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31/03/2017
Les nationalistes francophones se réclament souvent de Joseph de Maistre parce qu'il faisait du génie national une réalité spirituelle: il croyait à l'âme des peuples, dont Marine Le Pen (selon un journaliste que j'ai vu un soir à la télé) aurait parlé récemment.
Joseph de Maistre l'a surtout évoquée pour dire que le génie français ne correspondait pas à ce que les républicains de son temps croyaient, qu'il était essentiellement tourné vers la monarchie. (Il ne distinguait pas vraiment la monarchie héréditaire de la monarchie élective, et au fond l'histoire et De Gaulle lui ont donné raison.)
Pour Maistre, les peuples de l'Occident moderne étaient issus des peuples du nord déferlant sur l'Empire romain, et il faut avouer que l'organisation française semble issue des Francs. Clovis avait unifié la Gaule en se débarrassant de ses rivaux, et en demeurant le seul maître.
Dans les temps anciens, les rois francs patageaient leur royaume entre tous leurs enfants; mais cette tradition fut contrée par la tradition romaine, à laquelle se sont assimilées les Francs en se convertissant au christianisme: ils admiraient particulièrement l'empereur Constantin. Or, celui-ci, centraliste, pensait que la langue latine unifiait l'Empire - et que l'unité des hommes, même contrainte, plaisait à Dieu, l'invitant à demeurer sur Terre.
Il faut avouer que, au-delà des prétentions à la laïcité, à la rationalité, à l'objectivité, à l'universalité, les Français tendent à avoir exactement les mêmes réflexes. C'est de cela que parlait Joseph de Maistre: le génie français s'imposait à l'âme des gens vivant en France depuis des strates inconscientes, et les constitutions n'étaient que des chiffons de papier ne changeant rien au réel - à cet instinct.
À vrai dire, Maistre manquait d'objectivité parce qu'au fond il aimait ce génie français plus qu'un autre. Il admettait que la démocratie était bonne pour la Suisse; mais il préférait la monarchie, et la France - parce que lui aussi vénérait l'empereur Constantin.
Il était européen comme celui-ci avait pu l'être. Ou au moins comme Charlemagne avait pu l'être, puisqu'il pensait que les royaumes modernes venaient des Germains: les Romains n'allaient pas être ressuscités. Il fallait donc se soumettre au Pape.
Apparaît dès lors, au-delà de la langue latine obligatoire, l'idée du Saint-Empire romain germanique, auquel appartenait la Savoie. Chez Maistre aussi, ce fut inconscient, pour une large part. Il savait bien que les Allemands ne parleraient jamais français; d'ailleurs il fit essentiellement l'éloge de la langue latine. Mais il voulait articuler l'Europe autour de l'Église catholique.
C'est fort de ces pensées que, quelques décennies plus tard, son compatriote Louis Rendu demanda au roi de Prusse (Frédéric-Guillaume IV) de se convertir au catholicisme. Il pensait que l'Europe serait ainsi unie, et, au-delà, le monde. Il croyait qu'une force magique existait dans l'unité romaine!
La différence avec les nationalistes français est assez sensible. Maistre et Rendu conservaient une idée universelle traduite par l'image médiévale du Saint-Empire. Chez les Français, on a oscillé entre un gallicanisme refermé sur lui-même et un universalisme fondé sur le français et Paris. Les images médiévales étaient rejetées! C'est ce qui est difficile à saisir depuis Paris dans la tradition savoisienne: on les y conservait à l'esprit.
27/03/2017
Ce texte fait suite à celui appelé Les Origines de Tornither le Brave, dans lequel, voyageant avec une immortelle de la Lune dans sa voiture volante, je raconte l'avoir entendue évoquer les origines d'un certain être inconnu appelé Tornither le Brave. Elle raconta qu'il s'était battu avec son propre frère, et que cela avait créé beaucoup de problèmes, y compris parmi les mortels, quoiqu'ils n'en connussent pas la cause. Elle continua ainsi:
«Ensuite la paix est revenue, entre les génies, et le monde est devenu apparemment stable. Mais un mal le ronge, par dessous, et ta mission consiste précisément à le chasser, lui aussi.
- Moi? Encore faudrait-il que je le puisse. Quel est-il donc, ce mal?
- Je ne puis te le dire. Il faudra que tu le découvres par toi-même. Tout ce que je puis te révéler est ce qui a provoqué la paix entre les génies, et qui est d'une importance énorme - d'une importance telle, en vérité, que le mal qui ronge le monde ne se comprend point, si on ne le connaît point.
«Écoute! un jour un or est descendu sur le pays des génies, s'y est répandu, et c'était un or vivant, qui rasséréna le cœur des immortels!»
Je m'attendais à un récit plus long. J'hésitai un instant, puis demandai: «Mais y a-t-il, là, un rapport avec le mystère de l'Homme Divisé? Ou dois-je résoudre deux problèmes distincts, auxquels je n'entends rien?
