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La Suisse a souvent considéré l'Europe, contrairement à elle-même, comme quelque chose d'artificiel. D'où le scepticisme et l'idée, encore virulente, que l'Europe ne saurait se construire, mais que, si tant est qu'il le faille, elle devrait croître de manière organique et fédéraliste.
L'Europe est présente depuis le XVIIIe s., comme contexte et à la fois comme partenaire et adversaire, dans la définition que la Suisse se donne d'elle-même. Au début, le terme renvoyait au concert des nations (Equilibre européen) et à une entité culturelle que l'on peut aussi appeler l'Occident. Alors que la Suisse pouvait facilement se reconnaître dans le continent européen, tel que les allégories baroques l'opposaient à l'Asie, à l'Afrique et à l'Amérique, elle n'a cessé de se percevoir, à l'époque moderne, mais surtout depuis 1848, comme un cas particulier républicain face à l'Europe des grandes puissances et des monarchies.
La création de l'Etat fédéral qui, du point de vue de la construction nationale, est analogue à celle de l'Allemagne et de l'Italie, peut être comprise comme une anticipation du développement de l'Europe occidentale. La Confédération, tout comme l'Union européenne, est le fruit du besoin de coopérer pour garantir la sécurité et de la nécessité de créer un espace économique sans frontières intérieures. L'une et l'autre durent se doter d'une monnaie commune, l'une et l'autre se sont développées par étapes, surtout dans l'élaboration des instruments de participation démocratique. Pour toutes deux aussi, le sentiment d'appartenance et son corollaire, la solidarité financière entre les régions les plus fortes et les plus faibles, sont liés pour une large part au processus d'intégration.
Au XIXe s. la Suisse se percevait comme un organisme fédéraliste aux multiples facettes et comme une image ou un modèle de l'Europe, dont néanmoins elle se démarquait. Vu sa situation centrale, elle se considérait comme l'essence de l'Europe, tout en se sentant en marge, ce qui semblait la prédestiner à héberger des organisations européennes. En compétition avec d'autres petits Etats comme la Belgique et les Pays-Bas, elle parvint à abriter le siège européen d'organisations internationales (CICR en 1863, Union télégraphique internationale en 1869, Société des Nations en 1919).
Auteur(e): Georg Kreis / UG
Ce n'est qu'à partir du moment où l'Europe commença à s'organiser qu'elle prit pour la Suisse une réelle consistance. La Suisse réagit avec retenue au mémorandum de Briand de 1930. Elle approuva certes la diminution des entraves au commerce, mais elle se cacha derrière la Société des Nations pour refuser les perspectives politiques. Le mouvement paneuropéen, à caractère privé et transnational, fondé en 1923 par Richard Coudenhove-Kalergi, est à l'origine de l'Union européenne créée en 1934. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l'idée européenne fut annexée par la propagande nazie. Mais dès 1944, divers groupes de résistants la réinvestirent, dans l'espoir que l'Europe de l'après-guerre ne permettrait pas la restauration des Etats nationaux. En 1946, une petite internationale d'europhiles démocrates se réunit à Hertenstein, dans le canton de Lucerne; ce groupe voulait construire l'Europe de bas en haut, pensant ainsi la légitimer, mais l'initiative fit long feu.
Auteur(e): Georg Kreis / UG
Dès 1947, la Suisse fut confrontée à l'existence de diverses organisations intergouvernementales. Elle participa à l'Organisation européenne de coopération économique (Organisation de coopération et de développement économique, ou OCDE, depuis 1960), qui voulait amorcer la coopération économique dans une Europe occidentale ruinée, mais en exigeant l'introduction d'une clause d'abstention. La Suisse officielle ne pensait pas léser la neutralité en adhérant à l'OCDE, qui pourtant renforçait le camp occidental. En revanche, elle refusa résolument d'entrer au Conseil de l'Europe, fondé en 1949, parce que cela impliquait une collaboration politique. Dès lors, la Suisse suivit une double voie: elle souhaitait une coopération purement technique, tout en refusant la collaboration politique et l'intégration. Cette réticence à faire partie d'une formation d'une certaine envergure fut justifiée d'abord par des arguments relatifs au respect de la neutralité, puis par le fait que la Suisse ne pouvait envisager aucune limitation de la démocratie directe.
