Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07170.jsonl.gz/383

Canton suisse depuis 1803, officiellement Canton de V. All. Kanton Waadt, ital. Cantone di Vaud, rom. Chantun Vad. L'appellation antérieure Pays de V. (all. Waadtland ou Die Waadt) remonte à pagus waldensis (765). La langue officielle est le français, le chef-lieu Lausanne.
V. fit partie des royaumes burgonde, puis franc, de la Lotharingie, du royaume de Bourgogne et du Saint Empire. L'évêque de Lausanne reçut en 1011 du roi de Bourgogne le "comté de V.", en fait des droits régaliens. La maison de Savoie s'y implanta dès le début du XIIIe s. Apanage de cadets (1285-1359), le Pays de V. retourna à la branche aînée des comtes, puis ducs de Savoie, qui en perdirent une partie à la suite des guerres de Bourgogne, l'entier en 1536. V. devint pays sujet de Berne (de Berne et Fribourg dans les bailliages communs d'Orbe-Echallens et Grandson) jusqu'à la révolution vaudoise (1798). Canton du Léman sous la République helvétique, canton de V. depuis l'acte de Médiation (1803).
Le territoire comprend le Jura plissé (dont la vallée de Joux), le Plateau (avec le Gros-de-Vaud et le Jorat) et les Préalpes (Les Ormonts, le Pays-d'Enhaut), est partagé entre les bassins du Rhône (Venoge) et du Rhin (Broye, Orbe, Sarine). Il touche le Léman (La Côte, Lavaux, Chablais), ainsi que les lacs de Neuchâtel et de Morat. Il a une frontière avec tous les cantons romands sauf le Jura, ainsi qu'avec Berne et la France. Dès l'Antiquité, il est traversé par des voies de communication européennes. Ses frontières sont stables depuis le XVIe s., sauf dans la vallée de la Broye (Avenches et Payerne furent districts fribourgeois entre 1798 et 1802) et dans celle des Dappes (échange de parcelles avec la France en 1862). Quatrième canton suisse pour la superficie et troisième pour la population, il comptait 385 communes jusqu'à fin 1998, 318 au 1er janvier 2013. Lausanne accueille une université (académie dès le XVIe s.), une école polytechnique (cantonale, fédérale en 1969), le Tribunal fédéral (depuis 1875); la ville est le siège d'organisations internationales, dont le CIO dès 1915.
|Superficie (2006)||3 212,1 km²|
|Forêt / surface boisée||1 022,6 km²||31,8%|
|Surface agricole||1 393,1 km²||43,4%|
|Surface bâtie||270,0 km²||8,4%|
|Surface improductive||526,4 km²||16,4%|
|Année||1850||1880a||1900||1950||1970||2000|
|Habitants||199 575||235 349||281 379||377 585||511 851||640 657|
|En % de la population suisse||8,3%||8,3%||8,5%||8,0%||8,2%||8,8%|
|Langue|
|Français||212 164||243 463||319 287||376 908||524 234|
|Allemand||21 692||24 372||41 818||45 572||30 408|
|Italien||2 518||10 667||10 925||50 002||18 713|
|Romanche||39||92||272||309||268|
|Autres||2 317||2 785||5 283||39 060||67 034|
|Religion, Confession|
|Protestants||192 225||219 427||242 811||294 823||310 608||256 507|
|Catholiquesb||6 962||18 170||36 980||75 142||184 914||215 401|
|Catholiques-chrétiens||810||242||491|
|Autres||388||1 133||1 588||6 810||16 087||168 258|
|dont communauté juive||388||576||1 076||1 814||2 743||2 062|
|dont communautés islamiques||1 461||24 757|
|dont sans appartenancec||5 674||89 405|
|Nationalité|
|Suisses||194 283||222 480||250 205||350 078||396 299||463 664|
|Etrangers||5 292||12 869||31 174||27 507||115 552||176 993|
|Année||1905||1939||1965||1995||2005|
|Personnes actives||Secteur primaire||76 262||69 870||23 661||21 749d||17 349|
|Secteur secondaire||48 702||47 156||91 784||65 438||61 561|
|Secteur tertiaire||33 457||44 388||103 492||212 410||233 295|
|Année||1965||1975||1985||1995||2005|
|Part au revenu national||8,0%||7,9%||8,2%||8,6%||8,7%|
Le canton de V. est particulièrement riche en sites et vestiges de la préhistoire, compte tenu de sa vaste superficie (2822 km², sans les lacs) et de la diversité géographique et environnementale. Parmi les pionniers de l'archéologie figurent Frédéric-Louis Troyon, Albert Naef et David Viollier, auteur, en 1927, d'une Carte archéologique du canton de Vaud. La section de l'Archéologie cantonale, qui recense près de 3500 sites en 2011 dont plus d'un quart compte des vestiges préromains, œuvre dans leurs traces depuis 1973.
Les premiers témoignages d'une fréquentation humaine sur le territoire vaudois remontent à la fin du Paléolithique. Quelques outils en silex taillé du Magdalénien supérieur, vers 13 500 av. J.-C., ont été recueillis dans la grotte du Scex du Châtelard (comm. Villeneuve), associés à une faune des derniers temps glaciaires. Cette période est également discrètement représentée dans l'abri Freymond (comm. Mont-la-Ville) près du col du Mollendruz.
L'Azilien, qui succède vers 12 500 av. J.-C. au Paléolithique, est présent dans deux abris jurassiens, au Mollendruz et dans l'abri de la Cure (comm. Baulmes); mais c'est principalement la séquence mésolithique, contemporaine du grand réchauffement et de l'installation de la forêt, qui s'y développe: outillage microlithique en silex (armatures de flèches, grattoirs), en os ou bois de cervidé, foyers et aménagements sommaires témoignent de haltes de chasseurs-cueilleurs entre 9000 et 6000 av. J.-C. Le territoire montagnard des Préalpes est fréquenté dès l'Azilien, puis au Mésolithique, à l'instar de l'abri sous bloc des Sciernes-Picats (comm. Château-d'Œx). Un petit abri a été fouillé sur le Plateau molassique, à Ogens. A Lausanne-Vidy, les rives du Léman sont également parcourues par des chasseurs nomades.
Auteur(e): Gilbert Kaenel
Les premières traces attribuées à des agriculteurs-éleveurs, prenant le relais des cultures fondées sur une économie de prédation (chasse-pêche-cueillette), sont identifiées dans les abris fréquentés auparavant: à Baulmes (quelques tessons de céramique, 5500-5000 av. J.-C.), au Mollendruz (céramique et pierre polie, 5000-4500 av. J.-C.), mais aussi sur la colline de la Cité à Lausanne (vers 4500 av. J.-C.). Les terrasses du Plateau et les rives des lacs vont dès lors être investies par des habitats sédentaires, la forêt défrichée, les champs de céréales cultivés à proximité des fermes et hameaux. Si quelques témoignages (Sous-Colachoz, comm. Concise) suggèrent une occupation dès 4500-4000 av. J.-C., le mode d'habitat palafittique (les "lacustres") se généralise à partir de 3900 av. J.-C. et se maintient, avec des interruptions parfois de plusieurs siècles, jusqu'à l'âge du Bronze. On dénombre près de nonante palafittes sur les rives vaudoises du Léman et du lac de Neuchâtel, ce qui fait du canton de V. le plus riche de Suisse en stations littorales; les baies de Morges, Yverdon-les-Bains, Yvonand, Concise, entre autres, présentent une succession de villages, dont la restitution est facilitée par une conservation exceptionnelle en milieu humide (bois, tissus, vanneries); la dendrochronologie permet de dater les constructions et de restituer le plan de villages composés de maisons sur poteaux, de forme quadrangulaire, au plancher en général surélevé. La civilisation de Cortaillod, centrée sur la Suisse occidentale, se développe en différentes phases, de 5000 à 3300-3250 av. J.-C. environ, soit durant tout le Néolithique moyen. Issu d'une composante d'origine méditerranéenne, le Cortaillod sera remplacé par un bref épisode de la civilisation de Horgen, originaire de la région du lac de Zurich (3250-2950 av. J.-C.), puis par la civilisation de Lüscherz qui voit l'arrivée d'influences méridionales (2950-2700 av. J.-C.) et se transforme en Auvernier cordé: le Néolithique final montre ainsi une empreinte de la civilisation de la Céramique cordée (2700-2450 av. J.-C.), centrée sur le nord-est du Plateau, à laquelle succède la culture du Campaniforme (2450-2200 av. J.-C.). Les stations littorales sont abandonnées à la suite d'une dégradation climatique vers 2400 av. J.-C.
Le domaine funéraire est particulièrement bien représenté au Néolithique moyen sur le littoral lémanique, avec des inhumations en position repliée à l'intérieur de cistes (caissons de pierres) pouvant recevoir plusieurs individus, regroupées en nécropoles; les plus célèbres sont celles de Chamblandes (qui a donné son nom à ce type de tombes en cistes) et de Pierra-Portay (toutes deux comm. Pully), des Gonelles (comm. Corseaux) ou de Lausanne-Vidy. Les alignements de menhirs de Clendy (comm. Yverdon-les-Bains) ou de La Possession (comm. Lutry), ainsi que plusieurs mégalithes ou groupes de mégalithes, sur la rive nord du lac de Neuchâtel et à Lausanne-Vidy, témoignent de préoccupations religieuses. L'étude des productions de ces sociétés et de leur évolution dans le temps (formes et décors de la céramique, des outils en pierre polie, silex, bois de cerf, os) permet de jalonner trente siècles de Néolithique. Quelques objets en cuivre font leur apparition dès le IVe millénaire.
Auteur(e): Gilbert Kaenel
Les débuts du Bronze (2200-2000 av. J.-C.) restent quasi inconnus en terre vaudoise, mais entre 2000 et 1550 av. J.-C. se développe une véritable métallurgie du bronze (alliage de cuivre et d'étain), principalement illustrée dans le Chablais par des sépultures à inhumation, en position allongée sur le dos avec entourage de pierres, attribuées à la civilisation du Rhône (Ollon-Saint-Triphon, Pully, Ecublens). Les dépôts d'armes et de parures métalliques (comme à Neyruz, avec cinq haches et un poignard), interprétés dans un sens rituel, s'ajoutent aux données domestiques et funéraires. Les trouvailles de Lausanne-La Bourdonnette et Lausanne-Bois-de-Vaux, sépultures fastueuses ou dépôts, sont de prestigieux témoignages de cette civilisation. Délaissés vers 2400 av. J.-C., les villages littoraux réapparaissent peu avant 1800 av. J.-C. (Morges-Les Roseaux, Préverenges, Yverdon-les-Bains-Clendy, Concise-Sous-Colachoz); ils sont plus nombreux vers 1700-1600 av. J.-C., dans une phase dite "Roseaux" du nom de la station morgienne.
La civilisation du Rhône s'achève au début du Bronze moyen (1600-1500 av. J.-C.), marqué par une nouvelle interruption de l'habitat palafittique. La suite de la séquence (1500-1350 av. J.-C.) est représentée par des habitats en retrait des rives (Champ Vully, comm. Rances; Le Motti, comm. Onnens) ou dans la plaine (En Planeise, comm. Payerne), mais surtout par des tumulus (En Sency, comm. Vufflens-la-Ville), tertres funéraires recouvrant plusieurs sépultures successives, où l'on observe le retour progressif de l'incinération.
Le début du Bronze final (1350-1100 av. J.-C.) s'inscrit dans le prolongement du Bronze moyen. Le Châtel d'Arruffens (comm. Montricher), à près de 1400 m d'altitude au sommet du Jura, est un habitat fortifié (refuge temporaire?), occupé dès la fin du Bronze moyen.
Le dernier développement palafittique se place à la fin du Bronze final (1050-800 av. J.-C.). Les villages occupent de vastes surfaces, comprenant jusqu'à quelques dizaines de maisons; les stations de Corcelettes (comm. Grandson), de la Grande Cité (comm. Morges) ou de l'Eau Noire (comm. Avenches) ont livré une quantité impressionnante de témoins matériels: outils, parures et armes en bronze (interprétés pour la plupart comme des dépôts rituels) ou récipients en céramique. Les sites terrestres, implantés pour certains en des lieux élevés ou naturellement protégés (Lausanne-La Cité, Ollon-Saint-Triphon), sont moins connus. La fin du Bronze final, dite civilisation Rhin-Suisse-France orientale, se caractérise par ses productions céramiques, métalliques, mais aussi par ses sépultures à incinération au mobilier d'accompagnement caractéristique, ainsi au Boiron (comm. Tolochenaz), à Saint-Prex, Saint-Sulpice ou Lausanne-Vidy.
Auteur(e): Gilbert Kaenel
Durant le Premier âge du Fer ou époque de Hallstatt, après l'abandon des rives, les habitats, comme ceux du Motti (comm. Onnens), de Faoug ou d'Avenches-En Chaplix (VIIIe-VIIe s. av. J.-C.) sont moins bien connus. Déjà présent au Bronze final, le tumulus recouvrant la sépulture du défunt devient la règle; celui de Payerne, fouillé à la fin du XIXe s., a livré les restes d'un char à quatre roues et un torque en or. Il fait partie du vaste ensemble de tombes et résidences dites "princières" du Hallstatt final et du début de La Tène (fin du VIIe-début du Ve s. av. J.-C.).
Au Second âge du Fer ou époque de La Tène (480/450-30 av. J.-C.), les tombes à inhumation (dites plates, soit sans construction de surface) sont quasi les seuls témoins durant près de trois siècles, mis à part quelques vestiges d'habitat (à Rances ou à Orbe, sous la villa romaine). La nécropole d'En Pétoleyres (comm. Saint-Sulpice), avec un peu moins de cent sépultures (la deuxième plus vaste de Suisse) est utilisée de La Tène ancienne au début de La Tène moyenne (seconde moitié du Ve-début du IIIe s. av. J.-C.): hommes armés (épée, lance) et femmes richement parées (torque, bracelets, perles de verre et d'ambre, anneaux de cheville) et enfants y sont enterrés; une jeune fille porte deux figurines en pâte de verre d'origine phénicienne. La nécropole d'En Crédeyles (comm. Vevey), partiellement explorée, a livré des ensembles datés entre 400 et 200 av. J.-C.
La fin de La Tène voit l'abandon de ces nécropoles et le retour partiel de l'incinération, à part égale avec l'inhumation pour la trentaine de tombes de Lausanne-Vidy (seconde moitié du IIe s. av. J.-C.). Le développement de nouveaux habitats est le phénomène le plus marquant: hameau agricole à La Maule (comm. Cuarny), agglomération d'Yverdon qui évolue d'un village ouvert, dès le début du IIe s. en tout cas, en oppidum, un site urbain enclos en 80 av. J.-C. par la construction d'une fortification composée d'un mur à poteaux frontaux (Pfostenschlitzmauer) en chêne, parement de pierres sèches et remplissage de terre. Productions céramiques, artisanat varié, monnayages d'argent sur le modèle romain et de potin (alliage cuivreux), importations du monde romain sont représentatifs de cette culture de La Tène finale, attribuables aux Helvètes de Suisse occidentale. Le site du Mormont (comm. Eclépens et La Sarraz), découvert en 2006, revêt sans doute une fonction cultuelle à la fin du IIe s. av. J.-C.: de nombreuses fosses creusées jusqu'au substrat calcaire, dans lesquelles céramiques, parures, outils métalliques, animaux et humains sont déposés en offrande.
A l'époque de la guerre des Gaules (58-51 av. J.-C.), un petit oppidum protégé par un murus gallicus est établi à Sermuz (village de Gressy, comm. Yverdon-les-Bains), où, comme à Lausanne-Vidy, une nouvelle occupation se transformera dès le milieu du Ier s. av. J.-C. en agglomération gallo-romaine. Dans la plaine d'Avenches, dominée par l'oppidum du Bois de Châtel occupé au Ier s. av. J.-C., de nombreux vestiges, plus spécifiquement funéraires du IIe s. av. J.-C. mis au jour dans le secteur sacré situé à l'ouest de la future capitale de l'Helvétie romaine, témoignent de la continuité du peuplement à l'aube de l'époque romaine.
Auteur(e): Gilbert Kaenel
Le canton de V. ne correspond dans l'Antiquité à aucune réalité politique ou ethnique: dès la Tène finale (IIe-Ier s. av. J.-C.), l'arc lémanique et le Plateau se situent en pays helvète, le Chablais en pays nantuate, le Pays-d'Enhaut peut-être en zone rhète (non celtique).
Le territoire vaudois est à la croisée de grands axes fluviaux et terrestres. Le trait d'union Lausanne-Yverdon entre bassins rhodanien et rhénan joue un rôle essentiel dans le trafic de marchandises et la desserte des régions rhénanes. Aménagée par Claude en 47 apr. J.-C., la voie stratégique du Grand-Saint-Bernard traverse le canton pour franchir le Jura au col de Jougne. L'axe côtier Villeneuve-Genève et les voies partant de Vevey, Lausanne et Nyon vers le nord complètent le réseau. Cette configuration fluviale et routière, le voisinage avec la province de Narbonnaise (Genève, rive sud du Léman) et avec l'Italie, ainsi que la diversité des paysages et des ressources, expliquent l'exceptionnelle densité des sites romains.
