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Léon Walras, économiste du XIXe siècle, est largement reconnu comme l’un des penseurs les plus influents dans l’histoire de l’économie. Pionnier de la théorie économique moderne, Walras a apporté des contributions fondamentales qui ont révolutionné la manière dont nous comprenons et analysons les mécanismes économiques. Ses idées novatrices ont jeté les bases de l’économie mathématique et ont grandement influencé le développement ultérieur de cette discipline.
Plongeons dans la vie de Léon Walras, et découvrons son parcours : d’étudiant en échec, à économiste reconnue à l’Académie de Lausanne, en passant par écrivain et journaliste.
Le début de sa carrière : d’échecs en échecs
Léon Walras, né le 16 décembre 1834 à Évreux, en France, est le fils d’Auguste Walras, un érudit passionné par l’économie, qui occupait des postes en tant que professeur de philosophie et inspecteur d’académie. L’environnement intellectuel dans lequel il grandit imprègne rapidement le jeune Léon, lui donnant un aperçu précoce des idées économiques et des discussions philosophiques.
Walras poursuit ses études secondaires au collège de Caen, puis, à partir de 1850, au lycée de Douai. En 1851, il obtient son baccalauréat ès lettres, suivi d’un baccalauréat ès sciences en 1853. Malgré ses réussites académiques, il échoue à deux reprises aux concours d’entrée à l’École polytechnique, institution prestigieuse en France, en 1853 et 1854. Cette série de déceptions contrarie son père et pousse Walras à explorer d’autres voies. À la demande de son père, il tente de devenir élève externe à l’École des Mines de Paris, mais échoue à y être admis. Ces échecs répétés constituent une période difficile à la fois pour lui et son père. En effet, la situation familiale de Walras père est marquée par des difficultés financières, notamment la responsabilité accrue de son père suite au décès de ses autres enfants. La mort de son frère Louis en 1858 place Léon en tant que dernier enfant survivant, intensifiant probablement les attentes qui reposent désormais sur lui.
Walras se tourne alors vers une carrière littéraire, également marquée par des difficultés et des échecs. En 1856, il écrit un roman intitulé Francis Sauveur mais ce manuscrit est rejeté par la Revue des Deux Mondes, une publication littéraire prestigieuse de l’époque. Il le publiera néanmoins de manière indépendante, en empruntant de l’argent à ses quelques admirateurs et ses amis. Après cet échec, il décide (encore) de changer de voie et se tourne vers l’étude approfondie des sciences économiques. Sa décision a été influencée par une conversation avec son père, qui l’a encouragé à s’orienter vers l’économie.
Le tournant : Congrès sur l’Impôt à Lausanne et arrivée à l’Académie
Après avoir connu des déceptions dans sa quête littéraire en France, Léon décide alors de gagner sa vie en devenant publiciste, spécialisé en économie politique. Il écrit alors plusieurs articles et un livre réfutant les thèses de Proudhon. Il parvient également à entrer à la Presse, le célèbre journal d’Emile de Girardin, et au Journal des Economistes. Sa carrière semble alors en bonne voie.
En 1860, un tournant majeur s’amorce dans la trajectoire professionnelle de Walras. Il décide de participer au Congrès sur l’Impôt à Lausanne, un événement d’importance alors que les radicaux nouvellement au pouvoir se penchent sur cette question cruciale. Ce Congrès est suivi d’un concours visant à récompenser le meilleur projet d’imposition pour le canton. Sous la direction de son père, Léon soumet un mémoire intitulé Théorie critique de l’impôt. Il y confronte notamment les propositions d’Émile de Girardin, le directeur de la Presse, en faveur d’un impôt sur le capital, et celles de Joseph Garnier, le directeur du Journal des Economistes, pour un impôt sur le revenu. En l’espace d’une séance, il se mettra donc à dos ces deux principaux employeurs, ceux-ci l’accusant de socialisme. Cela mettra brusquement fin à sa brève carrière de journaliste économique.
Mais bien qu’étant l’un des plus jeunes congressistes, sa prise de parole se distingue par sa remarquable clarté. Si ses idées, influencées par celles de son père, heurtent certaines sensibilités, la manière dont il les présente impressionne. Son mémoire termine quatrième (aucune première place n’est attribuée) derrière Pierre-Joseph Proudhon et Amédée Lasseau.
