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Vivre en ville rendrait-il fou?
Cela fait plus de 70 ans que deux scientifiques américains ont signalé que les troubles mentaux semblaient plus fréquents dans les centres urbains. Mais les spécialistes sont encore démunis pour expliquer le phénomène. Seule certitude aujourd'hui: diverses psychoses, dont la schizophrénie, sont effectivement deux fois plus fréquentes en milieu urbain que dans les régions où la densité de population est faible. C'est pourquoi les médecins et les psychologues portent depuis quelques années un très grand intérêt sur ce sujet.
Il fallait tout d’abord vérifier si le fait de vivre en ville est en soi un facteur de risque, dans la mesure où les centres urbains sont aussi le lieu où se concentrent les populations précarisées, exposées de ce fait à diverses pathologies ou dérèglements, et qu'il pourrait en résulter un biais d'interprétation.
Des travaux scientifiques conduits de façon rigoureuse ont confirmé que les personnes ayant grandi en zone urbaine avaient un risque significativement plus élevé de développer une schizophrénie. Et cela même après avoir éliminé l'influence d'autres facteurs de risque connus, comme par exemple les conditions dans lesquelles s'est déroulée la naissance, ou les caractéristiques sociales et économiques environnantes.
L'enseignement danois
Or, si cette relation est avérée de façon solide pour la schizophrénie, elle semble s'appliquer également à l'ensemble des troubles psychotiques. Leur prévalence de 10% à 20% en milieu urbain est en effet sensiblement plus élevée que ce que l'on constate en milieu rural.
Mais quels sont alors les aspects de la vie en ville si spécifiquement liés à la survenue de manifestations psychotiques? Une étude menée par deux psychiatres danois sur une population de près de 2 millions d'individus offre déjà un premier éclairage intéressant. Elle a montré que le nombre d'années vécues en milieu urbain pendant l'enfance et l'adolescence (des périodes du développement concernées au premier chef par un début de schizophrénie) jouait un rôle important. Et cela même si le sujet n'était pas né en ville, mais qu'il ne s'y était établi que plus tard au cours de son enfance. Il y aurait donc ce que les scientifiques appellent une relation «dose-réponse», qui soutiendrait l'hypothèse d'un lien causal entre urbanicité et schizophrénie.
Resterait à expliquer ce lien et ses mécanismes, par-delà des processus neuro-biologiques qui doivent certainement intervenir mais qui ne sont pas encore très clairs.
Le stress de la vie urbaine
Trois pistes majeures sont proposées par les spécialistes.
Il se pourrait tout d'abord que la perturbation du développement prénatal soit en cause, à savoir un trouble du développement cérébral durant la gestation. Il faudrait mettre dans cette catégorie non seulement les complications à la naissance mais aussi les infections virales dont la mère aurait souffert durant sa grossesse. Deux situations qui seraient plus fréquentes en ville qu'à la campagne.
La deuxième piste est celle de l’influence du milieu urbain durant le développement. Un espace de vie plus restreint, ou un nombre de personnes par appartement plus élevé, pourrait générer une pression excessive. Même résultat pour le chômage ou les difficultés financières des parents. La vie en ville pourrait aussi amplifier les conséquences de troubles cognitifs observés parfois avant la survenue d'une schizophrénie, les enfants étant exposés à une quantité et une complexité d'informations bien plus grande qu'en milieu rural.
Enfin, le stress de la vie en ville (bruit, complexité des relations sociales, moindre cohésion de la collectivité) pourrait justement expliquer le fait que les troubles psychiques soient plus fréquents dans cet environnement. On sait en effet qu'une exposition chronique au stress conduit au dérèglement de la boucle de communication établie entre le cerveau et certaines glandes, que l'on nomme précisément «l'axe du stress». Un dérèglement qui serait lui aussi impliqué dans la survenue de la schizophrénie.
Un projet ambitieux
La question est donc éminemment complexe. Ce qui explique pourquoi le Département de psychiatrie du CHUV, la branche suisse de la Société internationale pour l'approche psychologique et sociale de la psychose et l'Institut de géographie de l'Université de Neuchâtel, ont décidé d'unir leurs forces dans un projet de recherche commun. Ce projet vise à explorer, chez des individus qui ont récemment développé une psychose, les aspects spécifiques au milieu urbain qui ont précipité l'émergence du trouble. Les trajectoires résidentielles de ces jeunes patients, tout comme la compréhension de la façon dont ils vivent leur exposition actuelle au milieu urbain, devraient fournir un nouvel éclairage sur la question. En combinaison d’ailleurs avec les données épidémiologiques classiques relatives à la vie de ces individus.
L'enjeu pour la société est immense, car l'intérêt d'un tel sujet va devenir de plus en plus important, à l'heure où la migration des populations vers les centres urbains ne cesse de s'accélérer, et de contribuer à la formation de mégapoles toujours plus nombreuses.
* Plusieurs équipes helvétiques participeraient à cette étude, si le financement qui a été requis au Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique est obtenu.
Référence
Adapté de «Densité urbaine et psychose – est-ce que vivre en ville rend schizophrène?» par Pr Philippe Conus, CHUV; Prs Ola Söderström et Sylvana Pedrozo, Université de Neuchâtel; Drs Dag Söderström et Solange Jungo, Branche suisse de l'International Society for the psychological and social approach to psychosis. In Revue Médicale Suisse 2013;9:1682-6, en collaboration avec les auteurs.