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Cette petite section a pour but de présenter plus en détail les processus actifs de compréhension de DeBeaugrande (79:45ff.) que j'ai déjà présenté brièvement dans la fig.13 ("Quelques processus actifs de compréhension"). Rappelons que ces processus sont simultanément en action. Ils "communiquent" entre eux et ont accès à une réprésentation cognitive commune des éléments du récit déjà traités. Comme il est très difficile de décrire l'interaction de tels processus complexes de compréhension (ou de production) de texte, je vais les discuter séparement. Pour illustrer leur fonctionnement j'utiliserai de nouveau notre récit sur l'acquisition des immeubles par des étrangers. Toutefois cette fois-ci je prendrai la version b. Je discuterai de la représentation proprement dite seulement dans le paragraph suivant.
1. Un premier processus cognitif de traitement de récit identifie les acteurs du récit, ainsi que leurs buts et problèmes (cf. fig.13). Chaque état et chaque événement qui apparait dans le texte ou qui est inféré du récit a une signification potentielle pour chaque acteur du récit. Ainsi pour comprendre ce qui se passe, le récepteur doit tenir à jour une liste des buts et problèmes pour chaque acteur, et doit notamment la transformer si cela s'avère nécessaire. Si par exemple quelqu'un a résolu un problème en parvenant à un état donné, il n'est plus nécessaire de le résoudre: le problème devient inexistant. Les problèmes et les buts mineurs changent très souvent au cours du récit, tandis que les problèmes et buts majeurs restent souvent les mêmes tout au long du récit. Ces derniers sont en général découverts seulement au milieu du récit, comme il s'agit souvent des buts qui existent par défaut pour chaque acteur, mais à qui on n'a pas pensé, comme par exemple le but de survivre. Dans le récit Ib on peut découvrir dans l'ordre: le but d'avoir des belles montagnes et le problème de les préserver, et le sousbut (plan) de limiter les ventes d'immeubles. Ensuite le récepteur découvre, que les gens des montagnes ont le problème de préserver leur industrie, qui à son tour découle du but de maintenir leur niveau de vie. Finalement les gens des villes génèrent le but de garder la paix dans le pays.
Cette detection de personnages, buts et problèmes est en règle générale facilitée par la connaissance de règles de production de récit. Un récepteur s'attend à ce qu'il y ait un antagoniste et un protagoniste et éventuellement quelques personnages auxiliaires ou periphériques comme les étrangers. En ce qui concerne notre récit il n'est pas clair qui est le protagoniste et qui est l'antagoniste. Pour un récepteur "impartial" ces deux rôles seront probablement occupés par les gens des villes et les montagnards à tour de rôle. Il est aussi possible qu'un récepteur n'arrive pas à se décider, ou qu'il sympathise avec l'un ou l'autre. La connaissance de la règle de production de récit 2a (la création d'un état de problème pour le protagoniste qui est désiré ou causé par l'antagoniste, cf. fig.14) fait qu'on s'attend à trouver un problème pour le protagoniste au début du récit ou d'un épisode. Dans le récit Ib on le détecte on effet déjà dans la phrase 1. Les règles 3a et 3.1a stipulent qu'un récit normal doit contenir des buts qui sont désirables pour l'un, mais indésirables pour l'autre. Notre récit contient également cette situation classique: Il s'agit de la question du (non) développement des régions de montagnes. Ces buts sont conflictuels parce qu'ils découlent de buts supérieurs que chacun des acteurs voudrait atteindre. Ces buts ne sont pas conflictuels en eux-mêmes, mais leur atteinte a des conséquences négatives sur l'autre acteur.
Examinons la logique générale de l'application du savoir sur la production d'un récit. Les règles 1a - 7a sont appliqués cycliquement. On essaye de retrouver le résultat de chaque règle dans le récit jusqu'à ce qu'on tombe sur un état terminal (cf. plus loin). A ce moment on recommence à nouveau à déterminer un protagoniste qui par ailleurs reste souvent le même. La phrase 4 du récit Ib indique un état terminal et ainsi la fin du premier épisode. Elle indique également le début d'un deuxième episode. Un lecteur normal percoit maintenant les montagnards comme protagonistes et identifie leur problème de maintenir leur industrie de tourisme. Souvent ces épisodes ne sont pas sériels. Dans une réprésentation cognitive finale d'un récit elles peuvent être arrangées en parallèle ou encore hiérarchiquement. Souvent une telle structure est réarrangée au cours du processus de compréhension. Ainsi notre récit Ib commence avec un épisode, où les gens des villes sont les protagonistes, mais un des épisodes suivants (la vente de terrain aux étrangers) se passe chronologiquement avant. L'attribution du rôle du protagoniste est plus difficile en ce qui concerne la fin du récit. C'est au lecteur de décider qui a gagné, ou si cette décision est inutile.
