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Unia tire un premier bilan du conflit de La Boillat à Reconvilier
Si le syndicat aurait parfois pu mieux faire, il a toujours agi au plus près de sa conscience
Alors que le sort des usines de la Boillat reste incertain, le comité directeur d'Unia s'est penché sur le rôle joué par le syndicat durant le conflit qui a éclaté au début de cette année à Reconvilier, dans le Jura bernois. Renzo Ambrosetti, coprésident d'Unia, résume avec nous ce premier bilan syndical d'une lutte historique, tant par sa durée, son intensité que par l'élan de solidarité qu'elle a suscité.
La grève de la Boillat a été décidée par le personnel. Puis les commissions d'entreprise ont joué un rôle moteur dans sa conduite. Unia, dans un premier temps, a suivi le mouvement, l'a accompagné reprenant à son compte les revendications du personnel. Après un mois de grève, le syndicat a estimé qu'il valait mieux reprendre le travail pour entamer une médiation. Pour la première fois, le personnel s'est retrouvé divisé et la position d'Unia n'a pas été comprise par une partie de la population. Cet épisode majeur du conflit met en évidence le rôle du syndicat. Pour les uns, il ne doit pas conduire une grève, pour les autres il doit la diriger. Quel rôle un syndicat doit-il jouer dans une grève?
Pour qu'une grève soit un succès, il faut une entente étroite entre la commission du personnel, les salariés et le syndicat. L'expérience que j'ai acquise dans l'industrie me montre que lorsque cette entente existe, les travailleuses et les travailleurs sortent gagnants.
La grève doit donc être conduite par le syndicat et la commission et les décisions à prendre être approuvées par les salariés. Ce n'est pas à la commission de décider et au syndicat de suivre comme certains l'auraient souhaité à la Boillat ou dans certains milieux du mouvement. Cette coordination doit exister tout au long du conflit.
Concernant notre position sur la reprise du travail, je suis convaincu que nous avons eu raison de proposer l'arrêt de la grève en échange d'une médiation. Mais il ne s'agissait pas d'un ordre donné par le syndicat, puisque la reprise a été votée, certes difficilement et dans un climat qui aurait dû être meilleur, mais démocratiquement.
Nous avons préféré la médiation à la poursuite de la grève, car nous étions alors convaincus que l'enlisement du mouvement profitait à la direction de Swissmetal dont l'objectif était, et est peut-être encore, de fermer ses usines de Reconvilier. Aujourd'hui, les usines existent toujours; je pense donc que nous avons eu raison de chercher à sauver des emplois plutôt qu'à mener une politique de terre brûlée.
Pour sortir du conflit, Unia a obtenu la médiation du gouvernement bernois lors de la première grève. Puis celle de la Confédération, par l'intermédiaire de Rolf Bloch, lors de la deuxième grève. Aujourd'hui, certains estiment à la Boillat que ces médiations ont été non seulement inutiles, mais qu'elles ont surtout eu pour conséquences d'écarter le personnel, de le déposséder de sa lutte. Que pensez-vous de cette analyse?
Une médiation porte le conflit ailleurs que sur le terrain. Mais la médiation n'empêche pas la concertation. Tant Unia que les commissions ont toujours rendu compte aux travailleuses et aux travailleurs des discussions menées dans le cadre de la médiation, presque tous les jours.
Si la médiation ne nous a pas permis d'ouvrir de vraies négociations avec Swissmetal, nous avons pu vérifier que l'employeur jouait sur le long terme et le pourrissement. Une poursuite de la grève ne l'aurait pas dérangé. Ses provocations, les licenciements notamment, durant la médiation, laissent même penser qu'il souhaitait la reprise de la grève pour nous faire porter le chapeau de la fermeture des usines.
Au bout du compte nous estimons que la médiation a été utile puisqu'elle a permis à un expert technique, M. Müller, d'ausculter l'entreprise et de proposer des solutions qui ont confirmé l'analyse des travailleurs. Nous avons ainsi eu la preuve que le travail ne manquait pas et que les licenciements n'avaient rien d'économiques. C'est sur cette base que nous travaillons aujourd'hui avec les commissions.
Le recours à la médiation ne montre-t-il pas les limites du dialogue social et des dispositions conventionnelles prévues pour résoudre les conflits?
Evidemment, c'est une grande leçon de ce conflit. Alors qu'Unia a pris ses responsabilités, quitte à essuyer des critiques dans les rangs des travailleurs, l'association patronale n'est jamais parvenue, ou n'a pas voulu jouer un rôle dans ce conflit. Ainsi, Swissmetal a fait ce qu'il voulait, au mépris de toutes les dispositions conventionnelles. Un exemple: alors qu'il aurait dû revenir à l'association patronale de discuter avec nous des points à aborder lors de la médiation, c'est Swissmetal que nous avons retrouvé face à nous. L'association patronale Swissmem ne pouvait pas être plus absente.
Nous devons maintenant réfléchir comment améliorer le règlement des conflits prévu dans la convention collective de l'industrie des machines.
Il me semble, par exemple, qu'il est nécessaire d'instaurer un Tribunal arbitral dont les membres seraient désignés à l'avance. Un tel tribunal pourrait ainsi être saisi rapidement, sans laisser le temps à l'employeur de détériorer la situation.
L'engagement d'Unia a été très important tant sur le terrain que financièrement. Par contre, Unia s'est peu investie à Dornach, dans l'autre usine Swissmetal. Le syndicat n'est pas parvenu, non plus, à faire de ce conflit, pourtant exceptionnel dans sa durée et son intensité, un conflit national, voire international, par exemple lors du rachat par Swissmetal de Busch-Jaeger en Allemagne qui a hypothéqué encore plus les chances de survie de la Boillat. Tout s'est passé, un peu, comme si les forces manquaient au niveau central du syndicat pour appuyer les militants et les syndicalistes actifs sur le terrain. Partagez-vous cette analyse?
A Dornach, nous avons fait tout ce que nous pouvions. Mais il est vrai que nous ne sommes pas parvenus à effacer les rancœurs qui existaient, de longue date, entre les commissions de Reconvilier et celle de Dornach. Du coup, il a été impossible de faire l'unité indispensable. En Allemagne, où nous nous sommes rendus dès l'annonce du rachat, nous avons trouvé des travailleurs qui se souvenaient qu'ils n'avaient guère été soutenus par les deux sites suisses quand ils avaient été eux-mêmes, quelques années plus tôt, séparés du groupe. C'est peut-être pourquoi leur solidarité avec la Boillat est restée verbale.
Cela dit, si nous avons mis les forces nécessaires sur le terrain, si la direction du syndicat a été mobilisée comme elle le devait, nous avons commis l'erreur de ne pas créer une structure intermédiaire permanente, aux tâches bien définies. Une telle structure aurait travaillé sur les aspects économiques, juridiques et politiques du dossier pour décharger et renforcer celles et ceux qui étaient au front. Pour convaincre toute la population, et pas seulement les Latins, du bien-fondé des revendications des travailleurs de la Boillat. Cette lutte est trop longtemps restée dans les esprits comme un conflit opposant une région périphérique au capitalisme international, alors qu'il s'agit d'un conflit de travail pour l'emploi et la dignité. Un conflit exceptionnel sous bien des aspects, mais un conflit de travail comme j'ai pu en vivre un autre au Tessin, avec la Monteforno. Ce n'est pas parce qu'une usine ferme dans une région périphérique qu'elle ferme parce qu'elle est dans une région périphérique. Ce n'est pas non plus parce qu'une usine est dans une région périphérique qu'elle doit fermer. La Boillat ne doit pas fermer parce qu'elle est rentable, point.
Quand Nicolas Wuillemin, tout en étant reconnaissant du soutien financier accordé par Unia aux grévistes, déclare dans la presse: «Tant qu'à faire, du syndicat on aurait pu s'en passer!» Que répondez-vous au président de la commission des employés?
Je trouve que ce n'est pas correct! Un syndicat ne s'utilise pas «à la carte». On ne peut pas le siffler quand on a besoin de lui et lui demander d'obéir le reste du temps. Mais je sais aussi que Nicolas Wuillemin reconnaît le travail des militants et des permanents qui ont passé leurs journées et leurs nuits dans les usines et participé à l'organisation des manifestations. Wuillemin est beaucoup plus réservé, voire franchement critique sur tout le travail que nous avons mené auprès des autorités politiques, comme sur celui que nous poursuivons pour tenter encore de sauver les usines, les emplois, pour obtenir un plan social et faire reconnaître l'aspect abusif des licenciements. C'est son avis, je ne le partage pas.
Et quand Nicolas Wuillemin nous dit que la paix du travail ne permet pas aux syndicats d'aller jusqu'au bout de conflits tels que celui de Reconvilier. Que les syndicats doivent se lancer dans une politique de rupture, sinon ils vont disparaître?
Quand grève il doit y avoir, grève il y a! Même avec la paix du travail que nous connaissons en Suisse. C'est pourquoi, lorsque les travailleurs ont voté la grève, nous avons suivi. Les divergences que je peux avoir avec Nicolas Wuillemin, qui a joué un rôle très important et remarquable dans cette affaire, ne portent pas sur la paix du travail, mais sur la stratégie qu'il fallait suivre à un certain moment. Nous étions convaincus, après un mois de grève, que nous allions contre un mur. Nicolas Wuillemin peut penser le contraire, mais comme nous, il ne pourra jamais être certain que sa position était la bonne. L'important, c'est que la décision prise ait été débattue, approuvée à la majorité.
Reste la question de la rupture. Comme tout le monde à la Boillat, j'ai espéré parvenir à sortir la Boillat de Swissmetal. Mais quand un propriétaire ne veut pas vendre, il ne vend pas. La rupture serait de pouvoir exproprier un propriétaire tel que Swissmetal; nous en sommes à des années-lumière, en Suisse comme ailleurs. C'est pourquoi, quitte à décevoir, je prône une approche plus pragmatique.
Propos recueillis par SB
Au front!
Un quart des anciens grévistes de la Boillat licenciés n’ont toujours pas retrouvé de travail. Ainsi une septantaine de travailleurs bossent à nouveau, souvent à… la Boillat mais par intérim.
Le dessinateur Nicolas Wuillemin fait partie de celles et ceux qui recherchent un emploi. Le président de la commission des employés pendant la grève a récemment déposé une plainte pour licenciement abusif auprès des tribunaux bernois.
Maria Wuillemin, sa femme, dont le préavis de licenciement a été suspendu ne se satisfait pas de cette mesure et exige qu’une décision sur son sort soit rapidement prise: «Il faut qu’ils arrêtent de mentir. S’ils veulent me licencier, qu’ils disent la vérité, qu’ils écrivent que je suis membre de la commission ouvrière, syndicaliste, que je défends les ouvriers» nous disait-elle récemment.
SB