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Saint-Nicolas, patron de la cathédrale de Fribourg, revient chaque année pour son discours. Mais, cette fois-ci, c'est un Grand Saint plus vrai que nature qui fait le voyage de Myre...
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Lorsqu’il apparut au balcon, la foule qui s’amassait à ses pieds se tut d’un seul coup. Il se sentit mal à l’aise et aurait préféré, en cet instant, se trouver au fin fond de son Anatolie natale. Ne sachant trop que dire, il tapota le micro, comme il avait vu faire les grands de ce monde. Mais lui n’était pas un grand. Il n’était que Mehmet, le Turc, qui avait émigré à Fribourg quelques semaines plus tôt. Les hasards de la vie… Comment en était-il arrivé là ? Pourquoi avait-il accepté ce petit service ? Il ne rêvait pas de gloire, mais de liberté. Et il se trouvait prisonnier de sa propre imbécillité. La foule attendait patiemment qu’il commence, mais il sentit un vent de panique souffler dans sa nuque. On prétend que, avant de mourir, toute notre vie passe en revue en l’espace de quelques secondes. Il n’allait pas mourir, peut-être, mais les événements de ces derniers mois lui revinrent en mémoire…
40 jours et 40 nuits que l’homme à la longue barbe blanche errait dans cette région quasi-désertique de l’Anatolie du sud-ouest. Il suivait l’étoile depuis qu’il l’avait aperçue par un beau matin d’automne, au nord-ouest, juste avant le lever du soleil. Il fit donc comme les trois mages il y a bien longtemps. Ce quatrième mage, proche du troisième âge, avait préparé en toute hâte quelques bagages, bâté son âne et enfilé sa longue tunique blanche et son manteau rouge, s’engageant sur la route en direction de Kas, qu’il atteignit après une longue journée de marche. La première nuit, il dormit sur la plage, enroulé dans son manteau. Au petit matin, il constata que l’astre mystérieux était toujours présent. Il poursuivit sa route le long de la côte durant deux jours avant de bifurquer vers le nord, en direction d’Izmir. Jusque-là, son parcours avait été sans encombres, ayant opté pour un axe routier très fréquenté, notamment par les touristes des nombreuses stations du bord de la Méditerranée. A partir de là, c’était plus compliqué, les chemins n’étant pas très bien indiqués et les baraques à Kebap de moins en moins fréquentes. Mais il appréciait ce calme, ces sentiers sinueux au milieu de la nature, à travers de maigres pâturages où paissaient quelques moutons, ayant vécu toute sa vie au centre de Myre, cette ville antique fréquentée par de nombreux touristes.
Cela faisait une année, qu’il s’était retrouvé seul, son fils étant parti à Istanbul pour son travail et sa femme l’ayant quitté pour suivre un riche marchand de tapis persans avec lequel elle s’envoyait en l’air… Il n’avait plus que ses yeux pour pleurer et les étoiles pour le faire rêver un peu… Et il venait de perdre, de surcroît, son job : il travaillait comme figurant dans l’ancienne cathédrale. Il s’était laissé pousser la barbe qu’il avait teinte en blanc pour correspondre au mieux à ce personnage mythique. Il devait chaque jour enfiler un costume ridicule et se laisser photographier par les visiteurs qui lui jetaient quelques piécettes, améliorant un tant soit peu le salaire que lui versait la fondation de St-Nicolas, gérante du site. Son licenciement, il le devait à un épisode dont il n’était pas très fier : il avait engueulé un gamin de trois ans en le traitant de tous les noms d’oiseaux après que ce dernier se fut suspendu à sa barbe, se croyant en présence d’un de ces trop nombreux faux-Saints qui peuplent notre planète. Mais on n’insulte pas le fils d’un gouverneur turc sans conséquences… C’est donc ainsi que, libéré de toute attache en ce lieu, il avait sans peine pris la décision de suivre son étoile lorsque celle-ci lui apparut en ce matin de septembre.
