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Les cadets de Gascogne n’ont pas le privilège d’être les seuls «bretteurs et menteurs sans vergogne» de la littérature. En fait, le principal rival à la hâblerie méridionale d’un Tartarin de Tarascon ou d’un Cyrano de Bergerac est un junker allemand : le baron de Münchhausen. L’invention et l’évolution de ce personnage universellement connu constituent à elles seules une aventure, puisque c’est d’un aristocrate bien réel que naquit cette figure pittoresque.
Comme souvent, à la source de la légende, se niche un personnage bien réel : Karl Friedrich Hieronymus, Freiherr von Münchhausen (1720-1797). Fils désargenté d’un officier de cavalerie, cet aristocrate allemand (dont le titre de « Freiherr » équivaut à celui de baron) chercha fortune, comme beaucoup de ses homologues, en louant son épée à l’Empire russe, suivant l’exemple de son premier maître, le prince de Brunswick-Wolfenbüttel. Il combattit notamment contre les armées turques en Crimée (durant la guerre de 1736-1739), puis participa à la campagne contre les Suédois (1741-1743). Arrivé au grade (assez modeste) de capitaine de cavalerie en 1750, il prit alors sa retraite pour revenir en Allemagne. Menant l’existence d’un modeste hobereau, il s’attira vite une réputation de conteur plaisant et inventif, « améliorant » pour ses auditeurs ravis des épisodes et anecdotes vécus durant ses années de service en Russie.
Quelques-unes de ces histoires se répandirent et donnèrent l’idée à un auteur facétieux de leur donner plus d’écho. Le genre des « Lügengeschichten » avait toujours eu bonne presse en Allemagne et les récits de Münchhausen perpétuaient cette tradition. En 1785, l’écrivain et archéologue Rudolf Erich Raspe (1736-1794) les recueillit et les publia, en anglais, sous le titre de Baron Münchhausen’s Narrative of his marvellous Travels and Campaigns in Russia.
Dès l’année suivante, inspiré par cette manne, le poète Gottfried August Bürger (1747-1794) prétendit donner une traduction allemande de l’ouvrage de Raspe (« Aus dem Englischen nach der neuesten Ausgabe übersezt »). Il livrait en réalité une version totalement remaniée, augmentée, poétisée et politisée des historiettes du vrai Münchhausen, devenu sous sa plume un être fantastique : le personnage du tartarinesque baron tel qu’on se le représente aujourd’hui vit donc bien le jour dans ces Wundebare Reisen zu Wasser und Lande, Feldzüge und lustige Abentheuer des Freiherrn von Münchhausen. Si cette édition originale (ouvrage aujourd’hui des plus rares) affichait (pour parachever l’illusion anglaise) l’adresse de Londres sur sa page de titre, elle sortait en réalité des presses de J. Ch. Dieterich, sises à Göttingen (où vivait Bürger). Conscient des soucis que pouvait lui attirer la veine satirique de l’ouvrage, l’auteur s’était dissimulé derrière un prudent anonymat.
En dépit de la modestie inhérente à ce type de publications populaires, le mince volume de Bürger était orné de neuf gravures sur cuivre, œuvres de l’artiste E. Riepenhausen (1765-1840). Elles venaient illustrer certains des plus célèbres épisodes du livre. Ainsi figure à pleine page le superbe huit-cors que le baron, quelques années après lui avoir tiré, faute de balle, un noyau de cerise dans la tête, retrouve couronné d’un « arbre haut de dix pieds », chargé de fruits : abattant sa proie, il gagna d’un coup « le rôti et le dessert ».
Autre épisode fameux, celui du demi-cheval. S’abreuvant à une fontaine après une chevauchée guerrière, le lituanien du baron ne parvenait pas à étancher sa soif. Et pour cause : au terme d’une sortie contre les assiégeants turcs, alors que le cavalier et sa monture rentraient dans la ville, une lourde herse s’était abattue sur le cheval, le coupant net juste derrière la selle. Toute l’eau bue ressortait donc directement du corps de l’animal pour tomber sur le pavé !
Le personnage de Münchhausen dépassa vite les frontières allemandes pour s’imposer, au fil du XIXe siècle, comme l’un de ces quelques héros ou types littéraires universels, connus et aimés à travers le monde entier : le texte est aujourd’hui traduit dans plus de cent langues et a connu de très nombreuses adaptations à l’écran, la première étant celle de Georges Méliès dès 1911. La nature polémique du récit s’estompant peu à peu au profit de la veine burlesque, l’ouvrage est devenu l’un des classiques de la littérature enfantine. Il connut de nombreuses reprises ou pastiches, comme le baron de Krack ou Crac, variante française de Münchhausen (et Gascon comme de juste).
En France, les aventures du baron trouvèrent pour traducteur Théophile Gautier fils (1836-1904), sous-préfet et secrétaire du ministre Rouher, mais aussi homme de presse et de lettres, auteur de plusieurs traductions depuis l’allemand (Von Armin, Goethe, …) et collaborateur occasionnel de son père à la fin de sa vie. Cette version française, parue pour la première fois en 1862, est également demeurée fameuse pour sa somptueuse illustration par le talentueux Gustave Doré.
Ce dernier laissa libre cours à son imagination débridant, croquant un junker efflanqué, en grand uniforme de hussard, traînant au côté un sabre et une sabretache démesurés. On les voit flottant derrière le héros lorsque celui-ci chevauche un boulet de canon pour survoler le camp turc, avant d’effectuer le voyage de retour vers ses propres lignes en sautant sur un projectile turc. Les planches à pleine page expriment toute la poésie propre aux compositions de Doré qui, à la manière noire, livre cette représentation du bateau du baron emporté à « mille lieues » dans les airs par un ouragan et qui finit par aborder les rivages argentés de la Lune. L’intervention de l’illustrateur ne se limita pas à l’intérieur du livre : à la demande de l’éditeur Charles Furne, il blasonna des armes fantaisistes attribuées au baron. Couronnées du tortil de baron (accompagné d’une perruque), encombrées de tenants animaliers (le maigre lévrier et le cheval coupé en deux) et de faisceaux d’armes en sautoir, ces armoiries se retrouvent dorées sur le premier plat de la reliure-éditeur de percaline rouge.
Nicolas Ducimetière
04 décembre 2013