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Georges Gusdorf (1912-2000) fut professeur à l’université de Strasbourg; il est connu, entre autres choses, pour un livre de référence sur le romantisme que j’ai parcouru et sur lequel j’ai une très bonne opinion, mais j’ai remarqué qu’il ne parlait pas des romantismes régionaux francophones. Pourtant, il dit clairement que le romantisme est hostile au centralisme, qu’il s’appuie sur les traditions populaires, les folklores, les cultures régionales - et il cite à cet égard les romans paysans de George Sand, enracinés dans le Berry. Mais Sand était connue par ailleurs à Paris. Gusdorf n’évoque aucunement le Breton Hersart de La Villemarqué, ni l’essor de la littérature provençale, ni non plus - naturellement - les auteurs savoyards du temps: seul Joseph de Maistre revient régulièrement sous sa plume. Mieux encore, il ne cite jamais Charles De Coster, le grand maître de la littérature romantique flamande, l’auteur sublime de Thyl Ulenspiegel. Lorsqu’il s’agit de la Grande-Bretagne, il évoque pourtant bien les Écossais…
Indirectement il s’en explique: il assure que la France est un pays centralisé, dans lequel la littérature se fit seulement à Paris. Il le regrette, mais il l’admet. Il y croit, cédant sans s’en rendre compte à la mythologie du centralisme. Il n’atténue cette unité officielle que pour évoquer madame de Staël bénéficiant de sa situation excentrée et favorable aux échanges avec l’Allemagne, en Suisse. Que Joseph de Maistre n’ait jamais habité à Paris n’est pas mentionné par lui. Cela a pourtant favorisé également ses liens avec le monde allemand.
Comme quoi, on peut avoir des idées conscientes d’une certaine sorte, et être imprégné de références et de modèles culturels spontanés qui contredisent en fait ces idées.
On méconnaît les romantismes régionaux, qui recèlent pourtant des trésors, soit dans les pays francophones non français (Belgique, Suisse, Savoie et Canada), soit dans certaines régions françaises excentrées (Bretagne, Franche-Comté, Alsace, Provence, Corse).
Il n’est pas aussi vrai qu’on croit qu’au dix-neuvième siècle, seules l’Allemagne et la Grande-Bretagne étaient décentralisées sur le plan culturel: le centralisme français n’a pas tant empêché la culture régionale que son entrée dans le patrimoine officiel, ce dont parlent spontanément les universitaires. De fait, la recherche universitaire dépend bien plus de la forme de l’État que la poésie!