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Chaque patient est identifié par son nom, principalement son nom de famille ; M. Michel, Mme Ramirez, Mme Linder-Nunes, M. Jevic, Mme N’Goba. Prononce-t-on de façon correcte le nom de nos patients en entrant dans leur chambre ? Le nom véhicule-t-il leur identité et leur(s) origine(s) ?
Je rentre dans le box d’une patiente aux urgences après avoir rapidement lu son nom de famille composé : un premier nom anglophone, accolé par un trait d’union à un nom d’origine vaudoise. Comme je dis son nom de façon hésitante, ma patiente m’apprend à le prononcer. J’ai le sentiment d’avoir tout à apprendre sur cette patiente, en commençant par la prononciation de son nom de famille. J’écoute cette patiente me raconter son histoire et note un joli accent anglais sur un français parfait. Je regarde d’un petit coup d’œil sur son étiquette ; son prénom est anglophone.
Après l’avoir examinée, je dois lui suturer une plaie au niveau occipital. Je prépare le matériel, fais asseoir la patiente et m’installe dos à elle. Tout en désinfectant, je lui pose quelques questions pour approcher sa vie. J’apprends qu’elle est retraitée. Je l’écoute, puis lui explique que je vais anesthésier localement sa plaie et que je vais effectuer des points de suture. Me concentrant sur mon geste, je ne pose pas de question et la patiente, comme par respect, se tait. Le silence est présent. Tout en effectuant cette tâche manuelle, mon esprit se promène. Je repense aux deux noms de famille de ma patiente dont j’ai fait la connaissance il y a vingt minutes. Elle est mariée m’a-t-elle dit. J’imagine alors une journée grise et pluvieuse sur Londres. Ma patiente, encore toute jeune, se rend à ses cours d’infirmière, le cœur triste. Elle a récemment perdu son père, les gouttes de pluie lui font rappeler ses larmes tant pleurées. Au coin de la rue, elle tombe nez à nez avec un Vaudois qui visite la ville lors d’un voyage payé avec son premier salaire. Lors de leur rencontre brutale, il la bouscule et fait tomber tous ses livres. Pour s’excuser, il lui offre un thé, c’est alors le coup de foudre. Elle, dont la vie est triste, ressent à ce moment précis qu’elle a besoin de lui. Elle déménage en Suisse, ils décident de se marier. Vient alors le choix du nom de famille. Quitter le sien ? Prendre un nouveau nom vaudois qui la délie de ses origines ? Elle décide de garder son nom de famille et d’accoler le nom de son époux ensuite, comme nom d’alliance.
«Ça y est, j’ai terminé les points de suture», lui dis-je. Je me remets en face de ma patiente réelle et la patiente imaginaire s’en va. Elle me dit : «Merci beaucoup, je vais appeler mon cher mari, pour qu’il vienne me chercher. Il est toujours présent dans les moments où j’en ai besoin.» Ai-je vu juste pour l’histoire d’amour ?
Quelle image se fait-on de nos patients aux urgences, lorsque le temps est trop court pour faire connaissance avec leur vie ? Quels vécus transportent un nom de famille ou un accent, seules identités visibles ou accessibles au premier abord ? Souvent, nous avons envie d’en savoir davantage mais le temps manque… Alors il nous reste le plaisir de notre imagination ! Fréquemment, mon envie serait d’apprendre à connaître le patient avec l’histoire qu’il transporte mais, surtout aux urgences, on doit s’en remettre à une pathologie, focaliser sur l’essentiel. L’ imaginaire est-il mon compromis ?
Et le patient, retient-il le nom du médecin qui s’est occupé de lui aux urgences ? Que véhicule le nom du médecin, quel parcours le patient imaginera-t-il ? Reconnaîtra-t-il son médecin si celui-ci change de nom au cours de sa carrière ?
Traversant les couloirs des urgences, j’aperçois ma patiente qui rejoint son mari dans la salle d’attente et… ils se parlent alors… en espagnol !