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L’échelle de temps semble linéaire mais ne l’est pas. Si l’intervalle 1980-1985 fait 15mm sur le papier, 2009-2014 devrait mesurer également 15mm. Ici, le temps se contracte vers 1985, puis se dilate en 2005, avant de se contracter à nouveau autour de 2014.
C’est un premier défaut rédhibitoire, puisque ce type de graphique
en couches empiléesest censé illustrer une évolution temporelle en particulier au moyen de la pente du tracé, c’est-à-dire par le rapport entre l’échelle sur l’axe horizontal (l’abscisse) et celle sur l’axe vertical (l’ordonnée).
Le bas de l’axe vertical est tronqué sans bonne raison. Pour mettre en perspective l’augmentation totale de la population, il suffirait de représenter la valeur de départ intégralement, sans en retrancher les deux tiers.
L’échelle verticale est plus irrégulière encore que celle de l’abscisse. La couche rouge devrait faire, sur l’image originale, env. 60% du total en 1980, et 20% en 2030. Si l’on prend la peine de mesurer, les 5,2 mio. de 2030 sont même représentés un peu plus haut que les 5,4 mio. de 1980.
L’échelle de couleur remplit certes correctement son rôle premier — permettre de distinguer les différentes couches. Mais le choix de coder celle qui représente les étrangers en gris est discutable. Dans une infographie en couleur, le gris, soit l’absence de couleur, est normalement associé au fond structurant le diagramme (repères graphiques, axes, libellés, etc.) ou à une donnée manquante, filtrée, ou désactivée.
L’auteur a donc choisi de représenter la catégorie
étrangerpar une grande tache grise. À l’inverse, on aurait pu prendre le parti d’une couleur plus engageante (comme un bleu, qui pourrait vaguement évoquer l’Union européenne, puisque les nationalités de l’UE et de l’AELE constituent 69% de cette catégorie, et celles de l’Europe 87%).
Les nombres cités en gras ne sont pas arrondis correctement. En 1985, la population totale était de 6’484’834 individus; comment écrire ce nombre en millions, arrondi à une décimale, tout en s’éloignant le moins possible de la valeur exacte?
Certaines données semblent inventées de toutes pièces, comme le volume des naturalisations dans les années 2000, ou un tassement marqué de la croissance démographique qui, dans la réalité, a bien eu lieu autour de 1995 mais pas en 2010.
Les couches sont censées représenter une
partitionde la population totale — un ensemble de classes tel que chaque individu appartient à exactement l’une d’elles. Comme le suggère l’empilement des couches, on obtient le total en additionnant le nombre d’individus dans chaque classe.
Or, dans quelle couche un résident naturalisé en 1979 est-il comptabilisé? Ni
étranger, ni
naturalisé depuis 1980, ni
Suisse de naissance… Ce que le graphique prétend illustrer est incohérent.
L’auteur aura probablement recherché une série historique décomposant la population résidente en
étranger,
naturalisé, et
Suisse dès la naissance. Ne trouvant pas ces informations1, on se sera rabattu sur le nombre de résidents avec et sans passeport suisse, d’une part, et le nombre annuel de naturalisations d’autre part, puis on aura très naïvement tenté d’additionner tout cela. Mais si l’on veut être consciencieux, il ne suffit pas d’ajouter les naturalisations annuelles aux résidents suisses — il y a des indisciplinés! Les gens peuvent obtenir le passeport suisse puis émigrer ou décéder, ou le recevoir à la naissance sans jamais faire partie de la communauté mentionnée en titre,
la population de la Suisse.
