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La dernière fois, j'ai évoqué la haute et noble figure de S. R. Donaldson, auteur de romans grandioses mais méconnus dans lesquels des gens de notre monde sont plongés dans un monde parallèle imprégné de vie morale et mythologique par essence - sur le modèle, consciemment ou non, de la Bible. Deux mondes coexistent, dont l'un est substantiel, purement moral - mais réel. En cela Donaldson s'oppose à la philosophie mainstream que lui-même dit française et issue de Sartre, et qui fait du monde moral une vapeur individuelle, sans valeur objective.
Et on pourrait faire remarquer à Donaldson: pourquoi son monde moral est-il parallèle? Pourquoi, à la façon des forces morales des anciennes mythologies, ne s'exerce-t-il pas dans l'ordre naturel? Pourquoi est-il coupé du monde connu?
Ne serait-il pas plus logique de dire, comme le font les Français, que l'homme est soumis aux lois physiques jusque dans son âme, et qu'il n'y a aucune morale objective, puisque le cosmos n'en a pas non plus?
Le problème se résout si on retourne la question: le cosmos est-il réellement dénué de vie morale? Teilhard de Chardin affirmait qu'il en avait une. Sans la décrire en détails, il lui a donné trois lignes de force: Entropie, Complexification, Réflexion.
Son originalité est dès lors triple: premièrement, il fait de l'Entropie aussi une force psychique se manifestant physiquement; deuxièmement, il affirme que la loi de Complexification qui préside à l'apparition de la Vie est égale en puissance à l'Entropie, contrairement à ce qu'affirment le matérialisme; troisièmement, il présente la Réflexion non comme un phénomène uniquement humain, mais comme le reflet, dans l'espèce humaine, d'un principe cosmique général. Il estime en effet que l'univers a une conscience, et qu'elle est une personne.
L'existence objective de ce troisième principe justifie en réalité que la Complexification soit aussi puissante que l'Entropie, puisqu'elle équilibre les deux. Cette vision générale est tout simplement géniale, même si on mettra un certain temps à s'en rendre compte.
On pourrait peut-être créer un lien entre elle et les récits de Donaldson. Voir comment les figures fabuleuses de celui-ci obéissent en réalité à ces trois lois. Ou on pourrait créer une mythologie à partir de l'histoire, en plaçant toujours ses détails en relation avec l'une de ces trois forces. Au fond, c'est ce qu'avait ébauché Joseph de Maistre. Le romantisme l'a souvent tenté. Mais ses vues étaient souvent floues. Teilhard de Chardin est plus précis, dans la théorie même.
Il est certain, pour moi, que les forces d'Entropie, de Complexification et de Réflexion nécessiteraient, dans un récit, la représentation par des êtres surnaturels à la mode de Donaldson, plus ou moins anges et démons. Si ces forces sont psychiques et si l'univers est une personne, il faut aussi qu'il y ait des personnes non physiques agissant dans le cosmos.
À vrai dire, Teilhard de Chardin a été mieux compris en Amérique qu'en France. Il a passé les dernières années de sa vie à New York, et même les chrétiens n'admettaient pas ses vues, car ils en restaient à une sphère psychique évanescente, détachée du réel extérieur. Le fond moral cosmique présidant à l'univers et se reliant aux données physiques rappelle justement le jeu entre la science et la Bible, entre l'extérieur et l'intérieur, entre ce monde et l'autre, tel qu'on le décèle chez Donaldson.
D'un autre côté, Teilhard est resté européen en restant dans le vague et les théories. Il n'a pas donné d'exemples très concrets de l'application de ses principes.
Une rencontre entre la tradition européenne et la tradition américaine permettrait peut-être de mieux préciser les choses, sans rien perdre de la grandeur des vues.
Au reste, jusqu'à un certain point, Donaldson a bien, dans son art, évolué en ce sens. Nous le verrons une autre fois.