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Quand je me mêlais de faire le travail de Notre Seigneur
Mon premier relief de montagne ressemblait au chapeau de feutre dépenaillé d' un vieux maçon... il aurait dû être à l' image du Grand Spannort. J' avais alors 14 ans et je ne savais comment me retrouver entre blocs de rochers et blocs de plâtre. Je finis par jeter cette masse informe derrière une haie de mûres sauvages.
Onze ans plus tard, je me rendis souvent auprès de Hans Hürlimann, faiseur de reliefs, dont les doigts s' affairaient ( c' était une commande d' Al Heim ) autour d' un modèle des chutes du Rhin... Spectacle enrichissant qui invitait à agir de même.
Quelques années avant de tomber malade, le professeur Becker avait fait exécuter un nouveau levé topographique du Mürtschenstock en pays glaronnais. Lorsque je lui succédai à l' Ecole polytechnique de Zurich, en automne 1919, je me trouvai devant ce travail encore inachevé, et j' entrepris alors d' en poursuivre l' exécution. Cette intimité avec la montagne éveilla en moi le brûlant désir de la reconstruire sous forme d' un relief. Je dessinai d' abord un plan avec courbes de niveau au 1:10000, puis découpai à l' aide d' une scie à chantourner les couches successives dans des feuillets de bois. Il en sortit un relief à gradins, que je recouvris de pâte à modeler « Plastiline ». J' en tirai ensuite un moulage en plâtre, dont j' affinai les formes superficielles. Le pli rocheux très accuse du Ruchen-Mürtschen, toutes les parois de rochers, les bancs, les ravins, les fractures, mais aussi les pentes d' éboulis et les champs de lapiés allaient fournir autant d' éléments intéressants pour l' en. Ce relief du Mürtschenstock au r: i 0000 ( fort grande échelle ), fut utilisé plus tard à l' Ecole polytechnique de Zurich et à l' Office fédéral de topographie. Il servait de modèle lors des exercices de dessin topographique ( manière de reproduire les rochers. ) Dans une certaine mesure, j' avais réussi mon « travail d' examen de fin d' apprentissage ». Dès lors mes outils de travail demeurèrent en repos pendant bien des années. En effet, jeune professeur dans une Haute Ecole, j' avais trop de besogne pour m' adonner au bricolage.
Entre-temps, le nouveau relevé de la carte de la Suisse, en grande partie photogrammétrique, avait pris son essor. On pouvait déjà disposer ici et là d' excellents plans à courbes de niveau, et cela également pour des espaces couverts de rochers. Je pus obtenir de tels relevés pour les régions du Sunnig Wichel dans l' Etzlital et des Windgällen-Ruchen dans le Maderanertal. Un matériel d' une telle précision m' invita à édifier des reliefs reproduisant des territoires relativement exigus et à grande échelle. Même réduites à ces dimensions, les montagnes n' en doivent pas moins se dresser devant nous dans leur majesté et leur magnificence. Des modèles montagneux envisagés comme des monuments, et non pas comme des' 31 crêpes, voilà ce que j' avais devant les yeux. Mais il me fallait au moins l' échelle de 1: 2000.
En été 1936, je montai un jour en reconnaissance, à travers le Schächental, le Brunnital qu' au Seewligrat, juste au pied de la paroi nord de la Grande Windgällen.
Hostile, sauvagement lacérée, jaillit la paroi de rochers.
L' œil recule avec effroi; à l' entour tout se brouille et vacille.
Dans son angoisse, il cherche où se fixer.
( F. Meyer ) Pendant deux ou trois heures, je regardai comme fasciné la formidable paroi. Y parviendrai-je jamais? Pourrai-je jamais traduire fidèlement en un relief une telle violence? Etait-ce possible? Des années durant, il me faudrait sacrifier chaque minute de liberté, les heures de la nuit, les dimanches, les vacances. Je luttais corps à corps avec la montagne, comme une fois Jacob avec l' Ange.
...Et pourtant, ferme était ma décision. La montagne se fera. Je grimpai, je regrimpai sans trêve, seul ou accompagné de bons amis, à l' assaut de mon nouveau Royaume des cieux.
