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Eric Werner, Douze voyants. Les penseurs de la liberté, Editions Xenia, Vevey 2010, 218 p.
L'auteur,[1] ancien professeur de philosophie politique à l'Université de Genève, présente douze penseurs, relevant aussi bien de la philosophie, de la littérature que des sciences humaines. Des écrivains plutôt inclassables, d'où l'intérêt qu'ils suscitent : Rousseau en tête, puis Arendt, Aron, Montaigne, Pascal, Weber, Tocqueville, Zinoviev, Proust, Ramuz, Camus et Sophocle.
De courts chapitres d'une quinzaine de pages, dans un style dépouillé, les présentent comme des voyants, au sens premier des prophètes bibliques. « Témoins, ils voient, alors que leurs contemporains ne voient pas ou alors très indistinctement. » Ils sont, comme Jérémie, des veilleurs qui, à un moment donné, disent : « mettons-nous en marche », mais aussi des voix qui crient dans le désert. Tous se tiennent à moyenne distance pour bien voir « que Dieu est mort »... mais aussi que la modernité porte en elle une réponse à l'annonce de la mort de Dieu. Citant le prologue du quatrième Evangile, « le Logos est devenu chair. Il a planté sa tente parmi nous », Dieu renaît au travers des mots de ceux qui le disent aujourd'hui.
J'ai été particulièrement frappé par la lecture que l'auteur fait de C.F. Ramuz, en sortant son oeuvre d'une analyse de pure critique littéraire ou conservatrice-traditionaliste qui oublierait une partie de son contenu. Il relève combien dans ses deux grands romans, La grande peur dans la montagne et Si le soleil ne revenait pas, c'est l'ancienne génération et non pas les jeunes qui sont responsables de la mort de Dieu. Dans le second roman, Ramuz décrit un acte de foi en Dieu, mais surtout l'aptitude de l'homme à relever les défis de la vie, à ne jamais se résigner à l'échec, à la maladie, à la mort. La re-naissance est encore présente dans Derborence, cet hymne à l'amour. Thérèse, l'épouse d'Antoine, le héros du livre, se montre disciple du Christ : « Elle a été là où il n'y avait plus la vie ; elle ramène ce qui est vivant du milieu de ce qui est mort. » Il y a là comme un écho à la parabole de l'enfant prodigue.
De même, E. Werner voit Zinoviev, le grand romancier russe de l'époque post-stalinienne, comme un écrivain religieux. « L'ancienne religion, déclare un des personnages des Hauteurs béantes, contient une doctrine de vie (...) mais elle ne peut déjà plus satisfaire les besoins de la vie pratique de l'homme moderne. » La religion est à refonder, à réinventer. Un autre personnage, appelé l'athée croyant, dit qu'il ne croit pas en l'existence de Dieu mais aimerait bien qu'il existe : « Je t'en supplie, mon Dieu, aie pour moi un peu d'existence. » On n'est pas loin ici des psaumes bibliques.
J'ai relevé les ouvertures spirituelles qu'Eric Werner découvre chez certains des penseurs. L'acuité de sa lecture de passages plus philosophiques et politiques chez les douze voyants n'est pas moindre. C'est un livre qui mérite qu'on le lise avec attention.