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Le plus haut sommet d'Iran. Quand les éléments se déchaînent
Les plus haut sommet d' Iran
Au-dessus de la vallée de l' Araz: Laurent et Bob s' acheminent vers le sommet. Le refuge de Bargha-e-Sevom est visible 500 m plus bas
LES ALPES 4/2003
l fait cru. Dehors le vent s' est levé, le plafond gris sombre des nuages s' est abaissé. Dans la pièce jouxtant la petite mosquée de Goosfandsara où nous nous sommes installés, Mohsen prépare le repas du soir en chantant. Ragoût de légumes, poulet et riz, le tout ac–compagné de pain traditionnel et arrosé de thé sucré et de bière,sans alcool bien entendu.. " " .Nous sommes en République islamique d' Iran 3000 m d' altitude pied de la plus haute montagne du pays, le Damavand qui, avec ses 5671 m,est aussi le plus haut sommet entre l' Europe et l' Asie.
Des montagnes en Iran?
Bob m' inquiète, sa cheville est très enﬂée et a pris une couleur qui ne permet pas d' envisager la suite avec sérénité. Ou plutôt devrais-je dire Babak, le vrai prénom de Bob qui, bien qu' ayant passé la majeure partie de sa vie en Amérique et vivant à Verbier depuis plus de dix ans, est d' origine iranienne. Pour lui, ce voyage est bien plus qu' une aventure exotique en télémark de plus, c' est son premier séjour en Iran depuis plus de trente-cinq ans. Né à Los Angeles, où ses parents ont émigré en 1958, ses jeux ont toujours été le surf, le skate-board, le snowboard ou le télémark. Pendant toute sa jeunesse, l' Iran n' était que la terre d' origine de sa famille, un pays lointain sans montagnes ni neige, donc sans beaucoup d' intérêt. C' est bien plus tard qu' il apprit par un oncle qu' il y avait des montagnes sur la terre de ses ancêtres. Et pas n' importe quelles montagnes! Les deux chaînes principales du pays, le massif des Zagros, bordant le Golfe Persique au sud-ouest et la chaîne de l' Alborz, coincée entre la mer Caspienne et le plateau iranien au nord, comptent un nombre incroyable de 4000 mètres. Au centre de l' Alborz, à seulement 80 km de la capitale, s' élève majestueusement le Damavand, un volcan endormi que le voyageur peut apercevoir depuis Téhéran par une journée claire.
Il y a quelques années, de retour d' un premier voyage en Iran, j' avais parlé à Bob de cette montagne si chère au cœur des Iraniens. Notre passion commune du télémark alliée à la présence de sa famille dans le sud du pays, il ne nous en fallait pas plus pour nous décider. C' est ainsi qu' avec quelques amis nous avons atterri en pleine nuit à Téhéran. Aux premières lueurs du jour, nous sommes arrivés dans le petit village de Pooloor, au pied du volcan, et nous y avons installé notre camp de base.
Quelques randonneurs du Jura nous ont rejoints dans le petit abri de Goosfandsara, situé à mille mètres au-des-
I
:N ic ol as Jac qu es
T E X T E / P H O TO S Nicolas Jacques, Verbier
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sus de Pooloor,et que l'on atteint en jeep lorsque le terrain est suffisamment déneigé. Il y a un médecin parmi eux. Après avoir examiné la cheville de Bob, son verdict tombe: déchirure des ligaments! Devant le désarroi de Bob, et après administration de médicaments, pommades et bandages, il propose d' essayer de bien bloquer le pied dans la chaussure qui, ainsi, devrait faire office de plâtre. L' ascension du Damavand n' étant en réalité pas très longue et la motivation de Bob toujours inébranlable, cela valait la peine d' essayer.
Le Damavand: première!
Après une première nuit à Goosfandsara, nous décidons de faire un premier portage, pour nous acclimater, vers le deuxième refuge – Bargah-e-Sevom – perché à 4200 m, à la limite de la neige. A la ﬁn d' un hiver pauvre en précipitations, de très forts vents ont ﬁni de nettoyer toute la base de la montagne et, déjà, les bergers conduisent leurs moutons à la recherche des premiers brins d' herbe fraîche.. " " .Aﬁn de ménager sa cheville, Bob reste au refuge et en proﬁte pour pratiquer son farsi avec un alpiniste iranien.
