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1. Dans le même monastère, il y a un religieux nommé Acard; c'est un homme de noble extraction, mais d'une vie plus noble encore que sa naissance. Il fut envoyé par le bienheureux Bernard, son abbé, fonder et initier plusieurs monastères. Il n'avait point encore fini son temps d'épreuve, quand ce même père, le bienheureux Bernard, vint un jour trouver les novices pour les consoler comme il avait coutume de le faire. Après avoir fini son sermon, il prît à part Acard et deux autres novices, et leur parla ainsi, dans un langage inspiré par l'esprit de prophétie. « Ce novice, et il le désigna par son nom, se retirera furtivement avant demain. Pour vous, veillez et tenez-vous prêts afin de l'empêcher de prendre la fuite avec le fruit de ses rapines. Si le malheureux nous quitte parce qu'il n'est pas des nôtres, du moins retenez ce qui est à nous. u En l'entendant parler ainsi, ils furent saisis d'étonnement et se mirent à attendre l'issue de l'affaire en silence. Au milieu de la nuit, les deux autres novices, en voyant le fugitif profondément endormi dans son lit, se mirent à dormir aussi de leur côté, car leurs yeux étaient appesantis et l'esprit d'erreur leur faisait illusion. Mais Acard, qui était parfaitement convaincu que la parole du saint père ne pouvait point être vaine, repoussait avec une constance virile l'esprit d'assoupissement qui le fatiguait extrêmement. Il se frottait tantôt le front, tantôt les tempes, se grattait les poils de la barbe ou les cheveux de la tête, se lavait les mains et le visage; bref il triompha du sommeil qui l'accablait. Comme on approchait du moment où on donne le signal des vigiles, il aperçoit comme deux géants éthiopiens, revêtus de chapes d'un noir intense, entrer visiblement par la porte da la maison. Celui qui marchait le premier portait une poule rôtie, à la broche, à laquelle était attachée par la tête et par la queue une grande couleuvre, qui entourait la poule de tous les côtés. Ils se dirigent avec ce rôti vers la place du novice, et lui mettent sous le nez cette poule fumante. Celui-ci se réveille à l'instant même, les démons de leur côté se retirent, et s'en retournent par le même chemin qu'ils étaient venus. Quant au novice, il se lève avec précipitation, prend ses vêtements et sort à la suite des démons; puis, venant à la porte de l'armoire qui se trouvait dans le cloître, il s'efforça de la rompre avec des instruments pour en emporter des livres avec lui. Mais Acard éveille en toute hâte ses compagnons et leur apprend que l'apostat s'enfuit comme il leur avait. été prédit. Ils se mettent également à sa poursuite et le rejoignent au moment où il avait la main sur la barre de la porte. Se sentant suivi, il fait un bond et disparaît, et, se sauvant d'un pas précipité par la porte du verger, il ne s'arrête qu'en face du mur de clôture et il est ramené. Le lendemain, comme il ne voulait point se repentir de ses mauvaises actions, car il était déjà abandonné à son sens réprouvé, on le laissa partir afin qu'il s'en allât là où sa place était marquée. Mais, le même jour, saisi du démon, il tomba en démence et ne recouvra aucun calme jusqu'à sa mort. Voilà ce que dom Acard nous racontait au noviciat, dans un âge déjà bien avancé, d'un ton de voix pénétré, car il avait vu tout cela de ses propres yeux et le connaissait en détail.
2. Le même religieux nous a avoué que, dans les premiers temps de sa conversion, il eut à supporter bien des luttes avec les démons et bien des fléaux de leur part, et qu'il en vit souvent des apparitions fantastiques. En effet, bien souvent, pendant qu'il psalmodiait ou priait dans l'église, les démons allumaient, devant lui, de nombreux flambeaux, qui brûlaient comme des cierges et des lampes, et qui tout à coup s'éteignaient à la seule invocation du nom de Jésus-Christ, et disparaissaient comme de vains objets. Une fois, enfin, le diable lui apparut, lui livra un combat semblable aux luttes du palestre, lui portant et recevant tour à tour de nombreux coups et des blessures ; mais enfin il terrassa le démon, lui brisa la tête et lui fit jaillir la cervelle; comme il le traînait par les cheveux, il lui resta dans la main un fragment de son crâne brisé, avec une partie des chairs et des os; mais il s'en exhala aussitôt une telle infection, qu'elle semblait excéder la mesure de ce due l'homme peut endurer. Ayant donc secoué la main et lancé loin de lui le morceau de crâne qu'il tenait, il vit à l'instant même le monstre infect disparaître, non pas toutefois sans laisser de profonds vestiges de sa puanteur; car, pendant une année entière, sa main sentit tellement mauvais, nue le coeur lui bondissait de dégoût quand il lui arrivait de la porter à sa bouche ou do l'approcher de son nez. Cet homme plein de bonté et de paroles consolantes, nous citait. pendant que nous étions encore au noviciat, beaucoup d'exemples, qui nous excitaient à l'amour de la vertu. Nous allons en rapporter un qui s'est plus vivement gravé dans notre coeur.
