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J'ai participé à deux expéditions archéologiques au sommet du Tórtolas. En voici le récit en deux parties.
Expédition archéologique au Tórtolas du 19 au 23 février 1968
Nota bene : Lorsque j'étais au Chili, dans les années 60-70, l'altitude connue du Tórtolas était de 6332 m. Les cartes actuelles lui donnent 200 mètres de moins : 6145 m. Les altitudes indiquées dans ce texte sont sans doute quelque peu supérieures à la réalité. Il est clair qu'en 1968, nous ne disposions pas de cartes détaillées de la Cordillère des Andes et seule une carte de l'armée de l'air américaine au 1.300.000 était disponible, difficilement si l'on ne faisait pas partie des forces armées. Mais Pedro Rosende était officier de police !
En 1968, le Club Andin du Chili organisa deux expéditions archéologiques au Tórtolas dans le but d'achever les fouilles fructueuses commencées par Luis Krahl et Oscar Gonzalez dix ans plus tôt.
En février, Sergio Kunstmann, Pedro Rosende et moi-même, avec un muletier de la vallée d'Elqui, Orlando Aguirre, nous nous attaquons à cette belle montagne de 6332 m d'altitude à la limite entre la province de Coquimbo au Chili et celle de San Juan en Argentine. Notre but est simple : monter le plus vite possible au petit col entre le sommet principal et le sommet secondaire, y installer un camp à 6100 mètres d'altitude et de là, passer trois jours à fouiller le sommet.
Un long voyage en jeep nous amène le 19 février au terminus du chemin carrossable, au lieu-dit Los Escarchales, à 4000 mètres d'altitude approximativement, où nous retrouvons notre muletier. Nous passons la nuit dans une tente installée tout près d'une mine artisanale appelée Las Hediondas. (Où quelques mineurs extrayaient alors à la barre à mine et à la masse du minerai de cuivre qu'ils transportaient dans la vallée dans des sacs de jute à dos de mulets).
Le lendemain, nous gravissons près de 2000 mètres de dénivelé, sans charge car le matériel est transporté par nos bêtes de somme. Aucun problème technique, l'ascension se fait sur des pierriers souvent assez stables avec par endroits des vagues traces de sentes. Nous faisons un bref arrêt après chaque heure de marche, essentiellement pour boire. Ces pauses vont s'allonger à mesure que nous gagnons de l'altitude et vers 16 heures nous parvenons à une sorte de col à 6100 mètres d'altitude où nous installerons notre campement. Nous sommes dans un endroit assez plat, à proximité d'un petit glacier qui nous fournira de la neige pour l'eau de boisson.
Le muletier repart avec ses bêtes. Nous montons notre petite tente de montagne et nous nous préparons à souper à la nuit tombante. Il fait froid, aussi c'est vers 20 heures que nous nous glissons dans nos sacs de couchage pour une longue nuit réparatrice.
Notre campement et le sommet du Tórtolas.
Le 20 février, début des fouilles au sommet atteint en un peu moins d'une heure de marche. La plateforme cérémoniale fait à peu près 8 mètres sur 4 et est entourée d'un muret construit avec des grosses pierres grossièrement assemblées. Un trou provenant des fouilles antérieures est bien visible, de même que le fameux tas de bois qui avait tant intrigué les premiers alpinistes… La couche superficielle du matériel de remplissage assez fin est gelée sur 20 cm ; nous ignorons si cette couche très résistante s'est faite naturellement à la suite d'une pluie peu probable à cette altitude ou si ce sont les constructeurs qui l'ont créée avec de l'eau produite sur place qui devait geler immédiatement d'où la présence du tas de bois.
C'est donc à la barre à mine et à la masse que nous nous efforçons de la percer. Il s'agit là d'un très rude effort, car manier de lourds outils à 6300 mètres d'altitude ce n'est pas une sinécure. Nous parvenons tout de même à une couche de sable fin et nous en évacuons près d'un demi mètre cube sans résultat. Le froid nous renvoie à notre tente vers 19 heures.
