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Dans les hautes vallées du Tessin
PAR ANDRÉ LÉVY
Le premier objectif de notre tournée était le lac Ritom, auquel on accède par un funiculaire longeant une conduite forcée, en partant de Piotta. Des travaux en vue d' augmenter le volume du lac troublent momentanément la tranquillité de ses abords, mais dès que l'on a dépassé cette zone, en direction du lac Cadagno, on tombe sur des tapis de fleurs vives et variées, et l'on retrouve la montagne telle qu' on la désire.
Quelques marmottes sifflent; on aimerait pouvoir leur dire qu' elles n' ont pas besoin d' avoir peur, que ce sont des amis qui viennent leur faire visite, mais allez leur apprendre ce langage!
Dans la région proche du col du Lukmanier, nous traversons le Passo di Sole ( 2376 m ), puis le Passo Predelp ( 2445 m ), non sans avoir profité des névés pour faire de longues glissades. Nous dominons la Léventine et, à travers des pâturages en pleine floraison, nous gagnons Faido par les hameaux de Tarnolgio et Mairengo.
Le lendemain, la poste automobile nous dépose au village de Molare, d' où nous attaquons le Pizzo Molare ( 2585 m ). Avant d' arriver au bel alpage di Nara, nous traversons une grande forêt dont les pins et les mélèzes ont été fauchés par une avalanche, aussi comprenons-nous pourquoi le flanc ouest de la montagne est muni d' une série de murs protecteurs. Là également la flore est d' une grande richesse et rassemble dans un très petit espace trois sortes d' anémones, dont quelques-unes nous tiennent compagnie jusqu' au sommet; nous trouvons aussi du daphné rampant si parfumé.
La descente dans le Val Blenio se fait par une succession d' alpages tous plus fleuris les uns que les autres, ce qui vaut à mon compagnon un petit rappel du rhume des foins. Après un gros orage que nous affrontons à l' abri de nos survêtements imperméables, nous nous arrêtons, le soleil revenu, au Piano degli Ossi, alpage embelli par d' imposants mélèzes d' un vert encore très tendre. Bientôt, de merveilleux lis rouges sortent des champs comme autant de flammes; nous en verrons du reste tous les jours suivants, et chaque fois ils nous enchantent. Vers le bas de la vallée, de grandes forêts de châtaigniers adoucissent le paysage par le vert clair et les formes harmonieuses des arbres.
En cours de route, un petit détour permet d' admirer la belle église de Negrentino.
De la station thermale d' Aquarossa, un petit train électrique nous ramène à Biasca, soit à travers des plaines recouvertes d' alluvions, soit parmi les vignes en tonnelles, dont les supports sont de minces lames de granit.
Le jour suivant, nous sommes tentés par la vallée retirée de Malvaglia, dont une des particularités est que le 95 % de ses habitants - pas nombreux, du reste - parle un français impeccable, car presque tous ont fait des séjours prolongés à Paris, comme commerçants, leur vallée ne permettant pas, par la rudesse de son climat, de les nourrir. Les hameaux sont rares, espacés et déserts. Des fougères géantes bordent les chemins peu fréquentés. Après avoir traverse les hauts alpages de Dagio, Cassina, Prato et Ciou, au pied de la Piancabella, nous sommes obligés, pour gagner le bas de la vallée, de remonter assez loin sa rive droite pour franchir un pont nous ramenant sur le chemin du retour en laissant derrière nous le massif du Rheinwaldhorn.
En rejoignant le Val Blenio, nous dominons le village de Semione, mais là, c' est l' Anglais qui est la seconde langue de ses habitants, car il était d' usage fréquent d' aller travailler à Londres dans les hôtels et restaurants, dont quelques-uns, de réputation bien établie, ont été créés par des Tessinois de Semione. De belles maisons cossues prouvent que l' opération n' a pas mal réussi et que l'on pourra couler une vie paisible au moment de la retraite.
Nous visitons ensuite, en car postal, le Val Onsernone, très abrupt, sauvage, avec quelques villages piqués sur ses flancs ou sur un petit éperon dominant le torrent. La route s' insinue profondément dans tous les vallons pour les traverser. Les ressources de la vallée sont insuffisantes, et là aussi on va gagner sa vie dans les villes. A Loco pourtant, on travaille encore un peu la paille et l' osier envoyés de la plaine.
Le soir nous faisons étape à Ponte-Brolla, à l' entrée du Centovalli, pour partir par Cevio le lendemain matin dans la vallée de Bosco-Gurin, ce village valaisan transplanté presque entièrement au Tessin, et dont les habitants ont conservé la langue allemande; il est même fréquent que les hommes aillent chercher femme dans le Haut-Valais, ce qui entretient la tradition. C' est le plus haut village du Tessin; il est très plaisant et convient bien à un séjour de vacances; mais ce n' est pas notre but, et par le Passo Quadrella nous plongeons dans le Val de Campo. Il y a encore des névés voisinant avec les fleurs, mais la neige en est pourrie, ce qui nous vaut de nombreux enlisements. C' est sous une pluie serrée que nous arrivons à Cimalmotto et Campo, mais encore une fois, grâce aux imperméables, devenus indispensables ces derniers étés, nous ne perdons pas de temps en séchage et regagnons Cevio par la route jalonnée de vieilles églises et de chapelles ornées de fresques plus ou moins bien conservées.
Nous montons coucher à Fusio, à l' entrée du Val Sambuco, transformé en actif chantier pour le futur barrage du lac du même nom. Nous nous dirigeons vers le Passo Campolungo ( 2318 m ) et le Passo di Leid ( 2400 m ) pour atteindre la cabane Campo-Tencia. A l' Alpe Colla, un brave berger nommé Angelo désire se faire photographier; il nous demande si nous sommes payés pour faire ces tournées de col en col! Point de vue différent... II est juste d' ajouter que des ingénieurs, des géomètres et des ouvriers parcourent ces montagnes, ce qui explique la méprise.
Par des glissades et quelques vires commodes, nous atteignons l' Alpe Grozlina, près de la cabane qui est fermée. Par le beau vallon de Piumogna, nous arrivons à Dalpe pour passer la nuit, et remonter le lendemain matin par le même vallon pour notre dernière course qui sera le Campo-Tencia ( 3071 m ), sommet isolé en belvédère, d' où la vue s' étend du Mont Blanc aux Alpes grisonnes, en passant par les Alpes bernoises et centrales. Nous traversons le petit glacier de Grozlina, à l' état de névé, ce qui nous permettra au retour de glisser rapidement vers les pâtu- rages, coupes de torrents grossis dans la journée. Nous trouvons plus pratique de cheminer dans cette zone en slips, souliers sur le sac; du reste, à part nous, il n' y a que les marmottes pour troubler la paix de ces hauteurs fleuries. Nous rentrons coucher à Dalpe, avant de reprendre le train à Rodi-Fiesso.
Pendant cette semaine, nous n' avons rencontré aucun touriste ou promeneur en route, mais ici ou à des bergers et paysans sympathiques et hospitaliers, ce qui a contribué à laisser de ces vacances un souvenir magnifique et très coloré.
Horaire ( juin 1952 ). Ritom-Faido par Passo di Sole et Passo Predelp 8 h. Molare-Pizzo Molare 4.30 h.Aquarossa 3 h. Malvaglia Pontei-Dagro-Alpe di Ciou-Madra-Pontei 6 h. Bosco-Gurin-Passo Quadrella-Campo 4 h. Fusio-Campolungo 4 h.Alpe Grozlina 2 h.Dalpe 2 h. Dalpe-Campo-Tencia 6.30 h. Retour 4 h.