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L'événement que l'historien Pierre Laborie (1936-2017) nous aide à penser est celui, majeur, de Vichy, de l'Occupation et de la Résistance,
tel que les Français l'ont vécu au jour le jour, sans savoir ce que seraient les lendemains. Pour ce faire, il convient de se débarrasser au préalable d'innombrables idées fausses induites par les usages politiques et mémoriels de cette période et qui, à force d'être répétées, ont pris valeur d'évidences.
Les mots de Pierre Laborie, forgés pour étudier l'opinion publique et les comportements des années 1930 et 1940, appartiennent désormais au langage commun des historiens : ambivalence, mental-émotionnel collectif, penser-double, non-consentement. Ils aident à retrouver les clés, les gestes, les paroles, les masques, les silences, les non-dits, l'implicite des expériences du temps perdu et dispersé des années "troubles".
"Il y a des mots qui font vivre', écrivait Paul Éluard. Tel est bien le cas de ceux de Pierre Laborie, convaincu que 'l'Histoire s'efforce, au-delà de la fragilité des émotions, de tisser quelques-uns des fils qui transmettent l'expérience pour que l'héritage serve à un dialogue de raison, qui font des fidélités maintenues une volonté de dépassement du néant".
L'analyse des comportements collectifs en France entre 1940 et 1944 pose des problèmes de méthode et d'interprétation. Leur exposition a fait l'objet d'un premier ouvrage paru en 2015 aux Presses universitaires de Rennes, sous la direction de Pierre Laborie et François Marcot. Ces problèmes se posent de façon encore plus aiguë à propos des représentations de ces comportements depuis la fin de la guerre. C'est l'objet du présent livre. Il analyse de façon critique les reconstructions mémorielles qui tiennent lieu de grilles de lecture des comportements des Français sous l'occupation allemande. Sa première partie aborde de front les représentations dominantes et revisite celles des principaux producteurs de mémoire - de Gaulle, le parti communiste - souvent présentés comme les responsables du mythe du « peuple résistant ». Elle réexamine les représentations d'acteurs collectifs spécifiques aux années noires : l'occupant lui-même, les femmes résistantes, les déportés. Elle décentre enfin notre regard en s'attachant aux mémoires régionales, négligées bien que toujours prégnantes, et par une comparaison avec la Belgique voisine. La deuxième partie explore la manière dont les savoirs sur les comportements collectifs sont transmis par les historiens eux-mêmes, ainsi que par les programmes et les manuels en usage dans l'Éducation nationale. Elle souligne combien cette transmission est souvent marquée par des simplifications et des idées reçues. Dans la même perspective, elle rend compte de vecteurs culturels jusqu'à présent peu pris en compte : les souvenirs des résistants, ceux des épurés, et les romans des années d'après-guerre.