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Evgueni Zamiatine (1884-1937) est un auteur un peu méconnu. Il fit partie du mouvement des Scythes, représenté par les plus grands poètes et écrivains du début du 20e siècle, qui considérait la révolution de 1917 comme une impulsion messianique du peuple russe à même de balayer l’ancien monde. Il participa à la révolution de 1905 et connut l’exil. Grâce à sa formation d’ingénieur naval, il partit en Grande-Bretagne en 1916 pour construire des brise-glaces. Bolchevique, il revint précipitamment en Russie en 1917. Mais il fut vite déçu par la révolution et se retira du Parti. Il a exprimé sa déception dans son roman de fiction Nous autres, que l’on considère souvent comme le modèle du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et de 1984 de George Orwell. En 1932, il obtint de Staline la permission de quitter l’URSS et s’installa à Paris, où il mourut cinq ans plus tard. Son court roman posthume Le fléau de Dieu relate la jeunesse d’Attila, qui s’attira plus tard ce surnom donné par ses adversaires. Rappelons qu’Attila (vers 395-453) se rendit célèbre par ses conquêtes dévastatrices, jusqu’en Europe occidentale.
Sur les traces d’Attila
Le roman raconte d’abord l’enfance du personnage, fils de Moundzouk, roi des Huns, aussi appelés Scythes. Elle se situe dans la steppe, au sein d’une société assez fruste, où l’homme faisait corps avec son cheval et avec son arc. Le jeune Attila est envoyé comme otage à Rome. Il y découvre une société complètement dégénérée, celle du Bas-Empire finissant. Il y croise notamment des personnages se déplaçant dans des litières aux rideaux levés, et «dans l’une était allongé un homme immense, enflé comme une pâte, il respirait bruyamment». Antithèse évidente de la jeune, vigoureuse et conquérante société des cavaliers des steppes!
Quant à l’empereur Honorius, c’est un «petit bonhomme au visage blême, endormi, sa petite bouche tordue vers la gauche donnait l’impression qu’il avait mal.» Il n’est que l’ombre des anciens Césars, ne s’occupe que de son coq bien-aimé qu’il a nommé «Rom», et entretient avec sa soeur Placidia des relations incestueuses. Un autre personnage du roman, Priscus, venu de Constantinople, assiste à cette agonie de ce qui fut le plus grand empire du monde. Les habitants de Rome ont d’ailleurs conscience de cette fin prochaine: «ils savaient que le passé était bien fini et qu’il fallait maintenant mesurer la vie en mois, en jours.»
Mais il faut lire ce roman au second degré. Ce que Zamiatine voulait montrer, c’est le souffle de la Révolution russe balayant le monde ancien et bouleversant l’idéologie bourgeoise occidentale.
Evgueni Zamiatine, Le fléau de Dieu suivi de Autobiographie, Editions Noir sur Blanc, 2020, 105 p.