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Constellations
par Dean Kissick
Lorsqu’Élise était à l’école dans la campagne anglaise, dans les années 90, il y avait un flux constant d’OVNI et de crop circles, dans lesquels des motifs compliqués mais harmonieux d’orbes en spirale apparaissaient dans les champs de blé pendant la nuit, et des signalements d’enlèvements célestes sur des routes de campagne isolées. Ces enlèvements se produisaient généralement aux États-Unis, le temps d’une nuit. Des extraterrestres descendaient enlever des hommes américains et les sodomisaient pour leurs propres expérimentations. Les années 90 avaient été fantastiques, pensait-elle. Maintenant, ce vieux sentiment d’excitation et d’ouverture sur le cosmos avait disparu. Il n’y avait plus de lumières dans le ciel, plus de rencontres d’aucun type. Les formes géométriques n’apparaissaient plus dans les fermes. Des monolithes d’acier débarquaient parfois sur les collines et les déserts roumains, mais plus personne ne songeait à l’espace. À quoi pouvait bien servir l’espace désormais?
“À nous séparer de Dieu”, lui avait écrit son ami Sam. Sam était un des seuls amis qui lui restait. Avec le temps qui passe, il n’était pas simple de rester proche de ses amis. Elle grandissait et travaillait beaucoup et il lui était difficile de s’en faire de nouveaux. Elle n’était pas d’accord avec Sam, mais elle lui demandait: “À quoi ressemble Dieu? À partir de moi, peux-tu le décrire?”
Élise avait apprécié l’école. Pas tout, mais de manière générale. Elle en gardait de bond souvenirs et avait décidé très tôt qu’elle voulait devenir scientifique. Ces années de scolarité avaient donc été plutôt épanouissantes. Elle aimait les maths, la physique et la course d’obstacles. Son professeur de mathématiques avait décoré les murs de leur classe avec des images colorées de l’espace: des photos de galaxies et de constellations lointaines, d’endroits où ils n’iraient jamais et où il était peu probable, selon son professeur, qu’une personne mette un jour les pieds, des photos de phénomènes que personne ne comprenait encore et qui resteraient incompris, mais qu’on pourrait (peut-être) observer un jour. Ils n’avaient rien vu de l’univers, disait-il. L’enseignant avait peur de certains de ses élèves et il y avait des jours où ses mains tremblaient devant le tableau blanc. Sa salle de classe était modeste et délabrée. Il avait acheté et accroché ces images lui-même dans l’espoir de la rendre plus accueillante. Aujourd’hui, lorsqu’Élise essayait de se souvenir de sa salle de classe, elle ne se souvenait plus que du tableau blanc et des photos colorées, qu’elle contemplait depuis son bureau laminé en rêvant d’autres mondes.
Il y avait toujours un petit café dans la rue commerçante de la ville où Élise vivait avec sa mère et où elle allait chaque matin ou après-midi par plaisir et pour être entourée d’autres personnes. Elle discutait rarement avec les autres habitués. Dans le café, elle songeait aux endroits qu’elle voulait visiter et regardait les autres clients vaquer à leurs occupations. Personne ne semblait avoir beaucoup à faire. Quand elle remarquait quelqu’un qui avait l’air un peu différent, quelque peu intéressant, comme cette personne qui semblait inhabituellement impatiente, elle l’observait brièvement, par intermittence et se demandait: Qui était cette personne? Si la personne lisait un livre, Élise essayait de voir de quel livre il s’agissait, sans que la personne ne s’en aperçoive, et si c’était un livre qui pouvait l’intéresser ou piquait sa curiosité, elle s’imaginait en discuter avec elle, apprécier cette personne impatiente, qui lit un livre sur la cigarette. Mais chacun restait dans son propre monde et Élise se demandait souvent à quoi pensaient tous ces gens.
On croyait autrefois que les dieux vivaient au sommet de certaines montagnes, comme Shiva sur le mont Kailash, Aphrodite sur l’Olympe. Comme Wakea, Papa Hanau Moku, Poli’ahu, Lilinoe, Wai’au, Kahoupokane, Lea, La’amaomao et Kukahau’ula sur les sommets volcaniques, sacrés et mouvants du Mauna Kea, à Hawaii, qui autrefois leur appartenaient mais accueillaient aujourd’hui treize grands observatoires télescopiques. Quand elle était chercheuse, Élise en avait visité certains.
