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Conférence donnée par les Sœurs du Pâquier le 27 septembre 2013 à Château-d’Oex
Petit historique de la vie de Thérèse
Thérèse naquit à Alençon le 2 janvier 1873. Elle a été baptisée 2 jours plus tard. Sa mère Zélie a quarante et un ans et son père, Louis approche la cinquantaine à la naissance de Thérèse. Elle a 4 grandes sœurs : Marie, Pauline, Léonie et Céline et quatre petits frères et sœurs morts en bas âge.
A l’âge de 4 ans, Thérèse perd sa maman, emportée par un cancer du sein le 28 août 1877. Plus tard, Thérèse notera : « Je ne me souviens pas d’avoir beaucoup pleuré, je ne parlai à personne des sentiments profonds que je ressentais. » Il faudra du temps pour que se manifeste le choc subit par la fillette. Dès lors, elle cherche refuge dans les bras de sa sœur Pauline.
Afin de rapprocher ses filles de leur tante, M. Martin déménage à Lisieux. Le 15 novembre 1877, sous la conduite de leur oncle, les cinq filles Martin quittent Alençon pour s’installer aux Buissonnets à Lisieux. Leur père est retenu pour affaires à Alençon. Il les rejoindra plus tard. Thérèse passera plus de 10 ans dans ce cadre paisible.
En octobre 1881, Thérèse a 8 ans et demi. Elle entre comme demi-pensionnaire à l’Abbaye des Bénédictines. Elle ne parvient pas à s’intégrer au groupe. Malgré ses succès scolaires – car elle emporte facilement les premières places – et malgré l’affection des religieuses, Thérèse qualifiera ses 5 années de pension « d’années les plus tristes de ma vie. »
Durant l’été 1882, Thérèse apprend par surprise que Pauline va entrer au Carmel de Lisieux le 2 octobre. Deuxième déchirement. Tous les jeudis, la famille va lui rendre visite. Pourtant, pour Thérèse, Pauline, sa seconde maman, est perdue. Sa santé s’altère durant l’hiver suivant. En mars, son père emmène Marie et Léonie à Paris pour les célébrations de la semaine sainte. Thérèse, confiée à son oncle et à sa tante, ne peut surmonter le chagrin de cette courte séparation. Elle est saisie d’un tremblement nerveux et de crises d’angoisse. L’étrange maladie déconcerte les médecins. Le dimanche 13 mai 1883, jour de la Pentecôte, elle se sent libérée par le ravissant sourire de la Sainte Vierge.
Le 8 mai 1884, Thérèse fait sa première communion. Elle a été soigneusement préparée par sa sœur carmélite Pauline (Sr Agnès de Jésus) et par Marie. L’année 1884 représente un sommet spirituel pour Thérèse. Elle y vit un fort sentiment d’amour avec Jésus. Une année plus tard, elle suit une retraite préparatoire pour sa seconde communion. Voici ce qu’elle en dit : « Ce que l’abbé Domin nous a dit était très effrayant… » Cette retraite déclenche chez Thérèse la terrible maladie des scrupules. Son aînée Marie
devient alors son seul oracle. Il faut à Marie beaucoup de patience pour écouter chaque soir la confession larmoyante de sa petite sœur … qui a 13 ans ! Thérèse se rend vraiment insupportable par sa trop grande sensibilité.
Le 7 octobre 1886, Léonie entre inopinément chez les clarisses d’Alençon et le 15, Marie entre au Carmel. Troisième grand déchirement pour Thérèse qui avait adopté Marie comme nouvelle maman. Humainement, il n’est plus d’issue pour Thérèse. Elle prie ses 4 petits frères et sœurs du ciel et se sent apaisée, délivrée de ses scrupules.
La nuit de Noël 1886 marque un tournant décisif dans l’existence de Thérèse. La transformation est telle que, dans 15 mois, l’enfant pleureuse d’hier pourra prendre rang parmi les filles de Thérèse d’Avila et celle-ci les voulait viriles ! Depuis cette grâce, Thérèse va de victoires en victoires. Elle est désormais délivrée de sa trop grande sensibilité. Elle se tourne vers les autres, s’éveille à la dimension apostolique, s’engage sans réserve à prier pour un assassin condamné à mort (Pranzini).
Le 29 mai 1887, jour de la Pentecôte, elle demande à son père l’autorisation d’entrer au Carmel à l’âge de 15 ans. Autorisation reçue. Mais il lui faudra encore convaincre les supérieurs.
Lors de son voyage à Rome (novembre – décembre 1887), elle prend conscience de la fragilité des grandeurs humaines et de l’urgence de la prière pour les prêtres. Intention qui lui tiendra à cœur au Carmel. Le 20 novembre, elle profitera de l’audience avec le Pape (Léon XIII) pour lui demander l’autorisation d’entrer au Carmel à 15 ans.
Ecoutons Thérèse raconter son entrevue avec le Pape :
Un instant après j’étais aux pieds du Saint-Père. Au lieu de baiser sa main, je joignis les miennes et levant vers son visage mes yeux baignés de larmes, je m’écriai : « Très Saint-Père, j’ai une grande grâce à vous demander ! » Alors le Souverain Pontife baissa la tête vers moi. « Très Saint-Père, lui dis-je, en l’honneur de votre jubilé, permettez-moi d’entrer au Carmel à 15 ans. » Le St Père dit : « Je ne comprends pas très bien. »
Mgr Révérony qui se tenait près du Pape et qui n’était pas favorable à ce projet répondit : « Très Saint-Père, c’est une enfant qui désire entrer au Carmel à 15 ans, mais les supérieurs examinent la question en ce moment. »
« Eh bien mon enfant, reprit le St-Père en me regardant avec bonté, faites ce que les supérieurs vous diront. » M’appuyant alors les mains sur ses genoux je tentais un dernier effort et je dis d’une voix suppliante : « Oh ! Très Saint Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien ! …» Il me regarda fixement et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe : « Allons… allons, Vous entrerez si le Bon Dieu le veut. »
Et le Bon Dieu l’a voulu… puisque le 8 avril 1888, Thérèse est accueillie par la communauté du Carmel de Lisieux. Elle a eu 15 ans le 2 janvier.
