Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06981.jsonl.gz/270

Afrique du Sud (Escalades en -)
Alpinisme et autres sports de montagne
Alpinismo e altri sport di montagna Alpinismus, Berg- u.a. Sportarten
Stephen Venables, Bath GB
HI a
Avant-goût en 1991
Je n' avais jamais vraiment eu l' intention d' aller en Afrique du Sud. Pour moi, les endroits évidents dont je pouvais rêver avaient pour nom Patagonie, Nouvelle-Zélande, Californie, Himalaya. Puis, soudain, en 1991, j' ai été convié en tant qu' hôte d' honneur au dîner du centenaire du Mountain Club of South Africa. Un voyage en coup de vent ( neuf jours !), que j' ai cependant accepté car il devait aussi me permettre de faire connaissance avec l' escalade en Afrique du Sud, dont j' imaginais qu' elle pourrait être quelque chose d' inédit...
Magaliesberg
Situées à 50 km au nord de Johannesburg, les collines du Magaliesberg sont formées de quartzite, une roche de rêve pour le grimpeur. Tandis que nous roulions en direction de leur bordure sud, j' ai demandé où étaient les voies. Mais Paul Fatti ( 47 ans, professeur de statistique et président du Mountain Club ) et Russell Dodding ( un émigré britannique qui s' exprime avec un curieux accent, mélange de Yorkshire et d' Afrikaaner ) pensaient que personne n' avait jamais pris la peine de grimper sur ces parois merveilleuses: « Longue marche d' approche, et il fait très chaud. En plus, pas d' eau. C' est beaucoup plus agréable dans les kloofs. »
C' est ainsi que j' ai été introduit à ma première « kloof » ( gorge ), l' une parmi la multitude des pro-
Un « kloof » ( gorge ) typique du Magaliesberg
fondes entailles creusées par l' érosion dans la pente nord du Magaliesberg. Nous avons parqué la voiture près d' une ferme et avons franchi le sommet de la colline, dans les couleurs encore brunes et ocre du mois de septembre, après la saison sèche de l' hiver. Deux antilopes nous observaient avec curiosité au moment où nous disparaissions dans la gorge. Et tout à coup, nous nous sommes retrouvés au Paradis, descendant dans un monde de figuiers noueux, de mousses, de lichens et de luxuriantes fougères arborescentes qui dessinaient des tache-tures à la surface des vasques cristallines dans le lit de la gorge. Le ciel n' était plus qu' une mince fente bleue qu' on apercevait entre d' imposantes parois de quartzite orange et argent; et c' est sur une de ces faces que notre itinéraire se déroulait.
La voie Boggie était l' oeuvre d' un autre émigré du Yorkshire, prédécesseur de Russell, Tony Barley, un grimpeur qui avait fait ses classes dans les retorses fissures de rocher coupant du nord de l' Angleterre, d' où étaient également issus Joe Brown et Don Whillans. J' aurais mieux fait de m' abstenir de vouloir faire en tête la longueur clé. Il s' agissait d' une fissure surplombante et malaisée et cela « dépassait l' imagination » ( boggie ), effectivement, de se trouver là, suspendu dans l' espace loin au-dessus du fond de la gorge, où des singes rica-naient sur le combat de l' Anglais tout en fouillant dans son sac à dos pour en extraire les sandwiches qu' ils flairaient. Après quelques essais infructueux, j' ai battu en retraite jusqu' au relais et j' ai passé les commandes à Russell, qui a escaladé cette longueur en deux temps trois mouvements, pour ensuite nous faire monter, Paul et moi, jusqu' au sommet. Un impressionnant rappel de 50 m dans le vide nous a ramenés sur un terrain praticable à pied et bientôt nous étions de retour auprès de nos sacs, où nous avons partagé les quelques sandwiches laissés par les singes.
