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Grand Format
Quand l'intelligence artificielle concurrence les artistes
Introduction
Que ce soit avec la peinture, la danse ou la musique, les algorithmes se sont invités dans le monde de l'art. L'intelligence artificielle est-elle sur le point de remplacer l'artiste? A moins qu'elle ne constitue qu'une bonne imitatrice.
Chapitre 01
L'algorithme, un soutien au compositeur
Ça sonne comme du Stromae, mais ce n'est pas tout à fait du Stromae. L'an dernier, Spotify a sorti un album entièrement composé à l'aide de technologies d'intelligence artificielle (IA). Baptisé "Flow Machines", le projet de recherches de la plateforme suédoise a permis à des artistes sollicités par Spotify de générer des mélodies, des harmonies ou des voix à partir d'extraits soumis à des logiciels. Résultat: 15 morceaux dont le titre "Hello Shadow" co-signé par le Belge Stromae.
Autre exemple, la chanteuse américaine Taryn Southern a sorti l'an dernier l'album "I am AI", dont la musique a été entièrement composée par l'IA Amper. Avec ce logiciel, aucune compétence musicale n'est requise pour créer des morceaux.
Depuis des décennies, les compositeurs s'aident de machines. Les logiciels de musique assistée par ordinateur (MAO) ont donné naissance à de nombreuses oeuvres. Mais avec l'IA, les chercheurs veulent aller plus loin: que la machine apprenne à composer des partitions originales à base de musiques existantes grâce aux algorithmes, ces suites d'opérations codées sur ordinateur.
Depuis plus de quatre ans, Florian Colombo travaille sur un tel projet. "Nous développons un algorithme capable de comprendre que les notes de musique ont des relations entre elles et quelles sont ces relations", explique au 19h30 le doctorant à l'EPFL. "Selon les types de partition et selon le compositeur, il y aura des règles de relations entre les notes différentes."
Pour faire fonctionner ce Deep Artificial Composer (DAC), les chercheurs ont inlassablement entraîné leur algorithme. Avec pour but de remplacer un jour le compositeur en chair et en os? Ce n'est pas l'objectif, précise Florian Colombo. "Un tel algorithme peut apporter la composition au grand public, à des personnes qui n'ont pas de savoir de composition", estime-t-il.
Et pour les compositeurs avertis, l'IA peut constituer une aide précieuse face au syndrome de la page blanche, ajoute le chercheur.
>> Le reportage du 19h30:
Chapitre 02
Des robots peintres, outils du créateur
En 1959 déjà, Jean Tinguely présentait des machines à peindre, ses Méta-Matics, actionnées par les visiteurs. Ceux-ci pouvaient placer une feuille de papier, appuyer sur un bouton et admirer le bras du robot dessiner.
Soixante ans plus tard, la technologie a évolué, notamment avec les progrès du deep learning, l'apprentissage profond pour les algorithmes. En 2016 par exemple, après plus de 18 mois de travail, une équipe de chercheurs dévoile "The Next Rembrandt", un tableau original créé par un algorithme dans le style du maître néerlandais de la peinture.
"The Next Rembrandt", photographié à Amsterdam le 5 avril 2016. [Robin van Lonkhuijsen - EPA/Keystone] Pour réaliser cette oeuvre, les historiens de l'art, développeurs et scientifiques ont analysé plus de 300 créations de Rembrandt, capturant les détails caractéristiques de l'artiste. Ils ont ainsi défini un algorithme capable de créer une oeuvre inédite, une oeuvre qui a vu le jour grâce à une imprimante 3D. Mais la machine a-t-elle réellement créé le tableau ou a-t-elle imité l'artiste originel? Pourra-t-elle un jour devenir un créateur autonome et non un copiste?
Peut-être grâce aux réseaux génératifs antagonistes (GAN). Cette avancée technologique fait dialoguer deux algorithmes de deep learning, l'un jugeant les oeuvres de l'autre et le poussant à modifier la création pour la rendre plus originale. Le tout sans intervention humaine. Même si à l'origine, la machine se base sur une banque d'images.
Cette méthode a été utilisée pour le "Portrait d'Edmond de Belamy", mis sur pied par "Portrait d'Edmond de Belamy", adjugé pour près de 432'500 à New York. [Photo Courtesy of Christie's via AP - Keystone] le collectif français Obvious et vendu pour plus de 430'000 francs à New York l'an dernier.
A Zurich, l'artiste et designer Jürg Lehni voit la technologie comme un outil, et non comme le créateur. Le passionné de programmation, ancien élève de l'Ecole cantonale d'art de Lausanne (ECAL), a inventé en 2002 son premier robot dessinateur. Il l'a depuis présenté en Europe, au Japon et aux Etats-Unis.