- Sache ceci, répondit-elle: l'or qui est venu était destiné à le réunir, mais un autre fait est survenu, qui a empêché que cela se fît, et qui a plongé les génies dans l'abîme du doute et ravivé entre eux les vieilles tensions. Ce second événement est apparu juste au moment où le miracle de la réunion allait éclater, et déjà l'Homme Réuni souriait et prenait vie, mais un éclair rouge a surgi, et la division s'est rétablie, est revenue. Elle a pris, certes, une forme différente de précédemment, car les parties de l'Homme Divisé sont en face les unes des autres, et sont prêtes à s'unir: seul un espace chargé de feu les sépare, issu de l'éclair rouge. Mais il en est quand même ainsi, que les parties ne sont pas réunies, et qu'un mal ronge le pays des génies par dessous.
«Le jour où l'éclair a surgi, puissant et impossible à repousser, l'affliction parmi les génies fut grande, et les malheurs immédiatement s'accumulèrent sur les hommes mortels. Ils n'en surent jamais la cause, aveugles qu'ils sont à la vérité. Mais elle fut bien cette avanie, ce maléfice.
«Tu devras, Rémi, percer ces énigmes, et faire retrouver aux fragments de l'Homme Divisé la voie de la réunion, en vainquant la force qui les sépare. Tu accompliras ce prodige, je te le dis, par la force qui est en toi.
- Ai-je de la force en moi? demandai-je. Je ne m'en connais point. Si un a cru en voir, fou est-il peut-être.
- Nous verrons», termina Ithälun.
Nous poursuivîmes notre route, et le soleil déclinait, allongeant l'ombre des montagnes qui étaient entre lui et nous; car nous allions vers l'ouest. L'ombre de notre voiture volante courait parmi les buttes vertes, et quelques brebis s'enfuirent à notre approche, car elles étaient juste au-dessous de nous - presque à portée de main. Elles bêlèrent. Je vis Ithälun froncer les sourcils à cette vue, et je me demandai ce que cela signifiait. Cela avait-il un lien avec Tornither?
(À suivre.)
25/03/2017
Il y avait, au dix-neuvième siècle, un écrivain savoyard appelé Antoine Martinet (1802-1871), originaire de Tarentaise mais qui se fit connaître en France pour ses talents de polémiste, notamment lorsqu'il publia Platon-Polichinelle ou la vertu devenue folie, que j'ai lu. Il y prend un ton ironique et persifleur pour dénoncer les illusions du Progrès et défendre les vertus de l'Église catholique.
Il montre, à la suite de Joseph de Maistre, comment les députés de l'Assemblée nationale, parlant en principe au nom de la Nation, sont en réalité la proie de leurs petites passions: loin de voter des lois inspirées par l'Être suprême, comme le rêvait Victor Hugo, leur action a pour source la vie cachée de leur âme, et c'est ainsi que, tentés par les fastes et les plaisirs de Paris, les députés, venus de leur province, tombent entre les mains de filles de mauvaise vie et de brigands qui les manipulent. Ils les rencontrent dans des lieux de débauche, et les lois sont ainsi inspirées, non pas même par des entreprises aux intérêts mercantiles, mais par ce que la société a de plus bas.
Pour remédier à ce mal, Martinet propose deux solutions radicales. La première consiste à mettre les députés à Fontainebleau, loin de Paris et de ses voluptés. Les députés pourront ainsi méditer sur ce qui fait qu'une loi est juste, et en voter de bonnes. La seconde consiste à faire voter les lois exclusivement par des moines, plus détachés des intérêts privés que les laïcs, et donc plus à même de peser la balance de la justice.
On pourra soupçonner les moines, même s'il ne s'agit pas du clergé régulier, de défendre spontanément les intérêts de l'Église catholique contre ceux du peuple. Mais il n'en faut pas moins méditer sur le lien existant entre une loi juste et l'esprit de l'univers. Le sentiment de ce qui est saint n'est pas différent du sentiment de ce qui est juste, et la proposition n'est pas inintéressante.
Mais elle serait mal comprise, dans la France matérialiste de notre temps. En revanche, rien dans la laïcité n'empêcherait de déménager l'Assemblée nationale - je ne dis pas à Fontainebleau, car à présent les moyens de transport sont tels que les députés pourraient se rendre facilement à Paris, mais en plein cœur de l'Auvergne, dans une région peu peuplée. En effet, à l'inverse, les progrès des télécommunications rendent inutile que les députés soient proches du gouvernement: leur décision peut être connue instantanément à distance.
Je pense qu'on verrait alors qui devient député réellement pour créer des lois justes, et qui pour en tirer orgueil et gloire - voire revenus privés, comme tel qui a fait de sa femme son assistante parlementaire, et dont on a beaucoup parlé. Il est apparu que certains n'avaient jamais été députés que pour disposer d'un tremplin pour faire carrière. Fréquemment ils n'ont jamais travaillé, vivant seulement de leurs mandats, c'est à dire de l'argent du peuple. Est-ce qu'ils seraient devenus députés si cela n'emmenait qu'en Auvergne, loin des fastes de la capitale et des trônes de la république?
On peut bien dire que même sans être moines - et même sans abaisser la somme allouée -, les députés seraient véritablement dans une forme de sacerdoce.
J'ajoute, quand même, que l'original Martinet rêvait d'une république chrétienne de Savoie, et ne voulait pas que celle-ci devînt une province périphérique française - une Sibérie des Alpes, comme il disait. Sa voix a rarement dominé.
