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17 octobre 2011 (observateur) - UN ASPECT DE LA POLITIQUE DES NATIONS UNIES À L’ÉGARD DES LANGUES : L’APPRENTISSAGE DES LANGUES À L’ONU.
Les fonctionnaires des Nations Unies parlent à eux tous plusieurs centaines de langues. Pourtant, dès la fin des années 1960, les États Membres ont souhaité qu’ils connaissent personnellement deux ou plusieurs des langues choisies par la communauté internationale dès la Conférence de San Francisco, en 1945, pour être les langues dans lesquelles la Charte des Nations Unies fait foi, à savoir l’anglais, le chinois, l’espagnol, le français et le russe. Ces langues, auxquelles s’adjoignit l’arabe en 1971, sont devenues les langues officielles et de travail des organes principaux de l’ONU et des conférences internationales qui se tiennent sous l’égide des Nations Unies, à l’exception du Secrétariat, qui a pour langues de travail l’anglais et le français.
Par Marie-Josée de Saint Robert- Présidente de l’Association culturelle internationale francophone pour le plurilinguisme dans les organisations internationales (ACIF).
En vertu d’une résolution de 1968[1] a été créé, à cet effet, un programme de cours de langue, sanctionné par un certificat d’aptitude linguistique. à titre d’incitation, l’apprentissage des langues y était assorti d’un avantage financier. Quiconque occupant un poste non soumis à des exigences linguistiques obtiendrait ce certificat d’aptitude dans une, voire deux langues officielles de l’ONU, en plus de celles qu’il maîtrisait au moment de son recrutement, aurait droit à une prime linguistique.
Depuis janvier 1972, date d’entrée en vigueur de ce programme, des milliers de fonctionnaires internationaux[2] ont découvert ou parfait leur connaissance d’une langue officielle autre que celle qu’ils connaissaient au moment où ils ont été recrutés. En 2005, de 700 à 800 étudiants se sont inscrits, chaque trimestre, au programme à l’Office des Nations Unies à Genève, et 50 % d’entre eux ont choisi le français[3]. Les cours de langue représentent le poste le plus élevé des ressources consacrées par l’ONU à la formation de son personnel[4].
Face à ce succès manifeste, il importe de rappeler les raisons pour lesquelles, quelque 20 ans après la création de l’ONU, le plurilinguisme des fonctionnaires de l’Organisation est apparu comme une nécessité aux yeux de la communauté internationale et d’étudier les incidences que ce programme a sur la pratique des langues au sein de l’Organisation internationale et les limites qu’il y rencontre.
Le programme d’enseignement aux fonctionnaires des langues anglaise, arabe, chinoise, espagnole, française et russe sur leur lieu de travail répond aux objectifs suivants :
Améliorer les compétences linguistiques du personnel : il s’agit pour les fonctionnaires d’être en mesure de s’acquitter de leurs tâches avec une compétence accrue, de renforcer, par la formation et le perfectionnement linguistiques, l’efficacité de l’Organisation universelle et d’accroître leurs perspectives de carrière.
Assurer l’équilibre linguistique au sein du Secrétariat : il s’agit d’aider les fonctionnaires à utiliser les langues officielles de l’ONU pour la tenue de réunions, la rédaction de rapports, la correspondance et la présentation d’exposés oraux. Des cours de formation linguistique générale ainsi que des cours spécialisés sont organisés à cet effet.
Comprendre les représentants des différentes cultures avec lesquels les fonctionnaires travaillent. Les langues créent la proximité entre leurs locuteurs. Elles facilitent les échanges et la compréhension mutuelle.
Au-delà des objectifs affichés, on peut distinguer trois raisons qui ont présidé à la décision des États Membres de demander à l’ONU de propager en son sein les langues des six pôles majeurs des cultures mondiales :
Faire de l’ONU une organisation au service de la planète tout entière. Les fonctionnaires acquièrent une compétence accrue pour mieux s’acquitter de leurs tâches.
La connaissance des langues façonne l’esprit d’ouverture, le respect de la diversité, qui est une des valeurs fondamentales auxquelles adhère le fonctionnaire des Nations Unies.
Les langues sont le patrimoine de l’humanité, que défendent les Nations Unies. Il s’agit pour l’ONU de parer au danger d’uniformisation qui guette toute organisation universelle, où la tentation est grande de rechercher le plus petit commun dénominateur qui serait une langue hybride, composée de toutes les langues et de toutes les cultures à la fois[5].
En l’absence de statistiques officielles récentes, on se contentera ici, pour la clarté de l’exposition, de relever quatre conséquences majeures.
