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Le fusil Vetterli
Le Vetterli - ou plutôt la famille des Vetterli - présente des particularités qui constituent un "cas" unique dans l'histoire de l'armement. Jugez plutôt :
Dans son rapport à la Haute Assemblée fédérale sur l'armement, le Conseil fédéral suisse se prononce fermement pour l'adoption du chargement par la culasse et ajoute : …D'après notre manière de voir, la préférence devrait être accordée aux fusils à répétition contre les fusils à culasse simple, attendu que l'arme à répétition possède à un bien plus haut degré que l'arme simple les propriétés qui caractérisèrent les armes à chargement par la culasse. Le gouvernement laisse aux représentants du peuple la responsabilité de décider si on adoptera l'arme simple ou l'arme à répétition.
Ces vues témoignent d'une prescience rare ; en Europe, il n'y a aucun précédent.
Les systèmes à répétition permettent de tirer chaque cartouche en deux secondes, alors qu'il en faut cinq à sept pour l'arme à un coup. L'avantage de la suppression d'un travail mécanique, à un moment critique d'un combat, est mis en balance dans l'esprit des militaires du temps avec le risque, pour le soldat, de tirer inutilement et d'épuiser ainsi très vite ses munitions. Il faut reconnaître qu'avec la poudre noire la vue de l'adversaire est voilée par la fumée et qu'alors, si on ne laisse pas à ce nuage la possibilité de se dissiper - avec largement le temps de recharger - le tir a lieu "au jugé'. C'est la raison de l'estimation des écrivains militaires : 10000 cartouches pour chaque homme hors de combat.
Sans tenir compte de la circonspection des chefs d'armée en Europe, en dehors de tous préjugés, l'Assemblée fédérale décrète, avec vingt ans d'avance répétons-le, le 20 juillet 1866 : ... il est adopté pour les carabiniers et l'infanterie de l'armée fédérale (élite et réserve) une arme à répétition.
La Commission d'essais des fusils poursuit ses travaux; en janvier 1866 déjà, elle teste le fusil Henry et constate la précision et les qualités de l'arme. En octobre de la même année, elle a en mains le fusil Winchester, c'est-à-dire le même fusil, mais avec la trouvaille géniale du remplissage du tube-magasin sous le canon, par l'ouverture latérale ménagée sous la culasse.
Les perfectionnements qui en résultent sont appréciés ainsi par la Commission :
Aussi la proposition est faite aux autorités fédérales, le 12 octobre 1866, d'acquérir 8 000 fusils Winchester pour les carabiniers mais à la condition que l'arme soit construite au calibre suisse de 10,5 mm et non au calibre du constructeur de 11,17 mm (.44) et avec la cartouche chargée de 4g de poudre au lieu de 1,8g.
Le "perfectionnisme" suisse se remarque déjà avec la volonté d'unification… Celle-ci inscrira dans l'histoire de l'armement le nom de Vetterli qui parviendra, partant de la Winchester au fusil qui porte son nom et qualifie une époque de l'armement helvétique ; le temps du Veterli.
La première mention du Vetterli
La Commission technique comprend que le nouveau fusil à répétition au calibre et à la cartouche suisse doit être créé en Suisse. Dans le courant de septembre 1867, elle essaie à Thoune diverses armes, entre autres ... un fusil a 13 coups présenté par l'armurier Fetterli (sic) paraît réunir toutes les qualités désirables et sera vraisemblablement le modèle définitif.
L'opinion publique, dans tout le pays, se passionne pour ces problèmes de l'armement et bouscule les experts. L'atmosphère est tendue en Europe ; pour le peuple suisse, une arme efficace aux mains des soldats est la plus sûre protection contre une agression possible. Le chroniqueur bernois de la Revue militaire suisse, dans le numéro du 4 novembre 1867, exprime l'amertume de ceux qui attendent :...Quant au modèle définitif... on le cherche toujours. C'est maintenant un fusil Vetterli, soit Winchester très perfectionné et simplifié qui est le bijou à la mode, sous la réserve, bien entendu que M. Amsler (l'armurier qui avait transformé les fusils pour le chargement par la culasse) le favori de la Commission technique, n'annonce pas bientôt quelque chose de mieux. Les vues à ce sujet sont encore tellement dans le pot au noir qu'il serait même question de revenir de l'idée d'un fusil à répétition à celle du fusil simple... Qu'on se hâte d'en finir avec les essais et les perfectionnements. Qu'on se hâte d'avoir des armes et non plus des projets... Sera-t-il dit que grâce aux lenteurs de notre Commission technique, la Suisse sera la dernière en Europe munie de son armement ? Ah ! les gens qui veulent tout accaparer pour eux, qui entreprennent tous les métiers et qui finalement ne savent rien faire à temps, se chargent d'une lourde responsabilité devant le pays.
