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4.
L’Unité dans la diversité
Fondement de l’Union fédérale
Si telle est bien la vocation particulière de l’Europe dans le Monde réveillé par nos œuvres, deux conclusions générales en résultent :
1° l’union politique de nos peuples est désormais la condition non seulement de leur survie mais du juste exercice de leur fonction mondiale ;
2° cette union doit prendre la forme que dictent les structures historiques et vivantes du complexe organisme de notre culture : donc une forme fédéraliste.
L’union politique suppose une prise de « conscience européenne commune », disait Christopher Dawson dès 1932 :
[p. 387] Au cours du xviiie et du xixe siècle, quand le prestige de la civilisation européenne était tel qu’elle semblait n’avoir point de rivales et qu’elle s’identifiait à la civilisation en général, il était sans doute facile de perdre de vue cette unité ; mais il n’en va plus du tout de même aujourd’hui, où l’on conteste de tous côtés l’hégémonie de l’Europe ; où il devient impossible de considérer plus longtemps la Russie et l’Amérique comme des colonies de culture européenne, puisqu’elles commencent à rivaliser avec l’Europe en population et en richesse et à développer des civilisations qui leur sont propres, où enfin les peuples de l’Orient font valoir à nouveau les droits de la civilisation orientale et où nous-mêmes nous perdons notre confiance dans la supériorité de nos traditions.
Personne, malheureusement, n’a la charge de plaider la cause de l’Europe. Chaque nation, du fait qu’elle existe, se crée tout un ensemble d’intérêts auxquels est lié le soin de sa défense ; la cause de l’internationalisme a, elle aussi, ses champions dans les forces du libéralisme, du socialisme et de la finance internationale ; il n’est pas jusqu’aux civilisations orientales qui n’aient pris conscience d’elles-mêmes en empruntant au nationalisme occidental ses formes et en développant, à leur tour, sur le modèle de la propagande occidentale, une propagande nationaliste ; mais personne n’a jamais songé à nommer l’Europe une nation. Aussi la cause de l’Europe est-elle d’avance perdue, par défaut.
Si pourtant notre civilisation doit survivre, il est essentiel qu’elle atteigne à une conscience européenne commune et qu’elle acquière le sens de son unité historique et organique. On n’a pas à craindre de porter ainsi préjudice à la cause de la paix internationale ou d’accroître l’hostilité entre l’Europe et les sociétés non européennes. L’Oriental qui nous en veut de notre arrogante prétention à affirmer que notre civilisation est la seule qui compte, regardera celle-ci, sans aucun doute, d’un œil beaucoup plus sympathique lorsqu’il apercevra le tout spirituel qu’elle forme, tandis qu’il ne voit en elle à présent qu’un incompréhensible pouvoir matériel cherchant à contrôler sa vie. Si une véritable civilisation mondiale peut jamais être créée, ce sera non pas en ignorant l’existence des grandes traditions historiques, mais bien plutôt en développant entre peuples la compréhension mutuelle 309 .
Quant à l’unité culturelle de base, sur laquelle devra s’édifier notre Fédération, il s’agit de la retrouver et de la restituer, en deçà et au-delà des « nations » constituées au cours des derniers siècles :
… Seulement, avant qu’il nous soit possible de donner à la culture européenne la place qui lui revient dans la société internationale de l’avenir, il faut nous défaire des fausses représentations du passé [p. 388] qui ont gagné du terrain au cours du dernier siècle et recouvrer le sens historique de la tradition européenne ; il nous faut récrire notre histoire du point de vue européen et nous donner, pour comprendre l’unité de notre civilisation commune, autant de peine que nous en avons pris pour étudier nos individualités nationales.
… Le fait que cette vérité n’est pas généralement admise est dû avant tout à ce qu’on a d’ordinaire écrit l’histoire moderne du point de vue nationaliste. Quelques-uns des plus grands historiens du xixe siècle étaient en même temps des apôtres du nationalisme, et leurs histoires sont souvent des manuels de propagande nationaliste. Cette tendance est manifeste tant chez les historiens philosophes, qui tenaient l’idéalisation hégélienne de l’État pour la suprême expression de l’idée universelle, que chez des écrivains comme Treitschke et Froude, qui furent les représentants d’un nationalisme purement politique. Au cours du xixe siècle, la conscience populaire en a été imprégnée, et c’est de là qu’est issue la conception que l’homme moyen se fait de l’histoire. Celle-ci a filtré de l’Université à l’école primaire et du penseur au journaliste et au romancier. Il en résulte que chaque nation se réclame d’une unité et d’une indépendance de culture qu’elle ne possède point et que chacune considère son lot de tradition européenne comme son œuvre propre et originale, sans tenir aucun compte du sol commun où a pris racine sa tradition individuelle. Et cette erreur n’est pas le monopole des écrivains : elle a miné et vicié toute la vie internationale de l’Europe moderne, elle a trouvé sa revanche dans la guerre européenne, qui a provoqué dans la vie de l’Europe un schisme beaucoup plus profond que toutes les guerres passées, et l’on en constate à présent les conséquences dans les folles rivalités nationales qui menacent de ruiner l’économie de l’Europe entière.
