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L'enfance d'un chef
Igor Markevitch est une personnalité fascinante, atypique, inclassable, qui a entretenu avec la Suisse et le canton de Vaud en particulier des liens privilégiés. Igor Markevitch appartient à cette génération de chefs d'orchestre qui ont fait l’histoire du 20e siècle.
Il est né à Kiev, en Ukraine, le 27 juillet 1912. Dès 1914, sa famille s’installe à Paris puis l'année suivante en Suisse, d'abord à Lausanne puis à Leysin. A compter de 1917, ne pouvant retourner en Russie, la famille se fixe à la Tour- de-Peilz dans une propriété construite par des Russes et qui ressemblait à une datcha.
Nous allions habiter plusieurs années dans cette baraque insalubre, toujours froide, infestée de souris et qui passait pour hantée. Là restent enfouis mes plus heureux souvenirs d'enfance.
Igor Markevitch a donc grandi sur les rives du Léman. Tout au long de sa longue et riche carrière, il y a conservé son port d’attache. A la fin de sa vie, il quitte la Suisse pour s’installer en France près de Grasse, mais reste fidèle à la Suisse romande où il revient régulièrement diriger l’Orchestre de la Suisse romande (OSR).
>> A écouter: "Quai des Orfèvres", Igor Markevitch (1/4):
Un père pianiste
Le jeune Igor est initié à la musique par son père, le pianiste Boris Nikolaievich Markevich. En 1922, son père décède à l’âge de 47 ans. Le jeune Igor est alors confié aux bons soins de Paul Loyonnet puis d’Emile Robert Blanchet. Ce dernier, frappé par le prodigieux talent de son élève, organise une rencontre avec le pianiste Alfred Cortot, de passage à Lausanne.
Le célèbre pianiste invite aussitôt Igor Markevitch à venir étudier à ses frais à Paris à l’Ecole Normale. A l’automne 1927, Igor âgé de 15 ans, s'installe à Paris. Il est l’unique adolescent de la célèbre institution qui accueille une vingtaine d’élèves adultes. Parmi ses professeurs, Alfred Cortot bien sûr mais aussi Nadia Boulanger, avec qui le jeune garçon entretient des rapports privilégiés.
La célèbre pédagogue encourage également le jeune homme à composer, éveillant ainsi en lui une véritable vocation de compositeur. Il s'adonne à la composition pendant une douzaine d’années, de 1929 à 1940. Son catalogue est assez nourri et compte une bonne dizaine d’opus qui mériteraient d’être joués plus souvent. Son œuvre est d’abord très marquée par l’influence de Stravinsky, puis se réclame de Hindemith avant de trouver son essor dans une étonnante diversité qui ne la rattache à aucune école.
Vers la direction d'orchestre
Alors qu'il rêve de devenir compositeur et que sa carrière semble prendre un magnifique envol, encouragé par Diaghilev et Darius Milhaud, Igor Markevitch décide soudain de se tourner vers la direction d’orchestre.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, suivant l’exemple de Stravinsky, il prend des cours de direction, d'abord dans le but de diriger ses propres œuvres, mais bientôt, sans qu'on puisse s’y attendre, il délaisse ses propres œuvres pour se consacrer tout entier à son métier de chef.
>> A écouter: "Quai des Orfèvres", Igor Markevitch (2/4):
La partition dans la tête
Le jeune Igor est initié à l’orchestre par Vittorio Rieti, compositeur italien, un élève de Respighi et de Casella. A compter de 1933, il poursuit sa formation dans l’art de la direction auprès de Pierre Monteux, fondateur d'une école destinée aux jeunes chefs d’orchestre. Grâce à Monteux, Igor dirige son premier concert à l’âge de vingt ans, au Concertgebouw d’Amsterdam.
De 1934 à 1936, il travaille avec Hermann Scherchen, célèbre chef allemand réputé pour son caractère intransigeant, déterminé et engagé. Des leçons de Scherchen, Markevitch retient surtout l’importance d'une étude minutieuse des partitions qu'il dirige.
Pour lui, apprendre à diriger est inutile. Il invite ses élèves à étudier la partition. "Tu ne feras jamais un geste faux si tu entends bien le morceau dans ta tête", dit-il. Suivant l’exemple de son maître, Igor Markevitch dirige tout par cœur, afin d’avoir le regard et les mains libres pour mieux contenir l’attention des instrumentistes.
"Aux chefs qui ont la tête dans la partition, je préfère ceux qui ont la partition dans la tête."
