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L'auteur retrace l'histoire de la Policlinique de médecine de Genève à la fois à travers ses patrons et leurs patients. Il montre ainsi tant la diversité de cette institution que les fondements de sa longévité : l'association de l'action médico-sociale et de l'enseignement académique.
Esquisse biographique de ses patrons successifs et évocation de quelques cas de malades au cours du temps
1876-2001 : 125 ans ! Durant cette période, la Policlinique de médecine a vécu toute une évolution de la société et de la pratique médicale, que nous allons tenter de relater à travers le récit du parcours de ses huit patrons successifs et l'évocation de quelques cas de malades.
A l'origine, le Service de Policlinique dénommé la Policlinique de l'Université était destiné à dispenser l'enseignement de la médecine ambulatoire, tout en assurant les soins aux malades indigents. Elle ne connaissait pas encore la spécialisation : il n'y avait qu'une seule et unique institution.
Le premier patron en avait été choisi sur des critères plus politiques que scientifiques. François Vulliet, en effet, n'était pas au bénéfice d'une formation médicale très poussée et né le 30 avril 1843 il n'avait que 33 ans l'année de sa nomination ! Fils d'un conseiller d'Etat du canton de Vaud, intelligent, habile, aimable et spirituel mais souvent désinvolte charmeur à l'occasion, il s'était fait beaucoup d'amis à Genève où il avait fait ses études. Et c'est à la politique qu'il allait devoir une ascension académique aussi surprenante que rapide.
Elu député au Grand Conseil à moins de 30 ans, il fait partie à ce titre de la commission qui prépare sous la présidence de Gustave Julliard la loi destinée à créer à Genève une faculté de médecine. Nommé en 1876 à la tête de la Policlinique par ses amis politiques, Vulliet y déploie une activité médicale très modeste et une production scientifique quasi nulle.
Il faut évoquer ici en quelques mots cette époque : nombre d'habitants de la ville de Genève se trouvent alors dans une grande misère sociale et morale, propre à l'urbanisation du XIXe siècle et dont il est difficile de se faire une idée aujourd'hui. Plusieurs quartiers vétustes (la Madeleine, Saint-Gervais) comportent des îlots d'immeubles insalubres, aux taudis humides et sans soleil. Parmi les pathologies qui y règnent de façon endémique, un mal domine, comme dans beaucoup de villes d'Europe : la tuberculose, dont aucune thérapeutique de l'époque pouvait enrayer l'évolution souvent mortelle. Donnons-en un exemple :
I 1878 : Estelle B., une jeune adolescente de 16 ans, souffre d'une tuberculose osseuse, d'un mal de Pott. Tout commence par la découverte d'une tuméfaction inguinale gauche, qui se révèle être un abcès froid. On met alors en route une thérapeutique bien dérisoire : pilules martiales, douches froides «in loco», qui n'empêchent pas l'abcès d'augmenter régulièrement de volume. Quand on se résout à l'inciser après bien des hésitations car on en connaît les complications possibles l'évacuation du pus est suivie d'une cicatrisation très laborieuse. La plaie ne se referme pas, il en sourd un pus extrêmement fétide. Les médecins qui se refusent à perdre tout espoir complètent le traitement par du lait d'ânesse (sic !) et du «Quina» pour fortifier les défenses. Mais rien ne peut désormais enrayer l'évolution vers une effroyable cachexie, qui se termine par le décès de la jeune Estelle, à la veille de sa 20e année.
Revenons à la carrière du Pr Vulliet. Nous avons déjà dit sa bien modeste activité à la Policlinique, qui contrastait avec celle qu'il déployait dans sa pratique privée. Si l'on ajoute encore qu'il était très souvent absent de son service, on peut comprendre les raisons qui amènent en 1889 le Conseil d'Etat à supprimer la chaire de Vulliet et à rattacher la Policlinique au service de médecine interne de l'Hôpital cantonal, dirigé par le Pr Revilliod.
François Vulliet, ulcéré qui n'avait pas sa langue dans sa poche ameute alors tous ses amis politiques ! Le Conseil d'Etat, voulant éviter de voir la situation s'envenimer, crée alors pour lui une chaire de «Policlinique de gynécologie», son domaine de prédilection. Conservant ainsi le titre de professeur auquel il tenait, François Vulliet se calme et poursuit une carrière de gynécologue, très apprécié de sa clientèle.
