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Paolo Di Stefano
Le texte présenté ici est tiré du premier roman de Paolo Di Stefano. Né en Sicile en 1956, arrivé enfant à Lugano, Di Stefano a dirigé la rubrique culturelle du Corriere del Ticino, puis celle du Corriere della Sera à Milan, avant de choisir le métier de reporter, qu'il pratique auprès de ce même journal. La traduction de Baci da non ripetere, signée par Daniel Colomar, paraîtra cet automne aux Editions Metropolis, que nous remercions vivement de nous avoir confié ces pages (titre provisoire : Baisers à ne pas renouveler). A noter que le troisième roman de Di Stefano paraîtra en italien (chez Feltrinelli) au même moment, sous le titre Tutti contenti (" Tout le monde est content ")
Un dossier consacré à Paolo Di Stefano, comprenant notamment une longue interview avec l'auteur, paraîtra à la fin de ce mois dans Feuxcroisés no 5, la revue du Service de Presse Suisse. Nous présentons donc également ci-dessous un extrait de cet entretien.
Baisers à ne pas renouveler
Pendant une semaine, il a eu la fièvre: une angine, a dit le médecin. Il m'a dit aussi que j'exagérais de m'inquiéter de cette manière. C'était logique qu'il allât mal, c'était normal qu'il fût faible, qu'il dormît beaucoup, qu'il se plaignît. Un après-midi, alors qu'il regardait à la télévision qui sait quoi, il a commencé à saigner de la bouche. Nous avons appelé le médecin de garde. Quand il est arrivé, il n'est pas entré dans la salle de séjour. Depuis le seuil, il l'a vu étendu sur le divan et il a regardé la couleur de son visage. Je lui ai parlé de la fièvre et des taches noires sur le corps. Il s'est tourné, a pris mon mari sous le bras comme s'il était un vieil ami; au fond du couloir, il lui a dit le nom de la maladie. Je n'ai pas compris pourquoi nous l'avons amené à l'hôpital.
D'un coin du couloir, à l'hôpital, j'ai vu mon mari parler au téléphone, à voix basse: pour la première fois, j'ai entendu le nom de la maladie. Mon mari ne voulait pas qu'il restât dans cet hôpital, il a dit qu'il n'avait aucune confiance dans ces médecins, il a décidé de l'emmener dans une clinique pédiatrique de Milan. Le lendemain, nous l'avons étendu sur le siège arrière de la Taunus blanche, nous sommes passés à la maison. Lui aussi a voulu monter. Avant de sortir, il a dit: C'est la dernière fois que je reviens dans cette maison. Sur la route, nous nous sommes arrêtés dans un bar parce qu'il devait faire pipi.
Dans la clinique, nous nous sommes présentés au comptoir d'entrée, nous avons monté plusieurs étages en ascenseur. L'enfant a tremblé dans mes bras, je l'ai étendu sur le petit lit de la chambre qu'on nous avait attribuée. Nous avons attendu qu'il s'endormît, nous avons parlé avec le médecin. Cette nuit, nous pourrions assister l'enfant: ce n'est que le lendemain qu'on installerait un autre lit pour moi. Il a pleuré quand nous nous sommes éloignés. Nous sommes allés dormir dans l'hôtel le plus proche, une pension un peu délabrée. Une dame âgée, qui parlait peu, nous a accompagnés dans la chambre par des escaliers grinçants. Je ne me souviens pas comment nous avons passé la nuit.
Je me souviens du matin: je l'ai vu sur le petit lit blanc, ils avaient déjà fait les prélèvements. Ils m'ont fait très mal, a-t-il dit, tu aurais dû rester toujours avec moi. Je ne te quitte pas, ai-je dit. Je suis restée là, en dormant sur le lit aligné à côté du sien. Dans la même chambre, il y avait une autre maman avec son fils grassouillet et joyeux, qui ne semblait pas malade.
Claudio s'est rétabli. Je l'ai dit au médecin: Aujourd'hui c'est comme ça, demain on ne sait pas, m'a-t-il répondu. Claudio jouait, sautait, faisait des cabrioles sur le lit, je ne parvenais pas à le réfréner. Et il chantait. Tous les deux jours, on lui faisait une transfusion. Mon mari arrivait le soir après le travail et il repartait la nuit. Puis j'ai eu de la fièvre.
