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Frère Anil Prakash D’Souza est l’aîné d’une famille indienne de quatre enfants. Entré dans l’Ordre dominicain en l’an 2000, ordonné prêtre en 2009, il réside à Fribourg depuis 2010 dans le but d’obtenir un Master et une Licence canonique en théologie dogmatique. Il rentre dans son pays cette année 2014. Sources l’a rencontré.
Anil Prakash D’Spuza
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Pouvez-vous nous rappeler l’histoire de l’implantation des Dominicains en Inde ?
La première trace d’une visite d’un frère dominicain en Inde remonte à 1291, année de la fondation de la Suisse. Il s’agit du frère Nicolas de Pistoia, de la province romaine, qui accompagnait vers la Chine le frère Jean de Monte Corvino, missionnaire franciscain. A la vue du grand succès remporté par l’annonce de l’évangile, alors qu’ils attendaient un passage depuis Madras (Chennai), Jean décida que le frère Nicolas resterait en Inde. Il mourut peu de temps après et fut enterré à Mylapore. Quant au franciscain, il poursuivit sa route vers la Chine où il devint le premier évêque de Pékin/Beijing.
La deuxième arrivée de frères dominicains en Inde se passe en 1321-1322. Jourdain Catala (appelé aussi Jourdain de Séverac, du nom du village de Séverac dans le sud de la France) du couvent de Tabriz en Perse, faisait partie d’un groupe de dominicains établis au Moyen-Orient. Accompagné de quatre franciscains, il arriva près de ce qui est aujourd’hui la ville de Mumbai, et fut accueilli par une famille nestorienne. Après le martyre de ses compagnons franciscains, victimes de fanatiques musulmans, il s’établit à Thana et se consacra à la prédication et à l’établissement d’une véritable mission. Ses aventures missionnaires sont rapportées dans une œuvre appelée Mirabilis descripta dans laquelle il décrit toutes les merveilles découvertes en Inde et en Orient. Jourdain était optimiste quant aux possibilités de conversion de l’Inde et relate plusieurs baptêmes qu’il célébra dans la ville de Parocco (certainement Broach dans le Gujarat) et dans les environs. En 1329, le pape Jean XXII d’Avignon fait de lui le premier évêque de Quilon (Kollam). De nombreux missionnaires l’ont rejoint entre-temps provenant de Perse et d’Europe et l’aident à poursuivre son travail missionnaire à Kanara (région côtière près de Mangalore), Mysore, Malabar, et Travancore. Avec la montée de l’Islam et le manque de renforts, la mission dominicaine en Inde va s’interrompre. Le frère Jourdain est vénéré comme martyr, après avoir été lapidé dans les années 1330.
Le prochain groupe de dominicains à arriver en Inde était principalement portugais. C’était des chapelains accompagnant des expéditions militaires et d’exploration. L’avancée de la mission dominicaine en Inde coïncide largement avec l’expansion territoriale portugaise. Grâce à l’autorité du Pape Paul III permettant à la province portugaise de fonder des couvents et grâce au soutien financier du roi du Portugal, l’Ordre put s’établir en force à Goa, au milieu du XVème siècle. Cette présence durera de nombreuses années. Il semble que trois Dominicains aient accompagné Vasco de Gamma au cours de son voyage vers Calcutta en 1498. En 1503, le gouverneur portugais Alphonse d’Albuquerque amena avec lui cinq Dominicains, dont le frère Dominique de Souza qui devint son confesseur et ami. Ce dernier semble avoir prêché au cours d’une messe solennelle le 1er novembre 1503 à l’occasion de l’inauguration du fort de Goa, capitale des possessions portugaises en Orient. Les autres frères étaient Rodriguez Homen, Jean du Rosaire, Pierre d’Abreu et Antoine de Matta.
Les avis sont partagés sur le nombre de Dominicains envoyés en 1548. Mais il semble qu’il y en eut six auxquels s’ajoutèrent trois frères convers. Accompagnés de moines et d’autres missionnaires, ils furent envoyés le long des côtes et dans les campagnes. L’évêque de Goa plaça les Dominicains à la tête de cinq paroisses. En 1568, le Pape Pie V, dominicain lui-même, autorisa les frères à fonder des couvents, même dans les diocèses où l’évêque s’y opposait. Plusieurs diocèses avaient un évêque dominicain. Il y eut alors de grands couvents, surtout à Goa et à Cochin. On parle de 300 frères à l’époque. L’un d’entre eux, frère Francis de Faria, fonda une sorte d’université : le collège Saint Thomas d’Aquin, où des cours de philosophie et théologie étaient donnés. Etant donné la faible catéchisation d’un grand nombre de baptisés, une des charges des Dominicains fut de prêter main forte, par leur prédication, aux missionnaires surchargés.
