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D’après les renseignements que j’ai pu recueillir dans les derniers temps, l’ensemble de la situation est considéré comme très pacifique; il n’y avait pas de doute à cet égard jusqu’au couronnement de Nicolas II, mais cette impression pacifique est considérée comme devant se maintenir.
Cela n’empêche pas la situation spéciale anglo-française d’être plutôt mauvaise. D’après ce que me vient de dire Lord Dufferin, le prince Lobanoff, qui est très anglophobe et qui l’a toujours été, domine complètement M.Hanotaux, et celui-ci a accepté le mot d’ordre russe de chercher à être désagréable aux Anglais dans les quatre parties du monde. M. Hanotaux était plus ou moins obligé d’entrer dans ce courant parce que, durant le Ministère Bourgeois, les journaux modérés avaient sans cesse représenté la France comme ayant eu une situation exceptionnellement brûlante avant la chute de MM. Ribot et Hanotaux et comme étant profondément abaissée et humiliée par les fautes de MM. Berthelot et Bourgeois. M. Hanotaux est donc en quelque sorte condamné à s’agiter et à commettre quelques actions d’éclat.
Il n’est pas douteux pour le gouvernement anglais que la France va s’emparer de tout le bassin du Mékong y compris le port de Chantaburi, c’est-à-dire de toute la partie orientale non-neutralisée du Siam. «L’encre des lettres par lesquelles M. de Courcel reconnaissait qu’il n’y a rien de changé dans la situation de ces territoires vis-à-vis du Siam n’est pas encore sèche et cependant on viole déjà les assurances données.» Mon interlocuteur ajoutait à cette observation que cette région marécageuse ne vaut rien commercialement, n’a pas plus de 20 à 30000 habitants, ne pourra être occupée que par des troupes annamites au service de la France, et que, si le Siam résiste, ce à quoi l’Angleterre ne l’encouragera pas, les Annamites n’auront pas toujours le dessus. Il faut ajouter que dans leurs différends avec le Siam, les Français avaient autrefois le moyen d’en finir rapidement par l’envoi d’une flotte devant Bangkok, moyen qui leur est interdit aujourd’hui puisque le bassin du Ménam est neutralisé.
Les négociations assez avancées conduites avec la France sous le Ministère Bourgeois à propos du bassin du Niger ont été bouleversées de fond en comble par M. Hanotaux dès son arrivée aux affaires. Ce qui avait été fait est à terre.
A Madagascar, M. Hanotaux, après avoir jadis été partisan du protectorat, vient de proposer le renforcement du système contraire adopté par le cabinet Bourgeois et veut proclamer toute l’île colonie française. Cette décision a été provoquée, paraît-il, par une note anglaise invoquant les anciens traités de la Grande-Bretagne avec les Howas en matière douanière et commerciale. M. Hanotaux aurait fait observer que cette note était «trop logique».
En Egypte il est possible (et depuis quelques jours il devient probable) que les tribunaux européens se prononceront contre le prélèvement des frais de l’expédition de Dongola sur les fonds de réserve de la dette. A Londres on paraît vouloir passer outre et ne pas accepter qu’il faille le consentement de toute l’Europe pour que l’Egypte puisse se défendre ou recouvrer les territoires perdus. Si la France se plaint, on a l’intention de lui répondre de Londres qu’elle est aussi «trop logique». Certains représentants de grandes puissances à Paris croient savoir que d’ici à quelques semaines la Russie formulera des observations vives à l’Angleterre au sujet des affaires d’Egypte. Lord Dufferin ne nie pas que la chose soit possible, mais il ne la considère pas comme probable, car l’Angleterre est certaine d’être soutenue par la Triple-Alliance et une pareille démarche ne ferait qu’accentuer l’impuissance franco-russe en Egypte.
Au Soudan et dans le Haut-Nil (Bahr-el-Ghazal) il paraîtrait que la France avait entamé des pourparlers avec l’Etat du Congo pour, sous le couvert de l’Etat du Congo, avancer dans cette région. Les forces qui pourraient y être envoyées semblent sans importance actuelle.
Enfin en ce qui concerne le Transvaalla. presse officieuse française et notamment «Le Temps» mènent depuis quelques semaines une campagne très hostile à M. Chamberlain et semble exciter les Allemands.
Tel est, d’après l’Ambassadeur d’Angleterre à Paris, le bilan actuel des relations anglo-françaises et qu’il résume comme suit: «M. Hanotaux a besoin d’un succès pour justifier ses attaques contre le cabinet Bourgeois. Ne sachant sur qui tomber, il a donné la préférence à l’Angleterre parce qu’il est dans les mains de Lobanoff.»
Malgré cette situation difficile entre Paris et Londres, Lord Dufferin ne reste pas moins absolument convaincu du maintien de la paix cet été parce que les relations entre Pétersbourg et Berlin ne sont pas mauvaises «et qu’ainsi les relations entre la France et l’Allemagne ne s’aggraveront pas non plus». Quant à l’Egypte, «ni la France ni la Russie ne peuvent rien de sérieux dans ce pays contre l’Angleterre».
En ce qui concerne la situation intérieure il n’y avait rien à Vous écrire de spécial pendant les vacances parlementaires. Les sénateurs et les députés viennent de rentrer à Paris et je Vous écrirai prochainement les impressions que je pourrai recueillir sur la grosse question de l’impôt sur la rente et autres projets financiers du cabinet Méline. Il est certain qu’il règne une très grande division dans le parti républicain et dans la majorité ministérielle sur les projets financiers de M. Cochery. Y aura-t-il culbute avant ou après les vacances d’été, c’est la question que je chercherai à élucider dans la mesure où cela est possible avec une Chambre sans majorité réelle. Jusqu’ici le Ministère Méline a confirmé dans leurs grands traits les priorités que je Vous adressais deux ou trois jours avant sa naissance.
- 1
- Rapport politique: E 2300 Paris 49.↩
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