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On raconte qu’un roi fit appel à tous ses conseillers, familiers, savants, philosophes, financiers, pour répondre à trois questions :
Quand faut-il faire une chose et quand ne faut-il pas la faire ?
Avec quels hommes faut-il collaborer, et avec lesquels faut-il tenir la distance ?
Quel ouvrage faut-il entreprendre avant les autres, et quel ouvrage faut-il laisser de côté ?
Les conseillers restèrent muets, ils préféraient renoncer à la récompense promise plutôt que de se tromper et mettre ainsi en péril la politique du royaume.
Le roi se mit en route vers le pays des montagnes où résidait un ermite aussi vieux que sage. Pour ne pas trop éveiller l’attention du vieux sage, le roi se vêtit simplement, comme un marchand ambulant, avec un balluchon sur le dos. Il arriva ainsi à la hutte de l'ermite qui était en train de bêcher la terre, avec force peine et grande sueur.
Le roi pose ses trois questions à l’ermite. L’ermite, sans répondre, lui remet sa bêche pour se reposer enfin un peu, et le roi bêche jusqu’à la tombée de la nuit. Il s’apprêtait à reposer les trois questions quand arrive un homme tout ensanglanté, fuyant des ennemis invisibles. Le roi et l’ermite lui bandent ses plaies, lui donnent à manger et le couchent sur un modeste châlit.
Après une courte nuit d’été, le roi s’apprête à partir après avoir reposé ses trois questions. Le blessé se réveille alors et interrompt le roi : « Sire, tu ne me connais pas, mais moi je te connais et je voulais te tuer, car ma famille et la tienne vivent en inimitié depuis des dizaines d’années. Je fus intercepté par tes gardes qui m’ont blessé, et c’est à peine si j’ai réussi à atteindre ce lieu vivant. Tu m’as soigné et sauvé la vie. Si tu me pardonnes, je te servirai, moi et les miens, pendant le temps qui nous reste à vivre.
Le roi répondit : « Ami, je te pardonne, et j’enverrai quérir mes meilleurs médecins pour qu’ils te soignent au mieux et te guérissent au plus vite. »
L’ermite prit alors à part le roi qui se remettait en route : « Sire, tes questions ont reçu leurs réponses : si tu ne m’avais pas aidé à bêcher hier, ayant pitié de ma faiblesse, tu t’en serais retourné vers les tiens, et l’homme qui en voulait à ta vie t’aurais attaqué par surprise, et tu n’appartiendrais plus à la terre des vivants. Tu as donc accompli en temps opportun la bonne action envers la bonne personne. Quand le blessé est apparu, c’était le moment de le soigner, sinon il se serait saigné, et tu n’aurais pas eu le loisir de te réconcilier avec lui. Il était donc pour toi la bonne personne, et tu accomplis la bonne action.
Souviens-toi, ô roi ! Le temps qui importe, c’est le moment qui est offert. La personne importante est celle que le moment nous amène. L’œuvre importante est celle qu’elle attend de toi. Temps, personne, action, ces trois choses sont liées entre elles, et elles te permettent de répondre à ta vocation d’homme. Va en paix. »
Un homme du nom de Nicodème, un dignitaire religieux porteur d’un nom programme – victoire du peuple – vient trouver Jésus de nuit. Pour lui, c’était le bon moment et Jésus était la bonne personne, et la bonne action est ce merveilleux dialogue que nous allons relire. Si le savant juif vient de nuit, ce n’est pas par peur, mais bien plutôt parce que la nuit est le temps de la prière, de la lecture et de la réflexion.
Nicodème reconnaît à Jésus la qualité de maître à penser, non pas en raison d’études spéciales, mais en vertu des signes qu’il opère, donc de manifestations de puissance spirituelle. Nicodème s’arrache donc à ses chers rouleaux, à ses méditations nocturnes, à ses pensées comme des papillons de nuit qui volètent autour de la lampe à huile et qu’on désigne ainsi du terme technique d’élucubrations.
