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Résultats de la campagne 2008
La mission de 2008 avait deux objectifs principaux, tous deux centrés sur la vaste zone appelée « établissement nord » qui s’étend, comme son nom l’indique au nord du palais. Il s’est agi, d’une part, de continuer la fouille initiée en 2007 d’une grande résidence située au centre de la zone (secteur E). D’autre part, en complément et comme vérification de la prospection géophysique menée en 2006 et 2007, un sondage a été fait dans l’une des maisons (secteur F). À côté de la fouille, des études spécifiques ont aussi été menées sur le mobilier en verre des campagnes 2006 à 2008, sur la faune de la campagne 2007, sur les restes humains des tombes fouillées dans la mosquée médiévale en 2002 (étude anthropologique) et sur la céramique et les petits objets de la campagne 2008.
La fouille du secteur E a commencé en 2007 et s’est prolongée cette année par l’ouverture de trois grands sondages (E3, E4 et E5). Le secteur E correspond à deux bâtiments d’environ 44 x 32 m accolés l’un au l’autre ; l’accent a été mis pour le moment sur celui qui se trouve à l’ouest (Fig. 1). Il s’agit vraisemblablement d’une résidence aristocratique de la première moitié du VIIIe siècle, organisée en quatre ailes autour d’une cour centrale. La fouille de 2007 avait permis de mettre en évidence une porte d’entrée dans l’angle sud-est du bâtiment, ainsi qu’une partie des pièces jouxtant la cour dans l’angle nord-est. Le sondage E3 a été implanté dans le prolongement de celui de la porte d’entrée et a permis de fouiller toute l’aile sud du bâtiment. Le sondage E4 a continué la fouille des locaux de l’angle nord-est. Le sondage E5 a été implanté au milieu de l’aile nord, de manière à couvrir une partie des pièces et de la cour centrale.
Sondage E3
Implanté dans le prolongement du dispositif d’entrée, le sondage E3 a couvert toute l’aile sud du bâtiment (Fig. 2). Cette dernière comprend, outre le couloir d’entrée et la pièce adjacente déjà dégagés, quatre grandes pièces carrées de 4.90 m de côté. Deux d’entre elles sont accessibles depuis la cour centrale, les autres le sont depuis les pièces voisines. À l’exception de quelques murets de refend plus tardifs, toutes les maçonneries sont construites en brique crue. L’état de conservation des murs est bon, mais les élévations ne sont conservées que sur des hauteurs de 0.50 à 1.30 m. Il est vraisemblable que toutes ces pièces étaient couvertes par des dômes de terre. Les sols et une partie des élévations étaient recouverts par des enduits de mortier de chaux qui ont largement disparu. Une des pièces fait cependant exception et est encore complètement enduite de mortier de chaux.
Les aménagements dans les différentes pièces rappellent fortement ceux qui ont été trouvés dans les maisons voisines (plates-formes rectangulaires dans les angles, bassins, murets de séparation). Ils indiquent un rôle plutôt domestique pour l’aile sud du bâtiment. La pièce de l’angle sud-est est une salle de bain et comprend une plate-forme de douche surélevée de forme semi-circulaire et à surface concave. Cette plate-forme est adossée au mur sud de la pièce et est accessible par une marche. Elle présente aussi deux replat pour poser des jarres sur le bord. Une évacuation d’eau traverse le mur et se déverse dans un puit perdu à l’extérieur.
Sondage E4
Le sondage E4 a été ouvert au nord du sondage E2 de 2007. Il a permis de continuer la fouille d’une grande salle à pilastres et du couloir attenant dans l’angle du bâtiment, ainsi que d’une partie d’un local appartenant à la deuxième rangée de pièces. Il s’agit de l’une des zones du bâtiment qui est la mieux conservée, avec des élévations qui s’élèvent encore à plus de 2.50 m de haut.
La fouille a concerné en particulier la salle à pilastres partiellement dégagée en 2007 (Fig. 3). On connaît maintenant ses dimensions – 9 x 4.20 m – mais sa partie occidentale n’a pas pu être fouillée dans sa totalité. La salle est séparée en deux par des pilastres appuyés contre les murs nord et sud. Ceux-ci portaient un arc doubleau, qui est en partie conservé sur le pilastre nord. La couverture de la salle était assurée par une voûte en berceau construite avec des briques crues. Certaines des briques marquant le début de l’intrados sont encore en place au-dessus du mur nord ; la voûte effondrée a aussi pu être documentée lors de la fouille. Aucune porte n’a encore été découverte et la salle ne pouvait donc être accessible que par une porte située dans la partie occidentale de son mur nord ou sud, zone qui est encore recouverte par une berme. Une deuxième niche de forme triangulaire se trouve dans le mur oriental.