En premier lieu, le programme d’enseignement des langues officielles de l’ONU n’a pas complètement joué son rôle d’instrument de promotion du plurilinguisme au sein de l’Organisation internationale la plus universelle qui soit. La plupart des fonctionnaires de l’ONU choisissent de travailler majoritairement en anglais. Les textes qu’ils rédigent sont le reflet de leurs lectures et de leurs discussions ou des instructions qu’ils reçoivent, qui sont en anglais, en dehors des cas où le responsable d’un service propose que l’autre langue de travail du Secrétariat soit utilisée. Les cinq autres langues officielles sont réduites souvent au rang de langues de traduction au sein de l’Organisation. Trois raisons expliquent cet état de fait :
Le siège de l’Organisation est à New York où l’anglais est la langue de travail par excellence. Les systèmes informatiques avec lesquels travaillent les fonctionnaires du Secrétariat ne sont pas toujours disponibles en français, ni dans les autres langues officielles hormis l’anglais[6].
La connaissance des langues officielles par les fonctionnaires internationaux ne fait pas l’objet de publicité interne. Nul ne peut savoir, s’il ne connaît son interlocuteur, si ce dernier connaît une autre langue officielle que l’anglais, langue perçue comme étant la plus répandue dans le monde. D’autres organisations internationales, telles que le BIT, demandent aux fonctionnaires internationaux la langue dans laquelle ils souhaitent que l’administration s’adresse à eux, et ces informations sont précisées dans la liste des fonctionnaires et les annuaires téléphoniques disponibles à tout un chacun. L’absence d’une telle information à l’ONU alimente donc la croyance selon laquelle la seule langue de travail de l’ONU serait l’anglais. Les fonctionnaires internationaux continuent d’ignorer les efforts consentis par leurs collègues pour acquérir ou maîtriser une autre langue officielle[7].
Les textes soumis à la traduction doivent répondre à des critères stricts. La traduction de la documentation parlementaire a priorité sur les textes dont la traduction serait souhaitable pour permettre aux fonctionnaires de travailler en plusieurs langues à la fois. Il faut voir là une conséquence de la demande excédentaire qui est adressée aux Sections de traduction, tandis que leur offre – la capacité des effectifs dont elles disposent – est calculée en fonction des textes qui leur sont soumis dans les délais réglementaires, ce qui a pour conséquence pour elles d’être en sous-effectifs chroniques. Si les fonctionnaires sont bien disposés à travailler dans toutes les langues officielles, les services d’appui dont ils auraient besoin ne leur sont pas accessibles.
En deuxième lieu, on relèvera que le niveau de connaissances linguistiques acquis au terme du programme d’apprentissage des langues mis en place à l’ONU ne permet pas aux fonctionnaires internationaux d’utiliser leurs connaissances linguistiques récemment acquises à un niveau professionnel. Trois raisons peuvent être invoquées :
Il existe un décalage entre les finalités poursuivies par le programme de l’ONU en matière d’apprentissage des langues (donner aux fonctionnaires la possibilité de lire, écrire, comprendre et parler une langue officielle), et l’utilisation en milieu professionnel des connaissances linguistiques fraîchement acquises comme le feraient les locuteurs natifs de ces langues. S’il leur est loisible de parler ces langues avec leurs collègues, ils ne maîtrisent pas suffisamment la terminologie officielle et les règles de rédaction des documents de l’ONU dans ces langues pour préparer des rapports. Des cours de perfectionnement spéciaux sont depuis quelques années proposés aux fonctionnaires pour améliorer leur compréhension et leur prononciation des langues choisies, ainsi qu’un enseignement portant sur les techniques de communication – techniques de rédaction, par exemple, ou de présentation d’exposés oraux en anglais et en français.
Les locuteurs natifs des langues officielles autres que l’anglais ne maîtrisent pas plus la terminologie et les règles de rédaction des documents à l’ONU que les fonctionnaires dont ces langues ne sont pas les langues maternelles dans la mesure où ils ont pris l’habitude de travailler en anglais.
Une fois le certificat d’aptitude linguistique obtenu, les fonctionnaires ne font pas toujours les efforts nécessaires pour continuer à pratiquer la langue qu’ils ont apprise. Le programme de formation linguistique de l’ONU encourage actuellement les élèves à mieux exploiter les ressources linguistiques offertes par Internet pour éviter les pertes de compétences qu’entraîne l’absence de pratique d’une langue.
