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Pendant la guerre, Benno Besson découvre le théâtre de Brecht à Zurich, joué par des antifascistes allemands.
« Un jour, Brecht lui-même est passé…
Je me souviens qu’il m’avait beaucoup déplu parce qu’il méprisait Racine. J’ai quand même lu ses textes.
Coup de foudre.
Il parlait de choses dont personne avant lui ne parlait. Son écriture, elle aussi, était différente, si concrète ! »
Sa première fois
En 1948, Bertolt Brecht rentre de son exil californien et fait halte à Zurich.
Il y rencontre à nouveau Besson, qu’il invite à le rejoindre à Berlin-Est et à l’assister dans la fondation du Berliner Ensemble, « tout en me prévenant que la vie à Berlin-Est serait redoutable, que je n’aurais rien à manger et pas le moindre clou pour fabriquer un décor. »
« La naissance de la RDA représentait un tel espoir ! A l’époque, j’étais trotskiste, et on essayait de construire là-bas le socialisme. Il fallait aller voir… »
Besson passera 28 ans dans la capitale socialiste. Au Berliner Ensemble, où il met notamment en scène Molière puis, à la mort de son mentor, alors que ses proches fixent ses préceptes en doctrines rigides, au Deutsches Theater, refusant de « devenir un meuble ». Là, ses mises en scène de La Paix de Peter Hacks et du Dragon d’Evguéni Schwartz connaissent un énorme retentissement.
Il prend ensuite la direction, en 1969, de la Volksbühne, y invitant les deux jeunes loups du Berliner Ensemble, Matthias Langhoff et Manfred Karge.
1967, Œdipe Roi de Sophocle, version de Heiner Müller d’après Hölderlin, mise en scène de Benno Besson au Deutsches Theater
« Je gagnais plus d’argent à Berlin qu’en France. Les artistes y étaient davantage reconnus, aidés. J’ai pu m’acheter ma première radio et je n’étais plus condamné à manger des pommes de terre à chaque repas comme avec Jean-Marie Serreau… »
« Avec lui, je fermais plutôt ma gueule. Il avait une politesse amicale mais sévère, j’avais toujours peur de dire des bêtises… Quand il m’a fait comprendre que j’étais un médiocre acteur et qu’il valait mieux m’orienter vers la mise en scène, je n’ai donc pas insisté… »
Benno Besson
« Un des principes dont j’ai fait la connaissance chez Brecht, c’était bien de refuser l’ennui. Restait à savoir avec quoi on s’amuse. »
« Brecht représentait surtout une oeuvre qui me plaisait. L’homme n’avait rien d’effrayant pour moi, ni de monumental. J’avais pour lui une vénération naturelle, mais je n’ai jamais eu le sens de carrière » explique BB2, comme on surnomme Benno Besson. BB2, pour ne pas confondre avec Bertolt Brecht, dit BB, avec qui il n’a jamais entretenu de rapport de maître à élève.
« C’était un apprentissage absolument pratique, disons artisanal. Quand je me suis mis à faire des mises en scène au Berliner Ensemble, par exemple, jamais il ne m’a pris les rênes des mains. Il m’a toujours laissé faire ce que j’entendais faire mais il m’a aidé à le faire. »
« Brecht était aussi peu cérébral que possible. Autour de lui, tout devenait sensible, sensuel, émotion et vivacité »
« Bien sûr, Brecht a fondé une méthode d’analyse et d’interprétation sur des principes dialectiques et de matérialisme historique. Mais il faut avoir connu l’homme et son action pour comprendre qu’entre ses mains, c’était autre chose : une libération de l’imagination, un jeu permanent avec le concret des situations quotidiennes, avec la réalité des sentiments humains que le théâtre a pour charge d’exprimer. »
La Paix : l'émancipation de Besson
« La Paix d’après Aristophane : 45 minutes d’applaudissements, des idées à contre-courant mais une façon de tout baigner dans la tendresse qui retiendra encore longtemps la censure. »
« Cette date du 14 octobre 1962 (première de La Paix) est importante. Depuis ce soir-là, l’étiquette élève de Brecht n’est plus qu’une donnée historique que l’on remarque dans certains détails de son art de la mise en scène. Désormais, cet art doit être perçu en soi-même à travers ses caractéristiques propres. »
André Müller
La Volksbühne : creuset pour un trio de choc
Dès qu’il reprend la direction du célèbre théâtre de Berlin-Est, Besson y invite les deux trublions du Berliner Ensemble, Matthias Langhoff et Manfred Karge, orchestrateurs des fameuses soirées dites de Brecht.
