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Ce vitrail est remarquable à plus d’un titre: en tant que magnifique témoin de l’intense vie culturelle qui animait la ville de Romont dans les années 1920-1940, mais aussi comme exemple emblématique de l’art et de la technique d’Alexandre Cingria dans le domaine du vitrail. Le rôle prépondérant joué dans la vie culturelle de la Suisse romande par le chef-lieu glânois s’explique par le fait que les membres du Groupe de Saint-Luc et de Saint-Maurice (section romande) s’y réunissaient au restaurant du Lion d’Or. Meneur de ce groupe fondé en 1919 et voué au renouveau de l’art sacré, Alexandre Cingria s’est installé définitivement dans cette ville en 1937. Architecte principal du groupe, Fernand Dumas (1892–1956) a ouvert son bureau d’architecte à Romont en 1922. Ce vitrail lui a été offert à l’occasion de son cinquantième anniversaire en 1942 et apparaît comme un condensé de sa vie professionnelle et sociale jusqu’à cette date.
L’identification exacte des quatre églises esquissées par Alexandre Cingria dans le registre supérieur du panneau central du vitrail n’est pas tout à fait aisée. Fernand Dumas a construit une quinzaine d’églises catholiques en Suisse romande et a dirigé la transformation ou la restauration d’une dizaine d’autres, avec des traits récurrents. La silhouette de l’église tout à gauche peut évoquer l’église d’Orsonnens, construite entre 1935 et 1936. La suivante pourrait représenter Notre-Dame du Valentin à Lausanne, restaurée en 1932-1933 sous la direction de Fernand Dumas, qui a notamment fait construire le clocher. Plus à droite est certainement représentée l’église Saint-Pierre à Fribourg (1924), dont on reconnaît la vaste rosace sur le fronton et l’imposante entrée rectangulaire en dessous. Le clocher à droite pourrait se référer à l’église de Semsales (première église construite par Fernand Dumas, en 1923-1926), ou éventuellement à celle d’Ependes (1935).
Le choix des personnages représentés sur les deux panneaux latéraux font référence aux prénoms de l’architecte et de son épouse (Andrée Thoos). L’iconographie du personnage représenté sur le panneau de droite s’apparente clairement à celle de Ferdinand III de Castille (sceptre, globe, couronne) et l’écu au niveau du genou comportant quatre pals de gueules fait référence à la Maison royale d’Aragon, à la différence que l’or n’apparaît pas avant le pal de gueule de gauche. Les armoiries Dumas figurant au bas du panneau central correspondent à la tradition: écu suisse à champ simple, d’azur au cheval ailé et cabré d’argent, accompagné en chef d’une fleur de lys d’or accostée de deux étoiles du même, une à dextre, une à senestre, et de trois coupeaux de sinople en pointe. L’écu est surmonté d’un heaume d’argent.
De nombreux notables et des personnalités influentes sur le plan politique ou ecclésiastique figurent parmi les amis de Fernand Dumas. Les noms des donateurs du cadeau sont inscrits au bas des panneaux latéraux, apparaissant par ordre alphabétique, à l’exception des trois ecclésiastiques, cités en premier. Parmi ses amis, plusieurs faisaient partie du Cercle catholique de la Glâne, qui se réunissaient au restaurant du Lion d’Or. Ce restaurant servait également de stamm au Groupe de Saint-Luc. L’artiste Yoki, qui a côtoyé Alexandre Cingria et Fernand Dumas, relate l’ambiance qui régnait alors dans l’auberge et la fraternité qui réunissait toutes ces personnes: “[Cingria] appréciait la qualité de l’accueil, la bonhomie souriante et le juste sens de la hiérarchie des valeurs de ses amis romontois, qu’ils soient juges ou fromagers. Il disait aimer cette sorte de fraternité qui existait entre eux, en dehors de toute différence de fortune ou d’ancienneté.” (Yoki, 1983, p. 158). Les informations ci-dessous ont été recueillies auprès de Colette Dumas, fille de Fernand Dumas (transmission orale à Stefan Trümpler le 18 mars 2013), d’Yves Ayer, imprimerie Ayer-Demierre et éditeur-journaliste de la Feuille Fribourgeoise (transmission orale à Astrid Kaiser le 04.05.2016), de Canisius Demierre, ancien membre du Conseil de paroisse de Mézières (transmission orale à Claudine Demierre, juin 2016), ainsi que sur le web. Le chanoine Joseph Mauvais était curé à l’église Notre-Dame du Valentin à Lausanne, agrandie et restaurée dès 1932 sous la direction de Fernand Dumas. L’abbé Paul Gremaud (1901-1983) était curé de Mézières, village glânois voisin de Romont où Dumas a construit l’église en 1939. L’abbé Rodolphe Jambé, fils du