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George Etherege, « L'homme à la mode » (XVIIe s.) , premier acte. Il s'agit
d'une adaptation: cette pièce semble n'avoir jamais été traduite
en français parce qu'elle est une critique (mêlée de fascination)
du "dandinisme" français qui a précédé le dandysme. L"Homme à la
mode" a un pseudo accent français et parle un langage émaillé de
mots de pseudo français,ce qui nécessitait une transposition.
Résumé:
A Yorkenouille, au pays d'Anglosaxie, les gens portent des perruques et se baladent en chaise à porteurs, tout comme au XVIIe siècle. C’est déjà moins polluant que les calèches à six chevaux. Un libertin désargenté se rit du puritanisme ambiant et s'enferre dans ses trop nombreuses intrigues amoureuses. Cela le condamnera-t-il au mariage? Va-t-il quitter sa décadence sans fracture ni révolution, ou est-il définitivement irrécupérable ?
Frank Wedekind, « L'éveil du printemps » (XIXe s.) , deux premières scènes.
J'ai traduit ces deux pièces entièrement.
L'HOMME A LA MODE
une traduction de l'anglo-saxon
de George Etherege
jouée et publiée pour la première fois en 1676, inédite en français.
The Man of Mode, in: Restoration and Eighteenth-Century Comedy, a Norton Critical Edition
Prologue (d'après Sir Car Scroope)
Les artistes qu'on voit aujourd'hui sur les scènes
Des night-clubs équivoques où le HIV traîne
Laissent souvent leur peau dans les arènes
Où leur soif de louange les enchaîne.
Le spectacle est pour eux, pauvres danseurs de corde,
Un jeu bien trop excitant pour qu'ils en démordent.
L'inspiration les flatte avec un air timide,
Comme une fille encore inexpérimentée;
Mais quand leur vanité par elle est chatouillée,
Ils se perdent pour elle et tombent dans le vide.
Ce soir, venez revoir une ancienne maîtresse
Que vous méprisiez jadis avec tendresse.
Depuis, vous vous êtes vautrés dans tant de boue
Qu'une idole naïve vous ferait la moue.
Sur nos scènes, souvent, la grâce fait la place
A des révoltes ivres, à d'absurdes grimaces,
Et à des personnages sordides et vils.
Le sol qui les fait croître est loin d'être stérile
Ou appauvri par un fréquent labour,
Car à vos portes on trouve tous les jours
Assez d'ordure pour le nourrir en compost:
C'est à votre folie que l'acteur doit son poste,
Tout comme un médecin vit par la maladie,
Mais faut-il censurer la comédie?
Liste des personnages
Micky
Medley, ami de Micky
Monsieur Beaulook père
Beaulook fils (amoureux de Felicité)
Sir Flashy Flop
Madame LAVILLE (soeur de M. Beaulook père)
Félicité
Madame Lovène (amoureuse de Micky)
Bellinda (amoureuse de Micky)
Madame Rosbrouf
Leyla, fille de Mme Rosbrouf
Perle et Zéline, deux femmes de chambre
Un cordonnier
Une vendeuse d'oranges
Trois gaillards négligés
Deux porteurs de chaise
Monsieur Smirk, un curé
Soulamin, un valet
Des portiers, des valets, etc.
Acte I
Scène 1
Une chambre à coucher. Une table couverte d'affaires de toilette. Entre MICKY, à moitié habillé, un billet à la main, en déclamant:
MICKY "Opprimé par le Nord à l'orgueil sans pareil,
A quoi bon voir encore l'éclat du soleil?"
Puis il regarde son billet.
"Pour Mme Lovène." Je manque d'inspiration pour ma soi-disant lettre d'amour. Je crois que je préfère encore remplir la déclaration d'impôts! Ma destinataire
va passer des heures à décortiquer chaque phrase, je le sens. - Eho! Soulamin !
Entre SOULAMIN.
SOULAMIN Oui ?
MICKY Appelle un commissionnaire.
SOULAMIN Ils sont tous encore au lit.
MICKY Les chiens! Toujours ronfler jusqu'à midi.
SOULAMIN C'est de boire votre argent, qui les fatigue autant.
MICKY Surveille un peu qui manque à sa tâche. Le prochain, je fais un exemple.
Qui est-ce qui crie comme ça, là- dehors?
SOULAMIN La marchande de fruits, avec le cordonnier.
MICKY La marchande de fruits? Appelle-la-moi, tiens. Les fruits sont rafraîchissants le matin.
SOULAMIN appelle par la fenêtre. Entre la MARCHANDE DE FRUITS.
