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La manière dont la science fonctionne en général peut nous sembler relativement évidente:
- Les scientifiques font des observations
- Sur la base de ces observations, des théories sont émises
- Des expériences permettent de vérifier les théories pour savoir celles qui sont vraies
C’est ainsi que Lord Bertrand Russel présente la méthode scientifique:
In arriving at a scientific law there are three main stages : the first consists of observing the significant facts, the second in arriving at a hypothesis which if it is true would account for those facts, the third in deducing from this hypothesis consequences which can be tested by observation.1
De nombreuses questions par rapport à cette description de la science ont été soulevées par Polanyi et d’autres philosophes des sciences. Un des points particulièrement intéressant concerne l’idée que l’observation précède la théorie. En effet, il nous paraît relativement évident intuitivement que deux personnes honnêtes qui observent sans préjugés le même objet verront la même chose. Or, rien n’est moins sûr.
Perception visuelle
Prenons le cas de la vue. De nombreux expériences ont permis de montrer que l’expérience vécue par deux observateurs devant le même objet peut être différente. Si tel est le cas, alors notre perception (l’expérience vécue en observant un objet) ne dépend pas uniquement de l’objet qui est devant nous, même si l’image qui s’imprime sur notre rétine est raisonnablement la même. Prenons un exemple 2:
Beaucoup d’entre nous verront probablement dans cette image un escalier vu d’en haut, dont la face supérieure des marches est visible. Et puis, après un temps d’observation, il est possible d’y voir un escalier vu d’en-bas, dont la face inférieure des marches est visible. En la regardant pendant un temps, l’image peut commuter entre les deux vues. De plus, lorsque l’image a été présentée à des tribus africaines qui ne connaissent pas la représentation 2D d’objets 3D, les observateurs ont indiqués ne voire qu’un arrangement bidimensionnel de lignes. Or, comme l’objet ne change pas, il semble raisonnable de penser que notre perception dépend aussi d’autre chose que ce qui est regardé.
Ce type d’images « bistables » de la Gestaltpsychologie a été introduit dans la discussion par Wittgenstein, et le célèbre lapin-canard:
Par exemple, lorsque ce dessin est présenté à des enfants à Pâques, ils voient plus facilement un lapin. Et si on le présente en automne, un canard. Une autre expérience célèbre qui met en lumière un procédé similaire est celle dans laquelle des cartes sont présentées rapidement à des observateurs qui doivent les identifier. Lorsque des fausses cartes sont présentées (par exemple un 4 de cœur noir), l’observateur l’identifie d’abord comme une vraie carte (un 4 de pique, ou un 4 de cœur). Cependant, une fois qu’il remarque que de fausses cartes sont glissées parmi les vraies, ses attentes changent, et il parvient à identifier sans peine les cartes qu’on lui présente.
Ce type d’expériences met en avant le fait que notre perception dépend non seulement de ce qui est observé, mais aussi d’autres éléments comme: notre connaissance, notre expérience, nos attentes, etc.
Pour prendre un exemple un peu plus proche de la science, Polanyi montre comment l’observation est un art, un savoir-faire à développer. Comme tous les savoir-faire, celui-ci se développe au contact d’un maître à côté duquel on se place pour apprendre à voir ce qu’il voit. Il donne ainsi l’exemple3 d’un étudiant en médecine qui voit un radiologue commenter une radio des poumons d’un patient, et relever dans un langage technique de nombreux éléments. De prime abord, l’étudiant ne voit que des tâches, il ne voit pas ce que l’expert voit. Et alors qu’il regarde attentivement, image après image, semaine après semaine, ce qu’il voit comment à faire sens, et au delà des tâches il voit des variations physiologiques et pathologiques, des cicatrices, des infections chroniques, etc. Il commence à voir ce que l’expert voit.
On pourrait dire que ce qui est vu à proprement dit est identique, mais que deux observateurs différents l’interprètent différemment. Si notre œil prenait une photo, et que notre cerveau l’analysait, on dirait alors que la photo est la même pour tous, seule l’analyse diffère. Peut-être. Toujours est-il que nous n’avons pas accès à la « photo ». Je ne peux pas m’arrêter tranquillement pour y réfléchir et l’analyser. La seule chose à laquelle j’aie accès, c’est mon expérience sensorielle.