Vous devez partir, m'a dit le médecin. Claudio a pleuré pendant trois jours, les taches se sont multipliées, il ne voulait pas chanter et sauter, il ne voulait pas écouter des histoires. Le dernier jour de mars, je suis retournée le voir. C'était Pâques et il était fatigué. Je me rappelais de ses paroles: C'est la dernière fois que je reviens dans cette maison. Puis il s'est rétabli, et les transfusions se raréfiaient. L'enfant peut sortir, a dit le médecin, du moins pour l'instant. Sur la pointe des pieds, derrière la fenêtre, il a attendu la Taunus blanche de son père qui le ramènerait à la maison.
" Je la vois descendre en hâte du train, serrer fort contre elle une enfant, qui, en l'embrassant, l'appelait maman, et pendant ce temps le train sifflait sifflait. Et moi, pensant à cette étrange aventure, je montai distraitement dans le train... "
Je suis étendu ici, sur mon lit où tant de fois j'ai fait l'amour. J'ai les yeux clos et la chanson, que mon père chantait le soir, assis sur le trottoir, devant la porte de la maison, résonne dans ma tête. Je l'entends résonner dans mes genoux, monter le long de mes muscles, s'arrêter dans mon ventre, qui devient une grosse caisse sonore, retentissante. Puis la voix rauque et harmonieuse de mon père parcourt mon sternum, poursuit dans mes épaules, descend dans mes bras et repose dans les paumes de mes mains. Tout à coup, elle rebondit dans ma tête, bat dans mes tempes. Elle se tait et se rallume dans mes orbites trop petites pour contenir ce son puissant. Au fond du labyrinthe, elle s'est enfin atténuée.
Ainsi ma colère contre mon père s'est atténuée. Un matin, j'ai vu son pas lent et ses yeux innocents. Et ma mère m'a semblé forte et solide, comme si, en une seule nuit, elle lui avait rendu tous les coups de bâton qu'elle avait reçus durant leur vie commune. Je ne pensais pas que mon père pût devenir si faible et innocent. Peut-être a-t-il payé, ai-je dit, a-t-il payé pour ce qu'il a fait. J'ai vu sa démarche lente, ses yeux humides, sa façon de parler effrayée, ses mains tremblantes, et j'ai pensé: peut-être a-t-il payé.
Les trahisons, les fugues, les coups de bâton dans la galerie moisie, son arrogance, ses coups de pied et ses insultes à ma mère. Ce matin-là, tout s'est effacé et sont restés sa silhouette fragile emmitouflée dans une vieille veste lourde, son béret tiré en avant qui lui couvrait le front autrefois grand, ses yeux brillants, son gros grain de beauté sur la joue, sa moustache jaunie, sa grosse écharpe nouée, son gilet de laine, son pantalon trop court et élimé, ses chaussures percées. J'ai pensé que, sous son silence opaque, il a souffert, comme d'une faute, de ma distance.
C'était samedi et il pleuvait à verse. On aurait dit que les nuages étaient tombés. Il voulait voir la petite Giuseppina et nous sommes passés chez elle: il l'a caressée et il l'a embrassée. Nous sommes arrivés à la maison à passées quatre heures de l'après-midi. Cette phrase -- c'est la dernière fois que je reviens dans cette maison -- n'avait plus de sens. Une phrase fausse. Il m'a dit: Je veux de la pizza. Je t'en ferai une demain, lui ai-je dit. Mon mari m'a dit: Donne-lui tout ce qu'il veut.
J'ai demandé de la levure à une voisine et j'ai fait la pizza. Il a tout mangé: la pizza, les légumes, la viande, le lait, un uf de chocolat. Il ne voulait pas aller dormir. Il a joué avec son ami Rudy, il a pédalé le long du couloir dans sa voiture verte. Dans la salle de séjour, il y avait mes beaux-parents, la nièce et le neveu de mon mari. Mon mari m'a dit: Maintenant il doit aller dormir. Il ne voulait pas aller dormir. Au lit il a commencé à dire: J'ai mal au ventre, je dois aller au cabinet. Je l'ai emmené aux toilettes. Il m'a demandé tout à coup: Maman, j'ai fait un caca noir, c'est peut-être parce que j'ai mangé du chocolat. J'ai regardé cette couleur. Nous avons appelé le médecin: au téléphone, il a dit qu'il ne fallait pas s'inquiéter. Pendant toute la nuit, étendu sur le petit lit à barreaux dans notre chambre, il a dit qu'il avait mal au ventre. Vers six heures du matin, l'aube se levait, nous avons téléphoné encore au médecin.
