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Cela fait un moment que je réfléchis à la question de la faisabilité et de la désirabilité de l’anarchisme-libéral, souvent appelé aussi anarcho-capitalisme, qui prône une société sans Etat (un marché libre pur), entièrement organisée sur la base de relations volontaires. Au fil du temps, je suis arrivé à la conclusion, que certains trouveront un peu décevante peut-être, que ce courant radical et subversif du libéralisme fait face à un certain nombre de problèmes qui le rendent non désirable. Je vous propose de les aborder ci-après aussi clairement que possible.
D’abord, je suis sensible à la critique de Nozick, renforcée par celle de Jeremy Boer, portant sur la simple faisabilité du projet d’une société sans Etat. Il est possible que, pour des raisons de domination territoriale, des monopoles sur l’usage légal de la force réémergent dans une société où la sécurité est chose privée. Ensuite, il me semble qu’on ne peut s’empêcher de douter de la stabilité d’une société où une myriade d’agents privés fournissent des services de protection. Les individus aspirent en général à une société pacifique où ils sont le moins possible confrontés à la violence, ce que ne serait pas du tout forcément une société où des agences de protection privée s’affronteraient régulièrement à proximité de leurs lieux de vie. Qui plus est, le souci de leur réputation et le désir de réduire leurs coûts ne sont pas forcément des motivations suffisantes pour les empêcher d’aspirer à l’obtention de monopoles territoriaux leur offrant une clientèle captive et peu désireuse de prendre les armes pour empêcher la réapparition d’un Etat. Le modèle anarchiste-libéral est donc instable et peu susceptible de fournir aux individus un cadre pacifique de vie.
Second problème, la production du droit par le marché semble permettre tous les abus, comme l’admet lui-même David Friedman. Or, nous voulons pouvoir vivre dans une société où nous voyons nos droits fondamentaux respectés. Rien n’indique qu’une société où le droit se décide de façon mercantile irait dans ce sens. Quant aux tribunaux privés, ils paraissent potentiellement arbitraires. Enfin, on ne peut raisonnablement supposer que les individus sont de tels anges emprunts de libéralisme qu’ils s’encourraient de respecter spontanément une seule théorie du droit, comme la conception du droit naturel de Rothbard.
Troisième point, l’Etat a des rôles positifs à jouer. Je vais reprendre la vieille argumentation de Milton Friedman, mais c’est vrai, il y a des externalités négatives problématiques que l’Etat doit encadrer d’une façon ou d’une autre. C’est notamment le cas en ce qui concerne la pollution et les autres problèmes environnementaux. Le rôle positif de l’Etat ne s’arrête toutefois pas ici. Imaginons-nous sous un voile d’ignorance rawlsien, n’y a-t-il pas une forme de principe de solidarité que nous choisirions rationnellement pour assurer nos arrières dans la vie ? Ne souhaitons-nous pas que la société assure à tous ses membres, menaçant de sombrer dans la misère, un revenu de subsistance ? Sur ce point, un certain anarchisme-libéral se veut rassurant en affirmant que les individus sont tellement généreux et altruistes qu’ils fourniront toujours spontanément un revenu de subsistance à tous leurs pairs humains. Cet optimisme excessif, cet angélisme, n’est très probablement pas ce en quoi croiraient des individus rationnels devant choisir comment organiser leur société. Qui croit réellement cela d'ailleurs ? Le principe de solidarité est donc un élément puissant en faveur d’un rôle positif pour l’Etat, reconnu sous une forme ou une autre par des libéraux comme Hayek ou Milton Friedman.
Ayant posé ces éléments ci-dessus, cela me permet de clarifier ma position quant à l’anarchisme-libéral et le minarchisme. Deux positions libérales trop radicales à mon goût. Certains diront que c’est l’âge.
Adrien Faure