Il allait disparaître prématurément. En 1896, préparant un important congrès de gynécologie et d'obstétrique dont il était le président du comité d'organisation, fatigué et surmené, il part se reposer en Corse. Sur le chemin du retour, il décède subitement à Menton, âgé de 53 ans, le 1er mars 1896. Telle fut la carrière de François Vulliet, premier professeur de Policlinique. Il avait passé, splendide, aimable et désinvolte, pareil à un brillant météore dans le firmament médical genevois.
En 1889, Léon Revilliod, professeur de clinique médicale, reçoit le mandat de superviser la Policlinique, dont on avait retiré la charge à François Vulliet. Léon Revilliod, né le 18 septembre 1835, avait fait toutes ses études médicales à la Faculté de Paris, complétées par l'Internat des Hôpitaux. De retour à Genève, il avait dirigé le service de médecine de notre Hôpital cantonal, avant d'être nommé à la création de la Faculté en 1876 le premier professeur de clinique médicale. Personnalité faite d'équilibre, de modestie et de bienveillance, Léon Revilliod dirige d'une main ferme son service hospitalier, s'entourant pour assurer le service de la Policlinique de l'aide de deux adjoints, Emile Thomas (1860-1942) et Henri Audeoud (1864-1953). Parmi les nombreuses activités de ces deux hommes, on retiendra simplement du premier qu'il fut un érudit, passionné par l'histoire de la médecine genevoise, alors que le second se rendit célèbre par la lutte qu'il mena contre la diphtérie, réussissant à en rendre à Genève la vaccination obligatoire, ce qui entraîna une éloquente régression de la morbidité et de la mortalité.
A la fin du siècle, on transforme l'organisation du service de Policlinique qui redevient autonome et on l'installe, pour de nombreuses années, dans un bâtiment spécialement aménagé à l'avenue du Mail. Après cette restructuration, la Policlinique ne traitant que les patients de la ville, les Drs Thomas et Audeoud restent encore en fonction jusqu'en 1926, avec le titre de médecins-adjoints, pour assurer les soins aux malades de la périphérie.
En 1899, le Pr Revilliod, qui n'est âgé que de 64 ans, démissionne de ses fonctions, remettant à son successeur, le Pr Louis Bard, la chaire de clinique médicale qu'il avait occupée durant vingt-cinq ans. Il vécut jusqu'en 1918, se consacrant dès lors à sa clientèle et à sa famille. Quant à la Policlinique, c'est le Pr Albert Mayor qui allait en prendre la direction jusqu'en 1917.
Lorsqu'il est nommé, en 1899, à la tête de la Policlinique, Albert Mayor occupe depuis deux ans la chaire de thérapeutique et de matière médicale. Enseignant déjà la pharmacodynamie, il allait pouvoir ajouter à son enseignement théorique des leçons de thérapeutique appliquée, enrichies des observations cliniques que lui permettaient désormais les soins aux malades de la Policlinique. Donnons ici l'exemple d'une maladie très répandue à l'époque, la syphilis :
I 1903 : Firmin V., un domestique de 32 ans, est syphilitique depuis quelques années déjà. Il consulte la Policlinique au stade secondaire de son affection : éruption généralisée et polyadénopathies. Il reçoit tout d'abord un traitement de proto-iodure de mercure, puis des injections d'«huile grise», thérapeutique complétée par une cure d'iodure de potassium. La maladie progresse, inexorablement. Arrivé à la période tertiaire de la maladie, Firmin V. présente à la face une nodosité dermique de la taille d'une noix, que l'on qualifie de «tubercule syphilitique». Il reçoit alors une thérapeutique «combinée» : liqueur de Van Swieten, injections d'huile bi-iodurée et de calomel, sans résultat visible. Insidieusement, la maladie progresse et douze ans plus tard il présente tous les stigmates d'une syphilis nerveuse : euphorie, logorrhée, délire mégalomaniaque, tableau complet de ce que l'on appelle alors la «paralysie générale». Il décède, à 47 ans, à la Clinique psychiatrique de Bel-Air.
