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29/06/2016
Dans The House on the Borderland (1908), William Hope Hodgson (1877-1918) fait avoir des visions étranges à un homme perclus de douleur parce qu'il a perdu celle qu'il aimait, et après qu'il s'est isolé dans une maison mystérieuse, en Irlande, au bord d'un ravin. Le Thononais Maurice Dantand (1828-1909) avait eu une démarche semblable, dans L'Olympe disparu: sa défunte épouse l'emmenait dans le cosmos et il assistait aux combats des dieux à l'aube du monde. Mais chez Hodgson, c'est plus tragique.
Son personnage parcourt l'univers, va au-delà des étoiles, et s'il parcourt aussi le temps, c'est en allant dans l'avenir, au soir du monde.
Par-delà les étoiles il trouve un espace rouge sang, plein de nuages, entouré de montagnes où sont des divinités hideuses - telle Kâli, reine de la Mort. Au pied des montagnes qui font comme un cercle, une maison, bizarre parce qu'elle est exactement comme la sienne, se dresse. Un être bipède mais à la tête de porc en fait le tour, menaçant. Naturellement, à la fin du récit, il le verra s'approcher de sa maison, sur Terre. Le lieu aux confins de l'univers demeure mystérieux. Est-ce un lieu de l'âme? Sans doute.
À la fin du monde, la Terre sort de son orbite et se rapproche du Soleil, qui lui-même s'éteint. Le narrateur du récit voyage donc dans le cosmos sans quitter la Terre. Et cela, d'autant plus que le Soleil aussi voyage, et se rapproche d'une immense étoile verte, à côté de laquelle il n'est qu'un nain. Il en sort des rayons violets dans lesquels sont des traits de feu qui apparaissent comme des étincelles lorsqu'elles sortent du globe vert ou y retournent. Ce sont des messagers, nous dit le narrateur: des anges. Est-ce l'échelle de Jacob? On n'en saura pas plus.
Des sphères sortent aussi en foule du disque d'émeraude: certaines sont blanches et contiennent des âmes heureuses et une mer de sommeil, et le narrateur a la chance, alors, de revoir sa bien-aimée. Mais elle doit le quitter. D'autres sphères apparaissent, noires et rouges, et les êtres qui sont dedans sont des âmes malheureuses et aveugles, dont les orbites oculaires sont vides: vision affreuse!
Puis le narrateur, revenu sur Terre, est attaqué par l'homme-porc. Il est empoisonné par son chien lui-même atteint, et meurt; sa maison s'écroule dans le ravin qu'elle surplombe.
Ce récit énigmatique emporte dans des visions mythologiques et grandioses, mêlant subtilement le cosmique au mystique, mais refusant de donner un sens clair aux images. C'est peut-être ce qui justement permet le glissement du monde physique au monde psychique - glissement incomplet, puisqu'on ne sait pas si les phénomènes lumineux distingués au fond de l'univers sont réellement de nature spirituelle: c'est suggéré, dit, mais aucune explication distincte n'est donnée.
Il est certain que l'exploration cosmique débouche ici sur le mythologique, mais la mythologie n'en est pas claire pour autant. C'est sans doute ce qui permet sa force, sa suggestivité. C'est aussi ce qui frustre et angoisse. Comme dans les films de David Lynch, on est saisi de terreur parce qu'on ne comprend pas l'ensemble de ce qu'on voit, et que cela apparaît comme abominable. Mais Hodgson emmène plus loin, dans le temps et l'espace, que le cinéaste américain.
27/06/2016
Ce texte fait suite à celui intitulé La grotte mystérieuse, dans lequel je racontais être allé dans une grotte étrangement éclairée par des lampes dont on me jura qu'elles étaient faites par des êtres qui capturaient la clarté des astres. À l'intérieur d'une entre elles, je vis un tout petit être vêtu d'argent, ou d'or, et je reculai, effaré.
Puis je vis des nains circuler et caresser les lampes. Ils étaient petits, mais sans l'être autant que les hommes qui vivaient dans les lanternes, et ils avaient des barbes, et leurs yeux enfoncés luisaient d'un vif éclat. Ils étaient vêtus de pourpoints dont les couleurs étaient variées: l'un était rouge, l'autre jaune, le troisième violet, le quatrième vert, et le cinquième bleu. La dame m'expliqua que c'était là les êtres qui forgeaient ces lampes et capturaient les rayons célestes. Je lui demandai ce qu'ils faisaient, et elle me répondit qu'ils s'occupaient des lampes, qu'ils étaient préposés à leur entretien. Je remarquai que celles qu'ils touchaient avaient un éclat aussitôt rehaussé.
La manière dont ils s'y prenaient devait néanmoins me rester inconnue, car, à ma question, la dame répliqua qu'il s'agissait d'un lourd secret. À son ton, je compris qu'elle n'en dirait pas davantage.
Les nains s'éloignèrent, s'occupant des lampes que nous avions croisées, et qui étaient derrière nous. L'un d'entre eux, en passant près de moi, me jeta un clin d'œil. Il semblait plein d'ironie. Se moquait-il? Je continuai mon chemin.
