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Chronique, 02.08.12 15h25
Qu'est-ce que les convictions ? Celles-ci animent bon nombre d'êtres humains, et pourtant, il serait légitime d'en interroger la portée pratique. Par définition, une conviction repose sur une certitude qui n'est pas entièrement vérifiée, soit rigoureusement, soit empiriquement. Elle est donc susceptible d'occulter des éléments extérieurs au profit d'une grille de lecture restreinte. De surcroît, en règle générale, les convictions, sur la durée, épousent l'émotionnel. Elles peuvent être liées à diverses croyances, soit religieuses, soit philosophiques. Et bien souvent, elles ne sont pas remises en question. À ce propos, Émil Michel Cioran disait : « n'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi ».
La raison est simple. Celui qui se satisfait d'une réflexion et ne désire pas en déroger ne veut pas entendre ce qui pourrait contredire sa propre perception des choses. Cela reviendrait à admettre que sa position n'est pas tenable. C'est contradictoire avec l'essence même d'une conviction. Ce qui, indubitablement, signifie qu'en se contentant de certaines certitudes, il y a relâchement intellectuel, peut-être même une forme de paresse, qui consiste à ne pas/plus s'interroger sur l'éventualité d'une possibilité autre. Et cela, c'est la mort de l'esprit.
« Les convictions sont des prisons » disait Nietzsche. En affirmant cela, je prends un risque, celui d'irriter celles et ceux qui nourrissent des convictions particulières. Oh, ne nous méprenons pas, nous en avons toutes et tous, c'est humain. Trop humain. Mais il ne faut pas se reposer sur des chimères, donner sa raison à des dogmes, et par-là même, perdre le goût de l'exploration, de la réflexion. Il est impératif de toujours se questionner. D'affronter la réalité, car chacun a la sienne, indéniablement, il y a cependant derrière les prismes par lesquels nous voyons le monde et les éléments/événements qui le constituent, quelque chose qui ne change pas. Si je dis que nous mourrons tous un jour, je suis sûr de recevoir une approbation générale. Néanmoins, si j'affirme que Dieu est une invention, alors je me confronterai à des oppositions, qui sont fondées justement sur des convictions.
Pourtant, à bien y réfléchir, pouvons-nous honnêtement affirmer quoi que ce soit de manière stricte et immuable ? Je n'y crois guère. À trop vouloir tout savoir, il nous arrive d'oublier une vérité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire : l'Univers est trop complexe pour le réduire à une simple conviction, motivée ou non, vraisemblable ou imaginaire, qu'importe. Idéalement, il vaut mieux se résoudre à l'évidence, celle qui me dicte depuis longtemps, par chuchotement, qu'au fond, il nous est impossible de saisir la globalité d'une problématique sans en occulter une partie, qui bien souvent nous arrange. Il y a également, dans notre être, des choses que nous ne pouvons accepter. Il suffit de se remémorer la triste histoire de Galilée, qui fut condamné à l'opprobre pour avoir affirmé, suivant la thèse de son confrère Copernic, que la Terre tournait autour du Soleil, et non l'inverse. À cette époque, les preuves les plus tangibles n'auraient pu convaincre les adversaires de cette vision de l'Univers. Il y avait pourtant des preuves, mais les convictions étaient telles, les croyances si profondément intériorisées, qu'il n'y avait pas la place pour voir une réalité alternative. Une autre vérité.
En politique, il semble en aller de même. Certains adoptent les thèses d'une philosophie politique, et ne veulent en déroger sous aucun prétexte. Ce qui cause bien évidemment des problèmes structurels, institutionnels et surtout nuit au débat public. Ainsi, chacun campe sur ses positions, et refuse d'approuver les dires de l'autre, tant cette bataille de convictions est émotionnelle. Aujourd'hui, il est communément admis, à tort d'après moi, qu'il est plus honorable d'avoir une pensée tranchée qu'une réflexion « centriste », qui intègre à la fois des idées des uns et des autres. Et quelle tristesse ! Car oui, la réalité est bien plus complexe, et ne peut être réduite à une vision dogmatique. J'ai bien plus de respect pour celui ou celle qui défend des positions centrées, en argumentant sur des faits, en poussant la réflexion plus loin, que ceux qui se contentent de s'opposer, sans plus de discussion, ni, Ô misère, de pensée. Eh bien, contre la pensée populaire, j'ai envie de rendre un hommage particulier à celles et ceux qui, comme moi, peuvent admettre les idées de l'ensemble des interlocuteurs, pour autant qu'elles soient étayées et crédibles, et qui craignent comme la peste l'ombre des dogmes, environnant notre paysage politique... Oui, il faut savoir jouer avec le doute. C'est une question de santé – publique et mentale.
Grégoire Barbey