MICKY Bonjour, Bouboule! Sont-elles bonnes, tes pêches? Elles ont une drôle d'allure.
MARCHANDE Vous, vous êtes un difficile. C'est comme quand il s'agit des femmes, vous n'êtes jamais content.
Elle dispose quelques fruits dans une coupe.
Voilà, dites à votre valet de me donner une pièce d'or.
MICKY [à SOULAMIN] Rends-lui ses fruits, à cette maquerelle!
MARCHANDE Quel toupet ! Goûtez-en une, au moins! - Je voulais vous dire: j'ai vu une jeune demoiselle qui vient d'arriver à Yorkenouille avec sa mère et qui s'intéresse beaucoup à vous.
MICKY Jolie?
MARCHANDE Mon Dieu oui. Une fraîcheur! Et une fortune astronomique, paraît-il. Un très bon parti. Alors, cette pêche, elle est pas bonne?
MICKY Comment me connaît-elle, cette fille?
MARCHANDE Elle vous a vu hier sous les arcades, avec votre bande de hachichins.
MICKY Ma bande de hachichins ?
MARCHANDE C'est ce qu'elle m'a dit. Elle m'a refait vos gestes, vos paroles, tout, c'était tellement drôle.
Entre MEDLEY.
MEDLEY Micky, ma vie, ma joie, mon péché mignon! Comment vas-tu?
Il l'embrasse.
MARCHANDE Quelle sale manie il a, celui-là, d'embrasser les hommes!
Elle crache.
MEDLEY Micky, ne me dis pas que tu as besoin de cette commère pour t'approvisionner en filles?
MARCHANDE [à Micky] Il fallait encore que ce mécréant vienne vous prêter main
forte! Payez-moi mes fruits, maintenant!
MEDLEY Ne te fatigue plus, maquerelle; grâce à des gens comme nous, ton métier est complètement démodé.
MICKY Tu la calomnies. Elle veut juste me marier.
MARCHANDE C'était dit sans arrière-pensée. J'ai ce qui convient aux goûts les plus exigeants.
MICKY Et pour lui? Trouve-lui de la compagnie!
MARCHANDE Qu'il aille se faire voir! Je lui recommande le cordonnier d'à côté, c'est un joli dégoûtant.
MEDLEY Empoisonneuse! Ce cordonnier peut témoigner que les médecins vous paient pour vendre des fruits trop verts et propager les maladies.
MARCHANDE J'attends toujours mon argent.
MICKY Pas un sou! Amène-moi d'abord la demoiselle dont tu m'as parlé!
MARCHANDE La demoiselle? Elle est peut-être aussi chaste qu'une bonne soeur, pour ce que j'en sais. Payez-moi, monsieur Micky! Vous êtes injuste avec moi. Vous savez bien que je fais un travail honnête.
MICKY Dis-moi juste son nom et je te paie.
MARCHANDE Elle me l'a interdit.
MICKY C'était pour être bien sûre que tu n'oublierais pas de le faire.
MEDLEY Où habite-t-elle?
MARCHANDE Elles logent dans ma maison, sa mère et elle
MEDLEY Voilà qui promet, maquerelle.
MARCHANDE Monsieur Medley, dites de moi ce que vous voudrez, mais faites attention en parlant de ma maison. Je loge des gens de bien, tout de même!
L'EVEIL DU PRINTEMPS
de Frank Wedekind
Tragédie enfantine
(écrite entre l'automne 1890 et Pâques 1891)
Traduction non publiée d'Elsa Wack et Micky Zimmermann
Traductions existantes: François Regnault, Gallimard
Renée Wentzig, Yves Beaunesne, Actes Sud (adaptation)
A l'homme masqué.
L'auteur.
PREMIER ACTE
scène 1
WENDLA Pourquoi me l'as-tu faite si longue, cette robe, maman?
Mme BERGMANN Tu as quatorze ans aujourd'hui!
WENDLA Si j'avais su que tu ferais ma robe si longue, j'aurais mieux aimé ne pas les avoir.
Mme BERGMANN Cette robe n'est pas trop longue, Wendla. Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce que j'y peux, si mon enfant fait deux pouces de plus à chaque printemps? Tu es une grande fille maintenant, tu ne vas pas t'exhiber dans ta robe d'enfant.
WENDLA Elle me va mieux que cette chemise de nuit. - Laisse-moi encore la porter, maman! Juste cet été. Que j'aie quatorze ou quinze ans, ce sera toujours assez tôt pour enfiler cette robe de pénitente! - Oublions-la jusqu'à mon prochain anniversaire. De toute façon, je vais marcher dessus.
