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02/06/2011
L'archipel d'un juste
La mémoire tragique du XXe siècle est revivifiée, à travers la figure lumineuse d’Alexandre Soljenitsyne, par une exposition et un livre admirables.
On voit d’abord quelques objets que la lumière arrache aux ténèbres : un chapelet de perles de verre, une boîte de gaufres fourrées, une paire de vieux ciseaux, un baromètre, une veste de coton molletonné, une liasse de feuilles couvertes d’une écriture minuscule, un morceau de pain sec…
Les ténèbres seraient celle du XXe siècle, et ces objets raconteraient l’histoire d’un porteur de lumière de cette tragique époque, du nom d’Alexandre Soljenitsyne.
Ces objets surgissent de la pénombre veloutée lorsqu’on s’approche des vitrines de l’exposition consacrée à Soljenitsyne dans la salle souterraine magiquement appareillée de la Fondation Bodmer, qui fait que la lumière se fasse mieux révélatrice !
Le chapelet raconte l’histoire d’un jeune officier soviétique dont quelques propos imprudents, dans une lettre à un compère, lui ont valu huit ans de bagne, de 1954 à 1953, année de la mort de Staline. Huit ans durant lesquels, faute de rien pouvoir écrire, il composa mentalement un poème de 60.000 vers qu’il se rappelait en égrenant son rosaire. La veste de molleton, frappée du matricule Chtch 262 est celle que le « zek » (appellation russe d’un détenu) Soljenitsyne portait au camp. La liasse est celle du manuscrit original de L’Archipel du goulag, retrouvé intact après être resté enterré vingt ans durant. Les ciseaux et le baromètre ont fait partie des objets « fétiches » de l’écrivain. La boîte de gaufres fourrées, dissimulant un exemplaire de L’Archipel du goulag, rappelle les précautions qu’un lecteur devait prendre en Union soviétique pour conserver un livre proscrit. Le morceau de pain, relique d’un camp, fut emporté par Soljenitsyne le jour de son expulsion d’URSS, en février 1974.
Ces quelques objets, et bien d’autres, de nombreux documents personnels, des manuscrits jamais exposés, des lettres, des feuillets volants, des tapuscrits, des livres, des coupures de presse, des photos significatives constituent la part ici émergée d’un immense corpus d’archives resté à Moscou sous la garde avisée de Natalia Soljenitsyne, veuve de l’écrivain disparu en 2008. La présence de cette bonne fée, mère de trois fils dignes de leur paternel, est particulièrement visible dans les corrections successives des feuillets préparatoires de La Roue rouge, deuxième grand massif de l’œuvre avec L’Archipel du goulag, dont les 10 volumes représentent environ 6000 pages. Dactylographiant la monumentale polyphonie historique, la veuve de l’écrivain ne cessait de l’annoter et d’y porter des questions, auxquelles Soljenitsyne répondait selon un code précis, chaque aller-retour pouvant se répéter jusqu’à sept fois ! Ainsi la totalité du tapuscrit aura-t-elle compté environ 30.000 pages. Or cette collaboration a inspiré, de toute évidence, l’esprit même de cette exposition, sous la direction supérieurement avisée de Georges Nivat, grand connaisseur de l’œuvre et ami de l’écrivain.
Dans son introduction au catalogue de l’exposition (lire encadré), Charles Méla, directeur de la Fondation Martin Bodmer, rend un très bel hommage à un homme qui a affronté successivement le cancer et un pouvoir totalitaire, dont l’œuvre «mérite d’incarner l’histoire de tout un siècle, qu’il convient d’appeler « le siècle de Soljenitsyne », comme il y eut le siècle de Voltaire…
Un « porteur de lumière »
« L’homme est parfait ! », s’exclame Alexandre Soljenitsyne dans la forêt moscovite où l’interroge le cinéaste russe Alexandre Sokourov, au fil de ses remarquables Conversations avec Soljenitsyne. Or quel écrivain, au XXe siècle, aura mieux vu et décrit l’imperfection humaine ? C’est tout le paradoxe de la vie et de l’œuvre de ce nouveau Dante du XXe siècle, furieux témoin des enfers et radieux lutteur, prophète fulminant et merveilleux témoin des « invisibles » qui ont souffert par millions sans voix pour le dire, mais aussi chantre de la simple vie, poète limpide de l’harmonie. Rien pour autant de l’hagiographie aveugle ou convenue dans l’ouvrage tenant lieu de catalogue à l’exposition, intitulé Le courage d’écrire et constituant une somme documentaire exceptionnelle, tant par la qualité des textes que par la richesse des images.
Après une introduction très éclairante de Georges Nivat, qui rappelle (notamment) le dessein et la réalisation complexes de l’immense polyphonie de La Roue rouge, aux sources de la tragédie russe, c’est tout un siècle que nous parcourons à travers la guerre et le bagne, les exils successifs en Suisse et aux Etats-Unis, dans le bruit du monde et la studieuse harmonie familiale. Des premiers chefs-d’œuvre (Une journeé d’Ivan Denissovitch et La Maison de Matriona) qui le firent connaître dans le monde entier dès 1962, au Nobel de littérature, en 1970, le grand écrivain russe aura incarné, plus qu’aucun autre en son siècle, l’honneur de la littérature.
Cologny, Fondation Martin Bodmer. Exposition Soljenitsyne, Le courage d’écrire, jusqu’au 16 octobre. Du mardi au dimanche, de 14h. à 18h. www.fondationbodmer.org.
Alexandre Soljenitsyne, le courage d’écrire, sous la direction de Georges Nivat. Editions des Syrtes, 527p.
Alexandre Sokourov. Conversations avec Soljenitsyne. Disponible en DVD.