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4 janvier 2016, 19h30 (UTC-9), 113 Roxie Rd, Fairbanks
Ciel clair, -20°C
Hetch Hetchy Valley est occupée depuis plus de 6000 ans par les Indiens. Dérivé du mot hatchhatchie, en langue Miwok, Hetch Hetchy signifie les plantes comestibles. La vallée est déjà occupée depuis plus de 6000 ans quand John Muir la décrit comme « l’exact et aussi splendide pendant à la grandiose vallée du Yosemite ». Dès 1882, les protectionnistes, guidés par le poète naturaliste, tentent de protéger la vallée, arguant qu’un barrage peut aisément être construit en aval, en dehors du « parc des montagnes sauvages », ce qui allait devenir le Yosemite national Park. Au début du XXème siècle, la population de San Francisco souffrait de pénurie chronique d’approvisionnement en eau. Le tremblement de terre de 1906 qui dévasta la ville ne firent qu’amplifier le problème et poussa les dirigeants à trouver une solution. Après de longues discussions, en 1913, le congrès vota le Raker Act, autorisant la construction du barrage dans la vallée. Bien que pour la première fois une plainte défendant la nature fut considérée par le gouvernement étasunien, la priorité fut donnée à la civilisation au nom de la prospérité. En 1923, le O’Shaughnessy Dam est terminé, avant d’être à nouveau rehaussé 1938, conservant près de 700 milliards de litres d’eau pour les habitants de la Baie de San Francisco.
Une demi-heure de route au travers de forêts et clairières aussi enchanteresses que hier nous amène à différente entrée du Yosemite National Park. Une voiture est à l’arrêt, un cône obstruant la route donnant accès à l’intérieur du parc. Le ranger nous annonce que le chasse-neige devrait revenir d’ici peu. En fonction de son inspection, il pourrait promulguer l’obligation de chaîner pour les véhicules sans quatre roues motrices. Si le plan initial était de manger sur le couronnement du barrage pour profiter de la vue, nous dressons le petit-déjeuner sur l’une des tables de piquenique à proximité, invitant le ranger à partager thé et café. La fraîcheur du matin est cassée par le soleil qui dardent quelques rayons entre les troncs. Dans le lointain, le bruit sourd de la pelle crissant sur le revêtement bitumeux annonce l’arrivée du chasse-neige. Les chaînes à neige sont obligatoires. Si sur le moment la décision nous paraissait arbitraire, nous serons bien contents d’avoir suivi les recommandations lorsque la route descend dans la vallée, accrochée sur l’ubac, encore enneigée et par endroit verglacée.
La vallée apparaît, pareil à un canyon, découpé dans un plateau collinéen, comme celle du Yosemite. Je surnomme l’un des avancements rocheux, derrière lequel l’on aperçoit une cascade, « El Tenient », le lieutenant, car elle ressemble étrangement à un petit « El Capitan ». Soudain, Valérie s’exclame « là, là » en pointant de son doigt la route au loin. Un quadrupède traverse la route une centaine de mètres en aval. Probablement averti de notre présence, son pas se fait rapide et il disparaît dans le talus. Nous roulons doucement. « Coyote, mountain lion (cougar/puma), bobcat (lynx roux) ?» le mystère reste entier. Aux aguets, papa, Ozgür et moi progressons le long de la route jusqu’à l’endroit où il a disparu. Soudain, Ozgür l’aperçoit en contrebas, papa et moi avons juste le temps d’observer sa courte queue, un signe distinctif du genre des lynx. Un bobcat, Même si nous avons vu plus une ombre que l’animal, c’est une chance d’en apercevoir un. Le bobcat, tout comme le lynx européen (lynx lynx), est des plus discrets. La traduction française soulève à une petite discussion, Valérie soutenant que bobcat se traduit simplement par lynx, alors que pour moi, un bobcat est différent d’un lynx. J’avais l’habitude en Suisse d’appeler le lynx européen simplement lynx. Après mon arrivée en Alaska j’avais appris que deux espèces de lynx vivent sur le continent Nord-Américain, le lynx du Canada (lynx candensis, en anglais Canadian lynx), appelé communément lynx, dans les contrées arctiques et subarctiques, et le bobcat (lynx rufus), appelé bobcat, plus au sud. Pour moi, bobcat ne pouvait se traduire simplement par lynx, car nombre de voyageurs aux siècles passés ont pris le soin d’utilisé deux différents noms communs pour désigner ces animaux. Selon Wikipédia, le nom commun du bobcat est le lynx roux. Ces dernières années j’ai appris qu’il est souvent difficile de traduire simplement, ou parfois même d’utiliser les noms communs pour décrire la faune et la flore. Le même nom désignant parfois deux espèces différentes, mais similaire selon les régions. Par contre, si deux noms communs différents existent, il est plus que probable que deux espèces différentes existent aussi.
Nous voici arrivé, approximativement 312 pieds au-dessus du fond si je crois le panneau explicatif. La vallée est très différente de celle du Yosemite, moins élevée, une forêt clairsemée de pins et de chênes pousse sur les plateaux rocheux et les flancs. Le lac, bien qu’artificiel, amène un sentiment d’ouverture. Long de huit miles, seul les trois premiers sont visibles, le lac suivant la courbe du val vers le sud. En hiver, Tueelula Fall n’est qu’un mince filet d’eau ; depuis le couronnement, notre regard suivant la rive nord, il est facile d’imaginer la chute à la sombre trace verticale qui tapisse la falaise sur notre gauche. Nous apercevons aussi l’une des cascades inférieures de Wapama Falls cachée derrière le même prolongement rocheux. La rive sud, boisée, s’arrête brusquement là où Kolona Rock plonge dans le lac.
