Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07134.jsonl.gz/289

28 Nov Au revers des médailles, les excès d’un père
Gjert Ingebrigtsen a fait de ses trois fils Henrik, Filip et Jakob des champions de course à pied, mais il les aurait aussi élevés dans la peur et la violence. Le cas rappelle qu’à tous les niveaux de pratique, les «parentraîneurs» excessifs existent dans le sport
L’onde de choc s’est déclenchée le 19 octobre en Norvège, gagnant rapidement le monde de l’athlétisme puis celui du sport en général. Dans une tribune publiée par le quotidien Verdens Gang (VG), les trois frères Ingebrigtsen – tous coureurs de fond et de demi-fond – accusent leur père Gjert de les avoir maltraités émotionnellement et physiquement durant de longues années, alors qu’il les entraînait sur le chemin du succès.
Henrik (32 ans) et Filip (30 ans) ont été champions d’Europe du 1500 mètres, respectivement en 2012 et en 2016. Jakob (23 ans), le plus talentueux, cumule notamment un titre olympique du 1500 mètres (2021) ainsi que deux sacres mondiaux consécutifs sur 5000 mètres en 2022 et 2023. Ceux-ci ont conféré un caractère prémonitoire à l’ouvrage écrit quelques années plus tôt par le paternel: Comment élever un champion du monde.
Ce qu’on ne peut pas y lire, c’est le caractère «très agressif» et «dominateur» d’un père qui «a eu recours à la violence physique et aux menaces» dans le cadre de l’éducation de ses enfants, écrivent les trois (sur sept) qui font carrière dans l’athlétisme.
Conflit de loyauté
Gjert Ingebrigtsen, qui conteste les faits, ne serait pas le premier parent abusif de l’histoire du sport. Dans son autobiographie publiée en 2017, la joueuse de tennis australienne Jelena Dokic (numéro 4 mondiale en 2002) raconte par exemple que son père (et entraîneur) la battait, lui tirait les cheveux et pouvait lui cracher au visage. Le film Moi, Tonya (2017) retrace pour sa part l’avènement de la patineuse artistique américaine Tonya Harding sous la pression délirante de sa mère.
Ces cas ne sont célèbres que parce qu’ils concernent des athlètes de premier plan, mais la problématique concerne bien sûr aussi nombre de jeunes qui échouent à percer. «Les parents qui poussent trop leurs enfants, on sait bien qu’ils existent, lance Stéphane Tercier, médecin responsable du centre SportAdo du CHUV. Mais c’est une situation délicate à aborder. Elle concerne souvent des personnes qui consacrent leurs vacances, investissent temps et argent dans l’activité du jeune. Lui-même a conscience de tout cela, donc il se retrouve face à un conflit de loyauté au moment de parler de la pression qu’il ressent. Il peut la garder cachée.»
Cachée, la vie de la famille Ingebrigtsen ne l’a jamais été: elle a même fait l’objet d’une série documentaire façon Keeping up with the Kardashians à la télévision norvégienne. C’est d’ailleurs un argument brandi par le père incriminé: comment sa supposée violence à l’égard de ses fils aurait-elle pu échapper aux caméras? Et, d’ailleurs, aux équipes de chercheurs qui l’ont régulièrement suivi pour documenter ses méthodes d’entraînement insolites, voire à contre-courant?
«No pain, no gain»
La lumière de tous les projecteurs du monde ne suffit toutefois pas forcément à éclairer les zones d’ombre de destins individuels. Dans le documentaire Beckham qui cartonne actuellement sur Netflix, il est demandé à l’ancien footballeur, David de son prénom, comment il a résisté aux critiques virulentes de tout un pays suite à son carton rouge lors du huitième de finale de la Coupe du monde 1998, perdu aux tirs au but par l’Angleterre contre l’Argentine. «J’ai pu supporter les abus des supporters […] en raison de la manière dont mon père m’avait traité», répond-il, levant le voile sur une facette de sa vie qui avait échappé à la sagacité des biographes et à la patience des paparazzi.
La série raconte aussi que l’exigence de Ted Beckham conduisait souvent son fils aux larmes. Et alors? L’homme est convaincu que s’il avait fait autrement, David n’aurait pas été aussi bon. Ce que l’intéressé, tout en regrettant d’avoir eu à endurer la peur et des entraînements quotidiens de parfois quatre heures, ne dément pas vraiment.
Voilà toute la complexité de la problématique: difficile de fixer la limite de l’acceptable dans le comportement d’un parent qui accompagne son enfant vers le haut niveau. L’époque parle de plus en plus de l’importance de la santé mentale dans le sport professionnel, mais elle hurle aussi aux nombreux appelés que seuls ceux qui en bavent le plus seront élus. La philosophie faussement cool du no pain, no gain justifie bien un excès de pression familiale.
Ce n’est pourtant qu’un jeu
«On me dit souvent que je devrais remercier mon père», ironisait l’ancienne joueuse de tennis Timea Bacsinszky dans une interview accordée au Temps juste après l’annonce de sa retraite sportive, en 2021. Remercier son père, oui, pour le mobbing et les «agressions verbales» qu’il lui a fait subir lorsqu’elle était enfant, au nom de ses performances sur le court: façon de dire que sans lui, elle n’aurait pas été aussi haut (9e rang mondial). Mais l’intéressée retient surtout qu’elle a falli tout abandonner à l’âge de 24 ans, suivi une psychothérapie et dû couper les ponts pour aller mieux… Dire sa vérité, affirmait-elle lors du même entretien, fut un moyen de se «réapproprier son histoire» autant que de parler d’une situation dans laquelle elle a vu trop de petites filles engluées.
La problématique n’est bien sûr pas propre au tennis, mais les sports individuels y sont sans doute plus exposés car les parents peuvent s’adjuger un rôle central dans l’encadrement de leurs enfants. Dans les disciplines collectives, le club, le coach et les coéquipiers font tampon. Quoi que. Il suffit de fréquenter les abords d’un terrain de football le samedi matin pour voir des «parentraîneurs» haranguer leur progéniture comme si leur avenir en dépendait (ce qui dans leur esprit est sans doute le cas).
«Le risque, en mettant trop de pression à son enfant, c’est qu’il craque et ne veuille plus du tout faire de sport»
STÉPHANE TERCIER, MÉDECIN DU SPORT
Un peu partout, on tente tant bien que mal de prévenir le phénomène. En Belgique, nous expliquait en 2018 un responsable de la formation des entraîneurs, certains clubs prient les parents de rester à la buvette ou leur interdisent de crier des consignes aux enfants. Dans différents endroits du canton de Genève, des panneaux enjoignent les parents à garder leur sang-froid: «Ce ne sont que des enfants – C’est un sport – Ce n’est qu’un jeu – C’est leur match […] Ce n’est pas la Coupe du monde!»
«Le risque, en mettant trop de pression à son enfant, c’est qu’il craque et ne veuille plus du tout faire de sport», prévient le médecin Stéphane Tercier. Ou alors qu’il prenne ses distances. Selon la presse norvégienne, Gjert Ingebrigtsen n’a pas été invité au récent mariage de son fils Jakob.
Lionel Pittet, LE TEMPS, 26 octobre 2023