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23/05/2010
Edward Burne-Jones ou la mythologie spiritualisée
Je suis allé voir l'exposition sur Burne-Jones à Berne, car j'ai jadis travaillé sur J. R. R. Tolkien et à cette occasion, je me suis intéressé au cercle de William Morris, écrivain et plasticien dont Tolkien aimait les livres, notamment ceux qui évoquaient les anciens Germains entourés, au sein de leurs forêts, de leurs divinités à l'apparence de bêtes, ou de fées qui les guidaient depuis l'ombre des feuillages. J'ai ainsi découvert la peinture de Dante Gabriele Rossetti et d'Edward Burne-Jones, et entre celui-ci et Tolkien, j'ai sans tarder vu la similitude: il s'agissait de mythologie héroïque mais rendue chaste et pure, comme angélisée, ou christianisée de l'intérieur. Le thème du héros affrontant le dragon ou une autre matérialisation du mal pour sauver tout ce qu'il y a de pur en ce monde - chez le peintre souvent représenté par une femme - n'est pas récurrent par hasard: cette variation sur saint Michel et le dragon est fondamentale, sur le plan intérieur et moral.
Burne-Jones a fait en particulier de beaux tableaux sur Persée et Andromède, les héros les plus anciens de la Grèce, et en même temps les plus purs, les plus idéaux, les plus chrétiens dans l'âme, si l'on peut dire, puisqu'ils s'unissent après que Persée a sauvé Andromède, puis ne se quittent plus, même au sein de l'éternité: ils sont changés tous les deux en constellations. C'est l'homme et la femme réunis à jamais dans les cieux, et formant un tout en se mêlant aux dieux. Chez Tolkien, c'est Beren et Luthien, sauf que Persée était né d'un dieu et d'une mortelle, tandis que c'est la femme qui chez Tolkien appartient à la race des Immortels: influence de Tristan et Iseut, sans doute, car Iseut a effectivement des pouvoirs magiques - est une sorte de magicienne semblable à Circé.
Le plus incroyable, chez Burne-Jones, est sa façon de christianiser les dieux de l'Olympe. Andromède a les poses inclinées et les formes de Vénus, mais elle respire la pureté et la blancheur - la chasteté -, et non la volupté. Dans un tableau que je trouve fabuleux, Burne-Jones a fait des dieux de l'Olympe de véritables anges ou saints du Paradis, n'hésitant pas à leur faire des auréoles en forme de soleils rayonnants, ou à leur donner une dignité et une majesté qui rappellent la piété chrétienne médiévale. Le palais de Zeus est comme le centre d'une nouvelle Athènes, d'une Athènes ou même d'une Rome céleste!
Je trouve cela sublime, personnellement, et très dans l'esprit de Tolkien, qui pensait que les dieux païens, avant de déchoir, avaient aussi été de saints anges. C'est le sens profond de sa mythologie et de son lien avec le catholicisme - car Tolkien était catholique pratiquant.
Burne-Jones devait lui aussi être persuadé de puiser aux sources cachées et authentiques du paganisme grec, comme si le Christ même avait ramené parmi les hommes cet esprit perdu. Notre noble peintre disait que le monde qu'il représentait n'avait encore jamais été matérialisé, et Tolkien disait aussi que son monde était plus en devenir qu'il n'était réellement passé. Étrange idée, mais en réalité, Tolkien était un grand lecteur de l'Apocalypse de saint Jean, et le fait est que la Jérusalem céleste est à la fois matérielle et spirituelle, chrétienne et païenne, pour ainsi dire, alliant le merveilleux mythologique à la moralité biblique.
J'ai été, donc, ébloui par l'univers fabuleux créé par Burne-Jones - hiératique et habité d'une vie solennelle et lente -, car même si on peut, en théorie, lui reprocher une sorte de froideur plastique à la Leconte de Lisle, je crois que c'est injuste, et que son amour des formes classiques s'accompagne d'une vie généreuse et diffuse, subtile, grandiose. Il n'est pas vrai que l'inspiration doive forcément briser les formes anciennes: ce n'est pas si simple. Tout est une question d'équilibre, et je reste admirateur inconditionnel d'Edward Burne-Jones. (De Tolkien aussi, bien sûr.)