Mme BERGMANN Que faut-il dire? Je te garderais bien comme tu es, fillette. Il y en a tant qui sont empotées, à ton âge... Toi, c'est le contraire. - Qui sait ce tu seras, quand les autres se seront dégauchies?
WENDLA Qui sait - je ne serai peut-être plus rien.
Mme BERGMANN Oh! Mon petit, où vas-tu chercher de telles idées?
WENDLA Non, maman; pas de tristesse.
Mme BERGMANN Mon coeur !
WENDLA Ces idées me viennent la nuit, quand je ne dors pas. Je les aime et elles me bercent. - Est-ce que ce sont de mauvaises pensées, maman?
Mme BERGMANN Allez, range ta robe de pénitente! Et pour l'amour du ciel, remets l'ancienne! J'y coudrai un volant pour la rallonger.
WENDLA, remettant la robe dans l'armoire Ah non, alors! Du coup, j'aimerais avoir vingt ans bien sonnés.
Mme BERGMANN Pourvu que tu n'aies pas froid ! En son temps, ta petite robe était assez longue; mais...
WENDLA C'est bientôt l'été! - Oh maman, je ne suis pas si délicate! Même un tout petit ne meurt pas d'avoir les genoux à l'air! Cesse de t'inquiéter. Je ne suis pas une petite vieille grelottante. Est-ce qu'il vaut mieux avoir trop chaud, maman? - Tu devrais plutôt prier le bon Dieu que ton petit coeur ne te revienne pas un soir avec les manches coupées, et sans bas ni chaussures!- Quand je porterai ma robe de pénitente, j'irai comme une reine des elfes, sans rien en dessous... On ne gronde pas, maman ! Personne n'y verra rien.
Acte I, scène 2
Le dimanche soir
MELCHIOR Ce jeu ne m'amuse plus. J'arrête.
OTTO Alors, on arrête tous. Tes devoirs sont faits, Melchior?
MELCHIOR Continuez sans moi!
MORITZ Où vas-tu?
MELCHIOR Me promener.
GEORG La nuit tombe!
ROBERT Tes devoirs sont faits?
MELCHIOR Et pourquoi n'irais-je pas me promener la nuit?
ERNST L'Amérique centrale! Louis Quinze! Soixante vers d'Homère! Sept équations!
MELCHIOR Maudits devoirs!
GEORG Et le latin, par-dessus le marché!
MORITZ Toujours les devoirs! On ne peut penser à rien!
OTTO Je rentre.
GEORG Moi aussi, faire mes devoirs.
ERNST Moi aussi, moi aussi.
ROBERT Bonne nuit, Melchior.
MELCHIOR Salut, faites de beaux rêves!
Tous s'éloignent sauf Moritz et Melchior.
MELCHIOR J'aimerais quand même comprendre ce qu'on fait dans ce monde.
MORITZ L'école! J'aimerais mieux être une bourrique. - Pourquoi va-t-on à l'école?- Pour rater des examens! - Il en faut sept qui les ratent, parce que la classe du dessus n'a que soixante places. - Je me sens si drôle, depuis Noël... Je te jure, si ce n'était pas pour papa, je partirais m'embarquer à Altona aujourd'hui même!
MELCHIOR Parlons d'autre chose. - Ils se promènent.
MORITZ Regarde le chat noir, là-bas, il a la queue toute hérissée!
MELCHIOR Tu crois aux présages?
MORITZ Je ne sais pas trop. - Il est venu de là-bas. Ça ne veut rien dire.
MELCHIOR Echapper au délire religieux pour s'empêtrer dans la superstition! - Asseyons-nous ici, sous le hêtre. Le vent du dégel balaie les montagnes. J'aimerais être une nymphe, là-haut dans la forêt, me laisser bercer et balancer aux cîmes des grands arbres toute la nuit.
MORITZ Déboutonne ta veste, Melchior!
MELCHIOR Ha - comme les habits se gonflent !
MORITZ Il fait vraiment noir comme dans un four. Où es-tu au juste? - Dis, Melchior, tu ne crois pas que la pudeur des hommes est un produit de leur éducation?
MELCHIOR J'y pensais encore avant-hier. Elle m'a l'air bien profondément enracinée dans la nature humaine. Imagine-toi devoir te déshabiller devant ton meilleur ami. Tu ne le feras pas s'il ne le fait pas en même temps. - Encore que ce soit aussi une question de mode.
