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Inventeur génial et homme d’affaires d’exception, son fondateur a révolutionné l’horlogerie. Aujourd’hui, la marque d'horlogerie Breguet perpétue une tradition d’excellence qui a conquis Hugo et Napoléon.
Montre perpétuelle de 1787. Cette invention d’Abraham-Louis Breguet peut fonctionner durant soixante heures grâce à son système de remontage automatique. La « réserve de marche » est affichée à gauche du cadran.
Sur le champ de bataille, dans le ronflement assourdissant des coups de canon, nul n’aurait pu entendre leur imperceptible tic-tac. A Waterloo, Napoléon et le duc de Wellington avaient chacun la leur, ainsi que la plupart des maréchaux des deux camps. Au Congrès de Vienne, le tsar de Russie, l’empereur d’Autriche, les rois de Prusse et d’Angleterre, Talleyrand et Metternich, tous portaient une Breguet !
De la fin de l’Ancien Régime à celle du Second Empire, la Breguet aura été un emblème de réussite pour presque tous ceux qui ont compté dans la politique, les sciences et les lettres européennes. Peut-être aussi un talisman. En cette époque de guerres et de révolutions, la plus parfaite des montres offrait une rassurante image de permanence, de stabilité. « Breguet fait une montre qui, pendant vingt ans, ne se dérange pas, écrivait Stendhal, et la misérable machine à travers laquelle nous vivons se dérange et produit de la douleur au moins une fois par semaine. »
A l’image de Stendhal, les plus grands écrivains du siècle se sont transformés en publicitaires pour le compte de l’horloger parisien. Dans un poème des Chansons des rues et des bois, Hugo n’hésitait pas à parler de « Dieu, ce grand Breguet » ! Après le rachat de la maison par Nicolas Hayek, patron et fondateur de Swatch Group, une des premières campagnes de pub faisait figurer auprès des portraits de Pouchkine, Balzac et Dumas, de louangeuses mentions de Breguet extraites d’Eugène Onéguine, Eugénie Grandet ou Le Comte de Monte-Cristo.
"La montre qui se remonte toute seule"
La renommée incomparable de Breguet tient avant tout au génie de son fondateur, homme d’affaires et horloger d’exception. Aucun homme n’aura autant marqué l’histoire de son art qu’Abraham-Louis Breguet. Originaire de Neuchâtel, établi à Paris en 1775 sur l’île de la Cité, sur le bien nommé quai de l’Horloge, il multiplie les innovations. En 1780, il met au point la Perpétuelle, la première montre à remontage automatique fiable. Du jour au lendemain, « la montre qui se remonte toute seule » lui confère la célébrité à Versailles et dans toute l’Europe. Autre invention majeure : le tourbillon, en 1801, un système complexe destiné à compenser les erreurs liées aux changements de position des montres, redevenu depuis les années 1980 le nec plus ultra aux yeux des amateurs de haute horlogerie. Pare-chute protégeant la montre contre les chocs, pendule « sympathique » remettant automatiquement les montres à l’heure, montre « à tact » permettant la lecture de l’heure au toucher : les inventions de Breguet sont innombrables. Le prolifique inventeur est parfois en avance sur son temps. En 1810, il réalise la première montre-bracelet pour Caroline Murat, reine de Naples, une innovation qui ne se généralisera que plus d’un siècle plus tard.
Abraham-Louis Breguet ne se contente pas d’être un horloger de génie, il est aussi l’inventeur d’une esthétique nouvelle. La simplicité et l’élégance sont ses marques de fabrique, à l’image des chiffres arabes - les « chiffres Breguet » - qu’il a dessinés ou des « aiguilles Breguet » dont il a inventé la forme caractéristique, avec ce cercle près de la pointe où certains voient une pomme excentrée et d’autres un croissant de lune. Le plus souvent en acier bleu, d’une extrême finesse, ces aiguilles ornent encore la plupart des montres de la maison. Abraham-Louis Breguet est aussi le premier à utiliser le guillochage pour le cadran de ses montres, une technique de gravure (droites ou courbes croisées ou entrelacées) leur conférant une grande modernité. La plupart des modèles actuels possèdent toujours un cadran guilloché en or argenté. C’est devenu la signature de la marque.
