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Encouragés par l’Etat lors du Grenelle de l’Environnement en 2007, puis médiatisés par les «grands concours nationaux» du Ministère de l’écologie, les projets d’écoquartiers fleurissent désormais sur l’ensemble du territoire français. Massivement investies dans les deux concours de 2009 (160 dossiers) et 2011 (394 dossiers), les collectivités françaises sont aujourd’hui plus de 500 à avoir rejoint le Club National Ecoquartier. Cela signifie qu’avec plus de 300000 logements mis en chantier en 2010, les écoquartiers représentent une part significative et croissante de la production française de logements.
Ils visent à généraliser dans l’aménagement urbain les préceptes du développement durable. Ils se distinguent à ce titre non seulement des premières communautés écologiques militantes des années 1970-1990, comme le célèbre quartier Christiania de Copenhague, mais également des quartiers nord-européens expérimentaux des années 1990, comme Krönsberg à Hanovre ou Hammarby à Stockholm.
Une chaîne habituelle de commanditaires
Dans leur processus de fabrication, les projets français d’écoquartiers du début des années 2000 s’inscrivent à la fois sur une opportunité foncière et en continuité de la planification urbaine. C’est ainsi que l’écoquartier Ginko à Bordeaux se situe sur une réserve foncière détenue par la communauté urbaine depuis les années 1960. A cette époque, l’Etat conduit une opération phare d’urbanisme moderne sur les anciens marais du nord de la ville, dans le but de reloger les habitants des bidonvilles et des quartiers insalubres. Mais l’interruption du projet laisse au portefeuille foncier communal l’ensemble du secteur de la berge du lac (32 ha) jusqu’à sa réappropriation stratégique par le plan guide de la ville et de sa communauté urbaine en 2002.
Dans la même veine, l’écoquartier De Bonne est aménagé sur une réserve foncière emblématique à l’échelle de la ville de Grenoble1. Car à la fin du XIXe siècle, ce sont les troupes d’artillerie alpine qui s’installent dans le quartier De Bonne et fondent une caserne militaire dont la fin de la Seconde Guerre mondiale marque l’apogée. Puis, au début des années 1990, lorsque le dernier occupant part s’installer à Varces, l’armée cède le terrain de 8,5 ha à l’opérateur d’aménagement conventionné de la ville de Grenoble: la Société d’économie mixte (SEM) SAGES. Cette réserve foncière devient alors pour la collectivité une opportunité concrète pour mettre en œuvre les orientations de sa planification urbaine.
Dans les années 2000, cette planification vise ce que les pouvoirs publics nomment désormais l’«attractivité du territoire», c’est-à- dire à la fois l’attractivité des investisseurs et des entreprises sur le marché économique, mais également celle des habitants et des professionnels sur le marché immobilier. C’est la raison pour laquelle les premiers Plans locaux de l’habitat (PLH) exigent un rythme de production de logement soutenu en milieu urbain dans l’espoir d’éviter la fuite des ménages vers les périphéries; fuite qui constitue une perte fiscale croissante pour les collectivités déjà fortement endettées. Il s’agit alors, selon la planification grenobloise de 2004, de produire annuellement 750 logements neufs ou encore 3900 pour la ville de Nantes. A ce stade, l’intégration des préceptes du développement durable au sein de la planification territoriale se manifeste par la Réglementation thermique, le Projet d’aménagement et de développement durable, le Plan climat local et les Agendas 21.
Elle conditionne les exigences de production de nouveaux logements, de nouveaux équipements, de nouveaux espaces publics et de nouvelles infrastructures urbaines. Elle les inscrit dans le modèle émergent de la ville durable, c’est-à-dire de la ville dense (gestion économe du sol, lutte contre l’étalement urbain), mixte, végétalisée (perméabilisation de l’espace aménagé et maintien de la biodiversité), économe énergétiquement (bâtiments performants) et dont la mobilité s’oriente principalement vers les modes doux et les transports collectifs.
La production de nouveaux quartiers s’intègre donc dans des logiques de planification urbaine durable; et les réserves foncières en constituent le creuset pré-opérationnel. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle des études exploratoires sont engagées par les collectivités locales sur ces réserves. Elles visent à rassembler des données d’experts dans l’objectif de définir un programme préliminaire à la sollicitation des architectes-urbanistes.
