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Les relations perverses narcissiques invalident les présupposés communément admis de la demande. La pseudo-demande perverse recouvre en réalité une attaque contre la fonction thérapeutique. La forme spécifique de cette violence la rend malaisément identifiable et peut conduire le thérapeute à en être le complice avant d'en devenir la victime. Une récupération de sa fonction thérapeutique exige du thérapeute qu'il puisse l'identifier et y confronter les patients en adoptant une position éthique.
«... ne nous abusons pas. Il n'y a en nous pas la moindre répugnance instinctive à verser le sang».1
Sigmund Freud
Les Grecs de l'époque classique tenaient la guerre pour inévitable et les rapports humains, antagonistes, par nature.2 Rien n'est plus étranger à cette conception que celle, irénique, qui prévaut à partir du XVIIIe siècle qu'inaugure un emblématique «Projet pour rendre la paix perpétuelle».3 L'homme est innocenté, rendu perfectible et sa violence externalisée en même temps qu'est ouverte la perspective du progrès, soutenu par un volontarisme social tendu vers le bien (la justice, l'égalité, la santé, le soulagement des souffrances, etc.). Le champ psychothérapeutique s'inscrit lui aussi dans le mythe contemporain et sans doute participe-t-il également de ses aveuglements et de sa démesure (hybris) qui «égare les hommes qui conçoivent des ambitions que n'autorise pas la condition humaine».
On soutiendra dans cet article :
I que l'idée thérapeutique trouve sa limite face à certaines configurations relationnelles les transactions perverses narcissiques qui en constituent le négatif ;
I que ce que le thérapeute peut identifier comme souffrance, demande, quête d'apaisement, peut recouvrir, en réalité, une destructivité dirigée contre sa fonction thérapeutique ;
I qu'une récupération, au demeurant restreinte, de sa fonction thérapeutique exige du thérapeute qu'il puisse reconnaître et dévoiler la violence à laquelle il est convié et dont il est en même temps la cible.
Ce qui suit s'appuie sur notre expérience avec des couples dans le cadre d'une consultation conjugale et sexologique ; un setting qui nous semble propice au déploiement et à l'observation des transactions perverses narcissiques dans l'espace thérapeutique, dans la mesure où ce setting (couple-thérapeute) recompose le cadre (couple des parents-enfant) originaire et nécessaire à l'aboutissement pervers.
Il est communément admis que c'est un individu souffrant qui fait une demande d'aide et que, dans l'esprit du demandeur, celui à qui il s'adresse est supposé pouvoir lui apporter, au moins partiellement, l'apaisement recherché, nonobstant l'ambivalence qui traverse toute relation thérapeutique.
Les transactions perverses narcissiques, décrites par Racamier5,6,7,8 ne répondent pas de ces présupposés. Sous l'effet d'une séduction narcissique, garantie au prix de son instrumentalisation par un environnement que Racamier a qualifié d'incestuel, l'enfant, promis à la perversion, est maintenu dans le leurre de sa toute-puissance infantile. Si cela permet au pervers accompli de méconnaître la souffrance du manque et des limites, le poids des lois et de la culpabilité, de faire l'économie du vécu socialisé caractérisé par une conflictualité indépassable, cet aménagement, remarquablement durable, exige cependant d'être sans cesse reconfirmé tant les épreuves de la réalité le mettent en péril. Pour méconnaître la souffrance, il va l'infliger à autrui ; pour se confirmer dans sa démesure narcissique, il va nier le narcissisme des autres ; pour éviter la relation et les compromis qu'elle suppose, il va traiter l'autre comme un instrument, expulsant chez lui, souligne Racamier, les conflits qu'il refuse d'assumer pour se conforter dans une anaffectivité inexpugnable.
Par tout ce qu'elle implique, la demande est une notion étrangère à la pensée perverse et quand il vient consulter, le pervers n'est pas demandeur, il vient agir sa toute-puissance aux dépens de celui qui le reçoit. Le cadre psychothérapeutique, par définition dédié à la relation (à soi, aux autres) et procédant lui-même d'une relation, est un outrage à la revendication perverse et cela justifie qu'il soit attaqué et son thérapeute, mis en échec.
