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La Truite de Courbet et Cluseret
La Liberté de Fribourg du 21 août 1874
Le Journal de Genève reçoit de son correspondant genevois, le récit d’une petite affaire dont le triste général Cluseret est le héros. Un petit journal qui se publie en anglais, à Genève, le Swiss Times, avait eu l’idée, pour couper un peu la monotonie des annonces auxquelles, de demander de la copie au général communard. Celui-ci prit donc la plume et se mit à écrire ses souvenirs de 1870-1871. Mais le Swiss Times fut bientôt effrayé de son audace, et, craignant d’être interdit en France, pria M. Cluseret de suspendre ses articles :
“L’écrivain militaire ne voulait pas s’arrêter en si beau chemin.- “On me lira jusqu’au bout ! s’écria-t-il, ou nous plaiderons !” – “Plaidons !” fit le journal anglais; de là le procès que vient de juger le tribunal de commerce.
“Le demandeur réclamait 162 fr. qu’on lui devait pour ses précédents articles, et 10 mille fr. de dommages-intérêts pour ceux qu’il n’avait pas encore faits. Le tribunal a donné raison à M. Cluseret. Il y avait une convention écrite, le sujet n’était pas épuisé, le journal devait s’attendre aux tendances politiques de l’homme dont il avait sollicité la collaboration; enfin c’était le Swiss Times qui avait rompu la convention : aussi devait-il à l’auteur éconduit une réparation pécuniaire; mais, d’autre part, le tribunal a estimé que 10000 fr. c’était une bien grosse somme, et que la copie de l’homme de guerre ne pouvait avoir cette valeur. Il est vrai (ceci n’est pas dans le jugement) que M. Courbet vient d’exposer au salon de Genève une truite peinte pour laquelle il demande (m’assure-t-on), une somme égale, ce qui porterait à 1000 francs la livre, le coût de ce poisson onéreux.
“Aussi le tribunal a-t-il réduit à 800 fr. l’indemnité qui devra être payée par le Swiss Times, condamné de plus aux dépens. Ce qu’il y a d’intéressant et de sérieux en tout ceci, c’est que, pour la première fois, le tribunal de commerce a été appelé à s’occuper d’un acte littéraire. C’est une idée encore neuve, en ce pays, que la littérature est un travail, et que ce travail doit être rétribué et protégé.”
Gustave-Paul Cluseret (1823-1900)
CLUSERET GUSTAVE PAUL (1823-1920)
Fils de militaire, Gustave Cluseret entre à Saint-Cyr et participe comme lieutenant à la répression des journées de juin 1848. À la suite de divers trafics en Algérie, il est obligé de démissionner de l’armée en 1858. Cet aventurier devient condottiere et révolutionnaire professionnel. Il se met au service de Garibaldi, puis prend part à la guerre de Sécession comme général chez les Nordistes, devient citoyen américain, puis participe au mouvement irlandais fenian. Rentré en France en 1867, il devient journaliste de la presse d’opposition et il est incarcéré à cause d’un article sur l’armée ; ayant rencontré Varlin en prison, il séduit celui-ci par sa faconde. Il adhère alors à l’Internationale. Expulsé aux États-Unis en 1869, il revient à Paris à la proclamation de la République, fait partie du Comité central des vingt arrondissements. Il participe, avec Bakounine, à l’insurrection lyonnaise, puis devient chef, à Marseille, de la brève Commune révolutionnaire du 1er novembre. Revenu à Paris, il est nommé le 30 mars, par le comité central, chef de la garde nationale. Le 3 avril, la Commune le nomme délégué à la Guerre. Il pratique alors l’attentisme en matière militaire et une politique de bascule entre le comité central et la Commune. Le 16 avril, il est élu à la Commune, prend comme adjoint Louis Rossel et nomme Dombrowski à la place de Paris. Mais ses tergiversations annulent les efforts militaires de ces derniers. À la chute du fort d’Issy, le 30 avril, la Commune l’arrête et le remplace par Rossel. Mais elle l’acquitte le 21 mai.
À la chute de la Commune, il s’enfuit en Suisse. Après l’amnistie de 1880, il rentre en France. En 1882, il s’enfuit en Turquie pour éviter la prison pour délit de presse. Il revient en 1884, est élu, en 1888, député socialiste du Var, où il sera réélu jusqu’à sa mort, malgré ses articles racistes dans La Libre Parole de Drumont. Ses Mémoires (1887-1888) sont une apologie personnelle. Ainsi cet aventurier, qui, en guise d’idéal collectif, avait celui « que son épée soutenait, et pendant le temps qu’elle le soutenait » (E. Lepelletier), termina sa vie dans le camp de ceux qu’il avait combattus sous la Commune.