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Les syndicalistes brésiliens enthousiasmés pas Lula
Bilan en demi-teinte pour l'ex-syndicaliste devenu président? non, les syndicats retiennent le meilleur de leur poulain
A l'heure où l'ex-syndicaliste Luiz Inacio Lula da Silva quittait la présidence du Brésil pour laisser la place à sa camarade de parti Dilma Rousseff, L'Evénement syndical a souhaité connaître l'avis de ses anciens collègues sur la politique qu'il a menée depuis 2003. Les principales fédérations syndicales du pays mettent en avant l'efficacité de sa lutte contre la pauvreté, la diminution du chômage et la forte augmentation du salaire minimum légal dans ce pays de près de 200 millions d'habitants. Ils déplorent sa politique des finances et les faibles progrès de la réforme agraire.
«Grâce aux politiques du gouvernement Lula, 22 millions de personnes sont sorties de la misère absolue et 31 autres millions ont quitté la pauvreté pour grossir les rangs de la classe moyenne», assène d'emblée Valter Sanches, secrétaire international du syndicat des métallurgistes de la région de l'ABC*, au sud de la ville de Sao Paulo. Nous nous trouvons dans le fief de l'ex-syndicaliste Lula. C'est ici que l'actuel président Luiz Inacio Lula da Silva a accompli la majeure partie de sa carrière syndicale avant d'accéder aux plus hautes fonctions de l'Etat en 2003. Dans les bureaux du syndicat, militants et permanents se montrent fiers de l'enfant prodigue. Mais ils ne sont pas les seuls, les principales centrales syndicales du pays soulignent avant tout les avancées obtenues durant la présidence de Lula, plutôt que ses insuffisances...
Un Etat qui intervient
«Le plus grand mérite du gouvernement a été de modifier en profondeur la politique économique du pays», assure Valter Sanches. D'une politique néolibérale, menée entre 1987 et 2002, l'on est passé selon lui progressivement à une stratégie économique basée sur le développement du marché intérieur. En permettant à l'Etat de jouer un rôle dans l'économie, que ce soit par des crédits facilités à certaines industries locales, des incitations fiscales ou une politique d'investissement public majeur dans les infrastructures, le gouvernement aurait créé les conditions d'un développement national générateur d'emplois. Ceci sans imposer fiscalement davantage les plus riches, qui se voient eux aussi favorisés. «Le gouvernement a permis la création d'un nouveau gâteau, plus grand que le précédent, et dont la croissance a bénéficié aux plus pauvres», résume-t-il.
Des salaires en nette hausse
Ainsi, 14 millions d'emplois ont été créés au Brésil et le salaire minimum a augmenté de plus de 50% depuis l'arrivée de Lula à la présidence. Ce dernier atteint 540 réals par mois aujourd'hui (environ 300 francs). Les syndicats ont aussi réussi à obtenir la garantie d'une hausse annuelle réelle de ce revenu plancher équivalente en pour cent à la moitié de la croissance du PIB (près de 7% en 2010). Le gouvernement et les syndicats se sont entendus sur l'objectif de faire passer le salaire minimum hors inflation à 2000 réals (900 francs) d'ici à 2023. Quant aux salaires réels, ils ont aussi fortement progressé depuis 2003. Dans la métallurgie, le bond a atteint 32% selon Valter Sanches.
Soutenir les pauvres
Cette politique, accompagnée d'une série de programmes sociaux d'aide aux plus défavorisés, a abouti à un important «transfert de revenus» - selon l'expression consacrée par les syndicalistes brésiliens - en faveur des plus nécessiteux. Le programme «bolsa familia» en est le plus emblématique. Il consiste dans le versement d'une allocation à toute famille vivant sous le seuil de pauvreté à condition que les enfants fréquentent régulièrement l'école. 12,4 millions de familles (soit environ 40 millions de personnes) perçoivent aujourd'hui une moyenne de 95 réals par mois (40 francs suisses). Mais d'autres mesures viennent compléter ce dispositif, comme «Ma maison, ma vie», qui subventionne l'achat de logements pour les personnes modestes ou encore «Lumière pour tous», destiné à acheminer l'électricité à tous les foyers qui n'y sont pas encore raccordés. Cette politique de redistribution bénéficie au final à l'économie dans son ensemble, expliquent les syndicalistes, puisque ce sont autant de personnes qui seront désormais en mesure d'acquérir des biens sur le marché domestique...
