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Le recueil des Poeti del Dolce Stil Novo que j'ai lu se terminait par les poèmes d'un anonyme qui s'adressait à Dante et qui est remarquable par sa capacité à représenter d'une façon si pure l'esprit de l'amour courtois, qu'on l'a pris pour Dante même. Il fait de la femme à la semblance d'ange le foyer de son âme, la lumière de son intelligence, l'étoile de sa destinée, et, malgré l'absence de merveilleux direct, ses chants baignent dans une atmosphère fabuleuse, intériorisée, dans laquelle la femme est pareille à une déesse païenne.
Le rejet, par le catholique J.R.R. Tolkien, de l'amour courtois, se trouve ici expliqué: car si le poète est chaste et n'attend pas de récompense charnelle de ses assiduités, cela ne renvoie pas forcément au seul christianisme, les divinités vierges existant aussi dans l'antiquité. Le poète, quoique non luxurieux, est bien idolâtre, puisqu'il attend au moins un doux regard, un signe d'encouragement.
On pourra dire, certes, que le catholicisme se fonde aussi sur le miracle probant. Saint Thomas n'a pas été considéré comme pécheur lorsqu'il a exigé des preuves, puisqu'on les lui a données. Mais elles s'appuyaient sur le corps glorieux, la chair spiritualisée, pas seulement intellectualisée. Béatrice défunte, dans la Divine Comédie de Dante, était à la fois spiritualisée et intellectualisée, sans doute; mais une femme vivante n'a pas encore été revêtue de chair glorieuse. D'ailleurs, Béatrice l'introduisait aux saints, aux apôtres, à la vierge Marie; l'anonyme ne voit pas plus loin que sa noble dame. S'il renoue avec la moralité originelle du paganisme, avec Platon par exemple, on ne peut pas dire qu'il soit pleinement chrétien.
Il n'en est pas moins élevé dans son cœur, affirmant notamment que peu importe que son amour ait été illusoire et vain, puisqu'il l'a porté à s'améliorer intérieurement. Le signe miraculeux est ici l'encouragement de la déesse faite femme, et cela fait la beauté de cette poésie. Que son auteur soit resté anonyme est hautement significatif: n'ayant fait que restituer, sans rien retrancher ni ajouter, l'amour courtois, il n'avait nul besoin d'être connu. N'ayant pas, comme Dante, des visions de l'autre monde, ni même, comme Cavalcanti, celles du dieu Amour; mais n'ayant pas non plus rabaissé ou moqué l'amour courtois ordinaire, on peut bien dire qu'il n'a imprimé aucune marque personnelle à celui-ci, qu'il n'a fait qu'en exprimer l'essence attrayante. C'est lui qu'il faut étudier si on veut l'appréhender dans sa nudité. Si on est obsédé par ce qu'on pourrait appeler l'idéologie, nul besoin d'en appeler à Dante: on peut en rester à ce charmant anonyme.
Cela prouve, toutefois, que le but de la poésie n'est pas de faire connaître ses idées en beau style, car Dante est plus éblouissant. Ceux qui ne s'intéressent à la poésie que pour en transmettre les idées, il faut l'avouer, sont ses fossoyeurs: ils rabaissent toujours la plus haute, enlaidissent toujours la plus belle.