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Hommage à Alain Tanner
Le 05 octobre 2022
Alain Tanner a bien failli connaître le même triste sort que le cinéaste Jean Grémillon, qui eut la très mauvaise idée de décéder le même jour que Gérard Philipe. Sa disparition passa ainsi parfaitement inaperçue, ce qui a contribué sans doute à l'injuste oubli dans lequel il est tombé jusqu'à que Bertrand Tavernier ne décide d'y remédier. Tanner ayant pris deux jours d'avance sur Jean-Luc Godard, il eut le temps de se voir rendre de nombreux hommages mérités, y compris à l'étranger, avant que le monde cinématographique dans son ensemble ne tremble sur ses bases suite à la disparition de l'auteur d'À bout de souffle.
Le cinéma suisse est donc à deux reprises en deuil. Même si, reconnaissons-le, il est simpliste de parler de cinéma suisse en évoquant Jean-Luc Godard. Certes, l'homme était franco-suisse, est né et mort dans notre pays et y a vécu la plus grande partie de sa vie. Toutefois, cinématographiquement parlant, Godard fut plus français qu'autre chose. La Nouvelle Vague, les Cahiers du cinéma, la Cinémathèque, le festival de Cannes, mai 68, les comédiens qu'il engagea, ses amis et/ou ennemis, son oeuvre, ses coups de gueule, ses combats, ses succès et ses échecs concernèrent plus la France que la Suisse.
Alain Tanner, c'était vraiment le cinéma helvétique. On peut même parler de "Nouvelle Vague suisse" avec ce "Groupe 5", association fondée dans les années 60 afin de développer la création et l'essor du 7e art dans notre pays. Tanner fut l'un des membres fondateurs de ce mouvement avec Claude Goretta, Michel Soutter, Jean-Louis Roy et Jean-Jacques Lagrange. Si les deux derniers sont moins connus (ils se dirigèrent rapidement vers les téléfilms et les documentaires qui firent les beaux jours de la télévision romande), Michel Soutter (1932-1991) et Claude Goretta (1929-2019) restent dans les mémoires pour leurs films. Citons en vrac pour le premier James ou pas et Les Arpenteurs, et pour le second le magnifique L'invitation (prix du jury à Cannes), La Dentellière, sans compter plusieurs Maigret avec Bruno Cremer.
Revenons à Alain Tanner. Né à Genève en 1929, il se passionne rapidement pour le cinéma et fait ses classes au British Film Institute. Il fonde ensuite l'Association suisse des réalisateurs, tout en tournant ses premiers documentaires en collaboration avec Claude Goretta. Se consacrant par la suite aux longs métrages, il sera l'auteur d'une oeuvre formidable et célébrée dans de nombreux festivals comme Cannes, Venise ou Locarno. On se souvient de Charles mort ou vif, ou du film dont le titre est quasiment devenu un proverbe pour les cinéphiles, le fameux Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000. Souvenons-nous également du magnifique La Salamandre, avec Bulle Ogier incarnant Rosemonde qui fabrique des saucisses à la chaîne dans une usine avec grande dextérité ; Le Retour d'Afrique, Le Milieu du monde, Fourbi, Dans la ville blanche où il filme magnifiquement Lisbonne, sont réellement des films forts, solides, bien écrits, sensibles et intelligents. Ils sont absolument à redécouvrir.
Signalons encore que, tout en tournant la plupart du temps en Romandie, Tanner eut devant sa caméra plusieurs vedettes ou futures vedettes de premier plan, qui seront nombreuses plus tard à lui rendre hommage et à exprimer tout le bien qu'elles pensaient de lui et le plaisir qu'elles avaient eu à travailler avec lui. Outre Bulle Ogier, citons Juliet Berto, Bruno Ganz, Gérard Depardieu, Anne Wiazemsky (clin d'oeil à Godard), Philippe Léotard, Miou-Miou, Heinz Bennent, sans oublier bien sûr Jean-Luc Bideau, François Simon, Roger Jendly et de nombreux comédiens habitués des scènes théâtrales romandes.
