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LE SOCIALISME RATIONNEL
ET
L'ORDRE ÉCONOMIQUE
Agathon De Potter
Portrait publié par la Revue du socialisme rationnel en 1906
CHAPITRE IX
LA SOUVERAINETÉ
§ I. Qu'est-ce que la souveraineté ?
Du moment que l'on admet que l'homme n'est pas un pur mécanisme, qu'il n'agit pas automatiquement, qu'il est capable de choisir entre telle et telle tendance, de se déterminer à telle ou telle action, qu'il est libre enfin, il faut, de toute nécessité, une règle ou un droit précisant quelles actions il doit accomplir, et quelles il doit éviter.
À défaut de règle, en effet, il ne pourrait que choisir ou se déterminer au hasard sans motif, sans but : hypothèse incompatible avec l'idée de liberté. À moins d'agir aveuglément, nécessairement, il faut toujours un pourquoi à chaque action.
Mais, lorsque l'on considère l'homme en société, une nouvelle nécessité apparaît : c'est celle de l'unité de règle pour tous les membres de la collectivité. En effet, des règles qui ne pourraient se réduire à une seule indiqueraient, par cela même, comme devant être accomplies, des actions opposées. Or il va de soi qu'une société, dans laquelle les mêmes actions seraient qualifiées de bonnes par les uns et de mauvaises par les autres, ne tarderait pas à se dissoudre, aussitôt que chacun, passant de la théorie à la pratique, mettrait à exécution sa règle à lui.
Ainsi, au sein de chaque ensemble d'êtres libres, il faut une règle des actions, et il n'en faut qu'une.
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Mais il ne saurait y avoir de règle sans qu'elle soit prescrite d'une manière ou d'une autre. Toute règle emporte nécessairement avec elle l'idée d'un régulateur, d'un législateur, d'une souveraineté enfin.
Approfondissons cet ordre d'idées.
La souveraineté, c'est ce qui donne ou prescrit la règle des actions, c'est ce qui formule le droit.
Les êtres auxquels cette règle est prescrite, qui sont libres de s'y conformer ou de lui désobéir, qui se trouvent conséquemment placés au-dessous de la souveraineté, sont les sujets.
Le fait de se conformer aux prescriptions de la souveraineté, se nomme l'obéissance.
Quand les sujets reconnaissent la souveraineté, et par conséquent lui obéissent, il y a ordre.
Lorsqu'ils ne la reconnaissent pas, ou qu'ils lui désobéissent, il y a anarchie.
Enfin, l'acte par lequel la souveraineté agit sur les sujets, est ce que l'on appelle la contrainte.
Il suit de là que les expressions : souveraineté, sujet, obéissance et contrainte, sont toutes corrélatives, et ne peuvent aller l'une sans l'autre.
Ceci posé et entendu, passons à la question de savoir s'il y a plusieurs espèces de souveraineté. En vertu de ce qui précède, nous saurons en même temps s'il y a plusieurs espèces de sujets, d'obéissance, d'ordre et de contrainte.
§ II. Les trois espèces de souveraineté.
Quand un homme dit aux autres : faites ceci, PARCE QUE JE LE VEUX, il y a la prescription d'une règle par la souveraineté de la force BRUTALE.
Si au contraire, il est dit aux hommes : faites ceci, POUR TELLES OU TELLES RAISONS, il y a là prescription d'une règle par la souveraineté de la force MORALE.
Dès à présent, nous avons donc deux sortes de souveraineté, suivant qu'elle donne pour motif à son commandement sa volonté exclusivement, ou un raisonnement quelconque.
Un raisonnement quelconque, dis-je. Pourquoi cela ? Parce que, en effet, aussitôt que le raisonnement formulé par le souverain est accepté par les sujets comme bon, il y a souveraineté par la force morale, quand bien même ce raisonnement serait erroné.
Aussi, cette sorte de souveraineté se subdivise-t-elle en deux nouvelles espèces, suivant que les raisons sur lesquelles elle appuie ses prescriptions sont bonnes ou mauvaises, sont vraies ou fausses, sont des syllogismes ou des sophismes.
Donnons quelques exemples de ces deux souverainetés par la force morale.
Lorsqu'il est dit aux hommes : faites ceci, PARCE QUE DIEU, ÊTRE TOUT-PUISSANT, CRÉATEUR, etc., LE DÉSIRE AINSI, il y a là prescription d'une règle par la souveraineté de la force morale, MASQUÉE DE SOPHISME. La raison donnée comme but à l'accomplissement de la règle est, en effet, un sophisme, puisqu'elle est contestable, puisqu'elle a été renversée par l'examen.
Quand, au contraire, il sera dit aux hommes : faites ceci, PARCE QU'IL EST PROUVÉ INCONTESTABLEMENT QUE CELA DOIT SE FAIRE DANS VOTRE PROPRE INTÉRÊT, il y aura là un ordre formulé par la souveraineté de la force morale INCONTESTABLE de la raison MÉTHODIQUEMENT RECONNUE ET DÉMONTRÉE, comme s'est exprimé Proudhon.
Ainsi en mathématiques, il est ordonné aux hommes de dire que deux et deux font quatre, PARCE QU'IL EN EST RÉELLEMENT AINSI, comme on peut aisément le prouver. C'est là une prescription de la souveraineté rationnelle, puisqu'elle est appuyée sur un raisonnement incontestable.
