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Le pronostic le plus probable se résume à des manœuvres militaires prolongées, mais de nature ponctuelle, autour de l’île, provoquant des perturbations intermittentes des flux commerciaux.
- La visite de la présidente de la Chambre des Représentants américaine Nancy Pelosi à Taïwan a fait naître le risque d’un découplage plus rapide, voire d’un conflit direct, entre les Etats-Unis et la Chine.
- Des manœuvres prolongées ou régulières dans le détroit de Formose pourraient sérieusement perturber le commerce de Taïwan avec le reste du monde, ainsi que les chaînes d’approvisionnement mondiales.
- Nous présentons ici trois scénarios d’évolution à 3-5 ans des tensions sino-américaines autour de Taïwan, le plus probable étant celui de manœuvres militaires prolongées, mais de nature ponctuelle, autour de l’île, provoquant des perturbations intermittentes des flux commerciaux.
La visite de la présidente de la Chambre des Représentants américaine Nancy Pelosi à Taïwan et la réaction belliqueuse de la Chine nous amènent à présenter nos scénarios de moyen terme concernant les relations sino-américaines et la stabilité dans le détroit de Formose. Nous ne pensons pas que cette séquence d’événements augure nécessairement d’un conflit déstabilisateur immédiat dans la région, sachant que Pékin semble avoir fait le choix de réponses soigneusement calibrées au lieu d’opérations militaires risquées visant à perturber physiquement la visite de Mme Pelosi. A plus long terme cependant, les investisseurs devront probablement affronter un risque élevé de découplage accéléré, voire de possible confrontation directe entre la Chine et les Etats-Unis.
Dans le sillage immédiat de la confirmation de la visite de Mme Pelosi à Taïwan, la Chine a annoncé des manœuvres militaires «à munitions réelles» dans six zones entourant l’île principale de Taïwan (dont certaines sont vouées à délibérément violer les eaux territoriales et intérieures du point de vue de Taïwan) et les a de facto fermées au trafic aérien et à la navigation civile pour la période de quatre jours courant du 4 au 7 août. La Chine semble également avoir commencé d’autres types d’exercices militaires aujourd’hui et a imposé une série de restrictions économiques telles qu’un embargo sur les importations d’agrumes et de poissons en provenance de Taïwan.
De notre point de vue, Pékin a des motifs évidents de vouloir tester agressivement les limites des revendications territoriales maritimes et des zones d’identification de défense aérienne (ZIDA) de Taïwan dans un avenir prévisible. La Maison-Blanche insiste sur le fait que cette visite ne constitue aucunement une inflexion de la politique américaine de «Chine unique» (elle-même différente du principe chinois d’Une seule Chine). Pour autant, il nous semble qu’il sera difficile de changer le sentiment grandissant de Pékin que cette visite relève de la stratégie à long terme de Washington consistant à vider de leur substance les engagements existants qui sous-tendent les relations bilatérales entre les deux pays. Pékin a également de bonnes raisons d’empêcher que de telles visites se reproduisent de la part de hauts dignitaires d’autres pays du G7 et de dénoncer publiquement le refus ostensible de Mme Pelosi de tenir compte de ses mises en garde publiques et des contraintes de son calendrier politique (à savoir les promotions à la tête du Parti communiste chinois en fin d’automne prochain). La réaction de la Chine représentera immanquablement une intensification des mesures prises en 1995-1996 lors de la Troisième crise du détroit de Formose.
Bien que les grandes manœuvres de la Chine seront menées une fois que Mme Pelosi aura quitté Taipei (une perspective qui a certainement contribué au soulagement des marchés hier soir), il est à ce stade trop tôt pour en prédire précisément la nature et la durée. Ces incertitudes, vraisemblablement mésestimées par les marchés pour l’instant, sont gênantes, car elles laissent entrevoir une possible quarantaine ou un blocus de Taïwan, lesquels pourraient constituer la prochaine étape dans l’escalade stratégique entre la Chine et les Etats-Unis. Bien que les manœuvres militaires puissent se révéler de nature ponctuelle, elles pourraient aisément se prolonger ou devenir régulières, perturbant considérablement les échanges commerciaux de Taïwan avec le reste du monde. A noter toutefois que les forces navales conjuguées des Etats-Unis et de leurs alliés actifs dans la région auront pour effet de restreindre l’ampleur des opérations chinoises selon les modalités de ces tentatives.
