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Il y a, plus ancienne que les idéologies du XIXe et du XXe siècles que mettent à mal les crises (sociales, économiques, politiques, culturelles) que nous avons traversées et traversons encore, plus ancienne donc que le libéralisme moderne, que le marxisme et que leurs succédanés, une tradition philosophique et politique radicale qu'il est urgent de redécouvrir -une tradition qui conjugue les exigences d'égalité et de liberté sans accepter de renoncer à l'une des deux au nom de l'autre : la tradition dont font partie les Spinoza, La Boëtie, Diderot, Sade même... De cette tradition, nous ne tirerons aucune recette politique, mais une méthodologie, une attitude de doute souverain face à tout ce qui nous est présenté comme incontestable, comme une donnée des faits à laquelle nul ne pourrait se soustraire sans être insensé. Ainsi de la « sécurité » et du « sentiment d'insécurité ».
Ni rire, ni pleurer, mais comprendre
« Ni rire, ni pleurer, mais comprendre» : Le philosophe considérait certes la sécurité publique comme une tâche indispensable de l'Etat, et comme un droit fondamental de la personne -mais c'était pour ajouter que, délivrés de la crainte et de l'incertitude, les humains ont tendance à s'engluer dans la torpeur et l'inattention aux autres et au monde. Il y a donc une définition à donner de la sécurité qui ne la renvoie pas à l'ordre social, mais à l'état dans lequel se trouve l'individu. La sécurité est alors « une joie née de l'idée d'une chose future ou passée au sujet de laquelle il n'y a plus cause de doute » ; elle n'est plus liée au maintien de l'ordre public mais à l'absence de doute sur l'avenir, ce qui permet de tenir la sécurité sociale comme un élément aussi fondamental que la sécurité physique et de donner au corps politique une tâche plus large que celle d'assurer l'ordre dans la rue. La sécurité selon Spinoza n'est pas celle dont Max Weber dira qu'elle est le fondement de l'Etat : le monopole de la violence physique légitime. Pour Spinoza, la corps politique a pour fin la libération des individus de la crainte qui les asservit et des « misères communes » qui les frappent ; l'Etat est légitime quand il est capable de transformer la crainte de l'avenir en confiance dans l'avenir. Le pouvoir politique ne fait plus reposer son autorité sur sa force de coercition, mais sur sa force de mobilisation des espoirs individuels et collectifs, sur sa capacité à présenter un projet politique et à convaincre qu'il est capable de le réaliser. Reste que la sécurité a deux faces : l'une, positive, qui est cette conviction que le futur sera meilleur que le passé et l'autre, négative, qui est celle de la torpeur, de l'inattention au monde -bref, de l'asservissement volontaire. Finalement, rien n'est plus important que rester dans un état de doute sur l'avenir, et du coup, le moment (tel que celui où nous sommes) où les citoyens comprennent que rien ne leur garantir un avenir meilleur est le moment où se joue la crédibilité des projets et des acteurs politiques. L'insécurité ressentie par les citoyens face à la dissolution de l'ordre auquel ils étaient accoutumés les pousse à redevenir une puissance politique, la question étant de savoir ce qu'ils en feront: un projet politique ou une peur vindicative face à une réalité qu'ils renonceront à changer ?