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Historique
Fuyo Dokai vécut en Chine au XIème siècle et fut le 45ème patriarche du Chan. Son rôle fut essentiel dans la continuité du Chan Caoding, qui deviendra le Zen Soto avec Dogen. Pourquoi ?
Quatre générations après Ungo Doyo, Taiyo Kyogen fut apparemment le seul représentant de la lignée Soto vivant en Chine. Sans transmission qui lui survivra au cours de l’histoire, il se trouva que cette lignée en fait s’éteignit avec lui. Alors comment a-t-elle pu continuer ?
Kyogen mourut en 1027 selon les annales. Il se trouva qu’un pratiquant de la lignée d’Obaku et de Lin-Chi, donc ce qui deviendra la lignée Rinzaï, Fushan Fayuan fut un étudiant de Kyogen mais ne reçut pas de lui la transmission du Dharma, car il était l’un des maîtres de la lignée Rinzaï et ne pouvait donc recevoir le shiho deux fois. Lorsque Kyogen mourut, Fayuan reçut un portrait, le kesa et un poème de Kyogen exprimant son enseignement, avec la promesse qu’il transmettrait alors lui-même le Dharma à un successeur qui convenait. Fayuan se trouvait donc dans la situation de devoir assurer lui-même la continuité du Zen soto, alors même qu’il était d’une transmission différente.
Tozu Gisei fut l’un des disciples de Fayuan. Etant donné qu’il naquit en 1032 il ne rencontra jamais Kyogen, qui était déjà mort à sa naissance, et donc ne pût suivre l’enseignement d’un maître qui est pourtant communément vu comme son prédécesseur. Fayuan décida donc de donner la transmission du Dharma à Gisei. Ceci constitua une exception unique à la règle établie qu’une lignée doit impliquer une transmission directe entre un maître et son étudiant pour être validée objectivement. Néanmoins il fut considéré par la suite que Gisei pouvait être vu comme le successeur direct de la lignée de Kyogen sans l’avoir jamais rencontré, et que Fayuan était capable de détenir en confiance le sceau de la lignée de Kyogen sans en être un héritier authentique et donc de la transmettre.
Il semble que Dogen lui-même passa sous silence cet épisode. Keizan Jokin dans sa chronique de la transmission de la Lumière, le Den Ko Roku, au chapitre consacré à Gisei en parle : « Alors même que Gisei n’eût aucune transmission directe de Kyogen, qui n’eut aucun héritier direct, Fayuan lui reçut de Kyogen la garde temporaire de son sceau de la transmission pour le passer à une personne digne de l’enseignement de Kyogen, et ce fut Gisei. Par cette histoire nous réalisons que la lignée de Seigen, soto, et celle de Nangaku, Rinzaï, sont les deux le Bouddha-Dharma sans aucune différence dans leur essence. »
Par la suite il apparut clairement que l’enseignement de Gisei reflétait entièrement celui de Kyogen. On en déduit que Fayuan transmit fidèlement l’enseignement de Kyogen à Gisei, ainsi l’enseignement de Kyogen survécut, ainsi que la continuité de l’enseignement soto.
Lors de ce qui s’est appelé la révolution de Manzan Dohaku au 17ème siècle, deux critères furent adoptés en ce qui concerne la transmission du Dharma selon les règles officielles du Zen japonais :
- Isshi insho: une authentification unique d’un seul maître, ainsi n’est-il pas possible d’obtenir le shiho de plus d’une seule lignée, ou de deux maîtres
- Menju shiho: la transmission doit se faire face-à-face
D’autre part, Manzan argumente qu’aussi longtemps qu’un maître et un disciple remplissent la condition d’avoir une relation personnelle, transmettre le Dharma « soit à un élève éveillé ou non éveillé » sont les deux équivalents au regard de la véritable tradition.
Fuyo Dokai fut l’héritier de Gisei. Il est considéré comme celui qui a ramené la lignée soto dans sa position importante, après sa quasi extinction la génération d’avant. Il ordonna 93 étudiants dans sa vie, dont plusieurs devinrent des maîtres éminents.
