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Je dois la matière du présent récit à Eléonore Beck, du Master d’histoire générale. Qu’elle en soit remerciée.
En ce dernier quart du XVIIIe siècle genevois, l’économie, portée par une expansion démographique, est en plein essor, la mortalité est en baisse, l’espérance de vie en hausse, et le nombre d’enfants de Natifs s’accroît, rendant la proportion de Natifs au sein de la population sans cesse plus élevée que celle des Bourgeois. Les classes populaires genevoises sont globalement jeunes et dynamiques tandis que les classes possédantes sont vieillissantes. Sur le plan des idées, l’onde de choc de la Révolution Américaine de 1776 se fait aussi sentir à Genève, où les Représentants, avant-garde politique des Citoyens et des Bourgeois, citent la Déclaration d’Indépendance en exemple et louent cette révolution. Une véritable opinion publique, source d’une autorité nouvelle, existe et de nombreuses brochures s’échangent. Tel est le contexte de notre récit, venons-en aux événements qui nous intéressent.
Le conflit dit de l’Affaire Rousseau entre Représentants et Patriciens prend fin en 1768, avec la promesse patricienne de codifier les lois organisant l’Etat genevois. En 1774, une commission mixte, composée de Patriciens et de Représentants est créée pour élaborer un tel code. Elle aboutit sur un projet de code présenté en 1779. Une frange importante des Patriciens rejette alors ce projet, car il ne donne aucune place aux alliés du patriciat genevois, les Puissances garantes que sont la monarchie française et les oligarchies de Zürich et de Berne. Ils appellent en outre la France à intervenir diplomatiquement pour s'assurer que ce projet de code est bel et bien enterré. Cette frange des Patriciens est nommée Constitutionnaires, car ils souhaitent en rester à la constitution telle qu’elle existe selon eux avec le Règlement de l’Illustre Médiation de 1738. Majoritaires en Conseil des Deux-Cents, ils votent la dissolution de la commission mixte et le remplacement de ses membres, provoquant l’indignation des Représentants. Par ailleurs, le 28 août 1780, le Comte de Vergennes, secrétaire aux Affaires Etrangères du gouvernement de Louis XVI, établit un plan de conciliation entre Constitutionnaires et Représentants. A première vue, les Constitutionnaires semblent alors triompher. Mais nous ne sommes plus en 1762 et les Représentants ont à présent presque deux décennies de pratique du conflit politique derrière eux.
Le 11 décembre 1780, le procureur général Jacques-Antoine du Roveray, partisan des Représentants, publie une Remontrance à l’encontre de l’ingérence du Comte de Vergennes dans les affaires publiques de la cité genevoise. Outrée, la monarchie française fait pression sur le gouvernement genevois pour qu’elle sanctionne le téméraire procureur général. Le 3 janvier 1781, elle obtient gain de cause quand le Petit Conseil relève du Roveray de sa charge et le met aux arrêts. Cela suffira-t-il à calmer les Représentants ? Point du tout. Un mois plus tard, le 5 février 1781, ils prennent les armes et, trois jours plus tard, contraignent le Conseil des Deux-Cents à voter l’Edit Bienfaisant, qu’ils font aussi voter par le Conseil Général, assemblée des Citoyens et des Bourgeois. Cet édit, proprement révolutionnaire, établit l’égalité entre individus issus de toutes les castes et leur accorde des droits égaux. Il demande aussi le retour des Natifs qui s’étaient émigrés en 1770 suite à l’écrasement de leur révolte. Comme on peut le constater, cet édit est extrêmement favorable aux Natifs et marque une convergence très importante, la première de l’histoire genevoise, entre Citoyens, Bourgeois et Natifs. Cependant, le Petit Conseil refuse d’appliquer l’édit. La situation semble bloquée.
Le 18 mars 1782, les Représentants demandent, par le biais d'une Représentation (pétition de l’époque), une ultime fois au Petit Conseil la mise en application de l’Edit Bienfaisant. Le 7 avril 1782, le Petit Conseil réitère une fois de plus publiquement son refus d’appliquer l’édit et demande l’intervention de ses alliés monarchiques et oligarchiques. Le lendemain, Représentants et Natifs se rassemblent, prennent les armes et renversent le pouvoir patricien, prenant le contrôle de la ville. Les Constitutionnaires sont destitués et emprisonnés, et des Représentants les remplacent aux postes de gouvernement, tandis que l’Edit Bienfaisant est proclamé par les révolutionnaires. Sept ans avant le commencement de la Révolution française, un régime d’égalité en droits est ainsi mis en place à Genève. Selon les révolutionnaires, ce régime d’égalité correspond à un régime plus ancien qui aurait préexisté à Genève à la société oligarchique. Le 16 avril 1782, une Commission de Sureté est créée pour organiser la protection de la ville et de la révolution contre les Patriciens et leurs alliés étrangers. Par ailleurs, le Représentant François d’Ivernois rédige puis envoie une histoire des révolutions de Genève à Louis XVI pour tenter de le convaincre de ne pas intervenir militairement en faveur des Patriciens. Les révolutionnaires vont-ils pouvoir maintenir leur nouveau régime ?
Or, les oligarchies de Berne et de Zürich craignent fort une contagion de la révolution genevoise aux autres cantons de Suisse, tandis que la monarchie française ne tolère pas l’éviction de ses alliés patriciens. C'est pourquoi, ils décident de marcher sur Genève pour mater les révolutionnaires. Le Royaume de Sardaigne, maître de la petite ville voisine de Carouge depuis 1754, décide de se joindre à la coalition des défenseurs de l’Ancien Régime. C’est ainsi que trois mois après la révolution, une armée de 15'000 hommes assiège la ville de Genève. Face à un tel déséquilibre des forces, Genève ne comptant en tout et pour tout que 25'000 habitants, enfants compris, les révolutionnaires genevois finissent par se rendre le 2 juillet 1782. Le poing revanchard de la réaction s'abat alors sur le visage de la révolution. Les décisions des révolutionnaires sont annulées, les Patriciens rétablis au pouvoir et les chefs de la révolution exilés. En outre, les révolutionnaires sont privés du droit de vote, tandis que tous les habitants de Genève doivent prêter serment de fidélité envers le gouvernement patricien. Le nouveau régime d’égalité n’aura pas duré bien longtemps. Pire, le 21 novembre 1782, un édit dit de pacification est adopté par les conseils restreints. Cet édit, qualifié de code noir, restreint les droits du Conseil Général à élire les syndics, interdit les cercles politiques, la publication de brochure politique, la possession d’armes à feu, la célébration de la fête nationale (l’Escalade), et limite le droit de Représentation. La garnison de mercenaires au service des Patriciens est accrue. La révolution écrasée débouche donc fort malencontreusement sur un régime oligarchique renforcé et plus autoritaire.
Mais, chers lecteurs, ne craignez rien, car une révolution peut en cacher une autre et les révolutionnaires n'ont pas dit leur dernier mot.
Adrien Faure