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17 décembre 2015
Jeff Koons, artiste peut-être, gagman sûrement
Il est l’artiste vivant le plus cher au monde. Signe de la perte de goût et de discrimination dans le domaine de l’art. Car, il paraît que c’est de l’art. Quelle définition faut-il en donner? Le dico en ligne cnrtl.fr dit ceci à propos de l’art:
« Ensemble de moyens, de procédés conscients par lesquels l'homme tend à une certaine fin, cherche à atteindre un certain résultat. »
Et précise: P. oppos. à la nature ,conçue comme puissance produisant sans réflexion (Lal. 1968) et à la science, conçue comme pure connaissance indépendante des applications.
Si l’on parle de l’art non comme un savoir-faire abouti ou une habileté, par exemple un ouvrage d’art ou l’art médical, mais comme une représentation artistique, le cnrtl ajoute:
« Expression dans les œuvres humaines d'un idéal de beauté.
- Correspondant à un type de civilisation.
- Correspondant à une catégorie sociale (origine ou destination).
- Correspondant à une vision, à une conception propre à l’artiste. »
Ces précisions permettent évidemment d’accepter une grande variété d’expressions comme étant de l’art. Suffit-il qu’une pièce soit unique pour qu’elle soit classée dans l’art, parce qu’elle serait issue de la vision d’un artiste? C’est un peu court mais pas impossible.
Qu’est-ce qu’un idéal de beauté? Un sentiment du beau. Doit-il être partagé? Si possible, sans quoi l’artiste ne communique pas avec le public. Car il y a dans l’art une intention philosophique par rapport au beau mais aussi pédagogique. En montrant son travail, l’artiste définit le beau et l’enseigne. Il pourrait faire une oeuvre dans la nature, sans en parler, sans la montrer ni la vendre. Ce serait aussi une forme de philosophie mais sans pédagogie.
Jeff Koons montre des oeuvres reproduisant des images déjà existantes. Rien d’exceptionnel: les portraits et les natures mortes font de même. Ce qui sert de modèle, on le voit sur les images ici et sur son site, ce sont par exemple les petits chiens en ballons gonflables que clowns et illusionnistes font pour les enfants dans les foires.
Matière lisse et brillante, couleurs pétantes: le visuel est percutant. Mais quel est l’intérêt philosophique et pédagogique? La beauté selon l’artiste? Pourquoi pas. Mais enfin, reproduire quelque chose qui est déjà une reproduction, et une reproduction stéréotypée, sans travail de recherche profonde sur l’image, son sens, son inscription dans un temps, je trouve que cela tient plus du gag que de la création artistique. Même la traditionnelle femme nue, vantée depuis longtemps par Playboy et la page 3 de certains magazines et aujourd’hui par les stars pop, figure dans sa panoplie. Elle n’éveille même plus d’émotion. Qu’en plus ces oeuvres soient celles qui se vendent le plus cher au monde pour un artiste vivant, c’est de l’usurpation.
On peut dire que tout est relatif. On peut même aimer ces représentations de représentations comme on aime Super Mario. Je ne juge pas celui qui regarde mais celui qui produit. J’ai longtemps admis le relativisme esthétique et philosophique: tout se vaut, la beauté est subjective. Aujourd’hui j’ai changé de point de vue et je pense autrement.
On peut en rester au fait qu’une oeuvre d’art n’a pas à se justifier. Mais qu’est-ce qui définit une oeuvre d’art? Si je peins un cailloux et que je le vend un million de francs, je trouverai peut-être preneur. La valeur ne sera que marchande. Le collectionneur aura réalisé un investissement et son prix donnera valeur à mon caillou. Mais qu’aurait-je vraiment créé, comment aurai-je travaillé la matière pour rendre un message philosophique et pédagogique? Rien, du vide conceptuel. J’aurai posé et fait posé le regard sur un objet, sans plus, sans lui ajouter un sens.
Jeff Koons nous renvoie à nous-même, comme certains artistes dits modernes. Comme si la modernité était une valeur en soi! Mais si c’est nous, public, qui devons donner la valeur et le sens de l’oeuvre, alors c’est l’artiste qui devrait nous payer.
Koons n’apporte pas de vision au-delà d’une esthétique déjà existante. On dirait du Photoshop en trois dimensions. Il n’y a à mon avis plus assez d’exigences, de discrimination dans l’art – et pas seulement dans l’art. Aujourd’hui je dis que nous avons le droit de juger de la valeur philosophique d’une oeuvre, sa valeur marchande n’indiquant rien sur ce point.
On peut ne pas être d’accord avec un jugement émis mais je refuse d’accepter en silence que de telles idioties soient représentatives de l’art aujourd’hui. Il n’y a aucun message de beauté au-delà de cette lisse frontière du plastic, de la reproduction de reproductions, aucun message philosophique ou pédagogique. L’oeuvre est fermée sur elle-même.
Et je n’accepte pas l’idée que cela, justement, soit représentatif de notre monde. C’est uniquement représentatif d’un système visuel qui fait gagner beaucoup d’argent à Jeff Koons. Posons des jugements comme des balises, puis débattons-en. Mais ne laissons pas sans rien dire quelque chose qui à mon sens usurpe le titre d’oeuvre d’art.
Parlons plutôt de gag visuel.