MORITZ Je me suis dit que si j'avais des enfants, des garçons et des filles, ils grandiraient en partageant la même chambre, et le même lit, si possible; ils s'aideraient matin et soir à s'habiller, à se déshabiller, et à la saison chaude, les garçons comme les filles porteraient juste une tunique en étoffe de laine blanche, avec une ceinture de cuir. - Il me semble qu'ensuite ils auraient une adolescence plus tranquille que la nôtre.
MELCHIOR Ça, Moritz, j'en suis sûr! Il n'y a qu'un problème: qu'est-ce qui arrivera quand les filles auront des enfants?
MORITZ Des enfants? Pourquoi?
MELCHIOR Parce que je crois à un certain instinct. Par exemple, enferme un chaton mâle avec une chatonne et laisse-les grandir entièrement livrés à l'instinct - je crois que tôt ou tard, la chatte sera grosse, bien que ni elle ni le mâle n'aient eu d'exemple.
MORITZ Chez les animaux, ça arrive tout seul, je pense.
MELCHIOR Chez les hommes d'autant plus, si tu veux mon avis ! Dis-moi une chose, Moritz: si tes garçons couchent dans le même lit que les filles et qu'ils ont tout à coup leurs premiers raidissements d'excitation - je parierais bien avec n'importe qui...
MORITZ Tu as peut-être raison. - Mais quand même...
MELCHIOR Et avec tes filles, à l'âge correspondant, ce serait exactement la même chose! Non pas que les filles aient vraiment... On est un peu mal placé pour en juger... Enfin, il est à supposer... D'ailleurs, la curiosité finirait bien par jouer son rôle!
MORITZ Juste une question, en passant...
MELCHIOR Eh bien?
MORITZ Mais tu répondras?
MELCHIOR Naturellement!
MORITZ Vrai?
MELCHIOR, lui tendant la main Parole. ...Eh bien, Moritz?
MORITZ Tu as fini ta composition latine?
MELCHIOR Viens-en au fait, voyons! ...Ici, personne ne nous entend ni ne nous voit.
MORITZ C'est qu'évidemment, mes enfants devraient travailler la journée, dans la cour et au jardin, ou se distraire avec des jeux physiquement astreignants. Ils devraient faire du cheval, de l'acrobatie, grimper, et surtout ne pas dormir sur du mou comme nous. Nous sommes terriblement ramollis. Je ne crois pas qu'on rêve, quand on dort sur du dur.
MELCHIOR Moi, dorénavant, jusqu'à la fin des vendanges, je dors dans mon hamac. J'ai plié mon lit et je l'ai coincé derrière le fourneau. ...L'hiver passé, j'ai rêvéque j'avais fouetté notre bidet si longtemps qu'il ne pouvait plus remuer un membre. C'est le pire cauchemar que j'aie jamais eu. ...Pourquoi me regardes-tu comme ça?
MORITZ Tu en as déjà eu?
MELCHIOR Eu quoi?
MORITZ Tu disais comment?
MELCHIOR Des raidissements d'excitation?
MORITZ Mm-hm.
MELCHIOR Bien sûr.
MORITZ Moi aussi.......
MELCHIOR Je connais ça depuis longtemps ! - Bientôt une année, déjà.
MORITZ C'était comme si la foudre m'avait touché.
MELCHIOR Tu avais fait un rêve?
MORITZ Oui, mais très court... Des jambes en collant bleu ciel qui montaient sur le pupitre du maître... Pour être franc, elles allaient l'enfourcher. - J'en ai eu une vision si fugitive.
MELCHIOR Georg Zirschnitz a rêvé de sa mère.
MORITZ Il t'a raconté ça?
MELCHIOR Sur le chemin du calvaire quotidien.
MORITZ Si tu savais ce que j'ai enduré, depuis cette nuit-là !
MELCHIOR Des remords de conscience?
MORITZ Des remords? - - - Une angoisse mortelle !
MELCHIOR Nom de Dieu...
MORITZ Je me croyais perdu. Je pensais que j'avais une infection à l'intérieur. Finalement, la seule chose qui m'ait apaisé, ç'a été de commencer à écrire mes mémoires. Oui, oui, cher Melchior, ces trois dernières semaines, j'ai souffert un martyre.
MELCHIOR Moi, à l'époque, je savais plus ou moins à quoi m'en tenir. J'ai eu un peu honte... Mais c'est tout.
MORITZ Dire que tu as presque une année de moins que moi!
MELCHIOR A ta place, je ne m'en ferais pas pour ça, Moritz. Je crois savoir que ces fantômismes n'émergent pas à un âge précis. Tu connais le grand Lämmermeier, le blond filasse au nez aquilin? Il a trois ans de plus que moi. D'après Iani Rilow, il ne rêve toujours que de choux à la crème et de gelée d'abricots.
