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N°6 - 2002
Présence suisse en Afrique du Sud
Continuité d'une domination
David Gygax
«La Suisse, avec plus de 400 entreprises représentées dans notre pays, est un important pourvoyeur d'investissements directs.» Le rapport de politique économique du gouvernement sud-africain pour l'année 2001 est éloquent. Dans la continuité de leur politique durant la période de l'apartheid (voir à l'encontre n° 5 «Une base pour l'expansionnisme helvétique»), les entreprises suisses profitent des politiques de libéralisation des échanges commerciaux et de privatisations des industries nationales menées par le gouvernement de l'African National Congress (ANC). L'implantation historique des firmes transnationales suisses leur permet aujourd'hui de jouer un rôle économique et financier de première importance dans l'ensemble de la région.
En fait, la présence suisse en Afrique du Sud et ses traces historiques ne peuvent se résumer à la part de la dette extérieure du pays détenue par les banques et instituts financiers suisses. Cette part, qui se monte probablement à 5 % du total de la dette sud-africaine 1, n'est qu'un aspect de la politique impérialiste des multinationales et de l'Etat helvétiques en Afrique du Sud. Or, la campagne menée par diverses associations et ONG suisses porte essentiellement sur l'abolition de cette créance. Loin d'avoir eu à «rendre des comptes» pour leurs activités durant l'apartheid, les multinationales poursuivent leurs investissements dans la région et continuent de participer au pillage économique: transfert de richesses qui se révèle par la hausse des dividendes versés aux résidents étrangers (+75% en 2001 par rapport à 2000, au total une somme de 6 milliards de FS) et imposition d'un modèle dit de croissance par les exportations qui fragilisent tout le tissu économique dirigé vers le marché interne.
Le gouvernement sud-africain et l'oligarchie économique blanche qui maintient son hégémonie mènent une politique vantée par les organismes financiers internationaux. Ces derniers considèrent l'Afrique du Sud comme un excellent exemple de restructuration économique réussie. Les publications du FMI et des tenants sud-africains de cette «orientation vers les besoins du marché» (market oriented) saluent les bonnes performances globales du pays et soulignent les «importants bénéfices pour l'Afrique du Sud issus des privatisations, du déficit budgétaire zéro et de la libéralisation des échanges». Il y a encore peu de temps, l'Argentine accompagnait l'Afrique du Sud à la première place de ce classement des pays modèles, selon les critères du FMI.
Il vaudrait la peine de parler de ces bénéfices aux travailleurs sud-africains, aux chômeurs et chômeuses, aux masses rurales et urbaines paupérisées. Le taux de chômage ne cesse de grimper. Le taux de sans-emploi se montait, en septembre 2001, à 41,5 % de la population active, soit une augmentation de 4,5 % par rapport au mois de février de la même année 2. Au total, plus de 7 millions de travailleurs sud-africains sont aujourd'hui sans emploi sur une population active, dans laquelle sont comptabilisés les chômeurs, de quelque 17 millions.
Le boom des privatisations
Le parallèle avec l'Argentine est également valable pour la question des privatisations. La politique de désengagement de l'Etat et d'introduction d'objectifs de rentabilité sélective - mesurée selon des critères étroitement monétarisés et non pas établis à partir de paramètres sociaux - pour les entreprises encore sous contrôle public rappelle les choix du gouvernement Menem pendant la décennie 1990: Transnet (transports), Telkom (téléphone), Eskom (électricité), Denel (armements) seront toutes privatisées, au plus tard en 2006. La compagnie de gestion des aéroports Airports Company (ACSA) et la South African Airways (SAA) ainsi que Spoornet (chemins de fer) complètent la liste des entreprises à vendre 3.
Les firmes suisses sont partie prenante de cette politique. La défunte Swissair, dans le cadre de son alliance historique avec la classe dirigeante d'Afrique du Sud, avait également opté pour une position stratégique sur le marché des transports aériens. A Buenos Aires, Swissair partage toujours ses bureaux avec la SAA. En achetant 20 % de la South African Airways en 1999 pour 350 millions de francs, elle préparait son implantation sur le continent: la compagnie suisse avait également fait valoir son droit contractuel à acheter une nouvelle part de 10 % dès l'annonce de la poursuite de la privatisation de la compagnie aérienne sud-africaine en août 2000. Ce nouvel investissement n'a pu se réaliser et c'est Transnet, compagnie - encore publique - nationale de transports en voie (rapide) de privatisation, qui a racheté les parts de Swissair durant la procédure de liquidation de cette dernière.