En gardant à l’esprit ces faits et éléments de réflexion, nous pouvons dessiner trois scénarios potentiels quant à l’évolution des tensions sino-américaines autour de Taïwan à un horizon de 3 à 5 ans environ:
- Scénario A (le plus probable): Le scénario le plus probable est celui de manœuvres militaires d’une durée d’un à deux ans (voire moins) autour de Taïwan, provoquant des perturbations intermittentes des flux commerciaux qui transitent par le détroit de Formose ainsi que par les eaux et l’espace aérien environnants, sans confrontation militaire directe majeure entre la Chine et Taïwan ou entre la Chine et les Etats-Unis. Ce scénario, semblable au schéma de la Troisième crise du détroit de Formose, mais d’ampleur plus agressive, minimiserait le risque de sanctions occidentales vis-à-vis de la Chine tout en offrant une certaine flexibilité stratégique en fonction de l’issue des élections de 2024 aux Etats-Unis et à Taïwan ou d’une nouvelle entente stratégique mutuelle dans l’intervalle. Le coût pour l’économie mondiale serait une nouvelle perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales, le risque d’une escalade soudaine vers une confrontation plus dangereuse, et un découplage accéléré entre la Chine et les Etats-Unis. Le statu quo stratégique global serait maintenu, mais les perspectives à long terme resteraient hautement incertaines. Les marchés seraient confrontés à des accès de volatilité au gré de l’évolution du sentiment à l’égard du risque de confrontation directe entre les Etats-Unis et la Chine.
- Scénario B (moins probable): Un scénario moins probable (et plus dangereux) serait une action délibérée de Pékin pour imposer une «quarantaine» voire un blocus de Taïwan, laissant à la Chine le loisir de décider de qui pourra pénétrer dans la zone qui entoure Taïwan. La différence entre une quarantaine et un blocus est que dans le premier cas, la plupart des échanges et des flux commerciaux seraient autorisés, sauf ceux jugés inappropriés par Pékin. Dans un cas comme dans l’autre, Taïwan serait fortement incitée à s’opposer militairement à cette tentative, et les Etats-Unis et leurs alliés réagiraient par des sanctions ou des opérations militaires, même au risque d’une confrontation armée directe avec la Chine. Par exemple, une tentative de la Chine de contrôler les flux d’armements ou les exportations d’énergie des Etats-Unis vers Taïwan pourrait se heurter à la réaction des forces militaires taïwanaises estimant qu’elles n’ont rien à perdre. Dans ce scénario, la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales serait bien plus importante que dans celui de manœuvres militaires prolongées, mais ponctuelles, et la rupture entre les Etats-Unis et la Chine serait quasiment actée, compte tenu de la probabilité d’un revirement décisif du sentiment au sein des pays occidentaux.
- Scénario C (probabilité encore extrêmement faible à ce stade, mais non négligeable): Le scénario le moins probable, mais le plus dangereux serait une rapide escalade vers une «guerre ouverte» entre les Etats-Unis et la Chine autour du détroit, cette dernière tentant de s’arroger le contrôle politique de Taïwan au moyen d’une solution militaire. Ce scénario exposerait l’ensemble de l’économie mondiale à des ondes de choc massives, car il entraînerait vraisemblablement une complète restructuration des chaînes d’approvisionnement mondiales et l’effondrement du cadre multilatéral de gouvernance.
Pour l’heure, nous présumons que la Chine hésitera à changer son dispositif militaire autour d’îles plus petites comme Kinmen, Matsu et Pratas, sachant que le coût des sanctions occidentales subséquentes pourrait l’emporter sur le bénéfice mineur des signaux stratégiques envoyés à Taïwan, aux Etats-Unis et à leurs alliés. En d’autres termes, une tentative de conquête de ces îles n’aurait de sens qu’à titre de prélude à une «guerre ouverte» que la Chine est encore soucieuse d’éviter à notre avis.
Différentes configurations d’issues sont possibles compte tenu du degré élevé d’incertitude entourant l’attitude des Etats-Unis et de la Chine, mais nous estimons qu’elles finiront par converger vers l’un des trois scénarios susmentionnés à moyen terme. Il va sans dire que des manœuvres militaires extrêmement courtes suivies d’une confrontation essentiellement verbale entre les deux pays seraient l’issue la plus souhaitable. Ce scénario nous semble toutefois peu probable à l’heure actuelle compte tenu du besoin de la Chine de réagir à la situation.
Au final, nous restons d’avis qu’une guerre ouverte dans le détroit de Formose est peu probable à moyen terme, même si la réaction de la Chine à la visite de Mme Pelosi ouvrira la porte à une escalade plus significative vers une telle issue. Si le statu quo stratégique parvient à être maintenu malgré la perturbation des échanges commerciaux, l’impact sur l’économie mondiale resterait certes négatif, mais pourrait être plus surmontable. Les dommages collatéraux de la montée des tensions autour de Taïwan pourraient être un revers dans les discussions sino-américaines sur la levée des droits de douane et la radiation de la cote d’entreprises chinoises aux Etats-Unis, ainsi qu’une retenue dans les sanctions secondaires imposées à la Russie. Ces revers relativement modestes sont probablement déjà largement pris en compte par les marchés.
Deux réunions organisées cette semaine par l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) devraient donner une indication de l’évolution future des tensions sino-américaines, sachant que les ministres des Affaires étrangères des deux pays concernés y participeront. Un autre signal qui pourrait s’avérer utile est l’accord provisoire entre les présidents Biden et Xi sur le principe d’un sommet en personne avant la fin de cette année. Une avancée à cet égard pourrait renforcer la perspective d’une éventuelle désescalade. Quoi qu’il en soit, nous resterons très attentifs aux développements dans ce dossier et fournirons des mises à jour au besoin.