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DU RETRANCHEMENT DE QUELQUES LETTRES DANS LA POESIE.
Il est permis de retrancher une lettre dans certains mots, non-seulement pour le besoin de la Rime, mais encore pour la structure du vers. Ainsi l'on conserve ou l'on supprime à sa fantaisie la derniere lettre des mots suivans, & de quelques autres: Athènes, Thèbes (a) fourmis au singulier, encore, jusques; de tous les présens des verbes terminés en is, en ais, ou en ois: je fais, je crois, je dis, je frémis, j'avertis, je suis, du verbe suivre (j'excepte le verbe substantif je suis, sum, dont je n'ai jamais vu qu'on ait retranché l's). On ne doit pas non plus la retrancher au prétérit parfait terminé en is. Ainsi Moliere a pris une trop grande licence en disant:
Hélas! Si vous sçaviez comme il étoit ravi,
Comme il perdit son mal sitôt que je le vi.
Malgré le sentiment de Ménage, qui prétend que Vaugelas s'est manifestement trompé, en blâmant ces vers de Malherbe:
Que j'avois lorsque je couvri
Les plaines d'Arques & d'Yvry.
Quelques Auteurs retranchent aussi l's au présent de l'indicatif des mots terminés en iens: je tiens, je me souviens, &c. Mais je ne crois pas que cette liberté soit suffisamment autorisée.
Il faut bien se garder de la retrancher à la seconde personne des présens singuliers de l'indicatif, & de dire avec l'Auteur du Sonnet de l'Avorton:
Et du fond du néant où tu rentre aujourd'hui.
Autrefois les Poëtes avoient la liberté de dire avecque, & même avecques. Aujourd'hui ce mot est rarement en usage. Racine & Despréaux ne l'ont employé chacun que deux fois. Encore l'ont-ils changé une fois l'un & l'autre. Despréaux l'a conservé dans ce vers, où il a beaucoup de grace:
Tous les jours je me couche avecque le Soleil.
Dans sa premiere Satyre il avoit dit:
Quittons donc pour jamais une ville importune,
Où l'Honneur est en guerre avecque la Fortune (b).
Biens des gens trouveront qu'il a eu tort de le changer, tant parce qu'il étoit plus doux de la premiere façon, & que la césure étoit plus exacte, qu'à cause qu'on ne dit pas, avoir guerreavec quelqu'un: mais être en guerre avec quelqu'un.
En prose on dit assez communément: c'est peu que de faire, &c. On a la liberté de retrancher le que dans la Poësie. C'est à l'oreille à juger dans quel endroit ce retranchement peut avoir de la grace. Despréaux l'a sagement supprimé dans les vers suivans:
Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux,
C'est peu d'être Poëte, il faut être amoureux.
C'est peu d'être agréable & charmant dans un livre,
Il faut encor sçavoir & converser & vivre.
Le P. Mourgues prétend qu'on peut supprimer la particule ne dans l'interrogation: Peut-on pas? pour ne peut-on pas? Sçai-je pas? pour ne sçai-je pas?
Sçai-je pas que Taxile est une ame incertaine?
Sçai-je pas que sans moi sa timide valeur?
RACINE.
Mais M. l'Abbé d'Olivet, dans ses remarques de Grammaire sur Racine a condamné ces exemples; & je crois que c'est avec d'autant plus de raison, que j'ai observé que nos meilleurs Poëtes ont pris seulement cette licence, lorqu'ils y ont été contraints par la mesure du vers. Je ne sçache que le seul Bensérade, qui, sans y être obligé, a dit:
Est-il pas naturel de prendre sa revenche?
(a) Thomas Corneille, dans ses Remarques sur Vaugelas, prétend qu'il faut toujours écrire, & en Prose & en Vers, Athènes, Mycènes, Thèbes, &c. Mais à l'égard de la Poësie l'usage est contre lui.
(b) M. Brossette, qui est si exact à nous avertir des changemens qu'a faits Despréaux, n'a pas fait attention à celui-ci. J'ai lu dans une des premieres éditions des OEuvres du célebre Satyrique:
Où l'honneur est en guerre avecque la Fortune.