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Aperçu du phénomène erratique des Alpes
phénomène erratique des Alpes,
Par E. Desor.
Il y a longtemps que la curiosité des hommes de science a été sollicitée par les phénomènes divers qu' on désigne sous le nom d' erratiques et qui tous ont leur point de départ dans les Alpes. Tels sont en particulier les grands blocs de granit et ces amas de cailloux étrangers au sol, qui sont répandus à peu près sur toute l' étendue du sol helvétique. Les rochers usés, frottés, polis et striés avaient aussi été observés, mais leur liaison avec les blocs et les dépôts de transport n' avait pas été entrevue par nos devanciers. C' est aux géologues suisses contemporains qu' il était réserve de démontrer la liaison de ces phénomènes en apparence si hétérogènes, en les rattachant à un seul et même grand événement qui a son principal siège dans nos Alpes.
Mais avant d' exposer la théorie glaciaire et de raconter les phases qu' elle a parcourues, disons un mot de ce qui constitue le phénomène erratique.
Des blocs erratiques.
C' est dans la plaine Suisse et sur les flancs du Jura que les blocs d' origine étrangère devaient en premier lieu attirer l' attention, et cela à raison même de leur composition minéralogique. Il y a, en effet, quelque chose de provoquant dans la présence de ces grands blocs de granit au milieu d' un pays composé soit de calcaire, soit de molasse. Il est à présumer que bien avant que les savants s' occupassent de ces curieux blocs, plus d' un campagnard intelligent s' est demandé, en passant, d' où ces curieuses pierres qu' on ne retrouve dans aucune carrière du pays et que l'on désigne, dans la Suisse française, sous le nom de gris ou de grisons, dans la Suisse allemande sous le nom de Geissberger, pouvaient provenir?
Dans l' intérieur des Alpes, les blocs erratiques n' excitèrent pas le même intérêt. Au milieu de tant de débris rocheux qui sont entraînés par les torrents, les glaciers, les avalanches, les éboulements et fréquemment entassés pêle-mêle à de grandes distances de leur point de départ, le fait d' un bloc étranger aux rochers du voisinage n' est pas de nature à surexciter la curiosité. On ne s' en préoccupa donc pas. A l' exception de quelques gisements extraordinaires, tels que ceux de Monthey en Valais, du Kirchet près Meyringen, les blocs erratiques de l' intérieur des Alpes étaient à peu près ignorés.
On ne s' en occupa que par suite de l' intérêt qu' excitaient ceux de la plaine et des flancs du Jura. Aussi, lorsqu' il s' agit de démontrer que la manière d' être de ces derniers était la même que dans les Alpes, fûmes-nous dans le cas d' aller à leur découverte et de signaler, dans les différentes vallées, les localités et les conditions dans lesquelles ils se trouvent. Aujourd'hui ce travail n' aurait plus qu' un intérêt local, puisqu' il est constaté qu' ils existent dans toutes les vallées et que si par hazard ils font défaut quelque part, c' est par l' effet de circonstances exceptionnelles et anormales. Quelquefois il est difficile sde distinguer les blocs d' origine erratique de ceux qui proviennent des lieux environnants. C' est le cas surtout lorsqu' une vallée est creusée toute entière dans la même roche. Cependant cette difficulté n' est à craindre que pour les vallées d' une étendue très limitée. Les vallées principales qui partent du faîte de la chaîne pour venir déboucher dans la plaine, traversent toutes des formations multiples, qui permettent d' assigner à chaque espèce minérale son quartier. Prenons pour exemple la vallée de Hasli: elle traverse depuis Interlaken jusqu' à Im-Grund des massifs de calcaire, d' Im à Guttannen des massifs de gneis et de schiste micacé, de Guttannen jusqu' au glacier de l' Aar et même jusqu' à sa bifurcation à l' Abschwung, des massifs de granit. Par conséquent, s' il existe dans le domaine du calcaire, à Meyringen ou au Kirchet, des blocs de granit, dans une position telle qu' ils ne puissent avoir été charriés par la rivière, on en conclura qu' ils ont été amenés par les glaciers de la partie supérieure de la vallée, de même que les blocs de gneis proviendront de sa partie moyenne. Des moraines.
Les moraines sont des témoins encore plus irrécusables de la présence d' anciens glaciers. Ce sont des blocs erratiques entassés d' une certaine manière. Leur témoignage doit par conséquent avoir d' autant plus de poids qu' à la nature de la roche vient s' ajouter, comme criterium, la disposition et l' arrangement des matériaux. On sait comment se forment les moraines. Les montagnes qui bordent les glaciers sont composées de roches plus ou moins disloquées qui en s' éboulant vont s' accumuler à la surface des nevés et des glaciers ou se perdent dans leurs crevasses. Comme tous les glaciers subissent un mouvement de translation vers les régions inférieures, ces éboulis finissent par s' éloi de leur point de départ et par être déposés soit sur les côtés du glacier, soit à son extrémité. Les matériaux qui sont refoulés sur les côtés forment les moraines latérales, ceux qui arrivent jusqu' à l' extrémité du glacier s' accumulent au pied du talon terminal et, pour peu que le glacier soit stationnaire à son extrémité, finissent par y former un bourrelet transversal qui est la moraine terminale, appelée aussi moraine frontale.
Ce bourrelet contiendra par conséquent un repertoire de toutes les roches qui régnent dans les régions supérieures du bassin; les moraines latérales, au contraire, ne renfermeront que des roches de l' une des rives.
Mais les matériaux de nos moraines ne frappent pas seulement par leur variété minéralogique. On y constate aussi des différences notables dans la forme de ces mêmes matériaux. Il y aura de gros blocs an- guleux gisant à côté de blocs arrondis et souvent très bien polis, le tout pèle - mêle avec des amas de sable et de limon.
Les blocs anguleux proviennent de la surface du glacier et, en effet, il suffit de monter sur un glacier chargé de débris pour s' assurer que les blocs anguleux y dominent presque exclusivement.
Mais tous les blocs qui tombent sur le glacier ne Testent pas à sa surface. Une bonne partie disparaît dans les vides qui se forment entre la glace et les parois du rocher, d' où ils finissent par gagner le fond de la vallée. Leur accumulation sous le glacier forme un dépôt particulier qu' on a d' abord désigné sous le nom
La moraine profonde est, elle aussi, entraînée par le glacier dans son mouvement de progression^ Mais pendant leur trajet infra-glaciaire, ces matériaux subissent toutes sortes de frottements, ensuite desquels ils arri-Tent usés et arrondis à l' extrémité du glacier. Une grande partie ne résiste pas à ces influences destructives et se trouve réduit en poudre avant d' arriver aut bout du trajet. C' est là l' origine de la boue glaciaire. Les plus durs seulement reparaissent sous la forme de cailloux et de blocs arrondis, qui vont se mêler aux blocs de la surface. D' autres, spécialement les blocs de calcaire, sont marqués d' éraillures qui témoignen
En général, le contingent fourni par les galets de la moraine profonde est plus considérable que celui des moraines superficielles et c' est pourquoi les bourrelets morainiques qu' on rencontre si fréquemment au devant des glaciers actuels sont composés en grande partie de galets et de blocs arrondis;
les blocs anguleux y sont d' autant plus rares que la surface du glacier est moins jonchée de débris. Les moraines situées en avant de l' extrémité du glacier du Rhône en font foi.
- Les moraines latérales, en revanche, renferment de préférence des blocs anguleux ou imparfaitement usés. Cela se conçoit, attendu que les chances de frottement y sont bien moins nombreuses que sous le glacier.
