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Les anciens Juifs ont vivement critiqué l'habitude égyptienne, ou plus généralement idolâtre, de vénérer, à travers des images, les proches, de faire d'eux des dieux. Ils voulaient qu'on n'adore et ne vénère que Yahvé, entité cosmique pensante se reflétant dans les profondeurs de soi, par-delà les attachements terrestres. Ce n'est pas, bien sûr, qu'ils aient réprouvé l'amour filial, mais que Dieu devait rester à leurs yeux un concept absolument objectif, indépendant des destinées et affections personnelles.
Mais l'époque moderne tend à ressusciter l'ancienne Égypte. Et ce qui le suggère est le succès, à sa sortie, du roman de Robert Heinlein Stranger in a Strange Land (1961). Les hippies, en particulier, l'ont adoré. Car que raconte-t-il?
Il dit qu'un être humain élevé par des Martiens et mis par eux en relation constante avec les Old Ones – les ancêtres désincarnés –, avait non seulement des pouvoirs démesurés, mais aussi une vraie connaissance du monde spirituel. Or, cela l'amenait à rejeter tout esprit de possession personnelle, et donc à pratiquer l'amour libre, et à considérer que chaque être pour lequel il avait de l'affection était un dieu. Tout sentiment de sa part pouvant se relier aux forces cosmiques divines, il pouvait appeler Dieu tout ce qui en lui suscitait de l'intérêt. Il vivait dans un beau monde. Naturellement, à la fin du livre, il était martyrisé par les représentants des religions traditionnelles. Et comme les hippies liaient celles-ci à la bourgeoisie et au capitalisme, on a vu apparaître l'idée que tout serait divin sans l'intrusion dans le monde des riches capitalistes, de ceux qui ont une propriété et un capital privés – que la terre appartenait à tout le monde, et qu'en la libérant du Capital on lui rendrait sa fertilité paradisiaque initiale – pour ainsi dire sa fertilité martienne! Et c'est ainsi que beaucoup de ces hippies se sont installés n'importe où pour poursuivre leur rêve de transformation du monde, sans se soucier des titres de propriété ni de rien. Sauf, bien sûr, qu'une fois installés, ils se sentaient à leur tour propriétaires, et s'étonnaient qu'on leur demande des comptes.
On peut, certes, vivre dans la fiction que tout est à tout le monde, que la terre qu'on occupe est sacrée, et qu'on est entouré d'êtres sublimes – comme le faisaient les anciens Égyptiens. Parce qu'on se pense délivré de tout égoïsme, on dit que tout ce qu'on aime est divin, et que cela n'a rien à voir avec l'égoïsme spontané, que c'est aussi objectif que le message de Michael Smith, le Terrien jadis élevé sur Mars, qui avait établi un lien entre ses affections personnelles et les entités cosmiques. C'est toute une philosophie mystique, assez répandue en Occident.