Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07075.jsonl.gz/499

J'avais ouvert sur le site de la Tribune de Genève un blog pour mon ami Noël Communod qui a été quelque temps actif, notamment lorsque lui était Conseiller régional à Lyon; il m'envoyait ses articles, et je les publiais. Car même s'il avait travaillé comme cadre dans des entreprises importantes, il n'était pas spécialement doué en informatique.
Ses sujets tournaient principalement autour des grands projets inutiles, une tradition française - l'entreprenariat d'État censé doper une économie sinon dormante, chez un peuple latin davantage porté à attendre les bienfaits de la Providence qu'à devancer sa bonté en allant de l'avant. En particulier, il dénonçait la ligne de chemin de fer Lyon-Turin, qui allait détruire la montagne savoyarde sans réellement dynamiser un commerce mou entre l'Italie et la France. Les autres élus régionaux s'efforçaient de l'intimider pour lui faire abandonner ses protestations.
Il était atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, et il vient de succomber. Je l'aimais, il était bon et sympathique, et m'a beaucoup soutenu lorsque j'ai réclamé la régionalisation des programmes d'enseignement, y compris à l'Université, quand on passe les concours de recrutement d'État. Encore une spécificité française: l'État contraint les gens à se croire unifiés, car d'eux-mêmes ils n'en ont pas du tout le sentiment!
Noël Communod était intelligent et intellectuellement courageux. Physiquement, il était assez fluet, et la dureté des politiques parfois l'atteignait. C'est un monde cruel. Le cynisme y est grand, notamment lorsqu'il est question de culture: les politiques croient toujours qu'elle est d'abord à leur service, que sa vocation est de nourrir leurs discours creux.
Finalement, j'ai délaissé le Mouvement Région Savoie, qu'il avait présidé mais qui n'était pas prêt à défendre la liberté culturelle quand la propagande d'État assimilait tel ou tel élément culturel au Mal. Ce n'était pourtant pas que je voulusse défendre un discours haineux: seulement le choix d'une commune de Savoie d'ériger une statue à Marie de Bethléem - dont le véritable tort, aux yeux des philosophes, est sans doute de n'avoir pas fait de politique!
Noël Communod n'a rien pu faire, contre les voix hostiles à la défense des droits des communes en matière culturelle: malade, il s'était déjà retiré.
Il a beaucoup fait néanmoins quand j'ai décidé de me rendre au congrès de Régions et Peuples solidaires, le groupement de partis régionalistes auquel appartenait le Mouvement Région Savoie. C'était en Corse, et j'ai pu rencontrer plusieurs membres de la famille Simeoni; Gilles était déjà maire de Bastia. Noël Communod, que j'accompagnais avec Claude Barbier, s'est montré très gentil, prévenant, et m'a ôté tout souci matériel.
Ma vie politique devait bientôt s'arrêter, je ne m'y sentais pas très à l'aise, j'aime mieux la poésie et les contes. Je défends surtout le droit d'en faire, face ou à côté des romans réalistes d'un Michel Houellebecq.
Le régionalisme a néanmoins quelque chose de romantique qui offre un lien avec le lyrisme enthousiaste; il défend les mythologies régionales, Frédéric Mistral et les autres.
Noël Communod portera comme une ombre douce et claire l'élan vers la liberté culturelle des régions de France, j'en suis sûr.