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Une chose est claire: la crise du coronavirus constitue une nouveauté. Il est certain que des crises et des pandémies ont eu lieu dans le passé et qu’elles ont également influencé notre usage linguistique. Mais il s’agit d’un phénomène global dans le monde moderne, qui en peu de temps a influencé notre mode de vie et, partant, notre usage linguistique. Ce thème est présent dans presque tous les domaines de la vie: politique, professionnel, vie privée.
Il est certain que nous avons actuellement des problèmes majeurs, qui touchent principalement la santé et l’économie. Mais la langue est également importante. Elle façonne notre pensée, nos manières et elle reflète également notre société. Par la langue, nous reconnaissons ce qui se passe autour de nous. Il peut donc être éclairant de jeter un regard sur notre vocabulaire, qui a été modifié par la crise du coronavirus
Tout d’abord, le mot «coronavirus». Ce terme n’est pas nouveau. Au cours de l’épidémie de SRAS (en 2002/2003), il a fait son entrée dans les dictionnaires, mais n’a guère été utilisé en public après l’épidémie. Le mot «épidémie» et d’autres termes techniques tels que «contagion», «immunité collective» ou «létalité» sont également en plein essor à l’heure actuelle. On peut toutefois se demander dans quelle mesure ils seront encore utilisés après la crise. Ce sera probablement comme après l’épidémie de SRAS: dès que des sujets tels que les virus et les pandémies ne font plus la une des journaux, le langage vernaculaire utilise moins souvent les termes qui leur sont associés. D’ailleurs, la crise nous a donné le mot «Covid-19» comme nouvelle entrée dans le dictionnaire.
Comme mentionné, certains termes existaient déjà, mais n’étaient pas familiers pour la plupart des gens. Par exemple «triage». Ce mot fait référence à la priorité accordée à l’assistance médicale. En raison de la rareté des ressources médicales, les médecins et les hôpitaux peuvent avoir à prendre sans cesse des décisions difficiles. Les gens prennent ainsi conscience de ce problème, ainsi que des conditions précaires dans de nombreux systèmes de soins de santé.
D’autres termes ne sont pas nouveaux, et ont donné lieu à de nouvelles expressions.. Ainsi, on verra naître des «bébés corona»conçus pendant la crise du coronavirus, certains d’entre nous auront souffert d’une «coiffure corona» négligée due au confinement ou on parlera de la nouvelle «génération Corona». Alors que peut-être seuls les parents se souviendront du premier, le deuxième disparaîtra probablement après la crise et le dernier restera à vie, avec ou sans examen, pour les jeunes qui auront obtenu leur diplôme à l’été 2020. De nombreuses autres expressions nouvelles dominent à la fois les gros titres et les réseaux sociaux, comme les «Corona-Bonds» (obligations émises pendant la crise du coronavirus), les « whatsappéros » ou « les gestes barrières ». Ces nouvelles créations dues à la situation actuelle ne sont pas assez souvent utilisées pour trouver leur place dans les dictionnaires. Surtout pas après la crise.
Tout nouveau mot ou expression ne doit pas obligatoirement contenir «corona». Une nouveauté est, par exemple, est la «visière de protection transparente» contre les crachats utilisée dans certains magasins et établissements. Ce qui est important en temps de crise du coronavirus, c’est la distance. D’où la formation de mots comme «file de distanciation» ou «visite à distance». Afin de ne pas s’infecter mutuellement, les gens doivent garder leurs distances les uns par rapport aux autres. Ces mots perdront probablement aussi de leur pertinence après la crise. Le terme« d’importance systémique » n’est pas nouveau non plus, mais il est souvent utilisé dans le cadre du confinement.