Boggie avait égratigné mon ego, mais j' étais habitué à ce genre de chose et j' ai rapidement oublié mon humiliation au contact de la beauté de la gorge tandis que, sautant de bloc en bloc, nous descendions jusqu' à l' intersection de la populaire gorge de Tonquani, où nous avons gravi une voie plus aimable. Comme nous étions un samedi, il y avait certes du monde, mais rien de comparable aux foules qu' on rencontrerait en pareille circonstance en Angleterre. Paul m' a expliqué que, de fait, le nombre des visiteurs est limité par un système de permis géré par le Mountain Club, qui est propriétaire de la gorge. L' accès aux régions naturelles d' Afrique du Sud, qui sont essentiellement en
mains privées, est une affaire qui repose souvent sur de délicates négociations diplomatiques, menées par des volontaires du club organisés en un impressionnant réseau. Dans le cas de la gorge de Ton-quani, l' accès a été assuré à perpétuité par l' achat des lieux. Ce qui m' a impressionné, c' est la façon dont le club gère cette propriété, soignant ce fragile terrain de gorge avec une sensibilité rare parmi les grimpeurs. Le nombre de personnes admises est donc limité par des quotas et le camping n' est autorisé qu' à un site spécifique, éloigné du lit de la gorge. Dès qu' un endroit commence à montrer des signes d' érosion, on le laisse se refaire et on en utilise un autre.
Certains pourraient trouver ce genre de contrôle intolérablement autoritaire; mais quant à moi, venant d' une communauté de grimpeurs volontiers fière de son « esprit d' anarchie », je l' ai trouvé plutôt rafraîchissant. En Grande-Bretagne, il y a chez les grimpeurs une tendance à être plus bavard qu' actif en matière de protection de la nature. En Afrique du Sud, ils semblent mieux connaître et respecter leur terrain -non seulement les rochers mais, dans le cas du Magaliesberg, un écosystème entier, riche et unique, menacé par l' agrandissement constant de Johannesburg.
Le Drakensberg
La chaîne de montagnes la plus célèbre d' Afrique du Sud, le Drakensberg, forme un grand escarpement le long de la frontière du Natal et autour de l' Etat indépendant du Lesotho. Les Zoulous l' appel Quathlamba, « la barrière de lances », et c' est à l' Amphithéâtre que cette barrière est la plus impressionnante: on y voit les eaux du plateau du Lesotho se précipiter par-dessus d' immenses falaises de basalte pour être recueillies dans le bassin de la rivière Tugela. Le bord de l' Amphithéâtre présente une silhouette déchirée faite d' abîmes et de monolithes, et le plus célèbre pic de la région s' appelle la Sentinelle. Paul et Russell ont choisi de m' y emmener car il offrait aussi la seule escalade proche d' une route et réalisable en un jour ( ils devaient être de retour à leur travail le lundi et ce jour-là, j' avais également deux conférences à présenter dans le Natal ).
Nous ne devions pas avoir dormi plus de trois heures, dans la cabane, lorsque le professeur nous a réveillés en nous proposant du café, le dimanche matin. J' ai pesté et ronchonné, puis je me suis égayé en constatant que s' annonçait une claire et bleue journée de printemps. Juste au-dessus de nous se dressait la voie normale de la Sentinelle, une ascension en terrain d' aventure menant à un splendide sommet resté à l' abri de la menace d' un téléphérique grâce aux efforts déployés sans relâche par le Mountain Club et d' autres associations de protection de la nature. Notre descente, le soir, devait emprunter le même parcours, mais d' abord nous sommes allés voir du côté de l' arête sud-est. Pour atteindre celle-ci, nous sommes descendus du
Stephen Venables dans la voie Jacob's Ladder, à la Montagne de la Table
sommet de l' escarpement, d' abord en désescalade, puis par un rappel sur un vieux gollot qui nous a amenés sur une précaire vire herbeuse. En traversant au-dessous d' immenses falaises vierges de rocher friable, j' ai compris pourquoi il n' y a quasiment aucune voie dans les faces du Drakensberg. C' est un pays d' alpinisme tout terrain où l'on est contraint de suivre les lignes de faiblesse, en l' occurrence les arêtes et les contreforts.
Ce printemps-là, une sécheresse terrible régnait et tout l' Amphithéâtre était cuit et recuit. Tandis que nous nous encordions, le professeur s' est excusé du triste état de l' herbe, car l' arête sud-est est une classique ascension « mixte », ce qui, ici, ne veut pas dire de rocher et de glace, mais de rocher
Les Alpes 11/1996 Photos: Stephen Venables
I
Alpinisme et autres sports de montagne Gordon Ehrens et Paul Fatti dans la troisième longueur, facile, de Lost Tribe, au Blouberg. Cette voie a été ouverte par George Mallory, petit-fils du célèbre alpiniste anglais disparu à l' Everest. En mai 1995, George a suivi les traces de son grand-père en gravissant l' Everest par son arête nord.
