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J'y ai déjà fait allusion plusieurs fois: j'ai été reçu Docteur ès Lettres à l'université Savoie Mont-Blanc le 20 décembre dernier. J'en ai ressenti du plaisir. Je n'avais pas reçu de nouveau titre depuis longtemps.
Mais la soutenance ne fut pas facile. J'avais préparé un texte consacré aux fondements mythologiques de l'identité collective en Savoie, pour essayer de montrer qu'on ne peut pas démontrer que le génie d'un groupe est une fiction vide - et qu'il s'articule avec le sentiment de l'humanité entière, d'une part, et donne une expression au moi insaisissable, d'autre part. Cela a d'emblée choqué.
Je devais le sentir venir, car, m'appuyant sur une communication que j'avais déjà faite à l'université de Chambéry un mois avant, je n'avais établi ce texte que la veille, sans me soucier de savoir s'il durerait exactement vingt minutes, comme il devait le faire: à aucun moment je n'ai répété, préférant me consacrer à d'autres choses - peut-être prendre un billet de train pour le pays cathare, je ne me souviens plus très bien. La nuit suivante, j'ai dormi comme un loir.
Mais le lendemain, d'excellents amis genevois qui, voulant assister à cette soutenance, m'avaient invité à déjeuner dans un restaurant chambérien, se sont montrés inquiets de ma légèreté, et comme j'ai dit que je saurais bien allonger ou raccourcir mon discours selon le temps que j'avais, ils m'ont prêté une montre - car je pensais m'appuyer sur mon téléphone, mais il s'éteint tout le temps.
Le fait est que j'ai assez l'habitude de discourir en public pour maîtriser mon temps, et assez l'habitude de lire des textes à haute voix pour ne pas m'inquiéter de la chose. Si je m'étais préparé, j'aurais pu croire que cela suffisait à ma gloire, et j'aurais pu aussi vexer le jury par mes talents d'orateur - le rendre jaloux. Je ne sais pas du reste si ce n'a pas été le cas, car, regardant la montre dorée de mon ami François Gautier, j'ai fait comme prévu, j'ai tenu exactement vingt minutes.
Je sentais venir le problème car j'avais reçu les rapports des deux rapporteurs, Sabine Lardon et Christian Sorrel, et le second, que j'avais abondamment cité dans ma thèse même, avait annoncé de vifs débats sur la nature du catholicisme savoisien, autrefois. J'avais compris qu'il pensait pouvoir le rattacher au gallicanisme, alors que je l'en avais sorti, et il a abordé la question au cours de la soutenance: j'ai évoqué le cas d'Alexis Billiet, archevêque de Chambéry incontournable en son temps, qui regrettait que Rome eût érigé en dogme l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, alors qu'il en trouvait l'opinion convenable et séante, parce que cela risquait de créer des divisions avec les protestants et les gallicans. Lui-même ne s'assimilait pas aux seconds, s'il les respectait. Christian Sorrel n'a pu qu'acquiescer.
Il m'a reproché de couper aussi la Savoie, d'un point de vue religieux, du Piémont, et je n'ai pas eu le temps d'évoquer le refus de Billiet de signer la pétition de l'archevêque de Turin contre la reconnaissance de droits égaux pour les juifs et les protestants - encore.
Oui, la spécificité de l'Église de Savoie est à son honneur, car elle a mêlé la tolérance, la compréhension de l'évolution des temps et le respect du merveilleux chrétien, qui était le fond du christianisme réel.
Or, derrière le problème apparent, il y avait bien cette question du merveilleux et du christianisme réel. Les Savoyards étaient-ils nourris de représentations du monde des anges, comme je le prétendais? Cela leur laissait-il une forme d'initiative personnelle, puisque chacun se représente les anges comme il peut, comme je le disais aussi? Christian Sorrel le contestait. Mais j'ai cité François de Sales, autorité indéniable. Il a fallu accepter mes arguments.
D'autres problèmes néanmoins ont encore été évoqués, au cours de cette soutenance.