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A pied d'Amérique en Europe
Wally Herbert
Regard en arrière sur l' expédition britannique transarctique 1968 \ 1969 La préparation C' est en i960 que la possibilité d' une traversée de l' Océan Arctique me vint à l' esprit pour la première fois. Il me semblait qu' avec des traîneaux esquimaux - dont l' efficacité s' était avérée lors de nombreuses explorations dans les zones arctiques - et un équipement de radio moderne, quatre hommes avec quatre équipages' devraient le pouvoir aborder la route franchissant le pôle. Mais quatre ans s' écoulèrent encore avant que je pusse trouver le temps de me consacrer à ce projet, et quatre autres passèrent à le mettre au point et à préparer le départ de l' expédi.
Jetant un regard en arrière sur ces huit années, je renonce à décrire les déceptions et les échecs, saris même parler des difficultés surgies pendant les derniers jours de janvier 1968, avant le départ de Point Barrow dans l' Alaska.
Je savais depuis longtemps que la partie la plus dure de l' expédition se situerait probablement au début. Entre la côte de l' Alaska et la glace polaire s' étendait la région la plus dange- 1 Equipage: terme classique pour désigner les chiens ( N. d. T. ) reuse, qui ne nous octroierait pas la moindre détente.
Nous ne possédions aucune expérience de la conduite des traîneaux sur les banquises flottantes. Il faisait sombre et froid, et de plus nous n' étions pas encore suffisamment habitués à la rudesse du climat. Nous nous étions cependant soumis à un rude entraînement au Groenland, l' année précédente, et trois d' entre nous totalisaient quarante ans d' expérience polaire.
Mais les conditions exceptionnelles que nous allions affronter comportaient de puissantes barrières glaciaires, de la glace mince, des lignes de rupture noirâtres, aréniformes, et elles étaient nouvelles pour nous.
Le départ Notre aventure commença le 21 février 1968. Pendant les trois premières semaines, le thermomètre monta rarement au-dessus de -22 degrés. Pendant des centaines de milles2, sur une banquise traîtresse, une lutte cruelle nous mena de l' hiver vers le printemps. Finalement notre progression s' améliora. Un ciel clair, des températures entre -10 et -20 degrés durèrent jusqu' au début de mai. Puis le temps empira visiblement. Nous ne parvenions à couvrir que huit à neuf milles par jour, ce qui nous valut un retard de trois semaines sur le programme prévu.
Par trois fois — chiens et traîneaux compris — toute l' expédition dut employer des canots de caoutchouc pour franchir des bras de mer, larges de trente à quarante mètres, opération qui nous coûtait chaque fois entre dix et douze heures..
Fin mai, le pensum quotidien baissa même à six milles. Au début de juin, la neige nous donna fort à faire, et nos performances baissèrent encore. Ce ne fut pas tout: le pack3 nous fit dériver de soixante-dix milles de la voie prévue.
2 Mille: environ 1600 m.
3 Pack: terme fréquemment employé pour banquise. ( N. d. T. ) Une lutte désespérée pour retrouver la bonne route nous fit perdre presque trois semaines, et tous les jours nous pataugions des heures durant dans les mares d' eau de fonte.
L' ÉTÉ Le 4 juillet, il fallut faire halte, car la banquise était en période de fonte. Nous établîmes un camp et installâmes des abris faits de parachutes. Des fragments d' emballage furent convertis en mobilier et, après des mois, nous pûmes de nouveau nous asseoir devant une « table ». Nous appréciions aussi les changements apportés aux menus. Les journées se passaient à refaire nos forces et à suivre un programme scientifique important. Nous aperçûmes quelques phoques et, de temps en temps, le camp reçut la visite d' ours polaires et d' oiseaux.
Dans l' ensemble, ce fut un été agréable et tranquille. Pendant que nous progressions vers le nord, des mares d' eau de fonte et des floes* se formaient, craquaient, poussaient, se pressaient autour de nous.
Nous eussions voulu partir le plus tôt possible en automne, mais le voyage fut retardé par l' attente de nouvelles couches de neige nécessaires pour couvrir les tapis d' aiguilles de glace qui s' étaient formés sur les flaques d' eau de fonte. Or cette « bénédiction blanche » du ciel polaire se manifesta deux semaines plus tard que prévu. Il tomba beaucoup trop peu de neige, et la couche de glace demeurait, menaçante. Nous ne pouvions cependant tarder davantage, tout en nous rendant compte que notre progression en serait ralentie.
