Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06997.jsonl.gz/694

Né en 1826 dans une famille genevoise de conviction protestante, Gustave Moynier est une personnalité dont le caractère et les dons forment un contraste frappant avec ceux de Henry Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge. La rupture – hélas sans réconciliation – entre les deux hommes (tous deux moururent en 1910) s’explique autant par une profonde divergence dans la manière de se comporter et d’agir que par la faillite financière de Dunant. Sans doute aussi par une rivalité aiguë quant aux droits de paternité sur la Croix-Rouge. Au cours du XXe siècle, Dunant est devenu une sorte d’icône de la philanthropie – en particulier grâce à son prix Nobel de la paix – et son aura a éclipsé Moynier. D’autant plus qu’on a attribué à ce dernier, non sans raison d’ailleurs, la disgrâce sans remède dont Dunant a souffert peu d’années après avoir lancé l’idée de la Croix-Rouge.
Bâtisseur et diplomate
Nettement moins médiatique que Dunant, Gustave Moynier était un bâtisseur, un organisateur, un penseur aussi. Sa formation de juriste et son don de diplomate l’amena à jouer un rôle prépondérant dans l’élaboration des statuts et des objectifs du Comité International de la Croix-Rouge (CICR). Sans Moynier, l’enthousiasme assez individualiste de Dunant n’aurait sans doute pas suffi à donner au CICR l’extension et la longévité qu’on lui connaît. Il fut le principal rédacteur des diverses Conventions de Genève qui complétèrent celle de 1864, et c’est lui qui a posé les bases du droit international humanitaire. Il occupa la présidence du CICR durant quarante-cinq ans, jusqu’à sa mort[1].
L’activité de Moynier ne se laisse pas décrire aussi aisément que celle de Dunant. Pourtant, par son intelligence, son autorité naturelle et sa puissance de travail, il avait sans doute la stature d’un chef d’Etat. D’ailleurs son influence s’est étendue bien au-delà du domaine de la Croix-Rouge. Ainsi Moynier portait un vif intérêt à l’Afrique et soutint activement la création de l’Association internationale africaine, fondée en 1876 à l’initiative du roi des Belges Léopold II. Il l’envisageait un peu comme une extension de la Croix-Rouge sur le continent africain, une entreprise humanitaire et pacificatrice, destinée à améliorer les conditions de vie de la population et à favoriser son évangélisation. Un des buts les plus urgents était d’empêcher les grandes puissances d’entrer en conflit en Afrique centrale pour s’emparer des richesses de cette vaste région. Mais on sait que, suite à la découverte des ressources immenses du Congo, l’association a rapidement dévié de son objectif, faisant place à une société aux intérêts purement commerciaux et financiers. Très vite, l’œuvre humanitaire et scientifique a dégénéré en une entreprise de colonisation. Moynier est l’un des premiers à avoir dénoncé ce scandale[2]. On lui a néanmoins reproché d’avoir fait preuve d’une certaine naïveté dans ce domaine, due sans doute au trop grand respect qu’il accordait au roi Léopold II. Un proche de Moynier et des milieux évangéliques, Edouard Naville, professeur d’égyptologie et d’archéologie à l’Université de Genève et membre du CICR, créa à Genève la Société anti-esclavagiste suisse en 1889 et fit d’emblée appel à Moynier pour faire partie de son comité[3]. Gustave Moynier avait fondé, dix ans auparavant, un journal, L’Afrique explorée et civilisée (paru entre1879 et 1894), dans lequel il mena activement campagne contre la traite des noirs et l’esclavage, ce qui lui valut d’être nommé, en 1886, membre correspondant de la British and Foreign Antislavery Society.
Moynier fut le premier à plaider pour la constitution d’une juridiction pénale destinée à sanctionner les manquements aux conventions internationales (1893), et fut co-fondateur de l’Institut du droit international qui vit le jour à Gand en 1873 – le tribunal pénal international de La Haye est en quelque sorte l’expression actuelle de cette instance[4].
