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Mawenzi
PAR FRITZ LOERTSCHER, BERNE
NEIGES ÉTERNELLES SOUS LE SOLEIL DES TROPIQUES Avec 4 illustrations ( 129-132 ) Ascension du Mawenzi ( 5355 m ) par la côte nord-ouest et traversée du Pic Sud ( 5060 m ).
La montagne mystérieuse Le Mawenzi est, avec le Kibo, l' un des deux principaux sommets du vaste massif du Kilimandjaro. Tous deux se trouvent dans le Territoire du Tanganyika, à quelque 300 km de l' équateur et environ 250 km de l' Océan Indien. Les géologues s' accordent pour déclarer qu' à l' origine le point culminant actuel du Kibo ( 6010 m ) devait être beaucoup plus élevé qu' aujourd.
Le Mawenzi forme un groupe imposant, couronné d' aiguilles et de tours dont les plus hauts sommets: la Pointe Hans Meyer ( 5355 m ), les Pointes Purtscheller ou Twin Peaks ( 5320 m ), les Jumeaux, la pyramide quadrangulaire du Latham ( 5115 m ), le South Peak ( Pic Sud, 5060 m ) et la Pointe Wissmann s' alignent sur une crête faîtière courant du nord-ouest au sud-est. La plus haute cime, la Pointe Hans Meyer ( 5355 m ), se dresse au nord-ouest; l' altitude des autres pointes va s' abaissant au sud-est vers le South Peak, dont la silhouette se détache plus vigoureusement du massif principal. Les autres sommets sont bien moins marqués.
Sous l' effet conjugué des extrêmes du climat du désert, du vent et du gel, l' érosion et les agents atmosphériques particulièrement actifs dans cette région ont continué leur œuvre de destruction sur l' ossature du Mawenzi, déjà fortement modifiée à l' origine par les cataclismes tectoniques. Ce qui reste aujourd'hui de la pyramide originale présente des murailles rocheuses profondément échancrées, hérissées d' innombrables clochers, aiguilles et tours, ou des donjons isolés aux flancs abrupts et d' allure sauvagement romantique, dont les ruines accumulées forment au pied des parois d' immenses coulées d' éboulis. Sur le versant occidental du Plateau de la Selle, au centre de la muraille sommitale dentelée, un énorme pierrier s' élève presque jusqu' à la crête. Au nord-est, le Mawenzi présente d' imposants précipices qui doivent mesurer près de 2500 m. La struc- ture du Mawenzi rappelle, grossie plusieurs fois, celle des Dolomites du Tirol oriental, ou la rangée des pals menaçants des Aiguilles Rouges, ou encore les Dames Anglaises dans le massif du Mont Blanc.
Le Mawenzi et son voisin le Kibo furent aperçus en 1848 pour la première fois par un Européen, le missionnaire Johannes Rebmann. En octobre 1889, après diverses tentatives au Kibo, les premiers explorateurs du Kilimandjaro, l' Allemand Hans Meyer et le maître de gymnastique Ludwig Purtscheller, alpiniste renommé, y réussirent trois ascensions. Toutefois, le massif a été très peu visité jusqu' à ce jour, et le sommet principal n' a été atteint que par de rares caravanes. Il n' y a pas de cartes exactes de la montagne et l'on n' en possède pas de description détaillée. Bien des routes restent encore à découvrir, et plusieurs sommets n' ont pas encore reçu de nom; ils sont désignés sous Pics A et B, ou Anonymes A et B. Ce n' est que par le Guide Book publié fin 1959 par le Mountain Club of Kenya qu' on apprend que les Allemands E. Oehler et F. Klute ont fait le 29 juillet 1912 la première ascension du sommet principal du Mawenzi par son versant nord-ouest. Cette voie est devenue classique. Elle fut suivie en décembre 1912 par Furtwängler et König. Enfin, le 16 janvier 1937, la Pointe Hans Meyer fut gravie par notre compatriote, le Dr Ed.Wyss-Dunant, accompagné de l' Italien Piero Ghiglione, mort depuis. C' était la sixième ascension.
