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Lu par Francis Richard.
Amour et escrime: l'écrivaine Laure Mi Hyun Croset ose une association qui n'a rien d'évident avec "S'escrimer à l'aimer". En apparence du moins... Ce tout petit livre, présenté comme un microroman, a les allures d'une novella construite à la manière d'une partie d'escrime, tendre guerre où chacun avance ses arguments tour à tour. "En garde!", "Allez!": tels sont les virages d'une intrigue qui souligne les solitudes d'une époque, la nôtre, qui privilégie l'individualisme jusqu'à l'excès.
L'histoire est classique: une femme dans la trentaine publie une annonce dans un journal qui pourrait être "Le Nouvel Observateur" pour dire qu'elle cherche une correspondance. "Et plus si entente", selon l'expression consacrée. En somme, ça commence un peu comme "Les Tribulations de Tiffany Trott" d'Isabel Wolff... Heureusement, "S'escrimer à l'aimer" fonctionne tout autrement, évitant le défilé ennuyeux des insupportables et des caricaturaux: ce jeu ne dure que deux ou trois paragraphes, juste de quoi mettre le lecteur en bouche.
Très vite, en effet, tout se concentre sur la relation privilégiée entre deux correspondants: Louise, celle qui a écrit l'annonce, et Pierre, son épistolier. On ne saura leurs prénoms qu'en fin de roman, comme s'il fallait, en la nommant enfin au terme du livre, rendre unique une histoire sans doute courante. Terme à la fois tragique et ouvert vers le meilleur: il y est question d'un enterrement, et aussi de la soeur de Pierre, qui a vécu dans son intimité les sentiments de son frère envers Louise. Jusqu'à les faire siens? La porte reste grande ouverte...
La romancière accroche son lecteur en développant un crescendo appuyé dans les sentiments que Louise éprouve à l'attention de son épistolier. Il y a du génie dans la manière de l'agencer: alors qu'au départ, le lecteur a l'impression d'une communication classique entre deux âmes éprises d'une culture désincarnée, voilà que le sport s'en mêle. Le sport, c'est le corps en action, et l'écrivaine montre ce que cela peut avoir de fort et de charnel, d'un point de vue visuel certes (des photos circulent entre les correspondants), mais aussi lorsque l'on pense aux autres sens: Pierre va jusqu'à envoyer des vêtements de sportifs, empreints de la sueur de ceux qui les ont portés. De son côté, Louise est obligée par son épistolier de sortir de sa zone de confort, de s'intéresser au sport, d'y voir autre chose qu'un traumatisme d'enfance.
Mieux: l'écrivaine voit le sentiment amoureux comme une addiction, et prête à une femme une dépendance similaire à celle qu'un homme peut avoir pour la pornographie: après une phase initiale de rejet, il en faut toujours plus. On en arrive ainsi à un sommet d'érotisme qui flirte avec l'excès, qui n'est pas tout à fait exempt d'ironie, mais reste crédible jusqu'au bout. On y croit parce que le style, aussi sensible que le geste d'un bon chef d'orchestre, est généralement sobre et simple, ce qui donne au moindre éclat, au moindre mot familier, à la ponctuation même, un poids considérable. En une tendre guerre, les deux épistoliers se placent, se mettent en garde; et si l'écrivaine était l'ultime stratège du duel?
Peu de pages, en effet, et peu d'effets pour un résultat maximal: en présentant l'approche amoureuse comme un match d'escrime, "S'escrimer à l'aimer" fait mouche à tout coup, quitte à tuer: en littérature, on ne joue jamais à fleurets mouchetés et on ne saurait s'arrêter au premier sang. Il est permis de considérer que c'est à ce prix aussi que le match entre Louise et Pierre n'a pas de gagnant attendu. Enfin, le fait que ces deux correspondants ne se rencontreront jamais physiquement exacerbe la force de ce petit livre aux allures discrètes, mené avec l'extrême finesse d'une auteure d'une habileté supérieure.
Laure Mi Hyun Croset, S'escrimer à l'aimer, Lausanne, BSN Press, 2017.