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Grèce — La Grèce, miraculée de l’Histoire viticole
Courtier en vins français, Nico Manessis fait le point sur les vins de sa patrie. Le plus riche pays vinicole de la vieille Europe retrouve peu à peu de sa superbe.
Par Pierre Thomas
On ne réécrit pas l'Histoire. Mais force est de constater que sans les vins grecs, comme sans le nez de Cléopâtre, la face de l'Europe eût été différente… Ce sont eux qui ont exporté la vigne dans leurs colonies méditerranéennes — comme Marseille — et jalonné l'Europe d'amphores dûment authentifiées. Homère et Hésiode ont chanté l'importance du vin dans la culture grecque où Dionysos campait une divinité majeure. Et puis, en remontant plus loin encore, ce sont les Crètois qui ont fait passer, deux mille ans avant Jésus-Christ, la vigne de l'ouest à l'est, de l'Egypte à la Grèce.
Près de trente AOC
Quel beau passé! Après l'occupation turque, deux guerres mondiales et une guerre civile, ces deux derniers siècles, la viticulture grecque fut en piteux état. Même si la Grèce figurait, en 1924, parmi les pays fondateurs de l'Office international de la vigne et du vin (OIV). Aujourd'hui, le pays et ses îles affiche encore 150'000 hectares de vignes, mais la moitié s'en vont en raisins (secs) de Corinthe ou de table. Les 70'000 ha restants produisent quelque 4 millions d'hectolitres (soit à peine plus que la Suisse sur… 15'000 ha). Dès les années 1950, la Grèce s'inspire de la France et adopte un système d'une trentaine d'appellations d'origine contrôlée (AOC). Les lois de l'Union européenne (la Grèce en est membre depuis 1981) généralisent les vins de pays — une septantaine.
Voilà pour les données statistiques. Nico Manessis va plus loin: depuis dix ans, il sillonne, deux mois par an, systématiquement, les nouveaux domaines. Dans son dernier livre, qui vient de paraître, “The Illustrated Greek Wine Book”*, il commente 400 vins et fait le tour de la question avec quelques spécialistes, grecs ou étrangers.
Futur “hôtelier” reconverti
Le parcours de ce Grec expatrié à Genève depuis plus de dix ans est étonnant. Né à Corfou de père grec, dans le commerce, et de mère anglaise, professeur de langues — il possède ainsi ces gènes fondamentaux —, le jeune Nico fuit la Grèce des colonels. Il s'en va dans une école hôtelière londonnienne et prend goût au vin, alors breuvage confidentiel, réservé à une élite. Dans “une langue de bazar”, il devient acheteur en vins, mais comprend vite “que le nom de Manessis n'a pas d'avenir en Angleterre”. Le voilà parti pour un long périple de stages, à Beaucastel, à Châteauneuf-du-Pape, en Californie, dans la région de Mendocino, comme régisseur d'un domaine, puis comme consultant. Puis il vend du vin européen à New York, avant de poser son bagage à Genève, où il est courtier en vins, notamment de Bourgogne. Parallèlement, il découvre le pays qu'il a quitté à vingt ans…
Un ambassadeur
Ses bouquins — trois, plus sommaires, sont déjà parus — reflètent la vie d'un passionné. Son regard, aussi bleu que la Méditerranée ou les rayures du drapeau grec, il le pose avec ironie: “Dire qu'on fait du vin depuis trois mille ans, c'est sous-entendre qu'avec le temps, il est oxydé!” L'allusion vaut pour les vins blancs courants, souffrant de la chaleur, de la sécheresse et de l'approximation des méthodes de vinification, ou pour cette fameuse “retsina”, survivance d'une boisson aromatisée, dont les touristes du Nord raffolent…
Les bons vins, aujourd'hui, sont produits “à dose homéopathique”. Si la Grèce parvient à exporter 15% de sa production, surtout parmi sa diaspora, même sur place, les amateurs sont rares: “La Grèce est parmi les plus gros consommateurs de whisky au monde. Le vin grec a une très mauvaise image sur place”, affirme Manessis qui s'avoue “étranger dans mon pays”. Mais cela ne l'empêche pas de nouer de solides amitiés avec tout ce que compte d'œnologues jeunes et modernes, formés à Bordeaux souvent, ce vieux pays. “Je suis devenu un peu l'ambassadeur des vins grecs”, constate Nico Manessis.
Pas question, pour lui, de quitter la Suisse, où vit son fils. Pas même pour reprendre un domaine en Grèce: “La vie y est très chère, la vigne, en coteau et dans un climat de sècheresse, difficile à cultiver. C'est un investissement de douze ans au moins et j'en ai bientôt cinquante… Non, ce que je préfère, ce sont les montagnes et le ski de fond. Mais j'ai un ami valaisan qui ne parle que de Myconos et de la mer…”
Nico Manessis s'est taillé une réputation reconnue de dégustateur. Et quand il participe au concours des vins de Thessalonique, reconnu depuis deux ans parmi les grands concours internationaux, il siège sous le drapeau… suisse. “Quand je vais à l'étranger, j'apporte toujours une bouteille de petite arvine”, raconte ce citoyen du monde vinicole.
*En anglais, commande sur Internet, via www.greekwineguide.gr (46 CHF + port)
Eclairage
Un restaurateur lausannois qui croit aux vins grecs
En cinq ans, Fotis Stalikas, diplômé d'une école hôtelière valaisanne, a fait de la brasserie Le Lyrique une île grecque à deux pas de la… synagogue de Lausanne. Habilement, le restaurateur mélange les mets de brasserie traditionnels et des plats grecs. Peu à peu, la brasserie à l'ambiance jeune, qui n'a rien d'une taverne, s'est fait un nom. “Le soir, je vends de plus en plus de bouteilles de vin grec”, reconnaît Fotis Stalikas.
Pourtant, les vins grecs “nouvelle manière” sont chers: de 18 à près de 30 francs à l'importation, que le restaurateur organise aussi. Ainsi, il a l'exclusivité en Suisse romande de plusieurs domaines, comme l'excellent Mercouri — un magnifique rouge de cépages locaux du Péloponèse —, du Samos Grand Cru de l'Union des coopératives de cette île — un muscat à petits grains d'une réelle finesse —, ou encore les vins du Domaine Gaia, dans la région réputée de Néméa (qui revendique la notion de Grand Cru en rouge). Intelligemment, ces vins parmi les meilleurs de Grèce, tous cotés quatre étoiles au moins par le guide de Manessis, sont proposés au verre. De quoi prendre de l'avance ou prolonger les vacances!
Article paru dans Hôtel+Tourismus Revue en juin 2001.