En octobre de cette même année, son père tombe malade, il perd la raison petit à petit. A Lisieux, on fait courir le bruit que c’est à cause de l’entrée au Carmel de Thérèse que son père est tombé malade.
Le 10 janvier 1889, Thérèse revêt l’habit du Carmel et le 8 septembre 1890, elle s’y engage pour toujours. Cette cérémonie intime est complétée le 24 septembre, par la prise de voile noir, cérémonie publique. Thérèse vit une grande déception car son père n’est pas présent pour la bénir.
Durant ces années, elle vit dans la sécheresse, la prière lui est difficile et la douleur de voir son père de plus en plus malade lui est une très grande épreuve. Son père meurt le 29 juillet 1894.
Le 14 septembre de la même année, Céline entre au Carmel. Les 4 filles Martin se retrouvent au Carmel de Lisieux. Léonie, après plusieurs essais de vie religieuse sera Visitandine.
Le 9 juin 1895, lors de la fête de la Sainte Trinité, Jésus appelle Thérèse à accepter son Amour infini. Thérèse s’offre alors à l’Amour miséricordieux.
A 23 ans, Thérèse assume la fonction de maîtresse des novices.
Durant la nuit du 2 au 3 avril 1896, Thérèse se sait atteinte de tuberculose. En même temps, elle entre dans le « tunnel », sa nuit de la foi qui ne la quittera plus jusqu’à sa mort.
Le 8 septembre1896, lors de sa retraite, elle cherche comment réaliser les immenses désirs qui habitent son cœur et elle découvre que l’Amour renferme toutes les vocations, qu’il est tout, qu’il embrasse tous les temps et tous les lieux. (Ms B, 3 v°) Dans sa joie, elle s’écrie : dans le Cœur de l’Eglise, je serai l’amour !
Au bout de sa longue maladie qui dure depuis un an et demi, le 30 septembre 1897, après une dure agonie, elle meurt dans un dernier acte de foi en disant : « Mon Dieu, je vous aime ! » Elle a 24 ans.
Au Carmel, lorsqu’une sœur meurt, on envoie une circulaire relatant sa vie aux autres communautés de carmélites. Un peu comme dans une famille où l’on se retrouve pour parler et se souvenir de la personne qui nous a quittés.
Lorsque Thérèse est décédée, une sœur de sa communauté s’est écriée : « Mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire d’elle ? Elle n’a rien fait ! »
En effet, au regard de ses sœurs, elle était une carmélite comme les autres, rien d’extraordinaire dans sa vie. Et pourtant, elle a été proclamée docteur de l’Eglise. Elle a donc beaucoup de choses à nous dire.
Thérèse de Lisieux et la souffrance
Pourquoi ai-je choisi ce thème si délicat ?
Si nous regardons les images de Thérèse, peintes à son époque, nous les trouvons à l’eau de rose et doucereuses. On pourrait donc croire, au premier abord, que Thérèse a toujours été entourée de tendresse et de délicatesse, telle une « Petite Reine », comme aimait à l’appeler son père.
Au Carmel, ses propres sœurs elles-mêmes n’ont pas connu l’intensité de sa vie quotidienne, en apparence si banale au monastère. Thérèse ne laisse rien paraître de sa richesse intérieure ni de sa souffrance. Et pourtant, on est surpris de constater combien elle a souffert. C’est peut-être justement par ce biais que Thérèse peut devenir très proche de nous et encore plus aimable pour nous. Elle est pour notre temps un témoin lumineux parce qu’elle est l’une de nous, connaissant les mêmes fragilités, les mêmes difficultés et les mêmes interrogations que nous. Elle peut nous ouvrir un chemin de libération, au cœur de toutes sortes de souffrances, et nous conduire sur une voie d’amour, de plénitude, d’abandon et de paix.
« Ce qui plaît au Bon Dieu, c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde, c’est la confiance, et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour. » LT 197
J’aimerais donner d’abord un petit aperçu de la personnalité de Thérèse. Cela nous aidera à mieux la percevoir lorsque j’évoquerai ce qu’elle a souffert durant sa courte vie.
Thérèse est une petite fille remarquable par son intelligence.
« Elle est très douée et très avancée pour son âge… elle est belle et déjà, elle est gracieuse » écrit sa maman lorsque Thérèse a 1 ans.
Et quand elle a presque 3 ans, Marie, sa sœur écrit : « je crois que Thérèse veut devenir savante… elle me poursuit sans cesse pour que je lui apprenne à lire… elle a vraiment une facilité incroyable, cette petite ; je crois que dans six mois elle saura lire couramment, car elle est d’une intelligence extrêmement précoce. »
Thérèse dit d’elle-même : « J’avais beaucoup de mémoire… et en arrivant en pension (à 8 ans) j’étais la plus avancée des enfants de mon âge. Je retenais facilement le sens des choses que j’apprenais. Ne me contentant pas des leçons et des devoirs que me donnait ma maîtresse, je m’appliquais encore à des études spéciales d’histoire et de science. »
Nous découvrons Thérèse comme une enfant d’une sensibilité, d’une émotivité excessive, ce qui la portait peu à la modération. Elle a 2 ans et ½ lorsque sa mère écrit : « je ne crois pas qu’elle sera comme Léonie à vouloir céder sa place ni pour or ni pour argent. » Elle ne renonce pas avant d’avoir obtenu ce qu’elle veut ; d’ailleurs si on ne lui cède pas, la colère prend le pas sur la résistance et sa mère poursuit : « Je suis obligée de corriger ce pauvre bébé qui se met dans des furies épouvantables. »
Richement dotée par la nature, entourée d’affection dans une famille où les parents apprennent aux enfants le sens de la douceur, le respect de l’autre avec les bases de la vie que sont la foi, la prière et l’amour de Dieu, Thérèse pourra écrire en relisant sa vie : « Tout me souriait sur la terre, je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable. » Ms A 12r°
On pourrait croire que la vie lui sourit pleinement et qu’elle vit d’une vie des plus belles.
