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Ce créateur, dont les travaux ont été appréciés dans le monde entier et les œuvres présentées dans les plus importants musées internationaux, a donné une importante contribution à l’évolution du design industriel contemporain.
« L’histoire de ma vie est l’histoire de ma barbe » (Michele De Lucchi)
En effet, cette barbe a accompagné la carrière de ce personnage extraordinaire, à la fois architecte, designer, artisan, dessinateur et même chef d’entreprise. Incontestablement, à travers son parcours polyédrique (“je me suis toujours nourri d’interdisciplinarité“), il a exercé un rôle important quant à l’évolution du design italien.
“Comme la majorité des architectes italiens, De Lucchi a été particulièrement impliqué dans des projets concernant les objets pour la maison et l’ameublement“ (Sybille Kicherer)
Il dit, non sans humour, qu’il s’est laissé pousser la barbe pour se distinguer de son frère jumeau.
Michele De Lucchi est né à Ferrare en 1951. En 1975, il obtient son diplôme d’architecte à Florence.
En 1973 déjà, il montre un certain dynamisme intellectuel: à l’occasion de l’inauguration de la Triennale di Milano, il réalise une performance devant l’entrée du palazzo dell’arte:
en habit de “designer en général“ (un sac de détritus posé à ses pieds, muni d’un écriteau indiquant “projet“).
Il mettait ainsi en évidence la responsabilité éthique du designer: en dénonçant le fait que, par son activité professionnelle, il exerce un pouvoir culturel et social – susceptible de se révéler pernicieux.
Par la suite, il réalisera cependant de nombreux projets architecturaux (dont le réaménagement du bâtiment de la Triennale…) – ce qui lui fera dire: “c’est bien connu: l’on naît pyromane et l’on meurt pompier“.
Il participe activement au mouvement italien de l’architecture radicale – mouvement né à Florence au milieu des années soixante, qui désigne un courant de recherche et de réflexion critique sur les fondements de l’architecture.
En 2014, Adolfo Natalini (fondateur du groupe Superstudio, acteur majeur de l’architecture radicale) déclarait: “Notre travail était mené dans une sorte de territoire n’appartenant à personne, celui qui s’étendait entre l’art et le design, entre la politique et l’utopie, entre la philosophie et l’anthropologie“.
En 1973, De Lucchi fonde “Cavart“ (dont le nom est formé de la combinaison des mots “cava“ [carrière] et “art“). Jusqu’en 1976, ce groupe mène des ateliers et organise des séminaires donnant lieu à des propositions provocatrices – «les architectures culturellement impossibles» (1975) ou les “architecture mobiles“ (1976).
Au cours de l’un de ceux-ci, il réalisera une « Portantina » [chaise à porteurs]: “c’est une cellule habitable non-technologique et minimale, un objet de design qui sert à être habité. Aménagée sur plusieurs niveaux, la « Portantina » contient un lit, un siège, une table et une grande étagère – pour pouvoir poser l’équipement nécessaire à la « survie“ (De Lucchi).
1977 est une année importante: il s’établit à Milan, il est en contact avec la plupart des acteurs du design radical – il organise une exposition (et un livre) intitulée “Le Design Italien des Années Cinquante“.
Le style de ces années insouciantes de “boom économique“ lui est donc familier et il l’influencera fortement à ses débuts. En 1979, il ouvre son propre studio professionnel.
À la suite de ses expériences passées (avec Cavart d’abord, et à Milan ensuite) il éprouve le besoin de réaliser et de produire réellement de nouveaux objets.
Il conçoit alors divers appareils électroménagers – qui seront exposés en 1979 sous forme de prototypes mais, finalement, qui ne seront jamais produits.
Il crée des objets qu’il veut friendly [amicaux] – il pense qu’ils devraient être sereins et ludiques, comme autant de jouets familiers. En effet, grâce à leurs formes et à leurs couleurs de bonbons ou à leurs décors empruntés aux luna-parks, ils rompent radicalement avec le design généralement austère de ce genre d’objets.
Selon ces mêmes principes, il concevra quelques lampes pour Alchimia – ou encore divers objets pour Cleto Munari.
En 1981, il sera invité par la revue Domus à donner – par le dessin – une image adoucie et gaie aux objets technologiques les plus habituels (chaînes stéréo, enregistreurs, téléviseurs).
À l’aube des années quatre-vingt, un épisode marquant accélère sa carrière: l’“aventure“ du mouvement Memphis.
Ce dernier est né à Milan, dans l’appartement d’Ettore Sottsass. Quelques amis (dont De Lucchi) sont réunis pour discuter de la possibilité de présenter meubles et objets lors du prochain Salon du Meuble. Selon la légende, il est dit qu’un morceau de Bob Dylan (“stuck inside of mobile with the memphis blues again“) se trouvait sur le tourne-disque à ce moment-là. Et comme personne ne pensait à arrêter le disque, les mots Memphis blues again ont été rejoués, encore et encore. Par un heureux hasard, le nom ainsi mis en évidence était à la fois celui de l’ancienne capitale de Basse-Égypte et celui de la ville natale d’Elvis Presley – “O.K., appelons donc tout ça Memphis“ aurait dit Sottsass. L’exposition Memphis remporte un succès immédiat à Milan, et à l’échelle planétaire.
Pour ce programme, De Lucchi sera amené à réaliser une trentaine de projets.
Il pense que l’objet domestique devrait provoquer une réaction émotionnelle plus vive chez l’utilisateur. Dans ce but, il utilise un vocabulaire constitué de formes géométriques simples et élémentaires. De plus, il est basé sur l’emploi de couleurs “joyeuses“, fortement contrastées. Toutefois, la tradition rationaliste reste toujours apparente, à l’exemple de la chaise First (l’ombre du Bauhaus ne plane-elle pas? Il n’emploie que sphères, disque, cercle et droites ). En outre, le décor et la couleur (c’est-à-dire la surface des objets) ont une importance fondamentale. Leur utilisation appuyée lui permet de briser une claire perception des volumes (cf. canapé Lido).
