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L’élevage du ver à soie (sériciculture) à Veyrier
Un dossier de Jean-Denys Duriaux
L’élevage du ver à soie, né en Chine il y a plus de deux millénaires, a commencé à Genève il y a très longtemps. En 1299, un vieux texte décrit la venue dans la grande cité des Alpes de messagers chargés par la princesse Sibilla de Baugé, épouse d’Aymé V, comte de Savoie, d’acquérir la « graine » nécessaire au tissage de la soie dans le Piémont.
Les débuts de la soierie à Genève
Bien avant les marronniers, la Treille était ombragée de mûriers, principal aliment du ver à soie. Au 16ème siècle, à Genève, les réfugiés français (Lyon, Blois et Tours) puis italiens (Lucques, Crémone, Milan et Gênes) chassés par l’Inquisition se mirent à filer, mouliner et teindre la soie. En 1570, des ordonnances strictes et précises réglementent la production de la soie, assurant une prospérité à Genève jusqu’à l’épidémie de peste de 1615-1616.
Au cours de la guerre entre Savoyards, épaulés par les Espagnols, et Genevois de 1589 à 1593*, les troupes des deux camps commirent des déprédations et des pillages dans les campagnes (Pays de Gex, Chablais et baillages de Ternier et de Gaillard), poussant la population locale à fuir la misère, les violences et les conversions forcées, à se réfugier en ville et à fournir une main-d’œuvre utile pour le dévidage de la soie et la filature de la laine (les autorités genevoises toléraient ces indispensables ouvriers mais voyaient d’un mauvais œil l’afflux de cette main-d’œuvre peu qualifiée et « papiste »).
En 1599, suite à la publication d’un traité « Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs » traitant entre autres de la culture du mûrier et de l’élevage des vers à soie par son agronome Olivier de Serres (1539-1619) Henri IV (1553-1610) a demandé aux Genevois de lui fournir des spécialistes capables d’enseigner aux populations du Midi les principes de l’élevage du ver à soie. Au 17ème siècle, le dynamisme de la soierie est attesté par le nombre élevé d’apprentis soyeux, par le foisonnement des ateliers de teinturiers de soie le long du Rhône et par le nombre élevé de contrats de fabrication ou de ventes de moulins à soie.
En 1656, les comptes de l’Hôpital nous apprennent que 2000 douzaines de pièces de soie ont été tissées à Genève. L’activité semble décliner doucement puis disparaître au cours des décennies suivantes.
La Magnanerie de Veyrier
On apprend dans un article du Journal de Genève publié le 5 juin 1839 sous le titre « Magnanerie au château de Veyrier », que : «…Messieurs Bouffier frères cherchaient à introduire la sériciculture dans notre canton…ces Messieurs ont fait établir une magnanerie dans l’un des bâtiments de dépendance de la campagne qu’ils possèdent, avec Monsieur Burdallet, à Veyrier».
En haut du chemin de l’Arvaz, une plaque disposée sur le portail d’entrée d’une maison représente un ver en train de manger sa feuille de mûrier et porte le nom magnanerie (terme venant de l'occitan magnan, qui désigne le bombyx du mûrier). Comme confirmation de cette activité dans notre commune, dans l’édition du 6 octobre 1840 du Journal de Genève, on trouve l’annonce suivante :
EXPOSITION DE SOIE
Il sera exposé, pendant 8 jours, à dater de mercredi 7 courant, dans le magasin de Mmes sœurs Tirard, marchandes de nouveautés, rue de la Corraterie no2, des soies grèges produites cette année par la magnanerie du château de Veyrier, et par celle, de Monsieur Grand d’Hauteville à Hauteville, canton de Vaud.
Les éducations (élevages du ver à soie)
Ce projet grandiose enthousiasma les Genevois : retrouver la culture de la soie qui avait fait autrefois la richesse de la ville. Un proscrit libéral piémontais, le marquis de Bossi, avait créé, avant les Veyrites, dans la presqu’île de Loëx un établissement expérimental de culture du mûrier et d’élevage de vers à soie.
Présentée comme une activité d’appoint dans un train de ferme, générant un assez bon revenu, ne nécessitant pas trop de place dans une maison-une pièce chauffée et bien aérée pour les cocons, une autre pièce fraîche et sèche pour conserver les feuilles de mûrier, quelques claies en jonc ou un treillis de fil de fer pour poser les cocons- la sériciculture séduit plusieurs fermiers. Dans un inventaire de juillet 1841, on dénombre à Veyrier sept éducations (nom donné aux élevages de cocons): les familles Babel, Bouffier frères, Burdallet, Cormainboeuf, Durade, Lacombe et Macaire.
L’éducation du château de Veyrier est particulièrement remarquable. Les frères Bouffier, agents d’affaires à Genève, avaient loué la dépendance pour y installer leur magnanerie en 1837. Ils se sont adjoints les services d’un magnanier français, Antoine Drugeat de Valence, qui a une excellente connaissance des mûriers et des vers à soie. Il a testé les meilleurs plants de mûrier et sélectionné le morus morettiana, qui donne d’abondantes feuilles, et choisi les meilleurs cocons, le Novi blanc et le Mirabel jaune. Trois ans plus tard, en 1840, le domaine est acheté par un notaire carougeois, Jean-François Burdallet pour moitié, par le bijoutier genevois Edouard Spidler pour un quart et les frères Bouffier pour le quart restant.
