Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06943.jsonl.gz/1065

Capitalisme et religion. L'actualité de Max Weber (1864-1920)
Il y a juste cent ans, le 14 juin 1920 Max Weber mourait des suites d’une pneumonie. Un siècle plus tard, que reste-t-il d’une œuvre aux dimensions colossales ?
On associe en général le nom de Weber à son analyse des relations entre « l’éthique protestante » et « l’esprit du capitalisme ». Cet essai, dont la première version a paru en 1905, met en évidence la conviction fondamentale de Weber : le capitalisme est le facteur déterminant de la modernité occidentale ; il faut donc en expliquer l’émergence et en analyser les effets. Des travaux juridiques et économiques à propos de la bourse jusqu’aux essais sur l’éthique économique des grandes religions, toute l’œuvre de Weber est consacrée à l'étude de cette forme d’organisation économique, de ses interactions avec les autres facteurs sociétaux et de ses effets anthropologiques. La richesse et la diversité de ses travaux sur le capitalisme sont sans doute, aujourd’hui encore, ce qui constitue l’un des intérêts majeurs de cette œuvre protéiforme. Avec Karl Marx, Max Weber est l'un des grands théoriciens et critiques du capitalisme.
Max Weber est juriste et économiste de formation. Élève du célèbre historien du droit romain qu’était Theodor Mommsen (1817-1903), Weber est particulièrement attentif à ce qui fait la spécificité du capitalisme moderne et aux problèmes que pose l’explication historique de sa genèse et de son succès. On ne saurait en effet réduire le capitalisme moderne à la recherche de l’enrichissement personnel de quelques-uns : partout et toujours, les êtres humains ont cherché à s’enrichir. Cela n’explique donc pas le phénomène particulier qu’est le capitalisme moderne.
Deux traits caractérisent le capitalisme moderne : d’abord, le recours à des instruments techniques permettant de calculer les chances de gain résultant d’une activité économique – le capitalisme moderne est une forme rationnelle et rationalisée d’activité économique ; ensuite, la distinction entre l’activité économique et l’économie domestique – cette distinction est l’acte de naissance de « l’entreprise », qui constitue la forme dans laquelle s’organise l’économie capitaliste moderne.
Avec la naissance de "l'entreprise", les gains résultant de l'activité économique sont, pour une part, soustraits à la consommation privée
Relevons deux conséquences de cette nouvelle forme d’organisation économique. Une économie entrepreneuriale recourt au travail salarié, et non à l’esclavage ou au servage ; le capitalisme moderne crée ainsi les conditions-cadres qui permettront de mettre fin aux formes de travail non libres caractéristiques des économies prémodernes (mais il faut se garder de faire du développement du capitalisme la cause expliquant l’abolition de l’esclavage ou du servage ; la lutte contre ces formes de servitude s’est nourrie d’engagements axiologiques irréductibles à des conditions-cadres de nature économique). La distinction entre le patrimoine privé et le capital de l’entreprise a pour conséquence que les gains résultant de l’activité économique sont, pour partie au moins, soustraits à la consommation privée et réinvestis dans l’entreprise.
Le développement exponentiel du capitalisme est la conséquence directe de ce réinvestissement des gains. Plus la part du bénéfice de l’activité commerciale consacrée à la consommation privée est réduite, plus il est possible de développer l’entreprise. Il y a donc un lien causal direct entre le renoncement à l’utilisation des bénéfices pour des dépenses privées et le succès économique de l’entreprise.
C’est le point où, chez Weber, l’étude de l’éthique protestante vient se greffer sur les analyses du capitalisme. Comment expliquer en effet que certains individus soient disposés à renoncer à la richesse pour réinvestir leurs gains dans leur entreprise (plutôt que de les consommer pour leur plaisir) ? Cela présuppose, aux yeux de Weber, une mentalité tout à fait spécifique. C’est cette mentalité que Weber appelle « l’esprit du capitalisme ». Pour comprendre la naissance du capitalisme moderne, il convient donc d’expliquer l’apparition de l’austérité nécessaire au développement entrepreneurial.
