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Je ne sais si c’est un très bon choix de m’avoir demandé d’ouvrir les débats, parce que je suis d’accord avec presque tout ce qu’a dit Jeanne Hersch hier soir. Il aurait peut-être mieux valu commencer par une provocation, mais peut-être celle-ci viendra-t-elle plus tard, après moi.
Nous avons entendu, hier soir, une très belle leçon de modération philosophique, dont on pourrait tirer également — je pense que l’auteur le pensait ainsi — des leçons de modération politique, leçon dont un des éléments importants était la notion de limite devenue centrale au xxe siècle, dans tous les domaines. Je voudrais, d’abord, souligner l’importance de cette notion de limitation d’un pouvoir par d’autres. J’ai aussi relevé, dans cette leçon, une distinction qui, en général, amuse l’auditoire quand on la cite, à savoir la distinction entre le sens du pouvoir en France, et le sens du pouvoir en Suisse. En Suisse on n’a pas du tout l’idée de la majesté du pouvoir, ni celle de renverser le pouvoir. On ne parle simplement pas du pouvoir, et il y a là deux mots complètement différents par leur sens, dans toute l’histoire de France, en tout cas, à partir de Philippe le Bel, et dans notre histoire suisse.
Le sens du pouvoir n’est pas le même, et la différence excède le simple cas de ces deux pays ; c’est une distinction qui va beaucoup plus loin, la distinction, en somme, entre la notion de pouvoir, définie par Jean Bodin au xvie siècle, pour qui le Prince est celui qui impose et casse les lois comme il le veut, commence et termine les guerres comme il le veut, et reçoit délégation de la souveraineté populaire une fois pour toutes, d’une manière irréversible, et le pouvoir que nous avons en Suisse qui, lui, est un pouvoir réparti. C’est le pouvoir fédéraliste, qui est beaucoup moins sensible parce qu’il s’exerce à tous les niveaux, d’en bas jusqu’en haut, par délégation successive et réversible.
C’est une distinction fondamentale dont je me suis occupé, au fond, depuis très longtemps, depuis des décennies, et que j’appelle l’opposition entre la puissance et la liberté. La puissance est une espèce de représentation collective, une volonté collective, souvent mythique, et la liberté est la poursuite de la liberté des personnes. J’oppose puissance et liberté comme fins de la société, et je crois que cette distinction est, aujourd’hui, décisive. Elle domine absolument tout ce qui va se passer à la fin de ce siècle.
S’agissant de définir le pouvoir, Jeanne Hersch n’a pas prétendu faire beaucoup plus que tous les auteurs, qui ont essayé cette définition impossible, d’Aristote à Max Weber. Elle s’est repliée sur la notion de « mixte », et a été jusqu’à parler d’un « mixte » qui compose le pouvoir et, en même temps, l’écartèle. Moi je veux bien, mais il me semble que [p. 99] cela permet de faire entrer un peu trop de choses dans la définition du pouvoir. En somme, Jeanne Hersch a fait un peu comme cet homme politique français qui, quand on lui demandait, un jour : « Que faites-vous devant un problème insoluble ? », répondait : « Eh bien ! je le complique. » (Vous avez peut-être reconnu le président de la Chambre française.) On se sent tout de même un peu frustré devant ce recul devant la définition. Mais, qu’y faire après tout ? Le pouvoir est là, défini ou non, il est là. Nous le trouvons en venant au monde ; et nous n’y pouvons rien. Nous n’avons nul besoin de nous l’expliquer pour le subir.
Ceci me rappelle une très jolie épigraphe que Jean Cocteau avait mise à son Secret professionnel. C’est un petit dialogue ainsi conçu : « Et les accidents de chemin de fer, Seigneur, comment les expliquez-vous ? » Dieu, gêné : « Les accidents de chemin de fer, cela ne s’explique pas, ça se sent. » C’est évidemment parce que le pouvoir ne se sent que trop de nos jours, et que cela s’accompagne d’un sentiment d’impuissance croissant dans les populations et chez les individus, que les Rencontres ont choisi le thème du pouvoir. Le nœud du problème traité hier soir par Jeanne Hersch c’est, peut-être, ce sentiment d’impuissance que nous avons devant les pouvoirs, qui nous amène à toutes sortes d’excès de langage contre le pouvoir, à toutes sortes de réactions anarchisantes. Il provient de l’idée que le pouvoir nous est extérieur, qu’il se présente à nous sous forme de contrainte, que nous subissons sans pouvoir l’exercer. Et nous sommes un peu ahuris par tous ces impératifs technologiques, ces nécessités économiques, ces nécessités de la défense nationale, par exemple, que le pouvoir allègue, et qui coupent court à toute espèce de discussion, à tout dialogue, à toute espèce de doute ou de contestation.
