Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06853.jsonl.gz/547

Trois sujets ayant comme point commun l'argent : sa déshérence, son absence et son symbole pour illustrer un mérite sportif, il n'en fallait pas plus pour que mon petit cerveau se mette à cogiter.
Du fric, du pognon, du flouze, des pépètes, de la thune, des billets, de l'oseille, du cash, que de mots pour parler d'argent. Et s'il existe moult vocables, il y a au moins autant de proverbes qui l'évoquent : "l'argent est le nerf de la guerre", "il n'y a pas de petites économies", "plaie d'argent n'est pas mortelle", "l'argent n'a pas d'odeur", "l'eau va à la rivière" ou encore "gagner apprend à dépenser".
Je serais bien incapable de traiter exhaustivement la question : elle a occupé trop de philosophes, de psychanalystes et de financiers pour être résumée en un billet "poppinesque". Mais elle se prête merveilleusement bien à quelques réflexions éparses et diverses.
Mon premier souvenir concret relatif à l'argent remonte à mes treize ans lorsque, après avoir "vendangé" durant deux semaines, j'ai pu m'offrir un pantalon et un pull que ma mère avait refusé de m'acheter, estimant qu'ils excédaient le budget "habits". Je lui ai alors dit, avec cet étonnement candide propre aux enfants "c'est quand même dingue, il m'a fallu deux semaines pour gagner cet argent et à peine vingt minutes pour le dépenser". Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre que vingt-cinq ans plus tard, je me souviens encore et de la couleur desdits pantalons et du motif du pull...
Au cours des années suivantes, j'ai confusément pris conscience que l'argent n'était pas tout mais qu'en avoir ouvrait certaines portes. Ainsi, si mon père, indépendant, gagnait assez pour m'offrir des séjours linguistiques à l'étranger, cet argent avait un prix qui s'appelait "ne pas avoir de temps à passer avec sa famille".
Devenue jeune adulte puis adulte, j'ai découvert que nombreux sont ceux pour qui l'argent est un but et non un moyen, que les choses qui me sont réellement précieuses n'ont pas de prix et qu'en parler est pour beaucoup très difficile : refuser de diviser l'addition par le nombre de convives, demander une augmentation de salaire, définir le budget familial, rappeler à quelqu'un qu'il a encore une dette à payer, autant de moments où l'argent est, du moins en apparence, au premier plan.
En réalité, cet argent traduit, je crois, très souvent d'autres préoccupations : les autres convives se soucient-ils de moi, quelle valeur a mon travail pour l'entreprise, pourquoi dois-je rendre compte de chaque centime dépensé au motif que ce n'est pas moi qui gagne l'argent nécessaire à la famille, cette personne aurait-elle oublié que je l'ai sortie d'un mauvais pas ?
L'argent peut aussi devenir, très tard, l'occasion de... régler des comptes qui n'ont rien de pécuniaires : je me souviens comme si c'était hier du désarroi d'un juge qui était supposé liquider une hoirie alors que l'une des deux filles de la défunte, une femme d'une quarantaine d'années, reprochait à sa soeur, sensiblement du même âge, d'avoir fait des études plus chères qu'elle et d'avoir toujours reçu, de la part de leurs parents, des cadeaux plus onéreux qu'elle !
Lors d'une soirée, essayez de lancer, l'air de rien, un "et vous, vous donnez de l'argent de poche à vos enfants ?" : point ne sera nécessaire de relancer la conversation pendant la durée du repas, elle se poursuivra "toute seule" au moins jusqu'au dessert ! Qu'on en ait reçu ou qu'on en ait été privé, par choix des parents ou en raison d'un budget familial beaucoup trop serré, personne ne peut faire abstraction de "hier" face à cette question qui concerne "demain". Et si par un hasard improbable, le sujet ne devait inspirer personne, tentez le "et les sportifs, vous pensez qu'ils méritent leurs salaires ?" : vous entendrez à coup sûr parler et du golf et du tennis mais également des dirigeants du CAC 40 et du SMI ou des plus grandes débâcles de ces dernières années...
Preuve est faite, si besoin était, que l'argent rend les gens volubiles; en revanche, son manque se traduit par un silence assourdissant et se vit comme une honte : s'il est facile de connaître les plus grandes fortunes de ce monde, nous ignorons souvent, dans nos pays dits riches, qui, de nos voisins, vit en dessous du minimum vital et qui est devenu, parmi nos amis d'enfance, un working-poor.
Bref, je vous avais avertis : mes tribulations sont éparses et diverses et je serais bien en peine de vous synthétiser en une seule phrase mon rapport à l'argent. Peut-être que je peux me payer le luxe d'en parler relativement librement parce que je n'ai jamais eu le sentiment d'en manquer durant mon enfance, probablement que je ne suis pas aussi détachée que je le voudrais, surtout depuis que je suis devenue mère. Si j'écris luxe avec minuscule, j'écris bonheur avec majuscule et il ne me provient pas de l'argent mais des autres et de leur présence. Mais ça, évidemment, c'est facile à écrire lorsqu'on a une bonne formation, un emploi intéressant et une famille en bonne santé.
Et vous, comment définissez-vous votre rapport à l'argent ?