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Quand Gottlieb Duttweiler est décédé en 1962, vous aviez 21 ans. Le fondateur de Migros avait-il déjà une signification particulière pour vous à cette époque?
Oui, je l’admirais déjà quand j’étais enfant. J’ai grandi dans une famille de la classe moyenne. Mon père était médecin. A table, on parlait souvent de Duttweiler. Mes parents le voyaient comme un perturbateur. Ils ne voulaient rien acheter chez lui. Pourtant, petit à petit, ils ont changé d’avis. Duttweiler forçait leur respect. Personnellement, son côté rebelle me fascinait. Pour moi, il faisait quasiment figure de rock star.
Qu’est-ce qui vous a poussé à rejoindre l’Alliance des Indépendants (AdI)?
Mon adhésion est très liée à la révolte de la jeunesse dans les années 1960. Je comprenais certes la fronde contre les attitudes figées mais je ne voyais guère de solution dans le socialisme. Duttweiler représentait une vision du monde. Il proposait une alternative. Avec sa Migros, il coupait l’herbe sous les pieds des cartels, il s’engageait pour des structures commerciales efficaces, il voulait une économie prospère. Mais il exigeait aussi des grandes entreprises qu’elles assument une responsabilité sociale. Comme la vision d’un capitalisme populaire me fascinait, j’ai rejoint l’AdI en 1967.
En 1967, le parti a remporté son plus grand succès, décrochant seize sièges au Conseil national et un siège au Conseil des Etats. Comment expliquez-vous une telle réussite cinq ans après le décès de Gottlieb Duttweiler, le fondateur du parti?
Le décès de Duttweiler a suscité une vague de sympathie autour de sa personne et en faveur de ses idées. Même ses adversaires lui ont témoigné du respect. Dans l’esprit de chacun, il était clair que celui qui venait de disparaître avait beaucoup accompli en faveur de l’ensemble de la population. Dans les faits, Duttweiler avait augmenté le salaire réel des Suisses – notamment en ayant fait pression sur les prix et rendu maints produits abordables. Ce sentiment de gratitude a profité à l’AdI.
A l’époque, l’AdI constituait le principal parti d’opposition. Elle n’a cependant pas pu tenir ce rôle à long terme et a été dissoute en 1999. Avec le recul, comment analysez-vous cette disparition?
Gottlieb Duttweiler était un homme d’action, un visionnaire. Cependant, il ne s’est jamais vraiment occupé de définir un programme politique détaillé. De plus, il ne considérait pas l’AdI comme un parti naissant mais plutôt comme un mouvement. A terme, cette attitude a facilité l’émergence d’opinions politiques à contre-courant et a rendu la formation hétérogène. Au moment de son déclin, elle disposait certes encore de politiciens compétents. Mais il lui manquait des figures de proue charismatiques et combatives.
Selon vous, qui a repris l’héritage politique de l’Alliance des Indépendants?
Différents partis incarnent aujourd’hui encore les positions plutôt centristes de l’AdI. Je pense par exemple aux Vert’libéraux, qui promeuvent une économie forte respectueuse de l’environnement. L’opposition de l’UDC contre un Etat prélevant toujours davantage de taxes correspond aussi aux positions de l’AdI. Ce dernier s’en écarte cependant sur la question de l’immigration, les étrangers n’étant pas considérés comme des ennemis.
Les idées de Gottlieb Duttweiler exercent-elles encore une influence aujourd’hui en Suisse?
J’en suis absolument persuadé! Duttweiler a donné à la Suisse une impulsion vers la modernité. Sans sa contribution, le pays serait moins progressiste et dynamique. Parallèlement, il règne dans notre pays un large consensus sur le fait que la réussite économique et la responsabilité sociale doivent être liées l’une à l’autre. Gottlieb Duttweiler était l’un des plus importants précurseurs de cette idée.
Auteur: Michael West
Photographe: Roland Schmid/Pixsil