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A travers leur singulière collection Ma nuit au musée, les éditions Stock offrent l'opportunité à un écrivain ou à une écrivaine de passer une nuit dans le musée de son choix. Un prétexte à un travail d'écriture qui est ensuite publié.
L'écrivaine française Lola Lafon a accepté de relever le défi et a choisi la Maison Anne Frank à Amsterdam et plus particulièrement son "Annexe" pour y passer une nuit. C'est dans ce lieu exigu, situé dans les combles, que la jeune fille juive a vécu cachée avec sept autres personnes à partir de juin 1942. 25 mois plus tard, ils sont tous arrêtés puis déportés. Anne Frank meurt du typhus dans le camp de Bergen-Belsen au printemps 1945. Elle avait 15 ans.
Un lieu d'absence et de vide
"La Maison Anne Frank, c'est le musée du vide et de l'absence", lance Lola Lafon à la RTS avant de préciser: "Et ça n'est pas une métaphore. Je me suis retrouvée de 21h à 7h du matin dans un endroit où ce qui prédomine, c'est l'absence de ses habitants".
Un lieu dominé aussi la contrainte. Durant les deux ans qu'ils passeront là, les habitants seront la plupart du temps, dans l'impossibilité de bouger ou de faire du bruit, puisque seule une poignée des employés qui travaillent en dessous sont au courant de leur présence. "Et pourtant, c'est dans ce lieu qu'est née une oeuvre et c'est cela qui m'a intéressé", confie Lola Lafon. Une oeuvre en forme de journal intime qui a connu le succès planétaire que l'on sait depuis sa publication en 1947.
Anne Frank, une écrivaine
Avant de se rendre sur place, l'autrice de "Chavirer" s'est beaucoup documentée et a eu l'occasion de parler avec Laureen Nussbaum, une des dernières personnes en vie à avoir connu Anne Frank et qui est devenue une spécialiste de son histoire.
C'est elle qui apprend à Lola Lafon que c'est en entendant un ministre hollandais en exil qui demandait fin mars 1944 aux habitants et habitantes de conserver leurs documents, lettres et écrits afin d'avoir des preuves qu'Anne Frank s'est dit que son journal pourrait être un jour publié. Elle décide de le retravailler entièrement afin d'en faire une oeuvre littéraire. Du statut de jeune fille qui écrit son journal intime, l'adolescente devient une écrivaine.
Cette découverte est un choc pour Lola Lafon: Anne Frank était une véritable autrice, mais cela a été complètement occulté! "Aucune édition, dans aucun pays ne fait mention du travail de réécriture d'Anne Frank elle-même. Le "Journal" est présenté comme l'oeuvre spontanée d'une adolescente", écrit-elle dans son roman.
Et l'écrivaine française de raconter comment le contenu même de ce journal a été transformé par la suite. Que ça soit en supprimant les passages où la jeune fille parle de sa sexualité ou lorsqu'on en fait une pièce de théâtre à Broadway en 1955 qui met en avant l'histoire d'amour entre Anne et Peter, mais où toute référence à la judaïté ou au nazisme est coupée. Ou encore lorsque l'on demande au réalisateur du film sorti en 1959 de changer la fin jugée trop triste.
Photo du passeport d'Anne Frank posé sur des cahiers de son journal qu'elle a écrit dans les combes de la maison d'Amsterdam où elle s'était réfugiée avec ses parents à partir de juin 1942. [AFP]
Anne Franck vénérée et piétinée
Et malheureusement c'est cette Anne Frank là qui est devenue iconique, se désole Lola Lafon. Son journal est un récit de terreur, mais on ne retient souvent que les passages où elle parle d'espoir. "J'ai eu envie d'aller voir sur place quelle était notre place dans l'histoire de cette jeune fille écrivaine dont on ne lit absolument pas tout ce qu'elle a à nous dire", explique encore Lola Lafon.
Lorsque vous parlerez d'Anne Frank, n'utilisez pas le mot 'espoir' s'il vous plaît!
Dans "Quand tu écouteras cette chanson", la question: "Qu'a-t-on fait d'Anne Frank?" est au centre et guide tout le récit. Une question "terrible", qui empêchera Lola Lafon d'entrer dans la chambre d'Anne Frank avant l'aube. "Toute la nuit, j'ai tourné autour de sa chambre, je ne pouvais pas rentrer", explique l'autrice qui trouvera finalement dans l'histoire d'un autre adolescent la force de franchir le seuil de cette minuscule chambre.
En résonnance avec sa propre histoire
Mais ce récit ne parle pas que d'Anne Frank. C'est aussi l'occasion pour son autrice d'une démarche beaucoup plus intime qui consiste à regarder en face ce qu'elle dit avoir fui. Elle, une enfant juive qui a caché cet héritage durant son enfance. Elle qui a mis à distance les témoignages et les films qui évoquaient cette Shoah à laquelle a été confrontée sa famille.
"Je ne sais pas si je suis allée au musée pour confronter cette histoire-là ou si ça a été dans l'autre sens. Ce dont je suis sûr c'est que durant cette nuit au musée, j'ai cru qu'il y aurait quelque chose de l'ordre du recueillement et finalement ce qui s'est passé, c'est que je me suis rappelé que ma grand-mère m'avait donné à l'âge de 13 ans une médaille d'Anne Frank et qu'elle m'avait dit "N'oublie jamais".
Propos recueillis par Nicolas Julliard
Adaptation web: Andréanne Quartier-la-Tente
"Quand tu écouteras cette chanson", Lola Lafon, collection Ma nuit au musée, édtions Stock