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Les conseils municipaux accueillent favorablement depuis quelques années cette initiative. Son avantage est de permettre de s’interroger sur la visibilité donnée sur des plaques de rues à des noms propres: célébrités artistiques ou littéraires, bienfaiteurs de l’humanité, personnalités politiques, etc. Pourquoi celui-ci ou celle-là plutôt qu’un.e autre? Et en effet pourquoi, dans cette logique toponymique, ne pas donner plus de place aux femmes.
Mais le mouvement consistant à attribuer des noms de personnes à des rues, places et voies qui s’est développé au cours du XXe siècle à la mesure de la vanité des édiles ou des groupes de pression soucieux de laisser une trace, s’est fait aux dépens des noms de lieux, de monuments, de métiers, de commerces, de choses ou d’événements, qui formaient jusqu’alors le lexique habituel de l’odonymie (étude des odonymes ou noms propres désignant une voie de communication, ndlr) urbaine. Par là il participe à un effacement des «lieux de mémoire» que sont les rues rappelant les activités laborieuses dont elles furent le théâtre: rue des Chaudronniers, des Plantaporrêts, rue Chantepoulet, rue des Battoirs, rue de la Puiserande, rue des Terreaux, Place du Molard. Ou des lieux-dits: chemin des Tattes. Ou des repères géographiques (rue des Deux-Ponts).
Un mouvement ambigu
On devine aisément que ces nominations reflètent avant tout les majorités politiques et les courants d’opinions dominants. Il a ainsi fallu attendre 1994 pour attribuer à Léon Nicole une rue à Genève. Et l’on attendra sans doute longtemps pour que Jean Vincent ou Eugénie Chiostergi s’en voient attribuer une. Cela quels que soient leurs mérites, le rôle qu’ils jouèrent: justement, Eugénie Chiostergi fut une pionnière du féminisme.
L’actuel mouvement de «féminisation» des noms de rues genevoises participe fatalement à ces ambiguïtés. Certaines éclatent un peu comiquement quand, à Plainpalais, l’écrivain peu connu Jean-Violette remplace en 1970 la rue de la Violette avant de voir l’écrivaine prostituée Grélidis Réal proposée à sa succession… tandis qu’il y a une trentaine d’années on débaptisait par pudibonderie la rue des Belles-Filles dans la Vieille Ville pour l’appeler rue Etienne-Dumont, traducteur du réformateur anglais Bentham, concepteur de la prison panoptique…
Remodelage des noms
Enfin l’histoire remodèle les noms et évince souvent les disparus en les rendant au commun: la Place Chevelu (dont l’origine n’est pas assurée: soit un nommé Chevellu, soit le lieu où les charretiers stationnaient leurs chevaux car elle s’appelait auparavant Chevalu) avait un potentiel poétique comme bien d’autres; le paysagiste François Furet est oublié depuis longtemps mais le nom du mustélidé l’a supplanté dans l’imaginaire populaire; la rampe Quidort ne renvoie pour personne à ce négociant du XIXe siècle, elle a le charme d’une voie propice à l’ensommeillement.
Il est à craindre que le plus «facile» pour les conseils municipaux soit de débaptiser les noms de métiers et de choses pour les attribuer à des femmes plutôt que de passer au crible les noms d’hommes, une fois qu’on aura épuisé les cas d’homonymies ou les couples.
Pourquoi des plaques apposées sur les immeubles où sont nées, ont vécu ou été actives des femmes (ou des hommes) ne seraient pas préférables à ce turn-over toponymique?