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Un grand requin blanc au large des côtes mexicaines. (Image: Keystone)
Quand j’ai vu, il y a dix ans le film Les Seigneurs de la mer et d’autres documentaires sur la vie des requins, j’ai été à la fois surpris et choqué. Surpris, parce que les requins disposent d’une perception sensorielle étonnante et parce qu’ils sont bien moins dangereux pour l’être humain que ne le laissent croire le cinéma et les médias. Choqué, parce que les requins sont victimes d’une véritable hécatombe – il est question de plus de 100 millions d’animaux abattus par an – et parce qu’on leur inflige un traitement brutal: une fois capturés, on leur sectionne les ailerons et on en relâche une grande partie, encore vivants, dans la mer, où ils coulent lentement vers le fond pour y périr. Le film montrait aussi des amas d’ailerons de requins séchés destinés à être utilisés dans la cuisine asiatique après avoir emprunté les circuits du commerce international.
Ces révélations m’ont poussé à me livrer moi-même à des recherches. Je voulais comprendre les coulisses de ce négoce s’élevant à plusieurs milliards de francs, dont le film rendait responsable une «économie de marché améliorée», ce que j’interprétais comme une critique implicite de la recherche du profit dans les économies de marché ouvertes. Je me demandais si les mécanismes à l’œuvre étaient ici les mêmes que ceux mis en lumière par mon collègue Scott Taylor dans ses travaux de recherche pionniers sur la quasi-extermination des bisons américains dans les années 1870[1]
Dans son étude, l’économiste canadien démontrait qu’une innovation réalisée en Europe dans le secteur des tanneries, permettant pour la première fois de travailler la peau du bison, très épaisse, et d’en faire de multiples usages, avait provoqué le massacre de ce ruminant, dont les effectifs allaient passer en quelques années de plusieurs millions à quelques individus seulement: la peau était exportée vers l’Europe, tandis que la viande pourrissait à la vue de tous sur les grandes plaines qui occupent le centre des États-Unis, du Mexique au Canada.
«Le même sort est-il réservé aux requins?», me suis-je demandé. Ou pire encore: «Les requins, ces majestueux animaux qui sillonnent les océans depuis des millions d’années, appartiendront-ils bientôt au passé, avec toutes les conséquences que cette disparition entraînerait pour l’équilibre écologique des mers?»
À elle seule, l’éthique est inopérante
Un débat intéressant s’est tenu sous la coupole à Berne à la même époque[2]: en avril 2013, le député UDC valaisan Oscar Freysinger a déposé la motion «Interdiction d’importer des ailerons de requin». Le Conseil fédéral a recommandé de la rejeter, ce qui n’a pas empêché le Conseil national de l’accepter à une large majorité deux ans plus tard. La motion dénonçait le finning, c’est-à-dire le prélèvement des ailerons qui conduisait à la mort des requins: «Il est indigne que des pays civilisés tolèrent une telle pratique. La Suisse devrait montrer l’exemple en interdisant l’importation d’ailerons de requin.»
Bien qu’il partageât l’avis de l’auteur de la motion sur cette pratique, le Conseil fédéral s’est opposé à cette interdiction, indiquant que la Suisse, selon la statistique des douanes, n’importait pas d’ailerons de requins et que des efforts étaient déployés au niveau international contre ce genre de chasse. Par ailleurs, le gouvernement doutait de la compatibilité d’une interdiction avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Oscar Freysinger ne s’est pourtant pas laissé dérouter par ces arguments: «Soit on est en faveur de la protection des animaux et on adopte un comportement civilisé, aussi à l’égard des requins, soit on peut rayer le terme ʺcivilisationʺ de son drapeau.»
Pendant les débats au Conseil des États, le parlementaire socialiste Roberto Zanetti du canton de Soleure a mis en exergue l’occasion offerte à la Suisse de lancer un message clair: «le prélèvement des ailerons est (…) tout simplement indécent, abominable et répugnant». Malgré tout, la Chambre haute a rejeté la motion de sorte que les importations d’ailerons de requin n’ont jamais été interdites.
La théorie économique à la rescousse
La théorie économique propose une autre approche: elle ne pointe pas du doigt la «barbarie» de la chasse aux requins, mais un problème bien plus fondamental. Une ressource collective – comme les requins dans les océans – court le danger d’être surexploitée et de disparaître tragiquement. On parle à cet égard de la tragédie des biens communs, une analyse applicable également à d’autres poissons ou animaux sauvages – comme les bisons dont il a déjà été question – ou encore au climat. La théorie économique montre que, face à une telle situation, seules des restrictions d’accès efficaces sont d’une quelconque utilité.