… Le mal du nationalisme ne réside ni dans sa fidélité aux traditions du passé, ni dans sa revendication de l’unité nationale et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais bien plutôt dans le fait qu’il identifie cette unité à l’unité de culture, laquelle dépasse les nations.
Les vrais fondements de notre culture sont non pas l’État national, mais l’unité européenne. 310
C’est à démontrer cette thèse que se sont attachés les historiographes de l’Europe considérée comme unité de culture. C’est pourquoi la plupart — de Dawson à Heer en passant par Halphen, Marc Bloch, Reynold, Denys Hay et Jürgen Fischer — ont centré leurs travaux sur la « formation de l’Europe », c’est-à-dire sur les périodes pré-nationales de notre histoire. Le plus récent d’entre eux, Henri Brugmans, résume en quelques formules heureuses les principes qui leur sont communs :
[p. 389] L’éternel national nous semble un concept à manier avec prudence… L’histoire européenne ne s’explique point par les histoires nationales considérées comme des « monades sans fenêtres », des entités immuables : elle n’est pas la somme de leurs histoires nationales juxtaposées. C’est l’Europe, au contraire, qui est antérieure et qui explique les nations. Or l’Europe et les nations sont sujettes au changement.
… même le nationalisme fut international, et les conflits de l’impérialisme moderne démontrent une convergence européenne des appétits. Partout, la collectivité européenne et son destin forment la toile de fond de notre histoire.
… Civilisation incomparablement dynamique, l’Europe réinterprète sans cesse ses grandes autorités traditionnelles. Les variations de son histoire ne s’expliquent que par un fonds commun. 311
Il est frappant de constater que l’unanimité des auteurs qui ont contribué au xxe siècle à la prise de conscience de notre unité de culture, la conçoivent comme unité dans la diversité. Mais qu’entendent-ils par cette fameuse diversité ? S’agirait-il d’abord et surtout de la multiplicité de nos nations actuelles, comme on le croit trop facilement ? Non, la diversité européenne est plus organique et profonde, comme nous le rappelle Ortega :
Lorsque Guizot, par exemple, oppose la civilisation européenne à toutes les autres, en faisant remarquer que jamais en Europe aucun principe, aucune idée, aucun groupe, aucune classe n’a triomphé sous une forme absolue et que c’est à cela que sont dus son développement permanent et son caractère progressif, nous ne pouvons nous empêcher de dresser l’oreille. Cet homme sait ce qu’il dit… La liberté et le pluralisme sont deux choses réciproques et constituent toutes les deux l’essence permanente de l’Europe.
Le découpage de l’Europe moderne en nations n’exprime pas cette « essence permanente », ne traduit pas nos vraies diversités régionales, religieuses, idéologiques, linguistiques, et ne les rend pas fécondes, mais au contraire, explique le sentiment de paralysie et de décadence qui a régné sur la première moitié de notre siècle 312 :
La seule chose qui apparaisse (et sans grande précision) lorsqu’on veut définir l’actuelle décadence de l’Europe, c’est l’ensemble des difficultés économiques devant lesquelles se trouve aujourd’hui [p. 390] chacune des nations européennes. Mais quand on veut préciser un peu le caractère de ces difficultés, on remarque qu’aucune d’elles n’affecte sérieusement le pouvoir de création de richesse, et que l’ancien continent est passé par des crises de ce genre beaucoup plus graves.
Est-ce que, par hasard, l’Allemand ou l’Anglais ne se sentiraient plus capables aujourd’hui de produire plus et mieux que jamais ? Pas du tout. Et il importe beaucoup de définir l’état d’esprit de cet Allemand ou de cet Anglais dans cette dimension de l’économique. Car le fait véritablement curieux est précisément que la dépression de leurs âmes ne provient pas de ce qu’ils se sentent peu capables, mais au contraire de ce que, sentant en eux un potentiel plus élevé que jamais, ils se heurtent à certaines barrières fatales qui les empêchent de réaliser ce qu’ils pourraient fort bien faire. Ces frontières fatales de l’économie actuelle allemande, anglaise, française, sont les frontières politiques des États respectifs. La véritable difficulté ne se trouve donc dans aucun des problèmes économiques qui se posent, mais dans ce que la forme de vie publique où doivent se mouvoir les capacités économiques, n’est pas en rapport avec leur intensité…
Le pessimisme, le découragement qui pèse aujourd’hui sur l’âme continentale ressemble beaucoup à celui de l’oiseau à grandes ailes qui, en battant l’air, se blesse contre les barreaux de sa cage.
