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Reflections
Selon la légende, les mélodies des chants traditionnels de l’Eglise auraient été dictées au Pape Grégoire I par le Saint-Esprit, venu sous la forme d’une colombe – un épisode représenté dans d’innombrables œuvres d’art au Moyen Age. Le Salve Regina est l’une de ces mélodies qui a traversé les âges et qui est toujours chantée comme une antienne dans divers offices de l’Eglise catholique. Tout de suite reconnaissable, sous sa forme solennelle, par son motif d’ouverture à quatre notes, elle fut fréquemment utilisée comme base pour des compositions polyphoniques, par des musiciens du Moyen Age et de la Renaissance.
Hernando Franco fut principalement actif en Nouvelle-Espagne (Guatemala et Mexique actuels). Sa musique y rencontra un succès retentissant et les moyens mis à sa disposition permirent au chœur de la cathédrale de Mexico (dont il fut le maître de chapelle) de connaître un temps fastueux avec le recrutement de nombreux choristes et instrumentistes. Son Salve Regina est représentatif du style d’autres compositeurs espagnols de son époque.
Le Salve Regina de William Cornysh était inclus dans le Livre Choral d’Eton (Eton Choirbook), une collection de la plus belle musique sacrée anglaise de l’époque, datant de la fin du 15ème siècle. Il partage le sentiment d’ampleur tranquille qui caractérise une grande partie de la collection. Le texte existant n’étant pas assez long pour les compositeurs anglais du Moyen Age, ils le rallongèrent ou l’« embellirent » en rajoutant des vers.
L’Ave Maria est une des prières essentielles de l’Eglise catholique. Il emprunte à l’ange Gabriel l’annonce faite à Marie : “Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous…”. Celui de Cornysh ne repose en fait, ni sur le chant ni sur la prière, mais utilise plutôt les quatre premiers mots du texte pour amener une dévotion sur mesure (personnalisée), s’adressant à la Bienheureuse Vierge Marie, tour à tour comme à la reine des cieux, la maîtresse du monde et l’impératrice de l’enfer.
L’Ave Maria et le Salve Regina figurent dans des scènes clé de l’opéra Dialogues des Carmélites de Poulenc, écrit en 1957, qui se déroule dans un couvent de carmélites de la fin du 18ème siècle. Ils sont chantés par les religieuses qui vont être exécutées une à une par les forces révolutionnaires. L’Ave Maria apparaît au milieu de l’opéra, chanté par l’ensemble des religieuses, et il partage une grande partie de sa structure et de son langage tonal avec la musique chorale du compositeur. En l’espèce, il est présenté dans un arrangement pour voix non accompagnées.
On se demande souvent ce que Gregorio Allegri aurait pensé de l’héritage étrange et particulier de son Miserere, arrangement assez simple et de forme pénitentielle d’un psaume supplicatoire qu’Allegri écrivit comme un falsobordone – c’est-à-dire un morceau dans lequel le texte est récité sur un unique accord avant la formule de conclusion – basé sur l’ancien tonus peregrinus. On imagine que cela lui aurait causé un certain choc d’apprendre que son œuvre, transmuée par un processus d’embellissement et de retouches sur plusieurs siècles par des générations de musiciens, serait un jour le plus célèbre morceau de musique chorale du monde. Ces embellissements expliquent en quelque sorte cela : le fameux contre-ut, qui provient de l’ornementation avec laquelle les chanteurs expérimentés du Chœur Papal de la chapelle Sixtine développaient leur musique écrite.
Bien que Giovanni Croce ait été lui aussi très actif au début du 17ème siècle, l’arrangement de son Miserere est très différent. Tout d’abord, il ne s’agit pas du même texte. Croce arrange ici la traduction d’un psaume de Francesco Bembo, en forme de sonnet italien, qui par la suite sera traduit à nouveau en latin. La tessiture à six voix permet différents regroupements et le compositeur ajoute de la variété en les combinant pour des moments dramatiques d’homophonie de tout le chœur.