FREDERIC VETTERLI
Johann-Frédéric Vetterli (1822-1882) originaire de Wagenhausen dans le canton de Thurgovie, entre en apprentissage chez un armurier de Schaffhouse. Il perfectionne ses connaissances à Paris, à la manufacture d'armes de Saint-Etienne et à Londres ou il prend femme à l'âge de 33 ans. Le grand patron de la jeune Société industrielle Suisse à Neuhausen, créée en 1853 pour construire des wagons, développée en 1860 par une section " armement ", lui offre le poste de second directeur technique et Frédéric Vetterli entre en fonctions le 24 juin 1864. Nous trouvons, dans les savoureux mémoires d'Edouard Burnand, inventeur du système Prélaz-Burnand de 1867, et directeur du département " armes " de la S.I.G., la relation de la trouvaille de Vetterli en 1867, pour la construction d'une arme nouvelle en partant du Dreyse (fermeture dans l'axe du canon) et du Winchester (tube-magasin et transporteur). Frédéric Vetterli : ...arrive dans son bureau en criant, eurêka ! J'ai trouvé le véritable fusil à répétition. Et, ouvrant le pouce et l'index, fermant les autres doigts, il forme une équerre comme pour une sonnette. Il presse sur le bout du pouce, l'index se relève; c'est la branche qui élèvera le transporteur. L'invention était faite, mais il fallait la mettre au point. Un ouvrier, fort intelligent, Elternich fournit un précieux secours pour la mise en œuvre de ce fusil qui va marquer la fin de ce siècle.
LA LONGUE ROUTE
Donc, en 1867, les milieux que cela concerne apprennent la prochaine diffusion de l'arme à répétition due à Frédéric Vetterli. Le 6 mars 1868, le Conseil fédéral l'accepte et décide de mettre au concours la fabrication en Suisse de 80000 exemplaires. La mise au concours est annoncée quelques jours après, le 19 mars, avec un délai au 1er mai 1868 pour la remise des offres au département militaire fédéral. Les fabricants intéressés peuvent voir le modèle du fusil à répétition déposé au bureau de l'administration du matériel de guerre. La solution semble assez avancée pour que l'ordonnance, précisant les modalités d'exécution, soit publiée le 8 janvier 1869 et les conventions avec sept constructeurs signées vers le milieu de février. Mais, lors des exercices des écoles de tir de Bâle, au cours de 1869 (août et octobre), où une centaine de nouveaux fusils sont entre les mains de la troupe, il est nécessaire, souvent sur l'initiative de l'inventeur, d'apporter quelques changements importants. Ceux-ci conduisent à un remaniement des types et des machines cause de retards considérables dans la livraison des fusils terminés conformes à l'ordonnance. Ce que ce rapport ne dit pas, c'est que non seulement les modifications étaient cause de retard, mais qu'il y eut aussi une erreur administrative monumentale, les instructions de fabrication sont mises en œuvre non par l'inventeur, mais par la maison d'Erlach de Thoune. ... De là, entre l'administration du matériel et le contrôleur chef, entre le contrôle et les fabricants, entre l'inventeur et l'administration, des tiraillements qui avaient absorbé un temps précieux ! Le rapport de la Commission du Conseil des États sur la gestion du Conseil fédéral pour 1869, qui donne ces renseignements, se termine par l'indication du nombre de fusils livrés à fin mai 1870: 60 exemplaires !
Jusqu'à quel point les essais "privés" des sociétés militaires du pays - largement publiés et pas toujours favorables au nouvel armement - ont-ils perturbé l'avancement des travaux ? Certainement pour une part non négligeable. Enfin, la quatrième édition des planches officielles donne le modèle parfaitement définitif'.
Un an après les "échantillons" cités ci-dessus, l'armée dispose de 12531 fusils vérifiés et à fin mai 1872, de 48 368 fusils. On est 4ncore loin des 119 000 pièces représentant le total des commandes.
LE VETTERLI EN EUROPE
Citons rapidement une incursion du fusil Vetterli en Angleterre, devant le Comité chargé par le ministère de la guerre du choix d'un modèle définitif se chargeant par la culasse ; l'opinion des membres de ce Comité est favorable à l'arme à un coup : c'est le Martini-Henry qui sera adopté. Toutefois, les experts étudièrent le comportement de quatre systèmes à répétition dans les derniers mois de 1868. Le Vetterli fut opposé au Winchester ; ce dernier est jugé plus simple et mieux adapté à ce que l'on demande d'une arme militaire. En France, les démarches du colonel Edouard Burnand, directeur de S.I.G., sont patronnées par Gastinne-Renette, père et fils et ont lieu au camp de Châlons en septembre 1868. L'empereur, emballé par les résultats de l'arme, tient à obtenir 50000 mousquetons pour sa cavalerie. Le général Lebœuf, commandant le camp de Châlons, s'oppose à cet achat en faisant état du nombre de ses chassepots.
