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Dans un canton tenu jusqu'alors à l'écart du monde industriel, la création et le développement de la Verrerie de Monthey (1824-1933) représentent une véritable petite révolution. L'ouvrier succède à l'artisan, l'usine à l'atelier. Posant le premier jalon de l'important développement de la place industrielle du Chablais, la Verrerie témoigne du rôle pionnier joué en Valais par des générations d'entrepreneurs et d'ouvriers étrangers. Face à une dynastie patronale qui tâche de s'adapter aux mutations économiques, le petit monde ouvrier lié à ce pénible métier s'organise. Pour la première fois les mots "grève", "syndicats", "kroumirs" résonnent dans un Valais qui découvre le drapeau rouge.
Par Virginie Balet
Pour ma génération, "La Verrerie" n'évoque plus que le nom d'un centre commercial de Monthey et d'une rue adjacente. Pour celle de mes parents, elle représentait le plus fantastique espace de jeu que Monthey ait eu à proposer à sa jeunesse: un terrain vague et des bâtiments abandonnés regorgeant de trésors de verre et de papier… L'écrivain Jean-Luc Benoziglio, né à Monthey en 1941, en donne un description saisissante dans son ouvrage Quelqu'unbis est mort paru en 1972:
"De l'autre côté de la rue, quelqu'un pouvait également voir une baraque à demi-effondrée, énorme chose en ruine qui dressait vers le ciel ses squelettes d'escaliers, ses poutres semblables à l'os qui traverse la peau, ses cheminées pourries et pas mal d'herbes folles. Des moutons y paissaient sans doute obscurément. Ou des vaches. Quelque chose, en tout cas, à quatre pattes, et qui broute. L'embarras du choix. Au dire ce ceux qui savaient, cette ruine ou ce qu'il restait de cette ruine, aurait été une fort célèbre verrerie. Elle avait connu, semble-t-il, son heure de gloire vers l'an mille neuf cent. Détail piquant, les verriers étaient saouls d'absinthe de l'aube au couchant. Ah, les braves gens. Quelqu'un restait parfois des heures à contempler la verrerie, se demandant peut-être si, longtemps encore, elle surnagerait au déluge, si, longtemps encore, ces fantômes au torse nu et aux joues étrangement gonflées emboucheraient leur tube et souffleraient, avec l'application grave des batraciens à la ponte, des araignées cristallines, flûtes de poussière, rouille en hanaps, relents d'alcool, si, longtemps encore, la lueur rouge montant des fours se loverait aux carreaux cassés et y plaquerait des madones en vitrail sitôt éteintes (déshabillées ?) par la pluie."
Mes grand-parents et leurs contemporains se souviennent tout juste d'avoir vu de la fumée sortir de ces hautes cheminées. Et seuls leurs parents auraient pu nous parler des gens qui y travaillaient et de l'ambiance qui y régnait.
Alors que pendant plus de cent ans, la Verrerie a joué un rôle majeur dans l'industrialisation, non seulement de la localité, mais aussi de la région, rares en sont les témoignages aujourd'hui visibles en ville de Monthey. Des deux emplacements de l'industrie verrière, seul le site de la Verrerie de la Gare est passé en une discrète postérité qui l'empêche de tomber dans l'oubli: la rue qui longeait l'entreprise a pris son nom, tout comme le centre commercial qui s'y est élevé en lieu et place.
La main d'œuvre, un surprenant mélange de Montheysans, de gens de la région et d'étrangers - Français et Italiens surtout, mais aussi Prussiens, Hongrois, Hollandais - a contribué à l'atmosphère particulière qui régnait à la Verrerie. Des familles entières, parfois sur plusieurs générations, y ont travaillé: les familles fondatrices bien entendu, les Contat, Seingre, Trottet et Franc; mais aussi des familles comme les Boissard, Chappex, Coppex, Delmonté, Duchoud, Gallay, Garny, Rigoli et Voisin, entre autres, qui ont fourni maints ouvriers et employés.
Difficile, aujourd'hui, de s'imaginer que certains Montheysans égalaient les verriers vénitiens de Murano en savoir-faire et en finesse d'exécution. Carafes élégantes, vases à fleurs tarabiscotés et coupelles à fruits taillées ont côtoyé, sur les rayons des magasins de la Verrerie, fioles à médicaments, urinoirs, biberons, bocaux à confiture et autres chopes de bière et bouteilles de lait. Bien que reconnue comme faisant partie de l'histoire de la ville, la Verrerie est restée largement méconnue et ceux qui ont œuvré à son développement et à sa prospérité sont pour la plupart passés dans l'anonymat. Loin de prétendre à une présentation complète et définitive de la Verrerie de Monthey, de ses conditions de travail et de ses employés, cet ouvrage rend hommage aux acteurs de l'industrialisation montheysanne.