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LETTRE CCLXXIII. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, ce 20 mai 1698.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, du 28 avril : j'ai reçu aussi le Mystici in tuto , qui est admirable.
Sa Sainteté a reçu par le dernier courrier une lettre très-pressante du nonce, et très-précise de la part de Sa Majesté. Le Pape en fut alarmé, et ses ministres ont eu de la peine à l'apaiser. Il voulait qu'on finît sur-le-champ l'affaire. Cela était impossible à moins qu'on ne prît un mezzo termine; ce qu'ils assurèrent à Sa Sainteté qui ne convenait pas, et ce qu'ils savaient par ma bouche que j'appréhendais le plus, et avec raison.
Messieurs les cardinaux Spada et Albane me firent avertir de tout, et me firent dire d'aller trouver le Pape pour lui parler en conformité, et lui mettre l'esprit en repos, en l'assurant que j'étais témoin qu'on ne perdait point de temps, et que je l'écrirais. J'y fus avant-hier sur-le-champ, et cela mit le Pape un peu en repos. Je pris occasion de lui parler sur toute cette affaire, et lui dis qu'il ne devait pas s'étonner des instances nouvelles de Sa Majesté, ni de son zèle ; qu'elle voyait sous ses yeux la cabale croître tous les jours, et le feu prêt à se mettre aux quatre coins de son royaume par le retardement qu'on apportait, et par la division qui paraissait dans la Cour de Rome ; que tout le royaume, ainsi que Rome, retentissait des bruits répandus par les partisans de M. de Cambray, que le saint Siège ne déciderait rien et n'oserait le faire ; qu'on se vantait publiquement qu'on traînerait l'affaire en longueur, et qu'on gagnerait un autre pontificat; que tous ces bruits étaient portés aux oreilles du roi par ceux qui favorisaient le plus M. de Cambray. Là-dessus je m'étendis sur le scandale de cette division des théologiens de Sa Sainteté, et entrai dans un détail nécessaire sur ceux qui avaient été ajoutés. Je n'oubliai rien de ce qui pou voit faire le plus d'impression, et je fus écouté très-favorablement. Sa Sainteté leva les épaules sur
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cette division, m'en témoigna son chagrin, m'assura que cela ne ferait aucun tort, et qu'il ne fallait pas s'étonner que cela arrivât quelquefois sur des matières si difficiles. Sur ce que je lui dis que les amis de M. de Cambray assuraient qu'il n'y aurait po;nt de décision, il me répondit plusieurs fois : S'ingannageranno, s'inganneranno: « Ils se tromperont, ils se tromperont. » Je l'assurai que j'étais témoin et en rendrois témoignage, que depuis que les deux cardinaux présidaient aux conférences, on ne pouvait procéder avec plus de diligence.
Les cardinaux Spada, Panciatici, Albane et Ferrari m'attendaient dans l'antichambre de Sa Sainteté pour me parler. Je leur rendis compte de ce qui s'était passé : je n'oubliai rien de ce que je crus nécessaire, pour leur faire comprendre la nécessité d'une décision forte et honorable au saint Siège. Je leur parlai fortement sur la division des examinateurs, sur celle qu'on publiait qui serait parmi les cardinaux, du grand scandale et du grand mal que cela causerait à Rome, en France et parmi les hérétiques. J'ajoutai qu'il n'y avait point d'autre moyen pour réparer le mal actuel, que l'authenticité d'une décision digne du saint Siège. Ils parurent être satisfaits de ce que je leur disais et de la manière : c'était la vérité qui me faisait parler.
Le Pape me dit qu'on tiendrait toutes les semaines, outre les assemblées ordinaires du saint Office, une extraordinaire pour aller plus vite, et c'est tout ce qu'on peut faire.
Cette assemblée fut tenue hier pour la première fois : on fit venir les qualificateurs. Les cinq favorables au livre ne convinrent pas tout à fait des propositions extraites par les cinq autres : ils affectèrent de trouver quelques difficultés. On leur ordonna de s'assembler, de convenir de la vérité des propositions et de les signer; après quoi chacun donnera son vœu et les qualifications en particulier.
Le cardinal de Bouillon est furieux de la nouvelle démarche du roi et du nonce. Le cardinal pressait assez, depuis quelque temps, pour qu'on finît cette affaire ; mais il ne s'attendait pas qu'elle prît un si bon tour, et qu'on rejetât tous les mezzo termine.
On fait craindre au Pape, si l'on qualifie les propositions dans
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le décret, qu'on n’accable Rome d'écrits, à cause des mystiques et scolastiques, qui parlent comme M. de Cambray, à ce qu'ils prétendent. Tout fait trembler le Pape. Le cardinal Casanate fera des merveilles auprès de lui.
Le cardinal de Bouillon publiait partout, ainsi que ses amis, que la France et le roi revenaient fort pour M. de Cambray : il l'a dit ici publiquement.
Qu'est-ce que le roi attend pour ôter à M. de Cambray le préceptoriat? cela produirait un grand effet, et, il est temps d'agir. Il faut dépêcher les Relations, sans quoi elles viendront trop tard : les faits surtout sont bien essentiels.
Un ambassadeur, tel qu'il fût, servirait beaucoup, pourvu que ce fût un homme de bonne intention, et qui aimât le roi, la nation et la religion.
Je rends compte à M. l'archevêque de Paris, encore plus amplement qu'à vous, de ce qui s'est passé entre les cardinaux, le Pape et moi.
Le cardinal de Bouillon est très-mortifié : il ne manquera pas de dire que c'est lui qui a fait doubler les conférences, mais c'est cette dernière instance de Sa Majesté, qui a été plus vive qu'aucune, et qui a fait une impression très-forte.
On a beau m'assurer ici du cardinal Ferrari : j'appréhende que son naturel mou, son amitié et ses liaisons avec le P. Philippe, carme, ne le portent à épargner M. de Cambray; mais cela va du plus au moins.
J'ai donné moi-même au carme le Mystici in tuto, et lui ai fait voir sans réplique le mauvais pas où sa prévention jetterait le saint Siège, s'il ne revenait. Il est ébranlé ; mais la prévention et l'engagement sont une terrible chose.
J'ai vu le cardinal Noris; il fera bien. On veut dans Rome, qu'il ait dit que le cardinal de Bouillon lui avait écrit pour l'engager en faveur du livre; et qu'il avait répondu qu'il ne pouvait aller contre sa conscience. Cela passe ici pour constant ; mais je ne puis le croire, car cela me paraît trop marqué.
Il ne laisse pas de paraître étonnant à tout le monde que le roi soit si déclaré contre M. de Cambray, et qu'il souffre ici le cardinal
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de Bouillon faire le personnage qu'il y fait sur une affaire si importante pour la religion et pour l'Etat. Cela retombe sur le roi; on n'y entend rien, et à la lettre la conduite du cardinal fait un mauvais effet pour le roi. Vous ne sauriez vous imaginer les mauvaises impressions que donnent ici le cardinal de Bouillon et les Jésuites du roi et de Madame de Maintenon, pour décrier leur témoignage sur M. de Cambray.
Encore une fois ne perdez pas de temps pour m'envoyer les preuves de la liaison du P. de La Combe, de Madame Guy on et de M. de Cambray.
Fabroni continue ses brigues : je crains un peu Collorédo.
LETTRE CCLXXIV. BOSSUET A SON NEVEU (a). A Germigny, ce 23 mai 1698.
M. Ledieu vous écrivit un mot de ma part sur votre lettre du 29 avril. J'ai reçu celle du 6 mai, où vous rendez bon compte de votre audience : j'en suis très-content, et j'en rends compte à la Cour. Rien ne peut mieux justifier les faits que de les imprimer publiquement. Je presse MM. de Paris et de Chartres. Je fais une Relation, où la lettre de M. de Cambray, dont je vous ai envoyé copie, sera imprimée tout du long, aussi bien que les lettres que ce prélat m'a écrites.
Il me tarde que vous ayez le Mystici in tuto et le Schola in tuto. On a fait partir pour Rome vendredi dernier, ma Réponse aux quatre lettres que M. de Cambray m'a adressées (b), qui prépare bien la voie à ma Relation. Depuis, il en imprime une cinquième. Je ne répondrai plus, ni ne ferai rien que ma Relation et Quietismus redivivus. La Relation est aussi nécessaire pour ici que pour là : M. de Cambray sera couvert de confusion.
N'hésitez pas à dépêcher un courrier exprès, quand la chose le méritera : j'en ferai autant d'ici. Mon frère vous mandera l'état
(a) Revue sur l'original. (b) Cette Réponse se trouve vol. XIX, p. 524.
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de sa santé : la mienne est parfaite à l'ordinaire, Dieu merci. Vous voyez que je profite de tous les avis.
J'embrasse M. Phelippeaux, que je remercie de sa lettre très-instructive.
Il faut insinuer la condamnation de tous les livres faits en défense de celui de M. de Cambray, et, s'il se peut, qu'on ne parle point de l'Inquisition, à cause de nos coutumes, quoiqu'au reste cela n'arrêtera pas.
LETTRE CCLXXV. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. 26 mai 1698.
Voilà donc, Monsieur, l'examen du livre fini : j'espère que les cardinaux s'en tireront plus utilement pour l'Eglise et plus honorablement pour eux. Vous avez fait une très-grande affaire, de prévenir le Pape contre le mezzo termine qu'on lui voulait proposer. J'ai bien de la joie que Sa Sainteté vous ait donné une audience si favorable. Je vous rends grâces du détail que vous m'en faites : vous y avez parlé à merveille. Continuez toujours, s'il vous plaît, à veiller sur toutes les démarches de la cabale, et à vous y opposer fortement : il faut espérer qu'elle sera à la fin confondue, Dieu ne pouvant abandonner la vérité que nous défendons.
Si vous avez les cardinaux Noris et Ferrari, nous serons bien forts ; mais il faut prendre garde qu'on ne les affaiblisse : tout est à craindre, quand on a affaire à des gens du caractère de ceux qui nous traversent.
Le P. Roslet vous donnera des exemplaires imprimés de ma Réponse à M. de Cambray : je lui en envoie aujourd'hui plusieurs, dont il vous fera telle part que vous voudrez. J'espère qu'elle produira quelque bien à Rome. Je suis fâché de ne pouvoir faire celle-ci plus longue. Ne me faites point d'excuses de faire les vôtres trop étendues : elles me font un grand plaisir. J'en aurais beaucoup de pouvoir y répondre plus amplement,
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mais il n'y a pas moyen aujourd'hui. Je finis en vous assurant que je suis à vous, Monsieur, parfaitement.
LETTRE CCLXXVI. L' ABBÉ PHELIPPEAUX A BOSSUET. A Rome, ce 27 mai 1698.
Je vous envoie les propositions accusées et fidèlement extraites, qui regardent M. d'Amiens : vous verrez par vous-même l'insolence du délateur. J'aurai sur cela toute l'attention que vous souhaitez. J'ai vu ce qu'a fait Campioni, j'en suis content; et je crois que l'affaire dont il traite n'aura pas de suite, quand il aura représenté le fait tel qu'il est. En tout cas j'aurai soin de vous en avertir, et de veiller à ce qui se fera. Je crois qu'il faut encore garder le silence sur cet article.
