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Jean-François Fayet est invité dans Forum, sur RTS1 (12.10.17). Ecouter l'émission
Gianni Haver est invité par Nicole Duparc dans Versus-penser, sur RTS2 (5.10.2017). Ecouter l'émission
Emilia Koustova est invitée dans l'émission Qui vive?, sur Europe 1 (1.10.2017). Ecouter l'émission
Dans Dissidences
Dans le cadre du centenaire des révolutions russes, Le spectacle de la Révolution propose une approche centrée sur les commémorations de l’acte fondateur de la Russie soviétique/URSS, à travers cet axe de recherche très actuel regroupé sous l’appellation de "culture visuelle". La célébration du 7 novembre (25 octobre selon le calendrier julien originel), comme toute fête impulsée par l’État, se fixe comme finalités d’"unifier, légitimer et mobiliser"; ces fonctions étant principalement remplies, en URSS, par les défilés, qui ont connu une évolution sensible: "Le carnaval politique, festif et relativement spontané des premières années cède ainsi la place à une mécanique répétitive, de plus en plus militaro-patriotique." (p. 15). Mais ce qui fut également largement développé, ce sont les multiples memorabilia, "objets-miroirs" démultipliant l’impact des festivités officielles. L’ouvrage possède à cet égard une très riche iconographie en couleur, en grande partie analysée dans le corps du texte.
Emilia Koustova s’intéresse à la genèse de cette chorégraphie festive, qui s’enracine dès 1918, sous la forme d’une "œuvre d’art totale"1, typique des réflexions de l’époque, de la vitalité artistique qui s’épanouit dans un contexte chaotique. Les "actions de masse" liées au théâtre, telle la reconstitution de la prise du Palais d’Hiver en 1920, s’inscrivent dans cette tendance. Autour du mitan des années 1920, le cortège passe véritablement au premier plan, sous la forme initiale d’un véritable carnaval politique, célébrant les réalisations économiques du nouveau régime et/ou tournant en ridicule ses ennemis, capitalistes, monarques, koulaks, popes, etc. Dans cette préparation, le rôle des artistes amateurs restait très important. C’est à partir de la fin de la décennie que le contrôle et l’organisation se firent plus rigides, au nom de la professionnalisation et de la mise en valeur des dirigeants. Emilia Koustova se penche également sur "La conquête de l’espace urbain par la Révolution", abordant à la fois l’empreinte des commémorations dans les villes et le principe de la ville nouvelle. Ce qui est tout particulièrement souligné, c’est l’importance des rites funéraires chez les bolcheviques, et pas seulement à Petrograd ou Moscou, ou la véritable "révolution culturelle stalinienne" sensible à travers les nombreuses destructions opérées dans le tissu urbain et les recréations qu’elles autorisèrent. Parallèlement, d’ailleurs, le présent et l’avenir se voyaient davantage célébrés que le passé des premiers temps de la révolution.
Plus original, Jean-François Fayet s’intéresse aux memorabilia postaux, timbres, mais également enveloppes ou tampons spéciaux. Il y repère une continuité graphique entre les révolutions de février et d’octobre (le symbole du poing et du glaive utilisé sur le tout premier timbre soviétique) et surtout une évolution allant de représentations révolutionnaires à des sujets plus patriotiques ou célébrant la modernité. Cécile Pichon-Bonin s’empare de la peinture à travers les expositions organisées au cours des années 1920 et 1930 pour l’anniversaire de la révolution et de la création de l’Armée rouge. Là aussi, la décennie des années 30 est dominée par une exaltation du présent, résultats de l’industrialisation et de la planification. Quant au passé, il privilégie des scènes de la guerre civile. Il est seulement dommage que peu d’illustrations soient en rapport direct avec le propos. Romain Ducoulombier a jeté son dévolu sur les affiches communistes françaises, comme il l’avait déjà fait dans son livre iconographique Vive les soviets! Un siècle d’affiches communistes2. Il y note en particulier une influence croissante des affiches soviétiques sur la production nationale, et, dans la période 1952-1967, deux thématiques de prédilection: la célébration de la conquête spatiale, et une forme de russification de l’URSS versant même dans une certaine folklorisation visuelle. Quant à Gianni Haver, elle aborde les revues illustrées d’Europe occidentale dans l’entre-deux-guerres, comme L’Illustration ou Match, souvent marquées par un certain anticommunisme mettant l’accent, à l’occasion des commémorations, sur la misère ou l’amoralisme de la société soviétique, s’accompagnant d’une indéniable curiosité.