23/03/2017
Il y a vingt ans, j'écrivis un mémoire universitaire sur J.R.R. Tolkien appelé Visions du déclin, et à cette fin j'avais lu les travaux critiques les plus importants sur son œuvre. Celui qui m'intéressa le plus avait été écrit par T.A. Shippey. Il montrait que Tolkien s'était beaucoup appuyé sur la littérature latine médiévale, notamment lorsqu'elle avait été écrite par des Germains, et aussi, naturellement, sur la littérature anglaise et islandaise médiévale. Il citait notamment Saxo Grammaticus, auteur, au treizième siècle, d'une Gesta Danorum, chronique latine des anciens Danois qui s'appuie fréquemment sur d'anciens textes écrits en danois, aujourd'hui perdus. Saxo était prêtre chrétien, et il ne restituait qu'avec circonspection les traditions mythologiques anciennes. Mais il évoque Thor, Odin, Balder, Loki. J'ai en effet lu les neuf premiers livres de ce noble ouvrage, ceux dont on trouve facilement une traduction, et qui s'appuient justement sur d'anciens textes, poèmes ou récits.
Le latin de Saxo est assez difficile, et je n'ai pas pu aller au-delà sans traduction: la lecture était éprouvante – bien plus difficile, par exemple, que celle de Grégoire de Tours (pourtant plus ancien).
Cependant, j'ai été surpris de trouver là la probable origine de beaucoup d'éléments présents chez Tolkien, car les commentateurs n'en ont tant parlé. On citait par exemple pour Gandalf une saga islandaise dans laquelle il désignait un nain; or, il est présent aussi dans la Gesta de Saxo - où il désigne un homme. Mieux encore, le nom de Frodo s'y trouve aussi, sous la forme archaïque Frotho, et il désigne un grand roi légendaire des Danois. Enfin les temps mythiques de la Gesta s'achèvent avec un destin tragique pour toute une fratrie appartenant à la lignée royale. Or, cela rappelle éminemment le Silmarillion, qui raconte justement la fin d'une fratrie de demi-dieux, fatale conséquence d'un mauvais pacte. Tolkien avait fait, d'anciens hommes, des immortels vivant sur Terre, pensant, sans doute, que, derrière la chronique de Saxo, apparemment historique, se trouvait de la mythologie. L'écrivain danois, en effet, humanisait les dieux.
Au reste Odin y erre avec un bâton et un manteau, comme Gandalf. Il est borgne, néanmoins. Mais il instruit les hommes, leur apprend des techniques de combat en leur parlant dans leurs rêves. Il les trompe, aussi, comme les dieux de l'Olympe chez Sénèque trompent les hommes, soutenant par exemple en même temps des partis opposés. La conception est assez crépusculaire. Pour cela Tolkien n'a pas suivi Saxo. Il était chrétien.
Shippey en parle peu, sans doute parce qu'il n'a pas lu Saxo. Il n'en évoque pas moins une traduction anglaise éditée à la fin du dix-neuvième siècle - assez nécessaire je pense pour appréhender le latin ardu de Saxo, même pour quelqu'un qui, comme Tolkien, connaissait bien la langue de Virgile.
Remarquons que selon le digne chroniqueur, l'Angleterre a fait partie de l'empire danois. Tolkien a pu penser que la mythologie anglaise dont il rêvait était essentiellement danoise. D'ailleurs Beowulf, le célèbre poème anglais médiéval, évoque aussi les grands personnages évoqués par Saxo.
Cela dit, Tolkien affirmait que l'important était ce que lui avait fait de ces traditions, non ce qu'il en avait tiré. On le mesure toutefois en les appréhendant, il faut l'avouer.
19/03/2017
Dans le dernier épisode de ce cosmique feuilleton, nous avons laissé Jean Levau - alter ego du Génie d'or - alors que, retourné dans la vie ordinaire, il s'était préparé à manger, avait lu un peu et s'était endormi.
Le lendemain, il partit au travail, et, dans les jours qui suivirent, il s'occupa peu des suites du détournement d'avion, devinant que l'on n'en dirait rien de sensé nulle part. Il ne s'occupa plus, non plus, de la vision qu'il avait eue de Fantômas, faisant comme s'il ne s'était agi que d'un rêve, ou d'une hallucination sans importance.
Il poursuivit la lecture de Joseph de Maistre, et fut totalement pris par le contenu. Il en dévorait les pages, et s'étonnait qu'il ne fût pas davantage connu, pensa qu'il ne l'était pas à la mesure de son étonnant génie. Il en oublia Fantômas, et même le Génie d'or s'éloigna peu à peu dans son souvenir.
Il revenait de temps à autre à la surface. Et ce fut singulièrement le cas lorsque, sous la plume du philosophe savoisien, Jean lut la suggestion qu'existaient des êtres divins agissant sur Terre - des Intelligences, comme il disait. Selon lui, ils avaient appris les arts et les métiers aux hommes. Il songea que le Génie d'or était peut-être de ces êtres.
Qu'avait-il pu enseigner, au cours des nombreux siècles passés au contact de l'humanité? Il se le demanda.
Il ne sait pourquoi, l'image du Louvre se plaça dans son esprit. Puis ce fut le château de Vincennes. Se pouvait-il que Solcum eût inspiré leur forme? Que pouvait-il avoir créé d'autre? Rien de plus pratique? Cette fois, ce fut la tradition des tapissiers des Gobelins, au bord de la Bièvre, qui surgit dans sa pensée. Mais cela avait-il une signification? Le Génie d'or lui parlait-il en secret? Ou se suggérait-il à lui-même des idées bizarres, n'ayant aucun fondement, porté par les pages étonnantes de Joseph de Maistre?
