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Une année olympique est forcément quelque chose de très spécial et ça l’est évidemment aussi pour Werner Günthör. Habitué depuis 1980 à prendre part aux compétitions en salle, au point d’en devenir le plus performant avec un record du monde à 22,26 m, le champion du monde a choisi en cette saison 1988 de faire l’impasse sur l’indoor, ceci afin de mettre toutes les chances de son côté en vue des Jeux Olympiques de Séoul. Alors que Werner est en pleine préparation foncière, d’autres sont déjà en compétition et ils affichent une forme assez remarquable. Le premier à se mettre en évidence est Randy Barnes avec 22,11 m le 24 avril à Walnut. Trois jours plus tard c’est Ulf Timmermann qui réussit à Berlin-Est la meilleure performance mondiale de l’année avec 22,15 m. Il se trouve ensuite en Grèce pour deux compétitions. Le 15 mai à Athènes, Timmermann s’améliore avec 22,36 m, alors que son compère Udo Beyer réalise 21,94 m. La semaine suivante, un concours a lieu le 22 mai à La Canée en Crête et c’est l’euphorie ce jour-là dans le camp Est-Allemand puisque Timmermann établit un nouveau record du monde ahurissant en propulsant son poids à 23,06 m ! Il améliore ainsi de 15 centimètres le précédent record de l’Italien Alessandro Andrei et il devient surtout le premier homme à dépasser la ligne des 23 mètres, cela douze ans après que le Soviétique Aleksandr Barychnikov eut atteint les 22 mètres (22,00 m le 10 juillet 1976 à Paris) avec sa technique totalement révolutionnaire en rotation. Traditionnellement, surtout lorsque la saison est longue, les athlètes Allemands de l’Est cherchent atteindre un premier sommet de leur forme en début d’année avant de relâcher leur entraînement pour atteindre un deuxième sommet, si possible plus haut, en fin de saison. Ce record du monde de Timmermann tombe donc bien dans leur ligne de conduite. Avec ces 23 mètres franchis, on mesure tout le chemin parcouru depuis les origines de la discipline. On lance le poids déjà dans la Grèce antique, même si cette discipline ne figure pas au programme olympique. Les choses se précisent en 1865, car c’est à partir de cette année-là que date le règlement actuel qui veut qu’on doive pousser l’engin au-dessus de l’épaule, et ceci même si le premier record officieusement reconnu remonte au 15 mars 1860 avec 10,72 m, par l’Anglais Hugh Williams. Voici les autres moments clés dans l’Histoire du lancer du poids :
1909 : Ralph Rose (USA) lance à 15,54 m le 21 août 1909 à San Francisco et détient ainsi le premier record du monde officiel de l’I.A.A.F.
1928 : Emil Hirschfeld (GER) atteint pour la première fois la ligne des 16 mètres le 26 août 1928 à Bochum avec 16,04 m.
1934 : Jack Torrance (USA) pulvérise le 5 août 1934 à Oslo le record du monde de 51 centimètres avec 17,40 m. Il est le premier à dépasser la ligne des 17 mètres.
1953 : Parry O’Brien (USA) impose un nouveau style, en tournant le dos à l’aire de réception. Il lance le 9 mai 1953 à Fresno à 18,00 m.
1956 : Pour son troisième record du monde, O’Brien passe la ligne des 19 mètres le 3 septembre 1956 à Eugene avec 19,06 m. Il en battra encore deux, s’arrêtant à 19,25 m.
1960 : Bill Nieder (USA) devient le premier lanceur de poids à dépasser officiellement la ligne des 20 mètres, le 12 août 1960 à Walnut avec 20,06 m.
1964 : Dallas Long (USA) bat à trois reprises le record du monde pour le porter le 25 juillet 1964 à Los Angeles à 20,68 m.
1965 : Randy Matson (USA) pulvérise le 8 mai 1965 à College Station le record du monde avec 21,05 m. Les 37 centimètres d’un coup lui permettent de devenir le premier homme au-delà de la ligne des 21 mètres.
1967 : Toujours à College Station, le 23 avril 1967, Randy Matson réalise 21,78 m.
1973 : Al Feuerbach (USA) lance 4 centimètres de plus que Matson le 5 mai 1973 à San José avec 21,82 m.
