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L'Abbé Pierre

"Le Père", comme on l'appelle à Emmaüs, est décédé le 22 janvier 2007, à l'âge de 94 ans, des suites d'une infection pulmonaire et a reçu, quatre jours plus tard, un hommage national dans la cathédrale Notre-Dame de Paris en présence du président de la République française Jacques Chirac. Il a certainement été la personnalité que j'ai le mieux connue durant ma vie, lui qui s'est toujours senti faire partie des prophètes de notre époque, ceux qu'il a décrit ainsi :
Le
mot prophète vient de deux mots grecs " pro " et "
phemi ", c'est-à-dire " parler pour, parler en face,
parler devant ". Le prophète c'est, vulgairement parlant,
la grande gueule, la voix des hommes sans voix, c'est saint Jean-Baptiste,
c'est Foucault, c'est Jeanne d'Arc, c'est Gandhi ; c'est celui qui est
capable, partageant la douleur de ceux qui souffrent, de se dresser
et de crier au milieu du peuple, avec cette résonance du peuple
tout entier, à la face des Grands quels qu'ils soient, et quels
que soient le régime et la constitution : " Ton devoir t'est
donné non pas pour le plaisir et le bonheur des heureux, mais
pour la délivrance de ceux qui souffrent injustement. "
Il est bon de rappeler à cet égard, parmi les dizaines de conférences qui, à côté de ses lourdes activités sociales, vont l'accaparer partout dans le monde et l'éprouver de plus en plus, au moins certains passages de sa première grande intervention publique, rédigée dans la précipitation, en commun avec l'un de ses compagnons d'Emmaüs. Elle fut d'abord lue à la Radiodiffusion Française, puis prononcée à Radio-Luxembourg, le 1er février 1954, devenant ce qu'on a appelé par la suite " l'insurrection de la bonté " :
" Mes amis, au secours !
Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l'avait expulsée. Chaque nuit, ils sont plus de 2 000, recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu. Devant tant d'horreur, les cités d'urgence, ce n'est même plus assez urgent.
Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s'accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe et où on lise sous ce titre 'Centre Fraternel de dépannage' ces simples mots : 'Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t'aime.'
Je vous en prie, aimons-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l'Ame commune de la France. Merci ! "
Que de passion dans la voix de l'Abbé Pierre, mais aussi de compassion humaine dans ce message qui suscita une vague énorme d'aide, non seulement en France, mais dans beaucoup d'autres pays européens! Moi-même j'en ai été alors bouleversé.
Ainsi, au-delà des années, je l'ai approché, souvent malade ou affaibli par le stress auquel il se soumettait, par les incompréhensions ou les opinions contraires auxquelles il avait à faire face, ce qui l'amenait à se réfugier de temps à autre au couvent ou à devoir se faire soigner à l'hôpital. Mais, sans cesse, il se relevait, pour exprimer encore plus fort qu'avant ses convictions, balayant tout sur son passage par ses démarches incessantes auprès des pouvoirs publics et privés, afin de venir en aide aux plus pauvres de la société.
Où l'Abbé Pierre allait-il puiser ce courage et cette force pour reprendre le combat, même lorsque le doute s'installait en lui? Certes, le prestige qui l'entourait au fil des années du fait de ses engagements divers menés avec succès pour les plus pauvres et les plus malheureux, au mépris des Grands de cette terre - qu'il visitait pourtant aussi afin de les persuader de réaliser ses projets -, constituait un élément de soutien dans les moments difficiles. Mais cela représentait aussi un danger, car une gloire de plus en plus tenace le menaçait à chaque nouveau pas de son chemin passé dans l'action, même s'il disait finalement qu'il s'en moquait. J'ai pu percevoir moi-même son effet sur lui à maintes reprises, dans bien des pays et lors de nombreuses réunions et conférences, au cours des dix années pendant lesquelles j'étais l'un de ses plus proches collaborateurs en tant que premier président d'Emmaüs International. Il relevait d'ailleurs lui-même que ce n'était pas facile d'y échapper et qu'un peu de célébrité n'était pas désagréable. Pourtant, ajoutait-il : " La pire vacherie que l'on peut faire à un copain qu'on n'aime pas, c'est de lui souhaiter de devenir célèbre. "
Ce danger reste le lot de la plupart des prophètes dont la voix est entendue par des millions d'hommes et de femmes. Ils reçoivent les honneurs les plus élevés et sont considérés comme des saints, alors qu'ils luttent eux aussi - comme nous tous d'ailleurs - contre leurs défauts et leurs ambitions et qu'ils éprouvent parfois une grave solitude.
