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© Tomi Muukkonen
Prédation
Point de vue de la Station ornithologique suisse
Il y a prédation lorsqu’un carnivore tue une proie dans le but de se nourrir. La prédation est à la base de toutes les chaînes alimentaires et fait partie des facteurs importants qui influencent la dynamique des populations des proies et des prédateurs dans le temps et dans l’espace. Les systèmes naturels entre prédateurs et proies n’ont besoin d’aucune « gestion ».
Les conflits relatifs aux conséquences de la prédation peuvent survenir dans deux domaines :
- Les conflits liés à la protection d’espèces en danger
- Les conflits liés aux intérêts humains
Sur la base des arguments présentés dans ce point de vue, la Station ornithologique suisse se prononce comme suit au sujet des interventions dans le rapport proies-prédateurs :
- Un contrôle des prédateurs visant à protéger des espèces-proies répandues et non menacées n’est pas justifié, en particulier si la seule motivation d’une telle mesure est la concurrence du prédateur avec des intérêts humains.
- Pour protéger les espèces menacées, il faut en premier lieu améliorer et agrandir leurs habitats. Dans le cadre de programmes de conservation des oiseaux, il peut cependant être judicieux d’examiner des mesures supplémentaires contre une forte prédation. L’arbre de décision offre une aide structurée pour l’évaluation.
- La décision d’intervenir, ou pas, doit être fondée scientifiquement et prise en tenant compte de toute la structure écologique. Si une intervention est envisagée, il faut d’abord essayer toutes les mesures non létales contre les prédateurs avant d’utiliser des mesures létales.
- Les interventions doivent être limitées dans le temps et dans l’espace, être conformes à la loi et bénéficier d’autorisations officielles. Elles doivent toujours faire partie d’un paquet complet de mesures en faveur des espèces menacées. Les conséquences des interventions doivent faire l’objet d’un contrôle scientifique.
Situation de départ & objectifs
« Manger ou être mangé » est un processus naturel. La prédation (= mise à mort d’une proie par un prédateur dans le but de se nourrir) est à la base même des chaînes alimentaires dans les structures écologiques. Tous les animaux sauvages font partie des chaînes alimentaires. Le succès de reproduction, la mortalité ainsi que l’immigration et l’émigration déterminent si les effectifs augmentent ou diminuent. Ces processus sont influencés par la qualité et la grandeur de l’habitat, par le climat et la météo de même que par les maladies et les parasites. La prédation est un autre facteur qui entre en ligne de compte.
Ces dernières années, des situations de conflit avec des prédateurs sont régulièrement apparues en Suisse. Des interventions contre les populations de prédateurs ont alors souvent été proposées pour résoudre les problèmes. La prédation des lynx et des loups sur les moutons est l’un des exemples les plus connus. Mais des espèces d’oiseaux font aussi souvent l’objet des discussions, soit en tant que prédateurs, soit en tant que
proies. Selon les points de vue, les situations conflictuelles et leurs solutions sont considérées de manière différente. Les bases théoriques de la prédation sont relativement bien connues, de sorte que les propositions
de résolution peuvent reposer sur une base objective. Ce point de vue est conçu pour aider à prendre des décisions cohérentes dans le domaine des interventions sur les populations de prédateurs en situation conflictuelle. Il prend en considération les résultats des études scientifiques ainsi que les expériences faites jusqu’à présent en cas d’intervention. Les facteurs sociaux et politiques ne sont pas pris en considération mais ils peuvent être importants pour les décideurs.
Les conflits relatifs à la prédation peuvent apparaître dans deux domaines :
- Les conflits liés à la protection des espèces. Les prédateurs capturent des espèces cibles de la protection de la nature et des espèces. Exemples : renards/nicheurs au sol, espèces piscivores/espèces de poissons
menacées, goélands/sternes.
- Les conflits liés aux intérêts humains (agriculture, chasse, pêche, loisirs). Les prédateurs capturent des animaux d’élevage ou des animaux sauvages chassés ou pêchés. Exemple : cormorans/poissons nobles, faucons pèlerin/pigeons voyageurs ou de race, autours de palombes/volailles d’élevage.
Prédation : contexte écologique
La prédation est un mécanisme naturel
La prédation est l’un des nombreux facteurs qui influencent les effectifs d’une espèce-proie. Les relations entre les prédateurs et les proies dépendent des conditions environnementales dans leurs habitats et sont souvent complexes : d’une part, de nombreux prédateurs utilisent un large spectre de proies et d’autre part, les espèces-proies sont capturées par différents prédateurs. La plupart des prédateurs optimisent leur recherche de
nourriture et se concentrent en général sur les proies les plus faciles à atteindre ou les plus abondantes. Dans un cas précis, l’effet d’un prédateur sur une espèce-proie est généralement difficile à comprendre.
