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Ludwig Binswanger, Aby Warburg, La guérison infinie, édité par Davide Stimilli, postface de Chantal Marazia, traduction de l’allemand par Maël Renouard, de l’italien par Martin Rueff, Paris, 2011.
Nous sommes en 1918. La «Grande Guerre» (comment une guerre peut-elle être «Grande» ?) se termine. Au-delà de l’inqualifiable boucherie qu’elle laisse derrière elle, elle imprime d’innombrables traumatismes physiques et psychiques, individuels et collectifs. Les cicatrices des tranchées ont marqué les peuples et les hommes, les corps et les âmes. Elles les ont marqués directement, comme tous ceux qui ont souffert de ce que l’on appellera plus tard le syndrome post-traumatique, ou indirectement comme Aby Warburg, dont il est question dans ce livre.
Warburg (1866-1929) est l’aîné d’une famille de banquiers juifs habitant Hambourg. Doté d’une acuité intellectuelle précoce, souvent fulgurante et renouvelée, il abandonne à son frère Max son droit d’aînesse pour satisfaire sa curiosité scientifique. Autour de sa prédilection pour l’histoire de l’art, il agglomère des savoirs liés à la théologie, à la philologie, à l’anthropologie et à la psychologie. Les frontières des disciplines du savoir n’ont aucune prise sur lui, qui les casse à force de voyages et d’études diversifiées. Son esprit procède par analogies et associations en renversant au passage chronologie et classification préétablies. C’est ainsi qu’il créa sa Bibliothèque dont l’ordonnance des dizaines de milliers de livres procède selon les propres codes du savant, classification toujours pertinente et qui suscite encore l’admiration des intellectuels d’aujourd’hui.
En 1918, Warburg interrompt son travail pour recueillir toutes les photos relatives à la guerre. Il est convaincu de sa responsabilité dans la défaite allemande car il a accueilli une gouvernante anglaise dont il s’est persuadé qu’elle était une espionne. Il se met à coller fébrilement les photos sur de grands panneaux. Ce travail frénétique le fragilise nerveusement, et le fait basculer psychiquement dans la folie le jour où il menace de tuer ses proches puis de se suicider. Il est conduit à la clinique de psychiatrie universitaire d’Iéna. Le diagnostic de schizophrénie est posé, et le pronostic est sombre : Warburg, selon les médecins d’Iéna, ne retrouvera plus sa Bibliothèque ni ses activités de recherche.
Il est ensuite transporté à la clinique de Bellevue de Kreuzlingen, près de Constance, en avril 1921, où il sera soigné par le célèbre psychiatre Ludwig Binswanger. Son diagnostic de schizophrénie le suit, mais la famille Warburg demande une consultation à Emil Kraepelin, célèbre médecin qui est à l’origine du DSM. Celui-ci conteste l’étiquette de schizophrénie et la remplace par celle de la maladie maniaco-dépressive. Si les manifestations symptomatologiques ne changent évidemment pas, l’horizon intérieur du malade s’éclaircit pourtant. En effet, la schizophrénie était à l’époque considérée comme une maladie incurable, tandis que la maladie maniaco-dépressive pouvait être guérie. Même si cette guérison n’était pas garantie, et de loin, ce changement conceptuel modifiait complètement la perspective du malade.
L’hospitalisation de Warburg dure cinq ans en tout, au cours desquels les espoirs de rétablissement demeurent faibles. Des moments d’amélioration contrastent avec de sévères rechutes qui se manifestent par une grande agitation, des phobies incontrôlables, des vociférations, des scènes de violence à l’égard des soignants.
La guérison infinie édite plusieurs pièces liées à cette hospitalisation : des extraits du dossier médical, trois courts fragments autobiographiques du malade et des lettres échangées entre des membres de la famille Warburg et Binswanger durant l’hospitalisation, et entre Aby Warburg et le psychiatre après l’hospitalisation. Suivent également des notes prises par Fritz Saxl, le plus proche collaborateur du savant. Cet assemblage donne un reflet de ce moment de folie sous la forme d’une mosaïque, tant de son impact sur le malade et sur ses proches, que sur les points de vue des uns et des autres sur la situation. Ces extraits sont encadrés d’une préface de Davide Stimilli et d’une postface de Chantal Marazia.
Le dossier, polyphonique, s’ouvre sur l’arrivée du malade à la clinique de Kreuzlingen. On y apprend au fil des entrées que Warburg a toujours présenté des idées obsessionnelles et des actes compulsifs, mais prédomine le sentiment de préjudice et de persécution. L’insertion d’une lettre du Docteur Embden, le médecin de famille des Warburg, nous informe de la souffrance qui précéda l’hospitalisation liée aux «impressions produites par notre situation désespérée», faisant allusion à la fin de la guerre. Terrorisé par ses fantasmes, l’agitation fébrile du malade le poussa à menacer sa famille. Embden énumère les symptômes qu’il a alors observés : des hallucinations, des voix, des phobies, une méfiance et une hostilité à l’égard de tous. Néanmoins, l’intelligence du malade reste intacte et une grande lucidité lui permet de comprendre certains des mécanismes comportementaux dont il souffre. Le médecin précise dans sa lettre qu’il s’agit d’un malade «très difficile, très exigeant, mais très intéressant, et qui mérite qu’on l’aide» (p. 61).
