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Durant le mois de décembre, en parallèle de la reprise de La nuit des rois ou ce qu’on voudra[1], Eric Devanthéry et le Théâtre Pitoëff proposent Hamlet, le chef-d’œuvre de Shakespeare, dans une version quelque peu modernisée.
Tout commence à la mort du roi du Danemark, le père de Hamlet. Alors que la version officielle annonce une mort accidentelle, le spectre du roi revient pour annoncer à son fils qu’il s’agit en réalité d’un meurtre commis par Claudius, son propre frère – qui en a profité pour épouser sa veuve Gertrude – et lui demande de le venger. Hamlet est alors tiraillé entre son incapacité à agir et la volonté paternelle. Pour parvenir à ses fins, il doit simuler la folie, afin de ne pas éveiller les soupçons. La folie est-elle feinte ? Est-elle réelle ? Son amour pour Ophélie – sincère ou non ? – est-il source de cette folie ? Autant de questions que l’entourage de Hamlet se pose, jusqu’à ce que Claudius décide d’envoyer son neveu en Angleterre pour se débarrasser de lui, ayant perçu le danger.
Ce qu’on retient d’abord de la mise en scène d’Eric Devanthéry, c’est la scénographie. Toute blanche, la scène se pare d’une petite estrade, prolongée par un podium, sur la droite, qui se termine au milieu des rangées de spectateurs. Au centre de la scène se dresse un immense miroir rond, qui se tourne à volonté durant la représentation. Au fond, des rideaux laissent apparaître les formes indistinctes des personnages qui passent par moments derrière. Au fond de la salle, derrière les sièges se dresse un autre podium, sur lequel les personnages apparaissent par moments. Si bien que le spectateur se trouve véritablement au milieu de la pièce, spatialement parlant. Parfois pris à parti, il semble recevoir quelques indications et autres précisions de la part des comédiens. Le quatrième mur[2] tremble.
Comme un écho à la scène, les costumes sont également tout blancs – symbole de pureté et d’innocence, mais il s’agit là de faux semblants – à l’exception de trois d’entre eux : ceux de Hamlet, Ophélie et Horatio. Nous y reviendrons. Ce choix peut surprendre. Il mêle en effet des apparences d’époque – les capes, les chapeaux, la couronne de Claudius – à des éléments plus modernes : tous portent des baskets (à l’exception de Gertrude) et des pantalons parfaitement actuels. Hamlet par exemple est vêtu d’un jeans, alors que Laërte porte un jogging Adidas. Ce contraste, s’il intrigue d’abord le spectateur, s’explique bien vite, éclairé par les paroles des personnages. Si le texte shakespearien est bien présent, des adaptations modernes y sont apportées, je vous laisse le soin de les découvrir en assistant à la pièce. Par ce biais, Eric Devanthéry transpose l’univers de Hamlet, à cheval entre Moyen-Âge et Renaissance à notre monde actuel. Les interrogations du prince danois sur le monde résonnent en effet grandement à l’aube du XXIème siècle.
L’on pourrait développer les aspects de modernité pendant des pages et des pages, tant ils sont nombreux. Je me contenterai ici d’évoquer quelques traits de caractères des personnages et certaines modifications apportées à la trame. D’abord, il faut revenir sur Hamlet et Ophélie, deux des personnages qui ne portent pas de blanc. Hamlet, brillamment interprété par Jonas Lambelet, est tout de noir vêtu, comme pour marquer son opposition totale avec les autres personnages – du roi Claudius à sa mère Gertrude, en passant par le chambellan Polonius – et sa face sombre. Hamlet est un personnage désenchanté. En avance sur son temps, il refuse d’appliquer l’antique loi du Talion[3], comme le souhaiterait son père. Jugeant le monde meilleur qu’il n’est, il perd rapidement la foi qu’il avait à son égard. Sa folie, d’abord supposée feinte, semble petit à petit devenir réelle. L’ambiguïté est en tout cas de mise. Loin de ce personnage qui devient un assassin malgré lui, Eric Devanthéry présente, dans cette mise en scène, un Hamlet qui devient sanglant et violeur… et semble y éprouver un certain plaisir. Sa satisfaction après le meurtre de Polonius – il restera couché sur le corps du défunt pendant de longues minutes – les effusions de sang qui s’ensuivent, ainsi que le viol raconté par Ophélie ne font qu’accentuer ce sentiment. À l’origine, le viol d’Ophélie est plutôt d’ordre moral. Se présentant comme fou, rompant avec elle de manière violente, Hamlet détruit l’esprit de sa bien-aimée, jusqu’à la faire sombrer elle aussi dans la détresse. Ici, dans les mots qu’elle emploie, c’est un viol bien physique, d’ordre sexuel, qui est décrit. Des propos qui ne sont pas sans rappeler l’actualité…
Toute en rose, Ophélie (Margot van Hove) symbolise à la fois la jeunesse, la pureté, la douceur et la candeur. Alors que son frère et son père la mettent en garde contre les faux sentiments – pensent-ils – de Hamlet à son égard, dont elle tombe follement amoureuse… avant de déchanter. La rupture, le viol qu’elle raconte, sont bien loin de l’histoire d’amour digne des contes de fées qu’elle s’imaginait. Symbole de ce désenchantement, le suicide est, dans cette version – contrairement au texte de Shakespeare, dans lequel il n’est que rumeur – totalement assumé. Si c’est bien la folie qui l’y a poussée, c’est une vision bien pessimiste de ce personnage, tombé de son piédestal, de sa pureté originelle, qui est présenté ici.
