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L'utilisation médicale des aliments remonte à la plus haute Antiquité. Les Egyptiens connaissaient plus de vingt indications pour l'ail, et consommaient du foie pour améliorer leur vision nocturne. Les Romains buvaient l'eau qui servait à rafraîchir leurs armures pour se donner de la vigueur. Les Grecs buvaient du vin dans lequel des pièces de fer avaient été placées, et Hippocrate lui-même faisait figurer la nutrition en bonne place dans ses règles médicales.
Les savants du début du XXe siècle cherchèrent à comprendre les mécanismes à l'origine des pathologies alimentaires, à prouver l'existence simplement suspectée par certaines de ces substances encore inconnues, les vitamines, et à montrer les effets sur l'organisme des différents minéraux et oligo-éléments.
Les années 90 voient la situation encore évoluer. L'importance de la synergie entre les nutriments, vitamines, sels minéraux, antioxydants, et caroténoïdes est mise en évidence de façon claire, et l'intérêt des produits naturels, qui contiennent ces composants sous une forme bio-assimilable, est réaffirmé. La recherche scientifique progresse rapidement, de même que la communication, et l'information du public. Ainsi, les compléments alimentaires sont sujets à une rapide évolution.
La définition française du complément alimentaire est la suivante : «les compléments alimentaires sont les produits destinés à être ingérés en complément de l'alimentation courante, afin de pallier l'insuffisance réelle ou supposée des apports journaliers».
Ces produits recouvrent les vitamines, les sels minéraux, les plantes riches en ces nutriments (céréales, légumineuses, algues, champignons), et certains produits animaux (produits de la ruche, huiles de poisson, coquilles minérales).
Par extension, ils peuvent recouvrir également certains acides aminés et certaines hormones.
Aux Etats-Unis, un rapport du DSHEA (Dietary Supplement Health and Education Act) publié en 1994, modifie la définition des suppléments nutritionnels et autorise les fabricants à introduire n'importe quelles substances naturelles même si celles-ci ne sont pas présentes dans l'alimentation. Ainsi, de nombreuses substances comme l'hormone de croissance, des stéroïdes anabolisants ou encore des prohormones peuvent être vendues quasiment librement. Durant la dernière décennie, une nette augmentation de la vente ainsi que de la consommation des suppléments alimentaires s'est faite ressentir. En effet, aux Etats-Unis, le chiffre d'affaires dû aux ventes de ces produits est passé d'environ 3 milliards de dollars en 1990 à plus de 15 milliards de dollars en 2002. Il a également été recensé près de 1 million et demi d'Américains adultes ayant régulièrement recours à des suppléments alimentaires.
Une recherche rapide sur internet permet de faire ressortir quelques 850 000 pages contenant le mot clé créatine et environ 150 000 pages avec le mot clé androstenedione, produit précurseur de la testostérone, interdit dans la pratique du sport de haut niveau. Tous ces chiffres démontrent clairement que la société a de plus en plus recourt à des produits additionnels à l'alimentation traditionnelle.
Ce phénomène n'épargne évidemment pas le monde du sport. Depuis 1997, les cas positifs à la nandrolone (un stéroïde anabolisant) dont la concentration des métabolites urinaires s'approche de la limite de l'Agence mondiale antidopage (AMA), de 2 ng/ml, se sont multipliés. Cela a incité le Comité international olympique (CIO) et quelques laboratoires antidopage, dont le LAD, à effectuer des études pour déterminer la vraie composition des suppléments alimentaires.2-7 En 2002, le CIO réalise une étude dans laquelle 634 produits ont été analysés dont 94 (14,8%) contenaient des substances non mentionnées sur l'étiquette et qui auraient pu entraîner un contrôle antidopage positif.8
