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« Puis-je être un oiseau de proie et garder les mains propres ? » Tel est le dilemme qu’affronte Antonin, un jeune entrepreneur européen, pour l’exécution d’un immense projet de réindustrialisation dans une région sinistrée des Etats-Unis.
Et tel est le thème du roman d'un jeune Franco-Suisse, Jean-Noël Odier.
Photo @ Adobe
Beast of the East (Ed. Cent Mille Milliards, 2019, 280 pages, 20 €), est le premier roman de Jean-Noël Odier. Ce titre américain se réfère à un conglomérat de l’acier qui exista entre 1909 et 2003 à Weirton, en Virginie occidentale.
Antonin, le narrateur, s’est entouré de soutiens financiers qui, contrairement à lui, ne s’embarrassent pas de questionnements éthiques. Seule la réussite financière compte dans ce qu’il décrit comme « le monde sans pitié de l’argent ». Or il se heurte à des forces maléfiques qu’il ne parviendra pas à juguler. En divulgâchant l’issue du récit, je ne trompe pas le lecteur. Le roman débute ainsi : « Voilà, je suis mort ».
L’auteur brosse un portrait terrifiant de l’Amérique actuelle, soumise à ce qu’il appelle la « Sainte Alliance de l’esprit d’entreprise et du compte en banque ». On pourrait la surnommer "la Bête de l'Ouest".
Révolution industrielle
Jeune entrepreneur idéaliste, Antonin se présente ainsi : « Moi, Antonin Rasmussen, scandinave, protestant depuis onze générations, financier utopique et spéculatif, explorateur égaré d’une révolution industrielle en décomposition, je suis mort loin de chez moi, et je ne sais même pas pourquoi. » Sauf la fin, heureusement, le portrait d’Antonin pourrait s’appliquer à l’auteur.
Jean-Noël Odier
Le livre se déroule au long de plusieurs décennies, depuis la description des débuts de l’aciérie, jusqu’à son éventuelle réhabilitation, en passant par le portrait de l’initiateur et les événements historiques qui ont fait de l’acier une force gigantesque, celle de la Bête de l’est. Le fondateur Ernest Weir, parti de rien, devient le chef d’un empire, dont l’auteur raconte peu à peu le cheminement.
L’industrie sidérurgique participe aux efforts de guerre, notamment après l’entrée des Etats-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale, suite à la claque mémorable subie à Pearl Harbor, que Jean-Noël Odier raconte avec panache.
Les descriptions détaillées, dans un style presque balzacien, du travail, de la guerre, des villes, des arnaques, de la justice, éveillent des sentiments de colère, ou d’admiration. L’auteur parle de ce qu’il connaît. Il a participé à des projets similaires. Mais c’est la première fois qu’il en construit un roman.
Fripouilles
Nombre de personnages sont montrés comme d’ignobles fripouilles. Ce n’est pas surprenant puisque l’aciérie et le narrateur en sont les victimes. Il subsiste cependant quelques lueurs d’espoir. L’une d’elles est une femme, Lucie, jeune journaliste en herbe, qui recueille Antonin lorsqu’il est blessé. Elle enquête sur un effroyable marché d’opiacés, alimenté par les médecins, les pharmaciens et l’industrie pharmaceutique.
L’épidémie de surdoses mortelles mise en lumière par ce livre n’est pas propre à la Virginie. Tout récemment, le Canada a révélé que l’espérance de vie avait diminué en raison des abus de stupéfiants, souvent prescrits par le corps médical, en cheville avec les fabricants. La surdose y est la principale cause de mortalité chez les trentenaires.
Antonin lui-même en subit fugitivement la nocivité comme tant d’autres dans une région où « le marasme s’est incrusté comme la crasse sous les ongles. »
L’un de protagonistes de l’entreprise est un financier indien, à la sagesse ambiguë, qui au cours d’une discussion quasi philosophique sur le travail, argumente que « l’être humain n’existe vraiment dans sa dignité que lorsqu’il dépasse l’objet pour transformer la matière. L’ouvrier est un homme, non pas dans la mesure où il est mis au service d’une usine, mais lorsque son travail consiste à métamorphoser la substance en objet. Les seuls actes de création et de transformation sont sources d’identité. »
Le souvenir du père
Dans son désir d’exploiter les vestiges de l’aciérie, Antonin rencontre un syndicaliste. Leur rapport et leurs échanges font penser à ceux que son père, Jean-Jacques Odier, avait entretenus dans le monde ouvrier, au cours de ses activités pour le Réarmement moral, une expérience racontée dans un très beau témoignage, Nous rêvions de changer le monde (Fondation Ouverture, 2008).
Jean-Noël Odier, même s’il n’a pas suivi les traces de son père, a sûrement subi son influence. (Il lui dédie d’ailleurs son livre.) Tout en se rebellant contre une tradition familiale, il a en quelque sorte réuni les deux aspects, la banque et l’humanisme.
Ne dit-on pas qu’à Genève, les vieilles familles protestantes engendrent des banquiers qui à leur tour engendrent des pasteurs ? Les uns s’enrichissent, les suivants culpabilisent. Les fils de pasteur en ont assez de tirer le diable par la queue et ils rejoignent la banque. Ainsi de suite, ad aeternam. Pour le plus grand renom de Genève.