Ainsi, dans le cas de l’écoquartier De Bonne, par exemple, la ville de Grenoble mène, entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, une série d’études de faisabilité sur le site en friche de la caserne militaire. Ces études impliquent des diagnostics variés qui abordent à la fois des aspects économiques, sociologiques, géologiques et environnementaux. Puis, suite à une phase de marché de définition5, c’est l’habituelle Zone d’aménagement concertée (ZAC) qui est créée afin d’offrir à la collectivité un cadre d’action juridique et politico-économique à son projet d’aménagement. Cela signifie dans le cas grenoblois que suite à une phase réglementaire de concertation et d’information à la population locale, la création de la ZAC de l’écoquartier De Bonne est actée en 2004 et son aménageur opérationnel désigné.
Dans ce processus classique de fabrication, les aménageurs d’éco-quartiers choisis avant la loi relative à leur mise en concurrence sur le marché européen (2005) passent une convention publique d’aménagement. Leur capital reste entièrement ou majoritairement public et les collectivités conservent la responsabilité financière des opérations. En revanche, pour les aménageurs désignés après 2005, ils sont régis par le régime unique de la concession d’aménagement, ouvrant ainsi le marché à l’échelle nationale et européenne. C’est dans ce contexte qu’intervient le choix de la ville de Bordeaux et de sa communauté urbaine de confier à Bouygues Immobilier la réalisation de l’écoquartier Ginko. La responsabilité juridique et le risque financier se transfèrent alors principalement vers l’aménageur dont la trésorerie tend à être séparée de celle de la collectivité commanditaire.
Une fois l’aménageur du projet d’écoquartier désigné, que ce soit en tant que maître d’ouvrage délégué ou concessionnaire, son rôle d’opérateur reste habituel. Il implique l’acquisition foncière des terrains, leur viabilisation (déconstruction, dépollution), leur aménagement (réalisation des travaux), et enfin leur commercialisation aux constructeurs traditionnels que sont les promoteurs et bailleurs sociaux. L’aménageur délègue ainsi à un architecte-urbaniste et à un bureau d’étude environnemental le rôle de l’assister dans la coordination des projets; puis à une équipe de maîtrise d’œuvre (paysagiste, bureaux d’études, etc.) le rôle de concevoir les espaces publics ; et enfin aux entreprises de construction la mise en œuvre des aménagements en phase travaux.
Lorsque chaque lot constructible est viabilisé, l’aménageur procède ensuite de manière tout à fait conventionnelle à leur cession sur le marché des constructeurs selon un cahier des charges9 validé par la collectivité commanditaire. A ce cahier des charges s’ajoute dans les nouveaux quartiers durables une annexe environnementale appelée dans le cas grenoblois «Charte d’objectifs Haute qualité environnementale (HQE)». Cette dernière comprend les règles de mise en œuvre des objectifs environnementaux sur chaque cible HQE, comme la gestion de l’énergie ou encore la qualité des matériaux de construction, puis définit le mode de suivi environnemental entre l’aménageur et les constructeurs sur chaque phase déterminante du projet.
C’est sur la base de ce cahier des charges et de ses annexes (architecturales, paysagères, environnementales) que sont sélectionnés les constructeurs habituels du marché que sont les promoteurs et bailleurs sociaux. Cette sélection s’effectue par un jury composé de la collectivité, de son aménageur et de ses assistants à maîtrise d’ouvrage sur une présentation des projets en phase esquisse. L’évolution de la conception par l’équipe de maîtrise d’œuvre construction reste alors sous le contrôle étroit de l’aménageur jusqu’à la mise en œuvre des constructions en phase travaux.
Des conditions financières de production favorables et incitatives
Dans les écoquartiers, les nouveaux types d’aménagements et de constructions offrent aux commanditaires que nous venons de décrire des perspectives financières tout à fait favorables et incitatives.
Ainsi, pour l’aménageur, le type d’espace public produit dans les écoquartiers – venelles vertes, parcs, jardins, prairies, mails doux – ne modifie pas sensiblement son bilan prévisionnel. Schématiquement, les occasionnels surcoûts liés aux études supplémentaires en amont, et parfois même au sein de la maîtrise d’œuvre, sont compensés dans le bilan financier par une réduction du poste de travaux sur les infrastructures publiques. Ce constat s’explique par deux tendances caractéristiques de l’aménagement durable : la végétalisation et la concentration des espaces publics. La végétalisation, tout d’abord, réduit le poste de travaux de l’aménageur. Sur les dispositifs linéaires, si on compare à largeur égale une voirie plantée et un mail vert pour piétons et cycles, on constate que le mail vert est environ 2,5 fois moins onéreux que la voirie traditionnelle. Selon les données fournies par les aménageurs, et sur une largeur courante (12 m), il en coûte en moyenne 1060 euros/mètre de produire un mail vert et 2700 euros/mètre de réaliser une voirie secondaire comprenant une chaussée, un trottoir, un stationnement, un éclairage, et des plantations d’alignement. De même, si on prend les dispositifs non pas linéaires, mais surfaciques, on constate également que c’est pour l’aménageur trois fois moins coûteux de fabriquer un jardin ou un parc plutôt que de mettre en œuvre une place piétonne: plus précisément 70 euros/m2 en moyenne pour les premiers et 200 euros/m2 pour la seconde.