Bernini, assesseur du saint Office, mourut samedi subitement à Albane : on parle de plusieurs concurrents à cette charge, qui n'est pas encore remplie.
Jeudi et samedi derniers, les examinateurs reconnurent ensemble trente-huit propositions extraites du livre. On a réduit à ce nombre plus de cent propositions, que la plupart des nôtres avaient jugées dignes de censures : ce sont les principales, et il a fallu s'accommoder à ce nombre pour ne pas se diviser. Parmi ces trente-huit, on n'a point mis celle-ci : L'amour de pure concupiscence prépare à la justice; et cette autre : Tout ce qui ne vient pas de la charité vient de la cupidité. Peut-être pourra-t-on les ajouter dans la suite, du moins plusieurs en feront mention, et j'ai insisté sur cela.
Il y eut hier congrégation des cardinaux, où assistèrent tous les examinateurs. Alfaro vota sur la première proposition. On ne sait pas encore si chaque examinateur votera de suite sur toutes les propositions : l'ordre n'est pas encore établi. On lut dans la congrégation la Déclaration du P. La Combe et la Lettre de M. de Cambray. Ces deux pièces feront plus d'impression que vingt démonstrations théologiques ou mathématiques. Voilà les
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arguments dont nous avons le plus de besoin; mais il faut les rendre authentiques, en montrant les originaux à M. le nonce, et lui en donnant copie : car les partisans de M. de Cambray ont déjà commencé à dire que la lettre était supposée. J'espère que les interrogations qu'on fera au P. La Combe et sa confrontation pourront découvrir quelque mystère. Il n'est plus question de ménager une personne qui doit s'imputer sa perte : la vérité et la religion sont préférables à tout. Demain matin il y aura encore congrégation : il y en aura au moins deux chaque semaine.
Le frère de M. Toureil a envie de vous faire la révérence : il pourra s'adresser à M. Ledieu pour vous être présenté. Il serait peut-être bon qu'il revînt à Rome : sa capacité y serait de grande utilité en plusieurs occasions.
Vous voyez qu'il n'y a point de temps à perdre pour nous envoyer vos derniers ouvrages, et encore plus les faits bien authentiques, qui sont plus importants. Les gens arrêtés au saint Office depuis peu, jusqu'au nombre de plus de trente personnes, commettaient les dernières ordures. M. l'abbé vous instruira de tout. Je suis avec un profond respect, etc.
LETTRE CCLXXVII. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, 27 mai 1698.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, du 5 mai, et les copies de la Déclaration du P. La Combe, que j'avais il y a longtemps et dont j'ai déjà fait un bon usage, ainsi que de la lettre admirable de M. de Cambray à Madame de Maintenon. Cette dernière pièce est de la dernière conséquence : elle est venue très-à propos. Car j'ai si bien fait connaître ici le directeur et la dirigée, que M. de Chanterac et ses protecteurs ont publié partout, et dit cent et cent fois que cela n'avait rien de commun avec M. de Cambray ; que ce prélat n'avait jamais parlé que trois fois très-légèrement à Madame Guyon, et que tout ce qu'on disait là-dessus était imposture. A présent je ne vois pas
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ce que l'on pourra dire. La lettre manifeste l'amitié : la liaison est claire, aussi bien que la défense de la personne et de ses écrits, qu'il confesse avoir vus et approuvés. Le général de la Minerve m'a déterminé à ne pas hésiter de la faire voir aux cardinaux : effectivement cela est absolument nécessaire dans les circonstances, pour prévenir favorablement les esprits des cardinaux, qui vont entendre parler les examinateurs, et à qui une pareille connaissance fait prendre les choses d'une façon toute autre que quelques-uns n'auraient peut-être d'abord voulu les envisager. Mais l'union et l'entêtement sont trop manifestes, pour pouvoir se refuser à une si forte preuve.
Dans cette résolution, j'ai cru devoir commencer par en parler à M. le cardinal de Bouillon, afin qu'il n'eût aucun sujet de se plaindre de moi : je lui ai donc lu cette pièce. Je suis très-assuré de ne lui avoir rien appris de nouveau : il n'a pas laissé de paraître fort surpris, et d'être étonné de me voir en main de quoi confondre le mensonge ; et en m'avouant qu'il n'y avait rien au monde de plus fort et selon lui déplus concluant, il m'a demandé si ce que j'avais était bien conforme à l'original. J'ai vu ce qu'il voulait dire pour affaiblir au moins pendant quelque temps la force de cette preuve ; et je lui ai répondu sans hésiter que l'original était entre vos mains, que M. le nonce l'avait vu, et que je ne doutais pas qu'on ne le fit imprimer avec d'autres pièces aussi fortes et aussi claires. Cela l'a arrêté tout court, et la crainte d'un démenti public et prompt l'empêchera peut-être de former des doutes sur l'authenticité delà pièce. L'essentiel est que cette lettre fasse son effet à présent sur l'esprit du Pape et des cardinaux, avant qu'ils aient entendu les qualificateurs, qui vont commencer à parler. Ainsi, s'il vous plaît, en cas que l'on ait oublié de faire voir l'original au nonce, aussitôt ma lettre reçue, il faut que M. de Paris ou vous la lui montriez, et lui en laissiez même copie, qu'il puisse envoyer ici, comme de toutes les pièces que vous m enverrez : vous sentez l'importance de cette précaution.
Je donnai hier copie de cette lettre à M. le cardinal Spada, qui la porta aussitôt au Pape, à qui j'en avais fait parler la veille par M. Giori ; et le Pape ordonna sur-le-champ à ce cardinal de la
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porter à la congrégation où il allait, et de la faire lire ; ce qui fut exécuté. On lut en même temps la confession du .P. La Combe. On commença par entendre le P. Alfaro sur la première proposition de l'amour pur. On ne sait pas encore l'ordre qu'on gardera sur tout cela : si chaque qualificateur parlera tout de suite sur toutes les propositions, qui sont, je pense, au nombre de trente-huit ; ou bien par ordre de matière. Il y a encore demain une congrégation, et peut-être jeudi y en aura-t-il une autre: avec cela si l'on ne prend un chemin plus court, l'affaire durera encore longtemps. Mais on ne peut travailler davantage que l'on fait, et c'est beaucoup qu'on ait trois congrégations par semaine.
Je vous prie d'assurer M. le nonce du témoignage que je rends aux bonnes intentions et dispositions de Sa Sainteté, à l'attention qu'on a ici sur cette affaire, et à la diligence qu'on y apporte depuis trois mois. Dites-lui que je suis ici le seul François qui vous donne courage et bonne espérance: ce que je crois exactement vrai. Si M. le nonce l'écrit ici, rien ne sera plus propre à me concilier la bienveillance du Pape et des cardinaux.
Monseigneur Bernini est mort subitement. J'ai toujours cru qu'il nous était contraire secrètement. Ce serait bien pis, si l'on faisait Monseigneur Fabroni assesseur du saint Office : c'est le défenseur public de M. de Cambray, l'un des plus grands ennemis du clergé de France et, pour tout dire, l'homme des Jésuites. Le cardinal de Bouillon et ces Pères se remuent fort pour lui. M. le cardinal sollicite en sa faveur, sous prétexte d'empêcher Casoni, à qui on ne songe peut-être pas. Mais le premier ne vaut pas mieux que le dernier pour la France ; et le premier est cent fois pis par rapport à la doctrine. Je ne m'oublie pas là-dessus, relativement aux affaires présentes : cela est delà dernière importance pour le présent et pour l'avenir.
Le P. Dez est enfin parti. On l'avait fait ici valoir furieusement par rapport au roi et à Monseigneur le Dauphin, auprès de qui on assure qu'il sera tout-puissant; et là-dessus on bâtit des chimères surprenantes en faveur des Jésuites contre la France. On fait même entrevoir à présent un grand parti contre Madame de Maintenon et contre le roi, qui pourra éclater dans la suite. Deux
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cardinaux me l'ont dit en confidence, voulant savoir la vérité : Ottoboni en est un, et l'autre Cenci, qui n'est pas du saint Office. Vous voyez bien où tout cela va. Voilà l'esprit assurément de la cabale ici et à la Cour, et le P. Dez est très-dangereux : il est au désespoir de n'avoir pu faire passer son livre.
Tous les qualificateurs ont signé les propositions comme fidèlement extraites du livre. Vous ne sauriez trop dépêcher ce que vous avez à faire contre M. de Cambray ; autrement ce sera après la mort le médecin. Quoique j'aie bonne espérance, je crains tout, et avec raison.
LETTRE CCLXXVIII. BOSSUET A M. DE LA LOUBÈRE (a). 1er juin 1698.
Puisqu'il n'y a, Monsieur, ni fracture, ni déboîtement, ni contusion, ni blessure, la chute est heureuse ; du moins elle ne vous a pas estropié le raisonnement. Vous voyez très-bien le faible de celui du pauvre M. de Cambray, qui s'égare dans le grand chemin , et qui a voulu se noyer dans une goutte d'eau. Il fait trop d'efforts d'esprit ; et s'il savait être simple un seul moment, il serait guéri. Si Dieu le veut sauver, il l'humiliera. Quand on veut forcer la nature et Dieu même, pour lui dire en face qu'on ne se soucie pas du bonheur qu'on trouve en lui, il donne des coups de revers terribles à ceux qui lui osent dire que c'est là l'aimer. Ah ! que je suis en bon train, et que c'est dommage qu'on vienne me quérir pour vêpres ! Je vous prie de mander à M. de Mirepoix que j'approuve la comparaison d'Abailard; et que de toutes les aventures de ce faux philosophe, je ne souhaite à M. de Cambray que son changement. Mille remerciements, et à vous sans fin.
(a) Revue sur l'original.
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LETTRE CCLXXIX. BOSSUET A SON NEVEU. A Meaux, ce 2 juin 1698.
J'ai reçu votre lettre du 13 mai. Le roi s'est expliqué le plus fortement qu'il le pouvait à M. le nonce contre les accommodements et le mezzo termine, et pour demander une décision précise. Sa Majesté dira ce qu'il faut sur l'union des évêques contre M. de Cambray.
Je penserai sérieusement à la vue que vous me proposez touchant les articles de doctrine : vous en aurez bientôt des nouvelles. Mystici in tuto et Schola in tuto, qui arriveront avant cette lettre, vous instruiront beaucoup. Ma Relation est à la Cour : elle sera foudroyante. On travaillera avec toute la diligence possible, et l'on ne fera rien hors de propos. On ne plaindra pas les courriers extraordinaires dans le besoin. La lettre de M. l'archevêque de Paris en réponse à celles de M. de Cambray, et la mienne font un bon effet.