Pour modeler au 1: 2000, les cartes, les plans ne suffisent pas, car sur ces parois abruptes et déchirées, les courbes de niveau s' enroulent en pelotes enchevêtrées ( illustration r o8 ). Il faut donc monter sur place et scruter les moindres recoins. On photographie, on s' incorpore par le dessin les formes du roc et ses structures. Il faut agripper la pierre des pieds et des mains. De telles heures passées au plus haut des crêtes, le long des parois ou tout en bas parmi les éboulis ou les prairies fleuries, sont demeurées pour moi inoubliables. A vrai dire il s' en fallut de peu une fois que les choses aillent de travers. C' était par un beau jour de I ar-rière-été. Accompagné d' un étudiant, excellent alpiniste, je voulus une fois encore escalader la Grande Windgällen pour y photographier quelques détails. Nous avancions rapidement par la voie normale et facile sur le névé oriental. Mais ce- lui-ci, dans sa partie supérieure, était gelé comme en automne et nous avions négligé par malheur de nous munir de crampons. Nous fûmes donc contraints au sommet de l' escalade de tailler à coups de piolet les marches nécessaires. Alors, à 70 mètres au-dessous du sommet, mon piolet, frappant durement, se brisa en deux, juste au-des-sous de la pioche. Je parvins toutjuste à attraper le fer qui venait de sauter, mais laissai le manche dégringoler dans les profondeurs. Il ne nous restait plus qu' à renoncer à la cime et à entreprendre une descente scabreuse à travers la pente abrupte et glacée.
Nous apercevions tout en bas, à Golzeren, les petits bergers, alors que je descendais, une hache au petit manche dans la main au lieu de mon piolet.
Je me trouvais un autre jour sur le Seewligrat, inondé de soleil. Je contemplais une fois de plus la muraille de ma montagne montant à l' assaut du ciel. Alors survinrent de Zinggen, par le travers sur ma gauche, trois hommes et deux femmes. Ils s' assirent dans l' herbe près de moi et se mirent ( ils parlaient l' allemand du Reich ) à pester contre les cartes topographiques suisses. Je ne pouvais naturellement rester indifférent:
- Qu' est qui n' est pas en ordre?, demandai- jeRegardez, répliqua le chef du groupe, là-bas entre les Windgällen et Höhlenstock, il y a sur la carte un chemin qui traverse la paroi; c' est par là que nous avons voulu monter; et pourtant, quelle sale carte! D' un bout à l' autre, pas un seul chemin. Rien que des parois à pic!
- Montrez-moi la carte! répondis-je. C' était une feuille de notre bel Atlas Siegfried.
- Ha, ha! ( je m' étais mis à rire ), c' est une partie de la limite communale d' Unterschächen.
Déçus, nos Germains firent entendre encore quelques grognements et s' en allèrent. L' honneur des cartes suisses était sauf, manifestement.
Sous des nuages de poussière de plâtre, tout en sueur, nous nous mîmes au travail durant l' hiver 1936-1937, dans mon atelier d' Erlenbach. Un aide découpait à la scie les courbes de niveau dans des feuillets de bois. Placés les uns sur les autres, ceux-ci prenaient la forme de montagnes en escaliers, dont nous fîmes des moulages: un bloc du Sunnig Wichel, douze blocs partiels pour le relief géant de la chaîne des Windgällen-Ruchen. Nous ne nous attarderons pas à décrire ces travaux artisanaux, pas si simples à vrai dire, car nous y reviendrons dans notre prochain chapitre.
Vint le jour où se dressèrent, blocs de plâtre sur mes tables, les formes brutes de mes monts rocheux. Dès lors pouvait commencer le travail principal, le modelage tout en finesse de la surface.
Le Sunnig Wichel eut à subir le premier choc: cette petite montagne crénelée allait nous permettre de nous faire la main.
Alors que la paroi du sud-ouest, avec ses contreforts de granite, était déjà modelée à souhait se manifestèrent, tels des éclairs de chaleur dans le lointain, les signes avant-coureurs de l' Exposition nationale de Zurich. C' était en 1938. Mon relief de la Windgällen aurait sa place toute trouvée dans la halle de la géodésie, y démontrant l' extrême précision des levés topographiques modernes. Les collègues partageant ma spécialité n' eurent pas à me solliciter longtemps, car plus belle occasion d' exposer mon relief ne se retrouverait jamais plus. Il n' y avait pas une minute à perdre. Sur le relief de la Windgällen le travail d' affi commença aussitôt. Mais, par là même, le gracieux Sunnig Wichel fut quasiment écrasé par le colosse de la Windgällen. Enlevé à la lumière du jour, il fut fourré dans un coin de ma cave. Il ne se releva plus de ce malheur; il en mourut et fut enseveli.
