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Ce texte fait suite à celui appelé La Métamorphose de moi, dans lequel je raconte m'être transformé en un génie que connaissaient bien les autres génies, et qui me semblait être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible. Et sous cette forme on m'invita à m'envoler vers la destinée.
Ithälun et moi saisîmes des chevaux piaffant que nous tendait Othëcal et, délaissant la voiture volante qui nous avait jusque-là servi de véhicule, nous montâmes dessus, et nous élançâmes vers l'ouest – bondissant par dessus les rivières, traversant les prés à la façon de foudres! Et soudain, nous frappâmes l'air lui-même des sabots de nos montures, et je ne fus pas surpris de les voir fouler les vents, et d'apercevoir, à leurs flancs, des ailes de lumière. Ils étaient pareils à Pégase, et nous emportaient vers l'ouest rutilant. Mais tout se passait comme si j'avais déjà monté de tels chevaux, et que j'eusse appris à les maîtriser parfaitement. Car le mien m'obéissait bien.
J’étais autre que je ne suis, mais je n’étais pas différent de moi, je me sentais complètement l'autre, et mes souvenirs étaient les siens, je les avais moi, ils étaient aussi miens. Mais comment pourrais-je vous les dire? Ils étaient fabuleux, dépassant tout ce que vous pouvez imaginer. Les mots peinent à les dire, car ils sont faits pour la réalité mortelle, et ces souvenirs appartenaient à un monde immortel.
Radumel était en somme mon double divin, tel qu’en parlent les traditions ésotériques les plus séculaires et les plus consacrées. Conscient du monde des anges et de l’éclat des dieux, il regardait leur visage en face, et n’était point anéanti.
En même temps, le croirez-vous? il avait en lui l’expérience de la mortalité, il se souvenait d’avoir été moi, l’humble Rémi Mogenet. Il tirait de cette mémoire du monde ordinaire, physique, une étonnante capacité à voir clair en ce qui l’entourait, à penser les choses par lui-même, à ne pas être le simple réceptacle des pensées qui tombaient des étoiles comme des flocons de neige, ainsi que, à présent, je pouvais m’en apercevoir, quand, par ses yeux, je regardais les autres êtres de ce monde des génies...
Il ne sert à rien d’essayer de décrire en détails les souvenirs de cet être appelé Radumel, qui étaient comme une nébuleuse d'astres révélés – et ressemblaient de toute façon à ce que j’ai déjà décrit, à ce que j’avais entrevu juste avant ma métamorphose. Ils étaient encore plus indicibles, néanmoins, si cela est possible. Si la conscience élargie de Radumel ne les avait pas adoucis et ordonnés en un tout cohérent, familier et clair, je serais certainement devenu fou, ou stupide, car leurs éclats fusaient comme des hallucinations terrifiantes, et étaient autant de monstres abominables au regard des mortels. Le vrai visage des anges, ou même des génies, a de quoi épouvanter, car il défie toute raison, il se forge au mépris de toute géométrie que l’entendement puisse saisir, et la vision imparfaite et non préparée de ces êtres a depuis toujours fait surgir en l’âme l’image des démons et des monstres les plus insupportables, les plus affreux. Le cœur se brise, l’âme se morcelle à leur vue, et bien des siècles s'écouleront, bien des millénaires, avant que l’homme ait appris à les voir. Quand je restitue ce que m'ont montré ses yeux, je le fais en grande partie par métaphores, par symboles, utilisant les mots pour saisir ce qu’ils peuvent saisir de leur nature – de la nature de ces gens –, et la rapporter à ce qui a un lien avec elle dans le monde terrestre - qu'ordinairement ces mots désignent. Il ne faut pas, certes, me prendre dans un sens littéral, dans ce que j’énonce. Ce serait une erreur.
(À suivre.)