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Il existe dans la littérature romantique l’idée que les langues humaines sont impropres à l’expression des profondeurs de l’âme, reliée aux mystères célestes. Lamartine a ainsi dit: [Je] luttais en désespéré et comme Jacob avec l’ange, contre la pauvreté, la rigidité et la langue dont j’étais forcé de me servir, faute de savoir celle du ciel. La poésie, en créant des images, des rythmes spécifiques, s’efforçait de créer un tant soit peu un langage supérieur.
De fait, il a pu être observé, notamment par Owen Barfield, qu’il n’a jamais existé de stade au sein duquel les mots désignaient simplement les éléments sensibles, comme l’a postulé la science positiviste, qui croyait que les métaphores étaient venues ensuite seulement, par association d’idées. Tout au contraire, les mots étaient dès l’origine des images, émanaient d’emblée de l’âme, se sont chargés dès leur naissance de sentiments, ne se référant pas tant aux choses extérieures qu’à ce qu’elles étaient dans le cœur humain. Derrière les métaphores, et si remonte le temps, il n’y a rien: on bute sur le néant. Le rythme même de la langue n’a pas d’abord été imitatif de la mécanique de la nature, mais musique, mélodie intérieure - écho de l’harmonie des sphères. En réalité, le français classique, qui voulait coller aux choses et dont la construction se posait comme attelée à l'ordre de l'univers, ne recrée pas la langue première, comme on a pu le prétendre, mais est une création tardive, au sein de l’histoire humaine. La poésie romantique avait pour but, elle, de créer un langage nouveau, des mythes originaux, des rythmes inouïs - à l’image des vrais premiers hommes!
L’idée que dans ce travail une lutte était engagée avec l’ange manifeste Prométhée au sein du poète, qui doit affronter les règles collectives pour les métamorphoser et trouver une forme reflétant le moi profond - lequel, à son tour, reflète les profondeurs de l’univers. Le lien avec le christianisme, notamment chez Novalis, devenait patent, en ce sens que l’homme était dès cet instant affranchi des anges, comme a dit saint Paul qu’étaient désormais Jésus-Christ et ceux qui suivaient son exemple. Vigny a fait ainsi prononcer à Moïse:
Les anges sont jaloux et m’admirent entre eux
mais il ajoutait:
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux.
Car cet effort du poète l’isolait, sur Terre, et dans la société. Son langage cessait d’être celui de tout le monde; il devenait difficilement compréhensible, était mis à la marge. Mallarmé, plus tard, l’a exprimé, en se créant une langue faite d’images et de rythmes purs, mais qui demeurait hermétique; il s’agissait, comme à ses yeux l’avait fait Poe, de s’arracher à la tribu.
Remarquons que, politiquement, il s'agissait aussi de contredire ceux qui faisaient du français par essence une langue universelle: tout restait à faire; la poésie devait encore intervenir, pour en faire une langue des anges. Lamartine, ainsi, célébra Frédéric Mistral, qui avait fait du provençal une langue angélique, et finalement, par ce biais, avait mieux accédé à l'universel que le français classique recommandé par le gouvernement. En puisant au fond de l'âme du peuple et en en arrachant les figures de la mythologie régionale de Provence, il avait été plus loin dans les profondeurs cosmiques que les philosophes du dix-huitième siècle. Il était donc à célébrer.