On est bien obligé à Monseigneur Giori : M. le nonce va fort bien. Je reviendrai à Paris après l'octave et plus tôt, s'il est besoin. M. de Chanterac a dit, à ce que l'on nous mande de Rome, que je méritais punition : on lui a répondu selon sa sagesse. Il n'y a rien à ajouter à ce que vous avez dit au cardinal Casanate et contre les accommodements.
La tête a tourné à deux docteurs qui ont travaillé pour M. de Cambray : l'un est Laverdure de Douai, et l'autre est Colombet de Paris, principal du collège de Bourgogne. Le prélat souffre lui-même, tant ce qu'il écrit à M. le nonce est extravagant. Il se plaint toujours de ce qu'on écrit contre lui, pendant qu'il inonde la terre de ses écrits. Dieu l'aveugle visiblement.
Songez à votre santé : la mienne est parfaite. Ce que M. de Chartres va faire imprimer sera fort : vous en avez vu le projet par la lettre que je vous ai adressée.
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LETTRE CCLXXX. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. Paris, 3 juin 1698.
Je vois avec grand plaisir, Monsieur, par votre lettre du 13, que nos affaires vont mieux, et qu'on est résolu de les finir tout de bon. Vous avez très-bien fait de rassurer les cardinaux, auxquels on avait persuadé que nous voulions leur arracher une décision. J'ai toujours dit en mon particulier qu'il fallait de la diligence sans précipitation. Pressez toujours, s'il vous plaît, sur ce ton-là.
Le roi vient de faire une chose qui prouvera clairement que son zèle ne s'est pas ralenti, comme on a voulu le persuader. Il ôta hier au soir aux princes les abbés de Langeron et de Beaumont, et les sieurs Dupuy et Leschelles, gentilshommes de la manche. Je me presse de vous le mander, parce que le cardinal de Bouillon, à qui on pourra bien l'écrire dès ce courrier, ne se pressera pas de le dire ; et il est bon qu'on le sache au plus tôt dans votre Cour : ce sera un bon argument pour de certaines gens.
Je suis toujours à vous, Monsieur, de tout mon cœur.
LETTRE CCLXXXI. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, ce 3 juin 1698.
J’ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, du 12 mai. J'espère recevoir par l'ordinaire prochain le Schola in tuto. J'ai reçu par cet ordinaire, la Réponse de M. de Paris aux quatre lettres de M. de Cambray. Rien n'est mieux écrit, et n’est capable de faire un si bon effet. C'est dommage que nous ne l’ayons pas imprimée : elle ne fera pas ici le même effet que
(a) Revue sur l'original.
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quand elle sera imprimée. Nous ne laisserons d'en faire bon usage, et le mieux que nous pourrons. La vérité est qu'il n'y a pas de temps à perdre, et qu'assurément le public ne s'attend plus qu'on ménage M. de Cambray, qui ménage si peu la vérité.
L'usage que j'ai fait de la lettre que vous m'avez envoyée, de M. de Cambray à Madame de Maintenon, ne pouvait être plus à propos. Je ne l'ai donnée que pour le saint Office, où je suppose le secret, et je ne l'ai fait que par l'avis du cardinal Casanate, du Père général de la Minerve et du P. Roslet. Cela était absolument nécessaire dans ces circonstances, où il fallait faire impression avant qu'on entendît parler les examinateurs, comme on a fait depuis. Car enfin il faut à présent que les protecteurs et défenseurs de M. de Cambray le soient aussi de son amie et de ses écrits. Le cardinal de Bouillon enrage dans l'ame de ce que dans Rome et à présent on ne parle que de la liaison de M. de Cambray avec cette femme. Ce sont de ces choses qui font ici une grande sensation et qui décrient, comme il convient, la mauvaise cause. Je ne crois pas qu'on puisse ne pas approuver ce que j'ai fait à présent là-dessus par pure nécessité. Ne laissez pas prévenir là-dessus Madame de Maintenon et le roi ; car M. de Bouillon tâchera peut-être de donner un mauvais tour à cette démarche, parce qu'elle a fait effet. Assurément ce serait à présent une imprudence très-grande de cacher la vérité. Tâchez que tout ce que vous nous enverrez soit vu et approuvé par M. le nonce, et qu'il en rende compte ici en même temps, et dépêchez, s'il vous plaît.
Je crains un peu ici M. de Barrières, qui est arrivé d'avant -hier : il m'a déjà assuré qu'il ne se mêlerait en rien de cette affaire, quoique M. de Chanterac soit de ses parents.
J'ai reçu la lettre de M. de Chartres, qui est très-précise. Je me donnerai l'honneur de lui écrire l'ordinaire prochain.
La lettre de M. de Cambray à Madame de Maintenon justifie extrêmement dans l'esprit des gens les plus affectionnés à M. de Cambray, le procédé de Madame de Maintenon à son égard ; car on voit qu'elle n'agit qu'après avoir tout tenté.
J'ai fait voir à M. le cardinal de Casanate ce qui le regarde dans votre lettre : il ne faut pas le nommer par rapport aux
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Jésuites et au P. Dez, qui le tiennent déjà pour suspect au sujet de cet homme.
Il n'y a pas encore d'assesseur : tout ce qui est opposé ici aux Jésuites souhaiterait Casoni; et la seule considération qu'on a avec raison pour le roi l'empêche. Sans cette considération, il est certain que pour la bonne doctrine et la morale on ne pourrait mieux tomber : je n'entre pas dans le reste. Pour ce qui est de Fabroni, il est pis encore; mais il est protégé sous main par le cardinal de Bouillon, et publiquement par les Jésuites. Tout est perdu, s'il est fait assesseur du saint Office : il en faut avertir le roi nécessairement, et incessamment. M. le cardinal de Janson le connaît bien, et ce que je vous mande là-dessus est certain. M. Nucci serait très-bon, et il est déjà du saint Office. Je ne laisse pas d'agir assez bien contré Fabroni.
Vous croyez bien que je ne néglige pas Monseigneur Giori ; je sais la lettre du cardinal d'Estrées.
Je sais que le cardinal de Bouillon a dit qu'il avait proposé un sujet au roi pour être cardinal, et qu'il avait été pris au mot: cela roule entre vous, M. de Chartres ou M. de Paris. Je veux croire le dernier plus vraisemblable, puisque vous le voulez.
M. de Paris nous promet incessamment des actes qui étonneront : il n'y a donc que la diligence à demander, et que tout soit authentique, et montré au nonce de bonne main; et que le roi continue à lui parler nettement sur les faits et sur la diligence.
Dans les assemblées passées, Alfaro, le procureur-général des Augustins, le P. le Mire, Gabrieli et Granelli ont parlé. L'amour pur fait ici la conversation de tout le monde. Le Pape veut qu'on tienne trois fois la semaine des congrégations. Cela ne laissera pas de durer encore longtemps, si on ne prend une méthode plus courte ; mais il les faut laisser faire encore quelque temps, et voir un peu le tour que cela prendra, et ne laisser pas de toujours presser du côté du roi.
Le cardinal de Bouillon et les; Jésuites continuent sur le même ton assurément, et ne changeront pas. La réponse de M. l'archevêque de Paris les fera enrager : elle découvre tout, et leur fait
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voir qu'on aperçoit leur manège; ils devraient mourir de honte.
Je profiterai dans quelque temps de la liberté que vous me donnez de tirer sur vous quelques lettres de change. Je vous assure qu'on ne peut être plus nécessité là-dessus que je le suis. Je m'aide de mon mieux; mais comment puis-je faire? et il me semble qu'il faut finir avec honneur, comme on a commencé. Je vous supplie de vouloir bien vous charger de mes compliments partout, à Paris et à Meaux; car je n'ai pas beaucoup de temps à perdre aux lettres inutiles.
LETTRE CCLXXXII. L'ARCHEVÊQUE DE REIMS A L'ABBÉ BOSSUET. De Lille, ce samedi 1 juin 1698.
On vous mandera sans doute de Paris que lundi, 2 de ce mois, le roi chassa de sa Cour quelques amis, parents et créatures de M. l'archevêque de Cambray, dont je vous répéterais inutilement les noms.
J'ai passé à Arras en venant ici, et par conséquent à cinq lieues de Cambray. Je n'ai pas jugé à propos d'aller voir M. de Cambray, parce que nous ne nous serions pas trouvés, dans la conversation, de même avis sur la doctrine de son livre des Maximes des Saints.
Les réponses que M. de Paris et Monsieur votre oncle viennent de faire aux lettres qu'il leur a écrites, l'ont terriblement mortifié. On m'a dit ici qu'il va leur répondre : je le plains de son opiniâtreté. Dieu veuille qu'il se rende après la censure de Rome, que tous les honnêtes gens du royaume attendent avec impatience. Je suis tout à vous.
L'Arch. duc de Reims.
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LETTRE CCLXXXIII. BOSSUET A SON NEVEU. A Germigny, 8 juin 1698.
J'ai reçu votre lettre du 20 mai. Je suis ravi que vous ayez reçu Mystici in tuto : Schola in tuto sera encore plus fort.
Nonobstant tout l'empressement que témoigne le nonce de la part du roi, vous pouvez assurer sans crainte que quand on prendrait quinze jours et un mois, même plus, pourvu qu'il y ait des bornes et qu'on emploie le temps à faire une décision digne du saint Siège, loin de faire de la peine au roi, ces délais lui feront plaisir.
Le roi s'est clairement déclaré touchant le préceptoriat, puisqu'il a renvoyé les subalternes, qu'on sa voit être les créatures de M. de Cambray, l'abbé de Beaumont son neveu, l'abbé de Langeron son élève, les sieurs Dupuy et de Leschelles, quiétistes déclarés. Cela fut fait mardi matin; et l'on a nommé à l'une de ces places M. de Vittement, recteur de l'université, que je présentai il y a quelque temps au roi. C'est ce même recteur qui lui fit sur la conclusion de la paix, une harangue magnifique , qui fut admirée de toute la Cour. Il a fait depuis à moi-même comme conservateur des privilèges de l'université, une harangue latine admirable contre le quiétisme. L'autre homme qu'on a nommé est l'abbé le Febvre. C'est un très-saint prêtre et très-habile , qui travaillait à la Pitié : on ne pouvait pas faire un plus digne choix. Je ne doute pas après cela qu'on ne nomme bientôt un précepteur, et que la foudre ne suive de près l'éclair : on verra par là comment le roi et la Cour reviennent pour M. de Cambray. Ma Relation s'imprime : celle de M. de Paris a déjà paru; vous l’aurez d'abord manuscrite, et bientôt après imprimée.
Le roi ne cessera point de témoigner son zèle pour la promptitude de la décision ; mais il ne faut point douter qu'il n'entende raison, et qu'il ne donne volontiers tout le temps qu'il faudra pour faire une décision plus à fond.
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Le P. Philippe sera bien sourd, si le Mystic in luto ne le- fait pas entendre. Inspirez toujours que la décision soit telle, qu'elle puisse être reçue unanimement et sans aucune difficulté. Il est important qu'il y ait un décret contre tous les livres faits en faveur de la doctrine condamnée : moyennant cela, tout ira bien. Mais au reste, quoi qu'il arrive, on fera toujours obéir à la décision du Pape, et il ne sera question que du plus ou moins d'agrément.
