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Suivez le guide - De la Rose de Lausanne à la guerre des deux roses
Tous les vitraux médiévaux de la Cathédrale ont été détruits, excepté la Rose. On sait qu’elle était en place dans les premières années du XIIIe siècle. Soyons attentifs à la géométrie très originale de la Rose. Au centre un carré disposé sur la pointe; sur chaque côté du carré un demi-cercle; puis quatre secteurs de cercle plus grands que les demi-cercles; un grand carré, et le tout dans un grand cercle. La Rose se présente comme une véritable fleur. Elle est composée de cent cinq petits médaillons, dont septante-huit sont du XIIIe siècle. Vingt-sept ont donc dû être refaits à l’époque moderne.
En effet, la Rose de Lausanne n’a pas échappé aux aléas de l’histoire. En 1536, pour bien marquer leur prise de possession de la Cathédrale, LL.EE. ont mis l’ours de Berne dans le médaillon central. Et les autres médaillons du carré central furent aussi remplacés par des armoiries. Au cours des siècles, d’autres vitraux furent abîmés et remplacés par du simple verre. A la suite de la création du nouveau Canton de Vaud en 1803, on remplaça bien sûr l’ours de Berne par l’écusson vaudois. A la fin du XIXe siècle, le gouvernement vaudois décida de restaurer la Rose et confia ce travail au peintre-verrier Edouard Hosch.
Dans l’ensemble, on peut dire qu’Hosch a fait une œuvre de valeur. Les couleurs choisies pour les nouveaux vitraux s’accordent bien à celles des anciens. Seul un spécialiste pourrait distinguer au premier coup d’œil vitraux médiévaux ou modernes. Mais l’artiste n’avait malheureusement pas les connaissances historiques et artistiques qui sont les nôtres et il n’a pas placé tous les nouveaux vitraux au bon endroit. Les travaux de spécialistes, particulièrement Mme E. J. Beer en 1952, nous permettent de savoir aujourd’hui quelle était la composition originale de la Rose.
Le médaillon central représentait Annus (l’année) et non pas le Dieu créateur ou le Christ imaginé par Hosch. Dans le carré central figuraient le jour et la nuit, le soleil et la lune. Puis dans chacun des demi-cercles une saison avec les mois qui y correspondent. Dans chaque secteur de cercle, un des quatre éléments, l’eau, la terre, l’air ou le feu, accompagné d’une des quatre sciences divinatoires et de trois des douze signes du zodiaque. Les fleuves du livre de la Genèse, les peuples lointains ou monstrueux ainsi que de petits vitraux décoratifs composaient le reste de cet ensemble. Pas de motifs proprement bibliques ou chrétiens dans la Rose. C’était «l’image du monde» tel que le Créateur l’avait façonné. On ne s’éloignait pas pour autant de la foi chrétienne, le Dieu Créateur et le Dieu Sauveur étant un seul et même Dieu.
La Rose de Lausanne est la seule à représenter l’image du monde, mais ce schéma se retrouve dans des enluminures et tapisseries médiévales. Peut-être cette représentation dans la Cathédrale procédait- elle d’une intention théologique. Le début du XIIIe siècle est marqué par la lutte de l’Église contre les Albigeois ou Cathares, qui affirmaient que le monde matériel était l’œuvre du dieu du Mal. Semblables aux modernes tenants du «Temple solaire», ces Cathares pratiquaient déjà le suicide collectif pour échapper au monde matériel et rejoindre le monde spirituel. Représenter l’image du monde, c’était donc affirmer que la création était bonne, parce qu’elle était l’œuvre de Dieu.
Il faudrait avoir des jumelles pour admirer en détail chacun des vitraux. Nous avons eu cependant le privilège de les voir de près il y a quelques années. En effet, la Rose a souffert du chauffage de la Cathédrale à l’époque moderne. Les différences de températures dans l’édifice et l’humidité qui en est résultée ont provoqué de la corrosion sur les vitraux. Il a donc fallu les enlever, éliminer la corrosion. Ils sont maintenant parfaitement isolés.
A l’occasion de ces travaux terminés en 1998, une exposition a permis de voir ces vitraux de près. Que de détails intéressants! A titre d’exemples, les vitraux des mois mettent en scène les travaux de la campagne: en septembre les vendanges (sous le calendrier julien les derniers jours de septembre correspondent en fait aux premiers jours d’octobre); en novembre on fait boucherie; en mai le chevalier, faucon au poing, s’en va à la chasse sur son cheval blanc. Mais arrêtons-nous là: une description détaillée de la Rose n’a pas sa place ici.
Nous en arrivons maintenant à la guerre des deux roses. Non pas celle qui ravagea l’Angleterre dans la seconde moitié du XVe siècle et vit s’affronter deux Maisons rivales: celle de Lancaster à la rose rouge dans ses armoiries et celle d’York à la rose blanche. Mais la guerre toute pacifique à laquelle se livrèrent deux pasteurs vaudois de nos amis.
Une Américaine, Mme Alice Mary Hilton, fit paraître en 1990 une étude dans laquelle elle proposait une nouvelle composition du carré central avec au centre le Soleil. Le pasteur Édouard Diserens – auquel notre journal a rendu récemment un dernier hommage – s’enthousiasma pour cette hypothèse et édita une brochure pour la diffuser. Sur quoi un de ses amis, le pasteur François Forel – nos lecteurs plus anciens ont souvent trouvé sa signature dans La Nation – rédigea à son tour une étude qu’il distribua assez largement à ses amis et connaissances. Il reprochait à Mme Hilton de se laisser guider «par des raisons héliocentristes totalement ignorées du moyen âge». Tous deux étaient des membres du mouvement Église et Liturgie. Témoins intéressés, mais aussi quelque peu amusés par cette confrontation passionnée quoique toujours amicale, leurs confrères pasteurs parlèrent de «la guerre des deux roses».
Qui avait raison? Sans être un spécialiste capable de trancher, nous constatons ceci: ni le professeur venu de France donner une causerie au moment de l’exposition sur la Rose dont nous avons parlé, ni l’auteur de l’article sur la Rose dans le récent ouvrage paru sur la Cathédrale ne fait la moindre allusion à la théorie de Mme Hilton. Le schéma classique de «l’image de monde» proposé par Mme Beer en 1952 et soutenu par M. Forel nous paraît être le bon. Cette controverse fait maintenant partie de la petite histoire vaudoise et à ce titre elle méritait d’être relatée.