Nous sortîmes de la grotte. De l'autre côté se trouvait un vallon, traversé par une rivière qui s'élargissait en un lac. Une maison grande et ornée s'étendait au bord de ce lac, entourée d'autres plus petites. « Voici ma demeure! » dit Segwän à mon intention.
Je me demandais d'où venait la clarté qui emplissait tout. Le ciel semblait contenir des lanternes innombrables, suspendues à un plafond invisible bleu azur, et assez brillantes pour qu'on y voie comme en plein jour; la rivière et le lac scintillaient sous leur éclat, et j'étais aveuglé. Les lanternes eussent pu être des étoiles, si elles n'avaient pas été si proches: il me semblait qu'en montant sur un des arbres qui se dressaient sur les pentes du vallon, j'eusse pu les saisir. Elles avaient un éclat digne du soleil, à elles toutes.
Mais elles avaient aussi un étrange éclat végétal, comme s'il se fût agi de fleurs lumineuses ayant poussé dans les hauteurs, plus que de lampes artificielles. Je n'eusse su l'expliquer mais je ne voyais rien en elle de métallique, et elles semblaient vivantes, palpitantes. Je m'en étonnai ouvertement, mais mes compagnons ne dirent rien. Je fus encore plus surpris quand je reconnus, dans la disposition de ces lampes, les figures zodiacales. Pourquoi avait-on cherché à imiter le ciel nocturne? me demandai-je. Je songeai que les nains devaient s'être aussi occupés de ces luminaires. Je doutai néanmoins qu'ils pussent voler dans le ciel!
Nous continuâmes notre chemin jusqu'à arriver à la maison, plus grande que je ne m'en étais rendu compte de loin: il s'agissait d'un palais. Avec les plus petites qui l'entouraient, elle formait une sorte de bourg. Mais des jardins les entouraient toutes, et il s'agissait d'un bourg champêtre.
La végétation était tellement épaisse qu'on ne distinguait pas les formes de ces maisons; on voyait des toits, mais sur lesquels étaient des terrasses de fleurs, et les murs disparaissaient eux aussi sous un entrelacs de plantes diverses, que d'ailleurs je ne reconnus pas. Mais je supposai qu'il s'agissait d'une sorte de lierre, ou de vigne vierge.
(À suivre.)
25/06/2016
Dans un récent article j'ai évoqué H. P. Lovecraft et ses figures d'êtres qui, dénués de corps propres, se sont libérés de l'espace, du temps et des lois physiques, répondant ainsi à ce qu'il regardait comme une aspiration profonde de l'être humain, celle de se libérer de la tyrannie de la matière. Par ce type de figures, à vrai dire, il a créé de la mythologie un sens propre: en plaçant des êtres sans corps en relation avec des êtres incarnés, avec des hommes, et en créant des histoires cohérentes mêlant les uns et les autres, il a renouvelé les grandioses tableaux de la poésie antique, par exemple ceux de Sénèque, avec lequel je lui ai trouvé une frappante ressemblance.
Car, par delà ces figures fabuleuses, il affiche, comme lui, un pessimisme de principe. Chez Sénèque, il était rendu obligatoire par le genre même qu'il pratiquait, la tragédie. Mais, à vrai dire, il aurait pu en pratiquer un autre: il aurait pu pratiquer l'épopée. La tragédie correspondait sans doute à son tempérament. Chez Lovecraft, le pessimisme vient de sa culture aristocratique, de son milieu, réactionnaire et nostalgique de l'Amérique coloniale, du temps où l'Amérique n'était pas coupée de l'Angleterre qui l'avait colonisée. Le monde lui paraissait décliner sans cesse, et ses êtres qui voyagent à travers le temps reflètent aussi son obsession de la Nouvelle-Angleterre du dix-huitième siècle, car il ne cessait de se demander, pour ainsi dire, comment retourner à cette époque! Plusieurs de ses nouvelles montrent comment des sorciers de ce temps béni, grâce aux pouvoirs des Grands Anciens, parviennent à celui de Lovecraft, et comment dans le même temps la victime qui subit cette possession revient, elle, à l'époque ancienne. Or, Lovecraft essayait de s'imaginer qu'il était un rescapé de ce siècle idéal, enfermé dans un corps né trop tard.
Cela peut être dû en partie à son éducation, assez puritaine. Ou dut-il se durcir pour faire face à des drames intimes et familiaux, la mort de ses parents et son incapacité physique à mener des études sérieuses? Il était blessé de naissance, pour ainsi dire: une étoile cruelle pesait sur sa destinée.
Si son succès a été grand auprès des intellectuels, notamment français, c'est sans doute parce qu'il était pessimiste. Comme je l'ai dit à propos de Houellebecq, dont chacun sait du reste qu'il admire Lovecraft, les intellectuels raffinés sont souvent une sorte de gens qui aime se faire mal dans le but de s'arracher à la tribu, comme eût dit Mallarmé, et pouvoir se regarder comme au-dessus d'une plèbe facilement séduite par les plaisirs vulgaires. La tradition en est aristocratique. Baudelaire, que lisait et aimait Lovecraft, l'illustra.