La pseudo-demande du pervers, pour être agissante, peut se parer de tous les attributs de la demande véritable. Sa pseudo-demande apparaît souvent massive, attestant d'une souffrance, de conflits, de difficultés existentielles qui semblent bien réels en première analyse. Dès les premières minutes d'un premier entretien, le pervers peut aborder spontanément des éléments traumatiques de son histoire personnelle et familiale, hautement évocateurs d'abus, sexuels en particulier la réalité de ceux-là s'avérant incontestable quand ils ne sont pas décrits de manière crue. Le thérapeute peut être tenté d'y voir une capacité introspective. En réalité c'est un matériel étalé, donné à voir mais non vécu ; un matériel qui, dans d'autres configurations, n'est généralement abordé que lorsque qu'une thérapie est déjà bien engagée. Le thérapeute peut également se voir promu au statut de sauveur et ne pas prêter attention à des propos disqualifiant ceux qui ont pu être consultés antérieurement et anticipant sur la disqualification dont il fera lui-même l'objet. A l'opposé d'une demande, on est en fait face à une stratégie de séduction du thérapeute premier temps de l'attaque de sa fonction thérapeutique et qui répète la séduction dont il a été victime dont la finalité est de mobiliser son empathie, d'exacerber son mouvement réparateur ou de flatter son narcissisme.
La violence dont il est question ici n'est pas la violence frustre et patente que l'idée de violence évoque spontanément. C'est une violence silencieuse, subreptice, masquée, perpétrée en toute innocence, sans malveillance et sans haine manifestes. Hannah Arendt l'a qualifiée de banale.9 Elle porte sur le statut de l'autre en tant que personne, animée, nantie d'une pensée et d'un narcissisme propres. Ses caractéristiques concourent à ce qu'elle passe souvent inaperçue.
Un exemple à valeur paradigmatique. Lors d'un premier entretien, à une question du thérapeute, un homme évoque sa rencontre avec celle qui allait devenir son épouse. C'est le hasard qui les a fait se rencontrer : il s'est trouvé être assis à côté d'elle. Invité à en dire davantage, il ressort que l'idée de hasard ne renvoie pas seulement aux circonstances de la rencontre qui tiennent effectivement du hasard mais que tout ce qui a suivi et formé leur rencontre est également et essentiellement contingent : ce fut elle, ç'aurait pu être sa voisine, n'importe qui. En un mot, énoncé telle une évidence, sans méchanceté, il vient de disqualifier son épouse en tant que personne et de nier toute implication véritablement relationnelle. Tel est le propre de la violence de la perversion : réduire l'autre à une non-personne, à une chose interchangeable dont l'intérêt se réduit à sa commodité. Proféré avec rage ou aigreur, le propos eût signifié l'existence d'un conflit, d'un mouvement participant du relationnel, établissant l'autre dans son humanité. En l'absence de mobile ou de mouvement haineux, apparents et qui feraient sens, cette violence est difficilement représentable. Dans notre exemple, tant il est difficile de concevoir qu'un couple se fonde sur un non-investissement de l'autre, le danger pour le thérapeute est de suppléer à cette absence de tout mouvement affectif, en faisant appel à sa propre capacité relationnelle, à son univers fantasmatique, et de prêter des sentiments, de l'attirance, quelque chose de l'ordre du désir ou de la pudeur (figure de la culpabilité) à en rendre compte, là où en réalité il s'agit d'une totale anaffectivité.
En consultation de couple, cette violence de l'un s'articule toujours avec la violence de l'autre. Dans notre exemple, c'est l'absence de réaction de l'épouse qui établit l'existence d'une collusion perverse. En effet, une réaction de l'épouse s'insurgeant contre cette assignation en tant que non-personne eût conféré un sens relationnel à une situation bien évidemment conflictuelle. Sa réaction fut de ne pas réagir, de faire comme si son mari n'avait rien dit : lui signifiant, à son tour, son insignifiance. Invitée à réagir, l'épouse esquiva la demande du thérapeute en revenant à sa question initiale, en affirmant qu'«il n'y avait aucune intention de ma part quand on s'est rencontré». Le propos prête à confusion et peut amener le thérapeute à entendre une dénégation, renvoyant à l'existence de sentiments, fussent-ils en creux, ou à de la culpabilité. Il n'en était rien. Elle précisa qu'«il n'y avait pas eu de calcul» de sa part. Le terme illustre le caractère opératoire de la pensée perverse. Il renvoie également à une revendication toute-puissante car si on admet, qu'à son origine, toute rencontre procède du hasard, laisser entendre qu'elle aurait pu être intentionnelle, revient à revendiquer une maîtrise sur le hasard qui se manifeste par ailleurs, dans ces configurations, par de fréquentes conduites à risques qui sont autant de défis lancés au non maîtrisable.
