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Lettre à Heinrich Bullinger: nouvelles de son séjour à Paris
Introduction: Clemens Schlip (traduction française: David Amherdt). Version: 05.07.2023.
Date de composition: 23 avril 1572.
Manuscrit (autographe): Zentralbibliothek Zürich, Ms F 40,13.
Édition: H. Zeller-Waldmüller, «Johann Philipp, Freiherr von Hohensax, Herr zu Sax und Forstegk», Jahrbuch für schweizerische Geschichte 3 (1878), p. 51-137, ici p. 105-106.
Issu d’une ancienne famille de la haute noblesse rhétique, Johann Philipp Freiherr von Hohensax ou Johann Philipp von Sax-Hohensax occupe une place particulière sur ce portail, dont les auteurs sont généralement issus d’un milieu bourgeois ou paysan. Sa biographie présente donc des particularités par rapport aux autres auteurs dont nous traitons. Il ne composa pas d’œuvre littéraire au sens propre du terme, en dehors de sa correspondance. Conformément à son statut, il n’était pas actif en tant qu’érudit, mais en tant qu’homme d’action politique et militaire; il fonda toutefois sa vie professionnelle sur une solide formation humaniste et fit montre d’un grand intérêt pour les sciences humaines. Il ne fait donc aucun doute qu’il mérite une place sur un portail consacré à l’humanisme suisse.
Johann Philipp naquit le 1er avril 1550 au château de Forstegg (aujourd’hui commune de Sennwald, canton de Saint-Gall). Son père Ulrich Philipp (1531-1585) avait épousé en premières noces Anna, comtesse de Hohenzollern, mais il découvrit que sa femme entretenait une liaison extraconjugale. Celle-ci s’enfuit dans sa Souabe natale, et le baron épousa quelques années plus tard la fille d’un bourgeois, Regina Marbach. Comme le droit ecclésiastique catholique n’autorise pas le remariage des divorcés, Ulrich Philipp se convertit à la confession réformée. Johann Philipp était le quatrième fils d’Ulrich Philipp et le deuxième fils de son deuxième mariage. Il fut scolarisé à l’école du Grossmünster de Zurich; son séjour dans cette ville politiquement alliée à son père lui permit de faire la connaissance de Heinrich Bullinger et de Josias Simler. En 1567, il fréquenta l’Académie de Lausanne et se rendit la même année à Genève pour accompagner le comte palatin Christophe (1551-1574), fils du prince électeur réformé Frédéric III du Palatinat (1515-1576), dans ses études (Bullinger l’avait recommandé pour cette tâche). De 1568 à 1571, il étudia à l’université de Heidelberg dans le Palatinat électoral. Après un bref séjour dans sa patrie, il se rendit à Paris, d’une part pour poursuivre ses études, d’autre part pour rappeler à la cour de France, au nom de son père, le versement d’une pension à laquelle sa famille avait droit. Son père espérait également pouvoir le faire engager au service de la France, mais ce projet fut un échec. C’est à cette époque que se situe la lettre à Bullinger du 23 avril 1572 présentée ici, dont il sera question en détail plus loin. Lors de la nuit de la Saint-Barthélemy (23-24 juin 1572) eut lieu le célèbre massacre des réformés se trouvant à Paris. Jean-Philippe y échappa (on n’a aucun détail sur les circonstances qui lui permirent de sauver sa vie). Il abandonna dès lors l’idée d’entrer au service de la France. En été 1573, il se rendit en Angleterre, où il fut accueilli avec bienveillance par la reine Elisabeth Ière (1533-1603). En 1574, il étudia à Oxford, où il obtint le titre de magister. Parmi ses camarades d’études suisses se trouvait Rudolf Gwalther le Jeune (1552-1577), fils de Rudolf, l’un des principaux auteurs de ce portail. Johann Philipp commença ensuite sa vie professionnelle, que nous nous contentons ici d’esquisser: en 1574-1576, il fut conseiller du prince électeur à Heidelberg; en 1577-1588, il entra au service des États-Généraux néerlandais (comme gouverneur de Gueldre en 1578 et comme colonel en 1579), faisant preuve d’une grande brutalité envers les catholiques de Gueldre; en 1588-1594, il fut à nouveau au service du Palatinat électoral (conseiller, bailli et préfet de Mosbach). En 1587, il épousa la Néerlandaise Adriana Franziska von Brederode.