On peut s'assurer que tous les évêques et tous les docteurs en gros seront très-unis contre M. de Cambray. Le parti est grand par cabale ; mais il n'est pourtant composé que de femmes et de courtisans, pour qui les exils de l'abbé de Beaumont et des autres sont des coups de foudre. Ayez soin de votre santé, et embrassez M. Phelippeaux.
On pousse le P. La Combe, qui avoue et demande pardon. Madame Guyon est opiniâtre : vous verrez bientôt quelque chose sur cela. Encore un peu de temps, et tout ira bien.
LETTRE CCLXXXIV. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, ce 10 juin 1698.
J'ai reçu la lettre de M. Ledieu: je suis ravi de votre bonne santé, que Dieu conserve longtemps pour l'Eglise et pour nous. J'ai reçu le Schola in tuto, qui est de la dernière force : tout le monde le demande avec empressement. La cabale dure, et durera la même : elle fait jouer tous les ressorts imaginables. La lettre de M. de Paris est désolante pour M. de Cambray. M. le cardinal de Bouillon est bien fâché d'être obligé d'en dire du bien, et de la trouver belle. Il n'a pas laissé de me dire qu'elle faisait de l'honneur à M. de Paris, et ce ne sera pas sans raison.
La lettre du P. La Combe à Madame Guyon est assez fâcheuse pour les amis de la pénitente. Je la portai dimanche en italien et en français, aussi bien que la lettre de M. de Cambray à Madame
(a) Revue et complétée sur l'original.
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de Maintenon, à Sa Sainteté, qui avait envie de la voir traduite.
Je pris occasion en même temps de lui faire vos compliments, et ceux de MM. de Paris et de Chartres sur le rétablissement de sa santé, et j'eus occasion de lui faire là-dessus fort bien ma cour et celle des évêques. Il me parut touché de cette démarche, et me lé témoigna très-obligeamment par rapport aux évêques. Il me demanda en riant quand on finirait d'écrire de part et d'autre. Je m'étendis là-dessus, et lui fis comprendre la nécessité indispensable où vous étiez d'éclaircir les points de fait et de doctrine que M. de Cambray déguisait avec un artifice incroyable depuis plus de six mois par rapport aux mystiques et aux scholastiques. Je lui expliquai le but de vos ouvrages, et le suppliai de s'en faire informer par les cardinaux Casanate, Noris et Ferrari, qui sont les plus capables d'en juger. J'ajoutai que vous ne faisiez rien que de concert avec M. le nonce et le roi, et soumettiez tout au saint Siège. Il me parut très-satisfait de ce que je lui dis. Je vois bien que l'on continue à lui donner des idées contre la conduite des évêques, que de certaines gens voudraient qui se tussent, pendant que leur faux oracle parle avec tant de hardiesse et d'effronterie. Nos amis battront là-dessus fortement au Pape ; mais il faut que le nonce écrive en conformité.
M. de Cambray commence à être connu : sa réputation est perdue, et le serait à moins. On commence à le regarder comme un homme très-dangereux; on ne comprend pas qu'il reste précepteur; on en est scandalisé. Si par hasard on avait des faits particuliers de Madame Guyon, de M. de Cambray et de la cabale, qu'on ne voulût pas publier, il faudrait les montrer à M. le nonce, et me les envoyer seulement pour le Pape, à qui j'ai un canal sûr pour les faire voir, que personne ne sait, et qui est excellent, et qui fortifiera le Pape qui en a toujours besoin et sur qui cela fait un terrible effet.
Le P. Massoulié parla mercredi et jeudi devant Sa Sainteté : les six examinateurs qui avaient parlé devant les cardinaux parlèrent devant elle; le Pape fut d'une attention étonnante. Tous les jeudis dorénavant les congrégations devant le Pape regarderont
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M. de Cambray, et on lui rapportera (a) tout ce qu'on aura dit devant les cardinaux. Hier le carme et le maître du sacré Palais parlèrent : le carme à son ordinaire. Yos livres et les faits l'ont ébranlé; et l'on dit qu'à l'exception de l'amour pur sur lequel il explique M. de Cambray à sa mode, il convient que le système de ce prélat est mauvais en tout. On ne sait ce que cela veut dire, et je n'y ajoute aucune foi. Le cardinal de Bouillon et les Jésuites n'ont rien oublié à son égard : je le sais de science certaine.
Le Quietismus redivivus est demandé de tout le monde et attendu. Ne perdez pas de temps, je vous en prie : après quoi on peut attendre la décision du saint Siège. Nous attendons votre Relation en français et en latin, et votre Réponse aux lettres de M. de Cambray. Il paraît ici une cinquième; il a des traducteurs diligents.
Demain l'archevêque de Chieti et le sacriste parleront à leur ordinaire. Le cardinal de Bouillon fait semblant de presser; mais sous main il travaille à tirer tout en longueur. On verra bientôt comme on s'y prendra pour les autres propositions. Les dispositions sont les mêmes par rapport aux cardinaux. Le cardinal Panciatici, je pense, ira bien. Le cardinal Nerli est un peu revenu des terribles préventions données par le cardinal de Bouillon et les Jésuites. Je fais mon possible pour faire intervenir le cardinal Altieri à se trouver aux congrégations qui se tiennent devant Sa Sainteté ; il me l'a promis. Le pauvre cardinal d'Aguirre est quasi hors d'état de s'appliquer ; cela est fâcheux. Le cardinal Casanate a été très-incommodé ces jours passés; mais il se porte mieux : nous perdrions tout en le perdant ; c'est la tête de tout. Faites, si vous le jugez à propos, écrire le P. Mabillon au cardinal Colloredo sur M. de Cambray qu'il protège ici, ou du moins sur le bruit qui en court. Il est uni trop avec Fabroni pour en douter : je ne m'y oublie pas. Je crois Fabroni exclu d'être assesseur : j'ai été obligé de dire au Pape qu'il était partie dans cette affaire ; cela ne lui a pas servi.
Le cardinal de Bouillon fut obligé de convenir hier avec moi que les mezzo termine n'étaient plus de saison, et feraient plus
(a) Au saint Père.
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de mal que de bien. Ce qui est plaisant, c'est que c'est son unique vue à présent ; et nous savons, Monseigneur Giori et moi, qu'il a fait insinuer au Pape et aux cardinaux qu'il savait un ajustement admirable, mais qu'il ne voulait s'expliquer que quand il en serait requis. Cependant on répand qu'il est dangereux de traiter M. de Cambray à l'a rigueur, qui désespéré pourrait faire un parti considérable. Toute l'attention du cardinal de Bouillon est par rapport au roi à qui il voudrait se faire croire indifférent pour la personne et la doctrine, et cependant qu'il presse le jugement. J'ose dire qu'il ne tiendrait qu'à lui qu'il ne finît dans un mois. Je continue à craindre M. de Barrières.
Sur la bonté que vous avez eue de me marquer de tirer sur vous quelque somme, dans le besoin et la nécessité où je suis, je tire aujourd'hui une lettre de change dont je vous envoie la copie, de neuf cent vingt livres. Je tire de petites sommes, et vous serai à charge le moins qu'il me sera possible.
Cette lettre vous sera rendue par M. de Paris ; je la mets sous son adresse, et la donne à Lantivaux, qui la lui donnera en main propre.
LETTRE CCLXXXV. BOSSUET A M. DE LA BROUE (a). Paris, ce 15 juin 1698.
J'ai reçu votre lettre du 29 mai. Vous avez vu que j'ai répondu à quatre lettres de M. de Cambray, et ma réponse vous a été envoyée. En même temps il en a paru une de M. l'archevêque de Paris, qui a eu ici un grand effet. Cela joint avec ce qui s'est passé à Versailles sur M. l'abbé de Beaumont, etc., a désolé le Parti. Nous avons tous répondu de M. l'abbé Catelan : on a aussi sauvé M. de Fleury. Je ne sais encore ce qu'on fera sur la place Principale : vous savez les vues que j'ai eues, les pas que j'ai faits, je persiste, et rien ne me pourrait faire plus de plaisir. Cent fois le jour je vous souhaite ici pour nous aider dans une
(a) Revue et complétée sur l'original.
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affaire qui demande tant d'attention et de lumières, qu'on ne doit rien désirer davantage que d'y être aidé.
Je suis fâché (a) de me trouver d'un avis si différent du vôtre et de celui de M. de Basville sur la contrainte des mal convertis pour la messe. Quand les empereurs ont imposé une pareille obligation aux donatistes, etc., c'est en supposant qu'ils étaient convertis ou se convertiraient ; mais les hérétiques d'à présent qui se déclarent en ne faisant pas leurs Pâques, doivent plutôt être empêchés que contraints à assister aux mystères. D'autant plus qu'il paraît que c'est une suite de les contraindre aussi pour faire leurs Pâques, ce qui est expressément donner lieu à des sacrilèges affreux. Si néanmoins vous avez des raisons à opposer à celles-ci qui jusqu'ici m'ont paru décisives, je tâcherai d'y entrer. Quant au bruit qu'on a répandu qu'il y avait quelques articles secrets en leur faveur avec l'Angleterre, il n'y aura que le temps qui les en désabusera à fond. Je ne vois qu'un cas de les pousser par des contraintes et amendes pécuniaires, c'est celui où l'on saurait que les faibles, qui ayant envie de revenir, en seront empêchés par la violence des faux réunis, seront déterminés par l'autorité. Mais comme le nombre de ceux-là en ce pays-ci est petit et que le grand nombre sans comparaison est celui des vrais opiniâtres ; le remède que l'on propose aura en soi peu d'efficace. On pourrait les contraindre aux instructions. Mais selon les connaissances que j'ai cela n'avancera guère, et je crois qu'il faut se réduire à trois choses : l'une de les obliger d'envoyer leurs enfants aux écoles, faute de quoi, chercher le moyen de les leur ôter ; l'autre de demeurer ferme sur les mariages ; la dernière de prendre un grand soin de connaître en particulier ceux de qui on peut bien espérer, et de leur procurer des instructions solides et de véritables éclaircissements. Le reste doit être l'effet du temps et de la grâce de Dieu. Je n'y sais rien davantage. Le premier article peut avoir avec le temps un bon effet, surtout si on prend garde à procurer de bons curés et de bons maîtres d'école aux paroisses, qui puissent faire impression sur ces âmes
(a) Cette seconde partie de la lettre se trouve imprimée séparément dans la correspondance relative aux nouveaux convertis, vol. XXVII, p. 81.
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tendres. Ce sera semer le bon grain qui fructifiera en son temps. Je finis en vous assurant de mes respects et vous suppliant de les présenter à M. de Basville.
LETTRE CCLXXXVI. BOSSUET A SON NEVEU. A Paris, ce 16 juin 1698.
Sur votre lettre du 27 mai, je dis hier à M. le nonce tout ce qu'il fallait, pour lui faire connaître ce que vous m'écrivez au sujet du Pape et des cardinaux, et l'engager à écrire une lettre conforme à ce que vous m'avez mandé.
