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Thomas Gross11, Sabrina Morell1 Felix Amsler2
La loi fédérale sur l'assurance-maladie et l'assurance-accidents a été introduite en Suisse en 1911, soit avec quelques années de retard par rapport aux pays voisins comme l'Allemagne et l'Autriche. Aujourd'hui, la protection par l'assurance-accidents est obligatoire pour toute personne vivant ou travaillant en Suisse. Depuis la révision de la loi sur l'assurance-accidents (LAA) en 1981, l'assurance des travailleurs concernant les conséquences directes et indirectes des accidents est obligatoire, et 31 compagnies d'assurance-accidents sont enregistrées à ce titre [1, 2]. Dans une perspective internationale, il est surtout intéressant de noter que tous les travailleurs actifs en Suisse sont légalement tenus d'être spécifiquement assurés contre les accidents [3]. Ne sont pas assurés à titre obligatoire les indépendants ainsi que les personnes n'exerçant pas d'activité lucrative comme les femmes/hommes au foyer, les enfants, les étudiants et les rentiers. En Suisse, les personnes n'ayant pas d'assurance-accidents obligatoire sont assurées contre les accidents dans le cadre de leur assurance-maladie obligatoire (LAMal) et peuvent choisir parmi une soixantaine d'assurances reconnues [4]. Par rapport à la LAA, l'étendue des prestations est toutefois plus réduite en cas d'accident. Outre les frais de traitement pris en charge par les caisses-maladies, les assurés LAA bénéficient aussi notamment d'une indemnité financière pour une invalidité subséquente (comme une rente ou des allocations pour soins) calculée sur la base du revenu assuré de la personne assurée [1]. En raison du grand nombre de sociétés d'assurance privées et de l'absence jusqu'à présent de registres de données standardisés ou complets, les possibilités d'information concernant la diversité et le traitement des blessés en Suisse (depuis l'accident jusqu'au résultat à long terme) sont très limitées. C'est la raison pour laquelle, outre les informations de l'Office fédéral de la statistique, les données médicales ou techniques de la Suva, le plus grand assureur-accidents suisse, sont généralement utilisées à des fins statistiques ou pour des publications. D'après ses propres indications, la Suva assure environ un travailleur suisse sur deux contre les conséquences des accidents du travail et des accidents non professionnels [5].
Selon l'Office fédéral de la statistique, la Suisse comptait en 2016 environ 8,4 millions d'habitants [6]. Globalement, la Suva assure moins d'un tiers de l'ensemble des blessés en Suisse. La LAA impose que les entreprises des branches particulièrement à risque pour les accidents ne peuvent pas librement choisir leur assurance-accidents, mais sont tenues de s'assurer auprès de la Suva. Cela explique pourquoi les différents groupes professionnels ainsi que les risques accidents et assurances couverts par les diverses sociétés d'assurance sont inégalement répartis. En ce qui concerne la qualité des informations relatives au type de lésion ou de traitement et leurs conséquences, les cas documentés par la Suva ne peuvent donc pas en soi être considérés comme représentatifs de l'ensemble des blessés en Suisse.
C'est surtout à l'occasion de l'introduction récente, au niveau national, d'une réglementation légalement contraignante sur la médecine hautement spécialisée (MHS) en Suisse et des dispositions qui y sont liées en matière de traitement des blessés graves, qu'il est clairement apparu que des données essentielles (notamment démographiques mais aussi concernant le traitement et les résultats) faisaient défaut dans ce domaine.
Dans ce contexte, l'étude présentée ici visait avant tout à permettre de disposer pour la première fois, grâce au recueil pendant plusieurs années de données standardisées d'un grand centre suisse de traumatologie, de données comparatives en vue d'un benchmarking (inter)national. Il s'agissait d'analyser plus précisément comment les caractéristiques des blessés graves diffèrent en termes de sociodémographie, d'éventail des accidents, de méthodes de traitement ainsi que de séquelles des accidents selon que les patients concernés sont assurés ou non à la Suva. En outre, ce travail cherchait à déterminer dans quelle mesure les données sur les résultats et les coûts peuvent en principe être appliquées à tous les blessés graves en Suisse.
Compte tenu de cette problématique, cette étude a été menée selon trois perspectives distinctes sur différentes populations partielles, en comparant à chaque fois des blessés Suva à des blessés non Suva (d'abord en analyse univariée puis multivariée):
A) l'ensemble du groupe des blessés graves consécutivement enregistrés,
B) le sous-groupe des patients en âge de travailler ainsi que
C) le sous-groupe de tous les blessés graves, selon la définition MHS, en âge de travailler.
