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Neige à Hawaii
Jean Sesiano, Genève
14 août 1969. L' avion nous dépose à Hilo, ville principale de file de Hawaii, la plus grande des cinq formant l' archipel hawaiien, qui s' étend au milieu du Pacifique, et dont le chef-lieu est Honolulu.
Un épais manteau de nuages recouvre l' île, laissant néanmoins émerger les deux points culminants, les volcans Mauna Kea ( 4208 mètres ) et Mauna Loa ( 4173 mètres ), tous deux inactifs actuellement.
Nous louons une voiture afin de pouvoir faire le tour de l' île.
Deux heures plus tard, nous nous trouvons sur le site volcanique du Kilauea. Ce volcan, apparu en 1959, n' est pas le seul intérêt du vaste Parc national, dont il a dévasté une petite partie, qu' il fait partie du Halemaumau, vaste cratère complexe à plusieurs niveaux, dont le centre est occupé en permanence par un lac de lave de hauteur variable, et qui entre en éruption fréquemment. Les régions voisines, qui n' ont pas été ravagées par les coulées de lave extrêmement fluide ou les pluies de cendres et de scories, sont recouvertes d' une végétation étonnamment luxuriante. Il est vrai que la latitude du lieu est d' un peu plus de 19 degrés nord.
J' apprends à la station de géophysique, voisine du cratère, qu' un observatoire astronomique est en construction au Mauna Kea, et qu' une route plus ou moins bonne mène jusqu' au sommet du volcan. Voilà qui pourrait concilier l' utile à l' agréable!
Retour rapide à Hilo où je vais me renseigner à l' office chargé de la construction de ce qui sera, à cette altitude, le plus grand télescope du monde ( le record était détenu jusqu' à présent par l' ins de 75 centimètres de diamètre placé dans la coupole de la station du Jungfraujoch à 3600 mètres ) ' .Comme j' ai indiqué ma profession à l' observatoire de Genève, l' ingénieur et l' astro présents se montrent enchantés de l' intérêt qu' on leur porte de si loin et me donnent quelques informations utiles pour me rendre sur les lieux Ils me signalent pourtant que ma voiture ne pourra pas monter jusqu' en haut et que je devrai utiliser un véhicule tout terrain pour le dernier tronçon du chemin, entre 2800 et 4200 mètres.
1 Rappelons que le télescope géant du Mont Palomar, à 1871 mètres ( Californie ) a un ouverture de 5 mètres.
Comme nous ne sommes encore qu' au début de l' après et que l'on ne projette la visite que pour le lendemain matin, nous allons suivre la côte de file, au nord de Hilo, intéressante par son paysage et ses lieux d' intérêt touristique ( nombreuses cascades, forêts tropicales et falaises de lave noire au bord de la mer ), avant de prendre la route montant au col qui sépare le Mauna Kea du Mauna Loa, à environ 2000 mètres.
Malheureusement, le temps, qui était resté variable jusque-là, commence à se gâter, et il se met à pleuvoir. Il est vrai que la région que nous parcourons maintenant est la première de file à être touchée par les perturbations entraînées par les alizés venant du nord-est, alors que l' ouest et le sud de file sont protégés par la barrière des deux quatre mille.
La route commence à s' élever, et le paysage change totalement: ce n' est plus la jungle tropicale ni les vastes plantations de cannes à sucre que l'on peut voir, mais de véritables ranches avec leurs enclos, leurs chevaux qui paissent tranquillement une herbe épaisse et certainement savoureuse! Les habitations elle-mêmes ont changé, et il nous suffit d' un tout petit peu d' imagination pour nous retrouver dans les Franches-Monta-gnes. Seuls les conifères qui poussent ici diffèrent de ce que l'on a chez nous.
La pluie a cessé, car nous avons quitté la mer pour descendre vers le sud. De magnifiques arcs-en-ciel s' appuient sur les pentes du Mauna-Kea dont le sommet est dans les nuages. Au loin, la mer étincelle sous un soleil qui ne tardera plus à se coucher, voile du reste déjà par les nuages. A 80 kilomètres de Hilo, la route se divise: un tronçon se dirige vers le sud, rejoint la côte, et la suit pour achever le tour de l' île ( 250 kilomètres jusqu' à Hilo ); l' autre monte au col, puis redescend sur Hilo, à go kilomètres d' ici: c' est celui on nous nous engageons. Le chemin continue à être asphalté et bon. Bientôt, les derniers ranches disparaissent, et la route traverse quelques forêts de conifères avant d' entrer dans des étendues couvertes de hautes herbes sèches. C' est la région du col, plate, désolée et aride qui s' étend ainsi entre les deux montagnes, sur plusieurs dizaines de kilomètres. Il n' y a plus âme qui vive, et les dernières maisons ont disparu. Même la base d' entraînement militaire que nous traversons semble privée de vie et les écriteaux: Attention! Tirs ¢ balles au-dessus de nous! semblent dès lors bien inutiles.
