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La réforme de l'armée indonésienne et ses enjeux
Par Philippe Raggi, 14 avril 2001
n ces temps douloureux pour l'Indonésie, entre les difficultés du Président Wahid contesté par les grands partis politiques indonésiens (PAN, Golkar, PDI-P) et les différents conflits en cours dans l'archipel, il est un sujet qui mérite d'être abordé : le processus de réforme au sein de l'armée indonésienne.
L'armée indonésienne (la TNI, Tentara Nasional Indonesia) tient une place importante dans ce pays archipélagique, tant dans le domaine politique que social et économique, ceci résultant du principe de dwi fungsi. Principe spécifique à l'Indonésie, il fait que l'Armée ne se cantonne pas uniquement à un rôle de défense et de sécurité ; la TNI détient un rôle social-politique (SosPol).
Le fondateur de l'Armée indonésienne, le Général Sudirman, défendait en 1945 l'idée que les militaires ne devaient en aucun cas être perçu comme des "outils inertes" pour le gouvernement, et qu'ils étaient une composante de la société avec un devoir particulier. Le principe de double fonction (dwi fungsi) s'est construit peu à peu, à la suite d'une série de séminaires organisés par l'Armée. En 1982, le principe de dwi fungsi s'institutionnalisait.
Dans les années 1990, le nombre d'officiers occupant des postes "civils" tournait autour de cinq mille, mais il tendait cependant à se réduire. La moitié des postes de chef de district (Bupati) et un tiers des postes de gouverneur de région ou de province était tenu par des officiers des forces armées. Mais les membres de la TNI peuvent aussi être députés, fonctionnaires de départements gouvernementaux civils, ambassadeurs à l'étranger, etc. Dans le cadre de cette dwi fungsi, la TNI construit des routes, des ponts, des bâtiments publics, fournit une aide médicale aux régions les plus reculées, et participe à la vie rurale.
Les implications de l'armée
Par ailleurs, la TNI est impliquée dans la vie économique ; citons par exemple la participation majoritaire du Kostrad (Commandement des Forces Stratégiques) dans le capital de la compagnie aérienne Mandala, ou encore le contrôle financier qu'exerce le Kopassus (Forces Spéciales de l'Armée de Terre) sur plusieurs compagnies de Ferry (dans l'archipel indonésien, ces transports maritimes sont cruciaux). De nombreuses unités des trois armées (Terre, Air et Mer) détiennent, par le biais de "Fondations", un grand nombre de sociétés, et exercent une influence dans la vie économique du pays. Dans les années 1970-1990, la vieille pratique de partenariat désignée par l'expression Ali-Baba [qui instituait à la tête de ces sociétés un sino-indonésien (Baba) en cheville avec un officier militaire supérieur indonésien (Ali) ] n'est plus tout à fait de mise ; néanmoins, la TNI reste un acteur économique incontournable.
Suite à l'élection en Novembre 1999 de Abdurahman Wahid, dit Gus Dur, et à la politique de réforme engagée, c'est au sein de l'armée, et particulièrement dans l'armée de terre (TNI-AD), que cette réforme prend toute sa dimension cruciale ; les implications de la réforme de la TNI sont très engageant pour l'avenir de l'Indonésie.
La présente ébauche d'étude se circonscrit à l'armée de terre car c'est précisément là que tous se jouera, et parce que l'on sait le rôle prépondérant de celle-ci par rapport à l'armée de l'air (TNI-AU) et à la marine (TNI-AL), ceci malgré les remaniements et nominations qui ont suivi l'élection de "Gus Dur", et qui ont vu le rôle moins prépondérant de la TNI-AD par rapport aux autres armées.
Les conséquences de cette réforme, si elle aboutie, seront radicales, tant pour les militaires que pour la vie politique indonésienne dans son ensemble. Touchant la question de la forte présence de l'armée dans la vie économique, le processus de réforme va inévitablement rencontrer la question du financement de l'armée. Actuellement, le budget pour les armées ne représente que 25% des dépenses de la TNI ; d'où la nécessité de trouver des ressources financières. C'est la raison pour laquelle les armées se portent vers le terrain économique, dirigeant des entreprises, brassant des milliards et des milliards de Roupies, tentant les plus faibles, entachant la moralité de cette institution pourtant à l'origine de l'indépendance de l'Indonésie. Si désengagement il y a, les possibilités de ressources extrabudgétaires jusqu'ici offertes par le biais des Fondations sont à revoir totalement.