En résumé, il y a trois espèces possibles de souveraineté, et il n'y en que trois :
1° Souveraineté de la force brutale ;
2° Souveraineté de la force masquée de sophisme ;
3° Souveraineté de la raison incontestable.
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Si nous considérons l'idée de souveraineté d'un autre point de vue, nous arrivons encore à reconnaître trois espèces, correspondant du reste à celles que je viens d'examiner.
La souveraineté est, en effet, personnelle ou impersonnelle, suivant qu'elle est exercée par un être personnel, ou par un raisonnement incontestable, une démonstration. Et, dans le premier cas, la personne souveraine est un homme, ou un être surhumain, un Grand Esprit, un Dieu, pour tout dire.
La souveraineté personnelle humaine est celle de la force brutale.
La souveraineté personnelle divine est celle de la force qui se dissimule sous un mauvais raisonnement.
La souveraineté impersonnelle est celle de la raison incontestable.
§ III. Les différentes espèces d'obéissance, de sujets,
d'ordre et de contrainte.
Étendons cette analyse à l'examen des expressions qui sont en étroite corrélation avec celle de souveraineté, et commençons par l'obéissance.
À chaque espèce de souveraineté doit correspondre une espèce particulière d'obéissance ; C'est évident.
Ainsi, quand on ne peut faire autrement, on exécute les prescriptions du souverain par la force brutale, mais de mauvaise grâce, à contre-cur, en rechignant ; et, quand on peut faire autrement, on ne tarde guère à se soustraire à l'obéissance, à s'insurger.
Dans cette circonstance, l'obéissance est donc non consentie, forcée, quand elle existe, ou nulle, quand c'est possible. Les sujets, aussitôt qu'ils le peuvent, se révoltent. Avant ce moment, il y a ordre par le despotisme brutal, obéissance au souverain. Après, il y a anarchie, c'est-à-dire désobéissance aux ordres du souverain.
Quand c'est la souveraineté par le sophisme qui parle, on lui obéit de bon gré, puisque, par hypothèse, on accepte comme bon le raisonnement sur lequel elle base son commandement.
Dans cette nouvelle circonstance, l'obéissance est donc consentie, volontaire, et cela tant que le sujet n'examine pas le sophisme qui sert d'appui à l'espèce de souveraineté que nous étudions. Aussi longtemps que dure cette absence d'examen, les sujets restent soumis. Il y a ordre par le despotisme, encore une fois, mais despotisme accepté, ou consenti, si l'on peut s'exprimer de cette façon.
Je viens de dire que la souveraineté du sophisme rencontrait l'obéissance consentie, puisque, par hypothèse, les sujets acceptent comme bon le raisonnement sophistique formulé par cette souveraineté.
En effet, dès l'instant ou les sujets, ayant scruté ce raisonnement, découvrent qu'il est erroné, il n'y a plus souveraineté par la force morale ; elle a cédé la place à la souveraineté par la force brutale, que j'ai examinée plus haut.
La souveraineté de la raison incontestable n'a pas encore existé, en ce qui regarde le domaine social ; elle n'est reconnue que dans celui des mathématiques. Mais il n'y a pas là de motif suffisant pour nous empêcher de l'étudier.
Quand la raison souveraine parlera, on lui obéira de plein gré, parce que chacun saura que les ordres qu'elle donne sont la conséquence d'un raisonnement incontestable.
Dans l'avenir, l'obéissance sera donc consentie, et toujours volontaire, car les sujets de cette souveraineté ne pourront renverser par l'examen les raisonnements en vertu desquels elle formule ses prescriptions. Les sujets de la raison incontestable seront donc toujours soumis, et l'ordre, qui sera l'ordre par la liberté, subsistera toujours.
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Mais, à propos de liberté, peut-on être libre quand on se trouve soumis à un souverain, quand on obéit aux ordres qu'il prescrit ? Un sujet peut-il être libre ? N'y a-t-il pas la contradiction dans les termes ?
Je vais répondre en montrant ce que sont un sujet libre et un sujet esclave, en développant ce que signifient ordre par le despotisme, et ordre par la liberté.
Un sujet est esclave quand il obéit à contre-cur, quand il est forcé brutalement d'agir conformément à la volonté d'autrui.
Un sujet est libre quand il obéit volontairement, quand il agit conformément à une règle qui lui a été démontrée juste, et qui, ainsi, a été faite sienne. Il obéit alors à sa propre raison, si je puis parler ainsi.
Quand, forcé par l'évidence de la démonstration, on dit que deux et deux font quatre, en est-on moins libre ? Et celui qui, sous prétexte de liberté, soutiendrait que deux et deux font cinq, au lieu d'être libre, ne serait-il pas fou ?
Sous la souveraineté de la force brutale, sous la souveraineté personnelle, les sujets sont esclaves.
Sous la souveraineté impersonnelle, sous celle de la raison incontestable, ils seront libres.
Sous celle de la force masquée de sophisme, ils se croient libres, puisqu'ils obéissent volontairement ; mais, en réalité, ils ne le sont pas, parce qu'ils sont soumis à un sophisme, par ce qu'ils obéissent à un mauvais raisonnement.
Il y a ordre despotique quand la société est divisée en maîtres et en esclaves ; alors, les uns exercent la souveraineté, et les autres, les sujets, doivent subir la volonté des premiers.
Il y aura ordre par la liberté quand personne ne sera souverain ; alors tous seront sujets volontaires de la raison souveraine, tous obéiront au raisonnement incontestable.
