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Dossier/Colonisation
Le Maroc: un laboratoire pour urbanistese
L’urbanisme colonial dans l’Etat maghrébin a préservé le patrimoine architectural musulman. Pour mieux instaurer une séparation entre les populations européennes et indigènes
Les traces les plus visibles et durables que la colonisation laisse derrière elle sont sans doute les œuvres architecturales et urbanistiques. Elles incarnent les institutions ainsi que l’ordre social et économique voulus par l’occupant. Elles passent parfois par la destruction de l’architecture indigène, parfois par sa préservation. Ce choix de la sauvegarde traduit moins un respect pour l’art local que la volonté de réussir le projet colonial élaboré en métropole. C’est ce qui s’est passé avec les villes saintes du Maroc lorsque ce pays a été placé sous le protectorat de la France. Rémi Baudouï, professeur au Département de science politique, a étudié l’aménagement de ces cités (Fès, Marrakech, Rabat et Meknès) de 1912 à 1925 par le général Louis Lyautey, alors commissaire résident général. En construisant des quartiers européens à l’extérieur des médinas, ce dernier a introduit une ségrégation dans la population. Les zones résidentielles modernes (où se concentre l’activité économique et politique) sont réservées aux colons, les vieilles villes aux indigènes.
Garantir le rapport de force
«Une des premières préoccupations des puissances coloniales est de façonner le territoire conquis de manière à ce qu’il garantisse le rapport de force, dans lequel une minorité dirige une majorité, explique le chercheur genevois. De ce point de vue, l’architecture et l’urbanisme ne sont pas neutres du tout.»
En arrivant au Maroc à 58 ans, le général Lyautey est déjà un vétéran de l’aventure coloniale. Doté d’une solide expérience en matière de conduite d’hommes et de gestion du territoire acquise lors de campagnes au Tonkin, à Madagascar ou encore dans le Sud-Oranais, il va pouvoir réaliser ses rêves de bâtisseur.
Deux politiques distinctes apparaissent très vite: la première vise à conserver le patrimoine arabo-musulman et la seconde à bâtir des cités modernes destinées aux colons. Les médinas sont protégées contre l’invasion par les Européens. Des bâtiments sont classés et, pour éviter le plus possible le mélange des cultures, Lyautey interdit aux chrétiens l’accès des mosquées. Les remparts des vieilles villes sont conservés ainsi que les zones de cultures et de jardins qui les entourent, et ce «non seulement par mesure de sécurité militaire, mais aussi par mesure d’hygiène urbaine».
Parallèlement, le général édifie les villes modernes du «Maroc utile». Dessinés selon le plan classique des villes occidentales, les quartiers modernes sont assemblés autour des axes de communication et des infrastructures comme la gare, la banque, les sièges sociaux, les hôpitaux et autres bâtiments administratifs.
Le projet compte toutefois quelques particularités. L’une d’elles est la nécessité d’articuler la ville nouvelle à la médina, ses remparts et sa ceinture de jardins. Une autre est l’intégration du style arabo-musulman dans l’architecture des bâtiments modernes. «Le Maroc est officiellement un protectorat, précise Rémi Baudouï. Il s’agit donc de montrer que l’on veut conserver la culture locale. L’architecture est le seul domaine où l’on autorise le métissage. Pour le reste, l’histoire des plans d’urbanisme des villes marocaines est une histoire de construction savante et poussée d’une ségrégation ethnique établie sur des bases spatiales.»
Le Maroc de cette époque représente néanmoins un laboratoire pour les architectes français. «C’est quasiment le seul endroit où il est possible de se former, note Rémi Baudouï. En France, à cette époque, régnait une crise grave du logement et du bâtiment. On ne pouvait presque plus y construire. Au Maroc, le champ était très libre.» Ce pays constitue ainsi le seul endroit de l’empire où a été mis en œuvre un zoning à l’échelle d’agglomérations entières (création de quartiers indigènes et européens, mais aussi de zones industrielles et portuaires). Cette technique urbanistique deviendra l’outil par excellence de la modernisation des villes en métropole.