Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07071.jsonl.gz/544

|Au fil de nos «lettres»,

Christophe Gallaz, constituant,
chroniqueur et écrivain, nous
entraîne dans un feuilleton
imaginaire et poétique.
|L'Étranger|
A peine composée, la Constituante se mit à la tâche. Il fallait répertorier les grandes interrogations qui traversaient l'ensemble du monde occidental à cette époque. Il fallait les méditer, surtout, avec assez d'acuité pour que la future charte cantonale en soit le miroir et si possible une approche utile. Le thème des étrangers parut d'emblée capital: fallait-il accorder le droit de vote (et d'éligibilité) à ceux qui ne disposaient pas du passeport suisse? Et si oui, dans quelles limites?
Il y aurait eu quelque chose de piquant, à supposer qu'on prît quelque recul intellectuel, à considérer nos amis les constituants dans ces circonstances-là. Les uns portaient en effet des noms d'origine alémanique, italienne ou grecque. D'autres, arborassent-ils des patronymes à consonance indigène, se montraient imprégnés de la meilleure culture classique française. D'autres encore, même s'ils ne fixaient leur sentiment d'identité que dans l'emblème vernaculaire du caquelon, semblaient consacrer l'essentiel de leur temps à suivre les résultats sportifs sur les chaînes de télévision européennes.
Tous, enfin, n'échappaient guère au fait qu'ils résultaient d'un grand brassage historique ayant commencé par installer sur le Plateau suisse, vers la fin du Paléolithique ancien, des pêcheurs et des chasseurs d'origine obscure; au Néolithique, des agriculteurs de provenance occulte; à l'Age du bronze, des constructeurs de palafittes d'ascendance ignorée; au Ve siècle avant notre ère, des tribus celtiques; durant les premiers siècles de notre ère, des Rhètes, des Rauraques, des Helvètes soumis à l'influence romaine; et plus tard, des Alamans bientôt flanqués de Lombards au sud et de Burgondes au sud-ouest.
Qu'importe. On fixa la date des séances qui seraient consacrées au sujet, dans le cadre des groupes politiques et dans celui des commissions ad hoc, puis le rituel commença pour chacun des constituants: rejoindre de bon matin Lausanne en voiture de fabrication allemande ou japonaise, par quelque route construite naguère grâce à des cohortes d'ouvriers ibériques ou portugais, puis discuter fiévreusement, boire une tasse de café fraîchement importé d'Afrique ou d'Ethiopie, reprendre les débats, et savourer pour finir, aux alentours de midi, une pizza préparée suivant la tradition sicilienne. Il est encore trop tôt, à l'instant où nous mettons sous presse, pour savoir où tout cela les mènera.