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De l'évolution de l'alpinisme.
La seconde période ( de l' histoire de l' alpinisme ) vit apparaître un protagoniste d' une autre trempe: le chasseur de chamois, vigoureux, au pied sûr, rapide à s' assimiler l' usage de la corde et de la hache, possédant de précieuses connaissances du terrain, mais le plus souvent dépourvu d' initiative et lent à comprendre la joie de grimper pour le seul plaisir de la grimpée. Il fut bientôt amené, par des offres de généreuses rétributions, à se faire guide et à mettre son adresse et sa force physique au service de l' étranger. C' est à ce dernier qu' incombait la tâche de fournir l' esprit d' initiative qui manquait au montagnard, et d' exciter en lui l' énergie et la volonté de vaincre, sans lesquelles rien n' aurait été fait. A partir de 1830, les sommets de la chaîne du Tödi partagèrent le sort des autres cimes des Alpes, et succombèrent sous les assauts de caravanes d' amateurs aidés de montagnards professionnels, c'est-à-dire de caravanes avec guides. Mais la conquête de la dernière sommité vierge laissait encore beaucoup de besogne; le travail d' exploration n' était qu' amorcé car, le plus souvent, la première ascension n' ouvrait qu' une voie vers le sommet, généralement la plus facile et la moins intéressante. Et ainsi, à mesure que diminuait le nombre des montagnes non escaladées, les grimpeurs plus ambitieux tournaient leur attention vers la découverte de nouvelles routes d' ascension. Ici encore, le succès de ces expéditions, dans les principaux massifs des Alpes, revint presque exclusivement à des caravanes accompagnées de guides, les membres amateurs de celles-ci continuant à fournir, d' une façon générale, le stimulant de l' énergie mentale, tandis que les guides, avec leur plus grande habileté technique, leur force physique supérieure, et la connaissance toujours plus complète qu' ils avaient de tout ce qui touche à la pratique de leur nouveau métier pouvaient, non seulement les aider à surmonter les difficultés de l' ascension, mais encore les préserver des dangers subjectifs — c'est-à-dire ceux que l' expérience et les précautions permettent d' éviter — inhérents à l' entreprise...
Jusqu' à ce moment — fin du siècle dernier —, les Alpes avaient presque exclusivement servi de terrain de jeux à un cercle restreint, choisi, d' hommes de loisirs et de situation aisée qui pouvaient payer les services onéreux et l' en des guides. Dans ce cercle il se forma bientôt deux groupes: le premier comprenait les véritables pionniers, les vrais amants de l' aventure en haute montagne; dans le second se trouvaient les imitateurs qui faisaient de la montagne parce que c' était le sport à la mode. Des rangs de ces premiers alpinistes sortirent à la longue un ou deux grimpeurs qui, attirés peut-être par les joies suprêmes que procure une victoire remportée par ses propres forces, prétendirent se dispenser pour un temps de l' aide professionnelle et grimper pour leur propre compte. De là est sortie la tribu moderne des sans-guide. Abasourdis tout d' abord par l' apparition de cette espèce nouvelle, certains membres de la confrérie des alpinistes se ressaisirent bientôt suffisamment pour faire pleuvoir injures et anathèmes sur ceux qui avaient l' audace de pratiquer cette nouvelle forme d' alpinisme. Ils crièrent bien haut que les ascensions sans guide étaient une manière de suicide, que c' était criminel et immoral, et tentèrent d' étrangler la nouvelle tendance en son berceau. Ils n' y réussirent point. Cependant un de leurs plus forts arguments, assavoir que l' alpinisme sans-guide était plein de dangers et amènerait des pertes inutiles de vies humaines, ne soutient pas la froide lumière des faits. Les statistiques des accidents de montagne montrent clairement que le pourcentage des accidents de montagne est plus grand chez les touristes pourvus de guides que chez les sans-guide. En condamnant ceux-ci, ils essayaient de priver à jamais la jeunesse, qui ne peut se payer le luxe d' un guide, de lui interdire l' aventure, la santé et le bonheur que l'on trouve sur les cimes, ils firent tout ce qu' ils purent pour lui couper les ailes. Heureusement, la nouvelle tendance tint bon contre la tempête et poursuivit bravement son chemin, si bien qu' aujourd les caravanes d' amateurs sont bien plus nombreuses que les caravanes avec guides. Et l' armée des sans-guide ne se recrute pas seulement parmi ceux à qui leurs moyens ne permettraient pas cette dépense; au contraire, nombreux sont les adeptes de l' ancienne croyance qui, ayant goûté une fois aux joies plus riches de la nouvelle religion, sont devenus renégats.
On a affirmé plus d une fois, on a même imprimé que l' amateur de première force est supérieur, en tant que grimpeur, à un guide de première force. Une telle affirmation ne peut provenir que de gens qui n' ont pas fait l' expé, personnellement et sur le terrain, des hautes capacités d' un grand guide. La vérité est que l'on peut compter sur les doigts les grands guides des Alpes, mais que — soyons humbles — le nombre des grimpeurs anglais de première force n' atteint pas le tiers de ce chiffre. La caravane idéale, la plus forte, serait celle composée de deux ou trois des meilleurs guides; mais il est évident qu' une telle caravane n' a pas sa raison d' être. En second rang de puissance viendrait donc une combinaison des meilleurs guides et des meilleurs amateurs. Une telle caravane pourrait s' attaquer aux entreprises d' alpinisme les plus difficiles avec les plus grandes perspectives de succès et la plus ample marge de sécurité. C' est là probablement la raison pour laquelle quelques amateurs sérieux s' efforcent encore d' obtenir les services des quelques guides de première valeur.
( Extrait de The Making of a Mountaineer [London 1924] par G. I. Finch. ) [Traduit de l' anglais par L. Seylaz.]