Sur le chemin qui devait le mener à Izmir, il se rendit bien vite compte que son costume n’avait plus le même impact que lorsqu’il était encore dans la région de Myre. Les quelques paysans qu’il croisait le regardaient avec un drôle d’air, se demandant de quelle planète venait ce personnage habillé en robe blanche avec une chasuble rouge et or. Il décida donc de normaliser sa tenue et enfila un jeans et un T-shirt blanc, plus agréables pour voyager et nettement moins voyants. Il plia consciencieusement son habit de St. Nicolas, aplatit sa tiare et rangea le tout dans un grand sac qu’il replaça sur le dos de son âne qui refusa un instant d’avancer, ne reconnaissant plus son maître.
Une semaine plus tard, il avait atteint Izmir dont il visita les grandes places et ses nombreux monuments tels que le Saat Kulesi (tour de l’Horloge) ou encore le Konak Square avec sa Mosquée en miniature où il pria Allah pour la réussite de son intrépide voyage. Il passa également au Kemeralti Market pour s’approvisionner en vue de la dernière étape avant de passer sur la partie européenne. Après quelques jours de farniente, il se décida à quitter la ville afin de poursuivre son aventure.
Il hésita à se diriger vers Istanbul pour aller trouver son fils. Mais cela l’aurait obligé à se dérouter de son objectif, l’étoile du matin, qui lui signifiait déjà qu’il avait tendance à partir un peu trop vers le nord. Il suivit une fois de plus la côte, dormant la plupart du temps sur la plage, enroulé dans une couverture. Il arrivait parfois que les touristes qui se prélassaient sur le sable lui réclament des Loukoums ou des Baklavas, croyant affaire à un marchand ambulant. S’il avait le malheur de s’arrêter quelques instants, les enfants arrivaient en courant pour caresser son âne et lui demander d’où il venait et ce qu’il faisait là. Il s’entretenait alors quelques instants avec eux, leur expliquant son étrange voyage, s’exprimant la plupart du temps en turc, mais aussi en anglais dont il avait appris les rudiments à l’école et qu’il avait perfectionné à Myre avec les touristes étrangers. Il lui est aussi arrivé de rencontrer des Français et c’était avec grand plaisir qu’il discutait avec eux, comprenant assez bien leur langue qu’il avait apprise avec sa grand-mère maternelle d’origine bretonne.
Il poursuivit donc son chemin pour atteindre, après 40 jours de marche, le Détroit des Dardanelles. A Çanakkale il trouva un passeur qui accepta de l’emmener sur l’autre rive avec sa grande barque dans laquelle son âne pouvait aussi tenir. Il était enfin en Europe et la suite, pensa-t-il, ne serait plus qu’une formalité. Il dut déchanter. Arrivé à Enez, sur la Mer Egée, il se présenta crânement à la frontière grecque, croyant passer en montrant simplement son passeport.
-Vos papiers ?
-Voici…
-Et votre visa ?
-Euh… j’en ai pas. C’est-à-dire que j’avance tout simplement en suivant une étoile et que cela m’a mené jusqu’ici. Ce serait bête que vous ne me laissiez pas passer, vous ne trouvez pas ?
Les gardes ne trouvèrent pas, en effet… et le repoussèrent sans ménagement. Il revint donc en arrière. Attendant quelques heures, il tenta encore sa chance, mais cette fois-ci en endossant sa tenue de Saint Nicolas.
-Vos papiers ?
-Je suis Saint Nicolas, vous ne me reconnaissez pas ?
Tandis que les deux douaniers se tordaient de rire, il tenta de leur expliquer en maugréant que l’on n’avait pas le droit de se moquer d’un si grand homme et qu’ils devaient penser à tous ces enfants qui n’auraient pas de cadeaux à cause d’eux, et qu’il en parlerait à son Père fouettard qui viendrait les gronder…
Entre deux éclats de rire ils parvinrent à lui expliquer qu’il était au moins le centième Saint-Nicolas qui, parmi les flots de réfugiés syriens et afghans, tentait le coup de passer en Thrace sans en laisser…Abandonnant définitivement son idée première, notre ami résolut de quitter Enez et de suivre la frontière vers le nord et surtout de quitter cette zone marécageuse impossible à franchir. Après une dizaine de kilomètres, il rejoignit la Maritsa qui, en amont du delta, formait la frontière entre les deux pays. Il attendit la nuit pour traverser sans trop de difficultés ce fleuve qui, en cette saison, ne lui mouilla guère plus que le bas de ses pantalons.
