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Aperçu de la verve et de l’ironie propres à Hanokh Levin.
par Rosine SCHAUTZ
L’œuvre dramatique de Hanokh Levin se compose de cabarets satiriques, de comédies et de tragédies. Un fil conducteur pertinent mais intempestif relie chacune de ces formes théâtrales qu’il traite de façon atypique, décalée, en fonction des thèmes et des personnages choisis.
« Vous êtes tous les deux un peu moches, et alors ? Y a pire. Le monde n’a jamais été un salon de beauté… »
Résident du théâtre municipal Cameri à Tel-Aviv pendant de nombreuses années, Levin a aussi créé de nombreuses pièces au théâtre Habima, le Théâtre National d’Israël. Il a reçu de nombreuses récompenses en Israël et à l’étranger, et ses pièces ont été mises en scène dans de nombreux festivals autour du monde. Les pièces de Levin traitent essentiellement de la tristesse de la vie et de la bassesse de l’humanité, avec en filigrane cette fameuse politesse du désespoir héritée d’une ancestrale Mitteleuropa.
- « Yakich et Poupatchée »
- © Elise Larvego
Dans cette pièce, Levin dénonce assez crûment la misère humaine, car dans sa vision du monde, le bonheur, la quête d’un bonheur ‘dû’, reste absurde. Pour lui en effet, la nature humaine est purement déterminée par ses besoins physiologiques, sans autre perspective.
Issu d’une famille profondément religieuse, descendante d’une lignée de rabbins hassidiques de Pologne, Levin a reçu une éducation stricte et conventionnelle. Plus tard, il a entrepris des études de philosophie et de littérature hébraïque à l’université de Tel-Aviv et a participé à bon nombre d’aventures culturelles. Il est mort en 1999, à 55 ans.
Comment traduire Levin ?
Une vingtaine de ses pièces et de nombreux sketches ont été traduits en français par Laurence Sendrowicz. Mais comment traduire Levin ? La traduction est une entreprise laborieuse - pour reprendre le titre d’une de ses pièces -, voire dangereuse, car comme le soulignait le regretté Meschonnic : « un traducteur qui n’est qu’un traducteur n’est pas un traducteur, il est introducteur ; seul un écrivain est un traducteur. [...] Dans l’acte de traduire [...] aucune neutralité n’est possible. »
Laurence Sendrowicz, traductrice mais également comédienne et auteure, a su composer non seulement avec les sonorités très spécifiques de l’hébreu, mais aussi avec des références culturelles et des codes parfois très éloignés.
Voici un exemple, rédigé dans un pseudo-italien, qui rappellera à certains quelques fameuses scènes de Molière en pseudo-latin…
- « Yakich et Poupatchée »
- © Elise Larvego
« La signorina principessa Gazzella-Mozzarella prende esattamente une doccia, elle sous la douche, si fa la manicure, la pedicure, la frisure, tutta la figura. Fra tre secondi esattamente, dans trois secondes entrerà qua, ce-ce, si-si. Intanto non toccate niente, pas toucher, soltanto la guardate, non respirate forte. »
(discours écrit à l’origine dans un pseudo-français, acte III, sc.21).
Le parti pris est ici, on le voit, plus proche de l’invention que de la simple transcription. La traductrice a choisi d’interpréter, de ‘solliciter le texte’, de l’ingérer et de se l’approprier pour mieux en restituer les sucs. Sendrowicz n’a ainsi pas traduit seulement les mots, mais les a transférés, les transposant dans un autre espace possible, dans une autre clé dirait-on peut-être en musique. Elle a donc opté pour cette re-création appelée de ses vœux pas Meschonnic, donnant à voir et donc à entendre quelque chose qui serait de l’ordre des effets produits par une langue sur un lecteur ou un spectateur.
Saluons cette tentative qui a l’insigne mérite d’être sinon iconoclaste du moins très atypique, même si le théâtre, depuis toujours, a su, a osé traduire des situations de communication en ambiances dramatiques plutôt qu’en simples équivalences linguistiques. L’irrévérence et la non-servilité vont bien au teint de la traduction : faites passer !
Les laideurs positives pour intrigue
Yakich et Poupatchée sont jeunes, laids et pauvres. Donc seuls. Ils aimeraient l’un comme l’autre rencontrer ‘quelqu’un’. Mais comment faire quand on est jeune, laid et pauvre ? Un marieur astucieux et deux familles peu scrupuleuses plus tard, et en avant l’aventure ! On retrouve dans cette affaire la verve et l’ironie propres à Hanokh Levin, qui compose ici une parabole comique autour des pulsions, des rêves, des fantasmes idéalisés… Donc pièce où l’on rit beaucoup, quand bien même il s’agit aussi d’une véritable équipée à la poursuite de l’amour impossible. Fable, enfin, qui nous renverra à nos faiblesses, nos laideurs, nos étrangetés et nos solitudes.
Questions pour tous
Cette œuvre pose plusieurs questions.
Qu’est-ce qu’être jeune ? S’affranchir des règles imposées, ‘ruer dans les brancards’ ou au contraire commencer à entrer dans une vie conventionnelle, devenir raisonnable, adulte, ‘casé’ ?
- « Yakich et Poupatchée »
- © Elise Larvego
Qu’est-ce qu’être laid ? Sortir des canons de la beauté admise, être trop ceci et pas assez cela, ou se sentir laid, malgré les recherches fébriles, anxiogènes, des promesses de consolations esthétiques de quelques physiologies ‘données’ ?
Qu’est-ce qu’être pauvre ? Ne pas avoir de quoi vivre, matériellement ou spirituellement, ou ne pas avoir de quoi masquer ce que l’on n’est pas, c’est-à-dire un être accompli, sage, et réconcilié ? L’argent en effet permet aujourd’hui comme naguère l’accès à toute une panoplie de contrefaçons vouées à stopper de futures révisions déchirantes, et non des moindres. Comme le dit magistralement, d’entrée de jeu, le personnage principal : « Je n’ai pas de femme parce que je suis trop laid, et je suis trop pauvre pour faire oublier que je suis trop laid ».
A ces questions gigognes s’ajoutent celles relatives à la famille - sa place, son influence, sa domination -, et celles liées à la société - ses codes, ses hypocrisies, ses ‘valeurs’.
Le théâtre, s’il ne peut répondre à toutes ces interrogations, sait encore questionner dans des formes et des mouvements sans cesse renouvelés.
Alors, d’accord avec certains rabbins qui pensent que ‘certaines questions sont trop belles pour être gâchées par une réponse…’ ?
Rosine Schautz
Théâtre du Loup – Hanokh Levin – Frédéric Polier. « Yakich et Poupatchée ».
22 mars-10 avril 2011
Frédéric Polier
Frédéric Polier est comédien et metteur en scène depuis de nombreuses années déjà. Il fut l’un des initiateurs des aventures collectives du défunt Garage, puis a collaboré à l’Helvetic Shakespeare Company, avant de fonder sa propre compagnie, L’Atelier Sphinx. Directeur du Théâtre de l’Orangerie depuis 2007, il y conduit une programmation ouverte sur le monde, tout en mettant en scène régulièrement des textes du répertoire ou contemporains.