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parution novembre 2018
ISBN 978-2-88927-612-7
nb de pages 208
format du livre 105 x 165 mm
L'Amour du monde
Une ville de quatre ou cinq mille habitants, un petit monde où les gens se contentent d’un beau soleil et d’une belle eau, parmi les vignes. Mais lorsque Louis Noël, grand voyageur, se met à raconter la vie sous d’autres cieux ; qu’un illuminé se prenant pour le Christ se promène sur la plage ; qu’un cinéma s’installe et fait office d’usine à rêves, l’imaginaire fait irruption dans le quotidien réglé, « une fenêtre a été ouverte sur le monde ».
Introduction de Roland Cosandey
C. F. Ramuz est né en 1878 à Lausanne, il fait des études de Lettres puis s’installe pour dix ans (1904-1914) à Paris où il fréquente Charles-Albert Cingria, André Gide ou le peintre René Auberjonois. Il finalise Aline (1905), écrit Jean-Luc persécuté (1909), Vie de Samuel Belet (1913).
En 1914, Ramuz, encore considéré comme un écrivain du terroir à Paris, revient en Suisse et s’installe dans les vignes du Lavaux. Il rédige le manifeste des Cahiers vaudois. Cette revue, autant que maison d’édition, réunit les créateurs majeurs de Suisse romande (Cingria, René Auberjonois, Gustave Roud), mais aussi Romain Rolland ou Paul Claudel. Les Cahiers paraîtront jusqu’en 1919.
Son oeuvre, pétrie de pessimisme et de fatalisme, est une longue série de variations sur l’amour et la mort, seuls sujets vraiment dignes d’être traités, de l’aveu de Ramuz. Ses audaces stylistiques lui valent le reproche de mal écrire « exprès ». Mais il n'est de loin pas partagé par tous: dès 1924, Grasset publie les livres de Ramuz et lui assure ainsi un succès auprès des critiques et du public. Entre 1929 à 1931, il dirige la revue Aujourd’hui. Dans les dernières années de sa vie, il s’essaie également à des textes politiques et autobiographiques, avant de s’éteindre à Pully en 1947.
Son œuvre est aujourd’hui publiée dans la collection de la Pléiade.
"Ce roman est une variation sur le thème de l’enfermement et de l’ouverture au monde. Ce bourg de Suisse est métaphore de prison, avec ses murs de montagne autour. Le cinématographe brise les murs un temps, créant l’illusion passagère d’une libération. Le dedans tend vers le dehors, y aspire et s’épuise dans cette espérance. Et l’illusion souligne la tristesse des petites vies mesquines qui étouffent et enterrent. « Comment est-ce qu’on faisait pour vivre ainsi, et pour se contenter de si peu ; comment est-ce qu’on pouvait vivre si petit, quand c’est tellement grand et il y a tant de choses ? ».
Et le style de Ramuz, son dénuement, ses jeux libres dans le choix des temps verbaux où, dans la même phrase, on voit se croiser sans aucune règle de concordance le présent, le passé simple, le passé composé, l’imparfait, le plus-que-parfait… ! Écriture qui déstructure le temps du récit, le laissant dans une béance antérieure et postérieure. Écriture mille fois poétique.
Et le réel se venge. Sur de pauvres vies ; petites."
Un article de Léon-Marc Levy à lire en entier ici
"Le récit a été édité en 1925, mais il s’avère d’une rare modernité avec sa manière singulière de repenser les fondamentaux de la syntaxe et sa façon saisissante de mettre en forme l’histoire."
Une chronique à lire en entier ici
"Nul secours, ni dans la longueur, ni dans la largeur de la terre."
Dans son titre déjà, Présence de la mort envisage l'inéluctable disparition de toute chose, face à une catastrophe imminente. En 1922, C.F. Ramuz ne pouvait songer au réchauffement climatique ni même à l'effondrement de la société post-industrielle. Mais le tableau qu'il dresse dans ce roman d'anticipation est plus que jamais devant nous: sous le coup du cataclysme, le délitement de l'ordre social et des liens qui le sous-tendent annoncent la fin de l'expérience humaine telle que nous la connaissons.
