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La participation de l’UE dans le processus de paix en Irlande du Nord
Le conflit en Irlande du Nord a longtemps été, avec les troubles au Pays Basque, le seul conflit ouvert entre deux populations en Europe occidentale. En Irlande du Nord, plusieurs opposants étaient engagés dans le conflit : non seulement les catholiques et les protestants, mais également les unionistes qui ont milité pour le maintien au sein du royaume d’Angleterre et les nationalistes qui ont combattu pour une Irlande indépendante. Le conflit qui a couvé pendant longtemps a finalement éclaté lors de la création de l’Ulster Volunteer Force (UVF), une organisation paramilitaire loyaliste et protestante, qui est entrée en confrontation avec l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et lui a déclaré une guerre ouverte. Le conflit qui a perduré depuis les années 60 jusqu’à la fin du millénaire a coûté la vie à plus de 3500 personnes. La Communauté européenne (CE), puis l’Union européenne (UE), se sont à plusieurs reprises impliquées dans la promotion de la paix en Irlande.
En 1986, le «Fonds international pour l’Irlande (IFI)» a été fondé par les Irlandais et les Anglais. L’objectif de celui-ci était
«la promotion du progrès économique et social et l’encouragement des contacts, du dialogue et de la réconciliation entre les nationalistes et les unionistes dans toute l’Irlande.» [1]
Dans le même temps, le fonds a également cherché à remédier à la discrimination de la population catholique en Irlande du Nord. Cette dernière a toujours eu l’impression d’être mise à l’écart par le gouvernement nord-irlandais. Par exemple, les logements sociaux ont été beaucoup plus fréquemment accordés aux protestants qu’aux catholiques et la situation du marché du travail a toujours été meilleure pour les premiers que pour les seconds. Le comité exécutif du fonds, qui se composait de toutes les représentations de la société et des deux confessions, s’est vu dès le début confier la mission de mettre sur pied un projet de loi sur
«les principes d’égalité des chances pour tous et de la non-discrimination sur le marché du travail, sans tenir compte de l’appartenance religieuse.» [2]
Dès le début, le fonds avait été pensé comme une organisation internationale et avait donc été ouvert aux autres pays qui souhaiteraient participer. Les Etats-Unis et l’UE, ainsi que l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande, s’y sont joints. La Communauté européenne a pour la première fois en 1989 investi 15 millions d’ECU (European currency unit) dans le fonds.[4] La raison de la participation tardive de la CE dans l’IFI est due au fait que le Premier ministre britannique Margaret Thatcher était réticente à ce que l’Irlande reçoive de l’argent de l’Europe. Dès que la carrière de la politicienne a été sur le déclin, la CE a été en mesure de participer à l’IFI.[4] Les contributions faites au fonds l’ont été pour des projets de toutes sortes dans les six districts d’Irlande du Nord, ainsi qu’aux six districts voisins au nord de l’Irlande. Selon Sir Charles Brett, premier président du fonds, jusqu’à
«4500 nouveaux emplois permanents à temps plein, de nombreux autres emplois à mi-temps et des emplois saisonniers»
ont pu être créés dans les premières années grâce aux contributions financières. Cependant, les améliorations économiques en Irlande du Nord ont coïncidé avec d’importantes émeutes, ayant fait des victimes à plusieurs reprises. De l’avis de John McGuckian, second président du fonds, le travail réalisé par celui-ci n’a pu être possible que grâce à l’aide internationale :
«Le Fonds bénéficie d’un statut spécial. Ceci est le résultat de l’importante aide internationale d’une part et de l’attention que nos efforts ont rencontré des deux côtés de l’Irlande d’autre part.»[5]