Des questions se posent alors inévitablement :
Quant aux solutions pour compenser cette réforme dans le domaine économique, quelles seront-elles ? Réduire les dépenses, et comment ? Augmenter le budget alloué, mais alors avec quelles ressources ?
Vers la fin du contre-pouvoir miltaire?
Touchant à la structure militaire territoriale, la réforme va profondément modifier l'implication de l'armée dans le monde politico-économique indonésien. Il faut souligner le caractère fondamental de cette structure militaire territoriale, produit de la doctrine officielle de la TNI (Sishankamrata), laquelle confère pratiquement à l'armée un pouvoir de gouvernement. La structure militaire territoriale, qui emploie près de 140 000 soldats, permet à la TNI-AD d'être présente de l'échelon régional (il y a 11 Kodam) à l'échelon du village (33 000 Babinsa), en passant par la sous-région (Korem), les commandements de districts (266 Kodim) et de sous-districts (3 309 Koramil). Ce maillage permet évidemment à l'armée de terre de retirer de grands bénéfices tant politiques qu'économiques.
Présent à tous les échelons de la structure administrative civile, les soldats forment littéralement un "contre-pouvoir militaire", quand les militaires eux-mêmes ne tiennent pas (de droit) des responsabilités administratives "civiles". Pratiquement, la TNI joue davantage un rôle dans la sécurité intérieure de l'archipel que dans la mission de défense (externe) ; mis à part le conflit avec la Malaisie dans les années soixante, et les récents problèmes rencontrés avec l'indépendance du Timor Loro sae, l'Indonésie n'a pas d'ennemis régionaux.
Par ailleurs, si l'on ajoute un autre maillage, celui du renseignement, on peut dire que l'Armée en définitive tient le pays entre ses mains. Certes, la nouvelle restructuration des "services" va retirer la mainmise des militaires sur ce monde de l'intelligence. L'Agence de Coordination du Renseignement d'Etat (Badan Koordinasi Intelijen Negara - Bakin) - où la TNI détient les postes les plus importants quand bien même il s'agit d'une agence civile et sous la responsabilité directe du Président - ainsi que l'Agence de Renseignement Stratégique (Badan Intelijen Strategis - Bais), proprement militaire celle-là, vont être restructurées au début du second semestre 2001; un organisme central sera crée (Badan Intelijen Nasional - BIN - , Agence Nationale de Renseignement), lequel sera sous la coupe des civils et du chef de l'Etat.
Le BIN aura pour mission de collecter, traiter et de diffuser le renseignement, mais aussi de la coordination des différents organismes de renseignements. Il sera responsable devant le Président de la République et le parlement. L'actuel chef du Bakin, Arie Kumaat, révélait il y a peu que le BIN se verrait doté du droit de procéder à des "activités opérationnelles" lesquelles étaient dévolues jusqu'à lors au Bais. Enfin, pour être totalement indépendant d'"influences extérieures", le BIN se verra doté d'un budget conséquent. Quant au Bais, il devrait vraisemblablement passer sous la coupe du Ministère de la Défense (poste aujourd'hui tenu par un civil : Mohammad M. Mafud, un proche du Président Wahid), et se verrait reléguer aux tâches spécifiquement militaires, le renseignement militaire.
Il n'est pas rare d'entendre dire en Indonésie, que lorsque manipulation il y a, au cours d'affrontements interethniques ou inter religieux, le Bais et ses hommes de l'ombre ne sont pas loin. Notons ici que le chef d'Etat-Major de la TNI-AD est un ancien chef du Bais. Constatons donc, pour résumer, qu'entre l'existence de la structure militaire territoriale d'une part et l'importance des services de renseignement d'autre part, la TNI en arrive à détenir, en plus d'une structure de pouvoir, des moyens de pouvoir.
