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L'insomnie
Dans une archive audio de la Radio Suisse Romande du 17 mars 1978, la chanteuse de minuit raconte un incroyable épisode qui a fallu lui coûter la vie. Barbara a mal à son sommeil, elle prend des somnifères, elle prend encore. C'est grâce à un mystérieux homme qu'elle évitera le pire. Une histoire mise en images grâce aux dessins de Cecilia Bozzoli.
Précy, le paradis
Un jour, Barbara décide de s'installer. En 1973, ses amis lui trouvent une ferme sans luxe qu'elle va habiter et qu'elle aménagera à son image, avec des meubles chinés, son indispensable rocking-chair qui faisait office de doudou, des fleurs, des châles et des bijoux un peu partout, et ses fameux tricots qu'elle laisse traîner avant de les offrir, à ses musiciens, amis ou amants. Ce qu'elle préfère, c'est son jardin.
A Précy-sur-Marne, il lui arrivait de ne pas sortir pendant des jours et des jours, se contentant de citrons, de cornichons et de ses mémorables pastilles de zan, sorte de réglisse dont elle était dépendante. A côté de la maison, elle avait aménagé "La Grange au Loup" qui lui servait de studio et de salle de répétition.
Il est six heures du matin, j'ai soixante-sept ans, j'adore ma maison, je vais bien. De la pièce où j'écris, je vois le jardin; les premières roses sont apparues et la glycine blanche dégouline dans le patio.
Pour Jérôme Garcin, son ami et auteur de "Barbara, claire de nuit" (Ed. Gallimard), même si Barbara adorait Précy, elle ne s'y sentait pas plus chez elle qu'elle ne l'eût été en Bretagne, dans le Midi ou l'Alsace. L'éternelle vagabonde, dit-il, a fini par s'établir à Précy "comme on capitule."
Pour lui, ses vraies maisons, c'étaient les pianos à queue. "Sous leurs toits, elle faisait vibrer la table d'harmonie. Les Gaveau, Pleyel, Steinway tenaient du chalet, du faré, du tipi, de l'oratoire, du bateau ivre - et même de l'amant, crapaud noir sur le ventre duquel, dominante, elle se couchait."
Barbara n'a pourtant jamais appris le solfège. Ses chansons, elle les composait à l'oreille et demandait ensuite qu'on les lui transcrive.
Lausanne, l'amitié fidèle
Avec Marcel Imsand
La Suisse s'est intéressée très tôt à Barbara, comme en témoignent les nombreuses archives de la RTS.
>> A découvrir, Barbara avec Michel Simon:
La chanteuse a entretenu de forts liens d'amitié avec la Suisse, notamment avec Marcel Imsand, photographe décédé le 11 novembre dernier.
Marcel Imsand rencontre Barbara un soir de 1965 au Palais de Beaulieu. Elle l'autorise à prendre son portrait sur scène, dans les coulisses et dans sa loge. Le lendemain, le photographe lui montre son travail. Au bas du premier cliché, Barbara écrit: "Devant ce talent-là, je vous demande pardon, mais je ne peux faire que silence. Je vous remercie de vous. Barbara. "
Elle exige également que les photos de Marcel figurent sur le programme de son prochain spectacle. Leur amitié durera trente ans. Il est un des rares à avoir pu pénétrer l'intimité de Barbara à Précy, ou elle aimait se retirer. Il l'appelait la Dame.
Avec Béjart
Mais à Lausanne, il y aura aussi Maurice Béjart qui parle de Barbara comme d'une amie fidèle, "une soeur". En mai 1969, lors d'un entretien TV, il lui dit combien, même assise derrière son piano, ce qu'il a vu d'abord d'elle, c'était son corps, ses main, ses yeux: "quelqu'un qui a le mouvement en soi, quelqu'un qui danse."
Mes rencontres avec la danse auront toujours été de grandes rencontres.
Au fil de ans, elle s'affranchira de plus en plus de son piano pour occuper l'espace de la scène, improvisant des mouvements très graphiques et ondulatoires qui construiront sa légende de longue dame brune, puis de diva.