Ce n’est de loin pas le cas.
Regardons de plus près la vie de Thérèse et rendons-lui visite dans les périodes de souffrances qu’elle a traversées et qui l’ont profondément marquée.
Thérèse, dernière de 9 enfants, dont 4 sont morts en bas âge, est déjà au plus mal à 2 mois après sa naissance. Elle est sauvée par une nourrice et reste durant 13 mois auprès de celle-ci. Lorsque la petite Thérèse revient dans sa propre famille, à 15 mois, elle n’a connu que très partiellement l’affection maternelle, un premier « abandon » a été imprimé dans son cœur d’enfant.
Malgré cette première et longue séparation d’avec sa famille, Thérèse reconnait aussi l’amour dont elle a été entourée : « Ah ! Comme elles ont passé rapidement les années ensoleillées de ma petite enfance ! »
La mort de sa maman, alors que Thérèse a 4 ans et ½, la marque profondément. Elle choisit sa sœur Pauline comme sa nouvelle mère, mais ne pleure pas et ne parle pas des sentiments profonds qui l’habitent. Elle intériorise une grande souffrance, sans aucune sortie émotionnelle.
Puis la famille quitte la maison d’Alençon où tous les enfants sont nés et où les premiers souvenirs se sont imprimés dans leur esprit ; c’est le déménagement à Lisieux, aux Buissonnets. De caractère si vif, si expansif, comme elle le dit elle-même, Thérèse devient timide, douce et sensible à l’excès. Un regard suffisait pour la faire fondre en larmes. Elle éprouve un sentiment de frustration intense qui influe sur son comportement. Thérèse connaît alors une période de difficulté scolaire parce qu’il lui est impossible de s’adapter à l’école où elle s’ennuie et se sent malheureuse, incomprise. Elle fond en larmes pour une simple remarque, tout devient objet de pleurs. Nous constatons chez elle une très grande fragilité affective.
A 9 ans, Thérèse, apprend brutalement l’entrée au Carmel de sa sœur Pauline ; elle perd celle qu’elle considérait comme sa 2e mère. C’était « une douloureuse épreuve qui vint briser le cœur de la petite Thérèse, lorsque Jésus lui ravit sa chère maman, sa Pauline si tendrement aimée ! » Ms A 25v . Son âme est inondée de tristesse, « je versai des larmes bien amères, j’étais faible, si faible que je regarde comme une grande grâce d’avoir pu supporter une épreuve qui semblait être bien au-dessus de mes forces ! Si j’avais appris tout doucement le départ de ma Pauline chérie, je n’aurais peut-être pas autant souffert mais l’ayant appris par surprise, ce fut comme si un glaive s’était enfoncé dans mon cœur. » Ms A 26r
Thérèse avoue même : « ah ! Que j’ai souffert à ce parloir du Carmel ! J’avoue que les souffrances qui avaient précédé l’entrée [de Pauline] ne furent rien en comparaison ce celles qui suivirent… » Thérèse ne peut plus s’entretenir à cœur ouvert avec sa sœur tant aimée, son cœur est déchiré et « je ne comprenais pas et je disais au fond de mon cœur : Pauline est perdue pour moi !!! »
Cette déchirure déclenche et provoque une étrange maladie grave qui va durer 6 mois. La santé de Thérèse s’altère pendant l’hiver qui suit. La crise aiguë se déclare à Pâques. La fillette est saisie d’un tremblement nerveux auquel succèdent des crises de frayeur et des hallucinations. Ces manifestations navrantes, ces troubles du comportement ne furent pas compris à l’époque. Cet état, inexplicable aux yeux de l’entourage et des médecins et mystérieux à ses propres yeux, va l’humilier et la culpabiliser, car elle a la peur de faire « exprès » d’être malade ; cette crainte durera pendant 4 ans encore ! Sa maladie mystérieuse semble être comme un volcan qui explose après avoir été nourri durant tant d’années :
La mise en nourrice immédiatement après sa naissance, qui a pu être ressentie comme un abandon, la mort de sa mère, l’entrée de Pauline au Carmel, furent autant de pertes vécues comme des ruptures successives qui entraînèrent chez elle des troubles de l’affectivité.
Thérèse est guérie de cette mystérieuse maladie par « le sourire de la Vierge » qu’elle voit sur la statue appartenant à sa famille. Le regard d’une mère, la tendresse de la Mère du Ciel lui est un immense réconfort et une grande consolation. Elle se considère guérie des troubles de son émotivité et de certaines perturbations du comportement qui en étaient la conséquence. En fond de toile, cependant, et pour longtemps encore, Thérèse connaît des « peines d’âme » : par exemple la crainte d’avoir menti en faisant état d’un « sourire de la Reine des Cieux ». De ces craintes, elle ne sera délivrée que 4/5 années plus tard !
Mais comme si la mesure n’était pas encore pleine, Thérèse va connaître la terrible maladie des scrupules, à partir de la retraite préparatoire à la rénovation de la Communion ! Pour qui n’est pas scrupuleux, il est difficile d’avoir une idée de la torture que représente cette maladie, véritable obsession qui entraîne un vertige de l’esprit, un sentiment de faute à la moindre pensée, au moindre regard. Tout est objet de culpabilité et pour Thérèse de crainte phobique du péché !
« Ce fut pendant ma retraite de seconde Communion que je me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules. Ce que l’abbé nous a dit était très effrayant….
