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L’orgue virtuose
L’influence qu’exerça la musique italienne sur les compositions de Georg Friedrich Haendel fut considérable. Comme beaucoup d’autres à son époque, le compositeur décida de couronner sa formation musicale par un voyage de quatre ans en Italie. C’est donc à Rome qu’« il caro Sassone », ainsi que le surnommaient affectueusement les Italiens, accéda à la notoriété grâce à ses concertos, ses cantates et sa musique religieuse. C’est aussi en Italie qu’il se lia d’amitié avec Arcangelo Corelli, l’un des plus célèbres compositeurs de son temps.
Haendel et Corelli composèrent d’ailleurs ensemble. C’est de l’une de ces séances de création commune que nous vient la célèbre anecdote suivante : lors d’une vive discussion, les deux musiciens se seraient accrochés sur l’exécution des points de prolongation des premier et quatrième mouvements de l’ouverture (alors de style français) de la pièce Il Trionfo del Tempo e del Disinganno. Poussé à bout, Haendel aurait alors violemment arraché le violon des mains de son ami pour lui démontrer comment ces points devaient être exécutés. Corelli, un homme infiniment bon et courtois, lui rétorqua alors simplement : « Ma, caro Sassone, questa musica è nel stile francese, di ch’io non m’intendo ! ». Haendel finit par céder et composa spécialement pour Corelli une nouvelle ouverture dans le style italien.
Dans ce programme, La Divina Armonia joue en parallèle les œuvres des deux grands compositeurs. Deux des plus célèbres Concerti grossi de l’Opus 6 de Corelli sont combinés à trois concertos pour orgue de l’Opus 7 de Haendel, où l’influence italienne est omniprésente.
Aujourd’hui, nous voyons surtout en Haendel le compositeur qui a introduit l’opéra italien en Angleterre, mais aussi le concepteur de l’oratorio anglais. Pourtant, durant sa vie, il était surtout connu pour ses talents d’organiste et de claveciniste hors pair. Ce n’est pas pour rien qu’il est considéré comme le père du concert pour orgue en tant que genre musical à part entière. Selon le compositeur Johann Mattheson (1681-1764), son talent ne pouvait être comparé qu’à celui de Jean-Sébastien Bach. Malheureusement pour nous, la virtuosité de Haendel reposait essentiellement sur l’improvisation, si bien que celui-ci ne coucha que peu de ses compositions sur le papier.
Sir John Hawkins, historien de la musique, décrivit à l’époque le jeu du compositeur allemand (Haendel était originaire de Halle) en ces mots : « …un toucher fin et délicat, des doigts qui volent et la restitution immédiate des traits les plus difficiles servent à l’éloge des artistes inférieurs, cela ne se rencontrait pas chez Haendel, dont les qualités étaient d’un genre bien supérieur : la stupéfiante maîtrise de son instrument, la plénitude de son harmonie, la grandeur et la dignité de son style, son imagination foisonnante et la fertilité de son invention étaient des vertus qui avaient absorbé toutes les réalisations intérieures. » (Sir John Hawkins : General History of the Science and Practice of Music. Londres, 1776).
Haendel jouait ses concertos pour orgue entre les actes de ses oratorios ; c’était une manière de présenter ses nouvelles compositions au public. Il le faisait aussi pour compenser l’absence, dans ces oratorios, de virtuosité vocale des chanteurs italiens, une caractéristique propre aux opéras de l’époque. Il interprétait vraisemblablement ses concertos pour orgue aux côtés d’un orchestre dont la présence était de toute façon requise pour l’oratorio, et improvisait ensuite ses propres solos. Les pièces pour orgue publiées ne formeraient ainsi qu’un infime fragment de ses exécutions. De nos jours, les organistes sont donc invités à improviser en grande partie leurs solos. Lorsque Haendel arriva à la maturité et que sa vue déclina, l’improvisation se fit encore plus présente dans ses concertos. Nous savons qu’il continua à jouer de la sorte jusqu’en 1759, année de sa disparition. Cela se ressent dans ses derniers opus, notamment le n° 7, publié juste avant sa mort.
