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10/06/2012
Un prince russe à Lausanne
Il n’a que 17 ans en 1858, Gabriel de Rumine, quand il devient membre de la Société vaudoise de sciences naturelles, fondée en 1819. Dans le cénacle, formé de surtout de carabins issus de la bourgeoisie lausannoise, citadine et roturière, la consonance bovine de son patronyme fait rigoler. Or elle attire le respect des fils de patriciens et d’aristos: ils y ont reconnu la francisation (maladroite mais assumée) de celui des Roumine. Une famille russe multimillionnaire qui, pour des raisons d’«une santé chancelante», avait vendu ses immenses domaines en 1840 avant de venir se requinquer en Suisse. En affranchissant toute sa domesticité, elle dut scandaliser les autres grands propriétaires terriens de l’empire, et peut-être le gouvernement du tsar autocrate Nicolas Ier: l’abolition du servage n’était pas encore à l’ordre du jour. La philanthropie était jugée «antimonarchiste» dès qu’elle s’assortissait d’un esprit démocratique. Et c’est bien lui qui toujours bouillonnera dans les veines du prince Gabriel, né en 1841 à Lausanne, rue Sainte-Luce, en contrebas du quartier du Chêne.
Sa constitution est fragile, sa belle figure souvent blême, mais son coeur indéfectiblement slave. Il y puise toutes les forces nécessaires pour s’affirmer en intellectuel moderne, sentimentalement arrimé au havre helvétique, et surtout à sa ville natale. Il y sera naturalisé le 26 mai 1861, après en avoir reçu, avec sa mère, la bourgeoisie d’honneur. Cela trois ans avant son obtention d’un diplôme d’ingénieur-constructeur assortie à une adhésion à la société estudiantine de Zofingue. Et une décennie avant son décès prématuré, d’une grippe typhoïde, le 18 juin 1871, en Roumanie. Quand les dispositions testamentaires de ce nobliau russe mort à 30 ans, seront décachetées en juillet de la même année, les Lausannois – qui furent ses compatriotes préférés – se verront gratifiés d’un legs considérable pour l’époque: un million et demi de francs. Mais elles étaient agrémentées d’un corollaire on ne peut plus démocratique, en adéquation avec les lois cantonales, et aux antipodes des régimes anciens où le mécénat était le fait du prince. Gabriel de Rumine exigeait que cette somme fût gérée rigoureusement par les édiles de Lausanne, fructifiée par eux jusqu’au double, puis utilisée pour l’édification d’un bâtiment d’intérêt public. C’est avec ce fonds financier, ce projet humaniste, qu’en 1904, on érigera un monumental palais à la fois universitaire et muséal de style néo-renaissance à la Riponne, qui prendra le nom de la famille Rumine. Tout comme une élégante avenue plantée de marronniers qui prolonge vers l’est celle du Théâtre, car nos mécènes s’y étaient installés dans une opulente villa baptisée l’Eglantine, à l’endroit d’un chemin qui deviendra celui de Messidor quand elle sera démolie en 1959.
Le père de Gabriel était le prince Vassili (Basile) Roumine. Sa mère la princesse Katarina de Chakovskoy. Devenue veuve en 1848, elle prit le parti de s’acclimater intensivement à notre capitale vaudoise, en protégeant les artistes locaux et surtout les miséreux qui grouillaient dans nos rues et venelles. Beaucoup d’entre eux étant alors affligés d’un glaucome infectieux, elle contribua à la fondation d’un Asile des aveugles qui allait – sans qu’elle le sache – devenir un jour un hôpital ophtalmique d’efficacité et de réputation internationales.
Avant le mécénat «démocratique» des Rumine, la promotion de la culture à Lausanne, comme ailleurs en Suisse, était le fait de particuliers et de «sociétés d’artistes» qui subventionnèrent des peintres ou des musées, tel celui de Louis Arlaud à Lausanne, en 1841. Cette même année, le puissant banquier William Haldimand (1784-1862), avait subventionné le temple d’Ouchy et l’implantation d’une buanderie publique, puis fait don à la commune de sa propriété du Denantou qui sera aménagée en parc en juin 1929.