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Le mercantilisme est à la fois une doctrine et une politique économique mise en place entre le 16e et le 18e siècle. Influencé par la Réforme et la Renaissance, ce courant est marqué par la séparation progressive du pouvoir politique et de l’Eglise, et par une nouvelle façon d’appréhender la richesse. La pensée mercantiliste varie en fonction des pays et des auteurs, mais l’objectif est toujours d’enrichir le souverain. La richesse étant vue essentiellement sous sa forme monétaire, les Etats tentent donc d’accumuler un maximum d’or. Un des moyens recommandés pour cela est le commerce extérieur. Il s’agit d’avoir une balance commerciale excédentaire. Enfin, les auteurs mercantilistes pensent que l’Etat doit intervenir dans l’économie, par exemple en réglementant la production, en interdisant les importations ou en attribuant des monopoles.
Le mercantilisme
Une doctrine et une politique
On peut considérer le mercantilisme comme « l’ensemble des théories et des pratiques d’intervention économique qui se sont développées dans l’Europe moderne depuis le milieu du XVe siècle » (Deyon, 1969, p. 13). Cependant, le terme de mercantilisme est controversé (Steiner, 1992) et anachronique : ses penseurs ne se considéraient pas comme appartenant à un courant commun, ce sont les économistes de la fin du 18e qui lui donnent cette appellation quelque peu péjorative, afin de mieux identifier le système auquel ils s’opposent. Par exemple, Adam Smith est l’un de ceux qui a popularisé le terme; en 1776 il parle de « système mercantile« .
En réalité, le mercantilisme n’est pas une doctrine à proprement parler : il ne s’agit pas d’une école unifiée qui aurait un chef de file et des disciples (Etner, s.d.). On peut cependant l’assimiler à un système de pensée caractéristique de l’époque. Malgré leur hétérogénéité, les auteurs mercantilistes ont en commun l’objectif d’enrichir le Prince (terme générique désignant le souverain) (Deleplace & Lavialle, 2008). Le mercantilisme est un courant important dans l’histoire de la pensée économique, ses auteurs sont en effet à la base de l’économie politique et des approches prônant l’intervention de l’Etat dans l’économie.
Contexte historique et pensée de l’époque
Historiquement, le mercantilisme émerge à la fin du Moyen Âge, au milieu du 15e siècle. Il s’agit d’une période marquée par plusieurs bouleversements dans la société, qui vont faire apparaître l’économie comme discipline autonome :
- La religion : sous l’influence (très différente) de la Réforme et de la Renaissance, on assiste à une émancipation du pouvoir politique à l’égard de l’Eglise. Progressivement, les penseurs de l’époque cessent de lier économie et morale religieuse. Ce sont les juristes, les politistes, qui s’occupent dorénavant des questions sociales et politiques, les théologiens délaissant ces sujets pour se concentrer sur la morale et l’éthique (Deleplace & Lavialle, 2008, pp. 19-20). Auparavant on croyait que le prêt à intérêt était un péché, tout comme l’accumulation. Dorénavant, on pense l’économie sans préoccupations morales : la richesse n’est plus condamnable, l’appât du gain n’est pas un mal, enrichissement et religion sont désormais compatibles.
- L’Etat : au 16e siècle, la disparition de la société féodale laisse apparaître une nouvelle forme de pouvoir : l’Etat. Le pouvoir est centralisé dans les mains du Prince, qui dispose d’un pouvoir absolu sur ses sujets. Le Prince dispose également du pouvoir exclusif de battre monnaie, reflétant la domination du politique sur l’économique (Deleplace & Lavialle, 2008, p. 21).
- Les grandes découvertes : la conquête de l’Amérique signifie l’ouverture de nouvelles routes commerciales et des échanges intensifiés. Elle implique surtout un important afflux d’or et d’argent provenant du pillage et de l’exploitation des mines.
