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Contraception: la stratégie de l’aspirine
Faire l’amour moins souvent. C’est la solution qu’à trouvé l’animateur radio Rush Limbaugh pour les femmes qui n’ont pas les moyens d’acheter des contraceptifs. Au lieu de demander à votre employeur ou à votre université de vous fournir une assurance remboursant les produits contraceptifs, payez-les de votre proche, demandez à votre petit ami de le faire, ou refusez de passer à la casserole – seule façon d’être certaine de ne pas tomber enceinte.
Ce sont là les propos qu’a tenu Limbaugh à Sandra Fluke, une étudiante en droit de l’université de Gorgetown, qui a récemment proposé d’obliger les assurances maladie à prendre en charge les produits contraceptifs. «Mademoiselle Fluke, savez-vous qu’il est possible de ne pas avoir de relations sexuelles?, a demandé l’animateur lors de son émission. Avez-vous déjà songé à ralentir la fréquence de vos relations sexuelles?» Et d’y aller de sa solution pour remplacer la pilule contraceptive: «Je propose de fournir toutes les femmes de l’Université de Georgetown en aspirine; elles pourront s’en mettre entre les cuisses autant qu’elles le voudront».
Limbaugh ne savait rien de la vie sexuelle de Sandra Fluke, et nul ne sait ce qui lui est passé par la tête le jour où elle a songé au prix des produits contraceptifs. Ce qui est prouvé, en revanche, c’est que de nombreuses autres étudiantes ont adopté l’alternative formulée par Limbaugh. Face à la hausse du prix des contraceptifs de 2007, elles ont décidé de faire l’amour moins souvent. Et pourtant, le taux des grossesses accidentelles n’a pas baissé dans la population estudiantine. Il a même augmenté chez les étudiantes connaissant des difficultés financières. Qui sait, face au prix plus élevé de la pilule, elles se sont peut-être tournées vers des méthodes contraceptives moins onéreuses et plus risquées; peut-être ont-elles cessé de se protéger. Si l’on analyse la situation d’un point de vue conservateur, la politique de Limbaugh (moins de sexe, pilule non remboursées) ne change rien – au mieux – dans le meilleur des cas; et on peut même dire qu’elle provoque des pertes nettes.
L’information vient d’un article publié en mai dernier par le Population Studies Center de l’University of Michigan Institute for Social Research. Le projet de recherche, intitulé «L’impact des produits contraceptifs sur les étudiantes: informations tirées de la loi sur la réduction du déficit», a été rédigé par Emily Gray Collins et Brad Hershbein. Il analyse le contrecoup des évènements de 2007, lorsqu’une loi fédérale avait annulé par mégarde la remise accordée aux étudiantes souhaitant se procurer des pilules contraceptives. Jusqu’ici, le produit leur revenait entre 5 et 10 dollars par mois; il coûtait désormais entre 30 et 40 billets verts.
Les étudiantes ont-elles acheté moins de pilules? Se sont-elles tournées vers d’autres méthodes contraceptives? Ou ont-elles décidé de limiter leur activité sexuelle? Réponse: les trois.
La bonne nouvelle, du moins si vous partagez les convictions culturelles de Rush Limbaugh (mais pas son comportement apparent), c’est que de nombreuses étudiantes ont réduit leur activité sexuelle. Chez celles qui bénéficiaient d’une assurance maladie, le nombre de partenaires sexuels déclarés a baissé de 6%. Chez celles qui n’en bénéficiaient pas, la réduction était de 8%. La proportion des étudiantes ayant fait état de relations sexuelles vaginales lors des trente derniers jours a baissé de près de 3% chez les femmes assurées, et de près de 6% chez les autres.
La mauvaise nouvelle, c’est que la réduction de l’activité sexuelle a été compensée par l’adoption de méthodes contraceptives moins chères et plus risquées. L’étude s’est basée sur un échantillon initial d’environ 100 000 femmes; 40% d’entre elles prenaient la pilule; chez les femmes utilisant une méthode contraceptive, cette proportion était supérieure à 60%. Les étudiantes bénéficiant d’une assurance maladie étaient nettement plus susceptibles d’avoir recours à cette méthode.
Lorsque la remise a été annulée et que les prix ont grimpé, certaines étudiantes ont cessé de prendre la pilule. Chez les assurées, cette baisse n’était que de 2 à 3% – mais elle était beaucoup plus importante chez les non-assurées (de 9 à 10%). Collins et Hershbein ont voulu confronter ces données à un deuxième échantillon, qui comprenait des étudiantes plus âgées. Ils ont observé le même écart entre les assurées et les non-assurées, mais aussi des effets proportionnels beaucoup plus importants: de 40 à 50% d’entre elles avaient cessé de prendre la pilule.
Dans le même échantillon, Collins et Hershbein s’attendaient à observer une augmentation de l’utilisation du préservatif masculin. Ils n’ont constaté aucune tendance de la sorte – mais un recours accru à deux autres méthodes. D’une, la contraception d’urgence: des pilules contraceptives fortement dosées qui peuvent prévenir une grossesse lorsqu’elles sont prises peu après le rapport sexuel. Chez les femmes assurées, les chercheurs n’ont constaté aucun changement notable dans l’utilisation de cette «pilule du lendemain» – mais ils ont observé une augmentation de 17% chez les femmes ne bénéficiant d’aucune assurance maladie. Chez les femmes ayant des rapports sexuels fréquents, l’utilisation de la pilule du lendemain a progressé de 24%.
Voilà bien qui est inquiétant: les données susmentionnées semblent indiquer que certaines étudiantes non assurées ont fait de la pilule du lendemain leur principale méthode contraceptive. Selon le meilleur site américain consacré à la contraception d’urgence (not-2-late.com, administré par l’Office of Population Research à l’Université de Princeton), «tout contraceptif utilisé avant ou pendant l’acte sexuel est plus efficace que la pilule du lendemain». De plus, «même si la pilule du lendemain n’a pas d’effets secondaires importants ou à long terme, elles peut provoquer des nausées et des vomissements – mais aussi de la fatigue, des céphalées ou des saignements inhabituels».
Le recours accru de la contraception d’urgence est particulièrement problématique pour Limbaugh et les autres conservateurs qui ont – faussement – qualifié la pilule du lendemain de «pilule abortive». Mitt Romney, Rick Santorum et Newt Gingrich ont tous trois colporté ce mensonge. En réalité, lorsqu’elles sont efficaces, les pilules du lendemain bloquent l’ovulation ou la fécondation. (Théoriquement, la contraception d’urgence pourrait ne pas stopper l’ovulation et la fécondation, puis parvenir à empêcher l’implantation – mais ce risque est mal défini, sans fondement et hautement improbable). Mais si vous pensez que la pilule du lendemain équivaut à un avortement, comme l’affirment Romney, Santorum, Gingrich, et Limbaugh, alors ce rapport de l’Université du Michigan tend à prouver que le fait de permettre aux employeurs de ne pas autoriser le remboursement les contraceptifs revient à provoquer des «avortements».
Une seconde pratique a gagné en popularité parmi les étudiantes depuis la hausse des prix de 2007: les méthodes dites «sans ordonnance» – expression générique, regroupant la méthode du retrait, l’abstinence périodique (également appelée «planning familial naturel» et méthode du «calendrier» ou du «rythme»), ainsi que les rapports sexuels non protégés. Le recours à ces pratiques n’a pas évolué de façon notable chez les femmes disposant d’une assurance maladie. Mais chez les étudiantes non assurées ayant des rapports sexuels fréquents, cette méthode a progressé de 7%.
Or voilà qui est très mauvais signe. Le taux de d’inefficacité de la pilule (c'est-à-dire, le taux de grossesses non désirées) chez les utilisatrices habituelles est de 9 femmes sur 100 et par an. Le taux d’échec de la méthode du retrait lui est deux fois supérieur. Celui de l’abstinence périodique, près de trois fois. Quant aux rapports sexuels non protégés, leur taux de défaillance est de 85 femmes sur 100.
Le nombre de rapports sexuels a donc diminué, mais l’utilisation des moyens de contraception gratuits, peu efficaces ou illusoires ont gagné du terrain. Lequel de ces deux phénomènes l’a emporté? Qu’en est-il des grossesses?
Collins et Hershbein n’ont relevé aucun changement notable dans les taux de grossesse au sein de l’échantillon observé. (Sur le papier, le chiffre a augmenté de 6%, mais cette variation est assez modeste pour n’être que le fruit du hasard). On peut avancer une explication logique: dans une certaine mesure, la réduction de l’activité sexuelle a compensé le recul des moyens de contraception fiables. Mais lorsque Collins et Hershbein se sont penché sur le cas des étudiantes faisant face aux pires difficultés financières (celles qui avaient contracté plus de 2000 dollars de dettes avec leurs cartes de crédit), ils ont découvert que leur taux de grossesse accidentelle avait augmenté de 23%.
Collins et Hershbein n’ont pas encore soumis les résultats de leurs travaux à l’évaluation de leurs pairs, et la subvention portant sur les produits contraceptifs qu’ils ont étudiée n’était qu’une remise, pas un remboursement complet d’assurance maladie. Le fait d’obliger des étudiantes à payer leurs produits contraceptifs à taux plein n’a pas provoqué de crise, contrairement à ce que prévoyait Sandra Fluke et de nombreux Démocrates. Certaines étudiantes ont dû restreindre leur activité sexuelle. Mais les grossesses accidentelles n’ont pas diminué: beaucoup de femmes ont opté pour des méthodes contraceptives moins onéreuses, moins fiables, voire complètement improvisées – y compris ce que Limbaugh appelle, à tort, les «pilules abortives». D’ailleurs, chez les femmes les moins bien armées pour faire face à l’augmentation des prix, les taux de grossesses accidentelles ont grimpé.
Vous souhaitez que les étudiants fassent moins souvent l’amour? Vous voulez les voir payer leurs contraceptifs à taux pleins? Alors l’annulation des subventions sert sans doute vos intérêts. Reste une question: vous souciez-vous des conséquences d’une telle mesure?