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Les structures commerciales d’Amérique latine ont connu des variations importantes au cours des dernières décennies. Certains pays ont traversé une période d’expansion au milieu des années nonante, suivie d’une descente abrupte lors de la phase de crise macroéconomique, la reprise s’imposant à partir de 2002. Les changements dans les structures commerciales ne sont pas nouvaux en Amérique latine. À quoi peut-on attribuer l’évolution sectorielle et géographique de la structure des importations? Comment expliquer les variations régionales? Quels rôles les facteurs politiques, tels que la mise en place d’accords de libre-échange (ALE), ont-ils joués Le présent article est tiré d’une document de travail qui a contribué aux études sur les accords préférentiels, mandatées par le Secrétariat d’État à l’économie (Seco, voir Estevadeordal et. al., 2007). Sa teneur reflète l’opinion de l’auteur et ne correspond pas nécessairement à la position officielle de la BID, de ses pays membres ou du Seco. L’auteur remercie Kati Suominen et Augusto Stabilito de leur aide lors de sa rédaction.?
Des importations au comportement chaotique
Une croissance économique solide, l’appréciation du taux de change pour quelques-uns des plus grands importateurs, en particulier l’Argentine et le Brésil, et les progrès du processus de libéralisation du commerce régional lancés à la fin des années quatre-vingt ont contribué à augmenter de manière significative les importations en Amérique latine entre 1995 et 1998. Comme le montre le tableau 1, pendant cette période de forte croissance, des pays qui ne sont pas situés dans cette région, comme la Chine (+56%) et les États-Unis (+8,6%), ont vu leurs parts de marché augmenter sur le sous-continent, alors que la Suisse (-23,3%), d’autres pays d’Asie (-8,9%) et l’Union européenne (-5,4%) ont cédé du terrain. Les importations ont stagné entre 1999 et 2002 en raison du ralentissement de l’économie régionale et de l’effondrement de l’Argentine et de l’Uruguay. Dans certains cas, cette période a été marquée par une stagnation ou même un léger recul de la libéralisation du commerce. Cette évolution a modifié la composition géographique et sectorielle du commerce, puisque les importations d’énergie en provenance d’Amérique latine ainsi que l’industrie manufacturière légère d’Asie ont gagné en importance, aux dépens de l’industrie lourde. Pendant cette période, les partenaires extrarégionaux comme la Chine (+105,2%) et d’autres pays asiatiques (+35,3%) ont nettement augmenté leurs parts de marché; la Suisse (+0,9%) a légèrement développé sa présence, tandis que les États-Unis (-7,9%) et l’Europe (-12,2%) ont perdu du terrain sur les marchés régionaux. Les années 2003 à 2005 ont été marquées par une forte croissance économique dans la région. Ce sont surtout la Chine (+42%) et d’autres pays asiatiques (+11%) qui ont bénéficié de cette hausse des importations régionales et ont augmenté leurs parts de marché, contrairement à la Suisse (-10%) et à l’Union européenne (-1,6%), qui ont vu leur position s’éroder de nouveau sur les marchés régionaux d’importation.
La libéralisation du commerce, une variable-clé
La libéralisation du commerce est une variable-clé qui a joué un rôle particulièrement important dans la structure du commerce en Amérique latine. Les différentes économies du sous-continent ont poursuivi une stratégie d’intégration multipolaire au cours des deux dernières décennies, en ouvrant leurs marchés unilatéralement, en libéralisant le commerce multilatéral sous les auspices de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et en procédant à une intégration sous-régionale par le biais d’associations telles que la Communauté andine, le Marché commun d’Amérique centrale (MCAC), le Marché commun du Sud (Mercosur) ou de dizaines d’accords d’ALE régionaux et extra-régionaux. Le programme de libéralisation du commerce unilatéral et multilatéral en place en Amérique latine a eu pour résultat une réduction importante de la moyenne des tarifs externes, qui sont passés de plus de 40% dans les années quatre-vingt à moins de 12% dans les années nonante, puis à 10% en 2000 BID (2000).. Toutefois, c’est la libéralisation des tarifs préférentiels, dans le contexte des accords commerciaux régionaux (ACR) – les ALE et les unions douanières plus étendus – qui pourrait déterminer dans une plus large mesure la structure commerciale de l’Amérique latine: les tarifs ont été ramenés à zéro dans de nombreux accords parmi les plus anciens et baissent rapidement dans ceux conclus plus récemment. Il est clair que les ACR d’Amérique latine dévient par rapport à la tendance générale, comme c’est le cas dans d’autres régions. En effet, certaines parties aux ACR (souvent dans le cas d’accords Sud-Sud) et certaines catégories de produits (en particulier dans des secteurs sensibles tels que les produits agricoles, les préparations alimentaires, le textile, l’habillement et les chaussures) ne permettent pas une libéralisation complète. D’ailleurs, les ACR contiennent des clauses comme les contingents tarifaires, les exceptions et les règles d’origine restrictives qui pourraient restreindre la libéralisation. Cependant, dans l’ensemble, l’état des lieux de l’intégration commerciale est très encourageant dans la région, comme le montre le tableau 2. Le continent américain est l’une des régions les plus intégrées du monde. La libéralisation dans les ACR est très avancée et de nombreux pays se sont connectés avec la plupart des autres de la région et, de plus en plus, avec des partenaires en Europe et en Asie BID (2006).. La rupture spectaculaire avec le protectionnisme du passé et l’augmentation du nombre des ACR ont accentué l’importance du commerce dans les économies d’Amérique latine; on pourrait aussi avancer l’hypothèse selon laquelle elles auraient exercé une influence sur la composition géographique et sectorielle des structures commerciales régionales. Effectivement, on peut dire que les ACR ont façonné la structure des importations régionales en termes de: – volume pur (à cause de la libéralisation avérée dans de nombreux ACR, notamment au Mexique et au Chili); – sources géographiques d’importation (avec des partenaires d’ACR gagnant une marge préférentielle); – composition sectoriel des importations (affectée par des différences de libéralisation d’un secteur à l’autre suivant les ACR et par le caractère restrictif des règles d’origine pour les produits finals, qui peut mener à un détournement des échanges des produits intermédiaires).