Avec la Colonia Iulia Equestris (Nyon) et Aventicum (Avenches), le canton comprend deux colonies romaines. Les localités secondaires y abondent, avec Pennelocus (Villeneuve), Viviscus (Vevey), Lousonna (Lausanne), Uromagus (Oron), Minnodunum (Moudon), Eburodunum (Yverdon-les-Bains). On recense de très nombreux domaines ruraux (en plaine, au moins autant que de villages actuels), les villae de Pully, Commugny, Yvonand ou Orbe (Boscéaz) étant particulièrement fastueuses, ainsi que des vestiges routiers (milliaires et voies) à Yvorne, Saint-Saphorin (Lavaux), Saint-Prex ou Ballaigues et des sanctuaires isolés à Ursins ou au sommet du Chasseron (comm. Bullet).
Auteur(e): Laurent Flutsch
Après leur tentative d'émigration et leur défaite près de Bibracte en 58 av. J.-C., les Helvètes regagnent leur territoire d'origine. On ignore leur statut exact au cours des quatre décennies suivantes. Si l'Helvétie n'est pas formellement soumise, la présence romaine y est de plus en plus marquée: allouée à des vétérans de la cavalerie romaine, la colonie de Nyon est fondée en 45 ou 44 av. J.-C.; son territoire s'étend du Léman au Jura et du Pas de l'Ecluse à l'Aubonne, voire à la Morges. Une partie de la région de La Côte est donc en terre romaine dès cette date. Ailleurs sur le Plateau, des troupes romaines s'installent peut-être aux points stratégiques, comme à Sermuz. L'influence économique romaine s'intensifie, avec l'importation de vaisselle italienne et l'apparition de la tuile dans l'habitat, par exemple à Lausanne-Vidy.
La soumission des Helvètes et de leurs voisins alpins, Nantuates et Rhètes compris, est effective en 13 av. J.-C., quand Auguste a conquis les Alpes en prélude aux campagnes de Germanie. Devenu une cité (civitas), le pays helvète est rattaché à la Gaule belgique; les Nantuates dépendent, avec les peuples du Valais, d'un district de Rhétie.
Auteur(e): Laurent Flutsch
Sur sol vaudois comme ailleurs, la politique d'urbanisation d'Auguste déploie ses effets dès la dernière décennie avant notre ère: les bourgades existantes sont remodelées ou déplacées (Lausanne, Avenches), d'autres localités sont peut-être fondées ex nihilo. Le processus est pratiquement achevé vers 20 apr. J.-C., avec au long des axes une localité tous les 30 km environ. Miroirs du pouvoir romain, ces centres régionaux favorisent la romanisation des populations; l'aristocratie indigène y trouve un cadre propice au maintien de ses prérogatives. Les agglomérations se développent par la suite, avec la généralisation de la maçonnerie dès le milieu du Ier s. apr. J.-C. puis, dans les plus importantes, l'édification de grands monuments (thermes, théâtres, amphithéâtres).
Auteur(e): Laurent Flutsch
Englobé dans le marché et le système monétaire de l'Empire, le territoire vaudois connaît, comme les régions voisines, un essor économique marqué par l'arrivée massive de produits importés (huile d'olive, vin, sauces de poisson, vaisselle, matières premières), par de nouvelles technologies (maçonnerie, tuilerie et briqueterie, génie civil, plomberie, serrurerie, verrerie), par le développement des transports. La situation géographique est un atout: basée à Lausanne-Vidy, la corporation des Nautes du Léman gère le transit de marchandises sur le lac et leur acheminement jusqu'à Yverdon, où les bateliers de la Thielle et de l'Aar, établis à Avenches, prennent le relais. Le trafic sud-nord, et dans une moindre mesure transjurassien, est un facteur de la prospérité régionale.
L'artisanat et l'agriculture se diversifient au gré de nouvelles techniques et d'espèces introduites: vigne, pommier, châtaignier, pêcher, cerisier, prunier, betterave rouge, céleri, fenouil, ail. L'exploitation des ressources naturelles (pierre et bois, chasse, pêche) s'intensifie à l'aune des besoins des agglomérations et de l'expansion démographique. Les produits locaux ne s'exportent guère; ils sont écoulés sur le marché régional.
Auteur(e): Laurent Flutsch
Après la mort de Néron, la guerre de succession qui en 68 et 69 oppose Galba, Vitellius, Othon et Vespasien touche le peuple helvète qui s'attire l'hostilité de Vitellius et de ses troupes. Avenches échappe de peu à la destruction. En 69, la victoire de Vespasien change la donne: le nouvel empereur favorise l'Helvétie, qui s'est opposée à son rival et où il a des attaches familiales, puisque son père Flavius Sabinus est établi comme banquier à Avenches. Capitale de la cité des Helvètes depuis une quarantaine d'années au moins, la ville reçoit en 71 le statut de colonie. Elle est dotée d'une muraille monumentale commencée en 72. En 79, Titus, qui a passé une partie de son enfance à Avenches, chez son grand-père, succède à son père Vespasien (Flaviens). Entre 85 et 89 survient un nouveau découpage provincial. Retirée de la Gaule belgique, la cité des Helvètes est rattachée à la province de Germanie supérieure, dont la capitale est Mayence. Une organisation qui prévaudra jusqu'en 297.
Auteur(e): Laurent Flutsch
Au cours du IIe s., la stabilité a assuré le développement des centres urbains, favorisé l'émergence d'une classe moyenne et enrichi énormément certains, comme en témoigne le faste de plusieurs résidences. Dès 250, les multiples crises politiques et économiques de l'Empire affectent la région, de même que les raids des Alamans empruntant le couloir du Plateau vers l'Italie ou la Narbonnaise. Avenches est mis à sac vers 275; sans être désertée, la ville en restera diminuée. Une embellie survient sous Dioclétien (284-305), qui réforme l'Etat et procède en 297 à un nouveau remaniement: le pays helvète est rattaché à la Séquanie, centrée sur Besançon.
Sous Constantin Ier (306-337), divers lieux stratégiques sont fortifiés sur les axes d'invasion. Une garnison de nautoniers, chargés de ravitailler les troupes du Rhin, est établie à Yverdon, dans un castrum doté d'une muraille érigée en 325. Un autre poste militaire est basé à Genève; pour bâtir son enceinte, on arrache des blocs aux monuments de Nyon transformés en carrières.
Au fil du IVe s., de nouveaux découpages, mal connus, semblent intervenir. Avenches et le sud du Plateau seraient rattachés pour un temps à Martigny et à Genève. Les villes de plaine se dépeuplent au profit de sites voisins mieux protégés: la colline de la Cité à Lausanne, le Bois de Châtel près d'Avenches. La plupart des domaines ruraux sont abandonnés par leurs propriétaires; mais le personnel reste sur les lieux, en communautés qui deviendront paroisses et villages. Au cours du IVe s., quelques objets à symboles chrétiens, à Avenches et à Lausanne notamment, trahissent la diffusion du christianisme. Mais la christianisation générale est encore loin d'être achevée.
Auteur(e): Laurent Flutsch
En 401, Rome renonce à défendre le Rhin et retire ses troupes en Italie. Pour le pays vaudois, la période romaine stricto sensu est terminée. Mais l'Empire dicte encore l'histoire locale en installant, en 443, les Burgondes au sud du Plateau, avec Genève pour capitale. Auparavant vaincu et "fédéré" par Rome, ce peuple germanique doit servir de glacis à l'Italie. Relativement peu nombreux (env. 25 000), les Burgondes s'intègrent à la population et adoptent le latin. En 470, leur royaume s'est étendu outre-Jura et leur capitale est transférée à Lyon.
De façon générale, le retrait romain en 401, l'arrivée burgonde en 443 puis la chute de l'Empire d'Occident en 476 ne bouleversent pas la vie de la population. Cette période marque la transition et l'adaptation des structures, avec le déclin des pôles anciens au profit de centres souvent prospères, comme Genève, Sion et plus tard Lausanne. En quatre siècles d'intégration à l'Empire, le territoire vaudois a été durablement transformé par le métissage entre tradition indigène et apports méditerranéens: en découlent les nouveautés technologiques et agricoles déjà évoquées, mais aussi l'alphabétisation, la latinisation, et l'assimilation d'un fond culturel, juridique et religieux qui compose le socle de l'actuelle identité culturelle.
Auteur(e): Laurent Flutsch
Ce n'est que depuis le milieu du VIIIe s. que l'histoire du haut Moyen Age vaudois peut se faire avec des écrits. Auparavant, elle se confond avec celle de la Sapaudia, entité où les Burgondes s'étaient installés dans la première moitié du Ve s. et démantelée vers 500. En 534, les rois francs s'emparent du royaume burgonde dont l'unité est reconstituée en 561 par le roi Gontran sous l'appellation de pagus Ultrajoranus. L'archéologie a livré des trouvailles essentiellement funéraires et monétaires; la richesse du sous-sol, l'une des plus fortes de Suisse, est encore largement méconnue. Les deux types de sources sont d'origine ecclésiastique, donc partielles et partiales. Il n'empêche que celles-ci confirment que le haut Moyen Age correspond à la fois à une période de continuités et de changements.
Le territoire conserve une population de langue et de tradition romanes, par les effets du peuplement antérieur et des migrations.
Plusieurs implantations des époques plus anciennes se poursuivent à Aubonne, Bonvillars, Champagne, Concise, Corcelles-près-Concise, Genolier, Lausanne, Onnens, Pully, Saint-Prex, Saint-Saphorin (Lavaux), La Tour-de-Peilz, Ursins, Vevey et Yverdon. D'autres apparaissent, l'église de Préverenges, celle de Saint-Léger à Saint-Légier-La Chiésaz, les nécropoles de Bex, de Rances Champ-Vully, de Saint-Sulpice, du Clos d'Aubonne, à La Tour-de-Peilz (sans pareille dans le canton avec 578 tombes). Romainmôtier, attestée depuis le milieu du Ve s., occupe l'espace d'un ancien établissement gallo-romain, avec des fortunes diverses jusqu'à son rattachement à Cluny, au Xe s.
Les nouvelles organisations territoriales reproduisent en grande partie les découpages administratifs romains; ainsi le diocèse de Lausanne dont le siège était itinérant depuis le début du VIe s. (Windisch, Avenches), regroupe les territoires de l'ancienne civitas Helvetiorum, repris aux deux diocèses de Genève et de Sion, constitués plus tôt. L'évêque se fixe à Lausanne, entre la fin du VIe s. et le début du VIIe s., sur le promontoire de la Cité. La destinée de Lausanne en est profondément modifiée, l'agglomération se confondant pour toute la période avec l'Eglise. Elle est le centre du pagus waldensis, dont la désignation traduit la forte présence forestière qui domine la ville.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
Les politiques du haut Moyen Age s'emploient à contrôler cet espace stratégique, traversé par le principal axe routier entre la France et l'Italie. Il est tour à tour sous la domination burgonde, puis mérovingienne, avant de faire partie de la Lotharingie, issue en 843 du partage de l'empire carolingien (Royaume franc) et de passer, à la faveur de la dislocation définitive de celui-ci, aux mains des rois de Bourgogne, entre 888 et 1032 (second royaume de Bourgogne).
La présence monastique à partir de Romainmôtier se développe dès la fin du VIe s. avec Saint-Thyrse (Lausanne), Baulmes et Payerne. Les grands cimetières, à l'extrémité des agglomérations, sont remplacés progressivement par de nouveaux sites à proximité des églises comprises dans des paroisses dont la généralisation tend à s'affirmer dès la fin du IXe s. Lausanne connaît avant l'an mille l'abandon de la paroisse unique au profit de plusieurs églises paroissiales.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
Sous le roi Rodolphe III, qui règne de 993 à 1032, le Pays de V. occupe une position centrale dans l'organisation du royaume. Pouvoirs politique et religieux y cohabitent plus qu'ailleurs dans ce dernier. Romainmôtier et Payerne relayent l'influence de Cluny, dont les abbés sont les alliés des rois de Bourgogne. Plus qu'un territoire, la concession en 1011 du comté (comitatus) de V., partie sud du pagus waldensis, confère à l'évêque de Lausanne un ensemble de droits sur la ville et sa région proche, ainsi qu'à Lavaux, Curtilles, Lucens, Albeuve, Bulle, La Roche, Saint-Prex et Chevressy (comm. Pomy). L'époque coïncide avec l'essor démographique, économique et architectural (abbatiale romane à Payerne) dont profite le Pays de V. L'extinction des Rodolphiens en 1032 amène le rattachement du royaume au Saint Empire. La mort en 1056 de l'empereur Henri III, dernier roi de Bourgogne, puis l'éloignement de ses successeurs, privent le Pays de V. de toute autorité centrale et reconnue. Le milieu du XIe s. marque aussi le début de l'histoire territoriale et lignagère des aristocraties régionale et locale.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
Jusqu'au XIIIe s., l'évêque de Lausanne est le principal seigneur du pays. La maison de Savoie, qui prend pied dans le Pays de V. en 1207, met en place un pouvoir territorial et une administration moderne. Dès les guerres de Bourgogne, tant l'évêque que le duc de Savoie ne peuvent résister à la puissance montante de Berne.
A partir de 1057, le Pays de V. est privé de tout pouvoir régional indiscutablement reconnu par les élites locales. Il sera soumis jusqu'au XIIIe s. à l'autorité plus ou moins lointaine du pouvoir impérial, tout en subissant les manifestations d'une âpre rivalité territoriale, mise en œuvre par les principaux pouvoirs seigneuriaux alors en pleine croissance, les familles aristocratiques étant concurrencées par les grands monastères et par l'évêque de Lausanne.
En effet, même si l'impact réel et immédiat des droits comtaux concédés en 1011 par Rodolphe III à leur Eglise ne doit pas être surestimé, ce sont les prélats lausannois qui constituent, jusqu'au début du XIIIe s., le principal pouvoir exerçant des droits publics sur le Pays de V. Dans le conflit séculaire entre la papauté et l'empire, ils prennent le plus souvent parti pour le second et en retirent la consolidation de leurs droits temporels, comme l'illustre la donation de l'empereur Henri IV à l'évêque Burcard d'Oltigen en 1079. Les évêques peuvent ainsi accroître leurs biens en Lavaux et dans la vallée de la Broye et défendre l'autonomie de leur Eglise face aux convoitises de puissances hégémoniques extérieures, comme les ducs de Zähringen et les comtes de Genève. Sans jamais coïncider avec le territoire de leur immense diocèse, leur influence politique dépasse les limites de leurs possessions foncières, car ils détiennent de l'empereur d'importants droits publics, routes et péages, marchés et surtout monnaie.
Pour des raisons documentaires, ce sont les seigneuries monastiques qui sont les mieux connues. Au XIe s., les prieurés clunisiens de Payerne et de Romainmôtier apparaissent dotés d'un important patrimoine foncier et de droits de ban. Solidement implanté dans le nord-ouest du Pays de V., mais ayant aussi de nombreuses possessions à La Côte et en Franche-Comté, Romainmôtier présente à partir du milieu du XIe s. l'image d'une puissante seigneurie monastique qui a parfois fort à faire pour se défendre face à ses rivaux, parmi lesquels les Salins ou les Grandson. A partir de 1120, la multiplication des établissements (cisterciens de Montheron, Hautcrêt et Bonmont, bénédictins de Lutry, Grandson et Blonay, prémontrés du Lac de Joux, chartreux d'Oujon) permet de mieux préciser la densité du maillage seigneurial. Le patrimoine foncier et les droits seigneuriaux de ces nouveaux monastères sont moins étendus mais plus compacts que ceux des clunisiens. Abondantes et relativement bien conservées, leurs archives permettent, par le biais des donations pieuses et des règlements de litiges, d'entrevoir les contours de l'aristocratie laïque et de la population qui lui est soumise.
Avant 1200, les seigneuries détenues par l'aristocratie ne peuvent en effet être appréhendées que par des sources d'origine ecclésiastique, ainsi que par l'analyse archéologique des sites fortifiés, dont l'étude systématique reste à mener. Les ruptures politiques du XIe s. liées à la disparition du royaume de Bourgogne ne semblent pas avoir entraîné un renouvellement complet des élites locales laïques, qui sont déjà fermement enracinées, notamment dans l'ouest du Pays de V., à l'instar des seigneurs d'Aubonne et de Mont.
