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Ils lisent mon corps
Après avoir reçu la nouvelle de mon cancer le vendredi, j'ai rendez-vous le lundi 11 juillet avec mon oncologue pour discuter de la suite. La suite, elle commence le lendemain avec une IRM cérébrale pour voir si mes migraines sont d'origines cancéreuse, puis le mercredi un PET-CT pour déterminer si la tumeur s'est propagée dans mon corps, le jeudi un test du coeur et un des poumons pour voir comment je me porte globalement et si je pourrai supporter la chimiothérapie, tout ça agrémenté le vendredi - enfin! - d'une biopsie du monstre en moi pour déterminer sa nature précise et donc de notre plan de bataille.
Tous ces tests, je réalise, sont des lectures de mon corps, des analyses fines de ma physiologie. Les techniciens, infirmiers, médecins lisent mon corps comme je lis des poèmes et des romans. Ils analysent chaque détail, cherchent chaque anomalie, chaque déviation de la norme pour trouver un sens, une signification à ce qui m'arrive. Car un cancer, c'est une modulation du texte de mon être, une légère modification qui lentement s'est auto-alimentée pour devenir, exister et signifier.
En littérature, une déviation de la norme du discours et du langage s'appelle une figure de style. Changer l'ordre des mots pour créer un effet particulier; utiliser un mot pour un autre afin d'imager le discours; répéter la même phrase ou le même morceau de phrase pour créer un écho, toutes ces choses sont des déviations de l'utilisation normale du langage et du discours à des fins artistiques. Mon cancer, je comprends, est une figure de style qui refuse de suivre les règles établies par mon corps pour au contraire s'en émanciper et donner un nouveau sens à mon être entier. En d'autres termes, mon cancer est une métaphore: un monstre en moi qui me ronge de l'intérieur, qui me vole mes ressources, qui puise en moi comme dans un puits qu'on assécherait par avidité et par manque de vision.
Je ne veux pas que cette métaphore en moi prenne de l'ampleur et parvienne à prendre tellement de place qu'elle me remplacerait: ma grande peur, si je garde cette image du cancer comme figure de style, c'est que ma maladie devienne une métonymie de mon existence - une métonymie utilise un terme associé à un concept donné pour signifier ce concept. J'ai peur, donc, que les gens en viennent à parler du cancer pour parler de moi, ou en viennent à parler de moi pour parler du cancer, comme si mon existence et la maladie ne faisait plus qu'un, comme si j'avais été remplacé dans l'esprit des gens par le monstre en moi. Je ne veux pas que le cancer me signifie, ni que je signifie le cancer.
Alors j'écris ces mots pour me battre. Et pour continuer à garder mon individualité. Oui le monstre fait partie de moi; il m'affecte par sa présence et modifie mes perceptions et mes interprétations du monde alentour. Oui il est là et je ne peux le nier. Oui il est là et je ne peux l'empêcher. Mais non, il ne m'a pas remplacé. Le monstre en moi ne m'as pas encore tué.