En ce qui concerne les images animées, Alexandre Sumpf étudie la révolution d’octobre dans les films soviétiques, dont il est un spécialiste reconnu3, en isolant trois phases: une absence globale entre 1917 et 1927; une progressive mythification jusqu’à l’acmé de 1927 (avec Octobre, Moscou en octobre et La Fin de Saint-Pétersbourg, trois échecs en terme de fréquentation, d’ailleurs); une présence inexistante ou rare par la suite, à travers des films compassés, où la seule exception, le film d’animation 25 octobre, premier jour de 1968, fut d’ailleurs attaquée par les autorités. Les ciné-journaux d’Europe de l’ouest sont abordés par Valérie Gorin et Gianni Haver, et, plus original, les films documentaires baltes de 1947 à 1968 par Irina Tcherneva. Cette dernière met en lumière la prise en compte de spécificités nationales dans l’évocation d’Octobre, mais pas des luttes révolutionnaires propres et distinctes de celles des Russes. Enfin, Constance Frei étudie les musiques de la commémoration composées dans les années 1920 et 1930. On y croise la fameuse Symphonie des sirènes d’Avraamov en 1922, usant de nombreux sons urbains, mais également la deuxième Symphonie de Chostakovitch en 1927; on y comprend surtout qu’avec la progressive stalinisation du pays, les œuvres cherchent à faire preuve de davantage d’ambition emphatique et à utiliser des effectifs pléthoriques, comme pour mieux souligner la grandeur de l’événement fondateur.
L’article de Magali Delaloye sur la "Mise en scène de la virilité bolchevique (1927-1941)" nous semble par contre nettement plus fragile. L’auteure s’efforce, à travers le prisme du genre, de lire la signification revêtue par la présence, en ouverture du défilé commémoratif, d’un chef militaire à cheval (Vorochilov le plus souvent), comme une affirmation de virilité, dans une parade laissant peu de place aux femmes. Mais certaines de ses hypothèses apparaissent bien légères, ainsi de la distinction qu’elle fait entre barbe et moustache, cette dernière soudant le "groupe stalinien" au pouvoir dans une forme de "virilité conservatrice" (sic). Parmi les encarts proposés, on retiendra entre autres celui sur les invitations accordées aux jeunes communistes de RDA pour assister aux commémorations organisées dans leur pays, qui évoque le principe de la Flamme de la révolution, venue d’URSS pour l’occasion, rituel inspiré de la flamme olympique, celui sur Octobre dans les livres pour enfants, qui mériterait de plus amples développements, ou celui sur le traitement de la commémoration d’Octobre aux États-Unis dans les premières années de la guerre froide, instantané de l’étude menée par Valérie Gorin jusqu’à la fin de l’URSS et au-delà. On l’aura compris, Le spectacle de la Révolution est un ensemble aussi riche que varié.
[1] « Parenthèse artistique et utopique, l’expérience de 1918 qui vit les rues et les places transformées par de gigantesques panneaux décoratifs, les squares déguisés en bois magiques, les obélisques érigés en l’espace d’une nuit, marqua les esprits et alimenta la vision d’une fête révolutionnaire comme œuvre totale d’un art véritablement nouveau. » (p. 34).
[2] Il est chroniqué sur notre blog : http://dissidences.hypotheses.org/3465
[3] Son livre Révolutions russes au cinéma. Naissance d’une nation: 1917-1985, est chroniqué sur notre blog: http://dissidences.hypotheses.org/6505.
Jean-Guillaume Lanuque, Dissidences, 15 février 2018.
