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Je vous propose pendant cette sesshin d’hiver de nous pencher sur les années d’études de Dogen et son voyage en Chine, dominé par la rencontre qu’il fit de Nyojo. Cette rencontre relatée dans la Hokyo-ki, premier ouvrage de Dogen, marqua les bases de tout le zen soto ultérieur et de notre pratique aujourd’hui également. On pourrait même dire que le zen que nous pratiquons est fondamentalement le zen de Nyojo.
Dogen était un membre de la famille Minamoto et provenait également de la lignée de l’empereur Murakami. Son vrai père s’appelait Michichika, comme il décéda lorsque Dogen n’avait que trois ans, il n’est pas mentionné dans ses écrits. Sa mère était la fille du Régent qui était un grand lettré et qui servait de professeur aux hommes de pouvoir et aux ministres. Il prit Dogen comme son fils adoptif et lui enseigna les choses essentielles du gouvernement et lui apprit les faits importants de sa famille. Il voulait que Dogen assume une fonction importante, telle que ministre. Mais à neuf ans Dogen s’est dit : « Ce n’est pas ce que je désire être ; j’ai l’intention d’abandonner les affaires mondaines et de suivre la Voie. » Cette décision marqua le début de sa carrière de moine et maître.
C’était une époque compliquée au Japon, beaucoup d’intrigues et de luttes de pouvoir se déroulaient à la cour impériale. Dogen grandit donc dans cette ambiance, avec un arrière fonds aristocratique. Il n’est pas totalement établi en fait qui fut son véritable père. Il devint donc moine en 1212, à l’âge de treize ans. On trouve également dans les écrits que lorsque sa mère mourut quand il avait huit ans il observa la fumée de l’encens et réalisa à cet instant l’impermanence du monde de tous les êtres sensibles. C’est à cette occasion qu’il développa sa grande aspiration de rechercher le dharma. Alors à treize ans il s’échappa de la maison des Matsudono et rejoignit son oncle Ryukai qui vivait au pied du mont Hiei, pour prendre conseil auprès de lui. Son oncle fut d’abord surpris mais fut finalement convaincu de la sincérité de Dogen et l’envoya au temple situé sur le mont Hiei.
Dogen y reçut les préceptes de bodhisattva et fut nommé Buppo-bo Dogen, ceci dans l’école Tendai. En fait ayant reçu les dix préceptes de Manjusri il devint un novice, appelé unsui, le rang le moins élevé dans l’ordre monastique. Ceci aura une importance lorsque Dogen arrivera en Chine. Donc son premier contact ne fut pas avec le bouddhisme zen mais avec l’école japonaise Tendai. C’était une école ésotérique, qui avait été forcée d’adopter à l’époque de Kamakura des pratiques Shingon. Sur le mont Hiei les moines étaient principalement engagés à copier des sutras, et l’ambiance y était très militaire. Même des moines soldats y étaient formés car il y avait danger créé par deux lignées de l’école Tendai qui se battaient entre elles. Il est donc fort probable que Dogen fut frappé par cette situation indésirable qui était loin de satisfaire son aspiration initiale à l’éveil.
Dans une telle atmosphère Dogen fut pris d’un doute essentiel qui le poursuivit pendant longtemps. En fait c’est pour trouver une réponse à sa question existentielle que Dogen partira plus tard en Chine pour rencontrer des maître Ch’an. Son doute provenait d’un passage du Mahaparinirvana sutra qui disait : « Le Bouddha Shakyamuni a dit : tous les êtres sensibles possèdent partout la nature de Bouddha ; le Tathagata existe éternellement et est sans changement. » Alors si tous les êtres sensibles possèdent originellement la nature de Bouddha, se demanda Dogen, pourquoi développent-ils encore leur esprit dans la direction de l’éveil et s’engagent dans des pratiques ascétiques en le poursuivant ? Ce doute poursuivit Dogen pendant toute l’année 1214, lorsqu’il avait alors quinze ans. A partir de là comme il ne trouvait personne qui pouvait répondre à son grand doute, il commença à voyager pour trouver un maître authentique qui pourrait l’éclairer.
A cette époque un moine japonais nommé Yosai venait de rentrer de Chine et avait rapporté l’enseignement d’une branche de l’école Lin-chi, donc Rinzai. Par la suite Yosai fut considéré comme le fondateur de l’école rinzai au Japon, mais de sa vie il ne quitta pas l’institution Tendai. Alors après quelques pérégrinations Dogen vint au temple Kennin-ji, il avait dix-huit ans alors, pour étudier auprès d’un disciple de Yosai nommé Myozen. Myozen avait remplacé Yosai comme abbé de Kennen-ji. Dogen se distança alors de son association avec l’école Tendai. Myozen fut le neuvième patriarche de la branche Huang-lung de l’école rinzai et transmit donc les préceptes de cette école à Dogen en 1221. Ceci devait faire de Dogen le dixième patriarche de cette école.
Tout au long de ses études avec Myozen, l’aspiration de Dogen à l’éveil s’amplifia et il attendait avec Myozen que l’opportunité se présente pour aller en Chine de façon à résoudre son grand doute. Il y avait en effet une crise au Japon à cette époque et tous les liens et contacts avec la Chine étaient bloqués.
