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Avant-propos : Certains remarqueront que la partie traitant de la Seconde Guerre mondiale n’est pas très développée. Cela est un choix. Le rôle de la Suisse pendant cette guerre est non seulement long à traiter et ne peut être facilement résumé, mais il est également sujet à controverse et est constamment disputé par les historiens et les juristes. Voulant exposer un point de vue global et neutre, je ne rentrerai pas dans les détails. J’encourage cependant ceux qui le veulent à s’intéresser aux sources citées qui développent bien plus la question que cet article.
Dans la première partie, nous avons vu que la neutralité n’a jamais été un but mais plutôt un outil qui a permis aux Confédérés de maintenir leur indépendance ainsi que leur autonomie. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la neutralité helvétique est sur le devant de la scène internationale. La Société des Nations est établie à Genève et la neutralité helvétique est reconnue par les autres pays. La Suisse œuvrera dès lors pour la diplomatie, et sera également louée pour ses actes humanitaires et de bons offices. Cela ne durera cependant pas, étant donné qu’une nouvelle guerre fera rage en Europe. Nous verrons que la légitimité de la neutralité a été remise en question pendant et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais également comment sa forme a été repensée, notamment pendant la Guerre froide.
Dès le début de la Guerre, le Conseil fédéral déclara de nouveau la neutralité. Environ 600’000 hommes furent mobilisés et postés aux frontières ainsi que sur les divers cols alpins. Étant persuadé que l’Allemagne passerait par la Suisse pour contourner la ligne Maginot, l’État-major de l’Armée entra en discussion avec l’armée française pour s’assurer de son soutien en cas d’attaque allemande.[1] On notera que, contrairement à la Première Guerre mondiale, il y a, cette fois-ci, une meilleure cohésion sociale en Suisse.[2]
Si des tensions existaient, elles venaient de Berne. Au Parlement, mais également au Conseil fédéral, plusieurs élus prônaient la capitulation de la Suisse face à l’Allemagne. Le conseiller fédéral vaudois Marcel Pilet-Golaz prononça un discours très controversé, prônant une « régénération autoritaire de la démocratie ».[3]
Entourée par les forces de l’Axe, la Suisse dû se résoudre à certaines concessions telles que le passage de la Luftwaffe dans son espace aérien ou l’interdiction de certaines émissions radio à la nuit tombée.[4]
Du côté de l’industrie, les entreprises se basèrent sur la politique dite du business as usual et continuèrent à commercer avec les alliés, mais également avec l’Axe.[5] Les banques suisses permirent également à l’Allemagne de se procurer des francs suisses en échange d’or (devise convertible).[6]
Au niveau humanitaire, le pays fut plus restrictif qu’en 14-18. La Suisse se voyait comme un pays de transit et non comme un pays pouvant prendre des réfugiés. Là encore, l’argument principal émanant des autorités était que la « barque était pleine » et que prendre de nouveaux réfugiés risquait non seulement de créer des tensions sur le plan intérieur, mais également d’en créer sur le plan extérieur avec certains belligérants.[7]
Cela n’a cependant pas empêché certaines organisations comme le CICR de mener à bien certaines actions et d’assurer ainsi son rôle d’aide humanitaire.
Le rôle de la Suisse pendant cette guerre est toujours sujet à débat et à controverse, mais l’historien genevois Jean-Claude Favez le résume en disant que : « Ce choix, à supposer qu’il en ait été réellement un, n’avait rien de glorieux, mais rien de honteux non plus dans la mesure où l’on ne peut demander à un peuple de se suicider ».[8]
Cette phrase démontre les limites de la neutralité helvétique. Étant donné que la neutralité n’est pas un objectif mais un outil qui permet de sauvegarder l’autonomie nationale, il est alors envisageable qu’elle ne fonctionne pas tout le temps. Pour rappel, le Parlement ainsi que le Conseil fédéral étaient conscients, et cela depuis 1848, que la Suisse serait confrontée à des événements où elle ne pourrait rester neutre et devrait de facto prendre parti ou se soumettre.[9]
Dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, des choix durent être faits, ainsi que des concessions envers des belligérants. Il faut alors mettre en balance les avantages ainsi que les inconvénients. Aujourd’hui, le rôle de la Suisse peut être critiqué, mais du point de vue de l’époque, il est légitime de se demander si, pour la protection du pays, ce n’était pas la meilleure des pires solutions…
« J’ai souvent le sentiment que nous vivons en fonction du passé et d’après des conceptions qui sont devenues des habitudes, plutôt que dans la perspective d’un avenir incertain et difficilement prévisible »Max Petitpierre aux membres du Conseil fédéral le 15 avril 1959
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, une division Est-Ouest eut lieu en Europe. Cette division entre le bloc de l’Ouest et celui de l’Est provoquera par la suite la Guerre froide.
Dans l’immédiat après-guerre, il était mal vu d’avoir été neutre.[10] Alors qu’auparavant la Suisse était pleinement engagée dans la diplomatie internationale d’après-guerre via des organisations telles que la Société des Nations (SDN) ou la Croix-Rouge, elle était maintenant moins sollicitée.