Qualifiés en 1110 de principes provincie, ce sont incontestablement les Grandson, bien connus en raison de leurs démêlés avec les moines de Romainmôtier, qui incarnent le plus puissant pouvoir seigneurial du Pays de V.: solidement implantés au pied du Jura, ils possèdent plusieurs sites fortifiés (Grandson, Champvent, La Sarraz, Belmont[-sur-Yverdon], Montricher) permettant de contrôler la route menant vers les passages jurassiens. A l'autre extrémité du Pays de V., les Blonay, cités parmi les principes du Chablais en 1109, exercent une suprématie de fait sur la vallée du Rhône, le site de Chillon et la haute vallée de la Broye. Installés aussi bien au centre (Cossonay) du Pays de V. qu'à La Côte (Prangins et Nyon), les seigneurs de Cossonay apparaissent dès 1096 en possession d'un château et d'une clientèle de chevaliers.
A ces principaux noyaux du pouvoir seigneurial laïque, on peut ajouter des lignages au rayonnement moins étendu, comme les Vufflens et les Goumoëns dans le Gros-de-V., ou ne touchant que de façon marginale le territoire cantonal actuel, à l'instar des comtes de Gruyère, dont l'assise territoriale primitive est située dans le Pays-d'Enhaut. Même si le terme d'anarchie n'est plus de mise pour désigner cette période d'émiettement des pouvoirs, il est certain que les liens structurant cette élite laïque sont très lâches et que les relations féodales ne sont guère explicites. Lorsqu'elles émergent de manière plus précise dans la documentation du XIIIe s., les seigneuries, et notamment les châteaux qui en constituent le cœur, sont définies explicitement comme étant des alleux.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
Comme ailleurs, le XIIIe s. vaudois connaît de profonds bouleversements, parmi lesquels une importance nouvelle attachée à l'usage de l'écrit et la mise en place de structures administratives de type étatique. Si le Pays de V. reste une région de droit coutumier jusqu'à la fin du Moyen Age, il connaît une influence diffuse du droit savant, notamment dans les affaires relevant prioritairement de la sphère ecclésiastique, comme les mariages et les successions. Cette évolution capitale a été portée par des milieux ouverts aux influences extérieures, l'évêque de Lausanne Roger de Vico Pisano et son entourage italien au début du XIIIe s., les chanoines lausannois ayant fréquenté les universités de Paris et Bologne, mais surtout les fonctionnaires au service des Savoie. Outre une croissance quantitative spectaculaire, la documentation se caractérise désormais par une grande variété typologique, avec l'apparition des premiers comptes de châtellenie à Chillon dès 1257.
Les Savoie sont les principaux artisans de cette mutation dans le Pays de V. Etablis depuis le XIIe s. en Chablais, ils se voient reconnaître des droits dans le Pays de V. en 1207, puis en 1219 (traité de Burier) dans lequel l'évêque de Lausanne cède Moudon en fief au comte Thomas Ier. Toutefois, c'est vers 1240-1260 que s'opère la prise de possession du Pays de V. par son fils Pierre II. Celui-ci conduit une politique systématique d'acquisition de droits féodaux en se faisant prêter hommage par de nombreux seigneurs (Aubonne, Bioley, comtes de Gruyère, Saint-Martin, Palézieux), voire de petits chevaliers de village (Vulliens, Sottens, Bussy, Chapelle), possessionnés le plus souvent dans les vallées de la Broye, de la Sarine et au bord du lac de Neuchâtel. Ayant acquis l'avouerie de Payerne (1240), Pierre se crée aussi un important domaine direct, constitué des châtellenies de Moudon, Romont, Rue, Yverdon et des Clées. Cette politique se poursuit avec son frère et successeur, le comte Philippe Ier, qui renforce les structures administratives. Vers la fin de son principat, l'expansion savoyarde en terre vaudoise connaît un temps d'arrêt car elle se heurte aux ambitions des Habsbourg qui soumettent Payerne à un long siège en 1283. Le Pays de V. est aussi un enjeu important de la succession âprement disputée de Philippe (mort en 1285). Après de violents combats, sa nièce, Béatrice de Faucigny, abandonne ses alliés vaudois, les Cossonay-Prangins, qui doivent céder leurs possessions de Nyon, Prangins et Grandcour au comte Amédée V et à son frère Louis Ier de Savoie-V. Neveux de Philippe, ceux-ci se répartissent laborieusement le patrimoine savoyard; la plus grande partie des terres vaudoises est constituée en apanage (dit aussi "baronnie de V.") au profit de Louis et de ses descendants (Savoie-V.), alors qu'Amédée V conserve le Chablais, les fidélités des vassaux importants et le contrôle de Payerne. Les Savoie étendent encore leur influence à La Côte avec les fondations de Morges (1286) et de Rolle (vers 1318-1319).
Cette époque troublée voit la construction ou la transformation de nombreux châteaux vaudois (Champvent, Lucens, Morges, Grandson) mais aussi l'affirmation d'une identité territoriale et politique du Pays de V. Ses limites orientale et occidentale ne coïncident pas avec celles du diocèse de Lausanne, mais correspondent désormais avec l'apanage des Savoie-V. qui va de Vevey à Nyon, tout en comprenant le Bugey et le Valromey, ce qui place l'ouest lémanique au centre de leurs possessions. En 1302 est signalée la coutume de V., reflet d'une unité juridique concrétisée encore vers 1350 par l'expression désormais courante de "Patrie de V.". Vers 1330, Moudon devient le centre administratif du bailliage de V. (alors que Chillon est celui du bailliage du Chablais). Après la revente en 1359 de son apanage par Catherine de Savoie-V. au comte Amédée VI, le bailliage est parfois aussi appelé la marche de V. par l'administration de l'Etat savoyard, lequel s'étend au début du XVe s. de Nice jusqu'aux portes de Berne.
Au cours de leur implantation en terre vaudoise, les Savoie se heurtent aux évêques de Lausanne qui incarnent la seule puissance capable de leur résister. Cette rivalité s'estompe à partir de 1320 grâce à une série de compromis qui consacrent la suprématie territoriale des Savoie, tout en assurant l'autonomie du petit Etat épiscopal. Outre Lausanne et Lavaux, les évêques possèdent Lucens, Bulle, Avenches, La Roche. Leur influence politique va cependant au-delà, comme l'attestent la diffusion de leur monnaie dans la partie méridionale du diocèse et l'emploi du style chronologique de l'Annonciation, en référence à Notre-Dame, patronne de la cathédrale et du diocèse. D'autres seigneurs importants détiennent également des seigneuries et des fidélités vassaliques sur le territoire vaudois, tels les Montfaucon-Montbéliard, puis les Chalon (deux familles comtoises) à Orbe, Echallens et Grandson, les Gruyère dans le Pays-d'Enhaut, les Neuchâtel à Champvent. A partir du deuxième quart du XIVe s., ces droits sont cependant toujours reconnus comme étant des fiefs des Savoie. Ceux-ci parviennent également à exercer les principaux droits seigneuriaux des monastères par le biais de l'avouerie, tout en laissant aux religieux l'essentiel des revenus qui en découlent.
Cette forte présence étatique des Savoie n'a laissé que peu d'espace à l'expression des pouvoirs communaux. Si de nombreuses franchises (dès 1214 à Villeneuve) sont accordées, elles portent davantage sur des concessions de type économique (exemptions de péage, droits de vente du vin) que sur une autonomie en matière d'organisation politique ou d'exercice de la justice, qui restent des attributs fondamentaux du seigneur, représenté par son châtelain. Les signes d'une certaine autonomie communale se manifestent donc plutôt dans les possessions épiscopales (Lausanne ou Avenches) ainsi qu'à Payerne, où le pouvoir seigneurial est partagé entre le prieuré et les Savoie. Le Pays de V. savoyard connaît cependant une assemblée délibérante, les états de V., attestés dès 1361, qui rassemblent régulièrement les délégués des châtellenies, auxquels s'associent plus rarement les nobles et les ecclésiastiques. Les états sont le plus souvent convoqués par les Savoie pour répondre à leurs sollicitations fiscales et discuter des modalités de leur perception. Comme ils ont le droit de se réunir spontanément, ils en viennent aussi à s'occuper de certaines questions d'ordre général, notamment en période de troubles et d'insécurité. Le Chablais ne connaît pas d'institution similaire alors que des réunions des trois états de l'évêché sont attestées à Lausanne, mais seulement à la fin du XVe s.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
Durant la première moitié du XVe s., à l'apogée médiéval du duché de Savoie centré autour du bassin lémanique, le Pays de V. est souvent choisi comme résidence par la cour savoyarde et c'est principalement à Lausanne que s'établit Félix V, l'ancien duc Amédée VIII élu pape par le concile de Bâle en 1439. Le duché de Savoie traverse ensuite une période de troubles qui n'épargnent pas le Pays de V. Régulièrement constitué en apanage (pour Jacques de Savoie en 1460), voire mis en gage pour combler le déficit des finances ducales, le Pays de V. perd de son importance politique aux yeux de la dynastie qui réside de plus en plus souvent au Piémont. La région est de surcoît durement touchée par les guerres de Bourgogne: La Sarraz et Les Clées sont mises à sac en 1475, Yverdon en février 1476, les localités lémaniques et la vallée de la Broye en juin suivant. La défaite du duc de Bourgogne et de son allié savoyard provoque le passage en mains bernoises et fribourgeoises des possessions vaudoises des Chalon (Grandson, Orbe, Echallens); Berne s'empare en outre dans le Chablais de la rive droite du Rhône (Bex et Aigle). Cet éloignement du pouvoir savoyard provoque un regain de vitalité des états de V. qui prennent davantage d'initiatives, notamment en matière législative. Ils promulguent une dizaine de statuts entre 1510 et 1534, dont les Statuta nova patrie Vuaudi, visant à lutter contre les abus de la juridiction ecclésiastique. Très liés avec les Savoie, les évêques de Lausanne doivent aussi faire d'importantes concessions, notamment en acceptant la fusion de l'administration communale lausannoise en 1481 (union de la Cité et des quatre bannières de la ville basse) et en laissant la ville mener une politique autonome, illustrée par la combourgeoisie conclue avec Berne et Fribourg en 1525.
Profitant de la faiblesse des pouvoirs savoyard et épiscopal, Berne et Fribourg entreprennent la conquête du Pays de V. en 1536, épisode régional d'un conflit plus large qui provoque la disparition presque totale du duché de Savoie. Les châtellenies vaudoises sont partagées entre les deux villes, Berne s'emparant également de l'essentiel des terres épiscopales, dont Lausanne.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
Envoyées au nom de la combourgeoisie liant Berne à Genève pour libérer cette dernière du blocus imposé par la Savoie, les troupes de Hans Franz Nägeli conquièrent le Pays de V. savoyard au printemps 1536 en application des dispositions du traité de Saint-Julien (1530). La confirmation simultanée des franchises locales et la promesse, non tenue, de non-ingérence en matière religieuse facilitent la conquête.
La fuite de l'évêque de Lausanne, Sébastien de Montfalcon, se solde par la confiscation de ses possessions. Berne remet la partie orientale du Pays de V. à Fribourg et la rive gauche du cours inférieur du Rhône jusqu'à Evian au Valais, entrés tardivement dans la campagne. Combourgeoises de Berne, Lausanne (1525) et Payerne (1344), qui ont participé aux opérations militaires, obtiennent des prérogatives judiciaires et fiscales, mais non l'autonomie politique espérée.
Les statuts donnés au Pays de V. le 13 mai 1536 le découpent en bailliages, dont le nombre, augmenté du Pays-d'Enhaut suite à la faillite du comte de Gruyère (1555), est définitivement fixé à seize au début du XVIIIe s. Alors que le gouvernement d'Aigle, territoire acquis lors des guerres de Bourgogne (1474-1476), et le Pays-d'Enhaut ressortent de l'administration "allemande" (Tütsch Bern), le reste du Pays de V. est rattaché à une nouvelle entité "romande" (Welsch Bern).
Contestée par la Savoie et mal vue par les Confédérés craignant la prépondérance bernoise, la conquête de 1536 ne sera pas assurée avant longtemps. Par le traité de Lausanne (1564), Berne doit rétrocéder au duc de Savoie les bailliages de Gex, Ternier-Gaillard et Thonon en échange de la reconnaissance de sa souveraineté sur le Pays de V. Les principaux cantons suisses n'incluent ce dernier dans la garantie fédérale qu'à la fin du XVIIe s.
Les seize baillis en charge de l'administration, de la justice et de l'armée dans leur ressort sont les seuls Bernois représentant le souverain. Nommés pour six ans (cinq dans les bailliages communs), ils dépendent largement de la connaissance des affaires et des réseaux personnels de leur second, le lieutenant baillival, nommé à vie, fonction monopolisée par un nombre restreint de familles de notables locaux et dont le journal de Jean Henri Polier de Vernand illustre l'importance. Seules quelques familles nobles - tels les d'Allinges, d'Aubonne, Joffrey, Martines ou Treytorrens - sollicitent après 1536 la bourgeoisie de Berne, requise pour les charges d'Etat; celles qui parviennent à de tels postes, à l'instar des Gingins, Tavel ou Goumoëns, sont plus rares encore.
Entrée en possession d'une mosaïque de droits, Berne cherche à les uniformiser. Avec la révision augmentée du Coutumier de Moudon (1577) en des Loix et Statuts (1616), elle se donne la possibilité de modifier les anciennes coutumes par voie d'ordonnances, procédé dont elle fait largement usage. Dans le domaine fiscal, où l'imposition directe est exceptionnelle (1555, 1577), elle mène une vaste entreprise dite de "rénovation des fiefs" (1650-1750) visant à la reconnaissance et à la simplification de la perception de la dîme et des droits seigneuriaux qu'elle a acquis à titre de successeur de l'évêque et de la maison de Savoie. Regroupements, échanges, achats ou ventes augmentent, au détriment de ses vassaux, le capital décimal et seigneurial de l'Etat de Berne, qui avoisine les 50% des dîmes et cens versés par les Vaudois à la fin de l'Ancien Régime. Deux enquêtes de noblesse (1670-1672, 1675-1677), qui amènent plus d'une quarantaine de familles à produire leurs titres, sont étroitement liées à cette rénovation foncière. En renonçant à cette occasion à donner un statut juridique à la noblesse, Berne empêche durablement les nobles de développer une conscience collective qui aurait pu les unir contre elle dans la défense d'intérêts communs.
En matière militaire, le nouveau souverain exige des Vaudois sept régiments d'infanterie sur les vingt et un qui composent la milice bernoise. Si les fonctions de colonel demeurent en principe réservées aux Bernois, au début du XVIIIe s. le tiers des charges de capitaines au service étranger est ouvert aux sujets vaudois.
Dans le domaine judiciaire, les bailliages sont subdivisés en soixante châtellenies. Reprenant les droits précédemment exercés par les Savoie et, à Lausanne, par l'évêque (jugements entraînant la peine capitale, droit de grâce, dernières appellations), Berne ne diminue pas la multitude de cours existantes, évaluée à quelque 400. C'est en matière ecclésiastique que l'intervention du gouvernement bernois est la plus sensible, avec l'introduction de la Réforme (édits de Réformation des 19 octobre et 24 décembre 1536) et la sécularisation des biens ecclésiastiques, la réorganisation du clergé en six classes (Lausanne-Vevey, Payerne, Morges, Yverdon, Gex, Thonon), relevant directement du souverain, et la suppression des synodes, au début du XVIIIe s. Les lois consistoriales (1640, 1746, 1787) représentent une voie efficace de pénétration du nouveau droit de législation souveraine dans l'ensemble du territoire. Les fonctions civiles et religieuses qu'ils exercent font en outre des pasteurs, issus tant des campagnes que des villes vaudoises, d'importants relais gouvernementaux.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Les pouvoirs locaux conservent une large autonomie sous le régime bernois, qui maintient l'essentiel des structures féodales et des cadres politiques urbains pour en faire des maillons de l'Etat territorial.
Seigneuries, droits de juridiction et redevances féodales ayant été dès 1536 vendus également aux roturiers, leurs détenteurs, tous vassaux de Berne mais en partie seulement nobles, constituent un groupe très hétérogène. L'abolition de la taxe imposée aux roturiers pour tout achat de fief noble (droit de cape), en 1748, accentue ce phénomène. Etrangers et banquiers genevois se ruent particulièrement sur les seigneuries de La Côte, à l'instar des Necker à Coppet, Bière et Rolle.
Les seigneurs exercent un pouvoir important, à titre de législateurs dans les règlements des communautés, de créanciers, de pourvoyeurs d'emplois et de justiciers. Autorisés à juger les infractions aux mandats de réforme (1560), ils détiennent en maints endroits la haute justice, dont ils font un instrument de pouvoir, comme l'illustrent les procès de sorcellerie qui coûtèrent la vie à près de 1600 personnes entre 1580 et 1653.
Villes et bourgades conservent leurs privilèges et franchises. Celles qui n'appliquent pas le Coutumier de Moudon (Lausanne, Payerne, Grandson, Orbe-Echallens, Aigle) mettent leur droit particulier par écrit aux XVIIe et XVIIIe s. Toutes suivent l'évolution de Berne, caractérisée dès le milieu du XVIIe s. par la spécialisation (avec la création de diverses "chambres" ou commissions) et l'oligarchisation. Administrées généralement par deux Conseils, elles augmentent sensiblement le prix d'entrée dans la bourgeoisie. Dès la fin du siècle, le Petit Conseil gagne partout en importance au détriment du Grand Conseil. Dans les conflits qui opposent fréquemment les deux instances, comme à Morges dans les années 1760, le souverain bernois est appelé à faire office d'arbitre.
