Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07167.jsonl.gz/210

Les deux genres cinématographiques les plus difficiles sont la comédie et le film historique, les écueils narratifs pour garder un équilibre étant nombreux – particulièrement pour la comédie –, celui de la réalisation s’ajoutant pour le film historique. Le réalisateur suisse n’a pas réussi à naviguer entre les écueils, livre en revanche une histoire méconnue qui, si elle n’est pas accomplie cinématographiquement, reste intéressante à regarder. Pour les chanceux qui ont pu la visionner sur la Piazza Grande, dans le décor original, l’émotion physique du cinéma a pu opérer.
Nous sommes en 1906, une période des premiers bouleversements du siècle dans la société. Un certain nombre de personnes de la classe aisée ou d’artistes – dont le jeune poète et romancier Hermann Hesse – cherchent un lieu de vie où les corps et les âmes peuvent s’exprimer en liberté. Ils trouvent leur paradis au Tessin, sur Monte Verità, au-dessus d’Ascona. Sorte de communauté hippie des années 1900 dans la mouvance de la Lebensreform, sous couvert officiel de sanatorium, ils prônent le retour à la nature, le végétarisme, l’autodétermination et l’autogestion ; ses résidents veulent faire exploser le corset mental qui les étouffe par la pratique de la psychanalyse et la libération des corps par des danses qui mettent en transe autour du feu ou le nudisme. Un aspect très contemporain est également effleuré, celui du droit et/ou de l’assistance au suicide dans un épisode véridique entre le psychanalyste Otto Gross qui a aidé une des co-fondatrices de la colonie, Lotte Hattemer (Hannah Herzsprung) à se suicider.
La jeune bourgeoise viennoise Hanna Leitner (Maresi Riegner), qui étouffe littéralement par des crises d’angoisse et d’asthme constantes dans sa vie de mère de deux filles et d’épouse sans aucun autre horizon que celui de son intérieur et de donner un fils à son mari (Philipp Hauß), se réfugie à Monte Verità, auprès de son psychanalyste, Otto Gross (Max Hubacher), tombé dans l’oubli après sa mort en 1920, pourtant un des théoriciens fondateurs de la libération sexuelle. Tiraillée entre les sentiments de culpabilité envers la famille qu’elle a laissée derrière elle et la fascination d’une vie autodéterminée, Hanna développe sa passion pour l’art de la photographie et développe – au milieu d’une nature idyllique – son propre style. Le film tourne autour de la figure d’Hanna Leitner, seul personnage fictif à l’écran, pour essayer de restituer de l’intérieur ce que pouvait être cette colonie. Les photographies prises par Hanna Leitner existent réellement, mais personne ne sait par qui elles ont été prises.
Cette approche est peut-être ce qui rend le film scolaire et plat dans sa narration et sa réalisation. Hanna Leitner est censée s’émanciper au sein de cette colonie dirigée par la pianiste allemande Ida Hofmann (Julia Jentsch), pourtant son personnage, alibi à notre regard sur cette excentricité historique, n’évolue pas, n’acquiert jamais l’épaisseur d’un caractère propre. Certaines scènes et dialogues jaillissent hors socle scénaristique, prétexte à expliquer au public le contexte de l’histoire. La scène entre Hanna Leitner et Hermann Hesse (Joel Basman) est à cet égard grotesque : Le poète se fait photographier par Hanna en haut d’un rocher, pérorant devant la jeune femme en se déshabillant et lui racontant l’histoire de Siddhartha, matière qui deviendra quelques années plus tard un de ses romans philosophiques les plus connus.
Reste les beaux paysages et cette curiosité piquée pour cette colonie pré-hippie méconnue !
De Stefan Jäger; avec Maresi Riegner; Max Hubacher; Joel Basman; Hannah Herzsprung; Julia Jentsch, Philipp Hauß; Suisse, Autriche; 2021; 116 minutes.
Malik Berkati, Locarno
© j:mag Tous droits réservés