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Le satanique droit au logement
Le 9 février, on vote dans toute la Suisse sur l'initiative de l'Asloca pour "davantage de logements abordables". L'initiative propose d'accorder dans toute la Suisse, aux cantons et aux communes, un droit de préemption qui est déjà en vigueur à Genève et dans le canton de Vaud : pouvoir acquérir des terrains auprès de privés ou de la Confédération et de ses entreprises (comme les CFF). Et elle pose un minimum de 10 % de logements d'utilité publique (en moyenne nationale) dans les nouvelles construction, de manière à soulager les villes-centre. Un pourcentage que le PDC Vincent Maître trouve "démesuré". Il doit être bien logé, le PDC Vincent Maître. Ou alors, il est logeur : "La Suisse est un pays de locataires... doté d'un parlement de bailleurs", résume la Conseillère aux Etats socialiste tessinoise Marina Carobbio. D'un parlement et d'un gouvernement : il existe "suffisamment de logements de qualité à des prix abordables", écrit le Conseil fédéral dans la brochure de votation. On ne doute pas qu'il existe suffisamment de logements à des prix abordables pour un Conseiller fédéral et une Conseillère fédérale, mais ce Conseiller fédéral et cette Conseillère fédérale pourraient au moins faire semblant d'avoir conscience de la difficulté pour une personne, un ménage, une famille à bas revenu d'en trouver un, de "logement à un prix abordable" (ce que sont, par définition, les logements d'utilité publique)... Quant aux coopératives d'habitation que l'initiative évoque comme une moyen de faire échapper le logement à la dictature du marché, de la spéculation et du profit, sans doute le sont-elles -mais il ne faut pas non plus oublier qu'y accéder nécessite l'achat de parts hors de portée des plus démunis. En réalité sociale, les coopératives s'adressent précisément à cette fameuse "classe moyenne" dont l'invocation rituelle (surtout en période électorale) tient du moulin à prière tibétain, ici recyclé en goupillon d'exorcisme contre le satanique droit au logement.
Petit chantage un peu minable contre une initiative "extrême"
Ici, (à Genève, et plus régionalement dans l'arc lémanique), on manque de logements à des loyers supportables; ici, les loyers ne cessent d'augmenter; ici, des personnes, des ménages, des familles, consacrent jusqu'à 40 % de leurs revenus pour payer leur loyer et leurs charges; d'ici, des gens partent s'installer en France, faute de pouvoir se loger ici; ici on manque de terrains pour construire des logements (et même pour installer des logements "modulables" et déplaçables) sans se hurter à l'opposition des propriétaires de villas, mais ici on continue à construire des bureaux qu'on n'arrive ensuite pas à vendre ou à louer, l'offre de bureaux étant largement supérieure à la demande. Leurs propriétaires ne rentrent donc pas dans leurs frais et leurs mises. Ils vont tenter de transformer quelques une de ces bureaux vacants en logements, ceux, en particulier, qui étaient déjà des logements avant de devenir des bureaux, qui seront retransformés en logements (sans contrôle de leur loyer, alors que les loyers genevois ont augmenté de près de 30 % en quinze ans) le temps qu'on leur retrouve des locataires pour un usage de bureaux, en quoi ils seront prestement retransformés. Ici, enfin, la moitié du territoire bâti est occupé par 10 % de la population : les habitants de la zone villa. Et les 90 % de la population doivent s'entasser dans la moitié restante.
L'initiative de l'Asloca va plus loin que son propre titre, et que la disposition qui fait le plus hurler la droite immobilière (les fameux 10 % de logements d'utilité publique) : en permettant aux cantons et aux communes de toute la Suisse d'exercer un droit de préemption elle leur permettrait d'augmenter leurs propres parcs immobiliers, de développer l'offre de logements sociaux et d'octroyer des droits de superficie à des coopératives d'habitation -et tout cela concourra à une densification maîtrisée, autant qu'à un allègement de la charge du logement sur les budgets des familles et des personnes âgées. C'est pour cela, entre autres raisons, que les maires de Genève, de Lausanne, de La Chaux-de-Fonds et de Bienne lancent un appel commun à la soutenir. En face, un comité de droite appelle à rejeter une initiative "extrême"... et le Conseil fédéral annonce qu'il ne débloquera 250 millions pour soutenir les coopératives d'habitation que si l'initiative est refusée. Mais ça, ce n'est pas "extrême". C'est juste un petit chantage un peu minable.