Qu'est-ce qui peut bien avoir motivé l'Abbé Pierre dans le passé et le motive encore aujourd'hui, à plus de quatre-vingt-dix ans, pour pouvoir continuer à défendre la cause de ceux qui souffrent? Lui-même l'a révélé: " Pour moi, tout au long du chemin de ma vie, le soutien a été, est l'Adoration, la prière sous toutes ses formes. " Mais il y a eu, dans l'enfance et l'adolescence d'Henri Grouès (son véritable nom), des faits précis qui l'ont influencé et auxquels il a souvent lui-même fait allusion dans ses écrits, ses discours ou ses prédications. Au sein d'une famille lyonnaise de soyeux, il avait été, un gosse de riches, heureux dans un milieu où, matériellement, on ne manquait de rien, même si les parents ne toléraient pas que l'on gaspille. Quelques événements parmi d'autres l'ont à jamais marqué :
D'abord, la prière quotidienne après le dîner pour réciter, papa et maman avec les huit enfants, le " Je vous salue Marie ", et faire son examen de conscience ensemble, puis celle du soir, avant de se coucher. Il y avait eu aussi sa randonnée, un dimanche matin, en compagnie de son frère Léon, dans un quadrilatère de petits logements pour personnes âgées de la cité Rambaud, où il avait vu son père et cinq à six amis - des messieurs de bonnes conditions - couper les cheveux de quelque trente gueux, mendiants et pouilleux, et leur servir le petit déjeuner dans une salle où tous ces gens se donnaient rendez-vous pour profiter de l'aubaine.
Mais
il y a plus encore. Vers les quatorze ans, au cours d'un voyage de collégiens
à Assise, après le récit d'un moine sur saint François,
le poverello, l'Abbé Pierre raconte qu'il s'est passé
là pour lui une sorte de lumière, très claire,
simple :
Enfin, il raconte encore qu'à seize ans, trois ans avant d'entrer en noviciat chez les capucins, il reçoit en plein cœur ce que Dieu a dit à Moïse dans le livre de l'Exode, devant le buisson ardent, lorsqu'il lui demande qui il est :
" Je suis celui qui Est. "
Ce fut une révélation; l'Abbé Pierre affirme que cette réponse a été " un tournant dans sa vie ". Et il ajoute : " Tout mot que l'on rajoute à l'Etre ne fait que le rapetisser. Car plus j'en dis, plus je le limite. L'affirmation de l'éternel c'est comme l'affirmation de l'amour. Celui qui commence à faire de la littérature sur l'amour fera peut-être des poèmes magnifiques mais ce n'est pas là qu'est son amour. Je t'aime et il n'y a rien à ajouter. "
Quelle similitude entre la vie de l'Abbé Pierre et celle du poverello, dans son adoration fervente du Christ, son apostolat auprès des déshérités et son influence sur les seigneurs de notre époque ! Avec son béret basque noir, sa veste trouée ou sa soutane élimée, sa serviette au bout d'une corde, il s'en imprégnera même physiquement. Comme lui, il partagera la vie des pauvres, notamment dans les communautés d'Emmaüs, communiant à leur douleur, et s'insurgera contre les hautes instances politiques - ministres en tête -, les magnats de l'industrie, les banques ou même certains prélats de l'Eglise qui ne respectent pas l'homme et négligent le combat contre toute pauvreté. Le slogan qui le galvanisera tout au long de ses campagnes sera " Servir premier le plus souffrant ", selon l'esprit des Béatitudes et selon ce que son Eglise appelle : " l'option préférentielle des pauvres ".
Lorsque j'ai connu l'Abbé Pierre, j'avais déjà eu une activité sociale prononcée auprès de jeunes isolés et de familles dans la détresse, mais également dans le syndicalisme. De plus, mon travail professionnel à l'Union postale universelle me permettait constamment de mieux connaître les principes et modalités d'un développement durable et de gérer des projets dans le tiers monde. Mais mes nombreux entretiens et rencontres avec cet homme extraordinaire - qui me tutoyait comme un ami - m'ont fourni un élan supplémentaire, une plus grande assurance aussi pour m'engager, ainsi que le sens du défi et de la provocation qu'il possède vraiment à fond.
