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La reprise de l’activité littéraire à Constantinople dans la période 1918-1922
Peu après l’armistice de Moudros, en octobre 1918, plusieurs intellectuels arméniens, rescapés de la Catastrophe, rentrèrent à Constantinople qui, à cette époque, était placée sous le contrôle des Alliés. C’est le début d’une courte période d’activité littéraire, que le nouvel exode, massif et sans retour, des Arméniens d’Anatolie, provoqué par la victoire kémaliste (1922-1923), allait stopper net.
Rentrés d’exil, les intellectuels qui avaient vécu les «années maudites» de la déportation relancent l’activité littéraire, notamment par la reprise ou la création de nouvelles revues. Dans les pages des journaux, ils reprennent leur plume entre autres pour célébrer les victimes des massacres. Ainsi, le deuxième numéro de la nouvelle série de Chanth, paru le 23 novembre 1918, inaugure une nouvelle rubrique: «Le Panthéon arménien: les derniers grands martyrs de notre nation». Un Panthéon qui, comme l’écrit le rédacteur du journal, Méroujan Barsamian, «n’est pas bâti sur des colonnes de marbre», mais sur «un amas infini de terre, de rocher et de pierre»; un Panthéon «sans limites» dont les ombres vont de Garin à Kharpout, de Diyarbakir à Engür, de Konya à Der-Zor. Ses colonnes sont faites des soupirs; la souffrance incommensurable en est la coupole. «L’Asie Mineure tout entière est un immense cimetière arménien». Tout se passe comme si, par l’écriture, les écrivains rescapés voulaient remplacer la sépulture réelle, absente, par une sépulture et un lieu de recueillement symboliques.
La première notice est dédiée à Rupen Sevag; en plus de la nécrologie, des pages inédites de l’écrivain sont publiées, comme pour vouloir assurer une forme de survie, sinon à l’homme, du moins à son œuvre, brutalement coupée dans sa phase la plus active et prometteuse. Dans les numéros suivants, d’autres notices sont dédiées à d’autres écrivains. Le journal publia également une rubrique consacrée aux «Survivants» (ex. A. Andonian, le père Balakian, E. Odian). Dans plusieurs écrits de cette époque, on constate la volonté de préserver, presque en guise de testament, les dernières expressions des écrivains disparus.
Ainsi, après cinq ans d’interruption, en 1920, l’écrivain et publiciste Théotig (Lapdjindjian) reprend la parution de son Almanach pour tous annuel qui, depuis 1907, constituait une vitrine du monde intellectuel arménien constantinopolitain. L’ancienne rubrique «La pensée arménienne hier et aujourd’hui», qui comprenait des «Articles et écrits complètement inédits d’écrivains arméniens de Constantinople, des provinces et de l’étranger», est maintenue. Son sous-titre change cependant pour devenir désormais: «Articles, écrits, souvenirs, lettres et pages intéressantes inédites de nos écrivains: 1) disparus; 2) martyrs; 3) survivants». Une grande partie des pages de cette section est occupée par des lettres ou des écrits posthumes d’écrivains disparus tels que Taniel Varoujan, Rupen Sevag, Ardachès Haroutiunian et d’autres encore. L’ancienne rubrique «Opinions», con-tenant de brefs messages envoyés à la rédaction, est également reprise. Elle enregistre les commentaires et les expressions de félicitation pour le numéro de 1915; ces messages portent la signature, entre autres, de Taniel Varujan, Rupen Sevag, Siamanto.
Le même Théotig est parmi les principaux auteurs du Mémorial pour le 11 avril, publié en 1919 à Constantinople par le Comité de deuil du 11 avril, et dont le texte liminaire débute à son tour par le mot «martyrologie» (մարտիրոսագրութիւն). Cette brochure veut établir une sorte de bilan des forces intellectuelles disparues, dans la capitale comme dans les provinces. Les 93 premières pages de cet ouvrage qui en compte au total 128 recensent 761 victimes. Les notices sur les principaux écrivains sont suivies par quelques extraits tirés de leurs écrits.
