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La volonté d'une partie (difficile à quantifier vu le nombre d'abstentionnistes au référendum du 1.10) de la population vivant en Catalogue de proclamer un Etat catalan indépendant pose de nombreux problèmes. Tout d'abord celui du cadre légal. L'Espagne, redevenue démocratique voici maintenant bientôt 40 ans, Franco étant mort le 19 novembre 1975, a défini sa loi fondamentale et il est clair que celle-ci ne saurait être violée, mais doit être préalablement amendée. L'Etat central a commis de son côté une faute grave en bloquant voici quelques années un nouveau statut pour la Catalogne. Mais cela n'est pas encore le fond de la question.
Ce fond est: l'avenir est-il aux Etats ambitionnant de regrouper un seul peuple et seulement celui-ci ou dans une revalorisation du fédéralisme?
Un nouvel Etat ambitionnant de regrouper un peuple? Cette formule, très prisée depuis le renouveau des nationalismes au 19e siècle, se fonde en réalité sur une erreur de perspective. Un peuple n'est jamais l'unique habitant d'un territoire, et qui dit Etat nation dit nécessairement aussi existence de minorités, qui elles alors subissent de plein fouet ce que le peuple dominant dit avoir subi dans le cadre supranational dans lequel il se trouvait. Cette épuration ethnique, plus ou moins violente, est sans fin, car le "Français", l'"Italien", le "Turc" typique et unique n'existe qu'au moyen d'un nivellement radical. De plus que faire des personnes qui ont plusieurs nationalités dans leur parcours? Des Castillans, des Andalous, des Basques qui se sont installés en Catalogue depuis des décennies, voire plus, leur faudra-t-il choisir, s'assimiler, oublier ce qu'ils étaient et sont?
Face à ces dilemmes conduisant à des souffrances pouvant aller jusqu'à l'expulsion et dans des cas extrêmes aux pogroms (je ne parle évidemment pas de la Catalogne mais on peut penser aux Balkans des années 1990), la solution n'est-elle pas dans une séparation entre vision territoriale et vision ethnique? En Suisse par exemple, la frontière des langues est rarement identique aux limites cantonales, et plusieurs cantons sont plurilingues. Et si on revenait aux bons vieux principes du fédéralisme, découpant le territoire en fonction de critères historiques et fonctionnels, dans lesquels la pluralité culturelle, ethnique, religieuse est pleinement garantie? Certes, il y a toujours des langues et cultures majoritaires, mais aussi les autres, sans qu'il y ait situation de négation, d'oppression d'une d'elles, mais l'organisation du "vivre ensemble".
Cette vision fédéraliste, un humaniste suisse, un grand penseur, Denis de Rougement, l'avait formulée dans son projet d'Europe des régions, opposée à l'Europe des nations, partant du constat que la nation est par définition une image culturelle et ethnique uniformisée imposée à un territoire. Alors que la région est fondée, elle, sur un territoire fier de ses diversités et qui les valorise. A l'heure où le président Macron cherche à relancer la construction de l'Europe comme espace de régulation, de souveraineté commune et d'action dans le monde, cette vision me semble infiniment plus porteuse que la tentative en Catalogne de créer un nouvel Etat, fondé lui aussi sur une nation exclusive des autres; le face-à-face de deux nationalismes, l'Espagnol et le Catalan, ne permettront pas de fonder un avenir serein, ni d'un côté, ni de l'autre.
Et c'est l'occasion d'avoir une pensée pour les anciens empires multiculturels que furent l'empire ottoman et celui austro-hongrois, dont la fin il y a un siècle reste la source de conflits permanents. Bien sûr, l'empire ottoman était fondé sur une hiérarchie mettant en premier les Turcs, en second les chrétiens de l'Empire et tout à la fin les Arabes, et symétriquement l'empire austro-hongrois mettait au premier rang les Allemands, puis les Hongrois et ignorait largement la composante Slaves. Il est permis de se demander quel serait aujourd'hui l'équilibre dans ces vastes espaces qu'ils administraient s'ils avaient été capables, l'un de donner leur juste place aux peuples Arabes, et l'autre aux peuples Slaves? L'histoire ne leur a pas donné le temps et ils ont été balayés par un soulèvement des nationalismes qui est réellement sans fin. Ne commettons pas les mêmes erreurs aujourd'hui, allons résolument vers l'Europe des régions, où finalement c'est bien l'Etat nation qui se révèle être l'obstacle pour l'harmonie entre les peuples, petits et grands.