Introduction de Marc Atallah
C.F Ramuz n'a cessé de correspondre avec sa famille, ses amis, ses pairs, ses éditeurs, voire ses admirateurs. La lettre le rassure, apaise ses angoisses dans l'absence, ou met à distance son interlocuteur. Voici un Ramuz dans son quotidien, potache, philosophe, complice ou introspectif, qui s'amuse, s'inquiète et s'interroge sur l'écriture et sur la mort. Ces cinquante lettres jalonnent le parcours de l'écrivain autant qu'elles dressent son portrait.
Introduction de Vincent Kaufmann
Antoine est emmené à l'alpage par Séraphin afin qu'il apprenne le métier. Il s'ennuie et ne pense qu'à Thérèse dont il se languit, ils viennent tout juste de se marier. C'est alors qu'un éboulement va ensevelir le héros de longues semaines. Antoine parviendra-t-il à se nourrir, à boire, à respirer ? À ne pas devenir fou ?
Inspiré de faits réels, Derborence est un roman de montagne. Une montagne brutale et belle; une montagne révélatrice de la fragilité et de la grandeur tragique de la condition humaine. Une montagne dont Ramuz cherchait à restituer la solitude et le silence.
Introduction de Peter Utz
Dans Découverte du monde, C.F. Ramuz raconte comment "l'auteur" que nous connaissons est né du "petit garçon" qu'il a été. En revenant sur son enfance dans la petite bourgeoisie commerçante vaudoise, et sur son parcours d'étudiant en lettres, l'écrivain rend moins hommage à sa formation qu'il n'affirme sa vocation d'artiste.
Introduction de Luc Weibel
Le suicide de Jean-Luc Robille ponctue une vie marquée par la malédiction. Dans ce récit de 1908, Ramuz s'inspire du Valais archaïque qu'il a découvert en travaillant au Village dans la montagne. Sous son seul prénom, le protagoniste de Jean-Luc persécuté est devenu une figure universelle du malheur et de la folie.
Introduction de Laura Laborie
Ces nouvelles tardives, écrites entre 1943 et 1947, largement méconnues, dévoilent la modernité d’un écrivain qui a atteint une maîtrise virtuose de la narration. Elles déploient des récits visuels où la solitude de l’homme, le désir et la mort prédominent dans une esthétique du fragment. Ramuz s’y montre, plus encore que dans le reste de son œuvre, attentif aux personnages en marge, à la violence et à la folie sous toutes ses formes.
« Le petit enfant, assis sur un carré de toile à matelas dans le pré, tend la main vers un cerisier qui est bien à quarante pas de lui.
Ayant refermé sa main, il s’étonne qu’elle soit vide.
Il nous faut apprendre le monde depuis son commencement. »
En 1914, marié et devenu père de famille, Ramuz quitte définitivement Paris. Sa nouvelle situation le pousse à interroger les fondements mêmes de son choix de l’écriture. Le récit court lui offre un terrain de réflexion privilégié, entre fiction et introspection. Quelques années plus tard, au sortir de la Grande Guerre, c’est toute son esthétique qu’il entend réinventer, à la mesure des bouleversements suscités par les événements mondiaux. Une fois de plus, il recourt à la nouvelle pour mettre en œuvre sa vision des hommes « posés les uns à côté des autres ». Au fil de ses méditations, c’est toujours la même aspiration formelle qui l’anime : la quête d’une langue, d’une narration, d’un style à lui.
Les femmes dans les vignes et autres nouvelles réunit des textes écrits entre 1914 et 1921.
« Cependant, il gardait sa langue ; et plus le reste de son corps allait s’engourdissant, plus il semblait qu’elle devînt alerte pour ces longues histoires qu’on venait écouter : des étrangers, l’été, et même des gens du village, car elles n’ennuyaient jamais, et il en savait de toutes les sortes ; et il fumait sa grosse pipe, n’ayant plus que ces deux plaisirs. »
Pour Ramuz, la nouvelle est un laboratoire. Dans sa quête de formules narratives originales et ses expérimentations stylistiques, le récit court lui offre un espace concentré dont il tire le meilleur parti dès son entrée en écriture, puis tout au long de sa carrière. Qu’il s’inspire du légendaire alpestre ou mette en scène des animaux martyrisés, qu’il campe des personnages typés ou explore la scène de genre, voire le morceau bref, l’écrivain dévoile aussi bien la cruauté des hommes que l’intensité de leur rapport aux éléments, tantôt hostiles, tantôt sublimes. D’une efficacité exceptionnelle, ces textes sont autant d’hommages au pouvoir de la fiction.
