Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07000.jsonl.gz/66

Campus
Dossier | linguistique
L’homme qui aimait les langues
Mort il y a cent ans, Ferdinand de Saussure a fait entrer la linguistique dans la modernité en développant une méthode scientifique d’investigation du langage. Des travaux dont la sémiotique et le structuralisme sont les héritiers directs. Portrait
Conformément à la tradition familiale, il aurait dû se faire un prénom dans les sciences de la nature. Arrière-petit-fils d’un naturaliste considéré comme le père de la géologie alpine (Horace-Bénédict), petit neveu d’un des découvreurs des principes de la photosynthèse (Nicolas-Théodore) et fils d’un entomologiste grâce auquel les collections d’insectes du Muséum d’histoire naturelle de Genève comptent parmi les plus riches au monde (Henri), Ferdinand de Saussure a pourtant choisi un autre chemin. Et pas n’importe lequel puisque les trois cours de linguistique générale qu’il a donnés entre 1907 et 1911 à l’Université de Genève (lire en pages 20-21) ont posé les fondements de la linguistique moderne en proposant une méthode scientifique d’investigation du langage.
vocation précoce
Né le 26 novembre 1857 au sein d’une famille de la grande aristocratie genevoise, Ferdinand de Saussure est l’aîné d’une fratrie de neuf enfants. Excellent élève, il montre très tôt un intérêt prononcé pour l’étude des langues anciennes. A 17 ans, il signe un Essai pour réduire les mots du grec, du latin et de l’allemand à un petit nombre de racines dans lequel on devine déjà les prémices de la «méthode saussurienne». L’année suivante, il se lance, en autodidacte, dans l’étude du sanscrit.
Cette vocation précoce aurait toutefois très bien pu ne jamais éclore. Le père de Ferdinand souhaite en effet vivement voir son fils suivre la tradition familiale en embrassant une carrière dans le domaine des sciences naturelles. Bon gré mal gré, Ferdinand obtempère tout en suivant parallèlement les quelques cours de philologie et de linguistique dispensés par la Faculté des lettres. L’échec du jeune homme aux examens de chimie qui ponctuent sa première année d’étude (auxquels il ne prend pas la peine de se présenter) aura toutefois raison des ambitions paternelles.
Ferdinand de Saussure a désormais les coudées franches. Il en profite pour gagner Leipzig (qui est alors la «Mecque de la linguistique»). Il restera quatre ans en Allemagne. Le temps de se familiariser avec le vieux perse, le celte, le slave et le lituanien, de rédiger une thèse et surtout un travail intitulé Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, qu’il publie en 1878 et qui connaît un succès immédiat.
«Le mémoire de Saussure est intéressant à double titre, explique Jean-Paul Bronckart, professeur honoraire de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation. D’une part, parce qu’il est aujourd’hui encore considéré par les spécialistes comme un des plus grands et importants ouvrages de linguistique comparée. De l’autre, parce que Saussure y adopte déjà une perspective systémique pour étudier les phénomènes linguistiques et qu’il y avance l’idée absolument nouvelle de l’interdépendance entre le versant phonétique et le versant morphologique de la langue au cours de son évolution. Deux aspects qui seront des idées centrales de ce qui deviendra plus tard sa théorie de linguistique générale.»
Dans l’intervalle, Ferdinand de Saussure gagne Paris en 1880. Outre des cours d’iranien, il fréquente la prestigieuse Ecole des hautes études où il obtient un poste de «maître de conférence de gothique et de vieux allemand». Dix ans plus tard, Saussure, qui jouit alors d’une reconnaissance européenne, est de retour à Genève en tant que professeur extraordinaire «d’histoire et de comparaison des langues indo-européennes». En 1906, il se voit offrir un titre de professeur ordinaire et la chaire de linguistique générale.
C’est dans ce cadre qu’il va délivrer les trois cours qui vont lui valoir une notoriété mondiale. Présentée aux étudiants entre 1907 et 1911, la théorie générale que propose Saussure révolutionne littéralement sa discipline. Jusque-là, la linguistique consistait en effet surtout à retracer l’histoire des langues et à les comparer entre elles. Avec Saussure, elle change de nature.
Selon le Genevois, il ne faut pas considérer les langues comme des organismes qui auraient une vie et une mort, mais comme des systèmes de signes mis en œuvre par les humains pour communiquer entre eux, au même titre que les signaux maritimes et routiers.
Cette approche, qui annonce les développements que connaîtra la sémiologie à partir des années 1960, innove notamment en distinguant le langage (entendu comme la faculté de pouvoir s’exprimer au moyen de signes), la langue (soit l’ensemble des signes utilisés par une communauté pour communiquer) et la parole (définie comme la mise en œuvre des signes linguistiques dans un contexte précis).
Saussure introduit également l’idée que tout signe linguistique est composé de deux facettes: le signifiant, qui correspond au son produit pour énoncer un mot, et le signifié, qui renvoie au sens qui y est associé. Il y ajoute le principe de l’arbitraire du signe, selon lequel la relation entre le signifiant et le signifié est arbitraire ou repose sur des conventions.
Ces quelques concepts, qui esquissent à gros traits la pensée saussurienne, ont délimité un champ d’étude que les linguistes n’ont pas fini d’explorer. Tout au long du XXe siècle, ils ont irrigué les sciences sociales au sens large, notamment au travers de savants comme Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan ou Roland Barthes, qui y ont puisé les fondements du structuralisme. Et il aura fallu l’émergence d’un autre géant, en la personne de Noam Chomsky (lire en page 21), pour que la statue de Commandeur érigée autour du nom de Ferdinand de Saussure après sa mort ne commence à vaciller.

Dates clés
◗ 26 novembre 1857: naissance de Ferdinand de Saussure à Genève
◗ 1875-1880: études de philologie à Leipzig et à Berlin
◗ 1881-1891: maître de conférence en grammaire comparée des langues germaniques à l’Ecole pratique des hautes études de Paris
◗ 1891-1912: enseigne la grammaire comparée des langues germaniques, du grec et du latin, ainsi que le sanscrit, puis la linguistique générale à Genève
◗ 1896: nommé professeur ordinaire à l’Université de Genève
◗ 1907: 1er cours de linguistique générale
◗ 1909: 2e cours de linguistique générale
◗ 1911: 3e et dernier cours de linguistique générale
◗ 22 février 1913: mort à Vufflens (Vd)
◗ 1916: publication du «Cours de linguistique générale»