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Auteur de près de 1400 coques en béton en Suisse et à l’étranger, Heinz Isler (1926-2009) s’inscrit dans la lignée des ingénieurs dits « structurels ». À la fois ingénieur et architecte, il recourt à des méthodes de création de formes peu conventionnelles, inspirées des lois de la nature, qui lui permettent d’obtenir des structures complexes, extrêmement stables, malgré leur finesse – proportionnellement parlant, elles sont trois fois plus fines que la coquille d’un œuf. Bien plus que des constructions utilitaires, les voiles minces, symboles de modernité et de progrès technique, se transforment devant l’objectif de l’ingénieur-artiste en de monumentales sculptures minimalistes, inscrivant son œuvre dans un nouveau discours.
Le sculpteur André Lasserre (1902-1981) s’installe à Lausanne en 1951 et coupe radicalement ses liens avec le communisme, qui avaient guidé une part importante de sa pratique artistique d’avant-guerre à Paris. L’objectif de cet article est de rendre compte de la redéfinition que Lasserre opère de son engagement une fois en Suisse romande et de la façon dont il se matérialise. Celui-ci s’aligne sur les préoccupations artistiques vaudoises, plus spécifiquement sur celles de l’association de l’Œuvre, et se manifester par la réalisation de design industriel, de sculptures destinées à l’espace public, intégrées aux de bâtiments ou aménagées au sol. Cette orientation permet à Lasserre de se distinguer par l’usage pionnier qu’il fait de l’usage plastique du béton. La participation de Lasserre à l’Expo 64 contribue à renforcer sa position sur la scène artistique. Le soucis d’une collaboration entre artiste et architecte ainsi qu’une réflexion sur les interactions entre l’art et son public deviennent centrales dans sa pratique.
Fruit des recherches de deux projets menés parallèlement au Vitrocentre Romont, l’un sur la dalle de verre et l’autre sur les arts verriers dans le Groupe de Saint-Luc, cet article vise à mettre en évidence les premières utilisations de la dalle de verre en Suisse romande à partir des premières expérimentations de Nüscheler avec la « fenêtre de pierre », au milieu des années 1910, jusqu’au moment où la dalle de verre se généralise en Suisse dès les années 1950. Il met en évidence l’approche novatrice du fondateur du Groupe de Saint-Luc, Alexandre Cingria, l’un des premiers à travailler dans la technique de la dalle de verre en Suisse romande au sein des églises construites et décorées par les artistes du Groupe de Saint-Luc (1919-1945).
Le quartier lausannois de la Bourdonnette est construit entre 1966 et 1973 par l’architecte Jean-Pierre Desarzens. Malgré son programme particulièrement ambitieux, l’architecture de cette véritable petite ville a souvent suscité l’incompréhension. Son monolithisme, son emplacement périphérique et la monochromie de son béton figurent parmi les reproches les plus courants. Si cette architecture peine à être appréciée, c’est peut-être qu’elle est pensée pour ses habitants. Les atouts de la Bourdonnette demeurent cachés aux regards externes. Les logements garantissent un confort indéniable à leurs occupants grâce à leurs dimensions généreuses qui défient les normes cantonales. Les jardins et les espaces extérieurs, ceinturés par les masses bâties, ont fait l’objet d’une attention particulière, avec un résultat étonnamment varié et verdoyant. Même le béton, qui a si souvent déplu, présente un traitement par moulage qui s’avère précurseur à l’échelle locale. Il semblerait que le quartier de la Bourdonnette ait plus à offrir qu’il n’y paraît.
Bureau parmi les plus grands de Suisse romande durant les années 1960-1970, l’Atelier des Architectes Associés (AAA) réunit une dizaine de mandataires au sein d’un groupement qui se veut non seulement compétitif, mais également collectif. Durant sa courte mais prolifique période d’activité, l’AAA développe des projets dans deux directions à première vue opposées : l’une tournée vers la technologie et l’innovation constructive, l’autre renouant avec des procédés plus traditionnels et cherchant à adresser les besoins sociaux des usager.ère.s. Dans les deux cas, néanmoins, le bureau aspire à participer à un certain progrès social en répondant de manière efficace et pertinente aux défis contemporains les plus urgents. Par son activité, l’AAA témoigne d’une approche idéologique particulièrement représentative des Trente Glorieuses.
