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| Posted: Thu Jun 10, 2004 1:37 pm Post subject: [F] Arpag Mekhitarian décédé le 27 avril 2004

|Arpag Mekhitarian

En mémoire de Arpag Mekhitarian, égyptologue mondialement connu, qui nous a quittés dans la sérénité le 27 avril dernier, le journal arménien "Hay" de Bruxelles a publié une série d'articles retraçant sa vie.
Le journal Hay au format PDF
Un très grand homme
Il y a déjà plusieurs années, la télévision avait consacré une émission à Arpag Mekhitarian, son œuvre, ses travaux, son enseignement.
L'homme était apparu lumineux, quasi solaire tant son image reflétait sa richesse intérieure. Aucun doute n'était possible: Arpag Mekhitarian était bien le fleuron le plus estimable de la communauté arménienne de Belgique. Secrétaire général de la Fondation égyptologique Reine Elisabeth, directeur de la section de l'Islam aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire, professeur de langue arabe à l'Université libre de Bruxelles, spécialiste des arts de l'Egypte antique et de ceux de l'Islam, il s'était aussi consacré à l'étude de l'art arménien et, notamment, des miniatures. J'atteste du prestige qui était le sien dans le monde universitaire et scientifique.
Mais j'atteste aussi de la profonde arménité qui irriguait Arpag Mekhitarian. Dès son arrivée en Belgique, en 1925, il s'était intégré à notre communauté où, avec la délicieuse réserve qui le caractérisait, sa personnalité s'était imposée d'emblée dans les activités artistiques et les structures communautaires. A la disparition de Manouk Basmadjian, en 1964, il accepta de lui succéder à la présidence de l'Assemblée des représentants de notre communauté alors que Vartan Mourdikian présidait encore le Comité. Mais lorsqu'en 1977 le Comité prit un nouvel essor, il sut donner à l'Assemblée toute son importance. J'eus le réel bonheur de collaborer avec lui. C'est à cette époque soyeuse que l'Assemblée donna corps aux initiatives du Comité: l'achat du foyer, la réforme des statuts, l'accueil des familles de l'Est de la Turquie, la construction de l'église, la création du centre social (qui allait plus tard porter le nom d'Arpag Mekhitarian), la lutte pour le maintien du fameux paragraphe 30 du rapport de l'ONU, les relations fécondes avec le Haut Commissariat des Réfugiés de l'ONU, la participation au combat qui entraîna la résolution du 18 juin 1987 du Parlement européen, le renouveau de la vie culturelle, artistique et sociale de la communauté, etc.
Et quand en 1986, il accepta de présider, cette fois, le Comité, tout le monde savait que l'œuvre d'unité de la communauté serait préservée. Mais c'est en décembre 1988, lorsque le tremblement de terre survint, qu'Arpag Mekhitarian, à 77 ans, donna la mesure de sa générosité et de son attachement à ses origines. Secondé par son épouse, il ne ménagea ni son temps, ni sa santé pour orienter l'extraordinaire élan de solidarité qui se manifestait. Arpag Mekhitarian révéla au grand jour ce que ses proches et ses amis savaient déjà: son humanisme, c'est-à-dire cette faculté que peu d'hommes ont de faire coïncider la finalité de leur propre destin avec la dignité et l'épanouissement de l'Homme. C'est en cela qu'il présentait la plus belle facette du génie arménien. En face de l'image habituelle du commerçant habile, il y a celle de l'homme habité, avant tout, par le souffle et l'esprit et qui, depuis 2.500 ans, se tient debout, grâce à sa droiture et sa force morale.
Ce que j'aimais – ce que nous aimions – en lui, c'était précisément cette force intérieure qui venait de très loin et qui avait fait de lui un grand intellectuel, je veux dire quelqu'un dont la vie, les orientations, les actes ont été inspirés par des idées et qui, aux inévitables jours violents, a porté avant tout son attention aux siens et à ceux dont il a la charge. Son ascendant s'imposait dans l'instant et mettait au jour l'impudique bêtise des uns et la discrète intelligenc
e des autres.
