Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06877.jsonl.gz/509

Rappel
Les prénoms sont des prénoms d’emprunt.
Les questions posées sont les suivantes :
- Quel est votre rapport à l’écologie?
- Quand est-ce qu’une conscience écologique a émergé pour la première fois chez vous? Y a-t-il eu un événement marquant?
- Quels gestes écologiques accomplissez-vous au niveau personnel, quelles mesures prenez-vous?
- Comment vous positionnez-vous par rapport à la question de l’avion?
- Etes-vous satisfait·e de votre comportement en matière d’écologie, ou pensez-vous que vous devriez en faire plus? Pourquoi ? Qu’est-ce qui pourrait vous motiver à en faire plus?
- Avez-vous le sentiment que nous sommes face à une urgence concernant le changement climatique? En êtes-vous inquiet·ète?
- Pensez-vous que nous avons des chances d’inverser la tendance avant qu’il ne soit trop tard? Si oui, comment? Quelles mesures prendre?
- Le système politique suisse actuel est-il à la hauteur de l’enjeu? Et le capitalisme?
- Connaissez-vous le mouvement de la grève du climat? Pensez-vous qu’il a des chances d’avoir un impact? Avez-vous pris part aux manifestations qu’il a organisées ou non? Pourquoi?
- Que pensez-vous de la désobéissance civile ? Vous verriez-vous employer ce registre d’action?
Pour plus de détails sur la méthodologie, voir l’épisode I.
Troisième entretien
Agathe : 44 ans, auparavant employée du commerce de détail et à présent mère au foyer
Michel : 44 ans, travaille dans une fiduciaire
Ont deux enfants
Michel est membre du PLR, Agathe par contre n’est pas dans un parti. La raison en est en partie le fait que Michel n’est pas souvent là le soir et la journée, et qu’il faut que quelqu’un s’occupe des enfants – Agathe ne sait néanmoins pas si avec plus de temps à disposition, elle rejoindrait un parti.
Je n’avais jamais parlé à Agathe avant de la contacter pour cet article. Je ne sais rien d’elle et Michel, et je suis ravie de la découvrir intéressée par mon projet et très accueillante.
Michel n’est pas présent durant l’entretien, mais sa femme me dira en fin d’entrevue qu’iels sont sur la même longueur d’onde concernant ces questions écologiques.
Agathe m’explique que sur le plan écologique, elle et Michel essayent de faire autant que possible selon leurs moyens financiers. Sa conscience écologique lui vient de son enfance à la campagne, campagne qu’elle voudrait depuis toujours préserver. Elle et Michel apprennent à leurs enfants à faire attention, à pas ne pas jeter les choses par terre, à recycler, et si l’un d’eux demande à être amené à l’école du village en voiture, elle refuse. Elle résume les mesures concrètes prises par la famille (économies d’eau, pas d’utilisation de produits chimiques au jardin, attention concernant les achats, recyclage, pas d’usage de la voiture pour se déplacer dans le village, achat d’appareils écologiques) ainsi: « Chaque jour on essaie de faire un petit quelque chose. »
« Cette fois avec tout ce qu’il se passe on s’est dit qu’on allait partir en train. »
Lorsque je l’interroge sur l’avion, elle rit et me dit que comme elle et son mari ont beaucoup vu cette thématique dans les médias ces derniers temps, iels ont pris la décision, pour leurs prochaines vacances, d’aller en train à Milan: « C’est vrai qu’avant on faisait pas très attention, on partait en vacances et on prenait l’avion, et puis cette fois avec tout ce qu’il se passe on s’est dit qu’on allait partir en train. » Elle m’explique que cette décision n’a pas été difficile à prendre, et lorsque, apprenant que ses enfants participent au choix de la destination, je lui demande s’iels ne réclament pas des pays lointains, elle s’exclame: « Ouh mon Dieu j’ai de la chance! Ils sont pas exigeants, eux rester à la maison ça leur aurait suffi. »
« On pourrait en faire plus. Oui. » affirme Agathe quant à leur comportement écologique. Elle évoque la limite que représentent les moyens financiers, réfléchit à d’autres actions possibles, et finalement suggère qu’elle et son mari pourraient par exemple se rendre au travail en train. Quand je lui demande si quelque chose pourrait les motiver à changer encore leurs comportements, elle répond « Peut-être plus en parler encore, parce que rien que l’histoire de l’avion [ndlr: la question de la pollution aérienne était revenue à plusieurs reprises dans les médias], ça nous a fait un petit déclic dans la tête ». Ainsi d’après elle, si l’on voit ces thématiques être traitées par exemple au téléjournal, « le petit truc auquel on n’a pas pensé comme ça on se dit qu’on pourrait le faire aussi ».
Lorsque je demande à Agathe si elle a le sentiment qu’on est face à une urgence, elle répond catégoriquement: « Oui, oui. Rien que cet hiver sans neige, c’était triste! » Et elle ajoutera, plus tard, qu’elle est très inquiète pour l’avenir de ses enfants.