Myozen quant à lui hésitait à quitter Kennin-ji pour une longue période, car Myoyu avec lequel il avait longuement étudié était mourant. Les compagnons de Myozen lui disaient qu’en fait il ne perdrait rien en repoussant son voyage en Chine et qu’il pourrait partir après la mort de Myoyu. Alors Dogen lui dit : « Si tu penses que ta réalisation actuelle du Bouddha-Dharma est satisfaisante comme elle maintenant, alors tu devrais rester. » Du coup Myozen annonça qu’il partirait avec Dogen en Chine. On peut voir que Dogen accorda la préséance au Dharma plutôt qu’aux sentiments humains.
Et donc Myozen et Dogen partirent de Kyoto pour la Chine en 1223. Dogen avait alors 23 ans.
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Après une traversée pénible pour Dogen qui chopa la diarrhée sur le bateau, en plus des vents violents où Dogen remit son existence éphémère aux immenses vagues, finalement Myozen, Dogen et deux autres moines arrivèrent en vue des côtes chinoises, mais les problèmes n’étaient pas finis. Dogen ne fut pas autorisé à descendre du bateau pendant trois mois.
La raison en est vraisemblablement que Dogen avait reçu les préceptes de bodhisattva du Mahayana et non les préceptes complets du Théravada, qui probablement devaient être requis pour légitimer l’entrée en Chine dans le cas d’un moine-étudiant. Il en profita pour se documenter sur les monastères chinois, leurs us et coutumes. Myozen lui qui possédait les préceptes complets reçus au Todai-ji de Nara avant de faire le voyage, put débarquer plus tôt. Dogen lui-même reconnut qu’il était au courant que les monastères chinois requéraient la possession d’un certificat, d’un reçu, attestant d’avoir reçu les préceptes complets en gage de séniorité. Bon il aurait pu s’en fabriquer un faux lui-même comme l’avaient fait de nombreux moines. Mais Dogen ne voulut pas se plier à cette convention et donc marina sur le bateau pour une quarantaine imposée de trois mois.
Finalement il put débarquer. Avant sa rencontre décisive et finale avec Nyojo, Dogen vécut plusieurs évènements qui le marquèrent profondément : de pouvoir contempler des documents de filiation, des shisho, sa rencontre avec le tenzo, qu’il décrira plus tard dans le Tenzo Kyokun, et de voir un moine poser son kesa sur sa tête. Il faut savoir que les shisho ne sont généralement pas montrés à qui que ce soit. A cet époque et encore maintenant ils sont considérés comme des trésors. De plus Dogen était considéré comme un jeune moine et un visiteur d’un pays étranger. Essayez à Eihei-ji de demander de voir un shisho conservé dans les coffres du temple, vous verrez que vous serez certainement éjectés, nul ne vous les montrera.
Pourtant Dogen réussit, avec une certaine complicité de quelques moines, à contempler un shisho de l’école Lin-chi, celui de l’école Yunmen, un autre très rare qu’un moine déroba momentanément pour qu’il puisse le voir. Celui-ci était écrit sur de la soie fixée sur du brocart rouge et enroulé autour d’un cylindre de jade. Dogen exprima sa gratitude à l’abbé qui lui répondit : « Ceci est en effet un épisode rare. Vous écouter parler de cette façon est réellement se tourner vers l’étude de la Voie. » Avec un tel encouragement Dogen ressentit une joie insurpassable qu’il attribua à la faveur invisible des Bouddhas et des Patriarches. Au total Dogen vit cinq shisho, dont trois des écoles principales du Ch’an. Il réalisa pour la première fois que le dharma était transmis uniquement d’un héritier authentique à un autre, d’un bouddha à un bouddha, d’un patriarche à un patriarche. Il comprit également l’importance de marcher sur la Voie en compagnie d’un bouddha auquel le dharma a été transmis de façon authentique. Il continua donc sa quête pour trouver le maître qu’il désirait et qui répondrait à son grand doute.
Dans un temple Dogen était assis à côté d’un moine qui tous les matins plaçait son kesa sur sa tête et les mains en gassho chantait le sutra du kesa. Dogen était familier avec ce sutra mais n’en avait jamais réalisé la signification jusqu’à cet instant. A cette vue Dogen dit : « Les larmes coulaient sur mes joues et humidifiaient le col de ma robe de moine. » Il fut immergé dans un océan de joie. Ainsi encouragé par cette expérience Dogen prit la résolution suivante : « Bien que je ne puisse pas valoir grand chose, je deviendrai l’héritier du Bouddha-Dharma, je transmettrai le dharma authentique et donnerai l’enseignement du kesa qui a été transmis de façon authentique par les Bouddhas et les Patriarches. »
Dans le chapitre Shisho du Shobogenzo Dogen dit :
« Parce que le dharma est mutuellement transmis entre les bouddhas, la Voie du Bouddha est seulement le point ultime des bouddhas et il n’existe aucun temps qui ne soit pas la transmission mutuelle des bouddhas. Par exemple il y a une transmission mutuelle d’une pierre à une pierre, du jade au jade. Il existe une transmission mutuelle entre les chrysanthèmes et une reconnaissance scellée entre les pins ; il y a une unité entre le chrysanthème d’avant et celui d’après, et entre le pin antérieur et le pin postérieur. Ceux qui ne réalisent pas cela, alors même qu’ils rencontrent la Voie authentiquement transmise de bouddha à bouddha, ne se posent même pas la question de comment atteindre la Voie et n’essaient nullement de comprendre la transmission mutuelle du dharma entre les bouddhas ni le lien évident entre les patriarches. »
On peut donc voir combien le Shobogenzo fut inspiré des expériences que Dogen vécut en Chine.
