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Entretien avec Michel Jarraud, Président d'ONU-Eau et Secrétaire général de l'Organisation météorologique mondiale
Août 2012
Parlez-nous d'ONU-Eau: pourquoi une telle plateforme a-t-elle été créée, quel est son mandat, et comment fonctionne-t-elle?
ONU-Eau est le mécanisme de coordination des Nations Unies pour toutes les questions liées à l'eau. Ce mécanisme a été créé en 2003, sous l'impulsion du Conseil des chefs de secrétariats des organismes des Nations Unies pour la coordination (CCS) afin d'établir ou de renforcer la collaboration entre les agences sur certains sujets clés tels, entre autres, que les ressources en eau douce et les services d'eau et d'assainissement.
ONU-Eau est composée à ce jour de 30 « membres », entités du système des Nations Unies dont des agences spécialisées, des fonds et programmes, des commissions régionales et des conventions des Nations Unies. ONU-Eau comprend également 26 partenaires extérieurs.
La présidence d'ONU-Eau est assurée par ses membres à tour de rôle. J'ai actuellement l'honneur d'en être le Président, et ce pour 2 ans. La structure d'ONU-Eau est complétée par un Vice-président et une Secrétaire, ainsi que par une Unité technique consultative avec du personnel à Genève et à New-York.
Expliquez-nous comment, concrètement, 30 organisations du système des Nations Unies ainsi que des partenaires externes travaillent ensemble, au sein d'ONU-Eau, sur les questions liées à l'eau et à l'assainissement?
En tant que mécanisme de coordination, ONU-Eau fournit une plateforme de discussion et d'échange et permet à ses membres et partenaires de travailler ensemble sur des questions requérant l'attention de la communauté internationale. Ainsi, ONU-Eau établit un certain nombre de priorités à court et moyen terme, et forme des équipes spéciales thématiques temporaires composées à la fois de membres et de partenaires, et chargées de réfléchir sur ses priorités et formuler des recommandations.
Les équipes spéciales d'ONU-Eau travaillent actuellement sur la coordination au niveau national et régional, sur l'assainissement, le traitement des eaux usées, la qualité de l'eau, les indicateurs, le suivi-évaluation et l'élaboration de rapports, le changement climatique et l'eau; ainsi que sur les eaux transfrontalières.
ONU-Eau comprend également quatre programmes spécialisés ayant chacun un plan de travail et un budget propres formulés de manière concertée par ONU-Eau, et coordonnés par un membre. Les programmes sont les suivants : le Programme mondial d'évaluation des ressources en eau; le Programme commun OMS/UNICEF de surveillance de l'eau et de l'assainissement; le Programme d'ONU-Eau pour le développement des capacités dans le cadre de la Décennie « Eau, source de vie 2005-2015 » et enfin le Programme d'ONU-Eau pour le plaidoyer et la communication dans le cadre de la Décennie.
Pourquoi ne pas remplacer ONU-Eau par une nouvelle organisation ayant pour mandat de traiter toutes les questions liées à l'eau et à l'assainissement?
Sa fonction multisectorielle fait de la ressource en eau une question qu'il n'est pas possible de traiter de manière isolée et qu'il est nécessaire d'aborder de manière matricielle. En effet, l'eau joue un rôle important dans de nombreux secteurs, en particulier l'agriculture, la santé, l'énergie, l'éducation et la culture, la prévention des catastrophes naturelles sans compter les aspects transversaux liés aux changements climatiques et aux questions d'équité et de genre, entre autres. Le nombre d'agences du système des Nations Unies ayant un programme et des activités sur l'eau illustre bien ce fait. Il est donc préférable de consolider les liens entre toutes ces agences et Programmes par le biais d'ONU-Eau, de manière à bénéficier de l'expertise déjà en place et de créer ou de renforcer les synergies.
Quel est votre rôle en tant que président d'ONU-Eau?
Mon rôle premier en tant que président d'ONU-Eau est de représenter ONU-Eau aux conférences internationales et dans les forums et processus majeurs, et de superviser et guider l'exécution de son programme de travail dans un esprit collectif.
Concrètement, qu'est-ce que cela implique au jour le jour?
Je dois admettre que j'ai légèrement sous-estimé le nombre d'initiatives dans lesquelles ONU-Eau est impliqué. Je vous invite à consulter notre site pour avoir un aperçu des différentes initiatives: http://www.unwater.org.
Heureusement, une très bonne équipe de professionnels dévoués et enthousiastes m'aide dans mes tâches quotidiennes, et permet à ONU-Eau d'être efficace et souple d'un point de vue administratif.
Avez-vous défini un certain nombre de priorités pour vos 2 années de présidence?
En fait et comme je l'ai mentionné, les décisions d'ONU-Eau sont prises collectivement; le Président n'a donc pas le pouvoir de définir des priorités unilatéralement. En revanche, il y a un consensus parmi les Membres d'ONU-Eau sur le fait qu'une priorité majeure pour les deux années à venir est de faciliter la mise en œuvre des décisions relatives à l'eau, prises à la Conférence de Rio+20, et ce, en aidant à définir les cibles de développement durable pour l'eau ainsi que les indicateurs associés, tout en couvrant des aspects tels que l'approvisionnement en eau, l'assainissement, la gestion des eaux usées, et en améliorant les mécanismes de suivi existants et en en développant de nouveaux, ainsi que des nouveaux outils de reporting dans ces domaines.