1975 : Brian Oldfield (USA) rejoint le circuit professionnel de l’International Track Association (I.T.A.) et se voit ainsi exclu de toutes compétitions de l’I.A.A.F. Le 10 mai 1975 à El Paso, il établit la marque de 22,86 m qui ne sera jamais homologuée par l’I.A.A.F. comme étant un nouveau record du monde.
1976 : Terry Albritton (USA) réalise le 21 février 1976 à Honolulu un jet à 21,85 m. Il est promis à être le premier à 22 mètres, mais la sensation vient du stade de Colombes le 10 juillet 1976 à Paris où Aleksandr Barychnikov (URS) tourne dans le cercle à la manière d’un lanceur de disque et atteint 22,00 m.
1978 : Udo Beyer (GDR), champion olympique en 1976 à Montréal, devient le 6 juillet 1978 à Göteborg le nouveau détenteur du record du monde avec 22,15 m.
1983 : Beyer améliore son record du monde, le 25 juin 1983 à Los Angeles en atteignant 22,22 m.
1985 : Ulf Timmermann (GDR) détrône son compatriote de 40 centimètres le 22 septembre 1985 à Berlin-Est avec 22,62 m.
1986 : Udo Beyer reprend son bien le 20 août 1986, toujours à Berlin-Est, avec 22,64 m.
1987 : Werner Günthör (SUI) améliore de 11 centimètres le record du monde en salle le 8 février 1987 à Macolin avec 22,26 m. Alessandro Andrei (ITA), champion olympique en 1984 à Los Angeles, améliore le 12 août 1987 à Viareggio à trois reprises le record du monde en plein air lors du même concours ! Il établit successivement 22,72 m à son troisième essai, puis 22,84 m à son quatrième et enfin 22,91 m au cinquième. Dans son duel avec Andrei, Günthör a le dernier mot en devenant champion du monde à Rome avec 22,23 m.
1988 : Ulf Timmermann est le premier à dépasser la ligne des 23 mètres le 22 mai 1988 à La Canée avec 23,06 m.
Cette parenthèse historique montre bien à quel point Werner Günthör est arrivé sur le toit du monde du lancer du poids. Au prix d’une préparation drastique, mais parfaitement dosée avec des exercices travaillant alternativement l’explosivité et la force. Parfois, lorsqu’il y a surcharge, il faut se résoudre à baisser l’intensité. En ce mois de mai, Werner a des problèmes de dos. Alors que sept compétitions sont prévues au programme de cette première partie de saison, seules trois sont maintenues. C’est lors d’un camp d’entraînement à Tirrenia, à la mi-mai, que le Thurgovien s’est en effet blessé à un muscle du dos alors qu’il se livrait une séance de squats. Vu que cette blessure l’a mis en retard de deux semaines dans sa préparation, il doit réduire son activité lors de cette prochaine période : trois rendez-vous avec les CSI à venir, puis le meeting de Lucerne dans une semaine et les Westathletic Games dans quinze jours. Il renonce ainsi à prendre part au match international à Gävle, ainsi qu’aux meetings d’Helsinki et d’Oslo. Le 4 juin à Bâle, il fait froid lors du tour qualificatif des championnats suisses interclubs. Les quelques dizaines de spectateurs présents au stade St. Jakob n’ont d’yeux que pour Werner Günthör, qui fait sa rentrée dans des conditions difficiles, puisqu’il souffre d’une élongation musculaire au niveau du dos. Il est d’accord pour aider son club, mais il limite les risques d’aggraver sa blessure. De fait, sa prestation est très modeste, puisqu’il doit se contenter de 20,10 m. Visiblement, il n’a pas la possibilité à l’heure actuelle de tirer son mouvement en termes de vitesse maximale et en pleine extension. Werner explique que tout est logique et précise : «L’élongation dont je souffre s’est produite alors que je travaillais aux haltères avec une charge de 220 kilos. J’espère que mon dos sera parfaitement guéri d’ici une dizaine de jours. Je lancerai sans doute mieux à Lucerne. Après, je reprendrai le train normal de l’entraînement de force. La saison est encore longue. Ce n’est sans doute pas trop grave en vue des Jeux, mais je ne puis me permettre un autre faux pas». La preuve que son dos n’est pas au mieux s’est également révélée au disque où il n’a réussi que 47,12 m. Le week-end suivant, Werner se rend à Lucerne pour le meeting désormais appelé « Spitzenleichtathletik ». Si on avait tout lieu d’être inquiet après les CSI de Bâle, c’est le vrai Günthör qu’il nous est permis de retrouver au stade de l’Allmend. Vainqueur avec un jet de 21,63 m, est-ce que le réveil de Günthör serait en train de sonner ? Pas vraiment ! En effet, quatre jours après sa belle performance de Lucerne, Werner Günthör doit prendre une décision dictée par la sagesse. Le champion du monde du poids renonce à toute compétition jusqu’au mois d’août ! Le Thurgovien souffre toujours d’une déchirure musculaire au dos et il n’entend pas hypothéquer le rendez-vous le plus important de sa carrière, les Jeux Olympiques de Séoul. Après le meeting de Lucerne, son dos le fait à nouveau souffrir et, après avoir consulté le Dr Segesser, il doit prendre la décision d’interrompre momentanément sa saison, ne voulant pas courir le risque d’aggraver sa blessure : Werner fait part de ses espérances au niveau de son programme : «J’espère faire ma rentrée lors des championnats suisses à Zoug, le 12 août. Après, j’enchaînerai avec les meetings du Grand Prix de Zürich, Bruxelles et Berlin».
