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Guillaume Apollinaire – L’Enchanteur pourrissant
L’ENCHANTEUR POURRISSANT – […] Il y avait dans la contrée une demoiselle de très grande beauté qui s’appelait Viviane ou Éviène. Merlin commença à l’aimer, et très souvent il venait là où elle était, et par jour et par nuit. La demoiselle, qui était sage et courtoise, se défendit longtemps et un jour elle le conjura de lui dire qui il était et il dit la vérité.
La demoiselle lui promit de faire tout ce qu’il lui plairait, s’il lui enseignait auparavant une partie de son sens et de sa science. Et lui, qui tant l’aimait que mortel cœur ainsi ne pourrait plus aimer, promit de lui apprendre tout ce qu’elle demanderait : « Je veux, fait-elle, que vous m’enseigniez comment, en quelle manière et par quelles fortes paroles je pourrais fermer un lieu et enserrer qui je voudrais sans que nul ne pût entrer dans ce lieu ni en sortir. Et je veux aussi que vous m’enseigniez comment je pourrais faire dormir qui je voudrais.
– Pourquoi, fit Merlin, voulez-vous savoir tout cela ?
– Parce que, fit-elle, si mon père savait que vous eussiez couché avec moi il me tuerait sur l’heure et je serai certaine de lui quand je l’aurais fait dormir. Mais gardez-vous de me tromper touchant ce que je vous demande, car sachez qu’en ce cas vous n’auriez jamais ni mon amour ni ma compagnie. »
Merlin lui enseigne ce qu’elle demande et la demoiselle écrit les paroles qu’elle entend, dont elle se servait toutes les fois qu’il venait à elle. Et il s’endormait incontinent. De cette manière, elle le mena très longtemps et quand il la quittait, il pensait toujours avoir couché avec elle. Elle le décevait ainsi parce qu’il était mortel ; mais s’il eût été en tout un diable elle ne l’eût pu décevoir, car un diable ne peut dormir. À la fin, elle sut par lui tant de merveilles qu’elle le fit entrer au tombeau, dans
la forêt profonde, obscure et périlleuse. Et celle
qui endormit si bien Merlin était la dame
du lac où il vivait. Elle en sortait
quand elle voulait et rentrait
librement, joignant les
pieds et se lançant
dedans.
[…]
Guillaume Apollinaire, « L’Enchanteur pourrissant » [1909], in Œuvres en Prose I, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1977, p. 8-9. Voir l’extrait (pdf)