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dossier | La Réforme sur nos terres
La Réforme neuchâteloise, un centre de diffusion
Capitale d’un modeste comté, rien ne destinait Neuchâtel à devenir, au moins temporairement, la tête de pont de la Réforme en terre francophone. C’est pourtant là que l’on vit le bouillonnant Guillaume Farel s’installer et que fut imprimée la première Bible protestante en français.
L’éloignement et l’affaiblissement du pouvoir comtal catholique, de même que le rapprochement avec le corps helvétique constituaient un terreau favorable à l’implantation de la Réforme, dont les idées trouvaient un écho de plus en plus favorable en Suisse dans les années 1520. C’est dans ce contexte que Guillaume Farel arrive à Neuchâtel en décembre 1529. Il voudrait prêcher en public, mais n’en obtient pas l’autorisation et doit se résoudre à proclamer son message chez des particuliers uniquement.
Après ce premier accueil mitigé, il en va tout autrement lors de son retour en 1530, malgré la fougue et même parfois la violence de ses paroles. Soutenu par la puissante République de Berne, qui exerçait depuis longtemps une forme de protectorat politique sur le comté de Neuchâtel, le réformateur finit par réussir à imposer ses idées. En son absence, les images et statues de la collégiale sont vandalisées à la fin du mois d’octobre par des soldats trop pleins d’entrain, de retour de Genève qu’ils étaient allés défendre face à la Savoie. Même si leurs motivations étaient douteuses, l’engrenage était définitivement lancé: le 4 novembre, les bourgeois de la ville votaient – à un résultat assez serré – l’abolition de la messe.
Demeure de Guillaume Farel, à Neuchâtel
Antoine Marcourt
Après Neuchâtel, Genève sera la prochaine cible de Farel dès 1532, et jusqu’en 1536, année de son adoption de la Réforme pendant laquelle il incitera, avec succès, Jean Calvin à rester sur les bords du Léman. Durant toutes ces années, Farel n’est pas à Neuchâtel, mais il y installe Antoine Marcourt comme premier pasteur. Le ministère de Marcourt correspond à l’apogée de Neuchâtel comme centre de diffusion de la nouvelle foi, non seulement vers le reste du comté, qu’avait seule adopté la ville-capitale dans un premier temps, mais aussi à destination de toute la francophonie.
En 1533, il publie notamment le «Livre des marchands» qui, sous un titre anodin destiné à tromper la censure, est en réalité un pamphlet satirique contre le clergé catholique accusé de mercantilisme. Mais son principal coup d’éclat date de 1534: pendant la nuit du 18 octobre, des milliers d’exemplaires du placard qu’il a très vraisemblablement rédigé sont distribués à Paris et dans d’autres villes de France, et jusque dans les propres appartements du roi François Ier. Son contenu s’en prenant vertement à la messe, et notamment à la présence réelle du Christ lors de la Cène, déclenchera l’ire du parti catholique en France et sera le prétexte à de sanglantes répressions.
La Bible d’Olivetan
Dès 1531, Pierre Olivétan se trouve aussi régulièrement à Neuchâtel. Ce cousin de Calvin est surtout connu pour une œuvre majeure: la première traduction complète – en seulement deux ans! – de la Bible depuis les originaux hébreux et grecs. Tant Marcourt qu’Olivétan avaient besoin d’un imprimeur pour la diffusion de leurs ouvrages et de leur message. En 1533, Pierre de Vingle, un Lyonnais passé par Genève qu’il venait de devoir quitter, s’installe justement à Serrières, le quartier de Neuchâtel qui fut le lieu de la première prédication de Farel quatre ans plus tôt et où se trouve déjà une fabrique de papier. De ses presses sortiront le «Livre des marchands», les placards et la traduction française de la Bible. Mais dès ces travaux achevés, de Vingle repart, signant la fin d’un épisode aussi brillant que bref de l’imprimerie et de l’édition neuchâteloises.
Les années 1530 sont aussi celles de la mise en place de la «Vénérable Classe», organe collégial regroupant tous les pasteurs. Cette Classe devait surveiller la formation des futurs pasteurs et vérifier le travail de ceux en place; plus généralement, elle administrait l’Eglise réformée, mais ne détenait pas de magistère théologique à proprement parler. Cette institution se maintiendra jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, en 1848. Sa très riche bibliothèque témoigne aujourd’hui encore de son poids dans l’histoire neuchâteloise, mais également bien au-delà avec des figures exceptionnelles comme celle de Jean-Frédéric Ostervald au XVIIIe siècle, dont la pensée, le réseau et la nouvelle traduction de la Bible impressionnent.
Grégoire Oguey, historien
à l’Université de Neuchâtel
et archiviste à l’Etat de Neuchâtel.
Ce texte est un extrait de l’original allemand de Grégoire Oguey, «Neuenburg/Neuchâtel – Wilhelm Farel», in Michael Welker, Michael Beintker et Albert de Lange, Europa Reformata. Reformationsstädte Europas und ihre Reformatoren, Leipzig: Evangelische Verlagsanstalt, 2016, pp. 287-296.
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