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Une contribution clé à la paix
14.06.2023, Coopération internationale
Depuis la guerre en Ukraine, les États européens ont surtout renforcé leurs armées plutôt que la solidarité. Des voix féministes plaident pour une politique de paix plus globale — en Suisse également.
On a eu l’impression de vivre une première lorsqu'en 2021, à grand renfort médiatique, le gouvernement fédéral allemand annonçait une « politique étrangère féministe ». Peu de gens savaient alors que la Suède avait été la première nation au monde à se doter d'une politique étrangère féministe en 2014 (politique à laquelle elle a entre-temps déjà renoncé). Dans le Sud global, le Mexique a été le premier pays à vouloir réduire les inégalités structurelles et le fossé entre les sexes afin de bâtir une société plus juste et plus prospère. Depuis lors, une trentaine de pays dans le monde ont jeté les bases d’une politique étrangère féministe.
Dans le contexte de la guerre en Ukraine, le débat a pris un nouvel élan et a surtout (re)mis l'accent sur les aspects de la politique de paix et de sécurité. Ces derniers étaient déjà inscrits en 2000 dans la résolution 1325 sur « les femmes, la paix et la sécurité » lancée par des femmes du Sud mondial et adoptée à l'unanimité par le Conseil de sécurité de l'ONU. Cette résolution et celles qui l'ont suivie exigeaient notamment la protection contre les violences sexuelles perpétrées en temps de guerre à l'encontre des femmes et des filles et la répression de ces violences, ainsi que l'implication effective des femmes dans la prévention des conflits, les processus de paix et la reconstruction après un conflit ou une guerre. La recherche empirique montre en effet également que les femmes apportent une contribution clé à la paix lorsqu'elles peuvent prendre une part active aux processus.
Des politiques d'égalité à l'intersectionnalité
La mise en œuvre d'une politique étrangère féministe, et en particulier d'une politique de paix, reste toutefois très difficile à ce jour dans la pratique de la coopération internationale, même si le gender mainstreaming (l’approche intégrée de l’égalité) est devenu une notion à la mode, parfois instrumentalisée comme méthode de pinkwashing. En 2020, seuls 5 % environ du financement bilatéral du développement, réparti par secteur, ont été consacrés à des projets et programmes dont l'objectif premier était l'égalité des sexes, critique par exemple Theo Sowa, ancienne directrice du Women's Development Fund. Les structures de pouvoir existantes posent problème, confirme Uta Ruppert, professeur de sciences politiques et de sociologie politique à l'université Goethe de Francfort. Selon elle, les rapports mondiaux asymétriques, qui sont produits et consolidés en permanence par le commerce mondial et la politique financière, par l'extraction des ressources et la politique des matières premières, par la politique d'investissement et la politique (agro)industrielle, ne peuvent pas se régler par des politiques d'égalité des sexes.
C'est pourquoi la perspective dans laquelle on considère les questions pertinentes est particulièrement cruciale. Ces dernières années, les analyses permettant de mettre en évidence les discriminations multiples des femmes et des filles dans toute leur diversité (intersectionnalité) et dans le contexte des structures de pouvoir politique et économique ont ainsi été plus nombreuses, y compris au sein des organisations membres d'Alliance Sud (lire à ce sujet la Perspective Sud de Asanda-Jonas Benya). Cela permet aussi d'élargir le regard sur d'autres groupes marginalisés (LGBT par exemple) et sur des questions liées à la sécurité. Car l'objectif d'une politique étrangère et de développement féministe doit être, selon VENRO, l'association faîtière des organisations non gouvernementales de développement et humanitaires en Allemagne, de surmonter la discrimination, les conflits, les guerres et la violence au sein des sociétés et entre elles et d'investir dans la paix.
Et que fait la Suisse ?
Dans notre pays, seuls quelques voix et partis isolés se sont jusqu'ici engagés en faveur d'une politique étrangère féministe. Et ce, même s’il reste encore beaucoup à faire dans la mise en œuvre du plan d'action national (PAN) de la résolution 1325, comme le confie à « global » Annemarie Sancar, responsable de programme auprès de l'ONG Femmes de Paix Autour du Monde: « La Suisse doit agir au niveau de tous les départements et mettre à disposition suffisamment de ressources pour collaborer à long terme avec des organisations locales et transnationales de défense des droits des femmes et avec des experts des deux sexes. »
Grâce à l'adoption en 2003 d'une stratégie de genre pour la Direction du développement et de la coopération (DDC) et grâce à la promotion ciblée des femmes dans le corps diplomatique de l'ancienne ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, la politique étrangère suisse a développé une plus grande sensibilité aux questions de genre. Elle tente aussi de faire avancer ces questions sur la scène internationale : la participation égale des femmes aux processus de paix et aux missions de paix de l'ONU qui peuvent s'attaquer aux problèmes dans les pays concernés est par exemple une priorité de la Suisse au sein du Conseil de sécurité de l’ONU.
La politique de paix féministe et la participation égale des femmes aux processus de paix réclament toutefois bien plus que de faire s’assoir des femmes autour d’une table, selon Sancar. Pour elle, la promotion féministe de la paix signifie s'engager en faveur d'un changement transformatif et structurel. Ce qui suppose l'engagement d'un plus grand nombre d'hommes qui repensent leur rôle et ne font pas obstacle à des changements structurels pour davantage d’équité entre les genres. Comme le montre une étude publiée récemment, le patriarcat et ses normes sociales exacerbent de nombreux conflits. Il ne faut pas les négliger.
Les féminismes dans le contexte local
Accompagnant la mise en œuvre du PAN suisse, la société civile helvétique plaide pour que le PAN 1325 soit davantage utilisé comme instrument de politique intérieure et qu'il s’étende à la sécurité globale des femmes en Suisse. « Il faut à cet effet une nouvelle orientation et une nouvelle définition de la sécurité », réclame Annemarie Sancar. « Une politique étrangère féministe est aussi une politique intérieure féministe et signifie donc une politique de sécurité globale ! La violence sexospécifique, le travail de care non rétribué et sous-payé ainsi que les rapports de travail précaires à l'intérieur du pays doivent être thématisés au même titre que l'utilisation de la violence sexospécifique comme arme dans les conflits armés ».
Ce regard autocritique permettrait aussi d'éviter qu'une politique étrangère féministe de la Suisse ne se concentre que sur l'étranger et le Sud global, renforçant ainsi une image coloniale. « La politique de paix féministe », souligne Sancar, « mise toujours sur des approches spécifiques au contexte mettant les besoins, les idées et les solutions de la population locale sur le devant de la scène ». Dans cet esprit, la grève féministe du 14 juin en Suisse offre une bonne occasion de mieux comprendre et de soutenir davantage les divers féminismes de la société civile et leur contribution à la paix.