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La carrière de Markus Ryffel (ST Bern) a connu des moments fantastiques avec des médailles européennes en salle sur 3000 m à San Sebastian en 1977, à Milan en 1978, à Vienne en 1979 et à Göteborg en 1984, mais c’est surtout ce finish, aussi fabuleux que dramatique, lors du 5000 m des championnats d’Europe 1978 à Prague qui reste dans toutes les mémoires. Avec cette médaille d’argent, le Bernois avait prouvé qu’il était bien l’un des meilleurs coureurs de demi-fond au monde, en témoignent également ses records suisses en date avant les Jeux Olympiques de Los Angeles : 7’41″00 sur 3000 m en 1978, 13’13″32 sur 5000 m en 1979 et 27’54″88 en 1983.
En contrebalance, des blessures ou des gros ratés en grandes compétitions ont été autant d’occasions d’enterrer prématurément sa carrière. En 1980, après les Jeux Olympiques de Moscou, où c’est à coups de piqûres qu’il avait arraché la cinquième place du 5000 m, consécutivement à une vilaine blessure à un pied. En 1982, après les championnats d’Europe d’Athènes, où il n’avait pas pu faire mieux que dixième dans le 5000 m. Ou encore en 1983, après des championnats du monde à Helsinki, qui s’étaient soldés par un abandon dans le 10000 m et une douzième place dans le 5000 m. Mais Ryffel n’aurait pas été Ryffel s’il n’avait pas décidé de vouloir renverser le cours des événements et d’infliger un démenti à tout ce qui pouvait se chuchoter dans son dos… Pour ce faire, quoi de mieux que de le réaliser sur la plus grande scène du monde, celle des Jeux Olympiques.
Un retour en grande forme
La saison 1984 marque le retour en grande forme de Markus Ryffel. Après sa médaille d’argent sur 3000 m aux championnats d’Europe indoor à Göteborg, il effectue une rentrée prometteuse sur 5000 m au meeting de Lausanne en 13’16 et de poussières, derrière un certain Saïd Aouita. Ensuite il gagne un autre 5000 m en Scandinavie avant d’affûter sa pointe de vitesse en remportant le 1500 m des championnats suisses à Zofingen. Enfin le test qu’il s’est imposé à Langenthal sur 2000 m, juste avant de prendre l’avion pour la Californie, l’avait rendu calme et serein, tout en étant certain d’avoir quelques bonnes cartes dans son jeu.
Un bon sens tactique lors des séries
À Los Angeles, Markus Ryffel semble être toujours en forme olympique. Pourtant il faut faire attention de ne pas se faire piéger par la chaleur étouffante qui règne sur la Californie. Et ça se vérifie lors de sa série du 5000 m au cours de laquelle il avouera ne pas s’être senti à l’aise. Vu que ce sont les six premiers de chacune de quatre séries qui passent en demi-finales, il n’y avait à priori pas trop de souci à se faire non plus. Dans la fournaise du Memorial Coliseum, Markus Ryffel met en scène son excellent sens tactique pour s’en sortir sans dommage. Positionné longuement en queue de peloton, il réagit parfaitement en fin de course en se portant même facilement en tête. Et lorsque l’accélération décisive intervient, Ryffel est bel et bien là; il se qualifie facilement en deuxième position, derrière le Kenyan Charles Cheruiyot, et ex-aequo avec l’Américain Steve Lacy et le Britannique Eammon Martin en 13’46″16.
Une qualification pour la finale
Le lendemain, tous les coureurs sont au courant de ce qui les attendent lors des demi-finales : une chaleur épouvantable et un mode de qualification qui semble assez favorable puisqu’il faut terminer parmi les six premiers ou, au pire, parmi les trois repêchés. Il y a du très beau monde au départ et il ne faut absolument pas relâcher la vigilance au cours des douze tours et demi de ce 5000 m olympique. Engagé dans la première demi-finale, Markus Ryffel souffre à nouveau de la chaleur; mais il fait parler encore une fois sa science du placement afin de rester à l’abri de toute déconvenue, qui pourrait surgir à l’improviste. C’est n’est pas Pierre Délèze qui dira le contraire, lui qui vient d’être éliminé en séries du 1500 m consécutivement à une chute, aussi triste qu’incompréhensible, à moins de dix mètres de la ligne d’arrivée ! À trois tours de la fin, le Bernois décide d’accélérer pour assurer sa qualification et il sent que ses jambes répondent parfaitement à ce que son cerveau lui dicte de faire. Ryffel prend avec aisance la troisième place en 13’40″08 derrière le Kenyan Wilson Waigwa et le Portugais Antonio Leitao, mais devant des coureurs de la trempe de l’Irlandais Ray Flynn, du Britannique Eammon Martin qu’il a déjà affronté en séries ou de l’Américain Doug Padilla. La finale promet d’être explosive si on pense que, dans l’autre demi-finale, se sont qualifiés les épouvantails suivants : le Marocain Saïd Aouita, le Néo-Zélandais John Walker, les Britanniques David Moorcroft et Tim Hutchings, ainsi que les Kenyans Charles Cheruiyot et Paul Kipkoech; rien que ça !
