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Cime de l'Est des Dents du Midi. Voie nouvelle sur le versant de St-Maurice
Avec 4 illustrations ( nos 110-113 ) et 1 croquisPar André Rodi
Voie nouvelle sur le versant de St-Maurice En Suisse on a fait la guerre aux pitons. Il en est résulté une scission entre les conservateurs qui ont continué à faire les ascensions classiques et les grimpeurs qui ont adopté les moyens mis à leur disposition par la technique moderne. Un nouveau champ d' action s' est tout naturellement ouvert à ceux qui utilisent des pitons. Encore faut-il distinguer entre pitons d' assurage et pitons sur lesquels on se hisse, vous diront les pédants. Je ne veux défendre la cause ni de l' une, ni de l' autre de ces tendances. Je ne ferai que mentionner quelques avantages de l' emploi judicieux des pitons. Un piton d' assurage peut permettre au chef d' une cordée de franchir un passage délicat ou en mauvaise condition, passage qu' il n' aurait pas osé forcer autrement, ce qui aurait fait échouer l' ascension. Certaines très belles escalades ne peuvent être faites qu' à l' aide de pitons, à moins que les grimpeurs soient devenus si adroits qu' ils puissent s' en passer. Ceux qui ne voudraient pas employer de pitons devront renoncer à ces ascensions, ce qui serait dommage à mon avis. Je pense entre autres à l' arête sud du Fou dans les Aiguilles de Chamonix et à l' arête sud-est du Bietschhorn.
Ai-je tort ou raison de discuter cette question, car après tout si vous ne voulez pas employer de pitons, c' est votre droit, et si moi-même je préfère planter un piton pour me faire assurer à tel ou tel passage, je ne m' en vais pas vous demander votre avis; et si d' autres franchissent ce même passage sans piton, c' est très bien et ça m' est égal car s' ils glissent, ce n' est pas moi qui tomberai, ce sont eux.
En conclusion, les ennemis du piton feront bien de s' abstenir de s' intéresser au présent récit car pour réussir notre ascension nous avons bien dû utiliser cinq ou six pitons.
Vivre deux mois face au prestigieux versant de St-Maurice de la Cime de l' Est sans en faire l' ascension, c' est beaucoup. Ce n' était pas l' envie qui nous manquait, mais plutôt l' occasion. Nous étions mobilisés et voyagions beaucoup en missions diverses. De retour à nos quartiers au pied de la montagne, la Cime de l' Est était toujours présente pour nous attirer. Elle s' éclairait avant la diane. Le matin, en plein soleil elle nous saluait. Jusque vers le début de l' après les ombres s' y allongeaient, et le soir sa silhouette se dessinait dans l' embrasement du couchant. A force de l' étudier nous en connaissions les moindres détails.
Les beaux jours de l' automne se succédaient radieux. Le 17 octobre 1943 l' occasion se présenta. Pierre Bonnant et René Aubert, tous deux excellents grimpeurs, étaient mes compagnons. Ce n' est que tard dans l' après du samedi 16 octobre que nous quittons Lavey pour monter à Mex ( 1201 m .) et vers les chalets de l' Haut ( 1839 m .), où nous pensons passer la nuit. Bonnant aurait voulu prendre le train de Champéry et coucher à Die Alpen - 1944 - Les Alpes27 Chalin sur le versant nord. Il me paraissait plus direct de monter en droite ligne vers la face convoitée. Notre projet était d' escalader l' éperon qui parcourt verticalement la face en son milieu et qui aboutit directement au sommet.
Cet éperon de 600 à 700 m. de dénivellation se décompose en quatre ressauts; le troisième paraît présenter de grosses difficultés et nous avons l' impression que ce doit être le seul obstacle sérieux de l' éperon.
La nuit nous surprend au sortir du village de Mex. Par bonheur, nous rencontrons deux bûcherons qui nous conseillent de prendre le chemin d' en bas qui mène plus vite en haut! Au clair de lune nous perdons ce chemin dans des ravins et des dévaloirs, pour le retrouver plus haut. Il est passé 21 h. quand nous arrivons aux chalets. Ils sont déserts. Nous trouvons de l' eau stagnante dans un bassin et cuisons une boisson pour nous désaltérer. Nous découvrons du foin de sorte que la nuit ne sera pas trop mauvaise. Dès que nous restons tranquilles, les souris et les rats ne cessent de visiter nos provisions. Nous dormons si bien qu' à 6 h. du matin, nous nous apercevons avec consternation que le jour pointe et que nous devrions être en route depuis longtemps. Aussi vite que possible nous ingurgitons notre déjeuner et filons à 6 h. 50.
