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« Les difficultés, les dangers, les préjudices, les infortunes sont les seuls maîtres sous lesquels nous pouvons apprendre l'exercice de cette vertu (c'est-à-dire la maîtrise de soi). Mais ce sont des maîtres dont personne ne recherche volontairement les leçons. »
Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (1759), III.iii, §36, trad. fr. p. 217, éd. OUP, p. 153
Nous aimerions commencer par une question personnelle : Comment êtes-vous arrivé à la philosophie ? Quelles étaient vos motivations à vous engager sur la voie de la philosophie ?
J’ai fait ma maturité scientifique à Bienne en 1972. J’avais des enseignants qui étaient bons surtout en sciences, en particulier mon enseignant de mathématiques Paul Zürcher, qui m’a appris à poser pas à pas un raisonnement scientifique. C'était la fluidité intellectuelle en personne. Le côté scientifique était donc très présent, mais j’ai toute de suite formé la conviction que je voulais étudier la philosophie. J’étais sensible à des problèmes de fond, tels que le problème environnemental, et je me suis convaincu assez vite que le côté philosophique était plus pertinent que le côté scientifique pour aborder ce type de problèmes.
Le milieu intellectuel de Bienne à l’époque était très vivant ; dans toute cette région, avec son côté bilingue, dans les années de l’affaire jurassienne, il y avait beaucoup d’ébullition intellectuelle, de contacts, de cafés. En fait, j’ai grandi à Péry-La Heutte, au-dessus de Bienne. Mon père travaillait à l’usine de ciment Vigier, et moi-même j’y ai travaillé, conduisant des camions dans les carrières. Mais Bienne était évidemment le centre local de la vie intellectuelle, où je suis entré en contact avec la philosophie.
Et ainsi vous êtes allé à Neuchâtel pour faire vos études de philosophie. Quel était le climat intellectuel à l’Université de Neuchâtel à l’époque ? Quels ont été vos enseignants ?
J’ai commencé par étudier la philosophie, l’histoire et la logique. La formation de logique était animée par un homme de grande distinction intellectuelle, Jean-Blaise Grize, qui s’était formé à l’école française de logique et qui enseignait très bien la logique formelle. Par la suite il a pris un tournant vers ce qu’il appelait la « logique naturelle », s’intéressant à la manière dans laquelle le raisonnement se fait concrètement dans la pratique scientifique. Il donnait son cours le samedi matin, pour un public qui n’était pas composé exclusivement d’étudiant-e-s universitaires.
Pour ce qui concerne la philosophie, j’ai eu deux enseignants bien différents. Philippe Müller était un néo-hégélien qui avait absorbé l’esprit de 68 et avait ainsi la faveur de ceux qui étaient attirés par ces idées, alors que Ferdinand Brunner était un néo-platonicien plutôt conservateur. Il s’est beaucoup intéressé aux courants métaphysiques et mystiques de la philosophie du Moyen-Âge, en particulier Maître Eckhart (qui était moins connu qu’il ne l’est aujourd’hui), et aussi à la philosophie indienne, qu’il connaissait très bien.
Au début, j'étais plutôt dans la mouvance de Philippe Müller et j’ai rédigé mon mémoire de licence sur l’économie de J. G. Fichte, en particulier sur son ouvrage le Geschlossener Handelsstaat. Dans ce cadre, j'ai collaboré avec un économiste grison, Guido Pult. Ensuite j’ai candidaté pour un poste d’assistant chez Brunner et j’étais chez lui en thèse. J’ai beaucoup apprécié de travailler avec lui, même si j’ai travaillé sur un thème qui n’était pas le sien : les lumières écossaises, en particulier Thomas Reid, qui était un opposant à Hume. C’est la notion de « sens commun », le common sense, qui m’a amené à ce penseur anti-sceptique. Depuis l’époque de ma thèse, on a davantage redécouvert cet auteur dont les pensées anticipent dans une certaine mesure le pragmatisme du second Wittgenstein, de Austin et de Searle. Dans le cadre de mon doctorat j’ai fait un séjour à l’université d’Aberdeen en Ecosse, où il y avait une bibliothèque en libre accès où j’ai commencé à découvrir la philosophie analytique. À l'époque, je ne connaissais encore rien de la philosophie analytique ; j’ai ainsi commencé une remontada qui par la suite m’a amené à pratiquer un style hybride entre histoire de la philosophie et approches analytiques.
