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Je m’arrête sur une aire de stationnement dominée par une statue du « petit père des peuples », car la faim me tenaille. La carte n’indique aucun village pour me ravitailler. Je m’apprête à extraire de ma sacoche avant un fond de sucre, quand soudain une Lada bleue freine brusquement à ma hauteur. Trois hommes bondissent dans ma direction et l’un d’eux tient entre ses mains une barre longue d’un bras prête à me briser en deux. Je prends mes jambes à mon coup en hurlant comme une bête qui s’en va à la mort. Je tremble d’effroi. Mes assaillants marquent un temps d’arrêt, puis la voiture redémarre.
Je m’empresse de retrouver ma bicyclette et constate avec bonheur qu’ils n’ont volé que trois chambres à air. Je renfourche mon canasson et appuie sur les pédales de tout mon soûl. Le prochain village, où je m’effondre en pleurs, ne se trouvait qu’à trois kilomètres. Un jeune m’invite aussitôt chez ses parents. Le père me tend un verre d’eau et une assiettes de vareniki. Corps sec, il me calme de ses yeux bleu clair, me montre un nid d’hirondelles autour d’une ampoule qui éclaire son side-car orange désossé.
L’Eurasie à vélo par Claude Marthaler, La Tribune de Genève, été 1994