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chapitre 2 Modèles de l'individu et de l'acteur social
Depuis Aristote au moins, on peut voir l'esprit comme organisation d'idées, d'images et de sensations. Sa théorie des associations, reprise par les empiristes anglais, était une première tentative pour expliquer comment des entités mentales se combinent dans un processus de raisonnement. Aujourd'hui les principes de similarité, d'opposition et de juxtaposition temporelles et spatiales sont considérés comme un peu dépassés. Cependant, l'association reste un facteur clé de la pensée et de l'apprentissage. Nous entendons le concept de l'association comme la capacité (active) d'accéder à un contenu par un autre et aussi, de savoir combiner un contenu cognitif avec un autre. On peut démontrer que la mémoire possède une organisation très structurée composée de liens et d'entités multiples. On observe aussi que certaines associations se font plus rapidement que d'autres et que nous avons des facultés étonnantes pour trouver des liens entre des structures très complexes. La psychologie de la forme (Gestalt) a en effet démontré qu'une structure peut être reconnue comme un tout, indépendamment des éléments qui la composent. Ceci veut dire qu'il doit exister des principes organisateurs de la mémoire sans lesquels la perception à très haut niveau, voire la pensée abstraite et générale, seraient impossibles. Toutefois ces principes organisateurs et leur fonctionnement ne sont que très peu connus (car opaques), et la modélisation de l'esprit doit avoir recours à des modèles théoriques - fournis par exemple par l'intelligence artificielle. Plus récemment le connexionisme (cf. par ex. Rummelhart 86, Memmi 90) a repris l'idée associative pour l'exprimer dans des formalismes computationnels plus près de la réalité physiologique du cerveau. Nous reviendrons plus en détail sur ces approches dans la section 7-1 "Les bases épistémologiques de l'intelligence artificielle" [p. 274].
Cette idée de structuration complexe du savoir doit être complétée par une autre idée qui a également de vieilles origines. Selon Wundt, l'esprit serait un composé d'éléments mentaux de base (comme la table des éléments) qui pourraient être combinés dans un certain ordre. Il existerait donc une sorte de grammaire composée d'éléments et de relations primitives à l'aide desquels des structures plus complexes seraient construites. Cette idée possède toujours des adhérents aujourd'hui, toutefois il n'est pas très clair à quel niveau ces éléments et ces relations existeraient. Par exemple, la question de l'explication des concepts nominaux dans une telle structure n'est pas évidente. *1
Revenons à la question de savoir comment il faut procéder pour obtenir des données sur l'activité mentale humaine. Il va sans dire que la tradition behavioriste à la Skinner n'offre pas grand-chose. Son mérite était de soulever l'inévitable question de la mesure et de la fiabilité scientifique. Le cadre "stimulus-réponse" offre en effet des possibilités de rigueur scientifique remarquables, mais ses résultats sont plutôt maigres.
En élargissant ce cadre qui s'applique plus avantageusement aux rats qu'aux humains, le néo-béhaviorisme a fourni des pistes de recherche plus intéressantes. L'individu est compris en tant qu'unité qui réagit par rapport à une situation (et non pas un stimulus isolé) par une action complexe, via un processus de traitement d'information complexe. La fameuse boîte noire se remplit avec des "variables intervenantes" qui, pour certains chercheurs de cette tradition, deviennent des concepts compliqués comme des "cartes cognitives", des systèmes de besoins, des "matrices de croyances et de valeurs" etc. Ainsi le comportement humain est expliqué comme une combinaison de la perception d'un environnement complexe et du "guidage" par des entités cognitives. Déjà Miller et al. (1960) ont démontré que des tâches de résolution de problèmes apparemment très simples (comme clouer un clou avec un marteau) nécessitent un travail mental très complexe.
La psychologie expérimentale s'est intéressée très tôt aux limites et contraintes des capacités cognitives. Un des résultats expérimentaux le plus connu est "the magical number seven plus minus two"(Miller 56) qui fait référence à la capacité de rétention de la mémoire immédiate. Les recherches dans ce domaine s'articulent autour de la structure d'expérimentation suivante (Tiberghien et al. 90:4): (a) une phase d'encodage et de stockage où l'information perçue est transformée en représentations mentales pas très stables et faiblement associées à d'autres représentations, (b) une phase de rétention et (c) une phase de réactivation de ces représentations mentales. En variant les paramètres expérimentaux comme la nature des matériaux expérimentaux (mots, récits, etc.), le temps écoulé entre encodage et rappel, la façon dont s'effectue le rappel (rappel libre, associatif, etc.), les chercheurs ont identifié un grand nombre de contraintes du fonctionnement cognitif. Citons notamment la capacité réduite à pouvoir traiter plusieurs tâches en même temps et les difficultés de mémoriser de l'information à long terme. Ces expériences ont également mis en évidence le caractère sélectif de la mémorisation à long terme sur lequel nous allons revenir plus tard. Plus récemment, des chercheurs en psychologie cognitive (cf. par ex. Baddeley 90 ou Cowan 88) ont commencé à intégrer ces théories sur les capacité de la mémoire et du traitement aux théories de l'intelligence en montrant l'importance du concept de "charge mentale" pour les théories du fonctionnement cognitif. Ainsi la maîtrise de tâches complexes passe par l'apprentissage d'entités cognitives intégrées et hiérarchisées sans lesquelles toute activité cognitive se noierait sous un flot d'informations non traitable.
Malheureusement la complexité du phénomène de l'intelligence a amené les chercheurs à se concentrer sur des champs d'investigation assez réduits. Il est en effet difficile d'opérer des tests cliniques complets au niveau d'activités humaines plus complexes. La tradition humaniste de la psychologie (telle qu'elle existe par exemple chez William James) a mis très tôt le doigt sur ces problèmes. Il est en effet clair que l'isolation rigoureuse de certaines variables (qu'on retrouve aussi, mais dans une moindre mesure, dans l'école piagetienne) amène à ignorer toute la complexité de l'esprit adulte. En tant que chercheur en sciences sociales, on est également obligé de se demander ce qu'est une personne, ce qui constitue son autonomie, et comment l'individu se comporte dans le monde social. James par exemple fait remarquer qu'une personne se comporte d'un "je" (angl. "I") (conscience, "fleuve de la pensée"), d'un "soi" (angl. "me") (les sois sociaux) et d'un "à moi" (angl. "mine") (le soi matériel, les possessions) dont il faut tenir compte dans une analyse. Il est clair que cette richesse humaine ne peut pas être analysée comme un tout dans des expériences de laboratoire. Toutefois, comme nous le montrerons plus tard, les théories générales (mais imprécises) de l'esprit et les théories particulières sur certaines capacités de l'esprit peuvent se stimuler mutuellement.
Nous estimons aussi qu'il faut redéfinir le principe de parcimonie. Ce principe favorisant l'explication la plus courte d'un phénomène donné ne doit pas inciter à la simplification. En effet l'explication la plus courte est en général celle qui isole un phénomène de son contexte et qui fait des prévisions à court terme. A nos yeux, la valeur d'une explication scientifique ne se détermine pas simplement par son rapport immédiat avec un phénomène isolé donné, mais aussi par rapport à son insertion dans un cadre théorique riche et global. Le concept de parcimonie fait du sens à l'intérieur des a priori théoriques. L'orientation générale d'un cadre théorique se justifie avant tout par sa compréhension des phénomènes à étudier.
Par ces lignes, nous avons défini un petit nombre de principes très généraux du fonctionnement de l'esprit qu'il faut retenir dans les modèles de l'acteur humain:
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