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Tous ces jours, on fête l’armistice de 1918, signé le 11 novembre 1918, qui marqua la fin d’une boucherie absurde et inutile, la victoire des Alliés et la défaite de l’Allemagne. Elle mit fin à la Première Guerre mondiale, qui a impliqué plus de 60 millions de soldats, provoqué 19 millions de morts (1,7 million en France), dont la moitié de civils, et 21 millions de blessés; beaucoup resteront invalides. Cette guerre ne devait durer que quelques mois. Elle s’enlisa dans les tranchées, où la vie était épouvantable: les soldats y vivaient dans la boue, la vermine, les rats et l’odeur des cadavres en décomposition. De plus, le ravitaillement laissait parfois à désirer. En France, 2 garçons sur 3 n’en revinrent pas. 86’000 corps ne sont pas encore identifiés aujourd’hui. Selon l’historienne Chantal Antier, le rôle des femmes durant le conflit a été trop longtemps occulté.
Dans les campagnes: dès l’été 1914, les femmes, devenues cheffes de famille, remplacent les hommes partis au front. Les paysannes sont les premières à contribuer à cet effort. Elles assurent le quotidien de la ferme et la culture des champs. Aidées par les personnes âgées et les enfants, elles dirigent les exploitations, souvent jusqu’à l’épuisement: les travaux agricoles exigent en effet une grande force physique. Comme les chevaux sont réquisitionnés pour le front, les femmes se mettent à plusieurs pour tirer la charrue. Dans une France encore rurale, elles sont, en 1914, 3,2 millions agricultrices, ouvrières agricoles ou femmes d’exploitants. Un film montre cette situation: Les gardiennes de Xavier Beauvois, avec Nathalie Baye, sorti en 2017.
Dans les usines: la mobilisation en 1914 entraîne une baisse de 20% des effectifs de la main-d’œuvre masculine dans les usines. Les femmes travaillent dans les ateliers de confection, notamment pour coudre des vêtements pour l’armée. Puis dans la production d’armements, en particulier celle d’obus, où les salaires sont meilleurs (45 à 47 centimes de l’heure contre 40 ailleurs, naturellement moins que les hommes). Les ouvrières en usine d’armement travaillent 10 heures par jour dans de mauvaises conditions, les lois sur l’insalubrité des locaux ayant été suspendues en 1915! Elles sont au contact de fumées toxiques, de gaz, de produits corrosifs et de machines coupantes, utilisées sans gants. Elles sont très nombreuses à participer, en 1917, aux grèves et aux manifestations lancées par leurs consœurs de la confection pour obtenir une augmentation des salaires et le retour des maris partis au front.
Dans les hôpitaux: il y eut plus de 4 millions de blessés pendant la guerre, des «gueules cassées», des corps fracassés, des gazés. Dès le début de 1915, des hôpitaux de campagne se multiplient le long de la ligne de front et à l’intérieur du pays. Pour faire face, un grand nombre d’infirmières sont engagées après une formation accélérée. Les candidates abondent, dont de nombreuses religieuses. La Croix-Rouge française forme 7’000 bénévoles. Plusieurs seront décorées de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur. Un film montre le drame de ces «gueules cassées» et le travail des infirmières: La chambre des officiers de François Dupeyron, sorti en 2001.
Dans les réseaux: de part et d’autre du front, il est fait appel à des femmes, souvent polyglottes, pour devenir espionnes. Plus de 300 réseaux d’espionnage ont été dénombrés en 1918 entre l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France. Parmi eux, deux sont connus pour avoir enrôlé un grand nombre de femmes :
Le réseau Ramble, créé par Louise de Bettignies en 1915, alias Alice Dubois. Environ 1’000 soldats britanniques furent sauvés grâce à lui, entre janvier et septembre 1915.
Le réseau Dame Blanche, constitué par Walthère Dewé. Il était commandé par les sœurs Tandel. En 1918, 1’200 personnes en faisaient partie; sur les 128 membres du Conseil, 50 étaient des femmes. Ce réseau a fourni les ¾ des renseignements collectés dans les régions occupées du nord de la France et de la Belgique.
La célèbre danseuse Mata-Hari espionna pour la France de 1916 à 1917; elle fut exécutée le 15 octobre 1917 pour «entente avec l’ennemi», après un procès expéditif. Parmi les espionnes au service de la France, on peut citer Louise Thuliez, Henriette Moriamé. Marthe Richard publia ses mémoires dans son livre Ma vie d’espionne en 1930 et fut décorée de la Légion d’honneur en 1933. Mathilde Lebrun publia Mes 13 missions, un livre où elle explique n’avoir pas obtenu de reconnaissance de la part de sa hiérarchie. Les espionnes ne recevaient aucun soutien si elles se faisaient attraper. A la fin de la Grande Guerre, elles ont cherché à obtenir la reconnaissance d’agents militaires, au même titre que les combattants sur le front, mais ne l’ont pas obtenue.
Il y a 600’000 veuves françaises en 1918. En plus de leur malheur, elles doivent multiplier les démarches pour faire reconnaître leur veuvage, fouiller les fosses communes et les champs de bataille. Pour avoir droit à la pension de veuve de guerre, la loi (votée en 1916) précise que le mari doit être tombé au front. Impossible, donc, de se prévaloir d’une disparition. Les cas de concubins ou fiancés ne sont pas non plus pris en compte. Il y a beaucoup de tués non identifiables. La pension des veuves est de 800 francs par an, avec 500 francs supplémentaires par enfant mineur, une somme insuffisante pour les concernées. Celles-ci perdent leur pension en cas de remariage, ce qui va concerner 42% des veuves. Beaucoup d’autres n’auront rien. Un film retrace cette recherche éperdue: La vie et rien d’autre (1989) de Bernard Tavernier, avec Philippe Noiret et Sabine Azéma, qui se passe en 1920, dans une France détruite. Le commandant Dellaplane est chargé de recenser les soldats disparus (il choisira un cadavre sans identité pour la tombe du soldat inconnu). Dans sa quête, il rencontre deux femmes à la recherche de leur homme.
Les femmes ont donc fait marcher le pays, nourri les familles, envoyé des vivres au front, soigné les blessés, participé à la résistance. Si certaines ont reçu une médaille, la France n’a pas su les remercier: on les a priées de laisser les emplois aux hommes revenus du front, de retourner à la maison et de faire des enfants. Une loi de 1920 interdit la contraception et l’avortement, par crainte d’une baisse de la démographie, mais aussi par peur de l’émancipation des femmes ! On ne leur accorde même pas le droit de vote, alors que l’Allemagne le fait en 1918 (avec l’Autriche, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne). Les Françaises devront attendre le geste du général de Gaulle en 1944!
Comme disent les féministes: «Il y a plus inconnu que le soldat inconnu: sa femme!»