De la sorte, les moraines trahissent par leur disposition, non moins que par la forme et la nature des matériaux qui les composent, leur origine aux yeux de l' observateur tant soit peu exercé. Partout où on les rencontre, que ce soit à l' état de digues concentriques ou à l' état de simples amas ou lambeaux, elles proclament que le glacier a séjourné là. Ce sont des moraines ( du Simplon ) qui ont fait naître, dans l' esprit de M. Venetz, la première idée d' une extension plus considérable des glaciers dans les temps anciens.
Les nappes erratiques.
Pour qu' il se forme une moraine frontale, c'est-à-dire un bourrelet à l' extrémité du glacier, il faut que celui-ci soit stationnaire pendant un certain temps, afin que les matériaux aient le temps de s' accumuler. Si, au contraire, l' extrémité du glacier avance et recule continuellement, les blocs de la surface, comme ceux qu' il entraîne sous lui, resteront épars après le retrait des glaces ou bien formeront ce que nous voudrions appeler des nappes erratiques, dans lesquelles les blocs anguleux et les blocs arrondis figureront dans des pro- portions variables, suivant que le glacier sera plus ou moins chargé de débris.
Lorsque les glaciers transportent peu de débris à leur surface, comme c' est le cas de plusieurs de nos grands glaciers que l'on qualifie pour cette raison de beaux glaciers ( glacier des Bois, du Rhône, d' Aletseh ), il peut arriver que la nappe que le glacier laisse devant lui en se retirant, soit composée à peu près exclusivement de galets et de blocs arrondis. Tels sont les amas qui se voient au-devant des glaciers du Rhône, de Grindelwald inférieur, etc.
Ces nappes ou amas horizontaux de blocs et de cailloux sont continuellement exposés au contact des torrents, non seulement de ceux qui circulent sous le glacier, mais aussi de ceux qui sillonnent les espaces que la glace vient de quitter. Or, comme ces torrents sont de leur nature très capricieux, divaguant tantôt à droite, tantôt à gauche, on conçoit qu' ils remuent et déplacent une quantité de matériaux et finissent par opérer, sur nombre de points, un certain triage caractéristique de l' action de l' eau. On y rencontre alors des traces plus ou moins nettes de stratification, des bancs de gravier, de sable et même de limon qui alternent entre eux ou avec des amas informes, si bien que l'on serait quelquefois fort embarrassé de classer ces dépôts, si l'on n' avait sous les yeux la cause de ce mélange.
Il existe dans toutes les grandes vallées des Alpes des bassins ou élargissements, dont le fond est comblé par ces nappes erratiques. Us sont d' ordinaire parfaitement nivelés, ce qui leur a valu dans le canton de Berne le nom de Boden ou Bœdeli. Ailleurs on les dé- signe aussi sous le nom de Grund, en français fonds, et d' ordinaire on y associe l' idée d' un ancien lac comblé.
Quand ces fonds ne sont qu' à une petite distance des glaciers actuels, on n' a pas de peine à se les représenter formés de la même manière que les nappes de cailloux qui restent en place au-devant du glacier, lorsque celui-ci se retire. Les traces de stratification ne sont pas une difficulté, puisqu' on sait le rôle que les torrents jouent à l' issue des glaciers.
Les dépôts de cette espèce ne sont pas limités aux vallées intérieures: on les retrouve jusqu' au débouché des grandes vallées et jusque dans la plaine Suisse où ils sont souvent désignés sous un autre nom, celui à' alluvion ancienne.
Des surfaces frottées et polies.
Les surfaces frottées ne sont pas moins significatives pour l' étude des phénomènes erratiques que les matériaux de transport. Elles sont le résultat du frottement que le glacier exerce sur les parois rocheuses des vallées qui l' encaissent.
La glace seule ne serait cependant pas capable de produire des effets aussi marqués 5 elle suffirait tout au plus à enlever et déblayer les parties meubles des rochers le long des rives.
Si le glacier fait davantage, s' il use, façonne et polit les rochers contre lesquels il s' appuie, c' est à la faveur des détritus rocheux qui sont entassés sur ses côtés. Il suffit d' examiner le dessous d' un glacier, dans les cavités qui se montrent fréquemment sur ses flancs, pour s' assurer que la face inférieure de la glace est incrustée d' une couche de sable et de gravier mélangée
Schweizer Alpenclub.28
tion du thalweg. Le fleuve de glace
s' en
va battre
tantôt contre une rive, tantôt contre l' autre, et c' est en ces points qu' a surtout lieu le frottement. C' est là aussi qu' il faut aller de préférence chercher les roches polies et burinées.
.I Voûte de glace, W Promontoire rocheux.
On les retrouvera a fortiori lorsque la vallée sa rétrécit subitement et que les deux rives, en se rapprochant, forcent le glacier à se frayer un passage à travers une gorge. Le glacier qui passe ainsi d' une vallée évasée dans un couloir relativement étroit subit d' ordinaire des gonflements et des mouvements irrégu-
de blocs plus ou moins volumineux qui sont enchâssés dans le glacier. ( Voyez la figure ci-jointe. )
C' est cette croûte de sable et de gravier qui, en agissant comme un éméri, use et polit les rochers; les cailloux qui font saillie se comportent, à leur tour, comme autant de burins qui impriment leur trace sur ces mêmes surfaces rocheuses * ), y gravant, les uns, de fines stries, les autres de petits sillons, d' autres encore de larges cannelures, suivant leur volume. Ceux qui sont familiers avec les allures du glacier ont pu voir la glace à l' oeuvre, serrant les cailloux et les blocs de sa couche de gravier contre les parois de rocher, et ceux-ci y marquant leur trace sous la forme de rainures ou de sillons.
Le burinage s' effectue moins facilement au fond des vallées; il n' y est efficace que là où un renflement du sol vient entraver la marche du glacier.
Si les vallées étaient rectilignes et toujours rétrécies d' amont en aval, de manière à ce que le glacier fût également resserré de tous les côtés, l' usure et le burinage s' effectueraient d' une manière uniforme et la direction des stries et des cannelures serait en rapport avec l' inclinaison du glacier. Mais il n' en est pas ainsi dans la nature. Les vallées sont alternativement élargies et rétrécies, ou lors même qu' elles nous paraissent rectilignes et régulières, leur thalweg varie d' une manière sensible, se portant tantôt vers une rive, tantôt vers l' autre. De là vient que l'on voit fréquemment les glaciers et spécialement leurs moraines médianes décrire des méandres qui sont l' expression de la diree-
* ) Ainsi, dans le croquis ci-dessus, les blocs x finiront par se déplacer et en allant s' appuyer contre le rocher b, ils y laisseront probablement leur trace sous forme de sillons. liera qui se trahissent par l' aspect désordonné de la surface.
C' est là que se trouvent les grandes crevasses et les aiguilles. Il arrive alors que certaine partie du glacier remonte contre la rive et y trace des stries et des sillons plus ou moins ascendants. Nous citerons comme exemples, les parois frottées de Bserenlamm sur la rive gauche du glacier de PAar ( voyez plus bas p ).
Ce même phénomène des stries ascendantes s' ob aussi dans plusieurs vallées des Alpes, loin des glaciers actuels ( à la Handeck, dans les gorges de la Reuss près du Pont du Diable, etc. )
On voit, en outre, assez fréquemment les sillons et les stries s' entrecroiser sous des angles plus ou moins aigus. Cette circonstance qui nous a embarrassé quelque peu, au début de nos études erratiques, s' explique par les irrégularités qui surviennent dans la marche du glacier. Celle-ci varie, en effet, suivant les saisons et suivant les années. Si la progression est accélérée, là glace, poussée avec plus de force contre les parois rocheuses qui lui font obstacle, tendra à se relever davantage, et les stries qu' elle burinera auront une direction différente de celles qu' elles avaient sous l' empire d' une progression et d' une pression plus modérées. Il en résultera des divergences et des entrecroisements divers, tels qu' on en voit au glacier de l' Aar et sur les rives de bon nombre d' autres glaciers.
