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L'Amazonie péruvienne est depuis quelques décennies le théâtre d'un afflux croissant de touristes venus du monde entier, à la recherche d'un breuvage hallucinogène, l'ayahuasca[1]. Cette substance, absorbée sous le contrôle de chamanes, provoque des visions et est censée guérir un certain nombre de maladies.
Anciennement pratiqué par quelques communautés autochtones de la forêt amazonienne, et seulement à certains moments de leur vie sociale, l'usage de l'ayahuasca s'est diffusé à d'autres groupes (métis, étrangers), en liaison avec le développement économique de cette région et au détriment de l'usage d'autres substances psychotropes. On ne compte plus les témoignages de ceux qui, pour des raisons mystiques ou médicales, se sont rendus auprès des chamanes de la forêt pour la consommer. Faute de statistiques officielles péruviennes, il est impossible de quantifier ces flux touristiques, d'ailleurs très difficiles à repérer puisque la plupart des voyages et des séjours sont entrepris sur une base individuelle, par le biais des sites web des chamanes, et se déroulent dans des lieux dispersés à l'intérieur d'une zone géographique très vaste.
C'est dans des campements nommés lodges ou albergues, situés dans la forêt, à proximité des centres urbains d'Iquitos, de Pucallpa et de Tarapoto, que les chamanes accueillent les touristes, pour des périodes allant de quelques jours à plusieurs mois. Ces lodges, souvent entourés de palissades et protégés par des gardes armés, forment des sortes de « communautés fermées », isolant les touristes du monde social amazonien, pour mieux les mettre en communication avec les « sortilèges » de la forêt. Les pensionnaires sont conviés à participer à des « cérémonies » de prise d'ayahuasca, au sein d'une nature sauvage largement mise en scène (des échantillons de la flore et de la faune amazoniennes sont exposés et des « communautés natives » mises en valeur à proximité). Mais dans le même temps, et de façon contradictoire, sont vantées les conditions de confort de type occidental qui y prévalent.
Le développement du tourisme amazonien centré sur l'ayahuasca s'inscrit dans le cadre d'une filière économique qui combine plusieurs phases et plusieurs acteurs ajoutant de la valeur au produit et se situant en amont ou en aval de la pratique du chamanisme amazonien proprement dit.
Au sein de cette filière, il faut distinguer tout d'abord les « propagateurs de la foi chamanique », qui s'expriment dans toute une série de supports et d'organismes (livres, magazines, documentaires, sites web, directions régionales péruviennes du tourisme, associations de type spiritualiste, etc.). Tous se font les apôtres d'une croyance en l'existence de « plantes enseignantes » ou « directrices », qui se situe dans le prolongement des idées romantiques relatives à la puissance de la voyance, du surnaturel et de la médecine « holistique ».
La diffusion de ces idées s'appuie également sur les écrits d'ancêtres prestigieux de la prise de substances hallucinogènes, comme Antonin Artaud, Henri Michaux, Aldous Huxley, Allen Ginsberg, William Burroughs, Carlos Castaneda, ainsi que sur les ouvrages plus récents d'écrivains adeptes du chamanisme et de l'ayahuasca, comme Corinne Sombrun,[2] Amélie Nothomb[3] ou Vincent Ravalec[4].
Mais ce sont surtout l'essayiste Jeremy Narby et le cinéaste Jan Kounen qui ont divulgué la vulgate chamanique, au détriment d'une production anthropologique sérieuse. Ils ont fait beaucoup pour drainer vers l'Amazonie des masses importantes de touristes. Dans son livre Le Serpent cosmique, l'ADN et les origines du savoir,[5] Narby établit un rapprochement entre la structure de l'ADN et le serpent cosmique - l'anaconda -, vision censée accompagner de façon quasi systématique la prise d'ayahuasca. Quant au documentaire de Kounen D'autres mondes, visible sur YouTube, il associe un reportage sur l'univers de l'ayahuasca en Amazonie péruvienne, en particulier au sein de la communauté shipibo, et des interviews de chercheurs accréditant l'idée que les hallucinations procurées par cette substance ont devancé certaines découvertes scientifiques.[6]
Des entrepreneurs
Ce n'est de fait que depuis une vingtaine d'années que, dans le cadre du développement du tourisme, le terme de chamane, d'origine sibérienne, a supplanté au Pérou celui de curandero pour désigner les guérisseurs. Parmi les quelques grands chamanes liés au développement de ce secteur, on trouve des Péruviens, des étrangers (en particulier nord-américains), des autochtones et des métis. Et même un Français, Jacques Mabit, connu pour soigner des toxicomanes dans son centre thérapeutique de Tarapoto.