Intense dialogue
Tous ces progrès sont également mis en avant par les deux principales fédérations syndicales du pays, la Confédération unitaire des travailleurs (CUT) et la Centrale des travailleurs du Brésil (CTB). Pour Artur Henrique, président national de la CUT, ceux-ci ont été rendus possibles grâce à l'espace de négociation obtenu par les syndicats au cœur même de l'appareil d'Etat: «Avant, nous n'étions jamais reçus par les autorités au plus haut niveau. Aujourd'hui, le gouvernement nous écoute. Non seulement au sujet des questions syndicales, mais aussi à propos de ses programmes sociaux et de ses réformes», se réjouit-il. Le syndicaliste voit aussi dans ce dialogue l'une des raisons de la sortie de crise rapide du Brésil entre 2008 et 2009: «Nous avons pu faire des propositions positives au gouvernement, comme celle de baisser les impôts sur les carburants et de garantir des prêts bancaires afin de stimuler l'économie, au lieu de flexibiliser les conditions de travail et de supprimer des emplois comme le préconisaient les employeurs. Et nous avons été écoutés!» Wagner Gomes, président de la CTB, souligne également que c'est ce dialogue étroit avec le gouvernement qui a permis la hausse spectaculaire du salaire minimum, qui bénéficierait aujourd'hui à 7% des salariés (hors agriculture). Il y ajoute une autre avancée cruciale: la baisse du taux de chômage, qui a chuté de 17% en 2002 à 6% aujourd'hui!
Les dossiers qui fâchent!
La principale critique sur laquelle se rejoignent les syndicalistes porte sur la politique monétaire et financière du nouveau gouvernement. Avec un taux d'intérêt de 16%, l'un des plus élevés du monde, il y a de quoi décourager plus d'un entrepreneur à investir dans la production réelle. D'autant que l'Etat brésilien a émis des titres de la dette, rémunérés à hauteur de 10,75%, pour financer ses investissements publics et ses programmes sociaux. Une manne inespérée pour les détenteurs de capitaux. N'importe quelle personne fortunée qui place son capital de la sorte obtient donc une rente de près de 11% ceci sans risquer un centime! De quoi alimenter la colère des travailleurs, qui sont descendus dans la rue fin janvier à Sao Paulo, à l'appel de la CUT, pour dénoncer la récente décision de la Banque centrale d'élever encore ce taux d'intérêt de 0,5%, le faisant ainsi atteindre 11,25%!
Autre grande frustration des syndicats: les trop maigres avancées en matière de réforme agraire, la propriété des terres brésiliennes restant extrêmement concentrées: «Si le gouvernement Lula a distribué bien davantage de terres aux petits paysans que ses prédécesseurs, cela reste très insuffisant au regard des besoins et des possibilités du pays en la matière», estime Artur Henrique.
Coalition avec la bourgeoisie
Lorsque l'on confronte les syndicats aux critiques les plus radicales formulées par une partie de la gauche brésilienne, frustrée par la politique des petits pas de Lula ou par le développement des cultures OGM et des agrocarburants, leur réponse fait appel au pragmatisme: «Il s'agit d'un gouvernement de coalition. Dès le début, en 2003, un grand patron a été nommé vice-président! Tandis que le ministre de l'agriculture défend les intérêts des grandes propriétés de l'agrobusiness, le ministre du développement agricole promeut la paysannerie de type familiale. Nous n'avons pas atteint un rapport de force qui nous permette d'obtenir un bloc de la gauche au pouvoir!», rappelle le président de la CUT. Et la situation n'a pas changé avec l'élection de la nouvelle présidente Dilma Rousseff à la tête du pays, qui devra elle aussi composer avec la bourgeoisie... «Nous allons continuer à rencontrer des problèmes», conclut Artur Henrique.
Christophe Koessler, de retour de Sao Paulo
L'échec de la refonte syndicale
La structure syndicale brésilienne comporte plusieurs aberrations contraires à la liberté syndicale. Malgré les efforts de Lula, rien n'a changé
Les droits syndicaux n'ont guère progressé sous la présidence de l'ex-métallo Lula, défenseur des travailleurs. Ses anciens collègues ne lui en imputent pas la responsabilité. Une refonte complète de la législation syndicale a été tentée entre 2003 et 2005 sous la forme d'une table ronde tripartite qui visait à négocier des améliorations. Si les syndicats, les employeurs et le gouvernement ont réussi à se s'entendre sur un projet d'accord, une majorité du congrès national l'a refusé.
Syndicats en cause
La faute à la droite? Pas vraiment, à en croire les fédérations syndicales. «La structure du droit syndical au Brésil est vraiment archaïque. Elle a été créée sous la dictature et s'est inspirée de ce qui a été fait sous le régime de Mussolini en Italie», explique Artur Henrique, de la CUT. Du coup, de nombreux syndicats, bénéficiant de cette structure, avaient intérêt à maintenir le système existant et ont donc fait pression sur de nombreux députés pour qu'ils rejettent l'accord qui mettait fin à leurs privilèges. Car le paquet ficelé prévoyait l'abolition de deux caractéristiques particulièrement perverses du système: l'impôt syndical obligatoire (tout employés est obligé de verser au syndicat l'équivalent d'une journée de travail par année), et le monopole syndical: il ne peut exister qu'un syndicat par secteur ou branche par ville ou région (les travailleurs n'ont donc pas le libre choix de l'organisation à laquelle ils souhaitent s'affilier). On comprend pourquoi certains syndicats, qui détenaient l'exclusivité de la représentation et du financement, ne souhaitaient pas modifier le système, même s'ils ont fait mine de l'accepter devant la commission tripartite pour faire bonne figure.
