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> BULLETIN FORUM OPERA, JUIN 1988
ORPHEE SUR LA CUILLER
L'histoire, on la connaît: Orphée, poète dont la voix séduit jusqu'aux puissances de l'Enfer, en retire son épouse Eurydice qui s'y était précipitée en fuyant un soupirant trop véloce, à la condition d'en sortir en marchant devant elle sans se retourner ni lui parler - ce qu'il ne réussit évidemment pas à faire, au point qu'ils se perdent définitivement. Savourerez-vous ce mythe comme un produit narratif exotique ou le démonterez-vous au contraire avec malice et liberté, pour vous demander quel espace d'investigation mentale il peut vous valoir aujourd'hui même, là, sur ces bancs de Mézières? Alors disons que vous êtes vous-même le héros de l'histoire, que vous mesurez deux ou trois millimètres de haut et que vous avancez sur une cuiller, dont chacun sait qu'elle constitue la meilleure métaphore de l'existence humaine. Vous naissez donc puis vous grandissez sur le manche, en cette portion large si pareille aux places de jeux enfantines, et vous vous émerveillez de vos dons.
Façonné de votre langage à vos apparences par votre milieu social et familial, vous incarnez l'Orphée qui séduisait même les pierres, jouant et tourbillonnant sur vos domaines, discourant et travaillant dans votre gloire naissante, acquérant voitures, chalets ou voiliers, et tout bardé de femmes, de comptes bancaires et de chiens du Labrador. Tel est votre art: une poésie primaire formulée par l'acte et nourrie d'ambition séculière. Mais vous vieillissez, bientôt le manche de votre cuiller rétrécit et vous découvrez les pouvoirs du vertige, car un vide absolu règne autour de vous. L'étrange période! Vous vous démenez encore, accumulant diplômes et réussites, mais une progressive indifférence vous saisit: vous comprenez confusément que votre existence ne fut pas jusqu'ici celle qu'iI aurait fallu vraiment mener.

Et tandis que vous surplombez les gouffres de l'amertume une étrange obsession vous gagne, dont vous apercevez justement le reflet dans le creux de la cuiller: Eurydice ou (nouvelle hypothèse qu'on propose aux exégètes) votre autre Moi rêvé, qu'inverse malignement la concavité de l'ustensile, s'y mire! Alors une guerre inouïe se déclenche en vous. ll s'agit à la fois d'avancer quelques années encore tout en combattant vos réflexes anciens de possession, mais en continuant d'engager vos compétences dans l'affaire. Ne pas regarder ni parler pour séduire , en somme, mais pour sauver par les moyens d'un art gratuit. Vous êtes homme ou femme, peintre ou cordonnier, pasteur ou valet de ferme, juriste international ou concasseur de piments? Peu importe! Prenez donc place sur ces bancs de Mézières, et que vous soyez jeune ou ridé, l'âge des vieillesses intérieures: progressez vers l'image de votre possible pour lui superposer, dans le fond de la cuiller, celle de votre être quotidien. Telle serait la réconciliation vitale du sage - cet Orphée parfait qui donnerait au mythe ancien son prolongement exemplaire et sa splendeur utile. Puis laissez-vous manger par l'avenir ou la mort, enfin indifférents.
Christophe Gallaz
A CHACUN SON ORPHEE (juin 1988)
Le mien a le visage de Jean Marais qui a joué Orphée dans le film de Cocteau. Parfois s'y supplante la magnifique stature de Breno Mello de "L'Orfeo Negro" de Marcel Camus. Mais j'entends souvent en moi la voix de d'Orphée d'Eric Tappy qui me chante "Che faro senza Euridice". Il m'arrive aussi de relire les sonnets à Orphée de Rilke ou "L'El Desdichado" de Nerval. Si j'ai l'humeur nostalgique, je verse une larme sur l'Eurydice d'Anouilh D'autres se souviennent des "Géorgiques" de Virgile, des "Métamorphoses" d'Ovide ou des hymnes de Ronsard, ou se perdent dans la contemplation des peintres orphiques Picabia, Delaunay, Léger. Les mélomanes préfèrent évoquer la cantate de Jean-Philippe Rameau ou l'opéra de Marc-Antoine Charpentier ("La descente d'Orphée aux enfers"), les chefs-d'oeuvre de Gluck ("Orphée et Eurydice") et de Monteverdi ("Orfeo") ou les parodies de Jacques Offenbach ("Orphée aux Enfers") et de Darius Milhaud ("Les Malheurs d'Orphée"). Chacun suivant ses goûts artistiques peut retrouver "son" Orphée dans la poésie, la musique, le théâtre et même la peinture.

Toutes ces oeuvres s'inspirent du mythe d'Orphée, fils de la muse Calliope et d' Apollon selon les uns ou du Roi Oeagre selon les autres. Chanteur, musicien et poète, il a reçu, en don des dieux, une lyre à sept cordes qu'il a améliorée avec amour et art en lui ajoutant deux cordes pour chanter sous l'inspiration des neuf muses. Ses accords étaient si mélodieux qu'ils apprivoisaient les bêtes sauvages, apaisaient les vents, calmaient les fleuves, émouvaient les plantes et les rochers, charmaient aussi bien les mortels que les dieux. Orphée est cité parmi les Argonautes, compagnons de Jason, partis à la conquête de la Toison d'Or. Mais sa légende la plus célèbre est celle de son amour pour Eurydice et de sa descente aux enfers. ll venait d'épouser cette nymphe lorsqu'elle mourut, mordue par un serpent.
Inconsolable, Orphée descendit aux Enfers et émut par ses chants les dieux infernaux. ll obtint de ramener son épouse à condition de ne pas la regarder avant d'être revenu à la lumière du jour. ll succomba à la tentation Et Eurydice disparut à jamais. ll se retira alors dans la montagne et ses chants de deuil attristèrent la nature. Parce qu'il dédaigna tout amour féminin, les Bacchantes le massacrèrent. Sa tête et sa lyre transportées par les flots de I'Hèbre finirent par aborder à l'île de Lesbos, patrie de l'art lyrique. A travers sa légende, Orphée se révèle le séducteur à tous les niveaux du cosmos et du psychisme: le ciel, la terre, les océans et les enfers; le subconscient et le conscient. ll dissipe les courroux et les résistances, il ensorcelle. Orphée n'a eu qu'un amour, un amour fou pour la femme idéale, Eurydice. Peut-être l'a-t-il aimée d'un amour trop absolu : n'est-elle pas devenue un reflet de son chant, un reflet de lui-même ? Quand Eurydice lui fut rendue, il n'a pas eu la patience d'attendre pour la revoir. ll est le symbole du lutteur capable d'endormir le mal et non de le détruire. Il ne transcende pas son idéal car il ne renonce pas à sa propre vanité. ll symbolise le manque de force d'âme. Il ne réussit pas à échapper à la contradiction de ses aspirations. ll a violé l'interdit et osé regarder l'Invisible. Orphée a été l'instrument d'une Voix Une Voix qui ne s'éteint pas puisque, depuis des lustres, elle est reprise par les poètes et les chantres. A l'Opéra de Mézières les 24 , 26 et 29 juin, 1er et 3 juillet 1988, Gilles Cachemaille ressuscitera "L'Orphée" de Gluck sous la direction musicale de Cyril Diederich.
JANY