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Louis d'Affry
Louis D'Affry, créateur de la Suisse moderne en 1803 et premier Landamman de la Suisse.
Des plus célèbres aux moins connus, quelques Fribourgeois ont fait preuve de génie en créant ou en innovant. Auteur de l'exposition consacrée au "Génie inventif de Fribourg", sur le stand de la ville, invitée d'honneur de l'édition 2007 de la Foire de Fribourg, l'historien Alain-Jacques nous présente ici le fondateur de la Suisse moderne.
L'abbé Girard, dans son Nobiliaire suisse, écrivait en 1787, au sujet de la famille d'Affry, que "c'est à juste titre qu'on la met au rang des plus illustres de la Suisse". Beaujon, généalogiste des Ordres du Roi, dira de cette famille, le 8 avril 1766, qu'elle présentait surtout "l'avantage peu commun et peut-être unique, dans cette Nation, d'avoir porté les armes pour la France depuis 230 ans sans interruption et sans jamais avoir servi d'autres puissances". Génération après génération, les d'Affry ont consacré leur existence à la préservation de l'Alliance franco-suisse, garante de la pérennité de la Confédération. Louis d'Affry (1743-1810), Premier Landamman de la Suisse, a de qui tenir.
Sur les pas de son père.
Le père du futur Landamman, le lieutenant-général Louis-Auguste-Augustin d'Affry (1713-1793), est l'un des quatre Fribourgeois ayant occupé la fonction de colonel de l'élite des régiments suisses au service de France, de 1767 à 1792, à savoir la fameuse Garde suisse, où son fils Louis servit comme capitaine. Il fut le seul Suisse à être honoré, et ce en 1784, du "cordonbleu" de commandeur de l'Ordre du Saint-Esprit. Ce patricien atypique eut droit, à cinq reprises, aux honneurs de la Cour à Versailles : 1767, 1772, 1773,1780, 1786. L'image qu'Augustin d'Affry lui-même a voulu véhiculer et celle transmise par des générations d'auteurs engagés nous dérobent les traits cachés d'une figure importante de la Révolution française, d'un diplomate et d'un tacticien politique remarquable. Par bien des aspects, il ne ressemble guère à la plupart des officiers suisses, qui passaient facilement pour des béotiens. Ainsi le retrouve-t-on "Honoraire associé libre" de l'Académie royale d'architecture et "honoraire amateur" de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Cet ami d'Euterpe fut également reçu en qualité de membre de la loge maçonnique la Société Olympique, en 1786. Ce général, fort bien en Cour, pouvait se vanter de posséder autant d'esprit qu'un Français de France. Dans son Salon, qui comptait parmi ceux de la capitale française, l'on pouvait retrouver presque chaque semaine une foule de beaux esprits avec, cependant, une nette préférence pour les milieux artistiques : Houdon, Fragonard, Vernet, Perronet ou Sedaine, que le jeune Louis d'Affry va pouvoir côtoyer, pour son plus grand profit intellectuel. Ses qualités de diplomate valurent au général d'Affry d'être nommé par Louis XV ministre plénipotentiaire en novembre 1755, ambassadeur ordinaire en mai 1759 auprès des Etats-Généraux de Hollande. C'était le temps où un étranger pouvait représenter le roi de France à l'extérieur, tout en continuant à servir les intérêts de son propre pays. Un grand Européen avant la lettre en quelque sorte ! Il reçut de Louis XV le titre de courtoisie de comte, que lui valut, ainsi que le voulait la coutume pour les non-titrés, sa nomination comme ambassadeur. Il profita de cette occasion pour initier son fils Louis à la diplomatie, en qualité de gentilhomme d'ambassade. Le futur Premier Landamman de la Suisse, en 1803, héritera de ses talents et de son savoir-faire . En l'occurrence, en pleine Guerre de Sept Ans, d'Affry évite l'entrée dans ce conflit des Pays-Bas auprès des ennemis de la France.