- L’ordre social en Europe va se trouver modifié : la noblesse de terre va s’appauvrir tandis qu’une nouvelle classe sociale importante apparaît, celle des commerçants (Samuelson, 1990, p. 20). L’afflux de métaux précieux va permettre un essor des activités économiques et marchandes et le développement de nouvelles techniques (l’imprimerie, l’industrie textile de luxe, l’artillerie…), mais il va aussi provoquer une inflation des prix en Europe, ce qui mène les penseurs à se questionner sur la nature de la richesse et à développer une nouvelle réflexion sur l’économie.
Les mercantilistes
Les principaux penseurs de l’économie ne sont plus des gens d’Eglise, mais des conseillers du Prince, des marchands, ou des banquiers, laïcs, qui traitent de questions économiques dans leur activité quotidienne (Deleplace & Lavialle,2008, p. 22). Ils exposent leurs idées auprès du Prince pour lui faire adopter des politiques économiques. Il s’agit de pragmatisme plus que de morale.
Politique et économie ne sont pas autonomes, en effet les marchands sont au service du Prince, et l’intérêt du Prince est lié à celui de ses sujets : si les marchands s’enrichissent en faisant rentrer de la richesse dans le territoire, ils augmentent la fortune de la nation, et donc du souverain.
Les mercantilistes plaident pour ce qu’ils appellent la « liberté économique » (cette expression n’a pas le même sens aujourd’hui!). Il s’agit en fait d’interventions du souverain en faveur des marchands, pour les protéger de la concurrence extérieure. Par exemple, leur attribuer le monopole d’un produit, ou bien taxer les marchandises venant de l’extérieur (on parle aujourd’hui de protectionnisme).
La doctrine : points communs
« L’enrichissement est une fin louable » (Samuelson, 1990, p. 22) et la richesse est monétaire (Deleplace & Lavialle, 2008, p. 23). L’or devient une finalité en soi, le but étant d’en accumuler le plus possible et son acquisition est le seul moyen d’accroître la richesse d’un pays.
La puissance d’un Etat dépend de sa force militaire, or celle-ci ne s’obtient que grâce à l’or, il faut donc de l’or au Prince pour assurer sa puissance.
Quels sont les moyens pour enrichir l’Etat ? Certains pays, comme l’Espagne, ont des mines en Amérique du Sud qui lui fournissent de l’or. L’objectif pour eux est donc de le conserver. Pour les autres pays, un moyen d’obtenir de l’or est le commerce extérieur. Pour eux, le but est d’avoir une balance commerciale favorable, c’est-à-dire que la valeur des exportations doit être plus élevée que celle des importations. Une balance commerciale excédentaire signifie un enrichissement de la nation. A l’époque, il y a un fort antagonisme des intérêts nationaux (les pays sont ennemis les uns des autres), car il y a l’idée que la quantité d’or dans le monde étant fixe, ce qu’un pays gagne, l’autre le perd. C’est l’idée du jeu à somme nulle : en s’enrichissant, on affaiblit les adversaires et tout le monde ne peut pas y gagner (ceci sera remis en question par Adam Smith).
Le rôle du politique (tiré de Deleplace & Lavialle, 2008, p. 24) : pour obtenir une balance commerciale positive, l’Etat doit intervenir dans l’économie. Le Prince doit mettre en place des mesures protectionnistes : restreindre les importations, favoriser les exportations ou protéger les producteurs nationaux de la concurrence extérieure en octroyant des monopoles. Par exemple, un Etat peut concentrer sa production sur des produits de luxe : il n’importe ainsi que des biens de peu de valeur (des matières premières) qu’il transforme (il leur donne une « valeur ajoutée »), et qu’il exporte chèrement. Pour les mercantilistes, le Prince a intérêt à favoriser l’enrichissement de ses sujets, car ce faisant il enrichit la nation, et s’enrichit donc lui-même. Enfin, en matière de fiscalité, il ne doit donc pas imposer trop fortement la classe marchande, les banquiers et les artisans au détriment de la noblesse et du clergé.
Variantes nationales
Le bullionisme
De l’anglais « bullion », lingot. Cette variante développée au 16e siècle concerne principalement l’Espagne et le Portugal. Ces pays ayant un approvisionnement en métaux précieux d’Amérique du Sud, leur but est de conserver or et argent dans le territoire. La stratégie appliquée consiste à empêcher les sorties d’or du pays, donc à limiter les importations.