Il faut avoir passé par ce martyre pour le bien comprendre ; dire ce que j’ai souffert pendant un an et demi, me serait impossible… Toutes mes pensées et mes actions les plus simples devenaient pour moi un sujet de trouble, je n’avais de repos qu’en les disant à Marie, ce qui me coûtait beaucoup, car je me croyais obligée de lui dire les pensées extravagantes que j’avais d’elle même. Aussitôt que mon fardeau était déposé, je goûtais un instant de paix, mais cette paix passait comme un éclair et bientôt mon martyre recommençait. »
« J’étais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilité ; ainsi, s’il m’arrivait de faire involontairement une petite peine à une personne que j’aimais, au lieu de prendre le dessus et de ne pas pleurer, ce qui augmentait ma faute au lieu de la diminuer je pleurais comme une Madeleine et lorsque je commençais à me consoler de la chose en elle-même, je pleurais d’avoir pleuré… Tous les raisonnements étaient inutiles et je ne pouvais arriver à me corriger de ce vilain défaut. Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d’entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l’enfance !… Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël. »
Depuis son plus jeune âge déjà, Thérèse porte dans son cœur le désir de suivre Jésus. À 9 ans, elle souhaite devenir carmélite comme ses sœurs qui lui ont été des mères de substitution. Par son désir d’entrer au Carmel, Thérèse ne veut pas « reconstituer » ce lien familial clos où elle a connu des moments fort heureux, avec beaucoup d’affection ; au contraire, les pertes successives qu’elle a connues l’ont fait mûrir profondément et lui ont fait comprendre qu’elle n’était pas faite pour cette terre. Il ne faut pas comprendre ceci dans le sens d’une volonté de se couper du monde, de s’isoler du monde qui serait « mauvais ». Au contraire, sa relation très forte au Christ avec son désir de devenir une grande sainte « je ne veux pas être une sainte à moitié » ouvre toute grande la porte de son cœur ; ainsi Dieu peut agir en elle, quand il veut et comme il veut.
Le petit miracle de Noël, comme le dit Thérèse, la transforme radicalement et elle commence sa course de géant. Qu’est-ce qui a changé en elle ? De quoi est-elle capable ? Quelle lumière a-t-elle entrevue ? Pour quelle nouvelle voie ?
Ecoutons ce que Thérèse dit :
« Jésus le doux petit Enfant d’une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière… en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires. »
Thérèse a retrouvé la force d’âme qu’elle avait perdue à 4 ans et demi et c’était pour toujours qu’elle devait la conserver. Elle a reçu une lumière pour pouvoir découvrir la logique de l’Amour de Dieu pour nous : Dieu a tant aimé le monde qu’Il a DONNE son Fils unique. Dieu se fait petit pour nous sauver : « je ne peux craindre un Dieu qui s’est fait pour moi si petit ! » L’Esprit Saint l’a illuminée, saisie et transformée, et surtout elle s’est laissé aimer et saisir par cet Amour dans le sens qu’elle a toujours essayé de faire son possible, de lever son petit pied pour atteindre une marche d’escalier qui l’approche de Jésus. Sa bonne volonté n’a jamais fait défaut ; durant les 10 dernières années écoulées, Thérèse a fait sans cesse ce qui était en son pouvoir pour avancer et chercher la vérité. Jamais elle ne s’est laissé arrêter par les multiples obstacles, par les nombreuses et profondes souffrances qu’elle a éprouvés jusque dans son corps et son âme.
Désormais, le moteur de ses actions est sa volonté, son désir farouche d’aimer et de s’oublier pour Jésus, de sauver des âmes, dont Pranzini (un meurtrier) est son premier enfant, et de prier pour les prêtres. Son amour pour Jésus est actif, est don total d’elle-même. Thérèse voulait aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques d’amour.
C’est pourquoi, après de nouvelles souffrances dues aux nombreuses résistances face à son désir d’entrer au Carmel à 15 ans, (pensons qu’elle est partie avec son père et sa sœur Céline jusqu’à Rome pour demander cette permission au vieux pape Léon XIII !), elle entre au Carmel, pour Jésus seul, assumant toutes les souffrances dues à la séparation de son incomparable père et de sa sœur Céline.
S’ajoutent d’autres souffrances et difficultés qu’elle aura à traverser :
– une grande rigueur au Carmel de son temps : un horaire, pour nous aujourd’hui jugé inhumain, des jeûnes extrêmes.
On peut aussi ajouter que Thérèse (et ses sœurs) ont souffert de la pauvreté humaine de la communauté ; le niveau intellectuel, à cette époque, était plutôt bas, – peu de sœurs étaient instruites comme les sœurs Martin.
– Sœur Marie de Gonzague, maîtresse des novices ou prieure durant 27 ans, était une personne d’un caractère très difficile à vivre mais d’autre part, sa présence aidait largement à la croissance personnelle et spirituelle de Thérèse, par l’éducation forte qu’elle lui prodiguait.
– Ne sous-estimons pas non plus que le fait de vivre sous le même toit, dans un espace très réduit pour une grande communauté, dont 4 membres sont de la même famille (la famille Martin) n’était guerre facile. Le clan Martin n’était pas très bien vu des autres sœurs, et Thérèse n’aura jamais voix au chapitre après son engagement définitif. D’ailleurs, Thérèse ne portera pas non plus le nom officiel de maîtresse des novices lorsque cette charge lui sera confiée par Mère Marie de Gonzague, ceci afin d’éviter de susciter des jalousies. Thérèse avoue avoir rencontré plus d’épines que de roses sur son chemin.
Nous devons aussi considérer la grande souffrance que sera pour Thérèse la maladie de son père, son roi chéri, qui débute par une fugue, 2 mois seulement après l’entrée de sa fille au Carmel. Mesurons l’angoisse de Thérèse (et de ses sœurs) jusqu’à ce que leur père soit retrouvé au bout de 4 jours au Havre. Durant les 6 années que durera le calvaire de son père, sombrant de plus en plus dans la maladie mentale (il sera interné en psychiatrie ; imaginons ce que cela représentait pour ses proches, il y a 125 ans !) la petite Thérèse découvre la sainte Face qui lui ouvre un nouveau chemin vers le Christ souffrant par amour. La souffrance endurée par son père et celle de Thérèse trouvent dans la contemplation de ce tableau de la sainte Face un chemin difficile mais lumineux vers une plus grande intériorité, vers l’abandon et la confiance et surtout vers la paix. Elle discerne l’humilité du Christ dans sa souffrance et cela l’interpelle beaucoup. Cette paix qu’elle découvre à travers l’humiliation de la croix sur le visage du Christ et sur celui de son père, devient pour elle un regard sur la Vérité, cachée, voilée à travers la souffrance. Au-delà, par la foi, elle « devine » le visage transfiguré, le visage qui parle de l’infini. Contempler ce visage du Christ souffrant, c’est la rencontre avec Celui qui l’aime jusque là. Contempler ce visage, c’est un face-à-face, une réelle rencontre avec la personne du Christ où elle scrute ses sentiments, ses mœurs, pour connaître sa volonté d’amour afin de s’y conformer.
