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Sur l’échiquier politique se lancent de nouveaux quadrilles : la troisième voie, dont la naissance et les principes ont été présentés dans DP 1416 et 1415, propose un renouvellement des idées et des pratiques. Jean-Daniel Delley et François Brutsch en donnent quelques exemples.
A droite, en Suisse mais pas en Grande-Bretagne, par exemple, on aime bien la troisième voie. A gauche, certains la soupçonnent d’être de droite. Alors, est-elle encore de gauche ?
Traditionnellement, l’antagonisme fondamental entre la gauche et la droite est aussi présenté en termes psychologiques. La première croit en la bonté naturelle de l’homme alors que la seconde manifeste plus de pessimisme à l’égard de la nature humaine. Cette opposition reste simpliste et contestable. On peut tout aussi bien défendre la thèse d’une gauche méfiante à l’égard de l’individu, puisqu’elle croit nécessaire l’existence d’un Etat fort et protecteur. Alors que la droite manifeste beaucoup d’idéalisme en s’imaginant que la somme des intérêts individuels conduit à l’intérêt général, d’où la revendication d’un Etat minimal. Quant aux équations qui posent la gauche en incarnation du progrès et du changement et la droite en tenant d’un conservatisme, elles sont tout aussi discutables et sujettes aux aléas de la conjoncture.
La troisième voie se veut lucide
Ramenée à l’essentiel, la distinction entre la gauche et la droite repose sur le rapport au capital et au travail d’une part, et à l’Etat d’autre part. La gauche défend les salariés, locataires, consommateurs, la droite se soucie d’abord des propriétaires et des entreprises. Pour la gauche, un problème de société relève très rapidement de la responsabilité de l’Etat, alors que la droite est plutôt portée à valoriser la responsabilité individuelle.
De ce point de vue, la troisième voie est clairement de gauche. Mais elle se veut lucide en reconnaissant qu’il faut désormais de nouvelles réponses à des questions qui restent pertinentes ; c’est une différence d’appréciation essentielle avec la droite. Au premier rang de ces questions, l’emploi et l’égalité. Il s’agit de changer de méthode pour poursuivre l’idéal, voire pour éviter de s’en éloigner en persévérant dans une politique inefficace.
Contrairement aux néo-libéraux, la troisième voie ne se résigne pas au chômage. Elle veut transformer à grand frais un régime d’assistance dont se satisfait la gauche traditionnelle en un welfare to work, mettant l’accent sur l’employabilité de chacune et chacun dans une économie réelle en évolution rapide, plutôt que sur la seule indemnisation de citoyens de seconde zone ou le maintien et la création d’emplois artificiels à la charge de l’Etat.
Elle donne une vigueur nouvelle à la revendication d’une plus grande égalité entre les membres de la société en préconisant des mesures lourdes mais différenciées, en particulier sur le plan de la reconstruction du lien social dans les villes et de l’éducation. Mais elle ne ménage pas les enseignants et les structures traditionnelles de l’école publique uniforme, ni même les « droits acquis » de la classe moyenne. La droite, elle, voit traditionnellement dans une certaine inégalité un moteur du dynamisme socio-économique.
Encourager les initiatives communautaires
De fait, au sein de la droite, on doit distinguer entre des néo-libéraux agressifs et des conservateurs traditionalistes. On peut ainsi illustrer le champ politique en quatre tendances, par exemple:
¥ Finances publiques : la gauche traditionnelle est taxatrice et dépensière, la droite traditionnelle met volontiers l’Etat au service de ses réseaux, la nouvelle gauche de la troisième voie est attachée à l’efficacité et à la rigueur budgétaires, la nouvelle droite des néo-libéraux veut réduire la quote-part de l’Etat.
¥ Logement : la gauche traditionnelle croit à l’aide à la pierre et au statut de locataire, la droite traditionnelle préfère encourager la propriété mais trouve son compte dans la rente de situation de l’aide à la pierre, la troisième voie veut encourager les initiatives communautaires et libérer les locataires, les néo-libéraux se contentent d’une aide individuelle conditionnelle.
Nouvelles questions, nouvelles réponses
Un deuxième trait spécifique de la troisième voie est de mettre l’accent sur des problèmes nouveaux qui ne sont pas familiers du clivage gauche/droite (l’écologie, la supranationalité, par exemple): cela ne veut pas encore dire qu’elle est de droite mais elle ramène la gauche vers les problèmes d’aujourd’hui. Les solutions qu’elle propose à cet égard ne sont d’ailleurs pas modérées mais radicales, tranchées, d’où l’expression de « centre radical » parfois utilisée sur ce terrain.
Cette nouvelle gauche réformiste ne poursuit pas la chimère d’une troisième voie entre la gauche et la droite Ð cet antagonisme conserve toute sa pertinence Ð, ou entre l’économie planifiée et le marché Ð cet antagonisme a perdu toute pertinence. Le débat porte désormais sur le cadre à donner au marché.
Elle propose clairement une nouvelle voie pour la gauche, une actualisation de ses concepts qui doit lui permettre de mieux défendre ses idéaux. Simultanément elle propose à la société des réponses politiques à de nouvelles questions. Deux éléments qui, sans prétendre échafauder une nouvelle doctrine, viennent utilement renouveler la force et la pertinence de la gauche dans le débat politique. Mais la troisième voie n’est pas exempte d’ambiguïté ; l’analyse sociale qui la sous-tend passe un peu rapidement sur les antagonismes qui traversent les sociétés contemporaines. Nous y consacrerons notre prochain article.
Jean-Daniel Delley, François Brutsch