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Une simple feuille A4. Quand on la joue en concert, pas besoin de tourner la page de cette partition: tout tient sur ce simple feuillet de 53 brefs motifs musicaux. Bienvenue dans "In C", première œuvre majeure de ce que l’on va bientôt appeler la musique minimaliste ou musique sérielle.
En 1964, le Californien Terry Riley écrit à l’aide de bandes magnétiques et d’instruments traditionnels un chef-d’œuvre, un tube même, dont l’influence perdure dans la plupart des musiques actuelles, qu’il s’agisse de rock, de pop, de techno et bien sûr de musique contemporaine.
>> A écouter: "Baba O'Riley" des Who, une chanson de 1971 dont le titre est une combinaison des noms du gourou indien Meher Baba et de Terry Riley, deux influences majeures dans la composition de cette chanson de Pete Townshend
Une grande liberté d'interprétation
"In C", ça veut dire "en do". En l’occurrence dans la tonalité ou gamme de do. Un instrumentiste lance le tempo avec cette note, ses camarades suivent en jouant des variations autour de ladite note et l’affaire peut durer entre 50 minutes et 1 heure trente, selon l’inspiration, le plaisir du moment ou les surprises que chaque instrumentiste peut proposer à l’ensemble de l’orchestre. Oui, des surprises. En bon hippie américain, Terry Riley a laissé toute liberté ou presque aux interprètes de sa partition.
Le choix des instruments? Le nombre d’instrumentistes? La durée de l’œuvre? Sa vitesse? Faites comme bon vous semble. Le compositeur a juste laissé quelques indications pour orchestrer ce qui pourrait s’apparenter à un joyeux chaos musical: "Tous les interprètes jouent la même partition de 53 motifs à répéter. Chaque interprète à la liberté de choisir le nombre de répétitions avant qu’il ne passe au motif suivant. Aucune règle ne fixe le nombre de répétitions." Terry Riley, 87 ans cette année et des airs de bonze malicieux, recommande toutefois aux interprètes de s’écouter mutuellement et de jouer les motifs dans l’ordre.
>> A écouter: "In C" de Terry Riley, paru sur l'album "Terry Riley in C" en 1968. Le compositeur y joue du saxophone
Inspiré par la musique traditionnelle indienne
C’est sans doute sa pratique de la musique traditionnelle indienne au tout début des années soixante qui l’aura familiarisé avec cette idée de répétition, d’improvisation et de recherche d’une intensité quasi spirituelle dans la création d’une sorte de tapis sonore ou de flux orchestral. Familier de la route des Indes, le Californien accompagnait aux tablas le chanteur classique indien Pandit Prân Nath tout en jouant parfois du piano du côté de… Pigalle avec le jazzman Chet Baker ou encore son camarade de bohème l’Australien Daevid Allen, futur guitariste des groupes pop passablement allumés Soft Machine et Gong.
On note à la même époque la présence de Terry Riley à New York, en compagnie des expérimentateurs La Monte Young, Angus Mc Lise et John Cale, ce dernier étant le futur co-fondateur du Velvet Underground, formation rock culte d’un certain Lou Reed qui doit également beaucoup aux rêves sonores et bouclés du doux Californien.
>> A écouter: "All Tomorrow's Parties" de Velvet Underground dont la partie de piano, jouée par John Cale, s'inspire du style de Terry Riley
Une version proposée par l'Ensemble Batida et La Nòvia
Revenons à cet "In C". L’Ensemble genevois de percussions Batida a choisi de l’interpréter en compagnie de La Nòvia, une formation française portée sur la réinterprétation radicale de la musique traditionnelle auvergnate (vieille à roue, cornemuse et autres violons). L’Ensemble vient de sortir sa version maison de "In C" doublée d’une version inspirée par l’œuvre de Riley sur son CD "Double Face #3" paru chez Gallo.
A noter qu’il y a quelques mois, ce même Ensemble Batida se frottait à "In C" en compagnie du trio rock Young Gods, lequel trio sort bientôt un album avec sa propre version de "In C". On vous disait que cette composition était un tube…
>> A écouter: "In C" de Terry Riley interprété par l'Ensemble Batida
"In C" fut donc créé en 1964 à San Francisco par un orchestre comprenant notamment un certain Steve Reich, future légende new-yorkaise de la musique contemporaine, qui n’en perdit pas une miette. La version discographique parut en 1968 et un an plus tard, équipé d’un synthétiseur, Terry Riley sortait un autre chef d’œuvre, "Rainbow in a curved air" ("arc-en-ciel dans un air courbé", mais qu’avait-il alors consommé?) dont les boucles sonores hypnotiques ne cessent de fasciner, vague musicale après vague musicale.
Thierry Sartoretti/aq
"In C" de Terry Riley, Ensemble Batida et La Nòvia, Scène Ella Fitzgerald, Parc La Grange - Les Eaux-Vives, Genève, 3 août, 21h . Gratuit.