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A ma connaissance, les fables du folklore n'ont réellement pénétré la littérature de Suisse romande qu'au début du vingtième siècle. Au dix-neuvième siècle, alors qu'en France et en Savoie beaucoup d'écrivains introduisaient, dans leurs récits, leurs poèmes, du folklore, des mythes locaux, les écrivains suisses s'y refusaient: Töpffer trouvait que c'était trop de fantaisie, et Vinet et Amiel continuaient à vivre dans les images de la Bible, lorsqu'ils voulaient pénétrer le monde du rêve, de la vision: ils parlaient des anges, de l'infini, de l'éternité, conformément au langage des Psaumes. On peut estimer que c'est dû au protestantisme, dans lequel les images de la Bible restaient vives et familières; il apparaissait comme inutile de revivifier son imagination aux sources enchantées de la mythologie locale.
Pourtant, Germaine de Staël avait mesuré et apprécié cette tendance dans la littérature allemande: elle en parla à propos de Klopstock; et Amiel, qui adorait la dame de Coppet, fut continuellement tenté de composer un poème à la gloire du roi Gondebaud. Mais on le sait velléitaire: finalement, il n'en fit rien.
Un écrivain fondateur, de ce point de vue, fut Charles-Albert Cingria: son livre sur la Reine Berthe en fait une fée - et Cingria glorifie à travers elle les anciens rois de Bourgogne. Il reprend les légendes qui ont couru ou ont été créées sur cette reine fileuse en les prenant tout à fait au sérieux - en les érigeant en symboles. Son ami Gonzague de Reynold aimait aussi ces traditions folkloriques comme renvoyant à l'âme de la Suisse, et j'ai lu, de lui, un recueil de poèmes assez fabuleux qui évoquaient les esprits élémentaires animant en secret les vents et les pluies dans nos montagnes. Ramuz, lui aussi, se saisit constamment du folklore des Alpes pour le mêler à ses récits: il parlait des esprits qui hantaient les chalets et les monts maudits, fit aussi le portrait d'un vagabond qui était le diable déguisé. Par la suite, Maurice Zermatten s'efforça, encore, de donner au folklore valaisan une dimension véritablement littéraire.
Curieusement, Guy de Pourtalès préféra se référer aux légendes sur saint Louis; lorsqu'il était local, il se contentait des symboles liés au christianisme: il restait classique.
Blaise Cendrars ne chanta pas beaucoup le folklore suisse, et pourtant, il adorait le folklore en général: il reprit celui de Chamonix et créa un véritable mythe autour de Jacques Balmat et de trois noyaux de pruneaux qu'il eût laissés dans la glace et qui, retrouvés, se fussent avérés magiques, se manifestant comme remplis du pouvoir de bonne fortune - et gloire: pour eux, dit l'auteur, on s'est beaucoup battu, dans les vallées de l'Arve et du Giffre! On retrouvait souvent les propriétaires avérés des noyaux morts et dévalisés... Blaise Cendrars a repris magnifiquement d'autres traditions légendaires, d'origine plus exotique; mais le Faucigny est tout proche de la Suisse et entretient avec elle d'anciens liens.