Quelle a été la suite de votre parcours académique ?
Après ma thèse sur Reid j’ai eu la chance de passer une année à Berlin, qui à l’époque était encore divisée. Il y avait beaucoup de moyens à Berlin pour l’université ; j’étais pas mal à la Freie Universität mais aussi à la Technische Universität. Et il y avait encore le Wissenschaftskolleg, dont je n’ai jamais été membre mais que j’ai fréquenté quand j’étais là et qui avait des conférenciers merveilleux. C’est là que j’ai rencontré Keith Lehrer, qui m’a ensuite amené aux États-Unis. À la FU (i.e. Freie Universität, n.d.r.) j’ai fréquenté entre autres un excellent philosophe qui est mort peu d’années après, Lorenz Krüger, qui était un des rares qui donnait encore des Vorlesungen au sens classique du terme. J’allais aussi dans le séminaire de Ernst Tugendhat, qui avait un immense succès – il faisait un séminaire avec Michael Theunissen, qui était très intéressant.
Mon premier job de professeur c’était justement chez Keith Lehrer, à l’Université de Tucson, en Arizona. Lehrer, qui était un épistémologue, élève de Roderick Chisholm, a travaillé dans un esprit différent que celui de Chisholm. Chisholm était un fondationnaliste tandis que Lehrer était cohérentiste. Mes premiers cours ont été sur Kierkegaard et Descartes, et Lehrer m’a appris à enseigner en exposant les thèmes de manière libre, sans lire un cours rédigé.
Ensuite j’ai eu le privilège d’être nommé professeur à l’Université de Neuchâtel et j’ai continué à enseigner dans le style que j’avais appris à Tucson. Par rapport à ma pratique d’enseignement, je considère comme une grande erreur d’avoir voulu toujours enseigner des choses nouvelles. Il faudrait toujours enseigner la même chose, alors que moi je faisais un ou deux nouveaux cours chaque semestre.
Mon premier collègue à Neuchâtel était Gerhard Seel, qui avait succédé à Philippe Müller. Lorsque Seel se déplaça à Berne, mon collègue devint Richard Glauser. Nous nous sommes très bien entendus pendant les années passées ensemble. C’est curieux que son « coeur de métier » – Descartes, Malebranche, les Britanniques – était aussi le mien. Mais dans l’enseignement il était beaucoup plus clair que moi, et ainsi je lui ai laissé mon royaume, pour lui simplifier la vie et garantir une bonne entente.
Dans les années 1993/94 j’ai eu la chance de passer un sabbatique à Louvain-la-Neuve chez le philosophe politique et de l’économie Philippe Van Parijs. J’étais boursier Hoover pour cette occasion ; ce n’était pas facile, j’avais trois enfants, mais j’ai beaucoup appris dans le domaine de la philosophie de l’économie et de la théorie des jeux, même si ensuite je n’ai pas publié sur ces thèmes.
L’Université de Neuchâtel est connue aussi pour son institut de logique, qui pendant un certain temps était tout à fait unique en Suisse. Est-ce que vous pourriez nous donner un aperçu historique du développement de cet institut ? Vous avez mentionné la figure de Grize ; est-ce que ça a commencé avec lui ou est-ce que ça fut Denis Miéville qui initia les activités de l’institut ? Quels étaient les rapports avec d'autres centres de la recherche logique ?
Jean-Blaise Grize avait un poste ad personam du Fonds National. C’était une personnalité qui avait beaucoup de facilité sur le plan politique. Il y a eu plusieurs présidents de l’école polytechnique qui avaient ce même profil, intellectuellement bons et politiquement complètement insérés, c’est-à-dire en ligne avec les autorités, ce qui impliquait, ici, d’avoir un côté libéral. Grize était bien inséré politiquement, et il avait passé aussi à Genève, où il avait bizarrement été « logicien maison » de Jean Piaget. Donc Grize est devenu recteur en étant encore professeur financé par le Fonds National. Ensuite il est devenu professeur régulier et il y a créé l’institut de logique. Il a été un one-man-army.
