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Seul et sans corde dans Excalibur. Escalade en libre intégral dans les Wendenstöcke
Seul et sans corde dans Excalibur
En juillet dernier, Ueli Steck, grimpeur bernois de 28 ans, a franchi les quelque 230 mètres de la grande classique « Excalibur », cotée VII/6b, dans les Wendenstöcke, en solo et libre intégral, c'est-à-dire seul et sans corde. Il avait auparavant parcouru « Silberﬁ nger » ( VII/6b ), dans les Engelhörner, et « Schweizerhalle » ( IX-/7b+ ) à l' école d' escalade Lehn à Interlaken, sans utiliser aucun moyen d' assurage.
C' est avant tout la beauté de la voie Excalibur qui a attiré Ueli Steck – et non sa difﬁ culté, afﬁ rme-t-il. C' est dans la face sud des Wendenstöcke que s' élance le pilier Excalibur. Il surgit d' un puissant socle et grimpe d' un jet vers le ciel en accrochant le regard. La voie du même nom n' est pas la plus longue ni la plus difﬁ cile du pilier mais c' est la plus belle. En été 2003, Ueli Steck avait parcouru pour la première fois Excalibur et, depuis lors, l' idée ne l' a plus quitté qu' il devrait repartir dans ce majestueux pilier en libre intégral, sans corde ni quelconque assurage, tout au long de 230 mètres de rocher presque sans cesse vertical.
La bonne vieille tradition du libre intégral
Le solo intégral est depuis tout temps controversé dans les milieux de la montagne en raison des risques qu' il comporte. On oublie toutefois que ce style d' escalade a toujours été accepté lors des expéditions ou lors des ascensions de faces nord; de plus, cette pratique était fréquente à l' époque des débuts de l' alpi. Les ascensions en solo et libre de l' Autrichien Hermann Buhl ont passé dans la légende, lui qui a écrit l' histoire de l' hima layisme par ses victoires au Nanga Parbat et au Broad Peak. En février 1953, seul, au cours d' une ascension nocturne, Buhl avait surmonté la face est du Watzmann, dans les Alpes de Berchtesgaden, et cela par la voie de Salzburg. Reinhold Mess ner, lui aussi, a entrepris de nombreux solos complets dans les Dolomites avant son époque d' expéditions. Le point d' orgue de l' es en libre intégral a certainement été atteint par le grimpeur allemand Alex Huber. Ce dernier, en 2001, est parvenu à vaincre la fameuse face nord de la Cima Grande du Lavaredo, dans les Dolomites, franchissant les 18 longueurs de la voie Hasse-Brandler ( VIII+/7a+ ). En 2004, Huber a réalisé la voie d' une longueur Der Kommunist au Schleierwasserfall, avec son incroyable X e degré de difﬁ culté. Le Français Alain Robert joue en rocher dans le même domaine de difﬁ culté ( 8a+ ). Mais lui s' est surtout fait mondialement connaître par ses escalades en libre intégral de façades de gratte-ciel, tant en Europe qu' aux Etats-Unis et en Asie 1. Pour Ueli Steck, les perspectives se résument ainsi: « Je ne grimpe pas seulement pour la difﬁ culté à surmonter mais 1 Le libre intégral est également pratiqué hors d' Europe. On connaît notamment l' Américain Dean Potter et ses ascensions dans les tours de granit de Patagonie.
Le pilier Excalibur, qui doit son nom à la voie éponyme, se trouve à l' est de la Pfaffenhutwand, dans les Wendenstöcke Photos: R ober t Bösch aussi pour l' expérience vécue, et cette dernière est particulièrement intense dans les voies de plusieurs longueurs. »
Préparation minutieuse – pas de redescente possible
Ueli Steck s' est préparé pendant des mois à son ascension. C' est en école d' escalade qu' il s' est exercé au libre intégral. La voie elle-même, à l' abri des chutes de pierres et présentant généralement un rocher très solide, a été explorée pendant plusieurs jours avec une corde. Chaque mouvement important dans les neuf longueurs a été soigneusement mémorisé. Les prises dangereuses ont été nettoyées au marteau par Ueli Steck lui-même, les endroits délicats marqués et un baudrier et une corde déposés au sommet avant l' ascension en libre. C' est d' ailleurs là, au sommet, qu' il y a eu un problème! En effet, des souris ont rongé la corde, ce qui a fait du rappel sur une corde comportant des nœuds une aventure inattendue et pour le moins éprouvante pour les nerfs.
La décision de se lancer dans un libre intégral est sans retour. En effet, il n' y a pas moyen de redescendre et la sortie par le haut est la seule et unique issue: « Il faut être convaincu que l'on y parviendra. Au cun problème personnel ne doit faire ob stacle et tout doit parfaitement fonction ner », souligne Ueli Steck pour résumer ces moments décisifs et leur préparation.
A la recherche des endorphines?
Qu' est qui rend le libre intégral si fascinant? Est-ce la recherche des poussées d' endorphine?
