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En 1977, un petit livre prophétique était édité sous le titre Autre homme, autre chrétien à l’âge électrique. Il reste un guide pour orienter la mission de l’Église: «Pour la communication de l’Évangile et l’éveil de la foi, qui est la tâche principale des Églises, doit-on d’abord faire porter l’effort sur les mass media ou sur les groupes-media? La réponse est nette: sur les groupes-media. Nul ne peut servir deux maîtres. Voilà pourquoi, tout en allant au temple et dans les synagogues, lieux officiels de la Parole, Jésus a opté avant tout pour le groupe-media des disciples allant de village en village. […] Le secret de l’évangélisation réside avant tout dans le témoignage de vie intense de communautés qui se recommandent de Jésus. L’intérêt des groupes-media est d’être directement branché sur la création et le développement intérieur de telles communautés.»[1]
Une autre référence dans le domaine est la revue Communication Research Trends (CRT), publiée aux États-Unis depuis 1980 par des jésuites attentifs aux médias. Elle propose une réflexion sérieuse et bien documentée sur les nouvelles données qui devraient modeler une évangélisation respectueuse et attentive. Les responsables de communautés chrétiennes peuvent y trouver le terreau critique pour asseoir les exigences et les « bonnes pratiques » d’une vision renouvelée de la mission évangélique.
Si certains numéros de cette revue sont des réflexions plus systématiques sur la place de la foi et de sa communication dans une culture dominée par les médias électroniques,[2] tous les autres aspects explorés[3] méritent d’être pris en considération pour dessiner les attitudes souhaitables, aujourd’hui et demain, pour la communication de la Bonne Nouvelle.
Une intelligence plus puissante
Impossible de faire la somme des observations de ces chercheurs, mais il est clair que nous sommes entrés dans une nouvelle civilisation qui remplace celle fondée sur le code alphabétique, née à Babylone 1500 ans avant notre ère. Cette civilisation de la «lettre alphabétique» a permis à l’homo sapiens de développer ses capacités intellectuelles pour contrôler son environnement.
Avec l’utilisation généralisée du code numérique (0 et 1) depuis moins de 75 ans, l’humanité planétaire s’unifie et se dote des moyens collectifs d’une intelligence bien plus puissante que toutes les «sommes littéraires» de connaissances accumulées dans les mémoires dormantes des bibliothèques… et des plus hauts esprits dispersés dans les académies de la planète! Il s’agit donc d’utiliser cette intelligence collective et électronique (plutôt qu’«artificielle») pour tenter de discerner ce que sont aujourd’hui les voies de Dieu, quel est l’humain réellement en communion avec le Ressuscité et comment permettre au plus grand nombre d’entrer dans cette communion.
Diffuser n’est pas partager
Voici quelques idées glanées dans la revue CRT. Mathias Sharer estime que le pape Benoît XVI, dans son exhortation aux jeunes pour qu’ils utilisent YOUCAT (premier Catéchisme de l’Église catholique pour les jeunes) avec passion et persévérance pour «rester en dialogue» avec la foi, oublie le caractère très ambivalent (voir ambigu) du medium. Il fait croire que la foi est accessible à tous, à tout moment et seulement de façon virtuelle, alors qu’elle ne peut se partager et se vivre que dans un espace interpersonnel réel et concret.[4]
Antonio Spadaro sj, directeur de la Civiltà Cattolica, avance que pour le croyant l’Internet comme lieu de connexion doit devenir une voie vers la communion. L’Église, en effet, ne peut être seulement une «société cognitive», parce que la «grâce» est très différente d’une «information»![5] Témoigner de l’Évangile ne consiste pas à diffuser des contenus, mais à les «partager» dans un contexte de relations personnelles. Les chercheurs en ce domaine ne devraient peut-être plus parler de médias, mais plutôt de tissus connectifs.
Le bibliste Thomas Boomershine, fondateur du mouvement des story tellers aux États-Unis, insiste pour sa part sur le fait que le message évangélique est d’abord une Parole vivante qui se communique de personne à personne. Des siècles de référence aux «écrits» ont peut-être faussé cette communication de la Parole, que les médias électroniques nous obligent à redécouvrir.[6]
De son côté, l’évêque orthodoxe serbe Maxime Vasiljevic accroche le rôle pastoral de tous les responsables pastoraux à l’iconicité de leur agir et de leur comportement. Une iconicité qui devient un atout capital dans une culture dominée par l’image. Le défi est de ne pas diluer ce rôle iconique dans n’importe quelle modalité de transmission d’images dont les réseaux électroniques se nourrissent.[7]
Enfin, Nadia Delicata, professeure de théologie morale à l’Université de Malte, se demande quelle morale il faut enseigner dans un monde où l’image de l’humain et des modalités de ses agissements subit des transformations considérables et rapides. Les technologies, comme extension de l’humanité, ne participent-elles pas au jugement sur la justesse et la bonté d’un agir? La vision gréco-romaine de l’homme, qui a commandé tout l’enseignement moral de l’Occident, ne doit-elle pas être remplacée par une vision plus cosmique d’un humain inséré dans une création (créativité?) dont il est responsable?
