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Lewis Mumford est un auteur non-universitaire qui a choisi de vivre comme un écrivain indépendant. D’abord spécialiste de l’histoire de la littérature américaine, il s’intéresse également très tôt au cadre bâti et aux techniques. C’est d’ailleurs dans le champ de l’architecture et de la planification urbaine qu’il connaîtra, notamment avec The City in History (1961), ses plus grands succès. Dans le domaine des techniques, il est notamment connu pour Technics and Civilization (1934), qui conserve un certain optimisme, et pour The Myth of the Machine, ouvrage nettement plus critique dont les deux volumes paraîtront en 1967 et 1970.
Mumford se conçoit comme un écrivain et un intellectuel capable de s’élever au-dessus des minuties du regard spécialisé : c’est un auteur engagé, qui est en rupture avec la prudence académique des savants institutionnels. Il s’oppose ainsi, dès les années 1920, à la croissance métropolitaine démesurée de New York. Il reproche à son urbaniste en chef Thomas Adams d’ignorer les exigences d’un développement harmonieux de la ville et de ses environs. D’autres débats suivront en matière d’urbanisme et d’architecture, mais aussi de techniques, sans oublier la dénonciation du poids croissant de l’appareil militaro-industriel dans l’économie américaine.
Mumford fut dans tous les cas l’un des premiers auteurs à dresser un tableau d’ensemble de l’évolution technicienne, et surtout à mettre celle-ci en rapports avec l’histoire des sociétés et des cultures. Au plan des principes fondamentaux, il s’inspire du biologiste, sociologue et urbaniste écossais Patrick Geddes (1854-1932), auquel il emprunte notamment une vison unitaire et organique du développement social. Il pense que la technique est d’ailleurs susceptible de compromettre cette unité en brisant l’harmonie censée régner entre les hommes, comme aussi entre la société et son environnement naturel. A Geddes, Mumford emprunte également la distinction entre âge paléotechnique et âge néotechnique. Comme Geddes, Mumford pense que la planification régionale doit permettre de rétablir l’équilibre rompu par l’ère industrielle entre les villes et leur environnement. Pour rétablir l’unité organique de la civilisation, il convient d’opérer un redéploiement des activités dans un sens plus conforme à la nature, ce qui nécessite de rompre avec la pensée mécaniste pour renouer avec une approche biologique du développement humain. En cela, Mumford est l’héritier de Thomas Carlisle et de William Morris, qui ont déjà critiqué les excès de la pensée rationaliste et industrielle. Cette approche romantique n’est pas non plus sans rappeler la distinction entre formes mécaniques et formes organiques faite par Samuel Coleridge.
Référence : Antoine Picon, « Préface », in Lewis Mumford, Technique et civilisation, Marseille, Ed. Parenthèses, 2016, p. 5-13
Technics and Civilization (1934)
Traduction française : Technique et civilisation, Paris, Seuil, 1976 ; et plus récemment: Marseille, Editions Parenthèses, 2016.
A la fois histoire de l’évolution technique et méditation sur le destin de l’humanité, Technics and Civilization célèbre le rôle des techniques dans la marche en avant de l’espèce humaine tout en critiquant les excès de la civilisation machiniste. Mumford y distingue néanmoins deux et même trois époques du développement des techniques, des sociétés et de la culture :
1° une ère éotechnique (c. 1000-c. 1800), qu’il considère somme toute d’une manière positive ;
2° une ère paléotechnique (19e siècle), qui a déréglé les rapports de l’homme avec la nature et les rapports entre eux ;
3° enfin une ère néotechnique en cours d’avènement au moment où il écrit, et dont il espère qu’elle saura renier les fondements mécanistes de la période industrielle pour renouer avec une approche biologique.
L’ère éotechnique est donc marquée par la prééminence de l’énergie hydraulique, et dans une moindre mesure de l’énergie éolienne. Mais la soumission progressive des hommes à la discipline d’un temps collectif mesuré par des horloges, l’essor du capitalisme, ainsi que la naissance des sciences, ménagent déjà la possibilité, certes encore lointaine, de l’industrialisation. La dimension essentiellement militaire du progrès technique et le poids croissant de la pensée mécaniste (au détriment d’une inspiration vitaliste) sont des signes avant-coureurs de l’hubris industrielle qui va suivre.
L’ère paléotechnique est centrée sur le développement de la machine à vapeur et de l’industrie moderne. C’est une période de dérèglement des relations entre les hommes et la nature, ainsi qu’entre les hommes eux-mêmes, puisque certains souffrent de conditions de travail effroyables tandis que d’autres s’enrichissent indûment. Mumford attribue les causes de cette dégradation paléotechnique à l’égoïsme et à l’appétit de gain de certains capitalistes, mais aussi à la tendance des hommes à s’associer en donnant naissance à des organisations collectives conçues comme de vastes machines sociales. Dans son esprit, la machine désigne tantôt des dispositifs mécaniques, tantôt des collectifs d’inspiration mécaniste.
