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J'ai entendu sur BFMTV que c’était le réchauffement. Je ne le crois pas. Dans mon enfance j’entendais déjà parler d’immenses inondations. Mais cela ne prouve rien. Alors lisons, c’est écrit.
Beaucoup de gens, dans les pays développés, se pensent à l’abri des grandes catastrophes naturelles. À tort. Même l’Allemagne, pays organisé dont le sérieux est connu, n’y échappe pas.
Pourtant les catastrophes ne sont pas nouvelles, ni même pires. Les aménagements réalisés dans le passé ne suffisent pas toujours à protéger une population qui s’est multipliée par un facteur 10 (ou 100) depuis 5 siècles. Les inondations rappellent aux urbains qu’ils vivent sur une planète plus grande qu’eux, plus forte qu’eux.
Mais pourquoi autant d’eau et de morts en Allemagne? Le Rhin est connu pour ses crues hors normes. Celle de 1926, qui avait touché la Belgique et dont je parle dans un précédent billet, avait aussi inondé l’ouest du pays.
Un article de 1931 rappelle les furies du fleuve. Entre 1918 et 1926 les crues et débordements se sont succédés.
« En décembre 1919 et janvier 1920 se succédèrent deux crues formidables du Rhin ; la seconde, à Cologne, battit le record de janvier 1883. En mars 1924, ce fut autour de la basse Vistule à dépasser ses plus forts niveaux intérieurs ; puis, en novembre suivant, le Rhin se montra de nouveau très menaçant. L’inondation de 1925–1926 fut, comme on l'a déjà dit, la plus forte connu à partir de Coblence. »
On lit aussi ceci:
« En Europe comme ailleurs, les inondations viennent en série au cours de périodes plus ou moins longues et séparées par des intervalles plus ou moins éloignés. Ceci est dû à des caprices encore mal définis de l’atmosphère, qui concentre les averses dangereuses en 10, 15, 20 années successives et ne permet point leur retour durant les 10, 15, 20 années suivantes. Le déboisement et le reboisement n'ont rien à voir avec ces alternances. »
Les crues et inondations sont la norme. Elles font partie de la mémoire collective. Malraux mentionnait, dans Le Crépuscule des Dieux:
« Une nuit de la douzième année, l’inondation périodique noie le bétail, emporte les habitations. Soutenant sa femme, conduisant deux de ses enfants, portant le troisième, il s’enfuit dans la coulée de la boue primordiale. »
Inondation périodique: tout est dit. Les hommes n’ont eu de cesse d’aménager leur environnement et de se protéger contre les épisodes météorologiques extrêmes. En Suisse par exemple, le Valais est un canton si montagneux qu’il ne peut que subir régulièrement des crues cataclysmiques.
Un document officiel (PDF ici) relate même l’Histoire de la protection contre les crues en Suisse. Le document recense les travaux réalisés et techniques utilisées depuis le XIVe siècle. Il est présenté par l’ancien Conseiller Fédéral Moritz Leuenberger, qui rappelle l’importance de l’étude du passé:
« L’histoire antiquaire vise à mettre en lumière et à préserver notre passé, notre identité. Les grandes corrections des eaux du Rhône, de la Broye, de l’Aar, du Rhin ou du Tessin ont arraché des terres fertiles aux marécages qui occupaient jadis les vallées basses, fortifiant ainsi les racines agricoles de la Suisse. »
Un autre document fédéral helvétique reproduit une étude de l’Université de Berne: 1868 – Les inondations qui changèrent la Suisse.
On y apprend entre autres que les crues ont été répétées au XIXe siècle:
« En 1834, de graves crues touchèrent le Valais, les Grisons, le Tessin, Uri et Glaris. En 1837, l’Emmental fut le théâtre d’une crue centennale (cf p. 13). En 1852, l’Aar atteignit le niveau le plus haut jamais enregistré. Après la crue de 1868, les voix se multiplièrent déjà pour affirmer que les crues étaient devenues plus fréquentes. D’autres crues suivirent en 1876 (fig. 72), 1881 et 1886. »
Il n’y avait alors que le réchauffement naturel, et bienvenu suite au Petit Âge Glaciaire.
Les crues y compris extrêmes font partie de nos vies et de notre culture, du moins en Europe. Nous avons toujours dû faire avec.
Aussi loin que les archives permettent de connaître notre histoire climatique et météorologique, nous avons déjà vécu cela, même pas moins fort, ni moins souvent. Rappelons-nous l’inondation centennale de Paris en 1910.
