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On connaît bien le Röstigraben et le fossé ville-campagne, mais on a tendance à oublier une vieille frontière qui, du col de Brünig au sommet du Napf, sépare l’Est et l’Ouest du pays. Comment est-elle apparue, comment s’est-elle manifestée? Balade sur une ligne de crête qui traverse aussi le plateau, avec Beromünster (LU) et Reinach (AG) comme point d’achoppement.
Kurt Messmer
Kurt Messmer travaille comme historien indépendant spécialisé dans l’histoire au sein de l’espace public.
À l’époque de la Réforme, les cantons de l’Ancienne Confédération appliquèrent ce que la Paix d’Augsbourg formaliserait trente ans plus tard, en 1555, avec le principe du «Tel prince, telle religion». Lorsqu’en 1528, Berne adopta la Réforme tandis que Lucerne et les bailliages communs du Freiamt et de Baden restaient fidèles aux catholiques, un fossé se creusa, dépassant largement les simples questions de foi.
Entlebuch et Emmental – une vie au rythme des confessions
«Lorsque l’on sait qu’hier était également un jour férié (Saint-Jacques) et avant-hier un dimanche, nos observations nous ont rapidement permis de comprendre l’énigme du fort retard économique et agricole des habitants de l’Entlebuch par rapport à ceux de l’Emmental», note en 1827 un protestant argovien. Près de 90 dimanches et jours fériés. Un jour sur quatre est chômé. Le paysan catholique a «moins de jours dans l’année», analyse Jeremias Gotthelf (1797-1854). Sans compter ses journées «plus courtes de deux heures», à cause des messes, prières et autres recueillements. Le calcul est vite fait.
Des coutumes qui divergent autour du Napf
À l’ouest du Napf et de son sommet à 1400 m, on attend le Weihnachtskind («le petit Jésus»), à l’est le Christkind («l’Enfant Jésus»). À l’Ouest, il y a des étrennes pour la nouvelle année et des défilés masqués le 31 décembre et le 1er janvier, mais pas de carnaval comme à Lucerne et dans les autres régions catholiques. De retour dans l’Emmental réformé après un séjour soleurois, Annebäbi Jowäger assure que la nourriture des fidèles de l’autre foi a un «goût catholique».
Des détails anecdotiques? Richard Weiss (1907-1962), pionnier de l’histoire des folklores et référence internationale, recommandait de «quitter parfois le balcon du théâtre politico-historique mondial et de descendre des hauteurs des systèmes idéels pour ausculter patiemment les dessous invisibles du tissu culturel».
Ses mots sont une douce musique à nos oreilles. Et cependant, prudence. Annebäbi Jowäger aurait aujourd’hui près de 200 ans. Les observations sur la vallée d’Entlebuch citées en introduction ne sont pas beaucoup plus récentes. Les indications sur les coutumes hivernales de part et d’autre du Napf concernent les générations d’avant la Seconde Guerre mondiale. Les temps changent, et nous avec. Toute chose doit être considérée dans le contexte de son époque. C’est là la loi d’airain de l’étude historique. – Au loin sur l’horizon se découpent déjà deux clochers à coupole rouge.
Saint-Urbain, une triomphale mise en scène
Dans la région de Langenthal (BE) et de Pfaffnau (LU), des moines cisterciens venus d’Alsace animent depuis 1194 une communauté monastique. À la suite à la conquête de l’Argovie par les Confédérés, le monastère conclut en 1415 un traité de combourgeoisie à la fois avec Berne et avec Lucerne. Deux précautions valent mieux qu’une. L’adoption de la Réforme par Berne, en 1528, change la donne. Le monastère n’est désormais plus séparé des tenants de la nouvelle foi que par la petite rivière frontalière de la Rot.En tant qu’ordre réformé, les cisterciens fuient le luxe, y compris dans les bâtiments: pas de clocher, pas d’ornement. Mais Malachias Glutz von Blotzheim, abbé de Saint-Urbain de 1706 à 1726 et digne représentant du patriciat soleurois adoubé par le Roi Soleil, n’en a cure. Il fait d’abord fabriquer pour le chœur des stalles à nulle autre pareilles puis reconstruire à neuf l’église et l’ensemble du couvent. Il le signale partout en apposant force lettres et armes dorées sur le bâtiment de sorte que nul ne peut ignorer le nom du commanditaire du chantier. Il faudrait s’aveugler délibérément pour ne pas voir dans l’imposante façade flanquée de deux tours une démonstration de pouvoir des catholiques de premier ordre à l’encontre du territoire réformé de Berne. L’architecture est un langage.
