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J’étais allé voir L’Or du Rhin au Grand Théâtre et avais été un peu déçu par la mise en scène, pas toujours très fidèle à ce que Wagner avait indiqué dans ses livrets, et je m’étais dit qu’il fallait réessayer un opéra mythologique pour me faire une idée plus nette de l’état de la culture officielle - pour voir si réellement, comme j’ai tendance à le croire, on est en Europe radicalement hostile à la mythologie, malgré le romantisme qui avait essayé de la remettre à l’honneur en s’arrachant au carcan du rationalisme.
Je suis donc allé voir La Rusalka, dont la musique est de Dvorak. La présentation du Grand Théâtre était surtout historique - et alléchante, puisqu’elle disait que cette œuvre s’appuyait sur La Petite Sirène d’Andersen, mais en la transposant dans le contexte folklorique tchèque, et que, à cause de cela, elle était devenue, à Prague, le symbole de la renaissance de la culture nationale. Rien de plus romantique, en somme!
Mais, pour le metteur en scène, visiblement, le monde des esprits élémentaires n’a rien de réel, ni de concret, d’authentique; les histoires de jeunes prostituées qui essayent de devenir les épouses de bons bourgeois sont bien plus intéressantes. Car pendant que les chanteurs évoquaient le monde fabuleux des ondines, ils jouaient, avec un décor approprié, une scène profondément différente.
Liberté du metteur en scène, dira-t-on. Mais pourquoi s’arrêter là? Pourquoi ne pas aussi modifier le texte, et même la musique? Pourquoi ne pas faire son propre opéra? A-t-on peur que la référence à un grand nom disparaissant, plus personne n’aille le voir?
Prétendre, éventuellement, que la vérité de ce conte est sociale ou psychanalytique, relève à mon sens de l’aveuglement le plus complet. Il s’agit bien des rapports entre l’homme et la nature. La fascination que la seconde exerce sur le premier crée une forme de tragédie, comme souvent dans le romantisme, parce que les deux apparaissent comme inconciliables. Le problème est réel, et global. L’amour des formes colorées de la nature renvoie bien à celui de la femme, dont le corps est lui aussi créé par la nature, dont il est pour ainsi dire le chef-d’œuvre. L’élément de l’eau, même, a son importance: plus fin que la terre, déjà assimilé au sentiment, au rêve, à l’âme, il tend au féminin; pour autant, il semble assujetti à la force lunaire, et ne pas pouvoir la surmonter pour toucher à la gloire du soleil. C’est l’image même de la nymphe dont l’opéra raconte l’histoire. À la base, il ne s’agit en aucun cas d’une illusion, d’un artifice; si cela avait été le cas, je crois, l’opéra n’eût jamais pu devenir l’expression de l’âme nationale tchèque.
Cette mise en scène que j’ai vue, je dois le dire, ne m’a pas donné envie de prendre un abonnement au Grand Théâtre. Elle pouvait être jolie en soi; mais elle voulait trop faire de cet opéra romantique un film social.
La plus grande faute de goût réside sans doute dans ceci que dans les paroles des personnages la couleur bleue est omniprésente et que sur scène dominait au contraire le rouge: cela n'a rien à voir.
Cela dit, la musique était belle, bien jouée, bien chantée: souvent je l’écoutais en me contentant de lire les paroles dans leur traduction qui défilait devant mes yeux. Comme j’étais tout en haut, le son montait bien, et la scène ne s’imposait pas trop à mon regard. Une place meilleure qu’on pourrait penser.