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Historique
CHAPITRE VII
La fin du XVIIe siècle
et la Révolution de 1798
Le Conseil des Echarpes Blanches n'avait pas seulement à s'occuper d'opérations financières ou de la bonne gestion des affaires de la société. Il devait également veiller à l'ordre, au respect des traditions et dénoncer tout abus.
Ainsi, au printemps de l'année 1778, un regrettable laisser-aller s'était glissé dans le " corps de la société ". Le manual nous rapporte que " la plupart des confrères au lieu de porter le fusil et faire le maniement des armes, a
se promènent avec la canne à la main, ce qui est directement contraire ' la Concession Souveraine, et ne tend rien moins qu'à son dépérissement ".
Un sérieux redressement s'avéra nécessaire et, " pour ramener les choses au but qu'on s'est proposé en fondant cette société : il a été connu que tous les confrères, sauf le corps du Conseil, les sexagénaires, invalides et autres exemptés du service par leurs emplois' devront paraître à la suite avec leurs armes, l'uniforme, cocarde et écharpe pour faire la parade, s'exercer à la marche et ensuite faire l'exercice sur la place d'armes, pour dès là tirer à la cible, à quoi les fils de confrères devront particulièrement se conformer pour autant de temps qu’on leur permettra de paraître en place de leur père ". Cette mesure, applicable à tous, comportait néanmoins une réserve concernant les " officiers militaires " et les anciens officiers de la société qui étaient commandés par le doyen des officiers militaires. En outre, chaque confrère portant les armes devait recevoir quatre batz en lieu et place de la poudre qu'on lui remettait auparavant.
Concernant la nomination des sergents, il est trouvé abusif " de leur faire suivre les grades jusques à celui de capitaine ". Aussi, est-il décidé que dorénavant les capitaines nommeront eux-mêmes leurs sergents, le Conseil se réservant de choisir les officiers, " sans être tenu de préférer les sergents à d'autres confrères ". De plus, " il a été connu que l'abbé, le lieutenant d'abbé, le capitaine, le lieutenant et l'enseigne étant en parade porteront l'Echarpe sur l'épaule et tous les autres confrères la porteront comme d'ancienneté autour du corps, les franges pendant sur la garde de l'épée ".
Toutes ces dispositions furent acceptées, le 26 avril 1778, par le Conseil général, qui fixa en outre les finances d'entrée dans la société : " ceux qui voudront se faire reconnaître pour confrère par succession payeront quarante batz et rien de plus. " Le Conseil, lui, proposait " un droit d'entrage " de vingt florins, " finance plus conforme au temps et aux circonstances ". Quant à la proposition de donner sept batz à chaque confrère qui " se trouvera à la parade " en vue de créer un peu d'émulation, elle fut repoussée.
C'est donc sur ces bases nouvelles que l'Abbaye des Echarpes Blanches, après avoir désigné, comme de coutume " les officiers pour conduire la marche ", aborda, sous la présidence de l'abbé Roux, le tirage des 7, 8 et 9 mai 1778.
Ce tirage fut marqué par un petit incident qui dénote que le laisser-aller, évoqué plus haut, n'avait pas entièrement disparu, malgré les mesures prises.
Voici les faits :
Alors qu'elle faisait la " parade ordinaire " pour se rendre à la place d'armes, la Noble Abbaye s'arrêta à Vernex devant la maison du justicier Jean-Pierre Vuichoud, où du vin fut servi, laissant l'abbé et le Conseil marcher devant eux, " sans daigner les suivre, ni les prévenir par honnêteté de son retard ". Au lieutenant Ducret, chargé de ramener le " corps détaché ", le justicier Vuichoud répondit, " que le Conseil pouvait marcher avec ses armes, et qu'ils marcheraient avec les leurs ". Le Conseil, surpris du " mépris que le dit Vuichoud a voulu lui marquer ", décida, non sans avoir délibéré auparavant, de supprimer purement et simplement le tirage du premier jour, maintenant, en revanche, celui des 8 et 9 mai.
A la suite de cet incident, le commissaire Desaillaux fit remettre au " Moderne Abbé " un mandat baillival. Le juge Dubochet et l'abbé luimême se chargèrent de le faire révoquer, mais sans succès, le commissaire Desaillaux refusant de céder.
