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Ascension du Githlaltepetl (Mexique)
Jean Sesiano. Genève
Jean Sesiano. Genève Du sommet du Popocatepetl, le premier janvier 1970, j' avais entrevu le Cithlaltepetl, à 140 kilomètres à l' est, et l' idée m' était venue d' en tenter l' ascension la saison suivante, c'est-à-dire durant l' hiver 1970-71, période de l' année la plus favorable aux ascensions de ces grands volcans mexicains.
Son cône, très régulier, s' élève d' une base massive à plus de 3700 m au-dessus du plateau mexicain ( altitude moyenne 2000 m ), à la frontière des provinces de Veracruz et de Puebla, et à 220 kilomètres à l' est de Mexico-City. Il se trouve à une latitude de 20 degrés, soit plus bas que le tropique du Cancer.
Le nom que lui donnent les Américains, Pic d' Orizaba ( Orizaba étant une petite ville logée au bas de son flanc sud-est ) n' est pas aussi romantique que celui de Cithlaltepetl, signifiant « Montagne de l' Etoile » en langue aztèque.
La première ascension officiellement enregistrée est celle de F. Maynard et G. Reynolds, en 1848. Sa dernière éruption remonte aux années 1545-1566; néanmoins le naturaliste allemand Alexander von Humboldt observa encore au siècle passé des fumerolles s' élevant du cratère. Actuellement considéré comme éteint, ce volcan est l' un des trois plus importants du Mexique, les autres étant le Popocatepetl ou Popò ( 5472 m ) et le Ixtaccihuatl ou Ixta ( 5286 m ) qui s' élèvent à 60 kilomètres au sud-est de la capitale. En langue aztèque, le premier signifie « Montagne Fumante » ( il est encore actif et fume continuellement ), et le second « Dame Blanche ». On trouve en outre dans le pays une multitude de volcans de moindre importance, les plus élevés étant le Nevado de Toluca ( 4585 m ), le Matlalcueyetl ou Malinche ( 4463 m ), et, le plus particulier, le Paricutin ( env. 2800 m ) qui apparut eri 1943 et atteignit une hauteur de 600 mètres en 2 ans. Tous ces édifices appartiennent à la « Ceinture de feu du Pacifique », dont les volcans andins sont les plus puissantes manifestations.
La basse latitude de ces volcans fait que la limite des forêts se trouve aux alentours de 4000 mètres, et celle des neiges éternelles vers 4600 mètres sur les flancs nord, et à plus de 5200 mètres sur les flancs sud-ouest; des zones dépourvues de neige ou de glace montent même jusqu' aux lèvres des cratères lorsque à un été relativement pauvre en précipitations succède un automne chaud, comme cela a été le cas ces dernières années.
Les conditions particulières aux tropiques à haute altitude y font que la neige se transforme très vite en glace: le soleil restant en toute saison assez haut dans le ciel, la température monte, même en hiver, à 20 degrés, le jour, à 3000 m, pour s' abaisser au-dessous de zéro durant la nuit. Au-dessus de 4000 mètres se manifeste le phénomène caractéristique de la température de rayonnement, si particulier à la haute montagne: par exemple, la partie du corps exposée au soleil cuit littéralement, en l' absence de vent, alors que celle qui se trouve dans l' ombre est exposée à des températures inférieures à zéro. On comprend dès lors aisément que la transformation de la neige s' accomplisse très vite.
L' accès au Cithlaltepetl est plus difficile que la montée au Popò et à l' Ixta, pour lesquels une bonne route de terre battue vous amène, à 4000 mètres, jusqu' à une énorme bâtisse qui tient lieu de refuge.
Un embranchement asphalté de la route de Puebla à Jalapa conduit à Tlatlichuca, village à 2700 mètres, au pied ouest du volcan. Nous avions entendu dire que la route prenait ensuite des allures de piste, sur laquelle seuls les véhicules tout terrain et les camions pouvaient s' aven; et c' est pourquoi il fallait alors faire appel aux services d' une jeep de Tlatlichuca, spéciali- sée dans le trajet du village au refuge, à 4200 m, et ceci pour la somme de 43 francs suisses la simple course ( d' où l' avantage, dans un sens, à être le plus nombreux possible dans une jeep ).
