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« Gaule » (2002-2003), le premier long métrage de Jérôme Leuba, se présente de prime abord comme un 'road movie' qui sert de cadre à une histoire sentimentale triangulaire. Mais très vite, le genre est mis à mal. Du 'road movie' qui, en général, met en scène voyages, travellings et points de vue privilégiant la route, il ne reste que l’énoncé de base. J. Leuba filme donc une route, réelle, non idéalisée, en se concentrant plus précisément sur les espaces périphériques, parkings, zones commerciales, industrielles et aires de repos qui servent d’étapes aux trois protagonistes. Mais la distance prise avec le genre n’est pas ce qui fait la singularité du film. Le dialogue qui, conventionnellement, contribue à la compréhension de l’image opère ici comme un élément de rupture puisqu’il consiste en la retranscription fidèle du commentaire télévisé de la deuxième mi-temps du match de football entre la France et le Brésil lors de la finale de la coupe du monde en 1998. Cette langue codée, et en même temps familière, renouvelle non seulement l’attention généralement portée au dialogue mais apporte une plus grande autonomie à l’image puisque chacun est conduit à imaginer son propre film.
Depuis ce film, J. Leuba réalise des œuvres, regroupées sous le titre de « Battlefield », qui développent cette problématique de la rupture et du décalage dans le système de représentation cinématographique. Il imagine ses champs de bataille à partir d’histoires trouvées dans les rubriques de l’actualité et des faits-divers pour en proposer des fictions au regard distancié comme dans « Battlefield # 4 / Verdun » (2003). Cette installation, constituée de deux tables lumineuses, présente plusieurs points de vue d’un paysage parfaitement domestiqué. Un drapeau rouge, placé dans le site, laisse a priori penser qu’il s’agit d’un terrain de golf. Mais à y regarder de plus près la topographie, le titre de l’œuvre , on comprend qu’il s’agit d’un champ de bataille de la Première Guerre Mondiale. Mais ces photographies montrent aussi ce lieu comme une destination touristique au paysage accueillant alors que les drapeaux rouges révèlent, en fait, les traces de l’Histoire en localisant les trous d’obus qui subsistent à Verdun.
J. Leuba s’intéresse également aux cas particuliers qui ont valeur d’exemple. « Battlefield # 6 / Sophia Antipolis » (2004) parle du destin tragique d’une femme qui, ne supportant plus ses conditions de travail dans cette technopole du sud de la France, choisit de se suicider. J. Leuba reprend sa lettre d’explication, publiée dans la presse à la demande de la famille, et l’intègre à l’installation en l’imprimant sur la carte du site. Parallèlement, une projection de diapositives, qui pourrait faire penser à des photos de vacances, dresse l’état des lieux. Avec « Battlefield # 9 / Washington Sniper » (2005), J. Leuba emprunte certains codes au théâtre et met en scène une étrange chorégraphie. Sur une scène de théâtre, deux danseurs interprètent les directives que la police de Washington avait publié dans le « Washington Post » en 2002. Ses directives devaient attirer l’attention des citoyens sur certains lieux à éviter et indiquer les postures à adopter afin d’échapper aux balles du 'sniper' fou qui avait abattu douze personnes au hasard. Le film inédit qu’il propose ici poursuit en quelque sorte ce travail de chorégraphe et prend la fouille au corps comme sujet d’interprétation.
Attitudes privées, rôles sociaux, postures publiques sont déterminés par des réseaux d’usages et de contraintes diversement intériorisés. Ils sculptent à notre insu nos comportements. Les films de J. Leuba y radiographient nos corps aliénés.