L'efficacité d'un supplément nutritionnel est une question essentielle, en tout cas en apparence pour le consommateur. Un produit est consommé uniquement s'il est reconnu comme ayant des actions sur la performance (physique ou psychique). Comment être certain de l'efficacité ? Plusieurs sources peuvent donner des informations sur les propriétés d'un complément, mais certaines d'entre elles ne doivent pas être considérées comme fiables. Les premiers à vanter les bienfaits d'un produit sont naturellement les fabricants. A travers la publicité, les journaux spécialisés dans le fitness et les nombreux sites internet, les producteurs vont fournir des informations souvent fondées sur des expériences individuelles de consommateurs et non documentées. Le but de la propagande est évidemment de vendre un maximum du produit et non pas de dire toute la vérité ! Ainsi, les publicités et autres moyens utilisés par les fabricants ne peuvent pas être considérés comme crédibles que ce soit pour les effets ou les compositions des produits (cf. sécurité). Une autre manière de juger des actions d'un complément sur l'individu est l'expérience personnelle. Beaucoup de gens se font une idée de l'efficacité d'un produit selon leurs propres sensations souvent subjectives. Un sentiment de bien-être, une diminution de la fatigue, une augmentation des performances physiques (entraînement ou compétition), une meilleure humeur sont des facteurs potentiels capables d'influencer de manière non négligeable un avis personnel sur l'utilité d'un complément. Le grand danger d'une telle auto-évaluation est l'effet placebo qui provient de la «croyance» préliminaire du consommateur sur les bienfaits du produit. Cet effet placebo agit au niveau psychologique et peut faire croire à une efficacité imaginaire qui n'existe pas en réalité. Dans le milieu sportif, la rumeur ou les informations tenant du bouche à oreille interviennent également de manière significative dans l'élaboration des croyances. La recherche de la performance et la compétition étant l'essence même de son activité, le sportif amateur (et souvent professionnel) est à la recherche du moindre élément qui puisse influencer favorablement sa performance et lui donner ainsi une impression de supériorité envers ses concurrents. Il est donc un terrain très fertile pour cultiver des croyances dont les fondements scientifiques ne sont souvent que peu considérés.
Cependant, l'unique moyen permettant de déterminer objectivement les effets potentiels d'un supplément alimentaire reste l'analyse et la synthèse des recherches scientifiques.9 En principe, les scientifiques n'ont pas d'intérêt financier à promouvoir un complément alimentaire donné, ce qui leur permet d'évaluer correctement (sans biais) l'efficacité des substances. Cela dit, de nombreuses études ont été réalisées dans ce domaine et les conclusions ne coïncident pas toujours. Ce manque d'uniformité dans les résultats peut provenir des différentes populations étudiées, des conditions d'expérience (laboratoire ou sur le terrain), etc. Il faut relever ici que les effets ergogéniques de n'importe quelle substance (y compris celles qui ont potentiellement un grand pouvoir d'amélioration de la performance, comme l'érythropoïétine par exemple) sont très difficiles à mettre en évidence dans des expériences menées correctement en double aveugle. Les effets hypothétiques démontrés dans des expériences sur des cultures de cellules ou avec des animaux, deviennent nettement moins significatifs lorsqu'ils sont mesurés objectivement sur une cohorte d'individus sains et entraînés.
Prenons le cas concret de la créatine (Cr). Bien que la supplémentation en Cr provoque de petites modifications physiologiques et de performance significatives, les augmentations de performance sont réalisées dans des conditions d'exercice très spécifiques et standardisées. Ceci suggère que les attentes élevées pour l'amélioration de la performance (augmentation de la masse musculaire et de la force, diminution de production de lactates et augmentation de l'énergie disponible pour les efforts brefs et intenses) évidentes par l'utilisation massive de Cr sont excessives.10-12
La sécurité liée à l'utilisation de compléments alimentaires devrait faire partie des paramètres décisionnels importants quant à leur consommation. Deux aspects principaux sont regroupés sous le terme «sécurité».
Le premier fait référence aux conséquences qui sont associées à l'ingestion de suppléments. Selon la substance consommée, ces effets secondaires peuvent être graves, temporaires, chroniques, réversibles ou irréversibles. En fonction des doses administrées, certaines substances sont même potentiellement mortelles. En effet, la plupart des produits vendus sous le terme «complément alimentaire» ne sont pas toxiques sauf si leur consommation est poussée à l'extrême.
