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Écouter le culte :
Bienvenue à toi, Josef. C’est un plaisir de partager ce moment avec toi, dans un lieu, si je ne fais erreur qui est cher à ton propre parcours spirituel, puisque ton parcours de vie est passé aussi par une période de travail pastoral.
Josef Zisyadis: Je suis venu à l’âge de six ans en Suisse et c’était ma paroisse tout de suite. C’est ici que j’ai confirmé. Je la retrouve différente, mais je suis très heureux.
Merci d’accepter ce moment ensemble.
L'amour : le lieu de tous les mythes
"Le mariage est en crise, une crise profonde, de civilisation". Savez-vous qui fait cette constatation ? Un institut d'éthique catholique ou réformé ? Savez-vous quand elle est faite ? Cette année ? L’année passée ? Je vous le donne en mille. Elle a été faite en 1936, il y a trois quarts de siècle. Un fils de pasteur, établi à Neuchâtel, ayant fait de brillantes études dans ce canton, publie un ouvrage - qui n'est pas de la théologie - qui fera date : « L'amour et l'Occident ». L’auteur, vous le connaissez sans doute, Denis de Rougemont, part de ce constat : le mariage est en crise.
Dans ce livre célèbre, il distingue deux amours : l’amour-passion, identifié à Eros et l'amour à Agapé. Alors qu’Agapé est l’amour concret d’une personne véritable, Eros n’est que l’amour de la représentation qu’on se fait de l’autre et de l’amour lui-même, ce qui explique qu’il soit toujours malheureux et voué à l’échec dans le monde des humains. Pour Denis de Rougemont ces deux amours s'opposent, et l'Occident, fasciné par l'amour-passion et les mythes qui le portent, perd les racines chrétiennes de l'amour Agapé. Quelques années plus tard il écrira d'ailleurs un autre ouvrage intitulé "Les mythes de l'amour". S'il est un sujet qui met en oeuvre des mythes, c'est bien celui de l'amour.
Choisir d'aimer : un mythe ?
Pouvons-nous choisir d'aimer ou est-ce un mythe ? Intuitivement j'ai envie de répondre oui. Oui nous pouvons choisir d'aimer, de trouver la force de l'empathie, pour ceux que nous croisons. Bien sûr c'est plus facile d'aimer si les personnes ont la même culture que nous, les mêmes valeurs, ou tout au moins un respect de ces valeurs. De nos valeurs. Ici à Saint-Laurent, la question est on ne peut plus concrète. Comment aimer nos amis les Roms, qui campent sans arrêt autour de l'église, font la manche, profitent de l'apéro pour prendre leurs aises ? Ce serait tellement plus simple s'ils partageaient, peut-être pas notre langue, mais au moins notre style de vie, nos valeurs, notre façon d’être...
Choisir d'aimer... A la réflexion, il y a quelque chose du mythe dans cette affirmation. Je choisis toujours un peu en fonction de mes goûts, des mes envies, de ma curiosité, de ma disponibilité à faire une B.A. J'imagine, Josef, que tu éprouves comme moi, ce caractère un peu subjectif, éphémère de l'amour Agapé. Dans le registre de l'amour-éros (dominant, selon Denis de Rougemont) Sacha Guitry avait ce mot très drôle : "L’amour à deux, ça dure le temps de compter jusqu'à trois».
J'aimerais vous faire partager (à toi, Joseph Zisyadis, et aux auditeurs) une autre voie pour répondre positivement à la question : Peut-on choisir d'aimer ?
Et si l'amour-agapé n'était pas tout simplement un commandement ? "Tu aimeras... le Seigneur... Tu aimeras ton prochain comme toi-même".
Que j'aie envie ou non, que ce soit un bon moment ou un mauvais jour, ce commandement reste mon horizon ultime. D'ailleurs, plutôt que commandement, il faudrait dire "parole". Celle que nous essayons de faire résonner ici tous les dimanches. Une parole que la Bible juive, d’abord, et la Bible chrétienne, ensuite, transmettent de génération en génération, comme une invitation qui nous pilote au travers du brouillard de nos états d'âmes et de nos envies vers des possibilités d’aimer que nous ignorons ? En bref, une parole qui conduit à la vie.
Ton parcours de vie, Josef, est passé aussi par une période de travail pastoral. J’imagine aisément que ton parcours de vie a été marqué par des paroles fortes que tu as entendues et qui continuent d'inspirer ta vie. D’être au fond une sorte de boussole.
Josef Zisyadis:
Oui, tu as raison. Et c’est vrai pour le texte qui parle d’amour, Agapé en grec. Evidemment, dans la langue française, amour a plusieurs sens. ça peut être « j’aime » tout simplement. Ça peut être « je chéris », « je fais l’amour », « je sympathise », « je compatis avec l’autre ».
La chose dans la tradition grecque, c’est d’avoir ce mot Agapé qui recouvre une dimension de compassion à l’égard de l’autre. Le texte de Marc, d’ailleurs, est très clair : c’est vraiment l’amour Agapé. Un principe de vie qui, à mon avis, est d’une extraordinaire simplicité. Un principe qu’on pourrait dire totalement révolutionnaire, totalement non-violent, totalement décroissant, parce que totalement humble.
