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Les habitants des vallées d’Uri et de Schwytz, ainsi que les gens de la vallée inférieure d’Unterwald étaient, à l’époque du pacte fondateur de 1291, proches par leurs activités paysannes, le rythme des saisons dictant le travail des champs, leur mode de vie, leurs coutumes. Autant d’éléments favorables à une communauté tissée par des expériences identiques, des voisinages intimes, des contacts directs.
Les individus soumis au même rythme de la vie, à la même fréquence et le même contenu des activités, recourant aux mêmes techniques, pratiquant des échanges d’outillages, consommant les mêmes produits, se réunissant aux fêtes, portant les mêmes costumes, en viennent à être modelés par ces pratiques partagées et à se rapporter à des références communes. Les liens profonds et stables tissés inconsciemment sont convertis en une communauté d’intérêt et d’effort.
Dès lors les membres sont rendus attentifs, perçoivent et accordent des significations aux conséquences des liens entre les hommes de leur communauté. Ils sont amenés à fixer des règles de vie en commun, de sorte que les actions soient délimitées et soient de ce fait suivies de conséquences relativement prévisibles. Quand les actions et leurs résultats sont communiqués et représentés par des signes et des symboles de la langue écrite, ils sont fixés et objectivés. Ceci est la condition préalable à la détermination d’une Constitution.
Le Pacte représente la déclaration officielle et le fondement de la communauté et des intérêts communs. Il a été validé en Landsgemeinde, c’est-à-dire approuvé par tous.
Les alliances successives avec les nouveaux cantons amenèrent chaque fois de la diversité entre les différents groupes.
Puis l’évolution vers la «Grande Société» produite par l’industrialisation, la technicisation et le modernisme a transformé les relations humaines. «L’âge de la machine a déployé, multiplié, intensifié et compliqué la portée des conséquences indirectes» des actions humaines (Dewey, p. 217). Le monde social est devenu complexe et confus. Les liens sont devenus extensifs et invisibles, les préoccupations impersonnelles et standardisées. Les événements ont des impacts à grande échelle. Les publics ne parviennent plus à s’identifier et à se discerner, ils sont amorphes et inarticulés parce qu’ils sont pris dans un flot de forces qui les dépasse, ne perçoivent plus l’origine des conséquences dont ils souffrent et ne disposent plus d’organismes qui prévoient et soumettent à la loi ces conséquences néfastes.
Si, en 1291, les idéaux des premiers Suisses étaient incarnés dans les habitudes, les moyens et les réalités concrètes, les idées modernes ont été, avec l’idée d’une science pure, détachées des applications possibles en faveur de la compréhension et de la communication entre humains. Par exemple, «nous disposons d’outils physiques de communication comme jamais auparavant. Les pensées et les aspirations qui leur correspondent ne sont pas communiquées et ne sont donc pas communes» (Dewey, p. 235).
Dans les conditions qui précèdent, que représente la Constitution pour le public? Tant que le public n’est pas conscient de son identité, de ses compétences, et de son pouvoir sur l’État dont les représentants officiels ont pour devoir de veiller aux intérêts communs, il risque de percevoir la Constitution comme un ensemble de réglementations et de lois de l’État mal compris parce que vu comme des commandements.
Quelles sont les bonnes conditions pour qu’un public se reconnaisse et fonctionne démocratiquement? Dewey part de la signification sociale générique de la démocratie: «Pour l’individu elle consiste dans le fait de prendre part de manière responsable, en fonction de ses capacités, à la formation et à la direction des activités du groupe auquel il appartient, et à participer en fonction de ses besoins aux valeurs que le groupe défend. Pour les groupes, elle exige la libération des potentialités des membres d’un groupe en harmonie avec les intérêts et les biens communs… La conscience claire de la vie commune, dans toutes ses implications, constitue l’idée de la démocratie» (Dewey, p.242).
En conclusion, les biens communs et les services publics doivent être l’affaire du public. Celui-ci, à condition d’être bien informé, éduqué et instruit saura qu’il a droit de regard sur les affaires qui ont des conséquences sur les membres de sa communauté.
Selon Dewey, il s’agit de passer de la Grande Société à la Grande Communauté, au sens d’une «intercommunication libre et complète» (Dewey, p.314), pour retrouver notre appartenance et nos intérêts communs. En Suisse, les communes politiques sont les lieux de vie communale locale (relations en face à face, échanges directs et personnels) qui permettent à leur public de se retrouver actif et vivant, malgré la mondialisation qui nous éloigne de nos précurseurs, les Waldstätten.
Référence: John Dewey: Le public et ses problèmes, Ed. Gallimard (Folio Essai), 2005.
Margaret Zinder
Chercheuse en sciences humaines et sociales
Margaret Zinder cite souvent John Dewey. Alors présentons-le. Il est né le 20 octobre 1859 à Burlington dans le Vermont et mort le 1er juin 1952 à New York. C’est un psychologue et un philosophe américain majeur du courant pragmatique développé initialement par Charles S. Pierce et William James. Il a également écrit dans le domaine de la pédagogie où il est aussi une référence en matière d’éducation nouvelle. Une longue biographie lui est consacrée dans Wikipédia.