Charles Burney, historien de la musique du 18ème siècle, écrivit à son sujet : « A la fin de sa vie, il avait choisi de se fier bien davantage à sa force créative qu’à sa mémoire. Il ne donnait à l’ensemble qu’un schéma ou les ritornelli de chaque mouvement. Il jouait lui-même toutes les parties solistes ex tempore (en improvisant), tandis que les autres instruments le laissaient poursuivre ad libitum (à volonté). Ces derniers attendaient le signal du trille avant de jouer les parties pour orchestre indiquées dans leurs partitions. »
Le grand défi qui se pose pour les exécutants de notre époque est de trouver le juste équilibre entre créativité et respect de la partition. En de nombreux endroits de l’Opus 7, apparaît l’expression laconique organo ad libitum (orgue à volonté), exigeant de l’organiste qu’il mette sa propre créativité à l’épreuve. L’interprète s’expose alors d’emblée au risque de s’éloigner des caractéristiques stylistiques de ces sublimes parties pour orchestre.
L’objectif ultime d’un musicien comme Lorenzo Ghielmi est de faire en sorte que le public ne remarque pas la différence entre ses improvisations et les parties composées par Haendel. Un tel niveau exige énormément d’entraînement et une étude approfondie des œuvres du compositeur.
La combinaison de la musique de Haendel et de celle de Corelli sert cet objectif, car le compositeur italien représentait véritablement une source d’inspiration pour la musique instrumentale de l’Allemand. Avec leur alternance de solos et tutti, les concerti grossi de Corelli constituent le modèle sur lequel Haendel a construit ses concertos pour orgue, où cet instrument occupe la place de concertino.
D’après Andrea Braun, Marc Vanscheeuwijck et Lorenzo Ghielmi
La Divina Armonia, Milano
L’ensemble Divina Armonia a été fondé en 2005 par Lorenzo Ghielmi.
Chaque membre est au bénéfice d’une longue et solide expérience dans le domaine de la musique baroque et travaille avec enthousiasme à la création de quelque chose de nouveau et d’unique.
Invité régulier de grands festivals italiens et européens (Soirées musicales à Milan, Bozart à Bruxelles, Les Arts Renaissants à Toulouse, Bach-Gesellschaft à Salzbourg, Festival international de Kirchenmusik d’Oslo, …), l’ensemble a effectué plusieurs tournées au Japon.
Il a réalisé de nombreux enregistrements pour le label belge Passacaille. Ses CDs des concertos pour orgue et orchestre de Haendel et de Haydn ont été couronnés de nombreux prix prestigieux (citons les Diapason d’Or, la reconnaissance CD du mois du magazine allemand Toccata et du magazine italien Amadeus). L’ensemble a collaboré avec le Toelzerknabenchor dans un programme entièrement consacré à Haydn, ainsi qu’avec la Salzburg Bach Gesellschaft.
En 2009, il a enregistré la première représentation moderne de la Passio secundum Joannem (Naples, 1744) du compositeur Francesco Feo. Récemment, il a ouvert le fameux Festival de musique ancienne d’Utrecht.
Lorenzo Ghielmi, orgue et direction
Lorenzo Ghielmi a consacré de nombreuses années à l’étude et à l’interprétation de la musique de la Renaissance et du Baroque comme organiste, claveciniste et chef d’orchestre.
Il donne des concerts dans toute l’Europe, au Japon et en Amérique, et réalise de nombreux enregistrements tant pour la radio (BBC, WDR, MDR, Radio France, NHK) que pour le disque. Sa vaste discographie fait référence, avec notamment des enregistrements d’œuvre de Bruhns, Bach, Haendel et bien d’autres. Ses concertos de Haydn pour orgue et orchestre ont reçu un Diapason d’or.
Lorenzo Ghielmi enseigne l’orgue, le clavecin et la musique d’ensemble à la Civica Scuola di Musica di Milano. De 2006 à 2015, il a été professeur d’orgue à la Schola Cantorum Basiliensis de Bâle. Organiste de l’orgue Ahrend de la Basilique San Simpliciano, à Milan, il y a interprété l’intégrale des œuvres pour orgue de Jean-Sébastien Bach.
Membre de nombreux jurys de concours internationaux d’orgue (Toulouse, Chartres, Tokyo, Bruges, Freiberg, Maastricht, Lausanne, Nuremberg), il donne des conférences et des master classes spécialisées dans de nombreuses institutions musicales.