Il continua de chercher des instructions de la part de moines de l’école Lin-chi du Ch’an. Il rencontra donc les koans comme en attestent ses nombreuses références aux koans. Mais il ne trouvait toujours pas un maître qu’il puisse reconnaître. Finalement en 1225 il rencontra Nyojo, Ju-ching de son nom chinois. Ce fut la rencontre de sa vie et il reconnut Nyojo comme le maître authentique qu’il avait recherché depuis le temps qu’il avait été frappé par son grand doute. Il eut donc la grande chance de se trouver face à face avec Nyojo, qui le reçut comme un fils.
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La question demeure pourquoi Nyojo accepta Dogen dans son monastère si généreusement. Peut-être avait-il entendu parler de lui par Myozen. L’importance de la rencontre de Dogen avec Nyojo est équivalente de celle entre Shakyamuni et Mahakashyapa, de celle entre Bodhidharma et Eka et celle entre Konin et Eno. Ceci fut très rare car comme le rappelle Dogen :
« Mon regretté maître, ce vieux Bouddha, n’accueillait pas facilement des moines. Il avait l’habitude de les refuser en disant : Comme dit le proverbe, ceux qui ne possèdent pas l’esprit de la Voie ne doivent pas entrer dans le monastère. Après les avoir renvoyé il avait l’habitude de dire : il n’y a aucune nécessité à donner un enseignement à ceux qui n’ont aucune sincérité. Ils ne font que déranger les autres. Je ne peux pas les garder dans le monastère. J’ai vu et entendu cela moi-même. Je ne sais pas ce que les chinois avaient fait pour qu’ils ne soient pas admis dans son monastère. Combien chanceux fus-je de non seulement être admis dans son monastère alors que j’étais un étranger venant de loin, mais aussi de pouvoir entrer et sortir de ses quartiers selon mon désir, de lui monter ma dévotion et d’écouter la Voie du Dharma ! »
En effet Nyojo lui avait dit : « Dogen, tu dois chercher mon enseignement dès à présent, que ce soit le jour ou la nuit, que tu soit habillé en moine avec ton kesa, ou en simples habits. Viens dans les quartiers de l’abbé sans réserves pour rechercher la Voie. Je te pardonnerais toujours ton manque de justesse, comme le ferait un père. »
Ainsi Dogen joignit formellement le monastère en brûlant de l’encens dans le Bouddha hall. « Ceci est l’actualisation du Dharma qui a été transmis face à face par les Bouddhas et les Patriarches », dit alors Nyojo. Lorsqu’Yvon et moi sommes arrivés chez Maître Fausto Taiten Guareschi dans son temple Fudenji en Italie près de Piacenzia, il nous a également invités à brûler de l’encens.
Dogen et Nyojo se sont immédiatement reconnus l’un l’autre, ce fut une véritable rencontre. Comment cela est-il possible ? Peut-on y trouver une raison logique ou cela fait-il partie des miracles de l’instant. Dans ces instants ce n’est ni l’appartenance à une école ou une autre qui a la moindre importance, ni la connaissance des sutras, ni la compréhension, c’est la rencontre choc entre deux êtres humains. C’est avec ce genre de rencontre que l’authentique dharma peut être transmis. Sans une telle rencontre aucun enseignement ne peut pénétrer le cerveau, l’âme, de l’apprenti ; sans un tel amour la détermination infinie nourrissant le pratiquant ne peut fleurir. Ou en tout cas beaucoup plus difficilement. Serait-ce là, si une telle rencontre ne se manifestait pas, que résiderait la naissance des doutes, du flottement et des hésitations de nombreux pratiquants ?
Pour une telle rencontre, un tel coup de foudre pourrait-on dire, il faut être deux. Cela paraît évident mais ne l’est pas totalement. Il faut en effet ne pas être seul, c’est à dire il s’agit de laisser l’espace libre. Si celui-ci est rempli de notre ego, pas de rencontre. S’il y a compétition, pas de rencontre non plus. C’est à la fois être unité et être deux. On pourrait dire qu’il s’agit d’un processus alchimique immédiat, une réaction pétante, une force de connivence irrésistible, inconditionnée. Pour Dogen l’authenticité de Nyojo résidait dans sa personne, dans sa vigueur, dans son énergie. C’est cela qu’il recherchait en fait, plus que des sermons sur la Voie, ça il en avait eu plein lors de ses pérégrinations de temple en temple en Chine. A partir de là l’enseignement peut être immédiatement accepté, naturellement, comme la glace fond au soleil. Sinon c’est plutôt le massacre à la tronçonneuse, ça pète les oreilles, donne la migraine, pour un résultat nul. Il faut à la fois une aspiration initiale authentique et rencontrer un maître authentique. Mais le maître authentique seul n’est pas suffisant. Ce serait trop facile.
