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Historique
Quand l’Académie fondée par Calvin en 1559 est-elle devenue l’Université de Genève? Quel changement dans la conception du savoir une telle évolution traduit-elle? Entre-temps, que devient la Faculté? Comment est-on passé d’une chaire unique de théologie aux sept disciplines principales qui y sont actuellement enseignées? Le texte qui suit est destiné à celles et ceux que ces questions intéressent.
Les Origines
L’enseignement de la théologie est à l’origine de l’Université de Genève. Dès le début de son second séjour dans la cité lémanique, Calvin prévoit en effet la création d’une institution scolaire unique, mais distinguant deux cycles: un cycle d’études générales (le Collège) et un cycle d’études supérieures (l’Académie).
On lit ainsi dans le projet d’Ordonnances ecclésiastiques de 1541: «Le degré plus prochain au ministère et plus conjoint de l’Église est la lecture [i.e. l’enseignement sous forme de commentaires] de théologie dont il sera bon qu’il y en ait à l’Ancien et Nouveau Testament. Mais puisqu’on ne peut profiter en telles leçons que premièrement on ne soit instruit aux langues et sciences humaines […], il faudra dresser collège pour instruire les enfants, afin de les préparer tant au ministère qu’au gouvernement civil.»
L’Académie voit le jour près de vingt ans plus tard, en 1559 précisément. Théodore de Bèze, bras droit puis successeur de Calvin, en est le premier recteur.
À l’origine, quatre enseignements sont donnés: un enseignement de théologie que se partagent Calvin et Bèze; un enseignement d’hébreu comprenant la grammaire et l’exégèse de l’Ancien Testament; un enseignement de grec divisé en cours d’éthique (commentaire de Platon, d’Aristote, de Plutarque et de quelques auteurs chrétiens) et en l’interprétation des poètes, orateurs et historiens de l’Antiquité; enfin, un enseignement ès arts (disons pour faire court: de philosophie) où l’étudiant se familiarise tant avec la logique et la rhétorique qu’avec la physique d’Aristote.
Dès la mort de Calvin (1564), sous l’influence de Bèze, des chaires de droit et de médecine sont créées, mais elles périclitent assez rapidement. Le droit allait bientôt renaître, mais il faut attendre 1873 pour qu’une faculté de médecine soit fondée, et 1876 pour qu’on y donne le premier cours.
De l’Académie à l’Université
Entre 1570 et 1650 environ, l’Académie persévère dans sa dimension internationale – accueillant notamment, entre la promulgation de l’Édit de Nantes (1598) et sa révocation (1685), nombre d’étudiants français – et devient le bastion de la scolastique calviniste. On parle de «scolastique» au sens où la théologie prend une tournure résolument scolaire, intellectualiste et systématique; on y reviendra.
Parallèlement, le cursus académique se rapproche de celui que connaissait l’Université médiévale, dans la mesure à tout le moins où l’Académie remet en vigueur une distinction entre des disciplines propédeutiques et des disciplines supérieures. Ce sont essentiellement les belles-lettres et la philosophie qui se retrouvent ravalées au rang de disciplines préparatoires formant un tronc commun obligatoire à l’accession aux deux auditoires supérieurs que sont le droit et la théologie.
Cette situation qui se met en place au XVIIe siècle survit pendant environ deux siècles. Rien n’est plus explicite à cet égard que ce Tableau des études que fait le candidat au Saint Ministère dans l’Académie de Genève dressé par la Compagnie des pasteurs en 1807 – deux ans avant que la Faculté ne devienne, jusqu’à la fin de l’occupation française, un séminaire formant les pasteurs réformés de plusieurs départements français au détriment de celui de Lausanne, qui avait été fondé en vue de former les pasteurs du Royaume en 1730: «1° Sorti de notre Collège à l’âge de quatorze ou quinze ans, l’élève est immatriculé dans notre Académie […] et admis dans l’Auditoire de Belles-lettres. Il y reçoit pendant deux ans des leçons d’histoire et de littérature française, grecque et latine. 2° Après les examens requis, il est admis dans l’Auditoire de philosophie, où il reçoit pendant deux ans des leçons de mathématiques, de physique, de chimie et de philosophie rationnelle. 3° Après de nouveaux examens, il est enfin reçu dans l’Auditoire de théologie.» L’étudiant est alors reparti pour quatre ans d’études.
C’est à partir de 1835 que les quatre facultés (théologie, droit, lettres et sciences) sont officiellement traitées à égalité, et à partir de 1887 qu’un étudiant entrant à l’Alma Mater peut directement s’inscrire en théologie, sans avoir à suivre une formation académique préalable.
Entre-temps, en 1873, l’Académie de Genève devient l’Université de Genève, changement nominal qui traduit une évolution plus fondamentale, tenant à la conception même que l’on se fait du savoir. En schématisant à l’extrême: le savoir est désormais conçu non plus comme un patrimoine à conserver et à transmettre mais comme un complexe de connaissances et de méthodes toujours susceptibles d’être enrichies ou remises en cause par les recherches ultérieures.