Nous avions eu l' intention d' échapper vers le nord-ouest aux courants tourbillonnants du Pacifique, courant marin qui nous aurait déportés à l' est de la ligne de changement de date - et de 4 Floe: bloc de glace ( autre que la banquise côtière ) de faible ou de grande épaisseur, de petites ou de grandes dimensions. ( N. d. T. ) tenter de passer au nord du 87e parallèle avant d' établir nos quartiers d' hiver. Mais à cinq milles du camp. Allan se blessa dans le dos.
Il s' agissait donc maintenant d' arriver le plus rapidement possible dans une zone d' où le blessé pourrait être évacué par avion. La meilleure était celle du camp d' été que nous avions allègrement quittée quatre jours auparavant. Mais la question se posait: comment le retrouver? Nos traces étaient recouvertes de neige fraîche. Finalement nous repérâmes tout de même le floe. Allan fut transporté dans son sac de couchage, posé sur un canot pneumatique gonflé, fixé lui-même sur un traîneau.
Ravitaillement aérien Quelques jours plus tard, la Royal Canadian Air Force nous largua un chargement important: vivres, combustible, courrier, objets variés parmi lesquels se trouvait même un abri. Au bout d' une semaine, nous étions équipés pour l' hiver - et Allan Gill se remit à travailler de-ci, delà, comme si rien ne lui était arrivé.
Ce fut environ à ce moment-là que je m' en par radio avec le comité de l' expédition au sujet de notre photographe. Cet incident fut malheureusement monté en épingle par la presse qui le présenta comme une divergence d' opinions.
Nous nous étions décidés en faveur d' un floe qui semblait offrir les meilleures conditions d' at à un avion. La surface aurait dû suffire à un appareil équipé de skis, mais l' oiseau sauveur ne possédait que des roues, et il lui était impossible de songer à se poser. Une bande gelée sur la mer n' offrait, elle aussi, qu' une trop courte piste.
Je désirais garder Allan avec nous. Le comité de Londres réclamait pourtant son retour. Les circonstances jouèrent en notre faveur, et il nous resta.
Par prudence, Allan fut confié à la surveillance médicale du Dr Kenneth Hedges. Au printemps, il était complètement rétabli.
Il était indispensable cependant de prévoir une échappatoire, même pendant l' obscurité hivernale totale. Une piste éclairée pouvant servir en cas de besoin fut établie grâce aux flambeaux et aux lampes-tempête qui figuraient dans notre équipement. Par temps normal et avec de bonnes conditions glaciaires, un bimoteur aurait certainement pu venir jusqu' à nous.
Après la première tentative d' atterrissage, l' état de santé d' Allan s' était amélioré et, comme l' obscurité augmentait, la RCAF renonça à se poser dans notre voisinage.
L' hiver arctique Dans l' intervalle, nous nous étions bien installés dans notre camp d' hiver et pouvions poursuivre nos travaux scientifiques. Le genre d' ob que nous faisions - travail de pionniers - n' offre guère de satisfactions personnel- les. Dans notre cas, l' aventure devait se lier à la recherche d' observations nouvelles, afin de donner un sens à l' expédition.
Dans l' Arctique, les recherches les plus intéressantes sont du domaine géophysique et géolo- gique. Une traversée réussie devait permettre de ramener de nombreuses observations. Mais un an au moins s' écoulera encore avant que ne se précise la valeur des nôtres. Je suis convaincu d' ailleurs que beaucoup de renseignements en apparence insignifiants se révéleront précieux.
D' autre part, le Secrétariat international de la laine ( IWS ) nous avait préparé un programme d' études vestimentaires très étendu, études menées par le Dr Hedges. Avec beaucoup de précision, nous rédigions sur notre habillement un journal quotidien destiné à démontrer combien nous étions dépendants de la laine. Il ne s' agissait pas seulement d' avoir chaud, il fallait prouver aussi combien les vêtements de laine étaient agréables et bienfaisants pour la peau. Or nous arrivions, grâce à elle, à supporter des températures contre lesquelles d' autres matières premières ne nous auraient certainement pas aussi bien défendus.
Fallait-il - en toute hâte - construire un abri? Nous ne portions que des moufles de laine, sans autre protection, et nous savions assurés de ne risquer aucune gelure.