Par ailleurs, les principales firmes suisses établies en Afrique du Sud à l'époque de l'apartheid y sont pour la plupart restées. Seule l'une d'entre elles a réduit ses participations. De toutes les multinationales suisses engagées à la fin de l'apartheid, Holcim (ex-Holderbank, contrôlé par Thomas Schmidheiny) possédait les plus importants intérêts dans la région. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, mais cela ne signifie pas que les conséquences de sa présence aient totalement disparu: Everite, une société d'extraction et de préparation de matériaux de construction, propriété de l'empire Schmidheiny, est en effet accusée d'avoir massivement tué des ouvriers travaillant soit dans les carrières d'amiante à ciel ouvert, soit dans les usines du groupe. L'exposition à l'amiante, dont les dangers étaient parfaitement connus des cadres et de la direction de la firme, était réservée aux travailleurs sud-africains, aujourd'hui massivement victimes de mésothéliome et d'autres maladies liées à la respiration de poussière d'amiante.
Everite-Holderbank avait su prospecter pour découvrir de nouveaux débouchés lorsque l'amiante a commencé à être refusé puis interdit dans les matériaux de construction en Europe. La construction de milliers de baraquements dans les townships sud-africains est en effet devenue le principal marché de la filiale sud-africaine. Les travailleurs sud-africains qui avaient été épargnés dans les usines étaient ainsi rattrapés dans leurs habitations. Par ailleurs, Holcim détient toujours le contrôle d'Alpha Ltd. et d'une série d'autres entreprises actives dans les matériaux de construction en Afrique du Sud, bien que la part du chiffre d'affaires et des bénéfices du groupe réalisée dans ce pays ait notablement baissé (étant donné la profondeur de la crise économique) au cours de la dernière décennie, au profit du développement en Amérique latine (Brésil, Chili) et en Europe de l'est notamment.
La privatisation d'Eskom est également un enjeu majeur pour les investisseurs suisses. Vingt pour cent du capital de ce géant mondial de l'électricité sera vendu à un investisseur étranger au plus tard en 2003. Or, l'histoire d'Eskom est étroitement liée à celles des firmes industrielles et financières helvétiques. Le développement de cette entreprise par l'Etat raciste sud-africain correspondait à la nécessité de fournir aux entreprises industrielles sud-africaines - et tout particulièrement aux entreprises d'extraction minière - un courant électrique abondant et à bas prix 4. Les banques suisses ont systématiquement soutenu financièrement cette entreprise par leur politique de prêts massifs et ont souvent obtenu en échange des contrats importants pour les firmes industrielles telles qu'ABB ou Elektrowatt, qui étaient aussi influentes en Argentine. Il est probable que des entreprises helvétiques soient parmi les candidates à l'acquisition de participations dans l'Eskom.
Investissements directs: vers une concentration renforcée
L'explosion des investissements directs durant les vingt dernières années, couplée à la dérégulation et aux privatisations, est certainement l'un des traits distinctifs de la phase actuelle de l'impérialisme. La prise de contrôle directe d'entreprises et de secteurs entiers des économies locales par des groupes multinationaux est particulièrement visible en Afrique du Sud dans le secteur de l'alimentation. Trois groupes de taille mondiale, le hollando-britannique Unilever, l'italien Parmalat et le suisse Nestlé, y ont procédé à d'importants rachats durant les dix dernières années. Cette redistribution des cartes sur le marché des produits alimentaires a provoqué des pertes d'emplois par milliers, selon ce que reconnaissent eux-mêmes les tenants de la mondialisation capitaliste en Afrique du Sud.
De fait, Nestlé South Africa Ltd., avec ses 5000 salariés et ses 15 fabriques réparties dans le pays, est la plus importante entreprise suisse sur le continent africain. Son chiffre d'affaires annuel se monte à 200 millions de francs, ce qui est une somme relativement réduite mais avec un taux de marge élevé. Nestlé a renforcé sa présence en se portant acquéreur de deux marques d'eaux minérales (un secteur pour lequel les investisseurs pronostiquent une hausse de 30 % des ventes par année étant donné la péjoration de la qualité de la distribution d'eau potable) et en opérant des investissements pour la modernisation et l'accroissement des capacités productives.
Ces firmes multinationales peuvent maintenant compter sur les différents accords de libre commerce signés par le gouvernement de l'ANC depuis son arrivée au pouvoir. Pour les investisseurs suisses, l'Afrique du Sud représente en effet une base solide pour une expansion accrue, à long terme, dans les pays participant à la South African Development Community (SADC) 5. L'ancien Etat de l'apartheid, grâce à un taux de productivité plus élevé (ce qui n'est pas difficile) que celui de ses «partenaires» dans la région, représente une plate-forme productive pour des exportations en direction des pays de la SADC.