L’homme perdu dans le brouillard et autres nouvelles réunit des textes écrits entre 1905 et 1911.
« — Vous êtes un homme, il ne faut pas l’oublier, et moi une femme ; on n’est pas des anges, qu’en pensez-vous ?»
Avec Adam et Ève (1932), Ramuz donne corps à un projet qui l’a occupé pendant plusieurs années, et qui n’est rien moins qu’une réécriture des premiers chapitres de la Genèse. Destiné à « illustrer un vieux mythe d’Occident », le roman démontre la fatalité de la Chute. En peignant la désillusion de Louis Bolomey, Ramuz brosse une vision de la condition de l’homme sur terre qu’il assimile à un long désenchantement.
Introduction de David Hamidović
Inédit du vivant de Ramuz, Posés les uns à côté des autres est son roman le plus personnel. Il y dépeint les voisins de son village, qui s’y entrecroisent sans qu’ils ne se comprennent ni se connaissent jamais. Cette séparation des êtres entre eux, « posés les uns à côté des autres », est à l’origine de la solitude tragique des personnages ramuziens. Elle contraste ici avec la beauté bouleversante du lac et de la montagne.
Introduction de Rudolf Mahrer
En automne 1900, Ramuz s’installe à Paris. Il a 22 ans. Il en aura 59 lorsqu’il fera paraître ce livre fondamental dans son parcours d’écriture et de vie. Les années n’ont atténué ni la fraîcheur ni la précision des première impressions. Le tableau du Montparnasse au début du siècle est riche de couleurs et de personnages. Mais ce qui importe davantage, c’est la réflexion conduite par Ramuz sur la nature de la grande ville, son rôle de capitale historique et culturelle.
Paris l’amène à traiter des sujets les plus divers : les arts, les modes et le snobisme, la langue, bien sûr, et l’écriture, mais aussi le monde du travail, la société, l’identité des provinces. Par-delà le souvenir se reflète ici l’image de tous ceux qui sont un jour montés à Paris. Pour le « petit Vaudois » qu’est Ramuz, la Suisse romande est une « province qui n’en est pas une », française par la culture, suisse par la politique. À la frontière entre essai et autobiographie, Ramuz réfléchit avec brio aux relations entre centre et périphérie.
Introduction de Pierre Assouline
Dans ce « tableau » de 1919 que sont Les Signes parmi nous, Ramuz peint un orage d’été qui fait croire à la fin du monde. En prévision de cette apocalypse lémanique, Caille, le colporteur biblique, répand une parole défaitiste. Mais le dernier mot appartient au couple de jeunes amoureux qu’anime une confiance toute humaine. Écrit à la fin de la Première Guerre mondiale, tandis que la grippe espagnole ajoute ses calamités aux malheurs du conflit, ce roman virtuose célèbre l’éternel recommencement de la vie.
Introduction de Gilles Philippe
Capitalisme, communisme, relance du colonialisme, krach de Wall Street, montée du fascisme : dans Taille de l’homme, Ramuz souligne le caractère universel de la condition humaine, rendu plus évident à ses yeux par la mondialisation qu’il observe – déjà – autour de lui. L’écrivain dégage dans cet essai la conception qu’il se fait de l’homme véritable, dont le modèle est le paysan – dénonçant les dangers de la mécanisation, l’illusion du progrès, et les contradictions de la pensée matérialiste.
Introduction de Reynald Freudiger
Juliette, 19 ans, débarque de Cuba au printemps dans une communauté vigneronne petite et étriquée, prise entre lac et vignes ; et la quittera secrètement en août pour une destination inconnue. Elle a beau être la nièce du cafetier Milliquet, Juliette restera une étrangère, foncièrement différente des villageois, principalement par sa beauté mystérieuse. Sa présence éphémère au sein des habitants va modifier fortement leur quotidien et diviser le groupe jusqu’au drame. Car malgré son innocence, Juliette possède une sorte de don, de pouvoir magnétique d’attraction. Ce texte lie les thèmes de la beauté, de la solitude et du désir sexuel pour dire l’imperfection du monde.
