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Si, durant la guerre de 1914-1918, les « Chroniques suisses » apparaissaient comme un des fils rouges de la RMS, les livraisons, entre 1940 et 1945 il s’agit des « Commentaires sur la guerre actuelle », souvent rédigés par des collaborateurs du SR. En dépit de ses absorbantes fonctions, le chef du Service de renseignement, le colonel Roger Masson, conserve la direction de la revue. Il lui assure des collaborations de valeur et fait passer certaines informations dont il a une connaissance privilégiée.
L’absence d’appréciations sur l’éventualité ou l’imminence d’un conflit en Europe étonne dans les numéros du printemps et de l’été 1939. Dès septembre, en revanche, l’actualité est suivie de près, moins dans l’intention de raconter que de tirer des enseignements utiles et d’expliquer. Certains pronostics de la revue pendant l’entre-deux-guerres, se révèlent faux. La guerre n’a pas commencé par de vastes offensives aériennes visant à paralyser l’adversaire dans ses opérations de mobilisation, la guerre des gaz n’a pas eu lieu… En France, en Angleterre et en Allemagne, la mise sur pied s’est déroulée sans accroc, selon les plans et l’horaire prévus dès le temps de paix.
Outre les commentaires consacrés au conflit, la RMS propose d’autres rubriques. La plus importante en volume, « Généralités », s’avère aussi la plus diversifiée. La revue de la presse étrangère, toujours dans un souci d’information, examine l’état des armées, tire des leçons de la guerre civile en Espagne. Sous le titre « Noël sous les armes », le numéro de décembre propose un premier bilan de la « drôle de guerre ». Le ton est grave, mais serein.
En 1940, les « Commentaires sur la guerre actuelle » s’étoffent, mettent l’accent sur la mobilité, la puissance de feu, les opérations qui se déroulent dans un terrain comparable au nôtre. L’objectif didactique est évident. Plusieurs articles traitent de la santé de la troupe et de la discipline, des leçons à tirer d’une vie en commun de longue durée, dans des conditions climatiques et d’hygiène difficiles : ce ne sont plus de 13 semaines en caserne ou 3 sous tente : ce sont 4 mois à l’extérieur pour quelques jours à la maison.
En avril, le major EMG Rochat évoque les troupes frontière créées en 1938. Si l’on pouvait s’interroger sur le mélange dans les compagnies des trois classes d’âge de l’Armée, ces formations ont acquis leurs lettres de noblesse, encore que tout ne soit pas parfait. Le maintien du secret s’oppose à des évocations ou à des propositions concrètes, mais il faut un renforcement dans les domaines du génie et des transports hippomobiles.
Dans la même livraison, on trouve une « Chronique étrangère » alors que, depuis plusieurs mois, la RMS n’en publiait plus. Le commandant de la VIIIe armée allemande, le général Blaskovitz, évoque la prise de Varsovie en automne 1939 avec, comme chapeau, une mise au point de la rédaction : « La guerre se prolonge, et il ne nous paraîtrait ni juste ni honnête de priver plus longtemps nos lecteurs de la collaboration de tels observateurs étrangers, de telles personnalités belligérantes dont le témoignage peut nous suggérer des réflexions intéressantes et nous apporter des enseignements précieux. Ainsi, selon le devoir de neutralité qui nous incombe, les articles de représentants de diverses nations belligérantes se succéderont sous cette rubrique où leurs textes formeront une collection de documents pour contribuer à l’histoire de la guerre »1. Des auteurs suisses font également des analyses du conflit. En 1941, le capitaine Eddy Bauer, qui va bientôt publier sa fameuse Guerre des blindés, signe un article de grande envergure, « Réflexions sur la campagne de France ».
Dès le début des hostilités germano-russes, Staline ordonne des actions sur les arrières des forces allemandes, une forme de combat déjà connue mais qui n’a eu jusqu’alors que peu d’ampleur : la guérilla. Les « Commentaires sur la guerre actuelle » du mois d’octobre y sont consacrés : « Les Russes semblent en ce moment spécialisés dans ce genre de guerre qui […] est en parfaite harmonie avec l’action révolutionnaire : embuscades, combats de rue, sabotages, etc. S’appuyant en outre sur une population fanatisée, cela explique dans une large mesure certains succès dans ce domaine. Maison après maison, rue après rue, les partisans ont tenu Minsk, Smolensk, Kischinew, Gomel, etc., pendant que les gros russes se retiraient. […] En lisant la presse allemande, on est frappé de l’ampleur de cette guerre qui semble avoir déjà fait un nombre incalculable de victimes »2.
En 1942, il ne se passe pas grand-chose sur le plan militaire en Europe occidentale. Aussi la RMS met l’accent sur la guerre au Moyen-Orient, en Extrême-Orient et en Union soviétique, évoque la Libye, la Birmanie, les Indes, Madagascar, la situation de l’Armée allemande en Russie. « L’effet de surprise causé par les troupes blindées et l’aviation est passé. Comme nous l’avons vu précédemment, la période de la guerre-éclair semble terminée : chaque bond de l’offensive allemande doit être minutieusement préparé »3. Après une année de guerre à l’Est, « il s’agit maintenant d’une course de vitesse entre la production industrielle anglo-saxonne en faveur de la Russie et la décision militaire recherchée par l’Allemagne avant que cette production n’atteigne son maximum. Si cette décision intervient cette année, toute la gigantesque production prévue pour 1943 arrivera trop tard ; dans le cas contraire, c’est la guerre d’usure avec tous ses aléas qui commencera »4.