Avant que la théorie glaciaire n' eut été formulée, les surfaces frottées et striées n' avaient pas eu le privilège de préoccuper beaucoup les géologues. On avait bien signalé quelques endroits remarquables, mais sans y attacher une bien grande importance. Ainsi la Helle Platte en amont de la Handeck, dans la vallée de Hasli, avait attiré l' attention de Saussure par son lustre et le danger que le voyageur inattentif peut courir sur ces tables satinées ( Saussure 1786 ), mais il n' en essaya aucune explication, non plus que les auteurs subséquents.
Le rapport de ces surfaces polies et striées avec les glaciers se trouve mentionné pour la première fois dans le mémoire que M. Charpentier lut à la Société helvétique, dans sa session de 1834 à Lucerne, et qui renferme en germe toute la théorie glaciaire * ). Mais ce n' est que plus tard, après les discussions qui s' en au sein de la même société réunie à Neuchâtel, à la suite du discours de M. Agassiz sur l' ancienne extension des glaciers, que ces phénomènes de frottement furent appréciés à leur juste valeur, comme témoins de la présence de glaciers dans nombre de vallées des Alpes où la glace ne séjourne plus de nos jours. En présence des objections qui surgirent de toutes parts, il devint nécessaire de soumettre ces phénomènes à une analyse minutieuse en insistant sur les caractères qui les distinguent. Pendant des années la poursuite des surfaces frottées et polies a été l' objet de nos recherches. L' auteur de ces lignes se rappelle fort bien le plaisir qu' il éprouvait lorsque, à la suite d' une course dans les Alpes, il pouvait ajouter quelques localités nouvelles à la liste de celles qui étaient connues. Ces indications avaient alors assez d' importance pour que M. de Charpentier ait cru utile de signaler, dans son ouvrage, les localités où il s' en trouve, en ajoutant même qu' on pouvait s' en procurer des échantillons chez M. Em. Thomas à Bex * ).
* ) Annales des mines, tome I. Charpentier, Essai sur les glaciers, 1841, p. 168. Aujourd'hui ces indications n' auraient plus la même importance.
On sait que les glaciers ont, à une certaine époque, occupé toutes les vallées des Alpes, et pour peu qu' on y mette quelque soin, on retrouve partout les traces des frottements qu' ils ont exercés. Là où les polis et les stries ont disparu sous l' influence des agents atmosphériques, on n' en reconnaît pas moins leur ancienne présence aux contours des rochers qui présentent ces formes arrondies semblables à des sections de gros cylindres que l'on désigne sous le nom de roches moutonnées. Ce n' est que dans le domaine des terrains friables, tels que le flyseh ou les schistes gris des Grisons, que toute trace du façonnement glaciaire a disparu.
Limite des surfaces frottées.
Si le fait de l' existence des surfaces frottées est aujourd'hui assez bien établi, pour n' avoir plus besoin d' être corroboré par de nouvelles observations, il est un autre point qui mérite de fixer l' attention des voyageurs et que nous voudrions recommander à nos jeunes collègues, c' est la limite supérieure des roches polies ou frottées.
Déjà Saussure avait été frappé du contraste qui existe entre les sommets des hautes montagnes et leur base, aussi bien dans la vallée de l' Aar qu' à Chamounix, les cimes étant, suivant son expression, terminées par des créneaux à angles tifs et par des formes hardies et prononcées, tandis que la base est arrondie et uniforme.
Hugi, de son côté, fut aussi frappé de ce contraste au glacier de l' Aar et il en a publié un croquis dans aon ouvrage sur les glaciers. Moins réservé que son illustre devancier, il essaya d' en donner une explication, qui, comme tant d' autres théories qu' il a propo-
sees, n' était pas de nature à faire fortune. Il attribua ce contraste à une différence de structure de la roche et distingua entre le granit des sommets qui était pour lui du demi-granit [Halbyranii ) et le granit de la base ou granit ventre {Bauchgranit ). On en était là, lorsqu' en 1841, ayant fait l' ascension du Juchliberg dont les créneaux sont si accusés, quand on les examine des fenêtres de l' hospice du Grimsel ( voir p. ), nous constatâmes qu' il n' existait aucune différence minéralogique entre les arêtes dentelées et les surfaces arrondies qui les supportent. C' était le même g-anit, seulement les parties arrondies montraient des traces de frottement et sur la banquette ou le petit palier situé à la limite des deux formes, on remarquait des blocs de gneis dont le gisement se trouve en amont, dans les cimes du Mie- selen et de l' Ewigschneehorn. Ces blocs ne pouvaient avoir été apportés que par le glacier; ils ne remontaient pas plus haut que les surfaces moutonnées. C' était par conséquent là la limite supérieure de l' ancien gla- cier .Le glacier avait donc, à une certaine époque, atteint une épaisseur de 2000 pieds de plus que de nos jours, mais il n' avait pas recouvert les dernières arêtes. Celles-ci étaient vierges du contact glaciaire. Seules, elles conservaient leur forme anguleuse primitive, tandis que tout le reste avait passé sous le rabot du glacier. Cette limite constatée sur un point, il était naturel que les hôtes de VHôtel des Neuchâtelois cherchassent à la retrouver sur d' autres points des rives du glacier. Le résultat pressenti ne tarda pas à être obtenu. On reconnut en même temps que cette limite supérieure n' était pas horizontale, mais qu' elle s' inclinait d' amont en aval, quoique sous un angle moins fort que le glacier actuel de l' Aar ( d' environ 3 m. pour 10Q soit à peu près I3tandis que Pinelinaison moyenne du glacier de PAar est double ).
Les résultats obtenus au glacier de l' Aar devinrent à leur tour un guide pour d' autres localités. On apprit à déterminer l' ancienne limite des glaciers, maintenant que Pon savait où la chercher. En suivant les traces de Saussure, on n' eut pas de peine à la reconnaître au St-Gothard, dans la vallée de la Reuss, sur les rochers qui dominent le fond d' Andermatt, ainsi que sur les flancs des aiguilles qui s' élèvent au-dessus de Chamounix.
La vallée du Rhône nous ayant été opposée comme étrangère à ce trait orographique et faisant exception à la règle, nous nous sommes mis à la recherche de cette limite et Pavons constatée sur les flancs de la dent de Mordes, entre le village de Mordes et le chalet de l' Haut, à plus de 1000 m. au-dessus de la vallée. M. Gerlach l' a plus tard signalée aux environs de Sion, à 2000' au du Rhône; M.'Theobald Pa reconnue sur plusieurs points des Grisons et tous les géologues présents à la réunion de la Société helvétique réunie à Samaden en 1863 ont été frappés de la netteté de ses contours sur nombre de points de la Haute-Engadine et spécialement aux environs de St-Moritz. dette limite ne fait pas non plus défaut dans les vallées du versant méridional des Alpes. Nous en avons constaté les traces au Bernina, dans la vallée de San Giacomo, ainsi qu' à PAlbrun. Mais il y aurait lieu d' en fixer d' une manière précise la hauteur et l' inclinaison. Par ce moyen, on arriverait à déterminer approximativement l' épais des anciens glaciers dans les différentes vallées. Or, comme l' étendue des glaciers est en raison de leur épaisseur, on finira peut-être par trouver théoriquement jusqu' où les glaces ont dû avancer lorsqu' elles étaient à leur maximum, et par fixer non seulement les contours de la calotte de glace alpine, mais aussi ceux des ilôts qui surgissaient de son sein, et qui, par cela même, doivent avoir conservé leur forme et leur aspect primitifs.
