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Depuis toujours, l’être humain cherche inlassablement à déterminer si ses congénères lui dévoilent la vérité, ou à savoir ce que sont leurs pensées, leurs opinions et leurs intentions.
Les raisons qui ont constamment poussé l’homme à tenter de découvrir la vérité ou à diagnostiquer le mensonge sont aussi nombreuses que complexes: survie, volonté d’ascendance ou de soumission, angoisse, incertitude, anticipation, entretien de bons rapports sociaux, assouvissement de besoins, etc. fort heureusement, les méthodes pour y parvenir ont, quant à elles, largement évolué.
Le repentir aura aidé les « pêcheurs », avouant leurs fautes par la confession auriculaire, à soulager leur conscience morale. Par la même occasion, cette confession les aura libérés de leurs fardeaux, souvent dus à la lourdeur d’un système éducatif et religieux générant scrupules, remords, sentiments de culpabilité et autres petites anxiétés.
La complexité de cette double nécessité du désir de la vérité et du besoin de se confier a permis aux uns et aux autres de se retrouver autour d’un objectif commun : celui de mieux communiquer pour tenter de se comprendre et pour faciliter une vie harmonieuse dans une société multi- et interculturelle.
Mais, fatalement, lorsque les enjeux sont importants, les motivations, les valeurs et les besoins des uns et des autres ne sont pas toujours en adéquation. Ce paradigme crée, au cours de la communication, une interaction faussée par un déséquilibre constitué de raisons divergentes. Les interrogatoires et les auditions de la police font partie de ces entretiens complexes.
Dans le jargon policier, l’interrogatoire comprend l’ensemble des questions posées à un prévenu ou à un suspect et des réponses qu’il y apporte. Il se différencie de l’audition qui, elle, ne s’applique qu’aux lésés, aux victimes ou aux témoins. Cette distinction n’est pas qu’une simple nuance, tant il est aisé de démontrer que les méthodes de questionnement et les techniques utilisées au cours d’un interrogatoire ne sont pas toujours appropriées pour une audition1.
Le témoin ou la victime est une personne fragile avec qui il faut entretenir une relation de confiance et se montrer compréhensif et empathique. Le témoin a généralement la volonté de partager des informations avec l’enquêteur, mais il n’en n’est pas toujours capable. Il n’est dès lors pas opportun d’avoir avec lui un comportement «dominant» ou «agressif». L’attitude envers le témoin doit être encourageante et non intimidante. Si l’enquêteur part du principe que le témoin est un suspect potentiel, il va d’emblée transférer cette forme de méfiance; l’audition en sera d’autant moins efficace et d’autant plus difficile.
Contrairement à l’audition, le principal objectif de l’interrogatoire est de permettre à la personne entendue de s’expliquer sur les éléments qui lui sont reprochés ou dont elle est suspectée. Couplé à d’autres éléments récoltés au cours de l’investigation (témoignages, expertises, empreintes digitales, traces ADN, écoutes téléphoniques, indices matériels, surveillances, examens de rétroactifs téléphoniques, etc.), l’interrogatoire vise à répondre à plusieurs questions, l’aveu n’étant dès lors plus une finalité en soi.
Quels que soient les enjeux, les enquêteurs ne peuvent en aucun cas faire usage de moyens coercitifs pour extorquer des aveux. Ils doivent respecter le cadre légal, une certaine éthique et une déontologie; ils doivent recourir à un savoir-faire technique, fondé sur l’expérience, mais aussi et surtout sur des connaissances en intelligence émotionnelle, en communication ainsi qu’en psychologie sociale. Il est primordial que les enquêteurs soient formés aux différentes techniques d’interrogatoire et d’audition et qu’ils ne se basent pas uniquement sur les méthodes acquises par leur seule expérience. Ils doivent utiliser différentes techniques afin d’éviter de s’accommoder définitivement de deux ou trois méthodes empiriques qui ne sauraient leur suffire pour mener à bien leur mission dans les diverses situations qu’ils seront amenés à rencontrer.