Une autre particularité de l’architecture de cette pièce (et de la pièce voisine) est la présence de madriers de bois placées irrégulièrement dans les murs. Ces madriers de section circulaire ou rectangulaire ont été placés dans de saignées verticales ou horizontales qui ont été faites dans des murs déjà construit ; puis ils ont été calés avec du mortier de terre qui en a gardé le négatif. Les éléments de bois horizontaux se trouvent à la base de certains murs, parallèlement ou transversalement au mur ; les autres sont placés verticalement dans les parements, à l’extrémité des éléments horizontaux transversaux. Il s’agit d’une armature de bois probablement destinée à renforcer la maçonnerie. Le palais de Qasr al-Hayr al-Gharbi présente aussi ce type d’armature. On se demandera toutefois, dans notre cas, en quoi une armature ajoutée par creusement après construction du mur peut véritablement le renforcer. On remarquera aussi que, pour le moment, seuls les murs liés à la salle à pilastre et à la pièce centrale de l’aile nord présentent ce type d’aménagement ; ils n’existent pas dans l’aile sud, qui a été entièrement fouillée. Il n’est pas exclu qu’ils soient liés au type de couverture des pièces (voûtes en berceau et non dômes de terre ou charpente plate).
Un couloir en forme de L et débouchant à l’angle de la cour centrale se trouve à l’est de la salle à pilastre. Il a été partiellement fouillé en 2007 et abouti dans un grand local appartenant à une seconde rangée de pièces de l’aile nord. Faute de temps, ce local n’a pas été fouillé entièrement et le mur nord de l’édifice ne peut pas encore être situé précisément. Le local comprend une imposante banquette en maçonnerie de pierre dont la fonction n’est pas connue. La moitié occidentale du local n’est que partiellement fouillée, mais présente d’intéressants effondrements de murs, apparemment des maçonneries qui se trouvaient derrière l’extrados de la voûte de la salle à pilastre. La poursuite de la fouille de ces effondrements devrait permettre de restituer plus précisément les parties hautes de l’édifice (étage ou aménagements sur une terrasse).
Sondage E5
Implanté dans la partie centrale de l’aile nord, le sondage E5 a été celui qui a fourni la découverte la plus spectaculaire, sous la forme d’une façade décorée de stucs sculptés. Le sondage a permis la mise au jour de la presque totalité de la pièce centrale de l’aile nord et d’une surface conséquente de la cour centrale. Comme toutes les autres, cette pièce est délimitée par des murs de brique crue. Son mur sud, qui s’ouvre sur la cour centrale par une porte, est aussi renforcé d’éléments de bois verticaux et horizontaux. Des portes non dégagées dans les murs nord et ouest permettaient la communication avec les pièces voisines. À l’exception des enduits de terre, tous les enduits de mortier de cette pièce ont disparu suite à une occupation prolongée ; quelques traces sur les sols et les murs attestent toutefois de leur existence. La porte d’entrée depuis la cour a été bouchée dans un second temps par une maçonnerie de pierre et mortier incluant un très gros bloc de calcaire posé verticalement.
Décors de stuc sculpté
C’est en avant de la façade, dans la cour, que les décors en stucs ont été retrouvés effondrés, en partie mélangés à la destruction de la partie supérieure des murs. Sur la base des motifs et des collages, il a été possible de différencier cinq groupes différents. Quatre d’entre eux correspondent à des panneaux rectangulaires indépendants. Ils sont ajourés et proviennent vraisemblablement de fenêtres ou d’ouverture dans un parapet. Les motifs sont répétitifs (fleurs stylisées ; entrelacs et croix ; losanges ; motifs végétaux).
Le cinquième groupe est de très loin le plus abondant. Il comprend un minimum de dix-sept niches aveugles sur demi-colonnettes (Fig. 4). Chacun de ces dix-sept éléments mesure près de 1.10 m de haut, pour une largeur de 0.50 m. Ils étaient inclus dans un cadre fait d’un abondant mortier et de petites pierres. Compte tenu des éléments de cadre séparant chaque niche (4 à 10 cm de large) on peut restituer plus de 9 m linéaires de façade décorés par ces niches, ou alors 4.50 m de long avec des niches sur deux niveaux.
Toutes les niches ont le même décor et sont caractérisées par un bandeau arqué (archivolte) décoré de palmettes. Des motifs végétaux occupent les angles au-dessus du bandeau (écoinçons). La partie inférieure concave (tympan) comprend une alternance rayonnante de feuillage et de fruits ( ?). On remarquera l’absence de chapiteau entre la demi-colonnette et la niche elle-même ; aucun fragment qui puisse être lié à un chapiteau n’a été retrouvé. Les demi-colonnettes ont une section en U et ne portent pas de décor. Ces niches en stuc sont extrêmement proche de celles qui ornent le sommet des deux tours de l’entrée du palais de Qasr al-Hayr al-Sharqi. Les seuls points qui les différencient sont l’absence de chapiteau et de panneau décoré de fond entre les colonnettes.