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La contrainte, ai-je déjà fait remarquer, est l'action subie par le sujet, de la part du souverain, ou le moyen mis en usage par celui-ci pour se faire obéir par celui-là.
Voyons ce que devient la contrainte sous les trois espèces de souveraineté.
Sous la première espèce, la contrainte est purement physique. La souveraineté oblige ses sujets à l'obéissance par la force brutale, qu'elle met en uvre sous toutes les formes : les coups de bâton, les bayonnettes, la police, la corruption par l'or, les places, les honneurs, etc., etc.
Sous les deux autres souverainetés, la contrainte est morale, car elles obligent leurs sujets à l'obéissance par des raisonnements, qui sont bons ou mauvais, mais toujours regardés comme bons par ceux qui s'y soumettent volontairement.
Seulement, dans un cas, la contrainte a lieu par suite d'un sophisme, et, dans l'autre, comme conséquence d'un bon raisonnement.
§ IV. Mise en rapport des souverainetés avec l'ordre.
Disons quelques mots au sujet de la durée de l'ordre obtenu au moyen des trois souverainetés.
La souveraineté par la force brutale ne peut jamais avoir une durée fort longue.
Elle a, en effet, pour résultat, avons-nous vu, l'obéissance forcée, non consentie à ses ordres : puis, comme conséquence, la révolte des sujets et l'anarchie. Or, l'humanité ne pourrait pas vivre longtemps dans l'anarchie.
La souveraineté de la force brutale est, en même temps, personnelle et humaine. Elle peut donc toujours être renversée par d'autres personnalités humaines, une fois que celles-ci sont parvenues à posséder une force supérieure.
La souveraineté par le sophisme, une fois établie, durerait toujourssi elle pouvait toujours empêcher ses sujets d'examiner le sophisme à l'aide duquel elle obtient leur obéissance. Mais elle ne le peut pas, et c'est fort heureux pour le bonheur futur de l'humanité. Elle parvient cependant à comprimer l'examen plus ou moins longtemps, et, tant qu'elle obtient ce résultat, elle subsiste. Sa durée, en tout cas, est incomparablement plus longue que celle du règne de la force brutale. Sauf quelques intermittences, en effet, voilà plus de six mille ans, et encore si l'on néglige les temps préhistoriques, que la souveraineté du sophisme domine notre monde.
La souveraineté du sophisme est encore une souveraineté personnelle, mais se rapportant à une personnalité divine. Elle ne peut plus être détrônée par la force brutale, mais seulement par la force morale, par l'examen.
Quant à la souveraineté de la raison incontestable, une fois intronisée, elle dure indéfiniment. Rien, en effet, ne peut l'anéantir. L'examen n'a et ne saurait avoir aucune prise sur elle, puisqu'elle se fonde sur l'incontestabilité. Aussi, lorsqu'elle sera établie, règnera-t-elle jusqu'à la mort de l'humanité sur le globe.
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Toute souveraineté doit nécessairement être infaillible, ou, tout au moins, considérée par ses sujets comme infaillible. Sans cela, en effet, il n'y aurait plus obéissance consentie, soumission volontaire, mais bien contrainte par la force purement brutale. Et de là à l'anarchie il n'y a qu'un pas. C'est ce qui arrive précisément avec la souveraineté de la force brutale.
L'ordre dure aussi longtemps que la souveraineté, par laquelle il existe, réussit à faire admettre son infaillibilité.
§ V. La Souveraineté de droit divin.
Je viens d'exposer succinctement la nature et les caractères des trois espèces de souveraineté. Je dois maintenant les considérer chacune plus en détail.
La souveraineté de la force masquée de sophisme est plus particulièrement connue sous le nom de souveraineté de DROIT DIVIN, OU de THÉOCRATIE.
Pourquoi ces noms ?
Parce que le sophisme qui dissimule l'emploi de la force consiste essentiellement dans l'affirmation qu'il existe un être tout-puissant, créateur, nommé Dieu, ayant révélé la règle des actions. C'est donc Dieu qui, dans cette hypothèse, est le souverain.
Puisque la souveraineté de droit divin est basée sur un sophisme, ses moyens de durée consistent dans l'ensemble des mesures qui peuvent empêcher le renversement de ce sophisme, c'est-à-dire dans la compression de l'examen.
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Comme le Dieu créateur, tout-puissant, etc., qui est censé souverain, est absurde, et qu'en cette qualité il ne parle pas, il faut un homme qui se charge de dire quelle est la règle formulée par ce prétendu souverain, qui soit son lieutenant ou son vicaire sur la terre, qui se constitue en un mot, l'interprète du droit divin. Cet homme, c'est un pape : c'est le véritable souverain de fait, pendant la durée de la théocratie.
Sous la souveraineté de droit divin, Dieu est considéré comme infaillible, et son interprète sur la terre, le pape, l'est également. Aussitôt que la croyance en l'infaillibilité papale tombe sous les coups de l'examen, la souveraineté de droit divin ne tarde pas à disparaître.
§ VI. La souveraineté du peuple.
La souveraineté de la force brutale prend plus spécialement les noms de souveraineté du PEUPLE, souveraineté du DROIT DES MAJORITÉS, ou de DÉMOCRATIE.
