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Peter Grünenfelder a succédé le 1er avril 2016 à Gerhard Schwarz à la tête d’Avenir Suisse. Chancelier du canton d’Argovie pendant 12 ans, ses principaux thèmes concernent la réforme de l’Etat et de l’administration. Dans une interview publiée dans Le Temps, il explique quels sont ses principaux axes stratégiques et promet des contre-exemples libéraux aux errements étatiques. Il annonce que le laboratoire d’idées présentera un budget parallèle indiquant où investir et comment économiser.
Le Temps: Comment interpréter le fait qu’un ex-fonctionnaire dirige un laboratoire d’idées libéral? Est-ce nécessaire d’engager un insider pour réformer les institutions?
Peter Grünenfelder: Il existe aussi des libéraux dans le secteur public. Ma nomination traduit précisément la volonté de lancer ou d’approfondir le débat sur la modernisation de la gouvernance du pays.
Est-ce que la Suisse peut se réformer?
Nos réflexions doivent porter sur le maintien de notre prospérité en définissant des objectifs de cinq à dix ans. Il n’est pas interdit d’échouer lors d’un ou deux référendums. La Suisse doit oser discuter de sa modernisation, montrer les faits et les conditions nécessaires au financement d’une prévoyance vieillesse de qualité. Cela ne sert à rien de renvoyer le débat à plus tard. De même sur la régulation, les mesures d’accompagnement et la modernisation de notre démocratie. La population augmente sensiblement, mais notre Constitution ne contient aucune adaptation du nombre de signatures nécessaires pour une initiative. En 1891, il correspondait à 7,7% de la population, en 2016 à moins de 2%. Il ne devrait pas y avoir de tabou.
Quelle est la stratégie d’Avenir Suisse face à ces problèmes institutionnels?
Notre approche repose sur cinq piliers: une Suisse ouverte, des infrastructures et marchés efficients, un Etat social qui puisse être financé, une gouvernance intelligente et une société offrant des opportunités. Pour chacun, nous montrerons comment générer de la prospérité à moyen et à long terme, avec quelle politique et quelles réformes.
On reproche à Avenir Suisse d’être trop intellectuel et théorique. Allez-vous adopter un style plus pragmatique?
Un think tank comme le nôtre se doit de connaître les dossiers en profondeur. Cela ne nous empêchera pas de communiquer de manière plus populaire et moderne. Prenons un exemple. Nous voulons que la Suisse soit un pays d’excellence universitaire, avec ses deux écoles polytechniques, ses universités et ses HES. Notre système, certes remarquable, doit pouvoir se comparer aux meilleurs du monde. Nous devons sans cesse chercher à l’améliorer, car sous bien des aspects nous ne sommes pas des leaders. La discussion qui en résulte doit nous permettre d’avancer. Au cœur d’une révolution numérique, notre système évolue lentement. Ici et maintenant, il faut se projeter à 10 ans. Cela compliquera la vie des défenseurs du statu quo et des défenseurs d’une Suisse fermée. Mais avec la légende de Guillaume Tell, nous ne créerons aucun emploi en Suisse.
Beat Kappeler, dans son dernier livre sur les secrets d’Etat, démontre à quel point l’administration est le maître du jeu législatif. Comment changer cela?
Avenir Suisse a publié son propre ouvrage sur la densité réglementaire. Nous voulons être plus concrets et montrer les effets négatifs des mesures d’accompagnement, des règlements excessifs par exemple en matière de garde des enfants. Nous présenterons des contre-exemples libéraux aux pratiques et errements étatiques. Pour contribuer aux discussions sur les finances publiques, nous publierons un budget parallèle. Pour atteindre l’objectif d’une prospérité accrue, nous indiquerons là où nous devrions augmenter les investissements et où économiser. L’agriculture reçoit aujourd’hui des subventions croisées par le biais de l’industrie d’exportation. Un contre-modèle libéral est possible dans de nombreux domaines.
Peter Brabeck demande que la Suisse investisse davantage dans la science. Vous aussi?
Nous devrions être clairs, transparents, ouverts. Notre économie est divisée en deux, une économie innovante, hautement productive, ouverte et souvent créée par des immigrés (Nestlé, Roche, Swatch) et une autre économie, peu productive, protégée et parfois même subventionnée. Nous devons d’abord montrer laquelle est performante. De nombreuses PME sont performantes au plan mondial et doivent quasi subventionner des secteurs qui refusent d’être confrontés à la concurrence. Après cet exercice de transparence, et compte tenu des contraintes budgétaires, notamment en raison de la démographie, nous devons investir dans les branches qui assureront notre prospérité, notamment la science et l’innovation. Mais pas dans des branches qui pénalisent les secteurs compétitifs. Nous devons investir dans l’excellence plutôt que dans le maintien de structures obsolètes. Il est inquiétant de voir la Confédération accroître ses dépenses agricoles et économiser dans la formation. En politique, la redistribution des richesses passe avant leur création.
