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Beaucoup d'idées reçues circulent sur l'apprentissage des chiffres et du calcul. Qui n'a jamais entendu dire: «Mon enfant n'a pas la bosse des maths. Mais c'est normal, nous ne sommes pas une famille de matheux»? Docteur en psychologie et chercheure au sein de l'Unité de Psychopathologie de l'Enfant et de l'Adolescent à l'hôpital Sainte-Anne de Paris, Claire Meljac s'attache à combattre ces clichés tout en soulignant que la dyscalculie - soit un trouble important des apprentissages numériques - ne concerne qu'un petit nombre d'enfants. Mais, pour la scientifique, pas question pour autant de passer sous silence ces sévères difficultés du langage mathématique. Eclairage.
Le terme «dyscalculie» est récent. Ce trouble des apprentissages a-t-il toujours existé?
Probablement. Même si dans les siècles précédents, on ne parlait pas souvent de dyscalculie proprement dite. On décrivait plutôt des élèves en échec comme étant paresseux, dotés d'un mauvais caractère ou encore sans intérêt pour les études. De ce fait, de tels enfants se sont trouvés très vite éjectés du système éducatif sélectif. Ils entraient plus rapidement dans la vie active en oeuvrant comme travailleur agricole par exemple. Avec l'avènement de l'école obligatoire et l'allongement de la durée de la scolarité, il a été plus difficile d'abandonner ces élèves à leur sort. La recherche a alors pris le relais en s'intéressant tout d'abord aux personnes cérébrolésées ainsi qu'aux enfants atteints de paralysie cérébrale (ndlr: anciennement nommés Infirme Moteur Cérébral, IMC), qui souffrent de difficultés en mathématiques tout en présentant un QI normal.
Pour quelles autres raisons s'est-on mis à étudier ce trouble?
L'apparition de classes plus hétérogènes au niveau de l'origine socio-culturelle des élèves a mis en lumière la nécessité de se focaliser sur les troubles des apprentissages en général et sur la dyscalculie en particulier. En outre, les réformes scolaires successives ont entraîné une crise de confiance de la population envers l'école. Cela a eu pour conséquence une refonte complète de l'instruction des enseignants. Ces derniers, rappelons-le, n'avaient pas toujours bénéficié, auparavant, de formation pédagogique centrée sur les difficultés d'apprentissage. La mise à jour de leur professionnalisation a contribué à mettre sur le devant de la scène les troubles des apprentissages dont la dyscalculie.
Cette mise en lumière ne présente-t-elle pas des effets pervers comme le risque de surdiagnostic?
Oui tout à fait. Mes collègues et moi-même avons mené une recherche sur des enfants consultant pour des difficultés d'apprentissage dans un centre spécialisé. Sur les 1558 dossiers étudiés, nous avons remarqué qu'un seul élève souffrait de dyscalculie. Comble de l'ironie, cet enfant n'était pas venu consulter pour des raisons liées à des difficultés en mathématiques alors que sur les 34 élèves qui s'y étaient rendus pour des problèmes liés à l'apprentissage de la numératie, il s'est avéré qu'aucun n'était dyscalculique.
Justement, sur quels critères se base-t-on pour diagnostiquer une dyscalculie?
Avant de poser un tel diagnostic, il convient de s'assurer que l'enfant ne présente aucun retard mental. Il faut aussi vérifier que s'il présente une atteinte sensorielle (surdité, vue déficiente...), ses troubles sont bien plus graves que ceux des autres enfants identiquement atteints. Tout autre trouble des apprentissages, comme par exemple la dyslexie, doit également être exclu. Il faut, en outre, que l'environnement familial de l'élève soit adéquat. Il ne doit souffrir d'aucune carence affective ni n'être victime de mauvais traitements. Enfin, l'élève doit avoir suivi une scolarité régulière.
Quant au diagnostic, il prend du temps, des dizaines d'heures parfois. Ce dernier nécessite un bilan psychologique complet et doit être posé par des spécialistes de l'enfance: des pédo-psychiatres travaillant avec des psychologues, des psychologues scolaires, pédiatres ou logopédistes. Deux méthodes différentes peuvent être utilisées pour détecter un cas de dyscalculie. Une approche systémique qui prend en considération l'environnement scolaire, social et familial de l'enfant et une autre plus quantitative qui se base sur différents tests du niveau général et de l'efficience mathématique de l'élève.
Peut-on chiffrer le phénomène?