Dans un rapport de juillet 1841 sur la sériciculture genevoise publié dans le « Bulletin de la Classe d’Agriculture de la Société des Arts de Genève», la plantation Bouffier est citée pour la qualité des soies qu’elle produit. Dans le même rapport il est proposé d’organiser un concours du plus beau mûrier afin de stimuler la sériciculture locale. Et en 1843, la famille Durade de Veyrier obtient le premier prix.
Cette industrie de la soie, handicapée par le climat trop irrégulier et par les barrières douanières, périclita aussi vite qu’elle avait prospéré.
On apprend de la plume de Paul Puhl, membre de la Mémoire de Plan-les-Ouates, qu’entre 1945 et 1949 le premier étage du château de Plan-les-Ouates a été loué à un sériciculteur venu du Midi, Monsieur Fiandrino, qui renoua avec l’élevage de vers à soie.
De la graine à la chrysalide
Le processus de maturation du cocon est le suivant : la graine (nom donné par les sériciculteurs aux œufs du bombyx) est mise dans une atmosphère chaude et légèrement humide et se transforme en une larve qui aussitôt se met à dévorer des feuilles de mûrier. Après cinq mues successives d’une semaine chacune, la larve devient chenille. Le premier travail de cette chenille consiste à construire sa maison de soie en cinq à six jours. Elle va devenir chrysalide et, après vingt et un jours, sortir sous forme de papillon. Ce dernier ne va vivre que d’oxygène et va mourir à peine la ponte finie.
Chaque cocon, dont la forme rappelle une très grosse cacahuète, contient entre 1500 et 3000 mètres de soie en un seul fil ! Mais il faut ébouillanter le cocon avant que la chrysalide ne le troue pour sortir et détruise ainsi le fil !
Les origines du tissage
La légende veut qu’une princesse chinoise, il y a environ 5000 ans, ait rapporté d’une de ses promenades un cocon qu’elle voulait montrer à ses amies. Par mégarde elle laissa tomber le cocon dans sa tasse à thé, ébouillantant ainsi la chrysalide. En voulant retirer le cocon de sa tasse elle vit se dérouler sous ses doigts le précieux fil inaugurant ainsi le principe des filatures d’aujourd’hui.
Lorsque les larves grandissent il faut les transférer sur des supports plus grands. Pour se faire on utilise du papier perforé sur lequel l’on place des feuilles de mûrier. Le ver à soie passe par le trou pour dévorer cette feuille de mûrier et il suffit de déplacer le papier aves ses cocons agrippés vers une nouvelle claie. La perforation du papier crée des chutes de petits morceaux de papier ronds. En 1891, Monsieur Lué, administrateur du Casino de Paris, se procura des chutes de ces feuilles de papier. Elles furent utilisées comme projectiles dans un bal masqué donné à l'occasion du Carnaval de Paris. Ainsi fut lancée la vogue du confetti en papier que nous connaissons toujours aujourd'hui.
Moulin à soie
Le château de Veyrier
Magnarerie au XVIIe siècle
Le ver à soie et la feuille de mûrier
Chapelet de cocons
Pour rappel
* En 1585, la Savoie, appuyée politiquement par la papauté et le roi d'Espagne qui soutiennent cette entreprise de reconquête catholique, exerce un blocus affamant Genève en empêchant son approvisionnement en blé. Le conflit se transforme en une guerre ouverte entre 1589 et 1590, puis en une campagne d'escarmouches locales autour de la ville, sans victoire déterminante pour les protagonistes. Genève cherche des appuis auprès de ses alliés suisses, mais aussi chez le roi de France, afin de garantir sa souveraineté territoriale et confessionnelle.
Après la conclusion du Traité de Vervins en 1598 entre la France et l'Espagne et du Traité de Lyon en 1601 entre la France et la Savoie, une trêve s'installe dans la région genevoise. Mais le roi de France Henri IV a, par lettres patentes, inclus implicitement Genève dans la paix, au grand dam de la Savoie. Dès lors, celle-ci se prépare militairement à envahir Genève. Des incidents éclatent dans les villages ayant appartenu avant la Réforme au couvent de Saint-Victor et au chapitre de la cathédrale Saint-Pierre, à propos des tailles (taxe) et de la célébration de la messe. Au printemps de 1602, Albigny, le chef des troupes savoyardes, envoie des espions prendre des mesures au pied des murailles des fortifications genevoises. L'attaque est imminente mais, malgré les avertissements, Genève se laissera surprendre à l’Escalade.
Bibliographie.
- Vivre à Genève autour de 1600, Liliane Mottu-Weber, Anne-Marie Piuz, Bernard Lescaze Ed Slatkine 2002
- Châteaux et Monastères de la région du Salève, Henri Friderich, Ed La Tribune de Genève et Alexandre Jullien 1935
- Veyrier, Pierre Bertrand 1963
- Histoire du Château de Veyrier, Pierre Bertrand, Ed Guy Hanselmann 1975
- Archives numérisée du Journal « Le Temps »
- Histoire Economique de Genève, Anthony Babel, Ed Alexandre Jullien à Genève, 1963
- Le Bestiaire Genevois, Jean-Claude Mayor, Ed Slatkine à Genève, 1995
- Une Magnanerie à Plan-les-Ouates, Paul Puhl, Plan-les-Infos n°55, sept 1996
©Jean-Denys DURIAUX - La Mémoire de Veyrier – Avril 2017