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La nouvelle orientation de la doctrine militaire russe : entretien avec le colonel-général Balouïevsky
12 novembre 2003
n document récemment publié par le Ministère russe de la Défense a suscité de nombreuses réactions. Destiné à accélérer la transformation des Forces armées, il prévoit en effet leur réarmement complet à moyen terme, l'adoption d'une capacité de frappe préventive et l'abaissement du seuil nucléaire.
Intitulé « Tâches urgentes pour le développement des Forces armées de la Fédération russe », ce texte est le produit des sphères supérieures du Ministère de la Défense. Ses différentes innovations ont été largement commentés en Russie comme à l'extérieur, même si l'attention en Europe occidentale est restée modeste.
Le quotidien de l'armée russe, Krasnaya Zvezda, a mené une interview avec le remplaçant du chef de l'état-major général russe pour faire le point sur ce document. Réputé pour être l'un de ses principaux rédacteurs, le colonel-général Youri Balouïevsky s'est donc exprimé dans ce média amical au sujet de la politique militaire russe, et fournit un aperçu révélateur des réflexions stratégiques en cours à Moscou.
Parmi de telles menaces, nous devons en premier lieu et surtout inclure le terrorisme international. Nous avons rencontré ce véritable défi à l'humanité lorsque le pays a subi une attaque terroriste domestique qui a rapidement dégénéré en une attaque internationale. Et nous avons été les premiers à lutter contre cela. Ce n'est qu'après les tragiques événements du 11 septembre 2001 que les Etats-Unis ont reconnu le danger. A cet égard, les mots de notre président Vladimir Poutine viennent à l'esprit, lorsqu'il s'est exprimé à la dernière session de l'Assemblée générale de l'ONU. Il a déclaré ceci, je cite : « Je vous ai mis en garde à cette tribune en l'an 2000, mesdames et messieurs, contre le danger du terrorisme. Mais vous n'avez alors pas vu la menace, parce qu'à l'époque elle était seulement dirigée contre la Russie. » Et aujourd'hui, comme nous le savons, le terrorisme international se propage dans le monde entier.
Le facteur de l'incertitude fait également partie du document. Nous comprenons qu'il s'agit d'une situation, d'un conflit ou d'un processus de nature politique ou politico-militaire dont le développement pourrait changer de manière substantielle la situation géopolitique dans une région prioritaire pour les intérêts russes ou qui pourrait poser une menace directe pour la sécurité de la Fédération russe. C'est la réalité de notre ère.
Mais comment notre document correspond à la doctrine militaire ? J'ai juste devant moi la doctrine militaire de la Fédération russe. Dans ce document, il est écrit que cette doctrine s'applique à une période transitoire, dont la durée n'a pas été définie. Trois ans ont passé depuis que cette doctrine a été adoptée. Est-ce que ce délai est suffisant pour une période transitoire ? Je l'ignore. C'est une question à laquelle les politiciens doivent répondre, pas les militaires. J'aimerais juste souligner que pendant cette période, des changements significatifs sont intervenus non seulement au sein des Forces armées, mais également dans la société. Vous vous souvenez de la discussion qu'il y a eu au sujet du contenu de la doctrine militaire, où il était écrit que les Forces armées devaient avoir des missions de nature domestique. Ensuite, bien des gens ont dit que ce n'était rien d'autre qu'un crime contre la démocratie, que l'armée serait transformée en un gendarme appelé à être utiliser contre le peuple, et ainsi de suite. Mais nous avons vu, et ces trois années l'ont montré très clairement, que la fonction domestique des Forces armées est un signe des temps nouveaux dans lesquels nous vivons.
Prenez par exemple les opérations de maintien de la paix, qui accessoirement sont pratiquées par les Forces armées russes en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Elles ne sont rien d'autre que des opérations préventives ayant pour but non seulement de prévenir une guerre civile dans ces régions, mais aussi d'empêcher la violence de s'étendre au-delà de leurs frontières, y compris sur le territoire russe. Ou disons qu'un avion de ligne est détourné quelque part avec des citoyens russes à son bord. Afin de les protéger et de ne pas permettre qu'ils soient tués, l'Etat utiliserait la force. Et il y a une multitude d'exemples comparables. Par conséquent, nous devons ouvertement reconnaître que les choses se déroulent déjà ainsi, et en même temps nous avons averti ceux qui pourraient poser une menace pour les intérêts et la sécurité russes que notre réponse sera adéquate. Aussi longtemps que de telles actions sont effectivement employées dans la vie internationale, la Russie se réserve le droit d'agir de la même manière.
