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Chapitre 4: Les concours d’architecture: une école du possible dans la cité de la paix
Pour ce quatrième article sur l’histoire du domaine bâti des institutions internationales, nous examinons le rôle qu’ont joué les concours d’architectes dans l’évolution des formes et des techniques de construction à Genève. La modernité, timide du début du XXe siècle, s’est installée carrément à partir des années 1960 : il avait fallu le scandale déclenché par Le Corbusier pour le Palais des Nations.
En 1878, tandis qu’il travaillait à la restauration de la cathédrale de Lausanne, Eugène Viollet-le-Duc publiait un conte sur la commune imaginaire de Clusy, Histoire d’un hôtel de ville et d’une cathédrale. Un épisode mettait en scène la reconstruction de la cathédrale, détruite par un incendie. L’évêque, personnage sage entre tous, cherchait les meilleurs talents. Pour ce faire, il organisa une compétition entre architectes. Un programme fut soumis aux participants, fruit des réflexions d’une assemblée d’usagers qui avaient exprimé leurs besoins et leurs goûts. Un jury fut nommé, représentatif du clergé, des bourgeois et des professionnels, maçons, sculpteurs et charpentiers. Le respect du budget était impératif. Trois candidats furent retenus. Invités à présenter leur projet, ils furent libres de discuter avec les jurés et entre eux jusqu’à ce que la solution la plus judicieuse apparaisse. Telle était pour Viollet-le-Duc la fonction du concours: de l’élaboration du programme jusqu’au choix du gagnant par un jury informé, tous les points de vue et intérêts devaient être convoqués en vue de la solution la plus satisfaisante pour tous. (1) L’objet architectural était posé comme un bien commun remplissant un but à la fois pratique et spirituel. La fonction n’allait pas sans l’explicitation de l’idée à représenter.
Site où devait être initialement construit le Palais des Nations, sur les parcelles des villas Moynier et Bartholoni à Sécheron
© Histoire et architecture du Palais des Nations de Jean-Claude Pallas; 2001
A Genève, on nomma «palais» les premiers bâtiments destinés à la Société des Nations. Un palais pour le travail et un palais pour l’assemblée des peuples. Le bien commun était mondial. Une compétition d’architectes à cette échelle était-elle réaliste?
En 1922, parce qu’il était pressé d’avoir un bâtiment et de mettre en route son organisation naissante, le directeur du Bureau international du Travail, Albert Thomas, invita son conseil à choisir une mise au concours limitée aux architectes suisses ou établis en Suisse. Seul le jury serait international.
Le programme était sévère: l’immeuble appelé à voir le jour devait pouvoir accueillir 500 employés, pour un coût ne dépassant pas 2,5 millions de francs suisses (rapidement portés à 3 millions). Il devrait garantir «la dignité qui convient à une institution internationale», «en ménageant dans la mesure du possible les principaux groupes d’arbres existants, notamment en bordure du lac.»
Le projet n°273 de Le Corbusier et Jeanneret, le plus avant-gardiste et controversé, primé puis écarté
© United Nations Archives at Geneva
Soixante-neuf projets furent présentés. Le jury sélectionna celui de Georges Epitaux, un architecte vaudois connu pour ses bâtiments de magasins à Genève et Lausanne. Son ouvrage fut inauguré en 1926. Compromis entre le style néo-classique et le modernisme fonctionnel, il était dans la ligne d’une profession suisse romande encore très influencée par la tradition française des Beaux-Arts. S’il provoqua des ricanements de la presse spécialisée ou des remarques de goût de la part du public, il ne souleva pas plus de polémique que l’édification en 1905 de la Cour permanente de Justice à La Haye, un bâtiment néo-Renaissance également issu d’un concours.
En cette même année 1926, un tout autre grabuge se préparait, qui allait mettre Genève au cœur des paris architecturaux du XXe siècle: le concours pour la construction du Palais des Nations, alors prévue sur les campagnes Moynier et Bartholoni, au bord du lac, achetées par la SdN.
En 1924, la Commission de l’Assemblée de la SdN chargée de planifier le projet avait opté pour un concours «universel», ouvert aux architectes du monde entier, y compris ceux de l’Allemagne, des Etats-Unis ou de la Russie qui n’étaient pas membres de l’organisation. Difficultés il y aurait, mais tel était le prix à payer pour que le futur palais fût celui de tous.
La réalité se chargeant de rabaisser les ardeurs, seuls, finalement, des architectes des 55 Etats membres participèrent. En avril 1926, la Société des Nations annonçait le programme: elle demandait aux architectes que ce Palais soit conçu avec le souci de «grouper de manière pratique et moderne tous les organismes essentiels indispensables à son fonctionnement», et qu’il traduise «la haute destination d’un monument qui, par la pureté de son style, l’harmonie de ses lignes, est appelé à symboliser la gloire pacifique du XXe siècle.» (2)
L’offre rencontra un immense succès. Dès janvier 1927, des caisses de plans et maquettes commençaient à arriver au local genevois spécialement loué par la SdN pour les exposer. Les envois étaient si nombreux et volumineux qu’il fallut construire une annexe. En tout, 377 projets furent enregistrés et numérotés au fur et à mesure, le premier roumain, le dernier australien. Le tout fut assuré pour 800 000 francs.
Le travail fourni était colossal: dix mille dessins, six mois de travail de milliers de techniciens, une dépense totale de quatre millions de francs pour un Palais devisé à 13 millions.
La responsabilité du jury était en proportion. Il lui fallut 64 séances pour arriver le 5 mai 1927 à une conclusion unanime quoiqu’amère: aucun des 377 projets présentés ne pouvait être recommandé. Malgré «une richesse extraordinaire d’idées», un nombre «considérable» de concurrents «n’ont pas suffisamment tenu compte des conditions matérielles exigées par le règlement.»
Le projet, également avant gardiste, des Suisses Hannes Meyer (1889-1954) et Hans Wittwer (1894-1952) récompensé par l'un des neuf deuxième prix
© United Nations Archives at Geneva
Ce jury, formé en 1924, comprenait neufs architectes de neuf nations «proches de Genève et réputées par leur production architecturale»: Belgique, Autriche, Grande-Bretagne, France, Italie et Suisse, Espagne, Pays-Bas, Suède. Il était présidé par Victor Horta, star de l’architecture en Belgique. Ce collège de talents, représentant les tendances les plus diverses de l’époque, motiva son non choix par «des divergences radicales» entre les projets présentés «sur la façon de comprendre la haute tâche qui était proposée». Ce fait était dû selon lui à «la phase d’évolution dans laquelle se trouve actuellement l’architecture contemporaine.»
Les neuf premiers prix du concours récompensaient en effet des projets que tout opposait esthétiquement et techniquement. Celui de Le Corbusier et Pierre Jeanneret tranchait par sa modernité, comme celui de deux autres Suisses, Hannes Meyer et Hans Wittwer, primé dans les deuxièmes prix. Devant un si grand enjeu: construire en l’honneur d’une Idée du monde, et une gamme si vaste des possibles, l’énorme machine du jury, non épargnée elle-même par les affects culturels de ses membres, s’est trouvée paralysée.
Dans son histoire du Palais des Nations, Jean-Claude Pallas souligne que la SdN est sortie d’une conférence au palais de Versailles, l’archétype de la représentation classique du pouvoir. L’élite politique européenne et internationale qui commandait son Palais des Nations n’était pas pressée de se libérer du goût acquis de l’époque. Tout avant-gardiste qu’il fût, le jury ne pouvait s’abstraire des préférences prêtées au payeur.
En outre, un acteur clandestin rôdait dans les parages: l’opinion genevoise. Certes, la SdN était chez elle, sur un terrain qu’elle avait acheté, dans une ville qui l’accueillait en connaissance de cause et même fièrement. Mais tandis qu’arrivaient les caisses de projets, que se multipliaient les rumeurs sur la participation de tel ou tel architecte «moderne», l’inquiétude grandissait. Le 30 mars 1927, l’écrivain et historien d’art Daniel Baud-Bovy, croyant savoir qu’une calamité se préparait, écrivait dans le Journal de Genève: «Puisse le choix (du jury) adoucir les regrets que nous avons, nous autres Genevois, à voir disparaître ces belles campagnes, mi rustiques, mi citadines, qui parent d’une élégance agreste le seuil de notre cité.»
Projet de Henri Paul Nénot (1853-1934) et Julien Flegenheimer (1877-1947). Nénot a finalement été retenu pour diriger la construction du Palais jusqu'à sa mort
© United Nations Archives at Geneva
En avril, la rédaction du journal renchérissait avec un argument national: «Tout le monde s’accorde à reconnaître la latinité des rives de notre lac (…) Il semble bien qu’un bâtiment de style nordique ou germanique ne s’y accorderait pas.» Et le journal d’en appeler au juré suisse, Karl Moser, «un moderniste avancé de l’école germanique» pour qu’il renonce à ses préférences personnelles et maintienne «l’intégrale beauté des rives du Léman.» Karl Moser était alors l’autorité incontestée de l’architecture à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich fondée par l’Allemand Gottfried Semper, à laquelle s’était longtemps opposée l’architecture romande.
Ce n’était pas la première fois qu’un concours d’architectes se terminait sans résultat. Mais celui-ci, encombré d’une charge symbolique trop pesante, échouait sur l’enjeu même de la mission imposée: à la fois «servir» une fonction et «démontrer» une idée.
Le scandale international déclenché par Le Corbusier après la non décision du jury et les débats qui ont suivi lui ont permis de populariser sa propre position: démontrer par l’impératif de servir. Tous les choix esthétiques du duo Le Corbusier-Jeanneret étaient en effet dictés par le besoin: les fenêtres coulissaient sur des façades libres parce que c’était l’âge du papier et qu’il fallait la lumière maximum dans les bureaux; le secrétariat était bâti sur pilotis pour qu’il n’y ait jamais de locaux humides ou sans lumière et que du haut du terrain, on puisse voir scintiller le lac; la salle des conférences était maçonnée en dalles de verre parce que l’assemblée se réunissait en automne, saison de splendeur ainsi offerte aux délégués. Acoustique, circulation, éclairage, ventilation: toutes les formes étaient pensées pour optimiser une vie nouvelle dans une institution sans équivalent historique.
Projet de Carlo Broggi (1881-1968), Giuseppe Vacaro (1896-1970) et Luigi Franzi (1898-1971). Broggi a succédé à Nénot comme chef de la construction du Palais
© United Nations Archives at Geneva
Ce fonctionnalisme extrême fut primé mais écarté. La dispute «entre les Académiques et les Modernes» prit l’ampleur de celle de l’Encyclopédie entre Voltaire et Rousseau sur le théâtre à Genève. «Le concours de 1927 pour le Palais des Nations reste le symbole de la crise du jugement au XXe siècle», disent des historiens de l’architecture.» (3)
Il produisit cependant les noms des cinq architectes auxquels serait confiée en commande directe la construction des bâtiments, de 1929 à 1936, sur le domaine plus grand de l’Ariana où ils sont aujourd’hui.
Les concours ont repris après la Seconde guerre mondiale lorsque le Palais des Nations est devenu le siège européen de l’ONU avec, autour de lui, de nouvelles organisations intergouvernementales en quête de logement.
Le premier, international, lancé en 1956, avait pour but l’aménagement de la Place des Nations. Déplacé à l’Ariana, le Palais des Nations avait en effet créé un problème urbanistique qui attendait toujours une solution: comment organiser la circulation du nouveau quartier autour de la place publique promise depuis 1929. Cent vingt-trois projets, venus du monde entier, tentèrent de résoudre la question, tout en respectant l’exigence du programme de «donner un aspect monumental à la place, accordé à son caractère de centre international.»
Le premier prix alla au projet de l’architecte français André Gutton: un carrefour de circulation sur deux niveaux en même temps qu’une place piétonne paysagée ponctuée de trois tours hexagonales fermant l’espace en le désignant. Voyant là un «geste fort», le jury estima toutefois qu’il ne répondait pas aux exigences requises. Il se demanda même s’il était vraiment possible de «concilier des données que le résultat du concours semblent révéler comme difficilement conciliable.» (4) Genève attendit cinquante ans, et un nouveau concours, pour que «les données» de la circulation et du monumentalisme veuillent bien se laisser concilier.
Projet du Hongrois Jozsef Vago (1877-1947), un des neuf premiers prix. Il participera à la réalisation du projet final du Palais
© United Nations Archives at Geneva
Un nouveau concours, beaucoup plus retentissant, fut organisé en 1960 par l’Organisation mondiale de la Santé pour l’édification de son siège. Il était international mais sur invitation et limité à quinze architectes. Il produisit un vainqueur, le Suisse Jean Tschumi, applaudi quelques mois plus tôt pour son bâtiment de Nestlé à Vevey. Il produisit aussi des expositions de projets, des discours, des commentaires dans la presse, des débats entre architectes. La Neue Zürcher Zeitung le vit comme «une biennale de l’architecture».
Le combat pour la modernité était gagné, il s’agissait maintenant d’en apprécier le potentiel et les effets. Les formes nouvelles proposées suscitaient curiosité et inquiétude en même temps. «Le contexte architectural de l’après-guerre se caractérise à la fois par la vulgarisation et l’acceptation de l’architecture moderne ainsi que par le déploiement d’une pluralité d’individualités et de tendances», écrivent Isabelle Charolais et Bruno Marchand(5). Pourtant, remarquent-ils, si le concours pour l’OMS fut représentatif de la profusion des tendances de cette époque, son influence sur la production locale fut négligeable. Peut-être, pensent-ils, du fait de l’absence des plus grandes signatures qui imposaient alors la modernité, comme Alvar Aalto ou Walter Gropius, proposés comme membres du jury mais non retenus. Cette absence a sans doute diminué l’effet d’entraînement.
Ces grandes signatures, les Niemeyer, les Sert, Tange ou Pei, l’Organisation internationale du Travail en rêva quand elle projeta son nouveau bâtiment, en 1966. Elle les voyait en garants de l’ouvrage qu’elle confierait à des architectes en commande directe, en évitant le concours, par souci d’efficacité et de coûts. (6) Son comité d’experts fut en réalité plus modeste, mais non moins productif.
Projet de l'Allemand Erich zu Putlitz (1892-1945), un des neuf premiers prix
© United Nations Archives at Geneva
Malgré son coût, ses complications, ses pièges et parfois ses intrigues, le concours est devenu pratique courante pour la plupart des constructions internationales de l’après-guerre genevois. Son enjeu architectural s’est cependant abaissé: l’éclectisme est admis, l’originalité fait de moins en moins scandale. Et les formes sont dépendantes de programmes très lourds obéissants à des normes énergétiques et environnementales rigoureuses qui limitent la liberté des architectes.
La fonction publicitaire du concours est orientée vers les exploits techniques propres aux exigences écologiques de l’époque. Car l’opinion publique, ce membre caché du jury de 1926, est toujours là, soucieuse des arbres et de «l’empreinte écologique» des bâtiments. Le bâti lui reste suspect. Car que sait-elle du geste de construire ? La «Biennale de l’architecture» qui l’avait passionnée en 1960 a l’occasion du concours pour l’OMS, n’a pas eu d’autre édition. La formation du goût et l’intelligence publique de l’architecture n’a pas de plateforme, ni dans les institutions, ni dans la presse. Les concours sont restés affaire de spécialistes, même si des représentants des usagers sont parfois associés aux jurys. Le juge populaire a perdu le fil.
Dans ses Entretiens sur l’architecture, Viollet-le-Duc enjoignait les architectes à instruire les «amateurs» qui, disait-il, «ne peuvent acquérir un goût sûr que par leur contact avec les artistes». Les écrivains, les cinéastes, les peintres ont leur place dans les médias, ils sont vus et entendus sur leurs œuvres. Les architectes ?
Quelques autres projets qui permettent de voir comment on se représentait un "Palais des Nations" en 1926
Friedrich Hess (en haut à gauche); D.Roosenburg (en bas à gauche); Richard Scharff (en haut à droite); Hans Bernoulli (au centre) et Alexander v. Senger
© United Nations Archives at Geneva
(1) Cité par Armand Brulhart, L’institution du concours, in Concours d’architecture et d’urbanisme en Suisse romande, Lausanne, Payot 1995, p.37-47.
(2) Les informations factuelles sur ce concours sont tirées de Histoire et Architecture du Palais des Nations, (1924-2001), par Jean-Claude Pallas, Nations Unies, Genève, 2000.
(3) Jean-Pierre Chupin, Carmela Cucuzzela, Bechara Helal in « Architecture competitions and the Production of Culture, Quality and Knowledge , Potential Architecture books, Quebec, 2015.
(4) Concours d’idées pour l’aménagement de la Place des Nations à Genève, Conclusions du jury, in BTSR no. 16, août 1957.
(5) L’éclatement des tendances : les concours genevois de l’après-guerre, in Concours d’architecture et d’urbanisme en Suisse romande, Lausanne, Payot, 1995, p.96-110.
(6) Le siège de l’OIT à Genève, étude patrimoniale, Franz Graf, Giulia Marino, EPFL.