Ensuite, la concentration des espaces publics dans les écoquartiers, généralement dans un grand parc et jardin, accentue la diminution des coûts d’aménagement qu’induit la végétalisation. Une partie des dépenses, couramment appelée «bagage technique», n’est pas proportionnelle à la surface construite. Hors-sol, ce bagage comprend les arbres plantés, les candélabres ou encore le mobilier urbain. En sous-sol, il renvoie plutôt à l’ensemble des réseaux dont le passage s’impose dans le cadre du projet, qu’il s’agisse de l’assainissement, de l’eau potable, de l’électricité, du gaz ou encore des télécommunications. En ce sens, à mesure que la taille de l’aménagement augmente, son ratio au m2 diminue. Par ailleurs, cette mécanique financière s’accroît dès lors que l’aménagement se végétalise. Autrement dit, la concentration des espaces publics s’impose d’autant plus pour l’aménageur que la part relative du « bagage technique » dans le coût des infrastructures est importante, comme c’est le cas dans les écoquartiers avec les espaces verts.
Plus largement, l’équilibre entre dépenses et recettes auquel l’aménageur parvient sans difficultés dans les écoquartiers est à resituer dans le nouveau contexte économique induit par la loi relative aux concessions d’aménagement et à leur mise en concurrence sur le marché européen (2005). En effet, nous l’avons déjà évoqué, les aménageurs concessionnaires endossent désormais juridiquement le risque financier des opérations et par-là même tendent à se désolidariser progressivement des garanties financières habituelles de la collectivité. Ils doivent donc d’une part augmenter leur masse de capital pour conserver la confiance de leurs créanciers et, d’autre part, rémunérer leurs actionnaires pour que le risque financier soit accepté.
Cela signifie, comme l’explique un spécialiste de la Société conseil expertises territoires (SCET), que la traditionnelle notion de rémunération se transforme progressivement en celle de marge: «Jusqu’alors faiblement capitalisées parce que faiblement exposées au risque, les SEM doivent désormais renforcer au plus tôt leurs bilans financiers pour garantir leur capacité à s’engager, tant vis-à- vis des collectivités locales clientes peu enclines désormais à fournir leurs garanties, que vis-à-vis de leurs banquiers inquiets du remboursement de leurs prêts. Ces nouveaux capitaux ne pourront pas venir exclusivement d’augmentation de capital. Les SEM devront engranger des résultats sur leurs propres activités et adapter leur niveau de rémunération, et donc de marge, en conséquence. Par ailleurs, les capitaux devront être rémunérés. »
Quant au promoteur immobilier, qui achète les charges foncières à l’aménageur sur le marché des constructeurs, son modèle d’affaire reste entièrement conservé dans les écoquartiers. Sa marge financière, c’est-à-dire la rémunération de ses capitaux initiaux réunis lors du «tour de table», reste semblable à l’usage puisque le verdissement de la fiscalité depuis la loi Grenelle lui permet de répercuter les surcoûts liés à la construction sur les prix de vente. Le Ministère de l’écologie précise ainsi que la fiscalité verte se donne pour objectif d’« inciter les ménages à faire l’acquisition de logements neufs en avance sur la réglementation thermique – logements BBC, bâtiments basse consommation ou BEPOS, bâtiment à énergie positive – en compensant les surcoûts liés à l’acquisition de ce type de logements. » (MEEDDAT, 2010 : 4).
Autrement dit, les surcoûts liés à la construction de bâtiments performants énergétiquement, généralement admis entre 10 à 12% pour un bâtiment BBC, et qui se retrouvent par la suite sur des prix de vente majorés de 3 à 5%, sont entièrement absorbés chez le client final grâce aux différents dispositifs fiscaux verts mis en place par l’Etat. Par exemple, quelle que soit la tranche marginale d’imposition, l’acquisition de logements Basse consommation (BBC) à destination du marché de la location promet aux investisseurs des réductions d’impôts significatives égales à 22% du prix de vente sur 9 ans dans la limite des 300000 euros, c’est- à-dire de 15 points plus élevés que dans le cas d’un bâtiment non écologique (valeur 2011).
