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Grand Format
Les trésors inestimables de la Fondation Bodmer
Introduction
Collectionneur et humaniste, Martin Bodmer a rassemblé 150'000 pièces rares, en 80 langues: des manuscrits, des incunables, des éditions originales, des papyri, des ouvrages précieux, parfois uniques. Sa collection qui couvre 4000 ans d'histoire de la pensée, se trouve à Cologny, dans le canton de Genève. La numérisation de ce trésor est en cours, toujours inspirée par le même précepte humaniste: la pacification du monde grâce à la culture.
Chapitre 01
Martin Bodmer, bibliophile et collectionneur avisé
Né à Zurich dans une famille de soyeux remontant au XVe siècle, Martin Bodmer, benjamin d'une fratrie de cinq enfants, naît le 13 novembre 1899. La devise de cette famille patricienne zurichoise est inspirée d'Erasme: "Je ne fais de concessions à personne".
Martin Bodmer acquiert une sensibilité artistique grâce à sa mère qui tient un sal Martin Bodmer, une enfance zurichoise, libérale et lettrée. [Fondation Bodmer] on littéraire. Paul Valéry, ami de la famille, et Hugo von Hofmannsthal sont des habitués. Grand admirateur du poète suisse Gottfried Keller, le jeune Martin entreprend des études littéraires à l'université de Zurich. Ses goûts littéraires ignorent les frontières linguistiques. Il rêve de devenir écrivain.
Premier Shakespeare à seize ans
Mais au lieu d'écrire un grand poème épique sur l'histoire de l'humanité, il achète à seize ans, et pour 30 francs, un exemplaire de "La Tempête" de Shakespeare, traduit en allemand par August von Schlegel et illustré par l'artiste français Edmond Dulac.
Peu de temps après, sa mère lui offre une édition bibliophilique du "Faust" de Goethe. Shakespeare, "le plus grand magicien de tous", et Goethe, l'humaniste visionnaire, sont et resteront les deux références majeures du collectionneur, avec Homère, la Bible et Dante.
Au départ, Martin Bodmer ne pensait pas qu'une collection pouvait faire oeuvre, qu'elle pouvait être une fin en soi
Chapitre 02
Babel sur Genève
Dès les années 30, Martin Bodmer entreprend ce qui deviendra le travail d'une vie: constituer une bibliothèque de la littérature universelle en rassemblant les manuscrits et documents originaux des textes les plus importants de la culture mondiale, d'Orient et d'Occident.
Avec la montée du nazisme et l'horreur des autodafés, son projet devient encore plus politique. Il est urgent de mettre en avant la "weltliteratur", cette littérature universelle qui s'oppose à une nationalisation, voire une racialisation, de la culture.
>>>A écouter: l'inestimable héritage de Martin Bodmer:
Toujours épris de son poète fétiche, il crée le prix Gottfried Keller en 1921. Et dix ans plus tard, en 1931, il fonde la revue Corono destinée à publier des textes d'auteurs.
Dans cet esprit humaniste qui l'habite, Martin Bodmer s'adresse en 1939 à son ami Max Huber, président du Comité international de la Croix Rouge afin de se mettre à disposition de l'organisation - dont il deviendra par la suite vice-président. Il imagine de distribuer des livres aux prisonniers de guerre. Plus d'un million d'ouvrages sont ainsi envoyés.
Dans la foulée, cet homme discret et parfaitement bilingue déménage de Zurich à Genève, une ville au plus près de ses aspirations en raison de son réseau d'institutions internationales. Toujours cette même idée d'un universalisme basé sur la diversité des cultures: "On ne devient soi-même que par autrui".
>>> A voir le reportage sur les coulisses de la Fondation:
En octobre 1951, il inaugure la Bibliotheca Bodmeria, installée dans deux pavillons déjà existants au nord de sa propriété de Cologny. A la fois bibliothèque et musée, le lieu reste toutefois confidentiel. A sa mort, en 1971, il lègue une collection qui n’a d’équivalent que les Bibliothèques nationales ou le Vatican.
En 2015, la Fondation Bodmer est classée au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Chapitre 03
Construire patiemment une collection
Le projet culturel de Martin Bodmer était de rassembler des pièces uniques et précieuses du génie humain. Des livres, mais aussi des oeuvres d'art, des monnaies et même des fossiles. Dans quel but? Transcender violences et destructions; rappeler que toute culture est reliée à d'autres et favoriser la transmission entre générations.
Molière et Michel-Ange
Les premières acquisitions de Martin Bodmer proviennent du bibliophile antiquaire allemand Martin Breslauer qui, en 1935, quitte l'Allemagne nazie. Pour éviter le risque de confiscation, il vend 15'000 des 21'000 ouvrages de sa bibliothèque privée. Parmi eux, le seul exemplaire complet connu à ce jour des "Plaisirs de l'Isle enchantée" de Molière (1664) et surtout un sonnet autographe de Michel-Ange suivi d’une lettre de dédicace à Vittoria Colonna.
Le franc fort, son allié
En 1931, Martin Bodmer réalise un coup de maître: il achète la Bible de Gutenberg qui a appartenu aux tsars de Russie, puis à Staline, tandis que l'URSS ruinée brade ses biens. Ayant en partie échappé à la Grande Dépression, le franc suisse reste une monnaie forte, et Martin Bordmer en profite pour acquérir à New York, Paris ou Berlin, parmi ses plus beaux livres.
