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Soumis à haiticulture.ch le 30 décembre 2004
1. Introduction
J'avais cru, en ce début du 21ème siècle et au moment de l'anniversaire de notre bicentenaire, que nous aurions tiré les leçons du passé pour nous pencher sur de nouvelles formes de pensée socio-économiques en vue d'une issue à la démocratie et au développement durable de notre pays. Dans cette perspective, j'avais plutôt cru que l'idée d'un contrat social lancée par le groupe des 184 organisations et mouvements des citoyens, allait être appropriée par tous comme base de travail pour atteindre cet objectif.
Pourtant à mon grand étonnement, je constate que le débat est en train de se dévier pour tourner autour du combitisme qui ne constitue en aucun cas un concept de développement, mais de subsistance. Il consiste à mettre en commun les efforts des cultivateurs en vue d'accomplir une tâche donnée dans un temps limité ou variable. Cette forme de relation de travail se caractérise, selon le cas, en échange de journée par laquelle les cultivateurs de moyen modeste s'entraident. Mais dans bon nombre de cas, les cultivateurs aisés s'approprient de cette force de travail en négociant avec un petit groupe de cultivateurs influents qui mobilisent les autres pour le compte d'un propriétaire. Le travail réalisé dans ce cadre est appelé « combite ». La redevance du propriétaire se limite alors à fournir de la nourriture, du « clairin [1] » ou un peu d'argent aux cultivateurs pour l'accomplissement d'une tâche. Il n'y a pas de réciprocité dans cette forme de relation de travail ni de solidarité. Dans certains cas, le travail sur les propriétés des absentéistes, est organisé par les « de moitiés [2] ». Ces derniers sont tenus selon un accord préalable avec le propriétaire absentéiste, de maintenir la propriété en état de produire au risque de perdre leur privilège de la jouissance de la partie du terrain qu'ils exploitent.
En règle générale, le combitisme demeure une tradition paysanne très peu égalitaire dans le sens que le rapport de solidarité et de réciprocité n'existe pas entre les cultivateurs et les propriétaires fonciers. Je ne comprends pas pourquoi Madame Odette Roy Fombrun en tant que militante du mouvement du groupe des 184, ne cherche pas à recentrer le débat autour de cette importante idée de contrat social en vue de réconcilier les Haïtiens entre eux sur tous les plans politique, économique, socioculturel, économique juridique et écologique. Vu que le débat fut lancé à la suite du désastre écologique des Gonaïves, je vais donner mon point de vue, en tant qu'aménagiste, sur le réaménagement de l'espace forestier en Haïti dans le cadre d'un contrat social.
2. Pour une politique d'aménagement et de gestion de l'espace forestier
Techniquement, les problèmes de réaménagement de l'espace forestier en Haïti, peuvent être résolus à condition de les poser dans l'optique d'un contrat social et non de celle de l'approche du combitisme [3] » pratique sociale que Anil Louis-Juste ne considère pas comme une référence fiable pour « l'émancipation réelle des secteurs majoritaires de la population haïtienne. » Pour ce qui concerne une politique d'aménagement et de gestion de l'espace forestier, un contrat social semble être, dans les conditions sociales actuelles, la meilleure formule pour l'intégration de ces secteurs dans un processus de développement durable En matière de reboisement et toute autre action d'aménagement, Haïti a besoin d'un leadership. Nous croyons que cela est possible dans sa quête pour un contrat social qui invite le peuple haïtien « à travers les organisations qui représentent les divers secteurs qui le constituent à relever le défi des entraves historiques qui ont empêché l'unité haïtienne, bloqué le développement et aujourd'hui encore entraîne la déchéance politique, sociale et économique de notre pays ». Cette invite nous permettra de nous unir dans une nouvelle perspective qui va au-delà du combitisme. Par ce leadership nous pourrons mieux valoriser nos savoirs et maîtriser les problèmes posés dans l'aménagement du territoire.
Des ressources humaines sont disponibles et de plus le pays bénéficie d'un système climatique idéal pour la foresterie avec ces 11 régions physiographiques constitués du Massif de la Hotte et ses plaines côtières qui occupe avec le Massif de la Selle (2.680 mètres d'altitude) la plus grande partie de la péninsule du sud ; du Massif de la Selle et ses plaines bordières ; de la Plaine du Cul-de-Sac ; de l'île de la Gonâve ; des Chaînes des Matheux et du Trou d'eau ; la Plaine et la Vallée de l'Artibonite ; la Chaîne de Montagnes Noires ; le Plateau Central ; le Massif du nord et l'île de la Tortue ; les Plaines côtières de l'Atlantique et la Presqu'île du nord-ouest..
