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Monsieur Greber, depuis quand les virus des refroidissements existent-ils?
Prof. Dr Urs Greber: Il existe plus de 150 types de virus des refroidissements, qu’on appelle rhinovirus et qui infectent surtout le nez. On les classe dans trois groupes, A, B et C. On ne sait pas exactement quand A et B sont apparus pour la première fois chez l’être humain. En revanche, les rhinovirus C, qui ont été découverts il y a quelques années, se sont détachés il y a environ 8000 ans des groupes A et B. Une étude l’a récemment démontré.
Comment découvre-t-on une telle chose?
Pour que les virus puissent s’arrimer aux cellules humaines, il faut que des molécules réceptrices spéciales soient présentes à la surface des cellules. Pour les rhinovirus, on connaît trois récepteurs différents. Et pour agir en tant que récepteur, il faut la présence d’une molécule de protéine à la surface de la cellule. Le fait qu’une telle molécule se trouve plutôt à la surface ou à l’intérieur de la cellule dépend de sa séquence d’acides aminés. Or la séquence d’acides aminés peut changer en fonction des mutations dans le patrimoine génétique. En Europe, la plupart des gens présentent une mutation particulière dans le récepteur pour les rhinovirus C. Cette mutation fait qu’il y a moins de récepteurs C à la surface de certaines cellules que sur les cellules normales. Or les cellules qui ont moins de récepteurs à leur surface sont moins sensibles aux rhinovirus C que celles qui en ont beaucoup. Par des examens génétiques, des chercheurs ont découvert que cette mutation des récepteurs C s’est produite pour la première fois il y a près de 7000 ans chez l’homme. Les chercheurs supposent donc que ce virus représentait un danger mortel pour l’homme il y a 7000 à 8000 ans et que les porteurs de la mutation avaient plus de chances de survie que ceux qui ne présentaient pas cette mutation.
Les virus
Les virus ne sont pas des êtres vivants. Ils ne sont constitués que de leur patrimoine génétique (ADN, ARN), lequel est entouré d’une enveloppe de protéine (capside). Certains virus sont recouverts d’une couche lipidique. Les virus n’ont pas de métabolisme, ils n’absorbent donc pas de nourriture et n’éliminent aucune substance. Ils sont incapables de se reproduire eux-mêmes. Pour se multiplier, ils ont besoin d’un hôte, plus précisément d’une cellule hôte.
Les plus petits virus ont un diamètre d’environ 20 nanomètres et les plus grands mesurent près de 14 000 nanomètres. Un nanomètre vaut un millionième de millimètre. A titre d’exemple, la tête d’un clou pourrait accueillir jusqu’à 500 millions de rhinovirus de 30 nanomètres.
Les virus des refroidissements peuvent-ils aussi mourir?
Et pourquoi donc? Les virus n’ont pas d’ennemis. Bon, certains ne supportent pas bien la lumière UV et certains produits chimiques et parfois le système immunitaire les agresse. Sinon, pas grand-chose ne les dérange. Et ils se présentent en quantités inimaginables. On en trouve par exemple autant dans un litre d’eau qu’il y a d’êtres humains sur toute la terre, soit près de 7 milliards.
Mais les virus n’ont-ils pas besoin d’un hôte pour survivre?
C’est exact. Les virus ont besoin des cellules d’un hôte pour se reproduire. Mais certains virus survivent très longtemps sans hôte, en particulier ceux qui sont dépourvus d’une enveloppe lipidique, comme les poliovirus qui sont très résistants. Les rhinovirus appartiennent d’ailleurs à la même grande famille que les poliovirus.
Sait-on seulement pourquoi les refroidissements existent?
C’est une question très difficile. La science ne peut souvent pas répondre à ces «pourquoi» car nous en savons tout simplement trop peu sur notre passé.
Les virus des refroidissements font-ils l’objet d’importantes recherches?
La recherche sur les rhinovirus est intensive. Il serait très important de trouver un médicament contre les rhinovirus, en particulier pour les personnes qui souffrent de maladies pulmonaires ou d’asthme. Mais les recherches sur les virus ne sont pas simples. Car il y a des liens complexes entre l’hôte et l’agent pathogène, une grande diversité de messagers chimiques et tout le système immunitaire. Nous ne pouvons souvent pas observer tous ces facteurs dans une éprouvette, nous avons donc besoin de modèles animaux. Mais les souris ne sont pas adaptées à la recherche sur les rhinovirus car elles ne sont pas infectées par les rhinovirus humains et n’attrapent donc pas de refroidissements classiques. Les singes seraient de meilleurs modèles, mais les essais avec les primates, qui présentent les mêmes symptômes de maladie que les hommes, sont très longs et exigeants.