Nicodème est au bout de sa science, au bout de se convictions, comme devant un abîme d’incompréhension et de solitude. S’il demande conseil au jeune rabbi, sans diplômes officiels, mais à la parole forte et puissante, à ce Jésus qui opère des signes éloquents, comme autant de manifestations de puissance spirituelle.
C’est un peu ce que j’ai vécu en petit le jeudi 28 avril dans le transalpin entre Salzburg et Innsbruck. Tout à coup, deux homme entrent dans le compartiment : un jeune de quelque vingt ans, de type méditerranéen, et un chanteur noir américain dans la force de l’âge. Je me suis dit que nous pourrions former un trio de rois mages et nous pencher ensemble sur le berceau du sens, sur le sens de la vie. Que nous étions aussi représentants de trois âges de la vie. La rencontre a eu lieu, vraie et chaleureuse, comme un don du ciel.
La rencontre entre Nicodème et Jésus eut lieu, dans la sincérité et la vérité. Nicodème est devenu un disciple du Christ, très probablement, et pas si incognito. Par deux fois, l’évangéliste Jean le mentionne : Nicodème qui naguère était allé trouver Jésus dit : « Notre loi condamnerait-elle un homme sans l’avoir entendu et sans savoir ce qu’il fait ? » Et ils répliquèrent : « Serais-tu de Galilée, toi aussi ? Cherche, et tu verras qu’il ne se lève pas de prophète en Galilée. » (Jean 7 : 50
Et après la mort de Jésus, Jean reparle de Nicodème, lié à Joseph d’Arimathée : Nicodème vint aussi, lui qui naguère était allé trouver Jésus au cœur de la nuit. Il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès d’environ cent livres. Jean 19 : 39 Nicodème entre en matière avec une déclaration pleine de respect : « Rabbi, nous savons que tu es un maître qui vient de la part de Dieu, car personne ne peut opérer les signes que tu fais si Dieu n’est pas avec lui. » « Nous savons… » – peut-être une ou deux personnes, mais sûrement pas le Sanhédrin en entier, sinon Jésus n’aurait pas été crucifié !
Jésus interrompt la déclaration du sage juif et semble parler d’autre chose. Comme le Petit Prince, il interpelle le penseur Nicodème personnellement : « A moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. » Jésus sort du terrain de la discussion sur le rapport entre les signes et l’autorité, pour poser avec autorité, la question existentielle à Nicodème : « Où en es-tu, docteur de la loi. On n’entre pas dans la dynamique de Dieu par le raisonnement, mais par une naissance d’en haut. »
Tout à coup, les interlocuteurs se meuvent dans le malentendu. Nicodème entend « d’en haut » dans la signification de « de nouveau, une seconde fois ». Pour s’en sortir, il repose une question rhétorique : comment un vieil homme peut-il naître ? Comment pourrait-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère pour renaître ?
Quelques remarques :
a) « Entrer une seconde fois dans le sein de sa mère pour renaître ! » L’ironie de Nicodème révèle l’impossibilité d’une telle démarche, mais découvre un désir caché de tout être humain : retourner dans la chaleur du sein maternel, naître à nouveau, redécouvrir les couleurs, les sons et les odeurs de la vie à la lumière du sourire de papa et de maman, dans leur tendresse. Milan Kundera avait écrit : «La vie est un brouillon définitif », c’est pourquoi nous avons besoin de la miséricorde d’en haut et d’attacher l’écriture définitive du brouillon de notre vie à l’esprit de vérité et d’amour. Le message de l’Ascension nous dit que Jésus est désormais pour toujours dans l’amour et la vérité du Père. Personne ne peut le crucifier, le mettre à mal, et cet amour et cette vérité rayonneront sur le monde jusqu’à la fin des temps.