u Blouberg: Paul Fatti jproche de la sortie de ast Moon, dont il a fait la remière ascension en 1978, vec Art McGarr Gordon Ehrens dans la dernière longueur de Lost Tribe, par un froid après- Alpinisme et autres sports de montagne < M « I
et d' herbe. Par conditions idéales, l' herbe est ferme et juteuse, solidement enracinée dans une terre humide; mais ce jour-là, les « prises » exigeaient de la prudence. Cependant, malgré la sécheresse qui rendait le terrain fragile et cassant, j' ai eu beaucoup de plaisir. Fatigué de notre obsession du rocher impeccable - le culte stérile de la face de 20 mètres parfaite j' ai joui de la variété de la texture des lieux, du frisson de l' incertitude et des grands espaces qu' offrait ce paysage naturel et sauvage. Mais bien sûr, le paysage n' est pas tout et ce qui rendait cette ascension doublement exceptionnelle, c' étaient les gens avec qui je me trouvais. Il n' y a pas de meilleure façon de découvrir des montagnes que de le faire avec des gens de la région et j' ai été enchanté que Paul et Russell, qui avaient tous les deux déjà fait cette voie, fussent disposés à y retourner et à partager leur amour pour une grande ascension classique.
On parle beaucoup de la friabilité de la roche du Drakensberg. De fait, l' arête sud-est de la Sentinelle était tout à fait solide. Le passage clé, un fil d' arête remarquablement propre et surmonté d' un petit surplomb athlétique, est coté environ 20 ( 6+ UIAA ) selon le système de cotation sud-africain ( le même que l' australien ). Au terme des dix longueurs de la voie, après avoir signé le livre de passage, nous nous sommes attardés un moment à contempler les ombres qui s' allongeaient sur le plateau du Lesotho.
Montagne de la Table ( 1086 m )
A la Montagne de la Table, qui domine Le Cap, il est possible de grimper vingt minutes après avoir quitté le centre-ville. Le soleil avait à peine atteint les rochers que Paul et moi étions déjà en train de remonter l' arête nommée Kloof Corner ( en Afrique du Sud, « corner » a le sens d' arête ), nous dirigeant vers l' immense falaise qu' emprunte Jacob's Ladder, une classique en 19 ( 6 UIAA ). Cette fois, je ne me suis pas dégonflé en tête de cordée mais, avec l' eau des pluies de la veille qui mouillait encore les rochers et engourdissait nos doigts, ainsi que le vide énorme au-dessous de moi, j' ai certainement trouvé cette escalade passionnante. C' était une voie typique de la Montagne de la Table: très raide, très exposée, mais avec d' énormes « rails » ( vires ) horizontales entrecoupant ces faces de dur grès du Cap, de couleur grise. La protection était adéquate mais, recourant ça et là à ces Friends qui ont tellement transformé l' escalade dans les roches de quartzite et de grès, j' ai compris l' exploit audacieux qu' avait dû être la première ascension de cette voie, dans les années 50, avec quelques sangles pour toute pro-
Les fameux jardins botaniques de Kirstenbosch, sur les pentes de la Montagne de la Table
tection. Car même avec l' équipement moderne, il arrive que des grimpeurs commettent des erreurs et cette voie a été le théâtre de quelques vilaines chutes.
Un frivole loisir de Blancs riches
Jacob's Ladder a mis un point final parfait à neuf jours merveilleux. Cependant, ce séjour très court ne m' avait autorisé qu' une vision très limitée de l' Afrique du Sud. Je n' avais vu qu' une poignée de visages noirs lors de mes conférences. Je n' avais que vaguement aperçu les bidonvilles autour du Cap, du haut du sûr refuge d' un hélicoptère. J' avais été l' invité choyé de la communauté montagnarde, composée essentiellement de membres des professions libérales, de race blanche et appartenant à la classe moyenne. Ce qui n' est d' ailleurs pas étonnant. Car enfin, combien de visages noirs voit-on à l' Eldorado, à Stanage ou dans le Verdon? L' escalade est le loisir frivole des communautés riches et prin-
Protea nitida, poussant ici dans le sol calcaire érodé du Cedarberg Splendeur de la flore sud-africaine: Clivia miniata
dpalement blanches de ce monde et, indépendamment même de la question de la richesse, elle n' a pas fait partie de la tradition culturelle noire ( à l' éventuelle exception de l' escalade de façades d' immeubles - un phénomène urbain récent ).