A la fin du Mémorial du 11 avril, se trouve une «Section littéraire», moins étendue, constituée essentiellement par deux récits de réminiscences concernant la déportation et la détention respectivement à Ayache et à Tchanghere. Le premier est signé par Puzant Bozadjian et le second par Mikayel Chamdandjian. La même année, ce dernier publie à Constantinople Le tribut de la pensée arménienne à la Catastrophe, qui relate son expérience, depuis son arrestation la nuit du 24 avril jusqu’au retour à Constantinople en 1918.
Sans vouloir donner des listes d’ouvrages exhaustives, disons que c’est précisément à cet exercice d’écriture que se livre la majorité des écrivains de cette période. La plupart des œuvres écrites consistent dans des récits de témoignage de rescapés, autographes ou allographes. Un des rares écrivains qui essayent d’expérimenter le double exercice d’écriture du témoignage et de la fiction est Aram Andonian. Entre 1919-1921, il publie ses deux œuvres maîtresses. En mai-juin 1919, réfugié à Londres, il écrivit Le grand crime, qui constitue la première présentation systématique de témoignages et de documents, recueillis entre 1915 et 1918, ainsi que le premier livre accusateur, publié d’abord en traduction français, dès 1920 (ensuite publié en arménien à Boston, en 1921). En 1917, sur les chemins de la déportation, sous les tentes mêmes du désert de Syrie, Andonian avait écrit En ces jours sombres, qui parut en 1919; il s’agit d’un recueil de six nouvelles où il décrit les atrocités qui se passaient chaque jour sous ces yeux. Comme le souligna Hagop Ochagan, dans son Panorama de la littérature arméno-occidentale, en ces jours sombres est «un livre qui ne fut pas écrit à Paris [où Andonian s’établit par la suite], mais sous le nez même de l’ennemi (թշնամիին իսկ քիթին տակ), à Mesqéné, à l’intérieur de sa tente de déporté, alors qu’à l’extérieur les jeunes arméniens avait peur de parler à haute voix».
En ces jours sombres est le premier des nombreux ouvrages dans lesquels les survivants arméniens ont essayé d’écrire la Catastrophe. Indépendamment de la qualité du résultat atteint, on remarquera que la tentative d’écrire une œuvre de fiction abordant la Catastrophe constitue une donnée intéressante. La question théorique et esthétique du possible traitement de la Catastrophe par le moyen de l’art, et notamment par l’écriture romanesque, fut posée et affrontée quelques années plus tard. Dans les années 30, Hagop Ochagan entreprend en effet la tentative d’affronter la Catastrophe par la création d’une trilogie romanesque, Les Rescapés (ou Paralipomènes, en arménien Մնացորդաց), tout en exposant les réflexions théoriques sous-jacentes à ce projet, et tout particulièrement dans un entretien paru en 1933 dans Hayrenik sous le titre d’A l’ombre des cèdres. La troisième partie, qui aurait dû être consacrée aux déportations et avoir pour titre L’Enfer, n’a jamais vu le jour. Dans les années 40, Ochagan reviendra sur cet échec, par exemple dans le volume X du Panorama et dans Un témoignage (1946). A la même époque, dans son Histoire de la littérature, le romancier et dramaturge Levon Chant parviendra à une position radicale, motivée par des considérations d’ordre esthétique et éthique: l’interdiction de la représentation de la Catastrophe par la fiction.
