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La vérité, rien que la vérité... mais pas toute la vérité. Certains résultats scientifiques ne sont jamais publiés. De plus, certaines études publiées ne sont jamais citées dans la littérature scientifique. Une étude récente1 montre comment, par ce biais, des hypothèses controversées sont finalement perçues par la communauté scientifique comme des vérités établies.
Les scientifiques préfèrent les résultats positifs, ceux qui renforcent leurs hypothèses de travail, ou confirment l’efficacité de leurs produits. Et pour cause, il est plus facile de publier des résultats positifs dans les journaux scientifiques.2 Récemment, une analyse rétrospective sur l’efficacité des antidépresseurs a ainsi fait scandale :3 les résultats positifs avaient été publiés, les résultats négatifs omis (figure 1). Or, c’est sur cette version tronquée de la réalité que se fondent les recommandations thérapeutiques des médecins. Parmi les causes de ces biais de publication, certaines peuvent à juste titre inquiéter : les industries pharmaceutiques, qui financent souvent ces études, ont un énorme intérêt financier à voir l’efficacité de leurs produits reconnue.
Une étude publiée en mars 2009 dans le British Medical Journal 1 va plus loin en analysant comment des résultats publiés sont ensuite cités dans la littérature. Pas de conflit d’intérêt évident dans ce cas car la question étudiée était d’un intérêt essentiellement académique (figure 2). Le champ d’étude était bien délimité, avec seulement dix publications originales et 232 articles ultérieurs. Ceci a permis d’analyser toute la littérature sur le sujet. Conclusion : même publiés, les résultats négatifs originaux (réfutant l’hypothèse de départ) ne sont presque pas cités par la suite (figure 2). Un consensus apparent émerge basé uniquement sur les résultats positifs publiés.
Plusieurs explications rendent compte de l’adoption d’un consensus malgré des évidences expérimentales partagées. Premièrement, les résultats positifs sont plus excitants : un médicament efficace ou une hypothèse confirmée intéressent plus qu’un médicament sans effet ou une hypothèse abandonnée. Deuxièmement, la conformité sociale pousse les individus à suivre l’idée de la communauté au détriment de leur jugement personnel, même lorsque cette idée est infondée. C’est l’effet troupeau, bien connu des sociologues.4,5
La méthode et l’intégrité scientifiques garantissent en principe la justesse des données publiées. Mais une telle étude nous rappelle que l’établissement de la vérité scientifique repose sur un processus complexe et non dépourvu de biais. A chacun d’exercer son sens critique avec discernement, car comme le souligne le Pr Le Coadic, spécialiste des sciences de l’information : «seules la compétence et l’éthique scientifique font barrage à la perversion de la vérité» (voir interview).
Questions à Yves-François Le Coadic, Professeur honoraire des sciences de l’information au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) de Paris.
Cette étude suggère que toute vérité scientifique est sujette à caution, même quand elle fait consensus dans la communauté scientifique. Qu’en pensez-vous ?
Yves-François Le Coadic. Dans le domaine de la sociologie des sciences, on s’intéresse beaucoup à ce genre de question. La vérité scientifique absolue n’existe pas. La démarche scientifique normale consiste à faire émerger un consensus après une controverse ou plusieurs controverses, mais dansle cas examiné par cet auteur, un consensus semble s’être imposé sans raison apparente. Ce sont des faits troublants, reflétant l’existence dans cette communauté scientifique de fortes rivalités. Mais il s’agit certainement d’un cas exceptionnel.
Pensez-vous que les chercheurs sont conscients des aspects sociologiques de leur travail ?
Y.-F. L. C. Non car ces sujets, comme d’ailleurs ceux ayant trait à la politique scientifique et à la communication scientifique, ne sont guère enseignés dans les cursus scientifiques. La culture de l’information par exemple chez le scientifique moyen est assez faible. On peut presque parler d’analphabétisme informationnel. Les outils de recherche sophistiqués pour analyser l’information (outils infométriques, bibliomé triques, scientométriques) restent en général ignorés des scientifiques. Ici, ce n’est pas, comme on l’entend trop souvent, la citation en soi qui est en tort, mais l’éthique du travail rédactionnel. C’est dérangeant, car seules la compétence et l’éthique scientifique font barrage à la perversion de la vérité.
Vous connaissez bien la Suisse, où vous avez travaillé. Le scientifique suisse publie le plus d’articles au monde, et ces articles sont les plus cités au monde. Cela signifie-t-il que les chercheurs suisses sont les meilleurs au monde ?
Y.-F. L. C. Ce qui est certain, c’est que la Suisse est le pays le plus scientifique au monde. Rapporté au nombre de chercheurs, la Suisse prend, en 2006, la première place avec 725 publications pour 1000 chercheurs. Premier rang mondial aussi en termes de citations par publication.6 Et, cela ne date pas d’aujourd’hui : déjà en 1988, dans une étude sur le «climat» scientifique de la Suisse, on parlait de «paradis pour scientifiques» de «communauté de recherche vigoureuse».7 On y trouve effectivement un bon financement, un grand intérêt pour la science, un climat général très propice à la recherche. La main-d’œuvre qualifiée est abondante, en partie grâce à un fort apport d’étrangers. Tous les atouts sont réunis pour permettre au chercheur suisse de se consacrer pleinement à son travail.