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Le Débat est mort, vive le débat ! Vous avez sans doute appris que Pierre Nora et Marcel Gauchet arrêtaient leur revue, Le Débat, fondé en 1980, après deux-cent-dix numéros. C’est un choc, sinon une surprise. Ils se sont longuement expliqués dans la L’Obs et dans Le Figaro et sur France Culture. Le premier numéro coïncidait avec la disparition de Sartre. Pierre Nora y publia un article sous le titre : « Que peuvent les intellectuels ? » Réponse : ils parlent aux intellectuels, ils débattent. Sartre avait demandé aux intellectuels de s’engager au nom de l’idée révolutionnaire. Ce n’était plus l’ambition des fondateurs du Débat, qui venait après la mort des idéologies, après la mort du marxisme, de l’existentialisme, du freudisme, du structuralisme, de l’anticolonialisme, du féminisme. Après le fameux « d’où parles-tu camarade ? », qui d’avance discréditait une idée en discréditant celui qui la portait.
Les années 1980 étaient celles de la perte des certitudes, celles aussi d’une grande confusion : fin de la guerre froide, fin prévisible du bloc communiste, arrivée au pouvoir des socialistes et fin du socialisme. Dans ce manque d’orientation, Pierre Nora et Marcel Gauchet proposaient de prendre de la hauteur, d’instaurer précisément un débat, des échanges, mais qui se tiendraient sur la place public et s’adresseraient à un certain public, restreint certes, mais comptant néanmoins entre 3000 et 4000 personnes, si l’on s’en tien aux chiffres du tirage de la revue. Le succès fut immédiat. L’esprit de l’époque est devenu l’esprit de débat, jusqu’à ce qu’au début des années 2000, l’espace commence de nouveau à se refermer, entre autre sous l’effet de l’éclatement de la société en une multitude de minorité poursuivant chacune des intérêts particulier, mais aussi sous la menace d’un choc des civilisations.
Le Débat s’est toujours adressé à une élite cultivée. Or, le nombre des étudiants, depuis 1980, à plus que triplé. Sans que pour autant le lectorat de la revue n’ait augmenté. Entre autre parce que la part de culture générale a diminué partout, au point d’être supprimée de certains concours, parce que jugée discriminante. Il en résulte des élites de plus en plus incultes, voire déculturées. La technocratie s’appuie sur des spécialistes, elle n’a que faire des généralistes. Quant au débat, il a fait place à des polémiques médiatiques où chacun assène son point de vue. Le plus souvent dans des domaines très pointus, l’individualisme exacerbé ayant tué l’intérêt pour une vision d’ensemble de type humaniste. Ce n’est plus l’argument qui compte, mais l’invective, morale de préférence. Ce n’est plus l’échange qui est privilégié, mais l’ostracisme de la cancel culture. Nous sommes revenus aux heures les plus sombres du stalinisme et de sa police de la pensée.
Le Débat n’était pas seulement une revue, mais aussi une collection de livres, souvent brefs et incisifs sur des questions d’actualité : le malaise français (Paul Yonnet), la laïcité (Philippe Raynaud), l’immigration (Stéphane Perrier), l’identité (Nathalie Heinich), le blasphème (Jacques de Saint-Victor), l’Amérique d’aujourd’hui (Didier Combeau). Plus de quatre-vingts titres au total. Cette collection continuera à s’enrichir de plusieurs titres par an. Ainsi, le débat continuera. Et nous pourrons puiser dans un riche vivier pour enrichir la liste de nos conférenciers.