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«Le Centre»: le nouveau nom proposé par la direction du Parti démocrate-chrétien fait controverse ces temps. C’est loin d’être la première fois dans l’histoire de ce parti, note l’historien démocrate-chrétien Bernhard Altermatt.
Peut-on se donner une nouvelle identité visuelle sans perdre son identité idéelle? Et qu’en est-il de la référence chrétienne? Peut-on l’abandonner sans perdre son âme? Ces questions attisent les débats au sein du Parti démocrate-chrétien (PDC) ce mois-ci. Ses membres sont invités à se prononcer, par bulletin de vote, sur un éventuel nouveau nom, «Le Centre». La controverse est pourtant aussi vieille que le parti, constate Bernhard Altermatt. Historien formé à l’Université de Fribourg et élu démocrate chrétien (il est chef du groupe démocrate-chrétien/vert’libéral au Conseil général de la ville de Fribourg et intègrera le Grand Conseil fribourgeois en octobre), il estime que le vote débouchera sur un compromis. Comme précédemment dans l’histoire.
Le PDC a porté différents noms depuis sa création. A quels moments en a-t-il changé?
Bernhard Altermatt: – Née dans la première moitié du 19e siècle et connue sous le terme de «Conservateurs catholiques», la mouvance politique existe d’abord en tant que groupement d’élus dans les Chambres fédérales à une époque où les groupes parlementaires n’ont pas encore la stabilité qui nous est familière. Elle se donne des structures plus formelles en 1881, quand elle publie son premier programme, et adopte un nom commun en 1894: le «Parti populaire catholique». Le premier parti national moderne est fondé en 1912 sous l’appellation «Parti conservateur populaire ». Par la suite, il est renommé «Parti conservateur-chrétien social» en 1957, puis «Parti démocrate-chrétien » en 1970.
Son nom n’a donc pas toujours porté de référence chrétienne ou catholique...
– A chaque changement de nom, les discussions ont été animées, les camps se sont écharpés et un compromis permettant au plus grand nombre d’adhérer a été trouvé. L’inclusion ou non des notions qui se réfèrent au catholicisme, au christianisme ou au conservatisme a toujours fait débat et n’a jamais trouvé de réponse définitive. Ce n’est en somme pas surprenant si l’on considère que les partis évoluent avec le temps.
En revanche, l’idée d’inclure la notion de «centre» est nouvelle. Comment cela se justifie-t-il?
– Si l’on analyse tant les valeurs que la position du PDC d’aujourd’hui, sa dimension centriste se reflète à deux niveaux: d’une part dans son positionnement dans l’échiquier politique, et d’autre part dans la notion de centralité de l’être humain qu’il défend sur le plan idéologique. La position du PDC dans le paysage politique est en effet orientée vers le centre, entre la droite et la gauche telles qu’on peut les identifier avec les instruments des sciences sociales et politiques. Ce centrisme se retrouve dans le comportement de vote dans les parlements, mais aussi dans les positions prises par le parti et ses sections lors des votations populaires. «L’adage dit que les élections se gagnent et se perdent au centre.»Une politique qui se fait à partir d’une position au centre est souvent interprétée comme étant indispensable pour la bonne marche des institutions de notre pays. L’adage dit que les élections se gagnent – et se perdent – au centre. Et les compromis permettant d’avancer sont le plus souvent le produit de négociations qui recentrent les choix politiques.
Et en quoi consiste la notion de «centralité de l’être humain»?
– Dans sa politique, le PDC entend placer l’être humain au centre de ses préoccupations, et non pas des concepts abstraits comme le capital ou le travail, la neutralité ou l’indépendance, la prospérité ou la compétitivité. Ces derniers peuvent être tout aussi importants pour mener une bonne politique, mais sont par nature plus éloignés de la réalité humaine, de la personne individuelle, de la cellule familiale et des communautés et groupes qui forment notre société. Cette conception profondément humaine et humaniste de la politique est indissociable de l’idée d’une politique démocrate-chrétienne. Elle se base non pas sur un individualisme égocentrique ou sur une maternisation tutélaire par l’Etat, mais sur les principes de liberté et de responsabilité – ce qui distingue la politique démocrate-chrétienne de la gauche – ainsi que sur la solidarité et la subsidiarité – des valeurs souvent oubliées à droite. On retrouve ici les traces très fortement ancrées de la pensée chrétienne-sociale et de la doctrine sociale de l’Eglise catholique avec les encycliques papales Rerum Novarum (1891) et Quadragesimo anno (1931).
Mais pourquoi changer de nom maintenant?