Les récits des premiers visiteurs parlent des grosses difficultés qu' ils eurent à surmonter. Dans ces régions écartées, ils virent encore des serpents pythons dans la forêt vierge; des éléphants croisaient leur chemin et la nuit, au pied de la montagne, les criailleries des singes Colobus les empêchaient de dormir.
Séjournant dans le continent noir depuis le 20 janvier 1961, et après avoir effectué trois fois l' ascension du Kibo, je me crus suffisamment acclimaté et entraîné pour entreprendre celle, plus difficile, du Mawenzi. Le 7 février, j' étais encore avec un groupe de clubistes romands du CAS sur la Pointe Kaiser Wilhelm ( sommet principal du Kibo ). Tandis que mes camarades et leurs vingt porteurs descendaient à Marangou, je remontai avec le guide indigène Syara au Plateau de la Selle qui s' étend entre le Kibo et le Mawenzi. C' est un endroit glacial, balayé par les vents. La tente Wico fut dressée à l'abri d'un mur de lave. Le sol était recouvert de neige. Il est généralement rocheux, parsemé de touffes d' herbe et de véritables coussins d' immortelles alpines ( Helichrysum ). Alors que nous tendions le double toit, le ciel était couvert d' un voile gris clair; au-dessous de nous, les pentes et les vastes plaines disparaissaient sous les flots agités d' une mer de sombres nuages. C' était tout ce que nous offrait la vue, à l' altitude de 4420 m.
Vers le soir, le ciel s' éclaircit. Sans relâche, le vent nocturne secouait la tente, de plus en plus violent et glacial, et pourtant, l' air semblait manquer à mes poumons. A l' est, Vénus brillait avec une rare magnificence; particulièrement remarquable était le triangle de la lumière zodiacale. Au zénith scintillait Orion, un peu plus loin Sirius et la Croix du Sud au nom si suggestif.
Ascension du Mawenzi par la côte nord-ouest Avant que l' aube pâlisse à l' horizon, nous sommes déjà en route, le Blanc et le Noir, en direction nord-est, à travers les coulées de lave noire et les moraines croulantes, longeant la lisière inférieure du grand pierrier qui monte très haut au centre du flanc ouest de la montagne. Nous surprenons de très près trois bêtes au pelage rayé, que Syara déclare être des antilopes Eland. Elles descendirent vers les pentes inférieures du versant nord du Kilimandjaro, où gîtent encore des éléphants et des léopards; nous ne les revîmes plus.
L' attaque par la nervure ouest était très engageante. Une étroite cheminée dans la paroi lisse nous amena sur une arête redressée et très déchiquetée qui descend au nord-ouest directement du sommet principal. Le froid est intense et, avec nos doigts engourdis, le travail de chercher et dégager les prises enneigées n' est rien moins que plaisant. Il s' agit maintenant de gravir le pilier ouest, puis de s' élever par une varappe variée de difficulté moyenne sur une suite de ressauts rocheux et de balcons en terrasses. Nous suivons avec quelques variantes la route inaugurée par Oehler et Klute en 1912.
Lorsque, à 6 h. 25, les premiers rayons du soleil firent flamboyer l' énorme coupole de glace du Kibo, je me remémorai silencieusement l' heure où, presque exactement une année auparavant, j' avais foulé pour la première fois le plus haut sommet de l' Afrique. Ce fut un spectacle d' une magnificence supra-terrestre.
Voici déjà une heure que nous grimpons. Nous franchissons une brèche de la nervure nord-ouest, suivons une ligne de ressauts délités et d' étroites bandes rocheuses, puis tournons à droite vers le pied d' une longue côte. Une nouvelle traversée au sud nous amène à une étroite coupure à travers laquelle nous nous faufilons l' un après l' autre. C' est ici, d' après les renseignements de nos prédécesseurs, que nous attendent les plus grosses difficultés, sous la forme d' une cascade de glace dans laquelle il faut tailler des marches pour pénétrer dans le couloir conduisant à l'« Oehler Gully ». Mais ensuite de la carence totale des pluies à la fin de 1960, les deux coulées de glace de cet entonnoir ont fortement rétrograde, laissant le roc à nu. A notre grande joie, celui-ci est relativement solide. Nous faisons une petite variante en gravissant un gendarme très exposé.
