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Soyons justes: le métier d'entraîneur est très certainement le plus sous-estimé au monde. Nous sommes des millions de pochtrons à penser souvent, sottement, qu'il suffit de prendre des noms et les disposer comme des soldats de plombs sur un coin de nappe. Nous n'avons pour seuls paramètres que le talent évident et la forme éclatante, mâtinés de quelque penchant inavouable.
Ce n'est pas comme ça que les choses fonctionnent. En réalité, la plupart des informations essentielles échappent à la connaissance médiatico-livresque du thuriféraire de base. Un ancien sélectionneur de la Nati, Enzo Trossero, nous le suggérait gentiment alors que nous étions encore un jeune nigaud: «Si tu savais ce que je sais, tu ne penserais pas comme tu penses.»
Comment savoir les raisons profondes d'un choix? Une incompatibilité technique entre deux joueurs (Griezmann-Benzema, même périmètre d'action). Une mésentente personnelle (anecdote du grand Xamax des années 80: le meneur de jeu ne passait pas le ballon à l'attaquant parce que l'un couchait avec la femme de l'autre). Une carrure qui ne trouve pas son cadre. Un artiste qui ne comprend pas son rôle. Très trivialement, des problèmes de couple ou de vessie. Un mot insolent envers l'entraîneur qui présage d'un non respect des consignes. La fatigue, le trac, le mal du pays. La vie.
Nous ne soupçonnons pas le nombre de fois où des entraîneurs bravent sans sourciller la salve de nos analyses benêtes et pensées simplettes. Néanmoins... Pourquoi ce 3-5-2 inaugural pour un match crucial de Coupe du monde? Pourquoi sacrifier le socle collectif dans l'intérêt supposément supérieur d'une idée brillante? Pourquoi, Murat Yakin?
Délivrée d'un système psychorigide (Vladimir Petkovic), la Nati s'est immédiatement pliée aux volontés d'un cerveau hyperactif, jusqu'à la rupture. La réaction de quelques anciens lundi soir (Sommer, Xhaka, Shaqiri) ne laisse planer aucun doute sur leur incompréhension, voire leur perplexité:
Face à un Portugal trois fois plus fort individuellement, Murat Yakin a soldé le seul avantage auquel il pouvait prétendre: la maîtrise collective. Peu importe que cette maîtrise soit davantage le fait d'une routine ou d'une structure: il y avait une cohérence. Un vécu commun auquel s'accrocher. La simple hypothèse que Yakin lui ait préféré un nouveau plan de jeu abscons trahit une forme de coquetterie intellectuelle que connaissent tous les mâles alphas de l'éducation footballistique, des juniors E de Carouge à la première équipe de Manchester City. Mais le moment était particulièrement mal choisi.
Sa défense à 3 (ou à 5 dans les phases de repli) était impossible à organiser en quelques heures, entre le petit déj' et la sieste. Mais Yakin le savait sans doute, l'effet de mode lui offrait une certaine immunité. Tous les entraîneurs modernes osent ce système, a fortiori dans les grandes occasions.
Jouer en 3-4-3, c'est vivre avec son temps. C'est voir le monde dans toute sa complexité contemporaine. C'est rompre avec le patriarcat du 4-4-2 en losange, système grégaire et binaire (défendre, attaquer) des brebis boomers. C'est jouer du compas et de l'équerre sur les tableaux de son enfance visionnaire, en apprenti sorcier.
Certes encore, la funeste débâcle (victoire du Portugal 6-1) qui a ponctué cet essai ne peut pas être le fait d'une seule cause, ni la responsabilité d'un seul homme. De nombreuses défaillances ne resteront connues que d'un cénacle d'initiés. Combien de joueurs suisses étaient grippés? Certains ont laissé trop d'influx dans un «derby» contre la Serbie? Comment expliquer certains accès de faiblesse (Schär, Sommer)? Reste que le socle collectif était fragile et qu'il a fini par céder sous l'effet d'une incertitude inutilement pesante.
Décrit par les médias alémaniques, depuis le début du Mondial, comme un grand joueur d'échecs, Murat Yakin a fini par le croire et transformer ses joueurs en pions. C'est tout ce qui sépare le génie de la vanité.
Ce phénomène est bien connu du management de haut niveau où il est associé à une boursouflure de l'ego. Selon la Harvard business review, le comportement du leader s'en trouve altéré jusqu'à considérer que le succès relève de sa seule compétence, qu'il est de son unique ressort. La composante humaine n'est plus qu'un prolongement du raisonnement (un pion sur l'échiquier).
Ce biais est aussi appelé «syndrome de l’hubris», «un trouble de la détention du pouvoir» régulièrement attribué à Pep Guardiola, génie incontesté de notre époque et néanmoins esclave de sa nature cérébrale.
Finale de la Ligue des champions 2021: Manchester City aborde Chelsea sans aucun milieu défensif ni avant-centre de métier, une folle extravagance qui se transforme en chaos. Chelsea, avec une organisation d'un classicisme confondant, gagne 1-0.
«Pep Guardiola a franchi l’étroite frontière entre le génie et la folie, il a décidé qu’une finale de Ligue des champions était le moment adéquat pour réaliser l'une de ses expériences de savant fou», a diagnostiqué l'envoyé spécial du Sun.
Guardiola avait déjà ruiné un quart de finale contre Lyon, en 2020, avec une approche trop intello. Archi-favori, Manchester City avait aligné une défense à trois jamais tentée en compétition, dans une manoeuvre d'intimidation qui n'avait perturbé que lui-même (1-3).
L'humour anglais a cette façon délicieuse de désacraliser les choses et de trouver normal que le meilleur entraîneur du monde, en l'occurrence Guardiola, invente des nouvelles façons de perdre. Le monde des affaires est moins magnanime: «Gérer l’insatiable appétit de l’ego pour (...) l’influence est la première des responsabilités de tout leader», rappelle Jennifer Woo, PDG du no1 asiatique du luxe, dans la même Harvard business review.
Que faut-il comprendre des appétits de Murat Yakin? Au soir de son échec contre le Portugal, le Bâlois s'est refusé à reconnaître la moindre erreur de jugement, pas même la pertinence du débat tactique. Probablement parce que nous ne savons pas tout. Mais aussi, peut-être, parce que Yakin croit tout savoir.
Burnley a prolongé son invincibilité ce samedi en obtenant le nul à Ipswich au quatrième tour de la Cup. Ce à quoi les lecteurs masculins de watson rétorqueront sans aucun doute, comme Chirac, que ça leur en touche une sans faire bouger l'autre. Pour l'instant...