Vous recevrez par cet ordinaire cinquante exemplaires des premières feuilles de ma Relation (a), qui en comprennent la moitié, et toutes les lettres de M. de Cambray avec son Mémoire à Madame de Maintenon, qui y est inséré de mot à mot. Il n’y a point de plus grande authenticité que d'imprimer ces pièces ici à la face de toute la Cour. On voit bien qu'on n'oserait le faire si l'on n'était assuré de deux choses : l'une, de ne pouvoir être contredit ; l'autre, que le roi et Madame de Maintenon le trouvent bon. En effet tout leur a été communiqué, et j'ai réponse positive qu'on agrée cette publication. Au surplus M. le nonce a vu entre les mains de M. de Chartres le Mémoire entier, de la main de M. de Cambray. Il m'a dit qu'il en avait écrit à M. le cardinal Spada, et qu'il l'avait assuré qu'autant qu'il en pouvait juger par l’inspection, c'était le propre caractère de M. de Cambray. On lui fera voir encore une fois ce Mémoire en original; mais il n'y a rien à ajouter à l'authenticité de l'impression, où l'on dit publiquement et sans crainte d'être démenti que ce Mémoire est transcrit de mot à mot, et sans y changer ou ajouter une seule parole; c'est ce que vous verrez dans les feuilles qu'on vous envoie. L'ordinaire prochain, vous recevrez la continuation de la Relation, où seront mes réflexions sur ces faits, qui donnent une nouvelle force à ce Mémoire. M. de Paris vous instruira sur ce qui regarde
(a) Elle se trouve vol. XX, p. 85.
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le reste des faits, et je ne puis que m'en rapporter à lui. Je n'ai pu le voir depuis mon arrivée, qui fut avant -hier ; je le verrai ce matin. J'irai ce soir coucher à Versailles.
Le bruit est ici public qu'on a rayé les appointements de M. de Cambray, comme on a fait bien certainement ceux des subalternes qui ont été renvoyés. Si cela n'est pas encore fait, on peut compter que cela sera, et que M. de Cambray ne verra jamais la Cour. La cabale est humiliée jusqu'à la désolation, depuis l'expulsion des quatre hommes remerciés ; et les Jésuites, qui disaient hautement que c'était leur affaire, n'osent plus dire mot.
J'ai instruit Monseigneur le Dauphin des faits. Il est aussi éloigné de la nouvelle cabale que le roi, outre que naturellement il n'a point d'autre volonté que la sienne, et en ce cas particulier son sentiment y est conforme. Ainsi vous voyez que ce qu'on vante du crédit du P. de la Chaise sur son esprit sera en cette occasion fort inutile. Nous attendrons le P. Dez en patience.
Il me tarde de savoir si vous avez reçu le Mystici in tuto. Je vais reprendre le Quietismus redivivus, qui sera court et tranchant. M. de Cambray fait imprimer en Flandre et à Liège des écrits de ses émissaires, qui ne font que mal répéter ce qu'il dit. Il a pour lui les gazettes et les journaux de Hollande, à qui un Jésuite envoie des Mémoires : nous le savons à n'en point douter.
Mon frère a toujours la goutte ; et après beaucoup de douleurs, il en est réduit à une faiblesse importune : mais le fond de sa santé est indiqué par le bon visage : du reste sa bonne humeur ne s'altère jamais.
Vous pouvez tirer sur moi en deux fois, jusqu'à douze cents livres : j'ai donné des ordres pour cela. Je suppose que vous aiderez M. Phelippeaux, s'il a quelque besoin. On ne vous laissera manquer de rien, persuadé que l'on est de votre sagesse : il nous tarde bien à tous de vous revoir.
Je suis étonné qu'on omette parmi les propositions condamnables, les deux dont vous parlez : la première : Ce qui n'est pas charité est cupidité, où l'auteur admet une charité qui n'est pas la théologale (a); et la seconde: L'amour de pure concupiscence,
(a) On pourrait être étonné de ce que Bossuet mettait au nombre des propositions
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quoique sacrilège, est une disposition à la justice. Ces deux propositions ne peuvent être excusées par nulles tergiversations.
LETTRE CCLXXXVII. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. Versailles, 16 juin 1698.
Je ne pus vous écrire par le dernier courrier, Monsieur, et je priai le Père procureur général des Minimes de vous faire mes compliments : je n'ai pas toujours le temps de faire ce que je voudrais.
Vous devez avoir reçu depuis quelques jours ma Réponse à M. de Cambray, manuscrite et imprimée : vous l'aurez dans peu en latin. Elle a fait un si bon effet en ce pays, que j'espère fort qu'elle en fera aussi beaucoup dans celui où vous êtes.
Vous avez très-bien fait de montrer la lettre dont M. de Meaux
censurables celle-ci : « Ce qui n'est pas charité, est cupidité, » puisque saint Augustin a dit : Non prœcipit Scriptura nisi charitatem, nec culpat nisi cupiditatem : « L'Ecriture ne commande que la charité , et ne défend que la cupidité : » (De doct. christ., lib. III) paroles qui semblent d'abord renfermer tout le fond de la proposition de M. de Cambray. Mais si l'on fait attention à ce qu'ajoute ici Bossuet, on verra qu'il ne reprend dans la proposition de son adversaire que la définition qu'il donnait du mot charité, où l'auteur admet, dit-il, une charité qui n'est pas la théologale. Et en effet, il ne faut que lire les huit premières pages du livre des Maximes des Saints, pour voir que l'auteur appliquait très-mal à propos à l'espérance chrétienne le principe de saint Augustin, qui attribue à la cupidité charnelle et vicieuse tout ce qui ne vient pas de la charité. Ainsi il représentait dans son système l'espérance chrétienne comme mauvaise, et donnait le nom de charité à un amour purement naturel, et tout à fait distingué de l'amour surnaturel, du don par excellence qui constitue la troisième vertu théologale. M. de Meaux lui ayant reproché d'avoir avancé ces erreurs dans son livre des Maximes et d'avoir voulu en rendre saint Augustin complice , ce prélat, au lieu de les rétracter, les confirma par son Instruction pastorale explicative de son livre , dans laquelle il s'exprimait ainsi : « j'ai entendu en cet endroit de mon livre, par le terme de charité, tout amour de l'ordre considéré en lui-même; et par celui de cupidité, tout amour particulier de nous-mêmes. » Par conséquent, selon M. de Cambray, tout amour de l’ordre naturel ou surnaturel est charité, et tout amour particulier de nous-mêmes est cette cupidité charnelle, que saint Paul appelle la racine de tous les vices. Bossuet réfute amplement ces erreurs dans sa Préface sur l'Instruction pastorale de M. de Cambray, section III, n. 48; sect. X, n. 104 et suiv., dans l’écrit latin intitulé Quietismus redivimus, Admon. prœv., n. 22; et dans beaucoup d’endroits de ses ouvrages contre le quiétisme. (Les premiers édit.)
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vous a envoyé la copie : l'original est où vous savez; c'est moi qui l'ai rendu : tout ce qui y est n'est que trop vrai. M. le cardinal de Bouillon a pu faire l'étonné; mais je suis sûr qu'il ne l'a point été : il sait la liaison ; et s'il n'était intéressé dans la cause de M. de Cambray par les engagements qu'il a pris avec les Jésuites et avec lui, il en parlerait plus fortement que nous. Vous avez pu l'assurer que M. le nonce a vu l'original: on lui communique tous ceux des pièces qu'on vous envoie, et on le fera toujours avec plus de soin. M. de Meaux la met par extrait dans sa Relation, qu'il vous enverra au plus tôt.
La disgrâce des quatre hommes que le roi a ôtés de la maison de Messeigneurs les princes ses petits-enfants, fera bien voir que le zèle de Sa Majesté ne s'est point ralenti, et qu'elle craint toujours autant que jamais que la mauvaise doctrine ne se répande. Je m'attends bien que vous ferez valoir cet événement le plus que vous pourrez.
Nous aurons donc bientôt le P. Dez : il a du mérite, et la coadjutorerie qu'on lui donne, dans le public, du P. de la Chaise, achève de lui attirer de la considération ; ainsi je ne suis pas surpris qu'il en ait eu à Rome. Cependant elle n'a pu lui faire passer son livre, et je sais qu'il en est fort mortifié : il le sera bien encore, quand il verra ici qu'on le croit tout à fait dans les intérêts de M. de Cambray. Il aura beau dire, il ne nous persuadera pas du contraire, ni sur lui, ni sur ses frères.
Ce n'est pas un grand malheur pour nous que la mort de Bernini, car il était fort gagné ; mais c'en serait un fort grand, si Fabroni ou Casoni avait sa place : ils ne nous seraient bons ni l'un ni l'autre. Faites tous vos efforts pour l'empêcher. M. Giori y fera bien tout ce qu'il pourra : il en parle et en écrit vigoureusement.
Si on ne va pas plus vite dans les congrégations, nous ne serons pas sitôt hors d'affaire. Il ne faut pas étrangler, mais il faut presser, quand ce ne serait que pour empêcher les longs discours du P. Alfaro : je ne comprends pas comment on les souffre. J'espère toujours beaucoup de la force de la vérité, et de la continuation de vos soins. Je suis toujours à vous, Monsieur, avec les sentiments que vous savez.
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LETTRE CCLXXXVIII. BOSSUET A SON NEVEU. A Paris, ce 23 juin 1698.
J'ai reçu votre lettre du 3. Vous avez bien fait de montrer le Mémoire de M. de Cambray à Madame de Maintenon. Toutes les lettres de Rome retentissent du bon effet que cette lecture a produit : cela a été trouvé ici fort bon et fort à propos. Vous allez présentement recevoir la suite de ma Relation : elle authentiquera tout, et l'on verra bien que je n'écris pas sans aveu. M. de Chartres envoie aussi par cet ordinaire sa Lettre pastorale, qui sera d'un grand poids : il vous en fera part. Le surplus des faits vous sera mandé par M. de Paris. Je fais mettre en latin ma Relation : je la ferai traduire aussi en italien, si l'on peut trouver une plume assez élégante.
M. le nonce m'a assuré qu'il avait écrit sur le Mémoire de M. de Cambray, qu'il lui paroissait être de la main de ce prélat. Le principal est qu'on connoisse deux choses : l'une que le roi est implacable sur M. de Cambray; ce qu'il a fait dans la maison des princes en est la preuve. Assurez-vous qu'il n'y a point de retour ; ce que nous imprimons ici aux yeux de la Cour en est une confirmation. Quoi qu'il arrive, et quand même on mollirait à Rome, ce qui ne paraît pas être possible, on n'en agira pas ici moins fortement : car le roi voit bien de quelle conséquence il est pour la religion et pour l'Etat, d'étouffer dans sa naissance une cabale de fanatiques, capable de tout, et qui en est venue à une insolence qui a étonné ici tout le monde. L'autre chose qu'on peut tenir pour assurée, c'est le parfait concert des évêques avec le roi, pour couper la racine d'une dévotion qui tend manifestement à la ruine de la religion.