On s' expliquera comment il se fait qu' au milieu de vastes surfaces usées et moutonnées, il se rencontre çà et là une butte d' apparence bouleversée, toute recouverte de masses éboulées à son sommet. Le Siedelhorn en est un exemple frappant. Si l' ancien glacier s' était élevé de quelques cents pieds plus haut, il aurait recouvert également ce sommet et l' aurait déblayé de tous ces matériaux détachés. Il ne resterait en place que la roche compacte aux formes arrondies et moutonnées, comme toutes les troupes environnantes. En voyant la puissance de ces amas de matériaux éboulés, là où ils n' ont pas été enlevés, on se fera peut-être une idée de la masse énorme de déblais que les anciens glaciers ont emmenés et Pon ne s' étonnera plus de l' étendue et de la puissance des terrains erratiques entassés dans la plaine.
Cuves ou marmites.
C' est ici le lieu de mentionner une autre espèce d' érosions que Pon a quelquefois rattachées aux glaciers, mais qui ne sont en réalité que l' effet de l' eau en mouvement, les cuves ou marmites de géant. qu' un torrent ou une cascade rencontre une dépresssion dans la roche, elle y occasionne des tourbillons et, si par hasard il s' y trouve des cailloux, ceux-ci, en tournoyant, finissent par l' user et déterminent ainsi des cavités circulaires à parois lisses, qui ont quelquefois un diamètre et une profondeur considérables ( de plusieurs mètres ).
On en voit un exemple remarquable près du pont qui traverse l' Aar, au-dessus de la Handeck. Quelques auteurs ont pensé que les cascades ou moulins qui se précipitent dans les crevasses des glaciers, pourraient donner lieu à des excavations semblables. Cependant le fait n' est pas démontré.
Lapiaz.
Il n' est pas rare non plus de rencontrer sur les plateaux des Alpes calcaires des cavités étroites et verticales qui atteignent 4 et 5 mètres de profondeur. Ce sont les lapiaz que l'on désigne en allemand sous le nom de Karrenfelder, Quelquefois ces sillons sont si rapprochés, que les espaces qui les séparent sont réduits à de minces arêtes. Us présentent alors un danger réel pour le bétail, si bien que l'on a soin de les entourer de clôtures dans certaines localités. Ainsi que l' a fait remarquer M. de Charpentier, les lapiaz ne se rencontrent jamais sur les granits, les schistes quartzeux, micacés ou talqueux; ils sont exclusivement propres aux calcaires, d' où l'on conclut qu' ils sont l' effet de la dissolution, plutôt que de l' action mécanique de l' eau. Il est probable qu' ils ont pour cause première des fissures verticales, qui sont fréquentes dans les roches calcaires. Lorsqu' un glacier repose sur un lit de calcaire, l' eau qui s' en échappe en été doit agir de la même manière et il est possible qu' une partie des lapiaz se rattachent ainsi à l' ancienne extension des glaciers.
Cependant nous ne voudrions pas les envisager comme des témoins irrécusables de leur présence, attendu qu' il s' en forme sous nos yeux, par l' effet des eaux pluviales, comme nous avons pu nous en assurer dans les anciennes carrières romaines d' Aix en Savoie. Rapports des phénomèies erratiques entre eux.
On le voit, les preuves de l' ancienne extension des glaciers ne manquent pas: elles sont assez nettes pour qu' il ne soit plus possible de se méprendre à leur égard. Lorsque les moraines ou les blocs erratiques font défaut, on peut en appeler aux surfaces frottées et striées, aux simples contours des rochers ( roches moutonnées ) qui, pour l' observateur exercé, ont une valeur réelle. Nous croyons des lors pouvoir nous dispenser de reproduire ici tous les arguments que nous avons da faire valoir en d' autres temps pour prouver que ces phénomènes sont bien réellement l' effet des glaciers et ne peuvent être dus à l' action de torrents ou de courants, comme on le prétendait il y a un quart de siècle.
Il existe certaines localités privilégiées où tous les témoins de l' ancienne extension se trouvent réunies sur un seul point, où l'on trouve des blocs erratiques ou d' anciennes moraines avec leurs cailloux rayés reposant sur la roche polie. Mais e' est l' exception et non la règle. Dans telle vallée, ce sont les surfaces polies, dans telle autre les moraines ou les blocs erratiques isolés qui dominent. En général, les roches polies ne se rencontrent guère que dans les régions granitiques. Les massifs du St-Gothard, du Grimsel, de l' Albrun, le Monte-Cenere sont des localités classiques. Le gneis est inférieur sous ce rapport; les polis et les cannelures y sont souvent effacés, et il ne reste que les contours des rochers, sous la forme de roches moutonnées, ainsi la Pissevache dans la vallée du Rhône, etc. Les schistes micacés et talqueux, par cela même qu' ils sont de leur nature assez friables, sont encore moins favorables à la conservation des polis glaciaires. Le calcaire conserve admirablement ces empreintes, mais de préférence sur les buttes et reliefs du fond des vallées, là où elles sont plus ou moins protégées;
on les rencontre plus rarement sur les flancs des vallées où elles ont disparu par l' effet de la désagrégation, surtout lorsque les pentes sont escarpées. En revanche, il ne faut pas s' attendre à trouver des traces de l' usure glaciaire dans les vallées composées de roches tendres, telles que le flysch, le schiste des Grisons ou la molasse.
Les moraines et les blocs erratiques ne sont pas soumis à ces vicissitudes. On les retrouve dans tout le domaine des Alpes, ce qui n' empêche pas qu' il n' existe des stations privilégiées. D est telle localité, où ils sont si nombreux qu' on les exploite en guise de carrières, par exemple au Kirchet, près de Meyringen, et sur plusieurs points du Bas-Valais. Ailleurs ils frappent par leur position bizarre, au sommet d' arêtes ou de contreforts quelquefois étroits et saillants qui excluent tout transport violent et prouvent qu' ils ont dû être posés doucement à la place qu' ils occupent. On les a désignés sous le nom de blocs perchés.
Bassins erratiques.
Aujourd'hui que l' ancienne extension des glaciers est admise à peu près sans conteste, et que, grâce au soin que l'on a mis à enregistrer tous les phénomènes qui l' attestent, on est en mesure d' en tracer les limites sur les deux versants des Alpes, on ne doit plus se borner à signaler la présence d' une moraine ou d' un bloc erratique sur un point quelconque des Alpes. La science exige davantage. On veut savoir d' où sont venus les matériaux que l'on trouve épars autour de soi, et quel est le rôle que les différents districts ont joué dans ce grand drame de l' histoire de la terre, quel con-tigent les différents massifs ont fourni, et si possible quel chemin les blocs erratiques ont fait pour arriver à l' endroit qu' ils occupent.
Si le véhicule qui les a transportés était de l' eau ( des courants ou des torrents ), comme on l' a era longtemps, il suffirait de poursuivre un groupe ou une traînée de blocs jusqu' à l' issue d' une vallée, pour être certain qu' ils ont leur gîte dans ce bassin. Il n' en est pas de même lorsqu' on invoque, comme moyen de transport, la glace qui n' est pas astreinte, dans la même mesure, aux lois de la gravité. Tel bloc que Pon rencontre dans la partie inférieure d' une vallée peut fort bien avoir été amené par dessus un col d' un bassin hydrographique adjacent. Ainsi, pour citer des exemples, on s' est assuré qu' à l' époque des grandes glaces, un bras du glacier de l' Aar remontait le col du Grimsel, pour se déverser, par le lac des Morts, dans la vallée du Rhône. De même, le massif du Mont-Blanc n' a pas transporté tous ses blocs par le couloir de l' Arve ou de l' Isère. Une partie est venue se mêler, près de Martigny, aux blocs que le glacier du Rhône amenait do Mont-Rose et des Alpes bernoises.