Le c' est l' heure de vérité.. " " .Pendant que nous chargeons les sacs sur quelques ânes, Bob enﬁle sa chaussure. Je le vois faire une grimace qui ne laisse aucun doute sur sa douleur. Sceptiques, nous entamons les mille mètres de montée. Le temps est maussade, venteux. Nous croisons les Jurassiens qui ont fait demi-tour vu les conditions exécrables. En arrivant à Bargah-e-Sevom, il se met à neiger. Le refuge est sale, glacial et vide. Bob arrive péni-blement,longtemps après nous.. " " .La douleur est forte,mais il dit que cela va mieux.. " " .A nouveau, Mohsen nous prépare un repas gargantuesque dont les arômes orientaux acti-vent nos papilles gustatives. Bob engloutit tous les anti-douleurs et anti-inﬂammatoires que notre pharmacie contient. Nous préparons nos sacs pour le lendemain sans trop y croire. Dehors la tempête fait rage. Au petit matin, Stephen observe les conditions, et nous décidons de nous replonger dans nos duvets. Nous passons la journée à lire, manger, lire et encore manger. De temps à autre nous sortons observer le ciel pour retourner au chaud à toute vitesse.
On y va ou on n' y va pas?
A nouveau, l' aube pointe son nez. Un couple d' Autri, arrivés la veille, part aux premières lueurs du jour. L' ambiance extérieure ne nous plaît guère et nous retournons à la douce chaleur des sacs de couchage. Quelques heures plus tard, le plafond nuageux se déchire un peu. Quelques rayons de soleil parviennent à percer le brouillard et nous avons comme l' impression d' avoir lais-
Au-dessus de Pooloor: avant de s' attaquer au Damavand ( à l' arrière ), nous faisons quelques courses d' acclimatation Les bergers font leur affaire d' un hiver pauvre en neige et louent les services de leurs mules pour monter nos bagages au refuge de Bargha-e-Sevom LES ALPES 4/2003
sé passer une occasion. Avons-nous mal évalué la situation? Partagés entre la raison qui dit qu' il est déjà trop tard et la tentation de partir et proﬁter de l' éclaircie, nous nous préparons très vite et décidons de tenter notre chance. Il fait même de plus en plus chaud sous le soleil matinal qui est maintenant bien là, alors que nous montons en zigzags serrés dans une longue combe. Les peaux crochent bien et nous avalons, à un très bon rythme, plusieurs centaines de mètres de dénivelé. Sans trop nous inquiéter, nous regardons le ciel reprendre son apparence menaçante. Nous croisons les Autrichiens qui ont renoncé à poursuivre l' ascension du Damavand à cause des conditions qui se détériorent très vite, mais nous sommes optimistes, persuadés que la couche va s' ouvrir et que nous allons passer au-dessus. Bob s' en sort bien, la douleur est supportable et sa volonté très forte. Sous une neige de plus en plus dense, nous continuons à monter, dépassant les 5000 m. Le vent souffle de plus en plus fort, mais nous l' avons dans le dos. Très rapidement la visibilité descend à quelques mètres et nous décidons de laisser nos skis contre un rocher quand la progression devient trop difficile.. " " .Vers 5300 m, nous sentons le but tout proche, mais les conditions sont maintenant épouvantables et, quand je me retourne, c' est tout juste si j' arrive à garder les yeux ouverts, tant les ﬂocons de neige poussés par le vent violent font mal au visage. Inquiets, il ne nous faut pas longtemps pour décider que tout cela n' a aucun sens.