3. Un jour, nous disait-il, que je me trouvais dans le diocèse de Trèves pour y construire un monastère, appelé le Cloître, j'ai eu le bonheur, par un effet de la grâce d'en. haut, de voir et de connaître un saint homme, un homme vraiment riche et heureux, nommé Schocelin. Il était d'autant plus heureux et plus riche, qu'il éprouvait un mépris plus vrai pour les richesses du monde, pour toutes ses vanités et ses folies trompeuses, et qu'il les rejetait plus loin de lui. Car, il est hors de doute que plus riche de tous ce n'est point celui qui a le plus de richesses, mais celui qui en désire le moins. Or, ce bienheureux ermite avait quitté le monde avec tant d'ardeur, que je ne pense pas qu'il se soit trouvé personne de nos jours qui puisse lui être comparé pour le mépris des choses visibles, et pour la mortification de la chair. Aussi, si nous pouvons tous admirer sa vie et même essayer de l'imiter, nul ne saurait y réussir ; c'est ce qui nous la rend encore plus respectable. En effet, tous les jours il était mourant pour Jésus-Christ, et portait non pas une mais de nombreuses croix et souffrait de nombreuses morts, car il compta presque autant de martyres que de jours passés au désert. En effet, quel homme, dans cette vie mortelle, quelque avancé en perfection qu'il fût, a pu vivre longtemps sans aucune nourriture préparée de main d'homme, sans abri, sans vêtements, enfin sans rien? Or, cet homme viril, cet homme d'une vraie vertu, qui a surpassé la nature humaine, fut privé pendant longtemps de toutes ces choses, et, par la grâce de Dieu qui le fortifiait, il ne succomba point. Il erra seul et complètement nu pendant quatorze ans, parcourant, pour l'amour de Dieu, les montagnes et les forêts où il demeurait caché, n'ayant pour toit que le ciel, pour vêtement que l'air, et pour nourriture d'homme que celle des troupeaux. En effet, il ne se nourrissait que des herbes des champs et de leurs racines, sans leur donner aucune préparation; quelquefois, à ses jours de gala, il mangeait des faines et des glands, nourriture qui convient certes beaucoup mieux, comme on sait, aux brutes qu'aux hommes. Il pratiqua avec une inflexible rigueur cette dure manière de vivre dix ans entiers; mais, pendant les quatre années qui suivirent, jusqu'à sa mort, au coeur de l'hiver et quand les plus grands froids se faisaient sentir, alors que la terre était couverte de neige et durcie par un froid piquant, comme il ne pouvait plus trouver d'herbe au dehors ni arracher des racines de terre, l'excès du froid et de la faim qui était devenu insupportable , contraignait parfois cet homme mort avant le temps, décharné, qui n'avait plus que la peau sur les os, à quitter son désert et à descendre, bon gré mal gré, vers les campagnes voisines. En arrivant aux premières habitations d'un petit hameau, s'il savait qu'il y avait là quelque homme pauvre et de bonne vie, il se présentait volontiers auprès de lui; toutefois, il ne consentait jamais à entrer dans la maison; il se contentait du grenier pour se coucher et dormir, quelquefois même il aimait mieux rester au milieu de la cour. Il y trouvait un avantage, c'était d'arriver tard à son gite et le quitter avant le jour.
4. Quant à ceux qui avaient l'honneur d'héberger un pareil hôte, ils lui témoignaient le plus grand respect; aucun habitant de la maison n'aurait osé s'approcher de lui, ou le gêner en lui adressant la parole, à moins qu'il ne le lui permît ou qu'il ne l'appelât, car on craignait qu'il ne revint pas une autre fois si on troublait son repos. Quelquefois on lui mettait dehors quelque morceaux de couverture ou quelques vieux sacs, dans le cas oit il aurait voulu s'en servir pour se coucher dessus. On lui donnait aussi des morceaux de pain d'orge ou de son, on savait qu'il n'aurait point accepté autre chose. Il en rongeait quelquefois une bouchée et emportait le reste, qui lui suffisait pendant bien longtemps au désert. Cet homme, qui était si puissamment riche, portait aussi autour des reins un misérable lambeau de linge, pour cacher les parties du corps que la décence ne lui permettait pas de laisser nues lorsqu'une cause impérieuse le forçait de se présenter devant les hommes. Il portait encore, pendu à son cou ou à son dos, un petit sac où il mettait les aliments dont je viens de parler. C'étaient là toutes les propriétés de ce riche, là tout l'héritage de ce serviteur de Jésus-Christ, là le noble patrimoine de ce fidèle, qui avait tout un inonde de richesses, car il était comme s'il n'avait rien et il possédait tout, et dans ce dénuement complet tout était à lui, d'autant mieux qu'en mettant le monde tout entier dans ce méchant morceau d'étoffe, il n'avait pris de tout le monde et pour tout le monde que cette mauvaise loque. Après tout, à quoi servent tous les trésors du monde et des possessions infinies, si ce n'est à soutenir la vie présente, et quelquefois à la prolonger. Or, pour passer sa vie, un vieux morceau de drap suffisait à notre pauvre.