La laine nous protégeait aussi du vent. Cette matière « respire », absorbe la sueur sans devenir collante ou froidement humide. Car il peut arriver qu' on transpire dans l' Arctique!
Je portais souvent un pullover de laine léger, à col roulé, un second pullover par-dessus et un anorak en peau de loup: le vêtement idéal pour cette latitude septentrionale! Nous ne ménagions guère nos habits de laine, nous les gardions pour le travail, pour la nuit et ils se comportèrent -admirablement.
Malheureusement, le programme de l' IWS ne put être rempli à fond. Quelques tests nous auraient contraints à nous installer sous une tente non chauffée jusqu' à ce que nos membres devinssent raides et insensibles, afin de donner au Dr Hedges l' occasion de prendre certaines mesures. En fait, nous n' eûmes jamais le temps de nous asseoir à ne rien faire.
Avant notre départ de Point Barrow, on nous avait souvent posé la question de savoir comment nous remplirions notre temps afin d' échapper à un ennui mortel. Mais flâner était impensable. Parfois même, une hâte fébrile régnait lorsque chacun essayait d' arriver au bout de son programme quotidien. De plus, un roulement de quatre jours désignait celui qui s' occuperait de la cuisine et des travaux de routine. En camp d' hiver, un quart du temps doit être consacré à la survie.
La nuit polaire ne signifiait donc pas hibernation. Deux semaines après la construction de notre camp, le floe craqua à vingt-cinq mètres de nous, trop près pour nous permettre de n' en pas tenir compte. Donc, en route, et vivement! Nous étions plongés dans la nuit noire avec un tout petit brin de jour vers midi. Comme le danger subsistait de voir s' agrandir la fissure et de nouvelles ruptures se produire à angle droit, il fallait agir de manière à ne pas se mettre en difficulté. A trois milles, un endroit propice semblait s' offrir à nous, sur la glace, mais une semaine fut nécessaire à couvrir cette distance ridicule, bien que nous eussions entrepris notre travail très méthodiquement avec une seule nuit sous la tente. A cette saison, le soleil reste sous l' horizon pendant cinq mois et demi. Comme prévu, notre acuité visuelle ne cessa d' augmen.
Traîneaux Notre besogne avançait bien maintenant. Le Dr Fritz Koerner était plus souvent au-dehors que nous: une sortie quotidienne en traîneau figurait à son programme. Afin d' observer la résistance de la glace, il entreprit mainte expédition pendant les jours sombres. Par les nuits de lune, nous allions tous nous promener en traîneau et, quand vint le printemps, nous quittions nos abris pour des excursions plus ou moins longues.
Pendant l' hiver, nous séjournions sur un floe aussi longtemps qu' une nouvelle fissure ne s' ouvrait pas à plus de cinquante mètres. Cette source de danger exigeait une surveillance constante. Quand la glace était très active, il fallait établir un roulement de garde, les bruits suspects servant de signaux d' alarme.
Fuite en avant Nous avions eu l' intention de partir le 23 février 1969, afin de marcher en direction du pôle Nord et du Spitzberg, et avions projeté de tout emballer de manière à laisser le surplus du matériel sur place où un avion de la station T3 pourrait venir le récupérer. Mais, trois heures avant le départ, le pack s' ouvrit à trois mètres de la cabane. Des caisses non encore terminées traînaient partout, car nous nous trouvions justement en train d' avaler un déjeuner frugal. Quelques fissures se refermèrent et formèrent un hummocks haut de cinq mètres. Nous courions de-ci, delà, sautions d' un floe à l' autre, empilant tout sur les traîneaux, attelant les équipages... enfin nous partîmes. Peu après, l' abri s' ef sous les masses de glace... Heureusement les cinq premiers milles s' avérèrent faciles. Mais, au deuxième jour de notre fuite, le voyage se compliqua. Il gelait à-30 degrés et cela dura deux longues semaines. Ni le soleil ni la lune ne se montraient. La navigation se basait sur l' obser de la planète Vénus.
Fait curieux et extraordinaire, nous redoutions le lever du soleil. Au moment le plus clair de la journée, nous tournions le dos au soleil qui était au sud, alors que nous nous dirigions vers le nord. Il nous semblait être devenus allergiques à la lumière après ce long hiver passé dans l' obscurité polaire.
A l' horizon montaient quelques rares cirrus blancs au milieu desquels pointait la lumière du soleil non encore levé. Puis le ciel étincelait dans toute sa gloire.
