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« Un oiseau s’est posé sur le sommet de la montagne. Puis, il s’est envolé. Qu’est-ce que la montagne a perdu? Qu’est-ce que la montagne a gagné? » Mawlânâ
On ne monte pas à l’Ararat. On en descend. Ses yeux ont tout vu, ses oreilles tout entendu. Il est situé sur la plus longue ligne tracée à travers le vieux monde, du cap de Bonne Espérance au détroit de Béring et sur la suite de dépressions, déserts et mers intérieures qui s’étendent de Gibraltar au lac Baïkal. A équidistance de la mer Noire, de la Caspienne et de la plaine de Mésopotamie, le géant est resté muet depuis 1840, mais le plateau minéral d’où il émerge est gorgé de sang. Aux confins de l’Iran et des empires tsariste et ottoman, frontière mouvante des bloc est-ouest, ultimes bastions de la chrétienté et de l’Islam, l’Ararat est un pivot, un aimant. Tel un phare, les navigateurs terrestres l’aperçoivent de loin. Il règne en témoin absolu.
En 1890, les étudiants américains Thomas Allen et William Schachleben s’élançaient pour un tour du monde à vélo en duo d’une distance totale de 24’211 km. Non seulement foulèrent-ils le pied du toit de la mythique montagne, mais ils la gravirent le 4 juillet de l’année suivante. Vraisemblablement le 10 mai 1894, non loin de là, en provenance de Tabriz en Iran et avant même d’atteindre Erzurum en Turquie, fut assassiné Frank Lenz, un de leur compatriote en passe de boucler le plus long tour du monde à vélo en solitaire de quelques 30’000 km… Le feu des hommes couvait en ce temps-là. Sans aucun doute, les massacres hamidiens de l’époque annonçaient-ils déjà le premier holocauste de l’histoire, dont les Arméniens furent les victimes en 1915, un génocide de nos jours encore nié par les autorités turques.
L’Arche de Noé se serait échouée sur l’impassible Ararat (5167 m) qui en a vu de toutes les couleurs, passer des conquérants, des marchands, des trafiquants, des voyageurs! Il y a trente ans, je revenais à vélo de l’Inde, pédalant contre le vent froid du plateau iranien, vivant une épique histoire d’amour. J’en reparlerai. En 1994, pédalant en direction du Japon, je sillonnai pendant trois mois le Caucase et donc l’Arménie tout juste sortie du joug soviétique. Bravant les éléments avec verdeur et dans ma naïveté de bien nourri, je ne soupçonnais guère encore la complexité du monde et la folie humaine.
Le feu des mitrailles n’a jamais véritablement quitté ces terres ravinées où le vent emporte la poussière du monde. La région entière est un creuset à la mémoire tragique. L’immensité me fera rouler dans le temps – celui de « la grande histoire », et celui de ma jeunesse – mais comment faire autrement dans cet univers montagneux et tranchant des confins, du glaive et de la lave brûlante? Tout rappelle à la légende, à l’élémental, à l’originel. L’aube du monde, c’est toi, l’Ararat, qui nous regarde depuis toujours. Le souverain volcan est souvent caché par les nuages et la légende dit qu’Alexandre le Grand, resté quinze jours à Erebouni (Arménie actuelle) par temps couvert, se serait exclamé au moment de repartir, et en se tournant vers lui : « Dommage, Ararat, tu n’auras pas vu Alexandre »…
Une lente et discrète approche de l’Ararat, suivie d’une tentative d’ascension à pied de son sommet, sera le point de départ de mon voyage à vélo de quelques mois à travers le haut-plateau arménien et le Kurdistan irakien. Voyage à suivre….