Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07188.jsonl.gz/565

Buvard imprégné de LSD. Photo: Daniel Allemann, Office du pharmacien cantonal de Berne
Voyage psychédélique
Il y a 75 ans, pour la première fois dans l’histoire, un chimiste suisse dénommé Albert Hofmann expérimentait les effets hallucinogènes du LSD. Depuis, le monde est visible à travers le prisme du LSD.
Après-midi du 16 avril 1943: Albert Hofmann fait des recherches pour trouver un stimulant pour la circulation. Dans les Laboratoires Sandoz de Bâle, il synthétise de l’acide lysergique diéthylamide, LSD en abrégé. Il en absorbe accidentellement une petite quantité et ressent alors une «drôle d’agitation accompagnée de légers étourdissements». Il interrompt son travail et rentre chez lui.
«Une fois à la maison, je me suis allongé, sombrant dans un état second qui, sans être déplaisant, était marqué par un flux délirant d’images. Pris de torpeur et yeux fermés car la lumière du jour était trop forte, je voyais des formes fantasmagoriques et bariolées déferler sur moi en un flot constant, se transformant à la manière d’un kaléidoscope. Cet état se dissipa au bout de deux heures», rapporte-t-il à ses supérieurs.
Albert Hofmann dans son laboratoire, © Archives d’entreprise de Novartis
L’expérience vécue par Hofmann place les chimistes de Sandoz devant une énigme. Aucune substance connue ne provoque de tels effets à dose aussi minime. Trois jours plus tard, Hofmann décide de reprendre du LSD, intentionnellement cette fois, pour en tester les effets. Il ingère ce qu’il présume être la plus petite dose nécessaire, 0,25 mg. Mais même cette microquantité provoque «étourdissements, angoisse, troubles de la vue, paralysies, rires», consigne Albert Hofmann dans son cahier de laboratoire. Il interrompt l’expérience, notant encore brièvement: «Retour en vélo à la maison».
Il règne une aura de déraison: à Stalingrad, l’Armée rouge pénètre dans la ville; aux États-Unis, la fabrication de plutonium enrichi pour la bombe atomique est lancée, et à Bâle, Albert Hofmann vit le premier trip au LSD de l’histoire, enfourche son vélo et rentre chez lui. Cette légendaire randonnée du 19 avril est commémorée chaque année sous le nom de «Bicycle Day» par des représentations d’Hofmann sur son vélo.
Buvard avec motif de cycliste, courant dans le trafic de LSD. Photo: Daniel Allemann, Office du pharmacien cantonal de Berne
La découverte d’Albert Hofmann arrive aux oreilles d’Arthur Stoll. Dans les Laboratoires Sandoz, ce dernier travaille depuis les années 1920 sur l’ergot, un champignon qui infeste surtout les épis de seigle et qui est connu pour avoir des effets à la fois toxiques et bénéfiques. Le champignon contient une substance qu’Arthur Stoll a isolée et appelée ergotamine. Pour la produire, Sandoz fait cultiver l’ergot à grande échelle. Dans l’Emmental et ailleurs, paysans et journaliers inoculent l’ergot aux plantations de seigle. Hofmann explore justement les différentes possibilités thérapeutiques de l’ergot du seigle quand il découvre les effets hallucinogènes du LSD.
Épis de seigle sur lesquels l’ergot s’est développé, culture des Laboratoires Sandoz, Institut d’histoire de la médecine de l’Université de Berne, succession d’Albert Hofmann
Le fils d’Arthur Stoll, Werner, est psychiatre à la clinique psychiatrique universitaire de Zurich. Le LSD passe donc facilement du laboratoire à la clinique. Les premières expériences menées par Werner Stoll dans les années 1940 sont rapidement suivies de nombreuses études. Après 1950, les Laboratoires Sandoz distribuent du LSD dans le monde entier sous la forme d’une préparation du nom de Delysid destinée à la recherche expérimentale.
Le LSD connaît alors un véritable engouement: toute une série de nouveaux médicaments font naître de l’espoir que la chimie peut réguler les états psychiques. Son usage se diffuse dans les cercles de la société. Le psychologue Timothy Leary et l’auteur Ken Kesey s’essayent au LSD. Pour eux, ce n’est pas un médicament, mais une drogue miraculeuse. Ils en propagent la consommation et distribuent la drogue à tout va. Ils trouvent un écho favorable dans la communauté hippie, alors en plein essor.
Jefferson Airplane, White Rabbit, 1967. Vidéo: YouTube
Une véritable contre-culture acide émerge aux alentours des années 1960. Des artistes, des écrivains et des musiciens – Yayoi Kusama, Allen Ginsberg, Jefferson Airplane – ont recours au LSD comme source d’inspiration et d’ouverture de l’esprit. Les artistes suisses ne sont pas en reste: l’écrivain et psychiatre Walter Vogt, le groupe Brainticket ou le photographe Serge Stauffer ne sont que trois noms sur la longue liste des créateurs qui travaillent sous acide.
Brainticket, Cottonwoodhill, 1971. Vidéo: YouTube
Cependant, la fête est bientôt finie: la Suisse édicte la première interdiction partielle du LSD en 1968, l’année hippie justement. Le relèvement des critères que doivent remplir les médicaments, la prise de conscience des risques pour la santé et le manque de perspectives économiques font plonger le LSD dans l’illégalité.
Si l’interdiction qui pèse sur le LSD n’en empêche pas la consommation, elle le stigmatise et le rend invisible. C’est seulement au début du nouveau millénaire que les choses changent. Le LSD fait l’objet de nouveaux tests scientifiques dans les Universités de Zurich et de Bâle. À Soleure, le psychiatre Peter Gasser obtient la première autorisation spéciale pour mener une étude incluant des patients. Trente ans après ou presque, le LSD revient sur le devant de la scène.
Entretien avec Peter Gasser, 2018 (en allemand). Vidéo: Bibliothèque nationale suisse
Le regard que l’on pose aujourd’hui sur le LSD a changé. Il n’est plus question de drogue miraculeuse ou démoniaque, mais d’une substance à risque à qui l’on reconnaît un potentiel thérapeutique. Une substance riche d’une longue histoire.
Bibliothèque nationale suisse
07.09.18 - 11.01.19
L'exposition LSD – Les 75 ans d’un enfant terrible, à voir à la Bibliothèque nationale suisse à Berne, raconte l’histoire du LSD. S’appuyant sur le livre d’Albert Hofmann «LSD, mon enfant terrible», elle retrace le chemin de la substance de l’ergot du seigle à la culture pop, en passant par le laboratoire et la clinique. Des extraits de la correspondance entre Albert Hofmann et Walter Vogt ainsi qu’une vingtaine d’œuvres de Serge Stauffer y sont également présentés.
Musée national Zurich
14.09.18 - 20.01.19
Après le succès des expositions «1900-1914. Expédition bonheur» (2014) et «Dada Universal» (2016), Stefan Zweifel et Juri Steiner, les deux commissaires invités, offrent en 2018 leur vision de la génération 68. Objets, films, photos, musique et œuvres d’art recréent l’atmosphère de 1968. L’exposition offre un aperçu global de la culture de cette période et emmène les visiteurs, à travers les Silver Clouds d’Andy Warhol, au cœur des extravagances d’une époque.
Votre commentaire