Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07069.jsonl.gz/424

Il faut regarder du côté des Banques centrales pour comprendre l'accroissement des inégalités, facteur de risque pour l’économie US.
Pour Janet Yellen, l'ancienne Présidente de la Banque centrale américaine, le danger de récession viendrait de l'augmentation des inégalités dans la distribution des richesses. Elle a été bien placée pour en témoigner: les politiques des Banques centrales de ces 10 dernières années ont certainement contribué à l'augmentation de ces inégalités.
Si un robot à l’intelligence artificielle bien trempée avait décortiqué le langage paraverbal de Janet Yellen au moment où, la semaine dernière, elle lançait «s’il fallait parier, je dirais que l’économie américaine ne va pas connaître de récession en 2020», il aurait conclu à sa voix chevrotante qu’elle n'en était pas si sûre. Il faut dire que le langage verbal ne se voulait guère plus rassurant lorsque l'ancienne Présidente de la Réserve fédérale ajoutait … «mais je dirais que la probabilité d’une récession est plus élevée qu’à l'accoutumée et que nous frisons un seuil, que, personnellement, je trouve inconfortable». Fort bien, donc ... récession ou pas Madame l'ex-Présidente? Et après, on s'étonne des blagues sur les économistes, comme quoi ils ne sont tout juste bons qu'à prévoir le passé...
Oh surprise, la guerre commerciale entre Chine et Etats-Unis occupe une bonne place dans la liste des facteurs à risque pour l’économie américaine évoqués par Madame Yellen. La véritable - de surprise -, c’est qu'elle place en premier lieu l’inégalité dans la distribution des richesses comme cause possible de récession. Et là, je ne peux m'empêcher de découvrir en Janet Yellen un beau spécimen de pompière pyromane1
.
Piketty explique les inégalités croissantes par les talents
des gestionnaires de fortune. C'est leur faire beaucoup d'honneur...
D'évoquer l'écart de richesse grandissant entre les personnes aisées et celles qui ne le sont pas comme facteur pouvant impacter la consommation et donc la croissance n'est pas sorcier. Quoique, je ne suis pas sûr qu'augmentation des inégalités rime avec décroissance économique. Je vais y revenir. Pour l'instant, la question qui mérite d'être posée est la suivante: quelle est la cause principale de l'accroissement des inégalités, en particulier sur ces 10 dernières années ? Dans son best-seller «Le capital au XXIème siècle» vendu à près de 2,5 millions d'exemplaires, Thomas Piketty explique l'inégalité croissante par le fait que le rendement du capital est supérieur à la croissance économique, et donc au rendement du travail. Ce rendement du capital élevé, l'économiste français l'explique par les talents des gestionnaires en matière de gestion de fortune. Je serais tenté de dire que c'est leur faire beaucoup d'honneur, ou du moins... pour une partie d'entre eux. Mais surtout, le problème de l'explication de Piketty, c'est qu'elle ne peut être valable sur la durée. Si le rendement du capital était toujours supérieur à celui du travail, la part des profits finirait par égaler, voire dépasser le produit intérieur brut, ce qui est totalement inconcevable.
A mon sens, ce sont bien plus des chocs structurels comme la chute du mur de Berlin ou l'ouverture de la Chine au capitalisme qui, par une mondialisation accrue des échanges, expliquent la faible croissance des revenus. Bien plus que la capacité des gestionnaires de fortune à générer de l'alpha de manière pérenne.
Mais c'est surtout du côté des Banques centrales qu'il faut regarder si l'on veut comprendre l'accroissement des inégalités, et ce, en particulier sur les 10 dernières années. C'est bien simple: depuis la crise de 2008, les Banques centrales ont d'abord réduit les taux d'intérêt à zéro, puis une fois le plancher de zéro atteint, se sont concentrées sur des politiques de rachats d'actifs financiers, essentiellement des obligations gouvernementales. Ces politiques non-conventionnelles le sont devenues davantage lorsque les Banques centrales ont osé l'impensable: placer les taux d'intérêt en territoire négatif. L'épargne est donc dépourvue de rendement, et ce, depuis plusieurs années. Pas facile d'expliquer à un rentier au maigre pécule qu'il doit maintenant payer pour avoir le privilège de laisser son épargne à la banque. Janet Yellen le sait d'ailleurs parfaitement, elle qui s'est plaint - à l'époque où elle était en poste à la Réserve fédérale - d'avoir été bombardée de mails de ménages américains l'implorant de changer de politique et de cesser de pénaliser la classe moyenne, celle qui n'a pour rendement de sa fortune que celui de son carnet d'épargne.
Les Banques centrales - à l'aune de leurs politiques non-conventionnelles -
ne sont pas étrangères à l'augmentation des inégalités.
A ma gauche, le rendement de l'épargne qui diminue fortement suite aux politiques non-conventionnelles des Banques centrales. A ma droite, le rendement des actions et celui des obligations qui augmentent fortement en conséquence à ces mêmes politiques. De là à en déduire que les Banques centrales - du moins à l'aune de leurs politiques non-conventionnelles - ne sont pas étrangères à l'augmentation des inégalités entre les classes à revenus modestes et celles qui sont nettement plus aisées, il n'y a un pas que je me permets de franchir.
Chose promise, chose due: revenons à l'impact des inégalités sur la croissance. Janet Yellen s'inquiète de ce que le premier affecte le dernier. A la réflexion, je n'en suis pas sûr. Je suis d'avis qu'il peut y avoir diminution du chômage et, simultanément, augmentation des inégalités. La preuve: le taux de chômage ne fait que de baisser aux Etats-Unis depuis 2009, et même en Europe, depuis 2012. La Banque centrale européenne utilise d'ailleurs cet argument pour invalider le reproche qui lui est fait de contribuer à l'augmentation des inégalités par sa politique non-conventionnelle. Or les mesures statistiques pour témoigner de la répartition des richesses dans un pays sont on ne peut plus claires: que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe, l'inégalité a augmenté ces dix dernières années.
La mauvaise nouvelle pour les Banques centrales, c'est qu'elles ne peuvent pas se cacher derrière les créations d'emploi pour rejeter la critique qui leur est faite de contribuer aux inégalités accrues. La bonne - de nouvelle -, c'est que la récession ne viendra pas de ces inégalités. C'est bien plus du côté des tweets rageurs du Président américain qu'il faut regarder pour la voir arriver, ladite récession. Mais cela, la pompière Yellen l'a bien compris.