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«Ce n’est pas bien de mentir. Les policiers arrêtent les méchants et les mettent en prison. Si tu ne te laves pas les dents tu auras des caries. Sois gentille avec les autres. Il faut manger tes légumes si tu veux grandir. Grand-papa est au ciel. Une carie? C’est une sorte de maladie de la dent, et ça fait très mal! Tu n’es pas obligée d’embrasser la dame, mais si tu le fais ça lui fera plaisir. On n’obtient jamais rien en criant.»
Discuter avec un enfant, c’est naviguer entre vérité et simplicité, entre une explication fidèle et une autre réductive, entre ce qu’on voudrait lui transmettre et ce qu’il peut comprendre. Qu’il s’agisse d’éthique, mais aussi de questions purement matérielles, expliquer est un exercice compliqué. En tenant compte de tous nos raccourcis, erreurs et impatiences, ne ferions-nous pas mieux de nous taire parfois?
L’architecture de nos croyances
Il existe deux écoles en philosophie quant à la structure de notre connaissance. Le fondationalisme conçoit la connaissance comme un édifice que l’on érige tout au long de sa vie. Ce bâtiment repose sur des fondations composées de croyances basiques (qui ne dépendent pas d’autres croyances pour leur justification). Ce sont elles qui justifient ensuite des croyances non basiques, qui à leur tour peuvent justifier d’autres croyances, et ainsi de suite. À l’opposé, le cohérentisme comprend notre connaissance à l’image d’une toile d’araignée qui s’étendrait et se complexifierait toujours plus, comme un réseau de croyances reposant les unes sur les autres. Dans ce modèle, il n’y a pas de croyances basiques. Toute croyance reçoit sa justification d’autres croyances.
Quel que soit le modèle, il sous-entend, chronologiquement, l’existence de croyances premières, de départ, qui permettent de construire l’édifice ou de tisser la toile -quitte à modifier plus tard les fondations ou remodeler le réseau.
Même imparfaits, ces principes fondamentaux dans l’historicité des connaissances sont la base indispensable de la construction du système de croyances de nos enfants. Ces racines épistémiques sont un mélange des valeurs que nous décidons consciemment de léguer à nos enfants, des erreurs et oublis dont nous faisons immanquablement preuve, des simplifications que nous osons pour compenser ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, des conclusions qu’ils tirent de leurs expériences et de leurs observations, et de toutes les choses qu’ils ont comprises sans même que nous nous en soyons rendu compte.
Dialectique de l’apprentissage
Voilà pourquoi, une fois que les racines ont commencé à prendre, il faut aussi encourager l’enfant à questionner, à se confronter à l’inconnu, à se dépayser. Cela lui permet d’affiner sa compréhension et de construire petit à petit un système de croyances cohérent et solide.
Ma fille de deux ans et demi comprend le concept de famille par référence à ce qu’elle connaît. Pour elle, dans une famille, il y a une maman, un papa, un enfant (elle) et un bébé (son petit frère). Quand nous rencontrons des enfants uniques, elle nous demande souvent: « ll est où le bébé?» Son image de la famille -sa famille- est une racine qui lui permet d’ancrer le concept famille dans son entendement. En confrontant cette image au monde, sa compréhension va s’enrichir, pour prendre en compte les adoptions, les familles recomposées, les familles monoparentales, les enfants adultes («C’est vrai, tu as une maman, maman?») et mille autres nuances. Sans cette fondation, elle ne pourrait pas aller à la rencontre de l’extérieur et construire sa compréhension. Il lui faut des racines pour s’ouvrir au monde.
Ainsi nos systèmes de croyances s’érigent-ils de manière paradoxale, dans la tension entre le dépaysement et nos racines (nos convictions, héritées ou forgées au fil du temps), ce terreau indispensable à toute connaissance. Cela dessine un rapport à nos croyances profondes foncièrement dynamique: nous chérissons ces croyances, tout en les réévaluant régulièrement.
Tester ses racines
L’équilibre est difficile à atteindre. Sans dépaysement, nos croyances se figent, se réifient. Megan Phelps-Roper est une jeune femme née au sein de l’Église baptiste de Westboro. Cette organisation est connue notamment pour ses manifestations haineuses à l’occasion de funérailles de soldats morts en Iraq ou de manifestations gay. Megan a été véritablement endoctrinée : Westboro était tout son monde. Son arrivée sur le réseau Twitter a lentement, mais sûrement, érodé ses convictions. Megan y a rencontré son lot de réactions violentes, mais elle a aussi été en contact avec des personnes qui cherchaient simplement à discuter avec elle et à la comprendre. Des juifs, des homosexuels, tous ceux qu’elle condamnait si allègrement à l’Enfer. Ces conversations, faites de désaccords sans animosité, l’ont amenée à complétement revoir son système de croyances et de valeurs et à quitter l’Église de Westboro. La confrontation à l’altérité humaine lui a permis d’arracher certaines des racines qui la définissaient et qui l’enfermaient dans la haine.
Dans le dépaysement, il ne s’agit pas de se déraciner, mais de tester ses racines: celles qui tiennent seront renforcées, les autres (celles qui ne nous nourrissent pas, qui font de nous du bois mort) laisseront la place à de nouvelles connaissances. Cela ne va pas sans une forme d’insécurité, à l’image de ce pas supplémentaire fait par le funambule au-dessus du vide pour rejoindre l’autre côté. L’équilibre en mouvement. Voilà pourquoi il est si important d’accompagner notre enfant dans cette démarche. Un dépaysement «sécurisé», une découverte accompagnée lui permettront de suivre son propre chemin, de former sa propre identité épistémique et morale au sein de sa famille étendue. En modelant les racines familiales selon ses propres expériences, l’enfant construit son identité à la fois en tant que membre d’une communauté et en tant qu’individu séparé et distinct.
À l’inverse, sans racines, rien ne peut se construire. L’enracinement est la condition sine qua non du dépaysement, de l’ouverture à autrui. Ce point d’ancrage, c’est nous, nos croyances profondes. Sans elles nous ne sommes qu’une fabrique d’opinions changeant au gré des circonstances et du hasard, des opinions sans valeur, sans puissance, sans impact sur le monde, car éphémères. L’arbre sans racines s’envole dans la tempête.
Emporter sa terre avec soi
Voilà pourquoi éduquer les enfants sans repères est problématique. C’est les laisser sans support dans leur recherche de la vérité. Refuser de leur donner ces croyances-racines (aussi imparfaites soient-elles), c’est leur compliquer la tâche dans la construction de leur connaissance, leur demander de tout comprendre seuls, de tout réinventer. L’éducation d’un enfant ne peut pas être une conversation ouverte à l’infini.
Cela ne signifie pas qu’il faille limiter la curiosité de nos enfants. Ni même (au contraire!) qu’il soit impossible de leur parler de concepts complexes. Mais simplement qu’il faut leur donner les moyens de comprendre, et donc de grandir et d’être libres. Quelques certitudes, quelques convictions leur permettront de s’étendre et de plonger leurs racines dans le monde. Il leur sera toujours possible de les remettre en question et de les réviser plus tard. Grandir, c’est tendre vers le ciel de toutes nos branches, mais aussi explorer la terre et s’y ancrer par nos racines.