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Saint-Exupéry ne saura jamais que , du Quai d’Orsay, pendant qu’on le recherchait de part et d’autre du canal de Suez, un télégramme avait été adressé « à l’attention urgente de la légation de France au Caire ». « Si on retrouvait les corps de l’aviateur Saint-Exupéry et de son mécanicien dans les déserts d’Egypte, n’oubliez pas , cette fois, de les faire placer dans des cercueils plombés pour faciliter leur rapatriement. »
Le ministre de France, M. de Witasse, avait médiocrement apprécié le reproche inclus dans l’expression « cette fois » ; elle évoquait de pénibles souvenirs et rappelait de multiples complications administratives. L’année précédente, un groupe de jeunes administrateurs des colonies avaient décidé d’inaugurer leur long congé dans la métropole par un raid automobile transafricain ; au lieu de s’embarquer, comme tous leurs collègues, à Dakar pour Bordeaux, ils avaient décidé d’affréter un camion avec lequel ils traverseraient la zone tropicale d’ouest en est, du Sénégal au Nil.
L’aventure avait été soigneusement préparée : ils emporteraient avec eux vivres, pièces de rechange pour la voiture, provisions d’essence et d’huile et même des secours médicaux. L’itinéraire prévu passait du lac Tchad au Kordofan en direction de Khartoum, capitale du Soudan anglo-égyptien. Il évitait la zone marécageuse du Bahr-el-Gazal dans laquelle s’était enlisée la mission Marchand en 1898. Cette première partie du voyage fut couronnée de succès et le plan de route scrupuleusement exécuté les amena à la date prévue au confluent du Nil bleu et du Nil blanc, où s’élèvent les trois villes qui forment l’agglomération de Khartoum. Les fonctionnaires anglais, mis au courant de l’itinéraire que leurs collègues français se proposaient de suivre pour continuer leur route jusqu’au Delta, les mirent en garde devant les dangers qu’ils devraient affronter pour terminer leur randonnée. Aucune route, au Soudan, ne suivait le cours encaissé du Nil vers la Nubie égyptienne. La seule voie praticable, mais ô combien périlleuse, était la piste traditionnelle des caravanes des marchands d’esclaves et de gomme rejoignant le fleuve en Moyenne-Egypte près de Minieh. On n’y trouvait que deux ou trois puits, à peu près toujours à sec, et les Français devraient progresser sur 1500 kilomètres, sous un soleil de feu, à travers des dunes de sable mouvants ; ils n’auraient comme jalons que les ossements blanchis des voyageurs et de chameaux morts de soif sur ce parcours.
Avec trois voitures, disaient les méharistes soudanais du Desert Corps, les Français auraient pu réussir mais avec leur unique camion surchargé, ils risquaient leurs vies, d’autant plus que, n’ayant pas de T.S.F., ils seraient dans l’impossibilité de demander du secours et de donner leur position en cas de panne. Les jeunes coloniaux s’entêtèrent. Dans les avertissements des Britanniques, ils ne voulurent voir qu’une certaine jalousie sportive et même de la méfiance sur un possible espionnage de leur contrôle militaire dans le Haut Nil. Ils s’échappèrent vers le nord, un matin, sans avertir quiconque de leur départ, mais après avoir renouvelé leurs provisions d’essence et d’eau. Trois semaines s’écoulèrent sans qu’on les ait signalés en un quelconque point de la vallée. En France, les familles s’inquiétèrent ; elles avaient reçu les lettres envoyées du Soudan annonçant le départ discret de Khartoum, « malgré les objections soulevées par les Anglais ». Le ministère des Affaires étrangères demanda à la légation de France au Caire de signaler la disparition des voyageurs à l’administration égyptienne. Cette dernière envoya des bédouins des oasis, excellents pisteurs, à la recherche des absents. Aucune trace n’ayant été relevée au nord de la frontière, les services soudanais furent alertés. Sous le régime du condominium anglo-égyptien, aucun pays étranger n’ayant de représentants diplomatiques ou consulaires à Khartoum, les recherches s’en trouvèrent encore retardées. Tout faisait croire d’ailleurs que l’expédition française avait depuis longtemps quitté le Soudan et qu’on devait tenter de la trouver dans la région des grandes oasis de Farafra, de Dékheila ou Kharga relevant de l’administration des déserts d’Egypte.