J' évoquais ces questions en discutant avec Ed February, l' un des grimpeurs les plus talentueux du pays et qui, d' après la bizarre classification imposée par l' apartheid, appartient aux « gens de couleur » ( coloured ), par opposition aux vrais « Noirs » ( black ). Il m' a répliqué que le Mountain Club, mal-
< M 01 _l
gré sa politique avouée d' ouverture, n' avait jamais activement dénoncé l' apartheid; pas plus qu' il ne l' avait soutenu, lui le « coloured », lorsque certains agriculteurs afrikaaner lui avaient refusé l' accès aux falaises sur leurs terres privées, ouvertes aux membres blancs du club.
Alpinisme et autres sports de montagne Photo: Stephen Venables
En 1994
Trois ans plus tard, lorsque je suis retourné en Afrique du Sud, ma conversation avec Ed m' est revenue à la mémoire. Ce voyage de 1994 était plus long, comprenant un programme très serré de conférences mais également beaucoup plus d' esca, y compris à Stellenbosch, la « Napa valley » de la région du Cap. Tandis que nous roulions à travers les vignobles et que défilaient les fermes huguenotes datant du 16e siècle, d' un blanc éclatant et impeccable, je parlais à mon hôte, Casper Venter, de mon passage, le week-end précédent, à la très belle falaise du Wolfberg, cent miles plus au nord. « Je n' y suis jamais allé », m' a dit; « C' est très dommage, mais nous sommes nombreux à avoir boycotté cet endroit parce que le paysan refusait d' autoriser Ed à y grimper. »
Parmi ces boycotteurs, il y avait feu Dave Cheesmond et Andy de Clerk, deux alpinistes talentueux, ambitieux, de niveau mondial qui ont abandonné l' étouffant régime sud-africain pour la plus grande liberté ( et les plus grandes possibilités d' alpinisme ) de l' Amérique du Nord. Maintenant que le système
Contraste du jaune des efflorescences et de l' aridité de l' environne: Euryops pectina-tus à Lion's Head, près du Cap
de l' apartheid a été détruit et que Mandela préside courageusement à l' avènement d' un avenir incertain, c' est par crainte pour leur travail et pour leur sécurité que de nombreux jeunes grimpeurs quittent le pays. D' autres, comme Casper, sont bien déterminés à rester: « Ecoute », explique-t-il, « je suis un vrai Boer. Ma famille est ici depuis des centaines d' années. Au centre de Stellenbosch, on croirait presque qu' il n' y a pas de Noirs en Afrique du Sud. Cette ville ne pourrait pas être plus blanche. Je suis très content que tout soit en train de changer et je me réjouis beaucoup de l' évolution à venir. Je suis un optimiste - il le faut. » Mais un peu plus tard, il me parle de son travail dans l' un des grands hôpitaux d' Etat, au Cap, où il est sur le point d' obtenir le titre de médecin: nuit après nuit, des blessures affreuses, au couteau, à la hache, à l' arme à feu... « Une centaine par nuit, en moyenne... Des traumatismes qui coûtent au pays des millions et des millions de rands !»
Cette alternance d' optimisme et de haussements d' épaules désenchantés était assez typique des sentiments qu' on rencontrait dans le microcosme du Mountain Club. Cependant, le sentiment dominant, en octobre 1994, semblait être le soulagement. Contre toute attente, les élections s' étaient déroulées sans anicroches, pacifiquement, et la nouvelle Afrique du Sud était en place. L' absurdité
intenable de l' apartheid s' était finalement terminée. Les années d' isolement étaient passées et le monde extérieur n' était plus fermé aux Sud-Africains.
Au Blouberg
Le clou de mon séjour, cette fois, devait être ma visite au Blouberg - la Montagne Bleue du Transvaal, au nord. Paul m' y a conduit, avec Gordon Ehrens. Nous nous sommes arrêtés au « kraal » ( village indigène ) de Frans, l' ancien du village qui, pour quelques sous, garde les voitures des grimpeurs. Des enfants à pieds nus s' amassaient autour de nous, curieux et avides, nous demandant des bonbons et me rappelant tant de situations similaires en Inde, au Népal, au Pakistan - autres pays où régnent les mêmes énormes disparités de richesse et de culture.
