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La chronique
de Lionel Maumary
Nidifications rares sur l'île aux oiseaux de PréverengesLionel Maumary, Oiseaux.ch, 10.06.2012
En juin 2012, les nidifications du Petit Gravelot et du Tadorne de Belon ont été constatées sur l'île aux oiseaux de Préverenges (avec respectivement 4 et 9 poussins). C'est la première fois que ces deux espèces réussisent à mener leur nichée à bien sur l'île aux oiseaux, malgré de nombreuses tentatives dans le cas du Petit Gravelot, grâce à la persistance des basses-eaux ce printemps. L'un des poussins de Tadorne est nettement plus âgé que les autres ; est-il issu d'une autre nichée et s'agit-il du même couple qui niche régulièrement dans une propriété privée de St-Prex depuis quelques années ?
Le Petit Gravelot niche dans la plus grande partie de lEurasie ainsi quen Afrique du Nord et aux Canaries. La sous-espèce nominale niche des îles Canaries et des côtes atlantiques dEurope et dAfrique du Nord à la mer dOkhotsk et le Japon ; il nest absent pratiquement que de la toundra et des grands déserts asiatiques. Deux autres sous-espèces plus ou moins sédentaires habitant des Philippines à la Nouvelle-Guinée et de lInde à lAsie du sud-est. Avec environ 30'000 couples, la Biélorussie et lUkraine hébergent 40 % de la population européenne (Russie non comprise). La population du Paléarctique occidental hiverne principalement en Afrique tropicale dans la ceinture sahélienne, seul un petit nombre demeurant autour de la Méditerranée.
En Suisse, lespèce se reproduit sur les grandes rivières et dans les gravières du Plateau, ainsi que sur le Rhône en Valais central et sur les fleuves Ticino et Maggia au Tessin. La grande majorité des oiseaux se cantonnent sur les îles graveleuses du Rhin, où 30-40 % de la population helvétique se trouvent entre Trübbach et Oberriet SG, sur 30 km de cours ; 8 territoires ont également été recensés en 1987 sur un tronçon de 3.5 km entre Untervaz et Landquart/Mastrils GR, qui constitue un deuxième centre de gravité. Le Liechtenstein hébergeait 12 territoires en 1996. Jusquà la fin des années huitante, le Petit Gravelot ne nichait quen dessous de 700 m mais depuis les années nonante, il colonise des sites en altitude, probablement les plus hauts dEurope : il a niché en 1993 à 1005 m dans le Jura à la Vallée de Joux VD et à 1'810 m dans les Alpes en Haute Engadine GR ; le record daltitude est à 1'860 m à Pontresina GR, où lespèce a niché entre 1996 et 1998. Les sites descale les plus importants sont le Chablais de Cudrefin VD/Fanel NE/BE, Yverdon VD, Chavornay VD, les Grangettes VD, Préverenges VD, lÄgelsee TG, la retenue de Klingnau AG, le lac dUnterlunkhofen AG, les Bolle di Magadino TI et lembouchure de la Maggia TI.
Dès le mois de juillet, des oieaux isolés ou des familles se apparaissent hors des sites de nidification ; la migration des adultes culmine vers mi-juillet alors que les jeunes sont en dispersion juvénile jusquà fin août, leur passage ne culminant quà la fin de ce mois et dans la première décade de septembre. Le passage se termine vers mi-octobre, quelques attardés pouvant encore être observés jusquà la fin de ce mois, exceptionnellement en novembre : les dates les plus tardives sont le 13 novembre 1952 à Yverdon VD et le 13 novembre 1997 au Chablais de Cudrefin VD. Au printemps, les premiers oiseaux apparaissent avec le mois de mars, exceptionnellement dès mi-février, la date la plus hâtive étant le 15 février 1958 au Lachener Horn. La migration bat son plein à mi-avril, diminue fortement en mai pour se terminer à la fin de ce mois. Les observations de juin concernent normalement des nicheurs.
Avant 1960, leffectifs nicheur na cessé de diminuer avec la destruction de lhabitat fluvial, puis il sest régulièrement accru depuis 1966, année des premières nidifications en gravière sur la Limmat ZH et dans le Pays de Genève ; de 1972 à 1974, 9 sites artificiels ont été recensés sur territoire suisse, puis au moins 22 autres de 1975 à 1978. Cette nouvelle adaptation est à lorigine du développement de la population : on comptait moins de 20 couples en 1960, 20-25 en 1972-75, 30 en 1984, 50 en 1987-88 et 100-120 en 1993-96. Localement, les populations peuvent fluctuer fortement suivant le niveau de leau, la disponibilité de surfaces de gravier et les dérangements. Ceci est bien documenté dans la vallée st-galloise du Rhin, où se trouve le plus grand effectif nicheur helvétique : le nombre de couples est sensiblement plus bas les printemps marqués par des crues importantes, comme en 1999. La population européenne est quant à elle fluctuante ou plus ou moins stable. En Angleterre par exemple, lespèce a niché pour la première fois en 1938 et sest étendu depuis, la population atteignant 608 couples en 1984.