Ainsi donc, la vue n’est pas un acte passif d’observation, mais un effort actif d’interprétation à un niveau très basique. Et dans un sens, deux observateurs différents qui regardent le même objet peuvent ne pas voir la même chose.
Observation et théorie
Ce procédé ne concerne pas uniquement la vue, mais toutes formes de perception et d’observation. En conséquence, non seulement la théorie prend appui sur l’observation, mais il faut affirmer aussi que l’observation prend appui la théorie (ou l’observation est chargée de théorie — en anglais theory-ladenness of observation4). Comme on l’a vu, la théorie que nous habitons nous donnera de d’observer différemment.
En particulier, puisque les énoncés d’observations doivent être formulés dans le langage d’une théorie, il seront aussi précis que le cadre théorique qu’ils utilisent. Parler faire une observation sur une force d’attraction gravitationnelle sera beaucoup plus précis qu’une observation sur une force d’attraction émotionnelle, parce que le concept de force en physique est plus précis. On voit ici que c’est la théorie, et non l’expérience, qui donne aux énoncés d’observations leur significations. Ce qui implique qu’un énoncé d’observation n’est pas nécessairement transposable dans une autre théorie: il pourrait alors soit ne rien dire, soit dire autre chose.
De même, c’est la théorie qui permet de dire (en partie), quelles expériences ou observations seront intéressante ou non. Par exemple, si je décidais d’apporter une contribution majeure à notre compréhension des traductions bibliques, et que je décidais pour ce faire de classer toutes les traductions en fonction du poids du produit final, je ferais certainement une étude originale, mais dont la signification est nulle. C’est ici la théorie qui permet de dire quels faits sont significatifs ou non, ainsi que les données qui doivent être enregistrées ou non (couleur des instruments de mesure, pointure de chaussure de l’assistant, âge du directeur, etc.). Sans une théorie qui la précède, il ne peut y avoir d’observation significative. Meilleure est notre théorie, meilleure sera notre expérimentation. Bien sûr, rien ne garanti que notre théorie soit adéquate, qu’elle nous fasse observer les éléments pertinents. Cela arrive très souvent en sciences qu’il faille refaire des expériences parce que des données qui ne semblaient pas importantes le sont.
Le relativisme kuhnien
Mais plus profondément, comme avec le cas du lapin-canard ou des escaliers, il ne s’agit pas uniquement d’événements qui sont vu ou non, considérés importants ou non, mais ce qui est vu est vu différemment. Lorsque l’on fait référence à cela dans la littérature philosophique, c’est toujours à Hanson (le créateur du terme), Kuhn (le plus célèbre) et Feyerabend (le plus radical) que l’on fait référence. Bogen5 distingue trois niveaux différents chez Kuhn:
- Perceptuel: deux observateurs dans deux paradigmes différents verront des choses différentes:
C’est un peu comme si le groupe de spécialistes était transporté soudain sur une autre planète où les objets familiers apparaissent sous une limière différente et en compagnie d’autres objets inconnus. … Les changements de paradgimes font que les scientifiques, dans le demain de leurs recherches, voient tout d’un autre œil.6
- Sémantique: la signification d’un même énoncé d’observation sera différente pour deux observateurs dans deux paradigmes différents
- Saillance: le paradigme détermine quelles expériences seront menées, et quelles données seront récoltées
D’après Bogen, la saillance est un fait apparent en histoire des sciences. Heureusement relativement peu fréquent, il est très facilement corrigé une fois que l’erreur est relevée. L’aspect sémantique est présent, mais il ne faut pas le surévaluer; il n’est pas important au point que la communication soit impossible7. Le premier aspect, celui de la perception, est plus discuté. D’une part parce que des partisans de théories compétitives produisent souvent des énoncés d’observations extrêmement similaires, et d’autre part parce que cela menace l’objectivité de la démarche scientifique. Kuhn va en effet jusqu’à affirmer que la notion de vérité est complètement relative au paradigme. Le premier point ne suffit pas à réfuter le fait que la perception soit déterminée en partie par la théorie, puisque lorsque deux scientifiques habitent des théories même très différentes, ils ont toujours énormément en commun (ne serait-ce que le fait d’être des être humains qui habitent le même monde, souvent parlent la même langue, on suivi les mêmes études et lu les mêmes scientifiques, etc.) Quand au second point, c’est là qu’on voit qu’il est malheureux que Kuhn ou Feyerabend soient les champions de cet aspect. En effet, les deux sont clairement relativistes (« toutes les théories se valent », « à chacun sa vérité »):
Nous devrons peut-être abandonner la notion, explicite ou implicite, selon laquelle les changements de paradigmes amènent les scientifiques, et ceux qui s’instruisent auprès d’eux, de plus en plus près de la vérité. … Le processus tout entier [du développement scientifique] a pu se dérouler, comme nous le supposons pour l’évolution biologique, sans orientation vers un but précis, vers une vérité scientifique fixée et permanente dont chaque stade du développement de la connaissance scientifique serait un meilleur exemplaire.8
Beaucoup seront donc tentés de rejeter l’idée que la perception dépend de la théorie, simplement pour éviter ce relativisme. Et de fait, une majorité de philosophes accepte l’idée que la pure neutralité théorique soit inatteignable, mais certains continuent de penser que cela n’empêche pas la science de se développer de manière objective, en ce qu’il sera toujours possible de formuler les observations problématiques dans un langage suffisamment neutre pour que chacun s’y retrouve9. Ce faisant, on prend le risque de retomber dans les écueils de l’objectivisme.
