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1967-1981: années militantes
Comme pour tant d'artistes du XXe siècle, l'activité artistique et culturelle de Marker a été inséparable d'un engagement politique avec la gauche. On a déjà remarqué que les documentaires de voyage des années 1950 reflètent aussi une sympathie profonde envers les tentatives d'implanter des régimes politiques socialistes dans différentes parties du monde, de Cuba à la Corée du Nord. La montée de la contestation politique à la fin des années 1960 sera pour Marker l'occasion d'approfondir cet engagement, et en particulier de faire une réflexion sur la place du cinéma dans le système de production et distribution capitaliste, ainsi que sur son rôle idéologique. Comme dans le cas de Godard, Marker fera beaucoup d'efforts pour "créer deux ou trois Vietnam au sein de l'empire Hollywood-Cinecittà-Mosfilms-Pinewood" . Le premier de ces efforts est la création, en 1967, du collectif SLON, soit la Société pour le Lancement des Oeuvres Nouvelles, qui deviendra en 1974 ISKRA (Images, Son, Kinescope, Réalisation Audiovisuelle, mais aussi le mot russe pour étincelle, et le titre du journal dirigé par Lénine entre 1901 et 1903). Comme on l'explique très clairement dans un texte du collectif de 1971, "SLON est née d'une évidence: que les structures traditionnelles du cinéma, par le rôle prédominant qu'elles attribuent à l'argent, constituent en elles-mêmes une censure plus lourde que toutes les censures. D'où SLON, qui n'est pas une entreprise, mais un outil - qui se définit par ceux qui y participent concrètement - et qui se justifie par le catalogue de ses films, des films QUI NE DEVRAIENT PAS EXISTER!". Pour cette entreprise, Marker perd son statut privilégié d'auteur-réalisateur pour devenir producteur et animateur du collectif. Pendant cette période, plusieurs de ses propres films ne seront pas signés. Le premier projet de SLON est Loin du Vietnam (1967), un film collectif rassemblant entre autres Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Claude Lelouch, Joris Ivens et William Klein, et dont la coordination générale et le montage furent assumés par Marker.
Une des caractéristiques fondamentales du mouvement global antisystémique de la fin des années 1960 est la montée des conflits capital-travail dans les pays avancés. En 1967, toujours dans le cadre de SLON, Marker commence à réaliser un documentaire sur la grève à l'usine Rhodia, à Besançon, qui deviendra À bientôt, j'espère... (1968). Cet engagement, tout comme l'échange entre Marker et les ouvriers de Rhodia, est à l'origine des Groupes Medvedkine, formés par un collectif de travailleurs de l'usine qui décident de prendre eux-mêmes la caméra pour filmer leurs conditions de vie et de lutte, et pour lesquels, dès lors, "le film est une arme".
Une autre préoccupation de SLON dans cette période est la manipulation que le pouvoir fait de l'information, soit à travers l'État, soit à travers les média officiels. Pour faire un contre-poids à ces appareils idéologiques, SLON crée une série de documentaires courts de "contre-information", avec le titre générale de On vous parle de... Dans cette série, Marker et ses camarades de SLON vont présenter l'actualité politique au Brésil, au Chili, à Cuba ou en Tchécoslovaquie, mais du point de vue des mouvements de contestation, qui n'était pas, et de loin, celui favorisé par les médias.
Le point culminant des années militantes de Marker, c'est la grande fresque politique Le Fond de l'air est rouge (1978), un documentaire d'alors quatre heures, réduites depuis par l'auteur à trois heures, sur la montée et déclin des mouvements de gauche dans le monde. Le film était conçu au début comme un collage fait à partir des fragments de matériel filmique de SLON et organisée en deux parties. La première, "Les mains fragiles", présente les espoirs politiques de la gauche à la fin des années 1960, à travers (entre autres) les révoltes des étudiants et les résonances de la révolution cubaine en Amérique Latine, tandis que la deuxième partie, "Les mains coupées", décrit le backslash conservateur de droite venu juste après et la riposte de Moscou: le coup de Pinochet, la restauration gaulliste en France ou encore l'invasion soviétique de Prague... La décennie finit pour Marker dans une atmosphère politique très pessimiste qui ne sera que confirmée par la suite: dans les années 1980, avec Reagan et Thatcher, le capital retrouve la main dure qu'il lui fallait pour remettre de l'ordre, liquider l'opposition ouvrière dans les pays occidentaux et les révoltes dans le Tiers Monde, et finalement, avec ce que les historiens ont appelé la deuxième Guerre Froide, éliminer le socialisme soviétique. C'est le moment pour Marker (comme d'ailleurs pour Godard) d'abandonner le cinéma militant tel qu'il l'avait conçu et de se lancer dans des nouvelles voies.
Le Fond de l'air est rouge
(1977)