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Un cousin que j'aime me rappelait, l'autre jour, la doctrine habituelle de l'évolutionnisme matérialiste, qui pose comme accidents les formes nées de l'évolution - certaines permettant de survivre, d'autres pas, mais toutes ayant été produites par le hasard. Je me suis senti obligé de signaler que Jean-Henri Fabre, qui avait beaucoup étudié les insectes et leurs mœurs, trouvait cette idée invraisemblable parce que les conditions de reproduction des créatures qu'il avait observées étaient trop complexes pour qu'une combinaison d'accidents heureux ait permis leur survie. Si, disait-il, on confine ses pensées dans la question de la morphologie, on peut toujours agréer cette théorie; mais dans les faits, si seuls des hasards avaient présidé à la reproduction, aucune des espèces qu'il étudiait n'aurait pu survivre.
Il en donnait des exemples assez convaincants, il faut l'avouer: le problème notamment de l'alimentation de la larve était inextricable. Par exemple, tel insecte prédateur paralyse une proie en la piquant en divers centres nerveux précis pour que sa larve, une fois sortie de l'œuf, puisse la manger vivante. Mieux encore, la larve ensuite mange la proie selon un protocole, très précis aussi, car elle doit commencer par les parties non vitales afin qu'elle reste vivante jusqu'au bout, et ne l'empoisonne pas par sa décomposition. Fabre s'émerveillait de tels trésors de sagesse chez des insectes dénués d'intelligence. Pour lui, il n'y avait aucune vraisemblance à ce que des accidents aient pu combiner ces mœurs nécessaires à la survie de l'espèce. Il pensait donc qu'il y avait une intelligence dans la nature, qui se communiquait à l'instinct.
Il m'est venu une autre idée, en songeant à Louis Rendu, savant savoisien qui disait que ce qui s'était accompli en grand dans les temps passés devait s'accomplir en petit dans le temps présent, sinon cela ne répondait à aucune loi, et on inventait arbitrairement: il m'est venu l'idée d'absolutiser la vie, comme le faisait à peu près Épicure, et d'en faire, elle aussi, un accident. La matière en mouvement se combine, et parfois elle donne la vie, parfois non. C'est le hasard.
Dans mon livre Songes de Bretagne, je fais part d'une méditation que j'ai eue face à la mer: les vagues toujours semblaient vouloir créer des serpents, mais n'y arrivaient jamais. Non, jamais.
C'est ce que Louis Pasteur a énoncé, lorsqu'il a déclaré que la génération spontanée était un leurre: la vie n'émane que de la vie. Pourtant, les organismes sont nés de la Terre: c'est un fait indéniable. Leur corps en fait totalement partie.
Il suffit, au bout du compte, de tisser des liens entre les faits. L'idée d'un accident permettant de survivre se vérifie dans la vie: un homme a un accident de voiture, un arbre lui tombe dessus, sa lignée s'arrête, s'il n'a pas procréé avant. C'est indéniable aussi. La mort semble toujours arriver par accident. Mais la vie?
Un accident fait mourir une portée d'insectes: un animal passait par là, il a mangé tous les œufs. Mieux encore, une portée d'œufs avait une malformation, aucun œuf n'a pu éclore. Mais si l'œuf a éclos, si la larve a mangé une proie laissée par sa mère dans le nid fermé en respectant le complexe protocole qui laissait cette proie vivante, est-ce un accident du même type?
Fabre dit, en effet, que souvent les œufs n'éclosent pas. La nature peut être stérile, des espèces, des peuples peuvent s'éteindre. La mort arrive on ne sait comment. La naissance, souvent, est dans le même cas. Pas toujours, peut-être!