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1658
Hubert Ancelin, L'Amant ressuscité
Paris, Sommaville, 1658
Episode galant sur scène
La scène galante suivante se déroule entre deux interprètes d'un ballet. Certains décors de la scène sont ainsi exploités par l'intrigue :
Enfin un jour que je revenais dans la campagne, j’ouïs parler de lui dans une compagnie où l’on admirait sa disposition à bien danser et j’appris qu’on l’avait choisi pour un ballet d’Ariane qu’on devait danser un jour de Carnaval. Comme on savait que j’aimais fort la danse, on me pria d’être de la partie. On me loua le sujet du ballet, la beauté des airs, l’invention des machines et le mérite de toutes les personnes qui en étaient. Il n’était pas besoin de tant de choses pour me persuader d’en être ; c’était assez de me parler de Filaste pour me faire consentir que je danserai.
Le lendemain, on s’assembla chez une dame de condition, où l’on donna à chacun son personnage. Je ne remarquai point ce que devaient faire les autres, je pensai seulement à Filaste et à moi. On me choisit pour Ariane et Filaste pour Bacchus. Je fus ravie de ce que nous danserions ensemble et que, dans une représentation de théâtre, je lui devrais encore une fois la vie. Je ne sais si vous n’avez jamais lu dans les Métamorphoses d’Ovide que Thésée se trouva par hasard au nombre des sept gentilhommes d’Athènes qui devaient être dévorés dans le labyrinthe par le monstre Minotaure ; qu’Ariane fille de Minos l’aima ; qu’elle lui enseigna le moyen de tuer le monstre et de se sauver avec un peloton de fil ; qu’il se servit heureusement de l’invention et qu’après l’avoir enlevée de son consentement, il la mena jusqu’en l’île de Die, où il l’abandonna seule dans le rivage, sans autre compagnie que celle de ses larmes. Bacchus la trouva si affligée qu’il en fut touché de compassion et si belle qu’il en devint éperdument amoureux et, l’ayant secourue, il la prit pour sa femme, porta dans le ciel la couronne qu’elle avait sur la tête et changea tous ses fleurons en autant d’étoiles. Voilà en peu de mots le sujet de ce grand procédé si étrange.
Deux mois se passèrent de cette sorte sans qu’il me parlât jamais. Le Prince arriva : toutes choses se trouvèrent prêtes, l’on dansa devant lui et il admira nos danseurs. Les machines réussirent comme on l’avait espéré, la musique fut belle et les habits fort riches. Nous dansâmes sans masque, parce que le prince le voulut ainsi. Je ne vous dirai point toutes les particularités du ballet parce que j’ai à vous entretenir de choses plus importantes. Sur la fin du ballet, nous étions Filaste et moi dans une petite grotte qui fit admirer l’adresse de l’ingénieur. Nous regardions de là danser deux satyres chargés de bouteilles qui faisaient des postures à faire rire tout le monde, hormis le seul Filaste qui avait une mélancolie que rien ne pouvait divertir. Je jetai la vue sur lui qui, s’apercevant que je le regardais avec des yeux assez doux, crut par un second regard encore plus favorable que le premier, que je l’invitais à rompre le silence qu’il avait observé si longtemps. […] Après que je me fus bien impatientée, on finit le ballet et le prince s’approcha de nous pour faire un compliment aux dames qui dirent mille choses galantes pendant que je rêvais à ce qui m’était arrivé. On commençait à louer Filaste de ce qu’il avait bien dansé, quand je le vis approcher de moi l’épée à la main, tout furieux et tout couvert de sang […] Tout le monde sollicita contre Filaste, jusques à mes parents qui ne pouvaient pas faire moins, puisqu’on fit courir le bruit qu’en descendant de derrière le théâtre, il avait fait confidence à un de ses amis de ce qui s’était passé entre nous deux dans la grotte et s’était vanté d’avoir tiré de moi quelques parole un peu trop avantageuses pour lui.
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