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A-t-on jamais imaginé que l'énoncé «je me demande si vous n'auriez pas avantage à arrêter de fumer» pourrait relever de la poésie ? Cet encouragement est en soi une proposition claire qui dit bien ce que les mots expriment. Ces mots peuvent avoir cependant une valeur métaphorique, un sens caché et allusif. Ils peuvent traduire le paternalisme doctrinaire du médecin comme son souci affectueux pour la santé de son patient, ou les deux. Dans tout ça, rien de vraiment poétique.Ce qui fait d'une poésie une poésie, c'est l'«émerveillement», cette intuition pertinente qui permet d'exprimer ce qui n'est pas exprimable et qui surprend par sa justesse. Peut-être, pour le fumeur bronchiteux et dyspnéique, est-il difficile de parler d'émerveillement tant la proposition est attendue et tant l'irritation surgit, palpable.Mais si, au moment de prononcer sa phrase, notre médecin poète saisissait le malaise caché du patient ? Et si, par le plus obscur des hasards, le patient percevait le réel souci du médecin pour lui ? Il se pourrait qu'en cet instant, par cette surprenante intuition réciproque, le médecin arrête de juger son patient comme un faible dépendant et le patient cesse de considérer le médecin comme un casse-pieds arrogant. L'intuition du médecin poète viendrait mystérieusement à être saisie par celui qui l'écoute. Il se pourrait que le fumeur soit frappé par la dimension empathique de la phrase pourtant prosaïque «je me demande si vous n'auriez pas avantage à arrêter de fumer». Comment créer un tel émerveillement vraisemblablement fugace, mais qu'importe entre le médecin et son patient ?Par leur danse, leur rencontre, leurs échanges et par une certaine tendresse qui tiendrait de la poésie. La poésie «médicale» est comme une uvre de création à deux, qui ne se construit que dans la mesure où la relation se montre capable de produire un «émerveillement» mutuel. Il n'est de relation d'aucune sorte qui ne vaille sans la concevoir comme la possibilité d'une expérience qui se vit dans le risque et l'épreuve, dans l'accueil justement d'un «émerveillement» possible.Ainsi un espace peut s'ouvrir où chacun s'engage avec la légèreté même transitoire qui s'attache à ce qui peut se jouer ou se raconter sans devoir s'expliquer. L'expérience poétique en acte joue aussi un rôle important quant à la qualité et au devenir du lien entre les personnes qui y participent. Dans les moments poétiques partagés se forme quelque chose comme un «liant» fort, comme un patrimoine commun que l'on sait bien que l'on partage, qui constitue une complicité, mais qu'aucune parole ou accord explicite ne pourrait égaler.Morale de l'histoire ? Pris comme nous le sommes par les contraintes de tout ordre qui grèvent notre profession, ne laissons pas sommeiller en nous nos intuitions de poètes.Et c'est par cette voie que les médecins et leurs patients coconstruisent ensemble, lors des consultations, une expérience nouvelle et singulière, celle de moins payer de tributs à l'industrie vorace du tabac.