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Il n'a servi que 19 aces contre Andrey Rublev et c'est un peu comme si on avait ôté son pistolet laser au capitaine Flam (à redécouvrir en musique ici).
Cette nuit-là, à New York, Ivo Karlovic ressemblait un peu à cela, un caillera d'opérette, le bras désarmé d'une force occulte (175 km/h de moyenne au service). Cette nuit-là, l'as des aces a perdu la main, plus rien dans son jeu, sa gueule de cinéma déconfite et ses funestes répliques: «Sans doute que ma carrière est terminée», a-t-il bégayé après la rencontre.
Mais au fond, Ivo-le-terrible ne pouvait pas finir autrement, à 42 ans et toutes ses dents qui continuent de claquer, de claquer encore, comme la parenthèse mal refermée d'une enfance timide. Il ne pouvait pas finir sans avoir exercé jusqu'au bout, avec ténacité, le peu de pouvoir que la nature lui a conféré, un dernier revers pour la déroute, un dernier pour aider à oublier; juste un revers, promis? «Je voulais regoûter une fois à un Grand Chelem», a-t-il répété sobrement, lui qui n'a jamais connu l'ivresse des grands soirs (un seul quart de finale).
Il est né avec un physique d’épouvantail; d'ailleurs, les chroniqueurs n'ont cessé de répéter doctement qu'il «fait figure d'épouvantail dans ce tournoi». Il mesure 2,11 m. Deux échasses tenues par des bouts de ficelle (tendons usés, ligaments déchirés), deux billes noires enfoncées dans leur orbite, le visage fendillé d'un sourire inquiétant (la figure de l'épouvantail), jovialité patraque sur des joues efflanquées: Ivo Karlovic.
Il sème la terreur mais, en réalité, c'est lui qui bégaie et qui frémit au contact des humains. Quand il salue l'arbitre de chaise, il n'a pas besoin de lever les bras. Toute inclination lui semble superflue. Tout exercice de style. C'est un peu l'histoire du grand méchant mou.
Il n’a pas beaucoup de jeu, pas d’autres atouts que l’ace, pas d’autres prétentions, aucune coquetterie, juste servir et disparaître (13 709 aces en carrière, bien plus encore à l'entraînement où il canarde comme le capitaine Flam).
Si son tennis ne dit rien à personne, c’est parce qu’il s’exprime de manière monosyllabique – bim, bam, boum. Au meilleur de sa forme hélicoïdale, il est monté jusqu’à mille aces par saison, autant de coups portés à l’amour-propre des beaux joueurs, ceux qui le considèrent comme un manche ou un phénomène de foire, le roi du tire-pipe - mais celui qui rentre avec un koala en peluche, pas avec la plus belle fille du village.
Parmi cette noblesse de courts, beaucoup ont essayé de le rabaisser, puisqu'il était malvenu de le prendre de haut. On l'a assimilé à quelque brute épaisse, haro sur le bobet, au motif d'un manque de finesse dans les échanges.
Tout au long de cette carrière singulière, les aces ont défilé à plus de 200 km/h, mais le plus célèbre d’entre eux reste un service à la cuillère infligé à Tommy Haas en 2007, signe que le géant cache aussi un petit malin.
Ivo Karlovic n’a rien demandé, lui, vraiment rien du tout. Il a appris à jouer au tennis à la tombée de la nuit, quand les courts étaient fermés, puisque ses parents n’avaient pas les moyens de payer. Alors il s’est mis à servir pendant des heures – que vouliez-vous qu’il fasse d'autre, seul dans la pénombre, sans personne avec qui échanger?
Il a entrepris de gagner sa vie en distribuant des beignes et des châtaignes, et pour y parvenir, il était prêt à se plier en quatre. Bien sûr qu'il vivait dans un monde à part, perché sur son échelle de valeur, mais pourquoi le courage et la monomanie ne seraient-ils pas un moyen d'accéder à la notoriété?
En plus, il a de l'esprit, lui. Pas le genre à embrouiller la presse avec des phrases de mec facile «(I'm happy with my game», «I have to stay focus»).
Ivo Karlovic est resté planté là, fidèle épouvantail, jusqu'à 42 ans, avec sa carcasse rapiécée exposée à tous les courants, les pluies de critiques comme le souffle de la jeunesse. Après son revers contre Andrey Rublev (6-3 7-6 6-3), il n'a pas exclu de zoner encore un peu sur le circuit challenger, où le système l'a rejeté (ATP 221). Là où l'on repart avec un petit chèque, pas avec les honneurs; mais il y a longtemps qu'Ivo-le-terrible n'a plus besoin de ça.