A eux trois, ils produiront des mises en scène contemporaines à succès, lanceront Heiner Müller et feront de la Volksbühne le centre social et artistique de la ville. « Ce qui m’impressionne le plus chez Besson, confiera Matthias Langhoff, c’est que ses répétitions ont l’air d’un jeu, je dirais même un jeu d’enfant. Il y a une générosité et un côté relax, très rafraîchissants dans notre vie théâtrale allemande. »
« L’avènement d’un ‘marxiste’ à la tête de ce qui fut longtemps le bastion intellectuel de la bourgeoisie en place a de quoi provoquer l’inquiétude » prévient Voix Ouvrière à la nomination de Benno Besson.
« Je pense que le théâtre est un artisanat. La division du travail doit avoir des limites. Chacun doit pouvoir faire un peu tout et, selon son talent, se spécialiser un peu mais pas tout à fait. »
« Qui est Benno Besson, le nouveau timonier de La Comédie de Genève ? Un gourou d’entre cour et jardin ? Une star de la mise en scène confite dans un jus de cervelle esthétisante ? Ou quelque idéologue larvé qui, monté de sa Broye natale à Berlin la Rouge, reviendrait nous prêcher l’Evangile selon saint Brecht ? » provoque ainsi Jean-Louis Kuffer.
L’affaire fait grand bruit. Divise le public, provoque un schisme à l’intérieur des Amis de la Comédie.
« Ne s’est-on pas déjà plaint, en coulisses, de voir la Comédie de Genève ‘prendre un sérieux virage à gauche’ ? » souligne Fabian Gastellier de La Suisse. « Raison de plus pour, de France et d’ailleurs, soutenir Benno Besson, poursuit-il. Car parler de Brecht et de Garcia Marquez en R.f.a, en R.d.a, ou même à Paris, c’est facile ; mais faire éclater les fables du soldat Schweyk ou les révolutions latino-américaines dans le pays du chocolat et des horloges, ce n’est pas évident. »
« Depuis deux ans, lorsque je me suis étonnée qu’il n’y ait pas de livre sur Benno Besson, on m’a souvent répondu :
’C’est de sa faute, il n’avait qu’à ne pas aller à l’Est pendant trente ans.’
A ma réponse que s’il n’avait pas été à l’Est il ne serait pas ce qu’il est, on répond généralement par un silence gêné. »
Anne Cunéo
« Une révolution théâtrale n’est pas esthétique, mais sociale »
Benno Besson
1968, Eclatant soleil de l’injustice de Walter Weideli, mis en scène par William Jacques
« Je peux dire que j’ai appris mon métier en lisant Brecht.
Dans ses pièces, chez les auteurs dont il parle toujours, Shakespeare notamment, on trouve une rapidité, une mobilité, une construction par courtes scènes que j’ai adoptée.
Les longs exposés, les temps morts m’ennuient, au théâtre. »
Walter Weideli
« Dürrenmatt fait un théâtre qui présente des situations théâtrales.
On reprend la scène pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une représentation qui parle au spectateur, qui l’emmène et le retient juste pour lui dire ‘attention, nous sommes au théâtre’. Il s’agit pour vous d’apprécier la situation, le jeu des acteurs, la force du dialogue et non plus de se laisser prendre par les sens, par la sentimentalité.
On est très près de Brecht. »
William Jacques
1971, Play Strindberg de Friedrich Dürrenmatt, traduction de Walter Weideli, mise en scène de William Jacques
2013, On ne paie pas, on ne paie pas ! de Dario Fo, mis en scène par Joan Mompart
« L'adaptation multiplie les allusions à l'actualité récente.
Elles ne fonctionneraient pas s'il n'y avait, dans la vision de l'écrivain, une lucidité telle qu'il va toujours au-delà des apparences.
Comme ses maîtres Molière et Brecht, il saisit l'universel dans les situations qu'il développe avec une malice enfantine. »
Armelle Heliot