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Premier mouvement : Hors du premier monde
Au château.
CANDIDE.– Me voici, Candide. J'étais sans nom, au jour de ma naissance. J'étais sans père, sinon quelque gentilhomme : un anonyme, de passage au château ; un truchement, lui-même sans plus de soixante et onze quartiers. J'étais sans mère, sinon quelque sœur du Baron. D'anciens domestiques disputent sur mon existence. Je suis venu de Rien, dans votre grand Tout de Thunder-ten-tronckh. Je n'ai pas de papiers, ni aucun domicile où déposer leur absence. Ma physionomie suffit. Elle seule m'annonce. J'ai les mœurs les plus douces, un jugement assez droit, l'esprit le plus simple. On m'a nommé d'après mon bagage et je suis donc né pour faire mon paquetage.
PANGLOSS.– Il fallait d'abord écouter ton maître.
CANDIDE.– Je vous écoute comme l'oracle, maître Pangloss.
PANGLOSS.– Et que vois-tu ici ?
CANDIDE.– Je vois, par vos yeux, le plus beau des châteaux, doté d'une porte, de plusieurs fenêtres, de nombreux valets, de madame la Baronne qui pèse trois cent cinquante livres, et de monsieur le Baron qui gouverne cette porte, ces fenêtres, ces trois cent cinquante livres.
PANGLOSS.– Il est démontré que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin.
La meilleure fin du porc est que nous mangions du cochon toute la sainte journée. La meilleure fin de trois cent cinquante livres est de combler le Baron, aussi la Baronne pèse-t-elle son juste poids. Les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. L'élève est fait pour écouter son maître, aussi voit-il par ses oreilles.
CANDIDE.– Et par mes yeux, je ne vois que mademoiselle Cunégonde, la fille du Baron et de ses trois cent cinquante livres ; car ma physionomie trouve la sienne fraîche, grasse, appétissante.
PANGLOSS.– Mais il ne faut pas voir par tes yeux.
Il voit passer la ravissante Paquette.
L'effet de notre conversation me rappelle vers sa véritable cause, qui n'est pas Cunégonde, mais un autre champ d'étude. Paquette, me voici !
Exit Pangloss.
CANDIDE.– Je suis bien heureux d'être tombé… d'avoir été déposé, ou plutôt trouvé ici. Ou plutôt de m'y trouver, sans nom de naissance ni papiers, par la cause d'un truchement sans quartiers, et par l'effet de la langue des domestiques, qui m'a fait le cousin de Mlle Cunégonde et le neveu du Baron. Car après le bonheur d'être né Baron, le second degré de bonheur est d'être Cunégonde. Or je jouis sans entrave des troisième et quatrième degrés de bonheur, qui sont de voir Cunégonde tous les jours et d'être éclairé sur le Baron, sur le château et sur ma condition par mon maître Pangloss, qui est le plus grand philosophe de ce château et par conséquent le seul philosophe sur toute la terre.
CUNÉGONDE.– Me voici, Candide. Je viens tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d'être savante avec toi, afin d'être ta raison suffisante, et que tu sois la mienne. Je suis bien instruite après ce que j'ai vu dans le parc, où notre servante Paquette servait d'auxiliaire au piston du docteur Pangloss, qui s'appliquait à lui enseigner la physique sous l'angle de sa propre mécanique. À force d'observation, j'ai vu dans ce buisson une similitude que je n'aurais point soupçonnée entre notre Paquette et moi, ta Cunégonde.
CANDIDE.– Ma Cunégonde !
CUNÉGONDE.– J'en ai déduit qu'une telle similitude, visible entre une servante et moi, devait n'être pas moins visible entre un maître et son élève… Candide, si tu es un homme. Et voici toute ma confusion, que je te prie de lever.
CANDIDE.– Ah, Cunégonde, je te parle avec la main de ma bouche, sans savoir ce que je te dis. Ainsi la confusion des causes produit-elle une confusion de tous les effets. Maître Pangloss sera content.
BARON.– Cunégonde, ma fille ! Tu fais honte aux vierges. J'ai tout observé, derrière le paravent. Je vois tout, dans mon château. Je ne vois pas par les yeux d'un autre, moi, car je suis l'Œil. Je vois l'avant, le pendant et l'après. Je sais tout. Je suis partout. J'ai vu tomber ton mouchoir, ma fille. J'ai vu cet animal y mettre le doigt, puis toute la patte. J'ai vu vos mains… j'ai vu vos bouches… j'ai vu vos yeux… j'ai vu trembler vos genoux.
Ma fille, tu consternes le monde ! Tu consternes ce château. Tu consternes ta mère, la Baronne. Tu consternes ton grand frère. Tu consternes notre lignée.
Tu peux bien t'évanouir ! Ne vois-tu pas que ta mère te gifle bien ? Tu t'évanouis encore. Ne vois-tu pas que ton frère te corrige bien ? Il te contiendra, si je veux, au sein du plus agréable des châteaux possibles.
Mais toi, Candide, fils de ta race ! Bâtard ! Tu n'as rien à faire avec notre sang. Même par la main gauche de notre sœur. Sens comme je consterne ton derrière, à coups de botte. Hors d'ici, racaille. Loin de ma vue. Sors du monde.
Candide catapulté hors du premier monde.
Yves Laplace
Retrouvez une note biographique et les publications de Yves Laplace sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.
Page créée le 25.11.08
Dernière mise à jour le 27.11.08