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"On ne peut penser les débuts du cinéma hors la ville et sans elle", dit l'écrivain Dominique Noguez. Il a donc fallu l'infrastructure urbaine (l'électricité, les installations techniques, l'industrie, les grandes salles des boulevards, la densité d'un public) pour que le cinéma apparaisse, se développe et se popularise.
Berlin fut un des berceaux du cinématographe avant de devenir l'emblème d'une ville meurtrie par la guerre, mutilée par sa frontière intérieure, condamnée à porter la mémoire d'un peuple. C'est dans ce chantier mal cicatricé - qui n'est pas sans évoquer son Beyrouth natal - que la Vaudoise Samira Gloor-Fadel a choisi de se promener et, surtout, de prendre la mesure du temps. Entre le dépôt du projet et le montage final de «Berlin-Cinéma (Titre provisoire)», il s'est écoulé plus de cinq ans. Cinq ans pendant lesquels la cinéaste a travaillé par intermittence, laissant au temps le soin de faire son travailet à elle-même la vacance nécessaire pour accueillir la soudaineté d'une lumière ou la beauté d'un son, mériter la confiance d'une rencontre savourer la découverte d'une lecture (celle, notamment, de "Der Schattenmann", de Ruth Andreas Friedrich, une résistante qui pendant les années noires de l'allemagne nazie écrivait son journal intime, avec la naïveté de ceux qui n'ont pas le recul pour refaire l'histoire) ou voir se construire quelques chose : un film, une ville. Le film sera projeté demain à Locarno, dans sa version courte et vidéo dans le cadre de la Semaine de la critique.
Pour l'accompagner dans ce Berlin qu'elle connaissait peu, Samira a demandé au cinéaste Wim Wenders de jouer les passeurs. "J'avais été impressionnée par Nick'sMovie", le film qui raconte la mort de Nicholas Ray. Ainsi, Me Suis-je Dit, il est possible de filmer l'inreprésentable. C'est ce film-là qui m'a poussée à rencontrer Wim Wenders, plus comme être humain que comme courant cinématographique", dit la cinéaste.
«Berlin-Cinéma (Titre provisoire)» n'est pas un portrait de Wim Wenders (même si on le suit sur différents tournages et moments de sa vie), pas davantage celui d'une ville, mais plutôt une réflexion sur la mémoire, l'oubli, la trace, l'Europe, le passage entre l'Orient et l'Occident, l'image, la représentation et bien sûr le cinéma. Il y est aussi question d'architecture - comment pourrait-il en être autrement dans une ville qui se demande comment "réparer" ses trous, ses béances, ses brûlures, sans effacer son histoire? L'architecte Jean Nouvel, ami de Wim Wenders et chargé de construire l'immeuble des Galeries Lafayette dans Berlin-Est, apporte quelques pistes sur son travail. "Toi, dit-il à W.W., on te demande de créer. Moi, on me demande de créer de l'usage." Avec son chapeau à la Melville, l'architecte rêve un moment de faire avec les immeubles ce que son ami fait avec sa pellicule: "Couper-coller. Mettre le deuxième étage à la place du premier."
«Berlin-Cinéma (Titre provisoire)» coproduit par Arte, évoque non seulement l'univers urbain de Wenders, mais plus encore une hypothétique tête de chapitre d' "Histoire (s) du cinéma". Jean-Luc Godard n'est pas loin, Il est même tout près. En voix off, JLG - que Samira a enregistré lors de conférences de presse - vient faire écho aux propos humanistes et anxieux de Wenders. Pourquoi lui ? "Parce qu'il m'aide à vivre. Je ne suis jamais sortie d'un de ses films sans être bouelversée par une phrase. Pour, Wenders, c'est l'adolescence. Et Godard, l'enfance. Par le triomphe de sa solitude, que je peux imaginer douloureuse, il a gardé son enfance. C'est son luxe. Et c'est cela qu' il nous offre à partager". dit la réalisatrice. Comme le Rollois, il lui arrive de bidouiller les images pour voir ce qu'elles disent : par exemple, filmer un cimetière en noir-blanc, puis le même plan en couleurs. Et se demander pourquoi, sinon par convention, le noir et blanc relèverait davantage de la mémoire ou du documentaire que la couleur. Ce n'est pas de la théorie, mais de l'expérience : de l'intuition mise à l'épreuve du cinéma.
Si Berlin-Cinéma peut souffrir parfois d'un excès d'abstraction - excès que l'on devine plus lié à une forme de pudeur qu'à un désintérrêt pour l'humain, tout comme Wenders d'ailleurs - la réserve ne tient pas longtemps face à la beauté, la générosité et l'exigence de son travail. Penser, c'est aussi aimer. Telle pourrait être la propsotion de Samira Gloor-Fadel.
Le Nouveau Quotidien, Lausanne - Marie-Claude Martin