Deux cas concrets permettent d'illustrer ces propos. Premièrement, la créatine qui représente une des catégories de compléments alimentaires la plus utilisée. Plusieurs cas ont rapporté des problèmes gastro-intestinaux, cardiovasculaires ou musculaires. Cependant, il n'y a pas d'évidence définitive ou assez complète pour suggérer que la supplémentation en Cr représente un risque sanitaire.13 Toutefois, cela ne représente pas une assurance que la consommation de Cr soit libre de tout risque. Des effets à long terme restent à étudier et ils pourraient être mis en évidence dans les prochaines années. Le second cas intéressant et potentiellement plus alarmant, est l'utilisation de prohormones qui occupent une place de plus en plus prépondérante dans le marché des compléments alimentaires. Les effets secondaires peuvent certainement avoir des conséquences dangereuses et irréversibles sur l'organisme. En dépit de l'augmentation de la masse musculaire et de la force (effets recherchés) tous les effets néfastes liés à l'absorption de stéroïdes anabolisants peuvent apparaître à la suite d'un traitement aux prohormones. Notamment des effets de virilisation au niveau physiologique et physique (androgéniques) et strogéniques (féminisation) liés à la transformation in vivo des stéroïdes anabolisants en strogènes. Ceux-ci sont régulièrement accompagnés de risques accrus de développement de cancers (prostate, poitrine, etc.). Le plus alarmant dans cette consommation, c'est la proportion de la population adolescente (friande de tout produit ou attitude améliorant l'image de soi) à utiliser des substances pouvant avoir des effets irréversibles sur leur développement. La communauté scientifique et sanitaire devrait s'en inquiéter plus sérieusement.
Le deuxième aspect lié à la sécurité des compléments alimentaires est apparu durant la dernière décennie. Suite à une recrudescence de cas positifs, notamment à la nandrolone, quelques laboratoires antidopage ont tenté de déterminer la composition exacte des produits trouvés sur le marché.2-7 Ces études ont permis de mettre en évidence un pourcentage non négligeable de compléments contaminés essentiellement avec des prohormones. D'où proviennent ces contaminations ? Sont-elles volontaires ou involontaires ? Ces questions n'ont pas encore été résolues mais les résultats des études scientifiques ont permis de révéler le problème aux autorités de contrôles et aux fédérations sportives ainsi qu'aux athlètes.
L'utilisation de suppléments par la société en générale, n'est soumise à aucune restriction. Par contre, l'aspect légal lié à la consommation de compléments alimentaires est un point critique pour tous les athlètes ayant recours à ces produits. En effet, les athlètes sont soumis aux règlements établis par les autorités sportives compétentes (Agence mondiale antidopage et fédérations nationales et internationales). Ainsi, les droits et les devoirs de chaque athlète sont clairement définis, notamment en ce qui concerne le dopage. Les lois antidopage sont faites pour éviter la tricherie mais également pour tenter de préserver la santé des athlètes. Il est nécessaire de préciser la définition du dopage qui a été établie par le CIO. Le dopage est l'administration ou l'utilisation par l'athlète de toute substance étrangère à l'organisme, ou de substance physiologique prise en quantité anormale ou par une voie d'administration anormale, avec l'intention d'augmenter artificiellement ses performances. En référence à cette définition, de nombreuses substances contenues dans les compléments alimentaires sont considérées comme du dopage. C'est notamment le cas pour les prohormones et les stimulants (éphédrine). Comme mentionné ci-dessus, des études ont montré que certains compléments alimentaires étaient contaminés avec des prohormones.
Le LAD a récemment conduit une étude afin de mesurer l'ampleur de la problématique des contaminations des compléments alimentaires accessibles en Suisse (article soumis à publication). Un autre aspect important pour le LAD était de vérifier si des athlètes peuvent être contrôlés positifs à un contrôle antidopage, à la suite d'une consommation de compléments contaminés.
Lors de cette étude, 103 produits ont été commandés par l'intermédiaire de différents sites internet (suisses, européens et américains). En fonction de leur composition annoncée, les compléments ont été séparés en quatre groupes qui sont les prohormones, la créatine, les acides aminés et les stimulants. Une extraction chimique ainsi qu'une analyse quantitative (par chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse) du contenu des 103 produits ont permis de mettre en évidence la non-conformité de la composition de dix-huit compléments (environ 20% des produits analysés). En effet, la présence de prohormones ou de stéroïdes anabolisants a été décelée dans un produit de la catégorie créatine, deux produits stimulants et quinze prohormones. Par contre, aucune trace de stimulant n'a été détectée, excepté dans tous les stimulants dont la composition annonçait clairement la présence de ces substances.