Introduction de Christian Morzewski
Toute vie, à l’instar de toute œuvre, est faite de chutes et de rebonds, comme le montre Une main. Dans ce texte autobiographique, Ramuz se dévoile, laissant le lecteur pénétrer dans son intimité, dans sa maison, son bureau, se mettant en scène torse nu et soumis à ses médecins autant qu’aux impératifs du corps. Car un jour d’hiver de 1931, à la mi-janvier, Ramuz glisse sur du verglas et se brise l’humérus gauche. Impossible d’écrire désormais. L’auteur réfléchit dès lors à sa relation à la création : sa vie, semble-t-il conclure, n’a de sens que par la place qu’elle occupera dans son œuvre.
Introduction de Guy Poitry
Construction de la maison nous convie auprès d’une famille de petits propriétaires terriens vivant au rythme de la vigne et des saisons du Lavaux, le temps du chantier de leur nouvelle demeure. Madame Catherine et ses enfants, Samuel, Héli, Vincent ou la «petite Marianne» : à travers les événements que traversent la famille, Ramuz illustre les tensions entre le désir des transmission des hommes et le cycle implacable de la nature.
Dans ce roman inédit ébauché en à peine trois mois en 1914, Ramuz met en place les prémisses de ses romans qui lui assureront, dès 1924 et sous l’égide des éditions Grasset, la reconnaissance du public et des milieux littéraires.
Introduction de Stéphane Pétermann
« Elle était maigre et un peu pâle, étant à l’âge de dix-sept ans, où les belles couleurs passent, et elle avait des taches de rousseur sur le nez » : voici Aline, l’héroïne éponyme du premier roman de Ramuz. Tombée amoureuse de Julien Damon, fils de paysans riches, elle vit une véritable idylle, tandis que lui ne cherche qu’à apaiser sa faim. L’histoire débouche sur une fin tragique lorsqu’Aline, enceinte, apprend les fiançailles de Julien.
Tournant le dos aussi bien au récit psychologique qu’aux modèles naturalistes, Ramuz décrit avec subtilité la passion et le revirement des cœurs. En écrivain débutant, il pose dans cette épure célèbre les jalons d’une forme de roman poétique, à laquelle il aspirera tout au long de sa carrière.
Introduction de Daniel Maggetti
I
C’est vers ce temps-là qu’il a commencé à se hasarder jusque dans les rues de la ville, ce qu’il n’aurait pas osé faire auparavant, mais il y avait des choses qui n’étaient pas permises et, à présent, elles l’étaient.
Il y avait des choses qui avaient semblé impossibles et qui ne semblaient plus impossibles.
Vers ce temps, c’est-à-dire vers le milieu de mai, il a commencé à s’aventurer jusqu’en plein centre de la ville ; et, comme il faisait chaud déjà, il portait des vêtements en toile blanche.
Il tenait à la main une branche qu’il avait cassée en passant dans une haie et ayant encore ses feuilles ou même toute fleurie, quand c’était une branche d’aubépine ou de fusain.
On n’a guère fait attention à lui, les premiers jours, sauf que ceux qui n’avaient pas encore eu l’occasion de le rencontrer se retournaient sur son passage, demandant : « Qu’est-ce que c’est que ce particulier-là ? » mais on leur disait :
– Comment, vous ne savez pas ? C’est le pensionnaire du docteur Morin...
– Ah !
– Il croit qu’il est Jésus-Christ.
On riait. Et, lui, continuait sa route, sa branche de feuilles à la main, comme quand on portait autour de Lui des palmes ; – c’était après qu’Il avait dit à ses disciples : « Allez me chercher ce poulain d’ânesse »[1], et ses disciples avaient été Lui chercher le poulain.
On est vers la fin de mai ; toutes les fenêtres étaient ouvertes. L’homme s’avançait dans la rue : une tête, de place en place, se penchait hors d’une de ces fenêtres. Il était grand, il était beau, il était large d’épaules ; il portait toute la barbe, il avait les cheveux longs.
Il est arrivé pour finir à une petite place où il y a une fontaine à double tuyau de laiton toujours couvert de sueur, tellement l’eau est froide, et à double bassin de granit ; là se tenaient quelques femmes dans leurs modestes jupes de toile, dans leurs modestes corsages de toile, tête nue, les manches troussées ; elles parlaient entre elles, en attendant que leurs seaux fussent pleins.
