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27/02/2012
Féminisme et littérature I
Par Pierre Béguin
Les premières opérations du chercheur, ou de l’analyste, est de répertorier, classer, nominaliser des catégories, aussi arbitraire puisse être cette démarche. Littérature et féminisme n’échappent pas à cette règle.
Dans cette optique, à l’aube du XXIe siècle, la déjà très ancienne querelle des femmes initiée par Christine de Pisan au début du XVe siècle (Dit de la Rose et La Cité des Dames) semble prendre quatre orientations distinctes:
- L’option culturaliste qui s’est développée au cours du XXe siècle, plus spécialement à partir des années 1950, comme une réponse à la domination masculine dont la stratégie principale consistait (consiste toujours?) à s’appuyer sur de fausses évidences biologiques. La différence sexuée ne serait alors qu’une pure construction culturelle imposée dès l’enfance par une éducation et un enseignement différenciés selon les sexes dans le but de perpétuer la domination ancestrale. C’est l’option Simone de Beauvoir dans Le deuxième Sexe, cautionnée par les postulats existentialistes.
- L’option naturaliste, très tendance à partir des années 1980-1990, d’abord à gauche de l’échiquier politique (le mouvement de libération de la femme a toujours été récupéré par la gauche: «Je suis socialiste, donc féministe» disait Jospin), qui se place, au contraire des culturalistes, sur le même terrain biologique que les discours essentialistes auxquels elle s’oppose. La femme a bel et bien un destin biologique qui, loin de la reléguer aux rôles subalternes, la propulse légitimement sur l’avant scène politique, et même économique: son utérus et ses deux chromosomes X fondent sa supériorité en ce qu’ils lui permettent d’accueillir l’Autre en elle, lui conférant ainsi, par essence, une richesse de dispositions inconnues des pauvres chromosomes XY. Voilà pourquoi elle est doublement l’avenir de l’homme. C’est l’option Sylviane Agacinsky dans Politique des sexes, grande inspiratrice du féminisme dans les années 90 et égérie de la politique féministe jospinienne.
Le point d’achoppement repose donc sur la différenciation sexuée mais les deux options se rejoignent dans leur aboutissement: la disqualification du mâle comme oppresseur, voire comme prédateur naturel des femmes.
Entre ces deux extrêmes, entre celles (ou ceux) qui estiment que tout est culture, que la différence des sexes n’est qu’un effet de civilisation, qu’«on ne nait pas femme, on le devient», et celles (ou ceux) pour qui la biologie confère à la femme un destin spécifique par son rôle même de procréatrice, il reste un vaste espace pour des options plus nuancées. C’est pourtant par les extrêmes que se développent outre Atlantique deux nouvelles tendances:
- Le concept du genre, tout droit sorti des universités américaines et largement influencé par le behaviorisme. Genre, qui se substitue à sexe, permettant par là-même de sortir des contradictions dans lesquelles tourne le discours féministe, désigne un fait psychologique par lequel on se sent homme ou femme et l’on adopte les comportements propres à l’une ou l’autre de ces identités. En fin de compte, seuls nos actes produisent l’illusion d’une essence. En littérature, le concept devient gender studies, débarqué dans nos latitudes universitaires sous l’appellation peu contrôlée de littérature genre. Judith Butler en est la grande prêtresse et Trouble dans le genre la Bible.
- Plus récent encore, le concept du queer qui transcende non seulement les sexes mais aussi les genres, émanation de ceux qui se considèrent «transgenre» et de certaines lesbiennes radicales. Appelons cela l’option «indifférentialiste», si l’on me passe ce néologisme. Queer, en Angleterre, désigne l’homosexuel, mais en Amérique, sans exclure le sens britannique, tout en le réduisant à une insulte, le terme est plus vague, désignant l’étrange, le bizarre, l’inclassable (odd en Angleterre). Pour le queer, le genre ne fait que précéder le sexe. Les deux restent soumis au cadre normatif imposé par le discours dominant qui fait de l’hétérosexualité et de la différence hommes-femmes la norme soumettant les minorités (homosexuels, femmes, noirs, etc.) à ses intérêts ou à ses désirs. Tout un courant du féminisme contemporain, sorte d’hypertrophie à la sauce américaine de l’option culturaliste, est largement imprégné de cette idée que la différenciation sexuée n’existe que dans les diktats de la société machiste. L’homme hétérosexuel n’est qu’un agresseur potentiel et toute relation sexuelle impliquant une pénétration de facto associée à un viol. Le mâle «sexué» est clairement la cible à abattre. Le livre King Kong théorie, de Virginie Despentes, se fait l’écho de la tendance queer.
Il n’est pas inutile de garder en mémoire ces distinctions lorsqu’on veut rendre compte de la littérature féministe et des postulats sur lesquels elle repose.
(A suivre)
Bibliographie
Christine de Pisan, La Cité des Dames, Stock / Moyen Age
Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, Folio essais
Sylviane Agacinsky, Politique des sexes, Seuil 1998
Edith Butler, Trouble dans le genre, la Découverte / Poche
Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset 2006