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Un jour en Suisse
Gulliver à l’Expo 64, un questionnaire censuré
Attraction de la Voie Suisse, Gulliver interroge les visiteurs. Cette attraction très prisée prolonge sous forme de jeu, une grande enquête sociologique pensée par l'homme de théâtre Charles Apothéloz. Une initiative qui reste l'un des symboles de l'Expo 64 malgré ses déboires politiques.
Gulliver débarque en Helvétie et interroge les visiteurs. Homme de radio populaire, Vico Rigassi lui prête sa voix. L'idée est avant-gardiste. Les visiteurs répondent à un questionnaire concernant des sujets de société jugés fondamentaux selon les résultats d’une enquête sociologique. L’informatique est utilisée pour créer une dynamique inédite.
Les réponses sont immédiatement communiquées à Gulliver par l'intermédiaire d'une opératrice qui les code sur carte perforée. Le géant commente alors par écrit les réponses en les comparant à celles obtenues selon un panel pré-établi.
Planté sur le carrefour principal de l'exposition, Gulliver, très visible, est extrêmement populaire: plus de 500'000 visiteurs répondent à son questionnaire. Toutefois, le débat espéré par Apothéloz sur les valeurs des Suisses n’a pas lieu et toute l'opération reste marquée par les entraves angoissées d'un monde politique frileux.
C'est ainsi que la rédaction du questionnaire n’est finalisée qu’après treize versions. Les interventions du délégué du Conseil fédéral, Giger, extrêmement conservateur, en sont la cause.
En 1963, Giger sollicite des expertises et l'intervention directe du Conseil fédéral auprès de la direction de l'Expo. Certaines questions – et les sujets qu'elles concernent – doivent disparaître, d'autres doivent être reformulées, et surtout les réponses des visiteurs ne doivent ni être enregistrées, ni additionnées, ni publiées.
Les thèmes éliminés touchent l'objection de conscience, l'introduction de la semaine de 40 heures, l'interruption de grossesse, le droit d'établissement des étrangers, le monopole de la radio et de la télévision et l'armement nucléaire. Les questions «neutralisées» concernent le communisme et l'intégration européenne. Tout est objet à critique: on discute le bien-fondé de la formulation des questions ou des réponses préparées. On discute du principe même d'une telle démarche et de sa valeur scientifique.
Enfin, on dénonce le coût de l'exercice (environ six millions de francs 2005).
Apothéloz souhaite qu’un panneau affiche en continu l'évolution des proportions de réponses aux différentes questions. Nouveau refus pour cause de non scientificité des résultats. Les valeurs de comparaison ne sont acquises qu’au prix d’un bref sondage séparé.
Malgré tout, Gulliver reste dans les mémoires comme celui qui a osé poser la question que la Suisse ne voulait pas poser: peut-on être bon suisse et ne se lever qu'à 9 heures du matin…