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Samedi 21 mai 2022, s’est tenu à Lausanne un après-midi culturel ukrainien. Moment de rencontre entre des habitant·e·s de la Suisse engagé·e·s dans la solidarité et la lutte contre la guerre et de réfugié·e·s arrivé·e·s depuis peu dans ce pays, le Comité de solidarité a tenté de répondre à une question qui nous était adressée: « mais, c’est quoi la Suisse? »
Présentation de la Suisse pour les réfugié·e·s d’Ukraine
La Suisse est un petit pays de 41’285 km2. 8,7 millions de personnes y vivent, dont 2,2 millions qui n’ont pas la nationalité suisse.
Le pays reconnaît quatre langues nationales : l’allemand (parlé par 62% des habitant·e·s), le français (23%), l’italien (8%) et le romanche (0,5%). Mais dans les rues, vous entendez aussi souvent parler d’autres langues, preuve que des personnes de toutes les régions du monde vivent ici, ou y font du tourisme.
Alors que 28% des gens se déclarent sans confession, la grande majorité des personnes pratiquantes s’inscrivent dans la tradition chrétienne. Les pratiquant·e·s musulman·e·s représentent 5% de la population.
La Suisse est un pays très riche, à la fois conservateur et libéral, et très internationalisé.
En Suisse, on aime dire que le pays a été créé en 1291, mais cela ne correspond pas à la réalité. Certaines des collectivités politiques qui contrôlent le col du Gothard – un col qui était l’un des principaux passages à travers les Alpes et constituait une importante route de commerce – se lient bien par des pactes d’entraide dès les XIIIe et XIVe siècles, mais il n’est pas possible de tracer une ligne continue entre l’étrange confédération qui se forme alors et la Suisse actuelle. Celle-ci est une création de la France (et en particulier de Napoléon) à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, dont les frontières seront reconnues lors du Congrès de Vienne en 1815, et elle ne deviendra un véritable État indépendant qu’en 1848.
Les puissances réunies au Congrès de Vienne assignent à la Suisse le rôle de coussin amortisseur entre l’Autriche et la France, raison pour laquelle le statut de « neutralité perpétuelle » lui est imposé. Selon le droit international public, la neutralité consiste pour un État à ne pas participer à une guerre menée par d’autres États. Dans ce cadre juridique, les politiques que la Suisse met en œuvre au nom de la neutralité varient afin de défendre au mieux ses intérêts économiques.
En 1848, la Suisse se dote d’une Constitution qui institue un État fédéral, avec le suffrage universel masculin, une Assemblée fédérale formée de deux chambres (sur le modèle des États-Unis), un gouvernement collégial de sept membres élus par l’Assemblée fédérale (le Conseil fédéral). Un principe fondateur et de respecter non seulement l’égalité entre les citoyens, mais également entre les cantons.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, pour répondre à des conflits internes, le référendum et l’initiative populaire, qui permettent aux citoyens de s’opposer à des lois votées au parlement ou de proposer des amendements à la Constitution, sont introduits au niveau fédéral.
L’organisation fédérale de la Suisse signifie que la vie politique est fortement décentralisée, et qu’elle se fait très largement dans les cantons ou les communes. L’administration fédérale est extrêmement faible pendant très longtemps, et encore aujourd’hui l’État central doit en permanence négocier avec les États fédérés (les cantons) sur la plupart des sujets.
Les partis nationaux occupent une position relativement faible dans le système politique suisse. Depuis la fin du XIXe siècle, ils sont en concurrence avec les grandes fédérations en dépit des liens étroits qu’ils entretiennent parfois avec elles, tels qu’on les observe par exemple entre le Parti socialiste et l’Union syndicale suisse ou entre le Parti radical et l’Union Suisse du Commerce et de l’Industrie, que l’on appelait généralement le « Vorort ».
Depuis 1880, le Vorort était le principal interlocuteur de l’administration fédérale en matière de politique économique. Il recevait des subventions publiques pour réaliser des études et des expertises. Ce partenariat entre administration fédérale et secteur privé s’est maintenu tout au long du XXe siècle.
Dans les années 2000, les associations patronales se réorganisent pour faire face à l’expansion de la mondialisation et fondent economiesuisse en remplacement du Vorort, et en y incluant le secteur bancaire, ce qui accentue leur orientation néo-libérale. Economiesuisse est un acteur politique très puissant, proposant des orientations à l’administration fédérale et intervenant dans toutes les phases d’élaboration des lois.
Les intérêts économiques privés jouent ainsi un rôle prédominant dans la formation des décisions politiques en Suisse ; le Conseil fédéral est, de facto, au service des principaux secteurs de l’économie suisse. Voilà pourquoi les autorités suisses ont hésité à adopter les sanctions économiques décrétées par l’Union européenne contre la Russie et les appliquent sans grande conviction.
