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Doctorant en sciences économiques et assistant à l’enseignement à l’Université de Lausanne
Thèmes: Politique monétaire, économie internationale, histoire de la pensée économique
La causalité est un concept fondamental en sciences, car il permet de répondre à la question «pourquoi?». Comprendre la cause d’un phénomène, c’est l’expliquer.
Aristote et la causalité
L’étude formelle de la causalité remonte jusqu’à Aristote. Le philosophe considérait quatre angles selon lesquels on peut expliquer un phénomène; à savoir les causes
- matérielles («ce dont c’est fait»)
- formelles («ce qui devrait être»)
- efficientes («ce qui produit ou modifie»)
- finales («ce en vue de quoi c’est fait»).
Une statue de bronze, par exemple, a pour cause matérielle le bronze qui la constitue. La forme de cette statue en est la cause formelle, tandis que l’art du coulage de bronze la cause efficiente. La cause finale est la production de la statue (en tant qu’œuvre d’art, objet commémoratif, …). À noter qu’Aristote ne revendique pas que toutes les causalités soient présentes: la cause finale coïncide souvent avec la cause formelle d’un phénomène.
David Hume: le scepticisme
La conception de la causalité connaîtra une profonde transformation avec l’arrivée du philosophe empiriste (et économiste) David Hume. Pour lui, la causalité est une habitude de l’esprit par laquelle on associe deux événements qui se succèdent.
Pourtant, selon Hume, cette succession n’est pas nécessaire et pourrait bien s’arrêter. Les lois naturelles qui régissent le monde offrent (ou non) aux objets des propriétés définissant leur façon d’interagir. Or, seule l’expérience de l’associativité systématique entre deux événements nous dicte ce qui semble être causal. Ainsi, la causalité n’est rien de plus qu’un jugement inductif: il est dès lors faible par nature.
Causalité et sciences économiques
La définition que l’on retient en sciences économiques de la causalité entre un événement X et un événement Y est la suivante: si X ne s’était pas produit, alors Y ne se serait pas produit. On dit alors que X a causé Y.
Au sens d’Aristote, les sciences économiques ont donc pour étude l’ensemble des causes efficientes qui régissent les comportements économiques. Mais l’enseignement de Hume est primordial, car la succession des événements est nécessaire et leur lien de causalité est contextuel.
Dans un ouvrage, John Hicks (prix Nobel en 1972) explore la notion de causalité du point de vue des sciences économiques. Une différence majeure qu’il note entre sciences naturelles (comme la physique ou la chimie) et sciences sociales est leur rapport au temps.
Le «présent» d’un physicien comporte un spectre temporel infiniment plus large que celui d’un économiste pour qui le monde évolue constamment. Dès lors, l’observation répétée d’un phénomène économique de cause à effet, couplée à un lien logique entre la cause et son effet suffit-elle à faire du phénomène une «loi»? Pas nécessairement selon Hicks. Et c’est pour cette raison que les économistes recourent à des méthodes statistiques: afin de transformer un «savoir incertain» en un «savoir presque certain».
Une induction dangereuse
Pourtant les outils statistiques à disposition des économistes peuvent s’avérer trompeurs. On vous le disait dans un précédent blog; dans le Maine, la consommation de margarine est fortement corrélée au taux de divorce. Peut-on en conclure que la consommation de margarine cause le divorce? Non. Sans information supplémentaire, on ne peut expliquer le taux de divorce. Ces deux événements semblent se produire en même temps, mais par pure coïncidence.
D’ailleurs, ce raisonnement n’est pas plus fondé lorsqu’il s’agit d’étudier un phénomène dans le temps. Un matin, vous constatez que tout le monde se promène avec un parapluie. Quelques minutes plus tard, il se met à pleuvoir. Le nombre de parapluies a-t-il causé la pluie?
Le challenge d’une science vivante
L’exemple des parapluies illustre bien le challenge supplémentaire auquel font face les sciences sociales: la dimension comportementale. En effet, les individus ont anticipé le mauvais temps et se sont équipés d’un parapluie. Mais c’est bel et bien la pluie qui a causé la présence de parapluies.
Par leur nature, les sciences économiques sont vouées à produire un savoir relatif. Cette dimension humaine en fait une discipline passionnante mais ébranlable. Passionnante, car elle étudie surtout les conséquences d’actions humaines. Ébranlable, car elle repose sur des institutions en perpétuel mouvement.
Blog apparenté
- Le divorce causé par la consommation de margarine? (22.01.2015)
Pour en savoir plus
- Dossier du blog iconomix. Economie comportementale
- Bruno Lefebvre. Aperçu de l’évolution des conceptions de la cause dans les sciences et particulièrement dans les sciences économiques. (2006)
Causalité et sciences: bref historique et focus sur les sciences économiques.
- Kevin D. Hoover. Causality in Economic and Econometrics. (2006)
Article scientifique appréciant le concept de la causalité en économie et économétrie.
- Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Encyclopédie de philosophie de l’Université de Stanford.
Cet article est une contribution d’un invité. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.
Doctorant en sciences économiques et assistant à l’enseignement à l’Université de Lausanne