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Le 22 janvier 2014, le professeur à l'université de Genève Charles Heimberg signait sur Médiapart un article dans lequel il s'en prenait à un livre d'histoire de Claude Barbier, que je connais bien. Il lui reprochait, en un mot, de mettre sur le même plan les résistants et les nazis, durant la Seconde Guerre mondiale, au nom du fait objectif. Barbier évoquait en effet l'assassinat par la Résistance de traîtres ou de prisonniers.
Ce qui est intéressant, de mon point de vue, est que Charles Heimberg citait Victor Hugo à l'appui d'une conception de l'histoire qui ne se contente pas du vrai objectif, mais délivre aussi une vérité morale. Or, le problème, pour celui qui connaît bien Hugo, apparaît immédiatement. Dans ses poèmes, et même ses romans, il plaçait des images spirituelles du bien et du mal: des anges, des démons, des monstres. La substance morale était explicite, directement nommée. C'est même sa force et son génie d'avoir utilisé ces figures dans un autre sens que celui du catholicisme, qui jusque-là les avait véhiculées - de l'avoir fait en faveur du Progrès et de la Révolution. L'exemple le plus éclatant est contenu dans son chef-d'œuvre posthume La Fin de Satan: l'esprit céleste de la Liberté y anéantit l'esprit du féodalisme, un squelette dans un linceul. Ce caractère explicite est sans doute ce qui a empêché Hugo de publier le poème de son vivant. Mais le révolutionnaire Gauvain, dans Quatrevingt-Treize, est assimilé à l'archange de la Justice et de la Liberté par son ami Cimourdain, qui, au-dessus de lui, en a la vision. Ce n'était pas, chez Hugo, une simple ruse rhétorique pour contrer Joseph de Maistre et faire prendre un autre pli à son imagination mythologique: cela participait chez lui d'un acte de foi.
Il recommandait aux historiens de l'imiter. Mais c'est là que la difficulté surgit: l'histoire n'est pas la poésie, ni même un roman. Le merveilleux y est en principe proscrit. Or, c'est par le merveilleux que la substance morale se manifeste. C'est par lui qu'elle devient une forme de connaissance. Car sinon, en théorie, l'histoire ne s'appuie que sur les faits matériels avérés. Et c'est guidé par cette théorie que Claude Barbier s'adonne à un relativisme qui choque Charles Heimberg, pour qui il s'agit aussi de montrer le bien et le mal.
Mais Hugo n'aurait-il pas dit, dès lors, qu'il s'agit de montrer le diable inspirant Hitler et ses partisans, et les anges guidant les résistants? Car il se prévalait bien de dons de vision, d'une forme de clairvoyance prophétique.
Néanmoins, on voit apparaître l'écueil: chacun ajoute à l'histoire les images qui conviennent à son sentiment de la vérité. La poésie est libre. L'imagination l'est aussi.
Le souci est peut-être, plus encore, qu'on ne veut pas de ces images qui rendent substantielle la vie morale. Elles dévoilent que toute histoire porteuse de sens tend à la mythologie.
Pourtant, j'avoue penser comme Hugo qu'il faut l'assumer: qu'on peut faire du bien et du mal des principes objectifs, des impulsions qui s'imposent au raisonnement humain, et pénètrent les hommes et les femmes par le cœur, l'âme. Mais je suis sceptique sur une histoire qui, rejetant le symbolisme des bons et mauvais esprits, se pose comme s'appuyant sur des faits objectifs et en même temps comme établissant une vérité d'ordre moral. On ne voit pas forcément d'où celle-ci peut venir. Et le sentiment peut naître qu'elle est imposée par un gouvernement, une force publique, en fonction de ses intérêts.
Même si elle suppose une liberté totale qui est le propre des poètes, la voie proposée par l'imagination hugolienne est positive parce qu'enthousiasmante: je crois qu'elle serait bien plus à même de former les âmes aux vertus civiques qu'une histoire qui pose le sens moral comme évident, obligatoire. Car on s'illusionne, si on croit que, même à l'école, cela ne peut pas être contesté. La liberté est une donnée organique de l'être humain: elle suppose aussi celle de se tromper.
J'ai un jour écrit que les anges étaient sur les sommets du plateau des Glières lorsqu'on y célébrait les morts; pour moi, c'est par le déploiement du symbole que l'histoire peut être porteuse.