Je pourrais encore citer le personnage d’Horatio (Adrian Filip), à la fois ami de Hamlet et narrateur de la pièce. Son costume comporte des éléments et des couleurs de chacun des autres personnages. Il est le lien entre tous. Toujours présent sur la scène, il est, de manière subtile, le garant de la transmission de l’histoire du prince du Danemark au public. On peut aussi parler de Michel Lavoie, qui parvient à nous rendre Claudius parfaitement détestable, par ses attitudes, ses paroles et son sourire plein de suffisance lorsqu’il s’adresse à Hamlet.
Il me faut aussi évoquer quelques points plus déplaisants de cette pièce. D’abord, les personnages de Rosencrantz et Guildenstern – les mêmes comédiens interpréteront ensuite les fossoyeurs – sont présentés comme totalement loufoques. Si l’on peut percevoir une intention d’alléger quelque peu le propos de la pièce, à mon sens, cela ne fonctionne pas. On ne sait plus vraiment si on doit rire ou pleurer. Les deux comédiens étant presque constamment dans l’exagération, on peine à voir leurs personnages autrement que comme deux clowns venus seulement pour amener un côté comique à la pièce et faire perdre l’aspect dramatique, pourtant très réussi le reste du temps. En totale opposition, on peut également citer les effusions de sang. Il y a celle, déjà évoquée, du meurtre de Polonius. Il y aussi celle de la représentation théâtrale de Hamlet, dans le but de trahir Claudius. Alors qu’à l’origine, il joue une pièce dans laquelle le frère d’un roi empoisonne ce dernier, dans cette version, il change cela du tout au tout. Se déshabillant entièrement sur le plateau, il s’écrase les testicules avec un pied de biche. La scène est d’une violence inouïe. On peine à en comprendre le but, sinon pour exacerber la folie et le côté sanglant du personnage. Cela était-il vraiment nécessaire ?
Au final, ce Hamlet, s’il respecte globalement la trame shakespearienne, amène, par ses partis pris, une certaine modernité, un éclairage nouveau, plus actuel. Cette pièce se situe à une période charnière, avec l’espoir de voir le monde changer. Force est de constater que ce ne fut pas le cas. Aujourd’hui, plus que jamais, on semble se trouver à une nouvelle période charnière, et espérons que, cette fois, le changement aura bel et bien lieu. L’exacerbation de la folie meurtrière de Hamlet, le viol concret, le suicide assumé d’Ophélie sont autant d’éléments qui nous rappellent la triste actualité et montrent que le propos de Shakespeare reste encore bien ancré dans notre XXIème siècle. Malgré quelques moments plus faibles, quelques choix de mise en scène moins convaincants que d’autres, le pari d’Eric Devanthéry est plutôt réussi avec cette version de Hamlet.
Infos pratiques :
Hamlet, de William Shakespeare, du 1er au 19 décembre au Théâtre Pitoëff.
Mise en scène : Eric Devanthéry
Avec Jonas Lambelet, Margot van Hoeve, Rachel Gordy, Michel Lavoie, Florian Sapey, Xavier Loira, José Ponce, Arnaud Mathey et Adrian Filip.
Photos : © Cédric Vincensini
[1] Dont nous vous avions présenté une critique lors des représentations à l’Alchimic : http://www.reelgeneve.ch/nuit-des-rois-ou-nuit-de-folie-a-lalchimic/
[3] « Œil pour œil, dent pour dent ». Ici, il s’agit donc de venger un meurtre par un autre meurtre.