5. Saint Bernard entendant donc parler de la vertueuse vie de cet homme, nous ordonna d'aller le trouver et de le saluer de sa part. Il nous remit en même temps quelques petits présents pour lui, en signe de charité; c'était une tunique et des sandales qu'il le priait de porter par amour pour lui. Nous partîmes donc pour la contrée où il vivait, et, après un jour de marche, nous entrâmes dans le lieu où on pensait qu'il reposait. Il faisait encore nuit. Ne le trouvant pas, nous demandâmes à son hôte où il était. Celui-ci nous répondit: « Cette nuit, il est resté chez nous dans le vestibule de la maison, et, comme il se retirait un peu plutôt qu'il n'a l'habitude de le faire, nous lui dîmes, au moment où il prenait congé de nous « Pourquoi seigneur père, sortez-vous sitôt, car il n'est pas encore une heure du matin ? » Il nous répondit: « Il va arriver ici dans un instant des religieux qui viennent pour moi, mais je ne veux pas qu'ils me rencontrent à présent. » Il fit la même chose plusieurs autres fois pour d'autres religieux dont il prédisait l'arrivée et qui venaient le voir. En entendant cela, nous fûmes bien étonnés de ce qu'il avait si vite découvert notre ruse, car nous avions pensé que nous nous y étions pris avec assez d'adresse et que nous le prendrions à l'improviste, avant qu'il eût eu le temps de s'enfuir. Nous vîmes clairement par là qu'il était doué aussi de l'esprit de prophétie. Sachant donc bien que nous ne réussirions point à le trouver s'il ne le voulait pas, nous lui fîmes dire par son hôte que nous le priions instamment de vouloir bien nous accorder la faveur de le voir en considération de celui qui nous envoyait à lui. Il y consentit enfin avec bonté; nous vînmes et nous le vîmes. Ce n'était pas un homme de la terre, mais un ange du ciel, dont toute la vie est dans le ciel et du ciel. Après les premiers compliments, il reçut avec humilité et respect le salut de notre père, se couvrit des vêtements que nous lui apportions, puis les déposa aussitôt, en disant: « Béni soit Dieu qui a inspiré à un homme apostolique la pensée de songer à un misérable pécheur comme moi. Je viens, pour l'amour de lui, de recevoir le vêtement qu'il m'a fait remettre, je l'ai mis, mais je ne saurais le porter plus longtemps, attendu que je n'en ai pas besoin et que d'ailleurs il ne m'a pas ordonné de le faire. Pour vous, mes bien chers amis, je vous déclare que rien ne m'est plus à charge que de me voir forcé de remettre sur mes épaules fatiguées et douloureuses l'odieux fardeau des soins de la chair, que j'ai eu tant de mal à déposer.»
6. En voyant son affabilité et sa bienveillance, nous nous laissâmes aller à lui parler avec confiance et à lui demander, avec respect toutefois, s'il ressentait encore la tentation de la chair et les assauts du démon. Comme il était homme d'un esprit agréable et rempli de paroles consolantes, il sourit un peu et nous parla ainsi. u Il y a déjà bien longtemps, mes très-chers frères, que, par la grâce de Dieu, je me sens singulièrement déchargé de toutes les passions mauvaises, mais, comme la vie de l'homme sur la terre est une épreuve, qui peut se flatter d'avoir le coeur pur ? Si nous disons que nous ne péchons pas, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous. En effet, marchant au milieu des lacets de l'ennemi, et exposé de tout côté à ses glaives menaçants, si nous ne sommes constamment défendus par le bouclier de la protection de Dieu, jamais nous ne serons à l'abri des traits de ceux qui décochent leurs flèches d'un lieu obscur contre les hommes au cur droit. Mais nous avons confiance au Seigneur, car il est fidèle, et il ne souffrira point que nous soyons tentés au dessus de, nos forces. Et maintenant je veux vous donner un exemple à l'appui de ce que je vous dis, et vous pourrez y voir à quelle sorte de tentations je suis exposé quelquefois. Un jour donc, que le froid de l'hiver sévissait plus rudement que coutume, et que la neige tombait en abondance, je me trouvais couché à terre les membres engourdis. Mais le tout-puissant auteur de toutes choses, qui répand la neige comme il donne la laine, et le brouillard comme la cendre, m'avait donné une couverture de neige en guise de couverture de laine. Il faut convenir qu'elle était assez grande et elle n'avait pas moins d'une coudée d'épaisseur: j'en étais si bien enveloppé de tous côtés, qu'il n'y avait pas une partie de mon corps qui n'en fut couverte, seulement, sur ma figure, le souffle qui sortait de ma bouche s'élevait comme un mince filet et avait fondu la neige et fait une petite ouverture. Cependant un pauvre petit lièvre, qui fuyait devant le froid et la neige et qui cherchait un abri pour se reposer, vint par hasard vers le trou qu'avait fait mon haleine. La chaleur qu'il y ressent le charme, il s'arrête et demeure couché sur ma tête. La nouveauté du fait me fit rire, un mouvement de légèreté fit perdre à mon es. prit sa gravité habituelle et me fit tomber dans une vaine joie. Ce n'est pas tout, la pensée me vint même d'étendre la main et de me saisir du pauvre petit lièvre, ce qui m'était bien facile, non pas pour le tuer ou pour le retenir captif, car c'est un animal aussi innocent que doux, mais pour avoir le plaisir de le tenir dans mes mains et de le considérer. Je ne craignais pas de perdre dans ce sot plaisir un temps que j'avais destiné à faire pénitence. Je luttai pendant longtemps contre cette tentation, et, avec la grâce de Dieu, je finis par en triompher; je demeurai immobile et je laissai cet animal peureux se reposer sans crainte, jusqu'à ce qu'il lui plût de se retirer. C'est là une des plus grande tentations que j'aie eu à soutenir depuis longtemps. Si je parais vous raconter cela assez gaiement et comme pour vous amuser, je n'en rougis pas moins pourtant et n'en ressens pas moins de peine de voir que mon esprit est quelquefois assailli par ces sortes de pensées vaines, comme par autant de mouches qui voltigent autour de lui, même sans que j'aie jamais le cur à la vanité.