Miéville avait fait sa thèse chez lui et il fut nommé ensuite ici à l’Université de Neuchâtel. J’étais dans la commission de nomination pour la logique ; Henri Lauener aussi par ailleurs, il voyait clair.
Pour ce qui concerne les rapports avec des autres centres de recherche logique, il faut dire que le tout était plutôt franco-français – les linguistes, Paul Gochet venaient ici ; aussi l’excellent Jean-Louis Gardies, pour qui j’ai une grande dévotion et que j’invitais ici par la suite. C’est dommage que son livre sur Hume ait reçu le malheureux titre « L’erreur de Hume » ; Gardies m’avait dit qu’en fait ça avait une tout autre visée. Gardies avait un lien avec la praxéologie, un côté Georges Kalinowski, la logique modale aussi. Marie-Jeanne Borel était beaucoup plus représentative de l’« esprit Grize », avec son idée de la logique naturelle. Mais j’admets de n'avoir jamais compris cette idée de logique naturelle.
Par contre, il y a eu peu de liens avec d’autres centres de recherche logique en Suisse, ni avec l’ETH de Zurich, ni avec le professeur Bochenski à Fribourg - c’était un autre monde, Bochenski par exemple n’est jamais venu ici à Neuchâtel.
L’activité académique oscille entre les deux pôles de l’enseignement et de la recherche. Quelle est la valeur relative de ces fonctions ?
Je crois que c’est une question d’équilibre personnel. Je suis arrivé à l’université avec une vision extrêmement élevée de cette institution. C’était le lieu de la vie intellectuelle dans toute sa splendeur, au sens du bios theoretikos d’Aristote. J’ai réussi à être heureux dans cette perspective. Dans les dernières années, on assiste à une pression croissante sur la recherche et la publication. Il faudrait vraiment que les gens puissent à la fois créer quelque chose dans un espace intellectuel, ça serait la recherche, et puis transmettre ça aux étudiants depuis le départ jusqu’au doctorat. L’enseignement c’est aussi ça ; s’il faut lire une thèse, c’est un mois de travail…
Curieusement, j’ai exploré des problématiques que je n’ai jamais aimé enseigner. Dans mes cours, j’aimais enseigner surtout la philosophie politique, parce que c’est très agréable à enseigner. J’ai par exemple enseigné J. Rawls et Ph. Pettit. Par contre, les auteurs auxquels j’ai consacré mon activité de chercheur – Reid et Leibniz par exemple – je ne les ai pas enseignés volontiers. Leibniz est presque inenseignable. Mes tentatives d’organiser des séminaires sur Leibniz ont été des échecs. Il faudrait se plonger dans les aspects formels de sa pensée et les enseigner dans un cours de logique. En fait je suis convaincu que le projet philosophique doit avoir des allures leibniziennes, c’est-à-dire avoir une ouverture sur la fabrication de la science positive et une métaphysique appropriée. Mais Leibniz ne se prête pas à être enseigné.
En fait mon style philosophique a un côté assez casuistique. J’aime citer la formule du général Koutouzov : « Il n’y a pas de problème que l’absence de solution ne finisse par résoudre. » J’ai un côté non systématique dans ce que je demande à la philosophie. J’aime qu’elle nous conduise jusqu’à un point où nous puissions avoir une sécurité intellectuelle dans des apories, pour les explorer.
Pour ce qui concerne les publications, j’ai essayé de maintenir un tempo d’un ou deux articles par année. C’est vrai que je n’ai pas fait beaucoup d’efforts pour publier en anglais. Je me fais des reproches de ne pas avoir publié plus en anglais… J’aurais dû avoir des versions anglaises de mes travaux, mais ce dont je me suis rendu compte c’est que c’est extrêmement difficile de refaire un papier. On met beaucoup de concentration dans la fabrication définitive. Moi, j’ai toujours travaillé vraiment avec acharnement sur mes papiers, avec un idéal que je décrirais dans des termes d’orfèvrerie : j’essaye de concentrer ; plus c’est court, mieux c’est. Pour les papiers en anglais, j’ai besoin d’aide pour la phase finale…
Vous mentionnez la question de la langue ; quel est le rôle des langues dans la pensée philosophique ? Certains courants philosophiques semblent être inconcevables sans la langue dans laquelle ils ont surgit, telle que la langue allemande pour l’idéalisme allemand. Est-ce que vous croyez qu’on puisse traduire un à un, je ne dis pas les textes, mais les pensées d’un philosophe ou d’une philosophe ?
