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Un usage bien établiCertaines positions et certains métiers exigent que le responsable écrive et publie beaucoup, souvent plus qu'il n'en serait matériellement ou intellectuellement capable. Il a par conséquent, recours à des «nègres». Les textes sont écrits par ces auteurs-fantômes, mais paraissent sous la signature du maître assurant la continuité de sa gloire et indirectement de ses revenus. Signer ou présenter oralement des textes rédigés par un autre est bien moins fatigant que de les rédiger. L'«auteur» célèbre ou en passe de le devenir, signe ces uvres idéalement inspirées par lui après les avoirs lues et corrigées, souvent même en renonçant à cette formalité.Courant dans les beaux-arts et la littérature depuis des siècles, le recours à des auteurs «nègres» s'est généralisé en médecine au cours du XIXe et XXe siècles.Quant au lecteur, il consomme les fruits verbaux «apparents» de la pensée du maître, les digère et s'efforce d'en incorporer même la partie indigeste en sa propre pensée et doctrine. Il ne se rendra presque jamais compte du fait que c'est un «nègre» qui l'a formulée avec la bénédiction imaginaire du «maître».Il y a différents types de nègres en littérature médicale.1. Des nègres chargés par leur patron de rédiger «ses» uvresIls ne sont pas nécessairement anonymes : parfois on leur fait l'honneur de les mentionner comme co-auteurs. Dans beaucoup de laboratoires, instituts et services cliniques le «patron» signe toutes les publications de ses «collaborateurs», même s'il n'a pratiquement pas participé à leur création. Il devient donc ce qu'on a appelé «auteur d'honneur».1 Cependant dans quelques domaines, les «initiés» reconnaissent le vrai auteur d'un texte, même si dans l'entête, il n'apparaît que comme co-auteur.L'existence de co-auteurs «nègres» qui dépendent bien de leur maître, mais ne sont pas salariés spécifiquement pour leurs labeurs littéraires, n'a jamais paru comme secret inavouable.2. Les auteurs-fantômes commerciaux Un médecin ou un chercheur qui n'est pas encore arrivé à un sommet académique qui lui permettrait d'engager des collaborateurs peut évidemment engager des rédacteurs «nègres» rémunérés, comme le font parfois des «doctorants» qui font écrire leur thèse par un bureau spécialisé. De tels bureaux sont évidemment d'autant plus chers qu'ils sont meilleurs ou simplement plus connus. Le fait que de tels bureaux existent, indique bien qu'ils trouvent des clients. Ne s'agirait-il jamais que de «thésards» ?3. Des auteurs-fantômes fournis par des «sponsors»S'il n'a pas les moyens de se payer des nègres, le futur maître ou professeur doit se chercher un «sponsor» qui paie les auteurs-fantômes requis. Ce n'est pas facile, parce que personne ne «sponsorise», s'il ne compte pas en tirer un avantage tangible. C'est pourquoi des entreprises pharmaceutiques sont souvent disposées à payer ou même mettre à disposition du candidat-auteur des auteurs-fantômes pour des études sur l'efficacité d'un médicament commercialisé par elles. Il est normal que ces «sponsors» se réservent souvent le droit d'interdire la publication d'une étude ou d'exiger des modifications. Les études que les producteurs pharmaceutiques «sponsorisent» volontiers sont celles de la «phase 3» de l'étude pharmacologique clinique d'un nouveau médicament qui exige une planification, le recrutement d'un groupe de témoins recevant soit un placebo, soit un médicament couramment utilisé contre une maladie ou un symptôme désagréable et d'un autre groupe recevant le nouveau médicament, l'observation des malades traités pendant un certain temps habituellement prédéterminé et l'évaluation statistique des observations. Ce sont là des tâches encore habituellement assumées par le futur auteur de l'étude, dont l'industrie pharmaceutique accepte d'assumer le coût.4. Les auteurs-fantômes primairesUne entreprise qui connaît les avantages et les inconvénients d'un de ses nouveaux médicaments veut en faciliter la commercialisation en faisant paraître la publication d'une étude favorable sous la plume d'un clinicien aussi connu que possible dans un périodique aussi «sérieux» que possible. Elle fait écrire l'article par un de ses employés et demande au clinicien choisi un «opinion leader» de le présenter comme conférence ou comme article. Le pseudo-auteur reçoit une rémunération appropriée, parfois sous forme d'invitation à des voyages ou des festins. Parfois il est autorisé à modifier un peu «son» article, parfois même ce droit lui est refusé. Cette pratique a récemment été découverte par des journalistes.2 On ignore, dans quelle mesure elle est généralisée.ConclusionsCes petits jeux posent évidemment un problème : comment le lecteur médecin peut-il apprendre ce qui est «vraiment vrai» au sujet d'un nouveau médicament ?3 En lisant un périodique médical «sérieux» il doit se rendre compte que des articles sur des médicaments sont presque toujours «sponsorisés» par des producteurs pharmaceutiques il ignore naturellement, dans quelle mesure les producteurs ont modifié les textes. Pour évaluer cette possibilité le médecin devrait savoir, si et dans quelle mesure les auteurs sont liés à un ou à plusieurs producteurs pharmaceutiques et/ou s'ils ne jouent pas le rôle d'«auteur d'honneur» ce qui paraît être souvent le cas, même dans des périodiques très sérieux4,5 et dans les recommandations thérapeutiques («clinical practice guidelines») élaborées par des groupes de spécialistes.6Quelques périodiques anglo-saxons exigent que les auteurs de manuscrits soumis indiquent non seulement le financement de l'étude proposée, mais aussi toutes leurs relations financières ou autres avec l'industrie pharmaceutique dans le passé. Ces indications sont publiées avec les articles. La même obligation est proposée pour les guides thérapeutiques.6On peut douter de l'utilité de ces recommandations. En pratique la plupart des auteurs ont eu de multiples relations avec l'industrie pharmaceutique dans le passé. Il y a donc de longues listes auxquelles les lecteurs feront aussi peu attention que les consommateurs de médicaments aux longues listes de tous les effets secondaires jamais observés, dont l'indication sur les emballages de médicaments a été légalement imposée, il y a quelques années aux Etats-Unis.Pour que des médecins puissent se renseigner sérieusement sur de nouveaux médicaments, il serait bien utile que les indications fournies à l'autorité d'enregistrement actuellement considérées comme secrets industriels soient obligatoirement publiées sous une forme facilement accessible.Est-ce même imaginable ?Les médecins croient et appliquent habituellement ce qu'ils lisent. Par conséquent la thérapeutique basée sur des preuves («Evidence based medicine») continuera à se transformer progressivement en une médecine basée sur le profit qui n'est malheureusement ni celui des malades, ni celui des cotisants des caisses-maladie.Bibliographie :1 Davidoff F, et al. Sponsorship, authorship, and accountability. Lancet 2001 ; 358 : 854-6.2 Boseley S. The Guardian (Londres), 7 février 2002. Arzneimittelbrief (Berlin) 2002 ; 36 : 22.3 Peters G. Wirkungs, Werbung der Wahrheit Soziale Medizin (Bâle) 2001 ; 28 : 5.4 Bodenheimer T. Uneasy alliance-clinical investigators and the pharmaceutical industry. N Engl J Med 2000 ; 342 : 1539-44.5 Flanagin A, et al. Prevalence of articles with honorary authors and ghost authors in peer-reviewed medical journals. JAMA 1998 ; 280 : 222-4.6 Choudry NK, et al. Relationships between authors of clinical practice guidelines and the pharmaceutical industry. JAMA 2002 ; 287 : 612-7.