Une réforme qui est une révolution
Ce que nous pouvons observer aujourd'hui, c'est que tant sur l'aspect économique que sur l'aspect structurel, le processus de réforme reste ouvert sans pour autant avoir jusque là touché les points clefs qui permettraient d'affirmer que la réforme au sein de l'armée est réellement engagée. On a noté, c'est un fait, la réduction du nombre de sièges (de 75 à 38) réservés aux militaires au Parlement indonésien (MPR), mais aussi la "civilianisation" des cabinets ministériels, et encore la séparation de la Police indonésienne (Polri) de la TNI ; mais pratiquement, le processus de réforme n'a pas touché ni remis en cause l'essentiel.
Cette réforme dans l'armée de terre est, disons-le, une véritable révolution; elle fait apparaître des craintes mais aussi des espoirs.
Les craintes tout d'abord qui pourraient être :
Les espoirs ensuite : ceux qui conduiraient enfin les militaires à rentrer dans leurs casernes et à se confiner strictement aux affaires de défense. Mais des espoirs qui exigent d'une part :
La question des solutions reste posée : comment résoudre les problèmes qui se poseront dans ce processus ?
Tout ce qui touche l'Armée, entraîne immanquablement d'importantes répercutions politiques, économiques sur l'ensemble du pays. Ainsi, la mutation de la TNI est capitale à tous égards; les mois et les années à venir vont être décisives pour les militaires indonésiens, et ils ne doivent pas manquer cette mission. L'armée indonésienne a besoin de trouver ses marques dans la nouvelle ère ouverte depuis l'élection d'Abdurrahman Wahid, et force est de constater que malgré quelques hésitations et ratés, la TNI semble se muter dans sa grande majorité en une force respectueuse de la jeune démocratie, axée avant tout sur son rôle de colonne vertébrale du pays. Précisons que l'armée n'est pas monolithique, et qu'elle se compose de plusieurs courants et factions (nationalistes, républicains, réformateurs, partisans du statu quo, musulmans-radicaux).
Le Ministre de la Défense, Mohammad Mafud (un civil), quant à lui, semble bien se faire écho de la volonté des militaires à conserver leurs prérogatives essentielles, vitales, comme la possibilité, par exemple, de prendre en main le pouvoir si des troubles sérieux engageaient la survie de la République. Des questions délicates et des enjeux colossaux, c'est tout le pari de la réforme engagée par le gouvernement indonésien touchant les forces armées.
"Gus Dur" Wahid est dans une position fragile depuis bientôt six mois, depuis qu'un processus de destitution a été mis en route (résultat en août) suite à une affaire de corruption, depuis qu'un bon nombre de politiciens parmi les plus en vue comme Amien Raïs (Président du MPR - le Parlement - aux idées nourries par la doctrine des Frères Musulmans, et chef de file du Parti du mandat national - PAN), Megawatti Sukarnoputri (Vice-Présidente, fille de son père, mais très populaire et leader du Parti Démocratique Indonésien de Lutte – PDI-P), Akbar Tandjung (Président de la Chambre des Représentants – le DPR – et membre du parti de l'ancien régime, le Golkar), attaquent ouvertement le Président et remettent en cause ses capacités à gouverner. Malheureusement, il y a peu d'hommes d'Etat en Indonésie - même parmi les plus grands critiques -, et s'il fallait en chercher, ce serait paradoxalement … dans l'armée que l'on en trouverait.
Philippe Raggi
Philippe Raggi est l'auteur d'un ouvrage sur l'Indonésie intitulé "Indonésie, la nouvelle donne", publié aux Editions de l'Harmattan en novembre 2000; fonctionnaire à l'Institut Géographique National, il a également écrit plusieurs articles pour des revues spécialisées, dont la Revue Militaire Suisse, ainsi que pour des sites Internet. Membre de la Société de Géographie, de l'Institut de Stratégie Comparée et de Bagheera R1, il est marié et a un enfant.
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