La matinée a passé, il a demandé à entendre des histoires. A midi, je l'ai pris dans les bras, je l'ai emmené à la salle de bains et je l'ai lavé. La joue collée contre la mienne, nous nous sommes arrêtés devant le miroir: Regarde comme tu es propre. J'ai passé ma main dans ses cheveux fins. Il a laissé tomber sa tête en arrière et il a fermé les yeux. J'ai crié, mon beau-père est arrivé, il a pris l'enfant et l'a porté dans son lit.
Mon mari a dit: Sortez tous. L'enfant a rouvert les yeux, mais il les a refermés aussitôt, respirant avec difficulté. Nous avons descendu les escaliers en courant; en voiture, je l'ai tenu sur mes genoux. De nouveau il a ouvert les yeux, il était en sueur. Il a dit: Je ne veux pas, je ne veux pas.
Il pleuvait encore et les essuie-glaces dessinaient des courbes d'eau sur la vitre. A trois heures moins vingt, nous étions à l'hôpital. Il n'y avait personne. Une demi-heure plus tard, un médecin est arrivé. On a mis Claudio sous une tente à oxygène. Avec moi, il y avait mon mari et une vieille religieuse robuste. Claudio m'a regardé. Avec les doigts, j'allais lui essuyer une larme qui coulait sur sa joue grise, mais la religieuse m'a pris la main et elle a fait le signe de croix. Quand je me suis relevée, j'ai entendu les sanglots de ma belle-mère, qui s'est jetée par terre en pleurant. Mon beau-père était debout, à côté d'elle, dans le couloir vitré. Voilà comme cela s'est passé.
Quelqu'un pousse peut-être la porte. Je voudrais ouvrir les yeux, être inondé par la lumière. Mais il n'y a rien qui parvienne à me jeter hors de cette obscurité. Où nous avons été nus. Ton corps essentiel bougeait bien. Ni trop, ni trop peu. Tes bras, tes mains, tes cuisses, tes pieds, ta tête, tes jambes pliées sur mon dos étaient adéquats. J'ai serré ta tête entre mes mains, j'ai regardé tes cheveux défaits. Je n'ai pas pleuré, mais j'aurais voulu. Cela s'est passé, il y a près de vingt ans. C'était la nuit; dans la pièce adjacente, nous avons entendu des voix joyeuses et des tintements de verres. Ils ne parlaient pas de nous. Ils ne savaient pas que nous étions étendus à quelques mètres d'eux.
Ta mère a su que nous étions là, un après-midi, vers cinq heures. Elle a tapé toujours plus fort à la porte de ta chambre où nous étions nus. Tu as fermé à clef avant qu'elle fît irruption. Tu as dit: Va-t'en, tu me dégoûtes. Elle a continué à cogner à la porte. Ton impératif calme, la fureur de ta mère, ton visage bouleversé, ma nudité réfléchie debout dans le miroir de l'armoire. Un rire a éclaté dans mon estomac, un rire que je ne suis pas parvenu à étouffer; plus ton corps se serrait au mien, moins je parvenais à contrôler l'irruption du rire.
Terrorisée, tu as serré tes mains sur ma bouche, mais le rire a été plus puissant qu'elles. Tes yeux rouges et grands ouverts étaient incrédules; plus ils me regardaient, plus ma gorge émettait des bruits très forts que le diaphragme cherchait inutilement à réfréner. Tes larmes ont coulé sur mon torse nu et sur tes seins petits, tandis que les coups de poing de ta mère à la porte s'éloignaient, couverts par mon rire incontrôlable. Je me suis laissé tomber sur le lit sans forces, sanglotant, me contorsionnant sur les couvertures, avec l'illusion que le matelas pourrait atténuer les coups secs des gémissements qui me rompaient la poitrine. Je suis resté là jusqu'à ce que tout s'atténue: les sanglots, les coups de poing, les cris. Même ta terreur, qui s'est dénouée dans les pleurs.
Maintenant, dans ton retour, il n'y a pas de peur. Je sens plutôt un naturel curieux, une familiarité dans le bruissement des feuilles de papier que tu tiens entre les mains, à côté de mon lit. C'est comme si tu n'étais jamais partie, comme si tu n'avais jamais quitté cet appartement au plafond bas que tu connaissais bien, ces espaces étroits dont tu as repris possession. Peut-être n'es-tu jamais partie. Peut-être es-tu partie en sachant que tu reviendrais.
Après, je pourrais aussi m'arrêter quelques jours et m'étendre sur la plage tiède à l'aube. Je pourrais retrouver ma peau élastique d'autrefois, quand tes doigts y laissaient des empreintes chaudes. Ou bien attendre que les jours engloutissent des jours, et de nouveaux jours encore d'autres jours, comme un tunnel qui avale l'obscurité; et l'obscurité, moi, mes pensées, mon repos, le sourire de mon enfant, ses petites chaussures hautes, ma vie avec cet homme maintenant étendu à côté de moi. J'ai passé des heures à attendre, à compter les rebonds du ballon sur la porte métallique du garage, à écouter sa voie aiguë, ses pas rapides sur l'asphalte, ses amis l'appeler. J'ai attendu tous les dimanches de notre vie pour retourner dans le cur vert de mon enfance.
Dans les bois humides nageait mon enfance, la silhouette frêle de ma mère se penchait pour cueillir de petites fleurs, tandis que mon père disparaissait au-dessous, puis au-delà des ronciers, et, dans le panier, il regardait les cèpes et les lépiotes. Puis tu sortais la carte topographique et tu prononçais le nom de l'endroit: Civra. Tu plaisantais quand je te disais: Allons chercher des champignons. Et, docile, tu me suivais, indolent, les bras derrière le dos. Moi, j'entrais dans le bois comme dans une vieille maison, je n'avais pas besoin de te tenir par la main.
J'entrais dans cette maison-là et ce n'est que là que je me sentais maîtresse; les premières fois, nous avons étendu une couverture sur les feuilles et, sur la couverture, nous avons fait l'amour sur un terrain en pente. Puis tout est passé, j'ai compris que tu avais hâte de finir l'amour. J'ai laissé que ton indifférence marchât le long du sentier, tandis que je descendais des escarpements et mon bâton, fouillant parmi les feuilles, surprenait des défilés grouillants d'insectes. J'ai toujours aimé les insectes et le bruissement anonyme dans les broussailles. J'ai toujours regardé en haut, sur les branches, en quête d'écureuils, de pics des murs et de verdiers.
Je lui ai pris la main. Nous nous sommes assis dans un petit café le long de l'allée bordée d'arbres qui mène aux écoles. Nous avons demandé deux sandwiches et deux orangeades. Ses yeux se sont immobilisés un peu, puis se sont remis à explorer alentour. Ils se sont arrêtés encore dans les miens. Elle a bougé les mains en parlant, elle les a baissées pour effleurer mes avant-bras. Elle s'est remise à les agiter. La prochaine fois, peut-être les retiendrai-je dans les miennes. Elle se remet à regarder alentour. Elle mastique de petites bouchées. Moi aussi, je n'ai pas faim. Nous laissons les sandwiches. Je te dis quelque chose et tes mains blanches se remettent à s'agiter. Mes doigts sont croisés devant mon nez. Tes mains agitent l'air, elles font des moulinets. Dans un petit moment, je les prendrai dans les miennes, qui adhèrent maintenant parfaitement l'une à l'autre. Tu me regardes.
Je regarde une mèche noire se poser sur ta paupière, tu la déplaces d'un geste rapide. Tes dents sont légèrement en avant, elles mordent la lèvre inférieure. Ton sourire est blanc, sur le menton tu poses souvent l'index droit. Mes mains se séparent, je croise à nouveau mes doigts, puis la paume de l'une repose pendant un instant sur le dos de l'autre. Je suis tes mains. Je me prépare au naturel du mouvement, à la simplicité de la prise. Je pense que ce n'est pas simple. A présent tes mains sont distantes, à demi fermées, posées sur la table, sur tes coudes larges. Les bonds trop longs ne sont pas admis, ce serait un assaut, et je ne veux pas. En attendant, je te pose une question. Tu me regardes, les yeux larges et comme mouillés. Je cherche à immobiliser ton regard. Je l'arrête, intense. Alentour, je n'entends pas de bruits, que le regard bien ouvert et les yeux immobiles à en pleurer. Je pense: C'est le bon moment. Je ferai glisser ma main dans la tienne, lente et naturelle. Voilà. Je la perçois incertaine et légère, je la porte lentement vers moi. Maintenant ma main effleure les jointures nerveuses de tes doigts qui, roulant à peine en l'air, tombent délicatement. Ta main est un lièvre agressé par un faucon. Je ne veux pas qu'elle m'échappe. Je serre un moment la prise, je la desserre et ta main devient plus docile. Je soulève à peine les doigts et je les enlace à tes doigts qui se serrent lentement. Je ferme les yeux. Une main repose sur l'autre. Ton index bouge. Tu regardes ma main et tu dis: Elle est chaude, ta main.