Dans Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Parmi les nombreuses publications consacrées aux révolutions russes de 1917, à l’occasion du centenaire des événements, Le Spectacle de la Révolution tire son originalité du champ de recherche qu’il investit et de son approche singulière1. Cet ouvrage collectif s’inscrit dans le prolongement d’un projet de recherche, "Le spectacle de la Révolution: histoire des commémorations de la révolution russe d’Octobre 1917"2. Pour le présent livre, dirigé par Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova, un soustitre plus précis a été retenu: La culture visuelle des commémorations d’Octobre. Il s’agit en effet d’analyser, dans une logique résolument pluridisciplinaire, diachronique et transnationale, la pluralité des "images" engendrées par les commémorations successives de la Révolution.
À peine arrivés au pouvoir, les bolcheviques s’empressèrent d’acter une nouvelle temporalité, exclusivement articulée autour du 7 novembre, date de la révolution d’Octobre dans le nouveau calendrier bolchevique. Cette journée fut immédiatement érigée comme un moment de célébrations grandioses judicieusement mis en scène par le pouvoir soviétique. Pour autant, les commémorations de l’événement ne se limitèrent jamais à cette journée et furent au contraire multipliées au gré des impératifs politiques. La Révolution et son imaginaire suscitèrent dans le même temps, et durant toute la période soviétique, une immense production d’images qui dépassèrent largement le cadre des représentations picturales, tout autant qu’elles franchirent les frontières de l’URSS. La pertinence d’une étude approfondie de cette imagerie commémorative ne fait aucun doute. Le choix d’une approche par les "cultures visuelles" est quant à lui opportun.
Il est ainsi d’autant plus regrettable que le sous-titre n’apparaisse pas directement sur la couverture. Les raisons de cette absence semblent résider dans le fait que l’ouvrage ne se veut pas uniquement être une somme universitaire et qu’il s’adresse à large public, ce sous-titre ayant peut- être des sonorités trop académiques. Plus encore, c’est un ouvrage qui revendique de faire la part belle aux images, préférant sûrement accorder une place cruciale à l’illustration évocatrice de la première page (une carte postale reproduisant la peinture de Dmitri Motchalski, Après la manifestation: ils ont vu Staline, datée de 1949) plutôt que de la charger avec du texte. L’ouvrage inaugure en effet la nouvelle collection "Univers visuels" des Éditions Antipodes, qui entend proposer des ouvrages de sciences sociales riches en illustrations pour transmettre le plaisir du livre imprimé. Ainsi, Le Spectacle de la Révolution s’apparente autant à des actes de colloque qu’à un catalogue d’exposition. Il comprend plus d’une centaine de documents iconographiques et le lecteur peut l’explorer au gré des images qui attirent son œil, aguerri ou non. En outre, au-delà de la beauté de l’objet "livre", le propos est tout à fait pertinent.
Les enjeux de l’ouvrage sont précisément développés dans une introduction dont la rigueur méthodologique et la sensibilité pédagogique doivent être soulignées. Le titre est d’emblée explicité: "Les spectacles de la révolution désignent la chorégraphie festive ainsi que les multiples autres représentations par lesquelles le pouvoir soviétique se met en scène à l’occasion des commémorations de l’acte fondateur du régime: la Grande Révolution Socialiste d’Octobre" (p. 12). Le choix de l’expression "spectacle de la Révolution" n’est pas anodin et représente d’ailleurs l’un des plus beaux apports de l’ouvrage. Faisant écho aux travaux pionniers de Mona Ozouf sur la fête révolutionnaire3, ce terme permet de recouvrir un champ d’investigation très large et d’envisager les processus de commémoration dans leur complexité. La convocation de Guy Debord, qui considérait que "le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre les personnes, médiatisé par les images", est alors bienvenue, bien qu’un peu trop tardive4.
La notion de commémoration est quant à elle caractérisée comme un "acte mémoriel issu d’une volonté politique, un processus qui passe par la création d’un référentiel historique mythifié" (p. 12). Partant de cette définition, deux grands axes structurent l’ouvrage. Le premier est celui de la commémoration d’Octobre, prise comme objet d’étude dans ses pratiques, ses usages et ses acteurs. Ce moment politique permettait indéniablement d’unifier, de légitimer et de mobiliser la population. L’évolution de la "chorégraphie festive", qui glisse de l’œuvre d’art totale au cours des années 1918-1920 vers la mise en scène du corps discipliné de la nation sous Staline, est très finement analysée par Emilia Koustova. Magalie Delaloye s’attache quant à elle à envisager l’événement comme un moment paroxystique de la représentation d’une virilité bolchevique. Le second axe, qui domine l’ouvrage, envisage les commémorations de la Révolution comme étant productrice d’images, de mythes et d’imaginaires que l’on peut conserver et diffuser. Quatre enjeux sont posés: la production d’images, le cérémoniel médiatique, la déclinaison des supports de représentation, les circulations internationales. L’introduction annonce de ce fait un projet ambitieux. Le pari n’est pas toujours tenu mais, lorsqu’il l’est, l’apport est manifeste.
