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La langue existe pour communiquer. Les poètes l’utilisent pour nous enchanter, les politiciens pour nous convaincre, et les scientifiques pour nous expliquer. Les communications d’un médecin mélangent probablement un peu tout cela… Heureusement, nous sommes encore considérés comme une profession sérieuse avec une haute crédibilité, et beaucoup de ce qu’on dit a un impact important, raison pour laquelle les journalistes aiment citer un médecin pour augmenter la notoriété de leurs textes. Parfois, ils utilisent des textes publiés par l’un de nous. Donc, rédiger un texte pour éventuellement le publier nécessite une réflexion par rapport à sa réception.
Parfois, les effets secondaires des mots sont graves. Voilà un exemple des Etats-Unis (non, cette fois ci, on ne va pas parler de M. Trump) : en 2006, la Food and Drug Administration (FDA) a publié un black boxed warning, basé sur un risque théorique que les inhibiteurs de la calcineurine pourraient causer des tumeurs malignes. Plusieurs années plus tard, une revue très détaillée a conclu que ce risque n’est pas réel.1 Entre-temps, la mesure de la FDA, nommée entre autres « la fin du bon sens »,2 avait déjà produit des effets secondaires très réels, ceci à cause d’un manque de contrôle de la maladie à traiter (a priori la dermatite atopique) ou la substitution des inhibiteurs de la calcineurine par d’autres médicaments avec un profil de risque désavantageux.3
Parfois, les effets secondaires des mots sont graves
Récemment, dans cette revue, un débat sur « le mythe des crèmes solaires » a eu lieu. Un éditorial par le rédacteur en chef4 était interprété par quelques journalistes comme un message disant que les crèmes solaires ne servent à rien (ou du moins à très peu). L’écho dans la presse et les questions adressées aux dermatologues par la suite ont été tels que les services universitaires de dermatologie de Lausanne et de Genève se sont trouvés forcés de le commenter, pas seulement régulièrement oralement, mais aussi par écrit,5 et ceci, pour se trouver face à une réponse plus longue que notre commentaire.6 Tout cela malgré (très probablement) un consensus en ce qui concerne l’essentiel :
On peut bien imaginer que « les gens » se disent qu’il est possible de s’exposer sans autre au soleil dès qu’on utilise une crème solaire. Pour corriger cette conclusion naïve, un dermatologue responsable prend beaucoup de temps pour expliquer à ses patients ce qu’est effectivement le « facteur de protection », et préciser que dans la vie réelle la protection sera moins efficace (à cause des effets de la transpiration, des baignades, etc.). On peut comparer cela avec les alpinistes qui comprennent assez bien que s’encorder n’exclut pas la fatalité ; mais l’idée de s’encorder semble quand même raisonnable. Pour l’instant, on est aussi obligé d’accepter que l’évidence en faveur d’un effet protecteur des crèmes solaires est bonne pour les cancers spinocellulaires et basocellulaires et qu’elle l’est moins pour le mélanome ;7 mais ceci couvre déjà la grande majorité des cancers de la peau (plus de 90 % !).
Nous aimerions conclure avec trois demandes : la première s’adresse à notre propre société, en disant que dès qu’une « tache blanche » est identifiée sur la carte de la médecine fondée sur les preuves (evidence-based medicine), cela serait à elle (nous !) de la combler par une étude spécifique. Ceci est parfois compliqué pour des raisons méthodologiques, comme par rapport aux effets protecteurs des crèmes solaires vis-à-vis du mélanome (voir ci-dessus).
Nous nous sentons écrasés par la diversité des produits
Deuxièmement, il faut dire que nous sommes régulièrement appelés pour commenter des sujets médicalement peu importants (dernièrement entre autres la mode du « no-poo » pour « no shampoo » ou les cosmétiques faits à domicile) et parfois franchement obscurs (cosmétique numérique…), et nous répondons quand même aussi régulièrement. Nous aimerions vraiment être aussi consultés dès qu’il s’agit d’un sujet central de notre profession, comme le cancer de la peau et sa prévention.
Enfin, nous suivons avec une certaine inquiétude la tendance de certaines entreprises à « créer » de plus en plus des crèmes solaires de la même manière que l’on crée des produits de beauté, et ceci malgré le fait qu’il s’agit vraiment d’un pilier de prévention du cancer de la peau (et, oui, aussi du vieillissement de la peau). Nous nous sentons parfois écrasés par la diversité des produits, même d’une seule entreprise, ce qui rend franchement difficiles l’identification du bon produit et son utilisation correcte.