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Archives de la Congrégation
Les origines
L'hospice du Grand-Saint-Bernard a été fondé vers l'an 1050 par l'archidiacre d'Aoste, le futur saint Bernard, dit de Menthon ou de Monjou ( ~1020-1081/86), canonisé en 1123 par l'évêque de Novare (I), puis inscrit au calendrier romain en 1681. Il s'agit de la restauration d'un monastère établi à Bourg-Saint-Pierre, au pieds du col du Mont-Joux, dont la première mention remonte à l'an 812. Ce dernier a été détruit par les invasions de Lombards au milieu du 10ème siècle.
Les archives de la Congrégation des chanoines du Grand-Saint-Bernard contiennent des documents remontant au 12ème siècle, avec une seule exception, un fragment de la légende de saint Nicolas de Myrrhe de l'époque de la fondation de l'Hospice. Les premiers siècles de l'histoire de cet ordre religieux sont peu documentés, probablement en raison d'un grand incendie qui détruisit l'Hospice en septembre 1554. Cependant, les documents les plus importants, concernant les rapports avec le Saint-Siège, l'évêque de Sion, l'empereur, la famille de Savoie et quelques grands de ce monde ont été précieusement conservés de la fin du 12ème siècle jusqu'à nos jours.
Les
premiers inventaires
A partir du 15ème siècle, nous trouvons dans les Constitutions de la Congrégation des ordonnances concernant les archives. Nous nous apercevons que la Congrégation s'est formée autour de l'Hospice et de divers centres administratifs jouissant d'une autonomie variable par rapport à la maison-mère, comme les prieurés de St-Bénin, puis de St-Jacquême en Ville d'Aoste, la rectorie de Sion (Valais), les prieurés de Meillerie et d'Etoy de chaque côté du lac Léman, et bien sûr les diverses résidences des prévôts, Meillerie, Roche, Etoy et Rive-sous-Thonon
Les constitutions de 1437 favorables aux coutumes séculaires, prévoient de transporter au Mont-Joux les bulles et documents concernant l'Hospice et de les déposer dans l'arche du trésor. Les autres documents doivent alors se trouver dans la résidence prévôtale de Meillerie. Il est décidé d'en établir un inventaire.
Les constitutions de 1438 édictées en vue d'un renforcement de la vie régulière, demandent que le prévôt, les prieurs, curés, administrateurs ou officiers de l'hospice et de ses membres doivent dresser, dans le délai d'un an, les registres, récognitions et inventaires dans lesquels seront soigneusement décrits les biens, droits, revenus, etc., de la congrégation; il en sera fait un grand livre en parchemin qui demeurera à perpétuité dans le monastère du Mont-Joux. En outre, toutes les bulles de l'hospice et de ses membres seront conservées à l'hospice lui-même, dans une arche propre et bien fermée, munie de clefs.
Arches des archives réalisées vers 1490 et en 1727
En 1476, l'hospice passe avec le Bas-Valais de la souveraineté de la Maison de Savoie à celle du Haut-Valais, tandis que la résidence des prévôts (Aoste) reste sous le patronage savoyard. La gestion des archives devient par conséquent conflictuel entre l'hospice et la résidence des prévôts. En 1621, elles sont à la résidence des prévôts. Leur inventaire mentionne "en la chambre du trésor, 55 buffets en bois de sapin dans lesquels autrefois l'on tenait les droits de la maison", et "...dans trois qui se ferment, plusieurs écritures, même les livres de récognitions de Meillerie... ". La situation est toujours semblable à la fin de la prévôté de Roland Viot (1611-1644). Les nonces de Lucerne, par deux fois, font restituer les archives à la maison mère; mais sous le prévôt Norat (1671-1693), par avis de la cour de Turin, elles sont, pour la 3ème fois, derechef ramenées à Aoste.
