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Il était temps: la traduction en français des oeuvres complètes de Kafka par Alexandre Vialatte, entre autres, datait de l’entre-deux guerres, si l’on excepte les nouvelles traductions isolées de certains romans ou nouvelles.
Près de 100 ans après la mort de l’écrivain tchèque d’expression allemande en 1924, l’exégèse de ses textes, la connaissance de sa vie et l’approfondissement des théories psychanalytiques justifiaient une nouvelle traduction de Kafka.
S'appuyer sur les successeurs
Interrogé par la RTS, Jean-Pierre Lefebvre, qui a dirigé cette nouvelle traduction explique qu'une bonne traduction est celle qui réalise "la fusion entre la lisibilité non factice du texte français et la perception la plus fine de l’original". Objectif qui suppose une véritable appropriation de la langue à traduire, pour en conserver le rythme et la cadence.
Ce traducteur de Brecht, Zweig, Freud et Marx, lauréat du 12e prix lémanique de la traduction décerné par le Centre de traduction littéraire de l’Université de Lausanne cette année, rappelle aussi qu’entre la langue inventée par un auteur majeur et l’état de celle dont on dispose à la même époque dans une autre culture il y a forcément un écart: "pour traduire la poésie de Heine, il a fallu attendre celle d’Apollinaire, plus d’un siècle plus tard".
Refus de l’ordre établi
Dans son introduction aux œuvres complètes, Lefebvre souligne la nature rebelle de Kafka, dont les trois romans - "Le disparu (Amerika)", "Le château" et "Le procès" expriment la "révolte violente contre un certain nombre d’ordre établis dont l’ordre paternel, qui est la métaphore principale du pouvoir."
Cette contestation contraste chez Kafka avec un humour dont le traducteur rend les plus fines nuances à travers de petites conjonctions ("da", "ja", "nun", "doch") qui expriment la subjectivité de l’auteur et l’ironie de son regard sur le monde.
De la névrose à la fable
Sous l’extrême simplicité de la langue, l’auteur praguois, qui s’est toujours méfié des "ornements " ouvre des abîmes d’angoisse et de réflexion. Ainsi, dans ses (rares) descriptions de rapports amoureux, Kafka intègre-t-il parfois une pointe de fantastique, reflet du vertige éprouvé au contact d’un être que sa proximité ne rend pas moins inconnu.
Relire Kafka dans la nouvelle traduction assurée aux trois quarts par Jean-Pierre Lefebvre, c’est approcher l’essence d’un écrivain dont la vision du monde s’est inscrite dans le temps à travers l’adjectif kafkaïen.
Geneviève Bridel/aq
Franz Kafka:, Editions Gallimard, sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, avec la collaboration d’Isabelle Kalinowski, Bernard Lortholary et Stéphane Pesnel