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Un art du rêve
La musique mécanique
par Vincent Arlettaz
Patrimoine helvétique s'il en est, la musique mécanique fascine depuis toujours jeunes et moins jeunes. Longtemps, elle fut le seul moyen d'enregistrer et de reproduire à l'identique mélodies et harmonies. Aujourd'hui, ne luttant plus contre la concurrence de la haute-fidélité ou des ordinateurs, elle est libre de déployer tout le charme de son indéniable poésie. Petite pause rêveuse dans un monde de machines étourdissantes...
L'origine des automates musicaux remonte, sinon à la nuit des temps, du moins à la plus haute antiquité: au IIIe siècle avant notre ère déjà, un savant grec d'Alexandrie, du nom de Ctésibos, inventeur par ailleurs de l'orgue hydraulique, s'était illustré en créant de multiples et ingénieux mécanismes, mettant en scène des oiseaux factices chantant au bord de fontaines, ou encore des statues de héros jouant de la trompette à l'entrée d'un temple. Il ne reste rien de ces créations, qui apparemment n'avaient pas encore recours au procédé universellement utilisé par les automates depuis le Moyen Âge, et rendu populaire par la boîte à musique: un cylindre garni de pointes, ou «goupilles». Ce dernier est décrit pour la première fois au IXe siècle de notre ère, à Bagdad; il est alors appliqué à boucher et déboucher alternativement les trous d'une flûte. Ce n'est qu'au début du XIVe siècle qu'il fait son apparition en Occident, plus précisément dans les tours des beffrois flamands, où il actionne les cloches selon un programme musical préétabli. Il fut ensuite appliqué aux orgues, permettant dès la Renaissance de remplacer un instrumentiste défaillant ou simplement trop onéreux.
Se développant notamment en Italie et en Allemagne aux XVIe et XVIIe siècles, les automates musicaux seront étudiés de près par le jésuite Athanasius Kircher, vers 1750. Mais c'est encore au XVIIIe siècle qu'ils parviendront à leur âge d'or: le point de départ peut être fixé à la publication, en 1738, du mémoire de Jacques de Vaucanson sur Le mécanisme du flûteur automate. Un peu plus tard, l'art de transcrire les morceaux sur cylindre sera traité de manière détaillée par le Père Engramelle (Tonotechnie, 1775). Un horloger de La Chaux-de-Fonds, Pierre Jaquet-Droz, met au point le mécanisme des oiseaux chanteurs vers 1780. De grands compositeurs écrivent pour l'orgue mécanique, notamment Mozart et Haydn pour la fameuse Flötenuhr -- qui malgré son nom n'est pas véritablement une horloge. Quant aux montres, on y insère volontiers des «timbres», c'est-à-dire des cloches miniatures, emboîtées les unes dans les autres comme des coupelles. Ce qui prend trop de place cependant; et en 1796, un horloger genevois, Antoine Favre, imagine d'y installer des lamelles vibrantes; quelques années plus tard, à l'initiative de François Lecoultre, du Brassus, ces lames seront réunies en forme de peigne, ou «clavier»: c'est le principe même de la boîte à musique, qui va bientôt s'épanouir à Sainte-Croix dans le Jura vaudois, et qui reste à ce jour l'instrument de musique mécanique le plus populaire de tous les temps. Plus tard, d'autres systèmes, pneumatiques, électriques et enfin électroniques, entreront en jeu, augmentant sans cesse les performances des systèmes de reproduction sonore -- mais peut-être pas toujours leur potentiel émotionnel. Avec l'avancement du XXe siècle, nous nous éloignons donc de plus en plus du domaine de la musique mécanique au sens strict du terme. Cette dernière a incontestablement pour apogée cette période de la fin du XIXe siècle, et pour capitale Sainte-Croix, petite bourgade du Jura vaudois..
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(page mise à jour le 14 décembre 2018)