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Une oeuvre folle est-elle créée par un artiste fou ?
Pas du tout. C'est le public, la société qui à un moment donné décrète qu'une oeuvre est folle. Ce n'est pas quelque chose qui date d'aujourd'hui, de tout temps on a jugé certaines oeuvres comme étant folles. La liste des créations qui ont dérangé le public est longue. Chaque fois la critique, la censure, voire même le vandalisme ont été les réponses du public et des critiques aux questionnements que l'oeuvre suscitait.
Il y a donc des oeuvres folles et d'autres "normales" ?
En fait, soit l'artiste fait ce qu'attend le public, il se plie en quelque sorte à un certain audimat et ça passe bien. L'oeuvre correspond aux attentes et au jugement du public, à ce que celui-ci accepte de voir. Mais on ne peut pas vraiment parler d'art au sens plein du terme. Peut-être d'esthétique, ce qui n'est pas la même chose. Puis il y a les oeuvres qui dérangent et qui sont souvent à l'origine de nouvelles conceptions de l'art. "L'urinoir" de Marcel Duchamp, par exemple, qui a été fustigé à son époque est de l'avis de tous les spécialistes la charnière entre l'art moderne et l'art contemporain. Mais attention, toute folie n'est pas oeuvre d'art.
Il faut que l'artiste soit conscient qu'il commet une folie ?
Non, pour lui sa création n'est pas une folie. En outre, il n'a pas obligatoirement la volonté de provoquer pour provoquer. C'est de nouveau la société qui juge l'oeuvre folle, parce que celle-ci lui renvoie d'elle-même une image qu'elle n'est pas prête à accepter à ce moment précis. La force de l'oeuvre réside alors dans cette capacité à remettre en question les critères de jugement que la société avait pris l'habitude d'appliquer aux oeuvres d'art. En somme, toute la question, pour un public qui se retrouve devant une oeuvre nouvelle, tient dans la distinction entre le "n'importe quoi" et le "je-ne-sais-quoi".
Gérard DESSONS, Professeur de littérature à Paris 8