Le commercialisme
Pratiqué par l’Angleterre et la Hollande durant le 17e siècle, le commercialisme met l’accent sur le commerce maritime : la pratique consiste à vendre les produits plus chers qu’on ne les a achetés, le commerce est vu comme moyen d’accumuler de l’or.
Des auteurs comme Thomas Mun (1571-1641), William Petty (1623-1687) ou Josiah Child (1630-1699) soulignent l’importance du réseau colonial britannique et plaident pour un monopole britannique du transport maritime, ceci afin de s’assurer d’avoir une balance commerciale positive et de pouvoir toujours jouer le rôle d’intermédiaire (Deleplace & Lavialle, 2008, p. 25).
Le caméralisme
Politique très protectionniste mise en place dans les principautés composant l’Allemagne du 16e siècle, le caméralisme a pour théoriciens des spécialistes du droit public (les « caméralistes »). Ils travaillent pour une amélioration de l’administration, et leur idée clé est que « l’économie doit avoir une direction et des contrôles administratifs très importants » (Samuelson, 1990, p. 24).
Le colbertisme
La variante française du mercantilisme est théorisée par divers auteurs dont Laffemas (1545-1611) et Montchrestien (1575-1621, auteur du premier « Traité d’économie politique« ) et est appliquée à la fin du 17e siècle par Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV. L’accent est mis sur l’industrie et l’artisanat de luxe, avec des mesures protectionnistes telles que l’octroi de subsides à l’exportation, ou la création de manufactures royales.
Bibliographie commentée
Mun, T. (1895). England’s Treasure by Forraign Trade. New York: MacMillan and Co. Consulté à l’adresse http://en.wikisource.org/wiki/England%27s_Treasure_By_Foreign_Trade
Ouvrage posthume publié en 1664 par le fils de Thomas Mun (1571-1641). Mun analyse de manière spécifique le commerce international comme un ensemble cohérent. Il y expose une théorie de la balance commerciale et y détaille les conditions requises pour l’enrichissement de la nation. Il considère notamment le commerce international comme un facteur capable d’enrichir la nation, et un excédent de la balance commerciale comme condition nécessaire pour accroître cette richesse nationale. Cet ouvrage, le plus connu de Mun, est représentatif de la doctrine mercantiliste.
Montchrestien, A. de. (1889). Traicté de l’oeconomie politique. Paris: Plon; Nourrit. Consulté à l’adresse http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k106383n
Paru en 1615, ce livre du poète et économiste français Antoine de Montchrestien (1576-1621) est le premier traité d’économie politique. Cet ouvrage adressé au roi Louis XIII lui explique comment enrichir la France. Montchrestien prône une intervention de l’Etat dans l’économie (par des réglementations et des mesures protectionnistes). Il voit dans le commerce international un jeu à somme nulle duquel il faut tirer un avantage et plaide donc pour une industrie lourde comme moyen de créer de la valeur ajoutée. Ce livre reflète donc bien la pensée mercantiliste et ses thèses seront mises en œuvre par Colbert entre 1666 et 1682.
Références
Deleplace, G., & Lavialle, C. (2008). Histoire de la pensée économique. Paris: Dunod.
Deyon, P. (1969). Le mercantilisme. Paris: Flammarion.
Etner, F. (s. d.). Mercantilisme. In Encyclopaedia Universalis [en ligne]. Consulté à l’adresse http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/mercantilisme/
Hafner, U. (2008). Mercantilisme. In Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) [en ligne]. Consulté à l’adresse http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F26191.php
Samuelson, A. (1990). Les grands courants de la Pensée économique: concepts de base et questions essentielles (3e éd.). Grenoble: Presses Universitaires de Grenoble.
Steiner, P. (1992). Marchands et princes : les auteurs dits « mercantilistes ». In A. Béraud & G. Faccarello (Dir.), Nouvelle histoire de la pensée économique. Tome 1. Des scolastiques aux classiques. Paris: La Découverte.