Mais les Américains ont déjà lâché les rênes : ils ont déjà dénoncé certains Etats, qu'ils appellent les « Etats-voyous », contre lesquels les USA pourraient utiliser la force militaire à tout instant. Et leur seule culpabilité réside dans le fait qu'ils sont situés dans des régions ayant un intérêt spécial pour les Etats-Unis, et que les régimes en place dans ces pays n'entrent pas dans le cadre de la politique américaine. Les actions menées contre l'Irak forment un exemple caractéristique. Je ne pense pas que nous ayons besoin d'en parler en détail, puisque le grand public en est déjà bien conscient. J'aimerais simplement souligner qu'elles représentent une manifestation frappante de l'approche américaine en matière d'usage préventif de la force militaire.
Par conséquent, nous avons écrit dans la brochure que la Russie voit les tentatives de certains pays d'abaisser le seuil de l'usage des armes nucléaires, et donc de leur donner les propriétés d'instruments de guerre, comme une menace sérieuse pour la sécurité internationale et sa propre sécurité. Nous soulignons ce danger et nous disons que nous le prendrons en considération lorsque nous évaluerons les perspectives de la structure de l'organisation militaire en Russie. Nous nous réserverons le droit de transformer notre planification militaire en fonction des changements dans la situation internationale, y compris en abaissant le seuil de l'usage d'armes nucléaires.
Pendant ce temps, le processus consistant à déplacer des bases militaires d'Europe occidentale en Europe orientale a déjà commencé. On parle déjà de l'apparition dans un proche avenir de bases militaires américaines en Bulgarie, en Roumanie et dans d'autres pays. En tant que militaire, je comprends très bien l'objectif de telles bases, même si un minimum de personnel et un maximum d'armes et d'équipements y sont stationnés. Avec les moyens de transport actuellement disponibles, déployer du personnel sur ces bases ne poserait aucune difficulté particulière. En prenant en compte cette tendance, on peut aisément supposer que demain l'équipement militaire et l'armement de l'Alliance atlantique apparaîtront sur le territoire des pays baltes, sur les aérodromes et les bases militaires qui étaient occupés jadis par des troupes soviétiques. La question se pose d'elle-même : comment expliquer au public russe pourquoi cela se produit ?
Prenez l'expansion vers l'est de l'OTAN. Ils essaient de nous assurer que cela ne menace pas la sécurité de la Russie. De manière générale, je suis certain que personne à l'OTAN ni aux Etats-Unis, le leader de l'alliance, ne planifie la destruction de la Russie. Seul un fou pourrait se lancer dans une telle entreprise. Parce que cela signifierait une mort certaine, non seulement pour nous, bien que la Russie et l'OTAN boxent aujourd'hui dans des catégories différentes, mais aussi pour tout le continent. Par conséquent, nous avons également souligné dans la brochure qu'il n'y a absolument aucune preuve, même indirecte, de l'existence d'une menace sur la Russie venant de l'OTAN. Nous avons même écarté une guerre conventionnelle à grande échelle avec l'OTAN comme l'un des conflits probables auxquels les Forces armées du pays devraient se préparer. De plus, dans ces conditions et en accord avec le Traité FCE, il n'y aura aucune infrastructure, aucun dépôt et aucune base militaire de l'OTAN sur le territoire de nouveaux membres de l'Alliance. Toutefois, ils n'agissent pas de la sorte à cet instant, et ne font plutôt qu'en parler : lorsque ces pays entreront dans l'OTAN, alors ces obligations seront assumées.
Nul ne peut dire à ce stade que les changements apportés à la structure militaire de l'OTAN sont destinées à préparer des opérations de maintien de la paix. C'est plus probablement l'inverse, à savoir que le mécanisme militaire de l'OTAN est devenu encore mieux adapté aux opérations d'envergure. Par exemple, l'entraînement de troupes pour des opérations dans des conditions supposant l'emploi d'armes de destruction massives a été intensifié. Pourquoi agir ainsi ? Pour se protéger des terroristes ? J'en doute. De même, les troupes sont en train d'adopter des armes de précision. La question se pose, à quelle fin ? Déclencher des frappes sur Ben Laden ou quelqu'un comme lui n'exige pas la transition de toute une organisation militaire sur des systèmes d'armes de précision.