Nous décidons pourtant d' essayer cette fameuse piste avec notre bus VW, dont le châssis est à bonne hauteur au-dessus du sol.
Les premiers kilomètres vont assez bien, malgré les étroits canaux d' irrigation qui passent en tunnel sous la route tous les 40 mètres, produisant chaque fois un dos d' âne très aigu qui vous oblige à rouler à l' allure d' une tortue au pas. A droite et gauche s' étendent des champs de mais ( il faut bien justifier les canaux ) où seules les tiges sèches se dressent encore au soleil, la récolte ayant déjà eu lieu. Tout est calciné: il est vrai qu' il n' a pas plu depuis quatre mois.
Nous longeons les ruines d' un ancien fort, puis traversons le lit d' un torrent à sec; sur notre gauche subsitent encore les restes d' un pont emporté lors d' une violente crue durant la saison des pluies en été. C' est ensuite une côte: la piste se redresse, recouverte d' une couche de poussière impalpable de 5 à io cm d' épaisseur.
En première vitesse, le moteur a de la peine à propulser un véhicule sur un terrain qui ne répond plus, et la poussière est partout; je préfère redescendre: il est vrai que notre voiture est complètement neuve. A quoi bon abréger sa vie pour quelques francs? Nous ne savons pas ce qui nous attend plus haut et nous avons encore plusieurs milliers de kilomètres à parcourir au Mexique.
Dans des volutes de poussière, un camion apparaît qui, gémissant et cahotant, monte aux villages de Suapan et Hidalgo. Sur le pont arrière, des indigènes qui ne semblent guère prêter attention à leur ensevelissement vivant: il est vrai qu' ils passent leur existence dans cette poussière et ne la remarquent même plus.
Le retour à Tlatlichuca se fait en fin d' après; nous allons à l' épicerie prendre contact avec le Senor Reyes pour obtenir une jeep. C' est lui qui détient d' autre part le livre des ascensions et qui peut vous louer du matériel ( crampons, lunettes et piolet ) ou mettre votre voiture en sûreté dans son garage, durant votre absence, pour quelques francs par jour. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain à 1 o heures, et nous nous éloignons quelque peu du village pour passer la nuit dans notre bus. Il est 18 heures: les derniers rayons du soleil mettent un peu de pourpre sur la calotte sommitale du Cithlaltepetl, mais bientôt elle se fond dans le gris du soir.
Le lendemain, mon camarade et moi-même prenons possession du véhicule. Son chauffeur doit nous mener à la cabane. Pendant ce temps, ma femme et ma fille iront avec la voiture à la découverte des environs. C' est le lundi 28 décembre, et nous leur donnons rendez-vous pour le mercredi, dans l' après, au même endroit.
Et c' est le départ, entassés avec nos sacs de montagne à l' arrière, car le chauffeur a emmené un de ses copains pour le faire goûter aux joies de la poussière. Nous arrivons au point ultime que nous avions atteint la veille, et le chauffeur engage la vitesse « tout terrain ». Nous sommes déjà blancs de la tête aux pieds, bien que la jeep soit fermée; il n' est généralement même pas possible de voir quoi que ce soit dehors, tant les tourbillons que nous soulevons sont denses.
Nous traversons le village de Suapan, sur un replat à 3000 mètres: les maisons sont en terre sèche et les toits en chaume; pas trace d' asphalte dans les ruelles; les habitants et la poussière se sont unis pour le meilleur et pour le pire ( surtout ce dernierde nombreux Indiens vont et viennent, principalement autour de la pompe au centre de l' agglomération; le volcan ne s' est pas contenté d' apporter seulement du sable, des cendres et de la poussière, mais aussi de l' eau provenant de sa calotte de neige permanente, ce qui représente une richesse au Mexique.
