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Intervenant:
Alexis Cukier, doctorant contractuel au laboratoire Sophiapol (Université Paris X), membre du collectif de recherches ACAE (« Actualité des concepts d’aliénation et d’émancipation »), membre du bureau éditorial des éditions La Dispute.
Exposé:
La question stratégique, politique et théorique, de ce que peuvent et doivent être les luttes pour la réappropriation populaire du pouvoir dans le contexte néolibéral semble enfin ouverte. Dans les luttes politiques elles-mêmes, d’abord : qu’on la comprenne comme celle de sa conquête ou de son partage égalitaire, de sa critique ou de sa redéfinition, la question du pouvoir populaire est au cœur des mouvements sociaux récents (révolutions et résistances contre les tentative de restauration du pouvoir des élites dans le monde arabe, mouvement « Occupy » et contestation du pouvoir de la finance aux USA, réémergence des expériences d’auto-organisation et d’auto-gestion en réaction aux politiques d’austérité et de reprolétarisation en Europe, etc.), dans lesquelles elle se substitue, lentement mais sûrement, à celle des moyens de la réaction ponctuelle à l’agenda des politiques néolibérales. Dans la critique théorique, ensuite : que la question du pouvoir soit posée dans la perspective d’une critique sociale des formes de dépossession du pouvoir populaire liées à l’offensive néolibérale, de celle d’une théorie sociale critique défendant la centralité des relations de pouvoir dans les rapports sociaux, ou d’une réflexion stratégique sur les différentes options de reconstruction et de redéploiement du pouvoir populaire dans le contexte contemporain, la crise actuelle du capitalisme est pensée à partir d’une critique du pouvoir néolibéral.
Je propose de confronter cinq formes d’approches théoriques contemporaines de cette question du pouvoir, à même d’articuler critique du pouvoir des élites et reconstruction du pouvoir populaire, puis d’éclairer à partir de leurs confrontation quelques-unes des questions stratégiques que les luttes révolutionnaires pour l’émancipation, dans le contexte de la mondialisation néolibérale, sont conduites à se poser.
On peut donc distinguer cinq approches théoriques des formes néolibérales du pouvoir, auxquelles correspondent des théories du pouvoir et des options stratégiques différentes :
- Les approches marxistes et post-marxistes, qui analysent les transformations actuelles de la dynamique d’expansion du capitalisme, et notamment les formes de néo-impérialisme et d’accumulation par dépossession (Harvey, 2007 et 2010) ou les luttes pour la reconquête par les élites capitalistes transnationales d’un haut niveau d’extraction de survaleur (Duménil et Lévy, 2011). Le pouvoir néolibéral est alors considéré à la fois comme un nouvel instrument et comme l’étape actuelle de la lutte des classes menée par les capitalistes. La question stratégique est alors celle de la (re)construction d’un mouvement populaire transnational.
- Les approche foucaldiennes et post-foucaldiennes, qui concentrent leurs efforts sur la description et la critique des nouvelles formes et techniques de pouvoir, et notamment sur le management et la gouvernementalité (Dardot et Laval 2009), la politique d’endettement privée et publique (Lazzarato, 2011), ou plus généralement sur les effets de «dé-démocratisation » (Brown), liées au néolibéralisme. Le pouvoir néolibéral est considéré à la fois comme un ensemble et une généralisation de techniques locales de contrôle social, et comme une contre-attaque contre les formes de pouvoir antérieurement acquis par le mouvement ouvrier. La question stratégique est alors celle des techniques de résistance locales, et de leurs éventuelles généralisations, opposables à cette contre-offensive néolibérale.
- Les approches bourdieusiennes et post-bourdieusiennes, qui analysent les transformations de la production de l’idéologie dominante (dans le prolongement, notamment, de Boltanski & Bourdieu, 1999 & Boltanski et Chiapello, 1999) et proposent une généalogie des doctrines libérales et de leurs usages politiques (notamment Denord, 2009). Le pouvoir néolibéral est perçu comme une nouvelle forme d’idéologie (l’accent étant mis sur sa dimension symbolique et idéelle plutôt que sur sa dimension pratique). La question stratégique est alors celle de la déconstruction de ces idéologies et de la reconstitution d’idéologies alternatives.
- Les approches de la gauche-hégélienne, et notamment de la philosophie sociale francfortoise, qui concentrent leurs critiques sur les pathologies sociales liées au néolibéralisme, et notamment sur les formes de réification de soi et d’autrui au travail ou dans les pratiques culturelles (Honneth, 2007), sur les souffrances sociales telles que la désaffiliation (Renault, 2008) ou encore sur la transformation des conditions sociales et politiques des luttes pour la reconnaissance (Honneth, 2000, 2006). Le pouvoir néolibéral est alors considéré essentiellement comme une série d’obstacles pratiques à la réalisation de soi des individus et d’instrumentalisations de leurs attentes normatives. Et la question stratégique est celle du rétablissement ou de l’invention de pratiques sociales non réifiées.
- Les approches féministes et post-coloniales du pouvoir, qui, dans le prolongement du renouvellement des analyses du pouvoir proposées par le féminisme matérialiste (notamment Guillaumin, 1992, Delphy, 1998, Tabet 1998) ainsi que par les post-colonial studies et les subaltern studies (notamment Fanon 1952 et 1961; Said, 1978; Bhabha, 1994, Spivak 1988, 1999), soulignent la centralité des rapports sociaux de sexe et de race et de la division sexuelle du travail dans le néolibéralisme, en insistant notamment sur le rôle crucial de l’exploitation des travailleuses pauvres et de leur assignation aux tâches de service et d’entretien dans la nouvelle division internationale du travail (Falquet, Hirata, Kergoat, Labari, Le Feuvre, Sow, 2010) ou sur le rôle des diverses formes de violence, de répression et de surveillance des femmes racisées dans la mondialisation néolibérale (Falquet, 2008). Le pouvoir néolibéral est alors considéré comme une nouvelle configuration de l’imbrication des rapports sociaux de classe, de sexe et de race et comme une nouvelle manière d’en faire usage dans la division internationale du travail et des dominations. Et la question stratégique est celle du renouvellement, dans le contexte néolibéral, des moyens d’auto-organisation et de luttes (armées ou non-violentes) de libération.
L’impératif politique d’une convergence des luttes, et l’intérêt d’une confrontation réelle de ces différentes approches théoriques, ne doit pas conduire à éviter le moment d’une interrogation de type stratégique sur les priorités à adopter dans les luttes actuelles et à venir et, corrélativement, d’une interrogation théorique sur l’ontologie du pouvoir, le fonctionnement de la domination et la signification d’une réappropriation populaire du pouvoir.
Dès lors, je proposerai de confronter les options politiques liées à ces cinq approches : quels types d’action politiques concrètes promeuvent-elles? Quelles formes de pouvoir populaire dessinent-t-elles? et lesquelles sont aujourd’hui les plus susceptibles de conduire une contre-attaque politique efficace dans le contexte néolibéral?
Horaire
Vendredi 26 octobre
14h15 – 16h
Amphimax, salle 414
Panel – Pratiques politiques et stratégies transformatrices: Acteurs, stratégies et finalités de l’émancipation