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La pandémie a ceci de bon que les Romands découvrent la Suisse allemande. Et inversement. Dans mon cas, grâce à une initiative des Amis du Musée international de la Réforme, un petit voyage de trois jours sur les traces de Bullinger m’a transportée dans des villes, des villages et des champs dont le caractère paisible et l’intérêt historique m’ont enchantée.
Que sait-on de Heinrich Bullinger, l’un des réformés de la première heure ? Seulement, peut-être, qu’il a été le successeur de Zwingli. Zwingli, lui, au moins, a sa stèle au Monument de la Réformation des Bastions et on le connaît mieux grâce à l’excellent film que lui a consacré en 2019 Stefan Haupt, Zwingli, le réformateur.
Et pourtant, dans l’histoire du protestantisme, Bullinger devrait passer au premier rang. Car s’il a succédé à Zwingli, on pourrait aussi l’appeler précurseur.
Portrait de Heinrich Bullinger par Hans Asper en 1537
(Zentralbibliothek, Zürich)
Né en 1504 à Bremgarten, il part à quinze ans pour étudier à Cologne. Ses réflexions l’éloignent du catholicisme et lorsqu’on l’invite à l’âge de dix-neuf ans pour enseigner à l’école du couvent de Kappel am Albis, il accepte tout en refusant de se soumettre aux obligations monacales et sacerdotales. Si le prieur l’engage selon ces conditions, c’est que sans doute le monastère était déjà sur la voie réformée.
Le jeune Bullinger, outre l’école aux enfants, donne une éducation en allemand aux adultes de la région et entame des leçons d’exégèse qui anticipent celles de Zwingli à Zurich.
Deux ans plus tard, en 1525, sous son influence, le couvent adopte la Réforme ; Bullinger y poursuit son enseignement jusqu’en 1529 qu’il quitte pour devenir pasteur dans sa ville natale de Bremgarten jusqu’en 1531, quand il est appelé à Zurich. Il remplace Zwingli, tué dans la seconde guerre de Kappel.
Arrêtons-nous là avant de poursuivre la carrière de Bullinger. Aujourd’hui, Bremgarten en Argovie et Kappel am Albis dans le canton de Zurich valent le détour.
On pénètre dans la vieille ville médiévale et baroque de Bremgarten par un pont de bois sur la Reuss, dont les piles en maçonnerie datant du 16e siècle supportent deux chapelles en encorbellement. Des tours rappellent les anciennes défenses de la ville et de nombreuses églises regorgent de décorations de diverses époques. Bijou, un excellent restaurant au bord de la Reuss, porte bien son nom.
Au cœur de la ville, dans une rue pittoresque, se trouve le lieu de naissance de Bullinger, attesté par une plaque commémorative. La bâtisse actuelle est occupée – ô sacrilège ! – par un bar restaurant dénommé Hollywood.
Après une belle promenade dans la forêt de Bremgarten, longeant la Reuss, on traverse la rivière pour accéder à Hermetschwil, un ancien couvent des bénédictins du début du 17e siècle, remplaçant les bâtiments du 12e qui existaient lorsque Heinrich Bullinger père y était pasteur.
Hermetschwil
En passant, disons quelques mots sur ce père. Né à Bremgarten, il y devint prêtre. Il adopta la Réforme en 1529 et dut quitter sa cure pour aboutir à Hermetschwil. Entre temps, il avait finalement épousé la mère de son fils, avec qui il vivait en concubinage depuis plus de trente ans. Mariage qui se déroula quelques mois après celui de son fils avec une moniale défroquée, Anna Adlischwyler.
Là aussi, cet épisode mérite une petite parenthèse. En 1527, lorsque Bullinger séjourne pendant cinq mois à Zurich pour suivre l’enseignement de Zwingli, il rencontre Anna. Au lieu de passer par les coutumes traditionnelles, il lui envoie une demande en mariage personnelle, dans laquelle il se présente, en disant qu’il n’a jamais prononcé de vœux monastiques et qu’il est en bonne santé ; il évoque l’institution du mariage selon la Bible et il demande à la jeune femme de n’en parler à personne et de prendre sa décision seule, en toute conscience. Cette lettre semble être un document unique dans la littérature du 16e siècle. Anna accepta, les fiançailles furent célébrées avec Zwingli comme témoin. Mais la mère s’y étant farouchement opposée, il fallut attendre sa mort, en 1529, pour que le mariage puisse être contracté. Le couple eut onze enfants, dont plusieurs sont morts de la peste, ainsi qu’Anna elle-même, après avoir soigné son mari.
La demande en mariage est caractéristique de la personnalité de Bullinger. Il était un épistolier incomparable. Sa correspondance comporte plus de 12.000 lettres avec des savants et des réformateurs de toute l’Europe, s’entretenant de problèmes religieux et intellectuels. Ses relations avec Calvin ont abouti au Consensus tigurinus, l’accord de Zurich signé en 1549, concernant les sacrements et notamment la cène. Il a également publié d’innombrables ouvrages, des commentaires de la Bible, des prédications, des conseils conjugaux ou pour les visites aux malades. Œuvres rééditées et traduites dans plusieurs langues. On lui doit aussi une pièce de théâtre, Jeu de la belle Lucrèce, ainsi que des écrits historiques. Son influence a été telle qu’à la demande du prince-électeur palatin Frédéric III sa Confessio helvetica posterior, deuxième confession de foi, a été imprimée et adoptée par beaucoup d’Eglises réformées et qu’elle est encore en usage aujourd’hui.
Revenons à Kappel, où Bullinger vécut et enseigna de 1523 à 1529, date de son mariage. L’ancien monastère, géré par l’Eglise réformée de Zurich, est devenu un havre de paix et de méditation.
Tel un hameau, Kloster Kappel réunit l’église monumentale inspirée de l’ordre cistercien, le cloître, un hôtel, avec tout le confort moderne, des restaurants, une ferme, un jardin botanique, et la vue donnant sur les champs et le Righi.
Non loin, on pénètre dans la région où les forces réformées et catholiques se sont défiées par deux fois. La première, en 1529, s’acheva par la fraternisation scellée dans la fameuse soupe de Kappel.
A proximité se trouve le site de la seconde guerre de Kappel au cours de laquelle l’aumônier Zwingli, qui s’élançait en tête des troupes zurichoises, fut massacré, en 1531. A la suite de quoi Bullinger, qui avait passé cette période agitée à Zurich, devint son successeur à la cathédrale Grossmünster de Zurich.
Sculpture de Bullinger par Otto Bänninger sur la cathédrale de Zurich
C’est de là qu’il poursuivit et amplifia l’œuvre de Zwingli. Mort en 1575, Heinrich Bullinger appartient à cette deuxième génération de réformateurs, négociateurs et diplomates, tels Melanchthon et Bèze, qui fortifia les positions des fonceurs Luther, Zwingli et Calvin.
P.S. De nombreux renseignements proviennent d’une brochure préparée par la pasteure Anke Lotz et Christoph Stucki qui organisèrent l’expédition Bullinger pour l’association des Amis du MIR.