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Adoncques, causons !
Nul ne nous ayant sollicité de donner notre avis sur ce débat fondamental, et nul n'attendant qu'on le donne pour savoir quoi penser de ce dont on débat, on s'empresse de le donner, cet avis. En prenant soin toutefois de tenter de le formuler en remontant aux sources de la langue française moderne, quelque part et quelque temps entre Rabelais et Montaigne, avant que la funeste Académie française n'y mette son grain de testostérone.
Adoncques, causons ! Nous comprenne qui pourra ou voudra, et nous corrige qui s'y plaira.
La langue n'est pas norme, mais branloire pérenne et multiple
La langue françoise, comme toute langue et quoi que l'on en cuide, n'appartient à personne -non pas, voire surtout pas, à l'Académie françoise. Elle n'est que branloire pérenne, multiple. Elle branle dans le temps et l'espace, et sa constance même n'est qu'un branle plus calme. On ne la parle ni ne l'écrit plus de même qu'au temps de sa naissance en sa forme moderne, et asteure on ne la parle ni ne l'écrit pas de même et à Genève et à Paris, pas de même et à Paris et à Marseille, pas de même et en France et en Belgique, pas de même et en Europe et en Afrique, pas de même et dans la haute bourgeoisie et dans la plèbe. Le françois du quai Conti n'est que le françois du quai Conti, pas celui de la Goutte d'Or. On dit encor céans et en Belgique septante et nonante, non soixante-dix ou quatre-vingt dix comme meshui à dix lieues, frontière passée pour la France, et on dit ici quatre-vingt comme en France, et non huitante comme à dix lieues Versoix passée pour Vaud. Le françois appartient à toutes celles et tous ceux qui en usent, de quelque manière qu'ils et elles en usent, et leurs pratiques sont équables en la langue. Nous sommes hoirs de la langue passée et de ses règles, ains ne nous emprisonnent pas : la langue qui est nôtre n'est pas une norme, mais une pratique, résultant de déterminants historiques, géographiques, sociaux, dont elle ingère les signes...
On nous baille que l'écriture dite inclusive heudrit la langue françoise. C'est triquenique. L'écriture inclusive du françois n'en est qu'une parmi d'autres, dont l'écriture phonétique et l'écriture braille. Et elle n'est pas si récente qu'on la croit : il y a trente ans, les offres d'emploi des gazettes genevoises usaient déjà d'une écriture inclusive. Ainsi, le dernier numéro de "La Suisse", le treizième jour de mars MCMXCIV en le grégorien calendrier, des employeurs cherchaient des "polisseurs(euses) sur or", des "infirmier(ères)s", des "employé(e)s de banque"... on avait alors usage de parenthèse, on use ci-après de points, comme on admet des accents sur les majuscules quand naguère on ne les y plaçait pas, qu'est-ce que ces clins changent? doit-on du françois démouvoir toute innovation ? L'usage, oral ou écrit, d'une langue est décombré. En impropérer une forme ou la forclure tient des mêmes bobulaires et ce serait abusion que s'y livrer. En recommander une forme, en revanche, est une constante de l'histoire même de cette langue.
Le françois est langue officielle de la République et de la Commune de Genève, mais quel françois ? Onques n'écrit ni ne ponctue ni ne prononce le françois aujourd'hui comme au temps de Montaigne, Calvin ou Castellion, lorsque sous leur plume naît le françois moderne. En doit-on guémanter, conclure que la langue nôtre est débiffée, qu'il nous la faudrait rappointer plutôt qu'en ramenter ? Ce serait fallace. Jaçoit que Genève fut l'une des villes d'Europe les plus tôt, les plus vite et les plus massivement alphabétisée, et qu'elle le fut en françois d'Ile de France quant et quant avait encor son propre parler arpitan comme le Cé què l'ainô, ou françois distinct de celui de France, en quoi Maîtres Calvin ou Bèze leur prêchaient et en quoi fidèles entonnaient en Temple les psaumes de Marot. Jusqu'au début du XIXe siècle, il n'est en quelque façon de région, de petit pays, de ville, de villette, de village, de hameau, qui n'avait, et parfois en garde encore trace et usage, son patois distinct du françois de norme. Ainsi est-ce piperie que faire accroire qu'il n'y a de bon françois que celui du quai Conti. Le françois de France, dans toutes ses variantes, n'est plus qu'une forme minoritaire de la langue françoise telle qu'elle parlée et écrite dans la francophonie : il y a désormais plus de francophones en Afrique qu'en Europe -et ils ne parlent pas le même françois que celui que pétrifie l'Académie parisienne...
