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Ignorance ou cynisme ?
La proposition la plus récente de lONU pour réduire la pauvreté
Avec lUNICEF, le FNUAP, ONUSIDA, lUNESCO et la Banque Mondiale, lOrganisation mondiale de la Santé (OMS) a «découvert» récemment que des maladies comme la tuberculose, le paludisme et le SIDA seraient à lorigine de la pauvreté et que la santé représenterait la clef de la prospérité. Découverte étonnante et importante parce quon croyait tous que ça marchait dans lautre sens!
Nous pensions que la pauvreté était le facteur déterminant principal de la mauvaise santé. Nous croyions que la nourriture, leau propre, lhygiène, un toit et la sécurité, représentaient les clefs essentielles pour accéder à la santé.
Regardez de plus près ce que lOMS et ses partenaires onusiens affirment sur les rapports entre pauvreté et santé et jugez-en par vous même. Les citations en gras sont tirées du document de lOMS sur son «Effort massif contre les maladies de la pauvreté».1
«Le produit domestique brut (PDB) de lAfrique serait plus élevé de 100 milliards de dollars si le paludisme avait été éliminé il y a des années.»
Oui, mais lAfrique aurait éliminé le paludisme (ainsi que toutes les maladies liées à la pauvreté) il y des années si son économie nétait pas paralysée par la dette (231 milliards de dollars pour la seule Afrique sub-saha-rienne) ainsi que par le commerce inéquitable.
«Le VIH, la tuberculose et le paludisme sont des maladies de la pauvreté qui bloquent la croissance économique et sociale.»
Pas vraiment. La croissance économique et sociale est bloquée par des facteurs bien plus importants qui déterminent tant lordre économique international que les économies nationales. Cependant des facteurs économiques sont des déterminants clef de la santé. Quand un individu, une famille ou une communauté souffrent de la maladie, la pauvreté déjà existante est – évidemment – exacerbée.
«La pneumonie, la diarrhée, la rougeole, le paludisme et la malnutrition sont les plus gros tueurs denfants de moins de cinq ans.»
Oui, mais la moitié des ces décès est attribuable à la malnutrition, et une autre large part au manque deau propre et dhygiène. La diarrhée, les maladies respiratoires aiguës, le paludisme, la rougeole et des maladies périnatales sont responsable de 21 % de tous les décès dans les pays à revenus bas ou moyens et de seulement 1% de tous les décès dans les pays à hauts revenus. Ainsi, la solution nest-ce pas la nourriture, lautosuffisance et la sécurité alimentaire? On voit souvent dans les pays frappés par la famine de gros bateaux chargés à ras bord de nourriture destinée à lexportation. Merci l «ajustement structurel».
«Chacun des plus gros tueurs infectieux peut être prévenu ou traité pour une somme allant de 0.12 à 15 dollars.»
Oui, mais ils reviendront si on ne subvient toujours pas aux besoins de base, nourriture, eau, abris, sécurité. La prévention et le traitement médical ne peuvent être que des solutions cosmétiques à court terme. Les pays à hauts revenus daujourdhui nont pas résolu leurs problèmes de santé publique à coups de médicaments.
«Des médicaments hautement efficaces utilisés dans la stratégie de DOTS2 peuvent réduire dun facteur 5 les décès dus à la tuberculose dans les pays en développement.»
Oui, mais si on ne prend pas le mal à la racine en sattaquant à ses causes profondes, la tuberculose et toutes les maladies de la pauvreté vont réapparaître dans les mois qui suivent. LEurope a éliminé la tuberculose en sattaquant aux problèmes dhygiène, de promiscuité et dune alimentation trop pauvre. Les taux de tuberculose sont descendus avant lintroduction des antibiotiques.
«Une utilisation plus large des moustiquaires traitées avec de linsecticide dans des régions au paludisme endémique réduit la souffrance et les décès. Un traitement rapide et efficace réduit les taux de mortalité.»
Oui, mais les pays dEurope du Sud nont utilisé ni moustiquaires ni médicaments pour éradiquer le paludisme. Ils ont drainé le terrain et contrôlé les inondations annuelles par la canalisation des rivières et des fleuves. LEurope a voulu se débarrasser du paludisme pour toujours et non pas pour quelques mois seulement.
«Les maladies de la pauvreté empêchent les travailleurs de travailler et empêchent les enfants daller à lécole.»
Oui, mais si les travail-leuses/eurs (ou paysannes/paysans) avaient le droit de continuer à gagner leur pain, elles/ils et leurs familles nauraient pas de maladies de pauvreté. Les politiques déconomie axées sur lexportation, lajustement structurel et le commerce inéquitable – imposés par des institutions financières internationales non élues – minent lagriculture locale et dautres activités productives, ainsi que les services publics, y compris en matière de santé et déducation.
«Il faut faire un effort massif pour arriver à des résultats mesurables en terme de vies sauvées et de pauvreté allégée.»
Oui mais quelques efforts plutôt modestes transformeraient la situation des pauvres en quelques années. Un exemple en est la taxe Tobin, un autre lannulation de la dette étouffante, déjà payée quatre fois, ou encore le développement du commerce équitable.
