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Parmi les milliers de langues qui existent ou ont existé, il semble qu'il y en ait toujours eu une qui ait été plus " prestigieuse " que ses contemporaines. Le latin fut en ce sens une langue dominante jusqu'au XVIIIe siècle, le français en devint une à son tour jusqu'au XXe siècle et l'anglais a incontestablement acquis le statut de langue mondiale depuis lors. L'exemple antique du bilinguisme latin/grec des Romains cultivés montre que la langue dominante n'est pas nécessairement la langue du pays le plus puissant économiquement ou militairement (comme la situation contemporaine tendrait à le faire croire), mais que la hiérarchisation linguistique repose sur des processus spécifiques que ce livre met au jour.
Le bilinguisme, la diglossie (l'usage au sein d'une même communauté de deux idiomes remplissant des fonctions communicatives complémentaires) et, dans le champ littéraire international, les traductions d'ouvrages sont de précieux indicateurs de ce phénomène.
À travers le cas exemplaire du français, de ses transformations, des formes de domination qu'il a exercées, de l'évolution de son statut, des commentaires que son rôle et sa place ont occasionnés, Pascale Casanova propose un cadre d'analyse novateur des mécanismes de la domination linguistique.
Pascale Casanova enseigne la littérature à Duke University. Elle a notamment publié, au Seuil, La République mondiale des lettres (rééd. " Points Essais ", 2008), traduit dans une douzaine de langues, et Kafka en colère (2011).
Et si Kafka pratiquait la critique sociale la plus radicale? S'il s'était attaché à la question du pouvoir, notamment sous sa forme la plus invisible : le pouvoir symbolique ? S'il avait cherché à nous aveugler par des narrations qui soient des sortes de pièges ?
L'hypothèse ici développée est qu'il prit d'abord conscience du sort tragique des Juifs de langue allemande dans la Prague du début du XXe siècle ; puis, élargissant et comparant différentes situations d'humiliation socialement autorisées, il fut amené à réfléchir aussi sur la domination masculine et sur l'emprise des colons blancs dans les colonies européennes. Mais, pour cela, il semble qu'il travailla ses récits comme de véritables leurres.
Telle est l'interprétation des fictions de Kafka qui est proposée ici : l'invention révolutionnaire d'un " narrateur-menteur " qui renverse tout le processus de la lecture identificatoire.
Curieusement, ce n'est pas dans la littérature qu'on peut trouver des réponses à ces questions, mais bien plutôt dans l'ethnologie allemande, que, en tant que Pragois germanophone, il connaissait bien.
La recherche minutieuse de Pascale Casanova nous fait découvrir un Kafka inédit et combatif, ethnologue et enquêteur, dénonçant sans relâche toutes les formes de la domination avec cette sorte de rage inlassable et invisible qui le caractérise. Elle éclaire les raisons profondes de la colère de Kafka.
La République mondiale des lettres
Quoi qu'en dise la légende dorée de la littérature, il existe une invisible et puissante fabrique de l'universel littéraire. Cette République mondiale des Lettres a son méridien de Greenwich, auquel se mesurent la nouveauté et la modernité des œuvres. Ce livre retrace l'histoire et décrit la structure de ce monde littéraire.
Mais le pays de la littérature n'est pas l'Île enchantée des formes pures. C'est un univers inégal, un territoire où les plus démunis littérairement sont soumis à une violence invisible. L'histoire proposée ici est celle des révoltés et des révolutionnaires littéraires qui sont parvenus à inventer, par la création de formes nouvelles, leur liberté d'écrivains.
Pascale Casanova
Chercheur et critique littéraire, elle a notamment publié, au Seuil, Beckett l'abstracteur (1997), Kafka en colère (2011) et La Langue mondiale (2015). La République mondiale des Lettres a été traduit dans une douzaine de langues.