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Le nom de S. désigne le comté (1160), puis duché (1416) de S., dont les origines remontent au XIe s. avec les débuts de la maison éponyme. S. est aussi le nom d'un des deux départements français créés en 1860 après que la France eut reçu l'ancienne S. pour avoir contribué à l'unité italienne, l'autre étant celui de Haute-S.
Bien que son nom en soit dérivé, la S. ne faisait que partiellement partie de la Sapaudia burgonde (443), annexée et incorporée comme Saboia au royaume mérovingien (534), à l'empire carolingien (751), au second royaume de Bourgogne (888) et enfin au Saint Empire romain germanique (1032).
Sous les Rodolphiens, l'incorporation à la souveraineté royale des seigneurs ecclésiastiques et laïques profita notamment à un familier de Rodolphe III, le comte Humbert, qui s'émancipa au début du XIe s. La première phase de l'histoire de la S. fut marquée par la constitution territoriale du comté autour des possessions familiales concentrées dans le Bugey et dans le Grésivaudan. La famille et la belle-famille d'Humbert cumulèrent les charges importantes: évêque de Belley, archevêque de Vienne et comte du Viennois, évêque et comte d'Aoste. Lui-même administra le Bugey et la S., avant de recevoir le comté d'Aoste et celui de Maurienne. Son fils Aimon fut évêque et comte du Valais et, grâce au mariage de son fils Odon avec Adélaïde, fille du marquis de Turin, qui lui amena la vallée de Suze et le Piémont, la maison de Savoie s'installa sur l'autre versant des Alpes, ce qui lui assura la maîtrise des cols. Elle acquit encore le Chablais, puis, au XIIe s., la Tarentaise. C'est avec Thomas Ier (1189-1233) que la dynastie commença son expansion dans le Pays de Vaud et renforça son emprise en Valais, politique reprise par Pierre II (1263-1268) qui obtint, grâce au traité de Conthey (1260), tout le territoire s'étendant jusqu'à la Morge de Conthey. Son mariage lui amena le Faucigny, qui lui permit de relier les terres du Chablais et de Tarentaise, mais qui fut perdu en 1268. Il acquit des droits sur le Pays de Gex et étendit son influence sur une partie du Genevois.
Les efforts de Philippe Ier (1268-1285) se concentrèrent vers l'Italie, où il obtint la reconnaissance de la totalité de la succession d'Adélaïde. Amédée V (1285-1323) reçut la Bresse grâce à son mariage. En revanche, sous la pression des branches cadettes, il fut contraint de leur céder le Pays de Vaud et le Piémont en apanages. Edouard (1323-1329) et son successeur Aimon (1329-1343) parvinrent à renforcer leur autorité en Maurienne et en Tarentaise. Sous Amédée VI (1343-1383), le traité de Paris (1355) mit fin au conflit avec le dauphin du Viennois; Amédée VI renonça au Dauphiné, mais obtint le Faucigny et le Pays de Gex. En outre, il réintégra le Pays de Vaud au domaine comtal (1359). Sa politique en Valais (soutien à l'évêque Guichard Tavel) fut moins heureuse et la guerre dura jusqu'en 1392; elle favorisa la puissance montante des dizains. Avec Amédée VII (1383-1391), la maison de S. s'offrit un accès direct à la Méditerranée par le rattachement de Nice (1388). Amédée VIII (1391-1439) acquit le Genevois (1401) et récupéra le Piémont (1418).
En 1416, l'empereur érigea la S. en duché. La situation géographique des Etats de S. et l'alliance de ses princes avec plusieurs maisons européennes consacra Amédée VIII dans un rôle de médiateur et son prestige fut renforcé par son élection au pontificat (Félix V).
Auteur(e): Sandra Coram-Mekkey
La faiblesse des successeurs d'Amédée VIII, les intrigues, le manque d'une politique cohérente, les désaccords entre les partis savoyard et piémontais, l'anarchie féodale et la pression française jetèrent la S. dans une période de crise. En 1475, au moment des guerres de Bourgogne, la régente Yolande se rangea du côté de Charles le Téméraire. Inquiets, Bernois et Valaisans envahirent qui le Pays de Vaud, qui le Valais savoyard. En 1476, au traité de Fribourg, Yolande dut céder à Berne le gouvernement d'Aigle et aux dizains le Bas-Valais jusqu'à Massongex.