Plusieurs jours passèrent alors ainsi, dans des réflexions qui faisaient du Génie d'or un être réel, mais qui faisaient entrer Jean Levau dans d'incertaines spéculations historiques, et le plaçaient comme un inspirateur secret de génies oubliés, de créateurs d'ouvrages et d'objets célèbres. Leur avait-il parlé dans leurs rêves? se demandait encore Jean; ou l'avaient-ils rencontré, comme lui l'avait fait? Comment le percevait-on? Comme un démon? Comme un ange? Comme un de ces gobelins qui étaient réputés habiter la Bièvre, êtres élémentaires que certains ont assimilés aux kobolds allemands?
Jean se perdit en conjectures, et se prit à songer que peut-être le Génie d'or était cet homme rouge que les rois de France voyaient peu de temps avant leur mort, et dont on disait qu'il la leur annonçait.
Depuis quand vivait-il dans Paris? Depuis quand hantait-il la ville? Pouvait-il y avoir un rapport entre celle qu'il appelait sa Dame, la belle Ithälun, et l'Isis qui, selon la légende - reprise par Voltaire, Gérard de Nerval et Victor Hugo -, aurait présidé à la fondation de Paris, à l'origine un simple temple à la déesse? Et sainte Geneviève, vieille patronne de Paris, avait-elle aussi un rapport avec Ithälun? Ou tout cela n'avait-il rien à voir?
Jean reprit le poème que Charles Péguy avait consacré à Geneviève, et la vie qu'en avait écrite Jacques de Voragine. Quoique les gobelins eussent peut-être un rapport avec les gargouilles qui y apparaissaient, ce n'était guère probant.
Plus intéressant semblait être le mystère du Grand Chasseur, que des rois eussent rencontré dans la forêt de Fontainebleau. Il en paraissait l'âme, l'esprit, et, en même temps, il donnait des conseils aux princes. Mais de nouveau cela n'était point sûr, et il était inutile de s'y attarder.
Or est-il temps, ô digne lecteur, de laisser là cet épisode, qui se fait long. La prochaine fois, nous aurons des ébauches de nouvelles du Génie d'or, après cet intermède philosophique, à travers un fait étrange survenu dans la tour Eiffel.
17/03/2017
Mon candidat déclaré aux élections présidentielles, Christian Troadec, faute de signatures, a dû renoncer à se présenter et, comme beaucoup de gens, je suis séduit par Emmanuel Macron. Ce qui me plaît est ce qui a déplu à certains, sa vision culturelle, qui interdit de présupposer une ligne déterminée, émanant de la tradition nationale. Elle me rappelle une conception d'un critique d'art appelé Louis Dimier, d'origine tarine, et qui s'est opposé sur ce point à son camarade Charles Maurras: si, pour Dimier, l'art avait bien une origine spirituelle, l'artiste était individuellement inspiré par le Saint-Esprit, non par le génie national. La nation pour Dimier n'avait aucune importance dans la création. Elle pouvait en bénéficier, si le gouvernement le décidait; mais l'artiste n'était en rien lié à elle.
La culture est libre et individuelle. C'est là que le libéralisme est totalement légitime. L'État n'a pas de légitimité à orienter la vie culturelle, à préférer ceci à cela, à faire des choix subjectifs dans ses dons, ses subventions.
L'individu n'a pas non plus de compte à rendre à la société de ses choix personnels, en matière de philosophie, de religion, ou autre.
J'apprécie qu'Emmanuel Macron parle de liberté de l'individu. Je rejette les candidats qui prétendent orienter la culture dans un sens ou dans l'autre. Imposer ce qui est regardé comme gaulois, catholique ou républicain, me semble aberrant. Même Benoît Hamon, lorsqu'il a annoncé qu'il voulait bâtir un palais de la langue française à Paris, m'a choqué. Pourquoi tous les contribuables devraient financer un tel palais, alors que certains, on le sait, préfèrent parler une langue régionale? Or, à une éventuelle demande d'un palais de la langue bretonne, le gouvernement renverra à la Région Bretagne. C'est injuste, car les budgets ne sont pas les mêmes.
Peut-être qu'à son tour le régionalisme a tendance à vouloir imposer la culture locale. Certes, il la défend en principe contre l'uniformisation imposée depuis Paris. Mais on sait bien que certains locaux se laissent séduire par la culture de la capitale, même quand elle n'est pas imposée, et sans doute est-ce aussi leur liberté. Emmanuel Macron me plaît donc quand il dit qu'il n'y a pas d'art français, mais seulement un art pratiqué par des individus en France, qu'ils soient français ou non. La poésie de Frédéric Mistral est somme toute aussi française que celle de Victor Hugo, quoiqu'elle soit en provençal. Les préférences sont arbitraires et ne peuvent pas être érigées en principes d'État. Elles ne sont, elles aussi, que purement individuelles.
Pour le reste du programme d'Emmanuel Macron, je dirai qu'il est important qu'on sorte des illusions du marxisme sans renoncer à vouloir protéger les individus et à leur assurer leurs droits. Je suis favorable à une forme d'individualisme éthique, qui fait émaner le sens de la collectivité d'un choix libre, et l'étend à l'humanité entière.