L'affaire semble ne pas avoir eu de suite, et tout était rentré dans l'ordre lorsque, le 25 juillet, le Conseil général désigna comme successeur de jean Roux, " Moderne Abbé ", Abraham Puenzieux.
Les banquets
Les tirages des années suivantes se déroulèrent sans heurts et selon la coutume.
En 1784, on organisa un banquet à l'occasion de la parade. Considérant les frais que les confrères devaient supporter pour s'équiper et paraître " avec décence le jour de la parade ", le Conseil général décida d'accorder huit baches par personne pour un diner " que l'on se propose de prendre en corps ". Un fils de confrère, portant les armes, pouvait y être admis en lieu et place de son père. En revanche, on stipulait bien que tous ceux qui ne participaient pas à la parade n'avaient droit ni aux huit baches, ni au prix de ce jour-là. Quant à ceux qui, par maladie, vieillesse ou autre infirmité ne pouvaient prendre part ni à la parade, ni au tirage, ils recevaient de l'abbé vingt baches, le Conseil ayant estimé qu'il était juste " de leur donner une marque de leurs droits ".
On compta à ce repas, pris en commun au Logis des Planches, septante-neuf personnes, y compris les trente-neuf sergents et soldats " portant les armes à feu ".
Au printemps 1785, " à cause de la quantité de nc;,e qui est survenue (au cours de l'hiver) et qui a retardé les ouvra~es ", LL. EF. de Berne dispensèrent leurs sujets des revues et des avant-revues, Appliquant à la lettre ces dispositions, le bailli de Vevey refusa aux Echarpes Blanches le droit de " tirer le tirage ". Sitôt informé de cette décision, le Conseil convoqua les confrères qui se déclarèrent d'accord de dirférer la date du tirage " jusqu'à ce que l'on sache si les autres sociétés de ce Baillage pouvaient obtenir de faire leur tirage ". Le 29 mai, le Conseil général chargea l'abbé et son lieutenant d'aller ~equérir du bailli la permission de pouvoir tirer les 8 et 10 juin.
Cette démarche n'eut aucun succès, et il fallut attendre l'année suivante pour se livrer au plaisir des armes... et de la parade, avec cette fois-ci, en plus des fifres et des habituels tambours, une " phanphare ".
Le Baron de Bondeli, membre des Echarpes Blanches
L'assemblée du 21 septembre 1787 devait procurer à la Noble Abbaye des Echarpes Blanches une bien grande joie. C'est en effet au cours de cette séance, en présence de l'ancien et du nouveau Conseil, que l'abbé Rosset fit part du désir de " Monsieur Louis-Emmanuel de Bondeli, Seigneur Baron du Chastellard " " d'être incorporé membre et confrère de la Société, si on voulait le recevoir sous l'offre de payer les droits accoutumés et de se conformer aux règlements et statuts " 2.
Le Conseil, après avoir délibéré, confia à l'abbé la tâche de " manifester au Seigneur Baron du Chastellard, qu'il se fera un plaisir et un honneur de le recevoir et l'immatriculer pour membre et confrère de la société, pour profiter et jouir, s'il le désire, des tirages accoutumés tout comme les autres confrères. Et, ajoute le manual, le Conseil pour tout bien manifester son agrément à cette glorieuse incorporation, n'a pas cru devoir exiger une finance ni des droits d'entrage ".
Deux jours plus tard, le dimanche 23 septembre, le Conseil général, assemblé aux Planches après l'action du soir, ratifiait ces décisions et " voulant aussi, à son tour, témoigner son agrément à la dite réception, l'a reçu Conseiller honoraire pendant sa vie ; et sera prié de l'honorer de ses assistances en dite qualité, lorsque son temps et son loisir le lui permettront ".
Parce que son frère était à l'Académie de Lausanne...
