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D'une manière générale, la prévention se construit sur un mode «réactif», suite à un constat de problème. Par exemple: dans les années septante et quatre-vingt, il est devenu évident que les accidents de la route faisaient trop de victimes. C'est ainsi que l'obligation du port de la ceinture est apparue, ainsi que les limitations de vitesse et les contrôles radar. Ce mode «réactif» est particulièrement clair en Santé au Travail où l'on attend d'être sûr qu'il y a un problème avant de s'en occuper. C'est parce que la silicose tuait et invalidait un très grand nombre de travailleurs qu'on s'est enfin décidé à mettre en place des mesures de protection contre la poussière, et protéger ainsi la santé des travailleurs exposés dans les mines, le percement des tunnels, le bâtiment, etc.
Si une telle attitude peut se comprendre d'un point de vue historique et pour une époque où l'on manquait de connaissances, elle devient choquante au XXIe siècle où nos capacités scientifiques sont suffisantes pour anticiper les problèmes et ne pas attendre qu'ils fassent leurs dégâts. Or, cette politique (1) est actuellement la règle dans le domaine de la Prévention en Santé au Travail où l'on attend qu'il y ait suffisamment de victimes (donc de souffrance) pour que l'évidence scientifique soit reconnue; cela, sous prétexte d'économie. Tout le monde semble trouver cela normal, mais pour moi c'est très cynique et choquant.
En d'autres termes, la Prévention en Santé au Travail est encore basée sur un modèle réactif et obsolète qui n'est pas en accord avec l'Ethique et qui va à l'encontre des possibilités qu'offrent la science et les nouvelles technologies d'aujourd'hui.
L'une des raisons principales de cette situation anachronique réside dans le fait que la Santé au Travail souffre de préjugés négatifs que trop de décideurs prennent encore pour des réalités: la prévention coûte cher, les études scientifiques sont inutiles, le bon sens suffit, les professionnels de la santé au travail sont nuls (surtout les médecins!), les «dégâts collatéraux» sont inévitables (on ne fait pas d'omelette sans casser les œufs), etc. Un bel exemple de l'actualité de ces préjugés a été donné très récemment, dans le London Evening Standard par le Premier Ministre britannique, D. Cameron, qui se déchaîne avec véhémence contre la santé et la sécurité au travail qui tuent à petit feu l'économie du pays (2). Il déclare la guerre contre «cette culture de la prévention, inutile, coûteuse et désastreuse sur le plan économique». Inutile de dire que tous ces préjugés sont ridiculement faux et en désaccord total avec justement… toutes les évidences scientifiques et économiques qui démontrent que la prévention est bénéfique pour l'économie et que les entreprises qui prennent ces choses au sérieux sont plus compétitives et en meilleure «santé» que les autres. Donc en fait, si Cameron arrive à faire passer ses idées préconçues, subjectives et erronées, il va nuire, en réalité, à l'économie de la Grande Bretagne.
Comment progresser dans ce domaine? Il y a plusieurs pistes à exploiter:
1. Améliorer en premier lieu la prise de conscience du public sur la dimension et les enjeux insoupçonnés de la Santé au Travail(3) pour que les préjugés soient pour une bonne fois éradiqués. Cela passe par l'information et la formation. Je plaide depuis longtemps pour que l'on introduise dans les écoles des cours de sensibilisation sur l'importance du travail et de l'environnement professionnel. On sensibilise les enfants à l'écologie et la protection de la planète, pourquoi ne pas le faire pour l'environnement professionnel qui est tout aussi important?
2. Le principe de précaution. Il a été inventé il y a 10 ans à la Conférence de Rio sur l'environnement (agenda 21) pour pallier l'écueil de l'«evidence based medicine». «En cas de risques de dommage graves ou irréversibles, l'absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l'adoption de mesures préventives …». Pourquoi un tel principe ne peut-il pas être appliqué en Santé au Travail?
3. Redonner du sens au travail. Les jeunes ont besoin de défendre de belles valeurs. Cela ressort de toutes les enquêtes sur le travail auprès d'eux. Bien sûr le salaire reste primordial mais il est immédiatement suivi par le besoin de sens au travail: pour quoi on travaille et quel sens a-t-il au niveau de la société. Mais pour qu'il reprenne du sens, il ne faut pas que les conditions en soient mauvaises. Il faut donc s'en occuper et prévenir les dérives.
4. La responsabilité sociale des entreprises. De plus en plus d'entreprises réalisent l'importance de leur rôle social et cherchent à l'assumer de mieux en mieux. Cette responsabilité englobe tous les aspects du rôle de l'entreprise vis-à-vis de l'environnement, du commerce équitable, du respect des clients et des fournisseurs, du respect des collaborateurs et de leur famille, des structures locales, etc. Il faut se réjouir d'une telle évolution positive des mentalités et mettre en exergue les entreprises qui montrent le bon exemple. Ces entreprises ont compris qu'en assumant au mieux leurs responsabilités sociales, elles y gagneront en image de marque, en qualité du travail, en performance économique, en climat social interne et sur bien d'autres plans.
5. La bonne santé. Celle des collaborateurs d'une entreprise va de pair avec celle de l'économie de l'entreprise. Préserver et promouvoir la santé dans l'entreprise constitue en fait le socle sur lequel se construit le développement d'une entreprise saine sous tous les angles. La promotion de la santé en entreprise est aussi en train de se développer et de porter ses fruits. Il faut donc favoriser tous ces efforts qui vont vers une société meilleure. Il n'y a pas que les maladies qui soient contagieuses, la bonne santé aussi!
Nous avons chacun un rôle à jouer pour participer à cette
évolution positive car nous sommes tous concernés.
Michel Guillemin, professeur honoraire à l'Université de Lausanne
Ancien directeur de l'Institut universitaire romand de Santé au Travail (IST)
(1) On parle dans les milieux scientifiques d' «evidence based medicine» [la médecine basée sur l'évidence],
(2) David Cameron. Health and Safety laws are holding back business. London, Evening Standard 5th Jan. 2012.
(3) Michel Guillemin. Les dimensions insoupçonnées de la Santé au Travail. Paris, L'Harmattan, juin 2011.