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J’ai lu récemment le vieux volume de Jean-Louis Bédouin sur André Breton: il m’est tombé entre les mains grâce à une dame de Thonon qui m’a proposé de prendre quelques livres de l’abondante bibliothèque de son défunt mari, passionné de régionalisme et de poésie. J’y ai découvert une grande chose, et un grand homme.
Je connaissais déjà Breton par son disciple Charles Duits, qui disait avoir créé des mondes mythiques en poussant la logique du Surréalisme jusqu’au bout. On sait que Breton parlait de la présence, par-delà le voile du réel, de Grands Transparents, sortes d’entités ordonnatrices du monde du rêve, auteurs de la logique véritable - mais cachée, mystérieuse, dont la logique rationnelle n’est qu’une pâle copie, ou un reflet trompeur. Bédouin révèle qu’il n’a pas voulu en dire plus sur la question, et qu’à l’époque où il a commencé à en parler, il a justement déclaré que le Surréalisme devait entrer dans une période de secret: il était alors battu en brèche par l’Existentialisme, et plusieurs membres importants avaient fait défection en faveur du Communisme.
Lorsqu’on faisait remarquer à Breton que ses pensées rejoignaient celle des mystiques, il répliquait en opposant le surréel et le surnaturel, mais ce n’était pas clair; on sait qu’il a dû mettre fin à son amitié avec un intellectuel catholique parce que les membres du groupe la lui reprochaient.
C’est un fait, à mon sens, que dès qu’on tente de faire apparaître, au fond des images poétiques, une logique nouvelle, d’un ordre supérieur, on se recoupe avec des mythologies déjà existantes, et que le profane peut considérer qu’on ne fait que les ressusciter. C’est ce qu’on a dit de Tolkien, qui jurait pourtant qu’il n’en était rien, et même de Lovecraft - pourtant plus étrange, plus original, et plus proche, dans son nihilisme, des Surréalistes: mais August Derleth voyait d’étroits rapports entre le Mythe de Cthulhu et le christianisme archaïque; d’autres le rapprochaient de vieux traités d’occultisme.
Charles Duits lui-même fut tenté par le christianisme, et il est bien question de divinités, dans Ptah Hotep et Nefer. Au reste, dans les poèmes souvent obscurs d’André Breton, on voit également apparaître, un peu comme chez William Blake, des figures s’apparentant à des entités cosmiques spirituelles. Il a même nommé un grillon caché qui lui aurait parlé, à Paris, lui disant de passer - ou qu’il passait, selon la manière dont on le comprend; or, le grillon est un être élémentaire: Dickens a écrit sur celui du foyer, compagnon des fées, lutin domestique, un conte de Noël. Les dieux s'expriment en lui.
Breton affirmait que le Surréalisme devait créer un mythe nouveau; et s’il semble avoir reculé lorsqu’il s’est agi d’être plus explicite, Duits, éduqué en Amérique, n’a pas eu les mêmes timidités. La France hésite à défier l’agnosticisme régnant; même Hugo n’a jamais été aussi mythologique que loin de Paris - à Guernesey, lorsque, évoquant les vivantes providences situées derrière la lumière, dans ses romans ou sa poésie, il annonçait précisément les Grands Transparents.