Augustin d'Affry administra la charge de colonel-général des Suisses et Grisons de 1771 à 1792, ce qui en faisait le ministre des affaires militaires suisses en France, chargé par extension de défendre l'intérêt des Suisses et de la Suisse auprès de la Cour. Il fonctionnait alors littéralement comme l'ambassadeur informel du Corps Helvétique à Paris. Facteur d'unité pour une confédération aux liens ténus, il ne se contentait pas seulement d'en gérer le volet militaire, pourtant fondamental. Ayant à traiter de questions militaires et de problèmes divers liés à l'alliance, les envois de ce correspondant privilégié du canton Vorort et de la Diète intéressaient tous les cantons puisque aucun n'échappait, peu ou prou, aux attraits de la France. Nul ne savait mieux que lui concilier les intérêts et les prétentions souvent contradictoires des cantons avec la volonté du roi, principe unificateur tacite au sein du vieux Corps Helvétique.
Auprès de son père, le jeune Louis va ainsi apprendre les subtilités de la haute diplomatie et le grand art du pragmatisme idéologique. Il suivra ses pas en inscrivant son action politique sur le long terme, tout en s'efforçant de dépasser les clivages partisans. Il sera dès lors le témoin attentif et privilégié des grandes journées révolutionnaires qui changèrent la face du monde. Le credo de d'Affry tournait autour du postulat suivant : préserver à tout prix l'Alliance franco-suisse, en évitant de se laisser emporter par les événements. D'où l'attitude attentiste de d'Affry, faisant belle figure à mauvais jeu. Après l'anéantissement du régiment des Gardes suisses, le 10 août 1792, d'Affry reprend provisoirement même ses activités d'administrateur des troupes suisses et évite la rupture définitive des relations diplomatiques entre les deux pays. Les savantes manœuvres de d'Affry auront empêché l'entrée en guerre de son pays et préservé temporairement celui-ci de l'invasion.
Un homme d'Etat comme la Suisse en a peu produit.
Tant la France que la Suisse purent compter sur les d'Affry et ce n'est pas un hasard si le Premier Consul, à la recherche constante d'un interlocuteur valable en Helvétie, porta son choix sur Louis d'Affry pour gérer une Confédération Helvétique, inspirée de l'Ancien Régime suisse, mais adaptée aux besoins du nouveau régime français, héritier de la Révolution. Il fut l'instrument politique de la France chargé d'adoucir les mœurs et velléités guerrières d'une Suisse alémanique à la recherche d'une revanche, après les affres de la Révolution. Parce qu'il eut maintes fois l'occasion de comprendre le fonctionnement de l'Europe de son époque, car confronté de l'intérieur à ses problèmes, il put dans et pour son pays se comporter en véritable homme d'Etat suisse.
Alors que l'Helvétie, en pleine guerre civile, était sur le point de disparaître au début du XIXe siècle, l'homme d'Etat fribourgeois réinvente la Suisse à Paris, en compagnie de Napoléon Bonaparte pas moins ! Lors de la Consulta, le congrès de la dernière chance pour notre pays (novembre 1802-février 1803). Le 19 février 1803, le comte d'Affry se voit confier les pleins pouvoirs, avec le titre de Premier Landamman de la Suisse, afin d'asseoir la Confédération sur des bases solides : le fédéralisme, l'égalité entre des cantons redimensionnés, le plurilinguisme, la démocratie de concordance, l'idée de consensus…Au passage, Fribourg devient la première capitale tournante de la Suisse moderne. Seul politicien suisse de l'époque assurément à posséder une dimension internationale, Louis d'Affry, chargé de missions délicates auprès de l'Empereur Napoléon en 1804, 1805 et 1810, sera à nouveau Chef d'Etat durant l'année 1809, avec les pleins pouvoirs, lors de la guerre entre la France et l'Autriche. Il fut le seul Suisse à revêtir autant d'autorité, établissant ainsi les conditions-cadres qui ont permis à la Suisse d'évoluer et d'apparaître telle que nous la connaissons aujourd'hui.
Les d'Affry, père et fils, comptent parmi les trop rares hommes politiques d'envergure nationale que connut la Suisse. C'est surtout en cela qu'ils tranchent dans le paysage politique helvétique, peuplé de gestionnaires ou de patriotes cantonaux sans vision à long terme. Retour aux sources, son fils, Charles (1772-1818), commandera en 1810 le 4e régiment suisse au service de Napoléon 1er.
1700 N° 242 - Février 2008 - Alain Jacques Tornare