Le réalisme polanyien
Si par contre on choisissait un autre champion que Kuhn pour présenter cet aspect, peut-être que ce refus par crainte de tomber dans le relativisme se poserait moins. Lorsque Polanyi lit dans le manuscrit de Kuhn les lignes su-citées, il écrit en marge:
Truth !!!!!!! This really needs analysis.10
Chez Polanyi, le fait que l’observation dépende de la théorie découle naturellement du fonctionnement tacite de la connaissance. Il ne peut pas en être autrement. La connaissance, en effet, qu’elle soit théorique ou pratique, est toujours un acte dans lequel j’habite un certains nombre d’éléments subsidiaires à travers lesquels je focalise ma conscience. De la même manière que j’habite ma voiture et toutes ses commandes (subsidiaire) pour me diriger sur la route (focal), de la même manière je regarde à travers les mots d’un texte (subsidiaire) pour en lire le sens (focal), de la même manière j’habite une théorie mathématique (subsidiaire) pour comprendre une propriété du monde physique (focal). Chaque élément subsidiaire peut devenir l’élément focal, qui sera alors perçu à travers d’autres éléments subsidiaires: lorsque je conduis, je porte mon attention un moment sur le fonctionnement des commandes du véhicule (à travers mon corps et les paroles du professeur), lorsque je perçois une faute d’orthographe je passe du sens du texte aux mots (à travers les lettres et les règles de l’orthographe), lorsque je fais des maths en tant que telles (à travers les symboles conceptuels et les règles de dérivation fixées), etc. Pour toute connaissance (théorie ou pratique), un des éléments subsidiaire sera notre corps: la connaissance est définitivement située. Mais toute connaissance fait intervenir des éléments théoriques, et ce d’autant plus pour des observations complexes et poussées. L’observateur habite sa théorie autant qu’il habite son corps, et c’est à travers elle qu’il observe. (À la différence de son corps, bien sûr, l’observateur peut évoluer légèrement ou radicalement dans sa théorie). Au final, « à l’intérieur de deux cadres conceptuels différents, la même série d’expérience prend la forme de différents faits et différentes données. » 11
Pourtant, Polanyi est fermement réaliste. Malgré cela, on lui a reproché de ne pas l’être en ce qu’il intègre l’acte de connaissance du sujet scientifique au sein de la démarche scientifique12. Pour Polanyi, il n’y a qu’une seule réalité, extérieure à nous, cachée, mais qui se donne à connaître à travers nos contacts répétés avec elle. Cette réalité nous résiste et nous empêche de projeter n’importe quoi sur elle. De plus, la science étant une entreprise communautaire, le contact avec la réalité est plus large que s’il ne s’agissait que d’un individu. Cette réponse est insatisfaisante pour le scientifique objectiviste, qui souhaite que deux énoncés compétitifs (par exemple d’observations à partie de deux systèmes conceptuels différents) puissent être tranchés de manière détachée, objective, explicite. Pour Polanyi, la décision est souvent tacite (non explicite), et il s’agit d’un acte qui engage la responsabilité du chercheur. Un acte responsable dans un monde réel. Certes, c’est uniquement si l’on reconnaît l’aspect personnel et engagé de la connaissance que cette réponse est satisfaisante. Mais donc au sein de l’épistémologie polanyienne, le chercheur pour s’ouvrir à l’aspect de l’observation déterminé par la théorie, tout en ne craignant pas une chute dans un relativisme irrationnel. On évite ainsi deux écueils:
- Celui du relativisme, insatisfaisant intellectuellement
- Celui de l’objectivisme, avec le risque du totalitarisme, où la pensée majoritaire (la théorie majoritaire, et l’observation majoritaire) est considéré être la seule valable, objective, véritable. Et ceux qui prétendent voir et penser autrement sont généralement déclarés irrationnels ou malhonnêtes.