À l’heure actuelle, de l’architecture des tours de l’ensemble du Valentin, il ne reste que la hauteur et la vue, sublime panorama sur la ville de Lausanne et le paysage lacustre. L’isolation périphérique a outrepassé les volumes, la trame dessinée par les parapets des balcons en béton ajourés a disparu, tandis que l’expressivité forte des carreaux de céramique murale orangée des halls et espaces de circulation communs a été brisée. Autant d’interventions lourdes qui annulent l’articulation du langage architectural et des matériaux d’origine, l’attitude brutaliste déployée au temps de la construction. La silhouette et l’ambition de cet ensemble urbain, n’en demeurent pas moins le témoin de l’élan qui a traversé les années 1960 et le début des années 1970. Une période qui plaçait la construction de tours d’habitation comme l’expression de la modernité en marche, teintée d’américanisme, à laquelle les conséquences du premier choc pétrolier de 1973 ont donné le coût d’arrêt.
L’architecture des années 1920-1975 dans le canton de Vaud reste incomprise et peu acceptée du grand public. On peut ainsi constater un déficit de reconnaissance dont l’origine est aussi fortement corrélée à la conviction, partagée depuis longtemps par certains critiques, que cette architecture est en deuxième ligne. Ce préjugé, particulièrement durable et déterminant pour la vision qu’on se fait de cette période, part du constat que la plupart des architectes de cette période ancrent leurs projets dans une culture académique et latine, démontrant leur « goût de l’ordre et de la symétrie axiale » dans des œuvres marquées par leur « élégance». Cet essai s’attache a contrario à identifier quelques coups d’audaces qui orienteraient l’architecture des années 1920-1975 en terres vaudoises vers une première ligne : l’américanisme et l’américanisation, l’industrialisation de la construction et, enfin, les écoles construites selon le CROCS.
En 2017, l’Anthropole, ancien Bâtiment des Facultés des sciences humaines 2 (BFSH2), de l’Université de Lausanne, a célébré ses 30 ans. Cette date anniversaire a été saisie au vol par ses occupants pour organiser des actions commémoratives qui étaient le prétexte et le catalyseur d’une mobilisation générale des savoirs autour d’un bâtiment, à bien des égards, hors norme. Non seulement lieu des études, le BFSH2 devient un objet d’étude. Pourtant, lors de son inauguration en 1987, les violentes critiques et polémiques qui se déchaînent contre son postulat architectural ne laissent en rien présager d’une telle émulation future. Original, dans le contexte suisse et européen de l’époque, ce monumental édifice de béton, de métal et de verre s’inscrit entre le courant architectural du brutalisme et le postmodernisme. Si sa forme particulière frappe immédiatement les esprits, l’œuvre architecturale, ambitieuse et radicale, des architectes Jacques Dumas, Mario Bevilacqua et Jean-Luc Thibaut met cependant du temps à rencontrer son public.
Situé rue du Valentin 12, le Cercle italien de Lausanne est établi dans une maison nommée Haute-Rampe, construite en 1868 par Aloïs Hollard (1831-1923). Un projet de reconstruction complète est à l’étude, l’état de conservation du bâtiment ne justifiant pas sa sauvegarde. L’intérêt de cette maison réside plutôt dans son histoire liée à une grande famille lausannoise, à la présence des fascistes italiens à Lausanne et à l’immigration transalpine dans l’après Seconde Guerre Mondiale.
Les communes de l’ancien bailliage d’Échallens, où le catholicisme s’est maintenu après la Réforme, se distinguent par un patrimoine religieux qui n’a pas d’autre exemple dans le Pays de Vaud pour l’Ancien Régime. Si le partage des églises avec les protestants a suscité des aménagements particuliers (grille de chœur, deux chaires à prêcher), la coexistence a parfois aussi influencé l’iconographie des cloches. Loin de la modestie iconoclaste des réformés, des retables, des tableaux, des statues, représentant le Christ et les saints, illustrent, dans un langage baroque, la foi romaine et son amour des images. L’article évoque également la vaisselle liturgique, souvent précieuse, les objets variés qui servent au culte, mais aussi, parmi les objets de dévotion, les bâtons de procession, les bannières de confrérie, ainsi que les grandes croix de chemin qui manifestent avec force la spécificité confessionnelle de cette région.