Au vu de la raréfaction des populations de certaines espèces de requins, comme le requin-marteau, observée par les biologistes dès le début des années 1990 et estimée à 80% en quelques années, on aurait dû limiter la pêche aux requins depuis bien longtemps. Peu importe en l’occurrence qu’on limite l’offre (par des contingents ou des impôts), le commerce international (par des interdictions d’exportation et d’importation ciblées) ou la demande (par des impôts ou des interdictions). L’important est de limiter efficacement l’accès à la ressource. À défaut, le commerce international peut avoir des conséquences catastrophiques: une forte demande constatée à un point de la planète siphonne la ressource collective à un autre endroit et peut l’amener au bord de l’extinction en très peu de temps.
Dès lors, la racine du problème dénoncé dans le film Le Seigneur des mers n’est pas une «économie de marché» prétendument «amélioré». Elle réside au contraire dans le refus de la classe politique de comprendre que certains marchés ne peuvent fonctionner que s’ils sont dûment réglementés. En n’intervenant pas dans le domaine des ressources communes en général et dans celui des requins en particulier, l’État se rend coupable d’une défaillance sans pareil. Il reste à savoir si ce manquement est imputable aux pressions exercées par des groupes d’intérêt bien organisés ou à l’ignorance des mécanismes de l’économie de marché.
Où en sommes-nous aujourd’hui?
Les interdictions du prélèvement d’ailerons et le renforcement de règles mis en place dans de nombreux pays (y compris dans l’Union européenne) ont surtout suscité une légère progression des coûts de production, une augmentation de la taille des bateaux de pêche et un changement de pratique, les carcasses des requins à l’agonie étant désormais transportées à terre, sans les ailerons dans un premier temps, puis avec. Toutefois, il n’en a pas résulté de réduction substantielle des prises de requins, ce qui n’était d’ailleurs souvent pas le but de ces mesures motivées par l’éthique. L’initiative citoyenne en cours dans l’UE «Stop à la pêche aux ailerons – Stop au commerce» s’inscrit elle aussi dans cette tradition, affirmant textuellement: «Nous entendons mettre un terme au commerce des ailerons dans l’UE (…), qui ne sont pas naturellement attachés au corps de l’animal»[3]. Il est nécessaire plutôt de limiter de façon draconienne les captures, le commerce et la demande de requins, comme l’exige la théorie économique.
L’étude réalisée par les économistes Tobias Erhardt et moi-même montre en outre que les espèces de requins qui ont un faible taux de reproduction sont extrêmement vulnérables dans les circonstances actuelles[4]. Si nous ne limitons pas immédiatement et strictement les captures de tous les requins, leurs espèces seront menacées d’extinction les unes après les autres. Étant donné que la demande se concentre sur quelques pays seulement (voir tableau), il faudrait tout mettre en œuvre pour limiter la demande, les exportations et les importations de requins dans ces États. La décision prise récemment par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), lors de sa dernière conférence à Panama, fait naître une lueur d’espoir. Les 183 pays membres ont en effet décidé d’allonger considérablement la liste des espèces de requins (qui comprend actuellement quatorze espèces) dont le commerce international est surveillé et, si nécessaire, réglementé.
Ill.: Offre et demande de requins par pays
Source: FAO, calculs de l’auteur / La Vie économique
Lors du débat final au Conseil des États, le député PLR zurichois Felix Gutzwiller a émis des doutes sur l’argumentation. Il faisait valoir que des lambeaux de ventre dépecés de l’aiguillat commun, une espèce menacée d’extinction, pouvaient être achetés sans problème en Suisse sous le nom d’«écaille de Schiller» ou d’«anguille de mer», de sorte que l’ampleur du problème dépassait peut-être celui du prélèvement d’ailerons. Les parlementaires sont pourtant restés les bras croisés. Les requins auraient bien une alliée si seulement l’humanité voulait bien s’intéresser à la théorie économique.
Bibliographie
- Erhardt T. et Weder R. (2020). Shark hunting: On the vulnerability of resources with heterogeneous species, resource and energy economics, 2020, 61 (août), 1-18.
- Taylor, M. Scott (2011). Buffalo hunt: International trade and the virtual extinction of the North American bison, American Economic Review, décembre, 101, pp. 3162-3195.
Bibliographie
- Erhardt T. et Weder R. (2020). Shark hunting: On the vulnerability of resources with heterogeneous species, resource and energy economics, 2020, 61 (août), 1-18.
- Taylor, M. Scott (2011). Buffalo hunt: International trade and the virtual extinction of the North American bison, American Economic Review, décembre, 101, pp. 3162-3195.
Proposition de citation: Rolf Weder (2022). L’alliée des requins. La Vie économique, 13 décembre.