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L’émergence du renminbi est complexe et porteuse d’autant d’instabilités que de sources de rééquilibrage.
Le renforcement du renminbi comme devise internationale semble bien en marche. Le contexte actuel inédit a mis en lumière les forces et faiblesses préexistantes des deux puissances, reflété récemment dans le cours de la devise chinoise.
Cette force de la devise chinoise est attribuable à plusieurs facteurs:
- Une reprise macroéconomique plus solide, liée à une meilleure gestion de l’épidémie de COVID-19;
- Une politique monétaire moins accommodante qu’aux Etats Unis, avec des taux d'intérêt réels positifs;
- De meilleurs fondamentaux en Chine en termes de balance commerciale et de balance courante.
- la victoire de Joe Biden, qui devrait se montrer moins agressif sur le plan commercial avec la Chine;
D’une certaine manière, la Chine se place dans une position comparable à celle du Japon et de l’Allemagne des années 70/80: une croissance rapide et un fort excédent commercial concourant tous deux à la force de la devise.
Plus fondamentalement, les déséquilibres financiers provoqués par la COVID-19 et les réponses économiques des pays occidentaux pourraient jeter un nouvel éclairage sur l'avenir de la devise chinoise à plus long terme et son accès de celle-ci au rang de monnaie d’échange et de monnaie de réserve. Ceci implique de se repencher sur la méthode de fixation de la valeur du renminbi, qui a varié dans le temps.
Jusqu'en 2005, la devise chinoise était arrimée au dollar, avec une marge de fluctuation étroite. Ce système a été remplacé par étapes par une référence à un panier de devises plus diversifié et par la mise en place de bornes de fluctuation plus larges. Le régime de change du renminbi est aujourd’hui celui d'une monnaie semi-flottante, largement influencée par la cible fixée par la banque centrale chinoise (PBOC), mais qui associe aussi les cotations de grandes banques domestiques et internationales. C’est là une spécificité essentielle de la PBOC, pour laquelle la valeur de la devise est un objectif et un élément de son mandat, contrairement à celui de la Fed ou de la BCE.
Ce régime monétaire, qui conserve une composante discrétionnaire importante, a permis à la Chine d’atteindre plusieurs objectifs externes au cours des dernières années tout en régulant l’activité domestique grâce au pilotage macro-prudentiel : s'adapter aux phases de tensions sur les flux de capitaux, comme en août 2015; entrer dans le club restreint des devises de réserve en octobre 2016 aux côtés du dollar, du yen, de l'euro et de la livre sterling (mécanisme des droits de tirage spéciaux du FMI); et enfin utiliser la devise comme une arme dans la guerre commerciale avec les États-Unis (août 2019).
Toutefois, l'objectif à long terme de la PBOC reste d'établir le renminbi comme une devise de premier plan, plus largement représentée dans le commerce mondial comme dans les bilans des banques centrales. Cette démarche est conditionnée par plusieurs avancées comme une plus grande flexibilité de la devise, un développement des marchés financiers et une libéralisation des flux de capitaux. En quelque sort, il s’agirait d’accepter de céder un peu de contrôle financier pour gagner en puissance monétaire.
Nous sommes donc face au paradoxe suivant: si la force du renminbi reflète les forces intrinsèques de l’économie chinoise, les objectifs externes semblent aujourd’hui primer sur les objectifs économiques internes. Et c’est précisément l’absence de contrainte économique interne qui permet de faciliter l’internationalisation progressive de la devise. Tant que la croissance chinoise est là, que les taux d’intérêts réels positifs sont soutenables et que le dollar se déprécie face aux autres devises, il n’y a pas de raison que la Chine se trouve dans une situation de dilemme entre économie réelle et taux de change. Les investisseurs peuvent donc rester confiant dans la devises chinoise, monnaie de dénomination d’une des seules courbes en taux réels positifs parmi les grandes économies mondiales.
A plus long terme, le renminbi n’est pas encore prêt à se substituer au dollar, qui représente encore environ 50% des échanges et près de 70% des réserves de change, et avec un renforcement mutuel de ces deux dimensions; mais le renforcement du renminbi comme devise internationale semble bien en marche.
Toutefois, comme l’avait exprimé Mark Carney à Jackson Hole en 2019, «l’histoire nous enseigne que la transition vers une nouvelle monnaie de réserve se produit rarement sans heurt» et un système monétaire bipolaire avec deux monnaies de réserve (comme pendant l’entre-deux-guerres) crée plus de problèmes de coordination qu’un système à une seule devise de référence ou un système multipolaire.
L’émergence du renminbi sera donc complexe et sans doute porteuse d’autant d’instabilités que de sources de rééquilibrage; mais dans un monde multipolaire, la prévalence du dollar comme seule monnaie de réserve apparaît de plus en plus comme une survivance de la domination américaine du siècle passé amenée à être challengée dans les prochaines décennies.