J’ai toujours été en contact avec ces problématiques, qui sont des problématiques métathéoriques. J’apprécie le travail de l’auteure française Barbara Cassin, qui a travaillé sur cette thématique et qui a publié un « Dictionnaire des intraduisibles ».[1] Ce sont des questions importantes, mais qui dépassent le champ strictement philosophique. Dans ma vie j’ai rencontré des grands maîtres de la prose philosophique, grâce à Dialectica, mais aussi dans d’autres circonstances. Parmi ces maîtres je compte par exemple Quine, un maître de la prose scientifique du XXe siècle. Encore meilleur que Quine était son interlocuteur Max Black, le philosophe des mathématiques. Pour moi, la philosophie analytique est aussi ça.
Je tiens la prose scientifique comme une variante majeure de la littérature. Certains scientifiques de langue allemande ont été des maîtres de ce point de vue-là, dans ce qu’en allemand on appelle le populärwissenschaftlicher Vortrag. J’ai la plus grande estime pour cet exercice. En allemand, c’était plutôt les Autrichiens que les Allemands qui ont excellé dans ce genre. Je pense que ça a été un malheur de la philosophie allemande d’avoir été dans les mains de Hegel. Je lui aurais souhaité plutôt des représentants qui auraient eu la sècheresse verbale de Helmholtz ou du semi-neuchâtelois Emil du Bois-Reymond, qui était un excellent écrivain philosophique.
En fait, j’ai beaucoup de respect pour la question de la maîtrise linguistique. Je pense que la capacité d’exprimer et d’articuler ses pensées est une des capacités clés qui doit être véhiculée dans l’université. Cela commence par le façonnement linguistique de l’enseignement. On devrait faire plus pour valoriser ces aspects. Par exemple, on pourrait donner un prix littéraire pour des textes de bonne qualité, alors qu’aujourd’hui on observe surtout une grande pression à publier en grande quantité.
Voici un paradoxe qui m’a toujours frappé : il faudrait récompenser les chercheurs et les chercheuses non pas pour publier beaucoup, mais pour publier peu. Il y a un livre de Nicholas Rescher qui m’a influencé sur ce sujet, « Scientific Progress »,[2] où il s’exprime sur le rapport entre quantité et qualité dans les publications scientifiques. Il envisage l’hypothèse qu’il y ait une relation logarithmique entre quantité et qualité des publications. La qualité serait comme la racine carré de la quantité. (C’est drôle qu’en fait Rescher lui-même publiait chaque année plus qu’on puisse lire !)[3] Je ne suis pas très heureux de la dimension de pléthore qui s’est imposée dans le travail académique au cours des dernières années.
Vous avez mentionné votre implication dans la revue Dialectica en tant que « lieu privilégié » de la prose philosophique de matrice analytique du XXe siècle. Est-ce que vous aimeriez nous raconter plus sur les développements de ce projet, considérant aussi l’évolution « linguistique » de Dialectica, qui était trilingue au départ, pour devenir ensuite une revue de langue exclusivement anglaise, comme la plus grande partie de la philosophie analytique contemporaine ?
Une des choses qui m’a dites Henri Lauener, qui fut longtemps l’éditeur de Dialectica, c’est : « Schulthess, vous n’êtes pas un philosophe analytique ». Et au fond je suis d’accord avec lui, même s’il m’arrive d’écrire des articles sans aucune référence historique. En fait, la revue avec laquelle j’ai collaboré le plus est la Revue de théologie et de philosophie de Lausanne, qui existe depuis 1878 et ne publie qu’en français. De sa côté, Dialectica, quand elle fut fondée par Bachelard, Gonseth et Bernays en 1947, était trilingue (français, allemand, anglais). Pour ma part j’ai deux articles dans Dialectica, qui sont les deux en français. Ce n’est que quand elle devint l’organe officiel de l’ESAP (European Society for Analytical Philosophy), en 1996, que Dialectica commença à ne publier qu’en anglais.
En fait, une des choses auxquelles je suis sensible dans la philosophie analytique c’est qu’il y a deux esprits chez ceux qui s’y réfèrent : il y a ceux qui sont dans un colonialisme anglo-américain et qui ne citeront jamais une philosophe du Paraguay ; et puis il y a une école très répandue en Europe centrale et aussi dans les Balkans (qui ont une scène de philosophie analytique particulièrement vivace) qui dit : « Nous, on réfléchit avec ce que disent les gens, et puis s’il y a quelque chose de bon dans un article d’un philosophe libanais, citons l’article ». Il y a en ce sens une sorte de « racisme interne » à la philosophie en langue anglaise, pour lequel j’ai une détestation farouche. C’est difficile pour tous ces gens qui publient en anglais d’y échapper, étant donné que la lingua franca de la philosophie analytique est l’anglais. Mais on rejoint là ces questions métathéoriques mentionnées tout à l’heure.
Quand je devins professeur à Neuchâtel, en 1986, l’influence de Ferdinand Gonseth (qui était mort en 1975) était encore vive. La Fondation Ferdinand Gonseth avait une certaine inscription régionale. Gonseth lui-même avait un talent pour susciter des débats publics, et il avait un côté « philosophie populaire », avec son « idonéisme », qu’il promouvait par des congrès, des conférences etc. En plus, Gonseth était vraiment une figure de l’après-guerre ; il avait fondé la revue Dialectica en 1947, comme lieu de discussion « dialectique » - avec un côté de rencontre « Est/Ouest ».
Mais la revue Dialectica était éditée par Henri Lauener déjà depuis les années 1970. Lauener organisait les congrès de Dialectica à l’Hôtel Intercontinental de Bienne avec Quine, Davidson, Putnam, mais aussi Max Black, que j’ai mentionné avant. Curieusement, Lauener était lié d’une forte amitié à Fernand Brunner. À l’époque Brunner avait une charge de cours à l’Université de Berne, qui à l’époque était encore une université très bilingue. La vocation francophone de l’Université de Berne était encore forte, et Brunner contribuait à faire vivre cette ambition, en organisant des conférences. C’est par ailleurs dans une de ces conférences que je rencontrai la première fois Fernand Brunner…
J’aimerais revenir à la question de l’enseignement de la philosophie. Celui-ci ne se fait pas seulement dans le cadre des institutions académiques, mais aussi dans les lycées et dans les universités populaires. Quelle est la valeur de l’enseignement de la philosophie pour la société ?
J’étais très frappé du maintien de l’enseignement de la philosophie aux lycées. Je trouve dommage qu’on n’y fasse qu’un peu de Freud et un peu de Sartre. Je comprends d’une certaine façon, mais c’est aussi plutôt triste. C’est là une des raisons pour lesquelles à un certain moment j’ai pris des positions peut-être contestables en faveur de la philosophie analytique, des positions peu consensuelles ; en 1992 j’ai par exemple signé une pétition contre l’attribution d’un doctorat honoris causa à Jacques Derrida de la part de l’université de Cambridge (lien : http://ontology.buffalo.edu/smith/varia/Derrida_Letter.htm, n.d.r.). J’ai fait des choses folles, je me dis parfois : « quand est-ce qu’on va me planter un couteau entre les omoplates?”
Je crois à l’importance de la personnalité de qui est chargé de l’enseignement ; il faut des personnalités ambitieuses et qui aiment ce qu’elles font. Il y a cette vieille formule de Saint Augustin qui dit ama et fac quod vis, aime et fais ce que tu veux ; si vous aimez la vie intellectuelle et le job qu’on vous confie pour enseigner, vous allez sûrement réussir à transmettre quelque chose, une acuité intellectuelle qu’il faut cultiver. C’est seulement cette acuité qui nous permet d’être critiques. Que les choses se passent sous le nom de philosophie ou non, au fond c’est égal. Mais qu’il y ait une sorte d’acuité qui soit vivante dans une bonne partie de la population, c’est la condition pour que se développe un esprit critique. Et cette partie de la population est au fond ce qu’on appelait la bourgeoisie éclairée.
Vous semblez avoir une conception quelque peu élitiste de la philosophie.
