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29/01/2012
Dans Vingt Mille Lieues sous les Mers, Jules Verne ose faire visiter au professeur Aronnax, sous la conduite du capitaine Nemo, les ruines de l'Atlantide! Il s'agit alors d'un véritable cheminement initiatique, Nemo apparaissant comme l'ange de la Connaissance: Je le suivais avec une confiance inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en noir sur le fond lumineux de l'horizon. Sublime passage, qui fait de Nemo une ombre rayonnante - un double céleste du narrateur même! Son corps a disparu: on n'en voit plus que le contour. Il est la gloire de l'être qui au plus profond du cœur guide l'être humain! Par sa haute taille, il rappelle, encore, un ange - ou le Horla de Maupassant, mais pris en bonne part - et à juste titre. Car, comme le disait Éliphas Lévi, celui qui voit, en son ange, un monstre qui boit sa vie et vide son âme a simplement la conscience obstruée par ses propres démons: à sa vue intérieure, tout est brouillé, et devient monstrueux. Pareillement, les divinités bienveillantes du Bardo-Thödol deviennent divinités courroucées pour l'âme qui n'a pas su se dégager de ses désirs, de ses attaches terrestres - ou de son ignorance de la véritable nature du monde spirituel.
Sur le chemin de l'Atlantide, les peurs intimes d'Aronnax se matérialisent en gigantesques crustacés ou mollusques, parmi lesquels Nemo passe sans ciller un seul instant: leurs yeux étonnamment brillants les scrutent, pourtant, depuis les failles et les trous des rochers - et ils sont innombrables. Leurs tentacules et leurs pinces en jaillissent, mais les deux hommes continuent d'avancer, le long d'une pente qui prend peu à peu une inclinaison qu'il serait impossible de surmonter hors de l'eau: les formes en deviennent incroyables et chaotiques - comme dans les nouvelles de Lovecraft, lorsque ses héros se trouvent aux portes du royaume obscur où vivent les monstres universels! Les lois de la pesanteur sont alors allègrement défiées: le fond des mers est à demi un monde de l'âme. Lovecraft était un grand lecteur de Jules Verne, quand il était jeune, et ce somptueux passage de Vingt Mille Lieues sous les mers est un de ceux où cela se voit le plus.
Mais les doutes, face aux monstres marins et aux pentes vertigineuses, étant franchis, le spectacle de l'Atlantide antique apparaît, à la façon d'une révélation. Elle est éclairée par un volcan qui est présent comme une lampe naturelle, à l'œil des initiés: la Providence l'y a placée pour éclairer l'origine des civilisations!
Jules Verne alors transforme le mythe en réalité: Là, dit Aronnax, peut-être, sous mes regards, s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à l'action des eaux. Je ne savais pas qu'il y eût deux cités distinctes dans l'Atlantide. Mais le plus frappant est la manière dont Verne présente leurs habitants: leur vie était longue, leur force démesurée, ils étaient des géants! Ils étaient les géants dont parle la Bible, nés du commerce des anges avec les filles des hommes, et anéantis par le Déluge.
Dans un article sur le Voyage au centre de la Terre paru dans un magazine de science-fiction, j'avais émis l'idée que les géants dont les personnages du roman voient la silhouette, dans les profondeurs de la terre, étaient des survivants de l'Atlantide - de l'âge antédiluvien -, du point de vue même de Verne: la terre s'était effondrée, et les hommes de jadis l'avaient suivie. Il est difficile de ne pas voir confirmer cette impression quand on lit ce passage de Vingt Mille Lieues sous les mers!
Au fond de la science, Jules Verne voyait la réalisation et la confirmation des mythes, à la suite de Buffon, ou de Dumas.
Lovecraft, quoique peu marqué par le spiritualisme, donnera au thème de l'Atlantide une amplification nouvelle, dans At The Mountains of Madness: une gigantesque cité d'êtres venus des étoiles est découverte dans les glaces de l'Antarctique - d'ailleurs également explorées par Nemo et ses amis, chez Verne. Un passage de Vingt Mille Lieues sous les mers, comparant les montagnes de glace à des édifices humains, est clairement le point de départ de la nouvelle de Lovecraft, qui matérialisera l'élan mythologique de la description de Verne: ses Grands Anciens sont les créateurs de l'humanité, de la vie animée, et une race boueuse les a remplacés, les a supplantés, après avoir été créée par eux pour leur servir de domestiques spéciaux: les monstres ont remplacé les anges; ceux-ci sont repartis vers les astres! L'ombre a supplanté la lumière - quoiqu'en gardant ses formes distinctes. Or, les crustacés énormes rencontrés par Nemo et Aronnax sont, dit Verne, les seuls héritiers de l'Atlantide: ils sont les descendants des Atlantes! Lovecraft a rendu explicite ce qui était seulement suggéré par Verne.