Une grande partie de la plus profonde musique chorale sacrée prend sa source dans le recueillement de l’Eucharistie – le miracle du pain et du vin changés en chair et en sang. O sacrum convivium explore ce phénomène mystique et Tallis et Messiaen lui trouvent tous deux clairement un côté enivrant.
La polyphonie rituelle de Tallis s’élève et descend, en incluant souvent la douleur exquise de relations fausses – cadences où deux parties s’affrontent avant la résolution. Les harmonies de Messiaen sont piquantes, les accords et la sonorité sombre tourbillonnant comme de l’encens. L’œuvre diffuse tout du long une qualité extatique, mais jamais autant que dans l’Alleluia, qui n’est pas direct mais discrètement radieux et intense.
Le Magnificat, hymne de louange de Marie apprenant qu’elle porte le Christ en son sein, n’est pas simplement un texte pour le temps de Noël, mais un texte utilisé quotidiennement dans la liturgie chrétienne comme preuve de la parole de Dieu manifestée. Dans la liturgie anglicane naissante du 16ème siècle, la forme de l’office court (Short Service) a évolué pour permettre de présenter ce texte en langue vernaculaire, de telle manière que les mots puissent être compréhensibles. Toujours attentif aux rythmes du texte, l’arrangement de Byrd remplit cette fonction de manière admirable, évoluant avec souplesse entre quatre et six voix.
Au même moment, sur le continent, le Magnificat était encore fermement ancré dans l’office des Vêpres et chanté en polyphonie latine. Le Magnificat primi toni du compositeur espagnol Victoria – c’est-à-dire basé sur le “premier ton” de la psalmodie de plain-chant – est l’un des plus spéciaux des dix-huit Magnificat du compositeur et aurait été de circonstance pour un grand jour de fête. Contrairement à la plupart des autres arrangements, dans lesquels les vers composés pour la polyphonie alternent avec le simple plain-chant, ici la musique, polyphonique dans son ensemble, est composée non pas pour un mais pour deux chœurs à quatre voix.
Traduction du texte de James M. Potter, 2019.
Peter Phillips, direction
Peter Phillips a consacré sa carrière à l’étude et à l’interprétation de la polyphonie de la Renaissance, ainsi qu’au perfectionnement du son choral. Après avoir obtenu une bourse à Oxford en 1972, il s’est d’abord formé en dirigeant de petits ensembles vocaux, explorant et expérimentant déjà les parties les plus rares du répertoire. Il a fondé The Tallis Scholars en 1973, ensemble avec lequel il a déjà donné plus de 2250 concerts et enregistré plus de 60 disques, suscitant ainsi l’intérêt pour la polyphonie dans le monde entier. Par cet engagement, Peter Phillips et les Tallis Scholars ont fait plus que tout autre groupe pour l’intérêt du public à l’égard de la musique vocale sacrée de la Renaissance, l’un des plus grands répertoires de la culture occidentale.
Peter Phillips dirige également d’autres ensembles spécialisés. Il travaille actuellement avec les chanteurs de la BBC, le Chœur de chambre néerlandais, le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie et le Chœur de chambre de Namur. Directeur musical des chorales du Merton College (Oxford), de Sansara (Londres), d’El Leon de Oro (Espagne) et des Festivals de Portsmouth et Clifton, il anime en outre le cours d’été annuel Tallis Scholars à Avila (Espagne). En 2014, il a lancé le Concours international de chorales A Cappella à Londres sur la place St John’s Smith, attirant ainsi des chorales du monde entier.
