Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06988.jsonl.gz/671

Les traditions populaires sont des comportements standardisés à caractère symbolique, dont les modèles et la signification dépassent le plan individuel, et qui se caractérisent par leur régularité, par leur ancrage dans la coutume et par un scénario circonscrit et stable lié à une situation donnée. Elles fonctionnent comme des conduites formalisées qui d'une part servent à réguler certains aspects de la vie quotidienne et d'autre part sont la représentation métaphorique d'un ordre collectif. Elles font partie, en tant que codes de comportement, du répertoire des manières d'agir propres à un groupe; souvent collectives, leurs manifestations peuvent néanmoins aussi être le fait d'un individu agissant selon les normes du groupe auquel il appartient.
Il existe, à côté des traditions, différents types de modèles comportementaux (usages, coutumes, règles juridiques), plus ou moins contraignants; leur violation n'entraîne pas les mêmes sanctions. L'usage, quand il sert d'instance morale, règle traditionnellement les relations entre les sexes et de nombreux aspects des rapports entre membres de la famille, de la parenté et du voisinage. Il commande l'idée que l'on se fait d'un comportement correct, d'un habillement décent, surveille l'opinion et la morale publiques. Il exige par exemple la solidarité envers les victimes d'accident, le soutien aux proches parents, un minimum de sensibilité sociale et le respect pour la religion et pour ce qui relève du sacré.
Considéré comme allant de soi, il est l'objet d'un contrôle social plus strict que les traditions. Il donne lieu en cas de transgression (profanation de sépulture, mauvais traitements contre les animaux, impudicité, blasphème, par exemple) à des sanctions rendues par la voix anonyme de l'opinion publique, allant de la réprobation ouverte jusqu'au mépris et au boycott. En revanche, l'inobservation des traditions (vœux d'anniversaire, pourboire, cadeau à un filleul) n'entraîne guère de conséquences (voire aucune), tandis que les délits contre les règles de droit sont poursuivis par des instances étatiques.
La notion d'usage local, proche de celle de tradition, figure dans le Code civil et le Code des obligations. Elle permet de faire entrer dans le domaine du droit certaines habitudes locales relatives au droit successoral, au devoir d'entretien, aux droits de passage, d'eau et d'usage, aux règles sur les ventes et les échanges, à l'accès aux forêts et prairies, à la cueillette des baies sauvages et des champignons, au délai de paiement des intérêts, aux arrhes, au dédit, etc.
Habitudes et traditions ont en commun leur caractère répétitif, mais elles se distinguent parfaitement. Lire son journal dans le train, faire la sieste ou passer la soirée devant la télévision sont des habitudes individuelles. L'excursion d'entreprise, les grands nettoyages de printemps, la manière de rendre un salut, le faire-part de mariage, la visite à l'hôpital ou l'envoi de condoléances sont des traditions. La mode constitue le pôle opposé; suivre la mode, c'est se distancer des habitudes et des traditions pour chercher du nouveau, même si (ou parce que) c'est éphémère. Cela apporte divers avantages symboliques: signe distinctif, la mode permet de se démarquer de certains groupes tout en proclamant son appartenance à d'autres. Une mode peut donner naissance à une tradition: on repère dans les costumes suisses des éléments issus d'anciennes modes aristocratiques.
Lorsqu'on parle aujourd'hui de traditions populaires, il convient d'en différencier l'acception scientifique de celle admise dans le langage courant. La notion de "traditions populaires" est historiquement liée au contexte du XIXe s. qui cultivait la construction de mythes, la recherche de survivances et les théories sur leurs origines. Dans le langage quotidien, on entend par contre l'entretien conscient des coutumes et traditions, y compris leur emploi diversifié à des fins nouvelles dans la société actuelle.
Auteur(e): Ueli Gyr / PM
Les folkloristes disposent de diverses méthodes pour décrire les traditions populaires. L'une d'elles consiste à repérer des éléments caractéristiques, conçus comme les lettres d'un "alphabet" formel universel ou replacés dans un contexte socio-historique, tels le feu et la lumière (feux annuels, foyer, bougies), l'eau et la terre (ablution, bains, baptême, terre de la patrie), le bruit et la musique (charivari, tir, sonnerie de cloches, tapage organisé, chansons, musique instrumentale), l'espace, le temps et les nombres (lieux consacrés, cycle annuel, cycle de la vie).