En 1976, Béjart réalise un film-ballet "Je suis né à Venise" où Barbara tient son propre rôle de "pianiste chantante" et celui de la Dame de la Nuit, toute vêtue de blanc.
Plus tard, il lui rendra un autre hommage dans un spectacle intitulé "Brel, Barbara, Béjart". Dans la vie Brel et Barbara étaient amis. Elle l'a chanté en début de carrière, puis a composé une chanson à sa mémoire "Gauguin", alors que l'auteur de "Ne me quitte pas" a fait tourner Barbara dans son film "Franz", en 1972.
Je dois donc cette chanson à l'insistance têtue de Gunther Klein, à dix étudiants, à une vieille dame compatissante, à la blondeur des petits enfants de Göttingen, à un profond désir de réconciliation, mais non d'oubli. Comme toujours je dois aussi cette chanson au public, en l'occurrence le merveilleux public de Jungen Theater.
Göttingen, la résilience
D'abord, elle ne veut pas. Elle, la petite fille juive qui a parcouru la France pour échapper à la déportation, refuse de chanter en Allemagne. Mais le jeune directeur du Jungen Theater de Gottingen est convainquant.
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Je pars donc pour Göttingen en ce mois de juillet 1964. Seule et déjà en colère d'avoir accepté d'aller chanter en Allemagne
Elle met cependant une condition: disposer d'un piano demi-queue noir.
Arrivée sur place, elle découvre un piano droit, un mastodonte impossible à bouger - sur scène, Barbara a tout un dispositif d'inclinaison avec son instrument pour que le public puisse la voir, et elle, voir le public.
Elle se sent dupée, en colère. Le directeur s'excuse, il ne peut rien faire, c'est la grève des déménageurs de pianos! Ce sont donc une dizaine d'étudiants, ayant trouvé chez un privé la pièce convoitée, qui l'amènera sur scène.
Son tour de chant est un triomphe. Elle le prolonge de huit jours. Le dernier soir, elle lira sur une musique inachevée la chanson qu'elle vient de gribouiller dans l'après-midi.
Elle reviendra par la suite dans cette ville qu'elle a appris à aimer et qui lui a tendu les bras. Barbara, qui adorait les enfants, a été particulièrement émue par ceux de Göttingen, tous ces petits Herman, Peter, Helga et Hans qu'elle a mis en chanson.
"Göttingen" devient un hymne à la réconciliation franco-allemande. Elle l'enregistrera en allemand, ainsi qu'une partie de son répertoire, aidée de Marie Chaux, sa secrétaire et la première à faire la biographie de la longue dame brune en 1986.
Pour elle, comme pour Barbara, Göttingen tient lieu de résilience: Marie, soeur d'Anne Sylvestre, est née en 1942 d'une mère allemande et d'un père "collabo". Seule Barbara partage alors ce secret.
En 2003 le chancelier Helmut Kohl, commémorant le traité d'amitié franco-allemande de 1963, entonna les dernières strophes: "Oh, faites que jamais ne revienne/Le temps du sang et de la haine..."
Vienne, le voyage immobile
C'est le pianiste Alexandre Tharaud qui raconte l'anecdote. Barbara vit alors avec son musicien et accordéoniste, Romain Romanelli. Ce fut une grande et belle histoire d'amour.
Mais quand elle était fâchée, Barbara revenait au vouvoyement. Un jour, fatiguée de la vie de couple, elle dit à Romain: "Je vous quitte, je m'en vais quelques jours à Vienne."
>> A écouter, le pianiste Alexandre Tharaud rendant hommage à Barbara:
Vienne dit l'absence comme piment de l'amour et l'éloignement comme clé du désir. Dans cette chanson, Barbara, amoureuse des néologismes, invente dans une des strophes une ville qui n'existe pas:
Cela va faire une semaine
Déjà que je suis seul à Vienne
C'est curieux le hasard
J'ai croisé l'autre soir
Nos amis de Lountatchimo
Cela va faire une semaine
Ils étaient de passage à Vienne
Ils n'ont rien demandé
Mais se sont étonnés
De me voir à Vienne sans toi...
