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Régulièrement, l’actualité politico-économique voit des personnalités sortir du bois pour donner leur opinion sur des thèmes tels que le Brexit ou les accords de libre-échange. Parmi elles, des figures marquantes des sciences économiques, présentées par les médias comme des « prix Nobel d’économie ». Une affirmation pourtant inexacte, qui mérite que l’on s’intéresse de plus près.
Octobre, c’est la saison des prix Nobel. Chaque année à cette période, des personnalités sont récompensées pour leur contribution remarquée dans certains domaines précis, édictés par Alfred Nobel dans son testament en 1895. La liste, inchangée jusqu’à ce jour, comporte cinq disciplines : la physique, la chimie, la littérature, la paix et la médecine. Qu’en est-il donc de ce fameux prix Nobel d’économie ?
Il s’agit en réalité du «prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel» institué en 1968 par ladite banque qui, fondée trois cents ans plus tôt, souhaite frapper un grand coup pour célébrer son jubilé. Per Asbrink, alors gouverneur de la banque, tente de convaincre la Fondation Nobel et l’Académie royale des Sciences de Suède (responsable de l’attribution des prix de physique et de chimie). Un intense travail de lobbyisme auprès des membres de cette académie (en particulier l’un d’eux, Gunnar Myrdal, qui se voit promettre l’attribution du prix dans les années à venir) finit par avoir raison des derniers avis critiquant le caractère arbitraire et non-scientifique de la discipline économique. La Fondation Nobel accepte, contre financement intégral de la part de la banque, que ce nouveau prix soit remis en même temps que les cinq autres, soit le 10 décembre de chaque année.
Le tour est joué. Le «prix de la Banque centrale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel» se transforme aussitôt, dans l’esprit du grand public, des médias et des lauréats eux-mêmes, en un «prix Nobel d’économie». C’est à se demander si le titre original n’a pas été choisi ainsi, volontairement long et difficile à mémoriser, de manière à ce que le raccourci en «prix Nobel» devienne d’autant plus rapidement un automatisme. Quoi qu’il en soit, la confusion installée, la discipline économique peut dès lors prétendre à une certaine «scientificité» au même titre que la physique ou la chimie, se distançant de la catégorie des sciences sociales dans laquelle elle avait été rangée jusqu’alors.
Au fil des ans, des voix s’élèvent toutefois pour dénoncer un prix attribué de manière ciblée à des économistes proches des thèses libérales et anti-étatistes de la banque de Suède. La forte proportion de lauréats américains (71% de 1969 à 2019), très souvent engagés dans une croisade contre l’Etat-providence, suscite de vives réactions. L’attribution du prix à des personnalités comme Friedrich Hayek ou Milton Friedman, inspirateurs des politiques néolibérales de Reagan, Thatcher ou même Pinochet, provoque des manifestations dans les rues de Stockholm. Aujourd’hui encore, l’Université de Chicago – connue pour être le siège de le pensée économique libérale – est le plus grande pépinière de «Prix Nobel d’économie», avec 12 lauréats.
Mais les critiques se font toujours plus vives, appuyées par un contexte économique tendu (plusieurs crises, notamment immobilières, et phases de récession en France, aux USA, au Royaume-Un et Canada en particulier). On soupçonne aussi que le prix ne récompense pas les chercheurs ayant réalisé les plus grandes avancées, mais ceux ayant à leur actif le plus grand nombre de publications et de citations dans des revues spécialisées. Critiqué, le « Prix Nobel d’économie » est contraint à adapter sa ligne. En 1995, l’Académie royale des Sciences décide d’étendre le champ d’application du prix en considérant également les travaux mêlant l’économie aux sciences politiques, à la psychologie et à la sociologie. Le comité de sélection s’ouvre également à plusieurs non-économistes. En 2001, la nomination de Joseph Stiglitz, violent critique de la Banque Mondiale et du FMI et éminent représentant de la «nouvelle école keynésienne», marque un tournant. Les attributions du prix à plusieurs non-économistes (un psychologue en 2002, un mathématicien en 2005) ainsi qu’à un autre néokeynésien (Paul Krugman) en 2008 auront un retentissement similaire. En 2019, trois chercheurs en économie du développement ont été récompensé « pour leur nouvelle approche expérimentale visant à obtenir des réponses fiables sur la meilleure façon de réduire la pauvreté dans le monde ». Les mauvaises langues seront tentées de dire que ce prix récompense des travaux visant à réparer les dommages induits par ceux qui, quelques décennies plus tôt, avaient à leur tour remportés de nombreux « Nobels ».
Les prix Nobel doivent, selon les mots de leur initiateur, récompenser des personnes ayant, au travers de leur discipline, « apporté le plus grand bénéfice à l’humanité ». Beaucoup d’entre eux ont été érigés en symboles de promotion des sciences et des arts au service du bien commun, neutres de tout considération religieuse, ethnique ou politique. Malgré son récent virage, force est de constater que le « prix Nobel d’économie », souvent politisé et lié à des intérêts particuliers, n’en est pas un.