Assumer lentement la réalité de la vie humaine qui n’est jamais exempte de souffrances permet de trouver la paix à travers la souffrance
Mais l’essentiel est cette attitude du cœur qui ne reste pas replié en lui-même, ne s’enferme pas radicalement à cause de la souffrance, mais s’ouvre, se tourne vers un TU à qui crier sa souffrance, ce qui fait jaillir une rencontre réelle dans l’amour, par cette sortie de soi-même vers l’Autre, plus grand que soi.
« Le lendemain après ma communion, je sentis naître en mon cœur un grand désir de la souffrance et en même temps l’intime assurance que Jésus me réservait un grand nombre de croix, je me sentis inondée de consolations si grandes que je les regarde comme une des grâces les plus grandes de ma vie. …. Jusqu’alors j’avais souffert sans aimer la souffrance, depuis ce jour je sentis pour elle un véritable amour. Je sentais aussi le désir de n’aimer que le Bon Dieu, de ne trouver de joie qu’en Lui » Ms A 36 v
Thérèse confie à Mère Marie de Gonzague : « j’ai beaucoup souffert depuis que je suis sur la terre, mais si dans mon enfance j’ai souffert avec tristesse, ce n’est plus ainsi que je souffre maintenant, c’est dans la joie et la paix, je suis véritablement heureuse de souffrir. » Ms C 4v
Est-ce que ces passages des écrits de Thérèse ne provoquent pas aujourd’hui des frissons ? Désirer les souffrances et croire que Jésus prépare à l’avance des croix pour elle ? Thérèse ne serait-elle pas saisie par une sorte masochisme/dolorisme pathologique ?
Réalisons d’abord que ce n’est qu’à la fin de sa vie que Thérèse s’exprime ainsi. Et essayons de comprendre ce que Thérèse veut dire réellement.
Est-ce qu’on est malade lorsqu’on aime ? Oui, on peut être « malade d’amour ». Chez la petite Thérèse, il s’agit bien de cela et pas de pathologie. Cette souffrance est essentiellement liée à l’amour.
Comment cela s’explique-t-il ?
Au cœur de l’amour, il y a toujours la souffrance, car nous sommes distants de ce qui nous intéresse et nous comble le plus, c’est-à-dire l’autre. Cette distance est un écartèlement. L’amour se situe dans cet espace, espace de souffrance causée par la séparation. L’amour entre deux êtres ne peut exister que dans la distance et la séparation, car l’amour qui serait fusion (ne plus faire qu’un avec l’autre) entraînerait la disparition de l’un et de l’autre, en tant que chacun est un être unique, singulier. La fusion aboutit toujours à la disparition de l’amour.
Lorsque Thérèse utilise le terme de « fusion », sentiment qu’elle éprouve le jour de sa première communion, auquel elle ajoute le terme « disparaître », il semble qu’elle l’emploie dans le sens d’une union totale, étant submergée par ce torrent d’Amour de Dieu qui descend en elle. La goutte d’eau qui disparaît, écrasée dans l’océan d’amour.
Mais cette fusion avec Jésus n’est pas définitive, la distance réapparaît à nouveau. Cela nous permet de comprendre que, malgré l’immensité de la joie et la profondeur de l’amour, il existe toujours dans l’amour une certaine souffrance, liée à cette nécessaire séparation. L’amour vrai, c’est le « renoncement » à la satisfaction de la proximité absolue ou de l’union totale, donc l’acceptation du maintien d’une certaine distance.
La souffrance naît de l’amour qu’on a pour ce dont la perte nous prive. Nous devons consentir à être travaillés par la souffrance d’une naissance à nous-mêmes, faire le deuil de l’homme ancien pour parvenir à l’homme nouveau. Nous savons bien aussi que la déchirure qui nous permet d’être proches de Dieu se situe toujours au point le plus sensible de notre existence.
La souffrance est d’autant plus grande qu’elle porte précisément sur ce qui nous touche le plus, ce à quoi nous tenons le plus ; comme dans le domaine de l’affectivité où les peines les plus profondes sont souvent celles qui nous arrachent à ce à quoi nous sommes le plus attachés. Nos souffrances les plus déchirantes sont celles qui concernent ceux que nous aimons, ceux qui nous aiment et qui sont proches de nous.
A quoi correspondent ces déchirures ?
Pour être à Dieu, pour s’ouvrir aux autres, il faut se détacher du moi égoïste, fermé sur lui-même. Ici, on peut se souvenir de la prière de Saint Nicolas de Flue : « Ôte de moi tout ce qui m’empêche d’être à toi ».
Toute souffrance est une mort partielle qui nous dépouille de nos avoirs, de ce que nous possédons, de ce à quoi nous tenons, y compris notre corps. Ce dépouillement, c’est la souffrance.
On comprend Thérèse qui va jusqu’au bout de ce mouvement d’expropriation qui dépouille de soi, et n’étant esclave de rien, permet d’entrer dans l’amour et d’être tout à Dieu et au Christ.
Je rappelle que la veille de sa mort, épuisée par le poids de la souffrance physique aussi bien que morale, Thérèse à l’audace d’affirmer à ses sœurs : « je ne me repens pas de m’être livrée à l’amour » et ses dernières paroles : « Oui, il me semble que je n’ai jamais cherché que la vérité »
Un peu plus tard: « Jamais je n’aurais cru qu’il était possible de tant souffrir (1)! jamais! jamais! Je ne puis m’expliquer cela que par les désirs ardents que j’ai eus de sauver des âmes. » (1) (N’oublions pas qu’on ne lui fit jamais une seule piqûre de morphine.)
