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Pierre Gisel
La question de la pertinence du christianisme est décisive dans le contexte d’une discussion avec la mouvance évangélique. Ce qui suit tente de le faire voir.
Qu’entendre par pertinence du christianisme ?
Dire pertinence du christianisme, c’est focaliser sur son opérationnalité – la manière dont il embraye sur le monde et l’humain –, non sur la mise en avant et la défense d’une vérité qui serait valable pour elle-même, indépendamment de ses conditions d’« incarnation ».
Mais dire pertinence ne veut pas seulement dire être attentif aux manières dont le christianisme prend forme et corps au cœur d’un réel donné (être attentif à son efficacité), mais entraîne immédiatement la question de l’instance sur laquelle il se greffe ou qu’il met en oeuvre : il peut en effet y avoir non-pertinence par extension indue, ou parce que la spécificité ou les caractéristiques propres de l’instance mobilisée – donc le mode d’intervention – sont mal déterminées. Exemple d’une telle non-pertinence : porter un jugement scientifique ou moral sur une œuvre d’art, un tableau pouvant en effet donner à voir une représentation du monde scientifiquement fausse, ou une figure humaine immorale, et être en même temps à la racine d’une émotion esthétique forte.
Re-préciser et penser ce qu’il en est de la pertinence du christianisme, c’est donc re-préciser et penser le mode de son rapport au monde et à l’humain ou de son type d’intervention, du coup sa légitimité. Mais c’est en même temps – les deux thématiques sont liées – re-préciser et penser le statut de la vérité qu’il propose, défend ou dont il entend vivre et témoigner, ou le type de la vérité qu’il invoque (le statut et le type de la visée ou de la perspective qu’il dessine, des jugements qu’il peut porter, des renouvellements pour lesquels il s’engage, des regards qu’il met en œuvre, avec ce que ces regards font voir, etc.), ainsi que le mode de son rapport à cette vérité (à ses énoncés, ses symboles, ses rites, ses formes institutionnelles, communautaires et autres).
En matière d’instance, on parlera du religieux, à préciser et à penser, une instance distincte de celles du savoir, du moral, du culturel, du politique, du civil, etc. On aura alors à reprendre ce qu’il en est du fait même des symbolisations du monde et de l’humain, et tout particulièrement, vu notre histoire et notre présent, ce qu’il en est du croire, notamment dans sa distinction à l’endroit du savoir.
Réfléchir sous cet horizon, ce sera, dans la foulée, préciser et penser quel type de religion cristallise ou représente le christianisme.
Au total ou en résumé, préciser et penser la pertinence du christianisme, c’est préciser et penser au nom de quoi on intervient et se positionne, par rapport à et en différence d’autres instances, cristallisant d’autres « intérêt » humains, personnels et sociaux (il y a diversité d’instances). On le fera en outre en sachant que sur cet axe même – ou articulé à cette instance –, il y a d’autres manières de lui donner forme ou d’y inscrire une posture (il y a diversité de manières d’en user ou divers agencements).
Au titre d’un premier balisage, on se rappellera que le christianisme en appelle à une vérité décalée de l’organisation politique du monde : elle ne lui est pas homogène, ou est d’un autre ordre, comme le font voir, parmi bien d’autres choses, la mise en scène de Jésus face à Pilate, ou la figure d’Hérode en relation à la crèche, ainsi que le « rendez à César ce qui est César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Le christianisme ne propose pas non plus un savoir sur le monde, mais s’articule aux savoirs du temps (ceux de l’Egypte, de la Mésopotamie, de l’Antiquité tardive, d’Aristote, des Temps modernes).
Dire vérité décalée n’entraîne pas séparation et juxtaposition d’espaces, mais interrogation transversale, non homogène aux divers espaces du monde, une interrogation dont le mode d’opération est spécifique, tout en s’articulant à des enjeux qui sont ceux de tous (des enjeux humains, mais qui sont à dévoiler).
Ni la Bible ni le christianisme ne proposent un projet clé-en-mains pour l’organisation du monde et de la société : ils n’ont ni code civil, ni code pénal, etc., mais s’articulent aux lois du monde (ce qui n’en exclut pas la critique, mais sur leur terrain, non une critique principielle et en appelant à un projet alternatif global de type religieux).
Dans cette ligne, il y aura à reprendre et à penser en quoi le christianisme n’alimente pas un projet théologico-politique (projet organisé selon un principe dominant le social en son extension et ses différences internes, un principe unique ou dernier, qu’il soit religieux, de substitution laïciste ou d’utopie messianique), mais s’en démarque au contraire, délibérément et décisivement.
Ni la Bible ni le christianisme ne sont dépositaires d’un savoir premier et dernier sur le monde et sur l’humain, un savoir qui serait du coup homogénéisé ou qui vivrait au moins de coordonnées potentiellement communes et universalisables (un savoir qui serait foncièrement le même quelles que soient les diverses réalités du monde et de l’humain, qui vaudrait par-delà les différences de cultures ou de civilisations, par-delà aussi les différences et les discontinuités historiques internes à une trajectoire donnée). C’est que, pour la Bible et le christianisme, Dieu n’est pas « cause » sur le mode d’un principe qui serait, à la fois, premier et dernier, et récapitulateur et totalisant.
Dans cette ligne, il y aura à reprendre et penser en quoi le christianisme n’alimente pas un projet onto-théologique (un Dieu comme origine de tout étant et sanction donnée à tout étant, en ce sens un Dieu comme étant suprême – norme, valeur et réalité suprêmes –, sur le mode des étants du monde et non d’un autre ordre justement), mais s’en démarque au contraire, délibérément et décisivement.