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Le tulpa désigne, en tibétain, une projection psychique prenant corps, permettant à un esprit d'agir à distance et de voyager sans effort dans l'espace physique. Je l'ai appris en regardant la troisième saison de Twin Peaks, David Lynch son auteur étant adepte des spiritualités orientales. Je connaissais le concept, car H. P. Blavatsky en parle, dans Isis Unveiled, attribuant ce pouvoir aux mages tibétains. Mais si elle cite le mot, je l'ai oublié.
Je rencontre l'idée plus souvent dans la littérature latine antique, puisque les dieux y créent la copie des hommes dont ils veulent prendre la place, et l'apparence. Cela n'a pas de nom particulier, pour les poètes antiques, c'est une pratique courante pouvant être confondue avec la possession, par un mortel, d'un dieu, et agissant comme à sa place. Mais les textes n'en disent pas moins que le vrai mortel se trouve alors ailleurs, transporté par le dieu. C'est subtil et ne se réduit pas à des idées préétablies, parce que la poésie antique a ceci de beau que, dans son expression, elle ne distingue pas rigoureusement le matériel du spirituel.
Le concept se retrouve chez Tolkien. Dans Le Silmarillion, les dieux y sont dits de purs esprits, mais pouvant se créer un corps à partir de leur volonté consciente, et certains le font; on peut en inférer que Gandalf est dans ce cas, dans Le Seigneur des anneaux, et c'est pourquoi il revient après avoir été tué par un Balrog. Les Nazgûls ont le même genre de nature, qui rappelle aussi le père de Merlin tel que les textes médiévaux en parlent: démon, il se faisait un corps à volonté pour s'unir à sa mère.
Dans la littérature française, on en trouve un bel exemple dans l'Amphitryon de Molière: le dénommé Sosie est effaré en se découvrant un double, en réalité Mercure ayant pris son apparence. Comme il veut protester, le dieu le bat, donnant l'occasion du comique de gestes préféré de Molière. La pièce était simplement reprise du Romain Plaute. Mais j'ai toujours adoré ce passage, réellement effrayant, au-delà du rire. Un mystère profond s'y trouve, et le succès du nom du pauvre valet d'Amphitryon n'est pas un hasard.
Dans la série Twin Peaks, il y a à la fois la possession et le tulpa, soigneusement distingués. Si Sosie, peut-être, pouvait voir à l'extérieur de lui-même son propre corps dans une sorte de vision hallucinatoire, et vivre ses coups de bâton sur le plan spirituel, dans la série de Lynch, le corps de Dale Cooper est habité par une entité maléfique, d'un côté, et celle-ci a créé des tulpas, de l'autre - soit pour se donner la possibilité de s'y placer en cas de besoin, soit pour espionner à distance le F.B.I. Finalement, Dale Cooper lui-même se crée une copie pour faire plaisir à une famille qui avait appris à l'aimer. Il n'y a pas de caractérisation morale dans la fabrication des tulpas: comme les machines, cela peut servir au bien ou au mal.
On s'en doute, le christianisme a assimilé cette technique au diable, saint Augustin ne parlant, à cet égard, que de possession et d'illusion. Il est vrai que ce n'est pas aussi simple. David Lynch, en plaçant les concepts tibétains dans l'Amérique contemporaine, recrée une mythologie, forge une fantasy fascinante - réenchante le monde. Néanmoins, on peut se demander, parfois, s'il ne superpose pas des idées chrétiennes, issues d'une éducation puritaine, et des idées orientales. Peut-être qu'en repassant par la tradition antique, l'articulation eût été plus claire.