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The Project of Independence: Architectures de la décolonisation en Asie du Sud
Exposition au MoMA de New York
La modernité architecturale dans certaines parties du monde doit-elle davantage à l'influence coloniale qu'à l'élan émancipateur de l’indépendance? Le débat n'est toujours pas tranché. Il risque même de rester longtemps d’actualité tant cette question a été négligée. De nouvelles approches émergent néanmoins dans le champ de l'histoire de l'architecture et visent aujourd’hui à faire la part des choses, contribuant ainsi à l’écriture de nouveaux chapitres dans l'historiographie globale.
L'exposition actuellement présentée au MoMA de New York s'inscrit incontestablement dans cette lignée de projets qui tentent de faire remonter à la surface les récits, les auteurs et les réalisations trop peu connus et étudiés de l’architecture mondiale dans la seconde moitié du 20e siècle. L'exposition se concentre sur une région du monde dont la décolonisation n'a pas été anodine. Le sous-continent indien, sous domination britannique jusqu'en 1950, a donné naissance à six États indépendants, après des affrontements particulièrement douloureux. L'exposition du MoMA considère que l'architecture de ces pays encore antagonistes est issue d'un même écosystème socio-économique et qu’ils peuvent pour cette raison être traités conjointement. Si les concepteurs de l'exposition se permettent de reconstituer l'entité géographique du Raj britannique, ce n'est pas tant pour en vanter l'héritage que parce qu’ils considèrent que les destins de ces peuples partagent des temporalités et des modalités d'émancipation communes.
Ainsi, l’exposition de Martino Stierli et Anoma Pieris substitue-t-elle un nouveau cadre de pensée au récit ordinairement basé sur une lignée connue d'influences occidentales (Le Corbusier, Kahn). Il s’agit donc ici d’évaluer la concrétisation des modernismes architecturaux dans des situations historiques spécifiques. De parcourir les grands chapitres de la modernité en Asie du Sud, en se concentrant sur la réception et la mise en œuvre du programme moderne plutôt que sur son origine et sa transmission. De penser le projet moderniste en termes d'appropriation et d'adaptation à un contexte et à une économie locale plutôt qu’au point de vue de l’élaboration, laquelle reste largement liée aux écoles ou maîtres à penser occidentaux. De mettre en avant la matérialité de l’accomplissement plutôt que de s'en tenir à l'hypothèse d'une transmission Nord/Sud. De nombreux projets sont donc documentés pour leur façon unique d’hybrider, par des techniques traditionnelles basées sur une production manuelle et artisanale, un modèle de construction basé sur la mécanisation et la standardisation. L’image d'Épinal des chantiers modernes montrant des ouvrières en sari transportant du ciment dans des paniers tressés n’est pas pensée comme un mode par défaut ou une erreur d’adaptation, mais comme une forme d’appropriation et in fine comme la traduction d'un modèle constructif dans une culture du bâti donnée. Il s'agit aussi de montrer que ces adaptations ont permis de concrétiser des projets qui n'auraient pas été possibles dans le contexte saturé des sociétés industrialisées. Cela concerne l'ampleur de certains projets: le développement de villes entières bâties ex nihilo comme à Chandigarh ou Brasilia n’aurait guère été envisageable hors du contexte de construction nationale par l’architecture et l’urbanisme qui caractérise les sociétés en voie de développement. Si cela a pu avoir lieu, c’est à la faveur de l’adoption volontaire du modernisme architectural comme instrument et agent du projet politique d’émancipation et de développement.
La distinction est parfois difficile à établir entre ce qui relève de l’influence occidentale d’une part ou de l’élan émancipateur de la construction nationale d’autre part. C’est le cas pour Musharraf Islam, figure emblématique de l’architecture bangladaise qui a appris son métier auprès de Louis Kahn, et qui construira une série de bâtiments à Joypurat en mortier de chaux, matériau qu’il substitue au ciment apparent qui caractérise le chef-d’œuvre de son maître à penser. C’est également le cas de l’école Montessori de Colombo, au Sri Lanka, conçue par Geoffrey Bawa et Ulrik Plesner, dont les formes courbes inhabituelles témoignent d’une volonté de s’écarter des typologies modernistes coloniales en recherchant à capter les influences d’autres modernismes asiatiques (Kenzo Tange) plutôt que celles des vieux mentors occidentaux.
L’exposition de Stierli et Pieris, d’une grande richesse documentaire, a aussi le mérite de replacer le thème de la modernité décolonisée dans la dynamique contradictoire qu’elle a pu avoir à l’époque: celle d’une industrialisation accélérée qui permet d’atteindre des cadences et des volumes inimaginables en Occident, ou à l’inverse celle d’une rupture fondée sur des approches alternatives, nourries de vernaculaire et d’idéaux d’autosuffisance. Nehru vs. Ghandi, c’est-à-dire suivre et dépasser l’Occident ou élaborer une troisième voie. Si le dilemme a indéniablement existé, force est de constater que c’est le choix de l’industrialisation accélérée qui a prévalu dans la plupart des cas.
Avec cette nouvelle grande exposition, le MoMA témoigne d’une volonté de continuer à questionner l’héritage colonial et son influence sur l’histoire globale de l’architecture. Il témoigne également d’une ouverture d’esprit très anglo-saxonne, loin des crispations hexagonales que cristallisent les discours alarmistes sur les menaces supposées d’un révisionnisme abusivement appelé «wokisme». Faut-il rappeler que l’une des expositions les plus pertinentes montées à l’ETHZ en 2017 sur l’urbanisme comme arme de guerre, L’architecture de la contre-révolution de Samia Henni, n'a toujours pas été montrée dans le pays qui en bénéficierait le plus, pour surmonter le traumatisme de la guerre coloniale en Algérie?
The Project of Independence: Architectures of Decolonization in South Asia, 1947– 1985
20 février au 2 juillet 2022
MoMA – Floor 3
11 West 53rd Street
New York
https://www.moma.org/calendar/exhibitions/5439