J. R. R. Tolkien, à l'opposé d'une telle sensibilité, mais aspirant lui aussi à créer une mythologie par laquelle l'homme se libérerait du monde physique, n'a pas plu autant aux élites. Pourtant, c'est bien la démarche esthétique qui compte, non le positionnement extérieur. Que Tolkien fût catholique et vantât les plaisirs simples et bourgeois ne doit pas masquer, à cet égard. Leur succès à tous deux, Tolkien et Lovecraft, vient de ce qu'ils sont parvenus, chacun depuis son point de vue propre, à créer une mythologie cohérente, originale et profonde.
21/06/2016
L'écrivain savoyard Paul Desalmand (1937-2016) est mort subitement il y a quelques jours. Il avait eu du succès avec son livre Le Pilon (2006), qui faisait parler un livre pour raconter la vie de l'édition. J'ai lu surtout Les Fils d'Ariane (2009), qui jouaient sur l'homographie entre les fils dont on prononce le l et ceux dont on prononce le s. Il se passait à Arenthon, dont Paul Desalmand était originaire: c'est dans le Faucigny, au bord de l'Arve. Le narrateur était un de ces fils d'Ariane, qui avait eu des enfants mystérieusement. On remontait le fil, et on découvrait le terrible secret: inceste.
Il peignait Arenthon autrefois d'une façon assez affreuse, qui jurait avec l'idéalisme d'un Guy Chatiliez (1922-1979) évoquant, dans Alpage de mon enfance (1977), la vallée de la Menoge et Habère-Lullin: peut-être que la montagne était moins triste et sinistre que la large vallée encore peu encaissée de l'Arve où se tient Arenthon. Mais Jean-Vincent Verdonnet (1923-2013), se souvenant de Bossey et de Pers-Jussy (dans Tourne Manège, 2008), n'était pas non plus sordide. Il se peut que Desalmand ait eu un parti-pris.
Il s'était beaucoup parisianisé, après des études conventionnelles bien réussies. Il regardait la Savoie comme ne portant pas vers l'esprit, estimait qu'il n'y avait qu'à Montmartre qu'il pouvait écrire ses livres. En un sens, c'était vrai. Car, conformément à la tradition parisienne, il défendait l'athéisme et se réclamait de Sartre et de Stendhal; or, en Savoie, le paysage est si grandiose que, comme le disait François de Sales, l'âme est portée vers la divinité. Du coup, si on écrit en Savoie, sans doute, on se différencie des écrivains parisiens, et on n'est pas publié à Paris, et on renonce à écrire.
Il y avait, dans Les Fils d'Ariane, un beau passage à la gloire de l'Arve, accueillant les neiges du mont-Blanc et les portant vers la Méditerranée par le Rhône. Il transportait aussi les pensées humaines sur ses flots. Dans les pages que je lui ai consacrées dans mon livre Muses contemporaines de Savoie (2010), j'ai recopié ce passage sur l'Arve - en regrettant secrètement qu'il n'eût pas évoqué sa nymphe, sculptée sur le socle de la colonne Charles-Félix à Bonneville. Mais cette image magique ne devait pas être dans le goût de ce pieux sartrien.
Il était aimable, m'envoyait tous ses livres, et conseillait aux écrivains savoyards de m'envoyer les leurs. J'en ai reçu beaucoup, ainsi. Qui de toute façon peut ne pas dire du bien d'un laudateur de l'Arve? Quoiqu'il refusât de le nommer, il y voyait Dieu. Notamment dans la lumière qui se reflétait sur ses flots jaunes. C'était le corps de la nymphe.
19/06/2016
Dans le dernier épisode de cette formidable série, nous avons laissé nos quatre héros (Captain Corsica, Sainte Apsara, le Génie d'Or et le Cyborg d'argent) alors qu'ils venaient d'évoquer la manière dont Sainte Apsara avait resurgi du passé et de l'oubli, et ils disaient que leurs pouvoirs respectifs étaient remplis de secrets, quoique le Cyborg d'argent en eût moins sans doute que les autres, puisqu'ils venaient de l'immortel Tilistal, qui n'était que le médecin de Cyrnos, et non un être demeuré au ciel; mais il y était né, et lui aussi avait une science secrète qui échappait à beaucoup.
À ces mots, le Cyborg d'argent rougit, et ne dit rien. Sainte Apsara le regarda brièvement, et une lueur s'alluma dans ses yeux. Mais elle les ferma, et quand elle les rouvrit, elle s'en était allée.
Alors Captain Corsica s'adressa au Génie d'or: Ô Solcum, dit-il, j'ai vu sur ton heaume, lorsque nous étions face à l'Homme-Dragon, que ton œil bleu s'était allumé, comme si des révélations t'étaient venues. Est-ce le cas? Sais-tu quelque chose, sur ce monstre?
