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L'aube du XXIe siècle sera, à bien des égards, celle de la fin des volutes. L'Amérique du Nord a organisé avec succès sa prohibition dans ses espaces publics et, comme souvent, l'Europe l'imite. Le tabac est devenu un paria et sa consommation hautement condamnable. Le temps n'est plus où la cigarette a fortiori le cigare signait la plénitude de la puissance masculine et fumer n'est plus le synonyme de la libération de la femme. Aucun fumeur ne revendique plus de nos jours la liberté de son geste ; tous reconnaissent qu'ils ne sont que les doubles victimes d'une industrie mortifère et de leur propre dépendance.Sans doute, du strict point de vue de la santé publique, tout est encore bien loin d'être définitivement gagné. Les cigarettiers s'emploient à dégager au plus vite de nouveaux bénéfices en racolant les plus jeunes. Ils poursuivent dans le même temps leur colonisation commerciale dans les pays émergents là où le tabac constitue encore et sans doute pour longtemps le pervers stigmate du progrès et de la liberté réunis. La volonté d'éradiquer cette consommation dans les pays occidentaux se heurtera d'autre part à de multiples obstacles. Est-on jamais parvenu à éradiquer l'usage de l'herbe à Nicot1 dans les pays où des fractions plus ou moins larges de la population avaient commencé à y prendre goût ?Reste l'essentiel ; une formidable histoire qui, pour une large part, reste à comprendre, à analyser, à diffuser. Tout s'est passé en un quart de siècle et nul n'a du moins à notre connaissance fourni les clefs essentielles d'un phénomène qui n'est pas sans rappeler les grandes heures victorieuses de l'hygiénisme. Sans doute peut-on situer et dater les bases rationnelles sur lesquelles le phénomène a pu se développer. En établissant au milieu du XXe siècle les liens entre la consommation de tabac et le risque élevé de cancer broncho-pulmonaire, celui qui n'allait jamais devenir lauréat du prix Nobel de médecine commençait à porter le fer dans une plaie depuis sans cesse béante.Ce serait, ici, faire grave injustice que de ne pas rappeler l'originalité et la portée des travaux conduits sous l'égide de William Richard Doll. Naissance à Hampton, peu de temps avant que le Middlesex ne prenne conscience de l'émergence de la première boucherie humaine du siècle qui fut le nôtre. Doll fait ses études à Londres, à la Westminster School, puis au St Thomas' Hospital. Convictions politiques «marquées» qui ne résistèrent pas au pacte germano-soviétique de 1939. Orphelin politique Richard s'oriente vers les statistiques appliquées plutôt que vers les mathématiques fondamentales. La nouvelle boucherie humaine le voit servir sur le sol de France. Victime d'une tuberculose rénale, l'homme rejoint l'unité de recherche statistique du Medical Research Council, qu'il dirigera, au total, durant vingt et un ans.Comment expliquer l'augmentation massive de cancers broncho-pulmonaires en Grande-Bretagne, généralement attribuée au smog, à cette pollution atmosphérique que cette île industrieuse produisait sans savoir que, déjà, elle commençait à en souffrir ? Doll et ses collaborateurs réalisent plusieurs centaines d'entretiens avec des personnes souffrant de ces affections. Ils découvrent que, dans un groupe de 649 malades, seuls deux ne consomment pas de tabac. Hasard ou fatalité ? Richard Doll n'hésite guère qui, fort de ces chiffres, trouve la force d'arrêter de fumer. L'hypothèse initiale sera confirmée. Une vaste étude prospective, lancée en 1954 auprès de 40 000 médecins, établira, vingt ans plus tard, que la consommation chronique de tabac est étroitement associée à une réduction de l'espérance de vie, le tabagisme ayant des effets nocifs dépassant de beaucoup le seul appareil respiratoire.Tous les spécialistes reconnaissent que les travaux de Richard Doll ont très fortement contribué à la diminution du nombre des fumeurs en Grande-Bretagne, leur proportion passant de 80% en 1954 à 25% aujourd'hui. En dépit de l'intense lobbying développé par les puissantes multinationales de l'industrie du tabac, ses observations furent bientôt confirmées par de nombreux autres épidémiologistes et, aux Etats-Unis comme en Europe, les autorités sanitaires prirent ensuite le relais en faisant de la lutte contre le tabagisme une priorité de santé publique.Pour autant, l'histoire de la médecine et de la santé publique montre que la démonstration de l'existence d'une corrélation, a fortiori d'un lien de causalité, ne suffit nullement à gagner un combat contre un pathogène ni même, parfois, à l'engager. Avec le tabac, l'affaire était d'autant plus improbable que l'on se situait dans le champ d'une dépendance ayant pris le masque de la liberté ; une dépendance et une «liberté» savamment entretenue par les omniprésentes publicités des puissantes multinationales. Le pouvoir politique semblait d'autant moins enclin à agir que, si on la savait pathogène, la consommation de tabac assurait de considérables recettes fiscales. Les coûts induits par les affections cancéreuses, broncho-pulmonaires et cardiovasculaires étaient pour plus tard, les recettes immédiates.Que s'est-il alors passé qui nous a conduits à la situation présente ? Peut-être, tout simplement, une autre démonstration née de l'épidémiologie, celle de l'existence d'un autre tabagisme, celui qualifié de «passif» ; une démonstration qui coïncidait avec la montée en puissance de l'individualisme et d'un intérêt croissant pour les questions sanitaires et la prise de conscience de quelques réalités relatives à la dépendance.Fumer n'était plus dès lors une jouissance individuelle. Ce n'était rien d'autre qu'un comportement maladif ; un comportement qui plus est de nature à nuire à ceux qui vivaient à proximité immédiate du consommateur malade. La donne était doublement et irrémédiablement inversée. Ici ou là la justice fut saisie. Les multinationales du tabac qui avaient sans doute de longue date prévu cette évolution tentèrent de guerroyer. En vain.A suivre1 Jean Nicot, sieur de Villemain (Nîmes, vers 1530 Paris, mai 1604). L'homme eut une grande renommée de son vivant du fait de son érudition. C'est une circonstance fortuite qui a fait un substantif de son patronyme. En 1561, le cardinal de Lorraine proposa d'appeler le «pétun», venu nouvellement d'Amérique, nicotiana. Très vite, à la Ville comme à la Cour, on préféra parler de «nicotiane», et même d'«herbe à Nicot». Pour autant, Nicot ne fut pas «le premier auteur, inventeur et apporteur» de cette herbe en France. On croit savoir que le tabac était fumé dans les ports français de l'Atlantique dès 1525. Mais c'est bien lui qui sut le premier promouvoir l'usage auprès des élites d'une «herbe d'Inde» douée «de merveilleuses et expérimentées propriétés contre le noli me tangere et les fistules déplorées comme irrémédiables par les médecins». Grâce au tabac, de grandes dames, dit-on, se guérirent de petits maux, et Catherine de Médicis de ses migraines.