Secteur E : datation
Le mobilier est généralement rare dans l’ensemble des sondages du secteur E et se rapporte surtout aux niveaux d’abandon du monument. La céramique appartient principalement à deux catégories, la brittle ware et une céramique commune à pâte rouge et surface engobée jaune. Les formes sont datables de la première moitié du VIIIe siècle et ne semblent pas dépasser de beaucoup le milieu de ce siècle. Parmi les rares tessons issus des niveaux contemporains de l’occupation (puits perdu de la salle de bain, fosses scellées), il faut remarquer la présence de l’amphore peinte de Syrie du nord, dont la production s’arrête au début du VIIIe siècle. Dans le secteur E5, un niveau d’occupation scellé sous l’effondrement de la voûte en berceau, a livré un petit nombre de tessons plus tardifs, mais difficilement datables précisément (Xe –XIe siècle ?).
L’autre élément de datation important du secteur E est l’ensemble de décors en stucs qui se laisse dater stylistiquement de la première moitié du VIIIe siècle, voire de l’extrême fin du VIIe siècle.
Il est donc vraisemblable que le bâtiment du secteur E a été construit, puis occupé durant la première moitié du VIIIe siècle, avant d’être abandonné assez rapidement durant le même siècle, vraisemblablement à la fin de l’époque omeyyade. Seules certaines pièces du monument qui avaient gardé leurs couvertures ont ensuite été occupées de manière sporadique.
Secteur E : conclusion
On retiendra en conclusion que la fouille de 2008 dans le secteur E a permis de définir de manière plus certaine que le bâtiment en question est une résidence aristocratique ou un petit palais. Les éléments qui vont dans ce sens sont le plan et l’architecture du monument, mais surtout ses riches décors de stuc sculpté. La poursuite de la fouille aura pour but de mieux définir le plan de l’aile nord et d’essayer de comprendre comment était organisé son niveau supérieur. Elle aura aussi pour but d’investiguer le bâtiment adjacent à l’est pour savoir s’il s’agit d’une seconde résidence ou de dépendances de la première.
Fouille secteur F
Le secteur F se trouve au nord-ouest de l’établissement nord, dans la zone qui a été couverte par la prospection géophysique en 2007. Il s’agit d’une maison du même type que celles qui ont été fouillées entre 2004 et 2007 dans les secteurs A, B et C. Un sondage y a été ouvert avec deux objectifs. Le premier était de vérifier la validité des résultats de la prospection géophysique. Le second était de voir en quoi la comparaison des résultats de la fouille et de la prospection géophysique peut aider à mieux interpréter les vestiges qui seront mis en évidence lors de la poursuite de la prospection géophysique.
Un sondage a été ouvert perpendiculairement à ce qui apparaissait comme l’une des ailes de la maison (Fig. 5). L’aile ouest de cette dernière a effectivement été trouvée, composée d’une rangée de pièces carrées de 4.70 à 5 m de côté, dont deux ont été partiellement fouillées. Bien que juxtaposées, elles n’ont pas été construites en même temps. La première, au sud, est construite entièrement en brique crue ; la seconde qui lui est accolée est construite avec un soubassement en maçonnerie de pierre et une élévation de brique crue. Une porte a été aménagée entre les deux pièces. Toutes deux sont des pièces d’habitation et leurs parois et sols sont recouverts d’un enduit de mortier de chaux. La pièce nord présente, dans son mur occidental, une petite niche triangulaire surmontée d’une fenêtre de même forme. C’est la première fois qu’une fenêtre est attestée dans l’architecture des maisons de la zone nord de Qasr al-Hayr al-Sharqi.
À l’arrière de la maison (à l’ouest), une série de petites constructions en pierre ont été mises en évidence. Il s’agit de locaux de service – les pièces sont trop petites pour y vivre – destinées à des activités telles que cuisson du pain (un tannur a été fouillé dans l’une d’entre elles) ou parcage de petits animaux de basse-cour.
Comme la maison du secteur B toute proche ou le bâtiment du secteur E, la maison du secteur F n’a été occupée que durant un laps de temps limité durant la première moitié et une partie de la seconde moitié du VIIIe siècle.
Archéozoologie et anthropologie
À côté de la fouille, plusieurs études spécialisées ont été menées sur le mobilier issu des dernières campagnes, en particulier tout le verre découvert entre 2006 et 2008, la faune de la campagne 2007 (secteurs A et B) et la céramique et les petits objets de la campagne en cours.
L’étude anthropologique des individus inhumés dans la cour de la mosquée médiévale fouillée en 2002 a aussi pu être faite. On remarquera en particulier la présence d’hommes, de femmes et d’enfant (la tombe T2 au cercueil richement décoré est une inhumation féminine). Les individus inhumés dans le caveau funéraire du mausolée présentent des caractères communs et appartiennent vraisemblablement à la même famille. Enfin, deux des individus mâles portent des traces de coups mortels faits avec des objets tranchants sur le crâne.