Historique des ascensions du versant de St-Maurice de la Cime de l' EstLa première ascension du versant de St-Maurice date de 1892. Ce sont R. et J. de Breugel avec P. L. Délez et Em. Revaz qui terminent en sortant sur l' arête de Valére par une cheminée très difficile baptisée la « Cheminée du Diable ». ( Echo des Alpes, 1912, p. 501.Le 14 août 1911, E. R. Blanchet et Félix Veillon montent par cette face. Ils manquent le passage de l' entrée du couloir, montent plus à gauche jusque sous l' arête du Jorat, retraversent la face et sortent sur l' arête de Valére en dessous de la cheminée du Diable. C' est cette nouvelle sortie qui est utilisée actuellement. ( Echo des Alpes, 1912, p. 341.Le 15 septembre 1920, Mlle Kussler de Bex et M. Gafenco traversent le bas de la face vers la gauche. Ils atteignent l' arête du Jorat qu' ils remontent jusqu' au pied du grand ressaut terminal. A cet endroit, ils tournent dans la face sud et rejoignent le glacier de Plan Névé par une vire horizontale. ( « Au bout d' un fil », p. 153, E. R. Blanchet, Les éditions de France. ) 3« ascension: 18, 19 août 1913. Deux Polonais, MM. Stephan Wilkosewski et Henri Swiderski. Ils attaquent à 13 h. 30 et bivouaquent avant de sortir sur l' arête de Valére.
4e ascension: 6 septembre 1913, Henri Ganty de Lutry, et Richard Meylan.
Ces deux ascensions furent faites par la voie des premiers ascensionnistes en sortant à droite sur l' arête de Valére avant la cheminée du Diable. ( Echo des Alpes, 1913, p. 483 et p. 528. ) L' ascension et la descente de cette face fut faite le 4 octobre 1921 par MM. Lecoultre-Paccaud, A. Goy et Piccioni. ( Echo des Alpes, 1921, p. 452.Ascension de l' Eperon: 17 octobre 1943, René Aubert, Pierre Bonnant et André Roch.
La première descente du versant de St-Maurice a été faite à fin juin 1938 par trois alpinistes de Martigny: MM. Arlettaz, A. Giroud et Rouiller. Ils descendent le 4e ressaut et obliquent à gauche en descendant pour rejoindre le couloir Breugel. ( Alpinisme, septembre 1938, p. 253. ) En septembre 1934, E. R. Blanchet et le guide Kaspar Mooser font la première descente du grand ressaut de l' arête du Jorat. ( Les Alpes, 1936, p. 427. ) En 1935, René Coquoz et Georges Decaillet remontent ce ressaut en employant 8 pitons et 8 fiches qu' ils plantent 40 à 50 fois.
( Les chiffres du croquis indiquent les différents ressauts. ) CIME DE L' EST DES DENTS DU MIDI Par des pentes raides de gazons et d' éboulis nous arrivons en une heure au col du Merle Blanc d' où le versant de St-Maurice de la Cime de l' Est se développe gigantesque devant nous. Cette immense face ravinée a vraiment grande allure. Au pied de cette muraille, nous doutons presque de la réussite de notre projet.
Par une traversée ascendante désagréable dans des éboulis et des flaques de neige dure nous rejoignons le point de départ de la voie ordinaire de la face, à l' extrémité des vires du Jorat que l'on utilise si l'on vient de Chalin. Bonnant prend la tête de la cordée; il connaît M' attaque » car il y a déjà fait une tentative avec Mlle Boulaz une fois que la face était toute verglacée. Une vire très inclinée sur la gauche d' où l'on sort par un pas délicat nous mène au débouché inférieur du grand couloir, voie ordinaire de la face. Au lieu de suivre ce couloir nous escaladons directement le ressaut à sa gauche par un système de cheminées d' abord facile. Nous montons en direction CIME DE L' EST 3180 m.
Cime de l' Est Vue de Bex, d' après une photo Jullien CIME DE L' EST DES DENTS DU MIDI d' un couloir rocheux ouvert, surplombant dans le haut, qui se trouve à droite de l' arête. L' escalade se fait sur la droite de ce couloir, puis avant que celui-ci ne devienne surplombant, nous traversons à gauche vers l' arête pour franchir un passage vertical. Le haut de ce premier ressaut est atteint par des entablements verticaux.
Une arête arrondie mène alors au pied du deuxième ressaut. Nous nous engageons un peu sur la droite du ressaut pour revenir à l' arête par une escalade exposée dans des rochers peu solides ( un piton ).
Nous sommes maintenant au pied du troisième ressaut. C' est une vaste tour jaune surplombante qui paraît insurmontable directement. Avant de continuer nous nous asseyons sur la vire au pied de la muraille et prenons quelque nourriture.
Par des éboulis nous longeons le pied de la paroi sur la gauche, jusqu' à un couloir rocheux qui revient légèrement sur la droite. L' escalade est tout d' abord facile, mais la pente se redresse et les rochers instables qui se détachent à notre passage menacent de nous assommer. Nous devons nous mouvoir avec de grandes précautions. Par une série de dalles difficiles ( pitons ) nous atteignons la base d' une bande de rochers verticaux d' une hauteur de douze mètres. Un dièdre-cheminée paraît être le meilleur passage. Le départ est pénible. Bonnant plante un piton sur lequel il se hisse. Un rétablissement fatigant lui permet de s' introduire dans la fente ouverte qu' il peut ramoner jusqu' en haut. Aubert monte en beauté, quant à moi qui suis dernier, j' ai pour mission de récupérer les pitons. Pour ce travail, je n' ai pas eu de chance jusqu' à maintenant. Ou bien je n' ai pas pu les retirer, ou bien je les ai laissé filer dans le vide. Celui-ci est de nouveau un « dur à cuir ». Il ne veut pas sortir de sa fente et de plus la position dans laquelle je me trouve pour l' extraire est très inconfortable. Après un quart d' heure d' efforts et d' in coups de marteau dont la moitié frappent à côté du but, le piton complètement courbé et méconnaissable est enfin libéré, et je termine la pénible escalade de la cheminée Par quelques gradins nous sommes alors au pied du dernier ressaut.
C' est une immense tour redressée qui aboutit directement au sommet. L' escalade devient très aérienne, la roche est poreuse et relativement solide. La ligne générale d' ascension est l' arête plus ou moins arrondie, où l'on tourne continuellement à gauche ou à droite pour utiliser les vires, les rebords, les fissures, les gradins, etc. Cette partie de l' escalade déchaîne notre enthousiasme. L' inclinaison diminue peu à peu et une crête arrondie de roche pourrie nous conduit à la brèche supérieure de l' arête du Jorat. Nous tournons à gauche où un couloir rocheux facile nous amène en cinq minutes au sommet; il est 13 h. 40. Nous avons mis plus de cinq heures pour l' escalade de la face proprement dite, et nous sommes enchantés de notre belle ascension. Le versant nord est poudré de neige pulvérulente, le versant sud est sec et les rochers sont chauds. La montagne est déserte et semble absorber les derniers rayons du soleil avant l' hiver. Les brouillards jouent sur la cime et, par moments, notre ombre s' y projette entourée d' un halo lumineux. C' est le spectre du Brocken.
Une fois reposés, nous quittons le sommet et dégringolons par l' arête ordinaire sur le petit glacier de Plan Névé, puis sur Salanfe, le pâturage idyllique, où je passe pour la première fois. De là un bon chemin qui nous paraît interminable nous mène à Salvan d' où le train nous redescend dans la vallée du Rhône.
Le lendemain, à notre réveil, nous constatons que la face est toute enneigée d' une « crachée » de la nuit. Nous avions eu la chance de profiter du dernier jour de l' année où ce versant était encore en bonne condition.
Cette voie paraît être la plus belle sur cette face. A part l' attaque, elle n' est pas exposée aux chutes de pierres et l' escalade difficile amusante et aérienne se fait sur une roche relativement solide ( espadrilles ou semelles de caoutchouc indispensables ). L' année suivante, le 2 juillet 1944, cet itinéraire est repris par nos camarades Collini, Dittert, Marullaz, de Rham et Weigle. Ils furent enchantés de cette superbe ascension mais, arrivés au sommet, ils n' avaient pas encore trouvé le rocher excellent que nous leur avions tant vanté. Ils sont certainement plus difficiles à contenter que nous!
Le 27 août 1944, cette ascension est refaite par Marcel Ostrini et André Bernard de Monthey. Venant de Chalin par les vires du Jorat, les ascensionnistes manquent le début de l' escalade et s' élèvent sur la gauche en suivant à peu près le début de l' itinéraire Blanchet. En revenant sur la droite ils rejoignent l' éperon central au haut du deuxième ressaut et terminent l' escalade directement.
Enfin, le 17 septembre 1944, MM. Rossi et Bernard tentent de renouveler l' exploit des grimpeurs de Martigny, Coquoz et Décaillet, en remontant le grand ressaut de l' arête du Jorat. Le temps est menaçant, les rochers sont mouillés et le projet primitif doit être abandonné. Du pied du grand ressaut, par une vire ascendante sur la droite, les grimpeurs rejoignent l' éperon central du versant est au quatrième ressaut par lequel ils atteignent le sommet sous une pluie battante.
Bibliographie: La Dent du Midi, par R. de Breugel Douglas; éd. Al. Jullien.