Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07087.jsonl.gz/197

En décembre 1943, le Parlement élit au gouvernement le socialiste Ernst Nobs à côté de trois radicaux, deux conservateurs et un agrarien. C’est la reconnaissance tardive du soutien loyal des socialistes à la défense du pays. A la tête du Département des finances, Nobs est bientôt au centre de la plus dure des controverses : faire sortir les finances de la Confédération du régime d’exception hérité de la grande crise et de la guerre. L’enjeu central concerne le sort de l’impôt fédéral direct que la droite veut supprimer. Les propositions de Nobs, qui souhaite le maintien de l’impôt, sont écartées par le Parlement. Mais le nouveau régime financier imposé par la droite est balayé à 64,5% dans un vote populaire de 1950. Le régime d’exception subsiste.
Max Weber
Max Weber, qui succède à Nobs quelques mois plus tard, se fixe pour tâche essentielle de trouver un compromis. Il convoque une conférence consultative des partis, une autre réunissant les organisations professionnelles. Le régime financier qui en ressort maintient l’impôt fédéral mais fait des concessions à la droite, notamment par la suppression de l’impôt sur la fortune. Le paquet passe largement l’obstacle parlementaire. Mais les milieux économiques veulent leur revanche. Ils partent en guerre contre cette lex Weber qui est rejetée par 58 % des citoyens le 6 décembre 1953. S’estimant personnellement désavoué, Max Weber démissionne. Le parti socialiste ne présente pas de candidat à sa succession. La présence d’un seul représentant au gouvernement ne correspond pas à la force du parti. Les socialistes rentreront au Conseil fédéral lorsqu’on leur concédera deux sièges. Le radical Hans Streuli est élu quelques jours plus tard. Le Conseil fédéral retrouve sa composition d’avant-guerre : quatre radicaux, deux conservateurs et un agrarien.
Les socialistes patientent six ans. En 1959, le parlement inaugure la formule magique en élisant Willy Spühler et Hans-Peter Tschudi. Dès lors, la majorité parlementaire ne conteste plus les deux sièges de gauche. Elle se permet, en revanche de contester le choix du candidat désigné par un groupe parlementaire. C’est l’origine de la tempête de 1983.
Lilian Uchtenhagen
et Otto Stich
En octobre 1983, Willy Ritschard, atteint dans sa santé, annonce sa démission pour la fin de l’année. Il meurt d’une crise cardiaque quinze jours plus tard. L’émotion est nationale. Le socialiste était fort populaire. Bien en selle, le parti décide de présenter, grande première, la candidature d’une femme. Le choix de Lilian Uchtenhagen s’impose d’emblée. Présidente de la Coopérative de Zurich, maîtrisant les problèmes économiques et financiers, elle est une parlementaire en vue. Elle fait partie de la «bande des quatre» qui, avec Helmut Hubacher, président, Walter Renschler et Andreas Gerwig mène la barque socialiste.
Uchtenhagen ne plaît pas aux bourgeois. Ils la trouvent trop intellectuelle, arrogante et inapte au compromis. Ils recherchent activement une autre candidature socialiste. Un homme ! Ils s’approchent du chancelier Walter Buser qui se récuse. Lilian Uchtenhagen reste officiellement la seule candidate en lice. Mais coup de théâtre, le 7 décembre, l’Assemblée fédérale élit au premier tour Otto Stich avec 124 voix contre 96 à Uchtenhagen. Le complot bourgeois finalisé lors de la «nuit des longs couteaux» a réussi. Jean-Noël Rey, secrétaire du groupe socialiste, a joué les intermédiaires. Stich, qui n’est pas ouvertement contredit par le groupe, accepte son élection. Hubacher parle d’une gifle et d’une humiliation pour le parti et pour les femmes. La colère gronde. Un congrès extraordinaire doit décider si les socialistes quitteront le gouvernement pour laver cet affront. Pour Max Frisch, Otto Stich est un traître à la cause socialiste. Il ne mérite aucun ménagement. L’autre conseiller fédéral socialiste, Pierre Aubert, sans grand soutien, serait lui aussi sacrifié. Deux mois plus tard, la fièvre a un peu baissé. Le 12 février 1984, après onze heures de débats enflammés, les délégués refusent par 773 voix contre 511 le retrait du gouvernement proposé par la direction du parti. Stich reste au gouvernement. La droite ne trouve pas en lui le social-démocrate accommodant dont elle rêvait.
Christiane Brunner,
Francis Matthey, Ruth Dreifuss
Dix ans plus tard, c’est la répétition du scénario cauchemar. Début janvier 1993, René Felber, qui a succédé à Pierre Aubert, annonce sa démission pour des raisons de santé. Pour lui succéder, les Neuchâtelois proposent Francis Matthey et les Genevois Christiane Brunner. Le groupe se décide pour la seule candidature féminine. Mais, à nouveau, la femme choisie par la gauche ne plaît pas à la droite. Son style est jugé trop peu conventionnel. Une basse campagne calomnieuse tente de la discréditer. L’élection a lieu le 3 mars. Au second tour Francis Matthey l’emporte par 130 voix contre 108 à Christiane Brunner. Ce n’est pas la première fois qu’une candidature officielle n’est pas retenue. Mais c’est la seconde fois que l’Assemblée fédérale écarte une femme socialiste. La colère est plus vive encore qu’après l’éviction de Lilian Uchtenhagen. Un soulèvement sans précédent des femmes fait pression devant le Palais fédéral. Le groupe socialiste met les pieds au mur. Il ordonne à Matthey de refuser l’élection. Le Neuchâtelois accepte de différer sa décision d’une semaine. Dans ce court laps de temps, les socialistes cherchent – et trouvent – la femme qui pourrait obtenir l’accord de l’Assemblée fédérale. La syndicaliste Ruth Dreifuss, domiciliée à Berne dépose ses papiers à Genève pour être éligible. La droite demandait une double candidature. Les socialistes s’exécutent. Le 10 mars ils présentent le ticket Dreifuss-Brunner. La tentative de placer une femme radicale échoue. Vreni Spoerry n’obtient que 54 voix au premier tour. Ruth Dreifuss est élue au second tour par 144 voix. La mobilisation des femmes a été efficace. La formule magique est sauvée pour la seconde fois.
La double élection de Christoph Blocher et du radical de droite Hans-Rudolf Merz présente un tout autre cas de figure. Les socialistes, brillamment réélus, n’ont pas été contestés. La convocation d’un congrès extraordinaire pour examiner la conduite du parti après le vote du 10 décembre n’entend pas laver un affront, mais discuter plutôt de l’efficacité politique de la participation au gouvernement.