Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06946.jsonl.gz/840

Comment expliquer le long désintérêt de l’économie pour les enjeux écologiques et la préservation des ressources naturelles?
Il n’est pas tout à fait exact de dire que le monde économique se soit désintéressé des enjeux écologiques. L’analyse historique pousse plutôt à adopter une vision cyclique des interactions entre écologie et économie. En effet, il y a au moins deux périodes importantes dans l’histoire où l’écologie s’est imposée dans le champ économique. La période de la Première Révolution industrielle a donné lieu à un véritable désastre écologique, en particulier en Europe, qui s’est manifesté par une déforestation à grande échelle. On a alors assisté à une forte mobilisation contre la déforestation. Les premiers écologistes, au sens moderne du terme, ont mis en place des écoles de management forestier raisonné, au sein desquelles existaient des discours similaires aux discours actuels, fondés sur la nécessité d’une gestion rationnelle des ressources naturelles au service de l’humain.
Le début du XXe siècle aux États-Unis, qui correspond aux prémisses du capitalisme américain, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a également été une période marquée par l’affirmation des questions de préservation des ressources naturelles – la création des parcs nationaux américains qui est intervenue à ce moment-là en témoigne.
Il est vrai, néanmoins, que les enjeux écologiques ont été mis de côté dans les années 1930 et ce jusqu’aux années 1960. En raison de la crise économique de 1929 puis de la Seconde Guerre mondiale, l’impératif écologique est passé au second plan au profit d’un productivisme débridé, dans une société qu’on pourrait qualifier de société du grand gaspillage. Il a fallu attendre le rapport Meadows de 1972 puis le réel tournant des années 1990 pour que l’écologie revienne sur le milieu de la scène dans le monde économique et politique.
Ce qui étonne si cela ne scandalise pas, c’est qu’entre la fin des années 1960 et il y a encore cinq ans, les éléments scientifiques établissant un péril mortel pour la planète étaient là; pourtant peu, sinon rien, a été fait.
Notre modèle économique actuel, fondé sur la toute-puissance du marché, semble en complète contradiction avec la nécessité de préservation de la planète. Comment en est-on arrivé là?
Nous en sommes arrivés là notamment à cause d’un discours assez simple, voire simpliste, qui s’est transformé en idéologie. En effet, à partir des années 1980, on a eu un changement de paradigme très net, qui a fait de l’avidité individuelle une chose positive. L’idée était que l’homme est par nature avide et que la somme des avidités individuelles, par l’entremise de la main invisible du marché, pouvait conduire au bien-être collectif. Il s’agissait donc d’une adaptation sauvage de l’économiste Adam Smith dont les principaux chefs de file étaient Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Cette idéologie a connu un succès retentissant au sein des organismes de formation des élites, des entreprises mais aussi des organisations internationales. Elle est aujourd’hui battue en brèche et la prise de conscience de son caractère problématique, tant dans ses conséquences sociales qu’environnementales, est majoritaire. Néanmoins, changer de système n’est pas aisé, tant les transformations que cela suppose sont profondes.
Une des clefs aujourd’hui réside dans le changement de nos systèmes comptables et la redéfinition de la notion de valeur. Il s’agit d’inscrire au cœur des business models des entreprises, à travers leurs systèmes comptables et d’incitation, une vision plus complexe du monde qui s’appuie sur une approche multidimensionnelle de la valeur incluant notamment la valeur environnementale, mais également les valeurs sociales et de bien-être. L’équivalent existe au niveau des États, il s’agit pour eux de passer du produit intérieur brut à des indicateurs de bien-être multidimensionnels. Aujourd’hui, quelques villes et quelques États comme la Nouvelle-Zélande le font mais on est encore loin de voir une systématisation alors que les économistes travaillent sur ce sujet depuis de nombreuses années et que les outils existent.
Ce n’est qu’à ce prix que l’on pourra sortir d’un logiciel idéologique dépassé et fonder une prospérité plus durable.
Les entreprises vont-elles assez loin aujourd’hui dans leur prise en compte des problématiques environnementales?
La prise de conscience est là mais un cap reste à franchir. Elles sont aujourd’hui dans une logique de compensation de leur impact négatif par le biais d’initiatives liées à la RSE (responsabilité sociale des entreprises). L’enjeu fondamental est donc de passer d’un système où l’on compense pour les externalités négatives que l’on produit vers un modèle où l’on n’en produit plus.
Cela peut paraître d’une grande simplicité d’un point de vue théorique mais c’est beaucoup plus complexe dans la pratique car l’internalisation des externalités négatives suppose de réformer nos systèmes de valeur et d’incitation, ainsi que nos façons de manager…
Là où j’ai plus d’inquiétudes, c’est qu’on semblait être sur la bonne voie jusqu’en mars dernier mais que la crise du Covid vient rebattre les cartes.
La technologie peut-elle être un moyen de réconcilier économie et écologie?
Le terme technologie vient du grec tekhnê, la main. La technologie est donc un prolongement de nous-mêmes, c’est l’humain qui la crée et l’utilise. Elle est au départ ce qui a rendu notre survie possible dans un environnement parfois hostile mais elle s’est progressivement transformée en un outil de domination de la nature et du vivant. L’image mythologique de Prométhée qui amène le feu à l’humanité illustre à merveille cette transformation. Le feu est une métaphore de la technologie et de la connaissance, il est ce qui nous permet de nous rapprocher des dieux, et par conséquent peut également nous faire tomber dans l’hubris s’il est utilisé à mauvais escient. Prométhée ne sera-t-il pas condamné par Zeus à une fin tragique pour avoir apporté le feu aux hommes? Pour ne pas connaître le même destin que Prométhée, il faut donc rétablir la primauté d’une technologie contrôlée sur une technologie de contrôle, et se départir d’une approche de la technologie comme outil de domination pour renouer avec une vision de la technologie comme moyen de cohabitation entre les hommes et leur environnement. Ce n’est qu’à cette condition que la technologie pourra réconcilier économie et écologie.
Comment faire en sorte que les managers et les dirigeants de demain prennent mieux en compte l’impératif de transition écologique?
Ce qui me réjouit, c’est que la génération actuelle est déjà grandement sensibilisée aux enjeux écologiques. À Sciences Po, où j’ai enseigné, j’avais demandé à mes étudiants s’ils donnaient la préférence, pour leur premier emploi, à une entreprise engagée pour l’environnement. 90% d’entre eux ont répondu positivement, ce qui témoigne d’une forme d’évidence autour de la question climatique chez les jeunes aujourd’hui.
L’apparition de mouvements type Extinction Rebellion confirme cet engagement de la jeunesse en faveur de l’écologie. Je pense que de tels mouvements ont un rôle fondamental à jouer, d’autant qu’ils s’inscrivent dans une démarche non violente assumée. Historiquement, c’est par les mouvements sociaux et les expressions claires, voire radicales, que les causes les plus importantes ont pu avancer.
Néanmoins, on ne s’en sortira que par une approche transgénérationnelle. La cause écologique doit marcher sur deux jambes, d’un côté des mouvements sociaux d’ampleur et de l’autre, des actions qui passent par les chemins institutionnalisés et démocratiques, au cœur du système. J’ai moi-même un rôle à jouer, en lien avec la formation des élites économiques et politiques, que je tente d’assumer au quotidien.
Cet entretien, réalisé par Samuel Poncet, a été publié dans Vanity Fair le 14 janvier 2021.