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Les avancées de la biotechnologie et les enjeux éthiques correspondants ont eu pour conséquence déstabilisante (et à certains égards inattendue) de remettre en cause l'existence de limites claires entre des notions, des faits, des catégories, à propos desquels intuitivement le sens commun ne posait guère de questions. Intuitivement aussi, beaucoup pensent que des limites doivent être posées à l'envie de «jouer à Dieu». L'idée que l'embryon humain devienne objet de recherche a quelque chose de choquant, en rapport avec son caractère de «potentiel de personne humaine». Il y a moins de résistance à l'idée qu'on puisse (le consentement libre et éclairé du donneur étant acquis) faire des études biologiques avec des gamètes, spermatozoïdes et même ovules, comme on le fait avec des cellules non sexuelles. Mais s'il s'agit d'ovule fécondé, cela devient plus problématique (même si nous n'envisageons pas ici la conviction selon quoi la fécondation correspondrait à la survenue d'une personnalité ou proto-personnalité).
Le Parlement suisse s'est mis d'accord en 2003 sur une loi régissant la recherche sur les cellules souches embryonnaires. Par prudence, il n'a pas voulu étendre son champ d'application aux travaux sur l'embryon lui-même (dans son entièreté), mais cela n'a pas empêché qu'elle soit aujourd'hui contestée par référendum populaire. Ici et ailleurs, des scientifiques et d'autres (industriels) souhaitent que la recherche soit autorisée sur l'embryon jusqu'à sept jours ; la Grande-Bretagne l'autorise jusqu'au quatorzième jour. La France, tout en ayant promulgué une interdiction légale, a décidé en été 2004, «à titre dérogatoire et pour cinq ans», d'admettre des travaux à finalité thérapeutique sur les cellules souches. On aimerait des repères, des bornes en embryologie qui représenteraient des «sauts», des changements clairs légitimant un niveau plus élevé de dignité et justifiant par là un traitement différent, des garanties supplémentaires. Or, on n'en trouve guère de convaincants, ou pas du tout. On peut dire que la réalité biologique s'avère être faite de continua, sans rien qui soit de la nature d'une différence catégorique entre noir et blanc.
Contrairement à une intuition largement vue comme évidente par le public, les travaux rassemblés dans une livraison de 2003 de l'American Journal of Bioethics,1 présentant les analyses d'un impressionnant panel d'auteurs, montrent que ces barrières sont elles aussi sujettes à caution, quels que soient les critères considérés. Il est intéressant d'attirer l'attention sur ces réflexions, notamment ci-dessous des extraits de la contribution de B.E. Rollin2 (notre traduction) :
«Il y a trois catégories possibles de préoccupation socio-éthique en ce qui concerne l'ingénierie génétique et la biotechnologie. La première, que je dénomme «Il y a certaines choses que les êtres humains ne sont pas censés faire» comprend diverses versions de l'allégation selon quoi l'ingénierie génétique est intrinsèquement et simplement fausse en elle-même, indépendamment des conséquences. Un exemple est de prétendre que cette ingénierie «viole la volonté de Dieu» ou revient à «jouer à Dieu» ( ). Le second groupe de questions découle de ce qui se passe quand l'argument de l'impropriété intrinsèque de l'ingénierie génétique est mis en question. On dit alors qu'elle est mauvaise parce qu'elle mènera inexorablement à de mauvaises conséquences. Je parle ici de la catégorie des «monstres dévastateurs» ( ). Ce souci correspond en réalité autant à une sagesse pratique (prudential concern) qu'à une dimension éthique, la facette éthique étant : «De quelle importance le bénéfice doit-il être pour justifier un tel risque ?».
