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Selon Hall [1990], on pourrait appliquer le terme d’entomologie forensique à toutes les situations dans lesquelles les insectes ou leurs actions ont une relation avec le système légal, c’est-à-dire avec la justice. A notre avis, il convient de considérer cette discipline forensique comme l’utilisation des insectes dans la mise en évidence d’éléments pouvant servir à la médecine légale, à la justice et à la police.
Dans le cadre d’une enquête criminelle, il s’agit de comprendre ce qui s’est passé et de pouvoir déterminer les éléments clés, comme l’intervalle post-mortem. Mais les insectes peuvent aussi apporter des informations sur les cas d’abus et de négligences chez les enfants ou les personne âgées, permettre des analyses toxicologiques, servir de source d’ADN humain sous certaines conditions et offrir des réponses à quelques problèmes qui dépassent le cadre de ce livre, mais que nous signalerons.
LES INSECTES NÉCROPHAGES
Lorsqu’une espèce animale meurt, elle sera rapidement visitée et colonisée par de nombreux invertébrés, dont une majorité seront des insectes et il convient dans un premier temps de faire une distinction claire entre les différents groupes fonctionnels qui peuvent se rencontrer sur un cadavre.
On distingue classiquement
• les espèces nécrophages
• les espèces nécrophiles (parasites ou prédateurs des espèces nécrophages)
• les espèces omnivores,
• les espèces opportunistes.
Le premier groupe est constitué d’espèces dont le régime alimentaire est directement lié à la présence d’un cadavre. Ce sont donc les véritables nécrophages qui vont se nourrir exclusivement de ce substrat. On rencontrera des représentants des Diptères. Suivant de nombreuses sources de littérature ce ne sont pas moins de 26 familles parmi lesquelles certaines espèces sont trouvées plus ou moins régulièrement sur un cadavre. Il faut relever qu’un certain nombre d’espèces de ces familles ne visitent un cadavre que pour se nourrir des liquides mais ne se reproduisent pas. Les principales familles sont celles de Calliphoridae, Sarcophagidae, Fanniidae, Muscidae, Piophilidae et Phoridae. Notons qu’il s’agit uniquement de Diptères Brachycères, les données concernant les Nématocères nécrophages demeurent peu importantes. Un certain nombre d’espèces de ces 6 familles se reproduisent dans les cadavres et ce sont ces espèces qui présentent un intérêt pour l’estimation de l’intervalle post mortem, mais sous certaines conditions bien précises que nous détaillerons plus loin. On rencontre aussi des Coléoptères appartenant aux familles des Dermestidae, Silphidae, Staphylinidae, Histeridae, Cleridae et des Nitidulidae.
Le deuxième groupe est constitué principalement de Coléoptères (Silphidae, Histeridae, Staphylinidae) et de Diptères (Calliphoridae et Stratiomyidae) et d’Hyménoptères parasitoïdes de larves et de pupes de Diptères nécrophages. Dans certains cas les larves de certains Diptères ne sont pas prédatrices au début de leur vie larvaire, mais peuvent le devenir à partir d’une certaine taille. Les espèces omnivores sont représentées par des Hyménoptères (fourmis, guêpes) et des Coléoptères.
Ces espèces peuvent se nourrir à la fois des espèces nécrophages présentes, mais aussi du corps en décomposition. Dans certains cas les espèces omnivores peuvent sérieusement affecter les populations d’insectes nécrophages et ralentir la décomposition du substrat. Les espèces opportunistes appartiennent à une catégorie très large qui regroupe toutes les espèces qui vont utiliser le cadavre comme une extension de leur habitat. Ce sont par exemples des collemboles, des araignées, des mille-pattes. Mais on pourra aussi trouver des groupes d’espèces appartenant à certaines familles d’acariens qui se nourrissent de moisissures ou champignons qui se développent sur le cadavre. Ces espèces ne présentent que peu d’intérêt pour l’entomologie forensique.
LES DIPTÈRES - GÉNÉRALITÉS
On connaît probablement aujourd’hui quelque 150000 espèces de Diptères. Par ordre d’importance, c’est le 4e ordre après les Coléoptères, les Hyménoptères et les Lépidoptères. Les mouches se rencontrent partout à la surface de la planète et peuvent être parfois très abondantes. Les Diptères sont caractérisés par une seule paire d’ailes et quelques espèces sont aptères. Contrairement aux autres insectes dont plus du 90% possèdent 2 paires d’ailes, chez les Diptères la première paire est bien développée, alors que les ailes postérieures sont profondément modifiées, formant ce que l’on appelle des haltères. Cette modification unique a permis aux Diptères de se mouvoir très rapidement et d’échapper à leurs prédateurs. Si une majorité de mouches demeurent inconnues du grand public ou sont simplement considérées comme des gênes, quelques espèces ont un impact mondial considérable, notamment à cause des maladies qu’elles peuvent transmettre. La majeure partie des espèces de mouches joue un rôle important dans les écosystèmes en tant que pollinisateurs, parasites, prédateurs, mais aussi en tant que décomposeurs et recycleurs de la matière organique. Malgré ces aspects positifs, l’image de la mouche demeure toutefois assez négative et, aujourd’hui, une personne sur six est affectée par une maladie transmise par un Diptère.
