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Martina-Sofie Wildberger cherche à donner une forme au texte dans l'espace et ainsi thématiser l'aspect politique de l'expression poétique. Elle se concentre sur la composante sonore du texte parlé, comme matière première, et la déploie en français, en allemand et en suisse-allemand, comme terrains d'émergence du sens.
Martina-Sofie Wildberger cherche à donner une forme au texte dans l'espace et ainsi thématiser l'aspect politique de l'expression poétique. Elle se concentre sur la composante sonore du texte parlé, comme matière première, et la déploie en français, en allemand et en suisse-allemand, comme terrains d'émergence du sens.
Martina-Sofie Wildberger joue avec les textes, les langues et les sens. ...
Martina-Sofie Wildberger joue avec les textes, les langues et les sens.
Le travail artistique de Martina-Sofie Wildberger est basé sur deux éléments principaux : la performance et le texte. En utilisant des sketches, de courtes mises en scène et l'interprétation de textes, elle s'inspire de l'essence sonore et rythmique du texte déclamé. Elle part du matériel sonore et donne au texte une forme dans l'espace. Elle sonde en profondeur les composantes politiques et communicatives du texte.
Comme elle s'intéresse à la transmission – au sens propre –, elle étudie également les circonstances intrinsèques du texte, des questions de transmission de contenu, de traduction et de « traductibilité ». Wildberger essaie d'élaborer sa propre langue, poétique. Elle utilise l'allemand, le suisse allemand ou le français pour donner un sens aux textes, mais également pour révéler la dimension politique qui se cache derrière le choix d'une langue plutôt que d'une autre. Lorsqu'une personne déclame ou lit un texte, sa langue ou sa manière de parler revêtent une signification tout aussi importante que le contenu lui-même. Pour ce faire, l'artiste utilise sciemment des mouvements dans l'espace. Elle chorégraphie le positionnement des corps dans l'espace et utilise souvent le potentiel d'improvisation de la musique électronique ou des médias numériques qui se greffent en quelque sorte comme autant de niveaux de communication supplémentaires sur la voix de la personne qui performe. En situation d'exposition, Martina-Sofie Wildberger choisit comme outils l'écriture et le texte écrit dans leur forme graphique. Une série de posters documente des moments ou des textes déjà performés, pour rester le plus possible dans l'immédiateté du moment. Cette forme – le script documentaire – retient dans l'espace, le caractère éphémère et unique de ces moments performatifs.
Sibylle Omlin, directrice de l'École cantonale d'art du Valais (ECAV)
Depuis son arrivée à Genève, dans un milieu francophone dont elle ne connaît ...
Depuis son arrivée à Genève, dans un milieu francophone dont elle ne connaît pas encore les habitudes langagières, la zurichoise Martina-Sofie Wildberger a gardé une affection particulière pour la question de la traduction. Le texte, les mots, leur sonorité et leur déclamation forment un ensemble à partir duquel elle élabore ses pièces performatives. L'écrit en constitue le matériau primordial, l'amorce essentielle. Avec le recueil de poèmes Mon petit alphabet, paru en 2011, l'artiste jongle avec la langue, allemande et française, retourne les expressions et rythme des récits épris de libertés. De rimes en allitérations, ces poèmes disent l'impossibilité de conserver du sens lorsque les syntagmes changent, que la traduction s'esquive et que les mots deviennent successions de sons. Comment un propos, une idée, un récit est-il transférable d'une langue à une autre ? Comment, dès lors que l'on est artiste et performeuse, utiliser un matériau textuel et linguistique qui se déploie en plusieurs idiomes ? L'artiste répond par une mise en scène qui exacerbe les caractéristiques sonores de ses poèmes. Solitaire ou accompagnée, en français, allemand, anglais ou suisse-allemand, debout, couchée ou en courant, Martina-Sofie Wildberger varie les formations, les durées et les langues, pour que chaque performance s'infuse d'imprévus et de hasards, de décalages et de dissonances qui jamais ne se rejouent à l'identique.
De cette exploration du rapport à la langue découle naturellement celle du transfert de l'oral à l'écrit. Comment déplacer la parole performée vers sa version archivée ? Quelle apparence donner à cette archive pour faire exister la performance après la performance ? À Paris, au Centre culturel suisse, dans le cadre du programme PerformanceProcess, c'est précisément cette question de l'interaction entre le textuel et le visuel qui est évaluée et présentée au public, sous une forme aussi bien performative, que dans le cadre de l'exposition. Au mur, en ligne droite, cinq blocs de papiers recouverts de signes graphiques entremêlés sont accrochés. Des mots, des noms, des phrases se rencontrent dans l'espace restreint d'un format A2. Poèmes visuels ou dessins textuels, ils sont prêts à être employés comme scénarios d'une performance à venir. L'artiste vient s'en saisir, arrachant d'un froissement sec un feuillet couvert de signes. Évoluant dans l'espace, elle récite ce qu'elle déchiffre sur la page. Sur un ton théâtral, les phrases s'envolent en hauteur. Elles sont aussitôt chantées, presque criées. La performeuse court, slalome entre les gens et entre les objets, elle engage son corps pour incarner le texte qu'elle tient à bout de bras. Bientôt, les mots se font murmure, soufflement, essoufflement. Les phrases s'évanouissent peu à peu en silence. Le feuillet s'échoue sur le sol, dessinant avec d'autres un amas de résidus textuels et graphiques.
Avant d'être le protocole d'une action dans l'espace, chacun des feuillets propose la retranscription d'une performance passée de l'artiste. Le titre choisi, RE-, pointe l'idée du reenactment, la reconstitution dans une temporalité autre d'un événement passé. Cette reconstitution implique un regard rétrospectif qui fouille le souvenir d'un moment éphémère pour en évoquer l'essence. Sans chercher l'exactitude dans la transposition, Martina-Sofie Wildberger a élaboré une forme graphique capable de traduire en différé l'événement performé. Les enchevêtrements typographiques reprennent les variations sonores, les mouvements dans l'espace et la gestuelle des protagonistes. De ces scripts peuvent ensuite surgir de nouvelles performances. Mis à disposition de comédiens et danseurs, ils offrent leur partition à l'interprétation de celui ou celle qui saura en décrypter les codes. En fonction des contextes, les propositions seront chorégraphiées ou improvisées, concises ou prolixes, déliées ou scrupuleuses. Pour le CCS, l'artiste elle-même intervient de manière impromptue dans l'espace et interagit avec le public pendant la durée de l'exposition, recréant à chaque présentation une nouvelle version de la même performance, égrenant les partitions au fil des jours et dessinant un work in progress sous les yeux des spectateurs.
Martina-Sofie Wildberger opère ainsi une translation de l'espace performé à l'espace de la page, des mots récités aux mots mis en espace, et enfin, de l'espace graphique à l'espace physique. Elle construit une œuvre à tiroirs, dont les redéploiements deviennent innombrables. S'esquisse alors la possibilité d'une sémiotique de la performance.
Séverine Fromaigeat