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Je voudrais encore revenir sur les conversations intéressantes que j'ai eues à Montpellier avec des membres du Département d'Occitan de l'Université après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet. La question politique est très tôt apparue, car on m'a parlé du positionnement à cet égard de mon ami Marc Bron, célèbre promoteur de la langue savoyarde, qu'il enseigne, et avec qui j'ai édité le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle: il en a traduit les poèmes, qui sont en patois de Samoëns. Il avait choqué les militants montpelliérains de la langue occitane en déclarant que l'important syndicat d'enseignants appelé SNES était à ses yeux trop à gauche.
Je ne pense pas que pour autant lui-même soit très à droite, s'il est bien sympathisant de la tradition catholique. Et cela a été dévoilé par l'ouverture des archives du Parti communiste français: celui-ci a bien pris le contrôle du SNES en 1967.
Trop à gauche ou pas, les communistes avaient une tendance à l'uniformisation qu'a dénoncée en son temps Léopold Sédar Senghor, lequel, après avoir été l'un d'eux, a choisi d'adopter les idées du jésuite Pierre Teilhard de Chardin et de fonder l'organisation politique du Sénégal sur une base fédéraliste, multiculturelle et multiethnique: le pays a six langues reconnues par l'État. Et tout n'y est pas parfait, mais c'est quand même un des pays africains les plus stables et les plus harmonieux, un de ceux où on a le plus envie d'aller. Il le doit, je crois, à Senghor et à sa conception puisée en Teilhard de Chardin. Car Senghor rejetait aussi l'athéisme, et il faut avouer, comme il le pensait, que toute culture digne de ce nom puise son souffle dans la divinité. L'asséchement des cultures fondées sur le réalisme socialiste ou l'agnosticisme laïque montre d'expérience que la source est occulte, et qu'il est absurde d'imposer à cet égard une limite à l'expression culturelle.
Je pense que, plus ou moins clairement, c'est ce que voulait dire Marc Bron. Il pensait que le communisme était excessif dans sa volonté de limiter l'expression culturelle, même quand il était en principe favorable aux langues régionales parce qu'elles sont populaires. En patois, on chante beaucoup les métiers manuels, n'est-ce pas.
Mais pas trop le sort de l'ouvrier à l'usine: c'est plutôt Zola, qui faisait cela, et il écrivait en français. Or, tout de même, ces ouvriers d'usine étaient le gros des militants du Parti communiste, et les professeurs de l'Éducation nationale adhérents du SNES avaient eux aussi plus Zola comme référence, que Frédéric Mistral. Il n'était donc pas forcément d'une stratégie efficace de s'en remettre au PC ou au SNES. Et Marc Bron et moi, je ne le cacherai pas, avons un jour décidé d'adhérer ensemble au SGEN, lié à la CFDT.
Je pense que la CFDT est liée à son tour à ce qu'on pourrait appeler la gauche chrétienne, et c'est un fait que l'enseignement catholique est en moyenne plus ouvert aux cultures régionales que l'enseignement public. Je n'en veux pas seulement pour preuve que les collèges et lycées catholiques de Savoie proposaient l'étude des œuvres littéraires de François de Sales en cours de français, mais aussi ce que m'a dit mon ami Marcel Maillet, poète qui fut aussi proviseur, justement du lycée Saint-François-de-Sales de Ville-la-Grand (près d'Annemasse): cela ne lui posait aucun problème d'y inviter Jean-Marc Jacquier, musicien traditionnel fondateur de l'excellente Kinkerne, et sympathisant notoire de la Ligue savoisienne. Dans le public, cela ne risquait pas d'arriver, car, il faut bien le reconnaître, on y est plus ou moins chargé de faire l'apologie de l'État central.
Toutefois, il existe un organisme qui promeut les langues régionales dans les établissements publics, appelé la FLAREP, dont j'ai été membre à travers l'Association des Enseignants de Savoyard, dont j'ai été trésorier (et dont Marc Bron est président). Et je dois dire, avec beaucoup de reconnaissance, que le volume de poèmes de Jam a bénéficié du soutien financier de cette AES, à son tour soutenue, à cette occasion, par la Région Rhône-Alpes-Auvergne, dirigée par Laurent Wauquiez – plutôt dans le camp catholique, je pense, que dans le camp laïque!
Un professeur d'histoire lié au Département d'Occitan rappelait que l'occitaniste Robert Lafont et son ami Max Rouquette s'en sont pris avec virulence aux mistraliens, conservateurs, traditionalistes, culturellement fixistes, pour ainsi dire. Je m'en suis étonné, demandant en quoi les mistraliens empêchaient Lafont et Rouquette d'écrire comme ils voulaient, et qu'ils n'eussent pas davantage respecté la mémoire de Mistral, un grand poète, au moins en respectant les choix personnels de ses adeptes après sa mort. De quelle unité politique ou idéologique qui que ce soit a besoin, en ce monde?
Mon camarade historien certifie qu'il ne s'agissait pas de s'attaquer à Mistral, mais à ses adeptes traditionalistes.
Cependant, il reconnaît que Mistral n'a pas été clair, sur le plan politique – qu'il a beaucoup fluctué. Mais n'était-il pas avant tout un poète? N'attendait-il pas que les institutions soient au service de la culture, plutôt que l'inverse? C'est mon cas, je l'avoue. Pour moi, la civilisation tend à l'art. C'est par l'art que les âmes s'ennoblissent et que les lois s'améliorent; la politique n'en est que l'exécution sociale. C'est ce que pensaient William Morris et André Breton, et c'est pourquoi le Parti communiste, dont ils faisaient partie, les a exclus.