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Un jour, par hasard, j'ai découvert son existence d'une étonnante modernité. Elle a vécu mille vies, connu deux guerres, traversé deux siècles. Je l'imagine embarquant toute seule, à 24 ans, sur un bateau reliant Gênes à Melbourne... Il en fallait du culot ! Et elle en avait, mon Helena.
Née en 1872 en Pologne, dans une famille pauvre de juifs orthodoxes, elle grandit à Kazimierz, le quartier juif de Cracovie, et exerce son autorité en élevant ses sept soeurs cadettes. Un jour, elle claque la porte de chez elle parce qu'elle refuse le prétendant que son père veut lui faire épouser. Elle se réfugie d'abord chez une tante, à Vienne. Puis elle quitte tout pour s'installer en Australie chez ses oncles maternels. C'est là-bas que, s'improvisant chimiste, elle commence à soigner la peau burinée de la bourgeoisie locale à l'aide de la crème familiale ! Commence alors le roman vrai d'une femme devenue l'une des plus célèbres de son temps : une pionnière. Une avant-gardiste qui inventa la beauté.
En deux décennies à peine, Helena fabrique en quantités la crème donnée par sa mère, en invente des dizaines d'autres, ouvre des salons de beauté en Australie, à Londres, à Paris, à New York. Elle pousse les femmes du monde entier à prendre soin de leur peau, de leur corps, de leur maquillage, en mettant la science au service des cosmétiques.
Mariée à un juif américain d'origine polonaise, journaliste, éditeur, brillant publicitaire qui l'aide à établir son empire, elle rencontre tout ce qui compte dans le milieu de la culture et des arts: leurs amis s'appellent Poiret, Misia Sert, Cocteau, Colette, D.H. Lawrence, Man Ray, Louise de Vilmorin. Collectionneuse acharnée, elle est toujours précurseur. Elle est peinte par Dali, Dufy, Marie Laurencin, Helleu, dessinée par Picasso... Elle achète six ou sept maisons en Europe et aux Etats-Unis, qu'elle fait décorer par les plus grands designers de l'époque.
En 1928, elle vend son affaire à Lehman Brothers et la rachète un an plus tard, en pleine crise de 1929, empochant 6 millions de dollars de bénéfice. Partie de rien, elle devient la femme la plus riche d'Amérique. Tout ça du haut de son mètre quarante-sept et de ses talons de douze centimètres, elle qui répétait sans cesse pour justifier son parcours : Si je ne l'avais pas fait, d'autres que moi l'auraient fait. "