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Etat (à la mi-novembre 2011) de l’avancement du projet :
Recherche de comédien-ne-s.
Proposition de spectacle théâtral
pour « Les Maîtres de la Caverne »
L’œuvre
Le Miracle de Théophile, que l’on peut dater des environs de 1260, est l’une des plus anciennes pièces de théâtre de la littérature française. Due au poète champenois Rutebeuf (actif à Paris entre 1250 et 1280), elle raconte l’histoire du clerc Théophile qui vend son âme au diable pour obtenir des bénéfices ecclésiastiques. Au bout de sept ans, il se repent et obtient de la Vierge qu’elle reprenne au diable et détruise le pacte (la « chartre ») qu’il a signé.
On interprète généralement Le Miracle de Théophile au croisement de la veine autobiographique (description du clerc malheureux) de Rutebeuf et de la tradition hagiographique des « Miracles de la Vierge ». On peut cependant en proposer une autre lecture. Rutebeuf a en effet consacré de nombreux poèmes à défendre les droits des maîtres séculiers de la toute jeune Université de Paris contre les prétentions des Franciscains et des Dominicains (dont Thomas d’Aquin himself !) à y répandre leurs nouvelles doctrines philosophiques. Pourquoi Le Miracle de Théophile ne refléterait-il pas ces conflits à la fois politiques et doctrinaux ? On pourrait ainsi voir en Théophile le modèle du clerc « moderne » séduit par la volonté de totalisation de la philosophie aristotélo-thomiste et oublieux de la modestie des maîtres, plus proches du néo-platonisme, de l’ancienne école. La pièce ne fait certes résonner aucune discussion scolastique savante, mais elle illustre exemplairement le conflit entre un Dieu-père farouche, vu comme rival dès les premiers vers, et une intercesserice dont le culte est en plein essor dans l’Occident du XIIIe siècle : la Vierge. La tentation est grande, dans ces conditions, de faire un parallèle entre l’orgueil du clerc espérant qu’une philosophie globalisante réalisera ses désirs de puissance, et l’humilité retrouvée de celui qui se remettra finalement entre les mains d’une instance moins rationnelle que simplement sensible au cœur.
Les personnages
Théophile : 425 vers
Salatin, Juif qui conjure le diable : 89 vers
Le diable : 40 vers
L’évêque : 53 vers
Pinceguerre, clerc de l’évêque. 13 vers
Pierre, compagnon de Théophile : 9 vers
Thomas, compagnon de Théophile : 6 vers
Notre Dame : 28 vers
Notre projet
On voit que c’est sur Théophile que reposent les deux tiers du texte de la pièce, notamment à travers plusieurs monologues qui scandent l’action. La difficulté d’une mise en scène est donc d’éviter de donner une impression trop statique. Un illustre précédent devrait cependant nous encourager : en 1933, Gustave Cohen, professeur de français médiéval à la Sorbonne, monte la pièce avec ses étudiants. Le succès est si grand qu’il donnera naissance à une troupe, Les Théophiliens, dont l’aventure, jusqu’en 1950, est l’une des plus originales de l’histoire théâtrale du XXe siècle.
Il faudrait évidemment jouer la pièce en français moderne ; plusieurs bonnes traductions sont disponibles (en particulier celles de Jean Dufournet et de Michel Zink), mais il conviendrait d’en accentuer le potentiel dramatique en n’hésitant pas, par places, à user d’un langage plus populaire et plus cru. Un tel travail est tout à fait à la portée d’un groupe bien dirigé d’étudiants d’ancien français.
Cohen accentuait l’aspect religieux de la pièce en introduisant parmi les personnages, Dieu, des angelots et des diables. Notre idée de mise en scène est toute différente et parie sur la modernisation et la sécularisation de l’œuvre. Théophile est un jeune trader sans scrupule qui s’allie avec le monde des affaires pour phagocyter l’université. Ressentant après sept ans ce que Michel Berger a immortalisé sous le nom de « blues du businessman », il revient à une posture toute d’humilité par l’intercession d’une Notre Dame à laquelle nous aimerions donner les traits de son homonyme… Madonna, dont on sait qu’elle apparaissait, dans certains de ses shows, clouée à une croix de strass et de paillettes. Cette apparition servirait en même temps à faire un clin d’œil ironique à la dimension religieuse de la pièce et à sous-entendre que l’art ( ?) est devenu la religion moderne.
Théophile serait représenté gominé, en costume-cravate, le diable en maffieux à costume à rayures, lunettes noires et cigare, ces deux derniers accessoires étant empruntés par Théophile pour illustrer les sept ans de sa « splendeur ». Dans son monologue de repentance puis face à Madonna, il se dévêtirait progressivement jusqu’à se retrouver en chemise blanche de pénitent.
Salatin serait le seul personnage à être habillé de manière « médiévale », dans une sorte de robe improbable mi-juive, mi-musulmane, sans références trop précises, à l’image du mélange étrange que représente son nom (arabe) et sa nationalité (juive).
Des projections seraient organisées sur trois écrans : un à gauche, un à droite, un au centre d’un dispositif frontal. Les deux panneaux latéraux serviraient à spécifier des éléments de décors : échoppe de Salatin à gauche, église à droite, éventuellement usine, bourse, université (Learning Center), etc.
Les projections du panneau central seraient utilisées pour animer les monologues de Théophile : personnages, objets ou images-chocs entreraient en relation métaphorique ou métonymique avec le contenu du texte, à la manière d’un kaléidoscope dont il ne serait pas essentiel que toutes les figurations soient toujours aisément déchiffrables. Un exemple : lorsque Théophile prononcera le mot nonsavoir, je verrais bien un portrait de Georges Bataille qui a repris ce terme au XXe siècle dans le cadre d’un projet que l’on pourrait dire de « théologie négative » non totalement dénué de rapport avec le pari que fait Théophile, à cet endroit de son monologue de repentance, d’abandonner le moyen de salut trop rationnel qu’il avait choisi.
On peut estimer la durée de la représentation à 45 minutes.
Alain Corbellari
Français médiéval, UNIL
Alain Corbellari est l’un des membres fondateurs du Groupe de Théâtre antique — GTA — de l’Université de Neuchâtel et a participé activement comme compositeur et acteur aux trois premières productions de cette troupe, de 1991 à 1995. Il a également fondé à Lausanne en 2004 avec ses étudiants la troupe des « Badins », qui a joué La Farce du pâté et de la tarte, La Sotie des Béguins, le Dit de l’Herberie de Rutebeuf et une adaptation du Lai d’Aristote d’Henri de Valenciennes.