15/03/2017
Comme chaque année depuis quelque temps, les Poètes de la Cité, association que j'ai l'honneur de présider, créent un spectacle de printemps ce dimanche 19 mars, dans les locaux de l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin), à 15 h.
Il y aura d'abord une allocution du Président, moi, puis un spectacle d'élèves de l'Ecole de l'Europe (aux Charmilles), dirigé par leur professeur Charlotte Wirz. Ils liront des poèmes qu'ils auront composés!
Ensuite viendra un récital des poèmes des Poètes de la Cité, effectué par Camille Holweger et Adrian Filip, et accompagné à la harpe par Hélène Mogenet, qui a l'honneur et le vague à l'âme d'être ma propre fille. Ce beau monde sera dirigé par Camille Holweger.
On pourra entendre les poèmes du fabuleux Denis Pierre Meyer, de la mystérieuse Emilie Bilman, du pompeux Rémi Mogenet (moi), du délicat Roger Chanez, de l'éthéré Galliano Perut, de l'excellente Brigitte Frank, de l'énigmatique Bluette Staeger, de l'impétueuse Maite Aragones Lumeras, de l'imaginatif Albert Anor, de la grandiose Dominique Vallée, de la secrète Kyong Wha Chon, du séculaire Loris Vincent, de la fougueuse Francette Penaud, de l'intuitif Yann Chérelle, de l'inspirée Catherine Gaillard-Sarron, de l'exquise Linda Stroun et de la subtile Colette Giauque. Tous ces poètes accompliront un Eloge à la vie!
Ensuite: tréteaux libres. Que tous les poètes non membres ou les autres viennent lire à foison leurs œuvres!
Enfin: verrée. Une petite faim? Une petite soif? De la lumière rayonne? N'hésitez pas à entrer.
Une vente avec dons libres sera effectuée au profit de l'Hôpital des Enfants de Genève. On pourra même y trouver les recueils des Poètes de la Cité!
Venez nombreux.
11/03/2017
Pour Pierre Teilhard de Chardin, le ressort de l'univers était l'amour cosmique. L'Évolution même était en réalité une réaction de la Création à cet amour. Il ne parlait pas de dessein, de projet, car l'amour pour lui n'était pas un concept que la divinité appliquait, une ruse pour accomplir des buts cachés, élaborés par l'intelligence, mais une force agissant directement sur le monde - et le traversant -, supérieure même à l'intelligence. Ce n'était pas le cerveau qui initiait l'amour pour se soumettre à la loi de conservation de l'espèce, mais l'amour qui suscitait un cerveau pour créer la conscience dans l'individu. La conscience n'était pas la cause, mais le fruit de l'amour; elle était un don, parce qu'elle était belle en soi, parce qu'il vaut mieux être conscient qu'inconscient.
Cela vaut mieux, non parce qu'on l'a décidé après un long débat, mais parce qu'on le ressent comme tel. On a de la sympathie pour les êtres conscients, de l'antipathie pour les êtres non conscients. On aime la conscience comme on aime un gâteau: d'emblée, instinctivement, par amour pur et sans tache, sans justification particulière.
Teilhard allait jusqu'à dire que les pôles négatif et positif des atomes était une émanation de leur psychisme larvaire: une réaction spontanée à l'amour cosmique. Il niait que même le minéral fût dégagé de la vie psychique cosmique. Il s'avouait panthéiste.
Mais panthéiste centré: centré autour du foyer d'amour divin, le Christ.
Il n'en a pas fait une théologie complexe, évoquant par exemple les êtres divins, inconnus à l'homme, qui seraient plus ou moins près du foyer d'amour. Mais on n'en pourrait pas moins avoir une vision en spirale, de tous les êtres qui, en s'en rapprochant, tournent autour de ce foyer d'amour. Le long de la voie qu'ils suivent, des jets d'énergie s'en détachent, perdus par le refus de recevoir l'amour cosmique.
Teilhard admettait cette possibilité: il n'était pas un optimiste béat. Les branches des espèces qui n'avaient pas survécu ou s'étaient placées dans des impasses en se spécialisant à l'extrême, lui semblaient bien être ces jets perdus, ces branches pour lesquelles un retour vers le tronc central devenait impossible.
Aucun être humain à ses yeux n'était dans ce cas. Non qu'ils restassent tous dans le flux central montant en spirale vers le foyer d'amour, mais qu'ils étaient tous humains justement parce qu'ils ne s'en étaient pas assez détachés pour ne plus pouvoir le retrouver, s'ils le recherchaient. On pouvait aller au bord, et les peuples avaient tous tendance à le faire: les cultures nationales poussaient toutes les êtres humains vers la frange de la spirale sainte. Mais seuls les animaux en étaient sortis.
Il faut alors admettre ce qu'on lui a reproché: pour lui, les peuples étaient plus ou moins écartés du flux central, quoique tous demeurassent dans l'élan d'Évolution. Il avoua, dans un écrit inédit de son vivant, que des parties de l'humanité risqueraient un jour de ne plus pouvoir suivre le chemin tracé. Il ne le souhaitait pas; mais l'humanité avait en elle assez de liberté pour pouvoir mal faire. Ainsi la morale humaine, qui sépare les justes des méchants, se trouvait justifiée - et tendait à repousser les méchants vers l'animalité, comme dans l'Asie qui les voit réincarnés en bêtes. Mais il n'en a pas parlé explicitement, évitant l'ésotérisme et le merveilleux, même s'il trouvait les spiritualités orientales intellectuellement stimulantes.