«La troisième catégorie correspond à ce que j'appelle «le fardeau de la créature» (de la chose créée), elle est en rapport avec le bien-être (ou le mal-être) de l'entité nouvellement produite. En ce qui concerne la recherche sur les animaux, le problème est celui du mal qui leur est fait pour un bénéfice humain : ainsi quand des animaux génétiquement modifiés souffrent tout en servant de modèles d'affections humaines. A mon avis, cette dernière catégorie présente le plus grand défi moral ( ). Comme Robert et Baylis,3 j'estime que les arguments soulevés au sujet des barrières entre espèces reposent sur une vue erronée, biblique ou aristotélicienne, des espèces comme réalité fixe et immuable plutôt que comme pièces d'un processus dynamique, en changement constant. J'ai cherché à montrer que le sens commun comme les écrits de quelques scientifiques tendent à perpétuer pour l'idée d'espèce une place orgueilleusement première, en termes ontologiques et de valeur. Pourtant, si comme l'analyse de Robert et Baylis le montre la notion d'espèce est discutable, vague, indéterminée, nous ne pouvons dire avec une exactitude quelconque où une espèce commence et où l'autre finit, y compris le cas échéant en ce qui concerne l'espèce humaine génétiquement manipulée».
«Dans ce contexte, Robert et Baylis cherchent à savoir pourquoi les gens continuent à considérer moralement problématique le croisement entre espèces. Leur argument est que, malgré les indéterminations susmentionnées, la notion d'espèce est partie intégrante de notre pratique morale ( ). Franchir les frontières entre espèces est répugnant parce que cela met au défi nos schémas conceptuels et la ligne-frontière entre humain et non humain, parce que cela bouscule la confiance que nous avons dans notre supériorité sur les autres créatures, au nom de ce que nous sommes les seuls êtres rationnels. Dans leur vision, le fait d'être humain confère automatiquement un statut moral, tandis que l'(éventuel) statut moral des animaux leur est conféré par nous en fonction de notre «but» à leur sujet ou de l'usage que nous en faisons. Aussi plausible que soit leur suggestion, on a le droit de demander des éléments probants quant à l'affirmation que la plupart des gens entendent ainsi restreindre les concepts liés au statut moral. Et nous devons être attentifs à ne pas répondre à cette question par de la psychologie de cuisine ( )».
«Des changements révolutionnaires sont intervenus au cours des dernières décennies dans notre éthique sociale (mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, libération de la femme, montée de l'écologie et de l'éthique environnementale). Ces changements, particulièrement le mouvement promouvant les droits et un statut moral des animaux, ont été initiés par des philosophes et des activistes mais sont maintenant intégrés dans les préoccupations sociales générales. Ils nous ont préparés à «penser l'impensable» et fournissent les outils nécessaires à traiter les défis du franchissement des barrières entre espèces. A propos des droits des animaux, à noter par exemple que, dans certaines juridictions, la notion de possession d'un animal a été supplantée par celle de garde (le propriétaire n'étant plus qu'un gardien). Plus avant, la recherche sur les facultés de raisonnement et de communication des grands primates et sur la communication et la résolution de problèmes par d'autres animaux (dauphins, oiseaux) ont déjà affaibli l'emprise de notre métaphysique de suprématie humaine et de notre conviction d'une qualité morale absolument unique. Le concept des différences moralement pertinentes élaboré par des philosophes comme Singer, Sapontzis, Regan et Rollin fournit l'ébauche d'une clé pour pénétrer dans le champ du statut moral (provides something of a skeleton key for easing admission into the moral circle)».
«En ce qui concerne les dangers qui pourraient être liés aux croisements d'espèces, pouvons-nous prédire le comportement de ces chimères ? Peuvent-ils être dangereux ? Peuvent-ils être des incubateurs de nouvelles maladies ? Sont-ils susceptibles de nous haïr parce que nous les avons créés ? A propos du «fardeau de la créature», sont-ils susceptibles d'être atteints ou malades simplement parce qu'ils sont transgéniques ? Y a-t-il un risque que nous en fassions des esclaves ? En créerions-nous pour servir de chair à canon à notre place ? Les verrons-nous instinctivement avec répugnance d'une manière qui rendra leur vie misérable ?».
