Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07140.jsonl.gz/238

«L'investissement dans la santé a pu être bénéfique pour les économies européennes». «Une meilleure santé (de la population) contribue à la croissance économique des pays». Voilà le titre et une phrase centrale d'un article du BMJ 1 publié la semaine dernière et envoyé en press release aux rédactions internationales (histoire de leur signaler qu'il s'agit d'un papier important). Soyons optimistes. Espérons que, dans quelques décennies, ces affirmations - et surtout ce qu'elles révèlent de l'idéologie dominante - feront sourire. Souhaitons qu'elles produiront le même effet qu'aujourd'hui la phrase de Pompidou prononcée dans les années 60 : «il est urgent d'adapter Paris à l'automobile» (et non l'automobile aux besoins des Parisiens). Gageons qu'on se dise un jour futur, pas trop lointain : c'est fou qu'au début du 21e siècle le principal souci était de montrer comment l'investissement dans la santé bénéficie à l'économie. Et non le contraire, c'est-à-dire : comment une économie bien menée bénéficie à la santé des humains. L'évidence, donc, montrée par cet article comme par quantité d'autres, c'est que, en ce début de 21e siècle, la santé des individus est considérée comme un moyen et l'économie des pays comme une fin.
Car, voyez-vous, seule l'économie est libre. C'est par elle que les pays se comparent les uns aux autres. Pour croître, pour faire monter un pays dans le ranking global, elle doit pouvoir capter toutes les forces disponibles. Parfois, ses exigences écorchent les humains ? Oui, mais c'est pour la bonne cause, celle de la compétition mondiale. Si nous ne jouons pas sur ce tableau, de toute façon, nous sommes cuits. Nous n'aurons ni la prospérité économique ni la santé. Voilà le raisonnement que plus personne ne discute, sauf à passer pour un attardé mental ou, pire, un crypto-romantique.
...
On sait depuis longtemps que l'investissement dans la santé est une bonne affaire pour les pays pauvres : il augmente leur croissance économique. On sait aussi, explique l'article du BMJ, qu'une «population malade est une population chère» (difficile d'en douter, remarquez). Dans les pays riches, des études ont par ailleurs montré que les gens en bonne santé ont des revenus en moyenne plus élevé que les malades. Tous les autres facteurs étant égaux, les maigres, par exemple, ont un salaire supérieur à celui des obèses. La bonne santé, par ailleurs, augmente à la fois le nombre annuel d'heures travaillées, le nombre d'années de travail et la probabilité d'être engagé en cas de chômage. Mais ce qu'on commence tout juste à mettre en évidence, c'est que la santé, en plus d'influencer le revenu des individus, modifie l'économie d'un pays, qu'il soit pauvre ou riche.
Constat qui, évidemment, fait saliver les économistes. L'article en précise les contours. Il nous apprend que, durant les deux cents dernières années, «grâce à une meilleure santé, les travailleurs anglais ont augmenté de plus de 50% leur capacité à convertir leur énergie en travail productif». Apprécions au passage la formule : grâce à la santé, l'«énergie» humaine se «convertit» mieux en travail, donc en économie globale Pas seulement en Grande-Bretagne, d'ailleurs : «Une étude portant sur dix pays industrialisés durant un siècle (jusqu'au milieu des années 90) a trouvé qu'une meilleure santé augmente la croissance économique de 30%». Une autre étude est même arrivée à des conclusions plus précises : «la réduction de 10% de la mortalité cardiovasculaire est associée à 1% d'augmentation de revenu par habitant». Bref, la santé se trouve au cœur du phénomène de croissance économique.
...
Certes, nous aurions tort de mégoter notre plaisir. Ce savoir apporte une bonne nouvelle. Que la santé augmente de façon mesurable l'énergie humaine de production : voilà un argument capable de parler aux oreilles des gens sérieux. La santé aura sans doute besoin de son soutien dans les futurs conflits d'allocation de fonds publics.
Mais en même temps, voyons bien les problèmes que soulève cet angle de réflexion. D'abord, le danger lié au fait que l'état de santé des personnes inactives ou âgées n'apporte rien à l'économie. Ensuite, la tentation d'aller plus loin dans la logique de «l'état de santé qui permet une productivité optimale». Car enfin : difficile de ne pas voir le grand projet médico-économique qui prend forme sous nos yeux. Avec l'amélioration des caractéristiques physiques, biologiques, neuronales, génétiques de l'homme, il fait miroiter un dépassement de toutes les limites de la consommation connues jusqu'à maintenant. Ce qu'il promet, à la fin, c'est rien de moins que la production - et le commerce - de l'homme par l'homme (venant relayer une production de marchandises qui s'épuise).
Mais il intéresse tout autant l'économie par ses possibilités de renforcer «l'énergie humaine» au service du travail pour que les individus soient capables de faire face au nouveau rythme du monde, à la compétition, au tempo croissant du mouvement de toutes choses, des modes, des savoirs et des flux d'argent.
...
Dans «Senso», le magazine d'Helsana, Manfred Manser, le grand chef, se fend d'un article pour dire que le seul moyen de maîtriser les coûts est de renforcer la concurrence. L'article ne fait qu'une petite page mais le mot concurrence y apparaît douze fois. Bien sûr, la concurrence n'est pas un mal. Mais chez les assureurs, elle s'est organisée en un dogme parfaitement dénué de raisonnement. A la fois, elle sert de cache-sexe à l'indigence de leur pensée. Et, à la fois, elle leur permet de croire à bon marché qu'ils sont à la hauteur d'un futur incertain.
Quant aux médecins et malades, s'ils veulent suivre le non-sens compétitif imposé par les caisses-maladie, il leur suffit de prendre des médicaments psychotropes. «A l'instar du dopage des sportifs, ces médicaments sont un moyen de renforcer les capacités corporelles et psychologiques afin de mieux affronter la compétition» rappelle Alain Ehrenberg dans son remarquable livre «Le culte de la performance». «En effet, les médicaments psychotropes expriment la recherche forcenée de tenir le coup quand le rapport à autrui, y compris les formes de la solidarité, est de plus en plus envisagé sous l'angle de la concurrence».
...
Soyons sérieux. Nous devons changer. Car le phénomène s'emballe. Comme le réchauffement climatique. Ici comme là, c'est une rupture de mentalité qu'il faut viser. Se séparer de l'apathie actuelle pour entrer dans une période de responsabilisation. En économie, ne plus croire que la croissance pourra être éternelle. Ne plus prendre la compétition comme finalité dernière de toute activité humaine. Que veut-on sauver ? La croissance ou la diversité ? L'amplification de la mondialisation technique ou la qualité de vie - et peut-être la survie - des individus? La force économique ou la liberté?
Bien sûr, aucune véritable liberté n'est possible sans un certain niveau économique. Comme l'écrit Rawls, l'économie doit donner aux individus suffisamment de «biens indispensables pour leur permettre de faire une utilisation intelligente et effective de leur liberté». Mais d'un autre côté, la véritable liberté se trouve, pour paraphraser Canguilhem, dans cette façon propre qu'a chaque personne de se tenir debout dans la vie et d'être capable d'influencer son milieu. Insoluble dans la simple économie, impossible à produire comme un objet, expression de la dignité humaine, cette liberté, c'est la santé.