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Les fantasmes de reproduction, de maintien de la structure au fil des générations, de permanence des cultures, des populations et des espèces vivantes, renforcés de pensée conservatrice, ont, jusqu’à nos jours, retardé la compréhension des mécanismes de l’hérédité. Ils ont produit des concepts idiots comme celui de «programme génétique» qui a inhibé longtemps les progrès de la biologie. Il retarde encore ceux de la biologie du comportement. Pourtant, ce que nous savons en biologie aurait dû empêcher de telles dérives et, en particulier, la confusion et les analogies excessives entre biologique et culturel. Reprenons quelques interrogations fondamentales et la façon dont sociétés et science y ont répondu. Comment se construit un être vivant, en général à partir d’un œuf, cellule unique? Pourquoi deux œufs différents, et parfois le même œuf, donnent-ils des êtres différents? Pourquoi des cellules dotées de copies du même génome deviennent-elles différentes, telles qu’un globule rouge et un neurone du même individu?
Buffon se demandait comment un œuf de souris produisait une souris et un œuf d’éléphant un éléphant, alors que ces œufs étaient semblables. Sa réponse était que l’œuf contenait un «moule intérieur» qui déterminait l’espèce de l’individu qu’il devenait. C’est une origine possible du concept de programme génétique, d’un programme qui définit les caractères de l’espèce, pas les particularités d’un individu, encore moins son devenir. Les préjugés religieux et politiques ont rapidement étendu cette notion pour en faire un destin prédéterminé, expression éventuelle d’une téléologie ou d’une volonté surnaturelle.
Pour construire un organisme complexe à partir d’une cellule-œuf unique, il faut d’abord que celle-ci se multiplie des millions de fois en des milliards de cellules et, en même temps, que ces dernières se partagent en lignages, tissus et organes, tous différents les uns des autres. Le mécanisme de base de la multiplication des cellules est la mitose qui, en théorie, produit deux cellules identiques, dotées du même patrimoine génétique. Mais la possession des gènes par une cellule n’est que le début de l’histoire, le principal étant de savoir lesquels fonctionnent, à quel moment et avec quelle intensité. Et cette régulation du fonctionnement des gènes est déterminée par la position de la cellule dans le tissu ou dans l’organe, par ses relations avec les autres cellules et par des facteurs d’environnement. Pas par le génome qui est une boîte à outils trop limitée pour contenir tous ces détails. Ainsi, ce ne sont pas les mêmes gènes, pas les mêmes «programmes génétiques» qui fonctionnent dans un neurone, une cellule de muscle ou du foie, encore moins dans un globule rouge qui a perdu son noyau et son génome! Notre construction ne résulte pas d’un programme, mais de milliers de programmes différents mis en œuvre, selon les contingences et l’histoire de nos environnements, selon les aléas de la vie, mais sous les contraintes de la sélection naturelle: que ce soit viable et transmissible.
Lamarck1Jean-Baptiste de Lamarck, Système analytique des connaissances positives de l’Homme restreintes à celles qui proviennent directement ou indirectement de l’observation. Ed. Slatkine/Honoré Champion, Genève-Paris. avait écrit qu’il n’existait ni famille, ni genre, ni espèce, mais seulement des individus. Mais c’est Auguste Weismann qui a compris le premier – et le dernier pendant plus d’un demi-siècle! – que le sexe (fabrication des cellules sexuelles et fécondation) produisait, au fil des générations successives des populations, des collections d’individus uniques, changeantes en permanence. Et cette idée de 1896 était si contre-intuitive, révolutionnaire et politiquement incorrecte qu’elle fût oubliée jusque vers 1960, quand on mesura, avec stupéfaction, l’unicité chimique et génétique des individus, en particulier à propos des greffes d’organes.
Malgré les évidences, ces diversités restent largement incomprises, y compris dans les laboratoires…
Notes [ + ]
|1.||↑||Jean-Baptiste de Lamarck, Système analytique des connaissances positives de l’Homme restreintes à celles qui proviennent directement ou indirectement de l’observation. Ed. Slatkine/Honoré Champion, Genève-Paris.|
* Chroniqueur énervant.