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L’intervention militaire russe en Syrie repose sur un pont maritime reliant la mer Noire aux côtes syriennes, via le Bosphore. C’est par cette route – surnommée "Syria Express" - que transitent navires militaires et cargos civils en charge de l’approvisionnement de l’opération.
La RTS a appris que le financement de l’un de ces navires s’est joué en Suisse et se trouve au centre d’un imbroglio juridique.
Un prêt accordé depuis Genève
L’affaire commence par un prêt de 12 millions de dollars accordé le 16 mai 2014 par la société luxembourgeoise SVM Holding SA - administrée par un avocat depuis Genève - à une firme libérienne sous contrôle russe, Nexus Maritime Services.
Bien que le contrat ne le spécifie pas, l’argent – parti d’un compte suisse – était destiné à l’achat de deux navires âgés de 35 ans pouvant transporter près de 80 camions, selon des déclarations écrites de l’avocat genevois auxquelles a eu accès la RTS.
Assurant n’avoir jamais revu la couleur de ses billets, SVM a lancé trois procédures contre Nexus - à Genève, où une cour d’arbitrage se penche sur le cas, en Russie contre les propriétaires de Nexus, et au Texas, où une société s'est chargée de l'enregistrement des navires sous pavillon des Palaos suite à leur acquisition.
Liaisons vers la Crimée
Des données de navigation obtenues par la RTS attestent que les ferries ont assuré dès la mi-juin 2014 des liaisons entre des ports russes et la Crimée, isolée par sa récente annexion par la Russie.
Des clichés montrent que les anciens noms ont été grossièrement effacés des coques des bateaux, et rebaptisés "Novorossiysk" et "Sebastopol", deux ports de la mer Noire.
Quelques semaines après, en août 2014, des sanctions internationales appliquées par la Suisse interdisaient "tout nouvel investissement dans des projets d'infrastructures liés aux transports en Crimée". Ces routes régulières ont valu aux navires d’être placés sur des listes noires ukrainiennes.
Direction Tartous en Syrie
Après un peu plus d’une année passée dans les eaux de la mer Noire, le "Novorossiysk" a soudainement changé d’affectation entre septembre et octobre 2015 pour suivre la route du "Syria Express".
L’historique de navigation du navire contient au moins deux allers-retours entre la ville de Novorossiysk et Tartous, en Syrie, où se trouve l’unique base navale méditerranéenne de la marine russe, d’une importance stratégique majeure.
La carte des trajets du Novorossiysk (attendre le chargement):
Selon une enquête de Reuters, des bateaux similaires au "Novorossiysk" ont servi à la même période à transporter du matériel destiné à soutenir les forces russes et le régime du président syrien Bachar al-Assad.
"Ces bateaux civils appuyant la marine russe sont généralement renommés, ne disposent pas de ports d'enregistrement et n’envoient pas toujours de signaux AIS (le système permettant de connaître les données de navigation, ndlr), a précisé à la RTS Mikhail Voytenko, un expert maritime russe.
Le "Novorossiysk" n’a plus émis de signaux entre la mi-juin et la mi-août 2015, à l’exception d’une apparition fugace à Sébastopol, port d’attache de la flotte militaire russe dans la mer Noire.
Si aucune information officielle n'est disponible sur le contenu transporté par le "Novorossiysk", des témoignages existent. Un employé du port de Sébastopol a rapporté à Reuters que "des camions" avaient été chargés sur le "Novorossiysk", tout comme sur l’"Aleksandr Tkachenko". Ce bateau du "Syria Express" a été photographié en route pour la Syrie avec du matériel militaire à son bord lors d’un passage du Bosphore.
Un prêt qui soulève des questions
Comment SVM Holding et ses gestionnaires genevois se sont-ils retrouvés à prêter plus de 12 millions de dollars à Nexus, une société qui - comme l’explique la propre SVM dans une procédure - ne détiendrait aucun autre actif connu?
Interrogé sur l’origine des fonds de la holding et les conditions entourant le prêt ayant financé l'acquisition des deux navires, l'avocat gérant SVM a assuré ne pas pouvoir répondre aux questions "pour des raisons de secret professionnel et compte tenu des procédures en cours".
Un homme d'affaires russe dans l'ombre de SVM
La RTS a appris que derrière la holding luxembourgeoise se trouve Sergey Maslov, un homme d’affaires russe au bénéfice d’un permis C en Suisse.
Ancien président de filiales de Lukoil, le géant pétrolier russe, l’homme dirige une entreprise de développement active dans l’Oural, un projet lancé par Vladimir Poutine en 2005. Les questions transmises à l’homme d'affaires sont restées sans réponse.
Le flou entourant SVM Holding est illustré par des documents de PricewaterhouseCoopers (PwC) obtenus par la RTS. En charge de l'audit d’une société ayant injecté plusieurs dizaines de millions entre 2008 et 2010 dans la structure gérée depuis Genève, PwC écrit "qu'aucun audit financier de SVM Holding n'a été fourni, pas plus que des informations indépendantes sur la société".
Agacement au Parlement
Un affrètement en Crimée récemment occupée, des trajets suspects vers la Syrie ravagée par la guerre et une structure opaque avec des liens suisses: une série d'éléments qui dérangent à Berne.
Carlo Sommaruga (PS/GE), député membre de la commission des affaires étrangères du National, se dit "choqué que Genève, par le biais d'études d'avocats, serve de plateforme pour mettre sur pied des opérations pouvant avoir servi à camoufler les activités d'une grande puissance, en l'occurrence la Russie".
Le parlementaire annonce vouloir interpeller le Conseil fédéral à ce sujet: "J'aimerais que le gouvernement soit officiellement saisi; j'attends qu'il mette en place des mesures de contrôles empêchant que ce genre de scénario ne se répète", a-t-il affirmé au micro de la RTS.
Bateaux endommagés et marins en conflit
SVM Holding, qui a exigé dans la procédure arbitrale genevoise que les bateaux ne puissent changer de mains - les navires "étant les seuls actifs de Nexus" - pourrait bien déchanter.
Selon la presse spécialisée russe, les deux navires ont été endommagés lors d’une tempête en novembre dernier, en particulier le "Sebastopol", qui ne serait plus navigable. Les deux navires restent immobilisés depuis.
Les équipages, en conflit avec Nexus après que leurs salaires n’ont pas été versés, ont suivi une grève de la faim.
Selon un document de l’Organisation maritime internationale (OMI), l'un des managers russes de Nexus avait déjà abandonné un navire en 2002, retrouvé près de Djakarta avec un chargement d’armes à destination du Bangladesh.
*Mise à jour du 18.11.2016: Sergey Maslov a été arrêté en Russie en octobre 2016 dans une affaire de détournement de fonds publics.
Les procédures judiciaire enclenchées par SVM à l'encontre de Nexus avant les voyages en Syrie sont toujours en cours
Un des navires a été mis en vente par les autorités afin de payer les marins lésés.
Le sujet du 19h30
Le reportage diffusé dans le 19h30 de la RTS.