Malheureusement non car les différentes études sur le sujet ont chacune leur propre définition de la dyscalculie. On peut néanmoins insister sur le fait qu'un élève ayant des difficultés en mathématiques n'est pas forcément dyscalculique. A noter que la phobie des maths peut entraîner une certaine aversion de l'élève pour cette matière sans qu'il souffre pour autant de ce trouble. On a remarqué que les filles sont plus sujettes à présenter des craintes vis-à-vis de cette discipline, tandis que les garçons souffrent plus de troubles de l'attention et d'opposition.
Naît-on dyscalculique ou le devient-on par aversion des mathématiques?
La question de l'origine du trouble a fait l'objet d'une grande polémique dans le milieu scientifique. Les premières recherches, qui se focalisaient sur les atteintes au cerveau des adultes et sur les enfants souffrant de paralysie cérébrale, ont insisté sur le caractère biologique de ce trouble. Or, s'il est indéniable que la dyscalculie possède une composante cérébrale, le modèle génétique ne résiste pas toujours à l'épreuve des faits. A ce jour, aucune recherche n'a trouvé le gène de la dyscalculie! On ne naît vraisemblablement pas dyscalculique, tout comme la bosse des maths ne se transmet probablement pas par héritage génétique!
Peut-on soigner ce trouble ou revêt-il un caractère irréversible?
La dyscalculie n'est pas un mal éternel. Les premières études sur le sujet ont, à mon sens, trop insisté sur le caractère définitif de ce trouble. Cela a entraîné une forme d'immobilisme dans les familles et même parfois dans le corps enseignant. Certains, démoralisés, se disaient: «de toute manière, il est né ainsi. On ne peut donc plus rien pour lui». Dans une même optique, l'enfant peut ressentir un terrible sentiment d'impuissance et perdre sa motivation d'apprendre puisqu'il va penser: «ce n'est pas de ma faute si je n'y arrive pas, je suis dyscalculique». Or il faut faire très attention à la catégorisation: l'élève est un être en constante évolution qu'on ne doit pas figer dans une position immuable. C'est contre productif. Dans ma pratique, j'ai vu des enfants «se rebeller» contre le diagnostic de dyscalculie posé. Ils n'ont pas accepté d'être catégorisés ainsi et ont décidé de donner le meilleur d'eux-mêmes pour prouver le contraire et améliorer leurs performances en mathématiques. Mais ce phénomène est plutôt rare. La plupart se résignent, voire se complaisent dans leur statut.
Comment aider un élève qui souffre d'un tel trouble?
Il faut insister sur ses compétences. Non, un enfant éprouvant des difficultés au début de ses apprentissages n'est pas forcément destiné à demeurer nul en maths. Il convient juste de trouver la méthode d'apprentissage qui lui convient le mieux. Pour ce faire, mieux vaut diversifier les approches pédagogiques. Chaque enfant (qu'il soit dyscalculique ou pas) possède sa propre manière d'apprendre. Certains sont dotés d'un raisonnement visuo-spatial, d'autres sont plus à l'aise dans le verbal. Il vaut alors la peine d'expliciter, au moyen de mots, les schémas et les images représentant des concepts mathématiques.
Et comment soutenir un enfant qui présenterait une phobie des maths?
Dédramatiser la situation permet de redonner confiance à l'élève tout en lui ôtant sa peur des maths. Un bon moyen d'y parvenir et de lui expliquer l'histoire de la discipline. Par le biais d'exemples concrets tirés de la vie de nos ancêtres, cette approche permet de donner du sens à des notions mathématiques, souvent abstraites à ses yeux. Les hommes du paléolithique ont, par exemple, dû inventer un système numéral pour compter le fruit de leur cueillette et savoir s'ils avaient suffisamment de ressources alimentaires pour survivre. Cela prouve aussi à l'enfant qu'il n'est pas seul face à son problème. D'autres hommes avant lui ont dû faire face aux mêmes énigmes mathématiques.
La dyscalculie est un trouble du développement qui touche à l'apprentissage des mathématiques. Il apparaît durant l'enfance et peut perdurer jusqu'à l'âge adulte s'il n'est pas détecté à temps. Cette pathologie n'est pas liée à une déficience mentale. Les élèves dyscalculiques possèdent un Quotient Intellectuel (QI) normal voire supérieur. Ils ne parviennent tout simplement pas à appréhender le système symbolique des chiffres et des nombres. Par exemple, un enfant dyscalculique va écrire le nombre quatre cent quatre-vingt-neuf comme il l'entend, soit 40089. De même, un écolier de 10 ans atteint de ce trouble continuera à compter sur ses doigts et ne parviendra pas à trouver la solution d'une addition dont le résultat est inférieur à 10.