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En octobre (2017) dernier, la Cinémathèque Suisse a rendu hommage au réalisateur zurichois Hans-Ulrich Schlumpf en lui consacrant une rétrospective. Ce rendez-vous a été l’occasion de vernir un coffret DVD contenant dix œuvres majeures du cinéaste.
À qui conseilleriez-vous ce coffret ?
C’est difficile à dire, car il y a ceux qui connaissent mon travail, et ceux qui ne le connaissent pas. Ceux qui me connaissent ont souvent commencé par « Le Congrès des pingouins ».
Nous allons en parler…
À sa sortie, le film a fait un tabac en Suisse et a été vendu dans le monde entier. Je dirais que je conseille ce coffret DVD à tous ceux qui s’intéressent à ce film et aux autres que j’ai pu réaliser. En réalité, j’ai produit plus de films que ceux contenus dans le coffret, mais on a choisi les meilleurs, promis.
« Le Congrès des pingouins » est d’une beauté absolue. On peut y entendre une voix-off magnifique signée de vous et de l’écrivain Franz Hohler. Comment avez-vous travaillé ensemble et trouvé ce « je » commun, qui dénonce les abus de l’homme sur la nature ?
En littérature, c’est courant qu’il y ait une narration personnel, le « je » de l’ego. J’ai d’abord écrit des textes provisoires avant le tournage que Franz a retravaillé par la suite. Franz m’intéressait pour son livre « Die rückeroberung », un livre dans lequel les animaux reviennent dans les rues de la civilisation. Si on traduit le titre en français, il s’agit d’une reconquête…
Dans ce film, un homme solitaire, de dos, assiste à la réunion de pingouins qui débattent de l’avenir de l‘Antarctique. Comment vous viennent ces idées ?
L’homme de dos, le rêveur en quelque sorte, est inspiré des tableaux de Magritte. Quant à l’idée de la réunion des pingouins, j’ai fait une analogie avec la Landsgemeinde – cette forme primitive de la démocratie directe suisse. J’avais dans mes souvenirs ces hommes qui descendaient les collines pour résoudre les problèmes de la collectivité. Et c’est comme ça que j’ai imaginé, que tous ces pingouins réunis au même endroit, devaient certainement débattre de leurs problèmes à eux.
Déjà en 1964, avec votre premier film « Forschritt, nach uns die Wüste » (Progrès, après nous le déluge), vous vous alarmez de l’avenir de la planète…
Oui, c’est à mon sens le plus grand problème auquel notre humanité fait face ! Si nous ne parvenons pas à changer notre système économique en prenant conscience de ses limites, nous allons droit au mur ! La migration, autre grand sujet, est aussi étroitement liée à cette problématique du changement climatique.
D’où vous vient le goût du voyage ?
Jeune, j’ai été marqué par la lecture de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss. C’est d’ailleurs le point de départ du personnage de « Transatlantique », qui décide de refaire le voyage que Lévi-Strauss avait entrepris pour rejoindre les Indiens d’Amazonie. J’ai moi-même toujours rêvé de voyages, d’Amérique latine, d’Afrique… Ma filmographie s’en ressent, d’un côté, j’ai un amour pour les petites gens, et de l’autre, pour les grandes images, les grands paysages. Mais je n’aurais pas voyagé pour atteindre la forêt vierge ou l’antarctique si je n’étais pas là pour un projet de film. Car nous le savons, le tourisme fait partie des facteurs qui détruisent notre planète. Claude Lévi-Strauss le disait déjà à l’époque.
« Transatlantique » est un film hybride où se mêle réalité et fiction. On y voit des entretiens documentaires avec des personnes qui entreprennent ce voyage, sur un bateau de ligne…
Oui, en ça, le film est hybride effectivement. Il s’inspire d’une traversée similaire que j’ai faite entre Gêne et Rio. C’est une expérience fascinante, où on est à la fois dans le vide et dans le plein. Je voulais montrer ce microcosme dans lequel cohabitent tous les milieux sociaux. Une autre caractéristique de ces voyages, ce sont les amours passionnés qui naissent sur le bateau. C’est pour ça que mon personnage tombe amoureux…
Vous avez dédié un magnifique film à Armand Schulthess, un ancien employé de l’administration fédérale qui décide un jour, de prendre retraite dans une maison de campagne au Tessin pour y consigner la connaissance humaine sur des plaques de métal. C’est une histoire folle ! Pouvez-vous nous raconter votre première rencontre avec lui ?
