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6. 5- Du délire ineffable.
Etais-je follement amoureux, ou, du moins, le croyais-je ? Etais-ce le seul désir de succès qui me poussait à agir ? Pourtant, j'étais de bonne foi et le besoin de voir celle que j'aimais, de l'avoir près de moi, me préoccupait essentiellement. J'étais persuadé d'avoir enfin découvert l'être que la nature me destinait. Cette lumière subtile répandue sur la vie et qui nous paraît en expliquer le mystère; ce prix inconnu accordé aux circonstances les plus infinies; ces heures qui fuient, rapides, et dont les détails nous échappent par l'impression de douceur qu'ils laissent et qui ne s'inscrivent en nous que par une trace de bonheur; cette gaieté folâtre qui se mêle à des attendrissements sans cause; tant de joie dans la présence et, dans l'attente, tant d'espoir; cet éloignement de tous les soins vulgaires, cette certitude d'être mis à l'abris des atteintes du monde, cette intelligence commune qui devine chaque pensée et répond à chaque émotion!...
Et pourtant, il y eut quelques soirées qui se passaient sans que je pusse lui dire quoique ce fût en particulier, que quelques mots insignifiants ou interrompus parmi les éternelles conversations qui se prolongent précisément parce qu'elles ne devraient jamais commencer. Je ne tardais pas à m'irriter d'un tas de contraintes. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu'un autre que moi s'entretenait à part avec Teresa.
Un jour, je partis seul sans donner aucune explication. Pendant les heures qui me séparaient, j'errais au hasard le long de la côte, courbé sous le poids d'une existence que je ne savais comment supporter: Le monde m'importune, la solitude m'accable. Ces indifférents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce qui me préoccupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêts, avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler d'autre chose que de ma bien-aimée, portent dans mon âme une douleur mortelle. Et je pensais également combien l'énorme distance entre nos pays m'empêchait, bien souvent, de serrer dans mes bras la seule créature que la nature ait formée pour mon cœur, et qui pourrait m'appartenir ! Lorsqu'enfin, ces heures de délire furent passées, je repris en tremblant la route de sa demeure. Je craignais que tous ceux qui me rencontraient ne devinent les sentiments que je portais en moi; je m'arrêtais; je marchais à pas lents; je retardais l'instant de bonheur que tout menace, que je croyais toujours sur le point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre lequel conspiraient peut-être, à chaque minute, les événements funestes et les regards jaloux, les caprices tyranniques et sa propre volonté. Quand je touchais au seuil de sa porte, quand je l'entrouvris, une nouvelle terreur me saisit: je m'avançais comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappaient ma vue, comme si tous étaient hostiles, comme si tous m'enviaient l'heure de félicité dont j'allais encore jouir. Enfin je la vis, je la vis et je respirais, je la contemplais et je m'arrêtais, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le préserver de la mort. Ses regards m'observaient, embarrassés... (Du 18 mars au 2 avril 1967)
Il y eu d'autres lendemains aussi exquis au cours desquels nous avons pu reprendre notre passion. Cela fut concrétisé en lui offrant une bague sertie de 16 petits diamants. Teresa repris une grande confiance en l'avenir, en la vie et au bonheur. Il n'y a plus d'obstacle, tout le monde était d'accord avec notre union. Je ne sais quelle gêne avait succédé à ces heures délicieuses, où, du moins, elle m'avouait son amour. Quoi de plus merveilleux que d'être apprécié aussi intensément pour ce que l'on est, tendre et taquin quelques fois, étranger et si familier, de plus en plus remplis de joie de vivre ensemble. Le temps s'enfuit, le bonheur passe, et de nouveaux intérêts vous appellent. Des étrangers venaient: il ne m'était plus permis de la regarder; je sentais qu'il me fallait fuir pour me dérober aux soupçons qui m'environnaient. Je la laissais plus agitée, plus déchirée, plus insensée qu'auparavant. Je dus m'en aller, et je retombais dans cet isolement effroyable, où je me débattais, sans rencontrer un seul être sur lequel j'aurais pu m'appuyer, me reposer un moment. Elle désirait davantage devenir ma femme en suppliant de ne pas la délaissée et de rester toujours unis, quoiqu'il arrive. Dans un an seulement, tu pourras venir habiter près de moi, disait-elle et à Pâques, tu demanderas officiellement ma main à mes parents. J'étais devenu son seul centre d'intérêt de ce délire ineffable ... (Du 16 au 24 septembre 1967)
F.J-L : septembre 1970