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En fait, il aurait aimé être français: il se réclamait de Jean Racine, du style de Bossuet, du siècle de Louis XIV, et on a intercepté une lettre adressée par lui à Louis XVIII lui déclarant son désir de devenir son sujet. Dans ses œuvres, il ne se référait pas aux comtes de Savoie, mais aux Francs et à Charlemagne, le seul prince temporel qu'il eût jamais chanté et dont il eût fait un héros.
Il regardait la langue française comme quasi divine, portant les vérités saintes de la religion chrétienne - et le peuple gaulois, fait de Celtes latinisés, comme supérieur à tous les autres. Venaient ensuite les Anglais - proches au fond des Français, parce que Bretons à l'origine, puis latinisés, avant de devenir saxons.
Cela n'avait rien d'inconscient. C'est cruel à dire pour les régionalistes, mais Joseph de Maistre jurait surtout par la France. C'est ce que j'ai dit à Bruno Berthier, qui n'a pas nié.
Mais il y a bien quelque chose d'inconscient chez Joseph de Maistre: c'est son caractère savoyard. S'il croyait que le procédé de l'analogie pouvait exprimer, par voie d'images, le monde spirituel, c'est parce qu'il dépendait, psychologiquement, de François de Sales. Cette idée était peu répandue en France, notamment chez les catholiques. Elle l'était davantage dans le calvinisme anglais, avec John Bunyan. La Savoie était francophone, mais ouverte sur le monde germanique, Angleterre comprise. Elle était sensible aux mystères des phénomènes, et cherchait dans la nature les signes de l'action divine. C'est en tout cas ce que recommande François de Sales, affirmant la puissance de l'imagination, lorsqu'elle est mue par l'amour! Jusqu'à un certain point, c'est ce qu'accomplit Jean-Jacques Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard: inconsciemment inspiré par des prêtres nourris de pensée salésienne, il fonde sa preuve de l'existence de Dieu non sur le raisonnement abstrait, comme l'avait fait Descartes, mais sur l'analogie entre l'homme et l'univers: quelque chose qu'on sent - qui apparaît comme vérité à la conscience morale -, pas quelque chose qu'on prouve par la logique extérieure.
Maistre, en cela, appartenait au Saint-Empire romain germanique, sans même s'en rendre compte. Il aurait voulu être français, tiré par son admiration pour le siècle de Louis XIV; mais il ne le pouvait pas: sa tournure d'esprit était spécifiquement savoisienne, et lui et Louis de Bonald (son équivalent français, l'autre grand philosophe contre-révolutionnaire du temps) ne se comprenaient pas, lorsque le Savoyard fondait sa logique sur le sentiment d'un soi divin liant le monde d'en bas à celui d'en haut - l'intérieur à l'extérieur.
Chez Joseph de Maistre, la tradition française était un choix, la tradition savoisienne un réflexe.