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Au Mont Blanc à Pâques
Par A. Dunant.
Nous sommes trois amis au sommet de la Tour Ronde, le jeudi 21 avril 1927. André Roch, James Belaïeff et moi avons décidé, comme nous venions du refuge du Requin, de ne pas nous « esquinter » à gravir des montagnes déjà faites en hiver. Jusqu' ici tout va bien, nous avons forcé cette Tour Ronde, d' ailleurs bien facilement.
Nous cherchons autour de nous un but pour le lendemain, tout en détaillant l' admirable panorama que nous avons sous les yeux. D' un côté, c' est l' immensité blanche du glacier du Géant, dominée par les Aiguilles de Chamonix, la Verte; et ses Drus, et le Géant lui-même. Tout du long de la montée, nous nous sommes retournés pour les admirer; maintenant nous regardons ailleurs: nous réalisons le caractère sauvage du versant italien et sondons les profondeurs du glacier de la Brenva. Toute la ligne opposée est abrupte, les Aiguilles de Peuterey, les Dames Anglaises, le Mont Maudit, le Mont Blanc du Tacul avec ses Aiguilles du Diable et son Capucin monolithique. Puis, au milieu, le Mont Blanc même, le sommet, le chef.
Nos regards convergent vers sa calotte neigeuse, nos esprits sont tendus. Nous nous rappelons avoir lu, dans le livre de la cabane, la longue narration des recherches effectuées pour retrouver les frères Barth et von Allmen, disparus dans la région depuis le milieu de février. Malgré un temps abominable et une neige profonde, la caravane explora le glacier du Géant et parvint au col du même nom. Les Zurichois y avaient laissé une trace de leur passage en indiquant dans le livre qu' ils partaient pour le col du Midi. La colonne de secours, étant à bout de vivres et de force, regagna le refuge du Requin, et de là les Tines.
Un ou deux jours plus tard, quelques dévoués sauveteurs remontèrent à la cabane et explorèrent la rive gauche du glacier du Géant, la Vallée Blanche et le col du Midi. Là, dans la cabane délabrée, aucune trace des trois amis disparus. Ils devaient être partis pour le Mont Blanc et avoir été surpris par le mauvais temps sur une arête élevée. Ce ne sera qu' au commencement de juillet qu' on retrouvera ces malheureux, peu en dessous du sommet, sur le versant de Chamonix 1 ).
Puis c' est l' indication de MM. Vittoz et Wood qui ont fait le 20 mars 1927 la course Refuge du Requin—Mont Blanc et retour avec le guide Maurice Crettex et son fils. Partis à 1 heure du matin, ils ne sont rentrés qu' à 21 heures; ce doit être long, vingt heures de course, dont la moitié au moins au-dessus de 4000 m. d' altitude 2 ).
Enfin ces quelques mots: « 14 avril 27. Nous partons pour le Mont Blanc, allons coucher à la cabane Vallot. K. Wien. J. Leupold 3 ). » Ces lectures ont travaillé en nous à notre insu; maintenant nous sommes en face du Mont Blanc, nous nous sentons poussés vers lui.
— « Si on allait au Blanc! » Quelqu'un prononce, chacun le pense, mais n' ose pas se l' avouer. Silence...
— « Ça y est, on va au Blanc! » Je me sens un gosse devant un grand mystère, une chose qu' on m' a toujours cachée et que je vais peut-être découvrir par moi-même; presque la joie du fruit défendu.
De retour au refuge, nous relisons les récits de nos prédécesseurs et piochons le guide Kurz; il indique, pour l' été, 10 heures de montée de la cabane au sommet; puis il faudra revenir, remonter au Mont Maudit et au Tacul; cela fera une bonne tirée, enfin nous verrons. Couchés de bonne heure, nous osons à peine fermer l' œil, de peur de dormir trop longtemps; vers minuit nous nous levons, le thé nous réveille un peu et, à 1 heure, nous sommes dehors. Temps radieux; le ciel noir, fourmillant d' étoiles, s' éclaircit un peu derrière la Dent du Géant qui dessine sa pyramide en silhouette sombre: la lune va paraître.
Les skis dérapent sur la neige dure, car on ne voit rien et nous dormons à moitié; la pente des séracs est raide, mais heureusement toutes les crevasses sont bien fermées. Nous voici sur le plateau de la Bédière, petits êtres perdus dans le mystère de cette immensité silencieuse et sombre.
Peu à peu la clarté de la lune descend des pentes de droite et nous enveloppe de sa blancheur ouatée. Il semble presque qu' il fasse plus chaud, maintenant qu' il fait clair comme en plein jour; seuls quelques vastes « pots » pleins d' ombre se présentent; ils se laissent facilement contourner.
