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Explore by #Giuseppe Di Salvatore
The Timekeepers of Eternity
A long video essay?
There is a Stephen King novella, The Langoliers (1990), from which Tom Holland produced a 2-episode TV mini-series of 180 minutes (1995), from which Aristotelis Maragkos edited and animated his The Timekeepers of Eternity. This stratification of stories reverberates in Maragkos’ use of ripping papers as principal ideas of animation, where the screen is constantly split into two or more layers. More embedding elements: the aesthetic of the split screen not only allows the shrinking of the story but also refers to the Nineties, and the idea of ripping papers generates from Holland’s series itself, for its main character, Craig Toomey, uses the ripping of papers in order to soothe his paranoid hallucinations. Is Maragkos’ film nothing more than a re-editing exercise on a previous film that effectively has the chance to overcome its narrative weaknesses through a more compact “collaged” version?
An alternative reading: The Timekeepers of Eternity is rather a classical video essay, where an original videographic idea superposes and critically comments on old film footage? In this case, the specificity of Maragkos’ film would be the task of respecting and newly interpreting the story in its linear and accomplished form – a constraint that is rarely present in video essays. The other specific aspect of the film, partly a consequence of the first one, is the important length of the video essay because one hour of essayistic interventions on a previous footage is certainly not easy to see, but The Timekeepers of Eternity is a very enjoyable film indeed. Now, the main feature responsible for this is actually the original intriguing plot by King/Holland, and here lies the principal weakness of the film - to my eyes - if it is interpreted as a video essay. After 10-15 minutes one completely “digests” the formal device of Maragkos’ animation, which thereby becomes completely transparent, letting emerge the original plot as the only leading focus of the viewer’s attention. In this perspective, the film amounts to a sheer video re-view of (the summary of) Holland’s series.
The Timekeepers of Eternity | Film | Aristotelis Maragkos | GR 2021 | 62’ | Fantoche – International Animation Film Festival Baden 2022
Silver Bird and Rainbow Fish
Lei Lei opts for the aesthetic of collage in order to deliver his family saga, almost as if he could stick together what the Chinese Cultural Revolution has broken up, but the collage is also displayed as an expansion of the photographic layer from which the film begins its archeologic work: animation is there to expand and give flesh to the frozen memories of black and white pictures. It is a colourful but also abstract flesh, which insists more on the idea of historic stratification than on the dynamic of movement. One of the most recurring moving elements will be nothing but smoke, that is something destined to disappear…
The recorded voices of the father and the grandfather secure a personal perspective on History, which is per se a critical statement against any collectivist discourse. If this formal choice appears as a gesture of resistance, another formal choice seems to be the expression of resignation, insofar as the use of a puzzling editing architecture creates a chronologically scattered storytelling that makes us experience the irreparable fragmentation of the family.
The heavy use of symbols and the very slow pace of the narration then contributes to make us experience the 104 minutes of the film (certainly unusual for an animation feature) as even longer. Now, this can be taken as a weakness or as the occasion to experience - for better or for worse - the monumentality that is probably deeply at stake in Lei Lei’s motivation and sensitivity towards a both personal and historical issue.
Silver Bird and Rainbow Fish | Film | Lei Lei | USA-NL 2022 | 104’ | Visions du Réel Nyon 2022, Fantoche – International Animation Film Festival Baden 2022
Un autre monde
Souvent prévisible, et tout orienté vers la tirade éthique qui rompt et couronne une tension dramatique très habilement maintenue, le dernier film de Stéphane Brizé pourrait être lu comme une enquête documentaire revêtue de fiction. Il s’agit pour nous de l’importante découverte des chaînons invisibles de la machinerie néo-libérale de l’entreprise. Il ne s’agit pas des employés exploités, ni des patrons internationaux, mais des « patrons-employés », obligés à être forts avec les faibles et faibles avec les forts, esclaves surpayés qui font tourner les engrenages de l’injustice sociale (laquelle se propage jusqu’à affecter les relations familiales). Soutenu par une performance formidable de Vincent Lindon – ici toujours plus l’héritier contemporain de Lino Ventura – Un autre monde est un film rigoureux, informatif, important.
