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Contes et légendes
Une Suisse de légendes
Les légendes et contes, peuplés de fées, monstres et démons, fascinent depuis des siècles. Ces récits, nés pour la plupart dans les montagnes, ont une fonction sociale et psychologique.
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«Il passera par ce chemin creux.» De quelle pièce de théâtre cette phrase est-elle tirée? Du Guillaume Tell de Friedrich Schiller (1759–1805), bien sûr. Sa révolte courageuse face aux Habsbourg, ces «corps étrangers», a fait de l’arbalétrier barbu un véritable héros national. Guillaume Tell est une légende classique. «Une légende repose sur un fait réel vécu par une personne et qui a ensuite été raconté», explique Alfred Messerli (66 ans), professeur de littérature populaire européenne à l’Université de Zurich. Le principe est le même si l’histoire est écrite. Une légende peut tenir en une seule phrase, comme celle du lac de Sihl. En 1937, toute une vallée a été submergée pour créer le plus grand lac artificiel de Suisse, près d’Einsiedeln dans le canton de Schwytz: «On voit parfois les hommes, tels qu’ils vivaient dans le village submergé.»
On doit croire à la légende. C’est en cela qu’elle se distingue du conte qui, lui, relate une histoire imaginaire. «La plupart du temps, elle met en scène une personne qui a fait l’expérience d’un événement extraordinaire survenu dans son quotidien et qui témoigne de ce vécu.»
Les contes suisses ne sont guère nombreux, si on compare notre pays aux autres nations européennes. «Seule l’Angleterre est aussi pauvre en contes», précise Alfred Messerli. En revanche, la Suisse est riche en légendes. «Celles-ci pourraient remplir des bibliothèques entières. Chaque vallée, chaque canton a ses propres récits, et avec eux d’innombrables manuscrits», indique le professeur. Les légendes ont connu leur âge d’or au XIXe siècle. Elles servaient en premier lieu à renforcer le patriotisme. «Elles possédaient une forte charge émotionnelle, tout en suscitant un sentiment d’appartenance, avant et après la création de la Suisse moderne en 1848.»
Un héritage culturel
Aurélie Reusser-Elzingre, chargée de cours au Centre de dialectologie et d’étude du français régional de l’Université de Neuchâtel, observe que tous ces récits peuvent être classés par types: la légende étiologique éclaire les circonstances de la création d’une communauté ou la présence d’une particularité du paysage (puits naturel ou grotte par exemple). Le conte merveilleux ou initiatique soutient les jeunes dans l’apprentissage de la vie. Le récit qui se termine mal pour son héros rappelle qu’il faut savoir rester à sa place et que le monde est plein de dangers. L’histoire humoristique, enfin, rassemble la communauté autour du rire contre un pouvoir en place (on tourne en ridicule le curé, le diable ou le maire).
Les légendes constituent un patrimoine culturel qui, sous l’effet de la numérisation galopante, perd de sa valeur et de son impact. C’est l’une des raisons principales qui ont poussé Denis Kormann (53 ans) à réaliser l’ouvrage Mon grand livre de contes et légendes suisses (exemplaires à gagner, voir l’encadré ci-contre). «Jadis, les légendes se transmettaient oralement. J’aimerais à mon tour pérenniser ces histoires à travers mes livres. Après tout, elles font partie de notre héritage culturel», lance l’illustrateur lausannois.
Raconter l’inexplicable
Cependant Denis Kormann ne s’est pas contenté de compiler une série de textes. Au contraire, ses livres contiennent une touche personnelle. «J’ai sélectionné les récits en fonction de paysages que j’avais envie de représenter», explique-t-il. C’est la légende du pont du Diable qui lui a donné l’idée de se lancer dans cette aventure éditoriale. L’ouvrage des gorges de Schöllenen (UR) aurait été construit par le diable en personne. «Cette histoire m’a toujours fasciné.» En outre, elle avait été immortalisée par l’un de ses peintres préférés, William Turner (1775–1851).
Les Alpes et le Jura ont inspiré l’artiste. «Je chéris la nature dans son ensemble, mais j’aime par-dessus tout les montagnes.» Denis Kormann a eu le sentiment que la majorité des contes et légendes suisses provenaient des cantons montagnards, Valais et Grisons en première ligne. Avec la puissance qu’elles dégagent, les montagnes incarnent la force de la nature, tout en enseignant l’humilité. Alfred Messerli confirme cette impression, mais en la relativisant: «Les montagnes ne sont pas le principal terreau des légendes. Celles-ci ont le plus souvent pour origine des phénomènes naturels que l’être humain peine à saisir.»
«On invente des récits pour se souder autour d'une communauté»
Les catastrophes naturelles sont des phénomènes récurrents provoqués par le manque de respect à l’égard de la nature, insiste Denis Kormann. «La nature est vivante et très puissante, si bien que les contes et légendes résonnent de façon particulière, aujourd’hui, dans le contexte des discussions sur le climat.»