La meilleure preuve en est que cette combinaison se répète dans tous les domaines, dont les facteurs sont en apparence très distincts du domaine économique. Par exemple dans la vie intellectuelle. Tout bon intellectuel allemand, anglais ou français se sent aujourd’hui à l’étroit dans les limites de sa nation, sent sa nationalité comme une limitation absolue…
Si l’on nous réduisait — expérience purement imaginaire — à vivre uniquement de ce que nous sommes, en tant que « nationaux », et que, par un artifice quelconque, on extirpait du Français moyen tout ce dont il se sert, tout ce qu’il sent, tout ce qu’il pense, et qui lui vient des autres pays continentaux, cet homme serait terrifié. Il verrait qu’il ne lui est pas possible de vivre avec ce maigre recours purement national, mais que les quatre cinquièmes de son avoir intime sont des biens de la communauté européenne.
On ne voit guère quelle autre chose d’importance nous pourrions bien faire, nous qui existons de ce côté de la planète, si ce n’est de réaliser la promesse que, depuis quatre siècles, signifie le mot Europe. Seul s’y oppose le préjugé des vieilles « nations », l’idée de nation en tant que passé. On va voir de nos jours si les Européens sont eux aussi les enfants de la femme de Loth et s’ils s’obstinent à faire de l’Histoire en regardant derrière eux.
Quant à lui, Ortega croit que la nécessité de l’union politique est inscrite dans nos réalités présentes :
[p. 391] L’unité de l’Europe n’est pas une fantaisie. Elle est la réalité même ; et ce qui est fantastique c’est précisément l’autre thèse : la croyance que la France, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne sont des réalités substantives, indépendantes.
Et il en déduit ces conclusions curieusement prophétiques :
… Il est extrêmement improbable qu’une société, une collectivité aussi mûre que celle que forment déjà les peuples européens, ne soit pas près de créer l’appareil politique d’un État, pour donner une forme à l’exercice du pouvoir public européen déjà existant.
… C’est le réalisme historique qui m’a appris à reconnaître que l’unité de l’Europe comme société n’est pas un idéal mais un fait de très ancienne quotidienneté. Et lorsqu’on a vu cela, la probabilité d’un État général européen s’impose mécaniquement. Quant à l’occasion qui subitement portera le processus à son terme, elle peut être Dieu sait quoi ! la natte d’un Chinois émergeant de derrière les Ourals ou bien la secousse du grand magma islamique. 313
H. de Keyserling, dans le même temps, pressent lui aussi que l’union est inscrite dans la logique profonde de l’Europe :
L’Europe se constitue parce que ce qu’il y a de commun chez tous les Européens prend de plus en plus d’importance par rapport à ce qui les sépare, en face d’une humanité non européenne devenue dangereusement plus proche et bien supérieure en force matérielle — ce par quoi des facteurs nouveaux, par rapport aux anciens, se mettent à prédominer dans la conscience.
Aujourd’hui donc, une « Europe » vivante se forme comme membre de l’œcuménicité humaine. Chez tous les esprits dirigeants elle existe déjà en tant que réalité psychologique. L’inconscient tout à fait déterminé qui conditionne son histoire particulière, — cet inconscient qui décide, en dernière instance, de la position par rapport au monde extérieur, — commence à agir dans la conscience… Autrefois la différence entre le caractère français et le caractère allemand pouvait être considérée comme d’une importance primaire. Aujourd’hui c’est la conscience de la différence par rapport au caractère russe et surtout au caractère asiatique qui prédomine. […] Ainsi les habitants de l’Europe prennent de plus en plus conscience qu’il y a en Europe, au-dessus des peuples et des cultures, une nouvelle réalité vivante : celle de l’Européen. En conséquence, le Français, l’Allemand, etc., deviennent différents de ce qu’ils étaient autrefois : c’est que leurs relations avec le tout se sont modifiées.
L’instauration d’une « supra-nationalité » européenne (le [p. 392] terme apparaît ici pour la première fois, croyons-nous) ne doit cependant pas entraîner l’uniformisation de nos peuples. D’une part, face aux autres cultures, nos oppositions internes se verront relativisées ; d’autre part, au sein de l’unité européenne, elles feront place à un sentiment plus fort de complémentarité dans la diversité des styles :
L’Européen, et avec lui l’Europe, se constitue, nous l’avons vu, par nécessité naturelle. Il se constitue comme produit de différenciation spécifique au sein de l’humanité sentie intérieurement comme un tout préexistant. Il se constitue grâce à la conscience des différences existant entre l’Orient et l’Occident, conscience qui fait de plus en plus prédominer chez les Européens le sentiment de ce qui les unit sur ce qui les sépare. Or, si notre voyage spirituel à travers l’Europe nous a appris quelque chose, c’est bien la variété et la division extraordinaires qui caractérisent l’Europe comme formation. C’est pourquoi, il ne saurait être question d’une unification effaçant les différences, si on aspire à un avenir meilleur. Exiger de l’Europe qu’elle s’unifie comme l’Amérique ou la Russie, c’est la méconnaître à fond du point de vue théorique et, pratiquement, vouloir sa ruine. Si tout va bien, une nouvelle unité d’ordre supérieur se constituera au-dessus des nations, lesquelles subsisteront, du reste, avec leur ancienne vigueur…
… La glorification de sa propre nation au détriment des autres, qui jusqu’à présent allait de soi, devient brusquement absurde. L’on comprend à nouveau ce que le docteur Johnson voulait dire par sa dure parole : patriotism is the last refuge of scoundrel ; et Grillparzer, lorsqu’il déclarait que « le chemin de l’humanité, en passant par la nationalité, mène à la bestialité ». Le fait que les différents peuples se complètent mutuellement devient pour la conscience une vérité première.
