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Il y a des personnalités du monde culturel dont l’ampleur dépasse de loin les limites des pays où ils sont nés et ont vécus, et dont les noms propres sont devenus quasiment communs. C’est le cas de Vladimir Horowitz, une légende du piano, récompensé par plus de Grammy Awards que n’importe quel autre musicien classique.
Dans la version anglaise de Wikipedia, il est présenté comme « a Russian-born American classical pianist ». En français, on apprend : « Vladimir Samoïlovitch Horowitz (en russe : Владимир Самойлович Горовиц, en yiddish : וולאדימיר סאַמוילאָוויטש האָראָוויץ), né à Berditchev ou (selon Horowitz) à Kiev (Empire russe) le 1er octobre 1903 et mort à New York le 5 novembre 1989, est un pianiste d’origine russe, naturalisé américain ». En russe, il est identifié comme « pianiste soviétique et américain d’origine juive ». Pourtant, les trois « variations sur le thème de Horowitz » convergent : il fait partie des plus grands virtuoses de l’histoire du piano. Et c’est ça qui compte.
Vladimir Horowitz naquit et grandit à Kiev. L’amour pour la musique lui fut inculqué par sa mère, diplômée du collège de musique où le jeune Vladimir fit son entrée en janvier 1913 ; six mois plus tard – le collège ayant changé de statut –, il se retrouva étudiant du Conservatoire de Kiev. Il termina ses études en 1920 mais dut quitter le Conservatoire sans diplôme, faute de certificat d’études secondaires. Il donna son premier concert public à Kiev en 1921, avant de parcourir l’Union soviétique. Le 25 septembre 1925, il eut la chance de partir en Allemagne sous prétexte de continuer ses études. Deux jours avant son départ, il joua à Leningrad le Premier concerto de Tchaïkovski – qu’il venait d’apprendre et qui allait l’accompagner toute sa vie.
Établi aux États-Unis et mondialement connu, Vladimir Horowitz ne retourna en URSS qu’en 1986 pour donner deux concerts historiques : l’un à Moscou, l’autre à Leningrad. Ayant assisté à celui de Moscou, je peux vous assurer que c’était là une soirée extraordinaire ! « J’étais excité. C’était mon pays. J’ai regardé par le hublot [de l’avion] et j’ai dit que c’était la Russie. C’est ici que je suis né. C’est ici que j’ai grandi. Je n’aurais jamais pensé avoir ce genre de frisson, cette nostalgie, ce souvenir des choses passées. Tous les Russes éduqués ont certaines choses dans le sang qui ne disparaissent jamais. Nous avons grandi en lisant Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov. Nous avons tous, et pas seulement les musiciens, Glinka, Moussorgski, Rimski-Korsakov et Borodine dans nos oreilles. C’est à cela que je retournais, et cela m’a rappelé des souvenirs. Même la fierté de la vieille mère Russie » ; ainsi décrivit-il ses émotions de ce voyage l’année suivante (cité dans : Jonathan Wix et Harold C. Schonberg, « Horowitz: His Life and Music », The Musical Times, vol. 134, n° 1800, février 1993, p. 93).
Son tout dernier concert, Horowitz l’a joué le 21 juin 1987, à Hambourg. Le 4 novembre, il travaillait encore sur un enregistrement. Le lendemain, il mourait d’une crise cardiaque.
Le Concours international pour Jeunes Pianistes en mémoire de Vladimir Horowitz fut fondé à Kiev, sa ville natale, en 1995. Depuis 2004 il fait partie de la Fédération mondiale des Concours Internationaux de Musique. Évidemment, il était impossible de tenir le concours dans un pays en état de guerre. Mais « impossible » n’est pas un terme musical. La Fédération, dont les locaux se trouvent à Carouge, soutenue par le ministre de la culture de l’Ukraine, Oleksandr Tkatchenko, et le maire de Kiev, Vitali Klitchko, a eu l’idée d’organiser le déménagement provisoire du Concours Horowitz de Kiev à Genève : ses dirigeants ont jugé ce geste plus efficace que « juste » un énième concert de bienfaisance. Effectivement !
Chose dite, chose faite. 303 jeunes pianistes ont souhaité participer au concours de Kiev, version genevoise. « Le niveau de performance était extraordinaire, et le processus de sélection s’est avéré très, très difficile » : il est rare de lire un tel aveu sur le site officiel. Pour finir, 29 jeunes vont concourir dans la Salle Franz Liszt du Conservatoire de Genève du 13 au 19 avril ; la somme totale des prix réservés dépasse CHF 70’000. Parmi ces 29, a-t-on appris, il y a quatre Ukrainiens, un Russe, un Biélorusse, outre des Européens et des Asiatiques.
Vous imaginez bien que la sélection professionnelle n’a pas été l’unique problème rencontré par les organisateurs. « Dès le début nous avons décidé de garder le concours ouvert à tout le monde, y compris à la Russie et au Bélarus, et nous avons trouvé une réponse positive chez nos collègues ukrainiens », m’a expliqué Florian Riem, le secrétaire général de la WFIMC. « Mais leur attitude a changé avec le prolongement de la guerre : il est difficile de garder l’ouverture d’esprit sous les bombes. Néanmoins, et étant parfaitement conscients de leurs sentiments, nous avons insisté sur le fait que la Suisse n’est pas l’Ukraine et que notre Fédération est réellement mondiale et doit rester telle sans discriminer personne sur la base de sa nationalité. Nous l’avons répété sans cesse ; ce n’était pas facile. Vous comprenez qu’à un moment donné tout le discours sur la diplomatie culturelle, sur la musique comme langage universel, n’a plus d’effet. Je n’exige pas que les gens s’aiment, juste qu’ils s’acceptent mutuellement comme ayant les mêmes intérêts, ayant des familles et se trouvant impliqués, tous, dans cette tragédie ».
Je ne peux qu’applaudir cette approche qui a, entre autres, apporté au projet le soutien d’une importante fondation genevoise. Et j’accepte sans difficulté l’absence de l’indication du « pays » (indication remplacée par celle de trois villes – la ville de naissance, celle des études et celle du domicile) des candidats comme des membres du jury présidé par Kirill Karabits. Ce chef d’orchestre ukrainien depuis longtemps établi en Grande-Bretagne considère cette édition bien particulière du Concours Horowitz comme « un investissement pour le futur de notre pays ».
Afin d’éviter des confrontations politiques ainsi que toute discrimination, la WFIMC recommande à tous les membres-organisateurs des concours de faire signer à tous les participants sans exception une déclaration que leurs propos ou actions ne causeront pas d’ennuis au concours, à ses participants et partenaires. Une alternative raisonnable par rapport aux déclarations publiques (via YouTube) quelquefois exigées des musiciens russes depuis le début de la guerre et punissables en Russie.
Un seul Russe dans un concours de musique, ce n’est pas beaucoup. On peut suspecter que la raison se cache dans un manque de confiance dans l’objectivité du jury – dont trois membres sur neuf sont ukrainiens. Ce concours serait-il donc un de ces événements culturels politisés, avec la victoire d’un candidat ukrainien décidée d’avance ? « J’en doute », me dit Florian Riem. Tant mieux, et que le meilleur gagne !
P.S. : Notons que Le Concours P.I. Tchaïkovski de Moscou a été exclu de la Fédération mondiale en avril 2022 comme étant directement soutenu par le ministère de la culture russe et utilisé comme moyen de propagande. Une situation que Florian Riem déplore.
www.horowitzv.ch