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Louis de Rolle a le feu dans l’âme et la fibre progressiste. Il bâtit forges et grands fourneaux à partir de 1810 dans le sillage de la révolution industrielle et du libéralisme en marche. La société Von Roll, du nom germanisé du fondateur, voit le jour à Gerlafingen dans le canton de Soleure en 1823. Le Jura soleurois, ses cours d’eau et ses minerais, séduit l’entrepreneur aristocrate. Il investit GŠnsbrünnen où il rachète un haut fourneau et Klus près de Balsthal, dans une ancienne station de production de fer. Jusqu’à sa mort en 1839, il combat les monopoles locaux réfractaires à la concurrence étrangère. La crise économique des années suivantes condamne le site de GŠnsbrünnen et oblige la société à remonter la vallée de la Birse entre Moutier et Delémont, riche en courant et en forêts.
Le village fantôme
Franz, qui succède à Louis, achète la «belle petite plaine» de Choindez à la commune de Courrendlin en 1843. Le fourneau s’allume trois ans plus tard. D’abord succursale de Klus, le site s’affranchit grâce à l’ouverture de la ligne de chemin de fer Moutier- Bâle à partir de 1876. En même temps, Von Roll fait une bouchée de Rondez (aux portes de Delémont) qui exploite une mine de fer et un haut fourneau en fonction depuis 1855.
Aujourd’hui, l’intercity à destination de Bâle court sur la voie unique, promise au redoublement pour 2007. Il rallie Moutier à Delémont en une poignée de minutes. Von Roll surgit au sortir d’un tunnel. Les tuyaux en fonte s’empilent comme un immense lego abandonné sur les rives de la Birse. Le village industriel d’autrefois, élevé à la gloire et aux besoins de Von Roll, a été mis en pièces. Seulement trente personnes occupent encore les lieux en dépit des quatre cents ouvriers de l’usine. Le village se meurt, vaincu désormais par la mobilité généralisée – sept salariés sur dix sont frontaliers ou étrangers et une bonne partie intérimaires – et le tertiaire rayonnant. Choindez vire ainsi à l’hallucination cinématographique. Les scènes d’usine de Tout un hiver sans feu, sacré à Soleure meilleur film suisse de l’année, ont été tournées dans l’antre en feu de la fonderie.
Par bonheur l’école tient toujours debout et attend de se métamorphoser en musée. Icône figée des tonnes de fonte coulée jour et nuit et de la marque indélébile du sigle Von Roll sur les tampons des routes suisses. Au milieu du siècle passé, Choindez comptait jusqu’à cinq cents habitants. Leur vie se confond avec l’usine et son paternalisme envahissant qui tient à l’écart grèves et syndicats. Stéphane Tendon, auteur d’une thèse consacrée à la frontière des langues, a raconté cet univers clos, hanté par les incendies et l’alcoolisme.
La fin d’un monde
Au début des années quatre-vingt, Von Roll incarne à merveille la Suisse radicale. Un pays qui croit à la tradition de la bonne qualité suisse et aux vertus de la discipline collective bien hiérarchisée. Mais les temps changent rapidement. L’Europe de l’Est, délivrée du corset soviétique, et le Japon prennent d’assaut la sidérurgie mondiale. En dix ans, le groupe brade ses fonderies et se concentre sur l’isolation, un secteur d’avenir déjà rentable. A partir de 1994, les sites de Bodio au Tessin, Klus, Olten et Moudon, acquis en 1973 de la famille Gisling propriétaire dès 1913 d’un fourneau implanté dans la Broie depuis 1863, sont fermés ou changent de main. Choindez et Rondez intègrent le nouveau groupe Von Roll Infratec mené par un consortium d’investisseurs, avec le soutien du canton du Jura qui assure l’exonération fiscale exigée. D’emblée, une vingtaine d’emplois passent à la trappe. En revanche, le spectre de la faillite s’éloigne. Gouvernement et direction gagnent de nouveaux clients, la SNCF notamment, avec les freins à disques destinés aux TGV.
Les derniers titans
Eric Siegenthaler, cadre à la retraite et responsable des visites guidées de l’entreprise, connaît Rondez par cœur. Il regrette le démantèlement d’un des fleurons de l’industrie suisse, surtout quand le savoir-faire accumulé risque de partir en fumée. C’est pourquoi il aime entraîner les curieux dans le labyrinthe, passé et présent, de «son» usine et du cycle infini des fontes dans les halles surchauffées.
L’atelier des modeleurs, qui taillent les moules en bois ou en résine, matérialise le dessin d’origine. Des presses démesurées creusent le sable humide avant d’accueillir la masse fluide du métal incandescent. Les ouvriers liquéfiés pilotent l’officine à coup de télécommandes. La musique pompe l’air à plein tube. Jacques Brel défie le grésillement d’un cubilot en flammes. Une fois refroidies, les pièces subissent l’attaque des fraiseuses, pour se faire belles, lisses et brillantes. Le vacarme, une sorte de cri rugueux, agite les corps couverts de poussière et de lanières comme des fantassins sur un champ de bataille. A la fin, le contrôle obsessionnel de la qualité redouble les gestes automatisés pour décerner la moindre fissure ou un écart d’épaisseur. Le travail bien fait vaut tout son pesant d’or, objectifs et taux de rendement s’affichent sur les panneaux d’information.
Eric Siegenthaler se souvient d’une liaison ferroviaire, jamais achevée, entre les sites de Rondez et Klus. En réalité, seul le pont sur la Birse a été achevé. Un portail barre le passage. On entrevoit l’allée d’arbres qui dessine le tracé d’un projet audacieux. Anachronique. Maintenant, tout semble se réduire à la survie d’une usine redimensionnée. Les cabanons désaffectés ont été reloués. La maison du directeur affectée à l’administration. Son jardin goudronné.
L’époque de Louis de Rolle s’efface, écrasée paradoxalement par le poids du progrès qui lui était cher. Heureusement, les pièces de voirie s’entassent sur les palettes prêtes à l’expédition. C’est un bon signe, sourit Eric Siegenthaler, tout juste rassuré. md