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Il a plu néanmoins à Dieu que des créatures si différentes fussent étroitement unies : et il était convenable, afin qu'il y eût de toutes sortes d'êtres dans le monde, qu'il s'y trouvât et des corps qui ne fussent unis à aucun esprit, telles que sont la terre et l'eau et les autres de cette nature ; et des esprits qui, comme Dieu même, ne fussent unis à aucun corps, tels que sont les anges ; et aussi des esprits unis à un corps, telle qu'est l’âme raisonnable, à qui comme à la dernière de toutes les créatures intelligentes, il devait échoir en partage ou plutôt convenir naturellement de faire un même tout avec le corps qui lui est uni.
Ce corps, à le regarder comme organique, est un par la proportion et la correspondance de ses parties ; de sorte qu'on peut l'appeler un même organe, de même et à plus forte raison qu'un luth ou un orgue (b) un seul instrument : d'où il résulte que l’âme lui doit être unie en son tout, parce qu'elle lui est unie comme à un seul organe parfait dans sa totalité.
(a) L’anon. : Les propriétés du corps, c'est-à-dire des parties qui le composent ou des liqueurs qui lui donnent le mouvement, sont : celles des parties, d'être étendues plus ou moins, d'être agitées plus vite ou plus lentement, d'être ouvertes ou d'être fermées, dilatées ou pressées, tendues ou relâchées, jointes ou séparées les unes des autres; et à l'égard des liqueurs, d'être épaisses ou subtiles, capables d'être insinuées en certains endroits plutôt qu'en d'autres, agitées plus ou moins. — (b) A plus forte raison qu'un orgue est appelé un seul instrument, quoique composé de plus de tuyaux.
C'est une union admirable de notre corps et de notre âme que nous avons à considérer. Et quoiqu'il soit difficile et peut-être impossible à l'esprit humain d'en pénétrer le secret, nous en voyons pourtant quelque fondement dans les choses qui ont été dites.
Nous avons distingué dans l’âme deux sortes d opérations : les opérations sensitives et les opérations intellectuelles ; les unes attachées à l'altération et au mouvement des organes corporels, les autres supérieures au corps, et nées (a) pour le gouverner.
Car il est visible que l’âme se trouve assujettie par ses sensations aux dispositions corporelles ; et il n'est pas moins clair que par le commandement de la volonté guidée par l'intelligence, elle remue les bras, les jambes, ia tête, et enfin transporte tout le corps.
Que si l’âme n'était simplement qu'intellectuelle, elle serait tellement au-dessus du corps, qu'on ne saurait par où elle y pourrait tenir, mais parce qu'elle est sensitive, on la voit manifestement unie au corps par cet endroit-là (b), ou pour mieux dire par toute sa substance, puisqu'elle est indivisible et qu'on peut bien en distinguer les opérations, mais non pas la partager dans son fond.
Dès là que l’âme est sensitive, elle est sujette au corps de ce côté-là, puisqu'elle souffre de ses mouvements; et que les sensations, les unes fâcheuses et les autres agréables, y sont attachées.
De là suit un autre effet : c'est que l’âme , qui remue les membres et tout le corps par sa volonté, le gouverne comme une chose qui lui est intimement unie, qui la fait souffrir elle-même et lui cause des plaisirs et des douleurs extrêmement vives (c).
(a) L’anon. : Données. — (b) Mais parce qu’elle est sensitive, c’est-à-dire jointe à un corps et par là chargée de veiller à sa conservation et à sa défense, elle a dû être unie au corps par cet endroit. — (c) De là suit que l’âme doit remuer les membres et tout le corps, et le gouverner comme une chose qui lui est intimement unie, qui la met dans la nécessité de souffrir elle-même des plaisirs et des douleurs extrêmement vives. Or l’âme ne peut mouvoir le corps que par sa volonté, qui naturellement n'a nul pouvoir sur le corps, comme le corps ne peut naturellement rien sur l’âme pour la rendre heureuse ou malheureuse; ces deux substances étant de nature si différentes, que l'une ne pourrait rien sur l'autre, si Dieu créateur de l'une et de l'autre n'avait par sa volonté souveraine joint ces deux substances par la dépendance mutuelle de l'une à l'égard de l'autre. Ce qui est une espèce de miracle perpétuel, général et subsistant, qui paraît dans toutes les sensations de l’âme et dans tous les mouvements volontaires du corps.
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Voilà ce que nous pouvons entendre de l'union de l’âme (a) et elle se fait remarquer principalement par deux effets.
Le premier est que de certains mouvements du corps suivent certaines pensées ou sentiments dans l’âme , et le second réciproquement qu'à une certaine pensée ou sentiment qui arrive à l’âme sont attachés certains mouvements qui se font en même temps dans le corps : par exemple de ce que les chairs sont coupées, c'est-à-dire séparées les unes des autres, ce qui est un mouvement dans le corps, il arrive que je sens en moi la douleur, que nous avons vue être un sentiment de l’âme ; et de ce que j'ai dans l’âme la volonté que ma main soit remuée, il arrive qu'elle l'est en effet au même moment.
Le premier de ces deux effets paraît dans les opérations où l’âme est assujettie au corps, qui sont les opérations sensitives; et le second paraît dans les opérations où l’âme préside au corps, qui sont les opérations intellectuelles.
Considérons ces deux effets l'un après l'autre : voyons avant toutes choses ce qui se fait dans l’âme ensuite des mouvements du corps, et nous verrons après ce qui arrive dans le corps ensuite des pensées de l’âme .
Et d'abord il est clair que tout ce qu'on appelle sentiment ou sensation, je veux dire la perception des couleurs, des sons, du bon et du mauvais goût, du chaud et du froid, de la faim et de la soif, du plaisir et de la douleur, suit les mouvements et
(a) L’anon. : De l'union de l’âme avec le corps.
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l'impression que font les objets sensibles sur nos organes corporels.
Mais pour entendre plus distinctement par quels moyens cela s'exécute, il faut supposer plusieurs choses constantes.
La première, qu'en toute sensation il se fait un contact et une impression réelle et matérielle sur nos organes, qui vient ou immédiatement ou originairement de l'objet.
Et déjà, pour le toucher et le goût, le contact y est palpable et immédiat. Nous ne goûtons que ce qui est immédiatement appliqué à notre langue; et à l'égard du toucher, le mot l'emporte, puisque loucher et contact c'est la même chose.
Et encore que le soleil et le feu nous échauffent étant éloignés, il est clair qu'ils ne font impression sur notre corps qu'en la faisant sur l'air qui le touche. Le même se doit dire du froid; et ainsi ces deux sensations appartenantes au toucher, se font par l'application et l'attouchement de quelque corps.
On doit croire que si le goût et le toucher demandent un contact réel, il ne sera pas moins dans les autres sens, quoiqu'il y soit plus délicat.
Et l'expérience le fait voir, même dans la vue, où le contact des objets et l'ébranlement de l'organe corporel paraît le moindre (a); car on peut aisément sentir, en regardant le soleil, combien ses rayons directs sont capables de nous blesser : ce qui ne peut venir que d'une trop violente agitation des parties qui
composent l'œil (b).
Mais encore que ces rayons nous blessent moins étant réfléchis, le coup en est souvent très-fort, et le seul effet du blanc et du noir (c) nous fait sentir que les couleurs ont plus de force que nous ne pensons pour nous émouvoir. Car il est certain que le blanc écarte les nerfs optiques, et que le noir au contraire les tient trop serrés. C'est pourquoi ces deux couleurs blessent la vue, quoique d'une manière opposée; car le blanc la dissipe et l'éblouit (d) :
(a) L’anon. : Le moins. — (b) Qui composent le fond de l'œil. Celle agitation causée par l’union des rayons dans le cristallin, a un point brûlant qui aveuglerait, c’est-à-dire brûlerait l’organe de la vision, si on s’opiniâtrait à regarder fixement le soleil. — (c) Le seul effet du blanc nous fait sentir. — (d) Car il est certain que le blanc frappe fortement les nerfs optiques. C’est pourquoi cette couleur blesse la vue : ce paraît…
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ce qui paraît tellement à ceux qui voyagent parmi les neiges pendant que la campagne en est couverte, qu'ils sont contraints de se défendre contre l'effort que cette blancheur fait sur leurs yeux, en les couvrant de quelque verre, sans quoi ils perdroient la vue. Et les ténèbres, qui font sur nous le même effet que le noir, nous font perdre la vue d'une autre sorte, lorsque les nerfs optiques trop longtemps serrés, à la fin, deviennent immobiles et incapables d'être ébranlés par les objets (a). On sent aussi à la longue qu'un noir trop enfoncé fait beaucoup de mal; et par l'effet sensible de ces deux couleurs principales on peut juger de celui de toutes les autres.
Quant aux sons, l'agitation de l'air et le coup qui en vient à notre oreille sont choses trop sensibles pour être révoquées en doute. On se sert du son des cloches pour dissiper les nuées; souvent de grands cris ont tellement fendu l'air, que les oiseaux en sont tombés ; d'autres ont été jetés par terre par le seul vent d'un boulet; et peut-on avoir peine à croire que les oreilles soient agitées par le bruit, puisque même les bâtiments en sont ébranlés et qu'on les en voit trembler? On peut juger par là de ce que fait une plus douce agitation sur des parties plus délicates.
Cette agitation de l'air est si palpable, qu'elle se fait même sentir en d'autres parties du corps. Chacun peut remarquer l'ébranlement que certains sons, comme celui d'un orgue ou d'une basse de viole, font sur son corps. Les paroles (b) se font sentir aux extrémités des doigts situés d'une certaine façon ; et on peut croire que les oreilles formées pour recevoir cette impression, la recevront aussi beaucoup plus forte.
L'effet des senteurs nous paraît assez par l'impression qu'elles font sur la tête. De plus, on ne verrait pas les chiens suivre le gibier en flairant les endroits où il a passé, s'il ne restait quelques vapeurs sorties de l'animal poursuivi. Et quand on brûle des
(a) L’anon. : Lorsque les nerfs optiques par une longue désaccoutumance de souffrir la lumière même réfléchie, sont exposés tout a coup à une grande lumière dans un lieu ou tout est blanc ; ou lorsque après une longue captivité dans un lieu parfaitement ténébreux, faute d'exercice ils s'affaissent et se flétrissent, par la deviennent incapables d'être ébranlés par les objets. — (b) Les tons.
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parfums, on en voit la fumée se répandre dans toute une chambre, et l'odeur se fait sentir en même temps que la vapeur vient à nous. On doit croire qu'il sort des fumées à peu près de même nature, quoique imperceptibles, de tous les corps odoriférants, et que c'est ce qui cause tant de mauvais effets (a) dans notre cerveau. Car il faut apprendre à juger des choses qui ne se voient pas par celles qui se voient.
IV. Les mouvements corporels qui se font en nous dans les sensations, viennent des objets par le milieu.
Il est donc vrai qu'il se fait dans toutes nos sensations, une impression réelle et corporelle sur nos organes ; mais nous avons ajouté qu'elle vient immédiatement ou originairement de l'objet.
Elle en vient immédiatement dans le toucher et dans le goût, où l'on voit les corps appliqués par eux-mêmes à nos organes : elle en vient originairement dans les autres sensations, où l'application de l'objet n'est pas immédiate, mais où le mouvement qui se fait en vient jusqu'à nous du tout du long de l'air (b), par une parfaite continuité.
C'est ce que l'expérience nous découvre aussi certainement que tout le reste que nous avons dit. Un corps interposé m'empêche de voir le tableau que je regardais : quand le milieu est transparent, selon la nature dont il est, l'objet vient à moi différemment ; l'eau, qui rompt la ligne droite, le courbe à mes yeux ; les verres, selon qu'ils sont colorés ou taillés, en changent les couleurs, les grandeurs et les figures : l'objet ou se grossit ou s'apetisse, ou se renverse ou se redresse, ou se multiplie. Il faut donc premièrement qu'il se commence quelque chose sur l'objet même, et c'est la réflexion de quelque rayon du soleil ou d'un autre corps lumineux; et il faut secondement que cette réflexion, qui se commence à l'objet, se continue tout le long de l'air (c) jusqu'à mes yeux : ce qui montre que l'impression qui se fait sur moi vient originairement de l'objet même.
(a) L’anon. Tant de bons et de mauvais effets. — (b) A A travers de l'air. — (c) A travers de l’air.
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Il en est de même de l'agitation qui cause les sons, et de la vapeur qui excite les senteurs. Dans l'ouïe le corps résonnant qui cause le bruit doit être agité, et on y sent au doigt un trémoussement tant que le bruit dure. Dans l'odorat une vapeur doit s'exhaler du corps odoriférant ; et dans l'un et dans l'autre sens, si le vent qui agite l'air rompt le coup qui venait à nous, nous ne sentons rien.
Ainsi dans les sensations, à n'y regarder seulement que ce qu'il y a dans les corps, nous trouvons trois choses à considérer : l'objet, le milieu et l'organe même, par exemple les yeux et les oreilles.
V. Les mouvements de nos corps, auxquels les sensations sont attachées, sont les mouvements des nerfs.
Mais comme ces organes sont composés de plusieurs parties, pour savoir précisément quelle est celle qui est le propre instrument destiné par la nature pour les sensations, il ne faut que se souvenir qu'il y a en nous certains petits filets qu'on appelle nerfs, qui prennent leur origine dans le cerveau, et qui de là se répandent dans tout le corps.
Souvenons-nous aussi qu'il y a des nerfs particuliers attribués par la nature à chaque sens ; il y en a pour les yeux, pour les oreilles, pour l'odorat, pour le goût; et comme le toucher se répand par tout le corps, il y a aussi des nerfs répandus partout dans les chairs. Enfin il n'y a point de sentiment où il n'y a point de nerfs, et les parties nerveuses sont les plus sensibles. C'est pourquoi tous les philosophes sont d'accord que les nerfs sont le propre organe des sens.
Nous avons vu outre cela que les nerfs aboutissent tous au cerveau (a) et qu'ils sont pleins des esprits qu'il y envoie continuellement, ce qui doit les tenir toujours tendus (b) pendant que l'animal veille. Tout cela supposé, il sera facile de déterminer le mouvement précis auquel la sensation est attachée, et enfin
(a) L’anon. : Que les nerfs sortent tous du cerveau, (b) Tendus en quelque manière.
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tout ce qui regarde tant la nature que l'usage des sensations, en tant qu'elles servent au corps et à l’âme .
C'est ce qui sera expliqué en douze propositions, dont les six premières feront voir les sensations attachées aux mouvements (a) des nerfs, et les six autres expliqueront l'usage que l’âme fait des sensations et l'instruction qu'elle en reçoit tant pour le corps que pour elle-même. .
VI. Six propositions qui expliquent comment les sensations sont attachées aux mouvements (b) des nerfs.
I. Proposition. Les nerfs sont ébranlés par les objets du dehors qui frappent les sens.
C'est de quoi on ne peut douter dans le toucher, où l'on voit des corps appliqués immédiatement sur le nôtre, qui étant en mouvement ne peuvent manquer d'ébranler les nerfs qu'ils trouvent répandus partout. L'air chaud ou froid qui nous environne doit avoir un effet semblable ; il est clair que l'un dilate les parties du corps, et que l'autre les resserre ; ce qui ne peut être sans quelque ébranlement des nerfs. Le même doit arriver dans les autres sens, où nous avons vu que l'altération de l'organe n'est pas moins réelle. Ainsi les nerfs de la langue seront touchés et ébranlés par le suc exprimé des viandes, les nerfs auditifs par l'air qui s'agite au mouvement des corps résonnants, les nerfs de l'odorat parles vapeurs qui sortent des corps, les nerfs optiques par les rayons ou directs ou réfléchis du soleil, pu d'un autre corps lumineux ; autrement les coups que nous recevons, non-seulement du soleil trop fixement regardé, mais encore du blanc et du noir (c) ne seraient pas encore aussi forts que nous les avons remarqués; enfin généralement dans toutes les sensations, les nerfs sont frappés par quelque objet, et il est aisé d'entendre que des filets si déliés et si bien tendus en quelque manière (d) ne peuvent manquer d'être ébranlés aussitôt qu'ils sont touchés avec quelque force.
(a) L’anon. : A l’ébranlement des nerfs. — (b) A l'ébranlement. — (c) Mais encore du blanc. — (d) Et tendus en quelque manière.
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II. Proposition. Cet ébranlement des nerfs frappés par les objets se continue jusqu'au dedans de la tête et du cerveau.
La raison est que les nerfs sont continués jusque-là; ce qui fait qu'ils portent par nécessité (a) au dedans le mouvement et les impressions qu'ils reçoivent du dehors.