Toutefois, le travail à réaliser dans ce domaine est immense et dépasse de loin l'idée du combitisme haïtien, comme certains se plaisent à le dire . Bien que ce système d'organisation de travail informelle soit présent dans la pensée collective et a paru incontournable, il est difficile, dans les conditions de la dégradation actuelle de l'environnement de le considérer comme une référence certaine pour y faire face.
Une initiative d'aménagement et de gestion de l'espace forestier requiert la participation de la collectivité nationale sous d'autres aspects d'organisation socio-économique, technique et scientifique qui dépassent de loin une participation spontanée du travail. Il faut admettre dans ce cas qu'on ne peut pas se plier à une politique volontariste pour y aboutir. Il ne faut pas non plus tomber dans le piège d'une dichotomie systématique qui consiste à considérer le monde rural et urbain comme deux entités distinctes comme le prétend Madame Odette Roy Fombrun qui prône le combitisme comme « protection de l'environnement par l'implication de la population dans l'écotourisme et le tourisme culturel ». Mme Roy Fombrun a fait valoir que le combitisme était la réponse aux divers problèmes environnementaux d'Haïti. Elle affirme que le « combitisme peut être perçu comme un nouveau contrat social appelé à fusionner deux cultures issues de l'indépendance et qui évoluaient parallèlement. D'un côté les paysans restant fidèles à leurs origines africaines, de l'autre les citadins reproduisant le modèle de leurs anciens maîtres européens. » Même en justifiant ses propos par l'idée de se servir du combutisme comme un contrat social, Madame Fombrun a tort de faire référence à deux cultures diamétralement opposées en Haïti. Elle n'a pas vu la dimension du brassage qui existe entre les deux espaces et qu'aujourd'hui la majeure partie des paysans réside dans nos bidonvilles et sont plus nombreux par leur présence dans l'espace urbain. Elle ne tient pas compte non plus que depuis 1970 l'exode des paysans commença à franchir d'autres frontières que celle des villes malsaines d'Haïti pour se trouver dans nombre de pays étrangers. Par le nombre et leur vécu, par leur niveau de connaissance parfois plus élaborée que nos citadins accablés par la misère et le chômage chronique, il ne faut pas les considérer comme deux entités distinctes mais comme une seule et même entité nationale apte à s'intégrer dans un processus national de développement par un réel contrat social.
Le combitisme n'a pas conservé la base de son fonctionnement. Il a même perdu la mémoire de son existence : la révolte de 1791 qui était un mouvement bien préparé dans la clandestinité pour s'opérer, plus tard au grand jour face la répression féroce des colons sur les esclaves. Tout le long du 19ème et début du 20ème siècles, le combitisme était une expression vivante et lié par une structure d'organisation spontanée en provenance du système de la « cour [5] ». Nous savons tous que cette structure paysanne est en constante désarticulation avec l'évolution de la société haïtienne.
Historiquement le combitisme fut une structure de base solide, intimement lié à nos « traditions [6] », mais avec la mutation des mentalités, il s'est au fil du temps désarticulé pour être remplacé par l'esprit individualiste des Haïtiens. Nous savons tous que cet individualisme est présent dans tous les aspects de la vie quotidienne au point de constater notre incapacité de nous unir, de 1957 à nos jours autour de la question de la valorisation de notre seul et unique patrimoine, notre territoire.
Le mode de gestion de l'espace agraire morcelé à l'infini par son occupation occasionnel, lié à un mode de tenure précaire, l'accumulation des déchets dans nos villes indiquent la prédominance de cet individualiste qui prend de plus en plus place dans la vie haïtienne. A notre avis, le débat pour un changement en Haïti doit plutôt prendre en compte le changement de la société haïtienne à tous les niveaux, politique, économique, social, culturel, juridique et écologique. La base idéologique du peuple haïtien a ainsi perdu son fondement initial d'où la nécessité aujourd'hui de se positionner vers un contrat social. Dans cette perspective, il est certain que nous aurons un outil plus transparent pour affronter les grandes décisions à prendre dans le cadre de la réorganisation de l'espace et de la vie rurale et urbaine d'Haïti dans tous les aspects.
Même si le monde rural conserve certaines valeurs fondamentales en ce qui concerne la sociabilité communautaire, ces valeurs ne suffisent plus à l'atténuation de sa souffrance quotidienne. Il lui faudra donc un contrat social pour la réhabilitation de certaines valeurs et dépasser la ruine historique qui l'engloutit. Il faut se rendre à l'évidence que les conditions économiques de plus en plus précaires des Haïtiens demeurent des facteurs déstabilisants et très peu solidaires dans une perspective de la reconstruction.