Quand Swatch Group achète Breguet en 1999, son patron et fondateur, Nicolas Hayek, prend immédiatement conscience de son incroyable richesse historique. Une boutique parisienne est ouverte place Vendôme, avec au sous-sol un musée rassemblant les archives de la maison et une collection de montres et de pendules anciennes. Au gré des ventes aux enchères, celle-ci s’enrichit de près de 200 pièces. La plupart d’entre elles sont visibles depuis 2007 au premier étage de la nouvelle boutique Breguet, située au 6, place Vendôme : les Perpétuelles ou les chronomètres de marine du XIXe siècle y voisinent avec de splendides montres Art déco des années 1930 ou encore des montres d’aviateur comme la Type XX, créée dans les années 1950 pour les pilotes de l’Aéronavale.
"Lieu de mémoire et de réflexion"
Quelques chefs-d’oeuvre y figurent, comme une délicate montre à tact à la boîte d’or émaillé bleu et ornée de nombreux diamants : vendue en 1800 à « madame Bonaparte », future impératrice Joséphine, puis ayant appartenu à sa fille la reine Hortense, elle a été achetée aux enchères chez Christie’s à Genève en 2007 pour 1,5 million de francs suisses. A peine moins précieux, mais plus étonnant, on remarquera un « podomètre » commandé en 1822 par l’empereur de Russie : battant de 60 à 125 coups par minute, il servait à régler le pas des soldats ! « Lieu de mémoire et de réflexion, ce musée est aussi un lieu d’inspiration, précise Emmanuel Breguet, vice-président chargé du patrimoine et du développement stratégique de Breguet, par ailleurs descendant à la septième génération de son fondateur. Poursuivre l’oeuvre d’Abraham-Louis Breguet ne consiste pas à copier ses créations, mais, dans le respect des règles d’excellence mécanique et d’harmonie visuelle qu’il a définies, à rester fidèle à son oeuvre par une recherche permanente de l’innovation. »
Après avoir racheté Breguet, le fondateur de Swatch Group renoue aussitôt avec les racines de la maison. Il relance le tourbillon, crée une ligne féminine baptisée Reine de Naples et une ligne Tradition qui reprend les anciens codes - le guillochage, les chiffres romains ou le petit cadran décentré affichant l’heure. Il ressuscite aussi la tradition d’innovation de Breguet, qui utilisera pour la première fois le silicium pour certains composants et déposera de nouveaux brevets, comme le pivot magnétique ou le régulateur de sonnerie magnétique.
Pour célébrer la renaissance de la maison, Nicolas Hayek se lance surtout en 2005 dans une aventure sans précédent : la fabrication à partir des schémas d’origine d’une réplique de la montre la plus extraordinaire de l’histoire de l’horlogerie, la « Marie-Antoinette ». Vers 1783, un officier des gardes de la reine commande à Breguet pour le compte de la souveraine une montre devant incorporer toutes les complications imaginables - répétition minutes, quantième perpétuel, équation du temps… - et intégrer autant d’or qu’il est possible. Cette mythique montre ne sera terminée qu’en 1827, sous la direction de Breguet fils, Antoine-Louis, quatre ans après la mort du fondateur.
Lorsque Nicolas Hayek décide de la reconstruire, la montre originelle a disparu depuis plus de vingt ans, volée au musée Mayer de Jérusalem où elle était conservée. La fabrication de sa réplique, destinée à ne jamais être vendue, durera près de trois ans. En novembre 2007, quelques mois seulement avant la présentation du chef-d’oeuvre à la presse, survient un coup de théâtre : par un étrange coup du sort, la Marie- Antoinette d’origine vient d’être retrouvée. Sans doute une intervention providentielle de « Dieu, ce grand Breguet »…
UNE SAGA EN SEPT DATES
1775 Fondation de la maison Breguet à Paris, quai de l’Horloge.
1780 Invention de la montre automatique.
1810 Première montre-bracelet.
1823 Mort d’Abraham- Louis Breguet, son fils Antoine- Louis lui succède.
1833-1870 Louis-Clément Breguet est le dernier membre de la famille à diriger la maison.
1999 Reprise par Swatch Group.
2010 Marc Hayek remplace son grand-père Nicolas à la tête de Breguet.
Par Bertrand Fraysse
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