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Louis Polla, mémorialiste de Lausanne
Mémoire vivante et amoureux fou de la ville de Lausanne, de ses quartiers, de ses places, de ses rues et de ses maisons, biographe des personnages qui ont donné leur nom à ces rues et à ces places, mais aussi à des promenades et des terrasses, le journaliste Louis Polla nous a quittés le 4 mars au bel âge de nonante-sept ans.
Fils de Robert Polla, d’origine piémontaise, devenu bourgeois de Lausanne, ingénieur aux Tramways lausannois puis aux CFF, et de Marie, née Rast, d’origine lucernoise, Louis Polla est né le 13 août 1922 à Lausanne, quatrième d’une fratrie de cinq enfants. Domicilié dès son enfance au 5 du chemin de Meillerie, qu’il ne quittera plus jusqu’à son décès, il étudie successivement dans une école primaire catholique, au Collège Classique Cantonal et au Gymnase d’Einsiedeln, où il décroche en 1942 un diplôme de maturité latin-grec. Promu premier-lieutenant après ses écoles de recrue et d’officier, il est appelé à faire du service actif durant la «Mob». Il entreprend ensuite des études de droit à l’Université de Lausanne, où il porte les couleurs de Lémania, et décroche sa licence en 1948, en même temps que Marc Lamunière, le futur patron d’Edipresse.
Louis Polla fréquente le Groupe universitaire catholique, où il fait la connaissance de Miriam Lorz, qu’il épousera en 1953. Il y rencontre aussi René Leyvraz, rédacteur en chef du Courrier de Genève. Après un stage de juriste à Fribourg, le quotidien catholique genevois l’engage comme pigiste, en lui confiant dès 1950 le poste de correspondant vaudois pour le Grand Conseil et le Conseil communal de Lausanne. L’ATS, la CPS et l’agence KIPA bénéficient aussi de sa collaboration, de même que le Bulletin de la Section vaudoise des officiers, dont il est le rédacteur en chef de 1954 à 1964, et le Journal bourgeoisial de Lausanne, qu’il dirige de 1957 à 1959.
Dans les colonnes du Courrier, il se bat notamment pour que le statut de l’Eglise catholique soit reconnu par le canton de Vaud. Deux de ses frères sont prêtres, les abbés Amédée et Francis Polla. Ce fervent catholique collabore à L’Echo et se bat pour un PDC fort, en observant toujours une stricte neutralité politique sur le plan journalistique. Il est aussi actif au sein des comités du Cercle catholique de Lausanne, dès 1949, et de Pro Familia, dès 1954.
Début 1958, il est engagé comme rédacteur à la Feuille d’Avis de Lausanne, d’abord à temps partiel, puis à plein temps. En janvier 1960, il inaugure sa chronique hebdomadaire «Maisons et quartiers d’autrefois» avec un article sur la Porte Saint-Maire, à la Cité. Cette chronique, que de nombreux lecteurs enrichissent avec l’envoi de cartes postales et de photographies anciennes, s’achèvera en avril 1989. Elle sera reprise en janvier 1991 sous le titre «Lausanne, hier et aujourd’hui» avec un changement, soit la confrontation d’une ancienne photographie avec celle prise au moment de la rédaction de l’article. Cette saga lausannoise s’achève en janvier 2006. Au total, 1’584 chroniques, dont près de la moitié ont déjà été numérisées! Ce trésor confié aux AVL a été analysé dans une seule et même base de données; celle-ci permet de retrouver un article en fonction des adresses principalement, mais aussi des noms de personnalités, de sociétés, de commerces et de mots-clés1.
Soucieux de retrouver ses racines, Louis Polla s’est imprégné des écrits de Charles Vuillermet, de Maxime Reymond, de Georges-Antoine Bridel, président de l’Association du Vieux-Lausanne pendant un quart de siècle, de Marcel Grandjean, auteur de trois ouvrages monumentaux sur Lausanne et de Jean Hugli, l’auteur de Grandes heures de Lausanne. Avec Huguette Chausson et Jean-Pierre Thévoz, titulaire de la rubrique «Lausanne, vous connaissez?» dans la Nouvelle Revue (1979-1991), Louis Polla s’est imposé dans nos médias comme l’un des meilleurs connaisseurs de la capitale vaudoise.
L’œuvre qu’il laisse – pas moins de cinq ouvrages richement illustrés et plusieurs plaquettes – est capitale. Elle débute avec Lausanne 1860-1910 – Maisons et quartiers d’autrefois (Payot, 1969). Louis Polla s’efforce d’établir la chronique des maisons, qu’il présente depuis leur construction jusqu’à leur disparition. Dans une préface, Pierre Cordey le présente comme «un vrai détective de l’histoire locale, trop négligée, comme les monuments». Il en profite pour dénoncer «une irrémédiable sottise», la démolition de la porte Saint-Maire, et stigmatiser «les demi-rufians de la pierre et de l’immobilier», estimant qu’«il n’y a rien de plus cruellement bouffon que les grâces florentines du Palais de Rumine».