Sans prétendre à l’exhaustivité, le livre ambitionne de donner à voir et à lire un ensemble très varié d’"objets-images" produits par et pour la Révolution. Les plus évidents sont donc évidemment évoqués: les monuments, les tableaux, les films et la musique. Ces pendants de l’histoire révolutionnaire ont néanmoins déjà fait l’objet de publications et sont désormais assez largement connus. Ils restent toutefois indispensables dans ce livre et sont soigneusement mis en perspective par leurs auteurs avec des exemples riches.
L’originalité de l’ouvrage survient surtout lorsqu’il entreprend de mettre en valeur des sujets plus inattendus. À ce titre, le chapitre de Jean-François Fayet, à qui l’on découvre une passion de philatéliste, doit être mentionné. Il y évoque avec précision les timbres, les cartes postales et les enveloppes qui représentent la Révolution. L’auteur touche alors vraiment du doigt la question de la réception de ces images en URSS lorsqu’il souligne que le refus d’envoyer un courrier à cause de son timbre révolutionnaire peut être analysé comme forme de boycottage ou de résistance passive (p. 115) ou que l’utilisation de la carte postale peut au contraire être comprise comme un symbole d’adhésion à ces commémorations (p. 118).
La contribution d’Irina Tcherneva consacrée à l’évolution de la révolution d’Octobre dans le film documentaire balte soviétique après 1940 s’attache à démonter combien la représentation des commémorations dépendait des impératifs politiques de l’URSS envers les pays baltes: tantôt pour fournir un référentiel commun pourtant inexistant (les pays baltes étaient sous occupation allemande pendant la Révolution), tantôt pour justifier leur annexion et asseoir la présence soviétique. Dans un autre domaine, Romain Ducolombier s’exerce à dresser une typologie des affiches communistes françaises, faisant écho à la récente exposition ouverte au siège du Parti communiste à Paris5. Il présente un travail d’une grande qualité sur les circulations culturelles et les appropriations visuelles entre l’URSS et la France.
Enfin, trois chapitres traitent de la question des médias à travers les journaux, les actualités filmées et les retransmissions télévisuelles. Les auteurs entrent ici dans une dimension plus sociologique, qui fait l’une des richesses de l’ouvrage. Gianni Haver évoque un point intéressant: la "non-systématicité" de l’image des commémorations d’Octobre dans la presse européenne de l’entre-deux-guerres, bien que l’événement ne soit pas pour autant oublié (p. 177). Valérie Gorin conclut l’ouvrage avec un chapitre sur les commémorations cathodiques de la Révolution aux États-Unis qui servait de mise en scène visuelle de la guerre froide, et aborde ainsi la construction de différents regards portés sur un même événement.
Au-delà de ces douze chapitres, l’ouvrage comprend seize "focus", articles concis et incisifs qui explicitent une thématique précise ou une anecdote emblématique. Les fêtes en République démocratique allemande abordées par Nicolas Offenstadt, les timbres indochinois évoqués par Philippe Papin, les tenues de fêtes présentées par Larissa Zakharova ou encore les confiseries révolutionnaires croquées par Graham Roberts sont autant de délicieux moments de lecture.
Les articles sont illustrés par de très nombreuses images alors que, dans les encadrés, le texte est mis au service du document iconographique qu’il éclaire. Ce dialogue entre textes et images est une vraie réussite. La qualité du travail graphique, le soin porté à la mise en page et la précaution dans la reproduction des couleurs rendent la lecture tout à fait plaisante. Remarquons également que les sources sont d’origines variées et parfois inédites: Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), Archives d’État du documentaire et de la photographie de Krasnogorsk en Russie, Archives nationales d’Estonie, collections du Parti communiste français, Galerie Tretiakov, Institut national de la cinématographie de Moscou ou encore archives personnelles des auteurs.
