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Photo: (c) Daniel Mitchell, Weltklasse Zürich 2018
Alors que la nouvelle réglementation entre en vigueur ce mercredi 8 mai, Caster Semenya a couru à la Diamond League de Doha vendredi dernier (3 mai). Elle y a réussi une nouvelle – et ultime ? – démonstration : spectaculaire victoire en 1’54″98, 4e chrono de sa carrière, trois secondes devant toutes ses adversaires, à moins d’une seconde et demie du record du monde (1’53″28).
Après la course, elle n’a cessé de dire aux journalistes qu’elle n’avait aucune intention de prendre les médicaments devant lui faire baisser son taux de testostérone, ni de renoncer à concourir, ni de s’aligner dorénavant sur 5000 m (distance qui ne tombe pas sous le coup du nouveau règlement).
Avantage injuste ou don naturel ?
Le verdict du TAS a le mérite d’être clair : l’appel fait par Semenya est rejeté. Sauf nouveau rebondissement, la star du demi-fond planétaire ne va plus écraser la concurrence : son don naturel est considéré comme un avantage injuste. Deux possibilités lui sont proposées : soit elle se présente sur des distances inférieures à 400 m ou supérieures au mile (1609 m) ; soit elle abaisse son taux de testostérone en ingurgitant des médicaments. Semenya a 30 jours pour contester la décision du TAS et faire appel auprès du Tribunal fédéral suisse. Ce qu’elle va selon toute vraisemblance faire.
Rappel historique
- Août 2009 : Caster Semenya (18 ans) est sacrée en 1’55″45 championne du monde du 800 m à Berlin et défraie la chronique par ses attitudes (considérées comme étant masculines)
- Quelques jours plus tard, l’IAAF exige une vérification de genre
- Les résultats ne sont jamais publiés (il est vraisemblablement établi que la Sud-africaine possède des gènes XY et non XX comme l’immense majorité des femmes), mais Semenya se trouve interdite de compétition par l’IAAF
- Juillet 2010 : l’IAAF réoctroie à Semenya le droit de concourir
- Avril 2011 : fédération pionnière, l’IAAF annonce l’adoption d’une nouvelle règlementation en matière d’hyperandrogénie. Un seuil limite de testostérone est fixé à 10 millimoles par litre de sang pour pouvoir concourir dans la catégorie féminine
- Septembre 2011 : Semenya décroche en 1’56″35 l’argent sur 800 m aux Mondiaux (médaille devenue titre mondial suite à la disqualification pour dopage de la Russe Mariya Savinova)
- Août 2012 : Semenya décroche en 1’57″23 l’argent aux Jeux olympiques de Londres (médaille devenue titre olympique suite à la disqualification pour dopage de la même Savinova)
- 2013-2014 : blessée, Semenya passe des moments difficiles ; alourdie, elles est au plus bas
- Octobre 2014 : la jeune (et riche) Indienne Dutee Chand fait appel auprès de la Cours arbitrale du sport suite à son bannissement en raison de son trop haut niveau de testostérone
- Juillet 2015 : le TAS suspend le règlement de l’IAAF sur l’hyperandrogénie féminine. 5 jours plus tard, Semenya abaisse de 3 secondes son meilleur chrono de la saison (à 2’00″72). Lire notre article ici
- Août 2016 : Semenya décroche en 1’55″28 le titre olympique aux Jeux de Rio. Le président de l’IAAF Sebastian Coe (GBR) promet une nouvelle réglementation en matière d’hyperandrogénie
- Août 2017 : Semenya décroche en 1’55″16 le titre aux Mondiaux de Londres (GBR)
- Avril 2018 : l’IAAF annonce une nouvelle règlementation forçant les athlètes hyperandrogènes à abaisser par des médicaments leur taux de testostérone à 5 millimoles par litre (et non plus 10) dès le 1er novembre si elles veulent continuer à courir dans la catégorie féminine sur les distances allant du 400 m au mile. Semenya fait appel auprès du TAS
- 1er mai 2019 : Semenya est déboutée par le TAS
- 3 mai 2019 : Semenya court en Diamond League à Doha et gagne en 1’54″98, 15e perf mondiale de tous les temps
- 8 mai 2019 : entrée en vigueur du règlement de l’IAAF
En dépit de son verdict, le TAS a évoqué « de sérieuses préoccupations au sujet de la future application pratique de ce règlement », stipulant que l’IAAF doit « adapter son règlement en fonction des réserves posées par le TAS ». Comme l’explique Matthieu Reeb, Secrétaire général de l’instance juridique de recours, « le TAS n’a pas validé le règlement de l’IAAF, il a simplement rejeté les requêtes de Semenya. C’est à l’IAAF maintenant de travailler sur son règlement pour l’adapter en fonction des réserves posées par le TAS. »
Trois points posent particulièrement problème : 1) la difficulté d’appliquer un principe de responsabilité objective en fixant un seuil de taux de testostérone à respecter 2) la difficulté de prouver un véritable avantage athlétique chez les athlètes hyperandrogènes sur les distances du 1500 m et du mile 3) les éventuels effets secondaires du traitement hormonal.
Mercredi 7 mai, l’IAAF a publié une lettre ouverte à l’Association médicale mondiale ainsi que des notes d’information et questions et réponses sur le règlement pour justifier sa position. L’exclusion des athlètes hyperandrogènes est restreinte aux compétitions internationales.
