Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07252.jsonl.gz/217

Comme l'autre lauréat Paul Romer, William Nordhaus a commencé par s'intéresser à la croissance économique, pas pour la remettre en question, mais pour argumenter que la croissance mesurée par le PIB ne garantit pas l'augmentation du bien-être (1973, avec James Tobin). Il est un peu le père de la "comptabilité nationale verte", cette comptabilité nationale qui prend en compte la dégradation de l'environnement et l'épuisement des ressources.
En 1975, Nordhaus publie "Pouvons-nous contrôler le CO2?", et en 1977, "Stratégies pour contrôler le CO2" (mes traductions), des papiers riches en innovations, avec lesquels il a planté des jalons utilisés encore aujourd'hui et qui méritent ainsi le titre de berceau de l'économie des changements climatiques:
- Ce sont les premières publications qui formulent la limite pour le réchauffement à +2°, limite au-delà de laquelle cela devient dangereux parce que ce serait une température qu'on n'a pas connue depuis 100'000 ans
- Ce sont les premières publications qui simulent un doublement de la concentration de CO2 (à partir de 330 ppm à son époque; NB: env. 405 ppm aujourd'hui); ce doublement de la concentration est resté longtemps le standard pour les simulations de réchauffement
- Ce sont les premières publications utilisant un modèle d'évaluation intégrée – un modèle qui ferme la boucle activité économique – émissions de CO2 – augmentation de la concentration de CO2 – réchauffement – impacts sur les activités économiques, par exemple les rendements agricoles. Le modèle est simple: 12 équations!
- Ces papiers jettent les bases pour l'approche coûts-avantages de la politique climatique: jusqu'au faut-il réduire les émissions de CO2 en comparant ce que cela coûte en croissance économique avec les dommages que cela permet d'éviter?
C'est peut-être ce dernier aspect qui est le plus controversé: peut-on vraiment mettre en balance des pertes de revenus, de profits et d'emploi d'un côté (les coûts de la mitigation) avec des pertes de vies humaines, des migrations massives, l'effondrement de la biodiversité, la disparition des coraux (les coûts des changements climatiques)?
Nordhaus conclut de ses simulations qu'il faut réduire les émissions de CO2, mais dans une proportion relativement modeste. Il propose d'y arriver avec une taxe CO2 harmonisée au niveau mondial. Pour ne pas dépasser le plafond des 2°, il faut, selon ses simulations, une taxe de $72/tC ($20/tCO2) en 2015 qui augmente de quelques 3% par an, en supposant que tous les pays participent (Nordhaus 2008).
William Nordhaus a reçu son "prix Nobel" le même jour que le GIEC publiait son rapport "1.5°". Pourtant, ce rapport devrait profondément déplaire à Nordhaus. Pas tellement parce qu'il a abandonné "son" plafond de 2° de réchauffement, le trouvant trop dangereux. Plutôt parce que les travaux résumés par le GIEC rejettent l'approche coûts-avantages de Nordhaus pour fixer un objectif de réduction. Les coûts de la réduction des émissions ne sont même pas estimés. C'est un impératif moral qui dicte la politique climatique et non les calculs du niveau optimal de réduction. Les simulations publiées par Nordhaus depuis 1975 n'ont jamais conduit au fléchissement, même modeste, des émissions qu'il a préconisé. Il faut espérer et œuvrer pour que le nouvel appel bien plus pressant de la communauté scientifique ait plus de retentissement.