Dans un autre domaine, il vaut la peine de citer quelques lignes assez avant-gardistes pour son temps, écrites par Moynier en 1882 dans La Croix-Rouge, son passé et son avenir : « Un des points les plus intéressants de l’organisation de la Croix-Rouge est la participation de l’élément féminin à cette œuvre. La coopération des deux sexes est indispensable pour son complet épanouissement, et personne n’accusera les femmes de sortir de leur rôle naturel en s’y vouant. Il y a là, pour elles, comme une vocation à laquelle on pourrait les dire prédestinées, en vertu d’aptitudes précieuses qu’elles possèdent. Ne sont-elles pas supérieures aux hommes auprès du lit des malades et des moribonds, par plus de douceur, plus de courage moral et plus de résistance à la fatigue des veilles ? »[5]
Un spécialiste de l’action sociale
Il serait trop long d’énumérer les multiples domaines auxquels Moynier consacra ses compétences, toujours avec la même haute exigence morale et sa priorité pour la dignité de chaque être humain. Bornons-nous à citer la création, en collaboration avec deux dames de l’aristocratie genevoise, d’un institut d’enseignement pour les sourds-muets, ainsi que la publication du fruit de ses nombreuses recherches dans le domaine de l’éthique sociale, concernant notamment l’assistance aux enfants abandonnés ou orphelins. En 1863, il écrit un Rapport sur l’abus des boissons enivrantes. On lui doit un important ouvrage, écrit en 1867, sur les Institutions ouvrières en Suisse, dont la valeur est inestimable pour connaître le tissu socio-économique de la Confédération dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il y prend une position d’avant-garde au sujet du travail des enfants et des femmes. Gustave Moynier reçut un doctorat honoris causa en droit de l’Université de Berne en 1885. En 1901, l’Université de Genève le nomma Docteur honoraire en sociologie. Or, selon Jean de Senarclens, « on peut affirmer que l’attrait de Moynier pour l’étude et la pratique de l’aide sociale est lié de près à ses convictions religieuses »[6].
En effet, Moynier était un homme de conviction évangélique militante. Proche des milieux du Réveil, il resta cependant attaché à l’Eglise nationale, participant durant huit ans aux travaux du Consistoire (synode) de son Eglise. Alors qu’il était encore jeune, il fit part dans une lettre à un ami des objectifs qu’il fixait à sa vie, dans des termes qu’il précisera et approfondira par la suite : « Mon mobile et mon point de départ étant d’être utile à mes semblables et à mon pays, puisque Dieu merci je ne suis pas appelé à gagner mon pain à la sueur de mon front[7], je n’ai à hésiter que sur les moyens les plus propres à atteindre mon but. Pour les préciser, j’envisage ma position sous deux points de vue, comme citoyen et comme membre de l’Eglise, devoirs politiques et devoirs religieux. (…) Comme chrétien, je porte le plus vif intérêt aux affaires de l’Eglise, et je sens tout ce qu’il y a à faire dans le temps qui court. C’est ainsi que j’ai vu avec un grand plaisir surgir l’Union chrétienne de jeunes gens[8]. (…) Je crois que notre Eglise n’aura qu’à gagner à un réveil religieux et qu’il faut travailler à le faire naître. »
André Durand, historien de la Croix-Rouge, remarque que Moynier, lorsqu’il décrit les mobiles qui ont animé les fondateurs de la Croix-Rouge, « donne la première place à leurs sentiments religieux ». Cet auteur souligne qu’il a adhéré très tôt, comme Henry Dunant, au mouvement évangélique.
Mais aussi un théologien !
Gustave Moynier écrivit plusieurs ouvrages d’études bibliques (en 1859, une Biographie biblique de l’apôtre Paul eut un certain retentissement). Son intérêt pour la théologie l’accompagna durant toute sa vie, quelle que soit la somme incroyable de ses engagements. Ainsi il publia en 1901 une Vie de Jésus d’après les quatre évangélistes. Il participa durablement aux travaux de la Mission intérieure, œuvre d’évangélisation genevoise qu’il présida durant plusieurs années. Il se consacra aussi à l’Oeuvre des mariages dont un des objectifs était d’aider à résoudre les problèmes provoqués par des unions illicites. Il compte parmi les membres fondateurs de l’Union nationale évangélique (1870) réunissant les protestants insatisfaits de l’orientation théologique libérale de leur Eglise. Bien que lié par une vieille amitié au professeur Auguste Bouvier, doyen de la Faculté de théologie de l’Université, Moynier refusa de lui confier l’éducation religieuse de ses enfants, craignant l’influence de la théologie libérale de Bouvier. La lettre qu’il lui écrivit à cette occasion est remarquable à la fois par sa fermeté théologique et par son ouverture[9].
Lors d’une conférence des Sociétés nationales de la Croix-Rouge, on reprocha au Comité international d’être formé uniquement de protestants. Théodore Vernes, membre du comité de la Croix-Rouge française, s’était montré particulièrement critique (1869). Moynier lui répondit « qu’à mérite égal », le Comité accueillerait volontiers un catholique, mais « nous ne consentirions pas à élire quelqu’un parmi nous qui ne siègerait que comme représentant du catholicisme. Entrer dans une autre voie serait donner aux considérations confessionnelles une prépondérance qu’elles ne doivent point avoir dans notre œuvre. (…) Si nous admettions que les catholiques doivent être représentés dans notre Comité international, il serait logique de choisir aussi un Grec [sous-entendu un représentant des Eglises orthodoxes], un Israélien, un musulman. (…) Nous risquerions, après avoir étalé un superbe état-major, de végéter dans l’inaction faute de pouvoir nous entendre. Nous sommes persuadés que pour le bien de l’œuvre, il est préférable que nous restions peu nombreux, mais unis d’esprit et de cœur »[10]. Et cet esprit et ce cœur étaient animés par l’Evangile de Jésus-Christ et nourris par l’étude de la Bible. Ce fut le cas de chaque membre du Comité International et du groupe de travail qu’ils formaient ensemble.