La paroi nord de la Windgällen est en hauteur et en étendue ininterrompue une des plus grandes des Alpes: longue de 6 km, haute de 800 à 1400 mètres environ. Pour notre relief au i :2000, cela correspondait respectivement à 3 mètres et 40 à 70 cm. La différence en élévation entre la Brunni-Alp et le sommet de la Windgällen comporte 1800 mètres, soit go cm pour le modèle. Les parois mé- ridionales sont elles aussi très respectables. Dans son ensemble le relief exigeait une surface rectangulaire de i ,6 mètre sur 3 mètres.
De telles dimensions ne permettent pas d' exé le modelage en un seul bloc. Le tout fut donc partagé en douze parties. Avant d' entreprendre le fignolage de la surface couvrante, on assembla chacun des blocs deux à deux. Afin d' obtenir un ajustage parfait, on commença par déposer ces géants de plâtre sur un grand plateau, bord à bord, quasiment « sans couture ». Le monstre ainsi obtenu remplissait mon atelier de telle façon qu' on ne pouvait passer d' un côté à l' autre de la pièce qu' en rampant sous les montagnes et sous la table. Les crêtes les plus élevées étaient inaccessibles à mes mains et à mes outils. Force fut de placer une échelle devant et derrière la montagne, l' une et l' autre supportant les extrémités d' une planche au-dessus de l' arête rocheuse. A plat ventre sur ce pont, je parvins à marteler les rochers et à les gratter.
Et maintenant le modelage: minutieux travail de pétrissage pour exprimer jusqu' aux formes les plus discrètes de la surface, la besogne la plus fastidieuse, la plus accaparante, mais aussi la plus déterminante de l' opération. C' est du succès de ces efforts que dépendent la fidélité à la nature et la beauté du relief. Tout à son art, le modéliste pourra alors savourer les sortilèges de la création.
Outre les plans topographiques à courbes de niveau, outre mes propres dessins et les photographies prises par mes soins, je disposais surtout de trois cents paires de stéréophotos aériennes. Se conformant à mes instructions, le Service aérien de la Direction des mensurations cadastrales les avait prises à proximité immédiate des parois rocheuses ( illustration 107 ). Enfin quelques stéréo-photographies ( faites du sol en certains points déterminés par l' Office fédéral de topographie ) vinrent compléter ces documents.
Désormais, dès que j' avais une minute de libre, je prenais mes burins les plus fins ( je les avais fabriqués moi-même ) et me mettais à gratter, à racler autour de mes rochers. Deux aides me furent de grand secours, l' architecte Pierre Favre et le dessinateur Hans Zachmann.
Le modèle terminé doit être exactement conforme à ce qu' on voit dans la nature; on le photo-graphierait que son image devrait faire illusion avec une prise de vue correspondante de la réalité. Cette sorte d' art plastique exige un œil exercé, un don d' observation très développé, des connaissances géologiques et géomorphologiques approfondies et des années d' observation dans le monde des rochers, à marcher, à dessiner sans relâche. Un regard bien entraîné, allié à la connaissance du sous-sol, saisit chaque particularité des formes du relief; on examine les parentés ou les types et parmi ceux-ci les caractères individuels. Les crêtes de montagnes, les pentes, les rochers montrent chacun à sa manière la situation, le gisement du roc, ses aspects les plus divers.
