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Après avoir reçu mon diplôme d'ingénieur physicien de l'EPUL (aujourd'hui EPFL), j'ai été engagé en janvier 1956 par Sulzer Frères S.A. à Winterthur pour collaborer au développement d'une centrale nucléaire destinée à lancer la filière suisse de l'énergie nucléaire. Les mathématiques propres à la théorie des réacteurs nucléaires m'ont fait aboutir à un système de 10 équations à 10 inconnues, pratiquement intraitable par les moyens de calcul de l'époque (essentiellement règle à calcul et calculateurs mécaniques permettant les 4 opérations fondamentales).
Mais IBM disposait déjà d'un ordinateur appelé sauf erreur IBM 650 (à lampes avec une mémoire de 2K) et s'était déclarée compétente pour résoudre le problème. Le seul ordinateur disponible en Europe se trouvait à Paris, à la place Vendôme et c'est là que les calculs ont été effectués. La programmation se faisait en «language machine», ce qui consistait pour l'essentiel à aligner des 0 et des 1 sur des cartes perforées. Plus tard j'ai utilisé l'ordinateur pour résoudre des problèmes de transport et dispersion dans l'atmosphère à l'aide de modèles mathématiques développés dans mon petit bureau d'ingénieur à Vevey, et pour des calculs statistiques.
Ceci pour dire que, pour moi, l'ordinateur est un outil de calcul et je pense qu'il a été et reste très utile dans ce domaine – ce qui ne veut pas dire absolument indispensable.
Mais depuis les choses ont profondément changé. L'ordinateur est omniprésent et sert avant tout à l'information et à la communication. Un nombre énorme de gens passent leur journée les yeux rivés sur un écran d'ordinateur. On trouve tout et n'importe quoi sur internet si bien qu'il faut un « moteur de recherche » pour y trouver ce que l'on veut dans un temps raisonnable. L'électronique remplace de plus en plus le livre, le dictionnaire, la salle de lecture, le partenaire de jeu, le guichet de banque, la vendeuse et j'en passe. Bref, le contact avec le monde se fait de plus en plus en pressant des boutons et la culture aujourd'hui se réduit à savoir dire « point quelque chose ». Mais nous ne sommes pas, à mon avis, devenus plus malins et mieux informés pour autant. Et nous avons perdu en convivialité. Ici aussi on a oublié le problème de Némésis : trop de quelque chose tue la chose et en particulier trop d'information tue l'information.
Quand j'ai pris ma retaite en 1998, j'ai donc décidé de renoncer à l'ordinateur et je ne participe pas à la frénésie électronique qui a submergé le monde entier ou presque. Cette frénésie nous rend encore plus dépendants de l'électricité et provoque, soit dit en passant, une énorme consommation d'énergie, sans pour autant réduire la consomation de papier. L'informatique contribue grandement à accélérer encore une croissance économique excessive et dévastatrice.
On m'objectera que les moyens électroniques –télévision, radio, téléphone portables, ordinateurs, etc.– sont très pratiques et c'est vrai. Mais c'est aussi leur principal défaut parce qu'une fois adoptés on arrive plus a s'en passer. Et tout nouveau gadget est aussitôt adopté. Pratique ne veut pa dire indispensable mais plutôt dangereux. Comme l'a souligné Cornélius Castoriadis, la scociété capitaliste est une scociété qui court à l'abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s'autolimiter ( Le Monde Diplomatique, août 1998). Et dans son essai intitulé «Présent et Avenir», C. G. Jung remarque que «toutes les conquêtes et toutes les richesses de l'homme ne le grandissent pas. Paradoxalement elles l'amenuisent et le diminuent.» L'argument de Jung se fonde sur la nécessité de prendre en compte les facteurs irrationnels de l'âme et du destin individuel. Il est clair que l'invasion de l'informatique dans la société ne va pas y contribuer.
L'enfant apprenant à lire,
tout heureux,vient le dire à son père...
qui désapprenait et s'en félicitait.
Félix Leclerc