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Hodler, les paysages, l'harmonie, la mort
Ferdinand Hodler (1853-1918) s’émerveille devant le lac Léman dès sa jeunesse, lorsqu’il arrive à Genève, âgé de dix-huit ans à peine. Il y restera attaché jusqu’à sa mort, peignant inlassablement, pendant plus de cinquante ans, des vues lumineuses de Genève à Villeneuve, en passant par Pully, Chexbres ou Vevey, notamment. Ces œuvres nous font plonger vertigineusement dans le lac, nous imposent un face-à-face avec le Grammont ou alors nous révèlent un large panorama avec le Mont-Blanc ou le Salève en arrière-plan. Les différentes facettes et les différents points de vue traités par le peintre suisse apportent un éventail de paysages dont le sujet principal reste pourtant centré sur le lac. Que le moment capté soit celui de l’aube, de la mi-journée ou de la fin de l’après-midi, la lumière et ses reflets incitent Hodler à moduler les teintes pâles (bleu azur, mauve, gris clair) ou des couleurs plus fortes, voire saturées (turquoise, rouge, violet). Les infinies variations qu’il perçoit sur des surfaces d’eau, de roche et d’air l’inspirent continuellement.
A la recherche de l'harmonie
Hodler privilégie une manière bien particulière de représenter les paysages lémaniques, qui consiste, formellement, à superposer de larges bandes horizontales les unes sur les autres. Au bas de la toile, la rive apparaît, surmontée par la vaste étendue d’eau du lac; puis les montagnes se déploient et, au-dessus, le ciel s’étend, vaste, parfois rehaussé de nuages ou de bandes de brouillard. L’artiste trouve dans la nature un rythme profond, duquel il émane, à ses yeux, un ordre tout de mesure et d’harmonie. De ses impressions et de ses convictions découlent une théorie qu’il développe, appelée le parallélisme, ainsi qu’un large corpus d’œuvres, dont les vues du Léman auxquelles il parvient à conférer un sentiment de plénitude. La récurrence de ces tableaux à la composition analogue semble indiquer, de surcroît, qu’Hodler se plaît à se trouver, tout autant qu’à se perdre, devant cette nature où sont réunis les éléments matériels – terre, air, eau, lumière – qui lui permettent d’entretenir une relation étroite avec le cosmos.
Au début des années 1910, Hodler multiplie ses séjours sur les rives du lac pour rejoindre le plus souvent son modèle, sa muse, Valentine Godé-Darel, qui sera la mère de leur enfant Paulette, en 1913. Mais la jeune mère tombe gravement malade et doit être alitée. Comme pour faire face au drame qui se prépare, son amant réalise un grand nombre de dessins, d’esquisses et de peintures qui représentent, et même semblent documenter, dans l’intimité, l’affaiblissement puis la lente agonie de Valentine. Hodler ne quitte plus Vevey et l’accompagne jusqu’à sa mort. A son chevet, il prend le crayon et le pinceau pour affronter le deuil sur le papier et sur la toile.
Hodler peint une œuvre majestueuse, intitulée Valentine sur son lit de mort, un jour après le décès de Valentine, le 25 janvier 1915. Le tableau est constitué de longues bandes horizontales, celle du lit, celle du matelas, toutes deux surmontées du corps couché de la défunte qui traverse la toile de part en part. Hodler trace encore quelques lignes parallèles au dessus d’elle, sur la tapisserie. Cette composition présente une troublante correspondance avec la composition de ses vues du Léman. Dans les jours, les mois et les années qui suivent, Ferdinand Hodler continuera de peindre des vues lumineuses du lac, surplombées des Alpes savoyardes ou du Mont-Blanc.
Les expériences d’une émotion intense, liée à la nature sublime et celle de la mort douloureuse, dialoguent dans son art. Face à l’infini, l’homme peint le paysage et la femme aimée décédée qui se font écho dans l’immensité.