La présence des métabolites de la nandrolone (norandrostérone (NA) et noretiocholanolone (NE))14-16 à une concentration supérieure à 2 ng/ml, dans les urines, entraîne un contrôle antidopage positif.17 Afin de vérifier si la contamination de produit avec des précurseurs de la nandrolone provoque une apparition de NA et NE urinaires, la créatine contaminée avec de la norandrostenedione (précurseur de la nandrolone) a été administrée à un volontaire, durant trois jours aux doses indiquées par le fabricant. Les urines ont été récoltées durant quatre jours puis analysées afin de déterminer la concentration urinaire des deux métabolites de la nandrolone (fig. 1). Les résultats obtenus démontrent clairement la présence de NA et NE dans les urines. De plus, leurs concentrations mesurées sont proches de la limite de 2 ng/ml, fixée par l'AMA. Une prise prolongée d'un produit comme la créatine en question aurait certainement engendré des concentrations significativement supérieures à 2 ng/ml, correspondant à un contrôle antidopage positif.
En outre, les analyses des 103 produits ont révélé la présence, dans trois prohormones, de la métandiénone, un stéroïde anabolisant largement utilisé dans le domaine sportif depuis les années 80. En prenant la dose journalière recommandée sur l'emballage, la quantité de métandiénone ingérée dépasse les 20 mg par jour. Or, en usage thérapeutique, la dose journalière de métandiénone ne doit pas dépasser les 10 mg. Cela sous-entend que le consommateur ayant recours à un des trois produits contenant la métandiénone (non annoncée) s'expose à de forts effets secondaires tels qu'une dysfonction hépatique, des risques de maladies cardiovasculaires ou encore des troubles psychologiques et psychiatriques sévères. De plus, l'absorption d'une seule dose journalière recommandée entraîne la détection des métabolites de la métandiénone durant une semaine. En conséquence, les risques de se faire prendre à un contrôle antidopage sont énormes !
A travers ces exemples, il est évident que l'aspect légal doit être sérieusement considéré par les athlètes.
Ce dernier chapitre est le plus délicat à traiter. L'éthique est définie par l'ensemble des habitudes et des règles de conduite admises et pratiquées dans un groupe social. Il ne s'agit pas de critères stricts appliqués de manière identique par toutes les personnes appartenant au même groupe. De ce fait, la consommation de compléments alimentaires peut être considérée comme éthiquement correcte par certains alors que d'autres ne la tolèrent pas. Du point de vue sportif, chaque athlète agit en fonction de sa propre éthique qui varie passablement d'un individu à un autre ! Une définition commune de l'éthique sportive est un des grands défis de la lutte antidopage actuelle que ce soit au niveau des instances administratives et des laboratoires antidopage. Cette question nous ramène forcément aux valeurs fondamentales de notre société. La comparaison entre le monde du sport, fréquemment idéalisé, et les autres milieux professionnels de la société occidentale, fait de plus en plus souvent ressortir un décalage incongru, qui risque de devenir insupportable à l'avenir. En effet, les substances sont utilisées comme béquilles pharmacologiques pour soutenir l'activité professionnelle ou simplement permettre de mieux accepter les contraintes imposées par notre environnement social. Cette tendance se généralise au nom de la conformité aux modèles de performance et d'image de soi qui ont force de loi aujourd'hui.
On cherche dans le monde du sport professionnel à se mettre en phase avec les habitudes de la société actuelle. Le mouvement inverse ne serait-il pas plus subtil ? Les valeurs cultivées par le sport, et notamment défendues par la lutte anti-dopage, pourraient être les fondements d'une réflexion étendue à la société.
La problématique liée au marché et à la consommation des compléments alimentaires semble de plus en plus importante. Ce n'est pas que le monde sportif qui est concerné mais également la population en général. Chaque personne ayant recours à des produits additionnels à l'alimentation courante doit être consciente du risque qu'elle encourt et des conséquences que cela peut impliquer sur son organisme. En plus des buts recherchés et annoncés par les fabricants, des effets supplémentaires peuvent apparaître suite à l'absorption d'un complément donné, liés à une contamination possible. En conséquence, il est important que tous les consommateurs de compléments alimentaires se renseignent de manière précise sur la composition et la provenance des produits. De manière générale, les compléments fabriqués en Suisse peuvent être considérés comme relativement sûrs.
Une question plus fondamentale que devrait se poser chaque personne consommant des compléments alimentaires est «pourquoi ai-je recours à ces produits ?». Un changement d'habitudes alimentaires et d'hygiène de vie ne serait-il pas plus efficace à long terme ?
Toutes ces questions sont d'autant plus importantes pour des athlètes de haut niveau qui sont sujets à des contrôles antidopage.
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