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L'invité/Alain Rey
La langue, une arme de séduction massive
Alain Rey dirige la rédaction du «Grand Robert». Auteur de nombreux livres et articles, chroniqueur de la vie des mots, il était invité en avril à donner une conférence à l’Université dans le cadre du 450e anniversaire de l’institution
Alain Rey: Toutes les langues sont des armes, en ce sens que la politique et la volonté de faire passer des messages se tapissent toujours non loin d’elles. Mais, plus qu’aux armes conventionnelles ou à celles de destruction massive, les idiomes ont trait, selon moi, à la séduction.
Comment le français est-il parvenu à s’imposer au sortir de l’époque romaine?
Le français n’apparaît pas soudainement. Comme toutes les langues, il naît, au contraire, par mouvements, par poussées successives, et, en l’occurrence, partout où le latin écrit va céder du terrain. Cette naissance a cours au XVIIe siècle, alors que toute la France méridionale parle en langue d’oc. C’est en Touraine qu’un premier noyau du français commence à se définir, sous l’impulsion de François Ier. Le souverain officialise la langue française et encourage le développement de sa forme écrite en invitant des poètes et des écrivains sur les bords de la Loire. Ainsi Joachim Du Bellay ou Pierre de Ronsard vont-ils fixer, en s’en inspirant pour écrire, les modalités du français des Tourangeaux; en cette entreprise, le Père et Restaurateur des Lettres s’inspirait du projet conduit par Dante Alighieri pour «inventer» l’italien officiel à partir de la langue parlée en Toscane.
Ce mouvement est-il confiné aux frontières géographiques de la France actuelle?
Non, à Genève, le français connaît un essor important dès le XVIe siècle, sous l’impulsion de Calvin qui veut publier son Institution de la religion chrétienne dans cette langue. La ville sera du reste francisée avant les Etats de Savoie, où cohabitaient des locuteurs s’exprimant en franco-provençal, toscan et piémontais… Il est également surprenant de songer qu’Amsterdam et Rotterdam furent, à cette époque, des foyers de la francophonie écrite, par la présence des protestants français qui, fuyant la répression, s’étaient réfugiés dans ces villes du nord de l’Europe. On le voit, dès le début, à partir d’une base normande de latin germanisé, le français n’éclôt pas en un lieu précisément circonscrit, mais en plusieurs endroits, dont certains s’inscrivent au cœur du berceau historico-géographique de la France, et d’autres bien au-delà de ce territoire.
Pourquoi la langue relève-t-elle si fortement de l’affectivité?
La langue relève du symbolique. Elle véhicule toujours des contenus affectifs collectifs. L’étudier, c’est donc faire recours à la psychologie sociale ou à la sociologie psychologique. Par exemple, étudier le créole en Haïti, une langue dont la vitalité force l’admiration, équivaut à se pencher sur un drame: celui de la colonisation.
Le français exerce-t-il toujours un pouvoir de séduction sur les écrivains étrangers?
La littérature met en lumière ce lien intime de l’individu locuteur à la langue. Il est en effet intéressant de constater que, parmi les écrivains qui travaillent dans une langue qui n’est pas la leur, nombreux sont ceux qui choisissent aujourd’hui encore le français. Bien sûr, l’anglais, langue internationale, reste, en littérature aussi, l’idiome de prédilection de la majorité des auteurs. Mais le français, tout comme le russe, le portugais ou l’espagnol – la colonisation expliquant ceci –, reste très prisé. Même certains écrivains qui n’apprécient pas la France ni sa politique ou son histoire, choisissent, malgré cela, de migrer en langue française. D’autres facteurs, plus personnels ou d’ordre esthétique, président sans doute à ce choix.
Le slam, le rap, tous les «styles libres» que pratiquent des catégories souvent jeunes de la population, affaiblissent-ils les langues?