Cette étude a été réalisée dans le cadre d'un projet de contrôle qualité (autorisation de la commission d'éthique AG/SO 2012-008) à l'hôpital cantonal d'Aarau, dans un centre suisse de traumatologie officiellement désigné pour le traitement des blessés graves dans le cadre de la médecine hautement spécialisée (MHS). Tous les blessés graves (New Injury Severity Score, NISS >8) âgés d'au moins 16 ans, qui arrivaient à l'hôpital dans les 24 heures suivant leur blessure ont été inclus dans l'étude selon leur ordre d'arrivée. [7] Pour les détails méthodologiques (y compris les indications statistiques exactes), nous renvoyons à la publication originale [7]. Selon l'assurance de base des patients, les cas traités ont été divisés en assurés Suva et assurés non-Suva. Le sous-groupe «personnes actives» a été défini conformément à la législation suisse, soit depuis l'âge de 16 ans jusqu'à l'âge légal de la retraite (64 ans chez les femmes, 65 ans chez les hommes) [8].
Les paramètres relatifs aux lésions comprenaient entre autres la classification de l'énergie de l'accident comme haute (accident de la circulation, chute d'une hauteur >3 mètres ou blessure par balle) ou basse (tous les autres cas), la distinction lésion unique vs. lésions multiples (AIS>0 dans au moins deux régions du corps), la présence d'un polytraumatisme (lésions multiples et ISS>15, oui/non), la Glasgow Coma Scale (GCS; première valeur disponible) [9], le Glasgow Coma Scale and Arterial Pressure (MGAP) Score [10]; l'Abbreviated Injury Scale (AIS) [11], les scores ISS et NISS selon la version 2005, update 2008 du Registre de traumatologie de la Société allemande de chirurgie traumatologique (DGU®; http://www.traumaregister-dgu.de) l'index de comorbidité de Charlson corrigé en fonction de l'âge [12], la Glasgow Outcome Scale (GOS) [13] ainsi que la mortalité attendue en conséquence ajustée pour les risques mesurée avec la Revised Injury Severity Classification 2 (RISC2) [14]. La définition selon les critères suisses de la MHS a en outre été utilisée pour déterminer les blessés graves: ISS >20 ou un AIS cranio-cérébral >3 [15]. Les paramètres du traitement utilisés comprenaient également la charge moyenne en soins infirmiers par patient (LEP®; http://www.lep.ch). La calcul coût-utilité du point de vue de l'hôpital était basé sur le bilan par unité finale d'imputation de l'hôpital (francs suisses, CHF). Les chiffres sont donnés en moyenne +/- écart-type (standard deviation ou SD en anglais). Tous les tests statistiques étaient bilatéraux. Le coefficient de détermination R2 (variance expliquée) a été utilisé pour exprimer la force des différences identifiées.
Au total, 2233 cas consécutifs ont été inclus dans l'étude selon les critères d'inclusion durant la période étudiée, dont 29,4 % étaient assurés par la Suva. A) Les tableaux 1 et 2 présentent les détails concernant les données sociodémographiques, le type de lésion et le traitement de tous les patients étudiés et dans une comparaison entre les assurés Suva et hors Suva.
Tableau 1: cohorte de l'ensemble des blessés graves (NISS>8; n=2233), caractérisation selon le statut assuré par la Suva oui / non (variables continues). Laforce de la relation statistique et de la signification (R² ou p)est exprimée par l'intensité de la couleur respective.
GCS,Glasgow Coma Scale; (N)ISS, (New) Injury Severity Score; MGAP, Mechanism Glasgow Coma Scale Age and Arterial Pressure; RISC2, Revised Injury SeverityClassification 2 (%); Charlson, Charlson comorbidity index; AIS, AbbreviatedInjury Scale; GOS, Glasgow Outcome Scale; LEP total, charge de travail moyenneen soins infirmiers par patient et par hospitalisation.
Tableau 2: cohorte de l'ensemble des blessés graves (NISS>8; n=2233), caractérisation selon le statut assuré par la Suva oui / non (variables catégorielles). Laforce de la relation statistique et de la signification (R² ou p) est exprimée par l'intensité de la couleur respective.
USI, unité de soins intensifs; ISS, Injury Severity Score; GCS, Glasgow Coma Scale; MHS, médecine hautement spécialisée; AIS, Abbreviated Injury Scale.