Ce qui précède campe l'organisation interactionnelle du couple et celle du couple avec le thérapeute. Elle préfigure de la suite et de la fin d'une démarche dont la visée thérapeutique risque bien de n'exister que dans l'esprit du thérapeute. S'il prend les invitations collusives de l'un contre l'autre qui lui sont adressées, pour simple rivalité entre deux patients demandeurs, inquiets de s'assurer sa compréhension et son soutien, et s'il ne peut reconnaître la violence fondamentale qui se déroule sous ses yeux, le thérapeute va, par son aveuglement et son silence, en devenir le complice et être associé, à son insu, à un système tournant d'alliances, ou plutôt de ligues, dans lesquelles deux agissent contre un troisième. Dès lors le thérapeute va occuper la place du parent qui, face à la malveillance et aux abus de l'autre parent sur l'enfant, fait comme si de rien n'était ; cette participation par l'abstention, souvent méconnue, est une condition nécessaire à l'éclosion future de l'aménagement pervers chez l'enfant victime d'abus.
De la fin, on dira que, tôt ou tard, après avoir mobilisé la bienveillance du thérapeute, son empathie et mieux encore son éventuel volontarisme réparateur, la collusion se tournera contre lui. Le couple mettra un terme à sa démarche, sur une petite phrase assassine, sur le pas de porte, lui signifiant son incapacité, son incompétence, la futilité du projet thérapeutique. Au thérapeute la perplexité, les doutes, les questions qui surviennent à la suite de ce qu'il considérera comme une rupture thérapeutique. Injustement car ne peut être rompu que ce qui a été lié, et d'une demande, d'une alliance thérapeutique, il n'y en eut que des feintes pour mettre le thérapeute en échec, lui faire vivre les affects associés et permettre au couple de se conforter dans une immunité affective triomphante.
Si l'on admet que les relations perverses narcissiques confrontent le thérapeute à une situation dans laquelle les préconditions à un travail thérapeutique ne sont pas remplies, leur abord exige que l'on se concentre sur ses préalables : ses conditions cadre.
La neutralité bienveillante du thérapeute qui, en d'autres contextes, borne l'espace thérapeutique en définissant sa position éthique en même temps qu'elle instaure une alliance avec le patient, est ici détournée de sa vocation : elle fait du thérapeute un participant à des transactions qui nient l'idée thérapeutique. Partant, il nous semble impératif avec Hurni et Stoll10,11,12 que le thérapeute se dégage de ce rôle, adopte une position éthique, pointe, dévoile la malveillance essentielle à laquelle il est convié. Son «Je ne peux me taire (face à ce que vous êtes en train de faire de votre épouse/votre mari)» réassigne le thérapeute dans sa fonction, reconfère au cadre sa destination originelle, énonce le fondement d'un contrat thérapeutique par lequel le thérapeute non complaisant se pose comme garant d'un espace relationnel non destructeur. Cette confrontation des patients avec leur violence est urgente faute de quoi tout ce qui pourra s'ensuivre, sera dénaturé et se résumera à un jeu de dupes.
Cette confrontation exige du thérapeute qu'il soit un homme sans illusions, davantage Grec et sceptique que moderne et faiseur de bien. C'est à cette condition, selon notre expérience, que la confrontation avec la violence de ces patients, sans être une contre-attitude sadique, peut être conduite de manière opérante. Ne serait-ce que pour se protéger de cette violence ou, dans les cas les plus favorables, pour créer les conditions à l'émergence d'affects qui auraient pu subsister dans cet univers pétrifié. C'est avec la manifestation des premiers émois que le danger de (véritable) rupture thérapeutique est maximal ; toute attaque, même anodine, contre le cadre thérapeutique, ou tout changement, provoqué par les patients dans les habitudes du thérapeute, demande une problématisation et une élaboration soigneuses. Dans des cas moins favorables, cette confrontation, telle une escroquerie éventée, suscite un départ outré. A plusieurs années d'intervalle, nous avons été consultés par des couples ayant croisé la route, de manière éphémère, d'un thérapeute clairvoyant et sans complaisance ; ils en rapportaient le propos, jugé scandaleux, mais qui avait, sinon fait sens, suscité une certaine perplexité justifiant ce nouvel épisode thérapeutique dont les perspectives, «...ne nous abusons pas», demeurent bien incertaines.