Je poursuis en l’interrogeant sur le système politique suisse actuel: a-t-elle le sentiment qu’il est à la hauteur de l’enjeu? « Moi je pense oui. » répond-elle. Des idées de mesures à prendre? « Non pas trop – ben que chacun fasse un petit geste chaque jour, pour commencer, et après toujours plus toujours plus et on y arrivera peut-être un jour. »
Nous passons à la question de la Grève du Climat. Agathe n’en a pas entendu parler, mais elle suppose que si elle avait été au courant et qu’elle n’avait rien eu de programmé, elle serait peut-être allée manifester.
« Quand j’étais gamine mon Dieu il y avait plein de sortes d’oiseaux que maintenant il n’y a plus. Donc ça me fait de la peine. »
Agathe n’avait jamais entendu parler du concept de désobéissance civile. Après mes explications, elle réagit en soulignant l’importance de rester pacifique: « Tant qu’il y a pas de bagarre chacun est libre de faire ce qu’il veut […] si vous voulez aller faire une manifestation dans une banque parce que vous n’êtes pas d’accord, pourquoi pas, oui, mais pas qu’il y ait des dégâts, des blessés ou des accidents ». Elle-même se verrait prendre part à une telle action: « Si c’est quelque chose qui m’importe oui, si c’est quelque chose que je trouve très important je pense que je le ferais ». L’enjeu climatique en vaut pour elle la chandelle. « Je me dis ben voilà, quand j’étais gamine mon Dieu il y avait plein de sortes d’oiseaux que maintenant il n’y a plus. Donc ça me fait de la peine, je me dis peut-être que dans 10 ans il n’y aura plus cette sorte d’oiseau là », explique-t-elle en montrant un oiseau qui vient de se poser sur un buisson dans le jardin. Seules les conséquences juridiques, selon l’ampleur des sanctions, pourraient peut-être la freiner. « A voir au cas par cas » nous concluons.
Conclusion
Durant cette expérience, ce qui m’a le plus frappée c’est de voir combien les questions d’écologie ont une dimension intime, et ainsi combien interroger des gens sur leur vécu et leurs positions en la matière leur demande de se livrer à un niveau très personnel. Partager sa vision du monde, ses craintes, ses incertitudes, avouer qu’on ne sait pas certaines choses, admettre ses limites, ses incohérences, porter sur soi un regard critique… J’ai été touchée de voir que malgré la difficulté potentielle de l’exercice, tout·e·s mes voisin·e·s se sont livré·e·s avec beaucoup de gentillesse et d’intérêt, ont pris la peine de creuser de nombreux sujets, et qu’aucun·e s’est rebiffé·e en cours d’entretien. J’ai aussi été marquée par le fait que tout·e·s semblaient être très concerné·e·s par les questions écologiques. Aucun·e ne les prenait à la légère.
En tant que militante écologiste, je pense toute la journée à ces questions, j’oriente totalement ma vie par rapport à elles, et je me sens donc parfois loin des gens qui ne me semblent pas axer leur existence sur ces problématiques. C’est pourquoi que je ne m’attendais pas forcément à trouver une telle sensibilité chez tout·e·s mes voisin·e·s. Cette expérience m’a ainsi confrontée à mes préjugés, et aussi à des biais dont il est plus dur de déterminer la cause: je n’ai posé la question du capitalisme qu’à deux foyers sur quatre. Est-ce dû à la tournure qu’avaient les conversations au moment où il était temps pour moi de poser cette question, ou bien au fait que certains de mes voisin·e·s étaient beaucoup plus loquaces que d’autres, ou encore à combien je connaissais les différent·e·s voisin·e·s avant les entretiens? J’ai en effet posé la question aux deux foyers (voir épisodes II et III) qui parlaient le plus et que je connaissais le mieux. Mais quoi qu’il en soit, il est certain que cette question, qui suggérait une remise en question profonde de notre système, était celle que j’osais le moins poser.
Au final, malgré mes biais, interroger mes voisin·e·s sur leur rapport à l’écologie a été une expérience très positive. Je pense avoir fait reculer mes préjugés, j’ai été très touchée de voir que tout le monde se sentait concerné·e, et j’ai surtout appris que même si les questions écologiques ont une dimension très intime, très personnelle, il ne faut pas avoir peur d’en parler, de s’ouvrir, de creuser ensemble. Certes le travail a été très facilité dans mon cas par le fait que mes voisin·e·s avaient des positions proches des miennes, mais l’écologie, après tout, concerne la question de la préservation de la vie elle-même, question qui intéresse je pense l’écrasante majorité des gens, quelle que soit leur vision du monde. Trouvez, même avec les gens avec qui vous avez l’impression de ne rien partager, un socle commun, une idée que vous partagez, et discutez à partir de cette base. Nous avons tout à gagner à échanger davantage, avec qui que ce soit. En acceptant de participer à mon projet d’article, mes voisin·e·s eux se sont admirablement prêtés à ce jeu, et je les en remercie de tout cœur.
L.