Dans le système de la « cour, la famille était unie autour d'un patriarche. Les frères et sœurs pratiquaient la même conviction religieuse. Ils allaient dans la même église et les parents étaient les garants non seulement des valeurs familiales, mais de la communauté. Or, aujourd'hui les gens d'un même village ne peuvent plus se parler, ils ont des convictions religieuses différentes (les sectes religieuses pullulent en Haïti), ils rencontrent des leaders politiques égoïstes et corrompus qui les détournent de leur responsabilité citoyenne, ils ne s'habillent et ne mangent pas tous haïtiens, ils se tirent les uns sur les autres et s'entretuent pour un rien. Je ne crois pas que, dans ces conditions on pourra s'appuyer sur le combitisme dans la perspective d'une campagne de reboisement comme le prétend Madame Odette Roy Fombrun qui déclare dans un débat sur le thème « protection de l'environnement par l'implication de la population dans l'écotourisme et le « tourisme culturel [7] » que : « le combitisme s'avère adapté comme réponse à la dimension du mal écologique qui gangrène Haïti. « Le combitisme s'inscrit dans une logique de revalorisation de la culture haïtienne par ses propres fils », a expliqué Mme Fombrun. Il devrait réussir le pari d'unifier tous les Haïtiens autour d'une vision commune de développement de leur pays. La matérialisation du combitisme prendrait en compte les richesses culturelles de chaque région du pays, la cuisine, les sites touristiques… « Ce sera une façon pour l'Etat et l'élite d'intégrer la paysannerie qu'ils ont tenue à l'écart jusque là » a présagé la panéliste.
Miné par toutes sortes de divisions (politique, religieuse, terrienne), on voit très mal le triomphe du combitisme dans la logique de revalorisation de la culture haïtienne. On ne voit pas non plus comment on peut partir d'un tel mythe pour aboutir à unifier tous les Haïtiens autour d'une vision commune. On se demande pourquoi nos intellectuels ne cherchent pas de préférence à faire valoir l'idée d'un vrai contrat social. Car le combutisme n'est lié ni à un processus politique, ni à celui de la sauvegarde de l'Environnement. Face à cette problématique, nous devons nous fixer actuellement autour de nouvelles idées prônées actuellement par le groupe des 184 en Haïti : le contrat social qui nous laisse le libre choix de militer dans le mouvement politique qui nous plait et établir les règles d'entente nationale que nous devons respecter. De cette manière chacun saura comment tenir intelligemment le bout de la ficelle sans le lâcher lors d'un obstacle. Nous entendons par-là nous appuyer sur des moyens bien définis pour nous canaliser vers de nouvelles valeurs techniques, politiques, économiques, culturelles, sociales et juridiques.
Tout mon travail est guidé par la perspective d'une proposition d'aménagement du territoire qui tienne compte de ces valeurs. Dans cet ordre d'idée, je pense sincèrement qu'il y a la possibilité ou la souplesse de procéder à la restructuration de l'espace physique à partir de l'application de certains principes simples en rapport avec le contrat social par lequel nous agirons pour une transformation radicale de notre espace agraire.
En matière de l'aménagement de cet espace agraire, je pense, sur la base de ce contrat que la mise en place d'un programme de reboisement stratégique est possible. Ce programme tiendra compte naturellement de l'importance de nos bassins versants qui doivent être considérés comme étant des zones stratégiques pour leur rôle dans la protection ou la destruction de l'environnement. Les divers cours d'eau permanents, intermittents et des ravines sèches viennent essentiellement de nos bassins versants.
La destruction de leur végétation n'est pas sans relation avec nos modes d'organisation sociale traditionnelle dont leur reconstruction ne pourra plus être reposée sur celle-ci dans une perspective de leur renouvellement. Par cette forme d'organisation informelle et spontanée, les règles de conservation ne sont jamais respectées. Comme le droit d'accès à la propriété a toujours favorisé les paysans les plus aisés, il suffit qu'un de ces paysans trouve son intérêt dans une spéculation agricole donnée pour qu'il organise une combite sur son exploitation par laquelle il peut entraîner la destruction rapide du paysage naturel.
Cette forme de destruction se caractérise le plus souvent par un défrichement massif de l'espace soumis à des techniques traditionnelles de production basées sur l'écobuage (culture sur brûlis, l'abattage des arbres d'intérêt écologique pour la confection des fours à chaux et du charbon de bois par exemple). Des cas de ce genre se répètent quotidiennement et cela touche à tous les aspects de la mise en valeur des terres en Haïti. On organise la combite pour la construction d'une maison et on va offrir à boire et à manger à une population qui a faim et l'inviter à se rendre sur un lieu boisé pour abattre et transporter les arbres destinés à cette construction.