Un problème qu'on n'pas encore évoqué concerne les buts et problèmes inférés de manière très indirecte, par exemple quand le récepteur s'imagine des pistes alternatives que peut prendre le cours du récit. On a déjà discuté de l'importance de ces opérations qui font que le récit devient intéressant, qui crée du suspense. Ici je m'abstiens d'entrer en détail dans ce phénomène et ne citerai que son principe: pour chaque événement, action, ou état, le recepteur doit se demander ce que feront les acteurs, donnant naissance à des "pistes" alternatives. De même la signification d'un événement n'est souvent saisie dans son entier que si l'on s'imagine ce qui serait arrivé si l'événement contraire aurait lieu. Pour terminer avec le processus cognitif 1 soulevons le problème de la définition de "but" et "problème". J'ai décidé d'utiliser le terme de problème dans un sens restraint. Un problème est un état indésirable qu'on veut transformer dans un état désirable et se distingue donc d'un état indésirable normal. Le but, lui, peut faire partie d'un problème, mais existe souvent indépendamment. Notre définition n'est cependant toujours pas opérationelle comme on le verra plus tard et nous rencontrerons des difficultés pour coder les buts et problèmes dans la représentation de DeBeaugrande.
2. Un deuxième processus cognitif relie les actions et états à des efforts de résolution de problème Il s'agit notamment des plans qu'on doit saisir et lier à une activité de poursuite de but. Dans un récit un plan se manifeste souvent comme structure de sousbuts à remplir et d'actions à entreprendre Par exemple la phrase 3 du récit (passer une loi) est une action qui satisfait le plan ou sous-but de limiter les ventes d'immeubles qui doit résoudre le problème de la déterioriation des montagnes, qui lui même découle du but de vouloir garder de belles montagnes. L'action de se plaindre ou encore de faire des exceptions font également partie d'une catégorie instrumentale. Ces exemples montrent bien que ce processus doit echanger de l'information avec le processus 1. Un plan et des actions instrumentaux ne peuvent exister que par rapport à un problème ou un but dans un récit. L'inverse est aussi vrai, dans la mesure où un but sans tentative de le poursuivre n'est pas intéressant.
Le processus de détection de plans a également recours au savoir de production de récit. En effet la règle 4a dit que le producteur d'un récit (intéressant) doit créer un "chemin" qui va du problème vers sa résolution et qui se réflète dans un certain nombre d'actions et états. Dit d'une facon plus simple, un récepteur sait que les personnages du récit normal ont un comportement "rationnel" qui s'oriente vers des buts. Mais comme le dit la règle 5a, on s'attend aussi à ce que l'antagoniste essaye de bloquer ou de détruire le "chemin de résolution de problème" du protagoniste. Ce phénomène (qui s'applique aussi contre les plans de l'antagoniste s'il en dispose) connu en AI sous le nom de contre-planification, est cruciale non seulement dans le monde des contes de fées, mais aussi en politique qui quasiment par définition est conflictuelle et compétitive.
3. Un autre processus cognitif connecte les actions et les états dans des pistes ("tracks") en créant des liens causaux et temporels. La fonction de ce processus est de créer une représentation du déroulement du récit qui prépare le terrain de travail pour des autres processus. Il va de soi que cette représentation doit également être révisée constamment lors du processus de compréhension. Comme on va revenir sur le langage de représentation de DeBeaugrande, je m'abstiens de le discuter plus en détail ici.
4. Les processus 4-9 ont une fonction d'auxiliaires pour les processus précédents. Un premier détecte les attribuations de valeurs (Angl. value assignements) positives et négatives des états et événements. Ces attribuations qu'on trouve souvent explicitement dans le texte, permettent de déduire les problèmes des acteurs et d'expliquer leurs buts, plans et actions dans la suite. Elles aident aussi à déterminer si un but ou un sous-but a été rempli ou non. Dans notre exemple, des énoncés comme "les montagnes sont devenues moins belles, "il y avait trop de ventes", "...se sont fâchés", "...niveau plus élevé", "moins limitée", "...préservé" font implicitement ou explicitement l'évaluation d'un état ou d'un événement. Il est clair que ces évaluations n'ont de sens que par rapport aux caractéristiques internes des personnages du récit à qui on les attribue. Un autre type de valorisation est effectué par le biais de la déscription des caractéristiques des personnages. Des termes comme "injuste", "avare", "exploiteur'", etc. permettent l'identification de l'antagoniste. Notre récit est plus subtil, on ne sait pas vraiment qui est le bon et qui est le méchant, (à moins qu'un lecteur en décide autrement). Ces rôles se définissent plutôt par le fait qu'un acteur prend l'inititative de l'action, c'est-à-dire celui qui agit en premier est le protagoniste temporaire.
