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Dans les discussions actuelles sur les pionniers de l'architecture contemporaine en pierre massive, un protagoniste de l’architecture d'après-guerre est devenu incontournable : Fernand Pouillon. Ainsi, les architectes qui construisent aujourd’hui en pierre massive se réfèrent presque inévitablement à son exemple. Ce faisant, ils renvoient non seulement au célèbre maître, mais aussi indirectement à l'âge d'or de l’extraction mécanisée de la pierre massive en France. Cette branche de l'industrie du bâtiment s'est fondamentalement modernisée pendant la période des « Trente Glorieuses » et a développé de grandes capacités de production qui ont permis à de nombreux architectes de réaliser de grands projets de logement grâce à la mise au point de la pierre prétaillée.
Il est difficile de quantifier le nombre de bâtiments de logement construits en pierre massive en France à cette époque. Dans le cadre d'une recherche effectuée à l'EPFL sur la construction en pierre massive en région parisienne, il nous a été cependant possible d’estimer le nombre de logements dans cette région à au minimum 15 000 unités.1 Ces logements ouvriers ou bourgeois, souvent modestes, sont conçus par des architectes pour la plupart oubliés et constituent aujourd'hui un patrimoine presque anonyme qui, contrairement à d'autres ensembles d'après-guerre, se caractérise souvent par une résistance à l’usure et une apparence digne remarquables. Une rétrospective sur cette méthode de construction, qui fût un temps largement accessible, ainsi que sur les conditions de son émergence semble pouvoir contribuer à rendre d’autant plus crédible la renaissance actuelle de la construction en pierre massive.
Afin de remédier à la grave pénurie de logements, le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (MRU) mit à disposition, après la guerre, d'importants moyens financiers pour le développement de l'industrie du bâtiment, dans le but de réduire durablement les coûts de construction. Deux stratégies, déjà envisagées sous le gouvernement de Vichy, furent principalement poursuivies. D'une part, la standardisation et l'optimisation des ressources, qui ont notamment conduit à l’essor de la préfabrication industrielle d’éléments en béton. D’autre part, l'utilisation de matériaux de construction préindustriels et abondants tels que la pierre. Cette seconde approche s’explique en particulier par la situation précaire dans l’immédiat après-guerre de l'approvisionnement en ressources telles que l'acier, le ciment et le charbon.2 En effet, la construction en maçonnerie de pierres de taille ne nécessite en principe pas l'utilisation d'acier et n'exige que de faibles quantités de ciment, dont la production requiert beaucoup d'énergie.3 De plus, la pierre appropriée se trouvant en grande quantité dans de nombreuses régions de France, les trajets ont pu être réduits au minimum ainsi que la quantité de matières premières à importer de l’étranger.
En 1948, le MRU lance les concours d'Équipement et de Mécanisation des Carrières afin de cibler au mieux les investissements dans cette filière. L'accent est spécifiquement mis sur l'extraction du calcaire tendre, qui était jusque-là principalement extrait et taillé manuellement. Cette pierre de construction, dont la résistance à la compression et aux intempéries est suffisante, tout en étant facile de découpe est particulièrement adaptée aux façades porteuses. Paul Marcerou, carrier et inventeur, se distingue à ces concours grâce à ses procédés innovants qui vont transformer fondamentalement la pratique. Son succès repose notamment sur la mécanisation industrielle du sciage de la pierre tendre. Les machines qu’il a conçu dérivent de celles employées dans les mines de charbon ainsi que de celles de l'industrie du bois et du métal. La plus sophistiquée de ses méthodes, une combinaison de scies circulaires et de scies à chaîne parallèles, permettait d'extraire toute une série de blocs identiques en deux opérations seulement et de bénéficier ainsi d’une efficacité cinquante fois supérieure par rapport aux méthodes d’avant-guerre. De plus, la qualité des surfaces, brutes de sciage mais parfaitement nettes, et le peu de manipulations nécessaires ont permis de renoncer presque totalement au ravalement des faces visibles sur le chantier.
Grâce à une organisation optimale de la chaîne d'approvisionnement et du chantier, la pierre de taille est découpée "verte", c'est-à-dire dans son eau de carrière, directement dans la roche et mise en œuvre le jour suivant. En outre, avec la disponibilité croissante de machines de levage, une augmentation supplémentaire de l'efficacité put être obtenue par l’agrandissement des formats des pierres. Ainsi, dès 1950, deux maçons aidés d'une grue n'avaient besoin que d’environ trois minutes pour construire un mètre carré de façade - correspondant à un bloc de pierre de 600 kg.4
À partir des années 1950, les progrès techniques sont tels qu’ils permettent à de nombreux architectes - dont Fernand Pouillon - de construire à moindre coût en pierre massive. Pour les façades porteuses, ce matériau de construction est en effet devenu compétitif, même dans le domaine du logement social.
La décision d'utiliser la pierre de taille était, dans certains cas, finalement plus opportuniste qu’influencée par des ambitions projectuelles. Ainsi, il n’est pas rare que, pour l'appel d'offres, il soit demandé aux entreprises de proposer plusieurs méthodes de construction pour la façade, incluant parfois l'option de la pierre massive.
Afin d'établir la pierre, matériau jusque-là traditionnel, comme matériau de construction moderne aux qualités précises et prédéfinies, des efforts ont également été faits dans le domaine de la normalisation. Cet objectif a été poursuivi tant du point de vue des propriétés mécaniques et physiques que du point de vue des formats de découpe.5 Cependant, la mise en œuvre finale de cet objectif n'eut pas lieu. Cela s'explique, entre autres, par le fait que la pierre de taille a un faible potentiel de normalisation nationale en raison de son faible degré de transformation par rapport à la matière première, dont la variabilité naturelle peut être importante, même au sein d'une même carrière.
