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CE QUI DISTINGUE L’HOMME DES AUTRES phénomènes de la nature est le jeu. Presque tout, dans nos existences, est en effet joué. On joue en une seule journée plus de rôles que l’acteur le plus sollicité durant toute sa carrière.
On ne se comporte pas en famille comme avec ses amis, à l’école comme dans le métro, au magasin comme au poste de police, dans le salon de son appartement comme dans la cage d’escaliers de son immeuble, avec ses parents comme avec son garagiste.
De même que les règles du foot ne s’appliquent pas à celles du hockey, les règles et conventions d’un milieu ne correspondent pas à celles d’un autre. Où que l’on soit, on cherche à les connaître et s’y adapte.
Le jeu est le plus manifeste de la contingence humaine : il n’est pas de rôle, de fonction, de situation, d’attitude, de sentiment qu’on ne soit capable de jouer.
Si l’homme était assigné à sa propre nature aussi nécessairement que l’animal à la sienne, il ne jouerait pas ; il ne serait pas capable de choisir ses manières d’être. S’il était une vache, il brouterait dans les prés ; s’il était un poisson, il nagerait dans l’eau en quête de nourriture ; sa vie durant, il serait toujours à la merci de sa nature et de ses états.
Sa nature et ses états, seul l’homme est en mesure de les dépasser ; lui seul est capable d’en jouer ; lui seul peut se les produire. Et celui qui ne le fait pas, celui qui ne joue pas, ou qui, à la longue, se contente de ne jouer qu’un rôle, toujours le même, n’est pas vraiment un homme. En se réduisant à n’être qu’un seul personnage, il a tôt fait de se faire jouer par celui-ci et dégénérer en animal, voire en machine.