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La Suisse pourrait s'inspirer de l'Allemagne
«La Suisse a une démocratie solide mais son état de droit est faible», estime Roger de Weck. Le journaliste et écrivain suisse, spécialiste des questions européennes, qui partage sa vie entre Zurich et Hambourg, réagit pour swissinfo à la récente élection au Conseil fédéral.
swissinfo: En quoi la récente élection au Conseil fédéral est-elle un sujet de satisfaction pour vous?
Roger de Weck: A une abstention près, l'Assemblée fédérale a voté uniquement pour des candidats de l'Union démocratique du centre (UDC). Un parlement qui élit des candidats d'un seul parti est un phénomène unique au monde.
swissinfo: La sous-représentation de l'Union démocratique du centre a été l'argument avancé.
R. W.: Le terme de «sous-représenté» laisse entendre que nous disposerions d'un gouvernement légitimé par le système proportionnel, qui donnerait à chaque parti le droit de revendiquer sur les sept sièges de l'exécutif le nombre de sièges correspondant à la force du groupe parlementaire, du parti ou du nombre de voix obtenues. La Suisse ne fonctionne pas ainsi. Ce qui a caractérisé jusqu'ici le jeu politique en Suisse, c'est la concordance. Ce mot d'origine latine signifie «se mettre d'accord». Lorsqu'un minimum de concordance habite la vie politique, un accord intervient pour l'élection aux sept sièges de l'exécutif.
swissinfo: Durant l'ère Blocher, l'image de la Suisse à l'étranger a souffert. Les choses vont-elles évoluer avec Ueli Maurer?
R. W.: Au gouvernement siège désormais un ministre qui a, au cours de sa vie politique, été l'initiateur de campagnes d'affichages qui faisaient clairement appel aux sentiments racistes de la population. Cet acte politique n'est pas passé inaperçu à l'étranger. En Allemagne, la presse a plutôt retenu la non-élection de Blocher et le fait qu'il ne jouerait probablement plus un rôle de premier plan dans la vie politique suisse.
swissinfo: Blocher va-t-il disparaître de la vie politique suisse?
R. W.: J'en doute. Il n'est pas exclu que Blocher revendique la présidence de la toute-puissante section zurichoise de l'UDC et qu'on la lui donne. Il est aussi tout à fait envisageable qu'il se serve de sa fortune pour financer des campagnes de l'UDC. Lorsque Blocher a fait entendre sa mauvaise humeur contre son parti qui ne voulait pas de lui à l'élection, un certain nombre de voix se sont élevées pour demander de ne pas le brusquer, de crainte qu'il renonce à financer le parti. Des montants gigantesques sont en jeu – on avance le chiffre de 10 à 12 millions – bien supérieurs à ce qu'un autre parti peut mettre sur la table.
Ces prochaines années, il est essentiel que la transparence soit faite en matière de financement des partis et des campagnes dans le cadre des élections ou des votations. Cette modernisation de nos institutions politiques aurait dû être entreprise depuis longtemps. L'influence considérable et souvent occultée du pouvoir financier sur la vie politique est une réalité profondément malsaine, notamment avec l'irruption de la crise financière.
swissinfo: Dans plusieurs pays européens, on a constaté une percée du populisme de droite. A l'étranger, Christoph Blocher a souvent été comparé à Le Pen en France, Haider en Autriche et Berlusconi en Italie. Dans quelle mesure ces comparaisons sont-elles
R.W.: Chaque courant populiste a ses particularités. Selon moi, on ne peut guère faire de comparaisons directes. Le populisme de droite en Europe répond toutefois à un schéma commun: un leader fort, fortuné et qui investit son patrimoine dans la politique.
swissinfo: L'Allemagne semble pour l'instant échapper à ce phénomène et n'a vu émerger aucune personnalité populiste. Le pays est-il encore en train de tirer les leçons du passé?
R.W.: Oui, l'Allemagne continue de payer les cuisantes leçons du passé national-socialiste, un processus tout à fait sain. Qu'un homme de la droite populiste puisse tout à coup s'imposer est inimaginable pour l'instant. Ce succès est à mettre au crédit de la république fédérale d'aujourd'hui et de la vitalité de ses institutions.
