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L'Œil sociologue et la Littérature Essai
Pourquoi porter un œil sociologique sur la littérature?
Qu'apporte une science du collectif à propos d'un art où semble dominer la singularité?
En refusant de naturaliser le fait littéraire, la sociologie fait apparaître toute la complexité de cette pratique, placée au cœur des conflits symboliques dont est tissée la société. Parmi les lectures plurielles qu'appelle la complexité du littéraire, l'œil sociologique articule les rapports entre auteur, texte et société pour mieux comprendre pourquoi un texte a pris telle forme (générique, stylistique, typographique) parmi une infinité d'autres formes coexistantes possibles.
Études sur Paul Eluard, Benjamin Péret, les Surréalistes, Rodolphe Töpffer, C.F. Ramuz, Blaise Cendrars, Michel Houellebecq, les procès et les prix littéraires.
Entretien avec Jérôme Meizoz
Dans ton dernier ouvrage, qui paraît peu de temps après l'édition d'une monographie consacrée à Rousseau (Le Gueux philosophe, édité chez Antipodes, 2003), tu as choisi de dresser un bilan de tes recherches antérieures en fusionnant une quinzaine d'études parues dans des revues ou restées inédites. Tes travaux portent sur des domaines à première vue très divers: un style (celui des «romans parlants» de l'entre-deux guerres), un genre poétique (le détournement de proverbes par les surréalistes), des «postures» d'auteur incarnées par Rousseau, Ajar ou Céline, la situation des écrivains excentrés par rapport à la métropole parisienne, les réceptions critiques d'un poème d'Eluard, la polémique autour du dernier roman de Houellebecq ou l'institution des prix littéraires, que tu dépeins comme une «fabrique du fétiche». Comment décrirais-tu le point commun entre toutes ces études? Quel est au juste ce «point de vue» du sociologue sur la littérature?
Je tenais à composer un volume qui allie des parties théoriques, consacrées aux approches sociologiques de la littérature, ainsi que des études de cas, inspirées de ces mêmes théories. Ceci parce que je crois que la théorie et l'analyse littéraire empirique gagnent à une constante dialectique. Je voudrais éviter de fétichiser une théorie et donc de la figer (celle de Bourdieu par exemple). Plutôt la faire évoluer souplement selon le texte étudié. C'est pourquoi à chaque texte que j'analyse, et j'ai choisi d'aborder plusieurs genres, l'angle du regard sociologique (d'où le titre du livre) est différent.
Le point commun de toutes ces études consiste en quelques postulats: que le texte est un objet de part en part social, historique, qu'il s'inscrit dans une histoire des formes à laquelle des «auteurs» viennent imprimer des dérivations, qu'il faut donc l'étudier sans le séparer de son contexte. J'essaie d'être attentif à la manière dont la singularité littéraire (censée s'exprimer dans le «style») se construit par une négociation avec le monde des lettres et ses enjeux spécifiques.
À te lire, et notamment lorsque l'on considère la polémique qui t'a opposé au professeur Daniel Sangsue de l'Université de Neuchâtel – dont tu donnes un aperçu sous la forme d'une lettre ouverte qui lui est adressée –, on a parfois l'impression, pour reprendre une formule de Pierre Bourdieu, que la sociologie est un «sport de combat». Comment expliques-tu les fortes résistance qui existent encore, au sein des départements de littérature, par rapport aux travaux d'orientation sociologique? Qu'est-ce qui «effraie» tant les littéraires confrontés aux sociologues de la littérature?
D'abord, il faut dire qu'en dix ans les choses ont beaucoup changé. Au début des années 90, dans le sillage de la comète structuraliste, on était très hostile à la sociologie littéraire de Bourdieu, accusée de réductionnisme, d'ignorance des formes, etc. Elle était perçue comme une théorie marxiste du reflet, ce qu'elle n'est pas. Depuis, les choses ont évolué: d'une part, des travaux importants comme ceux de Gisèle Sapiro (La Guerre des écrivains, 1999) ont affiné le modèle de Bourdieu. De l'autre, l'ensemble de la critique universitaire est revenue peu à peu au sujet et à l'historicité, donc au social. Aujourd'hui, considérer sociologiquement la littérature n'est plus scandaleux dans nos départements. Les résistances tiennent à des réflexes de conflits d'école: Bourdieu a formulé très agressivement sa théorie, contre les «formalistes», notamment. Ceux-ci se sentent méprisés ou incompris, et ils se défendent. En quoi il n'ont pas tort, car Bourdieu a aussi largement caricaturé les postulats des formalistes! En ce sens, je peux comprendre les objections tout à fait valables de D. Sangsue. Mais j'ai été heurté par le ton de son intervention, c'est pourquoi je lui ai répondu, très poliment d'ailleurs.
