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Donc point de capitale, point de bourse des valeurs nationales, point de centre unique et prestigieux, attirant tous les regards et toutes les ambitions. La vie de la culture en Suisse se passe dans une série de cercles qui se recoupent, ayant leur centre un peu partout dans le pays ou hors de lui, et point de circonférence domanière et douanière.
Cette situation bizarre en apparence est très conforme au génie de la culture occidentale, car celle-ci a toujours été faite par des foyers locaux et non par des nations ; par des écoles fermées puis internationales ; par des styles qui ne connaissaient ni péages ni frontières politiques ; et par des traditions communes à tous nos peuples, comme la grecque, la romaine, la judéo-chrétienne, la celte, la germanique, etc., bien antérieures aux découpages en couleurs plates de nos atlas. La multiplicité des foyers créateurs fournit à la culture ses meilleures chances, et [p. 202] c’est elle qui, dans le cas de la Suisse — compartimentée à l’extrême mais liée par plusieurs réseaux d’échanges spirituels avec ses voisins — constitue la raison suffisante du phénomène de rayonnement européen que je constatais tout à l’heure.
Marquons maintenant les principales étapes de notre histoire culturelle, considérée comme celle de foyers de créations successifs et parfois simultanés.
Il y avait eu Saint-Gall. Son abbaye fondée au commencement du viiie siècle, sa bibliothèque célèbre, les séquences du moine musicien Notker le Bègue, les Chroniques du moine Ekkehard ; une première « civilisation », sur laquelle Charles-Albert Cingria a écrit un petit chef-d’œuvre de poétique érudition. Mais c’était bien avant les Ligues suisses.
Tout commence avec l’humanisme de la Réforme. Bâle avec sa jeune université fondée en 1460 attire Érasme, Thomas Platter et Paracelse, Holbein et les peintres de l’école rhénane, et les grands éditeurs humanistes, dont le premier est Frobenius. Zurich, avec les Réformateurs Zwingli et Bullinger, auxquels se joignent le Saint-Gallois Vadian et le poète allemand Ulrich von Hutten, rayonne sur la Suisse et les Allemagnes, Genève enfin, avec Calvin et Théodore de Bèze, devient en peu d’années l’un des pôles de l’Europe.
À ces trois métropoles protestantes répondent dès le xviie siècle les centres jésuites de Lucerne, Soleure et Fribourg, qui favorisent le théâtre sacré et populaire, puis le grand style baroque, dont l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln va devenir à la fois l’illustration et la maison mère en Suisse.
Au xviiie siècle, il semble que de grands coups de vents européens raniment simultanément tous les foyers anciens, et même Berne, qui pour la première fois s’illustre aux yeux du monde par le génie d’un de ses patriciens, Albert de Haller. Cet anatomiste, chirurgien, botaniste et poète national, président de l’Académie des Sciences de Gœttingue et membre de vingt [p. 203] autres corps savants d’Europe, n’obtint d’ailleurs de sa cité qu’une charge de scrutateur du Sénat.
De Zurich, l’« École suisse », initiée par J. J. Bodmer et J. J. Breitinger, étend rapidement son autorité à toute la littérature allemande, qu’elle dominera sans conteste jusqu’à la fin du siècle, et qu’elle a contribué à faire entrer dans la littérature universelle : Herder et Goethe vont découvrir par elle Homère, Dante et Milton, les Nibelungen et les Minnesänger. Les célèbres « Idylles » de Salomon Gessner, la physiognomonie mystique de Lavater, la pédagogie de Pestalozzi et la peinture de Füssli sont nées dans le cercle de Bodmer.
Bâle dans le même temps voit naître, héritiers imprévus mais fidèles de ses traditions humanistes et piétistes, une pléiade de mathématiciens rivalisant de génie : Léonard Euler et les huit Bernoulli en font « la capitale des sciences exactes » de leur époque.