Dans l’économie suisse, à côté des secteurs industriels d’exportation, comme l’industrie pharmaceutique, la construction de machines et l’horlogerie, le secteur des banques et des assurances se développe dès le début du XXe siècle à partir des activités financières internationales des banques helvétiques.
Au cours de la première guerre mondiale, le franc suisse devient une valeur refuge en raison de la neutralité de la Suisse. En 1934, le secret bancaire est inscrit dans la loi.
Pendant la deuxième guerre mondiale, la neutralité est à nouveau mise à profit. Le franc suisse est la seule devise internationale librement convertible. La Suisse s’engage dans de très importantes transactions financières, en particulier par des achats d’or, souvent volé dans les banques centrales des pays vaincus par l’Allemagne nazie (1,5 milliards !!).
Dans les années 1960, la Suisse devient une place financière d’importance mondiale. Le secret bancaire attire de grandes fortunes pour échapper au fisc. On estime que le tiers de la fortune mondiale est gérée en Suisse. De nombreux scandales ont touché la place financière suisse ces dernières années.
A partir de 2002, la Suisse est devenue l’une des principales plateformes du négoce des matières premières, générant un chiffre d’affaires annuel de 25 milliards de francs en 2017.
Selon l’ambassade de Suisse à Moscou, les places financières de Genève, Zoug et Lugano commercialisent une très grande partie des matières premières russes. (On trouve d’ailleurs des pages rédigées en russe sur le site internet du Département fédéral des Affaires étrangères…)
En 2021, la Russie dépend des exportations de pétrole à hauteur de 36% de son budget…. Et plus de la moitié de ce pétrole est négocié depuis la Suisse, par des entreprises comme Litasco/Lukoil, Vitol, Trafigura, Rosneft, qui alimentent ainsi le trésor de Poutine.
Plus des trois quarts du marché mondial des céréales est contrôlé par Cargill, ADM, Bunge et Louis Dreyfus. Leurs centres de négoce sont aussi installés en Suisse et organisent le commerce de céréales en provenance des régions de la mer Noire.
Depuis des années, l’ONG Public Eye publie régulièrement des études montrant les dégâts humains, écologiques et sociaux causés par les sociétés qui exploitent et commercent les matières premières. Elle demande au Conseil fédéral de prendre des mesures, mais celui-ci reste toujours sourd.
La Suisse est le seul pays d’Europe occidentale qui n’a pas encore de loi engageant la responsabilité des multinationales. Public Eye lance alors en 2016 une initiative populaire fédérale pour des multinationales responsables, qui demande des règles contraignantes pour que celles-ci puissent être tenues responsables de violations des droits humains, environnementaux et sociaux qu’elles peuvent commettre.
Une longue campagne d’explications est menée par une multitude d’associations, les syndicats et les partis de gauche. L’initiative est votée en novembre 2020 et acceptée par 50,7% des votants… Mais cela n’est pas suffisant car pour être acceptée une initiative doit également obtenir la majorité des cantons, ce qui n’est pas le cas. Les multinationales qui ont leur siège en Suisse peuvent continuer leur sale commerce.
Le Réseau pour la justice fiscale vient de publier une étude montrant que la Suisse est la place financière la plus opaque du monde, derrière les États-Unis. Elle est très attractive pour les fraudeurs du fisc, les blanchisseurs d’argent, les financiers du terrorisme ou les politiciens corrompus.
Il n’y a toujours pas de bases légales pour permettre aux autorités de rechercher activement une grande partie des avoirs sanctionnés des oligarques russes…
Andrey Melnichenko, dont la fortune est évaluée à 26 milliards de dollars, possède l’entreprise de négoce d’engrais, Eurochem, basée à Zoug. Il figure sur la liste des oligarques sanctionnés… Il transfère sa fortune au nom de sa femme quelques jours avant l’entrée en vigueur des sanctions, sans que la Suisse n’y voie rien à redire.
Pour conclure, j’espère que ces explications vous permettent de prendre la mesure de l’appui que la Suisse apporte au clan de Poutine et à sa guerre.
La Suisse reste formellement neutre dans cette guerre… comme dans toutes les guerres précédentes ; ce qui ne l’empêche pas de faire des affaires.
Notre comité de solidarité avec le peuple d’Ukraine et les opposants russes et bélarusses à la guerre se positionne du côté de toutes celles et ceux qui souffrent et dénoncent cette politique complice.
Sources utilisées :
- Dictionnaire historique de la Suisse : https://hls-dhs-dss.ch/fr/
- Public Eye : https://www.publiceye.ch/fr/thematiques/negoce-de-matieres-premieres
- Alliance Sud : https://www.alliancesud.ch/fr