Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07105.jsonl.gz/23

Le sport moderne émerge au XIXe s. dans des sociétés fondées sur la rationalisation, la performance mesurable et l'idée de progrès. Il peut se définir comme une activité physique s'exerçant sous forme de compétition ou de jeu, pratiquée selon des règles écrites et dans un esprit particulier, intégrant des qualités morales comme l'équité et la loyauté et empreint du désir de vaincre. Le berceau en est l'Angleterre, d'où l'activité sportive s'étend à partir des années 1870. Le sport étant une forme précoce et accomplie de "globalisation", les spécificités nationales dans ce domaine concernent surtout la politique sportive, les décalages chronologiques dans la diffusion du mouvement et la présence ou l'absence de certaines disciplines. En Suisse, le sport moderne se distingue des jeux nationaux, du tir et de la gymnastique (Turnen), formes parasportives de rituels civiques plus anciennes, avec lesquels il fut en concurrence pendant plusieurs décennies. Les jeux traditionnels avaient en effet un caractère plus rituel que compétitif, ignoraient la performance mesurable et ne connaissaient généralement pas de règles codifiées et d'organisation formelle; dans la gymnastique et le tir (au XIXe s.), l'engagement civique et patriotique l'emportait sur la dimension sportive.
Une fois implanté par le truchement des milieux en contact avec l'Angleterre ou qui diffusent l'éducation anglaise et l'enseignement de l'anglais (négociants, cadres techniques et commerciaux, professeurs, élèves), le sport s'institutionnalise et se popularise en dépit de nombreuses résistances, pour devenir une forme typique de sociabilité et de loisirs des classes moyennes et populaires du monde industrialisé, puis de la société de consommation.
Auteur(e): Thomas Busset, Marco Marcacci
Contrairement aux sociétés de gymnastique, les premiers clubs sportifs n'ont aucune vocation politique. Ils réunissent des individus, surtout une jeunesse aisée et instruite, ayant des intérêts communs et souhaitant aménager leurs loisirs ensemble.
Les touristes anglais importent leurs passe-temps dans les stations de villégiature, à commencer par l'alpinisme, alors que les étudiants britanniques qui fréquentent les écoles privées initient leurs camarades aux nouveaux jeux, fondent des clubs et organisent des compétitions. Cela amène la création des premières fédérations sportives nationales: vélo (bicyclette) et motocyclisme (1883), aviron (1886), football et athlétisme (1895), tennis (1896), golf (1898), équitation (1900), ski (1904).
Par son relief alpin, la Suisse devient à la Belle Epoque un haut lieu des sports d'hiver participant également aux processus de perfectionnement technique de ces disciplines. L'essor industriel du pays favorise la pratique du vélo et des sports motorisés (Automobile), dont l'origine n'est nullement anglaise, et du football, expression de modernité, de progrès et d'une sociabilité renouvelée fondée sur la compétition et le fair-play.
Aux côtés du football, le cyclisme emporte vite un large succès. Initialement privilège accessible à des cercles aisés fascinés par la technique, la pratique va se populariser avec la production en masse de bicyclettes moins chères. Au seuil du XXe s., la bicyclette fait partie du paysage urbain. Les courses connaissent un succès considérable et entraînent une professionnalisation qui rendra ce sport suspect aux yeux de beaucoup. Les clubs vélocipédiques organisent des excursions dans tout le pays; des cartes géographiques proposent des itinéraires et contribuent à l'essor du tourisme national.
Auteur(e): Thomas Busset, Marco Marcacci
La politique sportive de la Confédération et des cantons s'est greffée sur celle de l'éducation physique scolaire. Selon l'Organisation militaire de 1874, les cantons doivent mettre sur pied une éducation physique tenant compte des besoins militaires (Instruction militaire préparatoire). En prévoyant des cours obligatoires de gymnastique pour les garçons dès 10 ans, la Confédération contribue à généraliser l'éducation physique dans la scolarité obligatoire. En 1874 est créé un organe officiel, la Commission fédérale de gymnastique (dès 1930 de gymnastique et de sport, dès 1989 Commission fédérale de sport, CFS), chargé de promouvoir la gymnastique et le sport scolaires (manuels, plans standard pour installations sportives, formation des maîtres).