Une hiérarchie se dessinait donc bien, du règne minéral à la biosphère, de la biosphère à ce qu'il appelait la noosphère. Et au-delà? Comme chez Victor Hugo, y avait-il des anges tout près du centre rayonnant? Il ne le dit pas. Il ne voulait parler que du monde manifesté, sensible, et l'expliquer par un seul élément spirituel, unitaire et grandiose.
09/03/2017
Ce texte fait suite à celui appelé La Maison de Tornither le Brave, dans lequel je continuais à converser avec une immortelle de la Lune (avec laquelle je voyageais sur une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline); et nous évoquions un être mystérieux appelé Tornither le Brave, dont elle me disait qu'il gardait des brebis dans la montagne.
- Mais encore? demandai-je après un instant.
- Tornither le Brave est retiré des affaires: il est pour ainsi dire à la retraite. Il n'est autre que le frère du père de Segwän, le terrible Tarcamïn. Lui aussi a une apparence terrifiante, que je préfère ne pas te décrire. Je dirai seulement que du feu semble continuellement sortir de ses yeux, et qu'un torrent coule de chacune de ses oreilles. Il a quatre bras en tout, et si tu le vois tel qu'il est vraiment, si tu le contemples nu, sans ses habits tissés d'illusions, tu en perdras la raison. Dans sa bouche on voit, mâchées, des âmes humaines, et on les entend gémir. Pourtant, ne crois pas qu'il s'agisse d'un être mauvais. Mais déjà j'en dis trop: moi qui prévoyais de ne pas t'en parler!
- Le verrons-nous? fis-je.
- Prie pour qu'il n'en soit rien! s'écria Ithälun.
- Mais pourquoi s'est-il retiré, s'est-il mis à la retraite?
- Sache qu'il est tombé malade, et que son souffle est pestilentiel, et que ceux qui le respiraient, parmi les hommes, tombaient malades à leur tour. Une épidémie abominable s'est répandue parmi eux. Ce qui ne l'a atteint que comme une indisposition a fait mourir les mortels en masse.
«Ce qui causa son indisposition, je vais te le dire: certains hommes qui, comptant sur sa bonne volonté à leur égard, lui offraient des présents en offrirent un qui le rendit malade. Il dut demander la guérison aux anges, et, s'il l'obtint, il dut, en échange, jurer sa retraite définitive, les instances divines ayant estimé qu'il n'était plus utile aux mortels comme il l'avait été, et même qu'il suscitait en eux des aspirations perverses. Ce n'est pas qu'il le voulût; mais il en était ainsi: sa présence les enorgueillissait et leur faisait perdre leur pouvoir de choisir entre le bien et le mal, de telle sorte qu'ils se laissaient happer par le mal, lorsqu'il était près d'eux, il les éblouissait et ils ne voyaient pas les hordes mauvaises qui s'emparaient d'eux, et les engloutissaient. C'est ainsi qu'une offrande immonde fut un jour faite à son endroit, et qu'il ne la supporta pas.
«De son mal il reste des séquelles, notamment les torrents qui sortent de ses oreilles, et le feu qui jaillit de ses yeux. Ils sont le reliquat de ses infections passées.
«Il attend encore la guérison définitive, car son état est stationnaire; il n'empire plus, et son haleine s'est améliorée, mais il n'a point repris sa splendeur d'antan. Loin des hommes, qu'il ne veut plus infecter, il garde des brebis, dont la laine est d'argent: il l'offre aux génies pour qu'ils se tissent des habits enchantés.
«J'ajoute que ses rapports avec son frère sont mauvais, et qu'ils se sont disputés, parce qu'ils n'étaient pas d'accord sur le rôle à donner à Segwän dans l'avenir, et je dois dire que Tornither était plus favorable à sa nièce que son propre père. Un débat s'en est suivi, et même un combat, et des catastrophes en sont venues, sur la Terre, dont beaucoup d'hommes sont morts. Cela peut d'ailleurs avoir joué dans l'excès de vénération dont il a fait preuve parmi les survivants, aussi curieux que cela paraisse. Ce que font les génies est de conséquence immense, parmi les hommes, qu'ils en soient conscients ou non. Ils peuvent bien attribuer ce qui leur arrive à des propriétés de la matière, en réalité ils savent peu de choses, ils ne connaissent du monde que la surface, même quand ils contemplent l'immensité au moyen de leurs instruments.
(À suivre.)
07/03/2017
Je suis allé voir le film Silence de Martin Scorsese, consacré aux échecs des missionnaires jésuites au Japon: ils sont morts ou ont été contraints d'apostasier pour faire cesser les massacres de Japonais convertis. Le film donne raison à ceux qui ont apostasié en reniant les images du Christ, car Jésus parle à la fin au personnage principal, semblant lui donner raison d'avoir piétiné son image pour sauver de pauvres paysans séduits par les perspectives de paradis. Il brise le silence, et les films s'appuyant sur un fantastique chrétien ne sont pas si courants.
