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Après l’avenir radieux imaginé par le grand Adam Smith, il paraît tout naturel de traiter des deux prochains piliers de l’économie, à savoir le pasteur Malthus et l’homme d’affaire David Ricardo.
Posons tout d’abord le contexte. Nous sommes en Angleterre au XVIIIème siècle. Une question taraude le pays : combien sommes-nous ? Face au nombre important d’habitants des pays voisins, l’Angleterre a peur que sa population ne soit en baisse. La croyance populaire était alors qu’une population importante était symptomatique d’une société saine et que le risque de dépopulation, par contraste, était le pire danger auquel pouvait faire face une nation. Un pays se devait alors d’employer tous les moyens possibles pour parer à ce problème. Ainsi, le premier ministre de l’époque, Pitt le Jeune, mit en place des allocations importantes pour chaque enfant conçu au sein d’un foyer. Peu importait la condition de la population additionnelle : riche ou miséreuse, elle contribuait à l’enrichissement du pays.
Une croyance sèchement réfutée
Ainsi, les choses étaient simples. Une population dépérissant ? Il fallait mettre les moyens en œuvre pour la stimuler. Une population croissante ? Tout allait pour le mieux, car plus nous sommes, mieux le pays se portera ! Cependant, tout le monde n’était pas de cet avis. Le révérend Thomas Robert Malthus, fils d’un gentleman aisé, fut le premier à contrer cette idée générale. En effet, en conversant avec son père, Daniel Malthus, lui aussi convaincu que la population grandissante était la clé de tous les problèmes de la société, il s’éloigna peu à peu du rêve idéaliste d’abondance et de croissance. En 1798, il publie « Essai sur le principe de population et comment il intéresse l’amélioration de la société ». Ce fut un coup fatal dans l’idéal bâti par ses prédécesseurs. Dans ce premier travail, Malthus prétend que la population tend à dépasser le total des moyens de subsistance possible, en d’autres termes : arrivera un moment où les récoltes ne sauront subsister au nombre de bouches à nourrir. Le monde serait donc voué à cet échec sans fin, opposant la quantité de nourriture et la population trop nombreuse. Cette affirmation poignarda alors la vague de prospérité et d’espoir entrevu par les générations précédentes.
Comme si cela ne suffisait pas, ce fut le tour d’un autre théoricien de talent d’entrer dans l’arène : David Ricardo, homme d’affaire éminent. Il avançait que Smith avait eu tort de croire à l’ascension commune de l’homme dans la société et à l’amélioration perpétuelle de son statut, grâce à la division du travail. Ricardo affirmait que si certains (les capitalistes par exemple) parvenaient à monter au sommet, la plupart monteraient quelques marches avant d’être renvoyés au pied de l’escalier. Il y aurait dès lors une lutte acharnée au sein de la société pour gagner et conserver une place favorable sur le grand escalier. Analysons désormais les deux gladiateurs vedettes de ce combat : les capitalistes et les propriétaires fonciers.
Capitalistes vs. Propriétaires fonciers
Les capitalistes ont toujours exprimé leur mécontentement sur le prix du grain. La population, que tout le monde croyait en baisse, était en fait en forte croissance, ceci ayant pour effet de faire monter le prix des céréales. Réponse logique : les marchands importèrent du grain meilleur marché de l’étranger, action qui, évidemment, ne plut guère aux propriétaires fonciers. Par la suite, l’aristocratie foncière, bénéficiant encore d’une influence importante au parlement, fit passer les Corn Laws, qui taxaient les importations pour annuler l’avantage de l’importation. C’était ce que l’on appelle des taxes mobiles : plus le cours du grain était bas, plus elles étaient élevées. D’autres événements néfastes survenaient alors, contribuant à la montée des prix. Premièrement, la guerre contre Napoléon et les mauvaises récoltes réduisirent considérablement les quantités disponibles. La réaction du parlement, bien que risible de nos jours, mais pas nécessairement dénuée de sens à l’époque, fut d’élever encore les taxes ! Ils pensaient que la hausse des prix stimulerait à court terme l’incitation à produire du grain. Les capitalistes en eurent assez. Bien loin d’être altruistes, ils voyaient cette hausse démesurée d’un mauvais œil car cela signifiait que leurs profits diminuaient. Quoiqu’il arrive, l’ouvrier travaillait tout d’abord pour manger, et si le prix du grain montait, il fallait le payer plus. Il fallut attendre une année pour que Napoléon soit vaincu, que le prix du grain retombe et que les Corn Laws soient abolies.
