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INSTITUTIONS LITURGIQUES
DEUXIÈME PARTIE : LES LIVRES DE LA LITURGIE
CHAPITRE I : IMPORTANCE DES LIVRES DE LA LITURGIE DANS L'ÉTUDE DE LA SCIENCE LITURGIQUE.
Il est dans la nature de toute science véritable de s'appuyer sur des faits ; les systèmes seuls reposent sur des , abstractions, et c'est pour cette raison que les systèmes ne durent pas, et n'atteignent pas leur but. Des doctrines positives, écrites ou traditionnelles, sont nécessaires à l'intelligence humaine, comme le point d'où elle part, et vers lequel elle se replie, après ses investigations.
Or ces faits fondamentaux d'une science peuvent être présentés de deux manières : ou ils sont inscrits dans des documents originaux qui les contiennent, sans alliage
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comme sans méthode, mais dans toute leur énergie première; ou ils se présentent extraits, et élaborés d'une façon didactique, par une main récente qui les a voulu mettre à la portée du vulgaire, auquel on épargne ainsi la fatigue de créer péniblement la science d'après les sources.
Il y a donc deux manières d'étudier : la méditation des originaux, et l'étude des traités plus ou moins volumineux de la science. Il est hors de doute que cette seconde méthode est la plus expéditive, la plus populaire, la seule accessible au grand nombre. Est-elle la plus sûre ? La réponse à cette question dépend uniquement de la valeur respective des manuels destinés à faire l'initiation des disciples. Si ces manuels sont rédigés par des hommes qui ont vu exactement, et suffisamment digéré ce qu'ils ont vu ; si, en outre, ces initiateurs ont su rendre avec plénitude le résultat de leurs études, de tels livres sont un des plus grands services qui puissent être offerts à l'intelligence humaine. Mais il faut bien convenir que les manuels, les traités, les institutions, tiennent assez rarement ce qu'ils promettent, et la faute n'en est pas toujours à leurs auteurs.
Ces livres, si parfaits qu'ifs soient, sont toujours, plus ou moins, un intermédiaire placé entre la science et le disciple qui la veut étudier. Quelle théorie de l'art pourrait jamais remplacer la vue des chefs-d'uvre que l'art a produits ? Quelle analyse de la poétique, ou de la rhétorique, pourrait suppléer la lecture des modèles ? Quel traité de minéralogie, de botanique, de zoologie, tiendra jamais lieu de l'examen comparé des objets à l'aide desquels se résument ces diverses sciences ? Et dans l'ordre des faits historiques, ne convient-on pas aujourd'hui que la science puisée dans ce qu'on appelle les histoires générales, se modifie grandement dès qu'on se met en rapport avec les mémoires contemporains, avec les monuments originaux, même avec les simples chroniques locales?
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Mais, dans l'ordre de la science ecclésiastique dont nous avons à nous occuper uniquement, cette vérité est surtout incontestable. La théologie catholique a deux grandes sources, l'Écriture et la Tradition ; il faut donc que la doctrine des livres destinés à l'enseigner soit puisée à ces deux sources; mais combien l'horizon que cherche le disciple de la science sacrée ne s'agrandit et ne s'éclaire-t-il pas, lorsque, dans une forte lecture des livres saints, il arrive à saisir lui-même le lien caché qui unit tant de vérités dont la sublime filiation se dérobe au premier aspect; lorsque, dans un courageux dépouillement des ouvrages des Pères, il poursuit à travers tant d'écrits de tout style et de toute forme,les développements du dogme qui, pour prix de ses labeurs, apparaissent à sa vue non moins étincelants de vie que forts d'autorité ? La puissante école de la théologie scolastique, au moyen âge, n'eut point en proportion suffisante cette science des sources; c'est aussi le seul genre de supériorité qui lui ait manqué; mais ce n'est pas à nous, avec nos bibliothèques où reposent si paisiblement tous les trésors de la tradition, qu'il appartient de lui en adresser le reproche. Bien plutôt ces grands hommes seraient-ils en droit de se plaindre du peu d'usage que nous avons fait de tant de puissants secours qui leur ont manqué presque totalement.