Dans des conditions analogues se révèlent souvent d' étonnantes ressemblances. Une photo détaillée d' un quelconque coin de montagne au Pilate pourrait à s' y méprendre avoir été prise dans le massif du Säntis: telle autre d' un glissement dans un ravin schisteux du Prättigau est la réplique presque parfaite d' un endroit du val de Lugnez. Même un aveugle en géologie s' apercevrait que le Bietschhorn est une montagne cristalline et la Windgällen une chaîne calcaire. En bien des lieux aussi, on observera que des surfaces schisteuses, ardoisières, se recoupent obliquement ou perpendiculairement avec des lignes de fractures plus récentes, révélant superficiellement des structures aussi complexes que bizarres. L' œil du connaisseur remarquera bien des choses encore, par exemple la différence entre des sols érodés et des terrains d' accumulation, ou l' aspect dissemblable que présentent des amas d' éboulis selon le degré de sécheresse ou d' humidité qui prévalait autrefois; ou encore les parois de crevasses ou de blocs de glace aux singuliers contours, découpés dans les séracs, conséquences d' affaissements successifs du fleuve de glace, souvent échelonnés en gradins. Les formes des débris abandonnés par les avalanches de l' hiver ne changent guère d' année en an- née. Ils sont conditionnés par le terrain qu' ils recouvrent. Voilà qui est bien insignifiant, dira peut-être mon cher lecteur. Mais c' est justement dans l' enregistrement d' indices aussi minces que réside l' attrait du modelage. L' inobservation corrompt la qualité; un relief de montagne ne serait alors rien de plus qu' un tas de sable amassé par des gamins.
De banales paroles, des classifications, des interprétations scientifiques exprimées par de simples mots, des présentations d' exemples typiques ne parviendront jamais à rendre la richesse inépuisable des formes de la nature... Il en va de même aussi pour ce qui nous entoure de plus près. Il existe en Suisse par exemple des centaines de milliers de maisons, mais aucune n' est tout à fait pareille à l' autre. Dans notre langage descriptif, nous nous servons du vocable général, symbolique, de « maison ». Et quand il s' agit de dépeindre la montagne, nous avons inévitablement recours à des mots figures de remplacement et qui nous sont familiers, ainsi: tour, toit, arête, épaule, banc, corniche, pied, cheminée, pyramide, aiguille, dent, corne, côte, etc, mais nous ne nous rapprochons guère de la surabondante variété des formes individuelles.
L' auteur d' un relief en cours de modelage s' ap encore bien plus de son objet d' observa, des formes telles qu' elles sont dans la nature. De ce contact étroit se dégagent un charme unique, vraiment fascinant, et une tension qui trahit le bonheur et procure la plus haute satisfaction. Voilà ce qui fait battre le cœur de l' artiste et entraîne son burin infatigable de rocher en rocher.
A vrai dire, et c' est l' autre face de ce labeur, cette imitation se borne à montrer, elle n' explique pas. Mais elle favorise pourtant l' explication et la compréhension.
Ainsi progressait gaillardement le relief de notre Windgällen. C' est alors que s' annonça, au printemps 1938, un ancien président du CAS, M. Emil Erb de Zurich.
- Il nous faudrait une montagne. Le CAS a aussi quelque chose à présenter à l' Exposition na- tionale. C' est pourquoi nous devons avoir une montagne.Vous devez nous en fabriquer une, un grand relief de montagne!
- Vraiment, répliquai-je, vous arrivez bien tard, je suis tellement surcharge qu' il m' est malheureusement impossible de vous faire la moindre montagne.
Mais l' ancien président central ne lâchait pas aisément sa proie. Il y revenait sans cesse, il exigeait:
Vous devez nous faire une montagne! Les mois s' écoulaient et je ne me lassais pas de répondre:
— Non, je regrette.
Ma raison disait non, alors que dans mon cœur, l' inquiétude croissait de semaine en semaine; elle chuchotaitavec toujours plus d' insistance: Fais-la.
A titre de contre-exemple, j' aurais bien voulu placer à côté de la Windgällen, expression typique d' un bloc calcaire des Alpes ( malm ), un sommet cristallin, à la même échelle. En secret, j' explorai le domaine du possible. Mais d' où me viendrait la force? D' où tirer le matériel photographique? Le Service topographique fédéral ne possédait alors aucun document neuf d' une grande et belle montagne de granite ou de gneiss à l' échelle voulue. Je m' entretins avec le professeur Max Zeller de l' Ins de photogrammétrie, à l' Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Mon aimable collègue tomba d' accord, et nous choisîmes de concert un des plus beaux sommets cristallins, le Bietschhorn en Valais. Aide de quelques étudiants, il s' enga à exécuter, au cours des prochaines vacances universitaires, un relevé photogrammétrique au 1 :5000, avec évaluation des courbes de niveau à 1 o mètres d' équidistance. Un groupe de six autres étudiants topographes devait me prêter main forte pendant le semestre d' hiver; à partir des relevés topographiques, on pourrait alors édifier le gros-œuvre d' un relief à l' échelle I: 2000.