Des accords ont été signés par l'Afrique du Sud avec l'Union européenne (son principal partenaire commercial) ; ils sont accompagnés de la mise en ˙uvre de politiques fiscales «attractives» et d'une révision libérale du droit du travail 6. L'ensemble de ces mesures a pour fonction d'attirer des capitaux. C'est le cas pour les plus grands constructeurs mondiaux d'automobiles (Ford, GM, Toyota, et tout récemment Nissan) et de pièces détachées pour ce secteur. Leurs usines - soit de montage, soit de production de pièces détachées - sont fonctionnelles au marché de l'Afrique australe et, y compris, à des exportations pour des filiales implantées dans le monde entier.
Dans le même cadre, le fait que l'Afrique du Sud possède aujourd'hui des entreprises de taille internationale, impliquées dans la mondialisation capitaliste et qui développent des liens avec d'autres marchés de la périphérie, est particulièrement intéressant pour certaines multinationales suisses. A cet égard, le joint-venture conclu récemment entre Glencore International AG (sise à Baar, ZG) avec Anglo American PLC et BHP Billiton PLC pour racheter à ExxonMobil Corp. la part de 50 % du capital détenue par cette dernière firme dans l'entreprise colombienne de Cevrejon Zona Norte (mine de charbon) révèle les perspectives de «collaboration» offertes par certaines des plus grandes sociétés sud-africaines. L'Anglo-American - géant minier sud-africain en voie de forte diversification géographique et sectorielle - a des liens étroits, depuis des décennies, avec les banques suisses. Son redéploiement s'effectue dès lors en relation avec banques et entreprises helvétiques.
Aide au développement... des bénéfices
La coopération et l'aide au développement viennent compléter la panoplie impérialiste de la Suisse. Sous la bannière de la Fondation Suisse-Afrique du Sud, la Direction du développement et de la coopération (DDC) et quelques-unes 7 des plus grandes entreprises suisses présentes en Afrique du Sud ont lancé l'année dernière un programme conjoint «d'aide» à ce pays. Avec une contribution de 5 millions de FS de chacun des partenaires, répartie sur cinq ans, les deux parties sont engagées dans un projet de formation professionnelle pour des jeunes ayant acquis une formation de base. Le but est clair: la formation est l'un des principaux problèmes identifiés par les investisseurs étrangers pour un accroissement de leur rentabilité 8. Ce genre d'aide ciblée a un effet de retour sur investissement pour les firmes helvétiques. Le profil de cette «coopération» et «aide au développement» est dicté par les intérêts du capital helvétique, identifiés fallacieusement à ceux de la majorité noire de la population sud-africaine.
Cet exemple «d'aide» illustre, une fois de plus, la subordination des projets d'aide aux exigences de valorisation du capital impérialiste. Une gauche effectivement socialiste ne peut que mettre en question aussi bien cette politique d'aide que le concept de développement qui la sous-tend. En cela, les débats sur les pour cent d'aide en proportion du PIB traduisent simplement l'adhésion social-libérale de la social-démocratie aux politiques néolibérales impérialistes.
Parmi les programmes «d'aide», il faut mentionner ceux consacrés aux PME. Ces dernières doivent servir de sous-traitants aux firmes multinationales et créer un coussin amortisseur et stabilisateur social (voir à ce propos à l'encontre n° 2). De plus, vu la structure industrielle suisse, existe une aide à l'internationalisation de PME helvétiques. C'est dans cette perspective que des organismes du Département de l'économie soutiennent financièrement et matériellement l'implantation et les investissements de PME en Afrique du Sud... et en Chine.
Enfin, un programme de «coopération» placé sous l'égide et le financement de la Confédération regroupe syndicats suisses et sud-africains et associations patronales des deux pays. Son objectif est d'expliquer le sens du «partenariat social», de la politique contractuelle et de «paix du travail» aux Sud-Africains. Ainsi, une délégation mixte de représentants syndicaux et patronaux de l'Afrique du Sud a rencontré, en automne 2001, des représentants de l'Union syndicale suisse et d'economiesuisse. Le domaine de compétence de l'USS a pu s'exprimer pleinement: comment assurer la subordination du travail à un patronat désirant exploiter au mieux les ressources humaines... après avoir épuisé les ressources minières sud-africaines.
Un autre épuisement pointe: celui du «modèle» économique de l'Afrique du Sud. La lutte contre l'apartheid social est à l'ordre du jour. Sans quoi la déliquescence sociale ne fera que croître, avec l'ensemble de ses misères.