Au début Fuyo Dokai avait des pratiques taoïstes et vivait comme un ermite dans la montagne. Ensuite il déménagea dans plusieurs monastères. En 1104, l’empereur lui ordonna de devenir l’abbé d’un temple dans la capitale Kaifeng, Xian aujourd’hui. Il n’avait pas le choix, mais néanmoins se rendit dans un autre temple de la capitale. Pour protester contre cet ordre de l’empereur et ce système il refusa un kesa pourpre envoyé par l’empereur et fut exilé à Linyi. Néanmoins l’année d’après l’empereur cessa cette punition car Fuyo Dokai avait envoyé un poème expliquant ses réflexions à ce sujet à un proche de l’empereur. Par la suite même, l’empereur fit don d’une plaque certifiant le nom de son monastère, ce qui montre bien que l’empereur avait changé d’avis le concernant et le reconnaissait pleinement. Fuyo Dokai mourut en 1118, à l’âge de 75 ans. Grâce à lui le zen soto a pu continuer à travers ses successeurs. Tendo Nyojo fut le le patriarche de la 5ème génération après lui.
Le Gion Shogi
« Les moines doivent haïr l’activité impure de l’esprit, être au-delà de la vie et de la mort, arrêter le mental conscient et rejeter les relations compliquées. Aussi, les moines sont-ils appelés shukke, « hors de la demeure ». »
Aujourd’hui peu de moines et nonnes zen quittent leur maison pour entrer au monastère ou partir sur les routes. Comment comprendre « hors de la demeure » ?
En premier lieu, sortir de chez soi pour venir pratiquer zazen et abandonner ses activités mondaines pour participer aux sesshin, c’est à dire faire passer la pratique de zazen avant ses propres occupations, est « hors de la demeure ». Pour cela ne pas hésiter, prendre rapidement la décision de s’inscrire, de franchir la porte de sa maison, et rejoindre la dimension du Bouddha-Dharma et la sangha. L’enseignement de Bouddha est un enseignement de transformation, notre pratique doit correspondre à une transformation de notre vie, sinon nous perdons notre temps et continuons à marchander avec la Voie, pris par nos propres phénomènes. Pour entrer entièrement dans la pratique de la Voie, il n’est ni possible de garder toute nos activités mondaines, ni surtout de les faire passer en premier. Ceci est le sens de « hors de la demeure », ne pas demeurer, mais accepter de nous transformer pour une plus grande connaissance, une plus grande compassion, une grande souplesse d’esprit, et de ne craindre ni la vie qui change tout le temps, ni la mort, pour être des humains libres, de corps et d’esprit.
Rejeter les relations compliquées qui vous rongent l’esprit, simplement pour être libres et ainsi disponibles à exercer pour les autres nos vœux de bodhisattva. Ceux-ci sont des buts très élevés dans l’éthique humaine, quasiment impossibles, aussi faut-il bien les avoir présents à l’esprit et faire de son mieux pour les réaliser, chaque jour, jour après jour sortir de notre demeure, de notre esprit calculateur et préoccupé par notre Moi.
Fuyo Dokai continue :
« Ne faites pas sombrer votre vie normale par recherche de profits personnels ou par souci de votre propre santé. Même si vous rencontrez la voix ou la couleur, vous devez agir comme si vous plantiez des fleurs sur la pierre. Même si vous voyez poindre les profits et les honneurs, vous devez agir comme si vous chassiez la poussière de vos yeux. »
Pratiquez mushotoku, ne pensez pas à obtenir quoi que ce soit pour vous-mêmes, cela viendra tout seul, à condition de continuer toujours avec une détermination inébranlable, même au milieu des phénomènes qui ne s’arrêtent jamais. La liberté alors apparaîtra d’elle-même et vous en serez comblés. Tous à un moment ou un autre nous cherchons une identification, nous espérons saisir notre véritable place dans ce monde, saisir l’instant et se sentir véritablement vivre. Mais ce n’est que lorsque vous abandonnez ce désir, que vous en êtes libérés, que tout cela vous apparaîtra clairement.
Il est dit au début du Mokushoka de Maître Wanshi :
Lorsque dans le silence tout mot est oublié,
Cela apparaît devant vous avec netteté.
Comprenez profondément la pratique pour la pratique elle-même, et elle vous remplira de la conscience satisfaisante d’être véritablement vivant.
Fuyo Dokai :
« Depuis les débuts préhistoriques de l’histoire humaine, nous avons continué d’entretenir une mauvaise transmigration. Bien sûr, nous comprenons ce qui est bien ou mal, mais nous agissons comme si nous mettions la queue à la place de la tête. C’est la raison pour laquelle nous souffrons et nous languissons à travers nos désirs. Si nous n’y mettons pas fin ici et maintenant, lorsque nous pouvons les arrêter, si nous ne pratiquons pas ici et maintenant, quand donc pourrons nous pratiquer le vrai gyoji?