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Je ne me dissimule pas que, dans ce qui va suivre, je vais froisser beaucoup de sentiments généreux, heurter beaucoup de préjugés. Mais les considérations dans lesquelles je vais entrer sont de la plus haute importance pour l'avenir de l'humanité. Je supplie donc ceux qui me liront d'examiner mes raisonnements avec la plus grande sévérité, mais, en même temps, en laissant de côté, autant que possible, toute idée préconçue. Évidemment, pour ceux qui regardent, dès le principe, la souveraineté du peuple comme le nec plus ultra de la forme sociale, tout ce qu'il est possible de dire contre elle devient complètement inutile. Mais j'aime à croire que, à notre époque de libre examen, on voudra bien me permettre d'examiner la souveraineté du peuple, et que l'on voudra bien examiner mes raisonnements.
Je répète donc que la souveraineté du peuple, ou la démocratie, est purement une souveraineté par la force brutale.
Je vais en donner le pourquoi.
Rappelons d'abord que souverain et sujet sont deux termes corrélatifs, ne pouvant aller l'un sans l'autre, mais exclusifs l'un de l'autre ; c'est-à-dire qu'il ne peut exister de souveraineté sans sujets, ni de sujets sans souveraineté, et qu'il est impossible d'être en même temps souverain et sujet, ou de commander et d'obéir simultanément.
En fait de souveraineté du peuple, il n'y a place que pour deux hypothèses : ou tous ceux qui constituent le peuple sont souverains, chacun de son côté ; ou une partie seulement de la collectivité est composée de souverains.
Dans le premier cas, lorsque tous sont souverains, il n'y a plus de sujets : c'est une souveraineté de tous sur personne ; c'est une absurdité. À moins d'admettre que chacun soit en même temps souverain et sujet, ce qui serait, ai-je fait remarquer plus haut, une nouvelle absurdité.
Dans le second cas, lorsque tous ne sont pas souverains, il y a souveraineté, non plus du peuple, mais bien d'une partie du peuple seulement sur l'autre partie, composée de sujets. Et comme les sujets sont nécessairement plus faibles que le souverain, il y a souveraineté de la première partie sur la seconde, par conséquent souveraineté de la force.
En résumé, si tous étaient souverains, tous commanderaient, personne n'obéirait : ce qui est absurde. Et si quelques-uns sont souverains, ceux-ci commandent et les autres obéissent à la force.
Comme on l'a vu plus haut, ces derniers, contraints de se conformer à la volonté de souverains personnels, sont des sujets esclaves.
Ce raisonnement est-il contestable ? Si oui, je demande que l'on veuille bien m'en montrer le vice.
Je vais répondre à une objection possible.
Nous admettons, pourrait-on dire, qu'une prescription ne peut pas être qualifiée de juste, uniquement à cause qu'elle a été formulée par une souveraineté personnelle. Mais celle-ci ne peut-elle donner des ordres justes, conformes à la raison ?
À cela je réplique qu'une personnalité qui se déterminerait d'après des raisonnements incontestables ne serait plus souveraine ; elle serait tout simplement sujette de la raison.
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Ce n'est pas la première fois que l'on a appelé la démocratie une souveraineté par la force brutale. Un bourgeois et un socialiste, entre autres, se sont rencontrés sur ce terrain. Que l'on me permette de citer.
" Et d'abord, a dit Guizot, qu'entendent aujourd'hui par la souveraineté du peuple ceux qui s'en portent les défenseurs ? Est-ce l'exercice du pouvoir par la totalité des citoyens ? Les plus chauds partisans du principe n'y ont jamais songé ; ils ont déclaré le peuple incapable d'exercer lui-même le pouvoir, et lui ont réservé seulement le droit de le déléguer, c'est-à-dire d'y renoncer, sauf à le reprendre pour le déléguer à d'autres. J'entre dans cette hypothèse. Qu'entend-on par cette délégation de pouvoir ? Est-ce l'élection universelle de tous les pouvoirs, et, dans chaque élection, le suffrage universel ? En fait, à coup sûr, personne n'y pense ; en droit, cette transformation de la souveraineté du peuple ne fait que la rendre plus absurde encore. Elle la fonde sur ce principe, que nul n'est tenu d'obéir au pouvoir qu'il n'a pas choisi, aux lois qu'il n'a pas consenties. Que devient alors la minorité ? Non seulement elle n'a pas choisi le pouvoir qui a été élu, elle n'a pas consenti les lois qui ont été faites, mais elle a élu un autre pouvoir, elle a voulu d'autres lois. De quel droit la majorité lui imposera-telle l'obéissance ? Du droit de la force ? Mais la force n'est jamais un droit. Dira-t-on que la minorité peut se retirer ? Mais alors il n'y a plus de peuple ; car les majorités et les minorités variant sans cesse, si à chaque occasion la minorité se retire, bientôt la société ne sera plus. Il faut donc que la minorité reste et se soumette. Voilà donc la souveraineté du peuple encore une fois transformée ; elle n'est plus que la souveraineté de la majorité. Que devient-elle sous cette nouvelle forme ? La minorité est-elle, en effet, dévouée en esclave à la majorité ? Ou bien serait-ce que la majorité a toujours raison, sait parfaitement et ne veut jamais que le bien ? Il faut choisir, il faut affirmer, ou que la majorité a tout droit sur la minorité, ou qu'elle est infaillible. L'iniquité est d'une part, l'absurdité de l'autre. "
Ce passage de Guizot, à part quelques imperfections, est excellent. Il montre clairement dans quel dilemme se trouvent placés les partisans de la souveraineté du peuple. Voici, en effet, ce qu'on pourrait leur demander :
Ou on est tenu d'obéir au pouvoir qu'on n'a pas choisi, aux lois qu'on n'a pas consenties : ou on n'est pas tenu de leur obéir.
