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Le jury délibère encore
C'est une invention genevoise (en tudesque : une Genferei) devant laquelle comparaissait Pierre Maudet : un tribunal de police avec jury populaire et deux verdicts successifs, l'un, judiciaire, aujourd'hui, et l'autre, politique, dans deux semaines, nul ne pouvant préjuger de l'impact du premier sur le second, ni les soutiens ni les adversaires de Maudet n'étant prêts à modifier leur verdict politique (nombre d'entre eux ayant de toute façon déjà voté) une fois le verdict judiciaire connu. Le Procureur avait requis 14 mois avec sursis contre Maudet, la juge l'a condamné à 300 jours-amende à 400 fr./jour, et au remboursement d'une créance compensatrice de 50'000 francs. Et il va faire appel. Reste la genevoiserie : le véritable verdict, de condamnation ou d'acquittement de Maudet, sera rendu par le peuple actif (les votantes et les votants) le 7 (ou le 28) mars prochain, lors de l'élection partielle au Conseil d'Etat à laquelle Pierre Maudet se présente, à sa propre succession. Le Tribunal de police lui était donc tribune électorale, et les relations par les media de ses interventions en tant que prévenu, et de celles de ses avocats, étaient autant d'actes de présence d'un candidat et de ses soutiens que de défense d'un accusé, par lui-même ou ses conseils. En prononçant son jugement, la présidente du Tribunal, juge unique de l'étrange procès de Pierre Maudet (et consorts) envoie un message : on ne peut pas faire ni accepter n'importe quoi quand on est Conseiller d'Etat. A ce message, Maudet répond par le sien : seul le peuple qui m'a élu peut me condamner., en ne me réélisant pas. Et ce jury délibère encore.
"Celui qui brûle de l'ambition d'être édile, tribun, préteur,consul, dictateur, crie qu'il aime sa patrie, et il n'aime que lui-même" (Voltaire)
L'étrange procès de Maudet aura tout de même mis en une lumière assez crue l'écheveau de copinages, d'abus d'autorité, de petits marchandages implicites, de prêtés pour des rendus, qui sont l'étoffe dont sont tissés les fonctionnement d'un vieux système politique plus ressemblant à une oligarchie qu'à une démocratie : prévenu d'abus d'autorité pour avoir accéléré, sur intervention du chef de cabinet du Conseiller d'Etat Pierre Maudet, l'octroi d'une autorisation d'ouverture à un bar dont le dossier était incomplet, l'ancien chef du Service du commerce, Raoul Schlumpf, avait été chef de cabinet du Conseiller administratif Pierre Maudet. Et expliqua au tribunal que "quand le chef de cabinet parle, c'est le Conseiller d'Etat qui parle". Et le chef de cabinet en question, l'ancien Conseiller municipal socialiste Patrick Baud-Lavigne, explique, lui, n'avoir pas pris part au voyage de Maudet à Abu Dhabi en tant que chef de cabinet, mais en tant qu'ami de Maudet. Qui avait aussi pour ami l'entrepreneur Antoine Daher, organisateur du voyage se présentant comme la "courroie de transmission" entre Maudet et un autre accusé et un autre entrepreneur, Magid Khoury. On résume ? On résume : On a un Conseiller d'Etat, un chef de cabinet, un chef de service et deux entrepreneurs. Le Conseiller d'Etat est l'autorité de tutelle du chef de service, qui fut son chef de cabinet quand le Conseiller d'Etat était Conseiller administratif. Devenu Conseiller d'Etat, il a pour chef de cabinet un ancien Conseiller municipal socialiste, qui lui sert de courroie de transmission avec les deux entrepreneurs, dont l'un est sous-traitant de l'autre, et qui sont tous les deux courroies de transmission avec les potentats d'Abu Dhabi. De la politique comme d'un mécanisme...
"Je ne suis pas quelqu'un sous influence", a assuré Maudet la semaine dernière. Etrange revendication d'autisme : comme si on pouvait ne pas être "sous influence" quand on exerce des responsabilités, un pouvoir, confiés par l'électorat, dans un cadre institutionnel qui non seulement admet, mais même favorise les "influences" et les financements intransparents . Maudet lui-même, d'ailleurs, le reconnaît à propos du sondage payé par un homme d'affaire, et utilisé pour sa campagne électorale : "c'est un financement ordinaire de campagne politique". Ordinaire, comme l'est l'influence exercée sur un homme politique par ceux qui le soutiennent, et par cet homme politique sur ceux qui le secondent : quand le chef du service du commerce accorde une autorisation d'ouverture à un bar dont le dossier est incomplet, c'est parce que le chef de cabinet du Conseiller d'Etat le lui a demandé : "lorsque le chef de cabinet parle, c'est le magistrat qui parle". Et quand le magistrat parle, on l'écoute. Au malheureux chef du service des autorisations de commerce, coupable d'avoir accepté sur ordre du chef de cabinet de Maudet d'accélérer la délivrance d'une autorisation sans que le dossier idoine soit complet, le procureur demande : "Comment font ceux qui n'ont pas d'ami chef de cabinet" ? Question idiote : ils attendent... le procureur rappelle que qu'"on ne doit jamais exécuter un ordre illégal". Facile à dire quand on est procureur, plus difficile à respecter quand on est chef de service et qu'on doit dire "non" au représentant de son magistrat de tutelle... Lequel magistrat ne fut bien, comme l'a rappelé le Procureur, invité par les potentats d'Abu Dhabi à un Grand Prix de Formule 1 que parce qu'il était précisément Conseiller d'Etat...
Maudet a reconnu avoir menti : ses mensonges, "c'était une faute". Et sa défense a parfaitement raison de relever que "s'il n'y avait pas eu de mensonge, il n'y aurait pas d'affaire". Mais ces mensonges, la faute de Maudet, elle est comme inscrite dans un système de connivences entrelacées qui est précisément la marque du passage de la démocratie à l'oligarchie, de la production de la seconde par la première. Tracez les contours du "milieu politique" genevois, vous y trouverez, pour rester à Genève, un millier de personnes élues dans les délibératifs et les exécutifs municipaux, au parlement cantonal, au Conseil d'Etat, aux Chambres fédérales, les directions des partis politiques, des grandes organisations sociales (patronales, syndicales, environnementales, d'entraide) et siégeant dans les conseils des grandes entreprises publiques, la plupart de ces fonctions étant évicdemment cumulables. Mais vous y trouverez aussi les têtes du pouvoir judiciaire, puisqu'elles sont élues, tacitement ou activement, par le peuple, sur présentation par les partis politiques.
"Sous le magistrat, il y a toujours un homme" : ainsi Maudet a-t-il expliqué ses faiblesses, lors de la deuxième audience du Tribunal de Police. Il aurait pu ajouter qu'autour du magistrat et de l'homme, il y a tout un système, celui qui vient de le juger, dont ils usent autant qu'il use d'eux.