7. Cet homme admirable, après nous avoir dit ces choses et beaucoup d'autres semblables pour nous édifier et nous consoler, nous chargea très-humblement de saluer de sa part le bienheureux père Bernard, et se recommanda très-pieusement à ses prières. Puis nous bénissant et nous disant adieu, il s'enfonça au plus épais de la forêt, comme un cerf que Dieu a lâché au milieu des bois, et, semblable à un oiseau qui s'échappe de la main de celui qui le retenait captif, et dont les ailes battent l'air en liberté, il s'envola en chantant au milieu des taillis, où il n'y avait point de route tracée. Pour nous, en le voyant, n'ayant plus la faculté de lui parler davantage, nous avons assimilé nos tours à des flammèches et de la cendre, en comparaison d'une telle et si grande perfection. Et nous, qui auparavant croyions être quelque chose quand nous n'étions rien, nous avons regardé toutes nos justices comme le linge souillé d'une femme à son époque; puis, frappant notre poitrine, l'âme humiliée, le coeur contrit,nous revînmes à notre monastère. On raconte encore d'autres merveilles presque innombrables de cet homme, mais, comme nous étions trop loin pour les examiner avec soin, nous les passons sous silence, nous contentant de rapporter seulement celles que nous avons vues de nos propres yeux. Cet homme trois fois saint eut une révélation de Dieu, qui lui fit voir que le jour de sa mort approchait. Il vint alors à une des plus voisines villas, et là, après avoir reçu le viatique du sacrement du Seigneur, il rendit à Dieu, à la joie des anges, son âme d'une pureté évangélique. A ses vénérables obsèques vinrent en foule,de tous côtés, des religieux et des masses de peuple, qui enterrèrent son corps avec honneur et élevèrent une nouvelle église sur son tombeau. Plus tard, son corps fut transporté de cet endroit dans un château-fort célèbre, qu'on appelle Luxembourg, où il fut enterré avec honneur dans l'église de la bienheureuse Vierge Marie. A son tombeau s'accomplissent encore aujourd'hui une foule de miracles, et beaucoup de malades reçoivent, par son intercession, la santé et une foule de grâces qu'ils lui demandent avec foi. Dom Acard nous rappela souvent, quand nous n'étions encore que néophytes, ces exemples, par lesquels il fortifiait les commencements de notre apprentissage, et nous enflammait d'un vif amour pour la vertu. A la fin, il baissa lui-même aussi et s'envola dans une bonne vieillesse vers le Seigneur. Il fut enseveli dans le sépulcre de ses frères.
8. Il y eut dans le même monastère un frère lai et convers, religieux de très-grande mansuétude, qui avait appris à l'école de Dieu à être doux et humble de coeur. Tout le monde lui rendait témoignage qu'on ne l'avait jamais vu se mettre en colère, ni même tomber dans l'impatience, de quelque injure qu'il fut l'objet. Sous l'inspiration de Dieu, il avait pris dans son coeur la ferme résolution, toutes les fois qu'il serait proclamé injustement par ses frères, de prier pour eux, et, la première fois, de réciter pour chacun d'eux au moins un Pater poster. Beaucoup de frères de Clairvaux, instruits par son exemple salutaire, se font encore aujourd'hui une règle de cette habitude. Un jour qu'il était en voyage, il se vit contraint de passer seul par un étroit passage dans une forêt. Il lui arriva là de tomber entre les mains des voleurs qui le pillèrent, lui prirent même sa malle avec ses bagages, et ne lui laissèrent absolument rien que sa charité; mais, comme il ne l'avait pas enfermée dans sa sacoche, ni imprudemment laissée dehors, mais qu'il la tenait très-sagement liée au fond de son coeur avec les liens très-solides de la patience, elle n'avait pas à craindre la violence des sicaires. Comme il avait gardé la charité sauve, le serviteur de Dieu ne put rien perdre, attendu que ce qu'il perdait sans la perdre elle-même n'était rien pour lui. Lorsque les voleurs se furent éloignés un peu, il fit quelques pas, se prosterna en prières, et demanda à Dieu de leur remet tre cette impiété. L'un d'eux, qui le suivait de loin, regardait avec curiosité pour voir ce qu'il allait faire : en voyant qu'il demeurait longtemps en prière, il retourne à toutes jambes vers ses compagnons et s'écrie, en se frappant la poitrine: « Malheur à nous, nous sommes des misérables et des damnés. Nous mourrons tous, puisque nous avons si mal traité pour notre malheur un aussi saint homme, un religieux de ce saint monastère (car ce religieux leur avait fait connaître qu'il était de Clairvaux). En effet, depuis qu'il s'est éloigné de nous, il ne cesse de prier avec gémissements et avec larmes, et je ne doute pas qu'il ne prie le Seigneur pour ses ennemis. » En entendant cela, ils se sentent touchés de componction, reviennent sur leurs pas, et le trouvent encore à genoux en prières. Ils lui rendent aussitôt ce qu'ils lui avaient volé, le supplient de leur pardonner, et le renvoient tranquillement. Ce que voyant, ce père fut transporté d'une grande joie, et rendit d'immenses actions de grâces au Sauveur Jésus, bien plutôt de la conversion des brigands, que pour le recouvrement de ce qu'ils lui avaient pris.