L'étude du droit canonique est soumise aux mêmes nécessités. En vain, demandera-t-on la science de la discipline ecclésiastique aux meilleurs traités, aux plus substantielles institutions, qui aient été rédigés sur la matière. On pourra être exact dans les définitions, sûr dans les conclusions, habile à saisir et à résoudre certaines difficultés; mais, avec tout cela, on ne sera jamais canoniste, si on n'a lu et médité sérieusement les Décrétâtes, et pesé soi-même la valeur des principes et des faits qu'elles renferment. C'est là seulement qu'il faut
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aller chercher le sens canonique, comme on doit aller prendre le vrai sens théologique dans la lecture assidue des saintes Ecritures et des ouvrages des Pères ?
Nous avons même de nos jours, sous les yeux, plus d'un exemple capable de confirmer surabondamment ce que nous venons de dire de la nécessité d'étudier les sources pour arriver à une science véritable ; et puisque nous venons de parler du droit canonique, qu'il nous soit permis de porter l'attention de nos lecteurs ecclésiastiques sur les travaux qu'on exige des aspirants à la science du droit civil. Assurément, la France peut, assez raisonnablement, se flatter de posséder un corps de droit exempt de ces contradictions si fréquentes dans les documents de la législation de tant d'autres peuples, clair et précis dans l'énoncé, harmonieux dans ses parties, complet, autant que possible, dans son ensemble : ne semblerait-il pas que la connaissance pure et simple de nos Codes devrait suffire à former des jurisconsultes pour le pays? Il n'en est cependant pas ainsi, et l'aspirant aux grades, chez nous comme partout ailleurs, doit embrasser dans ses études la connaissance du droit romain, puisée dans ses textes mêmes, et chercher l'intention du législateur dont il aura à appliquer les lois, dans les documents qui ont servi à ce législateur comme de base et de principes. Que sera-ce, si le candidat veut arriver à la réputation de légiste profond ? Il n'y parviendra qu'en compulsant, jusqu'à se les rendre familiers, les anciens édits et ordonnances royaux, souvent même les coutumes de nos anciennes provinces, les documents des jurisprudences étrangères, les sources du droit public de l'Europe, sans négliger d'utiles excursions sur les monuments de l'antiquité.
De tout ceci nous sommes loin de conclure, assurément, que les traités et les institutions soient inutiles; loin de là, nous les proclamons même nécessaires ; autrement,
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nous n'eussions pas entrepris nous-même de publier des Institutions sur la science liturgique ; mais quelque parfaits que soient les travaux de ce genre, ils manqueront toujours leur but, s'ils n'arrivent pas à inspirer à ceux qui en font usage le désir de connaître les sources par eux-mêmes, et c'est ce désir que nous avons voulu faire naître en composant cet ouvrage. C'est dans cette intention que nous avons joint à notre introduction historique tant de détails de bibliographie, destinés à initier le lecteur aux dépôts de la science liturgique, et que, dans cette deuxième partie, nous allons travailler uniquement à faire connaître les livres qui contiennent la Liturgie, et, par ces livres, les seuls et véritables éléments de la doctrine du culte divin.
Sans doute, nos lecteurs n'auront pas tous à leur disposition les monuments de la Liturgie des temps anciens et des Eglises étrangères; mais, outre que nous ferons notre possible pour suppléer à ce défaut, par des analyses et des extraits, nous ne craignons pas de les rassurer sur la valeur de leurs études liturgiques, lors même qu'ils se borneront à étudier sérieusement les six livres dont se compose la Liturgie romaine : le Bréviaire, le Missel, le Rituel, le Pontifical, le Martyrologe et le Cérémonial des Évêques. Ces monuments renferment une telle plénitude de doctrine, que celui qui les possède à fond et en a acquis l'intelligence, pourra toujours s'entendre avec l'érudit dont les investigations ont embrassé les documents de l'antiquité dont ces six livres sont le puissant et harmonieux résumé. L'Académie romaine de la Liturgie fondée par Benoît XIV n'avait point d'autre objet que d'expliquer, et de commenter ces livres vénérables ; car quiconque en possède pleinement la doctrine, est en droit d'émettre un avis compétent dans la plupart des questions que l'on peut élever sur la doctrine liturgique.
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Les prêtres devraient donc tous posséder dans leur bibliothèque tous ces livres précieux, et les lire sans cesse. Ils y trouveraient plus d'instruction solide que dans ce nombre immense de livres médiocres et sans autorité que la librairie ecclésiastique enfante chaque jour, avec une prodigalité ruineuse, et qui la plupart du temps ne donnent pas à leurs lecteurs une idée par volume. Autrefois, les Statuts des diocèses exigeaient des prêtres qu'ils eussent chacun en leur possession les livres de la Liturgie. Ainsi, au IX° siècle, nous voyons Vautier, évêque d'Orléans, dans le septième article de son Capitulaire, formuler cette disposition : « Les prêtres auront, pour leur propre instruction et pour celle des autres, les livres ecclésiastiques, savoir : le Missel, l'Evangéliaire, le Lectionnaire, le Psautier, lAntiphonaire, le Martyrologe et l'Homiliaire (1). » Dans le même siècle, nous trouvons la Constitution de Riculfe, évêque de Soissons, où il s'exprime ainsi : « Nous avertissons chacun de vous qu'il se mette en devoir de se procurer le Missel, le Lectionnaire, l'Evangéliaire, le Martyrologe, l'Antiphonaire, le Psautier, et aussi le livre des quarante homélies du bienheureux Grégoire, selon la correction et la distribution des exemplaires dont on se sert dans la sainte mère Église (2). » Voilà ce que les prélats exigeaient à une époque où l'on ne pouvait avoir ces livres qu'en manuscrit et à grands frais. Que les aspirants à la science du culte divin
(1) Ut libros ecclesiasticos, missalem videlicet, evangeliarium, lectionarium, psalterium, antiphonarium, martyrologium, et homiliarium, per quos se et alios informare debent, habeant. (Concil. Labb., tom. VIII, pag. 63q.)
(2) Item prmonemus, ut unusquisque vestrum, missalem, lectionarium, evangeliarium, martyrologium, antiphonarium, psalterium, et librum XL homiliarum beati Gregorii correctum atque distinctum per nostros codices, quibus in sancta matre Ecclesia utimur, habere laboret. (Concil. Labb., tom. IX, pag. 418.)
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s'appliquent donc d'abord à la lecture assidue de ces documents sacrés; qu'ils se rendent familières et les formules et les rubriques ; qu'ils cherchent, jusqu'à ce qu'ils l'aient trouvé, le lien mystérieux qui unit toutes les parties de ce sublime ensemble; qu'ils ne se rebutent ni par l'aridité apparente de cette étude, ni par les répugnances que d'absurdes préjugés leur auraient fait concevoir : ils ne tarderont pas à recueillir les fruits de leur labeur. Cette première lecture intelligente les initiera au positif du service divin, et commencera à leur ouvrir quelques vues sur ses mystères qui sont la joie du cur et la lumière de l'esprit. Une seconde lecture renouvelant ces impressions, fortifiée d'ailleurs par des recherches graduelles dans le champ de la théologie, de la mystique, du droit canonique, de l'histoire et de l'antiquité ecclésiastiques, les éclairera de plus en plus; leur foi se nourrira d'une manne toute céleste, leur intelligence se développera à ces divins enseignements de l'Église, et leur parole prendra un degré d'autorité que jusqu'alors elle n'avait pas connu. Or cette lumière, cette chaleur, cette vie iront croissant, aussi longtemps que le disciple sera fidèle à suivre les leçons que l'Eglise lui donne dans la Liturgie. Cette étude se mariera d'elle-même avec celle des saintes Écritures qui est le pain quotidien du prêtre, avec celle de la tradition qui donne la clef des Ecritures, et dont les livres de la Liturgie romaine sont un des plus riches trésors.
Si l'ami de la science liturgique trouve à sa portée les grandes sources, les savants commentateurs, quelques-unes des nombreuses monographies que nous avons signalées, son progrès dans la doctrine sera plus rapide encore ; mais, nous le répétons, neût-il en sa possession que les six livres dont nous parlons, avec le goût et le courage de cette science sacrée, il avancera et deviendra avec le temps un véritable liturgiste, non à la manière de ces
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hommes mécaniques qui savent rédiger un Ordo, et ignorent tout ce qui est au delà ; gens qui se tiennent à la porte, et se gardent le plus souvent d'entrer; mais, outre cette science pratique qu'il faut avoir, et qui n'est qu'un jeu, il aura bientôt la compréhension des mystères du service divin, et chaque jour, il avancera dans cette connaissance.
