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La Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL) nait en 1948 dans le même élan que les grandes institutions internationales destinées à reconstruire le capitalisme d’après-guerre. Son premier directeur, l’Argentin Raúl Prebisch, signe en 1949 un texte devenu classique et destiné à présenter les défis à relever pour son organisation. L’économiste y établit sa célèbre division entre centre et périphérie, ainsi que les bases de ce qui sera connu comme la thèse de la détérioration des termes de l’échange. L’expression peut sembler barbare mais l’idée qu’elle exprime est simple : spécialisés dans l’exportation de matières premières, les pays d’Amérique latine font face, depuis au moins le dernier tiers du 19ème siècle, à une augmentation relative des prix des produits manufacturés qu’ils importent d’Europe et des Etats-Unis. En d’autres termes, alors que la théorie économique dominante souligne les bienfaits de la spécialisation, pour Prebisch la périphérie ne cesse de s’appauvrir par rapport au centre. Surtout, cet appauvrissement est structurel, il ne résulte pas de distorsions passagères de l’économie ou du contexte spécifique de la guerre.
Pour la CEPAL de l’époque, la solution passe par l’intensification du commerce international, non son démantèlement. Afin de permettre aux pays de la périphérie de financer leur industrialisation, les pays du centre doivent ouvrir leurs marchés aux matières premières de ces derniers et cesser de protéger leurs propres secteurs agricoles. Pourtant, face au manque de coopération des nations capitalistes développées, de jeunes collègues de Prebisch vont progressivement remettre en cause certains des postulats théoriques de la CEPAL. Ils vont notamment souligner le peu de poids accordé aux divisions de classe qui fracturent les pays de la périphérie et la croyance naïve en la bonne volonté des pays du centre. Tout en reprenant l’analyse structuraliste de Prebisch et sa conception d’une économie mondiale basée sur un centre et une périphérie, ces économistes et sociologues vont puiser dans le marxisme pour produire une étude historique des limites du développement en Amérique latine. Particulièrement forte au Brésil, cette pensée va essaimer dans le reste de l’Amérique latine lorsque certains de ces jeunes intellectuels s’exilent à la suite de la prise de pouvoir des militaires en 1964. Un certain nombre d’entre eux, tels Fernando Henrique Cardoso ou Ruy Mauro Marini, rejoignent la CEPAL à Santiago. Cette dernière va dès lors accentuer son virage vers la gauche, aidée en cela par le fait que Prebisch, plus conservateur, est à Genève pour diriger la CNUCED.
Galvanisée par la révolution cubaine et le climat révolutionnaire des années 1960, ce qui sera bientôt connu mondialement sous le nom de théorie – ou école – de la dépendance va prendre diverses formes, parfois rivales entre elles. Mais leur point commun est cette volonté de penser la réalité sociale en Amérique latine en prenant en compte la manière dont ses économies se sont historiquement intégrées au capitalisme mondial. Cette approche devient également un outil d’analyse pour penser la culture, les arts ou les dynamiques sociologiques du continent. Elle inspire aussi des penseurs radicaux ailleurs dans le monde : Samir Amin ou Immanuel Wallerstein reprennent certaines de ses intuitions pour comprendre les sociétés du
Moyen-Orient et d’Afrique.
Les régimes contre-révolutionnaires des années 1970 vont néanmoins porter un coup dur à cette école de pensée en brisant la plupart de ses appuis institutionnels. Certains dependentistas joignent la pratique à la théorie – comme Marini qui s’engage dans le MIR chilien – alors que d’autres renient leur engagement, tel Cardoso qui sera président du Brésil entre 1995 et 2003. Mais quelles que soient les destinées individuelles de ses protagonistes, la CEPAL et son héritage ont permis pour la première fois d’offrir un point de vue radical et géographiquement décalé sur les dynamiques du capitalisme mondialisé.