Outre plus, tel usage de la langue qu'on ait en quelque lieu et quelque temps est toujours déterminé par le contexte social de ce lieu et de ce temps, et la primature du masculin dans la langue françoise ne nous vient que de trois siècles, quand la langue est millénaire; ainsi, que le genre masculin soit devenu universel, à la fois masculin et neutre, et qu'on le dise "générique", est novation fort récente, à la placer dans l'histoire de la langue (cette novation nous vient du XVIIe siècle quand la langue nous vient du IXe), et non plus étrangère à l'usage habituel que peut l'être l'écriture épicène ou inclusive de notre temps. Et c'est novation masculine : ce sont des hommes qui firent de la langue française une langue où triomphe le genre masculin, érigé universel, "générique", quand le genre féminin aurait pu tout aussi bien l'être, et pourrait le redevenir. Christine de Pizan, à l'aube du XVe siècle, ne nous parlait-elle pas de "prophettes", de "chevalereuse" et de "poette" comme désormais l'on peut parler d'auteure et de metteure ou de metteuse en scène. ? Naguère, l'Académie françoise proscrivit l'usage de donner noms féminins de métiers, fonctions, rôles que femmes exerçaient et que potentats ne voulaient plus qu'elles exerçassent, ains était pourtant usage et du temps et du peuple d'alors, et ce fut contrainte qu'imposer que l'on en déconfortât au prétexte, d'idéologie et non de grammaire, que le genre masculin serait plus noble que le féminin puisque le mâle serait plus noble que la femelle, sans que l'on nous baille précisément, ce qui sans doute vaut mieux à nos pudeurs, le lieu du corps mâle où gît cette noblesse... Telle écriture épicène ou inclusive ne serait pas féminisation de la langue, mais retour à une langue n'étant pas obstinément masculine : la langue française n'est pas condamnée à l'être, rien n'y contraignant, de ce seulement une norme arbitraire, à ce qu'y prévale un genre sur l'autre - en français hommes et femmes peuvent ensemble être belles comme beaux, et nous pourrions sous l'averse dire que cela pleut aussi bien qu'il pleut.
Le Grand Conseil de la République a adopté, une décade après les Ides de mars, un projet de loi promouvant le langage épicène, ce que la Ville fait depuis 2013. Certes, le Grand Conseil a aussi adopté un amendement proscrivant l'écriture dite "inclusive", mais ce n'était, ce nous semble, pas opposition de principe mais souci des obstacles que cette écriture imposerait à la lecture; or toute écriture contient des obstacles à sa lecture : ainsi d'aucuns rechignent à celle de textes imprimés du XVIIIe siècle où la police de la lettre "f" ressemble par trop à celle de la lettre "s"... et d'autres s'étonnent que Montaigne usât des deux points (:) là où nous usons du point-virgule (;), et bien de nos jouvenceaux ne lisent ni n'écrivent plus sans malaisance la graphie cursive...
Cependant nous ne pouvons mettre à nonchaloir les inquiétudes et riottes de parts de la population de la Cité, quand en icelle sourdent et noise et ribaines que suscitent les novations qu'apporte à l'écriture du françois celle dite "inclusive" et les recommandations de la promouvoir par l'adoption de son usage; et même, nous nous compassionnons fort tendrement des afflictions que ces recommandations provoquent, lors même qu'elle ne sont que recommandations et fort souples, laissant loisible de choisir entre la reformulation, le doublet, le point median... cela fera usage commun de la société ou ne le fera pas, c'est elle et le peuple qui la forme qui en décidera, comme il s'est résolu au masculin universel, pas moins idéologique que le féminin universel, le neutre ou l'épicène.
Parainsi, il n'est peut-être de remède à cette inquiétude que nous doter des instruments et instances de notre for, adonnés à semondre à tel ou tel usage de notre langue, favorir telle ou telle forme d'icelui, et à conforter l'administration et les conseils de la Cité à respecter les formes et usages selon la discipline ainsi recommandée, afin que de son seul franc vouloir le peuple les adoptât, sans qu'ordre lui en soit donné ni que de sanctions en soit menacé s'il s'y insoumettait mais qu'il soit déchargé de la peine de l'apprendre. Pour cela, il conviendrait sans doute de doter République et Commune d'une Académie Genevoise, enchargée de formaliser leur langue officielle et de leurs institutions, à partir de l'usage qu'en fondèrent Messires Jean Calvin, dans la version françoise de son Institution de la Religion Chrétienne, et Sebastien Castellion, dans sa traduction françoise de la Sainte Bible; puis après, de doter cette Académie d'une Congrégation pour la Doctrine de la Langue tel qu'établie par l'Académie, et de charger ladite Congrégation d'édicter le Bon Usage céans de ladite langue et le faire asavoir si qu'à l'aventure il devînt pratique commune; et à la parfin, de mandater Bureaux et services de nos Conseils pour émender et réécrire sans recours possible, avant transmission au Conseil et au public, toutes les propositions émanant de leurs membres, tant celles et ceux des Octante et des Cent que celles et ceux des Cinq et des Sept qui ne respecteraient pas meshui le Bon Usage tel qu'établi par la Congrégation si qu'il leur devînt pratique constante, de leur seul franc vouloir.
Ainsi la Parvulissime République et sa Commune proclameraient-elles à la face du monde dont elles sont centre et capitale que la langue n'est pas norme, mais invention sans cesse renouvelée.