C'est à l'absence de ces indispensables secours que lon doit attribuer l'éclipsé presque totale de la science des rites sacrés parmi nous. Les livres liturgiques avaient perdu leur autorité, au milieu des changements et des reconstructions qu'il leur avait fallu subir. Toute harmonie avait cessé entre eux ; souvent le bréviaire était rédigé d'après d'autres règles que le missel ; le rituel avait procédé d'une source plus disparate encore; le pontifical, conservé romain dans la plupart des diocèses, était en désaccord flagrant avec ces nouveaux livres ; le martyrologe si souvent en opposition avec le calendrier des nouveaux missels et bréviaires n'était plus, pour ainsi dire, en usage, si ce n'est dans ces rares diocèses où on avait eu du temps de reste pour le refaire ; le cérémonial enfin, oublié et méconnu, n'était plus suivi, et un grand nombre de nos églises étaient devenues, pour les cérémonies, le théâtre d'une anarchie qui avait dévoré et les usages de Rome, et jusqu'à ces rites antiques qui faisaient depuis tant de siècles, la gloire de nos cathédrales.
Le retour aux anciens livres de la Liturgie rendra à la science du culte divin toute sa splendeur et toute sa vie, et nous aimons à espérer qu'un mouvement semblable à celui qui signala dans l'Église de France la première moitié du XVII° siècle, viendra réjouir le XIX°. Ce fut après des jours de confusion liturgique, occasionnée par la facilité avec laquelle les nouveaux livres pour le service divin se multipliaient, que saint Pie V, par la publication du
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Bréviaire et du Missel, Grégoire XIII par l'édition du Martyrologe, Clément VIII par celles du Pontifical et du Cérémonial, Paul V, par l'inauguration du Rituel, rétablirent avec un nouvel éclat les sacrés rites, en leur assurant la stabilité par l'uniformité. Ces grands Pontifes remédièrent ainsi à la perturbation du culte divin qu'on avait à déplorer dans un si grand nombre de lieux, et firent cesser dans le clergé l'ignorance des cérémonies et des rites ecclésiastiques qui était cause que d'innombrables ministres des églises s'acquittaient de leurs fonctions avec indécence, et au grand scandale des pieux fidèles (1). »
Mais cette réforme des habitudes liturgiques ne devait s'opérer qu'avec une certaine lenteur. On en fut redevable en France, aux livres de la Liturgie romaine, décrétés par le concile de Trente, et au zèle des hommes que Dieu , suscita pour procurer l'application des règles prescrites dans ces livres. Ce que saint Charles avait opéré dans ses conciles de Milan pour la réforme du service divin, fut accompli à Paris, et de là dans toute la France, par trois prêtres qui avaient reçu d'en haut la mission de régénérer le clergé : saint Vincent de Paul, Olier et Bourdoise. Tous trois se vouèrent au rétablissement de la Liturgie au moyen des livres romains saint Vincent de Paul, par sa congrégation de la Mission qui a mérité l'honneur d'être chargée d'office, par les papes, de veiller au maintien des traditions du saint Sacrifice, jusque dans Rome même; Olier, par sa société des prêtres de Saint-Sulpice, et ses écrits dans lesquels on trouve une si profonde et si exquise connaissance des textes liturgiques et
(1) Hinc illa tam multis in locis divini cultus perturbatio ; hinc summa in clero ignoratio cremoniarum, ac rituum ecclesiasticorum, ut innumerabiles ecclesiarum ministri in suo munere indecore, non sine magna piorum offensione, versarentur. (S. Pii V Constitutio Quod a nobis.)
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des mystères qu'ils contiennent; (1) Bourdoise par son séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, dont une des fins principales était de relever les traditions du service divin (2). On se rappelle les résistances que, sous les archevêques de Harlay et de Vintimille, les communautés de Saint-Sulpice et de Saint-Nicolas opposèrent à lintroduction
(1) Outre son admirable Traité des saints ordres, emprunté à la plus saine doctrine du Pontifical romain, et son Explication des cérémonies de la grand'messe, Olier a laissé dans ses autres écrits, tant imprimés que manuscrits, d'innombrables preuves de sa connaissance profonde des livres liturgiques. Il les cite sans cesse et leur fait de continuelles allusions. L'éducation cléricale, comme il la comprenait, devait former dans le prêtre un homme aussi plein de l'esprit des formules sacrées que remarquable par sa précision dans l'accomplissement des rites. Un de ses grands moyens pour régénérer son immense paroisse fut le rétablissement d'un service liturgique complet à Saint-Sulpice. On peut voir les détails dans l'excellente Vie de M. Olier, par M. l'abbé Faillon. Cet esprit se maintint dans la compagnie de Saint-Sulpice, après la mort d'Olier; et Tronson, l'un de ses disciples et l'un de ses successeurs, insiste, dans ses Examens particuliers, sur l'obligation qu'ont les clercs d'avoir le cur tout pénétré des avantages, de l'excellence et des beautés de l'office divin. (Examen 126.) Ailleurs il montre combien c'est une chose honteuse devoir des ecclésiastiques, dans un chur et en surplis, ne savoir pas annoncer une antienne, ou entonner un psaume (Examen 15°); et combien il est déplorable que des laïques et des paysans, revêtus de chapes, chantent les saints offices, parce que les ecclésiastiques ne savent pas chanter, ou ne s'en veulent pas donner la peine. (Ibid.)
