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09/02/2009
Le français lémanique
Le français fut imposé de la même façon dans le Pays de Vaud, à Genève et en Savoie jusqu’au XVIe siècle, sous la pression des princes de Savoie eux-mêmes, qui l’utilisaient à la Cour, à Chambéry. Mais en réalité, même en Savoie, le français ne devint officiel qu’après 1536, alors que, occupée par le roi de France François Ier, elle dut remplacer le latin par le français dans son administration, étant soumise, comme toute la France, à l’édit de Villers-Cotterêts, en 1539. Quand la Savoie fut rendue à son prince, vingt ans plus tard, celui-ci ne revint pas sur cette décision, même si quelques écrivains enthousiastes se remirent à écrire le latin, pour marquer leur différence. Mais il est certain que la langue française, en Savoie, s’inséra dans le paysage culturel habituel : l’Église même se mit à l’utiliser, témoin saint François de Sales, et ainsi, puisque les locaux utilisaient le français à l’écrit, il est avéré que, à l’oral, le dialecte était encore utilisé : Xavier de Maistre, qui fut fils d’un président du Sénat de Savoie, l’écrivit même un peu.
Dans les régions converties au protestantisme, on le sait, la coupure fut en fait plus nette, car les Bernois et les Genevois firent venir des pasteurs de France, qui, par conséquent, ne savaient rien du dialecte local ; et ils furent chargés d’instruire la population. Et alors que les Savoyards continuaient de faire leurs études en Italie, où ils utilisaient le latin, les Vaudois et les Genevois se mirent complètement au français.
Or, de même que la religion catholique telle que la concevait François de Sales épurait et raffinait l’ancienne tradition sans pour autant la remettre en cause dans ses fondements, de même, le style des écrivains savoyards demeura jusqu’au bout rempli de ce merveilleux chrétien si affectionné au Moyen Âge, voire de cette tendance au sentimentalisme qui permettait l’évocation tendre et émue du folklore, ou de la mythologie, même s’il est constant qu’aux anciens Grecs, les Savoyards ont généralement préféré les anciens Celtes, pour ce qui était de se créer des références antiques.
Je crois que le style protestant permettait moins la fantaisie, étant plus près de la Bible en français ; il tendait davantage au rationalisme. Certes, Ramuz essaya de recréer le vieux style, en se plaçant dans l’âme des paysans de la montagne, mais cette démarche était d’emblée celle des Savoyards, même quand ils n’étaient pas paysans : Joseph de Maistre voulait placer la main invisible de Dieu dans l’histoire de façon vivante et concrète, et son attrait pour l’illuminisme est également lié à son goût pour un ésotérisme qui installe une forme de merveilleux mystique dans l’appréhension du monde. Son style est plein d’énergie, très imagé, et le naturalisme des Genevois, par exemple, ne lui aurait pas convenu. Le catholicisme savoyard continua de vénérer la tradition orale, le culte des saints, l’évocation des anges. Et le style et la langue, du coup, étaient pleins de sentiments, d’émotions, voire de passions qui pouvaient donner l’impression d’une certaine confusion, face à la clarté, nourrie de rationalisme, recherchée par les disciples de Calvin.