La dernière fois que je l'ai vu, il y a plus d'un an, nous avons été pratiquement muets sur les affaires de la communauté. Mais nous avons échangé d'abondance nos dilections littéraires. Je l'avais connu jeune depuis tellement longtemps que les quelques agressions mineures des années qui avaient glissé étaient à peine perceptibles. Sans doute se plaignait-il de son manque de mobilité mais il reconnaissait que son esprit continuait à gambader. Son admirable épouse, ses enfants et petits-enfants, son frère – je le comprenais – fécondaient sa résistance physique. Et c'est au début de cette année que j'entendis, pour la dernière fois, au téléphone, sa voix douce et apaisante, celle d'un homme de devoir. Il y a quelque chose de plus grand encore que la grandeur et c'est la simplicité.
Arpag Mekhitarian était naturellement simple car il fuyait les ors et les stucs, méprisait les petites gloires réservées aux médiocres, recherchait les vraies valeurs, celles du cœur et de l'esprit. Il avait une éthique de vie, tellement rare à notre époque, qui seule donne aux êtres humains leur véritable poids et laisse derrière eux une trace indélébile…
Edouard JAKHIAN
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Arpag Mekhitarian, maître d’un nouveau regard sur la peinture egyptienne
Fils d’Arméniens exilés ayant abouti dans le Delta égyptien, né à Tanta, emmené par la vie, tout jeune, en Belgique, c’est pour la haute Egypte qu’Arpag Mekhitarian éprouvait sa plus grande fascination, une région rude et contrastée où la sérénité d’une verte mais étroite vallée coexiste avec la sauvagerie de la montagne désertique qui la borde et parfois l’enserre. Endroit magique dans la Haute Egypte, la Montagne thébaine et, sous ses falaises et ses vallonnements secs, l’incroyable luxuriance, secrète, éblouissante, des hypogées que les notables du nouvel Empire s’y firent creuser et décorer. Ayant de ces tombes une connaissance exceptionnelle pour les avoir maintes fois visitées, en égyptologue et en artiste, il ne pouvait qu’accepter avec enthousiasme la proposition des éditions d’Art, Albert Skira à Genève, de rédiger le volume sur « La peinture égyptienne » pour la collection « Grands siècles de la peinture ».
Ce n’est pas trop de dire que ce livre a changé définitivement et sans appel le regard porté par les égyptologues, comme par le public, sur la peinture égyptienne.
Si Arpag Mekhitarian ne fit pas de fouilles et ne découvrit pas de nouvelles tombes peintes, au sens archéologique du terme « découvrir », il les dé-couvrit, il les révéla, apprenant à beaucoup d’admirateurs à voir leur vraie beauté picturale, leur richesse sensible. Sous la froideur des programmes iconographiques, il sut faire jaillir, par la magie de sa « manière » et de sa technique de photographe (un simple leica équipé de bonnettes d’approche, un éclairage par lampes survoltées), l’intense plaisir de peindre qu’avaient éprouvé ces vieux artistes et que seul pouvait révéler l’exercice d’un regard proxime.
Depuis que voyageurs et égyptologues ont pénétré dans les tombes de la montagne thébaine au début du 19ème siècle, leur intérêt s’est porté sur leur dimension iconographique : les tombes furent d’abord fascinantes dans la mesure où elles racontaient la religion et la vie quotidienne des anciens Egyptiens. C’est une découverte, en quelque sorte, ethnographique : le « Manners and Customs of the ancient Egyptians », ouvrage monumental de Sir Gardner Wilkinson qui vécut à Thèbes de 1837 à 1841, l’indique clairement. Pour ce qui est de l’enregistrement des œuvres, on n’a connu longtemps qu’un dessin au trait plus ou moins conforme, surtout destiné au repérage de l’emplacement des « scènes ». Peu à peu, la photographie en noir et blanc s’est amplifiée, accumulation de clichés sur plaque de verre ou film réalisés à la chambre technique, remarquables archives….très partiellement publiées. Un progrès remarquable fut apporté par le couple Nina et Norman de Garis Davies qui réalisa des fac-similés à l’aquarell
e (et à l’échelle) d’un bon nombre de tombes importantes. Beaucoup de ces excellentes copies furent publiées dans les années 1910-30.Toutefois si la peinture égyptienne commençait à renaître, elle ne s’exprimait pas encore en tant que « picturalité », trace de la main humaine, geste, touche, trait lancé ou retenu, lavis ou empâtement, fougue ou minutie…Pour découvrir cette autre dimension, il fallait un regard capable d’entrer dans l’image jusqu’à retrouver sous la construction intellectuelle de l’iconographie, la sensibilité de l’homme. On imagine difficilement les conditions pénibles de travail qui furent celles de l’égyptologue-photographe dans les tombes non ouvertes aux touristes (quasi toutes !) : obscurité et chaleur, parfois étroitesse et surtout une invraisemblable poussière, douce et impalpable qui se soulève au pas le plus précautionneux et met de longues minutes à se redéposer. C’est dans ces conditions extrêmes qu’Arpag Mekhitarian a visité des dizaines de tombes repérant les « tableaux » ou les détails les plus minimes capables de faire ressentir au lecteur des photos l’émotion artistique, la sensibilité mais également la personnalité diverse des artistes de la nécropole, de ces peintres qui, au Nouvel Empire surtout, ne furent selon la dénomination égyptienne que des « scribes de contours », prétexte aux égyptologues pour ne pas regarder plus loin. Avec le recul historiographique, on s’aperçoit que l’entreprise photographique d’Arpag Mekhitarian, magnifiquement relayée sur le plan technique par les éditions « Skira », fut une véritable bombe qui fit voler en éclats toutes les affirmations sommaires. Désormais on ne pouvait plus porter qu’un regard d’artiste sur cette peinture, en plus du regard technicien de l’égyptologue. Changer le regard, obliger, ou mieux, proposer de voir autrement, ce fut le don merveilleux qu’il nous fit en publiant cet ouvrage exceptionnel d’ailleurs constamment réédité depuis 1954.
Cette approche originale (réalisation de vues rapprochées, exactitude des couleurs) lui permit d’ouvrir une piste extrêmement féconde qui commence à peine à être explorée, celles des conditions de la création picturale. Il fut le premier à tenter de cerner, parmi ces peintres anonymes, des personnalités, des groupes, des ateliers. Si de nouvelles questions sont posées aujourd’hui, sur les outils du peintre, ses conditions de travail, son statut social, c’est parce que depuis la révolution visuelle du « Skira » de 1954, le peintre égyptien ancien n’est plus l’exécutant mécanique d’une écriture iconographique mais un homme vivant de chair et de sang, ayant son caractère, son tempérament et animé par un pur bonheur de peinture.
Mais ce moment exceptionnel dans l’histoire universelle de la peinture est menacé de disparition pure et simple. Dans plus d’un article, Arpag Mekhitarian a dressé le bilan des déprédations les plus récentes pour attirer l’attention des scientifiques, des artistes et du grand public sur « la misère des tombes thébaines ». Ses appels n’ont pas été vains. Une conscience internationale émerge peu à peu au sein de l’égyptologie mais c’est un chemin bien long et, surtout, les encouragements financiers font cruellement défaut !
Adieu Ami et Maître.
Roland TEFNIN,
égyptologue et historien de l’art, professeur à l’ULB, dirige une « Mission archéologique dans la Nécropole thébaine »
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Monsieur Mekhitarian et le Centre Social Arménien
Le Centre Social a démarré, rue de Spa, en même temps que notre amitié avec vous et votre épouse. La plupart d’entre nous venions d’arriver en Belgique et nous avions bien des difficultés et des soucis pour nos familles. Votre immense patience, votre écoute et votre compréhension nous ont rassuré. Vous n’avez épargné ni votre temps ni votre énergie et vous avez même enseigné l’arménien à nos enfants - c’était un honneur pour nous - tandis que votre épouse organisait des ateliers pour les petits. Ensuite, il y eut l’acquisition par le Centre de la maison de la rue Franklin.
Nous étions fiers, enfin, de pouvoir lire sur la plaque de la façade : « Centre social arménien Arpag Mekhitarian ». Aujourd’hui, cher Monsieur Mekhitarian, nous voulons encore une fois vous exprimer notre respect et nos remerciements. Et à travers ces lignes, vous témoigner notre profonde gratitude et notre amitié.