Après une pause d’un mois et demi sans compétition, Werner Günthör effectue sa rentrée le 30 juillet à Yverdon avec son traditionnel test avec un poids de 8 kg. Ce jour-là, c’est l’anniversaire de son entraîneur, Jean-Pierre Egger. Werner Günthör lui a demandé ce qu’il désirait comme cadeau. La réponse du Neuchâtelois fut très simple : «Tu lances à plus de 21 mètres à Yverdon et ce sera OK…». Il ne croyait pas si bien dire car Werner a expédié l’engin à 21,02 m (et même hors concours à 21,17 m), soit d’assez loin son record personnel ! Pour un premier test, malgré des ennuis musculaires, Werner Günthör peut être satisfait. À chaque sortie, il s’améliore et peut envisager l’avenir avec sérénité. Il ne lui reste que six semaines pour peaufiner sa forme et surtout pour reprendre confiance avant le déplacement dans la capitale coréenne. Jean-Pierre Egger a retrouvé le sourire, comme Werner : «Je crois avoir trouvé le mouvement à éviter lors des exercices de musculation. En le supprimant, on ne freinera pas trop une préparation qui se poursuit maintenant fort bien. Son résultat d’Yverdon confirme ce que je pensais, à savoir qu’il est proche de sa meilleure forme et que, sans avoir augmenté de beaucoup son niveau de force pure, il a gagné en régularité au plus haut niveau. Durant la semaine suivante, en compagnie de lanceurs allemands, Werner Günthör se livre au fameux test des cinq épreuves mis au point par Jean-Pierre Egger. Il permet de tirer d’importantes conclusions sur l’état de force, de vitesse, de détente et de coordination des mouvements. Voici les cinq disciplines avec, entre parenthèses, les records personnels de Werner : 30 m sprint (4″20), cinq sauts enchaînés (19,03 m), lancement du ballon lourd de 3 kg en arrière par-dessus la tête (27 m), idem avec le poids de 7 1/4 kg (24 m), épaulé avec un haltère (200 kg). À la suite de tout cela, les concours vont reprendre avec les championnats suisses, puis Zurich, Bruxelles, Berne et peut-être la finale du Grand Prix Berlin. On sera à ce moment-là à un mois des Jeux Olympiques.