Déjà l' horizon s' élargit. Dans le lointain apparaissent le Mérou ( 4420 m ) et les Monts Ougueno. Sur la droite nous apercevons un vaste secteur de la plaine du Nika. Le thermomètre ne marque toujours que 4 degrés sous zéro; un vent glacial descend des crêtes.
Mon compagnon Syara propose une halte avec quelque chose de réconfortant. Une gorgée d' ovomaltine chaude à même le thermos et quelques bâtons de nuxo opèrent un vrai miracle, et c' est avec une ardeur rajeunie que nous attaquons l' obstacle suivant, un ressaut dans le dernier tiers de la paroi du couloir. Ici, nous sommes dans la ligne de chute des pierres. Tous les creux et fentes sont remplis de neige ou de glace. Au-dessus d' une minuscule cuvette du névé, je me hisse jusqu' à une tour escarpée et aérienne qui coiffe l' arête. Ce gendarme franchi, il faut cheminer sur le tranchant de la crête, un vrai rasoir, pour atteindre une terrasse vertigineuse. Mais que la grimpée est pénible dans cet air raréfié! Nous devons nous arrêter souvent pour reprendre haleine et calmer notre pouls.
Plus haut, alors que nous sommes presque sur l' arête faîtière, une fente dans le rocher permet de jeter un regard sur le précipice du versant oriental, qui plonge ici de près de 2500 m: coup d' oeil impressionnant dans le sombre gouffre de cette fournaise éteinte.
A 9 h. 30, nous sommes à 5240 m. Une muraille infranchissable semble fermer le couloir qui va s' élargissant; mais Syara se hisse résolument dans un trou.
Déjà quelques écharpes de brouillard balaient les flancs de la montagne. En peu de temps, toute vue pourrait nous être masquée, car le Mawenzi, plus encore que le Kibo, est le lieu natal de cet élément si dangereux pour l' alpiniste.
Devant nous, le sommet que les brumes ne font qu' effleurer offre un spectacle grandiose. Magnifique aussi est le coup d' ceil sur les précipices du versant nord-est. Le gros œuvre de la montagne apparaît éventré, hérissé de centaines de tours, d' aiguilles, de campaniles, entre lesquels se creusent de profondes gorges burinées par l' érosion. La couleur roussâtre, parfois d' un bleu noir, de la roche, augmente encore l' étrangeté de cet aspect. Au loin, à une profondeur de 4500 m, s' étend la plaine infinie jusqu' aux steppes des Masaïs, d' où montent des brumes. Toutefois l' élément le plus imposant du panorama est le dôme du Kibo qui se dresse à l' ouest; son sommet rocheux, avec le cratère et son cône d' éjections, sont bien visibles.
Les plus grosses difficultés sont maintenant derrière nous. Il y a encore une légère dépression à franchir, flanquée à main gauche de deux dents rocheuses, l' une en forme de pyramide, l' autre semblable à une forteresse; immédiatement après, à droite, c' est le sommet principal que nous foulons à 10 h. 15.
Hélas! il faut faire notre deuil de la halte confortable espérée au sommet. Un vent du nord glacé siffle à nos oreilles et nous pénètre jusqu' aux os. Des brouillards tourbillonnent autour des parois. Brusquement, une averse de grésil nous enveloppe. Nous nous blottissons tant bien que mal dans une encoignure du rocher. Si soudain et si dense est apparu le brouillard qu' il faut deviner plutôt que voir le trajet qui nous sépare des Pointes Purtscheller ( 5320 m ) attenantes au sommet principal.
Dans ces conditions, nous abrégeons la halte et entreprenons la descente sans plus tarder, suivant, avec quelques petites variantes, l' itinéraire de la montée. Dans le couloir, nous sommes continuellement exposés aux chutes de pierres et de glaçons; un éclat de roche gros comme le poing choisit heureusement mon sac comme point d' impact. A 12 h. 30, fatigués et affamés, nous réintégrons notre tente sur le Plateau de la Selle.
La voici de nouveau devant nous, cette vaste étendue désolée, désespérante, recouverte de décombres, de sable et de gravier dont la couleur passe du rouge brun au violet foncé, avec des reflets bleu-noir. Le vent balaie le haut plateau avec une fureur déchaînée, soulevant des colonnes de poussière qui vont dansant et tourbillonnant à travers l' aire déserte. Au-delà, haut, très haut, le glacier du Kibo arrondit les nervures de sa brillante coupole. Le tableau est d' une grandeur presque accablante.
Il neigea fortement au cours de l' après; le vent passait en hurlant sur le plateau, et notre situation, pour un temps, fut tout qu' agréable.
Pic Sud du Mawenzi ( 5060 m ) ( Montée par le versant sud, descente par l' arête sud-ouest; ascension des deux sommets anonymes Peaks A et B à l' ouest du South Peak. ) Le lendemain devait être consacré à une course de reconnaissance dans la partie sud du gigantesque massif. D' après le Guide publié en 1959 par le Mountain Club of Kenya, le South Peak n' a été gravi qu' une seule fois le 6 décembre 1924 par G. Londt et le guide indigène Of oro. Leur ascension se fit par le versant ouest.
Déjà avant 6 heures nous sommes en route, cette fois dans la direction opposée, c'est-à-dire vers le sud. Tout d' abord un croissant de lune, puis la lanterne éclaire notre marche sur le terrain raboteux encombré de blocs. Le sol est recouvert de neige fraîche. Un vent glacial nous accueille sur le dos de la première colline de lave. Soit manque de calories, soit pauvreté en oxygène de l' air, nous sommes très sensibles au froid. Durant des heures, au cours de la journée, je souffrirai du froid aux pieds.
Par des champs de sable et d' éboulis, montant légèrement, nous abordons une longue rampe qui s' abaisse de l' arête ouest à notre gauche. Parvenus sous le dernier ressaut de la nervure ouest, nous déposons dans une niche les lanternes et tout le matéreil superflu, et comme, dans notre idée, il ne s' agit que d' une petite excursion, nous y laissons aussi la plus grande partie de nos vivres. Nous devions le regretter amèrement par la suite.
Il faut maintenant gravir une longue pente d' éboulis. Ce travail fatigant rappelle celui du treuil à tambour; comme dans celui-ci, chaque pas gagné en hauteur est suivi d' un recul.
A 7 h. 45, parvenus à l' altitude de 4850 m, nous tournons à gauche vers une longue muraille jaune haute de 15 m, où nous avons peine à découvrir un passage. Après deux tentatives, qui nous coûtent beaucoup d' efforts et de temps, nous débouchons enfin sur une étroite terrasse. Scrutant la suite, je cherche déjà l' endroit favorable pour forcer la prochaine barre rocheuse, dont nous sépare encore une autre longue rampe de cendres et de débris, inclinée à 40° environ.
Je ne peux mieux comparer la varappe qui suit qu' à celle de l' arête sud1 du Bietschhorn. Particulièrement scabreuses sont les dalles imbriquées plongeant au sud. Les prises sont rares, et avec nos doigts engourdis - la température ne monta jamais au-dessus de zéro - il est quasi impossible de tenir ferme sur un relais. Par des vires étroites, des ressauts, des fissures et des cheminées, nous gagnons peu à peu de la hauteur. Le dernier mur rocheux que nous attaquons semble presque vaciller dans l' air. A dix mètres au-dessous de la crête, nous apercevons le ciel bleu à travers les fentes et les trous de la mince muraille. Finalement, peu après 9 heures, nous atteignons une grosse échancrure de l' arête.
Là, brusquement, avec une soudaineté inconcevable, un rideau de brume, venu de nulle part, nous enveloppe et mitraille d' aiguilles de glace nos corps collés au rocher. D' une main tremblante de froid, Syara me montre de nouvelles masses de sombres nuées qui déferlent sur nous à la vitesse d' une flèche: « Bana, barafou! » ( « Monsieur, laneige! » ). Pendant un moment j' hésite à continuer. Non, le temps peut se rasséréner aussi vite qu' il s' est gâté. Le vent me transperce jusqu' à la moelle des os. En bas, la plaine est invisible, inondée sous un océan de nuages qui n' a pas de bords. Loin à l' ouest, sur un fond de ciel gris-argent, les formes audacieuses du Mérou, du Longido et de l' Oldonjé Erok se dressent à l' horizon. Derrière une dent rocheuse surgit la masse puissante du Kibo. Une énorme nuée d' orage cache le sommet.
Tout à coup, sans avertissement, un quartier de roc de plusieurs mètres cubes sur lequel j' étais juché bascule à gauche et s' abat sur les dalles. A l' ultime seconde, je réussis à faire un bond de côté et à m' agripper à un créneau, tandis que l' énorme bloc va se fracasser en mille fragments sur la vire inférieure, suivi de quelques gros morceaux qui bondissent dans un vacarme infernal. Me voici séparé de mon compagnon noir. La voie de retour est coupée par une brèche large de plus de trois mètres. Je reste un moment stupéfié et comme paralyse par ce spectacle effrayant. Longtemps encore des masses de poussière brune ruissellent dans ce gouffre de mort.
« Ninakataa, bass: » De l' autre côté de la coupure qui nous sépare, Syara essaie de m' expliquer! il renonce définitivement et ne veut plus rien entendre. En ce qui me concerne, la situation n' a rien de rassurant. Une fois de plus j' en ai réchappé; mais je n' ai plus le goût de grimper. Il faut pourtant trouver une solution. La route en arrière étant coupée, la muraille à-pic des deux côtés, il n' y a que le chemin vers le sommet.
Après une courte halte pour reprendre mes esprits, et après avoir convenu avec Syara de nous retrouver au dépôt des vivres ou au bivouac, je poursuis l' ascension, seul et sans assurage, par les gendarmes et les tours de l' arête déchiquetée. L' altimètre « Everest » marque 4960 m, le sommet ne peut plus être bien éloigné. Une rapide orientation me montre que je ne suis pas encore sur 1 A proprement parler, le Bietschhorn a une face sud, mais pas d' arête sud ( Réd. ) 256
Mawenzi
Photos Fritz Lò' rtscher, Berne, et Walter Widmer, Zurich, février 1961 131 La savane d' altitude, prise aux environs de 2900 m A gauche Kibo, à droite Mawenzi ( Le photographe Walter Widmer opérait à 32 km environ du Kibo ) 132 Chaîne principale du Mawenzi avec les 4 aiguilles anonymes
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l' arête faîtière, mais sur une crête secondaire descendant à l' est. De l' autre côté d' une cuvette encombrée de blocs se dresse la grosse paroi, abrupte et rébarbative, qui supporte le piton sommital du Pic Sud. A gauche, là où la paroi est moins redressée, il semble que je pourrai passer; mais il faut encore bien des efforts, bien des pauses pour reprendre mon souffle, avant de fouler enfin le sommet sud ( 5060 m ), extrêmement déchiqueté et recouvert de rochers brisés.
A mes yeux surgit une architecture chaotique du caractère le plus singulier. Tout près émergent deux sommets isolés d' altitude un peu inférieure, les Pics A et B, qui n' ont pas encore de nom en propre, puis l' arête interminable va se noyer dans les profondeurs vaporeuses avec la Pointe Neumann et la Tour Liebert. Entre les Monts Chyoulou à l' est et les Monts Paré au sud-est, la plaine infinie se laisse voir un bref instant. Trois lacs retiennent les regards: à droite le Lac Djipé, au centre le lac cratériel du Djala, qui déverse ses eaux au sud-est dans le Loumi, et gauche le bassin marécageux du Lac Tsavo. Il n' est pas facile de se reconnaître dans l' enchevêtrement des innombrables pointes de la crête faîtière et des arêtes secondaires qui s' en détachent. Toutefois les tours jumelles des Pointes Purtscheller et le sommet principal, la Pointe Hans Meyer ( 5355 m ), sont facilement identifiables.
J' ai garde une vive impression de la vue sur les gorges profondes creusées par l' érosion dans le flanc oriental, particulièrement sur le Great Baranco. De la hauteur vertigineuse où je me trouve, le vaste complexe de crêtes, de sommets, de vallées, de cours d' eau, de forêts et de clairières est des plus imposants. Tout en bas, le regard plonge directement dans le cirque du cratère du Kifi-nika ( 3150 m ), maintenant envahi par la végétation.
De nouveau le brouillard se colle aux flancs de la montagne; il s' agit de s' orienter au plus vite et de choisir la meilleure voie de descente. Je n' ai trouve sur le sommet aucune trace de visite antérieure. Après avoir place une petite boîte d' ovomaltine sous un cairn élevé à la hâte, je me laisse glisser le long des dalles du versant ouest. Ici, la principale difficulté est due à l' état très délité de la roche. Elle cède à la moindre pression, ce qui rend la varappe fatigante et peu intéressante. Un gendarme haut de plus de trois mètres auquel je suis agrippé casse net par le milieu, sans prévenir, et précipite dans le cirque un tintamarre de blocs laissant derrière eux une pénétrante odeur de soufre. C' est une vraie danse sur un volcan; chaque pas et chaque prise doivent être éprouvés plusieurs fois avant de s' y fier; leur apparente solidité est souvent trompeuse.
Dans un brouillard épais et des tourbillons de neige incessants j' effectuai la descente par le versant ouest, pour visiter encore les deux Pics A et B. Le silence était continuellement rompu par les chutes de pierres; mais à part cela, il règne ici une solitude et un calme éternels, omme si les esprits de feu de la montagne étaient à jamais bannis dans le sein de la Terre.
Quittant la crête transversale, je descendis par des dalles rapides et enneigées dans la combe d' éboulis, puis tournai à droite pour chercher un passage dans le ressaut rocheux. Après quelques tâtonnements, je m' engageai dans un système de fissures et de cheminées parfois verglacées, souvent dans la trajectoire directe des pierres. Malgré la difficulté, il vaut mieux ne pas s' y attarder. Toujours traversant vers la droite, j' arrivai finalement, non sans avoir cherché quelque peu, dans un couloir profondément encaissé qui m' amena sur un immense champ d' éboulis. Pendant quatre heures je cherchai mon chemin dans ce pierrier désespérant pour accéder au Plateau de la Selle. Tout se fondait et disparaissait dans la grisaille qui m' entourait. La neige chassée par le vent me fouettait le visage; la tempête hurlait et mugissait dans les gorges rocheuses. Cependant, une indifférence dangereuse m' envahissait, et c' est dans une apathie incroyable que j' avançais en foulant la neige, affamé et rendu de fatigue. C' est alors que les vivres laissés le matin dans la niche du rocher eussent été les bienvenus. Je pus à cette occasion apprécier la valeur de l' ovomaltine; ce 17 Us Alpes— 1961 -Die Alpen257 fut ma seule nourriture jusqu' au moment où, à la nuit tombante, mort de fatigue, je regagnai la tente. J' y retrouvai Syara qui avait été très en souci à mon sujet. Ses appels s' étaient perdus en vain dans les rochers sauvages: j' étais trop loin pour les entendre.
N.B. Selon les informations écrites revues les 14 et 21 avril 1961 du Kilimandjaro Mountain Club Moshi-Tanganyika et du Mountain Club of Kenya à Nairobi, l' ascension du South Peak du Mawenzi par le versant sud, décrite ci-dessus, est une première.Traduit par L. S. )