A ce Congrès, il fait la rencontre de deux personnes d’une importance majeure : Louis Ruchonnet et Jules Ferry, qui deviendra un grand ami.
Le premier est alors un jeune avocat en début de carrière, assistant aux séances du congrès dans la tribune publique (si son nom vous dit quelque chose, c’est parce qu’il deviendra le 26ème Conseiller Fédéral). Alors impressionné par la prestation de Walras – et n’ayant pas eu l’occasion de le rencontrer à Lausanne – Ruchonnet ira à la rencontre de celui-ci à Paris pour lui dire à quel point il en avait été frappé. Dix ans plus tard, en juin 1870, entre-temps devenu chef du département à l’instruction publique du Canton de Vaud et réorganisant l’Académie de Lausanne, il retourne à Paris pour une nouvelle visite et offre à Walras de créer une chaire d’économie politique à la faculté de droit, s’il s’engage à se présenter au concours pour l’obtenir.
Dans sa lettre de candidature Walras se positionne plus comme un chercheur que comme un professeur : il considère en effet que la science économique est encore à construire. Cependant, en raison de ses convictions socialistes, le Conseil d’État refuse de le désigner en tant que professeur ordinaire, malgré le soutien exprimé par Ruchonnet. Par un vote de 4 voix contre 3, la décision est prise de nommer Walras en tant que professeur extraordinaire. C’est ainsi que celui-ci s’installa sur les rives du Léman, où il y enseignera jusqu’en 1892.
Développement de sa théorie
Néanmoins, en 1870, il est crucial de rappeler que Walras est principalement influencé par les idées de son père. À cette époque, il est essentiellement porteur des concepts d’économie sociale et d’une ambition de formaliser mathématiquement l’économie, des projets qui sont l’héritage direct d’Auguste Walras. En réalité, le simple fait de s’installer à Lausanne représente la concrétisation d’un souhait ancré dans le rêve paternel.
« Théorie critique de l’impôt »
Revenons un moment sur le mémoire rédigé par Walras lui ayant ainsi permis de devenir professeur extraordinaire à l’université de Lausanne. Celui-ci se nomme « Théorie critique de l’impôt » et a été soumis à l’occasion du congrès international de l’impôt de Lausanne, débutant le 25 juillet 1860. Le père de l’auteur ainsi que d’autres penseurs tels que Smith et Ricardo sont cités dès le début de l’œuvre afin de mentionner leur apport dans les idées que suggéra Walras par la suite. On y trouve dès l’introduction de son mémoire des références à sa fameuse « théorie de l’équilibre général » qui révolutionnera la pensée économique. Walras y dit ainsi que « la valeur d’échange a sa cause non dans le fait du travail […], ni dans le fait de l’utilité […] mais dans le fait de la limitation dans la quantité des choses utiles. Cette théorie est la vraie et est la seule d’où l’on puisse interférer que la valeur d’échange a sa mesure dans la rareté ou dans le rapport de la demande à l’offre ». On trouve dans cet extrait la notion importante de rareté constituant l’un des piliers de la détermination du prix d’un bien selon Léon Walras.
Le propos principal de ce travail réside dans la pensée et la nécessité pour l’auteur d’instaurer un impôt sur la fortune en plus de celui sur le revenu afin de ne pas pénaliser les classes sociales moins aisées en leur imposant un même niveau de taxation qu’à de riches propriétaires fonciers par exemple. Walras faisait déjà mention de l’avantage d’être un propriétaire foncier dans sa « Théorie de la Richesse social » de la manière suivante : « La conclusion qui se présente d’elle-même, c’est que, dans une société progressive, la condition du propriétaire foncier devient de plus en plus commode […]. Sans se donner la moindre peine, […] par le simple fait de la loi que je viens de signaler, le propriétaire foncier a le rare avantage de voir s’accroître la valeur échangeable du capital qu’il possède, et le montant du revenu que lui assure cette possession[1] ».