Puis, le Portugal perdit une grande partie de ses territoires, à l’exception de Goa, Daman et Diu, au profit des Danois, puis des Anglais. Ce déclin entraîna celui de la mission dominicaine. En 1835, toutes les communautés religieuses, au Portugal et dans ses territoires d’outre-mer furent supprimées. Les quelques frères restants (environ 30) furent dispersés. Mais en 1959, la présence dominicaine en Inde connaît un nouveau printemps. Quatre frères irlandais, appelés par l’évêque Eugène D’Souza, arrivent à Nagpur pour prendre en charge le séminaire diocésain. Depuis lors, 24 frères dominicains irlandais ont fait en Inde un travail remarquable. Trois d’entre eux sont encore actifs dans divers ministères.
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Comment se présente votre province dominicaine aujourd’hui ?
Nous sommes 140 frères, dont environ 60 sont en cours de formation. L’âge moyen est de 45-50 ans. Nous avons en moyenne 5 à 7 novices chaque année. La province compte 16 communautés, dont quatre comportent suffisamment de frères pour être des « couvents ». Il y a cinq maisons de formation: l’une pour les postulants et les regardants, une deuxième accueille le noviciat, la troisième pour la formation philosophique et deux autres pour les études théologiques. Il y a aussi une présence importante des laïcs dominicains, de sœurs apostoliques dominicaines et même une communauté de sœurs moniales.
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Quel fut le développement de votre province à partir de sa fondation ? A-t-elle débordé les frontières de votre Etat pour rayonner dans le reste de l’Inde ?
La première maison de formation a été fondée en 1967 à Nagpur. Peu de temps après, le noviciat a été ouvert dans une petite maison à Pachmarhi à quelques 160 km de Nagpur. La Vice-Province de l’Inde a été érigée le 8 décembre 1987 et élevée au statut de province le 8 août 1997. La province a connu dès sa fondation une croissance constante. Bien que nous n’ayons pas une présence dominicaine dans tous les Etats de l’Union Indienne, nous avons des communautés réparties assez largement sur le territoire du pays. Au nord à Delhi, en Assam au nord-est, à Mumbai à l’ouest, à Nagpur au centre, au sud à Kerala et à Mangalore. Nous recevons des invitations de la part de différents diocèses pour établir nos communautés sur leur territoire et les frères sont en train de d’explorer les diverses possibilités d’étendre notre présence et notre mission dans le pays.
Aujourd’hui, nos frères sont engagés dans une grande variété de ministères car nous essayons de répondre aux besoins des communautés chrétiennes de notre vaste pays. Ainsi, nous gérons quelques paroisses, un centre de retraites spirituelles, une école que nous avons ouverte récemment. Quelques frères travaillent comme aumôniers ou professeurs dans des écoles et des collèges. Beaucoup d’entre nous prêchent des retraites ou des missions paroissiales. Un certain nombre de frères ont été « lecteurs »/enseignants dans diverses disciplines académiques, surtout au Séminaire St. Charles, qui est l’un des projets majeurs de la province depuis sa fondation. D’autres enseignent dans les universités d’Etat ainsi que dans d’autres instituts ecclésiastiques. Chaque année, la province organise (pour ceux qui n’ont pas accès à une formation philosophique suffisante) ce qu’on appelle le « Summer philosophy course » qui connait un grand succès. À Nagpur nous avons aussi une communauté qui vient en aide aux enfants de la rue. J’y ai vécu moi-même au cours de la première année qui suivit mon ordination. Nous avons un sens très fort de la « famille dominicaine » (les membres des différentes branches de l’Ordre). Nous organisons souvent des « family conventions », des retraites de famille, des conférences, des sorties récréatives. Notons la rencontre annuelle des jeunes dominicains(es) (« Juniors gathering »). Les laïques dominicains sont également actifs dans la province. Plusieurs ont un ministère fécond auprès des jeunes dans nos paroisses ou dans les mouvements nationaux de jeunes comme « Jesus Youth », le ICYM, ou encore dans d’autres types de mouvement, comme la Légion de Marie etc.