Beromünster, similaire à Saint-Urbain, mais tout à fait différente
Même par-delà la mort, les grands nobles du Moyen-Âge se plaçaient au-dessus du commun des mortels. Ils finançaient des institutions religieuses pour que l’on prie pour le salut de leurs âmes. C’est ainsi que Beromünster vit le jour en 1036, lorsque Ulrich le Riche fait du chapitre le lieu de sépulture des Lenzburg, supposément après l’accident de chasse d’un comte Bero. C’est aussi ce qui se passe après le régicide d’Albert Ier, en 1308, lorsque le double couvent de Königsfelden devint le caveau funéraire privilégié des Habsbourg. Point de moines sur les bords de la Wyna. Beromünster n’a jamais été un couvent. Aujourd’hui encore, il abrite une communauté de chanoines. À Königsfelden, les prières d’intercession sont interrompues en 1528, lorsque Berne étend la Réforme. Mais pas dans le fief catholique du Michelsamt, où l’on continue de prier de nos jours encore – et ce depuis près de mille ans.
Vue aérienne – embarquement immédiat!
L’adjectif «unique» est à la mode. Que de personnes, que de choses sont censées être uniques! Le site de Beromünster, lui, ne se paie pas de mots: il l’est véritablement. Sa structure architecturale, sa disposition spatiale font de cette abbaye un objet singulier et tout à fait hors pair. Au centre, la monumentale abbatiale Saint-Michael rassemble autour d’elle, depuis le XVe siècle, plus de trente bâtiments disposés en cercle et hiérarchisés comme il se doit: prieuré, custodie, maisons de chanoines, chapitre, cave, siège administratif «Hirschen». Par sa construction évoquant parfois une petite ville fermée et à de nombreux égards très aérée avec ses nombreuses perspectives sur la nature environnante, cet ensemble défie toute concurrence, tant il est hors concours. Embarquez avec nous pour profiter de quatre minutes de vue aérienne imprenable!
Beromünster, un ensemble conventuel. En survolant le site d’est en ouest, on discerne bien l’imposante ceinture de bâtiments et la splendide abbatiale en son centre.Josef Ehrler / Musée national suisse
Festivité, culte, religion: une fête pour tous les sens
Tableaux, statues, costumes d’apparat, éclat et plaisir pour les yeux. Pour les oreilles, des litanies et des chorales et le Vendredi saint, des crécelles à la place de cloches. Au loin, le grondement des canons, œuvre des canonniers de Lucerne. Processions, retraites, pèlerinages à pied. Génuflexions, hostie sur la langue, parfum d’encens, chaleur de bougies contre les souffrances d’ici-bas. Les doigts égrènent le chapelet, 59 perles jusqu’à la croix. Sur la peau, l’onction des malades, incorporée, littéralement, avec des petits bouts de papier porteurs d’intercessions, tout comme la poudre d’argile prélevée sur de minuscules reproductions de la Vierge d’Einsiedeln pour être ingérée dans les plats.D’après Richard Weiss, le catholicisme est une «religion cultuelle», le protestantisme une «religion livresque». L’après-midi du Jeudi saint, le prieur de Beromünster lave les pieds de douze jeunes gens, jadis des novices. Un acte symbolique d’humilité, une imitation de Jésus avec ses douze apôtres. Onze des jeunes hommes, tous pieds nus, portent une aube blanche et une couronne de roses blanches. À l’extrémité du grand banc, on reconnaît Judas, avec à la ceinture une bourse contenant 30 pièces d’argent. L’argent de la corruption, la somme reçue contre la dénonciation qui conduit à l’arrestation de Jésus par les soldats romains. Dans sa bourse de cuir, les piécettes tintent comme elles l’ont toujours fait. Aujourd’hui comme hier, le traître porte un vêtement rouge sang.
Le pèlerinage à cheval dans les rues de Beromünster. Réminiscence de l’année 1968. Les croyants sont sortis depuis cinq heures du matin. A midi, le cortège comprend environ deux mille personnes. L'acte de fondation de 1509 nomme «la bénédiction des champs et des récoltes» comme objectif.SRF Archiv
«Se détourner de la violence du pape»
En 1528, le Conseil de Berne va au bout de son idée. En février, il adopte la Réforme; en mars, il oblige le prêtre de l’ancienne foi officiant à Reinach (AG) d’embrasser la nouvelle doctrine, sous peine d’être démis de ses fonctions. Plus facile à dire qu’à faire, cependant. L’ancienne église se trouve à Pfeffikon, sur le territoire catholique de Lucerne. Il faut donc ériger une nouvelle église, à 500 mètres de l’ancienne «à la gloire de Dieu et de sa sainte parole», comme le proclament les deux ours bernois sur la plaque qu’ils soutiennent de leurs pattes depuis bientôt 500 ans.