Enfin, pour le bailleur social, les surcoûts induits par le poste de construction sont compensés en petite partie par les taux d’intérêt bancaire préférentiels de la CDC mais surtout par les modes de calcul des loyers et subventions publiques. Ainsi, la CDC lance fin 2006 un premier prêt «écologique» appelé «Energie performance et construction» qui bonifie les taux d’intérêts des emprunts mobilisés pour la construction de logements sociaux neufs labélisés en Très haute performance énergétique (THPE sur RT2000). Cette mesure incitative permet alors aux bailleurs français d’emprunter à taux réduit (2,45% au lieu de 3,25%) sur 40 ans le montant de leurs dépenses initiales.
Puis les subventions publiques et les loyers sociaux maximaux conventionnés sont construits de manière à assurer aux bailleurs sociaux la rentabilité financière des opérations de logements performants énergétiquement. Actualisés chaque année par l’Etat au regard de l’article L. 351-2 du Code de la construction et de l’habitation relatif à l’habitat conventionné, ces derniers sont déterminés sur la base de deux barèmes cumulables : un premier – appelé national – qui juge de la qualité du bâtiment, de ses certifications et de son accessibilité, notamment à l’attention des personnes à mobilité réduite; puis un second – appelé local – qui caractérise le projet architectural à partir de ses performances énergétiques, de son utilisation en énergies renouvelables, de sa taille, et de son contexte foncier sur le marché immobilier.
Or, dans leurs modes de calcul, les deux barèmes encouragent très largement la production d’ha- bitat écologique innovant, comme l’indique explicitement l’Annexe 8 de la circulaire de 2010: «Une majoration de loyer est possible pour tenir compte des choix énergétiques et des équipements [...]. Cette majoration est destinée à favoriser des investissements permettant une réduction des charges sans remettre en cause l’équilibre de l’opération». C’est la raison pour laquelle construire un bâtiment basse consommation (BBC) permet au bailleur social d’augmenter de 22% ses subventions publiques, mais surtout de 10% le seuil du loyer maximal conventionné, ce qui majore alors la principale source de ses revenus en phase d’exploitation. De même, l’intégration d’une ventilation performante (hydro-réglable, double flux, etc.) majore de 1,5% les subventions et de 2% le seuil du loyer maximal autorisé par l’Etat.
Des conditions sociales de mise en œuvre et de fonctionnement problématiques
Si les projections financières sont favorables aux commanditaires des écoquartiers, leur concrétisation dans la réalité économique implique en revanche de nombreux problèmes d’usage. Concernant l’écoquartier De Bonne, le journal Le Monde titre le 10 novembre 2011 «A Grenoble, les ratés du premier écoquartier français» et souligne les surconsommations de chauffage constatées (jusqu’à 70%) au regard des 42,5 kWh/m2/an escomptés initialement. Au printemps 2011, le bureau d’étude en charge du «monitoring énergétique», affirme que ce problème de fonctionnement est dû aux défauts de mise en œuvre et d’utilisation des innovations techniques par les professionnels et habitants du projet. Il indique sur chaque innovation les problèmes d’usage jugés responsables des dysfonctionnements. Sur l’isolation par l’extérieur sont par exemple soulignés les problèmes des liaisons double murs puis ceux des mauvaises accroches de bardage qui réduisent considérablement le coefficient de déperdition thermique des bâtiments.
Puis sur l’étanchéité à l’air sont montrés les joints de dilatation non traités ou encore les passages libres entre les fourreaux et les câbles qui accroissent les échanges avec l’extérieur et par-là même dégradent les performances thermiques. Dans le même registre, certaines pratiques des habitants sont représentées comme nuisibles au fonctionnement technique escompté. Les consignes de chauffage réelles (22°C) sont jugées trop élevées au regard des 19°C espérés par les simulations thermiques initiales. Puis l’aération quotidienne des habitants en hiver et demi-saison, à la fois perturbe le cycle aéraulique des logements et rend obsolète le fonctionnement de la ventilation double flux.