Sur le fond, la publication semble s’inquiéter de l’effet de l’immigration sur la cohérence de la société d’accueil. Or,
depuis la fin de la deuxième Guerre Mondiale, la présence des populations immigrées en Europe s’est accrue et diversifiée de telle sorte que le critère de nationalité seul ne permet plus d’analyser pleinement le phénomène de l’immigration […] le critère juridique de la nationalité ne correspond plus à la réalité de la population apportée par l’immigration. Rapport Eurostat, via OFS
Des données plus pertinentes, basées sur le statut migratoire, sont disponibles pour certaines années récentes. Cette classification dépend du lieu de naissance d’un individu, de sa nationalité à la naissance et du lieu de naissance de ses parents; un résident est soit
immigrant de 1ère génération, soit
immigrant de 2ème génération, soit
non issu de l’immigration2.
Quel est le statut de ce chiffre:
10,0 millions en 2030? Le graphique mentionne seulement qu’il provient de l’ODM3.
C’est une citation tronquée4: l’OFS a publié trois scénarios de l’évolution de la population pour les 30 prochaines années.
Si l’on veut arguer du passif de l’OFS sur le sujet pour privilégier le scénario
haut, la manière honnête de procéder consisterait simplement à mentionner que ce choix a été fait. Le scénario
de référenceprévoit5 9,54 millions d’habitants à l’horizon 2030; le scénario
bas, 9,12 millions.
Une personne consciencieuse se préoccupant de croissance démographique voudra aussi probablement prendre connaissance de l’ensemble des conclusions qui ressortent de ces projections, plutôt que d’une seule isolément, soit:
- une accélération du vieillissement démographique au cours des trente prochaines années;
- un nombre de décès se rapprochant fortement ou dépassant le nombre de naissances en raison d’un niveau de fécondité bas;
- un accroissement de la population de la Suisse dû principalement aux flux migratoires durant cette même période;
- une forte augmentation du niveau de formation de la population.
La Suisse est effectivement dans une phase d’immigration relativement forte — une conjoncture propice à qui veut défendre une politique de l’entre-soi et mobiliser dans l’électorat des sentiments défavorables à l’immigration, voire carrément hostiles à tout ce qui n’est pas indigène depuis six générations au moins. Pourquoi vouloir, en plus, déformer la réalité des faits?
L’OFS confirme que:
[Nos données] ne permettent pas de déduire une série historique décomposant la population résidante en
Suisse depuis la naissanceet
Suisse naturalisé, les personnes naturalisées étant comptées dans la population de nationalité suisse à partir de la date où elles ont acquis la nationalité. Les données sur les Suisses naturalisés (de tous âges) ont pu être distinguées pour la première fois dans le recensement fédéral de la population de 2000. Les données annuelles de STATPOP (à partir de 2010) ne permettent pas une telle exploitation. Seules des sources telles que le relevé structurel (à partir de 2010) et l’ESPA (à partir de 2012) permettent la distinction, cependant dans une population de personnes de 15 ans ou plus.
L’appellation
non issu de l’immigrationest d’ailleurs incorrecte. Toute personne résidant en Suisse est issue d’une immigration. Et celle-ci ne semble plus si lointaine si l’on compte en générations… Sept ou huit générations en arrière, la Suisse accueillait (temporairement) les 105’000 réfugiés des révolutions bourgeoises de 1848; quatre-vingt générations mène déjà aux
Grandes Invasions des peuples barbares; et tout homo sapiens d’Europe est immigrant, au plus, de la 2250ème génération (environ).↩
L’ODM a été transformé en Secrétariat d’État aux migrations (SEM) début 2015, soit neuf mois avant la publication.↩
Nous présumons que les auteurs étaient au courant des scénarios publiés en juin. La même infographie a d’ailleurs été distribuée en tous-ménages une seconde fois en octobre, avec pour seule correction que les sources mentionnées sont l’OFS et le SEM.↩
La présentation des scénarios 2015 prend le soin de souligner qu’il
ne s’agit pas de prévisions, mais d’évolutions possibles qui dépendent de la réalisation des hypothèses proposées. Toutefois, le simple fait de publier trois scénarios ainsi nommés indique une fourchette des options que l’on estime plausibles.↩