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"Quand la culture a lieu"
« Quand la culture a lieu » par Jeremy Narby
Un après-midi de juin, j’ai assisté à la réalisation d’un kiosque culturel dans un faubourg pauvre de São Paulo, au Brésil. Le kiosque jouxtait une rue à la circulation dense, et il y avait une odeur chimique et âcre dans l’air.
Un musicien électronique et un vidéaste s’activaient autour du kiosque et de leurs machines. Des sons étranges émanaient des haut-parleurs, pulsant à un rythme sanguin, une musique techno dans un endroit où les gens écoutent surtout de la samba et du rap. C’était une invitation vers l’inconnu.
Les enfants du quartier sont arrivés en premier, curieux en diable. Ils ont vite compris que le kiosque leur offrait la possibilité de s’exprimer, et pas seulement d’assister à un « spectacle »; ils pouvaient crayonner des feuilles de papier, déclencher des sons, et même filmer. Les plus jeunes se sont mis à dessiner assidûment. Dans une ambiance techno et festive, ils faisaient surtout des traits, beaucoup de traits.
Entre-temps, plusieurs jeunes adolescents ont vu qu’ils pouvaient utiliser le mégaphone du kiosque pour produire des larsens. Ces bruits se mélangeaient allègrement à la musique des machines. Puis, l’un d’eux a improvisé un jeu: dire le début d’un juron et le compléter avec un larsen, mimant la censure télévisuelle de MTV: « FILS DE P…(iiiii) ».
Le vidéaste, lui, montrait aux jeunes intéressés comment filmer. Grâce à un écran, ils pouvaient voir les images qu’ils tournaient. Au Brésil, plus qu’ailleurs, et particulièrement dans les favelas, les gens sont de grands consommateurs d’images télévisuelles. Ici, au coin de leur rue, ils devenaient producteurs d’images. L’un d’eux s’exclama que la rue où nous nous trouvions n’avaient pas l’air d’être la même à l’écran – découvrant le fait que filmer les choses les transforme.
Une fois que les jeunes avaient accompli leur travail d’éclaireurs, les adultes se sont approchés. L’événement se transforma en une petite fête de quartier spontanée. Les gens du lieu ont fini par prendre le risque de se frotter à l’inconnu. Et les deux artistes ont pris le risque de s’exposer, loin de la sécurité des scènes. En se rencontrant là, au coin de la rue, les deux partis se rendaient vulnérables. Et cette vulnérabilité collective permettait de mieux partager le Savoir.
À un moment donné, je suis allé faire un tour. Le soleil se couchait, répandant dans l’air une couleur orange électrique. A travers le ciel, des centaines de cerfs-volants virevoltaient. Petits et grands s’amusaient à faire voler du papier et des bouts de ficelle. Ca ne coûte pas cher et ça détend à la fin de la journée, tout en fournissant un spectacle joyeux pour les yeux. Il m’a paru clair, en admirant la danse hallucinante des cerfs-volants dans la fluorescence chimique du ciel de la banlieue de São Paulo, que les gens savent s’amuser sans Kiosque à Culture [Fiteiro Cultural]. Mais le Kiosque sème des graines. Il réunit des mondes pas forcément conscients l’un de l’autre. Il recentre la culture comme apport social, plutôt que comme sphère inaccessible. Il ne cherche pas à produire du beau, mais à créer une mise en danger de soi qui permet d’en savoir plus sur le monde.
Au Kiosque, la culture peut avoir lieu, parce qu’elle a un lieu.