L'obligation de la gymnastique scolaire pour les garçons est inscrite dans l'Organisation militaire de 1907, vu que les cantons rechignaient à mettre en œuvre les arrêtés fédéraux. Pour encourager l'instruction prémilitaire des jeunes garçons après l'âge de scolarité, la Confédération apporte un soutien financier aux clubs et fédérations qui se chargent de cette tâche, en se dotant ainsi d'un instrument de contrôle de l'associationnisme sportif. De son côté l'armée favorise le vélo, en créant des unités cyclistes (dès 1892), et le ski, intégré dans la préparation de l'infanterie de montagne, surtout à l'époque du réduit national.
Un projet d'instruction sportive prémilitaire obligatoire, soutenu par l'ensemble du monde gymnique et sportif, est repoussé en votation populaire en 1940 et remplacé par une nouvelle organisation facultative (1941) et par la création de l'Ecole fédérale de sport de Macolin (EFSM) en 1944. En 1999, celle-ci est transformée en Office fédéral du sport, qui gère aussi le Centre sportif national de la jeunesse de Tenero-Contra.
Parallèlement, les jeux et les sports prennent une place significative dans l'éducation physique: ils apparaissent dans les manuels d'enseignement dès 1912; la gymnastique scolaire encourage surtout l'athlétisme, en raison de ses lointaines origines grecques qui lui confèrent du prestige culturel. L'éducation physique n'acquerra sa dimension véritablement sportive qu'autour de 1960. Au niveau politique, la création de l'Association nationale d'éducation physique en 1922 amorce un rapprochement entre gymnastique, fédérations sportives et mouvement olympique (Olympisme). En 1966, suite aux mauvais résultats suisses aux Jeux d'hiver de 1964, naît le Comité national pour le sport d'élite dans lesquel siègent des représentants de la Confédération.
La politique sportive obtient une base constitutionnelle en 1970 (art. 27quinquies sur la promotion du sport), suivie en 1972 d'une loi définissant les domaines d'intervention fédérale (enseignement obligatoire du sport dans les écoles, formation des maîtres de sport, contributions financières aux fédérations et pour la construction d'installations sportives). Ces innovations, ainsi que la création de l'organisation Jeunesse + Sport, qui a pour but de parfaire la formation sportive des jeunes jusqu'à 20 ans et de les amener à vivre sainement, marquent la "démilitarisation" du sport en Suisse et le passage de la gymnastique scolaire à l'éducation au sport et par le sport.
L'Etat s'engage, par le truchement de la CFS et de l'Office fédéral du sport, à promouvoir des mesures destinées à améliorer la santé publique. Selon le concept du Conseil fédéral pour une politique du sport en Suisse (2000), l'action de la Confédération est axée sur le "sport pour tous". S'agissant du sport d'élite et de la formation, elle met en place des conditions cadres favorables et prend des mesures de promotion, mais le soutien au sport de pointe (entrées payantes, droits de retransmission télévisuelle, publicité, mécénat, sponsoring, etc.) est laissé à l'initiative privée, notamment à Swiss Olympic, association fondée en 1997 et réunissant les organismes faîtiers du sport suisse.
Auteur(e): Thomas Busset, Marco Marcacci
La diffusion des sports s'accompagne de l'apparition d'installations sportives au XIXe s. déjà, à commencer par les salles de gymnastique et les terrains de jeux liés aux établissements scolaires. Quelques vélodromes existent déjà avant la Première Guerre mondiale. Entre 1922 et 1934, douze stades de football d'une capacité supérieure à 10 000 spectateurs sont construits. L'aménagement des remontées mécaniques pour la pratique du ski (téléskis notamment) débute dans les années 1930.
