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La première fois que le dilemme dont je vais parler, qui m'accompagne pourtant dès ma prime jeunesse, a pris en quelque sorte corps, a poussé pour arriver sur le devant du cerveau comme un sujet de discussion, c’est devant ce tableau. J'aurais pu formuler cela auparavant: j'ai été élevée par la génération qui avait vécu le fascisme et la guerre, et tout cela était encore très présent. On parlait encore beaucoup des héros et des traîtres. Les jugements restaient implicites. Je n'ai longtemps pas réfléchi. Et puis ça m'est tombé dessus face à ce tableau et à l'exposition qu'il accompagnait.
Dmitri Kessel, Emil Bührle et sa collection chez lui, 1954
Emile Bührle était un marchand d’armes zurichois, et accessoirement un grand amateur d'art et de culture.
C'était un industriel de la vieille école. Il était célèbre parce qu’il avait sauvé de la faillite la Fabrique de machines d’Oerlikon, mais il était mal vu par beaucoup parce que les armes fabriquées par ses usines avaient été livrées à l’Allemagne et à l’Italie pendant la Deuxième Guerre mondiale. La Commission d’enquête sur la Suisse et la Deuxième Guerre mondiale l’a en quelque sorte absous, parce que, selon elle, il n’avait livré que des batteries de défense antiaérienne. Je ne discuterai pas cette affirmation, qui vaut ce qu’elle vaut.
Le fait est qu’en avril dernier la collection d’art d’Emile Bührle (mort en 1956, ses collections sont gérées par une fondation) était exposée au Kunsthaus de Zurich, et qu’à l’entrée, il y avait le tableau ci-dessus.
J’ai commencé à faire le tour. Des tableaux splendides, rares, précieux. A chaque œuvre, je me penchais sur l’explication affichée à côté, et c’est ainsi qu’au bout de deux ou trois de ces lectures, j’ai réalisé que ces tableaux avaient été acquis pendant la Deuxième Guerre mondiale.
D’un seul coup, tout mon plaisir s’est envolé. A chaque tableau (que j’avais envie de voir) ma vue se brouillait, et à l’image que je voyais s’en superposait une autre.
Emile Bührle et ses armes au début des années '50 (photo Life)
Je me disais que toute cette beauté avait été achetée avec le sang versé à travers l’Europe, quelles que soient les périphrases utilisées pour excuser Bührle.
On m’a beaucoup expliqué qu’il ne fallait pas confondre. Mais c’est dans cette exposition que je m’en suis rendu compte: j’ai toujours eu tendance à «confondre». Je n’arrive pas à faire autrement.
Céline, Desnos, et co.
Lorsque j’ai commencé à choisir moi-même mes lectures, j’ai eu plusieurs coups de foudre. Le plus fort et le plus durable peut-être a été Robert Desnos. J’adore ses poèmes.
A la même époque, j’ai fait la connaissance de l’oeuvre de Céline. Le voyage au bout de la nuit est écrit dans une langue forte et belle, et nombreux sont ceux qui le considèrent un très grand écrivain. Un professeur enthousiaste avait commenté pour nous des passages qui n’étaient pas explicites sur son idéologie. Mais j’avais acheté Le voyage au bout de la nuit, et je m’apprêtais à le lire lorsque quelqu’un m’a appris que c’était Céline qui avait dénoncé Robert Desnos, poète, surréaliste et juif, à la Gestapo.
Je n’ai plus pu lire le Voyage. J’ai essayé. Mais les mots se brouillaient, et l’image qui surgissait devant ce texte qu’on dit admirable était celle-ci.
Robert Desnos en avril 1945, le camp de concentration vient d'être libéré
Quelques jours plus tard, Desnos était mort, de typhoïde et d’épuisement..
Robert Desnos vers 1940
J’ai ainsi, au fil des ans, déchanté à propos de personnages que j’avais trouvés admirables. J’ai perdu le goût des chansons de Charles Trenet le jour où j’ai appris qu’il s’en prenait aux petits garçons. Je n’ai plus pu voir les films de Yves Montand (et dieu sait si j’aimais ce comédien), ni écouter ses chansons le jour où j’ai appris ses comportements de goujat avec les femmes, sans que ses comportement ne surgissent, et troublent mon plaisir. J’en ai encore quelques-uns comme eux. Je ne sais pas si j’ai tort ou raison.
Picasso
Mais voilà que ces jours-ci je suis confrontée doublement à ce dilemme.
Impossible actuellement de se promener dans Zurich sans rencontrer ce regard.
