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On ne se débarrasse pas de la vérité
Dans un article récent sur la «post-vérité», nous avons énuméré quelques formules ressassées: chacun sa vérité; vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà; la vérité est un effet de pouvoir; est vrai ce qui est utile; il n’y a pas de faits, seulement des interprétations; l’objectivité n’existe pas.
A ce propos, deux remarques: d’abord, ceux qui énoncent les propositions ci-dessus estiment qu’elles sont vraies; ensuite, tous les clichés, qu’ils aient ou non une apparence philosophique, comportent une part… de vérité. Encore faut-il se demander à quelles conditions. Il est permis de s’interroger sur la personne qui prétend énoncer une vérité, sur le moment et le lieu où elle l’énonce, et sur les raisons qui l’ont amenée à l’énoncer.
Quand nous en appelons aux faits (toujours têtus, autre cliché), il faut nous garder de l’idée selon laquelle il existerait des faits en soi, détachés du langage dans lequel ils sont rapportés et des personnes qui les exposent.
La vérité est un rapport entre ce qui est dit et ce qui est. Inhérente à notre intelligence, elle provient des choses qui la causent. Ce n’est parce que nous disons que tu es blanc, que tu es blanc, mais parce que tu es blanc, que nous disons que tu es blanc, dit Aristote. Un événement a lieu, nous tentons de le décrire, c’est difficile. Nous ne percevons jamais un objet sous tous les angles, nous tournons autour, nous questionnons d’autres témoins afin d’en obtenir une vue plus complète.
Malgré d’intenses réflexions, les philosophes n’ont jamais trouvé de définition plus satisfaisante de la vérité que celle-ci: est dans le vrai celui qui dit que ce qui est, est, et que ce qui n’est pas, n’est pas. Le concept de vérité compris comme adéquation de l’intellect à la chose est le seul auquel on revient toujours.
Seulement, dès que nous nous demandons en pratique si ce qui est dit correspond à ce qui est, nous sommes vite débordés.
Plus le niveau d’abstraction s’élève, plus les obstacles s’accumulent. Quand, les souliers crottés et le pardessus trempé, j’annonce à mon épouse qu’il pleut, elle n’ouvrira même pas la fenêtre pour vérifier, car elle comprend le français et me fait confiance. Si je prétends ensuite que le nettoyage des océans se révèle impossible parce que le plastique n’y forme pas des îles, mais se désagrège en microparticules qu’on ne peut collecter, elle peinera à vérifier cette proposition en cas de doute. Et si, en proie à une crise théologique, je proclame que la Trinité est une plaisanterie, elle restera bouche bée.
Tout enquêteur sait que même les faits concrets sont difficiles à établir, car ils appartiennent déjà au passé quand les témoins les relatent. Si l’on demandait à chacune des personnes présentes à l’une de nos conférences du mercredi de la résumer le lendemain, nous aurions autant de versions que de témoins. Certains ont mal écouté, d’autres n’ont pas compris; l’un s’est assoupi, l’autre n’a entendu que ce qu’il voulait bien entendre… La séance serait-elle enregistrée ou filmée, des doutes subsisteraient.
En outre, il faut accepter la vérité une fois qu’on l’a découverte. C’est parfois ardu, car les faits sont cruels. Ils déjouent nos attentes, contredisent nos désirs. Charles Péguy nous exhorte: Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.
Nous risquons d’errer aussitôt qu’il s’agit de choisir les faits dont nous allons parler. Nos désirs et nos craintes personnelles influencent notre choix. Il faut examiner nos convictions a priori avant de nous mettre au travail; c’est pénible.
Enfin, le mensonge est moins efficace que la dissimulation des faits. Ecarter et taire les faits gênants est le jeu favori de ceux qui veulent s’assurer un certain pouvoir. Or découvrir ce que l’on vous cache est moins aisé que réfuter un mensonge.
En regard de toutes les difficultés que nous avons mentionnées, certains se sont imaginé qu’il valait mieux renoncer à la connaissance, qu’il fallait remplacer le savoir par l’espoir, poursuivre l’utile et l’agréable, invoquer des droits à satisfaire, se contenter de la sincérité.
C’est le mensonge qui nous rappelle l’existence de la vérité, même dans les circonstances les plus banales. A l’école, un élève oublie l’accent circonflexe sur le mot «enquête». Le maître souligne l’erreur en rouge en omettant d’ajouter l’accent. A la reddition du travail, l’élève le dessine et s’exclame: «M’sieur, vous m’avez compté une faute en trop, je l’avais mis, l’accent, mais vous ne l’avez pas vu!» Le maître sait que l’élève ment, mais ne peut rien prouver. Voilà une situation vexante où l’envie d’anéantir le menteur s’empare de nous.
Le mensonge nous irrite quand nous en subissons les effets et, quand nous le proférons, la culpabilité nous mord. Ce genre de situation a l’avantage de nous persuader que la vérité existe.
Il y a un monde hors de nous. Nous disposons de gestes, de mots, d’équations ou de dessins qui nous permettent de l’exprimer. La réalité est sans doute infiniment plus riche que les signes dont nous disposons, d’autant plus que nous sommes loin de maîtriser tous les moyens d’expression. Exprimer nous coûte des efforts.
Ce n’est pas une raison pour nier que nous puissions être véridiques. Nos mots ont un sens. Souvent, dans la vie ordinaire, nous touchons le réel au cœur.
Si nous détachons le concept de vérité de ce que nous affirmons, aucune enquête ne vaudra plus la peine d’être menée, aucun événement passé d’être relaté; aucun tribunal n’établira jamais qui dit vrai et qui ment; il n’y aura plus ni coupables, ni innocents, ni justice; l’histoire comme science disparaîtra.
Le négateur du concept de vérité se met dans une situation instable. Il mènera sans doute une existence agréable, boira, mangera, rira, dansera, fera de la musique (art qui, selon Stravinsky, n’exprime rien). Il pourra même émettre tous les jugements qu’il lui plaira, mais ceux-ci, tombant dans le vide, seront dépourvus d’intérêt. Il vaudra mieux qu’il se taise.