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Dans le domaine des sciences humaines ou de la littérature, les publications
universitaires semblent parfois bien ésotériques. On ne peut donc que saluer la
publication aux Editions Antipodes de l’ouvrage de Karine Crousaz, Erasme et le pouvoir de l’imprimerie. Voilà un sujet aride qui se lit comme ces histoires à succès dont raffole la presse économique: tout sur les secrets de l’entrepreneur qui réussit.
Car Erasme était à sa manière un chef d’entreprise moderne qui gérait une sorte de société virtuelle dont les imprimeurs étaient les partenaires. Karine Crousaz s’attache surtout à un imprimeur de Bâle, Johann Froben
qui travaillait presque exclusivement pour l’humaniste hollandais. Erasme est d’ailleurs décédé au domicile des Froben. A cette époque déjà, la foire de Francfort était le principal rassemblement du monde du livre. La stratégie des auteurs à succès du XVIesiècle, et Erasme était le principal d’entre eux, consistait à présenter de nouveaux ouvrages en maintenant le plus grand secret
afin d’éviter que leurs adversaires en aient eu connaissance à l’avance et présentent leur
propre réplique lors de la foire.
Un réseau de correspondants
Erasme était un expert dans l’obtention d’ouvrages de ses concurrents avant publication, si bien que la foire de Francfort présentait parfois un ouvrage écrit contre la pensée au résident bâlois en même temps que sa propre réplique. Il est vrai qu’Erasme disposait en Europe d’un vaste réseau de correspondants et d’amis qui s’arrangeaient pour lui transmettre à l’avance les bonnes feuilles des livres de ses adversaires obtenues par des voies détournées. Il arrivait parfois que les imprimeurs lui transmettent en cachette les livres qu’ils étaient en train d’imprimer afin de se faire bien voir de celui qui était le «patron» des lettres européennes.
Erasme n’hésitait pas à user de la menace.
Karine Crousaz cite la lettre fort civile envoyée à un auteur qui faisait circuler – sous
forme manuscrite – un libelle contre lui.
Notre humaniste signala à l’auteur que s’il
avait la mauvaise idée de vouloir imprimer son texte, lui, Erasme, se sentirait obligé à
une réplique immédiate sous forme d’un libelle vengeur. Ce genre de manœuvre semblait fort dissuasif.
Erasme est aussi le quasi inventeur du dépôt légal. Il souhaitait que les textes établis soient déposés une fois pour toutes dans des bibliothèques. Ces exemplaires de référence seraient les seuls à faire foi, manière d’éviter les interpolations et les ajouts courants à une époque qui ne connaissait pas le droit d’auteur. Pour le meilleur et pour le pire, les méthodes du monde de l’édition ne donnent pas l’impression d’avoir beaucoup changé depuis la Renaissance. En tout cas, le nom de Johann Froben, imprimeur-éditeur bâlois soucieux de perfection typographique, d’élégance formelle avec des frontispices souvent essinés par Hans Holbein, homme d’affaires retors et astucieux, mérite de rester avec plus d’éclat dans l’histoire du pays. jg
Karine Crousaz, Erasme et le pouvoir de l’imprimerie, Antipodes, Lausanne, 2005.