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Dans les années cinquante, un membre éminent de la droite vaudoise me disait son admiration pour la presse soviétique. Cela après avoir entendu que les Russes plaignaient les occidentaux parce qu’ils vivaient dans la pauvreté et dans les régimes capitalistes particulièrement brutaux. Mon interlocuteur trouvait remarquable que Staline et ses sbires aient été capables d’enfumer son opinion publique avec une telle efficacité. «Lorsque nous arriverons à faire de même, tout ira beaucoup mieux.».
Or, à cette époque, l’enfumage était déjà assez réussi chez nous. L’écrivain zurichois Walter Matthias Diggelmann expliquait dans L’interrogatoire de Harry Wind comment le bureau Furrerhugi de Berne, au service et largement payé par les grandes firmes de notre pays, contrôlait l’opinion publique suisse. Indépendamment des nombreux articles publiés entre le dépôt des signatures et le jour du vote, ce bureau et bien d’autres encore faisaient publier de nombreuses lettres de lecteurs dans les journaux. Ces derniers ne vérifiaient pas l’adresse de leurs correspondants occasionnels, lesquels étaient enthousiastes dans le refus de toutes les initiatives susceptibles de limiter les profits des grands groupes qui, en cas de réussite de ces initiatives, eussent été obligés d’être plus justes, plus honnêtes, plus responsables.
Combien d’initiatives populaires allant dans le sens d’une diminution des profits du grand capital ont-elles passé la rampe? Aucune. Ce dispositif de notre démocratie directe est réellement remarquable. Mais notre opinion publique est contrôlée presque comme celle de l’URSS au point que les peuples d’Europe s’écrasent de rire en apprenant que les Suisses votent contre une semaine supplémentaire de vacances.
Si la double majorité se justifie pour empêcher la Confédération de s’attribuer des compétences qui viendraient à échapper aux cantons, il faut bien admettre que ces votes ne correspondent pas à cette problématique. La remise en cause formulée relative au poids respectif du vote appenzellois et zurichois mérite examen mais j’ai bien peur qu’elle ne permette que de cacher «la merde au chat».
Nous sortons d’une confrontation particulière où les citoyens et citoyennes de ce pays se sont mobilisés pendant quatre années en mettant des drapeaux à leurs balcons. Au printemps, environ 80% de la population allait voter oui. Le jour du vote, ils et elles n’étaient plus que 50,7% et particulièrement négatifs dans les petits cantons. Cela malgré l’engagement des églises, de 130 ONG, d’une importante fraction de la droite et de toute la gauche, de l’envoi de 50 000 cartes, du déploiement de 80 000 drapeaux et de l’activité remarquable de 450 comités locaux. Qui peut croire encore à la pertinence de cette démocratie directe?
Pierre Aguet,
Vevey (VD