Les soutiens financiers du fonds ont été principalement alloués à des projets transfrontaliers. Ainsi, des bâtiments endommagés ont été rénovés, le tourisme dans les zones rurales a fait l’objet d’une promotion et les canaux ont été rendus navigables, ce qui a permis de rapprocher les différentes communautés. Le projet de canal le plus symbolique a certainement été celui de la navigabilité du Shannon-Erne, auquel la CE a participé avec de grands moyens financiers. Le destin a voulu que, dans les années 1860, le canal récemment bâti est tombé en désuétude à cause de la construction d’une ligne de chemin de fer et que la nature a pu reprendre ses droits sur le canal. Ainsi l’ancienne séparation entre de nombreuses communautés s’est transformée en obstacle pour celles-ci. La rénovation de canal et sa réouverture en 1994 ont été un grand succès et ont été réalisées avant les premiers cessez-le-feu dans la région. Après la réouverture du canal, de plus en plus de touristes sont venus dans la région, ce qui a mené à la mise sur pied de nouveaux projets avec les habitants :
«Cela nous a aidé à voir les choses autrement. Aujourd’hui, il est courant pour nous de courir le long de la route qui va à Ballinamore et d’entendre des personnes qui parlent en français ou en allemand. Cela nous donne le sentiment d’appartenir à une communauté européenne plus grande.» [6]
Ce qui a été déterminant dans tous les projets est le fait que ceux-ci ont offert à la population une réconciliation et par là même de l’espoir. L’UE tente de maintenir cet espoir depuis le milieu des années 1990 à travers les programmes PEACE avec lesquels elle peut contribuer financièrement et directement aux programmes de l’IFI. Ces programmes ont été constamment renouvelés et le cinquième programme PEACE sera adopté cette année encore (2015). À titre d’exemple, de l’argent a pu être investi à Derry/Londonderry pour un nouveau ferry. Le succès de cet investissement a été si énorme que Gemma Havlin, qui vit dans la région, décrit que :
«Le ferry est le meilleur exemple d’une œuvre de paix significative (…). Ce n’est pas un rapport qui se contente de prendre la poussière. Le ferry est un projet vivant, fonctionnel (…), je sais de quelle manière il a changé les perspectives que nous avions, nous résidents.» [7]
La liste des projets financés par l’UE est encore longue. Le but ici n’est pas de tous les évoquer mais de mettre l’accent sur la structure de ces programmes : l’UE n’a pas conseillé l’IFI sur la façon dont il devait investir les fonds. La seule condition de l’UE a été qu’elle souhaitait avoir un observateur au Comité de l’IFI. Ce type de financement a été une expérience totalement nouvelle pour l’UE elle-même. L’ancienne commissaire pour la politique régionale a décrit le projet ainsi :
«Cela a été unique et différent, cela a aussi été une source d’inspiration. Nous avons compris que la communauté internationale avait un intérêt pour notre participation dans le processus de paix irlandais, pour l’accent que nous avons mis sur la flexibilité et pour notre manière de travailler là où le problème se situe réellement.»[8]
Guy Crauser, observateur au Comité de l’IFI lors du changement de millénaire et d’origine luxembourgeoise, a été également impressionné par la méthode de travail de l’UE en Irlande du Nord. Il a souligné que :
«À certains égards, l’UE peut apprendre de ses expériences en Irlande du Nord. À l’avenir, nous pourrons peut-être soutenir des interventions similaires dans d’autres régions.» [9]
L’UE pourrait peut-être en effet retenir quelque chose du processus de paix en Irlande, et particulièrement en regard de la crise actuelle. Au lieu de se pointer du doigt et de se menacer les uns les autres, les autorités de l’UE devraient prendre à coeur l’image symbolique du travail de l’IFI : elles devraient construire des ponts et détruire des barrières, elles pourraient avoir plus de flexibilité dans le dossier des fonds d’aide, elles devraient investir dans des projets qui génèrent des emplois, créant ainsi de l’espoir et de nouvelles perspectives.
[1]Le traité fondateur de l’IFI peut être consulté sur Internet : http://www.internationalfundforireland.com/images/stories/documents/publications/agreement/agreement.pdf. Consulté pour la dernière fois le 28.07.2015, traduction : Felix Brun
[2] McCreary, Alf, A Fund of Goodwill. The Story of the International Fund for Ireland, Belfast 2008, p. 19.
[3] Même source, p. 24.
[4] Même source, chapitre 13, p. 122-125.
[5] McCreary, Alf, Fund of Goodwill, p. 31.
[6] Même source, p. 44.
[7] Même source, p. 78.
[8] Même source, p. 127.
[9] Même source, p. 126.