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Vendredi dernier, Yannick Rochat nous a initié à certains aspects du literary computing ou encore analyse littéraire computationnelle, en nous présentant l’état de sa recherche. Yannick Rochat travaille en effet depuis plusieurs années sur l’analyse des réseaux sociaux, en particulier sur le concept de centralité, et il cherche aujourd’hui à en proposer une adaptation à l’analyse littéraire en s’intéressant aux relations entre les personnages de l’ouvrage de Rousseau Les Confessions.
Pour construire une représentation en réseau des Confessions, Yannick Rochat met en relation les personnages et les pages où ceux-ci apparaissent : deux personnages ont une arête en commun s’ils apparaissent sur la même page. Le résultat est un réseau biparti, puis, par projection sur les sommets représentant les personnages, il obtient le réseau suivant, qui peut être affiné avec d’autres facteurs :
Chaque point (appelé sommet) représente un personnage, point dont la taille dépend du nombre d’occurrences du personnage. Un lien (appelé arrête) est établi entre les personnages en fonction de l’existence d’une co-occurrence (au niveau de la page).
Le réseau ci-dessus présente évidemment des difficultés de lecture, mais quelques remarques peuvent déjà être faites. On remarque l’importance de certains personnages, qui sont reliés à de nombreux autres. On voit des groupes qui se dessinent. On aperçoit aussi quelques groupes satellites, sans lien avec le cœur du graphe (il s’agit ici par exemple du groupes d’auteurs lus par Rousseau durant son enfance).
C’est ici que la théorie de la centralité intervient, car elle offre des outils pour l’analyse des réseaux. Il présente quatre indices de centralité :
- Degré : on calcule pour chaque sommet le nombre de connexions.
- Proximité : on calcule la somme des chemins les plus courts d’un acteur à tous les autres.
- Intermédiarité : on calcule le nombre de fois où le sommet se trouve sur les plus courts chemins entre tous les couples de noeuds du réseau.
On représente dans un tableau les rangs des scores d’indices de centralité obtenus par les personnages en moyenne les mieux classés :
Entre autres, nous pouvons voir que le Comte de Montaigu, bien qu’il n’apparaisse pas particulièrement souvent, est bien classé sur le plan de la centralité d’intermédiarité, tout en possédant un indice de centralité par vecteur propre manifestement très peu élevé, ce qui confirme qu’il joue un rôle particulier dans le réseau décrit par Rousseau dans les Confessions (dans ce cas, le Comte est ambassadeur à Venise, et employeur de Rousseau).
On remarque également que Mme de Warens joue un rôle central selon plusieurs critères dans la narration, mais qu’elle n’est pas connectée avec les personnages qui jouent les premiers rôles en terme de centralité par vecteur propre, un indice qui tient compte de l’importance des personnages adjacents. Ceci peut s’expliquer par des rencontres avec Rousseau qui se font en Province, en même temps qu’avec des personnages dont les apparitions dans le récit seront en majorité anecdotiques. À titre de comparaison, Louis d’Épinay, côtoyée par Rousseau à Paris, apparaît deux fois moins souvent (69 pages contre 131 pour Mme de Warens), mais la déclasse largement pour ce qui est de cet indice.
La présentation de Yannick Rochat a suscité beaucoup d’intérêt et de nombreuses réactions. Nous nous sommes par exemple demandé si la co-occurrence sur la page était un critère pertinent pour l’établissement du réseau, qui revient finalement à se demander si une relation humaine est « quantifiable ».
Mais la discussion a surtout porté sur l’utilité d’une telle démarche : que cherche-t-on à faire en appliquant ces méthodes d’analyse à un corpus littéraire ? Peut-être que la réponse viendra en cherchant, car il faut dire que Yannick Rochat s’aventure sur des terrains nouveaux, où il doit à la fois développer les outils pour son analyse ainsi que les appliquer.
Dans tous les cas, cette approche interdisciplinaire, qui part des mathématiques appliquées et vient saluer Mme de Warens, Diderot et nombre d’autres personnalités de cette époque, ne peut qu’apporter un nouveau souffle dans les différents champs qu’elle traverse.
Pour aller plus loin :
- Ne pas manquer le projet Pegasus Data, mené par Yannick Rochat et Martin Grandjean : http://pegasusdata.com
- Pour visualiser des réseaux sociaux tirés du cinéma de manière ludique : http://moviegalaxies.com
- Un exemple de visualisation dynamique des réseaux d’une correspondance fictionnelle The History of Emily Montague (Frances Moore Brooke) : http://www.wwp.brown.edu/wwo/lab/correspondence.html
Sara Schulthess, doctorante (Lettres, Unil)