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LES EAUX-VIVES
PAR M. ROGER KEHRER
Au moment de ma naissance, mes parents habitaient donc le quartier des Eaux-Vives, rue des Vollandes d'abord, puis avenue **du 1er juin. Peu de temps auparavant, mon frère Louis - que je n'avais pas connu y était mort, probablement d'un empoisonnement suite à une petite blessure au doigt, qui s'était infectée.
Les antibiotiques n'existant pas encore à l'époque, rien n'avait pu le sauver. J'ai évidemment très peu de souvenirs, comme c'est normal pour un très jeune enfant. Je me souviens seulement de deux faits: d'abord, un incendie dans la maison juste en face de la nôtre, très impressionnant; et ensuite un accident à l'angle de la rue des Eaux-Vives, où un char attelé d'un cheval s'était jeté contre le tram. Le char s'était renversé et le pauvre cheval agonisait sur la chaussée. Je vois encore le sang qui coulait, avec de gros caillots. Puisque nous reviendrons plus tard à ce quartier, il est peut-être intéressant d'évoquer le quai marchand d'alors, avec ses gros entassements de gravier et de pierres de taille déchargés des grandes barques dites « de Meillerie » qui amenaient ainsi les matériaux de construction d'alors, le béton étant encore l'exception. Mais c'était déjà le commencement du déclin, animé par les allées et venues et les cris des bateliers qu'on appelait « bacounis ».
Ces barques se raréfiaient peu à peu, et je me rappelle que quelques années plus tard, étant en vacances au Bouveret, il y en avait une amarrée au bord du lac, à côté de notre hôtel, semblant abandonnée depuis peu, mais encore équipée de sa cuisine et de ses couchettes. Les panneaux étaient ouverts, et j'ai pu vivre là de beaux jours en rêvant de voyages Imaginaires et des aventures de Robinson Crusoé !
La maison que nous connaissons encore (?) sous le nom de « L 'Aigle Royal » avait toujours sur son toit ce fameux aigle en bronze qui a dû être enlevé plus tard parce qu'il était trop dangereux les jours de grande bise. A peu près en face de cette maison, au bout du quai qui s'appelait encore — sauf erreur — « quai des Eaux-Vives » avant d'être baptisé « Gustave Ador » en l'honneur de notre conseiller fédéral, il y avait les bains publics avec leurs cabanes de bois et leurs passerelles à claire-voie, sexes séparés bien entendu. Il faut bien reconnaître que Genève-Plage est tout de même plus plaisant !
Le Parc de la Grange venait d'être cédé à la Ville, en 1917, par ses propriétaires dont la rue voisine William Favre rappelle le nom.Parmi les constructions disparues, citons le grand chalet de la Place des Eaux-Vives, à côté de l'Eglise St.-Joseph (dans l'immeuble actuel de l'agence de l'union de Banques Suisses), et la fameuse Salle de la Réformation, un peu plus loin dans la rue du Rhône, démolie dans les années soixante, où se tinrent les premières assemblées de la Société des Nations avant la construction du Palais du même nom.
En revanche, une remarquable construction n'était pas encore née, la Maison de verre de Le Corbusier, au bas de la rue Adrien-Lachenal. A part le nom de son constructeur, cette maison a eu sa petite célébrité locale en 1944 par l'affaire Raymond, un pauvre mari bafoué qui, lors de son infortune, avait assassiné sa femme, découpé le corps et caché les morceaux dans les caisses à fleurs de son balcon.Tout le quartier des Eaux-Vives avait encore à l'époque un caractère très rural, avec des jardins, des remises, des ateliers, des cours pavées disséminées parmi de plus récentes constructions.Cela m'amène d'ailleurs à rappeler la profonde modification d'un coin de quartier, depuis ces années-là: la fabrique Caran d'Ache s'était installée à la rue de la Terrassière, près du carrefour de Villereuse, et ses bureaux donnaient sur l'avenue Pictet-de-Rochemont.