Ce qui frappe lorsqu’on étudie l’histoire du pénitencier de Bochuz, construit en 1930, ce sont les idées novatrices à l’origine de sa conception – établissement agricole introduisant un système de peines progressif, permettant de passer d’un isolement cellulaire à un régime auburnien, puis à une vie communautaire – qui ont été modifiées dès le début. En effet, les projets gagnants du concours d’architecture n’ont pas été concrétisés, le programme de départ a été simplifié, les locaux qui étaient susceptibles de recevoir une vie en communauté (le réfectoire et la salle commune), ont été éliminés. Le projet paraissait prometteur, finalement c’est une solution archaïsante qui l’a emporté, malgré une apparence moderniste, avec des lignes épurées et des toitures plates. Entre discours théorique et mise en œuvre, apparaît un décalage dès le début, or celui-ci s’accentue toujours plus avec le temps.
À Aubonne, les édifices dédiés à l’exercice du commerce et du pouvoir – anciennes halles, hôtel et maison de ville – affichent de longue date une certaine ambition, témoignent d’une constante recherche de qualité et permettent d’appréhender l’évolution d’une conscience urbaine de plus en plus affirmée. À l’apogée de ce mouvement, se trouve la maison de ville de 1803, à « l’ornement » de laquelle les autorités tiennent tant qu’elles y subordonnent les notions d’économie et même d’usage. D’autre part, il y a la filiation des hôtels de ville qui, de longue date, peuvent intégrer un marché au rez-de-chaussée, comme à Morges et Lausanne, ou encore, plus tardivement, à Yverdon (1770). L’harmonieux bâtiment d’Aubonne prolonge cette tradition à l’aube du XIXe siècle et annonce de nouvelles combinaisons de fonctions, comme l’élégante grenette-casino de Morges (1822-1827), ou le sobre marché couvert et habitation de Nyon (1828-1829).
Entre les vignes et les bois du Jorat, au-delà de la Tour de Gourze et de ses contreforts, s’étendent les communes de Savigny, Forel et Puidoux. Les prés et les champs sont ponctués de maisons paysannes dispersées Cela s’explique par le défrichement tardif de cette région. Les clairières accueillant des domaines agricoles complémentaires au vignoble se multiplient dès le XIVesiècle.
Les fermes abritent sous le même toit l’habitation toujours en maçonnerie, la grange et les écuries partiellement en bois. Sur des bases anciennes, avec quelques dates du XVIe siècle, la plupart ont pris leur aspect actuel au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Sobre à première vue, leur architecture recèle de nombreux éléments datés souvent décorés avec finesse.
Isaac Gamaliel de Rovéréa est un ingénieur, cartographe et architecte vaudois du siècle des Lumières. Directeur des mines du Chablais de 1725 à 1754, son œuvre est étroitement liée à ce domaine industriel régi par les Bernois qui gouvernent alors le Pays de Vaud. Il a légué une production diverse, abondante et d’une qualité remarquable, et ce malgré l’absence d’une formation académique ou scientifique. Tout en dressant une biographie et un inventaire non exhaustif des œuvres de ce personnage peu étudié, il s’agira d’analyser son parcours professionnel et sa production. Cette approche permettra non seulement d’évoquer les qualités extraordinaires d’un individu aux multiples talents, mais également d’analyser la place de l’architecte, de l’ingénieur et du cartographe dans un siècle où ces métiers ne sont pas institutionnalisés, avant la professionnalisation du XIXe siècle et la marginalisation progressive de l’amateur.
En 1728, Jacques-Philippe, fils de l’ancien ambassadeur d’Angleterre à Berne Philibert d’Herwarth, et son épouse Jeanne-Esther, fille de l’architecte bernois Jean-Jacques Dünz, s’établissent à Vevey. Jacques-Philippe achète du banquier Aimé Grenier une « maison nouvellement bâtie » sur la place du Marché. Il enrichit le décor des façades et aménage l’intérieur de manière somptueuse. Maison et jardin abritent un nombre extraordinaire d’œuvres d’art. L’unique héritière du couple Herwarth-Dünz ayant épousé un noble anglais, ces richesses artistiques sont transférées en 1780, avec les archives, au château de Nostell Priory. Si la maison, tout d’abord transformée en douane, a totalement disparu en 1896, c’est donc en Angleterre que l’on peut encore admirer les derniers vestiges de la splendeur voulue par Jacques-Philippe. Les archives permettent de connaître un peu mieux le milieu culturel d’Herwarth, qui fit également exécuter le fameux salon peint du château d’Hauteville.