La Séparation de 1752
Suite à de longues querelles à propos du droit de nomination du prévôt et des conflits sur la manière de vivre la vie religieuse, un événement va bouleverser la vie de la Congrégation: le 19 août 1752, par la bulle "In Supereminenti", Benoît XIV sécularise tous les bénéfices (à l'exception des églises paroissiales) situés dans les Etats sardes et les réunit à l'ordre mauricien; les religieux qui s'y trouvent sont également sécularisés. En contre partie, les chanoines de l'hospice du Grand Saint-Bernard peuvent élire librement leur supérieur général. A ce moment, le local pour les archives, aménagé en 1716 au-dessus de la sacristie de l'église de l'hospice, est presque vide car la majorité des document était à Aoste. L'inventaire des titres conservés à l'hospice, en 1750, fait apparaître, que les documents relatifs aux possessions d'outre-monts sont demeurés à St-Jacquême. A la Séparation, ils sont transportés dans les archives de l'ordre mauricien, partie à Turin, partie à Aoste même, tandis que les documents restés à l'hospice sont provisoirement transférés, en 1749, à la rectorie de Martigny, "par crainte d'un coup de main des Savoisiens".
Cependant, dans la masse des titres emportés à Turin, il y en a de nombreux qui concernent l'administration générale de la congrégation et les biens qu'elle continue à posséder hors des Etats de Sa Majesté sarde. C'est pourquoi les religieux hospitaliers ne tardent pas à intervenir pour réclamer ces documents. Ils ne parviendront pas à leurs fins sans difficultés. Les démarches entreprises dès la Séparation aboutissent en 1785, date où environ 500 titres sont récupérés par la Congrégation. L'énorme masse des documents concernant les bénéfices en terre sarde sont restés à Turin jusqu'à nos jours, conservés par l'Ordre Mauricien qui a hérité des bénéfices sécularisés.
Aujourd'hui
Dès cette époque, les archives de l'hospice n'ont plus subi de bouleversement, leur accroissement s'est déroulé de manière normale. Le local d'archives aménagé au-dessus de la sacristie est resté en usage jusqu'en 1952, date de leur transfert au 2ème étage de l'hospice, dans un local contigu à l'église, la porte voisine de celle de la tribune. Pour des raisons de conservation à long terme (humidité et risques d'incendie), elles ont été déplacées dans les années 1970 dans l'ancienne lingerie. De 1972 à 1994, le chne Lucien Quaglia (1905-2001), archiviste de la Congrégation a rédigé une grande partie des fiches descriptives des documents, tandis que M Grégoire Ghika, archiviste cantonal a patiemment complété le travail, réordonné les diverses séries en vue d'en dactylographier l'inventaire. Le tout a été microfilmé (254 films à 600 photos, soit 152'600 clichés), puis rendu à l'hospice jusqu'en 1996. Notons qu'il n’y a pas eu de réflexion approfondie pour trouver une date butoir afin d’inventorier ces archives historiques (AGSB). Les documents utilisés pour l’administration courante se trouvaient à Martigny (ASBM), tandis que le reste était à l’hospice, dont les dossiers personnels des chanoines. Ainsi, au début des années 1970, tout ce qui était à l’hospice a été pris pour catalogage. Il faut ainsi se méfier des séries dès la fin du dix-neuvième siècle, car elles sont souvent incomplètes, le reste étant à Martigny. La fondation des Archives historiques de l’abbaye de Saint-Maurice a gracieusement proposé de mettre en ligne cet inventaire dès 2002, ce qui est devenu une réalité entre avril 2003 et avril 2004 (www.aasm.ch/agsb/agsb_tdm.html), par contre, la Congrégation ne désire pas encore se lancer dans un projet de numérisation globale, comme la fondation le lui avait proposé.
Hospice du Simplon, le 23 août 2004, Chne Jean-Pierre Voutaz, archiviste
Usure et dommages
En octobre 2003, nous avons mandaté M Andrea Giovannini pour effectuer un rapport d'expertise sur les archives et les autres biens culturels de la Congrégation du Grand-Saint-Bernard. Il s’avère que les cartons, les chemises et les fourres qui ont été utilisées pour ordonner les anciennes liasses en utilisant le classement vertical ont été fabriquées en carton et papier acides, qui détruisent les documents qu’il sont censés protéger. Ainsi un projet de reconditionnement des archives est à l'étude, qui changeait les cartonnages des archives et mettrait à plat, dans des boîtes ad hoc les documents scellés. Dans les travaux de sondage sur la conservation des documents scellés, nous avons trouvé une série de dommages de deux ordres, chimiques (acidité des encres qui rongent les documents) et mécaniques. Nous allons illustrer quelques dommages mécaniques:
a. Le feu
Après un incendie, il ne reste habituellement que des cendres qui sont jetés car ils ne donnent plus aucune indication sur le contenu des documents qui ont brûlé. Nous avons la chance d’avoir un document qui a été sauvé des flammes et en porte encore les traces. Il s’agit de la collation (nomination à un poste du point de vue temporel) de la cure d'Orsières au chanoine Nicolas Dextrand par le prévôt Philibert de la Forêt, le 11 mars 1544 (AGSB 3612).
