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Elisabeth Kopp: un coup de fil, c’est si facile
Anna Elisabeth Iklé: le nom de cette Zurichoise née un 16 décembre 1936 ne dit sans doute rien à personne. Elisabeth Kopp, en revanche, c’est autre chose. Le paradoxe lié au destin de cette femme qui aura été la première à accéder au Conseil fédéral veut que c’est son mari, l’avocat d’affaires Hans W. Kopp, qui entraînera sa chute.
Après des études de droit à Berne, la jeune Elisabeth adhère en 1957 au Parti radical. Conseillère communale à Zumikon en 1970, elle est élue au Conseil national en 1979. Le 2 octobre 1984, elle est élue au Conseil fédéral. Elle prend en charge le Département de justice et police (DFJP) où elle mène avec une autorité et des compétences reconnues diverses réformes en matière d’asile et d’égalité des droits homme-femme. Mais patatras: son Hans W. de mari est impliqué dans une affaire de blanchiment d’argent lié au trafic de drogue.
La presse multiplie les articles et la pression. Jusqu’à la révélation fatale: la conseillère fédérale avait prévenu son mari par un coup de téléphone qu’une enquête du Ministère public était dirigée contre la société qu’il dirigeait. C’est aussitôt la curée. Le 12 janvier 1989, Elisabeth Kopp est contrainte à la démission. Elle est remplacée par Kaspar Villiger. L’année suivante, le Tribunal fédéral la blanchit de l’accusation de violation du secret de fonction.
Marie Heim-Vögtlin: sous les sifflets
Ce n’était pas gagné. Marie Vögtlin naît en Argovie, le 7 octobre 1845, un canton où l’école secondaire est interdite aux filles et le restera jusqu’en 1901. Qu’importe, elle prépare sa maturité aidée par ses parents et des proches. En 1868, elle est la première femme suisse admise à l’Université de Zurich.
L’indignation est forte dans le pays, tant cela paraissait incongru. Marie n’en a cure et se lance dans des études de médecine. Elle fait des stages à Dresde et Leipzig, en Allemagne, où elle est en butte aux sifflets fréquents des étudiants masculins. Des péripéties qui ne l’empêcheront pas, en 1874, de devenir la première Suissesse à obtenir un diplôme de médecin.
Elle se marie en 1875 avec le professeur de géologie Albert Heim dont elle aura deux enfants et dont elle doit obtenir une permission écrite pour pouvoir continuer à travailler et ouvrir bientôt un cabinet de médecine à Zurich. Albert cache sa joie: «Moi aussi, j’aimerais être une fois malade pour quelques jours, que ma femme puisse me soigner, et que je puisse la voir et l’avoir près de moi.»
Marie Heim-Vögtlin fonde en 1901 la clinique gynécologique et l’école d’infirmières de Zurich. Elle décède le 7 novembre 1916 dans cette même ville.
Nicole Niquille: suivez la guide
Née en 1956 à Fribourg, ayant grandi en Gruyère, à Charmey, Nicole Niquille est initiée à la grimpe par sa sœur jumelle, Françoise. L’alpinisme devient plus qu’une passion: elle rencontre le guide Erhard Loretan avec qui elle effectue plusieurs expéditions, notamment dans l’Himalaya. En 1985, elle passe son certificat de guide, pour devenir la première Suissesse à exercer cette profession.
Non sans avoir dû faire ses preuves. Lors de l’exercice de descente en rappel, elle doit assurer le participant le plus lourd. Histoire sans doute de rappeler que guide, ce n’est pas un boulot de mauviette ni, surtout, de femmelette. Diplômée, Nicole assume:
Celui ou celle qui veut être le premier ou la première à faire quelque chose se doit d’être meilleur que les autres.»
Ce n’est pas au K2 que le mauvais destin attendait la Fribourgeoise, mais lors d’une cueillette de champignons, où un caillou reçu sur la tête provoque une commotion cérébrale qui laisse l’alpiniste paralysée, privée de l’usage de ses jambes. Une autre vie commence qui verra Nicole Niquille devenir aubergiste au lac de Tanay, en Valais, puis ouvrir un hôpital au Népal, au pied de l’Everest.
Flora Ruchat-Roncati: laisse béton
Flora Roncati est née en 1937 à Mendrisio, au Tessin. Après des études d’architecture à l’EPFZ, elle épouse l’ingénieur et pilote militaire André Ruchat, qui se tue aux commandes de son Hunter en 1960. Flora élève seule leur fille et se lance à corps perdu dans le travail. Elle devient rapidement d’abord au Tessin, puis dans le reste de la Suisse et à l’étranger, une architecte et une enseignante de renom. Comme la nouvelle génération d’architectes, elle privilégie le béton pour mieux répondre aux besoins des utilisateurs, érigés en préoccupation prioritaire.
En 1985, elle est la première femme nommée professeur à l’EPFZ. Divers projets d’envergure portent sa patte: elle participe avec différentes communautés d’architectes à des réalisations comme la Transjurane, le Quartier nord de l’EPFL ou la NLFA (Nouvelle ligne ferroviaire à travers les Alpes). Tout en enseignant aux quatre coins du monde (Université de Rome 3, Polytechnicum de Milan, Harvard, Cornell, etc.). Flora Ruchat-Roncati est décédée à Zurich en 2012.
Emilie Kempin-Spyri: le droit jusqu'à la folie
Sa tante, Johanna Spyri, avait inventé la célèbre Heidi. Mais son truc à elle, c’est le droit plutôt que le gardiennage de chèvres. Emilie Kempin-Spyri est née en 1853 à Altstetten (ZH). Elle sera la première femme à plaider devant un tribunal, dans une affaire de litige de loyer. Sa requête est repoussée, au seul prétexte qu’elle est une femme. Avant ça, elle aura passé sa maturité à 30 ans, mère déjà de trois enfants. Suivent des études de droit à l’Université de Zurich, où elle obtient son diplôme en 1887.
Elle n’est alors pas seulement la première femme juriste en Suisse, mais aussi une des premières en Europe. Les tribunaux ne veulent rien savoir, pas plus que l’Université qui lui refuse un poste d’enseignante. Ni une ni deux, elle fonde sa propre école de droit privée et dépose, en vain, un recours au Tribunal fédéral contre l’interdiction qui lui est faite de pratiquer sa profession.
Peu à peu, Emilie Kempin-Spyri sombre dans la dépression, terminant sa vie dans un hôpital psychiatrique, où elle meurt en 1901.
Francesca Pometta: Madame l’Ambassadeur
Madame l’Ambassadrice? D’ordinaire c’est ainsi que l’on désigne la femme de l’ambassadeur. Il faut dire que la fonction est un bastion masculin des plus inexpugnables. Ainsi, pour trouver la première femme suisse réellement ambassadrice, pas besoin de remonter à Mathusalem. C’est en 1982 que Francesca Pometta est nommée ambassadrice de la Suisse auprès des Nations-Unies, à New York, puis, dès 1987 et jusqu’à sa retraite en 1991, ambassadrice de Suisse en Italie.
Née à Genève en 1926, fille d’un juge fédéral, elle entre au DFP – le Département fédéral politique, ancêtre du DFAE, en 1957, après des études de lettres. Elle sera successivement attachée d’ambassade, collaboratrice au service économique et financier du DPF, puis au Bureau de l’intégration, à l’ambassade de Suisse à Washington, responsable du secteur Conseil de l’Europe à Berne, collaboratrice de l’ambassade de Suisse à Rome, vice-directrice puis directrice avec rang de ministre de la direction pour les organisations internationales du DFAE. C’est elle qui rédigera le message du Conseil fédéral sur l’adhésion de la Suisse à l’ONU. Francesca Pometta est décédée l’an dernier.
Texte: Migros Magazine / Laurent Nicolet
Auteur: Laurent Nicolet
Illustrations: Philip Bürli