Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07280.jsonl.gz/922

Tout est précoce en elle comme sa vocation artistique. Née en 1913 à Berlin-Charlottenburg, Meret Oppenheim côtoie très tôt les milieux artistiques, et non des moindres! Elle rencontre chez sa grand-mère l'écrivain et poète allemand Hugo Ball et sa compagne Emmy Hennings, qui feront acte d’insurrection artistique au Cabaret Voltaire de Zurich où ils participent à la naissance du dadaïsme. Elle fait également la connaissance d’Hermann Hesse avec lequel sa tante avait été mariée. Enfin, elle trouva en sa propre mère un archétype féminin. Celle-ci avait été une des premières à intégrer l’Académie des arts de Düsseldorf. Auteur de contes pour enfants, elle s'attacha aussi à défendre le droit des femmes.
L’initiation de Meret Oppenheim au surréalisme est indirecte. En 1928, à 15 ans, elle s’initie aux écrits de Carl Jung, un des amis de son père au point de transcrire les rêves qui alimenteront plus tard son travail d’artiste. Quant à l’avant-garde, elle y est confrontée à l’âge de 16 ans à la faveur d’une exposition dédiée au Bauhaus. Son Cahier d’une écolière, que l’on peut voir à Berne, est publié dans la revue Le Surréalisme même dès 1930. Elle a 27 ans.
En 1932, lors d’un voyage à Paris, Meret Oppenheim découvre une métropole des arts pleine de promesses. Elle y fréquente le cercle des surréalistes -notamment André Breton, Alberto Giacometti et Hans Arp- et en façonne le mythe. Le Déjeuner en fourrure est sa contribution la plus célèbre. André Breton lui avait donné son titre qui faisait allusion au caractère subversif du Déjeuner sur l’herbe de Manet. Il songeait peut-être plus encore à la Vénus en fourrure de Léopold von Sacher-Masoch, qui donna son nom au sado-masochisme. Le Déjeuner donnait des gages à l’esthétique de l’objet surréaliste par le rapprochement incongru et dérangeant de sensations tactiles, gustatives et olfactives. Se conjuguaient fétichisme, érotisme et rapprochement entre femme et animalité qui n’étaient pas pour déplaire aux surréalistes. L’objet par excellence de mauvais goût entraînait fatalement un détournement de fonction très duchampien par la rencontre de réalités hétérogènes, en l’occurrence d’un déjeuner et de la fourrure d’une gazelle de Chine. Meret Oppenheim reconnaîtra toujours l’influence exercée par Marcel Duchamp.
Avec modestie, Meret Oppenheim dépouillait l’œuvre de cette richesse de sens lorsqu’elle relatait avec simplicité sa naissance au Café de Flore. Dora Maar et Picasso admirait un bracelet en fourrure qu’elle avait créé pour l’extravagante Elsa Schiaparelli. Picasso se proposa alors de recouvrir toute sorte d’objets de fourrure comme, avait suggéré Meret Oppenheim, «cette tasse à café». Elle resta par la suite fidèle à ces rencontres d’objets incongrus dont Ma gouvernante (1936) est un autre exemple. Elle avait placé sur les talons blancs d’une paire de chaussure des décorations en papier que les bouchers plaçaient sur l’os du gigot dans les étals. (Voir l'image de tête d'article)
Être un archétype
Elle aura joué un rôle déterminant dans l’élaboration du mythe de la femme surréaliste. Elle incarnait la «femme-enfant», à laquelle contribua Érotique voilée, une série de photographies réalisées par Man Ray en 1933. Le photographe de génie saisit ses traits androgynes dans des nus au cambouis parés d’étrangeté par la présence d’une presse en taille douce. Elle avouait en 1984 avoir accepté leur publication dans la revue Minotaure par «esprit de rébellion», ce qui avait provoqué un «petit scandale», disait-elle.