En plus de ses activités de direction, Peter Phillips est également un écrivain réputé. Pendant 33 ans, il a rédigé des chroniques musicales très appréciées au Spectator (ainsi qu’une autre, plus modeste, sur le cricket !). En 1995, il est devenu propriétaire et éditeur du magazine The Musical Times, le plus ancien journal de musique au monde publié sans interruption depuis sa fondation. Son premier livre, English Sacred Music 1549-1649, a été publié par Gimell en 1991, tandis que son deuxième, What We Really Do, le fut plus récemment en 2013. En 2018, la BBC Radio 3 a diffusé une série d’émissions consacrées à son approche de la polyphonie de la Renaissance.
En 2005, Peter Phillips a été nommé Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres par le ministre français de la Culture, une décoration destinée à honorer les personnes ayant contribué à la compréhension de la culture française dans le monde. Depuis 2008, il contribue, dans le cadre du Merton College d’Oxford, au développement d’une chorale (Chapel Choir) où il bénéficie du titre de Bodley Fellow.
The Tallis Scholars
Les Tallis Scholars ont été fondés en 1973 par leur directeur Peter Phillips. Leurs enregistrements et leurs concerts les ont imposés comme l’un des principaux représentants de la musique sacrée de la Renaissance, dans le monde entier. Grâce à la recherche d’une sonorité parfaite, Peter Phillips vise la pureté et la clarté qui, à son avis, servent au mieux le répertoire de cette période et permettent à chaque détail des lignes musicales d’être entendu. C’est la beauté du son ainsi obtenue qui leur a valu l’extraordinaire renommée qui les précède partout.
L’ensemble donne environ 70 concerts par année dans le monde entier. En 2013, il a célébré son 40èmeanniversaire en organisant une tournée mondiale de 99 représentations sur 80 sites, répartis dans 16 pays, et parcouru suffisamment de kilomètres pour faire quatre fois le tour du globe. Il a commencé l’année par un extraordinaire concert à la cathédrale Saint-Paul de Londres, avec notamment le motet à 40 voix Spem in aliumde Thomas Tallis et la création en avant-première d’œuvres écrites spécialement pour lui par Gabriel Jackson et Eric Whitacre. L‘enregistrement de la Missa Gloria tibi Trinitas de John Taverner a été publié le jour anniversaire exact de son premier concert en 1973 et a passé six semaines au rang de numéro un du magazine britannique Specialist Classical Album. Le 21 septembre 2015, l’ensemble a donné son 2’000èmeconcert au St John’s Square de Londres.
Les temps forts de la saison 2018-2019 ont inclus des concerts donnés dans des festivals aussi réputés que ceux de Salzbourg, de Brême et d’Utrecht, un concert spécial au Miller Theatre (New York) où The Tallis Scholars ont présenté en première mondiale une nouvelle pièce de Nico Muhly, et des tournées au Japon et au Brésil, s’ajoutant à leur tournée habituelle aux États-Unis, en Europe et au Royaume-Uni.
Leurs enregistrements ont reçu de prestigieuses et nombreuses récompenses à travers le monde. En 1987, celui des Missa la sol fa re mi et Missa Pange lingua de Josquin a reçu le prix Record of the Year du magazine Gramophone, premier enregistrement de musique ancienne à remporter ce prix tant convoité. En 1989, le magazine français Diapason a décerné deux Diapason d’or de l’Année à l’enregistrement d’une messe et de motets de Lassus et de deux messes de Josquin, inspirés de la chanson L’Homme armé. Leur enregistrement des Missa Assumpta est Maria et Missa Sicut lilium de Palestrina a été récompensé par le Gramophone’s Early Music Award (1991).
Un Early Music Award a salué leur enregistrement de pièces de Cipriano de Rore (en 1994) et un autre (en 2005) celui consacré aux œuvres de John Browne. Les Tallis Scholars ont été nominés pour un Grammy Award en 2001, 2009 et 2010. En novembre 2012, l’enregistrement des Missa De beata virgine et Missa Ave maris stella de Josquin a également reçu un Diapason d’Or de l’Année. Pour leur 40ème anniversaire, les Tallis Scholars ont été accueillis dans le Hall of Fame du label Gramophone.