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Si l'architecture s'arrogance, c'est qu'elle s’est relevée sur les décombres d’une guerre mondiale. Les japonais s’étaient préparés, constellés en unités de résistance. Mais les américains n’étaient plus des lanciers, des combattants à l’épée. Bientôt, ils envahissaient des cieux nippons sous haute tension. Le 18 avril 1942, le raid de Doolittle dispersait les premiers débris, prélude d’une composition de décès. À quoi bon décrire un désastre ? La ville au moins s’est consolée de ne pas devoir compter les becquerels comme ses voisines, Hiroshima ou Nagasaki. Elle s’est bâtie à nouveau, plus haute que jamais. Elle est devenue ce qu'aujourd'hui on lui connaît. Champs de ciment et plants rectilignes de bâtiments ne sont que les cicatrices d'une ruine. Elle s’est quadrillée de grandes allées pour oublier la perte de son passé.
Une odeur de hareng cru me dégage de mes pensées. J’arrive au port, le rebord de la cité. Les immeubles, lassés de gratter le ciel, se jettent à l’eau dans l’espoir du Pacifique. L’industrie passe de la terre à la mer. Danse des cargos et des containers, flots noirs des pétroliers, la démesure humaine se joue là, dans la baie de Nagoya. J’attends quelques minutes sur le quai. Je regarde les bateaux en bout de course. D’où viennent-ils ? Quelles vagues ont-ils brisées ? J’en imagine s’emporter dans les courants du Rhône ou du Rhin. Je revois alors les sources de mon pays, celles qui enfantent ces deux jeunes torrents dans le relief de roche du Saint-Gothard.
Mes pas s’en vont dans le bistrot d’à côté, une sorte de buffet de la gare sans cheminots. Je pousse la porte et prends place. Je suis un habitué de cette salle enfumée par le tabac et l’humidité. Le tenancier est un hollandais aussi long que son chien, un petit teckel brun. Ici, les clients sont européens. Il n’y a pas de kanji ou de kana, un japonais ne saurait pas commander un repas. Un marin bavarde tout seul au comptoir, un autre profère des insultes ou des prières. Je me sens bien dans ce peuple d’espérance et de misère, plus loin de mes limites sociales, plus proche de mes frontières nationales. Je commande un plat et une bière. Les deux arrivent tièdes sur la table. En amateur de lentilles, je reconnais tout de suite les pois rouges qui monticulent dans mon assiette. Au sommet trône un œuf, vierge de sauce et de sel. J’abats ma fourchette et commence le régal.
J’ai le visage plongé dans la bière lorsque je le remarque à travers le fond de mon verre. Sa silhouette se tient debout devant moi, floue et fondue par la réfraction. Encore quelques gorgées puis je rabats mon bras sur la table. Mes lèvres enmoussées de houblon lui sourient. Lui, c’est mon unique ami en terre nippone. Il a le corps bestial et le charisme rugissant. Sa barbe, aussi belle que conquérante, se déverse sur une veste à carreaux verts. Ses larges mains se réunissent souvent pour recueillir son front lorsqu'il se met à penser. Son nom est aussi grave et pesant que sa présence. Hans-Jürg Hischenhuber est un écrivain allemand qui raconte ses voyages sur le papier depuis une dizaine d’années. À la vingtaine, il s’est passionné pour les grandes plaines américaines. Puis il y a eu le Moyen-Orient et à présent le Japon. À chaque fois, il décrit ce qui défile devant lui. Il me répète qu’il a aussi peu de style que de succès. C’est sûrement vrai, jamais un de ses récits ne s’est retrouvé en librairie. Il continue pourtant sans amertume à grisonner les pages de son carnet. Son désir d’écrire dépasse la vanité d’espérer être lu.
Nous nous sommes rencontrés dans la banalité. Il s’asseyait tous les soirs au comptoir et commandait un « strong coffee ». J’ai très vite reconnu les taches germaniques colorant cet anglais imparfait. La discussion s’est engagée. Le lendemain, nous avons récidivé. Puis nos entrevues vespérales sont devenues rituelles. L’amitié était une évidence à laquelle nous ne pouvions échapper. Ensemble, nous nous sommes mis en quête de paysages. Nous avons parcouru les parcs et les jardins. Les cerisiers étaient branchés de fleurs rosées. Des orpins de Siebold, Sedum sieboldii de leur latin, perçaient les murs par bouquet. Hans me racontait alors le baptême de cette plante entre les mains d’un botaniste bavarois. Nous avons longé les rives des étangs. Les eaux noires dessinaient parfois le reflet d’un poisson. La vase étouffait la vocalise des grenouilles. Dans ce pays, même les créatures mimaient la mélancolie. Hans m’a aussi emmené dans les vestiges de la vieille ville, celle d’avant la guerre et l’industrie. Nous avons poussé la porte des temples aux toits écornés. La simplicité était maîtresse de ces maisons élégantes. Sans tas de lustres, sans sommets lumineux, seuls quelques lampions rougeoyaient sous les plafonds. Au fond de la pénombre, des sièges de pontife asseyaient des bouddhas de pierre. Je contemplais longuement la douceur minérale de ces visages en paix. Je me rappelais Berna, cette guerrière aux tresses de métal. Elle montait la garde aux côtés du palais fédéral. Allégorie de la ville que j’avais quittée, je ne regrettais pas l’écu et la lance de cette arrogance bronzée.