La piste continue à s' élever doucement; des forêts de pins commencent à apparaître. A 3300 mètres, nous entrons dans le second village, Hidalgo, qui a le même aspect que le précédent, si ce n' est que les maisons ne sont plus construites en terre, mais en bois, à la manière des chalets alpins. Des champs de pommes de terre et de maïs ont été conquis sur la forêt.
La pente dès lors va s' accentuer et nous ne tardons pas à parvenir sur la longue croupe qui descent du sommet vers le nord, d' où nous plongeons dans une combe que domine le sommet, 2000 m plus haut. Nous quittons bientôt les derniers arbres, non sans avoir vu au passage une petite VW et un bus de la même marque, arrêtés sous les arbres: nous apprendrons plus tard que cette difficile montée a mis hors d' usage le petit véhicule; quant au bus, il a fallu les efforts réunis des trois passagers pour le hisser jusqu' ici; leur bus étant vieux, le jeu en valait peut-être la chandelle...
Nous remontons un moment le vallon et voyons bientôt apparaître la cabane qui brille sous le soleil, recouverte jusqu' au sol d' une tôle ondulée d' aluminium. Nous avons mis deux heures et demie depuis Tlatlichuca, à la vitesse moyenne de io km/h. Nous payons le chauffeur, puis opérons un brossage en règle.
Nous sommes seuls dans le refuge très exigu qui comprend g couchettes et nous nous installons rapidement, en prévision de l' arrivée d' autres grimpeurs qui pourraient encore monter. Il n' est en effet que 14 heures et le temps est superbe. En outre, la fin de décembre est une période de vacances qui draine une certaine quantité d' Américains vers le Mexique, à la manière de l' Espagne qui attire les habitants du nord de l' Eu. Nous pouvons du reste distinguer sur les pentes de neige sommitales huit points noirs qui, dans quelques heures, seront de retour au refuge.
La jeep, à qui nous avons donné rendez-vous pour mercredi après-midi, attend pour l' instant ici, afin d' en redescendre un certain nombre; cela donnera l' occasion au copain du chauffeur, en chemisette légère, d' admirer la région en battant la semelle autour du refuge, car il fait moins de zéro. A deux minutes en contrebas coule une source, alimentée par la fonte du glacier qui s' ar 500 mètres plus haut, au fond de la combe. Il peut arriver parfois qu' un front froid soit assez puissant pour traverser tout le Mexique et produire des chutes de neige jusqu' à l' altitude de 3500 mètres, stoppant le trafic des jeeps; mais c' est assez rare. Un petit mal de tête qui n' a rien de pénible va nous tenir compagnie jusqu' à notre retour à Tlatlichuca; nous avons passé du niveau de la mer à plus de 4000 mètres en moins de trois jours et il n' y a pas eu d' acclimatation ( qui du reste nécessiterait dix jours au moins à cette altitude ).
Bientôt un groupe de grimpeurs retrouve le refuge. Pour l' un d' entre eux, qui a faitdeuxfois le MacKinley ( 6182 m ) en Alaska et qui se prépare pour le Mont Logan ( 6054 m ) au Canada, ce troisième sommet en altitude de l' Amérique du Nord n' a présenté aucun problème. Pour d' autres, le manque de souffle ou de volonté les a contraints à s' arrêter sur la selle neigeuse, à 5000 mètres.
La jeep, pleine à craquer ( 6 personnes plus les sacs ), redescend et les autres grimpeurs vont rejoindre à pied leurs VW dans la forêt.
Et brusquement le silence tombe, un silence comme je l' ai rarement ressenti, même en montagne: dans cette combe fermée nul bruit ne pénètre de l' extérieur, nous sommes hors des routes aériennes, et le glacier n' a pas la vigueur de ceux des Alpes. Les rares chocards se sont laissés tomber dans la plaine et le murmure de la source est bien trop faible pour nous atteindre.