Au sommet du parchemin, nous repérons par endroit un petit filet brunâtre, indiquant que les flammes ont léché cet écrit.
Le document est tâché de gras par des formes ovales, car lors de cet incident, il devait être plié avec le sceau au centre du document. Comme la température a augmenté, le sceau a commencé à se liquéfier, tachant le document, puis quelqu’un l’a probablement sauvé de la destruction totale. Remarquons que le sceau du prévôt, bien qu’en partie fondu est encore lisible. Cela est dû à son procédé de fabrication. Ce n’est pas un sceau comme nous les imaginons avec un gros bloc de cire, mais un sceau plaqué sur laque, ce qui veut dire qu’un papier a été mis sur la cire chaude au moment de le faire, ainsi l’empreinte est laissée sur le papier et sur la cire. Au moment de l’incendie, la cire a perdu sa forme, mais le papier l’a gardée. Lorsque le document a été retiré des flammes, la cire s’est durcie et a pris la forme que lui indiquait encore vaguement le papier.
b. Les rongeurs
Les rongeurs sont un désastre lorsqu'ils s’attaquent aux parchemins ou aux papiers. En peu de temps leurs dents expertes font des dommages irréversibles. Nous avons comme bel exemple de leur travail la lettre exécutoire du pape Paul II (20 juin 1465) qui demande au prieur de Ripaille qu’il fasse donner la collation du prieuré de Martigny au chanoine Nicod Morard, âgé de 19 ans et qui était à ce jour, recteur de l’hôpital Saint Bernard de Genève (AGSB 3913).
Cette lettre était conservée comme elle a été envoyée, c’est à dire pliée. Les souris sont venues, elles ont grignoté ses angles, ainsi lorsqu’on l’ouvre pour la lire, on y repère 10 trous correspondant au déjeuner d’une souris. Actuellement les documents sont conservés dépliés, ce qui diminue le nombre de trous en cas d’attaque par les rongeurs.
c. Les malversations volontaires
Les animaux à deux pattes sont les plus dangereux. En effet, les rongeurs s’attaquent aux documents les plus proches d’eux et grignotent n’importe où, tandis que les hommes font disparaître des documents ou des parties de documents qui les gênent, afin d’en tirer un profit. Le 22 juin 1368, le pape Urbain V a délivré une lettre gracieuse en faveur de la Congrégation des chanoines du Grand-Saint-Bernard pour l’exempter de toute taille (AGSB 229/1). Autrement dit, c’est le droit de ne pas payer certains impôts. Une personne qui n’était pas heureuse de cette décision est venue avec un scalpel pour découper une partie du document. Il a probablement enlevé une exemption d’impôts qui avait lieu sur ses terres. Comme il s’agit d’un document ayant le sceau pontifical, il n’a pas oser le voler ou le faire disparaître totalement, de peur d’une excommunication. On comprend pourquoi les archives sont conservée avec soin!
d. La ficelle rompue
Ce qui fait la validité d’un acte juridique scellé, c’est le lien qui existe entre le document et son sceau. Lorsque les deux éléments sont séparés il est possible de contester la valeur juridique de l’acte lui-même. Ce n’est plus un document indiscutable. Les ficelles peuvent se rompre pour de multiples raisons, dont leur usure (utilisation fréquente du document lors de frictions ou de procès), des conditions de conservation médiocres (trop grande humidité, rongeurs, insectes, frottements) ou de malversations volontaires (en cas de documents contestés).