Voir sur notre site www.alencontre.org, dans la présentation du numéro 6, un complément intitulé: «Suisse-Afrique du Sud en chiffres».
1. Le chiffre est tiré d'une étude de Masha Madörin et de Gottfried Wellmer, publiée en 1999: «Apartheidschulden. Der Anteil Deutschlands und der Schweiz».
2. A noter que les statistiques sud-africaines mentionnées ici comprennent la rubrique «demandeurs d'emploi découragés», c'est-à-dire des personnes qui, par le manque d'emplois disponibles, leur exclusion prolongée d'un emploi salarié et leur formation inadéquate par rapport à une demande sélective, ne recherchent plus «activement» un emploi salarié.
3. En Afrique du Sud, la politique d'industrialisation par substitution des importations dans les années 1950 et 1960, l'appui étatique recherché par quelques grands oligopoles privés ainsi que la volonté des gouvernements de l'apartheid de posséder le plus d'autonomie économique (et militaire) possible, afin de stabiliser l'apartheid et d'avoir une marge de négociations avec les pays impérialistes, ont participé d'un développement important des entreprises publiques, notamment dans certains secteurs industriels stratégiques.
4. Les conséquences sociales de ces privatisations doivent également être soulignées. En plus des nombreux licenciements qui accompagnent les restructurations de ces entreprises avant et après leur vente à des actionnaires privés, les populations les plus pauvres sont frappées par la hausse des prix et la baisse des prestations dans divers secteurs importants pour la santé tels que l'électricité, l'eau, etc.. Dans différentes villes, la privatisation déjà effectuée de la distribution d'eau et d'électricité a provoqué une dégradation importante des conditions de vie de centaines de milliers d'habitants des quartiers pauvres. Voir «The Electricity Crisis in Soweto» publié par le Municipal Services Project. Ce collectif de chercheurs et d'associations a également travaillé sur la privatisation de la distribution d'eau à Buenos Aires. Ainsi, il a pu établir des comparaisons avec la situation sud-africaine («Lessons from Argentina. The Buenos Aires Water Concession»). De plus, il a examiné les implications des critères de rentabilité appliqués aux services municipaux de la ville du Cap.
5. Les pays membres de cette union économique sont: Angola, Botswana, République Démocratique du Congo, Lesotho, Malawi, Maurice, Mozambique, Namibie, Afrique du Sud, Seychelles, Swaziland, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe.
6. La législation sur le travail est critiquée par les investisseurs, qui considèrent qu'elle rigidifie le marché de l'emploi. En fait, comme l'explique très bien un document disponible sur le site Internet de la «Chambre de commerce Suisse-Afrique du Sud» (www.chsa.ch), ces critiques sont pour le moins exagérées. Le document explique que l'on peut licencier facilement des travailleurs sud-africains sans avoir à payer des indemnités exagérément élevées, et que le nombre de jours de travail perdus pour cause de grève est en chute libre. Un article de Mike Schüssler du 25.10.2001 explique qu'il est beaucoup plus aisé de licencier que certains «dirigeants de l'économie» le perçoivent au premier abord. De plus, il souligne la «flexibilité» du marché du travail en mettant en lumière la part des salariés qui ne touchent pas formellement un salaire (5 % du total employé), et qui doivent être des employés domestiques, et «l'importance» du travail informel. Enfin, il met en relief que, en 2001, la moyenne salariale annuelle en Argentine s'établit à hauteur de 9600 dollars, «alors que la nôtre [en Afrique du Sud] représente un tiers de cela».
7. Credit Suisse, Novartis, Ciba Speciality Chemicals, Schindler, UBS, Swiss Re, Sika Finanz, ainsi que des filiales de Holcim et Xstrata. Cette dernière firme, active dans les métaux et le bois, est maîtrisée par Glencore, avec l'appui de CommCept (société dont le capital est contrôlé par la Rentenanstalt, mais aussi la caisse de pension des fonctionnaires de Liestal, BL, et la caisse de pension de la Coop Assurance !) et de la caisse de pension des fonctionnaires du canton de Bâle.
8. Dans un article paru en février 2000 dans les Schweizer Monatshefte, A. Schrafl, vice-président du CA d'Holcim, membre de la famille Schmidheiny et président depuis près de vingt ans de la Swiss-South African Association, sorte de super-chambre de commerce au temps de l'apartheid, considérait l'absence de main-d'˙uvre qualifiée et le manque de formation professionnelle en Afrique du Sud comme l'un des principaux problèmes pour les investisseurs suisses, demandeurs importants de ce type de main-d'˙uvre.
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