Les raisons qui poussaient Malthus et Ricardo à voir notre monde d’une manière bien plus pessimiste que leurs prédécesseurs nous paraissent désormais évidentes. Bien loin de l’ancienne image saine et parfaite, nous avions ici affaire à une lutte sanglante d’intérêts personnels.
Les portraits opposés
Tout opposait Malthus et Ricardo. Si Ricardo était né dans une famille juive, travaillant dès l’âge de 14 ans, indépendant à 22 ans et riche à sa retraite, Malthus avait suivi une éducation soigneuse, passa sa vie dans les librairies et eu toujours des problèmes financiers. Contre toute attente, ce fut Malthus, le professeur théorique, qui traita les faits réels et Ricardo, l’homme d’affaire éminent, qui prit le rôle du théoricien. Plus étonnant encore, Malthus le pauvre défendit les intérêts des riches propriétaires fonciers, tandis que Ricardo le riche défendait les pauvres.
Malthus célébrait les misères du monde, tel la peste et l’infanticide, non par cruauté mais suivant une logique radicale : tout évènement parvenant à faire baisser la population est pour le bien commun. Il fut pour cela décrié comme un monstre sans cœur. Ricardo au contraire, bénéficia de l’entente populaire. Il était d’abord bien meilleur que Malthus pour ses exposés, qui se voulaient clairs et précis. Malthus était trop intuitif, à la manière d’un savant fou, tandis que Ricardo expliquait mieux à l’aide de ses modèles abstraits. Ensuite, il défendit toujours les capitalistes, les décrivant comme les vraies victimes de la société face aux propriétaires fonciers. Il devint rapidement le champion des capitalistes.
Bien que ne faisant que réfuter les publications de l’un et de l’autre, Malthus et Ricardo étaient de sincères amis. Ils cherchaient avant tout ensemble les vérités de l’économie. Les deux économistes s’opposaient sur tous les sujets mais il est une question sur laquelle ils tombèrent d’accord : les dires de Malthus sur la démographie.
La croissance infinie de la population.
Le révérend James Towshend déclara un jour : « C’est la quantité de nourriture qui règle le nombre de l’espèce humaine ». Malthus reprit ce fait, pour en tirer de terribles conclusions. Il fut d’abord intéressé par l’idée de doublement. Imaginons que la population double tous les 25 ans (chaque couple ayant six enfants dont deux décèdent avant l’âge de se marier), il serait alors possible qu’un seul couple puisse être la source d’une population assez nombreuse pour remplir non seulement la terre entière mais toutes les planètes du système solaire. A cette multiplication réalisable s’oppose alors une réalité ferme, simple mais imparable : on ne peut multiplier la terre et ses ressources. Si la population augmente sans cesse, tôt ou tard elle finit par excéder la capacité des greniers. La famine et la mort prématurée deviennent alors des régulateurs intransgressibles de la race humaine. Elles servent à rappeler la population à l’ordre lorsque celle-ci devient trop importante.
Ricardo et son système sans issue
Sèche, tragique et sans espoir, telle était la théorie de Ricardo. Les sujets de modèles ne sont plus les hommes, ils sont remplacés par ce qu’il appelle des prototypes, suivant des lois comportementales. Les travailleurs, auparavant le noble poumon de l’industrie, sont réduits à une unité interchangeable d’énergie économique. Ils se satisfont de leur maigre croûte et sont condamnés à une existence miséreuse, ayant tout juste de quoi subsister. Les capitalistes eux, ne sont pas de nobles marchands comme chez Adam Smith, mais une masse sans cœur dont le seul but est d’épargner pour investir, engager de la main d’œuvre et répéter le processus. Tout cela en empiétant sur le terrain de son voisin, effaçant au passage les profits que ce dernier pourrait effectuer (progrès technique). Un nouvel acteur intervient ici, qui n’était pas pris en compte dans le modèle de Smith : le propriétaire foncier. Il est alors désigné comme l’unique bénéficiaire du système. Le travailleur est limité par son salaire, le capitaliste par son profit : ces deux revenus dépendent de la situation du marché. Or, le revenu du propriétaire foncier, la rente, n’est limité par aucun facteur, quelle que soit la concurrence ou la démographie. N’est-il alors pas le gagnant absolu de ce combat sans espoir ?
