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Pour ses concerts du dimanche, la Ville de Genève propose un rendez-vous avec deux monuments du répertoire symphonique. Dimanche 17 avril, sous la baguette du chef finlandais Osmo Vänskä, les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande interprèteront des extraits du célèbre ballet de Prokofiev inspiré du drame shakespearien. Plus proche de l’œuvre de Tchaïkovski que de l’avant-garde stravinskienne, Roméo et Juliette fut composé en 1935 au retour de Prokofiev en Union soviétique. C’est dans les alpes autrichiennes que Brahms écrivit sa Symphonie N°2 en ré majeur, une pièce joyeuse souvent comparée à la «Pastorale» de Beethoven, que le compositeur lui-même décrivait comme une succession de valses. Le concert sera donné sous les ors du Victoria Hall.
Il y a la tragédie de Shakespeare et le ballet que composa Prokofiev en s’en inspirant. Pour le compositeur russe, Roméo et Juliette est loin d’être une histoire simple. Elle commença par un refus du thème dont le Kirov, qui lui avait passé commande, ne voulait tout simplement pas entendre parler. Les choses ne furent guère plus faciles ensuite avec le Bolchoï. Une fois la partition achevée à l'été 1935, les danseurs jugèrent ensuite l’œuvre indansable, notamment en raison de sa complexité rythmique. D’où les suites qu’en tira Prokofiev pour orchestre, après en avoir retravaillé la partition. Le ballet fut finalement créé, et bien accueilli, à Brno en République tchèque en 1938, avant une première russe en 1940 au Kirov, suivie du Bolchoï quelques années plus tard. Une œuvre qui s’apprécie souvent pour sa haute inspiration mélodique, sa grande variété rythmique ou encore ses thèmes mémorables comme celui des «Danses des chevaliers» ou encore le thème de Juliette. Quelques extraits en seront donnés au Victoria Hall sur plus de deux heures trente de musique du compositeur russe.
Dans la tradition de Tchaïkovski
Mais le plus étonnant est sans doute que Prokofiev ait composé l’œuvre à son retour en Union soviétique, du temps où Staline n’en avait pas fini avec les purges. Un retour surprenant, en 1933, quoique motivé par la liberté de création qu’on lui faisait miroiter. Dans la pratique, la censure était pourtant bien réelle. «Prokofiev suit-il alors une évolution stylistique qu’il aurait connue en restant en France ou se conforme-t-il aux idéaux artistiques soviétiques, interroge la musicologue Nancy Rieben sur le site HorsPortée. Son langage renoue en tout cas avec une écriture tonale, moins complexe du point de vue harmonique, faisant la part belle à des mélodies flatteuses et facilement mémorisables. Ainsi, avec son ballet Roméo et Juliette, Prokofiev remet à l’honneur la grande tradition qui avait été établie par Tchaïkovski plutôt qu’il ne poursuit les expériences de Stravinski.»
Se conformer aux idéaux du régime
Choisir Shakespeare relevait-il d’une stratégie du compositeur pour plaire à l’Union des compositeurs et aux autres membres du parti? Les pièces du grand dramaturge anglais étaient alors à la mode en Union soviétique. Pouvait-on dès lors voir dans ce jeune couple d’amants formé par Roméo et Juliette le symbole d’une jeunesse soviétique souhaitant rompre avec la tradition perpétuée dans le drame shakespearien par les Capulet et les Montaigu? Toujours est-il que Prokofiev avait hésité à donner une issue heureuse à la pièce. «Il y renoncera finalement de peur de trop trahir la version originale. Mais, là encore, la volonté de se centrer sur les aspects positifs de l’œuvre en masquant sa fin tragique aurait pu apparaître comme un souci de se conformer aux idéaux artistiques du régime, note la musicologue. Il se réclamera d’ailleurs de son ballet pour prouver qu’il avait laissé derrière lui toute audace avant-gardiste lorsqu’il devra faire son mea culpa en février 1948 auprès de l’Union des compositeurs qui l’accusait de formalisme.»
Dans l’ombre de Beethoven
La question de l’héritage artistique se pose en d’autres termes pour la Symphonie N°2 de Brahms, également au programme du Concert du dimanche. Cette «petite symphonie gaie, tout à fait innocente» en ré majeur, Brahms la décrivait aussi comme une «succession de valses». Il la composa durant l’été 1877 passé dans les Alpes autrichiennes, qui l’inspirèrent également pour son Concerto pour violon. Elle fut créée la même année à Vienne sous la direction de Hans Richter. Alors qu’il avait mis près de vingt ans à accoucher de sa première symphonie, de tonalité plus sombre, Brahms écrivit celle-ci dans la foulée de la précédente, que l’on compare souvent à la «Pastorale» de Beethoven. «Parmi les compositeurs qui devront s’accommoder de ce modèle aussi fascinant qu’encombrant, Brahms est celui qui en souffrira probablement le plus. Alors que certains auteurs explorent dans la symphonie la voie de la musique à programme, certes déjà annoncée par Beethoven, mais encore en grande partie vierge, Brahms, lui, reste fidèle à l’esthétique de la musique pure, dont Beethoven semble avoir épuisé toutes les possibilités», analyse Nancy Rieben. Une œuvre perçue comme «une image fidèle de la fraîche et saine vie qu’on ne peut mener que dans la belle ville du Danube!»
Cécile Dalla Torre
Concert du dimanche de la Ville de Genève - Genève, Victoria Hall le 17 avril 2016 à 17h00
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