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Iggy Pop, le MC5 et le Velvet Underground. Voilà les trois influences majeures du son disciplinaire et imperturbable de Kraftwerk, la production la plus rentable culturellement de Düsseldorf. C'était surtout pour leurs débuts, au début des années 70, époque où le groupe explorait une ligne plus Krautrock.
Mais en 1977, dix ans après la sortie du séminal "The Velvet Underground & Nico", Kraftwerk signe toute autre chose: un album froid inspiré par les voyages en train de luxe: "Trans Europe Express".
Sur cet album, 8 titres qui ne sont pas à proprement parler des tubes. Quelques titres chantés, et beaucoup de machines, de claquements, de sifflements. Beaucoup de métal.
Cette atmosphère faite de séquenceurs, synthétiseurs et drum pads customisés, le groupe l'a travaillée dans son studio privé de Düsseldorf: le Kling Klang Studio. C'était juste après avoir triomphé en France avec "Radio Activity", et juste après avoir avoir refusé de faire la première partie de David Bowie - qui lui-même travaille en 1976 à son album "Heroes".
Enregistré en deux versions, une allemande et une anglaise, "Trans Europe Express" se veut un album qui explore de façon prémonitoire un continent sans frontières; peut-être une façon pour Kraftwerk de couper le caquet aux critiques britanniques qui n'auraient pas compris l'aspect ironique de leur position, et ne verraient en eux que des nostalgiques d'une Allemagne qui célébrait la construction d'autoroutes et de chemins de fer.
Le résultat, c'est qu'en réalité, en plus d'abolir sur les rails les barrières entre pays, Kraftwerk pulvérisera avec "Trans Europe Express" les frontières les plus difficiles à franchir: celles des genres et des milieux musicaux.
Précurseurs de la musique électronique
À partir de "Trans Europe Express" Kraftwerk devient le groupe précurseur de la musique électronique et le plus influent de toute l'histoire de la musique, juste après les Beatles.
Joués à New York dans toutes les soirées du Paradise Garage, et des clubs de la ville, ils seront historiquement remixés par François Kevorkian et surtout samplés fameusement par Arthur Baker en 1982, qui produira Planet Rock pour Afrika Bambaata.
Le hip-hop ne se remettra pas de cette secousse sismique. Dans les caves de Detroit non plus on ne se remettra pas des sonorités industrielles de Kraftwerk.
Métaphore de l'identité européenne
Derrière ce nom, "Trans Europe Express", il y a un rêve, une vision. Celle d'un train moderne d'après-guerre, qui pourrait concurrencer le marché émergent des lignes aériennes. Pour Kraftwerk, évoquer cette ligne de trains est une métaphore sur l'identité européenne.
>> A voir "Trans Europe Express" live:
L'idée s'est présentée à eux sous la forme d'une suggestion du journaliste Paul Alessandrini: "vous devriez faire un album sur les trains" leur avait-il soufflé.
Le propos se concrétise suite à une tournée américaine du groupe en 1975 – suite au succès international de leur album "Autobahn" sorti l'année précédente.
Dans l'album, il n'est pas uniquement question de trains ni d'Europe, mais aussi d'identité dans son sens le plus large. Deux titres en particulier, "The Showroom Dummies" – enregistré exceptionnellement dans une version française – ainsi que "The Hall of Mirrors" – posent clairement la question de l'image versus la réalité.
>> A voir "The Showroom Dummies":
"À Paris tout le monde nous demandait comment était la vie en Allemagne. Nous voulions savoir où en était notre culture. On nous disait que nous n'étions pas rock'n roll, alors grâce à ces voyages transatlantiques nous avons découvert notre identité culturelle d'Européens."
Florian Schneider en novembre '76 au magazine Rock & Folk
La conquête du public
Kraftwerk ne font pas de la musique comme les autres et bien sûr, ils fascinent, car on peut avoir de la peine à croire que cette musique, si électronique et si froide, puisse devenir aussi accessible. Au début des eighties, on utilise la musique synthétique de Kraftwerk dans les jardins d'enfants et dans les hôpitaux psychiatriques pour calmer les patients.
