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Joseph Mallord William Turner (1775-1851) est sans conteste le peintre anglais le plus connu du XVIIIe siècle. De nombreuses expositions lui sont aujourd’hui encore consacrées. Il est connu comme un des principaux peintres de l’esthétique du sublime et pour son grand talent, notamment en aquarelle. Bien que le trait soit forcé, on en fait volontiers aussi le précurseur de l’impressionnisme, et même de l’art abstrait.
Premier voyage de Turner en Suisse
Turner vient d’un milieu modeste : son père était barbier. Il est repéré très jeune : il entre à 14 ans déjà à l’Académie royale de peinture, un âge très précoce. Turner a découvert les montagnes lors d’un voyage au Pays de Galles en 1798. Ce nouveau milieu l’amène à chercher de nouvelles techniques et un style nouveaux, adaptés à cet environnement qu’il fréquente pour la première fois. La découverte des Alpes en 1802 donnera l’occasion à Turner de poursuivre ces explorations stylistiques. C’est probablement Walter Ramsden Hawkesworth Fawkes, propriétaire terrien et homme politique réformateur, qui a encouragé Turner à visiter la Suisse. Fawkes a d’ailleurs acheté vingt aquarelles et deux peintures à l’huile à Turner suite à ce voyage. Turner connaissait la Suisse à travers les aquarelles de son compatriote John Robert Cozens, qu’il avait recopiées dans les années 1790 pour Hugh Andrew Johnstone Munro de Novar, aristocrate, collectionneur d’art et l’un des premiers mécènes de Turner.
Son voyage de 1802 est emblématique des destinations qui sont en train de se cristalliser à ce moment : Grande Chartreuse, Genève, Savoie et mont Blanc, cols de Bonhomme et de la Seigne, Courmayeur et Aoste, Grand Saint Bernard, bas Valais, canton de Vaud avec le Léman, Berne et l’Oberland, lac de Lucerne, retour au Gothard.
Voyages de Turner en Suisse
n’offrait pas matière à une thématique que Turner aimait bien : celle de la grandeur, la décadence et la chute des empires. En 1836, il voyageait avec Munro, qui rapporte que le peintre n’a pas utilisé la couleur dans ses études avant de se trouver en Suisse, ce qui laisse penser que Turner économisait ses pigments pour la Suisse, probablement le but de ce voyage.
Turner voyage à nouveau en Suisse en 1841, 1842, 1843 et 1844. Il ne tenait pas de journal et ainsi ses voyages en Suisse ont été reconstitués en fonction de ses dessins et aquarelles. Son intérêt pour les Alpes ne s’est pas démenti au fil du temps et l’a amené à explorer plusieurs endroits différents, dans les limites d’accessibilité de l’époque. Il a ainsi franchi le col du Saint-Gotthard à plusieurs reprises, a visité Grindelwald deux fois, tout comme les Grisons ou encore la région de Chamonix. La région alpine qui l’intéresse le plus et qu’il visite à chaque voyage est Lucerne et ses environs, le lac des Quatre-Cantons. Hormis Martigny et Sion, il n’a pas visité le Valais et ne s’est jamais rendu à Zermatt, même si le tourisme commence à s’y développer entre la fin des années 1830 et le début des années 1840.
Procédés de Turner
Turner réalisait de nombreuses études à l’aquarelle sur le motif dans des carnets, qu’il appelait memorandum (memoranda au pluriel). Il s’agit souvent d’études très rapides, consistant en quelques coups de crayons uniquement. Turner n’applique pas l’aquarelle sur le motif mais le soir, à l’hôtel. Il ne le faisait cependant pas tous les jours, ce qui explique pourquoi de nombreuses études ont les mêmes couleurs. Si Turner peignait tant à l’huile qu’à l’aquarelle – medium très apprécié des Anglais –, il privilégie cette dernière en Suisse. Avalanche dans les Grisons est l’une des rares œuvres à sujet suisse à être peint à l’huile. Le thème de la catastrophe se retrouve en revanche fréquemment chez Turner, y compris en Suisse. Goldau, qui a pour sujet l’éboulement de terrain de Goldau en 1806, est un autre exemple.
Sublime
Turner est un peintre de l’esthétique du sublime. Le sublime se caractérise par un sentiment de « délicieuse horreur » : c’est l’effroi provoqué par quelque chose d’incommensurable échappant à l’homme qui se trouve en sécurité et jouit à quelque part de cet effroi. La Suisse et ses montagnes offre un environnement idéal pour traduire ce sentiment : l’homme se trouve renvoyé à sa petitesse. Prenons l’exemple du pont du Diable dans les gorges du Schöllenen, près d’Andermatt. Turner ne ménage aucun premier plan où le spectateur peut virtuellement se poser et exagère la topographie du site – pourtant déjà réputée comme l’une des plus sauvages et arides à l’époque –, exagération particulièrement visible dans la hauteur du pont et celle des parois rocheuses.
Hannibal traversant les Alpes
Turner se fait aussi peintre d’histoire, comme avec Hannibal traversant les Alpes, représentant le fameux passage des Alpes par le général carthaginois et son armée dans leur marche vers Rome. Une tempête se déchaîne, une peuplade des Alpes attaque l’arrière de l’armée, Hannibal lui-même n’est pas visible : la promesse des plaines de l’Italie semble loin. Même le soleil semble bien faiblard. Ce tableau, mettant en exergue la vulnérabilité de l’homme face à la nature, est chargé d’un message moral en cette période de guerres napoléoniennes (le tableau date de 1810) : Turner prend le contre-pied de David et son Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, où l’empereur est représenté triomphant.
Changement de style et nouvelles aquarelles dans les années 1840
Après son voyage de 1841 en Suisse et dans les Alpes, Turner ramène dans ses besaces des aquarelles d’un genre nouveau, très différentes d’ailleurs des aquarelles à sujets continentaux : ce ne sont plus des études destinées à la vente comme lors des précédents voyages, mais des aquarelles à mi-chemin entre les simples memoranda et des œuvres finies. Ces études sont légèrement plus grandes que le format A4. Turner les exposait dans sa galerie privée à Londres, où il faisait venir ses clients habituels. Ces derniers pouvaient choisir sur la base de ces feuilles l’aquarelle finale, que Turner s’empressait de peindre. Le succès fut moindre qu’escompté : il est probable que les acheteurs aient été perturbés par les tentatives de Turner, qui cherchait à rendre le caractère monumental du paysage à travers l’air, nouveauté difficile à comprendre à cette époque. Ainsi, comme en 1802, la Suisse amène une nouvelle fois Turner à faire évoluer son style et sa pratique pour peindre les paysages caractéristiques de ce pays.
Lucerne et le Rigi
Turner est venu chaque année en Suisse entre 1841 et 1844. Il séjourne alors régulièrement à Lucerne et loue toujours la même chambre d’hôtel, avec vue sur le lac et le Rigi. Turner était fasciné par cette montagne et en a produit de très nombreuses études et aquarelles, à différents moments de la journée et sous différents effets de lumière. Un tableau inachevé à l’huile conservé à la Tate Britain à Londres représente probablement le coucher de soleil depuis le sommet du Rigi. Les aquarelles du lac de Lucerne et du Rigi comptent parmi les plus belles productions de Turner.
Thomas Crauwels
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