Lorsque, après 1570, les états de V. cessent d'être réunis, les villes prennent le relais dans la défense du droit coutumier. Leurs assemblées, assez nombreuses entre la fin du XVIe et le début du XVIIe s., où elles s'élargissent parfois à des représentants de la noblesse, se réduisent ensuite aux "quatre bonnes villes" de Moudon, Nyon, Yverdon et Morges sous l'effet des mandats souverains restreignant leur droit de réunion et de délibération (1622, 1647, 1653, 1680). Leur dernière assemblée se tient à Morges en 1728.
Les communautés villageoises disposent également d'une certaine autonomie, plus importante si elles dépendent de Berne (dans l'ancienne Terre de Romainmôtier par exemple) et non d'un seigneur local. Administrées le plus souvent par un ou deux Conseils, elles veillent à la gestion des biens communaux, à l'assistance et à l'instruction, ainsi qu'à l'exécution de diverses tâches de police, voire de justice.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Le Pays de V. semble avoir jusqu'en 1790 connu peu d'agitation politique. La conjuration d'Isbrand Daux (1588), tout comme la rébellion du major Davel (1723) représentent des épisodes isolés. Les conflits entre communautés rurales et seigneurs, quant à eux, demeurent encore peu étudiés.
Deux mouvements d'opposition nés au sein de l'académie de Lausanne témoignent d'une réaction au césaropapisme bernois. Pour avoir contesté les compétences du souverain en matière ecclésiastique, le premier pasteur de la ville, Pierre Viret, est banni en 1559, entraînant avec lui la totalité des professeurs. Dans les années 1720, la crise du Consensus provoqua un nouveau bras de fer, suivi d'un second exode de professeurs.
La Révolution française de 1789 encourage les élites urbaines à souhaiter des réformes politiques. Dans les campagnes, elle suscite un mouvement en faveur de la liberté économique. Nombre de droits féodaux sont abolis dans les années 1790, davantage du reste par Berne, soucieuse d'assurer la paix intérieure, que par les seigneurs vaudois. Même les commerçants non bourgeois, simples "habitants", parviennent à obtenir du souverain l'abolition des patentes (1790).
Célébrés dans diverses villes vaudoises en juillet 1791 à l'occasion de l'anniversaire de la prise de la Bastille, des banquets républicains provoquent une dure répression gouvernementale. Le massacre des Gardes suisses aux Tuileries (1792) achève de mettre une sourdine aux revendications. Elles reprennent à la suite des victoires de Bonaparte et de la création des Républiques-sœurs de l'automne 1797, sous la forme de pétitions de nombreuses villes et bourgades demandant la réunion d'une assemblée de députés vaudois. La révolution entraînée par l'intervention militaire française, en janvier 1798, coupe court à ce mouvement réformiste.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Si la densité du réseau castral du XIIe s. peut faire supposer une certaine concentration de l'habitat, seuls de rares indices attestent une véritable densification de la population, comme la mention d'un bourg neuf vers 1130-1135 à La Sarraz ou le premier noyau urbain de Moudon, qui serait contemporain du castrum édifié vers 1127. Le mouvement s'accélère considérablement au début du XIIIe s., si l'on en croit la fondation de Villeneuve en 1214 ou l'effectif, considérable, de 8000-9000 habitants estimé pour Lausanne en 1219. Cette croissance se poursuit avec la fondation de Saint-Prex en 1234 et l'extension du bourg d'Aubonne la même année. Souvent situées en bordure des lacs, les fondations (Yverdon, La Tour-de-Peilz, Morges) ou les extensions urbaines se multiplient ensuite dans les années 1260-1320 avant de se conclure par la fondation de Rolle (vers 1318-1319). Cependant, cette extraordinaire densité traduit surtout la concurrence seigneuriale acharnée de cette époque troublée. Les simples projets, échecs ou succès limités (L'Isle en 1291, Daillens en 1301, Saint-Nicolas de Ver près de Rolle av. 1321) prouvent du reste que de nombreuses fondations envisagées ne correspondent pas aux capacités démographiques des zones choisies pour abriter les nouveaux sites.
Aux XIVe et XVe s., certaines sources, pas encore exploitées dans leur totalité, permettent une approche plus précise des phénomènes démographiques. Les estimations concordent pour souligner une très grande densité de population au début du XIVe s., même dans les zones de montagne, comme le prouvent un projet avorté de colonisation dans la région du col de la Croix en 1292 ou des défrichements dans la vallée des Ormonts. Il s'agit pourtant d'un pic précédant une décrue démographique, attestée dans le Chablais dès le deuxième quart du XIVe s., donc avant les meurtrières épidémies de peste. Remontant la vallée du Rhône, la Grande Peste est attestée à Genève à la fin de l'été 1348, à Lausanne en novembre, à Vevey et Moudon en hiver 1349. Très virulente, elle provoque le décès du tiers des membres du chapitre cathédral lausannois, soit une dizaine de chanoines. La réplique de l'été 1360 n'est pas moins funeste et entrave pour longtemps la reprise démographique. Evaluée à 63 habitants au km2 en 1337, la densité de la population de Palézieux aurait chuté à 43 en 1416. En 1368, la population globale des châtellenies savoyardes en Pays de V. est estimée à 40 000-50 000 habitants, sur la base de cinq personnes par feu.
Pendant longtemps, les phénomènes migratoires semblent avoir été plus qualitatifs que quantitatifs: émigration de nobles vaudois en Angleterre, notamment au service du roi Henri III, immigration de prêteurs piémontais ou d'administrateurs venus de Savoie. A partir de 1450, on observe un flux migratoire en provenance du Piémont (région de Domodossola), puis du Faucigny, pour le travail des vignes de Lavaux et le défrichement du Jorat. D'abord saisonnière, cette population se stabilise, contribuant ainsi à la reprise démographique du XVIe s.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
On peut supposer une intensification de la productivité dès le XIIe s., sur la base du réseau très serré des nouvelles fondations monastiques, dont les membres peuvent ainsi vivre du surplus agricole. Le système des granges, exploitées par les frères convers, connaît son apogée entre la fin du XIIe et le milieu du XIIIe s., notamment chez les cisterciens (Montheron possède neuf granges, Hautcrêt sept, Bonmont cinq). Les travaux de défrichement ne sont pas très importants, les terres acquises par les moines étant déjà en culture. En revanche, cisterciens et prémontrés ont joué un grand rôle dans l'établissement des vignobles de Lavaux. Ce faire-valoir direct prend fin au XIVe s. avec l'accensement des granges en faveur de tenanciers. Certaines abbayes sont au bord de la ruine, comme le Lac de Joux en 1324. Si ces difficultés sont en partie dues à la raréfaction de la main-d'œuvre non salariée procurée par les convers, les seigneuries laïques connaissent également ces changements, à l'exemple de la réserve seigneuriale de Palézieux, partagée et accensée à des tenanciers à la même époque. De nombreux domaines viticoles, aussi bien laïques qu'ecclésiastiques, continuent cependant d'être exploités en faire-valoir direct jusqu'à la fin du Moyen Age.
Le Pays de V. était situé sur l'un des axes majeurs du commerce international de l'Europe médiévale, comme l'atteste la comptabilité des importants péages de Villeneuve et des Clées. L'impact de ce phénomène sur les échanges locaux n'a cependant pas encore été étudié et le commerce est surtout connu sous son aspect normatif, à travers les articles des chartes de franchises. La circulation des monnaies d'or (florins) est attestée dès 1314-1320. Relativement développé, le crédit est pratiqué aussi bien par des prêteurs piémontais (d'Asti), des établissements ecclésiastiques (Hautcrêt), que de simples particuliers.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
C'est davantage la condition juridique des habitants que les antagonismes sociaux qui a pour l'instant retenu l'attention. On possède cependant des indices de remise en cause du pouvoir seigneurial au XIVe s.: la révolte des Lausannois en 1313, des réactions antinobiliaires à Crassier en 1320, la rébellion des bourgeois d'Avenches en 1350 ou les contestations qui suivent la reprise de l'apanage de V. par la branche comtale en 1359 et qui nécessitent en 1362 l'envoi d'hommes d'armes aux Clées et à Payerne; cette ville est en outre le théâtre d'une véritable insurrection en 1420.
Les élites aristocratiques sont les mieux connues. Vers 1100, quelques représentants des plus grandes familles sont qualifiés de senior ou de princeps, mais la supériorité sociale est le plus souvent exprimée par la qualité seigneuriale, parfois assortie du terme de chevalier. En 1208 apparaît le titre de donzel, soit un fils de chevalier non encore adoubé, indice d'une transmission héréditaire de la noblesse. Au XIIIe s., ses membres ne sont généralement pas astreints au toisé (impôt sur la largeur des cheseaux), privilège qu'ils perdront vers 1340. Il n'y a pas vraiment de droit nobiliaire, si ce n'est une tendance diffuse à la primogéniture au XVe s. Vers 1400 apparaissent des lettres de noblesse concédées à des bourgeois devenus notables (Cerjat). On assiste alors à un renouvellement du groupe aristocratique. Plusieurs lignages importants (Grandson, Cossonay, Montagny) s'éteignent, tandis que certaines familles de plus modeste extraction, enrichies par le service militaire et administratif, indigènes ou originaires d'autres régions de l'Etat savoyard (Champion, Bouvier, Russin), acquièrent par achat ou mariage des seigneuries importantes, à l'exemple des Colombier à Vufflens-le-Château.
Cités dès le XIIe s., les habitants des villes sont qualifiés de citoyens à Lausanne, de bourgeois dans les sièges de châtellenies. Ils y bénéficient de franchises, privilèges juridiques qui distinguent leur condition de celle des serfs de la campagne. Ces derniers, appelés aussi taillables, représentent l'écrasante majorité de la population. A partir de 1300, certains sont affranchis de leur condition contre argent versé au seigneur. A la fin du Moyen Age subsistent cependant d'importantes poches de servitude, notamment dans certaines seigneuries ecclésiastiques (terres épiscopales, chapitre cathédral, couvents de Montheron, du Lac de Joux et de Romainmôtier), mais aussi laïques (vallée des Ormonts).
Dès le XIVe s. apparaissent des manifestations, souvent dramatiques, d'exclusion sociale. Les lépreux en sont victimes en 1321, accusés d'avoir empoisonné les puits. Ce grief est repris lors de la peste de 1348-1349 contre les juifs du Chablais qui sont massacrés. Etablis dans le sillage des Savoie depuis le XIIIe s., ils avaient vu leur nombre augmenter à la suite des expulsions du royaume de France. Quelques communautés se reconstituent (à Lausanne en 1408), mais elles disparaissent vers 1437. Les mécanismes d'exclusion se focalisent ensuite autour des accusations et des nombreux procès de sorcellerie, dans lesquels les inquisiteurs dominicains de Lausanne jouent un rôle actif jusqu'à la Réforme.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
L'essentiel du Pays de V. était intégré dans le diocèse de Lausanne, alors que l'ouest lémanique relevait du diocèse de Genève et le Chablais de celui de Sion. Si les évêques de Lausanne sont surtout connus par leur politique temporelle, leur spiritualité émerge parfois, avec Amédée (1145-1159), moine cistercien et auteur d'homélies mariales, ou Boniface (1231-1239), intellectuel et prélat réformateur qui doit abandonner sa charge devant l'hostilité du clergé et de la population. Développés au XIIIe s., la dévotion mariale et le pèlerinage à la cathédrale de Lausanne connaissent un rayonnement régional et restent vivaces jusqu'au XVIe s., comme l'atteste le succès des grands pardons.
Au XIIe s., c'est le clergé régulier, très nombreux, qui est le mieux documenté, même si son probable rôle pastoral est difficile à cerner. La réalité de l'encadrement paroissial n'est guère perceptible avant la liste des paroisses (ou pouillé) de 1228 qui figure dans le cartulaire de Lausanne. Le clergé séculier se heurte alors à la concurrence des ordres mendiants qui connaissent un vif succès: dominicains à Lausanne dès 1234, franciscains à Lausanne (1258), Grandson (1289/1298) et Nyon (1295/1296), brève installation des ermites de saint Augustin à Vevey vers 1300. Un certain nombre de maisons canoniales, relevant souvent des congrégations de Saint-Maurice d'Agaune ou du Grand-Saint-Bernard, remplissent en outre des fonctions hospitalières. Cette forte densité d'établissements masculins contraste avec la rareté des couvents féminins, présents seulement à Rueyres (comm. Chardonne) au XIIe s. et à Lausanne (cisterciennes de Bellevaux dès 1267 et établissement temporaire de dominicaines en Chissiez de 1290 à 1331), avant l'installation de clarisses réformées (colettines) à Vevey (1422/1424) et Orbe (1426/1430).
La vie religieuse des laïcs est plus difficile à percevoir, même si des béguines sont attestées aux XIVe s., principalement à Lausanne, mais aussi à Avenches, Yverdon et Moudon. On rencontre également des reclus et surtout des recluses à Orbe, Vevey, Yverdon et Avenches ainsi qu'aux environs de Lausanne (Vidy, Jorat). Ces formes particulières de vie religieuse ne sont plus attestées au XVe s. La piété populaire s'exprime en revanche massivement à travers les legs pieux et l'intégration dans les confréries, nombreuses jusqu'à la veille de la Réforme.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
Au XIIIe s., la croissance spectaculaire de l'usage de l'écrit se limite aux actes administratifs, rédigés en latin jusqu'au XVIe s. Il est difficile de percevoir les traces d'une vie culturelle et intellectuelle en dehors des milieux ecclésiastiques, essentiellement la cathédrale et les couvents mendiants. C'est là que l'on peut trouver les indices de certains cursus universitaires et de circulation de manuscrits, lesquels ont presque tous disparu. Au XIVe s. est mis sur pied un réseau assez dense d'écoles élémentaires dans les bourgs à l'initiative des autorités communales, probablement davantage soucieuses de dispenser un savoir professionnel que de développer une culture savante.
Seule œuvre littéraire de l'époque, les poésies d'Othon III de Grandson n'ont pas d'ancrage régional. Au XVe s., la demande scolaire s'amplifie, mais excède l'offre locale et l'on va chercher les maîtres d'école en Franche-Comté. Au sein d'une petite élite cultivée se détachent quelques auteurs, comme Jean Bagnyon, Jacques de Bugnin, auteur en 1480 du Congié pris du siècle séculier, ou encore le chartreux Pierre de Dompierre, dernier prieur de La Lance (1510-1538), qui évoque des livres de poésie et de grammaire écrits durant sa jeunesse. Cultivé et lui-même poète, l'évêque Aymon de Montfalcon (1491-1517) anime une certaine vie culturelle au sein de sa cour, témoignage d'un éphémère humanisme vaudois préréformateur.
Auteur(e): Bernard Andenmatten
Selon deux dénombrements effectués par les autorités bernoises, l'un pour lever la taille de 1550 et l'autre pour connaître l'effectif des hommes mobilisables en 1558-1559, la population comptait au milieu du XVIe s. entre 53 000 et 66 000 individus. On est mieux renseigné sur le XVIIIe s., grâce aux recensements de 1764 et 1798. Ils montrent qu'avec un taux de croissance d'environ 0,5% par an, la population a passé de 120 000 à 144 000 individus entre le milieu et la fin du siècle. Ces chiffres infirment la thèse de la dépopulation, très répandue à l'époque et entretenue dans le Mémoire sur l'état de la population du Pays de Vaud (1766), l'enquête statistique pionnière du doyen Jean-Louis Muret.
Alors que baptêmes et mariages sont enregistrés dès la fin du XVIe s., il faut attendre 1728 pour trouver des registres de décès pour chaque paroisse. On ne connaît donc que ponctuellement l'influence démographique des grandes épidémies. L'une des vagues de peste les plus meurtrières, celle de 1611-1614, aurait fait perdre 1500 habitants à Vevey, 2000 à Lausanne et 2500 au Pays-d'Enhaut. Après la disparition du fléau, au milieu du XVIIe s., les maladies infectieuses demeurent la principale cause de décès.
Au XVIIIe s., la population était répartie presque uniformément entre l'arrière-pays (60%) et l'arc lémanique. Certaines communes d'habitat dispersé des Préalpes, telles Château-d'Œx ou Gryon, étaient plus peuplées que bien des villes de la plaine. Dans le recensement de mai 1798, Lausanne vient en tête (9021 habitants), suivie de Vevey (3268), Yverdon (2484) et Morges (2145). Payerne, Nyon, Orbe, Moudon, Aigle, Aubonne et Rolle avaient entre 1000 et 2000 habitants, tandis qu'Avenches, Grandson et Villeneuve en comptaient entre 800 et 900. Sur 382 communes recensées, 321 totalisaient moins de 500 habitants, dont 161 moins de 200.
