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Le totalitarisme, les mots et leur sens
Ce que le pouvoir totalitaire craint par-dessus tout, ce sont les poches d’autonomie qui échappent à son contrôle et menacent, si peu que ce soit, sa puissance absolue. Plutôt que d’exercer une surveillance détaillée, il lui est plus facile de détruire les liens naturels qui rendent cette autonomie possible. Un de ces liens est tout particulièrement visé, celui qui attache les mots à leur sens. Le briser, c’est empêcher, mieux qu’avec la censure, mieux qu’avec les lois les plus liberticides, l’exercice de la pensée, instrument par excellence de la liberté.
Le problème, c’est que les mots résistent à ce qu’on les sépare du sens que leur attribuent l’usage et l’étymologie, et que fixe la réalité qu’ils désignent. Et la syntaxe renforce cette résistance en composant, avec les mots, des jugements et des raisonnements que l’expérience confirme. Une technique efficace de subversion du langage est de réduire le nombre des mots, de simplifier leur sens, de ridiculiser les subtilités orthographiques et grammaticales de façon à ce que le malheureux usager ne puisse produire qu’un discours basique et flou, sans recul ni nuances.
On a fait un petit pas vers le totalitarisme quand, par exemple, la population ne dispose plus que du mot domination pour désigner aussi bien l’autorité morale appelant un libre acquiescement que la contrainte des lois et la force brutale; aussi bien la galanterie et le jeu de la séduction que l’insistance déplacée, le harcèlement et le viol; aussi bien l’emploi offert que le servage et l’esclavage imposés. Le terme de domination, connoté négativement, oriente automatiquement la pratique du langage, suscitant les soupçons, la délation, la pilorisation et les conflits sociaux entre les citoyens et le pouvoir, entre les hommes et les femmes, entre les employés et les employeurs.
Le pas suivant, c’est de désigner le mensonge comme vrai et la vérité – c’est-à-dire la relation juste entre le sujet et l’objet –, comme trompeuse et punissable. Dans 1984, de George Orwell, le ministère de la guerre s’appelle le «Ministère de l’amour». Au cours de sa rééducation, le héros du roman, Winston Smith, doit apprendre que 2 plus 2 font 5. Il ne doit pas seulement professer extérieurement cette contre-vérité manifeste, il doit y croire. La double-pensée n’a de sens (!) que si elle est vraie jusque dans l’intime conviction de celui qui la pratique. Un collègue de Smith, qui, en application de la double-pensée, souscrivait aux actes les pires du pouvoir, sera tout de même éliminé pour avoir eu, tout au fond de lui-même, conscience de ce qu’il s’agissait de double-pensée. Il avait eu tort de négliger ce fait politique fondamental qu’il appartient au pouvoir totalitaire, et à lui seul, de déterminer quand et dans quelle mesure quel sens va avec quel mot.
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 21 janvier 2020)