b) « Naître d’eau et d’esprit » signifie bien dépasser les rites et les lois pour les rattacher au sens jaillissant d’en haut, au sens de l’Ascension. On raconte que dans une petite ville d’Amérique du Nord, un orchestre d’amateurs avait changé de directeur. Le nouveau était ambitieux et entreprenant. Il engagea des musiciens professionnels, organisa des tournées de concert, et se sépara des vieux musiciens, peu à peu, de ceux qui jouaient moins bien. Quand les anciens se réunissaient, ils disaient : « Oui, autrefois on jouait moins bien, mais on s’amusait… ». La cruauté était entrée dans leur vie, et l’esprit de performance et de perfection n’est pas forcément l’esprit de vérité et d’amour.
c) « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l‘Esprit.» Il arrive que nous désespérions devant les puissances du mal et de l’indifférence, de la destruction et de la mort. Un grand écrivain soviétique juif, Vassili Grossmann, écrivait dans les années 60 un magnifique livre « Vie et Destin », dans lequel il démontrait que le nazisme et le communisme stalinien étaient finalement une seule et même chose, mais qu’il y avait parfois des gestes de bonté inexplicables qui prouvaient l’existence d’un amour et d’une vérité au-delà des soubresauts de l’histoire : une femme ukrainienne voit son mari arrêté pour être fusillé à l’aube avec les autres hommes du village dans une action vengeresse des occupants. Les soldats occupent sa maison et font joyeusement la fête. L’un se tire par mégarde une balle dans le ventre. La femme le soigne, alors qu’elle entend les coups de feu de l’exécution. « Pourquoi aviez-vous soigné cet homme au lieu de vous venger ? », lui avait-on demandé plus tard. Elle répondit simplement : dlia nitchevo, pour rien !
À la fin de la guerre civile espagnole, un détachement de phalangistes doit être exécuté à l’aube par un détachement républicain. Un homme, un écrivain, s’échappe et se réfugie dans le taillis. Un milicien l’avise, le regarde, et s’en va, le fusil à l’épaule. À la question : « As-tu vu quelqu’un ? », il répond : « Nadie - personne ». Soixante-cinq ans plus tard, une journaliste essaye de comprendre. Elle retrouve l’homme dans une maison de retraite, au sud de la France. À la question : « A quoi avez-vous pensé quand vous avez laissé partir cet écrivain qui était pour vous un ennemi ? », l’homme répond : « Nada – rien ! » Ce rien qui fait tout, et qui prouve le tout autre qui envoie son Esprit et qui le laisse souffler dans la liberté.
«…la vérité n’est pas une idée, mais une présence. Rien n’est présent que l’amour. La vérité, il l’est par son souffle, par sa voix, par sa manière amoureuse de contredire les lois de la pesanteur, sans y prendre garde… Sa parole n’est vraie que d’être désarmée. Sa puissance à lui, c’est d’être sans puissance, nu, faible, pauvre…
Telle est la figure du plus grand roi d’humanité, du seul souverain qui ait jamais appelé ses sujets un à un, à voix basse de nourrice. Le monde ne pouvait l’entendre. Le monde n’entend que là où il y a un peu de bruit ou de puissance. L’amour est un roi sans puissance, Dieu est un homme qui marche bien au–delà de la tombée du jour. » ( Christian Bobin )
Le mois de mai dans la tradition de l’Église catholique et d’autres Églises est le mois de Marie. Le dieu Maius était le dieu de la croissance, et Marie, dans l’iconographie chrétienne, au moment de l’annonciation, tient le livre des promesses. Au moment de Pentecôte, elle ouvre le livre des promesses réalisées, entourée des disciples. Le mois de mai est aussi le mois des mères. Les traditions se font ainsi une farandole où elles se tiennent par la main : Marie, Pentecôte, la fête des mères, le mois de mai… Dimanche prochain, vous irez remercier celles et ceux qui nous ont transmis la vie, et au-delà d’eux, celui qui est Esprit de vérité et de tendresse.
Amen !
On raconte qu’un roi fit appel à tous ses conseillers, familiers, savants, philosophes, financiers, pour répondre à trois questions :