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En conversant avec Blaise Menu, le pasteur de la Fusterie, je l’ai entendu me rappeler utilement que Calvin avait reçu une formation de magistrat, en plus de celle de théologien. François de Sales était dans le même cas, mais c’est parce que son père le destinait à la magistrature : il était même parvenu à le faire nommer Sénateur, à Chambéry. Or, c’est précisément pour échapper à cette carrière d’administrateur que François de Sales devint alors prêtre.
Par la suite, sa carrière politique fut réduite à la diplomatie : il se rendait ici ou là pour représenter son prince, Charles-Emmanuel Ier. En dehors de cela, il fut occupé tout entier par sa mission pastorale.
Je crois qu’on peut dire que Calvin, au contraire, resta jusqu’au bout un magistrat. C’était absolument nécessaire, à Genève, où la religion devait s’insérer clairement dans l’ordre social. En Savoie, l’ordre traditionnel suffisait, parce que l’économie elle-même était traditionnelle : la religion pouvait demeurer avant tout mystique, et adressée principalement aux individus, et à leurs sentiments propres.
Par ailleurs, il faut avouer que la tradition de Genève, jusque-là, était dominée par le commerce, et que la tradition administrative n’y était pas fondamentale, car le Prince-Évêque n’avait, avec ses chanoines, à diriger qu’un petit territoire ; les magistrats du comté de Genève puis du duché de Genevois, j’en ai déjà parlé, s’étaient installés successivement à Annecy et à Chambéry. Une fois le Prince-Évêque chassé et le duc de Savoie évincé, il fallait retrouver un ordre civil stable et clair. De ce magistrat qui venait de France, où la tradition juridique latine avait retrouvé son antique splendeur, si je puis dire, est justement venue cette clarté, avivée par l’enracinement du droit occidental dans la Bible, c’est à dire dans la morale religieuse. Car même si Calvin ne semble pas à première vue un écrivain mystique, il n’en demeure pas moins qu’une loi, si on veut la voir appliquée spontanément par les citoyens, doit s’enraciner dans leur âme. C’est d’ailleurs pour cette raison, sans doute, qu’on a accusé François de Sales d’hypocrisie ; mais cela vient à mon avis d’auteurs qui ne croient pas qu’il existe une vie mystique, et qui pensent que toute activité religieuse a une destination sociale cachée. On trouve cela principalement chez Voltaire ; c'est sans doute très français.
Calvin n’en était pas moins sincère, bien sûr. S’il ne l’avait pas été, son projet n’aurait pas fonctionné. Or, la cité de Genève a grâce à lui trouvé la stabilité dont elle avait besoin.