Certes, Keyserling ne sous-estime pas les dangers d’un « supranationalisme virulent », mais il y voit cependant un progrès pour les Européens unis :
L’Européen serait-il alors l’homme suprême au sens absolu ? Sûrement, il y aura bientôt un « supra-nationalisme » correspondant qui, pour un temps, deviendra aussi virulent que n’importe quel nationalisme le fut jamais ; ce serait l’équivalent européen de l’américanisme messianique. Il va sans dire que l’Européen, lui non plus, n’est pas naturellement l’homme idéal. Mais il peut devenir supérieur à n’importe quel habitant de l’ancienne Europe, parce qu’il est d’envergure plus vaste. Toute supériorité repose sur l’intégration en une unité d’ordre supérieur des éléments qui, dans leur plan, s’excluaient mutuellement . 314
[p. 393] Nous observions plus haut que les diversités fécondes de l’Europe existent sur un plan plus profond et plus organique que celui du fait national. Paul Valéry, tentant de définir l’Europe, ne mentionne même pas la nation au nombre des diversités qui, selon lui, constituent le « système » nommé Europe :
Cette Europe peu à peu se construit comme une ville gigantesque. Elle a ses musées, ses jardins, ses ateliers, ses laboratoires, ses salons. Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle a Paris. Il y a des cités pour l’Art, d’autres pour la Science, d’autres qui réunissent les agréments et les instruments. Elle est assez petite pour être parcourue en un temps très court, qui deviendra bientôt insignifiant. Elle est assez grande pour contenir tous les climats ; assez diverse pour présenter les cultures et les terrains les plus variés. Au point de vue physique, c’est un chef-d’œuvre de tempérament et de rapprochement des conditions favorables à l’homme. Et l’homme y est devenu l’Européen. Vous m’excuserez de donner à ces mots d’Europe et d’Européen une signification un peu plus que géographique, et un peu plus qu’historique, mais en quelque sorte fonctionnelle. Je dirai presque, ma pensée abusant de mon langage, qu’une Europe est une espèce de système formé d’une certaine diversité humaine et d’une localité particulièrement favorable ; façonnée enfin par une histoire singulièrement mouvementée et vivante. Le produit de cette conjoncture de circonstances est un Européen.
Valéry, écrivant en 1922, dans une France victorieuse, pouvait s’abstraire des réalités politiques et survoler le fait national. En pleine deuxième guerre mondiale, il fallait au contraire un certain courage pour oser annoncer le dépassement des nations et l’avènement d’une fédération démocratique, lorsqu’on écrivait en Allemagne : c’est ce que fit Ernst Jünger, dans un petit ouvrage intitulé La Paix, qui circula clandestinement dès 1943 et ne fut publié qu’en 1946.
Approfondissant le thème de l’unité dans la diversité, Jünger imagine qu’une future Constitution européenne devrait soigneusement tenir compte des deux principes maintenus en tension : l’unité d’organisation devrait régner sur l’économie, la technique, le commerce, etc., tandis que la liberté serait assurée aux diversités naturelles et culturelles.
Ce que la machine à vapeur, le chemin de fer et le télégraphe ont signifié pour le développement et l’unification des États nationaux, l’électrotechnique, le moteur, l’avion, la radio et l’énergie jaillissant de l’atome le signifient aujourd’hui sur d’autres plans et dans [p. 394] d’autres domaines. Et la même plainte se renouvelle : le vieux monde serait devenu trop étroit. Au libre déploiement de nos moyens s’opposent les frontières et les structures nationales et économiques qui entravent l’échange des hommes et des biens.
Ceci vaut surtout pour l’Europe, riche d’un antique héritage et qui porte en multiples fragments le fardeau de l’Histoire vécue et soufferte. On comprend alors que ce soit ici, en son cœur, que se soient allumées les guerres monstrueuses qui ont ravagé le monde : c’est au point le plus faible mais aussi le plus palpitant et décisif du corps que sa douleur se manifeste. Et c’est aussi pourquoi la guérison doit commencer ici.
L’Europe doit devenir la partenaire des grands Empires qui s’édifient sur la planète et cherchent encore leur forme définitive. Elle doit participer à la liberté supérieure qui déjà, a été regagnée sur l’espace et sur l’étroitesse héritée.
… Il s’agit, dans cette fondation de l’Europe, de conférer une unité géopolitique à un espace divisé par l’évolution historique. … Le besoin d’espace sera satisfait par l’union des peuples ; et il n’est pas de solution plus juste. Les formes de vie commune dans la maison nouvelle seront instaurées par la Constitution.