Dans le premier cas, pourquoi tant crier contre la théocratie, contre le despotisme de droit divin ?
Dans le second cas, pourquoi forcer la minorité à se soumettre à la majorité ?
Qu'auraient-ils à répondre ?
Quoi qu'il en soit, et d'après Guizot, souveraineté du peuple doit signifier, pour ne pas être absurde, souveraineté de la majorité ; et celle-ci signifie souveraineté de la force.
C'était aussi l'avis de Proudhon.
" La démocratie, dit-il, n'est autre chose que la tyrannie des majorités, tyrannie la plus exécrable de toutes, car elle ne s'appuie ni sur l'autorité d'une religion, ni sur une noblesse de race, ni sur les prérogatives du talent et de la fortune : elle a pour base le nombre, et pour masque le nom du peuple. "
Une souveraineté qui se base sur le nombre ne peut être évidemment, que la souveraineté de la force brutale.
Du moment que les sujets d'une souveraineté, après avoir examiné son principe, reconnaissent que c'est la force purement brutale, leur obéissance à ses décrets n'est plus consentie ; ils s'y soustraient dès qu'ils le peuvent. Il y a alors, d'une part, souveraineté méconnue, de l'autre, des sujets révoltés : il y a en un mot anarchie. C'est encore ce que Proudhon confirme.
" Que les feuillants, les constitutionnels, les jacobins, les girondins, dit-il, que la plaine et la montagne se réconcilient ; que le National et la Réforme se donnent la main, ils sont également anarchistes ; la souveraineté du peuple ne signifie que cela. "
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J'ai fait remarquer plus haut que toute souveraineté, pour se voir obéir, doit être regardée comme infaillible, et que celle de la force brutale ne jouit pas de cette particularité.
Pour que la souveraineté du peuple ne fût pas la souveraineté de la force brutale, il faudrait donc que le peuple possédât toujours l'infaillibilité. Or, cela est-il ?
Il n'est possible d'être infaillible qu'en parlant conformément à la raison incontestable. Le peuple, par exemple, est infaillible quand il dit que deux et deux font quatre. Pourquoi ? Parce que cette proposition mathématique est la conclusion d'un raisonnement incontestable. Mais aussi, quand le peuple affirme que deux et deux font quatre, c'est qu'il admet l'exactitude de cette proposition, c'est qu'il se soumet à la démonstration, c'est qu'il obéit volontairement à la raison, c'est en un mot qu'il se reconnaît, non pas souverain, mais sujet de la souveraineté rationnelle.
Ainsi, chaque fois que le peuple est infaillible, il est sujet ; et son souverain, c'est la raison méthodiquement reconnue et démontrée. Souveraineté du peuple et infaillibilité du peuple sont donc deux expressions qui ne peuvent aller ensemble.
Examinons donc le cas où le peuple peut se tromper.
" Si le peuple peut faillir, dit Proudhon, de deux choses l'une : Ou l'erreur est respectable en lui, comme la vérité, et il a droit d'être obéi en tout ce qu'il veut, bien qu'il se trompe ; en ce cas, le peuple est un être souverainement immoral, puisqu'il peut à la fois penser le mal, le vouloir et le faire.
" Au contraire, le peuple, en ses erreurs, doit-il être repris ? Il y aurait donc, en certains cas, devoir pour un gouvernement de résister au peuple ? Qui osera lui dire : tu te trompes ? Qui pourra le redresser, le contraindre ?
" Mais que dis-je ? Si le peuple est faillible, que devient sa souveraineté ? "
Elle devient la souveraineté de la force, tant que la majorité peut se faire obéir. Après, elle devient l'anarchie.
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Les moyens de durée de la souveraineté du peuple sont nuls. Il lui est, en effet, impossible d'empêcher ses sujets de l'examiner, et de reconnaître qu'elle s'appuie uniquement sur la force brutale.
Que l'on compare les durées relatives des démocraties et des souverainetés de droit divin qui se sont montrées sur notre globe, et l'on aura la preuve historique de ce que j'avance ici sur l'instabilité de l'ordre par la souveraineté du peuple.
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Il faut, à la souveraineté de la force, comme à celle du sophisme, un interprète qui expose la règle des actions. Cet interprète, dans le cas qui nous occupe, c'est la majorité législative.
§ VII. La souveraineté de la raison.
La souveraineté de la raison n'a pas encore reçu de nom spécial, parce qu'elle n'a pas encore été reconnue socialement. Aussi ne puis-je en parler qu'au futur.
La raison souveraine n'aura nul besoin de se soustraire à l'examen. Elle n'aura rien à cacher, étant fondée sur une démonstration incontestable. Tous ses sujets sauront qu'elle est toujours infaillible, puisque ses ordres ne sont que les déductions de raisonnements irréfutables. Ils lui obéiront donc tous, et toujours, volontairement.
La durée du règne de la raison souveraine sera aussi longue que celle du globe sur lequel elle dominera. Mais il y aura nécessité, pour obtenir ce résultat, d'avoir recours à plusieurs moyens, directement opposés à ceux qui sont mis en uvre par la souveraineté de droit divin.