- Hélas! J'eusse préféré que le fond de son âme, dont son œil abject était une fenêtre, me fût resté fermé; car ce que j'y ai vu est abominable, et il me sera difficile d'en parler. Les mots seuls qui l'évoqueront transporteront avec eux l'esprit du Malin. Il faudra être fort pour lutter contre son intrusion: c'est une révélation qui peut coûter à beaucoup leur âme, ou leur raison. Cependant, si je n'avais pas saisi qui il était, je n'eusse pas pu créer la ruse qui nous a sauvés. Il faut donc que j'en dise quelques mots. Car la connaissance, aussi dangereuse soit-elle, est nécessaire, lorsqu'on veut combattre le mal.
Toutefois, je ne puis faire ce récit plein d'horreur et d'amertume sans recevoir votre permission. Voulez-vous donc savoir ce qu'il en est? Le voulez-vous vraiment? Car sachez qu'une fois dit, il ne vous sera plus possible de ne pas combattre le mal de toutes vos forces; vous ne pourrez plus jamais vous reposer, si vous ne voulez pas devenir fous.
- Oui, nous le voulons, ô Génie d'or, fit Captain Corsica. N'est-ce pas, mes amis? Puisque nous devons savoir quel ennemi nous aurons probablement à combattre, même après le départ de Solcum.
Les autres acquiescèrent. Mais le Génie d'or hésitait encore. Hélas! dit-il, de celui qui n'a pas vu l'abîme dans ses profondeurs, je crains qu'il n'en sortira pas indemne. Le Cyborg d'argent en a-t-il tant vu; et même Sainte Apsara n'est-elle pas restée fragile, après ses terribles épreuves?
Alors Sainte Apsara dit: Écoute, ô Solcum (puisque tel est ton nom), tu n'es point obligé de parler; mais sache que tu ne dois pas te retenir pour moi, ou même pour le Cyborg d'argent, qui doit savoir ce qu'il en est. Tu peux aussi n'en dire qu'une partie, sans révéler l'ensemble, qui sans doute est au-delà de nos mots.
- Tu as raison, sans doute, Sainte Apsara, répondit le Génie d'or. Voici donc ce que je peux dire, ce que je peux révéler de ce que j'ai perçu, en des mots qui peuvent être donnés et compris, en particulier par le Cyborg d'argent peut comprendre, lui qui se sent encore de sa nature d'homme mortel transformé.
Hélas, le lecteur n'en saura pas plus pour le moment: cela sera remis à un épisode ultérieur. L'on apprendra alors la terrible vraie nature de l'Homme-Dragon, Estordül.
17/06/2016
Les manifestations, en France, contre la réforme du Code du travail me rappellent le début des Misérables de Victor Hugo et la discussion entre l'évêque Myriel et le Conventionnel. Hugo y justifie la colère du peuple par le sentiment d'injustice. Mais, plus en profondeur, dans son roman et toute son œuvre, il montre que le peuple, sous les vieux rois, n'avait plus de perspective spirituelle: seul le roi était sacré, et cela bloquait l'horizon intérieur et l'accès au moi de l'infini.
La colère du peuple vient aussi de ce que la République s'est posée comme un horizon spirituel dont l'astre était le gouvernement, et que, après la chute du communisme, qui justifiait scientifiquement la sacralisation de l'État, on ne voit plus rien de spirituel, d'intime, de grandiose, de fabuleux dans ce que proposent concrètement les gouvernements. La révolte rêve sans savoir ce dont elle rêve, et quand elle veut le trouver elle se réfère aux religions traditionnelles, faute de perspectives réellement neuves.
Dans la culture officielle promue par le gouvernement, sous prétexte de lutter contre l'intégrisme religieux, on interdit tout rêve prenant une forme cohérente jusqu'à constituer une mythologie, parce qu'au fond on veut que l'État seul soit une perspective: Rousseau a jadis parlé en ce sens d'une religion républicaine. Mais comme l'État semble avoir perdu son pouvoir démiurgique, le peuple est désemparé et est pris d'une rage incontrôlable, il veut briser les idoles qui ne parlent pas, ne bougent pas, ne respirent pas et en veut aux sacerdotes qui lui ont fait croire le contraire.
Les idoles ne sont pas, cependant, à briser. Telle la statue de Pygmalion, elles peuvent recevoir une vie. La République peut déployer une mythologie, si elle l'ose. Victor Hugo, je le dis pour la millième fois, l'a fait, et doit servir de modèle. L'histoire peut redevenir épique. Les valeurs républicaines peuvent trouver leur correspondance cosmique dans les trois fées célestes qui inspirent la devise fameuse; le génie de la République peut s'incarner en un surhomme, dont on raconte l'histoire cachée.
Toute morale qui prétend se passer de telles figures est une fumée, et ne s'insérera pas dans les âmes, et n'empêchera pas les colères du peuple.