Dans son dernier film en 2004, Paul s'en va, Tanner employa les étudiants d'alors du Conservatoire de Genève. Nous l'avions, à cette occasion, furtivement croisé grâce à notre professeur de théâtre à Lausanne, qui était l'un de ses amis. Trop furtivement, hélas, pour pouvoir vraiment faire sa connaissance, mais le discours qu'il prononça avant la projection de son film donnait l'impression d'un homme généreux et passionné. Ce titre de Paul s'en va n'est peut-être pas anodin. En effet chez Tanner, le personnage principal du récit s'appelle souvent Paul. Le titre de ce dernier opus sonne donc comme un adieu !
Nous l'avions senti généreux et passionné, on peut le voir d'ailleurs dans les sujets qu'il abordait, variés et éclectiques, parfois oniriques, parfois poétiques, sociaux ou politiques, mais centrés sur l'humain, quelles que soient les contextes du récit.
Merci pour tout Alain Tanner, et peut-être qu'une rue ou une place de Genève à votre nom ne serait pas de trop.
Philippe Thonney
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Nous vous proposons également un extrait d'un entretien intéressant sur le cinéaste, entre Ghania Adamo et le journaliste de France Culture Frédéric Bas, pour swissinfo.ch :
G.A : Si vous étiez un spectateur néophyte et que vous découvriez pour la première fois l'œuvre de Tanner dans cette rétrospective, que vous seriez-vous dit ?
F.B: Si je prends en considération la première période de Tanner avec ses longs métrages des années 60 et 70, comme Charles mort ou vif ou La Salamandre, je me dis que c'est un cinéaste viscéralement politique, attaché à cette époque d'utopies idéologiques. Ces films d'alors offrent un paysage d'une très grande liberté où l'on se moque des capitalistes, les ennemis à abattre, sans animosité aucune. On les critique tout en rigolant. Si je considère maintenant la période des années 80, avec des films comme Dans la ville blanche, je me dis qu'il y a chez Tanner un retrait des «choses» politiques, avec un ton moins drôle, plus mélancolique. Je reste touché par ce retrait du monde, quelque peu poétique, où le cinéaste contourne le réel, évite de s'y coller. Pour moi, Tanner est une montagne suisse à deux versants, l'un facétieux l'autre grave.
G.A : Comment expliquez-vous que cette "montagne" imposante ne soit pas aussi connue à l'étranger qu'un Jean-Luc Godard qui, lui, est une star du cinéma mondial ?
F.B : La grosse différence entre les deux hommes, c'est que Godard n'a jamais joué la carte de la modestie et de l'humilité. Il est un conquérant du cinéma, un cinéphile acharné qui a envie de faire des films en en regardant d'autres. De surcroît, il a été porté, dans les années 60, par la Nouvelle Vague en France, un mouvement de critique et de création cinématographique qui a largement contribué à sa notoriété. C'est donc tout le contraire de Tanner qui, lui, tourne pour faire avancer le cinéma. Son œuvre, au même titre que celle de Goretta ou Soutter est à mettre sous la bannière «Nouvelle Vague» suisse liée, quant à elle, à la vie sociale et économique d'un pays très différent de la France. (...) Le contenu n'était pas toujours du goût des spectateurs, peut-être justement parce que Tanner portait en lui cette «dissidence» dont je parlais. Quand il sort en 1969 Charles mort ou vif, certains de ses compatriotes, les critiques de cinéma, lui reprochent le climat sale de ce film où les personnages sont bavards et parlent comme de vulgaires gauchistes. Tanner et ses confrères du "Groupe des 5" ont été en quelque sorte les béliers incorrects du septième art dans leur pays. Mais c'est à ce prix seulement qu'ils sont devenus les pionniers du cinéma moderne suisse.