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Article paru le 16 mai 2010 dans http://www.courant-d-idees.com
Selon une étude récente de l'Office fédéral de la statistique (OFS), 80% de la population résidante active participerait en Suisse à des activités de formation continue. On croit rêver !
Ce chiffre, qui attesterait de l'existence d'un miracle suisse, est toutefois trompeur.
Pour arriver à ce résultat l'étude prend en compte des occupations que vous n'auriez jamais considérées comme faisant de vous un participant à une activité de formation continue. Ainsi, le Suisse fait de la formation continue comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Ou comme un certain coureur cycliste se dopait... à l'insu de son plein gré ?
Vous empruntez un livre (pas une bande dessinée ou un roman policier bien sûr), alors vous faites de la formation continue. Vous achetez un programme informatique ou une encyclopédie sur un CD, vous faites aussi de la formation continue. Vous écoutez avec attention les conseils d'un collègue, qui a quelques heures de vol de plus que vous, vous faites encore de la formation continue. On vous a attribué un nouvel outil de travail (souvent en vous disant ; "maintenant débrouillez-vous"), en l'utilisant vous faites toujours de la formation continue. En autodidacte. On appelle ça de l'apprentissage informel, dont 29% de la population doit se satisfaire. Et ça permet de faire monter la statistique.
Mais ce résultat, plutôt fallacieux à mon sens, autorise les milieux patronaux à refuser de considérer la formation continue comme une tâche d'intérêt public, dont l'État devrait se préoccuper. Il est inutile, pensent-ils, de mettre en place tout un appareil, législatif et financier notamment, pour un 20% de population qui, si ça se trouve, n'en a rien à cirer d'une formation tout au long de la vie. Alors, exit le droit au congé de formation et toute contribution patronale au financement collectif de la formation continue.
Dans leur argumentation, la référence à l'importance de l'engagement personnel, à la capacité d'innovation des institutions non subventionnées (par opposition à celles qui seraient prétendument "enfermées et contraintes" dans un carcan légal) n'est qu'un rideau de fumée cachant les vrais enjeux. À savoir le contrôle de ce que doivent se contenter de savoir les travailleurs.
De toute façon, nous disent ces mêmes milieux, lorsque l'entreprise en a besoin pour se développer (et parfois pour survivre), elle assurera elle-même le recyclage de son personnel éventuellement dépassé par l'évolution technologique. Mais elle le fera seulement, dans la plupart des cas, si elle ne peut pas trouver, à meilleur compte sur le marché du travail, les compétences nouvelles qui lui sont nécessaires. Avec évidemment, le cas échéant, des "inadaptés" (considérés d'ailleurs comme "inadaptables") qui passent à la poubelle.
Autre aspect de la question. Pour la plupart des décideurs économiques (et l'OFS les suit sur ce point), la formation continue, aussi bien formelle qu'informelle, ne peut avoir qu'une finalité professionnelle. Il s'agit exclusivement d'assurer dans la durée l'employabilité des travailleurs.
La formation continue concourant au développement personnel, préparant aux engagements civiques et favorisant aussi bien la créativité que l'épanouissement culturel n'est même pas évoquée. Ce type de formation ne mérite aucune reconnaissance d'utilité publique, ni a fortiori aucun soutien de l'État. Il relève exclusivement, à leurs yeux (j'allais dire "dans leur esprit"), de l'initiative et de la responsabilité individuelles. Et, très éventuellement, de la générosité de quelques rares idéalistes fortunés ou de quelques Fondations à vocation humaniste. D'ailleurs l'apprentissage concret de la liberté, de l'égalité et de la solidarité est pour la droite de ce pays un dangereux projet, révolutionnaire et déstabilisant pour la société.
Je regrette en conclusion que les organisations de gauche ne soient pas suffisamment combatives pour exiger que la "formation tout au long de la vie" (professionnelle certes mais aussi générale) s'inscrive enfin, dans la Constitution, comme un droit fondamental. Et pour que ce droit soit traduit pratiquement dans des actes législatifs cohérents qui préciseraient les modalités de son application et de son financement.
Car, a mon sens, c'est par-là que passe, aujourd'hui dans notre société de l'information, la "reproduction individuelle de la force de travail". Ce qui évitera aussi à l'assurance chômage de n'être que l'antichambre de l'aide sociale. Notamment pour les travailleurs âgés.
jean-claude.crevoisier(arobase)courant-d-idees.com