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Dans une discussion hors-ligne je soutiens l’usage du mot «discrimination» dans son sens premier. Il s’agit d’une opération mentale intelligente qui vise non seulement à établir des différences entre les objets du monde, mais à les qualifier en les comparant afin d’appliquer une stratégie adaptée. C’est ma manière de définir le Situationnisme, loin du Situationnisme historique des années 1960 soutenu par Guy Debord: chaque situation est à la fois générale et spécifique, et nous pouvons y donner la meilleure réponse possible si nous sommes capables d’évaluer ce qui est en jeu.
Je n'attribue pas la même force ni exactement le même sens aux mots «distinguer» ou «différencier», d'une part, et «discriminer» d'autre part. Je trouve malheureux le fait que le mot discriminer prenne aujourd’hui une tournure négative. C'est une erreur profonde sur le sens et sur la charge émotionnelle associée au sens.
La discrimination est initialement associée au discernement. Elle est une opération mentale d'intelligence. Elle conduit à appliquer, si nécessaire, des stratégies différentes selon les besoins et situations. Par exemple, dans une même classe, on doit à la fois tenir compte d’un acquis collectif et des difficultés spécifiques à chaque élève. Il n’y a pas de réponse unique pour tous, sauf dans de grandes lignes, mais des stratégies individualisées fondées sur la capacité à comprendre le problème et les besoins, le fonctionnement et les portes d’entrée dans l’univers de l’élève. Le thème souffre déjà largement débat.
La discrimination inclut donc l'idée d'adaptation. C'est une sorte de situationnisme réel, non politique: chaque situation étant spécifique et générale à la fois, seule la discrimination (la séparation intelligente) permet de nuancer les actions à mener ou les postures à tenir. C'est une forme active de séparation des objets entre eux - séparation qui est peut-être le point commun de différents termes dont le sens est proche: différencier, distinguer, discriminer, discerner, sont toutes des opérations indispensables pour comprendre le monde et s’y mouvoir physiquement ou intellectuellement, et nécessitant une séparation et une comparaison entre les composants.
Le «crime» de la discrimination serait, à notre époque, de considérer que toutes les choses ne sont pas équivalentes, dans une sorte de relativisme généralisé et absolu, pire même: de les hiérarchiser, puisque c'est aussi là une spécificité de la discrimination. Plus qu’une simple différence, elle établit des niveaux d’importance ou de valeur. Certaines choses sont plus importantes, nécessaires, graves, légères, que d'autres. La justice discrimine, elle évalue selon des critères et aussi selon la gravité d'un délit et les circonstances où il a été commis. Or la différence simple n'établit pas cette hiérarchisation. Voler un bonbon ou voler 50 milliards de dollars c'est toujours un délit: voler est voler. Le principe est le même: on s’approprie quelque chose qui appartient à quelqu’un d’autre, sans son accord et à son préjudice. Mais la gravité attribuée à l’acte et les conséquences que l’on en tire sont différentes. Ce n'est pas la simple différence qui fait appliquer des peines différentes à des délits différents, c'est la capacité à reconnaître des niveaux spécifiques d'importance et d’atteinte aux valeurs de la société, et d'en tirer les conclusions adéquates.
De même, pour les personnes, certaines sont plus aptes, plus adaptées, plus compétentes, plus ajustées, de meilleur jugement, que d'autres, selon les domaines. Reconnaître ses vrais amis de ses ennemis est aussi une forme de discrimination, avec des conséquences et des stratégies adaptées à chacun. La force du mot «discriminer» s'étiole quand il n'y a plus que le sens négatif. Ce sens négatif est un hold-up dû à une posture idéologique et politique, et non pas à une véritable quête sémantique. Le refus de la hiérarchie est générateur d'une idéologie égalitariste dont la conséquence est une relativisation voire une négativation de la différence et des conclusions auxquelles cette différences nous conduit. Or il existe des hiérarchies!
J'ai longtemps refusé les hiérarchies. Cela à cause de ma démarche anti-autoritaire et de mon côté rebelle. Aujourd'hui j'en suis en partie revenu. Les hiérarchies existent. C'est leur usage qui peut poser problème, pas leur réalité même. Elle conduisent à des traitements et des attitudes différentes. Pas à des privilèges, car le problème est plutôt à ce niveau. Mais il faut admettre que le professeur est hiérarchiquement ailleurs que l'élève et que s'ils ont les mêmes droits juridiques il n'ont pas la même place dans une mise en scène morale et de la transmission. L'enfant n'enseigne pas le parent ou professeur, malgré le discours bêtifiant de Khalil Gibran qui ne sert que l'enfant roi, et la démission des adultes dans la prise d'une position hiérarchique.