Entrer ici dans les détails n’aurait pas de sens. Mais il est deux principes supérieurs qui doivent s’exprimer dans la Constitution, quelle que soit sa structure. Ces principes sont l’Unité et la Diversité. Le nouvel empire doit être uni dans tous ses membres, tout en respectant leur nature particulière.
Par cette liaison des deux principes se verront en même temps réconciliées les deux tendances qui se partagent la démocratie de notre temps, celle de l’État libéral et celle de l’État autoritaire. Les deux sont valables et motivées, et pourtant la vie ne saurait être ni totalement disciplinée ni totalement livrée au libre arbitre. Il s’agit donc de distinguer les niveaux auxquels chacune d’elles est le mieux adaptée.
Les formes autoritaires de l’ordre étatique sont adéquates là où les hommes et les choses sont techniquement organisables. En revanche la liberté doit régner là où une vie organique plus profonde est à l’œuvre… Doit être organisé d’une manière uniforme tout ce qui relève de la technique, de l’industrie, de l’économie, des transports, du commerce, des mesures, et de la défense… La liberté au contraire doit régner dans le multiple et le divers, dans tout ce qui différencie les peuples et les hommes : leur histoire, leur langue et leur race, leurs us et coutumes et leurs lois, leur culture et leur religion. Là, il ne saurait y avoir trop de couleurs sur la palette.
La Constitution européenne doit donc distinguer et séparer avec art, comme cadre et tableau, ce qui relève de la civilisation et ce qui relève de la culture, pour mieux les réunir au bénéfice de l’homme. Elle doit créer un espace politique unifié en tenant compte des diversités historiques. Ce qui implique également que soient délimités le domaine de la technique et celui de la vie organique. L’État symbole [p. 395] suprême de la technique, jette son filet sur les peuples, mais ils vivent en liberté sous sa protection. L’Histoire ensuite interviendra, et de nouveaux contenus apparaîtront… Dans ce cadre, grands et petits peuples s’épanouiront avec plus de vigueur qu’auparavant. À mesure que la concurrence des nations s’éteindra, l’Alsacien pourra vivre en tant qu’Allemand ou en tant que Français, sans être forcé ni à l’un ni à l’autre. Et surtout, il pourra vivre en tant qu’Alsacien, comme il lui plaira. Il y a là un gain pour la liberté, qui sera visible jusque dans les petits groupes ethniques et les cités. Dans la maison nouvelle, on se sentira plus librement Breton, Vende, Polonais, Basque, Crétois ou Sicilien 315 .
Une distinction assez analogue entre l’Europe comme organisation politique (union à créer) et l’Europe comme organisme culturel (unité existante) sera proposée et précisée un peu plus tard par T. S. Eliot dans ses brefs essais (destinés à la radio allemande) sur « L’Unité de la culture européenne ». Les rapports entre la culture et la politique y sont clairement définis 316 :
La structure politique d’une nation affecte sa culture, et inversement. Mais nos divers pays aujourd’hui s’intéressent trop à la politique intérieure les uns des autres, alors qu’ils ont trop peu de contacts sur le plan de la culture. Or, le fait de confondre culture et politique peut mener dans deux directions différentes. D’une part, en effet, cette confusion peut rendre une nation intolérante à l’égard de toute culture autre que la sienne propre, et lui donner le sentiment qu’elle doit ou détruire ou refaçonner toutes les cultures avoisinantes. Une des erreurs de l’Allemagne hitlérienne a été précisément de poser en principe que toute culture autre que la sienne était ou décadente ou barbare. Finissons-en avec de telles prétentions ! L’autre aboutissement possible d’une confusion de la politique et de la culture, c’est l’idéal d’un État mondial dans lequel, pour finir, il n’y aurait plus qu’une seule culture uniforme. Je ne critique pas tel ou tel projet d’organisation mondiale. Ces projets relèvent du domaine de l’organisation, de l’ingéniosité organisatrice. Et certes, il faut une organisation, et plus elle sera parfaite, mieux cela vaudra. Mais la culture est autre chose : quelque chose qui doit pousser comme une plante. Vous ne pouvez construire un arbre, vous ne pouvez que le planter, le soigner, attendre qu’il vienne à maturité dans les délais qui lui sont propres, et une fois qu’il aura poussé il ne faudra pas vous plaindre si vous constatez qu’un gland de chêne a produit un chêne au lieu de produire un orme. Or, une structure politique donnée est partiellement construction et partiellement croissance. Elle est partiellement organisation — et une organisation, [p. 396] si elle est bonne, est également bonne pour tous les hommes ; et partiellement croissance liée à celle de la culture d’une nation donnée et se nourrissant d’elle — et dans cette mesure elle est différente de la structure politique d’autres nations.