Alors dis-moi, qu’est-ce que tu fais ici ? Hans s’est assis devant moi. Il percute la table de ses longs doigts. Ses pupilles se dilatent sous l’attente. En temps normal, nos discussions débutent sans injonction. Mais aujourd’hui il a manifestement décidé de comprendre ma présence au Japon. J’ai souvent redouté cette question. Comment restituer à cet homme de courage un parcours qui n’a rien d’épique ? Je n’ai pas arraché mes brides, je n’ai pas rué dans mon passé. Je n’ai pas été comme lui, un admirable équidé parmi les Indiens d’Amérique. Je suis un lâche, un poltron. Je suis normal, exagérément. Pourtant, je dois cesser de m’ensilencer, une amitié m’interroge. Il me faut maintenant lui raconter ma folie et ma fuite :
« Je travaillais à Berne. J’apportais des corrections à des lettres anodines puis les mettais sous pli. Je tournais la manivelle du bureaucrate dans une grande boîte. Les rapports entre collègues étaient minimaux. Les repas de cantine avaient aussi peu de goût que de mots. Ce qui au début était le choix d’une facilité m’est devenu tout à fait détesté. Je me suis pris les pieds dans un tapis routinier. Le cou serré par ma cravate, je souffrais de râles agonisants et d’arrêts de respiration. Les chevilles coincées par mes chaussettes étaient prétextes à des accès d’angoisse sans précédent. Le quotidien circulait mais je ne parvenais plus à le suivre. Il me fallait courber le cours de mes jours et m’accrocher à un nouveau devenir.
J’étais assis à mon bureau, les mains sur le clavier. L’ordinaire pesait de tout son poids sur mes raideurs cervicales. J’ai jeté un coup d’œil au journal qui traînait sur le rebord de la table. « Bicentenaire du Valais victime de son succès ». Encore un titre insignifiant. Ce torchon abrutissait tout pendulaire et je ne faisais pas exception. Je l’ai posé devant moi et j’ai fermé les yeux. J’ai tourné les pages et j’ai levé un doigt. Je devais être fébrile pour me laisser pousser dans cette pensée. J’allais jouer la suite de mon existence sur le hasard qui bientôt rapprocherait ma main d’un mot. Je n’aurais pas d’autres choix que de suivre cette voie. Le risque était nécessaire, l’ère de la lassitude devait cesser. J’ai laissé violemment tomber mon index sur le papier et j’ai lu les douze lettres ciblées.
« Baie de Nagoya », la conjoncture me portait là. J’avais de la chance, le message était clair. J’aurais pu tomber sur de l’abstrait à l’état brut. Qu’aurais-je fait d’un « sport », ou encore d’un « sudoku » inscrits pourtant très proches ? Trouver un lieu géographique était un signe. Un dieu ou un destin me désirait là-bas. Je devais partir. Une démission auprès de l’administration, de rapides adieux aux proches puis un boeing de la compagnie ANA m’envolait. J’étais assis dans les airs, attendant que le Japon se dessine devant moi. J’étais l’auteur d’un choix qui décrirait le décours de mes jours. Pour la première fois, je tenais fermement ma vie entre les bras. »
Mon récit se termine ainsi. Je rabats mes lèvres et je me tais. Je perds mes yeux dans le vague ou le vide. Je ne suis qu'un corps dans l'attente de la réaction d'autrui. C'est alors un rire que j'entends. Hans pouffe et pouffe encore. Je sais que ce n'est pas par moquerie, simplement ma folie le divertit. Il est homme de réflexion qui pèse ses gestes et mesure ses mots. Il ne me savait pas si différent. Au fond de ce Japon, nous sommes un voyage l'un pour l'autre. Petit à petit nous découvrons nos silences et nos différences, nous nous apprenons. À présent, il ancre son regard aux profondeurs du mien. Ses joues se rident sur un sourire. Sa gorge s'enflamme sous la coulée de café. Nous voilà tout à fait en vie. Nous traversons une plénitude, cette entière conscience du présent qui n'existe que par instant. Nous ne savons pas encore combien de temps nous passerons ici. Mais nous sommes certains qu'enfin nous sommes bien dans ce séjour sans lendemain qui nous réunit.
Post-scriptum : Ce récit de voyage n’est-il pas plutôt un voyage dans le récit ? Comprenez bien, je ne suis pas parti au Japon. Il n’y a pas eu de port, de bistrot ou de houblon. La silhouette de Hans ne s’est jamais tenue devant moi. Mais qu’importe ? J’ai parcouru des distances cérébrales, j’ai longé des neurones et sauté des synapses. N’est-ce pas ce que je demandais à cette journée sans fin ? Oui, j’étais effectivement assis à mon bureau et le bicentenaire du Valais avait semble-t-il été victime de son succès. Du moins, c’est ce que je pouvais lire dans le journal de ce mardi onze août. Je l’ai ouvert, page « Sport cérébral » et j’ai commencé un mot fléché. Où est la baie de Nagoya en trois lettres ? Qu’est-ce qui est souvent bouché en douze lettres ? Et que pouvait bien vouloir dire Sedum en cinq lettres ? Très vite, chercher des synonymes m’a lassé. Peu cruciverbiste que j’étais, j’avais l’esprit trop à l’étroit dans ces cent dix-huit cases arrangées. Il me fallait un peu plus de créativité pour combler les heures qui restaient à passer. J’ai donc écrit une petite nouvelle avec les quarante-six indications des mots qui se croisaient devant moi. L’idée n’était pas originale. Les écrivains français avaient déjà exploré les règles littéraires imposées. J’avais d’ailleurs toujours été fasciné par ces oulipiens capables de faire de la contrainte une liberté. L’aventure était d’abord inventive et l’écriture pouvait se cacher dans un journal de mauvaise qualité. Plutôt que de cracher sur ses pages, j’aurais dû le remercier, ce 20 Minutes qui m’a fait voyager dans un Japon imaginé.
Claire-May Blanc