L' approche du Blouberg prend trois heures avec un sac chargé du nécessaire pour un week-end. C' était ma première expédition en montagne depuis que je m' étais fracassé les deux jambes lors d' un accident dans l' Himalaya, deux ans et demi plus tôt, et j' ai donc été soulagé de constater que genou et cheville reconstitués faisaient face à leur tâche. Les buissons d' épines décharnés firent bientôt place à une luxuriante forêt de « yellowoods », où des jeunes filles, âgées peut-être de dix ans et se formant déjà à une vie de dur travail, remplissaient des seaux d' eau à The Drip, lieu situé à une demi-heure de montée de leur village. Ensuite nous avons émergé de la forêt pour déboucher sur une plaine élevée où des babouins aboyaient dans un labyrinthe de blocs de rocher.
C' était merveilleux de se retrouver en montagne et de jouir de cette sensation de fatigue bienheureuse, tandis que nous installions un bivouac tranquille à The Cave ( la grotte ). Pendant que Gordon préparait du thé, je feuilletais le guide de Mike Cartwright. « Souvenez-vous, vous êtes en Afrique » avertissait l' introduction, évoquant la chaleur brûlante. « Vous êtes en Afrique » est devenu notre mantra-ritournelle, prononcé par nos lèvres engourdies lorsque, le soir, nous avons fait une escalade en grelottant dans des rafales de vent et que, ensuite, nous nous sommes blottis dans la grotte, assourdis par le tonnerre, nous réfugiant dans les recoins les plus profonds pour échapper aux trombes d' eau qui tombaient.
Au réveil, le samedi, brouillard épais et paysage trempé. J' attendais ce jour depuis trois ans, et voilà que j' aurais pu me croire en Ecosse! C' est bien ma chance, me suis-je dit en pestant et en me recroquevillant, morose, dans mon sac de couchage. Gordon a égayé l' ambiance avec un bon pot de café fumant. Ensuite, Paul, l' optimiste invétéré, nous a proposé de monter jusqu' à la falaise principale, ne serait-ce que pour jeter un coup d' oeil.
Moments complètement surréalistes que ceux que nous avons alors passés à grimper à tâtons dans le brouillard jusqu' à The Giade, le col d' où on redescend pour atteindre le principal escarpement. Mère nature offre à cet endroit une grande rampe, parfaite pour les grimpeurs, qui descend tout droit à travers les falaises et mène au départ des voies. Au cours de cette descente, les nuages se sont déchirés juste assez pour nous laisser apercevoir des faces rouges surplombantes.
Paul a proposé une des voies courtes, à partir de la rampe. Nous avons ainsi grimpé jusqu' à Lost Tribe Ledge ( la vire de la tribu perdue ), où des tessons de poterie sont éparpillés autour de vieux foyers, restes laissés par quelque bande de réprouvés oubliés depuis longtemps. Une brise fraîche était maintenant en train de sécher le rocher et j' ai ainsi démarré dans la première longueur, en 19 ( 6 UIAA ), de Lost Tribe. Paul a fait en tête le passage clé, en 21 ( 7- UIAA ), un surplomb nécessitant un crochet du talon, pendant que Gordon et moi faisions de petits sauts pour nous réchauffer, en marmonnant: « Vous êtes en Afrique ». Après quoi une traversée plus facile nous a amenés à la dernière longueur, un 20 ( 6+ UIAA ) qui remonte une fissure fantastiquement exposée.
Le dimanche a été notre grand jour, il faisait beau, et nous l' avons consacré à une voie, Last Moon, ouverte en 1978 par Paul avec Art McGarr, qui vit maintenant en Amérique. Cette première ascension, réussie en un jour et demi, à vue, a été un d' oeuvre de recherche d' itinéraire; et seize ans plus tard, ce fut pour moi un fabuleux privilège que de me faire conduire dans ses méandres improbables par l' un de ses réalisateurs. En empruntant, pour rendre l' itinéraire plus direct, quelques tronçons de Moonraker, une voie plus récente, l' ascen a été un magnifique et permanent plaisir. Les longueurs variaient, présentant tantôt de larges cheminées, tantôt des fissures pour les doigts ou encore de rugueux murs rouges parsemés de milliers de bosselures en « têtes de poulets ». On ne cessait de lever les yeux sur des toits apparemment effroyables, pour découvrir l' instant d' après de gigantesques prises, aux endroits les plus invraisemblables...
