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There Is No Evil
[…] Il s’agit plutôt de révéler un système huilé de chantage moral où la normalité et la citoyenneté sont vendues au prix presque obligatoire d’une participation généralisée au crime de l’homicide.
[…] « There Is No Evil » est une sorte de « Mille et une nuit » renversé : là où le récit de Shéhérazade se présente comme une forme de résistance (contre et) avant la peine de mort, le récit de Rasoulof décrit la résistance (contre et) après la peine de mort.
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Heschmat est un travailleur et père de famille « normal », expression de la classe moyenne à Téhéran. Mais dès les premières images du dernier film de Mohammad Rasoulof, une atmosphère de suspens règne : un sac lourd et mystérieux est chargé dans la voiture d’Heschmat dans le parking couvert d’une prison ; le taciturne Heschmat à l’air de cacher un lourd fardeau dans son âme. Le montage du film, en particulier, se charge de « montrer qu’il cache » quelque chose d’important, d’essentiel, dans sa vie – « montrer qu’il cache » (le mal) pourrait constituer la devise dramaturgique de There Is No Evil. À ce propos, la description des occupations quotidiennes de sa famille non seulement décrit magnifiquement la vie (normale) de la capitale iranienne, mais contribue surtout à alimenter la tension entre normalité exhibée et mystère caché. Nous sommes au cinéma et nous ne pouvons pas ne pas soupçonner que ce mystère concerne un crime… La scène finale de l’épisode concernant Heschmat gèlera notre sang, en confirmant le pire de nos soupçons.
Il faudrait presque suggérer à ceux qui n’ont pas vu le film d’arrêter ici la lecture de ce texte, car l’économie de suspens-soupçon-surprise du premier des quatre épisodes de There Is No Evil demeure peut-être l’élément le plus fort de tout le film. Ce premier épisode est un bijou cinématographique, digne des court-métrages délicieux dont était maître un certain Alfred Hitchcock. Les autres histoires montreront le point de vue de jeunes recrues, où le crime de participer à la réalisation matérielle de la peine de mort n’est pas un travail mais une obligation à laquelle on peut se soustraire uniquement grâce à une sorte de désertion civile, laquelle implique une marginalisation à vie en Iran.
Rasoulof ne se limite donc pas à une simple dénonciation de la peine de mort. Il ne se concentre pas non plus sur les souffrances sociales qu’elle génère – la souffrance pour les familles et la souffrance d’autocensure sociale. Il s’agit plutôt de révéler un système huilé de chantage moral où la normalité et la citoyenneté sont vendues au prix presque obligatoire d’une participation généralisée au crime de l’homicide. Certes, There Is No Evil est un plaidoyer de la résistance civile, de la possibilité et de l’importance de dire « non » à ce système pervers ; mais il est aussi – et c’est ici sa véritable force, à mon avis – une description fine d’une situation plus complexe ; le film loue l’opposition héroïque (histoire de Pouya) mais en mettant aussi en lumière ses conséquences et ses dilemmes moraux (histoire de Bahram) jusqu’à essayer de comprendre (sans justifier) la faiblesse de ceux qui cèdent au compromis facile avec le mal (histoire de Javad).
Si There Is No Evil brille pour la justesse et l’originalité de son thème, la qualité cinématographique du film décrit une parabole descendante. Après le premier épisode fulminant, le dispositif suspens-soupçon-surprise ne fonctionne plus dans les trois autres épisodes : la surprise disparaît progressivement, les dialogues et les histoires deviennent prévisibles, et on a l’impression d’un déroulement presque mécanique, qui semble servir à illustrer une thèse.
En tant que spectateurs, on s’éloigne de ce qui est raconté pour apprécier plutôt comment cela est raconté. Oui, car Rasoulof est un habile conteur, avec une grande sensibilité pour le rythme et pour l’itération narrative. Les deux heures et demie de film, décidément démesurées pour ce que le film a à dire, passent aisément si l’on s’adonne au plaisir du récit, en y trouvant du goût même là où il tourne autour du pot. De ce point de vue, There Is No Evil est une sorte de Mille et une nuit (ou Mille contes – Hezār-afsāna) renversé : là où le récit de Shéhérazade se présente comme une forme de résistance (contre et) avant la peine de mort, le récit de Rasoulof décrit la résistance (contre et) après la peine de mort. La mort inspire et dicte la narration non plus comme horizon évitable mais comme point de départ inévitable. En deçà de tout appel à la résistance civile, There Is No Evil renoue avec la résistance du récit, la résistance de Shéhérazade – ou, mieux, de l’esprit de Shéhérazade, car il paraît qu’en Iran, Shéhérazade a été exécutée…
Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: October 28, 2020
There Is No Evil | Film | Mohammad Rasoulof | IRN 2020 | 150’ | Zurich Film Festival 2020
Goldener Bär at the Berlinale 2020