Souvent, j’ai l’impression que nous, dans les Eglises, nous avons tendance à trop compliquer les choses. Il nous faut passer par une phase de simplification et le texte de Marc que nous avons lu tout à l’heure est étrangement simple. Il y a un et il y a deux. Il y a un premier commandement. Il y a un deuxième commandement. Et les deux commandements, ce sont deux principes de vie : Amour de Dieu (mais, je dirais justice de Dieu) et amour du prochain.
Ce texte de Marc est aussi d’une extraordinaire concision. Et tant pis pour tous les emberlificoteurs religieux, toutes les institutions, qui ont le don de compliquer les choses, d’empoussiérer des messages qui sont ultra simples et qui sont francs et directs. Il n’y a pas de grand dessin à faire si vous écoutez le texte de Marc que nous avons entendu tout à l’heure. Nous, Chrétiens, nous avons perdu le sens du commandement comme principe de vie. C’est comme si nous étions gênés par le mot commandement. Mais la force de la foi, c’est de traduire un enseignement dans une pratique simple. Une pratique de reconnaissance. Et si l’amour, c’était justement de prendre ses responsabilités. Je pense en ce moment à Gaza. A Gaza, les armes se sont tues provisoirement. Imaginez que les hommes des deux côtés de la frontière, Israël et Gaza, prennent sur eux de descendre leurs armes et de dire : « c’est le message de l’amour qui est premier ». Ce serait d’une force extraordinaire.
Espérons que toi et moi, nous n’emberlificotions pas les choses ce matin. Que nous sommes relativement clairs et que nous ne mettons pas trop de choses entre la force du commandement et la capacité d’écoute.
Les deux forces/moments du commandement
Tiens ! A propos d’écoute, si nous prenons le texte de l'Evangile autour du premier commandement, il est très intéressant de noter que, Marc, à la différence des autres évangiles synoptiques, place en début du texte, avant les commandements, quelques mots introductifs qui sont, à la réflexion, absolument étonnants : "Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur" et viennent ensuite les commandements. Ce faisant, Marc est non seulement conforme à la tradition juive, au Deutéronome, mais il indique aussi quelque chose de très profond dans l'usage des commandements divins. Ils sont avant tout un appel à une posture d'écoute.
Quand vous voulez donner un cadre à vos enfants, qu'ils ont fait une bêtise, vous pouvez vous exprimer de deux manières : " Arrête, Tu dois stopper de faire ceci ou cela..." ou "Tu veux-bien m'écouter, mon fils ou ma fille ?".
D'ailleurs on voit très bien quand ils ne veulent pas nous écouter. Dans ce cas la parole d'orientation a peu de chances d'avoir un écho.
En fait la vraie nature cadrante de la parole d'autorité n'est pas tant le contenu du commandement en lui-même (tu dois ou tu ne dois pas), mais l'injonction d'écouter. La première force du commandement, la force de cadrer, c’est une force de dire : "Stop ! Ecoute !"
Quelle est la deuxième force du commandement ? C'est la force de libération. Là aussi l'expérience du quotidien, de la parentalité, est parlante : si l'enfant prend la peine d'écouter - ce qui, de vous à moi, est déjà une performance avec nos enfants aujourd’hui ! - il reste totalement libre d'obéir ou non, de suivre ou non la voie que nous lui indiquons. C'est là qu'intervient le choix : Oui il est possible de choisir d'aimer... de choisir de suivre le commandement d'amour.
Le temps de l'écoute
Cher Josef, chers amis, je crois que ces deux forces, cadrage et libération, n'agissent pas en même temps. Il y a un temps pour être cadré, paradoxalement c'est le temps de l'écoute, et un temps pour agir en liberté, c'est le temps de la réponse. Si je reviens au début de cette prédication, aux rapports que l'Occident entretient avec l'amour-Agapé et l’amour Eros, je pense que le message de Denis de Rougemont est toujours d'actualité, mais sous le mode de l'écoute de l’appel à choisir l’amour. L'Occident est-il capable aujourd'hui d’entendre cet appel à l'amour-Agapé ? Si j'ose une actualisation dans le domaine politique, il en va de même, dans le conflit Israëlo-palestinien ou le conflit syrien : les belligérant sont-ils capables de passer en mode écoute ? "Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur..."
Josef, tu as fait de la politique. Tu sais qu'il y a différents moments, différents agendas dans le monde politique. Il y a des moments d’écoute et des moments de réponse et de liberté. Pour toi, aujourd’hui en Occident, nous sommes à quel moment ? Un moment où il faut se taire et écouter le commandement ou un moment où on peut répondre librement ?
Josef Zisyadis: Est-ce qu’on peut séparer les deux choses ? Est-ce qu’on peut vraiment dissocier ces deux moments ?
Pour moi, je crois que c’est un incessant aller-retour et c’est une interaction permanente. C’est-à-dire que le premier commandement répond au deuxième. Et croire, c’est quand même croire à la transformation de l’Homme. Ce n’est pas le changement social qui va changer l’Homme, mais c’est l’évolution de chacun qui va changer la société.