Je pense qu’ils compromettent l’homogénéité des systèmes linguistiques; du même coup, ils les enrichissent plutôt que de les affaiblir. Bien que peu aisé à faire, l’exercice d’un bilan permettrait de faire la part des apports et celle des pertes: d’un côté, par le déficit effectif que le style libre creuse au niveau du respect des règles majoritaires d’expression, celui-ci va provoquer des à-coups sur le plan de la communication. Mais de l’autre, par les nouvelles formes d’expression qu’il encourage, et qui bien souvent sont des fautes, il induit du changement, donc une évolution et un certain renouvellement.
Le bilan est donc nul?
Pour affiner une analyse de ces phénomènes, il faudrait commencer par distinguer ce qui relève de l’oralité de ce qui a trait à l’écrit: le langage des textos, c’est de l’oral transposé. Il ne saurait menacer l’écrit, qui reste soumis aux règles en vigueur. Lorsque, au XVIe siècle, on a réglementé le français pour le faire accéder au statut de langue écrite apte à concurrencer, puis à remplacer le latin, ce sont des lames de fond qui ont secoué la langue et les formes auxquelles on avait jusqu’alors recouru pour l’écrire.
C’est-à-dire?
L’introduction d’une syntaxe, qui se devait de caractériser une forme neuve et de marquer le passage du français «moyen» à ce qui devait devenir le français «classique», a métamorphosé, avec un rigorisme sans précédent, l’ordre des mots dans la phrase. Notez bien qu’en fait d’ordre, l’ancienne syntaxe n’en était pas une: une phrase formulée en français moyen se calquait vaguement sur les usages en cours dans le latin de l’époque, un latin fortement «dégradé», au sens où il n’avait plus rien à voir avec celui des textes antiques. Petit à petit, on ne comprenait plus des textes écrits en ancien français et celui-ci s’en trouva relégué au rang de langue étrangère. Or aujourd’hui où tout s’accélère, Racine, Marivaux et Molière sont toujours joués et transmis via la radio et la télévision. Pourtant, on oublie le déficit communicationnel que ces textes engendrent! Car personne ne peut plus comprendre complètement les fables de Lafontaine ou les fantastiques créations de Rabelais: ces textes-là demandent traduction. Toutes les œuvres littéraires du XVIIe siècle sont très complexes à décoder, mais on les lit encore, parce que leur attrait esthétique perdure et parce que rien de si puissant n’a jamais été écrit en français. Il n’empêche que la difficulté de lecture existe et qu’on s’en aperçoit par comparaison de l’histoire du français avec celle des autres langues européennes. Un italophone moyennement cultivé saisira peut-être 80% des écrits de Dante Alighieri, tandis qu’un francophone du même niveau culturel, à peine quelque 20% d’un poème de Ronsard.
Imaginez-vous que les langues puissent avoir un sexe?
Oui, au plan de la symbolique affective. D’où le relativisme complet se rattachant à cette question: l’italien sera féminin pour un-e Allemand-e, mais je ne pense pas qu’il le sera pour un-e Espagnol-e. Quant à l’espagnol, personne ne l’imaginerait féminin. Cela pour des raisons d’accumulation de références historiques, folkloriques, imaginaires… L’Espagne, c’est bien connu, est le terreau premier du machisme moderne…
Quel est votre mot préféré?
J’apprécie l’adjectif «luciférienne», par sa double nature, étymologique et historique. La première donne au terme son sens de «porteuse de lumière», la seconde celui de «voie terrible», qui réfère à Satan.
Et celui que vous aimez le moins?
Il y en a plusieurs! Tous ces mots-valises fabriqués avec des éléments anglo-saxons dépourvus de sens me semblent mal fichus. Prenez le «handisport»: Je trouve le terme extravagant. Quant à «bureautique»… Je le hais! En premier lieu, parce que je n’aime pas le bureau. Et puis, ce «-tique» me paraît avoisiner le comble du ridicule!
Propos recueillis par Sylvie Délèze