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30/07/2009
Ah la belle soirée
D'un pas tranquille je rejoins la rivière. Symétriquement le soleil se dirige vers la crête du Jura avant de disparaître à l'arrière comme il le fait depuis près de deux cents millions d'années. La canne repose discrètement sur la phalange distale de l'index et l'intermédiaire du majeur. L'anneau de tête pilote avec assurance; il se faufile entre les branches, prenant garde que rien ne se croche à sa suite.
Arrivé au bord de l'eau, je m'installe dans une petite dépression que me présente la végétation en faisant attention de n'écraser aucun roseau et en choisissant une surface caillouteuse pour m'y asseoir, entouré de jeunes aulnes glutineux. De cet emplacement, je vois des personnes traversant la passerelle avec la quasi-certitude de passer inaperçu.
L'observation commence alors que l'ombre avance inexorablement. Les rayons de lumière, rasants et plus faibles, ne sont plus restitués, donnant à l'eau une couleur noire. Malgré cela, vagues et remous rompent toute monotonie en dansant comme l'ombre des arbres, agités par le vent et s'impriment sur ma rétine comme un film en négatif.
Deux bergeronnettes grises se poursuivent, entrecoupant leurs allers-retours par de petits arrêts sur des pierres qui émergent, elles effectuent de menues génuflexions en relevant prestement leur longue queue.
Au-dessus de l'onde, en plein courant, des éphémères quittent ce milieu qui les a vues naître. Cette séparation me fait penser à des balles de ping-pong lâchées du fond d'une piscine. Ces petits hexapodes éclosent en chapelet et entreprennent leur vol de compensation assurant la pérennité de l'espèce sur tout le cours malgré la dévalaison forcée.
Plus près de la rive, sous les saules, émergeant d'une aire liquide lisse, les trichoptères, apparemment plus grégaires, volent ensemble près de la surface. Les ailes sont sombres, le corps jaune paille, en harmonie avec les champs de céréales. Non loin de moi une phrygane dépose, par bonds successifs, ses œufs avant de venir se reposer sur une pierre. De ma poche, j'extrais une loupe et me mets à observer longuement le petit hexapode. Ses ailes garnies de poils couvrent son corps à l'image de magnifiques fermes bernoises. Chaque patte porte deux paires d'épines, les yeux à facettes sont ceux d'une femelle, le balancement de son abdomen trahit l'effort accompli.
Au beau milieu du radier, un rond éphémère me signale la présence d'un poisson. J'attends encore un instant. Cette fois, je vois un dos effleurer la surface. C'est apparemment une truite de taille modeste. Je décide de lui présenter ma mouche sans hameçon. Sa montée sur mon leurre me ravit et ce gobage sur l'artificielle n'est pas le seul. Ombres et truites font honneur à cette petite chose faite de fil et d'une plume tirée du croupion d'un canard. Ma mouche, à mes yeux, n'est pas belle, elle est fatiguée. Mais d'autres vertébrés semblent la trouver appétissante. Je vis un vrai moment de folie et j'en profite un maximum. Bien m'en a pris : quinze minutes plus tard, tout est terminé.
Ah la belle soirée.