Mumford espère beaucoup de l’ère néotechnique qui n’annonce, et qui devrait voir l’électricité briser le cercle infernal de la dégradation paléotechnique en réconciliant progrès technique et respect de l’homme replacé dans son environnement. Mais il faudra pour cela répudier les cadres de pensée mécanistes hérités de la révolution industrielle et renouer avec une approche biologique. A l’ère néotechnique, la vie organique devrait reprendre ses droits et l’humanité renouer avec une croissance harmonieuse.
La technique constitue en fin de compte une expression de la capacité de symbolisation de l’homme, de sorte qu’elle ne devrait pas lui être en principe plus extérieur que l’art ou la philosophie. Mumford remarque d’ailleurs que nombre de sociétés ont atteint un grand niveau de compétences techniques, mais sans être profondément influencées par les finalités et les méthodes de la technique. Par une étrange destinée, l’homme moderne tend cependant à s’entourer de dispositifs techniques de plus en plus sophistiqués, auxquels il délègue une part croissante de ses activités, depuis les tâches élémentaires des outils jusqu’aux raisonnements dont se chargent les ordinateurs. Antoine Picon résume ainsi la pensée de Mumford :
« Très éloigné de la pensée marxiste, il préfère exalter les pouvoirs créateurs de l’individu dans une perspective qui doit quelque chose à l’héritage du transcendentalisme américain, ainsi que des vertus de l’association lorsqu’elle préserve ce pouvoir créateur au lieu d’asservir les hommes en les transformant en rouages d’une grande machine » [1].
The Condition of Man (1944)
Cet ouvrage n’est pas centré sur la technique, mais sur et sur les buts et les finalités du développement de l’humanité. A travers l’histoire spirituelle de l’homme occidental, Mumford s’efforce notamment de comprendre les forces formatrices qui sont toujours à l’œuvre dans notre civilisation. C’est pourquoi l’ouvrage commence par une étude des civilisations grecque et romaine, qui ont contribué à modeler le christianisme primitif. Il suit le fil de l’histoire occidentale du Moyen Age à l’ère industrielle se termine par une critique du machinisme prométhéen, des utopies révolutionnaires et de la barbarie contemporaine.
Pour Mumford, le christianisme a pu surmonter les impasses des civilisations grecque et romaine en introduisant la culture de la primauté de la personne. Mais après la stratégie de la retraite du monachisme primitif, le Moyen Age a ouvert la voie à l’agression destructive de la civilisation occidentale, qui se développe ensuite avec le capitalisme et l’absolutisme. Cette civilisation a fait du mammonisme (culte de l’argent) et du mécanisme les deux forces formatrices du caractère humain du XVIe au XXe siècle. Mais ces forces destructrices de vie n’ont pris le dessus qu’au XIXe siècle, ce qui s’est traduit entre autres par une explosion de la libido et du désir de connaître les phénomènes naturels. C’est d’ailleurs pour contrebalancer les répressions engendrées par la machine que l’homme civilisé à développé le goût des richesses et celui du pouvoir, créant du même coup la figure du gentleman et celle de l’artiste. Mais c’est la science qui fut l’instrument de la conquête du monde, du Nouveau Monde et de l’Utopie. C’est elle qui a récupéré l’autorité morale précédemment dévolue à l’Eglise. Depuis Francis Bacon (1561-1626), l’homme moderne est donc celui qui a foi en la science, dans le progrès et dans la machine pour conquérir le monde, mais qui est aussi dissocié de sa communauté, de ses traditions et de sa famille. Son rêve de pouvoir illimité s’avère d’ailleurs infantile, ce qui finit par le conduire à mourir de faim au milieu de l’abondance : au bout de quatre siècles, sa civilisation a en effet donné naissance à une barbarie guerrière qui balaye la planète. L’homme moderne est en train de se suicider à coup de révolutions et de guerres mondiales.
C’est donc en recherchant ce qui signifie être un homme, et en réfléchissant sur les bases d’un renouveau de la civilisation, que Mumford en vient finalement à souligner les limites du corps humain, la nécessité de la qualité de la nourriture et de l’eau, ainsi que celle de pouvoir disposer de suffisamment d’espace. L’emballement de la technologie ne mène à rien. Le respect de la nature humaine doit être le critère d’après lequel on mesure la qualité des techniques, notamment dans la conception des villes. Bien entendu, la nature humaine risque d’être transformée par la technique, mais c’est un scénario de cauchemar. L’homme ne se distingue pas de l’animal par l’emploi d’outils, affirme Mumford, mais par le langage.
En considérant la technique comme accomplissement de la métaphysique occidentale, Mumford annonce en quelque sorte Heidegger, qui recherchera lui aussi les racines spirituelles de la technologie dans la volonté de puissance qui caractérise le rationalisme et le subjectivisme modernes. Heidegger s’efforcera lui aussi de trouver les origines de cette attitude dans le Moyen Age chrétien et jusque dans l’Antiquité grecque.
[1] « Préface », op. cit., p. 12.