Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06957.jsonl.gz/1066

Lors d’une intervention à la Société des arts et des lettres, j’ai récemment choisi de m’exprimer sur la définition du socialisme. Cela m’a permis de revenir sur ma réflexion d’antan et de relire certains billets d’il y a plusieurs années. J’en ai tiré une petite synthèse, augmentée de nouvelles pensées que je soumets à la bienveillance du lectorat de mon blog.
La définition du socialisme résiste. Des militants de la gauche contemporaine francophone définissent parfois tout simplement le socialisme comme un souci de justice sociale, de redistribution, de réduction des inégalités, de protection des membres les plus faibles de la société, passant par un renforcement de l’Etat-social (ou Etat-providence) et notamment des services publics de la santé et de la formation, par le biais d’une plus grande progressivité de la fiscalité. Le socialisme désigne-t-il donc simplement un Etat-providence de taille importante financé par de lourds impôts progressifs ? S’agit-il là du fameux socialisme à la scandinave (modèle plus abstrait qu’empirique) ? Certains libéraux sont tout à fait d’accord avec cette définition, arguant même que le terme socialisme désigne un simple synonyme de l’interventionnisme étatique (de l’étatisme). Toutefois, John Rawls établit une distinction entre socialisme et capitalisme pourvu d’un Etat-providence. Si nous le suivons, notre première définition se fourvoie car, trop centrée sur le rôle de l’Etat, elle n’intègre pas le concept de capitalisme avec lequel le socialisme doit (probablement) être distingué.
Repartons à la base. La philosophie de l’histoire de Marx nous dit (schématiquement) que les sociétés humaines traversent six phases : le communisme primitif des chasseurs-cueilleurs du paléolithique, l’esclavagisme néolithique et antique des premiers peuples agriculteurs et urbanisateurs, le servage médiéval des seigneurs féodaux, le capitalisme industriel et financier, le socialisme et, finalement, le communisme. Chaque phase est dotée d’un mode de production, correspondant à un certain niveau de développement technique, et caractérisé par un modèle de propriété et un certain type de relations sociales au sein de la production (avec certaines classes sociales entretenant des relations de coopération ou de confrontation). Or, le socialisme, chez Marx (et Engels), correspond à cette phase où la classe ouvrière (le prolétariat) renverse l’Etat bourgeois, collectivise les moyens de production, institue une égalité de revenus et planifie la production. Le communisme correspond, lui, à une phase, métaphorique peut-être, de dépérissement de l’Etat, rendu inutile de par l’absence d’antagonisme de classes (car il n’y a plus qu’une seule classe de travailleurs égaux), et de répartition du produit de la production selon les besoins des individus. Nous avons donc une définition du socialisme, mais elle comprend plusieurs éléments : collectivisation des moyens de production, égalité des revenus et planification. Lequel caractérise fondamentalement le socialisme ? Et qu’est-ce que chacun d’entre eux signifie ?
Qu’est-ce que la collectivisation des moyens de production ? En pratique, Lénine a répondu en nationalisant les usines après la prise de pouvoir des Bolcheviks dans l’ancien empire tsariste. A sa suite, les membres de son parti tentèrent désespérément de nationaliser aussi les terres, sans jamais y parvenir complètement. Le socialisme se caractérise-t-il par la nationalisation des usines et des terres ? Beaucoup de socialistes revendiqués ont pratiqué cela lors des décolonisations suivant la fin de la Deuxième Guerre, donc on pourrait penser que la pratique a tranché sur la théorie. Cependant, les socialistes ne sont pas les seuls à favoriser les nationalisations d’entreprises et on a pu voir des régimes nationalistes ou conservateurs entreprendre de telles politiques. Et puis, Marx nous parle de collectivisation par la classe ouvrière. Or, peut-être que l’Etat n’est jamais assez ouvrier pour la représenter de façon satisfaisante, qu’il finit toujours par s’autonomiser d’elle et par défendre des intérêts autres, comme ceux de ceux qui le dirigent. Autrement dit, peut-être que la collectivisation des moyens de production doit prendre une autre forme que des nationalisations pour être caractéristique du socialisme. Ce faisant, j’ai conscience que nous privilégions la réflexion abstraite sur la réalité historique. C’est pourquoi je fais ici une pause et invite le lecteur, que trop de spéculation rebuterait, à sauter par-dessus le prochain billet où je poursuivrai et conclurai cette petite réflexion.