Cela s'entend aisément par le mouvement d'une corde ou d'un filet bien tendu (b), qu'on ne peut mouvoir à une de ses extrémités sans que l'autre soit ébranlée à l'instant, à moins qu'on n'arrête le mouvement au milieu.
Les nerfs sont semblables à cette corde ou à ce filet, avec cette différence qu'ils sont sans comparaison plus déliés, et pleins outre cela d'un esprit très-vif et très-vite (c), c'est-à-dire d'une subtile Vapeur qui coule sans cesse au dedans et les tient tendus (d); de sorte qu'ils sont remués par les moindres impressions du dehors, et les portent fort promptement au dedans de la tête où est leur racine.
III. Proposition. Le sentiment est attaché à cet ébranlement des nerfs.
Il n'y a point à cela de difficulté ; et puisque les nerfs sont le propre organe des sens, il est clair que c'est à l'impression qui se fait dans cette partie que la sensation doit être attachée.
De là il doit arriver qu'elle s'excite toutes les fois que les nerfs sont ébranlés, qu'elle dure autant que dure l'ébranlement des nerfs, et au contraire que les mouvements qui n'ébranlent point les nerfs ne sont point sentis : et l'expérience fait voir que la chose arrive ainsi.
Premièrement nous avons vu qu'il y a toujours quelque contact de l'objet, et par là quelque ébranlement dans les nerfs, lorsque la sensation s'excite.
Et sans même qu'aucun objet extérieur frappe nos oreilles, nous y sentons certains bruits qui ne peuvent arriver que de ce
(a) L’anon. : Par une espèce de nécessité. — (b) Cela s'entend en quelque manière par le mouvement d'une corde ou d'un filet tendu. — (c) D’une liqueur. — (d) Et les emplit.
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que des humeurs qui se jettent sur le tympan, l'ébranlent en diverses sortes ; ce qui fait sentir des tintements plus ou moins clairs, selon que les nerfs sont diversement touchés (a).
Par une raison semblable, on voit des étincelles de lumière s’exciter au mouvement de l’œil frappé ou de la tête heurtée ; et rien ne les fait paraître que l'ébranlement cause par ces coups dans les nerfs, au mouvement desquels la perception (b) de la lumière est naturellement attachée.
Et ce qui le justifie, ce sont ces couleurs changeantes que nous continuons de voir même après avoir fermé les yeux, lorsque nous les avons tenus quelque temps arrêtés sur une grande lumière, ou sur un objet mêlé de différentes couleurs, surtout quand elles sont éclatantes.
Comme alors l'ébranlement des nerfs optiques a dû être fort violent, il doit durer quelque temps, quoique plus faible, après que l'objet est disparu : c'est ce qui fait que la perception dune grande et vive lumière se tourne en couleurs plus douces, et que l'objet qui nous avait ébloui par ses couleurs variées, nous laisse en se retirant quelques restes d'une semblable vision.
Si ces couleurs semblent vaguer au milieu de l'air, si elles s'affaiblissent peu à peu, si enfin elles se dissipent, c'est que le coup que donnait l'objet présent ayant cessé, le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu'il se ralentit et enfin s'accoise (c) tout à fait.
La même chose arrive à l'oreille, lorsqu'étonnée par un grand bruit, elle en conserve quelque sentiment après même que l'agitation a cessé dans l'air.
C'est par la même raison que nous continuons quelque temps a avoir chaud dans un air froid, et à avoir froid dans un air chaud parce que l'impression causée dans les nerfs par la présence de l'objet subsiste encore.
(a) L’anon. : Nous y sentons certains bruits qui ne peuvent guère arriver que de ce que, par quelque cause interne que ce soit, le tympan est ébranlé comme il le serait par les causes externes qui lui sont occasion de sentir des tintements plus ou moins clairs ou des bourdonnements plus ou moins graves, selon que les nerfs sont diversement touchés. — (b) Dans les nerfs, semblable à celui auquel la perception… — (c) L’anon. : Qu'il cesse.
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Supposé, par exemple, que l'altération que cause le feu dans ma main et dans les nerfs qu'il y rencontre, soit une grande agitation de toutes les parties qui irait enfin à les dissoudre et à les réduire en cendres, et au contraire que l'impression qu'y fait le froid, soit d'arrêter le mouvement des parties en les tenant pressées les unes contre les autres, ce qui causerait à la fin un entier engourdissement ; il est clair que, tant que dure cette altération , le sentiment du froid et du chaud doit durer aussi, quoique je me sois retiré de l'air glacé et de l'air brûlant.
Mais comme après qu'on a éloigné les objets qui faisaient cette impression sur les organes, elle s'affaiblit, et qu'ils reviennent (a) peu à peu à leur naturel, il doit aussi arriver que la sensation diminue ; et la chose ne manque pas de se faire ainsi.
Ce qui fait durer si longtemps la douleur de la goutte ou de la colique, c'est la continuelle régénération de l'humeur mordicante qui la fait naître, et qui ne cesse de picoter ou de tirailler les nerfs (b).
La douleur de la faim et de la soif vient d'une cause semblable. Ou le gosier desséché se resserre et tire les nerfs, ou les eaux fortes que l'estomac envoie des environs dans son fond pour y faire la digestion des viandes se tournent contre lui et piquent ses nerfs, jusqu'à ce qu'on leur ait donné en mangeant une matière plus propre à les exercer (c).
Pour la douleur dune plaie, si elle se fait sentir longtemps après le coup donné, c'est à cause de l'impression violente qu'il a faite sur la partie, et à cause -de l'inflammation et des accidents qui surviennent, par lesquels le picotement des nerfs est continué.
Il est donc vrai que le sentiment s'élève par le mouvement du nerf, et dure par la continuation de cet ébranlement. Et il est vrai aussi que les mouvements qui n'ébranlent pas les nerfs ne sont point sentis : ce qui fait que l'on ne se sent point croître,
(a) L’anon. : Et que ces organes reviennent. — (b) Tirailler les parties que la présence des nerfs rend sensibles. — (c) Ou le dissolvant que l'estomac rend par les glandes dont il est comme percé dans son fond pour y faire la digestion des viandes, se tourne contre lui et pique les nerfs, jusqu'à ce qu'on lui ait donné en mangeant une matière plus propre à recevoir son action.
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et qu'on ne sent non plus comment l'aliment s'incorpore à toutes les parties, parce qu'il ne se fait dans ce mouvement aucun ébranlement des nerfs, comme on l'entendra aisément, si on considère combien est douce (a) l'insinuation de l'aliment dans les parties qui le reçoivent.
Ce qui vient d'être expliqué dans cette troisième proposition, sera confirmé par les suivantes.
IV. Proposition. L'ébranlement des nerfs, auquel le sentiment est attaché, doit être considéré dans toute son étendue, c'est-à-dire en tant qu'il se communique d'une extrémité à l'autre des parties du nerf qui sont frappées au dehors, jusqu'à celles qui sont cachées dans le cerveau (d).
L'expérience le fait voir. C'est pour cela qu'on bande les nerfs au-dessus quand on veut couper au-dessous, afin que le mouvement se porte plus languissamment dans le cerveau et que la douleur soit moins vive. Que si on pouvait tout à fait arrêter le mouvement du nerf au milieu, il n'y aurait point du tout de sentiment.
On voit aussi que dans le sommeil, on ne sent pas quand on est touché légèrement, parce que les nerfs étant détendus (c), ou il ne s'y fait aucun mouvement, ou il est trop léger pour se communiquer jusqu'au dedans de la tête.
V. Proposition. Quoique le sentiment soit principalement uni à l'ébranlement du nerf au dedans du cerveau, l’âme qui est présente à tout le corps, rapporte le sentiment qu'elle reçoit à l'extrémité où l'objet frappe.
Par exemple, j'attribue la vue d'un objet à l'œil tout seul, le goût à la seule langue ou au seul gosier ; et si je suis blessé au bout du doigt, je dis que j'ai mai au doigt, sans songer seulement si j'ai un cerveau ni s'il s'y fait quelque impression.
De là vient qu'on voit souvent crue ceux qui ont la jambe coupée ne laissent pas de sentir du mal au bout du pied, de dire
(a) L’anon. : Lente et insensible. — (b) Jusqu'à l'endroit où il sort du cerveau. — (c) Moins pleins.
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qu'il leur démange et de gratter leur jambe de bois, parce que le nerf qui répondait au pied et à la jambe étant ébranlé dans le cerveau, il se fait un sentiment que l’âme rapporte à la partie coupée comme si elle subsistait encore.
Et il fallait nécessairement que la chose arrivât ainsi. Car encore que la jambe soit emportée avec les bouts des nerfs qui y étaient, le reste en demeure dans le cerveau, capable des mêmes mouvements qu'il avait auparavant, et même très-disposé à les faire tant à cause qu'il a été formé pour cela qu'à cause qu'il y est accoutumé, et par là déjà plié à ces mouvements (a). S'il arrive donc que le nerf qui répondait à la jambe, ébranlé par les esprits ou par les humeurs, vienne à faire le mouvement qu'il faisait lorsque la jambe était encore unie au corps, il est clair qu'il se doit exciter en nous un sentiment semblable, et que nous le rapporterons encore à la partie à laquelle la nature avait appris de le rapporter.
Néanmoins cette partie du nerf (b) qui reste dans le cerveau n'étant plus frappée des objets accoutumés, elle doit perdre insensiblement et avec le temps la disposition qu'elle avait à son mouvement ordinaire, et c'est pourquoi ces douleurs qu'on sent aux parties blessées cessent à la fin : à quoi sert aussi beaucoup la réflexion que nous faisons que nous n'avons plus de jambes.
Quoi qu'il en soit, cette expérience confirme que le sentiment de l’âme est attaché à l'ébranlement du nerf, en tant qu'il se fait .dans le cerveau (c), et fait voir aussi que ce sentiment est rapporté naturellement à l'endroit extérieur du corps où se fait (d) le contact du nerf et de l'objet.
VI. Proposition. Quelques-unes de nos sensations se terminent à un objet, et les autres non.
Cette différence des sensations déjà touchée dans le chapitre De l’âme , mérite par son importance encore un peu d'explica-
(a) L’anon. : Le reste qui demeure continue avec le cerveau, est capable des mêmes mouvements qu'il avait auparavant, et le cerveau capable aussi d'en recevoir le contre-coup à cause qu'il a été formé pour cela, joint que l’âme est accoutumée à rapporter à certaines parties semblables mouvements. — (b) Issu du cerveau.— (c) Qu'il se communique au cerveau. — (d) Où se faisait autrefois.
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tion. Nous n'aurons, pour bien entendre la chose, qu'à écouter nos expériences.
Toutes les fois que l'ébranlement des nerfs vient du dedans, par exemple lorsque quelque humeur formée au dedans de nous se jette sur quelque partie et y cause de la douleur, nous ne rapportons cette sensation à aucun objet, et nous ne savons d'où elle nous vient.
La goutte nous prend à la main ; une humeur acre picote nos yeux; le sentiment douloureux qui suit de ces mouvements n'a aucun objet.
C'est pourquoi généralement, dans toutes les sensations que nous rapportons aux parties intérieures de notre corps, nous n'apercevons aucun objet qui les cause; par exemple dans les douleurs de tête, ou d'estomac, ou d'entrailles; dans la faim et dans la soif, nous sentons simplement de la douleur en certaines parties ; mais une sensation si vive ne nous fait pas regarder un certain objet, parce que tout l'ébranlement vient du dedans.
Au contraire, quand l'ébranlement des nerfs vient du dehors, notre sensation ne manque jamais de se terminer à quelque objet qui est hors de nous. Les corps qui nous environnent nous paraissent dans la vision comme tapissés par les couleurs : nous attribuons aux viandes le bon ou le mauvais goût ; qui est arrêté, se sent arrêté par quelque chose ; qui est battu, sent venir les coups de quelque chose qui le frappe; on sent pareillement et les sons et les odeurs comme venus du dehors, et ainsi du reste.
Mais encore que cela s'observe dans toutes ces sensations, ce n'est pas avec la même netteté. Car, par exemple on ne sent pas si distinctement d'où viennent les sons et les odeurs, qu'on sent d'où viennent les couleurs, ou la lumière regardée directement : dont la raison est que la vision se fait en ligne droite, et que les objets ne viennent à l'œil que du côté où il est tourné : au lieu que les sons et les odeurs viennent de tous côtés indifféremment, et par des lignes souvent rompues au milieu de l'air, qui ne peuvent par conséquent se rapporter à un endroit fixe.
Il faut aussi remarquer touchant les objets, qu'ordinairement on n'en voit qu'un, quoique le sens ait un double organe : je dis
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ordinairement, parce qu'il arrive quelquefois que les deux yeux doublent les objets, et voici sur ce sujet quelle est sa règle.
Quand on change la situation naturelle des organes, par exemple quand on presse l'œil en sorte que les nerfs optiques ne sont point frappés en même sens (a), alors l'objet paraît double en des lieux différents, quoiqu'en l'un plus obscur qu'en l'autre; de sorte que visiblement il s'excite deux sensations distinctes. Mais quand les deux yeux demeurent dans leur situation ; comme deux cordes semblables montées sur un même ton et touchées en même temps de la même force ne rendent qu'un même son à notre oreille, ainsi les nerfs des deux yeux touchés de la même sorte ne présentent (b) à l’âme qu'un seul objet, et ne lui font remarquer qu'une sensation. La raison en est évidente : puisque les deux nerfs touchés de même ont un même rapport à l'objet, ils le doivent par conséquent faire voir tout à fait un, sans aucune diversité, ni de couleur, ni de situation, ni de figure.
Il est donc absolument impossible que nous ayons en ce cas deux sensations qui nous paraissent distinctes, parce que leur parfaite ressemblance, et leur rapport uniforme au même objet, ne permet pas à l’âme de les distinguer : au contraire, elles doivent s'y unir ensemble, comme choses qui conviennent en tout point. Et ce qui doit résulter de leur union, c'est qu'elles soient plus fortes étant unies que séparées ; en sorte qu'on voie un peu mieux de deux yeux que d'un, comme l'expérience le montre.
Voilà ce qu'il y avait à considérer sur la nature et les différences des sensations, en tant qu'elles appartiennent au corps et à l’âme , et qu'elles dépendent de leur concours. Avant que de passer à l'usage que l’âme en fait, et pour le corps, et pour elle-même, il est bon de recueillir ce qui vient d'être expliqué, et d'y faire un peu de réflexion.
(a) L’anon. : En sorte que le fond de l'œil n'est pas frappé eu un endroit semblable dans les deux yeux. — (b) Touchées en même temps ne rendent qu'un même son à notre oreille, ainsi les nerfs des deux yeux touchés de part et d'autre par un endroit semblable dans le fond des deux yeux, ne présentent...
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Si nous l'avons bien compris, nous avons vu qu'il se fait en toutes les sensations un mouvement enchaîné qui commence à l'objet (a) et se termine au dedans du cerveau.
Il n'est pas besoin de parler ni du toucher ni du goût, où l'application de l'objet est immédiate et trop palpable pour être niée. A l'égard des trois autres sens, nous avons dit que dans la vue, le rayon doit se réfléchir de dessus l'objet; que dans l'ouïe, le corps résonnant doit être agité; enfin que dans l'odorat, une vapeur doit s'exhaler du corps odoriférant.
Voilà donc un mouvement qui se commence à l'objet ; mais ce n'est rien, s'il ne continue dans tout le milieu qui est entre l'objet et nous.
C'est ici que nous avons remarqué ce que peuvent les vents et l'eau, et les autres corps interposés, opaques et non transparents, pour empêcher les objets et leur effet naturel.
Mais posons qu'il n'y ait rien dans le milieu qui empêche le mouvement de se continuer jusqu'à moi, ce n'est pas assez. Si je ferme les yeux, ou que je bouche les oreilles et les narines, les rayons réfléchis, et l'air agité, et la vapeur exhalée, viendront à moi inutilement; il faut donc que ce mouvement, qui a commencé à l'objet et s'est étendu dans le milieu, se continue encore dans les organes. Et nous avons reconnu qu'il se pousse le long des nerfs jusqu'au dedans du cerveau.
Toute cette suite de mouvements enchaînés et continués est nécessaire pour la sensation, et c'est après tout cela qu'elle s'excite dans l’âme .
Mais le secret de la nature, ou plutôt (b) celui de Dieu, est d'exciter la sensation lorsque l'enchaînement finit, c'est-à-dire lorsque le nerf est ébranlé dans le cerveau, et de faire qu'elle se
(a) L’anonyme. : Un mouvement qui commence au contact médiat ou immédiat de l’objet et de l’organe, et se termine... — (b) Ou pour mieux parler
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termine à l'endroit (a) où l'enchaînement commence, c'est-à-dire a l'objet même, comme nous l'avons expliqué.
Par là il sera aisé d'entendre de quoi nous instruisent les sensations , et à quoi nous sert cette instruction tant pour le corps que pour l’âme.
