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Rappelons que le thème de la créativité avait déjà été abordé dans l'essor (n° 4, 2006). J'avais essayé alors de voir la créativité humaine comme le reflet d'une créativité générale liée à la vie et au cosmos. Mon propos ici est de considérer ce qui gène cette créativité, en particulier dans le domaine scientifique.
Le scientisme ne doit pas être confondu avec la méthode scientifique, laquelle part de la réalité constatée pour aboutir à une explication des phénomènes observés par des déductions rationnelles. Dans la mesure où l'on ne restreint pas arbitrairement le champ d'observation, cette démarche reste parfaitement valable.
Qu'est-ce alors que le scientisme? Il s'agit d'une idéologie que Alexandre Grothendiek (lauréat de la médaille Fields qui est l'équivalent du prix Nobel pour les mathématiques) décrit comme suit: «Le scientisme est une idéologie qui repose sur la conception erronée que ce sont les connaissances reposant sur l'emploi correct des méthodes des sciences exactes déductives expérimentales et celles-là seulement qui auraient un fondement solide et une valeur véritable ou objective (voir: «La Quadrature du CERN», Editions d'En Bas, 1984).
Il est par ailleurs important de souligner que la science dite objective, la seule officiellement reconnue, est fondée sur le postulat d'objectivité de la nature qui stipule qu'on ne peut atteindre à une connaissance vraie en invoquant des arguments de finalité. Dit autrement; la nature ne saurait avoir de but. Il s'agit là d'un postulat, qui comme tout postulat est indémontrable. Mais il a des conséquences importantes, en particulier celle d'éliminer le respect de la vie et de restreindre l'horizon de la recherche et donc la créativité scientifique.
Ce problème ne date pas d'hier. Il remonte à Platon et Aristote qui ont vécu au 4e siècle avant J.-C. Platon pensait que les idées (Dieu) qui existent dans un au-delà sont la source de toute existence naturelle alors que son élève Aristote croit à l'existence élémentaire des phénomènes naturels que peuvent saisir les sens (voir: Hansueli F. Etter, «L'évolution en tant que continu synchronistique», dans «La synchronicité, l'âme et la science», Albin Michel, 1999).
Comme le dit Etter, cette querelle historique n'est toujours pas résolue et oppose aujourd'hui la science matérialiste à la religion. Les rares tentatives de synthèse ayant été repoussées par chacun des camps en présence sous la force de l'incompréhension et du dogmatisme. Une voie pour sortir de cette impasse a pourtant été proposée par C.G. Jung et W. Pauli en ajoutant à la causalité un principe de relations a-causales qui lient les événements par le sens, cette relation ne devenant évidente que si ces événements sont simultanés ou presque, d'où le terme de synchronicité.
Dans un essai remarquable paru en 1922 («Umdeken in der Naturwissenschaft», Gaia, vol.1, No 1), Hans Primas, alors professeur de physique à l'ETH-Z, relève que, avec la théorie quantique qui est la mieux vérifiée des théories de la matière dont nous disposons, la vision physique du monde a subi une profonde modification et n'exige plus le rejet des causes finales. Il s'en suit que les limitations que s'impose la science contemporaine ne sont plus justifiables. Elles ne permettent pas d'aborder la nature comme un tout, étant toujours prisonnière du dualisme cartésien qui consacre la séparation de l'esprit et de la matière.
Primas souligne que l'étude de la nature comme un tout est, pour le monde scientifique, une tâche absolument nouvelle. On retrouve ce type de réflexion chez David Bohm, physicien marquant du 20e siècle, notamment pour son interprétation – dite causale – de la théorie quantique. Dans un ouvrage écrit avec David Peat, il déplore la manière «éclatée» (fragmented) avec laquelle la science aborde la réalité et la nature (David Bohm and David F.Peat, «Science, order, and creativity», Routledge, 2000). Cette science est devenue un bric-à-brac de spécialités sans perspective d'ensemble. Elle veut comprendre le tout à partir des propriétés de soi-disant parties. Il est pourtant évident qu'un tout organique comme un être vivant n'est pas constitué de parties. Ce n'est pas quelque chose qui a été assemblé.
Un être vivant naît, vit et meurt. Il se développe selon un plan et ce que nous considérons comme partie, par exemple un organe dans un animal, n'a pas de signification en dehors du tout auquel il appartient. Comme le dit Primas, il y aurait lieu de se demander si la conquête scientifique de la nature ne devait pas être remplacée par un dialogue avec la nature. Dit autrement par Bohm, l'univers ce n'est pas que de la matière qui se déplace pour satisfaire des équations.
En conclusion, la créativité est sérieusement bloquée par l'adhésion inconditionnelle à des dogmes et des principes que l'on n'aime pas remettre en question. Une méthode, une fois admise, se développe et envahit l'enseignement et la façon de pratiquer la recherche. De la remettre en question est alors considéré comme blasphématoire. Un exemple célèbre est l'imposition par l'académie du darwinisme contre le lamarckisme dans le credo des biologistes d'une époque. Il a abouti au suicide de Paul Kamerer, un expérimentateur talentueux dont les travaux tendaient à remettre les idées de Lamarck à l'honneur. Ce triste épisode d'obscurantisme scientifique a été magnifiquement raconté par Arthur Köstler dans un livre intitulé «L'étreinte du crapaud» (version française. Titre de l'original en anglais: «The case of the midwife toad»).
La vie est infiniment complexe et ne se laisse pas enfermer dans des dogmes et des tabous qui tuent la créativité et la convivialité. L'éducation joue ici un rôle important et l'école devrait stimuler l'imagination plutôt que de l'étouffer dans le carcan d'idées préétablies et décrétées incontournables.