Parmi les formes typiques, on s'intéresse aux mouvements stylisés (cortèges, danse, contacts physiques, coups), aux épreuves et spectacles (concours de force, théâtre, jeux), aux masques et mimiques, aux quêtes et dons, aux repas et banquets (Manières de table). Ou bien aux accessoires de toutes sortes, objets cultuels, couleurs et symboles parlant aux sens (drapeaux, images, habits, masques, véhicules, autels portatifs, emblèmes du droit) qui soulignent souvent la dramaturgie d'événements comme les défilés solennels. Une autre analyse recherche des principes structuraux, vus comme les signifiants d'une "langue" des traditions populaires dont elle tend à établir la "grammaire". On peut mentionner les principes de l'archaïsme, de la répétition et de la stylisation (esthétique, cérémonialisation), auxquels s'ajoutent ceux du relâchement (innovations), de la parodie et de la moquerie (interactions plaisantes, "monde à l'envers") et finalement de la technicisation et de la commercialisation (publicité, médias, tourisme).
Les chercheurs privilégiaient autrefois les traditions populaires dans leur manifestation extérieure et les situaient la plupart du temps dans les rites de passage, pour lesquels Arnold Van Gennep avait établi un remarquable schéma d'analyse (1909). Il appréhendait la trame de l'existence traditionnelle comme une succession de transitions d'une condition à une autre (dans l'espace, dans le temps, dans la société), où tous les événements importants, au cours de l'année et au cours de la vie, sont marqués symboliquement. Les traditions revêtent alors une fonction centrale d'identification et d'orientation, car elles "accompagnent" l'individu comme le groupe (voire la communauté entière) à travers la vie en les assistant culturellement par les modèles de comportement standardisés qu'elles proposent. Ces passages ritualisés ne surviennent pas brusquement, mais lors de phases déterminées.
Eduard Hoffmann-Krayer proposa en 1913 une synthèse des nombreuses monographies publiées sur le "cours de l'année" ou le "cours de la vie" dans les traditions populaires suisses; tout en donnant accès à une vaste documentation, il fournit pour la première fois une systématique, répartissant les données d'une part selon le cycle de vie (naissance, baptême, première communion, confirmation, fiançailles, mariage, mort et enterrement) et d'autre part en fêtes et traditions, les unes inscrites dans le calendrier annuel, les autres indépendantes (pratiques juridiques, vie associative et professionnelle, fêtes commémoratives).
Dépassant la documentation descriptive, la recherche s'est efforcée de décrypter les fonctions des traditions, à l'aide de théories mettant en jeu la symbolisation, la signification sociale et la processualité. L'étude part non plus des éléments matériels de la tradition, mais observe ceux et celles qui en sont les porteurs, dans leurs comportements et activités concrètes. Ils sont issus du monde rural, appartiennent au milieu bourgeois des villes, ou représentent des groupes spécifiques par le sexe, l'âge et les intérêts, dans le passé ou le présent. Les expressions collectives telles que la représentation de l'identité, la régulation des interactions, la création d'un équilibre social, la stabilisation des hiérarchies, la canalisation des protestations et revendications sont, au point de vue fonctionnel, au moins aussi importantes que la transgression de normes établies. Il en résulte des coutumes dites "de soupape" (où l'on brave les règles relatives à la nourriture, à la boisson et à la sexualité) ou la violation de lois, comme dans l'exercice de la "justice populaire". L'ampleur du modelage social dû aux traditions, qu'elles se manifestent dans la vie quotidienne ou dans les grandes occasions, se lit aussi bien dans les structures héritées du passé que dans les évolutions récentes. Néanmoins, l'individu était autrefois plus fortement intégré à la vie communautaire, à travers les traditions qui entouraient la naissance, le baptême, la première communion, la confirmation, le mariage ou le décès. L'influence de l'Eglise sur les traditions populaires était considérable, indépendamment de la subordination de la naissance, du mariage et de l'ensevelissement au contrôle de l'Etat par le droit civil.
Auteur(e): Ueli Gyr / PM
Les groupes traditionnels de jeunes célibataires, autrefois réunis en sociétés de jeunesse, ne purent subsister sous leur forme initiale et furent remplacés par d'autres associations de jeunes, qui ont tenté, chacune à leur manière, de maîtriser la période qui s'étend de la puberté à l'âge adulte. Dans la confirmation, qui marque l'accession à l'âge de la majorité au point de vue ecclésiastique, le sens profond tend à s'estomper derrière l'offre de cadeaux. Le Welschlandjahr (stage des jeunes filles alémaniques en Suisse romande, séjour linguistique), apprécié comme épreuve de maturité, a aussi perdu de son attrait. Les noces, qui restent un rite de passage chargé de symboles, relèvent de plus en plus du domaine privé. La mort et les traditions qui l'entourent (veillée funèbre, convoi funèbre, cérémonie, banquet funéraire, offices des morts, messes anniversaires) étaient des événements publics, tandis qu'aujourd'hui le décès s'accompagne d'autres actes, plus privés.