Bien avant lui, à partir de 1917, Zabel Essayan, dans la préface à L’Agonie d’un peuple (Baku 1917), annonçait sa démission face à un possible traitement littéraire de la Catastrophe: «J’ai considéré un sacrilège de faire de la souffrance de tout un peuple agonisant un sujet littéraire». Elle préféra mettre sa plume au service du témoignage d’autrui, et notamment de Haïg Toroyan. Une tentative avortée, certes à cause de circonstances contingentes, peut être considérée Souvenirs d’un écrivain, du même auteur. Comme l’indique le titre, il s’agit d’un récit de mémoire, publié par Zabel Essayan sous le pseudonyme de Vikèn dans le journal Hayasdan de Sofia, en août-septembre 1915. Le dernier numéro du journal, paru le 26 septembre 1915, quelques jours avant l’entrée en guerre de la Bulgarie à côté des Allemands et des Turcs, contenait le neuvième épisode des Souvenirs, restés par la suite inachevés.
Comment trouver la parole indicible?
Il n’est pas nécessaire d’expliquer que la mise par écrit du témoignage de la part d’un rescapé à la Catastrophe implique l’effort de surmonter le besoin individuel d’oublier les souffrances vécues. Écrire voudrait dire les vivre à nouveau. C’est ce que le père Balakian affirme explicitement dans la préface à son Golgotha arménien publié en 1922:
«Je ne voulais pas écrire, car cela aurait signifié être déporté une deuxième fois, alors que le souvenir même m’effrayait. Puisque, pour mettre par écrit quelques épisodes du Golgotha arménien, il aurait fallu amener encore une fois devant ma pensée et devant mes yeux ces plus de mille jours noirs d’épouvante, ou ces trois ans de sang, avec tous leurs principaux épisodes».
L’aphasie provisoire par laquelle le père Balakian est frappé est motivée par le sentiment de ne pas réussir à affronter l’étendue de la Catastrophe, de ne pas réussir à décrire l’inénarrable: «Il est humainement impossible de décrire le martyre effroyable et inénarrable (անպատմելի) de plus d’un million de tes fils agonisants». D’où un senti-ment d’insuffisance et de défaillance explicitement avoué: «Je ne voulais pas écrire, car je me sentais faible quant à mon cœur et à ma plume». Ce sentiment de défaillance touche même la maîtrise de la langue: «Quand je me mis au travail, je m’aperçus que j’avais presque oublié (գրեթէ մոռցեր էի) ma langue maternelle… J’avais souvent de la peine à me souvenir même des mots courants de l’arménien et à rédiger mes pensées pour exprimer d’une façon convenable mes idées. En vain je m’attardais dans les dictionnaires arméniens pour chercher des synonymes».
Balakian explique ces difficultés en évoquant le fait que, dans les deux dernières années d’exil, il n’avait parlé que le turc avec la population arménienne d’Adana et des alentours. Deux ans sont-ils suffisants pour qu’un érudit, un vardapet, oublie sa langue maternelle, une langue dans laquelle il avait été instruit? Certainement pas. Par ailleurs, Balakian nous dit lui-même que, dans la tentative de faire «émerger à la surface» la langue maternelle «cachée», il lisait les journaux arméniens. C’est bien «sans difficulté» qu’il les lisait («je lisais sans difficulté les journaux arméniens du jour»). La langue n’est pas disparue, mais elle est bien enfouie, on aurait envie de dire refoulée; préalable au travail de mise par écrit, elle demande un travail de réappropriation pour être apportée à nouveau à la surface. Aux spécialistes de donner à cette aphasie provoquée par le traumatisme les explications qui relèvent de l’ordre du psychanalytique. Retenons que la Catastrophe peut entraîner cette impasse provisoire face à l’utilisation de la langue maternelle.