La structure relationnelle entre prédateurs et proies n’est pas stable
Lorsque les conditions environnementales changent, la relation entre les prédateurs et leurs proies peut aussi se transformer. Mais les changements de condition de vie d’une espèce peuvent aussi conduire à des changements importants dans la chaîne alimentaire de tout l’écosystème. Les changements d’effectif des prédateurs ou des proies ont aussi des répercussions sur d’autres relations écologiques et sur d’autres espèces. Dans de nombreux cas, l’être humain joue un rôle important dans ces changements en influençant l’habitat et l’offre alimentaire et/ou les conditions de vie des prédateurs et des proies. De plus, les effectifs des prédateurs et des espèces-proies sont influencés par la chasse et la pêche ainsi que par l’exploitation, le trafic et d’autres activités humaines. Ainsi, par exemple, l’élimination de superprédateurs peut favoriser les effectifs de petits prédateurs, ce qui peut avoir des effets négatifs sur leurs proies (« mesopredator release » ; p. ex. Crooks & Soulé 1999). De même, les maladies comme la rage et la gale peuvent décimer les effectifs de prédateurs et changer ainsi les rapports entre les prédateurs et les proies. Quand l’être humain met involontairement à disposition de la nourriture facile à atteindre, cela peut avoir des effets sur le comportement et sur les effectifs des prédateurs et des espèces-proies. Cela concerne par exemple les élevages de volaille en liberté et sans protection ainsi que les mesures de repeuplement pour la pêche. Si l’être humain libère des prédateurs étrangers au lieu (p. ex. chats domestiques) dans le système écologique, les réseaux alimentaires sont également influencés.
Même en l’absence de changements environnementaux, les rapports prédateurs-proies ne sont pas stables, ce qui se révèle dans les fameux cycles prédateurs-proies.
Les petites populations isolées de proies sont particulièrement concernées
Les effectifs de prédateurs et d’espèces-proies peuvent varier pour différentes raisons, ce qui peut conduire à des changements importants dans la population d’une espèce-proie donnée. La situation peut devenir critique
quand de petites populations isolées d’espèces-proies subissent une forte augmentation de la prédation. Si, en même temps, les conditions de vie ne sont pas optimales, la pérennité de la population peut être menacée.
L’espèce-proie ne doit pas forcément être proportionnellement abondante dans le spectre des proies du prédateur. La perte de quelques individus seulement peut déjà être critique pour la population d’espèces-proies. Dans
ce cas, la prédation n’est pas la raison directe de la mise en danger d’une espèce-proie. D’une part, la seule présence d’un prédateur et le fait qu’une espèce soit mangée par un prédateur ne rendent pas obligatoirement le
prédateur responsable de la menace qui pèse sur cette espèce. D’autre part, le prédateur peut garder une espèce-proie dans un « predator pit » : avec une densité de proies qui augmente (densité basse à moyenne), l’effet du prédateur sur l’espèce-proie augmente (mortalité augmentée), ce qui fait que l’effectif descend de nouveau à un bas niveau (Messier 1994). Si l’effectif d’espèces-proies est faible, les prédateurs peuvent le garder longtemps à un bas niveau ou même l’exterminer alors qu’une grande population d’espèces-proies supporte sans problème une prédation bien plus forte.
Les néozoaires prédateurs
L’importation ou l’immigration de prédateurs non indigènes peut avoir des conséquences particulièrement graves car les espèces-proies indigènes ne peuvent pas s’adapter à la nouvelle menace. A cause de l’importation de mammifères prédateurs en Australie, en Nouvelle-Zélande et sur des petites îles maritimes, de nombreuses espèces locales ont été menacées ou même exterminées. Dans un futur proche, l’importation de néozoaires comme par exemple le raton laveur ou le chien viverrin pourraient créer de nouveaux et sérieux problèmes aux espèces-proies déjà menacées.
Par contre, les prédateurs européens qui arrivent naturellement (espèces autochtones comme l’ours ou le loup p. ex.) doivent être traités comme les prédateurs résidant depuis longtemps car ils appartiennent à la faune européenne dans un système dynamique.
Effets de mesures contre les prédateurs pour protéger les espèces menacées
Le contrôle des prédateurs envisage une réduction ciblée de l’effectif des prédateurs pour diminuer la mortalité des espèces-proies. Il peut avoir, en tant que mesure locale et à court terme de protection des espèces, un effet positif sur le succès de reproduction des espèces menacées (Gibbons et al. 2007). Dans quelques cas, des augmentations d’effectifs d’espèces-proies ont aussi été documentées (Smith et al. 2010). Cependant, un effet à long terme sur l’évolution des effectifs a rarement été prouvé (Côté & Sutherland 1997; Fletcher et al. 2010). La littérature scientifique actuelle traitant des rapports entre prédateurs et proies fait ressortir les points suivants à propos de la décision d’intervenir ou non contre des prédateurs :
- Une réduction ou une élimination de la population de prédateurs ne conduit pas nécessairement à une augmentation des effectifs d’une espèce-proie (Langgemach & Bellebaum 2005).
