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La vie est comme la brume du matin qui apparaît puis disparaît.
Greta regardait la friche. Elle essayait, dans le fouillis des souches qu’on aurait facilement pris pour les bittes d’un quai déserté, de se remémorer la forêt de pins, de bouleaux, les bouquets de saules et les mousses dont elle était tapissée, quand leurs présences et le processus de leurs feuilles gonflaient ses premières impatiences. Elle les sentait alors s’enlacer par les racines, le chant de leur branche murmurer et ces pluies de phéromones ruisseler sur son être.
On pouvait voir maintenant le sommet du glacier apparaître au-dessus du vide et plus loin encore le volcan éructer ses cendres, comme un appel au secours.
Il faut bien se chauffer, agrandir les parcs et faire pousser le foin de nos bêtes.
Depuis sa naissance, dix-sept plus tôt, sa famille comptait trois nouveaux membres et le nombre de chevaux était passé de cinq à trente-deux.
De façon récurrente, des visions prémonitoires tendaient leurs voiles sombres sous ses paupières, serrant son cœur de leurs laines humides et malodorantes.
On dit qu’elle n’a pas toute sa tête.
Baigné par le lac du même nom et posé à l’extrême de ce que l’on situerait aujourd’hui entre les plaques tectoniques eurasienne et nord-américaine, Thingvellir creusait dans les fjords de l’Ouest une faille impressionnante garnie de parois rocheuses noires et brillantes. Il est évident que l’énergie dégagée par cet endroit électrisait souvent le ton et les humeurs du débat
Une fois par an et durant deux semaines, les hommes libres composant l’Althing s’assemblaient en ce lieu pour débattre des affaires courantes, écouter les derniers potins, rendre justice, noyer quelques sorcières et surtout entendre en clôture l’incontournable saga narrée par le sögumadr.
À cette occasion, l’assemblée grossissait de nombreux enfants suivis de leur famille et d’une foule de badauds. On avait servi le banquet du soir et des portions de hákarl, un requin du Groenland faisandé dans son urine, dont les connaisseurs se régalaient en l’arrosant de Brenninvin.
Les lourdes toiles de laine tendues pour l’occasion, résonnaient du cri des plus jeunes, de la voix des anciens, des quintes bronchitiques ou de la harangue des marchands cherchant à négocier une boucle de ceinture ou une pièce de tissus, tous jouant des coudes en prenant place dans ce joyeux tintamarre.
Le vent était tombé et une faible pluie tirait sur le soir un léger rideau gris. Les feux creusés en sous-sol tentaient de sécher vainement le couvert et ses parois imprégnés des bruines régulières, dont l’été ne pouvait se défaire.
Le soleil frôle l’horizon avant de rebondir sur le levant quand retenti une trompe pour annoncer l’entrée du scalde.
Il est revêtu d’un manteau de regain et de lichen piqué de camarine noir. Sa capuche rabattue ne laisse rien voir de ses traits, c’est un morceau de ce pays, une poignée de foin jetée en l’air – apparu devant l’audience sur un air de flûte, sortit d’un souffle de geyser ou d’un tour de passe-passe comme seuls les conteurs en sont capables. Derrière, comme une pulsation de la planète, lente et pleine de nos incertitudes, le tambourin vibre et scande son halètement.
Ceux qui pensent distinguer dans la posture d’une personne un esprit tirant les ficelles de sa vie, en décèlent plusieurs en lui, vous bousculant d‘un regard, vous oignant d’une gestuelle réincarnée.
On eut dit son ombre détachée, jouant librement sur les parois de feutre un rôle à part, premier ou le second et même parfois les deux, dans une envoûtante chorégraphie.
Alentours, comme s’il avait décidé d’y prendre place, un coup de vent grossit le fond de la tente et dépose sous le banc, roulé en boule ….. Fenrir l’esprit du loup et fourrure de l’Islande.
Ses voix changent, façonnent le rôle, épaississent le personnage et ses gestes dépeignent si bien les tableaux que de nombreux spectateurs s’accrochent à l’escabeau sur lequel ils sont assis pour s’assurer de n’être pas engloutis par l’histoire.