MORITZ Qu'est-ce qu'il en sait, Iani Rilow?
MELCHIOR Il lui a demandé.
MORITZ Il lui a demandé? Jamais je n'aurais osé poser cette question.
MELCHIOR Tu me l'as bien posée.
MORITZ Dieu sait que oui! Peut-être que Iani Rilow aussi avait déjà fait son testament... On est les pions d'un bien drôle de jeu. Et on est censé se montrer reconnaissant! Je ne me rappelle pas avoir été en mal de ce genre d'exitations. Pourquoi ne m'a-t-on pas laissé dormir tranquille jusqu'à ce que tout se soit de nouveau calmé? Mes chers parents auraient pu avoir des tas d'enfants meilleurs. C'est moi qui suis venu, je ne sais pas comment, et je dois porter la responsabilité de m'être présenté! - Melchior... Tu y as déjà réfléchi? Qu'est-ce qui s'est passé pour qu'on se fasse prendre dans cette drôle de spirale?
MELCHIOR Alors, tu ne sais pas encore ça, Moritz ?
MORITZ Comment le saurais-je? Je vois bien que les poules pondent des oeufs, et il paraît que maman m'a porté dans son ventre. Mais qu'est-ce que ça explique? - Je me souviens que, quand j'avais cinq ans, j'avais déjà une drôle d'impression quand quelqu'un jouait une dame de coeur, à cause du décolleté; ce sentiment a passé. Par contre, aujourd'hui, je peux à peine parler à une fille sans imaginer des choses ignobles, et - Melchior, je te jure que je ne sais pas quoi.
MELCHIOR Je vais tout t'expliquer. - J'ai appris tout ça dans des livres, par des illustrations, par mes observations dans la nature. Tu vas être surpris; moi, à l'époque, j'en suis devenu athée. Je l'ai aussi dit à Georg Zirschnitz! Georg Zirschnitz voulait le dire à Iani Rilow, mais Iani Rilow savait déjà tout depuis longtemps, à cause de sa gouvernante française.
MORITZ J'ai épluché le petit dictionnaire Meyer de A à Z. Des mots - rien que des mots et encore des mots! Pas une explication claire. Oh cette pudeur! A quoi bon une encyclopédie universelle qui ne répond pas à la question la plus élémentaire?
MELCHIOR Tu as déjà vu deux chiens courir en travers de la rue?
MORITZ Non!... Aujourd'hui, ne me dis encore rien. J'ai l'Amérique centrale et Louis Quinze en perspective. Sans compter les soixante vers d'Homère, les sept équations, la composition latine... Demain, je sècherais de nouveau pour toutes les questions. Pour réussir à bosser, il me faut des oeillères, comme à un boeuf.
MELCHIOR Viens, montons dans ma chambre. En trois quarts d'heure, je nous expédie Homère, les équations et deux compositions. Je glisse une ou deux inattentions dans la tienne, et le tour est joué. Maman nous concoctera une de ses limonades, et nous bavarderons tranquillement de la reproduction.
MORITZ Je ne peux pas. - Je ne peux pas bavarder tranquillement de la reproduction!Si ça ne te fait rien, initie-moi par écrit. Ecris pour moi ce que tu sais. Sois aussi concis et clair que possible; tu cacheras ça dans mes livres demain, pendant l'heure de gymnastique. J'emporterai ça à la maison sans le savoir. Je tomberai dessus un jour, à l'improviste. Je ne pourrai pas m'empêcher d'y jeter un coup d'oeil las... Si c'est vraiment indispensable, tu peux faire quelques dessins dans la marge.
MELCHIOR Tu es une vraie fille. - Enfin, comme tu voudras! Moi, c'est un travail qui m'intéresse. - Juste une question, Moritz.
MORITZ Mmh?
MELCHIOR Tu as déjà vu une fille?
MORITZ Oui!
MELCHIOR Mais en entier?
MORITZ En entier.
MELCHIOR Eh bien, moi aussi. - Donc, pas besoin d'illustrations.
MORITZ Pendant la fête du tir, je me suis glissé dans le musée d'anatomie. Si on l'avait su, on m'aurait chassé de l'école. - Belle comme le jour, et - oh, d'une vérité !
MELCHIOR Moi, c'était l'été dernier, j'étais à Francfort avec maman. - - Tu veux déjà partir, Moritz?
MORITZ Faire mes devoirs. - Bonne nuit.
MELCHIOR Au revoir.