Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06944.jsonl.gz/89

La pauvreté, la grande oubliée de la campagne
|A Buffalo, un cinquième des bâtiments ont été abandonnés par des habitants partis vivre en banlieue ou écrasés par des dettes.Aujourd'hui, American Way of Life s'offre une escapade, sous la plume de Julie Zaugg, hors du bitume de Manhattan et se rend à Buffalo, ville au nord de l'Etat de New York.Sous un pont autoroutier, au coeur de Buffalo, une petite file s'est formée. Elle rassemble une galerie de personnages marqués par la vie. Un vieil homme poussant un chariot rempli de chiffons, une femme obèse au sourire édenté ou encore un jeune homme portant un sac-à-dos contenant toutes ses affaires soigneusement emballées dans de petits sacs en plastic. Tous sont sans domicile fixe et sont venus profiter des repas gratuits qui leur sont servis chaque soir par la roulotte itinérante de Hearts for the homeless, une ONG liée à un mouvement évangélique. En plus d'un sandwich et d'une boisson, ils reçoivent une bible."Je touche une rente d'invalide, mais elle ne me suffit pas pour tenir jusqu'à la fin du mois", raconte Dee, 34 ans, en s'emparant d'un repas et d'un chat en peluche pour sa nièce de quatre ans. "J'ai perdu mon emploi en 2000, relate Richard 63 ans. J'ai vécu à Buffalo toute ma vie, mais je ne parviens pas à joindre les deux bouts.""Ces gens ont souvent renoncé à travailler ou à réclamer des aides publiques, tant les montants sont bas, commente Ron Calandra, le CEO de l'ONG. Le coût du trajet en bus pour se rendre au travail leur coûte parfois si cher qu'il ne leur reste plus assez d'argent pour manger." Il assiste les SDF depuis 20 ans, palliant les déficiences d'un Etat qui a renoncé à prendre en charge tout un pan de la société. "Une femme m'a dit un jour qu'elle avait élevé ses cinq enfants grâce à nos repas gratuits", dit-il.46,2 millions de pauvresBuffalo est la troisième ville la plus pauvre des Etats-Unis, après Detroit et Cleveland. Quelque 30% de la population y vit sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 30 dollars par jour. Au niveau fédéral, 46,2 millions de personnes (15.1% de la population) sont dans ce cas. Et pourtant le thème de la pauvreté est quasiment absent de la campagne présidentielle. "Dans l'imaginaire américain, le dénuement est associé aux minorités noires et latino, indique Robert Silverman, professeur d'études urbaines à l'Université de Buffalo. Il y a donc un manque de volonté de la part des électeurs - majoritairement blancs - et donc des politiciens pour aider ces populations." En réalité, poursuit-il, la majorité des pauvres aux Etats-Unis sont pourtant "des femmes blanches élevant seules leurs enfants en banlieue."La pauvreté est largement absente de la campagne présidentielle, un thème impopulaire que Barack Obama préfère éviter et qui n'intéresse tout simplement pas Mitt Romney.Des faits, mais peu de paroles"John Edwards (colistier de John Kerry en 2004 et candidat à la nomination démocrate en 2008, ndlr) est le dernier politicien à avoir fait campagne sur le thème de la pauvreté, souligne Sam Mangavern, le co-directeur d'un think tank local, Partnership for the public good. A contrario, Barack Obama fait tout ce qu'il peut pour se distancier du sujet, malgré son expertise sur le sujet, liée à ses années de travailleur communautaire dans les banlieues pauvres de Chicago." C'est la seule manière pour lui d'assurer sa réélection face à une opinion publique hostile aux démunis, selon lui. Cela dit, "la réforme de la santé de Barack Obama et son plan de relance, qui comprend le financement de cliniques gratuites et la réfection de maisons en mauvais état, ont beaucoup profité aux pauvres", relève-t-il. Le démocrate a en outre allongé de 20 milliards de dollars le budget du programme fédéral de bons de nourriture, augmenté de 25 dollars par semaine les allocations chômage, investi 2 milliards pour réhabiliter les quartiers les plus démunis et débloqué 1,5 milliards pour aider les sans-abris. "Mais il évite de le crier sur les toits", sourit le co-directeur de Partnership for the public good.Des assistésLes républicains font par contre presque entièrement l'impasse sur le sujet. "Lorsqu'ils parlent de pauvreté, c'est uniquement de façon négative, indique Robert Silverman. Mitt Romney a par exemple critiqué la décision de Barack Obama de supprimer l'obligation de travailler contenue dans certaines politiques sociales." S'il accède au pouvoir, il a déjà promis de couper les fonds destinés aux programmes anti-pauvreté. "Dans la narration qu'il a développée, les démunis sont responsables de leur situation et doivent donc s'en sortir par leurs propres moyens", ajoute le professeur. Les remarques du candidat républicain - enregistrées à son insu - sur les 47% de la population qui "ne payent pas d'impôts, dépendent du gouvernement, se prennent pour des victimes et croient que l'Etat leur doit des soins, de la nourriture et un toit" témoignent de cette vision.