On n'a garde de nommer en rien le cardinal Casanate, dont le nom est à ménager en tout et partout.
Des deux concurrents que vous nommez pour la place d'assesseur, on ne sait ici lequel est plus digne d'être exclus.
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Quant au chapeau, le cardinal de Bouillon le voudrait plutôt pour M. de Chartres que pour M. de Paris, et plutôt pour M. de Paris que pour moi.
Je pense et repense à ce que vous m'avez mandé sur la vue de M. de Paris : cela est fort délicat.
Vous trouverez des ouvertures pour répondre à toutes les objections dans le commencement du Schola in tuto: il y en aura d'autres dans le Quietismus redivivus. Je ne vois rien de meilleur que de poser pour principe qu'il faut joindre les deux motifs de l'amour de Dieu in praxi, et de donner quelque mot fort pour décrier les chimères des suppositions impossibles. Je roule cela dans mon esprit, et ne sais encore que dire.
Pour la place vacante d'assesseur, j'entends vanter M. Nucci à M. le cardinal d'Estrées.
Vous avez très-bien fait de commencer par M. le cardinal de Bouillon, à montrer l'écrit de M. de Cambray.
J'ai fait connaître à M. le nonce qu'une décision ambiguë ou faible ne serait ni de l'honneur du saint Siège, ni du goût du roi et du royaume, ni d'aucun effet ; et que la cabale, qu'il faut étouffer, ne ferait que s'en moquer et devenir plus insolente : il le voit aussi bien que moi.
Une des choses, pour la doctrine, des plus importantes, est d'observer que le désintéressement que met l'Ecole dans la charité, n'a rien de commun avec l'amour désintéressé de M. de Cambray, qui consiste dans un cinquième degré au-dessus de la charité justifiante, laquelle dans son système fait le quatrième : mais je crois qu'il n'y a plus rien de considérable à dire là-dessus.
Je ne sais si je vous ai dit que l'effet de nos deux Lettres, de M. de Paris et de moi, en réponse à celles de M. de Cambray, a été prodigieux : celle de M. de Paris a fait et fait revenir une infinité de gens. S'il plaît à Dieu de donner sa bénédiction à ma Relation, elle achèvera de confondre M. de Cambray.
J'embrasse M. Phelippeaux. Il sera bien aise d'apprendre que M. Obin étant mort, j'ai donné sa prébende à M. Moreri, qui est utile au diocèse dans l'hôtel-Dieu, et un homme qui paraît sûr.
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Mon frère est tenu longtemps par la goutte : j'admire sa tranquillité et sa bonne humeur.
Je vous prie, en rendant à M. le cardinal de Bouillon la lettre que je lui écris sur le mariage de Mademoiselle de Château-Thierry avec le prince de Guiméné, de le bien assurer de la sincère continuation de mes respects, malgré le quiétisme.
LETTRE CCLXXXIX. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. Paris, ce 24 juin 1698.
Vous n'aurez qu'un mot de moi aujourd'hui, Monsieur, car je viens de faire une course de visites. J'en arrivai hier au soir, et n'ai pu écrire que dans ce moment où le courrier va partir.
J'ai reçu votre lettre du 3; j'y vois la continuation de vos soins et des efforts de la cabale : j'espère qu'elle succombera à la fin.
J'ai bien de la joie que vous soyez content de ma réponse à M. de Cambray : elle a parfaitement bien réussi en ce pays. Vous en avez eu plus promptement que je ne croyais des exemplaires imprimés : les imprimeurs ont cru avec raison y gagner, et se sont pressés d'y travailler. Je vous l'enverrai en latin le plus tôt que je pourrai.
Vous aurez dans peu la Relation de M. de Meaux et l'ouvrage de M. de Chartres : on y verra des faits importants, qui feront connaître la vérité à tous ceux qui ne seront pas ou ne voudront pas être aveugles. Une autre fois je vous en dirai davantage : je ne veux pas perdre ce courrier; ainsi je ne puis que vous assurer, Monsieur, que je suis toujours à vous avec les sentiments que vous savez.
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LETTRE CCXC. L'ABBÉ PHELIPPEAUX A BOSSUET. Rome, ce 24 juin 1698.
On ne pouvait nous envoyer de meilleures pièces et plus persuasives que la nouvelle disgrâce des parents et des amis de M. de Cambray, et que celle qu'on reçut hier par un courrier extraordinaire que le roi lui avait ôté la charge et la pension de précepteur. Cela seul pourra convaincre cette Cour que le mal est grand et réel; et ses partisans n'oseront plus publier l'indifférence du roi pour la condamnation ou justification du livre.
Mercredi dernier Granelli et Massoulié votèrent devant les cardinaux. Jeudi les six examinateurs qui avaient voté parlèrent devant le Pape sur la seconde proposition. Hier lundi le carme, le maître du sacré Palais et le sacriste votèrent devant les cardinaux. Le dernier parla près de deux heures : ils ne font que répéter ce qu'ils avaient dit dans les premières congrégations tenues en présence des cardinaux Noris et Ferrari. On n'a encore rien réglé sur les instances qu'on a faites pour prendre des moyens sûrs d'abréger. Si on continue sur ce pied, nous ne sommes pas au bout.
Le sacriste a assemblé chez lui ceux de son parti, et leur a dit qu'il ne fallait s'attacher qu'à cette seule chose, qui est que l'amour pur renferme virtuellement l'exercice de l'espérance : par là ils abandonnent toutes les solutions de l'auteur. Le sacriste fait parade d'une érudition batavique; beaucoup de citations qui ne font rien à la question : sa manière de parler et son assurance sont néanmoins capables d'en imposer aux ignorants. Demain Chieti parlera et sera court ; car il est levis armaturœ. Le Pape est si mécontent de lui, qu'il est résolu de le renvoyer dans son diocèse. On croit qu'il n'est pas trop content du sacriste, l'ayant refusé pour examinateur à l'abbé de Montgaillard qui l'avait demandé.
Je vis hier une personne en qui le Pape prend confiance, et
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qui doit lui proposer les moyens d'abréger. Il lui a fait connaître la cabale : mais sa facilité et son incertitude font qu'il ne peut prendre de fortes résolutions. Sur ce que le Pape lui dit qu'on ne cessait d'écrire, il lui représenta qu'il avait été nécessaire que vous écrivissiez pour éclaircir la vérité et empêcher le cours de l'erreur.
M. de Chanterac a distribué ces jours-ci deux Lettres imprimées à Liège avec la permission d'Eyben, censeur des livres. La première est intitulée : Autre lettre d'un théologien de Louvain à un docteur de Sorbonne, au sujet de l'addition de M. de Paris à son Instruction pastorale. La seconde est intitulée : Lettre d'un Ecclésiastique de Flandres à un de ses amis de Paris, où l'on démontre l'injustice des accusations que fait M. l'évêque de Meaux contre M. l'archevêque de Cambray, dans son livre qui a pour titre : DIVERS ÉCRITS. L'une et l'autre porte sa réfutation avec elle : ce sont des solutions contraires à celles de l'archevêque. La première est courte ; la seconde contient cent soixante-trois pages.
On a nommé des examinateurs pour le livre de M. de Saint-Pons. L'abbé de Montgaillard a obtenu l'exclusion de Damascène, et a fait prier Cambolas de s'exclure lui-même sur des procès entre la famille de ce Père et la sienne. Le général de la Minerve qui avait accepté, a refusé : on croit que c'est l'effet d'un voyage à sa maison de campagne avec Cambolas, M. le cardinal de Bouillon et Charonnier. Le Pape a nommé en leurs places Miro, Latenai et le commissaire du saint Office, avec les PP. Bianchi jacobin et Borelli.
M. de Saint-Pons a fait accuser à l’Index un livre d'un récollet, imprimé à Narbonne, où l'auteur soutient que le corps et le sang de la Vierge sont dans l'Eucharistie en propre espèce et substantiellement, et qu'il les y faut adorer comme le corps et le sang de Jésus-Christ. Vous voyez qu'on apporte à Borne toutes les contestations de France (a). Ne pourrait-on pas condamner ces livres sur les deux? Je suis avec un profond respect, etc.
(a) C'est aussi le seul moyen de les terminer.
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LETTRE CCXCI. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, 24 juin 1698.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrira de Meaux, du 2 de ce mois. J'ai su par M. l'archevêque de Paris le changement arrivé dans la maison des princes ; et par les lettres du 9 venues par un courrier extraordinaire, qui a apporté le paquet de M. le cardinal de Bouillon, la pension ôtée à M. de Cambray, et sa place de précepteur remplie par M. l'abbé Fleury (b). Vous savez ce que je vous mandais sur tout cela par mes précédentes. Le roi est sage, et d'une modération qui m'a fait tout comprendre : mais il n'y avait plus moyen de soutenir le parti qu'on semblait avoir pris d'attendre ce qui viendrait de cette Cour-ci, après les expériences qu'on voit. La mortification et l'abattement du cardinal de Bouillon sont extrêmes. Les Jésuites ont pris leur parti, et ne démordent pas : le cardinal veut faire croire tout ce qui n'est pas.
Le projet que j'ai proposé au cardinal Spada (c) pour abréger la relation des qualificateurs, qui fait toute la longueur, n'a pas encore été accepté. Je l'envoyai par écrit le lendemain de la proposition que j'en fis à ce cardinal qui le porta au Pape : on en doit parler à la Congrégation des cardinaux. J'en ai donné copie au cardinal Casanate : j'en parlai hier à M. le cardinal de Bouillon, qui me parut ne le pas désapprouver. On en avait proposé un ces jours passés, qui ne fut pas approuvé de la Congrégation : c'était de faire parler un des examinateurs de chaque côté pour cinq, et qu'ils convinssent d'un seul vœu de chaque côté ; mais cela n'a pas paru à propos, pour ne pas donner lieu de croire au public qu'on supposât des partis formés, et la Congrégation espérant toujours qu'on pourra varier dans les vœux donnés séparément.
(a) Revue sur l'original. — (b) L'abbé Fleury, l'auteur de l'Histoire ecclésiastique. On ne lui ôta pas la place de sous-précepteur des princes, parce que Bossuet se porta garant de sa doctrine auprès du roi. Fénelon ne fut point remplacé dans la charge de précepteur. — (c) On le verra après cette lettre.
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Le cardinal de Bouillon est bien aise qu'on croie que c'est lui qui a proposé ce moyen d'abréger, qui a son bon et son mauvais : son bon, parce qu'il abrège ; son mauvais, parce qu'il unit le parti. Le cardinal Noris, qui n'espère pas qu'ils changent jamais d'avis, m'a dit que c'était lui qui avait proposé cet expédient, à bonne intention, je pense ; mais il a été rejeté. Je vous envoie celui que j'ai proposé, qui ne me paraît souffrir aucune difficulté et qui abrège les discours, en quoi consistent les longueurs.
Tout ce que le cardinal de Bouillon veut, c'est qu'on croie à la Cour qu'il veut finir, et sous main ses amis trouvent des difficultés à tout, et il écrit à la Cour qu'il ne tient pas à lui. On voit bien que l'unique ressource des amis de M. de Cambray est de ne pas terminer.