Dans cette perspective, il concevra une dizaine de plastiques laminés décoratifs pour Abet Print.
Dès la fin des années soixante-dix, il est amené à collaborer étroitement avec Sottsass. Entre 1981 et 1983, ils mettent en place un système d’aménagement, standardisé et modulable, pour les boutiques Fiorucci. Une cinquantaine de points de vente seront effectivement réalisés (dont une boutique à Genève).
Après ces quelques années que l’on pourrait appeler “de formation“, il admet qu’il faut accepter les réalités commerciales – en l’occurrence celles de la production industrielle.
C’est dans cette optique que naît sa collaboration avec Artemide. “La lampe est mon produit préféré, parce qu’elle est en même temps innovation technologique et recherche sur les modes de vie“ (De Lucchi, 2015).
En 1982, Cyclos sera son premier projet réalisé par Artemide.
Sa forte présence visuelle l’apparente aux réalisations contemporaines développées pour Memphis – son traitement chromatique est cependant beaucoup plus sobre et réservé. C’est la direction dans laquelle il conduira tout son travail à l’avenir.
Artemide lance la lampe Tolomeo (conçue avec l’assistance technique de Giancarlo Fassina) en 1987.
Elle rencontre aussitôt un extraordinaire succès – elle sera produite à 500.000 exemplaires par année. Véritable best seller, elle sera déclinée en de nombreuses versions (applique, lampe à suspension, modèles mini-, maxi-, etc.). Il s’agit d’une ré-interprétation de la célèbre lampe d’architecte Luxo (1937) – il explique le sens de sa démarche: “On ne peut avancer dans l’idée de la modernité que si l’on a conscience d’où l’on vient. Il faut faire évoluer ce qui existe“. Il en apporte la démonstration: il s’inspire en effet d’un mécanisme traditionnel utilisé par les pêcheurs.
À l’époque, Tolomeo est la réponse qu’il donne aux problèmes posés par les relations entre l’homme, les produits de l’industrie et la technologie. Elle fait partie de réalisations qu’il appelle les “machines minimales“. Ce dont atteste une certaine exhibition mécaniste (câbles en tension, interrupteur, …), ainsi que sa simplicité générale, toute “minimaliste“.
Tolomeo est distinguée par le prix Compasso d’Oro (en 1989).
“Designers et entrepreneurs italiens n’auraient jamais pu réaliser leur succès sans l’apport fondamental de l’artisanat diffus dans tout le pays“ (De Lucchi).
En 1990, parallèlement à son studio consacré au design industriel, il crée Produzione Privata, une entreprise de production artisanale. L’importance de ce secteur est indubitable: pour les designers et les architectes, il représente un ensemble de laboratoires tout-à-fait unique. Un secteur où l’on peut mener des expériences nombreuses et indispensables. En outre, il est nécessaire à la production industrielle: c’est grâce à lui que les prototypes peuvent être fabriqués. Enfin, c’est grâce à la pratique artisanale qu’il est en mesure de développer ses propres idées, évitant ainsi les pesanteurs propres à la production industrielle.
Depuis plus d’une dizaine d’années, il voue une véritable passion pour … la tronçonneuse – qu’il utilise pour réaliser de petites maisons (“ce ne sont pas de véritables maisons ni des projets de maisons à réaliser“ écrit-il).
“La tronçonneuse est laide, bruyante, lourde, elle fait de la poussière, elle est dangereuse. Mais c’est un outil extraordinaire pour tailler ou sculpter“ (De Lucchi). En réalité, ce n’est pas tant la machine qui lui plaît mais c’est le matériau (le bois) – qu’il aime pour sa couleur, pour son odeur et pour son caractère fondamentalement naturel.
En 2013 il dessine la chaise Donzella pour la Maison De Padova.
Comme il la décrit lui-même, il s’agit d’une interprétation d’une chaise traditionnelle.
« J’ai pensé à l’habileté manuelle des artisans-paysans, qui fabriquaient eux même les outils pour travailler.
A l’ingéniosité qui arrive à déceler dans les matériaux communs (ceux que l’on voit tous les jours) la possibilité de devenir des instruments de travail. Ainsi, une simple branche de saule qui se dédouble devient le manche d’un râteau, selon la tradition paysanne.
Cette chaise exploite un très beau joint, inventé il y a bien des années par un personnage anonyme, pour résoudre le point de jonction entre l’assise et les jambes. »
Outre le design de produits, généralement destinés à la maison, De Lucchi a de nombreuses réalisations architecturales à son actif comme le “Pont de la Paix“ construit à Tbilissi (Géorgie) en 2010.
Par certains aspects (la couverture par exemple), le pont se situe à l’intersection de l’architecture et de l’ingénierie. En outre, il présente la particularité de ménager une “place“ au milieu du tablier – lieu de rencontre privilégié, à partir duquel la population et les touristes peuvent profiter d’une vue exceptionnelle sur la ville.
Le dernier projet en date est réalisé à Milan en 2015: un bâtiment polyfonctionnel, pour le groupe bancaire UniCredit.
Le caractère naturaliste de l’édifice est manifeste: par sa forme générale bien sûr, ainsi que par les matériaux utilisés (le bois…). De plus, son inspiration provient de la graine – symbole de la Nature s’il en est.
En définitive, suite à ses réalisations passées, il a inventorié les territoires auxquels il faudrait se montrer attentif:
Philippe Thomé, Michele Granata