Débutant avec un personnel de quarante à cinquante unités, elle dut vite s'agrandir. Et comme elle avait commencé en utilisant des immeubles existants, soit des appartements, elle continua pendant des années en achetant ou parfois louant de nouveaux bâtiments locatifs, transformés au fur et à mesure des besoins en ateliers de toutes sortes. Ce qui donnait un « ensemble » complexe avec des sols aux hauteurs dénivelées, assez traîtresses, et compliquant souvent les transports internes.
Caran d'Ache mériterait, de plus, une médaille ou autre récompense décernée par la Croix-Bleue ou les associations anti-alcooliques, car à chaque transformation d'immeuble elle faisait disparaître un café (parfois même deux), ce qui représenta finalement au moins six établissements de ce genre, dans une zone d'un demi kilomètre carré. Cela donne une idée inquiétante mais bien réelle de la densité de bistrots dans le quartier! D'ailleurs je lisais — II y a peu — un ancien article sur les Eaux-Vives, où l'auteur prétendait que ce qui faisait le charme de cette région ce n'était ni le lac, ni le Jet d'eau, ni son parc mais ses petits cafés… A Villereuse, il y avait encore le Café de la Pointe, disparu avec tout le pâté de maisons bordant la rue Jargonnant, qui comprenait aussi la grande teinturerie Bernard. Tout cela, avec la disparition de Caran d'Ache en 1974 (pour s'installer à neuf à Thônex), a été remplacé par le grand complexe « Eaux-Vives 2000 ».
Quant à la modeste montée de Villereuse, elle a fait place à un parc fleuri couronné par le beau Musée d'histoire naturelle de Malagnou. Le départ de l'usine Caran d'Ache a dû d'ailleurs être apprécié avec soulagement par les ménagères du quartier: selon le vent et les matériaux brûlés, le linge étendu aux fenêtres et balcons pouvait se retrouver couvert de suie ou plus ou moins agréablement coloré ! Avant de quitter Villereuse, rappelons la petite cordonnerie du père Soguel, surnommé « Blaguette » parce que, dans ce coin populaire, il conseillait aux mamans donnant à réparer les chaussures de leurs moutards de mettre quelques plaquettes (qu'il prononçait "blaguettes" avec son accent sarinois) pour éviter une usure rapide. Ces plaquettes ayant pratiquement disparu aujourd'hui avec les semelles en matière plastique, précisons qu'il s'agissait de petites pièces métalliques en forme de demi-lune, perforées pour pouvoir les clouer au talon ou à la pointe de la semelle, ce que faisait parfois lui-même le papa. Au bas de la Terrassière, à gauche, il y avait encore la centrale des laitiers, d'où partaient chaque malin leurs petites voitures à bras, en essaim, et essayant de limiter le bruit des « boilles » à lait. En remontant par l'autre côté, la petite rue du Parc descendait (elle est toujours là) vers la place des Eaux-Vives, longeant un commerce de graines à l'odeur indéfinissable. A côté, un chemin empierré passait sous l'immeuble des gardes-malades catholiques et dégringolait jusqu'au grand préau Noticeissant sous les murs du Cercle de l'Espérance. C'était là aussi que se trouvait le local des scouts de la paroisse. Il faut rappeler que le Cercle de l'Espérance, à l'époque, partageait une excellente réputation de théâtre amateur avec la troupe des Amis de l'instruction (aujourd'hui disparue). II possédait une jolie brochette d'acteurs, dont le talent n'avait rien à envier à des professionnels.
Citons le père Verney, le grand (au sens propre aussi) Faudino, des chanteurs d'opérette comme Coissard et Beffa, etc. C'était en même temps le Cercle des hommes, où l'on trouvait deux billards — déjà rares — français et des tables de tennis de table qui nous attiraient, mes camarades et moi, la proximité de notre local aidant. On pouvait également y jouer aux échecs, jeu que j'appréciais fort, Si l'on ajoute qu'un membre du Cercle était champion suisse de tennis de table, que deux autres étaient respectivement champions genevois de billard et d'échecs, nous étions à bonne école pour l'entraînement!