Un autre monde | Film | Stéphane Brizé | FR 2021 | 97’
Avec amour et acharnement
Des hautes sphères métaphysiques de High Life, Claire Denis descend dans les bas-fonds de l’énième triangle amoureux du cinéma, à qui il manque la grandeur du cinéma. Avec amour et acharnement est un petit film, car malgré la grande maîtrise de la réalisation et les solides performances des acteurs, l’histoire devient de plus en plus invraisemblable, tout en restant radicalement naturaliste – difficile alchimie ! En fait, Denis garde jusqu’au bout une attention aiguë pour les détails psychologiques (très réussis), tandis que la figure féminine, Sara, se voit confier le registre de l’irrationnel de façon assez caricaturale. Par son écriture, la réalisatrice insiste sur ce registre en bloquant l’amant, François, dans un rôle sans épaisseur, et nous oblige à en savoir toujours plus que ses personnages, pendant qu’ils se plient aux caprices d’une dramatisation très, trop voulue. Il faudra se contenter de la beauté des détails, les grimaces, les pauses, les contrechamps : magnifiques ! Des petits plaisirs pour cinéphiles.
Avec amour et acharnement | Film | Claire Denis | FR 2022 | 116’ | Silver Bear for Best Director at the Berlinale 2022
Les magnétiques
Magnétique, c’est certainement ce qu’est l’acteur protagoniste Thimotée Robart dans le rôle d’un jeune talent des bandes magnétiques – seulement à son deuxième rôle dans un long-métrage d’envergure après Vif-Argent de Stéphane Batut. Nous sommes au début des années 1980 et le jeune Philippe se promène entre la province française et Berlin, nous accompagnant dans la découverte de deux mondes particulièrement bien recherchés et soigneusement mis en scène par le réalisateur Vincent Maël Cardona – qui est lui à son premier long-métrage. La musique, mieux, les musiques, si bien célébrées par Les magnétiques, contribuent largement à une immersion très efficace dans l’Histoire, de la France de Mitterrand à l’Allemagne divisée par le Mur, en passant par l’évolution des radios amateurs et le DJing.
Mais le film de Cardona est d’abord une histoire particulière, entièrement centrée sur son protagoniste, héro sans failles au parcours ascendant, de la campagne à la ville et (peut-être) retour. Tous les éléments du récit romanesque et romantique sont rassemblés : la relation tendue avec le père, la polarité de caractère avec le frère et, justement, la polarité entre ville et campagne, l’histoire d’amour impossible, le voyage de formation, la rencontre hasardeuse qui lance la carrière, le conflit entre carrière et amour/famille. Fallait-il six auteurs (!) pour signer l’écriture d’un film qui se nourrit des topoï romantiques – et cinématographiques – sans vouloir non plus les caricaturer, ni s’en émanciper ? Le récit fonctionne et pourrait décevoir pour ses traits très classiques.
Or, c’est justement le déjà-vu d’une intrigue toute lisse qui nous fera nous concentrer sur les autres aspects du film – qui méritent une grande attention ! Les explosions d’intensité dramatique, souvent accompagnées par la création d’images de grand effet cinématographique (Brice Pancot), sont des moments qui surprennent et marquent nos esprits jusqu’à l’enthousiasme. Sur le terrain familier d’une histoire déjà vue, Les magnétiques convainc pour ses feux d’artifices de son (musique) et image (photographie), en fêtant ainsi le plaisir du cinéma. Et le grand écran bénéficie également du travail remarquable de toute l’équipe d’acteurs : si un certain immobilisme des rôles secondaires, qui ne semblent pas destinés au développement, nous renvoie constamment à Thimotée Robart, roi solitaire de l’histoire, les belles performances de ses compagnons de route nous laissent dans l’attente d’autres films à venir.
Les magnétiques | Film | Vincent Maël Cardona | FR 2021 | 98’
Les passagers de la nuit
Quand on hésite, dans un film, quand une forte émotion ne trouve pas nécessairement des mots dramatiques pour s’exprimer, c’est là que le cinéma exploite sa riche palette de possibilités. C’est le moment des couleurs, des pauses, des gestes, d’une musique inattendue, d’un raccord hardi qui racontent l’histoire à l’écran. Et l’histoire prend une forme sensiblement réelle sans céder aux dogmes naturalistes ou néo-réalistes. Voilà ce qui se passe dans Les passagers de la nuit, voilà pourquoi ce film est si sensuel, sans qu’il veuille plaire aux sens, qu’il est si envoûtant, sans qu’il veuille captiver le spectateur dans une expérience purement immersive.