(2) On peut se faire une idée de la désolation dans laquelle était l'Eglise de France, sous le rapport du service divin, par ces paroles de Bourdoise : « Vous ne voyez presque point, et j'ose dire point du tout, d'église dans le royaume, ou, pour le moins, je n'en ai jamais vu, ni entendu dire qu'il y en eût, où le service divin et toutes les choses qui regardent le bon ordre, les rubriques et les cérémonies, ou les vêtements et les ornements, tant des personnes que des autels, soient réglés et pratiqués selon les cérémoniaux et les règles de l'Eglise. Un de mes désirs serait de voir une église particulière, réglée, ornée, meublée et desservie selon que l'Eglise le veut et l'ordonne ; de sorte qu'il ne s'y fît rien et 1 qu'il ne s'y vît aucune chose dont on ne pût rendre la raison, et dire par quelle règle elle s'y ferait; et qu'ainsi cette église pût être la règle des autres. La vie d'un homme ne serait pas mal employée à ce bel ouvrage. » (Sentences chrétiennes et ecclésiastiques de M. Adrien Bourdoise. Des fonctions ecclésiastiques, n. 1, pag. 22.)
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de la Liturgie parisienne dans leurs églises, au sein desquelles la Liturgie romaine si exactement pratiquée avait exercé une si salutaire influence sur l'Église de France tout entière.
Sans doute, nous n'avons pas à déplorer aujourd'hui un aussi triste abandon du service divin que celui qui affligeait les regards, au commencement du XVII° siècle, dans l'Église de France; mais on ne saurait nier, cependant, que la science liturgique ne fût tombée dans une décadence fâcheuse qui ressemblait presque à une extinction. La plus éloquente preuve de ce fait, et sans doute la moins odieuse, se trouve naturellement dans la rareté des travaux publiés sur cette science, depuis un siècle, par des auteurs français. On peut revoir la statistique littéraire que nous avons donnée dans la première partie de ces Institutions, et faire la comparaison avec les siècles précédents ; autant l'Église de France avait brillé par ses profonds liturgistes, autant sa renommée en cette branche de la science ecclésiastique est-elle anéantie aujourd'hui. Et pourtant, depuis les premiers siècles du christianisme, aucune contrée n'avait autant produit de livres liturgiques que la France en a publié depuis l'ouverture du XVIII° siècle !
Comment expliquera-t-on cet étrange phénomène, si ce : n'est en convenant que l'incertitude des livres liturgiques, leur mobilité, leurs variations, les ont privés de cette solidité, de cette gravité, de cette doctrine, et partant, de cette considération que doit réunir un texte qui est appelé à servir de base à une science ? Que pouvait-on aller chercher dans des livres dont rien ne garantissait la permanence, et qui se montraient rédigés d'après un plan individuel, comme tout autre livre, exposés à la critique, à la concurrence, à toutes les phases de gloire ou d'ignominie, selon les caprices de la mode ?
Certes, quand l'un des auteurs de la Liturgie parisienne,
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le janséniste Mésenguy, simple acolyte, définissait ainsi l'un des principaux livres liturgiques, le Bréviaire : « Un recueil de prières, de louanges, d'actions de grâces, et d'instructions publiées par l'autorité épiscopale; et un ouvrage d'esprit, qu'un ou plusieurs particuliers ont composé suivant leur génie, leurs vues, leur goût, et certaines règles qu'ils se sont prescrites (1) ; » il était inutile de songer davantage à interroger, pour avoir l'intelligence d'un tel livre, et les saints Pères, et les commentateurs des rites sacrés, et les monuments du service divin dans les diverses églises. La science liturgique périssait du même coup que la Liturgie elle-même.