Ainsi, cette dernière espèce de souveraineté s'était vue dans l'obligation de protéger son sophisme contre l'examen, par tous les moyens imaginables. La souveraineté rationnelle, au contraire, n'aura rien à craindre de l'examen ; loin de là, elle aura tout à gagner à ce que l'instruction soit répandue le plus possible. Elle ne pourra même subsister qu'au moyen de la diffusion la plus complète de l'instruction.
Pour que les sujets de cette espèce de souveraineté lui accordent toujours une obéissance consentie, ne faudra-t-il pas, en effet, que la société fasse connaître à tous, par l'éducation et l'instruction, quels sont les préceptes formulés par la raison, et sur quelles démonstrations incontestables ils sont fondés ? Pour pouvoir se conformer à une règle, de plein gré, il faut, une fois l'examen devenu incompressible, comprendre les raisonnements qui servent de base à ses prescriptions. Or, la connaissance de la règle incontestable des actions, c'est la science sociale tout entière ; et celle-ci ne peut être inculquée sans la connaissance préalable des sciences physiques.
En conséquence, pour que la souveraineté rationnelle, une fois établie, ne puisse plus être ébranlée, il est nécessaire que la société donne à tous, avec le même soin, l'éducation et l'instruction complètes.
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Quant à la question de savoir qui exposera, au nom de la raison, la règle des actions, elle n'est guère difficile à résoudre. Aujourd'hui, et dans le domaine des sciences exactes, qui est chargé de dire quelles sont les vérités mathématiques ? Tout le monde, à la condition que l'on ne soit ni fou ni idiot, et que l'on ait reçu un certain degré d'instruction mathématique. Dans le domaine social il en sera de même. Sous la souveraineté rationnelle, tout le monde sera l'interprète de la raison, à la condition de n'être ni fou ni idiot, d'avoir reçu l'éducation et l'instruction complètes, et de raisonner d'une manière incontestable.
§ VIII. Rapports des souverainetés avec la division
de l'humanité en nations.
Toute nation est moralement circonscrite par la règle à laquelle elle obéit, en même temps que cette règle la différencie des autres nations.
Deux peuples se soumettant à une souveraineté unique ne peuvent jamais constituer, au fond, qu'une seule société.
D'autre part, s'il n'existe qu'une souveraineté de la raison puisque la vérité est une, il y a nécessairement autant de souverainetés de la force que d'erreurs.
En conséquence, aussi longtemps que l'humanité n'est pas parvenue à la connaissance de la vérité morale, elle se divise nécessairement en fractions placées chacune sous une incarnation particulière de la souveraineté de la force.
Au contraire, du moment que l'humanité sera parvenue à reconnaître la souveraineté de la raison, toutes les nations disparaîtront par leur fusion en une société unique.
§ IX. Rapports entre les souverainetés et les
organisations de la propriété.
Il me reste à montrer, très succinctement, quelles sont les organisations économiques qui sont la conséquence des trois espèces de souveraineté.
Voyons d'abord combien il y a de systèmes économiques réellement distincts, ou de combien de manières la propriété peut être organisée.
Tout provenant de l'action du travail sur le sol, toute organisation de la propriété est la conséquence nécessaire du mode d'appropriation du sol.
Le sol peut être, soit la propriété collective de l'humanité, exploitée au profit de tous, soit la propriété des particuliers, exploitée seulement à l'avantage des propriétaires individuels.
Ainsi, voilà tout d'abord deux systèmes économiques bien caractérisés. On connaît les résultats de chacun d'eux ; je ne dois donc pas m'appesantir la-dessus. Je me bornerai à rappeler que l'appropriation collective du sol a pour effet le bien-être de tous, proportionnel pour chacun à son travail ; et que l'appropriation individuelle de la terre est suivie de la division de l'humanité en deux classes, celle des maîtres, des riches, et celle des esclaves, des pauvres.
Mais l'appropriation privée du sol peut avoir lieu de deux façons.
Par exemple, le sol peut être considéré comme étant le privilège d'une certaine caste, comme ne pouvant être possédé que par certains individus, et non susceptible d'aliénation ; il n'est en général, dans ce cas, transmissible héréditairement que par ordre de primogéniture.
Ou bien le sol n'est regardé comme le privilège de personne ; il peut être possédé par tous ceux qui ont de quoi en acheter. Il est assimilé en quelque sorte aux richesses mobilières. Il est aliénable, et sa transmission héréditaire a lieu par partage égal.
En définitive, nous avons ainsi trois espèces d'appropriation foncière, partant, trois espèces d'organisation de la propriété, qui sont :
1° La féodalité : le sol, inaliénable, est le privilège de la caste appelée noble, et généralement, au sein de chaque famille, le privilège de l'aîné ;
2° Le régime bourgeois : le sol, aliénable, est le privilège des riches au sein de la société, il appartient aux familles aînées ;
3° Le socialisme : le sol sera la propriété de tous.
Ainsi il existe autant d'organisations différentes de la propriété qu'il y a d'espèces de souveraineté.
Pour voir à quelle souveraineté correspond tel système économique, il faut examiner de plus près les règles des actions sociales prescrites par chacune de ces souverainetés.
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La souveraineté de droit divin, ai-je fait remarquer, est basée sur un sophisme. Elle doit donc empêcher par tous les moyens possibles l'examen de ce sophisme, si elle veut vivre.
