Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06928.jsonl.gz/236

Créé le: 29.09.2015, édité le: 29.09.2015
« Si tu n’as pas de Rolex à cinquante ans, tu as raté ta vie, comment allait la phrase déjà ? » Un homme replet attendait une réponse de ses compagnons l’air espiègle et satisfait. À sa droite un jeune homme bien mis secoua son poignet sous le nez de sa voisine en riant : « Eh bien, moi je préfère ma Breguet ! ». Laquelle voisine, une femme élancée dont les épais cheveux blonds formaient un chignon en spirale sourit avec application. Âgée d’une quarantaine d’années (peut-être plus, peut-être moins, car dans ce milieu-là les artifices et les soins extrêmes donnent aux femmes une apparence perpétuellement nette), elle était la seule dame du groupe. Elle était flanquée de son époux, un homme hâlé et grisonnant au sourire déplaisant qui découvrait trop ses gencives. Cependant l’amateur de Rolex attendait une réponse en particulier. Celle du dernier membre du petit cercle, un homme qui détonnait avec son complet trop grand et ses lunettes cerclées. Ce dernier, conscient du piège qui lui était tendu, ne répondit rien.
Quand elle s’ennuyait, ce qui était indéniablement le cas à ce moment-là son regard se perdait pour un moment, mais bien vite ces rêvasseries l’angoissaient. Elle craignait que les autres ne remarquent sa fuite intérieure, qu’ils ne découvrent que son attitude impériale ne faisait que recadrer la chose défaite et minable qu’elle était en dedans. Alors sans tarder elle fit tout pour se donner une contenance et posa une main légère sur le bras de son mari tout en souriant à ce vieux crapaud de Simon. Il lui fallait rapidement remonter à la surface. Une domestique passait discrètement entre les invités un plateau à la main. La dame attrapa machinalement une coupe et la vida bien trop vite.