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dossier | La Réforme sur nos terres
La Réforme avortée dans l’actuel canton du Jura
Dans l’espace jurassien, le facteur religieux joue un rôle politique important jusqu’au XXe siècle, puisque la frontière entre le nouveau canton du Jura et le Jura bernois suit la limite confessionnelle partageant dès le XVIe siècle le nord catholique et le sud réformé de la principauté épiscopale de Bâle (dite aussi «Evêché»). À l’époque de la Réforme, politique et religion sont indissociables: le sud de l’Evêché ne serait peut-être pas devenu protestant sans la forte influence qu’y exerçait le canton de Berne (voir l’article de Damien Bregnard).
Foyers réformés et influences extérieures
Dans la principauté, la Réforme est adoptée précocement dans deux centres: la ville de Bienne au sud (1528) et, au nord, celle de Laufon, qui s’offre même le luxe de «brûler les idoles» en mai 1528, quelques mois avant Bâle, sa combourgeoise. Les élites et le clergé de ces localités nourrissent en effet un lien étroit avec les milieux où se forgent les idées nouvelles – le Biennois Wyttenbach est, par exemple, le professeur de Zwingli à l’Université de Bâle. De plus, les structures sociales et politiques des villes offrent un cadre favorable à l’éclosion de la Réforme, qui devient un des enjeux des luttes de pouvoir internes entre le Conseil urbain conservateur et les corporations de métier, plus progressistes; la Réformation constitue aussi un moyen de promouvoir l’autonomie de la cité par rapport à son prince. Ces deux facteurs jouent un rôle important à Bienne comme à Laufon.
Cependant, les autres villes de l’Evêché n’ont pas suivi leur exemple. La Neuveville ne passe à la Réforme que sous pression de Berne, alors que Delémont et Saint-Ursanne ne semblent jamais avoir sérieusement penché pour la nouvelle foi. Seule la cité de Porrentruy a connu un mouvement spontané et durable vers la Réforme, finalement écrasé par le pouvoir.
Il est très difficile de savoir dans quelle mesure le débat théologique pénètre dans les campagnes, où l’insatisfaction sociale et politique constitue aussi un terreau pour les idées nouvelles. En 1525, les bailliages du nord de la principauté et celui de Moutier s’associent aux mouvements d’insurrection populaire en marge de la «guerre des Paysans». Mais leurs revendications portent très peu sur la religion et n’ont aucune coloration évangélique – contrairement aux XII Articles de Souabe, dont elles s’inspirent pourtant. Toutefois, Farel affirme en 1557 que les campagnes des Franches-Montagnes et de la vallée de Delémont passeront à la Réforme, si Porrentruy fait le pas. Du reste, avant que les autorités n’y mettent bon ordre, il existe longtemps des gens de l’autre religion dans les communautés du sud comme du nord.
Porrentruy, une capitale indocile
Porrentruy représente avec Bienne la seule «grande» ville de l’Evêché (et encore ne compte-t-elle alors qu’environ 1000 personnes). Depuis 1528, elle est la capitale de la principauté et l’évêque y réside, bien qu’elle dépende spirituellement du diocèse de Besançon. Elle fait l’objet d’un complexe jeu de pouvoir entre l’évêque de Bâle (qui en est le prince), les villes protestantes de Bâle et de Berne, la cité catholique de Soleure (puissances voisines avides d’étendre leur influence dans l’Evêché) et l’archevêque de Besançon. Les autorités urbaines luttent pour conquérir un maximum d’autonomie par rapport au prince, mais sont divisées entre catholiques et protestants et se disputent le pouvoir municipal.
Dès les années 1530, il existe un fort courant protestant dans la population, combattu par le pouvoir princier avec un succès limité: en 1564 par exemple, la Cour épiscopale ordonne à la ville de prendre des mesures énergiques contre Didier Belleney, qui défend publiquement les thèses réformées de la prédestination... Or, en mars 1581, Belleney vit toujours à Porrentruy et est encore ouvertement protestant! La ville a failli basculer dans le camp réformé en 1557 (à en croire Farel, très bien accueilli par les bourgeois) et surtout en 1575, alors que le Conseil est majoritairement protestant. Mais l’alliance conclue en 1579 par l’évêque Blarer avec les cantons catholiques lui permet d’éradiquer sans ménagement la «peste hérétique» de sa capitale, où il fonde de plus le collège des Jésuites en 1595. L’Evêché devient un fer de lance de la Contre-Réforme en Suisse et dans le Rhin supérieur. Le prince parvient ainsi à recatholiciser les bailliages de Laufon et du Birseck – mais pas le sud de la principauté, protégé par Berne.
Il faudra du temps pour que toute la population partage l’intransigeance des autorités ecclésiastiques en matière de «pureté religieuse». Ainsi, les bourgeois catholiques de Porrentruy continuent longtemps d’envoyer leurs enfants en apprentissage à Bâle malgré les interdictions du prince. Plus frappant encore, dans certaines zones de contact, les mariages interreligieux semblent avoir été fréquents. C’est du moins ce que laisse supposer un document de 1619, dans lequel le curé des Genevez et de Lajoux écrit qu’il y a dans sa paroisse vingt-sept femmes mariées venues des villages protestants voisins et converties! De telles unions seront dorénavant fort rares – et cela jusqu’au XIXe siècle.
Jean-Claude Rebetez,
conservateur des Archives
de l’ancien Evêché de Bâle
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