La suite du dossier est composée de résumés d’événements et de comportements relevés presque au jour le jour, et consignés par «un rapporteur», c’est-à-dire par le médecin qui est en charge du malade le jour dit. Il arrive que les éditeurs de cet ouvrage parviennent à reconnaître l’écriture du rapporteur, notamment celle de Binswanger, mais la plupart du temps les descriptions sont consignées par un médecin non identifié. C’est donc par le biais d’une voix médicale anonyme que le lecteur prend connaissance des bribes de ce séjour hospitalier. Si la voix médicale est polissée par le professionnalisme des médecins, il est à relever que celle de Warburg apparaît dans ces extraits par le biais de citations verbatim, même quand les propos ne sont pas flatteurs : «Si l’on essaie de le divertir en parlant de littérature, il réagit ainsi : "Comment osez-vous déguiser vos agissements sous des oripeaux de culture ?"» (p. 64). Ou encore : «Vous parlez comme un dictionnaire de médecine mal conçu, et que vous n’avez pas compris» (p. 68).
Le malade n’agresse pas seulement ses médecins. Ainsi, le 18 avril 1921, il a sauté sur l’infirmière «du haut d’une chaise, lui a serré le cou et fermé la bouche, de sorte qu’elle ne pouvait crier» (p. 70). Ces moments de violence sont punis par le repos forcé, une thérapeutique très en vogue à cette époque, notamment pour la neurasthénie, et qui consiste à maintenir un malade dans son lit, sans bouger, pendant plusieurs jours.
Au cours de moments plus apaisés, le malade est autorisé à sortir pour aller voir une exposition à Zurich, pour aller donner une conférence, ou plus simplement pour aller boire le thé chez la femme du professeur Binswanger. Celle-ci reçoit en effet certains patients, de manière à tenter de les resociabiliser. Il reçoit également des visites de certains collègues ou de membres de sa famille qui le perturbent plus ou moins. Son collaborateur Saxl vient aussi quelques jours pour travailler avec lui sur des questions scientifiques.
En 1924, son état s’est lentement amélioré et il est prévu de le placer dans la Villa Maria, sise sur la propriété de la clinique et destinée à opérer comme un sas entre la clinique et la ville. Ce moment de transition s’est bien déroulé et la dernière entrée du dossier date du 12 août 1924. Le rapporteur annonce que le malade est parti le matin même. Il précise que Warburg fait escale à Francfort où l’attend le Dr Emden qui l’accompagnera jusqu’à Hambourg. On apprend encore, en guise de propos conclusifs du rapporteur, que : «Il existe un contraste frappant entre, d’un côté son tendre respect des plantes, des animaux et des objets inanimés, et d’un autre côté, son agressivité intellectuelle, sa brutalité sadique durant les phases psychotiques, son entêtement moral et son indocilité» ; il ajoute encore que : «relativement aux femmes, il présente une attitude clairement ambivalente, du type «madone ou prostituée» (p. 161). Ainsi se tait la voix médicale relative à l’hospitalisation de Warburg.
Les fragments écrits par Warburg incarnent un peu plus la situation. Il récapitule certains événements de sa vie qu’il considère comme ayant marqué le début de sa fragilité psychique. Il se souvient notamment d’avoir eu, à six ans, une fièvre typhoïde qui lui avait occasionné des hallucinations. «De ce temps me viennent la peur suscitée par l’incohérence et la force disproportionnée de souvenirs visuels ou de sensations olfactives et auditives, l’angoisse qui fait naître le chaos, et la tentative d’instituer un ordre intellectuel dans ce chaos – cette tragique tentative infantile de l’homme pensant commença donc très tôt pour moi, bien trop tôt pour ma constitution nerveuse» (p. 170). Dans une lettre datant du 12 avril 1924, soit quelques mois avant sa sortie, il s’adresse aux directeurs de la clinique pour exprimer sa reconnaissance : «je reconnais avec gratitude que je recommence à penser de manière scientifique et je n’hésite pas à attribuer en grande partie ce succès objectif au traitement que j’ai reçu à votre clinique» (p. 187). Néanmoins, plus loin, il interpelle Binswanger à propos du rapport qui existe entre sa santé et son travail scientifique. Pour lui, le travail intellectuel est à la source de sa guérison, et il reproche à son médecin d’avoir fait obstacle à cette activité pour préserver sa santé.
