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«Les habitants de Fukushima se sentent abandonnés»
Il y a huit ans, un tsunami a balayé la côte de la préfecture de Fukushima. L'accident a provoqué plusieurs effondrements du cœur d'une centrale nucléaire, ce qui a contraint 150’000 personnes à fuir la région. Quelle est la situation aujourd'hui?
Junko Kikuchi: Les gens ne se sentent pas en sécurité. Des travaux sont en cours sur le site de la centrale, et de la fumée s’en extrait de temps en temps. De plus, nos mesures montrent une augmentation de la radioactivité sur les côtes. Probablement parce que l'eau contaminée a été délibérément déversée dans le Pacifique à l'époque et plus tard. Néanmoins, le gouvernement veut que la population retourne dans les régions évacuées.
Comment les gens gèrent-ils cette situation?
Yoshinobu Akashi: La population est profondément divisée, même au sein des familles. Imaginez qu'une famille ait dû fuir et qu'elle soit aujourd’hui confrontée au choix d’un retour possible: le père, qui a peut-être déjà trouvé du travail, se prononce en faveur, mais sa femme s'y oppose, ne souhaitant pas mettre ses enfants en danger. Les tensions sont donc inévitables. Beaucoup de personnes souffrent également de troubles psychologiques. Les plus jeunes consultent régulièrement un thérapeute.
La population reçoit-elle un soutien de l'État?
Yoshinobu Akashi: Après la catastrophe nucléaire, tous les habitants de la zone évacuée ont reçu une aide financière et un logement gratuit. Aujourd’hui, c'est fini. Certaines des personnes touchées ont poursuivi l'État demandant des dommages et intérêts. Le gouvernement leur a versé de petites sommes, plus par compassion que par sens des responsabilités.
Junko Kikuchi: Notre Premier ministre actuel prétend que la situation à Fukushima ne le regarde pas. Lorsque la ville de Tokyo a déposé sa candidature pour les Jeux olympiques d'été 2020, il a déclaré que Fukushima était loin, et que ce n'était plus du tout un problème. «Pas de problème - sous contrôle», a-t-il dit. Beaucoup de personnes se sentent donc abandonnées par l'État.
Yoshinobu Akashi, vous travaillez comme pasteur dans la préfecture de Fukushima. Comment pouvez-vous aider les gens?
Yoshinobu Akashi: Tout d'abord, de façon très pratique. Je dirige un laboratoire dans lequel les gens peuvent faire tester des aliments qu'ils soupçonnent d'être radioactifs. De cette façon, je peux dissiper bon nombre de leurs craintes. Je mets également notre centre communautaire à la disposition d'initiatives citoyennes ou d’ONG. De cette façon, nous créons une plateforme où les gens peuvent échanger des idées.
Pourquoi est-ce important?
Yoshinobu Akashi: À cause de la division présente au sein de la société. Il n'y a pas de sentiment d'unité, les gens ont donc du mal à raconter leurs expériences aux autres. Cela doit encore changer. Mais ce qui est le plus important pour moi, en tant que pasteur, c’est d’essayer de redonner aux gens leur dignité.
C’est-à-dire?
Yoshinobu Akashi: Les Japonais traitent la radioactivité comme s'il s'agissait d'un virus contagieux. Les personnes qui ont fui Fukushima ont été stigmatisées. Ils ont été mis à l'écart parce que les gens avaient peur d'être contaminés à leur contact. Fukushima comptait beaucoup d'agriculteurs. Aujourd'hui, plus personne n'achète leurs produits par crainte de contamination. C'est mauvais pour l'économie et ça ronge l'image de soi des habitants.
Et comment faire concrètement pour redonner aux gens leur dignité?
Yoshinobu Akashi : Je vais là-bas et je les écoute. J'essaie de construire une relation avec eux. Et même si ce n’est pas grand-chose, j'essaie au moins de trouver le moyen de les faire sourire.
