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D'un divorce l'autre
Titre de l'édito de la "Tribune de Genève" de vendredi, à propos du Brexit : "A Londres, la droite la plus bête du bête du monde". C'est un peu injuste pour la droite française. Et genevoise. Toujours est-il que quatre ministres conservateurs ont claqué la porte du gouvernement de Theresa May en proclamant leur opposition à l'accord conclu avec l'Europe sur le Brexit : les secrétaires d'Etat à l'Irlande du Nord et au Brexit, les ministres au Brexit et au Travail. Theresa May ayant hautement proclamé qu'il n'y avait pas d'autre alternative au projet d'accord qu'elle a conclu (le "meilleur accord possible") que l'absence de tout accord, c'est-à-dire pas de Brexit du tout, ni dur, ni doux, ou une rupture brutale sans aucune mesure d'accompagnement, les partisans d'un second référendum pouvant révoquer celui de juin 2016 prennent espoir : si le parlement rejette le texte proposé par la Première Ministre et que dans la foulée, une majorité du parlement refuse de lui accorder sa confiance, un nouveau gouvernement issu d'élections anticipées pourrait redemander l'avis du peuple. Or la majorité de May est fragile et l'accord qu'elle soutient n'est pas seulement attaqué par l'opposition de gauche (le Labour, les nationalistes écossais et gallois) qui espère des élections anticipées, parce qu'elle peut les gagner, et les europhiles, qui espèrent un nouveau référendum abrogatoire du précédent, mais également par une partie de sa propre majorité (les conservateurs europhobes, les unionistes nord-irlandais) qui dénoncent la "vassalisation"du Royaume-Uni par l'Union Européenne et agitent le spectre de la dislocation de la Grande-Bretagne. Le Brexit aura sans doute bien lieu le 29 mars 2019, mais on ne sait pas quel Brexit. Mais ce qu'on sait déjà, c'est que le divorce de la Grande-Bretagne et de l'Europe en contient un autre : celui d'une moitié des Britanniques d'avec l'autre moitié... Et que l'accord trouvé est de mauvaise augure pour la Suisse : si l'Union Européenne a pu imposer ses conditions à la Grande-Bretagne, la Suisse ne peut guère espérer se sortir plus avantageusement des négociations qu'elle mène de son côté avec l'UE.
L'accord entre le Royaume-Uni (pas très uni, en l'occurrence) et l'Union Européenne (exceptionnellement unie, pour le coup) pèse 585 pages (plus une déclaration politique, trois protocoles et des annexes) et porte sur l'ensemble des relations entre l'un et l'autre -et même sur les relations entre les deux Irlande. Il touche les droits des citoyens, les relations entre les individus (le règlement financier des divorces, par exemple), la gouvernance, les droits de propriété, les échanges économiques, des situations spécifiques -Gibraltar, Chypre... mais n'est en fait, si considérable que soit son champ, un sorte de plus petit dénominateur commun entre les deux signataires. Le Conseil européen (la réunion des chefs d'Etat ou de gouvernement de l'Union) doit le finaliser et le formaliser dimanche, ce qui devrait poser moins de problème qu'à Theresa May d'obtenir le soutien de son parlement: l'accord est en effet à l'avantage de l'Union Européenne (même si certains Etats membres considèrent qu'il aurait pu l'être encore plus), ce qui explique la colère des "brexiters" britanniques (dont certains demandent une renégociation de l'accord; réponse d'Angela Merkel : "il n'y a aucune raison de continuer à négocier quoi que ce soit"). Le "problème irlandais", en particulier, devrait être résolu par la création d'un territoire douanier commun entre le Royaume-Uni et l'Union Européenne (ce qui est à peu près l'exact contraire du Brexit), et, dans l'attente d'un éventuel accord de libre-échange entre le Royaume-Uni et l'Union d'ici 2021, par un "filet de sécurité" (ou "backstop") consistant en une quasi intégration de l'Irlande du Nord, encore britannique, dans le marché unique (et l'espace de libre-circulation des personnes et des biens), alors que le reste de la Grande-Bretagne s'en serait sorti. La droite nationaliste anglaise (plus que britannique) et unioniste nord-irlandaise y voit une remise en cause de l'intégrité du Royaume-Uni et de sa souveraineté. Autre raison de la très mauvaise humeur des "brexiters" : tous les ressortissants de l'UE qui s'établiront en Grande-Bretagne avant la fin 2020 (voire plus tard encore) pourront y travailler, y étudier, bénéficier de tous les droits sociaux actuellement garantis au nom de la libre circulation, et donc y faire venir leur famille. Et la Grande-Bretagne devra payer 45 à 50 milliards d'euros à l'Europe "unie". Et elle devra respecter la législation et la réglementation européennes pendant toute la durée de validité du "backstop".Et le droit européen (celui de la Cour de Justice) s'imposera en cas de contradiction entre les règlementations de la place financière britannique et celles de l'Union. Theresa May n'en proclame pas moins : "de toute ma raison et de tout mon coeur, je pense profondément que (cet accord) sert au mieux les intérêts de notre Royaume-Uni tut entier". Le négociateur européen Michel Barnier pourrait en dire autant des intérêts de "notre Union Européenne toute entière", mais il ne dit pas -car s'il le disait, il renforcerait la position de ceux qui, en Grande-Bretagne, ne disent pas autre chose : l'Union est gagnante dans l'accord -et donc, le Royaume-Uni perdant... Et Theresa May a "trahi" le Brexit : en prenant la tête du parti conservateur (sans consultation de la base) puis du gouvernement après la démission de David Cameron, grand perdant du référendum sur le Brexit, elle avait fixé des "lignes rouges" à la négociation de rupture avec l'Union Européenne, et promis de ne pas les franchir. L'accord qu'elle soutient aujourd'hui les franchit toutes : elle avait promis de sortir le Royaume-Uni de l'union douanière ? Il y reste. Elle avait promis de le rendre indépendant de la Cour de Justice de l'UE ? Il y reste soumis. Elle avait promis qu'il pourrait négocier librement des accords bilatéraux avec le reste du monde ? Il ne le pourra pas. Elle avait promis qu'il n'y aurait pas de traitement particulier pour l'Irlande du Nord ? il y en a un. Et devenu "pays tiers" de l'Union Européenne, le Royaume-Uni ne pourra plus participer à la prise de décisions qu'il devra appliquer.
Que reste-t-il alors à Theresa May pour faire avaler le projet de traité à sa majorité rétive, et fragile (elle dépens du bon vouloir des unionistes nord-irlandais) ? La peur d'élections anticipées, d'une défaite des conservateurs* et l'arrivée au pouvoir de la gauche travailliste, avec Jeremy Corbyn, que la plupart des sondages donnent gagnant dans cette hypothèse (il avait déjà gagné les dernières élections anticipées, provoquées par Theresa May dans l'espoir, déçu, de renforcer sa majorité, avec pour slogan à la sonnerie ironique aujourd'hui : "un gouvernement fort et stable")...
C'est tout le bien que l'on souhaite à l'Angleterre, à l'Ecosse, au Pays de Galles et à l'Irlande du Nord.
Roule, Britannia !
*Avec à peine plus de membres (125'000 contre 120'000), et moins de militants, que le Parti National Ecossais, et quatre fois moins de membres que le Parti travailliste (et des membres beaucoup plus vieux -la moitié d'entre eux sont au moins sexagénaires), le parti conservateur ne peut guère compter pour le soutenir dans une campagne électorale que sur la presse quotidienne, dominée par le groupe Murdoch (à l'exception du "Daily Mirror" et du "Guardian").