Au contraire, en s'appuyant sur les textes séculaires et autorisés, en compulsant avec zèle les livres antiques et inviolables de la liturgie romaine, on arrivera bientôt à se remettre en rapport avec la pensée de l'Église dans le culte qu'elle rend à Dieu. La lumière de la foi deviendra plus brillante, la charité plus ardente, et les devoirs de la religion seront remplis avec cette onction que l'Apôtre exprime, quand il dit : Psallam spiritu, psallam et mente.
Cette étude fera disparaître l'indifférence et l'ennui qu'on se plaint trop souvent d'éprouver en accomplissant les fonctions saintes. La psalmodie reprendra ces charmes divins qui séduisaient jusqu'au peuple même dans l'antiquité. Le chant de l'Église à la régénération duquel tout le monde aspire ne se fera plus entendre sans que le prêtre et le lévite y président, ou y mêlent leur voix intelligente, Psallite sapienter. L'administration des sacrements accomplie avec l'émotion qu'inspirent tous les mystères qui l'accompagnent, et devenue plus féconde pour l'édification des peuples, payera avec usure, par les consolations et les grâces qu'elle répandra sur le ministre,
(1) Lettres sur les nouveaux bréviaires, pag. 1.
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les soins que celui-ci aura pris pour se nourrir des formules sacrées du Rituel. Les clercs n'iront plus à l'ordination sans avoir longuement étudié, et sans posséder à fond la doctrine si élevée, la haute théologie, que renferment les pages sublimes du Pontifical. On ne montera , point à l'autel sans posséder avec plénitude le canon de la messe qui contient avec tant d'autorité la doctrine du sacrifice chrétien ; le nouveau prêtre l'aura longuement médité, avec tous les secours d'un enseignement spécial, avant de s'ingérer à en répéter les formidables paroles, à en exécuter les rites profonds. On ne verra plus cet étrange phénomène, qui n'est peut-être pas rare, d'un prêtre qui savait la langue latine, dans le cours de ses humanités et de sa théologie, et qui, vingt ans après, se trouve l'avoir à peu près oubliée, quoiqu'il n'ait pas passé un seul jour sans lire des prières latines pendant une ou plusieurs heures. Les mystères du grand Sacrifice, des Sacrements, des Sacramentaux, les phases du cycle chrétien si fécondes en grâces et en lumières, les cérémonies, cette langue sublime que l'Église parle à Dieu devant les hommes ; toutes ces merveilles, en un mot, redeviendront familières au peuple fidèle. L'instruction catholique sera encore pour les masses le grand et sublime intérêt qui dominera tous les autres, et le monde en reviendra à comprendre que la religion est le premier des biens pour l'individu, la famille, la cité, la nation, et pour la race humaine tout entière.
Le zèle pour le service divin, alimenté par l'étude constante des livres liturgiques, s'enflammera de plus en plus. Les fonctions saintes, préparées sérieusement, ne s'accompliront plus avec ces incorrections qui montrent trop souvent que, loin de pénétrer les intentions de l'Église dans les rubriques qu'elle impose, c'est à peine si on a effleuré de l'il ces mêmes rubriques, au moment même où le devoir exige qu'on les exécute. Les ministres du
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tabernacle ancien qui n'avaient à traiter que des ombres et des figures, ne condamneront plus, par leur fidélité inviolable aux prescriptions du Lévitique, la négligence et l'incurie des ministres de ce nouveau Tabernacle qui contient la réalisation de symboles plus riches encore que ceux de l'ancienne alliance. On n'entendra plus les protestants faire à notre désavantage le parallèle de la gravité et de l'intelligence avec laquelle leurs ministres récitent des formules si pauvres d'onction et si vides de mystères, avec la sécheresse, la routine et la précipitation, qui paraissent trop souvent chez nous dans l'accomplissement de nos saintes cérémonies, dans la prononciation de nos sublimes prières.