La musique électronique fascine, mais elle inquiète aussi – la démocratisation des synthétiseurs est perçue par une partie du public comme une menace sur les musiciens. Ainsi, des stickers "keep music live" circulaient un peu partout, et même, en 1982, le syndicat des musiciens du Royaume-Uni est allé jusqu'à proposer une résolution bannissant les synthétiseurs et boîtes à rythme, afin préserver leur travail.
Une autre partie du public est, elle, enthousiaste. Particulièrement à New York, où le DJ François Kevorkian utilise les titres de Kraftwerk pour les mélanger avec ceux de Fela Kuti et Babatunde Olatunji.
>> A écouter un remix de Kraftwerk par François Kevorkian:
En 1982, après avoir entendu des gosses jouer "Trans Europe Express" sur des boomboxes dans le Bronx, le producteur Arthur Baker propose à Bambaata de combiner les mélodies du titre, avec la rythmique de Nummern, autre titre de Kraftwerk. Le résultat s'appelle "Planet Rock" et c'est LE titre qui va révolutionner le hip-hop.
Des reprises
Dans "Planet Rock", on pense à tort qu'il s'agit de samples, mais en réalité, Arthur Baker a fait rejouer la rythmique de Nummern, ainsi que la mélodie de "Trans Europe Express". Et Kraftwerk ne va pas être content du tout.
Les membres de Kraftwerk, très soucieux de rester en retrait par rapport à leur art, se sont à de très rares occasions manifestés sur des sujets aussi triviaux que des batailles de droits d'auteurs. Mais sur le disque de Bambaata, il n'est fait mention d'aucun des deux titres réinterprétés. Un arrangement fut trouvé avec Tommy Boy, le label d'Afrika Bambaata, qui augmenta le prix de vente du single, et en reversa une partie à Kraftwerk.
L'émergence de la techno
La suite de l'histoire se raconte entre Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson. Fascinés par la froideur funky de Kraftwerk et le P-Funk de George Clinton, entre autres, les trois producteurs vont récupérer de Kraftwerk ce que Kraftwerk avait pris à Detroit, et offriront à l'histoire de la musique, la techno.
La techno de Detroit a été largement ignorée dans son propre fief durant toutes les années 80 – le cas fut différent pour l'Europe, particulièrement l'Angleterre, qui fit exploser ces sonorités et participa grandement à la démocratisation de la Rave Culture et du Clubbing.
Bien que Kraftwerk ne puissent revendiquer à eux tous seuls la paternité de la musique électronique Made In Britain, ils en sont les grands complices. Tout pourrait avoir peut-être débuté avec New Order, le groupe qui naît des cendres de Joy Division.
Pourtant, le Royaume-Uni a régulièrement boudé les 4 robots allemands. Leur première visite au Royaume Uni remonte à 1975, et la critique n'est pas bonne: "désincarné, un son sans émotion, répétitif – Je vous en prie messieurs, laissez les robots hors de la musique", concluait l'article.
C'est vrai qu'en 1975, ce qui cartonne dans le pays, c'est "Bohemian Rhapsody" de Queen, Rod Stewart, ou 10CC.
Le souci, c'est qu'au Royaume-Uni, le souvenir de la Seconde Guerre Mondiale et ses bombardements était encore très vivace, raison pour laquelle le public ressentit une grande réticence envers le look et les sonorités très disciplinées de Kraftwerk.
Le succès des machines
En 1982 le single "The Model" deviendra le premier number One de Kraftwerk. Gary Numan, The Human League, Ultravox, et New Order, qui ont basé leur son sur les machines, n'ont alors cette année-là plus à faire leurs preuves. Et les critiques approuvent.
>> A voir Kraftwerk en concert:
Toujours ravis d’être présents de façon universelle, mais jamais enclins à faire partie de la masse, Kraftwerk n'allaient pas devenir un groupe électronique parmi une foule d’autres. Après "Computer World", sorti en 1981, le groupe laissa le monde se numériser et ses deux membres fondateurs se firent sporadiques… et se mirent au sport, au cyclisme, et de façon intensive.
Dans ce bras de fer entre le passé et l'avenir, ce sont les machines qui eurent le dessus, mais avec cette finesse mélodique qui pouvait séduire le Royaume-Uni.
Crédits
Une proposition d'Ellen Ichters pour "Audioguide" sur Couleur 3.
Réalisation web: Lara Donnet