Bref, même encore jeunets, nous nous y sentions un peu chez nous, avec toutefois cette restriction qu'il nous fallait user de prudence et de ruse pour éviter de nous trouver « épinglés au passage par le vigilant et inamovible président, le père Dentand, dit « Boc en tôle », lequel cherchait avec obstination à nous recruter comme membres actifs pour nous faire payer une cotisation! Précisons qu'il n'y est jamais parvenu ...
Toutes ces rues reliant la Terrassière à la Place du Pré-l'Evêque ont été passablement bouleversées par des constructions plus modernes. Et cette place, paisible terrain de jeu si longtemps, n'est plus maintenant qu'un vaste parking regardant couler le flot des voitures se dirigeant vers la ville.
En passant, je me permettrai d'évoquer deux « passions » de ces années-là, bien que dans deux domaines différents. Tout d'abord la folie du « yo yo », ce jeu inspiré de l'ancien diabolo, combiné à la toupie, qui s'empara de tous et Noticeit à de véritables championnats officiels. Ceux qui ont connu cette période savent quel fut l'engouement de la population Tout entière !
Et dans l'habillement ce fut la grande mode des pantalons « golf » (voir les albums de Tintin), dont la longueur varia du genou jusqu'â descendre au bas du mollet et qu'on appelait irrévérencieusement des ratttrape-m…Et les personnages des Eaux-Vives? A commencer par son maire Jules Peney, quasi inamovible (avant la fusion avec la Ville). Politicien dans le sang, c'était un personnage de toutes les assemblées, de toutes les manifestations, avec des relations dans tous les partis. Et comme il lui était impossible, malgré sa grande mémoire, de se souvenir de tous ceux qui venaient lui serrer la main, il utilisait une petite ruse. S'il ne parvenait pas à mettre un nom sur une physionomie, II demandait: « Comment allez-vous ? Rappelez-moi votre nom ... »
Bien sûr, l'autre s'exécutait. Et notre Peney, jovial, de lui dire: « Non, pas ça. Vous pensez bien que je n'avais pas oublié. C'est votre prénom qui ne me revenait pas ».Il y avait une série d'originaux dans le quartier. Commençons par un nommé Forestier qui courait devant les trams, faisant je ne sais combien de kilomètres par jour, car il lui arrivait de précéder le N° 12 jusqu'au Rondeau de Carouge! Et en route, d'apostropher une maman, avec sa poussette, qui ne regagnait pas assez vite à son gré le trottoir après avoir traversé les voles ... Et le gentil Pageot qui, selon la rumeur publique, avait eu un frère électrocuté; cela l'avait tellement marqué que l'électricité l'effrayait toujours et qu'il traversait les voies du tram en posant précautionneusement le pied avant et entre les rails. Et nous avions deux célébrités féminines: la Joséphine, qui arpentait le quartier dans une tenue invraisemblable: parfois deux chapeaux sur la tête, jupons sur jupons, et généralement avec un cabas débordant d'objets hétéroclites ou quelques cageots sous le bras. La plus pittoresque était sans contredit la mère Pitate, spécialiste de l'Eglise St.-Joseph, à la piété très spéciale: on pouvait la voir faire la tournée intérieure de l'église, s'arrêtant aux stations du chemin de croix, marmottant à chaque fois quelque prière à voix haute. Ou bien elle entrait, plongeait un tricot dans le bénitier, allait s'asseoir sur un banc, se relevait presque aussitôt pour aller s'asseoir ailleurs, et ainsi de suite.
S'il y avait un office, elle commentait le sermon de l'officiant avec des remarques, toujours à haute voix, du genre « qu'est- ce qu'il raconte, celui-là » ou « c'est pas comme ça », etc. Elle et la Joséphine avaient un point commun: elles agissaient dans l'église comme si elles étalent chez elles, allant et venant au milieu des cérémonies, quelquefois mangeant un morceau sorti de leur sac, etc. Bien qu'elles fussent plutôt gênantes, surtout pour les ecclésiastiques du lieu, tout le monde les connaissait et les tolérait.Vous pouviez aussi vous trouver tout à coup en face d'un respectable vieux monsieur bien habillé qui, en vous croisant, vous pointait sa canne vers la poitrine, vous regardait fixement une seconde, puis repartait! Je n'ai jamais su où il habitait ....