Seules deux des principales villes vaudoises ont augmenté leur population entre 1764 et 1798, période où l'accroissement touche davantage les campagnes; Lausanne passe de 7191 à 9021 habitants (+25%) et Nyon de 1624 à 1934 (+19%). Un mouvement de population semble avoir caractérisé plusieurs villes de l'arc lémanique; ainsi, en 1764, moins de la moitié de la population veveysanne était composée de Vaudois, l'autre moitié étant pour l'essentiel d'origine française, bernoise ou neuchâteloise. Les réfugiés huguenots, qui passèrent par milliers, furent peu nombreux à pouvoir rester, souvent comme habitants perpétuels, plus rarement comme bourgeois (Réfugiés protestants).
Si l'immigration était forte, l'émigration l'était plus encore. Le recensement de 1764, qui comptabilise les départs des années précédentes, indique qu'un homme adulte sur dix, et environ 6% des femmes étaient hors du pays, l'émigration militaire étant moins importante que l'émigration civile des domestiques, employés, commerçants, précepteurs et gouvernantes.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Premier secteur économique, l'agriculture domine, avec un assolement en général triennal. La viticulture, dont l'importance fait du Pays de V. la première région viticole de Suisse au XVIIIe s., est pratiquée sur le versant du Léman. Certaines régions introduisent au début de ce siècle les prairies artificielles (esparcette) et la culture de la pomme de terre, qui se répand surtout après les mauvaises récoltes des années 1770.
Les Préalpes et le Jura se sont tôt tournés vers l'élevage. La fabrication du fromage de type gruyère, qui y débute probablement au XVe s., atteint un pic au XVIIIe s. Le Jura abrite en outre une industrie du fer, fort ancienne, qui connaît son apogée pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648). Son développement fut freiné par le retrait des capitaux étrangers qui en avaient permis l'essor. Il en va de même pour le projet du canal d' Entreroches et pour les salines de Bex, d'abord privées, reprises par Berne en 1685. Un bassin industriel n'en était pas moins constitué dans le Jura autour de la vallée de Joux, Vallorbe et Sainte-Croix, qui inclut des activités dans l'horlogerie dès la seconde moitié du XVIIIe s.
Les tentatives de développer l'industrie textile sont moins heureuses, non tant, comme on l'a longtemps affirmé, par manque de soutien du souverain, que parce qu'il s'avère aussi difficile de cultiver des vers à soie dans le Pays de V. que d'écouler la production. Si elle n'est pas un pays de révolution industrielle, hormis peut-être dans le secteur de la tannerie, la province vaudoise connaît un développement de l'artisanat récemment mis en évidence. En témoignent la multiplication et la spécialisation des métiers, au nombre de 200 à Lausanne au XVIIIe s., ainsi que l'essor des foires; on en comptait une cinquantaine en 1781, aussi bien dans des villes que des villages. L'essor de l'artisanat au XVIIIe s. coïncide avec la naissance d'une société de consommation observable par les nouveaux objets, considérés comme luxueux (faïence, verre, soieries, cotonnades) qui pénètrent jusque dans les campagnes. L'orfèvrerie connaît son apogée, la porcelaine de Nyon est renommée. Avec l'arrivée à Lausanne de l'éditeur Marc-Michel Bousquet, en 1736, l'imprimerie connaît un petit "âge d'or" qui se prolonge jusque dans les années 1780.
Situé sur l'un des axes majeurs du commerce international, qui s'intensifie au XVIIIe s., le Pays de V. dispose à la fin de l'Ancien Régime de l'un des meilleurs réseaux routiers d'Europe. Outre un intense commerce intérieur, des maisons de commissionnaires (tels les Blanchenay, Mandrot, Muret) font transiter un nombre élevé de marchandises, dont les deux tiers entrent par le péage de Nyon, celui de Jougne ayant perdu en importance dès le milieu du XVIIe s. D'autres maisons investissent des capitaux dans le commerce international ou se tournent vers la finance, à l'instar des d'Illens, Roguin, van Berchem ou Francillon.
Le service étranger constitue un autre secteur important, dont l'apport économique demeure encore mal connu. La noblesse n'est pas seule à briguer des postes de commandement; des quelque 400 officiers vaudois repérés pour le XVIIIe s., principalement au service de France, de Hollande et de Piémont-Sardaigne, une moitié provient de familles nobles, dont certaines à forte tradition militaire, comme les Goumoëns, Constant de Rebecque ou Chandieu, tandis que l'autre moitié est issue de familles bourgeoises.
Prépondérante, la paysannerie, définitivement affranchie du servage dans le premier tiers du XVIe s., connaît des statuts très différents. Les laboureurs sont plus souvent tenanciers que propriétaires et la micropropriété (jusqu'à 5 ha) est la règle. Le nombre de journaliers s'accroît aux XVIIe-XVIIIe s. Les enclosures, réglementées par les mandats souverains de 1591, 1716 et 1771, leur enlèvent en maints endroits le droit de vaine pâture. Tandis que les régions alpines se sont pratiquement affranchies des redevances seigneuriales et de la dîme, ces dernières grèvent lourdement les bailliages de Morges, d'Orbe-Echallens et la seigneurie de La Sarraz dans celui de Romainmôtier, et ce jusqu'au début du XIXe s., le rachat des droits féodaux n'étant réglé que sous la Médiation (loi du 31 mai 1804).
De même que dans les campagnes, les inégalités de statut s'accroissent dès le XVIIe s. dans les villes, avec l'augmentation des taxes d'entrée dans les bourgeoisies. Les habitants, sans droits politiques, y deviennent majoritaires. En 1764, à Nyon, ils représentent 67% de la population, à Morges les deux tiers. L'essor de la domesticité est tout aussi notable; 28% des Nyonnais ayant une source de revenus travaillent dans le service de maison en 1764.
Les villes abritent une moyenne de 20% de pauvres. Tandis que les bourgeois et, plus rarement, les habitants, sont secourus par les bourses des pauvres, les non-domiciliés reçoivent des hôpitaux un secours pour une à deux journées (passade) avant d'être renvoyés plus loin et 100 000 "passants" sont ainsi hébergés, nourris et voiturés par l'hôpital de Lausanne entre 1703 et 1811.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Les idées réformées ont peu pénétré dans le Pays de V. avant que Berne n'impose la nouvelle foi, à l'issue de la dispute de Lausanne (octobre 1536). Seule la moitié environ du clergé catholique se convertit, dont une très faible partie opte pour le pastorat. Une septantaine d'ecclésiastiques s'exile en terres fribourgeoises. Nombre de ceux qui passent au protestantisme et que la conversion autorise à rester au pays tout en leur assurant une pension, entretiennent des foyers de résistance à la Réforme, qui met quelques générations à s'imposer.
Dans les bailliages d'Orbe-Echallens et Grandson, administrés en commun avec Fribourg, réformés et catholiques cohabitent avant que la foi réformée ne l'emporte dans la plupart des communes à l'issue de votes ("plus de religion"). Le dernier a lieu en 1619 à Poliez-le-Grand. Là où la religion catholique se maintient (à Echallens et dans une dizaine de villages de la châtellenie), s'impose le partage des églises (simultaneum). Des règlements édictés par les cosouverains définissent un cadre légal à la coexistence religieuse (1532, 1725).
Les pratiques religieuses, que Berne a tardivement codifiées pour son territoire romand (ordonnances ecclésiastiques de 1758, peu appliquées, et de 1773) échappent largement à la documentation conservée. Le Pays de V. semble avoir été un terreau fertile pour les mouvements dits hétérodoxes. Arminianisme et socianisme sont combattus dans le "serment d'association" exigé des pasteurs par Berne en 1699. Le piétisme se développe au début du XVIIIe s., surtout chez les laïcs, avec pour épicentre Vevey. Sous l'influence des réfugiés huguenots, une "seconde réformation" marque au même moment le retour à une piété plus intériorisée. Le christianisme libéral de Jean-Frédéric Ostervald trouve un large écho au sein de la classe cultivée. A partir de la seconde moitié du XVIIIe s., la laïcisation commence à toucher plus largement les élites.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Le développement de la culture de l'écrit et de l'encadrement religieux de la population, aux XVIe et XVIIe s., sont les principaux moteurs du développement de l'instruction élémentaire et secondaire, à la charge des communes, et de la formation supérieure, soutenue par le souverain.
Rendues obligatoires par l'ordonnance souveraine de 1676, les écoles élémentaires sont au nombre de 534 en 1801. Onze villes disposaient à la même époque d'un collège: Lausanne, Aubonne, Avenches, Morges, Moudon, Nyon, Orbe, Payerne, Rolle, Vevey et Yverdon.
L'académie de Lausanne prend forme progressivement entre 1537 et 1547, date des premières lois académiques. Première haute école réformée de langue française en Europe, fortement influencée par la pédagogie humaniste jusqu'à la réforme académique de 1616, elle attire à ses débuts des professeurs réputés (Konrad Gessner [1516-1565], Théodore de Bèze, Celio Secondo Curione). La crise de 1559, consécutive au bannissement de Pierre Viret, lui fait perdre l'essentiel de son rayonnement international. Elle ne le retrouve, brièvement, qu'au début du XVIIIe s., avec l'ouverture d'une chaire de droit naturel confiée à Jean Barbeyrac (1711).
Les Lumières trouvent une large résonance en Pays de V. Les premières décennies du XVIIIe s. sont marquées par la figure d'intellectuels, pasteurs ou magistrats pour la plupart, qui cherchent à concilier Lumières et religion révélée, tels Jean-Pierre de Crousaz, Abraham Ruchat, Charles Guillaume Loys de Bochat, Gabriel Seigneux de Correvon ou Jean-Philippe Loys de Cheseaux. Certains d'entre eux apportent leur soutien à l'entreprise pédagogiquement très novatrice des écoles de charité de Lausanne (1726) et écrivent dans la presse littéraire naissante (Bibliothèque italique et Journal helvétique).
A partir des années 1740 se développe une sociabilité mi-savante, mi-mondaine orientée vers l'utilité publique, qu'inaugurent les loges maçonniques. Plusieurs filiales de la Société économique de Berne, à laquelle participent les Vaudois éclairés, sont créées en 1761 (Lausanne, Vevey, Yverdon, Nyon et Payerne), suivies de la Société morale (1762), de la Société littéraire (1772) et de la Société des sciences physiques de Lausanne (1783). Des bibliothèques publiques s'ouvrent à Yverdon (1763), Morges (1767) et Lausanne (1780). Les salons animés par des femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie, à l'instar d'Angélique de Charrière-Bavois, de Catherine de Charrière ou de Marie Blaquière, sont particulièrement appréciés des étrangers, attirés dans le Pays de V. entre autres par la renommée du docteur Auguste Tissot et par la découverte du paysage lémanique. Le séjour qu'y font des hommes de lettres comme Voltaire ou Gibbon contribue au dynamisme culturel. Dès 1790, Mme de Staël accueille les intellectuels à Coppet. L'entreprise éditoriale la plus ambitieuse illustrant la participation vaudoise aux Lumières protestantes est l'Encyclopédie d'Yverdon , dirigée par Fortuné-Barthélemy de Félice.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
A la veille de la révolution helvétique, le Pays de V. est partagé entre adeptes du statu quo et partisans de réformes. Rares sont ceux qui imaginent le détacher de Berne. Proclamée dans la nuit du 24 janvier 1798 par une poignée de patriotes, à Lausanne et à Vevey, encouragés par la présence dans le Pays de Gex d'une division de l'armée française d'Italie forte de 10 000 hommes, l'éphémère République lémanique n'emporte l'adhésion ni des élites vaudoises, craignant d'être satellisées par la France, ni de la population rurale, hostile à une révolution. Aussi la fin du régime bernois est-elle moins le résultat de l'initiative locale que celui de l'entrée des troupes françaises, suite à l'incident de Thierrens du 25 janvier (deux hussards français sont tués alors qu'ils accompagnaient un aide de camp en mission auprès du général bernois François Rodolphe de Weiss), qui rend tout retour en arrière impossible, auquel s'ajoute le repli de Berne sur la défense de son territoire alémanique.
Les Vaudois sont les premiers à adopter, le 15 février 1798, la Constitution helvétique apportée par les généraux français (les autorités centrales entreront en fonction le 12 avril). La résistance armée à la révolution, dans le Jura et le Pays-d'Enhaut, est brisée début mars 1798 grâce à l'aide des troupes françaises. Le nouveau canton du Léman est amputé des districts de Payerne et d'Avenches, rattachés au canton de Fribourg. Quoique épargné par la guerre, il doit verser une lourde contribution militaire (emprunt Ménard) et il est pendant la deuxième guerre de coalition le théâtre d'incessants passages de troupes vers les cols alpins. Le statut d'avant-poste de la révolution lui vaut en outre de devoir fournir des contingents de volontaires à l'armée française pour ses campagnes contre Berne, dans les petits cantons de Suisse centrale (1798) et, à deux reprises, en Valais (1798, 1799), où la conduite des troupes franco-vaudoises est d'une rare sauvagerie.
Au rapide ralliement des élites politiques et commerçantes urbaines au nouveau régime correspond une forte participation vaudoise dans les plus hautes instances helvétiques, avec des personnalités telles que Frédéric-César de La Harpe, Pierre-Maurice Glayre, Philippe Abraham Louis et Louis Secretan, Jules Muret, Louis François Bégoz. Ce soutien à un régime unitaire considéré comme garant de l'existence politique du nouveau canton n'est pas toujours partagé par la population qui craint d'être entraînée dans la guerre. Après le retour des fédéralistes au gouvernement helvétique, en 1800, qui coûte leur place à plusieurs représentants vaudois, une pétition d'une douzaine de notables du canton demandant le retour au régime bernois recueille en juin 1801 entre 17 000 et 26 000 signatures. En mai 1802, le soulèvement des Bourla-Papey, motivé par la perception rétroactive des redevances féodales, porte l'instabilité à son comble. La déroute du gouvernement helvétique, venu se réfugier à Lausanne le 20 septembre 1802, suscite une dernière action de résistance armée à la révolution, la prise d'Orbe par les fédéralistes (30 septembre), avant que Bonaparte n'impose sa médiation.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Dès l'acte de Médiation proclamé en février 1803, où figure (chapitre XVII), la constitution du canton de V., Jules Muret, Henri Monod (1753-1833) et Auguste Pidou, les figures les plus marquantes du Petit Conseil (bientôt surnommées "Pères de la Patrie"), l'exécutif cantonal, n'ont de cesse de viser à une sorte d'autarcie politique, militaire et économique, qui présenterait le canton à la fois comme un fidèle membre de la Confédération et un Etat capable de s'administrer sans les Bernois. Les électeurs, qui ne peuvent émettre leur choix que s'ils s'acquittent d'un cens électoral relativement modeste, envoient au Grand Conseil (législatif), des députés modérés qui permettent au gouvernement d'appliquer sa politique toute de prudence.
La chute de Napoléon (1814) plonge le canton dans de grands tourments. Attaché à l'empereur déchu à qui il doit son accession au rang de canton, V. craint pour son indépendance, les appétits de Berne se réveillant en effet. Les Vaudois manœuvrent habilement et préservent leur souveraineté à la suite de l'intervention du tsar Alexandre Ier, l'ancien élève de La Harpe. Leur liberté a toutefois un prix; ils doivent accepter une constitution plus sévère (adoptée par le Grand Conseil en août 1814), avec un cens plus élevé et un système de cooptation qui complète le Grand Conseil d'une escouade de députés "sûrs".
Soucieux de ménager les grandes puissances et d'assurer les Confédérés de la loyauté des Vaudois, le Conseil d'Etat (nouveau nom de l'exécutif), dirigé de fait par Jules Muret, se résout à une politique qui apparaît aux nouvelles élites urbaines de plus en plus autoritaire. Dès les années 1820, le mouvement libéral se nourrit de cette hostilité et prend son essor dans le canton, alors que se multiplient les protestations contre l'attitude jugée arrogante et fermée des autorités. Réunie derrière le Nouvelliste vaudois fondé en 1824, la jeune garde libérale, avec à sa tête Charles Monnard, aspire à un changement profond des institutions et une affirmation sans faille de la liberté de la presse et de la publicité des débats.
Auteur(e): Olivier Meuwly
Sous pression, le Conseil d'Etat concède au printemps 1830 une révision qui pérennise en réalité l'ordre des choses issu de 1814. L'insatisfaction est grande, mais le gouvernement résiste. Les "trois glorieuses" parisiennes, en juillet 1830, donneront un coup de fouet décisif au mouvement libéral. La révolution éclate le 18 décembre 1830, renversant le Conseil d'Etat de Muret. Une nouvelle constitution est adoptée par le peuple en juin 1831, qui consacre le suffrage universel (masculin). Le régime libéral se distingue, entre autres, par le soin qu'il porte à l'instruction publique, mais se voit bientôt débordé par l'aile la plus avancée du mouvement révolutionnaire, qui fournira ses cadres au jeune mouvement radical, en progression à partir des années 1833-1834.
