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«Le citoyen Jean Marie Chapel qui réclame nos conseils est âgé de vingt-et-un ans et se plaint depuis son enfance de foiblesse dans l’organe de la vue ; sa grand-mère paternelle qui a porté dans la famille le germe de cette affection l’a communiqué à tous ses petits-fils. En examinant les yeux du consultant, on s’apperçoit d’abord que la convexité extraordinaire de la cornée transparente doit rendre plus difficile l’exercice de la vue, et que ce n’est qu’à l’aide de verres concaves qu’il peut jouir entièrement de ce sens. Quoique les deux pupilles jouissent de leurs mouvements de contraction et de dilatation, on s’apperçoit cependant d’un commencement de mydriasis ou dilatation de la prunelle dans l’œil droit.»
Ces mots datent du 1er floréal de l’an 7 (20 avril 1799). Ils sont signés du Dr Victor Broussonet.
Cinquante ans plus tôt, à Montpellier. Quatre médecins (Verny, Montagné, Lazerme et Fizes) délibèrent sur un «mémoire à consulter» reçu d’Allemagne. Celui-ci relate le comportement d’une femme de 32 ans, particulièrement étrange et déroutant pour l’entourage mais aussi pour les médecins qui ont été sollicités : «Une femme juive âgée de trente-deux ans, mère de huit enfants outre celui dont elle accoucha mort il y a environ un an s’étant blessée, d’un tempérament sanguin et mélancholique, se croyant très-belle et très-prudente, fort portée à faire des réflexions et à rechercher les honneurs, ayant beaucoup confiance en ces propres lumières, faisant un grand usage depuis cinq ans de caffé et de bière ; menant une vie fort sédentaire, lisant continuellement une grande partie de la nuit les livres hébraïques, même les plus difficiles, voulant par ce moyen, suivant la coutume reçue parmi son sexe, être regardée par tout le monde comme très-pieuse ; cette femme il y a environ trois ans, étant en compagnie avec quelques-uns de ses amis, sans en avoir eû la moindre occasion, tint des discours si dénués de bon sens qu’on la regarda comme une personne qui déliroit ; cette espece d’accès dura de deux à trois heures, après lesquelles il cessa de lui-même (…)».
Suivent les descriptions, minutieuses, des accès suivants, de plus en plus fréquents, de plus en plus spectaculaires. Saignées de pied, demi-bains, eaux de Spa. Guérison. Grossesse, sans difficultés. Nouveaux accès, nouvelles saignées. Refus des sangsues aux veines hémorrhoïdales (même en ayant recours à la violence). Réapparition des règles, très abondantes, sans que «la malade en soit soulagée».
Taciturne. Reste les yeux fermés. Puis éclate de rire «d’une façon tout-à-fait ridicule». «Depuis ces dernières règles elle a le ventre libre et même une légère diarrhée.»
Automne 2014. On penchera, chez le citoyen Chapel, pour un kératocône, maladie oculaire à forte composante génétique, individualisée en 1854 par John Nottingham. Et pour la femme juive d’Allemagne ? Un trouble mental évoquant une schizophrénie paranoïde ? «Quand il s’agit d’approcher la réalité de la souffrance des hommes du passé et de la caractériser, pour l’expliquer et en préciser les retentissements sur la vie quotidienne, avec les connaissances médicales et scientifiques actuelles, tout ou presque oppose ces deux textes» observe le Pr Joël Coste.
Joël Coste est médecin rhumatologue, épidémiologiste, professeur de santé publique à l’Université Paris Descartes. Il est aussi directeur d’études d’histoire de la médecine à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses domaines de recherche incluent l’histoire intellectuelle et sociale de la médecine, l’épidémiologie historique et l’histoire culturelle des maladies. Il est l’auteur, le co-auteur ou le co-éditeur de plus de 280 publications médicales et d’une dizaine de livres spécialisés.