Où devons-nous économiser?
Nous devons analyser l’impact des dépenses publiques: est-ce de la redistribution? Le maintien artificiel de certaines branches? De la création de richesses? Est-ce une politique de l’arrosoir ou des investissements dans l’excellence? Est-ce que les flux financiers vont dans la bonne direction? Nous avons besoin d’une nouvelle péréquation financière parce que les cantons «bénéficiaires de la péréquation» ont besoin de plus fortes incitations à s’améliorer. Si par exemple le canton d’Uri gagne 1 franc de plus, il perd 1 franc à cause de la réduction des transferts des cantons «riches». Notre fédéralisme doit aussi être réformé parce que les dépenses communes entre la Confédération et les cantons sont en trop grand nombre et les responsabilités sont estompées.
Est-ce que notre croissance du PIB s’appuie de plus en plus sur les dépenses sociales et la santé plutôt que sur les entreprises?
Si nous ne réagissons pas, la santé et le social risquent de monopoliser les budgets des cantons et de la Confédération. Nous devons promouvoir les bons exemples de certains cantons, par exemple dans les soins, et au niveau de la Confédération répondre au défi démographique par un relèvement de l’âge de la retraite.
Quel devrait être l’âge légal de la retraite?
Nous devrions avoir un âge légal qui s’adapte automatiquement aux changements d’espérance de vie, mais qui soit flexible, ouvert à la fois vers le haut et le bas.
Comment tirer parti de la numérisation?
Dans les transports, nous discutons d’autoroutes à six voies plutôt que de prendre exemple sur l’Angleterre, laquelle prévoit des autoroutes réservées aux voitures sans chauffeur dans quelques années. Et dans la santé, les sondages de jeunes de 20 à 35 ans révèlent qu’ils se disent prêts à s’implanter un «chip» sous la peau pour mesurer diverses valeurs de santé. La technologie sera prête dans quelques années. Au lieu de construire un centre d’analyse du sang pour des millions de francs selon un modèle qui sera bientôt dépassé: le patient va chez son médecin faire prélever son sang, qui sera envoyé dans un bâtiment coûteux pour être analysé. Ce travail s’avérera bientôt inutile. Mieux vaut investir dans la formation pour se préparer à la révolution industrielle 4.0.
Comment modifier le débat sur l’immigration?
Nous devons nous rappeler que la Suisse est prospère grâce à son ouverture et son internationalisation. En 1848, nous étions bien plus pauvres que les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Notre prospérité est due à des migrants qui ont apporté leur savoir-faire.
Cette prospérité a également profité aux moins favorisés. Ne diabolisons donc pas l’immigration! Les réfugiés, pour leur part, doivent être intégrés et non mis à l’écart. Enfin, la question des flux migratoires doit être résolue au plan international. Mes origines sont à moitié autrichiennes. J’ai des amis qui viennent d’Angleterre, d’autres d’Allemagne. La migration est un phénomène normal. Il faut sortir de l’émotionnel. Nous étions ravis de la chute du mur de Berlin. N’érigeons pas des murs dans les esprits! Nous sommes parvenus à intégrer rapidement les gens venus du Portugal et les Tamouls. C’est un modèle de réussite.
Est-ce que le risque de perte de cohésion s’accroît en Suisse?
La cohésion de la Suisse ne se fonde pas sur Morgarten, mais sur la prospérité économique d’une grande majorité de la population, sans pour autant oublier ces institutions typiquement suisses comme le système de milice. Mais cette cohésion est en danger si nous n’entreprenons pas les bonnes réformes.
Dans dix ans, les Suisses seront-ils plus pauvres qu’aujourd’hui?
On ne devrait pas jouer avec le feu. L’abandon des bilatérales nous coûterait au total 360 milliards de francs. Les salaires seraient touchés. Nous devons jouer cartes sur table pour insister sur le besoin de réformes. Je refuse de me lancer dans des prévisions, mais je suis fondamentalement optimiste. Je deviendrais toutefois négatif si on considérait les grandes réformes comme taboues.
Cet article a paru le 13 juin 2016 dans Le Temps.