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"Nina Simone est née un après-midi de juin 1954 dans un petit club d’Atlantic City, le Midtown". L’avis de naissance est sobre, factuel, dans le ton de toute cette nouvelle biographie francophone signée Frédéric Adrian et titrée en toute simplicité "Nina Simone".
Un bébé dans un bar du New Jersey au sol couvert de sciure? En 1954, Nina a déjà 21 ans, pile l’âge légal à cette époque pour chanter et jouer du piano dans un night-club servant de l’alcool jusqu’à 4 heures du matin. A cette époque, Nina préfère pourtant le lait. Jeune fille formée au piano classique, elle aspire à une carrière de concertiste. Et faute de mieux, pour faire bouillir la marmite, la voici pianiste de bar. Et rapidement chanteuse, condition nécessaire pour pouvoir garder son tabouret au Midtown Bar.
Nina Simone en concert à Paris, 1982. [ Marc Garanger - Aurimages via AFP]
L'envie d'en découdre
Le style unique, singulier, de Nina Simone, reconnaissable au premier son, vient de là. De ce double acte de naissance. Le drame qu’aura été sa vie, ce long chemin pavé d'insatisfactions, finalement défoncé par la maladie et l’alcool vient peut-être de là aussi. De cette double identité. Nina Simone: juin 1954 dans un bar d’Atlantic City. Eunice Kathleen Waymon: février 1933 dans une modeste maison en bois de Tryon, Caroline du Nord.
Nina devient l’une des plus formidables divas de la musique afro-américaine, engagée politiquement, faisant siennes les musiques les plus diverses: jazz, blues, gospel, variété, chanson, folklore, pop et même musique classique. Eunice Kathleen disparaît avec ses rêves d’interpréter les fugues de Bach à Carnegie Hall devant le gratin de la bonne société new-yorkaise. Nina foulera bel et bien la scène de Carnegie Hall, en 1964. Ce sera pour y interpréter "Pirate Jenny" de Brecht&Weill et son propre "Mississippi Goddam". Deux chansons qui respirent la colère et l’envie d’en découdre avec un monde capitaliste et raciste.
>> A écouter, "Mississipi Goddam":
"Nina Simone" de Frédéric Adrian retrace la vie de l’artiste à travers les coupures de presse de l’époque. Manière de remonter le temps et la carrière de l’autrice de "Don’t Let Me Be Misunderstood" en collant au plus près de la réception de son œuvre. Sans préjuger de la suite de son destin. Sans se perdre dans les légendes, les mythes ou les interprétations post mortem depuis sa disparition en 2003.
Ses concerts tournent à l'orage
La vie de Nina Simone, artistique, privée, n’a pas été un long fleuve tranquille. Son biographe et fan constate qu’elle aura "rarement été heureuse" et que " la colère est l’un des moteurs de sa création". Bien sûr il y a "My Baby Just Cares For Me", son piano mutin, ses variations à la Jean-Sébastien et cette joyeuse mélodie jazzy qui sert autant la pub d’un parfum que la BO d’une comédie de Woody Allen. Mais il y a surtout "Ain’t Got No, I Got Life", "Strange Fruit" récit d’un lynchage emprunté à la chanteuse Billie Holiday, "Backlash Blues" ou encore "Why? (The King of Love Is Dead)", autant de déclarations politiques pour les droits civils et la fin de la ségrégation raciale. Dans les années 1960, les concerts de Nina Simone pouvaient tourner à l’orage.
>> A écouter, "Ain't Got No, I Got Life":
Ainsi, le 17 août 1969 au Mount Morris Park, en plein centre de Harlem. Il y a foule. Des milliers de personnes de toutes les générations. L’ambiance est à la fête, au pique-nique et à une certaine fierté d’être là et d’être noir. A l’affiche du Harlem Cultural Festival, que l’on surnomme aujourd’hui le "Black Woodstock" et qui se déploie sur tout l’été 1969, il y a aussi Stevie Wonder, BB King, The Fifth Dimension, Sly and the Family Stone, Abbey Lincoln, Gladys Knight and the Pips… le gratin de la musique afro-américaine du jazz à la soul, en passant par le funk.
Sorti récemment, le film "Summer of Soul" documente l’événement. La foule est joyeuse. Pas Nina Simone. Après avoir proposé son revendicatif et désormais célèbre "To Be Young, Gifted and Black", elle harangue la foule avec un texte du poète afro-américain David Nelson: "Etes-vous prêt? (…) Etes-vous prêts à tuer si nécessaire? Etes-vous prêts à casser ce qui appartient aux blancs? Etes-vous prêts à utiliser tous les moyens nécessaires?".
>> A écouter, la colère de Nina Simone chantant "Revolution":
Ce jour-là, à Harlem, la foule est restée pacifique et joyeuse. Mais la colère de Nina Simone ne s’est jamais apaisée, nourrie autant par ses frustrations personnelles que par un climat politique détestable, de la guerre du Vietnam aux meurtres des militants pour les droits civils. Cette colère inextinguible aura donné des concerts embrasés et des disques habités. Parfois pour le pire, généralement pour le meilleur. "Nina Simone" de Frédéric Adrian donne juste envie de se plonger encore et encore dans ce répertoire fabuleux. Une belle invitation.
Thierry Sartoretti/mcm
, Frédéric Adrian, Le Mot et le Reste.
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