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Chaque époque a eu son drame amoureux légendaire: l'Antiquité avait Pyrame et Thisbé, le Moyen Âge Tristan et Iseut, les temps modernes Romeo et Juliette. Du moins en Occident. Au Cambodge, on raconte l'histoire de Tum et Teav.
Je l'ai lue en traduction anglaise, après l'avoir achetée à Kampot. Les Cambodgiens l'étudient au cours de leurs études secondaires. C'est leur grande œuvre classique.
Selon la tradition, elle vient de récitants: le Cambodge autrefois n'avait pas de littérature écrite stable; les moines écrivaient parfois ce qui était récité, mais leurs manuscrits se perdaient: ils n'étaient pas regardés comme devant être conservés. L'idée de graver des paroles dans le marbre et d'immortaliser les écrits vient essentiellement des anciens Romains. On effectue un sacrifice au Bouddha en consacrant des heures à faire des manuscrits, mais aussi en les brûlant, me disait mon oncle, qui a écrit un livre sur Kampot.
Le Cambodge est particulièrement dans la situation de n'avoir pas eu de littérature écrite clairement établie. Outre Tum Teav, les textes consacrés sont des adaptations locales de textes bouddhistes et hindouistes classiques, en particulier le Râmâyana. Mais cette histoire d'amour malheureux est originale et a pour cadre le Cambodge même: d'où son importance pour les Khmers.
Elle raconte qu'un jeune moine qui chantait dans les villages pour mieux vendre ses paniers est un jour tombé amoureux d'une jeune fille, qui l'aima aussi. Quittant son monastère malgré l'avis contraire du supérieur, il parvient à s'unir à elle.
Or, le Roi désire une nouvelle concubine: il fait envoyer ses agents, qui tombent sur Teav. Lorsque celle-ci parvient à la Cour, Tum est présent: il s'est fait engager comme poète officiel, et le Roi a une grande affection pour lui. Habilement Tum révèle ce qu'il en est, et le Roi, un homme bon, le marie officiellement à Teav, acceptant de renoncer à elle.
Mais ce n'est pas du goût de la mère de la jeune fille, qui rêvait de lui faire épouser le fils du gouverneur de Tbaung Khnom; elle attire Teav en se prétendant malade et prépare les noces.
Tum l'apprend et en parle au Roi, qui, furieux, écrit une lettre indiquant sa volonté et la remet à Tum. Celui-ci se rend sur les lieux du mariage, mais, au lieu de remettre la lettre au gouverneur, il se rend auprès de Teav, qu'il accuse de l'avoir oublié. Comme il n'en est rien, ils s'embrassent et se caressent, et la mère de Teav les voit; elle les dénonce au gouverneur, qui fait battre à mort le jeune homme à l'arrière de son palais. Teav le voyant sans vie se suicide. Le Roi, apprenant ce qui s'est passé, exécute les coupables et leurs familles.
À l'époque du communisme, on prétendait, à Phnom Penh, que si Tum et Teav avaient vécu sous le gouvernement du Parti, ils auraient trouvé une structure sociale adaptée à leur amour. Cela rappelle la propagande qui dit que dans la République enfin le bonheur est possible, tandis qu'avant, non. Mais dans le poème, la nature même est mauvaise: le bonheur terrestre, impossible. Tum est puni parce qu'il n'a pas obéi au supérieur de son monastère; mais il n'aurait pas connu intimement Teav s'il avait obéi. L'amour rêvé dit des Gandharvas - se fondant sur la musique, la spontanéité, la poésie - est un leurre. Le Roi a beau le favoriser, la Terre n'en veut pas. Il ne manquait pourtant pas de puissance: le texte le dit. Mais le Bouddha en a davantage; et n'a-t-il pas renoncé, lui-même, à l'amour terrestre?
Une histoire tragique, qui à mesure qu'on approche de la fin saisit l'âme.
Elle ne contient pas de merveilleux à proprement parler, mais la nature est abondamment évoquée: le soleil qui se couche sur les rivières et les montagnes, les forêts et leurs arbres, les oiseaux, les singes, les buffles... Les fastes du Roi et du Gouverneur créent une forme de féerie terrestre, et les allusions à la religion locale donnent de la profondeur à l'ensemble. C'est un très beau texte, baigné de mélancolie, de nostalgie.