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Paolo Di Stefano s'exprime à propos de son dernier roman Tutti contenti, Feltrinelli 2003 pour la revue Feuxcroisés 5 (2003)

Cette matière que j'ai traitée comme journaliste entre dans le roman. Il y a quelques années, je n'aurais pas cru ces interférences possibles: je considérais, non sans snobisme, que les journalistes devaient faire du journalisme, et pas de la littérature.
Mais après le traumatisme national de Novi Ligure (où une fille de seize ans, en compagnie d'un ami, avait tué sa mère et son petit frère, ndlr), j'ai effectué un reportage sur la famille italienne: j'ai ainsi rencontré dix familles sur l'ensemble du territoire, et ces rencontres sont racontées dans un livre, intitulé La famiglia in bilico («La famille en déséquilibre»). Cette expérience a été fondamentale pour moi. Elle m'a persuadé que ce que je traitais en tant que journaliste pouvait parfaitement entrer dans mes romans. Pas seulement au niveau du contenu, mais aussi quant au style. Le journalisme m'a confronté directement au langage parlé et au dialogue, en tant qu'élément primordial de la narration. Le dialogue est très présent dans Tutti contenti, alors qu'il était pratiquement absent des précédents romans.
C'est donc l'histoire d'un homme de soixante ans qui abandonne Milan et sa famille et retourne sur les lieux de son enfance, en Sicile. Des lieux où il sait qu'il lui est arrivé quelque chose de terrible, mais il ignore quoi, car il souffre de graves troubles de la mémoire. A Messine, il se fait passer pour un journaliste et rencontre ses anciens camarades de classe, à qui il demande de lui raconter sa propre histoire. A partir de ces témoignages, il essaie de reconstituer le puzzle de sa vie. La rencontre avec une jeune femme lui fait prendre conscience de l'absurdité de sa recherche, parce que ce qui l'intéresse à partir de ce moment, c'est le présent. Il s'aperçoit de plus que toutes les personnes qu'il rencontre sont prisonnières de leur propre passé: le fait de ne pas connaître son enfance comporte un potentiel libérateur. Sa tentative de récupérer les tessères de son passé devient alors un jeu, un prétexte pour rester avec cette femme et passer du temps avec elle.
Je tiens à dire que ce changement de direction dans le roman n'était pas planifié: il s'est dessiné au fil de l'écriture. Bien sûr, quand on écrit, on lutte pour trouver une cohérence. Mais on ne découvre cette cohérence qu'après coup, et ce n'est qu'a posteriori que l'on peut réþéchir sur le message de son propre livre. Je m'étonne en découvrant ce que j'ai pu mettre dans mes romans. Et cela me plaît, bien sûr, me convainc que j'ai bien fait de les écrire.
- La dimension positive de ce dernier roman constitue une nouveauté dans votre parcours romanesque...
- Si je devais faire une critique de mes précédents livres, je leur reprocherais justement leur claustrophobie, leur enfermement: les personnages, à mon image, y sont prisonniers de leur propre sentiment d'être étrangers, déplacés. Un enfermement et un déracinement qui, soit dit en passant, sont la condition de l'homme contemporain. Paradoxalement, plus nous sommes en contact avec le reste du monde, plus nous nous réfugions dans notre bunker. J'ai eu, en préparant La famiglia in bilico, la sensation que les familles italiennes vivent dans la maison familiale comme dans un bunker, en se méfiant du monde extérieur, perçu comme un univers menaçant. Et même à l'intérieur du bunker familial, chaque enfant a dans sa chambre son propre téléviseur, et chacun possède son téléphone portable, de sorte qu'il peut s'isoler en ayant l'illusion de communiquer avec l'extérieur, et il se crée de petits bunkers dans le bunker. Rizzo, le protagoniste d'Azzurro, troppo azzurro («Bleu, trop bleu», deuxième roman de l'auteur, ndlr), serial killer qui se suicide en se passant un sac plastique sur la tête, est l'emblème de l'homme-bunker. Son recours à la pornographie en est caractéristique. Et il ne parvient pas à sortir de son bunker, il y meurt. Tandis que Nino Motta, le protagoniste de Tutti contenti, essaie de sortir de cette prison - et trouve la sortie à travers sa rencontre avec une femme. J'ai vécu ce tournant comme une maturation personnelle: en tant qu'écrivain, mais aussi en tant qu'homme.
- Rizzo aussi avait vécu une rencontre amoureuse avec une femme, mais il n'avait pas su lui parler. Peut-on dire que Rizzo ne pouvait trouver d'issue parce que vous, en tant qu'écrivain, et peut-être en tant qu'homme, ne parveniez pas à la lui faire trouver?
- Oui, oui, on peut absolument le dire. Mon écriture est toujours étroitement liée à l'autobiographie, même si ce lien est indirect. L'ouverture de Tutti contenti correspond aussi à une ouverture dans ma vie professionnelle. Après avoir été responsable de la rubrique culturelle du Corriere della Sera, je suis devenu reporter. Ce qui signifie qu'après avoir travaillé dans la rédaction, devant un ordinateur, à l'intérieur d'un réseau fermé, je suis à présent une personne qui sort, qui voit des gens, qui leur parle, entend le timbre de leur voix... L'ordinateur, malgré tous les avantages qu'il offre, vous enferme dans un réseau clos - et ce que je dis là n'est pas de la rhétorique, c'est complètement vrai: l'ordinateur vous prive de connaître ce que sont les gens, ce que sont les émotions. Sortir après avoir passé des années en face d'un ordinateur vous ouvre une vie nouvelle. Il est révélateur que Tutti contenti comporte de nombreux narrateurs et beaucoup de dialogues.
- Justement, votre parcours littéraire passe par des formes de moins en moins centrées sur le moi: d'abord un recueil de poèmes, puis un roman à la première personne, puis un roman à la troisième personne, ensuite un reportage, et à présent ce roman où les narrateurs et les dialogues se multiplient...
- En dix ans, je pense que mon écriture a complètement changé. Avant, je construisais des formes fermées. Minuti contati est un petit recueil de poèmes en deux parties, symétrique, pour ainsi dire liturgique. Baci da non ripetere («Baisers que l'on ne répètera pas», premier roman de l'auteur, ndlr) est liturgique lui aussi: il y a un début et une fin, et aucune sortie. Aujourd'hui, je ressens la nécessité et même le devoir éthique de laisser au lecteur des ouvertures, des sorties. J'ai envie de dire, un peu naïvement, que j'ai découvert ce qu'est la narration pure...
Dans cette évolution, les lectures et que j'ai pu faire ont également joué un rôle. La société que l'on caractérise un peu maladroitement de «multiculturelle» permet d'accéder à des points de vue très diversifiés. L'Italie, où l'on a l'habitude de beaucoup traduire, s'est récemment approchée de littératures plus jeunes, extra-européennes. Du coup, nous prenons conscience que notre tradition du roman bourgeois n'est pas le seule tradition romanesque possible, et qu'elle est même une exception. Et cette rencontre nous ouvre des horizons bien plus polyphoniques - le roman européen est très peu polyphonique! La littérature italienne, actuellement très centrée sur le nombril de l'écrivain, sera fortement vivifiée dans les années à venir par des écrivains de pays lointains, dont certains vivent à présent ici et commencent à écrire en italien - un phénomène qui en France s'est amorcé il y a déjà plusieurs années. Je pense participer de cette évolution.
Propos recueillis et traduits par Francesco Biamonte pour Feuxcroisés no 5 (2003)