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Joseph Chaley
Joseph Chaley, le jeteur de ponts
Des plus célèbres aux moins connus, quelques Fribourgeois, parfois d'adoption comme c'est le cas ici, ont fait preuve de génie en créant ou en innovant. Auteur de l'exposition consacrée au "Génie inventif de Fribourg", sur le stand de la Ville, invitée d'honneur de l'édition 2007 de la Foire de Fribourg, l'historien Alain-Jacques Tornare nous présente ici le bâtisseur du "Grand Pont suspendu de la rivière Sarine".
Napoléon jeta son dévolu sur l'Europe; Joseph Chaley (1795-1861) préféra, tout en restant spectaculaire, jeter des ponts sur la rivière, ce qui, somme toute, fut plus profitable à l'humanité. Si nous pouvons parler aujourd'hui de Fribourg "ville-pont", nous le devons aussi, dans son sens propre, à un Français né à Ceyzérieu, dans le département de l'Ain, en 1795, et ce en pleine Révolution française. A l'instar de la période, tout dans la vie de l'audacieux constructeur du Grand Pont suspendu exprime le mouvement, l'élan, voire la charge héroïque. A 17 ans, l'intrépide jeune homme à l'esprit aventureux s'engage dans les Gardes d'honneur de l'empereur Napoléon et achève son épopée en sa compagnie. Le 18 juin 1815, il se retrouve dans le dernier carré à Waterloo. Sa carrière militaire prend fin à 20 ans avec, à la clef pour ce grand blessé de guerre, un long séjour dans les hôpitaux militaires. Délaissant la médecine pour laquelle il se croyait destiné, "cet esprit curieux et entreprenant" troque la table d'opération pour la règle à calcul. Le voilà embarqué avec l'ingénieur-constructeur Marc Seguin dans la construction des ponts de Beaucaire et de Chaset sur le Rhône.
La consécration en Nuithonie
Rapidement, Joseph Chaley vole de ses propres ailes et, en février 1830, se retrouve à Fribourg, qui désirait se doter d'un pont moderne enjambant la Sarine, entre le Schoenberg et le Bourg. Son concept de "pont suspendu en fil de fer " force l'adhésion, malgré la préexistence du projet d'un certain colonel Dufour, futur vainqueur du Sonderbund.
La genèse du Grand Pont nous montre combien la Ville n'a pas en elle-même les capacités financières de mener à bien de grands projets qui relèvent, dès lors, de l'initiative privée. Aussi les forces vives de la cité prennent-elles en main son développement, se préparant ainsi à la diriger. Le financement d'un pont suspendu jugé moins cher qu'un pont traditionnel se fait par souscription. Finalement, les actionnaires du Grand Pont confient l'entreprise à l'ingénieur français Joseph Chaley, qui le construit "à ses risques et périls". Chef-d'oeuvre de la technique des "ponts en fil de fer", le Grand Pont, "nouvelle porte de la ville", est ouvert le 19 octobre 1834. Outre ses qualités esthétiques, ce fleuron fribourgeois, connu dans le monde entier, détiendra même pendant quelques années "le record du monde de portée (246 m 26) ".
Il sera démoli en 1924. Le Grand Pont sortit Fribourg de ce "funeste isolement qui le tenait en arrière de la plupart des autres cantons", alors que la Sarine, "loin de favoriser les communications, faisait expirer, pour ainsi dire, le mouvement de la civilisation sur ses grèves solitaires".
Une destinée hors du commun
Devenu célèbre, Chaley enchaîne avec le lancement des ponts suspendus de Corbières (1836-1837) et du Gottéron (1839-1840). Avec l'effondrement inopiné du pont suspendu d'Angers prend fin l'engouement pour ce genre de prouesse technique. Voilà Joseph Chaley reconverti dans les travaux portuaires, notamment à la Joliette à Marseille en 1848, puis à Tunis, où il meurt en 1861, emporté par le choléra.
Son "rapport" sur la construction du Grand Pont suspendu de Fribourg, paru en 1839, nous le montre sous le double visage d'un financier audacieux et prévoyant et d'un technicien méthodique et consciencieux. S'il prend les risques de dépassement non compris dans le contrat initial, il en est déjà dédommagé par un droit de péage exclusif qui lui reviendra jusqu'en 18554. Ce pont à péage n'est cependant pas la propriété de la Ville et il n'entrera dans le domaine public qu'après 99 ans. Seul l'exempt de police du quartier obtient le libre accès sur le pont. Sur le chantier, l'ingénieur ne craint pas de partager les risques des ouvriers aux points les plus exposés. Aussi, n'est-ce pas sans fierté qu'il conclut son "rapport" par ces mots: "Il (Chaley) emporte avec lui la vive satisfaction de n'avoir point perdu un seul homme dans ce travail dangereux, et de n'avoir même et déplorer aucun grave accident, circonstance, on peut le dire, si rare dans l'histoire de tout ouvrage aussi important et aussi hasardeux. "
Sa veuve, qui n'était autre que la petite-fille de Madame Roland, sera en 1870, en compagnie de ses enfants à Fribourg, la protectrice dévouée de nombreux malades de l'armée de l'Est, alors internés dans nos cités.
C'est depuis le 16 mai 1950 que la route qui relie l'axe Saint-Barthélemy au quartier résidentiel du Petit-Schoenberg (limites communales Fribourg-Tavel/Tafers) porte le nom de cet ingénieur constructeur de génie.
1700 N°239 - novembre 2007 - Alain-Jacques Tornare