Paolo Di Stefano
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© Le Culturactif Suisse
Extrait de l'entretien avec Paolo Di Stefano à paraître dans Feuxcroisés No 5, fin avril 2003
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- Vos livres comportent des thèmes et des motifs obsessionnels, toujours présents...
- Il y a d'abord l'obsession du roman familial, de laquelle je ne sors pas. Il y a toujours aussi le rapprochement serré entre enfance et mort, entre début et fin: la première partie du recueil Minuti Contati parle d'enfance, la deuxième de mort. Dans Baci da non ripetere, un homme en fin de vie se souvient de son enfant et de la mort de cet enfant. Dans Azurro, troppo azzurro, l'enfant Paolina est tuée par Rizzo. Dans Tutti contenti, le protagoniste est un homme qui pense avoir déjà vécu sa vie, et ressent le besoin de connaître son enfance pour interpréter cette vie. Un psychiatre ferait sans doute le lien avec le drame de mon frère, mort lorsque nous étions enfants.
- La dimension autobiographique est très perceptible dans votre premier roman, nettement moins dans le second. Pourtant, Rizzo vous ressemble physiquement; la fillette qu'il assassine s'appelle Paolina, forme féminine de votre prénom; comment fonctionne cette mécanique des identifications lorsque vous écrivez?
- Tabucchi me disait un jour que l'habileté de l'écrivain consiste à s'identifier au plus haut point à ses personnages. C'est complètement vrai: se couler dans des personnages en quête d'auteur. C'est plus difficile quand le personnage dit "je". Et dans le paradoxe de cette identification, l'écrivain dissémine des éléments qui lui appartiennent. Mais même si j'ai adopté la première personne pour le protagoniste de Baci da non ripetere, je ne peux m'identifier complètement à lui: je ferais des choix différents des siens, même si je partage sa nostalgie - au sens étymologique. Il y a donc une tension permanente: il faut en même temps s'identifier au maximum à ses personnages, et en même temps s'en distancier énormément. Si je m'identifie trop à Rizzo, je finis par tuer des gens. Si je prends trop de distance, soit j'écris un roman comique, soit je n'écrit pas de roman du tout; mais je peux toujours pratiquer le journalisme, ça oui.
- Mais la barbe de Rizzo, par exemple, qui ressemble à la vôtre - vous auriez pu la supprimer, mais vous y teniez!
- Oui, j'y tenais. Elle entre dans la construction de cette tension. C'est la même chose pour le nom de Paolina. Ce sont des éléments familiers, rassurants, sur lesquels on peut prendre appui pour créer cette tension, en la maîtrisant. Mais il y a aussi quelquefois des lapsus, des noms ou des objets qui se glissent dans le texte sans que j'en aie conscience. Ce sont parfois d'autres personnes qui m'y rendent attentif.
- Un autre point commun de vos deux romans parus, c'est la grande solitude des protagonistes, qui n'ont pas d'amis, personne à qui parler - et nous avons déjà évoqué l'incapacité de Rizzo à parler avec Roberta, cette femme avec qui il vit une histoire d'amour brève mais puissante. Roberta, qui semble par ailleurs un peu moins seule, verbalise pourtant ses émotions en écrivant après coup des lettres à Rizzo - que ce dernier n'osera pourtant jamais ouvrir, saisi de paranoïa. Ressentez-vous pour vous-même l'écriture comme une réponse à la solitude, à une impossibilité de communiquer?
- Probablement. Oui. Je ne suis pas une personne seule, je suis entouré d'amis; mais il y a probablement une exigence de verbaliser qui va au-delà de la communication, avec une dimension thérapeutique. Cela dit, je n'ai pu me libérer du fantôme de mon frère en écrivant, même si j'ai pu le croire tout d'abord. L'écriture est peut-être plutôt une stratégie pour vivre avec ce traumatisme.
