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Savez-vous ce qu’est la «guerre du volume»? En anglais, on parle de «loudness war», ce que je préférerais traduire par «la guerre du « sonner fort »». Voici de quoi il s’agit.
Ce qui constitue un son, qu’il s’agisse de musique ou de parole, c’est une onde sonore. Cette onde sonore varie en énergie au cours du temps. C’est son volume. Lorsque vous chuchotez, le volume est très faible. Lorsque vous parlez fort, le volume est plus élevé. Avec la musique, c’est la même chose: on peut jouer pianissimo ou fortissimo et toutes les nuances intermédiaires. C’est cela qui donne la vie, l’humanité, à la musique: les nuances. C’est d’ailleurs de là que vient le nom de l’instrument que l’on appelle un piano. En fait c’est l’abréviation de pianoforte. Le progrès, au début du 19ème siècle, a consisté à concevoir un mécanisme qui permettait à l’instrumentiste de jouer tantôt «piano», tantôt «forte». Car auparavant, aucun instrument à clavier ne permettait ces nuances.
Or que ce passe-t-il avec les enregistrements récents, au cinéma et sur les stations de radio? La dynamique est proprement limée: tous les sons faibles et moyens sont amplifiés jusqu’à arriver au même niveau d’intensité que les sons les plus forts. C’est comme si les chuchotements et la voix normale n’existait plus: tout est transformé en hurlement. Non, ce n’est pas une question de goût ou d’esthétique qui me fait dire ça. C’est objectivement ce qui se passe. Je vais illustrer mon propos.
Vous savez sans doute que l’intensité du son est mesurée en décibels. Une différence de niveau de 10 décibels correspond à un doublement de l’intensité sonore perçue. Un son mesuré à 65 dB (décibels) est deux fois moins fort qu’un son à 75 db. À 85 dB, c’est à nouveau deux fois plus fort pour notre perception. Il est bon de savoir qu’un piano entendu dans une grande pièce, à quelques mètres, pourra jouer, grosso modo, de 50 à 90 dB. C’est pourquoi il faut que l’ambiance sonore soit silencieuse pour que l’on puisse entendre des notes à peine effleurées. Quand à orchestre symphonique, c’est encore plus étendu: comme on l’écoute à une dizaine, voire une vingtaine de mètres, les notes des plus petits pianissimi sont vers 45 dB et le fortissimo de l’orchestre au complet atteint les 100 décibels.
Enregistrements de qualité
Je vais commencer par montrer à quoi ressemble le profil sonore d’un enregistrement d’orchestre de très bonne qualité. Voici:
Le graphique montre le volume au cours du temps. Début du morceau à gauche, la fin à droite. Il faut regarder la ligne ondulée. Plus le trait est haut, sur le graphique, plus le son est fort. À gauche sont indiqués les décibels. La marque “0 dB” correspond au son le plus fort que l’on puisse enregistrer en numérique. C’est comme en photo noir et blanc: sur une photo imprimée, on ne peut pas être plus lumineux que le papier; le blanc pur correspond au papier. Ou en projection cinéma: la plus haute lumière possible, c’est celle du projecteur. Le projecteur éclairant l’écran, c’est le 0 dB. Toutes les autres intensités lumineuses sont une atténuation de celle-ci. C’est pourquoi, sur le graphique, le pianissimo correspond à environ –55 dB. Tandis que les pointes de dynamiques atteignent –3 dB. Et l’on voit, au milieu du mouvement, que l’excursion dynamique a une amplitude supérieure à 20 dB. Il s’agit donc d’un excellent enregistrement d’orchestre symphonique, extrêmement aéré, exrêmement transparent. Si on l’écoute sur une chaîne hifi de qualité, on peut arriver à quelque chose d’extrêmement réaliste, comme si l’on était dans la salle de concert. Ça respire, c’est vivant.
Voici deux autres exemples d’excellents enregistrements:
Il s’agit encore d’enregistrements de musique symphonique extrêmement dynamiques. Voici maintenant, tiré du même disque, un morceau de jazz extrêmement célèbre: le thème de la Panthère Rose d’Henri Mancini:
Nous constatons que l’excursion dynamique est globalement moins importante que dans les enregistrements précédents: la plus grande partie du morceau se passe au niveau forte. Mais il y a tout de même 20 dB d’écart entre le haut et le bas de la courbe. Et les petits coups de triangle du début du morceau, avant l’entrée du saxophone, se situent vers –35 dB, ce qui montre que l’enregistrement n’est pas «trafiqué».
Nous venons de voir comment se présentent des enregistrements que l’on peut considérer comme excellents, sur le plan de la dynamique et de la transparence. Voyons maintenant comment les producteurs de disques — terme générique pour ne pas pointer du doigt une profession en particulier — littéralement massacrent la musique.