Pendant un interrogatoire, aussi bien que durant une audition de témoin ou de victime, l’enquêteur doit être capable de transmettre verbalement et non verbalement son intérêt pour ce que la personne ressent. Il doit savoir contrôler ses propres pensées et sentiments, écouter et ne pas constamment interrompre son interlocuteur. Pour y parvenir, il connaît les règles de base de la communication, le fonctionnement de la mémoire, il identifie et maîtrise ses propres émotions, montre de l’empathie et pose les bonnes questions au bon moment. Il doit savoir quand poser des questions ouvertes et quand poser des questions fermées, gérer les silences et les réponses, ventiler les émotions de son interlocuteur, rester constamment attentif, s’adapter à la situation, réfléchir aux raisons qui poussent un individu à mentir; il doit aussi se méfier des aveux.
Lorsqu’il interroge un suspect, l’enquêteur peut espérer mener à bien sa mission soit en misant sur la confiance de son interlocuteur, soit en développant une tactique pour le confronter aux éléments déjà stabilisés du cours de l’enquête. Selon l’attitude de la personne entendue, l’enquêteur optera ainsi pour une stratégie visant à obtenir un aveu ou à une variante ayant pour but de la pousser à commettre des erreurs pour la confronter ensuite à ses dénégations.
La qualité de l’audition d’une victime ou d’un témoin repose aussi sur la confiance, d’une part, et les stratégies de recouvrement et de restitution de la mémoire, d’autre part. L’audition n’engendre donc pas un rapport de force entre l’enquêteur et la personne entendue.
Le déroulement d’une audition ou d’un interrogatoire est retranscrit dans un procès-verbal qui démontre sa durée, reflète de manière claire les déclarations, fait ressortir les perceptions ou faits relevés (par exemple que la personne entendue s’énerve, qu’elle pleure, qu’elle s’enferme soudainement dans un mutisme, qu’elle s’écroule, qu’elle peine à respirer, qu’elle traverse des phases émotionnelles, etc.) et indique si les explications ont été fournies spontanément ou non.
Un interrogatoire ou une audition ne sont donc pas des échanges mécaniques où l’enquêteur questionne et où la personne entendue répond. Il ressort plus d’un dialogue tactique et interactif répondant à des objectifs précis. C’est une démarche qui s’inscrit dans un cadre rigoureux, tant juridique que situationnel, ce qui en fait un art délicat et évolutif dans lequel l’être humain occupe une place centrale.
Aucun professionnel ne saurait se prévaloir de connaître à la perfection toutes les techniques, les tactiques et les stratégies d’interrogatoire ou d’audition. Par son expérience, ses qualités personnelles, sa formation continue et les connaissances spécifiques acquises au fil des années, l’enquêteur développe un savoir-faire qui lui permet progressivement de faire face à diverses situations ou à des personnalités difficiles.
Ce livre propose au lecteur d’acquérir et de maîtriser les principales connaissances requises en matière d’interrogatoires et d’auditions effectués par la police et d’en mesurer les enjeux. Il vise à démontrer toute la finesse et la difficulté que requièrent de telles activités, et insiste sur les qualités humaines nécessaires à chaque enquêteur qui exerce une quasi-profession de foi. Volontairement il ne s’attarde pas sur l’aspect juridique et formaliste des entretiens de police, mais se focalise sur les approches psychologiques et sociales qui font souvent défaut dans les différents manuels de formation policière.
Ce traité s’adresse donc prioritairement aux forces de l’ordre – policiers et gendarmes –, ainsi qu’aux magistrats de l’ordre judiciaire. Il intéressera également les journalistes, les avocats, les psychologues, les médiateurs sociaux, les spécialistes luttant contre les fraudes aux assurances sociales et privées ainsi qu’un plus large public. Quant aux délinquants et criminels qui penseraient à tort que ce livre pourrait les aider à se sortir d’un mauvais pas, ils constateront que l’ouvrage ne leur donne aucune recette… Ils conviendront que les enquêteurs seront toujours là face à eux et constateront finalement qu’ils n’auront en définitive pas d’autre choix que de faire face à leurs propres responsabilités.
Extrait du titre Les secrets des interrogatoires et des auditions de police de Olivier Guéniat et Fabio Benoit Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes