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Faut-il considérer l’allaitement comme un thème de santé publique et, partant, comme un sujet politique ? Nul ne conteste que le lait maternel couvre, à lui seul, les besoins nutritionnels du nourrisson pendant les six premiers mois de sa vie. Et nul ne conteste plus, bien au contraire, que ce même allaitement a également des effets bénéfiques sur la santé du nourrisson ainsi que sur celle de sa mère. L’Organisation mondiale de la santé recommande un allaitement maternel exclusif (de tout autre aliment ou boisson) jusqu’à l’âge de six mois, suivi d’un allaitement partiel jusqu’à l’âge de deux ans.1 En France, le Programme national nutrition santé (PNNS) préconise un allaitement exclusif, si possible jusqu’à six mois – et au moins jusqu’à quatre mois.
Qui s’intéresse au suivi de telles recommandations ? En France, pendant longtemps, bien peu de monde. La durée de l’allaitement y est mal connue et les rares estimations disponibles la situaient bien en-deçà des recommandations de l’OMS. Le fait est désormais confirmé de manière chiffrée. En octobre dernier, une étude réalisée par l’Institut français de veille sanitaire permettait de disposer pour la première fois de données nationales sur ce sujet. Le constat était brutal : moins d’un enfant sur quatre était allaité jusqu’à l’âge de six mois. Ce résultat était issu d’un échantillon représentatif de 3368 enfants. Tous étaient nés au cours du premier trimestre 2012, dans 136 maternités tirées au sort, en France métropolitaine. Les mères étaient interrogées à la maternité ainsi qu’à un mois, quatre mois, huit mois et douze mois après la naissance. On apprenait aussi qu’à la maternité, 74% des mères avaient débuté un allaitement maternel. Seuls 40% des nourrissons étaient encore allaités à trois mois, mais seulement 21% de façon exclusive ou prédominante. A six mois, 23% des enfants étaient encore allaités, et 9% à un an. Ce constat vient d’être confirmé par une nouvelle étude :2 deux femmes sur trois allaitent leur nouveau-né. Six mois plus tard, elles ne sont plus qu’une sur cinq à donner encore le sein. Au premier anniversaire : vingt-neuf sur mille.
En Europe, les taux d’allaitement maternel à 6 mois varient de 33% aux Pays-Bas à 82% en Norvège. Il en va de même en Italie ou au Royaume-Uni. «La France est non seulement l’un des pays d’Europe où le taux d’initiation de l’allaitement maternel à la naissance est l’un des plus bas mais également l’un des pays où les mères qui choisissent d’allaiter leur enfant le font le moins longtemps» reconnaissent les spécialistes français.
On pourrait invoquer ici le choix personnel. Ce serait faire bien peu de cas des facteurs et déterminants sanitaires, sociaux, démographiques ou culturels. Il a, ici ou là, été montré que la durée d’allaitement était plus courte chez les mères âgées de moins de 30 ans ou occupant une profession autre que celle de cadre ; que les mères en surpoids et obèses allaitaient moins longtemps par rapport aux mères «normo-pondérales» ; que la durée d’allaitement était réduite chez les mères ayant fumé durant la grossesse ou ayant repris le travail avant le quatrième mois de leur enfant. Et encore que les mères d’origine étrangère, celles dont les revenus familiaux étaient faibles, celles ayant un niveau d’études élevé (ou ayant reçu des informations sur l’allaitement durant la grossesse) étaient plus enclines à poursuivre un allaitement.
Les dernières données publiées tendent d’autre part à établir que le taux d’activité des femmes ne suffit pas, en France, à expliquer des allaitements de courte durée. Comme souvent les statistiques laissent entrevoir des fragments de la réalité sans permettre de l’expliquer. «Les mères de moins de 30 ans, vivant seules ou en couple sans être mariées, ainsi que celles ayant un niveau d’études intermédiaire (CAP/BEP, lycée) ont allaité moins longtemps» observent les chercheuses.
Dans le nord de la France, les mères allaiteraient en moyenne moins longtemps qu’ailleurs dans l’Hexagone… Un père présent à l’accouchement signe un allaitement plus long… L’allaitement est plus long chez les mères cadres et chez les mères en congé parental… «L’allaitement a longtemps été mal vu en France, car il était perçu comme avilissant du point de vue du droit des femmes, explique, dans Le Monde, la sociologue Maya-Merida Paltineau qui ose évoquer le poids du “féminisme égalitariste” porté par Simone de Beauvoir (1908-1986). Mais les représentations sont en train de changer, dit-elle. Aujourd’hui, l’allaitement maternel trouve sa place chez une population de trentenaires fortement diplômées. Cette pratique est en phase avec leurs idéaux, leurs réflexions personnelles, leur rapport au travail, au couple, et se marie bien avec une vague écolo, bobo, anticrise…».
Marie-Josée Keller, présidente de l’Ordre national français des sages-femmes regrette pour sa part que la politique française en la matière soit moins volontariste qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne. «Il n’y a par exemple pas grand chose sur les lieux de travail pour que les femmes puissent tirer leur lait». Pour autant, elle met en garde contre «les ayatollahs de l’allaitement». «Il faut des motivations profondes pour un allaitement réussi» assure-t-elle.
L’une de ces motivations pourrait être l’impact sur le QI – comme l’a établi un travail quelque peu dérangeant, publié en mars 2015 dans The Lancet Global Health.3 Il démontrait, avec un recul de grande am-plitude, les différents bienfaits pouvant résulter de l’allaitement maternel : une corrélation positive entre le niveau de QI et l’allaitement. Pour leur part, les auteurs parlent d’une «association entre l’allaitement maternel et l’intelligence, le niveau de scolarité et le revenu à 30 ans», démonstration obtenue au terme d’une «étude prospective de cohorte de naissance menée au Brésil».
«Trente ans plus tard, l’allaitement maternel est associé à une amélioration des performances aux tests d’intelligence et pourrait avoir un effet important dans la vie réelle, en augmentant le niveau de scolarité et le revenu à l’âge adulte» concluaient les auteurs. Où l’on voit que la question des incitations collectives à l’allaitement maternel est désormais une véritable, grande et belle question politique de démocratie et de santé publique.