9. Cet homme de bien ayant persévéré dans son saint projet fut enfin appelé de Dieu, et alla rejoindre son peuple, pour recevoir avec lui la récompense de ses vertus. Le jour même de sa mort, on eut la vision que voici de son entrée dans la gloire éternelle. Dans un monastère éloigné de Clairvaux, se trouvait un moine religieux et d'une grande réputation. Tout le monde l'aimait sincèrement à cause de sa sainteté, et chacun avait pour lui des sentiments de respect singuliers. Cet homme donc, le jour même où mourut le religieux dont nous venons de parler, se trouvait, lui aussi, aux portes de la mort ; se voyant donc tout prêt de mourir, il se trouva ravi loin des choses des hommes, tellement qu'il fut privé de l'usage de tous ses membres. Il demeura en extase, depuis le matin, jusqu'à l'heure de none; il revint alors à lui, recouvra un peu de force, mais il n'en recouvra que ce qu'il lui fallait pour parler. Tous ceux qui étaient là présents furent frappés d'étonnement, et lui demandèrent la cause de son départ et de son retour subits. Il leur répondit: « Aujourd'hui même, comme j'étais ravi en esprit et privé de l'usage de mes sens, je me trouvai tout à coup introduit dans un jardin de volupté, dans un lieu plein de gloire et d'éclat. dont la faiblesse des sens humains est incapable d'estimer l'aptitude, la beauté et les charmes. Il y avait là une précieuse collection de vases et d'ornements, une infinie préparation de délices, tels qu'on a l'habitude d'en préparer pour l'arrivée de quelque grand roi, de quelque puissant potentat. Il y avait donc des saints innombrables, tout brillants d'une gloire immense, dont les uns étaient déjà arrivés, dont les autres arrivaient de tous les côtés, et, se hâtent à l'envi comme pour un grand spectacle, ils affluaient de toutes parts comme pour un jour de fête. On entendait dans cet endroit les suaves accords d'une harmonie céleste, et de tous les points raisonnaient des chants d'actions de grâce et de louanges. Dans mon étonnement excessif, j'interrogeai sur ce que je voyais, l'ange qui me servait de guide, il me répondit: « C'est une fête nouvelle qui se célèbre aujourd'hui à l'arrivée d'un saint parti de la maison de Clairvaux et qui va tout à l'heure entrer solennellement dans ces gloires. » Après avoir parlé ainsi, il me dit de me hâter de sortir et de retourner parmi les hommes. Comme je ressentais une grande peur de ce retour, je le priai dit fond de l'âme de ne pas permettre que je fusse renvoyé de cette félicité vers les misères du corps. Mais il me répondit: « Il faut absolument que tu retournes vers tes frères et que tu leur racontes ce que tu as vu; quand tu l'auras fait, tu reviendras aussitôt et tu entreras dans le partage de cette éternelle félicité.» J'ai donc été envoyé vers vous pour vous faire connaître ce que j'ai vu, afin que, faisant le bien, vous fassiez des progrès, et que vous persévériez à bien faire, en sachant que la récompense ne fera point défaut à vos uvres. » Quand il eut parlé ainsi, il nous dit adieu, et s'endormit dans le Seigneur. Tout le monastère le pleura car c'était un homme très-saint, et d'une grande utilité, ses exemples étaient une règle pour tous, et chacun se conduisait d'après ses conseils. Ils notèrent donc avec soin le jour et l'heure, et s'étant informés à Clairvaux, ils apprirent que le frère dont nous avons parlé plus. haut était mort le jour même que la vision l'avait indiqué. La vie de cet homme se trouva telle et si sainte qu'on crut facilement à une pareille merveille.
10. Saint Bernard, en entendant plusieurs de ses religieux raconter cette vision devant lui avec admiration, répondit : « Pourquoi, mes frères, cela vous étonne-t-il? Pour moi, ce qui m'étonne davantage c'est votre incrédulité et votre dureté de coeur,car vous ne croyez encore que bien peu, ou du moins vous ne remarquez pas du tout cette voix qui vous crie du haut du ciel:« Heureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur; dès maintenant, dit l'Esprit-Saint, je leur assure qu'ils se reposeront de leurs travaux , car leurs oeuvres les suivent (Apoc. XIV, 13). » Pour moi il est plus clair que le jour, et plus certain que la vie dont je vis, que tous ceux qui persévéreront avec humilité et obéissance dans la pureté de coeur de ce religieux, n'auront pas plus tôt quitté ce corps, qu'ils seront délivrés de tonte misère et revêtus de toute gloire.»
11. Le vénérable Simon, autrefois abbé de Chézy, monastère important de religieux noirs, avait en très-grande affection le bienheureux Bernard, au point qu'il semblait ne se conduire que par ses conseils et sa volonté. Cet abbé avait un grand désir de se démettre de la charge pastorale, et de se faire moine à Clairvaux. Mais le bienheureux Bernard, qui connaissait la vertu de cet homme et la grâce qui le rendait si propre et si nécessaire au gouvernement du monastère qui lui était confié, ne voulut jamais, tant qu'il vécut, consentir à ses désirs. Un jour, donc, cet abbé lui dit: « Seigneur père, je suis vieux et presque décrépit, mes membres plient sous le poids de mon corps, les infirmités me pressent de toute part, et je sens que je vais mourir. Si je termine ma vie ailleurs qu'à Clairvaux, j'en serai inconsolable ; ce sera un malheur irréparable. Il faut donc que vous m'ordonniez de sortir d'ici maintenant ou de contenter mes vieux; car la mort qui approche à grands pas ne me permet plus d'attendre davantage. » L'homme de Dieu lui répondit : «Demeurez-là où vous êtes ne craignez rien je vous assure que vous mourrez à Clairvaux.» Cet homme crut à la parole du saint et il demeura plein de sécurité dans sa charge plusieurs années encore. Après la mort du serviteur de Dieu, comme il ne pouvait plus résister à, la violence de ses désirs que personne ne tempérait plus, il renonça à sa charge, et se rendit à Clairvaux où, par un grand dos de Dieu et par un grand miracle, il vécut encore sept ans, nous laissant à tous, à la fin de sa vie, un exemple bien admirable de ferveur et de dévotion dans un pareil âge et au milieu de telles infirmités.
