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Pourquoi le socialisme ?
Les positions pacifistes dEinstein sont connues, ce qui lest moins cest son rejet du capitalisme et sa position en faveur de la socialisation des moyens de production, ainsi que sa claire conscience des risques dune bureaucratie «toute puissante et présomptueuse».
Est-il convenable quun homme qui nest pas versé dans les questions économiques et sociales exprime des opinions au sujet du socialisme ? Pour de multiples raisons je crois que oui.(…)
Etre solitaire, être social
Lhomme est en même temps un être solitaire et un être social. Comme être solitaire il sefforce de protéger sa propre existence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses facultés innées. Comme être social il cherche à gagner lapprobation et laffection de ses semblables, de partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et daméliorer leurs conditions de vie. Cest seulement lexistence de ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le caractère particulier dun homme, et leur combinaison spécifique détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre intérieur et contribuer au bien-être de la société. Il est fort possible que la force relative de ces deux tendances soit, dans son fond, fixée par lhérédité. Mais la personnalité qui finalement apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par hasard pendant son développement, par la structure de la société dans laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son appréciation de certains genres de comportement.
Le concept abstrait de «société» signifie pour lindividu humain la somme totale de ses relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les générations passées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société – dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle – quil est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre de la société. Cest la «société» qui fournit à lhomme la nourriture, les vêtements, lhabitation, les instruments de travail, le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée; sa vie est rendue possible par le labeur et les talents de millions dindividus du passé et du présent, qui se cachent sous ce mot de «société».
Lordre social peut être changé
Il est, par conséquent, évident que la dépendance de lindividu de la société est un fait naturel qui ne peut pas être supprimé – exactement comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que tout le processus de la vie des fourmis et des abeilles est fixé, jusque dans ses infimes détails, par des instincts héréditaires rigides, le modèle social et les relations réciproques entre les êtres humains sont très variables et susceptibles de changement. La mémoire, la capacité de faire de nouvelles combinaisons, le don de communication orale ont rendu possibles des développements parmi les êtres humains qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques. De tels développements se manifestent dans les traditions, dans les institutions, dans les organisations, dans la littérature, dans la science, dans les réalisations de lingénieur et dans les uvres dart. Ceci explique comment il arrive que lhomme peut, dans un certain sens, influencer sa vie par sa propre conduite et comment, dans ce processus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un rôle.
Lhomme possède à sa naissance, par hérédité, une constitution biologique que nous devons considérer comme fixe et immuable, y compris les impulsions naturelles qui caractérisent lespèce humaine. De plus, pendant sa vie il acquiert une constitution culturelle quil reçoit de la société par la communication et par beaucoup dautres moyens dinfluence. Cest cette constitution culturelle qui, dans le cours du temps, est sujette au changement et qui détermine, à un très haut degré, les rapports entre lindividu et la société. Lanthropologie moderne nous a appris, par linvestigation des soi-disant cultures primitives, que le comportement social des êtres humains peut présenter de grandes différences, étant donné quil dépend des modèles de culture dominants et des types dorganisation qui prédominent dans la société. Cest là-dessus que doivent fonder leurs espérances tous ceux qui sefforcent daméliorer le sort de lhomme: les êtres humains ne sont pas, par suite de leur constitution biologique, condamnés à se détruire mutuellement ou à être à la merci dun sort cruel quils sinfligent eux-mêmes.
Une comunauté planétaire de production et de consomation
Si nous nous demandons comment la structure de la société et lattitude culturelle de lhomme devraient être changées pour rendre la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devons constamment tenir compte du fait quil y a certaines conditions que nous ne sommes pas capables de modifier. Comme nous lavons déjà mentionné plus haut, la nature biologique de lhomme nest point, pour tous les buts pratiques, sujette au changement. De plus, les développements technologiques et démographiques de ces derniers siècles ont créé des conditions qui doivent continuer. Chez des populations relativement denses, qui possèdent les biens indispensables à leur existence, une extrême division du travail et une organisation de production très centralisée sont absolument nécessaires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyllique, a pour toujours disparu où des individus ou des groupes relativement petits pouvaient se suffire complètement à eux-mêmes. On nexagère pas beaucoup en disant que lhumanité constitue à présent une communauté planétaire de production et de consommation.
Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi lessence de la crise de notre temps. Il sagit du rapport entre lindividu et la société. Lindividu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance de la société. Mais il néprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état dinsécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. Lhomme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, quen se dévouant à la société.
«Lanarchie capitaliste source du mal»
Lanarchie économique de la société capitaliste, telle quelle existe aujourdhui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif – non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production – cest-à-dire toute la capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation ainsi que, par surcroît, les biens en capital – pourraient légalement être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.
Pour des raisons de simplicité je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler «ouvriers» tous ceux qui nont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à lemploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état dacheter la capacité de travail de louvrier. En se servant des moyens de production, louvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que louvrier produit et ce quil reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est «libre», ce que louvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des biens quil produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre douvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre douvriers qui sont à la recherche dun emploi. Il faut comprendre que même en théorie le salaire de louvrier nest pas déterminé par la valeur de son produit.
Capital contre démocratie
Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la législature. La conséquence en est que, dans le fait, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des moins Privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les capitalistes contrôlent inévitablement, dune manière directe ou indirecte, les principales sources dinformation (presse, radio, éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et dans la plupart des cas tout à fait impossible, darriver à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.
La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants: premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable ; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une société capitaliste pure dans ce sens nexiste pas. Il convient de noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes politiques, ont réussi à obtenir pour certaines catégories dentre eux une meilleure forme de «contrat de travail libre». Mais, prise dans son ensemble, léconomie daujourdhui ne diffère pas beaucoup du capitalisme «pur».
La production est faite en vue du profit et non pour lutilité. Il ny a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi; une «armée» de chômeurs existe déjà. Louvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre des chômeurs plutôt quun allégement du travail pénible pour tous. Laiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de linstabilité dans laccumulation et lutilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont jai fait mention plus haut.
Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du capitalisme. Tout notre système déducation souffre de ce mal. Une attitude de compétition exagérée est inculquée à létudiant, qui est dressé à idolâtrer le succès de lacquisition comme une préparation à sa carrière future.
Etablir une économie socialiste
Je suis convaincu quil ny a quun seul moyen déliminer ces maux graves, à savoir, létablissement dune économie socialiste, accompagnée dun système déducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés dun façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens dexistence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. Léducation de lindividu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.
«Léconomie planifiée nest pas encore le socialisme»
Il est cependant nécessaire de rappeler quune économie planifiée nest pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée dun complet asservissement de lindividu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles: comment serait-il possible, en face dune centralisation extrême du pouvoir politique et économique, dempêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse? Comment pourrait-on protéger les droits de lindividu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie?
* Cet essai dAlbert Einstein a été publié aux USA dans la première édition de la Monthly Review (mai 1949). Cette version française est tirée du recueil Conceptions scientifiques, morales et sociales, (Flammarion, Paris, 1952) disponible intégralement sur notre site www.solidarites.ch