Après les montées d' adrénaline, la sensation d' euphorie est-elle à ce point puissante pendant les phases de concentration extrême de l' escalade? Pour les non-initiés ou les non-pratiquants, le phénomène est impossible à saisir. Ueli Steck lui-même n' a pas de réponse à ces questions. L' escalade sans le moindre assurage est en principe contraire à tous les instincts: la peur face au vide, la peur de la chute vers une mort certaine, le besoin de sécurité et le sentiment fondamental chez tous les alpinistes de devoir tout faire pour éviter la chute fatale. Les réﬂ exions rationnelles sur la difﬁ culté technique objective ne peuvent pas réprimer les peurs fondamentales. Pendant l' escalade, le grimpeur en solo intégral « oublie » le vide qu' il a sous ses chaussons, les risques qu' il court, la possibilité même de l' échec. Il est exclusivement concentré sur le geste qu' il est en train d' accomplir puisque chaque Ueli Steck en pleine concentration au départ de la voie – avec tout son matériel d' escalade: les chaussons et le sac de ma -g nésie. Ni sangle, ni baudrier, ni mousqueton Au bout de dix mètres, il n' y a plus qu' une seule direction: le haut de la paroi La voie exige une grande technique de pieds dans de nombreux endroits 250 mètres de rocher vertical attendent Ueli Steck Les premières longueurs demandent une parfaite maîtrise de la technique de l' escalade geste recèle le risque de la chute. Tous les sens sont en éveil, les mouvements ont même quelque chose d' automatique: il n' y a en effet pas de différence entre ce qui est fait et ce qui doit être fait, l' acte rejoint exactement l' intention. « C' est une sorte de méditation », afﬁ rme Ueli Steck pour décrire cet état. Le grimpeur est dans son propre monde et tout ce qu' il perçoit, ce sont les prises qu' il doit saisir.
Neuf longueurs de corde
Le rocher, dans les Wendenstöcke, se présente souvent sous forme de grandes plaques. Ce sont surtout les premières longueurs qui sont difﬁ ciles avec des passages très délicats, des prises et des ﬁ ssures millimétriques. Il s' agit donc d' une voie difﬁ cile en solo, délicate, toujours exposée et surtout particulièrement longue: neuf longueurs sans une vire pour se reposer. De temps à autre, cependant, Ueli Steck a pu s' appuyer contre le rocher et secouer ses bras pour prévenir les crampes. La durée de l' esca? Il ne s' en souvient plus. Le sens de la durée l' avait abandonné, dit-il. Il se souvient en revanche parfaitement de son arrivée au sommet: « Lorsque je suis arrivé en haut, il y a eu un déclic, la tension est tombée, la vision en tunnel s' est ouverte et le ﬁ lm s' est arrêté. » Le majestueux monde alpin est ensuite revenu d' un coup avec le Titlis à l' est, l' Eiger et le Mönch à l' ouest. Et puis, c' est l' inon par un sentiment de bonheur: un nouvel objectif a été atteint, quelque chose de nouveau a été créé, tout comme l' ascension dans l' Eiger de la voie La vida es silbar ou lors de la première au Mount Dickey, en Alaska.
Risque calculable
Ueli Steck sait que les gens qui le tiennent pour un fou sont nombreux. Lui estime que son comportement est rationnel et que ce qu' il a fait relève du risque calculé. « Si je n' avais pas été absolument certain que j' étais en mesure de faire cette voie, je ne m' y serais pas lancé », dit-il. Ueli Steck grimpe par ailleurs dans du X e degré. Il a cessé depuis longtemps de tenter d' expliquer aux autres la philosophie du libre intégral. « Ou bien on comprend, ou bien on ne comprend pas. » Va-t-il repartir dans une nouvelle voie sans aucun moyen d' assurage? Il n' en sait encore rien. Excalibur est maintenant du passé et l' avenir est ouvert. a Jacqueline Schwerzmann, Zurich ( trad. ) Pas de répit pour les mains. Comme Ueli Steck n' a aucun matériel d' assurage sur lui, il ne lui est pas possible de se reposer à un spit Une des longueurs clé de la voie. La beauté du paysage ne parvient guère à retenir l' attention d' Ueli Steck Photos: R ober t Bösch
Robert Bösch, photographe de montagne
L' escalade en solo, une provocation?
L' évaluation des risques des activités sportives dépend de facteurs très divers. C' est pourquoi elle n' est pas objective. Robert Bösch, photographe de montagne renommé, évoque le débat sur les risques de l' escalade en solo.
Ueli Steck n' est pas le premier grimpeur en solo intégral auquel j' ai eu affaire en tant que photographe. Pendant quelques années, j' avais photographié le grimpeur de l' extrême Alain Robert – alias Spider-man – lors de nombreux solos frôlant l' extrême limite. Il est étonnant de voir que les actions de ce Français drogué à l' adrénaline ont provoqué au moins autant de rejet que d' admiration; de même, l' escalade en solo d' Ueli Steck dans les Wendenstöcke a suscité de nombreuses réactions de désapprobation, allant de « C' est mettre sa vie en danger de manière irresponsable et inutile » à « On n' a pas le droit de montrer une chose pareille, d' autres pourraient être tentés de l' imiter ».