docteur Jambé, était lié à Fernand Dumas par le fait que sa mère s’était occupée des enfants de Fernand Dumas après la mort de sa femme Andrée Thoos. L’abbé Jambé était professeur de philosophie au collège Saint-Michel de Fribourg. Georges Ayer a été secrétaire de la préfecture de la Glâne et substitut du conservateur du registre foncier du district de la Glâne. Son frère, Théodore Ayer (1905-1974), était notaire à Romont (1932-1951), syndic de Romont (1941-1951), conseiller d’Etat (1951-1966) et président du Cercle catholique (Andrey, 2001). Paul Bondallaz (1886-1955), historien, poète et fidèle collaborateur de Joseph Bovet, a été préfet de la Glâne de 1920 à 1955 ainsi que conseiller national en 1943. Selon Colette Dumas, l’inscription “M. & Mme Briod” fait probablement référence à un ami de l’architecte, dentiste installé d’abord à Romont, puis à Lausanne. Charles Bumbach, surnommé Bibine, a été caissier de la ville de Romont jusqu’à sa mort vers 1950 environ. L’identité exacte de M. de Chastonay n’a pas pu être définie (ami valaisan?). Alexandre Cingria, en tant que meneur du Groupe de Saint-Luc, comptait certainement parmi les amis les plus proches de Fernand Dumas. L’inscription “M. & Mme Demierre” peut certainement être associée à Léon Demierre, qui a été président du Conseil de paroisse de Mézières. Son épouse se prénommait Yvonne. Monsieur Dessarzin, qui a travaillé pour l’entreprise Therma, a réalisé des travaux à l’église Notre-Dame du Valentin à Lausanne. Monsieur Droux était avocat à Fribourg. L’artiste Marcel Feuillat (1896–1962), orfèvre, émailleur et membre du Groupe de Saint-Luc dès son origine, a beaucoup collaboré avec l’architecte. M. et Mme Fleury et M. Furrer n’ont pas pu être identifiés. Louis Grand, beau-frère de Théodore Ayer, a été avocat en service à Romont (patente dès 1939). Son père Eugène, également avocat à Romont de 1897 à 1937, a été conseiller national (1902-1928, 1931-1935). Denis Honegger (1907–1981) a ouvert un bureau d’architecte à Fribourg avec Fernand Dumas en 1937 (Allenspach, 2005). Ils ont construit ensemble l’université Miséricorde à Fribourg (1938-1941). Jean Oberson a été président des tribunaux de Romont, puis de Bulle. Il est devenu préfet de la Gruyère dès 1947. L’inscription “M. & Mme L. Piller” fait certainement référence à Louis Piller, frère du conseiller d’état Joseph Piller. Louis Savoy, avocat et notaire à Romont, a été lieutenant de préfet. Louis Thévenoz était vétérinaire à Romont. Avec sa femme, ils étaient de grands amis des Dumas et faisaient partie de la bonne bourgeoisie de la ville.
La technique adoptée par Alexandre Cingria pour la réalisation de ce vitrail est astucieuse. Pour pallier à la difficulté de se procurer des baguettes de plomb durant les années de guerre, l’artiste a développé avec l’atelier Herbert Fleckner à Fribourg un procédé lui permettant de juxtaposer des verres de différentes couleurs sans les assembler avec du plomb, mais en les collant sur des plaques de verre transparentes. Pour les verres pris en sandwich, l’artiste exploite souvent la technique du verre doublé gravé à l’acide. Les plaques de verre transparentes servent également de support à l’application de la grisaille et du jaune d’argent (Yoki, 1971, p. 108). Ce procédé innovateur a aussi été adopté par l’artiste dans les médaillons centraux des vitraux du baptistère de la Collégiale de Romont, réalisés en 1939 (cf.Andrey, 1996, ill. 61 à 64, p. 49). Pour la réalisation en 1944 des vitraux de l’église Notre-Dame des Marches à Broc, les derniers vitraux réalisés avec cette technique, l’artiste a collaboré avec l’atelier Fleckner à Fribourg (Kaiser, 2011, p. 66). Il est très probable que le vitrail offert à Fernand Dumas deux années auparavant a aussi été créé dans cet atelier. Cette technique a été reprise par Emilio Beretta, gendre de Cingria, et par Albert Chavaz (Yoki, 1971, p. 108).
Dans le fonds graphique Herbert Fleckner, propriété du Vitromusée Romont, il existe deux cartons pour les parties latérales de ce vitrail (HF_51 et HF_52). Contrairement à ce qu’il faisait depuis de nombreuses années où ses cartons, quand il en faisait encore, n’étaient souvent que de simples esquisses pour définir les grands traits et les coloris souhaités pour son vitrail (Cingria, 1933, p. 119-120), ici Cingria réalise un carton au dessin extrêmement précis autant du point de vue de la couleur que de la composition. Cette manière de procéder est vraisemblablement dû au sujet très particulier et unique du vitrail.