Albert Mayor, né le 13 juillet 1853, est âgé de 46 ans lorsqu'il prend en charge la Policlinique. Il avait effectué toute sa formation médicale à Paris, où il était promis à une belle carrière scientifique. Mais il va rentrer à Genève pour des raisons familiales et il envisage une carrière de praticien, lorsque divers événements l'amènent à occuper la chaire de thérapeutique, ce qui allait le conduire, deux ans plus tard et après quelques avatars à diriger les destinées de la Policlinique. Il n'abandonne pas pour autant ses recherches en pharmacologie et malgré de modestes moyens et un laboratoire minuscule il étudie de façon systématique toute une série de substances, dont en particulier la codéine, la dionine et l'héroïne. Mais ses recherches sont surtout consacrées à la di-éthyl-nicotylamide, qui fut commercialisée et allait devenir célèbre durant des décennies sous le nom de Coramine® !
Personnalité très attachante, faite de simplicité, de distinction et d'humour, Albert Mayor fut un patron aimé et admiré durant toute sa carrière.
En 1917, il donne sa démission de directeur de la Policlinique de médecine, car il vient d'être nommé à la tête du Second service de médecine de l'Hôpital cantonal, un poste qu'il conservera jusqu'à sa retraite.
Celle-ci ne fut pas très heureuse : sérieusement atteint dans sa santé, son état s'altère progressivement et devenu presque invalide il s'éteint doucement, en 1931, âgé de 78 ans.
Lorsqu'en 1917, le Pr Albert Mayor quitte la direction de la Policlinique, c'est le Dr Gustave Humbert, privat-docent depuis 1905, que la Faculté choisit pour lui succéder. En 1923, lors de la retraite définitive de Mayor, il est également nommé à la tête du Second service de médecine, tout en conservant ses fonctions de directeur de la Policlinique.
Gustave Humbert, né le 25 novembre 1875, était le fils d'un propriétaire-vigneron de La Béroche, dans le canton de Neuchâtel. Orphelin de bonne heure son père était décédé jeune d'une pneumonie il est élevé par sa mère qui exploite seule le train de ferme et les vignes familiales. Après ses premières années scolaires à Neuchâtel, il se rend à Genève, faire ses études de médecine qu'il termine en 1900. Son doctorat obtenu en 1903, il effectue des stages à Lyon et à Paris et, en 1905, est nommé chargé du cours de pathologie interne et d'auscultation à notre Faculté. Ce brillant début dans la carrière médicale le désigne tout naturellement à la succession d'Albert Mayor et c'est ainsi qu'il est nommé, en 1917, professeur ordinaire de Policlinique médicale. Il allait alors pouvoir donner toute la mesure de ses talents de médecin, de chercheur et d'enseignant. Chercheur, il poursuit des travaux scientifiques consacrés surtout aux examens de laboratoire, un domaine nouveau à l'époque, qu'il explore avec passion. Enseignant, il donne des leçons de policlinique très appréciées des étudiants pour leurs qualités didactiques : il apportait à ses cours une ardeur et un enthousiasme communicatifs, servis par une élocution éblouissante.
Très actif dans de nombreux domaines, Gustave Humbert avait aussi fait partie de la Société des Belles-Lettres et d'une Loge de francs-maçons. Cette vie si riche et si intensément vécue allait malheureusement être brutalement écourtée. En 1929 alors qu'il n'est âgé que de 54 ans il est victime d'une crise cardiaque, au terme d'une période d'intense surmenage, et il décède brusquement, dans la soirée du 8 février 1929. Mort en fonction, ses obsèques allaient revêtir une solennité toute particulière. Sous la neige qui tombait, une foule recueillie et émue suivit le convoi mortuaire, de son domicile rue de l'Université jusqu'au cimetière de Plainpalais où il fut inhumé, en face du monumental tombeau de Georges Favon.
Après la mort subite du Pr Humbert, la suppléance à la tête de la Policlinique fut assurée, au pied levé et pendant quelques semaines, par le Dr Nicolas Betchov (1890-1956) mais, le 3 mai 1929 déjà, c'est le Dr Georges Bickel qui est nommé professeur extraordinaire de Policlinique médicale, tout en étant également chargé comme son prédécesseur de l'enseignement de la médecine propédeutique et de la direction du Second service de médecine.
