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Expérience de sortie hors de son corps : phénomène métaphysique ou neurologique ?
Qu’est-ce qu’une expérience de sortie hors du corps ?
La perception de son propre corps est une fonction capitale pour l’interaction de l’individu avec son environnement. Nous avons un ressenti de notre corps dans l’espace grâce à l’intégration dans notre cerveau des informations sensorielles, en particulier les informations visuelles, somatosensorielles et vestibulaires. Certaines personnes, quelle que soit la culture, font l’expérience de se voir et de se sentir hors de leur propre corps. Il y a différentes variantes de cette expérience, certains se sentent voyager dans l’espace, d’autres simplement flotter près de leur « autre corps. » Le degré de contrôle sur le déclenchement de l’expérience varie également beaucoup d’une personne à l’autre. On peut lire habituellement que la proportion de personne vivant ce phénomène est de 10 à 20%. Cependant, une petite enquête personnelle à travers un questionnaire distribué à la population des étudiants universitaires montre que faire l’expérience au moins une fois dans sa vie d’une sensation de flottement hors du corps est relativement commune avec presque 50% des gens. Il semblerait que cette tendance est en augmentation, mais il n’y a pas de données actuellement disponibles pour le confirmer.
Est-ce que c’est une maladie ?
Cette expérience est classiquement considérée en psychiatrie et en neurologie comme une hallucination et l’un des signes possibles d’une psychose ou d’une anormalité neurologique. L’expérience de sortie hors de son corps est en effet courante chez les personnes atteintes de psychoses et de perte de contact avec la réalité entrainant l’inadaptation sociale et la souffrance. De plus, elle peut être provoquée par des substances altérant le fonctionnement cérébral, comme les drogues dures, le cannabis, les anesthésiants et certains médicaments contenant de la codéine ou de la kétamine.
Par contre, comme susmentionné, elle peut également être présente chez des personnes ne souffrant d’aucun état psychiatrique et n’ayant pris aucune substance. Une étude récente a montré que les personnes faisant ce type d’expérience somesthésique et visuelle rapportent également faire de manière générale plus d’expérience de perception anormale dans leur vie quotidienne (Braithwaite et al., 2011) et avoir plus d’illusion visuelle lorsqu’ils voient des patterns visuels expérimentaux ambigus (Braithwaite et al., 2013) comparés à des personnes n’ayant jamais eu d’expérience de sortie hors du corps. Les auteurs suggèrent à la lumière de leurs résultats qu’il existerait une prédisposition organique et cérébrale à faire des expériences de sortie hors du corps dans la population générale.
Pour le monde médical, la réponse est donc majoritairement affirmative ; vivre une expérience de sortie hors de son corps est un signe de dysfonctionnement. Cela n’empêche absolument pas certaines personnes de vivre ces expériences de manière positive, par exemple en ayant une sensation de bien être associée à l’expérience ou un ressenti que l’expérience est une indication fondamentale et rassurante qu’ils sont plus qu’un corps.
Comment l’explique-t-on ?
Plusieurs recherches se sont intéressées à ce phénomène. En particulier le domaine de l’épileptologie. Il a été démontré qu’une crise épileptique peut engendrer l’expérience de sortie hors du corps chez l’adulte (Blanke et al., 2004) et l’enfant (Heydrich et al., 2011). La particularité de ces cas cliniques et que le foyer épileptique (l’endroit d’origine des neurones qui dysfonctionnent) se situe dans la jonction temporo-pariétale, endroit où se trouve le gyrus angulaire. Des médecins genevois ont d’ailleurs trouvé fortuitement, lors d’un enregistrement préchirurgical, qu’en stimulant le gyrus angulaire droit à l’aide d’électrodes chez une patiente épileptique (n’ayant jamais eu d’expérience d’état modifié de conscience), le phénomène de sortie hors du corps était provoqué artificiellement (Blanke et al., 2002). Nous savons que la jonction temporo-pariétale est une zone du cerveau qui permet, entre autres, l’intégration des informations visuelles, vestibulaires et spatiales. Du point de vue des auteurs de ces recherches, l’expérience de sortie hors du corps est considérée comme une réaction pathologique du cerveau émanant d’une mauvaise interprétation des informations sensorielles.
A ma connaissance, une seule recherche dans la littérature scientifique a étudié le fonctionnement cérébral d’une personne sans maladie neurologique ni psychiatrique et capable de provoquer spontanément une expérience de sortie hors de son corps. Cette étude parue dans la revue online « frontiers in human neuroscience » (Smith et Messier, 2014; article en libre accès) rapporte le cas d’une jeune femme de 24 ans, étudiante à l’université, qui depuis sa petite enfance peut décider à volonté de déclencher l’expérience de bouger au-dessus de son corps physique en pouvant le voir lorsqu’elle est dans la position couchée. Pour comprendre ce qui se passe dans son cerveau lors de ce phénomène, les chercheurs lui ont demandé de s’allonger dans un appareil IRM. Puis ils ont comparé les activations cérébrales lorsqu’elle est en condition de repos normal (sans sortie de corps), en condition de sortie hors de son corps, en condition d’imaginer avoir l’expérience de sortie hors de son corps et enfin d’imaginer quelqu’un d’autre l’avoir. Les résultats indiquent que le cortex visuel est moins activé en condition de sortie hors du corps que dans les autres conditions. En revanche, d’autres régions en particulier frontales gauches (cortex moteur supplémentaire et gyrus frontal orbital supérieur) et temporales, dont la jonction temporo-pariétale. Le cervelet, partie importante dans la motricité et le contrôle moteur, est aussi plus activé dans la condition de sortie hors du corps, ce qui est congruent avec la sensation de bouger au-dessus de son corps. L’interprétation des scientifiques est que le phénomène de sortie hors du corps de cette jeune femme est le fruit d’une hallucination kinesthésique, c’est-à-dire une sensation atypique de sentir son corps physique en mouvement alors qu’il est immobile.
Est-ce un phénomène métaphysique ou neurologique ?
Pour la communauté scientifique, il s’agit d’un phénomène purement neurologique. Néanmoins, il y a des éléments qui doivent encore être clarifiés pour se prononcer de manière définitive. Par exemple il existe des différences rapportées entre les expériences induites par stimulations cérébrales ou crises épileptiques et les expériences spontanées. Ces dernières semblent produire des perceptions plus riches, avec une vision plus claire et complète de l’environnement, par exemple. Un aspect capital à ne pas négliger est la complexité du phénomène, car chaque personne rapporte finalement des expériences différentes, que ce soit dans leur déclenchement, déroulement, durée, fréquence ou dans les sensations et émotions associées. Il n’est pas exclu, bien au contraire, que les deux types de phénomènes –métaphysique et neurologique– existent, parfois mutuellement. Nous pourrions même spéculer l’existence de cas de pures hallucinations induites par un dysfonctionnement du cerveau, de cas de sorties hors du corps matériel, provoquées également par un dysfonctionnement du cerveau et de cas de sorties hors du corps volontaires. Dans ces dernières, les changements de l’activité cérébrale ne refléteraient pas des anomalies créant une hallucination mais seraient le fruit d’un détachement de la conscience avec son substrat matériel, le cerveau qui aurait un rôle d’interface. De futures études avec notamment des données comportementales prouvant que la personne a pu voir des choses en étant en dehors de son corps sont nécessaires pour valider ou non ces hypothèses.
Peinture de Salvador Dali
Références :
Blanke O, Landis T, SpinelliL, Seeck M (2004) Out-of-bodyexperience and autoscopy of neurological origin. Brain 127:243–258.
Blanke O, Ortique, S, Landis T, Seeck M (2002) Neuropsychology: Stimulating illusory own-body perceptions. Nature 419, 269-270.
Braithwaite JJ, Broglia E, Bagshaw AP, Wilkins AJ. (2013) Evidence for elevated cortical hyperexcitability and its association with out-of-body experiences in the non-clinical population: new findings from a pattern-glare task. Cortex 49, 793-805.
Braithwaite JJ, D. Samson, I. Apperly, E. Broglia, J. Hulleman (2011) Cognitive correlates of the spontaneous out-of-body experience (OBE) in the psychologically normal population : evidence for an increased role of temporal lobe instability, body distortion processing, and impairments in own-body transformations. Cortex 47, 839-53.
Smith AM et Messier C (2014) Voluntary out-of-body experience: an fMRI study. Frontiers in human neuroscience 8, 70.