Le Vetterli est encore présenté à l'Egypte qui le fait essayer à Vincennes, devant Minié et Nessier, puis à Madrid, sans succès. A Turin, il tire à 500 mètres avec des résultats si enthousiasmants que, le dernier jour des essais on réunit sur la place de tir un régiment d'infanterie et un de cavalerie pour faire apprécier aux soldats l'arme que l'on allait mettre en leurs mains. Le résultat : un traité pour la cession d'un brevet italien jusqu'à 500 000 armes. C'est le Vetterli à un coup, puis à magasin (1887), remplacé par le Paraviccino-Carcano en 1891. Ce fusil présente la particularité d'avoir subi deux transformations importantes : la répétition en 1887 et la diminution du calibre à 6,5 mm par tubage du canon, en 1915.
LES PRIMES D'INVENTION
Donc, le 29 mai 1865, le département militaire fédéral ouvre un concours auprès des "inventeurs-armuriers" ou "fabricants" pour un fusil modèle se chargeant par la culasse. Le texte prévoit expressément une prime de 20 000 F pour récompenser l'inventeur du système adopté. Cette prime sera répartie entre M. Amsler pour le système de transformation (8 000 F) et la Société Industrielle Suisse pour le fusil à répétition (10000 F). Or, la décision d'adjudication de la prime relève que le Fusil Vetterli est un système mixte, entre l'américain Winchester et le fusil prussien. La traditionnelle loyauté helvétique fut là en défaut : ni M. Milbank, ni la firme Dreyse, ni encore M. Olivier Winchester ne participèrent à la distribution de la manne fédérale - ni même aux remerciements - pour leurs apports indiscutables à l'armement suisse. Avec un siècle de retard, disons-leur merci ! et à nous... dommage !
Fonctionnement
Dimensions
Cartouches :
Baïonnette :
Fusil de cadet, modèle 1870, numéro 3909, arme à un coup :
Projectile :
FUSIL A RÉPÉTITION, MODÈLE 1871
Quelques modifications sont apportées au modèle de 1869. Voici les principales: le couvre-culasse et le fermoir du magasin sont supprimés, la sous-garde est séparée en deux parties, celle du modèle 1869 servait de support pour le levier coudé (voir photographie mécanisme) et il fallait donc l'enlever pour sortir le transporteur. Dans le nouveau modèle, la partie antérieure - support du levier coudé - est indépendante et s'enlève seule pour le démontage. La largeur des anneaux passe à 15 mm afin de répartir la pression sur une plus grande surface et éviter de comprimer le tube-magasin lors du serrage des vis. Le canon est octogonal sur 75 mm au lieu de 65 mm. La feuille de hausse est allongée.
CARABINE A RÉPÉTITION. MODÈLE 1871
Le Vetterli de l'infanterie est bientôt suivi de l'arme des carabiniers, à double détente, déterminée par la décision des autorités fédérales du 27 février 1871. La carabine est moins longue que le fusil, son canon est maintenu par un anneau (au lieu de deux sur le fusil) et l'embouchoir est fixé par une vis traversante au lieu du tenon à ressort à ergot sur le fusil. Sur les premiers exemplaires construits, une tôle enveloppante glisse pour fermer l'ouverture d'éjection alors qu'une plaque obturatrice est placée à l'entrée du magasin. La crosse est aussi plus courte, de sorte que la longueur totale des premières armes est de 1 425 mm et le poids de 4 620 g avec la bretelle ; deux canaux d'évacuation des gaz sont ménagés au-dessus de la chambre à cartouche, jusqu'en 1877.
Dimensions
FUSIL A RÉPÉTITION. MODÈLE DE 1878
Dans ce modèle apparaît la recherche du mieux de nos armuriers. Deux douzaines au moins de modifications améliorent l'utilisation de l'arme. Notons ci-dessous les plus marquantes, mais auparavant disons qu'une commission spéciale, nommée en 1877 par le département militaire fédéral, est responsable des changements proposés pour le fusil et la carabine. Son expertise a conduit à une sensible amélioration de l'emploi des armes. Le nouveau modèle est prescrit par la décision du Conseil fédéral du 30 avril 1878, toutefois, l'ordonnance d'application n'est publiée qu'en mars 1879.
