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La vie aventureuse et mouvementée de Pierre-Joseph de Clorivière, ce jésuite à la charnière entre l'Ancien Régime et la Restauration, fait l'objet d'une excellente biographie, fort bien documentée et de lecture agréable, écrite par une spécialiste reconnue qui y a consacré de nombreuses années de recherche.
Né à Saint-Malo en 1735, dans une famille de marchands-négociants qui tient le haut du pavé dans la cité corsaire, Pierre-Joseph Picot de Clorivière était destiné à vivre au cœur des tempêtes politiques et religieuses qui bouleversèrent la France et l'Europe au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Orphelin de père à l'âge de sept ans, puis de mère deux ans plus tard, placé sous tutelle à neuf ans, sa vie sera marquée par une suite de ruptures qui, toutes, l'affecteront profondément sans pourtant jamais réussir à le décourager.
Après un bref essai dans la marine, un projet avorté dans le commerce et des études de droit à Paris, le jeune noble breton se « convertit » en 1755, au cours d'une retraite donnée par un prêtre foncièrement antijanséniste.
La découverte de l'oraison, la fréquentation régulière des sacrements le conduisent peu à peu sur le chemin de la vocation sacerdotale et au noviciat des jésuites, à une époque où la Compagnie ne jouit plus du prestige dont elle a bénéficié. La condamnation des rites chinois en 1742, les débuts du conflit au sujet des Réduction du Paraguay, la politique des Bourbons et des principales cours européennes, l'enseignement des Lumières et les maladresses de certains jésuites préparaient l'expulsion des jésuites du Portugal (1759), de France (1764) et d'Espagne (1767), prélude à la suppression de la Compagnie par le pape Clément XIV en 1773.[1]
Interdit en France, Clorivière continuera sa formation théologique (jusqu'à son ordination sacerdotale) dans la province jésuite d'Angleterre, réfugiée aux Pays-Bas ; une période de profonde vie spirituelle, épurée sans doute par l'exil et l'insécurité du lendemain.
Trois villes seront le théâtre de ses premiers engagements apostoliques. A Londres, il vit des débuts difficiles à cause d'un sérieux handicap, un bégaiement qu'il ne corrigera que difficilement et au prix de nombreux efforts. A Gand, il est l'assistant du maître des novices. A Bruxelles, où l'atteint le Bref de la suppression de la Compagnie, il assure l'aumônerie des bénédictines anglaises.
Un visionnaire
Plutôt que de quitter la France pour chercher refuge dans des régions plus calmes, Clorivière y reste, après avoir envisagé un temps de rejoindre le Canada pour y travailler à la conversion des Indiens. Il a alors une inspiration. Puisqu'il n'est plus possible de se retirer du monde pour vivre la consécration religieuse, il faut la vivre dans le monde, sans les conditionnements extérieurs qui la caractérisent alors, c'est-à-dire sans costume, ni maison ni église ni biens-fonds ni richesses, séparés les uns des autres à la manière des premiers chrétiens. Il y voit comme une extension de la Compagnie : des prêtres diocésains et des femmes qui vivent selon la spiritualité ignatienne.
C'est ainsi que sous l'égide du Sacré-Cœur et avec l'aide efficace d'Adélaïde de Cicé, une femme dépressive et scrupuleuse qu'il porte à bout de bras, il fonde deux sociétés, une de prêtres, l'autre de femmes, auxquelles il va désormais consacrer toutes ses énergies pour recruter des membres, leur donner un statut inspiré par les Constitutions de la Compagnie de Jésus et les former en leur adressant des Lettres de formation.
Les membres dispersés des sociétés doivent remplir trois conditions incontournables : maintenir un lien fraternel fort entre eux, partager leurs biens économiques en alimentant une caisse commune, puiser leur force spirituelle dans l'amour et l'imitation des Cœurs de Jésus et de Marie. La reconnaissance par la hiérarchie de ses Sociétés lui coûtera d'innombrables démarches auprès des évêques, toujours frileux lorsqu'il s'agit de nouveauté, et du pape, plutôt favorable mais qui ne s'engagera qu'oralement. Précurseur, visionnaire même, Clorivière ne recevra la suprême consécration de son intuition que tardivement, lorsque Pie XII approuvera les Instituts séculiers en 1947.
De la prison
Emporté dans la tourmente qui bouleverse la France politique et religieuse, Clorivière entre en clandestinité et se cache. La Révolution et sa Constitution civile du clergé, les septembrisades[2] qui lui ravissent des membres de ses sociétés, la Terreur qui guillotine des gens de sa famille... : les orages et les périls se succèdent sans discontinuer, jusqu'au jour où la police de l'empereur l'arrête (1804). Incarcéré durant cinq ans, l'infatigable jésuite gouverne ses Sociétés depuis sa prison, accompagne des personnes et rédige des livres.
En mai 1814, Clorivière est chargé par le général de la Compagnie de Jésus, Thaddée Brzozowski, d'organiser le rétablissement de l'Ordre en France, avec le titre de Superior Generalis Societatis. Tâche ardue à cause du manque de sujets expérimentés, des rapports difficiles avec l'Etat français et des tensions avec le Père Général qui réside encore à Saint-Pétersbourg puis en Pologne. Face à l'état de profonde déchristianisation de la France, Clorivière estime qu'il est urgent de fonder des centres de formation, des collèges et des petits séminaires, et d'y envoyer des jésuites, au prix d'une formation raccourcie, tandis que le Père Général insiste sur la priorité à donner à la formation des jésuites selon les Constitutions (noviciat, cursus des études, etc.). Entre l'actif octogénaire, Provincial de France, et le Père Général, les relations resteront toutefois libres et confiantes.
Assortie de très utiles annexes (généalogie, chronologie, bibliographie complète, bons index), cette biographie constitue un ouvrage de référence, auquel on ne peut que souhaiter la réception qu'il mérite.
[1] • Pour en savoir plus sur la suppression de l'Ordre des jésuites, puis sur sa restauration en 1814, voir choisir n° 657, septembre 2014, et notre dossier sur www.jesuites.ch. (n.d.l.r.)
[2] • 1792, massacres des prisonniers. (n.d.l.r.)