La politique séculaire des S., - s'emparer de Genève -, entraîna les interventions de Berne et de Fribourg en 1530 (confrérie de la Cuiller). Lorsque Charles III tenta en 1536 de prendre Genève, Berne réagit en envahissant une nouvelle fois le Pays de Vaud, le Pays de Gex et le Genevois, suivi par les Valaisans qui prirent ce qui restait des possessions de la S. en Chablais, atteignant la rive est de la Dranse. Attaqué sur un troisième front par le roi de France, le duché se vit encore amputé de la S. et du Piémont. De ses Etats, il ne restait au duc au printemps 1536 que Nice, Verceil et le val d'Aoste.
Auteur(e): Sandra Coram-Mekkey
Le succès de la maison de S. et le renforcement de son autorité reposait sur la réduction de l'autonomie des autres seigneurs locaux, notamment par la concession de franchises à de nombreuses villes, et sur une organisation politique et administrative de plus en plus complexe qui accompagna son expansion territoriale.
Au niveau local, en matière policière, fiscale et militaire, le comte était représenté par des métraux (prévôts dans certaines régions). Ils furent remplacés par des châtelains dès la fin du XIIe s., dont ils devinrent les agents subalternes. Si le rôle des châtelains était avant tout militaire (inspection des ouvrages de défense et levée des troupes), ces fonctionnaires révocables s'occupaient aussi de fiscalité, de police et de justice. Dans la seconde moitié du XIIIe s., deux nouveaux officiers firent leur apparition: le bailli (notamment de Vaud, du Chablais, de Gex), responsable de plusieurs châtellenies, et le juge mage, administrateur de la justice dans sa circonscription, la judicature.
Concernant l'administration centrale, le comte était entouré d'un Conseil qui le suivait dans ses déplacements et l'assistait en matière de politique intérieure et extérieure, de justice et de finances. Dans la première moitié du XIVe s., le Conseil se scinda en Conseil itinérant et en Conseil résident, établi à Chambéry; 1330 vit la naissance de la charge de chancelier de S. Le duc consultait aussi les états généraux de S.; ceux-ci se réunirent à plusieurs reprises à Genève entre 1441 et 1449.
L'administration fut complétée par la trésorerie, qui centralisait les recettes, et par la Chambre des comptes, qui vérifiait la comptabilité des châtelains (le premier compte conservé fut fait à Chillon) et qui fut fixée à Chambéry à la fin du XIIIe s. Quatre auditeurs étaient chargés des opérations de contrôle et huit clercs s'attelaient à la rédaction des rouleaux et à la garde des archives. Des commissaires d'extentes, en nombre variable, s'occupaient de vérifier l'état des édifices comtaux et de recouvrer les recettes. De nombreux nobles et bourgeois, de Genève ou du Pays de Vaud, exercèrent des charges dans l'administration savoyarde.
Auteur(e): Sandra Coram-Mekkey
Le lac Léman joua un rôle important dans la politique de la maison de S. En s'implantant à Chillon au milieu du XIIe s., elle put contrôler le commerce du Haut-Lac, sur l'axe international Italie-Champagne. Thomas Ier fonda Villeneuve en 1214, siège de péage important du réseau européen, Louis Ier de S.-Vaud Morges en 1286. Sur la rive sud, Evian, Thonon, Le Bouveret, Meillerie, Nernier et Bellerive étaient moins importants; les deux derniers servaient de débouché aux marchandiŝes du Faucigny. Genève était le centre économique de la S., en particulier grâce à ses foires, de marchandises et d'argent. Lorsque, dès 1462, elles furent menacées par celles de Lyon, le duc tenta vainement de rétablir la liberté de commerce mise à mal par Louis XI.
Aux XIVe et XVe s., les riches bourgeois et les banquiers italiens de Genève accordèrent des prêts au comte, puis au duc. De 1511 à 1535, Charles III emprunta plus de 200 000 écus en Suisse, notamment à Bâle et à Lucerne, avec la caution de Fribourg, Berne et Soleure, mettant en gage des seigneuries, puis, en 1530, tout le Pays de Vaud. Les vainqueurs de 1536 remboursèrent pendant quelques décennies les emprunts ducaux. Les sujets du duc, particulièrement les nobles, empruntèrent eux aussi aux villes suisses jusqu'à la fin du XVIe s.
