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Il y a vingt ans, j'écrivis un mémoire universitaire sur J. R. R. Tolkien appelé Visions du déclin, et à cette fin j'avais lu les travaux critiques les plus importants sur son œuvre. Celui qui m'intéressa le plus avait été écrit par T. A. Shippey. Il montrait que Tolkien s'était beaucoup appuyé sur la littérature latine médiévale, notamment lorsqu'elle avait été écrite par des Germains, et aussi, naturellement, sur la littérature anglaise et islandaise médiévale. Il citait notamment Saxo Grammaticus, auteur, au treizième siècle, d'une Gesta Danorum, chronique latine des anciens Danois qui s'appuie fréquemment sur d'anciens textes écrits en danois, aujourd'hui perdus. Saxo était prêtre chrétien, et il ne restituait qu'avec circonspection les traditions mythologiques anciennes. Mais il évoque Thor, Odin, Balder, Loki. J'ai en effet lu les neuf premiers livres de ce noble ouvrage, ceux dont on trouve facilement une traduction, et qui s'appuient justement sur d'anciens textes, poèmes ou récits.
Le latin de Saxo est assez difficile, et je n'ai pas pu aller au-delà sans traduction: la lecture était éprouvante.
Mais j'ai été surpris de trouver là la probable origine de beaucoup d'éléments présents chez Tolkien, car les commentateurs n'en ont pas tant parlé. On citait par exemple pour le nom de Gandalf une saga islandaise dans laquelle il désignait un nain; or, il est présent aussi dans la Gesta de Saxo - où il désigne un homme. Mieux encore, le nom de Frodo s'y trouve également, sous la forme archaïque Frotho, et il désigne un roi légendaire danois. Enfin les temps mythiques de la Gesta s'achèvent avec un destin tragique pour toute une fratrie appartenant à la lignée royale; or, cela rappelle éminemment le Silmarillion, qui raconte justement la fin d'une fratrie de demi-dieux, fatale conséquence d'un mauvais pacte. Tolkien avait fait, d'anciens hommes, des immortels vivant sur Terre, pensant, sans doute, que, derrière la chronique de Saxo, apparemment historique, se trouvait de la mythologie. L'écrivain danois, de fait, humanisait les dieux - faisant d'eux, notamment, des sorciers.
Odin erre dans ses écrits avec un bâton et un manteau, comme Gandalf. Il est borgne, néanmoins. Mais il instruit les hommes, leur apprend des techniques de combat en leur parlant dans leurs rêves. Il les trompe, aussi, comme les dieux de l'Olympe chez Sénèque, soutenant volontiers des partis opposés au sein d'une même bataille. La conception est assez crépusculaire. Pour cela Tolkien n'a pas suivi Saxo. Il était chrétien.
Shippey en parle peu, sans doute parce qu'il n'a pas lu Saxo. Il n'en évoque pas moins une traduction anglaise éditée à la fin du dix-neuvième siècle - assez nécessaire, je pense, pour appréhender le latin ardu de Saxo, même pour quelqu'un qui, comme Tolkien, connaissait bien la langue de Virgile.
Remarquons que selon le digne chroniqueur, l'Angleterre a fait partie de l'empire danois. Tolkien a pu penser que la mythologie anglaise dont il rêvait était essentiellement danoise. D'ailleurs Beowulf, le célèbre poème anglais médiéval, évoque aussi les grands personnages évoqués par Saxo.
Cela dit, Tolkien affirmait que l'important était ce que lui avait fait de ces traditions, non ce qu'il en avait tiré. On le mesure toutefois en les appréhendant: il faut l'avouer.