Adrien Faure
-
-
Avons-nous la capacité de nous éloigner de nos intérêts propres ? De sympathiser avec les intérêts d’autrui ? Et d’accepter volontairement de faire un sacrifice de soi en faveur d’autrui ? La plupart d’entre nous sont en tout cas certainement capables de considérer que leurs intérêts sont aussi ceux de leurs proches (ou convergent très fortement avec ceux-ci). Animaux sociaux, êtres sociaux, nous avons en effet sûrement une aptitude naturelle (sélectionnée par l’évolution) au tribalisme, à souhaiter préserver et favoriser les intérêts de ceux qui sont perçus comme faisant partie de notre tribu. Mais au-delà du tribalisme, des intérêts de nos proches, avons-nous la capacité de souhaiter nous sacrifier pour autrui ?
Un égalitariste nous répondra qu’il conviendrait d’accepter de nous sacrifier pour moins favorisé que soi. Ce serait là une prescription sur ce que nous devrions faire, mais toute prescription morale doit d’abord se fonder sur l’existence d’une capacité chez l’humain à la respecter. A quoi bon en effet poser des prescriptions morales qui dépasseraient nos capacités humaines ? Cela semblerait illusoire et déraisonnable pour le moins. Adam Smith semble penser que nous avons cette capacité puisqu’il développe une théorie des sentiments moraux sur la base du décentrement de soi vers autrui : nous devrions imaginer un spectateur nous contemplant dans nos actions et nous représenter mentalement le jugement qu’il porterait sur nous. Ensuite, nous devrions agir en concorde avec ce jugement.
Si on s’intéresse à la position de Karl Marx sur cette question, ce dernier semble surtout mettre l’accent sur les intérêts de classe, ce qui pourrait peut-être s’apparenter à une forme de tribalisme étendu à une catégorie socio-économique supérieure. Marx nous parle des intérêts de la classe ouvrière, du prolétariat. Cette classe doit prendre conscience de ses intérêts de classe (de groupe) et s’engager en faveur de ces intérêts. Marx appelle-t-il au sacrifice des prolétaires en faveur des Lumpenprolétaires (littéralement les prolétaires en haillons) ? Ce qui est sûr, c’est qu’il appelle les individus à transcender leurs intérêts individuels en faveur de leurs intérêts de classe. Mais ces intérêts de classe ne sont-ils pas réductibles à des intérêts individuels bien compris ? Par ailleurs, Marx appelle certains individus à transcender leurs intérêts individuels en faveur de leurs intérêts de classe, les ouvriers, mais pas d’autres, les bourgeois. Au contraire, Marx appelle les bourgeois à transcender leurs intérêts de classe en faveur de ceux du prolétariat. Cela peut sembler contradictoire, mais cela s’explique sûrement par le fait que ce que Marx a en tête est sa philosophie de l’histoire (le matérialisme historique) : les bourgeois les plus éclairés ont une sorte de devoir historique à transcender leurs intérêts de classe pour s’adapter au mouvement de l’histoire qui est censé amener le prolétariat au pouvoir.
Retenons un élément chez Marx, c’est qu’il distingue ce que devraient faire les prolétaires et ce que devraient faire les bourgeois. Il est en effet possible que la capacité humaine à se sacrifier varie en fonction de sa situation économique. On pourrait alors imaginer une théorie des seuils : si un individu a atteint un certain seuil de sécurité économique, alors il acquiert une capacité accrue à souhaiter sacrifier ses intérêts en faveur d’autrui. On me répliquera peut-être qu’il existe bien des gens dépourvus de moyens qui font preuve d’une grande générosité et à cela je répondrai qu’il faut distinguer entre faire preuve de générosité et souhaiter sacrifier ses intérêts en faveur d’autrui (qui n'est pas un proche). Bien sûr, on pourrait affiner notre réflexion en distinguant aussi entre sacrifier ses intérêts partiellement et totalement, personne ne pouvant considérer comme moralement approprié d’attendre de quelqu’un qu’il sacrifie totalement ses intérêts pour autrui.
Adrien Faure