Deux chaires, le jour et la nuit
«Pars pro toto. La partie pour le tout.» Un principe qui fait ses preuves depuis 2000 ans, y compris sur une vieille frontière culturelle. Pour chaque église, une chaire – mais quelle chaire! Les lignes élancées de l’escalier de la chaire de Beromünster concentrent à elles seules plus d’art que toute l’église de Reinach, austère et dépouillée. Sur la chaire, on reconnaît la parabole du semeur. Et son grain tombe très loin: quatre visages représentent les quatre continents connus à l’époque, l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique. L’Australie attendra. Au-dessus, l’abat-voix est orné des symboles des quatre évangélistes, eux-mêmes surmontés d’un ange qui annonce au monde son message comme autrefois les trompettes sur les remparts de Jéricho. Que l’on soit religieux ou non, amateur de baroque ou non, «c’est la classe internationale» au bord de la Wyna.Reinach illustre le contre-programme de la Réforme. Une chaire plus simple que simple, en bois brut, sans ornement ni abat-voix. Seul signe distinctif: la croix. La position de la chaire suggère tout de même une élévation. C’est de là-haut qu’était proféré le sermon, en langage clair et populaire, et le prédicateur lisait les ordonnances du gouvernement bernois. Beromünster et Reinach, le jour et la nuit. Reste à savoir ce que chacun considère comme le jour ou la nuit.
D’un côté et de l’autre: deux types de noblesse
Depuis la suzeraineté de Lucerne sur le Michelsamt en 1415, les chanoines sont issus du patriciat lucernois, nommés par le Petit Conseil. En témoignent de nombreux noms de maisons collégiales, tels que Dürlerhof, Hartmannhof, Fleckensteinhof, Amrhynhof, Anderallmendhof, Pfyfferhof, Cysathof ou Hertensteinhof. La dynastie régnante agit en centre autocratique pour l’attribution mutuelle de fonctions, de postes et de revenus. Au XVIIIe siècle, choisir Beromünster équivalait à s’échapper à cette vallée de larmes qu’est la vie terrestre: loisirs et plaisirs à volonté, et insouciance financière jusqu’à la fin des temps.
À cette époque, une charge de chanoine rapportait, en effet, trois à cinq fois plus qu’une simple charge paroissiale, notamment grâce au prélèvement des dîmes. Le système profitait également à la parentèle. Qui s’étonnera dès lors que les percepteurs de dîme appartenant à l’Église se soient opposés avec véhémence à la réforme agraire prônée par les jeunes penseurs lucernois du XVIIIe siècle? Un initié de l’époque témoigne qu’il y avait «une grosse dignité à Beromünster», quoique la plupart des chanoines utilisaient leurs revenus pour toutes sortes de choses, mais guère «pour ce à quoi ils étaient destinés».Contrairement aux percepteurs de dîmes ecclésiastiques de Beromünster, Gottlieb Hünerwadel, homme d’affaires de Lenzbourg, suit le mouvement de la République helvétique et assume de hautes fonctions politiques et militaires à partir de 1798. En 1811, il ouvre avec son père une filature de coton à Niederlenz avant de s’engager comme officier dans l’armée autrichienne puis française. Loisirs, plaisirs, dépenses? Connaît pas.
Une frontière économique? Pas vraiment
Lors de l’agrandissement de l’église de Reinach en 1776, on sollicite le meilleur architecte de la région, même s’il vient de la petite ville catholique de Beromünster. Idem lors de la construction de l’église de Seengen, en 1820, et de celle de Meisterschwanden-Fahrwangen, en 1822: on recrute pour ces deux chantiers un architecte catholique, Jost Kopp (1759-1830), de Beromünster, dit le «Zimmerjost». Là encore, on souhaite s’octroyer les services du meilleur de sa catégorie, quelle que soit sa confession.Les spécialistes ne sont pas les seuls à traverser la frontière. Elle est aussi poreuse pour les entrepreneurs du textile, ce qui entraîne des répercussions sur les conditions de vie matérielle d’une large partie de la population. Au XVIIIe siècle, l’industrie artisanale recouvre aussi bien le territoire protestant de Berne que les terres catholiques de Lucerne, où elle recrute de petits paysans, des journaliers et leur famille, souvent comme main d’œuvre de remplacement. Les marchands lucernois sont nombreux à embaucher des travailleurs à domicile par-delà la «frontière». À l’inverse, les commerçants bernois disposent de ressources plus importantes, sont mieux organisés, s’avèrent bien plus puissants. Dans un cas comme dans l’autre, la vieille frontière culturelle n’est un obstacle pour aucune des parties.
