Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07109.jsonl.gz/563

Pourquoi deux descendants de grandes familles patriciennes schaffhousoises s’affrontèrent-ils en duel en 1659, lors d’un après-midi glacial? Et que faisaient-ils à Soleure ce jour-là? Histoire d’une querelle familiale de longue date.
Adrian Baschung
Adrian Baschung est historien et directeur du musée Altes Zeughaus de Soleure.
Le ciel se couvre de nuages noirs, le paysage semble désertique et inhospitalier. Deux hommes à cheval s’élancent l’un vers l’autre au galop, leur pistolet à rouet pointé devant eux, bien décidés à faire tomber leur adversaire. Des coups de feux fendent le silence. Quelle sera l’issue de ce duel? Cette peinture montre le point culminant d’une querelle sanglante entre deux familles patriciennes schaffhousoises.
Les cavaliers représentés sont le commandant Heinrich Im Thurn (*1621) et le capitaine Christoph Ziegler (*1616). Les deux hommes étaient issus d’influentes familles de la ville de Schaffhouse et étaient, au moment du duel, au service de la couronne de France. Entre les Im Thurn et les Ziegler, un conflit latent sommeillait depuis un certain temps déjà, principalement alimenté par des questions de pouvoir et de fonctions dans la ville au bord du Rhin.
Au XVIIe siècle, les deux familles étaient représentées dans les principaux organes politiques de Schaffhouse. Johann Jakob Ziegler (1587-1656), le père de Christoph, était entre autres le bourgmestre de la ville. Les Im Thurn comptaient eux aussi un bourgmestre influent dans la famille de 1632 à 1648: Hans Im Thurn-Peyer (1579-1648). Le combat entre les Ziegler et les Im Thurn pour obtenir de l’influence en politique et dans la société de l’État-cité de Schaffhouse mena à des accusations de corruption, de vénalité, de détournement de l’argent des caisses...
Les altercations étaient également monnaie courante. Par exemple, un parent de Heinrich Im Thurn, le patricien Hans Friedrich Im Thurn (1610-1681), fut attaqué en pleine rue. Après avoir accusé ouvertement le bourgmestre Johann Jakob Ziegler lors d’une séance du conseil en 1654, il fut brutalement agressé par les fils de ce dernier alors qu’il rentrait chez lui. Ils le rouèrent de coups de bâton et d’épée. Parmi eux se trouvait Christoph Ziegler, qui affrontera plus tard Heinrich im Thurn. Bien que des plaintes furent déposées à la suite de ces faits, le bourgmestre Ziegler défendit ses fils. Cela entraîna de nouveaux conflits.
Insultes par domestiques interposés
Qu’est-ce qui mena au duel qui eut lieu en cette froide après-midi d’hiver de 1659? Comme mentionné précédemment, Heinrich Im Thurn et Christoph Ziegler étaient à ce moment-là au service du roi Louis XIV. Ils étaient tous les deux en séjour en Suisse. Le commandant Im Thurn séjournait depuis le 21 décembre 1658 à Soleure, ayant fait une halte chez l’ambassadeur de France Jean de la Barbe (1602-1692). La carrière fulgurante poursuivie par Heinrich au service de la France, la relation étroite qu’il entretenait avec l’ambassadeur et le conflit familial latent... tous ces éléments éveillèrent en le capitaine Christoph Ziegler une certaine colère. Alors en congé à Schaffhouse, ce dernier entendit dire que Heinrich Im Thurn voulait comploter contre lui auprès de l’ambassadeur. On racontait qu’un poste vacant d’officier dans la compagnie que Christoph Ziegler avait créée pour la cour de France en 1647 serait offert à un protégé d’Heinrich plutôt qu’à un fils de la famille Ziegler.
Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Christoph Ziegler se rendit à cheval à Soleure accompagné de son serviteur, Jakob Guggerli, originaire d’Argovie. Ils arrivèrent le 15 janvier 1659. Le même jour, les deux officiers de Schaffhouse échangèrent plusieurs lettres d’insultes en français. Cette correspondance se trouve aujourd’hui aux archives du canton de Soleure. Les lettres furent portées par les serviteurs Jakob Guggerli, mentionné précédemment, et Hans ou Klaus Grau, originaire du canton actuel de Fribourg, au service de Heinrich Im Thurn.
Double duel
Les deux hommes, blessés dans leur honneur, exigèrent un duel. Ainsi, Ziegler fit savoir à son adversaire qu’il avait l’intention de se rendre à lui «l’épée ou le pistolet à la main». Les adversaires convinrent d’un duel à cheval avec pistolet. La confrontation devait avoir lieu en dehors de Soleure, dans un bourg du nom de Riedholz, près des «étangs» où se trouvait également un espace de baignade.