Dans le même dossier, un texte de A.M. Chakrabarty4 traite des aspects moraux et légaux des croisements inter-espèces. Pour notre part (J.M.), nous estimons aussi qu'il faut donner une attention approfondie au rôle possible du cadre légal pour tenter de résoudre ce qui pourrait être, d'autres points de vue, des «indécidables» (au vu des incertitudes et continua abordés plus haut). Il est vrai que la mise en place de contraintes légales (dans le sens de «tabous» à élaborer, que nous avons évoqué antérieurement5) a un côté catégorique peu susceptible de rendre justice aux multiples interrogations et nuances philosophico-éthiques. Mais faut-il exclure de «trancher le nud gordien» ?b Ci-dessous un passage de l'article de Chakrabarty :
«Nous devons aller au-delà des discussions morales et philosophiques sur les hybrides entre homme et animal non humain et être prêts à aborder les questions légales difficiles liées aux essais, pas si éloignés, visant à créer de tels hybrides, avec les objectifs potentiels suivants : récolte d'organes (pour transplantation), emploi d'une espèce sub-humaine pour effectuer des travaux manuels lourds, ou (création de tels êtres) simplement par curiosité. Les initiatives récentes dans le sens d'une éducation juridique (de ceux qui travaillent) en biotechnologie vont dans la bonne direction. Les débats sur la légitimité au plan légal de s'engager dans le clonage chez l'homme ne doivent pas attendre que quelqu'un ait cloné un être humain. Si nous entendons, par exemple, nous déterminer sur l'éventualité d'euthanasier certains de ces clones à la naissance ou après elle, comme cela a été fait avec de nombreux animaux clonés, nous devons dépasser les discussions philosophiques actuelles et débattre des conséquences légales de telles tentatives.» Nous pouvons imaginer que certains chercheurs estimeront que, en suivant Chakrabarty, on mettrait la charrue avant les bufs. Au contraire, il y a là à notre sens une entreprise nécessaire dans le sens du principe de précaution.
A propos de l'importance de facteurs sociologiques au sens large et en référence à la notion de confusion morale suscitée par les croisements inter-espèces,3 l'anthropologue S. Franklin7 dit : «Il est utile de faire la connexion entre la menace de confusion morale et ses effets sur des relations (humaines) existantes et futures ( ). Les études ethnographiques conduites en Grande-Bretagne au début des années 1990 ont fourni des données considérables démontrant un désir largement partagé de limites claires dans l'emploi des technologies génétiques. D'autres travaux soulignent que la relation et, en particulier, la compréhension des liens de parenté jouent un rôle-clé dans les définitions d'obligations et de limites en rapport avec des technologies novatrices.»
Les perspectives ouvertes par la recherche scientifique doivent être mises en rapport avec les cadres de références légaux et moraux d'une société. La loi, même si elle s'apparente aux sciences humaines, «molles», a un rôle majeur à jouer dans la gestion des situations complexes concernant ce que la recherche est susceptible d'entreprendre. Ceci en fixant des limites notamment là où on est bien en peine de les définir par les critères de la biologie.
a Jean Martin est membre de la Commission nationale d'éthique pour la médecine humaine. Il s'exprime ici à titre personnel.
b Les tabous sont issus précisément de limites conceptuelles ; les humains attachent une importance symbolique considérable à des systèmes de classification et évitent activement les pratiques atypiques qui menacent de telles limites.6
Bibliographie :
1 American Journal of Bioethics. Issue dedicated to «Crossing Species Boundaries». American Journal of Bioethics 2003 ; 3 : 1-38 and W1-W27.
2 Rollin BE. Ethics and Species Integrity. American Journal of Bioethics 2003 ; 3 : 15-7.
3 Robert JS, Baylis F. Crossing Species Boundaries. American Journal of Bioethics 2003 ; 3 : 1-13.
4 Chakrabarty AM. Crossing Species Boundaries and Making Human-Nonhuman Hybrids : Moral and Legal Ramifications. American Journal of Bioethics 2003 ; 3 : 20-1.
5 Martin J. Science (pas tellement) fiction à propos de l'homme Notre société doit-elle formuler de nouveaux tabous ? Med Hyg 2004 ; 62 (sous presse).
6 Douglas M. Purity and Danger. London : Routledge and Kegan Paul, 1966.
7 Franklin S. Drawing the line at not-fully human : What we already know. American Journal of Bioethics 2003 ; 3 : w25-w27.