Les principaux caractères des Diptères sont donc une paire d’aile membraneuse, la deuxième paire est réduite et se présente sous forme d’haltères, qui servent de gyroscopes à la mouche, lui permettant de connaître très précisément sa position en vol. Ces haltères battent à la même fréquence que les ailes. En fait, il existe un certain nombre de senseurs (on parle de sensilles campaniformes) groupés ventralement et dorsalement sur les haltères et qui vont répondre aux mouvements provoqués par le vol. Ils vont agir directement sur le système de contrôle du vol en permettant à l’insecte de virer, monter ou descendre. Des recherches récentes ont montré que l’information visuelle provenant des yeux composés est acheminée directement aux muscles qui commandent les haltères et non pas aux muscles alaires. Lors d’un virage les signaux sont relayés aux muscles alaires via les haltères. De cette manière les haltères sont aussi des stabilisateurs pouvant influencer la trajectoire du vol avec une grande finesse. Le vol des Diptères supérieurs est sans aucun doute un modèle d’efficacité et de précision.
Le thorax est modifié de la manière suivante: le prothorax (premier segment) et le métathorax (3e et dernier segment) sont réduits au profit du 2e segment, le mésothorax. Ce dernier est nettement plus développé et abrite les muscles alaires. Précisons que le vol des Diptères est un vol indirect; ce ne sont pas les muscles qui actionnent directement les ailes, mais ils vont agir sur le thorax élastique, qui se mettra à vibrer à haute fréquence (jusqu’à 1000 battements par seconde). Les pattes possèdent des tarses composés de 5 articles et se terminant par deux griffes.
L’ordre des Diptères est divisé en deux sous-ordres, d’une part les Nématocères avec 35 familles et quelques 50 000 représentants et les Brachycères avec 113 familles et quelques 100 000 espèces. Le terme de Nématocère se réfère aux antennes de ce sous-ordre qui sont fines et multisegmentées. Les Brachycères possèdent des antennes courtes et comptant moins de 6 segments. Les Brachycères se séparent encore en deux groupes d’une part les Orthorrhaphes (23 familles et 35000 espèces) dont le type est le taon (Tabanidés) et les Cyclorrhaphes (90 familles et plus de 65000 espèces) avec comme représentants typiques les Syrphidae, les Muscidae ou encore les Calliphoridae
Un nombre important de Diptères joue le rôle de pollinisateurs et certains cas méritent notre attention. La plante tropicale parasite du genre Rafflesia produit une odeur proche de celle des cadavres en décomposition pour attirer des espèces de Diptères nécrophages. Bien que la fleur soit de grande taille, les mouches sont attirées par des conduits étroits jusqu’à la colonne centrale de la fleur mâle où ils se chargent de pollen visqueux sur leur thorax. De même les mouches sont aussi confinées à proximité de la fleur femelle où elles viennent en contact avec le stigmate.
Les mouches possèdent une tête mobile avec une paire de grands yeux composés et trois ocelles disposées habituellement en triangle au sommet de la tête. Les pièces buccales des mouches sont faites pour l’ingestion de nourriture liquide, allant du sang au nectar en passant par des substrats en décomposition.
On distingue le type piqueur-suceur et le type lécheur-suceur. Le premier type est caractéristique des Diptères primitifs appartenant aux Nématocères comme les moustiques, alors que le deuxième type est plus évolué et concerne principalement les Brachycères comme les Muscidae ou les Calliphoridae.
Les Diptères affichent souvent des couleurs d’avertissement qui leur permettent d’imiter d’autres insectes particulièrement les Hyménoptères. Ainsi une apparence d’abeilles ou de guêpes offre une certaine protection contre les prédateurs, mais dans certains cas permet aussi d’éviter les attaques d’un Hyménoptère pour s’en prendre à ses larves. C’est le cas d’une espèce de la famille des Asilidae (genre Hyperechia) qui imitent à la perfection une abeille charpentière du genre Xylocopa. La femelle du Diptère pond ses œufs dans le nid de l’abeille charpentière et les larves pourront se nourrir sans problème des larves et des provisions accumulées.
Les Diptères sont majoritairement sexués et la parthénogenèse est rare. La durée de vie des adultes est courte et le moment le plus important pour les adultes est la rencontre des sexes et la ponte. Les parades nuptiales sont variées et peuvent se concrétiser par des essaims, des danses, des cadeaux nuptiaux, des productions de sons et des phéromones. La copulation peut se passer en vol ou posé et les œufs sont pondus à proximité immédiate de la nourriture où ils éclosent rapidement. Chez certaines espèces comme la mouche tsetsé, l’œuf éclot à l’intérieur de la femelle et la larve se développe grâce à des sécrétions spéciales produites par la mère. Les larves, appelées le plus souvent asticots (maggots en anglais), sont cylindriques et assez allongées et ne possèdent pas de pattes thoraciques. Il existe de nombreuses formes assez différentes, mais le système de base demeure. Les larves de Nématocères possèdent souvent une tête sombre bien distincte et sclérotisée avec des mandibules se déplaçant dans le plan horizontal. Les larves de Brachycères ont une capsule céphalique réduite et les mandibules se déplacent dans le plan vertical. Les larves de Cyclorrhaphes ne possèdent pas de capsule céphalique distincte et la seule partie sclérotisée visible est représentée par les deux crochets servant de mandibules.
Extrait du titre Traité d'entomologie forensique de Claude Wyss et Daniel Cherix Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes