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01/10/2010
Les richesses de l'inattendu
Découverte. Au cours de l'été, à l'ombre des affaires, un débat tout à fait passionnant s'est déroulé dans les colonnes du Monde. Il portait sur les cheminements de la science et les vertus de l'erreur et de l'accident. Christophe Colomb a découvert l'Amérique alors qu'il s'était embarqué pour les Indes. Alexander Flemming a « inventé » la pénicilline à partir d'une moisissure accidentelle.
La lecture aussi réserve des découvertes. Ainsi le mot «sérendipité», que le correcteur orthographique de mon ordinateur persiste à souligner d'un trait rouge ondulé. Il n'est pas encore admis par la langue française, il n'est qu'en phase d'acclimatation. Il vient de l'anglais: serendipity. Il signifie la découverte de quelque chose que l'on ne cherche pas. Il ne suffit pas que la découverte soit fortuite, relevant du seul hasard. Encore faut-il qu'elle se produise sous l'effet d'une curiosité portant sur un autre objet.
Le terme renvoie aussi à la disposition de l'esprit à enregistrer des trouvailles. Picasso était-il concerné par la sérendipité quand il proclamait: «Je ne cherche pas, je trouve»? Et Soulages en 1953: «C'est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche»?
Ma découverte du mot correspond en somme à sa définition. Voilà qu'au détour d'un article en anglais ou d'une traduction en français, je tombe sur serendipity ou sérendipité. Ma recherche me menant ailleurs, je ne songe pas à m'enquérir aussitôt de son sens. Et puis, la lecture de Lettres à mon libraire (2009), sympathique anthologie épistolaire, m'amène en fin de parcours à un texte de François Bon. J'y apprends dès les premières lignes que le mot renvoie à l'île de Serendip: Ceylan (aujourd'hui le Sri Lanka) en vieux persan. J'apprécie au passage que Bon ait enjambé avec élégance le piège du calembour en parlant d'un mot « pas beau ».
Du coup, cela m'intrigue. Une recherche me fait aussitôt plonger dans un univers exotique, de savantes considérations et attraper quelques traits d'humour. J'ai donc vécu jusqu'à ce jour sur la cour. Comment ai-je pu fonctionner mentalement dans l'ignorance d'une notion aussi juteuse que la sérendipité? Aucun journaliste n'ignore la surprise, le hasard, l'inattendu ou la chance, qui l'attend au détour d'une enquête, d'un reportage et qui l'envoie inopinément sur une tout autre piste. Tout un chacun peut aujourd'hui en faire l'expérience en circulant sur l'Internet. Il s'agit, ai-je ainsi appris, d'«explorations curieuses».
L'origine du mot vient d'un conte persan intitulé Les Trois Princes de Serendip, dont les héros cherchent l'aventure et récoltent richesse, célébrité et adulation. En somme, ce qu'ils sont très heureux de trouver sans l'avoir vraiment cherché. Le conte a été publié d'abord en italien en 1557, puis traduit en français en 1610. C'est un homme politique, écrivain et esthète britannique, Horace Walpole, qui a capturé la serendipity en 1754. Le mot s'est donc fait à l'anglais. Le sociologue américain Robert Merton lui prête une attention marquée. Je tenais déjà l'heuristique, qui permet la découverte de ce que l'on cherche. Je tiens désormais la sérendipité, qui expose à la trouvaille imprévue. Il n'est jamais trop tard pour apprendre.