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À l'occasion du Bicentenaire de la mort de l'Empereur, Napoléon 1er, j'ai feuilleté "La Liberté Bonaparte", le livre de Charles Bonaparte, de la dernière lignée vivante de la famille de Napoléon. L'auteur portait d'ailleurs ce patronyme avant d'en changer pour celui de Bonaparte. Il descend du frère cadet de Napoléon, Jérôme. Dans ce livre, il rappelle l'ascension fulgurante de ce jeune homme issu de la petite noblesse corse, qui fut un temps partisan de Pascal Paoli, le père de l'indépendantisme corse avant de tourner casaque et de choisir la France. Bonaparte et Napoléon, ce n'est que quinze ans de pouvoir qui ont pourtant changé la France et l'Europe. "L'œuvre de Napoléon est fondamentalement marquée par une contradiction entre ses aspirations à la modernité, comme la mise en œuvre des principes de la Révolution, et ses côtés réactionnaires comme le retour à l'Ancien Régime, le rétablissement de l'esclavage ou l'instauration d'une nouvelle dynastie". Charles note que cette opposition divisera la famille entre progressistes, admirateurs de la Révolution et de Bonaparte et conservateurs, admirateurs de l'Empire et de Napoléon. Charles fait partie des premiers.
Les souvenirs de son père "le rattachaient à l'univers des Bonaparte, mais par la naissance du côté de sa mère, il était petit-fils du roi des Belges. Aristocrate fortuné, il possédait une villa à Prangins, à côté de Nyon. Sportif, il accueillit dans son domaine, le Tour de France en 1938. Résistant, il fut décoré de la Légion d'honneur et de la croix de guerre. En juin 1959, la loi d'exil qui interdisait le sol français aux descendants de l'Empereur fut abrogée, permettant à cette famille de revenir en France, après 65 ans d'exil!
Le jeune Charles est placé dans un pensionnat à Abondance, en Haute-Savoie. Et chaque trimestre pendant six ans, écrit-il, il fit cette route de Prangins vers la sombre vallée d'Abondance en passant par Genève et Thonon. Au même âge que Charles, Bonaparte est à seize ans et demi lieutenant d'artillerie. Il a trois passions, sa patrie, la Corse et Jean-Jacques Rousseau (qui admirait Pascal Paoli). Voilà qui nous ramène à Genève, c'est d'ailleurs là qu'il commande à Paul Borde, libraire à Genève les suites des Confessions de Rousseau et les deux derniers volumes de L'histoire des Révolutions de Corse de l'abbé Germanes.
En 1970, Charles Bonaparte après un long voyage en Algérie, au Maroc et au Portugal en pleine révolution des œillets, est nommé administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement au Nigeria. Constat: le fonctionnement des agences de l'ONU est lourd et onéreux. Ensuite, le descendant de Napoléon a travaillé pour les gouvernements du Gabon, de Côte d'Ivoire, du Togo et du Sénégal.
Pour ce Bicentenaire de la mort de Napoléon, chacun refait le bilan. Et parmi les tâches impériales figure le rétablissement de l'esclavage. Charles Bonaparte y revient en replaçant la décision dans sa chronologie et dans l'époque. La loi du 20 mai 1802 sous le Consulat revint sur l'abolition de l'esclavage et de la traite des noirs. Le Directoire hérita de l'application de la loi d'égalité entre blancs et noirs votée par la Convention. Cela intervient alors que des colons se révoltent contre la loi et des esclaves contre les maîtres qui ne veulent pas l'appliquer.
"A la faveur de ce désordre, Espagnols et Anglais avaient grignoté des positions françaises dans les Caraïbes et occupaient la Martinique", écrit Charles Bonaparte. Cette situation expliquerait le renoncement de Bonaparte. Charles ajoute que dans les 40 000 lettres de sa correspondance, il ne trouva aucune parole raciste et une vraie curiosité sans préjugés pour l'Islam. Il n'omet pourtant pas les massacres, tortures infligées aux populations des îles par les troupes françaises, ni l'emprisonnement de Toussaint Louverture dans le fort de Joug, près de Pontarlier. Charles écrit: "A Sainte-Hélène, Napoléon confiera à Gourgaud que cette piteuse aventure avant été "une grande sottise" de sa part. Suit l'aventure algérienne et l'objectif maintes fois répété par Napoléon III de "l'égalité parfaite entre indigènes et européens", affirmant que les arabes étaient des Français comme les autres, s'attirant la colère des colons. Son amitié avec son ancien ennemi Abd el-Kader fut plus tard légendaire. Il le considéra comme son égal, veilla à son confort et lui remit la Légion d'honneur.