L' afﬁrmation selon laquelle ces actions relèvent de la pure inconscience doit être réfutée. Une préparation phy- sique et psychique parfaite est toujours à la base de ces voies en solo. Si ce n' était pas le cas, Alain Robert et Ueli Steck ainsi que quelques autres adeptes de ce « passe-temps plaisant » seraient morts depuis longtemps. Par contre, qu' il s' agisse d' un risque totalement inutile, c' est tout à fait exact. Seulement voilà, toute personne qui pratique l' alpinisme s' expose à un risque inutile. C' est un sport effectivement dangereux et en soi totalement inutile.
Slogans courants versus risque objectif
Dans le domaine de l' alpinisme, seule l' escalade libre en solo soulève un si grand nombre de questions lorsqu' il s' agit de publier un article à ce sujet. Pratiquement chaque rédaction intéressée par l' événement se pose infailliblement la question de savoir si elle peut assumer Photos: R ober t Bösch Détente sur le parking Vue sur le bastion rocheux des Wendenstöcke avec le Pfaffenhut ( au centre ) et le Pilier Excalibur ( à d. ) L' homme et le rocher >
la publication d' un tel sujet. Si oui, il semble nécessaire de l' emballer, de la relativiser et de l' expliquer d' une façon ou d' une autre. Peut-être faudrait-il consulter un psychologue? Faire apparaître comme par magie une explication remontant à la petite enfance, car alors la « chose » serait quelque peu désamorcée, la responsabilité reportée sur on ne sait trop quoi. A mon avis, l' irresponsabilité commence là où le danger est banalisé. Des phrases du type « Surfer sur une avalanche, c' est cool » sont plus que problématiques car elles édulcorent le danger – qui est en soi difﬁcile à reconnaître –, et pire encore, elles le rendent attrayant. Un risque auquel tout un chacun peut très bien être confronté un jour ou l' autre, car pour se retrouver dans une avalanche, point n' est besoin d' aptitudes ni de préparatifs particuliers. Un forfait de ski sufﬁt.
Escalade libre en solo, des mots qui provoquent
Etonnamment, c' est essentiellement l' es en solo qui déclenche ce débat sur la responsabilité, alors que des reportages sur d' innombrables autres sports et activités à risques ne sont pas contestés. Je songe aux courses de ski et de voitures, mais aussi à des activités apparemment plus anodines telles que la gymnastique aux agrès ou certains itinéraires de VTT très difﬁciles. Là, l' ampleur du risque n' est généralement pas évidente ou peut-être nous sommes-nous tellement habitués au danger que nous le sous-esti-mons. Avec parfois des conséquences dévastatrices.
Pour ce qui est de l' escalade libre en solo, je pense que le risque que qu' un veuille naïvement imiter son champion est très faible: le danger est trop patent. Imaginons le cas d' une personne qui décide d' aller elle aussi sauter d' un tremplin olympique après avoir suivi une retransmission télévisée de ce sport: si elle abordera peut-être les premiers échelons de l' escalier avec une détermination féroce, plus elle montera, plus elle se rendra compte que cette entreprise est peut-être plus délicate qu' elle n' en avait l' air. Ce qui n' est malheureusement pas le cas de ceux qui montent dans leur voiture pour réaliser leurs ambitions de Formule 1. La menace d' une catastrophe n' est perçue que lorsque l' énorme masse du véhicule échappe à leur contrôle. Par contre, je suis certain que tout aspirant non qualiﬁé au Wendenstock en solo réagira comme celui qui veut se lancer dans le saut à ski. Si mentalement il n' est pas préparé à 100% à ce qui l' attend, il comprendra probablement en gravissant la pente raide menant à la paroi qu' il serait plus judicieux d' admirer les bouquetins et le magniﬁque décor – et de proﬁter encore quelques petites années de sa vie somme toute bien agréable.
Le risque zéro n' existe pas en alpinisme
Le fait est que l' attrait de l' escalade et des courses en solo fait partie de l' alpinisme. Un grand nombre d' exploits ont été réalisés en solitaire: Bonatti sur son pilier, Buhl au Nanga Parbat, Messner à l' Eve, Güllich à Separate Reality, Huber au Zinne – pour n' en citer que quelques-uns. L' alpinisme est toujours lié au risque – les disciplines de l' extrême au risque extrême. Mais quel que soit le danger que l'on court en faisant de la montagne, il est de toute façon inutile. Et dans ce sens, l' escalade en solo s' inscrit dans la même lignée, évidemment plutôt à l' extrémité supérieure de l' échelle. Mais l' intensité du vécu se situe certainement aussi tout en haut de l' échelle. C' est la raison pour laquelle l' alpinisme et l' esca en solo continueront d' exercer un attrait très puissant. Peut-être est-ce justement la manière la plus parfaite de gravir les montagnes. a