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Pierre Délèze a fêté ses trente ans en Corée du Sud lors des Jeux Olympiques de Séoul. Il y a quinze ans, en décembre 1973, il faisait ses débuts dans l’athlétisme. Pierre a donc passé la moitié de sa vie sur les stades, sur les pavés des villes et sur les parcours d’entraînement en forêt. En schématisant sa carrière, on peut la diviser en cinq parties bien distinctes : De 1973 à 1977, il était en apprentissage chez les cadets puis chez les juniors et il a passé ses examens en 1977 aux championnats du monde de cross et aux championnats d’Europe juniors avec une mention « très bien ». De 1978 à 1980, il a dû gérer son statut de grand espoir du demi-fond mondial au niveau de l’élite et il a pu affirmer son potentiel par de vrais coups d’éclats (Mexico 1979 ou Zurich 1980), malgré quelques erreurs d’inattention en compétitions majeures (Prague 1978 et Moscou 1980). De 1981 à 1985, ce sont les années de hautes luttes sur 1500 m face aux meilleurs coureurs mondiaux, qui débouchent sur une sixième place aux Mondiaux (Helsinki 1983), sur un extraordinaire record en 3’31″75 (Zurich 1985), mais également sur une totale désillusion (Los Angeles 1984). De 1986 à 1988, la transition vers le 5000 m s’est opérée rapidement une fois qu’elle a été vraiment voulue. Si le chrono est tout de suite très bon avec 13’15″31 (Helsinki 1986), il faut assimiler de nouveaux paramètres lors des grands championnats, qui ne sont dans un premier temps pas évidents à trouver (Stuttgart 1986), mais qui sont vite appris lors qu’ils se révèlent enfin (Rome 1987). Dans toute sa carrière, Pierre Délèze n’a pas contracté beaucoup de blessures et ceci est à souligner avec un gros feutre. Un mal sous le pied par-ci, une ampoule gênante par-là, oui, mais pas de grosses casses comme Sebastian Coe ou Steve Ovett ont pu en avoir. Pour la cinquième et dernière partie de sa carrière, à compter depuis cette saison 1989, ce sera pourtant et tout d’un coup plus compliqué avec des tendons d’Achille qui sifflent de plus en plus. Il va en résulter des saisons nettement moins denses, avec des performances sur piste en déclin, mais contrebalancées par de grandes courses sur la route. À l’instar des doigts de la main, cette dernière période représente peut-être l’auriculaire, mais elle reste très importante et elle va réserver à Pierre encore quelques belles satisfactions…
En automne 1988, Pierre Délèze court comme d’habitude à Bâle, la Basler Stadtlauf, où il se classe au deuxième rang et à Genève la Course de l’Escalade qu’il parvient à gagner. Le soir de la Saint-Sylvestre ne se passe pas à Zurich ou à Bolzano comme ces dernières années, mais bien à Sao Paulo (Brésil) pour la Sao Sylvestre qu’il termine à la quarante-quatrième place. Comme dit précédemment, Pierre Délèze souffre des tendons d’Achille. Sa saison 1989 va en pâtir très nettement et elle va tourner court, trop court. Le 13 mai, il court à Berne sur les 10 miles du Grand Prix de Berne. Ce parcours, assurément l’un des plus beaux du monde en ville, permet à Pierre de se mettre en évidence sur plus de 16 km avalés en 47’49″7. La première course sérieuse sur piste se déroule le 9 juin à Madrid avec un mile couru en 4’01″50. Deux semaines passent et on retrouve Pierre Délèze au départ du 1500 m du meeting international de Lucerne appelé Spitzenleichtathletik. Pour la première fois, cette compétition a bénéficié de bonnes conditions atmosphériques et les spectateurs sont venus en bon nombre (4000 spectateurs). Ce sont de bons débuts pour ce meeting appelé à grandir encore et encore. Le 1500 m, l’un des points chauds de la soirée, a plutôt contribué à refroidir les spécialistes. Après avoir laissé le lièvre Markus Trinkler s’époumoner inutilement dix mètres devant le peloton, personne ne veut se décider à prendre l’initiative. Dans le sprint final, que ce soit pour Markus Hacksteiner (3’41″66), pour Peter Wirz (3’42″57) ou pour Pierre Délèze (3’42″99), il y avait comme du sable dans la mécanique. Le Valaisan en restera là et il doit même subir une opération chirurgicale pour ses tendons d’Achille.