Si la République ne peut oser aller dans ce sens, il n'y a pas vraiment d'autre perspective que les traditions ancestrales: pourquoi ne pas le dire? La Savoie avait sa mythologie propre, avec les anges de François de Sales et le Comte Vert. Et la France ancienne aussi, avec Jeanne d'Arc et l'espèce d'épopée écrite par Grégoire de Tours sur les Francs, dont j'ai déjà parlé.
C'est de cela que Victor Hugo était conscient. Il faut l'être comme lui.
13/06/2016
J'ai fait un jour part d'un débat entre deux historiens dont l'un disait que l'histoire ne devait être constituée que de faits objectifs et l'autre affirmait qu'elle devait porter un sens moral, conformément à ce que croyait Victor Hugo. Le sujet est brûlant en particulier pour la Seconde Guerre mondiale, qui porte en elle le Bien et le Mal, qui rejette Hitler dans le Mal et fait de De Gaulle et des Résistants des hérauts du Bien. Citer Hugo est sympathique, rappelais-je, mais celui-ci liait le Bien et le Mal à des figures vivantes d'anges et de monstres: il ne faut pas s'y tromper. Son histoire était poétique, et même mythologique: elle ressortissait à l'épopée.
Qu'il prît le parti de la république contre la royauté, de la raison contre la superstition, n'y change rien: il assumait parfaitement la dimension spirituelle de ses récits, et pensait réellement que les anges tiraient l'homme vers la raison et la liberté, et que les démons le maintenaient dans la superstition et la tyrannie, le despotisme. Le problème est donc celui d'une histoire qui prétend se limiter aux faits physiques et leur donner en même temps un sens moral. Il est douteux que les faits physiques eux-mêmes soient porteurs de moralité: à cet égard, inutile de s'illusionner.
Mais la solution hugolienne, celle de l'épopée, consistant à matérialiser la métaphore du monstre Hitler a bien été esquissée ça et là. Un auteur de science-fiction un peu mystique, Nathalie Henneberg (1910-1977), a procédé ainsi dans un de ses romans; elle a fait de Hitler un possédé: le calme et méticuleux Allemand Rauschning a vu s'illuminer la face morne d'un nommé Hitler et le dictateur avait parlé « avec la voix de celui qui l'habitait ». Ils ne faisaient d'ailleurs pas bon ménage: Hitler avait peur de rester seul « avec l'autre », il obligeait ses amis à veiller à son chevet et se réveillait de ses brefs cauchemars, en criant. Au demeurant, lorsque son démon le quittait, le plus grand criminel après Attila, était un homme terne, hypersensible et de mauvais goût. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 155.) Il me semble me souvenir que cette évocation était présente dans Le Matin des magiciens (1960) de Louis Pauwels et Jacques Bergier; mais je n'en suis pas sûr.
Néanmoins, faire de Hitler un possédé du diable ne suffirait pas, pour créer une épopée cohérente: il faudrait faire de De Gaulle, par exemple, l'ami d'un ange. Dans ses mémoires, au reste, il se présente plus ou moins comme un envoyé de la France, c'est à dire de son génie, assimilé par lui à la madone des églises. Mais ce n'est qu'allusif. Il faudrait être plus explicite.
Toutefois, le plus grand auteur épique du vingtième siècle est assurément J. R. R. Tolkien (1892-1973). Or, dès 1941, il faisait, dans une lettre à son fils Michael, de Hitler un homme possédé par des forces démoniaques: il parlait, à son sujet, de demonic inspiration and impetus, affectant essentiellement la volonté (will) (The Letters of J. R. R. Tolkien, London, Unwin, 1990, p. 55). Il n'avait pas besoin, lui, d'anecdotes rares: sa conviction que le Bien et le Mal étaient des réalités substantielles, dont dérivait jusqu'au monde phénoménal, le lui faisait dire. Son génie, aussi.
Mais il n'est pas sûr qu'il eût fait de De Gaulle un ami des anges. Pour lui, tous les dirigeants qui avaient favorisé la bombe atomique étaient sous l'influence du Malin.
Mais il est certain qu'il plaçait spécialement Hitler sous cette influence vile, puisqu'il pensait que l'Angleterre était dans le camp du Bien. La façon dont Hitler dévoyait la tradition germanique ancienne notamment lui semblait odieuse. Chrétien, il rejetait son néopaganisme. Et pour lui les Anglais avaient mieux assimilé le christianisme que tous les autres peuples du Nord.
C'était un début d'épopée, et, même s'il s'en est défendu, ses réflexions sur la Seconde Guerre mondiale ont pu nourrir son inspiration, dans The Lord of the Rings.
11/06/2016
Un récent numéro de la revue littéraire Europe était consacré à J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, deux fameux créateurs de mythes.
La présentation en assurait que leurs mondes étaient des réalités fantasmées, mais qu'ils offraient un regard oblique sur le réel - notamment par leur influence sur la culture populaire.