Concernant plus précisément le Rhin, ces informations rivalisent en dramatisation avec l’époque que nous vivons.
L’extrait qui suit annonçait les inondations actuelles dans l’ouest de l’Allemagne. On peut et l’on doit pleurer les morts, mais il n’y a pas à s’étonner, comme il n’y avait pas à s’étonner des effets de la tempête Xynthia, qui étaient très prévisibles indépendamment des conditions météorologiques convergentes qui ont propulsé cet ogre atmosphérique à l'assaut du continent, là où les humains avaient une faille.
Pour le Rhin aussi c’était écrit:
« Les grandes crues de type « estivales hélvétiques » du bassin supérieur et moyen du Rhin furent nombreuses et redoutables : en 1480, vers la Saint-Jean, les riverains subirent une terrible inondation de Bâle à Cologne, inondation qu’on nomma le « déluge du Rhin ». Mêlée à celle de l’Ill en Alsace, l’inondation s’étendit autour de Strasbourg sur un rayon de 30km alors qu’en Haute Alsace on se déplaçait en barque de Rouffach à Brisach...
En décembre 1740, après une année exceptionnellement pluvieuse, le pays d’Alsace - Bade ne forme qu’un lac entre Vosges et Forêt Noire : le Rhin atteint la cote de 6m à Bâle ! Durant les grands froids des hivers 1784 et 1789 ; le Rhin fut pris par les glaces, ce qui causa des débâcles désastreuses au moment du redoux : en charriant d’énormes blocs de glace, les eaux emportèrent des ponts et les inondations ravagèrent les villes de Mayence et de Cologne.
Plus près de l’époque moderne, de grandes crues eurent lieu en 1925-1926, 1955, en 1983 sur le Rhin inférieur (crue de type « océanique d’hiver ») Mais les nombreux aménagements réalisés sur le fleuve au XIXè ont considérablement modifié les caractéristiques des crues. De plus l’ensemble des aménagements en Alsace au XIXè a bien canalisé le fleuve.
Mais ces endiguements, coupures de méandres, suppression des champs d’inondation ont un effet accélérateur sur la vitesse de l’écoulement et diminuent donc les temps de propagation des crues : ils ne les suppriment pas et les transfèrent vers le bassin inférieur avec le risque d’accroître les coïncidences entre l’onde de crue du Rhin proprement dite et celles de ses principaux tributaires.
Il y a pour le futur des risques de ruptures dans la dynamique des cours d’eau, se traduisant par des reprises d’érosion et l’accumulation d’eaux dans les tronçons encore peu touchés par l’action des hommes. L’ère des aménagements rhénans semble donc être entrée dans une sorte de spirale, dont on mesure mal les conséquences à moyen ou long terme. »
Ce n’était pas le réchauffement, c’était le climat, c’était ainsi. Nous l’avons déjà vécu. Même sans réchauffement post-PAG. D’ailleurs les responsables locaux ont prévu la situation de longue date:
« On a un rideau de digues de hautes-eaux sur ce secteur. Elles sont aménagées à l’intérieur des terres pour contenir les débordements et éviter les inondations dans des villages avoisinants. La zone fait l’objet d'une surveillance renforcée. Car le Rhin est contenu dans des digues toute l’année, elles ne sont pas en eau, ce sont des digues sèches. »
Et à la question: faut-il s’inquiéter de crues répétées, la réponse est:
« Non, on a des années sans crue, et d’autres où on peut avoir deux ou trois épisodes. Par exemple, cette année, on a eu deux épisodes. Le pic de crue du mois de janvier, lié à un épisode de fonte des neiges avec des précipitations. Et sur ce mois de juillet, c’est juste les pluies. En 2018, on avait eu une crue, mais pas en 2019, et encore moins en 2020, qui était plutôt une année de sécheresse. C’est donc assez aléatoire. »
Il semble donc que les aménagements ont déplacé les problèmes d’inondation et accéléré le flux vers l’aval en supprimant les méandres et zones naturelles inondables. Les méandres des fleuves sont aussi nécessaires à la terre et l’eau que les boucles des courants jet le sont à l’atmosphère et à la répartition des pluies.
Il semble même que les dramatiques inondations actuelles étaient, sinon explicitement écrites, du moins fortement pressenties, comme mentionné plus haut: « L’ère des aménagements rhénans semble donc être entrée dans une sorte de spirale, dont on mesure mal les conséquences à moyen ou long terme. »
Image 2 (clic pour agrandir), crédit Visite ma Tente. Autres images sur le site.
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