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Pas le moindre panneau ou feu de circulation, ni marquage routier. Pas un seul drapeau national ou arc-en-ciel aux fenêtres. Aucune affiche publicitaire, aucune antenne parabolique. Pas de déchet par terre ni de fil électrique en l’air. Pas de bruit d’autoradio ni de brouhaha de bistrot. Rien que des maisons sages, de deux ou trois étages maximum, avec un nombre raisonnable de pots de fleurs sur le perron. Une auto passe sporadiquement et les rares passants qui défient la bruine, la brise et le froid sont sortis pour promener leur chien.
Il n’est pas encore 17 heures et la plupart des boutiques ont déjà fermé. La nuit va tomber sur Poundbury, ville nouvelle à l’ancienne fantasmée par le prince Charles, auteur en 1984 du best-seller «A Vision of Britain: A Personal View of Architecture». Dans ces 160 pages, le fils d’Elisabeth II plaidait en faveur de la sauvegarde du caractère des villes anglaises, menacé par les options urbanistiques de l’après-guerre. Et le futur roi d’édicter sans complexe «dix règles sensées et largement acceptées, indiquant ce que les gens peuvent et ne peuvent pas faire». Charles avait à la même époque tenu un discours d’une violence inouïe face au gratin des architectes britanniques, un discours dans lequel il avait traité le projet d’extension de la National Gallery, à Londres, de «furoncle monstrueux sur le visage d’un être aimé et élégant». Et la disgrâce princière avait noyé le «furoncle» dans la Tamise.
Bientôt 6'000 habitants
Mais le futur roi ne voulait pas passer pour un seul donneur de leçons réactionnaire. Il se sentait l’âme d’un bâtisseur. En 1987, Charles met 160 hectares de terres agricoles, propriété du duché de Cornouailles, à la disposition de l’architecte luxembourgeois Léon Krier, gourou du New Urbanism, un courant néoclassique radical. En 1993, les premiers coups de pioche du premier sous-quartier de Poundbury sont donnés. Et c’est ainsi que, depuis trente ans, ce projet anti-moderniste fait sangloter et enrager à la fois tous les ego démesurés de l’architecture contemporaine. Aujourd’hui, 4700 sujets de Sa Majesté sont propriétaires ou locataires de cette utopie urbanistique. Ils seront 6000 dans deux ans, quand les dernières constructions seront terminées. Poundbury aura alors représenté un investissement immobilier proche du demi-milliard de francs.
Notre arrivée en fin d’après-midi et par temps maussade dans cette «extension» de la ville de Dorchester, chef-lieu du comté du Dorset de 20 000 habitants (Poundbury compris), nous a d’abord fait craindre un reportage sans chair autour de l’os. Débarquions-nous dans une simple zone résidentielle dont l’unique particularité consiste à imiter le passé? Mais dans le sud de l’Angleterre, la nuit porte conseil. Surtout quand on la passe au Duchess of Cornwall, seul grand hôtel de cette «new town», où l’accrochage à l’italienne de tableaux historiques de la salle à manger et où le papier peint victorien des chambres encouragent les hôtes à changer d’époque et de logiciel. Et la vue sur la statue de la reine mère, qui se dresse sur la place de... la Reine mère (Queen Mother Square), permet de s’endormir sous une maternelle et rassurante protection.
Pour mieux comprendre cette communauté et rencontrer plus facilement ses habitants, nous avions rendez-vous le lendemain matin avec Fran et David Leaper. Ce couple de retraités d’une exquise amabilité (comme toutes les personnes rencontrées) a quitté il y a dix-huit ans le nord de l’Angleterre pour s’installer à Poundbury. Monsieur est un ancien chirurgien, renommé internationalement pour ses recherches sur les infections en milieu opératoire. Le professeur Leaper est devenu une figure locale respectée, se faisant notamment élire au Conseil municipal de Dorchester, qui compte 20 membres. «Il faut rappeler, précise-t-il d’emblée, que Poundbury n’est pas un ghetto mais un nouveau quartier de Dorchester. Nous faisons partie intégrante de cette ville.»
William prendra la relève
Son épouse Fran assume de son côté la rédaction en chef du «Poundbury Magazine», un trimestriel en papier glacé de 76 pages (bénéficiaire grâce aux fidèles et nombreux annonceurs locaux) qui relate les dernières nouvelles de la communauté, notamment les deux visites annuelles du prince Charles, avant que son accession au trône ne l’oblige à céder le duché de Cornouailles à son fils aîné. «Cette ville nouvelle est une réussite totale sur le plan urbanistique et humain, s’enthousiasme la dynamique localière. Tout a été conçu de manière rationnelle pour assurer le bien-être et encourager la solidarité entre les résidents. Bien sûr, tout n’est pas parfait. Mais, dans l’ensemble, Poundbury est une ville où il fait bon vivre.» Le couple s’engage sans compter pour le bien commun, les démarches caritatives et la vie associative.