En troisième lieu, la connaissance des langues officielles, hormis l’incitation financière dont elle est assortie, n’a pas été véritablement prise en compte dans le déroulement de la carrière des fonctionnaires internationaux pendant les 50 premières années d’existence de l’Organisation. Un changement est, il est vrai, perceptible dans le système de nomination et de promotion des fonctionnaires depuis le milieu des années 1990. En effet, deux phénomènes sont intervenus de l’intérieur – grâce à un changement net de la politique des ressources humaines et aux demandes répétées des États Membres en faveur du multilinguisme au sein de l’Organisation :
Depuis le début des années 2000, les avis de vacance de poste contiennent systématiquement la mention : « Les langues de travail du Secrétariat sont l’anglais et le français ». Pour une majorité de postes, ces deux langues sont exigées et la connaissance d’autres langues officielles est considérée comme un atout.
Les connaissances linguistiques constituent un critère de sélection et de promotion des fonctionnaires internationaux. Ces connaissances doivent être dûment attestées. Le certificat d’aptitude linguistique délivré par la Section de formation et du perfectionnement du personnel du Service de gestion des ressources humaines de l’ONU est au nombre des attestations reconnues.
Enfin, la politique de multilinguisme au sein de l’ONU a été renforcée par la création, en 2002, d’une fonction de coordination du multilinguisme[8] au sein du Secrétariat. Le Haut-Coordonnateur pour les questions de multilinguisme étudie de manière exhaustive toutes les dimensions linguistiques du travail du Secrétariat et fait en sorte que le multilinguisme devienne une réalité à l’ONU.
En conclusion, l’exemple de l’ONU montre que la connaissance individuelle de plusieurs langues est possible, voire qu’elle est aisée si l’on en juge par le nombre de fonctionnaires attachés à parfaire leurs connaissances linguistiques. L’idée qu’il faut des années d’efforts pour apprendre une nouvelle langue n’est pas avérée à l’ONU. Grâce aux talents pédagogiques de ses professeurs de langue et aux occasions qu’offre un milieu de travail international, les fonctionnaires peuvent mettre en pratique les langues qu’ils apprennent et faire des progrès rapides dans ces langues. Une langue peut être apprise à l’ONU en 8 à 16 trimestres. L’exemple de l’ONU montre enfin qu’il n’est plus utopique, 30 ans après la mise en place du programme de formation linguistique à l’ONU, d’exiger de tous les candidats à une promotion l’usage des deux langues de travail du Secrétariat.
[1] Cf. Assemblée générale, résolution 2480 B (XXIII) du 21 décembre 1968. La nécessité du programme de formation et de perfectionnement linguistique a été réaffirmée dans les résolutions de l’Assemblée générale 43/224 D du 21 décembre 1988 et 50/11 du 2 novembre 1995.
[2] Le programme de formation linguistique est ouvert non seulement aux fonctionnaires internationaux mais également aux membres de la communauté diplomatique et de leurs familles, ainsi qu’aux fonctionnaires internationaux des autres organisations internationales après accord avec leurs institutions. Le pourcentage de participants à ce programme hors fonctionnaires de l’ONU représente 5 % des inscrits.
[3] Dans le budget-programme pour l’exercice biennal 2004-2005, il est prévu que quelque 8 500 personnes participent à ce programme au Siège de l’ONU à New York et qu’environ 4 000 personnes passent les examens d’aptitude linguistique.
[4] Soit près de 7,5 millions de dollars des États-Unis, soit près de 30 % du budget alloué à la formation dans le budget-programme de l’exercice 2004-2005. à cela s’ajoute le coût que représente le versement des primes linguistiques au personnel qui remplit les conditions.
[5] Chateaubriand, dans Les Mémoires d’Outre-tombe, s’interrogeait déjà sur les dangers de la société universelle : « Qu’en résulterait-il pour son intelligence, ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? ».
[6] Une des résolutions les plus récentes de l’Assemblée générale portant sur le multilinguisme prie le Secrétaire général « de continuer à prendre les dispositions voulues pour que le système Galaxy [NDLR : de recrutement et de promotion des fonctionnaires] puisse être utilisé dans les deux langues de travail de l’Organisation (cf. résolution 59/309 du 22 juin 2005).
[7] Une étude, réalisée à partir, notamment, du critère de la nationalité et du nombre de fonctionnaires en poste à l’Office des Nations Unies à Genève apprenant des langues officielles, a permis de montrer que plus de 85 % d’entre eux avaient une connaissance active ou passive du français (cf. de Saint Robert (Marie-Josée) in Pelou (Pierre), directeur de publication. La documentation internationale. ESF éditeur, Paris, 1991).
[8] à l’instar de l’OMS qui avait créé cette fonction dès 1998. Une fonction similaire pour l’ONU avait également été pressentie par les participants au Colloque international de Genève sur le plurilinguisme dans les organisations internationales qui a eu lieu en novembre 1998. La résolution créant cette fonction à l’ONU a été adoptée en 2002.
[1] Présidente de l’Association culturelle internationale francophone pour le plurilinguisme dans les organisations internationales (ACIF).