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Silenen par Wagner en 1844 (graphica-antiqua.ch)
Sur les bords de la route du Gothard, on voit s'élever, à Silenen, la majestueuse tour des métayers. II ne subsiste en revanche plus aucune trace de fossés ou de murs d'enceinte, des ouvrages qui sans doute ont existé. Le parement de la tour consiste en un appareil de pierres brutes, d'une facture régulière. Seules les solides pierres angulaires sont équarries et présentent des arêtes proprement épannelées. L'entrée de la tour - elle comprenait autrefois cinq étages - se trouvait du côté nord, au deuxième étage. On voit encore les boulins d'un escalier extérieur en bois qui pouvait être relevé en cas de danger. Les pièces d'habitation se trouvaient au troisième étage. Une porte pratiquée ici aussi du côté nord donnait accès à une galerie ou à des latrines. Une fenêtre géminée en plein cintre a de plus été percée dans le mur ouest, mais probablement plus tard. Au quatrième étage, seuls les murs de l'ouest et du nord possèdent des fenêtres. Une baie ogivale géminée correspond à celle du troisième étage; elle indique ici aussi l'emplacement de pièces d'habitation. Ces divers appartements étaient chauffés par des poêles en faïence. A l'étage supérieur, chaque côté avait sa porte; elles devaient donner accès à un hourd de bois faisant le tour de l'édifice, peut-être à un ouvrage en encorbellement entièrement en bois ou à colombage. Il n'est rien resté de ces constructions; seuls les boulins qu'on voit encore dans les murs en témoignent. A l'origine, la tour de Silenen était coiffée d'un toit pyramidal. Quant à son plan, il décrit un rectangle de 9,6 mètres sur 10,8. D'une épaisseur de 1,9 mètre à leur base, les murs vont s'amincissant vers le haut. Il ne semble pas que ce château ait été la proie d'un incendie. II a plutôt dû tomber peu à peu en ruine après que ses habitants l'eurent quitté. Ses vestiges représentent malgré tout un fort bon exemple de ce qu'était une tour d'habitation vers le milieu du XIIIe siècle.
Les occupants de la tour, les métayers de Silenen, ont joué un rôle important dans l'histoire suisse du haut et du bas Moyen Age. Leur origine, comme celle de bien d'autres familles nobles de la Suisse centrale, doit être recherchée dans le Haut-Valais. Les Silenen se sont établis au XIIe siècle déjà dans la vallée d'Urseren; avec le temps, ils accédèrent au rang de chevaliers ministériaux du couvent de Disentis. Un certain Ulrich an der Matte, dont fait état un document de 1203, est considéré comme le premier représentant de cette lignée connu sous ce nom. Peu après l'ouverture des Schöllenen, la famille s'installa à Silenen et se mit au service du couvent de religieuses de Zurich. Elle ne tarda pas à se faire construire pour demeure la tour représentative de Silenen. Aucun document ne fait toutefois mention de cet édifice. Pour administrer les vastes domaines qu'il possédait en terre uranaise, le couvent zurichois institua vers le milieu du XIIIe siècle trois métairies, qu'il confia à des familles du pays. C'est ainsi que des métairies furent concédées en fief non seulement aux sires d'Erstfeld et de Bürglen, mais aussi à ceux de Silenen, qui conservèrent cette charge de 1243 à 1363. La métairie de Silenen comprenait les terres de l'abbaye du Fraumunster sises entre Silenen et les Schöllenen. En leur qualité de fonctionnaires conventuels, les Silenen étaient chargés de sauvegarder les droits seigneuriaux du couvent. Ils rendaient la justice, recouvraient les impôts et administraient le cens, qui dans cette région consistait principalement en fromages, moutons et peaux d'animaux séchées. En raison de leur position élevée, ils se virent bientôt confier d'autres fonctions. Le premier métayer de Silenen appelé à témoigner dans une affaire est un certain Wernerus miles de Silenon, mentionné dans un texte de 1256 relatif à une cession de biens. Avec trois autres Uranais, il fut institué une année plus tard par le comte Rodolphe de Habsbourg garant des mesures de conciliation visant à régler le conflit qui séparait les familles Izzeli et Gruoba. Arnold Meier de Silenen (1290-1309) fut le premier de sa lignée à assumer les fonctions de landammann d'Uri. C'est donc sous son gouvernement que les Waldstätten signèrent en 1291 leur alliance perpétuelle. Dans l'historiographie du XIXe siècle, Arnold est considéré comme le fondateur historique de la Confédération. En 1309,11 arbitra un différend survenu entre le couvent d'Engelberg et les habitants des vallées uranaises. Au XIVe siècle, les Silenen retournèrent au Valais, où ils s'apparentèrent à la noblesse du pays, mais sans renoncer à leurs biens uranais. Par son épouse Véra de Hunwil, Arnold de Silenen entra en 1418 en possession de la forteresse de Küssnacht, le futur «château de Gessler», et de la métairie d'Emmen. A plus d'une reprise, il représenta les intérêts uranais à l'extérieur et fut notamment délégué à la diète, ammann fédéral à Zoug en 1406, bailli uranais dans la Léventine en 1413 et envoyé d'Un aux négociations de paix engagées en 1426 entre les Waldstätten et Milan. II exerça les fonctions de métayer de Silenen jusqu'en 1426, date à laquelle ce fief fut cédé aux Uranais. Les Silenen partirent alors pour Lucerne, acquirent le droit de cité de cette ville et établirent leur domicile au château de Küssnacht.