Malgré cela, le pays cherche à rétablir progressivement des liens avec les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et participe activement au commerce international. Néanmoins, il reste le défi de préserver sa neutralité et son autonomie dans un monde divisé en deux blocs. En effet, alors que, pendant les derniers siècles, la neutralité était utilisée pour se défendre et faire valoir son indépendance et son autonomie face à ses voisins, les menaces venaient actuellement de plus loin par des belligérants composés en coopératives et organisations. Les menaces n’étaient plus seulement militaires mais également économiques et sociales.
La politique étrangère a donc dû être redéfinie, afin de créer des distinctions spécifiques clarifiant les différentes options en matière de neutralité. Cette redéfinition a conduit à la classification des traités et des adhésions aux organisations internationales en deux catégories distinctes. La première catégorie est appelée « politique » et tout traité ou adhésion relevant de cette catégorie est considéré comme incompatible avec la politique de neutralité. Par exemple, le projet d’adhésion à l’ONU entre dans cette catégorie, ce qui explique son rejet. La deuxième catégorie est appelée « technique » et englobe les traités et adhésions compatibles avec la neutralité. Ainsi, le Plan Marshall a été accepté car il n’était pas considéré comme une entrave à la neutralité.[11]
En ce qui concerne le commerce international, afin de pallier le vide laissé par l’Allemagne en termes d’exportation et pour éviter de dépendre excessivement des pays anglo-saxons, la Confédération suisse a décidé de se tourner vers les pays de l’Est. Dès 1946, plusieurs traités ont été négociés entre Berne, l’URSS et ses États satellites. La Suisse a notamment exporté vers les pays de l’Est, des équipements et des fournitures industrielles, et a importé des matières premières.[12]
Il est cependant bon de noter que la Suisse, même neutre, se rapprochait de facto du bloc de l’Ouest en raison de sa nature capitaliste mais ce n’est pas pour autant qu’elle acceptait toutes les décisions prises par ce bloc, quitte à se mettre des puissances occidentales à dos.[13]
Des concessions durent de nouveau être faites. On peut notamment citer l’accord Hotz-Linder, accord lors duquel Berne accepta, sous pression économique de Washington, de baisser le volume de ses exportations avec les pays de l’Est.[14]
Cependant, la Suisse regagne son rôle dans la diplomatie internationale ainsi que dans l’aide humanitaire. Max Petitpierre, Chef du Département des affaires politiques (aujourd’hui le DFAE) initie une politique de solidarité et d’universalité helvétique (incluant les bons offices). Le but était non seulement de redorer son blason après les critiques du rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, mais également de trouver une certaine légitimité internationale et de ne pas être oubliée par les grandes puissances.[15]
La Confédération n’hésitera pas à proposer son aide, que ce soit pour les actes de bons offices (liaison entre la Havane et Washington par exemple) ou pour l’aide humanitaire (KFOR SWISSKOY)
De plus, elle est très active dans la période de décolonisation et participe activement aux transformations géopolitiques en Afrique et en Asie.
La Suisse est donc passée de la mauvaise élève des relations internationales à la bonne élève en repensant son modèle de neutralité. Alors que, pendant la Seconde Guerre mondiale, la neutralité était très passive et centrée sur le pays, elle deviendra active pendant la Guerre froide.
C’est sur ce modèle-là que la neutralité suisse sera de nouveau louée à l’international. Malgré la nécessité de faire des choix et des concessions, la Suisse arrivera à se faire respecter et entendre à l’international grâce à cette neutralité. Alors que, auparavant, la Suisse pratiquait une neutralité passive, elle pratique désormais une neutralité active.
En conclusion, la neutralité n’est pas une science exacte : elle fluctue selon les années et le contexte. Elle doit constamment être repensée et réadaptée aux besoins ainsi qu’aux défis actuels. Un bon exemple est celui de l’Ukraine. Tandis que la communauté internationale n’a rien trouvé (ou très peu) à dire pendant les guerres du Moyen-Orient au sujet de la neutralité, elle la critique aujourd’hui. Nous assisterons donc peut-être à un point de convergence car le contexte a subi un changement complet, ce qui ouvre la possibilité de reconsidérer la neutralité ainsi que sa pratique.
Quoiqu’il en soit, la neutralité est un pilier de la politique extérieure et intérieure et, bien que sa forme change et évolue constamment, le fond reste quasi inchangé depuis des siècles.
Jad-Alexandre Ghazzaoui
[1] Maissen 272
[2] Maissen 270
[3] Maissen 274
[4] Maissen 272
[5] Favez Jean-Claude, La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale in Revue d’Histoire de la Shoah 1998/2 (N°163), pages 18 à 24, p. 20
[6] Maissen 277
[7] Maissen 278
[8] Favez, p. 22
[9] Voir la première partie de cet article
[10] Altermatt p.11
[11] Ulrich Jost Hans, Origines, interprétations et usages de la « neutralité helvétique » in Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2009/1 (N0 93), pages 5 à 12, p. 11
[12] Altermatt, p. 16
[13] Ibid
[14] Ibid
[15] Fracheboud Virginie, La Suisse au service des intérêts américains à Cuba ou le succès de la politique de neutralité et solidarité (1961-1963) in Relations Internationales 2015/3 (N0 163), pages 47 à 62, p. 51
BIBLIOGRAPHIE
MAISSEN Thomas, « Histoire de la Suisse », Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2019
ALTERMATT Claude, « LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA SUISSE PENDANT LA GUERRE FROIDE », Presses polytechniques et universitaires romandes, Savoir suisse, Lausanne, 2003