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Selon vos recherches, les perspectives d’ascension sociale en Suisse n’auraient pas augmenté depuis le début du 20ème siècle, malgré la démocratisation de l’accès à l’éducation postobligatoire. Pouvez-vous expliquer sur quoi se base ce constat?
Julie Falcon La mobilité sociale est en effet restée très stable. Environ 40% des personnes montent l’échelle sociale – ce qui n’est pas négligeable, environ 20% descendent l’échelle sociale, et environ 40% demeurent dans la même position sociale. Pour parvenir à ces résultats, j’ai compilé plusieurs études existantes et comparé la position sociale des individus à l’âge adulte avec celle de leur père. J’ai également analysé l’effet du niveau d’éducation sur les perspectives d’ascension sociale.
Vous constatez tout de même que 40% des personnes ont vécu une ascension sociale par rapport à celle de leurs parents. Devrait-on s’attendre à plus?
Dans un pays qui connaîtrait une mobilité parfaite, soit où l’origine sociale n’aurait aucune influence sur l’ascension sociale, on observerait effectivement plus de mobilité. Une série de tests statistiques permet d’affirmer cela.
Cela signifie-t-il que le système de formation en Suisse ne fonctionne pas?
On peut émettre plusieurs hypothèses. D’une part, le système suisse opère une sélection forte à un très jeune âge. Une fois orienté dans une voie, il est difficile d’en changer. On sait par ailleurs que les personnes qui s’orientent vers une filière d’apprentissage proviennent de milieux sociaux plus bas, alors que celles qui choisissent la voie gymnasiale puis l’université sont issues de milieux plus privilégiés. Certaines théories postulent que ce ne sont pas tant les résultats à l’école qui déterminent ces choix, mais plutôt une forme de calcul rationnel à la fois financier et psychologique. Il est moins risqué pour quelqu’un issu d’un milieu populaire de choisir un apprentissage, des études relativement courtes, plutôt que se projeter dans plusieurs années d’études dont le coût financier et psychologique est plus élevé.
Qu’entendez-vous par «coût psychologique»?
La personne aura plus de peine à se projeter et percevra un risque d’échec plus élevé par exemple.
Le système suisse de formation professionnelle fait pourtant souvent figure de modèle au niveau international, comme vous le soulignez vous-même. Que penser de cela?
Cela dépend de quel point de vue on se situe. Si l’objectif est d’accéder au marché du travail, effectivement, l’apprentissage permet de trouver assez facilement un emploi après la fin des études. Mais cette vision ne tient pas compte du long terme, par exemple en termes de perspectives de carrière et d’ascension professionnelle. Dans les générations plus anciennes, un apprentissage permettait de grimper l’échelle sociale dans une certaine mesure, mais dans les générations plus récentes, c’est beaucoup plus difficile si on ne dispose pas des bons diplômes.
Il y a donc un risque que la mobilité sociale diminue plutôt que d’augmenter?
C’est un phénomène relativement récent qu’il est difficile de mesurer avec les données dont je dispose, mais effectivement, je formule l’hypothèse que ne pas avoir de diplôme supérieur aujourd’hui en Suisse devient un obstacle pour accéder à certaines positions sociales.
L’université ne s’est-elle pas également démocratisée?
Oui, mais très peu. Cela a surtout bénéficié aux classes moyennes supérieures. Selon les chiffres de mon étude, 39% des hommes nés entre 1965 et 1978 issus de la classe moyenne supérieure accèdent à l’université, contre 9% pour les personnes issues de la classe populaire. Pour les femmes de la même génération, ces pourcentages valent respectivement 29% et 5%.
Il faut cependant préciser que les filières plus professionnalisantes du supérieur, comme les HES, connaissent une répartition plus égalitaire entre les classes sociales. Elles pourraient représenter une voie alternative pour grimper l’échelle sociale. La question demande toutefois d’être étudiée plus en détail.
Que faudrait-il faire pour remédier à la situation?
Il n’y a pas de système de bourses universel en Suisse et les critères d’attributions sont relativement peu transparents. Il y a une réflexion à avoir sur le sujet. Par ailleurs, certaines études qui se basent sur l’exemple des pays nordiques montrent que deux facteurs peuvent influencer positivement la mobilité sociale: d’une part une réduction des différences entre les revenus les plus élevés et les plus bas, ce qui permet d’avoir une certaine homogénéisation des conditions de vie, et d’autre part un accès universel aux crèches dès la petite enfance, qui permet d’harmoniser la manière dont les enfants sont élevés, les compétences qu’ils vont acquérir, et d’assurer qu’ils disposent à peu près du même bagage en entrant à l’école.
Le système de bourses est donc meilleur dans les pays nordiques?
Oui, par exemple au Danemark tous les jeunes ont droit à une bourse pour toute la durée de leurs études. Il y a vraiment une distribution universelle d’une somme précise d’argent, qui permet de donner des chances équitables à tout le monde.
Comme vous le soulignez, la société actuelle véhicule l’idée que le mérite et le talent déterminent la position sociale qu’occupent les individus. En d’autres termes, que «si on veut, on peut». Cette idée est donc fausse?
Il y a une forte croyance en la méritocratie. On dit «regardez, tel et tel a réussi à accéder à une position supérieure en provenant d’une formation d’apprentissage, s’il l’a fait c’est que tout le monde peut le faire!». La mobilité sociale existe, on ne peut pas le nier, mais ces exemples sont plutôt des exceptions, la norme étant plutôt de rester au même niveau. L’influence de l’origine sociale reste très forte sur la destinée professionnelle des personnes. On le voit notamment car même à un niveau d’études égal, les personnes issues d’une classe sociale supérieure ont plus de chances d’ascension sociale. Cela peut s’expliquer par des choix de filières spécifiques, mais cela pourrait aussi être lié à des réseaux auxquels on a plus accès en provenant d’une classe sociale favorisée. La croyance en la méritocratie est donc plus une croyance qu’une réalité.