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Roulette britannique
On connaît la roulette russe, on connaissait moins la roulette britannique. C'est à quoi pourtant a joué la première ministre de Royaume-"Uni", Theresa May, hier, à la Chambre des Communes. Elle avait, dimanche, prévenu les députés : si vous rejetez l'accord que son gouvernement a négocié avec l'Union Européenne pour mettre en oeuvre le "Brexit", et qui a été conclu en novembre dernier,la "rupture de confiance" que cela exprimerait serait une "catastrophe" pour la démocratie. Par 432 voix contre 202, l'accord a été rejeté. C'est depuis un siècle la défaite la plus lourde d'un gouvernement britannique face au parlement. Et cette défaite, face à une majorité composite, contradictoire, formée de partisans du Brexit et de partisans du maintien dans l'Union Européenne, produit une crise politique qui la dépasse, et qui ne met pas en jeu seulement le gouvernement et la mise en vigueur du Brexit, mais surtout l'unité même du Royaume-Uni : l'Ecosse, l'Irlande du Nord, Londres avaient voté contre le Brexit. Qui (à part Pierre Maudet, bien sûr) peut encore sauver la Grande-Bretagne du piège dans lequel elle s'est elle-même précipitée, sinon le peuple -pardon : les peuples britanniques eux-mêmes, soit par des élections anticipées aboutissant à un changement de majorité et de gouvernement, ce qui justifierait un report de la date butoir du Brexit, et l'ouverture de nouvelles négociations, soit par un second référendum sur le Brexit lui-même, avec la possibilité d'une annulation du premier -non par le gouvernement ou le parlement, mais par le peuple, qui ayant le pouvoir de décision a aussi celui de changer d'avis (après tout, en Suisse, les exemples ne sont pas rares de votes populaires corrigeant, voire annihilant, des votes populaires antérieurs).
Roule, Britannia...
Le Brexit est, en principe, prévu pour le 29 mars. Le 30 mars, le Royaume-"Uni" devrait avoir quitté l'Union Européenne -mais en gardant avec elle, jusqu'au 31 décembre 2020, des liens le soumettant à toutes les obligations d'un Etat membre sans en avoir les droits, notamment celui de prendre part aux décisions communes des membres de l'UE. Et s'agissant de l'Irlande du Nord, pour éviter la réinstauration d'une frontière physique entre la province britannique, sortie de l'UE (contre son gré : la majorité des votants s'y est prononcée contre le Brexit), et la République d'Irlande, membre de l'UE, un "filet de sécurité" a été conçu, qui implique que les règles de l'Union continueraient de s'appliquer à l'Irlande du Nord, et que l'Union et le Royaume-Uni formeraient un territoire douanier unique jusqu'à fin 2020.
Défaite au parlement, la Première Ministre devrait se rendre à Bruxelles pour tenter d'arracher des concessions à l'Union Européenne, puis, si elle les obtient, revenir devant le parlement pour le faire à nouveau voter sur l'accord (comme quoi, souriront les partisans d'un second référendum sur le Brexit, un vote peut en annuler un autre...).
Le leader travailliste (c'est-à-dire, dans son cas, socialiste...) Jeremy Corbyn, qui a déposé une motion de défiance (c'est-à-dire de censure) à l'égard du gouvernement (elle sera débattue aujourd'hui), a appelé les députés conservateurs mécontents de l'accord avec l'UE à voter avec les travaillistes pour faire tomber le gouvernement : le Labour n'a pas assez de députés pour y arriver tout seul, même avec l'apport des nationalistes écossais et gallois, et les unionistes nord-irlandais ont annoncé qu'ils refuseraient de s'allier au travaillistes pour faire tomber Theresa May et provoquer des élections anticipées. Quant aux dissidents conservateurs, ils savent que si de nouvelles élections étaient organisées, ils auraient fort peu de chances de conserver leurs sièges : non seulement leur parti actuel ne les soutiendrait plus, mais avec à peine plus de membres, et moins de militants, que le Parti National Ecossais, et quatre fois moins de membres que le Parti travailliste (et des membres beaucoup plus vieux -la moitié d'entre eux sont au moins sexagénaires), le parti conservateur ne peut guère compter pour le soutenir dans une campagne électorale que sur la presse quotidienne, dominée par le groupe Murdoch (à l'exception du "Daily Mirror" et du "Guardian"). Et surtout, il est profondément divisé. Certes, étant, les travaillistes aussi étaient divisés : des députés travaillistes élus dans des circonscriptions favorables au Brexit avaient négocié leur soutien à Theresa May (contre leur propre parti), en échange d'une garantie que le gouvernement n'affaiblira pas le droit du travail .mais si on en juge par le résultat du vote aux Communes, la plupart d'entre eux sont rentrés dans le rang.
Et maintenant, il va se passer quoi ? Tenue par un amendement voté par les Communes, Theresa May doit leur présenter dans une semaine au plus tard un "plan B", que les Communes pourront modifier, mais quel "plan B" ? Roule, Britannia, mais vers quoi ? Les alternatives au "Brexit dur" (la rupture sans accord, sans période de transition) sont plurielles, mais aucune ne paraît recueillir une majorité, qu'elle soit parlementaire ou populaire, et la première, de nouvelle négociations et un report de l'entrée en vigueur du Brexit (après s'y être opposée Theresa May ne l'exclut plus -il est vrai qu'elle n'a plus guère le choix, si elle veut éviter un "Brexit dur") suppose un accord de l'Union Européenne, dont rien ne garantit qu'elle y soit disposée si un changement de gouvernement n'intervient pas à Londres. La seconde, un nouveau référendum sur la rupture avec l'Union Européenne, ne serait réellement une alternative que si ce second référendum annulait le premier : s'il confirmait la rupture, avec les mêmes divisions entre Britanniques, on en resterait au même point, avec les mêmes interrogations : quand rompt-on ? dans quelles conditions ? avec quelle frontière en Irlande ? Et là encore, qui, sinon les peuples britanniques (tous les peuples britanniques : les Anglais, les Ecossais, les Gallois, les Irlandais...), peut donner la réponse ?
A part, bien entendu, Pierre Maudet.