Auteur(e): Sandra Coram-Mekkey
Charles III ne vit pas la restauration de ses Etats. Ce fut aux traités de Cateau-Cambrésis (1559) que son fils Emmanuel-Philibert, réinvesti de son duché par Charles Quint en 1554, obtint la restitution des provinces conquises par la France: la S. était nécessaire à l'équilibre européen. Le duc fixa sa capitale à Turin lorsqu'il eut recouvré le Piémont en 1563. Le lien avec le Saint Empire se distendit peu à peu; la S. n'en faisait plus partie en 1648, même si un Reichsmatrikel de 1755 mentionne encore le duché.
Par les traités de Lausanne (1564) et de Thonon (1569), Emmanuel-Philibert récupéra la rive sud du Léman, les bailliages bernois en 1567, les valaisans en 1569; il cédait par contre à Berne le Pays de Vaud que la ville avait conquis en 1536 et aux dizains le Vieux-Chablais. Le retrait de Berne et du Valais fut favorisé par l'alliance défensive que le duc avait signée en 1560 avec les cantons catholiques. Elle fut renouvelée en 1577, puis en 1581; le canton de Fribourg, qui craignait de devoir lui aussi restituer ses conquêtes de 1536, n'accepta de s'y joindre qu'en 1578, lorsque le duc eut formellement renoncé à Romont.
Son successeur Charles-Emmanuel profita des guerres civiles et religieuses en France pour essayer dès 1588 de reprendre Genève et le Pays de Vaud. La conjuration d'Isbrand Daux fut un fiasco, mais la politique ducale provoqua, de 1589 à 1591, une nouvelle invasion de la S. du Nord par Berne et Genève. La guerre avec la France aboutit, en 1601, au traité de Lyon et à la perte du Pays de Gex; au nord des Alpes, le duc ne possédait désormais plus que la S. L'Escalade en 1602 amena la riposte de Genève et de ses alliés qui envahirent le nord du Salève, le Chablais et le Bas-Faucigny. Par la paix de Saint-Julien (1603), le duc reconnut enfin l'indépendance de Genève.
Une des dispositions du traité d'Utrecht (1713) ayant accordé au duc la couronne de Sicile, échangée en 1720 contre celle de Sardaigne, la S. fit désormais partie des Etats sardes.
Auteur(e): Alain Becchia
L'évêque ayant été chassé en 1535, le siège épiscopal de Genève fut déplacé à Annecy. Alors prévôt du chapitre, François de Sales, par son éloquence et son charisme, ramena entre 1594 et 1598 à la foi catholique les anciens bailliages bernois, aidé par les missions des capucins. La S. s'affirma comme un bastion de la Contre-Réforme et de la Réforme catholique, sous la houlette de prélats consciencieux et avec le ferme soutien des autorités ducales.
Les sujets calvinistes des ducs de S., les vaudois, avaient obtenu en 1561 une certaine liberté religieuse et leurs pasteurs se formaient à Genève, Lausanne et Bâle. Cette liberté resta toutefois fragile et les vaudois furent à plusieurs reprises victimes de répression. En 1686, leur culte fut interdit par Victor-Amédée II. Expulsés en 1687, ils se réfugièrent à Genève et dans les cantons évangéliques. Les efforts diplomatiques de ces derniers, le renversement d'alliance de 1690 (le duc s'allia à l'Angleterre et aux Provinces-Unies contre la France) amenèrent le rétablissement du culte vaudois en 1694.
Auteur(e): Alain Becchia
Autre sujet d'inquiétude pour les cantons protestants au XVIe s., de nombreuses garnisons espagnoles stationnèrent presque en permanence en S. du Nord afin d'assurer le maintien de la route stratégique reliant Gênes et Milan aux Flandres. Ce cheminement fut menacé lorsque la S. perdit le Bugey en 1601, d'où l'intérêt pour l'Espagne de l'alliance avec les cantons catholiques, qui lui permettait de passer sur leur territoire (camino de Suizos). Les tensions de la seconde moitié du XVIIe s. amenèrent Berne et Genève à armer des galères.
Lors de la guerre de Succession d'Autriche, une occupation totale du duché par les troupes des Bourbons de Madrid (septembre 1742-février 1749) alarma Genève. Mais leur chef, l'infant Don Felipe, concéda la liberté de commerce entre la S. et Genève. Des unités de mercenaires suisses servaient à la fois dans l'armée espagnole (régiments de Bavois, Dunant, Reding, Schwaller) et dans celle du roi de Sardaigne. Les premières capitulations avaient été signées en 1582 avec les cantons catholiques; au XVIIIe s. des protestants (bernois, vaudois) entrèrent également au service du roi. La garde des Cents Suisses, créée en 1579 à Turin, sera dissoute en 1832.
Le traité d'Aix-la-Chapelle (1748) confirma celui de Worms (1743), par lequel le roi de Sardaigne avait obtenu le val d'Ossola et était donc devenu voisin des bailliages italiens des Confédérés. Le traité de Turin (1754) définit quant à lui une nouvelle frontière avec la république de Genève, plus éloignée des abords immédiats de la ville, et régla les conflits de juridictions dans cette zone.
Auteur(e): Alain Becchia
De nombreux liens économiques existaient entre la S. et Genève, beaucoup moins avec le Pays de Vaud et le Valais. Le sel de Peccais (Languedoc) remontait le Rhône jusqu'à Seyssel, prenait la voie terrestre jusqu'à Genève, puis, par le lac, gagnait les ports des rives nord et sud du Léman, l'essentiel partant toutefois pour le Valais.
Le grand axe commercial entre le Midi méditerranéen et Genève passait par Chambéry et Grenoble, à quoi s'ajoutaient des voies secondaires. Au XVIIe s., les draperies du Dauphiné et du Languedoc y étaient expédiées "en blanc", la ville se chargeant de la teinture et des apprêts. La S. du Nord assurait une bonne part de l'approvisionnement de Genève en bovins et moutons, céréales du Faucigny, vins du Chablais, fromages du Salève ou de Thônes, seigneurs et communautés religieuses n'hésitant pas à faire appel au savoir-faire de bouviers et fruitiers suisses, même protestants; s'y écoulaient aussi les produits des tanneries d'Evian et plus tard de Carouge, les couteaux et lames d'Annecy. A l'inverse, les riches familles et même des ecclésiastiques faisaient venir de Genève des tissus de qualité, des produits de luxe, des épices.
Hommes et marchandises passaient la frontière dans les deux sens: bébés genevois placés en nourrice à la campagne, riches curistes fréquentant les stations thermales d'Amphion (près d'Evian) et d'Aix-les-Bains, fripiers de Genève ou Lausanne trafiquant dans les villages et bourgs du Chablais, colporteurs savoyards se fournissant en partie à Genève. Ramoneurs, rémouleurs ou maçons savoyards se rencontraient aussi dans le Pays de Vaud, voire dans toute la Suisse. Un fort courant d'émigration se développa vers ces régions.
Les capitaux genevois s'investissaient aussi en S., par exemple à Annecy dans le moulinage de la soie (début XVIIe s.) ou dans la fabrication d'indiennes (fin XVIIIe s.) Les petits ateliers d'horlogerie des environs de Cluses travaillaient pour des sociétés de Genève, qui se réservaient la finition et la commercialisation. Pour contrer cette trop grande influence, le roi essaya de faire de Carouge, ville neuve fondée sur la rive gauche de l'Arve en 1772, une rivale commerciale, en la dotant de foires, de franchises et d'un régime de tolérance religieuse; elle devint même chef-lieu d'une nouvelle province en 1780 et ville royale en 1786.
Auteur(e): Alain Becchia
L'invasion de la S., puis son rattachement à la France, en novembre 1792, donna naissance au département du Mont-Blanc, divisé en sept districts, dont ceux de Thonon et de Carouge. Après l'annexion de Genève en 1798, la France, réalisant le projet qu'avait longtemps caressé la maison de S., unit la ville à son arrière-pays naturel. Elle en fit jusqu'en 1813 le chef-lieu d'un nouveau département, celui du Léman, qui regroupait le Pays de Gex, le nord du Genevois, le Faucigny et le Chablais, soit une zone correspondant en grande partie à l'aire de ses relations économiques avec la S.
Auteur(e): Alain Becchia
A deux reprises au XIXe s., en 1814-1815 et 1860, des tentatives eurent lieu pour rattacher la S. à la Confédération. Elle le fut à la France en 1860.
Lors des négociations qui suivirent la chute de l'Empire, à Vienne (congrès de Vienne), Paris (traités de Paris) et Turin (traité de Turin), il fallut décider du sort de la S., le département du Léman ayant disparu avec la défaite des armées napoléoniennes.