Le Petit Gravelot niche originellement sur les îles dalluvions et les rives dénuées de végétation des grands cours deau et de leurs deltas, parfois sur la plage dun lac. Jusquen 1965, aucune nidification en gravière navait été observée en Suisse, alors que cest devenu par la suite son milieu de prédilection. En 1993-96, les sites de nidification se répartissaient à 61 % sur les cours deau et leur delta, à 33 % dans des gravières et à 6 % sur des surfaces rudérales dénudées et caillouteuses telles que zones industrielles, places dexercices militaires, terrains vagues, remblais ou champs pierreux (n = 205). Le Petit Gravelot se nourrit principalement dinsectes (adultes et larves de simulies notamment) ainsi que daraignées, picorés à vue sur les surfaces sèches ou humides, exemptes de végétation. Dautres invertébrés tels que les vers les petits mollusques et crustacés complètent le régime alimentaire. Parfois, il tremble brièvement dune patte portée en avant pour débusquer des larves enfouies dans le sol. En migration, le Petit Gravelot fait escale sur les plages de sable ou de galets, les grèves exondées des lacs, sur les îles et les bancs de sables, plus rarement dans les champs nus ou sur les môles enrochés et bétonnés. Dans 95 % des cas, les observations concernent des oiseaux isolés ou des petits groupes de 2-6, les groupes de plus de 15 individus étant rares. Les migrateurs séjournent souvent quelques jours au même endroit ; au printemps, les oiseaux arrivent de jour comme de nuit lors quen automne la migration semble plus strictement nocturne. Lappel caractéristique est un sifflement bref « piu », une longue série cadencée « grugrugrugrugru » accompagnant le vol nuptial.
Dès leur retour en avril, les couples se forment par de bruyantes poursuites aériennes : le mâle sélève en battant des ailes au ralenti, pivotant alternativement dun côté sur lautre, de façon à montrer tantôt le blanc éclatant du dessous du corps et des ailes, tantôt le brun terne dessus. Linstallation est souvent compliquée par la remontée printanière des eaux qui noient des nids et contraint le couple à vagabonder à la recherche dun site adéquat. Le mâle indique à la femelle lemplacement futur du nid, une simple cuvette grattée au sol tapissée de petits cailloux, complètement à découvert, le plus souvent à proximité de leau. La première ponte a lieu de mi-avril à début juin, la plus précoce le 14 avril 1959 au Lachener Horn (J. Heim), la seconde ponte normale de mi-juin à début juillet. Les 4 (3-5) ufs disposés en croix, les pointes au milieu, sont couvés pendant 22-26 jours à tour de rôle pendant par la femelle et le mâle, chaque relève étant alors loccasion dune cérémonie discrète, souvent le seul moyen pour lornithologue de repérer le nid. Les jeunes peuvent voler à 28-29 jours et sont indépendants 8-25 jours plus tard. Le couple veille sur les jeunes et les conduit vers un secteur où ils pourront se nourrir eux-mêmes. Larrivée dun prédateur provoque lexcitation extrême des adultes, qui simulent une blessure en titubant et traînant une aile en criant pour attirer son attention sur eux pendant que les poussins se cachent. Une fois lintrus suffisamment éloigné des jeunes, ladulte cesse subitement sa feinte et les rejoint en effectuant une grande boucle au vol. La femelle quitte la famille avant le mâle pour pondre une nouvelle fois. Il y a normalement deux couvées annuelles et jusquà 3 couvées de remplacement en cas de destruction précoce. Les nicheurs sont territoriaux et agressifs envers leurs congénères, raison pour laquelle il y a rarement plus dun couple par gravière ; des « aides » soient parfois acceptés, formant des trios. La mortalité des poussins est très élevée, plus de 60 % avant lenvol. Alors que les jeunes de lannée précédente sinstallent dans un rayon de 100 km autour de leur lieu de naissance, parfois plus loin encore, les adultes reviennent fidèlement au site de nidification antérieur, pour autant quil reste favorable.
Plus quailleurs en Europe, le Petit Gravelot a fortement ressenti les effets des corrections fluviales (endiguements, canalisations, draguages et barrages), qui ont anéanti la plupart de ses habitats naturels en Suisse. Le redressement spectaculaire de la population est entièrement dû à la faculté dadaptation de lespèce, lui permettant dinvestir de nouveaux biotopes de type pionnier. Son avenir dépend des interventions humaines, puisque la plupart des couples nichent aujourdhui dans des sites anthropogènes : en Europe centrale, on estime à seulement 6 % la proportion de couples nichant encore en milieu naturel. Leffectif pourrait continuer à se développer positivement, à condition que les cours deau naturels soient préservés des dérangements et des constructions, que les gravières ne soient pas remblayées et que les terrains vagues soient laissés à la nature. Les nids situés dans les gravières sont très vulnérables aux aller et retour des camions, mais peuvent aisément être épargnés en indiquant lemplacement du nid aux exploitants. Lespèce profite des nouvelles îles construites spécialement à son intention, qui favorisent par ailleurs le bon déroulement de sa migration.
Pour le Tadorne de Belon, voir l'article 'Nidification du Tadorne de Belon en Suisse'