Et regardant son Crucifix:
« Oh! Je l’aime!……… Mon Dieu… je vous aime…… ».
Lorsque quelqu’un a découvert la beauté de l’Amour, il ne peut que désirer se défaire de toute attention à soi-même, détourner progressivement le regard qu’il porte sur lui pour le porter seulement sur l’Aimé. Ce détachement du regard de soi-même pour le porter vers Dieu ne s’opère pas sans résistance ni sans peine. Il s’agit, avant tout, de le porter sur les autres qui nous entourent. Car aimer Dieu, c’est d’abord aimer les autres. Cet arrachement au moi égoïste est précisément une souffrance.
Chez Thérèse, le désir de souffrir est l’expression du désir d’être proche de Dieu et de vouloir « travailler au salut des âmes ». Précisons que le salut vient de Dieu seul ; c’est le Christ seul qui est Sauveur. Toutefois, comme enfants de Dieu, nous sommes solidaires de toute l’humanité. De plus, par le baptême, nous formons une seule famille dans le Christ et nous sommes en communion les uns avec les autres. Impossible donc d’ignorer nos frères et sœurs et de ne pas communier à leurs souffrances et à celle de Dieu face au refus de l’amour. Lorsque nous voyons des hommes et des femmes qui ont une telle soif d’être aimés d’un amour infini et qui (souvent par ignorance) se ferment à l’amour de Dieu qui frappe à la porte de leur cœur… Voilà une réelle souffrance– c’est celle dont parle Thérèse ; c’est la souffrance que peut éprouver tout chrétien ouvert à ses frères et d’autant plus, toute carmélite. C’est là que se situe le sens apostolique du Carmel ; c’est là notre mission « être l’amour au cœur du monde ». Nous connaissons tous des mères de famille qui souffrent en voyant leurs enfants prendre des chemins qui font leur malheur ; cette expérience peut nous aider à comprendre cette souffrance « pour le salut des âmes », pour reprendre les termes de Thérèse.
Mais Thérèse a évolué dans l’expression de son désir de souffrir pour finalement entrer dans une attitude d’abandon confiant.
Dans son acte d’offrande à l’Amour, Thérèse ne souhaite pas la souffrance, mais elle remercie d’être passée par ce « creuset » car elle en comprend les fruits.
Il n’a jamais été question pour Thérèse de souffrir pour souffrir, ou même de souffrir pour expier telle ou telle faute, mais il s’agit d’une souffrance par nécessitée de dépouillement, de transformation et de dépossession. C’est une transformation de l’être. Même le mérite qui était très à la mode à l’époque de Thérèse et qui, comme elle le dit elle-même, permettait « d’avoir une très belle couronne » et « de se faire de belles Eternités » fut abandonné par elle, lorsqu’elle comprit que ses propres moyens étaient insuffisant, car : « c’est Jésus qui fait tout. » et « je paraîtrai devant Dieu les mains vides »
Mais avant de se paraître devant Dieu, les mains vides pour recevoir tout de Lui et faire tomber une pluie de roses sur l’humanité en voulant faire du bien sur terre jusqu’à la fin du monde, Thérèse va passer par le dernier, l’ultime creuset de la souffrance qui a deux faces :
La première face, visible, celle de la souffrance physique : elle est atteinte de la tuberculose et fait ses premières hémoptysies le Vendredi Saint, 1 an et ½ avant sa mort. Thérèse souffrira atrocement de cette maladie ; comme je l’ai dit, elle ne recevra jamais de morphine, ce qui aurait pu apaiser ses douleurs extrêmes. Elle a des hémoptysies quasiment quotidiennes durant certaines semaines, des étouffements, le premier poumon sera vite ravagé, de violentes douleurs au côté, des maux d’intestins à crier, de l’épuisement croissant, ne pouvant plus s’alimenter, elle souffre de la faim et s’amaigrit jusqu’à devenir comme un squelette. Extraordinairement, seul son visage reste beau, même merveilleusement beau après sa mort, comme celui d’une fillette de 12/13 ans où l’on ne devine pas du tout l’extrême souffrance physique qu’elle a supporté avec tant d’amour !
La deuxième face, invisible et connue seulement de quelques sœurs de sa communauté, est celle de l’épreuve de la foi.
Celle-ci commence pratiquement au même moment que les premiers signes visibles de la tuberculose qui emportera Thérèse. Le jour de Pâques 1896 est l’entrée dans cette nuit profonde qui durera jusqu’à sa mort : Thérèse est tentée par rapport à l’existence du ciel. Elle en parle elle-même dans le Ms C :
« Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m’a fait sentir qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi… Il permit que mon âme fût envahie des plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment…
Il me semble que les ténèbres empruntant la voix des pécheurs me disent en se moquant de moi: – Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t’environnent, avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant.”
Thérèse accepte le combat de la foi, elle s’assoit à la table des pécheurs comme elle le dit, pour manger avec eux le pain de la douleur; elle veut être solidaire de ceux qui n’ont pas la grâce de la foi afin qu’ils puissent, par ses actes de foi pure, recevoir la lumière de la foi, cette lumière justement dont elle ne jouit plus. Thérèse est prête à verser son sang jusqu’à la dernière goutte pour confesser qu’il y a un Ciel. « Je dis à Jésus que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin qu’Il l’ouvre pour l’éternité aux pauvres incrédules. »
Toute épreuve, toute souffrance, Thérèse la transforme en lui donnant un sens. Thérèse est missionnaire, elle se sent responsable de ses frères et sœurs en humanité, elle est toute tournée vers les autres, avec ce désir intense qu’ils puissent s’abreuver à la même source de vie qu’elle. La parole de S. Jean s’applique vraiment à sa vie : Celui qui aime Dieu qu’il aime aussi son frère (et sa sœur)
… le voile de la foi… ce n’est plus un voile pour moi, c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé…
Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l’éternelle possession de Dieu, je n’en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que je veux croire. Parfois il est vrai, un tout petit rayon de soleil vient illuminer mes ténèbres, alors l’épreuve cesse un instant, mais ensuite le souvenir de ce rayon au lieu de me causer de la joie rend mes ténèbres plus épaisses encore.