Les limites de l’ouvrage résident en fait dans l’approche par la culture visuelle, fermement revendiquée par les auteurs. Certes, la volonté de poser un même terme pour définir un objet commun aux dix-sept auteurs issus de disciplines telles que l’histoire, l’histoire de l’art, la sociologie ou la musicologie est ici salutaire. Son caractère englobant, sa transversalité et sa propension à évoquer les problématiques historiques et mémorielles (p. 24) se justifie pour l’objet étudié. Pour autant, si l’ouvrage parvient à surmonter la difficulté inhérente à tout projet collectif, à savoir celle de l’éclatement du propos, c’est certainement moins à cause d’une approche par la culture visuelle que parce qu’il pose clairement une problématique finement pensée.
L’un des problèmes spécifiques aux visual studies est d’abord la quasi-impossibilité de fixer des limites à ces exemples de culture visuelle. De fait, des choix ont dû être faits. On pourra alors regretter l’absence d’une étude sur l’architecture, sur les drapeaux ou sur tout autre type de traces matérielles et immatérielles laissées
par ces commémorations. Aussi cette approche semble-t-elle placer toutes les formes d’art et les objets de médiations sur le même plan, et l’ouvrage n’esquisse jamais de comparaison entre ces différents supports qui ont néanmoins chacun leur propre histoire. Par ailleurs, les approches de chaque auteur sont diverses et inégales dans leur traitement du projet énoncé en introduction. C’est surtout la problématique de réception ou de l’éducation par l’"image", pourtant au cœur de ce champ d’étude, qui ne sont pas abordées assez frontalement6.
En effet, si la question de la transmission et de l’appropriation de cette culture visuelle est très bien traitée, celle de l’adhésion ou non aux images est assez absente, alors même que les notions d’imaginaire et de mythologie sont introduites. Récemment, Emmanuel Bellanger s’attachait par exemple à montrer, dans son ouvrage Ivry, banlieue rouge7, combien l’adhésion, prétendue de masse, de la population française aux modèles, aux références, aux pratiques et aux images soviétiques était en partie un mythe à déconstruire. Enfin, la problématique, notamment esquissée par Cécile Pichon-Bonin, dans son chapitre, d’une particularité temporelle en Union soviétique centrée non sur son passé mais sur la Révolution comme projet d’avenir, pourrait être approfondie. Cet aspect est essentiel pour saisir le sens profond des commémorations d’Octobre, qui répètent finalement cet épisode à l’infini afin de le fixer dans l’éternité.
Quoi qu’il en soit, la volonté de fournir une cohérence à l’ouvrage et de dépasser les champs disciplinaires reste pertinente pour aborder cette thématique. C’est aussi l’un des intérêts de ce projet: il propose un premier bilan copieux (tout comme l’est la bibliographie), mais laisse également place à de nouvelles pistes de réflexions. Ainsi Le Spectacle de la Révolution réussit-il le pari d’être un ouvrage universitaire, résolument scientifique, et accessible à un public plus large, non grâce à la vulgarisation du propos des chercheurs, mais bien à une qualité d’édition admirable. Cette première livraison est à la hauteur des attentes et la collection "Univers visuels" s’annonce prometteuse.
Notes:
1. Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova (dir.), Le spectacle de la Révolution: la culture visuelle des commémorations d’Octobre, Lausanne, Antipodes, "Univers visuels", 2017, 301 p.
2. Le projet de recherche "Le spectacle de la Révolution: histoire des commémorations de la révolution russe d’Octobre 1917" (2014-2017) était dirigé par Gianni Haver, Stefanie Prezioso, Jean-François Fayet et Valérie Gorin.
3. Mona Ozouf, La Fête révolutionnaire (1789-1799), Paris, Gallimard, 1986.
4. Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967, 1992.
5. Exposition "Sur les murs du fil rouge d’Octobre", Espace Niemeyer, du 12 octobre au 4 novembre 2017.
6. Cette problématique vient de faire l’objet du trente-troisième numéro de la revue [email protected]: politique, culture et société, consacrée à la thématique "Image, éducation et communisme, 1920-1930".