En 1943, les collaborateurs les plus réguliers de la RMS sont Eddy Bauer, Marcel Montfort et Daniel Nicolas. Ils étoffent la rubrique « Généralités » par des contributions dont tout officier peut tirer profit dans son activité de chef militaire. Le colonel Henri Lecomte, âgé de 73 ans, continue de faire bénéficier la revue de ses contributions, notamment dans le domaine de son Arme, le génie.
Dans les « Commentaires sur la guerre actuelle », on trouve les premières réflexions sur les causes des échecs allemands et l’évolution possible du conflit. « On ne peut s’empêcher de vouloir comprendre le pourquoi des revers [allemands] actuels, car nous ne pouvons pas admettre que la situation d’aujourd’hui découle uniquement d’une supériorité en hommes et en matériel du côté russe. Les échecs allemands ont une cause plus profonde »5 : la grande audace stratégique d’Hitler et sa sous-estimation des capacités de son adversaire.
Les opérations, expliquées avec des cartes, restent au premier plan en 1944. Dirigés pendant plus de deux ans vers l’Est, les regards se tournent à nouveau vers l’Europe occidentale, attirés par les deux débarquements de Normandie et de Provence. Il faut faire un sort aux fausses nouvelles. « Avec le développement des opérations, nous assistons à un nouvel envol de canards. Il y en a de toute taille »6, particulièrement l’annonce anticipée de la prise de certaines villes. Il est à craindre que des mouvements insurrectionnels de libération ne partent trop tôt sur la foi de telles informations et que ces mouvements soient réprimés par l’occupant avec la dernière sauvagerie. Pour la RMS, qui souligne l’objectivité des communiqués officiels anglo-américains, les journalistes sont en cause ; en effet, les écarts entre ce qu’ils écrivent et la réalité s’avèrent parfois importants. Ainsi, l’arrivée des Américains à la frontière genevoise a eu lieu trois jours après son annonce dans la presse !
Dans la livraison d’octobre, un hommage au général Guisan à l’occasion de son 70e anniversaire : « Respectueux de l’autorité du Gouvernement, mais connaissant à fond sa mission, ses compétences et ses responsabilités, le général Guisan poursuit, au jour le jour, son travail, visitant ses troupes, étudiant ses dossiers. Son autorité de chef et son prestige ont gagné l’ensemble du pays, car l’Armée c’est le peuple ! On est heureux de sentir que le destin militaire de la patrie suisse demeure entre de telles mains, que depuis 5 ans la consigne n’a pas varié ! »7
Dans la phase finale d’un conflit dont l’issue ne fait plus de doute, les « Commentaires sur les événements » remplacent en 1945 les « Commentaires sur la guerre ». Cherchant à prendre du recul, interprétant les faits dans leur globalité et en profondeur, des chroniqueurs réguliers, d’autres occasionnels dirigent leurs regards sur l’après-guerre, repèrent les difficultés, tant sur le plan intérieur qu’international. Les cartes sont redistribuées, il faut compter avec la formidable puissance de l’Union soviétique, manifeste depuis 1942. La ligne de démarcation, qui reste à fixer, séparera deux mondes. « La Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, la Finlande, la Hongrie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, tous les Etats baltes, l’Autriche et une grande partie de l’Allemagne sont occupés par l’URSS ou agissent selon ses ordres. On se représente facilement le supplément de puissance qu’ils apportent à la Russie, car il ne fait aucun doute qu’elle saura en tirer le rendement maximum et qu’ils constitueront pour elle une couverture militaire complète. »8 La revue se montre préoccupée par l’évolution des rapports Est-Ouest.
Quant à l’avenir de l’Armée suisse, il fait l’objet de mises en garde : il « pose un certain nombre de graves problèmes qu’il est encore trop tôt d’examiner ici en détails. La Suisse a bien failli payer de son existence le fait de n’avoir pas suivi, après 1918, les conseils donnés par le général Wille. La question qui se pose maintenant est de savoir si elle aura, au contraire, le courage de suivre demain ceux que le général Guisan ne manquera certainement pas de lui adresser avec la même franchise. »9
Si, durant ces années de guerre, l’édition de la RMS a été rendue difficile en raison des fonctions militaires de son directeur, de la prudence qu’il fallait observer dans la situation stratégique qui était celle de la Suisse entre 1940 et 1944, de longues périodes de service d’auteurs fidèles, les livraisons n’en laissent rien paraître. L’histoire pondérée de la guerre s’y trouve remarquablement exposée, sobrement commentée, faisant de la revue une source d’une incontestable valeur.
1 RMS, avril 1940, p. 167.
2 RMS, octobre 1941, p. 528.
3 RMS, juin 1942, p. 255.
4 RMS, juillet 1942, p. 299.
5 RMS, février 1943, p. 78.
6 RMS, septembre 1944, p. 471.
7 RMS, octobre 1944, p. 492.
8 RMS, mai 1945, p. 245.
9 RMS, juillet 1945, p. 305.