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Dans le monde actuel, les républiques sont, certes, presque toujours démocratiques. Mais lorsque Leonardo Bruni a ressuscité le terme au XVe siècle, il l’a choisi délibérément car il faisait écho à la res publica de Cicéron – littéralement « la chose publique » – afin de signaler qu’elle est l’antithèse du pouvoir monarchique.
Pour ce dernier, les affaires de l’État étaient privées, elles relevaient de la couronne. Les républiques étaient en revanche constituées de tous les citoyens, égaux devant la loi, même si plus de la moitié de la population se voyait alors privée de citoyenneté.
La privatisation des affaires publiques
Une condition sine qua non de gouvernance républicaine, quelle qu’en soit la forme institutionnelle, tient à ce que les affaires de l’État soient débattues et tranchées sans égard pour leur substance.
Cependant, si certaines questions se voient considérées comme hors limites et que l’on restreint fortement le débat à leur sujet, cela revient à dire qu’elles constituent en réalité la propriété privée d’un sous-groupe. De même, si certaines questions ne sont discutées que par certains sous-groupes – bien qu’elles soient en principe ouvertes à chacun –, le public se morcelle entre des cliques qui ne communiquent plus entre elles et deviennent, de facto, privées.
Ces deux dangers – que l’on pourrait nommer « le silence » et « les silos » – ont malheureusement atteint des niveaux alarmants.
Prenons d’abord la menace du silence. Ces 70 dernières années, les démocraties du monde entier ont peu à peu esquivé les débats parlementaires sur une série d’enjeux liés à la sécurité nationale : la taille et les opérations de différentes branches de l’armée, des services de renseignement, des agences chargées du contre-terrorisme ainsi que de certaines unités de la police.
Cela ne signifie pas que de vives controverses n’aient pas eu lieu au sein des parlements nationaux, mais elles sont devenues de plus en plus rares. Et lorsqu’elles se produisent, les camps opposés au sein de l’hémicycle ont tendance à s’accorder sur un éventail de problèmes de plus en plus large. Le résultat est que la sécurité nationale a progressivement échappé à la surveillance et à la délibération républicaines.
Silos et chambres d’écho
La menace des silos est, en revanche, d’un millésime un peu plus récent.
L’avènement de la télévision, de nouvelles pratiques de marketing et de l’internet ont ébranlé les fondements des journaux traditionnels et du large spectre de questions qu’ils s’efforçaient de soumettre à leurs lecteurs.
Fox News a démontré que le journalisme télévisé peut fournir un éventail limité de sujets (majoritairement fictifs) à une large audience.
Plus récemment, Facebook et d’autres réseaux sociaux ont permis à leurs utilisateurs de sélectionner une étroite variété de sujets et d’en faire leur fil d’actualités quotidiennes, renforçant cette étroitesse à travers les chambres d’écho des plateformes.
Le résultat de ce phénomène – des citoyens vivant dans des réalités totalement séparées – est tout aussi fatal à la poursuite d’une gouvernance républicaine.
Les silos contribuent en réalité au silence. Sans un public disposé à consommer un large choix de sujets d’actualité, le nombre de voix alternatives que l’on peut percevoir sur les questions de sécurité nationale, et auxquelles on peut réagir, restera à un niveau historiquement bas.
Par conséquent, une tâche essentielle pour les années à venir tiendra à trouver comment taxer les réseaux sociaux les plus grands et les plus profitables, et à utiliser ces fonds pour subventionner de multiples sources d’information.
De telles politiques publiques, combinées à d’autres réformes – comme l’obligation de réautoriser formellement les programmes liés à des agences de sécurité nationale, ou l’utilisation plus fréquente d’assemblées citoyennes plus larges et de préférence multinationales –, constitueraient un pas important pour faire reculer les menaces pesant, à terme, sur la gouvernance républicaine.
Cet article a été publié dans Le Temps du 2 janvier 2021 et dans la nouvelle édition de Globe, la Revue de l'Institut, #27, printemps 2021.