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« Si j’étais poète, c’était parce que, de toutes les pratiques, la poésie était celle qui pouvait le moins ignorer son anachronisme et sa marginalité et elle validait ainsi ce que j’avais de grotesque, c’était un aveu de mauvaise foi en toute bonne foi, si l’on peut dire. ».
Ce qu’Adam Gordon, le poète, a de grotesque réside en une forme d’imposture perpétuelle, une errance aux portes d’une réalité que seul l’exil peut procurer. Jeune américain en résidence à Madrid durant une année, il ambitionne d’écrire un « long poème très référencé » sur l’héritage littéraire de la guerre civile espagnole, son projet. Et sa première imposture. En effet, c’est sous cet intitulé pompeux qu’il a pu obtenir une bourse pour son voyage. Aucune trace de ce texte n’est mentionnée au fil des pages, contrairement aux différents poèmes qu’il rédigera tout au long de cette année qui se muera en une année de transition et d’apprentissage bien plus qu’en une période de recherches.
Adam arpente donc les rues de la capitale entre les vapeurs de shit qu’il consomme allégrement et les brumes pharmacologiques qui sont censées le calmer et lui feront admettre : « C’était un rite, une eucharistie d’auto-abnégation dans laquelle j’admettais mon incapacité à affronter le monde sans pharmacopée pour être absous d’une part de responsabilité personnelle : c’était un peu humiliant, un peu libérateur. ». Il fait des rencontres, s’initie au mode de vie des espagnols, évolue dans les milieux artistiques et s’adonne à différents jeux de séduction avec Isabelle et Teresa. Et réinvente sa vie américaine dans cette feuille vierge qu’est cette parenthèse ibérique. Puis, lors des attentas qui secouent la capitale en 2004, la réalité deviendra plus brusque et finira par le rattraper sans lui laisser d’échappatoire.
Ce roman est une longue errance d’une année à travers un pays inconnu pour y mener à bien un projet incongru. Si l’on se laisse porter par les pérégrinations d’Adam, le plus intéressant reste le rapport entretenu par le narrateur avec la langue espagnol. Il ne parvient pas à l’apprivoiser comme il le souhaiterait, lutte pour se faire comprendre et se retrouve plonger dans des tréfonds d’incompréhension par sa faute. Il n’en reste pas moins qu’elle lui permettra de se tisser un réseau relationnel, de disserter, de séduire et de créer. Ce qui fera dire à Teresa à la fin du roman : « On ne parle qu’en espagnol. Quand vas-tu enfin admettre que tu peux vivre dans cette langue. ». Et c’est bien de ça qu’il s’agite : vivre dans une langue. Adam y parvenait aux Etats-Unis mais il a perdu ce repère lors de son séjour et se retrouve au fil des pages à devoir se réinventer et à réapprendre à vivre dans une nouvelle langue. De cet apprentissage, cette imposture imposée, Adam finira par devenir un poète assumé comme Marcel devenait écrivain dans A la recherche du temps perdu.