L'air persécuté est le parti que prennent les cambrésiens. Vous savez que cela fait un mérite ordinairement: mais avec cela, dans les circonstances présentes, de Madame Guyon, du P. La Combe, etc. Les honnêtes gens s'aperçoivent des raisons bonnes qui ont obligé le roi d'éclater, surtout depuis vos réponses et celles de M. l'archevêque de Paris. On a soin d'instruire le Pape de tout : on l'a prévenu fort à propos contre les airs plaintifs de M. de Chanterac, qui alla dimanche à son audience.
M. le cardinal de Bouillon dit à Sa Sainteté, dès jeudi, la nouvelle qui regarde M. de Cambray, au sortir de la congrégation du saint Office. Il a depuis passé trois jours à la campagne. Je tâche de faire voir au cardinal de Bouillon le véritable intérêt qu'il a de contribuer à la fin de cette affaire. Il est impossible qu'il ne le sente ; mais le moyen d'abandonner les Jésuites ? La seconde proposition n'est pas encore terminée. Le sacriste tint hier deux grosses heures. Il faut bien nécessairement qu'on change de méthode, si l'on veut finir : je n'oublierai rien pour y parvenir. Je ne doute pas que demain ou jeudi on ne donne quelque ordre là-dessus : si on ne le fait pas, je suis résolu d'aller à Sa Sainteté lui en parler fortement.
Les Jésuites font entendre, à ce qu'on m'a assuré, qu'ils soutiendront jusqu'au bout la doctrine de l'amour pur. On dit même que peut-être entreront-ils en cause comme parties : j'en doute
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un peu ; mais ils sont capables de tout. Ne pourrait-on pas donner un frein à leur insolence, qui est extrême assurément ? Ils prétendent la probabilité que s'est acquise la doctrine de M. de Cambray, par le partage, qu'elle est devenue incensurable.
Le cardinal Albane est à la campagne : il a promis monts et merveilles au P. Roslet; nous le mettrons à l'épreuve. Nous avons aussi en vue d'obliger le Pape d'établir un conseil secret composé du cardinal Casanate, du cardinal Noris, de lui (a) et du cardinal Ferrari, pour terminer toutes les difficultés qu'on court risque de trouver à chaque pas, et surtout quand après la relation (b) des qualificateurs, il sera question de décider.
M. le prince Vaïni continue à faire tout de son mieux auprès du Pape et des cardinaux : il est bien aise de témoigner en toute occasion au roi le zèle qu'il a pour son service et pour tout ce qu'il croit qu'il affectionne. Vous lui ferez plaisir dans l'occasion, aussi bien qu'au nonce, de le témoigner. Il dit qu'il faut que le cardinal de Bouillon change de conduite, et qu'il lui a dit : c'est dure entreprise que d'en venir à bout.
Je mande à M. l'archevêque de Paris, qu'on m'a dit que les amis de M. de Cambray avaient voulu insinuer au Pape de consulter, sur la doctrine de l'amour pur, les facultés de Douai et de Louvain. Je doute qu'on l'ait fait; mais il faut être toujours sur ses gardes. M. Phelippeaux vous rend compte de deux petits écrits, venus de Flandre, contre M. de Paris et vous.
Le Pape paraît à présent persuadé de la nécessité des écrits venus de la part des évêques: on lui a dit de plusieurs côtés ce qu'il faut là-dessus.
Si par quelque voie courte on pouvait nous envoyer une voiture de tous vos écrits en bonne quantité, et de ceux de M. de Chartres et de M. de Paris, cela ne ferait peut-être pas un mauvais effet.
La Relation ne saurait venir trop tôt, et le Quietismns redivivus et l'écrit de M. de Chartres. Il faut continuer à presser du côté de la Cour, et qu'on parle au nonce fortement sur le mal et le scandale de ce partage, causé par l'adjonction des trois derniers
(a) Du cardinal d Albane. — (b) Le rapport.
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examinateurs mis par la cabale. Il est question de rendre suspecte à présent hautement cette séquelle. On sait que le sacriste est ennemi déclaré de la France et attaché à l'empereur.
Je vous prie de me mander comment se comporte actuellement le P. de la Chaise, de quel parti est M. Racine, ce que dit M. de Mirepoix, et le nouveau précepteur.
Je me doute bien que le roi aurait été bien aise que Rome eût décidé avant cette déclaration, et cela aurait été à souhaiter: voilà l'obligation que le roi et le royaume ont au cardinal de Bouillon.
PROJET présenté aux consulteurs pour abréger l'examen du livre de M. de Cambray.
On peut réduire à ce petit nombre d'articles toute la doctrine de M. l'archevêque de Cambray :
1° A l'amour pur, auquel se rapporte tout ce qui est en dispute sur l'espérance, vertu théologale, et sur le désir de la béatitude.
2° A la sainte indifférence du salut, et à ce qui peut y conduire.
3° Aux dernières épreuves, auxquelles se rapporte le sacrifice absolu de son salut éternel, le consentement à sa réprobation, et le désespoir.
4° A l'exclusion du propre effort, de la propre industrie, et à la vaine attente de la grâce pour agir, sur quoi on accuse l'auteur de renouveler le fanatisme et le quiétisme.
5° Aux vertus, où l'on comprend la suppression des motifs particuliers et la distinction de ces vertus.
6° A la séparation de la partie supérieure et inférieure, qui conduit l'auteur à admettre en Jésus-Christ des troubles involontaires ; et à cet article on rappelle tout ce qui concerne la nature et la bonté des actes réfléchis.
7° A la contemplation, à sa nature, sa vertu et son objet.
C'est à ces chefs capitaux que l'on réduit les trente-huit propositions extraites par les qualificateurs :
Au 1er, les propositions 4, 2, 3, 4, 5, 37
Au 2e, les prop. 7, 8, 9, 40.
Au 3e, les prop. 11, 12, 13, 14, 15, 16.
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Au 4e, les propositions 6, 17, 28, 29, 30. Au 5e, les prop. 31, 32, 33, 34, 35, 36, 38. Au 6e, les prop. 18, 19, 20, 21. Au 7e les prop. 22, 23, 24, 25, 26, 27.
PROPOSITIONS extraites par les qualificateurs du livre des Maximes des Saints de M. l'archevêque de Cambray.
I. On peut aimer Dieu d'un amour qui est une charité pure, et sans aucun mélange du motif de l'intérêt propre.....Ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses n'ont plus de part à cet amour. On n'aime plus Dieu, ni pour le mérite, ni pour la perfection, ni pour le bonheur qu'on doit trouver en l'aimant.....
On l'aime néanmoins comme souveraine et infaillible béatitude de ceux qui lui sont fidèles : on l'aime comme notre bien personnel, comme notre récompense promise, comme notre tout; mais on ne l'aime plus par ce motif précis de notre bonheur et de notre récompense propre. (Pag. 10 et 11, édit. de Paris.)
II. Cette charité véritable n'est pourtant pas encore toute pure, c'est-à-dire sans aucun mélange; mais l'amour de la charité prévalant sur le motif intéressé de l'espérance, on nomme cet état un état de charité. L'âme aime alors Dieu pour lui et pour soi ; mais en sorte qu'elle aime principalement la gloire de Dieu, et qu'elle n'y cherche son bonheur propre que comme un moyen qu'elle rapporte et qu'elle subordonne à la fin dernière, qui est la gloire de son créateur. (P. 8 et 9.)
III. Dans l'état de la vie contemplative ou unitive..... on ne perd jamais ni la crainte filiale, ni l'espérance des enfants de Dieu, quoiqu'on perde tout motif intéressé de crainte et d'espérance. ( P. 24.)
IV. L'ame désintéressée dans la pure charité, attend, désire, espère Dieu comme son bien, comme sa récompense, comme ce qui lui est promis, et qui est tout pour elle. Elle le veut pour soi, mais non pour l'amour de soi : elle le veut pour soi, afin de se conformer au bon plaisir de Dieu qui le veut pour elle ; mais elle
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ne le veut point pour l'amour de soi, parce que ce n'est plus le motif de son propre intérêt qui l'excite. (P. 12.)
V. Ce pur amour ne se contente pas de ne vouloir point de récompense qui ne soit Dieu même. (P. 25.)
VI. Ce qui est essentiel dans la direction (des âmes) est de ne faire que suivre pas à pas la grâce, avec une patience, une précaution et une délicatesse infinie. Il faut se borner à laisser faire Dieu, et ne parler jamais du pur amour (dans l’errata, ne porter jamais au pur amour, et dans la version latine de M. de Cambray, ad purum amorem nunquàm impellere,) que quand Dieu, par l'onction intérieure, commence à ouvrir le cœur à cette parole qui est si dure aux âmes encore attachées à elles-mêmes, et si capable ou de les scandaliser, ou de les jeter dans le trouble. (P. 35.)
VII. Dans l'état de la sainte indifférence, une âme n'a plus de désirs volontaires ni délibérés pour son intérêt, excepté dans les occasions où ellejne coopère pas fidèlement à toute sa grâce. (P. 50.)
VIII. Dans la sainte indifférence, on ne veut rien pour soi; mais on veut tout pour Dieu : on ne veut rien pour être parfait et bienheureux pour son propre intérêt; mais on veut toute perfection et toute béatitude, autant qu'il plaît à Dieu de nous faire vouloir ces choses par l'impression de sa grâce, selon sa loi écrite, qui est toujours notre règle inviolable. (P. 52.)
IX. En cet état (de la sainte indifférence) on ne veut plus le salut comme salut propre, comme délivrance éternelle, comme récompense de nos mérites, comme le plus grand de tous nos intérêts ; mais on le veut d'une volonté pleine, comme la gloire et le bon plaisir de Dieu, comme une chose qu'il veut, et qu'il veut que nous voulions pour lui. (P. 52, 53.)
X. Non-seulement l'âme indifférente désire pleinement son salut, en tant qu'il est le bon plaisir de Dieu, mais encore la persévérance..... et généralement, sans aucune exception, tous les biens...., qui sont dans l'ordre de la Providence une préparation de moyens pour notre salut et pour celui de notre prochain. La sainte indifférence admet non-seulement des désirs distincts, et
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des demandes expresses pour l'accomplissement de toutes les volontés de Dieu qui nous sont connues, mais encore des désirs généraux pour toutes les volontés de Dieu que nous ne connaissons pas. (P. 60, 61.)
XI. Cette abnégation de nous-mêmes n'est que pour l'intérêt propre, et ne doit jamais empêcher l'amour intéressé que nous nous devons à nous-mêmes, comme au prochain, pour l'amour de Dieu. Les épreuves extrêmes, où cet abandon doit être exercé, sont les tentations, par lesquelles Dieu jaloux veut purifier l'amour, en ne lui faisant voir aucune ressource ni aucune espérance pour son intérêt propre, même éternel. (P. 72, 73.)