Monde merveilleux de l' Arctique Ce furent des jours inoubliables. Grandioses, les couleurs! Il valait la peine de supporter le froid pour vivre l' Arctique dans ses incomparables tons pastel. Une lueur rose montait de la neige et les glaces se nuançaient de violet et de mauve.
Par -45 degrés, on pouvait observer des phénomènes curieux. L' air exhalé par les chiens s' immobilisait dans la tranquille atmosphère, soulignait chaque mouvement des équipages à quatre dans leurs zigzags sur la neige, et la silhouette vaporeuse se déplaçait au plus léger souffle du vent.
Les traîneaux eurent bientôt besoin de réparations. Les patins étaient fendus sur toute leur longueur. Nous mîmes alors à profit les cours d' instruction donnés au Groenland par les 5 Hummock: glace empilée en vrac. ( N. d. T. ) Esquimaux sur la construction des traîneaux. Mais, dans la région polaire, ces travaux devaient se faire à la lueur des lampes-tempête, le soleil ne se montrant que pendant de courtes heures. De plus, il n' était pas facile d' entreprendre ces réparations avec des gants de laine. Or, par -42 degrés, travailler les mains nues n' est supportable que pendant une minute.
Dans le « Pacific Tyral » La lumière gagnait de jour en jour, et la navigation se simplifiait. Le retour du soleil vers le pôle avait une influence heureuse sur nous tous, même sur les chiens. La consistance de la glace nous permettait de couvrir quarante kilomètres dans la journée et, quand nous pouvions maintenir les équipages au trot pendant douze heures, nous faisions vingt-quatre milles en moyenne. Le paysage changeait. Nous quittions maintenant la zone du « Pacific Tyral » pour entrer dans le courant transpolaire.
La glace était généralement plus récente, présentait davantage de hummocks, mais peu élevés. Par suite de vents plus fréquents, la surface s' améliorait pour les traîneaux. A 60 milles marins6 du pôle Nord, au 89e degré de latitude, les conditions étaient idéales pour nos projets. Le lieu où nous nous trouvions nous plongeait dans la perplexité. Dans toutes les directions du ciel, c' était le sud! Nous perdîmes un jour -dont nous avions amèrement besoin - à nous assurer que nous avions touché le pôle. Notre position se révéla extrêmement difficile à déterminer. Mais, après être venus de si loin, il fallait bien faire consciencieusement ce travail aussi.
Pôle Nord Nous trouver vraiment au pôle fut naturellement un des grands événements de l' expédition. Nous l' avions atteint par l' axe le plus long et 6 Mille marin: 1852 mètres ( N. d. T. ) étions les premiers à avoir réussi cette variante. Mais nous avions trois semaines de retard sur l' horaire prévu, et six cents milles marins nous séparaient encore du Spitzberg, notre but en Europe. De plus, les conditions glaciaires que nous allions trouver en chemin nous étaient tout à fait inconnues.
Les choses, cependant, se présentèrent remarquablement bien. La glace ne cessa d' être bonne et notre performance quotidienne dépassa de seize kilomètres celle de l' autre versant du pôle.
Je décidai de descendre à l' est du 30e degré de longitude. J' avais de bonnes raisons de choisir cette voie. Nous pouvions obtenir des renseignements météorologiques de Washington par le satellite si nous conservions cette direction et ne franchissions pas ce degré de longitude. Comme tout bon navigateur, nous nous tînmes à la voie normale.
Nous savions aussi que les avions du service météorologique américain suivaient le re degré de longitude. Cela nous donnait encore un contrôle acoustique et représentait un facteur de sécurité qui me paraissait important.
Au 83e parallèle, nous prîmes la direction de l' île nord-ouest du Spitzberg. La glace était bonne et l' horaire put être tenu. Longues journées, mais qui nous donnaient maintenant la certitude d' atteindre le but. Arrivé à ce point, je pensais aborder le Spitzberg selon mes prévisions.
NOUS REVOYONS DES NUAGES DE BEAU TEMPS Jusqu' ici nous n' avions pour ainsi dire pas rencontré d' êtres vivants, à l' exception de quelques morses et d' ours polaires qui nous avaient donne plus de souci que de plaisir. Maintenant, la faune polaire se montrait dans toute sa diversité: baleines, morses, ours blancs et - un jour -quarante-sept oiseaux de dix espèces différentes. Ce fut peut-être un hasard, mais j' incline à croire que ce phénomène provient du voisinage de la terre ferme.
