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L'historiographie française appelle déchristianisation le refoulement de la religion, en l'occurrence chrétienne, du domaine public vers la sphère privée. La sécularisation de la société qui en résulte est désignée par le mot "laïcité". L'allemand emploie pour ce processus le terme plus vague de Säkularisierung, qu'il distingue en principe de Säkularisation, utilisé pour désigner la sécularisation des biens du clergé, soit l'annexion par l'Etat, sans l'accord de l'Eglise, de ses droits de souveraineté, de propriété et d'usage. Pour les sciences humaines, la sécularisation de la société représente la libération des comportements et des consciences de l'influence religieuse, alors que les sciences sociales s'intéressent à la perception que les hommes des XIXe et XXe s. ont eue des relations entre société et religion.
A l'origine de la sécularisation de la société, il y a le pluralisme religieux légitimé par la Réforme au XVIe s. Il est vrai que la Suisse de la fin du Moyen Age n'était pas entièrement christianisée puisque des représentations préchrétiennes, ou plus précisément magiques, continuaient à servir à l'explication et à la maîtrise de la réalité. Ce n'est cependant pas uniquement cette religiosité populaire dissidente qui était combattue, mais d'autres orientations comme l'attestent les persécutions des hérétiques ou des juifs. Les guerres de religion amenèrent une parité des deux confessions ou, si l'on préfère, les débuts du confessionnalisme. Du côté protestant, il amena la formation d'une foi spécifique et, d'un côté comme de l'autre, un engourdissement que seuls le piétisme et les Lumières purent dissiper.
En Europe, les Lumières contribuèrent pour trois raisons à la déchristianisation. Les sciences naturelles remirent en question l'image du monde héritée du Moyen Age; les théories sur l'Etat conduisirent à la naissance d'un droit public religieusement neutre et rendirent possible une déconfessionnalisation de la vie politique et sociale; la philosophie portée sur la raison favorisa une critique des religions qui aboutit à une compréhension non dogmatique du christianisme.
En Suisse, les Lumières trouvèrent un bon accueil chez les piétistes et, du côté catholique, chez les ecclésiastiques favorables à une réforme. Les changements qu'a pu subir la conscience religieuse de la population au XVIIIe s. n'ont guère été étudiés en Suisse, contrairement à ce qui s'est passé en France. Tandis que les piétistes critiquaient l'Eglise d'Etat (Eglise et Etat) et réclamaient la liberté de conscience, des catholiques éclairés prenaient parti pour une tolérance de fait. Les quelques revendications touchant la liberté de conscience individuelle ne sortirent toutefois pas du cadre de chaque confession. L'orientation résolument antiecclésiastique du déisme français (Athéisme, Anticléricalisme), qui se répercuta politiquement pendant la Révolution française, gagna aussi la République helvétique avec son programme laïcisé d'un Etat "sans religion".
Auteur(e): Rolf Weibel / WW
En introduisant la liberté d'établissement, la Constitution fédérale de 1848 élargit la liberté religieuse. Tout Suisse appartenant à une confession chrétienne put s'établir dans tout le territoire helvétique et jouir de la liberté de culte. La liberté de croyance et de conscience (Droits de l'homme) ne fut toutefois garantie que par la Constitution de 1874. Il fallut pour cela que les deux confessions fassent preuve de plus d'autonomie face à l'Etat, ce qui contribua d'ailleurs à leur développement et à une plus grande présence des Eglises. Les nouvelles libertés permirent la montée de mouvements religieux et idéologiques alternatifs (sectes, anthroposophie).
Les mouvements politiques, en particulier le libéralisme, eurent pour effet une confrontation entre le catholicisme conservateur et l'Etat radical (Kulturkampf), de même que des conflits internes, surtout chez les protestants (querelle sur la Confession de foi). Le développement d'une bourgeoisie protestante et libérale et le renforcement du mouvement ouvrier donnèrent naissance à des cultures laïques, voire anticléricales. Il s'ensuivit une perte de puissance des Eglises sans que le nombre de croyants diminuât. Lors du recensement de 1900, seuls 2,1% de l'ensemble de la population (0,5% des Suisses) se déclarèrent sans confession.
Auteur(e): Rolf Weibel / WW
Au XXe s., la religion officielle perdit de son influence dans la vie publique, si bien que l'Américain Howard Becker put affirmer qu'elle n'était plus "un moyen de contrôle social". Le phénomène retint l'attention des sociologues. La sociologie de l'Eglise commença d'étudier le comportement des membres d'une confession, puis la sociologie de la religion plaida dans les années 1960 pour un changement de l'axe de perception. Le recul du facteur ecclésiastique ne signifiait nullement la fin de la religion, mais la transformation de sa nature. La déchristianisation devint dès lors un processus de différenciation des divers segments de la culture, dont chacun devenait autonome. Le pluralisme, la déconfessionnalisation, la dédogmatisation, la désinstitutionnalisation et l'individualisation des sentiments religieux ne devenaient plus que des conséquences de cette différenciation.
Lors des recensements d'après 1970, le nombre des habitants sans confession s'accrut de façon frappante. Alfred Dubach et Roland J. Campiche donnèrent pour la première fois une vision différenciée de la question dans une étude en sociologie de la religion entreprise en 1988-1989 dans le cadre du programme national de recherche "Pluralisme culturel et identité nationale". Selon eux, plus de 90% des Suisses se sentent liés à une Eglise et la stabilité confessionnelle reste forte, même si les identités collectives tendent à s'estomper. Selon une typologie empiriquement établie, Dubach et Campiche comptent 7% de "chrétiens exclusifs", 25% de "chrétiens religieux au sens large", 51% d'"humanistes religieux", 12% de "néoreligieux" (personnes liées aux nouveaux courants religieux syncrétistes) et 4% d'"humanistes sans religion". Une enquête menée dix ans plus tard par l'institut d'éthique sociale de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse à Lausanne ne put que confirmer cette tendance. D'un côté, l'orientation chrétienne, la pratique religieuse et la signification de la religion dans la vie quotidienne perdent sensiblement de leur importance; de l'autre, les problèmes religieux gardent toute leur portée, donnant aux Eglises une signification sociale presque plus prononcée. En 1999, une étude œcuménique bâloise révéla que la population de cette ville, dont plus d'un tiers se déclarait en 1990 "sans confession", tient toujours le christianisme pour une forme déterminante de la religiosité, ce qui marque une corrélation entre le fait de se désigner comme chrétien et celui de se considérer comme religieux. Si la tendance à l'individualisation devait se poursuivre, le droit devrait être adapté, bien qu'en 1980 lors d'une votation fédérale et en 1995 lors d'une votation cantonale zurichoise, le peuple ait à nouveau refusé le transfert des Eglises dans le droit privé. Un pluralisme encore plus large aura comme effet que les valeurs communes subsistantes deviendront toujours davantage le substrat de "religions civiles".
Auteur(e): Rolf Weibel / WW