Pour cela remettons-nous bien dans l'esprit les quatre choses que nous venons d'observer dans les sensations, c'est-à-dire ce qui se fait dans l'objet, ce qui se fait dans le milieu, ce qui se fait dans nos organes, ce qui se fait dans notre âme, c'est-à-dire la sensation elle-même, dont tout le reste a été la préparation.
VIII. Six propositions qui font voir de quoi l’âme est instruite par les sensations, et l'usage qu'elle en fait tant pour le corps que pour elle-même.
VII. Proposition. Ce qui se fait dans les nerfs, c'est-à-dire le mouvement (b) auquel le sentiment est attaché, n'est ni senti ni connu.
Quand nous voyons, quand nous écoutons, ou que nous goûtons , nous ne sentons ni ne connaissons en aucune manière ce qui se fait dans notre corps ou dans nos nerfs, et dans notre cerveau, ni même (c) si nous avons un cerveau et des nerfs. Tout ce que nous apercevons, c'est qu'à la présence de certains objets il s'excite en nous divers sentiments; par exemple, ou un sentiment de plaisir ou un sentiment de douleur, ou un bon ou un mauvais goût, et ainsi du reste. Ce bon et ce mauvais goût se trouve attaché à certains mouvements des organes, c'est-à-dire des nerfs; mais ce bon et ce mauvais goût ne nous fait rien sentir ni apercevoir de ce qui se fait (d) dans les nerfs. Tout ce que nous en savons nous vient du raisonnement, qui n'appartient pas à la sensation, et n'y sert de rien.
VIII. Proposition. Non-seulement nous ne sentons pas ce qui se
(a) L’anon. : Est d'exciter la sensation où l'enchaînement finit, c'est-à-dire où le nerf ébranlé aboutit au cerveau, et de faire qu'elle soit rapportée par l’âme à l'endroit.— (b) L'ébranlement.— (c) Et nous ne le sentirions pas moins, quand nous ignorerions absolument si..— (d) Se passe.
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fait dans nos nerfs, c'est-à-dire leur ébranlement; mais nous ne sentons non plus ce qu'il y a dans l’objet qui le rend capable de les ébranler, ni ce qui se fait dans le milieu par où l’impression de l'objet vient jusqu'à nous.
Cela est constant par l'expérience. La vue ne nous rapporte pas les diverses réflexions de la lumière qui se font dans les objets, et dont nos yeux sont frappés, ni comme il faut que l'objet ou le milieu soient faits pour être opaques ou transparents, pour causer les réflexions ou les réfractions, et les autres accidents semblables; ni pourquoi le blanc ou le noir dilatent nos nerfs ou les resserrent, et ainsi des autres couleurs (a). L'ouïe ne nous fait sentir ni l'agitation de l’air, ni celle des corps résonnants, que nous pourrions ignorer si nous ne la savions d'ailleurs (b). L'odorat ne nous dit rien des vapeurs qui nous affectent, ni le goût des sucs exprimés sur notre langue, ni comment ils doivent être faits pour nous causer ou du plaisir ou de la douleur, de la douceur ou de l'aigreur ou de l’âme rtume. Enfin le toucher ne nous apprend pas ce qui fait que l'air chaud ou froid dilate ou ferme nos pores, et cause à tout notre corps, principalement à nos nerfs, des agitations si différentes.
Lorsque nous nous sentons enfoncer dans l'eau et dans les corps mois, ce qui nous fait sentir cet enfoncement, c'est que le froid ou le chaud que nous ne sentions qu'à une partie s'étend plus avant ; mais pour savoir ce qui fait que ce corps nous cède, le sens ne nous en dit mot.
Il ne nous dit non plus pourquoi les corps nous résistent, et à regarder la chose de près, ce que nous sentons alors, c'est seulement la douleur qui s'excite ou qui se commence par la rencontre des corps durs et mal polis, dont la dureté blesse le nôtre plus tendre.
Si l'eau et les corps humides s'attachent à notre peau, et s'y font sentir, le sens ne découvre pas la délicatesse de leurs parties,
(a) L’anon. : Ni pourquoi le blanc ébranle si fortement les nerfs, et ainsi des autres couleurs. — (b) Si nous ne la savions d'ailleurs ou par les réflexions de notre esprit, ou même par l'ébranlement de tout le corps et par la douleur de l'oreille, comme on l'éprouve au moment d'un coup de canon tiré de près. Mais alors c'est par le toucher qu'on reçoit cette impression.
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qui les rend capables d'entrer dans nos pores (a), et de s'y tenir attachées, ni pourquoi les corps secs n'en font autant qu'étant réduits en poussière, ni d'où vient la différence que nous sentons entre la poudre et les gouttes d'eau qui s'attachent à notre main. Tout cela n'est point aperçu précisément par le toucher, et enfin aucun de nos sens ne peut seulement soupçonner (b) pourquoi il est touché par ces objets.
Toutes les choses que je viens de remarquer n'ont besoin, pour être entendues, que d'une simple exposition (c) ; mais on ne peut se la faire à soi-même trop claire ni trop précise, si on veut comprendre la différence du sens et de l'entendement, dont on est sujet à confondre les opérations.
IX. Proposition. En sentant, nous apercevons seulement la sensation elle-même, mais quelquefois terminée à quelque chose qu'on appelle objet.
Pour ce qui est de la sensation, il n'est pas besoin de prouver qu'elle est aperçue en sentant; chacun s'en est à soi-même un bon témoin, et celui qui sent n'a pas besoin d'en être averti.
C'est pourtant par quelque autre chose (d) que la sensation que nous connaissons la sensation. Car elle ne peut pas réfléchir sur elle-même, et se tourne toute à l'objet auquel elle est terminée.
Ainsi le vrai effet de la sensation est de nous aider à discerner les objets. En effet nous distinguons les choses qui nous touchent ou nous environnent par les sensations qu'elles nous excitent, et c'est comme une enseigne que la nature nous a donnée pour les connaître (e).
Mais avec tout cela il paraît par les choses qui ont été dites, qu'en vertu de la sensation précisément prise, nous ne connaissons rien du tout du fond de l'objet ; nous ne savons, ni de quelles
(a) L’anon. : De mouiller notre peau. — (b) Aucun de nos sens même ne va jusqu'à nous faire connaître pourquoi... — (c) Simple exposition accompagnée de quelque attention de l'auditeur. — (d) Quelque autre vertu. — (e) Et c'est comme un signal que la nature nous a donné pour connaître l'existence et la présence des choses extérieures, et ce qu'elles sont à notre égard.
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parties il est composé, ni quel en est l'arrangement (a), ni pourquoi il est propre à nous renvoyer les rayons, ou à exhaler certaines vapeurs, ou à exciter dans l’air tant de divers mouvements qui font la diversité des sons, et ainsi du reste. Nous remarquons seulement que nos sensations se terminent à quelque chose hors de nous, dont pourtant nous ne savons rien, sinon qu'à sa présence il se fait en nous un certain effet, qui est la sensation.
Il semblerait qu'une perception de cette nature ne serait guère capable de nous instruire. Nous recevons pourtant de grandes instructions par le moyen de nos sens ; et voici comment :
X. Proposition. Les sensations servent à l’âme à s'instruire de ce qu'elle doit ou rechercher ou fuir pour la conservation du corps qui lui est uni.
L'expérience justifie cet usage des sensations, et c'est peut-être la première fin que la nature se propose en nous les donnant ; mais à cela il faut ajouter quelque chose que nous allons dire (b).
XI. Proposition. L'instruction que nous recevons par les sensations serait imparfaite ou plutôt nulle, si nous n'y joignions la raison.
Ces deux propositions seront éclaircies toutes deux ensemble, et il ne faut que s'observer soi-même pour les entendre.
La douleur nous fait connaître que tout le corps, ou quelqu'une de ses parties est mal disposée, afin que l’âme soit sollicitée à fuir ce qui cause le mal, et à y donner remède (c).
C'est pourquoi il a fallu que la douleur se rapportât, ainsi qu'il a été dit, à la partie offensée, parce que l’âme est instruite par ce moyen (d) à appliquer le remède où est le mal.
Il en est de même du plaisir. Celui que nous avons à manger et
(a) L’anon.: Ni quel est l'arrangement de ses parties élémentaires. — (b) Ce qui suit. — (c) A fuir ce qui cause le mal s'il est extérieur, et n y donner remède s'il vient du dedans ou si les causes extérieures ont fait sur le corps un effet permanent. — (d) Et à la cause externe et à la partie offensée, parce que l’âme est instruite par ce moyen à éloigner ce qui nous blesse et à appliquer...
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à boire nous sollicite à donner au corps les aliments nécessaires, et nous fait employer à cet usage les parties où nous ressentons le plaisir du goût.
Car les choses sont tellement disposées, que ce qui est convenable au corps est accompagné de plaisir, comme ce qui lui est nuisible est accompagné de douleur : de sorte que le plaisir et la douleur servent à intéresser l’âme dans ce qui regarde le corps, et l'obligent à chercher les choses qui en font la conservation .
Ainsi quand le corps a besoin de nourriture ou de rafraîchissement (a), il se fait en l’âme une douleur qu'on appelle faim et soif, et cette douleur nous sollicite à manger et à boire.
Le plaisir s'y mêle aussi, pour nous y engager plus doucement (b). Car outre que nous sentons du plaisir à faire cesser la douleur de la faim et de la soif, le manger et le boire nous causent d'eux-mêmes un plaisir particulier, qui nous pousse encore davantage à donner au corps les choses dont il a besoin (c).
C'est en cette sorte que le plaisir et la douleur servent à l’âme d'instruction, pour lui apprendre ce qu'elle doit au corps ; et cette instruction est utile, pourvu que la raison y préside. Car le plaisir de lui-même est un trompeur; et quand l’âme s'y abandonne sans raison, il ne manque jamais de l'égarer, non-seulement en ce qui la touche, comme quand il lui fait abandonner la vertu ; mais encore en ce qui touche le corps, puisque souvent la douceur du goût nous porte à manger et à boire tellement à contretemps, que l'économie du corps en est troublée (d).
Il y a aussi des choses qui nous causent beaucoup de douleur, et toutefois qui ne laissent pas d'être dans la suite un grand remède à nos maux.
Enfin toutes les autres sensations qui se font en nous servent à nous instruire. Car chaque sensation différente présuppose naturellement
(a) L’anon. : De nourriture ou solide ou liquide. — (b) Parce que toute action sans plaisir est pénible. — (c) Un plaisir particulier qui nous engage à chercher à préparer et à donner au corps, aux dépens du corps et de ses mouvements souvent laborieux et des soins de l’âme , les choses dont il a besoin. — (d) A manger et à boire à tel excès ou tellement à contre-temps que l'économie du corps en est troublée ; mais alors la douleur causée par le plaisir et le repentir causé par la douleur, nous instruisent pour l'avenir.
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quelque diversité dans les objets. Ainsi ce que je vois jaune est autre que ce que je vois vert ; ce qui est amer au goût est autre que ce qui est doux ; ce que je sens chaud est autre que ce que je sens froid (a). Et si un objet qui me causait une sensation commence à m'en causer une autre, je connais par là qu'il y est arrivé quelque changement. Si l'eau qui me semblait froide commence à me sembler chaude, c'est que depuis elle aura été mise sur le feu. Et cela, c'est discerner les objets, non point en eux-mêmes, mais par les effets qu'ils font sur nos sens, comme par une marque posée au dehors. A cette marque l’âme distingue les choses qui sont autour d'elle, et juge par quel endroit elles peuvent faire du bien ou du mal au corps.
Mais il faut encore en cela que la raison nous dirige, sans quoi nos sens pourraient nous tromper. Car le même objet me paraît grand de loin et petit de près (b). Le même bâton, qui me paraît droit dans l'air, me paraît courbe dans l'eau ; la même eau quand elle est tiède, si j'ai la main chaude, me paraît froide ; et si je l'ai froide, me paraît chaude. Tout me paraît vert à travers un verre de cette couleur ; et par la même raison tout me paraît jaune, lorsque la bile jaune elle-même s'est répandue sur mes yeux (c) ; quand la même humeur se jette sur la langue, tout me paraît amer ; lorsque les nerfs gui servent à la vue et à l'ouïe sont agités au dedans, il se forme des étincelles, des couleurs, des bruits confus ou des tintements qui ne sont attachés à aucun objet sensible. Les illusions de cette sorte sont infinies.
L’âme serait donc souvent trompée, si elle se fiait à ses sens sans consulter la raison. Mais elle peut profiter de leur erreur ; et toujours, quoi qu'il arrive, lorsque nous avons des sensations nouvelles, nous sommes avertis par là qu'il s'est fait quelque
(a) L’anon. : ce que je sens chaud est au moins dans un autre état que ce que je sens froid. — (b) Car le même objet vu à la même distance me paraît grand dès que je l’estime plus éloigné, et me paraît moindre dès que je l’estime plus près : quand elle est for élevée, qu’en l’une et l’autre position elle soit vue précisément sous le même angle, c’est-à-dire à la même distance. (L’abbé Ledieu). — (c) Tout paraît vert à travers un verre de cette couleur interposé à distance raisonnable de l’œil ; et par la même raison tout paraîtrait jaune aux ictériques, si la bile se répandait aussi bien sur la cornée qu’elle se épand sur la conjonctive dans la jaunisse.
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changement, ou dans les objets qui nous paraissent, ou dans le milieu par où nous les apercevons, ou même dans les organes de nos sens. Dans les objets, quand ils sont changés, comme quand de l'eau froide devient chaude, ou que des feuilles auparavant vertes deviennent pâles (a) étant desséchées. Dans le milieu, quand il est tel qu'il empêche ou qu'il rompt (b) l'action de l'objet, comme l'eau rompt la ligne du rayon qu'un bâton renvoie à nos yeux. Dans l'organe des sens, quand ils sont notablement altérés par les humeurs qui s'y jettent ou par d'autres causes semblables.
Au reste quand quelqu'un de nos sens nous trompe, nous pouvons aisément rectifier ce mauvais jugement par le rapport des .autres sens et par la raison. Par exemple, quand un bâton paraît courbé à nos yeux étant dans l'eau, outre que, si on l'en tire, la vue se corrigera elle-même ; le toucher que nous sentirons affecté comme il a accoutumé de l'être quand les corps sont droits, et la raison seule qui nous fera voir que l'eau ne peut pas tout d'un coup l'avoir rompu, nous peut redresser. Si tout me paraît amer au goût, ou que tout semble jaune à ma vue, la raison me fera connaître (c) que cette uniformité ne peut pas être venue tout à coup aux choses où auparavant j'ai senti tant de différence ; et ainsi je connaîtrai l'altération de mes organes, que je tâcherai de remettre en leur naturel.
Ainsi nos sensations ne manquent jamais de nous instruire, je dis même quand elles nous trompent, et nos deux propositions demeurent constantes.
XII. Proposition. Outre le secours que donnent les sens à notre raison pour entendre les besoins du corps, ils l'aident aussi beaucoup à connaître toute la nature.
Car notre âme a en elle-même des principes de vérité éternelle, et un esprit de rapport, c'est-à-dire des règles de raisonnement et un art de tirer des conséquences : cette âme ainsi formée et pleine de ces lumières, se trouve unie à un corps si petit à la
(a) L’anon. : Jaunies. — (b) Altère. — (c) Si tout me paraît amer au goût, la raison me fera connaître...
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vérité, qu'il est moins que rien à l'égard de cet 'univers immense ; mais qui pourtant a ses rapports avec ce grand tout, dont il est une si petite partie. Et il se trouve composé de sorte qu'on dirait qu'il n'est qu'un tissu de petites fibres infiniment déliées, disposées d'ailleurs avec tant d'art, que des mouvements très-forts ne les blessent pas, et que toutefois les plus délicats ne laissent pas d'y faire leurs impressions ; en sorte qu'il lui en vient de très-remarquables et de la lune et du soleil, et même des sphères les plus hautes, quoique éloignées de nous par des espaces incompréhensibles (a). Or l'union de l’âme et du corps se trouve faite de si bonne main, enfin l'ordre y est si bon et la correspondance si bien établie, que l’âme qui doit présider, est avertie par ses sensations de ce qui se passe dans ce corps et aux environs jusqu'à des distances infinies (b). Car comme ces sensations ont leur rapport à certaines dispositions de l'objet, ou du milieu, ou de l'organe, ainsi qu'il a été dit; à chaque sensation l’âme apprend des choses nouvelles, dont quelques-unes regardent la subsistance du corps qui lui est uni, et la plupart n'y servent de rien. Car que sert, par exemple, au corps humain la vue de ce nombre prodigieux d'étoiles qui se découvrent à nos yeux pendant la nuit ? Et même en considérant ce qui profite au corps, l’âme découvre par occasion une infinité d'autres choses : en sorte que du petit corps où elle est enfermée, elle tient à tout, et voit tout l'univers se venir pour ainsi dire marquer sur ce corps, comme le cours du soleil se marque sur un cadran. Elle apprend donc par ce moyen des particularités considérables, comme le cours du soleil ; le flux et le reflux de la mer ; la naissance, l'accroissement, les propriétés différentes des animaux, des plantes, des minéraux; et autres choses innombrables, les unes plus grandes, les autres plus petites, mais toutes enchaînées entre elles (c). De ces particularités elle compose l'histoire de la nature, dont les faits sont toutes les choses qui frappent nos sens. Et par son esprit de rapport, elle a bientôt remarqué combien ces faits sont suivis. Ainsi elle rapporte
(a) L’anon. : Par des espaces qui, bien que calculés jusqu’à certain point n’en sont pas moins imaginables. — (b) Comme infinies. — (c) Enchaînées entre elles, toutes même en particulier capables d’annoncer leur créature à quiconque le sait bien considérer.
