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Les économistes publient pour faire passer des idées. Ils souhaitent être des « influenceurs » intellectuels. Leur commerce est la « destruction créatrice » des doctrines, des politiques économiques et des ordres sociaux traditionnels. Le présent article analyse les enseignements de six économistes célèbres : Adam Smith, Friedrich List, Karl Marx, Joseph Schumpeter, John Maynard Keynes et Milton Friedman (voir illustration).
Phénomène frappant, l’impact de leurs œuvres est souvent bien différent de celui qu’ils visaient. Lorsque les théoriciens sont censés être plus intelligents que la moyenne de leurs lecteurs, les risques de malentendus se multiplient.
Six économistes célèbres
Source : Shutterstock / Alamy / Wikimedia / La Vie économique
Que disait Smith ?
Dans son ouvrage de 1776 « La richesse des nations », l’économiste écossais Adam Smith (1723–1790) aurait ainsi soutenu que seul compte l’égoïsme pour obtenir des résultats profitables à l’ensemble de la société. Ce malentendu est tombé en terrain fertile dans les milieux aisés, notamment aux États-Unis. Dans le débat politique, il sert à justifier un laissez-faire total. Or, Adam Smith jugeait ce point de vue erroné à bien des égards[1]. S’il y avait été vraiment attaché, pourquoi aurait-il, dans le cadre d’une « science du législateur », rédigé un ouvrage qui montrait la voie d’une bonne gouvernance ? Si les actions égoïstes des acteurs débouchaient sur le meilleur des mondes possibles, en quoi une telle science serait-elle nécessaire ? La prémisse de l’égoïsme absolu est donc fausse.
L’intérêt personnel n’est pas bénéfique en soi parce qu’il profite automatiquement à tous. Il ne l’est que lorsque les institutions et les lois le guident là où il est utile sur un plan général. D’où la nécessité, entre autres, d’une réglementation du secteur bancaire, car « l’exercice de la liberté naturelle de quelques-uns, qui pourrait compromettre la sécurité de l’ensemble de la société, est et doit être empêché par les systèmes juridiques de tous les États. » Smith est donc un influenceur dont le message a souvent été mal compris, voire détourné.
List, un héros ?
Plus d’un demi-siècle plus tard, en 1841, l’économiste allemand Friedrich List (1789–1846) publiait « Le système national d’économie politique »[2]. Il y expose une « théorie des forces productives » attribuant à un État fort un rôle central dans la réussite économique. Pour stimuler les forces productives, l’État doit créer des conditions-cadres appropriées (notamment des institutions sociales efficaces), développer les infrastructures et, surtout, promouvoir le « capital intellectuel ». Il doit recourir à des mesures protectionnistes pour protéger ses industries émergentes. La politique de libre-échange préconisée par Adam Smith est préjudiciable aux pays moins développés.
Le message de List a été entendu : certains pays émergents ont réussi à verrouiller leur marché jusqu’à ce que leurs entreprises deviennent compétitives. En Chine, Friedrich List est un héros. On constate toutefois que des politiques protectionnistes se mettent également en place dans les pays développés dès que les atouts traditionnels de leurs industries faiblissent, disparaissent ou migrent. Comme l’a noté la « Neue Zürcher Zeitung », List est « le saint patron de Trump »[3].
La « bible » marxiste
Karl Marx (1818–1883) porte l’étiquette de l’éternel incompris. Dans « Le Capital », il veut mettre en évidence la « loi du mouvement » de la société moderne et montrer que le « mode de production capitaliste » est en soi soumis à un processus de transformation qui aboutit inévitablement au socialisme en raison d’une baisse durable du taux de profit[4]. Marx est un « entrepreneur » scientifique et politique, dont le travail porte essentiellement sur la transformation des conditions existantes – dans l’économie politique et le monde réel. Mais il n’écrit presque rien sur le socialisme proprement dit.
Cela n’empêche pas ses adeptes de présenter « Le Capital » comme un manuel pour les révolutionnaires et les dirigeants socialistes. Aucun économiste n’a marqué autant que Marx le cours de l’Histoire au XXe siècle. Des pays entiers ont été aspirés dans le tourbillon de sa doctrine, avec des conséquences parfois graves et empreintes de totalitarisme. Ironie de l’histoire, cet influenceur d’inspiration humaniste aurait probablement réprouvé la plupart des effets de son œuvre.