A ce sujet, laissez-moi faire une digression. Je connais très bien le général John Abizaid, l'homme qui est aujourd'hui à la tête du Central Command. Pendant son mandat comme directeur du J-5 au Pentagone [c'est-à-dire la section chargée de la planification, note du traducteur], je lui ai rendu visite à plus d'une occasion et j'ai vu les cartes de l'Afghanistan et de l'Irak déborder de son bureau. Je lui ai dit : « John, la guerre en Afghanistan n'est pas la même que la guerre en Yougoslavie, lorsque les munitions de précision étaient utilisées pour frapper des ponts et des infrastructures, y compris des objectifs civils. Vous pouvez utiliser des armes de précision contre les tentes sous lesquelles se réunissent les Taliban, mais les coûts seront différents. » [Et pourtant, ce sont bien les armes de précision guidées à partir du sol qui ont formé la combinaison décisive, contre laquelle les Taliban n'ont rien pu, NDT]
J'aimerais également souligner que je suis loin de penser que les choses iront un jour jusqu'à une confrontation armée avec l'OTAN. Il est préférable pour nous de résoudre tous nos problèmes par la coopération, conformément à la Déclaration de Rome. De grands progrès ont été et sont faits dans ce domaine. Je pense qu'il n'est aucun besoin d'aller davantage dans le détail à ce sujet. Néanmoins, nous avons intentionnellement mis dans la brochure que la Russie suit de très près le processus de transformation de l'OTAN et de sa doctrine militaire, et que nous nous réservons le droit d'adapter la planification militaire russe en fonction des décisions prises au sein de l'Alliance.
Maintenant, dans le secteur stratégique d'Extrême-Orient, la base des opérations militaires comprend des opérations de débarquement amphibies et la défense contre de tels débarquements. Nous avons tiré cette conclusion de caractère avant tout maritime de ce théâtre d'opérations. Autrement dit, cette partie de la brochure ne parle pas d'une possible guerre contre la Russie, mais globalement des opérations militaires qui peuvent être menées par les troupes situées dans une région donnée.
Néanmoins, si nous parlons des menaces qui existent en Extrême-Orient, la principale à mon avis est le retrait des Russes de la région. Confrontés à des circonstances économiques difficiles et ne voyant pas d'amélioration prochaine à leur bien-être, ils abandonnent en masse cette frontière. La direction du pays se soucie sérieusement de ce phénomène et prend des mesures drastiques pour éliminer cette situation. Un programme ciblé pour le développement de l'Extrême-Orient a en particulier été approuvé. Il va sans dire qu'un facteur important de son implémentation sera la coopération, et notamment la coopération régionale avec la Chine. Par exemple, je ne vois rien de mal à l'accroissement de la migration des Chinois en Extrême-Orient, ou à la création sur place d'entreprises conjointes avec eux. La chose la plus importante est que ceci se déroule d'après la législation russe, de manière contrôlée et avec les bases légales appropriées.
Je n'ai même pas mentionné le fait que notre système de contrôle politique a été créé en même temps que les fondations d'un système permettant une supervision publique des activités de l'armée, qu'il y a eu une adaptation de la politique militaire russe aux nouvelles réalités globales, que le système de recrutement des Forces armées a été changé… Dès lors, quoi qu'en disent vos « correspondants », la structure de l'organisation militaire a subi des changements radicaux.
A présent, cette phase est derrière nous et nous nous préparons à entreprendre des transformations qualitatives dont le but est, comme l'a déclaré le Président de la Russie, la création de Forces armées puissantes, professionnelles et bien équipées.
En d'autres termes, les perspectives mentionnées dans la brochure ont une base économique solide. Bien que le budget 2004 soit aujourd'hui examiné à la Douma, certains commencent à dire que les militaires ont outrepassé leurs compétences, et que tous les calculs ne sont rien d'autre que des plans sur la comète. A ce sujet, j'aimerais souligner que nous ne posons pas la question d'une manière telle que tout doive être réalisé l'année prochaine. Nous sommes loin de penser ainsi. Ceci est une vision du futur, jusqu'au milieu du siècle. C'est ainsi que nous voyons l'avenir de nos Forces armées, et nous disons ce qui doit être fait pour le concrétiser.
, 25.10.2003 Texte original: Vladimir Kuzar, "This is How We See the Future of the
Military", Krasnaya Zvezda
Texte original: Vladimir Kuzar, "This is How We See the Future of the Military", Krasnaya Zvezda
Traduction et réécriture (à partir de l'anglais) : Maj EMG Ludovic Monnerat