(Photo Man Ray, 1933)
Picasso va être exposé à Zurich. Une exposition unique et historique: en 1932, la première rétrospective de son œuvre avait été exposée au Kunsthaus de Zurich, justement, et ce qui avait fait sensation c’était, outre les contenus, que Picasso avait monté l’exposition lui-même. Une sorte de rétrospective subjective – dans le monde muséal, c’était (c’est, probablement) assez rare. Il avait fallu prolonger l’exposition, qui avait été bourrée de bout en bout. En 2010, à l’occasion de son 100e anniversaire, le Kunsthaus expose une partie des tableaux de 1932, et une série d’oeuvres de cette époque.
Picasso, L'Homme à la clarinette
Je n’ai jamais été une fan inconditionnelle de Picasso; je comprends, intellectuellement, qu’à un moment donné dans l’histoire de l’art son œuvre a contribué à changer les regards. Mais mon adolescence a été bercée des histoires du vieux Picasso devenu tyrannique et cynique, et puis j’ai lu le livre de Marina Picasso «Grand-Père». Un cauchemar. Je me suis alors un peu intéressée à la vie privée de Picasso, et j’ai constaté qu’il s’était très mal conduit avec beaucoup de monde, les femmes en particulier, que si on en croit Marina il a été abominable avec ses enfants et petits-enfants, en un mot, que dans la vie courante il se comportait comme un goujat, et a beaucoup fait souffrir ses proches. Il m’est impossible d’oublier cela en voyant des tableaux de Picasso. Mon admiration, même intellectuelle, en souffre.
Et au moment même où je me demande quelle est la position que je vais prendre (entre moi et moi, bien entendu) au sujet de Picasso, voici surgir la controverse Le Corbusier.
Le Corbusier
D’une part, la ville de Zurich avait l’intention de nommer une place nouvelle, surgie du réaménagement de l’ancienne Sihlpost à côté de la gare, Le Corbusier-Platz. Et d’autre part, l’UBS s’apprêtait à faire une campagne publicitaire à l’aide de Le Corbusier, dont la photo orne les billets de dix francs. L’association Suisse-Israël a demandé qu’on désiste de glorifier un homme qui avait été un antisémite. Le débat fait rage.
Le Corbusier est encore quelqu’un que j’ai beaucoup admiré. Dans les milieux de l’architecture où j’ai vécu très longtemps, il était la figure tutélaire, et une seule fois j’avais entendu une note discordante à son sujet: Lewis Mumford, historien de l’architecture, trouve que les grands immeubles qui remplacent les quartiers populaires (ceux de Le Corbusier ont été parmi les premiers, et c’étaient à cette époque des maisons luxueuses) sont une négation de la vie sociale. Les ruelles qu’on «assainit» ainsi et qu'on remplace par des barres d'immeubles sont des lieux de rencontre, de vie, qu’on ne peut pas remplacer par des couloirs et des cages d’escaliers. On doit bien admettre avec le recul que Mumford avait raison: beaucoup de ceux qui se sont inspirés de la cité radieuse de Marseille, mais sans dépenser l'argent dont avait disposé le maître de l'ouvrage du Corbusier, ont créé les prémisses du problème actuel des banlieues.
(Photo Key, années '50)
Mais à l’époque, nous ne voyions que la chapelle de Ronchamp, les beaux meubles.
Et pourtant, le jour où (en 2005) dans un article, Daniel de Roulet explique, preuves à la main, que Le Corbusier était un admirateur d’Hitler, qu’en 1940 il a installé ses bureaux à Vichy dans un hôtel où logeait une partie du gouvernement du Maréchal Pétain, j’ai repensé à Mumford, à ce qu’il avait appelé «l’absolutisme architectural» du Corbusier.
En 1941, Le Corbusier écrit à sa mère depuis Vichy: «A la présidence du conseil, l’adjoint au chef de cabinet du Maréchal me dit : votre heure est venue… J’ai parlé à la Radio d’Etat à 12.30 (Radio Jeunesse)… dans quelques jours… vous entendrez à la radio un discours du Maréchal, ce sera à propos de ce qui vient de se passer.» Et plus loin, il parle de «ses ennemis qui s’effondrent».
Remarquons en passant que, confronté aux mêmes circonstances, son associé et cousin Pierre Jeanneret s’est engagé dans la résistance.