Au-delà du surréalisme, être une femme allait profondément affecter sa vie et innerver son œuvre. Au début de la Seconde Guerre mondiale, elle rentre à Bâle et traverse de son propre aveu une crise existentielle. «La discrimination séculaire envers la femme pesait sur mes épaules comme un sentiment persistant d’infériorité.» Elle formule ensuite le thème artistique de l’androgynie érigée en modèle. En 1936, elle avait posé non plus nue, mais en costume d’homme, cravate et cheveux courts, ce qui était pire. Le travestissement soulignait encore son physique androgyne assumé; il était aussi le manifeste de la libre pensée, ainsi que l’avait été sa nudité, emblème de son impertinente modernité. Dans Personnage assis se croisant les doigts (1933), le visage absent était forcément asexué. Pléthore d’œuvres signe son adhésion à une avant-garde qui dépasse le champ de l’art. Elle rejetait les codes sociaux d’une société patriarcale et assumera tout au long de sa vie son amour des deux sexes. Le Couple, qui réunit en 1956 deux bottines pour dames dont les pointes se fondent «dans la nuit, à l’abri des regards et pratiquent l’interdit de paire unisexuée étranges», commentait-elle avec poésie, en est l’aveu poétique et à demi-mot.
Être femme
Sa réception en Suisse à son retour en 1932 fut moins clémente qu’elle ne l’avait été à Paris. À l’occasion de sa première exposition en Suisse à la galerie Schulthess à Bâle, en 1936, le critique du National-Zeitung ne la mentionna que par son prénom et se moqua de son absence de maîtrise technique. À la vue de Ma Gouvernante, il écrit: «Là où les objets commencent, l’art s’arrête.» Blessée, elle s’initie à la peinture et au dessin à l’Allgemeine Gewerbeschule (École technique générale) à Bâle.
Elle s’essaie à d’autres techniques certes, tout en demeurant surréaliste, éprise de rêve et d’incongruité. La guerre, elle l’évoque par la métaphore de La Femme-pierre (1938), ce corps de femme composé de galets qui exprimait bien cette chape de plomb paralysant toutes les énergies vitales. Pétrifier les êtres est l’affaire des contes de fées. Chez les surréalistes et particulièrement chez Magritte, elle est de l’aliénation. Meret Oppenheim vécut ce contexte de la guerre dans un climat de réelle dépression.
À l’heure où la question du genre «fait débat», Meret Oppenheim apparaît comme une pionnière. Peinture votive (Ange exterminateur, 1931) exprime sa révolte contre les rôles sociaux attribués aux femmes qui l’avaient amenée à prendre la décision de ne pas avoir d’enfant. Le thème classique de la Vierge à l’enfant ou plus justement de la Pieta est subverti en un cauchemar. Elle s’insurge contre la biologie de la différence entre les sexes. La Vénus primitive (1962), silhouette en terre cuite, rappelle les déesses archaïques de la fertilité, en particulier la Vénus Willendorf du paléolithique. Le calcaire est un renvoi au mythe de la création biblique.
Meret Oppenheim est aussi féministe lorsqu’elle s’inspire de grandes figures de l’histoire, telle Geneviève de Barbant qui, selon la légende du VIIIe siècle, aurait été abandonnée dans la forêt parce qu’on la soupçonnait à tort d’adultère. Geneviève privée de son patronyme hante son œuvre et devient l’emblème de la liberté perdue et de l’aliénation de la femme. L'artiste consacre aussi une série en hommage à deux poétesses allemandes proches des romantiques, Bettina Brentano et Karoline von Günderode.
Dans les années 1970, son culte de la liberté fit de Meret Oppenheim une icône du féminisme. Artiste surréaliste protéiforme, elle participa à la redéfinition des marges de l’art, inspirant de nombreux artistes, de Louise Bourgeois à Birgit Jürgenssen. Meret Oppenheim est en cela une avant-gardiste pour nombre de femmes artistes des générations futures.
À voir
Meret Oppenheim: mon exposition
du 22 octobre au 13 février 2022
au Kunstmuseum, Berne.
À lire
Nathalie Dupêcher, Anne Umland
Meret Oppenheim: mon exposition
sous la direction du Kunstmuseum Bern, de la Moma de New York et de la Menil Collection de Houston,
Berne, 2021