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La scène est connue. Dans les vestiaires d’une salle de sport, Madame regarde avec envie sa voisine, une jeune femme souriante aux courbes parfaites, mais ne voit pas, juste à côté d’elle pourtant, une quinquagénaire qui peine à retrouver son souffle. Et de l’autre côté du mur, Monsieur admire discrètement les muscles saillants du bel éphèbe s’habillant en face de lui, mais tourne le dos au collègue vieillissant doté d’une généreuse bedaine.
Ce faisant, Madame et Monsieur se comparent à autrui de manière dévalorisante, alors qu’il serait si facile d’opter pour un mode de pensée constructive.
Tout dépend du point de vue
Pour cela, le choix du point de référence est essentiel. En effet, il est forcément frustrant de vouloir se mesurer à des personnes exceptionnelles. Par contre, placer le curseur de son point de vue plus bas sur l’échelle des valeurs permet d’augmenter son estime de soi (lire encadré), et par conséquent son sentiment de bonheur. L’art consiste donc à privilégier les comparaisons dites «descendantes», qui favorisent une bonne image de sa personne, aux comparaisons dites «ascendantes», qui mettent l’individu sous pression en plaçant la barre trop haut.
Toute pensée procède de la comparaison.
Ainsi, dans notre exemple, le sportif aura tout intérêt à se comparer à moins apte que lui («Malgré mon âge, je suis capable de battre au tennis des adversaires plus jeunes que moi»), tout comme il ne manquera pas de se comparer à lui-même («Depuis que j’ai repris le sport, j’ai une bien meilleure condition physique qu’auparavant.»)
Une approche des plus méthodiques
Dans son dernier ouvrage, le psychologue fribourgeois Yves-Alexandre Thalmann a longuement développé la méthode. «Je suis parti du principe que toute pensée procède de la comparaison, même si celle-ci n’est pas forcément explicite. Par exemple, le seul fait de dire je suis manuel est une mise en relation par rapport à la catégorie des intellectuels, explique l’auteur. Du coup, comme les comparaisons sont omniprésentes et qu’il n’est pas possible de les éviter, il faut apprendre à les utiliser à bon escient.»
En soi, la démarche paraît fort simple et présente l’avantage de pouvoir être appliquée dans quasiment tous les moments de la vie, par exemple en se disant: «Mon collègue est mieux payé que moi? Ce n’est pas grave, je gagne suffisamment pour vivre décemment» ou «Ma sœur est toujours mieux habillée que moi? Et alors, j’ai de quoi m’habiller élégamment en toutes saisons» ou encore «Nos voisins semblent plus amoureux que nous? Au moins, nous sommes toujours ensemble. Beaucoup ne peuvent pas en dire autant.»
Il faut accepter d’évoluer progressivement.
Dans la réalité, prendre le pli de la comparaison judicieuse exige de l’entraînement. «La lecture de mon livre ne suffit pas, avoue Yves-Alexandre Thalmann. Acquérir ces automatismes demande du temps. Par ailleurs, il faut accepter d’évoluer progressivement et ne pas vouloir changer son mode de pensée d’un coup.»
De plus, il faut préciser que l’art de bien se comparer ne peut être la panacée dans la recherche du mieux-être. «Je m’adresse avant tout à des personnes qui connaissent de légères baisses de moral, explique le psychologue. L’outil n’est en soi pas suffisant pour traiter des pathologies plus graves, même s’il peut être intégré dans des psychothérapies.»
Il est du reste bon de rassurer le lecteur: la peur de prendre la grosse tête et de tomber dans l’égocentrisme à force de se répéter qu’on est meilleur que les autres n’a pas lieu d’être. «J’ai déjà donné plusieurs cours sur la comparaison et n’ai jamais connu de tels cas.»
La théorie de la relativité
Il est également important de souligner que le but n’est pas ici de dénigrer autrui, mais de considérer à juste titre ce que l’on possède et ce que l’on vaut. «Les gens heureux sont en général des personnes qui sont conscientes de ce qu’elles ont et qui savent en être reconnaissantes», sait Yves-Alexandre Thalmann qui se base sur les théories de la psychologie positive, une discipline née dans les années 1990 aux Etats-Unis. Et de poursuivre: «L’ennemi numéro 1 du bonheur, c’est l’oubli. L’oubli d’être en vie, d’avoir un revenu, d’avoir un toit ou d’avoir tout simplement de l’eau chaude lorsqu’il fait froid.»
De même, vouloir constamment obtenir ce qui nous manque ne rend pas heureux. «La personne qui souhaite être riche ne sera jamais satisfaite, car elle voudra toujours plus d’argent», analyse le Fribourgeois.
Notons enfin qu’il existe aussi des comparaisons ascendantes bénéfiques. C’est le cas notamment lorsqu’un patient souffrant d’un cancer pense aux personnes de son entourage qui ont réussi à vaincre la maladie. Dans cet exemple, se mesurer à autrui n’est alors plus un frein, mais bel et bien un moteur.
Auteur: Pierre Wuthrich