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Benjamin Constant fut plus influencé qu’il n’est généralement apprécié par l’environnement dans lequel il est né et a passé une partie de sa jeunesse: le pays de Vaud à l’époque des Lumières. La vie intellectuelle et morale, également tournée vers Genève, mais néanmoins très ancrée, fleurit à cette époque tant à Lausanne que dans les villes plus petites de Nyon, de Rolle ou d’Yverdon, qui offraient un climat culturel particulièrement favorable à l’exploration d’idées, à l’édition, à l’encyclopédisme. L’élite bourgeoise se retrouve dans des sociétés littéraires et économiques, contribuant aux progrès des connaissances, à la veille de l’industrialisation.
Le pays de Vaud devient un véritable laboratoire d’expérimentation, alors que la présence régulière du philosophe Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, parmi d’autres, contribue à sa renommée intellectuelle plusieurs décennies avant le groupe de Coppet. Le cinquième «Zoom sur Benjamin Constant», organisé sous l’égide de l’Association Benjamin Constant en mars 2014 au château de Prangins, en a révélé quelques dimensions significatives en se penchant sur la vie sociale de Louis-François Guiguer (1741-1786): ce gentilhomme éclairé, issu d’une famille de négociants et banquiers internationaux qui avait acquis le château de Prangins comme placement immobilier, avant de s’en servir comme résidence familiale, tint en effet avec son épouse, Matilda Cleveland, un journal détaillé, récemment réédité, témoignage exceptionnel de la sociabilité des Lumières dans le pays de Vaud où évoluait le jeune Constant.
L’attrait de Prangins précède toutefois Louis-François. Voltaire, engagé au nom de la raison contre l’autorité arbitraire de l’État et l’intolérance religieuse, et qui choisit les bords du Léman comme terre d’asile, séjourne pendant plusieurs mois, en ami de la famille, au château de Prangins entre 1754 et 1755, avant de jeter son dévolu sur la propriété des Délices, près de Genève. Se trouvant à Prangins pendant l’hiver, il s’ennuie un peu et se plaint du manque de livres. Louis-François Guiguer n’assemblera bien sûr sa bibliothèque que plus tard. Plusieurs collections «complètes» des œuvres de Voltaire y figureront.
La lecture est destinée tant au divertissement qu’à l’instruction. Pour la seconde, l’utilité pratique prime: les choix reflètent l’attachement au nouveau savoir bourgeois, applicable, qui remplace les superstitions et les dogmes religieux. Une fois l’éthique rationnelle protestante intériorisée, la religion n’est plus au centre des préoccupations; l’élite commerçante des Lumières s’en détourne même. Guiguer qualifiera d’ailleurs son pasteur d’«assommant» et se félicitera d’avoir échangé à un moment donné ses livres de religion contre une magnifique édition des Fables de La Fontaine… Commentant le volume sur l’Histoire de la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, rédigé et offert par son ancien précepteur, le pasteur Jacob Francillon, il révèle, non sans sarcasme, l’avoir lu «depuis le commencement jusqu’à la fin du titre». L’honnête homme cultivé préfère les encyclopédies: celle de Diderot et d’Alembert, qui réunit la somme des connaissances de l’époque, fait partie des lectures préférées de Guiguer, qui se passionne pour l’astronomie ou la géométrie. L’essor des sciences place la religion à l’épreuve de l’esprit critique; il annonce aussi la spécialisation des connaissances, qui dépassent très vite la capacité d’intellection d’un individu.
Coppet et Prangins ne sont pas uniquement proches par la géographie: Louis-François Guiguer se lie d’amitié avec le prochain propriétaire du château de Coppet, encore à la recherche d’une demeure, le banquier Jacques Necker, le père de la future Mme de Staël; Germaine est décrite lors d’une visite à Prangins, à l’âge de 17 ans, comme «naturelle, vive et gaie». Guiguer savoure les nouvelles parutions de Necker, qui lui sont souvent envoyées par l’auteur, en particulier De l’administration des finances de la France, éditée à Lausanne, dont il trouve le style «très beau, très fort, très simple, quoique plein d’images». La famille de Benjamin Constant, alors adolescent, n’est pas étrangère non plus à Prangins. Un écrit d’un oncle de Benjamin, François Constant de Rebecque, sur la thématique sentimentale du mariage, trouve les faveurs de Guiguer. La botaniste Rosalie Constant, la cousine aînée et plus tard confidente de Benjamin, apprécie le jardin et les innovations horticoles du domaine de Prangins.
La philosophie politique n’était pas le moindre des intérêts de Louis-François Guiguer, sans dominer ses lectures. Il étudie les Éléments du droit naturel du grand juriste genevois Jean-Jacques Burlamaqui, qui fut une influence majeure sur les pères fondateurs des États-Unis. Il se plonge dans la tradition libérale des Lumières écossaises, lisant John Locke, David Hume et Adam Ferguson en partie en langue originale, encouragé par son épouse d’origine anglaise. L’Esprit des lois de Montesquieu l’occupe aussi. Il s’intéresse à l’histoire, qu’il parcourt par exemple à travers l’Histoire de la Confédération helvétique d’Alexandre-Louis de Watteville. Il admire l’historien anglais Edward Gibbon, qui rédigea la partie finale de son célèbre ouvrage Déclin et chute de l’empire romain à Lausanne, où Guiguer le rencontre lors d’une soirée organisée par Necker au château de Beaulieu (dont il louait une aile au pasteur et encyclopédiste Gabriel Mingard pour quelques mois, en 1784, pendant les travaux de réfection devant rendre Coppet habitable).
La vie de société dans le pays de Vaud était déjà alors d’une richesse extraordinaire. Les liens vers la Suisse par l’entremise de Berne, les relations étroites avec Genève, l’ouverture sur le reste de l’Europe, en particulier l’Angleterre et les Pays-Bas, en firent un haut lieu des Lumières, où philosophes, savants et artistes occupaient une place privilégiée dans les esprits dédiés à un monde meilleur. La contribution majeure de Benjamin Constant à la philosophie politique s’inscrit également dans cet environnement, agrémenté par le cadre merveilleux et romantisé du lac Léman, devant le Mont-Blanc et les Alpes devenues, en poésie, symbole de liberté.