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Le Crématoire

Habituellement présenté avant tout comme le chef-d'oeuvre et manifeste Art nouveau de Cours supérieur d'art et de décoration de l'Ecole d'art de La Chaux-de-Fonds, le crématoire de cette même ville, insolite prouesse artistique, n'est pas dépourvu d'intérêt historique.
Objet de première importance de par sa singulière décoration, le crématoire de La Chaux-de-Fonds, peut être considéré comme une exception artistique sur le plan national et européen. Grâce à la mise à disposition gratuite du service technique des Travaux publics de la ville de La Chaux-de-Fonds, l’édification du crématoire débute rapidement sous la direction de l’architecte communal Robert Belli, avec le concours de son confrère Henri Robert. Si la mise en activité du four crématoire se fait déjà le 11 novembre 1909 avec l’incinération de Louise-Sophie Binggeli née en 1869, les cérémonies funéraires se déroulent jusqu’en juin 1910 dans l’ancienne chapelle du cimetière, initialement destinée aux cérémonies d’inhumations. En effet la décoration de la salle de cérémonies du crématoire est entreprise entre 1909 et 1910 par les élèves de l’Ecole d’art de La Chaux-de-Fonds qui suivent assidûment le Cours supérieur d’art et de décoration de Charles L’Eplattenier (1874.1946), artiste et pédagogue au sein de cet établissement depuis 1897.
L’approche du crématoire est une véritable mise en scène qui débute au nord-ouest de l’édifice. Après avoir pénétré dans le cimetière par le portail du mur cinéraire, la famille du défunt longe la façade nord-ouest du bâtiment et est conduite Vers l’au-delà par une mosaïque de L’Eplattenier. Arrivées sur la petite place au nord-est du crématoire, elle découvre, élancé et juché au faîte du toit, un éphèbe, sculpture en bronze du même artiste intitulée Vers l’idéal, flamboyante allégorie de la montée des âmes. Avant d’accéder à la salle de cérémonies, le cortège funèbre doit encore emprunter une importante volée d’escalier, encadrée de sculptures et franchir une porte richement sculpté. En sortant de l’office, les proches se retrouvent à nouveau sur la petite place devant la fosse commune. Le triomphe de la vie, mosaïque qui orne le flan sud-est du bâtiment, vient clore de manière un peu plus prometteuse la procession funéraire. Cette théâtralité s’applique aussi à la salle de cérémonies. Lorsqu’on pénètre dans cet espace de recueillement, on est frappé par la richesse du décor qui se développe sur toutes les surfaces qu’une carrée d’environ100 m2 et de9 m de haut peut offrir. Les sièges se faisant rares, l’importance du vide est primordiale.
En 1912, les ornements sont complétées par un important ensemble de quatre peintures murales, placé au-dessus des niches cinéraires et réalisé par Charles L’Eplattenier. Ses peintures murales narratives contrastent avec les réalisations de 1909-1910 (mosaïque, métal repoussé, vitrail ou décoration peinte de la voûte) qui sont avant tout décoratives. Les tons bleus sont dominants dans les quatre panneaux et invitent à la méditation, contrairement aux mosaïques extérieures hautes en couleurs. Chaque composition, symétrique, forme un équilibre parfait avec son pendant. Au sud-ouest (la Mort, la douleur, la paix), et au nord-est (le Feu purificateur), les peintures murales recouvrent presque toute la largeur de la paroi (2 m x 9m). Les compositions du sud-est (le Silence) et du nord-ouest (le Souvenir) sont plus petites (2m x 2m), la surface à disposition étant réduite par la présence latérale des vitraux. L’encadrement peint des quatre peintures murales consiste en une frise simple.
Les quatre compositions symboliques transposent en peinture des sentiments d’où émane une impression d’apaisement.