La suite fut nettement plus facile. En quelques jours, il atteignit la frontière bulgare qu’il put traverser sans encombres, poursuivant en direction de Sofia. Juste avant d’atteindre la capitale, il se mêla à un flot de réfugiés syriens qui cherchaient eux-aussi à atteindre l’Europe de l’Ouest. Arrivé en ville, il abandonna son âne, non sans quelques regrets, à une famille qui voulait à tout prix se rendre en Allemagne et qui, en plus de leurs trois enfants, avait un nombre impressionnant de bagages à transbahuter. Ainsi libéré, il n’eut aucune peine à obtenir un billet de train pour la Suisse, pays dont il avait entendu parler en bien… A Berne, après avoir testé toutes ses langues sans trop pouvoir se faire comprendre, il se renseigna dans un office de tourisme qui lui conseilla la Suisse romande où l’on parlait le français.
C’est ainsi qu’il se retrouva à Fribourg, ville dans laquelle il fut surpris de trouver une cathédrale dédiée au seul saint qu’il connaissait chez les Chrétiens et dont il avait gardé le costume dans ses bagages. De plus, sa barbe, qu’il n’avait ni coupée ni reteinte en blanc, commençait à ressembler à l’écusson cantonal, noire en haut, blanche et arrondie en bas, ce qui, pour lui, était un signe supplémentaire qu’il devait s’établir en ces lieux.
Les quelque 20’000 personnes, qui attendaient toujours son discours, commençaient à murmurer. Il fallait agir, et vite ! Il prit le papier qui se trouvait devant lui et tenta de le déchiffrer. Impossible. Lui qui maîtrisait plutôt bien le français, à l’oral, n’en connaissait pas l’écriture qui était assez éloignée de l’alphabet turc. Il regarda autour de lui. Mais où était donc ce satané étudiant auquel il avait voulu rendre service ?
C’est dans un kebap de la Rue de l’Hôpital où il avait trouvé un petit job qu’il avait rencontré, en ce début décembre, Mickael, étudiant au Collège St-Michel. Celui-ci était dépité : il devait jouer un rôle de figurant dans le cortège de la St-Nicolas et il avait vilainement taché son costume le matin-même en renversant son café lors de l’essayage. Il avait amené son déguisement chez le teinturier, mais ne pouvait le récupérer qu’en fin d’après-midi, ce qui l’empêchait de participer au cortège. Pris de pitié, et tout heureux de rendre service, Mehmet jaugea d’un coup d’œil le jeune, se rendant vite compte que son costume serait bien trop court et trop large pour qu’il puisse le lui prêter. Alors, il se proposa de le remplacer, avec la promesse de Mickael de reprendre sa place lors de l’entrée dans la cathédrale. Après avoir traversé une partie de la ville en lançant des biscômes aux enfants, il dut poursuivre son rôle de figurant-remplaçant jusqu’au balcon surplombant l’entrée, et situé juste devant la grande rosace. Et c’est là qu’il découvrit l’ampleur des dégâts : toujours pas de Mickael, mais un micro et un pupitre sur lequel l’attendait un discours…
La foule s’impatientait, il le voyait bien. Il reposa le paquet de feuilles qu’il ne parvenait pas à déchiffrer et se râcla la gorge pour se donner du courage et un peu de contanance. La foule s’étant tue, il se lança dans un disours racontant son aventure entre Myre et Fribourg. Et c’est ainsi que, pour la première fois depuis plus de cent ans, les Fribourgeois ont eu droit à un vrai récit, raconté par un vrai Saint Nicolas à la vraie barbe blanche et noire, qui, même s’il était musulman, a vraiment traversé l’Anatolie en compagnie de son âne pour rejoindre la ville dont la cathédrale était dédiée au Grand Saint. Avec un bémol cependant : sur les 20’000 personnes présentes, seules quelques dizaines ont compris son histoire contée en turc…
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