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Gérard Klein, l'auteur de science-fiction, a pu écrire que la littérature régionale était comme la science-fiction en ce qu'elle demeurait à la marge tout en déployant une capacité - réprimée par l'élite bourgeoise - à créer des fables, à mêler le merveilleux à l'histoire. J'ai déjà évoqué la Bretagne, la Savoie, l'Île-de-France, la Franche-Comté, la Suisse romande. Mais ailleurs dans l'espace francophone, qu'en est-il?
Les Légendes du Berry de George Sand, quand je les ai lues, m'ont paru flamboyantes: les monstres des marais faisaient vraiment peur. Pour l'Alsace, Édouard Schuré a évoqué avec génie les mythes du mont Sainte-Odile. Pour la Provence, Frédéric Mistral a repris en abondance les traditions folkloriques et légendaires du noble comté, dont il a fait comme l'épopée. En Corse, des seigneurs de Bonifacio étaient réputés issus d'une union entre un chevalier et une fée de la mer. Le Pays basque est rempli de vierges brillantes qui sont apparues dans les fourrés sauvages... En France, je ne connais rien d'autre; mais je suis persuadé que cela existe partout.
Je connais un peu la littérature belge, souvent liée à la Flandre, dont une partie est en France: ma grand-mère de Roubaix restait fidèle à Charles Deulin, auteur de Contes d'un buveur de bière dignes des frères Grimm, et j'ai beaucoup lu Charles De Coster, auteur immense de Thyl Ulenspiegel - héros ressuscité en permanence par les êtres élémentaires, les dieux de la terre de Flandre! De Coster a également écrit de sublimes Légendes flamandes. Et puis Jean Ray a abondamment repris des légendes portuaires de Flandre et des Pays-Bas, mettant en scène des monstres marins et des fantômes hantant les maison, et dominant le fantastique francophone durant le vingtième siècle.
Au Québec, je connais surtout, allant dans ce sens, les poèmes d'Émile Nelligan qui reprennent le merveilleux chrétien, et qui s'enracinent dans la tradition locale: je me souviens d'une belle composition sur Notre-Dame des Neiges, ange tutélaire de Montréal. Nelligan aimait aussi évoquer les loups des plaines glacées en leur donnant des yeux de braise. Il faut d'ailleurs signaler que malgré le culte dont il fait l'objet au Québec, Jean Orizet, dans son épaisse Anthologie de la Poésie française parue aux éditions Larousse, a marqué son mépris pour Nelligan, lui préférant un compatriote qui mettait en alexandrins sa vie quotidienne: point de vue typique des intellectuels français de notre temps, car ils détestent le merveilleux, notamment lorsqu'il est nourri de religiosité chrétienne et de folklore local. Mais Gérard Klein affirme qu'ils le détestent aussi quand il a des formes futuristes!
Je parlerai un autre jour de l'Afrique et de l'Indochine.