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Si la science-fiction a connu en Amérique l'essor que l'on connaît, c'est parce qu'elle assimilait les mythes anciens à des réalités calculables, les anges à des habitants d'autres planètes, les miracles à des lois pouvant être mises en équations. Cela correspondait au mathématisme américain - au génie, ou à la manie, de la comptabilité.
Pourtant, en son sein, les meilleurs artistes ont fréquemment dépassé cette orientation pour tenter de retrouver une part d'humanité, de personnalisation, de mysticisme.
On a reproché à Stanley Kubrick, qui était anglais, de mêler les machines aux entités mystérieuses de l'univers, dans son film 2001: l'Odyssée de l'espace, et de faire basculer presque d'un coup le voyage mécanique dans le ciel et les visions abstraites manifestant l'au-delà de l'infini. Le lien était l'ordinateur du vaisseau, qui prenait conscience de lui-même et devenait humain, tandis que les cosmonautes se comportaient impersonnellement, comme des robots, n'accomplissant que des protocoles désincarnés. Cet ordinateur pressentait le divin, et voulait se débarrasser d'hommes trop mécaniques. Le paradoxe était remarquable, et posait un problème.
Un autre grand film de science-fiction est La Guerre des étoiles de George Lucas, qui a donné naissance à toute une mythologie. Au-delà des bijoux technologiques fantasmés, régnait dans l'univers une mystérieuse Force, habitée par des êtres humains ressuscités et peut-être d'autres entités inconnues, de nature angélique. Par-delà les machines s'affirmait encore l'humain et ce qui le relie à l'âme du cosmos, et l'action des suites montrait la conscience qu'avait Lucas que s'opposaient l'impersonnalité mécanique et la personnalisation cosmique, lesquels il assimilait au mal et au bien. Au fond les machines n'étaient rien, même grandies par l'avenir, face à la divinité et à la façon dont par son cœur l'homme se liait à elle.
Il était mis fin au culte des machines par Ridley Scott créant son Alien, tableau d'une entité surgie de l'inconnu infini, mise à jour par les manipulations des robots et de leurs maîtres secrets, désireux de maitriser l'entité puissante en sacrifiant au besoin l'humain. Le monstre était impersonnel, hideux, sans cœur, matérialisant les lois mécaniques projetées dans l'univers par le matérialisme, et les êtres humains l'affrontaient, pour finalement s'arracher in extremis à sa puissance. Dans Blade Runner, l'humanité des hommes artificiels triomphait des programmes qui les avaient forgés.
Le souci des artistes restait, dans un monde dominé par les principes mathématiques et mécaniques, de sauver l'humain. Les artistes sont des individus, ils s'arrachent aux tendances générales. Il a constamment existé en Amérique une volonté individuelle de défier la tendance du lieu pour se lier au culte de la personne qui est plutôt propre à l'Europe. Les œuvres qui en sortent sont intéressantes, parce qu'elles mettent en relation ces polarités: cela crée une dynamique. En un sens, c'est plus attirant qu'une poésie purement subjective qui refuse de se lier à des principes objectifs - regardés comme étrangers à elle-même, ou platement religieux. À la limite, le rejet par un auteur tel que René Char des figures bibliques le rend moins intéressant que les cinéastes américains qui font surgir l'humain au milieu des machines.
Naturellement, la science-fiction écrite tend à la même chose, chez Isaac Asimov c'est très net. The End of Eternity, par exemple, est fondé sur le refus de rogner les ailes de l'humanité, et de l'asservir à une mesure qui l'empêche en réalité d'évoluer: ce qu'elle fait par ses rêves, ses désirs - ce qui échappe à la loi mathématique. Et Foundation s'appuie tout entier sur le mystère de l'individu libre, qui demeure au sein des lois globales et statistiques qui fondent la science moderne. L'artiste affranchit l'humain du mathématisme, ou il n'est pas; et même en Amérique, il en est ainsi, surtout quand, justement, il manifeste clairement ce goût du statistisme. Car quand il le cache, il lui soumet bien l'individu, de façon triste, par une mécanique littéraire qui paradoxalement plaît souvent plus aux Européens que la science-fiction elle-même.