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OpinionP comme Poche
Opinion
Reda El Arbi, 5 novembre 2015
«Allo? Allo? … Grzzzzz... Quelqu’un m’entend?» – Non, nous ne nous trouvons pas dans un centre de sauvetage en haute mer durant une tempête sur l’Atlantique, mais à une réunion de télétravailleurs et de nomades numériques. Trois personnes se trouvent dans la pièce, tandis que trois autres participent à la discussion par vidéoconférence sur un ordinateur portable.
Nous écoutons le participant virtuel no 1. Nous l’entendons très bien, et nous entendons aussi ses deux collaborateurs (qui grignotent des chips) ainsi que la machine à café dans le bureau voisin. Le micro de son ordinateur portable est d'une qualité impressionnante. Nous ne pouvons malheureusement pas le lui dire, puisque notre micro n’est de toute évidence pas configuré pour le logiciel de conférence.
Nous changeons d’ordinateur portable et nous pressons les uns contre les autres, le cou tendu, afin de pouvoir crier dans la partie de l’ordinateur où nous pensons avoir localisé le micro. Le participant no 1 pense aussi que s’il parle plus fort, il nous entendra mieux. Mauvaise supposition. Nous ne pouvons pas l’en informer non plus, puisque cet ordinateur portable a lui aussi ses différends avec le logiciel de vidéoconférence.
Une fenêtre s’ouvre pour laisser apparaître l’image du participant virtuel no 2. Il écoute brièvement, sourit étonné, lève le pouce et déclare avec enthousiasme: «Kna krrz pppftt, za kkrkrk wa bbrrt pfu!» De toute évidence, il nous entend très bien... nous beaucoup moins. Nous prenons un instant pour réfléchir. Le participant no 2 pourrait-il transmettre au participant no 1 ce que nous disons, et le participant no 1 nous rapporter ensuite les réponses du participant no 2? Cela nous semble bien trop compliqué.
Il y a fort à parier que celui qui a inventé le concept de «smart work» l’a probablement fait tout seul, sans aucune réunion virtuelle.
Nous téléphonons aux participants nos 1 et 2 avec deux téléphones portables et coupons le son sur l’ordinateur portable. Nous avons maintenant le son grâce à deux portables avec haut-parleurs et l’image avec l’ordinateur portable. On se croirait dans un film tchèque qui a été doublé en allemand à Cuba pour faire des économies. Je me demande soudain pourquoi nous avons besoin de l’image, mais tout fonctionne, alors je me tais.
Le participant no 3 se connecte, mais sa fenêtre vidéo reste noire. Et nous ne l’entendons pas. Il nous faut trois bonnes minutes pour nous rappeler que nous avons coupé le son de l’ordinateur. «Krnz fr au chr pfsssst!» dit le participant no 2 un peu trop fort dans le haut-parleur à nouveau actif de l’ordinateur. Nous éteignons à nouveau le son et le dernier portable disponible sonne. C’est le participant no 3, qui se réjouit de pouvoir participer à la réunion. Nous branchons le haut-parleur du portable et le rassurons, il n’a rien raté.
Désormais, tout le monde peut entendre tout le monde lorsque nous crions dans les portables placés au centre de la table. Une partie du groupe voit même l’autre partie. Les conditions de visibilité sont limitées. Le participant no 3 veut nous montrer sa présentation et utilise un autre logiciel de conférence pour nous montrer le document sur l’écran. Nous connectons l’ordinateur portable à l’installation multimédia de la salle de réunion afin de mieux voir ce qu’il nous présente.
«KRA KRK KRAA PFFFT» hurle le participant no 2 dans les six amplis de l’installation surround. Ses propos sont toutefois occultés par le sifflement assourdissant venant du participant no 1. Pris de panique, nous cherchons la commande audio pour baisser le son. Le grand écran sur le mur ne s’allume pas. Nous changeons d’ordinateur portable pour utiliser le raccordement HDMI qui convient à l’installation multimédia. Nous pouvons enfin voir la présentation. Le participant no 3 nous explique ce que nous voyons dans le haut-parleur du portable. Nous plaçons les portables les uns à côté des autres sur la table afin que les autres participants puissent entendre ce que raconte le participant no 3.
Il ne nous reste malheureusement que cinq minutes pour cette réunion et n’avons pu couvrir que les trois premières diapos à l’issue du meeting. Nous nous levons, prenons congé les uns des autres et retournons travailler. Nous passons le reste de notre journée à écrire 16 e-mails circulaires chacun pour nous assurer que nous avons bien tout compris lors de la réunion. Il y a fort à parier que celui qui a inventé le concept de «smart work» l’a probablement fait tout seul, sans aucune réunion virtuelle.