12. De même, un homme illustre nommé Gunnar, qui avait été autrefois juge et seigneur, chargé du gouvernement de la Sardaigne, étant venu un jour pour prier au tombeau de saint Martin de Tours, passa, en revenant, par Clairvaux. Il y fut reçu avec dévotion par saint Bernard, qui lui fit entendre de nombreux avis sur le salut de son âme. Toutefois, Gannar ne se laissa point convertir, quoique le bienheureux père eût, en sa présence et à sa grande satisfaction, rendu la vue à un aveugle. Comme il se retirait, le saint, lui dit: « J'ai prié Dieu avec instance pour votre conversion, mais, pour le moment, je n'ai pas mérité d'être exaucé. Je vous laisse donc partir, puisque je ne puis vous retenir malgré vous. Pour tint, sachez que vous reviendrez de Sardaigne ici. » Cet homme s'en alla donc dans son pays, remportant dans son coeur, à la suite de l'entretien qu'il avait en avec l'homme de Dieu, une étincelle d'amour pour la pauvreté et pour la vie religieuse. Elle s'entretint et couva en lui, par la pensée, jusqu'au jour favorable où enfin elle prit, feu pour se traduire en oeuvre. De retour en Sardaigne, les paroles prophétiques qu'il avait entendues sortir de ]abouche du saint comme un oracle du ciel, stimulaient incessamment son esprit et ne lui laissaient aucun repos, selon ce mot de Salomon : « Les paroles du sage sont comme des aiguillons et comme des clous profondément enfoncés (Eccl. XII, 11). »
Peu de temps après, ayant appris la mort du saint, il se sentit l'âme vivement consternée, se repentit et se reprocha à lui-même de ne s'être point converti à sa parole. Mais, ce qu'il n'avait pas fait de son vivant il se hâta de laccomplir quand il ne fut plus. S'étant donc empressé à mettre ordre à tout ce qui lui semblait nécessaire, il plaça son fils aîné Barason à la tête de son gouvernement,et distribua en commun son patrimoine à ses trois autres enfants. L'un d'eux, l'aîné des trois, nommé Pierre, aussitôt après le départ de son père, obtint, par un puissant mariage, le royaume de Cagliari, où il règne encore aujourd'hui noblement; quant à Gunnar, qui se trouvait dans sa quarantième année, à la fleur de l'âge, et doué de toute la vigueur de son esprit, il quitta la Sardaigne, renonça à toutes les gloires du monde, et entra pauvre et humble à Clairvaux. où depuis vingt-cinq ans il milite assidûment dans la règle de l'ordre qu'il a embrassé, et attend que l'heure de son changement arrive. Après avoir renoncé à tant de choses pour l'amour de Jésus-Christ, bien loin de croire qu'il a perdu quoi que ce fut, il se félicite au contraire, et estime qu'il a fait un grand gain en renonçant à un royaume sur la terre pour en obtenir un dans le ciel.
13. Un jour, le vénérable abbé ayant passé trois ans à Rome et dans différentes contrées de l'Italie, en travaillant à faire cesser le schisme de Pierre de Léon, entreprise dans laquelle Jésus-Christ couvrit son serviteur d'une gloire magnifique, il revint à Clairvaux, et, après avoir fait une prière, il se rendit au chapitre des frères. Comme il était fatigué du voyage, il ne leur parla pas longtemps, sou sermon fut court et rempli de paroles consolantes. Il leur dit: « Béni soit Dieu qui vous a rendus à moi, et qui m'a rendu à vous, etc. (V. plus haut, livre VII, chapitre. II). » Nous tenons ces paroles de dom Girard, un des plus anciens religieux de Clairvaux , qui avait eu soin de recueillir toutes les paroles et les actions de saint Bernard.