Quels en seront les grands moments?
Il est tentant de répondre à cette question en indiquant quelques événements internationaux majeurs. Par exemple, cette année, il y eut le 6ème Forum Mondial sur l'Eau en mars à Marseille, la Conférence de Rio+20 en juin citée plus haut, et en décembre prochain la 18ème Conférence des Parties de La Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques aura lieu à Doha. Lors de toutes ces occasions, ONU-Eau a lancé ou va lancer des rapports de référence, par exemple sur l'état, l'utilisation et la gestion des ressources mondiales d'eau douce, sur l'état de l'approvisionnement en eau et l'assainissement dans le monde entier, ou sur la mise en œuvre de politiques de gestion intégrée des ressources en eau.
Cependant, je pense que l'on pourra réellement mesurer le succès d'ONU-Eau si elle est perçue dans l'arène internationale comme un mécanisme fondamental pour promouvoir l'importance d'une gestion et d'une utilisation raisonnées des ressources en eau et pour contribuer à la réalisation des objectifs de développement durable dans les domaines liés à l'eau.
Quels avantages voyez-vous à exercer cette position depuis Genève?
La Genève Internationale est un des centres de coopération internationale les plus importants du monde, accueillant de nombreuses organisations internationales. Les avantages sont donc nombreux. De plus, Genève est aussi la ville qui abrite le plus grand nombre de membres et de partenaires d'ONU-Eau, ce qui facilite les échanges, les rencontres et les interactions entre ceux-ci.
La décision d'établir l'Unité technique consultative de manière permanente à Genève a été prise en janvier 2010, bien avant mon élection comme Président.
Comment conjuguez-vous cette responsabilité avec votre poste de Secrétaire général de l'OMM?
Heureusement, beaucoup d'événements auxquels je participe en tant que Président d'ONU-Eau sont également d'une grande importance pour l'Organisation météorologique mondiale. Je suis donc habitué à avoir plusieurs "chapeaux" comme on dit. De plus, le fait que l'OMM ait toujours été une grande contributrice à 'ONU-Eau et qu'elle partage des principes similaires, comme l'importance de la coopération, de la transparence et d'une approche pluridisciplinaire pour faire face aux défis du développement durable, m'ont été d'une grande aide pour conjuguer ces deux rôles.
Quels sont, selon vous, les grands défis à relever dans les années à venir en rapport avec l'eau et l'assainissement?
Bien que nous nous soyons rapprochés de la cible des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMDs) relative à l'accès à l'eau potable de manière significative, il reste encore cependant beaucoup à faire de manière à réduire les importantes inégalités qui persistent, le but ultime étant l'accès universel à l'eau potable.
En outre, les Objectifs du Millénaire pour le Développement pour l'assainissement sont encore loin d'être atteints.
Les défis sont en effet multiples: augmentation de la population mondiale, urbanisation accélérée, augmentation de la demande en eau dans de multiples secteurs y compris pour la production alimentaire et la production d'énergie, absence de gouvernance adéquate, changements climatiques, pollution et dégradation de la qualité des ressources en eau, mais également de multiples conflits et la crise financière et économique mondiale. Ensemble, ces facteurs augmentent l'incertitude et les risques concernant l'eau et l'assainissement pour le futur.
Dans moins de quatre ans, les leaders mondiaux devront tirer les leçons de la campagne des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMDs) et décider de la voie à suivre. La centralité de l'eau pour le développement et son rôle essentiel pour de nombreux secteurs devront être reconnus et l'agenda du développement post-2015 devra privilégier des approches intégrées pour la gestion et l'utilisation de cette précieuse ressource et pour l'assainissement.
En mars 2013, l'OMM, en collaboration avec la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification et la FAO, organise à Genève une réunion de haut niveau sur les politiques nationales de lutte contre la sécheresse. Quel est le but d'une telle réunion et qu'en attendez-vous?
La sécheresse est un alea naturel qui progresse de manière lente et insidieuse. Depuis quelques années, l'éventualité d'une aggravation et d'une augmentation de la fréquence des épisodes de sécheresse sous l'effet du changement climatique suscite une préoccupation grandissante dans le monde entier.
Dans le contexte actuel, il est nécessaire de mieux anticiper pour pouvoir faire face aux sécheresses à venir. A ce jour, aucune action concertée n'a été engagée pour développer et adopter des politiques nationales de lutte contre la sécheresse. En l'absence de telles politiques nationales fondées sur des systèmes efficaces de surveillance et d'alerte précoce permettant d'informer en temps voulu les décideurs, de méthodes appropriées d'évaluation des impacts, de stratégies de gestion anticipée des conséquences et des risques, d'une planification préalable visant à renforcer les moyens de lutte, et de programmes d'intervention d'urgence pour atténuer les conséquences des sécheresses, les pays continueront de traiter ce fléau sur un mode réactif de la gestion de crise.
C'est dans cette optique que la réunion de haut niveau sur les politiques nationales de lutte contre la sécheresse est organisée en mars 2013, en collaboration avec un certain nombre d'organismes des Nations Unies, d'organisations internationales et régionales, ainsi que d'organismes clés sur le plan national.