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l'un à l'autre; elle compte ; elle .mesure; elle observe les oppositions et le concours, les effets du mouvement et du repos, l'ordre, les proportions, les correspondances, les causes particulières et universelles, celles qui font aller (a) les parties, et celle qui tient tout en état. Ainsi joignant ensemble les principes universels qu'elle a dans l'esprit, et les faits particuliers qu'elle apprend par le moyen des sens, elle voit beaucoup dans la nature, et en sait assez pour juger que ce qu'elle n’y voit pas encore est le plus beau : tant il a été utile de faire des nerfs qui pussent être touchés de si loin, et d'y joindre des sensations par lesquelles l’âme est avertie de si grandes choses.
Voilà ce que nous avions à considérer sur l'union naturelle des sensations avec le mouvement des nerfs. Il faut maintenant entendre à quels mouvements du corps l'imagination et les passions sont attachées.
Mais il faut premièrement remarquer que les imaginations et les passions s'excitent en nous, ou simplement par les sens, ou parce que la raison et la volonté s'en mêlent.
Car souvent nous nous appliquons expressément à imaginer quelque chose, et souvent aussi il nous arrive d'exciter exprès et de fortifier quelque passion en nous-mêmes; par exemple ou l'audace ou la colère, à force de nous représenter ou nous laisser représenter par les autres les motifs qui nous les peuvent causer.
Comme nos imaginations et nos passions peuvent être excitées et fortifiées par notre choix, elles peuvent aussi par là être ralenties. Nous pouvons fixer par une attention volontaire les pensées confuses de notre imagination dissipée (b), et arrêter par vive force de raisonnement et de volonté le cours emporté de nos passions.
Si nous regardions cet état mêlé d'imagination, de passion, de raisonnement et de choix, nous confondrions ensemble les opérations sensitives et les intellectuelles, et nous n'entendrions jamais
(a) L’anon. : Qui meuvent— (b) La mobilité de notre imagination.
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l'effet parfait des unes et des autres. Faisons-en donc la séparation. Et comme pour mieux entendre ce que feraient par eux-mêmes des chevaux fougueux, il faut les considérer sans bride et sans conducteur qui les pousse ou qui les retienne, considérons l’imagination et les passions purement abandonnées aux sens et à elles-mêmes, sans que l'empire de Ja volonté ou aucun raisonnement s'y mêle, ou pour les exciter ou pour les calmer. Au contraire comme il arrive toujours que la partie supérieure est sollicitée à suivre l'imagination et la passion, mettons encore avec elles, et regardons comme une partie de leur effet naturel, tout ce que la partie supérieure leur donne par nécessité, avant qu'elle ait pris sa dernière résolution ou pour ou contre. Ainsi nous découvrirons ce que peuvent par elles-mêmes l'imagination et les passions, et à quelles dispositions du corps elles s'excitent.
Et pour commencer par l’imagination, comme elle suit naturellement la sensation, il faut que l'impression que le corps reçoit dans l'une soit attachée à celle qu'il reçoit dans l'autre : et par la seule construction des organes il nous paraîtra qu'il en est ainsi. Il ne faut que se souvenir que le cerveau, où aboutissent tous les nerfe, est d'une nature fort molle, et par là ne peut s'empêcher de recevoir quelque impression par leur ébranlement, non plus que la cire par l'attouchement des corps qui la pressent (a).
Et la chose sera encore plus aisée (b) à entendre, si on regarde toute la substance du cerveau ou quelques-unes de ses parties principales, comme composées de petits filets qui tiennent aux nerfs, quoiqu'ils soient d'une autre nature ; à quoi l'anatomie ne
(a) L’anon. : Qu'il le reçoit dans l'antre : et quoique la construction des organes du cerveau ne nous apprenne rien du détail, de ce qui s'y passe à cette occasion, nous sommes bien fondés a croire qu'il s'y passe quelque chose a l'occasion de quoi l’âme avertie reçoit de son Créateur telle ou telle idée. Pour entrer dans cette pensée, il ne faut que se souvenir que le cerveau est l'origine de tous les nerfs, et que l'ébranlement des nerfs par les objets sensibles aboutit au cerveau. — (b) Moins difficile.
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répugne pas, et au contraire l'analogie des autres parties du corps nous porte à le croire.
Car les chairs et les muscles, qui ne paraissent à nos yeux qu'une masse compacte et confuse, dans une dissection délicate paraissent un amas de petites cordes tournées en différents sens, suivant les divers mouvements auxquels ces parties doivent servir (a). On trouve la même chose de la rate et du foie. La peau et les autres membranes sont aussi un composé de filets très-fins, dont le tissu est fait delà manière qu'il faut pour donner tout ensemble à ces parties (b), la souplesse et la consistance que demandent les besoins du corps.
On peut bien croire que la nature n'aura pas été moins soigneuse du cerveau qui est l'instrument principal des fonctions animales, et que la composition n'en sera pas moins industrieuse.
On comprendra donc aisément qu'il sera composé d'une infinité de petits filets, que l'affluence des esprits à cette partie et leur continuel mouvement tiendront toujours en état : en sorte qu'ils pourront être aisément mus et plies, à l'ébranlement des nerfs, en autant de manières qu'il faudra.
Que si on n'observe pas cette distinction de petits filets dans le cerveau d'un animal mort (c), il est aisé de concevoir que l'humidité de cette partie et l'extinction de la chaleur naturelle, d'où suit celle des esprits, en est la cause (d) : joint que dans les autres parties du corps, quoique plus grossières et plus massives (e), le tissu n'est aperçu qu'avec beaucoup de travail et jamais dans toute sa délicatesse.
Car la nature travaille avec tant d'adresse, et réduit le corps à des parties si fines et si déliées, que ni l'art ne la peut imiter, ni la vue la plus perçante la suivre dans des divisions si délicates, quelque secours qu'elle cherche dans les verres et les microscopes.
(a) L’anon. : Qui ne paraissent à nos yeux au premier aspect qu'une masse informe et inarticulée, paraissent dans une dissection délicate un écheveau de petits cordons nommés fibres, qui sont elles-mêmes des écheveaux de petits filets parallèles les une aux autres. — (b) De la manière qui convient à chacune pour son usage, pour donner a tout ce genre de parties la souplesse.— (c) Animal ni mort ni vivant.— (d) La mollesse de cette partie en est la cause.— (e) Plus grossières, plus consistantes et plus distinctes.
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Ces choses présupposées, il est clair que l'impression ou le coup que les nerfs reçoivent de l'objet, portera nécessairement sur le cerveau; et comme la sensation se trouve conjointe a l'ébranlement du nerf, l'imagination le sera à l'ébranlement qui se fera sur le cerveau même.
Selon cela, l'imagination doit suivre, mais de fort près, la sensation, comme le mouvement du cerveau doit suivre celui du nerf.
Et comme l'impression qui se fait dans le cerveau doit imiter celle du nerf, aussi avons-nous vu que l'imagination n'est autre chose que l'image de la sensation.
De même aussi que le nerf est d'une nature à recevoir un mouvement plus vile et plus ferme que le cerveau, la sensation aussi est plus vive que l'imagination.
Mais aussi comme la nature du cerveau est capable d'un mouvement plus durable, l'imagination dure plus longtemps que la sensation.
Le cerveau ayant tout ensemble (a) assez de mollesse pour recevoir facilement les impressions, et assez de consistance pour les retenir, il y peut demeurer à peu près comme sur la cire des marques fixes et durables, qui servent à rappeler les objets, et donnent lieu au souvenir (b).
On peut aisément comprendre que les coups qui viennent ensemble par divers sens, portent à peu près au même endroit du cerveau, ce qui fait que divers objets n'en font qu'un seul, quand ils viennent dans le même temps.
J'aurai, par exemple, rencontré un lion en passant par les déserts de Libye, et j'en aurai vu l'affreuse figure ; mes oreilles auront été frappées de son rugissement terrible; j'aurai senti, si
(a) L’anon. Plus longtemps que la sensation. Il faut donc qu'il y ait une cause de cette durée; mais si cette cause subsiste dans le cerveau, où et de quelle manière? Ou si elle consiste dans la puissance obédientielle de l’âme une fois touchée de cette idée et de l'institution de son Créateur tout-puissant, c'est ce qu’il serait inutile de chercher, puisqu'il paraît impossible de parvenir à cette connaissance. On dit sur cela que le cerveau ayant... — (b)... Et donnent lieu au souvenir. Mais il ne faut qu'approfondir cette idée pour voir combien elle est superficielle, téméraire, insuffisante, même en général et encore infiniment plus en détail.
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vous le voulez, quelque atteinte de ses griffes, dont une main secourable m'aura arraché. Il se fait dans mon cerveau par ces trois sens divers, trois fortes impressions de ce que c'est qu'un lion : mais parce que ces trois impressions, qui viennent à peu près ensemble, ont porté au même endroit, une seule remuera le tout; et ainsi il arrivera qu'au seul aspect du lion, à la seule ouïe de son cri, ce furieux animal reviendra tout entier à mon imagination.
Et cela ne s'étend pas seulement à tout l'animal, mais encore au lieu où j'ai été frappé la première fois d'un objet si effroyable. Je ne reverrai jamais le vallon désert où j'en aurai fait la rencontre, sans qu'il me prenne quelque émotion ou même quelque frayeur.
Ainsi de tout ce qui frappe en même temps les sens, il ne s'en compose qu'un seul objet, qui fait son impression dans le même endroit du cerveau, et y a son caractère particulier. Et c'est pourquoi, en passant, il ne faut pas s'étonner si un chat frappé d'un bâton au bruit d'un grelot qui y était attaché, est ému après par le grelot seul qui a fait son impression avec le bâton au même endroit du cerveau.
Toutes les fois que les endroits du cerveau, où les marques des objets restent imprimées, sont agités ou par les vapeurs qui montent continuellement à la tête, ou par le cours des esprits, ou par quelque autre cause que ce soit, les objets doivent revenir à l'esprit ; ce qui nous cause en veillant tant de différentes pensées qui n'ont point de suite, et en dormant tant de vaines imaginations que nous prenons pour des vérités.
Et parce que le cerveau composé, comme il a été dit, de parties si délicates et plein d'esprits si vifs et si prompts, est dans un mouvement continuel, et que d'ailleurs il est agité à secousses inégales et irrégulières, selon que les vapeurs et les esprits montent à la tête : il arrive de là que notre esprit est plein de pensées si vagues, si nous ne le retenons et ne le fixons par l'attention.
Ce qui fait qu'il y a pourtant quelque suite dans ces pensées, c'est que les marques des objets gardent un certain ordre dans le cerveau.
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Et il y a une grande utilité dans cette agitation qui ramène tant de pensées vagues, parce qu'elle fait que tous les objets, dont notre cerveau retient les traces, se représentent devant nous de temps en temps par une espèce de circuit : d'où il arrive que les traces s'en rafraîchissent, et que l’âme choisit l'objet qui lui plaît pour en faire le sujet de son attention.
Souvent aussi les esprits prennent leur cours si impétueusement et avec un si grand concours vers un endroit du cerveau, que les autres demeurent sans mouvement faute d'esprits qui les agitent; ce qui fait qu'un certain objet déterminé s'empare de notre pensée, et qu'une seule imagination fait cesser toutes les autres.
C'est ce que nous voyons arriver dans les grandes passions, et lorsque nous avons l'imagination échauffée ; c'est-à-dire qu'à force de nous attacher à un objet, nous ne pouvons plus nous en arracher, comme nous voyons arriver aux peintres et aux personnes qui composent, surtout aux poètes, dont l'ouvrage dépend tout d'une certaine chaleur d'imagination.
Cette chaleur, qu'on attribue à l'imagination, est en effet une affection du cerveau, lorsque les esprits naturellement ardents, accourus en abondance, réchauffent en l'agitant avec violence ; et comme il ne prend pas feu tout à coup, son ardeur ne s'éteint aussi qu'avec le temps.
De cette agitation du cerveau et des pensées qui l'accompagnent, naissent les passions avec tous les mouvements qu'elles causent dans le corps, et tous les désirs qu'elles excitent dans l’âme .
Pour ce qui est des mouvements corporels, il y en a de deux sortes dans les passions : les intérieurs, c'est-à-dire ceux des esprits et du sang ; et les extérieurs, c'est-à-dire ceux des pieds, des mains et de tout le corps, pour s'unir à l'objet ou s'en éloigner, qui est le propre effet des passions.
La liaison de ces mouvements intérieurs et extérieurs, c'est-à-
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dire du mouvement des esprits avec celui des membres externes, est manifeste, puisque les membres ne se remuent qu'au mouvement des muscles, ni les muscles qu'au mouvement et à la direction des esprits.
Et il faut en général que les mouvements des animaux suivent l'impression des objets dans le cerveau, puisque la fin naturelle de leur mouvement est de les approcher ou de les éloigner des objets mêmes.
C'est pourquoi nous avons vu que pour lier ces deux choses, c'est-à-dire l'impression des objets et le mouvement, la nature a voulu qu'au même endroit où aboutit le dernier coup de l'objet, c'est-à-dire dans le cerveau, commençât le premier branle du mouvement ; et pour la même raison elle a conduit jusqu'au cerveau les nerfs, qui sont tout ensemble et les organes par où les objets nous frappent, et les tuyaux par où les esprits sont portés dans les muscles et les font jouer.
Ainsi par la liaison qui se trouve naturellement entre l'impression des objets et les mouvements par lesquels le corps est transporté d'un lieu à un autre, il est aisé de comprendre qu'un objet qui fait une impression forte, par là dispose le corps à de certains mouvements, et l'ébranlé pour les exercer.
En effet il ne faut que songer ce que c'est que le cerveau frappé, agité, imprimé pour ainsi parler par les objets, pour entendre qu'à ces mouvements quelques passages seront ouverts et d'autres fermés; et que de là il arrivera que les esprits, qui tournent sans cesse avec grande impétuosité dans le cerveau, prendront leur cours à certains endroits plutôt qu'en d'autres ; qu'ils rempliront par conséquent certains nerfs plutôt que d'autres ; et qu'ensuite le coeur, les muscles, enfin toute la machine mue et ébranlée en conformité, sera poussée vers certains objets ou à l'opposite, selon la proportion que la nature aura mise entre nos corps et ces objets.
Et en cela la sagesse de celui qui a réglé tous ces mouvements consistera seulement à tourner le cerveau, de sorte que le corps soit ébranlé vers les objets convenables et détourné des objets contraires.
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Après cela il est clair que s'il veut joindre une âme à un corps, afin que tout se rapporte, il doit joindre les désirs de l'âme à cette secrète disposition qui ébranle le corps d'un certain côté, puisque même nous avons vu que les désirs sont à l’âme ce que le mouvement progressif est au corps, et que c'est par là qu'elle s'approche ou qu'elle s'éloigne à sa manière.
Voilà donc entre l'âme et le corps une proportion admirable ; les sensations répondent à l'ébranlement des nerfs, les imaginations aux impressions du cerveau, et les désirs ou les aversions à ce branle secret que reçoit le corps dans les passions, pour s'approcher ou se reculer (a) de certains objets.
Et pour entendre ce dernier effet de correspondance, il ne faut que considérer en quelle disposition entre le corps dans les grandes passions, et en même temps combien l'âme est sollicitée à y accommoder ses désirs.
Dans une grande colère, le corps se trouve plus prêt à insulter l'ennemi et à l'abattre, et se tourne tout à cette insulte : et l'âme, qui se sent aussi vivement pressée, tourne toutes ses pensées au même dessein.
