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Radical Pedagogies
Lors d'une conférence en octobre 2013 à l'EPFL, Beatriz Colomina avait rendu publique son intention d'initier un ouvrage collaboratif sur les enseignements alternatifs en architecture. Le livre est finalement publié en mai par MIT press, et constitue probablement l'événement éditorial de l’année.
En parcourant Radical Pedagogies, l'ouvrage collectif dirigé par Beatriz Colomina, Ignacio G. Galán, Evangelos Kotsioris et Anna-Maria Meister, le lectorat peut avoir des impressions contradictoires. Une admiration certaine pour l'ampleur du projet éditorial. Radical Pedagogies entreprend en effet un tour d’horizon des expériences pédagogiques non conventionnelles qui ont eu lieu, à différentes échelles et intensités, des années 1950 à la fin des années 1970. Grâce à la centaine de contributeurs qu'il mobilise, l'ouvrage va au-delà des quelques pôles archi-connus de la subversion académique (Paris / Milan / Venise / Londres) pour recenser les expériences menées dans plus d'une centaine d'écoles à travers le monde.
Cet étonnement peut cependant se doubler d'une crainte. Celle des conséquences d'une concentration quasi fétichiste sur les années 1960-70, qui cantonne la pensée critique et l'enseignement expérimental à une époque révolue.
Une autre approche aurait été d’établir des ponts avec le présent en révélant à quel point la radicalité des années 1960-70 a parfois durablement instruit l'enseignement de l'architecture dans les décennies qui ont suivi le premier basculement. Dans son introduction, l'équipe éditoriale a beau décréter le caractère embryonnaire et déterminant de ces expériences pédagogiques, situant dans l'origine du terme radicalité l'idée de la chose appelée à ébranler les fondations, l'ouvrage peut donner l'impression d'une épitaphe de la subversion architecturale.
Un regard nouveau
Cette crainte est rapidement écartée dès que l'on aborde les chapitres. L'ampleur du travail de recherche, la qualité des contributions, et le fait qu'elles aient été écrites pour l'occasion, leur confèrent une grande actualité. Ce choix éditorial permet d'éviter l'effet patchwork de certaines éditions universitaires collectives regroupant les travaux autour d'un thème suffisamment extensible pour tout contenir. A la lecture des essais, on est rapidement convaincu que si le sujet est historique, le regard porté sur la question est absolument nouveau. Cette actualité ne tient pas seulement à la nouveauté des essais mais aussi à l'orchestration éditoriale des contributions qui appellent à revisiter une période connue de l'histoire avec des focales et des catégories renouvelées : celles des nouveaux féminismes, des nouvelles approches antiracistes et anticolonialistes, des nouveaux récits sur l'égalité des sexes et des corps. Cette triade fonctionne comme un nouveau filtre qui viendrait se poser sur des épisodes connus et révéler des aspects qui n'ont pas été suffisamment pris en compte. Si le féminisme, l'antiracisme et l'égalité des sexes existaient politiquement à l'époque étudiée dans le livre, ils n'ont pas toujours fait partie du discours académique, et certainement pas comme ils le font aujourd'hui.
Évolution du radicalisme politique
Dans l'ensemble, cette réactualisation apporte un nouveau sens à la question du politique en architecture dans la seconde moitié du 20e siècle. C'est un peu comme un film classique que l'on admire 50 ans après son lancement, mais plus pour les mêmes raisons. Ce qui se dessine n'est rien de moins qu'une évolution des significations dans des confrontations iconiques que nous pensions gravées dans le marbre. Cela nous permet également de mesurer l'évolution du radicalisme politique, en général. Après le premier récit de l'anticonformisme académique concomitant à son déroulement (résolument marxiste et persuadé du sens inévitable de l'histoire) viendra celui du pessimisme des années 1980-90 (celui du récit benjaminien hanté par la mélancolie de l'ange de l'histoire qui traverse les films d'Angelopoulos et de Chris Marker, celui des ruines contemplées et d'une gauche qui se complaît dans ses défaites). Le travail sur les pédagogies radicales pourrait faire consister un troisième temps, post-défaitiste. Celui d'un pragmatisme sur la séparation de fait des chantiers politiques, ceux de l'égalité des sexes et du post-colonialisme, qui évoluent séparément, parvenant parfois à converger mais sans forcément rester pris dans un carcan commun. Plus que des épisodes d'histoire, ce que raconte le livre, c'est l'actualité de la pensée subversive dans les milieux universitaires.