S'il y avait une étude publiée sur le comportement des combitismes à ce sujet, on verrait que les paysans ne sont jamais en guerre contre ceux qui leur offrent à boire et à manger. Ils font au contraire leur éloge et chantent leur générosité. Les pauvres quant à eux laissent leur jardin en friche pour ne pas pouvoir offrir une collation à leurs convives lors des travaux champêtres. En milieu rural, une combite sans tafia n'attire pas la foule. En effet l'entraide mutuelle sous la forme de combite s'arrête automatiquement dès lors qu'on ne peut pas offrir à boire et à manger. Ce qui signifie que des milliers de petits paysans ne peuvent se réunir entre eux pour accomplir un travail parce que d'une part, ils sont à la recherche de leur survie alimentaire quotidienne et d'autre part ils la trouvent qu'auprès de ceux qui sont riches et à qui ils pensent pouvoir s'adresser pour obtenir un prêt usurier ou la garde leurs enfants en ville ou à la campagne (la génération d'esclaves modernes appelés restavek en Haïti).
Tout le monde était aussi témoin du coup fatal porté à cette tradition par la mise en application d'une loi qui fixait la journée de travail à Gdes.- 26,00 sous le gouvernement d'Aristide. Dans un premier temps tous les paysans démunis avaient commencé à abandonner le travail agricole et, dans un second temps, ni les paysans aisés ni les plus défavorisé ont interrompu de travailler la terre pour s'adonner à d'autres activités ou en ce qui concerne les plus défavorisés pour se réfugier par millier dans nos bidonvilles..
En général, il faut retenir que la combite n'a jamais été une idéologie de développement, mais de subsistance et cela peut être justifié. Jamais on a vu en milieu rural ou urbain, l'organisation d'une combite pour le creusement d'un canal de drainage d'une eau polluante menaçant la santé d'une collectivité. Jamais dans les villes, on a vu l'organisation spontanée - à l'exception du début de la période de la prise du pouvoir par Aristide en 1990. Toutes les rues de Port-au-Prince étaient volontairement nettoyées par une masse motivée par des promesses d'Aristide. De ces constats, nous devons éviter de faire l'apologie d'un système qui peut échapper à tout moment à son rôle social. Ainsi, nous devons de préférence travailler vers une idéologie qui émet des règles structurelles claires et nettes pour la réorganisation de la société haïtienne. Les principes d'un contrat social équitable et consensuel peuvent être très appropriés à cet effet. Ils peuvent être à la fois des éléments de base de la transformation de notre idéologie et orienter notre savoir technique et scientifique vers l'aménagement de nos bassins versants. Cet aménagement est devenu plus qu'indispensable car il est question non seulement de la sauvegarde de l'environnement mais de celle de la vie des milliers d'Haïtiens qui périssent par des inondations et sont exposés à des cataclysmes de grande envergure à n'importe quel moment.
3.Conclusion
Chaque civilisation agraire est accompagnée des formes d'organisation de travail liées à son évolution ou son retard. Haïti est, pour sa part, une d'entre elle, qui a connu diverses formes de rapport de travail ou succession de servitude : encomienda [8] »
sous l'administration du royaume d'Espagne à partir de 1503, esclavagiste sous la colonisation française, l'escouade, la colonne, la chaîne, le mazinga, la corvée après l'indépendance nationale et jusqu'à nos jours. La mutation de ses formes de rapports de travail a été observée à plusieurs reprises. Sous l'occupation américaine, elles étaient transformées en salariat agricole et en corvée dans les grandes plantations agro-industrielles, la construction des infrastructures des routes pour revenir sous leurs formes initiales après cette période. Sous la dictature des Duvalier, le travail communautaire s'était imposé comme le principal rapport de travail pour la construction des routes, des canaux d'irrigation et toutes sortes d'activités à intérêt public ou collectif tels les travaux de protection des sols, le reboisement. Le travail communautaire avait constitué la base pour le recrutement des VNS (Volontaires de Sécurité Nationale, devenus plus tard les « Tontons-Macoutes ». Toutes ces formes de rapport de travail ont subi de forte mutation à partir de la chute du régime dictatorial pour prendre la forme d'organisations populaires opérées sous la bannière des ONGs et des institutions gouvernementales. Vu la confusion qui règne en Haïti en matière de développement et vu les difficultés d'instaurer un système cohérent en matière d'organisation sociale et politique, le plaidoyer en faveur d'une forme de relation de travail sujette à la manipulation politique, est dangereux car elle peut être utilisée par le pouvoir à des fins illégitimes.
Par Roger M. MICHEL - <email-pii>
Agro-économiste et géographe aménagiste