«Il faut que cet effort massif soit soutenu par un mouvement global et par des accords de partenariats nouveaux entre le secteur public et le secteur privé.»
Quand des communautés et des nations, plutôt que des entreprises multinationales, lOMC, la BM, le FMI, le G8 et la UE contrôlent eux mêmes leurs propres ressources et leurs destins, les peuples peuvent organiser eux mêmes des systèmes de santé et déducation et dautres services publics. Des accords de partenariat, nouveaux ou anciens, doivent se fonder sur des buts communs tels que la justice sociale. Dans leffort pour la Santé pour Tous, une distinction claire doit, par exemple, être faite entre les ONGs et lindustrie privée.
A lenvers et par le mauvais bout
Regardons les faits dabord. La cause profonde de la mauvaise santé est la pauvreté. Ce nest pas dans lautre sens ! Etre pauvre, cest ne pas avoir assez à manger, ne pas avoir accès à leau propre ou à un système sanitaire adéquat. Etre pauvre cest avoir un système immunitaire constamment mis à lépreuve et affaibli, pas dabris, pas de sécurité. La mauvaise santé est un facteur exacerbant de la pauvreté – mais pas une cause profonde. Les pauvres, une fois malade, se trouvent dans une spirale de pauvreté encore plus intense avec une santé de plus en plus fragile.
Encore et toujours, deux poids deux mesures?
Pourquoi lOMS et ses partenaires négligent-ils les leçons majeures de santé publique des cent cinquante dernières années et ne souhaitent-ils pas que celles-ci soient appliquées dans les pays en développement? Ignorance ou cynisme?
Etant donné lextrême conservatisme des agences des Nations Unies – en particulier lOMS – et le pouvoir du «Consensus de Washington» sur léconomie néolibérale, il est toujours possible que des fonctionnaires internationaux haut placés ignorent les faits fondamentaux de la pauvreté et de linégalité. Par contre, ils ne peuvent pas ignorer les liens entre la pauvreté et la santé.
Non, les spécialistes savent parfaitement bien que les mesures de santé publique qui ont été appliquées en Europe pour contrôler des maladies infectieuses doivent être mises en oeuvre dans les pays en développement. Mais, il est plus facile et beaucoup plus profitable de leur jeter en pâture quelques médicaments «la main sur le coeur», que de recommander que le Nord cesse son exploitation honteuse du Sud et de permettre aux pays en développement de résoudre leurs problèmes de santé publique comme nous lavons fait ici.
Le statu quo menacé
Les causes profondes de la pauvreté et de linégalité résident dans les institutions et arrangements financiers internationaux et ceci nous fournit un élément de réflexion sur le pourquoi de lillogisme apparent de l«Effort Massif». En termes simples, si les causes profondes sont reconnues, lOMS et les Nations Unies se trouveraient dans une position très embarassante. Elles seraient obligées danalyser le rôle des institutions financières internationales et du capitalisme mondialisé dans le développement de la pauvreté et la concentration de richesses de plus en plus grandes entre de moins en moins de mains.
Il leur faudrait en fait «mordre la main qui les nourrit»: celle de la Banque Mondiale, le G83 et lUE.
Santé, droits humains et justice sociale
On a peut-être oublié que la justice sociale est le but déclaré de tout travail des Nations Unies. Dans le cas de lOMS, cest la promotion et la protection de la santé des peuples. Dans le cas du BIT cest la protection des droits des travailleuses/eurs du monde. Dans le cas du PNUD, cest la promotion du droit au développement, etc.
La pauvreté est une violation des droits humains. Dans un monde de richesses immenses mais mal distribuées, beaucoup diraient que cest la violation la plus fondamentale des droits humains. En même temps la pauvreté est le facteur le plus important de la mauvaise santé. LOMS plaide explicitement pour la promotion et la protection des droits de la personne dans son travail de santé publique et pour une approche de la santé basée sur des droits. Mais, dans cet effort louable, les droits économiques, sociaux et culturels sont quasiment occultés en faveur des droits individuels, civiques et politiques – une approche restrictive très étatsunienne des droits de la personne.
Tragiquement, depuis 20 ou 30 ans, lOMS semble avoir perdu de vue ses valeurs de base. Avec le mouvement actuel contre la mondialisation de léconomie capitaliste néolibérale, le temps est venu dun examen sérieux de son rôle dans lappui et le maintien de lordre économique international. Avec ce récent «Effort Massif», nous pouvons légitimement nous poser la question: de quel côté est-elle?
* Lauteure est membre dActions femmes solidaires et connaît bien pour lavoir pratiqué le milieu des organisations onusiennes basées à Genève.
- WHOs Massive Effort against the Diseases of Poverty, Winterthur Advocacy Forum, Octobre 2000
- DOTS: Directly Observed Treatment est un système pour sassurer que les patients prennent leurs médicaments pour la durée prescrite pour lutter contre le développement de résistances.
- L«Effort Massif» représente la réponse de lOMS à la nouvelle «bataille globale» du G8 annoncée à Okinawa en juillet 2000.