Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07063.jsonl.gz/647

Avant les premières rougeurs du matin... A propos du film sur Zweig.
Dans le cadre du dernier Festival de Locarno, le 69ème, l'un des films projetés sur la Piazza Grande pour lequel son directeur a décidé de consacrer une soirée entière interpelle par la sensibilité et l'intelligence du propos de son auteure, la cinéaste allemande Maria Schrader. Pourtant, cette artiste n'en est qu'à son second long-métrage, et a surtout été jusque-là reconnue pour ses talents d'actrice pour le cinéma et la télévision. Fille d'un peintre et d'une sculptrice, elle a tissé une relation toute particulière avec la Suisse puisqu'elle a été pendant de nombreuses années la compagne et la muse du réalisateur bâlois Dani Levy avec qui elle a écrit le scénario de ses films les plus connus parmi lesquels "I was on Mars" (1992) et "Meschugge" (1998). Quand on vous parle de tout cela, vous devez certainement ressentir toute l'immensité de la barrière du Roesti...
"Vor der Morgenröte. Stefan Zweig in Amerika" (littéralement : Avant les premières rougeurs du matin. Stefan Zweig en Amérique) est un film qui se penche sur ses années d'exil. Rien de plus difficile que de faire un biopic sur un écrivain. Et la force de celui-ci réside dans le fait qu'il remet en question les idées les plus préconçues que beaucoup d'entre nous ont pu se faire sur la mort abrupte par suicide au Brésil d'un écrivain renommé et de sa seconde épouse. es idées reçues prospèrent dans les notices biographiques les plus diverses où, par souci de concision, il semble aller de soi que Monsieur Zweig se soit suicidé « parce qu’il » n’aurait pas accepté cette violence de la guerre, la destruction de la civilisation, faisant même de cette mort un « acte politique », alors que de cela, précisément, rien n'est moins sûr.
Tout au contraire, ce film nous oblige à revenir là-dessus et pose le suicide de Stefan Zweig comme devraient peut-être l'être chacun d'entre eux, soit comme une véritable énigme. Et celui-ci tout particulièrement, car comment peut-on s'expliquer que l'écrivain viennois en exil ait décidé de mettre fin à ses jours, alors même qu'il est parvenu à échapper aux griffes du nazisme et à moment de sa carrière où, malgré son interdiction en Allemagne, il se sait être l'un des auteurs vivants les plus lus dans le monde? Maria Schrader choisit de présenter des fragments de vie et évite par-là de tomber dans le piège de la linéarité et du parallélisme facile entre histoire évènementielle et biographie de personnes célèbres. L'Histoire a beaucoup à voir là-dedans, mais il s'agit d'une Histoire incorporée. Chaque fragment prend la forme d'un tableau - six en tout - qui composent le film. Au-delà de leur puissance esthétique, ces tableaux ont le grand avantage d'être équivoques. Ils peuvent en effet être interprétés de manière multiple et très libre par les spectateurs, tout en donnant de frappant indices sur le sentiment de malaise vécu par la personne de Zweig, dans cette situation entre exil et guerre.
La cinéaste nous soumet des moments bruts dont nous sommes les témoins. Il y a dans la démarche quelque chose de très authentique, ce d'autant que ces moments ne sont pas seulement documentés, mais ils reprennent directement des sources historiques tels que des discours ou des lettres d'écrivains pour obtenir un visa. L'auteure se base aussi sur des photographies existantes de la vie de Zweig, sur des discussions retranscrites. En mettant en vie un choix de sources historiques - abondantes dans le cas de Zweig - le piège du "roman historique", de l'histoire romancée, est évité. Personne n'est meilleur script que les auteurs de la source.
Dès lors, il n'y a même plus besoin de faire usage de décors ou d'acteurs défraîchis, ni d'accessoires surfaits (machine à écrire, cigarettes, paires de lunettes anciennes) pour offrir cette impression d'authenticité d'un film qui porte sur quelque chose de passé. Les scènes recréées à partir des documents historiques sont porteuses de vie et les images jouissent d'une grande liberté. Au-delà d'un Stefan Zweig plus vrai que nature – interprété par l'acteur autrichien Josef Hader - il y a une spontanéité dans le jeu des acteurs, qui leur donne un caractère contemporain qui nous permet d'autant mieux de se projeter dans ces moments passés. Il en ressort des plans aussi évocateurs qu'esthétisants, à l'instar de cette lumière qui inonde le couple Zweig dans un champ de cannes à sucre, lorsqu'ils sont à l'affût d'informations auprès de leur guide pour préparer le prochain livre de l'écrivain qui s'intitulera "Brésil, terre d'avenir".
A travers ces tableaux intriguants et vivants, on retrouve chez le personnage de Zweig un sentiment très emblématique du film et beaucoup trop rarement mis à l'écran, peut-être parce qu'il est difficile à faire ressortir ; c'est celui de se sentir appartenir ni à la bonne époque, ni au bon endroit. Zweig ne semble pouvoir supporter que le monde dans lequel il a vécu, la langue et la culture dans laquelle il a été élevé, dans laquelle il s'est mis à penser et à écrire, puisse être responsable d'un processus de destruction du monde et qu'elle soit détruite à son tour, alors même qu'il en a été la première cible en tant que juif, ses livres ayant été très rapidement brûlés et interdits en Allemagne.
A propos du titre du film
Nous avons été marqués par la qualité du titre original du film, tandis que le titre français "Stefan Zweig - Adieu l'Europe" ne nous convainc pas du tout, puisqu'il induit l'image d'un couple Zweig commettant un geste théâtral et pathétique envers une Europe aimée.
Tout le film parle au contraire de l'Amérique et de la relation de Zweig à ce continent. Aussi le titre original, est bien meilleur. Il fait allusion à des mots présents dans la lettre d'adieu de l'écrivain et auquel la réalisatrice fait allusion. "Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore les rougeurs de l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux."
Laissant beaucoup de place à l'énigme, ce film semble ici montrer un Zweig qui, en février 1942, conçoit l'éventualité d'un changement des rapports de force et d'une victoire future des Alliés. Mais alors qu'il a la pleine possibilité d'assister à ces changements depuis ce lieu d'exil plein de ressources, il se refuse à entrevoir l'évolution, même positive, du monde, auquel il ne se sent plus appartenir.
Il décide de partir avant l'aube.