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La philosophie est souvent considérée comme une discipline purement spéculative. Pourtant de plus en plus de philosophes n’hésitent pas à se livrer à des recherches en prenant appui sur des «terrains»…
La philosophie de terrain. La notion de «philosophie de terrain» a été introduite par Christiane Vollaire (Pour une philosophie de terrain, Créaphis Editions, 2017). Celle-ci développe une philosophie ayant recours aux méthodes qualitatives des sciences sociales: elle s’appuie notamment sur des entretiens qu’elle a réalisés avec des migrants. Pour Vollaire, la distinction d’avec les sciences sociales qualitatives porte sur le fait que la philosophie de terrain vise la création de concepts. Elle reprend la conception défendue par Deleuze et Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie? (Minuit, 1991).
Du côté de Baptiste Morizot, la philosophie de terrain, à la différence des sciences sociales, se caractérise par le fait qu’elle ne se situe pas au niveau d’une posture purement descriptive; elle ne vise pas à produire une description du terrain – donc à accumuler des données qui seront ensuite expliquées – et peut produire une réflexion normative portant non sur «ce qui est» mais sur «ce qui devrait être».
Quels terrains? Ils sont divers et la manière de les aborder peut faire l’objet d’inventions. Christiane Vollaire, nous l’avons dit, s’est intéressée à la situation des migrant·es requérant·es d’asile. Daphné Le Roux, dans sa thèse sur les «techniques de soi» foucaldiennes, a développé une philosophie de terrain sur le rituel de mariage catholique. Quant à Baptiste Morizot, il a effectué une philosophie de terrain en lien avec son activité de pisteur de loups dans Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020).
On peut se demander si d’autres pratiques s’appuyant sur une approche auto-ethnographique ne relèvent pas également d’une philosophie de terrain. C’est le cas par exemple de l’auto-expérimentation à laquelle se livre Paul B. Preciado dans son essai Testo Junkie (Grasset, 2008) – le philosophe s’injecte pendant une période de la testostérone pour en éprouver les effets. Claire Marin, dans La Maladie, catastrophe intime (PUF, 2014) s’appuie sur son expérience personnelle de la maladie chronique. Cette pratique de la philosophie de terrain se trouve en particulier chez les philosophes participant à des comités d’éthique. En effet, l’éthique appliquée est une discipline qui se développe à partir de cas pratiques.
Le rôle de la fiction en philosophie. Le philosophe Pierre Cassou-Noguès s’est intéressé à la manière dont la fiction peut constituer un terrain philosophique, qu’elle soit écrite par des écrivains ou par des philosophes – en effet, on trouve l’histoire de la philosophie un type de fiction appelée «expérience de pensée». On peut considérer que l’histoire de l’«anneau de Gygès» – qui rend invisible son propriétaire – chez Platon ou encore l’argument du «malin génie» – qui tenterait d’induire en erreur – chez Descartes peuvent être considérés comme des expériences de pensée. Dans la philosophie contemporaine, on eut citer «le cerveau dans une cuve» d’Hilary Putnam ou «la machine à bonheur» de Robert Nozick. Ces fictions ont pour objectif d’aider à développer un raisonnement et une argumentation, par exemple pour montrer l’absurdité d’une hypothèse.
Pour Pierre Cassou-Noguès, le rôle de la fiction pour le philosophe est le suivant: «Mon hypothèse est maintenant que ce possible qu’exige l’analyse philosophique est donné par la fiction, par les histoires, les récits […] que le philosophe trouve dans la littérature ou qu’il tente pour lui-même». Il illustre par l’exemple cette manière de philosopher dans La Bienveillance des machines (Seuil, 2022).
La fiction comme terrain philosophique. Il est aussi possible d’utiliser la création de fictions (science-fiction ou politique-fiction) pour créer des terrains imaginaires à la philosophie. Il s’agit dès lors d’enquêter sur ces terrains en utilisant les méthodes des sciences sociales qualitatives: analyse de textes, observations ethnographiques, entretiens… La fiction n’a pas, ici, un objectif de création formelle esthétique comme c’est le cas dans les œuvres artistiques, mais vise à devenir un terrain que le philosophe explore pour en tirer des problèmes philosophiques, formuler des arguments et des objections. C’est par exemple ce que nous avons expérimenté dans Quel avenir pour l’éducation à l’écologie? Essai de philosophie de terrain en immersion dans des politiques-fictions écologiques.
* Sociologue et philosophe de formation, spécialiste de l’éducation populaire. Cofondatrice de l’IRESMO, Paris, http://iresmo.jimdo.com/