La crise nous fournit aussi quelques anglicismes. Il ne s’agit pas de vocables nouveaux; ils ne gagnent en pertinence que grâce à la situation nouvelle et peu familière. Ceux qu’on trouve le plus souvent, c’est «lockdown», ou «homeoffice» (télétravail). Il n’y a pas de bons équivalents allemands ou français pour ces expressions. On pourrait dire «couvre-feu» au lieu de «lockdown», mais cela ne concernerait que la liberté de circulation des personnes. Le «lockdown», cependant, vise l’arrêt total de la vie quotidienne et de l’économie et décrit un arrêt complet de toute activité en dehors de chez soi. Certains peuvent considérer le «homeoffice» comme un «travail à domicile», mais cela ne décrit pas le même aménagement temporaire d’un bureau au domicile familier. La flexibilité du travail à domicile est depuis longtemps exigée par les employés et les employeurs. Certains considèrent la crise comme une opportunité de faire avancer ce concept. Il est également apparu clairement qu’il y a beaucoup de rattrapage à faire en termes de numérisation.
Le terme de «superspreader» est utilisé par les épidémiologistes depuis des années, mais pour nous, profanes, il est nouveau. Les dictionnaires ne l’ont pas encore répertorié et sur Wikipedia, la traduction extrêmement lourde est « super-propagateur ». Une variante allemande (« Superverbreiter ») plus forte était nécessaire dans le scandale entourant l’entreprise de produits carnés Tönnies et dans l’affaire Ischgl, par exemple: «Virenschleuder» (bombe virale). Mais une traduction est-elle même nécessaire? Pas vraiment. En raison de la large couverture médiatique, même ceux qui ne parlent pas anglais comprennent que le superspreader propage les virus à grande échelle. C’est un terme chargé d’émotion qui est associé à l’inconscience et même à l’absence de scrupules. Cependant, il est plus que douteux que l’anglicisme devienne un gros mot d’usage général.
La «distanciation sociale» (social distancing) est un terme nouveau. Même si garder ses distances en temps d’épidémie n’est pas un concept nouveau, le terme de «distanciation sociale» n’a vu le jour que pendant cette crise. Il n’est pas conseillé d’essayer de germaniser ce mot. Le terme de «sozial» dans l’expression «soziale Distanzierung» a une connotation complètement différente de celle de l’anglais ou du français. Dans notre usage linguistique, «sozial» signifie, entre autres, être charitable, alors qu’en anglais ou en français, il est plus probable que cela signifie sociabilité.
Outre les anglicismes ou termes techniques nouveaux ou anciens, la crise entraîne également un choix de mots différent. Des présidents comme Macron ou Trump utilisent des termes comme «ennemi invisible» lorsqu’ils parlent du virus. Le mot «guerre» est également utilisé en rapport avec la lutte contre le virus. Ce langage martial est surtout utilisé par les chefs d’État pour faire comprendre au peuple la gravité de la situation. Ce choix de mots a certainement une influence sur la façon dont les gens conçoivent la situation actuelle. Certains se plaignent de la panique, d’autres sont motivés pour soutenir pleinement les mesures et se restreindre.
Masque est un mot d’emprunt de l’arabe et signifie idiot, farce, blague. Aujourd’hui, personne ne pense plus au carnaval ou à la comédie de Jim Carrey datant de 1994 lorsqu’on emploie ce terme. Du fait du Covid-19, nous sommes devenus des experts en matière de masques, en parlant de masques de protection, d’hygiène et de respiration, et même des termes techniques comme FFP2 et FFP3 nous sont désormais familiers. Au plus tard après la réglementation du port obligatoire des masques dans les transports publics, les protections buccales et nasales sont devenues un symbole visible de la pandémie. Il est concevable que dans un avenir proche, nous n’emploierons plus le vocable «masque» de façon aussi libre qu’avant 2020.
La mesure dans laquelle le vocabulaire changera après la crise du coronavirus dépend en fin de compte de la façon dont nos conditions de vie changeront de façon permanente. Plus la crise durera, plus ces mots resteront longtemps en usage. Sinon, on peut s’attendre à ce que la plupart d’entre eux ne perdurent pas.