Pour elle, le ciel était une fenêtre ouverte sur les étoiles. Ces montagnes sacrées, là où les dieux vivaient autrefois, où les observatoires radioastronomiques veillaient, et où se déroulaient des conflits permanents entre les soutiens des autochtones hawaïens et les astronomes qui planifiaient l’installation de leur Télescope de Trente Mètres, faisaient partie des thin places. Élise espérait en visiter le plus possible. Les thin places sont des endroits où notre monde se rapproche des autres mondes. Des endroits où la distance entre notre monde et les cieux s’effondre, et où nous pouvons entrevoir le divin ou le sublime romantique. Souvent, ils étaient cachés dans un vieux bâtiment d’une vieille cité, ou dans une grotte difficilement accessible, ou encore dans un tunnel ou un champ éloigné, mais les lieux que les astronomes préféraient pour installer leurs très grands télescopes, se trouvaient en haut de montagnes entourées d’océans, le plus loin possible des villes, des banlieues et de leurs ciels inondés de lumière. Le cosmos se repliait et se révélait à eux. C’est à partir de ces thin places qu’ils recherchaient, parmi bien d’autres phénomènes, d’autres formes de vie.
Lorsque les astronomes scrutaient l’espace et le temps, qu’ils écoutaient les sons de l’univers et analysaient ces sons, à la recherche de motifs, de signes et de langues, pour la première fois, ils étaient stupéfaits de découvrir à quel point l’univers était parfaitement silencieux et apparemment vide de toute vie. Ils discutaient de ce qu’ils pouvaient faire. Après en avoir discuté, ils s’étaient enregistrés sur les ondes radio diffusées dans le vide de l’espace. Ils avaient envoyé dans l’univers des dessins et des enregistrements d’eux-mêmes, comme des messages dans des bouteilles flottant sur les vagues du temps. Des œuvres d’art avaient été propulsées à bord de fusées et perdues. Davantage d’ondes radio, davantage de fréquences. Mais personne n’avait jamais répondu. Tout était si calme et si vide. Quand elle imaginait ce vide, Élise pensait à des couloirs de couleurs, ponctués d’objets qui captaient la lumière des étoiles, comme une partition de musique que personne ne pouvait jouer. A quoi Dieu pouvait-il ressembler, se demandait-elle à nouveau.
Elle avait lu une interview d’un photographe européen, intéressé par les dernières technologies de la photographie et de l’image, et la manière dont celles-ci pouvaient changer notre compréhension du monde. Il avait déclaré dans cet entretien que s’il était possible de prouver que l’univers contenait un certain nombre de planètes similaires à la Terre, et de démontrer mathématiquement la probabilité d’une vie extraterrestre, les chefs religieux ne pourraient plus s’accrocher à cette représentation anthropocentrique d’un dieu qui nous ressemblerait, comme notre reflet dans le ciel. Il pensait que cela deviendrait intenable, et que les chefs religieux, leurs disciples et tous les autres devraient revenir à plus d’humilité, comme à l’époque de Copernic, lorsqu’il avait été démontré que le Soleil était au centre de l’univers, et non la Terre, corrigeant ainsi leur ignorance à propos du cosmos, très répandue et prédominante, levant le voile sur l’aube de la modernité et le temps présent. L’artiste était obsédé par cette idée. Cette interview datait de plus de dix ans, mais Élise avait trouvé l’interview en ligne, en avait imprimé une copie pour elle-même et l’avait également partagé avec Sam.
Cela datait de plus d’une décennie et depuis, certains des événements qu’elle décrivait avaient réellement eu lieu. Avec leurs télescopes radioastronomiques, leurs modèles informatiques et d’autres thin places, les astronomes avaient démontré que l’univers contenait un grand nombre de planètes comme la nôtre et qu’il y avait une forte probabilité pour qu’une vie extraterrestre existe. Selon leurs dernières modélisations, il y avait cent milliards de planètes dans la Voie lactée, dont des milliards, uniquement dans notre galaxie, étaient probablement habitables. Il y avait environ deux mille milliards de galaxies dans la partie observable de l’univers. Cette probabilité d’une vie extraterrestre pouvait être démontrée, mais personne n’avait pour autant changé l’idée qu’il se faisait de Dieu. Les humains étaient abattus, poignardés, décapités en raison de cette image de Dieu, mais malgré cela, ils continuaient à lui donner une forme humaine.