Ces catégories n'ont pas une valeur absolue puisqu'elles servent essentiellement aux acteurs à se positionner au sein du marché de l'ayahuasca. Ainsi la mise en avant d'une identité ethnique « autochtone » par des guérisseurs labellisés comme « métis » peut-elle servir à légitimer des connaissances approfondies dans le domaine de la médecine « traditionnelle » et permettre d'occuper une place éminente sur le marché de la guérison chamanique. Guillermo Arévalo, par exemple, grand entrepreneur chamanique d'Iquitos, appartient à l'« ethnie » shipibo, elle-même réputée pour le pouvoir de ses chamanes.
Le chamanisme amazonien, loin de sa facture « traditionnelle » décrite par les anthropologues - des chamanes vivant dans des communautés ancestrales et ne soignant que des autochtones -, a vu sa pratique se transformer avec des nouveaux entrants dans le secteur. Les « métis » tout d'abord, apparus sur le marché de l'ayahuasca lors du boom du caoutchouc (fin XIXe-début XXe), suivis ensuite par des Occidentaux, qui ont commencé leur carrière en servant de guides aux routards désireux de se lancer à la découverte de la jungle amazonienne.
Se trouvant à la tête de vastes campements, ces grands entrepreneurs chamaniques réalisent aujourd'hui de confortables profits en accueillant les touristes à des tarifs très élevés (de 50 à 170 dollars par jour), qui contrastent avec les faibles salaires accordés aux chamanes et aux employés péruviens qui travaillent sous leurs ordres.
A côté de ces « chamanes operators », il existe une masse de « guérisseurs » de moindre importance, tant étrangers que Péruviens, qui ne sont pas parvenus à édifier un campement et qui vivotent en soignant quelques rares touristes étrangers et surtout une masse de Péruviens ne disposant que de faibles ressources.
Les touristes
Tout comme la notion de chamane, celle de touriste est elle-même une création de la filière du chamanisme amazonien, les soi-disant touristes ne se voyant pas comme tels en général. Les chamanes en distinguent trois sortes. Les mystiques ou « psychonautes », venus en Amazonie pour se lancer dans l'exploration d'eux-mêmes.[7] Les patients, ensuite, qui se rendent dans ces centres chamaniques pour guérir de maux de toute sorte, tant organiques que psychiques. Ils comptent parmi eux beaucoup de personnes stressées et des malades en phase terminale, débarquant en Amazonie lorsque tout a été essayé par ailleurs. Comme le déclarent les chamanes : « Vous autres, Occidentaux, vous avez la richesse, nous autres, chamanes péruviens, nous avons la sagesse », ce qui revient à considérer que, d'une certaine façon, c'est le « Sud » qui soigne le « Nord ».
Ce jugement a d'autant plus de force que le coût des soins de santé des personnes âgées est de plus en plus élevé en Oc ci dent. De quoi se demander si l'Amazonie ne deviendra pas dans un proche avenir une vaste maison de retraite médicalisée... C'est en tout cas dans cette direction que s'orientent un certain nombre de centres chamaniques qui se dotent de psychologues et de médecins, voire même se transforment en hôpitaux alternatifs. On assiste aussi à une spécialisation des donneurs de soins en fonction des besoins des différentes catégories de clientèle. Une place particulière est consacrée à la clientèle féminine, comme dans la clinique Shipibo Shinan de Santa Rosa de Dina marca, sur le fleuve Ucayali, où les soins spécifiques des femmes sont assurés par des guérisseuses autochtones.
