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vation et de l'expérience, et que ce n'est qu'à force d'exemples sensibles et réitérés, et non sans beaucoup de peine, qu'ils parviennent à leur donner quelque notion, et encore bien légère et imparfaite, de tout ce qui tient aux maximes générales, tant dans la spéculation que dans la pratique.
A quoi donc faut-il borner la première instruction? — Aux objets d'observation et d'expérience; les seuls qui soient à la portée des enfants, et sans la connaissance desquels toute instruction ultérieure serait inutile pour étendre et perfectionner leur intelligence.
Les enfants ont des sens bien organisés pour voir, pour entendre, pour saisir et observer les choses sensibles, leurs propriétés, qualités, effets, leurs différences et leurs ressemblances; ils ont de la mémoire et de l'imagination pour se rétracer ce qu'ils ont vu, entendu, observé; ils peuvent aussi combiner les idées sensibles pour en former des idées individuelles; ils sont même en état de ranger les objets individuels sous certaines classes distinctes, et de reconnaître à quelle classe chaque objet appartient; ils sont enfin capables de réfléchir sur tout ce qui est à la portée de leurs sens pour en acquérir une certaine connaissance.
Telles sont aussi les facultés qu'il faut d'abord exercer chez eux, et les objets qu'il convient de leur présenter. Il ne s'agit que d'en mettre sous leurs yeux autant qu'il se peut, de les leur faire observer plus exactement qu'ils ne le.feintent par eux-mêmes, de les leur montrer a différente, reprises, et sous différentes faces, pour leur en faire bien saisir les propriétés, qualités, eflets, différences, ressemblances, jusques a ce quiM s'en soient formés des idées assez justes et nette, pour les classifier, et reconnaître la classe a laquelle chacun doit être rapporté. Il ne s'agit, en un mot, que d'enrichir leur mémoire de faits intéressants, qui, rassemblés avec choix et avec ordre, puissent servir de fondement et de matériaux pour construire dans la suite l'édifice de leurs connaissances.
Ainsi tout se réduit à leur donner pour premier maître l'expérience, qui a instruit les hommes dans tous les temps, qui est et qui sera toujours le seul moyen de les former; car comment les hommes se forment-ils et deviennent-ils habiles? Ce n'est qu'à force de voir, d'entendre, d'observer, d'imiter. Qui sont ceux qui montrent le plus d'habileté en tout genre, le plus de génie et de goût? Ce sont toujours ceux qui ont le plus vu, le plus observé, qui ont eu le bonheur de trouver les meilleurs modèles, qui se sont le plus appliqués à réfléchir sur tout ce qui se présentait à leur attention.
De là je tire ce premier principe pour servii de règle fondamentale à Y éducation intellectuelle, c est qu'il faut présenter aux enfants les fa*» avant les résultats, les idées de détail avant W générales, qu'il faut les arrêter sur les objets sensibles avant de les élever aux non sensibles et les conduire toujours graduellement du simple au plus composé.
J'y joins une seconde règle non moins importante et liée à cette maxime fondamentale, qu'il ne faut apprendre aux enfants que ce qu'ils peuvent comprendre, c'est qu'on ne doit leur faire connaître et apprendre les mots qu'autant qu'on peut en même temps leur expliquer nettement le ,sens de ces mots et les choses qu'ils signifient, ni avancer leurs progrès dans le langage que dans la même proportion que leur connaissance des objets et des faits se développe, s'étend et se perfectionne; marche qui répond exactement à celle que la nature a prescrite aux hommes, et qu'ils ont suivie dans tous les temps.
Il en résulte encore cette troisième règle aussi essentielle que les précédentes, c'est que dans la première éducation des enfants on doit se borner absolument à les instruire dans leur langue maternelle, puisque c'est la seule qu'ils puissent bien apprendre actuellement, à mesure qu'ils avancent dans la connaissance des choses, et qu'ils ne sauraient en apprendre aucune autre, œmme il faut, qu'ils ne sachent premièrement bien celle-là, comme nous l'avons déjà montré au chapitre premier.
Mais dans les instructions qu'on leur donne sur cette langue maternelle, on doit mettre de côté tous les principes de grammaire et de rhétorique qui supposent des notions abstraites, une réflexion profonde, un raisonnement exercé, dont les enfants sont incapables, et s'en tenir pour le coup aux idées les plus simples qui peuvent être à leur portée, à l'usage, l'exercice et l'habitude, qui doivent leur tenir lieu de règles, comme ils en tiennent à toutes les personnes du monde qui parlent assez bien, sans avoir jamais été initiées dans aucun art du discours.
Mais il faut inculquer avec soin et de très bonne heure cette maxime aux enfants, c'est que le langage étant uniquement destiné au développement et à la communication de la pensée, on ne saurait en faire un abus plus ridicule que celui de parler sans attacher aucun sens aux expressions qu'on emploie, c'est-à-dire sans se comprendre soi-même, rien dès là même de plus important dans l'éducation intellectuelle que de veiller continuellement à ce que les enfants n'emploient aucun mot sans y attacher un sens bien déterminé, et qu'ils ne prennent pas, comme cela n'arrive que trop souvent, la mauvaise habitude de babiller sans sujet et sans accompagner la parole d'aucune pensée proprement dite: par là on les accoutumera à bien choisir leurs expressions pour les approprier à chaque objet, à s'énoncer avec exactitude et justesse, et on parviendra même à les initier peu à peu dans les tours, les images, les beautés de leur langue, qu'on prendra la peine de leur faire observer dans les bons auteurs dès qu'ils seront en état d'en entreprendre la lecture.
Ces principes une fois posés , entrons dans quelque détail sur la graduation qu'exigerait le cours des études pour qu'elles formassent par leur enchainure et leur correspondance un ensemble assorti aux vues qu'on doit raisonnablement se proposer dans l'instruction des enfants.
CHAPITRE IV
Application des principes précédents au détail d'une marche graduelle dans le cours des premières opérations de l'éducation intellectuelle, qui ont rapport à l'instruction dans la connaissance des faits.
Dès que les enfants commencent à distinguer les objets et à articuler des sons, il faut mettre sous leurs yeux tous les objets qui peuvent les intéresser, et leur laisser d'abord une sorte de liberté par rapport aux sons qu'ils emploient pour exprimer ces objets, ainsi que leurs sensations et leurs désirs; il faut les abandonner ici jusques à un certain point à l'impulsion de la nature qui est actuellement le principal maître qui puisse les diriger dans le choix des signes.