De manière plus précise, un document réalisé par le bureau d’étude environnemental à l’attention de chaque bailleur du projet De Bonne vient étayer ce constat. Dans le cas d’un bâtiment emblématique du quartier appelé «Le Pallium», le document précise que les températures intérieures des logements sont pendant 98% du temps supérieures aux 19°C nécessaires pour atteindre les performances énergétiques escomptées par le financement européen Concerto. Il souligne aussi des surchauffes anormales l’été avec plus de 200 heures supérieures à 28°C dans certains logements contrairement aux 40 heures prévues initialement dans les simulations thermiques. Puis, il montre également des difficultés considérables de fonctionnement sur la ventilation double flux en raison des défauts de mise en œuvre et de maintenance constatés. Par exemple, dans l’un des deux corps du bâtiment, les ventilateurs de soufflage n’ont que rarement fonctionne depuis la livraison du bâtiment en 2008, ce qui signifie que l’équilibre aéraulique ne s’est pas réalisé par l’intermédiaire de l’échangeur à roue, mais par les infiltrations d’air extérieur (parois et fenêtres), provoquant des surconsommations de chauffage importantes, évaluées par le bureau d’étude entre 10 à 15 kWh/m2/an.
Puis sur l’autre partie du bâtiment, on constate une diminution du débit de soufflage de 40% entre juillet 2009 et mai 2010 en raison du mauvais réglage de la vitesse de fonctionnement des ventilateurs puis du nettoyage insuffisant des aubes et filtres à particules. Dans ce cadre, les interventions nécessaires pour identifier et résoudre chaque panne technique sont pour le bailleur à la fois difficiles, faute de savoir-faire adaptés sur le marché, mais surtout très coûteuses au regard de l’enveloppe financière habituellement allouée aux frais de gestion.
Dernier exemple, à l’intérieur des logements de ce même bâtiment, le bailleur social s’inquiète de l’utilisation par les habitants du sol écologique en marmoléum. En effet, cette innovation anti-bactérienne (repousse les bactéries) et antistatique (repousse la poussière), qui exige très peu d’eau et aucun produit détergent à l’usage, est majoritairement entretenue par les habitants avec une serpillière et des produits ménagers selon les habitudes de nettoyage associées à ce type de sol proche en apparence du lino. Or, cette pratique, qui est contraire au mode d’emploi, abîme progressivement le nouveau sol, dégrade son aspect et diminue sa durée de vie; ce qui contrarie alors les prévisions financières du bailleur sur ses frais d’exploitation.
Pour comprendre ce problème d’usage posé aux acteurs économiques qui réalisent actuellement les aménagements durables, nous introduisons ici le concept de cycle technique. Par cycle technique, nous entendons le mode d’existence des objets nécessaire à leur production et à leur fonctionnement technique.
Les cycles techniques sont indissociables des comportements sociaux. Autrement dit, pour que les projections économiques des acteurs deviennent réalité, se concrétisent, il faut que les objets imaginés soient mis en œuvre et entretenus selon les exigences de production et de fonctionnement technique. Or, cette production et ce fonctionnement technique nécessitent toujours des comportements bien particuliers, que ce soit chez les professionnels ou chez les usagers. C’est là que nous situons le problème dans le cas des écoquartiers français : il existe un décalage fondamental entre les pratiques sociales escomptées par les cycles techniques des innovations environnementales et celles régulées par les usages. Autrement dit, nous constatons un hiatus entre d’une part les comportements nécessaires à la production et au fonctionnement des nouveautés techniques et d’autre part les savoir- faire et savoir-vivre en usage.
En outre, dans la production urbaine contemporaine, ce hiatus est d’autant plus problématique que les modèles économiques des acteurs sont financiarisés, c’est-à-dire fonctionnent à crédit. Pour le promoteur, par exemple, l’important « effet levier » qu’il mobilise afin de produire, sans fonds propres, des logements dans des temps très courts accroît la pression de ses créanciers sur le calendrier des opérations, et donc sur la temporalité des cycles techniques. Les retards à la livraison dus au manque de savoir-faire spécifiques au sein des entreprises de construction (erreurs dans la mise en œuvre des innovations, réorganisation de la production, temps de formation, etc.) signifient donc à la fois une mobilisation supplémentaire des crédits bancaires, mais également une immobilisation plus longue des capitaux initiaux, c’est-à-dire au final une diminution significative de la rentabilité financière.
L’émergence d’outils pédagogiques stratégiques et ciblés
Ce problème, que posent actuellement les savoir-faire et savoir-vivre en usage à la fabrication des écoquartiers, est d’autant plus manifeste que les moyens mis en œuvre par les acteurs pour le résoudre sont importants. En effet, dans les projets d’écoquartiers français, les programmes de formation, de sensibilisation et d’éducation environnementale sont florissants, qu’ils soient à destination des professionnels dans les entreprises ou bien des habitants fraîchement arrivés.
