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Dans son Introduction à la vie dévote (1610), François de Sales présente dix méditations à même de perfectionner l'âme de façon exhaustive. La seconde est relative à la fin pour laquelle nous sommes créés. Nous sommes invités à y songer. Comme François de Sales pensait que le monde terrestre n'était que fumée illusoire, certes, nous n'étions pas créés pour assembler des richesses et bâtir des maisons, mais seulement pour nous donner l'occasion de connaître la divinité: Dieu, dit-il à Philothée sa lectrice, ne vous a pas mise en ce monde pour aucun besoin qu'il eût de vous [...], mais seulement afin d'exercer en vous sa bonté, vous donnant sa grâce et sa gloire. Et pour cela il vous a donné l'entendement pour le connaître, la mémoire pour vous souvenir de lui, la volonté pour l'aimer, l'imagination pour vous représenter ses bienfaits, les yeux pour voir les merveilles de ses ouvrages, la langue pour le louer, et ainsi des autres facultés.
Un passage fabuleux, en soi et pour ce qu'il implique. Remarquons d'abord que François de Sales admet que les sens sont importants: voir les merveilles des ouvrages divins, c'est, par exemple, admirer les montagnes et les lacs, les beautés de la nature, ainsi que le fera plus tard Jean-Jacques Rousseau justement dans sa foulée. À cet égard, l'évêque de Genève fut explicite, dans sa correspondance privée: les montagnes et les lacs de Savoie élèvent l'âme lorsqu'on les contemple.
En outre, on remarquera que l'entendement, c'est à dire la raison, est fait ici pour connaître Dieu, c'est à dire à apprendre la théologie.
En rien de surcroît il ne rejette l'imagination, comme certains ont voulu faire croire – nourris d'un rationalisme qui bien souvent voile une tendance au matérialisme sous des prétextes d'humilité. L'imagination a été donnée comme une faculté gracieuse pour se représenter les bienfaits de Dieu, qui ne sont donc pas ses simples créations visibles, puisque celles-ci sont mentionnées par ailleurs: il s'agit plutôt du paradis, et de ce qu'imaginent les prophètes, à commencer par Jean. Il s'agit de ce que Dieu prépare comme grâces aux justes, et qu'on ne peut que se représenter – qu'on ne peut même se représenter que par l'imagination, puisqu'elles sont au-delà du visible, du monde présent. Or, nous retrouvons ici les merveilles de bien des contes – dans lesquelles les fées, anges terrestres, créent des prodiges pour accomplir ce dessein de Dieu: donner une grâce qu'on ne peut qu'imaginer, qui n'existe pas encore et n'a pas existé dans ce dont le monde physique laisse le souvenir. Le monde spirituel est à venir, pour la conscience humaine, même s'il existe déjà; et en ce sens le bienfait de Dieu est justement l'avènement de l'homme dans la Jérusalem céleste, lequel on ne peut qu'imaginer. Mais aussi, qu'on se doit d'imaginer: la faculté de l'imagination a été donnée aux hommes pour cela. Elle est naturelle, et il faut l'utiliser. Mais à bon escient, dans un sens spirituel.
Il ne faut ni la pervertir en fantasmant autre chose, ni offenser Dieu en refusant de l'utiliser. Les rationalistes s'opposent donc à la doctrine de François de Sales. À la rigueur, les auteurs de science-fiction sont bien davantage dans sa ligne. Imaginant un futur fabuleux, ils montrent les bienfaits de Dieu qui adviendront dans ce monde même. L'écrivain américain Stephen R. Donaldson s'exprimait en ce sens, avec raison: la science-fiction ouvre à un monde autre qui tend à l'hommage rendu à Dieu.
Mais que cet avenir imaginé doive être regardé comme une grâce divine, et non comme un effet mécanique de l'action humaine, est aussi une nécessité illustrée en général par les contes de fées – ou, en anglais, la fantasy. J'y reviendrai, quelque jour prochain.