À vrai dire le merveilleux chrétien est surtout beau dans les récits médiévaux. Les récits de missions en Asie, en Afrique ou en Amérique, postérieurs, sont souvent ennuyeux, car on n'y décèle pas de miracles bien colorés. Mais dans le film de Scorsese il y avait de beaux paysages, et, même s'il ne se passait rien, on ne s'ennuyait pas. Les exécutions capitales, notamment, tenaient éveillée l'attention, étant variées. Les anges ne venaient pas chercher les âmes martyrisées, mais on découvrait les différentes façons de mourir des chrétiens japonais: le cinéma participe aussi des jeux du cirque. L'important est qu'il emmène plus loin, élève plus haut. L'image de Jésus, quoique simple souvenir d'un tableau surgissant dans l'esprit du héros, traversait l'écran avec agrément.
Un débat m'a interpellé, dans le film. Un prêtre apostat disait que pour les Japonais le fils de Dieu était le soleil. L'on voyait alors le soleil doré en gros plan, assez longtemps: il remplissait tout l'écran. C'était impressionnant. On n'était pas ébloui, car c'était comme une belle peinture. Le prêtre voulait dire que pour les Japonais la divinité n'était pas séparée de la nature, et que le dogme chrétien ne pouvait pas s'y implanter.
Je suis sceptique, car François de Sales liait bien le fils de Dieu au soleil aussi, et cela ne l'a pas empêché d'être déclaré docteur de l'Église catholique. La tendance à abstraire complètement le dogme de la nature est plus récente qu'on croit, et n'est pas forcément si chrétienne qu'on croit. On pourrait dire qu'elle vient plutôt de l'esprit romain antique, et participe de l'arrachement de la ville même de Rome à la nature, aux forces cosmiques: seule la loi humaine devait la diriger, et l'empereur à cet égard avait une volonté sacrée, égale, voire supérieure à celle des dieux célestes. Si on ne le disait pas clairement, pour ne pas choquer les prêtres, on le pensait, c'était en germe.
Un débat entre les Latins et les Irlandais sur la date de Pâques, et que rapporte le Vénérable Bède, implique justement que le Christ soit lié au soleil et la nature terrestre soit liée à la Lune - et en même temps, en réalité, à la sainte Vierge. Mais elle n'est virginale que si elle est postérieure au soleil, et c'est pourquoi la date de Pâques devait s'appuyer sur la lunaison postérieure à l'équinoxe.
Donc Martin Scorsese est trop proche du christianisme moderne, peut-être lié aux Jésuites, et pas assez du christianisme médiéval, qui avait avec la doctrine japonaise plus de liens.
En cela il donne raison aux Japonais qui disaient que les dieux étaient purement nationaux: le fils du soleil, dans leur mythologie, c'est Hachiman, qui s'est incarné dans leur premier empereur. Le soleil est pourtant bien le même pour tous les hommes. Mais l'abstraction, elle, est purement latine, émane de l'ancien esprit romain. C'est un fait.
03/03/2017
J'ai lu les œuvres complètes de Milarépa, mystique bouddhiste du douzième siècle, et tibétain. Il n'a quasiment rien écrit lui-même, et l'ouvrage contient en réalité le récit de sa vie, ainsi que les chants qu'il aurait prononcés en les improvisant. On y trouve aussi des chants de disciples, et même de divinités, en particulier les dakinis, messagères célestes, anges à formes féminines qui toujours aimèrent Milarépa, lequel à son tour les vénéra. Le plus remarquable, dans ces textes, est en effet leur constante dimension mythologique.
Les montagnes sont regardées comme le corps de dieux, ainsi que les lacs. Le paysage est rempli d'êtres spirituels divins, et je me suis pris de nostalgie, en lisant ces textes, car j'aurais voulu que la Savoie, au paysage semblable, eût aussi une telle mythologie.
Il n'y a rien que j'aime tant que la mythologie. Le folklore savoyard a gardé le souvenir de mythes probablement proches de ceux du Tibet: certaines légendes évoquent la fée du mont-Blanc. Mais le christianisme a répudié ces êtres, et le rationalisme les a achevés. Le romantisme a eu beau réhabiliter le lien entre le mont-Blanc et la divinité, ainsi que l'attestent des textes de Théophile Gautier, de Goethe, de Victor Hugo, de Percy Shelley, de Jean-Pierre Veyrat, on est ensuite revenu au matérialisme ordinaire.
Pourtant, le bouddhisme a lutté comme le christianisme contre l'ancien animisme - le bön, au Tibet. Certains passages de la vie de Milarépa et certains de ses chants illustrent ce combat qui s'est soldé par la victoire du maître bouddhiste. On s'affrontait au moyen de la puissance magique - car Milarépa a des pouvoirs fantastiques, semblables à ceux d'un super-héros. Il vole dans les airs, se déplace instantanément dans l'espace, démultiplie son corps, désintègre les rochers d'un seul regard! Les saints du christianisme ont eu des pouvoirs, ont fait des miracles, mais point aussi fantastiques que ceux de Milarépa - et sans doute de ceux des saints asiatiques en général. Car il faut avouer que cela participe de l'esprit mythologique oriental, plus que de tout autre chose.