60 ans sans médaille pour l’athlétisme suisse
Si on excepte les marcheurs Arthur Tell Schwab, en argent sur 50 km en 1936 à Berlin, Gaston Godel, également en argent sur 50 km en 1948 à Londres et Fritz Schwab, en bronze puis en argent sur 10000 m en 1948 à Londres et en 1952 à Helsinki, il n’y a plus eu de podium olympique dans les épreuves traditionnelles de l’athlétisme depuis 1924 et les médailles d’argent de Paul Martin et de Willy Schärer sur 800 m et 1500 m à Paris. Une disette de soixante ans qui serait de bon ton d’être enfin effacée en ce samedi 11 août 1984.
Dans cette finale de feu, le rythme est élevé dès le début, sous l’impulsion du Portugais Ezequiel Canario. Le peloton reste pourtant compact, à l’exception de Moorcroft, le recordman du monde, qui est en très grandes difficultés; et voilà un sérieux client en moins pour Ryffel… Le Suisse, justement, est quant à lui resté en milieu de peloton, bien calé à la corde. Malgré un tempo toujours très soutenu (on passe aux 3000 m en moins de huit minutes), tout semble aller pour le mieux pour Markus. À trois tours de la fin, un groupe de six coureurs s’est formé avec Leitao qui mène devant Aouita, Hutchings, Kipkoech, Ryffel et Cheruiyot. À 500 mètres de l’arrivée, Leitao, Aouita et Ryffel, visiblement en état de grâce, augmentent leur rythme, qu’Hutchings et les deux Kenyans n’arrivent pas à suivre. Aussi incroyable que cela puisse paraître, à 300 mètres du but, on est sûr que le Markus Ryffel va obtenir une médaille ! Dans la ligne opposée, Leitao tente l’impossible, mais Aouita montre que c’est bien lui le plus fort; sa réplique est franche et décisive. Les jambes encore fraîches, Ryffel suit la manœuvre et dépasse lui aussi Leitao. Il fonce maintenant vers un Graal que personne n’aurait imaginé pour lui. À 60 mètres de l’arrivée, Aouita adresse déjà des signes de victoire au public, tandis que Ryffel se retourne pour constater que sa médaille d’argent est bel et bien une affaire acquise. Le Marocain, tout sourire, gagne avec un record olympique en 13’05″59. Il est suivi de Markus Ryffel, qui pulvérise le record suisse de près de six secondes en 13’07″54, soit le cinquième chrono de l’Histoire ! Antonio Leitao, que Ryffel peut remercier pour avoir dessiné une course idéale pour lui, décroche la médaille de bronze en 13’09″20 et c’est Tim Hutchings qui échoue au pied du podium en 13’11″50.
En terminant deuxième de cette finale olympique du 5000 m, Markus Ryffel a incontestablement signé un très grand exploit. Un résultat d’une valeur exceptionnelle parce qu’obtenue en athlétisme, sport universel par excellence. Cette médaille représente le sommet d’un athlète qui aura tout connu dans sa carrière et, surtout, qui aura eu le mérite de croire en ses chances alors même qu’il était au fond du trou physiquement parlant. La disette de soixante ans est aussi effacée; merci Markus. Espérons qu’il ne faudra pas attendre soixante autres années pour fêter une nouvelle médaille…
Le 5000 m de feu de Markus Ryffel en images
Le classement final du 5000 m des Jeux Olympiques de 1984 à Los Angeles est le suivant :
|1.||Saïd Aouita||MAR||13’05″59|
|2.||Markus Ryffel||SUI||13’07″54|
|3.||Antonio Leitao||POR||13’09″20|
|4.||Tim Hutchings||GBR||13’11″50|
|5.||Paul Kipkoech||KEN||13’14″40|
|6.||Charles Cheruiyot||KEN||13’18″41|
|7.||Doug Padilla||USA||13’23″56|
|8.||John Walker||NZL||13’24″46|
PAB
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