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L'Egalité : point final ou poing dans la poche ?
Dans le calendrier pataphysique, le 1er Mai est le 12ème jour du mois du Palotin. Et c'est le jour de la Réprobation du Travail. Réprouvons donc comme il le mérite le travail tel qu'il est socialement imposé, et qui en effet est à réprouver, non le travail tel qu'il sera quand il sera libéré. Dans son appel à célébrer cette Fête des travailleurs, l'Union Syndicale Suisse met l'accent sur l'égalité salariale : "L'égalité salariale. Point final !" Point final ? La Constitution fédérale proclame l'égalité entre femmes et hommes depuis 1981, la loi prescrit l'égalité salariale depuis 1996. Et les femmes gagnent toujours 20 % de moins que les hommes à travail égal, plus du tiers de cette inégalité ne s'explique que par une discrimination des femmes en tant que telles et en moyenne nationale, chaque femme reçoit chaque mois un salaire plus bas de 600 francs que celui d'un homme. Et lorsque le Conseil fédéral propose une mesure prudente, timide, sans sanction si elle n'est pas respectée, de transparence salariale, le Conseil des Etats n'ose certes pas la refuser, mais la renvoie à l'étude en commission alors qu'elle en sortait... "L'égalité salariale, point final" ou "poing dans la poche", pendant encore 25 ans ?
Le réformisme radical, aujourd'hui, nous convient. Et pas seulement faute de mieux.
Ce Premier Mai 2018 se tient sur fonds de célébrations anniversaires : les 50 ans du Mai français (en oubliant les autres), le siècle de la Grève Générale. Dont le cahier de revendication dessine ce qui sera la Suisse contemporaine, mais mettra des décennies pour être réalisé -et encore : pas en totalité. Le moment est peut-être venu de la réactualiser, ce cahier de revendications, en les prenant les unes après les autres, en faisant l'inventaire de ce qui a été fait et de ce qui reste à faire, et en traduisant ces revendications d'il y a un siècle en revendications pour aujourd'hui : en les traduisant, et en les prolongeant. Y compris en y intégrant ce dont nous héritons de cet autre moment commémoré cette année : le printemps 1968.
Donc, reprenons le fil des revendications de 1918
1.Renouvellement immédiat du Conseil national selon le système de la représentation proportionnelle -ce sera chose faite en 1919; à abolir le quorum là où il est imposé.
2.Droit de vote et d'éligibilité pour les femmes -il faudra attendre 1971 pour qu'il soit accordé au plan fédéral; reste à instaurer la parité obligatoire entre femmes et hommes sur les listes présentées aux élections à la proportionnelle, et abaisser le droit de vote à 16 ans, et à l'accorder aux étrangers.
3.Introduction du droit au travail pour tous -il est proclamé rhétoriquement dans la constitution, et des instruments publics, quoique encore insuffisants, ont été conçus pour le rendre un peu plus effectif que cette proclamation rhétorique; reste à instaurer un salaire minimum et un revenu minimum garanti.
4.Introduction de la semaine de 48 heures, dans toutes les entreprises publiques ou privées -ce sera chose faite en 1919. On peut passer à la semaine de 32 heures.
5.Organisation d'une armée essentiellement populaire -on attend toujours. On peut passer à l'abolition de l'armée.
6.Mesures visant à assurer le ravitaillement -elles seront prises, et appliquées lors de la Guerre Mondiale pour éviter de se retrouver dans la situation de détresse alimentaire dans laquelle les populations les plus pauvres des villes se retrouvèrent pendant toute la durée de la guerre de 1914-1918; reste à soutenir la production de proximité, respectueuse de l'environnement, et à "désindustrialiser" la production alimentaire.
7.Assurance vieillesse et survivants -elle sera votée en 1929, et mise en place en 1949; reste, toujours, à la défendre, et à abaisser l'âge de la retraite à 60 ans (pour femmes et hommes).
8.Monopole de l'État pour les importations et les exportations -il n'en sera jamais question, et on peut d'ailleurs se passer d'en refaire une revendication...
9.Paiement des dettes publiques par les possédants -un impôt fédéral direct sur les revenus et les fortunes sera institué, sous le nom d'"impôt de défense nationale". Mais les dernières statistiques disponibles (celles de 2014) sur la répartition (et l'inégalité) des fortunes en Suisse nous disent qu'il y a quatre ans, 0,28 % de la population possédait près du tiers des richesses. Et il y a un an, notre beau pays abritait, confortablement, 53'000 multimillionnaires et milliardaires -6000 de plus qu'un an auparavant... on peut dès lors instituer une véritable imposition des grosses fortunes...
Voilà. Ce n'était pas un programme révolutionnaire, que le cahier de revendication de 1918. Ce n'en est pas un non plus que celui que nous esquissons ici. Mais le réformisme radical de l'un et de l'autre, aujourd'hui, nous convient. Et pas seulement faute de mieux.