Urs Greber est professeur de biologie moléculaire à l’Université de Zurich. Il a étudié la biologie expérimentale à l’EPFZ où il a obtenu un doctorat en biotechnologie. Il a ensuite exercé pendant 7 ans comme scientifique aux Etats-Unis, d’abord à l’Institut de recherche Scripps à La Jolla, en Californie, puis à l’Université de Yale, à New Haven, dans le Connecticut. Aujourd’hui, il dirige une équipe de 15 scientifiques et étudiants et il étudie la manière dont les virus humains occasionnent des maladies des cellules des voies respiratoires.
Peut-on espérer voir bientôt un médicament contre les refroidissements?
Je reviens justement d’un meeting (ndlr: l’entretien a eu lieu mi-juin 2018). Je n’y ai rien vu qui puisse bientôt permettre de guérir les refroidissements. Mais des chercheurs du monde entier travaillent d’arrache-pied pour développer un tel médicament. Il y a trois stratégies en la matière. La première est de découvrir une substance chimique contre le virus, soit un médicament antiviral. Le problème, c’est que les virus vont rapidement développer des résistances à ce genre de médicaments. Il faudrait donc tout un cocktail de substances, comme c’est le cas aujourd’hui dans le traitement du VIH. La deuxième stratégie est d’agir contre les cellules hôtes, comme on essaie aussi de le faire dans la recherche contre le cancer. Enfin, la troisième approche consiste à développer un vaccin contre les rhinovirus.
Pourquoi n’y a-t-il pas de vaccin contre les refroidissements?
C’est justement l’objet d’intenses recherches. Ainsi, on peut se vacciner contre les poliovirus mais pas contre les rhinovirus alors que ces deux types de virus sont très proches. La raison principale de cette différence n’est pas l’incapacité des chercheurs mais le fait que les rhinovirus utilisent une astuce génétique pour modifier constamment leur surface, ce qui leur permet d’échapper au système immunitaire.
Certaines personnes sont-elles naturellement immunisées contre les refroidissements?
Certaines personnes présentent une mutation qui les protège des VIH. Théoriquement, ce pourrait aussi être imaginable pour les rhinovirus. Mais les chances sont minces qu’une personne soit simultanément protégée de tous les rhinovirus.
Un adulte a en moyenne deux ou trois refroidissements par année. Pourquoi ne devient-on pas finalement immunisé contre tous les virus des refroidissements?
Il existe plus de 150 virus des refroidissements et ces virus ne cessent d’évoluer. Cela signifie que de nouveaux rhinovirus se forment constamment.
Peut-on se réinfecter avec le même virus, par exemple en réutilisant le même mouchoir en papier?
C’est assez improbable. Pendant le refroidissement, il se forme une immunité contre ce virus et cela se produit assez rapidement.
Les enfants ont-ils plus souvent des refroidissements parce que leur système immunitaire n’est pas encore aussi bien «entraîné»?
Les enfants ont effectivement une immunité croisée due aux infections précédentes plus faible que les adultes. Les cellules à mémoire, qui produisent les anticorps, ne sont pas encore présentes. Mais je pense que la fréquence des refroidissements est aussi due au comportement des enfants. Ils font moins attention, notamment à l’hygiène. En plus, leurs symptômes peuvent être plus forts. Surtout chez les bébés. En effet, ils doivent respirer par le nez quand ils boivent. Alors, si leur nez est bouché, cela les dérange beaucoup plus que les adultes qui peuvent simplement respirer par la bouche.
Pourquoi a-t-on plus souvent des refroidissements en hiver qu’en été?
Les rhinovirus se sentent le plus à l’aise quand la température est d’environ 33° C. Mais avec une moyenne de 37 °C, il fait généralement plus chaud dans le corps humain. Ce n’est que dans le nez que la température est assez précisément de 33 °C. Quand l’air extérieur est plus froid, ce n’est plus seulement le nez qui est plus frais que le reste du corps mais aussi les voies respiratoires plus profondes. Les virus peuvent alors pénétrer plus profondément. De plus, les cellules humaines produisent moins d’interférons quand les températures sont basses. Or les interférons sont des protéines qui nous protègent des infections. S’il y en a moins, le risque de contagion est donc plus grand.
Et que faites-vous en cas de refroidissement?
Des inhalations, pour hydrater et réchauffer mon corps.
- Sources
Prof. Dr Urs Greber
Karin Escher, Claudia Hörler, Julia Patzen-Tscharner: «Pharmacologie/physiopathologie», Classeur de formation droguiste CFC, Editions Careum, 2012
Tribune du droguiste