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Les mains posées sur la table comme dans le film de Wim Wenders "Paris-Texas". Il regarde le spectacle, ça bouge et ça danse derrière la vitre. Lui sait ce qui se donne à voir là dans le petit carré de verre et d'aluminium. Il connaît bien les règles. C'est lui qui les fait. Il dit: DEMOCRATIE= LIBERTE DE DIRE TOUT CE QUI ME PASSE PAR LA TETE. C'est très important pour lui. Un jour on l'a fait taire. Violemment.
Il remet une pièce quand le rideau se baisse. Le rideau remonte alors doucement. Encore. Il a plaisir à voir le rideau se baisser; plaisir quand le rideau remonte aussi. Tout le monde veut y passer. Il fredonne doucement "you wanna play, you gotta pay" comme dans la chanson de Syleena Johnson. Voyeur? Non, il commente, lui, c'est tout. Il prend les autres à témoin. "Hey brother, it's okay, it's okay mon frère, let it be". Tu ne vas pas quand même pas t'attaquer à une montagne? T'es con ou quoi?
Peep-show de la Pentecôte. Il se met à bouger un peu. Sabbah. Ahhhhhhh.
Ce qu'il voit c'est un long texte qui s'écrit, mais il n'entend aucun son. Ce n'est pas lu, c'est donc que c'est écrit. C'est un long rouleau oui: fragment de la bible. Un morceau deux fois millénaire, lourd. Le sacré, c'est une certaine idée de Dieu jetée dans le monde. Il se murmure pour lui même: l'écriture c'est encore autre chose, ça a un tout autre statut. Ecriture d'un côté, parole de l'autre. Rue d'un côté / rituel républicain de l'autre. Le mal / le bien. Tu déconnes? Il distingue cela très bien. Mais le bouc émissaire est toujours un peu porteur des deux. C'est un métisse, un hybride, c'est un bâtard, et c'est plus compliqué qu'il n'y paraît. C'est un martyre, évidemment, le Christ aussi.
D'un regard précis, il lit : Q.u.a.n.d l.e j.o.u.r d.e l.a P.e.n.t.e.c.ô.t.e a.r.r.i.v.a, l.e.s c.r.o.y.a.n.t.s é.t.a.i.e.n.t r.é.u.n.i.s t.o.u.s e.n.s.e.m.b.l.e a.u m.ê.m.e e.n.d.r.o.i.t
"Quand le jour de la Pentecôte arriva, les croyants étaient réunis tous ensemble au même endroit."
C'est bien ça. C'est la fête aujourd'hui et c'est congé. Pas de Migros, pas de Coop. Personne il va travailler. Sauf lui. Lui, il travaille. Il se frotte le menton, cherche encore une petite pièce dans sa poche. Pas facile de s'arrêter quand on turbine toute la journée, sans jamais prendre de repos, à peine manger. Et avec cette odeur de lessive et de souffre bouilli.... y'en a marre. Maintenant les mains dans le dos il s'avance tout contre l'écran comme cet homme s'avançait contre un autre dans un parlement. Presque à le toucher. N'était l'eau qui les séparait. Et l'injure.
"T.o.u.t à c.o.u.p, u.n b.r.u.i.t v.i.n.t d.u c.i.e.l, c.o.m.m.e s.i u.n v.e.n.t v.i.o.l.e.n.t s.e m.e.t.t.a.i.t à s.o.u.f.f.l.e.r e.t i.l r.e.m.p.l.i.t t.o.u.t.e l.a m.a.i.s.o.n o.ù i.l.s é.t.a.i.e.nt a.s.s.i.s."
Il faut bien les imaginer ces lettres de feu qui s'impriment une à une sur l'écran. Dans un silence où plus rien ne se dit. Un homme se lève. Au micro il vitupère. Il n'est pas Satan, bien évidemment que non. Satan, si tu le connais, est beaucoup plus suave, beaucoup plus amical aussi. Banalité que tout cela. Là où il y avait toujours le brouhaha il y a maintenant un parfum de scandale et une caméra qui filme cela. Complicité de ceux qui parlent. Complicité de ceux qui se taisent. Il faut être tactique et stratégique Paul, tu comprends?
Alors, power to the theology? Vieille anti-rengaine de la gauche soixante-huitarde. Mais pourquoi se sont-ils rassemblés dans cette pièce? Pour y faire quoi? Ont-ils peur? De qui? La porte est-elle fermée de l'intérieur? L'histoire ne le dit pas. L'histoire d'ailleurs ne dit rien tant que quelqu'un ne prend pas la liberté de l'inventer pour la raconter.
"I.l.s v.i.r.e.n.t a.l.o.r.s a.p.p.a.r.a.î.t.r.e d.e.s l.a.n.g.u.e.s p.a.r.e.i.l.l.e.s à d.e.s f.l.a.m.m.e.s d.e f.e.u; e.l.l.e.s s.e s.é.p.a.r.è.r.e.n.t e.t e.l.l.e.s s.e p.o.s.è.r.e.n.t u.n.e à u.n.e s.u.r c.h.a.c.u.n d.'.e.u.x."
Il y a donc une flamme pour chacun, même s'ils sont un groupe, unis, pourtant des individus toujours. Rivalités. Evidemment. Et s'il y a un groupe, chacun encore reçoit personnellement et donne de même. 1+1+1+1 ainsi jusqu'à 80. Bouche ouverte ou fermée. C'est selon.
"I.l.s f.u.r.e.n.t t.o.u.s r.e.m.p.l.i.s d.u S.a.i.n.t-E.s.p.r.i.t e.t s.e m.i.r.e.n.t à p.a.r.l.e.r e.n d.'a.u.t.r.e.s l.a.n.g.u.e.s, s.e.l.o.n c.e q.u.e l.'.E.s.p.r.i.t l.e.u.r d.o.n.n.a.i.t d.'.e.x.p.r.i.m.e.r."
Un délire?
Il y a là quelque chose qui lui parle qu'il comprend pas. Il relit Boulgakov, vite. "Le maître et Marguerite". C'est une soif, c'est une faim. Il ne veut surtout pas paraître pédant. Mais pourquoi se cacher? Il relit la page 73 dans l'édition Pocket. Une évidence, Et puis A.c.t.e.s 2,1-4 en lettres rouges fluorescentes qui s'impriment alors que retombe le rideau de fer. Plus de pièce dans les poches. Plus de jus. Rien. Juste un smartphone pour consulter wikipédia et savoir à quoi se rattache Pentecôte. Il lit: du grec ancien πεντεκοστὴ qui signifie cinquantième jour. Cinquantième jour après Pâques. Cette fête marque la descente de l'esprit saint. Une voix lui dit que c'est la fin de la peur, la libération et la découverte de la confiance. Ah bon? Alors allelouhia alors.
Croyant ou non, c'est toujours bon à amorcer: la fin de la peur. Il croyait assister à un spectacle, en fait il s'y donnait. Moralité : on est toujours un peu plus acteur que spectateur, c'est ainsi. Il sort dans la rue, léger, tranquille. Il porte l'étrange sentiment d'avoir fait ce qu'il devait faire. L'été peut venir, les grandes fêtes chrétiennes sont passées. Bye bye peep-show de la pentecôte. See you peut-être à la fête-Dieu qui sait, si le réglement le permet.
Et puis la dernière voix que l'on entend un tout petit peu avant minuit est comme venue de nulle part : "vérité en deça des Pyrénées, erreur au-delà", répète doctement Blaise, sirotant son soda sur une terrasse de Washington D.C.