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Les observateurs de la vie économique, politique et sociale américaine connaissent la méfiance que toutes les classes sociales de la société éprouvent depuis 1776 à l’égard des idées socialistes et de l’Etat providence cher aux Européens. Ces observateurs se trouvent donc bien démunis lorsqu’ils essaient de comprendre, comment Bernie Sanders, qui affiche des idées qui ne dépareraient pas la panoplie des thèses des socialistes helvétiques, parvient à mobiliser des foules et des sommes considérables à l’appui de sa candidature à la présidence des USA.
Joseph Stiglitz apporte dans son dernier ouvrage (*) une réponse convaincante à ces interrogations. Interpellant le peuple américain, il y dresse un sombre tableau de la situation extrêmement dégradée dans laquelle vivent nombre de ses concitoyens. Depuis une quarantaine d’années, écrit-il, l’ascenseur social fonctionne de moins en moins, le système scolaire est gravement défaillant, la discrimination raciale et de classes reste forte, le niveau des bas salaires stagne, la croissance ne profite qu’à une minorité des citoyens. Plus choquant encore, « dans le pays le plus riche du monde » l’espérance de vie est en baisse.
L’économiste discerne deux grandes causes à cette situation.
En premier lieu, il stigmatise la politique fiscale menée depuis les années 1980 par les autorités successives. Elle a consisté à exonérer massivement les revenus des classes les plus aisées, celle des grands entrepreneurs principalement, au prétexte qu’elles investiraient dans la production et l’emploi. Or le peuple américain découvre aujourd’hui que ces gains fiscaux n’ont pas été équitablement réinvestis dans la société et qu’ils ont largement été utilisés à des fins de spéculation financière.
En second lieu, Stiglitz, sans remettre en cause les grands objectifs de la mondialisation, souligne qu’elle a été conduite de manière excessivement rapide et malhonnête. Les multinationales et le secteur financier ont été notoirement avantagés au détriment du niveau de vie de la main d’œuvre insuffisamment qualifiée du pays. Pour l’auteur, dans la grande empoignade mondiale, les autorités ont clairement failli dans leur responsabilité d’accompagner et d’aider les Américains mal armés car insuffisamment qualifiés.
On comprend à l’éclairage de ces constats que la masse importante d’électeurs américains qui en sont les victimes, ne fasse plus confiance aux élites de Washington qui, depuis l’ère Carter, n’ont cessé de se discréditer. Pas étonnant donc qu’elle se tourne vers un homme qui, reprenant une bonne partie des thèses de Stiglitz, propose un programme ancré très à gauche que, voici une décennie encore, aucun média et aucun acteur politique n’aurait pris au sérieux.
Sanders n’a pratiquement aucune chance d’être désigné par son parti pour affronter Trump en novembre prochain. Mais serait surprenant que son combat ne marque pas durablement la vie politique et sociale américaine.
Pierre Kunz
(*) Joseph Stiglitz, « Peuple, pouvoir & profits », 2019