13. Nous lui avons entendu dire aussi, que, lorsque le saint serviteur de Dieu prêchait un jour la parole du Seigneur dans un chapitre de moines, deux des religieux qui étaient là présents le virent élevé en l'air avec le siège sur lequel il était assis et suspendu à une hauteur d'un pied environ au-dessus de terre. Ce vénérable hère se trouvant un jour en voyage non loin du château de Prym, eut de Dieu une révélation qui lui apprit qu'un de ses fils de Clairvaux venait de mourir. Il descend aussitôt de voiture, fait une prière pour le défunt, et recommande son âme à Dieu; le soir, étant à la villa de Chantemerle, la dame du lieu,qui lui avait donné l'hospitalité avec dévotion, lui présenta sa fille qui était malade depuis quatre ans, le priant de la bénir et de lui imposer les mains afin qu'elle allât mieux. Il la bénit et fit sur elle le signe de la croix en ajoutant: « Ma fille, vous aurez encore un actes, mais vous serez guérie. » C'est ce qui arriva. Une autre fois, comme le nième bienheureux venait de Lagny, ville célèbre située dans le diocèse de Meaux, on lui présenta une toute petite fille qui était sourde et muette; lorsqu'on l'eut placée sur le cou de sa monture, il leva les yeux au ciel et fit une courte prière, puis il lui toucha les lèvres et les oreilles avec de la salive, lui donna sa bénédiction, et lui dit d'invoquer Marie. Aussitôt, cette enfant qui n'avait jamais parlé, ouvre la bouche et s'écrie : Sainte Marie. Roger, religieux moine de Clairvaux, qui alors vivait encore dans le monde, en voyant ce miracle s'accomplir sous ses yeux, se sentit pénétré de componction. Ce fut même, à ce qu'il nous a dit, la principale cause pour laquelle il entra à Clairvaux.
15. Fastrad, de pieuse et vénérable mémoire, autrefois abbé de Cîteaux, homme d'une sainteté remarquable, était non moins noble par l'élégance de ses moeurs que par l'illustration de sa naissance. Il était fort versé dans l'étude des lettre profanes, mais il avait un goût plus prononcé pour les lettres saintes. Aussi, comme il avançait en âge et en sagesse, il avait sans cesse sous les yeux et dans les mains les saintes Écritures, et ne se mettait jamais à table sans se faire lire ce livre divin, ce qu'il faisait non-seulement chez lui, mais encore quand il était en voyage et dans les écoles. Il était abbé de Cambron, lorsque dom Robert, de pieuse mémoire, qui avait succédé à saint Bernard vint à mourir. Il fut élu pour gouverner Clairvaux. Il fit difficulté pour se rendre à cette élection, bien qu'il y fut appelé par son nom. Il craignait qu'il ne lui arrivât ce qu'il avait toujours redouté. Cependant, avant que les employés de Clairvaux arrivassent auprès de lui, le chercher, la renommée aux cent ailes les avait devancés et lui avait appris que toutes les voix s'étaient portées sur sa personne. Inquiet et troublé à cette rumeur, il s'enfuit et se dirige vers le monastère de Val-Saint-Pierre, de l'ordre des chartreux, et s'y tint caché pendant quelque temps. Comme il y passait le jour et la nuit en prières, il eut une extase pendant laquelle il vit apparaître dans une grande gloire la Vierge mère, la maîtresse des anges, qui portait dans ses bras le roi de gloire, l'enfant Jésus, son fils. En l'apercevant, il se prosterne à ses pieds, il la supplie d'avoir pitié de lui. La bienheureuse vierge Marie lui répondit : « Pourquoi vous troubler, ô homme? » Puis, posant dans ses bras, comme dans ceux d'un autre Siméon,le noble fardeau qu'elle portait,elle lui dit: « Prenez mon fils et conservez-le moi. » Cela fait, la vision disparut. à ses yeux. Revenu à lui, il comprit que cette parole venait de Dieu, et que ceux que la Providence lui confiait étaient vraiment les fils de Dieu et les membres de Jésus-Christ. Sous le charme de cette vision, il n'osa plus reculer davantage, de peur de paraître vouloir résister à l'ordre de Dieu.
16. Il se chargea donc du gouvernement de Clairvaux. Il n'appartient pas à ma simplicité de dire quel pasteur vigilant, discret et bienveillant il se
a On a de lui une lettre fort remarquable qui se trouve parmi celles de saint Bernard. Il a succédé, en 1137, à Robert qui avait lui-même succédé à saint Bernard, il mourut en 1163.
montra dans ce poste, car, autant il l'emportait sur tous les autres dans la dignité de sa charge, autant il les devançait par les exemples de sa piété,et par le mérite de sa sainteté. Il l'emporta par sa chasteté, sa pitié, son humilité, sa douceur et sa modestie, sur tous ceux que je me souviens d'avoir vus alors. Il n'est pas nécessaire, dit Sévère, en parlant de cet autre saint Martin, de louer en lui la frugalité, attendu que lorsqu'il était encore dans le monde, il vécut avec une telle économie qu'il semblait moins un écolier qu'un moine. En effet, comme il l'a dit lui-même souvent dans le secret à ses amis intimes, deux ans avant sa conversion, bien qu'il ne fut pas encore entré dans l'âge de l'adolescence, il poussait l'abstinence jusqu'à ne jamais prendre du pain et de l'eau même en assez grande quantité pour apaiser complètement sa faim. Pour ce qui est des aliments gras, quoique, à la même époque, il eût fait une maladie presque mortelle, il ne voulut jamais en prendre. Devenu moine, je ne saurais dire avec quelle sobriété il vécut, et plutôt par quelle sévère abstinence il réduisit son corps en servitude, car, pour être vrai, je dois dire qu'il est allé un peu trop loin de ce côté; j'ai pu apprendre à le connaître assez bien, puisque je l'ai servi à table pendant plusieurs années. En poursuivant en lui-même les vices de la chair, il ne me semblait pas avoir autant de pitié qu'il devait du pauvre corps auquel la nature l'avait uni.