Le temps de convalescence a été respecté, donc il n’y a pas eu course sur route durant l’automne, comme cela s’était toujours déroulé jusqu’à présent. Le pari de revenir en bonne condition pour la saison sur piste 1990 est sur le point d’être réussi et c’est tout à l’honneur de Pierre Délèze, qui a un âge où bon nombre d’athlètes auraient déjà raccroché. Deux courses en avril retiennent l’attention avec d’abord le 8 avril les 10 miles de Berne, courus en 48’49 » pour une belle quatrième place, puis le 28 avril à Lucerne pour la Luzerner Stadtlauf qu’il termine au deuxième rang en 25’19 ». À la fin du mois de mai, Pierre se rend le 30 mai à Séville (Espagne) pour un mile. Il réussit un meilleur chrono qu’en 1989 avec 4’00″79. Le Swiss Meeting AtletiCAGenève du 15 juin permet à Pierre de renouer avec le 5000 m de manière encourageante : 13’51″49. Cette bonne forme se confirme quinze jours plus tard dans le Nord de la France. Sur la piste du joli stade de Villeneuve d’Ascq, dans la banlieue de Lille, Pierre retrouve les fourmis dans ses jambes, celles qui l’ont fait courir vite à de maintes reprises. Le déplacement est convaincant avec la dixième place du 3000 m en 7’50″58. Il est surtout prometteur en vue du 5000 m d’Athletissima à Lausanne. Cette course de la Pontaise, le 12 juillet, est menée par les Irlandais O’Mara et O’Sullivan, mais c’est le Marocain Mohamed Issangar qui s’impose en 13’32″71. Pierre termine sur les talons du Belge Vincent Rousseau, du Portugais Antonio Pinto et de l’Espagnol Anton Abel en 13’38″26, ce qui représente le onzième chrono de sa carrière. Il enchaine quarante-huit heures plus tard avec un nouveau bon 3000 m lors du Mobil Bislett Games à Oslo en 7’50″79. Au début du mois d’août, le 5000 m de Birmingham ne tourne pas comme il le veut et il doit malheureusement abandonner. Le 12 août à Langenthal, les championnats suisses permettent à Pierre de concrétiser ce qu’on ne pensait plus possible : obtenir le quarantième chrono de sa carrière sous les 3’40″00 sur 1500 m. La configuration de la finale s’y prête bien car Markus Hacksteiner, cherche les minimas pour les championnats d’Europe à Split (3’38″00). Samedi soir, les coureurs se consultent longuement pour tenter de mettre au point une stratégie qui permettrait à l’Argovien de réussir son objectif. Ils finissent même par trouver un lièvre, Philippe Hauenstein (Hochwacht Zug). Le jeune coureur Zougois est très fair-play sur ce coup-là car ce procédé n’a rien de commun avec l’esprit d’un championnat. Certes il y avait eu un précédant trois ans plus tôt à Berne sur 800 m, avec Beat Schneider qui avait joué le lièvre tellement à la perfection que les chronos furent ahurissants : 1’46″07 pour Gert Kilbert (TV Unterstrass), 1’46″37 pour Alex Geissbühler (TV Bösingen), 1’46″81 pour Markus Trinkler (Hochwacht Zug), 1’47″37 pour Thomas Rütsche (TV Dielsdorf) et 1’47″60 et un très joli record vaudois pour Jean-Luc Bulliard (Stade Lausanne). Donc le coup du lièvre en finale des championnats suisses, pourquoi pas à Langenthal ? Hauenstein passe au 400 mètres en 56″53 et au 800 m en 1’55″56. Hacksteiner poursuit alors jusqu’au 1000 m où il aurait dû être relayé. Ne voyant rien venir, il reste sans hésiter sur son effort et remporte le titre suisse en 3’36″93. Markus ira donc en Yougoslavie, bravo à lui ! En bon vieux briscard, Pierre Délèze a fait parler son expérience et ses bonnes jambes du moment dans la dernière ligne droite pour finir deuxième en 3’39″52. Le voilà ce quarantième chrono sous les 3’40″00. Il n’est pas de tout premier ordre pour Pierre, mais il a le mérite d’arrondir un score tout à fait incroyable et révélateur de la très grande classe du coureur Valaisan. Le mercredi suivant lors du meeting Weltklasse à Zurich, le 5000 m est particulièrement rapide. La course est gagnée par le Marocain Khalid Skah en 13’10″16 devant les Kenyans Yobes Ondieki en 13’10″60 et John Ngugi en 13’12″30. Pierre, lui, est complètement à la dérive. Cependant il n’abandonne pas et termine dix-septième en 14’09″41. Le rêve de participer à ses quatrièmes championnats d’Europe vient de s’envoler à l’issue de cette soirée zurichoise et du coup Pierre s’en tient là pour cette saison 1990, tout de même de bonne facture pour un athlète âgé de 32 ans.