Il importe d’être bien clair sur le sens que nous donnons à ce mot de « culture », de manière à faire clairement ressortir la distinction entre, d’une part, l’organisation matérielle de l’Europe, et, d’autre part, cet organisme spirituel propre qu’est l’Europe. Si l’Europe meurt en tant qu’organisme spirituel, ce qui restera à organiser matériellement ne sera plus l’Europe, mais une foule amorphe d’êtres humains parlant différentes langues. Ajoutons que ces êtres humains n’auront plus de raison valable de parler des langues différentes, parce qu’ils n’auront plus rien à dire qui ne puisse être dit tout aussi bien dans n’importe quelle autre langue ; en un mot, ils n’auront plus rien à dire en poésie. J’ai soutenu tout à l’heure qu’il ne saurait y avoir une culture « européenne » si les divers pays d’Europe sont isolés les uns des autres ; j’ajouterai à présent qu’il ne saurait pas davantage y avoir une culture européenne si ces divers pays sont ramenés à un état d’uniformité. Nous avons besoin de diversité dans l’unité ; non pas dans l’unité d’organisation mais dans l’unité de nature.
T. S. Eliot met en garde contre toute planification européenne qui ne respecterait pas la nature particulière de notre unité culturelle 317 :
Le monde occidental tient son unité propre de son patrimoine culturel, du christianisme et des anciennes civilisations de la Grèce, de Rome et d’Israël, dont deux millénaires de Chrétienté nous ont tous faits les héritiers… C’est cette unité définie par des données culturelles communes qui constitue le véritable lien entre nous tous. Aucune organisation politique ou économique, quelles que soient les bonnes volontés dont elle bénéficierait, ne saurait remplacer ce que nous donne cette unité fondamentale de culture. Si nous dissipons ou si nous aliénons ce commun patrimoine culturel, nulle organisation, nul « planning », fût-il l’œuvre des esprits les plus ingénieux, ne pourra nous tirer d’affaire ou nous rapprocher les uns des autres.
Cette unité culturelle, contrairement à l’unité qu’institue une organisation politique, ne nous oblige nullement à ne plus avoir qu’une seule allégeance commune ; elle signifie bien au contraire une pluralité des allégeances. Il est faux de penser que le seul devoir de l’individu serait son devoir envers l’État ; et il est exorbitant de considérer comme le devoir suprême de l’individu celui qui le lierait à quelque Super-État.
Quant à cette unité de culture toute nourrie de nos diversités, [p. 397] T. S. Eliot en donne un exemple d’autant plus frappant qu’il est emprunté au domaine de la poésie, que le romantisme nous faisait considérer comme le plus « typiquement national » et le plus fermé aux échanges 318 :
L’unité de la culture européenne est un sujet très vaste, en vérité, et nul ne devrait l’aborder qu’à partir de quelque connaissance ou expérience particulière qu’il possède… Je suis poète et critique de la poésie. Je tenterai de montrer ce que cette profession peut avoir à faire avec mon sujet et à quelles conclusions mon expérience me conduit.
On a souvent soutenu que, de toutes les langues de l’Europe moderne, c’est l’anglais qui offre le plus de richesses à qui veut écrire de la poésie. Je le crois pour ma part. Et j’en vois la raison dans la variété des éléments qui ont fait l’anglais. Et d’abord, bien sûr, la base germanique… Puis un important apport Scandinave, dû à la conquête danoise. Puis l’élément franco-normand après la conquête normande. Survient alors une succession d’influences françaises, vérifiables grâce aux mots adoptés à différentes périodes. Le xvie siècle voit augmenter le nombre des mots nouveaux formés d’après le latin… Enfin, moins facile à détecter, mais à mon sens d’une importance considérable, il y a l’élément celtique. Mais je ne pense pas seulement aux Mots, je pense d’abord, à propos de la poésie, aux Rythmes. Chacune de ces langues a apporté sa musique propre, et la richesse poétique de l’anglais consiste surtout dans la variété de ses éléments métriques. Voici le rythme des premiers vers saxons, le rythme du franco-normand, le rythme gallois, et l’influence de générations d’étude de la poésie latine et grecque. Aujourd’hui encore, l’anglais dispose de possibilités permanentes de se rafraîchir à ces sources : sans même parler du vocabulaire, les poèmes écrits en anglais par des Anglais, Gallois, Écossais et Irlandais continuent à exprimer des musiques différentes… Et je pense que la raison pour laquelle l’anglais est un si bon langage poétique, c’est qu’il combine en lui tant de sources européennes.
La possibilité, pour chaque littérature, de se renouveler, d’accéder à une nouvelle étape créatrice, et de découvrir de nouveaux usages des mots, dépend de deux choses : premièrement, de sa faculté d’assimiler des influences étrangères, secondement, de sa faculté de revenir à ses sources et de s’en instruire. Quant à la première condition : lorsque les diverses nations de l’Europe sont coupées les unes des autres et que les poètes ne lisent plus d’autre littérature que celle de leur propre langue, la poésie dépérit nécessairement dans chaque pays. Quant à la seconde condition, je tiens à insister sur ce point précis : que chaque littérature doit avoir des sources qui lui soient propres et qui remontent du fonds de son histoire ; mais d’une importance au moins égale m’apparaissent les sources auxquelles [p. 398] nous puisons en commun, les littératures de Rome, de la Grèce et d’Israël.