Weber identifie dans « l’éthique protestante », ou plus précisément dans « l’éthique puritaine », héritière rigoriste du calvinisme, le facteur qui, dans l’histoire moderne de l’Occident, a favorisé de façon décisive l’émergence de cette mentalité sans laquelle le développement du capitalisme moderne eût été inconcevable. Deux implications de l’argumentation de Weber me paraissent particulièrement intéressantes.
L'analyse de Weber est attentive aux relations objectives entre les doctrines religieuses et les intérêts de telle classe et non aux intentions subjectives des acteurs
Weber distingue deux dimensions de l’éthique puritaine, son sens subjectif et son sens objectif. Cette éthique n’entendait nullement favoriser le développement d’une forme spécifique d’activité économique, mais cherchait à identifier les formes de conduite caractéristiques de la vie des élus. C’est son sens subjectif. À cette fin, elle encourageait l’adhésion à certaines valeurs dont la logique se trouve être en accord avec les exigences du capitalisme. Cela constitue son sens objectif. La logique objective des doctrines religieuses est à l’œuvre dans le dos des acteurs ; elle oriente à leur insu leurs choix de valeur et les buts de leur action. En distinguant ainsi le sens subjectif de la doctrine (rechercher une forme de vie conforme au salut) de son sens objectif (favoriser le développement du capitalisme), Weber ouvre la porte à une analyse des effets historiques et sociologiques des doctrines religieuses. Une telle analyse est attentive aux relations objectives entre les doctrines religieuses et les intérêts de telle classe et de tel groupe, et non aux intentions subjectives des acteurs, qu’il s’agisse des spécialistes des questions religieuses (théologiens, clercs, etc.) ou de leurs adeptes. C’est à ce programme de recherche que Weber donnera une dimension universelle dans ses études consacrées à « L’éthique économique des religions mondiales », une série restée inachevée à son décès.
Avec cette analyse des effets objectifs de l’éthique puritaine, Weber met en évidence le rôle sociologique joué par les idées en général, et par les idées religieuses en particulier: les intérêts économiques et matériels ne sont pas les seuls facteurs susceptibles de motiver et d’orienter l’action humaine. C’est le second point qu’il faut relever. Comme sociologue, Weber n’en reste toutefois pas à une thèse générale affirmant que les idées religieuses sont capables de motiver et d’orienter l’action humaine. Il s’intéresse aux affinités, à chaque fois spécifiques, entre tel type d’idées religieuses et tel groupe social. Toute idée religieuse est portée par un groupe spécifique, avec les intérêts duquel elle a des affinités particulières. Ces affinités peuvent être d’ordre politique ou économique, mais aussi de nature plus théorique, comme dans le cas de la recherche de cohérence et de sens caractéristique des milieux intellectuels.
On se gardera de concevoir les liens entre situation sociale et idées religieuses comme des relations à sens unique. Les idées religieuses ne se contentent pas de légitimer la position sociale des groupes dominants ou de nourrir les espoirs des groupes dominés. Une situation sociale déterminée produit aussi des demandes religieuses spécifiques en ce sens qu’elle contribue à définir les attentes de salut et les types de questionnements auxquels devront répondre les religions. Mais les idées ainsi produites peuvent déployer des effets qui vont bien au-delà des situations qui les ont vues naître. L’éthique puritaine analysée par Weber en est un excellent exemple.
