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En introduction de ses deux études sur « l’art de faire », Michel de Certeau souligne une particularité du grec moderne, où le terme générique pour définir les moyens de transport (de marchandises ou de personnes) se disent « metaphora » : se mouvoir offre la possibilité de créer des liens, de dégager du sens, de vivre des expériences qui ne sont pas sur le plan et préfigurent toujours la possibilité d’une métaphore, d’un détournement. La langue grecque abonde d’exemples de ce genre : le « fournisseur » peut se traduire ainsi par promitheutis – προμηθευτής – qui se prononce « promitheftìs ». Lorsque le boulanger n’a plus de farine, il appelle en quelque sorte Prométhée.
Pythagore et son chien
Quelques connaissances de base en étymologie peuvent permettre de saisir au vol certains mots et, sans parler le grec, d’en comprendre le sens. Xenophon Zolotas, gouverneur de la banque de Grèce entre 1944 et 1945, puis de 1955 à 1967, s’essaya très officiellement le 26 septembre 1957 à illustrer ce point dans un discours qu’il tint en clôture de la conférence annuelle de la Banque mondiale. Si les déterminants, les propositions, et les pronoms qu’il utilise dans ce discours sont anglais, tous les termes – verbes, substantifs, adjectifs – sont des termes utilisés en grec et viennent du grec ancien. Il conclut son discours par cette phrase (que je vous laisse traduire pour vérifier votre niveau) : “I apologize for having tyrannized you with my Hellenic phraseology. In my epilogue I emphasize my eulogy to the philoxenous autochthons of this cosmopolitan metropolis and my encomium to you Kyrie, the stenographers”*.
Avant les temples, le paysage, et la lumière, la langue est certainement le vecteur le plus puissant qui entretient l’idée que Grèce moderne et antique ont quelque chose en commun. Ses noms propres aussi : dans tout le pays, outre Xénophon devenu banquier, on peut croiser Pythagore le gardien de plage accompagné de son berger allemand, Euripide dont les boulettes de viande n’ont pas leurs pareilles, Socrate, quatre ans, qui fait de la trottinette, ou Antigone devenue caissière en hypermarché.
Ces mélanges de genre ont leur charme. Les figures d’un répertoire millénaire rejoignent le quotidien, perdent un peu en superbe, et se noient dans la banalité. On pourrait penser ainsi que la langue grecque hante encore les modernes, malheureusement elle n’est que la jauge permettant de saisir la distance qui rend les idéaux antiques tout juste visibles.
Un trafic de médicaments
J’enquête sur les structures dites solidaires mises en place depuis 2011-2012, en particulier autour de la distribution de médicaments. Ces structures colmatent d’autres brèches que celles de la crise et de la cure d’austérité. Une actualité tragique vient le confirmer.
Au début du mois de mai, la police financière a mis au jour un trafic de traitements anticancéreux à l’hôpital public général de Laïko, non loin du centre d’Athènes : en dépit du système de prescription électronique censé permettre un meilleur contrôle dans la distribution des médicaments, il s’avère que des chimiothérapies ont été détournées des patients pour intégrer un circuit d’exportation illégale en Suisse, en France et en Allemagne. Les autorités allemandes ont alerté leurs homologues grecs qui ont, alors, commencé à enquêter.
Ce genre de trafic a gagné en importance depuis que les prix des médicaments ont baissé en Grèce – les pouvoirs publics négocient chaque année des rabais avec les compagnies pharmaceutiques – les rendant très attractifs à l’exportation. La pénurie ainsi créée a conduit l’hôpital Laïko à demander l’aide d’un des dispensaires solidaires d’Athènes les mieux dotés et organisés, le Metropolitiko. Un communiqué de presse nous apprend la stupéfaction du dispensaire qui a gratuitement livré à l’hôpital Laïko en 2016 et 2017 respectivement pour plus de 217’000 et 64’000 euros en chimiothérapie, en pensant répondre à une pénurie liée à des problèmes budgétaires et aux besoins des patients…
La méfiance comme lien social.
Le scandale de ce trafic de médicaments tient au fait que patients et administration publique ont été abusés. Mais il tient aussi au fait que la chaîne de confiance qui fonde une initiative solidaire comme le Metropolitiko a été bafouée. Pour comprendre l’exacte ampleur de la chose, un détour anthropologique peut s’avérer utile.
L’administration grecque est presque devenue un cas d’école en anthropologie, par les travaux de Michael Herzfeld. Celui-ci décrit comment l’indifférence des bureaucrates, leur lenteur et leur incapacité à prendre des décisions entraînent les citoyens à s’en remettre à eux comme un croyant s’en remet à son dieu. Ils attendraient, résignés et un peu crédules, le geste divin. Herzfeld parle à ce sujet de « théodicée séculière », et démontre que l’autorité bureaucratique – de toute bureaucratie – est portée par un fond culturel qui l’éloigne de l’idéal légal-rationnel à laquelle on l’attache ordinairement, grâce à Max Weber.
Toutefois, face à cette inertie, les citoyens marquent leur défiance et, en réponse, cherchent à réagir par quelques tactiques. Ils ne sont pas que des « idiots culturels » s’en remettant à une logique qui les dépasse. Dans l’univers des soins, on peut observer au quotidien qu’une hospitalisation entraîne dans l’entourage du malade la mise en place d’une longue chaîne téléphonique afin de s’assurer auprès d’autres médecins que le service en question soit digne de confiance et d’inscrire le malade dans une chaîne d’interconnaissance. Ces coups de téléphone ne servent parfois à rien – comme partout ailleurs, on peut ne pas connaître son médecin et être très bien pris en charge – mais ils disent quelque chose de l’inquiétude, de la méfiance surtout, qui caractérisent le lien social en Grèce et tendent à reproduire une logique clanique.
Le désarroi que l’on éprouve face au trafic de médicaments et la manière dont le Metropolitiko en a été victime, provient du fait que cet événement renforce l’idée que les « gens » auraient raison d’être méfiants, de chercher des appuis, de solliciter des services et, dès lors, d’offrir leur redevabilité (en plus d’éventuels quelques dessous-de-tables). Il laisse également sous-entendre que toute initiative, même solidaire, ne peut échapper au« système », à ses lacunes et aux dérives qu’elles permettent. On peut bien invoquer la langue des anciens, on peut déclarer sa flamme au pays, prier Socrate de revenir. Mais ce dernier est parti en trottinette, et il est tombé.
* Je suis redevable à Roza Perakis de m’avoir mis sur la piste de ce texte.