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Article infosantésuisse
Initiative populaire « Pour des soins infirmiers forts »
«L’initiative des boulangères »
Markus Stadler, auteur invité, préconise plus de responsabilité et d’autonomie dans le domaine des soins infirmiers. Mais il rejette l’initiative populaire «Pour des soins infirmiers forts » car il considère qu’elle va trop loin. Il s’explique dans une parabole.
Markus Stadler est chargé de cours, entres autres en économie et en politique de la santé. De plus, il est l’auteur de l’initiative parlementaire sur la responsabilité dans le domaine des soins qui a été rejetée par le Parlement en 2016.
Il était une fois une petite boulangerie de village qui vendait non seulement des denrées alimentaires, mais était aussi l’âme du village. Une bonne odeur de pain frais s’en échappait tous les matins. La boulangerie était gérée par Lisa qui s’affairait dès l’aube. C’était une joie de la voir pétrir, fariner, travailler la pâte et décorer les pâtisseries. Mais deux cœurs battaient dans la poitrine de Lisa : celui de la boulangère et celui d’une politicienne. Lisa ne dirigeait pas son magasin de façon indépendante, car elle dépendait d’un grand distributeur. Elle voulait non seulement être à la tête de la principale boulangerie du pays, mais aussi défendre le métier de boulangère, tout en continuant de confectionner des croissants, des tresses et des petits pains sous sa propre responsabilité. Elle se serait bien passée de produire des pommes caramélisées et des cookies. Toutefois, la décision appartenait au grand distributeur.
Une production hors de contrôle
Lisa dressa une liste de souhaits. Non seulement les boulangères qualifiées, mais aussi toutes les personnes associées à la boulangerie devaient recevoir des salaires plus élevés, comme les fournisseurs de lait et d’œufs, les assistants-boulangers et les livreurs. L’équipe du matin devait être organisée d’une manière socialement acceptable et la qualité des produits de la boulangerie devait s’améliorer. Lisa téléphona à Monsieur Hüberli, un conseiller national, qui achetait quotidiennement deux croissants dans sa boulangerie. Elle lui lut à haute voix sa liste de souhaits. Monsieur Hüberli, qui considérait les croissants comme un aliment essentiel, était ravi. Il aida Lisa à acquérir les connaissances nécessaires pour lancer une initiative populaire. Celle-ci fut soutenue par presque toutes les boulangeries du pays. Lisa déposa des listes pour la récolte des signatures sur son comptoir. En un temps record, l’initiative des boulangères récolta les 100000 signatures nécessaires. Or un événement imprévu se produisit alors. Dans la boulangerie de Lisa, mais aussi dans tout le pays, les produits de boulangerie augmentèrent massivement. Il y eut tant de croissants, de tresses, de petits pains, de pommes caramélisées et de cookies que les consommateurs s’en détournèrent au profit de la viande ainsi que des fruits et légumes. Or même les bouchers et les marchands de fruits et légumes s’étaient laissé gagner par l’initiative des boulangères. Ils récoltèrent des signatures et perdirent aussi le contrôle sur leur production. La masse de produits fit chuter les prix et le personnel fraîchement embauché fut licencié. Et Lisa se retrouva à nouveau là où elle s’était toujours tenue : dans la boulangerie, où c’était une joie de la voir pétrir, fariner, travailler la pâte et décorer les pâtisseries.
Trop à la fois
Mais l’histoire n’est pas encore terminée. L’initiative de Lisa n’avait pas laissés indifférents les parlementaires et même toute la population. Car qui peut s’imaginer une vie sans croissants, sans tresses et sans petits pains ? Mais Lisa devait être ramenée à la raison. Tous étaient d’accord pour dire qu’elle avait trop demandé à la fois. Le Conseil fédéral se rallia à ce point de vue et refusa l’initiative des boulangères. Monsieur Hüberli l’aida à créer un lobby, afin que ses efforts politiques ne soient pas réduits en poussière (de farine). Des parlementaires et des amis de Lisa l’aidèrent à mettre au point un contre-projet. Politiquement plus abouti, celui-ci ne contenait plus que l’essence du texte original. Les salaires plus élevés, les conditions de travail et les exigences de qualité furent rayés de l’initiative. Ces conditions ne relèvent pas de la Constitution et doivent être négociées entre le syndicat des boulangères et les employeurs. Il ne restait que le passage central, celui qui faisait battre plus haut le cœur de chaque boulangère, mais aussi de chaque client de la boulangerie : la responsabilité individuelle. La boulangerie de Lisa et toutes les autres devaient devenir autonomes face aux grands distributeurs et ne proposer que des produits dont la clientèle aurait besoin. Les croissants et les tresses seraient toujours confectionnés, mais Lisa retira de sa gamme les pommes caramélisées et les cookies. Un marché plus proche de ses clients ne pouvait nuire à personne. Et Lisa, la boulangère, serait plus libre qu’auparavant dans ses décisions.
Markus Stadler