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Ludwig Hohl lecteur de Katherine Mansfield
À propos de Pension allemande de Katherine Mansfield, paru en 1939 à Paris. Un texte inédit tirée du recueil de critiques Courage, de Ludwig Hohl, traduit par Antonin Moeri.
Ce n’est certainement pas le meilleur livre de cette auteure , mais que signifie «pas le meilleur» quand cette auteure est Katherine Mansfield? Jusqu’à ce jour, les livres suivants d’elle ont paru en français chez Stock, à Paris: Félicité – La Garden-Party – La Mouche – Lettres – Journal. (On peut encore mentionner La Jeunesse de Katherine Mansfield de Ruth Mantz et J.Middleton – Murry, un travail biographique, qui n’est certes pas pointu sur le plan critique mais qui a une grande valeur documentaire; l’auteure par exemple, pour recueillir des matériaux, entreprit le voyage jusqu’en Nouvelle-Zélande, où Katherine Mansfield est née en 1888 et où elle a passé les quatorze premières années de sa vie).
Le volume en question contient essentiellement des textes qui avaient paru en 1911, sous le titre In a German Pension, premier livre de Katherine Mansfield, alors qu’elle avait 23 ans; y ont été ajoutés quelques écrits avant tout fragmentaires et tirés des oeuvres posthumes où, à côté d’autres pages excellentes, nous tombons sur cet art particulier, d’une brillante intelligence que nous retrouvons dans le Journal et dans les lettres, des pages dont certaines sont d’une telle densité, d’une telle clarté et d’une telle force qu’elles peuvent être rangées, selon moi, à côté de ce qui a jamais été écrit de meilleur.
La Pension allemande proprement dite parut pour la première fois, je le répète, dans la vingt-troisième année de l’auteure, en anglais; et vu que Katherine Mansfield n’a jamais écrit beaucoup ni à la va-vite, nous devons admettre que la plupart de ces textes furent produits dans sa vingt-et-unième et sa vingt-deuxième année: pour qui les lit, cela semble extraordinaire, presque incroyable. – Lorsque, environ dix ans plus tard, il fut question de rééditer German Pension, Katherine Mansfield a d’abord catégoriquement refusé: l’oeuvre étant beaucoup trop immature, elle ne pouvait plus la défendre; elle ne pouvait pas publier ce genre de chose, ce n’était pas assez bon; ça n’exprimait absolument pas ce qu’elle pensait, c’est du mensonge! (Quand elle finit tout de même par céder, elle trouva indispensable d’insister sur le fait qu’il s’agissait d’une oeuvre très, très précoce; – que ce n’était vraiment pas quelque chose dont on pouvait être fier). Voilà avec quelle dureté elle pouvait s’évaluer; il nous est impossible d’utiliser les mêmes critères. Son jugement impitoyable, non seulement impitoyable mais injuste, nous allons légèrement le modifier: la plupart de ces courtes séquences narratives et portraits sont des satires, très faciles à lire et presque toujours brillamment réussies (elles surprendront tout lecteur qui se dit qu’elles furent écrites par une jeune fille ayant à peine plus de vingt ans), quand bien même, au cours de cette longue suite de fragments, une très légère sensation de stérilité, de prouesse technique – une technique tout simplement acquise et qui, par conséquent, vous aspire avec force dans son sillon – peut se mêler à l’impression favorable du lecteur; je veux dire que, même si l’ensemble de ces satires n’ont pas encore cette violence, n’ont pas encore dans leurs fondations cette totale nécessité – signe de l’art le plus accompli – que nous trouvons dans des nouvelles plus tardives, par exemple La Maison de poupées ou La Mouche. – Toutes les histoires de ce recueil ne sont pas des satires; au contraire, l’une d’entre elles, L’Enfant – Qui – Était – Fatiguée, est tellement sombre, tellement grave qu’on ne pourrait faire mieux dans ce registre. Au lecteur de ce livre qui ne connaîtrait pas encore la poétesse, je conseillerais justement de commencer par cette nouvelle (qui d’ailleurs, comme on peut l’apprendre dans la biographie mentionnée plus haut, est la première à avoir été écrite); en effet, elle me semble à même de faire connaître le caractère de Katherine Mansfield mieux que n’importe quel autre texte de Pension allemande.
L’action, le «contenu» proprement dit de cette histoire est tellement simple que le restituer n’aurait aucun sens; aussi simple que tout (tout ce qui est mis en mots) chez Katherine Mansfield; car il faut souligner qu’elle n’a jamais tiré le moindre profit des effets que le sujet pouvait produire! Par contre, dès qu’elle obtient de puissants effets, c’est elle-même, dans la mesure du possible, qui les aménage. Et ce qu’il faut formuler avec non moins de clarté, pour les lecteurs qui ne la connaissent pas encore, c’est qu’elle n’a rien à voir avec la masse de ces dames écrivaines bien connues, bien trop connues, qui nourrissent des sentiments à foison et qui les montrent perpétuellement – ne montrant rien d’autre -, ce qui, pour être précis, n’est qu’un genre supérieur d’exhibitionnisme et non de l’art. Au contraire, dans ce livre, tout est aspiration à la rigueur et à la clarté; une autocritique de haut vol et une dose suffisante d’ironie ont préservé son écriture de toute trace de sentimentalité.
… Pour revenir une dernière fois à la biographie susmentionnée: son titre est malavisé. La Jeunesse de...; la relation des événements court jusqu’à la vingt-troisième année; – comme si Katherine Mansfield avait encore, après ça, vécu des décennies! Quoique cet automne, elle aurait atteint sa cinquante-et-unième année, elle repose déjà depuis seize ans sous la terre. Mais c’est également sur un autre plan qu’elle n’est pas devenue vieille; tout comme van Gogh (avec lequel, malgré toutes les différences extérieures, elle présentait d’étonnantes ressemblances intérieures), tout comme Novalis, comme Mozart; elle aussi ne vieillira jamais.
(1939)
(Traduit de l’allemand par Antonin Moeri. Inédit à ce jour)