Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06861.jsonl.gz/932

Avant-hier, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet au symposium de Cotonou, au Bénin, sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique; elle montrait que les trois piliers de l'Afrique, l'Islam, le christianisme et l'animisme, pouvaient vivre ensemble et s'enrichir mutuellement. Et je disais que, étant allé au Cameroun et ayant lu des livres sur ses traditions, la difficulté m'était apparue, de concilier les vues globales, d'inspiration rationaliste et occidentale, et les génies des lieux, le sentiment des sols particuliers, tel qu'il s'était déployé en Afrique lorsque s'étaient créées les différentes chefferies.
J'aimerais évoquer un trait qui m'a été raconté au musée national du Cameroun, à Yaoundé, par le conservateur. Il laissait entendre que le Cameroun n'avait pas reçu une existence claire pour tous les Camerounais: ses institutions, héritées de l'empire colonial allemand, puis français, ne parlaient pas toujours beaucoup aux citoyens. Le président, Paul Biya, pour se rendre présent à tous, avait donc entrepris de rencontrer les différentes tribus, et d'y subir à chaque fois l'initiation spécifique. Par exemple, dans une certaine communauté, il avait dû plonger dans l'eau de la rivière - comme dans les vieux baptêmes chrétiens -, et en ressortir sec - comme dans le principe de l'ordalie. Il n'avait pas pénétré l'eau physique, mais l'eau spirituelle - l'éther de l'eau -, et forcément rencontré ses habitants, divinités terrestres que connaissaient aussi les anciens Grecs et Romains: on peut lire chez Ovide de quelle façon les dieux des fleuves et des rivières sont importants. Paul Biya est président du Cameroun depuis des décennies. Certains l'accusent de trop s'appuyer sur les tribus locales, et de ne pas assez faire prévaloir l'État global; mais il faut regarder aussi de près ce qui touche les Camerounais de l'intérieur.
Est-ce qu'en France on ne fait pas prévaloir le prestige de Paris pour imposer ses coutumes et en faire des lois globales, tout en prétextant leur universalité? Illusion qui fait souvent de Paris une ville universelle, alors qu'elle a son génie propre, son histoire spécifique, et qu'elle se saisit dans un temps et un lieu donnés. Paris n'est pas en Savoie, et Paris n'existait pas - ou quasiment pas - sous l'empereur Auguste: son importance est née sous les rois francs, qui en ont fait une ville puissante. Or les Francs ne sont pas forcément le modèle de l'humanité entière. Et il n'est pas réel que les lois soient votées équitablement par l'ensemble des Français: Paris y a un poids coutumier. Marianne, divinité parisienne, est exportée ailleurs. La république en France a aussi ce sens. Le bleu du drapeau est pour Paris.
La différence avec le Cameroun, et sans doute d'autres pays d'Afrique, apparaît immédiatement: les capitales n'y rayonnent pas forcément, n'y imposent pas leur prestige, leur autorité. On ne peut donc pas donner de leçon de démocratie; l'esprit universaliste, en France, est bien moins répandu qu'on le prétend. Depuis que la France est devenue un pays de second rang, on a vu beaucoup de vieux universalistes devenir nationalistes – quoiqu'ils disent pour s'en défendre: leur nationalisme s'appuyant sur la belle tradition républicaine de Paris, il n'a rien à voir selon eux avec les autres nationalismes!
Mais qui dit que les traditions locales sont forcément laides? Cela ne les rend pas universelles pour autant.
L'Afrique ne peut donc pas imiter la France. Il faut trouver de nouveaux modèles, de nouvelles formes. Et, parmi les écrivains français, quelqu'un qui peut à cet égard être médité, c'est Teilhard de Chardin. Car il voulait concilier le panthéisme et le christianisme, l'esprit global et l'esprit des éléments. J'y reviendrai, à l'occasion; et je montrerai comment les idées de Teilhard de Chardin amènent à concevoir le modèle fédéraliste, lorsqu'il s'agit d'organisation politique.