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Il m’a été impossible de quitter la Chancellerie dans les derniers temps, par suite de la maladie de quelques-uns de mes collaborateurs. Je n’ai donc pas eu d’entretien politique avec M. Hanotaux sur les affaires de Chine; mais par les quelques visites que j’ai reçues je vois que l’opinion consignée dans mon rapport du 29 décembre3 persiste, à savoir que l’on doit conserver son calme et attendre. On ne voit encore rien d’urgemment grave de ce côté.
Ce qui préoccupe davantage, d’après ce que me dit un collègue dont les informations, l’année dernière, au cours de la guerre gréco-turque, ont toujours été exactes, c’est la situation anglo-française sur le Haut-Nil. Les Anglais ont fait répandre à Bruxelles, il y a un mois, la nouvelle que la mission Marchand, chargée de passer du Congo français dans le bassin du Nil, avait été massacrée.
Immédiatement cela a fait éclore dans les petits journaux de province en France toute une floraison de lettres de soldats ou de sous-officiers, lettres à l’aide desquelles les Anglais ont pu reconstituer les étapes de la mission Marchand et, par la comparaison des dates, se rendre compte que la direction prise était bien celle du Haut-Nil. Une de ces lettres prend une importance considérable; c’est celle d’un sous-officier écrivant que la mission compte trouver sur le Nil, à Gondokoro, des troupes abyssines «conformément au traité passé avec Ménélik».
Au point de vue diplomatique, cette région, jadis occupée par l’Egypte et évacuée, peut être considérée comme une res nullius. D’autre part, quand les Anglais ont voulu y pénétrer en venant de l’Ouganda, et quand le Roi des Belges a tenté de la donner à ferme aux Anglais, la France a protesté en invoquant l’intégrité de l’Empireottoman. S’il est exact que la France veuille s’y installer, il sera intéressant de voir comment M. Hanotaux retournera son char.
Au point de vue militaire, les Anglais se croyaient, il y a deux ans, sûrs d’être les plus forts, en envoyant de l’Ouganda quelques troupes indiennes contre les nègres de l’ancienne mission Monteil, qui n’est du reste jamais arrivée à destination. Les temps peuvent être changés, car la mission Marchand se compose d’un bataillon de chasseurs sénégalais bien armés et encadrés d’Européens; elle a avec elle deux canonnières et si une troupe abyssine sérieuse, munie de bons fusils, se joint à elle, elle ne constitue nullement une quantité négligeable.
On s’explique donc l’émotion qui paraît s’être emparée, au Caire, des Anglais, et leurs préparatifs de marche sur Karthoum. L’enjeu politique est gros. Les Français semblent vouloir se tailler, d’un océan à l’autre, de leurs possessions du Congo, sur l’Atlantique, à leurs possessions d’Obock, sur la Mer Rouge, un domaine qui, appuyé sur le Congo belge et sur les possessions allemandes de l’Est coupera le centre de l’Afrique et opposera une barrière aux rêves anglais d’un domaine britannique continu du Cap de Bonne-Espérance au Caire. La dernière carte d’Afrique publiée par la Société de Géographie de Paris, et dont je me permets de Vous envoyer un exemplaire, est instructive à consulter à cet égard.
Tout cela est encore passablement hypothétique mais est cependant assez intéressant pour Vous être communiqué à titre de jalon pour l’avenir.
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