Voilà aussi un point important. Même si le maître authentique est fort, bourré d’énergie, encore faut-il cette rencontre, qui dépend aussi de l’apprenti. S’il arrive bardé d’une armure, c’est à dire de conceptions, d’opinions, de jugements, sur comment ça doit être, comment un maître zen devrait être, à quelle image il devrait correspondre, alors bien sûr c’est plus une analyse, une recherche de ce qui pourrait nous plaire, mais pas ce choc. Evidemment c’est un problème dans le zen : déjà les maîtres authentiques sont rares, mais en plus il faut aussi que l’apprenti fasse du maître son maître authentique, qu’il l’accepte sans réserves. Sinon cela donnera inévitablement lieu au divorce tôt ou tard. C’est la même chose dans les relations amoureuses. On croit être amoureux, on se persuade qu’on l’est tant le désir d’amour est grand, et un jour les vrais visages apparaissent, comme le rimmel qui coule sur les joues de l’actrice oubliée.
Donc il faut que le big-bang de la rencontre soit au-delà, c’est le mieux. Pratiquer toute sa vie, transformer sa vie quotidienne, générer de la clarté, demande une forte détermination. Cette forte détermination c’est bien si elle repose sur quelque chose ? Seulement sur nous-mêmes ? Oui d’accord mais ce n’est pas facile. Sur les textes, les cérémonies, certainement pas. Mais sur la foi, mélangée intimement avec la foi en son maître, la foi dans l’accompagnement de cet ami de bien, soit vivant extérieur, ou même mort, alors à l’intérieur.
Souvent les termes de maître et disciple sont employés. Je n’aime pas beaucoup cette formulation, je suis trop anarchiste pour cela. Je ne crois pas que quelqu’un puisse façonner quelqu’un d’autre mais je crois en un amour réciproque permettant alors que celui qui est plus ainé, qui a déjà traversé des forêts obscures et des mers agitées, puisse être un conseiller, un ami de bien pour celui qui commence ce long voyage d’éveil dans sa vie. Il faut que le zen soit une école d’amour et non seulement de force, de maître, de disciple, de discipline des fois militaire. Restons légers. Comme aurait dit Etienne : un maître zen c’est un maître zen. Si vous en voulez, il est là. Sinon ne perdez pas votre temps.
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Dogen eut de multiples discussions avec Nyojo. A son retour au Japon Dogen en écrivit un recueil le Hokyo-ji, qui fut donc son premier écrit. Mais le point focal de la pratique de Dogen avec Nyojo fut de s’asseoir en zazen : le cœur du dharma authentique transmis à travers les générations de bouddhas et de patriarches. Voici donc ce qu’en disent Nyojo et Dogen.
Nyojo : « Etudier la méditation – le zazen – avec un maître est abandonner le corps et l’esprit ; c’est s’asseoir de manière intense et résolue sans brûler de l’encens, sans dévotion, sans récitation, ni pratiquer de repentance ni de lire des sutras. Abandonner le corps et l’esprit est de s’asseoir en zazen. Lorsque l’on pratique une assise intense et résolue, les cinq désirs disparaissent et les cinq souillures sont enlevées. »
Dogen : « L’importance primordiale dans l’étude de la Voie est de s’asseoir en zazen. La raison pour laquelle tellement de moines chinois ont atteint l’éveil est dans tous les cas à travers le pouvoir de s’asseoir en méditation. Même un homme d’une ignorance totale peut surpasser un homme cultivé en se dévouant lui-même à la pratique de zazen. Par conséquent tout étudiant de la Voie doit se consacrer à un zazen intense et résolu et rien d’autre ne doit prendre la priorité sur cela. »
Nul doute n’est permis, notre pratique prend ses fondements dans l’enseignement que Nyojo a donné à Dogen. Nous pratiquons le zen de Nyojo. Bon le zen de Nyojo était beaucoup plus sévère que celui d’aujourd’hui. Il tapait sur les moines qui s’endormaient, ou sonnait la grande cloche pour les réveiller et ne manquait pas de les engueuler. D’ailleurs les questions de Nyojo sont encore tout à fait actuelles. Pourquoi vous échapper d’un tel monde et entrer au monastère si c’est seulement pour y perdre votre temps ? Pourquoi venir dans le dojo si c’est pour dormir ? La vie et la mort sont les questions les plus importantes. La maladie ou la mort peuvent nous frapper à tout instant, alors ne perdez pas votre temps à dormir. Attention le Bouddha-Dharma est sur le déclin.
Aujourd’hui chacun est persuadé qu’il fait des efforts cosmiques pour venir pratiquer un peu, c’est devenu un peu mou. C’est vrai c’est devenu un peu mou, la pratique de zazen si quand même elle ne passe pas en dernier, ne passe certainement pas en premier. Attention si la pratique de zazen devient une activité dans notre vie, organisée et définie par ailleurs par de multiples autres activités, et non l’activité de vie, le new age n’est pas loin.
Un jour donc, un moine roupillait en zazen et Nyojo lui hurla : « Lorsque tu étudies avec un maître, tu dois abandonner le corps et l’esprit ; quelle est l’utilité d’une pratique de zazen intense et résolue ? » Dogen était juste à côté du moine et donc c’est vraiment comme si Nyojo lui avait gueulé directement dans les oreilles. Le choc. Dogen était justement dans un état d’esprit qui lui permit de comprendre immédiatement. Il se rua dans les appartements de Nyojo et alluma de l’encens.
- Pourquoi brûles-tu de l’encens ? demanda Nyojo
- Le corps et l’esprit ont été abandonnés ; c’est pourquoi je suis venu.
