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Dès ce soir et pendant 3 semaines, nous vous proposons de venir découvrir deux comédies en un acte de Marivaux, Le Legs et L'Épreuve. Avec six comédiens pour interpréter douze personnages, la mise ne scène pétillante de Julien George promet une soirée de théâtre jubilatoire. C'est aussi l'occasion pour nous de revenir sur un auteur de théâtre majeur, à la pointe de la tradition théâtrale française et italienne du XVIIIe siècle.
© Marc Vanappelghem
Le Legs est représenté pour la première fois le 11 juin 1736 par la troupe des Comédiens-Français, et L’Épreuve le 19 novembre 1740 par la troupe des Comédiens Italiens.
Ces deux troupes sont rivales. À l’époque, Marivaux est en effet rarement donné au Français. Entre 1720 et 1740, il est le grand rival de Voltaire, comédie contre tragédie, prose contre vers, Théâtre-Français contre Hôtel de Bourgogne, son œuvre est principalement jouée par les Comédiens Italiens.
Chassés par Louis XIV en 1697 suite aux représentations de La Fausse Prude, une pièce qui visait directement Madame de Maintenon, ceux-ci reviennent à Paris sous le nouveau régime en 1716 et profitent de la protection du duc d’Orléans pour reprendre leurs représentations, sous la direction de Luigi Riccoboni, dans une salle entièrement rénovée.
Que sait-on d’autre des conditions d’écriture et de jeu des pièces de Marivaux ? Stéphane Lépine, reprenant l’ouvrage de Patrice Pavis, Marivaux à l’épreuve de la scène[1], en donne un résumé : « Marivaux écrivait d’abord et avant tout pour les vedettes du Nouveau Théâtre Italien (Joseph Maletti dans le rôle de Mario, sa femme Rosa Benozzi dans celui de Silvia ainsi que l’Arlequin Thomassin) que l’on retrouvait alors toujours dans les mêmes rôles, dans bon nombre de ses pièces. "Non seulement il conçoit ses personnages en fonction de leur emploi, de leur apparence, de leur habileté gestuelle ou mimique, mais il sait d’entrée l’image et l’aura que chaque artiste possède auprès du public, jouant de l’effet de déjà vu et, s’il le désire, de l’effet de surprise." Marivaux écrit donc pour des comédiens qui sont appelés, tout comme le public, à suivre "un personnage dans la diachronie de l’oeuvre en devenir" mais qui, aussi, à cause du style de jeu très codifié qui est la marque des Italiens, entretiennent "avec le texte une relation qui n’est pas purement illustrative et redondante". La dramaturgie marivaudienne, qui "donne à voir la rhétorique des relations sociales, des positions de classes et des stratégies de jeu", a donc bénéficié au départ du jeu all’improvviso dont les acteurs de la Comédie-Italienne sont les héritiers et les continuateurs, un jeu "formant un système sémiologique autonome possédant ses propres conventions et lois", un jeu non réaliste qui laisse place aux lazzis et aux escapades virtuoses d’un Arlequin, par exemple, et dont la légèreté et la rapidité des intrigues ne souffraient aucunement, bien au contraire.
Il ne faut pourtant pas croire que ce théâtre d’acteur, à la limite du théâtre burlesque tel que nous le connaissons aujourd’hui, entraînait une banalisation du contenu ou excluait "une recherche sur les mécanismes dramaturgiques et sur la société telle que le jeu des masques [est capable] de la saisir en profondeur". Loin de là. De façon apparemment contradictoire, et l’accueil très froid du public de la Comédie-Française en est une preuve, c’est le jeu des Français, marqué par le réalisme et la moralisation, par une élimination des prouesses gestuelles et une "augmentation concomitante des notations psychologiques", qui aura davantage nui à Marivaux. L’art devant, aux yeux des Français, "imiter la nature, et donc se nier comme système artificiel ayant ses propres règles et codes artistiques", la dramaturgie de Marivaux, qui "penche nettement vers un art fondé sur la convention et l’"irréalisme" des situations" et "exige un type de jeu qui corresponde à son maniement spécifique des effets d’illusion et des conventions", n’a pu que sortir perdante de sa confrontation avec le goût français. En fait, comme le souligne en conclusion Patrice Pavis, "un tel scepticisme (celui de Marivaux) envers le naturel (lequel allait devenir le critère dominant du réalisme dramaturgique et scénique à partir de Diderot et du drame bourgeois) s’accordait bien avec le style "naïf" et techniquement très recherché des
virtuoses italiens"[2]. »
Hinde Kaddour
[1] Marivaux à l'épreuve de la scène, Patrice Pavis, Publications de la Sorbonne, Coll. « Série Langues et langages », n° 12, 1986
[2] Stéphane Lépine (les citations sont extraites de l’ouvrage de P. Pavis) in Jeu : revue de théâtre, Numéro 42, 1987.