Pour Aurélie Reusser-Elzingre, «ces histoires nous disent qu’il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer de nos jours, certaines qu’on ne pouvait pas expliquer autrefois, d’autres qui restent inexplicables quelle que soit l’époque. On invente des récits pour se rassurer et se souder autour de structures communes à une collectivité, à un village, à une région.» Les contes et légendes prennent parfois un malin plaisir à nous injecter l’adrénaline du frisson: «Les gens adorent se faire peur. Cette attitude les rassure face à la mort, à la maladie. Les jeunes, par exemple, aiment les livres ou les films d’horreur. Ceux-ci leur permettent de comprendre les métamorphoses de leur corps et de leur esprit en formation et de se convaincre, inconsciemment, qu’il y a pire qu’eux», juge l’auteure de Contes et légendes du Jura (2017).
Le mode de transmission évolue
L’éducation, l’urbanisation et le développement des technologies ont effacé nombre de ces peurs. Pour autant, les légendes existent toujours. Seul le mode de transmission a changé: elles sont aujourd’hui présentes dans des films catastrophe, d’horreur ou de science-fiction. Les dragons et les géants ont cédé leur place aux zombies et aux aliens.
Pour la conteuse de Porrentruy (JU) Isabelle Laville-Borruat, enfin, la dimension psychologique, voire thérapeutique des contes et légendes, est essentielle. «Ces récits n’affirment pas que les dragons existent, mais qu’ils peuvent être vaincus. On peut guérir de blessures émotionnelles si on apprend à dompter ses démons intérieurs, à se connaître», rappelle l’éducatrice de formation.
Belle découverte: La Maison des contes et légendes, à Dorénaz (VS), possède des espaces documentaire, didactique et d’animation. www.conteslegendes.ch
En bref
- Le conte relate une histoire imaginaire, à la différence de la légende, basée sur le réel.
- La Suisse est pauvre en contes, mais riche en récits légendaires. Il existerait quelque 20000 histoires de ce type dans notre pays.
- La plupart des légendes sont nées au XIXe siècle. Elles servaient d’abord à cimenter le sentiment patriotique.
- Les contes et légendes ont une portée thérapeutique de grande importance.
La vouivre
Monstre au corps de serpent doté d’ailes géantes de chauve-souris, la vouivre hante la mémoire collective. Spécificité de cette créature, elle voyait grâce à une pierre précieuse logée sur le front. La vouivre se prélassait souvent dans les gorges de l’Areuse (NE), terrorisant la population. Excédé, un héroïque habitant du village de Saint-Sulpice, Sulpy Reymond, décida d’affronter la bête. Grâce à un astucieux stratagème (il se réfugia dans une guérite munie de pointes de fer) et un appât (un veau sacrifié), le brave parvint à tuer la vouivre. Il mourut toutefois du sang venimeux répandu par le monstre. Pour honorer sa mémoire, le comte de Neuchâtel libéra ses descendants de tout impôt. Ce récit a été repris par l’écrivain valaisan Maurice Zermatten (19102001) dans ses «Belles légendes suisses». Le cinéma s’est également emparé du thème dans «La Vouivre» (adaptation du roman de Marcel Aymé), où la créature légendaire a les traits d’une sauvageonne.
La fée d’Evolène
Une fée vivait dans la forêt dominant Evolène (VS). Malgré la beauté des paysages et la compagnie des animaux, elle souffrait de solitude. Elle avait tenté d’approcher les villageois, en vain. Antoine, un bûcheron timide, tomba amoureux de la fée et la demanda en mariage. Elle accepta. Très vite, elle accoucha d’une fillette, Pervenche. Ce bonheur familial fit des envieux. Des médisances sur l’infidélité de la mère circulèrent. Jaloux, Antoine la traita de «maudite fée». D’un coup, cette dernière disparut. Elle réapparut, un soir, sous la forme d’une vipère qui s’enlaça autour du cou du bûcheron pour se muer en fée. Le couple, réconcilié, vécut heureux avec Pervenche.
Le pont du Diable
Tout le monde rêvait de franchir les gorges de Schöllenen (UR), où coule la Reuss. Un jour, on réussit à construire un pont de bois. Le bailli de Göschenen en profita pour prélever des taxes, mais les crues de la Reuss anéantirent l’ouvrage. «N’y a-t-il que le diable qui puisse ériger un pont assez solide pour résister à cette rivière?», s’écria le bailli. Interpellé, le démon apparut. Il proposa au gouverneur de bâtir, en une nuit, un pont de pierre qui durerait des siècles. Il exigea, pour ce travail, l’âme de celui qui traverserait l’ouvrage en premier. Le bailli accepta, convaincu qu’il trouverait une victime parmi ses sujets. Mais c’est lui qui fit les frais de ce satanique marché...