Igor Markevitch
Fouetter l'orchestre
La carrière du chef prend rapidement une dimension internationale. Igor Markevitch se lie avec les principales villes européennes, Salzbourg, Stockholm, Paris, Madrid Berlin, Monte-Carlo et enchaîne les postes les plus prestigieux. On le trouve successivement à la tête du Mozarteum de Salzbourg, de l’orchestre de Stockholm puis de l’orchestre Lamoureux qui lui assure un formidable rayonnement, l’orchestre symphonique de la Radiotélévision espagnole et enfin l’orchestre de Monte-Carlo.
Il dirige également en tant que chef invité les plus grandes phalanges telles que le Philharmonia Orchestra de Londres, l’OSR, ou encore le Philharmonique de Berlin. L’histoire voit en lui un chef novateur qui a révolutionné l’art de la direction d’orchestre, un art qui s’exerçait jusqu'alors de façon plus ou moins empirique. Markevitch s’applique à lui trouver une base rationnelle en codifiant la gestique.
Chez lui, explique Jean-François Monnard, grand spécialiste de Markevitch, l'émotion vient toujours de l'intérieur, du cerveau, elle est sous-jacente à l'interprétation. Markevitch n’a que faire du sentimentalisme. D’apparence impassible, mais d’une poigne qui ne se relâche pas, il fouette l’orchestre…
Igor Markevitch l'érudit
Igor Markevich est tout à la fois compositeur et chef d'orchestre. Son art d’écrire ne se limite pas pour autant à la musique. Car s'il est un compositeur remarquable, le maestro a également une plume particulièrement inspirée.
Igor Markevich entretient notamment avec Beethoven une relation privilégiée. Dans les dernières années de sa carrière, il renonce à diriger pour se consacrer à l'écriture et à un important travail de réflexion sur son métier de chef d’orchestre. Il prépare notamment une somptueuse édition des neuf symphonies de Beethoven, édition encyclopédique qui sera publiée chez Van de Velde en 1982.
Le chef réalise ici un important travail scientifique, interrogeant et examinant soigneusement les manuscrits originaux, les matériels d’orchestre d’époque, les premières éditions et les lettres de Beethoven à ses éditeurs, un travail colossal qui lui permet de rétablir les partitions dans l’état le plus conforme aux intentions du compositeur. Une édition qui a fait date dans l’histoire de l'interprétation beethovenienne.
>> A écouter: "Quai des Orfèvres", Igor Markevitch (3/4):
Une plume volubile
Depuis son plus jeune âge, le maestro entretient avec la littérature des liens privilégiés. Ses parents l'encouragent sans cesse à lire et le récompensent lorsqu'il a bien travaillé en lui lisant des textes en russe de Tolstoï et de Pouchkine.
Il a une plume particulièrement volubile. Non seulement il correspond volontiers avec ses amis les plus chers, les pianistes Clara Haskil, Nikita Magaloff ou encore Dinu Lipatti, mais il se lance également dans la rédaction de ses Mémoires, qu'il publie en 1980 chez Gallimard sous le titre de "Etre et avoir été". L’artiste raconte ici avec une intensité rare les plaisirs, les passions intellectuelles et humaines, les doutes et les certitudes, en bref le goût de vivre, une vie dont il a su diriger sans faiblir le périlleux, subtil et magnifique orchestre.
Markevitch est réputé pour avoir une gestique économe, à la fois rigoureuse et puissante. Bon nombre des orchestres qu'il dirige en tant que chef principal gagnent en précision et en réputation. Mais son autorité peut être parfois brutale, voire blessante. Pourtant le chef se montre soucieux de la condition des musiciens d’orchestre, qu'il s'efforce d’améliorer.
>> A écouter: "Quai des Orfèvres", Igor Markevitch (4/4):
Markevitch le pédagogue
Le chef ne ménage pas ses confrères — qui le lui rendent bien d’ailleurs; ses paroles directes suscitent bon nombre d’antagonismes qui nuisent quelque peu à une véritable appréciation de son talent.
Il y a le compositeur Markevitch, le chef Markevitch, l'écrivain Markevitch, mais aussi le pédagogue. Igor Markevitch a été professeur, il a marqué plus d'une génération: tous les jeunes chefs d'orchestre de l'après-guerre ont au moins un contact avec lui. Pendant plus d’une décennie, il fait venir à Salzbourg une quantité de jeunes chefs d’orchestre promis à un brillant avenir.
Igor Markevich s’éteint d'un infarctus le 7 mars 1983 à Antibes, à l'âge de 70 ans, après une tournée au Japon et en Russie.
Crédits
Proposition et textes: Catherine Buser
Réalisation web: Melissa Härtel
RTS Culture
Décembre 2017