La musique assassinée
Maintenant que vous savez lire la courbe de dynamique d’un enregistrement, que dites-vous de cela:
Il s’agit d’extraits de deux albums de jazz de deux artistes que j’admire beaucoup pour leur talent de musiciens et d’instrumentistes. Deux albums enregistrés en studio, c’est-à-dire dans les meilleures conditions pour délivrer la meilleure qualité sonore possible. Et qu’est-ce qu’on nous donne à entendre? Des morceaux sans plus aucune dynamique. La dynamique est proprement limée. On voit que le son a été effroyablement poussé vers le haut, tellement que cela bute contre le 0 dB. C’est pourquoi le haut de la ligne sonore est tout plat. C’est ce que j’appelle du son «limé». Et il y a de longs moments où le son ne descend pas au-dessous de –6, –9 décibels. Comparez avec les enregistrements ci-dessus, en particulier avec le premier. Vous voyez que ces deux enregistrements catastrophiques sont à un niveau plus fort que le plus fort tutti orchestral! C’est cela, la guerre du volume. Qu’est-ce qu’il se passe, lorsque, au fil d’une écoute décontractée, dans votre salon, vous passez d’une série d’enregistrements excellents à un morceau victime de la «loudness war»? Vous devez vous précipiter vers le bouton de volume (ou la télécommande) afin de vite baisser le niveau d’au moins 15 décibels, tellement le son vous «saute à la figure», littéralement. Ce qui calme un peu les choses. Temporairement, car au bout de quelques minutes, une fois que votre oreille s’est remise du choc, vous avez toujours l’impression que c’est trop fort. Vous baissez encore le volume. Quelques minutes après, même chose: vous avez toujours l’impression que c’est trop fort et vous baissez encore le volume. Qu’est-ce qu’il reste alors de musique? Plus rien! La guerre du volume a littéralement liquidé, évacué la musique de l’enregistrement! Je suis désolé que des grands artistes tels que Lynne Arriale et Thierry Lang se retrouvent victimes de la «loudness war». Ils ne sont de loin pas les seuls. C’est une phénomène beaucoup trop généralisé dont nous discuterons plus loin. Voici encore quelques exemples navrants:
Une très belle musique de Yann Thiersen, massacrée à la production! Regardez la fin de l’extrait. Où est passée la musique? Cet enregistrement est tout juste bon à écouter sur un autoradio, dans une voiture très mal insonorisée. Dans un salon, sur une bonne chaîne hifi, c’est une insulte à nos oreilles, c’est une véritable agression!
Encore un exemple, qui montre qu’il s’agit d’une mode et que même les plus grands artistes y succombent. Voici comment se présentait la célèbre Partie IV du célébrissime Oxygène de Jean-Michel Jarre:
D’accord, c’est globalement assez fort et il n’y a pas beaucoup d’excursions dynamiques. Mais il y en a tout de même et l’on peut dire que le profil dynamique est «normal» compte tenu du genre de musique — musique de synthétiseurs. Il y a quelques années, sort une réédition, «New Master Recording». On se dit «Chouette! Avec les progrès de la techniques et, éventuellement, la maturité du musicien, en reprenant les bandes originales, ils doivent en avoir sorti quelque chose de magnifique.» Or, voilà ce qui nous est donné à entendre:
On se demande où est passée la musique… Navrant, pour dire le moins, n’est-ce pas?
Dernier exemple, au moins aussi caricatural. Il s’agit de la chanson Dancing Queen du film musical «Mamma Mia!»:
Inutile de dire que c’est proprement inaudible!
Pourquoi tant de haine?
Oui, pourquoi est-ce que l’on fait subir à la musique une telle maltraitance? Il y a plein de raisons. Vous vous doutez bien que je les trouve toutes foireuses. En voici quelques unes:
- Les programmateurs de musique à la radio reçoivent, de tous temps, des quantités d’enregistrements à évaluer et à choisir. Les producteurs de musique utilisent tous les moyens pour que leur produit «sorte de la masse». Un de ces moyens, c’est de faire sonner l’enregistrement plus fort que les autres. Il s’agit qu’il soit «artificiellement flatteur», du moins à l’oreille inattentive, qui n’écoute même pas le morceau en entier.
- Même argument par rapport aux baladeurs numériques, aussi appelés «lecteurs MP3». Là aussi, il s’agit — selon les producteurs — qu’un morceau donné sonne plus fort que le précédent ou le suivant. D’où la véritable guerre du volume.
- «Ça sonne mieux sur les lecteurs MP3.»
- Afin que la musique «ressorte» et ne soit pas étouffée dans les environnements bruyants: les super-marchés, les restaurants, les ascenseurs, etc. Tous ces endroits où l’on vous donne à subir un fond sonore que vous n’avez pas le loisir de choisir.
- Afin d’éviter les «sauts de dynamique» d’un morceau à l’autre, c’est-à-dire éviter qu’on doive monter ou baisser le volume en passant d’un morceau à l’autre.
Voici ce que l’on peut opposer à ces arguments, ma foi fort pauvres.
Au sujet des arguments 1. et 2. C’est un vieux «truc» des vendeurs de hifi peu scrupuleux. En comparaison directe, si l’on augmente un petit peu le volume du matériel que l’on veut favoriser, cela sonne un peu plus «flatteur» aux oreilles non averties. Le client aura en effet l’impression de mieux entendre les petits détails de l’enregistrement. Mais c’est comme mettre du sucre dans un vin; si le vin est un grand vin, ça le ruine et le véritable connaisseur sera navré. Si c’est un mauvais vin, ça n’en fera pas un grand vin, mais le dégustateur béotien pourra trouver capiteux ce vin trafiqué. Quand à se mettre en avant en hurlant plus fort que son concurrent, je vous laisse juge de quel niveau de moralité cela relève. On n’est clairement pas dans les considérations esthétiques.
Au sujet de l’argument 3. Ce n’est pas dans le lecteur MP3 que ça «sonne mieux», c’est dans les écouteurs que la plupart des gens utilisent, notamment dans les écouteurs franchement pourris qui sont livrés d’origine avec les lecteurs. Ces écouteurs sont tellement mauvais que, de toute façon, ils ne délivrent pas de la musique et il faut pousser le volume pour qu’on ait juste l’impression d’avoir un son potable. Si l’on utilise un casque un tant soit peu correct avec un iPod, et si au lieu du MP3 on se donne la peine d’utiliser un format lossless, on peut tout à fait avoir une écoute audiophile! Ce n’est pas le lecteur qui est en cause. Autre point: si l’on écoute dans des endroits bruyants — train, bus, métro, café — avec un casque qui isole peu des bruits extérieurs, c’est vrai qu’une trop grande dynamique peut être gênante car les nuances piano, voire mezzo se perdent dans le bruit ambiant et que l’on n’entend plus que les forte. MAIS: on a de toute façon intérêt à acheter un bon casque pour écouter même un iPod. Et puis il suffit, au pire, d’activer la fonction d’égalisation de volume du lecteur lui-même. Il n’y a aucune justification pour que le CD que l’on rippe dans son lecteur soit lui-même compressé.
Au sujet des arguments 4. et 5. C’est comme pour l’argument des lecteurs MP3: pourquoi faudrait-il absolument que le CD que l’on achète — ou la piste sonore que l’on télécharge — soit déjà comprimé en dynamique? En 2012, on peut tout à fait faire une compression dynamique à la lecture. Dans les années 60 à 80, les amplis bas et moyens de gamme avaient un bouton “Loudness” qui servait à remonter le niveau des basses pour compenser la faiblesse chronique sur ce paramètre des hauts-parleurs bon marché de l’époque. Pourquoi ne pas mettre simplement un bouton «compression ON/OFF» sur les appareils d’aujourd’hui? Ainsi, tout le monde serait content: l’audiophile aurait son message sonore non comprimé et toutes les informations musicales, et l’auditeur moyen aurait la possibilité du son compressé, au cas où ce serait réellement sa préférence.
Parce que, dernier point, il n’est pas du tout prouvé que «les gens préfèrent le son fort» et que les CD compressés en dynamique se vendent mieux! Il y a même une étude qui prouve le contraire. La guerre du volume aboutit à une écoute fatiguante et pas du tout musicale, et la plupart des gens finissent par s’en rendre compte, même s’ils ne peuvent pas expliquer pourquoi. Dans les salles de cinéma, par exemple, il y a de plus en plus de personnes qui se plaignent que «le son est trop fort». Hors une enquête sérieuse a récemment été faite dans les salles de cinéma de Suisse romande: sonomètre en main, les enquêteurs ont constaté que le son n’était pas si fort que cela. Pourtant l’écoute était fatiguante. Pourquoi? À cause de la compression de la dynamique! Elle donne un son uniformément fort et oppressant. C’est comme si les acteurs, au lieu de parler, criaient tout le temps.
Pour en savoir plus
- Sur Wikipedia:
- En français;
- En anglais.
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- Turn Me Up! ™ — Bringing Dynamics Back To Music
- Un organisme non commercial qui vise à redonner aux artistes le choix de produire des enregistrements avec leur pleine dynamique.
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- The future of music
- Un article d’un site spécialisé dans les nouvelles technologies.
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- The loudness war analysed
- Cet article montre un peu la même chose que moi, tout en étant beaucoup plus technique. Il montre aussi des statistiques sur le niveau sonore de différents artistes.
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- Loudness means nothing on the radio
- Un article qui montre — exemples sonores à l’appui — comment il est catastrophique et inutile de comprimer la dynamique, même pour la radio!
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- Justice For Audio — Opposing the destruction of great music.
- Un forum entièrement dédié au sujet.
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- DynamicRange DataBase
- Une base de données qui répertorie la dynamique d’albums du commerce. Source: Justice For Audio.
Une vidéo sur YouTube.
Le 18 février 2017