Espérons qu'un jour il nous sera donné de revoir ces temps de religieuse fidélité au culte divin, dans lesquels on enregistrait comme un événement, une simple faute commise par l'officiant, contre les règles du chant, dans le cours d'une fonction solennelle (1); que le peuple fidèle
(1) On trouve dans le célèbre et précieux Diarium de Paris Grassi, dont les fragments publiés sont d'une si grande importance pour l'histoire des papes et de la cour romaine, au commencement du XVI° siècle, ce détail sous la date du mercredi saint de l'an 1514 : In officio tenebrarum, Papa (c'était Léon X) in fine dixit orationem; sed, culpa Bernardini, erravit in ultima syllaba ultimi verbi, quia illam syllabam debuit deprimere pronuntiando, et nonfecit, sic maie docente ipso Bernardino ; alia vice instruatur melius. Quels énormes registres ne faudrait-il pas tenir aujourd'hui, dans certaines églises, si on tenait à noter pour la postérité des fautes semblables !
Nous avons un poème du XIV° siècle, composé par le cardinal de Saint-Georges, Jacques Gaétan, sur la vie de saint Pierre Célestin V; dans son récit, le poète raconte la canonisation de son héros par Clément V. Arrivé au moment où ce Pontife entonne le Te Deum, le pieux biographe suspend un instant la gravité de son récit, pour peindre la voix fausse et criarde avec laquelle Clément V entonna l'hymne ambrosienne :
Dixit, et inde Pater jubilans in cantica surgit,
Teque Deum laudamus, ait, vocisque sonorae
Haud deor emulcet pavonis imagine ; cuncti
Id peragunt, laetique canunt, versumque sequentem, etc.
Act. Sanctorum Maii, tom. IV, pag. 497.
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heureusement déshabitué de ces lectures qui l'empêchent d'unir sa voix au chant de l'Église, et de s'instruire, comme de s'édifier, par le pieux spectacle des cérémonies, suivra d'un il intelligent et religieux tous ces rites qui sont destinés à le ravir à la contemplation des choses invisibles ; que des cérémonies plus rares, mais cependant très importantes, par exemple celle de la dédicace d'une église, n'auront plus lieu au sein d'une population catholique, sans avoir été expliquées au peuple par ceux qui ont la charge de l'instruire, et d'après des traditions sûres et vraiment ecclésiastiques (1) ; que l'on se fera gloire d'imiter enfin le grand exemple du sérieux et de la précision dans l'exercice de la Liturgie que nous présente saint Charles Borromée, dans sa vie tout entière. Cet admirable pontife, ayant sa ville et son diocèse partagés entre des églises du rite ambrosien et d'autres soumises au rite romain, célébrait les fonctions liturgiques dans les unes et les autres, malgré la dissemblance profonde des formules et des cérémonies, avec une exactitude et une correction qui ne firent jamais défaut. On peut se faire une idée de la vaste science des rites sacrés que possédait cet illustre archevêque dont l'influence a été si grande pour la réformation de l'Église; si l'on veut parcourir ses conciles, ses exhortations, et les livres liturgiques qu'il a publiés, à chaque page, on trouvera le pontife, dévoré du zèle de la maison de Dieu, et nourri des plus pures traditions de l'antiquité.
(1) Nous avons entendu donner, en pareille circonstance, l'explication des deux alphabets que l'évêque trace sur le pavé de l'église, dans la cérémonie de la dédicace. On disait que ces deux alphabets représentaient l'union des deux Églises, grecque et latine. Ces deux Églises cependant sont séparées depuis bien des siècles, et d'ailleurs l'orateur eût été fort embarrassé de son symbolisme, si on lui eût dit que, autrefois, on joignait un troisième alphabet (l'alphabet hébreu) aux deux premiers; car enfin, il faut croire qu'il n'eût pas été jusqu'à voir, dans cet usage, le symbole de l'union de la synagogue avec l'Eglise.
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L'étude assidue des livres liturgiques nous rendra tous ces biens ; or ces livres, nous l'avons dit, sont principalement ceux de l'Église romaine, les seuls à la portée du grand nombre, et dont l'antiquité et l'autorité soient sans égales dans toute l'Église. Les livres de l'Église de Milan, de l'Église gothique d'Espagne, ou des Églises orientales sont inaccessibles à la plupart de nos lecteurs ; quant aux modernes Liturgies françaises, personne n'a jamais songé à les considérer comme le dépôt des traditions antiques. On en a souvent parlé avec éloges ; on a vanté le style et l'ordre de ces compositions ; jamais on ne les a proclamées comme la source de la doctrine liturgique. Que les clercs qui doivent s'en servir encore, en usent donc, selon la tolérance du Saint-Siège ; mais s'ils aspirent à la science liturgique, qu'ils la demandent aux livres de l'Église romaine.