- Le corps et l’esprit ont été abandonnés ; tu as abandonné le corps et l’esprit ! s’écria Nyojo.
- Cela aurait pu être une illusion momentanée, s’il vous plait ne me donnez pas le Sceau de votre approbation sans perspicacité, dit Dogen modestement.
- Je ne te donne pas le Sceau sans faire preuve de perspicacité.
- Comment pouvez-vous dire cela ? demanda Dogen
- Tu as vraiment abandonné le corps et l’esprit.
A cet instant le gardien du monastère était assis à côté de Dogen dit : « Cet homme d’une contrée étrangère a atteint la Grande Affaire. Ce n’est certainement pas une chose insignifiante du tout. » Et Dogen se retira humblement. La longue marche à la recherche d’un maître authentique trouva finalement son issue dans la relation de Dogen avec Nyojo. Il vit dans Nyojo le dharma complètement incarné dans le corps, il laissa tomber toutes ses hésitations et obtint le sceau de la transmission de Nyojo face à face. Ainsi dit-il : « Par la vertu d’abandonner le corps et l’esprit, j’ai obtenu la transmission face à face et ensuite je suis reparti au Japon. » Car Dogen ne resta pas avec Nyojo.
Dogen avait compris que la nature de Bouddha n’est pas une sorte d’entité permanente, mais n’est rien d’autre que la réalité du monde apparaissant et disparaissant éternellement. Ainsi en zazen, corps et esprit sont abandonnés à chaque instant et réapparaissent à chaque instant. C’est un enseignement clair pour toutes choses dans notre vie, tout apparaît et disparaît d’instant en instant, rien n’est acquis pour toujours, le zen, la vie est l’impermanence, il faut se mettre ça dans le crâne une fois pour toutes et arrêter de s’accrocher à tout ce qui se présente.
On va voir maintenant ce qu’ils se sont dit, car ils ont beaucoup interagit en dehors du zazen silencieux.
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En 1227, Dogen reçut son shisho portant le sceau de Nyojo. Ce document est conservé à Eihei-ji et fut décrété trésor national du Japon en 1990. Dogen retourna cette année au Japon après avoir passé quatre ans en Chine et environ deux ans avec Nyojo.
Dogen demanda à Nyojo :
« Maintenant il est dit dans tous les recoins du monde que la transmission se situe en dehors des écritures ; c’est la grande signification du fait que le premier patriarche soit venu d’Inde. Qu’est-ce que cela signifie ? »
Réponse de Nyojo :
« Pourquoi la grande Voie des Bouddhas et des patriarches serait-elle concernée par le dedans ou le dehors des écritures ? Et pourtant il est dit que la transmission est en dehors des écritures simplement parce que, en dehors de Matanga et d’autres, le premier patriarche vint d’Inde en Chine et eut la compassion de transmettre la Voie et favorisa la pratique de zazen. C’est pourquoi ils disent que la transmission est en dehors des écritures. Le monde ne peut avoir deux Bouddha-Dharma. Avant que le premier patriarche arrive en Chine, les Chinois étaient engagés dans les affaires mondaines et il n’y avait encore pas de maître. Les Chinois reçurent donc le premier patriarche comme s’il était leur roi. De plus, dès son arrivée, les trésors et les gens de ce pays devinrent les adeptes de ce roi. »
Il est plus simple pour nous de considérer que la transmission est au-delà des mots. Dans le bouddhisme il y a le point de vue absolu et le point de vue relatif. Si l’on ne prend que le point de vue absolu, alors rien ne peut être exprimé, rien ne peut donc être enseigné, il n’existe que le silence et zazen. Ceci aussi a été transmis. Dogen revenant au Japon dit qu’il revient les mains vides, la seule chose qu’il rapporte est le nez vertical et les yeux horizontaux, c’est à dire la posture de zazen. Et pourtant ce fut un des écrivains disons très prolixes, il laissa le Shobogenzo, le Eihei Koroku et d’autres textes. Ses écrits se sont transmis et ont participé à la compréhension de plusieurs générations. On peut se demander si c’est le principal. D’un point de vue relatif c’est très important, transmettre un enseignement, aider les gens à comprendre et les sortir de leur ignorance, de leurs vues fausses est non négligeable. Si l’on prend un point de vue absolu, tout cela n’a rien à voir avec l’absolu inexprimable mais est juste une aide salvifique pour aider les gens à approcher l’absolu.
Comme dit Nyojo, la Voie des Bouddhas et des patriarches est au-delà de considérations sur les écritures ou l’inexprimable, c’est à dire qu’elle contient les deux et contient également ce qui est au-delà des deux. Il ne s’agirait pas de mettre en opposition une dualité, enseignement, mots d’une part ou transmission inexprimable d’autre part. Quelques phrases d’Etienne m’ont beaucoup frappé, quelques mots également. D’autre part le silence de situations, juste la présence laissée intacte m’a également beaucoup impressionné. Peut-être que s’il n’y avait eu aucun mot, aucun enseignement, voire aucun dialogue de temps en temps, je n’aurais pas intégré ce pouvoir de la foi et serais resté sans empreinte.
