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La chronique
de Lionel Maumary
Le Fuligule nyroca a niché en Suisse romande !Lionel Maumary, Oiseaux.ch, 18.08.2014
Dès le 30 avril 2014, un couple de Fuligules nyrocas (Aythya nyroca) s'est cantonné aux étangs de Chavornay VD dans la plaine de l'Orbe. Alors que le mâle était toujours visible, la femelle a disparu en juin pour réapparaître début juillet, accompagnée de 5 poussins, découverts par Myriam Ruchet et Etienne Poschung. Il s'agit de la première nidification en Suisse romande et de la 5e en Suisse de couples purs (non hybridés), après celles de 1991 et 1992 à l'Ägelsee TG, 1999 aux Bolle di Magadino TI et 2011 au Nuolener Ried SZ. Un couple avec deux jeunes capables de voler avait toutefois déjà été observé en août 2005 à Chavornay.
1 - Parade du couple de Fuligules nyrocas, le 12 mai 2014 à Chavornay. Myriam Ruchet.
2 - La femelle avec 4 de ses 5 poussins, le 9 juillet 2014 à Chavornay. Lionel Maumary.
3 - La femelle avec le 5e poussin, souvent à l'écart, le 12 juillet 2014. Lionel Maumary.
4 - Les 5 poussins de Fuligules Nyrocas le 8 juillet 2014 à Chavornay. Lionel Maumary.
Le plus méridional des fuligules, le Nyroca niche principalement dans l'est et le sud-est de l'Europe, du bassin du Danube à la mer Caspienne, ainsi qu'en Asie centrale. Avec environ 10'000 couples, la Roumanie héberge la plus grande partie de la population européenne, surtout concentrée dans le delta du Danube, le reste se trouvant principalement en Ukraine, en Moldavie et en Hongrie. Il est plus rare et dispersé en Pologne, en République tchèque, en Slovaquie, dans les Balkans, en Grèce et en Turquie. Depuis 1975, quelques couples nichent irrégulièrement en Italie, en Espagne, en France et en Allemagne. Les principales zones d'hivernage se trouvent dans le haut Niger, au lac Tchad, le long du Nil autour de la Méditerranée et de la mer Noire, au sud de la Caspienne et dans le nord de l'Inde. La population hivernante du Paléarctique occidental a été estimée à 50'000 ind. dans le milieu des années huitante, principalement dans la région méditerranéenne.
En Suisse, c'est un migrateur et hivernant rare sur les lacs du Plateau, le plus souvent mêlé aux troupes de Milouins et Morillons. C'est sur le Haut Rhin, le lac Inférieur, le lac de Neuchâtel (Yverdon VD, Fanel NE/BE) et le Léman (Grangettes VD, Morges VD, rade de Genève) qu'il est le plus souvent observé. Il est irrégulier dans le Jura (deux données au lac de Joux à 1'005 m d'altitude), à l'intérieur des Alpes (Engadine GR, Valais) et au Tessin. Il n'existait jusqu'à présent que quatre preuves de reproduction en Suisse de couples purs et deux de couples hybrides Nyroca x Milouin. Une partie des observations se rapportent à des échappés de captivité, l'espèce étant fort appréciée des collectionneurs.
Les premiers oiseaux de l'automne arrivent dès mi-août et en septembre, le passage devenant plus sensible en octobre pour culminer en novembre et décembre avec l'arrivée des hivernants. Depuis 1993, des oiseaux en mue sont observés en été sur le petit lac Mindelsee proche de la frontière en Allemagne, où on compte jusqu'à 20 oiseaux en août et septembre. Le départ des hivernants commence vers mi-février, la migration de printemps se déroulant principalement en mars, avec des retardataires en avril et en mai. Des couples peuvent alors apparaître sur des étangs propices à la nidification, mais généralement sans suite. Depuis 1988, des estivants isolés sont observés chaque année entre juin et août, principalement sur le lac Inférieur et le lac de Neuchâtel.
En Suisse (rives limitrophes comprises), les effectifs hivernaux sont restés relativement stables mais à un niveau très faible (5-30 individus), après avoir augmenté significativement entre 1976 et 1978. Bien qu'il s'associe volontiers au Fuligule milouin, il n'a pas profité comme ce dernier de l'apparition de la moule zébrée dans les lacs suisses, car il se nourrit essentiellement de végétaux et de petits crustacés. Le Nyroca n'a niché que deux fois au lac de Constance, en 1979 au Wollmatinger Ried D et en 1995 sur la presqu'île de Mettnau D et quatre fois en Suisse, en 1991 et 1992 sur l'Ägelsee près de Frauenfeld TG, en 1999 aux Bolle di Magadino TI et en 2011 sur le lac de Zurich au Nuolener Ried SZ. Un couple avec femelle construisant un nid a été observé le 23 mai 1994 sur le lac de Muzzano TI. Un couple avec deux jeunes capables de voler a été observé le 25 août 2005 à Chavornay VD, il est donc probable que l'espèce s'est déjà reproduite cette année-là dans la région. Des couples hybrides Nyroca x Milouin se sont reproduits au Mauensee LU en 2008 et 2010 ainsi qu'au Nuolener Ried SZ en 2011.
En hiver, le Nyroca s'accommode aussi bien des eaux urbaines que des rivages naturels bordés de roseaux. Diurne, il se nourrit essentiellement de végétaux aquatiques et de petits crustacés dans les eaux peu profondes des lacs et des étangs. Moins grégaire que les autres fuligules, on le rencontre souvent isolé ou en petits groupes de 2 ou 3 individus, rarement jusqu'à 7 oiseaux ensemble, généralement mêlés aux groupes de Milouins. Les sites de reproduction en Europe centrale sont des étangs (piscicultures notamment) ou des petits lacs aux eaux relativement chaudes et une dense végétation subaquatique et émergée. Les 8-10 (6-14) ufs sont incubés pendant 25-27 jours et les poussins sont capables de voler à 55-60 jours.
A la fin du XIXe siècle, le Nyroca était un des canards les plus communs dans le bassin des Carpates. En Europe, les effectifs ont beaucoup régressé au cours du XXe siècle, principalement à cause de l'assèchement de nombreux plans d'eau favorables à la nidification, et l'espèce est aujourd'hui menacée. Avec un effectif hivernal moyen d'une vingtaine d'individus, les lacs suisses ont donc une certaine importance au niveau de l'Europe centrale ; à titre de comparaison, seuls 5-10 oiseaux hivernent dans toute la France. L'hybridation de plus en plus fréquente avec les deux fuligules les plus communs, le Milouin notamment, voire la Nette rousse, est probablement la plus grave menace qui pèse sur l'espèce : en effet, l'hybride Nyroca x Milouin est aujourd'hui plus fréquent que le Nyroca pur.