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Mon ami, le Capitaine Cheshire

La vie d'un des plus grands héros de la dernière guerre va, dès sa plus tendre enfance, être pour le moins agitée. Leonard Cheshire - c'est de lui qu'il s'agit - naît le 7 septembre 1917, alors que son père, jeune professeur dans un collège d'Oxford, est sur le front, quelque part en France. Son adolescence est constellée d'aventures, car il pratique les cents coups avec ses copains, sachant mieux rire, plaisanter et courir les bars qu'être derrière ses livres et ses cahiers. Et, sur le plan religieux, quelqu'un dira de lui, alors qu'il fréquente l'université: "Son ombre ne passe jamais le seuil de la chapelle. "
A l'âge de vingt-et-un ans, il apprend le métier de pilote qu'il maîtrise immédiatement et, en 1943, il devient le plus jeune colonel d'aviation de l'armée de l'air britannique. Les aventures, elles, s'intensifient encore, car, dans son bombardier du légendaire escadron 617 de la Royal Air Force, il risque la mort à tout instant, faisant continuellement des incursions sur l'Allemagne et la France occupée, avec finalement comme tâche principale la destruction des rampes de lancement des fameux avions robots allemands V3 dirigés sur Londres qui provoqueraient des ravages encore plus considérables que les V1 et V2. Beaucoup de ses copains meurent l'un après l'autre et lui s'en sort, avec comme récompense la Victoria Cross qu'il reçoit à Buckingham du roi d'Angleterre pour son centième raid. Le 9 août 1945, comme couronnement de sa carrière militaire, il accompagne dans un avion, en tant qu'observateur, le B 29 de l'aviation américaine qui lancera la bombe atomique sur Nagasaki. Cette ville importante du Japon sera pratiquement dé- truite et on dénombrera dans les décombres quelque 20 000 morts et 50 000 blessés, ce qui conduisit à la capitulation du Japon.
Le 16 décembre 1986, lorsque j'ai revu mon ami le " group-captain Cheshire " - comme on l'a toujours appelé après ses exploits dans le ciel de l'Europe et jusqu'à sa mort en juillet 1992 -, il était grisonnant, le front élargi et allongé, ses grands yeux vifs semblant vouloir pénétrer au-dedans de moi, mais avec une douceur qui soulevait accueil et confiance ; un contraste de détermination et de sens humain. Il avait préparé le thé que nous buvions ensemble dans son modeste bureau, puis, après une longue discussion sur son organisation d'entraide, la Fondation Cheshire pour les handicapés et les malades chroniques, nous avions fait ensemble le " tour du propriétaire " avec la présentation des membres de son personnel. C'est alors qu'une grande photo de sa femme et de lui-même avec le pape Jean-Paul II avait attiré mon attention.
Cet aventurier sans foi ni lois, cet aviateur intrépide, était devenu un promoteur de la charité, mais également un prophète converti à la religion catholique. Maintenant, il disposait de homes pour les plus malheureux dans le monde entier et il conduisait ses handicapés en pèlerinage à Lourdes, dans son avion. Mais il exhibait également sur les routes de Cornouaille, dans son autocar bleu ciel, une photographie sur soie, grandeur nature et éclairée en transparence, du Saint Suaire de Turin dont il avait remarqué une copie au-dessus de son lit d'hôpital, lorsqu'il avait été malade, en janvier 1953. Quelle transformation !
Comment tout cela avait-il pu se produire ?
L'épisode de l'explosion atomique avait laissé des traces indélébiles dans le corps, mais également dans l'esprit de Leonard, le casse-cou et l'athlète s'intéressant peu aux problèmes des humains et à la misère du monde. La première conséquence, au fond positive bien qu'hypothétique, fut que, devant le premier ministre Clement Attlee, au lieu de présenter son rapport de mission sur Nagasaki, il lui proposa un plan de paix à imposer au monde qui comprendrait la construction de bombes atomiques par la Grande-Bretagne et leur dépôt, par sécurité, sur des satellites spaciaux. Il mit du temps à réaliser que l'utilisation de celles-ci constituait un génocide ; ce ne fut qu'après avoir visité Cologne et Berlin en 1946, qu'il s'en rendit compte, avec sous ses propres yeux la misère terrible et les effroyables ravages causés durant la guerre par les bombardements britanniques étendus, les siens compris. On sait que, pour le célèbre savant bâlois Max Thürkauf - qui a joué un grand rôle dans la fabrication de l'eau lourde utilisée dans les réacteurs nucléaires -, l'éclair de la bombe atomique avait été telle qu'elle provoqua finalement sa conversion, à l'image de celle de saint Paul sur le chemin de Damas. Pour le capitaine Cheshire, l'éclair de Nagasaki avait probablement aussi initié sa propre conversion, mais d'autres événements, peut-être plus importants encore, l'accélérèrent fortement et l'amenèrent au catholicisme, deux jours avant Noël 1948. Ce qui est sûr, c'est que, pour les deux hommes, non seulement, il fallait tout entreprendre afin que des bombardements atomiques ne se reproduisent plus, mais il fallait aussi retrouver le chemin de Dieu. Etrange similitude !