Les distinctions pleuvent
En 1902, Moynier fut élu membre associé de l’Institut de France en raison « de son rôle incomparable dans cette grande œuvre de civilisation qu’est la Croix-Rouge dont il a été l’âme ». Il serait très long d’énumérer les innombrables décorations, médailles, prix, citations, etc., qu’il reçut de l’Europe entière au cours de sa vie. Evoquant ces honneurs, il écrivit dans sa vieillesse : « Tout cela ne m’a point trouvé indifférent, mais j’y ai vu surtout des encouragements à persévérer dans la voie où je marchais. Ce n’était pas au fond le but que je poursuivais et qui était de faire progresser le règne de Dieu sur la terre. (…) Nulle autorité humaine ne saurait me garantir que j’aie atteint ce but, mais j’attendrai patiemment pour savoir ce qu’il en est, jusqu’au jour où je comparaîtrai devant notre souverain Juge »[11].
***
En conclusion, il faut affirmer que même si la Croix-Rouge a été un mouvement qui s’est voulu dès son origine non religieux, elle doit son existence à des hommes profondément imprégnés par l’esprit du Réveil évangélique, qui ont trouvé dans l’amour de Dieu manifesté en Christ l’inspiration et l’énergie nécessaires pour accomplir une œuvre qui compte parmi celles qui ont le plus honoré l’histoire de la civilisation au cours des 150 dernières années[12]. Ils furent en cela, au plein sens du terme, « sel de la terre ».
Jacques Blandenier
Une biographie à écouter sur le site de Paroles.fm.
Pour aller plus loin :
- Livres :
François Bugnion, Gustave Moynier (1826-1910), Genève, Slatkine, 2010, 96 p.
Jean de Senarclens, Gustave Moynier, le bâtisseur, Genève, Slatkine, 2000, 359 p.
[1]En fait, pour raisons de santé, Moynier quitta la présidence en 1907, trois ans avant son décès, et fut nommé président d’honneur à vie. Son neveu Gustave Ador lui succéda de 1910 à 1928. Il fut président de la Confédération en 1919, certainement l’un des plus éminents du XXe siècle. Lui aussi était un chrétien engagé, et participait fidèlement aux cultes de l’Eglise évangélique libre française de Berne durant le temps où il fut membre du gouvernement fédéral. Grâce à ses relations de confiance avec le président américain Woodrow Wilson, Ador joua un rôle prépondérant dans l’attribution à la cité de Calvin du siège de la Société des Nations. La Genève internationale doit beaucoup à son engagement politique et humanitaire.
[2] Pour l’ensemble de la question concernant Moynier et l’Afrique, consulter Jean de Senarclens, Gustave Moynier le bâtisseur, Genève, Slatkine, 2000, p. 235-252.
[3]Edouard Naville (1844-1926) était le fils d’Adrien Naville, président de la Société évangélique de Genève et un des initiateurs de la Croix-Rouge. C’était un égyptologue mondialement réputé, et son intérêt pour cette science était dû à son attachement aux textes bibliques et à l’archéologie biblique.
[4] Il faut noter que Dunant, lui aussi, continua à promouvoir par ses écrits et ses conférences, même après son éviction du CICR, l’idée d’un recours à un arbitrage international comme moyen de préserver la paix.
[5]Cité par Jean de Senarclens, p. 276.
[6]Jean de Senarclens, p. 260.
[7]La famille Moynier était fortunée et Gustave pouvait vivre de ses rentes.
[8]Fondée en 1852 par Henry Dunant et ses amis du Réveil de Genève. La citation est tirée de Jean de Senarclens, p. 65s.
[9]Cette lettre est largement citée par Jean de Senarclens, p. 272-274. En voici une des phrases les plus fortes qui situe la conviction de Moynier : « Il me semble que l’antithèse du libéralisme et de l’évangélisme est presque aussi prononcée que celle du protestantisme et du catholicisme, et de même qu’il a fallu un schisme au XVIe siècle, j’en entrevois fatalement un au XIXe, avec cette différence pourtant que cette fois l’esprit de tolérance réciproque y présidera. »
[10]Gustave Moynier à Théodore Vernes, 17 août 1867 (les italiques sont de l’auteur). Cité par Jean de Senarclens, p. 271.
[11]Cité par Jean de Senarclens, p. 288s.
[12]Le CICR reçut le prix Nobel de la paix en 1917 et en 1944, et la Ligue des Sociétés nationales de la Croix-Rouge en 1963.