Il est de bon ton de dire que la Voie se transmet sans mots, sans gestes, sans rien, si cela était uniquement le cas à la fin elle se transmettrait d’une façon à laquelle personne ne comprendrait rien. Cela comporte le risque de sortir totalement de la réalité et de tomber dans un mysticisme, voire de grandes illusions. La Voie se transmet par des êtres réels, des êtres vivants qui se rencontrent, non seulement avec leur foi mais avec leur cœur, leur pensée, leurs tripes même. Le dharma s’exprime par les êtres, les Bouddhas sont des êtres. Sans les êtres, sans la vie réelle, la vie de tous les jours, pas de transmission. La transmission est donc une chaîne d’êtres vivants, celle-ci contient des mots, des écritures, des messages non-dits, des sensations, des sentiments, de l’empathie, de l’amour. L’amour sans personne ne veut rien dire, l’amour est l’amour entre les êtres comme la transmission est la transmission entre les êtres avec tout ce qu’ils sont.
Il s’agit d’une chaîne humaine. Qui peut savoir et jurer que la Voie se transmet d’une façon et non d’une autre. Par le son de la rivière ? Et alors s’il n’y a pas de rivière ? Par le chuintement du vent ? Et si le temps est calme ? A la fin le moine n’obtient pas une réponse claire de la part de son maître à sa question : par où entrons-nous dans la Voie des Bouddhas. Il part mais avant qu’il franchisse la porte son maître l’appelle par son nom. Alors le moine se retourne et dit : oui ? Entre dans la Voie par là, lui dit le maître. Il y a de multiples chemins pour entrer dans la Voie religieuse si l’on possède l’esprit qui comprend immédiatement. Et les occasions ne manquent pas où tout à coup notre esprit comprend immédiatement. Ces instants d’éveil sont souvent fugaces, ne les ratez pas, tout change si vite.
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Au cours de ses entretiens avec Nyojo, de nombreuses questions hyper pratiques furent évoquées. Elles tenaient souvent de l’époque comme : les moines qui étudient la Voie en pratiquant zazen devraient toujours avoir les pieds propres, ne visitez pas des abattoirs, n’allez pas au bordel, ne mangez pas trop de prunes, l’enseignement de Nyojo fut très détaillé sur ces questions. De même expliqua-t-il de façon très approfondie les postures de zazen et de kin-hin, qui sont la base de notre pratique aujourd’hui, tout à fait semblable à ce qu’a dit Nyojo.
A une occasion Dogen entreprit Nyojo sur un sujet très délicat :
« Maintenant dans tous les coins du monde, des abbés et d’autres plus anciens ou présents disent que la Voie des Bouddhas et des Patriarches est d’entendre l’inaudible, de voir l’invisible et cela sans qu’aucune discussion n’intervienne. Avec un tel esprit, les maîtres lèvent leurs poings ou leur chasse-mouches, crient et flanquent des coups de bâton. Ils ne prennent pas la peine d’expliquer à leurs étudiants ce que cela signifie. De plus ils ne les autorisent même pas à demander comment les bouddhas convertissent les gens ni comment il est possible d’anticiper des mérites lors d’une prochaine incarnation. Est-ce que ces maîtres suivent la Voie des bouddhas et des patriarches ? »
Dogen fait vraisemblablement allusion à des maîtres Ch’an assez rudes, surprenant violemment leurs moines pour les faire revenir directement à l’instant présent. En ce sens Dogen demande à Nyojo : est-ce que l’essentiel de l’enseignement du Ch’an focalisé sur l’instant présent et sur des techniques immédiates et des fois incompréhensibles ayant pour effet de couper les pensées, est-ce vraiment aussi cela que toi Nyojo tu pratiques, n’y a-t-il rien à obtenir du tout ? La question est vraiment intéressante car combien de fois avons-nous entendu ou dit d’ailleurs, le zen ne sert à rien, mushotoku, il n’y a rien à obtenir, comme si obtenir quelques mérites était défendu par la pureté qui devrait être celle du zen, immaculée, sans taches, sans ombre, comme la lessive qui lave plus blanc que le blanc. En effet le Ch’an est immédiat, couper les complications dans l’instant, aucun mérite, Dogen veut vraiment savoir de quoi il retourne entre le Ch’an et le bouddhisme traditionnel avec son accumulation possible de mérites présents, futurs ou universels. Peut-on, oui ou non, obtenir quelque chose ou cela même ne serait qu’une illusion forgée par le désir de notre ego ?