En traîneau et avec ¢o chiens, de l' Alaska au Spitzberg par les glaces polaires: 6000 kilomètres sans rencontrer de lieux civilisés. Les chiens esquimaux sont admirables 2Le camp d' été « Meltville » qui, sur la glace, se déplaça en direction du pôle, du r¢ juillet au 4 septembre Photos: Allan Gill Nous vîmes des tourbillons de neige, à l' hori sud-ouest des cumulus, des amoncellements de nuages comme nous n' en avions plus aperçu depuis longtemps!
Terre Je me trouvais en queue des équipages lorsque je vis monter ces nuages. Je m' arrêtai et cherchai la crête de pression7 la plus élevée possible. A l' œil nu, rien de nouveau. Mais, à travers la lunette de ma carabine de chasse, je découvris la terre. Un sentiment de délivrance et de plénitude m' envahit. La conviction qui me hantait depuis si longtemps ( et au sujet de laquelle je m' étais disputé avec des spécialistes de l' Arctique ) qu' un groupe d' hommes entraînés et résolus pouvait traverser les glaces polaires de continent à continent s' était avérée. Je retournai rapidement à mon traîneau et pris la suite de Fritz, d' Allan et de Ken. Bien que sachant qu' eux aussi cherchaient la terre dans le voisinage, j' étais convaincu qu' ils ne l' avaient pas encore vue. Nous allions droit devant nous. Lorsque j' eus rejoint mes camarades, ils venaient, eux aussi, de repérer la terre. Et nous montâmes notre camp.
Dorénavant nous ne passâmes plus la nuit sous les tentes, car il fallait toujours être prêts à poursuivre le voyage. Nous nous étendions simplement sur les charges des traîneaux.
Difficultés Bien que la terre fût visible à l' œil nu, il nous fallut encore huit étapes d' un jour pour atteindre le sol ferme. Nous avancions toujours plus lentement, car le pack arrivait à une épaisseur critique. Des fissures nombreuses apparaissaient. Finalement nous dûmes littéralement nous bat- 7 Crête de pression: crête en talus de glace«hummockée », formée par des floes pressés les uns contre les autres. ( N. d. T. ) tre avec une série de crêtes de pression et, après un dur travail, nous atteignîmes un floe plus petit, flottant à dix kilomètres environ d' une terre que nous identifiâmes comme étant file de Phipps.
Notre horizon ne dépassait guère un mille, se bornait parfois à une centaine de mètres. Il fallait donc prendre des précautions infinies à chaque traversée du chenal8, afin de ne pas trouver des conditions encore plus mauvaises de l' autre côté.
Nous avancions en deux groupes, dans l' espoir de découvrir de la glace ferme, Mais, à trois kilomètres de file, la glace se révéla très mince, et l' eau courante affleurait par endroits. Nous obliquâmes à l' ouest, parallèlement à l' île de Phipps, afin d' atteindre la terre de là. Pendant un mille tout alla bien.
Notre matériel empilé sur les traîneaux, nous établîmes notre camp sur un petit floe de 150 mètres de diamètre environ, et découvrîmes que notre route vers des floes plus importants était submergée. Nous fixâmes des balises dans la glace pour contrôler la dérive et nous préparâmes à un repos bienfaisant.
A une vitesse sensible, nous passâmes devant Pile et quand l' heure du déjeuner fut venue, la terre n' était plus qu' à cinq cents mètres. J' ad que file et un petit promontoire rocheux se relieraient à la banquise et nous permettraient d' atterrir.
Mais une fois de plus, nos projets furent réduits à néant. Bien que le Dr Fritz Koerner et le Dr Ken Hedges aient réussi à s' approcher à cinquante mètres de file, les glaces de fonte flottant à deux nœuds interdisaient tout atterrissage. Allan et moi-même mîmes quatre heures pour parvenir à rassembler notre quatuor sur un floe de deux cents mètres de diamètre. Le mouvement excessif rendit l' opération très dangereuse.
8 Chenal: passage navigable dans le pack. Peut être recouvert de jeune glace. ( N. d. T. ) 3 Au pôle Nord, le 5 avril ig6g: Wally Herbert, Fritz Koerur, Ken Hedges et Alan GUI i Le chef de l' expédition, Wally Herbert, au camp d' hiver. Le camp fut installé le 4 octobre ig68 et levé le 23 février ig6g. La liaison était assurée par radio avec la station du Point Barrow en Alaska.