Marienbad, la ville-miroir
Le texte est signé François Wertheimer, avec qui Barbara a réalisé l'album "La Louve". C'est un hommage au film d'Alain Resnais mais la chanson est écrite sur mesure pour Barbara qui aurait très bien pu hanter les couloirs et les jardins de ce grand château de Marienbad.
La silhouette de Delphine Seyrig, très sophistiquée dans son élégance longiligne, et le phrasé si particulier de l'actrice, font penser à Barbara. Comme le boa de scène de la chanteuse rappelle "l'étole d'engoulevent" de l'actrice.
>> Barbara, invitée de l'émission "Les Oiseaux de nuit", chante "Marienbad":
La nomade pose ses valises au pied de son public
Elle fut longue la route,
Mais je lai faite, la route, Celle-là, qui menait jusqu'à vous,
Et je ne suis pas parjure,
Si ce soir, je vous jure,
Que, pour vous, je l'eus faite à genoux,
Il en eut fallu bien d'autres,
Que quelques mauvais apôtres,
Que l'hiver ou la neige à mon cou,
Pour que je perde patience,
Et j'ai calmé ma violence,
Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous.
Pantin l'acmé! Châtelet rideau!
Cette chanson, Barbara l'a écrite en 1966, après une douzaine d'années de galère. Elle l'a dit dès ses débuts:
Je ne connais pas de joie plus grande que celle de se donner, de se sacrifier, de se dépouiller pour ceux qu'on aime ou qu'on ne connaît pas.
En retour, ce public l'a aimée comme peu d'artistes peuvent prétendre avoir été aimés. Avec constance, ferveur, fidélité, admiration, gratitude. Car aussi personnelles que furent ses chansons, elles touchent à l'intime de chacun.
Dans son livre qui vient de paraître, Kéthévane Davrichewy a recueilli les témoignages d'une quarantaine de personnes, célèbres ou pas, qui disent combien les chansons de Barbara ont changé leur vie.
Avec Barbara, je suis devenue folle, elle formulait tout ce que je ressentais sans pouvoir l'exprimer.
>> A écouter le reportage de Frank Musy avec Barbara qui triomphe à Pantin:
Si Barbara a toujours su tisser un lien particulier avec son public, c'est à Pantin en 1981, sous son chapiteau-cathédrale, que son tour de chant prend des allures de messe, d'offrandes mutuelles, de communion.
Barbara ne se contente plus d'interpréter ses chansons, elle les joue, les met en scène. Elle devient prêtresse, chamane, déesse. Elle donne tout, jusqu'à l'épuisement. Et c'est à ce moment là que sa voix commence à se briser.
Après Pantin, il y aura encore le Châtelet, où un soir de 1993, son corps refuse d'obéir à son cerveau. Contre l'avis de ses médecins, Barbara fera encore une tournée, avec un dernier concert à Tours, le 26 mars 1994, d'où elle sort "épuisée, douloureuse, vidée, morcelée, déconstruite."
Pour la première fois de sa vie, elle descend dans cette foule qui l'a portée - mais qui lui a toujours fait un peu peur, elle qui ne supportait pas d'être envahie. Ce public qui lui a permis d'exaucer son rêve d'enfant: être une pianiste qui chante.
Elle ne remontera plus sur scène mais offrira en 1996 un ultime album, "Barbara" où sa voix ressemble à un vent de sable exténué mais définitivement bouleversant. Pour celle qui surnommait ses musiciens "mes hommes", elle reste la patronne. Pour ce dernier rendez-vous, ils sont tous venus, d'Eddy Louiss à Richard Galliano en passant par Dominique Mahut.
Texte: Marie-Claude Martin/Réalisation web: Miruna Coca-Cozma
La vidéo animée "Les insomnies de Barbara" est basée sur une archive de la RTS
Illustrations: Cecilia Bozzoli Animation: Nicolas Elsig
Réalisation: Miruna Coca-Cozma
Un grand format réalisé avec l'équipe des Archives de la RTS.