Au contraire la crainte se tourne à l'éloignement et à la fuite, qu'elle rend vite et précipitée plus qu'elle ne le serait naturellement, si ce n'est qu'elle devienne si extrême, qu'elle dégénère en langueur et en défaillance : et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que l’âme entre aussitôt dans des sentiments convenables à cet état ; elle a autant de désir de fuir que le corps y a de disposition; que si la frayeur nous saisit, de sorte que le sang se glace si fort que le corps tombe en défaillance, l’âme défaut (b) en même temps, le courage tombe avec les forces, et il n'en reste pas même assez pour vouloir prendre la fuite.
Et il était convenable à l'union de l’âme et du corps que la difficulté du mouvement, aussi bien que la disposition à le faire, eût quelque chose dans l’âme qui lui répondît ; et c'est aussi ce qui fait naître le découragement, la profonde mélancolie et le désespoir.
Contre de si tristes passions et au défaut de la joie qu'on a
(a) L'anon. : S'éloigner. — (b) Semble s'affaiblir.
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rarement bien pure, l'espérance nous est donnée comme une espèce de charme qui nous empêche de sentir nos maux. Dans l'espérance les esprits ont de la vigueur; le courage se soutient aussi et même il s'excite. Quand elle manque, tout tombe et on se sent comme enfoncé dans un abîme.
Selon ce qui a été dit, on pourra définir la passion, à la prendre en ce qu'elle est et dans l’âme et dans le corps, un désir ou une aversion qui naît dans l’âme à proportion que le corps est disposé au dedans à poursuivre ou à fuir certains objets (a).
Ainsi le concours de l’âme et du corps est visible dans les passions : mais il est clair que la bonne et mauvaise disposition doit commencer par le corps (b).
Car comme les passions suivent les sensations, et que les sensations suivent les dispositions du corps dont elles doivent avertir l’âme , il paraît que les passions les doivent suivre aussi : en sorte que le corps doit être ébranlé par un certain mouvement, avant que l’âme soit sollicitée à s'y joindre par son désir.
En un mot, en ce qui regarde les sensations, les imaginations et les passions, elle est purement patiente ; et il faut toujours penser que comme la sensation suit l'ébranlement du nerf, et que l'imagination suit l'impression du cerveau, le désir ou l'aversion suivent aussi la disposition où le corps est mis par les objets qu'il faut ou fuir ou chercher.
La raison est que les sensations et tout ce qui en dépend est donné à l’âme pour l'exciter à pourvoir aux besoins du corps, et que tout cela par conséquent devait être accommodé à ce qu'il souffre.
Et il ne faut, pour nous en convaincre, que nous observer nous-mêmes dans un de nos appétits les plus naturels, qui est celui de manger. Le corps vide de nourriture en a besoin, et l’âme aussi la désire : le corps est altéré par ce besoin, et l’âme
(a) L'anon. : A la prendre en ce qu'elle est dans l’âme , en ce qui regarde les choses corporelles, un désir ou une aversion qui naît dans elle à proportion que le corps est capable au dedans de concourir avec l’âme à poursuivre ou à fuir certains objets, et dans le corps une disposition par laquelle il est capable d'exciter dans l’âme des désirs ou des aversions pour certains objets. — (b) Mais il est clair que le premier mobile est tantôt la pensée dans l’âme , tantôt le mouvement commencé par la disposition du corps.
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ressent aussi la douleur pressante de la faim : les viandes frappent l'œil ou l'odorat, et en ébranlent les nerfs ; les sensations conformes s'excitent, c'est-à-dire que nous voyons et sentons les viandes : par l'ébranlement des nerfs cet,'objet est imprimé dans le cerveau; et le plaisir de manger remplit l'imagination : à l'occasion de l'impression que les viandes font dans le même cerveau les esprits coulent dans tous les endroits qui servent à la nutrition ; l'eau vient à la bouche, et on sait que cette eau est propre à ramollir les viandes, à en exprimer le suc, à nous les faire avaler; d'autres eaux s'apprêtent dans l'estomac, et déjà elles le picotent; tout se prépare à la digestion, et l’âme dévore déjà les viandes par la pensée.
C'est ce qui fait dire ordinairement que l'appétit facilite la digestion : non qu'un désir puisse de soi-même inciser les viandes, les cuire et les digérer; mais c'est que ce désir vient dans le temps que tout est prêt dans le corps à la digestion.
Et qui verrait un homme affamé en présence de la nourriture offerte après un long temps, verrait ce que peut l'objet présent, et comme tout le corps se tourne à le saisir et à l'engloutir.
Il en est donc de notre corps dans les passions, par exemple dans une faim ou dans une colère violente, comme d'un arc bandé, dont toute la disposition tend à décocher le trait ; et on peut dire qu'un arc en cet état ne tend pas plus à tirer, que le corps d'un homme en colère tend à frapper l'ennemi. Car, et le cerveau, et les nerfs, et les muscles, le tournent tout entier à cette action, comme les autres passions le tournent aux actions qui leur sont conformes.
Et encore qu'en même temps que le corps est en cet état, il s'élève dans notre âme mille imaginations et mille désirs ; ce n'est pas tant ces pensées qu'il faut regarder, que les mouvements du cerveau auxquels elles se trouvent jointes, puisque c'est par ces mouvements que les passages sont ouverts, que les esprits coulent, que les nerfs et par eux les muscles en sont remplis, et que tout le corps est tendu à un certain mouvement.
Et ce qui fait croire que dans cet état, il faut moins regarder les pensées de l’âme que les mouvements du cerveau, c'est que dans
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les passions, comme nous les considérons, l’âme est patiente, et qu'elle ne préside pas aux dispositions du corps, mais qu'elle y sert.
C'est pourquoi il n'entre dans les passions ainsi regardées aucune sorte de raisonnement ou de réflexion ; car nous y considérons ce qui prévient tout raisonnement et toute réflexion, et ce qui suit naturellement la direction des esprits pour causer certains mouvements.
Et encore que nous ayons vu dans le chapitre De l’âme que les passions se diversifient à la présence ou à l'absence des objets, et par la facilité ou la difficulté de les acquérir, ce n'est pas qu'il intervienne une réflexion, par laquelle nous concevions l'objet présent ou absent, facile ou difficile à acquérir : mais c'est que l'éloignement aussi bien que la présence de l'objet ont leurs caractères propres, qui se marquent dans les organes et dans le cerveau; d'où suivent dans tout le corps les dispositions convenables, et dans l’âme aussi des sentiments et des désirs proportionnés.
Au reste il est bien certain que les réflexions qui suivent après, augmentent ou ralentissent les passions ; mais ce n'est pas encore de quoi il s'agit ; je ne regarde ici que le premier coup que porte la passion au corps et à l’âme ; et il me suffit d'avoir observé comme une chose indubitable, que le corps est disposé par les passions à de certains mouvements, et que l’âme est en même temps puissamment portée à y consentir. De là viennent les efforts qu'elle fait, quand il faut par vertu s'éloigner des choses où le corps est disposé. Elle s'aperçoit alors combien elle y tient, et que la correspondance n'est que trop grande.
XII. Second effet de l'union de l’âme et du corps , où se voient les mouvements du corps assujettis aux actions de l’âme .
Jusques ici nous avons regardé dans l’âme ce qui suit les mouvements du corps ; voyons maintenant dans le corps ce qui suit les pensées de l’âme .
C'est ici le bel endroit de l'homme. Dans ce que nous venons de voir, c'est-à-dire dans les opérations sensuelles, l’âme est as
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sujettie au corps : mais dans les opérations intellectuelles, que nous allons considérer, non-seulement elle est libre, mais elle commande.
Et il lui convenait d'être la maîtresse, parce qu'elle est la plus noble, et qu'elle est née par conséquent pour commander.
Nous voyons en effet comme nos membres se meuvent à son commandement, et comme le corps se transporte promptement où elle veut.
Un si prompt effet du commandement de l'âme ne nous donne plus d'admiration, parce que nous y sommes accoutumés; mais nous en demeurons étonnés, pour peu que nous y fessions de réflexion.
Pour remuer la main, nous avons vu qu'il faut faite agir premièrement le cerveau, et ensuite les esprits, les nerfs et les muscles; et cependant de toutes ces parties, il n'y a souvent que la main qui nous soit connue. Sans connaître toutes les autres, ni les ressorts intérieurs qui font mouvoir notre main, ils ne laissent pas d'agir, pourvu que nous voulions seulement la remuer.
Il en est de même des autres membres qui obéissent à la volonté. Je veux exprimer ma pensée ; les paroles convenables me sortent aussitôt de la bouche, sans que je sache aucun des mouvements que doivent faire pour les former la langue ou les lèvres, encore moins ceux du cerveau, du poumon et de la trachée-artère, puisque je ne sais pas même naturellement si j'ai de telles parties, et que j'ai eu besoin de m'étudier moi-même pour le savoir.
Que je veuille avaler, la trachée-artère se ferme infailliblement, sans que je songe à la remuer et sans que je la connaisse, ni que je la sente agir.
Que je veuille regarder loin, la prunelle de l'œil se dilate ; et au contraire elle se resserre quand je veux regarder de près, sans que je sache qu'elle soit capable de ce mouvement, ou en quelle partie précisément il se fait. Il y a une infinité d'autres mouvements semblables, qui se font dans notre corps, à notre seule volonté, sans que nous sachions comment, ni pourquoi, ni même s'ils se font.
Celui de la respiration est admirable en ce que nous le suspendons
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et l'avançons quand il nous plaît, ce qui était nécessaire pour avoir le libre usage de la parole. Et cependant quand nous dormons, elle se fait sans que notre volonté y ait part.
Ainsi par un secret merveilleux, le mouvement de tant de parties, dont nous n'avons nulle connaissance, ne laisse pas de dépendre de notre volonté. Nous n'avons qu'à nous proposer un certain effet connu : par exemple de regarder, de parler, ou de marcher ; aussitôt mille ressorts inconnus, des esprits, des nerfs, des muscles, et le cerveau même qui mène tous ces mouvements, se remuent pour les produire, sans que nous connaissions autre chose, sinon que nous le voulons, et qu'aussitôt que nous le voulons l'effet s'ensuit.
Et outre tous ces mouvements qui dépendent du cerveau, il faut que nous exercions sur le cerveau même un pouvoir immédiat, puisque nous pouvons être attentifs quand nous le voulons, ce qui ne se fait pas sans quelque tension du cerveau, comme l'expérience le fait voir.
Par cette même attention, nous mettons volontairement certaines choses dans notre mémoire que nous rappelons aussi quand il nous plaît, avec plus ou moins de peine, suivant que le cerveau est bien ou mal disposé.
Car il en est de cette partie comme des autres, qui pour être en état d'obéir à l’âme , demandent certaines dispositions : ce qui montre, en passant, que le pouvoir de l’âme sur le corps a ses limites.
Afin donc que l’âme commande avec effet, il faut toujours supposer que les parties soient bien disposées, et que le corps soit en bon état. Car quelquefois on a beau vouloir marcher, il se sera jeté telle humeur sur les jambes, ou tout le corps se trouvera si faible par l'épuisement des esprits, que cette volonté sera inutile.
Il y a pourtant certains empêchements, dans les parties, qu'une forte volonté peut surmonter ; et c'est un grand effet du pouvoir de l’âme sur le corps, qu'elle puisse même délier des organes qui jusque-là avaient été empêchés d'agir : comme on dit du fils de Crésus, qui ayant perdu l'usage de la parole, la recouvra
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quand il vit qu'on allait tuer son père, et s'écria qu'on se gardât bien de toucher à la personne du roi. L'empêchement de sa langue pouvait être surmonté par un grand effort, que la volonté de sauver son père lui fît faire.
Il est donc indubitable qu'il y a une infinité de mouvements dans le corps qui suivent les pensées de l’âme ; et ainsi les deux effets de l'union restent parfaitement
établis.
Mais afin que rien ne passe sans réflexion, voyons ce que fait le corps et à quoi il sert dans les opérations intellectuelles, c'est-à-dire tant dans celles de l'entendement que dans celles de la volonté.
Et d'abord il faut reconnaître que l'intelligence, c'est-à-dire la connaissance de la vérité, n'est pas, comme la sensation et l'imagination, une suite de l'ébranlement de quelque nerf ou de quelque partie du cerveau.
Nous en serons convaincus en considérant les trois propriétés de l'entendement, par lesquelles nous avons vu dans le chapitre De l’âme (4), qu'il est élevé au-dessus du sens et de toutes ses dépendances.
Car il y paraît que la sensation ne dépend pas seulement de la vérité de l'objet, mais qu'elle suit tellement des dispositions et du milieu de l'organe, que par là l'objet vient à nous tout autre qu'il n'est. Un bâton droit devient courbe à nos yeux au milieu de l'eau, le soleil et les autres astres y viennent infiniment plus petits qu'ils ne sont en eux-mêmes : nous avons beau être convaincus de toutes les raisons par lesquelles on sait, et que l'eau n'a pas tout d'un coup rompu ce bâton, et que tel astre, qui ne nous paraît qu'un point dans le ciel, surpasse sans proportion toute la grandeur de la terre ; ni le bâton pour cela n'en devient plus droit à nos yeux, ni les étoiles plus grandes : ce qui montre
1 N., XVII.
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que la vérité ne s'imprime pas sur le sens, mais que toutes les sensations sont une suite nécessaire des dispositions du corps, sans qu'elles puissent jamais s'élever au-dessus d'elles.
Que s'il en était autant de l'entendement, il pourrait être de même forcé à l'erreur. Or est-il que nous n'y tombons que par notre faute, et pour ne vouloir pas apporter l'attention nécessaire à l'objet dont il faut juger. Car dès lors que l’âme se tourne directement à la vérité, résolue de ne céder qu'à elle seule, elle ne reçoit d'impression que de la vérité même : en sorte qu'elle s'y attache quand elle paraît, et demeure en suspens si elle ne paraît pas ; toujours exempte d'erreur en l'un et en l'autre état, ou parce qu'elle connaît la vérité, ou parce qu'elle connaît du moins qu'elle ne peut pas encore la connaître.
Par le même principe, il paraît qu'au heu que les objets les plus sensibles sont pénibles et insupportables ; la vérité au contraire, plus elle est intelligible, plus elle plaît. Car la sensation n'étant qu'une suite d'un organe corporel, la plus forte doit nécessairement devenir pénible par le coup violent que l'organe aura reçu, tel qu'est celui que les yeux reçoivent par le soleil, et les oreilles par un grand bruit : en sorte qu'on est forcé de détourner les yeux et de boucher les oreilles. De même une forte imagination nous travaille extraordinairement, parce qu'elle ne peut pas être sans une commotion trop violente du cerveau. Et si l'entendement avait la même dépendance du corps, le corps ne pourrait manquer d'être blessé par la vérité la plus forte, c'est-à-dire la plus certaine et la plus connue. Si donc cette vérité, loin de blesser, plaît et soulage, c'est qu'il n'y a aucune partie qu'elle doive rudement frapper ou émouvoir : car ce qui peut être blessé de cette sorte est un corps ; mais qu'elle s'unit paisiblement à l'entendement, en qui elle trouve une entière correspondance, pourvu qu'il ne se soit point gâté lui-même par les mauvaises dispositions que nous avons marquées ailleurs (1).
Que si cependant nous éprouvons que la recherche de la vérité soit laborieuse, nous découvrirons bientôt de quel côté nous vient ce travail ; mais en attendant, nous voyons qu'il n'y a point de
1 Chap. I, n. XVI.
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vérité qui nous blesse par elle-même étant connue, et que plus une âme droite la regarde, plus elle en est délectée.
Et de là vient encore que tant que l’âme s'attache à la vérité sans écouter les passions et les imaginations, elle la voit toujours la même ; ce qui ne pourrait pas être, si la connaissance suivait . le mouvement du cerveau toujours agité, et du corps toujours changeant.
C'est de là aussi qu'il arrive que le sens varie souvent, ainsi que nous l’avons dit au lieu allégué. Car ce n'est point la vérité seule qui agit eu lui ; mais il s'excite à l'agitation qui arrive dans son organe : au lieu que l'entendement, qui agissant en son naturel, ne reçoit d'impression que de la seule vérité, la voit aussi
toujours uniforme.
Car posons, par exemple, quelques vérités clairement connues, comme serait, que rien ne se donne l'être à soi-même, ou qu'il faut suivre la raison en tout, et toutes les autres qui suivent de ces beaux principes i nous pouvons bien n'y penser pas ; mais tant que nous y serons véritablement attentifs, nous les verrons toujours de même, jamais altérées ni diminuées : ce qui montre que la connaissance de ces vérités ne dépend d'aucune disposition changeante, et n'est pas comme la sensation attachée à un organe altérable.
Et c'est pourquoi au heu que la sensation, qui s'élève au concours momentané de l'objet et de l'organe, aussi vite qu'une étincelle au choc de la pierre et du fer, ne nous fait rien apercevoir qui ne passe presque à l'instant ; l'entendement au contraire voit des choses qui ne passent pas, parce qu'il n'est attaché qu'à la vérité, dont la subsistance est éternelle.