Le Damavand dans la tourmente
Nous tournons le dos au sommet, déçus mais soulagés, ne doutant pas le moins du monde de notre décision. La descente, cependant, n' est pas une sinécure. Mes lunettes se couvrent de glace, Bob ne voit plus rien et il a une croûte de glace sur le nez et les yeux. C' est très impressionnant. Il me semble alors plus aisé de voir à très faible distance qu' à travers mes lunettes givrées que je range donc dans ma poche. Mais le grésil fouette le visage et la douleur est quasi insupportable. Jamais je n' ai vu une tempête pareille et c' est avec les yeux à demi-fermés que nous perdons péniblement cette altitude que nous avions si facilement gagnée. Au bout d' une demi-heure d' ef, nous sortons sous la couche de nuages et pouvons
Le Damavand, une montagne pour tous les goûts: skieurs, télémarkeurs, et surfeurs s' en donnent à cœur joie. A l' arrière: le sommet du Damavand Sommet du Damavand: il culmine à 5671 m. Le cratère est entièrement recouvert de débris volcaniques, mais les fumées sulfureuses rendent quelquefois la fin de l' ascension très pénible Redescente sur Goosfandsara après la première tentative qui, en raison de la tempête, fut infructueuse Pho to s: Ni col as Jac qu es LES ALPES 4/2003
enﬁn voir où nous allons. Frigoriﬁés, nous retrouvons la chaleur relative du refuge de Bargah-e-Sevom alors que, dehors, la tempête reprend de plus belle et fait grincer le toit de tôles. Le lendemain, le soleil brille mais le vent souffle toujours aussi fort. Toutes nos affaires trempées ont gelé pendant la nuit et nous en avons assez.. " " .La chaleur, les monuments et la cuisine iranienne nous attendent à Ispahan et nous redescendons de la montagne pour nous plonger dans la culture persane. En arrivant aux premiers pâturages, nous regardons vers le sommet, le vent semble toujours souffler aussi fort, mais nous apercevons quelques points qui se déplacent lentement vers le haut. Probablement les Français qui sont arrivés le jour précédent. Ce matin, ils atteindront le sommet. Bob est frustré, nous ne savons que penser. La mort dans l' âme, nous continuons notre descente.
Deux jours plus tard, assis nonchalamment sous une arche de la choykhané du Si-o-sé Pol, l' antique « pont aux trente-trois arches », nous sirotons un thé tout en fumant un galyan, une pipe à eau persane au tabac à la rose, activité à laquelle semblent s' adonner tous les Iraniens. Bob découvre avec bonheur l' histoire de son pays, à travers laquelle se sont succédé les dynasties qui, toutes, ont laissé leur empreinte. Ispahan est si riche de lieux à découvrir que les quatre jours que nous y restons passent trop vite. Ne la surnomme-t-on pas « la moitié du monde »?
Avec un peu de persévérance...
Alors qu' une partie de notre petit groupe reprend l' avion pour la Suisse, le temps est si beau ce matin à Téhéran que nous décidons de tenter notre chance une dernière fois. Quelques heures plus tard, une jeep nous dépose à Goos-
Photo: Nicolas Jacques Bob sur le chemin de la descente, après avoir atteint le sommet du Damavand, véritable emblème de l' Iran
fandsara. Le ciel est d' une telle pureté qu' il est difficile de croire que, quelques jours auparavant, c' était ici un véritable enfer. En quelques minutes nous nous préparons et attaquons les mille mètres de montée qui nous séparent de Bargah-e-Sevom, où nous arrivons en ﬁn d' après. Pendant que Mohsen prépare le repas, nous admirons le crépuscule descendre sur le plateau iranien. Le ciel est si clair que nous pouvons voir les lumières de Téhéran. Un léger vent souffle et nous allons nous coucher plein d' espoir pour le lendemain.
Vers le milieu de la matinée, après une montée de 1600 mètres, j' arrive au sommet du Damavand. Grandiose! Je fais le tour du cratère en attendant Bob et Laurent. Le soleil est radieux, pourtant il fait très froid. Nous restons un moment, mais la pente nous attend. Nous enchaînons virages après virages sur une neige transformée et très dure, soufflée par le vent des jours derniers. Les quelques jours de pause ont permis à Bob de soigner sa cheville. C' est un vrai plaisir que cette impression de planer au-dessus du tapis vert des pâturages qui entourent le volcan. En bas, le printemps est déjà bien avancé. Au terme d' une longue descente, nous rejoignons la voiture et c' est dans les sources d' eau chaude à Hubgyan que nous terminons et savourons cette fantastique journée.
Laissant nos skis de côté, nous nous rendons sur les bords de la mer Caspienne avant de descendre à Shiraz où les invitations s' enchaînent les unes après les autres chez de nombreux membres de la famille de Bob. Puis, ce sera la découverte de Persépolis, l' antique capitale des Achaménites détruite par les armées d' Alexandre le Grand, pour ﬁnir à l' autre bout du pays, à la forteresse de Bam perchée sur une colline au milieu du désert, et enﬁn les marchés de Kerman, les choykhunés et les sheesh kababs. a