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La sécheresse augmente le risque de déclencher des émeutes
Il existe un lien systématique entre la raréfaction soudaine des ressources en eau et le déclenchement d’émeutes. L’idée n’est ni nouvelle ni surprenante. Mais cette association n’avait encore jamais été formellement vérifiée. C’est désormais chose faite grâce à une étude publiée le 21 septembre dans le Journal of Environmental Economics and Management. Pour y parvenir, Jérémy Lucchetti, professeur assistant à la Faculté d’économie et de management, et ses collègues des universités d’Heidelberg (Allemagne) et de Lucerne ont étudié 1800 émeutes survenues sur une période de vingt ans en Afrique subsaharienne. Leur analyse a également permis de quantifier l’impact d’autres facteurs, notamment géographiques et sociaux, et de souligner l’importance du rôle des institutions politiques en cas de sécheresse.
Lorsqu’une vague de sécheresse s’abat sur une région, la production et le revenu agricoles baissent, la nourriture se raréfie, les prix des denrées alimentaires augmentent. Un cocktail qui favorise l’émergence d’émeutes.
Plusieurs études de cas rapportent que les phénomènes de sécheresses entraînent des tensions au sein des populations touchées. Par exemple, lorsqu’une vague de sécheresse s’abat sur une région, la production et le revenu agricoles baissent, la nourriture se raréfie, les prix des denrées alimentaires augmentent et les villes ne sont plus suffisamment ravitaillées. Un cocktail qui favorise l’émergence d’émeutes.
Cependant, la majeure partie des données utilisées dans ces recherches est trop agrégée pour permettre d’affirmer que le lien entre les deux est systématique. Les analyses sont en effet fondées sur des chiffres indiquant la quantité moyenne de pluie tombée pour chaque pays sur une année et sur l’émergence de conflits la même année par pays. Ces données sont trop peu représentatives des véritables besoins en eau des populations et mal adaptées à l’étude des émeutes, un phénomène typiquement local, plus court et plus explosif que les conflits civils.
Pour remédier à cette lacune, Jérémy Lucchetti et ses collègues ont choisi d’étudier le cas de l’Afrique subsaharienne, caractérisée par une structure économique particulièrement tributaire de la présence d’eau. Leur analyse a englobé 43 pays peuplés d’au moins un million d’habitants.
Pour obtenir des données sur la sécheresse, les chercheurs ont utilisé le SPEI (Standardised Precipitation-Evapotranspiration Index), un indicateur développé par des hydrologues qui mesure les précipitations pour chaque mois de l’année sur une région et en soustrait la quantité d’eau qui s’évapore. Cet indice fournit ces informations pour chaque surface de 50 km sur 50 km et sur une période couvrant environ cent ans.
Les chiffres concernant les conflits, quant à eux, ont été extraits du SCAD (Social Conflict Analysis Database), qui recense 1800 éléments d’émeutes survenus en Afrique subsaharienne entre 1990 et 2011 et les géolocalisant et datant avec précision.
La difficulté pour les auteurs de l’article a consisté à intégrer dans l’analyse d’autres facteurs que la sécheresse, non identifiés jusque-là mais néanmoins susceptibles de fournir une explication alternative au déclenchement des conflits. Des groupes rebelles qui s’installent à l’écart d’une capitale dans une zone désertique peuvent ainsi provoquer des émeutes sans lien direct avec la sécheresse de la région.
Les auteurs rappellent également que la sécheresse n’est pas la cause principale des émeutes. Elle est un élément qui met le feu aux poudres dans une situation tendue en premier lieu par des causes politiques, économiques et sociales.
Les économistes ont d’abord constaté que les conflits liés à la sécheresse éclatent dans le même mois que le début des pénuries d’eau, montrant la réactivité des populations face à ce problème qui touche tant l’agriculture que l’économie et la santé.
En cas de pénurie dans les zones les plus densément peuplées, la probabilité d’observer une émeute augmente de 50%.
Il ressort ensuite de l’étude qu’une période de sécheresse augmente de 10% la possibilité d’observer une émeute un mois donné sur n’importe quelle région, qu’elle soit désertique ou non, proche des villes ou non. Mais en tenant compte d’autres facteurs géographiques et sociaux, ce pourcentage peut augmenter de manière significative. Les auteurs ont ainsi identifié trois éléments jouant un rôle primordial dans la problématique.
D’abord, le besoin en eau augmente avec la densité de la population. En cas de pénurie dans les zones les plus densément peuplées, la probabilité d’observer une émeute augmente de 50%. Ensuite, si une zone dépourvue de lac ou de rivière est frappée par la sécheresse, le risque d’y voir un conflit éclater est multiplié par deux. Enfin, lorsque plusieurs ethnies se partagent une même ressource d’eau au sein d’une même région, les arrangements institutionnels traditionnels peuvent s’écrouler temporairement en cas de pénurie, augmentant également par deux le risque de conflit.
Selon les auteurs, il s’agit désormais d’utiliser ces données pour identifier les mécanismes d’approvisionnement en eau que les institutions politiques pourraient mettre en place dans les régions touchées par la sécheresse afin d’éviter le déclenchement de troubles. —