Dans la seconde moitié du XXe s., l'essor du sport de masse induit une augmentation considérable des installations pour les loisirs et les spectacles sportifs. Se multiplient les piscines couvertes (de 17 en 1963 à 481 en 1986), les patinoires artificielles (de 5 en 1944 à 97 en 1986), les courts de tennis (1001 en 1963 et 3668 en 1986); les deux tiers des domaines skiables sont aménagés entre 1950 et le début des années 1980. Au début du XXIe s., plusieurs stades de football sont complètement renouvelés, pour des exigences techniques et de sécurité, mais aussi pour en faire des infrastructures multifonctionnelles, comprenant des galeries marchandes, des centres commerciaux et des espaces pour bureaux.
Auteur(e): Thomas Busset, Marco Marcacci
Il est difficile d'avoir des données historiques fiables sur le nombre de pratiquants des différentes disciplines sportives en Suisse. Si l'affiliation au club ou à la société sportive a été jusqu'aux années 1960 la modalité de pratique presque exclusive de la plupart des disciplines, les statistiques ne distinguaient pas toujours entre membres actifs et passifs.
Parmi les sports modernes de compétition (à l'exclusion donc de la gymnastique, du tir et de l'alpinisme), le football, le cyclisme et le ski ont été dès les années 1930 les plus répandus; le tennis a connu un essor spectaculaire dans la seconde moitié du XXe s. Certaines disciplines ont une assise régionale: le handball est presque inconnu dans la Suisse latine, tandis que le basketball est beaucoup moins répandu en Suisse alémanique. Les régions économiques ont aussi joué parfois un rôle. Certaines villes horlogères (La Chaux-de-Fonds, Granges, Bienne) ou d'industrie mécanique (Baden, Schaffhouse) ont eu des équipes de football en ligue A dans les années 1960-1980.
Les sports de glace, grâce aux installations artificielles, sont devenus de plus en plus des activités urbaines; dans le hockey sur glace, un seul club issu des stations de sports d'hiver, celui de Davos, figure encore au début du XXIe s. parmi les équipes phares. La mobilité permet désormais une pratique journalière des sports de neige dans les différentes stations du pays.
De nouvelles modalités de pratique et de nouvelles spécialités apparaissent en Suisse aussi dès 1970 environ, caractérisées par une approche plus hédoniste et conviviale qu'auparavant, liée à la consommation et aux loisirs plus qu'à la compétition et fortement marquée par les modes et la publicité. Cette approche prend souvent la forme d'un "individualisme de masse": participation non institutionnalisée en réaction contre la structure rigide des clubs et des fédérations. Il s'agit d'un côté des sports de glisse, marqués par le recours aux énergies douces et aux technologies nouvelles, le contact avec la nature et une sociabilité spontanée, dans la recherche de sensations euphorisantes et de performance. En sont de bons exemples la planche à voile, le snowboard, le parapente, ou encore la pratique non réglementée de sports traditionnels (ski hors piste, VTT). Participent aussi de ce mouvement les nouveaux sports urbains (skateboards et patins à roulettes), les parcours de santé (ou parcours Vita, inventé à Zurich en 1968), les courses à pied de masse, comme les courses de l'Escalade à Genève (1978) et Morat-Fribourg (dès 1933, dès 1977 dans sa formule actuelle), ou à ski (marathon de l'Engadine, 1968). Dans la même ligne, on peut situer les sports extrêmes (canyoning, saut à l'élastique) qui ont trouvé en Suisse des terrains favorables (torrents, ponts, barrages, etc.).
L'attrait pour la mobilité douce a aussi favorisé une renaissance du vélo comme activité sportive de loisirs, indiqué en 2008 comme le sport le plus pratiqué en Suisse (36% des personnes interrogées), devant la randonnée pédestre et en montagne (33%, Tourisme pédestre), la natation (32%) et le ski alpin (27%).
