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Passage de la Déroute
Ce qu’en dit la presse
Lire quelques extraits
« Ablation de l’utérus. » C’est ce qu’avait dit le médecin.
Elle n’avait pas réalisé, elle avait la tête qui tournait et c’est tout. Bizarrement, elle se sentait plus lourde, comme un papillon de nuit qui, une fois le matin arrivé, s’engourdit et se tapit dans son trou. Tout était allé très vite. Avant même d’avoir à décider de ce qu’elle allait bien pouvoir faire de cet enfant, elle l’avait perdu. Enfant n’était d’ailleurs pas le mot. Ça ne pouvait être un enfant que dans la mesure où ses parents admettent que ça va en devenir un. Quels mots mettre sur cette chose ? Elle ne sentait rien, elle avalait des pilules pour ne rien sentir, mais elle avait besoin de comprendre. Elle sonna et demanda qu’on lui amène un dictionnaire. Vieux réflexe. Sous la lettre o, elle trouva un mot pour désigner celui ou celle qui perd son père ou sa mère, sous la lettre v, un mot pour celui qui perd son mari ou sa femme, mais aucun mot pour celle qui perd son enfant.
« Ablation. Chir. Action d’enlever, de retrancher du corps une partie morbide. > Amputation. » Là c’était plus clair. Plus tranché. Consulter un dictionnaire, à défaut de son médecin, permettrait de gagner du temps et de faire des économies. C’est ce qu’elle se disait en relisant la définition du Robert. On l’avait vidée de quelque chose qui était avarié, foutu. Elle se demanda seulement si on avait mis le quelque chose dans un plastique ou directement dans une poubelle. Elle n’avait pas demandé. Les enfants, on les fait peut-être à deux, mais on les perd toute seule.
L’homme de sa vie ne voulait pas donner la vie. Elle était soulagée : la nature avait bien fait les choses et avait résolu le problème d’elle-même. Qu’il ne sache pas, qu’on ne le dérange pas avec ça, c’est tout ce qui comptait. Elle avait un fantôme dans son ventre et il n’y avait simplement rien à en dire.… »
Passage de la Déroute, Éditions Favre, 2018
Le temps était bizarre. La cheminée du bistrot crachait des rouleaux de fumée grise. Devant lui, le Sentier des douaniers redescendait dans un trou de verdure et continuait sur plus de dix kilomètres entre les dunes littorales. Un panneau indiquait qu’un lion et des fées habitaient dans des grottes, juste au-dessous. À droite, le Nez de Jobourg. Au-delà, parfois à fleur d’eau, les falaises de gneiss qui reliaient autrefois Jobourg et Aurigny. Partout la mer ondulait, mais là, sur le Raz Blanchard, les eaux cuisaient à gros bouillons ourlés d’écume, provoquant des flux et des reflux moirés comme les velours, les soies et les taffetas que les contrebandiers débarquaient ici naguère. On venait de poser de larges panneaux présentant les futures fermes expérimentales qui étaient en cours d’installation et testaient déjà leurs turbines dans ces conditions extrêmes. Au-dessus de ce futur jardin d’hélices, la lumière était changeante. Des rafales de vent prenaient à rebrousse-poil les longues herbes de savane qui ornaient les bords ravinés. Ce pays aux terres acides était beau et large. Un pays réfractaire, avec d’anciennes étables, un four à pain, des chevaux, des surfeurs… Un pays qui ressemble à l’Écosse, l’Irlande et la Patagonie réunies. Un pays d’eau, de terre et d’air libres.
La transition brusque entre la campagne maîtrisée et les étendues sauvages était tout à fait saisissante et ce qui, à gauche, s’offrait à la vue était d’autant plus insolite : l’usine de retraitement de déchets nucléaires de La Hague, tel un supertanker de plusieurs kilomètres qui se serait échoué dans les roulis des herbes, avec son chargement de caissons en béton et ses cheminées. »
Passage de la Déroute, Éditions Favre, 2018
« L’après-midi n’était qu’entamé, ça laissait le temps d’aller voir quel genre de bateaux mouillaient dans le plus petit port de France. Il reprit la direction du nord puis, après les kilomètres de laideur de l’usine de retraitement, il reconnut Auderville et sa Malle aux Épices, obliqua à droite, direction Omonville, et arriva en bordure de mer.
Les massifs d’hortensias avaient perdu leur bleu, leur rose et leur mauve, ils étaient d’un gris blême ou d’un beige fade. Tout ici n’était que rondeur et douceur : les criques et le voisinage rassurant de leurs ports, les vaches sur le sable, les mouettes dans les prés, les îlots de granit, les méandres de la route, l’arc-en-ciel sur Port Racine. Un tout petit port grand comme une piscine. Deux digues, trois ou quatre barques suspendues à des amarres tendues de part et d’autre d’une jetée de pierres ocre, sur une mer plate. On était loin des fureurs du Raz Blanchard, pourtant tout proche, juste de l’autre côté. Au gré des nuages, du soleil et du vent, ce pays pouvait se décliner infiniment et s’imaginer en désert, avec ses sables dorés et ses agaves, en lagune tropicale où marinent les palmiers dans le balancement des marées, en garrigue sèche parsemée de haies rêches, et aussi en hiver féroce, avec ses piquets à huîtres plantés comme des claires-voies pour briser l’élan de la mer et empêcher les menées sur la berge. Un pays de bateaux volages tendus sur des fils de funambule, dans de petits havres aux reflets irisés. Un pays pour se vider la tête. »
Passage de la Déroute, Éditions Favre, 2018