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Andreas Heege, Andreas Kistler 2020
Bäriswil est situé entre Burgdorf et Berne, à la jonction de l’Emmental et du Moyen Pays (aussi appelé Plateau ou Mittelland) bernois. En 1764, ce petit village comptait cent nonante habitants. En 1850, le nombre d’habitants a grimpé à quatre cent soixante-deux. La production de céramique à Bäriswil était entre les mains de différentes familles de potiers. Des recherches d’archives ont montré que certains de ces potiers et/ou leurs familles étaient les propriétaires fonciers de leurs poteries. Les potiers nommés Kräuchi tiennent la vedette. Les trois familles Kräuchi ne sont pas directement liées les unes aux autres, mais on leur doit néanmoins la présence du premier potier (certifié en 1758) et du dernier potier dans les années 1870. Il est fort probable que la céramique de table, que, pour des raisons typologiques, nous appelons aujourd’hui la céramique de Bäriswil, ait été uniquement produites par les potiers Kräuchi. Jakob Kräuchi (1731-après 1791, avant 1798, voir l’arbre généalogique), le premier potier de Bäriswil, a également réalisé des poêles, mais aucun d’entre eux n’est parvenu jusqu’à nous. L’analyse stylistique montre un lien étroit entre les premières céramiques de table de Bäriswil (vers 1758-1780) et les traditions céramiques régionales de la première moitié du 18ème siècle. On se réfère ici aux céramiques décorées en bleu et blanc avec un décor peint sous glaçure, mais aussi aux décors au barolet, et à ceux guillochés (à la molette) et peignés. Cette production précoce, presque baroque, de terres cuites glaçurées au plomb avec un décor peint sous glaçure sur un engobe de fond blanc (« Bäriswil de la première époque ») peut probablement être attribuée exclusivement à Jakob Kräuchi, le premier potier.
Dans les années 1779/1780, le frère de ce potier a eu des déboires lors de spéculations liées à des transactions foncières. Cette période a ainsi probablement été économiquement difficile pour Jakob Kräuchi, car il s’était porté garant pour son frère. Le 20 octobre 1779, il vend la propriété de sa poterie au tailleur et maître d’école Ludwig Kräuchi (1743-1814, voir l’arbre généalogique), qui n’a aucun lien de parenté avec lui. Autour de 1780-1781, Jakob Kräuchi et ses deux fils, Jakob et Johannes, se sont probablement déplacés dans le quartier de Mâche de la ville de Bienne, à une trentaine de kilomètres de Bäriswil, et ont continué à y travailler comme potier. Ce qu’ils ont produit là-bas nous reste inconnu.
À cette époque, en 1780, Ludwig Kräuchi, le nouveau propriétaire de la poterie de Bäriswil, ne pouvait guère continuer à l’exploiter tout seul. Ses deux fils n’avaient que 10 et 12 ans et étaient trop petits pour cela. Ils ne furent des potiers confirmés qu’à partir de 1785 lorsque leur formation fut terminée auprès de Joseph Riedlinger, un potier originaire du Wurtemberg (un ancien État du sud-ouest de l’Allemagne, actuellement le land Bade-Wurtenberg, capitale : Stuttgart), qui fut également résident-propriétaire (en allemand « Landsasse » ; Le terme Landsassen est utilisé dans les pays germaniques de la fin du Moyen Âge au début des temps modernes pour désigner un groupe de personnes qui n’étaient pas soumises à la juridiction du propriétaire ou de la ville dans laquelle ils résidaient, mais dépendait de la juridiction des souverains de leurs lieux d’origine. En règle générale, l’autorisation de résidence était liée à la possession d’un domaine ou d’une exploitation, artisanale ou agricole, sur le territoire concerné) à Heimberg-Steffisbourg, canton de Berne, et qui était finalement venu s’installer à Bäriswil. Cependant, comme les céramiques de table dans le style de Bäriswil portant des dates après 1779 ne montrent aucune discontinuité, mais plusieurs évolutions, dans le développement stylistique, il faut se demander si l’ancien propriétaire, Jakob Kräuchi, a continué à produire des céramiques et des carreaux pour les poêles dans le même atelier. Est-ce les céramiques de Jakob Kräuchi, le premier potier de Bäriswil, que le maître d’école Ludwig Kräuchi a ensuite calligraphiées de cette façon si particulièrement élégante ? Le fils de Jakob, Johannes (1770-1814), est revenu à Bäriswil vers 1798 et a probablement produit des céramiques à Bäriswil, mais également à Hub, une petite localité de la commune de Krauchthal dans l’Emmental bernois, à moins de quatre kilomètres à pied de Bäriswil.