L’étendue sans limites de la Catastrophe engendre en outre la crainte de ne pas être cru, d’où les appels de Balakian à ses lecteurs pour qu’ils ne doutent pas du caractère véridique de son ouvrage; en s’adressant au «peuple arménien», à savoir le destinataire du livre, il s’exprime ainsi: «… n’aie pas un seul doute sur ce récit-du-crime (եղեռնապատում); ne crois pas que les choses écrites soient des exagérations intentionnelles». De propos semblables seront exprimés, plus tard, par Primo Levi dans ses écrits. En contrepoint du caractère incommensurable de la Catastrophe se situe le choix d’un style intentionnellement simple et non recherché. Ainsi, dans la postface de son récit de souvenirs, appelé Années maudites, Odian écrit: «Voici mon récit de mes trois ans et demi d’exil. Les lecteurs ont bien sûr remarqué que j’ai écrit cette histoire de la manière la plus simple et même avec un style pas très recherché. Par-dessus tout, j’ai voulu être véridique sans altérer la réalité, ni exagérer les faits. Et ce-pendant, la réalité était tellement épouvantable que de nombreux (lecteurs) ont cru que dans mon écrit il y avait des exagérations. Ceux qui ont vécu les souffrances de la déportation et ont pu survivre, ceux-là pourront témoigner que je n’ai jamais déformé la vérité».
Les craintes qui habitent les témoins et qui les amènent à un silence provisoire sont étouffés par un sentiment plus fort qui impose la nécessité de mettre par écrit le témoignage: le sentiment du devoir (պարտականութիւն). Et Zabel Essayan d’affirmer: «Il m’est revenu le devoir accablant de mettre par écrit les images et les impressions qu’a vues et ressenties le seul témoin oculaire du peuple arménien mourant en Mésopotamie, Monsieur Haïg Toroyan. […] Douloureusement habitée par le devoir qui m’était revenu etc. […]».
L’écriture comme devoir et legs à transmettre aux générations à venir: le Golgotha arménien de Krikoris Balakian
Le devoir et le «legs sacré» transmis par les «martyrs», comme il les appelle, agissent comme une injonction qui pousse le père Balakian à dépasser ses inhibitions et son autocensure initiales: «Après l’armistice, j’ai attendu en vain que d’autres, plus capables que moi, accomplissent ce terrible devoir. […] Mais aujourd’hui, si j’ai écrit, ce n’est pas parce que je voulais poser en héros […] J’ai écrit parce que j’avais un legs sacré, reçu par tes fils agonisants sanctifiés par le martyre. En effet, tous ceux qui allaient sur le chemin épineux du Golgotha arménien me demandèrent d’écrire le récit-du-crime (եղեռնապատում) inénarrable de leur souffrance et de leur déportation. Ceux qui se séparaient de moi à jamais m’ont confié ce legs sacré en guise de dernière volonté de quelqu’un qui est proche de la mort; et moi, voici que j’accomplis cette promesse faite sur leurs tombes».
Vers la fin du Golgotha arménien, Balakian décrit la phase de gestion de son œuvre; celle-ci eut lieu à Constantinople, immédiatement après la proclamation de l’armistice et avant son départ pour l’Europe, où le récit sera publié. Des jours durant, il s’isolait dans sa chambre afin de parcourir, dans sa mémoire, tous les événements à graver dans son récit. Avec un procédé circulaire, il revient sur les propos exprimés dans la préface:
«Dans les jours qui ont suivi l’armistice, je m’isolais souvent dans le dernier étage de ma maison et je consacrais tout mon temps à esquisser l’histoire de l’épouvantable martyre arménien. Vraiment, je me trouvais face à un devoir terrible et responsable. Ecrire l’histoire signifiait vivre à nouveau, de jour en jour, tous ces jours noirs dont le souvenir même suscitait en moi l’effroi. Si physiquement je me sentais sain, toutefois je réalisais que j’étais un malade dans l’esprit. Cependant, écrire le récit de la catastrophe (աղէտապատում) était un devoir sacré vis-à-vis des générations à venir». De même: «J’étais le pasteur exilé d’un troupeau déchiqueté […]. Que pouvais-je faire? Rien…Seulement m’efforcer d’empreindre solidement dans les replis sombres de ma mémoire tous ces événements tragiques et malheureux pour transmettre tout cela, au cas où je resterais en vie, aux générations arméniennes à venir!».