Les radicaux s'organisent et revendiquent une démocratisation plus aboutie du système politique (les élections s'étendant sur plusieurs journées désavantagent notamment les électeurs les moins fortunés). Ils envisagent aussi une action plus prononcée de l'Etat en matière économique. Avec le Nouvelliste vaudois dont ils ont pris le contrôle, ils sauront exploiter la mauvaise humeur de la population envers le Conseil d'Etat libéral, mais dans lequel siège le chef et théoricien des radicaux, Henri Druey. Partisans d'une souveraineté cantonale stricte, les libéraux refusent de s'opposer aux Lucernois, qui ont confié leur instruction secondaire aux jésuites. Une pétition est lancée; son succès, dû à l'action de l'Association patriotique de Louis-Henri Delarageaz, marque le début de la révolution radicale, qui survient les 13 et 14 février 1845.
Auteur(e): Olivier Meuwly
La nouvelle constitution, adoptée le 10 août 1845, innove sur le plan des droits populaires avec une disposition qui introduit à la fois le référendum législatif et l'initiative populaire. Un grand nombre de pasteurs ayant refusé de lire en chaire une déclaration du Conseil d'Etat, une scission se produit au sein de l'Eglise nationale; les dissidents fondent l'Eglise libre en 1847 (Eglises libres). Une fois Druey conseiller fédéral, en 1848, les relations se tendent au sein de la majorité gouvernementale. Les vaincus de 1845, les libéraux-conservateurs, se ressaisissent, alors que le camp radical se disloque. Lassés par l'autoritarisme attribué à Delarageaz, successeur de Druey comme homme fort du canton, plusieurs radicaux se rapprochent des libéraux, tandis que d'autres, à gauche, reprochent au Conseil d'Etat son alignement sur la politique sévère du Conseil fédéral à l'égard des réfugiés (libéraux allemands, républicains français notamment), sa dureté en matière religieuse et ses promesses non tenues dans le domaine fiscal. Les relations entre le canton et Lausanne sont en outre au plus mal; en 1857, fâché que la ville se soit alliée avec Fribourg pour développer une politique ferroviaire opposée à celle qu'il a imaginée, le Conseil d'Etat met Lausanne sous tutelle.
En 1859, l'opposition obtient une votation en vue d'un changement de constitution, mais est battue de peu. La seconde tentative sera la bonne; en 1861, libéraux-conservateurs et radicaux de gauche arrivent à leur fin, préparent une nouvelle charte cantonale (avec un Conseil d'Etat désormais fort de sept membres) et, dans la foulée, écartent Delarageaz et ses amis. Le nouveau Conseil d'Etat, reflet de l'alliance victorieuse, se révèle toutefois bancal. Les radicaux de Delarageaz ne laissent pas passer l'occasion et, sous la conduite d'une nouvelle génération où brillent Victor Ruffy et Louis Ruchonnet, ressoudent leurs rangs, prêts à parer les coups de l'opposition qui, peu à peu, s'effrite. La Revue (Nouvelle Revue de Lausanne ) fondée en 1868, défendra leurs idées.
Auteur(e): Olivier Meuwly
Réorganisés dans les années 1870 autour de la Gazette de Lausanne , les libéraux-conservateurs, profitant d'un scandale financier, réussissent à imposer une révision totale de la constitution en 1884. Mais les radicaux parviennent à conserver leur majorité et transforment la révision en plébiscite en faveur de leurs projets, dont l'impôt progressif sur la fortune mobilière. La nouvelle constitution est adoptée en 1885.
Autour de l'Association démocratique fondée en 1881, le système radical, qui se met en place dès ce moment et détient, par le truchement des proches de Ruchonnet, les postes clés du canton, ne tarde pas à connaître à son tour de vives turbulences. Dans les années 1880, la question sociale prend une ampleur inédite et pose de nouveaux problèmes aux autorités politiques. Jusque-là, le mouvement radical avait rassemblé les classes ouvrières autour de ses valeurs, nationales et libérales. Cette communauté de vues ne résiste pas aux soubresauts de la vie économique et sociale du dernier quart du XIXe s.
Sous la houlette d'Aloys Fauquez, ancien radical en désaccord avec son parti d'origine, le mouvement ouvrier s'autonomise avant de prendre un envol que de nouvelles tensions entre radicaux et libéraux-conservateurs ne feront que renforcer. En 1891, l'un des radicaux les plus puissants du canton, Antoine Vessaz, ami personnel de Ruchonnet, est accusé d'avoir touché des pots-de-vin dans une affaire ferroviaire. Les libéraux profitent du scandale pour demander à participer aux affaires de l'Etat. Un accord est trouvé; une place est cédée en 1891 à un libéral au sein de la députation vaudoise aux Chambres fédérales, puis un fauteuil au Conseil d'Etat en 1892, peu après la création du parti socialiste ouvrier (1890). La menace qu'il représente a poussé radicaux et libéraux-conservateurs à se réconcilier et à partager la responsabilité du gouvernement du canton.
Le mouvement ouvrier, pourtant puissant à Lausanne, ne parvient pas à ébranler cette alliance, renforcée par le système majoritaire qui régit les élections. Les grèves se sont multipliées depuis les années 1860, mais ne lui ont pas fourni les bases suffisantes pour provoquer un changement global de système. La grève générale de 1907, lancée par des syndicalistes révolutionnaires, n'obtient pas un meilleur résultat; mais son échec incite le socialisme vaudois à se réorganiser, sous l'impulsion notamment de Paul Golay. L'opération démontre néanmoins l'exacerbation des tensions sociales à la veille de la Première Guerre mondiale, tensions qui se manifesteront à nouveau au lendemain du conflit. Mais contrairement à ce qui se passe à l'échelon fédéral, la gauche n'arrache pas la représentation proportionnelle au pouvoir.
Si le parti socialiste, contrairement à ses homologues alémaniques, réussit à limiter les effets causés par la scission communiste de 1921, libéraux et radicaux doivent désormais faire face à une opposition de droite, dans la mouvance agrarienne née à la fin du XIXe s. Celle-ci réalise une percée impressionnante aux élections fédérales de 1919, mais n'obtient qu'un succès limité en terre vaudoise. Un parti agrarien (PAI) est certes fondé en 1921 par un dissident radical, mais les radicaux se démènent pour fidéliser leur clientèle paysanne et la convaincre de ne pas quitter le premier parti du canton. La majorité abandonne néanmoins un second siège gouvernemental à un libéral (le parti libéral vaudois a été fondé en 1913).
Les tensions entre radicaux et libéraux d'un côté et socialistes de l'autre s'aiguisent néanmoins. Les villes sont séduites par le socialisme modéré qui se développe au niveau communal. L'endiguement de la montée agrarienne n'a pas pour autant rasséréné les forces libérales classiques. Radicaux et libéraux, bien qu'alliés au Conseil d'Etat, se déchirent régulièrement, notamment sur les questions fiscales, en particulier sur l'impôt sur les successions (accepté en 1899).
Auteur(e): Olivier Meuwly
C'est alors qu'éclate la crise mondiale de 1929. Dans les villes, à l'instar de Lausanne (qui a une municipalité majoritairement socialiste de 1933 à 1937), la gauche connaît un essor considérable. Si les réponses proposées par les socialistes n'enthousiasment guère la droite bourgeoise, l'action de l'Etat est hautement revendiquée. Une autre question se pose à la droite, celle d'assimiler les défis du moment sans sombrer dans l'extrémisme qui se manifeste dans d'autres cantons et, surtout, à l'étranger. Car la droite bouge et l'idéal corporatiste est porté par la Ligue vaudoise, mouvement né en 1933, en rupture avec la démocratie parlementaire et qui ne répugnerait pas à une transformation en profondeur du système. La solution corporatiste attire un temps nombre de leaders libéraux, mais aussi radicaux.
La Deuxième Guerre mondiale marque elle aussi l'histoire vaudoise. A la fin de la guerre, le mouvement communiste, rallié au parti du travail né pendant la guerre sous le nom de Parti ouvrier populaire (POP), enregistre d'importants succès, stimulés par les victoires de l'armée rouge. Le POP remporte un franc succès aux élections cantonales (42 sur 217 sièges en 1945) et entre à la municipalité de Lausanne (trois municipaux sur sept de 1946 à 1949). Son essor ne résiste pas à l'opprobre qui frappe l'URSS dès 1956; comme au niveau fédéral, l'hostilité que provoque le communisme favorise le rapprochement entre les partis bourgeois et les forces socialistes modérées. En 1946 déjà, le socialiste Arthur Maret entre au Conseil d'Etat, bénéficiant d'un siège que lui cèdent les radicaux.
Les Trente Glorieuses consolident le consensus vaudois auquel s'adosse la conduite politique du canton. Apogée de cette quête d'équilibre, qui suit l'introduction définitive de la proportionnelle (1960), la mise en place d'une "formule magique" à la vaudoise en 1962 avec trois radicaux, deux socialistes, un libéral et un agrarien (PAI). Cette répartition des fauteuils gouvernementaux ne sera remise en cause que dans les années 1980. Si le canton de V. a été le premier canton à adopter le suffrage féminin en 1959 (treize députées sur 197 en 1962), la première conseillère d'Etat, Jacqueline Maurer-Mayor, est élue en 1997 seulement.
Auteur(e): Olivier Meuwly
Alors que la gauche socialiste se durcit sous l'influence de la nouvelle gauche issue de mai 68 et qu'elle doit faire face à la concurrence des Verts, la droite radicale-libérale n'anticipe pas les mutations que subit le système étatique, dont elle a longtemps été la clé de voûte. Elle appelle, avec des succès relatifs, à une vaste réforme de l'Etat, jugé de plus en plus coûteux. En 1994, les radicaux perdent un siège au Conseil d'Etat, au profit d'un Vert.
Dans les années 1990, alors que le canton traverse une grave crise économique, financière et politique, personne ne parvient à stopper le succès de l'UDC (nom officiel du parti agrarien depuis 1973) qui reprend à son compte un discours conservateur négligé depuis longtemps, testé à Zurich. La droite libérale fortement affaiblie, radicaux et libéraux mettent en chantier leur fusion (effective en 2012). C'est dans ce contexte que, à la fin du XXe s., surgit l'idée d'une refonte complète de la constitution vaudoise, préparée par une constituante de 1999 à 2002.
La nouvelle constitution entre en vigueur le 14 avril 2003, tandis que le canton recouvre une nouvelle stabilité avec un Conseil d'Etat composé de deux radicaux, deux socialistes, un libéral, un UDC et un Vert. Une innovation majeure du texte, dès la législature 2007-2012, est la présidence du Conseil d'Etat pour l'ensemble de la législature, portée à cinq ans. Les élections de 2012 amènent une majorité de gauche (trois socialistes, un Vert, deux radicaux, un libéral) et féminine. Un autre point est le droit de vote accordé à certaines conditions aux étrangers sur le plan communal.
Vu le poids démographique du canton, la députation vaudoise aux Chambres fédérales est la troisième de Suisse (seize conseillers nationaux en 1919, dix-huit en 2015). Les socialistes font leur entrée en 1919 au Conseil national, en 1975 au Conseil des Etats. Depuis quelques décennies, la place des Lausannois est devenue prépondérante. De 1848 à 1998, le canton a toujours compté un conseiller fédéral radical. En 2015, l'UDC Guy Parmelin a été élu au Conseil fédéral. Sorti très affaibli de la crise des années 1990, le canton a pu restaurer son influence au fur et à mesure qu'il recouvrait sa stabilité politique, financière et économique et l'essor de l'EPFL a contribué au rétablissement de son prestige.
|1919||1939||1947||1959||1967||1975||1979||1983||1991||1995||1999||2003||2007||2011||2015|
|Conseil des Etats|
|PRD||2||2||2||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PL||1||1||1||1||1||1|
|PS||1||1||1||1||1||1|
|Verts||1||1|
|Conseil national|
|PRD||9||6||6||6||6||5||5||7||5||5||5||4||3||4||5|
|PL||4||3||3||2||2||2||3||3||4||3||2||1||1|
|PDC||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PS||3||2||3||5||4||5||5||6||5||5||5||4||4||6||5|
|POP||2||3||1||2||2||1||1||1||1||2||1|
|Verts||1||1||1||1||2||3||2||2|
|PAI/UDC||2||1||1||1||2||4||5||4||4|
|Autres||1||1|
|Total||16||15||16||16||16||16||16||17||17||17||17||17||18||18||18|
|1918||1930||1938||1946||1958||1962||1974||1986||1990||1994||1998||2002||2007||2012|
|PRD||5||5||5||4||3||3||3||3||3||2||2||2||2||2|
|PL||2||2||2||2||1||1||1||1||1||1||2||1||1||1|
|PS||1||3||2||2||2||2||2||1||2||2||3|
|Verts||1||1||1||1||1|
|PAI/UDC||1||1||1||1||1||1||1||1|
|Total||7||7||7||7||7||7||7||7||7||7||7||7||7||7|
|1917||1937||1945||1957||1966||1974||1978||1986||1990||1994||1998||2002||2007||2012|
|PRD||133||131||100||93||75||70||67||70||71||68||54||44||29||47a|
|PL||45||53||36||36||34||34||36||45||42||41||35||31||22|
|PDC||5||7||8||7||5||4||2||3||2||3||4|
|PS||18||21||26||43||49||53||61||52||52||55||46||46||39||41|
|POP||42||10||16||16||11||3||4||7||12||12||4|
|Verts||4||5||12||10||16||21||24||19|
|PAI/UDC||10||8||14||14||14||14||13||15||17||14||22||26||27|
|Autres||10||4||5||10||2||5||7||2||3||12|
|Total||206||219||217||211||197||200||200||200||200||200||180||180||150||150|
Auteur(e): Olivier Meuwly
Entre 1803 et 1886, le canton change six fois de lois d'organisation du Conseil d'Etat pour autant de constitutions. Il doit tout inventer et trouver ses points d'équilibre, ce qui n'était pas aisé en raison des enjeux politiques et des contraintes extérieures. De 1886 à 2003, il connaît une seule constitution, celle de 1885, pour six lois sur l'organisation du Conseil d'Etat, auxquelles il faut ajouter, en raison de son importance, un arrêté sur l'organisation des départements (1948).
Une étape importante est franchie en 1814 avec la mise en place d'un premier programme administratif crédible; il faut attendre 1832 pour que l'organisation de l'administration soit discutée pour la première fois librement et sans pressions extérieures. A l'approche empirique de 1803 succède en 1832 une version doctrinale des pouvoirs publics.
Si en 1803, neuf magistrats composent le Petit Conseil, tout en restant membres du Grand Conseil et en étant rééligibles sans limite, en 1814, le Conseil d'Etat est formé de treize membres du Grand Conseil. Le système est collégial, chaque département étant présidé par une commission de plusieurs conseillers en charge des trois (1803), puis quatre (dès 1814) départements. En 1831, le nombre de conseillers d'Etat est ramené à neuf membres, nommés pour six ans, renouvelés par tiers et rééligibles. Pour la première fois, une loi statue en 1832 sur la responsabilité collective et individuelle du Conseil d'Etat. La révolution radicale de 1845 ne bouleverse pas les structures de 1831. La véritable rupture intervient en fait avec la loi de 1862 sur l'organisation du Conseil d'Etat qui introduit sept départements dans l'administration cantonale vaudoise. Sa mise en œuvre nécessite la redistribution des anciennes compétences et permet l'intégration de nouveaux domaines d'intervention de l'Etat.
La loi de 1886 précise les acquis antérieurs, en particulier l'organisation autour des sept départements; un unique conseiller d'Etat se trouve à la tête de chacun d'eux (système départemental). Par contre, elle s'en distingue en fondant la colonne vertébrale de chaque département sur un ou plusieurs services. Celle de 1970 crée un nouveau département, celui de la Prévoyance sociale, réclamé depuis la fin des années 1940; le Département militaire disparaît alors. L'administration est à cette époque en pleine croissance, avec l'absorption de nouvelles tâches dans les domaines de l'aménagement du territoire, de l'urbanisme et de la protection de la nature, des monuments et des sites.
Restant fidèle à la distribution entre sept départements, la nouvelle organisation mise en place en 1998 rompt avec les anciennes pratiques. A l'exception du Département des finances, tous les autres départements changent de nom et de contenus. L'année du bicentenaire de la révolution vaudoise correspond à une césure dont l'importance se mesure aux changements opérés les années suivantes.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
La loi du 30 mai 2006 (entrée en vigueur le 1er septembre 2006) avalise la nouvelle organisation territoriale voulue par la Constitution cantonale de 2003. Sa mise en œuvre s'est faite en plusieurs étapes (arrondissements électoraux pour les élections de 2007, préfectures en 2008). Le canton passe de dix-neuf à dix districts. Les subdivisions en dix-neuf districts, celle-ci inspirée des bailliages bernois, et soixante cercles (électoraux, judiciaires) dataient de 1803. Ces découpages ont modelé le dispositif des autres subdivisions administratives, les préfectures par exemple.
