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Dans un poème intitulé Questions que pose un ouvrier qui lit (1935), Bertolt Brecht nous incite à interroger la déviation idéologique propre à l’écriture traditionnelle de l’Histoire.
«Qui a construit Thèbes aux sept portes? / Dans les livres, on donne les noms des Rois. / Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre? / Babylone, plusieurs fois détruite, / Qui tant de fois l’a reconstruite? (…) Quand la Muraille de Chine fut terminée, / Où allèrent, ce soir-là, les maçons? Rome la grande/Est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea? (…) / Le jeune Alexandre conquit les Indes. / Tout seul / César vainquit les Gaulois. / N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier / Frédéric II gagna la Guerre de sept ans. / Qui, à part lui, était gagnant? / A chaque page une victoire. / Qui cuisinait les festins? / Tous les dix ans un grand homme. / Les frais, qui les payait? / Autant de récits, / Autant de questions.»
Par sa technique de la distanciation, Brecht a précisément cherché à corriger théâtralement cette berlue, à dévoiler la violence symbolique à l’œuvre dans la relation des faits que nous proposent les puissants. Il aimait à illustrer sa manière en se référant à La Chute d’Icare du peintre Pieter Bruegel l’Ancien. Qu’y voit-on? Le personnage-titre est parfaitement minoré par sa situation dans le tableau: le premier plan est réservé à un paysan revêtu de couleurs vives et appliqué labourer son champ; plus loin, un berger «appuyé sur sa houlette» et un pêcheur «qui taquine le poisson» (selon la description d’Ovide dans Les Métamorphoses) se disputent l’attention du regardeur – lequel toisera certainement encore l’horizon avant de regarder plus bas et de percevoir, enfin, deux jambes sur le point d’être immergées, celles du fils trop audacieux ou trop grisé de Dédale sombrant dans l’indifférence des êtres et des choses.
Dans les Thèses sur le concept d’histoire (1940), ultime écrit d’un autre Allemand – Walter Benjamin –, les plus hauts faits se voient également relativisés, mis en relation avec une toile de fond ordinairement négligée. Benjamin semble commenter le poème de son ami Brecht en réservant, cependant – dans l’extrait qui suit –, sa verve critique aux seuls biens culturels: «(tout ce que l’historien matérialiste) aperçoit en fait de biens culturels révèle une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont créés, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il n’est pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie.»
La lecture de Brecht, celle de Benjamin peuvent appuyer une motivation «classiste» chez les agent-e-s de la démocratisation culturelle: partager la culture n’est pas une condescendance de la charité; il s’agit de rendre à la collectivité ce qui vient d’elle. Dans un autre passage de l’essai mentionné plus haut, Benjamin ajoute: «la lutte des classes, que jamais ne perd de vue un historien instruit à l’école de Marx, est une lutte pour ces choses brutes et matérielles sans lesquelles il n’en est point de raffinées ni de spirituelles.»
Pointons à sa suite, et toujours dans le registre de l’action culturelle, d’autres liens entre le matériel et l’idéel. Les inégalités socioéconomiques, les fatigues physiques et psychiques inhérentes à la pénibilité de certaines professions ou à certaines situations d’exclusion compromettent la disponibilité d’esprit nécessaire pour devenir les partenaires curieux et actifs des œuvres, pour ajouter sa propre contribution au cours des choses. L’individu ne saurait se révéler autonome dans son existence symbolique quand son quotidien est asservi.
La «participation culturelle», à laquelle nous incitent les instances fédérales, ne doit pas être qu’affaire d’aménagement tarifaire, de communication plus ciblée ou même de patiente médiation; elle n’est pas qu’affaire de politique culturelle. Une participation authentique passe de fait par l’entretien de modalités plus collaboratives – voire co-créatives – dans tous les actes de la vie sociale: celle des quartiers, des lieux de formation, des lieux de loisirs, celles des services publics et des entreprises même.
La culture n’est pas qu’une addition d’œuvres ou d’artistes, qu’une succession de vernissages ou de saisons, mais une brèche dans le règne de la nécessité. Du jeu dans l’agir humain. L’art peut contribuer à élargir le devenir et participer de l’émancipation humaine. A la condition, toutefois, de se souvenir qu’en chaque individu se croisent une infinité de rapports sociaux, que tout être – même ou surtout le plus inspiré – charrie une multitude.
Notre chroniqueur est historien et praticien de l’action culturelle (<email-pii>).