Reprenons le fil de mes souvenirs personnels, à commencer — pour ne pas perdre l'habitude — par un nouveau domicile à la rue Muzy. Je ne sais pourquoi nous avions choisi cette rue triste et sombre: peut-être pour fuir le bruit de la tôlerie à la rue Ferdinand-Hodler? En tout cas, c'est l'un de mes moins bons souvenirs en ce qui concerne les lieux. Le long et au bout de la rue, il y avait les grands entrepôts de la Maison Bols et Matériaux de Constructions S.A., depuis lors transférés à la Praille. Le seul événement important (pour moi) de ce séjour, ce fut la construction d'un canoë en toile que j'avais entreprise et réalisée sur la base de plans communiqués par les Rouliers (souts aînés) de St. Joseph.
Mais comme je n'avais pas de local pour entreposer un bateau, même petit, et qu'il n'était pas question de le laisser au bord du lac voisin, j'avais décidé de le faire démontable, Je dois dire que la carcasse était bien réussie, avec des raccords permettant de réunir les deux parties avant et arrière. Maman avait même collaboré à la confection de l'enveloppe (en une pièce) grâce à sa machine à coudre. Un dimanche, je décidai donc d'aller essayer ma création avec un ami courageux, sinon téméraire. Nous laissâmes d'abord le canoë se tremper un moment avant d'embarquer, ce qui était nécessaire pour tendre le tissu de grosse toile et le resserrer pour laisser l'eau à l'extérieur (c'est mieux pour un bateau !).
La minuscule remorque à deux roues se démontait et se chargeait à l'avant, dans un espace fermé, les vêtements et autres objets ayant leur place réservée à l'arrière. Et vogue la galère ... Pagayant à deux, nous parvînmes au large de Genève-Plage, moi spécialement fier de cette réussite. J'eus malheureusement l'idée que nous avancerions plus vite en pagayant sur les genoux au lie de rester assis au fond. Bien entendu, le centre de gravité étant ainsi déplacé, après quelques coups de rames ce fut le naufrage! Heureusement — ou malheureusement? — nous venions de nous mettre en tenue de bain, mais nos habits n'avalent pas été enfermés dans l'espace prévu. Nous n'avions plus qu'une solution, faire une entrée très remarquée à la plage, nageant à côté de notre sous-marin.
Ayant perdu dans l'eau vêtements, clés et porte-monnaie, on voulut bien nous autoriser à téléphoner: j'appelai maman en lui expliquant la situation. Elle prit contact avec un ami, et le résultat fut que nous vîmes arriver l'ami en question, un long moment plus tard, avec un gros baluchon sur son vélo, contenant des habits secs à peu près à notre taille qui provenaient ... du vestiaire des costumes du théâtre de l'Espérance! Je vous laisse Imaginer notre retour dans cet accoutrement (nous avions sauvé les chaussettes par miracle) un dimanche après-midi, sous l'oeil goguenard des badauds ... Un char fleuri des Fêtes de Genève n'aurait pas eu plus de succès!
Ce fut aussi pendant ces années-là qu'il y eut une violente explosion de gaz à la rue Zurlinden. J'y assistai aux toutes premières loges, discutant avec un copain à une vingtaine de mètres de là, à l'angle de la rue des Eaux-Vives.
Un locataire ayant décidé de mettre fin à ses jours avait ouvert les robinets du gaz, et lorsque le facteur ou le laitier sonna à la porte de l'appartement, tout sauta, J'ai vu la façade éventrée, ne baignoire descendue d'un étage, et des gens ensanglantés sortir de l'immeuble en criant. Vision très impressionnante, sinistre présage des futurs bombardements en Europe.