Corruption structurelle
Mais la CUT et la CTB ne désespèrent pas d'abolir ces privilèges, qui valent d'ailleurs aux syndicats brésiliens la réputation d'être particulièrement corrompus. «Ce système entraîne une grosse carence en matière de représentativité de certains syndicats et facilite la corruption», estime Artur Henrique.
CK
Dilma Roussef face aux exigences du travail
Le mouvement syndical promet de faire pression sur le gouvernement pour obtenir des réformes importantes
La nouvelle présidente a du pain sur la planche. Du côté des syndicats, on attend d'elle un «approfondissement» de la politique de redistribution menée par le gouvernement antérieur. Dilma Roussef s'y est d'ailleurs engagée en annonçant son objectif d'éradiquer la pauvreté du Brésil d'ici à 2014. Dans quatre ans! Mais comment financer les programmes économiques et sociaux nécessaires? Jusqu'à présent, le gouvernement avait pris le double engagement de ne pas augmenter les impôts et de ne pas creuser le déficit net de l'Etat. Ainsi, pour trouver les moyens de sa politique sociale, il a émis massivement des titres de la dette publique qu'il doit rémunérer au prix fort à de riches privés. Ce qui n'est pas du goût des syndicats, qui préconisent aujourd'hui une réforme fiscale globale pour taxer davantage les fortunes et les revenus des plus aisés et alléger les impôts des travailleurs modestes ainsi que ceux des entreprises qui investissent réellement dans la production et créent des emplois. C'est l'une des revendications prioritaires de la CUT qui a présenté un dossier très complet à ce sujet au nouveau gouvernement.
Secteur informel trop grand
Autre demande urgente: la régularisation du travail informel: «Grâce à la facilitation des procédures d'enregistrement entamée par Lula, la part des emplois qui se trouvent dans l'économie informelle a diminué d'un total de 55% à 45% depuis 2003 à 2010», indique la CUT. Il n'en reste pas moins que près de la moitié des postes de travail du pays échappe à la possibilité d'intervention classique des syndicats!
La semaine de 40 heures
Dossiers brûlants encore: la lutte contre le travail précaire lié à la sous-traitance et aux faux-indépendants, la conquête de la semaine de 40 heures et la protection contre les licenciements abusifs... Aujourd'hui, la durée maximale de la semaine de travail est limitée à 44 heures par la Constitution brésilienne. Cela fait déjà plusieurs années que les syndicats réclament sans succès le passage à 40 heures. Ils reviendront à la charge. Ils exigeront également que le gouvernement ratifie la convention 158 de l'Organisation mondiale du travail (OIT) qui porte sur l'illégalité des licenciements sans justes motifs. Les syndicats souhaitent une protection complète des délégués du personnel contre les licenciements. Pour l'instant, seuls 7 militants par syndicat bénéficient de cette protection (en Suisse 0). La convention 87 de l'OIT sur l'autonomie syndicale devra également être approuvée: cela mettra fin au «monopole syndical», principe en vertu duquel il ne peut exister qu'un seul syndicat sectoriel par ville ou région au Brésil.
Seule la lutte paiera
Dilma Roussef jouira-t-elle d'une marge de manœuvre suffisante pour réaliser ces objectifs ? «Elle ne bénéficie pas de la même popularité et du même charisme que Lula, deux éléments qui l'ont fortement aidé à l'heure de faire passer ses réformes», estime Wagner Gomes de la CTB, pour qui le chemin de la présidente sera plus difficile. A contrario, Artur Henrique, de la CUT, souligne le fort appui des partis à l'élection de Dilma Roussef: «Près de 350 des 513 députés du congrès ont soutenu sa candidature. C'est un signe encourageant. Et la composition du nouveau pouvoir exécutif est très semblable à celle que nous avions sous Lula». Les syndicalistes concordent en revanche sur l'indépendance et la force de caractère de la nouvelle présidente, qui ne sera la marionnette de personne. Ils s'accordent également sur un point crucial: étant donné qu'il s'agit d'un gouvernement de coalition, comprenant pratiquement autant de ministres de centre-droit que de gauche, ses résultats dépendront beaucoup des rapports de force. Autant à l'intérieur des cénacles du pouvoir qu'au sein de la société: «Ce gouvernement aura besoin d'une forte pression de la part du mouvement syndical. Nous devrons jouer un rôle important de mobilisation», conclut Artur Henrique.
CK