Pour son vrai retour à la compétition à l’occasion des championnats suisses à Zoug le 12 août, Werner Günthör s’est complètement rassuré. Avec 21,71 m à son premier essai, le protégé de Jean-Pierre Egger améliore sa meilleure performance de la saison de huit centimètres et surtout il reprend le record du monde en qualifications qu’Alessandro Andrei lui avait chipé l’an dernier à Rome avec 21,57 m. Pourtant le colosse du STB n’est pas satisfait : «Ma concentration était défaillante». Nul doute que demain pour la finale, le Thurgovien sera motivé comme il se doit et frappera un grand coup. Le lendemain, la deuxième journée des championnats suisses est entièrement placée à l’enseigne de Werner Günthör. Bien que de fort belles choses aient lieu tout au long de l’après-midi, on sent le stade tendu vers le virage nord, où se situe l’aire de lancement du poids, virage vers lequel la foule déferle à l’approche de l’heure du concours. Werner, de plus en plus imposant, dégage une formidable impression de puissance lorsqu’il pénètre pour la première fois dans le cercle : flexion, explosion, mais mordu. Deuxième essai : flexion, explosion, mais à nouveau mordu ! Un essai qui aurait sans doute été mesuré très loin. Günthör sait qu’il ne peut se permettre un nouvel échec s’il ne veut pas être éliminé. Son troisième jet se passe donc presque arrêté et il est mesuré à 20,77 m. Dès lors il peut à nouveau se déployer. Il lance à 21,76 m au quatrième, puis 21,25 m au cinquième, avec un peu de gêne. Au dernier essai par contre, presque tout est parfait et il obtient un superbe 21,91 m, un résultat qui doit le conforter dans la confiance qu’il a retrouvée à l’approche des Jeux Olympiques. Jean-Pierre Egger sait pourtant qu’il reste quelques points à travailler : «Il est très rare qu’il pose le pied sur le butoir. Deux fois successivement, c’est trop ! ». Par la suite, on l’a senti nettement bloqué dans la phase finale de son mouvement. Ce qui signifie qu’il doit être bientôt régulier à plus de 22 mètres. C’est de toute façon ce qui est prévu.
Fort de son huitième titre national, Werner Günthör est à pied d’œuvre le 17 août pour le meeting Weltklasse à Zurich. Dans les travées du Letzigrund, Werner rayonne de santé, de confiance et d’ambition : «Je ne me retiendrai pas. Si tout va bien, je devrais réussir nettement plus de 22 mètres». Opposé à Randy Barnes, qui détient la deuxième meilleure performance mondiale de la saison avec 22,11 m, le Thurgovien a fort à faire avec l’adepte du jet en rotation, comme Aleksandr Baryshnikov l’avait démontré avec succès le 10 juillet 1976 à Paris avec un nouveau record du monde avec 22,00 m. Contre toute attente, Günthör encaisse un crochet inattendu de la part de l’Américain qui expédie son poids à 22,42 m, contre 21,82 m au Suisse. Ça, c’est pas très bon pour le moral ! À un mois du grand rendez-vous de Séoul, les réunions d’athlétisme au sommet se succèdent à un rythme fou et une revanche pourrait avoir lieu dans deux jours déjà à Bruxelles. Mais à peine le rideau est-il retombé sur le Letzigrund et sa flambée d’exploits, que la nouvelle tombe : Werner Günthör a décidé de renoncer définitivement au déplacement du Heysel.
Deux performances de folie lors du meeting Arena à Berne
Le meeting international de Berne appelé Arena se déroule le mardi 23 août. Il bénéficie d’une fort belle affiche et le public répond présent. Il ne se doute sûrement pas que, sur les coups des 21 heures, il va vivre un moment d’une rare intensité grâce à la prestation magique du champion du monde du lancer du poids : Werner Günthör. Une heure avant le début de son concours, le colosse Thurgovien est encore assis au milieu des spectateurs et lit un roman feuilleton. Ce signe de décontraction laisse entendre que le protégé de Jean-Pierre Egger est en confiance et que l’exploit pourrait être proche. La présence de Randy Barnes est bienvenue afin de le stimuler et de le pousser à atteindre le meilleur de lui-même. L’Américain, qui vient justement de battre Günthör lors du meeting de Zurich, n’arrive pourtant pas à trouver ses marques avec un premier jet à 20,88 m seulement. Le Suisse, vêtu d’un t-shirt jaune sous son maillot du club et d’un tights vert et blanc, se sent lui très en forme, comme en témoigne sa première tentative mesurée à 21,73 m. Le deuxième essai n’est pas bon techniquement et Werner met volontairement le