Les deux officiers se mirent donc en chemin à cheval accompagnés de leur serviteur, qui assumait désormais le rôle de témoin, dans l’après-midi du 15 janvier 1659. Ils se retrouvèrent près de Riedholz, à quelques pas de la cour d’une propriété. Nul ne sait si les conditions du duel furent convenues préalablement, comme le veut la coutume en cas de duel entre deux hommes de la cour, notamment le nombre de coups de feu et de tirs, le contrôle des armes ou le choix du lieu de la confrontation. S’affronter avec des pistolets à rouet, comme représentés sur la peinture, n’était possible qu’à une faible distance en raison du manque de précision de ces armes. Ainsi, les adversaires devaient attendre que leurs chevaux soient suffisamment proches l’un de l’autre pour faire feu.Le signal donné, Heinrich Im Thurn et Christoph Ziegler éperonnèrent leur cheval, pistolet à la main, et s’élancèrent l’un vers l’autre. Heinrich tira le premier, mais son pistolet faillit. Profitant de la situation, Christoph s’approcha encore plus près à cheval, visa et tira dans la tête de Heinrich Im Thurn à bout portant. Les deux serviteurs s’affrontèrent également à l’arme à feu. Le domestique d’Im Thurn toucha Jakob Guggerli à l’abdomen.
Effrayé par les coups de feu, le propriétaire de la demeure proche de la scène sortit de chez lui et vit le cheval de Heinrich Im Thurn, son maître renversé sur lui, galoper jusqu’aux portes de sa ferme. C’est là que le Schaffhousois tomba de son cheval. Lorsque Christoph Ziegler voulut prendre la fuite, Grau le rejoignit à cheval, lui demandant d’aider son maître. Mais il était déjà trop tard. Le commandant Heinrich Im Thurn, 38 ans, jeune marié et père d’un garçon de trois mois, était déjà mort. La servante de la propriété dut ramener sa dépouille à l’intérieur.
La vengeance de la famille Im Thurn
Christoph Ziegler abandonna son serviteur grièvement blessé et rentra à toute vitesse à Schaffhouse, avant que la nouvelle n’arrive aux portes de la ville. De là, il fuit à son domaine près de Thayngen, avant de partir pour Strasbourg. Jakob Guggerli fut amené à l’auberge Krone à Soleure, où il succomba à ses blessures deux jours plus tard.
Les autorités de Soleure, soucieuses de réagir durement à de tels crimes d’honneur, redoublèrent d’efforts pour mener l’enquête et condamnèrent les deux familles à des amendes élevées, punissant toutefois moins sévèrement la famille de la victime. Outre l’enquête pénale, le duel engendra un autre problème: où emmener la dépouille de Heinrich Im Thurn? En tant que protestant, Heinrich Im Thurn n’était pas autorisé à être enterré à Soleure, canton catholique, selon les rites de l’Eglise réformée. Avec l’aide de l’ambassadeur de France, sa dépouille fut finalement transportée dans le canton de Berne et inhumée dans l’église d’Oberbipp. On peut y trouver encore aujourd’hui une pierre tombale en son honneur. Ce service coûta fort cher à la famille Im Thurn, qui offrit à l’église en guise de remerciement une nouvelle chaire portant ses armoiries.
Christoph Ziegler, banni de la ville et de l’État-cité de Schaffhouse pendant une longue période du fait du duel, fut plus tard en grande partie gracié et put retourner sur son domaine près de Thayngen. Mais la mort de Heinrich Im Thurn n’était pas de l’histoire ancienne et ses neveux, deux adolescents, jurèrent vengeance. Le 7 septembre 1661, ils guettèrent Christoph Ziegler devant sa propriété. Lorsque celui-ci sortit de sa demeure en début d’après-midi, il fut tué par deux balles de pistolet.
Les parlements sont parfois le théâtre d’attaques verbales, voire physiques. Ce n’est pas le cas en Suisse. Dans notre pays, le respect mutuel et la volonté de trouver un compromis sont maîtres. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme le montre cet exemple datant de 1848.
La Bernoise Catherine de Watteville fait sensation à la fin du XVIIème siècle. Ses accointances avec les services de renseignements de la couronne française lui valent la prison, la torture, et le bannissement. La vie et le destin de cette femme hors du commun fascinent aujourd’hui encore.