C'est d'abord la rencontre d'une jeune fille à la fin de la guerre qui marqua le plus intérieurement Léonard sur le plan religieux. Alors qu'il fêtait avec des copains le retour de captivité de son frère dans le Vanity Fair, un bar chic de Londres; celle-ci lui révèle que Dieu n'est pas la conscience, comme il le croit, mais une Personne, ce qui le bouleverse complètement. Il y aura ensuite les longues discussions sur Dieu avec Arthur Dykes qui avait aussi travaillé dans la Royal Air Force et qu'il avait accueilli dans son centre de travail et de réhabilitation de Le Court dans le Hampshire; son ami y mourut du cancer, après avoir recouvré la foi. Mais la lecture de la Bible et du livre " Un Seigneur, une foi ", dans lequel un certain haut dignitaire anglican, Monseigneur Vernon Johnson, relate sa conversion, pose de plus en plus de questions au Capitaine Cheshire. Enfin, les nombreuses rencontres avec le Père Clarke, le prêtre du village qu'il avait appris à mieux connaître au chevet d'Arthur, vont parachever son éducation religieuse. Il arrive finalement à dire " Vendre tout ce qu'on a et le donner aux pauvres, ça ne compte pas tellement. C'est se donner qui compte, et je ne l'ai jamais fait. ". Il accepte dorénavant, les bras grands ouverts, tous ceux que la Providence lui envoie et se rend partout dans le monde pour mettre en œuvre ce principe ancré au fond de son cœur. Dès 1959, il le réalise en collaboration intime avec Sue Ryder qu'il vient d'épouser et qui s'occupe des " personnes déplacées " et des prisonniers des camps nazis, spécialement ceux de Pologne.
Quelles leçons peut-on tirer de la vie passionnante de Leonard Cheshire qui prit fin le 31 juillet 1992?
Il y a d'abord son courage à toute épreuve, qui se manifeste d'abord dans sa vie de pilote prêt à mourir à chaque instant pour sauver son pays, puis dans son intervention devant le Premier Ministre Attlee où il dévoile toute sa pensée face à la bombe et à l'énergie nucléaire, enfin dans ses initiatives pour créer partout des homes en faveur des handicapés, avec le risque constant de l'insuccès et même de la faillite. Ce courage, comme on l'a vu, va également alimenter sa conviction religieuse. Il ne craint plus de dévoiler ouvertement ses pensées de converti, de témoigner de sa foi par la parole et par les actes, allant jusqu'à sillonner les routes pour répandre la Bonne Nouvelle, à se vouer aux malades de Lourdes ou aux malheureux qu'il ne cesse d'accueillir chez lui d'abord, puis dans ses homes. Au fond, il ne faisait que traduire, d'une manière moderne, les paroles et les gestes des apôtres du Christ d'il y a deux mille ans.
Ah, si chacun de nous pouvait mettre en pratique au moins une petite partie de cet élan communicatif que possédait Leonard! Ne pas se gêner d'être chrétien, proclamer l'Evangile avec tout le respect que l'on doit à son prochain, aider les plus malheureux. La foi reprendrait possession de notre famille et de notre quartier et, avec elle, la luxure et l'égoïsme s'estomperaient, la charité enfin se développerait vis-à-vis de tous ceux en détresse physique et morale que nous côtoyons chaque jour ou qui vivent dans des régions où sévit la misère.
Mais, pour cela, il faut être à l'écoute des événements, savoir aussi obéir, même si, pour certains d'entre nous, la notoriété nous accompagne, redevenir petit face à Dieu et le servir. Le capitaine Cheshire, lui qui était habitué à commander, à donner des ordres, a su écouter la fille du Vanity Fair, son copain Arthur en train de mourir et le Père Clarke, mais aussi se pencher sur la Bible pour comprendre l'Evangile, suivre le Christ et L'imiter. Sa conversion n'a pas été facile et, même après, il dut déployer d'immenses efforts pour surmonter ses désirs et ses passions, bien qu'il ait pris pour devise " Don't worry, God will provide. " (Ne te fais pas de souci, Dieu y pourvoira.) Combien de saints ont passé par là : de François d'Assise au Père de Foucault, de saint Paul à saint Augustin.
Plongés dans un monde matérialiste et sécularisé, nous avons de la peine à percevoir les signes ou les personnes que Dieu met sur notre route. Peut-être un prêtre, un ami ou une amie qui veut notre bien, ou même un infirme, un pauvre hère que nous rencontrons au travail, dans le bus ou dans la rue et dont nous nous détournons. Nous courons aussi sans cesse pour gagner plus ou vivre mieux et nous oublions de nous arrêter pour méditer, pour prier, pour lire la Bible, un livre ou une revue religieuse qui peut alimenter spirituellement notre vie et nous donner la force de la supporter et même de la mettre au service de l'Eglise et de la société.
Mon ami Leonard, lors de nos entretiens, m'a toujours laissé une immense impression de simplicité, de dévouement et d'amitié, mais surtout, il m'a fourni, comme dans d'autres rencontres avec des prophètes, la preuve de la miséricorde et de la puissance de Dieu qui peut tout transformer : le prestige en humilité, l'égoïsme en charité et même le mal en bien. Cela ne peut que nous remplir d'espérance et nous réconforter, face aux embûches et aux péchés si difficiles à surmonter parfois. Mettons notre confiance dans le Seigneur en répétant de temps à autre, comme le capitaine Cheshire, " Ne te fais pas de souci, Dieu y pourvoira. " et demandons à la Sainte Vierge de nous y aider.
Marcel Farine