Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06975.jsonl.gz/399

«La communication doit s’établir bien avant la crise»
En 1985, le 13 novembre. Plus de 25 000 personnes périssent en Colombie, dans la ville d’Armero et ses alentours, englouties sous une coulée de boue volcanique due à l’éruption du Nevado del Ruiz. Une catastrophe qui aurait pu être évitée si une évacuation avait été ordonnée. Une conférence, donnée à l’occasion des 20 ans de l’École lémanique des sciences de la Terre (Elste), fait le point sur les stratégies de communication à même de sauver des vies en cas de catastrophes naturelles (lire ci-contre). Spécialiste en volcanologie physique et professeure au Département des sciences de la Terre, Costanza Bonadonna dirige le Certificat de spécialisation en évaluation et gestion des risques géologiques et risques liés au climat (CERG-C). L’essence de cette formation porte sur l’intégration de la science du risque dans la réalité quotidienne. Entretien.
Le Journal: Comment une catastrophe d’une telle ampleur a-t-elle pu se produire à Armero?
Costanza Bonadonna: Bien que les scientifiques aient signalé la reprise de l’activité du volcan, l’évacuation n’a pas été déclenchée pour diverses raisons, notamment parce que la chaîne de commandement n’était pas bien définie et que les responsables de la communication n’étaient pas clairement identifiés. Un autre problème important réside dans le fait que les phénomènes physiques doivent être parfaitement appréhendés pour que les décisions adéquates puissent être prises. Les impacts d’une coulée de boue volcanique ne sont pas du tout identiques à ceux d’une inondation par exemple. C’est pourquoi les images d’Armero ont été utilisées pour des campagnes de prévention aux Philippines, ce qui a permis de réduire largement l’impact de l’éruption du Pinatubo en 1991, pourtant la plus grande du XXe siècle.
Les capacités face aux risques géologiques se sont-elles renforcées depuis?
Jusqu’aux années 1980, la gestion des risques se concentrait principalement sur la réponse aux catastrophes. Le désastre d’Armero a permis d’engager la réflexion autour des stratégies de communication, des prises de décisions et du partage des responsabilités. Il a aussi montré que la prévention et la préparation étaient fondamentales. Une éruption volcanique peut donner naissance à un large éventail de phénomènes qui interviennent à différentes échelles spatiales et temporelles. On ne peut par exemple pas échapper aux coulées pyroclastiques mais ces dernières restent généralement confinées autour du volcan, alors que les cendres volcaniques peuvent être dispersées sur plusieurs milliers de kilomètres. Il n’est pas évident de faire comprendre l’ensemble des phénomènes aux décideurs. Il est donc important de commencer ce processus bien en amont.
Et en ce qui concerne les populations?
Une crise ne peut pas être gérée sans une prise de conscience de la population. Celle-ci doit être préparée, savoir ce qu’elle doit faire, connaître les routes d’évacuation, etc. D’où l’importance de faire régulièrement des exercices d’évacuation pour corriger ce qui ne fonctionne pas. En octobre dernier à Naples, un important exercice, qui a impliqué plus de 300 000 personnes, s’est par exemple tenu en prévision d’une éventuelle éruption des Champs Phlégréens, une région volcanique très active située au nord-ouest de la ville. Il est aussi essentiel de mettre à disposition un canal de communication officiel où l’on peut trouver l’ensemble de l’information basée sur des données scientifiques. Si cela n’existe pas, le public ira chercher des renseignements sur internet, quelle que soit leur source, ce qui est très problématique en temps de crise. Par le passé, les scientifiques n’étaient pas formés pour la communication au public en cas de crise, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
Comment mener des campagnes de prévention efficaces?
L’âge du public est important. Dans le cadre du CERG-C, nous menons une activité de sensibilisation aux risques volcaniques auprès des élèves de l’école primaire de Vulcano, en Sicile. Il est beaucoup plus efficace de travailler avec les enfants. Ces derniers assimilent mieux les nouvelles informations et ils n’ont aucun intérêt économique à défendre, comme cela peut être le cas pour les adultes dont le revenu dépend d’une activité qui pourrait être affectée par une éruption volcanique.
Le CERG-C forme-t-il ses participants à la communication?
En plus d’un module de vulgarisation scientifique, un enseignement est donné par un journaliste expérimenté pour apprendre comment interagir avec les médias et se comporter face à une caméra. Il est facile de se laisser déborder lors d’une interview. L’incertitude, naturelle en sciences, est aussi un message difficile à faire passer. Les avis personnels de chaque scientifique doivent être discutés en comité de crise, mais seule la version qui fait consensus doit être communiquée pour ne pas créer de confusion.
Quelles leçons a-t-on tirées des dernières grandes éruptions?
Les récentes catastrophes nous ont montré l’importance de disposer d’un protocole et d’une action coordonnée entre les chercheurs et les agences opérationnelles, même pour les situations comme celle de l’éruption de l’Eyjafjallajökull en 2010 en Islande, où il n’y a pas eu de morts mais des conséquences économiques très importantes. Le manque de collaboration interdisciplinaire a été identifié comme l’un des problèmes majeurs. Les prévisions officielles liées aux nuages de cendres volcaniques alors réalisées par les météorologues des VAACs (Volcanic Ash Advisory Centers) ont conduit à la fermeture de l’espace aérien. Les outils utilisés ont été mis en doute sur la place publique. Depuis, une collaboration a été entreprise entre les volcanologues, les géophysiciens et les météorologues pour trouver des stratégies interdisciplinaires plus efficaces pour la prévision des nuages de cendres. —