- La proportion d’individus-proies mangés (taux de prédation) est très variable selon les régions étudiées et les années, particulièrement chez les espèces-proies menacées. Cela vient surtout des différences dans l’espace et dans le temps concernant la qualité de l’habitat et les conditions environnementales (Teunissen et al. 2005).
- L’amélioration de l’habitat en faveur d’une espèceproie menacée peut avoir des répercussions positives aussi bien sur cette espèce que sur ses prédateurs. De telles mesures peuvent par exemple favoriser d’autres espèces-proies, comme les campagnols, et ainsi indirectement augmenter l’offre alimentaire des renards et d’autres prédateurs. De même, un meilleur couvert et un nombre accru de postes d’affût peuvent entraîner une augmentation du taux de prédation. Mais la question de savoir si un changement du taux de prédation lié à une amélioration de l’habitat avait des répercussions sur l’évolution des effectifs d’espèces menacées n’a guère été étudiée jusqu’à présent (Langgemach & Bellebaum 2005).
- Les prédateurs n’influencent pas seulement la mortalité des proies. Leur présence peut à elle seule entraîner une utilisation modifiée des ressources, une modification de la répartition dans l’espace ou une vigilance accrue des proies. De tels effets ne sont toutefois significatifs pour l’évolution de la population des espèces-proies que s’ils ont des répercussions sur l’implantation et/ou sur les facteurs-clés de la dynamique de population comme le taux de survie, la fécondité et le recrutement, et ainsi finalement sur l’effectif de l’espèce-proie (p. ex. Creel et al. 2005; Zanette et al. 2011)
- La réduction à court terme du nombre de prédateurs par des tirs est relativement facile alors que la réduction à long terme (durable) est en général difficile et chronophage. Les places vacantes dans une population peuvent être rapidement comblées par de nouveaux arrivants et par une meilleure reproduction, ce qui s’applique aussi bien aux me-sures à court terme qu’à long terme (p. ex. Baker et al. 2006 ; Rushton et al 2006). L’efficacité des tirs isolés pour protéger temporairement des espèces-proies menacées n’est pas connue.
Le contrôle des prédateurs du point de vue de la Station ornithologique
Un contrôle des prédateurs comprend la mise en oeuvre ciblée de mesures visant à réduire ou limiter les effectifs de prédateurs pour protéger les espèces-proies. Les interventions contre les prédateurs doivent toujours faire
partie d’un paquet de mesures mûrement réfléchies en faveur des espèces en danger et être complétées par un contrôle d’efficacité des interventions limitées dans le temps. En priorité, il faut appliquer des mesures non létales comme par exemple la pose d’une clôture, des mesures répulsives, l’effarouchement acoustique etc. C’est seulement si ces mesures s’avèrent inefficaces que l’élimination de prédateurs peut être éventuellement envisagée. Dans une situation de conflit avec des prédateurs, la chasse usuelle ne peut en général pas réduire sensiblement leur densité à grande échelle. Lorsqu’on envisage un contrôle des prédateurs, les deux domaines « conflits liés aux intérêts humains » et « conflits liés à la protection d’espèces en danger » doivent être traités de manière différente.
Les conflits liés aux intérêts humains : aucun contrôle des prédateurs
De l’avis de la Station ornithologique suisse, un contrôle des prédateurs visant à protéger des espècesproies non menacées, répandues et fréquentes n’est pas justifié. C’est d’autant moins justifié quand la seule raison d’une telle mesure est la concurrence entre les prédateurs et des intérêts humains. Pour protéger les animaux d’élevage, la Station ornithologique suisse préconise autant que possible des mesures non létales comme par exemple la pose d’une clôture, la pose d’obstacles et l’effarouchement acoustique.
Les conflits liés à la protection d’espèces en danger : un contrôle des prédateurs possible mais seulement après analyse détaillée
Pour conserver les espèces menacées, il faut tout d’abord agrandir et améliorer les habitats et supprimer les menaces d’origine humaine. Mais dans le cadre de programmes de conservation des oiseaux en faveur des espèces menacées, il peut être judicieux d’examiner des mesures supplémentaires pour contrer une forte prédation. Les points suivants sont à observer :
- Le contrôle létal des prédateurs ne peut être envisagé que si le prédateur n’appartient pas lui-même à une espèce menacée et que s’il a des effets négatifs prouvés sur le développement de la population d’une espèce-proie menacée. Toutefois, même dans ce cas, la Station ornithologique suisse ne préconise qu’une action limitée dans le temps et dans l’espace, afin de libérer une population d’espècesproies d’un éventuel « predator pit » (une population d’espèces-proies maintenue à un bas niveau par ses prédateurs). Seules les interventions judicieuses et recommandées par les études scientifiques, légales et autorisées par les autorités compétentes peuvent être soutenues.
- Les mesures contre les prédateurs limitées dans le temps seront accompagnées d’un contrôle d’efficacité. Un monitoring des effectifs de l’espèce menacée et de l’espèce prédatrice permettra de suivre l’évolution à long terme des deux espèces.