17. Au reste, dans sa tenue et sa mise extérieures, on pourra comprendre facilement par ce que je vais rapporter combien, eu égard à la dignité de sa charge, il fut humble et modeste. En effet, un jour, le moine chargé du vestiaire déposa sur son lit, je ne sais si c'était une coule on une tunique un peu meilleure que de coutume, dont il voulait qu'il se revêtit. J'entendis le père le reprendre et lui dire: « Que faites-vous là, mon cher frère, vous voulez donc me séparer de la communion de nos frères et me distinguer d'eux par ce vêtement trop beau ? Ceux qui se vêtent d'habits délicats se trouvent dans la maison des rois. Si je porte le nom d'abbé, dois:je pour cela cesser d'être moine? N'est-ce que pour m'engraisser à une table mieux servie et pour porter de plus beaux vêtements que j'ai été fait le ministre et le serviteur des autres ? Si donc vous avez quelque amour pour moi, si vous avez mon bonheur à coeur, si enfin vous voulez obéir à mes ordres, je vous prie et même vous ordonne de ne plus agir ainsi désormais. Je suis indigne et le moindre de tous aux yeux de Dieu ; c'est donc beaucoup pour moi d'avoir l'honneur de partager le vêtement et la nourriture ordinaires des autres. Depuis que j'ai été élevé au gouvernement des âmes, ce que j'ai toujours redouté et redoute encore plus que tout, c'est, à l'occasion de ce gouvernement, d'abandonner la vie pauvre dont j'ai fait profession, et de perdre la récompense des moines. Aussi, cet homme chéri de Dieu et de ses semblables, et comblé tout particulièrement des dons de la grâce, non-seulement édifiait par sa parole et par son exemple, mais encore par son extérieur habituel plein de grâce, il remplissait ceux qui le voyaient d'une dévotion surprenante. Sur son visage angélique rayonnait tellement la grâce de l'esprit paraclet, que c'est à peine si les fidèles pouvaient se rassasier de son charmant aspect, surtout en songeant à la pureté de son âme, et à la mansuétude singulière que la main de Dieu avait imprimée comme avec son propre cachet clans tout son extérieur. En effet, cet homme vénérable étant devenu abbé général du monastère et de l'ordre entier de Cîteaux, aurait fait beaucoup de bien, nous le croyons, dans ce poste, si, en punition de nos péchés,il ne nous eût été si tôt enlevé. Mais comme nous n'étions pas dignes de jouir plus longtemps de sa très-sainte vie. le fil en a été coupé au milieu de la trame, comme le fil est coupé par le tisserand. Toutefois, ayant peu vécu, il a rempli le cours d'une longue vie. Son âme était agréable à Dieu, et digne de la société des anges.
18. Pierre de Toulouse, homme de bonne mémoire, dont nous avons beaucoup parlé plus haut, fut averti de la fin prochaine et heureuse de Fastrad par cette révélation. Il eut une vision pendant la nuit et il lui semblait apercevoir,dans les nues du ciel, le fils de Dieu qui venait du haut des cieux entouré d'un grand nombre de saints. Arrêté au milieu des airs, il était assis sur un trône de gloire, et la splendeur éclatante qui s'en échappait illuminait le monde entier. A droite de la majesté divine, se tenait suspendu dans les airs un très-glorieux monument. travaillé avec un art admirable, et qui charmait les yeux. Devant les portes de la basilique de Clairvaux, se trouvait une foule innombrable de personnes de tout sexe, qui tenaient les yeux élevés vers le Roi de gloire, notre Seigneur JésusChrist, et contemplaient attentivement le mausolée. De son côte le moine Pierre, dont nous avons parlé, s'approche de la foule, et lui demande. en désignant ce sépulcre qui apparaissait devant le Seigneur, ce que c'était et ce qu'il signifiait. Alors un des assistants prenant la parole en ces termes, lui dit.« Le tombeau sur lequel vous nous interrogez est celui d'un très-saint homme qui doit, très-prochainement être ravi à la terre. Ce départ causera une grande désolation au loin et au large dans ces contrées, sa mort sera précieuse devant Dieu et glorieuse devant les hommes. » Environ vingt jours après, le saint abbé Fastrad se trouvant à Paris auprès du pape Alexandre, pour les affaires de son monastère et de son ordre tout entier, tomba malade, se mit au lit, et cinq jours après lit une sainte mort. Son corps fut rapporté à Cîteaux avec de grands honneurs et y fut enseveli avec beaucoup de dévotion. On rapporte que, dans une contrée d Angleterre, il y a un religieux d'une grande vertu, qui, le jour même oit le bienheureux abbé Bernard quitta la terre à Clairvaux, vit en esprit, comme il se trouvait en Angleterre, un ange de très-grande taille descendre du ciel, et prendre sur la terre une âme très-grande aussi qu'il emmena avec lui au ciel, avec de grands transports de joie. Plus tard lorsque le bienheureux abbé Fastrad quittait l'habitation de son corps, le religieux dont nous avons parlé plus haut vit le même jour l'ange dont nous venons de parler revenir de la terre, emportant avec lui au haut des cieux une âme qu'il avait enlevée à ce monde. Bien qu'elle lui parût très-grande, cependant elle n'égalait pas la haute taille de la première âme qu'il avait vue (a).
a Nulle part dans les livres des miracles de saint Bernard il n'est fait mention du lait miraculeux de la Vierge dont saint Bernard aurait sucé quelques gouttes. Cependant, il ne manque pas d'artistes imprudents et de dévots irréfléchis du saint Docteur qu préfèrent cette légende aux miracles les plus certains de sa vie.