Comment, alors, préserver l’individu contre ce pouvoir extérieur contraignant et, de plus en plus, absolu ? Jeanne Hersch nous a hier soir indiqué une voie : opposer à ce pouvoir d’autres pouvoirs garants de liberté, c’est-à-dire le pouvoir comme limite à la contrainte. Mais il me semble insuffisant de s’en tenir à la condamnation des jeunes contestataires ou anarchistes en observant, à juste titre d’ailleurs, que le simple refus du pouvoir extérieur finit par nous y livrer bien plus sûrement que toute autre conduite, et finit dans l’État totalitaire. Il me semble qu’il y aurait lieu, ici, de marquer beaucoup plus fermement les conséquences politiques de ces vues justes. À un État-nation centralisé, né de la guerre, préparant la guerre, et trouvant l’« ultima ratio » de toutes ses contraintes dans cette préparation à la guerre — je vous renvoie, là-dessus, au classique ouvrage de Bertrand de Jouvenel : Du Pouvoir — il ne s’agit pas d’opposer une condamnation impuissante du pouvoir comme tel. Il ne suffit pas, non plus, d’essayer de le renverser, de « prendre le pouvoir », comme le dit l’expression consacrée, car nous ne savons que trop à quoi cela mène : ceux qui croyaient prendre le pouvoir sont pris par lui.
Le pouvoir abusif de l’État est fait de toutes nos démissions civiques, et tend à les rendre définitives. Je rappelle, là encore, la définition de Jean Bodin : le pouvoir du souverain consiste dans l’abandon que le peuple souverain lui a fait, une fois pour toutes, de sa souveraineté. Ce n’est donc ni l’anarchie, ni la révolution à la mode des siècles derniers [p. 100] qui peuvent nous secourir dans cette tragédie car cette « prise du pouvoir », dont on parle toujours, va prendre les agresseurs, va les « phagocyter ». Je vous rappelle l’exemple de Lénine : Lénine avait écrit, au début de 1917, dans L’État et la Révolution, que toutes les révolutions bourgeoises, jusqu’alors, n’avaient fait que renforcer l’État et la police, c’est-à-dire que l’État s’était emparé de ceux qui voulaient s’en emparer. Là-dessus, il a pris le pouvoir, et a illustré lui-même, d’une manière parfaite, tout ce qu’il avait dénoncé quelques mois plus tôt.
Je pense qu’il n’y a qu’un moyen d’opposer le pouvoir de liberté au pouvoir de l’État devenu extérieur à nous-mêmes, qui n’est pas de supprimer toute espèce de pouvoir, mais de distribuer le pouvoir que nous trouvons abusif. Distribuer, par exemple, le pouvoir de l’État-nation vers le bas et vers le haut : vers le bas, aux communes, aux régions, et vers le haut, à la fédération continentale. Cette distribution, ce double dépassement, c’est ce que j’appelle le fédéralisme, mouvement qui s’inscrit, à mes yeux, dans cette alternative fondamentale que je citais tout à l’heure entre la puissance et la liberté, et s’y inscrit comme le choix même de la liberté. Ayant écrit, dans un assez gros livre récent, que ce drame est celui de notre époque, j’ai trouvé, l’autre jour, et après coup, la formule la plus simple pour ce que je voulais dire dans ce livre, et dans beaucoup d’autres. Je pense que cette formule rejoint les thèses de Jeanne Hersch, hier soir, notamment sur l’omniprésence du pouvoir, le fait que le pouvoir est, aussi, dans la liberté, et qu’on ne peut concevoir la liberté sans l’intervention du pouvoir. La formule que je vous propose est la suivante : « La puissance, c’est le pouvoir que l’on prend sur autrui ; la liberté, c’est le pouvoir que l’on prend sur soi-même. »
[p. 101] [Réagissant aux remerciements et demande de précisions de Jeanne Hersch :]
Il n’y a pas vraiment d’opposition entre ce que vous avez dit plus longuement hier soir, et ce que j’ai dit, très vite, aujourd’hui. Voilà pourquoi j’ai paru trop clair sur certains points. J’étais obligé de me résumer, de résumer des résumés faits depuis longtemps ; j’insisterai, tout de même, sur cette liaison entre le pouvoir, au sens de l’État, et la guerre. Cette liaison a été très bien mise en valeur par Bertrand de Jouvenel dans son livre Du Pouvoir, dont je ne me lasse pas de citer cette phrase : « Le pouvoir est lié à la guerre, et si une société veut borner les ravages de la guerre, elle n’a d’autres moyens que de borner les facultés du pouvoir. »