- Encore un point commun entre vos protagonistes: tous sont des hommes d'origine Sicilienne, tous ont émigré vers le Nord et se sentent étrangers d'un côté comme de l'autre. Comment avez-vous vécu vous-même vos origines, vos déplacements? Vous sentez-vous un écrivain sicilien?
- Mon père, qui était enseignant, a quitté la Sicile en 1963 pour s'établir à Lugano avec ses quatre enfants et son épouse. Nous nous sommes retrouvés dans un monde que nous ne connaissions pas, qui nous était assez hostile, et auquel nous étions hostiles aussi. Ça n'a pas été très facile. Il y avait bien sûr la facilité de la langue, mais même là-dessus: je prononçais un mot comme "verde", et tout les autres élèves de la classe riaient à cause de ma prononciation. J'ai fortement ressenti que j'étais étranger. Mon père de son côté se liait avec d'autres Siciliens émigrés. Il a vécu sa distance d'avec le monde suisse de manière rigide, et n'a jamais cherché à s'intégrer. Mais nous, les enfants, nous nous rapprochions peu à peu de ce monde, et notre père regardait notre intégration avec toujours plus de perplexité, avec une intransigeance méridionale, celle du monde paysan dont il venait.
Plus tard, la Suisse m'est apparue comme tout aussi archaïque que la Sicile: deux mondes clos, imperméables. Mais le Tessin, ce monde du milieu, peut être très stimulant si on le vit bien: en contact avec l'Italie, mais avec la présence du Nord, de la France, de l'Allemagne, et
de la Suisse. Parmi les intellectuels que j'estime le plus, beaucoup résident en Suisse. Je ne pense pas que ce soit un hasard. Et à mes yeux, la littérature suisse du XXè siècle n'a rien à envier à l'italienne.
Si je suis un écrivain sicilien? J'ai découvert la littérature à travers deux Siciliens, Verga et Pirandello - surtout Verga. Et au Tessin, à l'école, je ressentais sa langue comme étant la mienne. Aujourd'hui encore, une page de Verga me rappelle à mes origines. Et puis, ce que disait Vincenzo Consolo est vrai: la Sicile occidentale est rationnelle, c'est la Sicile des Lumières, celle où sont nés Lampedusa, Sciascia, Pirandello. La Sicile orientale est lyrique, émotive, baroque, c'est celle des poètes; et c'est de cette Sicile-là que je viens, de la Sicile de Verga. Mon penchant pour l'esprit des Lumières, je l'ai plutôt puisé en Lombardie. Cela dit, on ne peut plus aujourd'hui prétendre "être de quelque part", s'identifier avec le lieu d'où l'on vient, ou avec le lieu où l'on vit. Parce que dans ce lieu vivent beaucoup de gens différents, d'origines différentes. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire "Je suis de Milan"?
- Vous disiez à l'instant que le Tessin vous est apparu comme un monde tout aussi archaïque que la Sicile. Dans vos livres, pourtant, on trouve un Sud archaïque, violent et humain, par opposition à un Nord développé, "civilisé", mais déshumanisé. Est-ce un lieu commun, où une différence que vous avez vécue?
- C'est que j'ai vécu la Sicile du passé, à travers les histoires de mes grands parents, leur monde paysan, pauvre et dur; tandis qu'au Nord, j'ai vécu le monde actuel, le monde du progrès. Ma perspective était donc faussée. Je m'en suis aperçu en parcourant le pays en tant que journaliste: le Sud ressemble beaucoup au Nord. La société de consommation a beaucoup gommé les différences. Tout ce qu'on voit au Nord, notamment du point de vue technologique, on le voit aussi au Sud. Avec tout de même des contrastes plus marqués, des zones beaucoup plus détériorées. Tutti contenti pose un regard sur les paysages technologiques du Sud - un Sud plus problématique, moins archétypique que celui de mes précédents romans.
- Rizzo coupe tous les ponts avec la Sicile et sa famille, et meurt seul. Le protagoniste de Baci da non ripetere, lui, quitte la Sicile de ses parents, mais ne parvient pas à briser les liens qui l'y rattachent, et dont il semble être captif pendant presque tout le roman - à la fin, pourtant, ces liens le sauvent: son réconfort atavique au moment de mourir repose dans la certitude d'être enseveli en Sicile, dans la chapelle familiale. Qu'en pensez-vous?
- Je concède au personnage de trouver là un salut. Je n'en juge pas. C'est une catharsis, toute petite, mais une catharsis tout de même.
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Propos recueillis par Francesco Biamonte