7. Emmanuel Bellanger, Ivry, banlieue rouge: capitale du communisme français, 20e siècle, Paris, Créaphis, 2017.
Julie Deschepper, Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2018/2 (N° 138), pp. 185-189.
Dans Allez savoir!
En URSS la Révolution d’Octobre était partout, jusque sur des emballages de chocolat. Dans la rue, le métro, au cinéma, en peinture, en musique, à l’affiche, sur de petits timbres et dans les grandes parades, autant de manifestations d’une mythologie entretenue sur un territoire bientôt agrandi par la télévision. Dans un livre foisonnant d’images et de textes sobres et historiquement passionnants, Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova ressuscitent le passé soviétique à la lumière des productions culturelles orchestrant au gré des époques"le spectacle de la Révolution".
Dans la revue en ligne Lectures/Liens socio
1Le centenaire de la révolution d’Octobre est au cœur de l’ouvrage coordonné par Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova, proposant de revenir sur les célébrations de la "Grande Révolution Socialiste d’Octobre" entre 1918 et 1991. La commémoration du 7 novembre (conformément au calendrier grégorien) y est définie comme "un acte mémoriel issu d’une volonté politique, un processus qui passe par la création d’un référentiel historique mythifié" (p. 12). Les douze chapitres étudient ces commémorations en prenant pour source la production d’images, de films, de photographies, et d’autres supports physiques (affiches, banderoles, pin’s, emballages commerciaux), ainsi que la diffusion internationale et les détournements de cette production. Lire la suite.
Pierre Marie, Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2018, mis en ligne le 30 avril 2018. URL: http://journals.openedition.org/lectures/24668.
Quand l’actualité rattrape l’historien
2017, année du centenaire de la Révolution russe et d’exposition médiatique intense pour Jean-François Fayet. Notre spécialiste des mondes russe et soviétique a dû se démultiplier pour répondre aux sollicitations des journalistes. Une exposition médiatique jubilatoire, mais pas recherchée à tout prix.
Cette année, les médias vous ont invité à plus d’une dizaine de reprises, afin d’évoquer le centenaire de la Révolution russe. Est-ce que vous appréciez de vous trouver ainsi sous les feux de la rampe?
Dans le mesure où mes interventions dans l’espace public furent surtout textuelles, voire radiophoniques, à l’exception d’un documentaire diffusé sur la RTS2 un dimanche soir, je conserve un plaisant anonymat hors des milieux académiques, voire journalistiques.
Est-ce que cette notoriété soudaine peut vous être profitable en tant qu’historien, par exemple pour vendre votre ouvrage intitulé Le Spectacle de la révolution?
La crédibilité scientifique ne se construit pas au travers des médias, mais cela fait plaisir aux éditeurs, aux services de communication des universités, aux bailleurs de fonds de toute sorte, et facilite ainsi certaines de nos démarches; mais l’essentiel se joue ailleurs: projets antérieurs, comptes rendus scientifiques, expertises externes, réseau scientifique… Nous avions un bon sujet, les compétences, et bien sûr l’intuition qu’en plus d’être une recherche novatrice, elle bénéficierait d’un supplément d’attention médiatique en lien avec le centenaire.
Êtes-vous enclin à choisir des sujets de recherche en fonction de l’intérêt qu’ils pourront susciter auprès de médias généralistes?
Encore une fois, le temps de la recherche s’inscrit dans la longue durée (minimum trois à cinq ans) et il serait bien hasardeux de se lancer dans une recherche historique à partir de considérations médiatiques, toujours si fluctuantes, ou même de modes académiques. Qui aurait pu dire il, y a une quinzaine d’années, alors qu’elle ne suscitait plus guère d’intérêt, que la Russie redeviendrait un sujet porteur, dans les médias comme au sein du monde académique?