J’étais très gauchiste dans mes jeunes années, et je le suis encore politiquement. Mais culturellement, je pense que le gauchisme est une catastrophe. Il faut que l’acuité intellectuelle et les moyens de l’acuité intellectuelle soient distribués dans toute la société. Ce que nous vivons comme crise politico-militaire terrible atteste à quel point il faut que cette capacité de discernement vive dans les populations. Tout ce qui est de l’ordre du nationalisme est juste terrifiant. Une chose que j’ai essayé de dire à mes étudiants c’est que dans l’histoire de la philosophie il y a l’idée que la philosophie est quelque chose de beau et de bien, mais la philosophie ce n’est pas toujours beau et bien. Tout d’un coup les œuvres de philosophie sont prises en charge par des gens qui vont faire du mal dans la société et la conduire vers le pire.
On voit que la société va vers des catastrophes. Le cas paradigmatique de la catastrophe est la première guerre mondiale. Dans la philosophie du XIXe siècle dominait un éclectisme progressiste selon lequel tout va vers le meilleur ; et pourtant les progrès dans la technologie militaire ont amené l’humanité à la catastrophe d’une guerre mondiale. Ensuite on prend position pour ou contre les crédits militaires, mais on n’essaye pas de comprendre la catastrophe en tant que telle. Il n’y a pas beaucoup de philosophies de la catastrophe. Peut-être Heidegger y a-t-il contribué avec sa Seinsvergessenheit, mais on n’a jamais compris ce que ça amenait. Si lui était un détecteur des catastrophes, ses notions ne conduisent pas forcément à quelque chose de particulièrement stimulant… Lénine n’avait au fond pas tort lorsqu’il disait que la bourgeoisie est en train de vendre avec une bonne marge de profit la corde qui pour finir va la pendre. Mais à la différence de Lénine nous ne savons pas ce qui vient après.
Au regard de la spécialisation croissante dans le domaine des sciences empiriques, quel rôle peut encore jouer la philosophie ?
Prenons l’exemple de la biologie. À mon avis, la biologie se trouve dans une situation intellectuellement impossible. Elle a eu un bon modèle, celui de la biologie moléculaire, né dans les années 1950 mais qui est entré en crise dans les années 1990, alors qu’on s’aperçut de la complexité de la matière vivante. Il y a quelque chose qui se dessine aujourd’hui qui est une sorte de science des formalismes, qui a des côtés philosophiques et des côtés logiques, et qui devrait embrasser aussi la biologie. Dans ces derniers mois on s’est rendu compte du rôle qui jouent les virus dans notre vie quotidienne, et en face de l’empirisme crasseux auquel on est livré dans cette « affaire virologique », il serait temps de s’interroger à nouveau sur des questions philosophiques fondamentales telle que celle de la relation entre causalité et corrélations. On dit « post hoc non est propter hoc », mais qu’est-ce qu’on entend par « propter hoc » ? Évidemment les techniques analytiques sont merveilleuses, les microscopes sont merveilleux, et il y a eu tout ce développement de la biochimie de synthèse, dont ces récents vaccins sont l’expression. Et pourtant nous nageons dans l’ignorance et dans l’impuissance de faire des prévisions sur les développements à venir, sur ce qui va se passer avec la prochaine variante du virus.
Les méthodes formelles auraient donc vocation à être enseignées beaucoup plus. Dans ma dernière période d’activité à l’université de Neuchâtel j’ai travaillé sous un recteur qui est informaticien, Kilian Stoffel, et qui comprend très bien les méthodes formelles. Il y aurait là un grand potentiel à les enseigner, surtout si l’on considère la crise dans laquelle se trouve la logique formelle, qui a littéralement éclaté ces dernières années, un peu comme la biologie. Le problème c’est qu’on n’a pas des résultats stables qu’on pourrait enseigner ; les structures vivantes sont dynamiques et la complexité avec laquelle nous sommes confrontés représente un des grands défis du futur.
Entretien mené par Gregorio Demarchi et Philipp Blum le 11 mars 2022
Texte révisé par l’auteur le 20 avril 2022
[1] Barbara Cassin : « Vocabulaire Européen des Philosophies, dictionnaire des intraduisibles », 2004 ; voir aussi : « Les intraduisibles du patrimoine en Afrique subsaharienne », 2014 (avec Danièle Wozny) ; « Éloge de la traduction. Compliquer l'universel », 2016.
[2] Nicholas Rescher: « Scientific Progress: A Philosophical Essay on the Economics of Research in Natural Science », 1978.