L’automne venu est comme toujours consacré aux courses sur route en ville. Mais la première en date n’a rien d’urbain puisqu’il s’agit du Tour du Greifensee. Le parcours de 19,5 km s’apparente presque à un semi-marathon (21,097 km) et Pierre commence à s’y sentir à l’aise, témoin son chrono d’une heure, une minute et quatre secondes. Fin octobre, il entame les classiques en ville avec une victoire à Delémont, puis le 3 novembre à Martigny où le niveau de la Corrida d’Octodure est spécialement relevé. Le Kenyan Patrick Sang s’impose devant le Yougoslave de Genève Junuz Junuzi, le Tchécoslovaque Jozef Vybostock et Pierre Délèze, qui n’a pas réussi à suivre ses adversaires. Ce sera la fausse note de l’automne, car pour la suite, Pierre va faire un sans-faute à Bulle, à Bâle, à Genève et à Sion ! Le 10 novembre à Bulle il s’impose facilement sur les huit kilomètres de la Corrida Bulloise. Le 24 novembre, il doit rencontrer Julius Kariuki, champion olympique du 3000 m steeple à Séoul en 1988. Hélas le champion a renoncé après deux kilomètre déjà, suite à une légère blessure contractée le matin même lors d’une chute due à une plaque de glace ! La voie est donc libre pour le trio Markus Ryffel, Pierre Délèze et Lubomir Tesacek. Délèze, dont la forme va de mieux en mieux et qui connaît bientôt par cœur la tactique et les capacités de ses adversaires, attaque sèchement à quelque 500 m de l’arrivée et met son nom au palmarès de cette course pour la sixième fois. L’enchaînement historique après Bâle, c’est la Course de l’Escalade à Genève. La course de l’élite, sous l’impulsion de deux Kenyans inattendus et de très bonne valeur, dont Ibrahim Kinuthia, est partie sur des chapeaux de roue. Dans le peloton c’est un peu la panique, sauf pour les vieux renards et, après quatre victoires à son compte et ses trente-deux ans, Pierre Délèze en est un. Il fait donc le premier tour le pied sur le frein : «Je savais que beaucoup pensaient à la prime attribuée après 4,5 km et j’ai bien pris garde de ne pas tomber dans le piège». On peut se demander très sincèrement si ce procédé ne fausse d’ailleurs pas la course ? Surpris, les deux Kenyans y ont laissé une partie de leurs forces et au final Pierre Délèze s’est adjugé une cinquième victoire dans le Parc des Bastions à Genève. «J’ai 32 ans, mais je n’ai jamais connu, sur route, une forme pareille. Aujourd’hui, après avoir fait le point à Bâle, il y a une semaine, je ne craignais personne, si ce n’est les deux Kenyans arrivés au dernier moment. Mais j’ai vite remarqué qu’ils manquaient d’expérience. Lorsque les chasseurs de prime eurent brûlé leurs cartouches, je suis facilement revenu en tête. J’ai attaqué sèchement à 1200 mètres, à la faveur d’un replat, et j’ai été surpris de pouvoir faire le trou immédiatement. Je suis pourtant resté sur mon effort pour éviter toute surprise». Les Kenyans, il est vrai, ont davantage souffert du froid que les Européens : «Freezed !» chuchote même Kinuthia. Pierre Délèze qui est véritablement dans une forme transcendante, s’aligne deux semaines plus tard à Sion. Au cœur de la cité, Pierre signe sa huitième victoire, et avec le panache en y ajoutant un record du parcours, battant ainsi de sept secondes celui qu’il avait établi en 1986. Pour se faire, il a d’abord dû s’accrocher au Tchécoslovaque Tesacek, qui a lancé l’épreuve à une cadence démentielle : «Il a tenté le tout pour le tout. C’était d’ailleurs la meilleure chose qu’il avait à faire car, étant détaché avec moi, même s’il se faisait battre, il échappait à la menace des poursuivants». Et le plus dangereux de ses poursuivants n’est autre que Markus Ryffel, dont on sait qu’il n’est pas facile à mater lorsqu’on est à ses côtés. En bref, on peut dire que la vieille garde se porte bien, puisqu’elle domine encore l’ensemble des autres coureurs suisses, dont Markus Graf, champion suisse de cross-country et qui, malgré de grandes ambitions, a bien de la peine à s’élever au-dessus du niveau de bon spécialiste national. Serein, heureux, père depuis peu d’une deuxième fillette (après Diotima, voici l’arrivée de Tania), Pierre Délèze a en plus repris les cours universitaires pour ajouter une maîtrise pédagogique à sa licence en lettres. Tout un programme ! Pour clôturer en beauté ce magnifique automne 1990, le Valaisan court encore le 30 décembre à Zurich lors de la Silvesterlauf, mais cette fois il n’arrive pas à s’imposer car il s’est fait piéger par un long escogriffe, l’Allemand Karsten Eich, qui s’en est allé seul à grandes enjambées. «Il était habillé comme pour un entraînement», dira Pierre Délèze plus tard. «Comme je ne le connaissais pas, je l’ai pris pour un populaire en train de brûler ses cartouches pour la galerie. À la fin du premier tour, j’ai appris par le haut-parleur qu’il avait été champion d’Europe juniors sur 10000 m en 1989. Je m’étais proprement fait piéger et il était trop tard pour refaire les 60 m qu’il avait mis entre lui et moi». Joli coup de la part de l’Allemand. Il est temps de passer le cap vers l’année 1991. Que peut-on souhaiter à Pierre Délèze ? «Courir le mieux possible, tout en restant en bonne santé». Voilà, tout est dit !
PAB
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