pied sur le butoir pour l’annuler. Les conseils de Jean-Pierre Egger valent leur pesant d’or et ils permettent à Günthör de se remettre dans le concours lors du troisième essai, qui va plus loin avec 21,84 m. Tout est désormais en place, il n’y a plus qu’à lâcher la pleine puissance de la combinaison physique et technique exceptionnelle du lanceur Thurgovien. Le quatrième essai répond à toutes les attentes avec une fabuleuse explosion du public au moment où le poids dépasse très nettement la pancarte métallique rouge à croix blanche synonyme de record national. Incroyable, Werner Günthör vient de lancer son poids à 22,70 m, le record suisse est amélioré de 23 centimètres ! L’émotion gagne tout le stade, qui se met à croire que le lanceur du ST Bern est maintenant capable de titiller le record du monde. Tout le monde y croit, mais le cinquième essai est trop poussif et il est à nouveau annulé volontairement. Werner ne tient lui non plus en place car il sait qu’il en a encore dans le bras. Mais il doit s’armer de patience avant son ultime tentative. Son tour arrive enfin. Il touche sa sphère de 7,260 kg et la place idéalement dans sa main. Tous les yeux du stade sont rivés sur l’aire de lancer du poids, là où on sent l’exploit arriver. Le corps se penche en avant, prêt à dégainer. Le bout du pied gauche tape le sol et c’est parti. Le poids part de nouveau sur orbite pour retomber dans l’herbe en touchant au passage le panneau métallique indiquant le record suisse déjà battu un quart d’heure auparavant. Ce dernier essai est allé un peu plus loin encore : il est mesuré à 22,75 m ! Cette performance incroyable représente le troisième jet de l’Histoire de l’athlétisme derrière les 23,06 m de l’Allemand de l’Est Ulf Timmermann et les 22,91 m de l’Italien Alessandro Andrei. Avec les 13’07″54 de Markus Ryffel sur 5000 m en 1984 et les 3’31″75 de Pierre Délèze sur 1500 m en 1985, voici avec ces 22,75 m de Werner Günthör une performance qui complète à merveille ce qu’on peut désormais appeler la « trilogie helvétique de l’excellence ». Sans aucun doute ces trois résultats vont rester la référence pour une éternité.
Soirée magique pour Werner Günthör, qui doit encore affronter en cette fin de saison les meilleurs lanceurs du monde dans un mois exactement à Séoul, à l’occasion des Jeux Olympiques. Mais ça, c’est une autre histoire… Pour l’instant, le champion du monde savoure ces moments de gloire : «La défaite face à Randy Barnes lors de Weltklasse m’a fait réfléchir. Je m’accrochais à une petite certitude, me convaincant que je pouvais répéter les jets réalisés aux entraînements». Le champion du monde et d’Europe finit par vaincre le signe indien, mais on a bien cru que ce concours du Neufeld aurait le même profil que celui disputé une semaine auparavant à Zurich. «Il me manquait la tension, je n’avais pas de jus». Les paroles encourageantes de l’Autrichien Klaus Bodenmüller provoquent le déclic pour que Günthör sorte enfin de sa réserve. Son partenaire d’entraînement réalise d’ailleurs une performance remarquable à Berne avec 19,92 m, alors qu’il vient de subir une opération des deux genoux au mois de juin. Günthör a explosé au bon moment, exactement un mois avant la finale du lancer du poids de Séoul. Ces 22,75 m représentent en quelque sorte une déclaration de guerre pour ses rivaux Est-Allemands, avec à leur tête le recordman du monde Ulf Timmermann. Des Allemands de l’Est qui, depuis la mi-juillet, s’entraînent dans leur pays dans la perspective de ce qui sera le point d’orgue de cette saison. «Ils vont sûrement apprendre mon résultat. Ils n’ont pas encore atteint de performances de haut niveau et Timmermann, par exemple, après son record du monde le 22 mai à La Canée, n’a plus réussi une seule fois les 22 mètres». Günthör ajoute encore : «Je me sens de mieux en mieux et la limite des 23 mètres devrait être ma portée». Une projection vers l’avenir rendue possible parce qu’à Berne, lors de ses deux records, il a eu la sensation de ne pas avoir encore tout donné. Suite à cette magnifique soirée, Werner Günthör décide de renoncer à la finale du Grand Prix, prévue dans deux jours à Berlin. Le champion d’Europe et du monde ne se sent plus guère motivé pour une compétition, qui d’ailleurs sera boudée par la plupart des meilleurs lanceurs du moment. «Pour moi, il n’y a plus que Séoul qui compte maintenant», déclare le colosse.