En conséquence, elle doit formuler, comme règle des actions sociales, l'appropriation du sol au profit d'une minorité, et, comme corollaire, l'inaliénabilité de la propriété individuelle foncière, et sa transmission héréditaire par ordre de primogéniture, ainsi que la défense d'associer les capitaux.
Quels sont les motifs de ces prescriptions ?
1° L'inaliénabilité de la propriété foncière a pour résultat de faire que le sol, source de toute richesse, reste toujours dans les mêmes familles. De sorte que ces familles, qui seules possèdent l'instruction de l'époque, puisque ce n'est pas la société qui se charge de développer les intelligences, gardent seules, aussi, le monopole de la propriété. La richesse et l'instruction restent ainsi concentrées dans les mêmes mains, ce qui est une garantie d'ordre ;
3° L'hérédité par ordre de primogéniture a pour but de favoriser la concentration de la propriété foncière dans les mains de la minorité. La majorité, à laquelle il s'agit d'interdire l'examen, reste de cette façon aussi grande que possible ;
4° Enfin, par la défense d'associer les capitaux, les nobles, ou les propriétaires fonciers, sont et restent plus forts que les capitalistes. Eux seuls ont le droit de s'associer, et c'est cette association précisément qui porte le nom de féodalité NOBILIAIRE.
Telle est donc la règle nécessairement formulée par la souveraineté de droit divin, sous le rapport de l'organisation de la propriété. Or ne reconnaît-on pas là les signes caractéristiques du régime féodal ?
Le système économique correspondant à la souveraineté de droit divin, ou à la théocratie, est donc la féodalité ; et ce système se résume dans les points suivants :
1° Propriété individuelle, et en général inaliénable, du sol ;
2° Division de l'humanité en deux classes, les maîtres et les esclaves ;
3° L'instruction, monopole de la richesse ;
4° Domination des possesseurs du sol sur les possesseurs de capitaux et sur le travail.
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La souveraineté du peuple, ou la démocratie, ai-je dit et prouvé plus haut, n'est basée que sur la force brutale. Elle parvient à dominer, quand la souveraineté de droit divin a été renversée par l'examen. Aussi, la règle qu'elle proclame tend-elle beaucoup moins à empêcher l'examen de sa base, chose qui, du reste, serait absolument impossible, qu'à empêcher le retour de la souveraineté à laquelle elle a succédé. Cependant, quoiqu'il lui soit impossible de défendre tout examen, il est toujours plus ou moins aisé d'y mettre obstacle, et c'est ce qu'elle a fait, et ce qu'elle doit faire, si elle veut vivre.
En conséquence, la démocratie doit formuler, comme règle des actions sociales, l'appropriation individuelle du sol, l'aliénabilité de la propriété foncière, sa transmission héréditaire par partage égal, et la défense aux propriétaires fonciers de s'associer.
Je vais indiquer, comme je l'ai fait plus haut quand il s'agissait de la théocratie, le pourquoi de ces prescriptions.
1° En conservant l'appropriation individuelle du sol, la démocratie maintient la division de l'humanité en maîtres et en esclaves, et la nécessité, pour l'immense majorité, d'un travail incessant pour pouvoir vivre. L'examen, quoique devenu incompressible, en est cependant rendu d'autant plus difficile ;
2° En abolissant l'inaliénabilité de la propriété foncière, la souveraineté du peuple brise la féodalité nobiliaire, et rend son retour impossible ;
3° En ordonnant le partage égal des héritages, la souveraineté des majorités atteint le même but ;
4° Enfin, en défendant l'association des propriétaires fonciers, et en autorisant les associations de capitaux, la démocratie rend les propriétaires de capitaux, abstraction faite de fonciers et de mobiliers, plus forts que les propriétaires fonciers et que les travailleurs ; la féodalité nobiliaire est ainsi complètement annihilée par l'association des capitalistes, qui constitue ce que l'on a appelé la féodalité FINANCIÈRE.
Telle est donc la règle établie par la souveraineté du peuple, sous le rapport de l'organisation de la propriété. Or ne reconnaît-on pas là les signes caractéristiques du régime bourgeois ?
Le système économique correspondant à la souveraineté du peuple, ou à la démocratie, est donc le système bourgeois, qui se résume dans les points suivants :
1° Propriété individuelle du sol, avec mobilisation de cette propriété ;
2° Division de l'humanité en deux classes, les maîtres et les esclaves, ou les riches et les pauvres ;
3° L'instruction, toujours le monopole de la richesse ;
4° Domination de la richesse, abstraction faite de mobilière ou d'immobilière, sur le travail.
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Mais cette règle, prescrite par la démocratie pour pouvoir vivre, et sans laquelle du reste, on le comprend, elle ne pourrait pas subsister, renferme pour elle des germes de mort. Je vais le faire voir.
Reprenons pour cela les différents points de la règle démocratique.
La démocratie, ai-je dit, doit conserver l'appropriation individuelle du sol. Mais qu'en résulte-t-il ? Par suite des développements incessants de l'intelligence, l'esclavage, de domestique qu'il était, est devenu politique ; l'esclave est désormais un prolétaire, ressentant beaucoup plus vivement le malheur de sa situation. Aussi, la division de l'humanité en une minorité de riches et une immense majorité de pauvres ne tarde-t-elle pas à devenir incompatible avec un ordre social plus qu'éphémère, d'autant plus que la misère des malheureux grandit proportionnellement au développement des richesses.