Monsieur l'abbé Rosset , a représenté que le Sieur Abraham, fils de feu le Sieur Ancien Lieutenant Jean-Louis Money de Vernex, désiroit de se faire incorporer de la Société par succession de son dit feu Père, en payant les droits accoutumés. Par délibération, on a connu que la Société a le droit de choisir d'entre les fils du deffunct. Mais vû qu'il se relatte que l'aine voué au Ministère fait ses études à l'Académie de Lausanne et ne s'en soucie pas, on présentera le fait au Général pour choisir celui qui lui agréera.
Bondeli attendit quelque peu pour prouver sa gratitude aux confrères. Mais, lorsqu'il le fit, ce fut avec des mots qui prouvent bien tout le prix qu'il attachait à être membre des Echarpes Blanches. Dans sa séance du 29 avril 1792, le Conseil prenait connaissance de la lettre que le baron envoyait à l'abbé Jordan. " je m'adresse à vous, lui disait-il, pour vous prier, en votre qualité de moderne chef de la Société des Echarpes Blanches, de témoigner aux Honorables membres qui la composent ma sincère reconnaissance de l'invitation que vous m'avez faite, au nom de la généralité, d'assister à la fête d'usage qui aura lieu au commencement du mois prochain.
Assurez ces messieurs de ma part, que je me souviendrai toujours vivement, non seulement de la façon gracieuse et obligeante dont ils ont agi à mon égard, il y a quelques années, en me recevant unanimement pour être membre de la Confrérie, mais encore de l'engagement tacite et solennel que j'ai contracté en acceptant votre offre, d'être prêt en toutes les occasions de contribuer selon mes forces à la prospérité de leur société, en lui rendant tous les services qui seront en mon pouvoir.
Le fait ayant été présenté au Conseil général convoqué pour ce jour, et ledit Money ayant paru, il a à sa réquisition été reçu et incorporé pour confrère de dite Société en payant les droits accoutumés, qu'il a acquittés. Et a fait la promesse sur les mains de Monsieur l'Abbe. " (Séance du 29 avril 1787.)
Ayant tardé bien longtemps à m'acquitter de la finance que je devais en qualité de nouveau membre, je saisis avec empressement cette occasion pour réparer ma négligence, vous priant donc, Monsieur, de verser dans la caisse de la société les cent-soixante livres que vous trouverez incluses. je prévois que mes affaires particulières me permettront difficilement de venir me réjouir avec vous ces jours prochains, outre que j'évite pour ma santé tous les repas considérables, mais soit pour cette fois, soit pour les fêtes à venir, vous m'obligerez en prévenant Messieurs de la société que je désire d'être désormais invité, reçu et traité sans cérémonial en toutes les rencontres y relatives, et que l'on ne fasse pour moi ni plus ni moins de compliments que pour les autres membres. je crois qu'aux réjouissances de notre abbaye, l'égalité est aussi essentielle que le bon vin... "
Cette lettre dut causer - on s'en doute - une vive satisfaction au Conseil qui, sur-le-champ, décida de remercier le baron par l'organe de l'abbé, accompagné de son lieutenant, le sieur Dufour.
Le 20 juillet 1794, le baron de Bondeli était proclamé, à la pluralité des voix, lieutenant d'abbé.
Deux ans plus tard, le seigneur du Châtelard allait donner une nouvelle preuve de son attachement aux Echarpes Blanches. Le 24 juin 1796, le secrétaire notait que " le Noble et Généreux Seigneur Baron de Bondeli s'est donné beaucoup de soins et de peines pour les intérêts de la Société. En conséquence, ses ouvrages ont été pris en considération avec remerciements et devront circuler entre les membres du Général, afin que dans une assemblée qui sera déterminée, il soit arrêté et conclu ce qu'il convient le mieux à l'avantage de la dite société ".
En quoi consistaient les " ouvrages " du baron ? Il s'agit, ainsi que nous l'apprend le délibéré du 18 juin 1797, de ce cartulaire " qu'il s'est donné la peine de dresser et de faire mettre au net dans le meilleur ordre possible ".
Le 24 juillet 1796, Bondeli, succédant à Jean-Louis Borcard, devenait abbé des Echarpes Blanches. Comme ses prédécesseurs, il prêta serment, promettant de faire tout ce qui était en son pouvoir pour maintenir les droits de la société.