Le généreux mécène qui contribua fortement à l’édification d’un crématoire à La Chaux-de-Fonds semble avoir suggéré les thèmes iconographiques des peintures murales : il (…)ournrissait une profonde rancœur face à la religion, suite à une série particulièrement douloureuse de décès de ses proches (…). Révolté par un destin si cruel, il ne voulut pas de symbole divin dans le crématoire (…). D’origine protestante mais non pratiquant, L’Eplattenier devait être certainement très ouvert à cette idée, même si le lieu se prêtait à recevoir des peintures religieuses.
Ces peintures murales sont effectivement baignées d’une aura symboliste dont la principale caractéristique est sa nature poétique. Les artistes de cette époque développent de nouvelles images et le champ d’exploration devient aussi vaste que la pensée et l’imagination. Les thèmes récurrents sont issus du monde des légendes médiévales, du rêve (Le Souvenir), du silence (Le Silence), de l’hallucination ou de l’angoisse par le biais d’allégories de la vie et de la mort (La Mort, la douleur, la paix ainsi que Le Feu purificateur). Comme c’est le cas dans la salle de cérémonies du crématoire de La Chaux-de-Fonds, les œuvres deviennent entièrement visionnaires, tout est idéalisé comme dans un rêve. L’artiste pense en termes de symbole. Les sens cachés sont nombreux et l’analyse iconographique s’impose sans toutefois être facile. Cette ambiance symboliste est renforcée lors des cérémonies par la présence irréelle de musique provenant des orgues cachées derrière le panneau nord-est de la purification et la descente mystérieuse du catafalque.
Tout comme les peintures symbolistes et ceux de l’Art nouveau, L’Eplattenier montre une prédilection pour le thème de la femme en tant que symbole lié à la nature, à la mort ou à la nostalgie. Elle s’y manifeste comme une apparition , une effigie idéale, un spectre entretenant des rapports s’apprête à découvrir l’existence de l’inconscient.
Dès le début des années soixante, inadapté en confort et en espace-la salle peut contenir deux cents personnes au maximum -,le crématoire de 1909 est menacé de démolition. Toutefois , grâce au bon fonctionnement de ses fours et à la crise économique, il échappe à la destruction lors de l’édification de la nouvelle salle de cérémonies en 1979, dorénavant accolée à la façade ouest de crématoire de 1909 et dont on utilise les fours encore aujourd’hui. Il faudra attendre juin 1988 pour qu’un arrêté du Conseil d’Etat de Neuchâtel classe enfin l’ensemble remarquable du bâtiment et de ses abords, aujourd’hui reconnu d’importance nationale.
Tombé dans l’oubli dès l’inauguration du nouveau centre funéraire en juin 1981, le crématoire de 1909 est relégué à un statut secondaire et perd son rôle d’origine. Bien qu’il soit toujours en fonction, seules deux cérémonies y ont été célébrées depuis 1990. Des raisons d’ordre esthétique peuvent expliquer le désintérêt porté à cet édifice : Pourquoi faut-il, chez nous, obligez une famille en deuil à gravir encore ce calvaire d’un escalier monumental, à attendre devant des portes fermées, avant d’atteindre cette salle sinistre (…) ? Il y aurait également beaucoup à dire de ce catafalque qui, subitement, disparaît, et des motifs de décoration. D’autre part, si, pour certains, tout (…) dans la construction , à été combiné pour donner aux cérémonies qui s’y déroulent un caractère à la fois apaisant et solennel, sans rien de lugubre ou de triste (…), le confort reste précaire. Le manque de place, l’insuffisance du nombre de sièges et les températures élevées en provenance des fours à l’étage inférieur en sont les principaux défauts.
Active ou indirecte, la participation de Charles L’Eplattenier à l’embellissement du centre funéraire de La Chaux-de-Fonds est capitale. En tant qu’artiste et en tant que « patron », il a su mettre en scène, en collaboration avec ses élèves, la Vie et la Mort au moyen de vastes ensembles décoratifs.
Texte tiré de la Anouk Hellmann, Le Crématoire de La Chaux-de-Fonds : un monument singulier, in Revue historique neuchâteloise, juillet-décembre 2003, pp. 351-360.