Quel est donc ce legs à transmettre aux générations à venir? La «traversée de la Catastrophe par l’écriture» (j’emprunte cette expression à Krikor Beledian) permet-elle de découvrir un sens dans cet événement inconcevable, un sens qu’il serait possible de léguer aux hommes de demain? Dans la préface ainsi que dans de nombreux autres extraits du Golgotha arménien, Balakian évoque souvent le mémorial du martyre de Vardan Mamikonian et de ses compagnons écrit par l’historien ancien Elisée. Balakian, érudit et homme d’Eglise, s’attribue-t-il un rôle comparable à celui des anciens chroniqueurs arméniens? A travers l’écriture de l’histoire, ces anciens chroniqueurs voulaient entre autres inspirer la confiance que, malgré les tourmentes de l’histoire, Dieu continuait d’être aux côtés des Arméniens et que ceux-ci étaient toujours un peuple élu.
Dans sa tentative d’appréhender la Catastrophe, la mémoire atavique de la catastrophe propre au peuple arménien trouve-t-elle une place? A une lecture de l’œuvre, dont je ne peux pas rendre compte dans les limites imposées à ces pages, il apparaît que la même confiance des anciens chroniqueurs n’est plus possible. Dans les pages de Balakian (un homme D’Église!), même Dieu semble absent. En évoquant le sacrifice de la messe célébré par le père Komitas, en effet, il écrit: «Dans toute sa vie, le malheureux vardapet Komitas n’avait peut-être jamais chanté un “Seigneur, aie pitié” aussi émouvant […] cette fois, c’est pour sa propre peine, son trouble et son émoi qu’il chantait le “Seigneur, aie pitié”, en implorant soulagement et miséricorde de Dieu, qui restait pourtant silencieux».
Un autre passage précise l’impossibilité d’une histoire désormais éclatée: «Dans les siècles anciens, la nation arménienne avait une histoire collective, tandis qu’aujourd’hui, chaque Arménien supplicié ou rescapé a sa propre histoire des jours sombres, et celle-ci [l’histoire relatée dans le Golgotha arménien] n’est qu’une de ces centaines de milliers d’histoires». Les «centaines de milliers d’histoires» individuelles du présent s’opposent à l’«histoire collective» de la nation encore possible dans le passé.
La dernière soirée passée par Roupen Sévag, Taniel Varoujan et d’autres écrivains arméniens avant les arrestations du 24 avril selon le Panorama de la littérature arméno-occidentale de Hagop Ochagan
L’idée du legs se trouve, mais dans un autre contexte, dans les pages d’Ochagan aussi, par qui je souhaite terminer cette présentation. Toujours dans le Panorama évoqué plus haut, Ochagan mentionne la dernière soirée passée, juste avant la nuit du 24 avril, en compagnie d’autres écrivains, comme ils avaient l’habitude de le faire souvent à Costantinople. C’est dans le quartier de Péra, dans la maison de Roupen Sevag et de son épouse Yani Appel, qu’Ochagan se trouva en compagnie de Taniel Varoujan, Théotig et de sa femme, Archagouhie Djezmédjian, Dikran Tcheugurian, Kegham Parseghian, Aris Israëlian, et encore quelques autres écrivains, plus jeunes. A l’enthousiasme des discussions littéraires animées faisait contraste le pressentiment que quelque chose de sinistre allait se préparer:
«Le silence dans la nuit qui avançait s’épaississait. Dans la rue, des silhouettes douteuses semblables à des ombres se profilaient et se dissipaient comme des spectres; nous étions obligés de tourner notre attention vers la police secrète, dont les agents entraient dans les maisons, sous prétexte de contrôles ou de soi-disant recherches de soldats déserteurs, mais en fait pour le seul plaisir de semer la terreur dans ces paisibles demeures. Après avoir été interrompus de cette manière, nous revînmes à notre conversation. Le sujet était toujours l’écriture romanesque. Ni Varoujan, ni Théotig pourtant ne retrouvèrent leur équilibre. Varoujan s’était assombri, assiégé de craintes. Sevag, plus