En analyse univariée, c'est pour l'âge qu'on trouve la plus grande différence statistique entre les cas Suva et non-Suva, les assurés Suva ayant en moyenne plus de 20 ans de moins que les assurés non-Suva (R2=0,23). Bien que les cas Suva et non-Suva affichent une comorbidité élevée (mesurée par le score de Charlson) du même ordre de grandeur (R2=0,21), les assurés Suva présentent en moyenne une comorbidité corrigée pour l'âge significativement plus faible que les assurés non-Suva (p<0,001). La troisième plus grande différence mise en évidence concerne le sexe: 88,0 % des assurés Suva sont des hommes, alors que cette proportion est de 59,4 % chez les assurés non-Suva (p<0,001; R2=0,08). En analyse multivariée, l'âge et le sexe combinés rendaient compte de 37,5 % des différences entre les assurés Suva et non-Suva. Parmi toutes les autres variables identifiées comme significatives en analyse univariée (R2>0,01) et en régression logistique, celles expliquant ensemble encore 3,6 % des différences observées étaient: le score MGAP, des interventions chirurgicales plus fréquentes ou davantage de cas avec un GCS initial <13, ainsi qu'une moindre mortalité attendue pour les assurés Suva. D'autres facteurs comme la gravité globale du traumatisme (NISS), la nécessité d'un traitement en soins intensifs ou la durée de l'hospitalisation n'ont pas apporté d'explication significative supplémentaire à la différence entre les blessés assurés Suva et ceux non-Suva.
B) Dans l'analyse des seuls patients en âge de travailler (n=1264, tableaux 3 et 4), la comparaison des assurés non-Suva (49,4 %) et des assurés Suva (50,6 %) montre que ces derniers sont plus souvent des hommes (87,8 % vs. 63,0 %; p<0,001, R2=0,08). En analyse multivariée, le sexe rendait compte de 11,0 % de la différence entre les deux groupes d'assurés. De plus, les personnes actives assurées à la Suva ont subi des interventions chirurgicales plus fréquentes et affichent un score MGAP moyen initial plus élevé (variance de 2,5 % au total).
Tableau 3: comparaison des sous-cohortes (variables continues) de blessés graves en âge de travailler (n=1264), selon leur statut assuré à la Suva oui/ non et la gravité du traumatisme (cas MHS vs. non-MHS). Laforce de la relation statistique et de la signification (R² ou p)est exprimée par l'intensité de la couleur respective.
GCS, Glasgow Coma Scale; (N)ISS, (New) Injury Severity Score; MGAP, Mechanism Glasgow Coma Scale Age and Arterial Pressure; RISC2, Revised Injury Severity Classification 2 (%); Charlson, Charlson comorbidityindex; AIS, Abbreviated Injury Scale; GOS, Glasgow Outcome Scale; LEP total, charge de travail moyenne en soins infirmiers par patient et par hospitalisation.
Tableau 4: comparaison des sous-cohortes (variables catégorielles) de blessés graves en âge de travailler (n=1264), selon leur statut assuré à la Suva oui/ non et la gravité du traumatisme (cas MHS vs. non-MHS). Laforce de la relation statistique et de la signification (R² ou p) est exprimée par l'intensité de la couleur respective.
USI, unité de soins intensifs; ISS, Injury Severity Score; GCS, Glasgow Coma Scale; MHS, médecine hautement spécialisée; AIS, Abbreviated Injury Scale.
C ) Dans l'autre sous-groupe spécifique des blessés graves (selon la définition MHS) en âge de travailler (n=576), le sexe s'est également avéré la différence la plus importante entre les assurés Suva et non-Suva en analyse univariée (tabl. 3 et 4). Dans l'analyse multivariée subséquente, le sexe rendait compte de 9,1 % de la variance; par ailleurs, les patients Suva étaient plus souvent polytraumatisés et souffraient de lésions rachidiennes plus graves, tout en affichant une mortalité hospitalière moindre (variance de 5,9 % au total; tabl. 5 ).
Tableau 5: analyse multivariée portant sur les assurés Suva versus assurés non-Suva MGAP, Mechanism Glasgow Coma Scale Age and arterial pressure; GCS, Glasgow Coma Scale; RISC2, Revised Injury Severity Classification 2 (%); AIS, Abbreviated Injury Scale.