Et Genève ? Elle assiste aux combats homériques entre celui qui signe ses lettres « le Suisse Voltaire » et celui qui signe ses livres « Rousseau, citoyen de Genève ». Elle fait des sciences physiques et naturelles ; invente avec Saussure l’alpinisme, développe des banques, prête Necker à la France et prépare l’idéologie qu’adoptera la Révolution, dans sa première phase libérale.
Au tournant du xixe siècle, c’est par Coppet, château de Necker où Germaine de Staël tient sa cour, que vont passer d’est en ouest les grands courants du romantisme et du libéralisme économique et politique : grâce à Schlegel, Sismondi et Constant.
Cinquante ans plus tard, c’est à Bâle que s’allume un nouveau foyer : Bachofen inaugure par son « Matriarcat » une conception sociologique de l’ethnographie, Jacob Burckhardt restitue la virtù de la Renaissance des condottieri autant que des artistes, et toute l’œuvre de Nietzsche, son fervent disciple et jeune collègue de faculté, est marquée par cet enseignement.
[p. 204] Plus discrets, des foyers de pensée confessionnelle sont entretenus à Lausanne (née à l’indépendance avec le siècle seulement) par des moralistes et philosophes protestants tels qu’Alexandre Vinet et Charles Secrétan ; à Lucerne (après la défaite du Sonderbund dont cette ville avait été la capitale) par des historiens et penseurs politiques conservateurs tels que Ph. Anton von Segesser, qui tente de réinterpréter le fédéralisme en termes catholiques, et par un philosophe romantique et radical d’une profonde originalité, Ignaz Vital Troxler.
Dans la première moitié de notre siècle, le tour de Genève revient une fois de plus : Ferdinand de Saussure fonde la linguistique générale, et l’Institut Rousseau fonde la pédagogie moderne. Tandis qu’à Zurich, qui a vu revivre au milieu du xixe siècle une « école suisse » de romanciers et de poètes avec Gottfried Keller et C. F. Meyer, le génie paracelsien de C. G. Jung opère une révolution fondamentale dans la psychologie et la science des religions. Dans la même ville, Einstein fait ses études, devient citoyen suisse en 1901, puis après quelques années passées à Berne comme employé au Bureau général des Brevets, est nommé professeur à l’Université : c’est le temps où il met au point sa théorie de la relativité restreinte. Zurich n’a pas su retenir ce jeune génie d’allure tranquille mais peu professorale.
Il y eut ensuite la naissance de Dada au café Voltaire, à Zurich encore, et depuis lors cette ville est restée le centre des tentatives d’avant-garde en Suisse : architecture, théâtre et opéra.
Il y eut une renaissance régionaliste de la Suisse romande sous l’impulsion des Cahiers vaudois de Ramuz et de ses amis, et Lausanne est restée le centre de ce qu’il y a de vie littéraire dans ce pays : cafés, revues, coteries, prix, intrigues, éditeurs.
Il y eut enfin l’essor de Genève au temps de la SDN, et la Genève des Nations Unies est restée le centre de grandes organisations internationales, de rencontres, de revues, d’instituts de recherches.
[p. 205] Ce tableau de foyers qui s’allument, s’éteignent et se rallument comme au hasard, tout indépendamment les uns des autres, nous révèle certes une densité remarquable de créations dont beaucoup firent époque, mais aucun dessein général. Toutes ces cités ont moins de relations entre elles qu’avec les grands ensembles européens. Comment sentir ce qui peut être suisse dans le rayonnement d’énergie spirituelle qu’elles émettent tour à tour ? En outre, cette topographie n’indique guère que des points de concentrations de forces, laisse de côté beaucoup de régions où quelque génie peut surgir. Il faudrait y aller voir de plus près. J’irai donc me promener librement dans notre paysage culturel, prenant des notes comme on le fait parfois en parcourant une grande exposition et m’arrêtant seulement si quelque chose m’arrête : délibérément subjectif. Car je cherche à savoir ce qui me retient dans ce que des Suisses ont produit, et quel est le rapport, s’il existe, entre leurs œuvres et ce pays.