La troisième catégorie de touristes est composée de ceux qui veulent s'initier à la médecine de l'ayahuasca, pour devenir à leur tour des chamanes. Nombre de grands « chamanes-operators » forment des apprentis ou des adeptes qui, une fois initiés, se vouent à la transmission du savoir de leur maître, s'installant comme « médecins végétalistes » dans le monde entier et dirigeant les patients vers les centres thérapeutiques du Pérou.
Les ratés
Ces réseaux de phytothérapeutes centrés sur l'ayahuasca se sont attirés en France les foudres d'organismes publics ou privés, comme la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires[8] ou l'organisation Psychothérapie vigilance. Plusieurs actions en justice ont été intentées à des « têtes » de réseaux qui orientaient des candidats au « voyage » vers les centres amazoniens. Ces procès ont abouti à l'interdiction définitive de l'ayahuasca en France, considérée depuis 2008 comme un stupéfiant. La prise d'ayahuasca, en effet, n'est pas sans danger et l'on ne compte plus les cas d'arrêts cardiaques, de « pétages de plombs » ou de décès consécutifs à l'absorption de ce breuvage.
Ces critiques contre les dérapages du chamanisme new age présupposent la vision romantique d'un chamanisme traditionnel, paré de toutes les vertus et ayant fait à ce titre l'objet d'une mise en patrimoine culturel par le gouvernement péruvien. La position de celui-ci est d'ailleurs ambiguë puisqu'il défend, d'un côté, un usage « authentique » de l'ayahuasca, tel qu'il serait encore pratiqué par les communautés natives d'Amazonie, et encourage, de l'autre, le développement du tourisme axé sur cette substance.
Quoi qu'il en soit, les accidents, relativement fréquents, qui accompagnent cette pratique posent des problèmes aux autorités touristiques péruviennes. Qui cherchent aujourd'hui à réglementer la profession de chamane et à s'assurer que les touristes venant au Pérou pour y consommer de l'ayahuasca ont une condition physique leur permettant de supporter l'absorption de cette substance. Il est ainsi projeté de constituer des listes de chamanes « autorisés », qui auraient en quelque sorte le monopole d'exercice de la médecine amazonienne. C'est donc vers un véritable processus de médicalisation du tourisme chamanique centré sur l'ayahuasca que s'orientent les autorités péruviennes.
[1] • Cet article a été publié dans une version plus longue, dans la revue Etudes n° 4202, Paris, février 2014, p. 33-42. - Pour en savoir plus : Jean-Loup Amselle, Psychotropiques. La fièvre de l'ayahuasca en forêt amazonienne, Paris, Albin Michel 2013, 240 p.
[2] • Corinne Sombrun, Journal d'une apprentie chamane, Paris, Pocket 2004, 158 p.
[3] • « Les voix intérieures d'Amélie Nothomb », Inexploré, le magazine de l'INREES, n° 17, Paris, janvier-mars 2013.
[4] • Vincent Ravalec, Mallendi et Agnès Paichelet, Bois sacré. Initiation à l'iboga, Vauvert, Au Diable Vauvert 2004, 336 p.
[5] • Genève, Georg 1997, 236 p.
[6] • On retrouve les mêmes idées dans l'article du psychanalyste Serge Tisseron « Jimmy P., un mode d'emploi très actuel », in Libération, Paris, 18.09.13., qui porte sur le film d'Arnaud Desplechin, Jimmy P. (2012), lui-même inspiré du livre de Georges Devereux, Psychothérapie d'un Indien des Plaines, Paris, Fayard 1998, 678 p.
[7] • Cf. le reportage d'Envoyé spécial, « Voyages chamaniques », diffusé par France 2 en 2008, où l'on voit une touriste française « possédée » se déplacer comme un jaguar.
[8] • Miviludes, Rapport annuel 2009, www.miviludes.gouv.fr/.