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En 1918, le rectorat de l’ETH Zurich reçut une lettre de plainte. Son auteure trouvait «déconcertant» qu’il n’y ait pas de toilettes pour femmes dans le bâtiment de la haute école. Pour Anna Schinz-Mousson, qui venait d’une famille zurichoise influente, il n’était pas question que les «jeunes femmes convenables» étudiant à l’ETH utilisent les WC des hommes. Cette absence de toilettes pour femmes jusqu’au XXe siècle peut surprendre – après tout, Zurich était l’une des villes pionnières en Europe en matière d’admission d’étudiantes dans les hautes écoles: alors que, dans d’autres pays, les universités étaient réservées aux jeunes hommes des classes supérieures, en Suisse les femmes avaient pu s’immatriculer dès la seconde moitié du XIXe siècle. Néanmoins, l’anecdote sanitaire montre que dans le paysage universitaire les esprits ne se sont que très lentement faits à l’idée de l’égalité des sexes et qu’ils n’étaient pas aussi progressistes que l’admission rapide des femmes pourrait le faire croire.
Engagement politique
L’admission précoce des femmes dans les universités suisses a ainsi été accueillie avec un grand scepticisme: «Les étudiantes étaient moquées ou diffamées par la population et par leurs camarades», raconte Regina Wecker, professeure émérite d’histoire à l’université de Bâle. Ce que montre aussi un pamphlet paru en 1872 dans la Neue Zürcher Zeitung, dans lequel un professeur alla jusqu’à déplorer que les femmes ne soient pas dotées des capacités intellectuelles pour étudier la médecine. En guise de preuve, il citait la différence de poids entre les cerveaux masculin et féminin. Au début, c’étaient principalement des étudiantes russes qui s’immatriculaient dans les universités suisses. Leur nationalité constituait une différence supplémentaire: au rejet de la présence féminine dans les hautes sphères du savoir vinrent se mêler des éléments xénophobes. On reprochait à ces jeunes femmes une vie nocturne licencieuse, des mœurs frivoles et un engagement politique «aux extrêmes limites de la morale».
Après l’admission des femmes dans les hautes écoles suisses, il aura fallu encore plus d’un siècle pour qu’elles ne soient plus considérées comme un phénomène exotique. «Ces débuts précoces n’ont pas engagé de processus continu, aussi bien au niveau du nombre d’étudiantes que de celui de professeures», constate Regina Wecker. Vers la fin du XXe siècle, ces chiffres se mettent toutefois à grimper. Et c’est dès lors que le potentiel de réussite d’un paysage universitaire diversifié est reconnu, par exemple dans la plus grande créativité des équipes de recherche mixtes. La création de bureaux de l’égalité dans de nombreuses hautes écoles donna encore de l’élan à l’idée de diversité.
WC neutres
Néanmoins, le fait que la présence des femmes dans les universités suisses ne se soit normalisée que tardivement a des conséquences aujourd’hui encore. La chercheuse en questions de genre Patricia Purtschert de l’université de Berne le confirme: «L’effet de pyramide est encore bien présent: plus le statut est élevé et moins il y a de femmes.» Elle souligne en outre qu’en matière de promotion de la diversité, d’autres thèmes se profilent, comme le racisme structurel, les privilèges des étudiants et étudiantes des classes moyenne et supérieure ou les barrières auxquelles se heurtent les personnes handicapées. Cet élargissement se reflète à nouveau dans la question des toilettes. Près d’un siècle après que l’ETH Zurich en eut aménagé pour les femmes dans les étages intermédiaires, prenant à cœur la lettre d’Anna Schinz-Mousson, l’institution, comme d’autres, s’est retrouvée confrontée à des critiques similaires. Il y a près d’une année, c’est l’absence de WC neutres dans les bâtiments anciens et les petits bâtiments de l’ETH Zurich et la manière de signaler les WC à l’université de Lucerne, qui avaient fait grand bruit. Les deux hautes écoles ont réagi en adaptant leurs infrastructures sanitaires.
* Paru dans Horizons n°124, mars 2020,
magazine suisse de la recherche, FNS, www.snf.ch