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22/10/2016
Le mysticisme de Michel Houellebecq
À la fin des Particules élémentaires (1998), son premier grand succès, Michel Houellebecq déroule des pages impressionnantes dont il a avoué être très fier - remplies d'une sorte de mysticisme bizarre, se réclamant du bouddhisme mais ne correspondant pas à mon expérience de celui-ci.
J'ai lu des textes canoniques, je suis allé en Asie, et, dans le bouddhisme, il existe, au-delà des illusions matérielles, tout un monde d'êtres spirituels, divins, qui sont réels, et dont émane le monde factice qui apparaît aux hommes. La vie canonique du Bouddha raconte comment il est allé au quatrième ciel rendre visite à Indra, roi des dieux, et, au Tibet, le moine Milarepa parlait aux démons et leur faisait la leçon, les convertissant à sa sagesse. Car la spécificité du bouddhisme n'est pas dans l'inexistence des êtres spirituels, mais dans ceci, que le Bouddha et ses héritiers ont plus de sagesse que les divinités, et que l'homme doit se libérer d'elles. Le Dhammapada s'exprime clairement en ce sens. Néanmoins la vision de la nature reste bien celle d'un ensemble de phénomènes créés par ces esprits: c'est justement de la nature qu'il faut se délivrer, lorsqu'on se délivre des divinités.
Or, Houellebecq combat le matérialisme en faisant, de ce qu'on appelle habituellement matière, du pur esprit: le raccourci est étonnant, et plutôt fallacieux, puisqu'il ne s'appuie que sur des mots, et que, surtout, il ne laisse plus de place aux esprits proprement dits, aux anges, divinités - la matière appelée esprit occupant désormais tout l'espace.
Plus en profondeur, cependant, on reconnaît la doctrine de Berkeley, qui faisait du monde physique une sorte d'hallucination collective, créée par Dieu dans les consciences humaines. Et, au-delà encore, davantage que le bouddhisme, on distingue ce qu'il reste en Occident de l'averroïsme. Borges, par exemple, en était un grand adepte, et le mysticisme occidental a été profondément marqué par ce courant.
Averroès était un musulman andalou qui affirmait que l'esprit était un tout indifférencié, et que la matière ne particularisait qu'illusoirement les choses. Chez Houellebecq, les personnages se dissolvent à la fin de ses livres dans un grand vide lumineux. Thomas d'Aquin a combattu cette doctrine, montrant que les individus persistaient comme nuances, couleurs distinctes au-delà de la mort, au sein de la grande nappe psychique cosmique. Mais Houellebecq n'y croit pas.
À vrai dire Averroès a aussi été rejeté par les musulmans de son temps, qui pensaient que l'individu demeurait au-delà de la mort pour aller au paradis ou en enfer.
Ce qui de toute façon est remarquable, dans cette fin du roman de Michel Houellebecq, est que le monde physique se dissout dans le vide et s'imprègne d'une sorte de lumière universelle qui l'absorbe; c'est d'une grande poésie, que cela traduise ou non un principe constitutif du monde.
Il est indéniable que la tendance existe, que cela fait résonner un sentiment profond - que cela correspond à un moment important (pour l'âme).
Jeanne Guyon disait qu'après l'absorption par le Père, on rejaillissait plus beau. Cela ressemble au bouddhisme. Mais Houellebecq a l'air de dire qu'on s'y dissout à jamais; cela ressemble à l'averroïsme.
La dent qu'il garde contre l'Islam a-t-elle un obscur rapport?