Nous avons quitté le plateau et montons vers le col du Midi, dans un large corridor dominé par le Gros Rognon et par le grand mur noir du Tacul. Derrière nous, non loin, l' Aiguille du Géant émerge toujours de la grande plaine cotonneuse. Ce sera la plus belle partie de la course, nous ne sommes pas encore fatigués, l' air est tranquille, frais, bon à respirer. Nous montons de front, les trois, et l' ombre des piolets, fichés la pioche dans le sac, dépasse juste celle de nos têtes; nous avons l' air de trois casques à pointe qui montent à l' assaut du colosse.
Nous laissons les skis au col du Midi et mettons les crampons, car la neige porte bien. Le temps de manger quelque chose et nous sommes vite gelés, un petit vent bien froid s' étant mis à souffler, très peu confortable.
Toute la pente du Tacul est dans l' ombre; où passer? Nous sommes condamnés à attendre encore; mieux vaut avoir froid un moment de plus, que risquer de perdre une heure à retrouver le bon chemin.
Le jour se lève tout doucement, éclairant notre route; nous partons. A mesure que nous montons, la chaleur revient, bienfaisante; nous voyons Chamonix, tout au fond, bien bas dans le sombre, quelques lumières brillent encore à cette heure matinale. Maintenant le jour est là, dessinant des quantités de sommets à contre-jour, bien loin derrière la Verte et les Aiguilles Rouges: toutes les Alpes valaisannes et bernoises.
Le chemin est facile à trouver, à peine une ou deux crevasses nous obligent à de petits détours. Arrivés à un mur de glace, nous le suivons à droite puis montons une dernière pente et voici le premier sommet, tout au moins l' endroit d' où l'on redescend sur le col Tacul-Maudit.
Je meurs de faim et commence à tirer un peu la jambe; nous venons de gravir une bonne hauteur; mes amis veulent absolument aller jusqu' au col. Mauvaise idée, car il y règne un vent furieux qui se précipite dans cette échancrure et nous a vite transpercés; nous sentons le vent glacé sur la peau à travers plusieurs maillots de laine et une grosse veste, nous avons peine à respirer, toute la figure se crispe. Pour la seconde fois nous grignotons quelque chose, en tâchant de ne pas avoir trop froid, plus ou moins abrités par une corniche.
Nous avons fait le tour du Mont Blanc du Tacul; les Aiguilles du Diable et le Capucin du Tacul nous montrent leur face opposée, grands obélisques de granit, bien taillés, se continuant dans la paroi et plongeant directement dans le glacier. Quelle belle sauvagerie on découvre, quand on regarde chaque chose en détail.
Il est 7 heures, le temps file et il reste encore deux sommets à franchir. Nous attaquons tout de suite la grande pente du Mont Maudit; la neige devient dure, il faut tailler. André travaille, nous avançons lentement, le vent dans la figure; la neige en poussière détachée par le piolet vient se plaquer sur nos visages et laisse une brûlure par sa rapide évaporation. Quelques morceaux de glace venus de plus haut commencent à rouler sur la pente. En une heure nous n' avons pas beaucoup bougé, nous perdons du temps; peut-être aurait-il mieux valu attaquer la pente plus loin à droite et la monter directement. Nous traversons une pente de glace vive, puis la neige devient plus tendre, nous avançons plus vite.
Troisième arrêt sous un sérac pour souffler — l' altitude commence à compter —, l' ombre en est agréable, car la lumière est violente, mais qu' il y fait froid! On préfère tout de même le soleil.
Là en bas, nous revoyons les Aiguilles du Diable, toujours les mêmes. Les montagnes avoisinantes, la Verte, le Géant, baissent sensiblement, et par derrière apparaissent en foule des sommets à n' en plus finir, tous blancs et bleus, toujours plus bleus et vaporeux, à mesure qu' ils s' éloignent.
Une rimaye sérieuse se présente, le passage n' est pas facile, la neige est profonde et très légère. James fait l' échelle, comme d' habitude, et reçoit sa dose de farine gelée dans le cou. Je m' ingénie à monter tout seul, étant le dernier, mais je suis trop lourd et j' effondre les marches. Heureusement qu' ils sont deux en haut et que la corde est solide. Un petit couloir bien raide est monté et nous sommes au second sommet; c' est le col du Mont Maudit, taillé dans l' arête nord de cette montagne.
Nous nous présentons au grand chef, trois petits hommes de rien, mais vaillants de cœur; il nous présente à son entourage: son avant-garde, le Mur de la Côte et les Rochers Rouges, et ses voisins, les Bosses du Dromadaire et le Dôme du Goûter, Il est bien gardé, mais nous saurons forcer le passage.