Modifications
Dimensions
Baïonnette-scie
CARABINE MODÈLE 1878
Cette arme se confond pratiquement avec le fusil modèle 1878, à l'exception de la double détente, celle de Thury ayant été modifiée par R. Schmidt. La baïonnette est semblable à celle du fusil.
FUSIL A RÉPÉTITION. MODÈLE DE 1881
La différence avec le modèle de 1878 réside dans le système de visée mis au point par Rudolf Schmidt. Les joues de protection du pied de hausse sont un peu plus hautes, celle de gauche est graduée à l'extérieur de 250 à 1 200 mètres, de 50 en 50 mètres; dans sa position inférieure, la hausse correspond toujours à 225 mètres. La feuille de hausse se meut à l'intérieur des joues, mais elle est accompagnée à gauche par une lame de renfort. Pour tirer aux distances de 1 250 à 1 600 mètres, une rallonge à glissière sort de la feuille de hausse, mais alors le cran de mire domine le canon de 94 mm I La boîte de culasse porte à gauche le nom du constructeur, le numéro de l'arme et M 81. Les dimensions et perfo-mances sont celles du fusil modèle 1878.
CARABINE A RÉPÉTITION. MODÈLE DE 1881
Elle a la même ligne que le fusil, même plaque de couche, hausse semblable. Il a été fortement question, à l'époque, de supprimer la double détente pour réaliser la complète uniformité des armes de l'infanterie, mais cette tentative s'est heurtée à la volonté farouche des carabiniers de conserver leur principale distinction vis-à-vis des fusiliers, la "détente carabinière"... Au stand, celle-ci est favorable puisque le poids normal de 2 500 g est abaissé à 250g!
Les armes des corps spécialisés
MOUSQUETON DE CAVALERIE
... C'est à contre-cœur que la cavalerie est entrée en campagne avec des pistolets à canon lisse. La carabine qui, depuis quelques années, a été introduite à titre d'essai dans plusieurs écoles et cours, paraît jouir d'une grande popularité et si l'on réussit à établir une arme qui réunisse les conditions d'efficacité, de portée et de poids désirables, la cavalerie la recevra avec plaisir. Un revolver sera de même bien accueilli par tes sous-officiers et trompettes aussitôt qu'un modèle convenable aura été adopté...
Donc, une première carabine de dragons est construite en 1871 avec un levier d'armement dessiné avec un épaississe-ment progressif, sans boule de prise, l'entrée des cartouches et la culasse possédant leur dispositif d'obturation. Deux canaux pour l'évacuation des gaz sont aménagés à travers le canon.
Ce modèle est vite modifié : le levier devient classique avec sa boule terminale, la partie "prise" du fût quadrillée. Dès 1874, la hausse est prévue, suivant le système Schmidt, pour tirer à 600 mètres. La protection de la culasse est supprimée, toutefois la fermeture du magasin subsiste. Dès 1878, on ne voit plus les deux ouvertures pour les gaz.
Dimensions
MOUSQUETON A REPETITION POUR GARDE-FRONTIERES, MODELE 1878
En 1878, une petite série de mousquetons est fabriquée ; il s'agit de l'armement des garde-frontières qui sort à 400 exemplaires. Cette arme se présente comme le fusil de dragon, mais l'extrémité du canon est dégagée du fût et il y a un tenon pour la baïonnette-scie.
Dimensions
MOUSQUETON A RÉPÉTITION POUR GARDE-FRONTIÈRES, MODÈLE 1895
280 mousquetons de dragon sont modifiés en 1895 pour être utilisés par les garde-frontières. C'est l'arme de la cavalerie complétée par une bretelle, donc par un anneau soudé sous l'embouchoir. Ce mousqueton fait partie de la famille des Vetterli qui s'est répandue dans des emplois mineurs. Le petit nombre d'armes ainsi transformées augmente encore l'intérêt de celles qui subsistent.
Le système Vetterli comprend toute une famille d'armes avec les carabines, les mousquetons, le fusil de cadet. Tout au long de ses vingt années de service, il subit des dizaines de changements et d'améliorations de détail (le "perfectionnisme" helvétique). Lorsqu'il sera remplacé par le Schmidt-Rubin de 1889, les arsenaux fédéraux emmagasineront ces armes jusque vers 1950, date à laquelle les derniers exemplaires seront cédés pour... trois francs ! Toute collection suisse d'armes d'ordonnance commence par le Vetterli... mais à un autre prix que les trois francs d'il y a un quart de siècle !
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