Autre changement d’importance: la langue de l’enseignement. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, les cours sont exclusivement donnés en latin. Depuis le Moyen Âge, le latin est en effet la langue du savoir en Europe, ce qui permettait, pour ne prendre que cet exemple, à des auteurs du XIIIe siècle comme Thomas d’Aquin et Siger de Brabant de se comprendre parfaitement – du point de vue linguistique tout du moins. À Genève, dès 1724, certains cours de l’Auditoire de philosophie sont donnés en français; la théologie attendra un siècle de plus; dès 1827, par décision officielle, tous les cours sont donnés en français.
L’évolution de l’enseignement de la théologie
Notre Faculté a vu le nombre de ses chaires augmenter et changer de dénomination au cours des siècles, c’est-à-dire au gré de l’évolution de la théologie elle-même. On l’a dit: l’Académie comptait à l’origine une chaire unique de théologie, et l’on entendait essentiellement par ce dernier terme l’explication dogmatique de textes bibliques. On se mit peu à peu à varier les plaisirs, un professeur poursuivant le travail d’exégèse, cependant qu’un autre exposait la foi chrétienne comme un tout organique, une succession ordonnée des principaux points de doctrine appelés alors, et bien entendu sans aucune connotation péjorative, des «lieux communs» – disons pour simplifier: des lieux théologiques (l’existence de Dieu, les attributs de Dieu etc., jusqu’aux fins dernières). 1697 vit la création d’une chaire nouvelle intitulée «histoire ecclésiastique». D’abord institutionnellement indépendante de la théologie, elle y fut par la suite rattachée.
Au début du XIXe siècle, la théologie comptait quatre chaires: dogmatique; hébreu et langues orientales; histoire ecclésiastique; critique sacrée et morale évangélique. Entre-temps en effet, l’ancêtre de l’actuelle méthode historico-critique s’était acclimatée, cependant que la théologie, défiante à l’endroit des mystères heurtant par trop la raison, se complaisait dans la morale.
Plus tard dans le siècle, une configuration proche de celle en vigueur actuellement voyait le jour. Cinq disciplines principales étaient alors enseignées: Ancien Testament, Nouveau Testament, histoire de l’Église (devenue depuis histoire du christianisme), dogmatique (aujourd’hui théologie systématique), et théologie pratique (à l’époque, essentiellement l’homilétique et l’apologétique). À ces cinq disciplines se sont ajoutées tout récemment, dans l’ordre d’entrée en scène, l’éthique (qui a longtemps été enseignée dans le cadre de la chaire de dogmatique) et l’histoire des religions. En plus de ces sept branches essentielles des études actuelles de théologie, les étudiantes et étudiants sont gratifiés de l’enseignement de champs dits «complémentaires»: philosophie, psychologie de la religion, sociologie de la religion, judaïsme et islam.
Le statut actuel de la Faculté de théologie
Le nom officiel de la Faculté est: «Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève». Cet intitulé remonte à 1927. La loi de séparation de l’Église et de l’État de 1907, qui comportait notamment la suppression du budget des cultes, n’eut d’abord aucune incidence sur le statut de la Faculté. Dans les années 1920, des débats s’engagèrent cependant au sein de la classe politique.
Après plusieurs projets (dont l’un qui prévoyait de ne maintenir en théologie que les disciplines philologiques et historiques), on tomba d’accord sur la formule suivante: autonomie de la Faculté (dont le budget est à la charge, partie de l’Université, partie de l’Église) intégrée à l’Université, mais gouvernée par un Conseil de Fondation composé de représentants de l’État, de l’Université et de l’Église nationale protestante de Genève, auquel incombe notamment la nomination des membres du corps enseignant. La «Loi concernant la création d’une Fondation de la Faculté autonome de théologie protestante» est votée le 2 novembre 1927.
Le 23 septembre 2004, les universités de Genève, Lausanne et Neuchâtel, signent une convention réunissant les trois facultés de théologie au sein d’une Fédération. La collaboration entre elles, dans le domaine de l’enseignement notamment, s’en trouve renforcée; tous les titres académiques seront désormais décernés par la Fédération, à l’exception du doctorat en théologie.
Outre la relation qu’elle entretient avec les facultés sœurs, la Faculté de théologie de Genève peut s’enorgueillir des liens noués avec quatre partenaires principaux: l’Institut d’histoire de la Réformation (dont les membres donnent régulièrement des cours à la Faculté), la Faculté des Lettres (où les étudiantes et étudiants sont invités à suivre certains enseignements, la philosophie notamment), et, hors Université, l’Institut œcuménique de Bossey (rattaché au Conseil Œcuménique des Églises) et l’Institut d’études supérieures de théologie orthodoxe de Chambésy.
Dernier épisode dans l'histoire de la Faculté: le 1er août 2009, les rectorats des Universités du Triangle Azur (Genève, Lausanne et Neuchâtel) ont signé une convention de partenariat en théologie protestante et sciences des religions afin d’intensifier les relations entre la Faculté de théologie de Genève, la Faculté de théologie et de sciences des religions de Lausanne, et de la Faculté de théologie de Neuchâtel, et de répartir plus clairement les pôles de compétence en matière d’enseignement et de recherche.
Cette page a été rédigée par Marc Vial. Elle est pour une très large part fondée sur deux ouvrages:
Ch. Borgeaud – P. E. Martin, Histoire de l’Université de Genève (de 1559 à 1956), 4 vol. + 2 annexes, Genève, Georg, 1900-1959; M. Marcacci, Histoire de l’Université de Genève 1559-1986, Genève, Université de Genève, 1987.