Amère déception Convaincu qu' un débarquement aurait dû être possible, j' étais très déçu d' avoir manqué cette chance. N' était pas insensé de penser qu' après une expédition de six mille kilomètres, cinquante mètres à peine pourraient nous frus-trer de la conclusion heureuse de notre aventure!
Le floe sur lequel était installé notre camp dériva devant l' île de Phipps à une rapidité incroyable: en dix heures, nous « fîmes » neuf kilomètres. Quand la glace se referma enfin et nous offrit une possibilité d' évasion, nous nous trouvâmes éloignés de deux kilomètres d' une petite île rocheuse qui se révéla plus tard être la Small Blackboard Island ( Petite île du Tableau Noir ).
Débarquement intermédiaire Pendant vingt-quatre heures, nous cherchâmes désespérément une route sûre nous permettant de toucher terre. Nous nous étions scindés en deux groupes, afin de ne laisser échapper aucune possibilité. Finalement le Dr Ken Hedges et Allan Gill réussirent à franchir les derniers mètres sur une glace mince et précaire. Mais ils n' eurent pas le temps de se reposer et de se réjouir. La glace recommença à dériver. Ils regrimpèrent sur la banquise et cherchèrent à atteindre aussi vite que possible le floe le plus sûr. Ils apportaient un morceau de roc en guise de trophée.
Nos plans primitifs avaient prévu que le bri-se-glace HMS Endurance, qui naviguait dans l' Arctique pour des mesures, nous attendrait devant le Spitzberg et nous accueillerait le 21 juin 1969. Nous voulions aborder à la côte nord-est du Spitzberg et renouveler nos réserves dans un dépôt de l' Institut polaire norvégien, puis prendre la route par file vers Longyearbyen. Il en advint autrement: le dépôt avait été pillé par les ours, et l' équipage de l' Endurance commençait à s' impatienter.
Finale Après notre arrivée sur la « Petite île du Tableau Noir », nous prîmes la direction du brise-glace encore à l' ancre à deux cents kilomètres de nous. Lorsque nous nous trouvâmes à soixan-te-dix kilomètres de notre but flottant, il nous parut indiqué de terminer l' expédition par un pont aérien. Deux hélicoptères, après une conversation radiophonique avec le commandant de l' HMS Endurance, atterrirent sur notre camp mouvant et, en dix heures, transportèrent la totalité du matériel, les trente-quatre chiens et les quatre hommes sur le pont du vaisseau.
La dernière partie du voyage s' était faite avec une telle rapidité que, lorsque je me trouvai seul sur la glace avec les vestiges du camp et mes quatre chiens, j' eus soudain le sentiment que tout était accompli. J' avais l' Arctique pour moi seul, et je déplorais de devoir l' abandonner.
Ma tranquillité d' esprit fut subitement rompue par le vrombissement de l' hélicoptère, et c' est à ce moment-là seulement que me rendis compte que j' allais reprendre contact avec un monde ignoré depuis seize mois.
A bord de L' HMS « Endurance » Cependant l' événement le plus émouvant de tout le voyage nous attendait encore: la mer de visages radieux sur le pont d' envol de l' Endu.
Les douze jours vécus à bord du brise-glace nous donnèrent le temps de nous réadapter et de faire le point sur le passé. Le capitaine Buchanan, ses officiers, ses hommes se montrèrent des plus compréhensifs. On n' aurait pu imaginer meilleur équipage. Il était à la hauteur de toutes les circonstances. Sa tolérance et sa prévenance à l' égard de quatre hommes à demi-sau-vages rentrant de l' Arctique dans la civilisation furent le meilleur prélude à leur réintégration dans la société humaine.
Sans m' engager à quoi que ce soit de précis, je sais que je voudrais entreprendre une nouvelle expédition. Elle ne se rattacherait pas nécessairement à notre dernière aventure, et n' aurait à être ni la plus longue ni une nouvelle « première ».
J' admets avoir vécu mon « Everest », ce qui devrait en somme me satisfaire, mais je sais aussi que nombreux sont encore les buts à atteindre.
Adapté de l' allemand et de l' anglais par E. A. C.
Les termes techniques et leur définition m' ont été donnés par un membre des expéditions Paul-Emile Victor. Je lui en exprime toute ma gratitude ( N. d. T. )