Il était venu jusque sur la place ; voyant les femmes, il s’était arrêté.
Il s’arrête au sortir de la rue et à l’endroit même où elle débouchait sur la place de la fontaine ; il a regardé les femmes sans rien dire, et elles, tout d’abord, n’ont pas pris garde à lui.
Elles étaient trois ou quatre, qui se tenaient sous un petit carré de ciel très bas, peint en bleu, faisant comme un plafond ; et la place sous ce plafond était comme une petite chambre pleine d’ombre, car le soleil n’était pas encore venu jusqu’ici, et il n’y venait que tard et occasionnellement ; pleine de silence aussi, où il y avait seulement la façon de chanter de l’eau qui est de commencer par les notes d’en haut pour finir par les plus basses, il y avait quelques mots échangés, le cri métal contre métal des seaux qu’on tire sur les traverses.
Les femmes tournaient toujours le dos à l’homme ; elles ne l’ont pas vu tout de suite, ni en même temps ; c’est Mme Reymondin qui l’a aperçu la première.
Il ne bougeait pas, elle n’a pas bougé ; et c’est seulement en voyant Mme Reymondin rester si longtemps immobile que les autres ont fini par se douter de quelque chose ; alors elles ont vu l’homme à leur tour ; elles se sont mises aussi à le regarder, qui les regardait donc et qui a continué à les regarder sans rien leur dire.
Pour finir, elles ont baissé la tête. Elles ont baissé la tête, elles la relèvent ; l’homme n’était plus là.
Un petit moment se passe.
Tout à coup, on a entendu Mme Reymondin dire quelque chose.
Et les femmes : « Qu’est-ce que vous dites ? » n’ayant pas compris ; c’est que Mme Reymondin avait parlé très bas et comme pour elle- même.
– Ah ! a-t-elle dit alors... C’est drôle comme il ressemble à l’Autre. Et vous savez qu’on prétend justement qu’Il va revenir.
Regardant avec fixité la place que l’homme occupait, qu’il n’occupait plus, la place qui avait été occupée par lui, qui n’était plus occupée ; et il y a eu donc ce vide et à présent il y avait ce vide, avec l’étroite rue s’ouvrant plus en arrière : puis le vide n’a plus été.
Pendant que les autres femmes attendaient une explication, mais rien n’est venu ; et elles n’ont rien vu, et elles n’ont pas dû comprendre.
Elles n’ont pas pu voir, ni savoir le changement qui se faisait là pour cette autre : c’est pourquoi elles ont pris leur seau par l’anse et leur corps a ployé dans le milieu sur le côté opposé.
Mme Reymondin, elle seule, n’avait toujours pas bougé.
Et c’était aussi, dans ce temps-là, une étroite petite rue ; alors les maisons n’ont pas eu de peine à être seulement un peu plus basses, un peu plus blanches, la pente de leurs toits allant de plus en plus en arrière et vers en bas, les trous des fenêtres bouchés.
Mme Reymondin regardait toujours le même point et c’était la rue ; – il y a eu cette petite rue toute blanche d’un côté, toute bleue de l’autre côté. Et cet arbre était un palmier.
Des enfants nus couraient sans bruit dans la poussière.
Il avait une robe blanche. Il avait cette même barbe noire, les mêmes beaux yeux, les mêmes longs cheveux bouclés.
Il y avait là un puits, non une fontaine. Il s’était assis sur la margelle de ce puits, et, avec une branche qu’Il tenait à la main, Il s’est mis à écrire des choses dans le sable.
C’est alors qu’une femme est arrivée, levant ses bras nus au-dessus de sa tête ; et des hommes la suivaient, une pierre dans chaque main.
Il écrivait toujours avec le bout de sa baguette des choses qu’on ne savait pas dans le sable[2].
[1] Ces deux allusions bibliques renvoient à Matthieu, XXI, 1-11 (récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem) et à l’Apocalypse, VII, 9-17 (mention des palmes et des vêtements blancs).
[2] Le récit enchaîne deux allusions à des épisodes de l’Évangile de Jean, d’abord celui de la Samaritaine (Jean, IV, 6-7), puis celui de la femme adultère (Jean, VIII, 6-7).