En cherchant avec précision, en lisant ses écrits, on se rend bientôt compte que Le Corbusier était peut-être, ou peut-être pas, antisémite, ce n’est pas si clair, ce n'est d'ailleurs pas sur cet aspect qu'insiste Daniel de Roulet – l'antisémitisme implicite était très répandu, l'historien Hans-Ulrich Jost le rappelait l'autre jour à la radio, et d'autres de ses contemporains célèbres étaient ouvertement hostiles aux juifs, chose qu'on a souvent «oubliée» ; mais ce qui est sûr, c’est que Le Corbusier a été collabo, qu’il a misé sur le Maréchal Pétain, et qu’il admirait Hitler. Et qu’il ne s’est jamais dédit, contrairement à d’autres – Mitterrand par exemple, qui a commencé par être au service de Vichy, puis a passé à la Résistance. Ce n'est pas une opinion que j'exprime, cela: il suffit de lire ce que Le Corbusier a lui-même écrit. Les faits sont là, quelles que soient les contorsions pour les interpréter.
Quand il a vu ses «grands hommes» s’effondrer, la fin du nazisme et du fascisme, Le Corbusier n’a rien dit, il a tout simplement continué comme avant, et a travaillé pour la France libérée. D’autres appelleraient cela manger à tous les râteliers.
Dans un article d’une page entière, l’historien de l’art Stanislau von Moos (Tages-Anzeiger de Zurich du 29.9.2010, p. 8) tente d’une manière relativement embarrassée de l’excuser. «Pour réaliser ses idées, il aurait fait un pacte avec à peu près n’importe qui», écrit-il. Comme si c’était une raison. C’est plutôt, de mon point de vue, une insulte à la mémoire de tous ces gens qui n’étaient pas prêts à s’allier à n’importe qui pour réaliser leurs idées, et qui sont morts à cause de cela.
Les arguments que von Moos donne sont ceux mêmes qu’on a invoqués à propos de Polanski: c’est un génie, faut-il vraiment être ce «fouille-merde» qu’on a reproché à Daniel de Roulet d’avoir été lorsqu’il a évoqué l'ambiguïté politique de Le Corbusier (constatée en lisant les propres lettres de l’architecte). En m’excusant d’utiliser un terme grossier, je suis tentée de dire que si on qualifie quelqu’un de fouille-merde, c’est qu’il y a de la merde à fouiller. De Roulet évoque comment des galeristes lui ont demandé de ne pas trop parler de cela (oui, oui, ils étaient au courant) pour «ne pas faire s’effondrer la cote» des œuvres de Le Corbusier.
Hans-Ulrich Jost, à qui on demandait pourquoi on cachait ces choses-là, a fait une remarque qui explique peut-être cette tendance à vouloir «fermer les yeux»: le problème, disait-il, c'est qu'on a besoin de héros, et si on veut fabriquer des héros avec de simples hommes (ou femmes, ajoutai-je), il faut mentir.
Ici, je pose la question qui surgit régulièrement: le talent (et sa valeur marchande) prime-t-il la morale? Le «besoin de héros» prime-t-il la réalité – plaisante ou déplaisante qu'elle soit?
Luis Buñuel
Et je ne peux m’empêcher d’évoquer ce que m’a dit un jour Fredy Buache, alors conservateur/directeur de la Cinémathèque suisse.
«On adore des films, et puis un jour on rencontre le cinéaste. Il ne ressemble pas à ses œuvres, il est violent alors qu’il prêchait le pacifisme, prêt à tous les compromis pour faire un film alors qu’il condamne les opportunistes, et ainsi de suite. J’avais fini par me dire que c’est comme ça, qu’on n’y peut rien. Jusqu’au jour où j’ai rencontré Luis Buñuel: il est comme ses films, il ne dit pas autre chose que ses scénarios, il ne se comporte pas selon une morale différente que celle qu’il expose dans ses œuvres, il ne compromet jamais son intégrité. C’est un homme tout d’une pièce. Et depuis lors je me dis: si c’est possible pour lui, ce devrait être possible avec d’autres. Et je suis moins indulgent.»
Luis Buñuel, peut-être pendant le tournage de Viridiana (photographe non nommé)
Je dirais que moi aussi, je suis moins indulgente: que J'ai de la peine à oublier le viol d’un (e) enfant parce qu’il est suivi, dans la biographie du violeur, d’un beau film ou d’une belle chanson, que J'ai de la peine à adhérer pleinement à l’oeuvre d’un homme qui a maltraité femme et enfants, que J'ai de la peine à estimer comme si de rien n’était un homme «prêt à n’importe quel pacte» pour faire triompher ses idées, que J'ai de la peine à apprécier un beau texte sortant de la plume de quelqu’un qui a envoyé d’autres à la mort. Le prix à payer est trop fort.
Votre avis m’intéresse…
PS. Cette humeur a été rédigée à Londres, mis en ligne dans un internet shop, et quelqu'un attend avec impatience que je finisse. Vous voudrez bien pardonner l'absence de liens vers tous ces personnages cités, que vous trouverez même sans liens s'ils vous intéressent de plus près,