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Je ne sais plus où, Rudolf Steiner (1861-1925) énonça l'idée que l'Europe était en décadence, face à l'Amérique et à l'Asie, non parce que les valeurs éthiques qu'elle défendait étaient inférieures, mais parce qu'elle n'avait pas la même énergie pour les illustrer. En particulier, elle refusait la mythologie, le lien établi entre la vie morale et les forces cosmiques. Elle en restait trop à ce qui était raisonnable.
Du coup, elle déployait ses valeurs éthiques dans une bulle qui était comme assiégée par le réel, avec lequel l'Asie et l'Amérique étaient davantage en phase, parce qu'elles lui étendaient leurs principes éthiques par le biais de leurs mythologies. La solution était de créer une mythologie proprement européenne - c'est à dire chrétienne.
On l'a vue un peu paraître en France avec Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). Mais il faut avouer que c'est resté une ébauche. Sur son lit de mort, paraît-il, Charles Duits (1925-1991) regrettait de n'avoir pas écrit un livre sur sa vision du Christ. Durant sa vie, il a plutôt déployé dans ses livres des figures rappelant le paganisme.
La mythologie américaine est faite en partie de la tradition des super-héros. Or, dans un épisode de 2001 de Wonder Woman (« She's a wonder! », in Wonder Woman #170, July 2001), j'ai trouvé une chose inattendue, et correspondant à ce que disait Steiner. On y découvre que la célèbre Amazone immortelle s'est faite le héraut, à travers le monde, des valeurs morales de l'Occident, c'est à dire qu'elle veut créer partout des écoles, donner partout la possibilité aux femmes de contrôler leur système reproductif et de choisir leur religion et le mode de leur vie amoureuse, répandre partout la liberté, l'égalité, la tolérance et l'amour. Bref, des valeurs progressistes. Or, pour s'en justifier, elle affirme que ce sont les Dieux qui l'en ont chargée.
On se souvient, peut-être, que dans cette série Wonder Woman, les dieux de l'ancienne Grèce sont des réalités, et qu'ils sont à l'origine de l'île des Amazones immortelles: c'est Aphrodite en particulier qui a rendu immortelles ces dernières, afin qu'elles défendent sur Terre l'amour, la justice, la liberté.
On demande à l'héroïne comment concilier cela avec la liberté de culte, mais la princesse de Themscyra répond que ses dieux ne veulent justement que cette liberté! Jusqu'à la laïcité a un fond divin, dévoilé et assumé. En aucun cas elle ne contraint à l'agnosticisme, au refus de parler des dieux.
Cette modeste bande dessinée dévoile-t-elle que, derrière le relativisme culturel occidental, vit en réalité le paganisme grec? Peu importe. La mythologie de Wonder Woman a sa valeur; elle impose ses figures.
Deux mois après la parution de l'épisode que j'ai cité, avait lieu l'attaque du World Trade Center de New York. Dix ans après la fin de la Guerre froide, le monde retrouvait une bipolarisation. Est-ce que l'Europe a fait entendre une voix propre? Pas vraiment. Si on est optimiste, on dit que c'est parce que les comics représentent une culture européenne; si on ne l'est pas, on s'interroge sur l'absence d'écho que rencontre la parution du livre posthume de Charles Duits, La Seule Femme Vraiment Noire.