Georges Bickel était né le 15 mars 1895 à la Chaux-de-Fonds. Il effectue toutes ses études de médecine à Genève, qu'il termine en 1919 par le diplôme fédéral et un doctorat en médecine, obtenu la même année ! Après un an passé en anatomopathologie à Saint-Gall, il entre en 1920 à la Clinique médicale de notre Hôpital cantonal, où le Pr Maurice Roch vient de succéder au Pr Bard. Très vite, les exceptionnelles qualités de Georges Bickel, jointes à une capacité de travail hors du commun, le font remarquer par le Pr Roch qui, dès octobre 1921, en fait son chef de clinique. La suite de son ascension est aussi rapide que sa brève carrière d'interne. Chargé du cours d'auscultation en 1921, il est privat-docent en 1924 et ouvre, en 1925, son cabinet en ville. Ses brillantes qualités, jointes au sérieux et à la minutie de ses examens cliniques, ainsi que le succès de ses prescriptions thérapeutiques lui assurent vite une importante clientèle et un renom exceptionnel. Il n'est donc pas étonnant qu'on pense à lui pour la succession du Pr Humbert. Bickel, à 34 ans, va alors mener de front la direction de la Policlinique médicale et du Second service de médecine, tout en assumant la tâche de l'enseignement de médecine propédeutique et en traitant sa clientèle à son cabinet privé. Travailleur acharné, il voue tout son temps à sa vocation et ce n'est pas sans raison qu'on a parlé, à son propos, d'«apostolat médical».
En 1932, il devient professeur ordinaire, restant encore à la tête du Second service de médecine jusqu'en 1953, date à laquelle il succède à son maître Maurice Roch comme patron du Premier service, tout en assumant toujours la direction de la Policlinique. Cette époque, entre 1929 et 1946, est une époque difficile : c'est une période charnière et de transition. C'est aussi le moment où survient une profonde crise économique, suivie de la Seconde Guerre mondiale, deux circonstances qui vont entraîner de très grands changements. Au plan social tout d'abord, la population de pauvres miséreux qui formait auparavant la majorité de la clientèle de la Policlinique voit sa composition se modifier : durement touchés par la crise, de nombreux chômeurs ouvriers et petits artisans sans économies ni caisse-maladie en deviennent également les patients obligés. Au plan médical, ensuite. Si la pathologie est toujours aussi variée, la thérapeutique, elle, est encore bien pauvre et bien peu performante. Parmi les grands fléaux de l'époque, l'alcoolisme fait des ravages, tout particulièrement chez les ouvriers au chômage. Donnons-en un exemple :
I 1932 : Oscar L. est un peintre en bâtiment de 54 ans, au chômage, alcoolique déjà cirrhotique. On lui ordonne un régime végétarien et sans alcool... qu'il ne suit pas ! Son ascite, déjà importante, est traitée par du calomel (sic !) «à petites doses», par de la «crème de tartre» et du sulfate de magnésie... L'ascite augmentant, on doit la ponctionner. Elle se reforme de plus en plus. La mort survient par hématémèse.
La tâche du Pr Bickel, à la tête de deux services importants, était très lourde. Aussi, en 1943 déjà, il demande à se faire remplacer temporairement à la tête de la Policlinique, puis il sollicite un congé de longue durée avant de demander, en 1946, à être définitivement déchargé de sa direction, ne conservant que celle du Second service de médecine (qu'on appelle alors «Clinique thérapeutique»), puis, dès 1953, celle du Premier service, dénommé, lui, «Clinique médicale». Après sa retraite, prise en 1965, il se consacre, jusqu'à un âge avancé, à sa clientèle privée. Il décède en 1982.
En 1946, à la démission du Pr Bickel, c'est le Dr Eric Martin, privat-docent puis chargé de cours de médecine interne qui est nommé à la tête de la Policlinique de médecine, avec le titre de professeur extraordinaire. Né le 13 août 1900, il avait 46 ans. Ses études médicales terminées, il les avait complétées par des stages en anatomopathologie, puis par de fructueux séjours à Paris et à Vienne, tout en parachevant sa formation à la Clinique médicale du Pr Maurice Roch.
A sa nomination, Eric Martin héritait des anciens locaux, devenus bien vétustes, de l'avenue du Mail. Mais tous les plans du nouveau bâtiment prévu à côté de l'Hôpital cantonal étaient déjà terminés, de sorte que le nouvel édifice put être inauguré dès novembre 1953.
A la tête de cet outil de travail tout neuf, Eric Martin nommé entre temps professeur ordinaire allait pouvoir donner le meilleur de lui-même. Dès l'année 1954, c'est le début d'une nouvelle ère pour la Policlinique, qui va vivre une exceptionnelle expansion sous la direction du Pr Martin. Organisateur-né, il va ainsi entre autres structurer tout un ensemble de consultations spécialisées, dont les deux plus importantes seront consacrées au diabète et à la rhumatologie, ses deux domaines de prédilection.
Par ailleurs, dans les années 1950-1960, un phénomène démographique tout nouveau apparaît, conséquence de l'élévation du niveau de vie et des progrès de la médecine : la population vieillit et l'âge moyen des patients augmente régulièrement. Il en résulte une clientèle maintenant constituée de «petits vieux», modestes retraités, veuves âgées, tous très démunis de moyens financiers. Il y prédomine une polypathologie gériatrique complexe, où diabète, maladies cardiovasculaires et affections rhumatologiques dégénératives s'entrecroisent. Souvent charmants et sympathiques, gentiment «rétro», ces patients étaient toujours dignes dans leur pauvreté. Certains d'entre eux avaient eu d'ailleurs, dans le passé, leurs heures de gloire : tel cet aviateur qui avant la Première Guerre s'était posé sur la plaine de Plainpalais, ou encore cet ex-ministre d'une république éphémère, d'anciens champions sportifs locaux, quelques artistes peintres de notoriété très variable ainsi que plusieurs anciennes vedettes de café-concert, autrefois célèbres ! Un exemple plus banal, parmi d'autres :
I 1957 : Jules D., Français, ancien militaire de carrière d'origine corse, est âgé de 82 ans. Adjudant-chef à la retraite, il est venu s'installer à Genève, d'où sa femme est originaire. Petit insuffisant cardiaque, bronchitique chronique et emphysémateux, polyarthrosique, il est de surcroît hypocondriaque et légèrement artérioscléreux. Parfaitement représentatif de la population soignée à l'époque à la Policlinique, il manifeste aussi parfois des traits de caractère rigides stigmates discrets d'une sénilité débutante qui ne facilitent pas les contacts avec le personnel médical... surtout lorsqu'il exige la prescription de nombreux médicaments gratuits, pour «renouveler son stock», au nom de la Convention franco-suisse !
C'est ici le lieu de préciser qu'à cette époque, la thérapeutique s'était enrichie de très nombreux médicaments, toujours plus efficaces. On en use et, parfois, on en abuse. La polypharmacie et ses exagérations ne sont pas loin, car la délivrance gratuite des médicaments aux indigents devenus des «économiquement faibles» a aussi son revers.
Il faut encore souligner la mise en place à la Policlinique, sous le règne d'Eric Martin, d'un véritable service social, qui n'existait pas de façon structurée avant lui. Enfin, nous ne terminerons pas cette évocation sans dire l'importante activité d'enseignant du Pr Martin : orateur prestigieux, il captivait ses auditoires par des cours brillants, très suivis par les étudiants et les assistants.
Atteint par la limite d'âge réglementaire, Eric Martin quitte à 70 ans la direction de la Policlinique médicale, en pleine possession de ses forces physiques et intellectuelles. Il allait avoir une retraite bien remplie : à 73 ans, on lui demande d'assumer la présidence du Comité international de la Croix-Rouge(CICR) qu'il allait diriger pendant trois ans, en y préparant une profonde réorganisation. Après une carrière exceptionnelle et un rayonnement immense, arrivé à l'âge de 80 ans, ayant réalisé de grandes choses, une brève maladie l'emporte le 6 janvier 1980.
A la retraite du Pr Martin, c'est le Dr Jean Fabre, professeur extraordinaire de sémiologie et de médecine propédeutique depuis deux ans, qui est choisi pour conduire désormais les destinées de la Policlinique. Sous sa direction, elle allait bel et bien prendre un nouveau virage : la science médicale avait énormément progressé durant les dernières décennies et de nombreux domaines devaient être mis à jour, à commencer par l'enseignement aux étudiants. Jean Fabre va réaliser cette gageure de tout renouveler, sans toucher aux structures de base qui avaient fait leurs preuves. C'est ainsi que la Policlinique allait tout à la fois en être rajeunie et développée. Les locaux sont démultipliés, les consultations spécialisées structurées en équipes permanentes, le style des présentations de malades et des colloques renouvelé, de nouveaux types d'approche thérapeutique introduits : pour l'amélioration des relations médecin-malade, pour le traitement des affections chroniques ou, encore, pour l'étude des maladies psychosomatiques. De nombreux changements, donc, mais effectués en douceur et dans une continuité de bon aloi.
Jean Fabre était né le 1er octobre 1920. Sa maturité obtenue, il effectue à Genève ses études médicales qu'il termine en 1945. Après un an d'internat au Second service de médecine (la «Clinique thérapeutique»), alors dirigé par le Pr Georges Bickel, il effectue un séjour d'études à Paris, où il fréquente les services des Prs Pasteur Vallery-Radot (Hôpital Broussais) et Lenègre (Hôpital Lariboisière puis Hôpital Boucicaut). Rentré à Genève, il est successivement assistant, chef de clinique puis médecin-adjoint à la Clinique thérapeutique, dirigée par le Pr Bickel d'abord, puis par le Pr René Mach, avec lequel il va réaliser plusieurs travaux scientifiques d'importance.
En 1955, Jean Fabre part pour six mois aux Etats-Unis, où il travaille au Massachusetts General Hospital de Boston, puis au Peter Bent Brigham Hospital, avant de rentrer à Genève. Il ouvre alors son cabinet de médecine interne, où une activité débordante de praticien l'attend. Mais, malgré cette intense activité en ville, il ne perd par le contact avec l'hôpital et l'enseignement. Il devient un précieux collaborateur du Pr Mach, dont il anime les premiers colloques du mardi, collaborant aussi aux cours propédeutiques du Pr J.-J. Mozer, avant d'être nommé chargé du cours d'Introduction à la médecine et Conseiller aux études de la Faculté de médecine.
Se dirigeant ainsi tout naturellement vers une carrière académique, Jean Fabre effectue alors un second séjour aux Etats-Unis, en 1966-1967, où il s'intéresse particulièrement aux nouvelles méthodes d'enseignement médical. Au terme d'un impressionnant périple, il rédige un rapport détaillé qui représentera une importante contribution à la réorganisation des études médicales à Genève. En octobre 1968, il est nommé professeur extraordinaire de sémiologie et de médecine propédeutique et, le 17 avril 1969, il donne une brillante leçon inaugurale, intitulée «Les signes et le médecin aujourd'hui».
L'activité scientifique du Pr Fabre se focalisera surtout sur les problèmes cardiologiques, rénaux, et endocrinologiques. A la tête de la Policlinique, il allait par ailleurs être confronté à d'importantes modifications sociologiques : la clientèle des «petits vieux» de l'ère du Pr Martin, que nous avons évoquée précédemment, va se modifier progressivement. De nouvelles catégories de malades leur font place, allant des jeunes marginaux en rupture de cadre de vie jusqu'aux réfugiés de tous horizons, «nouveaux pauvres» et exclus de la société d'aujourd'hui. Ce phénomène qui ira en s'accentuant pour atteindre son apogée à l'époque de son successeur le Pr H. Stalder va simultanément amener de nouvelles pathologies chez les malades suivis par la Policlinique. Donnons-en ici un seul exemple :
I 1981 : Un couple de Zaïrois est pris en charge pour une symptomatologie inhabituelle et très surprenante, caractérisée par des infections récidivantes à germes exceptionnels. Il s'agit d'un des premiers cas observés à Genève de ce qu'on commence à désigner du nom de «syndrome de déficit immunitaire acquis» (sida), diagnostic corroboré par les investigations de laboratoire. Malgré les traitements les plus sophistiqués, les deux conjoints vont décéder, à quelques semaines d'intervalle, dans un tableau de septicémie gravissime.
Après sa retraite, le Pr Jean Fabre ne reste pas inactif. L'Académie suisse des sciences médicales fait appel à lui pour diverses recherches en particulier dans le domaine des aspects économiques et relationnels de la médecine et la Commission d'éthique du Département de médecine qu'il préside depuis deux ans le met également à contribution. Et, en 1986-1987, il est sollicité pour assumer la direction médicale de l'Hôpital de gériatrie à la suite du décès subit du Pr Jean-Pierre Junod.
Le mardi 26 septembre 2000, en lieu et place du colloque habituel, une émouvante et sympathique cérémonie est organisée à l'Amphithéâtre Marcel Jenny de l'Hôpital cantonal pour fêter les 80 ans du Pr Fabre. Nombre d'anciens collaborateurs et élèves s'y trouvent réunis, dans une atmosphère de respectueuse et chaleureuse amitié, pour témoigner à leur ancien patron leur reconnaissance de ce qu'il leur avait apporté et de ce qu'il avait réalisé, dans toute sa carrière, pour la Policlinique de médecine et pour Genève.
Nommé à la tête de la Policlinique en 1986 à la retraite du Pr Fabre Hans Stalder devra faire face à des problèmes sociologiques majeurs qui vont profondément modifier l'établissement, expérience très particulière pour le scientifique qu'il était, et qu'il assumera pleinement, sa formation ne l'y ayant pourtant guère préparé.
Né le 26 février 1941 à Bâle, dont il est originaire, Hans Stalder y effectue toutes ses études, qu'il termine par le diplôme fédéral et un doctorat en médecine en 1965. Quittant Bâle, il est alors assistant à l'hôpital de la Chaux-de-Fonds et assistant, puis chef de clinique adjoint à la Clinique médicale de l'Hôpital cantonal de Genève en 1968. Il se rend ensuite aux Etats-Unis, où il devient en 1971 «Fellow in Infectious Diseases» au Children's Hospital Medical Center de l'Université Harvard de Boston.
De retour à Genève, il est nommé chef de travaux à la Division des maladies infectieuses de notre hôpital, puis, en 1978, médecin-chef du Service de médecine de l'Hôpital cantonal de Liestal. Il avait été successivement privat-docent de l'Université de Genève en 1977, puis de l'Université de Bâle en 1978, avant d'y être nommé professeur extraordinaire. Ensuite, à Genève, en 1986, il est simultanément nommé directeur de la Policlinique de médecine et professeur ordinaire à la Faculté.
Dès les années 90, la Policlinique allait vivre de grands bouleversements. D'abord, une crise économique s'abat sur Genève où la précarité professionnelle, qu'on croyait disparue, refait surface. De surcroît, de nombreuses vicissitudes politiques, dans le monde entier, entraînent des guerres cruelles, avec leurs cortèges de souffrances. En Yougoslavie comme en Afrique, des centaines de familles déracinées fuient leur patrie, amenant en Suisse et à Genève un déferlement de réfugiés aux problèmes très spécifiques. Ceci non pas tant comme on pourrait le penser du fait de maladies importées mal connues chez nous, qu'en raison des problèmes complexes présentés par ces requérants d'asile de tous horizons : difficultés de communications transculturelles provoquées par la barrière des langues, survenue de problèmes psychologiques graves, de difficultés d'adaptation, toutes conséquences de traumatismes dus à la guerre et de stress post-traumatique. Donnons-en ici un exemple :
I 1999 : Jadranka Z., est une femme de 54 ans, originaire des Balkans, qui arrive à Genève en 1998. Elle est adressée à la Policlinique par une infirmière de la Croix-Rouge en raison de la découverte d'une hypertension artérielle avec dyspnée d'effort. Dès la première consultation réalisée avec l'aide d'une interprète on met en évidence un état d'angoisse majeur, accompagné de céphalées et de troubles du sommeil. L'examen clinique révèle une obésité, une hypertension artérielle à 160/100 mmHg et une importante coxarthrose droite, séquelle d'une fracture de hanche dans l'enfance. On note aussi une hypercholestérolémie. Le traitement classique administré est difficile à suivre. Il a peu d'effet sur les céphalées et sur les douleurs de la hanche. Les valeurs de la cholestérolémie et de la tension artérielle restent anormales. On se voit alors amené à reprendre de façon très approfondie l'anamnèse, qui va révéler de nombreux détails importants en relation avec une situation existentielle grave : la patiente, orpheline de père, a été élevée par sa mère. En 1992, son village est incendié. Elle s'enfuit, avec son mari et ses quatre enfants, pour se réfugier dans un village voisin qui, à son tour, est détruit. En 1993, nouvelle fuite, nouvel exode, qui l'amène à Srebrenica, alors assiégée. A la chute de la ville, la famille est dispersée. La situation devient tragique : le mari est enlevé et probablement égorgé comme les autres hommes ; elle-même, brutalisée par les soldats, est témoin d'atrocités commises contre tous les fugitifs. Par la suite, ses filles ayant pu trouver refuge en Suisse, elle va tout faire pour les rejoindre. Mais, arrivée à Genève, l'asile lui est refusé, ainsi qu'à ses deux fils, qui ont été placés, eux, dans deux cantons séparés en Suisse orientale.