Il nous offre aujourd’hui une somme originale, consacrée aux «consultations médicales».1
Attention : non pas ce que sont devenues ces «consultations» (rencontres ponctuelles entre un médecin et un patient – durée variable – ordonnance rédigée sur écran), mais bien ce qu’elles furent : des consultations médicales «écrites». Pour l’essentiel des échanges épistolaires entre médecins et malades. Des traces généralement oubliées et qui éclairent sur ce que furent les souffrances, leurs observations et, autant que faire se pouvait, les moyens d’y remédier.
«Elles constituent des sources de premier ordre pour l’histoire de la santé à l’époque moderne : elles procurent un reflet direct de la pratique médicale et des relations des médecins avec les patients, mais aussi des problèmes de santé et des souffrances les motivant» résume l’auteur. Ce dernier nous offre plus de 2000 de ces «consultations», rédigées par des médecins français entre 1550 et 1825. Et il nous les offre étudiées, décortiquées. Mieux encore : il les éclaire sous différentes facettes : médicales, sociales, narratologiques et rhétoriques.
«Cette analyse à la fois médicale, historique, anthropologique, renouvelle ainsi notre compréhension de la médecine de terrain» écrit le Pr Coste. On ajoutera que cet ouvrage va bien au-delà de ce renouvellement de cette compréhension. Il nous dit la rémanence de la plainte, l’expression écrite de la souffrance, le questionnement de celui qui lit et entend. Il dit la permanence de cet art nourri de science. Il dit la modestie et la beauté de la médecine. C’est aussi un formidable terrain de jeu médical. Une somme de cas dont on débattra utilement dans les amphithéâtres et/ou sur la Toile.
En 1743, Montagné et Chaptal sont consultés par un homme souffrant. «La pesanteur de la tête, la rougeur du visage, l’état larmoïant des ïeux, le bourdonnement d’oreille, la faiblesse des genoux et des jambes, surtout du côté gauche, le grouillement qui survient au bas-ventre, la sortie abondante des vents, l’impression de froid et de chaud qui se fait sentir aux pieds, le fourmillement dans ces mêmes parties, le vertige ténébreux et avec danger de tomber par terre, mais sur-tout les inquiétudes d’esprit dont Monsieur est fatigué sur les évènemens de ces incommodités, et la crainte d’une attaque d’apoplexie qu’il a continuellement présente, permettent pas de méconnoître sa maladie. L’on doit la regarder comme une affection vaporeuse et mélancholique.»
Trouble panique ou hypertension artérielle ? Les deux ?
L’auteur de ce précieux ouvrage souligne l’usage alors fait des «vapeurs» par le médecin consultant. Un usage très fréquent dans le XVIIIe siècle français prérévolutionnaire. Le Pr Coste y voit une catégorie diagnostique «fourre-tout» parfois complétée de «convulsives», d’«hystériques» ou de «mélancoliques». C’est parfois un synonyme d’«hypochondrie» ou de «mélancolie». C’est bel et bien la brume vaporeuse que l’on retrouve, indirectement, en 1743 sous la plume de Le Thieullier amené au chevet d’une jeune fille qui suscitait l’inquiétude des religieuses du couvent où elle venait d’entrer.
Tableau initial cohérent avec le diagnostic d’hémiplégie droite associée à une dysarthrie («paralysie tombes sur la langue»).
Saignées et vésicatoires. Puis la jeune fille est «vouée à la sainte Vierge». Quelques jours plus tard, lettre à son père, Trésorier de France : «Malgré l’état où je vois, Monsieur, Mademoiselle votre fille, j’espère qu’on pourra la tirer d’affaire, lui voyant toujours dans son mieux l’action bien naturelle, le visage, les lèvres vermeilles, cependant elle a eu la nuit très-mauvaise. Il semble que les remèdes irritent le mal (…)». La lettre est écrite par une religieuse. Une religieuse qui a voué la malade à Marie et qui s’autorise à critiquer l’action médicale.
Les religieuses catholiques ne critiquent plus la médecine basée sur les preuves. Pour autant, près de trois siècles plus tard, l’histoire des «remèdes qui semblent irriter le mal» est toujours d’actualité.