Signification
En quoi est-ce important de savoir que l’observation est déterminée en partie par la théorie? Qu’est-ce que cela signifie? Qu’est-ce que cela implique?
Commençons par ce que cela ne signifie et n’implique pas:
- Cela ne signifie pas que ce que nous voyons n’a rien à voir avec ce qui est vu. Nos instruments d’observation (qu’il s’agisse de notre corps, ou d’instruments sophistiqués qui fonctionnent comme des extensions de notre corps) sont fonctionnels (en général), et permettent d’établir un réel contact avec la réalité. Bien que dans un sens, deux personnes différentes voient deux choses différentes, dans un autre sens, l’objet regardé est le même. Il n’y a qu’une réalité extérieure, la même pour toute (il s’agit là bien sûr d’un acte de foi de ma part).
- Cela ne signifie pas que nous puissions voir tout ce qui nous plaît: pour reprendre le canard-lapin, on ne peut y voir un rhinocéros. La réalité résiste à ce que n’importe quelle interprétation soit projetée, même si parfois — comme c’est le cas dans ces desseins bistables — différentes observations peuvent être légitimes sans qu’il ne soit possible de trancher de manière évidente.
- Cela ne signifie pas que la communication soit impossible: les cadres conceptuels que nous habitons ont généralement beaucoup de points communs, ce qui permet tout de même une communication. Mais celle-ci est plus difficile, demande du temps et de l’écoute, et la capacité de se décentrer de soi et de ses croyances. De plus, elle n’est possible que si l’on prend conscience que notre observation dépend de la théorie (sinon nous restons dans un dialogue de sourd), et donc qu’il se peut que l’autre voie quelque chose que je ne voie pas (cf. l’exemple de l’étudiant en médecine, plus haut). Ainsi la démarche « critique » est très souvent menée au sein d’un paradigme unique, et si l’on veut entrer dans la discussion, il faut accepter d’habiter ce paradigme. Ce qui réduit grandement l’intérêt et la portée du débat.
Qu’est-ce que cela signifie?
Premièrement, cela signifie clairement que notre observation ne peut jamais être neutre ou sans préjugés. Puisqu’il y a cette interaction subtile entre la réalité que l’on observe et les catégories que l’on habite pour observer: il n’y a pas de faits bruts, d’observations basiques, indépendante, sur lesquels toute science se construirait.
De manière plus importante, puisque l’observation dépend de la théorie, et la théorie de l’observation, la science est donc aussi une discipline herméneutique13. En tant que telle, on entre dans le cercle herméneutique par un bout: notre éducation scientifique, à une époque particulière, avec des maîtres particuliers. Cette éducation est a-critique: je fais confiance au fait que si je me soumet à un maître, pour apprendre à voir avec son regard, je percevrait la réalité d’une manière plus riche. Bien évidement, cette soumission est temporaire, et bientôt je rentre dans le dialogue de manière active, mais elle est présente14.
Si la science est une démarche herméneutique, cela doit changer aussi notre manière de dialoguer. Toute discussion ne peut être menée de manière réductionniste (l’observation étant une brique fondamentale), mais doit être menée de manière holistique, en intégrant les tenants et aboutissants, en apprenant à habiter successivement différents cadres conceptuels, autant que cela se peut.