La lettre exécutoire du 21 décembre 1414, donnée à Constance par l’antipape Jean XXIII fait partie de ces documents dont la ficelle est rompue, mais le sceau conservé. Le pape mandate les abbés de St-Antoine de Vienne, de St-Ruf hors les murs, de Valence et de St-Maurice d'Agaune, afin qu’ils veillent à ce que l’exemption accordée aux chanoines du Grand-Saint-Bernard soit observée rigoureusement. En effet. En 1411, le pape accorde une énorme faveur à la Congrégation du Grand-saint-Bernard, il la place sous son autorité immédiate (AGSB 239). Cela signifie que les divers évêques ne peuvent plus intervenir dans ses affaires internes. Cela n’a pas dû leur plaire et fort probablement qu’un de leurs amis est venu couper le lien qui existait entre ce document et son sceau pour en contester la valeur juridique. Nous voyons sur l'image le sceau avec sa ficelle coupée, et le pli du fond du document est déplié, laissant voir à double les deux trous qui permettaient à la ficelle de retenir le sceau (comparer avec le document précédent pour comprendre la manière de passer la ficelle).
e. La surcompression des sceaux
Au cours des derniers siècles, les documents étaient classés en liasses, c’est à dire en tas de documents liés entre eux par des ficelles. Durant les transports ou pendant la saison chaude, la température pouvait monter dans ces liasses, et ramollir les sceaux.
Si les liasses étaient trop serrées, cela obligeait les sceau à changer de forme, à perdre petit à petit leur empreinte, à devenir plats. Le 29 août 1471, le vicaire général (en remplacement du prévôt) et le chapitre du Grand-Saint-Bernard font une sorte de location à perpétuité d’un fief (AGSB 1363/2). Aux document sont appendus les sceaux du prévôt François de Savoie, encore lisible, et celui du chapitre, très aplati en raison de surcompressions.
f. Les chocs et l’effritement des sceaux
Si un document scellé avec de la cire tombe par terre ou si, dans une liasse, il subit une surcompression qui tend à le plier et que survient un choc, il se brise. C’est ce qui est arrivé au plus ancien document ayant un sceau de cire pendant. Il s’agit d’une donation des alentours de 1154. Henri, compte palatin de Troyes donne la moitié du péage des toiles qui se vendent à Provins à l’église du Grand-saint-Bernard (AGSB 4696).
g. Le trop grand format des documents
Le concordat entre l’évêché de Sion et la Prévôté du Saint-Bernard au sujet de leurs juridictions respectives sur les paroisses desservies par les chanoines du Grand-Saint-Bernard est rédigé en 1606 sur un parchemin de 63,2 x 90,7 cm (AGSB 3036).
Comme ce format est un peu grand, il est obligatoire de plier le document pour le ranger, mais voilà, il contient quatre sceaux, ceux du bailli, de l’évêque de Sion, du prévôt et du chapitre du Grand-Saint-Bernard. Avec le temps, lors de rangement, le document se plie à l’endroit où se trouvent les sceaux, qui sont depuis lors dans un triste état de conservation.
h. Une manutention non appropriée
Les documents comprenant plusieurs sceaux s’abîment souvent lors de manutentions. Nous pouvons voir ce processeur dans le concordat qu’ont établies en 1199 l’église de Sion et la prévôté du Grand-saint-Bernard (AGSB 3020).
Suite aux récriminations des chanoines de Sion, le Prévôt avait remis à l’évêque les paroisses de Martigny, Sembrancher, Orsières, Liddes et Lens. A la prière de dignitaires ecclésiastiques, l’évêque de Sion remet alors ces mêmes églises à la prévôté, avec le consentement de son chapitre, moyennant une certaine somme d’argent. Le sceau de l’évêque est endommagé, celui du chapitre de Sion est totalement effacé. Dans ce document, nous voyons, outre les sceaux, une belle manière supplémentaire d’authentifier cet acte. A gauche, nous voyons le fond des six premières lettres de l’alphabet, ABCDEF. L’autre document, à l’usage de l’église de Sion, avait le même document, mais à sa droite le sommet de ces mêmes lettres. Ainsi, en cas de discussions postérieures sur le même sujet, chaque partie venait avec son document, ils étaient mis côte à côte pour vérifier qu’aucune partie n’avait introduit des modifications unilatérales ou falsifié le document.