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L’affaire des fonds en déshérence a provoqué une réévaluation de l’histoire du pays dans la première moitié du siècle. L’essai sur le racisme d’Etat, que publient Anne Weill-Lévy, Karl Grünberg et Joelle Isler, se situe dans cette perspective. Leur livre veut démontrer qu’une politique raciste, en fait antisémite pour l’essentiel, a été mise en place aux plus hauts échelons de la Confédération à travers l’OCPE (Office central de la police des étrangers), dirigé de 1929 à 1954 par le désormais tristement célèbre Heinrich Rothmund. Un groupe restreint de hauts fonctionnaires, y compris dans les cantons, fut à l’origine de cette politique conduite avec la bénédiction d’une bonne partie des autorités élues.
Cette thèse, désormais connue, est brillamment exposée, avec à l’appui des documents parfois saisissants, en particulier cette lettre de décembre 1938 où Rothmund écrit : « Lorsque nous en aurons fini avec les émigrants étrangers, nous en viendrons aux juifs suisses ». Rétrospectivement évidemment, ce genre de phrase terrifie. Les auteurs décortiquent de manière passionnante la notion d’Ueberfremdung, intraduisible en français, et qui désigne non pas la surpopulation étrangère mais la submersion de la « suissitude » par l’esprit et les mœurs de l’étranger. Le recours aux guillemets est inévitable. Il est sans doute significatif que les Romands n’aient pas forgé de terme équivalent.
Toutefois ce type d’ouvrage pose de gros problèmes. Peut-on écrire et lire en 1999 un livre d’histoire sur « le racisme d’Etat », terminologie tout de même polémique, entre 1900 et 1942, en évitant l’ombre portée de la Shoah, qui bien sûr n’avait pas encore eu lieu et que les protagonistes ne pouvaient anticiper, au moins jusqu’à mi-1942 ? La réponse n’est sans doute pas simple. Comment écrire ou lire en évitant l’a priori d’une complicité au moins passive de la Suisse qu’il s’agirait de dévoiler ? Les auteurs restent prudents comme l’indique le sous-titre de leur ouvrage : à propos du débat sur l’histoire ?, loin d’être achevé bien sûr et c’est tant mieux. jg
Anne Weill-Lévy, Karl Grünberg, Joelle Isler, Suisse. Un essai sur le racisme d’Etat 1900-1942, éditions CORA, Lausanne, 1999.