Il est devenu évident, au plus tard au milieu des années 1960, que, malgré l'essor historique de son industrie, la pierre massive ne serait pas en mesure de s'imposer à long terme comme une alternative au béton. Entre-temps, la France suit une politique du logement qui privilégie presque exclusivement des projets ayant recours à la préfabrication standardisée d’éléments en béton.6 Cette évolution s'est appuyée sur plusieurs facteurs. D'une part, la rareté des combustibles fossiles qui prévalait au début de la Reconstruction n'est alors plus problématique, profitant ainsi à la production de ciment. D'autre part, l'industrie du béton, étroitement liée au domaine des Travaux Publics, avait des prérequis structuraux idéaux pour la mise en œuvre des projets de logements de masse, les Grands-Ensembles, aujourd'hui controversés : l’expérience de projets à grande échelle pour l’Etat ainsi qu'un immense potentiel de production qui remonte, entre autres, à la construction des fortifications côtières de la Seconde Guerre mondiale.7 Outre ces deux facteurs importants, il ne faut cependant pas sous-estimer les aspects idéologiques :8 la pierre naturelle semblait à l’époque inapte à véhiculer l'idée de progrès. En effet, hormis les associations historiques évidentes, cette méthode de construction, contrairement à celles liées à l’usage du béton, ne pouvait répondre d’une telle fiabilité dans sa composition, ni d’aussi grandes performances structurelles.9
L'expression architecturale des bâtiments en pierre de l'après-guerre en France est souvent caractérisée par une ambivalence entre principes modernes et traditionnels. Ainsi, il s’agit souvent de projets qui s’inscrivent dans des typologies de barres, courantes à cette époque, tout en renvoyant par l’aspect de leurs façades aux images de la ville bourgeoise du XIXe siècle. En ce qui concerne le vocabulaire formel, on y peut discerner de nouveau des tendances à la fois classiques et modernes. S’agissant le plus souvent de constructions hybrides en pierre et en béton, il est possible d’y retrouver le type traditionnel de la fenêtre verticale avec linteau clavé et volets pliants de même que celui de la fenêtre horizontale avec linteau en béton et volet roulant intégré. Des détails modernes emblématiques, tels que les fenêtres en bandeau ou même les angles ouverts, ne sont généralement pas utilisés pour des raisons structurelles. En revanche, le type de la tour, avec squelette en béton et revêtement en pierre massive, est récurrent et témoigne de la capacité de cette tendance architecturale à intégrer des principes modernes. C'est cette manière de construire, à l'écart des dogmes traditionalistes ou modernistes, qui caractérise l'architecture du logement en pierre de la France des années 1950 et du début des années 1960. Il est alors réaliste d’affirmer que, loin de mener inévitablement à l’évocation d’images historicistes ou archaïques, la pierre massive peut être un matériau de construction moderne, largement accessible, en somme banal.
Marie Le Drean (1994) et Jonas Kuratli (1994) sont architectes à Zurich. Ils ont rédigé leur mémoire de diplôme à l'EPFL sur le thème de la construction de logements en pierre massive dans la France d'après-guerre. Dans la continuité de cette recherche, la publication d'un livre avec EPFL Press est prévue pour 2022.
1 Marie Le Drean et Jonas Kuratli, La pierre banale, logements collectifs en pierre massive. Paris 1945-1973, Énoncé théorique de Master, Prof. Luca Ortelli, EPFL 2018.
2 Yvan Delemontey, Reconstruire la France, l’aventure du béton assemblé 1940-1955, Paris, 2015, p.123-124.
3 En 1949, pour la fabrication d’1 m3 de béton armé, 225 kg de charbon sont nécessaires; Pour 1 m3 de pierre prétaillée, seulement 10 kg. Cf. Pierre Noel, La pierre matériau du passé et de l’avenir, Paris, Institut technique du bâtiment et des travaux publics, 1949, p.109.
4 René-Michel Lambertie, L’industrie de la pierre et du marbre, (collection « Que sais-je?» n.977), Presses Universitaires de France, Paris, 1965, p.54; p.71-73; p.83; p.98.
5 Jacques Germain, «Les calcaires tendres prétaillés» dans: Cahiers du centre scientifique et technique du bâtiment, n.70, Paris 1950, p.23; p.8-9
6 Jacques Lucan, Odile Seyler, Fernand Pouillon architecte. Pantin, Montrouge, Boulogne-Billancourt, Meudon-la-Forêt, Paris 2003, p.36-37 et Jacques Lucan, Architecture en France (1940-2000). Histoires et Théories, Paris 2001, p.86.
7 Bruno Vayssière, Reconstruction/Déconstruction: Le Hard French ou l’architecture des trente glorieuses, Paris, Picard, 1988. p.28, p.53-59.
8 Fernand Pouillon a été lui-même forcé pour des raisons politiques à réaliser un de ses projets, originellement prévu en pierre massive avec une façade en béton préfabriqué. Pouillon Fernand, Mémoires d’un architecte, éditions du Seuil, 1968, p.284-289
9 Pol Abraham, «Défense et illustration de la maçonnerie», dans : Techniques et architecture, n. 9-10 La maçonnerie (I), Septembre-Octobre 1943, p. 229-238.