5. Un cinquième processus cognitif est responsable pour découvrir des déclarations "motivationnelles". La règle 8 sur la production des récits dit que lorsqu'un état initial se transforme dans un état très peu probable (ce qui arrive surtout dans le domaine littéraire), il faut expliquer les actions et états intermédiaires. Notre récit p.ex doit d'expliquer que les gens des villes arrivent à passer une loi parcequ'ils étaient majoritaires. Mais comme dans notre cas les choses se passent d'une facon assez "normale", des telles explications ne sont pas justifiées.
6. Il est important de garder à jour l'état (systémique) du monde narratif. Ainsi il faut tenir compte des phénomènes textuels qui marquent les frontières d'événements, actions et états. Ils nous permettent par exemple de savoir, où les acteurs en sont par rapport à leurs plans et interactions. Examinons quelques illustrations. Au début du récit on trouve l'état "des montagnes devenues moins belles". Curieusement on ne sait pas quel est l'état des montagnes, percu par le gens des villes, à la fin du récit. Tout ce qu'on sait, c'est que le processus de détérioration a été temporairement suspendu dans la phrase 3, et qu'il s'est probablement ralenti de facon substantielle dans la phrase 11b/c. On a déjà fait la remarque que certains états-problèmes ou états-buts sont souvent globaux dans l'onthologie de l'acteur - préservation des montagnes ou de maintenir un niveau de vie élevé -. Certains états globaux n'ont qu'une signification locale dans le récit, comme le but de préserver la paix. La plupart des actions et états sont limités dans le temps. Souvent des telles limitations découlent de leur nature et ne doivent pas être spécialement indiquées dans le texte. Ainsi passer une loi ou se plaindre sont des événements successifs limités dans le temps. La durée exacte des phénomènes n'a souvent pas d'importance dans un récit.
7a. Pour (re)construire le monde narratif du récit et son déroulement, il faut placer les événements et états dans un système spacio-temporel. Ainsi il faut observer les indicateurs de temps et de l'espace dans le récit. Dans le récit Ib il existe deux lieux principaux vaguement spécifiés: les montagnes et les villes faisant partie de la Suisse. Les lieux, d'où viennent les étrangers et où se trouve le parlement sont plus accessoires et donc indéfinis. Toutefois par le fait que le récepteur (suisse) normal connait la Suisse et qu'il connait le terme "étranger" lui permet de faire des inférences plus précises. En règle générale on peut dire qu'un récit qui parle d'un monde connu du récepteur n'a pas besoin d'explications spaciales très élaborées. Examinons quelques indicateurs temporels: "Il y a quelques années" suggère que l'histoire décrite par le récit est récente (par rapport au temps de production du récit). Le mot "auparavent" place le développement du tourisme avant l'occurrence de l'intrigue. Pour le reste, on n'a pas besoin d'indicateurs autres que séquentiels. Le récit suit une ligne temporelle très simple. La durée exacte des processus est moins intéressante, elle n'a pas d'influence sur l'intrigue. Ces indicateurs temporels et spaciaux sont importants pour permettre l'élaboration du réseau de transition par le processus 3. Souvent un enchaînement temporel indique des relations plus causales qui ne sont pas apparentes dans le texte surface.
7b. Connaître les ressources des acteurs est nécéssaire pour expliquer la (non)réussite de certains actions ou encore l'élaboration de certaines plans. Comme il s'agit d'un récit sur un monde connu, les ressources des personnes ne sont que brièvement introduites ou doivent être déduites. Un récepteur doit au moins savoir que les gens des villes ont le pouvoir dans le pays, les étrangers l'argent, et les montagnards la capacité de mettre en danger la paix du pays.
8. Les tournures ("turning points") sont les événements décisifs d'un épisode. Ces événements ou transitions entre deux états nous indiquent si un acteur a pris le bon ou le mauvais chemin pour atteindre son but actuel. La tournure se trouve toujours entre un état-problème et un état terminal, souvent plus près du dernier. Une des majeurs fonctions de la tournure est de rendre le récit intéressant. Après chaque tournant on doit se demander ce que les acteurs vont faire désormais. Autrement dit, ils dramatisent les relations problème - résolution. Le récit Ib contient plusieurs tournants. Par exemple pour les gens des villes les plaintes des montagnards constituent un majeur tournant qui signifie en même temps une sorte de faillite.
9. Un dernier processus cognitif évalue les états terminaux par rapport aux buts. Le récit est divisé en cycles (ou épisodes) qui commencent par un problème et qui se terminent par un état. L'évaluation de l'état terminal permet de tirer des conclusions sur l'état interne des personnages, c'est-à-dire s'ils ont réussi à satisfaire leurs buts globaux ou partiels. Souvent un état terminal génère un état de problème qui initie un nouvel épisode. C'est une mécanique qu'on a déjà rencontrée dans la grammaire de Johnson et Mandler.