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Lettre du 5.5.2005 à Coopération, hebdomadaire de COOP-Suisse

"Avant de songer à distribuer des richesses, il faut d'abord les créer"
Cher Monsieur Aeschlimann,
Dans "COOPERATION" No. 18 je viens de lire votre discussion avec M. Jean Ziegler.
Vous demandez et suggérez :
Cette question suggestive est fautive en elle-même pour plusieurs raisons.
1. Richesse et bien-être sont deux choses qui ne sont pas nécessairement liées. On sait qu'on peut être très malheureux tout en étant très riche. Peu de gens se rendent cependant compte que le sentiment du bien-être n'est que rélatif. C'est le niveau de richesse de son environnement direct qui détermine ce sentiment de bien-être d'une personne. C'est la publicité qui ne cesse pas à nous dire qu'on peut seulement être heureux à un haut niveau de consommation et de luxe.
2. La rédistribution peut se faire sur chaque niveau de richesse. Il est fondamentalement faux de dire qu'il faut d'abord créer plus, comme vous le suggérez. La part du gâteau économique pour les gens normaux et les pauvres peut être aggrandie sans qu'on augmente d'abord la taille du gâteau et sans que les riches souffrent outre mesure. Mais le néo-libéralisme augmente la taille du gâteau tout en aggrandissant la part prise par les riches. Plus important encore est que notre gâteau économique pèse déjà beaucoup trop lourdement sur notre planète. Au lieu de pousser pour une plus grande taille du gâteau il faut une réduction.
3. La comparaison entre le capitalisme et le communisme est archaïque et manipulatrice. Nos parents et grand-parents on dû lutter pendant des générations contre le capitalisme dit "Manchester" afin d'arriver à des conditions de travail acceptables et des sécurités sociales modernes. Pendant une bonne partie du 20ème siècle l'Europe occidentale a connu des systèmes socio-démocratiques avec un type de capitalisme contrôlé qui fonctionnait très bien et donnait du travail et du bien-être à chacun et chacune.
4. En ne ciblant que le bénéfice financier et les valeurs boursières, nous sommes en train de démanteler au fur et à mesure ce que nos parents ont créé. Le résultat est que la plupart des gens reculent dans leur bien-être. Même si les richesses créées par le néo-libéralisme étaient redistribuées dans nos pays industrialisés (la réalité fait preuve du contraire), ceci serait une méthode très injuste et inefficace. Amasser des richesses par ce genre de capitalisme primitif cause la misère pour des milliards de gens qui sont exploités sous des conditions de travail inhumaines, dans les usines "sueur" et pire. Il est peu efficace et non-durable, par example, de produire des textiles en Chine et puis devoir faire la main creuse chez sa commune afin de pouvoir les acheter.
5. Beaucoup plus efficace est de restreindre les bénéfices privés dans cette société oligarchique des grandes entreprises pourque les gens puissent travailler et produire localement ce dont ils ont besoin, pour autant que les matières premières sont à disposition. Il vaut mieux donner du travail à tout le monde, d'une façon un petit moins financièrement efficace du point vue bilan de l'entreprise. Cette inefficacité sera largement compensé par la réduction des autres coûts sociaux, tels que la criminalité, les maladies, et le chômage, promus par ce capitalisme débordant. Pour de plus amples détails sur ce sujet, lisez par example, "Der Spiegel".
6. A fin de compte, l'idéologie de croissance économique n'est pas durable sur une planète avec des dimensions et ressources limitées. Meadows et Malthus ont eu raison, bien qu'ils se sont trompés de quelques générations. La technologie et l'abondance temporaire des stocks d'énergie fossile et des ressources naturelles nous ont permis d'utiliser de plus en plus des ressources épuisables de notre terre, tout en accélérant la vitesse d'épuisement de ces ressources. Pour une explication lucide voir "Overshoot", dont je vous envoie quelques extraits dans l'annexe. Le résultat est un niveau de consommation et de richesse qui va combler et finir par une catastrophe de guerres et destruction à niveau mondial, du moment que la pénurie de ressources va vraiment frapper notre société humaine, d'ici une ou deux générations. Nous avons une chance de survivre si nous ciblons une population mondiale stabilisée ou mieux encore réduite, sur un niveau de consommation énormément réduite. La croissance est une politique suicidaire, comme vous pouvez facilement voir si vous regardez les chiffres dans mon tableau de croissance annexé.
Pour finir, cher Monsieur Aeschlimann, je vous prie de ne pas publier des extraits de cette lettre dans la "COOPERATION". Je serais d'accord avec une publication de la lettre complète, sans modifications. Si vous désirez discuter les bases scientifiques du ci-dessus, je serais heureux de fournir des explications détaillées dans une rencontre à vive voix.
Veuillez agréer, cher Monsieur Aeschlimann, l'expression de mes sentiments distingués.
Helmut Lubbers
cc : Monsieur Jean Ziegler; site ecoglobe.ch/politics/f/coop5505.htm
Annexes
cooperation-online.ch (No. 18 - 2005)