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Je lis et entends l'idée que l'Occident ne s'assumerait pas, et laisserait les religions orientales (surtout l'Islam) l'envahir sous prétexte d'ouverture d'esprit. Mais dès qu'on demande ce qu'il faudrait assumer, on est loin de quelque chose qui s'enracine profondément dans les âmes, aussi profondément que le font les religions orientales en Orient.
En général, on parle des Grecs. Et ce n'est pas que je n'aime pas les Grecs, je suis d'eux un grand admirateur; mais je suis d'accord avec J. R. R. Tolkien lorsqu'il ressentait que la Grèce antique était abstraite et sans lien intime avec l'Europe moderne.
Les anciens Romains ont un lien bien plus clair, et ils sont délaissés, dans la classe cultivée, au profit des Grecs. On parle peu de Virgile, on parle beaucoup d'Homère. Or, l'ancienne Grèce n'a longtemps été connue que par ce qui en avait été traduit en latin; l'empire byzantin même était devenu étranger à l'Occident, après le schisme célèbre.
Mieux encore, le lien est surtout clair avec la littérature médiévale: la France a une mythologie dans les chansons de geste et les chroniques franques, de Grégoire de Tours à La Chanson de Roland; or, c'est cela qui est le moins assumé.
Quand on parle de culture française fondamentale, on ne ressort que des auteurs qui, nourris de culture antique, soit l'ont prise comme référence principale, tel Racine, soit se sont moqués des traditions gauloises et les ont parodiées, tel Rabelais. Mais il est évident que ces auteurs sont excessivement abstraits: vidant la mythologie de sa substance, ils la tirent vers le traité moral ou l'analyse psychologique, se réservant à la frange la plus intellectualisée de la population. Pour la plupart des gens, cela ne peut pas fonctionner.
Le problème est souvent moins grand dans les autres pays d'Europe: Shakespeare s'inspirait de traditions locales, écossaises, galloises, danoises, dans lesquelles la sensibilité populaire pouvait se retrouver, et s'occupait peu des Grecs; Dante s'ancrait dans un merveilleux chrétien typiquement médiéval et se référait aux Francs, à Charlemagne ou Roland; Goethe se référait à une légende allemande médiévale lorsqu'il réalisait Faust, son chef-d'œuvre. Mais en France, on se détachait brutalement de la tradition gauloise, franque ou populaire, dont somme toute on avait honte.
L'illusion que la France soit dans la continuité de la Grèce antique ôte aux références classiques leur vitalité. Il en devient logique que les traditions orientales s'imposent, ou même que l'Amérique s'impose.
Je ne juge pas ici dans l'absolu les qualités des uns et des autres; mais, organiquement, la Grèce antique ne peut être dite fondatrice. C'est un constat qu'il faut faire, même si on doit s'en plaindre. Ernest Renan n'avait pas tort de proclamer la supériorité de l'ancienne poésie grecque. Mais à tout prendre, on peut aussi mentionner celles de l'Inde, du Japon ou de la Chine. Elles sont réellement sublimes. Ce n'est pas pour autant qu'elles renvoient, dans la tradition française, à quelque chose de familier.
La littérature médiévale reste excessivement négligée, comme si les élites ne voulaient pas qu'on pût dire que la France vient des Francs. On l'interdit plus ou moins, au nom de la continuité humaniste; mais les arguments objectifs en sont faibles. On idéalise. Venir des anciens Grecs est valorisant. Mais cela ne correspond pas à quelque chose qu'on peut ressentir en profondeur.
Des vieux Gaulois, il ne reste que les chroniques latines écrites par les évêques et évoquant l'arrivée des Francs en France. Eux-mêmes se référaient essentiellement à Rome. C'est le cas de Grégoire de Tours ou Avit de Vienne, pourtant issus de familles sacerdotales antiques. Assumer l'Europe, c'est déjà assumer le passé réel, je pense.