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La petite histoire des mots
Génocide
Georges Pop | On le croyait immortel, car ses chansons le sont. Charles Aznavour est entré dans la légende le 1er octobre dernier. Chanteur, acteur, poète, mais aussi activiste infatigable de la cause arménienne, il portait en lui, comme tous ses pareils, les blessures encore ouvertes du génocide de 1915 que la Turquie assidûment s’obstine toujours à renier. Le mot «génocide» est pourtant très postérieur au massacre systématique des populations arméniennes planifié par l’Empire ottoman, lors de la première guerre mondiale. Jusqu’à la fin de la seconde, on parlait encore parfois de «populicide» pour évoquer l’élimination de tout ou partie d’une population ou d’une communauté. Le terme avait été inventé par le révolutionnaire français Gracchus Babeuf pour dénoncer les exterminations de masse perpétrées contre les populations civiles de Vendée, sur ordre de la Convention. Mais le mot tomba vite en désuétude et fut oublié. Le mot «génocide» fut lui composé par un juriste juif polonais, naturalisé américain, du nom de Raphael Lemkin. Avant la guerre, il s’était attelé à la rédaction d’une loi internationale qui châtierait l’extermination de groupes ethniques. C’est en 1944 qu’il imagina le mot «génocide» en associant le grec γένος (génos) qui veut dire «genre», «espèce» ou «naissance» au suffixe «-cide», qui découle du latin «caedere» pour «tuer» ou «massacrer». A l’époque, il songeait déjà au massacre des Arméniens, mais aussi, notamment, aux pogroms dont, à la même époque, avaient été victimes, de la part des Ottomans, les Grecs du Pont (Mer Noire) et les Assyriens (Chrétiens d’Irak). Ce néologisme entra dans le vocabulaire juridique avec l’adoption en 1948 à Paris de la «Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide». Il fut ensuite adopté par les Nations-Unies et dans les textes de loi de nombreux pays. Raphael Lemkin est mort en 1959, à l’âge de 59 ans. En 2008, la France et la Pologne lui rendirent hommage en inaugurant une plaque commémorative au Théâtre du Trocadéro, à Paris. De nos jours, trois génocides sont reconnus par la quasi-totalité des juristes versés en droit international pour le 20e siècle : Le génocide arménien, la «solution finale à la question juive» pour reprendre la terminologie nazie et le génocide des Tutsis en 1994 au Rwanda. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu d’autres! L’Uruguay fut le premier pays à reconnaître officiellement le génocide arménien en 1965. Il fut suivi, année après année par quelques dizaines d’autres et par de nombreux parlements. En 2015, le parlement européen franchit à son tour le pas à la grande colère d’Ankara qui reconnaît des «massacres mutuels» mais non le génocide. Le Conseil fédéral lui n’a toujours pas franchi le pas et se dissimule derrière des arguties juridiques que la communauté arménienne de Suisse n’a de cesse de dénoncer. A Genève, en avril dernier, furent inaugurés «Les Réverbères de la Mémoire», une œuvre de l’artiste français Melik Ohanian; «pour la mémoire des génocides et des crimes contre l’humanité dans un esprit d’ouverture et de dialogue». L’œuvre a été offerte à la ville par la Communauté arménienne de Suisse. On peut la voir au Parc Trembley.