La ville de Payerne, et avant elle, l’établissement romain et le couvent clunisien, ont bénéficié de la proximité de la rivière de la Broye pour leur implantation et leur développement. Cohabitation difficile lorsque la rivière est en crue, dont les archives rendent compte à de multiples reprises, ou cohabitation utile pour renforcer les fortifications ou pour créer de l’énergie hydraulique utilisée dans les moulins, situés à la porte de ville, attestés depuis le Moyen Âge. Dans cette zone, au nord-ouest du bourg, s’installent des tonneliers, une forge, divers artisans, et même des bains. Une vaste retenue d’eau abrite aussi une zone de pêche. L’adduction d’eau potable, provenant de plusieurs sources situées dans les collines au sud de la ville, a nécessité de grands travaux pour distribuer l’eau dans les fontaines, mais aussi pour la faire couler à ciel ouvert, au milieu de la ville.
Si, depuis plusieurs décennies, les fonctions et usages de l’espace ecclésial médiéval sont analysés à la lumière des décors conservés, l’exercice gagne à être étendu aux périodes ultérieures. Par le biais de leur aménagement et de leurs décors peints – qu’ils soient porteurs de références liturgiques ou morales, ou qu’ils soient «simplement» ornementaux –, ce sont les attentes des différents commanditaires et utilisateurs qui se laissent entrevoir. Le chœur du temple de Nyon, anciennement église Notre-Dame, et ses états successifs, connus grâce aux investigations menées lors des restaurations de 1925-1926 et 2013-2016, offrent un aperçu de l’évolution d’un chœur vaudois, du Moyen Âge jusqu’à nos jours.
Cet article expose les résultats du séminaire Architecture et Réhabilitation. Le cas d’un immeuble lausannois 1900, donné par Catherine Schmutz Nicod au semestre d’automne 2018, en collaboration étroite avec l’Unité d’enseignement (UE) «Architecture et réhabilitation», dirigée par le professeur EPFL Luca Ortelli. Il détaille dans une première partie les buts de l’UE, puis présente la synthèse du travail de deux étudiantes UNIL en histoire de l’art, portant sur le site et son contexte urbain, l’immeuble et son constructeur, l’entrepreneur lausannois Charles Pache, figure importante autour de 1900.
Qui était Pierre Racine, l’architecte du début du XVIIIe siècle ayant construit la résidence des princes-évêque de Bâle à Delémont ? Nous avons remonté les différents indices laissés tant par les échanges épistolaires des administrations que par les comptabilités de chantiers. Ceux-ci nous ont conduit à Bâle, à Neuchâtel, à Porrentruy, à Mulhouse etc. Étrangement, Pierre Racine était y était identifié tout à tour comme architecte, entrepreneur, directeur des bâtiments, ingénieur hydraulique, charpentier. Or, ces attributions étaient pour la plupart isolées, à tel point que nous avons supposé par moment l’existence de plusieurs personnages homonymes. Grâce à la découverte de documents jetant des ponts entre ces différents profils, nous sommes parvenu à reconstituer un parcours pour ce maître entrepreneur originaire des montagnes jurassiennes et actif essentiellement à Bâle, en Alsace et dans le Jura, avec à la clé, la redécouverte de quelques réalisations originales.
© AAEB
Lors des débats sur la démolition des immeubles d’habitation de l’îlot Fabre, propriété de la Ville de Lausanne et jadis situés au pied de la Cathédrale, tout le monde est unanimement d’accord sur un point: les immeubles, pour la plupart tombés dans un état misérable, ne sont pas de nature à inspirer du regret. De ce point de vue, le projet est autant salué par les citoyens que par l’administration communale. Bien que cet îlot occupe une situation stratégique par rapport à la Cathédrale, sa disparition ne suscite pas de grandes controverses. En outre, les débats nourris sur l’avenir de la surface libérée amènent les décideurs à ne rien reconstruire, mais à se contenter de semer du gazon, afin de mettre davantage en valeur l’aspect majestueux et grandiose du monument gothique.
L’îlot Fabre nous fournit un bon exemple pour analyser les intérêts architecturaux et contextuels en jeu dans la conservation des tissus urbains non monumentaux à l’époque de l’entre-deux-guerres. L’histoire de la démolition de cet îlot étant largement méconnue, cette étude souhaite en retracer les circonstances ainsi que celles de l’après-démolition (1934-1939).
© MHL, photo Hippolyte Chappuis, 1938.