Pour Élise, bien que les modèles de probabilité suggéraient le contraire, les preuves concrètes racontaient une autre histoire, une histoire où elle, et toute personne sur la Terre, serait absolument seule. Ils avaient cherché très loin dans l’espace sans avoir jamais trouvé aucun signe de vie de quelque nature que ce soit. Il n’y avait que le grand silence sinistre du cosmos. Ils étaient seuls, flottant dans l’espace. Chaque jour, elle aimait aller à pied à son café préféré, qui proposait de délicieuses salades et des gâteaux à la carotte, pour y observer les gens, imaginer leurs vies et leurs rêves, et les conversations qu’elle pourrait avoir avec eux. Elle avait quitté l’école il y a près de trois décennies. Si elle avait pu naviguer à travers la galaxie, elle aurait pu arriver il y a 25 années-lumière, dans le jeune système planétaire de Alpha Piscis Austrini, qui ressemblait à un œil cosmique explosé, dessiné d’une poussière céruléenne et de feu d’ambre pâle, scintillant de comètes à longues queues.
À 39 années-lumière, si elle avait pu voguer dans une autre direction et atteindre la pâle étoile TRAPPIST-1, où sept planètes semblables à la Terre sont en orbite si étroitement liées les unes aux autres qu’Élise pouvait s’imaginer se tenir sur l’une d’entre elles et regarder les autres passer juste au-dessus de sa tête, profitant de la vue de leurs paysages renversés. À 63 années-lumière, même si Élise savait qu’elle ne vivrait pas aussi longtemps, au-delà des exocomètes, des anneaux de poussière et des ceintures planétésimales, que l’on croyait en orbite autour de la Terre, elle pouvait tomber sur Beta Pictoris, le corps s’évaporant dans sa chute. Et à 360 années-lumière, dans ses rêves, elle arrivait sur un nuage formé d’étoiles, Rho Ophiuchi, qui était comme un anneau pastel, oscillant, composé de quatre danseurs formés de jeunes étoiles, de disques circumstellaires tournoyants, de fragments sombres et de chants des sphères.
Ces photos, prises avec des télescopes géants depuis de sombres montagnes à Hawaï, au Chili et d’autres thin places, brillaient sur son téléphone, comme celles sur les murs de son ancienne salle de classe. Certaines images n’étaient pas vraiment des photographies, mais plutôt des modélisations et des visualisations assemblées à l’aide de puissants ordinateurs. L’une d’entre elles avait été réalisée avec huit télescopes reliés les uns aux autres pour former un Event Horizon Telescope de la taille de la Terre. Elles avaient été prises en noir et blanc et colorisées par des scientifiques de la NASA ou d’autres agences, selon leurs sensibilités esthétiques propres, en partie car ils n’avaient jamais vu ni ces lieux ni ces événements, et qu’ils ne pouvaient pas savoir avec certitude de quoi ils avaient l’air. Ces télescopes pouvaient détecter des couleurs trop pâles pour notre perception, des couleurs subtiles à l’intérieur d’autres couleurs, et des longueurs d’ondes invisibles pour nos yeux. L’espace est composé d’une série d’abstractions dessinées à une échelle monumentale. Les visions de l’espace qu’ont les astronomes sont comme des peintures expressionnistes dans une palette de couleurs choisie pour exprimer leurs sentiments et leurs émotions. Elle se disait que pour elle, cela pouvait être un beau métier de pouvoir choisir les couleurs de l’espace.
Ce que nous devrions toujours faire, c’est regarder le ciel de nuit, écrivait-elle à Sam, à moins qu’il ne soit nuageux, nous pourrions imaginer des reproductions de l’espace, aux couleurs des sodas aux raisins, des griottes et des fraises pâles et laiteuses, bien que nous ne pourrions les voir que dans l’obscurité de la nuit. Elle pensait au cosmos comme un poème composé d’une tonne de couleurs, même si elle ne pouvait pas les voir. Elle imaginait des couleurs qui s’illumineraient quelque part de l’autre côté de la pénombre. C’est aussi comme cela que nous vivrions chaque jour, pensait-elle, dans l’obscurité, en imaginant toutes ces couleurs qui n’existent pas, colorant le monde comme nous souhaiterions qu’il soit.
L’exposition Surv’Eye de Guillaume Dénervaud est soutenue par la Fondation Nestlé pour l’Art, le Fonds cantonal d’art contemporain, DCS, Genève, le Département de la culture et de la transition numérique de la Ville de Genève et la Fondation d’entreprise Hermès.