Le 21 février, départ pour le sommet. Le temps est beau, la forme est là et une demi-heure après notre départ du camp, nous récoltons de nombreux tessons de céramique autour de la plateforme. Puis nous entreprenons des fouilles séparément, à trois endroits différents Durant toute la matinée nos efforts sont vains. Dans l'après-midi, Pedro découvre tout à coup des poils, des brins d'herbe, de la paille, quelques graines puis un morceau de cuir et un fragment d'os. Notre enthousiasme croît au fur et à mesure de ces petites découvertes. Bientôt Sergio met la main sur un rongeur entier dans la partie sud de l'excavation, puis il découvre des morceaux de bois visiblement travaillés (ils se révèleront être des outils servant à allumer le feu).
"Allume feu ", tessons de céramique, plumes, reste de rongeur etc.
Tout à coup, alors que j'étais en train de nettoyer trois grosses pierres appartenant indéniablement à la roche originelle du sommet, j'aperçois quelques plumes rouges, puis d'autres blanches émergeant du sable très fin. Toute notre attention est immédiatement consacrée à ces plumes car nous pressentons une découverte importante. Avec un pinceau, je retire le sable et deux petites statuettes habillées apparaissent, coiffées d'un panache blanc pour l'une, rouge pour l'autre. Elles sont nichées entre deux rocher, à 1 h 35 de la surface de la plateforme.
Les statuettes in situ.
Nous prenons quelques photos, puis nous les retirons délicatement. Nous laisserons aux spécialistes le soin de les déshabiller. Nous continuons de fouiller avec enthousiasme, mais nous ne découvrons rien d'autre.
Le coucher du soleil est somptueux. Petit à petit l'ombre du sommet du Tórtolas vient se profiler d'abord sur les montagnes de l'Argentine, puis sur les nuages qui passent lentement au-dessus de nous. Nous n'avions jamais vu ça, mais il faut dire qu'il est rare de s'attarder à plus de 6300 mètres d'altitude à 19 heures !
Coucher de soleil à 6300 mètres d'altitude.
Dans la tente, nous débouchons une bonne bouteille de rouge qu'il faudra dégeler au bain-marie avant de la déguster.
Le lendemain, nous décidons de grimper sur le sommet secondaire afin de nous rendre compte s'il y a quelque chose à découvrir. Une petite heure de montée sur une arête facile et nous voilà à 6200 m approximativement. Nous ne trouvons aucun indice de présence humaine antérieure, ni inca ni moderne. Nous en déduisons que nous sommes les premiers. Nous construisons un cairn et laissons un petit carnet avec nos noms et la date de notre ascension que nous dissimulons sous des grosses pierres dans une vieille boîte de conserve amenée spécialement à cet effet. Nous quittons ce bel endroit et nous descendons vers le nord-est afin d'examiner deux murets rectangulaires situés en contrebas de notre campement. Il s'agit vraisemblablement d'anciens abris, car le fond est recouvert de paille, reste soit d'une litière, soit d'un toit effondré. Aucun vestige archéologique n'est visible à proximité. Il faudrait fouiller les alentours, mais le sol gelé ne se prête guère à une recherche exploratrice
Dans l'après-midi nous descendons rapidement vers le premier village de la vallée d'Elqui, Huanta où nous passerons la nuit dans les locaux de la police locale. Nous rentrons le lendemain à Santiago après un arrêt au Musée Archéologique de la Serena où nous remettons nos trouvailles au conservateur, qui organisera une conférence de presse quelques jours plus tard dans la capitale.
Les statuettes encore habillées.
Les statuettes déshabillées.
Durant cette expédition, nous avons passé 72 heures à plus de 6000 mètres d'altitude, nous avons travaillé environ 16 heures au sommet et excavé plus de 4 mètres cubes de pierre et de gravats. Nous sommes en admiration devant les Incas qui, pour construire ce sanctuaire ont fait quelques 4500 allers et retours avec des sacs de plus de 20 kg de sable et de gravier, depuis un endroit situé au moins 150 mètres en contrebas.
Maurice Zwahlen