C’est pourquoi dans le cas de l’écoquartier De Bonne à Grenoble, un programme de formation professionnelle appelé « Concert’Action » est organisé par les acteurs du projet entre janvier et mai 2008 à l’attention des entreprises de construction sélectionnées. Il vise à former les différents ouvriers du projet (maçons, façadiers, menuisiers, électriciens, plaquistes, etc.) à la mise en œuvre adéquate des techniques écologiques choisies telles que l’étanchéité à l’air, l’isolation par l’extérieur, la ventilation double flux, ou encore les installations solaires thermiques. Appuyé par le consortium européen SESAC17 issu du projet Concerto18 dont la ville de Grenoble est un partenaire français local, ce programme vise à former les professionnels du bâtiment puis à s’élargir à l’ensemble des établissements de formation du BTP ancrés sur le territoire.
Parallèlement, les commanditaires de l’écoquartier De Bonne multiplient les actions pédagogiques à destination des futurs habitants du quartier: séances d’accueil, remise d’un guide de bonnes pratiques, interventions d’un expert lors de la première assemblée générale de copropriété, etc. Prenons, pour illustrer, le cas du programme pédagogique mis en place par le bailleur social l’OPAC38 à destination des locataires sociaux des bâtiments performants, dont celui du Pallium dans l’écoquartier grenoblois.
Dans ce programme, une réunion d’accueil est tout d’abord planifiée une à trois semaines avant la remise des clés. Elle permet au bailleur de présenter aux locataires les principales nouveautés du logement ainsi que les différents modes d’emplois qui leurs sont associés. Un livret résident accompagné d’une bande dessinée y sont aussi distribués de manière à traduire dans un langage ludique ou économique les comportements attendus. Puis le discours pédagogique est repris par le chargé de secteur en présence de chaque nouveau foyer le jour de la remise des clés et parfois même au moment de la levée de réserve quinze jours plus tard. Il est ensuite actualisé une à deux fois par an lors de réunions spécifiques, appelées «Comités de résidents», au sein desquelles l’ensemble des locataires est convié afin d’exprimer ses difficultés d’usage mais surtout d’écouter les conseils du bailleur sur l’utilisation adéquate du logement.
Enfin, le suivi pédagogique est assuré par l’attention soutenue et quotidienne des agents de proximité du bailleur social (assistant de résidence, chargé de secteur, chargé de clientèle) et donne parfois lieu à des courriers lorsque les problèmes d’usage persistent, comme ce fut le cas concernant la dégradation du sol écologique marmoléum dont nous avons parle précédemment : « Pour le sol [note un chargé de secteur], on a fait en plus une feuille qu’on a distribué à tout le monde, une feuille à part, indiquant ce qu’il fallait faire pour ce sol-là (marmoléum), comment il fallait l’utiliser. Oui parce qu’en fait, c’est un sol qui est composé de bois, dès qu’il y a trop d’eau, il gonfle. »
De manière plus générale, ces outils pédagogiques sont toujours conçus par les acteurs de manière stratégique, c’est-à-dire qu’ils s’ajustent aux publics ciblés. Selon les capacités de compréhension des usagers, le langage utilisé par les experts pour exprimer leurs attentes sur les comportements peut varier du registre ludique au registre économique, comme en témoigne l’utilisation de la bande dessinée pour les locataires sociaux. De même, selon la disponibilité des habitants, les moyens de diffusion des outils éducatifs peuvent aller de la simple réunion d’accueil à la relance téléphonique, voire parfois même à l’envoi de courriers nominatifs.
En ce sens, quelle que soit leur diversité de formats, de langages, de moyens de diffusion, ces outils pédagogiques s’orientent systématiquement vers la même finalité. Ils visent à rapprocher les comportements sociaux régulés par les usages de ceux nécessaires à la production et au fonctionnement des nouvelles techniques fabriquées au nom de préceptes environnementaux. Cela signifie donc qu’une partie des savoir-faire actuels de la construction et des savoir- vivre de l’habitat devient progressivement obsolète au bénéfice de ceux escomptés par les cycles techniques des innovations.
Mais pour quoi? Pour quelles attentes sur les pratiques des usagers ? Pour quel projet social et politique ? Autrement dit, en quoi la durabilité renouvelle non seulement la ville, mais également la vie urbaine et nos modes d’habiter ?
Extrait du titre Fabrication et usage des écoquartiers De Vincent Renauld Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes