Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07001.jsonl.gz/1138

Japon, 1868. La restauration du pouvoir impérial accélère l’incorporation des territoires aïnous[1] que sont les îles Kouriles, Hokkaidō et Sakhaline à la sphère d’influence nippone. L’objectif est alors de transformer Sakhaline en un rempart pouvant tenir face à une potentielle présence russe se faisant plus concrète dès le tournant du XXe. Toyohara ( r : Yuzhno-Sakhalinsk) devient la capitale de la région mais aussi la base de la garnison surveillant la frontière nord de l’Empire du Japon (Dai Nippon Teikoku). Aux infrastructures tracées dès 1905 s’ajoute un réseau spirituel, dont la clé de voûte deviendra le sanctuaire de Karafuto (Karafuto Jinja) en 1913.
Dans cet article, nous analysons le lien entre shintoïsme, colonisation et État-nation, appliqué au cas d’étude de la colonie de Karafuto (il s’agit de la partie sud de l’île de Sakhaline, située dans l’Extrême-Orient Russe). Le Japon occupa ce territoire de 1905 à 1945. Tout d’abord, définissons le shintoïsme et sa variante d’État. Le shintoïsme, en japonais « voie des dieux » ou « chemin des divinités », est une religion native du Japon regroupant un ensemble et de pratiques qui révèrent différentes entités spirituelles appelées kami (神) ou « divinités ». Les principaux lieux de l’activité religieuse de la religion shinto sont les sanctuaires (jinja). Le shintoïsme d’État (kokka shintō) est une version du shintoïsme en vigueur de 1868 à 1945, liée à la couronne impériale, devenant la religion officielle de l’État japonais durant la période moderne (1868-1945)[2].
Dès sa création, le shintoïsme d’État cristallise un désir global de créer une identité à laquelle souder des communautés hétérogènes sous une seule bannière. À la fin du XVIIIe siècle émerge une pensée proto-nationaliste où le Japon est perçu comme le pays béni par la protection des kami. On réinterprète alors les plus anciens écrits de l’histoire japonaise, le Kojiki (« Chronique des choses anciennes », daté de 712) et le Nihon Shoki (« Chronique du Japon », daté de 720). L’empereur reprend dans cette pensée une place d’intercesseur privilégié entre le monde terrestre et le monde céleste[3]. Avec l’ouverture forcée du Japon en 1854 et la signature des Traités Inégaux en 1855, le Shogunat des Tokugawa, régime politique guerrier mené par le clan Tokugawa, perd sa légitimité au profit de l’empereur, considéré seule autorité apte à reprendre le pouvoir politique. Aux yeux de la classe guerrière, l’empereur devient le garant de l’avenir du Japon confronté à l’expansion coloniale de l’Occident en Asie orientale. L’empereur devient l’incarnation de l’identité nationale japonaise. La fidélité à l’empereur est ainsi un marqueur de « japonité ».
Les sanctuaires deviennent, dans ce contexte de profondes transformations sociales et spirituelles, le lieu d’expression de l’attachement au nouveau culte lié aux kami et à l’empereur. À de nouveaux sanctuaires s’ajoutent les anciens sanctuaires dédiés à une ou plusieurs divinités, incorporés dans un réseau pyramidal de sanctuaires principaux et secondaires. Au sommet se trouve le grand sanctuaire d’Ise (Ise Jingū), dédié à la déesse du soleil Amaterasu (Amaterasu Ōmikami) dont l’empereur se revendique le descendant. À Ise s’ajoutent treize sanctuaires majeurs répartis dans tout le Japon, dont le sanctuaire majeur d’Izumo (Izumo Taisha) honorant le dieu des tempêtes Susanō. À l’instar des temples bouddhistes formant des réseaux complexes, des centaines de sanctuaires quadrillent l’archipel et au-delà. Dès 1900 et la création d’un ministère dédié, les sanctuaires sont le lieu où les gens peuvent affirmer leur fidélité et leur attachement à l’empereur.
En effet, dès 1894, le Japon se mue en puissance impériale en émulant ses modèles occidentaux, telle la Grande-Bretagne. En commençant par les colonies « internes » d’Hokkaidō et Okinawa, l’empire japonais s’étend en direction du Nord, du Sud et de l’Ouest sur le continent. L’entreprise impériale et coloniale change profondément la société japonaise, qui participe à l’« aventure » coloniale : les sanctuaires encadrent les colons dans les territoires nouvellement conquis. Les sanctuaires et le shintoïsme d’État occupent le rôle de piliers de la présence japonaise du territoire, encadrant la vie sociale et religieuse des populations. Par le biais de la religion, les sanctuaires coloniaux forment des lieux de sociabilité où les populations japonaises de différentes régions et classes peuvent se côtoyer. Les fêtes religieuses (matsuri) ponctuant le calendrier religieux sont des occasions privilégiées de renforcer les liens entre les humains et les divinités. Dans ces « sanctuaires de l’étranger » (kaigai jinja), les principaux kami célébrés sont les « trois divinités du développement » (Kaitaku mikami). Ces divinités sont célébrées pour la mise en valeur des territoires colonisés et la pérennité de la présence japonaise dans ces territoires[4]. Les sanctuaires coloniaux servent ainsi à créer un sentiment d’appartenance pro-japonais ou à le renforcer dans les colonies, puisqu’ils sont le relais de l’État. Ces sanctuaires coloniaux servent aussi à soutenir l’entreprise coloniale en apportant une forme de protection spirituelle, comme le sanctuaire de Karafuto. Fondé en 1913, ce sanctuaire a pour but de garantir la prospérité et la solidité de la colonie la plus au Nord de l’empire. Une batterie d’artillerie commémore même cette fonction militaire ![5]
Lieu célébrant la mission sacrée et sanctionnée par l’empereur de procéder au développement de l’île, le cas de figure du sanctuaire de Karafuto ne se distingue pas de ses homologues et constitue au contraire une norme dans les lieux de culte se situant dans d’autres colonies japonaises, à l’instar de Taïwan ou de la Corée. La trajectoire du sanctuaire de Karafuto se distingue de ses sanctuaires-sœurs par sa fin. Au moment de l’invasion soviétique de l’île en août 1945, le personnel sur place décide d’incendier le complexe afin que le sanctuaire ne tombe pas en mains ennemies. Dans l’urgence, les réceptacles des divinités n’ont pas pu être mis à l’abri[6]. Après la reprise de l’île, le Soviet local décida d’effacer au maximum toutes traces de la présence japonaise, renommant ultérieurement l’espace du sanctuaire « Parc Gagarine ». Les restes du sanctuaire ont été rasés pour faire place à bâtiment d’un style baroque russe et d’une plaquette commémorative des événements de 1945. Cette mesure participe à une entreprise de déjaponisation de l’île par l’URSS, d’où le peu de vestiges du 1905-45 dans le reste de Sakhaline. Ultimes souvenirs du sanctuaire, les chiens-gardiens du sanctuaire (komainu 狛犬) ont été placés devant le musée régional de Sakhaline[7].
[1] Les Aïnous sont une population aborigène de l’île de Hokkaidō, des îles Kouriles, de Sakhaline et du Japon. Les Aïnous ont été incorporés à l’archipel formellement à partir de 1868.
[2] Susumu Shimazono, State Shinto and the Religious Structure of Modern Japan, Journal of the American Academy of Religion, Volume 73, Issue 4, December 2005, Pages 1077–1098, https://doi.org/10.1093/jaarel/lfi115
[3] Gideon Fujiwara, The Kokugaku (Native Japan Studies) School, Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2018; 2021, URL: https://plato.stanford.edu/entries/kokugaku-school/, consulté le 16.10.23.
[4] Suga Kōji, “A Concept of “Overseas Shinto Shrines”. A Pantheistic Attempt by Ogasawara Shōzō and Its Limitations”, in: Japanese Journal of Religious Studies, 37/1, pp. 47-74, p. 53.
[5] http://www.himoji.jp/database/db04/permalink.php?id=2034, consulté le 26.10.23.
[6] Maeda Takakazu, “Shrines in Karafuto and Northern Territories”, in: Hibunji Shiryō Kenkyū, 1-36, 2015, p. 25.
Image : Sanctuaire de Karafuto, 1930, publié dans « Karafuto Shashinbō » par l’agence de Karafuto, publié par Abasaa, wikimedia commons, URL : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Karafuto_Shrine.JPG, consulté le 16.10.23.