21/01/2012
Au sein de l'ancienne Grèce, la divine Perséphone entrait dans la Terre au moment du solstice d'hiver; elle était alors acclamée par tous les habitants des profon-deurs. La vie pénétrait par elle dans l'ob-scurité de l'abîme et, mûrissant en secret, apparaissait quelques mois plus tard, au sein d'une saison qui voyait la nature reprendre ses couleurs, le monde végétal resurgir, les fleurs éclater dans la lumière glorieuse du temps! Alors, Perséphone retournait auprès sa mère, et la vie s'élançait vers le ciel.
On mesure mal ce qu'avait de constamment mythologique le paganisme. Le matérialisme actuel regarde la nature comme une sorte de machine animant le monde végétal - ou ce que l'homme partage avec celui-ci, ses sensations, et ce qui améliore sa vie, ou la fait tendre vers la mort. Mais la mythologie prolongeait cela dans la sphère morale, et c'est bien ainsi que sont nées les religions. Même à l'époque médiévale, on ressentait encore le gel comme issu du diable et le printemps comme étant le fruit des bons anges du Très Saint!
De nos jours, on n'accorde plus une telle portée morale aux phénomènes extérieurs. Le principe en est pourtant très antérieur au christianisme. Victor Hugo, dans Les Travailleurs de la mer, a essayé de raviver l'ancienne vision qu'on avait des esprits des éléments: il les peint comme voulant, pensant, sentant! Dans ce noble roman, les tempêtes sont des colères perçues par l'homme depuis ses sens: les ont de puissants esprits des éléments.
Homère, dans l'Odyssée, fait de Zeus un dieu bon, lié au ciel, de Poséidon un dieu mauvais, lié à la terre. Et à Athènes, le combat entre l'envoyée de Zeus Pallas Athéna et l'ancien dieu devenu mauvais, ce même Poséidon, est une réalité qu'on a établie: elle reflète la guerre entre le bien et le mal, et y fait écho la sublime image de saint Georges et le dragon, si importante pour les Athéniens de notre temps. La mer était un royaume de monstres, et Poséidon était lié à Kronos: il précédait la venue de Zeus, qui, au sein de l'obscurité ancienne, avait créé la lumière dont on bâtit, moralement, les cités.
Cette philosophie antique de la nature s'est perdue. On en eut les derniers feux, en Occident, avec François de Sales. Mais ils se sont évanouis. Aux yeux de l'Occidental moderne, la nature ne contient aucune forme de vie morale!
Ce qui continue à donner à la fête de Noël, par exemple, une portée morale, est l'image de l'Enfant né du sein de la Vierge. Depuis cette heure fatidique et grandiose - depuis ce minuit aux cent mystères -, Perséphone va sous la Terre, depuis la maison de sa mère, accompagnée de cet Enfant sublime: de cet Enfant ange. Il porte une étoile qui se place dans le cœur de la Terre et la fait refleurir moralement, dans l'âme de l'être humain: elle y est le germe divin de l'Espoir! Cet Enfant réellement sauve.
Sa date de naissance sur Terre correspond à Noël parce qu'il a réalisé dans l'histoire les symboles antérieurs: le christianisme en a constamment fait celui qui accomplissait les prophéties. Matérialisant les images grandioses des anciennes mythologies dans l'histoire de l'homme, il a placé les phénomènes naturels dans sa vie morale; la nature lui apparaît à nouveau comme figure de son être propre. D'un autre côté, en se liant aux cycles naturels, il permet à l'être humain de recommencer à voir, dans la nature, une vie d'esprit: Jésus-Christ, en quelque sorte, révèle la sainte Vierge - éclaire de l'intérieur la nature, y montre les anges. On les voit chanter ses louanges pour les bergers, ou pénétrer les profondeurs de la Terre pour y repousser les dragons prêts à surgir et à envahir le monde. La figure de saint Georges apparaît alors se réalisant aussi dans l'histoire humaine: les âmes, les cités.
Dans le christianisme médiéval, ces anges étaient souvent figurés au travers de saints hommes réputés avoir vécu sur Terre, parce qu'après leur mort, il se rattachaient aux anges en général. Il en était ainsi de saint Nicolas: par lui les enfants renaissaient, après avoir été mis en morceaux dans le saloir de l'Ogre. Il en était le spécial protecteur. Il préside aux fêtes de Noël, offrant par les mains des parents les cadeaux alors donnés.
A une époque où le matérialisme spontané de l'être humain lui donne, de la nature, une image froide, sèche, dénuée de vie véritable, Noël lui rend, je crois, sa vie pleine, mais à condition de relier cette nature aux anges, aux esprits; et les mystères du christianisme le permettent, si on sait les prendre par un certain bout.
