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"Il souffrait par elle, faute de sentiment: avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle", écrit Benjamin Constant de son personnage, Adolphe, dans la préface de la seconde édition de son roman éponyme. Il ajoute: "Ce n'est pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le choix des maux."
Adolphe a vingt-deux ans. Il vient de finir ses études à Göttingue. De là il se rend dans la petite ville de D***. Il y fait la connaissance du comte de P***, quarante-ans, dont la famille est alliée à la sienne. A son invitation, il vient le voir chez lui. Le comte vit avec sa maîtresse, Ellénore, une Polonaise, "célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse": elle a déjà trente-deux ans...
Ellénore a donné au comte deux enfants, qu'il a reconnus. Elle a fait preuve à l'égard de son amant de beaucoup de dévouement et, bien que d'un esprit ordinaire, lui a certainement permis, grâce à son appui moral et à sa noblesse d'esprit et de sentiments, de recouvrer une partie de ses biens perdus. Il est d'ailleurs à D*** pour un procès qui pourrait lui rendre toute son ancienne opulence.
Le père d'Adolphe, "bien qu'il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux". Ces propos réduisant des règles morales à de banales formules avaient fait sur le jeune Adolphe une impression profonde.
Ellénore, offerte à ses regards, semble à Adolphe "une conquête digne d'intérêt". D'une invincible timidité, il n'a pas le courage de lui parler. Il choisit de lui écrire: "Echauffé [...] par mon propre style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible." Ellénore y voit "un transport passager" et répond avec bonté qu'elle ne le recevra plus désormais qu'en présence du comte.
Ellénore partie justement à la campagne quelques jours pour n'avoir pas à le recevoir en l'absence du comte, Adolphe trouve le moyen de lui parler, seul à seule, le lendemain de son retour. Il comprend qu'elle puisse repousser son amour, qu'il qualifie d'indestructible, et ne lui demande pas autre chose que d'au moins lui conserver son amitié: "Je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive."
Ellénore accepte dès lors de le recevoir sous conditions. Avec le temps, les conditions se relâchent. Ellénore, qui n'avait jamais été aimée comme ça, finit par s'éprendre d'Adolphe et par se donner à lui. Ils se voient de plus en plus, surtout pendant les six semaines d'une nouvelle absence du comte de P***. Tandis que l'amour d'Ellénore pour Adolphe grandit, Adolphe entrevoit "l'idée confuse" que leur liaison ne pourra pas durer:
"C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien plus grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus."
Des maux finissent par naître de cette union. Il n'y a que l'embarras du choix: Ellénore rompt avec le comte de P***; elle abandonne ses enfants; elle perd en un jour le fruit de dix ans de dévouement et de constance; la conduite d'Adolphe est vue comme "celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû respecter l'une et ménager l'autre"...
Toute cette histoire ne peut que mal finir et elle finit mal, après bien des souffrances, après de bien terribles querelles. Ellénore ne sera bientôt plus un obstacle pour les succès d'Adolphe en société. Il pourra se dire amèrement : "J'avais brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur compagnon du mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse infatigable; déjà l'isolement m'atteignait."
De quoi parle ce roman, dans le fond? Benjamin Constant, toujours dans la préface ci-dessus mentionnée, l'explique avec on ne peut plus de limpidité:"Je parle de ces souffrances du coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort, et les sacrifices des crimes aux yeux même de celui qui les reçut."
Il précise: "Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout s'étend par là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur elle-même, et qui ne sait où se placer."
Ce qu'il faut retenir de ce livre, c'est qu'il n'est pas seulement écrit dans un style superbe, mais qu'il est un chef-d'oeuvre de psychologie masculine. Aussi faut-il se garder de tomber dans les Saintes-Beuveries, c'est-à-dire de reconnaître dans cet ouvrage d'imagination "des individus qu'on rencontre dans le monde":
"Chercher des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur humain."
Francis Richard
PS
A l'occasion du bicentenaire de la publication d'Adolphe, du 18 février au 16 avril 2016, se tient une exposition sur Adolphe - Postérité d'un roman, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, site Riponne.
Publication commune Lesobservateurs.ch et Le blog de Francis Richard