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Le capitalisme ne sait pas vers quoi il avance. Personne ne le sait, et nous pas plus que quiconque. Nous ne savons qu'une chose : il avance. Il est fait pour cela, et c'est sa force. Mais nous savons aussi que tous les champs que le capitalisme investit peuvent être investis par ses adversaires, et que tout ce dont le capitalisme use à ses propres fins peut être retourné contre lui. Le capitalisme a triomphé en s'appuyant sur l'avidité. Le mode de production collectiviste d'Etat a échoué en exploitant l'altruisme. La social-démocratie s'est fourvoyée en tentant l'organisation de l'écoeurante solidarité des possédants et des possédés, sous le mode du capitalisme socialisé.
Le capitalisme n'est pas une forme « neutre » d'organisation sociale, une force purement instrumentale, dont les effets ne dépendraient que des intentions de qui en userait. Le capitalisme ne peut pas libérer autant qu'il aliène, dépolluer plutôt que polluer : il aliène et pollue parce qu'il ne peut faire autrement sans remettre en cause ce qui le fait tenir et avancer : le profit. Bref : le capitalisme n'est pas humanisable -ou plutôt : le seul moyen d'humaniser le capitalisme, c'est de le dépasser.
En généralisant les relations de marché à toutes les relations et activités humaines, le capitalisme cesse d'être un système économique pour devenir une force sociale, politique et culturelle totalitaire, transformant le monde dans le même temps où il le détruit et le détruisant dans le même mouvement qu'il le transforme. Cette force doit être reconnue pour ce qu'elle est : une force révolutionnaire, et qui plus est, provocatrice d'une révolution permanente, redéfinissant inlassablement le champ de son action, mais sans jamais que son objectif initial, et fondamental, se dissolve dans cette redéfinition.
Il peut donc advenir ceci, que nous avons à favoriser et à hâter, que le capitalisme en poursuivant ses propres fins, et elles seules, aboutisse à faire avancer la société d'un pas vers la libération des sociétaires : il fallut bien renverser le féodalisme pour constituer le marché moderne, et le capitalisme lui-même, et il fallut bien que ce marché se constitue pour que la possibilité de le dépasser soit donnée.
Plus grand chose n'est aujourd'hui produit pour être consommé, presque tout est produit pour n'être que vendu, quoi que l'on en fasse ensuite, même si l'on en fait rien. Le capitalisme du XXIème siècle grégorien ne produit pas plus que le capitalisme des siècles précédents pour satisfaire des besoins -sinon son propre besoin de vendre ce qu'il produit, quoi qu'il produise et quoi qu'on en fasse. Ainsi, lorsque le capital s'investit dans la dépollution, c'est en ayant la garantie qu'il y aura toujours plus de pollution -de telle manière que la branche « écologique » dans laquelle il aura investi sera toujours plus rentable. Le recyclage des déchets peut ainsi être une activité rentable, pour autant que l'on produise toujours plus de déchets recyclables.
Si toute technologie peut être considérée, a priori, comme « neutre », son usage ne l'est jamais. La question politique se pose dès lors en ces termes, à qui est animé de quelque volonté de changement social : quelles technologies peuvent permettre, ou hâter, ce changement, et quelles technologies seront à imaginer et à créer par, et pour, une société socialiste ?
Nous utilisons les technologies que nous connaissons. Pouvons-nous les utiliser toutes sans que s'y dissolvent les volontés politiques qui nous animent ? Pouvons-nous les détourner toutes, et détourner chacune d'entre elle, de l'usage initial qui fut le sien ? Comment user des technologies du capitalisme à des fins et selon des règles contraires à celles du capitalisme ? Après tout, les premiers métiers à tisser tissèrent à la fois les chasubles d'or stigmatisées par le chant des canuts, et les drapeaux rouges (ou tricolores) brandis par les insurgés des premières révoltes ouvrières.
Si neutres qu'elles soient, ou qu'on les dise être, les technologies déterminent les relations sociales ; elles contiennent d'ailleurs, des conceptions particulières, arbitraires, des relations sociales, lesquelles ne sont jamais totalement autonomes des technologies utilisées pour les établir et les maintenir. Mais nous pouvons communiquer par internet grâce à des ordinateurs alimentés par de l'énergie produite à partir de ressources fossiles, ou d'énergie nucléaire, ou par de l'énergie produite à partir de ressources renouvelables. Un ordinateur peut fonctionner à l'énergie solaire ou éolienne. Reste que cet ordinateur, il faut bien le produire, qu'il ne le sera pas en recourant à de l'énergie solaire ou éolienne, que ses composants nécessitent un apport considérable de métaux rares, et que même s'il était alimenté par le soleil ou le vent, le fonctionnement des éoliennes ou des centrales solaires nécessite lui-même l'apport de métaux rares (dont la Chine est le plus gros producteur).
S'il se dépense, hélas ! autant d'efforts pour entraver la marche irrésistible du progrès,
c'est que, outre ceux qui vivent d'ignorance, d'erreur, d'injustice,
il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien ;
il y a aussi les retardataires s'entêtant sur des choses inutiles
parce qu'elles leur ont coûté beaucoup à conquérir -c'est naturel-
et ce n'est pas avec des paroles qu'on guérira les gens de pareils béguins :
les catastrophes seules pourront y suffire.
(Louise Michel)