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|BRYN HARRISON - Vessels (Another Timbre, 2013)|
Dans son interview sur le site du label, le compositeur britannique parle évidemment de Feldman (mais aussi de Messiaen, de Skempton, Cage, Richard Glover, et d'autres). Evidemment, car cette pièce fait sans aucun doute penser aux derniers travaux de Morton Feldman. A partir de neuf notes tirées d'un mode de Messiaen, Harrison a écrit une pièce de 75 minutes basées sur la répétition constante d'intervales, de phrases et de sections. Il s'agit d'une très longue pièce, à la structure opaque, qui avance tout le temps sans rupture. Le tempo est moyen, et il ne varie pas, les dynamiques au piano sont également constantes, et la pédale forte est toujours pareille : tout se joue sur des micro-variations rythmiques et harmoniques. Les intervales varient légèrement, une structure rythmique est subtilement modifiée, etc. La gamme à neuf tons utilisées ici, paraît totalement abstraite quand on prend la totalité de la pièce. Mais dans le détail, Harrison en exploite minutieusement tous les détails à travers les innombrables variations d'intervales, d'intensités et de rythmes. Harrison explore la gamme dans toute sa concrétude et sa réalité physique ; seulement il l'explore tellement minutieusement et longuement qu'elle semble en devenir abstraite.
Mais ce ne sont pas ces procédés d'écriture qui font le plus penser à Feldman, c'est plutôt l'impression d'errance en-dehors du temps qui rapproche cette oeuvre des derniers travaux du compositeur américain. Et ici, il faut saluer la patience et la persévérance de Philip Thomas qui a enregistré cette pièce d'une traite, avec acharnement, avec une concentration infaillible, une sensibilité et une précision qui le démarquent de tant d'interprètes. Car durant une heure et quart, Vessels ne se départ jamais de son caractère monotone, obsessionnel et lancinant. Les neuf tons de la gamme sont explorés sans buts harmoniques ou structurels, on ne sait jamais où on va, ni d'où l'on vient. On a constamment l'impression que Thomas erre sur sa gamme de manière gratuite, aléatoire presque, qu'il erre sans penser à rien, sans but, sans direction. Et c'est cette absence de direction qui plonge cette pièce dans une temporalité très spéciale. Une temporalité qui semble absente, le temps semble figé autour de ces neuf notes, les variations semblent inépuisables et on pourrait rester à les écouter pendant des heures.
Une impression d'éternité, de temporalité disloquée. Et cette impression plonge l'auditeur dans une expérience d'écoute unique, une expérience musicale comme on en a rarement : en-dehors du temps, tout du moins dans une autre forme de temporalité. Unique et très beau.