Nous gardons notre distance en regardant ce film, grâce aussi à un rythme paisible, qui nous laisse le temps de réfléchir, qui nous laisse justement cette distance qui nous permet de goûter, sans les avaler, les saveurs d’une autre époque. La reconstruction des années 1980 faite par Michaël Hers se nourrit de quelques références anecdotiques, certes, mais elle travaille surtout à travers le choix du décor – y compris un XVème arrondissement parisien si rarement au grand écran –, et à travers des détails physiques – les cassettes, une chaise en cuir, une coupe de cheveux –, à créer une atmosphère, en rendant cet indéfinissable qui fait une époque.
Il faut l’avoir vécu, ce monde, pour en parler si précisément : voilà l’indéniable trace autobiographique qui marque Les passager de la nuit. Trace qui investit certainement la construction des personnages, typiques mais jamais prévisibles, nuancés-et-donc-réels, surtout dans leur évolution dramaturgique qui évite constamment le registre de l’extraordinaire ou du catastrophique. Sur ce fil presque documentaire, Élisabeth – une Charlotte Gainsbourg tout simplement parfaite – incarne la fusion d’indépendance et attention à l’Autre, et particulièrement de fragilité et résilience, combinaison insolite qui constitue une véritable signature d’originalité du film, encore une fois au nom du réel.
Oui, il ne faut pas de la violence pour rendre le réel – semble nous enseigner Michaël Hers – et j’ajouterai qu’il ne faut pas de transcendance pour rendre la grâce. Voilà un deuxième enseignement que nous pouvons tirer de cette histoire si inspirée de laïcisme, de tolérance, de bon sens. Et encore, pour ceux qui ont vécu les années 1980 : nous n’avons pas besoin de nostalgie pour faire revivre la mémoire. Nous avons juste besoin d’un bon film.
Les passagers de la nuit | Film | Michaël Hers | FR 2022 | 111’
Off Stage
I can finally see the exhibition Off Stage almost at its offstage moment: It is the finissage day, summer temperatures make Baden brighter, and the Kunstraum offers fresh shadows of concentration. The video exhibition articulates the different aspects of what happens before, after, and beyond the stage. For example, the film’s sounds as meaningful bearers of the hors-cadre (Lea Fröhlicher, There Is Still Water, 2018), the rehearsal of singers in the form of staged performance and musical composition (Jannik Giger, Blind Audition, 2022), the pure observation of spontaneous offstage urban performances (Mireille Gros, More Than I Can Say, 2009). Between the poles of the offstage as filmic theme and the offstage as filmic reference, the exhibition expresses a clever curatorial idea from Claudia Spinelli.
What particularly impressed me – and gives me the opportunity to focus of one specific aspect of the offstage reflection in the exhibition – is Noha Mokhtar’s short video El hob wal melh / Love & Salt (2012). With a simple concept that could well work within the framework of a video essay, she places the excerpt of an old Egyptian telenovela on the stage of a home reception and, through the same gesture, she explores the posthumous offstage (a luxurious apartment) of what the telenovela refers to, that being the corruption around the confiscation of the royal wealth. Through a 360 degree camera movement, not only do real present and fictional past play dialectically together, but we go deep into the experience of ourselves as voyeurs. The voyeur attitude that is inherent to any filmic offstage finds here an intriguing magnification, or deepening, insofar as we cannot but form the experience of ourselves as tri-dimensional voyeurs. This amounts to unmasking the voyeurism of the filmic offstage, where the only offstage space will become our own point of view, our own body.
Off Stage | Exhibition | Lea Fröhlicher, Mireille Gros, Jannik Giger, Zilla Leutenegger, Noha Mokhtar | Kunstraum Baden | Curator: Claudia Spinelli | 1/4-19/6/2022
Noha Mokhtar’s Website
107 Mothers
Les corps nus de jeunes mères ukrainiennes occupent la première séquence du film de Peter Kerekes. Mais c’est l’évaluation clinique qui prime sur la beauté, car nous sommes dans une prison aux alentours d’Odessa, et le film raconte de la condition de ces mères punies. Punies avec leurs enfants, qui peuvent grandir dans les espaces exigus de la prison jusqu’à l’âge de 3 ans, pour se voir souvent séparés après de leurs mères. 107 Mothers reflète parfaitement dans la forme ce mélange de dureté et de tendresse, parce qu’il sait alterner avec bravoure un style sec, justement clinique, fait de témoignages frontaux et constats glaçants, et par un style esthétisant, fait de cadrages remplis de lumière et une centralité toute humaniste des personnages féminins.
