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Chaque ville américaine a son Broadway, sa Washington Avenue, une Lakewood, Glendale ou une Campbell Street, de la même manière que dans nos villes et villages on retrouve souvent les mêmes noms de lieux : Chantemerle, Montchoisi, Bellevue, Sous-Bois, St-Roch.
Roch est le saint patron des pèlerins, des chirurgiens, des dermatologues, apothicaires, paveurs de rues, fourreurs, pelletiers, fripiers, cardeurs. Il naît à Montpellier autour de 1350, pendant la grande peste noire, ce qui le rapproche immédiatement de nous. Il étudie la médecine alors que le fléau tue 500 personnes par jour dans sa ville lors des épidémies de 1358 et 1361. À 17 ans, riche et instruit, sans père, il distribue sa fortune aux pauvres et prend la route pour Rome. Et sur son chemin comme à Rome, il soigne les pestiférés.
On lui voue un culte, on dresse des églises en son nom ; des collines, des forêts, des caps, des lacs, des rues, des quartiers portent son nom en Argentine, au Brésil, aux États-Unis, aux Philippines, en France, en Italie. Ailleurs encore. Partout.
À Lausanne, à la fin du XVe siècle, l’Infirmerie de la Madeleine devient l’Hôpital St-Roch, destiné aux pestiférés et situé en dehors de la ville. Aujourd’hui, les quartiers de St-Roch et du Maupas (il faut entendre « mauvais passage ») sont réputés pour être les plateformes du deal de rue.
À Yverdon, « dès le XVe siècle, nous apprend Léon Michaud, les autorités font aménager des locaux spéciaux et des hôpitaux pour héberger les malades. Ils sont placés sous l’égide de St-Roch, patron des pestiférés. La rue de ce nom, à Yverdon, date du temps où ce chemin conduisait aux deux hospices, le Grand et le Petit St-Roch, construits au bord du lac au début du XVIe siècle et destinés à recevoir les malades de la peste. » Au début du XXe siècle, le quartier St-Roch et les alentours, où sont implantées les principales manufactures de la ville – l’usine à gaz, la fabrique de macaronis, la fabrique de lait condensé, la Fabrique de Vis et Boulons VIBO et les usines Paillard dès 1920 – marquent la fin de la ville et la coupent de son lac, d’où l’expression : «Yverdon tourne le dos à son lac. » Aujourd’hui, le centre St-Roch – les anciennes usines Paillard – abrite l’Agence des assurances sociales, l’Association régionale d’action sociale, l’Office régional de placement, l’Administration cantonale des impôts, l’Association des locataires, le Centre d’imageries médicales – on s’y rend la tête basse, avec le sentiment honteux d’avoir mal agi ou de réclamer de l’aide. C’est au centre St-Roch, à l’OPTI (Organisme pour le perfectionnement scolaire, la transition et l’insertion) que se sont retrouvés quelques amis et amies qui ne savaient pas quoi faire après l’école ; c’est au centre St-Roch que se forment éducateurs sociaux et spécialistes en insertion professionnel ; c’est au centre St-Roch que les Blanchisseries générales lavent le linge des EMS et des hôpitaux de la région.
Comme si les lieux nommés St-Roch étaient voués à toujours rester en décalage par rapport aux centres des villes, comme si ce nom devait rappeler aux personnes malades, pauvres, marginalisées ou sans travail qu’ici, aux confins, est leur place.