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Avant d’adhérer au groupe des Nouveaux Réalistes en 1960, Daniel Spoerri se lance dans la poésie et la danse. Il réalise ensuite des mises en scène de pièces d’avant-garde. En 1957, il fonde la revue « Material », première revue de poésie concrète et idéogrammatique, puis l’édition « MAT » (Multiplication d’Art Transformable). Le premier numéro fut présenté à Paris en 1959 avec des multiples d’artistes dont Marcel Duchamp, Man Ray, Victor Vasarely et Jean Tinguely. Dès 1960, D. Spoerri est célèbre pour ses « Tableaux-pièges », des œuvres dans lesquelles il fixe une situation sur son support du moment (une chaise, une table, une boîte). Partant de ce principe, il collectionne des objets du quotidien dans le but de repenser leur signification dans le contexte culturel qui les entoure.
Daniel Spoerri s’installe en Suisse à la mort de son père et est élevé par son oncle, recteur de l’Université de Zurich. Avant de se lancer dans l’aventure artistique, il a effectué divers métiers : apprenti dans une maison d’import-export puis dans une librairie, vendeur de fruits, manœuvre, garçon de café. Mais surtout, il écrit des poèmes, jusqu’au jour où on lui vole ses manuscrits. Il délaisse alors la littérature, travaille chez un photographe et passe toutes ses nuits à danser dans une cave existentialiste de Zurich. Il continue dans cette voie jusqu’en 1957 en dansant à Zurich, Paris et Berne. Après s’être essayé à la mise en scène de pièces d’avant-garde, D. Spoerri fonde la revue littéraire « Material » et écrit pour les cahiers du « Landestheater » dans lesquels il propage l’idée d’un théâtre a-psychologique. Il écrit encore avec la collaboration notamment de J. Tinguely puis fonde l’édition « MAT » (Multiplication d’Art Transformable). Jusqu’en 1964, « MAT » cherchera à multiplier l’œuvre d’art en utilisant un miroir ou deux supports reliés par des charnières, ce qui rend la multiplication plus complexe, mélangeant objets et reflets.
C’est l’amitié profonde avec J. Tinguely et l’impression ressentie devant l’œuvre d’Yves Klein qui révèlera, en 1960, l’identité des « Tableaux-pièges ». La mise en question presque immédiate du tableau considéré comme la fixation d’un moment précis entraîne toute une suite de spéculations qui débouchent sur des variations optiques ou imaginaires. Le tableau « piège » les objets mais les objets « piègent » tout autant le support. Cette expérience donne également à D. Spoerri l’idée de fixer des palettes d’artistes. La même année, dans l’appartement d’Y. Klein, il adhère au groupe des Nouveaux Réalistes, en présence de Pierre Restany, Y. Klein, J. Tinguely, Arman, Martial Raysse, Raymond Hains, Jacques Villeglé et François Dufrêne.
La première grande exposition des « Tableaux-pièges » a lieu à Milan chez Arturo Schwarz en 1961. La même année, Daniel Spoerri réalise une série de tiroirs et de boîtes piégés par la colle. En 1963, il présente dans la même galerie une série de « Détrompe-l’oeil » qu’il explicite à propos de « La Douche » (1962) : « Le choix délibéré des objets fixés interprète, profane et change la signification du support ; exemple : une vue romantique des Alpes, une vallée et un ruisseau dévalant vers le spectateur, est modifiée par l’adjonction d’un jeu de robinets et d’une douche ». Daniel Spoerri illustre aussi son talent de collectionneur d’objets usuels et quotidiens par d’autres œuvres comme la collection d’épices des produits d’épicerie reconnus individuellement comme œuvre d’art et non plus assumés dans leur contexte et sur lesquels est apposé un tampon stipulant « attention œuvre d’art » ou d’objets d’optique moderne une collection de lunettes de types différents ou agrémentées d’éléments étrangers, « Lunettes de fakir », « Lunettes pansées », « Lunettes à fourrure ».
L’exposition du restaurant de la Galerie J. en 1963, fait appel à un autre sens, celui du goût. À cette occasion, les dix tableaux formés de 723 ustensiles de cuisine étaient exposés dans une galerie transformée en restaurant dans lequel « le chef Daniel » cuisinait les menus et « fixait » chaque soir une table. Toutes ces manifestations sont pour lui le moyen de repenser la signification de l’objet et du contexte culturel qui l’entoure. Dans cette appropriation objective de la réalité, Daniel Spoerri abordait déjà les problèmes traités ultérieurement par le groupe Support-Surface. En collant sa première table, en dépit de tout critère esthétique, il avait posé le terme initial d’une série d’interrogations auxquelles répond toute une partie de son travail : d’où vient l’ordre des objets ?
De même qu’il acceptait la fiction des galeries transformées en restaurant, Daniel Spoerri accepte finalement la réalité elle-même en présentant simplement sa chambre d’hôtel ou en assurant la direction d’un vrai restaurant qui fermera ses portes en 1982. À Milan, en 1970, pour le dixième anniversaire du Nouveau Réalisme, il se charge du banquet funèbre du Nouveau Réalisme, l’« Ultima Cena », dans laquelle des œuvres sont traduites en éléments comestibles. La même année, sous l’étiquette « Eat-Art », une galerie est ouverte au-dessus du restaurant. On y présente des expositions personnelles, on y diffuse des éditions de Richard Lindner, Joseph Beuys, Ben, Arman, George Brecht, Robert Filliou, André Thomkins, César. Chacun est libre d’y utiliser le matériau de son choix. De tous ces matériaux temporaires ne reste, seul, qu’un certificat signé. En 1975, pour reprendre l’idée de la collection d’objets usuels et courants, D. Spoerri réalise des « Vide-poches » et, en 1976, il ouvre le Musée des « Fétichismes » et la « Boutique des aberrations ». Dans ces deux manifestations, D. Spoerri esquisse la première approche des musées sentimentaux une extension du « Tableau-piège » et réaffirme son scepticisme envers le marché de l’art.
D’autres formes de « Tableaux-pièges » ou de sculptures suivront dans les années 80 et 90 sur fond de planches de livres de médecine, de tapisseries 'kitsch' ou de peintures. Ainsi D. Spoerri réalise des assemblages d’objets, non plus sous forme de tableau, mais posés sur divers socles (« Das Kollegium », 1986, « Ethnosyncrétisme », 1986, Galerie Beaubourg) et déguise des tableaux où triomphent la poésie populaire et la dérision.
Catherine L’Hostis