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Elle a eu le mérite de s’aventurer dans iune discipline ardue et exigeante, chasse-gardée masculine, où faire carrière pour une femme était particulièrement difficile.
En mars 1939, une cérémonie peu habituelle a lieu dans l’aula de l’Université de Neuchâtel. Le public, qui compte en son sein le président du Conseil d’Etat Antoine Borel ainsi que de nombreux professeurs, vient en nombre assister à l’installation de la première femme appelée à occuper une chaire dans cette université – la chaire de géométrie supérieure -, en qualité de professeure extraordinaire. Cette femme s’appelle Sophie Piccard.
Elle naît le 22 septembre 1904 à Saint-Pétersbourg, cadette d’une famille qui compte déjà deux enfants. Son père, Eugène-Ferdinand Piccard, descendant d’une vieille famille vaudoise, enseigne la géographie physique et la météorologie à l’Université de Smolensk. Sa mère, Eulalie Piccard, née Güée, est une femme de lettres, issue de la famille d’un ingénieur français huguenot.
Sophie a treize ans lorsque la Révolution d’Octobre éclate. La famille Piccard, jusqu’alors privilégiée, n’échappe pas à la tourmente. Durement touchée par les troubles sociaux, elle connaît désormais la faim et le froid. La soeur de Sophie, Marie, décède à l’âge de vingt ans suite à ces privations. Son frère, Alexandre, étudiant à l’Ecole Polytechnique du Don à Novotcherkassk, disparaît dans les affres de la guerre civile. Quant à Sophie, écolière douée, elle poursuit malgré tout ses études. Bachelière à seize ans, elle est contrainte par les autorités en place à enseigner, comme beaucoup d’autres intellectuel-le-s et étudiant-e-s, les rudiments scolaires à une population en grande partie analphabète.
Mais sa passion, sa “vocation” devrait-on dire, est ailleurs, dans l’étude des mathématiques. En dépit des quarante heures hebdomadaires consacrées aux activités sociales imposées, elle s’inscrit à l’Université de Smolensk, où elle soutient en 1925, à l’âge de vingt et un ans, une thèse de doctorat intitulée : “L’attraction universelle envisagée comme problème de mécanique et physique”.
C’est en cette même année 1925 que les parents de Sophie décident de fuir le régime soviétique et de s’établir en Suisse. Les premières années de cet exil helvétique sont des temps difficiles pour la jeune mathématicienne. D’autant plus que ses diplômes ne sont pas reconnus en Suisse. Sophie est donc condamnée à réitérer un parcours académique complet. Alors, en deux ans seulement, elle obtient une licence en mathématiques à l’Université de Lausanne. Deux ans encore et elle passe un doctorat ès sciences mathématiques. Elle complète son cursus par une formation pédagogique et pense enseigne. Hélas, elle trouve portes closes dans l’enseignement secondaire. Qu’une femme étudie les mathématiques, soit. Qu’elle veuille les enseigner, sûrement pas.
Sophie Piccard doit se contenter d’un poste d’actuaire dans une compagnie d’assurances La Neuchâteloise. De 1929 à 1932, elle calcule des probabilités et établit des statistiques. Puis elle est engagée comme secrétaire de direction à la Feuille d’Avis de Neuchâtel.
Les mathématiques restent une passion et son temps libre – la nuit, le samedi après-midi et le dimanche – est consacré à l’étude. L’université lui propose enfin un poste de chargée de cours de géométrie supérieure en remplacement d’un professeur empêché pour raisons de santé. Deux heures de cours, c’est peu, mais elle accepte.
C’est une première étape. En 1938, elle est nommée professeure extraordinaire de géométrie supérieure et chargée de cours dans le domaine du calcul des probabilités et des sciences actuarielles. C’est la première fois qu’une femme est nommée à un tel poste. Sophie Piccard peut enfin se consacrer entièrement à sa passion.
En 1940, hors structures universitaires, elle fonde et dirige le Centre de mathématiques pures. Elle y poursuit ses recherches dans le domaine de la géométrie élémentaire et étudie particulièrement les groupes finis sous la forme des groupes de permutation.
Ce n’est qu’en 1944 qu’elle sera nommée professeure ordinaire. Aux branches déjà enseignées s’ajoute la statistique mathématique. Les étudiant-e-s se souviennent de la difficulté à suivre les cours ardus de la mathématicienne, mais aussi des “perles” qu’ils recelaient. Ils évoquent aussi sa lutte pour l’accès des femmes aux études et à une carrière universitaire. Sophie Piccard est une auteure prolifique, ses publications avoisinent la centaine de titres et la font connaître dans de nombreux pays. Cependant elle gardera toujours l’impression de ne pas être jugée à sa juste valeur et en souffrira.
Tout au long de sa carrière elle participera à de nombreux colloques et congrès internationaux, où elle est connue et très active. Sa vivacité d’esprit, sa capacité à animer les débats en font une interlocutrice appréciée. Ses communications portent, entre 1930 et 1940, sur les ensembles analytiques et les ensembles parfaits. A partir de 1940, elle oriente ses recherches, qui se poursuivent à un rythme impressionnant, sur la base du groupe symétrique. Sophie Piccard fait autorité dans un domaine pointu, hautement spécialisé.
Le décès de sa mère, en 1957, à laquelle elle était profondément attachée, bouleverse la vie de Sophie Piccard. Elle consacre désormais beaucoup de temps et de moyens à la publication des ouvrages littéraires de sa mère, Eulalie Piccard. Celle-ci a en effet une oeuvre considérable à son actif. Il faut citer entre autres : cinq tomes relatant les “Episodes de la grande tragédie russe” couvrant de 1917 à 1942, des essais sur Pouchkine et Lermontov, un essai biographique et critique suivi d’une anthologie raisonnée des oeuvres de la philosophe Simone Weil.
Sophie Piccard décède le 6 janvier 1990 à Fribourg. Elle a eu le mérite de s’aventurer dans une discipline ardue et exigeante, chasse-gardée masculine, où faire carrière pour une femme était particulièrement difficile.
Portrait extrait du livre “Pionnières et Créatrices en Suisse romande XIXe et XX siècles” – Service pour la promotion de l’égalité entre homme et femme – Ed. Slatkine – 2004.
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