Avant de le rencontrer, j’ai d’abord été saisi par son œuvre. Il faut dire que le terrain qu’Armand a investi est vaste de 18 000 mètres carrés. Ensuite, pendant dix ans, je suis allé sur place prendre des photos de ces plaques recouvertes de textes pour en faire l’inventaire. En dix ans, j’ai eu l’occasion de lui parler que deux fois ! Dès que je lui demandais de m’expliquer ses motivations, il se fermait. Le film a donc mis du temps à se mettre en place, car il était vraiment timide, et moi, j’avais l’impression de violer son intimité.
Vous obtenez les fonds pour faire le film, mais Schulthess meurt quasi au même moment…
Oui, et c’est grâce à Pro Helvetia que j’ai pu filmer le moment terrible où on détruit l’œuvre de cet homme. Aujourd’hui, quelques éléments qui ont pu être sauvés sont conservés à la Collection de l’Art Brut à Lausanne.
Hans-Ulrich Schlumpf, vous avez traversé plusieurs époques du cinéma suisse. Entre 1970 et 1973, vous dirigez le Swiss Film Center (actuel Swiss Films). Quels étaient les challenges de l’époque ?
Nous voulions créer un cinéma suisse différent, hors des vieux modèles de financement. Nous avons alors mis nos efforts dans la production, la distribution et un catalogue de films suisses. C’était une création qui venait de nous, des cinéastes. Le Swiss Film Center était une organisation destinée à défendre nos intérêts et à encourager la Confédération à subventionner les films suisses. Quand nous avons commencé, c’était encore plus compliqué pour nos aînés Claude Goretta, Alexandre J. Seiler… Il fallait durement lutter.
En mars 2018, les suisses voteront pour ou contre la suppression de la redevance radio-TV. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
Cette histoire est un scandale absolu ! C’est un scrutin dangereux, porté par des gens dangereux. Un « oui » serait une catastrophe pour nous les cinéastes, pour la suisse, et ce qui fait que nos différentes zones culturelles tiennent ensemble. Il faut que les gens s’organisent et protestent contre cette initiative. J’espère aussi que Gilles Marchand – nouveau Directeur général de la Société suisse de radiodiffusion et télévision – saura trouver les mots pour dire ce qu’il y a à dire. Il faut se défendre !
Dans une interview récente, vous mentionniez « les films sac-à–dos » pour lesquels vous partiez à l’aventure. Qu’en est-il aujourd’hui ?
À vrai dire, j’en ai marre de chercher de l’argent pour financer mes films. Et je suis un peu vieux maintenant. En ce moment, je travaille sur un projet de film de montage avec du matériel que j’ai accumulé pendant toutes ces années.
Le cinéma documentaire
« Depuis les années 1960, le cinéma documentaire est un des « genres » cinématographiques majeurs en Suisse, notamment du côté alémanique. En effet, des cinéastes indépendants imposaient un regard différent, souvent critique, de celui que proposait la télévision. Dans le sillage des premiers « maîtres », Alexandre J. Seiler ou Reni Mertens et Walter Marti, Hans-Ulrich Schlumpf est l’un des auteurs les plus importants. Son regard perçant, mais bienveillant, sur ses sujets lui permet de raconter avec tact et finesse des réalités sociales, humaines ou politiques très variées : que ce soit en revenant sur le destin d’un artiste (Armand Schultess, J’ai le téléphone, 1974), le travail destailleurs de pierre (Guber, Arbeit im Stein, 1979), Der Kongress der Pinguine, 1993) ou la vie des occupants des petits jardins jadis disséminés tout autour de Zurich (Kleine Freiheit,1978). » Frédéric Maire, Directeur de la Cinémathèque Suisse