A plus forte raison, lorsqu' il s' agit de rechercher l' origine des blocs de la plaine ou de ceux qui sont épars sur les flancs du Jura, est-il nécessaire d' étudier leur nature minéralogique. Il est rare qu' un district ne renferme pas quelque roche caractéristique; tels sont par exemple les poudingues de Valorsine dans le massif du Mont-Blanc, les granits talqueux des Alpes valaisannes, les granits de la Rofla, etc. Même lorsque ces roches caractéristiques font défaut, il est rare que les espèces les plus communes ne varient pas d' un district à l' autre.
Ainsi le granit du St-Gothard n' est pas le même que celui du Grimsel; il diffère aussi de celui du Julier qui se distingue à son tour de celui du Bernina. Chacune de ces variétés porte par-devers elle son acte d' origine. Il ne s' agit que de le déchiffrer. C' est à quoi l'on s' applique depuis près d' un quart de siècle en Suisse; c' est ce que l'on commence à faire en Italie, en France et en Allemagne.
Pour peu que les anciens glaciers se soient comportés comme ceux de nos jours, ils ont dû arriver à l' issue des vallées alpines chargés de débris rocheux détachés des montagnes de l' intérieuir. Au lieu de se mélanger en se rencontrant, comme feraient des torrents, ils se sont simplement juxtaposés, leurs moraines et les matériaux isolés dont ils étaient couverts, conservant leur position respective, excepté les moraines latérales qui se sont fusionnées sur la ligne de contact. Lorsque plus tard la fonte est survenue, ces matériaux sont restés en place, comme témoins de la présence du glacier, les moraines frontales indiquant en outre ses contours à un moment donné. A la faveur des blocs et cailloux dont on connaît le gisement dans les montagnes, et qui ne peuvent être venus que dans une direction déterminée, on est parvenu, non sans peine, à faire la part des différents tributaires de l' ancienne mer de glace. Ce sont les régions ou bassins erratiques dont on a distingué sept, sur le versant nord des Alpes, qui sont les bassins de l' Isère, de l' Arve, du Rhône, de l' Aar, de la Reuss, de la Limmat, du Rhin. Ces résultats, fruits de longs travaux de M. Guyotet de
* ) Bulletin de la Soc. des Se. not. de Neuchâtel. Tome 1 et 2. M. A. Escher de la Linth, ont été consignés par ee dernier géologue sur une carte spéciale qui est la carte erratique de la Suisse * ).
Bassins erratiques do versant italien.
Sur le versant italien, les dépôts erratiques ne dépassent guère l' issue des grandes vallées. Leur délimitation présente par conséquent moins de difficultés, efc il est probable que l'on eût évité bien des hésitations et des controverses, si l'on avait commencé l' étude des phénomènes erratiques de ce côté. Si les résultats ont été un peu tardifs, ils n' en sont que plus importants, par la consécration qu' ils ont donnée aux études antérieures. Grâce aux travaux des géologues italiens et français, spécialement de MM. Gastaldi, Martins, Omboni, Villa, Catullo, Paglia, Stoppani, Pirona et surtout de G. de Mortillet, nous connaissons le régime erratique du versant méridional des Alpes aussi bien que celui du versant septentrional. Nous savons jourd' hui que les anciens glaciers en ont rempli toutes les vallées, depuis celle de la Stura au sud-ouest qu' à celle du Tagliamento à l' eft. Mais il n' y a que les plus grandes qui aient porté leurs glaces jusque dans la plaine; ce sont celle de la Dora-Riparia, de la Dora-Baltea, de la Toce, du Tessin, de l' Oglio, de
* ) Zwei geologische Vorträge. Zurich 1852. Nous croyons savoir que la Commission géologique fédérale se propose de publier prochainement une carte erratique sur une plus grande échelle.
Voyez Omboni, Sul terreno erratico della Lombardia. Atti della Soc. italiana di Se. nal. Voi. 2, avec une carte. G. de Marlillpf, Carle des anciens glaciers du versant italien des Alpes. Ibd. Vol. 3. l' Adige et du Tagliamento.
Ainsi que le fait fort bien remarquer M. de Mortillet, les grands glaciers, en arrivant dans la plaine, Après avoir été resserrés dans les étroites vallées alpines, s' y sont étalés largement, et les moraines terminales ont formé de vastes enceintes semi-circulaires, quelquefois presque circulaires que M. Gastaldi désigne sous le nom d' amphithéâtres glaciaires. Tels sont ceux d' Ivrée et ceux de l' extrémité du lac de Garde. Il est inutile de dire que pour accumuler des amas aussi considérables que les moraines d' Ivrée qui sont de véritables collines, le glacier a dû être pendant longtemps stationnaire en ce point, mais il ne s' en suit pas qu' elles marquent la limite extrême du glacier. Elles indiquent plutôt son premier temps d' ar. Mais le glacier a pu fort bien s' avancer momentanément plus loin, ne laissant comme témoins de sa présence que des blocs isolés ou des nappes de cailloux * ).
Phases de l' époque glaciaire.
Pour qui connaît le mécanisme des glaciers actuels, il est évident que le transport des blocs du centre des Alpes jusqu' au bord de la plaine lombarde ou jusque sur les flancs du Jura n' a pu s' opérer que d' une manière lente et graduelle. Nous sommes loin du temps où l'on se représentait les blocs de Pierre-à-Bot glissant de la pointe d' Ornex jusqu' à Neuchâtel. Si l'on
* ) Nous devons rappeler ici que l' opinion de MM. Gastaldi et Martins, d' après laquelle les glaciers des Alpes se seraient avancés jusqu' à la colline de Turin et y auraient déposé des blocs erratiques, a été rétractée récemment par l' un des auteurs ( H. Gaslcüdi ) Sulla escavazione dei bacini lacustri, Alu della Società italiana di Scienze naturali. Voi. 5. 1863 ). nous objectait nos propres expériences, d' après lesquelles le mouvement des glaciers est en raison de leur épaisseur, ncus répondrions que même dans ces conditions ( c'est-à-dire en supposant leur vitesse double et quadruple de celle des glaciers les plus accélérés de nos jours ), il n' en est pas moins vrai que pour amener des blocs depuis le centre des Alpes jusqu' au pied du Jura, les anciens glaciers ont dû mettre un temps considérable, peut-être des séries de siècles.
Il s' agit donc d' une période, d' une phase de l' histoire de la terre, et non pas d' une catastrophe, ni d' un accident.
Nous n' avons pas à nous occuper des conditions générales de notre sol immédiatement avant ce grand événement. Il est évident que les Alpes et leurs gradins n' ont pas pu se couvrir de glace, sans provoquer un changement considérable dans le climat et partant dans l' économie animale et végétale de notre continent. Bon nombre d' espèces n' auront pas résiste à ces influences; d' autres auront émigré ou peut-être se seront transformées sous l' empire des conditions nouvelles.
Quoi qu' il en soit, quand les Alpes se sont de nouveau dépouillées de leur calotte glacée, que les glaciers se sont retirés dans leurs quartiers actuels, nous voyons d' autres espèces venir occuper la place de leurs congénères de l' époque tertiaire. C' est une autre période qui commence, une autre économie qui s' installe. Au nombre des animaux les plus anciens qui sont apparus alors figure le mammout ( Elephas primigenius ) qui ne se trouve chez nous que dans les terrains glaciaires remaniés ( amas de gravier ). Le retrait des grandes glaces n' a pas été subit. Il s' est effectué graduellement et de plus il y a eu, durant le retrait, des temps d' ar, pendant lesquels de puissantes moraines frontales
Schweizer Alpenclub.29
ont eu le temps de s' accumuler d' étappe en étappe. Ce sont autant de phases diverses de l' époque de retrait, pendant lesquelles notre sol a subi toutes sortes de péripéties.