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Comment comprenez-vous la “mission” des Dominicains indiens ? Quels défis voulez-vous relever ?
Le « sous-continent » indien est notre champ de mission. Etant donné la situation multiculturelle, multilingue, multireligieuse de cet immense territoire, la mission en Inde est un réel défi, mais très prometteur. Pourtant, il est nécessaire de bien choisir nos priorités, de planifier nos stratégies, en prenant en compte notre spécificité dominicaine, les besoins de l’Eglise locale et les ressources humaines et matérielles à notre disposition. En général, les défis de la mission dominicaine sont les mêmes que ceux que l’Eglise en Inde doit relever. Le plus grand est celui de l’évangélisation des 97% de la population qui n’ont pas encore entendu la Bonne Nouvelle. Pour être efficace et ne pas nous disperser, nous devons nous concentrer sur tels ou tels enjeux. La tentation existe de perdre notre spécificité dominicaine. À mon avis, nous devons apporter à l’Eglise en Inde une contribution au plan de la théologie : trouver la manière de présenter la foi chrétienne de manière cohérente et compréhensible pour que la quête de la vérité et la contemplation soient une dimension importante de la vie. Nous avons là une mission particulière : développer/promouvoir une théologie proprement indienne, tout en restant fidèle à la Tradition, sans opposition, dissolution ni destruction de notre identité catholique. Les tentations et les dangers du relativisme et de l’indifférence sont forts. L’enjeu est de garder l’équilibre entre le respect des religions non chrétiennes et la fidélité à notre foi et à notre vocation chrétiennes. Cela vaut aussi dans le domaine de l’inculturation. Par exemple, nous devons nous demander comment la spécificité indienne de la foi peut et doit se manifester dans la liturgie. Les Dominicains doivent contribuer à ce processus de discernement.
Pour le faire, nous avons besoin de trouver un équilibre entre les projets que nous avons mis en marche dont il faut évaluer la pertinence et le désir d’ouvrir de nouvelles missions dans le pays ou même hors du territoire de notre province. Il y a des possibilités dans les domaines de la formation des laïcs, des publications, du dialogue interreligieux, de l’œcuménisme, de l’usage des nouveaux moyens de communications. De plus, je me demande si nous ne devons pas aussi chercher à atteindre les occidentaux qui arrivent par milliers en Inde à la recherche de spiritualité, d’illumination, de vérité, etc.
Un autre défi à relever : mettre à la disposition des chrétiens indiens l’immense richesse de la littérature chrétienne, dans des traductions de qualité et à des prix abordables pour un indien aux ressources modestes. Au vu de la diversité linguistique de mon pays, c’est un travail immense mais indispensable. Cela pose encore des questions: quels ouvrages doivent être traduits et en combien de langues? Et cela, sans négliger la diffusion de la littérature proprement dominicaine. Nous comptons sur l’aide et la collaboration des maisons d’éditions des différentes provinces, pour les droits d’auteurs notamment.
Nous aimerions aussi relever le défi de l’œcuménisme et de la communion ecclésiale au sein même de l’Eglise catholique de notre pays. Cultiver de bonnes relations ainsi que la collaboration entre les différentes Eglises et surtout entre les diverses Eglises catholiques de rite oriental et latin. Car il faut bien admettre que ces relations ne sont pas toujours très édifiantes. Vu la pauvreté des millions de personnes vers lesquelles nous sommes envoyés, il s’agit de témoigner de l’Evangile par une vie simple. Simplicité et ascétisme sont les vertus qu’on attend des religieux en Inde. Une vie de luxe est un contre-témoignage évident. Nous ne pouvons pas non plus négliger de libérer cette population de la pauvreté et de l’oppression.
Les occasions pour la mission ne manquent donc pas. Avec une vision claire, un engagement sans faille et une générosité véritable, nous pourrons réaliser vraiment beaucoup de choses. Et cela, malgré le fait que nous restons une minuscule minorité après tant d’années d’activité missionnaire. En un mot, le défi serait de garder nos lampes allumées en attendant le jour où ce beau pays s’ouvrira à la Bonne Nouvelle.
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Quels obstacles rencontrez-vous sur votre chemin ?
La taille de notre pays, les distances pour le parcourir et sa diversité posent problème. Mais encore, comment continuer notre mission sans se laisser aller au découragement face à la montée du fondamentalisme religieux, des persécutions violentes ou de celles qui prennent des formes plus subtiles. La diversité du pays se manifeste même dans notre province dominicaine ; les frères viennent de différentes cultures, langues, rites… Régionalisme, incompréhension, préjugés font obstacle à l’unité et à l’efficacité de notre mission. Nous avons besoin de cultiver un style de vie qui témoigne de l’unité que l’Ordre nous donne.