Ainsi il n'est pas possible de regarder l'intelligence comme une suite de l'altération qui se sera faite dans le corps, ni par conséquent l'entendement comme attaché à un organe corporel dont il suive le mouvement.
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XIV. L'intelligence par sa liaison avec le sens dépend en quelque sorte du corps, mais par accident.
Il faut pourtant reconnaître qu'on n'entend point sans imaginer ni sans avoir senti. Car il est vrai que, par un certain accord entre toutes les parties qui composent l'homme, l’âme n'agit pas sans le corps (a), ni la partie intellectuelle sans la partie sensitive.
Et déjà à l’égard des corps (b), il est certain que nous ne pouvons entendre qu'il y en ait d'existants dans la nature que par le moyen des sens. Car en cherchant d'où nous viennent nos sensations, nous trouvons toujours quelque corps qui a affecté nos organes, et ce nous est une preuve que ces corps existent:
Et en effet s'il y a des corps dans l'univers, c'est chose de fait, dont nous sommes avertis par nos sens, comme des autres faits; et sans le secours des sens, je ne pourrais non plus deviner s'il y a un soleil que s'il y a un tel homme dans le monde.
Bien plus l'esprit occupé de choses incorporelles, par exemple de Dieu et de ses perfections, s'y est senti excité par la considération de ses œuvres, ou par sa parole, ou enfin par quelque autre chose dont les sens ont été frappés.
Et notre vie ayant commencé par de pures sensations, avec peu ou point d'intelligence indépendante du corps, nous avons dès l'enfance contracté une si grande habitude de sentir et d'imaginer, que ces choses nous suivent toujours, sans que nous puissions en être entièrement séparés.
De là vient que nous ne pensons jamais ou presque jamais à quelque objet que ce soit, que le nom dont nous l'appelons ne nous revienne; ce qui marque la liaison des choses qui frappent nos sens, tels que sont les noms, avec nos opérations intellectuelles.
On met en question s'il peut y avoir en cette vie un pur acte d'intelligence dégagé de toute image sensible, et il n'est pas incroyable que cela puisse être durant de certains moments dans
(a) L’anon. : N'agit pas, c'est-à-dire ne pense et ne connaît pas sans le corps. — (b) A l'égard de la connaissance des corps.
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les esprits élevés à une haute contemplation et exercés par un long temps (a) à tenir leur sens dans la règle ; mais cet état est fort rare, et il faut parler ici de ce qui est ordinaire à l'entendement.
L'expérience fait voir qu'il se mêle toujours ou presque toujours à ces opérations, quelque chose de sensible, dont même il se sert pour s'élever aux objets les plus intellectuels.
Aussi avons-nous reconnu que l'imagination, pourvu qu'on ne la laisse pas dominer, et qu'on sache la retenir en certaines bornes, aide naturellement l'intelligence.
Nous avons vu aussi que notre esprit, averti de cette suite de faits que nous apprenons par nos sens, s'élève au-dessus, admirant en lui-même et la nature des choses, et l'ordre du monde. Mais les règles et les principes par lesquels il aperçoit de si belles vérités dans les objets sensibles, sont supérieurs aux sens ; et il en est à peu près des sens et de l'entendement, comme de celui qui propose simplement lés faits, et de celui qui en juge.
Il y a donc déjà en notre âme une opération, et c'est celle de l'entendement, qui précisément et en elle-même n'est point attachée au corps, encore qu'elle en dépende indirectement, en tant qu'elle se sert des sensations et des images sensibles.
XV. La volonté n'est attachée aucun organe corporel ; et loin de suivre les mouvements du corps, elle y préside.
La volonté n'est pas moins indépendante, et je le reconnais par l’empire qu'elle a sur les membres extérieurs et sur tout le corps.
Je sens donc que je puis vouloir ou tenir ma main immobile, ou lui donner du mouvement; et cela en haut ou en bas, à droite ou à gauche, avec une égale facilité : de sorte qu'il n'y a rien qui me détermine que ma seule volonté.
Car je suppose que je n'ai dessein en remuant ma main, de ne m'en servir, ni pour prendre ni pour soutenir, ni pour approcher ni pour éloigner quoi que ce soit : mais seulement de la mouvoir
(a) L'anon. : Durant un long temps.
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voir du côté que je voudrai, ou si je veux, de la tenir en repos.
Je fais en cet état une pleine expérience de ma liberté, et du pouvoir que j'ai sur mes membres, que je tourne on je veux et comme je veux, seulement parce que je le veux.
Et parce que j'ai connu que les mouvements de ces membres dépendent tous du cerveau, il faut par nécessité que ce pouvoir que j'ai sur mes membres, je l'aie principalement sur le cerveau même.
Il faut donc que ma volonté le domine, tant s'en faut qu'elle puisse être une suite de ses mouvements et de ses impressions.
Un corps ne choisit pas où il se meut, mais il va comme il est poussé : et s'il n'y avait en moi que le corps, ou que ma volonté fut, comme les sensations, attachée à quelqu'un des mouvements du corps, bien loin d'avoir quelque empire, je n'aurais pas même de liberté.
Aussi ne suis-je pas libre à sentir ou ne sentir pas, quand l'objet sensible est présent : je puis bien fermer les yeux ou les détourner, et en cela je suis libre; mais je ne puis en ouvrant les yeux, empêcher la sensation attachée nécessairement aux impressions corporelles, où la liberté ne peut pas être.
Ainsi l'empire si libre que j'exerce sur mes membres me fait voir que je tiens le cerveau en mon pouvoir, et que c'est là le siège principal de l'âme.
Car encore qu'elle soit unie à tous les membres, et qu'elle les doive tenir tous en sujétion, son empire s'exerce immédiatement sur la partie d'où dépendent tous les mouvements progressifs, c'est-à-dire sur le cerveau.
En dominant cette partie, où aboutissent les nerfs, elle se rend arbitre des mouvements, et tient en main pour ainsi dire les rênes par où tout le corps est poussé et retenu.
Soit donc qu'elle ait le cerveau entier immédiatement sous sa puissance, soit qu'il y ait quelque maîtresse pièce par où elle contienne les autres parties, comme un pilote conduit tout le vaisseau par le gouvernail, il est certain que le cerveau est son siège principal, et que c'est de là qu'elle préside à tous les mouvements du corps.
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Et ce qu'il y a ici de merveilleux, c'est qu'elle ne sent point naturellement ni ce cerveau qu'elle meut, ni les mouvements qu'elle y fait pour contenir ou pour ébranler le reste du corps, ni d'où lui vient un pouvoir qu'elle exerce si absolument : nous connaissons seulement qu'un empire est donné à l’âme , et qu'une loi est donnée au corps en vertu de laquelle il obéit.
XVI. L'empire que la volonté exerce sur les mouvements extérieurs la rend indirectement maîtresse des passions.
Cet empire de la volonté sur les membres d'où dépendent les mouvements extérieurs, est d'une extrême conséquence. Car c'est par là que l'homme se rend maître de beaucoup de choses, qui par elles-mêmes semblaient n'être point soumises à ses volontés.
Il n'y a rien qui paroisse moins soumis à la volonté que la nutrition : et cependant elle se réduit à l'empire de la volonté, en tant que l’âme maîtresse des membres extérieurs donne à l'estomac ce qu'elle veut, quand elle veut, et dans la mesure que la raison prescrit ; en sorte que la nutrition est rangée sous cette règle.
Et l'estomac même en reçoit la loi, la nature l'ayant fait propre à se laisser plier par l'accoutumance.
Par ces mêmes moyens, l’âme règle aussi le sommeil, et le fait servir à la raison.
En commandant aux membres des exercices pénibles, elle les fortifie, elle les durcit aux travaux, et se fait un plaisir de les assujettir à ses lois.
Ainsi elle se fait un corps plus souple et plus propre aux opérations intellectuelles : la vie des saints religieux en est une preuve.
Elle étend aussi son empire sur l'imagination et les passions,. c'est-à-dire sur ce qu'elle a de plus indocile.
L'imagination et les passions naissent des objets; et par le pouvoir que nous avons sur les mouvements extérieurs, nous pouvons ou nous approcher ou nous éloigner des objets.
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Les passions dans l'exécution dépendent des mouvements extérieurs : il faut frapper pour achever ce qu'a commencé la colère ; il faut fuir pour achever ce qu'a commencé la crainte : mais la volonté peut empêcher la main de frapper, et les pieds de fuir.
Nous avons vu dans la colère tout le corps tendu à frapper, comme un arc à tirer son coup. L'objet a fait son impression, les esprits ont coulé, le cœur a battu plus violemment qu'à l'ordinaire, le sang s'est ému et a envoyé des esprits et plus abondants et plus vifs ; les nerfs et les muscles en sont remplis (a) ; ils sont tendus, les poings sont fermés, et le bras affermi est prêt à frapper : mais il faut encore lâcher la corde; il faut que la volonté laisse aller le corps ; autrement le mouvement ne s'achève pas.
Ce qui se dit de la colère, se dit de la crainte et des autres passions, qui disposent tellement le corps aux mouvements qui leur conviennent, que nous ne les retenons que par vive force de raison et de volonté.
On peut dire que ces derniers mouvements, auxquels le corps est si disposé, par exemple celui de frapper, s'achèveraient tout à fait par la force de cette disposition, s'il n'était réservé à l’âme de lâcher le dernier coup.
Et il en arriverait à peu près de même que dans la respiration, que nous pouvons suspendre par la volonté quand nous veillons ; mais qui s'achève pour ainsi dire toute seule par la simple disposition du corps, quand l’âme le laisse agir naturellement, par exemple dans le sommeil.
En effet il arrive quelque chose de semblable dans les premiers mouvements des passions : et les esprits et le sang s'émeuvent quelquefois si vite dans la colère, que le bras se trouve lâché avant qu'on ait eu le loisir d'y faire réflexion. Alors la disposition du corps a prévalu, et il ne reste plus à la volonté trop promptement prévenue, qu'à regretter le mal qui s'est fait sans elle.
Mais ces mouvements sont rares, et n'arrivent guère à ceux qui s'accoutument de bonne heure à se maîtriser eux-mêmes.
(a) L'anon.: : L'objet a fait son impression, les esprits coulent, le cœur bat plus violemment qu'à l'ordinaire, le sang coule comme un torrent et envoie des esprits et plus abondants et plus vifs; les nerfs et les muscles en sont remplis...
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XVII. La nature de l'attention et ses effets immédiats sur le cerveau, par où paraît l'empire de la volonté.
Outre la force donnée à la volonté pour empêcher le dernier effet des passions, elle peut encore en prenant la chose de plus haut les arrêter et les modérer dans leur principe ; et cela par le moyen de l'attention qu'elle fera volontairement à certains objets, ou dans le temps des passions pour les calmer, ou devant les passions pour les prévenir.
Cette force de l'attention et l'effet qu'elle a sur le cerveau, et par le cerveau sur tout le corps et même sur la partie imaginative de l’âme , et par là sur les passions et les appétits, est digne d'une grande considération.
Nous avons déjà observé que la contention de la tête se ressent fort grande dans l'attention, et par là il est sensible qu'elle a un grand effet dans le cerveau.
On éprouve d'ailleurs que cette action dépend de la volonté ; en sorte que le cerveau doit être sous son empire, en tant qu'il sert à l'attention.
Pour entendre tout ceci, il faut remarquer que les pensées naissent dans notre âme quelquefois à l'agitation naturelle du cerveau, et quelquefois par une attention volontaire.
Pour ce qui est de l'agitation du cerveau, nous avons observé qu'elle erre (a) quelquefois d'une partie à une autre ; alors nos pensées sont vagues comme le cours des esprits : mais que quelquefois aussi elle se fait en un seul endroit; et alors nos pensées sont fixes, et l’âme est plus attachée, comme le cerveau est aussi plus fortement et plus uniformément tendu.
Par là nous observons en nous-mêmes une attention forcée ; ce n'est pas là toutefois ce que nous appelons attention : nous donnons ce nom seulement à l'attention où nous choisissons notre objet, pour y penser volontairement.
Que si nous étions capables d'une telle attention, nous ne serions jamais maîtres de nos considérations et de nos pensées,
(a) L’anon. : Qu'elle passe.
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qui ne seraient qu'une suite de l'agitation nécessaire du cerveau : nous serions sans liberté, et l’esprit serait en tout asservi au corps, toutes choses contraires et à la raison et même à l'expérience.
Par ces choses on peut comprendre la nature de l'attention, et que c'est une application volontaire de notre esprit sur un objet.
Mais il faut encore ajouter que nous voulions considérer cet objet par l'entendement ; c'est-à-dire raisonner dessus, ou enfin y contempler la vérité. Car s'abandonner volontairement à quelque imagination qui nous plaise, sans vouloir nous en détourner, ce n'est pas sans attention ; il faut vouloir entendre et raisonner.
C'est donc proprement par l'attention que commencent le raisonnement et les réflexions, et l'attention commence elle-même par la volonté de considérer et d'entendre.
Et il paraît clairement que pour se rendre attentif, la première chose qu'il faut faire, c'est d'ôter l'empêchement naturel de l'attention, c'est-à-dire la dissipation et ces pensées vagues qui s'élèvent dans notre esprit ; car il ne peut être tout ensemble dissipé et attentif.
Pour, faire taire ces pensées qui nous dissipent, il faut que l'agitation naturelle du cerveau soit en quelque sorte calmée : car tant qu'elle durera, nous ne serons jamais assez maîtres de nos pensées, pour avoir de l'attention.
Ainsi le premier effet du commandement de l’âme , est que voulant être attentive, elle apaise l'agitation naturelle du cerveau.
Et nous avons déjà vu que pour cela il n'est pas besoin qu'elle connaisse le cerveau, ou qu'elle ait intention d'agir sur lui. Il suffit qu'elle veuille faire ce qui dépend d'elle immédiatement, c'est-à-dire être attentive ; le cerveau, s'il n'est prévenu par quelque agitation trop violente, obéit naturellement, et se calme par la seule subordination du corps à l’âme .
Mais comme les esprits qui tournoient dans le cerveau tendent toujours à l'agiter à leur ordinaire, son mouvement ne peut être arrêté sans quelque effort : c'est ce qui fait que l'attention a quelque chose de pénible, et veut être relâchée de temps en temps.
Aussi le cerveau abandonné aux esprits et aux vapeurs qui le
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poussent sans cesse, souffrirait un mouvement trop régulier; les pensées seraient trop dissipées et cette dissipation, outre qu'elle tournerait à une espèce d'extravagance, d'elle-même est fatigante ; c'est pourquoi il faut nécessairement, même pour son propre repos, brider ces mouvements irréguliers du cerveau.
Voilà donc l’empêchement levé, c’est-à-dire la dissipation ôtée. L’âme se trouve tranquille, et les imaginations confuses sont disposées à tourner en raisonnement et en considération.
XVIII. L’âme attentive à raisonner se sert du cerveau, par le besoin qu’elle a des images sensibles.
Il ne faut pourtant pas penser qu'elle doive rejeter alors toute imagination et toute image sensible, puisque nous avons reconnu qu'elle s'en aide pour raisonner.
Ainsi loin de rejeter toute sorte d'images sensibles, elle songe seulement à rappeler celles qui sont convenables à son sujet, et qui peuvent aider son raisonnement.
Mais d'autant que ces images sensibles sont attachées aux impressions ou aux marques qui demeurent dans le cerveau, et qu'ainsi elles ne peuvent revenir sans que le cerveau soit ému dans les endroits où sont les marques, comme il a déjà été remarqué, il faut conclure que l’âme peut quand elle veut, non-seulement calmer le cerveau, mais encore l'exciter en tel endroit qu'il lui plaît pour rappeler les objets selon ses besoins : l'expérience nous fait voir aussi que nous sommes maîtres de rappeler, comme nous voulons, les choses confiées à notre mémoire. Et encore que ce pouvoir ait ses bornes, et qu'il soit plus grand dans les uns que dans les autres, il n'y aurait aucun raisonnement, si nous ne pouvions l'exercer jusqu'à un certain point. Et c'est une nouvelle raison pour montrer (a) combien le cerveau doit être en repos, quand il s'agit de raisonner. Car agité et déjà ému, il serait peu en état d'obéir à l’âme et de faire à point nommé les mouvements nécessaires pour lui présenter les images sensibles dont elle a besoin.
(a) L’anon. : Et c'est une raison de l'immobilité de l’âme , pour montrer.
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C'est ici que le cerveau peine (a). Car au lieu que son naturel est d'avoir un mouvement libre et incertain comme le cours des esprits, il est réduit premièrement à un repos violent, et puis à des mouvements suivis et réguliers, qui le travaillent beaucoup.