Le Mauna Kea, à gauche, est toujours dans les nuages, alors que le Mauna Loa, à droite, est presque entièrement visible. On distingue même sur son flanc le reflet du toit d' aluminium de la station météorologique établie à plus de 3000 mètres.
La route traverse maintenant d' anciennes coulées de lave, émises entre 1843 et 1935 par toute une série de fissures sur les pentes du Mauna Loa, et c' est sur de véritables flots figés et noirs que nous avons l' impression de rouler.
La nuit tombe lorsque nous apercevons l' écri au bord de la route, nous indiquant le chemin latéral en terre battue menant à l' observa.
La voiture s' élève rapidement sur cette route légèrement ravinée par la pluie qui s' est remise à tomber. Nous croisons un dernier ranch, puis c' est l' obscurité totale. D' après les informations revues, nous devrions bientôt arriver à Halepo-haku, à 2800 mètres, on se trouvent les dortoirs et les cuisines des ouvriers qui construisent la station, ainsi que quelques astronomes.
Quelques lumières nous annoncent que nous touchons au terme de l' étape que nous nous sommes fixée aujourd'hui. Nous pensons dormir dans la voiture, et demandons des couvertures aux occupants des quelques bâtisses, mais ceux-ci ne veulent rien entendre et nous offrent une chambre et le repas, malgré nos protestations. Il est vrai qu' un vent violent souffle dehors et que la température s' est abaissée à 5 degrés.
Dans la soirée, c' est une prise de contact très amicale avec les deux astronomes de l' Universi de Hawaii qui sont redescendus du sommet dans une tempête de neige, rendant naturellement toute observation impossible pour cette 6.3 nuit. Le lendemain, il pleuvine toujours, mais nous décidons néanmoins de gagner le sommet en jeep. Ce dernier véhicule s' avère nécessaire, puisque la pente moyenne de la route est alors de vingt degrés! Bientôt, de la neige apparaît sur les bas-côtés du chemin, et le paysage de scories et de cendres noires prend un aspect plus hivernal.
Le sommet du volcan est forme d' un vaste plateau, à 4100 mètres environ, sur lequel s' élèvent, çà et là, des cônes volcaniques à la forme presque parfaite. C' est sur un de ceux-là, le plus élevé de tous, que s' est installé l' observa.
Le bâtiment qui abritera le télescope de 220 centimètres de diamètre est en voie d' achève ( août 1969 ), et l' instrument va être amené en pièces détachées dans quelques semaines. Il y a déjà deux coupoles plus petites qui renferment chacune un télescope de 60 centimètres et qui sont en service depuis quelque temps, l' un appartenant à l' Université de Hawaii, et l' autre à l' US Air Force.
Mes deux compagnons astronomes me fournissent force explications sur leurs recherches actuelles ici. Ils m' indiquent également qu' en hiver il leur est possible de skier, car la neige peut recouvrir le sommet de la montagne durant plusieurs semaines, se transformant presque immédiatement en neige de printemps, vu la grande élévation du soleil dans le ciel tout au long de l' année. La route peut même être coupée durant plusieurs jours, car la neige, en fondant, produit d' épaisses coulées de glace contre lesquelles les bulldozers mêmes sont impuissants! Il peut y avoir des tempêtes de neige au mois de juin, et la couche peut atteindre 70 centimètres en deux jours; la nuit précédente, il n' en est tombé que dix centimètres. Avec le vent violent qui souffle, les vestes de duvet que l'on nous a prêtées sont aisément supportables!
Le soleil daigne apparaître un instant, rendant le paysage éblouissant: vite la photo nécessaire en « doudoune » pour bien montrer aux amis qu' il y avait vraiment de la neige à Hawaii, et qu' on ne leur en fait pas accroire, puis le brouillard reprend possession des lieux.
La descente s' effectuera rapidement: nous retrouvons notre voiture, laquelle nous ramènera sur la route asphaltée du col qui redescend sur Hilo.
90 minutes après avoir quitté la neige et l' in veste de duvet, nous sommes au bord de la mer, où la température, si ce n' est le temps, incite au bain.