Le fait que nos jeunes frères passent de longues années en formation peut devenir un obstacle ; ces frères peuvent perdre leur motivation, le sens de la continuité entre les différentes étapes de leur formation. La province avance un peu en dérivant, sans orientation précise, en se laissant plutôt guider par ce qui arrive. Nous avons besoin de nous donner des perspectives, de nous concentrer sur ce que nous voulons être, selon notre identité collective dominicaine et selon ce que nous voulons offrir à l’Eglise locale. Et, comme je l’ai déjà mentionné, la précarité financière nous hante.
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L’hindouisme, l’islam et le bouddhisme sont les religions dominantes en Inde. Quels rapports entretenez-vous avec ces trois religions ?
L’inde étant un berceau de religions, vivre avec une population qui comporte 80 % d’hindous et 13 % de musulmans pose évidemment des problèmes. En général, nous pouvons tous vivre en Inde sans être discriminés, grâce à une constitution laïque qui assure et protège la liberté de chaque religion. Au-delà de cela, nous avons cultivé de bonnes relations avec les non chrétiens par des visites mutuelles et amicales, des rencontres interreligieuses, etc. Leur but est de surmonter l’atmosphère de peur et les préjugés.
L’Inde était un pays très pacifique jusque tout récemment. Le scénario est en train de changer lentement à mesure que des forces religieuses extrémistes se manifestent de plus en plus ouvertement. La liberté religieuse est menacée. Il devient difficile d’organiser des rencontres internationales de type religieux. Quant aux persécutions, elles ont un double effet : l’un positif et l’autre négatif. L’effet positif : ces épreuves fortifient l’unité des chrétiens et augmente leur ardeur. Mais il y a un côté négatif : elles peuvent les décourager à se lancer dans de nouveaux projets missionnaires.
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Qu’apportent les Dominicains indiens au reste de l’Ordre ?
La première contribution que nous pouvons apporter à l’Ordre est le témoignage de notre vie et de notre vocation chrétienne dans notre pays. Ainsi, nous pouvons enrichir la famille dominicaine de notre expérience. L’Inde étant en quelque sorte un laboratoire pour les religions, nous pouvons aussi accueillir des frères qui s’intéressent aux études sur les religions et spiritualités et qui veulent faire une expérience directe. La manière dont les chrétiens en Inde vivent leur foi peut aussi aider d’autres communautés chrétiennes confrontées comme nous au phénomène du multireligieux. C’est déjà le cas en Occident. Notre province peut aussi organiser des échanges, des conférences, des ateliers sur divers thèmes relatifs aux religions de l’Inde. En un sens inverse, nous sommes prêts aussi à collaborer avec des provinces de l’Ordre qui manquent de vocations. Nos frères pourraient les renforcer momentanément ou s’engager dans les institutions de l’Ordre.
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Entretenez-vous des relations avec d’autres dominicains asiatiques ?
Notre énergie est d’abord dépensée dans notre immense pays. Je ne connais pas de grands projets de collaboration interprovinciale en Asie. Sauf quelques rencontres régionales, comme celles des formateurs, des provinciaux et même des jeunes frères.
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Qu’attendez-vous de nos vieilles provinces dominicaines européennes passablement désolées ?
Pas trop désolées, tout de même ! Bien au contraire. Nous sommes reconnaissants envers toutes les provinces qui nous aident ou collaborent avec nous d’une manière ou d’une autre. Nous sommes reconnaissants envers la province d’Irlande, par exemple, qui nous a envoyé des frères dynamiques pendant plusieurs années. D’autres provinces soutiennent la formation de nos étudiants, comme celle de Suisse ou les provinces d’Italie. Davantage de collaboration serait sans doute envisageable et possible. Nous ne devons pas nous enfermer à l’intérieur des frontières de l’Inde, mais rester ouverts aux possibilités d’ouvrir des missions hors de notre pays ou de collaborer à celles d’autres provinces. Et puis, ne le cachons pas, l’aspect financier conditionne la réalisation de chacun de nos projets. Pour le régler, nous devons nous en remettre à d’autres frères.
L’icône du bon samaritain
Frère Anil Prakash D’Souza est l’aîné d’une famille indienne de quatre...