Ce gyoji est à lui seul suffisant pour chercher la Voie. Pour la Voie, il suffit de pratiquer gyoji. Si vous n’acceptez pas cela, vous perdrez alors vraiment votre temps, pour l’éternité. »
Gyoji, la pratique de zazen, des paramitas, du samu, avec les vœux du Bodhisattva. Gyoji ne s’arrête jamais et en fait vu du Bouddha-Dharma toute notre vie est gyoji, toute notre vie devient samu pour chacun, toute notre vie devient pratique. Ainsi serons-nous entièrement satisfaits, nos questions existentielles s’évanouiront et nous serons exactement à notre juste place dans notre monde et dans notre esprit. La réalisation sera évidente et nous serons en paix et heureux. Mais sans le Bouddha-Dharma ce n’est pas gyoji, mais uniquement les activités mondaines de chacun. Comme dire avec Etienne : « Le zen c’est la vie. » et avec Maître Kosen : « Mais la vie sans le zen, ce n’est pas le zen. »
Fuyo Dokai ajoute modestement et avec perspicacité :
« Moi, Fuyo Dokai, je suis un moine sauvage. Je le regrette, mon gyoji n’est pas parfait. Aussi ai-je peur de perdre le saint fuse de cette sangha et je regrette l’enseignement transmis par un grand nombres de patriarches anciens. Mais maintenant je veux apprendre profondément l’exemple du gyoji pratiqué par ces patriarches. Aussi, consultant mes disciples, en accord avec eux, je ne redescendrai plus jamais de cette montagne. Autant que possible, en effet, je veux éviter les relations inutiles et pratiquer le vrai gyoji.
Dans la séparation d’avec la poussière du social, aucun son bruyant ne s’élève, il ne règne qu’une totale tranquillité. Il n’y a plus qu’à se laisser pénétrer par le goût simple de la Voie, libéré des couleurs et des sons compliqués de la vie banale.
Moi, moine sauvage, je déclare maintenant que cela est la véritable saveur de la famille du Zen Sôtô. Il n’est pas nécessaire que je m’étende sur davantage de détails quant à la saveur de notre famille zen. »
Fuyo Dokai un moine sauvage ? Car il ne désirait plus se mélanger au social et décida de rester sur sa montagne, en se laissant pénétrer par la saveur simple et authentique du zen. Pour nous ce serait plus difficile, les temps ont changé, la Suisse est un pays où tout se paie, et cher ! Il y a une grande différence à se mélanger au social, c’est à dire à tous les êtres qui vivent dans la société, nos frères et sœurs humains pour les aider dans toute la mesure de ce que nous pouvons faire, et être attrapé, obnubilé par le social, l’image de soi, par sa position, son argent, sa reconnaissance sociale, son allure qui suit ou non la mode, son apparence, le tout sans direction spirituelle intérieure, comme noyé dans les phénomènes sociaux. Ceci ne peut être l’attitude juste d’un pratiquant de la Voie, libre et responsable. Le Christ a dit un peu la même chose : « Je suis dans ce monde mais je ne suis pas de ce monde. »
Malgré toutes ses années de pratique intense, le grand Fuyo Dokai fait face au fait qu’il ne trouve pas son gyoji parfait. Alors nous-mêmes que devrions-nous dire ? Nous devons nous encourager les uns et les autres, encourager chacun et chacune dans notre sangha à continuer avec détermination la Voie de la Vérité, la Voie de notre transformation et de notre liberté, pratiquer le vrai gyoji et toucher notre tranquillité d’esprit.
Il ajoute :
« Je crains, avec les actions de mes mains et de mes pieds, de ne pouvoir arriver à l’essence fondamentale du Zen, de ne faire que m’échapper de la vie et fuir seulement le monde. Le temps file comme une flèche. Alors, je vous en prie, vous devez regretter le temps passé. De toute façon, je ne peux vous éduquer car vous devez en définitive comprendre par vous-même.”
Ne fuyez pas, faites face, comprenez profondément votre pratique, comprenez-vous profondément vous-mêmes, ainsi en serez-vous libérés et votre pratique deviendra naturelle, une partie intégrante de votre vie. C’est comme les rivières qui coulent vers l’océan.