Une marche de flanc, puis une petite descente nous conduisent au col; ce n' est pas désagréable après une si forte montée. Le vent du nord veut absolument nous pousser en Italie, il s' acharne pendant que nous haletons sur l' échelle du Mur de la Côte; il faut se cramponner pour y rester. C' est curieux comme le tirage s' établit toujours dans les cols; aux sommets nous ne sentions presque rien. Les marches sont encore marquées, il n' y a qu' à les arranger un peu et Roch se donne de la peine pour que nous montions bien commodément. Malgré toutes les précautions, cette neige impalpable pénètre partout; quelle engeance!
Peu à peu la pente diminue, c' est même presque plat. Nous croyons bientôt être au but. Pas du tout, c' est maintenant que commence l' effort; je suis lourd, raide, la tête se gonfle et les yeux sont fixes sous les lunettes, la respiration devient difficile et le mouvement coûte; je voudrais me coucher et dormir, mais les autres me tirent, il faut aller.
— « Hue, courage! » — « Il n' en manque pas, mais... » — Le souffle, des jambes de plomb me collent au sol. Toujours croyant arriver, bosse après bosse, nous progressons sur le profil de Napoléon, mais qu' il a le nez long, et le front!
Enfin! le vide! C' est le sommet.
Je me revois, couché sur la neige, sous une petite corniche, réalisant que j' ai dormi et que je suis très bien; aucune envie de bouger, ni de manger, ni de regarder. Je ne me rappelle pas la vue du sommet; je ne crois pas avoir rien vu en dehors d' un rayon de quelques mètres. Aucune impression de victoire, je suis tout simplement arrivé et j' ai pu me coucher.
Encore maintenant j' ai de la peine à réaliser que j' ai été au Mont Blanc; il y a plusieurs raisons à cela. D' abord, nous n' avions pas prémédité notre expédition, ensuite nous l' avons faite « par derrière » et surtout, n' étant pas entraînés à l' altitude ( Roch et moi nous sortions d' examens ). Mon esprit avait abandonné la partie. Oui, mon corps a été là-haut, je me rappelle. J' ai su plus tard que la vue était très belle et très étendue ce jour-là, mes amis ont pu bien regarder, ils étaient plus vaillants à ce moment.
— « Une heure déjà », Roch nous secoue, « rentrons vite, il y en a encore autant à faire. » Je titube comme un homme ivre pendant un moment; il n' y a plus de coordination entre mes membres, chacun va de son côté. Pourtant avec le mouvement, la vie revient et je me retrouve avec moi-même, tout à fait bien, très content de la course. La remontée nous fait un peu déchanter, c' est bien le Mont Maudit. La seconde descente va très vite. Nous faisons le système du pendule, c' est celui d' en bas qui assure et celui d' en haut descend les deux longueurs de corde, puis il assure à son tour. Vers le bas, nous sautons une rimaye assez haute pour couper au plus court et pour éviter la pente de glace que nous avons remontée.Voilà le second col, le vent a encore forci et nous coupe la respiration; la vie est tout à fait revenue, et avec elle, la faim; une ou deux pommes presque gelées font tout de même du bien. La descente du Tacul est facile, nous filons à grands pas dans la neige molle et rejoignons les skis vers 17 heures.
Quelle volupté de glisser sans effort, la neige est régulière et la pente faible; on avale les kilomètres d' une aspiration. Bientôt c' est plus raide, il faut montrer sa science et sur la tôle, malgré la fatigue, « stemmer » et faire de savants christianias. Nous arrivons trop tard sur le plateau, la neige fondue dans la journée est déjà regelée en surface; une croûte atroce finit de nous tuer. La descente est plus lente, coupée de malheureux essais de « Quersprünge » ou de christianias sur les parties qu' on croit solides. Nous descendons les séracs en zigzags serrés, et enfin nous gagnons la cabane, le « refuge ».
Il est 18 heures, le soleil dore encore les sommets voisins, les Drus et la Verte, les Jorasses et le Géant.
Une tasse de thé est bientôt prête, quel bienfait!
D' un coup de poing sur la table:
— « On a été au Blanc!»«On a été au Blanc! » Et pourtant nous n' avons pas tenu notre promesse, nous nous sommes « esquintés » 17 heures sur un sommet qu' on avait déjà fait deux fois dans l' année. Seulement... c' était « Le Blanc ».
Nous apprîmes par la suite avec étonnement que l' expédition de M. Vittoz était une « première »; c'est-à-dire l' ascension du Mont Blanc par le glacier du Géant avec retour au Refuge du Requin. La nôtre était, par conséquent, une « seconde » !!
Là-dessus, nous nous mîmes au lit pour 14 heures d' affilée.
C' était la meilleure chose à faire.