Pourtant, il ne m'a pas toujours été facile de travailler avec ce génie social, ce grand " bonhomme " et ce prophète qu'il représentait, notamment pour mettre sur pied les structures d'Emmaüs International. Peut-être avait-il souvent en mémoire ce qu'un autre prophète, Albert Schweitzer, lui avait une fois écrit et qui, en substance, lui disait : " fais ce que tu as à faire, mais surtout n'organise pas ! " L'Abbé Pierre, comme probablement la plupart des prophètes, voulait certes des règles, mais craignait l'administration et ses ressorts, mais également souvent les hommes qui avaient un certain pouvoir à Emmaüs. Il en a d'ailleurs été parfois affecté à ce point qu'il en était malade. Etait-ce la peur de la bureaucratie, la crainte de voir s'effriter l'engagement, la spontanéité et l'amour du prochain dans les activités concrètes du Mouvement ou encore de se voir réduit à la seule tâche d'animateur ? J'ai toujours été, quant à moi, persuadé qu'il fallait disposer d'une Organisation bien structurée dans chaque pays - la première l'a été en Suisse - et au niveau mondial, afin de relier tous les groupements entre eux (communautés et Amis d'Emmaüs) dans un échange de leurs expériences diverses, tout en leur assignant des objectifs conformes à l'esprit de l'Abbé Pierre vis-à-vis de la misère et de la détresse sociale. Mais en même temps, il fallait supprimer l'anarchie et l'infiltration de certains responsables qui ne rêvaient que d'atteindre la gloire ou de s'enrichir sous le nom du prophète dont la cote montait sans cesse grâce à ses actions spectaculaires et à sa renommée, commentées abondamment par les médias qu'il savait convaincre.
Dans
les discussions, les réunions, les débats où l'Abbé
Pierre était présent, j'ai constamment senti le prophète
allant jusqu'au défi, à la contestation, mais également
l'homme politique qu'il restait par contradiction, avec le sens et la
parole d'un tribun, sans négliger un mythe qui l'accompagnait
et qui aiguisait parfois sa sensibilité et la nôtre. Et
je n'ai pas toujours partagé ses convictions, notamment celles
envers sa propre Eglise ou certaines personnalités et Organisations.
Pourtant, encore aujourd' hui, je dois l'avouer, je suis subjugué
par la communication et l'humanité qui rayonnent de sa personne
et de sa parole, à ce point que je suis toujours ému lorsque
je l'entends, signe d'une haute estime et d'un objectif commun vers
" le plus souffrant ", au-delà de nos conceptions et
façons d'agir parfois différentes.
Que faut-il finalement retenir de la vie et de l'engagement des prophètes en général?
Comme eux, il nous faut combattre contre l'orgueil et l'égoïsme qui nous menacent sans cesse et nous engager nous-mêmes dans le partage et dans l'amour de nos frères et sœurs qui sont dans le malheur, sans distinction aucune. Comme eux également, il s'agit de participer à la lutte contre tous ceux qui - sur le plan privé ou public - offensent l'être humain d'une façon ou d'une autre. Ceci ne peut être entrepris que par la prière, l'aide morale ou financière, mais également, quand c'est nécessaire, sous forme de contestation, partout où nous nous trouvons, dans notre famille, notre bureau, notre fabrique, notre atelier ou notre ferme, dans le quartier et même dans le bus. J'émets dans ce sens le souhait que le présent article puisse contribuer, ne serait-ce qu'en partie infime, à réaliser ce rêve qui, au fond, sommeille souvent dans la plupart d'entre nous et que nous avons tant de peine à mettre concrètement en œuvre aussi bien du fait de l'esprit du temps - matérialisme, relativisme et négation de Dieu - que de notre désir exagéré de prestige, de superficiel, de profit et de luxe.
Oui, nous aussi sommes capables, sous la conduite de Dieu et dans le respect de chacune de nos Eglises, chrétiennes ou non, qui défendent les valeurs essentielles, de trouver le bon chemin et de devenir, bien sûr à notre façon et souvent dans la discrétion, de vrais prophètes non seulement de parole, mais aussi d'action, pour nos enfants, nos voisins et tous ceux que nous côtoyons.
Marcel Farine