Au début du XXIe s., environ les trois quarts de la population déclarent pratiquer au moins occasionnellement une activité sportive; la proportion diminue avec l'âge, tandis qu'il n'y a plus de différences sensibles entre les sexes, avec l'émancipation des femmes notamment, presque toutes les disciplines s'étant progressivement féminisées au cours de la seconde moitié du XXe s., surtout dans la pratique de loisirs. La pratique est tendanciellement plus élevée chez les personnes de condition aisée et bien instruites; elle est au-dessous de la moyenne chez les personnes originaires du sud ou de l'est de l'Europe. Les raisons les plus souvent citées en faveur du sport sont la santé et le plaisir.
Il faut aussi mentionner l'essor, dès les années 1980, des salles de gymnastique ou centres de fitness (env. une personne sur sept entre 15 et 74 ans déclare y être affiliée en 2008), dans lesquel l'entreprise ou le service privés remplacent le club sportif, reprenant une pratique traditionnelle répandue dans les grandes villes au XIXe s.
Auteur(e): Thomas Busset, Marco Marcacci
Dans la compétition, le sportif cherche aussi une forme de reconnaissance. Si, par le passé, les athlètes ont pu avoir du prestige dans leur environnement de vie local ou régional, il faut attendre l'essor des mass media et de la société de consommation pour que les vainqueurs et leurs exploits acquièrent une notoriété nationale, voire internationale. Dès leur fondation, les journaux sportifs, comme La Suisse sportive (1897) et Der Sport (1920), relatent les exploits individuels et collectifs et mettent en exergue les performances de tel ou tel autre champion; concernant la presse, on relèvera que, en 1904, La Suisse est le premier quotidien à publier une rubrique sportive quotidienne, pratique qui se généralisera par la suite, et que l'unique agence de presse sportive de Suisse, Sportinformation, est créée en 1922. Durant cette phase pionnière, la palme revient sans doute aux aviateurs, dont les défis et les prouesses font l'objet de longs comptes rendus (Géo Chavez, Oskar Bider). De manière générale, peu de noms sont transmis d'une génération à l'autre et passent à la postérité. Il est révélateur que l'événement sportif de l'entre-deux-guerres qui est le plus présent dans la mémoire collective - alimentée en l'occurrence par des historiens et des écrivains -, soit la victoire de l'équipe nationale suisse de football contre la "Grande Allemagne" lors de la Coupe du monde de 1938; on peut citer encore les médailles olympiques des gymnastes (1924-1936) et le titre de champion d'Europe des hockeyeurs (1939). Au sens du sport spectacle, assuré par des sportifs qui imposent également leur image, les premières stars suisses sont les coureurs cyclistes Hugo Koblet et Ferdi (Ferdinand) Kübler dans les années 1950.
La plupart des personnalités qui ont marqué durablement les esprits ont pratiqué des sports ayant un grand retentissement médiatique et un impact en termes publicitaires. Parmi elles figurent les coureurs automobiles Toulo de Graffenried, Jo Siffert et Clay Regazzoni. En ski, on dénombre un bon nombre de vedettes avec d'abord Roger Staub, Bernhard Russi et Marie-Thérèse Nadig, ainsi que Vreni Schneider et Pirmin Zurbriggen parmi les générations suivantes. Plus récemment (fin du XXe-début XXIe s.), Martina Hingis et surtout Roger Federer, dont les noms figurent au palmarès des meilleurs joueurs de tennis du monde, ont atteint une célébrité planétaire. Enfin, grâce au team du voilier Alinghi du milliardaire Ernesto Bertarelli, double vainqueur de la Coupe de l'America (2003 et 2007), la Suisse est devenue un instant de son histoire une puissance maritime.
Auteur(e): Thomas Busset, Marco Marcacci