La Suisse réagit avec irritation au plan Schumann, qui amena la création, en 1951 de la Communaté européenne du charbon et de l'acier, et le refusa. Cette mise en commun de la production de charbon et d'acier fut qualifiée de mesure dirigiste totalitaire, de tentative de monopolisation et de cartellisation. Le traité de Rome de 1957 fut lui aussi mal perçu, notamment par quelques radicaux: on parla de protectionnisme, de bureaucratie, de supranationalisme, de néojacobinisme et de nouvelle grande puissance. En 1961, le Conseil fédéral déposa toutefois une demande d'association à la Communauté économique européenne (CEE), parce que l'idée d'instaurer une vaste zone de libre-échange avait échoué. Lors de la campagne précédant la votation sur les accords de libre-échange, acceptés par le peuple en 1972, la Communauté européenne (CE), créée en 1967, fit l'objet de violentes attaques. Quelques adversaires isolés n'hésitèrent pas à faire le rapprochement avec l'ancienne hégémonie nazie. Si l'on se réjouissait, officiellement, de voir progresser le noyau de l'intégration ouest-européenne, on avait le secret espoir que les liens envisagés restent lâches, par crainte qu'un environnement européen par trop intégré n'affaiblisse la position traditionnelle de la Suisse et ne la marginalise.
Auteur(e): Georg Kreis / UG
Les Etats qui ne font pas partie de la CE n'ont cessé de perdre du poids au fil des années. Des sept membres fondateurs de l'Association européenne de libre-échange (AELE), créée en 1960 pour faire concurrence à la CEE, et saluée par la Suisse comme un pendant au reste de l'Europe, cinq ne tardèrent pas à changer de camp; le sixième (la Norvège) n'a plus qu'un pied dans l'AELE, à cause de son entrée dans l'Espace économique européen (EEE). La Suisse est le seul membre de l'AELE à ne pas faire partie de l'EEE, auquel le peuple a refusé d'adhérer en 1992.
Les pays d'Europe centrale et orientale qui retrouvèrent leur liberté de mouvement en 1989, ne constituent pas un groupe avec lequel la Suisse pourrait renforcer son statut particulier traditionnel. Depuis la création de l'Union européenne (UE) en 1993, la pression indirecte exercée par l'intégration croissante des Etats européens va se renforçant. En ce début du XXIe s., la Suisse espère pouvoir tempérer son opposition problématique à l'UE par le biais d'un rapprochement mutuel: la Suisse est censée continuer à s'européaniser tout en conservant toutes ses spécificités, et l'Europe, de son côté, devrait s'helvétiser en se fédéralisant et en se démocratisant. Les négociations avec l'UE se sont intensifiées après l'acceptation par le peuple des accords bilatéraux I, en 2000. La question européenne divise aussi bien les milieux économiques suisses, dont une partie dépend du marché européen, que la population: face à la gauche, à la grande industrie et aux radicaux, qui tous souhaitent adhérer à l'UE, la droite nationale et conservatrice veut à tout prix éviter cette adhésion. L'introduction de l'euro, en 1999, et l'élargissement de l'Union à l'Est (2004) placent une nouvelle fois la Suisse, qui n'a cessé de se considérer comme un cas à part, devant une accélération et un élargissement de l'intégration européenne. On a beau voir, avec Denis de Rougemont, le fédéralisme suisse comme un modèle pour l'Europe et admettre que le biconfessionalisme est une originalité incontestable, le plurilinguisme et les Alpes existent aussi ailleurs.
Auteur(e): Georg Kreis / UG