Le message de Schumpeter
En 2000, la revue « Business Week » qualifie Joseph Schumpeter (1883–1950) d’«économiste le plus en vue d’Amérique» à l’occasion du 50e anniversaire de sa mort. Né à Triesch, en Moravie (alors en Autriche-Hongrie), Schumpeter a certainement été l’un des économistes les plus influents du XXe siècle. Dans sa « Théorie du développement économique » (1912), il décrit l’innovation comme le principal moteur du dynamisme économique. Les innovations naissent de processus de « destruction créatrice » qui génèrent de la nouveauté et balaient les anciens schémas, ce qui accroît la productivité du travail et le revenu par habitant[5]. « L’entrepreneur » joue un rôle clé en tant que moteur du changement.
« Soyez innovants ! », proclame Schumpeter. Ce message est largement entendu dans la politique économique actuelle, mais d’autres le sont moins. Dans son livre « Capitalisme, socialisme et démocratie » publié en 1950, il explique que si les grandes entreprises dominent de plus en plus le marché, la bureaucratisation associée à cette évolution conduit progressivement à l’émergence d’un régime économique socialiste[6]. Schumpeter serait-il donc un socialiste déguisé ? Ou aurait-il plutôt prévu les dangereuses tendances du capitalisme des données contemporain ?
Keynes a marqué la politique conjoncturelle
Si actuel que soit Schumpeter aujourd’hui, il est resté toute sa vie dans l’ombre de John Maynard Keynes (1883–1946). Né la même année que Schumpeter, le Britannique a influencé comme personne la politique économique du XXe siècle. Dans « Les conséquences économiques de la paix » (1919), il anticipe les effets catastrophiques qu’auraient pour l’ensemble de l’économie européenne les montants de réparation imposés à l’Allemagne – sans être écouté[7]. Aucun ouvrage n’élargira autant la compréhension des interconnexions économiques que sa « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », publiée en 1936[8].
Keynes conçoit l’économie comme un système interdépendant dans lequel l’économie réelle et l’économie financière interagissent, et où la demande effective agrégée détermine l’emploi et le revenu national. Une demande effective trop faible se traduit par du chômage et une sous-utilisation des capacités de production. Une politique monétaire et budgétaire judicieuse est donc nécessaire.
Définir ce qui est judicieux est toutefois une question de point de vue. Ainsi, la politique de déficit budgétaire (« deficit spending ») très poussée de Ronald Reagan a été légitimée par Keynes et la dette publique qui en a résulté lui a été imputée. Keynes aurait certainement approuvé la politique monétaire de l’Union européenne lors de la crise financière de 2007–2008, contrairement aux « banques poubelles » (« bad banks ») et aux tenants de la politique d’austérité. Et comment les pilotes de la politique économique auraient-ils réagi à l’actuelle pandémie sans la leçon de la Théorie générale ?
Friedman et ses « Chicago boys »
L’un des promoteurs les plus radicaux de l’idée de marché libre est l’économiste américain Milton Friedman (1912–2006). Soucieux de réduire la présence de l’État, il favorise la privatisation et la déréglementation tout en préconisant des impôts négatifs sur le revenu plutôt que des prestations sociales. Friedman est un influenceur social de la première heure, notamment par ses écrits de vulgarisation scientifique tels que « Capitalisme et liberté »[9] (sorti en 1962) ou sa série télévisée « Free to choose ». Son approche empreinte de « laissez-faire » a façonné la politique économique américaine après la Deuxième Guerre mondiale.
Il a également influencé l’actualité mondiale en tant que cofondateur de l’école de Chicago. Après le renversement du président chilien Salvador Allende en 1973, ses élèves – les « Chicago Boys » – ont dicté le programme économique de la junte militaire d’Augusto Pinochet : les entreprises d’État ont été dissoutes, les impôts réduits et les droits d’importation supprimés.
Grâce à sa forte croissance économique, le Chili a longtemps été considéré comme l’économie modèle de l’Amérique du Sud. Sa stabilité économique n’a toutefois été atteinte qu’avec le retour à la démocratie en 1990 – et les interventions étatiques qui ont suivi. Friedman lui-même était ambivalent au sujet du « miracle chilien », où une dictature imposait au peuple un programme économique néolibéral. L’autoritarisme est selon lui incompatible avec le laissez-faire : « Si nous ne pouvons convaincre le public que ce système est souhaitable, nous n’avons pas le droit de le lui imposer, même quand c’est en notre pouvoir », déclarait-il dans une interview en 1999[10].
Friedman subit ainsi le même sort que ses confrères : ses écrits suivent une dynamique propre incontrôlée. Autrement dit, les choses ne se passent pas toujours comme prévu.
- Smith (1776).
- List (1841).
- NZZ (2017).
- Marx (1867–1894).
- Schumpeter (1912).
- Schumpeter (1950).
- Keynes (1919).
- Keynes (1936).
- Friedman (1962).
- Robinson (1999).