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Le Conseil fédéral appelle le parlement à refuser l'initiative populaire de l'UDC pour l'élection du gouvernement par le peuple, et à appeler à son tour le peuple et les cantons à refuser ladite initiative. S'ajoutant à l'appel au refus de l'initiative populaire visant à soumettre obligatoirement tous les accords internationaux importants au verdict populaire, cette prise de position du Conseil fédéral sied parfaitement à l'UDC, et au rôle qu'elle prétend jouer d'avocate des droits populaires face aux « élites » et aux pouvoirs en place (dont elle-même fait partie, et aspire à faire plus encore partie). Mais elle devrait rappeler aux socialistes (et plus généralement à la gauche) que l'élection des gouvernants par les gouvernés reste, tant qu'on a pas trouvé le moyen de se débarrasser de tout gouvernement, le moins mauvais mode de contrôle de nos chefferies politiques : les élire, pour ne pas devoir se contenter d'en hériter...
Le gouvernement ne veut pas que le peuple l'élise. Et le peuple, lui, le veut-il ?
L'élection du Conseil fédéral par le peuple est une vieille revendication socialiste, dont le PS, par deux fois, a fait une initiative populaire, qui avait abouti avant d'être sèchement refusée par le peuple (il est vrai que le deuxième fois, on était en pleine Guerre Mondiale et que l'ambiance n'était guère à plus de contrôle démocratique...). Alors pourquoi cette vieille revendication, ce vieux principe, déjà proclamé par la Commune de Paris en 1871, ne trouve-t-il plus grâce aux yeux des socialistes, à quelques notables exceptions près (Pierre-Yves Maillard, Micheline Calmy-Rey) ? Parce que le PS a réussi à se faire une place au gouvernement fédéral sans passer directement par le peuple ? Peut-être... Il n'empêche qu'en abandonnant ce projet, assez fondamentalement démocratique dans un pays sans chef d'Etat et dont le pouvoir exécutif est totalement détenu par le gouvernement, et qu'en l'abandonnant à l'UDC, le PS commet quelque chose qui ressemble fort à une faute politique... C'est donc l'UDC qui a repris le flambeau de la revendication d'un gouvernement élu par les gouvernés, alors même que cela ne la servirait sans doute pas dans une tentative de se renforcer au gouvernement -il est vrai que ce n'est pas réellement son objectif : son objectif, c'est de se renforcer dans les parlements et dans l'opinion publique, et de rester le premier parti du pays.
L'UDC affirme faire du renforcement des droits populaires une priorité de son action. Elle défend depuis longtemps, en effet, une conception plebiscitaire de la démocratie -disons une conception plus bonapartiste que rousseauiste. Elle le fait alors même que les système de vote et d'élection majoritaires la desservent (elle parvient rarement à faire passer ses propositions en votation, et ses candidats aux élections exécutives ou sénatoriale), mais elle le fait parce que cette posture la sert dans les élections à la proportionnelle : elle n'est pas devenue le premier parti de Suisse autrement qu'en se présentant elle-même comme le parti de la « Suisse d'en bas » contre la « Suisse d'en haut», lors même qu'elle en est pleinement, de cette Suisse « d'en haut » par ses choix sociaux, économiques et fiscaux, et par les moyens financiers dont elle dispose.
Aujourd'hui le Conseil fédéral s'alarme : Le recours au peuple pour l'élire « politiserait » cette élection... et alors ? N'est-ce pas une élection très politique que celle d'un exécutif politique ? Et qu'est-ce que c'est, en démocratie, que cette peur, non pas tant du peuple que de la politique elle-même ? N'est-elle pas déjà très politique, mais plus politicienne encore, l'élection du Conseil fédéral par le parlement, après des nuits de tractations dans les tavernes bernoises ? Et confier au peuple une élection qui est actuellement l'apanage des Chambres, ne serait-ce pas la politiser dans le bon sens du terme : la rendre conséquente des projets défendus par les candidat.-e-s, et non (ou non seulement) de leur couleur politique et des alliances, explicites ou non, entre partis gouvernementaux ? Le défilé des candidats dans les caucus parlementaires vaut-il mieux que leur présentation devant le Souverain ?
Au fond, la seule question qui vaille dans ce débat est celle-ci : si on sait désormais que le gouvernement suisse ne veut pas être élu par le peuple, que sait-on de la volonté du peuple lui-même ? Veut-il élire son gouvernement ? Le seul moyen de connaître la réponse est bien de poser la question à qui précisément peut donner la réponse : le peuple lui-même. On pourrait comprendre qu'il rechigne à être l'électeur de ses ministres : Les échéances électorales, incessantes, récurrentes, saisissent dès leur mi-mandat la plupart des élues et les élus « sortant-e-s » d'une sorte de tétanie intellectuelle et politique qui les conduit à ne plus rien dire, ne plus rien faire, ne plus rien tenter qui puisse déplaire à leur électorat, réel ou potentiel. Aux Etats-Unis, le président fait son boulot de président pendant deux ans, et sa campagne électorale les deux ans qui suivent. En France, Sarkozy a fait du sarkozysme pendant trois ans et en a demandé pardon pendant deux ans. Mais on est bien là dans la politique, dans le débat politique, avec tout ce qu'il peut trimballer de frelaté, de convenu, de démagogie... mais qui vaudra toujours mieux que les négociations d'appareils pour le partage des postes, et les tractations entre hommes des tavernes dans l'obscurité des caves bernoises, le jour de l'élection du Conseil fédéral, non par le peuple, mais par des élus du peuple oubliant qu'ils n'en sont que les mandataires, non les tuteurs.