Je suis toujours surpris par l'aplomb avec lequel une idée matérialiste peut être affirmée, même quand elle paraît inappropriée pour un sujet traité. Car s'il est vrai que Lovecraft admettait qu'avec ses monstres il créait des illusions, Tolkien je pense aurait été bien réticent à admettre que son univers était une réalité fantasmée. Il ne s'est pas à ma connaissance exprimé de cette manière. Au contraire, il a constamment présenté les mythes et les contes de fées comme des vérités représentées imaginativement, et il avait choqué son ami C. S. Lewis en se comparant implicitement à saint Jean l'Évangéliste, c'est à dire à un prophète créant des figures représentant le monde spirituel. Lewis était pourtant croyant: mais pour lui les figures fabuleuses n'étaient qu'intellectuellement vraies; elles ne l'étaient pas directement.
Je suis d'autant plus surpris par cette expression peu fidèle à l'esprit de Tolkien qu'un universitaire m'a reproché, récemment, d'avoir utilisé le mot âme dans une étude sur Lovecraft, réputé matérialiste. D'abord moi je ne le suis pas. Ensuite Lovecraft évoquait des consciences qui voyageaient de corps en corps et qui donc avaient une existence propre. Certes, il disait aussi que l'esprit avait besoin d'un corps pour subsister: d'où l'on peut tirer que si ses Grands Anciens allaient de corps en corps, c'est bien parce qu'ils étaient soumis à cette contrainte. Les consciences ont une existence théorique, mais en pratique il leur faut un corps. Toutefois les deux sont bien distingués en principe, et il est légitime, je pense, de nommer âme ce qui voyage de corps en corps. Le sens convient, même s'il n'émane pas du scientisme auquel on rattache naïvement Lovecraft.
D'ailleurs, lui aussi utilisait le mot soul!
Car le pire est que s'il admettait, certes, que, par ses inventions, il entretenait l'illusion que l'homme pouvait s'arracher à son corps et voyager à travers le temps et l'espace, il n'hésitait pas à affirmer que le bon fantastique était celui qui ne contredisait pas les lois du monde connu, mais les prolongeait dans l'inconnu. D'où on peut tirer que son univers n'était pas une simple réalité fantasmée, de son point de vue, et que le qualifier ainsi relève, pour le moins, du jugement erroné. Car si l'idée d'êtres voyageant de corps en corps sans perdre leur conscience est un prolongement dans l'inconnu de lois du connu, c'est qu'alors l'âme est une réalité même dans le connu, et que Lovecraft avait bien le sentiment que sa conscience se détachait de son corps pour aller dans d'autres corps ou d'autres espaces-temps. Nulle part ailleurs, certes, car, puisqu'il était matérialiste, il ne pensait pas que l'âme pût aller dans un pur monde spirituel; mais en soi elle avait bien la faculté de franchir les limites posées par le monde extérieur. C'était un paradoxe, dont j'ai déjà traité.
Je dois dire que les préjugés matérialistes des milieux académiques n'ont souvent découragé de m'intéresser à leur production.
09/06/2016
Poussé par la bonne critique de Pascal Gavillet, digne journaliste de la Tribune de Genève, je suis allé voir Ma Loute, de Bruno Dumont. D'habitude je ne vais pas voir les films français, que je trouve mauvais, ou qui du moins ne sont pas susceptibles de m'intéresser, parce qu'ils ne matérialisent pas avec sérieux, dans leurs images, le monde de l'esprit. Soit ils sont réalistes, soit ils font dans la bouffonnerie lorsqu'ils sortent des limites du réalisme. Ma Loute appartient à la seconde catégorie.
De fait j'ai été poussé par l'idée que Bruno Dumont était attiré par le mysticisme, d'une part, et que, d'autre part, son film contenait des lévitations. Je me suis demandé si son film pouvait appartenir à la catégorie des films sérieux et intellectuels qui osent toucher au merveilleux - tel L'Étreinte du serpent, dont j'ai parlé récemment.
La réponse est négative, et confirme les habitudes françaises: la nervosité est telle, dès qu'on sort des limites du réalisme, qu'on ne peut s'empêcher de bouffonner et de ricaner. Le passage où une dame fait un tour dans les airs alors qu'elle est sur une falaise face à la mort est assez beau, et n'est pas sans rapport avec la splendeur du paysage, l'immensité de la mer; mais cela tourne à la bouffonnerie lorsqu'elle est imitée par un gros policier qui ne revient jamais sur terre sauf quand on lui tire dessus pour le dégonfler.
On peut songer au Théâtre de l'Absurde, mais à la fin c'est simplement ennuyeux.
Quant au mysticisme, il est typiquement gaulois aussi; c'est même une caricature: une musique grandiose accompagne de jolies jeunes fesses qui entrent dans l'eau de la mer. On a vu cela un million de fois dans le cinéma français, dont les auteurs n'évoluent pas, toujours fascinés, pour ne pas dire plus, par leurs pulsions animales intimes. Comment se fait-il que l'homme ait beaucoup en lui de l'animal? semblent-ils se demander dérisoirement. Ou alors ils pensent sérieusement que l'amour charnel est proprement humain, et admirent les animaux d'y être sensibles aussi. Du moins c'est une possibilité; mais dissimulée par l'esprit de galanterie.
