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Dans la nuit du 24 février, je me trouvais avec un collègue à Rava-Ruska, un point de passage entre l’Ukraine et la Pologne. En début de journée, Vladimir Poutine avait annoncé le lancement d’une invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. A Rava-Ruska, il était peu après 22 heures, et le temps était glacial. Ressentant un mélange d’incrédulité et de désespoir, je regardais des personnes qui fuyaient la guerre. Des gens debout sur le bord de la route dans l’obscurité, qui se réchauffaient grâce à des feux de fortune. Une femme berçant un nourrisson dans ses bras. Le regard furtif d’un chien, entrevu dans le sac à dos d’un homme. Une poussette abandonnée sur le bord de la route. Une valise que quelqu’un avait peut-être oubliée.
Alors que nous roulions vers Lviv, à environ 75 km de la frontière ukrainienne avec la Pologne, nous avons vu une file de voitures presque immobiles qui s’étendait sur des kilomètres. De nombreuses personnes marchaient vers la frontière. Sofia, une femme originaire de Lviv m’a dit par téléphone qu’elle avait rejoint la file d’attente dans sa voiture plus tôt dans la soirée. Quatorze heures plus tard, elle se trouvait toujours dans la file, avec une amie et ses deux enfants de 2 et 5 ans. Elles sont arrivées en Pologne trois jours plus tard.
Une autre femme à qui j’ai parlé, Oksana, avait passé trois nuits dans sa voiture à la frontière ukraino-roumaine avec sa mère, sa fille de 8 ans, son bébé et deux chiens. «Nous n’avançons que très lentement», m’a-t-elle dit au téléphone. «Aujourd’hui, nous avons progressé de 200 mètres. Nous avons la nourriture et l’eau que nous avons apportées, mais nous sommes épuisées.»
Yulia, une femme de 41 ans originaire de Lviv, m’a raconté avoir pris un train à destination de la Pologne dans la nuit du 25 février avec son fils de 5 ans. Les conditions étaient chaotiques. Lorsque le train est arrivé à la gare de Lviv après minuit, seules les femmes et les enfants ont été autorisé·es à monter à bord, ainsi que des personnes âgées et certains ressortissants non ukrainiens. Trente minutes après son départ, le train bondé s’est arrêté environ deux heures et demie. Un garde-frontière ukrainien a récupéré les passeports des passagers et est reparti, expliquant que le processus de vérification allait durer longtemps car il y avait plus de 1000 personnes à bord du train. Yulia et son fils sont arrivés en Pologne après un trajet d’environ 14 heures, avec très peu d’eau et de nourriture.
Les Ukrainien·nes avec qui je me suis entretenue ont dit leur départ temporaire et qu’ils avaient l’intention de revenir quand les conditions seraient plus sûres. «Mon mari est resté et a rejoint les forces de défense volontaires, m’a confié Yulia. Je rentrerai chez moi dès que possible.»
Plus de 500 000 Ukrainien·nes ont déjà quitté le pays pour se réfugier en Pologne, Hongrie, Roumanie, Moldavie et dans d’autres pays, et ce nombre continue de croître rapidement [plus de 800 000 au 2 mars, selon le HCR]. Celles et ceux avec qui j’ai parlé et qui sont arrivés en Pologne et en Roumanie ont loué l’accueil chaleureux reçu des populations locales.
Mais de nombreuses personnes cherchant à fuir la guerre ne sont pas des citoyens ukrainiens. Des dizaines de milliers d’étrangers tentent de rentrer chez eux et font face à d’imposants défis. Le 27 février, le gouvernement nigérian a diffusé un communiqué alléguant un traitement injuste des Nigérians par la police et les gardes-frontières ukrainiens. Yulia a indiqué que lorsque son train à destination de la Pologne s’est arrêté, un garde-frontière ukrainien a obligé plusieurs personnes de couleur, qui n’étaient pas ukrainiennes, à sortir du train.
Ahmed, un étudiant en médecine originaire d’Inde avec qui j’ai échangé, était confronté au même défi que des dizaines de milliers d’Ukrainiens bloqués dans l’énorme file d’attente sur la route menant à la frontière. Il se trouvait dans une voiture avec sept autres étudiants indiens, attendant d’arriver au poste-frontière de Korczowa-Krakovets afin de pouvoir entrer en Pologne. La voiture d’Ahmed n’avait avancé que d’un km pendant la nuit.
Ahmed était en Ukraine depuis deux mois lorsque la guerre a éclaté; il était arrivé à Kiev mi-décembre pour y poursuivre ses études. «Quand les explosions ont commencé [à Kiev], je n’ai pas pu le supporter», m’a-t-il dit. A sa connaissance, au moins 20 000 étudiants indiens tentaient de partir.
Plusieurs avaient déjà pu traverser la frontière avec la Pologne et pris des vols pour retourner chez eux. Lui se trouvait à ce moment-là encore à 30 km de la frontière.
D’autres ressortissants non ukrainiens tentant de partir ont également rencontré des problèmes. A la gare de Lviv, un collègue et moi avons parlé à un groupe d’étudiants marocains fuyant la ville de Kharkiv, bombardée à plusieurs reprises ces derniers jours. Ces étudiants étaient fatigués, affamés et avaient l’air terrifiés. Ils nous ont dit avoir dormi deux nuits à la gare, à même le sol, car les trains étaient si bondés qu’il était impossible d’y monter. L’un d’eux s’est blessé au pied. Les autorités marocaines leur ont dit de chercher à se rendre en Slovaquie.
L’Ukraine se défend contre les attaques des forces russes. En situation de crise, les autorités ukrainiennes sont évidemment en capacité limitée pour répondre aux divers besoins. Cependant, les personnes qui attendent aux frontières ont besoin de nourriture, d’eau, d’accès à des installations sanitaires et, dans la mesure du possible, des moyens de chauffage. L’aide humanitaire est urgemment nécessaire, et tous les efforts doivent être faits pour s’assurer que ceux qui peuvent la fournir soient en mesure de le faire. De même, les autorités ukrainiennes devraient veiller à éviter les retards inutiles aux passages frontaliers et permettre aux ressortissants étrangers de quitter le pays de manière non discriminatoire.
Yulia Gorbunova est chercheuse senior sur l’Ukraine, HRW,
www.hrw.org/fr