Sur le fond, du point de vue moral et philosophique, Milarépa recommande d'aimer son prochain, et de dédaigner les biens de ce monde comme illusoires, mais aussi les pensées discursives, et les fantasmes qui font appeler ceci bien, cela mal. Pour autant, la voie qu'il propose est le souverain bien, menant paradoxalement à un état situé au-delà du bien et du mal, et qui participe de la divinité. Lui-même y est pleinement parvenu durant sa vie, et il est au Tibet considéré comme un second Bouddha. À sa mort, les messagères célestes l'ont emmené à l'horizon de l'Est, et il y a rejoint les dieux.
Le mysticisme est plus intense que dans le christianisme, et le dogme moins précis. Les spécialistes des théories pourront trouver des différences mais il est douteux que Milarépa y aurait accordé une grande importance, car il méprisait les orateurs subtils, ne cherchant qu'à devenir pur pour gagner les terres pures et converser avec les êtres célestes, voire les convertir au bouddhisme. Car il eut aussi cette faculté qu'on reproche souvent aux évêques: convertir les divinités anciennes à la loi juste!
Les ordres monastiques traditionnels s'en prenaient à lui, l'appelant hérétique, et parfois le battaient. Il fut même empoisonné, à la fin de sa vie, mais lui-même assure que ce n'est pas cela qui l'a fait mourir, que de toute façon son heure était venue, et que toute souffrance était pour lui une grâce - toute maladie un ornement.
Des textes splendides, inoubliables, apportant une grande respiration, ouvrant la conscience au monde divin.
01/03/2017
Dans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé Jean Levau alors qu'il venait d'apercevoir Fantômas dans le ciel de Paris, accouru depuis la Corse où il avait été mis en fuite par le Génie d'or et Captain Corsica, et tout prêt à prendre sa revanche!
Il disparut dans les lointains de Paris, derrière les immeubles qui se dressaient à la droite de Jean. Les flammes de son véhicule étrange laissèrent place à l'obscurité de la cité, après avoir brièvement lui dans son ciel.
Jean se demanda où était sa base parisienne, que Solcum avait vue en prophétique vision, lorsqu'il avait plongé son œil dans celui du monstre. Était-elle déjà construite? Ou le génie n'avait-il perçu que l'avenir? Comment savoir? Comment débusquer l'homme-démon? Comment trouver son repaire, et le détruire?
Ce n'était pas, sans doute, sa mission. Il devait attendre d'en avoir des nouvelles, de voir se déchaîner dans Paris le mal; alors de lui-même Solcum réagirait, et surgirait. Rien d'autre ne lui était dévolu, que d'attendre la décision du Génie d'or.
À lui était confiée la seule mission d'accomplir ses tâches d'homme. Il devait continuer à travailler comme à l'ordinaire, et reprendre sa vie normale - aussi difficile que cela lui apparût, maintenant qu'il connaissait le dessous occulte des choses.
L'angoisse, face aux sourds périls, le lui permettrait-elle? Il le faudrait bien. Seul le Génie d'or avait la sagesse suffisante à une action contre Fantômas; seul aussi il disposait de la puissance nécessaire.
Mystérieux était le dessein des dieux: qui sait si Fantômas ne serait pas laissé libre un certain temps, pour mettre à l'épreuve les hommes, ou leur apporter le peu de bon qui était en lui?
Jean était à la disposition du gardien de Paris. Il n'était pas celui qui le commandait. Il décida ne plus y penser. Il devait se préparer pour son travail le lendemain, et personne ne pourvoirait à ses besoins, s'il perdait assez ses nerfs pour se jeter immédiatement à la recherche de Fantômas. Cela ne ferait que l'amener à errer dans Paris sans fin, et l'épuiserait, le rendrait impropre ensuite à abriter l'esprit de Solcum, le seul à même de résoudre le problème!
Peut-être les jours prochains lui donneraient l'occasion d'accomplir quelque chose, le mettraient sur une piste. Mais de cela même il ne devait pas s'inquiéter, il devait trouver la sérénité et oublier ce qu'il avait vu, se concentrer sur ce qu'il avait à faire, et ne pas tomber dans l'orgueil de croire qu'il était indispensable au salut du monde, ou même à l'action du Génie d'or. Celui-ci trouverait, assurément, d'autres hôtes, si le destin s'en faisait sentir. Jean devait se sentir honoré au-delà de ce qu'il méritait, par sa présence en son âme.
Il se rendit dans sa cuisine, se fit du riz, y plaça des épices et de la purée de tomate, en mangea parcimonieusement, mais en savoura le bon goût. Puis il songea qu'avant de s'endormir, il serait bon qu'il lût un peu. Il reprit Les Soirées de Saint-Pétersbourg, de l'auteur savoyard un peu fou dont il occupait la rue.
Il fut frappé par quelques-unes de ses idées étranges, car ce philosophe, contrairement aux experts et journalistes s'exprimant sur France-Inter, admettait volontiers la possibilité du prodige. Il médita quelques instants sur ses paroles, et, comme il était fatigué, posa le livre. Il essaya de retracer les événements de sa journée, et s'endormit.
Mais cet épisode commence être long, et même si avec lui la geste du Génie d'or semble s'enfoncer dans le réalisme, il est temps, ô lecteur, de laisser là celle-ci. La prochaine fois, des indices d'actions de Fantômas dans Paris seront donnés!