Si la première chose que vous dites à un débutant est : oublie, tu n’obtiendras pas quoi que ce soit ? Autant lui dire : profite de foutre le camp pendant que tu peux, avant que tu sois rentré dans la boîte. Mérite, non mérite, obtention, non obtention, acquisition ou rien ? Suivant la solution que vous prenez toute votre philosophie de vie sera différente. Cette question a donc une grande importance, suivant votre réponse votre vision du zen sera différente, soit ku, seulement ku, tout est vacuité, soit voir également la réalité de la vie, de sa souffrance associée, existentielle, et la possibilité que ça aille mieux. Bon la majorité des gens ne se pose nullement des questions pareilles soit qu’ils soient satisfaits d’eux-mêmes d’une façon primaire, soit qu’ils aient d’autre chose à faire comme trouver de la nourriture ou de l’eau. Là c’est à la fois plus dramatique mais en essence, il faut trouver à boire et à bouffer, la question ne se pose pas. Dans le monde religieux, peut-on trouver quelque chose, obtenir une grâce ou tout doit être fait à partir de notre désintéressement. Le bodhisattva obtient-il quelque chose pour lui-même ? Il est facile de répondre théoriquement : oh ! Non ! Pas de mérite. Comme Bodhidharma répondit à l’empereur, rien à obtenir, aucune existence réelle, aucun noumène. C’est là que la réponse de Nyojo est tout à fait surprenante. Quand je l’ai lue, cela m’a traversé, surtout après des mois et des mois d’étude du Ch’an. Alors la voilà :
« S’ils proclamaient qu’il n’y aurait aucune incarnation prochaine, ils commettraient alors vraiment un crime de nihilisme. S’il ne devait y avoir aucune incarnation future, alors il n’y aurait aucune incarnation présente non plus. Mais notre incarnation présente existe ; comment pourrait-il ne pas y avoir une incarnation future ? Longtemps j’ai été un enfant de Bouddha ; devrais-je maintenant être assimilé à un hérétique ? Ce n’est pas qu’il n’y ait pour un étudiant de la Voie rien à atteindre. S’il ne devait y avoir rien à atteindre, alors aucun étudiant ne pourrait chercher des instructions auprès d’un maître véritable, et aucun bouddha ne serait apparu dans ce monde. Ce qui est essentiel est de comprendre immédiatement et alors tout est compris. Sans foi, sans pratique et sans illumination, il n’y a ni compréhension ni éveil. N’est-ce pas pourquoi il n’y a aucune conversion dans les contrées où les gens n’écoutent pas le dharma et ne pensent qu’à leurs plaisirs ? »
Donc d’après Nyojo, attention ne tombez pas entièrement dans le style où aucun mérite ne peut être obtenu, même inconsciemment, où le zen n’est rien, ne correspond à rien, ne change rien, et dans un monde où tout est sans importance, sans les gens, sans l’humanité, car dans un tel monde il se pourrait bien que seul votre ego, sans que vous ne vous en rendiez compte, existe. Cette forme de pureté irréelle ne mène nulle part. D’autre part bien sûr ne vous attachez pas à l’obtention de mérites. N’oubliez pas que le zen est la vie réelle, où obtention et disparition existent, comme vie et mort, victoire et défaite, joie et déception, amour et rejet, mérites et désintéressement total.
C’est dans ce monde-là, dans ces vies-là que les Bouddhas apparaissent, sinon pourquoi apparaitraient-ils ? C’est dans ce monde-là, dans cette vie actuelle, notre vie de maintenant que les bodhisattvas agissent, que les patriarches enseignent, et que les unsui comprennent quelque chose. Cette vie-là est réelle, la forme de ce monde et des êtres est réelle, sinon personne ne s’en préoccuperait, Shakyamuni n’aurait pas existé. En aucun cas le zen n’est en dehors de la vie. Et aussi, ni Bodhidharma, ni Nyojo, ni Dogen ne sont à votre place ni ne mènent votre vie, c’est à vous d’y faire face, alors ne copiez pas tout.
Zazen 7
Nyojo enseigna un jour :
« Bien que le zazen des arhats et des pratyekabuddhas soit au-delà de tout attachement, il lui manque la grande compassion. Par conséquent il n’est pas identique au zazen des bouddhas et des patriarches qui considèrent en premier la grande compassion, par laquelle ils sauvent tous les êtres sensibles. Ainsi les êtres sensibles ne sont jamais ni oubliés ni abandonnés. C’est pourquoi les bouddhas et les patriarches pratiquent zazen dans le royaume du désir, ils cultivent tous les mérites et obtiennent une grande douceur et souplesse d’esprit. »
Dogen lui demanda alors : « Comment obtiennent-ils cette douceur d’esprit ? »
Et Nyojo répliqua :
« La volonté des bouddhas et des patriarches d’abandonner le corps et l’esprit est en elle-même la douceur et la souplesse de l’esprit. Ceci est le Sceau imprimé dans l’esprit des bouddhas et des patriarches. »
A ce moment Dogen se prosterna six fois devant Nyojo.
Il y a trois royaumes : celui du désir, le royaume de la forme et celui de la non-forme. Le royaume du désir inclus l’enfer, le royaume des fantômes affamés, celui des animaux, des guerriers, des humains et les mondes divins du désir où toutes les créatures sont dominées par le désir. En fait le monde du désir est le monde terrestre, le monde de tout un chacun. C’est dans ce monde-là que les bouddhas et les patriarches pratiquent, agissent et font leur possible pour sauver tous les êtres. Ils y cultivent tous les mérites, les paramita, le don, la patience, la sagesse, car ils ont besoin de tous ces mérites ; ils ont besoin de les posséder naturellement, de façon à ce que leurs actions en découlent sans être obstruées par leur ego ou leur propres désirs. Les gens qui sont avides, plein de désirs sont des personnes de basse dimension et ne peuvent être appelés des disciples du Bouddha. Etre un disciple de Bouddha veut dire quelque chose dans sa vie, ceci ne peut être négligé, ce n’est pas juste une phrase de sutra, une idée, il s’agit d’une résolution réelle qui doit être appliquée dans toute action et tout comportement.