Prenons l’exemple simple de deux propriétaires fonciers. L’un peut produire 2000kg sur sa terre fertile et l’autre seulement 1000 sur sa terre infertile, avec une superficie égale. Le premier est nettement avantagé car le grain lui revient moins cher. Prenons un prix fixe du grain, disons 20 francs le kilo. Si la production au kilo du premier lui coûte 5 francs contre 10 francs pour l’autre, sa rente sera de 15 francs contre seulement 10 francs pour le marchond. Maintenant, disons que la population croit. Il parait logique que les fermiers cultivent d’abord la terre la plus profitable. En voulant accroître la production, ils sont alors forcés de cultiver des terres de moins en moins profitables à mesure que la demande monte, faisant alors monter le prix du grain. Si le prix monte, les salaires doivent aussi nécessairement monter. Le capitaliste est totalement désavantagé. Il doit payer des salaires de plus en plus hauts, réduisant ainsi toujours ses profits, tandis que les rentes des propriétaires fonciers ne font que monter ! Ainsi le travailleur a une vie miséreuse, le capitaliste qui contribue au progrès ne voit ses profits que diminuer, et le propriétaire foncier, qui ne fait rien, ne fait que de profiter de rentes à la hausse.
La solution inattendue
Selon Malthus : « Les rentes récompensent la valeur et la sagesse présentes, aussi bien la force et la ruse dans le passé. Chaque jour, la terre s’achète avec les fruits de l’activité et du talent. » Malthus pensait que le propriétaire foncier était mis dans cette position qui le faisait bénéficier de l’expansion de la société à ses dépens. Mais le débat n’est pas le plus intéressant ici. il faut relever que les prévisions de Ricardo ne furent jamais réalisées : les capitalistes réussirent à faire entrer dans le pays des importations de grain bon marché. De plus, la croissance de la population n’a jamais été assez rapide pour assécher les ressources du pays. Nous pouvons remercier l’industrialisation, grande régulatrice du marché. Non seulement elle a freiné les naissances, contrecarrant ainsi le problème de surpopulation évoqué par Malthus, mais son progrès technique améliora grandement le rendement de nourriture par hectare.
En conclusion
Malthus et Ricardo furent des penseurs extrêmement influents à leur époque. Le monde abstrait de Ricardo fut un des premiers à si bien expliquer les questions de l’importation et de l’impôt. Malthus ne parvint jamais à créer un univers aussi clair, mais souleva tout de même la question de la surpopulation, fait qui de nos jours, est toujours d’actualité en Orient. Bien que l’Occident ne rencontre plus de nos jours les problèmes discutés plus haut, de la surpopulation et des avantages des propriétaires fonciers, Malthus et Ricardo resteront les premiers économistes à avoir exposer leurs idées pessimistes, alors que tout le monde était aveuglé par un optimisme sans faille.
Leurs débats interminables se prolongèrent jusqu’à la fin de leurs vies, en 1820. Nous pouvons lire dans la dernière lettre de Ricardo à Malthus le témoignage d’un profond respect mais aussi d’une belle amitié : « Et maintenant, mon cher Malthus, j’ai terminé. Comme d’autres, dans d’autres débats, après en avoir beaucoup discuté, nous restons sur nos positions ; pourtant ces discussions n’affectent jamais notre amitié ; je ne vous aimerais pas plus si vous étiez d’accord avec moi. »
Martin Boujol
Cet article s’inspire de l’oeuvre de Robert L.Heimbroner, Les Grands Economistes