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Histoire
Critique sociale et médecine du travail:
Sur les traces de Bernardino Ramazzini
C’est en 1700, que paraît à Modène, ville de l’Emilie, un livre intitulé : « De morbis artificum diatriba » [Des maladies du travail]. Son auteur est un vieux médecin, Bernardino Ramazzini [1633-1714], auquel plusieurs auteurs vont donner le nom « d’Hippocrate latin » ou de « Troisième Hippocrate ». Deux ans après, la revue des érudits de Leipzig salue cet ouvrage avec les éloges les plus vifs, et l’édition allemande ne tarde pas à paraître. En 1713, nouvelle édition italienne, augmentée, à Padoue. Et dans les années suivantes, nombreuses éditions à Londres et à Genève. Dès 1931, l’une des principales figures de l’anarchisme italien de l’entre-deux-guerres, Camillo Berneri, assassiné par les sbires de Staline en Espagne, en mai 1937, en avait rappelé l’œuvre pionnière. (JB)
Une source d’inspiration pendant plus d’un siècle
L’ouvrage fut largement utilisé par tous ceux qui ont écrit dans ce siècle-là et dans le suivant au sujet des maladies professionnelles. Dans le livre: La Médecine, la Chirurgie et la Pharmacie des pauvres, par Hecquet, édition de 1740, on trouve environ 140 pages sur les maladies des artisans : c’est un simple extrait de Ramazzini. Le Dictionnaire de Santé, paru à Paris en 1760, et celui de 1772, ne font qu’emprunter à cet auteur à travers Hecquet. En 1764, le docteur N. Skragge soutint à Upsala une thèse sur les maladies des artisans et cette thèse s’inspire du traité de Ramazzini, comme l’auteur lui-même l’annonce. Les quelques observations originales prouvent le peu de progrès fait par la médecine dans ce genre d’études. Il en est de même pour la partie relative aux maladies professionnelles de la Médecine domestique du docteur Buchan.
La publication de la traduction française du traité de Ramazzini, en 1777, marque un autre pas dans le développement de la pathologie du travail, mais ce développement est tellement lourd et lent que l’ouvrage du médecin italien reste longtemps encore, pendant le 19e siècle, la base de tous les traités de ce genre, entre autres du Traité des maladies des artisans d’après Ramazzini, par Ph. Pâtissier, publié à Paris en 1822. Et je m’arrête ici, puisque la renommée du médecin de Modène a suivi avec une telle continuité le développement de la pathologie du travail, que, même aujourd’hui, il est bien rare de ne pas rencontrer, en lisant un livre de cette matière, un éloge ou des citations de son ouvrage classique.
Des observations originales
Avant Ramazzini, les auteurs ne manquent pas qui ont fait des observations sur les maladies professionnelles, mais il s’agit toujours d’observations isolées, relatives à un cas, à un petit nombre de cas ; à une catégorie d’artisans, au maximum. On est donc étonné qu’un médecin du 18e siècle ait pu écrire un traité si riche et si organique sur une matière presque vierge. La raison de ce fait est que son ouvrage fut inspiré et nourri par un intelligent humanisme.
En observant des vidangeurs de Modène qui travaillaient aux latrines de sa maison, Ramazzini commença à réfléchir aux moyens de diminuer les dangers qu’ils couraient. Et il continua ses observations sur les autres catégories de travailleurs, en visitant « les ateliers et les boutiques les plus sales pour y observer avec soin tous les moyens usités dans les arts mécaniques ». Tout son Traité révèle cette observation chaude de sympathie. Il s’arrête, en étudiant les boulangers, à « leurs mains enflées et douloureuses » et en parlant des maladies des miroitiers, il dit que ceux de l’île de Murano « se voyaient à regret dans leurs ouvrages, où se reflétait leur malheur ». En étudiant les amidonniers, qui se plaignent de douleurs de tête, d’une respiration difficile et d’une toux très fatigante, il veut se rendre compte de la cause : « J’ai respiré cette odeur insupportable qui frappait mon nez comme un acide très pénétrant. » Son observation se porte aussi sur les bêtes. Il rappelle que les chevaux qui font tourner la meule qui broie les feuilles de tabac agitent souvent la tête « en toussant et soufflant par les naseaux ». Et il ne dédaigne pas de citer les explications des portefaix de Venise et de Ferrare, qui portent leurs fardeaux d’une façon plus logique que les portefaix de Modène.
Un engagement social revendiqué
C’est comme médecin qu’il a connu la misère et le travail pénible et d’écrire là-dessus lui semble rentrer dans ses devoirs de médecin. Il le dit, avec sa sympathique simplicité, dans la préface à son Traité : « En effet, ne sommes nous pas forcés de convenir que plusieurs métiers sont une source de maux pour ceux qui les exercent, et que les malheureux artisans, trouvant les maladies les plus graves où ils espéraient puiser le soutien de leur vie et celle de leur famille, meurent en détestant leur ingrate profession ? Ayant eu dans ma pratique de fréquentes occasions d’observer ce malheur, je me suis appliqué autant qu’il m’a été possible, à écrire sur les maladies des artisans. » Il espère que son ouvrage consciencieux servira d’aiguillon aux autres médecins. A un âge avancé, Ramazzini ne se laissa pas épouvanter par la nouveauté du projet, par l’immense travail exigeant l’assemblage des observations faites avant lui.
Combien de livres à consulter pour en extraire ce qui avait rapport à son objet : livres d’historiens, d’économistes, de médecins, sans compter les observations dans les ateliers, les chantiers, les champs. Et il fallait écrire aux médecins des autres villes pour avoir des éclairci-
ssements et interroger des malades. Seul un cœur aimant a pu soutenir un effort si formidable d’intelligence et de travail.
