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Le Courrier du 22 septembre publie une fine analyse de la visite officielle du Président russe en Suisse. A la question du motif principal de ce voyage, il offre la surprenante réponse de la visite au mémorial de la victoire du Général russe Souvoroff sur les troupes de Napoléon en 1799. On est loin des accords commerciaux ou sportifs...
Cette victoire fut remportée entre autre grâce au passage victorieux du général russe à travers les Alpes. Et le Courrier rappelle que la Russie d'aujourd'hui évoque encore ses deux grands héros « européens » Souvoroff et Joukov, le maréchal qui vainquit les Allemands. Cette visite participerait donc, selon Le Courrier, de la recherche actuelle de la Russie de renforcer son prestige international et, essentiellement donc, européen.
Effectivement, nous nous devons beaucoup, Europe et Russie. Mais, hélas, on a un peu oublié, ici en Europe dite « occidentale », tout ce que l'Europe au sens large doit à la Russie, celle des tsars, des popes et des icônes mais aussi celle de la Révolution, quand bien même cette dernière a conduit à l'oppression, au meurtre et à la déshumanisation d'une part importante de l'humanité.
Jusqu'en 1918, la Russie faisait partie de l'Europe. Comme à Paris, Berlin ou Londres, à Moscou et à St Petersbourg on parlait le français, langue des cours et de la diplomatie. Et le journaliste du Courrier rappelle avec raison le nombre de Suisses et de Suissesses qui émigrèrent du côté de l'Oural. Pour ma part, dans mon ministère pastoral, il m'a été donné de rencontrer plusieurs de ces femmes qui partirent enseigner le français dans des familles russes nobles ou commerçantes et s'occuper des enfants. Préceptrices ou nurses, elles furent à leur niveau des ambassadrices, des liens. Et, parmi les orfèvres, artisans et autres horlogers, je crois savoir que le photographe genevois Fred Boissonnas a travaillé à St Petersbourg, photographié la famille impériale et y aurait même ouvert une succursale.
Hélas, dès 1918 l'Europe fut amputée de son bras droit et réduite à cette malheureuse et petite « Europe occidentale ». Nous en avons gardé une mentalité rétrécie, réductrice.
Les ponts n'avaient pas tous été coupés. J'aimerais relever ici le rôle de 'passeurs' qu'endossèrent avec bonheur les émigrés orthodoxes fuyant les persécutions bolchéviques. Je pense tout particulièrement à deux théologiens orthodoxes, Vladimir Lossky et Paul Evdokimov que, dans son beau livre-témoignage, Olivier Clément appelle 'des passeurs'. Avec eux, l'influence de la pensée et de l'expérience des peuples russes sur l'Occident pendant les années sombres de la première moitié du 20e siècle ne s'est pas limitée aux débats et projets politiques des uns ou des autres (Lénine à Genève...) mais elle fut dynamisée par leur foi. La présence d'immigrés orthodoxes russes a joué un rôle certain dans la manière dont les peuples d'Occident – et la France tout particulièrement – ont affronté les grandes questions du début du siècle dernier.
Alors que les crispations identitaires freinent l'envie de se découvrir, il serait hautement bon que nous pensions l'Europe autrement que comme ce 'réduit occidental' qu'elle fut trop longtemps. Les Eglises, entre autres, pourraient-elles y contribuer davantage, devenir des 'passeurs entre Orient et Occident'?