Si les technologies sont artificielles, Nadia Delicata reconnaît que l’artificialité fait partie de la nature même de l’humain. Comme le dit Walter Ong, «la technologie convenablement intégrée [à l’humain] au lieu de dégrader l’humanité, la perfectionne».[8] Et Nadia Delicata de conclure: «Nous laver les mains en refusant d’être ce que nous devons devenir -des actants qui doivent co-créer avec la divinité- nous réduirait à être d’anonymes esprits gouvernés par des passions incontrôlées… [Cette conscience co-créatrice] doit nous amener à une attitude de prudence cosmologique: avec des machines de plus en plus intelligentes et indépendantes, il faut prendre en compte d’urgence le fait que nos capacités de raisonnement moral deviennent elles-mêmes technologiquement augmentées. […] Il y a une extension du pouvoir humain de communiquer (essentiel au spécifique humain) qui crée de nouvelles manières de réaliser la communion avec les humains, et donc aussi avec Dieu.»[9]
L’homo creativus
Quelques pistes simples (simplistes?... à voir!) sur la façon d’envisager la mission dans le cadre de notre nouvelle civilisation peuvent être ainsi envisagées: une attention renouvelée et accélérée à promouvoir le spécifique humain au sein d’une humanité en évolution sans précédent; dans ce spécifique humain, développer la parole comme tissu connectif, une parole aimantée par la volonté de communion entre des personnes; développer les ressources propres au spécifique humain et à la parole que sont la relation (qui n’est pas l’information, ni seulement la communication), le jugement (et donc le bon sens, qui n’est pas le raisonnement), le souvenir (qui n’est pas la mémoire), le réel (qui n’est pas le virtuel)… et construire les pédagogies pour développer ces spécificités. Les humains doivent entrer dans une dynamique de prise de conscience qu’ils sont à l’image de Dieu et, depuis l’incarnation de ce Dieu en l’humanité, en cheminement vers la divinisation; et donc des êtres «co-créateurs» avec Dieu, responsables des développements humains, de leur racine biologique sur la Terre et de leur appel à intégrer tout le créé dans un Corps organiquement développé, le Corps du Ressuscité.
Il s’agit là d’une fameuse mission! Elle consiste à inventer et modeler l’homo creativus, qui remplacera progressivement l’homo sapiens, qui a lui-même supplanté l’homo faber il y a quelques 30'000 ans. Mais pour le Dieu de Jésus de Nazareth, «mille ans sont comme un jour» (2 Pierre 3,8).
[1] Pierre Babin et Marshal McLuhan, Autre homme autre chrétien à l’âge électrique, Lyon, Chalet 1977, pp. 189-190.
[2] CRT 27/1, 2008 ; 30/1, 2011 ; 31/1, 2012 ; 32/3 2013 ; 37/2, 2018: Saint-Louis Mo, Centre for the Study of Communication and Culture.
[3] Par exemple: les divertissements médiatiques, les enfants face aux médias électroniques, le dialogue, le marketing, le star system, biologie et communication, la communication politique, le voyeurisme de YouTube, la culture populaire, les relations de travail, l’agression comme forme de communication, la fin de vie, la communication dans le sport, le changement de donne provoqué par Facebook, le rôle du débat sur les «genres»…
[4] Mathias Sharer, CRT 32/3, op. cit., p.12.
[5] Antonio Spadaro, idem, pp. 35-37.
[6] Thomas Boomershine, CRT 37/1, 2018, Saint-Louis Mo, Centre for the Study of Communication and Culture.
[7] Maxime Vasiljevic, idem, pp. 20-24.
[8] Walter Ong, Orality and Literacy. The Technologising of the Word, Metuen, London-New York 1982.
[9] Nadia Delicata, Intervention au symposium Toward a renewed catholic communications pedagogy de l'Université Notre-Dame, Indiana, 9-11 juillet 2019.