La collection Zweig
Troisième opportunité: le trésor constitué par l'écrivain Stefan Zweig, grand collectionneur d’autographes de son siècle. Le Viennois s'en est séparé trois ans avant le début de la guerre pour émigrer en Angleterre, puis au Brésil. Entre Bodmer et Zweig, il existe une communauté d'esprit.
Les feuillets manuscrits sont des reliques visibles de l’Immortel, des traces de vie significatives des grandes existences. Un manuscrit est une image intérieure de l’être
Enfin, autre fleuron de sa collection, les fameux "Papyri Bodmer" découverts en 1951 à Minia, dans la région d’Assiout. Le Papyrus66 des Papyri Bodmer qui contient un texte de l'Evangile selon Jean. [Fondation Bodmer]
Acquis au Caire entre 1953 et 1957, ils forment un ensemble de 22 papyri contenant, entre autres, des morceaux de l'Ancien et Nouveau Testament, les livres V et VI de "L'Iliade" d'Homère ainsi que trois comédies de l'auteur grec Ménandre, soit environ 1800 pages coptes, grecques, chrétiennes et païennes.
Chapitre 04
Les pièces rares
Extrait de la "Conférence des oiseaux" du poète perse du XIIe sipcle Farîd al-Din. [Fondation Bodmer] Aujourd'hui, la Bibliothèque est constituée d'environ 200 manuscrits occidentaux et d'une centaine de manuscrits orientaux, de plus de 2000 autographes, 270 incunables (livres imprimés en Europe avant le 1er janvier 1501) et de plusieurs milliers d'éditions originales, du XVIe au XX siècle.
Parmi les pièces maîtresses, deux "Livre des Morts" égyptiens, les manuscrits de Virgile et Thomas d'Aquin ou les premières éditions des "Principia mathematica" de Newton, annotée par Leibniz, qui devait les lire couché, en fumant la pipe, comme le révèlent les minuscules trous sur le papier mis en évidence par une des machines à numériser du Bodmer Lab.
Y figurent aussi des manuscrits anciens mais aussi contemporains, ou presque, avec les épreuves d'"A la Recherche du temps perdu" corrigées de la main de Proust ou "La Prose du Transsibérien" de Blaise Cendrars illustrée par Sonia Delaunay en 1913.
Récemment, la Fondation a accueilli les archives de l'écrivain Maurice Zermatten, soit 35 cartons recouvrant tous les pans de son activité littéraire, dont plusieurs inédits. Martin Bodmer avait rencontré Maurice Zermatten en 1959, date à laquelle le Valaisan avait reçu le prix Gottfried Keller. Depuis ils étaient devenus amis.
Pour mettre en valeur cette caverne d'Ali Baba, il fallait un architecte capable d'agrandir les lieux sans les dénaturer. Le Tessinois Mario Botta, fasciné par les lieux de mémoire, imagine en 2003 une construction en sous-sol, sur deux étages, située entre les deux pavillons. Dans ce bel et lumineux espace enfoui, il fait voler les livres comme des oiseaux "au lieu de les aligner comme des chocolats".
Chapitre 05
La numérisation pour pérenniser et renouveler le trésor
Depuis 2014, le Bodmer Lab, un programme de l'Université de Genève, numérise une partie de ce trésor: 1200 ouvrages sont ainsi déjà mis à disposition en ligne. Ce qui ne représente que 3 à 5% de la collection complète.
"L'objectif n'est pas d'être exhaustif mais de choisir ce que nous allons numériser en fonction d'ensembles, appelés "constellations", qui ont une cohérence", dit Jérôme David, codirecteur du Bodmer Lab à Cologny. Mais avant de choisir, il a fallu référencer, numériser toutes les fiches en carton pour en faire un catalogue.
>>> A écouter, le reportage sur la manière de numériser les documents:
Parmi les critères de sélection de ces humanités digitales: une collection complète comme les premières éditions de Shakespeare; un genre spécifique, à l'image des manuscrits d'auteurs; un corpus issu d'une provenance, tels les fameux papyri achetés au Caire.
Ensuite, ces corpus doivent être accompagnés d'un savoir précis, intéresser les chercheurs, mais aussi le grand public, et avoir une vocation pédagogique. La collection de Bry possède tous ces critères. Il s'agit de 29 volumes qui sont autant de récits de voyage illustrés par des gravures.
C'est comme une synthèse des savoirs de la Renaissance sur la géographie du monde
On l'aura compris, l'idée est moins de valoriser les textes - après tout, on peut les lire sur sa liseuse - que de mettre en évidence les livres, leurs mises en page, leurs matérialités, leur originalités.
>>> A écouter, l'interview de Radu Suciu, co-directeur du Bodmer Lab:
L'exercice comprend néanmoins des limites, dont la fragilité de certains ouvrages qui ne pourraient pas être ouverts sans être endommagés. Et, plus rare, des livres qui n'ont jamais été découpés. Faut-il le faire ou les laisser en l'état? Jérôme David répond: "La question a fait débat au coeur du Bodmer Lab. Nous avons choisi de les laisser fermés. Il existe donc dans cette collection, des livres que personne ne lira jamais!"
Crédits
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Texte et réalisation web: Marie-Claude Martin
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RTS Culture juillet 2018