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Le livre de l'Apocalypse, énigmatique et fascinant, a suscité des commentaires dès les tous premiers siècles jusqu'à nos jours. Une ligne d'interprétation très ancienne, dont saint Augustin est un des représentants, y a vu une « récapitulation de l'histoire humaine des individus et des sociétés, comme un vaste champ d'abord inorganisé et chaotique où s'enchevêtrent passions, terreurs, pulsions et avidités de toutes espèces (...) qui participent à la construction d'une société où sexe, argent et pouvoir, dévoyés de leur vocation première, en viennent à se retourner contre l'homme et l'asservir ». L'Apocalypse, c'est-à-dire la « révélation de Jésus-Christ, fonctionne comme le glaive d'une parole vive et créatrice qui dévoile ces lieux d'ambiguïté et permet qu'une musique de vie, d'amour, d'échange et de don parvienne aux oreilles de qui veut l'entendre » : c'est en ces termes qu'Isabelle Donegani résume le livre.
Mais Jean Delorme et Isabelle Donegani apportent du nouveau par l'utilisation de l'analyse sémiotique, afin de dégager le sens de l'ensemble du texte. Une méthode directement inspirée de l'oeuvre de A. Julien Greimas, Sémantique structurale (1966), et des travaux plus anciens du genevois Ferdinand de Saussure (1857-1913).
Dès la fin des années ?60, un groupe très actif de sémioticiens biblistes, dont Jean Delorme, Jean Calloud et François Martin, s'est en effet constitué à Lyon. Jean Delorme, prêtre du diocèse d'Annecy et enseignant à la Faculté de théologie de Lyon, déjà connu pour ses travaux sur l'Evangile de Marc, a animé en outre d'innombrables sessions et conférences en France, en Suisse romande et au Canada sur le second Evangile et sur l'Apocalypse. Isabelle Donegani, religieuse suisse, disciple de Jean Delorme, a collaboré avec lui jusqu'à sa mort en 2005. Elle est l'autrice d'un premier ouvrage sur l'Apocalypse, « A cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus? » Le témoignage selon l'Apocalypse de Jean[1]. L'un et l'autre adonnés à une exégèse scientifique s'emploient au service de la parole dans l'Eglise et s'adressent aussi aux non-spécialistes.
Nouvelle lecture
Parfaitement informés des travaux les plus récents de l'exégèse historico-critique, qui s'applique à cerner le contexte historique - pour l'Apocalypse, l'époque de l'empereur Domitien à la fin du Ier siècle -, les deux auteurs ouvrent par la sémiotique une voie nouvelle d'interprétation. L'attention ne porte plus sur le sens des mots et des phrases tel que perçu à la simple lecture ou précisé à l'aide du dictionnaire ou de l'usage, mais sur la saisie d'un univers sémantique.
Au contraire de l'historico-critique qui recherche les sources du texte et sa genèse, l'analyse sémiotique s'intéresse uniquement au texte tel qu'il se donne (aucune information n'est prise en dehors de lui). Elle l'analyse comme un système de signes dont il s'agit de comprendre comment ils s'organisent en réseau.
Pour l'Apocalypse, les auteurs sont attentifs, par exemple, aux septénaires, c'est-à-dire les unités regroupant sept Eglises, sept sceaux, sept trompettes, etc., et surtout à la manière dont les septénaires s'emboîtent les uns dans les autres. Ainsi chaque septénaire s'inscrit dans le précédent et permet de progresser dans l'intelligence du mystère divin et de l'histoire qui s'y dévoile.
L'univers sémantique patiemment reconstitué dévoile qu'en l'Agneau égorgé et debout - c'est-à-dire le Christ ressuscité -, ont leur sens non seulement la création du monde et celle du peuple élu, mais aussi les étapes qui jalonnent la destinée d'Israël. Et plus originellement, tout ce qui constitue l'aventure humaine : la naissance, l'amour et la haine, les bonheurs et les infidélités, les échecs et la mort.
Tout cela est raconté en visions et d'un point de vue céleste. Le « Jésus » de l'Apocalypse - à distinguer du « Jésus imaginaire » de chaque lecteur - est le « Vivant », Christ et Seigneur, agissant dans l'Eglise incarnée dans les sept communautés et villes d'Asie mineure. Le ciel, par ses « anges », « percute la terre pour que la carapace des terriens? s'ouvre non pas sur un savoir supplémentaire ou une conversion morale mais pour que la Parole fasse vivre celui qui l'entend ».
Fruit d'un très dur labeur et d'une collaboration de plusieurs années, l'ouvrage, parfois technique, livre une lecture de l'ensemble des vingt-deux chapitres. Ceux-ci visent à apprendre au lecteur à faire, dans le temps de l'épreuve, l'expérience de la victoire déjà remportée.
Dix repères
Relevons en particulier les dix repères, textes concis et denses où Jean Delorme s'astreint à expliquer des points importants du livre, comme les sept Eglises d'Asie mineure qui représentent par leur nombre la vocation et le combat de toutes les Eglises. Le texte se préoccupe avant tout de leur fidélité et il dénonce ce qui la menace : l'affadissement et l'adoption de l'esprit du temps, c'est-à-dire la difficulté d'être chrétien dans un environnement multireligieux.
Delorme éclaire aussi les figures poétiques, comme la Femme et l'Enfant - non pas l'Enfant Jésus de Noël, mais Jésus, dont pourtant l'Apocalypse ne retrace pas le parcours historique mais évoque seulement la naissance, la victoire sur la mort par la résurrection, la glorification auprès du Père, la disparition des yeux de ses disciples. L'exégète évoque aussi l'Agneau, figure céleste et liturgique, « comme égorgé », c'est-à-dire qui garde la trace de son immolation. Le passé de sa mort, qui peut paraître comme une défaite, devient au présent la victoire du « lion de Juda ».
Pensé aussi comme un instrument de travail pour apprendre l'analyse sémiotique et mis en oeuvre lors de sessions bibliques avec prêtres et laïcs, cet ouvrage fait honneur à l'exégèse francophone catholique.