… jamais je n’ai si bien senti combien le Seigneur est doux et miséricordieux, il ne m’a envoyé cette épreuve qu’au moment où j’ai eu la force de la supporter, plus tôt je crois bien qu’elle m’aurait plongée dans le découragement… Maintenant elle enlève tout ce qui aurait pu se trouver de satisfaction naturelle dans le désir que j’avais du Ciel… il me semble maintenant que rien ne m’empêche de m’envoler, car je n’ai plus de grands désirs si ce n’est celui d’aimer jusqu’à mourir d’amour… » Ms C 7v
Encore une phrase étonnante de Thérèse. Thérèse ne veut pas dire que c’est Dieu qui nous fait souffrir et nous envoie les souffrances. Non, Dieu ne veut pas la souffrance, absolument pas. Dieu souffre avec nous. Dieu souffre de nos souffrances. La souffrance reste un mystère pour l’homme. Jésus n’est pas venu expliquer la souffrance, il l’a prise sur lui, il la remplit de sa présence. Mais Thérèse est fille de son temps, et elle emploie le langage de son temps. Cependant, n’oublions pas que, toute seule, elle s’est frayé difficilement, à travers toutes les épreuves et les souffrances qu’elle a traversées, le passage de la crainte à la confiance absolue en Dieu. Avec la découverte de la petite voie faite de confiance et d’amour, Thérèse est tellement en avance sur son époque que, aujourd’hui, 125 ans après sa mort, nous trouvons encore dans sa doctrine une nourriture solide et actuelle pour nous. Rien dans son enseignement n’a perdu de sa valeur.
Pour Thérèse, Dieu est infiniment bon, Il est celui qui nous nourrit, nous porte sur sa hanche, veut nous choyer sur ses genoux. Comme un enfant que sa mère console, ainsi Dieu nous console.
La petite voie
Si Thérèse est docteur de l’Eglise c’est parce qu’elle a innové une petite voie toute nouvelle pour aller au Ciel.
La fin du 19e siècle est encore très marquée par l’idée d’un Dieu qui punit. On vit dans la peur du jugement dernier. Cela entraîne un certain rigorisme dans la manière de vivre, auquel les communautés religieuses, y compris le Carmel, n’ont pas échappé. Thérèse, après en avoir été imprégnée dans ses débuts de Carmélite, découvre une toute autre interprétation : son expérience et sa lecture assidue de l’Ecriture lui font découvrir la miséricorde infinie de Dieu pour toute personne, car Dieu est Amour.
Elle innove alors une voie toute nouvelle qu’elle nomme sa « petite voie ».
« Je veux chercher le moyen d’aller au ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Je voudrais, dit-elle encore, trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. »
Elle est appelée à s’élever vers Dieu par l’ascenseur de l’amour et non pas à gravir le rude escalier de la crainte. (Ms C)
Thérèse cherche dans la Parole de Dieu les réponses à ses désirs, à ses questions. Elle écrit : « J’ai recherché dans les livres saints l’objet de mon désir et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Eternelle : si quelqu’un est tout petit qu’il vienne à moi. Alors, je suis venue devinant que j’avais trouvé ce que je cherchais.
Voulant savoir, ô mon Dieu, ce que vous ferez au tout petit qui répondrait à votre appel, j’ai continué mes recherches et voici ce que j’ai trouvé :
“Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux.” (Is 66, 13,12) » Elle s’écrie : « L’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela, il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. »
Quelle est donc cette voie de l’enfance spirituelle ?
Elle s’ancre dans la confiance inébranlable en Dieu :
« On n’a jamais trop de confiance envers le Bon Dieu, si puissant et si miséricordieux. On obtient de Lui autant qu’on espère » dit-elle. Et dans une lettre à l’un des deux missionnaires avec qui elle correspond, elle précise : « Ma voie est toute d’amour et de confiance et je ne comprends pas les âmes qui ont peur d’un si tendre Ami. »
Confiance fondamentale qui est celle du petit enfant. Conscient de sa faiblesse, le petit doit attendre tout de Dieu en croyant à sa bienveillance, à son infinie miséricorde.
Faire confiance à Dieu en toute chose pas seulement quand tout va bien. Lui donner notre confiance au milieu même de nos chutes, de nos péchés, de nos faiblesses. Thérèse en a fait l’expérience. Voici ce qu’elle écrit à sa cousine Marie Guérin :
« Tu te trompes si tu crois que je marche avec ardeur dans le chemin du sacrifice, je suis faible, bien faible ; et chaque jour j’en fais une nouvelle et salutaire expérience. Mais Jésus se plaît à me communiquer la science de se glorifier de ses infirmités. C’est une grande grâce que celle-là car, dans ces sentiments, se trouvent la paix et le repos du cœur. » (Lt à M.G. 1894)
On pourrait croire que se reconnaître petit et faible nous laisse passif, inerte, dans l’incapacité de changer. Après tout, je suis comme je suis. Les autres n’ont qu’à m’accepter tel que je suis ! Et bien non ! La confiance en Dieu n’efface pas l’effort. Mais, pas d’effort sans la grâce de Dieu. Ecoutons Thérèse nous dire : « Bien des âmes disent : Mais je n’ai pas la force d’accomplir tel sacrifice. Qu’elles fassent donc ce que j’ai fait : un grand effort. Le Bon Dieu ne refuse jamais une première grâce qui donne le courage d’agir ; après cela, le cœur se fortifie et l’on va de victoire en victoire. » (DE 312)
Cela nous montre bien que la confiance en Dieu ne supprime pas les petits pas que nous avons à faire mais ces pas ne sont pas posés à la force du poignet mais appuyés sur Dieu qui a dit : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. ». L’homme et Dieu marchent ensemble dans la confiance mutuelle.
