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6 avril 1930. Djibouti. Ville splendide... Je pense souvent à Rimbaud, j'aimerais vivre dans cette ville sans vent sans pluie presque sans arbres construite en blanc sur le sable blanc où le soleil fait toute la voirie et où les rues sont pareilles à des cloîtres de couvent. Beauté des noirs si fins... Leurs yeux sont très beaux, leur langage très drôle et tout ça vit, bouge, grandit et meurt en croyant au soleil se moquant du reste faisant de splendides réponses comme lorsque je demande son âge à un jeune Somali, il me répond: "Qu'est-ce que cela importe? J'aurais déjà pu mourir et ne sais pas quand cela arrivera."
14 avril 1930. Colombo. Végétation folle, arbres à pain, flamboyants, arbres du voyageur, cocotiers, palmiers... La ville est presque trop propre... Coucher de soleil splendide avec des nuages comme je n'en ai jamais vus dorés comme ceux de Véronèse. Les Indiens ont des robes de toutes les couleurs, rose syrien, vert amande, jaune d'or. Cafés splendides blanchis à la chaux très hauts vastes avec d'énormes ventilateurs noirs au-dessus de chaque table. Le whisky y est très bon.
17 mai 1930. Vizagapatam. Les indigènes ont décidément la plus belle démarche que je connaisse. Je pense que cela vient de ce qu'ils ne sont pas gênés par des habits et des lourds fardeaux qu'ils portent sur la tête*. Ils marchent fort vite. Les femmes avec de grosses cruches d'eau sur la tête vont à peu près de la même vitesse que moi.
* Une dame anglaise se plaignait à un docteur parce que sa fille était voûtée: "Foutez-la à poil et faites-lui porter des cruches d'eau sur la tête" lui répondit le docteur qui connaissait l'Inde.
14 juillet 1930. Parvatipuram. Reçu des lettres. Coupures de journaux sur l'exposition de l'Ecole des Pâquis. Article de M. C.: "L'art des peintres dont il est question ici a donc quelque chose de volontaire, de fermé, d'ascétique, de claustral. Et si ce dernier mot surprend, je rappellerai que deux des artistes de ce groupe ont déjà quitté le siècle, Thurler qui s'est fait moine et qui vit à Rome, Paul Monnier qui est parti pour l'Inde où, tel qu'on le connait, il doit se plaire à l'ombre des couvents bouddhiques." Si c'est possible d'être aussi con.
3 août 1930. Salur. Vu une léproserie dans un parc splendide sous de grands manguiers, les maisons des lépreux groupées autour du temple, on dirait un couvent de Camaldules. La nuit arrive. La rentrée devient un numéro de cirque. Circuler dans les rues étroites, non éclairées, sur nos bicyclettes à travers les gens qui ne se dérangent pas, les bufles, les vaches qui bougent encore moins, les cochons, les chiens, la boue, les flaques d'eau. Crier, insulter, sonner, freiner, descendre de bicyclette, remonter, toutes ces odeurs indiennes, c'est vraiment drôle.
10 octobre 1930. Parvatipuram. Je pensais les pluies terminées et ce soir, un fort orage qui dure depuis bientôt 3 heures.- Cette solitude comme j'en ai nettement eu l'impression ce soir. Oui je suis seul, je suis loin, cela ne m'a fait aucune impression, cela a été une évidente constatation. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer cette solitude sans l'avoir éprouvée. Seul comme le petit point que fait le crayon sur une carte peu détaillée lorsqu'on dit: c'est là.
17 juillet 1931. Vizagapatam. Peint. Lu. Fête du Char de Jagannatha, femmes avec des toiles étourdissantes. Bruit. Cocos cassées. L'eau des cocos coule à flot, de la boue. Mendiants. Match de foot entre des soldats anglais et des Anglos-indiens de Vizag. Il n'y a aucune règle de caste ce jour-là. Les femmes parlent avec les hommes. On coudoie des brahmes, des pariahs. Faire une toile: en Europe la foule noire têtes blanches, ici foule blanche têtes noires.
25 novembre 1931.
Vizagapatam. La mer du Bengale...
Trop belle pour ne pas
la traverser.