On conçoit bien que, dans une situation psychique extrêmement perturbée par de tels événements, elle remâche sans cesse son passé, totalement désespérée par une situation qu'elle considère comme sans issue. On pose le diagnostic d'un état dépressif profond, associé à des troubles de stress post-traumatique. Une prise en charge avec un soutien psychosocial plus complet est alors organisée. Peu à peu, elle arrive à s'exprimer, à verbaliser mais avec encore beaucoup de réticence sa situation d'isolement et d'abandon, puis à aborder plus en détail ses problèmes personnels. Bien encadrée, elle reçoit régulièrement la visite d'infirmières du Centre Santé Migrants et elle suit un cours de cuisine en groupe avec d'autres réfugiées de Bosnie, sous la direction d'une diététicienne. Les valeurs de sa pression artérielle et de la cholestérolémie se normalisent, son angoisse s'estompe peu à peu.
On le voit, de telles situations, particulièrement dramatiques, sont chez nous totalement nouvelles. Elles allaient conduire à imaginer des solutions inédites. Le Pr Stalder reprenant donc à la base toute l'infrastructure et toute l'organisation de la maison va en réaménager de fond en comble le fonctionnement. De nouvelles unités et consultations sont mises sur pied : Unité de médecine des voyages et des migrations (ancienne «Unité de médecine communautaire»), Consultation interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence, Unité mobile de soins communautaires. Simultanément, les anciennes et classiques consultations spécialisées (cardiologie, rhumatologie, diabète, etc.) sont rattachées au Département de médecine interne, alors que la Policlinique de médecine devient la clé de voûte du tout nouveau Département de médecine communautaire auquel elle est maintenant intégrée.
Cette évolution amène en fait à un retour vers une médecine de base, une médecine de premier recours (médecine générale, médecine de famille) pour laquelle la Policlinique semble particulièrement indiquée. Ceci s'intègre d'ailleurs parfaitement dans le cadre de la réforme des études médicales, qui a débutée en 1996 et où Genève a fait à nouveau uvre de pionnier. Actuellement, l'enseignement de la médecine de premier recours est activement impliqué dans l'apprentissage des dimensions communautaires. C'est ainsi que médecine sociale et préventive, épidémiologie clinique et systèmes de santé uvrent maintenant de concert avec les «medical humanities», qui associent en synergie droit et médecine, éthique et histoire de la médecine. Ainsi modifiée, l'organisation de la Policlinique lui permet, dans le contexte actuel, d'assumer sans faillir ses nouvelles tâches et elle y a trouvé un nouveau souffle. Aujourd'hui comme hier, elle est à même de répondre aux nécessités du temps. C'est le plus bel hommage qu'on puisse rendre à la vénérable institution au terme de cette brève rétrospective historique.
Dans les années prochaines, le Pr Stalder va devoir parachever son uvre de reconversion. Que deviendra, alors, la Policlinique ? Il est certainement hasardeux de se risquer à le prédire. Cela sortirait d'ailleurs du cadre de cette évocation, par laquelle nous avons simplement essayé d'évoquer les multiples aspects de cent vingt-cinq ans d'activité.