La constitution allemande est un modèle du genre à l'échelle du monde. S'il y a bien un pays qui a su inventer une démocratie saine, qui commet aussi parfois des erreurs et fait fausse-route, mais qui sait veiller à une bonne répartition des pouvoirs et éviter le piège de la concentration des pouvoirs, c'est bien l'Allemagne.
swissinfo: La Suisse aime se présenter comme une démocratie modèle. En quoi l'Allemagne a-t-elle des leçons à nous donner?
R.W.: En matière d'état de droit. La Suisse dispose d'une démocratie solide mais son état de droit est faible. Parce que nous pouvons modifier des articles constitutionnels par une simple votation populaire, parce que nous détournons notre constitution au rang d'une simple loi, parce que la force de notre démocratie nous fait oublier l'état de droit et la nécessité de protéger les droits fondamentaux.
Toute une série d'initiatives xénophobes, lancées par l'UDC ou soutenues par ce parti, constituent des violations flagrantes des droits fondamentaux. L'initiative contre les minarets en est un bon exempl : en interdisant la construction des minarets, elle viole la liberté religieuse. L'initiative pour le renvoi des criminels étrangers, selon laquelle il s'agit de renvoyer l'auteur du délit mais aussi toute sa famille, s'inspire de la notion de responsabilité collective prisée par les Nazis. C'est complètement contraire aux droits de l'homme.
La manière dont la République fédérale protège les droits fondamentaux devrait inspirer la Suisse.
swissinfo: La démocratie directe a-t-elle tendance à favoriser les mouvements populistes?
R. W.: Oui, incontestablement. Mais le populisme n'a pas besoin de la démocratie directe pour exister. A l'opposé de nombreux autres populismes en Europe, le populisme suisse ne peut se revendiquer d'une ethnie particulière. La Suisse, dans sa réalité historique, ne se réduit pas à une seule population. Nous sommes un peuple de la diversité, des cultures et des langues différentes.
Le populisme suisse veut faire de la démocratie une réalité absolue. Tout ce qui constitue la moindre entrave à ce principe lui est déjà insupportable. Cette attitude trahit selon moi un déséquilibre croissant entre démocratie et état de droit.
Nos pères fondateurs n'ont pas voulu laisser au peuple le soin de décider de tout sur tout. La prédominance du peuple et la mise en place d'un absolutisme démocratique ne peuvent être que nuisibles aux minorités. C'est précisément ce danger que notre système politique a voulu prévenir. Les populistes qui se réclament des valeurs éminemment suisses semblent précisément les avoir oubliées.
Interview swissinfo, Susanne Schanda
(Traduction et adaptation de l'allemand : Bertrand Baumann)
Roger de Weck
Roger de Weck, 55 ans, est un journaliste suisse qui partage sa vie entre Zurich et Berlin. Il écrit régulièrement pour des journaux allemands, suisses et français. Il présente également l'émission «Sternstunde».
Ce Fribourgeois bilingue préside également le conseil de fondation de l'Institut des Hautes études internationales à Genève (HEI) à Genève. Il donne également des cours au Collège d'Europe à Bruges et Varsovie.
Il a été auparavant rédacteur en chef du quotidien zurichois «Tages Anzeiger» et de l'hebdomadaire «Die Zeit» de Hambourg.
Roger de Weck est membre du Pen-Club, siège au Conseil de fondation du Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle, est docteur honoris causa de l'Université de Lucerne. Il a été également lauréat du prix des médias à Davos. Il a été étudié l'économie publique à l'Université de Saint-Gall.
Le Conseil fédéral et l'UDC
Le 10 décembre 2008, Ueli Maurer a été élu au Conseil fédéral. L'Union démocratique du centre est à nouveau représentée au sein de l'exécutif du pays.
En 2007, l'ancien conseiller fédéral UDC Christoph Blocher n'avait pas été réélu. Le parlement lui avait préféré Evelyne Widmer-Schlumpf, qui représentait l'aile modérée du parti.
L'UDC a réagi en excluant la section grisonne de l'UDC et donc également la nouvelle élue.
L'aile modérée s'est détachée du parti pour fonder le parti bourgeois démocratique (PBD) qu'a rejoint le conseiller fédéral Samuel Schmid (ex-UDC).
Le plus grand parti de Suisse en termes de nombre d'électeurs ne se retrouvait ainsi plus représenté au gouvernement. Il réclame depuis lors un siège au sein de l'exécutif.
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