Ultimement, si la science est aussi une démarche herméneutique, alors comme je l’ai brièvement montré, dans un sens l’engagement personnel précède la connaissance critique. Je dois rentrer dans le cercle par un bout, je dois m’engager. Et cette dimension reste présente, sans cesse. La connaissance n’est jamais exempte de « croyances », à savoir d’éléments auxquels j’adhère sans pouvoir les justifier. Je n’essaie pas d’argumenter ici pour un fidéisme irrationnel, ou pour le fait de gommer radicalement la distinction entre le « croire » et le « savoir ». Ce que je dis est que cette distinction est à revoir. Il n’existe pas un « savoir » qui serait indépendant de tout engagement personnel, existentiel, et un « croire » qui serait sur un autre niveau, totalement indépendant, totalement détaché. Cette manière de voir a été inventée pour essayer de sauvegarder le « croire » à une époque où il était menacé par une science objectiviste qui écrasait tout sur son passage. Alors que nous comprenons mieux comment la science fonctionne, cette distinction est à repenser.
Des implications pour la théologie?
De ce genre de discussion, un théologien qui essaie de maintenir un champ unifié de la connaissance comme van den Brink conclut que « l’idée selon laquelle le processus de formation de théories scientifiques repose sur la fondation inébranlable des observation objectives est simplement fausse. » [note G. van den Brink, Philosophy of Science for Theologians: An Introduction, Contributions to Philosophical Theology vol 12, Peter Lang, 2009, p.109.] Bien que je sois comme d’autres d’accord avec cette conclusion, il faut pas oublier les nuances que j’ai essayé de mettre dans cet article, et sauter sur des conclusions trop rapides (ce que Brink ne fait pas, soit dit en passant).
Y a-t-il cependant des implications de cet aspect de l’observation pour la théologie? Je propose ici trois éléments, de manière arbitraire.
Théorie et expériences religieuses
Une expérience religieuse de tout ordre ne peut être facilement décrite. De manière d’autant plus fortes, deux personnes peuvent vivre deux chose différentes: l’un dit qu’il a entendu la voix de Dieu, l’autre qu’il a entendu un coup de tonnerre. (Jean 12, 28–29) Répondre à la question « que s’est-il passé » n’est pas si facile qu’il n’y apparaît. Dans une perspective scientiste, que s’est-il passé à Pâques, à l’Ascension, à la Pentecôte? Rien. Scientifiquement, il n’a rien pu se passer (ce qui ouvre la place à une lecture existentiale, dans le registre du « croire »). Dans une perspective littéraliste, il s’est passé exactement ce qui est décrit (Jésus est monté au ciel, des langues comme de feu sont tombés sur la têtes des 120, etc.). Ceux deux positions fondamentalistes ignorent par exemple respectivement la manière dont on en vient à connaître « les lois de la physique » et la richesse des formes littéraires des textes bibliques. Mais à la lumière de cet aspect de l’observation, on peut aller plus loin.
Étant donné que l’observation dépend de la théorie, il faudra abandonner l’idée de parvenir à une description univoque et tranchée des expériences religieuses. Une perspective ouverte et critique qui prend en compte le fait que l’observation dépend de la théorie sera obligé de faire l’effort d’habiter plusieurs théories — si l’on parle d’expériences religieuses, plusieurs visions du monde — et regarder l’expérience à travers ces différentes théories.
Observation et sciences bibliques
Que l’observation dépende de la théorie est particulièrement évident en sciences bibliques. Tout étudiant versé dans la critique des sources apprend rapidement à voir, d’abord à travers les yeux des maîtres biblistes puis de manière autonome, toutes sortes de cassures et coupures, qui signalent peut-être la présence d’un travail rédactionnel ultérieur. Après une immersion rigoureuse dans la critique des sources, l’étudiant lit la bible différemment, il y voit d’autres choses. De même, versé dans sa théorie, l’étudiant de la bible repère rapidement des phraséologie et des contenus théologiques identifiables à certaines écoles et courants de pensées, qui permettent de dater certaines péricopes. Et, sur la base de notre connaissance de l’histoire du texte, on dira: « c’est évident que … »
Là aussi, il conviendra de prendre conscience que toute sa théorie (tout ce que l’on sait — que l’on croit savoir, donc) sur le texte biblique et son histoire nous dirige dans notre lecture. Avec le risque peut-être de voir des choses qui n’y sont pas, ou de ne pas voir des choses qui peut-être y sont. On pourra ainsi arriver à une lecture « stable » (qui rende compte de manière relativement cohérentes des observations menées à sa lumière, dans les grandes lignes), alors qu’il pourrait y en avoir d’autres qui soient stables aussi. C’est pour moi le problème majeur avec l’exégèse historique actuelle (et je ne parle pas d’exégèse historico-critique uniquement, mais de toute exégèse qui cherche à mettre en lumière l’histoire rédactionnelle du texte): elle n’est pas capable actuellement de penser sa circularité. Or, la situation devient trop complexe pour que l’esprit humain puisse se souvenir de toutes les nuances sur tous les textes alors qu’il concentre sa conscience focale sur un texte particulier. Tant que ne sera pas développée une approche mathématique rigoureuse qui permet de penser l’incertitude et la circularité, l’exégèse me semblera toujours qu’un embryon de science15. Et tant que cette circularité n’est pas assumée (en particulier dans l’exégèse historico-critique) l’ensemble de la démarche a quelque chose de tristement fallacieux.
