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La négociation des questions et des réponses dans linteraction maître-élèves
Contribution à létude des formes scolaires de communication
On présente souvent lécole comme une institution paradoxale : lun des rares endroits où la personne qui sait (le maître) pose des questions dont il connaît les réponses à ceux qui sont supposés les ignorer (les élèves). Le questionnement didactique est dabord un questionnement magistral, à haute fréquence, ne sollicitant les élèves que sils contribuent au bon déroulement du " texte du savoir ". La question du maître na, chez les pédagogues, pas bonne presse : elle anticipe ou elle empêche la question de lélève, elle limite son périmètre dinvestigation, elle normalise sa pensée, elle réduit sa curiosité et son sens critique. Le biais observable dans linteraction ne serait que lépiphénomène dun rapport au savoir et dun rapport au pouvoir constitutifs de linstitution : " à lécole, on répond aux questions que les élèves ne (se) posent pas, et on ne répond pas à celles quils (se) posent ".
La rhétorique pédagogique ne manque pas de formules percutantes, mais elle se heurte à la complexité des phénomènes éducatifs et didactiques. On portera des jugements dautant plus nuancés sur lasymétrie du questionnement maître-élève quon aura pris le temps den analyser les formes, les fonctions, les évolutions. On sapercevra alors que les cadres interprétatifs déjà disponibles sont nombreux, et quils semboîtent les uns dans les autres. A un premier niveau, les questions du maître ont une fonction dévaluation : lélève interrogé doit, pour lessentiel, démontrer quil connaît déjà ce qui est à connaître. La fonction de maîtrise napparaît quau second niveau : si le maître conduit le questionnement, cest pour garder simultanément le contrôle du savoir et des élèves enseignés. Au troisième niveau, la connotation sinverse, et le questionnement magistral a fonction denseignement : il oriente, il étaye, il problématise à voix haute, il donne à voir un questionnement intrasubjectif dans léchange intersubjectif. A un quatrième niveau, la fonction denseignement bascule vers le faire apprendre : les questions du maître poussent lélève à lexplicitation et à la prise de conscience de ses propres stratégies cognitives.
Ce continuum concentrique peut être élargi et complexifié. Il démontre déjà que les formes scolaires de questionnement sont la résultante dun faisceau de conditions et dintentions contradictoires quon ne peut ramener à aucun principe univoque (la maïeutique socratique, par exemple). Le contrat qui régit le système didactique nest pas donné. Sil est à lintersection dune intention denseigner (celle du maître) et dune intention dapprendre (celle de lélève), il doit se négocier dans linteraction, dans la rencontre dun " sujet supposé savoir " et dun " sujet supposé ignorer ". Cest au cur de linteraction que se joue finalement la transaction à propos de " ce dont il est question " à lécole. Cest dans léchange quotidien des questions et des réponses que se négocie aussi, et peut-être surtout, le sens des savoirs et, partant, le sens de lexpérience scolaire. Lobjectif de cette recherche est de contribuer à létude des formes scolaires de communication en étudiant, dans le détail, la négociation des questions et des réponses dans linteraction didactique.
Dans les classes, les enseignants sont sans cesse confronté(e)s à ce mystère : comment se fait-il que certains enfants s'impliquent dans les activités, recherchent des informations, sollicitent le maître ou la maîtresse, lui posent des questions, alors que d'autres semblent moins intéressés, moins concernés par les apprentissages ? Comment faire en sorte que tous les enfants " participent " non seulement à la vie de la classe, mais surtout aux échanges intellectuels qui susciteront la construction de connaissances ? Ces questions sont d'autant plus saisissantes qu'elles renvoient à une contradiction fondamentale du métier d'enseignant : la contradiction qui veut que le désir d'apprendre soit à la fois la condition et l'ambition des apprentissages. La condition, car la réussite de l'enfant est subordonnée à son envie de connaître, de comprendre, d'apprendre. L'ambition, car - et comme l'indique la loi genevoise sur l'instruction publique - l'école doit susciter chez l'enfant le désir permanent d'apprendre et de se former. Or, la question est universelle, mais cest un universel mal partagé. Elle est aux mains des puissants (les décideurs, les savants, les maîtres à penser, etc.) qui définissent les questions quil est légitime de poser ou de ne pas poser. Etudier, à lécole élémentaire, " la question de la question ", cest prendre ses visées émancipatrices au mot, et sinterroger sur les gestes professionnels qui conditionnent laccès au savoir et au pouvoir.
Une telle recherche ne trouve son sens que dans larticulation des cadres conceptuels disponibles, des observations participantes et de léchange réflexif avec les enseignants et les enseignantes. Elle a impliqué et implique une dizaine denseignants des premiers degrés de lécole élémentaire (4-6 ans) et sappuie sur un matériau empirique hybride, augmenté et réorganisé en fonction de lévolution des questions communes : journal de terrain, observations croisées, enregistrements de séquences didactiques, entretiens, récits de pratiques, cadrages théoriques. La première phase denquête exploratoire a duré deux années et fait lobjet de quelques publications, dont certaines en cours (infra). Elle a mis en évidence la nécessité dune approche plus systématique, aboutissant à la lecture dun même récit dans huit classes des petits degrés. Lanalyse comparative des huit dynamiques maître-élèves devrait permettre de resserrer le champ du questionnement afin dengager une deuxième phase dobservation et dinteraction au sein du groupe denseignants-chercheurs. Là comme ailleurs, la question se négocie dans laction et linteraction.
Publications:
Maulini, Olivier (1998). La question : un universel mal partagé, in : Educateur, n°7, p.13-20.
Maulini, Olivier; Wandfluh, Frédérique (1998). Infinis questionnements. "Maîtresse, l'infini plus un, ça fait combien ?", in : Educateur, 8, p.19-21.
Maulini, Olivier (1999). Communiquer pour apprendre. Les interactions langagières à l'école élémentaire: lecture critique de quelques études critiques, in : Education et sociétés (à paraître).
Maulini, Olivier (2000). Subvertir les évidences. Le questionnement pédagogique: inquisition ou libération?, in: Cahiers pédagogiques (à paraître).
Maulini, Olivier (2000). Questions des uns, évidences des autres. Rire et souffrance dans l'apprentissage collectif, in: L'éGRENage (Bulletin du Groupe romand d'éducation nouvelle), 4, p.11-12.