Pour une médecine sociale et préventive
Ramazzini ne cherche pas seulement les moyens de guérir les artisans, mais aussi de prévenir leurs maladies. Il conseille donc, au médecin qui visite un malade du peuple K de ne point lui tâter le pouls aussitôt qu’il est entré et « de ne point déterminer presque en passant ce qu’il a à faire en se jouant ainsi de la vie d’un homme », mais plutôt « de s’asseoir quelque temps sur un simple banc, comme sur un fauteuil doré, et là, d’un air affable, d’interroger le malade sur tout ce qu’exigent et les préceptes de son art et les devoirs de son cœur ». La demande nécessaire : « Quelle est votre profession ? » est souvent oubliée, et souvent le médecin, tout en sachant la profession du malade, n’y prête pas assez d’attention, « bien qu’elle soit de nature à influer beaucoup sur le succès de sa cure ».
Ramazzini insiste souvent sur les rapports entre la maladie et la profession. Il dit, par exemple : « Lorsqu’un médecin aura un pêcheur malade à traiter, il fera bien de se rappeler les maux et les difficultés de ce métier, les vents et les tempêtes auxquels ces hommes sont exposés, le froid rigoureux de l’hiver et les chaleurs excessives de l’été qu’ils supportent, leur manière de se couvrir, leur genre de vie irrégulier, le travail qu’ils sont forcés de faire la nuit..., les médecins ne peuvent les guérir s’ils ne connaissent pas leur métier. » Ainsi, en écrivant sur les briquetiers, il donne de l’importance au fait qu’ils sont exposés aux intempéries de l’air, des saisons, à la chaleur ardente du four, il ajoute qu’ils se nourrissent très mal et sont épuisés et affaiblis par un travail excessif. Mais lorsqu’ils entrent à l’hôpital, « ils y sont traités, comme les autres malades, par les moyens accoutumés, les purges et la saignée, parce que les médecins ignorent leur profession ».
La pauvreté est cause de maladie
Cela arrive aussi aux pauvres laboureurs, aux journaliers et aux vignerons, accablés par le travail excessif et par la mauvaise nourriture. « Aussi, ces malheureux aiment-ils mieux succomber à leurs maux dans leurs étables, que de périr à force de saignées et de purges dans les hôpitaux. Chaque année, après la moisson, ces lieux publics sont pleins de moissonneurs malades, et il n’est pas facile de décider si la faux de la mort en immole plus que la lancette du chirurgien. Je me suis demandé comment beaucoup d’entre eux échappent aux maladies aiguës qui les frappent, je ne dirai pas sans remèdes, car dans ce cas je ne m’en étonnerais pas, mais en mangeant beaucoup et plus qu’à leur ordinaire. En effet, dès que les paysans sont malades, malgré la pauvreté dans laquelle ils gémissent, leurs parents, leurs amis les viennent voir en foule, leur apportent des œufs, des poulets et les mets qu’ils en apprêtent. Ou ils les guérissent ou les délivrent plus tôt d’une vie que la misère leur rend à charge. » Aussi a-t-on coutume de dire dans notre pays que « les gens de la campagne vont à l’autre monde après avoir été rassasiés et remplis de nourriture, tandis que les habitants des villes meurent de faim et de jeûne au milieu des tourments que les médecins leur font éprouver. »
Ramazzini donne grande importance au surmenage aussi à propos des maladies de ceux qui travaillent dans les salines, des savonniers, des cardeurs de matelas, tandis que les auteurs consultés et ses correspondants considéraient essentiellement ou seulement les émanations, la poussière, la chaleur excessive, l’air malsain, etc. Notre auteur connaît la misère des campagnes et des villes, et il sait bien que les conseils de la science deviennent souvent une ironie devant les nécessités de la vie. Changer le genre de travail, remarque-t-il, voilà un conseil que bien difficilement le médecin peut donner. Les cures aussi doivent s’accorder avec la situation sociale du malade. Avec les pauvres, il faut accélérer la cure, autrement « les ouvriers dont la convalescence n’est pas assez prompte à leur gré, reprennent leurs travaux avec leur mauvaise santé et se soustraient aux remèdes dont l’usage doit être longtemps continué ».
Comment soigner en dépit de la misère ?
Les conseils prophylactiques et thérapeutiques de son ouvrage démontrent combien il avait toujours présentes les difficultés de la misère. Il cite de temps en temps les auteurs classiques, mais il ne perd pas le sens de la réalité, et ne s’en tient pas aux peintures d’Arcadie. Il cite un vers de Virgile déclarant heureux les laboureurs, mais il observe qu’on peut le dire « des anciens laboureurs qui cultivaient leurs champs avec leurs bœufs, et non de ceux de notre temps qui, labourant des terres qui ne leur appartiennent point, ont à combattre les fatigues de leur état et la pauvreté qui les accable ». Le Traité de Ramazzini ne s’occupe pas seulement des artisans, mais il a pour principal objet « la condition malheureuse de ces artisans estimables, dont les travaux, quoique vils et méprisables en apparence, sont si nécessaires et si avantageux pour le bien de la république ».
Comme médecin, les maladies des militaires l’intéressent, mais il écrit que le métier militaire lui paraît différer essentiellement des autres métiers « en ce que si ceux-ci s’occupent du soutien de la vie, il paraît institué pour en trancher le fil, ou pour en diminuer le cours ». Il aime, lui, la vie, la santé, la force laborieuse. À celles-ci, il a consacré son existence, en concevant sa profession comme un sacerdoce, et sa pensée et sa culture, nourries et soutenues par la bonté, ont fait d’un médecin des pauvres l’un des plus grands pathologistes du travail.
Camillo Berneri
Publié par « Le Réveil anarchiste »,
bimensuel édité à Genève par Luigi Bertoni,
le 22 août 1931.
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