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Critique
"En 1985, Patrick Süskind faisait sensation avec son best-seller ""Le Parfum - Histoire d'un meurtrier"" (tel en était le titre original, la mention du crime disparaissant dans les rééditions en poche, et refaisant aujourd'hui surface, peut-être en vue d'attirer le spectateur qui n'aurait pas lu le livre).
L'écrivain n'avait pas tardé à être sollicité pour des droits d'adaptation, mais ce n'est qu'en 1990 qu'il a cédé. Il souhaitait Stanley Kubrick comme réalisateur, mais celui-ci de même que Martin Scorsese et Milos Forman ont déclaré forfait. Il faut dire que le défi était considérable de traduire en images un récit centré sur l'olfaction...
C'est donc Tom Tykwer (COURS, LOLA, COURS; LA PRINCESSE ET LE GUERRIER; l'un des courts métrages de PARIS, JE T'AIME) qui s'y est attaqué. Avec de gros moyens: tournage de trois mois, 67 acteurs, plus de 500 techniciens, 5'200 figurants); les studios munichois de la Bavaria, les champs de lavande en Provence, décors naturels en Espagne; la Philharmonie de Berlin et Sir Simon Rattle pour la musique dont il est le propre compositeur.
Les lecteurs du roman éponyme savent que c'est l'histoire de Jean-Baptiste Grenouille, né à Paris en 1744. Le film commence par une image floue et sombre d'où émergent peu à peu un nez puis deux yeux évoquant un peu ceux d'un batracien; on voit ensuite surgir des soldats qui désentravent un prisonnier d'un cul-de-basse-fosse pour l'amener au grand jour et le présenter à une populace hurlante et impatiente d'apprendre sa condamnation à mort.
Après ce flash-back, on se trouve au cœur du marché aux poissons de Paris, enfumé, visqueux, où se pressent des gueux repoussants. Dans ce bouillon de culture, cachée sous son étal, une poissonnière met au monde son sixième enfant (les précédents sont mort-nés ou n'ont pas survécu à leur naissance); après la résection au couteau du cordon ombilical, le bébé est laissé pour mort, ranimé par les odeurs qui l'entourent, récupéré puis vendu à la Mère Gaillard, virago faisant commerce des orphelins qu'elle élève à la dure. Dans le dortoir ténébreux et crasseux, le tout-petit manifeste déjà sa volonté de humer tout ce qui passe à sa portée. En âge de travailler, il est vendu à un tanneur et reste encore plusieurs années dans une puanteur permanente.
""Promu"" grâce à son endurance, Jean-Baptiste peut sortir de la tannerie pour des livraisons et découvre un monde d'odeurs différents, des arômes de la boutique d'un parfumeur à la mode à la senteur d'une jeune fille qu'il suit de près avec délices, invisible parce que laid et sans odeur corporelle. Lorsqu'elle remarque sa présence, elle prend peur et lui, sans le vouloir, l'étouffe en l'empêchant de crier. Il se gorge de son parfum et décide de trouver le moyen de le capturer.
Grenouille parvient à gagner les bonnes grâces de Baldini, parfumeur italien qui connut son heure de gloire (Dustin Hoffman qui s'amuse bien dans un rôle de composition), qui l'initie à quelque secrets et lui fait un certificat d'apprenti destiné à lui ouvrir les portes de Grasse, Mecque de la parfumerie. Le jeune homme se met en route mais passe sept ans dans une caverne du Cantal, comme un ermite, aiguisant au mieux son sens olfactif (le film insiste peu sur cette retraite d'où il sort mûri, mais toujours aussi amoral et inhumain, et obsédé par le désir de se faire aimer grâce à un parfum de son invention). Il mettra son philtre au point, au prix de la vie d'une douzaine de jeunes filles dont il ""enfleure"" le corps, c'est-à-dire que, comme on le fait avec des pétales de fleurs, il l'enduit de graisse pour en capturer les arômes avant de les distiller et d'en faire une essence absolue.
Le conte philosophique de Süskind illustre avec ironie les rapports entre la sensualité et le crime. Avec le ton distingué et parfois goguenard de John Hurt, commentateur en voix off, le XVIIIe siècle de Jean-Baptiste Grenouille n'est pas tant celui des Lumières que celui du clair-obscur et des odeurs contrastées. Les impressions olfactives sont traduites par de très belles images - les références au Caravage et à Rembrandt sont manifestes.
Cependant, même si un parfum court n'est pas réussi, le film, lui, aurait gagné à être allégé: malgré un bon usage des ellipses, il pèche par quelques longueurs et, à notre goût, il est plombé par une musique emphatique et envahissante."
Daniel Grivel