Afin d'effectuer une comparaison internationale des systèmes de traumatologie et de viser à la mise en place de ce que l'on appelle un «benchmarking», il est indispensable de disposer de données régionales et nationales. Cette première étude détaillée d'un centre de traumatologie a été conçue en raison de l'absence d'autres sources ou d'informations fiables sur les caractéristiques, les étapes du traitement et le résultat de la prise en charge des blessés graves en Suisse, ainsi qu'en raison de la question connexe de savoir dans quelle mesure les cas assurés par la Suva (en tant que plus grande compagnie suisse d'assurance-accidents) sont comparables à ceux des autres assureurs. Il s'agissait de mettre systématiquement en parallèle les caractéristiques sociodémographiques de base, les types de lésions, les méthodes de traitement et les paramètres des résultats à court terme des assurés Suva par rapport aux assurés non-Suva. Les résultats obtenus devraient, en s'appuyant sur une cohorte recrutée dans un centre de traumatologie, fournir des informations de base pouvant servir d'exemple sur la mesure dans laquelle des données de la Suva - y compris en ce qui concerne les résultats à long terme et les informations sur les coûts - peuvent s'appliquer à d'autres blessés graves (adultes).
Premièrement, indépendamment des cohortes étudiées, on n'a observé aucune différence entre les assurés Suva et les assurés non-Suva en ce qui concerne la gravité générale du traumatisme (ISS ou NISS). Compte tenu des autres différences significatives retrouvées entre les groupes en termes d'âge, de sexe ou de situation professionnelle, ce résultat est surprenant. Nous n'avons trouvé aucune référence bibliographique pour la Suisse qui décrive à ce jour en détail les différences concernant les caractéristiques des blessés et leur traitement ainsi que son résultat en fonction du type de l'assurance-accidents. Parmi les blessés graves traités chez nous, un patient sur quatre était assuré à la Suva. Outre la description des données qui était notre objectif, notre étude nous a permis de faire plusieurs observations inattendues. C'est ainsi que chez les personnes travaillant dans l'industrie manufacturière par exemple, on aurait pu s'attendre à ce que la gravité moyenne des traumatismes soit nettement plus grande - il s'agit d'un secteur professionnel plus souvent assuré par la Suva que par les autres compagnies d'assurance et où l'on s'attend à un risque d'accidents du travail plus élevé par rapport au secteur tertiaire (97/1000 vs. 51/1000) [16, 17]. Une explication possible de cette observation à première vue étonnante pourrait être le fait que, selon les statistiques fédérales, les travailleurs des secteurs primaires et secondaires de l'agriculture et de l'industrie ont un taux plus élevé d'accidents du travail, alors que les employés du secteur tertiaire affichent une proportion plus importante d'accidents non professionnels [16]. De plus, dans la mesure où l'on trouve plus souvent des jeunes et des hommes en âge de travailler parmi les assurés Suva, nous nous attendions à ce que les traumatismes soient nettement plus graves chez ceux-ci que chez les assurés non-Suva [18]. Cependant, la littérature récente fait état d'un taux croissant de lésions graves chez les personnes âgées avec, malgré des types d'accidents différents, une gravité comparable des lésions ainsi que des résultats similaires (au moins jusqu'à l'âge de 80 ans) à ce que l'on observe chez les patients plus jeunes [19 - 21]. Notre cohorte dans ce centre de traumatologie semble confirmer ces observations.
Deuxièmement, dans l'ensemble les patients assurés par la Suva étaient en moyenne nettement plus jeunes que les assurés non-Suva et encore plus fréquemment de sexe masculin que ce qui est la plupart du temps rapporté pour les blessés graves [22, 23]. La différence entre les sexes peut s'expliquer par la répartition inégale des groupes professionnels entre les deux types d'assurés, les professions exposant plus à un risque d'accident étant plus souvent assurées par la Suva et exercées par des hommes [23]. Etant donné que les assureurs-accidents couvrent aussi bien les accidents du travail que les accidents non professionnels, et que nous ne disposions pas d'informations fiables sur le groupe professionnel ou le type d'accident en cause dans chaque cas, les effets du déséquilibre de risque identifiés entre les deux groupes d'assurance n'ont pu être examinés plus avant dans cette étude. Du point de vue statistique, l'ensemble des autres différences réunies entre les groupes des assurés Suva et non-Suva pesaient environ 1/10e (variance de 3,6 %) de l'âge et du sexe combinés (37,6 %). L'importance réelle de la différence de comorbidité observée devra être examinée à l'avenir dans des études encore plus vastes. Le fait que les patients assurés par la Suva soient plus rarement des Suisses tient selon nous à deux raisons principales: (1) conformément aux caractéristiques de l'immigration, la proportion d'étrangers dans la jeune génération est plus importante que dans l'ancienne; (2) malgré une évolution contraire ces dernières années, les travailleurs étrangers sont en moyenne moins bien formés que les suisses, en sorte que la majorité des assurés étrangers ont tendance à travailler dans des professions plus exposées aux accidents [24, 25] et sont donc plus susceptibles d'être assurés à la Suva.
