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Je suis allé à Lyon pour rendre visite à un proche, et le désir m'a pris d'aller au Musée romain, qui est aussi gaulois, avec des divinités locales, dites celtiques, même si plusieurs ne se recoupent pas avec celles des autres Celtes (notamment insulaires), mieux connues. C'est le cas en particulier du dieu Sucellus, assez étrange, muni d'un maillet et rappelant le Thor des Scandinaves, mais qui peut-être n'est qu'un héros local divinisé. D'autres divinités apparemment gauloises n'ont pas même de noms répertoriés, et certaines ont des figures curieuse; une notamment a trois visages, quoique faite d'une seule tête, dont, plus étonnant encore, les yeux sont partagés par ces visages: il y a seulement quatre yeux, deux servant à deux visages distincts. Selon les spécialistes auteurs des explications qu'on peut lire, cela serait en rapport avec certaines figures de la mythologie écrite irlandaise (qui n'a, à ma connaissance, laissé aucune sculpture).
Les traces de l'ancienne mythologie gauloise sont plus pures, sans doute, en Gaule qu'en Irlande, parce que plus anciennes; mais elles sont aussi moins nombreuses. Si l'influence romaine les a supprimées, elle a aussi permis de conserver des monuments antiques, car on ne peut pas douter que les Gaulois continentaux n'aient écrit et sculpté sous l'influence des Grecs et des Latins: leur langue n'est connue que par des inscriptions en alphabet grec ou romain.
À l'étrangeté des récits irlandais, en partie rationalisés, renvoie l'ancienneté des reliques gauloises, éparses, parcellaires, suggérant un monde perdu dont il ne reste que des lueurs.
On pourrait recréer les aventures de Sucellus, dont le maillet suggère des gestes héroïques, des combats contre les géants, les monstres. Il en partait des éclairs, peut-être! À ma connaissance, les écrivains qui recréent l'ancienne mythologie gauloise ne vont jamais aussi loin, car ils se contentent d'orner de figures sacrées, et plutôt stéréotypées, la psychologie de leurs personnages frustes, comme déjà Flaubert l'a fait dans Salammbô, plaçant dans les pensées de l'héroïne le souvenir de l'Hercule de Carthage, dont le nom m'échappe. Rien de nouveau, chez ces héritiers du roman historique du dix-neuvième siècle qui pourtant se présentent souvent comme des auteurs de fantasy. C'est même fréquemment inférieur à certains de ces vieux romans romantiques, qui faisaient intervenir les divinités anciennes jusque dans les événements – tel Le Diamant de la Vouivre de Louis Jousserandot, dans lequel le fameux serpent volant ouvrait le fond d'une grotte pour que Lacuson, le héros comtois, pût s'échapper. Exemple rare: en général, les romans français laissent dans le décor, pour ainsi dire, le merveilleux.
Il y a aussi un morceau de roman national à écrire à partir du musée de Lyon, car on y découvre que les Gaulois envoyaient dans ce lieu alors désert une délégation de leurs soixantes tribus, devant sacrifier en leur nom aux génies de Rome et de l'Empereur sur un autel dit confédéral - que peut-être il faudrait ressusciter, à l'heure où le centralisme s'essouffle, le Président ne donnant de la monarchie séculaire parisienne et versaillaise qu'une image pâle, à laquelle plus personne ne croit. C'était assez beau, cet Autel confédéral, et il suggère l'idée d'une Confédération gauloise dont la capitale serait Lyon. Sucellus pourrait en être le saint patron, et de la mythologie pourrait être créée, à nouveau, enfin.