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De 2001 à 2012, j’habite près de Grandson, à Orges, en bas du village, la dernière maison juste avant la forêt. J’étudie au gymnase d’Yverdon, je joue au tennis à Valeyres-sous-Montagny, je me déplace donc fréquemment avec l’Yverdon - Sainte-Croix. Quand il neige, quand il pleut et que mon boguet est en panne (les ennuis sont solidaires entre eux), j’enfourche mon vélo, ou alors je descends en alternant course et marche rapide jusqu’à la gare d’Essert-sous-Champvent, perdue dans la forêt. J’ai généralement tout juste le temps de cadenasser mon vélo ou de me faufiler sous les barrières du passage à niveau pas encore tout à fait relevées pour monter dans l’Yverdon - Sainte-Croix.
On l’appelle l’Yverdon - Sainte-Croix ou tout simplement le train. On ne dit jamais TRAVYS et encore moins le train de Sainte-Croix - Yverdon, ce serait une erreur et même un non-sens, pourtant ce serait plus logique : la majorité des gens, me dis-je alors naïvement et avec le léger mépris de celui qui voudrait vivre en ville, cherchent à rejoindre Yverdon plutôt que Sainte-Croix. À cet âge-là, je m’interroge davantage sur le sens de la vie que sur celui des trains. Aujourd’hui c’est l’inverse.
Au cours du XIXe siècle, Sainte-Croix et Yverdon comptent à peu près le même nombre d’habitants : 2500 autour de 1800, environ 6000 à la fin des années 1880. Les usines et le travail sont à Sainte-Croix, une partie de la main-d’œuvre à Yverdon, on réfléchit donc à un train qui transporterait ouvriers, ouvrières et matières premières en haut. Les Communes, le Canton, la Confédération discutent d’un train à crémaillère, l’idée est bonne mais le projet ne convient pas à tout le monde. On garde l’idée, on rediscute, on fait appel à un autre ingénieur qui remodèle le projet et abandonne la crémaillère, toutes les oppositions sont levées, on est prêt à jeter une première pelletée de ballast et à poser les premières traverses lorsqu’un homme riche sort non pas de nulle part mais de Valeyres-sous-Rances ; il s’appelle William Barbey et je l’imagine volontiers interrompre le chantier en agitant dans sa main une liasse de gros billets.
William Barbey est libéral, il a donc horreur des subventions de l’État. Il paiera de sa poche – Communes, Canton, Confédération se frottent les mains –, si et seulement si le train ne circule pas le dimanche, car «Tu respecteras le repos du dimanche, et ni ton âne ni ta servante ni ton employé de guichet ni ton conducteur de train ne travailleront le dimanche ». William Barbey est membre de l’Église libre, il a donc horreur du travail le dimanche.
Jusqu’en 1919, le dernier train circule le samedi soir et le premier le lundi matin.
Yverdon - Sainte-Croix donne un sens de lecture au poème formé par les noms des arrêts ; plus on monte en altitude plus les noms prêtent à la rêverie :
Yverdon-les-Bains - WilliamBarbey - La Brinaz - Valeyres-sous-Montagny - Essert-sous-Champvent - Vuiteboeuf - Baulmes - Six-Fontaines - Trois-Villes - Sainte-Croix.
Je doute que ces noms résonnent aussi joliment aux oreilles des ouvriers de la plaine qui effectuaient dans le matin d’hiver noir le long trajet jusqu’à Sainte-Croix où ils travaillaient de longues heures avant de redescendre en plaine pour manger et, enfin, dormir.