Lorsque Ludwig Kräuchi (1743-1814), tailleur et maître d’école du village a repris l’atelier, on voit émerger une deuxième période de production à Bäriswil, avec des céramiques dont le décor évolue vers un style rococo campagnard, connu sous le nom de céramiques de « Bäriswil de la deuxième époque ». Elles sont bien documentées, notamment la succession rapide des différentes étapes de leur évolution stylistique, principalement en raison des nombreuses inscriptions et dates qui y sont apposées. Les caractères de l’écriture gothiques, formés de fines lignes tracées à la plume d’oie trempée dans du violet de manganèse de couleur presque noire, constituent l’une des caractéristiques principales des céramiques de Bäriswil. Leur qualité calligraphique est directement liée à la première ou la deuxième profession – maître d’école – de plusieurs membres de la famille Kräuchi. Entre 1785 et 1800 environ, la production de Bäriswil contenait toujours un petit pourcentage de vraies faïences, avec un émail plombo-stannifère et une peinture de grand feu. Ces faïences n’existent apparemment que dans une sélection restreinte de formes (sucriers, théières, petites soupières et tirelires). Leur fabrication est probablement liée à la production simultanée de carreaux de faïence de poêles (Heege/Spycher/Kistler 2020). La fabrication généralisée de ces faïences, comme par exemple ici à Bäriswil, prouve que la production de ce type de céramiques n’est pas seulement effectuée par des usines préindustrielles, mais pouvait également être réalisée dans un environnement artisanal.
En 1804, Ludwig Kräuchi vend l’atelier à ses deux fils, qui sont entrés en conflit en 1806 ; l’atelier fait finalement faillite en 1809 en raison d’un endettement excessif. Cependant, la production des céramiques de Bäriswil s’est poursuivie jusqu’en 1821 sans interruption apparente. Cette dernière phase de la production (« Bäriswil de la dernière époque ») se caractérise par une « rigidité » accrue des décors. Outre les animaux, qui sont nouveaux dans le répertoire usuel, on n’y trouve que peu de motifs centraux et il n’y a plus de développement de motifs rococo et floraux. À partir de 1821, il n’y a plus d’inscription sur les céramiques « classiques » de Bäriswil avec engobe de fond blanc. Il faut en chercher la raison, entre autres, dans la deuxième faillite des années 1819/1821 du potier et maître d’école Ludwig Kräuchi. Cette faillite est conséquente à la crise économique induite par une année 1816 sans réel été. Ludwig Kräuchi a laissé 6353 francs de dettes impayées. Avec lui se termine la production des céramiques typiques de Bäriswil.
Sur la base des résidus de glaçure qui adhèrent encore sur les céramiques attribuées à la production de Bäriswil, il peut être prouvé que les céramiques de Bäriswil « classiques » ne représentent qu’un segment de la production. À côté de celles-ci, on trouve, en particulier, des céramiques décorées au barolet avec un engobe de fond rouge, mais aussi des céramiques avec glaçures verte, noire de manganèse, jaune et un décor moucheté brun avec des particules colorées dans l’engobe de fond. Ce sont des céramiques typiques de leur temps. Des produits similaires ont été fabriqués par de nombreuses autres poteries des régions périphériques. Etant donné l’absence de spécificités significatives dans le décor ou de marques sur le fond, ces céramiques de Bäriswil « de tous les jours » ne peuvent pas, par conséquent, être différenciées des productions des autres ateliers de potiers du canton de Berne.
Aussi loin qu’il soit possible d’aller dans l’attribution de céramique à des personnes apparaissant notamment dans les documents d’archives sociohistoriques, nous devons évidemment constater que les propriétaires des céramiques « de luxe » de Bäriswil appartenaient toujours à la couche supérieure des entrepreneurs ruraux de la région. Cette classe supérieure comprend également les meuniers. On sait pertinemment que les personnes issues de cette couche de la population exerçaient des fonctions administratives comme, entre autres, jurés au tribunal, huissiers, etc., ce qui montre évidemment, qu’elles savaient lire et écrire. Cet état de fait se reflète dans le grand nombre d’écritoires produits. Dans l’armée, les personnes voulant affirmer leur « puissance » économique civile, choisissent de préférence de faire partie du régiment des dragons à cheval, une petite « unité spéciale » de la milice bernoise. On en trouve un écho dans les motifs peints sur les céramiques de Bäriswil.