A la tête de l'Abbaye, le seigneur du Châtelard sut se montrer généreux. Il veilla aussi à ce que les capitaux de la société fussent bien placés et prit un soin particulier à mettre de l'ordre dans les archives.
Hélas ! Sa " préfecture d'abbé ", si bien commencée, devait s'achever péniblement. Avant même de pouvoir présider la fête bisannuelle, il dut quitter son château, le glas de l'ancien régime ayant sonné et la Révolution du 24 janvier 1798 ayant libéré le Pays de Vaud de la domination bernoise. Sentant l'approche de l'orage, Bondeli et sa famille s'étaient retirés à Berne, leur " ville paternelle ", qu'ils s'apprêtaient à défendre contre le flot envahisseur.
L'indépendance vaudoise
Le 23 janvier, sur ordre du comité de Montreux, le chàteau du Chàtelard était occupé par le contingent de Chailly, qui y organisait un poste de garde. Quelques jours plus tard le noble et généreux seigneur du Châtelard, devenu tout simplement le citoyen de Bondeli, écrivait à ses cidevant sujets, non sans les avoir assurés au préalable de ses meilleurs sentiments : " Il m'en a bien coûté d'abandonner la demeure de mes ancêtres et de quitter la belle contrée oÙ j'ai passé les années les plus heureuses de ma vie, il m'en a coûté de renoncer momentanément au plan si doux de passer ma vie parmi vous et de jouir des nombreux travaux faits pour fertiliser et embellir le domaine de mes pères... Il ne me reste qu'une consolation dans ces jours remplis d'inquiétude et de tristesse, c'est l'espoir de pouvoir bientôt revenir parmi vous et couler des jours de paix et de bonheur dans le lieu qui a vu les jeux de mon enfance et où je voudrais aussi pouvoir terminer ma carrière... je vous rappellerai le constant désir que j'ai toujours témoigné à vivre parmi vous, et cela pour vous convaincre de la sincérité de la prière que je vous adresse qui est de veiller sur mes propriétés comme sur le bien d'un ami et de préserver par vos soins réunis ma demeure et mon domaine de toute entreprise ou action qui pût m'être nuisible... " 3
Bondeli chargea son receveur Abram Engel de liquider, en collaboration avec le lieutenant d'abbé Vautey, ses comptes d'abbé des Echarpes Blanches.
Bient6t allait se poser pour l'Abbaye la question de savoir si la fête aurait lieu, comme de coutume. Les temps étaient troublés et les Français, en apportant la liberté aux Vaudois, leur imposaient de lourdes charges. Le 15 avril 1798, le Conseil restreint estima " par un principe de zèle et d'amour pour la patrie que ces revenus (ceux de la société) seront destinés en don gratuit en sa faveur (en faveur de la patrie) et que cette parade, repas et prix n'auront pas lieu cette année, moyennant le consentement du général auquel le présent délibéré sera communique ".
Cette proposition fut diversement appréciée et il ne fallut pas moins de deux assemblées du conseil général pour qu'intervienne une décision. Une décision ? Plutôt un compromis, car, à la majorité des voix, il fut acquis que les revenus de la société seraient soumis aux " tirages ordinaires, mais sans parade, ni repas, ni fanfare ". Les tirs furent fixés aux 11 et 12 mai. Ils durent être renvoyés à un " autre temps ", car, dans l'intervalle, trois compagnies d'infanterie furent levées " pour le service de la patrie ".
Au cours de l'assemblée du 29 avril, qu'on imagine avoir été quelque peu houleuse, il fut même question de partager les biens de la société.
C'était, en d'autres termes, signer l’arrêt de mort des Echarpes Blanches. Fort heureusement, il se dessina une vigoureuse réaction, et, le 3 juin, le secrétaire pouvait noter : " Il a été trouvé à la grande majorité de suffrages que cette société se conservera et ne se dissoudra point ; que s'il y a des corrections à faire, il y sera pourvu par le canal d'une commission décernée (sic) à ce sujet, qui ensuite fera son rapport au général. "
Tout semble être rapidement rentré dans l'ordre. Les grandes préoccupations du moment et le service militaire prirent le pas sur les querelles internes. Une ère nouvelle commençait...