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Le récit de Lessing est une sorte de dissertation à voix haute, plein de mots, de réflexions et d’utopie et quasiment sans action. En quelques courts monologues qui s’insèrent dans le drame de Lessing, Elfriede Jelinek y a fait entrer ce que l’auteur allemand avait mis de côté, ce qu’il avait ignoré au profit de sa réflexion morale, éthique et idéaliste : les états du corps, le désir, la chair.
En effet, dans Nathan le Sage, le désir des deux jeunes gens, Recha et le Templier, est littéralement annulé au profit de la stabilité de la famille : ainsi dans l’idéalisme de Lessing, la tolérance et la confraternité nécessitent de faire le sacrifice des désirs individuels. En ce sens, Nathan peut également être lu comme une tragédie de l’amour rendu impossible au profit de la paix sociale.
Nathan, un idéaliste convaincu et convaincant qui valorise la bonté mutuelle plutôt que l’identification aux dogmes, veut faire bâtir une maison pour déjouer le destin funeste de sa demeure. Et Jelinek fait dire aux protagonistes que celle-ci aura une cave, un espace réservé et caché, dans laquelle sera entassé ce qui ne répond pas à son idéal de tolérance, soit toutes les formes de désir et de conflit – rappelant, en la détournant, l’affaire Fritzl, cet autrichien qui avait enfermé sa propre fille dans une cave pendant 24 ans, la violant et lui faisant 7 enfants. Elle montre ainsi que l’utopie aide l’homme à conduire son destin, mais elle lui ferme les yeux aussi, et elle entretient ainsi sa propre impossibilité en ne prenant pas en compte ce qui fait la nature humaine.
Puis Jelinek rapproche la foi et l’argent comme des systèmes de croyance comparables, faisant de l’économie capitaliste le quatrième monothéisme. Crassier se présente alors comme « un voyage exaltant à travers l’histoire du Monde, de l’Antiquité à l’idéalisme allemand en passant par l’Holocauste et l’histoire contemporaine, avec ses temps de guerre et de crise» – un voyage qui vient jauger l’idéal humaniste à l’aune de la finance contemporaine, interrogeant Lessing depuis nos vies d’aujourd’hui, questionnant la pertinence de l’héritage des Lumières.
Crassier, du nom de ces montagnes de déchets accumulés par l’exploitation des mines, pointe les contradictions du drame de Lessing en lui opposant ce qu’il laissait de côté – en confrontant l’idéalisme et les belles paroles de Lessing, et avec lui l’Aufklärung, à la violence cruelle de la réalité.
Mis côte à côte, entremêlés, le texte de Lessing et celui de Jelinek s’éclairent et se critiquent l’un l’autre, donnant à entendre les paradoxes de notre époque sur la tolérance, l’intégration, l’idéalisme et l’héritage européen des Lumières.
Pourtant il ne s’agit ni de moquer l’idée de confraternité, ni de se satisfaire du nihilisme : la précision de la critique de Jelinek et des séquences théâtrales de Stemann appellent plutôt à ne pas fuir les conflits et visent à entretenir la lucidité contre l’humanisme fourre-tout masquant le cynisme et l’inanité des discours moralisants et vides de sens inlassablement répétés. Ensemble, ils cherchent à rapprocher les pensées et les actes, les discours et les politiques, l’analyse du passé avec les choix dans le présent. Loin d’être défait, le texte de Lessing est littéralement donné à entendre dans toute sa force, mais aussi avec ses limites et sa violence intrinsèque. Après les attentats de Paris de janvier et novembre 2015, Stemann réinvestit son projet sur Nathan le Sage dont il avait présenté une première production en allemand au Thalia Theater de Hambourg en 2009 et il le projette dans une Europe définitivement concernée par les questions de tolérance, de religion, d’identité et d’intégration.