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La pédagogie critique de Paulo Freire et de bell hooks connaissent actuellement un regain d’intérêt, mais cela n’est pas sans susciter des malentendus.
Une pédagogie sans outils. En septembre 2019 est paru en français Apprendre à transgresser (Syllepse), le premier opus de la trilogie pédagogique de la féministe africaine américaine bell hooks. Cette publication s’inscrit dans le contexte de la traduction de plusieurs de ses ouvrages en langue française: Ne suis je pas une femme? (Cambourakis, 2015), De la marge au centre (Cambourakis, 2017), Tout le monde peut être féministe (Divergences, 2020).
Néanmoins beaucoup de ceux et celles qui découvrent la pédagogie critique en langue française font face à un désappointement, voir une déception: les auteurs et autrices ne proposent pas d’outils, de techniques, de méthode. Aucun outil n’est décrit dans Apprendre à transgresser de bell hooks, pas plus que dans Pédagogie de l’autonomie de Paulo Freire.
Contre l’agir technique. Pour bien comprendre cette situation, il est nécessaire de revenir aux origines philosophiques de la pédagogie critique. Le terme «critique» renvoie à la «théorie critique» l’Ecole de Francfort. Il s’agit d’un groupe d’auteurs marxistes qui ont mis en lumière, à la suite du sociologue Max Weber, que le capitalisme était caractérisé par une domination de la rationalité instrumentale. Il s’agit d’une tendance à transformer toute réalité en instrument, en moyen efficace en vue d’atteindre une fin.
De fait, considérer que la pédagogie serait un ensemble d’outils ou de techniques, ou relèverait d’une méthode, c’est se situer dans le cadre de l’esprit technicien qui caractérise le capitalisme. Ce dernier tend à transformer tout domaine en une réalité qui doit être pensée en termes de moyens efficaces.
Cette tendance est encore plus marquée dans le néolibéralisme avec la recherche d’efficience: faire plus avec moins. Cela se traduit par exemple en éducation par l’évaluation quantitative des pratiques jugées les plus efficaces. Il s’agit dès lors de les standardiser pour pouvoir les transformer en marchandise et les revendre.
Ainsi par exemple, la pédagogie critique aurait pour fonction de fournir des outils efficaces pour sensibiliser à la lutte contre les discriminations de manière à rendre les entreprises plus inclusives et, de ce fait, plus efficaces économiquement, en s’ouvrant à tous les talents.
Il est certes possible d’utiliser des outils de la sorte en pédagogie critique. Néanmoins, la conception et l’évaluation de l’efficacité de tels outils ne relève pas de la pédagogie critique, mais de la didactique critique.
La pédagogie critique, un agir éthique. En effet, la pratique en pédagogie critique ne relève pas d’un agir technique, mais d’un agir éthique. La praxis (action-réflexion) est orientée selon Paulo Freire contre la réification de l’être humain: ce qui veut dire le refus de réduire l’être humain à un objet, mais au contraire de le faire advenir comme sujet de pensée et d’action capable de transformer l’histoire dans le sens de plus de justice sociale.
Cela ne veut pas dire que la recherche d’efficacité n’a pas du tout de place, mais elle n’est pas le but de la pédagogie critique, qui considère que le respect de l’égale dignité des personnes humaines et la lutte contre les discriminations priment la recherche de l’efficacité.
Par exemple, dans un système tourné vers la recherche d’efficacité plutôt que vers l’égale dignité des personnes, on peut considérer qu’il est préférable que les élèves en situation de handicap soient scolarisés en dehors du système ordinaire, alors que l’inclusion scolaire va faire primer plutôt la non-discrimination.
Vertus et agir éthique. La pédagogie critique consiste donc dans les choix et les actions mises en œuvre face à des situations éducatives qui soulèvent des dilemmes éthiques. La pédagogie critique consiste à orienter l’action en fonction de l’éthique de la critique. Il s’agit d’un type d’éthique dont le principe consiste à agir en faveur des personnes qui sont socialement discriminées dans une situation donnée.
Selon Paulo Freire, l’agir éthique repose sur le développement de vertus qui ne sont pas innées, mais qui sont le produit d’une dialectique entre la réflexion et l’exercice pratique. La vertu la plus importante est celle qu’il appelle «cohérence» et que bell hooks appelle «intégrité». La cohérence c’est l’adéquation entre la pensée, le discours et l’action. Dans le cas de la pédagogie critique, cette cohérence est orientée vers l’égale dignité des personnes et donc la lutte contre toutes les formes de discriminations.
Une autre vertu importante liée au caractère dialogique de la pédagogie critique, c’est l’ouverture à la discussion. Les pédagogues critiques se caractérisent par un projet que Paulo Freire désigne comme «éthico-politique»: le refus de toutes les discriminations. Néanmoins, ce projet éthico-politique ne doit pas être imposé dogmatiquement. Il appartient aux pédagogues critiques de le développer à travers le dialogue.
Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com.