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Objectifs et compétences, retour sur des notions essentielles
Je crois avoir perturbé plusieurs enseignants et pédagogues en proposant d'abandonner la notion d'objectifs au profit d'apprentissages critiques dans les futurs programmes de formation. Il me semble donc important de revenir sur ces notions - objectifs, compétences, apprentissages critiques - dans ce billet. Je partage donc et soumets à votre critique, mes réflexions actuelles concernant ces différentes notions, qui peuvent être, selon leur usage, très proches ou tout à fait incompatibles. Je vous renvoie également, en complément, au billet consacré aux apprentissages critiques.
Parlons tout d'abord d'objectifs et revenons sur la pédagogie par objectifs qui a eu son heure de gloire avant l'approche par compétences, dans les années 70. Comme le dit Alexandre (2022), la pédagogie par objectifs recouvre des réalités bien différentes.
Source de progrès lorsqu'elle désigne l'effort de rationalisation de l'action pédagogique, mais aussi réduction redoutable lorsqu'elle se limite à une simple technique consistant à décliner systématiquement tous les contenus en comportements observables chez les élèves. (p.64).
Pour rappel, la pédagogie par objectifs découle de la version francophone du mastery learning développé par Bloom, notion traduite par "pédagogie de la maîtrise". Et, comme le relève Alexandre (2022, p. 66), "la traduction fait passer de l'apprentissage (learning) à la pédagogie". Dérive pour le moins étonnante...
Premièrement, ce que dénonçait Hameline déjà en 1979, c'est le passage d'une définition d'objectifs pédagogiques à une pédagogie par objectifs, ce qui, vous en conviendrez, n'est pas tout à fait pareil. Pour Hameline, "la pédagogie par objectifs n'existe pas et il serait dangereux et absurde de propager que définir des objectifs pourrait tenir lieu de pédagogie". (1979, p 27).
Par ailleurs, ce qui me semble discutable dans la définition d'objectifs pédagogiques ne réside pas tant dans son essence, que dans l'application qui en a été faite, à savoir une centration sur les contenus d'enseignements, dans une logique de découpage de la matière. On a perdu alors le learning de Bloom et la logique de l'apprentissage.
Cette notion d'objectifs, qui devaient être formulés en termes de comportement à atteindre par l'étudiant, a également subi une transformation en devenant, au fil des ans, l'intention de l'enseignant (par ex. dans ce cours, je souhaite "expliquer aux étudiants telle ou telle notion") et non plus l'objectif à atteindre par l'étudiant (par ex. à la fin de la séquence, l'étudiant sera capable d'identifier les éléments-clés de telle ou telle notion). D'où une confusion "c'est l'objectif de qui ?", ce qui a donné lieu, c'est du moins mon hypothèse, à une nouvelle notion, celle des acquis d'apprentissage (ou learning outcomes), afin de retrouver cette centration sur les acquis de l'étudiant, ce qui est équivalent, il me semble, aux objectifs pédagogiques, tels que définis dans les années 70.
Parlons maintenant de compétences et des programmes par compétences qui sont arrivés, dans nos formations, entre les années 1990 et 2000.
Exit la notion d'objectifs ? Loin s'en faut. Les programmes conçus dans cette approche, se présentent, le plus souvent, sous la forme d'un référentiel de compétences et d'une liste d'objectifs d'apprentissage ou d'objectifs pédagogiques ou d'objectifs généraux ou encore spécifiques - parfois deux ou trois catégories d'objectifs sont présentes - visant à permettre le développement des dites compétences. Difficile pour les étudiants de s'y retrouver dans ce qui est attendu d'eux et pour les formateurs d'assurer une cohérence entre ces différents éléments et ces différents niveaux, en particulier, une cohérence entre compétences et objectifs. Et comme la notion d'objectifs est mieux maîtrisée par les enseignants que celle de compétences... le risque est grand de voir les compétences devenir alibi dans les programmes du même nom, au profit des objectifs divers et variés!
Revenons brièvement sur la définition de la compétence. Selon Tardif (2006) - et c'est la définition retenue dans nos plans d'études cadres (HES-SO, domaine santé) - :
Une compétence est un savoir agir complexe reposant sur la mobilisation et la combinaison efficaces d'une variété de ressources internes et externes à l'intérieur d'une famille de situations. (p.22)
D'autres auteurs - Perrenoud en particulier - ont défini la compétence en utilisant d'autres termes, mais on y retrouve les notions de : - mobilisation de ressources diverses - d'action pertinente ou efficace et - de familles de situations.
Parlons maintenant de la différence entre objectif et compétence.
Selon la manière d'appréhender les choses, on peut considérer que le passage de l'objectif à la compétence constitue une rupture épistémologique, rupture représentée par le passage d'un paradigme de l'enseignement à un paradigme de l'apprentissage ou par le passage d'un paradigme behavioriste à un paradigme socioconstructiviste.
Toutefois, selon l'usage qui est fait de la notion d'objectifs, on peut considérer la différence davantage comme une évolution que comme une rupture; par exemple en constatant qu'un
objectif se définit en termes de savoir, ou savoir-faire (technique, procédure) alors qu'une compétence, plus complexe, se définit comme un savoir-agir et mobilise différentes ressources. On pourrait dire alors qu'une compétence est un objectif de haut niveau de complexité.
Sur un plan théorique, si l'on considère un objectif comme le dit Hameline (1979), comme un "outil de pensée qui contribue grandement à rendre intelligible ce que l'on fabrique", autrement dit à rendre intelligible et explicite ce vers quoi on souhaite amener les étudiants, alors on pourrait affirmer qu'il n'y a pas de grande différence car la compétence partage cette visée.
C'est donc sur un plan pratique que la différence entre ces deux notions s'observe. L'usage montre que la compétence et ses niveaux de développement sont centrés sur l'étudiant, son processus de développement (paradigme de l'apprentissage), alors que l'objectif, le plus souvent, organise et découpe la matière à enseigner, quand bien même il est formulé en termes de comportement observable chez l'étudiant (paradigme de l'enseignement).
Ce n'est donc pas d'emblée en termes épistémologiques, que la différence se pose, mais en termes d'application, sauf à considérer que les objectifs se situent dans un paradigme behavioriste - conception influencée par la formulation des objectifs prônée par les auteurs des années 70, en termes de comportement observable de la part de l'étudiant - et que les compétences se situent dans un paradigme socioconstructiviste.
Pour conclure, garantir la cohérence pédagogique d'un programme nécessite de ne pas mélanger les éléments issus de différentes approches. C'est pourquoi je préconise de bannir la notion d'objectif des programmes par compétences et de n'utiliser que les éléments issus de cette approche (Pour rappel, selon Poumay et al. (2017) : - compétences - composantes essentielles de la compétence, - familles de situations, situations professionnelles, - apprentissages critiques, - niveaux de développement).
Ce qui ne signifie pas que, dans d'autres types de programmes, dans d'autres approches pédagogiques, la notion d'objectif, bien utilisée, ne soit pas pertinente.
J'espère avoir pu clarifier quelque peu ces notions, compatibles ou incompatibles entre elles selon les situations. J'ai mis du temps à rédiger ce billet, dans une perspective de clarification concernant des notions utilisées quotidiennement par les enseignants, mais pas toujours correctement. J'espère avoir atteint mon objectif. N'hésitez pas à utiliser le formulaire de contact pour me transmettre vos commentaires, questions, désaccords, suggestions de nouveaux billets! J'aurais grand intérêt à vous lire.
Références
Alexandre, D. (2010, 2022, 4ème éd.). Anthologie des textes clés en pédagogie, des idées pour enseigner. Paris : ESF.
Allin, A.C. (2022) Bien maîtriser ses gammes pour improviser, fondements et innovations pédagogiques en formation infirmière. Lausanne : La Source.
Hameline, D. (1979). Les objectifs pédagogiques en formation initiale et continue. Paris : ESF.
Poumay, M., Tardif, J. & Georges, F. (2017). Organiser la formation à partir des compétences, un pari gagnant pour l'apprentissage dans le supérieur. Bruxelles : De Boeck supérieur.
Tardif, J. (2013). L'approche par compétences un changement de paradigme. Conférence donnée à l'université Claude Bernard, Lyon 1.