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Dans sa contribution à propos de l’usage des langues en Ukraine, Daniel Süri sous-estime l’importance des cadres constitutionnels et législatifs pour les langues nationales.
Tout en garantissant des droits aux différentes communautés linguistiques, ces cadres sont les conditions indispensables pour le bien-vivre dans un pays plurilingue. Or l’absence de ces garanties reste un argument fort dans la conduite de la guerre en Ukraine. Daniel Süri enjolive la situation et accuse les critiques d’instrumentalisation.
L’histoire récente nous enseigne que les pouvoirs en place, comme les mouvements de libération, ont souvent utilisé et utilisent la langue comme levier de leur stratégie, les uns pour étendre ou consolider leur emprise sur un territoire, les autres pour la mettre en cause. Lors de la construction des Etats-nations, l’idée perdure que la langue pratiquée sur (son) territoire est un élément constitutif et fondateur de l’Etat.
Cette conception n’est pas seulement le fait des régimes autoritaires comme l’Espagne franquiste ou la Russie qui réclame l’Ukraine ou des parties de ce pays (Donbass, régions du sud), elle est aussi l’expression des politiques mises en place par des Etats qui se considèrent aujourd’hui comme d’authentiques démocraties.
Les exemples dans le passé sont multiples: la France qui réprimait les langues parlées – le breton, par exemple – ou l’Italie qui, pour faire son unité, impose le Florentin comme langue nationale et ne reconnaît pas dans l’après-guerre l’allemand parlé dans le Sud-Tyrol. L’actualité n’est guère plus réjouissante.
Aux Etats-Unis, jusque dans les années 1980, rares étaient les Etats qui avaient légiféré sur les langues officielles. Aujourd’hui, ce sont une bonne trentaine d’entre eux qui ont inscrit l’anglais comme langue officielle. De plus, certains Etats ont adopté des mesures afin de promouvoir l’anglais et garantir sa prépondérance, voire assurer l’exclusivité à la seule langue anglaise pour se défendre de l’espagnol.
Plus près de nous, la Bulgarie a bloqué longtemps l’adhésion de la Macédoine du Nord à l’UE. A ses yeux, les Macédoniens sont des Bulgares et leur langue un dialecte bulgare. Cette conception a fait rêver plus d’un politicien bulgare de l’ancien Royaume de Bulgarie de la première moitié du XXe siècle, qui s’étendait bien au-delà des frontières actuelles. Des idées analogues sont propagées par Viktor Orban, actuel chef du gouvernement hongrois, qui distribue facilement des passeports hongrois à des Magyars d’outre-frontières.
L’idée que l’Etat-nation est formé, doit être formé par une population monolingue est devenue le credo officiel dans les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie). Ces trois pays, qui ont retrouvé leur indépendance après l’implosion de l’Union soviétique, ne reconnaissent qu’une seule langue officielle. En Lituanie, les Polonais d’origine font face à des discriminations importantes malgré une histoire commune de 600 ans.
En Lettonie, l’inscription d’une deuxième langue nationale, le russe, a été refusée par référendum. Sur plus de 2 millions d’habitant·es, 17% ne sont toujours pas considéré·es comme citoyen·nes à part entière, ceci uniquement sur une base linguistique. En Estonie, la partie russophone, 30% selon les chiffres officiels, n’a pas de place dans le récit national en construction.
En 2016 encore, à Tallinn, dans le musée qui raconte la naissance de l’Etat estonien après les occupations russe, allemande et soviétique, la population russophone est réduite à la petite minorité de vieux orthodoxes qui ont fui la Russie tsariste après la réforme de l’Eglise russe.
L’Ukraine, autre Etat qui a retrouvé son indépendance après la dislocation de l’Union soviétique, a passé par des phases douloureuses quant à la reconnaissance officielle ou non de la langue russe. Des occasions ont été certainement ratées après l’indépendance pour trouver un statut adéquat à sa deuxième langue nationale.
La loi de 2012 qui donnait à plusieurs langues, dont le russe, un statut de langue officielle régionale a été déclarée anticonstitutionnelle en 2018 et abolie. La nouvelle loi linguistique de 2019, votée sous la présidence de Zelensky, accorde clairement la priorité à l’ukrainien.
La loi stipule que la seule langue officielle de l’Etat est l’ukrainien et que les fonctionnaires sont tenu·es de parler cette langue dans leur fonction officielle. Mais d’autres restrictions affectent peut-être bien plus la vie au quotidien des citoyen·nes. Exemple: la publication de médias imprimés en russe n’est pas interdite, mais il est exigé qu’une version ukrainienne soit publiée avec le même tirage!
Aujourd’hui, l’Etat ukrainien ne reconnaît pas la langue russe comme une langue nationale et pourtant l’Ukraine est de fait un Etat plurilingue.
L’auteur vit à Carouge, Genève.