Stöck, Wyys, Stich
De la religion et de l’économie au jeu de jass et autres passe-temps, il y a un pas qui peut paraître osé. Saint Bernardin de Sienne (1380-1444) le franchit pourtant en concluant que le jeu de cartes est «le livre de prières du diable». Un site Internet rattaché à l’Office fédéral de la culture voit cependant les choses autrement. On y découvre avec une révérence croissante qu’il «émane des cartes de jass comme un parfum magique de convivialité, instillé peut-être par les innombrables heures de jeu au cours desquelles la tradition s’est forgée».En Europe, la première mention des jeux de cartes se retrouve à Berne, en 1367, dans une interdiction. Le jass, quant à lui, n’apparaît de manière avérée en Suisse qu’en 1796, en premier lieu à Schaffhouse. Des soldats auraient ramené le «Jos» (paysan) de Hollande. Entre le territoire protestant de Berne et la région catholique de la Suisse centrale, la frontière des cartes de jass se superpose à celle des confessions. Mais un simple coup d’œil à ce qui se passe dans les cantons catholiques du Jura, de Soleure, de Fribourg, du Valais et du Tessin oblige à relativiser cette corrélation. Une autre piste paraît plus convaincante: dans l’Ancienne Confédération déjà, on prélevait un impôt sur la vente des cartes à jouer. «Tel prince, tel jeu de cartes.»
Brugg, centre de «l’État tampon» d’Argovie
«Les influences de l’Est et de l’Ouest se rejoignent en Argovie, où elles se croisent avec celles de la Suisse centrale», constate Richard Weiss en 1946. «Au centre de cet “État tampon”, il y a Brugg où, géographiquement parlant, les systèmes fluviaux de l’Aar, de la Reuss et de la Limmat se rejoignent et où, parallèlement aux cours d’eau, les voies de circulation préhistoriques, romaines, médiévales et actuelles de l’Est et de l’Ouest se rejoignent pour se croiser ou traverser ensemble le cours inférieur de l’Aar, vers le Nord, jusqu’au Rhin, où la foire de Zurzach, la plus importante entre Lyon et Francfort, a attiré des courants économiques, culturels et religieux orientaux et occidentaux depuis l’époque romano-celtique.» Un vrai panorama historique.
Est-ce que le murmure culturel persiste?
À l’ère du coronavirus, l’on raconte que l’histoire de la division nationale est aussi vieille que le pays lui-même. «L’histoire de la division est l’un des récits politiques les plus populaires.» Peut-être bien. Cependant, l’examen des imprégnations culturelles séculaires montre qu’il ne s’agit pas d’instrumentaliser un récit, mais de dresser un état des lieux de l’Ici et maintenant.
Il est révolu, le temps où un marié catholique pouvait se faire traiter de «papiste» à Reinach, une mariée protestante de «kätzers wyp» à Beromünster. L’érosion du religieux ne fait plus débat depuis longtemps, la mobilité a distendu beaucoup de liens, l’hégémonie mondiale de Mc Donalds supplanté le «goût catholique».
Et pourtant, un landammann argovien affirmait il y a peu dans un discours plein d’esprit qu’aujourd’hui encore, une morgue lucernoise reste plus gaie qu’un carnaval argovien. Si nul ne prend ce bon mot au pied de la lettre, les affirmations et observations de ce genre n’en éclairent pas moins, aujourd’hui encore, les «dessous du tissu culturel».
Le château de Chillon, réputé pour sa beauté, est l’un des châteaux médiévaux les mieux conservés d’Europe. La forteresse construite au Moyen Âge sur les bords du lac Léman fut la demeure des puissants comtes de Savoie jusqu’à l’arrivée des Bernois, en 1536. Plus tard, le château inspira de nombreux écrivains et poètes.
Les châteaux de Bellinzone comptent parmi les exemples les plus impressionnants d’architecture fortifiée de la région alpine. Ces forteresses du bas Moyen Âge protégeaient l’accès aux cols alpins; ils étaient donc un atout stratégique pour le duché de Milan et un enjeu majeur pour l’ancienne Confédération.
Des adversaires inégaux originaires d’une même région. En 1386, le champ de bataille de Sempach oppose d’anciens «voisins». L’époque des châteaux et des chevaliers touche à sa fin. L’avenir appartient aux villes, en plein essor.