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1640
Charles Sorel, La Solitude et l'amour philosophique de Cléomède
Paris, Sommaville, 1640.
Mystérieuse représentation
Le héros de ce long roman philosophique pénètre dans un palais enchanté d'une mystérieuse reine où se succèdent bains. banquets et une étrange comédie :
Quelque temps après le repas, il fut mené dans une grande salle parée pour le bal et pour la comédie tout ensemble, où il n’y avait point de flambeaux qui, par leur fumée importune ou par leur chaleur, pussent incommoder ceux qui s’y trouvaient. Il n’y avait que des boules de cristal pendues au plancher et d’autres attachées à des plaques d’or qui, par un secret particulier, rendaient une aussi grande clarté que si c’eût été autant de petits soleils. […]
Cela [le bal] étant cessé, l’on prit place pour la comédie et l’on se tourna vers le théâtre que les violons avaient occupé jusques alors et par le moyen des coulisses et des pivots, l’on y vit paraître force décorations nouvelles. Panphile s’assit avec les autres, mais toujours avec quelque inquiétude, pource qu’ayant regardé la reine tout le long de son repas et encore davantage pendant le bal, il lui avait semblé que c’était cette Pasithée qu’il avait vue dans un temps de Crète. […] Faisant quelque effort néanmoins pour s’imaginer qu’il ne tenait qu’à lui qu’il ne passât bien son temps dans une si bonne compagnie, il se voulut divertir par l’entretien de quelques dames qui étaient auprès de lui, auxquelles il fit quelques demandes qui ne tendaient qu’à s’instruire de plusieurs particularités qu’il ignorait. **Entre autre choses, il s’informa quelles étaient les comédies de ce lieu, si elles étaient en vers ou en prose, si elles étaient tristes ou joyeuses, si elles étaient représentées par des personnes qui en fissent profession d’ordinaire ou par des gens d’autre condition qui s’y adonnassent quelquefois par divertissement. Une de ces dames lui dit que c’était tout autre chose que ce qu’il pensait. Que leur princesse ne faisait rien qui ne fût hors du commun. Que par un miracle étrange, ils avaient vu quelque fois que la tapisserie de la salle où la généalogie des dieux était figurée devenait une histoire parlante, et chaque pièce faisait tour à tour un acte ou une scène de la comédie et que les personnages s’y remuaient et parlaient comme sur un théâtre. Que tout ce que les règles de la perspective y avaient fait paraître enfoncé l’était véritablement et ce qui semblait y être relevé l’était aussi en effet. Que cette savante princesse avait le pouvoir d’arrêter les choses mobiles et de faire mouvoir les immobiles. Qu’elle transformait les hommes en pierre et faisait marcher les statues. Qu’elle faisait danser quand elle voulait toutes celles de sa cour et leur donnant aussi bien la parole que l’action, leur faisait tenir ensemble de longs discours et prononcer des harangues ou rendre des oracles. Mais que pour lors elle avait pris dessein de voir des choses toutes véritables et qu’**au même temps qu’il se passait des amours et d’autres intrigues dans le monde, elle avait des officiers subtils et adroits qui les découvraient et les venaient représenter devant elle, ou bien qu’elle faisait enlever les personnes mêmes par un art puissant et les faisait transporter dans son palais pour achever leurs entreprises en sa présence et faire sur son théâtre leurs plus sérieuses actions qui pourtant ne passaient que pour les feintes d’une comédie à ceux qui les voyaient.
L’on joua donc bientôt une de ces sortes de pièces qui sur la fin parut être tragi-comique, car après les infidélités et les dédains de quelques dames qui méprisaient trop leurs anciens amants pour ne faire état que de nouveaux venus, la jalousie se mêlait parmi eux avec la discorde, ce qui causait des duels et des assassinats. L’on n’a jamais vu des passions représentées plus naïvement, pource qu’elles étaient véritables. Mais ce qui étonnait le plus Panphile était qu’il lui semblait que sa Pasithée fût l’une des dames inconstantes. Il est vrai que ses mépris n’étaient point pour lui, mais cela ne le consolait pas puisque ses affections étaient pour un autre. Comme elle en refusait plusieurs, elle en pouvait aussi aimer un grand nombre. Il eût bien voulu être éclairci sur tant de difficultés, mais s’étant occupé à regarder toutes les dames de l’assemblée avec plus d’attention qu’il n’avait encore fait, il s’imagina qu’il n’y en avait pas une qui n’eût quelques traits de la personne qu’il aimait autant que celle qui avait paru au théâtre. Mais sans contradiction la reine les surpassait en cela et s’il y avait quelque chose qui lui fit croire qu’elle ne fût point Pasithée véritablement, c’est qu’il la trouvait encore plus belle et plus attrayante. En récompense, il lui semblait aussi qu’elle n’avait pas tant de majesté que la vraie Pasithée. Toutefois la force de ses appâts commençait de le gagner avec un grand consentement de ses inclinations.
**A cet instant il fut retiré de ses rêveries pource que, la comédie ayant cessé, les spectateurs ennuyés d’un long silence le troublèrent un peu pour se communiquer leurs sentiments sur ce qu’ils venaient de voir et d’ouïr. Mais la scène, qui avait représenté des palais et des places de ville, fut soudain couverte d’un brouillard épais dont elle fut cachée durant quelques moments. Et comme il fut dissipé petit à petit, l’on ne vit que des bocages, des rochers, des fontaines, des cavernes et des cabanes rustiques qui demandaient une nouvelle attention. Panphile s’étant enquis de ce qui se ferait après, l’on lui dit que pour clore le divertissement par quelque pièce facétieuse, l’on verrait jouer une comédie la plus extraordinaire qui se pût imaginer et que de vrais animaux allaient représenter Les Fables d’Esope. Il vit après entrer des loups, des renards, des cigognes, des colombes, des serpents et plusieurs autres bêtes qui faisaient de merveilleux dialogues et accommodaient tellement leur voix qu’elle était intelligible. Surtout, il y avait grand plaisir d’ouïr deviser ensemble les perroquets, les geais, les pies et les autres oiseaux qui contrefont la voix humaines. Mais les bêtes les plus farouches et les plus malaisées à instruire, n’ayant pu être retenues derrière la toile, s’assemblèrent toutes sur le théâtre et ayant fait chacun leur cri, il y eut beaucoup de confusion et il se fit une grande risée de ce qu’encore que la force de l’enchantement les eût fait parler pour un temps comme raisonnables, elles ne se pouvaient tenir à la fin de se faire connaître pour des brutes. Quatre demi-dieux champêtres qui parurent incontinent délivrèrent la compagnie de cette importunité, les ayant chassé à coup de flèches, se mettant après chacun à jouer d’une flûte douce, ils adoucirent la rudesse de ce bruit qui semblait demeurer encore dans l’imagination des auditeurs.
La reine s’étant retirée avec la plupart de sa suite, Panphile, ne sachant de quel côté aller, fut encore abordé par ses deux guides qui lui demandèrent s’il ne jugeait pas qu’il fût temps de chercher un lieu commode pour le sommeil. Mais il ne répondit que parmi ses inquiétudes, il ne pouvait ni dormir ni prendre aucun repos. Qu’il avait vu des choses si étranges qu’il ne faisait plus que songer par quel moyen elles étaient exécutées.
Roman disponible sur Google Books.
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