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Aux côtés des astres et des végétaux, la montagne est considérée dans le Coran comme un être vivant faisant partie de l'ensemble cohérent de la nature et participant au grand chant de louange du créé au Créateur : « N'as-tu pas vu que c'est devant Allah que se prosternent tous ceux qui sont dans les cieux et tous ceux qui sont sur la terre, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les arbres, les animaux, ainsi que beaucoup de gens ? » (22:18). Plus qu'une masse rocheuse inerte, la montagne est donc une réalité sensible, possédant une conscience de sa propre réalité et de la toute-puissance de son Créateur. Ainsi les montagnes manquent de s'écrouler en apprenant que certains hommes ont attribué un fils au Créateur (19:90), se seraient fendues sous l'effet de la crainte de Dieu si le Coran leur avait été révélé (59:21) ou encore refusent de se charger de l'amânah[2] (33:72). Enfin, le Mont Sinaï (Tûr) est également pris à témoin dans la Sourate 52 qui porte son nom.
Manifestation de Dieu
La montagne constitue également un support essentiel de la théophanie,[3] sous-tendue par une vision de la nature dont les éléments sont perçus comme autant de « signes » (ayât) manifestant le divin. Le Créateur, transcendant par essence et échappant de fait à la perception du commun des mortels limitée au domaine du sensible,[4] se rend accessible au travers de formes matérielles dont la perception exige une attention particulière nourrie par la foi. La montagne, faite de roc, incarne les idées de permanence et de solidité face au monde évanescent de la matière, tout en suggérant la présence d'un monde autre, non soumis à la loi de la mort et de l'anéantissement. La mise en marche des montagnes et leur effondrement font également partie des signes de l'imminence de la fin des temps : elles seront alors « comme une dune de sable dispersée » (73:14) ou encore « comme de la laine cardée » (101:5). La rencontre de Moïse au Mont Sinaï est évoquée à de nombreuses reprises dans le Coran (notamment dans les versets 19:52, 20:10, 28:44). C'est là que lui fut révélée la Loi, mais également rappelé le pacte préexistentiel conclu entre les hommes et Dieu. Ce pacte est évoqué au verset 172 de la sourate Al-A'râf : « Et quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d'Adam et les fit témoigner sur eux-mêmes : "Ne suis-je pas votre Seigneur ?" Ils répondirent : "Mais si, nous en témoignons..." - afin que vous ne disiez point, au jour de la Résurrection : "Vraiment, nous n'y avons pas fait attention". » Selon l'islam, la vocation de l'ensemble des prophètes constitue essentiellement en un rappel de ce pacte préexistentiel. Lorsque Moïse émet par la suite le souhait de voir le Créateur, celui-ci se manifeste à la montagne, qui est pulvérisée tandis que Moïse s'effondre, comme foudroyé (7:143). Selon certains mystiques, la montagne se serait désintégrée dans un élan amoureux provoqué par la vision du Créateur et ayant entraîné une volonté de s'unir et de se fondre en lui.
Lieu du mystique
A l'inverse de la caverne, matrice obscure au sein de laquelle se déroule la mort à la vie terrestre, prélude à une renaissance spirituelle et à l'initiation, la montagne marque le début de l'ascension concrète du mystique, sa pente symbolisant le mouvement ascensionnel du retour de l'âme vers sa patrie originelle. Il faut également noter le lien étroit existant entre l'obscurité de la caverne, qui, creusée dans la montagne, symbolise le monde terrestre, et la montagne consacrant un retour à la lumière et menant à la vérité divine ; l'une et l'autre représentant respectivement le pôle ténébreux et lumineux du monde. Ce symbolisme explique également la présence de nombreux sanctuaires au sommet des montagnes, dont l'atteinte ne se réalisera qu'au travers un effort vécu à la fois comme un dépassement du corps et de l'âme. Présente dans la mystique musulmane et chrétienne, la thématique de la « montagne intérieure » évoque le parcours initiatique de l'âme dont les conditions rejoignent celle d'une ascension terrestre : vision du sommet comme élément moteur, nécessité de ne pas se charger de fardeaux inutiles, présence d'un guide connaissant le meilleur chemin pour arriver à bon port. Dans ce sillage, Jean de la Croix décrit l'atteinte du degré suprême de perfection mystique comme la « montée au mont Carmel »,[5] sommet ultime d'une longue et difficile ascension. L'Ordre du Carmel, fondé sur le mont du même nom où Dieu s'est manifesté à Elie, est également marqué par une spiritualité de la montagne vécue comme un lieu de rencontre avec le divin. Sainte Thérèse de Lisieux évoque ainsi le choix de son ordre religieux : « En grandissant, j'avais compris que c'était au Carmel qu'il me serait possible de trouver véritablement le manteau de la sainte Vierge et c'était vers cette montagne fertile que tendaient tous mes désirs... » Le motif de la montagne est également présent dans la légende du Saint-Graal, ce dernier se trouvant sur « la montagne du Salut », lieu regorgeant de splendeurs paradisiaques auxquelles ne peuvent accéder que les initiés. C'est également « sur le haut de la montagne » que saint Bernard de Clairvaux opéra plusieurs guérisons miraculeuses. Enfin, Noces chymiques de Christian Rosenkreutz,[6] l'un des ouvrages fondamentaux de l'ordre de la Rose-Croix, évoque le parcours d'un vieillard devant se rendre à des noces royales se déroulant au sommet d'une haute montagne. Dans la mystique musulmane, et plus particulièrement dans le chiisme qui tend à intérioriser les symboles pour les faire correspondre à autant d'étapes du parcours spirituel de l'homme,[7] la montagne symbolise l'élévation de l'âme dont le sommet constitue l'ultime étape du parcours spirituel. Nous retrouvons ici le concept-clé de « montagne intérieure » dont l'ascension correspond à une élévation qui est à la fois connaissance de soi et l'amorce d'un retour vers le Principe.