insouciant et plus sûr, reprit le fil de ses considérations. […] Nous fîmes le tour de la littérature arméno-occidentale tout entière, avec ses subdivisions si bien établies, qui s’étaient précisées d’une manière si digne d’attention, et avec les valeurs qu’elle avait fait siennes; et nous étions d’accord autour de quelques points fondamentaux […]. Comme il arrive souvent au cours de semblables discussions, des heures s’étaient écoulées. Plus que stables, inébranlables dans nos positions, nous continuions à débattre autour de ce sujet fondamental. Nos efforts pour ramener la conversation vers les autres questions de l’art restaient infructueux. Quelques-uns des invités étaient ivres. Varoujan lut son poème “Terre rouge”, avec une sensibilité si profonde et vraie, qu’un frisson traversa tout le monde. Sevag pleurait…Ses pleurs étaient passés à sa femme allemande. Soudain, comme sous l’action d’une main noire, nous eûmes le sentiment qu’un grand voile de deuil avait été suspendu au-dessus de nos pensées. Nous savions tous que quelque chose se préparait dans l’obscurité contre notre peuple, quelque chose de sombre et d’indéfini, à quoi nous étions incapables de trouver un espace en nous-mêmes. Et nous nous tûmes».
La suite du texte rappelle le retour d’Ochagan à sa maison:
«Au moment où je pris congé de lui [Sevag], la nuit était déjà à moitié passée. Le large boulevard de Péra était désert. De temps à autre, des hommes à l’aspect dur, avec leur tenue de fête, se hérissaient au bout des ruelles qui débouchaient sur la Grande rue, avec de longs regards persécuteurs figés sur nous, regards qui, au-dessous des rares lumières, parvenaient à descendre jusque dans nos cœurs. Moi, j’étais l’un des hommes recherchés par la police. Les autres [étaient aussi plongés] dans la peur d’une probable répression. Auparavant nous avions déjà eu des entretiens semblables autour de tout cela. Les événements tragiques qui allaient suivre ont-ils eu une influence sur le fait que notre conversation de cette nuit-là recevrait le caractère d’une sorte de testament sacré? Pas même un lambeau [de ce souvenir] s’est affaibli en moi. […] Un quart de siècle s’est écoulé depuis ces jours. Maintenant, au moment d’essayer de fixer et de préciser d’une façon définitive la place et le rôle de Sevag dans notre panorama littéraire, je me sens visité par les larmes qu’il versa cette nuit-là. Sa mort ne se raconte pas, tant ce supplice se situe en dehors et au-dessus de toute imagination humaine. Lorsque, avec l’autre jeune homme (Varoujan) aussi doux que lui, leurs corps cédaient nerf après nerf [sous les coups des poignards], je suis sûr qu’ils sont revenus en pensée à cette maison de Péra, dans la grappe de leurs femmes et de leurs enfants, et qu’ils ont revécu cette nuit, peut-être pour pouvoir résister à la honte de mourir de cette façon.[…] ».
Non seulement le souvenir des atrocités, mais également, sinon plus encore, le souvenir de l’activité intense qui avait animé la vie intellectuelle arménienne dans les dernières décennies avant 1915: tel est l’objet du legs à transmettre aux générations à venir. Ochagan a accompli son «devoir de mémoire»: dans les quelques 5000 pages qui composent les dix volumes du Panorama (écrits à partir de 1938 et parus à partir de1945, à Jérusalem, Beyrouth et Antélias), il a recueilli et fait la synthèse de toute une époque, qui va de 1850 à 1915. Il considère son œuvre comme le «vaste roman de la littérature arméno-occidentale», dont les «héros» sont les différents écrivains et poètes présentés, qu’il présente en même temps que leurs œuvres.
Ne laissons pas ces poètes et ces écrivains au Panthéon, mais continuons de les lire, les traduire, les étudier, les connaître; continuons de leur donner une voix.
Valentina Calzolari, Université de Genève, Centre de recherches arménologiques