Troisièmement, dans notre étude, seul le sexe s'est avéré une différence significative entre les deux groupes, à condition que la comparaison entre les assurés Suva et non-Suva soit limitée au seul groupe des personnes en âge de travailler. Il est intéressant de noter que les différences observées étaient comparables (et pas moindres) à celles que nous avons retrouvées pour l'ensemble de la cohorte des blessés graves. Toutefois, l'analyse multivariée n'a pas mis en évidence de différence d'âge entre les personnes actives assurées par la Suva et celles non-Suva. Cette observation pourrait en partie s'expliquer par le fait que ce n'est qu'à un âge très avancé, par ex. à partir de quatre-vingts ans, que les caractéristiques des accidents et du traitement dans la comparaison entre les personnes jeunes et plus âgées diffèrent visiblement [21]. Les autres caractéristiques qui distinguaient les assurés Suva en âge de travailler, quoique de façon moins marquée (variance de 2,5 % au total, c.-à-d. avec un poids relatif d'environ 1/5e par rapport au sexe), étaient un taux plus important d'interventions chirurgicales et un score MGAP en moyenne plus élevé peu après l'accident.
Quatrièmement, c'est dans le contexte du Registre suisse des traumatismes récemment inauguré (https://adjumed.com/kunden/str/), dans lequel tous les blessés graves traités dans un des 12 centres de traumatologie de Suisse sont rassemblés selon la définition MHS, que nous avons analysé en particulier cette sous-cohorte MHS des blessés graves pour mettre en évidence des différences entre les cas Suva et non-Suva. Cette démarche se justifie aussi surtout parce qu'un des objectifs du recensement des blessés graves au niveau national concerne les résultats à long terme de ces patients. Toutefois, ce dernier engagement n'a pas pu être mis en œuvre à ce jour (notamment pour des raisons juridiques) même pour les informations des assurances comme les taux d'incapacité de travail ou de rente. Les données d'assurance de la Suva n'étant disponibles que pour les assurés en âge de travailler, nous avons limité de manière analogue notre analyse aux cas MHS de traumatismes correspondant à la même tranche d'âge. Il s'est avéré que les cas Suva MHS avaient tendance à comporter un pourcentage encore plus élevé d'hommes que la population de base de l'ensemble des patients étudiés ne l'indiquait. Cela concorde avec le fait couramment observé que les blessés graves sont plus souvent des hommes [18]. A l'inverse, les autres variables qui caractérisent typiquement les patients MHS assurés à la Suva comme une proportion plus élevée de polytraumatismes, des lésions rachidiennes plus graves et une moindre mortalité hospitalière, sont au total plus de deux fois moins importantes (variance de 5,9 %) que le sexe. La mortalité significativement moindre des patients MHS assurés Suva par rapport aux assurés non-Suva semble plus marquée que ce qu'on aurait attendu en raison de leur moindre comorbidité ou de leur moindre morbidité ajustée au risque. Dans la mesure où la sous-cohorte MHS représentait le plus petit sous-groupe de la population totale de notre étude, les corrélations statistiques trouvées doivent néanmoins être interprétées avec prudence. Etant donné qu'on ne dispose pas actuellement en Suisse de données comparatives détaillées sur les caractéristiques des blessés graves selon la définition MHS, il convient notamment d'attendre les données futures des registres pour pouvoir procéder à des comparaisons ou à des extrapolations adéquates. Une étude pilote menée en collaboration avec la Suva à l'Hôpital cantonal d'Aarau a permis récemment d'analyser en détail pour la première fois pour les blessés graves en Suisse les données relevées systématiquement de manière prospective sur les résultats sur quatre ans [26]. Suite à ces résultats pilotes, il est possible, comme dans notre démarche, d'envisager qu'à l'avenir des données Suva appropriées puissent être obtenues ou vérifiées avec le Registre suisse des traumatismes. En conséquence, compte tenu des restrictions décrites, il serait possible d'envisager un référencement international. A ce jour toutetois, les informations d'assurance ne sont pas obligatoirement saisies dans le Registre suisse des traumatismes en raison des incertitudes juridiques évoquées, bien que cela avait été intialement prévu. Dans l'intérêt d'un contrôle (de qualité et des résultats) judicieux, il serait logique d'exiger que le législateur, en vue d'un registre obligatoire des données des blessés graves, garantisse la possibilité d'un transfert sans problème des données d'assurance correspondantes dans un tel registre. En attendant que nos résultats soient confirmés par d'autres centres de traumatologie suisses, les données monocentriques exposées ici se limitent au groupe sélectionné au sein de l'hôpital cantonal d'Aarau (ville située sur le Plateau suisse), en tant qu'un de ces douze centres MHS.
