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Avec la République helvétique, puis l'Acte de Médiation, la Suisse devient officiellement un pays plurilingue.
Ou plus précisément, un pays où les langues minoritaires - le français et l'italien - ne sont plus celles de «pays sujets».
La Confédération des treize cantons était un Etat essentiellement alémanique. Les dialectes germaniques étaient parlés dans les villes les plus importantes comme Berne, Bâle ou Zurich. «Même Fribourg, dans sa structure d'Ancien Régime, était considérée et se considérait comme une ville alémanique», constate Denis Tappy, professeur de droit à l'université de Lausanne.
Cela ne signifie pas que les territoires de langue française ne figuraient pas dans l'ancienne Confédération. Mais il s'agissait de territoires sujets, comme la campagne fribourgeoise, assujettie à la ville, ou le Pays de Vaud, sous la botte du canton de Berne depuis le 16e siècle.
De langue italienne, l'actuel canton du Tessin était alors divisé en plusieurs baillages dépendant de différents cantons alémaniques du nord des Alpes. La situation était un peu la même en Valais, où les communes alémaniques de la haute vallée du Rhône dominaient les Bas Valais francophone.
Il y avait bien, comme Etats de langue française, la République de Genève et la Principauté de Neuchâtel. Mais si celles-ci étaient plus ou moins intégrées au Corps helvétique, elles n'étaient pas membre de la Confédération. Idem pour le territoire plurilingue des Grisons.
Coexistence pacifique
Le territoire de la Suisse actuelle a donc toujours représenté un mélange de langues diverses. Les frontières linguistiques n'ont jamais suivi les frontières politiques.
En fait, le concept d'unité linguistique à l'intérieur d'une nation, remonte au 19e siècle. Auparavant, plusieurs Etats européens comprenant des populations parlant diverses langues. L'exemple le plus classique est celui de l'Empire des Habsbourg où coexistaient Allemands, Italiens, Croates, Hongrois, Polonais et Tchèques.
Dans l'ancienne Confédération, les différentes langues n'étaient pas source de conflits. «Il y avait un grand respect pour la culture et pour la langue, malgré un rapport de domination», observe l'historien Norbert Furrer, qui a consacré une étude au comportement linguistique des Suisses à travers les siècles.
Parler une autre langue était de plus une question de prestige pour les nobles et les notables qui s'essayaient au grec, au latin et à la langue des Lumières, le français. Mais parler une autre langue était aussi utile pour les gens du commun, à une époque où la large diffusion des dialectes et des patois demandait beaucoup d'adaptation.
Changement de statut
En 1798, la République helvétique promeut l'égalité entre les citoyens. De nouvelles couches sociales conquièrent leurs droits politiques et accèdent au parlement national même sans savoir l'allemand.
Les lois sont codifiées selon les principes des Lumières et deviennent «égales pour tous». Ce n'est plus la tradition qui définit les règles, mais la raison. Tout le monde doit donc en comprendre le sens.
Ce changement nécessite des traductions et élève par conséquent les langues des anciens sujets au rang de langues officielles. Il ne suffit plus qu'un notable se change en traducteur improvisé; l'administration de dote de services adaptés à la tâche.
L'Acte de Médiation de 1803 confirme cette nouvelle reconnaissance des langues minoritaires. Mais comment la chose est-elle perçue à l'époque?
«Le fait qu'il soit édicté sous l'égide de la France est évidemment favorable aux francophones. L'acte lui-même, dans sa version originale, n'existe qu'en français», constate Denis Tappy. Bien sûr, des traductions en allemand et en italien suivent immédiatement, mais la dominante francophone est donnée.
Il faut également se rappeler que le français a alors un autre statut qu'aujourd'hui, rappelle le professeur: «Les élites des cantons aristocratiques parlaient extrêmement bien le français et la noblesse bernoise était généralement bilingue. En Europe, le français était la langue de culture et la langue véhiculaire.»
Des rapports qui changent
Avec le temps, les rapports entre les régions linguistiques se refroidissent. Après 1848, les conflits se multiplient. Le choix de la capitale, la création d'une université nationale ou la présence dans les organes de décisions sont autant de thèmes qui suscitent des débats importants, si ce n'est litigieux, entre les groupes linguistiques.
Des clauses de représentativité, de proportionnalité et des systèmes de péréquation tentent de garantir un équilibre entre les régions. Mais pour le journaliste Christophe Büchi, spécialiste des rapports entre Romands et Alémaniques, cette manière de résoudre les problèmes équivaut à «creuser un fossé».
En effet, chaque communauté obtient ainsi un espace défini et il n'est désormais plus nécessaire qu'elles se comprennent entre elles. Quant à l'instruction dispensée par les écoles, elle ne produit pas forcément les effets espérés.
Bien que la société d'aujourd'hui soit définie comme multiculturelle, l'historien Norbert Furrer ne constate pas une plus grande disponibilité à l'acquisition d'autres langues.
«L'anglais se substitue toujours davantage aux autres langues, explique-t-il. Le latin avait autrefois été la langue des érudits, mais on ne retrouve plus la proximité et la variété que l'on connaissait à l'époque. L'acquisition spontanée a en grande partie disparu avec le changement de la société.»
Un thème chaud
Les Alémaniques continuent de se définir au travers de leurs dialectes. Or les Romands, qui ont déjà de la peine à apprendre l'allemand standard, se sentent exclus, car ils n'en comprennent pas les différentes variétés.
Les Tessinois, qui ne disposent pas de la masse critique nécessaire pour être autonomes, continuent en revanche à apprendre les langues qui leur sont nécessaires à l'intérieur de la Confédération.
Quant aux Romanches, désormais réduits à quelques dizaines de milliers d'individus, ils sont parfaitement bilingues.
Les récents débats sur la réforme constitutionnelle du canton de Fribourg ont montré que le thème des langues n'a rien perdu de son caractère explosif. Romands et Alémaniques n'ont en effet pas réussi à trouver le plus petit dénominateur commun pour adopter un article sur les langues.
La Suisse est donc encore un pays plurilingue, même si les choses ont bien changé en 200 ans. Confiant, l'écrivain soleurois Peter Bichsel a un jour écrit: «La Suisse ne doit pas être. Mais elle le peut si elle le veut.»
swissinfo, Daniele Papacella et Bernard Léchot