Les Leaper nous font visiter leur maison, baptisée Toad Hall (résidence du crapaud), une demeure de deux étages de style géorgien, derrière laquelle se niche un charmant petit jardin doté d’une pièce d’eau où nagent quelques poissons rouges. Un garage abrite le coupé Jaguar de David et la Mini Cooper de Fran. Il s’agit d’un bien immobilier haut de gamme pour Poundbury, mais pas question pour autant de tape-à-l’œil ni de surface au sol démesurée.
Car si cette ville nouvelle a banni les tours d’habitation, elle respecte le principe clé de densification. Poundbury, c’est l’antithèse de nos aberrantes et mesquines zones villas, quadrillées égoïstement de grands jardins gazonnés sans âme, eux-mêmes barricadés derrière de sinistres haies de thuyas. A Poundbury, la mitoyenneté et les essences végétales endogènes sont la règle, pour ne citer que deux principes de durabilité parmi la longue liste de directives princières à laquelle il n’est pas question de déroger.
Mais si le mètre carré de sol est réparti de manière aussi équitable et parcimonieuse que possible, on s’étonne de la surface abandonnée au bitume des rues et des places de parking. C’est le paradoxe le plus fâcheux de ce plan d’urbanisme: d’un côté, la voiture est rendue presque superflue par une distribution rationnelle des commerces, de l’autre, on lui réserve des routes larges et quadrillant l’intégralité de la cité, ainsi qu’un nombre considérable de places de parking, toutes gratuites. En revanche, pas la moindre rue piétonne. Et au moment de traverser ces rues sans passages pour piétons, le visiteur suisse constate que l’automobile a la priorité sur les humains, même à Poundbury.
Une visite du centre de Dorchester avant de repartir nous permettra aussi de redécouvrir le charme d’une rue piétonne, avec ses commerces hétéroclites, son animation anarchique. A Poundbury, en revanche, les seuls espaces extérieurs de convivialité, ce sont les quelques parcs (dont un charmant petit jardin de méditation) et l’immense Great Field, une dizaine d’hectares de prairies consacrée notamment à une luxueuse place de jeux.
Mais tous les habitants que nous avons rencontrés n’ont que faire de nos réserves. A commencer par les commerçants, qui ont trouvé dans cette «new town» l’accord parfait entre vie de famille et activité professionnelle. Ainsi, Beatrice et Gregory Casey, venus de Londres ouvrir une charmante boutique d’objets design dans le dernier quartier en construction, ne regrettent rien: «A Londres, nous passions notre vie dans les transports pour aller travailler. Ici, la qualité de vie est incomparable, la clientèle fidèle, la convivialité permanente. Nous faisons aussi la moitié de notre chiffre d’affaires par internet. Oui, nous avons fait le bon choix pour nous et nos enfants.»
Un Disneyland pris au sérieux
Au-delà des incontournables et insolubles querelles subjectives sur le bon ou le mauvais goût architectural, Poundbury semble donc démontrer qu’il est possible de faire pousser ex nihilo une ville où se réinvente le vivre-ensemble et où se créent plus de 2000 places travail dans une région d’Angleterre défavorisée. Les habitants du Dorset sont les premiers à reconnaître la réussite de cette monarchique intervention pour leur comté rural de 770 000 âmes. «Oui, bien sûr, les habitants de Poundbury sont plutôt vus par les gens d’ici comme des Londoniens privilégiés, souvent retraités, venus s’établir dans le Dorset pour sa tranquillité. Mais ce projet a donné un sérieux coup de pouce économique à notre région», analyse Chloe, une mère de famille venue d’un village voisin pour profiter de la rutilante place de jeux avec son fils Peter et ses chiens.
Les journalistes spécialisés de titres prestigieux comme le «Guardian» admettent aussi que ce qu’ils qualifiaient dédaigneusement de «Disneyland féodal» se révèle une réussite sociale et économique. Avant de devenir roi, Charles le bâtisseur a lancé cinq autres projets, dont Nansledan, en Cornouailles, le seul de taille comparable à Poundbury. Et, là encore, le succès immobilier et humain semble se répéter. Le Royaume-Uni s’apprête-t-il à couronner le 6 mai prochain le roi de l’urbanisme?