A la « Montagne des Cèdres »
Les Américains sont habitués à la lumière et à l' espace; mais pour un habitant des sombres et grises îles Britanniques, la luminosité du Cedarberg était très particulière. Ce massif montagneux doit son nom aux cèdres de Clanwilliam, une espèce indigène exploitée dans le passé par les colons Alpinisme et autres sports de montagne
blancs... qui expulsèrent par ailleurs les Bushmen. Ceux-ci se sont retirés dans le lointain sanctuaire du désert du Kalahari; quant aux arbres, il n' en subsiste que des restes noueux, nichés parmi les blocs qui composent la fantastique beauté de cette chaîne - un paysage rocheux irréel, d' une variété infinie, aux couleurs intenses, allant de l' argenté au noir en passant par le rouge profond.
Nous y avons visité deux des grandes faces. Nous sommes d' abord montés au Wolfberg pour y faire Celestial Journey. Après avoir, pendant vingt ans, toujours pris une part égale d' escalade en tête, j' ai dû m' incliner devant les capacités supérieures et la jeunesse de mon troisième compagnon, Richard Behne, qui a grimpé en tête toutes les longueurs difficiles, à commencer par une fissure en 21 ( 7-UIAA ) dans laquelle un grimpeur britannique bien connu s' était, peu auparavant, arraché un doigt. Mais, cela mis à part, c' est une voie de rêve dans laquelle on trouve de tout: des fissures pour les doigts, des cheminées larges et de magnifiques murs de quartzite lisse, dur, d' un gris métallique,
où l'on s' étire pour atteindre des trous et autres réglettes inversées qui rappellent le calcaire.
En fin de soirée, nous avons passé en voiture sur le versant est de la chaîne, par des pistes grossières traversant des agglomérations où des communautés de couleur s' acharnent à tirer une subsistance d' un sol mince et pierreux. Ce voyage nous a menés à Krakadouw. Là, contrairement au Wolfberg, où il y avait un autre groupe, nous étions seuls. J' ai dit à Mike et Richard que si ces rochers avaient été en Angleterre, ils auraient représenté le meilleur site du pays et auraient été bourrés de monde, même un jour de semaine. La voie choisie, Ichtyosaurus, était encore plus belle que Celestial Journey - quatre amples longueurs de perfection. L' ascension se terminait là aussi par une arrivée sur un sommet fantastiquement érodé, suivie d' une descente quasi spéléologique, par un labyrinthe de cheminées dérobées et de tunnels.
J' ai regagné Le Cap fatigué et content, et encore plus conscient des possibilités d' escalade presque infinies de l' Afrique du Sud, ou plutôt de l' Afrique méridionale, qui inclut les Etats voisins du Malawi, du Zimbabwe et de la Namibie.
Cedarberg: Richard Behne grimpant en tête la dernière longueur de Celestial Journey, au Wolfberg
En guise de bilan
II n' y a pas de motivation unique à l' escalade. On a écrit des livres entiers sur le sujet, sans vraiment en atteindre le coeur. Cependant, en me penchant rétrospectivement sur ces deux voyages en Afrique du Sud, je peux dégager quelques solides fils conducteurs. Il y a eu la nouveauté d' un paysage qui, pour un Européen, paraît sauvage et exotique. Il y a eu la simple jubilation de grimper, à mon modeste niveau, sur d' immenses falaises, vertigineusement raides; le plaisir sensuel du beau rocher; le frisson du mur final de Celestial Journey. Mais ce qui a vraiment rendu ces séjours particuliers, ce
Traduit de l' anglais par François Bonnet
sont les gens. Il m' arrive de grimper seul et de jouir alors vivement d' un intense voyage solitaire, mais on ne supporte cela que pendant un certain temps. En Afrique du Sud, mes escalades ont été chaleureusement sociables. Et je n' ai pas mentionné ci-dessus les amis qui m' ont emmené au nouveau pub Table Bay, la botaniste qui m' a fait passer un si bon moment à Durban, Colas et Nea, qui ont organisé une réception spéciale à Ladysmith, les gens qui m' ont renvoyé à la maison chargé de Merlot et de Cabernet-Sauvignon bien au-delà des limites douanières, et tous les autres qui ont en commun l' amour des montagnes sauvages de l' Afrique méridionale. Ils forment une petite communauté de grimpeurs encore animée par un esprit de pionnier, un sens de la découverte, dans un pays où les faces rocheuses sont hautes, sauvages et éloignées, souvent couvertes de végétation, parfois un peu « désordre », non domestiquées. Puisse-t-il en être ainsi encore longtemps
Zommunications
le la direction du club
lomunicazioni
iella direzione del club
litteilungen Jer Clubleitung