Le rôle des facteurs structuraux et politiques
L’analyse structurel-résiduel («shift-share») aide à démêler la composition géographi-que et sectorielle des importations et donne un aperçu du rôle que jouent les facteurs structurels et politiques, tels que la politique commerciale, en façonnant les flux commerciaux de l’économie régionale et les parts de marché des partenaires Pour davantage de détails, voir Cheptea, Gaulier et Zignago (2005) et Estevadeordal et. al. (2007).. Deux conclusions ressortent de cette analyse. D’une part, la composition géographique et sectorielle des importations des pays d’Amérique latine s’est harmonisée de 1995 à 2002. Les facteurs structurels en lien avec la composition géographique et sectorielle initiale des importations semblent avoir pris le dessus sur les variables politiques. D’autre part, les variables politiques étaient particulièrement fortes dans les cas du Costa Rica, du Guatemala et du Mexique, qui suivent un programme d’intégration commerciale très actif. Elles étaient moins marquées en Bolivie, au Chili Le Chili a suivi un agenda commercial très dynamique durant la période analysée. Dès lors, il peut sembler contraire à l’intuition que les facteurs structurels l’emportent sur les facteurs politiques. Il est probable que les ACR auront un rôle plus important à jouer dans l’évolution de la structure commerciale, puisque les clauses obligatoires entrent progressivement en vigueur., en Colombie, au Honduras, au Panama, au Pérou, en Uruguay et au Venezuela. Chez les partenaires les plus importants du Mercosur – le Brésil et l’Argentine -, les variables politiques ont exercé une influence moindre, ce qui peut s’expliquer par le fait que ces pays étaient relativement moins engagés dans l’ouverture commerciale préférentielle. Le rôle des variables politiques doit être compris dans le contexte des trois variables indépendantes présumées qui se trouvaient derrière la structure des importations en Amérique latine durant la période s’écoulant entre 1995 et 2002: la croissance économique (en particulier la croissance négative dans le Mercosur), la dépréciation des taux de change (un autre aspect particulier du Mercosur), la politique commerciale et l’intégration régionale (de nombreux pays avec un terme positif étaient aussi parmi ceux qui libéralisaient le plus et – le Chili mis à part – certainement parmi les plus enclins à davantage d’intégration). Ces résultats ne doivent pas être pris au pied de la lettre étant donné les limites de l’analyse structurel-résiduel: le fait d’établir l’importance de la politique commerciale et des ACR en particulier, au lieu de juste faire la relation avec la structure des importations en Amérique latine, exigerait une application économétrique.
Conclusion
La structure des importations s’est considérablement transformés durant les dix dernières années en Amérique latine. Les importations issues de l’industrie manufacturière lourde de la région se sont accentuées bien qu’elles aient connu de nettes variations durant chaque sous-période. D’un point de vue géographique, les États-Unis restent le partenaire commercial principal dans la plupart des régions mais les pays asiatiques, notamment la Chine, ont acquis de l’importance. Pendant toute cette période, la Suisse et l’Europe en général ont cédé des parts de marché, surtout durant les périodes où les importations d’Amérique latine sont montées en flèche. Un examen minutieux révèle des différences en Amérique latine. Celles-ci peuvent s’expliquer par l’hétérogénéité de la croissance économique régionale, par les taux de change et par la libéralisation du commerce. L’analyse de la couverture et de l’étendue des clauses de libéralisation dans les zones de libre-échange et les unions douanières d’Amérique latine montrent de fortes variations. Les ACR peuvent être considérés comme ayant façonné les modèles d’importation de la région en termes de volume, de sources géographiques d’importation et de composition sectorielle. Pour terminer, l’analyse structurel-résiduel montre que, en moyenne, les facteurs structurels en rapport avec la composition géographique et sectorielle initiale des importations semblent avoir pris le pas sur les variables politiques, y compris les ouvertures commerciales préférentielles. Cependant, dans le cas des des pays les plus enclins à l’intégration, la politique commerciale a eu un impact sur les parts de marché relatives des pays partenaires.
Tableau 1 «Amérique latine: croissance des parts de marché de partenaires sélectionnés»
Tableau 2 «Accords commerciaux sur le continent américain, état en 2006»
Encadré 1: Bibliographie – Cheptea A., Gaulier G. et Zignago S., World Trade Competitiveness: A Disaggregated View by Shift-Share Analysis, Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii), 2005.- Estevadeordal A., Giordano P., Stabilito A. et Suominen K., Shifting import patterns in Latin America: the role of structural and policy determinants, document de discussion élaboré en coordination avec le Secrétariat d’État à l’économie (Seco) et l’«Integration and Trade Sector» de la BID, Washington D.C., 2007.- Banque interaméricaine de développement, Beyond Borders: The New Regionalism in Latin America. IPES. Washington, D.C., 2002.- Banque interaméricaine de développement, Market Access Provisions in RTAs, document élaboré pour la rencontre des experts «Regional Rules in the Global Trading System»du programme conjoint de recherche BID-OMC, 26-27 juillet 2006, Integration and Regional Programs Department, Washington D.C.