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Non, l’idée de progrès ne date pas des Lumières ! C’est la thèse que soutient Frédéric Roubillois dans un ouvrage nourri aux meilleures sources. Si l’idée de progrès structure les mentalités et détermine une position commune sur le sens de l’histoire pendant trois siècles, son émergence supposait les conditions d’un environnement favorable, conditions réunies, selon l’auteur, à un moment qui recouvre la période qui va de 1680 à 1730 : c’est « l’aube des Lumières », moment caractérisé par la prise de conscience très forte des pouvoirs de l’homme sur la nature. Le fameux thème de « l’homme maître et possesseur de la nature » prend alors forme. C’est l’avènement des sciences et de l’esprit technicien qui vont jouer un rôle décisif.
Rouvillois nous montre que, dès le début du 17ème siècle, la thèse copernicienne, reprise par Kepler et Galilée, revêt une importance révolutionnaire. Lorsque Galilée formule que « la nature est écrite en langage mathématique », il provoque une rupture décisive : le cosmos des Anciens devient un univers géométrique. Il est perçu comme une quantité mesurable en termes de lois, ces lois étant elles-mêmes réductibles aux mathématiques. La nature dans son ensemble sera finalement décrite à partir du modèle hégémonique de la machine. C’est alors que naît l’idée de progrès : le pouvoir technologique de l’homme sur la nature est jugé sans limites assignables. Désormais, connaître, c’est fabriquer, transformer, soumettre la nature et la dominer. On dirait aujourd’hui « en exploiter les ressources » sans se préoccuper, à l’époque, de leur épuisement possible. Ce qui laisse bien sûr entrevoir l’immense fossé qui sépare l’esprit écologique de l’heure de la perspective enthousiaste d’un progrès décrété sans frein. A la fin du 17èmesiècle, le progrès technique sera effectivement considéré comme cunulatif, perpétuel, au même titre que les progrès de la raison humaine dont on attend qu’elle se perfectionne sans limites.
Il y a, derrière cette idée, celle d’une utopie, c’est-à-dire un rêve de perfection illimitée des connaissances et des pouvoirs, rêve d’une harmonie totale, d’un âge d’or souhaité par l’abbé de St. Pierre et Condorcet, rêve d’une société sans classes comme Marx en formula la révolution nécessaire au cœur du 19èmesiècle. Utopie et culte du progrès marcheront de pair. On proclamera qu’il n’y pas de distance entre le rêve d’un perfectionnement indéfini de la raison humaine et le « vous serez comme des dieux » qui pourrait être la devise de l’utopie. Cette croyance dans la fécondité inépuisable de l’esprit humain, de ses inventions continuelles et sans fin, va être le ciment de ce qu’il conviendra d’appeler « le système du progrès ». Lorsque Pelletan rédige sa Profession de foi du 19ème siècle, il n’hésitera pas à consacrer le progrès comme « évangile vivant de notre destinée ». Il faut alors considérer que le progrès est devenu un mythe.
Rouvillois jette une lumière particulièrement révélatrice sur l’idée marxiste du progrès. Il montre bien que le marxisme se présente avant tout comme l’aboutissement le plus achevé de cette prétention mythique : cette doctrine matérialiste s’assigne comme fin la maîtrise définitive de l’histoire, elle porte à son degré suprême l’idée que l’Etat bourgeois, qui a servi à abriter les conflits de classe au profit de la classe dominante, doit être enfin aboli. La disparition des classes et l’avènement d’une société communiste se révèlera comme l’utopie suprême. Tragique utopie cependant, dans la mesure où elle fera le lit du plus implacable système totalitaire. L’effondrement du communisme confirmera la fin d’un mythe, celui d’un progrès qui viendrait enfin couronner l’histoire humaine.
Aujourd’hui bien entendu, nos sociétés, confrontées à l’épuisement irréversible des ressources planétaires, sont à mille lieux de vouer un culte au progrès comme autrefois. Si pourtant la technologie ne cesse de progresser en inventions à l’ère numérique mondialisée, ce ne sera plus au service du progrès tel que Rouvillois en a tracé les étapes. Ce sera, ou plutôt ce devrait être – mais est-ce bien évident ? – au service d’une planète à sauver au nom de la survie de l’humanité.
François Gachoud
Frédéric Rouvillois : L’invention du progrès : 1680-1730. CNRS Editions, 380 pp. (avec 95 p.de notes et vaste bibliographie)
PROGRES-KIERK.LIB.17-09-2011
En reconstituant la genèse de l’idée de progrès, Frédéric Rouvillois interroge les dérives d’un mythe tenace.