Le périmètre de vente des céramiques de Bäriswil nous est historiquement inconnu. Cependant, il y a un petit nombre de céramiques dont la provenance des commanditaires est certaine. Plus d’une centaine de pièces porte les noms des propriétaires ou des commanditaires. Ces noms de famille peints sur les céramiques peuvent être combinés avec environ les mille huit cents villages de leurs lieux d’origine, historiquement prouvés, et fournir ainsi, à partir de cette cartographie, une image de la provenance des clients potentiels. Apparemment, la région dans laquelle les céramiques de Bäriswil étaient vendues est essentiellement le Moyen Pays bernois jusqu’à l’Aare, l’Emmental et la Haute-Argovie bernoise. Elle s’étendait donc dans un rayon d’environ trente kilomètres. C’était la distance qu’un colporteur de céramiques pouvait parcourir à pied en deux à trois jours (Périmètre de vente des céramiques de Bäriswil).
Il existe encore près de 380 céramiques de Bäriswil dans les musées et les collections privées, les écritoires constituant le groupe le plus important. Elles sont principalement conservées dans les réserves des musées BHM, SNM, MAHN, RSB, MKB, HMB, MKW et SMT. Certaines pièces se trouvent également dans des collections étrangères, comme dans celles du Musée national germanique à Nuremberg en Allemagne ou du Musée Fitzwilliam à Cambridge en Angleterre.
Autres familles de potiers à Bäriswil
C’est seulement après 1810 que les membres de la famille Witschi ont commencé une production de céramiques à Bäriswil. Dans les années 1860, ils se sont principalement consacrés à la production de tuyaux en terre cuite. La production de ces tuyaux s’est poursuivie jusqu’aux environs de 1950. À la toute fin de l’histoire des potiers de Bäriswil, il restait deux membres de la famille Kläy encore actifs dans la production de céramiques.
Seule la poterie appartenant à la famille Witschi, qui est devenue plus tard un atelier de production de tuyaux, a complètement été étudiée sur le plan archéologique. Les fouilles ont produit une gamme significative de matériaux de cuisson, ainsi que de rebuts de cuisson, qui ont été produits après 1817 et probablement avant 1860 environ. Elles documentent de manière impressionnante la restriction de l’atelier à quelques éléments typologiques seulement, parce que les formes trouvées ne couvrent pas du tout l’éventail des céramiques « classiques » de Bäriswil. Étonnamment, les potiers de la famille Witschi ont également tenté (en vain ?) une production de faïences, qui s’apparentait, en ce qui concerne leurs couleurs, aux produits des manufactures de Matzendorf (canton de Soleure) et de Kilchberg/Schooren sur la rive ouest du lac de Zurich, toutes deux d’un niveau supérieur à un simple atelier de potier. Parallèlement, ils ont certainement produit de la vaisselle de tous les jours avec une glaçure au manganèse et des céramiques avec un engobe de fond blanc ou rouge. L’importance croissante de la culture maraîchère à Berne explique le début de la production de pots de fleurs en céramique, ou encore de cloches à asperges (Kaltenberger 2009, 719-724). Depuis le milieu du 19ème siècle, les mesures d’intensification des cultures dans le secteur agricole ont fait de la fabrication des tubes de drainage et des conduites d’eau une entreprise économiquement rentable. Dans les années 1860, la transition effectuée par les potiers de la famille Witschi vers ce type de production leur a permis de survivre, ce qui était difficilement possible avec une poterie traditionnelle tournée vers la production de vaisselle utilitaire. Ce n’est donc pas un hasard si en 1854, 1855 et 1857 trois potiers de Bäriswil se sont expatriés avec leurs familles en Amérique.
Traduction Pierre-Yves Tribolet
Bibliographie :
Heege/Kistler/Thut 2011
Andreas Heege/Andreas Kistler/Walter Thut, Keramik aus Bäriswil. Zur Geschichte einer bedeutenden Landhafnerei im Kanton Bern (Schriften des Bernischen Historischen Museums 10), Bern 2011.
Heege/Kistler 2017
Andreas Heege/Andreas Kistler, Poteries décorées de Suisse alémanique, 17e-19e siècles – Collections du Musée Ariana, Genève – Keramik der Deutschschweiz, 17.-19. Jahrhundert – Die Sammlung des Musée Ariana, Genf, Mailand 2017, 329-353.
Heege/Spycher/Kistler 2020
Andreas Heege/Alfred Spycher/Andreas Kistler, Die Hafner von Hängelen und das Rätsel der Bäriswiler Kachelöfen, in: Krauchthaler Jahrbuch, 2020, 173-256.
Kaltenberger 2009
Alice Kaltenberger, Keramik des Mittelalters und der Neuzeit in Oberösterreich (Nearchos 17 = Studien zur Kulturgeschichte von Oberösterreich, Folge 23), Innsbruck 2009.