La mosaïque continue avec trois courts textes écrits par Fritz Saxl, le collaborateur de Warburg, qui se sent investi du devoir d’expliquer aux médecins qui est leur patient. Il s’insurge : «ils doivent le soigner et ils n’ont jamais lu une ligne de lui» (p. 197). Saxl poursuit en disant qu’ils sont deux, «un aimable inconnu», et l’autre «terriblement épris de lui-même, très juif, très malin, mais – pas un mensh» (p. 197). Fidèle allié de Warburg, il considère, en mars 1923 encore, qu’il doit continuer son combat contre les médecins pour qu’ils reconnaissent la valeur scientifique de leur malade. Dans le dernier fragment, il constate que ce combat a été mené à bien, que Warburg va sortir, mais qu’alors un autre défi commence pour lui : celui de vivre et de travailler avec le savant, le «rude père saturnien» (p. 200).
Cette édition se termine avec une trentaine de lettres échangées entre Binswanger et Warburg ou avec des membres de sa famille. Elles nous permettent de suivre la trajectoire scientifique de Warburg après sa guérison. Il a pu reprendre la direction de la Bibliothèque, et ouvrir un enseignement à l’université. A ce propos, il s’interroge sur la mission du professeur : «Voilà bien une question d’ethos scientifique : a-t-on l’ambition de susciter de la part des étudiants le point d’exclamation de l’admiration, ou le point d’interrogation de la modestie ?» (p. 228). Ailleurs, il commente les jugements de Binswanger sur tel ou tel thème, ou sur tel ou tel médecin. A propos de Kraepelin, il approuve le commentaire de Binswanger quant à la qualité scientifique du médecin, mais il précise, «que ses relations avec les patients atteints de maladie mentale étaient d’une grossièreté obotrite (barbare)» (p. 248).
Cette collection de textes est comme autant de portes qui s’ouvrent sur la compréhension partielle d’un moment exceptionnel et ordinaire, celui d’une hospitalisation psychiatrique. Il est vrai que le malade n’est pas tout à fait ordinaire, et le médecin est célèbre. Cette dyade donne une couleur particulière à cette rencontre et pousse à réfléchir sur d’éventuels liens entre psychisme, raison, intuition, structure et santé mentale, liens abordés par tous les auteurs des extraits cités.
Elle offre également un éclairage difracté sur les personnages principaux. Ainsi, il est difficile de se faire une idée précise de Binswanger dont les facettes contradictoires s’additionnnent et en brouillent le portrait. Etonnamment Warburg apparaît de manière plus cohérente, ses fragilités étant finalement reconnues, décrites, comprises et admises par tous.
Au-delà de cette situation particulière, ce livre donne de précieux indices sur des éléments de la relation thérapeutique. L’on s’aperçoit alors qu’au-delà du colloque singulier bien présent, cette relation s’inscrit dans une sorte de réseau thérapeutique dont chacun des membres remplit un rôle précis. Non seulement Warburg a affaire à plusieurs médecins, mais surtout son réseau de proches est investi et sollicité : son frère Max, qui est en contact avec Binswanger, Saxl qui défend son maître à penser, son épouse, discrète mais importante aux yeux du malade qui réclame ses visites. Le rôle des infirmières et autres soignants est relevé à plusieurs reprises dans ce dossier, sans compter la présence prépondérante de l’épouse du psychiatre, qui reçoit plusieurs malades pour le thé, et qui même, en certaines occasions, part en voyage avec des patients. Par ailleurs, on s’aperçoit que Binswanger endosse son rôle de thérapeute mais en même temps fait allusion à des promenades et à des discussions intellectuelles qu’il fait avec son malade. Leur correspondance roule sur des questions privées et familiales mais l’une d’elle établit une facture précise concernant des frais engagés lors d’un séjour qu’il fit à Hambourg. Entre les deux hommes semble se nouer une relation médicale, mondaine, intellectuelle et amicale.
La multiplication des points de vue et des indices proposés dans cet ouvrage oblige à la compréhension inachevée, interdit la pensée réductrice, l’explication facile. Elle met en lumière la diversité des individus impliqués dans la crise que représente une maladie mentale et rend plus distinctes les zones d’ombre d’une telle situation. Des questions sont posées, sans trouver leur réponse. Quel est le lien entre vie intellectuelle et santé psychique ? Quel degré de perméabilité y a-t-il entre l’intérieur et l’extérieur de l’institution psychiatrique ? Comment s’articulent l’intersubjectivité et la distance thérapeutique ? Ces questions ne sont pas liées à un contexte particulier ; elles se posent aussi bien dans la consultation épistolaire de l’Ancien Régime que dans la relation médecin-malade d’aujourd’hui. Leur récurrence prouve qu’elles résistent au prêt-à-penser et que la rencontre thérapeutique procède partiellement de l’esprit créatif de toutes les parties.