Règlement discriminatoire
Il convient de relever que le TAS a estimé sans ambages le règlement sur les DDS (différences de développement sexuel) comme étant « discriminatoire ». Il a en revanche jugé, sur la base des preuves soumises par les parties au cours de la procédure, qu’une « telle discrimination constituait un moyen nécessaire, raisonnable et proportionné d’atteindre le but recherché par l’IAAF, à savoir de préserver l’intégrité de l’athlétisme féminin dans le cadre de certaines disciplines ».
Francine Niyonsaba, Margaret Wambui comme Caster Semenya
Outre la double championne olympique et triple championne du monde Semenya, les médaillées de bronze et d’argent du 800 m de Rio 2016 Francine Niyonsaba (BDI) et Margaret Wambui (KEN) sont à notre connaissance à ce jour reconnues comme générant naturellement un taux de testostérone très élevé en raison de leur gènes XY et non XX comme l’immense majorité des femmes.
Vieille discussion
L’affaire Semenya a réouvert il y a près de dix ans une vieille discussion du monde du sport sur la question de la distinction hommes-femmes. Jadis, certaines femmes ont dû se déshabiller pour prouver leur genre. Plus tard, c’est l’analyse chromosomique qui en a décidé ; puis leur patrimoine génétique. Avec le recul, chaque méthode s’est avérée fallacieuse : la limite hommes-femmes est bien plus complexe qu’escomptée. Aujourd’hui, conscients de la grande complexité de l’organisme humain, les spécialistes s’accordent pour dire que le seul test de testostérone ne suffit pas non plus pour décider du genre d’une personne ; l’information génétique est elle aussi insuffisante. Une multiplicité de gênes et d’hormones entre partout en jeu.
6 problèmes et points de vue sous la loupe
Décision in extremis
Les trois juges qui se sont occupés des dossiers au TAS n’étaient pas unanimes à l’issue de leurs travaux : deux étaient pour débouter Semenya, un était contre…
Règle contre Semenya
Deux chercheurs (qui ne font pas l’unanimité auprès de la communauté scientifique) ont été engagés par l’IAAF pour analyser la concentration de testostérone dans le sang de quelque 1300 athlètes féminines de haut niveau. Les résultats montrent que la haute concentration en testostérone permet d’améliorer la performance entre 1,8 à 4,5 pourcents dans les disciplines du 400 m, 400 m haies, 800 m, du saut à la perche et du lancer du marteau. L’IAAF a repris à sa manière les résultats : la règlementation de la testostérone s’applique au 400 m, 400 m haies et 800 m, ainsi que, en marge des résultats des deux chercheurs, au 1500 m et au mile – disciplines frontières du 800 m où excelle Semenya. Concernant la perche et le marteau, disciplines pour lesquelles les chercheurs ont reconnu les plus grandes différences de performances en fonction du taux de testostérone, la règle n’est pas appliquée. Plus que d’une « règle de testostérone », il semble s’agir d’une « règle contre Semenya ».
Dopage à l’envers
Contrainte de prendre des médicaments pour baisser son taux de testostérone naturel, Semenya se voit forcée à pratiquer un « dopage à l’envers » si elle veut poursuivre sa carrière. Alors que ses adversaires usent de la chimie pour avoir dans tous les domaines les valeurs les plus élevées permises, elle doit pour sa part raboter artificiellement ses qualités intrinsèques.
Nombreux échantillons positifs
Parmi les 1300 échantillons dont le taux de testostérone était supérieur à la norme exigée, au moins la moitié proviendrait selon les spécialistes d’athlètes dont le taux a été artificiellement augmenté (par des anabolisants). Autrement dit : alors que certaines athlètes dopées sont tolérées, d’autres sont interdites des compétitions internationales pour cause d’avantages naturels.
Vision anachronique
Alors que le sport est par nature injuste (ce sont les meilleurs, les plus rapides, les plus forts qui gagnent) et fait de multiples inégalités (économiques, politiques, sociales, biologiques), la règlementation « pionnière » de l’IAAF et la décision du TAS sont anachroniques. D’autant plus que les phénomènes de transgenre et de mixité sont devenus aujourd’hui tendances. La grande question est de savoir : comment le sport doit-il se placer aujourd’hui, dans une société en quête de repères ?
Voix discordantes à la fédération suisse
La position de la fédération suisse d’athlétisme n’est pas homogène. Modéré, le nouveau chef de sport de performance et ancien étudiant en histoire Philipp Bandi analyse : « Nous acceptons le jugement et sommes contents qu’il existe désormais. D’une part il y va de dignité humaine, d’autre part de fair-play sportif. Nous sommes contents de ne pas avoir à décider. Toute la thématique est très délicate ». Radical, Louis Heyer, l’entraîneur en chef course et nouveau coach de Selina Büchel de dire, dans le 20 Minutes : « Cette décision courageuse nous satisfait complètement. C’est un mal nécessaire. L’IAAF endosse un rôle de pionnière dans le domaine ». Dans la version germanique du même journal, on peut lire : « Pour les athlètes concernées, la nouvelle règlementation est discriminatoire, mais pour 99% des athlètes, il est juste qu’elles soient protégées ». Dans la Tribune de Genève, Heyer avance une conclusion confondante : « Une certaine discrimination était inévitable. Elle aurait touché soit les quelques athlètes hyperandrogènes, soit les milliers d’autres sportives qui ne sont pas concernées. Ce traitement médical est un mal nécessaire. Le sport féminin courrait un risque en laissant faire. A moyen terme, des athlètes transgenres auraient pu s’aligner sans modifier leur profil hormonal et dominer les compétitions ».