D'après toi, quel est le rôle que peut tenir aujourd'hui la sociologie dans le domaine de l'enseignement académique de la littérature?
Il me semble que dans les années de formation, la présence du regard sociologique sur la littérature mérite d'être intégrée davantage, notamment dans les enseignements d'histoire littéraire. Cela se fait en partie d'ailleurs. En effet, si la littérature est un phénomène historique, c'est également une réalité sociologique, un produit de confrontations entre des individus, des groupes, des codes, des normes. Il faut restituer cette complexité de démarche collective sur laquelle se détache la singularité littéraire. Les étudiants sont en général passionnés de voir comment les textes s'élaborent en tension créative avec un contexte.
Dans ton essai, tu te penches sur le statut des littératures dites «périphériques» et sur leur processus de consécration, tu analyses notamment les cas de Cendrars et de Ramuz. Étant donné que tu es toi-même l'auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, est-ce que tu as l'impression, aujourd'hui, d'être confronté aux mêmes problèmes que devait affronter Ramuz au début du siècle passé pour défendre la valeur de tes œuvres face aux écrivains parisiens, ou la situation a-t-elle évolué?
Structurellement, les obstacles demeurent les mêmes, mais historiquement la situation a beaucoup évolué. Même menacé par une crise larvée du livre, l'espace littéraire romand est aujourd'hui fort doté, en terme d'éditeurs, imprimeurs, revues. En même temps, il survit sous perfusion de subventions. Toujours est-il qu'il est possible de publier ici et d'avoir un écho humain et littéraire, même si le pays est exigu. L'accès à Paris reste sans doute difficile, mais plusieurs exemples ont prouvé qu'il est possible. Pour ma part, je n'en fais pas une priorité. Quand je vois les attentes et exigences du marché parisien, je me dis que je ne peux y répondre. Je ne veux pas que l'on me dicte un genre, une intrigue, un ton à la mode. Je fais ce que bon me semble en toute liberté, ici, même si le prix à payer est sans doute la confidentialité. Tant pis. Ou tant mieux.
Un entretien plus approfondi entre Jérôme Meizoz et Raphaël Baroni est à consulter sur le site de théorie littéraire VOX-POETICA : www.vox-poetica.org
Essai. L'auteur dans le vaste champ des possibles
Jérôme Meizoz éclaire la théorie littéraire par des exemples concrets. Un outil utile
Auteur d'une thèse sur Le Roman parlant 1919-1939 (Droz, 2001), professeur aux Universités de Lausanne et de Genève, Jérôme Meizoz a réuni en un volume des études diverses [...] Une approche complexe qui cherche à articuler «les rapports entre auteur, texte et société pour mieux comprendre pourquoi un texte a pris telle forme» dans le vaste champ des possibles.
LŒil sociologique associe des contributions théoriques à des exemples concrets.
[...] La «posture» désigne la façon personnelle qu'un auteur a de se positionner dans son «champ» littéraire, tant par ses comportements que par son discours. Jérôme Meizoz a choisi trois attitudes singulières. Celle de Rousseau, qui se pose de façon obsédante la question de sa place, revendiquant sa marginalité tout en la vivant comme une souffrance. Celle de Céline, qui travaille à se définir comme homme du peuple par rapport aux «bourgeois». Celle de Michel Houellebecq, jouant sur l'ambiguïté entre le discours de ses personnages et le sien propre. Tous deux calquant leur comportement social sur leurs écrits. [...] (Isabelle Rüf, Le Temps, 13.11.2004)