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Typique: la première fois que j'ai entendu parler de lui, c'était ailleurs qu'en Suisse. J'avais seize ans, et j'étais à la recherche d'un texte qui m'expliquerait le Capital de Marx. Ce titre était sur toutes les lèvres, j'avais essayé de l'ouvrir, mais bien entendu je n'y avais rien compris.
Un amis m'avait conseillé d'aller à la Librairie Feltrinelli qui se trouvait (se trouve) non loin du dôme de Milan. «Ils ont des ouvrages de vulgarisation», m'avait-on assuré. Ils avaient - et je possède encore ce «Le Capital expliqué aux classes laborieuses» trouvé là-bas. En me l'emballant (nous venions d'avoir une longue conversation sur le sujet), le vendeur (un spécialiste du mouvement ouvrier, en fait), m'avait dit: «C'est étonnant que tu viennes à Milan chercher un livre comme celui-là, alors qu'en Suisse vous avez Theo Pinkus.» J'ai retenu le nom, mais il a fallu longtemps pour que je fasse sa connaissance: il était familier à Milan ou à Londres, c'était une sorte d'institution à Zurich, mais à Lausanne où s'est passée mon adolescence, il était largement inconnu.
Theo Pinkus, années 1940, dans sa librairie zurichoise
Le livre, une passion
Lorsqu'on vous parle de Theo Pinkus, on vous dit tout de suite que c'était un communiste, d'abord stalinien, puis moins orthodoxe, à tel point que le Parti allait rapidement l'exclure… Mais lorsque vous lisez sa biographie, vous ne pouvez manquer de remarquer qu'en 1923, à 14 ans, il faisait déjà partie d'un cercle d'études communistes. Et que même sans le parti, il est resté fidèle à ses idées toute sa vie. Cependant, lorsqu'on a eu la chance de le connaître et de l'observer (cela a été mon cas - pendant quatre ou cinq ans, j'avais mon bureau en face de ses archives), on se rend compte que sa plus grande passion allait aux livres. “Fou de livres” était un de ses surnoms.
Il était né à Zurich, mais avait fait son apprentissage de libraire à Berlin, chez Rowolt. En 1933, à l'avènement du nazisme, il avait tout juste réussi à revenir en Suisse: il était Juif, et on lui avait déjà confisqué son passeport. Les SA l'ont arrêté, et l'ambassadeur de Suisse, après l'avoir sorti de là, lui a conseillé de rentrer au pays: «Juif, communiste et étranger, en ce moment, ici, c'est malsain.» Dès qu'il est arrivé à Zurich, il s'est occupé de livres - et cela a duré jusqu'à sa mort, en 1991.
La police nazie l'aurait vite tué, mais la police suisse ne l'aimait pas plus que ça. Le dossier qu'elle avait constitué sur Theo Pinkus comptait des milliers de pages, qu'il a réussi à se procurer et qu'il présente au public.
Dès 1940, il avait fondé dans la vieille ville de Zurich un «Büchersuchdienst», un service de recherche de livres, et il l'avait flanqué d'une librairie où l'on allait beaucoup pour discuter et occasionnellement pour acheter des livres. De toute façon, chez Pinkus, vous trouviez tout. Je n'ai jamais eu besoin de ses services - lorsque je l'ai fréquenté quotidiennement il était âgé et n'était plus vraiment libraire - mais pendant des décennies, quoi que vous cherchiez touchant le mouvement ouvrier, l'URSS, les révolutions, il vous le trouvait, tout le monde le disait.
Des légendes circulaient, du genre: un tel voulait avoir une première édition d'un livre de Friedrich Engels avec la signature de l'auteur, il l'avait trouvé. De même (ainsi voulait la légende), il avait trouvé un certain nombre de livres abandonnés à Zurich par Lénine. Quelle que soit la réalité de cette légende, on savait à Milan (et sans doute en maints autres endroits) que s'adresser à Pinkus, c'était la meilleure des choses, et tout le monde disait: «Quand Pinkus cherche, il trouve». Par ailleurs, il était également éditeur. Il avait fondé le Limmat Verlag, qui existe toujours, pour un groupe d'auteurs qui se proposaient de publier une Histoire du mouvement ouvrier, parue finalement en 1975, revue plusieurs fois jusqu'en 1989. Les grands éditeurs alémaniques avaient tous refusé le manuscrit - pas parce que ce serait invendable, en tout cas, le volume s'est vendu à des dizaines de milliers d'exemplaires. Et la vente continue à ce jour - le livre est considéré comme un classique.
Theo à la fin de sa vie, au beau milieu de ses archives
Journaliste
Si le livre était sa passion, sa foi, c'était la parole. C'était un orateur exceptionnel. Il était certain qu'avec la parole tout était possible, aussi le nombre de journaux auxquels il a participé est assez important. Le dernier, que nous avons tous connu, était Zeitdienst, qu'il écrivait, imprimait et vendait lui-même. Il y traitait de tout.Car ce grand amateur de livres ne se contentait bien entendu pas de les rechercher et de les vendre, il les lisait, aussi, voracement, et vous ne le croisiez jamais sans un volume à la main. Pour être sûr d'être bien informé, en bon journaliste, il s'était constitué des archives. Parlons-en, de ces archives: elles étaient dans un local de quelque vingt mètres de long par six mètres de large, et elles remplissaient les trois parois non vitrées du plancher au plafond, ainsi que les divers rayons qu'il avait placés dans l'espace central. Lorsque vous entriez, vous criiez: «Théo!», et du fin fond d'un coin reculé, il vous criait en retour: «Ici», et vous le trouviez accroupi ou assis, entouré de masses de papier, à la recherche d'une référence, d'une citation, pour le prochain numéro de Zeitdienst. Lorsque les archives ont été cataloguées après sa mort, on s'est rendu compte qu'elles comptaient plus de 50'000 titres, et des milliers de documents.
Vers 1975-80, Theo à la fin d'une manif: comme toujours, il vend son journal, Zeitdienst
Aujourd'hui, les archives, la bibliothèque privée, les documents, tout a été intégré à la Bibliothèque centrale de Zurich - et le rêve de Théo s'est réalisé: ses livres sont accessibles à tous.
Et sans doute pour démontrer sa reconnaissance, la Bibliothèque centrale organise une exposition visible du lundi au vendredi de 08 à 20 heures, et le samedi de 09 à 17 heures. Beaucoup de photographies, des documents, des textes, des lettres, c'est passionnant. Si vous passez par Zurich, ne la manquez pas: il vous faut entre 30 minutes et une heure, ça dépend de combien de choses vous lisez.
Il y a encore beaucoup de choses que je pourrais dire de Theo Pinkus: je pourrais parler d'Amalia, sa femme, l'amour de sa vie, de ses fils (trois), de son judaïsme, qui lui posait souvent des problèmes.
Je m'en tiendrai là: il existe une biographie du couple Pinkus pour qui lirait l'allemand: elle se lit comme un roman - car Theo Pinkus est un personnage de roman, mais de roman vrai (Luscher/Schweizer, Leben im Widerspruch: Amalia und Theo Pinkus-de-Sassi), paru au Limmat Verlag.