Durant cette période, Johann Philipp continua à correspondre avec de nombreux érudits sur des questions historiques et littéraires et se constitua une vaste bibliothèque dans laquelle se trouvait le fameux manuscrit ou codex de Manesse. Il est probable qu’il ait également profité du pillage des bibliothèques des monastères catholiques. Outre sa langue maternelle, l’allemand, il maîtrisait couramment le latin et le français; à Zurich, il avait en outre appris le grec et, plus tard, il avait également acquis des connaissances de base en hébreu.
Son père Ulrich Philipp, décédé en 1585, avait stipulé dans son testament que ses enfants issus de ses deux mariages devaient bénéficier de droits égaux. Dans les faits, de nombreux litiges surgirent, qu’un contrat de partage négocié par Zurich en 1590 devait régler; la seigneurie de Forstegg revint à l’héritier issu du deuxième mariage. Après la mort du frère aîné issu du mariage réformé de son père, elle devint ainsi en 1592 la propriété de Jean-Philippe, qui y retourna définitivement en 1594. En 1596, de nouvelles difficultés familiales surgirent: Johann Albrecht von Hohensax (1545-1597), le fils aîné du premier mariage (catholique) d’Ulrich Philipp, revint au pays après un séjour de quinze ans en Espagne et contesta le partage de l’héritage décidé en son absence. Le 4 mai 1596, les deux demi-frères se rencontrèrent à l’auberge de Salez, Johann Albrecht étant accompagné de trois de ses fils. L’un d’eux, Georg Ulrich (1573-1600), se disputa avec son oncle Johann Philipp et lui fracassa le crâne. Le baron se porta d’abord suffisamment bien pour pouvoir envoyer au Conseil de Zurich un compte rendu de cet incident (avec un post-scriptum de sa propre main), mais le 12 mai, il succomba à ses blessures et fut enterré dans l’église de Sennwald. Son meurtrier, Georg Ulrich, dut quitter le pays et partit en Hongrie pour servir dans la guerre contre les Turcs; il aurait été décapité à Vienne en 1600 pour d’autres crimes.
En 1730, lors de l’ouverture du caveau familial, on constata que le corps de Johann Philipp n’avait pas été décomposé. En 1741, quelques hommes du Vorarlberg catholique volèrent brièvement la momie, pensant qu’il s’agissait d’un saint d’avant la Réforme. Par la suite, le corps fut longtemps conservé dans le clocher de l’église, avant d’être placé dans un cercueil avec un couvercle de verre. En 1979-1981 furent prises des mesures de restauration et de conservation de la momie, qui peut encore être admirée dans l’église de Sennwald. Des études scientifiques réalisées sur le corps (il s’agit de la seule momie originaire de Suisse) ont récemment soulevé de nouvelles questions concernant les causes exactes de la mort; il semble toutefois que les résultats de ces études soient soumis à caution en raison de mauvaises interprétations. Il est donc préférable de s’en tenir à la version traditionnelle, attestée par des documents écrits.
