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Dans Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq dénonçait les illusions de l'émancipation sexuelle, qui ont selon lui conduit les mères à abandonner leurs enfants et les femmes à fuir l'amour vrai, pour lui préférer les plaisirs consommables. Dans d'autres livres, il montrait que le libéralisme sexuel n'avait apporté aucun épanouissement. Et il donnait l'exemple d'acteurs importants de la vie culturelle américaine qui sombraient dans le crime, sous prétexte de liberté. C'en était caricatural et odieux, mais aussi symbolique, ou du moins emblématique.
Qui aurait cru que le système de prostitution, que tout le monde feignait de trouver plutôt normal dans l'industrie du cinéma, trouverait lui aussi sa limite franchie, au-delà de laquelle on fait resurgir tout ce qui a été refoulé, comme sentiment d'injustice et de scandale, amertume, jalousie, dégoût? On pensait que l'impression négative spontanément développée au récit de ces faits était un effet du conditionnement religieux et bourgeois, et qu'il fallait la combattre, que les gens élégants avaient l'esprit situé au-delà, que le cinéma était l'art, et que celui-ci vivait dans la surhumanité - comme déjà Emma Bovary, imaginant Paris, le rêvait.
Las, tel un vomi que les mouchoirs n'arrêtent pas, et que seul un grand sac peut contenir, une révélation en appelle une autre, cela n'a plus de fin, et les pratiques ne s'appuyant pas réellement sur le consentement, comme on a fait croire, sont racontées publiquement, comme dans un roman de Houellebecq.
Je ne voudrais pas, certes, qu'on revienne à des temps anciens, mais qu'on soit moins naïf, et perçoive mieux les conséquences de l'abandon soudain d'un système moral qui a semblé juste à de nombreuses générations. Il était bien facile de décréter que les auteurs de la Bible avaient créé de toutes pièces une doctrine inadaptée à la nature humaine. Dans les faits, c'est plus complexe.
Le problème majeur ne vient pas de ce dont parle l'ancienne morale (souvent justement), mais de ce que le poids de la culpabilité était placé principalement sur les femmes, d'une façon inadmissible. Les hommes pouvaient proclamer que la tentation était pour eux insurmontable, et que c'était aux femmes de se cacher, de fuir. L'effet de cette perspective biaisée était qu'elles n'avaient pas de personnalité juridique, et devaient toujours demander à leur père, à leur mari, à leur frère, de les représenter si elles voulaient en appeler à la justice.
Or, le droit a, en théorie, institué l'égalité, mais les conditions dans lesquelles il est appliqué restent obscurément liées à la prééminence du mâle, ce qui, dans les faits, laisse la femme nue, pour ainsi dire, et sans protection effective. Pour le dissimuler et éviter d'avoir à féminiser en profondeur le droit, on pouvait dénoncer les fondements supposés faux de la morale traditionnelle, mais cela n'a pas conduit à dynamiser la société autant qu'on espérait, puisque le déni a simplement permis des systèmes asservissants, sous couleur d'émancipation. Comme disait, provocateur, J.R.R. Tolkien, la femme s'arrachait au joug de son mari pour subir celui, pire, de son patron.
Le projet d'émancipation reste bon en soi; mais il faudra réorganiser le droit en profondeur, pour qu'il ne débouche pas sur ce que craignait Tolkien.