La crise financière des années 1990 exige de nouvelles collaborations, le redéploiement des prestations et la reconsidération des échelles spatiales à l'ère de la mobilité individuelle et de l'informatique. Sporadique jusqu'en l'an 2000, le mouvement de fusion des communes s'est emballé depuis 2007 avec une diminution de cinquante-deux communes en cinq ans, devant la complexité des objets à traiter et des questions de péréquation financière, sans compter le manque de vocations politiques.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
L'organigramme de l'administration cantonale fait ressortir une évolution progressive, mais constante du nombre de services. Ainsi, entre 1886 et 2007, on est passé de vingt-huit à quarante-deux services, atteignant le chiffre record de cinquante-quatre en 1998. Depuis, la tendance est de réduire leur nombre, de les regrouper en directions et de privilégier les activités transversales.
En 1885 comme en 1803, tous les départements de l'administration cantonale étaient logés à Lausanne, dans le quartier de la Cité. La période 1886 à 1970 marque un tournant dans l'organisation des services centraux. De groupée et concentrée, l'administration se répartit progressivement dans différents quartiers de Lausanne où ils forment des pôles (Barre, Riponne, Pontaise). L'idée de loger dans les mêmes bâtiments toute l'administration, évoquée depuis 1920, est abandonnée avec l'échec du projet "Ilôt Riponne-Tunnel", au début des années 1990. La tendance actuelle, affirmée depuis 1999, privilégie les regroupements délocalisés comme c'est le cas à Moudon et à Morges.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
C'est à la tête d'une administration centrale aux effectifs en partie renouvelés, jeunes et réduits (une vingtaine d'employés), que le Petit Conseil se met au travail en avril 1803. Elle dépasse 24 000 employés réguliers à temps plein en 2012. Les données chiffrées ont longtemps été incertaines; ce n'est que depuis 1948 qu'il existe un office du personnel, élevé au rang de service en 1974.
Stables entre 1803 et 1861, les effectifs de l'administration prennent leur essor dès la nouvelle organisation de l'administration en 1886, pour passer de 1100 fonctionnaires à environ 11 000 en 1970. Les plus fortes progressions remontent aux années 1970, puis les contraintes financières imposent dès 1998 des compressions de personnel. L'intervention élargie de l'Etat et l'intégration de tâches de plus en plus nombreuses et complexes, en particulier sociales, expliquent cette augmentation linéaire des effectifs.
La fonction publique est dotée en 1947 d'un statut unique et complet. Jusqu'alors, le Conseil d'Etat, surtout entre 1803 et 1886, agissait par décret et par arrêté. Il introduit en 1886 des articles sur les horaires, les salaires, les absences, la nomination et le traitement des fonctionnaires découlant d'une loi de 1878. La loi de 1886 sur l'organisation du Conseil d'Etat accrédite pour la première fois l'échelle mobile des traitements qui touche tous les fonctionnaires. L'allocation de ménage est instaurée en 1955, l'indexation automatique des salaires adoptée en 1969, le treizième salaire acquis en 1989. Autant les années 1947 à 1991 se caractérisent par la valorisation de la fonction, autant les années 1992 à 2001 marquent la progressive dégradation des conditions de travail des fonctionnaires. Leur mécontentement prend souvent, entre 1995 et 2005, l'allure de manifestations publiques et de grèves. Le statut de fonctionnaire est abrogé en votation populaire en 2002.
Une nouvelle identité professionnelle se met en place, depuis l'adoption du statut de 2001; elle repose sur des services davantage tournés vers l'usager, une plus grande motivation des employés et la mise en valeur des compétences, la refonte intégrale de la classification des fonctions et des rémunérations.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
Jusqu'au milieu du XIXe s., l'Etat tire ses revenus des péages (9-10% des revenus totaux entre 1830 et 1849), des régales, des droits de mutation, de l'impôt foncier (sur les fonds et les bâtiments, basé sur l'évaluation cadastrale de la République helvétique, révisée en 1805). Il adapte le système par quelques mesures ponctuelles, telle que la réforme des péages de 1833 qui favorise une position libre-échangiste.
Après 1848, V. perd les péages et les régales (sauf celle du sel), passées à la Confédération. En 1861, l'impôt sur la fortune mobilière, demandé depuis 1836, est enfin accepté, d'abord proportionnel, puis progressif dès 1885. Celui sur les successions, progressif, date de 1899; il n'a été supprimé que pour les conjoints en 2004. La part accrue des impôts dans les recettes, avec l'introduction de l'impôt sur le revenu en 1956, caractérise l'évolution des finances cantonales au XXe s. Le début du XXIe s. voit les transferts de charges entre la Confédération et les cantons d'une part (réforme de la péréquation financière votée en 2004, entrée en vigueur en 2008) et entre les cantons et les communes d'autre part (bascule d'impôt en 2004). Après le refus d'un taux communal unique (2000), la péréquation intercommunale (2001), contestée tant par l'Union des communes vaudoises (1909) que par l'Association des communes vaudoises (2002), est révisée en 2011.
Depuis l'adoption de la Constitution de 1885, quatre grandes crises des finances publiques ont marqué les débats devant le Grand Conseil, soit les années 1898-1900, le début des années 1920, la période liée à la Deuxième Guerre mondiale et les années 1992-2005. La dette cantonale, de 7,3 milliards en 1997, a été réduite à 1,9 milliard en 2010.
Auteur(e): Gilbert Coutaz
Aux transformations profondes de la structure économique et sociale et des rapports de force interrégionaux durant les XIXe et XXe s. correspond l'«invention» d'un discours identitaire cantonal aux façettes multiples et en constante réélaboration.
L'évolution démographique vaudoise connaît plusieurs phases. Durant la première moitié du XIXe s., la population passe de 148 000 habitants en 1815 à un peu moins de 200 000 en 1850; cette augmentation, légèrement inférieure à la moyenne suisse, se situe encore dans le cadre du développement d'une société agraire. Une accélération intervient durant les années 1850 à 1914, qui correspondent à une phase d'expansion économique générale, freinée toutefois par la période de crise des années 1875 à 1890. A cela s'ajoute une immigration importante constituée aussi bien de Confédérés que d'étrangers; en 1860, 82% des habitants du canton possédaient la bourgeoisie vaudoise, en 1910, cette proportion n'est plus que de quelque 40%.
Au XXe s., l'essor démographique présente des inflexions spécifiques, un accroissement naturel de la population plus faible que celui de l'ensemble de la Suisse, en partie compensé jusqu'en 1950 par un solde migratoire positif. Durant l'entre-deux-guerres, V. est parmi les rares cantons à attirer des Confédérés. Dans la seconde moitié du siècle, c'est l'immigration étrangère qui contribue le plus à la croissance de la population. Les étrangers représentent 7,3% de celle-ci en 1950, 12,6% en 1960, 22,6% en 1970, 20,2% en 1980, 25,4% en 1990 et 27,6% en 2000, ce qui, à cette date, donne le deuxième rang au canton en la matière.
Largement rural au XIXe s., V. connaît une forte urbanisation dès les années 1880. Au début du XXe s., seules Montreux, Vevey et Lausanne comptent plus de 10 000 habitants. Neuf localités concentrent un tiers de la population vers 1900; cette proportion s'élève à 44% en 1990. Toutefois la prise en compte de la population résidante permanente des agglomérations présentes sur le territoire vaudois, soit Lausanne, Vevey-Montreux, Yverdon-les-Bains, la composante vaudoise de l'agglomération genevoise et Monthey-Aigle fait apparaître que 75% des habitants appartiennent à une zone de peuplement d'au minimum 20 000 personnes en 2009.
Autre tendance de longue durée, la concentration sur le bassin lémanique qui réunit 70% de la population en 1990, alors que plusieurs districts se dépeuplent au cours du XXe s., en particulier Grandson (avec le déclin significatif du pôle industriel de Sainte-Croix), le Pays-d'Enhaut et, dans une moindre mesure, Moudon et Echallens jusqu'aux années 1980.
|Année||Habitants||Etrangers||Protestants||Catholiques||Structure par âge (60 ans et plus)||Période||Accroisse-menta||Excédent naturela||Solde migratoirea|
|1850||199 575||2,7%||96,3%||3,5%||1850-1860||6,2‰||4,5‰||1,7‰|
|1860||213 157||5,3%||93,6%||6,0%||9,1%||1860-1870||7,5‰||6,6‰||0,9‰|
|1870||229 588||6,3%||92,2%||7,7%||9,7%||1870-1880||3,0‰||5,2‰||-2,2‰|
|1880||235 349||5,5%||93,2%||7,7%||9,6%||1880-1888||6,4‰||6,8‰||-0,4‰|
|1888||247 655||7,2%||90,9%||8,7%||9,7%||1888-1900||10,7‰||7,1‰||3,6‰|
|1900||281 379||11,1%||86,3%||13,1%||9,3%||1900-1910||12,1‰||7,9‰||4,2‰|
|1910||317 457||14,4%||82,0%||16,3%||8,9%||1910-1920||0,0‰||3,7‰||-3,7‰|
|1920||317 498||10,3%||83,3%||14,7%||9,9%||1920-1930||4,4‰||3,1‰||1,3‰|
|1930||331 853||9,7%||82,0%||15,8%||11,5%||1930-1941||3,1‰||0,8‰||2,3‰|
|1941||343 398||6,0%||82,1%||16,5%||14,3%||1941-1950||10,6‰||4,4‰||6,2‰|
|1950||377 585||7,3%||78,1%||19,9%||15,4%||1950-1960||13,0‰||2,7‰||10,3‰|
|1960||429 512||12,6%||70,7%||27,1%||16,8%||1960-1970||17,7‰||5,1‰||12,6‰|
|1970||511 851||22,6%||60,7%||36,1%||17,9%||1970-1980||3,2‰||2,3‰||0,9‰|
|1980||528 747||20,2%||56,6%||35,7%||19,6%||1980-1990||12,9‰||2,2‰||10,7‰|
|1990||601 816||25,4%||47,2%||37,9%||19,3%||1990-2000||6,4‰||3,7‰||2,7‰|
|2000||640 657||27,6%||40,0%||33,6%||19,4%|
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Jusqu'en 1888, le secteur primaire domine largement l'activité économique dans le canton avec plus de 43% des emplois. Le secteur secondaire le dépasse autour de 1900, alors que le tertiaire prend son essor dans la décennie précédant la Première Guerre mondiale. Le poids de ce dernier ne cesse de se renforcer durant tout le siècle, recouvrant 29% de la population active en 1900, 40,7% en 1930, 46% en 1960 et 79,4% en 2000. Quant au secteur industriel, il rencontre un développement lent mais régulier durant la première partie du XXe s., puis décolle dans la période du direct après-guerre en doublant ses effectifs entre 1941 et 1970 avant de décliner depuis la crise de 1974.
Deux éléments manquent à ce tableau général. Le premier est l'extrême variété du profil socio-économique des districts, les résidents actifs du secteur agricole se concentrant au pied du Jura, dans le Gros-de-V. et le Pays-d'Enhaut, alors que la vallée de Joux, Sainte-Croix, Yverdon-les-Bains, Vevey et l'Ouest lausannois constituent des pôles industriels importants à l'échelle cantonale. Le second, le poids croissant de Lausanne dans la concentration des emplois, contribue à l'intensification des flux pendulaires depuis l'immédiat après-guerre auxquels s'ajoutent depuis les années 1990 les mouvements de frontaliers à travers le Léman et le Jura.
|Année||Secteur primaire||Secteur secondaire||Secteur tertiaireb||Total|
|1860||47 702||47,4%||29 493||29,3%||23 439||23,3%||100 634|
|1870c||55 554||55,4%||30 204||30,1%||14 454||14,4%||100 212|
|1880c||53 155||51,4%||32 093||31,0%||18 211||17,6%||103 459|
|1888||45 735||43,7%||30 998||29,6%||28 029||26,8%||104 762|
|1900||45 760||34,5%||48 340||36,5%||38 375||29,0%||132 475|
|1910||42 339||28,7%||51 965||35,3%||53 033||36,0%||147 337|
|1920||41 261||27,6%||51 977||34,7%||56 368||37,7%||149 606|
|1930||36 351||23,3%||56 295||36,1%||63 481||40,7%||156 127|
|1941||38 714||24,3%||54 206||34,0%||66 708||41,8%||159 628|
|1950||32 634||19,0%||63 901||37,3%||74 860||43,7%||171 395|
|1960||25 156||12,7%||82 045||41,3%||91 446||46,0%||198 647|
|1970||19 721||8,0%||101 131||40,8%||126 741||51,2%||247 593|
|1980||16 353||6,5%||82 084||32,5%||154 170||61,0%||252 607|
|1990||13 512||4,4%||77 218||25,1%||217 340||70,5%||308 070|
|2000d||12 968||4,1%||52 150||16,5%||250 849||79,4%||315 967|
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Au début du XIXe s., deux Vaudois actifs sur trois sont paysans. L'activité industrielle n'est pas inexistante, mais elle se développe en marge des secteurs porteurs (production textile) du premier essor économique de la Suisse. Vers 1832, un recensement commercial et industriel fait état de 15 000 personnes travaillant dans des secteurs non agricoles; les entreprises les plus importantes se rattachent aux branches de l'industrie du cuir, de la métallurgie et de l'horlogerie (montres et boîtes à musique incluses). L'émiettement et la petite taille des ateliers vont alors de pair avec un niveau technologique encore assez rudimentaire. Différentes personnalités libérales, au sein notamment de la Société vaudoise d'utilité publique créée en 1826, vont toutefois œuvrer à l'encouragement de l'industrie et à la promotion de l'enseignement technique. En 1833, puis 1838, sont mises sur pied des expositions de produits industriels à Lausanne, alors que l'ouverture de l'école moyenne et industrielle en 1837 (collège scientifique en 1908) manifeste la volonté d'étendre la formation à des savoirs professionnels plus spécialisés. Ces années sont également marquées par le développement d'un premier réseau routier vaudois (Nyon-Saint-Cergue-Les Rousses, Yverdon-Sainte-Croix-Pontarlier, Lausanne-Oron, Aigle-Le Sépey notamment) sous l'impulsion décisive d'Adrien Pichard qui élabore aussi un projet de route de contournement de Lausanne dont le Grand-Pont (1836-1844) constitue l'une des réalisations phares.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
En dépit de ces prémices non négligeables, l'industrie vaudoise ne profite guère des nouvelles conditions-cadres apportées par la création de l'Etat fédéral en 1848. L'économie souffre tout à la fois de l'inertie d'un personnel politique prisonnier de routines locales et du sous-développement de son système bancaire. L'ouverture de la Banque cantonale vaudoise en 1846, puis celle de la Caisse hypothécaire d'amortissement en 1859, contribuent à parer à ce déficit, mais le premier établissement reste peu ouvert aux paris industriels locaux et le second ne s'adresse qu'au marché hypothécaire.
Les transformations économiques seront pour une grande part exogènes, notamment la construction du réseau de chemin de fer, à l'origine du premier décollage industriel. Après un bras de fer entre le chef-lieu et le canton, la Confédération tranche pour le tracé de la ligne du Plateau desservant Lausanne et Oron et non pour la dérivation par Yverdon. Puis la ligne Jougne-Ecublens-Saint-Maurice se construit qui, avec les percements successifs du Simplon (1906) et du tunnel du Mont-d'Or (1915), assure à Lausanne et au canton une position stratégique à l'échelon européen. Un réseau de voies secondaires complète un dispositif qui contribue à précipiter le déclin de l'industrie villageoise et à permettre le passage de l'atelier à l'usine. Si le financement des premiers chemins de fer avait dû être laissé aux capitaux étrangers (anglais, puis français), ce sont en revanche les banques vaudoises privées qui ont facilité la seconde phase.
Sur un autre plan, la concurrence des produits agricoles étrangers, la baisse tendancielle des prix des terres accentuée par la crise des années 1870, conduisent au progrès de l'élevage et de l'industrie laitière. Cela amène le développement du commerce des céréales avec l'importation de graines panifiables et fourragères (l'entreprise André est créée à Nyon en 1877) et l'ouverture de nombreuses condenseries et fabriques de chocolat (Bercher, Payerne, Vevey, Orbe, Bussigny, Yverdon-les-Bains). Face au marasme agricole, le canton mène une politique volontariste qui passe par une intensification de la formation professionnelle (Ecole vaudoise d'agriculture, depuis 1922 à Marcelin-sur-Morges) et la création du Crédit foncier vaudois en 1901.
