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LE MOT DE L'ÉDITEUR
Brahms : 29 Lieder
Avec quelle douceur vous oppressez ce coeur et murmurez ici, entre les cordes, attirés par une mélodieuse mélancolie, montant dans le sillage de ma nostalgie puis vous mourant à nouveau", confie le poète aux vents qui caressent la harpe éolienne (An eine Äolsharfe). Brahms a seulement vingt-cinq ans lorsqu'il met ces vers en musique, mais tout son univers est déjà là : solitude de l'homme, nature reflétant ses états d'âme, regret d'un paradis perdu, refuge dans le souvenir et le rêve. Comme dans bien des lieder ultérieurs, le musicien tient à distance les émotions violentes et se complaît dans une tristesse contemplative qui semble aussi lui procurer un sentiment de sérénité. Parfois, il laisse libre cours à l'effusion, accompagnée d'espoir (Botschaft), plus souvent d'une douleur brûlante (Liebestreu, Es schauen die Blumen, Mein Herz ist schwer, Meine Liebe ist grün). La légèreté et l'espièglerie s'entendent surtout dans les lieder « féminins » et dans les Volkslieder WoO 33 dont la mélodie provient de recueils de chants populaires. Une piquante demoiselle demande à sa mère de la marier (Och Mod'r, ich well en Ding han !), rabroue l'amoureux transi de froid qui attend devant sa porte (Vergebliches Ständchen), s'attarde au bal en dépit des exhortations de son jeune frère (Schwesterlein, Schwesterlein). Mais Brahms s'approprie le matériau qu'il emprunte à la culture collective et lui imprime les marques de son style personnel. Les volutes pianistiques et l'harmonie onctueuse ajoutées à In stiller Nacht (dont l'origine remonte au XVIIe siècle) l'apparentent aux savants Geheimnis et Die Mainacht, autres paysages nocturnes. Les auteurs modestes (Candidus, Groth, Gruppe, Kugler) stimulent son imagination autant que les écrivains de premier plan (Brentano, Heine, Mörike), car Brahms s'attache au climat général sans se soucier d'exploiter le potentiel émotionnel de chaque mot. Tableaux plus que drames, ses lieder sont des vignettes isolées, très rarement regroupées en cycle. La voix ressemble à une ample ligne instrumentale, ceinte d'un piano qui a valeur de soliste. En témoigne la fréquence des textures opulentes, soutenues par des basses solides (écriture déjà à l'oeuvre dans Liebestreu, composé à l'âge de vingt ans). La plupart des confidences se déploient en mode majeur, dans un tempo lent, comme pour éterniser l'instant. Disparaître pour interrompre le cours du temps, n'est-ce pas ce à quoi aspire le poète tourné vers les nuages ? "Il me semble que je suis mort depuis longtemps et que je m'en vais avec eux, bienheureux, traversant les espaces éternels" (Feldeinsamkeit). L'état fusionnel avec la mère à jamais perdu (Heimweh II), le paradis se trouve dans l'au-delà. « La mort, c'est la fraîche nuit, la vie est le jour suffocant » : Der Tod, das ist die kühle Nacht ouvre la voie aux Vier ernste Gesänge de 1896, ultimes méditations sur la vanité de l'existence humaine (Hélène Cao).