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19/06/2012
GOGOL avant BOURDIEU
par antonin moeri
Tchartkov est un jeune peintre, promis à un bel avenir. Il survit péniblement dans un logis mal chauffé, parvient difficilement à payer le loyer. Ses oeuvres témoignent pourtant de dons d’observation, de réflexion, de ses élans vers la nature. Un de ses profs le met en garde: Attention de ne pas devenir un peintre à la mode. Tchartkov se demande comment il pourrait devenir riche, comme tant d’autres.
Fasciné par un tableau vu chez un marchand, Tchartkov l’achète. Les yeux du vieillard portraituré le fixent «comme s’ils se disposaient à le dévorer». Tchartkov examine et frotte le tableau. Les yeux vivent, ce sont des yeux humains! T. prend peur. Il lui semble que quelqu’un le suit dans la pièce. Il recouvre le portrait d’un drap et va se coucher. Le vieillard sort du cadre et vient s’asseoir aux pieds du peintre. Il dénoue un sac et en fait tomber des rouleaux de pièces d’or. Le peintre s’empare d’un rouleau, pousse un cri et s’éveille. Ce n’était qu’un rêve!
Le propriétaire du logement («un veuf dont le caractère se laisse aussi peu définir que la couleur d’un veston usagé») débarque avec un commissaire de police («dont l’âme n’est pas inaccessible aux impressions artistiques»). Ce commissaire serre fortement le cadre du tableau récemment acheté. Un rouleau de pièces d’or tombe du cadre. T. se précipite comme un fou pour ramasser l’or. La vie du peintre est assurée pour trois ans. Il commande un nouvel habit, achète un splendide appartement, boit du champagne. «Il marche de long en large dans une sorte d’extase». Il demande à un journaliste de rédiger un article sur «L’extraordinaire talent de Tchartkov». La presse parle enfin de lui. On le compare au Titien et à Van Dick. Une aristo lui demande de faire le portrait de sa fille. Il se met au travail, se pliant sans autre à la volonté de la mère qui exige l’effacement du petit bouton surgi sur le front de sa fille. Le peintre sera largement récompensé: «sourires, argent, compliments, serrements de mains, invitations à dîner».
Le portrait fait du bruit dans la ville. Le peintre est assailli de commandes. Il apprend vite à satisfaire les désirs de chacun qui, bien entendu, proclamera son génie. Il devient le peintre à la mode. «Il se réjouit comme un enfant quand les journaux font son éloge, bien qu’il eût payé ces louanges de sa poche (...) Il goûte un plaisir enfantin à faire lire ces articles COMME PAR HASARD à ses amis et connaissances». Désormais, «réfléchir, inventer le fatigue, il n’en a plus le temps». On lui offre des postes officiels, on lui demande d’assister aux examens, de participer à des comités. Il éclatera en sanglots devant l’oeuvre d’un jeune peintre qui ne s’est pas compromis. Il se rend compte du gâchis de son existence. Il en veut au vieillard du tableau. C’est à cause de lui qu’il est devenu ce qu’il est devenu. Il réalise alors un projet funeste: acheter ce que l’art produit de meilleur et le lacérer, le piétiner avec des rires voluptueux. Furie monstrueuse qui pourrait rappeler la folie meurtrière de certains forcenés.
Ce n’est pas, de loin, la meilleure nouvelle de Gogol. Le lecteur a parfois l’impression de sombrer dans une moraline détestable. D’aucuns pourraient croire l’histoire édifiante: Ouh là là, le succès est diabolique, il détruit le talent! Mais l’histoire n’est pas l’enjeu, ce n’est pas dans l’intrigue que se joue le récit. Ce qui compte c’est l’acide qui coule entre les lignes de ce texte, c’est la féroce critique d’un milieu, ce qu’on appelle «le milieu artistique». Ce que Gogol dit du champ que l’artiste doit systématiquement et patiemment arpenter pour qu’il soit enfin reconnu et légitimé se vérifie chaque jour autour de nous, en ce début de XXIe siècle (qui devrait être, nous dit-on, si différent du XXe et a fortiori si différent du XIXe). Presque un siècle avant Bourdieu, Gogol a dessiné les contours de ce fameux champ dit culturel, artistique ou littéraire que l’auteur d’ «Anatomie du goût» a méticuleusement exploré.
Nicolas Gogol: Les nouvelles de Pétersbourg, GF, 1968