– La notion de «centre» fait partie de l’identité des démocrates-chrétiens suisses depuis de longues années et elle continue à être étroitement liée à ce qui est généralement caractérisé comme une politique démocrate chrétienne. La nouvelle appellation proposée par la direction du parti semble donc trouver son fondement dans la politique réelle défendue par élus et dans les valeurs sur lesquels s’appuie cet engagement. Le changement en tant que tel ainsi que le moment auquel il intervient sont à placer dans la volonté de redynamiser la politique centriste en Suisse, et de l’imminence probable d’une union entre le PDC, de tradition catholique, et le PBD, ancré dans les régions protestantes du pays. Les deux formations défendent le plus souvent des positions identiques marquées par un conservatisme modéré et une vision inclusive de la société. Elles forment d’ailleurs déjà un groupe commun à l’Assemblée fédérale, avec les élus du Parti évangélique.
Pensez-vous que ce nouveau nom, «Le Centre», va passer auprès des membres?
– Le dernier mot n’est certainement pas encore dit. L’attachement de nombreux militants à l’appellation coutumière est important. Les acronymes et «marques» PDC, CVP et PPD ont une valeur certaine qui ne sera pas facilement abandonnée. On peut oser le pronostic qu’un grand nombre de sections locales conserveront une appellation faisant le lien entre la tradition et le renouveau.
Comment ça?
– Démocratie et fédéralisme oblige, cela peut se traduire par une nomenclature qui intègre l’ancien acronyme «PDC» avec la nouvelle identité forte du «Centre ». L’exemple qui saute aux yeux est celui de l’ancien Parti radical-démocratique et de l’ancien Parti libéral qui ont adopté un nom composite lors de leur fusion en 2009 pour devenir «PLR. Les Libéraux-Radicaux» et «FDP.Die Liberalen » en allemand. Il est fort probable que «PDC Le Centre » gagnera la préférence de nombreuses sections. Cette manière de désigner le parti a l’avantage de fédérer tant les partisans d’une conservation de l’acquis traditionnel que ceux qui entendent insuffler une dynamique nouvelle à la politique centriste.
Vous semblez vous-même convaincu par cette appellation double!
– Je suis surtout convaincu par la nécessité et l’attractivité d’une politique centriste qui cherche les solutions là où elles se trouvent: parfois au centre, parfois un peu à droite ou à gauche. Le centrisme démocrate-chrétien permet de faire peser la raison dans la décision politique, ce dont nous avons grandement besoin. Maintenir l’acronyme PDC donne à cette conviction centriste une assise dans la pensée politique de la démocratie chrétienne, qui est un des piliers de la Suisse et de l’Europe modernes. Une appellation double correspondrait aux sensibilités diverses au sein du parti.
Personnellement, regretteriez-vous la disparition du qualificatif «chrétien »?
– Je regretterais principalement la perte d’une marque forte. Il est bien plus facile d’abandonner quelque chose que de créer du neuf. En tant qu’historien, je sais que le renouveau se base toujours sur le préexistant. On construit sur un fondement pour évoluer et avancer. Même dans les moments révolutionnaires, les éléments de continuité dominent le plus souvent. Dans notre pays fédéraliste et démocratique, les avancées sont encore plus fortement marquées par les petits pas, l’évolution plutôt que la révolution.
Pensez-vous qu’un nouveau nom plus neutre comme «Le Centre» puisse aider le parti à se refaire une santé politique, ou cela s’apparentet-il à du toilettage?
«Un nouveau nom ne change pas l’identité d’un parti.»– Chaque changement de nom comporte des opportunités et des risques, tant pour une entreprise que pour un journal, une association ou un parti. Cela dépasse largement le domaine du marketing. Le PDC a une identité qui est formée par des générations de sympathisants, de penseurs et d’élus. Un nouveau nom ne change pas l’identité d’un parti – c’est important de le souligner. Dans l’idéal, un tel changement permet de renforcer l’identité, de la prendre telle qu’elle «est» pour lui insuffler un nouvel élan.
Une période de transition?
«Qu’un changement de nom (complet ou partiel) intervienne ou pas, l’ère de l’acronyme PDC aura duré une cinquantaine d’années: de 1970 à 2020. Il s’agit de la période la plus longue dans l’histoire du parti après celle du Parti conservateur populaire de 1912 à 1957. Ces deux appellations furent séparées d’une parenthèse plus courte, à savoir celle du Parti conservateur-chrétien social de 1957 à 1970. Force est de constater que des périodes marquées par une longévité particulière de la nomenclature peuvent être séparées d’un temps plus court, une sorte de période de transition entre deux appellations plus stables. L’avenir apprendra aux démocrates-chrétiens suisses s’ils se trouvent actuellement à un tel moment charnière ou pas.»
Bernhard Altermatt
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