Typiquement gauloise encore est la satire de la bourgeoisie, et l'ancienneté des costumes aide à saisir la référence désormais vieillotte aux romanciers naturalistes, constamment imités, apparemment indépassables puisque leurs figures comiques sont devenues des banalités, des stéréotypes. On les voit dans les films tournés pour la télévision, on les évoque avec complaisance au lycée, mais aux intellectuels de Paris, dans leur ensemble, cela apparaît comme toujours aussi original, génial: la caricature de la bourgeoisie de province plaît à l'aristocratie de la capitale. On est content peut-être de retrouver dans ce film l'ambiance surannée de Maupassant, de Balzac. Mais où est le Horla? Où est Séraphîta? Des vieux auteurs on a gardé le plus banal, le plus répétitif, le plus simpliste.
L'idée du cannibalisme de la plèbe, sans doute, est plus nouvelle. Les marins mangent les bourgeois crus. Cela ne les empêche pas d'être sensibles au bien. Pourquoi pas? Mais en ce cas ils auraient dû léviter aussi. Sinon, c'est un simple fait social, qui ne débouche en fait sur rien.
05/06/2016
Dans le dernier épisode de cette noble série, nous avons laissé nos héros alors que Captain Corsica racontait au Cyborg d'argent et au Génie d'Or de quelle façon Sainte Apsara s'était changée en guerrière céleste après avoir regagné le pays de ses pères et retrouvé l'armure de sa lignée, au sein d'un arbre visiblement enchanté. Et Captain Corsica continua son récit.
Or, en bas, au pied de l'arbre, elle vit quelque chose de plus étonnant encore: une des anciennes montures des chevaliers de Noscl était présente, et l'attendait. Il s'agissait d'un griffon, d'un cheval ailé à pattes de lion. Il était sellé. Elle sortit de la loge, et sauta sur le dos de l'animal. Aussitôt il s'envola et, plus rapide que la pensée, l'emmena jusque sur le champ de bataille où je souffrais mille morts et reculais toujours face aux coups du Lestrygon.
Elle l'attaqua, et ce fut pour lui une surprise énorme. Dès lors le combat devint inégal. À nous deux nous vainquîmes le monstre, et le contraignîmes à fuir dans l'abîme dont il était sorti, et pûmes refermer la porte derrière lui, et la sceller à tout jamais. Puis, j'admirai Sainte Apsara, qui me regarda de son œil pénétrant, et nous sûmes que nous nous aimions.
De son art magique elle fit disparaître de dessus elle son armure étincelante, et moi-même je quittai mon apparence de demi-dieu. Après nous êrtre reposés quelque temps dans les montagnes, nous redescendîmes, et nous vêtîmes comme les mortels. Sainte Apsara devint ma secrétaire - devint la secrétaire de Pierre Toccoli, agent immobilier de Bastia, et prit le nom de Dévote Réparate-Brown!
Comme elle avait un accent étrange, en effet, elle pensa bon de prendre un nom à demi anglais. Mais elle était liée en profondeur aux meilleurs esprits de la Corse, aussi prit-elle aussi le nom de deux de ses saintes protectrices. Ce n'est d'ailleurs point un mensonge; car ces saintes sont au ciel des immortelles avec lesquelles Sainte Apsara entretient un lien intime. Et voici l'histoire de Sainte Apsara, guerrière sainte et pure. Je puis me vanter de l'avoir ramenée pleinement à elle-même. Quant à la manière dont elle a fait surgir ses armes dans l'escalier des ogres, ne me la demande pas; car c'est un secret qu'elle a, étant maîtresse des formes sensibles et des illusions et prestiges, et elle peut avoir conservé ses armes dans la pierre lisse et polie, rouge, qu'elle a à la gorge, et être empêchée de les en sortir par les liens de l'Homme-Dragon, ou même par le sort qu'il lui avait jeté de ses yeux, lesquels possèdent un pouvoir hypnotique fort. Elle-même n'en parlera pas, je gage, et il n'est pas malséant qu'il en soit ainsi. Ou bien veux-tu en dire quelque chose, et m'apprendre, à moi aussi, quelques-uns de tes secrets, ô Sainte Apsara, aimée entre toutes les femmes?
À ces mots, Sainte Apsara regarda par la fenêtre de la nef les étoiles qui paraissaient, et ne répondit point.
Le Génie d'or dit: Il est bon, ô Captain Corsica, que certains secrets demeurent gardés. D'ailleurs je ne veux point en savoir davantage. Moi-même ne tiens pas à devoir en retour révéler la source de mes pouvoirs, et je gage que tu es dans le même cas, pour toi. Il n'y a guère que le Cyborg d'argent qui puisse ne pas avoir pour nous de secrets, puisque l'art de Tilistal, aussi grand soit-il, n'est que celui d'un médecin de l'immortel Cyrnos. Et encore sait-il sans doute des secrets qui nous échappent.
