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L’arbitre et le panoptique
Editorial La Nation n° 2101 20 juillet 2018
Un joueur bouche la vue et empêche l’arbitre de voir une main qui dévie un ballon en corner ou le pousse dans la cage, un autre s’écroule en hurlant, se tord de douleur et obtient un pénalty alors qu’on ne l’a pas touché, un troisième marque alors qu’il était hors-jeu sous un angle qui empêchait l’arbitre et ses assistants d’en juger: c’est pour empêcher de telles erreurs qu’on a introduit un système d’«assistance vidéo à l’arbitrage», qu’on appelle le ou la VAR, acronyme de video assistant referee.
La Coupe du monde que nous venons de vivre a inauguré le système. L’assistance vidéo était assurée par une équipe d’arbitres officiels et de techniciens. La régie, une seule pour tous les matchs, était installée à Moscou. Elle travaillait sur la base des images prises sous tous les angles par les caméras officielles et pouvait communiquer à tout instant avec l’arbitre de terrain.
Quand celui-ci décide de consulter les vidéos, parfois sur la suggestion de la régie, il dessine un grand rectangle dans l’air avant de trottiner vers le terminal situé non loin du terrain. Le recours est limité aux cas graves, but incertain (hors-jeu, franchissement ou non de la ligne de but), pénalty, carton rouge.
L’assistance vidéo permet de répéter l’acte litigieux, de l’examiner de tous les côtés et en détail, de le grossir, de le décomposer. Mais cette «justice brute des images», comme écrit M. Florian Müller dans le Matin-Dimanche du 15 juillet, a ses propres insuffisances. M. Jean-François Develey1 remarquait que la séquence passée en boucle et au ralenti, avec des arrêts, des retours en arrière et des grossissements qui aplatissent la perspective, évacue le rythme du jeu, isole le fait incriminé des autres faits et du temps réel de l’action.
L’arbitre, disait-il encore, avec l’approbation de l’ancien arbitre international Stephan Studer, perçoit le fait dans le mouvement général du jeu, dans la réalité mouvante de l’instant, dans le fondu des gestes immédiats imposés par une situation plus ou moins chaotique. En même temps qu’il sent les choses globalement, l’arbitre discerne des détails, gestes, mouvements du corps, expressions qui révèlent mieux que la vidéo les intentions mouvantes des acteurs. Cette subjectivité conserve aux faits leur réalité vivante. Elle n’est pas le contraire de l’objectivité, mais son subtil et indispensable complément.
A titre personnel, nous avons ressenti la nouvelle procédure comme trop intrusive. Non seulement le recours à la technique casse le rythme du jeu, mais il nous sort du terrain et, du même coup, de la concentration nécessaire pour vivre le match avec l’intensité requise.
L’arbitre est lui-même un ancien pratiquant qui maîtrise les ficelles du métier. Il doit être en bonne santé, car il court beaucoup. Il connaît la loi, le règlement et la jurisprudence. Mais avant tout, c’est un homme d’autorité et de décision. Il doit avoir le courage de mettre sereinement un carton rouge à un gardien lors des dix dernières minutes d’une finale qui, du point de vue de tous les supporters, engage le sort même de la civilisation. C’est ce que fit, il n’y a pas si longtemps, la calvitie luisante et les yeux exorbités, le terrible et respecté Pierluigi Collina.
Par sa présence physique et morale, l’arbitre fait le match. Un arbitre à l’œil incertain, au jugement vacillant, rechignant à s’éloigner du rond central, irrégulier dans ses décisions ou recourant trop fréquemment à l’assistance vidéo annonce à coup sûr un match qui va dégénérer. Le côté obscur des joueurs sent immédiatement la faille et s’y engouffre. Les enseignants et les chefs de camp savent ce que je veux dire.
De même que le stade est le seul endroit où l’on puisse encore faire preuve de nationalisme, voire de chauvinisme, de même l’arbitre est la seule autorité «de droit divin» encore reconnue, même par les spectateurs les plus férus d’égalité.
Par sa simple existence, l’arbitrage vidéo porte atteinte à cette autorité d’«un autre âge». Plusieurs fois, nous avons été choqué de voir que des joueurs se permettaient de protester en aboyant d’une façon menaçante et de résister à l’arbitre qui leur demandait de se taire, de se calmer et de reculer. Ils exigeaient, à grands coups de rectangles imaginaires, le recours à l’autorité supérieure de la vidéo, considérant manifestement la VAR comme une voie de recours ordinaire à laquelle ils avaient droit. L’article de M. Florian Müller s’intitulait judicieusement «Le bureau des réclamations».
Et nous avons vu plus d’un arbitre hésiter, face à ce comportement inadmissible, à sortir le carton jaune qu’il aurait, naguère encore, brandi sans ménagement. C’est peut-être qu’il commençait à intégrer ce fait nouveau: il n’est plus le seul maître à bord après Dieu. Certes, c’est encore lui qui décide en dernier ressort, mais ce pourrait bien être une mesure de transition. Il n’est pas sûr qu’à la longue sa décision puisse s’imposer à celle des enregistrements vidéo, outils décisifs dans un monde obsédé par la technique au point de nier la possibilité d’une divergence légitime d’appréciation.
Craignons que l’évolution n’aille dans le sens d’une judiciarisation de l’arbitrage, où l’arbitre de terrain ne serait plus qu’un juge de première instance! On peut même imaginer que, nantis de quelques bonnes vidéos bien démonstratives, les «parrains» du football en arriveront à intenter aux arbitres ou à la FIFA des procès pour manque à gagner, dans les deux sens du terme.
On ne peut pas recourir à l’infini. Dans tout jugement, il vient un moment où la décision est définitive. L’assistance vidéo pourrait nous conduire à ce qu’en matière de football cette décision ultime ne dépende plus de l’arbitre, mais d’un technicien transmettant sans états d’âme les conclusions de son indifférent panoptique.
Notes:
1 RTS Sport, 10 février, émission animée par Mme Marie-Laure Viola.