Contexte et objectifs: bien que la Suisse dispose d'un système d'assurance obligatoire, on manque d'informations détaillées sur le traitement et le résultat après un traumatisme grave. L'objectif de ce travail était d'examiner dans quelle mesure les cas assurés par le plus grand assureur-accidents suisse (Suva) sont représentatifs de l'ensemble des blessés graves.
Méthodes: analyse dans un centre de traumatologie de tous les accidentés >16 ans avec un New Injury Severity Score (NISS)>8. Comparaison des caractéristiques des cas Suva versus non-Suva (test du chi-deux; variance expliquée univariée R2; analyse par régression logistique multivariée, coefficient de détermination généralisé de Nagelkerke R2). Résultats: sur une période de sept ans, 2233 blessés au total ont été traités dans l'hôpital, dont 29,4 % étaient assurés à la Suva. Par rapport aux assurés non-Suva, les cas Suva étaient en moyenne plus jeunes (41,6 vs. 64,2 ans; R2=0,23) et plus souvent de sexe masculin (88,0 % vs. 59,4 %; R2=0,08). En analyse multivariée, ces deux facteurs combinés rendaient compte de 37,5 % des différences entre les groupes. Aucun des autres facteurs étudiés n'expliquait plus de 2 %. Lorsqu'on considérait uniquement les patients en âge de travailler (n=1264), les cas Suva (50,6 %) étaient plus souvent des hommes que chez les assurés non-Suva (n=562 [87,8 %] vs. n=393 [63,0 %]; p<0,001, R2=0,08). Dans l'analyse multivariée, tous les autres facteurs étudiés combinés expliquaient encore 2,6 % de la variance. Dans le sous-groupe des blessés graves en âge de travailler selon la définition MHS (n=576), en analyse multivariée, les assurés Suva (n=277; 48,1 %) se sont avérés être de façon significative plus souvent des hommes (variance de 9,1 %), souffrir plus souvent de polytraumatismes avec en moyenne des lésions rachidiennes plus graves et une moindre mortalité hospitalière (variance de 5,9 % en tout) que les assurés non-Suva.
Conclusions: un blessé grave adulte sur quatre d'un centre de traumatologie suisse est assuré à la Suva, mais près d'un adulte sur deux lorsqu'on considère les patients en âge de travailler. Les blessés graves assurés ou non à la Suva peuvent être considérés comme statistiquement comparables si leurs données concernant l'âge et le sexe sont correctement contrôlées ou corrigées. Les autres différences entre les assurés Suva et non-Suva semblent n'avoir qu'un effet marginal. Compte tenu des limitations décrites, il devrait être possible d'utiliser de manière fiable les paramètres qualitatifs typiques de la prise en charge des blessés graves en tant que statistiques de référence suisses, et donc aussi les données sur les résultats de la Suva pour une comparaison internationale.
Cette étude a été publiée à l'origine en anglais dans le Journal of Insurance Medicine («To What Extent Are Main Accident-Insurer Cases Representative of All Significantly Injured? A Swiss Monocenter Perspective», Journal of Insurance Medicine 2019, online ahead of print, 24.4.2019) et, avec l'autorisation du rédacteur en chef, le Dr MacKenzie, adaptée pour Suva Medical et abrégée en ce qui concerne les données originales qui figuraient dans les tableaux. Pour davantage de détails sur les données, on est prié de se reporter à l'article original. Aucun conflit d'intérêts potentiel n'a été déclaré. Les auteurs remercient tous les patients concernés ainsi que le personnel de l'hôpital cantonal d'Aarau.
Pr Thomas Gross
Service de traumatologie
Hôpital cantonal d’Aarau
Tellstrasse 1
CH- 5001 Aarau
1Klinik für Traumatologie, Kantonsspital Aarau, Tellstrasse 1, CH-5001 Aarau
2Amsler Consulting, Gundeldingerrain 111, CH-4059 Basel