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Paris, 1885. Eugénie, une jeune femme caractérielle issue d'une famille bourgeoise, affirme pouvoir communiquer avec les esprits. Pour éviter que cela s'ébruite et entache la réputation de la famille, son père décide de la traîner de force à l'hôpital Salpêtrière, où elle est internée plusieurs semaines. C'est dans cet établissement du XIIIe arrondissement de Paris que les femmes jugées atteintes de folie étaient claustrées pendant des années, parfois leur vie entière, et ce le plus souvent -sinon exclusivement- à la demande d'un homme.
Cette scène, issue du Bal des folles, un livre de Victoria Mas sorti en 2019 et récemment adapté en film par Mélanie Laurent, rappelle le traitement qui a été infligé à des milliers de femmes au XIXe siècle. À un détail près: il était impossible qu'un père puisse interner sa fille du jour au lendemain sans que plusieurs médecins attestent de la maladie mentale de la jeune femme. «Dès 1838, tout ceci était très encadré», insiste Yannick Ripa, professeure en histoire des femmes et du genre à l'Université Paris 8.
En 1656 est construit l'Hôpital Général, une institution chargée d'interner de gré ou de force les mendiants, les marginaux, les vagabonds... Toute personne susceptible de perturber l'ordre et la vie de Paris.
L'établissement est constitué de cinq maisons, dont le Bicêtre, où l'on enferme les hommes, et la Salpêtrière, destinée aux femmes. C'est ici que seront aussi détenues:
Au fil du temps, la Salpêtrière ressemble de plus en plus à un bagne où les femmes sont contraintes pendant des années à des travaux forcés, souffrent de problèmes d'hygiène et sont victimes de châtiments. Quant aux femmes atteintes de pathologies mentales, la plupart y entrent pour y rester à vie.
Il faut attendre la Révolution française et notamment l'arrivée en 1794 à la Salpêtrière de Philippe Pinel, fondateur de la psychiatrie, pour que les personnes atteintes de maladie mentale commencent à être correctement prises en charge. «Il libère les malades de leurs chaînes et fait basculer la folie dans le champ de la curabilité. À l'époque, c'est un immense projet», explique Yannick Ripa.
En 1838, une loi décrète l'ouverture dans chaque département d'un «hôpital spécial», qu'on appelle aujourd'hui hôpital psychiatrique, pour permettre aux personnes souffrant de pathologies mentales d'être prises en charge par des médecins compétents.
Les personnes sont soit hospitalisées d'office (sur ordre de la police ou du préfet), soit «volontairement». «Un mot très mal choisi, souligne Yannick Ripa, car c'est toujours par la volonté d'un tiers.»
La loi de 1838, dite «loi des aliénés», exige aussi que chaque hospitalisation soit appuyée par un certificat médical extérieur à l'hôpital, validée ensuite par un médecin de l'hôpital, puis, en principe, régulièrement contrôlée par un autre médecin, pour juger la progression de la guérison.
«La loi de 1838 n'est pas une mauvaise chose en soi, relève Yannick Ripa. Le souci, c'est comment cette loi est appliquée: est-ce une loi thérapeutique pour protéger les malades, ou est-elle détournée à des fins policières et morales?»
S'il n'y a pas de statistiques globales datant du XIXe siècle, il ne semble pas qu'il y ait eu davantage de femmes que d'hommes placés en asile. Ce qui diffère, ce sont les causes d'internements.
«Mauvaises fréquentations», «agitation politique», «refus de devoir conjugal», «refus de faire le ménage», «lecture de romans»? Des milliers de femmes ont été internées pour ces motifs. S'ils peuvent nous sembler aujourd'hui invraisemblables, les certificats médicaux appliquent pourtant les normes de l'époque.
«Une femme qui veut faire de la politique au XIXe siècle n'est pas considérée comme normale, remarque Yannick Ripa. Nous sommes dans une société patriarcale qui interdit aux femmes d'être des génies. Le génie, l'art, la politique, l'armée sont réservés aux hommes.»
Parmi les femmes ayant été internées pour cause d'ambition un peu trop élevée, l'historienne cite l'exemple de Hersilie Rouy, à qui elle a consacré un livre. La pianiste a subi un internement abusif pendant quinze ans à la demande de son demi-frère, car elle «prétendait être musicienne», peut-on lire dans son dossier. Il y a aussi l'exemple d'une cuisinière qui écrivait de la poésie et qui a fini ses jours à la Salpêtrière, internée à la demande de son patron.
«Aujourd'hui, on dirait qu'il y a un genre de l'internement. La majorité des internements était sans doute liée à de vraies pathologies, mais il y a aussi une lecture des comportements en fonction des normes sociales. C'est ce qui nous empêche de juger si ces femmes étaient vraiment atteintes de folie ou non», ajoute Ripa. On laisse à ces femmes la possibilité de porter plainte pour internement abusif, mais il est rare que la police donne suite.
Elles peuvent aussi faire les démarches pour interner un homme -la masturbation pratiquée de façon active conduit à un internement des deux sexes, par exemple-, mais cela arrive beaucoup moins souvent. «Ce n'est pas dans la mentalité des femmes de l'époque. La société ne leur permet pas de développer leurs capacités: l'épouse est encore considérée comme une mineure juridique aux yeux du code civil», note encore Ripa.
Dans son reportage clandestin publié en 1886 réalisé à l'hôpital psychiatrique de Roosevelt Island, où elle s'est infiltrée pendant dix jours en se faisant passer pour folle, la journaliste Nellie Bly écrit:
À la Salpêtrière, les conditions de détention et les traitements dits de guérison sont tout aussi inhumains.
Le livre de Victoria Mas évoque:
La découverte des anxiolytiques et des antidépresseurs après la Seconde Guerre mondiale a permis une réelle avancée dans la prise en charge des malades. Mais qu'en est-il des internements forcés?
Si ces internements ne se font pas sous la contrainte, mais ont lieu à la suite de traumatismes, la psychiatre pointe des dysfonctionnements qui peuvent persister dans la prise en charge par certains praticiens.
Pour le psychiatre et psychanalyste de la Pitié-Salpêtrière Serge Hefez:
«On est très loin de la psychiatrie des XIXe et XXe siècles qui avait comme vocation de mettre les gens à l'écart en les enfermant à vie dans des asiles, poursuit le psychiatre. Aujourd'hui, l'internement n'est qu'une toute petite partie de la psychiatrie et les gens sortent très vite, parfois trop vite: il n'y a pas le temps, ni le personnel pour mettre en place les soins appropriés. J'entends plus de difficultés d'internements que des soucis d'internements abusifs.»
Ce manque de moyens dans les hôpitaux psychiatriques se traduit aussi par un recours de plus en plus fréquent à des chambres d'isolement et des mises sous contention abusives, alors que la loi l'interdit.
Ces conditions font l'objet d'enquêtes régulières de la part du préfet, et les patientes ont le droit de les contester, «mais encore faut-il que ces personnes aient connaissance de leurs droits», relève Muriel Salmona. «Et que les services visés par ces enquêtes aient les moyens d'améliorer la qualité de leurs soins», ajoute Serge Hefez.
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