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Voyage réalisé dans l’immédiat après-guerre, et consigné au gré des entrées d’un Tagebuch, Des cités détruites au monde inaltérable (publié pour la première fois en traduction française en 1957) se penche sur le chevet de l’Italie sinistrée qu’immortalisèrent les apôtres du Néo-réalisme (Rosselini, Antonioni, etc.) pour tenter de déceler, dans l’épilogue de la catastrophe, la lettre d’une espérance nouvelle au goût d’éternité.
Milan
6 février
La nuit, dans le train de Milan: les lumières d’un village où nous passons sont comme des oiseaux enchantés qui, dans leur sommeil, se mettent à briller grâce à la lumière qui, le jour durant, est tombée sur eux du soleil.
Dans le train, presque en face de moi, était assise une dame assez âgée, à l’air mauvais; ce n’était pas seulement son temps à elle qui diminuait cependant qu’elle vieillissait; c’était le temps en général qui se ratatinait et l’espace aussi; tous les voyageurs étaient, dans le train, rapprochés les uns des autres d’une manière presque effrayante, plus qu’ils ne le voulaient.
La nuit à Milan: la ville semble souterraine. Y a-t-il, sous la surface où nous marchons, une obscurité encore plus profonde et y a-t-il aussi des hommes?
Plus tard dans la nuit, je regarde de l’étage supérieur d’une haute maison. Sur le lac Majeur, les pêcheurs posent la nuit des boîtes flottantes dans lesquelles brûlent des lumières, elles indiquent l’emplacement des filets; de même les lumières de la ville m’apparaissent comme des signaux lumineux indiquant un grand filet insidieux où la nuit doit être prise.
Mais B…, qui était à côté de moi, dit: «Non, c’est notre jour qui s’éteint dans ces lumières, ce sont les restes du jour de notre monde qui brûlent où il subsiste seulement de la clarté, mais où il n’y a plus de jour.»
Un petit enfant dans une maison voisine se mit à crier: c’était comme un sentier étroit et dur conduisant dans une nuit intacte et dans un jour intact.
Extrait de: Des cités détruites au monde inaltérable
Auteur: Max Picard
Éditeur: La Baconnière
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: nuit, Italie, menace, espérance