Du barrage, deux miles et demi nous séparent de Wapama Falls. Le petit-déjeuner remontant à moins d’une heure, nous décidons de laisser les victuailles dans la voiture. La route couronnant le barrage se poursuit dans un tunnel puis continue quelques centaines de mètres le long de la rive nord. De là, un petit chemin rocailleux monte et descend au gré des avancées rocheuses. Pas de nuage à l’horizon, le soleil haut dans le ciel, les températures sont douces, presque chaude. En t-shirt, je me maudis de ne pas avoir emporté un short. Le paysage est composé de plateau rocheux sur lesquelles poussent une végétation fruste : quelques pins décharnés, des arbustes. Souvent un mince filet d’eau serpente sur les rochers, allant de gouilles en petites flaques, autour desquelles mousses et herbes grasses prospèrent. Alors que je pensais que le paysage me rappelait le vallon de Van, j’entends papa et maman affirmer qu’il ressemble à celui des Rochers du Soirs, en dessous de Salvan. Ces deux endroits sont situés tout proche l’un de l’autre en Valais au point que les eaux de l’un s’écoulent dans l’autre.
Je préfère presque le panorama d’aujourd’hui, plus ouvert en l’absence des forêts denses qui recouvre Yosemite Valley. Je donnerais chère pour remonter dans le temps et admirer la plaine, 100 mètres en contrebas. Par endroit, les rangers du parc ont travaillé dur pour aménager le sentier qui devient presque un chemin muletier tant les pierres sont agencées comme des pavés. Au-dessous de Tueelula Fall, un petit ru se déverse, gargouille en escalier, s’écoule et s’étale, se déversant sur un large pourtour. Quelques derniers hauts et bas et nous arrivons à Wapama Falls. Un signe « Attention : Importante chute d’eau ; chemin fermé » barre le sentier. Les barrières, d’épaisses poutres de 20cm par 20cm, gisent pêlemêles sur le pont. Des équerres d’acier de 5mm d’épais, des vis de 15 centimètres n’ont pas été assez solides pour résister aux crues des chutes. Tueelula étant réduite à une petite rivière, je suppose que la quantité d’eau qui s’écoule par Wapama est faible. Pourtant la cascade en face de moi est impressionnante, et il ne s’agit que de l’un des trois bras qui se divise après la chute en amont.
A chacun des quatre ponts que nous traversons, nous tournons peu à peu autour du promontoire rocheux qui nous cachait la vue sur l’intégralité de la chute. Peu à peu, nous la découvrons, une cascade supplémentaire après l’autre, jusqu’à ce que la rivière disparaisse derrière la crête. Le spectacle est tout aussi magnifique que rafraîchissant avec des milliers de gouttelettes qui flottent dans les airs. Avant de revenir sur nos pas, je choisis l’une des plus petites cascades pour prendre une douche et me rafraîchir dans la marmite qu’elle a creusée. Ah, douce enfance, quelle agréable sensation que de se baigner nu dans un ruisseau de montagne. Séchant au soleil, j’admire l’extrémité du lac et ressent un petit vide. A mi-chemin maman m’avait posé la question :
« Tu penses comme moi ? »
« Probablement ! On a oublié quelque chose, hein ! » Lui répondis-je.
« Oui, il serait bon le coup de blanc » Elle acquiesce.
J’aurais bien profité d’un petit piquenique au soleil, tous assis sur l’un de ces gigantesques galets, à apprécier l’instant. A défaut, nous revenons sur nos pas, dans un paysage toujours aussi magnifique. Loin des touristes de Yosemite Valley, aujourd’hui nous n’avons croisé que six personnes le temps de notre balade. Au barrage quelques groupes de touristes supplémentaires, sans doute vont-ils prendre des photos et repartir. Avant de quitte définitivement Yosemite National Park, nous faisons une dernière halte pour casser la croûte. Ozgür et moi nous nous élançons jusqu’au sommet d’un mamelon rocailleux. A notre retour, Valérie et maman sont affalées dans des chaises pliantes, la glacière entre les deux, recouvertes d’un petit en-cas.
A la sortie du parc, je propose à Valérie de suivre la route qui longe la crête, espérant quelques belles vues plongeantes dans la vallée. La route est étroite, sinueuse et encore à moitié enneigée, bordée. En contrebas, une pléthore d’arbustes entrelace leurs branches. Fragmentée à travers de petites trouées, j’emporte une dernière vue de la vallée, qui se referme telle une étroite et profonde gorge. La route s’enfonce vers l’intérieur et suit une vallée secondaire, tout en arrondi. Ce matin nous avions observé quatre chevreuils paissant tranquillement dans le sous-bois, ; ce soir plusieurs troupeaux et deux magnifiques brocards s’égayent à la vue de notre voiture. La nuit tombe, il est temps de rentrer sur San Francisco, encore à plusieurs centaines de miles.