C'est là que naquit en 1435 Jost de Silenen, petit-fils d'Arnold, qui embrassa une carrière ecclésiastique, devint évêque de Sion et, en cette qualité, prit part aux guerres de Bourgogne, où il joua un rôle d'une célébrité douteuse. Par la suite, les Silenen allèrent s'installer en Italie. C'est dans ce pays que s'éteignit leur lignée, après 1564. La tour de Silenen fut reprise par la famille Troger. Elle tomba peu à peu en ruine après que ses occupants l'eurent quittée. En 1897, le canton d'Un décida de la rénover. Aujourd'hui encore, la tour des métayers se présente comme un monument bien conservé, menacé toutefois par un épais tapis de lierre.
En retraçant l'histoire des seigneurs d'Attinghausen , nous avons fait allusion aux luttes politiques que se livrèrent les familles dirigeantes uranaises. Il est donc clair que ce n'est pas sans difficultés qu'Arnold de Silenen put remplir ses fonctions de landammann. Lors de la vente de biens de 1291, ce n'est par exemple pas lui qui scella le document, mais Werner d'Attinghausen. Et lorsque fut signé le pacte avec Zurich, en 1291 aussi, il ne figura pas, malgré sa qualité de landammann, aux côtés de Werner d'Attinghausen et de l'ancien ammann Burkard Schupfer comme délégué de l'alliance; cette mission fut confiée à Conrad, métayer d'Erstfeld. Peu après, Arnold de Silenen fut remplacé dans ses fonctions par Werner d'Attinghausen. Dès cette date, on ne trouve plus que rarement son nom dans des documents et son influence, peu à peu, déclina. Une fois encore, il est cité en 1309, avec Werner d'Attinghausen, à propos d'une affaire litigieuse concernant le couvent d'Engelberg, puis on ne sait plus rien de lui. Nous ne possédons aucune preuve d'une lutte ouverte entre les seigneurs d'Attinghausen et les métayers de Silenen. Mais ce qu'on constate, c'est que dès le moment où la maison d'Attinghausen fut au pouvoir, les Silenen jouèrent un rôle de plus en plus effacé. Finalement, ils transférèrent leur champ d'activité en Haut-Valais. La perpétuation de la lignée fut assurée par le dernier fils connu d'Arnold, Conrad. Après avoir émigré dans le Haut-Valais, ce dernier épousa Aimoneta de Platea et établit ainsi la base des futures possessions des Silenen dans la région haute-valaisanne, notamment à Viège. La liaison avec le pays uranais subsista cependant et il appartint même à deux fils de Conrad, Henri et Rodolphe, de représenter en 1346 la cause de Jean d'Attinghausen dans une affaire judiciaire. Henri fut également témoin lorsque Ursula de Simpeln céda la demi-douane de Fluelen aux Uranais. L'attachement qu'éprouva le fils de Conrad, Wiffried, pour le pays de ses ancêtres le poussa à épouser en secondes noces Ita de Rudenz. Son union fut une habile tactique car en 1365 déjà, il lui appartint de sceller le transfert de la propriété de la demi-douane de Flüelen par la famille Rudenz aux habitants d'Un. Le désir des Silenen, comme d'ailleurs celui des Attinghausen, c'était sans doute de fonder un jour une propre seigneurie. Ils achetèrent à cet effet de nombreuses terres, à une époque où d'autres familles se voyaient contraintes de vendre les leurs. En louant ensuite les biens achetés à leurs anciens propriétaires, ils s'assurèrent un certain soutien et accrurent leur influence politique. Grâce à une politique matrimoniale menée avec adresse, les Silenen parvinrent à surmonter la crise économique qui vers 1400 affecta gravement la petite noblesse et ne furent pas obligés de se tourner vers le paysannat. Au contraire, l'habileté dont ils firent preuve en politique leur permit, à eux qui jadis furent les ministéniaux du couvent de Disentis, d'accéder, par Jost, au trône épiscopal de Sion.
Bibliographie