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Les Bécasseaux tachetés observés en Suisse sont-ils américains ou sibériens ?
Pendant l’été 2008, au moins 3 Bécasseaux tachetés ont été observés en Suisse : le 1er, un adulte, a séjourné du 22 au 31 juillet à Salavaux VD, le 2e a été vu le 7 septembre à Klingnau AG et le 3e, un juvénile, a fait une courte escale au Fanel BE/NE le 22 septembre avant de s’arrêter à Sionnet GE les 23/24 septembre (probablement le même individu). Cette fréquence inhabituelle est l’occasion de se reposer la question concernant l’origine de cet oiseau rare en Suisse.
Le Bécasseau tacheté est le limicole néarctique le plus fréquent en Europe, les tempêtes sévissant en automne sur l’Atlantique déposant parfois l’un de ces visiteurs égarés sur le vieux continent. La relative proximité des quartiers de nidification sibériens suggère qu’une partie des oiseaux observés en Europe occidentale pourrait en provenir. Cette hypothèse est cependant rendue peu probable par le fait que les nicheurs sibériens se dirigent vers le sud-est pour rejoindre l’Australie mais surtout l’Amérique subéquatoriale, après un voyage d’au moins 16'000 km !
Le nombre d’oiseaux observés en Suisse et en Europe a fortement augmenté à partir des années 70-80, en corrélation avec l’expansion vers l’ouest de la population sibérienne. Or, le schéma des apparitions en Europe occidentale correspond mieux à un schéma de migration normale à partir de la Sibérie en direction de l’Afrique plutôt qu’à un schéma d’égarés néarctiques. A quand une reprise de bague permettant de prouver l’origine de ces Bécasseaux tachetés de passage chez nous ?
Le Bécasseau tacheté niche en Sibérie arctique, de la presqu’île de Yamal à la péninsule des Tchouktches, puis de l’Alaska à travers les Territoires du Nord-Ouest canadien jusqu’à la côte est de la baie d’Hudson et la baie James. Depuis 1980, des mâles paradant ont été observés sur la péninsule de Karskaya, au nord de Vorkuta en Russie européenne. La population néarctique et la majorité de la population paléarctique hivernent en Amérique du Sud, du sud de la Bolivie à la Patagonie (Argentine), un petit nombre des oiseaux sibériens hivernant aux îles Hawaï, en Polynésie, dans le sud-est de l’Australie, en Tasmanie et en Nouvelle-Zélande, peut-être aussi en Afrique. Deux reprises en mai en Sibérie (Yakutsk et Magadan) de migrateurs bagués en septembre dans le Saskatchewan (Canada) et au Kansas (USA) attestent qu’une partie des migrateurs sibériens se dirigent vers l’Amérique en automne. La population nichant en Amérique du Nord a été estimée à 400'000 individus.
En Suisse, c’est un hôte irrégulier, les sites les plus fréquemment visités étant le Chablais de Cudrefin VD/Fanel BE/NE avec le Seeland BE adjacent (10), Yverdon VD (5), la retenue de Klingnau AG (4), Chavornay VD et la plaine de l’Orbe avoisinante (3) et le Nuolener Ried SZ (3). Dans les pays limitrophes, on compte 324 mentions en France jusqu’en 2003, au moins 131 en Allemagne jusqu’en 1999 et environ 18 en Italie jusqu’en 2003. L’observation simultanée d’un Bécasseau tacheté et d’un Bécasseau de Bonaparte en 1964 à Yverdon suggère l’origine néarctique des oiseaux qui s’égarent en Suisse.
En Suisse, on connaît 28 données jusqu’à fin 2007, dont 23 du 22 juillet au 31 octobre et 5 du 25 avril au 25 juin. Les observations printanières concernent probablement des oiseaux s’étant égarés au cours de l’automne précédent en Europe et ayant hiverné en Afrique. En Europe occidentale, la plupart des observations ont lieu entre fin août et octobre.
Le Bécasseau tacheté n’a été identifié pour la première fois en Suisse qu’en 1958. Depuis, le nombre d’observations s’est accrû presque régulièrement par décade : 2 en 1960-69, 4 en 1970-79, 6 en 1980-89, 3 en 1990-99 et 11 en 2000-04 ; cette évolution est due à une meilleure connaissance de l’identification des limicoles, couplée à une plus forte pression d’observation et à l’utilisation généralisée de longues-vues. Il semble également que l’expansion de l’espèce dans l’ouest de la Sibérie est responsable de l’augmentation des migrateurs en Europe occidentale. En Grande-Bretagne, plus de 1'900 données ont été enregistrées entre 1968 et 2001, dont 131 en 1984 et 1999. L’espèce est annuelle en France depuis 1970, alors qu’elle n’avait jamais été signalée avant 1935.
Le Bécasseau tacheté niche dans la toundra côtière arctique, où les mâles paradent en gonflant la poitrine et émettent des sons ressemblant à ceux d’une corne de brume. En migration et en hivernage, il recherche les vasières côtières ou d’eau douce à l’intérieur des terres. En Suisse, il fait escale sur les grèves et bancs de sable des grands lacs, les vasières des étangs ainsi que dans les champs inondés. Diurne, il se nourrit d’invertébrés, picorant et sondant la vase tout en marchant régulièrement. En Suisse, à l’exception d’une observation de 2 oiseaux ensemble, l’espèce a toujours été observée isolément. Les escales se prolongent souvent pendant quelques jours en automne, le plus long séjour étant de 22 jours. Généralement silencieux, les migrateurs émettent parfois un « chrrrip » roulé à l’envol.

A propos de Lionel Maumary