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De même qu’on ne trouve pas une seule femme parmi les grands compositeurs, on ne trouve pas un seul Suisse parmi les philosophes auteurs de grands systèmes et têtes métaphysiques. Personne n’a jamais expliqué le premier de ces deux faits incontestables. Quant au second… Je sens seulement qu’il y a dans l’atmosphère suisse quelque chose qui interdit l’activité gratuite — et la dépense qui la rendrait possible.
Le philosophe en Suisse se trouve plus engagé qu’ailleurs dans une communauté proche et concrète : il lui doit d’être intelligible (d’autant plus qu’il est professeur) et responsable des conclusions morales que l’on pourrait tirer de son système. Il ne fera donc pas de système, ou seulement un système de la conciliation, s’il veut rester pur philosophe. Mais plus généralement il traduira ses intuitions métaphysiques dans le langage de son milieu, la théologie de son Église ; et s’il ne peut plus adhérer au dogme, il ira chercher les raisons et justifications de sa résistance dans une psychologie nouvelle (incluant le fait religieux) ou dans l’étude des structures de l’esprit.
Le Vaudois Vinet illustre la première de ces écoles, le Genevois Flournoy la seconde.
Le xixe siècle aurait pu voir (mais n’a guère aperçu, à part Sainte-Beuve) la naissance à Lausanne d’une tradition discrète de philosophie existentielle et personnaliste avant la lettre, celle qu’initia Alexandre Vinet, théologien de la liberté de conscience et profond critique littéraire. Vinet me fait parfois songer à Kierkegaard : le parallèle reste à écrire. Ils ont dit dans le même temps (entre 1840 et 1850) et souvent dans les mêmes termes « qu’on ne naît pas chrétien, qu’on le devient », « qu’il n’y a pas de peuple chrétien » puisque chrétien ne saurait désigner que l’individu « comme seul au monde » et voué à l’« extraordinaire », et que « la foi est une passion ». Le Vaudois accorde un peu plus que le Danois à la communauté ou généralité, et à [p. 238] la « catholicité de l’âme humaine ». Mais tous deux meurent en conflit déclaré avec leur Église établie, témoins de l’absolu subjectif. Vinet écrit : « Liberté, le plus beau mot de toute langue, si celui d’amour n’existait pas. » Et plus tard : « Quand tous les périls seraient dans la liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté ; car la liberté, c’est la vie, et la servitude, c’est la mort. »105
Quant à Théodore Flournoy, auteur de la célèbre étude d’un médium intitulée « Des Indes à la planète Mars » (1900), il ne fut pas seulement un précurseur de Freud dans l’exploration du rêve considéré comme clef du subconscient, mais un profond psychologue de la religion dans « Métaphysique et Psychologie » (au titre caractéristique) et le fondateur de la première chaire et du premier laboratoire de psychophysiologie, à Genève.