Est-ce que les journalistes et les historiens souffrent de "commémorite" aiguë? La Révolution russe est certes cruciale, mais on a l’impression que le moindre événement est motif à des nouvelles publications…
Les historiens ne sont pas les initiateurs, même s’ils sont parfois les complices, de ce que d’aucuns qualifient d’hystérie commémorative. J’aurais même tendance à considérer que les commémorations constituent un piège pour l’historien: piège des subventions plus faciles à obtenir (pour un colloque, une publication), cela pourrait nous rendre paresseux, dépendants; et piège de l’instrumentalisation politique, ce que les historiens dénomment les usages politiques du passé. Car les commémorations procèdent d’une volonté politique de mémoire. A l’occasion des fêtes commémoratives, le pouvoir, ou une communauté humaine, s’entoure de représentations collectives qui lui permettent de construire sa légitimité à travers le lien tissé entre le passé et le présent, à travers la création d’un réseau de références historiques mythifiées. C’est en partie pour échapper à ce piège, celui d’une histoire répondant à une demande politique, que nous avons décidé de renverser la perspective en étudiant non pas l’évènement lui-même (les révolutions de 1917), mais l’histoire des commémorations de l’évènement. Moments forts de la mise en scène du pouvoir, les pratiques commémoratives sont toujours pour l’historien un indicateur pertinent de la culture politique du régime qui les produit.
Mais les commémorations relèvent aussi de la catégorie du marronnier journalistique et, depuis la TV, du rituel médiatique par excellence. La surenchère commémorative (une brève recherche sur Google confirme cette tendance d’année en année) s’accompagne ainsi de la concurrence des victimes qui, depuis quelques décennies, ont pris le pas sur les grandes figures historiques ou artistiques, ainsi que les batailles, les traités de paix. Mais dans notre monde où une commémoration suit l’autre, car on prête à la commémoration un rôle moral, les retours de mémoire relatifs aux tragédies du siècle écoulé - guerres mondiales, révolutions, génocides - se mêlent ainsi allègrement à de pures opérations commerciales (pensons à Halloween) et l’histoire qui est de fait mobilisée par ces célébrations n’est pas toujours de même nature.
Peut-on désormais parler de la Révolution russe sans craindre de se voir étiqueter d’historien marxiste ou, au contraire, d’historien bourgeois?
C’est, me semble-t-il, l’une des bonnes nouvelles de ce centenaire. Au-delà de la distance temporelle avec l’événement fondateur, c’est le temps passé depuis l’effondrement du système communiste en Europe de l’Est qui a permis une approche largement désidéologisée de la révolution, loin du manichéisme du Cinquantenaire et même de l’historiographie exclusivement à charge des années 1990. Le siècle soviétique (1917-1991) appartient désormais au passé, entendu dans le sens d’une séquence close de l’histoire. Ce n’est plus une histoire en train de se faire, susceptible de peser sur les questions politiques actuelles. Ainsi, à défaut d’avoir été toujours avant-gardistes, la plupart des expositions historiques (Zurich, Paris, Saint-Pétersbourg…) consacrées à l’événement ont bien mis en valeur la complexité des troubles révolutionnaires qui traversèrent la Russie en 1917 et le lien avec la Grande Guerre. A ce titre, les révolutions russes ont retrouvé leur place au sein de notre histoire commune et de notre mémoire collective.
En tant qu’historien, que pouvez-vous dire sur la Révolution russe qui n’ait pas déjà été ressassé à l’envi?
Le scoop historique a beaucoup marqué la recherche historique sur l’Union soviétique des années 90, la raison en était l’ouverture presque quotidienne de nouveaux fonds d’archives, après des décennies de diète documentaire. Les temps ont changé. Mais si je vous disais que les révolutions russes s’inscrivent dans un continuum de crises allant de 1914 à 1921 et que cette histoire n’est que le versant oriental de ce que fut la Grande guerre à l’Ouest, n’est-ce pas trop ressassé?
Quand le spécialiste débarque dans les médias généralistes
Dans les médias audio-visuels, les réponses doivent être très courtes. N’est-ce pas difficile de résumer des années de recherche en quelques minutes seulement?
Il existe, notamment grâce au service public et à la presse locale, quelques médias offrant des temps de parole adaptés à notre discipline. La radio bien sûr – Histoire vivante, Babylone…, parfois même Forum –, mais aussi la presse écrite. J’ai bénéficié à plusieurs reprises d’une pleine page (8 à 10’000 signes), cela permet d’appréhender la complexité des choses. Dans tous les cas, il ne saurait être question d’entrer dans la quotidienneté de la recherche historique, peu spectaculaire en tant que telle.
Comment procédez-vous pour vous adresser à un public non initié?
L’histoire, c’est d’abord raconter des histoires; je ne connais pas de public totalement rétif à cette démarche. Pour le reste, il s’agit d’expliquer aussi simplement que possible la complexité - c’est l’intérêt de l’histoire - de chaque événement ou phénomène. Et, si possible, de faire écho au présent.
En ce qui concerne la presse, se sent-on parfois trahi dans la retranscription de ses propos?
Je me suis libéré de ce type de problèmes en limitant les entretiens oraux à la radio. S’agissant de la presse écrite, je ne travaille qu’à partir de questions écrites auxquelles je réponds dans la même forme. Cela évite les malentendus, mais oblige les journalistes à préparer un peu le sujet au lieu de s’appuyer sur la célèbre "relance". En revanche, on demeure impuissant à l’égard des titres et autres exergues. Je me rappelle avoir passé une bonne heure à expliquer à mon interlocuteur qu’aucun historien n’accédait aux archives du FSB (ex-KGB) et de tomber le lendemain sur la une suivante : "Un historien suisse dans les archives du KGB"!
Les célébrations arrivent à leur terme. Etes-vous soulagé de voir le bout du tunnel?
Le plaisir de pouvoir réfléchir à de nouveaux sujets devrait me permettre de surmonter le baby blues commémoratif. Mais cela fut une belle expérience, en particulier s’agissant des expositions, un genre que j’avais peu pratiqué jusque-là.
Christian Doninelli, Alma & Georges, le magazine en ligne de l’Université de Fribourg, 19 décembre 2017
Les célébrations d’Octobre, miroir de la société soviétique
[...] Un ouvrage collectif est consacré aux évolutions des festivités du 7 novembre au cours de l’histoire de l’URSS.
Expliquer comment la société soviétique a célébré sa révolution au cours des différentes périodes du XXe siècle, tel est l’objet de l’ouvrage collectif d’historiens sous l’égide de l’université de Fribourg (Suisse), coordonné par Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova. Le Spectacle de la révolution traite donc de toute l’histoire de l’URSS, par le prisme du rapport des citoyens soviétiques avec cet acte fondateur.
Les premières célébrations, modestes et spontanées, empruntant au genre carnavalesque céderont la place à la solennité sous Staline. À partir de 1927, les célébrations sur la place Rouge donneront lieu davantage à une théâtralisation du rôle de l’armée, avec des troupes parfaitement alignées saluées par le maréchal Vorochilov, à cheval. Après guerre, les festivités perdent progressivement de leur dimension combattante.
L’anniversaire d’Octobre 17 ne renouera avec la mobilisation civique qu’à l’époque de Gorbatchev. Le 70e anniversaire, en 1987, est placé sous le signe de la perestroïka. Les célébrations d’Octobre sont des événements médiatiques abondamment photographiés, filmés puis, plus tard, diffusés par la télévision. On édite des cartes postales, de vœux, des timbres, des objets de porcelaine et autres produits estampillés Octobre 17. Les expositions anniversaires constituent des moments clés de la vie artistique, sur les plans à la fois matériel, idéologique et esthétique. Le paysage urbain qui se métamorphose et le culte des martyrs de la révolution contribuèrent à transformer la place Rouge en centre symbolique de la capitale et, très vite, de la Russie soviétique. Un chapitre est consacré aux affiches éditées par le PCF. Une large place est consacrée au cinéma, qui incarne la modernité, Alexandre Sumpf se concentre sur les mêmes œuvres de grands réalisateurs. Il présente un panorama du cinéma soviétique au fil des anniversaires et des évolutions politiques. Il est aussi question de création musicale, qui accompagne les festivités. Dès 1917, sur commande du gouvernement ou de leur plein gré, des compositeurs soviétiques, tels Roslavets, Miaskovski, Mossolov, Chostakovitch, Prokofiev – pour n’en citer que quelques-uns – élaborent de nombreux monuments musicaux destinés à être exécutés lors de concerts publics.
Jean-Paul Piérot, L'humanité. 26 octobre 2017