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Dave Heath / Dialogues with solitudes
Une proposition de Marc Donnadieu, conservateur en chef.
Dave Heath occupe une place singulière dans l’histoire de la photographie américaine. Abandonné par ses parents à l’âge de 4 ans, Dave Heath (1931-2016) connaît une enfance douloureuse, à Philadelphie, entre orphelinats et familles d’accueil. À 15 ans, l’essai « Bad Boy’s story », signé Ralph Crane et publié dans la revue Life, le bouleverse. Il se projette immédiatement dans l’histoire de cet orphelin de Seattle et reconnaît avec l’évidence indiscutable d’un exutoire ou d’une rédemption « la photographie comme [son] moyen d’expression ».
À 21 ans, Il est incorporé dans l’armée et envoyé en Corée comme mitrailleur. Il réalise alors ses premiers « paysages intérieurs » – Inner Landscapes – en photographiant ses frères d’armes dans des moments de pause entre deux combats, perdus dans les méandres de leurs pensées, épuisés par l’attente et l’éloignement de leurs proches, et tente ainsi de saisir la vulnérabilité d’une conscience tournée vers elle-même. « Il y a un phénomène dans la peinture du XVIIIe siècle que Fried [Michael Fried, historien de l’art américain] désigne sous le terme d’absorbement, une concentration plus intérieure, qui suspend le temps. (…) Cet absorbement est apparu dans le travail que j’ai réalisé en Corée. Il y une mobilité étrange dans les visages des soldats, tout est suspendu. Ceci découle peut-être de l’expérience en elle-même – le suspens lié à la peur que les ennemis surgissent du haut de la colline –, mais j’étais aussi en train d’apprendre à créer des images. »
Pour autant, il ne peut être considéré ni comme un photoreporter, ni comme photographe documentaire. Dès les années 1950, il sera pourtant l’un des premiers à exprimer, de façon intense et radicale, les fractures dans la société d’abondance de l’Amérique après-guerre, ce sentiment d’aliénation et d’isolement grandissant et qui va engendrer les mouvements pour les droits civiques et l’opposition à la guerre du Vietnam. La rue américaine, à Philadelphie, Chicago ou New York où il s’installe en 1957, lui permet de préciser sa recherche qu’il mène en totale indépendance : « Mes photos ne sont pas sur la ville mais nées de la ville. La ville moderne comme scène, les passants comme acteurs qui ne jouent pas une pièce mais sont eux-mêmes cette pièce. »
Influencée par l’œuvre d’Eugene W. Smith comme par celle d’Aaron Siskind ou d’Harry Callahan, ses recherches photographiques, soutenues par un travail sur des noirs particulièrement puissants, denses et profonds, sont principalement des manières d’attester de sa propre présence au monde à travers celle de ceux qui lui font face. Comme si recueillir leur image et leur présence/absence au monde pouvait combler les trous, les manques ou les absences de sa propre image et de sa propre existence : leur abandon c’est son abandon, leur solitude c’est sa solitude. « Le fait de n’avoir jamais eu de famille, de lieu ou d’histoire qui me définissaient a fait naître en moi le besoin de réintégrer la communauté des hommes. J’y suis parvenu en inventant une forme poétique et en reliant les membres de cette communauté, au moins symboliquement, par cette forme. »
Condensé de son travail, A Dialogue With Solitude, conçu par l’artiste en 1961 et publié en 1965, comptera parmi les livres les plus marquants de cette décennie, captant l’esprit du temps à la manière d’une protest song photographique : « C’est un autoportrait, le résultat d’une quête, celle de figures anonymes dans lesquelles je me suis reconnu. ». Ce catalogue ci, co-édité par Steidl et Le Bal à l’occasion d’une rétrospective consacrée à Dave Heath, en reproduit l’intégralité et le réinscrit dans l’œuvre complet d’un acteur incontournable de la photographie moderne.
Le Bal/Steidl
Septembre 2018
21 X 26 cm
184 Pages
ISBN 978-3-95829-543-8