Car lorsqu'il est détendu et abandonné au cours naturel des esprits, le mouvement en peu de temps erre en plus de parties; mais il est aussi moins rapide et moins violent : au lieu qu'on a besoin en raisonnant de se représenter fort vivement les objets ; ce qui ne se peut, sans que le cerveau soit fortement remué.
Et il faut pour faire un raisonnement, tant rappeler d'images sensibles, par conséquent remuer le cerveau fortement en tant d'endroits, qu'il n'y aurait rien à la longue de plus fatigant.
D'autant plus qu'en rappelant ces objets divers qui servent au raisonnement, l'esprit demeure toujours attaché à l'objet qui en fait le sujet principal ; de sorte que le cerveau est en même temps calmé à l'égard de son agitation universelle, tendu et dressé à un point fixe par la considération de l'objet principal, et en même temps remué fortement en divers endroits pour rappeler les objets seconds et subsidiaires.
Il faut pour des mouvements si réguliers et si forts, beaucoup d'esprits ; et la tête aussi en tire (b) tant dans ces opérations, quand elles sont longues, qu'elle en épuise le reste du corps.
De là suit une lassitude universelle, et une nécessité indispensable de relâcher son attention.
Mais la nature y a pourvu, en nous donnant le sommeil (c) où les nerfs sont détendus, où les sensations sont éteintes, où le cerveau et tout le corps se reposent. Comme donc c'est là le vrai temps du relâchement, le jour doit être donné à l'attention, qui peut être plus ou moins forte, et par là tantôt tendre le cerveau, et tantôt le soulager.
Voilà ce qui doit se faire dans le cerveau durant le raisonnement, c'est-à-dire durant la recherche de la vérité; recherche que nous avons dit devoir être laborieuse ; et on aperçoit maintenant que ce travail ne vient pas précisément de l'acte d'en-
(a) L’anon. : Peine en tous ceux qui n'ont pas acquis cette heureuse immobilité. — (b) Reçoit. — (c) Le sommeil, surtout de la nuit.
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tendre, mais des imaginations qui doivent aller en concours, et qui présupposent dans le cerveau un grand mouvement.
Au reste quand la vérité est trouvée, tout le travail cesse ; et l’âme toujours délectée de ce beau spectacle, voudrait n'en être jamais arrachée, parce que la vérité ne cause par elle (a) aucune altération.
Et lorsqu'elle demeure clairement connue, l'imagination agit peu ou point du tout : de là vient qu'on ne ressent que peu ou point de travail.
Car dans la recherche de la vérité où nous procédons par comparaisons , par oppositions, par proportions, par autres choses semblables pour lesquelles il faut appeler beaucoup d'images sensibles, l'imagination agit beaucoup ; mais quand la chose est trouvée, l’âme fait taire l'imagination autant qu'elle peut, et ne fait plus que tourner vers la vérité un simple regard, en quoi consiste l'acte d'entendre. Et plus cet acte est démêlé de toute image sensible, plus il est tranquille ; ce qui montre que l'acte d'entendre, de lui-même ne fait point de peine.
Il en fait pourtant par accident, parce que pour y demeurer, il faut arrêter l'imagination et par conséquent tenir en bride le cerveau contre le cours des esprits.
Ainsi la contemplation, quelque douce qu'elle soit par elle-même, ne peut pas durer longtemps (b), par le défaut du corps continuellement agité.
Et les seuls besoins du corps, qui sont si fréquents et si grands, font diverses impressions, et rappellent diverses pensées auxquelles il est nécessaire de prêter l'oreille : de sorte que l’âme est forcée de quitter la contemplation de la vérité.
Par les choses qui ont été dites, on entend le premier effet de l’attention sur le corps. Il regarde le cerveau, qui au lieu d'une agitation universelle, est fixé é un certain point au commandement de l’âme quand elle veut être attentive, et au reste demeure en état d'être excitée subsidiairement où elle veut.
Il y a un second effet de l'attention, qui s'étend sur les
(a) L’anon. : Par elle-même. — (b) Bien longtemps.
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passions : nous allons le considérer. Mais avant que de passer outre, il ne faut pas oublier une chose considérable, qui regarde l'attention prise en elle-même. C'est qu'un objet qui a commencé de nous occuper par une attention volontaire, nous tient dans la suite longtemps attachés même malgré nous, parce que les esprits, qui ont pris un certain cours, ne peuvent pas aisément être détournés.
Ainsi notre attention est mêlée de volontaire et d'involontaire. Un objet qui nous a occupés par force, nous flatte souvent, de sorte que la volonté s'y donne ; de même qu'un objet choisi par une forte occupation nous devient une application inévitable.
Et comme l'agitation naturelle de notre cerveau rappelle beaucoup de pensées qui nous viennent malgré nous, l'attention volontaire de notre âme fait de son côté de grands effets sur le cerveau même ; les traces que les objets y avaient laissées en deviennent plus profondes, et le cerveau est disposé à s'émouvoir plus aisément dans ces endroits-là.
Et par l'accord établi entre le corps et l’âme , il se fait naturellement une telle liaison entre les impressions du cerveau et les pensées de l’âme , que l'un ne manque jamais de ramener l'autre : et ainsi, quand une forte imagination a causé par l'attention que l’âme y apporte un grand mouvement dans le cerveau, en quelque sorte que ce mouvement soit renouvelé, il fait revivre, et souvent dans toute leur force, les pensées qui l’avaient causé la première fois.
C'est pourquoi il faut beaucoup prendre garde de quelles imaginations on se remplit volontairement, et se souvenir que dans la suite elles reviendront souvent malgré nous par l'agitation naturelle du cerveau et des esprits.
Mais il faut aussi conclure qu'en prenant les choses de loin et ménageant bien notre attention, dont nous sommes maîtres, nous pouvons gagner beaucoup sur les impressions de notre cerveau, et le plier à l'obéissance.
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XIX. L'effet de l'attention sur les passions, et comment l’âme les peut tenir en sujétion dans leur principe : où il est parlé de l'extravagance, de la folie et des songes.
Par cet empire sur notre cerveau, nous pouvons aussi tenir en bride les passions qui en dépendent toutes, et c'est le plus bel effet de l'attention.
Pour l'entendre, il faut observer quelle sorte d'empire nous pouvons avoir sur nos passions.
1° Il est certain que nous ne leur commandons pas directement , comme à nos bras et à nos mains : nous ne pouvons pas élever ou apaiser notre colère, comme nous pouvons ou remuer le bras ou le tenir sans action.
2° Il n'est pas moins clair, et nous l'avons déjà dit, que par le pouvoir que nous avons sur les membres extérieurs, nous en avons aussi un très-grand sur les passions; mais indirectement, puisque nous pouvons parla, et nous éloigner des objets qui les font naître, et en empêcher l'effet. Ainsi je puis m'éloigner d'un objet odieux qui m'irrite; et lorsque ma colère est excitée, je lui puis refuser mon bras dont elle a besoin pour se satisfaire.
Mais pour cela il le faut vouloir, et le vouloir fortement. Et la grande difficulté est de vouloir autre chose que ce que la passion nous inspire, parce que dans les passions l’âme se trouve tellement portée à s'unir aux dispositions du corps, qu'elle ne peut presque se résoudre à s'y opposer.
Il faut donc chercher un moyen de calmer, ou de modérer, ou même de prévenir les passions dans leur principe ; et ce moyen est l'attention bien gouvernée.
Car le principe de la passion, c'est l'impression puissante d'un objet dans le cerveau, et l'effet de cette impression ne peut être mieux empêché qu'en se rendant attentif à d'autres objets.
En effet nous avons vu que l’âme attentive, fixe le cerveau en un certain endroit vers lequel elle détermine le cours des esprits ; et par là elle rompt le coup de la passion, qui les portant à un autre endroit, causait de mauvais effets dans tout le corps.
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C'est pourquoi on dit, et il est vrai, que le remède le plus naturel des passions, c'est de détourner l'esprit autant qu'on peut des objets qu'elles lui présentent; et il n'y a rien pour cela de plus efficace, crue de s'attacher à d'autres objets.
Et il faut ici observer qu'il en est des esprits émus et poussés d'un certain côté, à peu près comme d'une rivière qu'on peut plus aisément détourner que l'arrêter de droit fil ; ce qui fait qu'on réussit mieux dans la passion en pensant à d'autres choses, qu'en s'opposant directement à son cours.
Et de là vient qu'une passion violente a souvent servi de frein ou de remède aux autres ; par exemple l'ambition ou la passion de la guerre, à l'amour.
Et il est quelquefois utile de s'abandonner à des passions innocentes, pour détourner ou pour empêcher des passions criminelles.
Il sert aussi beaucoup de faire un bon choix des personnes avec qui on converse. Ce qui est en mouvement répand aisément son agitation autour de soi, et rien n'émeut plus les passions que les discours et les actions des hommes passionnés.
Au contraire une âme tranquille nous tire en quelque façon hors de l'agitation, et semble nous communiquer son repos, pourvu toutefois que cette tranquillité ne soit pas insensible et fade. Il faut quelque chose de vif, qui s'accorde un peu avec notre mouvement, mais où dans le fond il se trouve de la consistance.
Enfin dans les passions il faut calmer les esprits par une espèce de diversion, et se jeter pour ainsi dire à côté plutôt que de combattre de front : c'est-à-dire qu'il n'est plus temps d'opposer des raisons à une passion déjà émue; car en raisonnant sur sa passion, même pour l'attaquer, on en rappelle l'objet, on en renforce les traces, et on irrite plutôt les esprits qu'on ne les calme. Où les sages raisonnements sont de grand effet, c'est à prévenir les passions. Il faut donc nourrir son esprit de considérations sensées, et lui donner de bonne heure des attachements honnêtes, afin que les objets des passions trouvent la place déjà prise, les esprits déterminés à un certain cours et le cerveau affermi. Car la nature ayant formé cette partie capable d'être occupée
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par les objets et aussi d'obéir à la volonté, il est clair que qui prévient doit l'emporter.
Si donc l’âme s'accoutume de bonne heure à être maîtresse de son attention, et qu'elle l'attache à de bons objets, elle sera par ce moyen maîtresse, premièrement du cerveau, par là du cours des esprits, et par là enfin des émotions que les passions excitent.
Mais il faut se souvenir que l'attention véritable est celle qui considère l'objet tout entier. Ce n'est être qu'à demi attentif à un objet, comme serait une femme tendrement aimée, que de n'y considérer que le plaisir dont on est flatté en l'aimant, sans songer aux suites honteuses d'un semblable engagement.
Il est donc nécessaire d'y bien penser, et d'y penser de bonne heure, parce que si on laisse le temps à la passion de faire toute son impression dans le cerveau, l'attention viendra trop tard.
Car en considérant lé pouvoir de l’âme sur le corps, il faut observer soigneusement que ses forces sont bornées et restreintes ; de sorte qu'elle ne peut pas faire des bras ou des mains, et encore moins du cerveau tout ce qu'elle veut (a).
C'est pourquoi nous venons de voir qu'elle le perdrait en le poussant trop, et qu'elle est obligée de le ménager.
Par la même raison, il s'y fait souvent des agitations si violentes, que l’âme n'en est plus maîtresse, non plus qu'un cocher de chevaux fougueux qui ont pris le frein aux dents.
Quand cette disposition est fixe et perpétuelle, c'est ce qui s'appelle folie; et quand elle a une cause qui finit avec le temps, comme un mouvement de fièvre, cela s'appelle délire et rêverie.
Dans la folie et dans le délire, il arrive de deux choses l'une : ou le cerveau est agité tout entier avec un égal dérèglement ; alors il s'est fait une parfaite extravagance, et il ne paraît aucune suite dans les pensées ni dans les paroles : ou le cerveau n'est blessé que dans un certain endroit; alors la folie ne s'attache aussi qu'à un objet déterminé : tels sont ceux qui s'imaginent être toujours à la comédie et à la chasse : et tant d'autres frappés d'un certain objet, parlent raisonnablement de tous les autres,
(a) L’anon. : En sorte qu'elle ne peut pas faire tout ce qu'elle veut des bras ou des mains...
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et assez conséquemment de celui-là même qui fait leur erreur.
La raison est que n'y ayant qu'un seul endroit du cerveau marqué d'une impression invincible à l’âme, elle demeure maîtresse de tout le reste, et peut exercer ses fonctions sur tout autre objet.
Et l'agitation du cerveau dans la folie est si violente, qu'elle paraît même au dehors par le trouble qui paraît dans tout le visage, et principalement par l'égarement des yeux.
De là s'ensuit que toutes les passions violentes sont une espèce de folie, parce qu'elles causent des agitations dans le cerveau, dont l’âme n'est pas maîtresse. Aussi n'y a-t-il point de cause plus ordinaire de la folie, que les passions portées à certains excès.
Par là aussi s'expliquent les songes, qui sont une espèce d'extravagance.
Dans le sommeil, le cerveau est abandonné à lui-même, et il n'y a point d'attention. Car la veille consiste précisément dans l'attention de l'esprit, qui se rend maître de ses pensées.
Nous avons vu que l'attention cause le plus grand travail du cerveau, et crue c'est principalement ce travail que le sommeil vient relâcher.
De là il doit arriver deux choses. L'une, que l'imagination doit dominer dans les songes, et qu'il se doit présenter à nous une grande variété d'objets, souvent même avec quelque suite, pour les raisons qui ont été dites en parlant de l'imagination. L'autre, que ce qui se passe dans notre imagination nous paraît réel et véritable, parce qu'alors il n'y a point d'attention, par conséquent point de discernement.
De tout cela il résulte que la vraie assiette de l’âme est lorsqu'elle est maîtresse des mouvements du cerveau ; et que comme c'est par l'attention qu'elle le contient, c'est aussi de son attention qu'elle se doit principalement rendre la maîtresse : mais qu'il s'y faut prendre de bonne heure, et ne pas laisser occuper le cerveau à des impressions trop fortes, que le temps rendrait invincibles.
Et nous avons vu en général que l’âme , en se servant bien de
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sa volonté, et de ce qui est soumis naturellement à la volonté, peut régler et discipliner tout le reste.
Enfin des méditations sérieuses, des conversations honnêtes, une nourriture modérée, un sage ménagement de ses forces, rendent l'homme maître de lui-même, autant que cet état de mortalité le peut souffrir.
Après les réflexions que nous avons faites sur l’âme , sur le corps, sur leur union, nous pouvons maintenant nous bien connaître.
Car si nous ne voyons pas dans le fond de l’âme ce qui lui fait comme demander naturellement d'être unie à un corps, il ne faut pas s'en étonner, puisque nous connaissons si peu le fond des substances; mais si cette union ne nous est pas connue dans son fond, nous la connaissons suffisamment par les deux effets que nous venons d'expliquer, et par le bel ordre qui en résulte.
Car premièrement, nous voyons la parfaite société de l’âme et du corps.
Nous voyons secondement, que dans cette société la partie principale, c'est-à-dire l’âme , est aussi celle qui préside, et que le corps lui est soumis. Les bras, les jambes, tous les autres membres, et enfin tout le corps est remué et transporté d'un heu à un autre au commandement de l’âme ; les yeux et les oreilles se tournent où il lui plaît; les mains exécutent ce qu'elle ordonne ; la langue explique ce qu'elle pense et ce qu'elle veut; les sens lui présentent les objets dont elle doit juger et se servir, les parties qui digèrent et distribuent la nourriture, celles qui forment les esprits et qui les envoient où il faut, tiennent les membres extérieurs et tout le corps en état pour lui obéir.
C'est en cela que consiste la bonne disposition du corps. En effet nous trouvons le corps sain, quand il peut exécuter ce que l’âme lui prescrit; au contraire nous sommes malades, lorsque le corps faible et abattu ne peut plus se tenir debout, ni se mouvoir comme nous le souhaitons.
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Ainsi on peut dire que le corps est un instrument dont l’âme se sert à sa volonté ; et c'est pourquoi Platon définissait l'homme en cette sorte : L'homme, dit-il, est une âme se servant du corps.
C'est de là qu'il concluait l'extrême différence du corps et de l’âme , parce qu'il n'y a rien de plus différent de celui qui se sert de quelque chose, que la chose même dont il se sert.
L’âme donc qui se sert du bras et de la main comme il lui plaît ; qui se sert de tout le corps, qu'elle transporte où elle trouve bon; qui l'expose à tels périls qu'il lui plaît et à sa ruine certaine, est sans doute d'une nature de beaucoup supérieure à ce corps, qu'elle fait servir en tant de manières et si impérieusement à ses desseins.
Ainsi on ne se trompe pas, quand on dit que le corps est comme l'instrument de l’âme ; et il ne se faut pas étonner si le corps étant mal disposé, l’âme en fait moins bien ses fonctions. La meilleure main du monde, avec une mauvaise plume, écrira mal ; si vous ôtez à un ouvrier ses instruments, son adresse naturelle ou acquise ne lui servira de rien.