La lettre à Heinrich Bullinger présentée sur ce portail fut écrite pendant le séjour de Johann Philipp à Paris. Le style latin de Johann Philipp est soigné et tout à fait plaisant. La raison qu’il donne au début pour expliquer pourquoi il n’écrit que maintenant au réformateur – le manque de voyageurs pouvant faire office de messagers – renvoie aux difficultés de l’échange de correspondance du début de l’ère moderne. Johann Philipp promet à l’antistes de ne pas lui raconter des faits déjà connus et fait ainsi preuve de la brevitas (brièveté) exigée par le genre épistolaire. Il raconte son séjour désagréable et peu fructueux de deux mois à la cour royale d’Amboise et met en évidence la désorganisation de la cour française, qui surpasse celle des cours princières allemandes. Dans la deuxième partie de la lettre, il décrit ses quartiers actuels, qu’il a installés dans la maison de l’avocat au Parlement de Paris et cryptocalviniste Jean Amariton. Les autres invités, un Polonais et un Français, sont du même milieu social que lui; ils sont tous deux accompagnés de leur précepteur privé, ce qui permet de conclure qu’il s’agissait de jeunes gens. Johann Philipp mentionne en passant qu’il a un serviteur avec lui. Il apparaît clairement qu’il attache une grande importance à un environnement stimulant sur le plan intellectuel, puisqu’il n’hésite pas à payer un prix plus élevé pour cela. Il reproche d’ailleurs à ses compatriotes suisses de choisir volontiers des hôtes issus de milieux modestes, ce qui leur permet de mener la vie (désordonnée) qu’ils veulent (implicitement, il montre par ce reproche qu’il est lui-même un jeune homme sérieux). À la fin de la lettre, il mentionne brièvement deux nouvelles d’actualité: le mariage imminent du roi de Navarre et l’accouchement prochain de la reine de France. C’est surtout le premier point qui, rétrospectivement, est important. Contrairement aux attentes de Jean-Philippe, le mariage entre le calviniste Henri III de Navarre (1553-1610) et la princesse française catholique Marguerite de Valois (1553-1615) n’eut pas lieu à la fin du mois de juin, mais seulement le 18 août 1572 à Paris. De nombreux huguenots s’étaient rendus à Paris à cette occasion dans le sillage d’Henri. Une atmosphère tendue planait sur la ville. Le 22 août, une tentative d’assassinat de l’amiral calviniste Gaspard II de Coligny (1519-1572), organisée par la reine mère Catherine de Médicis (1519-1589), échoua, ce qui provoqua une inquiétude générale. Catherine et d’autres tentèrent d’influencer le roi Charles IX (1550-1524) pour qu’il agisse préventivement contre Coligny et d’autres chefs huguenots, dont ils craignaient des actes de vengeance. La décision de Charles alla finalement au-delà de ces exhortations. Tel est le point de vue traditionnel sur l’enchaînement des événements de l’époque; il ne fait toutefois plus l’unanimité aujourd’hui. Quelle que soit la responsabilité des différents acteurs historiques, c’est dans la nuit du 23 au 24 août qu’eut lieu le massacre des protestants, auquel participèrent activement des gardes suisses catholiques au service du roi. Coligny et beaucoup d’autres moururent; Henri de Navarre et le noble suisse réformé Jean-Philippe de Hohensax en sortirent indemnes. Quatre mois plus tôt, jour pour jour, le jeune noble ne pouvait évidemment pas encore prévoir ce drame.
Bibliographie
Aebi, R. A., «Leben und Taten des Freiherrn Johann Philipp von Hohensax 1550-1596», Unser Rheintal (1966), p. 95-103.
Kessler, N., «Gereimtes und Ungereimtes über Johann Philipp von Hohensax: zum 400. Todestag des letzten bedeutenden Freiherrn aus dem Hause Sax-Hohensax», Werdenberger Jahrbuch 9 (1996), p. 276-290.
Reich, H. J., «Wie ist Johann Philipp von Hohensax wirklich zu Tode gekommen?», Werdenberger Jahrbuch 19 (2006), p. 52-65.
Zeller-Waldmüller, H., «Johann Philipp, Freiherr von Hohensax, Herr zu Sax und Forstegk», Jahrbuch für schweizerische Geschichte 3 (1878), p. 51-138.