Les études de ces dernières années ont en outre signalé plusieurs faits inattendus, d' où il semble résulter que les glaciers ont éprouvé, à l' époque de leur grande extension, des oscillations semblables à celles qu' ils subissent de nos jours, si bien qu' après avoir quitté temporairement un district, ils seraient revenus l' occu de nouveau. Ce sont ces oscillations et les conséquences qui en découlent qui font dans ce moment l' objet des discussions entre les géologues.
Si les glaciers s' étaient retirés d' une manière tout à fait régulière, les dépôts erratiques qui sont les témoins de leur présence, se trouveraient dans un ordre de superposition déterminé. Au fond des vallées, on trouverait la moraine profonde avec ses limons mélangés de blocs arrondis de toute dimension et çà et là des blocs anguleux, débris des anciennes moraines médianes ou latérales. Si par hasard ces matériaux avaient été en partie remaniés par les torrents, ils se trouveraient à la surface, sous la forme de dépôts plus ou moins réguliers, attestant l' action des eaux et présentant des stratifications irrégulières, comme les produisent les eaux tumultueuses et qu' on a désignées sous le nom de stratification torrentielle ( cross stratification des Anglais ).
En réalité cependant, les choses ne se présentent pas toujours de cette manière. Si sur les plateaux molassiques de la plaine et les paliers quelque peu étendus de nos Alpes, on trouve toujours invariablement le limon avec cailloux burinés à la base des dé- pots erratiques' x ), il n' en est pas toujours de même dans les vallées.
Ainsi, aux environs de Genève, lés cailloux et graviers stratifiés se trouvent à la base des dépôts erratiques et sont recouverts par le limon avec cailloux burinés, ainsi que l' ont signalé, il y a longtemps, Necker de Saussure et après lui MM. Favre et Vogt. Prenant pour base de son argumentation les environs de Genève, ce géologue, d' ailleurs très-consciencieux, en avait conclu que les dépôts erratiques ou diluvium étaient précédés partout d' une alluvion qui ne pouvait être l' alluvion moderne, puis quelle est recouverte par le limon erratique. Il la désigna donc sous le nom à?alluvion ancienne.
La difficulté ne serait cependant pas bien grande, s' il ne s' agissait que du bassin de Genève. Ce bassin, en effet, est situé au confluent de deux grandes rivières, l' Arve et le Rhône, qui, à l' époque glaciaire, correspondaient à deux grands glaciers. Or il n' est pas probable que ces deux glaciers soient arrivés simultanément à Genève. Ainsi, le glacier du Rhône a fort bien pu occuper tout le bassin du lac, tandis que celui de l' Arve n' était encore qu' à la Bonneville. Dans ces entrefaites, le torrent de ce dernier ne devait pas être inactif et l'on conçoit qu' il ait pu, pendant un certain temps, déposer ses graviers en couches plus ou moins régulières dans la dépression qui le séparait de l' ex de l' affluent du Rhône. Plus tard, le glacier de l' Arve, avançant toujours, aura fini par rejoindre
C' est aussi le cas dans les Vosges, dans le Jura et dans la plaine dauphinoise.
Ailleurs, notamment en Dauphiné, on a depuis désigné sous ce nom la couche à cailloux striés ou diluvium inférieur de M. S. Gras.
Ailleurs les alternances peuvent être le résultat d' oscillations survenues pendant l' époque de retrait. Ainsi nous admettrions volontiers que les dépôts de limon erratique qui recouvrent l' alluvion ancienne de Montreux sont le, résultat d' un second envahissement du glacier du Rhône, qui serait venu occuper une seconde fois temporairement les espaces qu' il avait quittés, recouvrant d' une nouvelle couche de limon les dépôts de gravier que l' eau avait façonnés dans l' intervalle. C' est là ce qui constitue, pour M. Morlot *J et pour M. Scipion Graala seconde période glaciaire. Pour nous ce n' est qu' un incident, une épisode de l' époque du retrait.
Un exemple plus frappant de l' importance de ces épisodes nous est fourni par les lignites d' Utznach, de Dürnten et de Pfœfflkon, dans le canton de Zurich.
Ces charbons qu' on exploite depuis longtemps et qui fournissent un excellent combustible, sont recouverts par des dépôts de cailloux, au milieu desquels ae trouvent des blocs erratiques. D' après ce que nous avons exposé ci-dessus, ces blocs ne sauraient guère
* ) A. Morlol. Noie sur la subdivision du terrain quaternaire en Suisse. Biblioth. univ. de Genève. Mai 1855.
S. Gras. Noie sur la nécessité d' admettre deux époques glaciaires dans le terrain quaternaire des Alpes. Archives de la Bibl. univ. Mai 1858.v représenter autre chose que le terrain erratique.
On en concluait par conséquent que les charbons, par cela même qu' ils sont inférieurs, appartenaient à une autre éqoque, qu' ils étaient peut-être l' équivalent de l' alluvion ancienne ou du pliocène. Cependant les débris de plantes ou d' insectes recueillis dans les charbons étaient, d' après M. Heer, identiques avec ceux de notre époque, indiquant par conséquent un climat analogue à celui de nos jours, et non pas un climat plus chaud, comme celui des époques anté-glaciaires. Il y avait là un problême qui vient d' être résolu par la découverte qu' a faite récemment M. Messikommer, de blocs erratiques sous les dépôts de charbon de Pfœffikon. Voilà donc des témoins de l' ancien glacier à deux niveaux différents séparés par des bancs de lignite. Il est probable que les plus profonds représentent la première et grande extension des glaces. Celles-ci se sont retirées graduellement. Mais au milieu de ce retrait, il y a eu des temps d' arrêt. C' est pendant une de ces époques d' arrêt que se sont déposés les bancs de lignites, dont la régularité atteste un dépôt lent et continu, qui a exigé pour sa formation une série de siècles. A la suite de cette période de calme, un nouveau mouvement est survenu dans la marche des glaces; celles-ci se sont encore une fois portées en avant, et c' est à ce second envahissement qu' il faut attribuer les amas de cailloux et de blocs qui recouvrent les lignites, à moins qu' ils n' y aient été transportés par des glaces flottantes.
Alluvions anciennes du versant italien. Théorie de raffouille-
ment des lacs.
Si les dépôts remaniés et plus ou moins distincte* ment stratifiés, que l'on a qualifiés d' alluvion ancienne, sont relativement rares dans les vallées du versant nord des Alpes, s' ils ne se montrent que de loin en loin au-dessous des moraines et des limons erratiques, il n' en est pas de même sur le versant italien.
Il résulte du témoignage unanime de tous les observateurs, auquel nous pouvons joindre le nôtre, que le terrain glaciaire y repose très fréquemment sur des amas de galets qui ont évidemment subi l' action de l' eau et qui sont souvent agglutinés en une sorte de béton qui ressemble fort à la nagelflue, le béton erratique.
Nous ne cacherons pas que les amas de ce béton nous ont quelquefois embarrassé par leur puissance et leur étendue. La question de leur âge s' impose d' elle même et comme ils sont inférieurs au limon glaciaire et aux moraines, il semble naturel de les envisager comme plus anciens. Ils ne sauraient, cependant, être confondus avec les conglomérats miocènes des environs de Come, attendu qu' ils sont toujours horizontaux, tandis que ces derniers sont redressés. Les géologues italiens ont donc été amenés à en faire quelque cljose d' intermédiaire entre le tertiaire et le glaciaire, l' ana, à bien des égards, de l' alluvion ancienne de Necker.