La qualité de ce mémoire convaincra ainsi le conseil d’Etat vaudois de nommer Léon Walras comme professeur extraordinaire comme mentionné plus haut.
Influence et postérité de sa pensée
La fin de la vie de Léon Walras a été marquée par des difficultés financières importantes. Son dévouement à la diffusion de ses idées économiques novatrices a engendré des dépenses considérables, le laissant pratiquement ruiné à la fin de sa vie.
Pour subvenir aux besoins de sa famille et pour garantir un avenir financier à sa fille, Aline Walras, il a entrepris des actions inhabituelles. En 1906, dans une tentative désespérée pour assurer sa subsistance, Walras a postulé pour le prix Nobel de la paix. Cela peut sembler étonnant, mais il avait connaissance que l’économiste français Frédéric Passy avait reçu le prix Nobel de la paix en 1901. Cette démarche était probablement motivée par la nécessité de recevoir la récompense monétaire accompagnant ce prix, espérant ainsi régler ses problèmes financiers. Malheureusement pour Walras, malgré sa tentative, le prix Nobel de la paix en 1906 a été attribué à Theodore Roosevelt, président des États-Unis à cette époque, pour ses efforts diplomatiques dans la fin de la guerre russo-japonaise. Cette tentative de recevoir le prix Nobel de la paix a été un échec pour Walras, n’aboutissant pas à la solution financière espérée.
Cependant, son projet de candidature a donné lieu à un ouvrage, « La Paix par la justice sociale et l’échange », publié en 1907. Bien que cette tentative n’ait pas abouti à une résolution de ses problèmes financiers, elle a marqué la fin tragique de la vie d’un homme dont les contributions à l’économie ont été essentielles mais qui a malheureusement connu des difficultés financières à la fin de sa vie.
Mais alors pourquoi n’a-t-il pas été largement reconnu de son vivant ? Pour plusieurs raisons.
Premièrement, son approche révolutionnaire de l’économie, axée sur l’utilisation des mathématiques pour modéliser les interactions économiques, était en avance sur son temps. À une époque où l’économie était principalement étudiée de manière qualitative, l’introduction de concepts mathématiques et la formalisation rigoureuse des idées économiques étaient assez peu courantes, voire incomprises par beaucoup. Deuxièmement, ses idées divergeaient des courants dominants de l’économie classique de l’époque. Son approche de l’équilibre général et son insistance sur la modélisation mathématique étaient en décalage avec les méthodes et les idées prédominantes de l’époque, ce qui a souvent abouti à une sous-estimation de la pertinence et de la valeur de ses travaux par ses pairs. Troisièmement, ses convictions socialistes ont pu limiter sa reconnaissance dans un contexte politique et académique où de telles positions étaient souvent perçues de manière critique voire hostiles.
Cependant, après sa période active, au début du XXe siècle, des économistes comme Vilfredo Pareto, qui succéda à Walras à l’Université de Lausanne, et d’autres ont reconnu l’importance de ses contributions. Le changement du paysage intellectuel et académique, avec une ouverture croissante à de nouvelles approches et méthodes en économie, a permis une réévaluation de son travail. La renaissance de l’intérêt pour ses idées a finalement abouti à une reconnaissance posthume de son influence majeure sur le développement de la théorie économique moderne.
Et l’Université de Lausanne dans tout ça ?
L’engagement intellectuel de Walras et ses travaux novateurs ont contribué à façonner l’identité académique de l’Université de Lausanne. La liberté universitaire qu’il a bénéficiée et la reconnaissance de son expertise ont également marqué l’institution, offrant un modèle de rigueur scientifique et d’innovation intellectuelle. Au-delà de l’économie, l’héritage de Walras a eu un impact plus large sur l’UNIL, stimulant un environnement académique propice à l’exploration des nouvelles idées, encourageant l’audace intellectuelle et l’innovation dans divers domaines d’études.
Ainsi, Léon Walras demeure une figure fondatrice, dont l’influence continue de se faire sentir au sein de l’Université de Lausanne, tant par ses contributions intellectuelles majeures que par l’inspiration qu’il offre pour la recherche, la réflexion et l’avancement des connaissances dans le milieu universitaire.
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