S’enchevêtrant au récit, la mélodie du destin dans ses dentelles de la flûte trottine sur le souffle rauque d’une corne – c’est à vous retourner le cœur…
Au loin, derrière la tenture un volcan soulève sa paupière, son œil rouge observe la scène. Une nuit pâle s’insinue dans la tente. Hvitsekur se lève, il pose lourdement un pied devant l’autre s’arrache de la péninsule et remonte la côte
Il a l’amertume forgée par les éléments et la détermination de la perpétuité ; les nuages sont ses frères, il est fils de légende.
Il contourne le glacier par le sud, sent le vent froid de la montagne courir entre les plis de sa toison et les gouttes de pluie taquiner la camarine qui lui fleurit de partout.
En longeant le fjord c’est la bourrasque marine qui lui tape amicalement dans le dos. Derrière lui, une traîne en cristaux de sels scintille dans ses pas.
Le basalte grince sous son poids. Le monde d’en-haut relève celui du bas. Toutes les forces voyagent maintenant et si le ciel le permettait, on verrait les étoiles filer par dizaines pour indiquer la voie à suivre, attentives et curieuses comme des jeunes filles.
Comment châtier les auteurs du saccage ? Les bourrasques crient les infortunes dont ces temps incertains n’ont cure – les trésors pillés et les natures ensevelies. Elles hurlent des océans vides, les rivières asséchées, la colère des volcans. L’absurde gouverne la matière molle d’une raison oubliée.
Sous la tente, toute entière noircie par l’ombre du scalde, les anciens plissent le front : d’où sort cette saga – ils ont beau explorer le fond de leur mémoire, on la dirait s’égoutter sur leur front en une fontaine glaciaire.
« Notre histoire est façonnée par le fer ; celui des chaînes entravant nos esclaves, de nos haches dans le tronc des arbres et celui de nos lances dans le chant de la vie. Quand les premiers moines accostèrent sur les rives du pays, c’était pour vivre au loin, dans une retraite où déposer leur âme et s’éloigner des humeurs entravant leurs prières. Cette terre est maintenant conquise, labourée, les chants de guerre ont remplacé celui des macareux, l’herbe s’est couchée sous la foulée de nos chevaux, la linaigrette sous le poids de nos charriots. Où est passé cette légèreté, nous sommes déjà demain et pour quel avenir ? »
On dirait la peau de sa voix heurtée par la batte du tambourin. La cape du conteur flotte dans l’air, réclamant de tomber sur le destin pour le museler à tout jamais.
«Il arrive maintenant, il veut vous parler de défaites ».
Excédé ou peut-être poussé par le mélange de son sang shetlands, orcade, flamand, saxon, irlandais ou anglais, un guerrier de l’assemblée se rue sur le scalde, mais son élan déchire le miroir du temps – apparaissent soudainement la végétation rase agrippée aux pierres, la reptation du désert, une terre retournée et les toits noyés.
Croisant dans la tourmente, d’étranges engins volent dans le ciel, des nefs énormes glissent maladroitement sur les déferlantes et dans cette fracture s’échouent les baleines.
« L’histoire s’emballe désormais car devançant nos justifications, Hvitsekur est en chemin. Surgit de la mer, son incroyable stature remonte le rivage. Il est une partie de Vatnsnes, un fragment de péninsule, fait de roche, de sablon, d’oiseaux, de poissons courants à sa base et des derniers arbres d’Islande. Il n’a que faire de nos susceptibilités, son pas est lourd, sa détermination ne souffrira d’aucun contretemps. Il n’est plus l’heure de s’emporter, ni de s’affliger d’ailleurs … »
Imperceptiblement, les piliers du conseil se mettent à trembler. Puis on s’accroche au banc.
Plus question d’ignorer, sous nos yeux médusés, l’Empereur des Trolls, du Monde d’En-Bas et Fantôme d’Orlolfr demande réparation. L’infrason de ses pas résonne dans la faille.
On voudrait sortir de cette saga, Les visages se, tournent vers le sögumadr.
Il se renverse, rejetant sa capuche
C’est Greta… !
On dit qu’elle n’a pas toute sa tête et des talents divinatoires… Où va-t-elle les emmener ?
… et Nous, quand cessera-t-on de regarder ?
Reykjavik, La Baie des Fumées – 30 juillet 2019 ¦ 05 :50am,
le soleil ne s’est pas couché