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Je n'ai pas beaucoup pratiqué ce qu'on appelle le Théâtre de l'Absurde. Ou en tout cas, peu attiré par les pièces trop philosophiques, je ne l'ai pas beaucoup prisé. Quand l'expression d'idées est d'une telle importance qu'elle détruit l'action dramatique, je ne ressens rien, et m'ennuie. C'est, je pense, ce goût récent pour l'abstraction qui a ruiné le théâtre auprès du grand public, qui a préféré aller au cinéma.
D'un autre côté, sans le Théâtre de l'Absurde, la situation aurait pu être encore pire car, face à lui, il n'y avait qu'un théâtre classique suranné, ayant perdu l'essentiel de sa vigueur depuis longtemps. L'impression de répétition à l'infini des mêmes pièces n'était pas plus propice à conserver au théâtre un public, et, dira-t-on, le Théâtre de l'Absurde lui a conservé au moins la frange intellectuelle, parisienne et philosophique qui, aujourd'hui encore, le maintient en vie.
Mais Ionesco suscite une sympathie particulière, à cause de sa fantaisie, peut-être liée à son origine roumaine: l'intellectualisme chez lui n'étouffe pas l'inventivité, et son art garde quelque chose d'oriental, qui d'ailleurs peut laisser à l'action dramatique une progression sensible, propre à être appréhendée par l'intelligence: Rhinocéros en particulier est l'une des meilleures pièces qu'on ait écrites en français au vingtième siècle.
Car si elle reste démonstrative, à thèse, elle n'en a pas moins une histoire qui a un début et une fin, et une évolution du meilleur au pire, de la vie heureuse d'une petite ville à la tragédie d'un homme seul parmi les fauves. De surcroît, elle contient du fantastique, des symboles vivants insérés dans la trame dramatique, qualité nécessaire qui a si souvent manqué au classicisme français, voire européen.
La seule pièce qui fasse réellement exception, c'est le Faust de Goethe! En un sens, Ionesco se situe dans sa lignée.
En langue allemande, il y a aussi Albert Steffen, méconnu. Il est même plus grandiose qu'Ionesco.
Mais Ionesco s'est d'abord rendu célèbre par sa pochade de La Cantatrice chauve. Je l'ai découverte récemment pour des motifs professionnels. Mais je l'ai choisie, aussi, par curiosité. Il y a de bonnes blagues. Mais tant mes élèves que moi-même avons regretté qu'il n'y eût pas de trame dramatique claire. L'atmosphère désordonnée s'intensifie, il y a un rythme et de la couleur, pour ainsi dire, comme dans les pièces de Valère Novarina. Mais le chemin ne s'appuie pas sur un enjeu particulier, même mystérieux.
La qualité de la pièce, du coup, c'est qu'elle est courte: puisque c'est une blague, il ne fallait pas qu'elle soit longue. La fin qui intervertit les personnages comme si une mécanique infinie était annoncée est émouvante, assez belle, tragique. Cela crée tout de même un fil.
L'avenir est peut-être aux récits absurdes qui reçoivent une explication: les personnages seraient des robots manipulés par des expériences d'extraterrestres, par exemple. On a cela, dans certains films de science-fiction. Ici, l'explication manque, je pense.