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Depuis l'époque où je vivais à Montpellier, j'avais ce recueil bilingue des poésies occitanes de Peire Vidal, un troubadour de la fin du douzième siècle, originaire de Toulouse et qui a passé du temps dans le Carcassès – ou région de Carcassonne: il nomme des lieux qui désormais me sont familiers, comme Pennautier ou Montbel, leur donnant une profondeur humaine, les peuplant de ses songes – et m'expliquant certaines allusions de la culture locale.
Car dans la cité médiévale de Carcassonne, j'ai vu, l'an passé, un spectacle moyenâgeux avec des chevaux et des épées, et il y avait une guerrière appelée la Louve. Je me demandais d'où on avait tiré cela. Mais c'est probablement de Peire Vidal, qui était amoureux d'une femme de Pennautier qu'il appelait Loba (Pennautier est dans les environs de Carcassonne). Ce spectacle chantait la valeur des seigneurs du sud, proches du peuple, contre la morgue des seigneurs du nord, vils envahisseurs: c'était régionaliste et républicain à la fois.
Républicain, Peire Vidal ne l'était pas spécialement car, descendant assez clair des anciens bardes, il chantait les seigneurs qui l'accueillaient, et blâmait ceux qui ne voulaient pas de lui. Le roi de France est détesté, et le roi d'Aragon est aimé: limitrophe et proche d'eux par la langue, l'Aragon était pour les Languedociens un espoir. Déçu: il n'a pas résisté, face aux Français, lors de la croisade albigeoise. Mais Peire Vidal sentait déjà les tensions entre le nord et le sud, et il en faisait part.
Il a aussi beaucoup vécu en Italie, et sa philosophie prépare le Dolce Stil Nuovo et l'œuvre même de Dante, avec laquelle il est en phase, quoiqu'il ait moins d'imagination. Dante aussi détestait les rois de France et faisait l'éloge des rois d'Aragon, ainsi que de l'Empereur. Mais surtout, le culte du corps des belles dames se mêle pareillement à des références chrétiennes, à l'évocation de Charlemagne, à des allusions à la Bible et à l'esprit des croisades, à la volonté de libérer les lieux saints. Peire Vidal proclame que le corps de son aimée lui rappelle la divinité – mais son amour est sans avenir, car la dame n'en a cure. Et, après avoir défendu contre ses détracteurs sa position d'amoureux transi qui ne reçoit rien, il finit par avouer son échec, et fait des reproches à sa dame, avant de se taire. Le recueil est du moins construit ainsi.
Sa Vie, présente à la fin du recueil, révèle qu'il chanta ses amours auprès des femmes des seigneurs qui l'employaient, et que les couples ne faisaient qu'en rire, même si lui était persuadé qu'il touchait. Ce n'était pas dans le sens qu'il croyait: comme on admirait son talent, il distrayait les cours.
Il était habile dans ses rythmes, la concision de son expression, ses rimes riches et sonnantes. Ses vers créent une atmosphère riche et profonde, et confinent au fabuleux quand, prenant exemple sur Gauvain, Roland ou d'illustres croisés, il se vante d'être le plus grand chevalier du monde, un véritable conquérant. Poète qui s'appuyait sur le rêve de soi, il n'était pas rabroué pour autant, on pensait que cela faisait partie du plaisir qu'on avait à l'écouter. Il faisait rire sans le vouloir. Mais c'est le lot des poètes. Et il n'y a pas lieu de s'en plaindre. Il ne tient qu'à eux de devenir lucides sans perdre leur génie, comme le fit plus tard Dante.
J'avais commencé autrefois le recueil, je l'ai maintenant fini, c'était beau et sympathique, cela met un brouillard doré dans les plaines vertes du Carcassès.