Les traditions liées au calendrier (fêtes en tout genre, commémorations, fêtes patronales) montrent davantage de résistance et offrent aussi plus d'espace aux innovations. Des événements saisonniers, des fêtes locales, paroissiales, régionales et nationales structurent un ensemble de traditions populaires très diversifié, à dominante certes conservatrice, mais qui est loin de rejeter la nouveauté. De manière générale, la saison froide est la plus chargée en fêtes et rassemblements. Le cycle hivernal s'annonce avec des fêtes locales des lumières, des tapages, des cortèges de quête. La figure de saint Nicolas a pris un rôle profane, au service de buts éducatifs, caritatifs et médiatiques. Noël était et reste la fête familiale par excellence; le sapin décoré et les échanges de cadeaux se sont imposés au cours du XIXe s. sous l'influence de l'Allemagne luthérienne. Les escapades touristiques de fin d'année comme "modèles d'évasion" et la Saint-Sylvestre fêtée devant la télévision ou dans des lieux publics en ville sont des éléments nouveaux.
Le temps du carnaval - à l'exemple de l'Allemagne du Sud et après un coup d'envoi à la Saint-Martin (11 novembre) - commence à l'Epiphanie (6 janvier) dans les régions catholiques, où il se termine le mercredi des Cendres. Il est célébré avec un éclat particulier en Suisse centrale (ville de Lucerne), au Tessin (Bellinzone) et, avec un rayonnement suprarégional, à Bâle. Il prend pied depuis quelques années à Berne, Zurich et Genève, où la tradition avait été interdite par la Réforme. Nombre de traditions liées à la Saint-Sylvestre et au Carnaval autorisent une forme d'anarchie; elles permettent des excès en quelque sorte légaux et ont fonction d'exutoire.
Les grandes fêtes de l'année liturgique marquent le printemps et le début de l'été. Elles sont souvent accompagnées de traditions populaires paraliturgiques. Dans le cycle de Pâques, on trouve les usages relatifs au Carême, aux Rameaux et à la Passion, les processions des Jeudi et Vendredi saints (Mendrisio), les aumônes pascales (survivances encore usuelles dans le Lötschental). Le lapin de Pâques et les œufs cachés dans le jardin sont à l'origine des jeux éducatifs pour les enfants de la bourgeoisie, fondés sur des éléments de basse mythologie. La figure du lapin était encore peu connue en Suisse en 1940; les courses liées à la recherche des œufs cachés (Argovie, Suisse romande) et les marchés aux œufs organisés dans certaines villes sont encore plus récents.
Tandis que les chants de mai (Suisse romande, Tessin), les arbres de mai et les figures masquées comme l'ours de mai à Bad Ragaz et le feuillu dans la campagne genevoise ont presque complètement disparu, les traditions liées à l'Ascension (rogations, chevauchées, excursions communales dites Banntage à Bâle-Campagne) ont survécu, tout comme celles qui se rattachent à la Pentecôte, parmi lesquelles il faut inclure les processions de la Fête-Dieu. Celles-ci attirent de plus en plus de touristes à Fribourg, où toute la ville est en fête, dans le Lötschental, où elles sont escortées par les grenadiers du Bon Dieu, à Appenzell et à Guin, où elles permettent d'admirer des costumes folkloriques féminins. Il en va de même pour certaines traditions où l'on fait revivre la culture alpestre d'autrefois (montée à l'alpage, combats de reines en Valais, chant du soir, fête des bergers de la Gemmi, fête des armaillis, désalpe).
A des dates tantôt fixes, tantôt variables, des fêtes rassemblent les enfants et les jeunes (Morat, Berthoud, Zofingue, Saint-Gall). Les fêtes de village ou de quartier ont lieu de préférence en été, comme les fêtes du lac (Seenachtsfeste). La plupart des commémorations de batailles (Näfels, Stoss, Morat, Sempach, Dornach) tombent en été, en fonction de la date de l'événement célébré. Quelques-unes sont plus tardives (tirs de Morgarten et du Grütli, Escalade de Genève). Parmi les traditions festives, il faut mentionner à part les fêtes cantonales et fédérales de tir, de gymnastique, de chant (Sociétés), de musique (Sociétés de musique), de lutte à la culotte et de hornuss (Jeux nationaux). Elles contribuent efficacement à maintenir une culture nationale d'orientation traditionnelle, tout comme la fête nationale. Un élément moderne se dessine avec la Street Parade de Zurich, fête annuelle du mouvement techno depuis 1992.