Les choses n' en étaient pas encore là que revenait à la charge l' ancien président central:
— Faites-nous donc une montagne! répétait-il inlassablement.
- Peut-être, répondis je, mais je ne révélai pas d' une syllabe mon arrangement avec le professeur Zeller et les étudiants. J' invitai chez moi l' ancien président central et les membres de son comité d' exposition, afin de délibérer une fois encore:
- Peut-être pourrais-je vous fabriquer quelque chose de convenable, avais-je fini par déclarer.
Légèrement animés par l' espoir, ces messieurs faisaient preuve d' enjouement. J' avais commence par verrouiller la porte de mon atelier et je conduisis mes visiteurs à la cave. En ce temps-là se trouvait encore, dans un coin ténébreux, le petit relief inachevé du Sunnig Wichel.
- Regardez, je pourrais encore vous terminer cette montagne à temps pour l' Exposition, si vous en êtes satisfaits.
Les quatre messieurs se dévisageaient avec embarras.
- Eh! bien, Monsieur, c' est oui, s' il n' y a rien d' autre de possible! La déception se lisait sur leurs traits, et moi j' avais peine à réprimer un malin sourire. Je déclarai innocemment:
- Venez dans mon atelier pour discuter de la chose.
J' ouvris la porte et alors apparut dressé dans sa majesté le relief de la Windgällen. Les quatre membres du comité étaient pétrifiés. L' ancien président, respirant avec peine, prit la parole:
- Alors, dit-il lentement et en pesant ses mots:
- Vous êtes un sacre malin! Vous avez là une montagne merveilleuse et grande, et celle que nous pourrions obtenir est tellement insignifiante!
Il ne m' était plus possible de garder mon sérieux:
-Je ne puis vous donner le grand relief, répon-dis-je avec malice, parce qu' il est destiné à un autre secteur de l' Exposition, mais je vous ferai aussi une grande montagne, tout aussi grande, malgré le retard de votre commande. Que diriez-vous du Bietschhorn, à la même échelle que la Windgällen? Alors les quatre membres du comité me sautèrent au cou.
Nous allions désormais nous acharner sur nos blocs de gypse, raclant, grattant, plâtrant. Puis vint le jour enfin où furent achevés les modèles originaux. Six grands blocs pour les Windgällen et trois pour le Bietschhorn, si beaux, si éclatants de blancheur. Dans un atelier de stucage on en tira des modèles de plâtre, trois pour les six de la Windgällen et quatre pour les trois du Bietschhorn. Ces trente masses ainsi juxtaposées formaient un labyrinthe de blocs scintillants comme la neige. Un groupe de blocs de la Windgällen et un autre du Bietschhorn furent alors transportés en hâte aux emplacements qui leur étaient réserves à l' Exposition nationale. Ils y furent ajustés et je coulai du plâtre dans les rainures qui les séparaient. Encore un bref travail sur les raccords et tout fut en ordre.
Mais il me fallait encore peindre mes montagnes. Le directeur de l' Exposition nationale, le célèbre architecte Armin Meili, plus tard conseiller national, était venu sur les lieux. Il admira dûment les ouvrages.
- Laissez-les donc ainsi sans les peindre, me dit-il avec insistance, une seule teinte légère comme du marbre. Ils sont tellement plus beaux, plus plastiques que si on les enduit de couleurs. Les dieux de marbre de la Grèce ancienne ne sont pas peints non plus.
Je réfléchis longuement. Meili avait raison. Les fines membrures dans les parois de rochers auraient à pâtir d' une couche de peinture. Sous ce 1' œil le caractère abstrait du monument serait compromis. La vue sensible de l' artiste n' a pas besoin de couleurs. Mais pour le topographe, un bloc de marbre blanc n' est pas une montagne, malheureusement. Il n' y a pas de ressemblance avec la nature sans coloration naturelle, et le profane serait à peine capable de distinguer entre les éboulis, les névés et les hauts pâturages. Je choisis un compromis: je peignis, mais dans les teintes légères, rien qu' un souffle de couleur, et la réussite me donna raison... Et qui voudra en savoir davantage sur ce genre de peinture voudra bien lire le chapitre suivant.