Ce que j’ai dit de la poésie me paraît aussi vrai des autres arts… Dans la pratique de chacun d’eux nous découvrons les trois mêmes éléments : la tradition locale, la tradition européenne commune, et l’influence réciproque de l’art d’un pays sur celui d’un autre.
Nul n’a mieux illustré ces échanges d’influences au sein de l’unité foncière de la littérature européenne que celui qui fut le plus grand « comparatiste » de la littérature de notre temps : Ernst Robert Curtius. Dans l’introduction de son dernier ouvrage il insiste sur l’impossibilité d’interpréter aucune de nos « littératures nationales » en l’isolant artificiellement des autres, comme le font encore nos manuels :
L’Europe n’est qu’un nom, « un terme géographique » (comme Metternich le disait de l’Italie) si elle n’est pas perçue comme une entité historique. C’est ce que l’histoire à l’ancienne mode de nos manuels ne peut nous montrer : pour elle, l’histoire générale de l’Europe n’existe pas ; c’est simplement une coexistence d’histoires sans liens, de peuples et d’États…
« L’européanisation du tableau historique », qu’il nous faut entreprendre aujourd’hui doit s’étendre également à la littérature… La littérature européenne est co-extensive dans le temps, avec la culture européenne. Elle embrasse donc une période de vingt-six siècles (d’Homère à Goethe)… Elle constitue une « unité intelligible », qui s’évanouit dès qu’on la morcelle […] Le « présent intemporel » qui est une caractéristique essentielle de la littérature, signifie que la littérature du passé peut toujours être active dans celle du présent. Ainsi Homère dans Virgile, Virgile en Dante, Plutarque et Sénèque dans Shakespeare, Shakespeare dans le Götz de Berlichingen de Goethe, Euripide dans l’Iphigénie de Racine et dans celle de Goethe. Ou, de nos jours, les Mille et Une Nuits et Calderon dans Hofmannsthal, l’Odyssée dans Joyce, Eschyle, Pétrone, Dante, Tristan Corbière, le mysticisme espagnol dans T. S. Eliot. Inépuisable est la richesse des interrelations possibles. Et puis il y a le jardin des formes littéraires — que ce soient les genres, ou les formes métriques ou les strophes ; que ce soient les procédés rhétoriques ou les motifs narratifs. Enfin, il y a toute la richesse des figures que la littérature a créées et qui peuvent indéfiniment passer dans des corps nouveaux : Achille, Œdipe, Sémiramis, Faust, Don Juan. La dernière œuvre d’André Gide, et la plus mûre, fut un Thésée 319 .
C’est également de son expérience d’écrivain que partait [p. 399] Jean-Paul Sartre, lorsqu’il définissait, en 1949 320 , les conditions d’une défense de nos diversités culturelles : il les voyait, lui aussi, dans une intégration à l’unité de la culture européenne :
Peut-on défendre la culture française en tant que telle ? À cela, je réponds simplement : non. … Avons-nous donc un autre moyen de sauver les éléments essentiels de cette culture ? Oui. Mais à la condition de reprendre le problème d’une façon entièrement différente et de comprendre qu’aujourd’hui il ne peut plus être question d’une culture française, pas plus que d’une culture hollandaise ou suisse ou allemande. Si nous voulons que la culture française reste, il faut qu’elle soit intégrée aux cadres d’une grande culture européenne.
Et il ajoutait, passant comme malgré lui à des conclusions politiques :
Reste naturellement que cette unité culturelle ne peut se constituer seule. Bien sûr, on peut, dès à présent, demander aux gouvernements, aux associations ou aux particuliers, d’inaugurer une politique culturelle ; bien sûr, on peut multiplier les échanges, les traductions, les contacts, on peut faire une politique du livre, on peut concevoir des journaux internationaux. Tout cela a été tenté avant la guerre de 1939. Aujourd’hui ces réalisations, qui ne manquent pas d’intérêt, seraient inefficaces parce que nous aurions alors une superstructure, l’unité culturelle, qui ne correspondrait à aucune unité des infrastructures. Il s’agit donc de concevoir — et c’est ici que je m’arrêterai, parce que je souhaite éviter la question politique — l’unité culturelle européenne comme la seule capable de sauver, dans son sein, les cultures de chaque pays en ce qu’elles ont de valable.
C’est en visant à une unité de culture européenne que nous sauverons la culture française ; mais cette unité de culture n’aura aucun sens et ne sera faite que de mots, si elle ne se place pas dans le cadre d’un effort beaucoup plus profond pour réaliser une unité économique et politique de l’Europe.
