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Selon la Genèse, Dieu a créé l'homme et la femme à son image. Pourtant c'est une image très largement masculine de la divinité qui s'est imposée pendant des siècles.
Le Musée d'art et d'histoire de Fribourg réhabilite le féminin de la divinité, en levant le voile sur l'«Eternel féminin, de la déesse orientale à l'image de Marie».
Plus de 300 objets, couvrant une période de 10'000 ans, rappellent que l'image de la divinité dans les différentes religions a souvent pris des allures très féminines, de la déesse égyptienne Isis à la Vierge Marie.
Il a fallu un changement de société pour que la représentation du Dieu de l'Ancien Testament se modifie, explique à swissinfo Othmar Keel, l'un des commissaires de l'exposition. «Pendant des siècles, ce sont des hommes qui ont décidé de la représentation de Dieu, dit le professeur d'études de l'Ancien Testament. Dieu en tant que figure uniquement masculine est en quelque sorte le dernier domaine de l'esprit patriarcal.»
Par l'ampleur des périodes qu'elle couvre, l'exposition révèle comment les images féminines et les thèmes des cultures polythéistes ont eu des échos dans les grandes religions monothéistes que sont le judaïsme et le christianisme. Le parcours juxtapose en effet, en jouant sur les contrastes, des objets anciens et des images plus modernes.
Cheveux et seins
La première partie se penche sur les cheveux, thème toujours actuel si l'on songe au débat sur le rôle du voile dans l'islam. Une série de terres cuites du Moyen-Orient représente des déesses avec des caractéristiques féminines exagérées et une chevelure abondante, signe de vitalité et de sexualité.
En face d'elles, la figure d'une religieuse couverte d'un habit en dit long sur la tendance chrétienne, depuis saint Paul, à voir les femmes comme une source de tentation.
L'origine de cette idée remonte aussi loin qu'à Ève: une plaque du 5e ou 6e siècle illustre la première femme de la Bible avec des cheveux flottant sauvagement, une image typique de la débauche.
Autre aspect de la représentation divine féminine bien documenté par cette exposition: la poitrine. La déesse Ashéra, vénérée à Jérusalem en tant que partenaire de Dieu jusqu'à la réforme religieuse du roi Josias en 622 avant J.-C., est montrée tenant ses seins avec ses mains. Source de plaisir érotique, les seins étaient aussi considérés dans leur fonction vitale.
Les seins sont l'un des attributs soulignés plus tard dans la représentation de la Vierge Marie. Face à Ashéra, un tableau dépeint la curieuse légende de la Vierge et de saint Bernard: la mère de Jésus y presse son sein pour imprégner de lait les lèvres du saint qui avait demandé à devenir son fils.
Marie et Isis
La Vierge Marie est une figure centrale de l'exposition. Vénérée comme mère du Christ, elle est placée, chez les catholiques, hiérarchiquement juste en-dessous de Dieu.
«La Vierge Marie réunit tous les rôles attribués dans l'Antiquité aux déesses: mère, vierge, guerrière dominant les plantes et les animaux», explique Othmar Keel. Mais l'image changera au cours des siècles: de mère, elle deviendra elle-même le centre de l'attention, tenant son fils parfois assez loin de son corps.
«Dans certains tableaux, la Vierge rayonne de la grâce qu'elle accorde de sa propre autorité à l'humanité, sans que le Christ y soit pour beaucoup, explique le professeur. Bien sûr, les catholiques savent qu'elle n'est pas une déesse, mais dans ces tableaux, elle agit en véritable déesse.»
Comme les anciennes déesses, la Vierge répond en effet à des besoins humains concrets et fondamentaux, mais aussi à des idéaux. Ceux-ci étaient associés au culte d'Isis, répandu dans tout le bassin méditerranéen du 3e au 1er siècle avant J.-C.
Isis est une épouse et une mère exemplaire. Elle ramène son époux assassiné – Osiris – à la vie, conçoit et porte leur enfant avant qu'Osiris ne devienne le maître du royaume des morts. Elle élève son fils, Horus, seule, devenant une mère parfaite.
Arbres et animaux
Une autre partie de l'exposition dépeint les relations entre les déesses et le monde naturel. Selon Othmar Keel, de nombreuses déesses ont été représentées sous forme d'arbres. La Bible dit d'ailleurs que ce n'est pas Dieu qui a créé les plantes et les animaux, mais qu'il a confié cette tâche à la Terre Mère.
Le christianisme reprendra cette affinité entre la Vierge, les arbres et les plantes. «En Suisse, au moins douze documents témoignent d'une apparition de la Vierge Marie dans un arbre», note Othmar Keel. «L'arbre est un élément protecteur, procurant de l'ombre, prenant soin et nourrissant ceux qui s'y appuient.»
Quant au lien avec le monde animal, il est notamment exprimé par une représentation récurrente de la divinité en compagnie d'un lion, en tant que symbole érotique. L'exposition montre ainsi une déesse nue debout sur le dos d'un lion, alliance évidente du sexe et du pouvoir.
Othmar Keel souligne cependant que le christianisme n'a pas repris l'association antique entre sexualité et divinité. Mais, ajoute-t-il, 2000 ans plus tard, la sexualité est à nouveau idolâtrée.
«Dans les mondes polythéistes, l'érotisme et la sexualité étaient des objets de vénération, un peu comme aujourd'hui», conclut le professeur.
swissinfo, Morven McLean à Fribourg
(Traduction de l'anglais: Ariane Gigon)
Infos pratiques
«L'éternel féminin, de la déesse orientale à l'image de Marie», Musée d'art et d'histoire de Fribourg (MAHF), jusqu'au 6 avril 2008.
Les œuvres d'art représentant la Vierge Marie proviennent du MAHF et de monastères de Fribourg.
De nombreuses représentations d'idoles féminines de l'Orient ancien appartiennent aux Collections BIBLE + ORIENT de l'Université de Fribourg. Elles sont originaires de Palestine, à l'intersection des cultures antiques de l'Egypte, de la Mésopotamie et de la Grèce.
Enfin, le Musée d'Israël et d'autres institutions ont aussi prêté des œuvres.
Les thèmes de l'exposition
Les cheveux, mis en scène ou voilés
Bénédiction des seins
Médiatrice
Reine des cieux
La sagesse de Maât
Inaccessible mystère
La vie et la mort: maternité et lamentations
Isis: un drame familial
Déesse et végétation
Déesse et animaux
Déesse et lion
Tanit, une mère dangereuse?
Déesse vierge et combattante
Déesses et colombes messagères d'amour