Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06929.jsonl.gz/302

Écrire, c'est une façon de parler
sans être interrompu.
J. Renard
L'importance accordée aujourd'hui à l'information des patients amène à discuter la valeur de l'écrit ou la prééminence de l'oral. Il peut être utile de sortir du champ médical pour mieux en peser les différents termes.
Voici un jeune couple, en vacances dans une région qu'il connaît mal, tenté par une excursion dont un guide vante la grande beauté. Mais elle est assez longue et le temps est instable. Les prévisions météorologiques sont consultées dans le journal : elles annoncent pour le lendemain et l'ensemble de la région un ciel nuageux et des averses le matin sur le sud qui remonteront vers le nord dans l'après-midi sous l'influence d'un vent du sud-est de fort à modéré. Ces prévisions mitigées divisent nos vacanciers : l'un pense qu'elles sont favorables et, peut-être audacieux, estime qu'il est justifié de prendre quelques risques ; l'autre, plus timide, propose plutôt de temporiser. Pour se déterminer, ils décident d'aller demander l'avis d'un voisin, avec qui ils ont noué quelques relations et qui vit là depuis longtemps. Voici ce qu'il va leur dire :
La Montagne rose où vous comptez aller est au sud-est d'ici et protégera votre trajet du vent, comme elle essuiera sans doute les nuages qui arroseront sa face sud et épargneront votre sentier. C'est un sentier bien tracé, assez sec en ce moment. S'il pleut cependant trop à l'aller, vous trouverez à mi-course une bergerie où vous pourrez vous abriter et vous sécher. Le chemin monte bien et vous êtes inexpérimentés, mais vous êtes jeunes et j'ai remarqué que vous étiez bien équipés en chaussures ; il est aussi facile de prendre un bon imperméable. Il me semble que vous ne courrez pas grand risque, avec des températures douces en cette saison, si vous emportez de quoi boire et quelques fruits secs pour entretenir vos forces.
Mais cet aimable voisin pourrait aussi leur dire ceci :
Hum ! Votre chemin est à mi-pente longeant une vallée qui va se trouver balayée par le vent et vous êtes exposés à recevoir de fortes rafales d'eau à l'aller. De plus, il n'est pas bien tracé partout et l'après-midi vous risquez de voir le brouillard se lever tôt et vous gêner pour vous repérer au retour. Sans parler d'orages qui ne sont pas rares en cette saison qui tremperont un trajet déjà assez boueux après les pluies de ces derniers jours. De plus, vous avez, au sortir de la vallée, un passage étroit sur du rocher glissant quand il est mouillé. Vous êtes jeunes mais inexpérimentés et cette excursion est peu fréquentée : vous risquez de ne rencontrer personne pour vous éclairer. Si en plus vous vous promenez en espadrilles comme je vous l'ai vu faire ces derniers jours, je crois qu'il serait prudent de renoncer à votre randonnée pour demain et de la reporter dans deux ou trois jours car la météo annonce une nette amélioration pour bientôt.
Voilà les renseignements oraux et détaillés que nos jeunes gens peuvent recueillir. Bien sûr, ils auraient pu trouver écrite, dans leur guide, une description précise de leur randonnée indiquant la qualité du sentier, sa visibilité, les passages difficiles ou les abris, la durée du trajet pour de bons ou moyens marcheurs et même l'équipement souhaitable pour s'y lancer.
Mais d'autres indications particulières ne peuvent être écrites ou parfois sont mal écrites, tout comme des prévisions météo peuvent ignorer certains microclimats, favorables ou moins cléments. Quelle que soit la qualité de la documentation, qui peut noyer l'essentiel ou le plus pertinent si elle est profuse, rien ne peut remplacer l'avis d'une personne expérimentée et de bon conseil qui donne des renseignements en temps opportuns, appropriés à la personne qui les demande.
Plutôt que de l'écrit et de l'oral, on pourrait débattre du général, qu'est plutôt l'écrit, et du particulier, qui sera plutôt l'oral. L'un et l'autre ont leur domaine d'élection. L'écrit est évidemment irremplaçable pour présenter un passage délicat, une disposition particulière. Un bon schéma, quand il est possible, vaut mieux qu'un long discours. L'oral se prête mieux à satisfaire des curiosités particulières de l'individu sur le choix entre deux itinéraires, un détour par un point de vue vanté, la possibilité de s'arrêter à mi-hauteur pour revenir sur ses pas si l'aventure se présente plus mal que prévu ou, au contraire, l'obligation de poursuivre une course en boucle pour rentrer. Ces détails, quand ils sont obtenus, sont enrichis par un avis sur le moment le plus propice, qui est parfois fugitif. On connaît des courses qui se terminent mal parce que menées dans la précipitation ou la confusion.
Est-il besoin de revenir à la médecine ? Chaque lecteur aura compris les analogies, en les enrichissant sans doute par d'autres comparaisons tout aussi pertinentes.
On pourrait ajouter que certaines formulations écrites, maladroites ou mal interprétées par un lecteur, peuvent le bloquer, alors qu'une expression orale mal adaptée peut être reprise, nuancée, réexpliquée.
L'important pour le médecin est d'être loyal et bienveillant. De dire avec authenticité tout ce qui risque d'éclairer le patient, de lui être utile. Sans se substituer à lui pour l'orienter dans une direction ayant ses propres préférences. Avec disponibilité, en acceptant d'être interrompu. En répondant aux demandes exprimées, dont il faut parfois favoriser l'expression. Dans la mesure du possible, sans cacher qu'on ne peut répondre à certaines questions. En évitant de transformer des probabilités en certitudes. En vérifiant, à la fin de l'entretien, que les besoins d'éclairage du patient sont satisfaits, qu'il a bien compris ce qu'on a cherché à lui dire.
C'est à cause de tout cela que l'on n'est pas près de voir un ordinateur ou quelque site Internet remplacer un bon médecin.