Le récit à la fois documentariste et explicitement mis en scène, nous livre toute une série d’informations par le biais d’une ébauche de narration. Nous nous sentons quelque fois les destinataires d’une explication presque didactique – effet accentué par la figure bienveillante de la gardienne-protagoniste, laquelle montre également des éléments de fragilité. Cela aide à peindre un monde où tous apparaissent comme des victimes, victimes d’un système qui est incarné par la mentalité patriarcale générale et seulement en second lieu par les institutions (qui en sortent plutôt « humanisées »).
Indépendamment d’un jugement pour nous très difficile sur une question si délicate comme celle de distinguer les responsabilités entre mentalité ambiante et institutions, le film de Peter Kerekes, coécrit et coproduit avec Ivan Ostrochovsky, réussit magnifiquement dans sa tâche principale, celle de rendre aux femmes mères et prisonnières dignité et compréhension pour leur condition. Ce sera par les silences et un montage qui sait positivement surprendre quand le film exprime, par son rythme, cette condition spéciale où faute, amour, rancune, résignation et tendresse s’entremêlent parfaitement.
107 Mothers | Film | Peter Kerekes | SVK 2021 | 90’ | FIFDH Genève 2022
Un monde
Le style d’Un monde, c’est bien le naturalisme, mais d’une radicalité telle que même les détracteurs du naturalisme au cinéma sauront apprécier l’expérience extraordinaire que le film de Laura Wandel procure. Car à travers le monde de l’enfance de Nora, c’est la nature elle-même qui se présente à nous, sans concession aucune et avec cette cruauté gratuite dont les enfants – et les hommes réduits à leur état de nature – sont capables. Avec rigueur, la caméra ne quitte jamais les yeux et la perception de la petite fille, en nous restituant ainsi ses émotions et ses dilemmes dans un état de pureté, car tout simplement dépouillés du contexte du grand monde – ou bien du monde des adultes. Au contraire, celui-ci est perçu dans toute sa distance douloureuse, englouti dans une bienveillance qui ne réussit point à faire disparaître l’incompréhension fondamentale par rapport aux drames aigus des petits. En effet, l’histoire de Nora et de ses compagnons raconte bien, indirectement, les malaises et les injustices de la société en général, mais la vertu d’Un monde restera celle de ne pas instrumentaliser cette histoire, mais de lui rendre justice dans sa spécificité enfantine – et pour cela seulement, universelle – dans laquelle les souvenirs de notre enfance trouveront facilement un écho émotif de grande intensité.
Un monde | Film | Laura Wandel | BE 2021 | 72’
Far Away Eyes
An airplane crosses the black sky: it is a moving image, but also a photo. Chun-Hong Wang’s film plays wonderfully with the tension between the two media. A highly accurate framing sinks the narrative elements into the contemplation of Taipei nights, whose highly aesthetic impressions fulfil the ellipses of the storytelling. In this way, the immobility of the photo prevails on the movement of the images. The story of a separation and division of the Taiwanese society during the recent elections opens a disorienting void where a melancholic mood can flood freely. At least in our experience the tension of the cinematic narration almost dissolves into a photographic emotive freezing.
However, the strong photographic impressions that constitute Far Away Eyes still deliver movements and action within the image. The entire urban landscape is thus contained in the panoramic feeling of nostalgia, like a story is contained in a book. Taipei’s reality becomes a literary reverie. She (the ex-girlfriend) will appear with him on the motorbike again, just for a moment, be it in his memory or in his imagination. His writing will be preferred to the opportunity for a last meeting with her. She leaves for good. Taipei remains, for him, as a wonderful and elegant ruin. As a wonderful and elegant ruin. Yes, Chun-Hong Wang’s hyper-aestheticism is fully almost heavily meaningful. As is his use of photography in dialectic tension with cinema.
Far Away Eyes | Film | Chun-Hong Wang | TWN-FR 2021 | 79’ | Visions du Réel Nyon 2022