Il existe malheureusement même à notre époque des moines, et donc des personnes de haute dimension à priori, qui ne voient pas du tout ce que cela veut dire dans leur vie. Ils mènent une vie de laïc normale, et par ailleurs ont reçu l’ordination de moine, mais les choses, ces deux dimensions sont et restent chez eux séparées. Comme s’ils étaient des moines en zazen dans le dojo, et des laïcs mondains en dehors. Dans quelle période de la Loi du Bouddha sommes-nous ? Dogen y fait allusion, en disant que pendant la période du vrai dharma les disciples des bouddhas et des patriarches n’agissaient jamais de la sorte :
« Ils sont appelés moines mais en fait ils sont tout à fait semblables aux gens ordinaires, aux laïcs mondains, et devraient vraiment être appelés laïcs ou bandes de chauves et non moines. »
Il y eut donc la période du bouddhisme parfait qui dura 1000 ans après la mort du Bouddha. Ensuite une période d’imitation sans grand résultat qui dura également 1000 ans. Et finalement la période de décadence où il ne reste que des enseignements et qui doit durer 10’000 ans, c’est à dire indéfiniment. Nous sommes donc dans cette période. Il s’agit de se ressaisir et notamment les ordinations de moines ou de nonnes ne devraient pas être données si facilement. Les ordinations de bodhisattva, appelées ainsi dans notre lignée, sont en fait des prises de préceptes. Donc d’abord respecter les préceptes. Moines et nonnes sont les piliers de la Loi et doivent empêcher cette dégénérescence prédite par Dogen. Il y a du boulot.
Nyojo parle alors d’une chose merveilleuse : la douceur et la souplesse d’esprit. Quand on parle de la Loi, on pense tout de suite à quelque chose de rigide comme la Justice de Berne, les Tables de la Loi, mais la Loi n’est pas cela, la Loi est le dharma, l’ordre du monde. Elle laisse donc toute la place à la douceur et à la souplesse d’esprit. Comment acquérir une telle douceur ? Est-il possible de l’acquérir ou non ? Et comment, si nous n’en sommes pas naturellement doués ? Des fois une telle douceur d’esprit est prise par les autres pour une forme de faiblesse et donc les gens veulent montrer une image forte, une posture forte, un comportement exact, et par voie de conséquence prennent le risque de devenir rigides, solitaires dans leur esprit, et finalement malheureux, ce qui n’est pas le but. Une telle tendance existe dans le zen : dépouillement, habits noirs, silence, règles, structure de filiation, et donc il faut faire attention de ne pas se prendre au jeu, le zen n’est pas une école militaire mais doit être un bonheur.
Douceur et souplesse d’esprit, comment faire dans un monde dur ? Comment poursuivre cette Voie de la compassion, de l’ouverture, chaque jour, sans se retrouver comme le pot de terre contre le pot de fer ? Koan.
Zazen 8
« Les bouddhas et les patriarches pratiquent zazen dans le royaume du désir, ils cultivent tous les mérites et obtiennent une grande douceur et souplesse d’esprit. » dit Nyojo. Quelle est la véritable prise de refuge dans le Bouddha, le dharma et la sangha, au-delà des mots et des formes ?
Pour Nyojo il existe trois choses. Shikantaza donc zazen, kufu donc les efforts et shinjindatsuraku, abandonner le corps et l’esprit. « En dehors de cela il n’y a rien d’autre, absolument rien ! » dit-il. Porter des kesas simples et manger dans son bol.
Si vous vous rappelez de multiples épisodes du Ch’an de la branche Lin-chi, vous n’aurez pas forcément l’impression qu’il fut imprégné de douceur et de souplesse d’esprit : Bodhidharma laisse Eka se trancher le bras, l’un se fait fracasser la jambe quand le maître referme la lourde porte du monastère avec violence, l’autre lui passe sur les jambes avec sa brouette, Maître Kiss leur balance un seau d’eau froide en plein visage, coups de kyosaku, hurlements, attente de trois jours à la porte du temple et bien d’autres. Où est alors la douceur ? Nyojo est-il un héritier des écoles du Ch’an ? Celles-ci vécurent leur plus grande époque jusqu’en l’an 1000, et nous sommes 250 plus tard. C’est comme pour nous si nous étions toujours en 1760, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Oui Nyojo est bien un héritier du Ch’an mais il l’est mais de la branche soto et non la branche Lin-chi ou Unmon. C’est à ces écoles-là que Dogen fait allusion dans sa question. Il prend donc pour la première fois contact avec la branche soto, qu’il ramènera au Japon : les yeux horizontaux, le nez vertical, zazen, l’illumination silencieuse.
Le grand mondo entre Nyojo et Dogen porte les fondements de ce qui deviendra l’école zen soto au Japon et par là il porte les fondements de notre pratique actuelle.
Douceur et souplesse d’esprit ne sont pas faiblesse. Elles s’appliquent à chacun et donc il ne s’agit nullement d’évaluer quiconque d’autre sur sa douceur ou dureté, sur sa souplesse d’esprit ou son esprit psychorigide, mais bien de s’adresser à soi-même. Et donc si les Bouddhas sont apparus dans notre monde c’est aussi pour que la douceur et la souplesse d’esprit se propage parmi les êtres sensibles.
Et maintenant après la sesshin se sera le temps de la fête, de la nouvelle année pour laquelle nous formons tous nos vœux. Etienne disait aussi : « Le temps de la fête c’est le temps d’oublier zazen. » Souplesse d’esprit.