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Dans leurs récentes déclarations, certain-e-s militant-e-s, qui appellent à une prise de conscience urgente sur le climat, soulignent la nature scientifique de leur constat tout en refusant de considérer leur démarche comme politique. Cependant, est-il possible d’envisager des solutions sans passer par une critique du système capitaliste et, en particulier, du culte de la croissance?
Si les premières études scientifiques qui dénoncent l’épuisement des ressources et les dommages à l’écosystème engendrés par la pollution et l’activité humaine ont un impact limité, c’est précisément parce que le dogme de la croissance n’a pas été remis en question. L’écologie est bien devenue une préoccupation publique, comme en témoignent les ministères et autres administrations consacrées à l’environnement ou encore l’invention du concept de «développement durable». Le système libéral a donc su intégrer la critique écologiste sans subir de transformation fondamentale.
En 1972, un groupe d’économistes, d’industriels et d’universitaires réuni-e-s dans le Club de Rome publie le rapport Halte à la croissance? (The Limits to Growth). Le Club de Rome est né quelques années plus tôt dans les couloirs de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont la mission consiste à mutualiser l’expertise économique de ses membres (les pays dits «développés») et à promouvoir des politiques de soutien de la croissance. Comme le FMI, la Banque mondiale et le GATT (ancêtre de l’OMC), l’OCDE appartient à un dispositif international censé assurer l’équilibre économique mondial. A l’époque, la croissance (la progression du PIB) devient le principal outil de mesure de la santé économique d’un Etat, alors que les taux mesurés pendant lesdites «Trente Glorieuses» sont beaucoup plus élevés qu’aujourd’hui.
Au sein du Club de Rome s’amorce une réflexion sur les effets d’une croissance exponentielle à partir de laquelle des scientifiques du MIT réalisent une étude en créant un modèle statistique informatique qui prend en compte des paramètres comme la progression de la population mondiale, l’ensemble des ressources (matières premières), la production agricole, la consommation, etc. Selon ce modèle, l’épuisement des ressources met un frein, puis un terme, au développement économique et provoque une diminution de la population mondiale due au manque de nourriture ou aux conflits armés provoqués par la pénurie. Seul un équilibre entre la production et la consommation des ressources permettrait d’éviter le déclin. Les auteur-e-s du rapport préconisent donc de ramener le niveau de consommation à celui des ressources. Différents scénarios sont envisagés en faisant varier les paramètres dans le modèle. Toutefois, sans abandonner la croissance de la production, toutes les alternatives aboutissent à un effondrement au cours du XXIe siècle.
Traduit en 30 langues et diffusé à plus de 30 millions d’exemplaires, le rapport Halte à la croissance? connaît un important retentissement, d’autant qu’une partie des membres du Club de Rome appartiennent aussi à l’OCDE, parfois désignée comme le «temple de la croissance». Certains nient le caractère scientifique du rapport pour contester ses conclusions, tandis que d’autres prétendent qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter puisque le développement technologique fournira les solutions propres à éviter le scénario catastrophe.
A cette époque, d’autres voix critiquent le culte de la croissance et établissent un lien avec la dégradation de l’environnement. Mais contrairement à d’autres, les membres du Club de Rome cherchent à éviter le débat politique en déclarant que leurs motivations ne naissent pas d’un engagement anticapitaliste et en affirmant adopter une démarche scientifique (fondée sur le modèle statistique informatique).
Mais concrètement, quelles mesures sont nées des constats du Club de Rome? D’abord, au sein de l’OCDE est créé un département consacré à l’environnement qui préfigure les ministères nationaux. Mais surtout, on cherche des solutions compatibles avec une croissance, en posant les bases d’un «environnementalisme de type libéral». Enfin, la réception des travaux du Club de Rome donne naissance au concept de «croissance durable» (sustainable growth), le paradigme fondateur du «développement durable».
En 2013, Dennis Meadows, coauteur de Halte à la croissance?, tire un bilan de l’évolution depuis 1972 dans une publication intitulée «Il est trop tard pour le développement durable»1Publié dans Agnès Sinaï, Penser la décroissance, Paris, 2013.. Il écrit: «Il y a quarante ans, il était encore théoriquement possible de ralentir le cours des choses et de parvenir à un équilibre. Cela ne l’est plus.»
Notes [ + ]
|1.||↑||Publié dans Agnès Sinaï, Penser la décroissance, Paris, 2013.|
L’auteure est historienne.