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L’arbre généalogique est un modèle inadéquat pour l’évolution des langues
Archéologue, professeur à l’Université Paris 1, Jean-Paul Demoule soutient que les similitudes entre les langues relèvent de phénomènes infiniment plus complexes que ne l’ont laissé entendre bon nombre de constructions philologiques et historiographiques. Entretien
A quand remonte la mention d’un peuple originel «aryen» ou «indo-européen»?
Jean-Paul Demoule: Les ressemblances entre différentes langues européennes ont été remarquées par des érudits dès la Renaissance. Mais l’autorité de la Bible, d’où l’on inférait que l’hébreu, langue du Paradis, était la langue mère de toutes les autres, comme l’atteste aussi le mythe de la Tour de Babel, empêchait d’aller plus loin. Au XVIIIe siècle, cette autorité s’affaiblit peu à peu, tandis que la colonisation de l’Inde fait découvrir aux Européens le sanscrit, dont les similitudes avec les langues européennes sont frappantes. D’où le nom d’«indo-européennes» qui sera donné à l’ensemble de ces langues. Le philologue allemand Franz Bopp, dans la première moitié du XIXe siècle, systématise la grammaire comparée de toutes ces langues.
A quelles visées répondait l’apparition de ce peuple originel?
L’idée d’un peuple dont la langue serait à l’origine de toutes celles de l’Europe et de l’Inde, peuple nécessairement exceptionnel puisqu’il expliquerait le destin historique des Européens qui au XIXe siècle prennent le contrôle de presque toute la planète, restera un mythe savant réservé aux élites, même s’il est sous-jacent à bien des idéologies de l’époque. Seul le nazisme le mettra en application avec méthode, jusqu’au bout de l’horreur.
Pourquoi s’agit-il, selon vous, d’une construction?
L’Europe chrétienne est dans une situation schizophrénique: alors que tous les autres peuples du monde ont des mythes d’origine qui leur sont propres et qui montrent comment ils ont été créés par des divinités, les Européens doivent, en conformité avec la Bible, leur mythe d’origine aux Juifs, ceux qu’ils expulsent, humilient ou massacrent dès qu’ils ont un problème (épidémie, crise économique, famine, etc.). On voit au XVIIIe siècle chez les intellectuels européens émerger l’idée que leurs origines culturelles ne seraient pas à chercher au Proche-Orient, mais bien plutôt dans la «sagesse des hindous». La découverte de la parenté entre les langues de l’Inde et celles de l’Europe ne pourra donc être interprétée que dans les termes d’un peuple originel, d’abord situé en Inde.
Peut-on expliquer les apparentements entre les langues issues du sanscrit et les langues européennes sans passer par un noyau originel?
Dès le XIXe siècle, des linguistes minoritaires, comme Johannes Schmidt avec la «théorie des vagues» ou Hugo Schuchardt, le premier à étudier les créoles et les mélanges de langues, avaient proposé des modèles plus complexes que l’arbre généalogique. Le linguiste Nikolaï Troubetzkoy ou l’anthropologue Alfred Kroeber ont fait plus tard de même. Schuchardt précisait qu’«il n’y a pas de langue qui ne soit mélangée». De nombreuses langues, comme le vietnamien, le roumain, le yiddish, le swahili, l’afrikaans, le maltais, le songhaï, parmi les plus connues, sont considérées comme des langues mixtes, sans compter l’anglais, langue germanique à l’origine, mais qui dans son vocabulaire et sa structure s’est considérablement rapprochée des langues romanes suite à la conquête normande. En outre, parmi les quelque 1 500 racines indo-européennes reconstruites, les trois quarts ne sont attestées que dans la moitié, ou moins, de la douzaine de sous-familles indo-européennes (celtique, germanique, anatolienne, slave, etc.), et près de la moitié ne le sont que dans quatre familles ou moins. Et on pourrait dire la même chose des grammaires. De fait, beaucoup de linguistes indo-européanistes admettent que le modèle de l’arbre généalogique est trop simpliste; mais ils continuent à travailler en réalité comme si c’était le seul possible.
La démarche historique n’est-elle pas toujours tributaire d’une forme de construction mythologique, même involontaire, qui sert de référence à un groupe humain?
Cette idée pourrait mener à un relativisme intégral, dans la lignée de la pensée dite postmoderne. Ce n’est pas ma position. Ces similitudes et correspondances entre langues sont le témoignage d’une longue histoire, mais d’une histoire complexe. De même, les objets archéologiques, ou encore l’ADN préhistorique, témoignent de cette histoire, qui s’éclaire peu à peu. Mais il est de la responsabilité des historiens et des archéologues de savoir séparer mythe et science, quoi qu’il puisse en coûter.