Rétrospectivement, le tremblement de terre de Kobe en 1995, qui a fait plus de 4500 morts, a marqué la naissance de la société civile au Japon. Les citoyens se sont organisés et ont créé de nombreuses organisations humanitaires. Y avait-il quelque chose de similaire après Fukushima?
Yoshinobu Akashi: Il est difficile d’y répondre. Après le tsunami, de nombreuses personnes se sont portées volontaires, mais seule une fraction d’entre eux a osé se rendre à Fukushima, craignant les fortes radiations. Je me souviens d’ailleurs avoir vu des camions transportant du matériel de secours faire demi-tour à la frontière de la préfecture.
Junko Kikuchi: Par le passé, la protestation concernant le nucléaire venait d'ONG ou de syndicats. Fukushima a changé ça. Un mouvement citoyen de résistance s'est formé pour protester contre l'énergie nucléaire et des gens sont descendus dans la rue, même des mères avec des poussettes et des retraités en fauteuil roulant.
Huit ans se sont écoulés depuis Fukushima. Quelle est la position de la société japonaise d'aujourd'hui au sujet de l'énergie nucléaire?
Yoshinobu Akashi: J'ai l'impression que la protestation s’est calmée. Le gouvernement est revenu à l'énergie nucléaire et bien qu'il y ait encore des manifestations régulières devant l’administration, la plupart des gens s'en fichent aujourd’hui. Ils préféreraient probablement que la question de Fukushima soit réglée.
Et les Églises dans tout ça?
Yoshinobu Akashi: Les chrétiens ne représentent environ que 1% à 2% de la population, de sorte que les Églises ont peu de pouvoir en matière politique. En outre, il y a des tendances très différentes au sein de nos Églises. Les conservateurs, par exemple, appuient les politiques du gouvernement.
Pour terminer, changeons de sujet. Votre séjour en Suisse avait pour thème «Voyage de découverte vers une autre Réforme - l'héritage de Ulrich Zwingli». Qu’en retenez-vous?
Yoshinobu Akashi: Avant de venir en Suisse, je ne connaissais même pas Zwingli, seulement Luther et Calvin! J’ignorais qu'il avait eu une si forte influence sur la Réforme.
Junko Kikuchi: J'aime que Zwingli soit aussi ancré dans la réalité. Luther étudiait seul la Bible, Zwingli regardait vers le monde et était proche des gens. J'aimerais emporter ça avec moi et créer une arche jusqu'à Fukushima. L'Église devrait y aller, écouter et accompagner les gens sur leur chemin. Après ce voyage, je me sens renforcé dans cette vision.
De Fukushima à la Suisse
Le pasteur Yoshinobu Akashi appartient à l'Église Unie du Christ au Japon et travaille comme pasteur dans la préfecture de Fukushima. Junko Kikuchi travaille pour le National Christian Council in Japan (NCCJ), un organe faîtier protestant qui est également membre du Conseil œcuménique des Églises. Tous deux se sont rendus en Suisse dans le cadre d'une délégation japonaise qui a participé à la conférence sur le travail de Ulrich Zwingli, du 29 avril au 6 mai, organisée par la Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS), l'Église réformée d'Argovie et l'Église évangélique d'Allemagne (EKD).
L'accident de réacteur à Fukushima
Le 11 mars 2011, un violent séisme au large de la côte Est du Japon a entraîné un tsunami qui a inondé plusieurs centaines de kilomètres carrés de terres et tué 22’000 personnes. La centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, située directement sur le Pacifique, dans la préfecture de Fukushima, a été touchée. La catastrophe naturelle a interrompu l'approvisionnement en énergie, provoquant plusieurs effondrements du cœur du réacteur nucléaire.
Cet incident est considéré comme la plus grande catastrophe nucléaire depuis Tchernobyl. Mais l'ampleur réelle de l'exposition aux rayonnements pour les gens reste une question d'opinion. Néanmoins, huit ans après de vastes zones autour de la centrale sont toujours considérées comme inhabitables. Bien que les personnes évacuées se soient installées ailleurs dans l’attente d’un retour, une grande partie d’entre elles, ne voient pas d’avenir à Fukushima.