Les années 1840 marquent une intensification de l'activité touristique avec le développement notable de la Riviera lémanique, suivi par celui des Alpes vaudoises et du Jura. L'intensification de la concurrence stimule le progrès technique dans les domaines du transport, de l'énergie et de la communication. Le premier funiculaire à câble de Suisse fonctionne en 1877 entre Ouchy et le centre-ville lausannois, le premier au monde actionné par un moteur hydraulique. Montreux s'enorgueillit pour sa part en 1888 du deuxième tramway électrique d'Europe. On peut parler d'un véritable âge d'or du tourisme aisé au tournant des XIXe et XXe s., avec une extension spectaculaire des saisons hivernale et estivale. Lausanne s'affirme comme ville d'instruction avec son université (1890) et plus de 150 écoles et pensionnats pour jeunes gens aux études vers 1900. Les lieux de soins et de cure sont également fort appréciés par une clientèle internationale, tandis que les ravages de la tuberculose contribuent à faire de Leysin une station spécialisée dans le traitement de cette maladie.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Si la Première Guerre mondiale marque un repli du tourisme, d'autres secteurs prennent le relais comme le commerce et la grande distribution. En 1920, la Chambre vaudoise du commerce et de l'industrie, après avoir été en 1919 à l'origine du Bureau industriel suisse (futur Office suisse d'expansion commerciale), organise le Comptoir suisse, foire d'échantillons qui se veut complémentaire de celle de Bâle. Les premiers grands magasins apparaissent au début du siècle et profitent de la dépression des années 1930 pour conquérir, non sans soulever protestations et mesures de limitations, des positions clés (deux Uniprix sont ouverts en 1932 à Vevey et Lausanne). L'implantation dans le canton de la Migros, entravée par un arrêté fédéral urgent de 1933, ne date que de 1946.
En ce qui concerne le secteur secondaire, les acteurs vaudois se concentrent sur certaines industries traditionnelles comme la métallurgie et les ateliers mécaniques (Jaquet SA à Vallorbe, Ateliers de constructions mécaniques de Vevey, Matisa, Bobst), l'industrie alimentaire (Nestlé), les arts graphiques (Heliographia, Presses centrales, Imprimeries réunies) ainsi que l'horlogerie (Jaeger-LeCoultre, Audemars Piguet). L'électricité donne naissance à plusieurs filières (Câbleries et tréfileries de Cossonay 1898-1996, Leclanché à Yverdon 1909), la construction profite de la mise en chantier d'une série de nouvelles infrastructures dans l'immédiat après-guerre, tandis que se développe une industrie électronique de niche (Logitech, 1981) qui tire avantage des collaborations avec l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (Ecoles polytechniques fédérales). Cette activité industrielle profite de l'accueil du siège administratif de nombreuses multinationales, attirées par la position géographique, mais aussi les services et les conditions fiscales offertes par le canton.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Présenter un tableau sociologique évolutif de la société vaudoise fait intervenir une multitude de critères - la propriété, la bourgeoisie, l'activité professionnelle, les revenus ou encore le degré d'instruction - pour lesquels des éléments chiffrés comparables sur la longue durée font défaut. Pour le XIXe s., on dispose toutefois de deux enquêtes, aussi bien révélatrices de la situation sociale d'alors que des réponses politiques qu'elle a entraînées.
L'Enquête sur le paupérisme de 1841 est élaborée par une commission du Conseil d'Etat en réponse à une pétition de citoyens de Château-d'Œx demandant l'abrogation de la charité légale. Le rapport se prononce pour son maintien tout en réaffirmant que le travail est seul susceptible d'améliorer le sort des démunis. Il estime le nombre des assistés à 19 000 personnes, soit 10% de la population.
La seconde enquête est celle du futur conseiller municipal lausannois André Schnetzler sur le logement dans la capitale, publiée en 1896. Elle met le doigt sur les mauvaises conditions d'habitation des couches défavorisées tout en soulignant, sur fond d'épidémies, les risques de contagion pour les plus riches. Cette publication est à l'origine d'un nouveau règlement de la police des constructions et d'un plus grand engagement public en matière d'infrastructure, d'hygiène et de logements.
Alors que la politique sociale reste embryonnaire, des subventions pour des constructions à but social sont débloquées pendant la dépression de 1921-1922 et la crise des années 1930. Le canton connaît alors un taux de chômeurs critique, Lausanne figurant parmi les villes suisses les plus touchées avec plus de 4000 sans-emploi en 1936, soit 14% de la population salariée. En dépit de la croissance économique des années d'après-guerre et de la mise en place d'un filet social plus consistant, la pauvreté touche plus particulièrement la population étrangère, les femmes dont les salaires restent de manière générale inférieurs à ceux des hommes, ainsi que les personnes âgées. Une statistique de 2006 fait ressortir que le niveau de pauvreté du canton (10,8%) est supérieur au taux suisse (9%) tout comme le taux de working poors (5,1 contre 4,5%).
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Jusque dans les années 1860, le mouvement ouvrier est resté marginal dans le canton en raison du développement modeste du secteur secondaire; plusieurs associations animées par des ouvriers allemands influents n'en ont pas moins joué un rôle déterminant dans la diffusion des idées socialistes et la constitution d'une première conscience de classe au sein du prolétariat. C'est autour de la 1re Internationale, dont le IIe congrès se déroule à Lausanne en 1867, que se développe un mouvement syndical d'où jaillissent les premières grèves. Ces conflits connaissent une forte recrudescence dès 1888 avec l'extension de leur aire géographique aux nouveaux centres que sont Vevey, Yverdon, Orbe et Nyon. Si ces tensions sont rarement comparables aux grèves que connaissent la plupart des pays occidentaux, elles frappent l'opinion par leur nouveauté et leur prolifération (230 conflits de travail entre 1887 et 1914) dans une population vue comme paisible. Horaires et salaires constituent le noyau dur des revendications, mais la question de l'interdiction des syndicats dans l'entreprise ou la lutte contre le salaire aux pièces représentent de nouveaux terrains d'affrontement.
Traduisant l'impact du syndicalisme révolutionnaire, une grève générale éclate en mars 1907 suite à un conflit à la chocolaterie d'Orbe; elle est emblématique de la radicalisation des fronts entre une fraction du mouvement ouvrier d'une part, le patronat et les autorités politiques d'autre part, ainsi que de l'opposition entre socialistes légalistes et anarcho-syndicalistes. Après la grève générale de 1918 (moins suivie qu'en Suisse alémanique), l'arrivée au pouvoir de la gauche dans quelques villes au début des années 1930, puis les accords de paix du travail vont peser sur l'action syndicale locale. Celle-ci trouve un nouveau souffle dans le contexte de l'immédiat après-guerre (grève de quatre mois à la fabrique d'allumettes Diamond de Nyon en 1949), des années 1970 (grèves chez Paillard en 1971, Matisa en 1976) et dans celui de la mise en place des programmes d'austérité au sein de la fonction publique au cours des années 1990.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Au XIXe s., on assiste à un fort essor des classes primaires dont la fréquentation est rendue obligatoire en 1806. Au cours du temps, le pouvoir de l'Etat se renforce au détriment des communes et des pasteurs; l'augmentation des dépenses publiques en matière éducative, tant au niveau de la formation et de la rémunération des enseignants que de la construction d'écoles, a pour corollaire une plus grande implication de l'Etat dans l'orientation et la coordination des programmes. La loi de 1906 crée des classes primaires supérieures afin de parer à la relative désaffection des collèges secondaires communaux.
Au niveau secondaire, la loi de 1837 détache le collège académique de l'académie; il mène dès lors une existence autonome sous le nom de collège classique cantonal. En 1838 s'ouvre la première école supérieure de jeunes filles, dirigée par Alexandre Vinet. L'école moyenne et industrielle de Lausanne devient l'école industrielle cantonale en 1869 avant que ses classes supérieures ne soient réunies en gymnases cantonaux en 1925. L'école de commerce, présente à Lausanne dès 1901, prend un essor spectaculaire avant la Première Guerre mondiale. Des écoles professionnelles se développent dans différentes régions du canton: de couture à Lausanne (1898), technique au Sentier (1900), des métiers à Yverdon (1903), technique et de métiers à Sainte-Croix (1907), des arts et métiers à Vevey (1914), des métiers à Lausanne (1916). Depuis 1893, Lausanne possède aussi une école hôtelière réputée.
Les enjeux de formation occupent une place de plus en plus grande au XXe s. En 1956, la réforme scolaire entraîne une nouvelle répartition des responsabilités entre les communes, responsables de l'instruction obligatoire, et le canton. Elle généralise les classes mixtes. Dans les années 1970, on décentralise en ouvrant des gymnases et des écoles normales (que l'on regroupe sous le même toit) et des centres professionnels en dehors de Lausanne. La réforme Ecole vaudoise en mutation en 1995 met l'accent sur la pédagogie et introduit un cycle de transition, vivement contesté, au début du secondaire. L'Université de Lausanne , qui prend le relais de l'académie en 1890, s'ouvre progressivement à de nouveaux publics dans le contexte de l'après 1968 tout en disposant de moyens et d'espaces accrus avec l'implantation du campus hors du chef-lieu dès 1970. L'Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) y est installé depuis sa création en 1981. L'Ecole polytechnique (EPUL), cantonale, héritière de l'Ecole spéciale créée en 1853 pour former des ingénieurs, devient fédérale en 1969. De par sa visibilité et les contacts étroits avec le monde de l'économie, elle poursuit une tradition d'enseignement et de recherche très dense et ouverte internationalement.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
L'édition vaudoise connaît un secteur des arts graphiques très dynamique avec des maisons comme Bridel (1844), Payot (1877), le Verseau (1925), Mermod (1926), les Trois Collines (1935), Bertil Galland (1972) et, pour celles encore en activité, L'Age d'homme (1966), Favre (1975), En bas (1976), L'Aire (1978), Campiche (1986) et Cabédita (1988). La fermeture de l'imprimerie Rencontre à Lausanne (1971), puis la fin de l'aventure de la Guilde du livre (1977) marquent le terme d'un relatif âge d'or.
La presse vaudoise subit pour sa part un lent processus de concentration. La vente en 2011 par Edipresse - le groupe de presse romand le plus important, éditeur des deux titres majeurs que sont Vingt-quatre Heures (créé en 1762 sous le nom de Feuille d'Avis de Lausanne) et Le Matin (anciennement La Tribune de Lausanne, 1893) - de ses activités suisses à l'éditeur zurichois Tamedia prend valeur de symbole. En 1974, il existait encore sept quotidiens pour trente journaux paraissant de une à trois fois par semaine et cela dans vingt-neuf localités; on en compte une petite vingtaine en 2009. La presse politique traditionnelle s'est vue de plus en plus concurrencée par la presse d'information, la presse magazine, enfin par les gratuits. La Gazette de Lausanne, organe des libéraux dès le début du XIXe s., au bénéfice d'une aura culturelle importante au XXe s., disparaît en 1991.
Le canton a fait également œuvre de pionnier en matière de radio et de télévision; le premier poste émetteur de Suisse, le troisième en Europe, entre en activité en 1922 au Champ-de-l'Air à Lausanne. La mise en service de l'émetteur national de Sottens en 1931 fait connaître ce village du Jorat dans toute l'Europe en diffusant aussi bien les émissions de Radio-Lausanne que de Radio-Genève. Dès 1948, le studio de Lausanne est partie prenante des premiers essais de télévision avant que Genève ne soit privilégié comme siège de la télévision suisse romande en 1960; dans les années suivantes, les activités de direction, puis de production radiophoniques sont regroupées à Lausanne.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
On observe, depuis le début du XIXe s., un processus de construction d'une identité culturelle vaudoise qui passe par une sociabilité locale (sociétés de tir, de chant et de gymnastique), l'édification d'une histoire commune (Le canton de Vaud de Juste Olivier, 1837) et des représentations iconographiques fortes (Le Major Davel et Les Romains passant sous le joug, de Charles Gleyre, 1850 et 1858). A Vevey, la Fête des vignerons, dont le déroulement perd peu à peu sa dimension rurale et corporative, associe plusieurs artistes romands de premier plan au XXe s. L'année du centenaire de la création du canton (1903) est marquée par trois événements scéniques propres à "inventer" une tradition régionale "authentique", à la fois vaudoise et nationale: le Festival vaudois qui révèle Jaques-Dalcroze; La Dîme, première création de René Morax à Mézières qui préfigure celle du Théâtre du Jorat; et enfin Le peuple vaudois, création au Théâtre municipal de Lausanne qui associe Henri Warnery pour le texte et Gustave Doret pour la musique. L'aventure des Cahiers vaudois , lancés en 1914 sur l'impulsion de Paul Budry, se veut une rupture tant sur le plan de la réunion de talents d'horizons différents que dans l'affirmation d'une démarche artistique autonome. Dans la foulée de cette brève expérience, l'Histoire du soldat, spectacle créé à Lausanne en 1918, frappe les esprits tout en réunissant des créateurs qui vont marquer la vie artistique du pays: René Auberjonois, Charles Ferdinand Ramuz, Igor Stravinski, les Pitoëff, Jean Villard-Gilles, Elie Gagnebin et Ernest Ansermet.
Des travaux récents ont mis en exergue le rôle du canton dans l'histoire de l'architecture (création du Congrès international d'architecture moderne, CIAM, à La Sarraz en 1928), dans celle du cinéma (depuis la construction des premières salles à l'institutionnalisation du Festival Visions du réel à Nyon en passant par la fondation de la Cinémathèque suisse en 1948), dans celle de la musique (de l'Orchestre de chambre de Lausanne à Constantin Regamey, sans oublier la naissance des festivals de Montreux et de Nyon), de la danse (la création du Béjart Ballet Lausanne en 1987) ou dans l'art contemporain (Collection de l'art brut en 1976). L'Exposition nationale de 1964 à Lausanne sera l'occasion de dynamiser la politique culturelle locale en matière théâtrale (compagnie Boulimie, Théâtre de Vidy); suivront le Théâtre Création (1967-1976), le Théâtre Onze (1967-1987), Kléber-Méleau (1979) à Lausanne, Beausobre à Morges (1986). Plusieurs musées majeurs ouvrent leurs portes dans le dernier tiers du XXe s.: la Maison d'Ailleurs à Yverdon-les-Bains (1976), la Fondation de l'Hermitage (1984), le Musée de l'Elysée (1985) et le Musée olympique (1993), tous trois à Lausanne, le Musée national de Prangins (1998). Suite aux manifestations de Lôzane bouge en 1980, une culture alternative vivace s'est développée autour de lieux comme le Cabaret Orwell, la Dolce vita (le meilleur club rock de Suisse romande des années 1980), puis Les Docks.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Tout le XIXe s. est marqué par l'opposition entre fidèles de l'Eglise nationale et partisans du Réveil. En janvier 1824, le Conseil d'Etat condamne les assemblées de ces derniers, ce qui les amène à investir dans la presse et l'édition pour maintenir un impact sur la société. Après la révolution radicale (1845), la scission est consommée avec le refus d'un certain nombre de pasteurs de lire en chaire une proclamation visant à légitimer le nouveau régime; l'Eglise libre est créée qui, dotée de sa propre faculté de théologie, exercera un rôle important sur la vie sociale et intellectuelle du canton. Les femmes y ont rapidement les mêmes droits et les mêmes responsabilités que les hommes; le principe du ministère pastoral féminin est adopté en 1926. La réunification du protestantisme vaudois ne s'opère qu'en 1965, moment marqué par l'essor du mouvement œcuménique mondial comme par une pénurie des vocations pastorales.
Depuis 1810, le culte catholique est autorisé, mais il faut attendre 1878 pour que l'interdiction des clochers et d'autres signes extérieurs soit abrogée. Le poids des catholiques a plus que doublé durant le direct après-guerre; la Constitution de 2003 place les deux Eglises sur pied d'égalité. Plusieurs communautés ont des sièges dans le canton: darbyste, adventiste, anglicane, orthodoxe grecque et russe, islamique. Une communauté juive s'installe à Avenches en 1826-1827. Si les juifs doivent attendre 1866 au niveau suisse pour être traités comme citoyens de plein droit, l'égalité leur était déjà reconnue sur le plan cantonal. Toutefois, le crime sordide de Payerne (l'assassinat d'un marchand de bétail juif par des sympathisants nazis en 1942) rappelle le fort antisémitisme qui prévaut dans le canton durant les années 1930, alimenté par des forces politiques et religieuses locales.
Canton longtemps éclipsé par le dynamisme industriel d'outre-Sarine, mais aussi par le rayonnement international et culturel de son rival et voisin Genève, V. affiche ses atouts depuis quelques années tant en termes d'attractivité économique, d'essor démographique que par le dynamisme de ses hautes écoles. En témoignent aussi les grands chantiers qui ont remodelé la capitale vaudoise, depuis la création de son métro jusqu'à l'aménagement du quartier du Flon. Dans le même temps, une fracture de plus en plus nette est palpable entre une grande agglomération lémanique, de Versoix à Villeneuve, et le reste du canton. En 2002, un projet de fusion avec Genève était refusé en votation populaire; la question du devenir du canton dans une Suisse et une Europe des régions reste toutefois posée.
Auteur(e): François Vallotton, Malik Mazbouri
Auteur(e): Gilbert Coutaz