Croire et savoir
Finalement, comme je l’ai mentionné plus haut, cette propriété de l’observation, et de la connaissance en générale, contribue (avec d’autres) à montrer qu’une barrière étanche entre « croire » et « savoir » ne tient pas la route. Ceux qui affirment qu’il s’agit de deux domaines indépendants — ou du moins distincts — de la pensée humaine masquent en réalité un grand nombre de procédés fascinants, à l’œuvre à tous les étages de la connaissance, et sensiblement identiques dans un cas comme dans l’autre.
Cette distinction doit être repensée pour intégrer ces zones floues dans le bon ordre, si l’on veut une image adéquate de la connaissance, et des interactions inter- et intra-disciplinaires fructueuses.
- B. Russel, The Scientific Outlook, London, Allen et Unwin, 1937, p. 58. ↩
- Tiré de A. F. Chalmers, Qu’est-ce que la science ?, Paris, la Découverte, 1987, p. 53. ↩
- M.Polanyi, Personal Knowledge. Towards a Post-critical Philosophy, Chicago, University of Chicago Press, 1958, p.101. ↩
- Le terme a été inventé par N.R. Hanson dans son Patterns of Discovery, Cambridge, Cambridge University Press, 1958. ↩
- J. Bogen, « Experiment and Observation », The Blackwell Guide to the Philosophy of Science, P. Machamer et M. Silberstein (éds.), Malden, Blackwell, 2002, chap. 7, p. 132–135. Voir aussi J.Bogen, « Theory and Observation in Science », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Spring 2013 Edition), Edward N. Zalta (ed.). ↩
- T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, 2008², Flammarion, p. 157. Publication originale: 1962. ↩
- Un des éléments qui a été reproché à Kuhn est son affirmation que les paradigmes sont incommensurables, et donc qu’il ne peut y avoir de communication de l’un à l’autre. Cela chatouille les scientifiques sur un point sensible, car si cela était le cas, on ne pourrait pas décider objectivement quel paradigme est le meilleur: un nouveau paradigme ne serait pas meilleur, mais simplement différent. Suite aux critiques, Kuhn a légèrement modifié sa position en disant que la communication est possible, mais difficile. Toutefois je ne m’intéresse pas à cette question ici pour l’instant. ↩
- Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, op. cit., p. 232–235. ↩
- Cf. S. Okasha, Philosophy of Science. A Very Short Introduction, Oxford, 2002, p. 87–90. ↩
- M. J. Nye, Michael Polanyi and His Generation, Origins of the Social Construction of Science, Chicago, University of Chicago Press, 2011, p. 255. ↩
- M. Polanyi, Personal Knowledge, Towards a Post-critical Philosophy, Chicago, University of Chicago Press, 1958,1964. Voir aussi O. Keshavjee, Miael Polanyi, L’implication personnelle du sujet dans la connaissance, 2012, p. 17–22, 88. ↩
- Popper y est peut-être pour quelque chose, en ce qu’il présentait souvent une version caricaturée de Polanyi à ses étudiants, avant de la critiquer d’un point de vue popperien. ↩
- Le fait que la science soit une démarche herméneutique ne signifie pas que la science soit comparable en tout point à la lecture d’un texte. Il y a d’importantes différences, sur lesquelles je ne m’étend pas ici. ↩
- À noter que cette soumission continue de manière mutuelle, en ce qu’un chercheur ne peut maîtriser qu’un tout petit domaine scientifique, et doit faire confiance à ses collègues pour le reste. ↩
- Heureusement, des démarches intéressantes quant à l’application du théorème de Bayes en historiographie sont en court, comme par exemple chez Richard Carrier. ↩
Table des matières