90 Relief du Rigi au i: 25000, construit par Joseph Martin Baumann en 1816, montrant l' éboulement de Goldau, survenu en 1806 Musée du Jardin des Glaciers, Lucerne. Photo E. Imhof 91Relief de l' Alp stein ( massif du Sœntis ) au 1:66000 environ, construit par Karl August Scholl en 1846 Musée historique de Saint-Gall. Photo E. Imhof 92 Glacier des Alpes. Exemple d' un relief didactique construit par Albert Heim à l' échelle de 1:18000 environ. Plusieurs musées possèdent des copies de ce relief Photo Musée du Jardin des Glaciers, Lucerne Le relief de la Windgällen se déployait maintenant dans le pavillon de la mensuration et de la cartographie à l' Exposition nationale. A bonne hauteur au-dessus des crêtes rocheuses avait été installée une orbite solaire de l' aube à la nuit. De petites lampes rondes fournissaient la lumière. Ainsi jeunes et vieux pouvaient, au moyen d' un tableau de commande, changer à leur guise ou selon l' heure de la journée les rayons du soleil artificiel. Ce procédé avait une grande signification, car il montrait comment pouvait se transformer complètement, selon la position du soleil, le visage de la montagne. Et toute la richesse des formes du terrain était ainsi exactement révélée.
Aussi inattendue que bienfaisante fut l' allé d' un groupe d' aveugles qui vinrent un jour sinon voir, du moins visiter l' Exposition nationale. J' avais fait dresser un chevalet, à l' intention de ces hôtes, devant le relief de la Windgällen, afin de leur permettre de toucher la montagne. Je les accompagnai l' un après l' autre. Je les conduisis d' un alpage jusqu' au sommet à travers les éboulis, la neige et une crête de rochers. Leur bonheur était indescriptible. L' un d' entre eux exultait:
- Maintenant, je suis en haut, tout en haut!
Puissent les aveugles n' avoir pas été les seuls à se réjouir!
Pendant ce temps, le Bietschhorn brillait de tout son éclat dans la salle d' exposition du Club alpin suisse. Le moulage et la peinture n' avaient été terminés que peu avant l' ouverture de l' Expo nationale. Faute de temps, la peinture ( à la gouache ) n' avait pu se faire avant le séchage complet du plâtre. C' est pourquoi durant les premières semaines, un pâle duvet de moisissures suinta de toutes les crevasses du glacier. J' en fus réduit à me rendre tous les deux jours sur les lieux pour faire disparaître cette floraison indésirable.
A la fermeture de l' Exposition, mes deux reliefs prirent le chemin montant à l' Ecole polytechnique de Zurich, à l' Institut de cartographie, où ils furent appréciés longtemps comme matériel de démonstration. La place venant à manquer, l' énorme relief de la Windgällen dut faire retraite; 93Albert Heim vers igoo Ecole polytechnique fédérale de Zurich, Collection d' histoire des sciences 94Xaver Imfeld vers i8go De: Schweizerische Portrait-Galerie, vol.3, feuille 262. Reproduction: Bibliothèque centrale de Zurich 95 Fridolin Becker vers igoo Ecole polytechnique fédérale de Zurich, Collection d' histoire des sciences on le relégua d' un coin à l' autre du bâtiment, condamné à devenir lentement la victime d' une civilisation dévoreuse d' espace. Mais lorsque les nouvelles installations de la Haute Ecole furent occupées en 1978, au Hönggerberg près de Zurich, j' entrepris de soumettre l' enfant de mon tourment à un nettoyage et un rafraîchissement approfondis. Le relief fut ensuite dépose, et pour longtemps, dans l' immeuble HIL, bien à l' abri dans son petit palais de verre éclairé a giorno. Quant au Bietschhorn, un exemplaire se trouve à l' Institut de cartographie, dans le même bâtiment.
En ce qui concerne les autres exemplaires, après assemblage de leurs blocs constituants, ils ont trouvé depuis longtemps leur emplacement public et définitif. En voici la liste:
Musée alpin suisse, à Berne: la Windgällen et le Bietschhorn, l' un et l' autre peints, sous vitrine éclairée artificiellement. On peut y voir aussi un relief du Mürtschenstock.
Maturwissenschaftliche Sammlungen der Stadt Winterthur: Windgällen et Bietschhorn, tous deux peints et bien présentés.
Museum der Stadt Solothurn, Naturhistorische Abteilung: Un exemplaire du Bietschhorn, peint. La couverture vitrée est malheureusement un peu étriquée.Trad. E.L. Paillard