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Il y a quelque temps, l'historien Paul Guichonnet est mort à plus de cent ans, et je l'ai un peu connu. Il a enseigné à Bonneville puis à Genève, et s'est fait connaître par ses livres et ses conférences, ses activités de vulgarisation et ses travaux sur la Savoie - ainsi que par ses liens avec les politiques, recevant d'eux de fréquentes missions, la plus marquante et la première étant la célébration du centenaire de l'annexion de la Savoie, en 1960. C'était l'époque de De Gaulle. Il fallait célébrer la France. Guichonnet l'a fait: il y trouvait les sources de son lyrisme et de son enthousiasme, aimant à évoquer l'hexagone, le drapeau tricolore et autres figures affectives nationales.
Il avait aussi un amour spécifique pour Bonneville, où il a longtemps siégé au Conseil municipal, et j'appréciais le livre qu'il avait consacré à cette cité, car il rendait hommage aux comtes de Savoie et aux rois de Sardaigne, qui ont fait de Bonneville ce qu'elle est: ils l'ont créée pour leur servir de relai administratif. Cela changeait de son style cocardier.
Humainement, Guichonnet était plutôt sympathique, volubile et plein d'anecdotes amusantes, se vantant de connaître le dessous des cartes. Il était assez sincère - un peu naïf aussi, mais pas trop. J'avais lu un livre de lui sur les zones franches qu'il m'avait envoyé et je lui ai fait remarquer que, au-delà des faits qu'il livrait, de leur mécanique, il manifestait une philosophie classique, optimiste, fondée sur le progrès administratif de la France, de l'Europe, du monde! Une sorte de levier occulte emmenait notre planète vers la lumière: c'était le contre-pied de la tragédie grecque. Il a admis que les faits ne le montraient pas absolument, que c'était bien sa subjectivité qui l'amenait à les présenter de cette façon.
L'objectivité pour un historien existe-t-elle? Le concept d'histoire de France manifeste au fond qu'on croit au génie national - qui ressortit à l'imaginaire, que les faits matériels ne montrent pas directement. Il n'est pas scientifique au sens absolu. Il participe de la mystique d'État: de l'historiographie. Il hérite de Tite-Live, qui montrait comment, au fil des siècles, Rome avait bâti son empire universel et atteint la perfection. Si les historiens modernes veillent davantage que leur maître romain à vérifier les faits - ils ont pour cela plus de moyens -, ils conservent au fond les mêmes postulats, la même mythologie fondamentale, qu'ils assimilent comme lui à une réalité objective, à une évidence collective. C'est l'essence du classicisme - et de la littérature universitaire.
La naïveté de Paul Guichonnet, toutefois, donnait du dynamisme à son style, il en faisait un disciple plus ou moins conscient de Jules Michelet - père du roman national. Il plaisait, donc. Il était agréable et entraînant, avait du talent.
Il m'a conseillé de faire un livre sur un personnage appelé Victor Bérard, traducteur d'Homère et sénateur du Jura. Je l'ai fait, et ne le regrette pas, même si le livre n'est pas grandiose: il lui manquait des renseignements biographiques intéressants, que j'ai appris par la suite. Ce Bérard en réalité ne m'était pas très sympathique. J'ai voulu m'obliger à suivre son cheminement intérieur pour me discipliner. Il m'a permis d'entrer à l'Académie de Savoie, car Louis Terreaux s'intéressait à cet homme qui avait brillamment réussi ses études sous la Troisième République, tandis que les Savoyards qui me passionnaient, tel Jacques Replat, ne l'attiraient pas. J'ai fait ma conférence sur le traducteur d'Homère, et elle a plu. Je connais bien la linguistique classique, et on a approuvé mon penchant romantique pour l'école suisse de Walther von Wartburg, qu'on n'ose pas proclamer en public: en privé, les vieux professeurs savent ce qu'il faut en penser.
En privé, Paul Guichonnet aimait le roi Charles-Félix de Savoie; en public, il vibrait pour le général De Gaulle. Peut-être que ce n'est pas incompatible, je ne sais pas.