Dans sa recherche de "La liberté Bonaparte", Charles fait l'éloge de Lucien, frère de Napoléon. "Par ses références constantes à l'esprit de 1789, Lucien me semble incarner mieux que ses autres frères l'esprit Bonaparte", écrit l'auteur. Lucien qui fut président du Conseil des cinq cents eut un rôle décisif dans l'exécution du coup d'État de Brumaire, un rôle que Napoléon n'admit jamais. On doit aussi à Lucien la réforme portant création de l'administration préfectorale, au cœur du dispositif de déconcentration encore décisif aujourd'hui pour faire appliquer la politique de l'État dans les départements français. Il aurait déclaré en public à propos de Napoléon qu'il a une fois de plus ensanglanté l'Europe dans une guerre qu'il aurait pu éviter. Dans "La vérité sur les Cent jours", il plaidera pour sauver Napoléon et faire reconnaître Napoléon II. C'est finalement à Lucien que Napoléon dictera les termes de son abdication.
Charles Bonaparte fait aussi l'éloge d'un autre membre de sa famille, son arrière-grand-père connu comme le Prince Napoléon, qui après avoir partagé l'exil avec Louis-Napoléon, le futur Napoléon III. Il fut en conflit avec ce dernier, défendant lui aussi les idéaux de la Révolution. C'est l'échec de sa conception républicaine héritée de Bonaparte après la chute du Second Empire qui mit fin au bonapartisme. Il fut hostile au Coup d'État de décembre 1851 de Louis-Napoléon. Il fut aussi proche de l'anarchiste Proudhon par l'intermédiaire du journal "La Presse" de conviction proudhonnienne. Ce franc-maçon était aussi intime avec les plus grands esprits de son temps, Arago, Ernest Renan, Sainte-Beuve, Flaubert, George Sand, Delacroix. Il sera chargé par Napoléon III de la publication de la correspondance de Napoléon 1er. Après la défaite de Sedan, la chute du régime et l'emprisonnement de Napoléon III, il se retire dans la maison familiale de Prangins, sur les bords du Léman qui avait appartenu à son oncle Joseph et qui appartient toujours à la famille.
Charles lui, fut appelé par le ministre de l'Intérieur de François Mitterrand, Gaston Deferre, pour entrer à la Datar, la délégation interministérielle à l'aménagement du territoire confié à Michel Rocard. Il fut aussi proche d'Hubert Dubedout, maire de Grenoble qui fut un des représentants de la deuxième gauche dite "américaine" et du socialisme municipal. Il se présenta à la mairie d'Ajaccio et fut élu. Il rassembla en 2004 les villes européennes traversées par l'histoire napoléonienne
"Le débat sur la question de savoir si Napoléon a sauvé ou enterré la révolution oppose les admirateurs aux détracteurs de Napoléon depuis longtemps", écrit l'auteur qui souligne que Bonaparte était pour la réconciliation des partis dans la Nation. Puis, Napoléon déclara "La Nation, c'est moi". Cette conception du pouvoir l'entraînera vers les abîmes, note Charles Bonaparte, mais elle sauva le pays et permit à la Nation de se construire.
On lui doit: le cadastre, la Banque de France, les contributions directes, l'administration, une réforme judiciaire, les préfets, la liberté de culte, le concordat, les lycées, la Légion d'honneur, le code civil et cinquante campagnes militaires en Europe! Ceux qui admiraient le Consul et propageaient les idéaux des lumières dans une Europe monarchique, le qualifièrent ensuite de pire des despotes.
Pour terminer sur une anecdote, Napoléon est le deuxième personnage le plus consulté sur Google après le Christ et avant Mahomet. Le livre se clot sur un portrait de Jérôme, l'ancêtre en ligne directe de l'auteur que je vous laisse découvrir en lisant "La liberté Bonaparte"paru chez Grasset en mars de cette année.