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L'Académie de Savoie est née en 1820, fondée par Alexis Billiet, grande figure religieuse du temps, le comte Mouxy de Loche, déjà membre de l'Académie de Turin, le comte Xavier de Vignet, beau-frère de Lamartine, et Georges Raymond, professeur de philosophie au collège royal de Chambéry. Le but en était de promouvoir les arts et les sciences en Savoie et de la soutenir dans ses efforts de restauration et de rénovation, mais l'esprit en était jusqu'à un certain point romantique, dans le sens où on regardait la science comme menant à Dieu, si elle était poussée au bout d'elle-même. On prenait la Révélation pour la science suprême, et la science ordinaire était amenée à la confirmer. D'une certaine manière, on assumait l'encyclopédisme et le progrès scientifique, mais on voulait les concilier avec la religion.
Cela peut rappeler le projet de l'Athenaeum de Frédéric Schegel, qui, vers 1800, voulait créer une forme d'encyclopédisme chrétien. La différence étant que, entouré de poètes tels que Novalis, il concevait que, pour combler le fossé existant entre la science et la religion, la poésie était fondamentale. La poésie, devenue mythologie par le déploiement discipliné de l'imagination, était une voie d'exploration du réel dans sa dimension secrète, cachée. Le monde des causes se manifestait à elle.
Les Savoyards étaient plus hésitants: l'imagination leur faisait peur. Ils restaient prudents, en la matière. Mais ils rejetaient surtout les imaginations excessives, non disciplinées, embrassant des concepts abstraits et énormes. Ils accusaient les savants en vogue de créer des hypothèses farfelues fondées sur la puissance mécanique des grands ensembles ou des grandes périodes, ou sur les propriétés supposées de la matière. En géologie, par exemple, ils éprouvaient une répulsion quasi physique pour la théorie de la Terre au départ boule de feu incandescente puis refroidie, passée de l'état de feu liquide à l'état de terre dure. Ils étaient choqués par cette conception mécaniste et linéaire de la vie du Globe terrestre.
Georges-Marie Raymond (1769-1839) lui préférait une imagination plus modeste, qu'un jour il proposa: la Terre vivait simplement du rythme créé par l'alternance du jour et de la nuit, le soleil donnant le jour ce qui manquait au foyer central terrestre pour créer la chaleur nécessaire à la vie. L'idée d'une mécanique unilatérale le révulsait, et celle d'un rythme, d'une harmonie sagement ordonnée par la Providence, au contraire lui plaisait. Son imagination pouvait se déployer, pour rendre cette harmonie, ce rythme. Mais elle n'allait pas au-delà, et encore demeurait-il modeste dans ce qu'il proposait.
Louis Rendu (1789-1859), comme lui professeur de science au collège royal de Chambéry, futur évêque d'Annecy, refusait d'admettre que les montagnes se fussent formées par l'action mécanique des profondeurs incandescentes, comme on le pensait autrefois. Pour lui elles étaient issues de la cristallisation: la Terre avait été pleine d'eau, imprégnée d'eau, à demi liquide, et l'eau, en s'évaporant, avait provoqué des cristallisations, et les montagnes en étaient le plus gros exemple. L'échange entre le solide et le liquide et la vie propre des formes lui semblaient plus conformes à une vision de la nature également dominée par le rythme et l'harmonie. L'imagination en était modeste, mais elle était plus belle que celle des catastrophes mécaniques: l'esthétique en était plus nette, et elle semblait plus conforme à la nature même.
Les Savoyards rejetaient donc les délires romantiques, à proprement parler, mais ils allaient quand même dans le sens d'une imagination disciplinée fondée sur l'art, les équilibres, les rythmes, les harmonies. Or, à ce titre, ils entretenaient des liens avec la science romantique allemande, même s'ils sont allés moins loin: car on y range les travaux de Goethe, pourtant auteur également classique, sur les plantes.