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Dès mon entrée à l'école obligatoire, j'ai eu la chance de passer la plupart de mes vacances à la campagne dans une ferme d'une vingtaine d'hectares cultivables et d'y apprendre avec joie les rudiments du métier de paysan.
Le syndic du village, un long personnage au beau visage, m'apparut d'emblée comme particulièrement intelligent par l'étendue de ses connaissances des lois, de l'économie, des impôts, des travaux de la terre qui sont sans nombre, que l'on doit introduire à des dates particulières et selon les conditions les plus favorables possibles d'après le temps qu'il fait. Il savait jauger ses administrés, trouver les mots qu'il fallait pour se faire comprendre et, éventuellement, convaincre. Plein de bonté, tolérant mais ferme, sachant jouer d'humour.
Puis vint la guerre de 39 à 45. Les quatre hommes valides, deux chevaux furent mobilisés; la ferme vivotait avec deux vieillards récupérés alentour et un jeune homme de l9 ans qui nous quitta bientôt; il mourut à 21 ans de tuberculose. Un choc pour moi. La maîtresse de maison et son unique servante croulaient sous le labeur sans barguigner. Rares étaient les fléchissements de bonne humeur; et l'idée que l'on finirait bien par retrouver la paix nous réconfortait. Un jour, je découvris l'armée. La compagnie cantonnée dans notre village vint –hommes et chevaux – «rentrer», c'est à dire engranger les regains que nous avions fauchés avec l'aide du cheval restant et d'une vache docile, puis séchés à point. Je découvris alors un autre «personnage» hiérarchique de notre société démocratique, le capitaine commandant une compagnie de soldats. Très haut perché sur son cheval, il me dit affectueusement: «Tu n'es pas d'ici, toi!». Je m'expliquai: «Très bien, dit-il, continue!» et il retourna vers ses hommes. Beaucoup plus tard, j'ai appris qu'il possédait un grand domaine viticole et qu'il devint conseiller national puis des Etats réputé et vénéré.
Après ma vingtième année, et par les livres, je découvris mes maîtres en politique: Denis de Rougemont puis Pierre Mendès France et, pour couronner le tout, «Le fédéraliste» en traduction française, un journal hebdomadaire paru durant l'automne et l'hiver qui ont précédé le vote populaire de la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis d'Amérique du 4 juillet 1786. Trois des quatre rédacteurs de ce passionnant et très instructif journal sont devenus par la suite présidents des Etats-Unis... et votre serviteur démocrate et fédéraliste convaincu!