En voyant ce terrain se prolonger en Italie qu' en aval des lacs ( au sud du lac Majeur, du lac de Come, du lac d' Iseo ), on est naturellement conduit à se demander comment il se fait que les lacs qui se trouvent sur leur passage n' ont pas été comblés. C' est là la question qui se débat dans ce moment. M. .de Mortillet, qui a étudié avec beaucoup de soin le terrain erratique du versant méridional des Alpes, pense que tes lacs ont dû en effet être comblés par cette alluvion ancienne, précurseur de l' envahissement des glaciers. Lorsque ceux-ci seraient ensuite arrivés eux-mêmes dans les bassins des lacs, ils auraient de nouveau creusé dans ces dépôts meubles, les auraient déblayés par affouillement et rétabli les cavités préexistantes.
M. de Mortillet et M. Gastaldiinsistent surtout sur le fait que les alluvions existent en aval comme en amont des lacs italiens et y sont composés des mêmes cailloux, dans les mêmes proportions et du même volume, ce qui, selon eux, prouve qu' il y avait continuité de formation et par conséquent que les grands lacs n' exis pas à cette époque.
Au premier abord, cette théorie a quelque chose de séduisant. Cependant, en l' examinant de plus près, nous l' avons trouvée insuffisante et l' avons combattue en nous fondant surtout sur les considérations suivantes. Les glaciers actuels n' affouillent pas le fond des vallées sur lequel ils se meuvent. Si, dans certain cas, ils usent et polissent des rochers au fond de leur lit, ce n' est guère, comme nous l' avons vu plus haut, que là où ils rencontrent un obstacle, soit un renflement du sol, soit un promontoire, ou là où les rives se rapprochent pour former une gorge. Lorsque au contraire un glacier passe d' une gorge dans un élargissement de la vallée, aucun frottement sensible n' a lieu et loin de fouiller, le glacier glisse doucement sur le sol, passant même quelquefois par-dessus les moraines qu' il avait accumulées devant lui, ce dont tous les membres de la Société helvétique réunis à Samaden en 1863 ont pu se convaincre à l' extrémité du glacier de Morteratsch. Or les lacs d' Italie sont pour la plupart situés dans des
* ) Gastaldi et Mortillet. Sur t' affouillement glaciaire. Atti della Soc. Ual 1863. vallées qui vont en s' élargissant d' amont en aval et oü les glaciers anciens n' avaient par conséquent aucun motif de fouiller.
Ajoutons encore que si les glaciers avaient réellement été doués de cette énergie, ils auraient dû l' exercer à raison de leur importance et les plus grands lacs correspondraient aux plus grands des glaciers anciens. Or, au lieu de cela, nous voyons que le plus grand de tous les anciens glaciers du versant italien, celui de la Dora-Baltea qui jadis réunissait les glaces du Mont-Rose et du Mont-Blanc, ne correspond à aucun lac quelconque, non plus que tous ceux des alpes cottiennes et maritimes. Il est évident que s' il était dans la nature des glaces de fouiller, ce résultat aurait été produit ici comme ailleurs.
Si les glaciers n' out pas la force d' affouiller les terrains meubles et de remplissage, à plus forte raison n' ont pas pu creuser les bassins des lacs, comme le veut M. Ramsay. Cette théorie ayant été victorieusement combattue par plusieurs auteurs, spécialement par M. B. Studer et par M. J. Bail, nous pouvons nous dispenser de la discuter ici. Nous nous bornerons à renvoyer ceux que cette question intéresse plus particulièrement, aux mémoires de nos deux savants amis * ). M. Tyndall va plus loin encore que M. Ramsay. Selon ce physicien, qui, dans d' autres domaines, s' est acquis une réputation justement méritée, par des travaux sérieux, les glaciers ne se seraient pas bornés à creuser les bassins des lacs. Toutes les vallées des Alpes se-
* ) B. Studer. De l' origine des lacs suisses. Archives de la Bibl. univ. 1864. J. Ball. On the formation of alpine Valleys, and alpine Lakes. Philosophical Magazine. Févr. 1863, p. 81. raient également leur œuvre, de telle sorte qu' avant l' extension des anciennes glaces, les Alpes n' auraient présenté qu' un renflement uniforme, sans cluses, ni combes, ni gorges d' aucune espèce.
Nous ne pensons pas qu' il soit nécessaire de réfuter une pareille théorie dans un livre destiné aux membres d' une société alpine suisse. Quelque haute opinion que nous ayons de la puissance des glaciers, nous ne pensons pas qu' on puisse sérieusement songer à leur faire faire des tours de force pareils.
Théorie de la persistance des lacs.
Il nous reste maintenant à expliquer comment il se fait que les lacs des Alpes ont pu persister, sans être comblés par les dépôts erratiques. Il est évident que ce ne peut être que par l' effet d' une cause générale, qui doit être la même pour tous les lacs. Or cette cause n' est autre que la glace elle-même. S' il est vrai qu' à une certaine époque les glaciers s' élevaient aussi haut que nous constatons des polis et des buri-nages; si, sur le versant sud des Alpes, ils passaient par-dessus le Monte-Cenere qui est tout moutonné à son sommet, il faut qu' à la même époque ils se soient étendus fort au loin, qu' ils aient envahi toutes les vallées adjacentes et par conséquent aussi comblé les lacs Majeur, de Lugano et de Corne, comme l' attestent d' ailleurs les moraines qui se voient à l' extrémité de ces lacs. Les lacs une fois comblés, tout le cortège erratique a pu passer par-dessus la glace qui les occupait et qui dans une certaine mesure lui a peut-être servi de véhicule. Quand plus tard les glaces disparurent, les bassins des lacs se sont trouvés plus ou moins intacts. Mais il est permis de supposer que, protégée comme elle l' était au fond de ces reservoirs pour la plupart très profonds, la glace y a disparu plus lentement que sur les coteaux environnants.
Des torrents considérables, entraînant des matériaux nombreux, ont pu passer par-dessus ces culots de glace et déposer leur fret sous forme de gravier et de galets plus ou moins stratifiésle long des rives et jusqu' à l' extré des lacs, formant ainsi cette ceinture d' alluvion ancienne qui est la même à la naissance et à l' extré des lacs, ainsi que le long de leurs bords.
Si ce dépôt alluvionnaire est recouvert quelque part de moraines, on devra en conclure qu' il est survenu ici aussi une nouvelle crue des glaces, qui aura passé par-dessus l' alluvion, sans trop la déranger, comme nous avons supposé que les choses se sont passées aux environs de Genève et d' Utznach.
Que si l'on nous demande maintenant, comment il se fait que les torrents qui ont dû s' échapper des glaciers à toutes les époques, n' ont pas comblé les lacs, avant que les glaces ne les atteignissent, nous répondrons que s' il a existé un débit d' eau à toutes les époques, ce débit a cependant dû être proportionnellement plus faible pendant les époques d' avancement, attendu que, dans ces conditions, la fonte a dû être moins abondante, en même temps qu' une partie beau-
* ) Pendant cette même période, des torrents et des ruisseaux débouchant des vallées et des plateaux environnants venaient aussi déposer leur gravier contre la glace qui occupait le fond du lac et y formaient ces amas stratifiés dont il existe de nombreux exemples sur le pourtour des lacs de Genève et de Neuchâtel. Voyez: R. Blanchel, Bulletin de la Soc. des Se nat. vaudoise. coup plus considérable de l' eau était employée à la transformation de la neige en glace.
