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Le talent n’est pas donné à la naissance
Stefan Koelsch est Cluster Professor de psychologie de la musique et de psychologie biologique à l’Université libre de Berlin. Le 24 janvier prochain au TRAFO de Baden, il présentera un exposé sur le thème « Le développement de la musicalité » dans le cadre du Forum sur la formation musicale (FFM).
FFM 2014: Coup de projecteur sur l’encouragement des talents
Né en 1968 au Texas (USA), Stefan Koelsch a étudié le violon (branche principale), le piano et la composition au Conservatoire de Brême (Künstlerische Reifeprüfung 1994). Il a ensuite directement poursuivi des études de psychologie et de sociologie à l’Université de Leipzig. En 2000, il a passé son doctorat en psychologie à l’Institut Max Planck de Leipzig pour les sciences de la cognition et les neurosciences et s’est qualifié pour l’enseignement supérieur de ces disciplines en 2004. En 2001 et 2002, il a été boursier de la Harvard Medical School (Boston, USA). De 2003 à 2007, il a dirigé le groupe de projet de recherche indépendant « Neurokognition der Musik » à l’Institut Max Planck de Leipzig. En ce moment, Stefan Koelsch est Cluster Professor de psychologie de la musique et de psychologie biologique à l’Université libre de Berlin et est associé à l’Exzellenz Cluster « Languages of Emotion » auquel participent plus de 100 collaborateurs. Ses principaux sujets de recherche sont la neurocognition de la musique et du langage, la musique et l’émotion, le développement de la cognition de la musique et du langage, ainsi que l’émotion et ses effets sur le système végétatif, hormonal et immunitaire.
Dans son livre « Der soziale Umgang mit Fähigkeit », Koelsch procède à une analyse critique de la notion de talent. Partant de la littérature sociologique, biologique et vulgarisatrice, il y étudie les conséquences sociales de diverses conceptions de la notion de « talent » en mettant en évidence les risques et les perspectives découlant de l’état actuel de l’interprétation sociale des capacités humaines.
Le 24 janvier prochain au TRAFO de Baden, Stefan Koelsch présentera un exposé sur le thème « Le développement de la musicalité » dans le cadre du Forum sur la formation musicale (FFM).
Interview: Niklaus Rüegg
Professeur Koelsch, outre la psychologie et la sociologie, vous avez également étudié le violon, le piano et la composition. Que pouvez-vous nous dire au sujet de votre parcours musical et de l’histoire personnel de votre talent.
Les histoires de talents sont toujours des histoires de travail, des histoires d’occupation avec une matière. J’avais certes montré un intérêt musical supérieur à la moyenne, ce qui avait incité mes parents à m’inscrire à l’école de musique. Ce fut mon encouragement du talent.
Selon moi, la notion de « talent » n’est d’ailleurs pas d’un grand secours. Le talent n’est pas donné à la naissance. Du point de vue scientifique, c’est une idée qui n’a aucun sens et qui prête à confusion.
Vous n’êtes donc pas un partisan de l’encouragement des talents?
Bien au contraire! J’approuve sans réserve l’encouragement des musiciens talentueux, dès lors qu’on ne les force pas à être musiciens. En revanche, je m’oppose résolument à ce qu’on impute le talent à une quelconque « prédisposition innée ». Il n’existe pas de code génétique du talent. Si l’on développait cette position jusqu’au bout, on s’engagerait sur une voie dangereuse. Cette représentation du talent sert finalement à perpétuer les inégalités entre les couches sociales, entre hommes et femmes et entre différentes races.
Il n’existe donc aucun élément dans la recherche sur le cerveau qui permette d’expliquer un talent musical exceptionnel?
Le talent ne peut pas être expliqué du point de vue neuroscientifique. Il n’existe aucune preuve pour cela ; en revanche, l’efficacité de l’entrainement peut être démontrée. La pratique musicale est un travail d’artisan qui demande à être maitrisé, ce qui exige beaucoup d’efforts.
Tous les enfants possèdent-ils ainsi par nature la même musicalité?
Par nature oui. Cela dit, c’est une superstition de croire que quelque chose serait donné ici par la nature. Il existe d’innombrables facteurs pendant et après la grossesse et durant les premières années de vie qui font que quelqu’un travaillera ou non des milliers et des milliers d’heures son instrument. Le facteur déterminant, c’est la façon dont se développent l’organisme et les intérêts. Que quelqu’un devienne ou non un bon musicien dépend de la durée de son apprentissage. Ce qui compte, c’est le nombre d’heures passées avec son instrument jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Ceux qui se sont exercés pendant environ 10’000 ou 20’000 heures auront atteint alors une maîtrise à peu près comparable. A ce niveau, les différences qualitatives dépendent de la chance d’avoir eu un bon professeur ou d’avoir suivi une meilleure stratégie d’apprentissage.
A quel moment la musicalité commence-t-elle à se développer chez l’enfant?
Sans doute déjà avant la naissance. Le nouveau-né est capable de reconnaître les chansons que sa maman chantait pendant la grossesse. Chez les jeunes enfants, on peut observer que certains manifestent davantage d’intérêt que d’autres pour la musique ou un instrument. Mais comme je l’ai déjà dit, cela n’a rien à voir avec une prédisposition génétique.
Le talent ne peut pas être prouvé par la recherche sur le cerveau, contrairement à l’effet de l’entraînement.
Quel rôle jouent les émotions dans le développement de la musicalité?
C’est une jolie question et donc une question difficile. La musique fait intervenir des émotions qui touchent aussi bien à la sentiment de récompense qu’à la cohabitation sociale dans la musique d’ensemble, au besoin de s’exprimer, au besoin de comprendre d’autres personnes et de pouvoir suivre leurs sentiments, et à bien d’autres domaines encore.
Les émotions sont aussi différentes et variées que les effets qu’elles peuvent produire dans le cerveau. Quelques-unes ont déjà été bien étudiées, comme les expériences donnant « la chair de poule ».