Nous ne tardons pas à avaler quelque nourriture, surtout liquide, et nous allonger sur nos couchettes, à même les planches, car il n' y a pas de matelas. Le point rouge de la mèche de la bougie tente de survivre quelques secondes encore, puis est lui-même englouti dans le noir.
Dire que l'on dort bien à cette altitude, sans somnifère et sans acclimatation, serait du bluff, et il serait plus exact de parler d' une somnolence due peut-être aussi à l' étroitesse de la couchette. Ses 50 centimètres et son manque de bordure font que l'on n' a guère envie de se retrouver sur le plancher, au milieu de la nuit, après deux mètres de chute libre, sans assurage...
Le lendemain, 29 décembre, départ tardif du refuge, à 6 heures. Le soleil est encore plus paresseux que nous et c' est un cheminement à la lampe de poche, suivant la trace qui remonte le vallon parmi des blocs de basalte, des scories et des morceaux de lave. Bientôt un éboulis de deux cents mètres sur lequel il faut s' élever en ligne droite, incliné à près de 40 degrés. C' est le genre de terrain où l' équation « deux pas en avant = trois pas en arrière » est valable, et c' est un vrai plaisir de l' appliquer à 4500 mètres.
L' éboulis franchi, le sentier s' en va tranquillement à la rencontre d' une langue du glacier, recouverte de neige dure, qui a pénétré dans le haut de la combe. A droite, une paroi de basalte de plusieurs dizaines de mètres nous domine. Déjà les pentes supérieures sont atteintes par le soleil. Nous chaussons nos crampons et commençons une montée où l'on s' efforcera de maintenir la cadence la plus régulière possible. La pente est raide et nous la coupons en diagonale; par endroits, la glace vive apparaît, ainsi que de toutes petites crevasses très franches, très étroites et parallèles, à grande distance les unes des autres. L' avance du glacier est très lente et régulière au fond de ce vallon, et le lit rocheux ne présente aucune discontinuité. Mais il n' en est pas de même sur le flanc ouest que l'on voit de Tlatlichuca, où de puissants ressauts créent des glaciers suspendus analogues à ceux des Alpes.
Nous parvenons enfin sur la grande selle neigeuse, à 5000 mètres environ, où se rejoignent les croupes nord et nord-est. Enfin sortis de cette tombe, nous distinguons l' est embrasé de soleil et l' ouest où se dressent, à 140 km, le Popò et l' Ixta. Nous faisons une halte avant d' attaquer la pente du sept cents mètres qui nous mènera, si tout va bien, au sommet. Le temps est idéal, il n' y a pas un souffle d' air, mais la température est assez basse.
Et l' ascension se poursuit: nous commençons à ressentir les effets de l' altitude et le souffle devient court. Une crevasse et la rimaye lézardent la pente aux tiers et deux tiers supérieurs, nous don- nant des points de repère psychologiquement nécessaires: il nous est indispensable de voir quelque chose qui grandit et s' approche de nous sur cette longue surface unie. La crevasse, large de deux mètres, est franchie sur un solide pont de neige dure. Le truc des buts que l'on s' impose, le même que celui que j' ai utilisé au Popò, recommence: je vois une irrégularité sur la neige vingt, quarante ou cent mètres devant moi, c' est difficile à estimer, et je veux tenter d' y parvenir d' une traite, sans halte pour reprendre mon souffle, en m' efforçant de monter régulièrement et lentement pour ne pas affoler mon cœur; je commence, je marche... et je suis battu. Rien à faire, je m' ar pour reprendre mon souffle, me pardonne cette petite faiblesse, repars pour atteindre un autre but en ayant généralement choisi honteusement quelque chose de plus proche. Cette manière de faire est largement répandue chez les grimpeurs en haute altitude, comme j' ai pu m' en convaincre là-bas.
Et cela recommence, et ne finit toujours pas. Mon altimètre a sans doute « fait la noce » toute la nuit, car il a vraiment de la peine à se lever ce matin.