XII. Tous les sacrifices que les âmes les plus désintéressées font d'ordinaire sur leur béatitude éternelle, sont conditionnels;... mais ce sacrifice ne peut être absolu dans l'état ordinaire. Il n'y a que le cas des dernières épreuves, où ce sacrifice devient en quelque manière absolu. (P. 87.)
XIII. Dans les dernières épreuves, une âme peut être invinciblement persuadée d'une persuasion réfléchie, et qui n'est pas le fond intime de la conscience, qu'elle est justement réprouvée de Dieu. (P. 87.)
XIV. L'ame alors est divisée d'avec elle-même : elle expire sur la croix avec Jésus-Christ, en disant : O Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée? Dans cette impression involontaire de désespoir, elle fait le sacrifice absolu de son intérêt propre pour l'éternité. (P. 90.)
XV. Il n'est question que d'une conviction qui n'est pas intime, mais qui est apparente et invincible. En cet état une âme perd toute espérance pour son propre intérêt; mais elle ne perd jamais dans la partie supérieure, c'est-à-dire dans ses actes directs et intimes, l'espérance parfaite, qui est le désir désintéressé des promesses. Elle aime Dieu plus purement que jamais. (P. 90, 91.)
XVI. Un directeur peut alors laisser faire à cette âme un acquiescement simple à la perte de son intérêt propre, et à la condamnation juste où elle croit être de la part de Dieu.....Mais il ne doit jamais lui conseiller ni lui permettre de croire positivement, par une persuasion libre et volontaire, qu'elle est réprouvée,
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et qu'elle ne doit plus désirer les promesses par un désir désintéressé. (P. 91, 92.)
XVII. Toute excitation empressée et inquiète, qui prévient la grâce de peur de n'agir pas assez ; toute excitation empressée, hors le cas du précepte, pour se donner par un excès de précaution intéressée les dispositions que la grâce n'excite pas dans ces moments-là, parce qu'elle en inspire d'autres moins consolantes et moins perceptibles; toute excitation empressée et inquiète pour se donner comme par secousses marquées un mouvement plus aperçu, et dont on puisse se rendre aussitôt un témoignage intéressé, sont des excitations défectueuses pour les âmes appelées au désintéressement paisible du parfait amour. (P. 99, 100.)
XVIII. Les âmes encore intéressées pour elles-mêmes veulent sans cesse faire des actes fortement marqués et réfléchis, pour s'assurer de leur opération et pour s'en rendre témoignage, au lieu que les âmes désintéressées sont par elles-mêmes indifférentes à faire des actes distincts ou indistincts, directs ou réfléchis. Elles en font de réfléchis toutes les fois que le précepte peut le demander, ou que l'attrait de la grâce les y porte ; mais elles ne recherchent point les actes réfléchis par préférence aux autres, par une inquiétude intéressée pour leur propre sûreté. (P. 117, 118.)
XIX. La partie inférieure de Jésus-Christ sur la croix n'a point communiqué à la supérieure ses troubles involontaires. (P. 122.)
XX. Il se fait dans les dernières épreuves pour la purification de l'amour, une séparation de la partie supérieure de l’âme d'avec l'inférieure, en ce que les sens et l'imagination n'ont aucune part à la paix et aux communications de grâce, que Dieu fait alors assez souvent à l'entendement et à la volonté d'une manière simple et directe, qui échappe à toute réflexion. (P. 121.)
XXI. Les actes de la partie inférieure dans cette séparation sont d'un trouble entièrement aveugle et involontaire, parce que tout ce qui est intellectuel et volontaire est de la partie supérieure. Mais quoique cette séparation prise en ce sens ne puisse être absolument niée, il faut néanmoins que les directeurs prennent
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bien garde de ne souffrir jamais dans la partie inférieure aucun de ces désordres qui doivent dans le cours naturel être toujours censés volontaires, et dont la partie supérieure doit par conséquent être responsable. Cette précaution doit toujours se trouver dans la voie de pure foi, qui est la seule dont nous parlons, et où l'on n'admet aucune chose contraire à l'ordre de la nature. (P. 123, 124.)
XXII. La méditation consiste dans des actes discursifs, qui sont faciles à distinguer les uns des autres, parce qu'ils sont excités par une espèce de secousse marquée,.... enfin parce qu'ils sont faits et réitérés avec une réflexion qui laisse après elle des traces distinctes dans le cerveau. Cette composition d'actes discursifs et réfléchis est propre à l'exercice de l'amour intéressé, parce que, etc. (P. 164, 165.)
XXIII. Il y a un état de contemplation si haute et si parfaite, qu'il devient habituel ; en sorte que toutes les fois qu'une âme se met en actuelle oraison, son oraison est contemplative et non discursive. Alors elle n'a plus besoin de revenir à la méditation, ni à ces actes méthodiques : si néanmoins il arrivait, contre le cours ordinaire de la grâce et contre l'expérience commune des saints, que cette contemplation habituelle vînt à cesser absolument, il faudrait toujours à son défaut substituer les actes de la méditation discursive, parce que l’âme chrétienne ne doit jamais demeurer dans le vide et dans l'oisiveté. ( P. 176.)
XXIV. L'exercice de l'amour, qui se nomme contemplation ou quiétude quand il demeure dans sa généralité et qu'il n'est appliqué à aucune fonction particulière, devient chaque vertu distincte, suivant qu'il est appliqué aux occasions particulières; car c'est l'objet, comme parle saint Thomas, qui spécifie toutes les vertus. Mais l'amour pur et paisible demeure toujours le même quant au motif ou à la fin, dans toutes les différentes spécifications. (P. 184.)
XXV. La contemplation pure et directe est négative, en ce qu'elle ne s'occupe volontairement d'aucune image sensible, d'aucune idée distincte et nominable, comme parle saint Denys, c'est-à-dire d'aucune idée limitée et particulière sur la Divinité;
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mais qu'elle passe au-dessus de tout ce qui est sensible et distinct, c'est-à-dire compréhensible et limité, pour ne s'arrêter qu'à l'idée purement intellectuelle et abstraite de l'Etre qui est sans bornes et sans restriction.....Enfin cette simplicité n'exclut point la vue distincte de l'humanité de Jésus-Christ et de tous ses mystères. ( P. 186, 188. )
XXVI. En cet état une âme ne considère plus les mystères de Jésus-Christ par un travail méthodique et sensible de l'imagination, pour s'en imprimer les traces dans le cerveau et pour s'en attendrir avec consolation ;..... mais elle voit d'une vue simple
et amoureuse tous ces divers objets, comme certifiés et rendus présents par la vraie foi. ( P. 189, 190. )
XXVII. Les âmes contemplatives sont privées de la vue distincte, sensible et réfléchie de Jésus-Christ en deux temps différents; mais elles ne sont jamais privées pour toujours en cette vie de la vue simple et distincte de Jésus-Christ. 1° Dans la ferveur naissante de leur contemplation, cet exercice est encore très-imparfait. Il ne représente Dieu que d'une manière confuse.....2° Une âme perd de vue Jésus-Christ dans les dernières épreuves, parce qu'alors Dieu ôte à l’âme la possession et la connaissance réfléchie de tout ce qui est bon en elle, pour la purifier de tout intérêt propre. (P. 194, 195.)
XXVIII. L'état passif.... exclut non les actes paisibles et désintéressés, mais seulement l'activité, ou les actes inquiets et empressés pour notre propre intérêt. (P. 209.)
XXIX. Dans l'état passif.... les enfants de Dieu.... ne rejettent pas la sagesse, mais seulement la propriété de la sagesse.... Ils usent avec fidélité en chaque moment de toute la lumière naturelle de la raison et de toute la lumière surnaturelle de la grâce actuelle, pour se conduire selon la loi écrite et selon les véritables bienséances. Une âme en cet état n'est sage, ni par une recherche empressée de la sagesse, ni par un retour intéressé sur soi pour s'assurer qu'elle est sage et pour jouir de la sagesse en tant que propre. Mais sans songer à être sage en soi, elle l'est en Dieu,.... en usant toujours sans propriété de la lumière, tant naturelle que surnaturelle, du moment présent.... Ainsi à chaque jour
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suffit son mal, et l’âme laisse le jour de demain prendre soin de lui-même, parce que ce jour de demain, qui n'est pas encore à elle, portera avec lui, s'il vient, sa grâce et sa lumière, qui est le pain quotidien. (P. 216.)
XXX. Tels sont les pauvres d'esprit que Jésus-Christ a déclarés bienheureux, et qui se détachent de leurs talents propres, comme tous les chrétiens doivent se détacher de leurs biens temporels. (P. 218.)
XXXI. Dans l'état passif on exerce toutes les vertus distinctes, sans penser qu'elles sont vertus : on ne pense en chaque moment qu'à faire ce que Dieu veut; et l'amour jaloux fait tout ensemble qu'on ne veut plus être vertueux ( dans l’errata on ajoute pour soi) et qu'on ne l'est jamais tant que quand on n'est plus attaché à l'être. (P. 225, 226.)
XXXII. On peut dire en ce sens, que l’âme passive et désintéressée ne veut plus même l'amour en tant qu'il est sa perfection et son bonheur, mais seulement en tant qu'il est ce que Dieu veut de nous. (P. 226.)
XXXIII. Ailleurs ce saint (saint François de Sales) dit que « le désir du salut est bon, mais qu'il est encore plus parfait de n'en rien désirer. » Il veut dire qu'il ne faut pas même désirer l'amour en tant qu'il est notre bien. ( P. 226. )
XXXIV. L'âme dans l'état de transformation..... se hait elle-même, en tant qu'elle est quelque chose hors de Dieu; c'est-à-dire qu'elle condamne le moi, en tant qu'il est séparé de la pure impression de l'esprit de grâce, comme la même sainte ( sainte Catherine de Gênes) le faisait avec horreur. (P. 233.)
XXXV. Les âmes transformées,... en se confessant, doivent détester leurs fautes, se condamner et désirer la rémission de leurs péchés, non comme leur propre purification et délivrance, mais comme chose que Dieu veut, et qu'il veut que nous voulions pour sa gloire. ( P. 241.)
XXXVI. Parler ainsi (comme ci-dessus), c'est dire ce que les saints mystiques ont voulu dire, quand ils ont exclu de cet état ( des âmes transformées ) les pratiques de vertu. ( P. 253. ).
XXXVII. Les pasteurs et les saints de tous les) temps ont eu
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une espèce d'économie et de secret pour ne parler des épreuves rigoureuses et de l'exercice le plus sublime du pur amour, qu'aux âmes à qui Dieu en donnait déjà l'attrait ou la lumière. Quoique cette doctrine fût la pure et simple perfection de l'Evangile, marquée dans toute la tradition, les anciens pasteurs ne proposaient d'ordinaire au commun des justes que les pratiques de l'amour intéressé, proportionnées à leur grâce, donnant ainsi le lait aux enfants, et le pain aux âmes fortes. ( P. 261. )
XXXVIII. Le pur amour fait lui seul toute la vie intérieure, et devient alors l'unique principe et l'unique motif de tous les actes délibérés et méritoires. (P. dern.)