Je crois profondément à cette dynamique de la conversion qui est intime, qui est comme une force de basculement de l’ordre établi. Chacun est appelé à un mouvement sur soi-même.
Le dernier commandement de Jésus à ses disciples était d’une extraordinaire simplicité: « ce que je vous commande, est de vous aimer les uns les autres ». Tous les amours se rejoignent sans se confondre. Jésus se présente comme il a voulu être : un modèle, un exemple. Attention ! Jésus n’a pas dit « aimez-moi ! » et ça c’est quand même fondamentalement différent. Son ultime commandement est tout autre : « Aimez-vous les uns les autres – il a servi d’exemple – comme je vous ai aimé ».
Alors oui ! Si nous avons besoin d’une Eglise aujourd’hui, et je le pense, nous avons besoin d’une Eglise qui confesse. Nous avons besoin d’une Eglise qui provoque. Nous avons besoin d’une Eglise qui pose des actes prophétiques et donc, évidemment, politiques. Nous avons besoin d’une Eglise qui n’a pas peur de proclamer des valeurs toutes autres que celles qui sont majoritaires dans cette société. Une société qui apparaît de plus en plus comme sans avenir, tant sur le plan social, qu’économique et écologique. Il faut donc, et c’est là le message fondamental, retrouver le goût des autres. J’aime bien ce mot de « goût », parce qu’au fond, ça rapproche de la cuisine. Mais les autres, c’est aussi une cuisine. Il ne faut pas l’oublier ! Il ne suffit pas de ne pas avoir peur des autres, ce n’est pas suffisant. Il faut les aimer ou les mettre en marche ou leur donner aussi le goût de l’avenir. Les aimer, c’est quand même le seul problème du monde aujourd’hui.
Un des problèmes du monde aujourd’hui, pour nos concitoyens, c’est le silence de Dieu. Devant toutes les horreurs que nous voyons, devant toutes les souffrances les plus folles, Dieu se tait. Dieu n’intervient pas. Dieu est muet. Et pour beaucoup de nos frères et sœurs qui sont autour de nous, c’est l’exemple même de l’inexistence de ce Dieu. Pourquoi est-ce qu’il en est ainsi ? Parce que nous sommes, au fond, (et il faut nous interroger) les seuls responsables du fait qu’il y a un silence de Dieu dans la société. Alors, s’aimer les uns les autres, c’est justement redonner la place de Dieu dans la société.
Il va falloir plusieurs prédications pour rebondir sur tout ce que tu nous as dit ce matin. Je ne veux pas prendre la place de l’Eglise et répondre à sa place, mais connaissant un peu la communauté ici, à St-Laurent, je dirais que pour ce que j’en sais, elle vit un moment intéressant qui est le moment de la réponse. Je suis d’accord avec toi, les deux, commandement et réponse, doivent être très proches, mais je persiste à dire que nous ne faisons pas les deux en même temps
Ici, à St Laurent, la communauté vit pour ce qui est des Roms (j’en parlais tout à l’heure), elle vit un moment très intéressant, c’est celui de l'accueil des Rom. Pour accueillir au mieux ces amis, la communauté a décidé de n'en accueillir qu'un certain nombre pour l'apéro et le repas. Pour une raison simple et de bon sens : il n'est pas possible d'accueillir tout le monde ! Votre capacité d'accueil, amis de St-Laurent, n'est pas sans limite... c'est fort compréhensible.
Les limites de l'amour Agapé
C'est un peu ce qui donne le vertige. Nous ne pouvons pas les accueillir tous mais nous sommes invités à tous les aimer d'altruisme !
Ces commandements d'amour ne sont-ils pas en fait une formidable machine à culpabiliser ? Nous aurions de bonnes raisons de répondre « oui ». Reprenons pourtant la parole de Jésus : sur quoi porte vraiment l'absolu du commandement ? Sur l'amour de tous les humains de toute la planète ? Nullement. Il porte sur Dieu : aimer Dieu de tout son coeur, de tout son âme, de toute sa pensée, de toute son intelligence, etc.
La revendication à la totalité, avec ses risques d'excès, porte sur Celui que l'on ne voit pas, mais en même temps sur Celui qui ne s'impose pas.
Pourquoi ? Et si ce n'était pas une subtile manière d'accueillir le besoin d'aimer et d'être aimé, qui se cache au fond de chaque être humain... De l'accueillir en le dirigeant sur Dieu. Mais, pour éviter les divagations mystiques, le sens de cet amour de Dieu, se déploie dans l'amour du prochain... Cependant, l’amour du prochain, à la différence de l’amour pour Dieu, a une limite : aimer son prochain... comme soi-même.
Ouf ! Avec ce commandement nous ne sommes pas obligés d'aimer toute la planète. Nous sommes invités à aimer notre prochain... dans la mesure où nous pouvons continuer à nous aimer nous-mêmes - c'est à dire écouter nos besoins et nos limites. C'est un équilibre. Nous n'aurons jamais terminé de le retrouver, ni à titre personnel, ni à titre collectif. Nous avons ensemble d'autres chapitres à écrire de l'histoire de l'amour et de l'Occident.
Amen