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Chutes de pierres.
Nous redescendions du Mont Cervin, par l' arête orientale. Une belle journée d' août ( 12 août 1923 ), un soleil radieux et un temps calme avaient favorisé notre entreprise.
Il était environ 2 heures de l' après; nous nous apprêtions à quitter la cabane du « Hörnli » pour regagner Zermatt, lorsqu' un coup de tonnerre nous figea pour un instant et attira nos regards vers la face du Cervin que nous venons de quitter. Quelque peu au-dessus du refuge Solvay, un bloc de dimension considérable s' était détaché et vint se briser sur les dalles. Il se divisa en plusieurs fusées qui formèrent un immense nuage blanc, lequel enveloppa en peu d' instants la silhouette du géant. Deux heures plus tard, lorsque nous fûmes redescendus à Zermatt, ce nuage n' était pas encore complètement dissipé.
Ce spectacle illustré ci-devant est un exemple typique de la désagrégation d' un massif rocheux. Un facteur essentiel contribuant pour une large part à la destruction de la montagne, ce sont les brusques changements de température qui se produisent dans les hautes régions des Alpes. La configuration, la nature des rochers et leur exposition sont les causes des grandes variations thermiques. Il est évident qu' une formation qui absorbera les rayons calorifiques, retiendra plus longtemps la chaleur qu' un sol granitique qui la re-fléchirait tout entière. Les pierres sont des corps athermanes, c'est-à-dire qu' elles interceptent la chaleur; elles absorbent une certaine quantité des radiations caloriques qui frappent leur surface et renvoient le reste, contrairement aux substances diathermanes telles que l' eau et le verre.
Durant la journée, les rayons solaires chauffent parfois certaines parties exposées de telle façon qu' on peut mesurer à leur surface jusqu' à 50° Cel. de chaleur et plus. Après le coucher du soleil, un refroidissement brusque se produit. Pendant la nuit la température tombe souvent au-dessous de zéro, de sorte que l' écart entre midi et minuit dépasse 60 centigrades. Ces changements rapides ont pour conséquence, que la pierre se dilate et se contracte suivant sa forme, avec des vitesses différentes. Les variations thermiques déterminent dans les parties dont la roche se compose, des tensions et des relâchements simultanés qui finissent par produire de petites fentes. L' eau venant ensuite s' infiltrer dans ces imperceptibles fissures, le gel et le dégel accomplissent l' œuvre de destruction. Un caillou effrité de cette façon servait peut-être d' appui à un gros bloc qui finit par perdre son équilibre; il tombe, en entraînant d' autres sur son passage et l' avalanche de pierres se précipite, avec un bruit de tonnerre, au bas de la montagne. La dilatation par la chaleur suffit quelquefois sans le concours de l' eau, du gel et du dégel, à déséquilibrer et détacher une masse de rochers peu solide.
Les chutes de pierres sont un des plus graves dangers de la montagne, à cause de leur fréquence. Quand l' alpiniste entend le sifflement d' un caillou il se rend compte qu' il l' a échappé belle.
Nous en voyons partout des témoins irréfutables sous forme de blocs, fraîchement tombés, ou dénonçant par leur couche de mousse, un âge déjà vénérable. Sur les flancs de montagne couverts d' un manteau de terre de faible épaisseur, sur les vires, les terrasses, les pentes plus ou moins raides, nous rencontrons des débris de rocs parsemés que l' adhésion seule maintient en place. Ailleurs, certaines arêtes ne forment que des échafaudages de pierres sans la moindre liaison. Les forces atmosphériques travaillent sans relâche à la destruction d' un massif, aussi longtemps que ses parois nues offrent encore un point d' attaque.
Tous les versants couverts de neige, de glace ou d' herbe, sur lesquels reposent des éboulis sont en général dangereux. Le montagnard expérimenté connaît ces endroits et les évite autant que possible. La plupart des pierres détachées trouvent un passage direct par un couloir; souvent elles rebondissent d' une paroi à l' autre en décrivant une trajectoire impossible à déterminer à l' avance. Dans les couloirs de neige ou de glace, les avalanches de pierres sont souvent canalisées dans un chéneau assez profond et forment à leur débouché sur le pâturage ou le champ de neige un triangle d' éboulis sales. Un large névé dominé par une paroi s' annonce dangereux quand vous remarquez à sa surface des rainures profondes provenant des chutes de pierres. Les couloirs et cheminées montrent aussi habituellement des dalles meurtries, signes qui devraient commander à l' ascensioniste la plus grande attention. Selon que les éboulis au bas du couloir sont vieux ou récents, l' alpiniste peut juger si un pareil passage est praticable sans grand risque.
Le minimum de danger se présente le grand matin, avant le lever du soleil; un temps calme augmente également la sécurité. Dans un couloir ou dans une cheminée le varappeur est directement exposé aux chutes de pierres, surtout quand la caravane est encordée; les participants doivent alors observer beaucoup de prudence. Cependant, le fait de détacher des cailloux n' est pas toujours la faute d' un alpiniste même novice. Cela arrive aux grimpeurs les plus expérimentés.
A côté de^ l' influence atmosphérique, le dérochement de pierres est fréquemment provoqué par les moutons, chèvres et dans les parties rocheuses, par les chamois.Adolphe Koch.