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1.
LUCRÈCE FUT-IL DE NOBLE ORIGINE?
Nous concevons aisément que le
rapport, nous dirions volontiers l'identité frappante qui existe entre le nom de la belle et infortunée épouse de Collatin, ait frappé les premiers interprètes de Lucrèce. Aussi, tous, depuis Lambin et Crinitus jusqu'à Wakefield et à Mason Good, se sont-ils évertués à rattacher tant bien que mal l'auteur du poëme de la Nature à la famille Lucretia.
Sabine ou romaine d'origine, cette famille était incontestablement patricienne ; car, (pour ne point parler d'une Lucretia qui , selon Plutarque, Vie de Numa , fut mariée à ce prince après son avènement au trône) la victime de Sextus était, selon la remarque judicieuse et l'expression un peu comique de Bayle, femme d'un prince du sang; 2° Sp. Lucretius Tricipitinus, père de Lucrèce, avait été
gouverneur de Rome, sous Tarquin le Superbe , et, l'année même de la déchéance des rois, il fut nommé consul en remplacement de Junius Brutus , mort en combattant Aruns et l'armée de Tarquin; 3° les Fastes consulaires nous pré
sentent encore, à une époque où les patriciens seuls étaient admis au consulat, les noms de
P. ou T. Lucretius Tricipitinus , l'an 508 et l'an 504 av. J.-C. (ce dignitaire était le fils du précédent et le frère de Lucrèce);
T. Lucretius Tricipitinus, en 462 ;
Nous ne parlons pas d'un P. Luc. Tricipitinus, gouverneur de Rome en 428; pas plus que d'un autre P. Luc. Tric., tribun du peuple avec puissance consulaire, 419 et 417 ans av. J.-C., et de L. Lucret. Tric., élevé à la même dignité dans les années 387, 382 et 380.
Cette suite de notabilités politiques prouve irrefragablement et l'importance et l'origine patricienne des Lucretius Tricipitinus. Malheureusement notre poète ne portait point ce noble surnom. Avancerons-nous alors, avec quelques savans, que la famille Lucretia devint plébéienne ? Quelques gens de bon sens diraient qu'ils ne comprennent rien à cette dégénérescence, et même iraient jusqu'à demander si nous nous comprenons nous-mêmes. Bordonsnous à dire que, soit que la maison Lucretia eût perdu de sa splendeur, soit qu'on doive adopter quelque autre hypothèse sur ce sujet, Lucrèce
pouvait bien ne pas appartenir à une des familles dites dans l'aristocratique république romaine majorum ou même minorum gentium*.
Il est vrai que l'histoire du septième siècle de Rome nous présente plusieurs Lucretius qui se firent une réputation par des talens militaires ou oratoires. Tels sont,
10. Q. Lucretius Vespillo , édile l'année de la mort de Tiberius Gracchus (AUREL. Victor, Vies des Hommes illustres). C'est lui qui jeta le corps
du célèbre tribun dans le Tibre. 2°. Q. Lucretius Vespillo, habile et comme juriconsúlte et comme avocat (Cicér., Brut.).
3.. Q. Lucretius Vespillo, sénateur, partisan de Pompée , probablement le même qu’un Lucret. Vesp., consul l'an de Rome 735, ou avant J.-C, 19 (Dion Cassius, liv. Liv). Proscrit
par
les triumvirs, il avait été sauvé par le courage
et l'adresse de sa femme (Val.Max., liv. vi).
40. Lucretius Ofella, orateur distingué surtout dans le genre délibératiť, quoiqu'il se li
* M. de Pongerville, en présentant les diverses opinions des commentateurs sur l'origine de Lucrèce, sans leur accorder de préférence, fait observer avec raison que le résultat ne peut offrir aucun intérêt, lorsqu'il s'agit d'un philosophe qui montra le mépris le plus absolu pour le préjugé de la naissance.
vrât souvent aux débats judiciaires (Cicéron, Orat.; cf. Bayle, sur le sens du passage
latin qui a donné occasion à plusieurs contre-sens).
5°. Enfin (et ce dernier est le plus célèbre de tous), un autre Lucretius Ofella , primitivement attaché au parti de Marius, et, ensuite partisan de Sylla, célèbre surtout par la prise de Préneste, où il s'empara du jeune Marius. Malgré le service qu'il avait par-là rendu au dictateur, il fut tué par ses ordres en plein Forum, pour avoir osé briguer le consulat malgré son expresse défense.
Quelques-uns soupçonnent que le vainqueur de Préneste et l'Ofella, habile orateur, ne forment qu'un seul et même personnage.
Ceci posé, le baron Des Coutures, un des traducteurs français de Lucrèce, affirme, comme chose certaine, que notre poète était un Ofella ou un Vespillo, et que son nom, abrégé par les copistes, est T. Lucr. Vesp. (ou Ofella) Carus. Lambin , un peu moins positif, prétend seulement qu'il était cousin germain ou frère de l'un d'eux. Or, comme tous étaient édiles ou sénaleurs, le frère était au moins de l'ordre équestre; d'où il résulte nécessairement que Lucrèce était au moins chevalier.
Nous en sommes fâchés pour le corps
honorable des chevaliers ; mais il nous semble que notre poète philosophe ne fut pas plus chevalier que comte ou marquis. Ni les Vespillo, ni les Ofella n'étaient primitivement de hautes familles romaines : le surnom de Vespillo, synonyme de porte-bière ou croque-mort, n'a rien d'honorable en lui-même, et n'indique pas de la part de ceux qui le donnèrent un grand respect pour l'édile qui jeta dans le Tibre le corps de Tiberius. Quant à celui d'Ofella , alteration ou corruption d'Opheleia ou d'Aphilia, il venait probablement de la Grande-Grèce, et Horace, qui était de Vénose, le donne effectivement (Sat. 2 , liv. 11) à un bon paysan aux mains calleuses, sensé du reste , mais peu fleuri dans son langage. Rien de tout ceci ne décèle un sang patricien ; et si quelques hommes du nom d'Ofella ou de Vespillo arrivèrent à des dignités, il n'est pas à croire
pour
cela leurs homonymes, ni même tous leurs
parens s'en soient ressentis; il n'est pas parce que l'un d'eux se trouvait sénateur, les autres se soient trouvés ipso facto et tout d'abord chevaliers.
que tous
à croire que