Durant sa dernière maladie, elle reconnaît être heureuse de se sentir aussi imparfaite et d’avoir tant besoin de la miséricorde du Bon Dieu même au moment de la mort. Elle avait écrit à Sr Marie du Sacré Cœur : « Ce qui plaît au Bon Dieu c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde. Voilà mon seul trésor ! » (LT 197, r ; 17.09.1896)
Le 2 septembre 1897, année de sa mort, elle dit : « Quand on accepte humblement l’humiliation d’avoir été imparfaite, le Bon Dieu revient tout de suite. »
Dans ses derniers jours, alors qu’on lui demande ce qu’est la petite voie qu’elle veut enseigner, Thérèse répond : « C’est le chemin de la confiance et du total abandon. »
C’est ce chemin que Thérèse nous invite à parcourir quel que soit notre état de vie. A travers le quotidien, à travers les petits riens qui le tissent, Dieu nous invite à le rencontrer et à vivre unis à lui. Car, à la fin de notre vie, Dieu ne nous demandera pas ce que nous aurons fait mais, comment nous avons aimé. Car l’Amour renferme toutes les vocations, l’amour est tout, il embrasse tous les temps et tous les lieux. (Ms B, 3 v°)
Avec la petite Voie, la vie ordinaire est devenue le lieu de la sainteté possible.
Au Carmel, nous sommes, bien entendu, invitées à suivre la petite voie que Thérèse a enseignée au monde entier. Ce que nous vivons aujourd’hui, elle l’a vécu en son temps. Entre deux, le Concile Vatican II a apporté un nouveau souffle à la vie religieuse et un grand renouveau dans la manière de vivre la liturgie. Aussi, si vous lisez l’horaire que suivait Thérèse vous verrez qu’il est différent de celui que nous suivons aujourd’hui. Mais, les points principaux qui forment le charisme du Carmel sont restés semblables.
Comme pour tout, la forme extérieure n’est pas le plus important. C’est l’esprit avec lequel nous vivons, l’amour que nous mettons dans nos actes qui est important aux yeux de Dieu.
Nous vous invitons à suivre l’horaire d’une journée au Carmel du Pâquier en 2013 :
6h15 Oraison : les sœurs sont ensemble au Chœur pour une heure de prière silencieuse. C’est un moment d’intimité avec Jésus où l’on s’entretient avec lui comme avec un ami. Ces 2 heures de prière journalière sont parfois difficiles. Le temps peut sembler long. Pour Thérèse, ce fut souvent le cas.
Voici ce qu’elle nous confie : « J’ai passé dans la sécheresse ma vie religieuse tout entière. Dans cette impuissance à prier, l’Ecriture Sainte et l’Imitation viennent à mon secours ; en elles je trouve une nourriture solide et toute pure. Mais c’est par-dessus tout l’Evangile qui m’entretient durant mes oraisons ; en lui je trouve ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J’y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux. (Ms A 89 v°)
Avant d’être un dialogue de l’homme avec Dieu, la prière est un dialogue de Dieu avec l’homme. L’oraison est le lieu par excellence pour apprendre à écouter Dieu dans le silence.
7h15 Laudes : C’est la prière de louange de l’Eglise.
8h00 Messe
9h00 Petit déjeuner
9h15 Lecture spirituelle : Il est important de nourrir sa foi par l’étude, la lecture.
10h15 Travail. Un témoignage nous rapporte que « Thérèse ne pouvait supporter que l’on travaillât avec nonchalance en se disant : “Si c’est bien, si j’ai fini, tant mieux ; si c’est mal, si je n’ai pas fini, tant pis !” Elle voulait que nous mettions du cœur à notre ouvrage. »
En plus d’être une valeur monastique, le travail permet à la communauté de vivre, de payer ses impôts comme tout le monde. Au Carmel du Pâquier, notre principale activité est la fabrication de biscuits. D’autres travaux comme la décoration de bougie, la confection de crèches en jute, l’entretien du linge de sacristie, le jardin etc… permettent à la communauté de vivre.
12h00 Prière du Milieu du Jour suivi du repas
13h45 Travail
16h45 Vêpres : Prière d’intercession de l’Eglise suivie d’une heure d’oraison
18h05 Repas du soir
19h00 Temps de partage fraternel. Voici un petit témoignage des sœurs de Thérèse :
En récréation, elle avait une conversation si agréable, si spirituelle même, à l’occasion, si piquante, sans toutefois jamais être moqueuse, que c’était un charme de l’entendre. « Où donc est Sr Thérèse de l’Enfant Jésus ? » disait-on souvent quand elle tardait à paraître. Et si l’on répondait, par exemple, que c’était son tour de faire la vaisselle, on entendait soupirer parmi les jeunes et plus d’une ancienne y souscrivait : « Alors, nous n’allons pas rire aujourd’hui ! »
19h45 Complies
21h00 Office des lectures : Cette prière est composée de 3 psaumes et d’une lecture d’un passage de l’Écriture éclairée par un texte d’un Père de l’Eglise ou d’un théologien.
Toute la journée d’une carmélite se passe en silence afin de tendre vers la prière continuelle. Qu’est-ce que la prière continuelle ? Thérèse nous le dit très simplement : « On pense naturellement à quelqu’un qu’on aime. »
Voici un témoignage de sa sœur Agnès de Jésus (Pauline) : « On la vit à la sacristie, à la lingerie, au réfectoire, accomplir toujours sa tâche avec un grand esprit de foi et une attention constante à la Présence de Dieu, ne se laissant jamais distraire au milieu des occupations les plus absorbantes, ne laissant jamais échapper le moindre signe de dissipation. »
La prière de Thérèse était donc une intimité de tous les instants avec Jésus. Elle nous révèle que pour elle, la prière est un élan du cœur un simple regard jeté vers le ciel.