Il y a pourtant une extrême différence entre les instruments ordmaires et le corps humain : qu'on brise le pinceau d'un peintre, ou le ciseau d'un sculpteur, il ne sent point les coups dont ils ont été frappés : mais l’âme sent tous ceux qui blessent le corps, et au contraire elle a du plaisir quand on lui donne ce qu'il lui faut pour s'entretenir.
Le corps n'est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors, ni un vaisseau que l’âme gouverne à la manière d'un pilote. Il en serait ainsi si elle n'était simplement qu'intellectuelle; mais parce qu'elle est sensitive, elle est forcée de s'intéresser d'une façon plus particulière à ce qui le touche, et de le gouverner non comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie.
En un mot, l’âme et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les parties une parfaite et nécessaire communication.
Aussi avons-nous trouvé dans toutes les opérations animales, quelque chose de l’âme et quelque chose du corps; de sorte que
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pour se connaître soi-même, il faut savoir distinguer dans chaque action ce qui appartient à l'une d'avec ce qui appartient à l’autre, et remarquer tout ensemble comment deux parties do si différente nature s'entr'aident mutuellement.
XXI. Pour se bien connaître soi-même, il faut s'accoutumer par de fréquentes réflexions à discerner en chaque action ce qu'il y a du corps d avec ce qu’il y a de l’âme.
Pour ce qui regarde le discernement, on se le rend facile par de fréquentes réflexions ; et comme on ne saurait trop s'exercer dans une méditation si importante, ni trop distinguer son âme d'avec son corps, il sera bon de parcourir dans ce dessein toutes les opérations que nous avons considérées.
Ce qu'il y a du corps quand nous nous mouvons, c'est un premier branle dans le cerveau, suivi du mouvement et des esprits et des muscles, et enfin du transport ou de tout le corps ou de quoiqu'une de ses parties, par exemple du bras ou do la main. Ce qu'il y a du côté de l’âme , c'est la volonté de se mouvoir, et le dessein d'aller d'un côté plutôt que d'un autre.
Dans la parole ce qu'il y a du côté du corps, outre l'action du cerveau qui commence tout, c'est le mouvement du poumon et de la trachée-artère pour pousser l'air, et le battement du même air par la langue et par les lèvres : et ce qu'il y a du côté de l’âme , c'est l'intention de parler et d'exprimer sa pensée.
Tous ces mouvements, si l'on y prend garde, quoiqu'ils se fassent au commandement de la volonté humaine, pourraient absolument se faire sans elle; de même que là respiration, qui dépend d'elle en quelque sorte, se fait tout à fait sans elle quand nous dormons : et il nous arrive souvent de proférer en dormant certaines paroles, ou de faire d'autres mouvements qu'on peut regarder comme un pur effet de l'agitation du cerveau, sans que la volonté y ait part. On peut aussi concevoir qu'il se forme cérames paroles par le battement seul de l'air, comme on voit dans
Les échos ; et c’est ainsi que le poète faisait parler ce fantôme : Dat inania verba, dat sine mente sonum (1).
1 Virg., Enéide, X, 639, 640.
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Cette considération nous peut servir à observer dans les mouvements, et surtout dans la parole, ce qui appartient à l’âme et ce qui appartient au corps. Mais continuons à marquer cette différence dans les autres opérations.
Dans la vue, ce qu'il y a du côté du corps, c'est que les yeux soient ouverts, que les rayons du soleil soient réfléchis de dessus la superficie de l'objet à notre œil en droite ligne, qu'ils y souffrent certaines réfractions dans les humeurs, qu'ils peignent et qu'ils impriment l'objet en petit dans le fond de l'œil, que les nerfs optiques soient ébranlés, enfin que le mouvement se communique jusqu'au dedans du cerveau. Ce qu'il y a du côté de l’âme , c'est la sensation, c'est-à-dire la perception de la lumière et des couleurs , et le plaisir que nous ressentons dans les unes plutôt que dans les autres, ou dans certaines vues agréables plutôt qu'en d'autres.
Dans l'ouïe, ce qu'il y a du côté du corps, c'est que l'air agité d'une certaine façon, frappe le tympan et ébranle les nerfs jusqu'au cerveau. Du côté de l’âme , c'est la perception du son, le plaisir de l'harmonie, la peine que nous donnent do méchantes voix et des tons discordants, et les diverses pensées qui naissent en nous par la parole.
Dans le goût et dans l'odorat, un certain suc tiré des viandes et mêlé avec la salive ébranle les nerfs de la langue ; une vapeur qui sort des fleurs ou des autres corps frappe les nerfs des narines ; tout ce mouvement se communique à la racine des nerfs, et voilà ce qu'il y a du côté du corps. Il y a du côté de l’âme la perception du bon et du mauvais goût, des bonnes et des mauvaises odeurs.
Dans le toucher, les parties du corps sont ou agitées par le chaud, ou resserrées par le froid; les corps que nous touchons ou s'attachent à nous par leur humidité, ou s'en séparent aisément par leur sécheresse; notre chair est ou écorchée par quelque chose de rude, ou percée par quelque chose d'aigu; une humeur acre et maligne se jette sur quelque partie nerveuse, la picote, la presse, la déchire; par ces divers mouvements, les nerfs sont ébranlés dans toute leur longueur et jusqu'au cerveau ;
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voilà ce qu'il y a du côté du corps : et il y a du côté de l’âme le sentiment du chaud et du froid, et celui de la douleur ou du plaisir.
Dans la douleur, nous poussons des cris violents, notre visage se défigure, les larmes nous coulent des yeux. Ni ces cris, ni ces larmes, ni ce changement qui paraît sur notre visage, ne sont la douleur; elle est dans l’âme , à qui elle apporte un sentiment fâcheux et contraire.
Dans la faim et dans la soif, nous remarquons du côté du corps, ces eaux fortes qui picotent l'estomac, et les vapeurs qui dessèchent le gosier ; et du côté de l’âme , la douleur que nous cause cette mauvaise disposition des parties, et le désir de la réparer par le manger et le boire.
Dans l'imagination et dans la mémoire, nous avons du côté du corps, les impressions du cerveau, les marques qu'il en conserve, l'agitation des esprits qui l'ébranlent en divers endroits; et nous avons du côté de l’âme , ces pensées vagues et confuses qui s'effacent les unes les autres, et les actes de la volonté qui recommande certaines choses à la mémoire, et puis les lui redemande et les lui fait rendre à propos.
Pour ce qui est des passions, quand vous concevez les esprits émus, le cœur agité par un battement redoublé, le sang échauffé, les muscles tendus, le bras et tout le corps tournés à l'attaque, vous n'avez pas encore compris la colère, parce que vous n'avez dit que ce qui se trouve dans le corps; et il faut encore y considérer du côté de l’âme , le désir de la vengeance. De même ni le sang retiré, ni les extrémités froides, ni la pâleur sur le visage, ni les jambes et les pieds tournés à une fuite précipitée, ne sont ce qu'on appelle proprement la crainte ; c'est ce qu'elle fait dans le corps; dans l’âme , c'est un sentiment par lequel elle s'efforce d'éviter le péril connu, et il en est de même de toutes les autres passions:
En méditant ces choses et se les rendant familières, on se forme une habitude de distinguer les sensations, les imaginations et les passions ou appétits naturels, d'avec les dispositions et les mouvements corporels ; et cela fait, on n'a plus de peine à
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en démêler les opérations intellectuelles, qui, loin d'être assujetties au corps, président à ses mouvements, et ne communiquent avec lui que par la liaison qu'elles ont avec le sens, auquel néanmoins nous les avons vues si supérieures.
XXII. Comment on peut distinguer les opérations sensitives, d'avec les mouvements corporels qui en sont inséparables.
Sur ce qui a été dit de la distinction qu'il faut faire des mouvements corporels d'avec les sensations et les passions, on demandera peut-être comment on peut distinguer des choses qui se suivent de si près, et qui semblent inséparables : par exemple, comment distinguer la colère d'avec l'agitation des esprits et du sang ; comment distinguer le sentiment d'avec le mouvement des nerfs, ou si on veut des esprits, puisque ce mouvement étant posé, le sentiment suit aussitôt, et que jamais on n'a le sentiment, que ce mouvement ne précède.
On demandera encore comment le plaisir et la douleur peuvent appartenir à l’âme , puisqu'on les sent dans le corps. N'est-ce pas dans mon doigt coupé que je sens la douleur de la blessure? et n'est-ce pas dans le palais que je sens le plaisir du goût? On en dira autant de toutes les autres sensations.
A cela il est aisé de répondre que le mouvement dont il s'agit qui n'est qu'un changement de place, et le sentiment qui est la perception de quelque chose, sont fort différents l'un de l'autre.
On distingue donc ces choses par leurs idées naturelles-, qui n'ont rien de commun ensemble, et ne peuvent être confondues que par erreur.
La séparation des parties du bras ou de la main dans une blessure, n'est pas d'une autre nature que celle qui se ferait dans un corps inanimé. Cette séparation ne peut donc pas être la douleur.
Il faut raisonner de même de tous les autres mouvements du corps. L'agitation du sang n'est pas d'une autre nature que celle d'une autre liqueur ; l'ébranlement du nerf n'est pas d'une autre nature que celui d'une corde, ni le mouvement du cerveau que celui d'un autre corps : et pour venir aux esprits, leur cours
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n'est pas aussi d'une nature différente de celui d'une autre vapeur, puisque les esprits et les nerfs, et les filets dont on dit que le cerveau est composé, pour être plus déliés n'en sont pas moins corps, et que leur mouvement si vite, si délicat et si subtil qu'on se l'imagine, n'est après tout qu'un simple changement de place; ce qui est très-éloigné de sentir et de désirer.
Et cela se reconnaîtra dans les sensations, en reprenant la chose jusqu'au principe.
Nous y avons, remarqué un mouvement enchaîné, qui se commence à l'objet, se continue dans le milieu, se communique à l'organe, aboutit enfin au cerveau et y fait son impression.
Il est aisé de comprendre que, tel que le mouvement se commence auprès de l'objet, tel il dure dans le milieu et tel il se continue dans les organes du corps extérieurs et intérieurs, la proportion toujours gardée.
Je veux dire que selon les diverses dispositions du milieu et de l'organe, ce mouvement pourra quelque peu changer, comme il arrive dans les réfractions, comme il arrive lorsque l'air par où doit se communiquer le mouvement du corps résonnant est agité par le vent : mais cette diversité se fait toujours à proportion du coup qui vient de l'objet; et c'est selon cette proportion que les organes, tant extérieurs qu'intérieurs, sont frappés.
Ainsi la disposition des organes corporels est au fond de même nature que celle qui se trouve dans les objets mêmes, au moment que nous en sommes touchés ; comme l'impression se fait dans la cire, telle et de même nature qu'elle a été faite dans le cachet.
En effet cette impression, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement dans la cire, par lequel elle est forcée de s'accommoder au cachet qui se meut sur elle ? Et de même l'impression dans nos organes, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement qui se fait en eux en suite du mouvement qui se commence à l'objet?
Je vois que ma main pressée par un corps pesant et rude, cède et baisse en conformité du mouvement de ce corps qui pèse sur elle, et le même mouvement se continue sur toutes les parties qui sont disposées à le recevoir. Il n'y a personne qui n'entende que si l'agitation qui cause le bruit, est un certain trémoussement
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du corps résonnant, par exemple d'une corde de luth, une pareille trépidation se doit continuer dans l'air : et quand ensuite le tympan viendra à être ébranlé, et le nerf auditif avec lui, et le cerveau même ensuite, cet ébranlement après tout ne sera pas d'une autre nature qu'a été celui de la corde, et au contraire ce n'en sera que la continuation.
Toutes ces impressions étant de même nature, ou plutôt tout cela n'étant qu'une suite du même ébranlement qui a commencé à l'objet, il n'est pas moins ridicule de dire que l'agitation du tympan et l'ébranlement du nerf ou de quelque autre partie, puisse être la sensation que de dire que l'ébranlement de l'air ou celui du corps résonnant la soit.
Il faut donc, pour bien raisonner, regarder toute cette suite d'impressions corporelles, depuis l'objet jusqu'au cerveau, comme chose qui tient à l'objet ; et par la même raison qu'on distingue les sensations d'avec l'objet, il faut les distinguer d'avec les impressions et les mouvements qui le suivent.
Ainsi la sensation est une chose qui s'élève après tout cela, et dans un autre sujet, c'est-à-dire non plus dans le corps, mais dans l'âme seule.
Il en faut dire autant, et de l'imagination, et des désirs qui en naissent. En un mot, tant qu'on ne fera que remuer des corps, c'est-à-dire des choses étendues en longueur, largeur et profondeur, quelque vites et quelque subtils qu'on fasse ces corps, et dût-on les réduire à l'indivisible, si leur nature le pouvait permettre, jamais on ne fera une sensation ni un désir.
Car enfin, qu'un corps soit plus vite, il arrivera plus tôt ; qu'il soit plus mince, il pourra passer par une plus petite ouverture : mais que cela fasse sentir ou désirer, c'est ce qui n'a aucune suite et ne s'entend pas.
De là vient que l'âme, qui connaît si bien et si distinctement ses sensations, ses imaginations et ses désirs , ne connaît la délicatesse et les mouvements ni du cerveau, ni des nerfs, ni des esprits, ni même si ces choses sont dans la nature. Je sais bien que je sens la douleur de la migraine ou de la colique, et que je sens du plaisir en buvant et en mangeant, et je connais très-distinctement
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ce plaisir et cette douleur : mais si j'ai une membrane autour du cerveau, dont les nerfs soient picotés par une humeur acre ; si j'ai des nerfs à la langue que le suc des viandes remue, c'est ce que je ne sais pas. Je ne sais non plus si j'ai des esprits qui errent dans le cerveau, et se jettent dans les nerfs, tant pour les tenir tendus que pour se répandre de là dans les muscles. Ce qui montre qu'il n'y a rien de plus distingué que le sentiment et toutes ces dispositions des organes corporels, puisque l'un est si clairement aperçu, et que l'autre ne l’est point du tout.
Ainsi il se trouvera que nous connaissons beaucoup plus de choses de notre âme que de notre corps, puisqu'il se fait dans notre corps tant de mouvements que nous ignorons, et que nous n'avons aucun sentiment que notre esprit n'aperçoive.
Concluons donc que le mouvement des nerfs ne peut pas être un sentiment ; que l'agitation du sang ne peut pas être un désir; que le froid qui est dans le sang, quand les esprits dont il est plein se retirent vers le cœur, ne peut pas être la haine ; et en un mot, qu'on se trompe en confondant les dispositions et altérations corporelles avec les sensations, les imaginations et les passions.
Ces choses sont unies ; mais elles ne sont point les mêmes, puisque leurs natures sont si différentes ; et comme se mouvoir n'est pas sentir, sentir n'est pas se mouvoir.
Ainsi quand on dit qu'une partie du corps est sensible, ce n'est pas que le sentiment puisse être dans le corps ; mais c'est que cette partie étant toute nerveuse, elle ne peut être blessée sans un grand ébranlement des nerfs ; ébranlement auquel la nature a joint un vif sentiment de douleur.
Et si elle nous fait rapporter ce sentiment à la partie offensée ; si, par exemple, quand nous avons la main blessée, nous y ressentons de la douleur, c'est un avertissement que la blessure qui cause de la douleur est dans la main ; mais ce n'est pas une preuve que le sentiment, qui ne peut convenir qu'à l’âme , se puisse attribuer au corps.
En effet quand un homme qui a la jambe emportée , croit y ressentir autant de douleur qu'auparavant, ce n'est pas que la douleur soit reçue dans une jambe qui n'est plus ; mais c'est que
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l’âme , qui la ressent seule, la rapporte au même endroit qu'elle avait accoutumé de la rapporter.
Ainsi de quelque manière qu'on tourne et qu'on remue le corps, que ce soit vite ou lentement, circulairement ou en ligne droite, en masse ou en parcelles séparées, cela ne le fera jamais sentir : encore moins imaginer : encore moins raisonner, et entendre la nature de chaque chose et la sienne propre : encore moins délibérer et choisir, résister à ses passions, se commander à soi-même, aimer enfin quelque chose jusqu'à lui sacrifier sa propre vie.
Il y a donc dans le corps humain, une vertu supérieure à toute la masse du corps, aux esprits qui l'agitent, aux mouvements et aux impressions qu'il en reçoit : cette vertu est dans l’âme , ou plutôt elle est l’âme même , qui, quoique d'une nature élevée au-dessus du corps, lui est unie toutefois par la puissance suprême qui a créé l'une et l'autre.