Lors du premier traité de Paris (30 mai 1814), alors qu'on s'acheminait vers un partage de la S. du Nord (Chambéry, Annecy et Rumilly accordés à la France, le reste rendu à la Sardaigne), près de 600 notables savoyards issus principalement du Chablais, du Faucigny et du Genevois signèrent un manifeste en faveur d'un rattachement de ces provinces à la Confédération et une députation se rendit auprès de la Diète fédérale afin d'appuyer leur demande. Or une partie des cantons, Zurich en tête, n'était pas favorable à cette requête. A Genève également, un courant s'y opposa pour des motifs confessionnels.
Le second traité de Paris (20 novembre 1815) accorda Carouge à Genève, tandis que le traité de Turin (16 mars 1816) fixait définitivement la frontière, accordant encore au nouveau canton quelques communes rurales prises à la S., afin d'élargir le désenclavement amorcé en 1754 (Communes réunies). Ces difficiles négociations pour "arrondir" Genève furent débloquées par l'initiative de Victor-Emmanuel Ier de relancer la vieille idée d'une neutralisation de la S.
Auteur(e): Dominique Zumkeller
Alors que Charles Pictet-de Rochemont et François d'Ivernois négociaient à Vienne les nouvelles frontières de Genève, il fut convenu que les provinces du Chablais, du Faucigny et tout le territoire au nord d'Ugine seraient agrégés à la neutralité suisse. Cette décision fut d'autant mieux acceptée que les violents combats qui opposèrent, dans le Genevois, les armées autrichiennes et napoléoniennes, en juin et juillet 1815, démontrèrent la vulnérabilité militaire de la S. Au second traité de Paris, la neutralité fut partiellement étendue aux arrondissements d'Annecy et le Chambéry restitués par la France au roi de Sardaigne. La neutralisation concernait la totalité de l'actuel département de la Haute-S. et environ 20% de celui de la S. Imposée et voulue par les Alliés, elle ne suscita pas une adhésion totale. La Diète fédérale ne semble pas avoir accepté pleinement ses nouvelles obligations; de son côté Turin avait souhaité que tout l'ancien duché soit neutralisé.
Neutralisation ne voulait pas dire démilitarisation. Le Piémont entretint en S. des garnisons et les hommes étaient incorporés dans l'armée nationale. En cas de tensions internationales, il était prévu que les troupes basées en S. devaient en être retirées et qu'elles puissent au besoin passer par le Valais pour rallier le Piémont. Aucune armée ne devait pouvoir entrer, traverser ou stationner dans les zones précitées; seules les troupes fédérales pouvaient s'y installer à la demande de la Sardaigne. De fait, la Confédération n'occupa pas la S. lorsque les bandes républicaines de Giuseppe Mazzini tentèrent de soulever le duché en 1834 à partir du territoire genevois, ni lors de l'opération des "Voraces" (ouvriers lyonnais souvent d'origine savoyarde) venus proclamer en 1848 la République à Chambéry et prôner le rattachement à la France.
Entre 1815 et 1860, Genève se voulut interventionniste alors que la Confédération opta pour une politique attentiste. En avril 1859, Berne n'intervint pas lorsque les troupes françaises traversèrent la S., de Culoz à Modane, violant donc la neutralité, même si c'était pour se rendre en Piémont combattre avec leur allié le roi de Sardaigne. Il était prévu que l'intervention de Napoléon III en faveur de l'unité italienne serait récompensée par la cession à la France de la S. et de Nice. Les partisans d'un rattachement de la S. à la Confédération, tant en S. qu'en Suisse, échouèrent (affaire de Savoie) et la S. devint française.
Lors de la guerre franco-allemande, la crainte d'une invasion prussienne vers Lyon et le Midi occupa le Conseil fédéral en novembre 1870 quant à la neutralité de la S.; des troupes fédérales furent acheminées à Genève. Profitant de la situation, les mouvements républicains séparatistes de Haute-S. s'activèrent pour une entrée des troupes helvétiques. Le préfet invita en vain la Confédération à faire usage de son droit d'occupation. Des notes diplomatiques suggérèrent même un rattachement du Chablais, du Faucigny et d'une partie du Genevois à la Suisse au cas où l'Alsace et Mulhouse seraient annexées par l'Allemagne.
Les tensions européennes issues de la crise du boulangisme (1887) poussèrent la France et la Confédération à revoir le statut de la zone neutre et à définir précisément le périmètre et les modalités d'une occupation helvétique. Pourtant rien ne changea. Durant la Première Guerre mondiale, l'Autriche, inquiète à l'idée de voir transiter des renforts par le nord de la S., s'adressa à Berne qui ne réagit pas. L'article 435 du traité de Versailles (1919) mit fin à la zone neutralisée de la S.