En second lieu, nous savons qu' il existe à l' origine de tous les lacs alpins une grande zone qu' on suppose avoir été comblée par les rivières qui y débouchent, ainsi au lac de Genève, l' espace entre Bex et le Bouveret, au lac Majeur, entre Bellinzona et Locarno, et surtout la grande plaine alluviale du Rhin en amont du lac de Constance. Or rien ne nous prouve que ces dépôts ne remontent pas en partie à cette époque d' a des glaciers.
Théories qui ont été proposées pour expliquer la période
glaciaire.
On ne peut s' occuper des phénomènes divers qui se rattachent à l' extension des glaciers, sans se demander quelle peut être la cause qui a provoqué un événement aussi considérable dont les conséquences ont été de modifier profondément l' aspect et les conditions générales de notre sol. Cette question s' est imposée naturellement à l' esprit de ceux qui ont pénétré les premiers dans ce domaine. M. de Charpentier, pour se rendre compte du froid qu' un accroissement aussi frappant des glaces semblait nécessiter, supposa que les Alpes avaient d' abord été sensiblement plus élevées et que les glaciers n' étaient rentrés dans leurs limites présentes que lorsque les montagnes furent retombées à leur niveau actuel.
Toutefois en présence des difficultés que cette théorie soulevait, il n' hésita pas à l' abandonner de nouveau * ).
* ) La seconde théorie de M. de Charpentier n' était pas destinée à faire fortune; elle attribuait l' extension des glaciers à Il s' agissait, en effet, d' expliquer non - seulement l' ex des glaces dans les Alpes, mais celle non moins considérable des glaciers des Pyrénées et du Nord de l' Europe.
Or, la surélévation des Alpes ne pouvait rendre compte des phénomènes erratiques de ces contrées, à supposer qu' elle eut été suffisante pour expliquer l' extension des glaces alpines. D' autres savants, moins circonspects, s' inspirant des hardiesses de l' école des philosophes de la nature alors en vogue, prétendirent que la terre, qu' ils se représentaient comme un être animé, était sujette à des frissons séculaires et que l' extension des glaces marquait une de ces époques de malaise et de frisson. Ce fut l' explication que proposèrent MM. Schimper et Agassiz à la réunion des naturalistes suisses à Neuchâtel.
Ces théories ne pouvaient satisfaire des esprits sérieux. Aussi sont-elles oubliées à l' heure qu' il est. Elles n' en ont pas moins eu leur utilité, en provoquant la curiosité et en stimulant les investigations. Une fois entré dans le domaine des faits, on s' est complu dans leur étude, sans trop s' enquérir des causes générales des phénomènes.
Un résultat cependant a été obtenu, c' est la conviction qu' ici, comme dans d' autres domaines, les choses ne se sont pas passées brusquement. On comprit que le phénomène glaciaire n' était pas, comme on l' avait supposé d' abord, la conséquence d' une catastrophe, mais plutôt le résultat d' influences agissant lentement, qu' il embrassait en un mot toute une période riche en péripéties diverses.
la condensation de vapeurs dans les fissures profondes que le soulèvement des Alpes aurait fait naître. Ces fissures sont purement hypothétiques. Théorie de M. A. Escher.
Il est évident que le climat de l' Europe a da se détériorer notablement pour permettre aux glaciers des Alpes de s' avancer jusque dans la plaine. Au premier abord on est tenté d' en conclure que le froid a da être en proportion de l' accroissement des glaces. Cette conclusion n' est cependant pas rigoureusement exacte. Nous savons, en effet, par les études et les expériences de ces dernières années, que les oscillations des glaciers dépendent moins de la température moyenne annuelle des lieux, que de sa distribution entre les saisons. Un hiver doux avec d' abondantes chutes de neige suivi d' un été froid et pluvieux aura pour résultat de faire augmenter les glaciers, tandis qu' un hiver très froid et un été chaud auront un effet diamétralement opposé, et cependant la température moyenne annuelle des deux années pourra fort bien être la même.
Il existe dans les Alpes une quantité de cols et de plateaux qui se trouvent à peu près à la limite de la fonte des neiges, si bien que l'on verrait la neige y persister, si les étés étaient un peu moins chauds et les hivers un peu moins froids. Il est permis de croire que si les étés pluvieux de 1816 et 1817 s' étaient répétés encore pendant quelques années, plus d' un col des Alpes ( le Bernina, le Simplon, etc. ) auraient vu les petits glaciers qui sont suspendus à leurs flancs se rencontrer au milieu du col et former un vaste réservoir de névé qui aurait, à son tour, donne lieu à des glaciers de premier ordre, sans que pour cela la température moyenne de l' année s' en fût sensiblement ressentie.
Faisant l' application de ces données à l' époque gla- ciaire, on peut concevoir un accroissement considérable des glaces, sans qu' il soit nécessaire de bouleverser toutes les lois de la météorologie.
C' est de ce point de vue entre autres qu' est parti notre ami, M. A. Escher de la Linth, en proposant sa nouvelle théorie, que le public scientifique semble disposé à accueillir avec faveur.
Cette théorie admet une liaison beaucoup plus intime qu' on ne le supposait entre le climat de l' Europe et les conditions géographiques des régions tropicales, spécialement en ce qui concerne la distribution de la terre et de l' eau.
M. Escher, après avoir été fréquemment témoin des effets que le föhn ou sirocco ( qui est censé venir des déserts d' Afrique ) produit sur les neiges des Alpes, qui disparaissent avec une étonnante rapidité sous son souffle, s' est demandé un jour ce qu' il adviendrait si le Sahara venait à être de nouveau envahi par la mer. H est évident qu' il en résulterait un changement considérable dans l' économie climatérique de nos montagnes. Non seulement la fonte des neiges serait diminuée dans une forte proportion, du jour où le vent du désert que nos pâtres qualifient de mangeur de neige, viendrait à manquer, mais il est probable aussi que sous l' influence du vent exclusivement marin qui l' aurait remplacé et qui serait nécessairement plus humide, les Alpes se chargeraient annuellement d' une masse de neige beaucoup plus considérable. La conséquence en serait, naturellement, une augmentation proportionnelle des glaces, au point que nous pourrions aisément voir les glaciers s' avancer de nouveau jusqu' au milieu de nos vignes et de nos campagnes.
Or, nos dernières recherches dans le Sahara nous ayant appris que le désert est réellement d' âge très récent * ), la mer y ayant séjourné pendant l' époque quaternaire, il n' en devient que plus plausible que l' ex des glaciers des Alpes se rattache, dans une certaine mesure, à la mer Saharienne et, par une conséquence naturelle, que sa mise à sec a été le signal de leur retrait.
En outre, comme il résulte de nos observations que cette transformation s' est opérée d' une manière lente, que c' est graduellement que le désert a pris la place de l' eau, on comprendrait par la même raison pourquoi le retrait des glaciers s' est aussi effectué d' une manière graduelle.
Comme nous n' avons à nous occuper ici que des phénomènes erratiques des Alpes, nous pourrions nous en tenir là, heureux d' avoir enfin trouvé une explication qui satisfasse aussi complètement aux exigences de tous les faits que nous avons examinés. La question se complique lorsqu' on considère les phénomènes erratiques du globe dans leur ensemble. Il est évident que si l' extension des glaces polaires dans le Nord de l' Europe et de l' Amérique ( sans parler de celles qui ont laissé leur trace à la Terre de feu et sur d' autres points de l' hémisphère austral ) est contemporaine de celle des Alpes, les changements survenus dans le désert ne suffisent plus pour résoudre le problème. Il faut chercher une cause plus générale. Mais même dans cette hypothèse, le Sahara peut avoir influé, dans une certaine mesure, sur la marche des phénomènes dans les Alpes.
* ) Bulletin de la Soc. des Se* de Neuchâtel. 1864.