Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07225.jsonl.gz/983

Dans Une Théorie de la connaissance de Goethe, Rudolf Steiner dit que la politique consiste en réalité à appréhender l’âme des peuples et à créer des formes institutionnelles adaptées à leur caractère. D’un autre côté, il était hostile à la conception qui faisait de l’État unitaire et centralisé une sorte de divinité, et d’une nation un organisme total: pour lui, seule l’humanité complète était dans ce cas, et aucun peuple ne pouvait être assimilé à elle dans son entier. La souveraineté absolue d’une partie restreinte de l’espèce humaine n’avait à ses yeux pas de sens.
Il tendait à prôner une forme de fédéralisme universel. Chaque communauté humaine devait bien trouver sa représentation au sein du Gouvernement; mais aucune ne pouvait y prétendre de façon totale.
J’avoue partager cette vision du monde - qui fut aussi, je crois, celle de Denis de Rougemont.
Or, le sentiment savoyard existe encore, puisque le nom même de Savoie n’est pas tombé dans l’oubli, ni ce qui lui est lié. Je considère, par conséquent, qu’il faut lui donner une forme institutionnelle adaptée: la Région.
On n’a pas à juger, comme cela se fait parfois, de la qualité de la culture propre à la contrée. Qui peut avoir à cet égard des certitudes? Chacun subit ses idées et sa sensibilité. Il reste toujours normal de connaître la tradition d’un lieu qu’on habite. Si elle a des insuffisances et des défauts, il faut y remédier, les corriger de l’intérieur. Cela ne peut pas justifier son rejet - ni son éventuel remplacement par une autre dont chacun a aussi le droit de penser ce qu’il veut.
Voilà pourquoi, personnellement, je considère qu’il est nécessaire de décentraliser au moins en partie les programmes d’enseignement, en les adaptant aux différentes portions du territoire. La Savoie, du reste, fut en grande partie autonome, dans son éducation, sous les rois de Sardaigne: elle avait son organisation propre, et cela conduisit la France, après 1860, à créer à Chambéry une Académie, laquelle on pouvait regarder comme la prorogation d’un droit acquis. Durant plusieurs décennies, il fut même recommandé d’enseigner l’histoire régionale aux enfants.
À mes yeux, il est légitime de renouer avec cet état de fait. Si l’on veut établir une égalité avec les autres régions, il me paraît normal de l’étendre à toutes les académies de France. J’y suis favorable.
Naturellement, cela ne doit pas conduire à ce qu’une couleur spécifique, au sein de l’ensemble plus vaste, tende à une souveraineté complète. Cela contredirait le principe du fédéralisme universel énoncé en préalable.
J’ajoute que l’idée fédéraliste est pour moi une voie de solution à bien des conflits dans le monde. Mais j’en parlerai un autre jour, si je puis.