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Non, une vie heureuse n’est pas synonyme d’une plus grande durée de vie
Bonheur et santé
Il n’est guère fréquent de voir les revues médicales se pencher sur la question du «bonheur», et plus particulièrement sur la question des rapports pouvant exister entre le bonheur et l’espérance de vie. L’affaire est généralement tenue pour acquise: une vie heureuse est synonyme de bonne santé et donc, ipso facto, de longévité. Et l’inverse semble également vrai. La publication du Lancet(1) vient bouleverser ces certitudes. Son premier enseignement est que dans ce domaine tout est beaucoup plus compliqué que cela.
Ce travail est, sur ce thème, d’une ampleur sans précédent. Codirigé par le célèbre épidémiologiste anglais Sir Richard Peto (Université d'Oxford), il a été mené auprès de 720000 femmes âgées en moyenne de 59 ans (âges compris entre 55 et 63 ans) et ayant accepté de participer à la Million Women Study. Il s’agit là d’un ambitieux travail épidémiologique fondé sur une cohorte de femmes recrutées entre 1996 et 2001 et qui sont suivies jusqu’à leur décès. Les causes de mortalité peuvent ainsi être croisées avec de nombreux paramètres, biologiques, médicaux, socio-économiques ou psychologiques.
Chiffrer le bien-être
Comment établit-on, de manière chiffrée, le degré de «bonheur»? Peut-on traduire en chiffres la sensation de «joie de vivre» ou de «bien-être»? Trois ans après leur recrutement dans cette cohorte, les participantes ont répondu à un questionnaire dans lequel elles évaluaient leur état de santé, leur qualité de vie, leur état de stress, de maîtrise d’elles, de sensations positives, etc. –autant d’éléments qui permettaient aux chercheurs de quantifier leur degré de «bonheur». Puis, les auteurs de la publication du Lancet se sont intéressés aux causes des morts survenues dans cette cohorte avant le 1er janvier 2012: infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral, bronchopneumopathie chronique obstructive, affections cancéreuses, etc.
Au départ, 39% des femmes interrogées ont déclaré être heureuses la plupart du temps; 44% disaient être généralement heureuses, et 17% malheureuses. Durant les dix années de suivi de l’étude, 4% des participantes (soit 31531 femmes) sont mortes.
Malheur et maladie
Après une prise en compte des données médicales (incluant les traitements de l'hypertension artérielle, du diabète, de l'asthme, de l’arthrose, de la dépression ou de l'anxiété) ainsi que des éléments du mode de vie (incluant le tabagisme, la vie solitaire, l’absence d’exercice et l'indice de masse corporelle), les chercheurs sont parvenus à des conclusions qui n’ont pas manqué de surprendre.
«La maladie vous rend malheureux, mais le malheur lui-même ne vous rend pas malade. Nous n’avons trouvé aucun effet direct du malheur ou du stress sur la mortalité, et ce dans une étude de dix ans d'un million de femmes», résume le Dr Bette Liu (University of New South Wales, Sydney) principal auteur de ce travail. Le Pr Sir Richard Peto partage pleinement ce point de vue: «Beaucoup de gens pensent encore que le stress ou le malheur peuvent directement causer la maladie, mais ils confondent, tout simplement, l’effet et la cause. Bien évidemment, les gens qui sont malades ont tendance à être plus malheureux que ceux qui vont bien, mais notre travail établit que le bonheur et le malheur n’ont, eux, pas d'effet direct sur les taux de mortalité».
«Interventions de bonheur»
«C’est là un travail remarquable par l’ampleur des données recueillies et la rigueur des analyses, a expliqué à Slate.fr le Dr Philipe de Souto Barreto (Institut du vieillissement, CHU de Toulouse). Pour autant, rien ne permet de trop extrapoler. Les conclusions obtenues ne valent que pour les femmes de cette tranche d’âge vivant en Angleterre et en Ecosse. Rien ne permet, notamment, de penser qu’elles s’appliquent aux hommes. Or nous savons, grâce à d’autres études, que les déterminants du bonheur chez les hommes peuvent être assez différents de ceux des femmes.»
Peut-on aller plus loin que ces seuls constats? «Oui, estime le Dr de Souto Barreto. On peut imaginer des études dites d'intervention afin d'améliorer le "well-being/happiness"». Une étude expérimentale de ce type(2) a été menée par un groupe de chercheurs américains dirigés par Sonja Lyubomirsky (University of California, Riverside). Les chercheurs ont analysé durant huit mois les effets immédiats et à long terme de la pratique régulière d’activités «positives» sur le bien-être. C’était, là encore, une étude dont les conclusions ne manquent pas de surprendre les néophytes: les auteurs concluent qu’il est possible de réaliser des «interventions de bonheur» dont les résultats ne doivent rien à l’effet placebo.
Quels que soient ses liens avec l’espérance de vie, les revues médicales devraient peut-être s’intéresser plus souvent au bonheur.
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1 Le résumé (en anglais) de la publication du Lancetest disponible ici: «Does happiness itself directly affect mortality? The prospective UK Million Women Study»
2 Publiée dans la revue Emotioncette étude est disponible ici: «Becoming Happier Takes Both a Will and a Proper Way: An Experimental Longitudinal Intervention to Boost Well-Being»
Article original: http://www.slate.fr/story/111303/heureuse-vivre-longtemps