"J'ai créé cette machine avec un ami ingénieur", raconte l'artiste au 19h30. "Nous l'avons mise en route, nous ne savions pas ce que cela donnerait. Nous lui avons donné un nom pour que les gens comprennent qu'on parle d'un personnage, d'un objet avec une voix." Un objet, un outil pour l'artiste qui permet un rendu "poétique et fragile".
>> Voir le reportage à Zurich du 19h30:
Chapitre 03
Des machines qui apprennent à danser
Il étire ses pattes, tourne sur lui-même et prend possession de la pièce. Le petit robot prénommé DAI, pour "Dancing Artificial Intelligence", est un chorégraphe professionnel en devenir.
Créée en Suisse par le scénographe Jonathan O'Hear, le sculpteur Martin Rautenstrauch et l'ingénieur Tim O'Hear, l'invention décide seule de ses mouvements grâce à plusieurs petits ordinateurs, des capteurs et des caméras.
"Le projet original était de lui donner vie comme un enfant qui naît, c'est-à-dire avec peu de compréhension du monde, et de lui donner une forme de joie, un renforcement positif quand il découvre les mouvements", explique au 19h30 Tim O'Hear.
>> Voir le reportage du 19h30:
Les algorithmes sont utilisés dans la chorégraphie depuis plusieurs décennies. Dans les années 1960, des artistes se sont ainsi servis d'un ordinateur pour générer des séquences aléatoires de danse. Mais aujourd'hui, le deep learning permet d'aller plus loin.
A l'image d'autres projets de création via algorithmes, DAI se nourrit de vidéos de danse. Puis utilise ses deux cerveaux, selon la même logique que le "Portrait d'Edmond de Belamy". Une première intelligence artificielle crée, une seconde critique la création: elle récompense ou punit pour que la machine soit la plus indépendante possible de l'inspiration humaine ou de ce qui existe déjà. C'est donc en expérimentant que DAI développe un pas de danse plus complexe et plus personnel.
Car à terme ses créateurs veulent faire du robot un vrai artiste. DAI en est actuellement dans sa première phase: il apprend à faire fonctionner son corps. Les artistes aimeraient par la suite lui ajouter une voix, puis la reconnaissance faciale. Et à terme, une sorte de conscience.
"Si DAI est plus qu'un outil, on s'approche de Frankenstein, un robot qui devient un être vivant", expose Martin Rautenstrauch. "Il va grandir et pourrait nous survivre. Car il n'a pas de raison de mourir." Un robot immortel pour une création unique?
Chapitre 04
Face à l'IA, "l'artiste reste clairement le créateur"
Depuis des décennies, que ce soit dans la musique, les arts visuels, la danse ou d'autres disciplines, la technologie imprègne l'art. Grâce au deep learning, la machine va-t-elle se substituer à l'artiste?
Pour Demian Conrad, artiste et enseignant en communication visuelle à la Haute école d'art et de design (HEAD), on est encore loin d'un art créé par une IA indépendamment de l'homme.
Il manque notamment au robot l'intention de l'artiste. Car la machine ne cherche pas à questionner la société ou exprimer une idée comme le font certains créateurs. "L’intention est un mécanisme très riche et très complexe qui heureusement fait la particularité de l’être humain", affirme sur le plateau du 19h30 Demian Conrad.
>> Voir l'interview de Demian Conrad dans le 19h30:
Quant aux artistes qui travaillent avec l'intelligence artificielle, leur intérêt se porte généralement sur l'échange entre l'agent humain et l'agent artificiel, indique Giulia Bini, assistante curatoriale à l'EPFL ArtLab. Les artistes contemporains, scénographes, musiciens ou chorégraphes s'associent souvent à des ingénieurs dans l'idée de voir ce que la machine peut faire. Ils testent les robots, les IA, et observent leurs réactions. Dans ce processus, "l'artiste reste clairement le créateur", précise l'historienne de l'art. "Et en même temps, il est l'observateur de la potentialité et de la réponse de la machine."
Et d'ajouter que les oeuvres où l'échange avec l'artiste est moins voire pas présent, à l'image du "Portrait d'Edmond de Belamy" réalisé en 2018 par le collectif Obvious, ne représentent qu'une des nombreuses possibilités de l'utilisation de l'IA dans l'art. "Il existe des directions beaucoup plus expérimentales et complexes au niveau de l'univers esthétique, qui ouvrent sur des implications philosophiques d'une intelligence artificielle qui devient elle-même créatrice", explique la spécialiste.
Crédits
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Reportages TV: Marie-Emilie Catier et Pierre Jenny
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Grand format web: Tamara Muncanovic
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RTSinfo
mars 2019