La démocratie doit encore rendre la propriété territoriale aliénable, et établir le partage égal des biens pour l'hérédité domestique. Mais qu'arrive-t-il ? Les riches, généralement partisans de l'ordre établi, ou conservateurs, ne sont plus dans l'impossibilité de se ruiner ; eux ou leurs enfants peuvent tomber dans la misère. Et comme ils ont reçu une instruction en rapport avec leur premier état de fortune, et que leurs besoins se sont développés dans le même rapport, une fois réduits à rien ils examinent, cherchent le pourquoi de leur situation, et, ne trouvant aucune réponse satisfaisante, deviennent des révolutionnaires d'autant plus ardents que leur intelligence avait été plus cultivée. Quand l'instruction et la richesse ne se rencontrent pas chez les mêmes individus, l'ordre est toujours en péril.
La démocratie doit enfin autoriser les associations de capitaux. Mais quelle est la conséquence de cette autorisation ? Les capitaux, qui dominaient déjà le travail, acquièrent par l'association une force cent fois, mille fois plus considérable. Dans la concurrence qu'ils se font les petits sont écrasés par les gros, les capitaux individuels disparaissent devant les capitaux collectifs, et les petits bourgeois se trouvent ainsi refoulés peu à peu dans le prolétariat.
La démocratie renferme donc, dans la règle qui la résume sous le rapport de l'organisation de la propriété, en même temps les conditions de son existence et les causes de sa perte.
Répétons-le avant de passer à l'examen de la troisième espèce de souveraineté. La gravité du sujet en fait une obligation.
La souveraineté du peuple, ou la démocratie, ou le régime bourgeois enfin, engendre NÉCESSAIREMENT l'appropriation individuelle du sol, et par conséquent un paupérisme croissant proportionnellement au développement de la richesse générale.
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De ce que j'ai exposé ci-dessus, savoir : qu'il y a trois espèces de souveraineté, ainsi que trois systèmes d'organisation de la propriété ; que l'organisation féodale appartient à la souveraineté de droit divin, tandis que l'organisation bourgeoise se rapporte essentiellement à la souveraineté du peuple ; on pourrait conclure que, à la souveraineté de la raison, appartient la communauté du sol ainsi que d'une grande partie des capitaux. Mais je préfère en administrer la preuve directe.
La souveraineté de la raison, ai-je établi plus haut, s'étaye sur une démonstration rationnellement incontestable. Elle ne parviendra à dominer le monde que lorsque les deux autres souverainetés seront devenues absolument impuissantes. Aussi les conséquences auxquelles on arrive, comme organisation de la propriété, sont-elles diamétralement opposées à celles qu'on a vues jusqu'à présent.
La souveraineté rationnelle n'est pas obligée de comprimer l'examen. Bien au contraire, elle doit, comme je l'ai fait voir, exciter le développement de l'intelligence de tous au maximum possible, si elle veut vivre.
En conséquence, la souveraineté rationnelle formulera, comme règle des actions sociales, l'appropriation collective du sol, et comme corollaire l'appropriation collective d'une grande partie des capitaux, l'éducation et l'instruction données à tous avec un égal soin, une dot sociale avancée à chacun, et la défense d'associer les capitaux.
Quels sont les motifs de ces prescriptions ?
1° En décrétant l'appropriation collective du sol, ainsi que d'une partie des capitaux, et en faisant développer, par les soins de la société, toutes les intelligences au maximum possible pour chacune delles, la raison souveraine obtiendra ce résultat, que les travailleurs ne seront plus tenus à un travail incessant pour pouvoir subsister elle rendra ainsi l'existence du paupérisme absolument impossible. Je ne pense pas avoir besoin de le démontrer ici. Tous, alors, gagneront en proportion de leur travail, et tous pourront avoir des loisirs, pourront penser, tous, en un mot, se trouveront dans la possibilité matérielle d'examiner ;
2° En établissant que toutes les connaissances seront mises, par les soins de la société, à la disposition de tous, la raison souveraine mettra chacun dans la possibilité intellectuelle d'examiner, et par conséquent de reconnaître la vérité de la règle qu'elle proclame, et prédisposera ainsi ses sujets à lui obéir volontairement ;
3° En faisant donner une dot sociale à tous ceux qui, une fois leur instruction achevée, entrent dans la société des majeurs, la raison souveraine placera chaque travailleur, dès le début, dans l'impossibilité d'être exploité par le capital ;
4° Enfin, en défendant les associations de capitaux, et en autorisant seulement les associations de travailleurs, la raison souveraine rendra impossible tout retour à la domination du capital sur le travail.
Telle sera la règle prescrite par la souveraineté de la raison. Or ne reconnaît-on pas là le système social qui n'est, ni la féodalité, ni le régime bourgeois, qui est par conséquent le socialisme de l'avenir ? Car les mesures autres que la communauté du sol, communauté qui caractérise le système d'organisation de la propriété qui n'est ni bourgeois ni féodal, n'en sont, je l'ai déjà dit, que les corollaires nécessaires.
L'organisation économique correspondant à la souveraineté de la raison se résume donc dans les points suivants
1° Propriété collective du sol ;
2° Fusion de l'humanité en une seule classe, celle des travailleurs, gagnant en proportion de leur travail ;
3° L'instruction, non plus le monopole de la richesse, mais bien devenue le lot de tous ;
4° Domination du travail sur la richesse.
(Agathon De Potter : Économie sociale, tome I, (1874) pp. 9 à 41.)