Auteur(e): Ueli Gyr / PM
Les formes prises par les traditions populaires ne marquent pas seulement la culture festive, mais aussi de larges pans de la vie quotidienne et du monde du travail. La culture traditionnelle rurale et alpestre a beaucoup perdu de sa vitalité depuis la Deuxième Guerre mondiale, en raison des mutations sociales et du déclin de la paysannerie. Les vieux usages des foires aux domestiques et des marchés au bétail tendent à disparaître, tout comme certains actes symboliques dans divers métiers (Corporations), tel le bouquet final dans le bâtiment. Mais des nouveautés surgissent. Contrairement à la "vie du peuple" avant l'industrialisation, le monde moderne du travail n'a guère été étudié au point de vue des traditions. Celles-ci sont bien présentes dans les entreprises et les bureaux, avec des éléments rituels (excursions et fêtes d'entreprise, souper de fin d'année, anniversaires, promotions, jubilés, départs en retraite, etc.).
C'est à la fin du XVIIIe s. que l'on commença à se soucier activement de sauver d'anciennes traditions; il en résulta une folklorisation, liée aux débuts du tourisme, dont les fêtes des bergers d'Unspunnen (1805, 1808), avec lancer de la pierre, lutte à la culotte, cor des Alpes et yodel, sont une illustration exemplaire. Le culte des traditions fut ensuite entretenu par des organisations comme le Heimatschutz, qui se voua dès 1906 à la conservation des monuments, mais aussi des coutumes et des costumes, et soutenu, avant la Deuxième Guerre mondiale, par l'esprit de la défense spirituelle. Le Heimatwerk suisse, fondé en 1930 par l'Union suisse des paysans, se chargea de la diffusion de produits artisanaux traditionnels.
Certaines traditions ont pu donner lieu à des excès et à des brutalités. Il n'est donc pas rare qu'elles aient été interdites ou abandonnées, pour ressurgir plus tard sous une forme "domestiquée". Le folklore au sens du folklorisme (c'est-à-dire les traditions pratiquées en dehors de leur contexte originel en tant que spectacle pittoresque et distrayant) a de nombreuses fonctions. La folklorisation et la modernisation, interagissant l'une sur l'autre, sont des processus révélateurs. Elles ouvrent un chemin symbolique et thérapeutique qui permet de fuir le présent pour se réfugier dans un passé revisité, tout en élaborant des éléments d'un style de vie moderne.
De "nouvelles" traditions populaires ont été créées et diffusées depuis quelques décennies. Le tourisme, les médias de masse et la publicité (qui aime à jouer avec le folklore) ont favorisé ce phénomène qui prouve que les traditions ne sont pas immuables et que leur essence ne saurait être jugée à l'aune de la "pureté" et de l'"authenticité". De nombreuses traditions n'ont survécu que par une revitalisation artificielle, ou en se transformant en événements qui attirent la foule, comme le Marché-Concours de chevaux de Saignelégier, la Fête des vignerons de Vevey, les fêtes des vendanges (Neuchâtel, Tessin), le Klausjagen (chasse à Saint-Nicolas) de Küssnacht (SZ), la Räbechilbi (fête des raves) de Richterswil et le Zibelemärit (marché aux oignons) de Berne.
Tandis que les traditions liées aux grandes étapes de l'existence et de la carrière professionnelle tendent à s'accomplir selon des modes plutôt individualisés et privés, celles du calendrier, surtout celles qui ont un caractère festif, gagnent en importance dans la vie sociale. Leur organisation et leur exploitation dépendent de plus en plus de sociétés, de médias, d'offices du tourisme, de musées, d'école, de compagnies de transports publics (CFF, compagnies de navigation) et de cercles intéressés (restauration, souvenirs, ethnodesign, artisanat, partis politiques). Cela semble être une caractéristique des pratiques actuelles que de chercher un rajeunissement du public en organisant une réplique pour les enfants (cortèges divers, Schnabel-Geissen d'Ottenbach, ours de mai de Bad Ragaz, Saint-Sylvestre d'Urnäsch).
L'étude scientifique des traditions populaires relève du folklore (au sens de discipline), qui se donne pour tâche d'en recenser toutes les formes et fonctions, qu'elles soient anciennes ou modernes, et d'en analyser le sens selon le contexte. Les relations complexes entre archaïsme et modernité sont particulièrement intéressantes, quand de nouvelles formes se mêlent de façon inédite à d'anciennes substances. De nombreuses traditions festives ont un ancrage helvétique caractéristique: le mythe des Alpes (Peuple des bergers), la tradition démocratique et la volonté de résistance fournissent l'armature d'une grande partie des traditions populaires suisses.
Auteur(e): Ueli Gyr / PM
Auteur(e): Ueli Gyr / PM