Durant la Deuxième Guerre mondiale, Genève fut un lieu de refuge pour quelques Savoyards fuyant le Service du travail obligatoire. Jusqu'en novembre 1942, la Haute-S. fit partie de la "zone libre"; après l'occupation de cette dernière, l'encerclement de la Suisse par l'Axe fut complet. Lorsque les Allemands eurent remplacé les Italiens en septembre 1943 comme puissance occupante, il devint presque impossible aux réfugiés de passer la frontière, notamment à Saint-Gingolph.
Auteur(e): Dominique Zumkeller
En rattachant quatorze communes savoyardes au canton de Genève, parfois en les coupant en deux, le traité de Turin de 1816 devait leur offrir une compensation douanière, séparées qu'elles étaient de leur réseau économique traditionnel. La solution, celle de zones franches, était d'autant plus nécessaire en cette période de protectionnisme. La même compensation avait été accordée en 1815 à l'ensemble du Pays de Gex. Outre la libre circulation accordée aux propriétaires des communes démembrées pour aller cultiver leurs biens-fonds de part et d'autre de la frontière politique et d'en rapatrier la récolte, un "reculement" des douanes fut prévu. En définitive la zone franche savoyarde, qui devait englober les Voirons et le Vuache, espace naturellement tourné vers le marché genevois, fut beaucoup plus resserrée, Douvaine, Machilly, Annemasse, Le Châble et Valleiry n'y étant pas inclus. Elle s'étendit tout de même sur une superficie de 190 km2. Les denrées achetées à Genève provenant de cet espace étaient exemptées de droits de douane. En 1829, Turin octroya, sans contrepartie, le statut de zone franche à la région de Saint-Gingolph en reculant la douane fiscale jusqu'au hameau de Locum.
Le rattachement de la S. à la France permit d'unifier le régime douanier. La Grande Zone s'étendit désormais sur 3790 km2 (soit 87,7% du département de la Haute-S.). La Confédération refusa de reconnaître officiellement le rattachement de la S. à la France et n'accorda l'entrée en Suisse des produits de la Grande Zone qu'en 1870. Annecy, estimant que son déclin était lié à sa non-inclusion dans la Grande Zone, en souhaitait la suppression.
Le régime des zones participa largement à l'essor économique de la Haute-S. Après 1918, la France souhaita mettre fin au régime douanier, contre l'avis des habitants et des Genevois. Si elle put obtenir la suppression de la Grande Zone, elle dut accepter le rétablissement des petites zones gessienne et savoyarde et de celle de Saint-Gingolph (1932). Les accords bilatéraux entre l'Union européenne et la Confédération tiennent compte du régime zonien, même s'il est réduit à peu de chose.
Auteur(e): Dominique Zumkeller
Le Léman, "suisse" pendant quelques décennies du XVIe s, est resté un point de contact entre la Haute-S. et les cantons riverains. Jusqu'en 1914, les pierres des carrières de Meillerie étaient amenées par barque dans les ports suisses et les Savoyardes traversaient encore le lac pour travailler à la vigne dans les années 1950. La France et la Suisse ont signé un accord sur la pêche en 1981.
Malgré la route établie sous le Premier Empire et la ligne ferroviaire des années 1880 (désaffectée entre Evian et Saint-Gingolph en 1998), la rive sud du Léman n'a pu concurrencer la rive nord et la "transchablaisienne" est restée un projet. La liaison RER Genève-Annemasse, décidée en 1910, a été acceptée en 2009. Cointrin est l'aéroport des départements de S. et de Haute-S. (vols charters pour tourisme d'hiver). Au niveau privé, la collaboration s'établit à l'instigation des stations de ski (domaine des Portes du Soleil: val d'Illiez et Haute-S.). Comme l'Ain, la Haute-S. fournit à Genève un nombre important de frontaliers (2000 en 1960, 22 000 à la fin des années 1980, 51 213 en 2009). Elle accueille aussi des Suisses qui y trouvent un logement plus avantageux. Migros s'est installée à Etrembières, Thoiry et Neydens. Les frontaliers allant à Lausanne utilisent la Compagnie générale de navigation. La Haute-S. est membre depuis leur création du Comité régional franco-genevois (1973) et du Conseil du Léman (1987). Une partie du département est comprise dans la future agglomération franco-valdo-genevoise (charte d'engagement en 2007).
Auteur(e): Dominique Zumkeller