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Charles Perrault, dans ses Contes, ne cherche pas à expliquer les choses fantastiques qu'il raconte, et qu'il attribue aux fées. Pour comprendre pourquoi, il ne suffit pas de le dire rationaliste et joueur, comme tend à le faire la critique contemporaine. Il ne s'agit pas seulement – pas même vraiment de cela.
Lui-même dit d'une part que pour faire bien passer la morale auprès des lecteurs, il faut les émouvoir, selon la logique qui était déjà celle de La Fontaine, d'autre part que l'art de bien écrire est d'épurer et de retrancher, sur le modèle en fait classique qui était déjà celui de Blaise Pascal, qu'il admirait. Lui aussi en effet fréquentait les Jansénistes. Et souvenons-nous de ce que disait Pascal d'une de ses Lettres provinciales qu'on lui reprochait d'être trop longue: Je n'ai pas eu le temps de la faire plus courte. Perrault était sensible à cet art qui suggérait et n'expliquait pas, qui effleurait les mystères sans les ramener à des raisons claires.
Sa motivation était double: philosophique, et esthétique. L'esthétique est mieux connue. La concision est un principe fondamental du classicisme français, formalisé au dix-septième siècle, inlassablement répété depuis. Les Romantiques ont eu beau tenter de s'y opposer, invoquant la Renaissance et même le Moyen Âge, qui n'hésitaient pas à percer et à expliquer les mystères, la tendance est restée profonde, profondément ancrée dans les habitudes françaises.
Cela vient probablement de la peur de jeter un froid dans les salons, si importants dans l'urbanité gauloise. La motivation en est principalement sociale, selon moi. Parler de mystères est mal séant, dans une compagnie au ton plus léger. Cela peut en mettre mal à l'aise certains. On l'a donc banni. On peut y faire allusion, mais pas s'y appesantir, on ne doit faire qu'effleurer. C'est propre aux Français, parce qu'ils sont un peuple profondément social, toujours plus ou moins soumis à leurs princes. Et ceux-ci n'aiment pas que le peuple s'agite, et que des prophètes notamment les excitent. D'où le bannissement et l'enfermement de Fénelon et Mme Guyon; d'où aussi que, prudemment, François de Sales ait préféré rester en Savoie.
Mais y a-t-il une justification d'ordre esthétique à cette habitude? On l'a prétendu. Et de fait, effleurer un mystère sans y pénétrer entretient ce qu'on appelle la suggestion, et a l'avantage de donner à songer. Le lecteur imagine lui-même ce qui n'a pas été dit, piqué par l'allusion floue, et cette imagination bondit sans être limitée par des explications pesantes. De mettre un frein lourd à l'imagination permet paradoxalement de la déchaîner en secret. D'où, du reste, la Révolution, en 1789. Si les gouvernements voulaient réellement la paix, ils laisseraient l'imagination se déployer plus librement, demandant simplement à ce qu'elle soit disciplinée, comme le voulait François de Sales même, ou l'esthétique classique antique. Mais pas française, qui agit au rebours de l'intérêt social à long terme. Trop de contraintes tuent la loi, pour ainsi dire.
Pour ce qui est de la philosophie, cette volonté de rester silencieux peut renvoyer à l'idée catholique selon laquelle les mystères divins perdent considérablement à être rationnellement expliqués: reproche fait aux protestants. La raison humaine ne peut saisir la logique divine; il faut donc prudemment en rester au sentiment, à cet égard. Et c'est aussi ce que fait Charles Perrault, qui était bon catholique. Blaise Pascal même avait fait l'éloge de François de Sales; les Jansénistes le lisaient, l'appréciaient, comme tout le monde au dix-septième siècle.
Les Romantiques, on le sait peut-être, croyaient que grâce aux métaphores, symboles, mythes, on pouvait saisir dans l'esprit le sens des mystères; je les en approuve. Mais Perrault était plus retenu. Cela ne signifie en rien qu'il était rationaliste, comme on l'a prétendu; en un sens, cela peut justement prouver le contraire. Il fondait tout sur l'émotion, et le rire même, qu'il recherchait, était une émotion amenant au sens caché, pour lui.