Montagnes cosmiques
De nombreux traités mystiques mentionnent également la présence de montagnes cosmiques n'ayant pas d'existence géographique concrète, mais porteuses de sens spirituel très riche. La plus connue en islam demeure la montagne de Qâf, axe cosmique entourant notre univers - qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler la montagne du Salut contenant le Saint-Graal -, située dans une mystérieuse île Verte où résiderait le Sîmorgh. Dans l'épopée mystique d'Attâr, Le langage des oiseaux (Mantiq al-Tayr), l'ultime étape du voyage d'un groupe d'oiseaux à la recherche de leur roi, la Huppe se situe au sommet de la montagne du Qâf. Celle-ci symbolise la surexistence en Dieu (baqâ') réalisée à la suite de l'annihilation du moi (fanâ'). Véritable « Sinaï mystique », la montagne de Qâf constitue également pour Sohrawardî l'une des étapes d'un parcours mystique devant mener à la découverte d'un moi supérieur, situé en son sommet.[8] La montagne est également très présente dans les œuvres des grands poètes iraniens, notamment Rûmî [9] pour qui elle symbolise tantôt le rang privilégié de l'homme (par rapport aux autres créatures) qui, solide comme une montagne, est à même de combattre et vaincre ses passions et penchants égoïstes, tantôt les croyants superficiels qui se contentent de répéter les principes religieux sans en comprendre la signification profonde, telle une montagne dont l'écho renvoie automatiquement un son à l'infini.
Proximité de l'Ami
Cette notion d'écho revêt une signification positive dans le cas des « amis de Dieu » (Awliya-ol-llah) : après avoir atteint le stade suprême de l'union au Créateur (fanâ) et s'être dépouillés de leur moi, leurs paroles leur sont alors directement inspirées par Dieu, telle une montagne reproduisant en écho une voix à l'identique. La présence continue des montagnes comme théâtre des révélations divines est également soulignée par le théosophe iranien Sayyed Ahmad 'Alavî Esfahânî (XVIIe siècle) : « Le Seigneur est venu du Sinaï ; il s'est levé à Seïr [mont Thabor], il a paru sur le mont Pharan [grotte de Hîra où le prophète Mohammad reçut la première révélation coranique] et les saintes Myriades étaient avec lui. Il portait avec lui en sa droite la loi de feu. »[10] Nous touchons ici à un aspect essentiel de la pensée islamique, selon laquelle il existe une véritable continuité des révélations divines - lumière unique dont l'islam se veut l'aboutissement ultime. De par sa hauteur et sa proximité relative avec le ciel, la montagne est donc le symbole de l'élévation spirituelle ainsi que le lieu par excellence de la proximité avec l'Ami s'y révélant pour guider l'homme et lui manifester sa gloire.
[1] • Cet article a été publié dans une version plus développée dans le dossier de la Revue de Téhéran n° 43, septembre 2008, consacré aux monts sacrés et mythes de l'imaginaire iranien. Ce mensuel culturel iranien en langue française a été créé en 2005 et est placé sous l'égide de la Fondation Ettelaat, qui vise à faire connaître et à approfondir certains aspects historiques, philosophiques ou sociaux de la culture iranienne. (www.teheran.ir.)
[2] • Engagement de n'adorer qu'Allah, de faire le bien et de fuir le mal.
[3] • Apparition, élévation d'une divinité.
[4] • La perception sensible est immédiate et commune à l'ensemble des hommes, même s'il en existe d'autres comme la perception imaginale, qui constitue notamment l'organe de connaissance par excellence des mystiques.
[5] • Jean de la Croix, « La montée du Carmel », in Œuvres complètes, Paris, Cerf, 1990.
[6] • Ce lieu est appelé Montsalvage dans la version de Wolfram von Eschenbach, Parzival (XIIIe s.).
[7] • Ce manifeste, publié anonymement, est en réalité l'œuvre de Johann Valentin Andreae, théologien et mystique allemand du XVIIe siècle.
[8] • Dans la mystique musulmane, l'homme est souvent perçu comme un microcosme symbolisant parfaitement avec le macrocosme de l'univers.
[9] • Voir le récit mystique, p. 9.
[10] • Cité par Dalil Boubakeur, La symbolique du Sinaï ou l'épreuve de la montagne, p. 5.
Récit mystique
A la question du disciple qui demande s'il est possible de franchir ces montagnes en y forant un tunnel, le maître répond : « Impossible également d'y forer un tunnel. En revanche, celui qui possède l'aptitude peut les franchir en un seul instant, sans avoir à creuser de tunnel. Il s'agit d'une vertu semblable à celle du baume. Si tu exposes au soleil la paume de ta main assez longtemps pour qu'elle devienne brûlante, et qu'alors tu verses le bau me goutte à goutte dans le creux de ta main, le baume transperce au revers de ta main grâce à la vertu naturelle qui est en lui. Toi également, si tu actualises en toi-même la vertu naturelle de franchir ces montagnes, c'est en un instant que tu les franchiras toutes les deux. »
In Sohrawardî, Shihâboddîn Yahyâ, L'archange empourpré, quinze traités et récits mystiques traduits du persan et de l'arabe, présentés et annotés par Henry Corbin, Paris, Fayard 1976.