Ascendants psychologiques avant les Jeux Olympiques
Vingt centimètres, cinquante centimètres, un mètre de plus ou de moins, ça n’a l’air de rien et pourtant, au lancer du poids, ce gain – lorsque c’en est un – donne à la trajectoire de l’engin quelque chose d’incroyablement spectaculaire. Au stade du Neufeld, lorsque Werner Günthör a lancé à 21,73 m, puis à 21,84 m, aucun frisson n’est passé dans le stade. Son jet à 22,70 m, avant même que la sphère d’acier ne se soit plantée dans le gazon, le public s’est levé. Cette puissance avec laquelle un être humain parvient arracher la matière à l’attraction terrestre, comme si c’était pour toujours, fascine et déconcerte. Il n’est donc pas étonnant que des exploits comme ceux qu’a réussis le champion du monde à Berne appellent une succession de superlatifs qui fait sourire les non-initiés. Les deux grands du lancer du poids, l’Allemand de l’Est Ulf Timmermann et Werner Günthör, le premier recordman du monde depuis le 22 mai et le second champion d’Europe et du monde ne se seront pas rencontrés avant les Jeux Olympiques de Séoul. Mais il ne faudrait pas croire que la lutte n’a pas lieu entre les deux. Simplement, au lieu d’être physique, elle est psychologique, intense à ce niveau et de tous les instants. La pression morale presque insupportable que le jet de Timmermann à 23,06 m a pu exercer, au mois de mai, sur Werner Günthör et Jean-Pierre Egger, et ceci d’autant plus que le Suisse avait peine à se défaire de petites douleurs au dos. Ces moments-là sont ceux où le doute s’installe : sur sa propre capacité de performance pour l’athlète, sur la justesse et l’efficacité de la méthode d’entraînement appliquée pour le coach. Le fait de parvenir à surmonter ce passage positivement – ça peut être plus ou moins long – constitue une première victoire, à double effet sur soi-même et, à distance, sur l’adversaire potentiel. Il est presque certain qu’en prenant connaissance du résultat de Günthör, Timmermann a reçu un choc et qu’il se sent, dès lors, dans ses petits souliers. À un peu moins de trois semaines des Jeux Olympiques, il est en bien plus mauvaise posture que ne l’était Werner au mois de mai. Pour Werner Günthör, il s’agit maintenant de garder l’avantage et, pour ce faire, de rester en position de force. La paire Egger-Günthör prouve son intelligence tactique, sur ce point, en renonçant à tout nouveau concours avant Séoul. On peut aussi affirmer que c’est l’intelligence de l’un (Jean-Pierre Egger), la classe, la confiance et la persévérance de l’autre (Werner Günthör) et l’expérience des deux qui ont permis à l’athlète d’être en forme au bon moment et de reprendre le rôle de favori, rôle qui lui avait échappé pendant un certain temps.
Avec ses 22,75 m, Werner Günthör a-t-il réalisé la troisième ou la quatrième performance mondiale de tous les temps ? On l’a écrit précédemment : officiellement, c’est effectivement la troisième derrière les 23,06 m de Timmermann et les 22,91 m d’Andrei. Officieusement, c’est la quatrième, certains statisticiens ajoutant les 22,86 m réussis par l’Américain Brian Oldfield en 1975 dans le cadre des concours professionnels de l’I.T.A. Cette performance est toutefois contestée par presque tous les spécialistes, qui mettent en doute la régularité des compétitions de cette organisation et… l’absence de tout contrôle anti-dopage ! Malheureusement pour l’Américain, il est totalement ignoré de la grande Histoire de l’athlétisme, juste parce qu’il a eu, à un moment donné, soif d’argent en prenant part au circuit professionnel américain. Bref, ce qui compte maintenant, ce n’est pas le passé, mais bien l’avenir. Et celui du Suisse est tout à fait prometteur.
Werner Günthör ayant déclaré forfait pour toutes les compétitions d’avant les Jeux Olympiques, Jean-Pierre Egger peut désormais peaufiner la préparation de son champion comme il l’entend. Hélas le 7 septembre, le Thurgovien est alité avec une grippe intestinale et une forte fièvre. Est-il aussi plombé le lendemain par les nouvelles sportives qu’il apprend ? On ne le sait évidemment pas, mais elles sont tout de même de… poids ! À Potsdam, dans le cadre du traditionnel test des athlètes Est-Allemands avant le rendez-vous olympique, Ulf Timmermann a signé la troisième performance de sa carrière avec 22,61 m, tandis que son compère Udo Beyer a atteint 22,10 m. À deux semaines de Séoul, la guerre psychologique continue de plus belle.
PAB
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