Discriminer ouvre parfois la porte au jugement de valeur. Je ne suis pas inféodé au besoin de poser de tels jugements. Mais là encore j'ai appris qu'ils ont parfois lieu d'être. Un metteur en scène qui dit qu'une prestation d'acteur est bonne ou mauvaise fait un jugement de valeur nécessaire (il doit toutefois étayer ce qu’il veut dire par bon ou mauvais, ou utiliser d’autres mots dont la finalité sera identique: approuver ou désapprouver la prestation de l’acteur). Un enseignant aussi. Un parent aussi. Ces jugements de valeurs posent des exigences et des matières à réflexion. Chacun reste d'ailleurs libre de le prendre ou non.
Le jugement est parfois trop vite dégainé, ou mal à propos, ou exprimé comme une agression ou une défense. Mais s'en priver c'est comme se priver d'un examen médical pour un médecin. La différence est que l'examen médical n'évalue pas la personnalité, et c'est cela qui dérange dans le jugement de valeur. Et pourtant, toutes les attitudes, raisonnements, réactions, etc, groupées sous la notion de personnalité, ne sont pas équivalentes en terme de fonctionnement et aussi en terme de valeur bonne ou non. Nous devons pouvoir évaluer notre propre comportement, non seulement en terme de différences, mais aussi d'efficacité, de bien ou de mal, d'adapté ou non, et définir des priorité. C'est de la discrimination.
Tout cela sert de marqueurs. L'indifférenciation généralisée, le non-jugement, se développent dans une société qui cultive un triple refus: refus toute norme collective, refus de cette forme d'interaction qui est que nous nous évaluons mutuellement, refus des hiérarchies qui se mettent en place par déjà les simples différences de compétences. C'est au fond une grande peur qui est derrière cela. La peur d'être jugé c'est la peur de devoir rendre des comptes. Mais nous ne sommes pas capables de nous évaluer entièrement nous-mêmes. Même en écriture, où je me donne beaucoup de liberté, j'ai des références en auteurs et en styles.
La discrimination va avec le sens critique. Mais, hélas, celui-ci n'est plus un objectif en période d'hyperconsommation.
On pourrait dire que la langue évolue. Mais je ne crois pas que la dérive du sens du mot «discrimination» soit une simple évolution de la langue. Je pense que cette dérive révèle une configuration socio-politique complexe et mal assumée, ainsi que des peurs individuelles. Je pense qu'en retirant au mot «discrimination» son sens d'intelligence et d'adaptation, on jette le bébé avec l'eau du bain. La peur du mot, c’est la peur de l’autre et la peur du jugement. Le jugement de valeur est donc bien là, caché, tapi derrière la porte d’un langage émasculé. Ce n'est donc pas pour préserver une langue comme elle était avant que je tiens à certains mots, c'est parce que je suis en désaccord avec l'idéologie qui est derrière certains changements. Une preuve de cette idéologie et d'un refus, plus que d'une évolution de la langue, est que l'usage d’un mot comme «discrimination» mot soulève des polémiques, alors que s'il avait simplement perdu son sens initial il laisserait indifférent, comme un mot vieillot.
Un nouveau Situationnisme tente de trouver l’équilibre entre les normes collectives et les situations particulières. Il propose de modifier profondément l’esprit humain fait de clanisme, de rigidités idéologiques et de manichéisme conceptuel. Il ne refuse pas la mise en scène des relations humaines ni leur marchandisation, mais veille à ce que la liberté de choix prévale sur les contraintes du groupe. Le spectacle de soi et du monde n'est pas considéré comme une aliénation puisque dans cet espace chaque acteur reste libre de ne pas s'identifier à son rôle - c'est la force du spectacle et ce qui fait son succès phénoménal. Le corps, la marchandise matérielle ou intellectuelle que nous produisons, la société même, ne sont que des objets transitionnels qui permettent le mouvement: la projection et/ou le retrait de son être intime. C'est d'ailleurs grâce à ce mouvement, à cette possibilité de projection ou de retrait, que la consommation n'est plus une négation du choix individuel. En ce sens le nouveau Situationnisme ne propose aucune théorie politique ni aucune idéologie. Il ne reproche rien à la société en elle-même puisqu'elle n'est que la projection des mises en scènes individuelles. Pour ajuster en permanence la projection ou le retrait il faut être capable de discrimination.
Le nouveau Situationnisme est ontologiquement individualiste. Il ne se prive d’aucun mot utile et cherche, en chaque occasion, dans chaque situation, à faire oeuvre de discrimination, d’intelligence et d’adaptation et proposant une compréhension et des réponses adéquates et non des réflexes idéologiques. Le nouveau Situationnisme soutient l’égalité juridique des humains, mais s’oppose à l’égalitarisme en tant qu’idéologie et nouveau terrorisme intellectuel. Il n'exclut rien et use de tout à bon escient.