Lausanne 1860-1910 – La vie quotidienne (Payot, 1974) complète le premier volume. Il restitue cinquante ans de vie lausannoise et présente d’étonnants documents illustrant la douceur de vivre dans une capitale qui compte, en 1860, guère plus de seize mille habitants!
Dans Rues de Lausanne (Ed. 24 heures, 1981), préfacé par Jean-Pascal Delamuraz, Louis Polla raconte la vie de cent personnages qui ont donné leur nom aux rues de la ville, de saint Etienne à Henri Guisan. Dans sa préface, l’ancien syndic le félicite de «respecter l’histoire [et de] la restituer avec rigueur et conscience». A noter que cet ouvrage complète celui de Marc Christin, Lausanne – Les parrains de ses rues, publié en 1910. L’auteur y recensait déjà une trentaine de personnalités, parmi lesquelles une seule femme, Jenny Enning, née Cavin, qui a laissé la jolie somme d’un demi-million de francs à la ville, ce qui a permis la construction de l’école primaire de Villamont-Dessus. Sont venues la rejoindre Maria Belgia et Isabelle de Montolieu. Un sacré quatuor va faire irruption dans l’écoquartier des Plaines-du-Loup avec des rues dédiées à Edith Burger, pianiste et chanteuse, Elisabeth Jeanne de Cerjat, co-fondatrice de l’Asile des aveugles, Germaine Ernst, artiste peintre, et Elisa Serment, pionnière du féminisme en Suisse. On ne pourra plus dire ainsi que les femmes sont restées à côté de la plaque!
Vient alors Lausanne, passé et présent sous le même angle (Slatkine, 1984), avec de superbes photos de Nicolas Crispini et Robert Hofer. Lausanne a-t-elle «mal tourné»? Louis Polla estime plutôt qu’«elle a pris des allures de grande ville qui ne s’est pas toujours sentie très à l’aise dans la toilette qui lui était imposée». Sans polémiquer, il donne la parole aux documents iconographiques. On bondit allègrement d’un quartier à l’autre, sans transition. Le but? «Faire découvrir un autre visage de Lausanne, signaler quelques mutations. Libre à chacun de les apprécier ou non selon ses sentiments, sa sensibilité, sa formation.»
Fermant la marche, Places de Lausanne (Ed. 24 heures, 1987) raconte, de la Cité à Ouchy en passant par la Riponne (dont on promet de nouveaux projets d’aménagement depuis… 1985!), la naissance et la vie de ces espaces ouverts au public. Louis Polla fait aussi revivre des places disparues, comme celle du Coutzet, située à Marterey. Plus de trois cents photographies et gravures anciennes agrémentent cette promenade citadine.
Avec Colette Muret, sa consœur de la Gazette de Lausanne, cet ardent défenseur du patrimoine bâti lausannois a été l’un des cofondateurs du Mouvement pour la Défense de Lausanne, issu en 1967 de la campagne pour la sauvegarde de la maison Villamont. Il s’est aussi montré actif au sein de l’Association Mémoire de Lausanne, héritière de l’Association du Vieux-Lausanne, dont il fut membre du comité. A ce titre, il s’est battu pour la sauvegarde des collections de ladite association et le maintien d’un musée consacré à l’histoire lausannoise. La Société vaudoise d’histoire et d’archéologie lui a décerné en 1978 le Prix Jean Thorens et la Fondation pour le Patrimoine culturel romand son Prix 1998. Il était en outre Chevalier de Grâce magistrale et Officier au mérite de l’Ordre souverain de Malte.
Ce père de quatre enfants, dix fois grand-père et cinq fois arrière-grand-père, partageait avec son épouse Miriam la passion de tout ce qui a trait à la représentation de la Nativité. Il a été le fondateur en 1983 et le président pendant vingt ans de l’Association suisse des Amis de la Crèche, rattachée à la Fédération mondiale de la Crèche, en même temps que le rédacteur du journal Gloria. Sa propre collection, riche de plusieurs centaines de crèches du monde entier, de santons et d’objets divers, a déjà été présentée au Musée historique de Lucerne et au Château de Gruyères. Elle sera confiée prochainement à un musée.
Avec beaucoup de Lausannois, nous conserverons la mémoire de cet éminent confrère et serviteur du bien commun.
Notes:
1 Campiche (Evelyne), Wegmann (Dominique), Trente ans d’une chronique lausannoise (1960-1989). « Maisons et quartiers d’autrefois » de Louis Polla. Dépouillement et indexation, Lausanne, AVL, 1990, 3 vol. (travail de diplôme)