12/01/2012
Dans les antiques commentaires consacrés du Kama Sûtra, le Traité sur l'Amour de Vâtsyâyana, on trouve l'idée que les baisers effectués sur le corps de la femme ne doivent pas, pour être pleinement efficaces, se laisser diriger par le hasard, mais suivre un cheminement précis. Il ne s'agit cependant pas de raisonner, à cet égard, comme le ferait le matérialisme ordinaire, à partir des fonctions reproductives et des parties du corps qui les abritent: de telles pensées, aux yeux des anciens sages de l'Inde, eussent été basses et barbares: tout autre chose est en jeu. Car dans les faits, l'amour tel qu'ils le concevaient est comme l'agriculture biodynamique, ou la médecine antique: le corps est éveillé au désir depuis le Ciel - et il l'est par le dieu de l'amour même - Kama. Le Kama Sûtra est donc d'abord un traité sur la manière dont ce dieu agit et doit être appréhendé: l'amour est un rituel. Il fait partie du yoga au sens large et, bien fait, il amène à l'épanouissement de l'âme et à l'accès aux mondes divins, notamment par le biais de l'union parfaite des cœurs: une flamme en quelque sorte s'allume entre eux, qui les absorbe et les confond, et cela se fait par le dieu de l'amour, qu'on dépeint fréquemment armé d'un arc et de flèches de fleurs.
Les points sensibles que le baiser doit toucher, dont il doit éveiller le feu, varient en particulier selon les phases de la Lune, par laquelle brille sur les hommes le dieu de l'amour: la Lune abrite ce dieu; elle est à l'origine des fonctions reproductives - comme, une fois de plus, dans l'agriculture biodynamique, qui estime que la Lune intervient dans la formation des graines. L'initié - dit Vâtsyâyana - qui connaît ces phases sait comment éveiller le feu érotique chez la femme et rendre ses fonctions reproductives - auxquelles tout son corps participe - maximales dans leurs vertus. La Lune parcourt les douze parties du Ciel, et le corps a douze parties: le baiser, s'il est divinement inspiré, sait toujours laquelle il doit toucher. Loin de ce que le matérialiste occidental eût pu croire, il ne s'agit jamais de l'organe génital lui-même, qu'il est indigne d'embrasser avec la bouche, selon les textes religieux - auxquels Vâtsyâyana se conforme. Selon ceux-ci, en outre, toutes les positions et toutes les pratiques n'ont pas une valeur égale. Toute une hiérarchie existe - et il faut reconnaître qu'elle est exactement la même que celle des religions occidentales. Certaines pratiques sont proscrites, d'autres déconseillées, d'autres regardées comme peu dignes, quoique courantes, et ainsi de suite. Le brahmane - conformément au Véda, qui en parle, et qui est un texte sacré - ne peut pas faire autre chose que de se mettre sur sa femme, les mains appuyées sur le sol, le visage tourné vers le sien. Au-delà du dieu Kama qui enflamme les sens en brillant en particulier sur tel ou tel lieu du corps, c'est le yoga de l'amour qu'il faut pratiquer - l'union parfaite des âmes, à laquelle celle des corps peut mener, ou pas; cela dépend, en profondeur, de la réponse que peut offrir la femme aux menées du mâle.
Face à cette philosophie qui s'efforce, je crois, de faire de l'acte génésique un art, le Romain Ovide était plus pragmatique, voire plus technique - disant par exemple que la femme devait mettre en valeur, par ses positions, les plus jolies parties de sa personne: elle devait être au service du mâle.
J'ajouterai une chose remarquable: le Traité de l'Amour de Vâtsyâyana parle de l'homme idéal comme étant l'homme urbain. On pourrait croire retrouver le citoyen de Rome, ou d'Athènes; et c'est bien cela, mais plus encore, car il s'agit aussi - et surtout - d'être membre de la Cité du Ciel, la conduite devant se régler selon la sagesse des dieux - telle que les astres la manifestent! De là que le baiser doit dépendre de la connaissance du cours de la Lune et de l'effet que celle-ci a sur le corps. Alors seulement l'homme civilisé a pris la mesure du lien entre le corps et le Ciel, entre l'Homme et les Dieux. L'amour se doit, ainsi, d'être continuellement accompagné - ou précédé - de fêtes religieuses et d'hommages rendus aux Immortels, et l'acte même doit être suivi de pensées, effectuées en compagnie de l'aimée, sur les astres: car, dit magnifiquement Vâtsyâyana, le mari, après l'amour et la purification du bain, se rend avec son épouse sur la terrasse de la maison, et il lui montre les étoiles, et à son intention, il les nomme - la femme ne pouvant être initiée aux mystères du Ciel que par le biais de l'homme!
Sans doute, le citoyen d'Athènes se reliait lui aussi aux dieux, à l'origine. L'idée d'une citoyenneté sans rapport avec le divin est née récemment: le matérialisme l'a créée. Même les Romains assimilaient la vie de la cité à une forme de piété religieuse; ils croyaient vraiment qu'Auguste avait été placé parmi les Dieux.