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récompense ordinaire de ceux qui ont été utiles aux autres, l'attendaient l'injustice, l'ingratitude, l'envie, l'intolérance et la persécution.
PIERRE 1er, SURNOMMÉ LE GRAND ).
Devenu maître absolu de l'empire, Pierre ne songea plus qu'à exécuter ses plans de réforme (**). Déjà il avait jeté les bases de son organisation militaire, le hasard porta son attention sur la marine. Il faisait la visite d'un magasin, lorsqu'il · aperçut une chaloupe anglaise parmi des effets abandonnés. Ne connaissant pas même l'usage des voiles qu'il y voit attachées, il se le fait expliquer, et veut que ce vieux bâtiment rétabli puisse naviguer en sa présence. On va chercher un pilote
(*) Etiam in minimis Magnus.
Plin. (**) Tous les efforts des prédécesseurs de Pierre le Grand, pour civiliser la Russie, n'avaient servi, jusqu'à ce moment, qu'à faire connaître que ce désir était inné dans la famille des Romanows. L'entreprise était difficile et même dangereuse : il n'est pas donné à tout le monde de détruire impunément les usages les plus antiques, ni les préjugés les plus enracinés, que maintient la plus superstitieuse ignorance. Cet obstacle devait être insurmontable pour un esprit ordinaire; il fallait le génie vaste et transcendant de Pierre ret, pour ne pas succombe.
Mém. sur la Russie.
hollandais, appelé autrefois en Russie par Alexis, et qui vivait dans la misère et dans l'oubli. Par lui la chaloupe est radoubée, surmontée de voiles et de mâts, et elle flotte aux yeux du Czar étonné. Ce prince voulut y monter lui-même, et fut bientôt en état de la diriger.
Las de la conduire sur une rivière étroite, il la fit transporter sur un lac; puis il donna l'ordre de construire un navire, et enfin deux frégates. Il fit ensuite le voyage d'Archangel, et navigua sur la mer Blanche, avec un convoi de bâtimens anglais. Toutes ses pensées étaient alors tournées vers la marine; il ne voyait de gloire et de prospérité pour la Russie, que dans la navigation et le commerce. Déjà son impatiente imagination créait des flottes et des escadres; il n'avait pas encore un vaisseau de ligne, et il avait nommé Lefort son amiral.
Tout entier à ses projets, Pierre fait construire sur le Voronetz une flotte destinée à la mer Noire, et, désirant savoir ce dont elle était capable, voulant aussi essayer les troupes de terre, qu'il venait de créer, il déclare la guerre aux Turcs. Ses vaisseaux, toutefois pesans, et d'une construction vicieuse, ne peuvent suivre son armée, ni concourir au siége d’Azof. Cette place résiste long-temps, et le Czar est contraint de se retirer,
après avoir vu son armée diminuée de trente mille hommes (*).
Quelque grande que soit cette perte, Pierre n'est pas homme à se laisser décourager par un contre-temps; il fait venir des canonniers et des matelots d'Allemagne et de Hollande, et équipe une flotte plus nombreuse, dans laquelle se font remarquer deux vaisseaux de guerre dont il commande lui-même la manoeuvre. Ses troupes exécutent alors, pour la première fois, des attaques régulières, et elles obligent enfin Azofà capituler.
Ce premier succès comble de joie le jeune monarque, qui fait rentrer son armée en triomphe dans Moscow, au milieu des acclamations du peu. ple; lui-même, caché dans la foule, joint ses applaudissemens à ceux de la multitude, et, pour que rien n'altérât les plaisirs de cette fête, il avait écrit, d’Azof, qu'on eût à enfermer dans un couvent son épouse Eudoxie, qui lui était devenue insupportable, à cause de son opposition aux nouveautés qu'il introduisait dans l'état, et de
(*) Pierre et avait été lâchement abandonné par Jacob, le plus instruit de ses ingénieurs, qui, passant du côté des assiégés, rendit, pour le moment, la réduction de la place impossible. La campagne suivante fut plus heureuse, et Jacob reçut le prix de sa trahison, la mort, juste récompense de sa félonie. Poirie
14. Précis Hist., Géog. et Polit. de la Russie.
sa jalousie, trop justifiée par les désordres auxquels il se livrait..
Il fallait bien que la nature eût formé Pierre jer pour être le créateur, le réformateur et le législateur de son empire, puisque, en montant sur le trône, il sentit que la civilisation de la Moscovie devait être son ouvrage, et qu'il fit lui-même son éducation. Celle qu'il avait reçue était, de beaucoup, au-dessous de son génie; mais ce prince, heureusement pour ses peuples, avait un tempérament robuste, qui le rendait propre à tous les exercices et à tous les travaux. Sa taille était avantageuse et bien formée, sa figure mâle et noble, et l'énergie de son âme se peignait dans ses yeux. Il avait le fond de tous les vrais talens, un esprit juste , une conception aisée, une hardiesse, une fermeté et une activité surprenantes, pour sentir la nécessité et l'utilité des conseils qu'il demandait, ou que lui donnaient des étrangers, ses favoris. Cela est si vrai, qu’un projet dont la seule idée aurait effrayé des âmes communes, ne l'arrêta jamais; tant il était naturellement porté à tout entreprendre et à tout faire exécuter! Ajoutons encore, qu'à ces qualités il en joignait deux autres, l'amour de la justice, et un tact sûr pour bien connaître les hommes, et distinguer ceux en qui il devait mettre sa confiance.
Curieux de s'instruire dans l'art de gouverner, pour parvenir plus sûrement à l'exécution de son projet favori, la civilisation de la Russie, Pierre prend la résolution de voyager incognito dans les autres états de l'Europe (*). Il traverse la Lithuanie, dépendante alors des Suédois, et se rend par la
*) Une conspiration découverte au moment de son départ fut sur le point de mettre à jamais obstacle à ce voyage et de priver la Russie de la gloire et de la splendeur dont elle jouit aujourd'hui. Le jour même où elle devait avoir lieu, deux des conjurés pressés par les remords de leur conscience, viennent se jeter aux pieds du monarque, lui font l'aveu de leur détestable projet, et s'abandonnent à sa générosité. Instruit par eux, du lieu, de l'heure, et de la manière dont cet abominable dessein doit s'exécuter, Pierre fait appeler l'officier de garde , lui ordonne d'aller le soir même, entourer en silence la maison où les autres conjurés sont rassemblés; au coup de onze heures précis, de fondre sur eux, et de les mettre aux fers. Le soir arrivé, Pierre, sur les dix heures et demie, curieux de voir comment les choses se passent, monte dans sa carriole, et, accompagné d'un seul page, se rend au lieu indiqué. A son arrivée, ne voyant ni n'entendant rien, il s'imagine que déjà l'expédition est finie; il entre dans la maison, et pénétrant dans une chambre où il aperçoit de la lumière, il y trouve les conjurés autour d'une table, occupés à boire : il les salue anricalement et leur dit qu'étant encore de trop bonne heure pour se coucher, il était sorti pour prendre l'air; qu'ayant aperçu chez eux de la lumière, et entendu qu'on se divertissait, il n'avait pas voulu passer sans prendre part un instant à leurs plaisirs; qu'il les priait