Par-delà ces analyses historiques, Weber s’interroge sur le présent et l’avenir de la religion. Il constate que, dans les pays d’Europe occidentale, les idées religieuses ont largement perdu leur force de motivation et d’orientation. Cet épuisement du pouvoir de motivation exercé par la religion n’est pas sans lien avec les formes sociologiques prises par la religion dans l’Europe occidentale moderne. Max Weber relève la domination d’un modèle comprenant les Églises comme des instituts administrant les biens du salut au profit des membres qui leur sont affiliés de façon héréditaire (cela vaut de l’Église catholique comme des Églises protestantes !). À côté de cette forme institutionnelle, qui prend des tours volontiers bureaucratiques (Weber pointe ici tout particulièrement le catholicisme), il n’existe guère aux yeux de Weber que des formes de religiosité relevant de ce que l’on appelle aujourd’hui la « spiritualité » : des recherches de sens plus ou moins individuelles, s’inspirant des traditions les plus diverses mises au goût du jour en fonction des demandes du marché religieux contemporain. Mais, et c’est pour Weber le point essentiel, ni sous la forme de l’Église comme institut de salut ni sous celle d’une spiritualité tournée vers la recherche du sens, la religion ne conserve sa faculté de motiver et d’orienter l’agir social des individus.
C’est ici que l’analyse des effets sociologiques de l’histoire de la religion rejoint une fois encore les analyses du capitalisme. On l’a rappelé, Weber a mis en évidence le rôle joué par l’éthique puritaine dans l’émergence de la mentalité capitaliste. Mais il a aussi souligné que les structures institutionnelles développées par le capitalisme avaient par la suite rendu inutile la motivation religieuse. L’alliance entre l’économie capitaliste et l’État bureaucratique caractéristique des sociétés contemporaines suffit à assurer la reproduction sociale des comportements que requiert le capitalisme en conditionnant les conduites individuelles. Plus grave encore, la logique inhérente au capitalisme moderne et à l’État bureaucratique tend à priver la religion des marges de manœuvre qui lui permettraient de donner une nouvelle orientation à l’action des individus et de motiver une forme d’authentique solidarité. L’épuisement des formes sociales de la religion, que Weber observe dans l’Allemagne du début du xxe siècle, n’est alors que le reflet d’une société devenue une « cage d’airain » qui ne laisse plus d’espace à la liberté et à la responsabilité des individus. Le capitalisme étouffe ainsi les conditions qui avaient permis son émergence.
La conviction de Weber est qu'il est toujours possible d'opérer un choix entre les valeurs, qui ouvre sur des alternatives concrètes
C’est dans ce diagnostic inquiet que s’enracine l’engagement de Weber pour la neutralité axiologique des sciences sociales et économiques, mais aussi pour la reconnaissance de la dignité propre du politique. Sa vie durant, Weber a en effet pris une part très active aux débats politiques, que ce soit pour critiquer l’Empire wilhelminien ou pour défendre la démocratie de Weimar. Mais il a toujours mis grand soin à distinguer son engagement politique de son travail scientifique. Cette démarcation répond d’une conviction fondamentale, qui anime toute l’existence de Max Weber. Les sciences sociales n’ont pas à prescrire des valeurs; elles doivent se contenter de mettre en évidence leur signification ainsi que leurs inévitables conflits. De cette façon, elles balisent l’espace de la discussion politique. L’objet spécifique de cette discussion est le choix entre les valeurs, les options fondamentales qui gouverneront l’action sociale des individus dans une société donnée. La conviction de Weber est qu’il est toujours possible d’opérer un choix entre les valeurs, et que de tels choix ouvrent sur des alternatives concrètes et réelles. C’est l’alliance objective entre le capitalisme et la bureaucratie qui nourrit l’illusion qu’une option serait sans alternative.
L’engagement passionné de Weber pour la dignité spécifique du combat politique cherche à restituer un espace dans lequel des choix politiques réels seraient possibles, à l’encontre d’une prétendue contrainte objective. Même si Weber n'y croit guère (nous vivons dans "un temps sans prophète", écrit-il), cet espace est aussi celui dans lequel la religion pourrait alors retrouver une marge de manœuvre, une capacité à donner à l’agir humain une nouvelle orientation, à motiver une véritable solidarité qui ne se nourrirait pas en secret de la même logique égoïste que l’économie capitaliste. Il n'en reste pas moins qu'avoir sans cesse rappelé qu'il était possible d'opérer des choix informés et responsables en fonction de ses convictions les plus profondes fait sans doute pour une bonne part l’actualité de Max Weber.