Pourtant, en patrouille de routine, à une dizaine de kilomètres du Nil, dans le secteur de Ouadi-Halfa, terminus de la ligne des chemins de fer soudanais, un garde-frontière aperçut un jour, du haut de son chameau, un scintillement au-dessus du sable. Pour les bédouins, c’est toujours une indication très claire : il y a là des essaims de mouches sur le corps d’une bête ou d’un homme morts. On retrouva ainsi le dernier survivant des joyeux coloniaux partis en congé de l’Afrique occidentale. Epuisé, il était tombé sur une dune dominant de loin le cours du Nil. Pendant les derniers pas de sa marche chancelante, durant son agonie, il aurait pu apercevoir les lumières de la ville soudanaise. Pas plus qu’aucun de ses camarades, il n’avait pénétré en territoire égyptien ; on les retrouva les uns après les autres en suivant les traces qu’ils avaient laissées et leur drame fut facilement reconstitué.
Dans un creux du désert, un choc avait disloqué le pont arrière de leur véhicule ; ils avaient perdu un temps précieux en tentant de le réparer et , n’y parvenant pas, avaient alors décidé de revenir à pied vers le Nil. Ils s’étaient équitablement réparti les derniers litres de leur réserve d’eau, mais, sous cette latitude et en cette saison, un homme doit absorber six à huit litres de boisson par jour. Ils étaient loin du compte avec leurs bidons individuels…. Les plus résistants succombèrent les derniers dans cette marche désespérée. On ramena leurs restes desséchés au cimetière de Ouadi-Halfa et on les ensevelit dans de simples caisses de bois après les avoir identifiés grâce aux papiers qu’ils portaient.
Les ennuis de la légation de France en Egypte ne faisaient que commencer : sur la foi des dernières lettres envoyées à Khartoum, les parents réclamaient une enquête. Pour eux, les fonctionnaires coloniaux avaient pu être victimes de ceux qui avaient tenté de les dissuader de s’aventurer à travers le nord du Soudan. Pourquoi n’avait-on pas fait examiner les corps par les médecins français et surtout pourquoi refusait-on de les rapatrier ? Les autorités britanniques et égyptiennes du Soudan interdisaient les exhumations avant un délai de deux ans, « les corps n’ayant pas été placés selon la réglementation internationale dans des cercueils plombés hermétiquement scellés ».
Mais qui aurait pu, après la découverte des restes des victimes de cette malheureuse expédition, penser à cette formalité légale ? Ouadi-Halfa est à plus de 1600 kilomètres au sud du Caire. La légation de France en Egypte avait appris ce drame du désert tardivement. Khartoum, chef lieu du Soudan, ne transmit son rapport en priorité qu’à Londres et à Paris et lorsqu’il parvint en Egypte, on avait déjà enseveli les corps. Plaintes des familles, démarches des parlementaires, demandes d’enquête du ministère accaparèrent pendant des mois le Quai d’Orsay. Ils se souvenaient encore de ces ennuis lorsque Saint-Exupéry et son mécanicien disparurent à leur tour « quelque part » dans un désert africain.
« Cette fois, n’oubliez pas les cercueils plombés.. » M.de Witasse, ministre de France au Caire, les avait fait préparer chez un entrepreneur cairote des pompes funèbres, à tout hasard. Il fallut les décommander. Mais Saint-Ex, pas plus que son compagnon, n’en surent jamais rien.
Fin
Un merci réitéré à Florence qui vit à New-York, petite-fille de Gabriel Dardaud journaliste durant 30 ans en Egypte, pour nous avoir envoyé ces pages extraordinaires sur Saint-Exupéry écrites par son grand-père.
Le Festival de Taragalte 2018 consacré à Saint-Exupéry en cette 9ème édition, vous accueille dans le désert les 26,27,28 octobre 2018.