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Stefan Wul est le pseudonyme que se choisit Pierre Pairault (1922-2003) pour publier ses romans de science-fiction – Oms en série, L'Orphelin de Perdide, Niourk, Noô... Un écrivain dont j'ai toujours apprécié l'imagination chatoyante, mais dont j'ai généralement trouvé les intrigues sans consistance. Il est l'un de ceux qui font dire que les auteurs français du genre se différencient fondamentalement de leurs homologues américains par une certaine incapacité à créer des récits solides, qui puissent donner aux mondes inventés une armature crédible. Les Français privilégient la poésie, pour ainsi dire; ou ce qu'ils entendent par ce mot, du moins.
Récemment, j'ai pu lire, de Stefan Wul, un traité théorique dans lequel il affirmait, effectivement, que l'intrigue n'était qu'une base sur laquelle la poésie pouvait se déployer. Il le disait pour expliquer son dernier livre, Noô, dans lequel un Terrien explore une autre planète sans que sa vie ou son âme soient jamais en danger...
Or, l'art du récit n'a rien de mécanique, comme on se l'imagine souvent. Il s'agit de rendre compte de la destinée, de représenter l'action divine dans le temps. L'intrigue a un ressort moral: elle pose la question du bien et du mal dans le cosmos et l'être humain. Comme le matérialisme a fait considérer que le monde n'avait pas de vie morale, l'héritage antique s'est réfugié dans ce qu'on peut appeler le roman bourgeois, où les questions morales sont restreintes à la société humaine. C'est de cette façon qu'est apparu le réalisme – Balzac, Stendhal, Flaubert. Car l'humanité au moins paraissait avoir une vie morale, dont elle témoignait par ses discours. Dans l'antiquité, l'univers tout entier était imprégné de moralité: le merveilleux, comme le miracle médiéval, manifestait les intentions des dieux. Et dans l'épopée, il était constamment présent.
La science-fiction est née de l'impression que le roman réaliste était étriqué: comme le surréalisme, elle vient d'un rejet de la littérature bourgeoise. Même la prétention à exploiter les théories de la science témoigne d'une volonté de parler du monde en général - par exemple en y décelant une force providentielle de progrès.
Cependant, il a été remarqué que les auteurs français du genre se penchaient plutôt sur les évolutions sociales: ils avaient du mal à sortir des problématiques du roman traditionnel. Et cela explique aussi leurs intrigues molles: elles ne s'enracinent pas dans le cosmos dans son ensemble. Ce qui peut venir en l'homme depuis la nature - l'amour, les accidents, la maladie, la mort – n'y trouve pas de place: n'y a pas de portée morale. Le rapport avec l'Évolution n'est pas établi. L'être humain s'y contente de subir ce qui vient de l'extérieur. L'intrigue manque donc de dynamisme.
Comme souvent chez Stefan Wul, il est spectateur ébloui, mais passif, des merveilles qui lui apparaissent.
Or, l'âme humaine est telle que le merveilleux ne lui apparaît substantiel que s'il a une portée morale. Dès qu'une histoire commence, et que quelque chose d'inhabituel survient, l'enfant demande: Est-ce le bien? Est-ce le mal? C'est la question fondamentale à laquelle se doit de répondre tout conteur. Sinon, ce qu'il invente paraît gratuit et sans substance: invraisemblable. C'est le paradoxe: consciemment, on peut rejeter l'idée que l'univers ait une âme; le récit n'attire que s'il part du principe qu'il en a une. Le récit est d'emblée un tableau mythique du monde.