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À la question d’un internaute «Quelles sont les différences majeures entre Saint Augustin et Saint Thomas d'Aquin?», l'historien Jean-Blaise Fellay sj répond:
Ce sont deux grands maîtres de la culture européenne. Le premier est un pur produit de la civilisation romaine, originaire d’Afrique du Nord, à l’époque où elle était une des plus riches provinces de l’Empire, à la fois grenier à blé et foyer actif de christianisme, Augustin devient le maître à penser d’un épiscopat nombreux qui prend une place décisive dans les débats théologiques de l’Église du temps. La lutte contre le donatisme, le manichéisme et le pélagianisme va susciter nombre de lettres, d’homélies et de traités qui constituent l’impressionnant héritage de l’évêque d’Hippone.
L’écroulement de l’Empire romain sous la pression des invasions germaniques le pousse à la rédaction de la Cité de Dieu, sa grande œuvre, dans laquelle il pense le rapport entre la cité séculière, (la grande civilisation romaine dans laquelle il a effectué toute sa formation) et la cité divine, l’Église, à laquelle il s’est voué corps et âme. Elle doit à la fois s’incarner dans le monde profane pour apporter le message du Christ et le transformer par la grâce du Christ.
Ce livre deviendra le texte fondamental du Moyen Age chrétien.
Thomas d’Aquin naît sept siècles plus tard. L’Islam a conquis le Proche-Orient et la Perse, ravagé l’Afrique du Nord et mis la main sur la péninsule ibérique. La Méditerranée est musulmane. Mais depuis le onzième siècle, le Saint Empire romain germanique, fondé par Charlemagne, a redonné une structure politique, économique, militaire et spirituelle à l’Europe. Et la papauté, maîtresse de Rome, représente l’autre «main de Dieu» et affirme sa suprématie par la triple couronne de la tiare pontificale. Sur le plan théologique, Paris devient l’université la plus influente. Thomas d’Aquin, un Italien, s’y installe après un Allemand, Albert le Grand, et un autre Italien, Bonaventure, un franciscain.
La Somme théologique de saint Thomas, un corpus extraordinairement construit, s’impose comme la plus importante référence de ce qui vas s’appeler la Scolastique,
une méthode de raisonnement théologique basée sur une série de propositions, de distinctions, d’objections qui répondent aux exigences de la logique rationnelle. Saint Thomas s’appuie pour cela sur le philosophe grec Aristote, grand maître de la logique et de la pensée causale. Il se distingue en cela d’Augustin et de la culture religieuse proche-orientale, qui reposaient davantage sur Platon.
Dans la fresque du Vatican, L’École d’Athènes, le peintre Raphaël présente au centre, côte à côte, Platon et Aristote. Le premier montre le ciel, le second la terre. Le ciel, le royaume des Idées; la terre, d’où sortent les forces élémentaires qui constituent le monde. Deux façons différentes d’aborder la réalité. Raphaël n’oppose pas les deux maîtres, il les fait marcher dans la même direction c’est le projet même de la Renaissance italienne. De fait, la tension entre les perspectives va traverser toute l’histoire intellectuelle européenne.
L’une plus rationnelle, l’autre plus mystique. L’une plus littéraire, l’autre davantage scientifique. J’apprécie particulièrement cette fresque de Raphaël qui regroupe autour des deux penseurs tout ce que l’époque connaissait comme philosophes, astronomes, savants et ingénieurs, avec, au premier plan, la figure de Michel-Ange, à la fois peintre, sculpteur, architecte et poète. Face au monde de la pensée, la fresque de l’Eucharistie présente le Mystère de l’Église: la Sainte Trinité, les apôtres, les patriarches et les saints, rattachés, au travers de l’Esprit et des Écritures, au peuple chrétien réuni autour de l’autel. Il faut cet ensemble pour réaliser l’accomplissement de la Rédemption.
Il ne faut donc pas séparer les théologiens en écoles ennemies, ni non plus les mettre à l’écart de toute la foule des autres penseurs, savants, artistes, martyrs et mystiques. La Vérité a besoin de l’apport de toutes les capacités humaines. Augustin et Thomas sont deux grands témoins, ils ne sont qu’une partie de l’immense corps de l’humanité en marche vers le Plérôme.