Or, sur ces mots, ô lecteurs, il est temps de laisser cet épisode; la prochaine fois, nous en saurons davantage sur les origines de l'Homme-Dragon.
03/06/2016
Les machines manifestent les forces élémentaires qu'elles maîtrisent; mais il ne suffit pas d'en inventer de glorieuses pour créer une mythologie au sens propre, car dans une mythologie, le symbole matérialise des forces morales. Or, les machines peuvent le faire. Comme les objets magiques, elles peuvent être le réceptacle de puissances bonnes ou mauvaises.
C. S. Lewis (1898-1963), dans That Hideous Strength (1945), en parla, à sa manière, plaçant un esprit démoniaque dans l'une d'elles. La machine étant purement utilitaire, étant en quelque sorte dénuée d'amour, elle est spirituellement vide; et dans un objet spirituellement vide se placent, symboliquement, des forces obscures, infraterrestres, aveugle, égoïstes. Lewis était chrétien et traditionaliste.
Dans la science-fiction, on a des machines une vision d'habitude plus positive, et plus progressiste. On aime les machines, et on se les représente palpitantes, rayonnantes par les bienfaits qu'elles apportent aux êtres humains. Elles sont semblables à des fétiches. Alors, au sein d'une mythologie, il faudrait y placer, symboliquement, de bons génies, des anges. Quelque chose de ce genre existait dans L'Ève future (1886) de Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889). Dans un androïde électrique, un pur esprit interplanétaire s'installait, lui donnant vie, conscience, âme.
J'ai dans l'idée qu'avant qu'un pur esprit céleste s'installe dans une machine, il faudrait que celle-ci soit très belle, d'un art supérieur, et pas seulement animée par l'électricité. Pygmalion avait donné vie à sa statue non par la magie ou la technique, mais par son amour, auquel avait été sensible Vénus, laquelle il avait priée en ce sens, en lui offrant des sacrifices. La déesse avait donné vie à la statue; c'était un miracle. L'esprit d'une nymphe l'habitait, pour ainsi dire. C'est l'amour qui remplit spirituellement un être.
La vie même, du reste, n'émane-t-elle pas de l'amour?
Une machine dénuée de symboles spirituels, même projetée dans l'avenir, même conjecturée merveilleuse, est plus fantasmatique qu'à proprement parler mythologique. Mais la vie même est un symbole – si on la conçoit comme étant d'essence morale, comme s'opposant moralement à la mort. Si on voit l'une et l'autre comme indifférentes, les machines n'obtiennent jamais le statut de symboles, même quand elles sont aussi vivantes que l'être humain, même dans le cas des robots. Et alors la science-fiction n'acquiert qu'une poésie illusoire, faite seulement de fantasmes - comme dans l'érotisme.
01/06/2016
Bernard Simonay (1951-2016) vient de mourir, et c'était un auteur de science-fiction appréciable, dont j'ai lu quelques livres à l'époque où j'espérais découvrir de grands auteurs du genre - qui pour moi étaient de grands auteurs tout court, parce que je n'estime rien tant que la capacité à créer des univers fabuleux cohérents. C'était des romans qui reprenaient de vieilles mythologies en les rationalisant; les Atlantes par exemple étaient d'origine extraterrestre. Car c'était une rationalisation qui intégrait les fantasmagories de la science-fiction traditionnelle. L'extrême rationalisation eût été de ne pas évoquer d'extraterrestres; mais il y avait la volonté de rationaliser jusqu'aux dieux.
Un autre trait était la cruauté, l'horreur des mœurs. Les hommes sont méchants! Cela avait quelque chose de gothique. Mais les décors étaient toujours splendides.
J'ai plus tard essayé de lire un de ses livres qui se passent dans le futur, et les dignitaires y inventaient des cultes et du sacré pour que le peuple n'utilise pas les armes toutes-puissantes créées par la technologie futuriste. Et puis ils inventaient aussi de mauvais génies à l'extérieur de la cité pour empêcher les gens de s'aventurer au dehors. Le pays en effet était radioactif depuis une guerre qui avait eu lieu et avait tout détruit. Mais il fallait aussi maintenir entre les murs de la cité les gens pour une raison que je n'ai pas découverte, n'ayant peut-être pas assez lu de pages du livre.
Le merveilleux technologique était présent et intéressant, mais ce n'est pas suffisant pour moi, qui aime un merveilleux symbolique, plus que les conjectures fantasmatiques. La frontière est plus floue qu'on pourrait penser. Les machines manifestent les forces qu'elles maîtrisent: elles épousent la forme qui permet de les maîtriser. Mais dans un roman, il faut que la dimension symbolique soit consciente, sinon, en réalité, il s'agit seulement d'inventer un monde agréable, répondant à des désirs basiques, plus qu'à de hautes aspirations: la portée morale est faible, voire inexistante. Or le symbole doit faire rayonner des forces morales.
Je n'ai pas pu, donc, continuer à lire ce livre pourtant plaisant. Son auteur savait écrire agréablement. Il avait une vraie sensibilité au fantastique.