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Dans le canton du Tessin s’est développé un régionalisme désormais fortement ancré dans la politique et l’identité des Tessinois – et qui va au-delà de «l’esprit cantonal» traditionnel des autres cantons. Depuis les années 1990, le régionalisme croissant a d’abord favorisé l’essor de la Lega.
La Suisse a-t-elle négligé le Tessin ces dernières années, l’a-t-elle-même totalement ignoré ? Ce sentiment de ne pas être pris en compte ou compris par le reste de la Suisse, en particulier par la Berne fédérale, permet-il d’expliquer pourquoi un régionalisme politique s’est développé dans ce canton méridional ces 25 dernières années ? Ce phénomène a débuté avec la création de la Lega dei Ticinesi en 1991, mais entre-temps, tous les autres partis tessinois se sont également engagés sur la voie du régionalisme.
Le régionalisme politique du Tessin va bien au-delà des spécificités observées dans les autres cantons. Dans la «Repubblicae Cantone Ticino», sa dénomination officielle, la langue constitue le noyau de l’identité tessinoise en plus de la situation géographique. En outre, il existe de considérables différences intracantonales entre le Nord et le Sud. La forte identité régionale est particulièrement évidente par rapport au reste de la Suisse. Elle est presque analogue au Valais et à sa vision de l’«Üsserschwiiz» (ce qui est hors du Valais).
La Lega, force principale
La croissance des partis de protestation régionaux observée dans de nombreuses régions d’Europe ces dernières années ainsi que la désaffection vis-à-vis des forces politiques traditionnelles se sont aussi étendues au Tessin – ce qui n’est pas surprenant. La création de la Lega dei Ticinesi en 1991 a coïncidé avec la période durant laquelle la Lega Nord, diffusant des contenus comparables en Italie voisine, a connu une forte croissance. Pour les questions économiques, la Lega dei Ticinesi défend souvent des thèmes sociaux de gauche, mais pour les questions de migration et de politique étrangère, elle défend des positions conservatrices de droite. Enfin, grâce à la propagande répétitive relative à la «grande distance de la Berne fédérale» vis-à-vis des problèmes réels ou supposés du Tessin, elle est parvenue à pousser l’UDC tessinoise dans un rôle d’outsider. A cet égard, il ne faut pas oublier le large éventail idéologique porté par les différents élus de la Lega. Entre 2007 et 2015, la Lega dei Ticinesi est le parti qui a remporté le plus grand nombre d’électeurs et sa part est passée de 12 à 21 %. Contrairement à ses concurrents, la Lega se concentre exclusivement sur le Tessin ; elle n’a pas de sections dans d’autres cantons.
Le PLR, force stable
Parmi les partis traditionnels, seul le PLR, qui connaît une reprise depuis 2011, parvient à se maintenir de façon relativement stable à un niveau élevé. L’une des raisons de ce succès libéral est la structure régionale du parti, bien qu’elle se présente de manière totalement différente de celle de la Lega. Au sein du canton, le PLR parle presque à deux voix : dans la partie nord du canton dominent les radicaux, sociaux et étatistes, tandis que dans la région de Lugano, les forces de l’économie de marché à droite du centre déterminent le destin des libéraux. Grâce à cette segmentation régionale, le PLR bénéficie aussi de la plus forte proportion d’électeurs. Au parlement cantonal, il dispose de 24 sièges, suivi de près par la Lega avec 22 sièges. En revanche, le PDC et le PS ont tous deux subi des pertes répétées ces dernières années.
Le PLR, parti ayant la plus forte base électorale, n’a jusqu’à présent pas souffert de ses différences politiques régionales et des désaccords publics inhérents entre les représentants du parti lors des élections législatives. Cependant, il a dû accepter des pertes au niveau de l’exécutif : la Lega possède deux sièges au Conseil d’Etat depuis 2011, contre un seul pour le PLR qui se retrouve donc théoriquement à force égale avec le PS et le PDC.
Peu d’inclination à la concurrence
Contrairement aux politiques cantonales des régions économiques transfrontalières de Suisse alémanique (Zurich-Bâle-Bade-Wurtemberg) et de Suisse romande (Genève-Haute-Savoie), l’avenir de la région économique transfrontalière du Tessin-Lombardie est discuté dans l’ensemble des partis politiques tessinois presque exclusivement sous l’angle régional tessinois; et non pas sous l’angle des perspectives économiques générales. Le Tessin suit d’un oeil inquiet la situation économique de l’Italie, notamment son marché du travail, et craint que les défis régionaux soient mal compris par la Berne fédérale. En conséquence, on s’attaque de plus en plus au problème des frontaliers avec des «solutions» sociopolitiques, à savoir une plus forte réglementation du marché du travail, au lieu d’une plus forte concurrence. Cette attention régionale accrue du Tessin se remarque non seulement dans ses efforts croissants de démarcation face à son principal partenaire économique, la Lombardie, mais aussi face à l’économie suisse alémanique. L’inscription obligatoire des entreprises de construction au registre de l’artisanat tessinois, pour lequel une nouvelle loi cantonale a été créée, en est un exemple emblématique.
De tels développements ne sont rien d’autre qu’un rapprochement rampant de tous les partis du champ politique tessinois vers les positions de la Lega. Le paysage médiatique tessinois contribue également de manière significative à cette focalisation régionale de la politique. La Lega sait particulièrement bien comment utiliser les médias car ses membres sont bien représentés dans les principales maisons d’édition.
Cette concentration particulière sur la région, caractéristique de la politique tessinoise, se reflète aussi dans le comportement électoral lors des votations fédérales.
«LEGAisation» du Tessin
La figure ci-dessus compare le comportement électoral du Tessin avec celui du reste de la Suisse pour les années 2013 à 2017 et pour les catégories suivantes : Economie, Finances, Law and Order, Migration, Environnement, Société, Recherche, Santé, Médias, Transport et Etat. Les résultats montrent que, sur les 45 votations fédérales examinées, l’électorat tessinois a un point de vue très différent du reste de la Suisse dans un tiers des votes (pour une analyse plus détaillée, cf. «La Suisse latine n’existe pas», p. 20 – 21). En ce qui concerne le commerce extérieur et la politique migratoire, le peuple tessinois adopte à chaque fois une attitude de fermeture plus prononcée que la moyenne suisse, tandis que pour les questions sociopolitiques, l’expansion de l’influence de l’Etat y est bien plus soutenue que dans le reste de la Suisse. Cela dévoile une LEGAisation croissante de la population tessinoise.
Cet article est paru dans notre magazine «avenir spécial» de décembre 2017 consacré au Tessin.