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26/09/2016
Causalité future d'Olivier Costa de Beauregard
Le physicien Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), issu d'une vieille et illustre famille savoisienne, était chrétien et croyait que l'esprit précédait et dirigeait la matière. Il est l'un des auteurs principaux de la théorie de la double causalité, qui admet aux phénomènes une cause existant dans l'avenir autant que dans le passé. Une idée remarquable, car elle rejoint celle de Teilhard de Chardin (1881-1955) sur le Christ situé en haut et en avant, au bout du Temps: la création ne part pas seulement du passé, mais aussi de l'avenir, parce que ce qui se crée répond à un appel.
L'homme agit mû par un désir, qui le projette vers l'avant: l'image d'un futur particulier l'invite à l'action et crée des objets et états nouveaux. Or, loin d'être une simple illusion, cette image de l'avenir est inspirée par le pressentiment du Christ. Louis Rendu (1789-1859), au dix-neuvième siècle, avait de telles pensées, justifiant le progrès: il s'agissait d'une aspiration à la cité universelle, qui était sainte et était la cité de Dieu.
Cela veut-il dire que les anges viennent de l'avenir? Qu'ils remontent le temps jusqu'à nous? Olaf Stapledon (1886-1950), le grand auteur de science-fiction, évoqua des hommes des derniers temps ayant appris à faire voyager leur pensée dans le passé, et à inspirer aux hommes du présent les visions d'avenir qui les meuvent au sein de leur évolution. Les anges, dès lors, deviennent des hommes ayant appris à remonter le temps; c'est courant, dans la science-fiction: l'auteur français Gérard Klein y a songé.
Pour le chrétien Olivier Costa de Beauregard, c'était sans doute plus subtil; il aurait dû en parler; il aurait dû émettre des hypothèses explicites. Il proposait en effet de scruter les traditions orientales pour occuper le gouffre existant entre les faits de science et la théologie catholique. Les mystiques naturelles, évoquant le monde des esprits, lui semblaient pouvoir, avec quelques précautions, établir des liens entre les deux extrêmes de la tradition occidentale. Est-ce que les divinités des mythologies orientales pouvaient être dites venues de l'avenir? Elles s'adressent souvent aux hommes en prenant le visage de défunts connus ou glorieux; mais la mort jette peut-être hors du temps.
Olivier Costa de Beauregard, en outre, évoquait les phénomènes naturels, autant que les actions humaines. Peut-on prétendre que des images d'avenir poussent les plantes à pousser? Il faudrait imaginer que la forme que la plante développe est déjà là avant qu'elle ne l'occupe, avant qu'elle ne l'habille de matière. Goethe avait de telles pensées. Ce serait l'appel sourd de cette image qui pousserait la plante à l'épouser de sa matière. Les perspectives en sont riches. Est-ce que même le mouvement de la Lune autour de la Terre est une forme d'aimantation, d'aspiration à occuper un orbe déjà tracé en image dans l'univers? C'est vertigineux. Olivier Costa de Beauregard a pris soin de demeurer dans les abstractions, pour ne pas qu'on l'accuse de s'adonner à la poésie surréaliste. Je ne sais pas si je ne ferais pas mieux d'avoir le même scrupule. On me l'a conseillé. Mais Michel Houellebecq n'a-t-il pas déclaré, lui-même, que quand on écrit, les mots sont déjà là, qu'il suffit de les trouver?
Les idées de Costa de Beauregard m'ont à vrai dire rappelé Boèce, le philosophe romain, platonicien et chrétien du cinquième siècle: il disait de Dieu qu'il est à la fois dans le présent, le passé et l'avenir; il occupe ce que les Orientaux appellent l'Espace, et qui est un temps devenu espace, dans lequel le passé, le présent et l'avenir sont devenus des lieux.
Parsifal, selon Wagner, avait pénétré un tel monde, lorsqu'il assista au mystère du Graal.