La rimaye est atteinte: quelques mètres de largeur et une vingtaine en profondeur; elle est solidement pontée par de la neige glacée, dont est faite toute la pente. La crête pourtant s' approche, dominée par plusieurs tours rocheuses. Quelques senteurs sulfureuses nous parviennent, chassées sans doute du cratère par une très légère brise du sud-ouest.
Enfin après d' innombrables arrêts, courbés en deux sur nos piolets pour reprendre notre souffle et chaque fois repartant gaillardement pour une « longue » étape, nous atteignons le bord du cratère: c' est un immense gouffre de deux cents mètres de diamètre et de cent cinquante mètres de profondeur, dont les parois très disloquées et délitées sont presque partout à pic. Le fond se compose d' un vaste éboulis, recouvert çà et là de névés. Son pourtour n' est pas horizontal, mais très dentelé, et sur la plus haute de ses eminences se trouve une croix que nous distinguons presque en face de nous, environ cent mètres plus haut.
Nous prenons notre courage à deux mains et partons pour suivre le bord du cratère. Trente minutes plus tard, nous atteignons le point culminant et sa croix, fort malmenée par les puissants orages tropicaux de l' été.
Les bords du gouffre sont par endroits libres de neige et de glace, la couche venant mourir quelques pas plus bas; mais en d' autres places, c' est une coupure franche de neige glacée au bord du gouffre. Quelques pénitents de petit format se dressent alentour.
Il y a huit heures que nous avons quitté le refuge et, bien que nous soyons montés tranquillement, c' est un temps au-dessous du temps normal, qui est de neuf heures. Par ailleurs, j' ai oui dire que des Mexicains auraient fait le trajet aller et retour en six heures: la vie à 2500 ou 3000 mètres a ses avantages.
Quant à la pression atmosphérique moyenne au sommet, elle vaut exactement la moitié de celle au bord de la mer, soit 380 mm de mercure.
C' est le moment de jeter un coup d' œil autour de soi pour une leçon de géographie, malheureusement fort contrariée par la couche de brume et surtout de fumées qui recouvre le plateau mexicain jusqu' à une altitude de 5000 mètres environ; la pollution est un grave problème dans ce pays: la visibilité n' a pas décru de 1 o % à Mexico-City durant l' année 1969, pour ne citer qu' un exemple, à cause des nombreuses usines où l'on traite le minerai, sur ce plateau entouré de toutes parts de montagnes!
A l' est, je peux vaguement distinguer la côte du Golfe du Mexique, aux environs de Veracruz. A l' ouest, à 140 km, les calottes étincelantes du Popò et de l' Ixta se détachent sur le ciel bleu, ainsi que le noir Malinche plus proche. Quelques échappées sur la plaine, ici et là, Tlatlichuca 3000 mètres plus bas, et c' est à peu près tout.
La température à l' ombre est de —io° environ et le vent est presque nul, donc conditions parfaites. Tout s' est bien déroulé, et si cette ascension ne présente guère d' intérêt du point de vue technique ou observationnel, du moins est-elle un bon test d' altitude.
C' est le moment de redescendre; la corde d' as emportée par mesure de sécurité ne quittera même pas le fond de mon sac, les crampons mordant parfaitement dans cette pente uniforme de 35 degrés d' inclinaison, toboggan de plus de 1500 mètres de longueur, terminé par des coulées de lave et de caillasse, où une glissade pourtant ne serait pas de tout repos! Tout se passe sans encombre et, à la nuit tombante, trois heures après avoir quitté le sommet, nous entrons dans le refuge qui est encore vide.
Pas pour longtemps pourtant, car à 21 heures un bruit de moteur lointain annonce l' arrivée d' une jeep amenant trois gaillards de Californie. L' accent de l' un d' eux, lorsqu' il parle anglais, ne m' est pas inconnu, et lorsque je lui pose une question en allemand, c' est une réponse dans la langue de Goethe qui m' est retournée: il vient de Zurich et est en stage postdoctoral à Stanford. C' est le moment d' évoquer des souvenirs de chez nous, le cadre s' y prêtant bien; comme il a étudié plusieurs années à Genève, la Jaune, la Paillard, le Balcon et tant d' autres voies du Salève n' ont plus de secrets pour lui.