Travail collectif de fond
Outre les quatre co-éditeurs, ce ne sont pas moins d'une centaine d'auteurs et autrices, chercheurs et chercheuses et universitaires qui ont contribué par un ou plusieurs courts essais. Un rapide coup d'œil à la table des matières donne une idée de la portée de cet ouvrage de synthèse, qui, s'il ne peut prétendre à l'exhaustivité, peut se targuer de couvrir de manière assez complète le sujet qu'il se fixe comme horizon. Les textes sont synthétiques, et ont le mérite d'aborder l'épisode auquel ils se réfèrent dans des formats courts. Ceci en laissant aux différentes plumes la plus grande autonomie dans les formulations et conclusions qu'ils en tirent.
Foultitude d’expériences…
La centaine de chapitres est répartie en quatorze sous-catégories: Expériences théoriques ou plutôt pratiques, anticoloniales et antiracistes, expériences autour des médias, expériences autour de la ville, autour du genre, expériences sociales, écologiques ou technologiques, expériences plutôt déterminées par un travail sur la forme, ou sur l'unité pédagogique ou l'institution. Ainsi, le chapitre de Joaquim Moreno sur l'expérimentation très politique autour du logement social au Portugal côtoie un remarquable essai de Mark Wigley sur l'influence et l'approche anti-pédagogique de Cedric Price à l'école AA de Londres. Michael Hiltbrunner revient sur la fondation de la F+F School of Experimental Design à Zurich, tandis que Samia Henni évoque le rôle de l'architecture dans la formation de l'identité nationale algérienne après l'indépendance. Philipp Oswalt, l'auteur de Shrinking Cities, évoque les expériences de Lucius Burckhardt dans la "promenadologie" et Sandi Hilal, les écoles communautaires autogérées en Palestine pendant le soulèvement de 1987. Georg Vrachliotis, aborde la question de l'automatisation dans la perspective de l'œuvre de Wachmann, tandis que Jean Louis Violeau revient sur la création et le fonctionnement des unités pédagogiques en France après Mai 68. Beatriz Colomina quant à elle, aborde à un sujet qui lui est cher, celui des premiers dispositifs d'exposition mettant en scène une saturation de l'informations, et qui préfigure assez justement notre nouvelle condition de gestionnaires permanents des flux de données, bien différents des récepteurs intermittents que nous étions auparavant.
…et quelques fils rouges
Il serait vain de vouloir résumer de manière succincte le contenu de cet ouvrage, tant il est conçu comme une prolifération de points de vue et d'expériences. Libre à nous de penser que si Beatriz Colomina a choisi les dispositifs de saturation de l'information comme thème d'une de ses contributions, c'est peut-être aussi parce que l’ouvrage en question pourrait lui aussi entrer dans cette catégorie de dispositifs d'exposition du savoir où la quantité génère un certain effet de saturation. Si l'ouvrage échappe à un tel effet, c'est grâce au soin avec lequel ces textes ont été ordonnés, regroupés et mis en forme. Prolifique et abondant, Radical Pedagogies ne génère aucune confusion. Il clôt un large chapitre laissant quelques fils rouges, sans trop savoir qui les trouvera et encore moins qui pourra les transformer en pistes praticables.
Radical Pedagogies
Edited by Beatriz Colomina, Ignacio G. Galán, Evangelos Kotsioris, Anna-Maria Meister
2022,THE MIT PRESS