Au thème de l’unité dans la diversité, Arthur Koestler lie étroitement celui de la continuité dans le changement 321 qui est sa traduction dans le temps, et il rejoint ainsi notre plus proche actualité :
Une continuité aussi essentielle soutenant des changements aussi radicaux, voilà ce dont nulle autre région ou culture ne fournit [p. 400] d’exemples, hors des deux millénaires et demi d’histoire européenne. L’art égyptien, représente peut-être le plus haut degré connu de continuité pendant 2.000 ans ou plus, mais il se produisit dans une civilisation qui demeura statique durant toute cette période. L’Europe, d’autre part, est le continent dont la science et la technologie ouvrent la voie au monde entier, et qui, durant les trois derniers siècles surtout, a modifié l’environnement naturel et social de Yhomo sapiens d’une manière si radicale qu’on dirait qu’une espèce nouvelle s’est établie sur la planète transformée. Et pourtant, durant tout ce développement explosif, comme au travers des profonds changements qui l’ont précédé, l’Europe a réussi à préserver une identité continue et bien distincte, une sorte de personnalité historique.
Continuité dans le changement, unité dans la diversité, semblent bien être (comme les quatre éléments d’Aristote : la terre et l’air, l’eau et le feu) les constituants d’une culture vivante, et plus spécifiquement, d’une culture européenne. La continuité sans changement caractérise quelques-unes des plus hautes civilisations de l’Asie ; le changement mais sans conscience profonde d’une continuité enracinée dans le passé, caractérise les nations de pionniers des continents américain et australien. Mais les humanistes révolutionnaires de la Renaissance et les têtes chaudes de la Réformation puisèrent leurs inspirations modernes dans les vieux textes hébreux et grecs ; la Révolution française emprunta ses symboles et les titres de ses fonctions d’État aux institutions républicaines de Rome, et les enseignements de Marx lui-même ont leurs archétypes et leurs racines dans le pathos des Prophètes de l’Ancien Testament, dans les éléments platoniciens de la philosophie de Hegel, et dans les acrobaties dialectiques de l’École aristotélicienne. Il y a toujours quelque chose de nouveau sous le soleil européen, mais c’est la nouveauté organique des jeunes pousses d’un vieil arbre, nourries par les sucs de ses racines souterraines.
Reste l’autre polarité : l’unité dans la diversité. Que l’Europe évolue vers des formes d’union plus étroite et d’intégration plus poussée, nul n’en peut plus douter ; mais le temps est une dimension qu’il s’agit de prendre au sérieux, et le rythme de cette évolution est de nature à nous inquiéter sérieusement. Il ne m’a fallu que trois heures pour venir de Londres à Vienne, mais l’allure du progrès, à l’Assemblée de Strasbourg et dans les institutions analogues visant à nous unir, rappelle plutôt celle d’un char à bœufs grec peinant dans la boue de la Thessalie. Reconnaissons ici, et dans la fragmentation persistante de l’Europe, le plus grand anachronisme du xxe siècle 322 .
Condensant et clarifiant les apports de ses aînés, anticipant [p. 401] sur ceux de ses cadets, l’animateur de la Revue de Genève, Robert de Traz (1884-1951) appelait l’Europe, dès 1929, à relever le défi de l’Histoire en s’unissant :
Héritiers magnifiquement privilégiés, les hommes d’Occident n’ont aucun motif de déserter leur propre cause. Qu’ils se rapprochent donc pour mieux en délibérer. Qu’ils fassent, avec sang-froid, l’inventaire de leur patrimoine commun. La civilisation européenne est le produit d’une collaboration séculaire et l’on ne saurait en supprimer l’apport d’aucun peuple sans la défigurer et l’affaiblir. Or notre génie d’invention est intact. Nos méthodes critiques doivent à leurs principes mêmes de pouvoir toujours s’adapter aux circonstances imprévues. Une égale passion de l’effort nous anime encore, de l’effort qui conquiert, qui utilise, et surtout qui transfigure. Car notre plus grande possibilité réside peut-être dans notre capacité de renouvellement. Je dirai mieux : notre capacité de résurrection. À force d’imagination et de courage, nos rêves ne se perdent pas dans une extase somnolente : ils sont actifs.
Est-ce rêver encore que de conseiller à l’Europe, pour se redresser, pour imposer silence à ses détracteurs, de se reconnaître une mission nouvelle ? En affirmant son unité conquise sur des différences qu’elle ne détruirait pas pour autant, elle donnerait au monde un exemple à suivre. Contre les dangers du dedans, elle aurait conclu un pacte d’alliance entre ses fils : ce pacte elle le proposerait ensuite à l’univers. Les grands conflits du siècle futur, elle les désarmerait en harmonisant non plus de petits États que divisent quelques collines, mais des continents que les océans séparent. Elle prendrait la tête des nations de la terre parce qu’elle serait seule à leur fournir des principes d’ordre rationnel, un programme d’actions conjuguées, en un mot les directives du commandement. 323
Ces derniers mots répercutent l’écho des pages prophétiques d’Ortega, citées plus haut. Ils s’adressent aux Européens pour leur rappeler une vocation plus difficile que le dénigrement de soi-même : celle de faire l’Europe parce qu’il faut faire le Monde, et parce que l’Europe seule, en faisant le Monde, accomplirait sa propre vocation.