A peine l' extinction des feux est-elle totale qu' on nous livre encore une cargaison de cinq Américains de l' Etat de Washington, sur le Pacifique, dont deux préféreront bivouaquer près de la cabane sous les grands blocs de basalte parsemés aux alentours.
Le lendemain, mercredi, c' est à leur tour de tenter l' ascension et il leur faudra de 8 à to heures pour mener la chose à bien. La jeep doit venir nous chercher à 14 h. Préférant descendre à pied jusqu' à Hidalgo, je laisse mon sac à mon camarade qui prendra la jeep, et coupe à travers des étendues de lave, de sable, puis des forêts de pins, dans la direction où doit se dresser le village. Cette descente à pied me permet d' admirer tout à loisir le cône blanc qui maintenant s' amenuise derrière moi.
1 Vue du sommet du Nevado de Toluca ( 4585 m ). A l' horizon, les deux volcans: Popocatepetl ( 545s m ) et Ixtaccihuatl ( 5286 m ) 2 Le Cithlaltepetl ( 5J00 m ), vu de l' arête nord ( à environ ggoo m ) Vers 3400 mètres, je rencontre des Indiens récoltant des pommes de terre dans un champ dont le terrain se compose surtout de sable volcanique et de cette poussière impalpable qui prédomine au-dessous de 3500 mètres. Dans le village d' Hi, j' essaie de prendre quelques vues pittoresques, notamment de femmes indiennes semblables aux indigènes des Andes par les caractères physiques et l' habillement. Elles lavent du linge au bassin central, et d' autres habitants vaquent à diverses besognes. Mais je me fais rabrouer et n' insiste pas. Bien que d' innombrables jeeps traversent l' agglomération, montant au refuge et en descendant des fournées d' alpinistes, rares sont ceux qui s' y arrêtent, et les gens sont encore très farouches et réserves, fiers comme leurs ancêtres: ils n' ont pas oublié la leçon de Cortés et ses soldats.
Un peu plus tard, la jeep me prend en passant, et c' est la descente sur Tlatlichuca, avec une dernière visite à l' épicerie du Senor Reyes pour signer son livre des ascensions.
J' y apprends qu' environ 300 ascensions sont faites chaque année, les deux tiers par des clubs mexicains et le reste par des Américains. Les Européens ne représentent qu' un infime pourcentage, vu l' éloignement du Mexique.
Pour les alpinistes préférant les parois rocheuses aux longues marches fastidieuses sur les champs de lave ou de neige, les Sierras Madre orientale et occidentale, qui ne sont guère que des ramifications des Montagnes Rocheuses vers le sud, présentent de belles escalades entre 1000 et 3000 mètres d' altitude, dans de l' excellent calcaire. Pour celui qui veut faire de la varappe en altitude, un volcan s' y prête bien, quoique la variété des problèmes n' y soit pas très grande: il s' agit du Nevado de Toluca ( 4585 m ), au sud de Toluca, cité à 50 km à l' ouest de Mexico-City et à 2700 mètres d' altitude.
Une route de terre battue, passant devant le refuge, puis traversant d' anciennes coulées de lave spectaculaires, pénètre dans le cratère et conduit l' alpiniste jusqu' à 4000 mètres, sur les bords de deux ravissants lacs de cratère. La crête den- telée qui domine les lacs peut être parcourue en cinq heures. Sur son versant sud, juste sous le point culminant, se dressent des parois de basalte pareilles à celles de nos aiguilles granitiques. On y trouve tous les degrés de difficulté en plus de la haute altitude. La neige y fait parfois son apparition et peut subsister dans les coins à l' ombre; lors de mon ascension, la température à l' ombre était de —3 degrés, mais au soleil il suffisait de garder la chemise, et varapper dans ces conditions présentait le plus grand attrait.