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la SIP
un site industriel polyvalent
Historique
Fondée en 1862 dans les vergers entourant sa villa par le «génial» Marc Thury, professeur de botanique, secondé du physicien Auguste de la Rive, la SIP avait pour but de fabriquer tous les appareils que l’expérimentation scientifique réclame. Rien de tel n’existait alors en Suisse. En 1863, de la Rive réalisa ainsi une machine a reproduire des aurores boréales. Mais c’était peu rentable et dès 1870, les fondateurs firent appel a l’ingénieur Théodore Turrettini qui diversifia l’offre aux biens d’équipement. En 1896, la SIP est présente avec deux stands à l’Exposition nationale de Genève, montrant sa double vocation de fabrique d’instruments scientifiques et d’entreprise industrielle. Le premier stand est dédié aux « Instruments de précision et appareils scientifiques» (les mètres étalons, des balances, calibres et autres instruments destinés à la spectroscopie, microscopie, astronomie et géodésie), le deuxième accueille « les Machines » (moteurs à vapeur, à pétrole et à benzine, véhicules automobiles, perforatrices, compresseurs Colladon, diverses pompes, tours et machines-outils), en plus du pavillon dédié aux machines frigorifiques de Raoul Pictet (commercialisées par la SIP).
Le fils de Marc Thury, Emile crée en 1878 l'entreprise Thury & Amey qui produira des instruments de physique en collaborant avec Emile Schaer, l'astronome adjoint à l’Observatoire de Genève, qui met au point de nombreux instruments d’optique (comme des réfracto-réflecteurs permettant d’excellentes photographies astronomiques) et qui équiperont de nombreux observatoires, alors que la SIP se tourne vers la mécanisation industrielle.
En 1921, La SIP lance la machine à pointer MP-4 et affirme l’entreprise comme le spécialiste mondial de la machine à usiner et de la métrologie industrielle.
Deux créneaux qui occuperont la production jusqu’à la seconde faillite de l’entreprise en 2005. «Nous travaillions pour les fabricants de voitures (Volkswagen, Mercedes), d’avions (Boeing), pour les sous-traitants de la NASA. De manière générale, pour tous les produits mécaniques de très haute précision à travers le monde», explique Alain Stahl, ancien directeur technique. La concurrence et les crises mondiales des années 1970 et 1980 furent décisives à cette (trop) chère production genevoise qui fit une première fois faillite en 1987. Aujourd’hui, l’entreprise propriété de Starrag-Heckert (FUST) édite des fraiseuses. «Mais beaucoup de nos anciennes machines fonctionnent encore; certains les gardent pour parer aux bogs électroniques de leurs chaînes actuelles.» A. Stahl
Dès 1947, le site est totalement construit.
Au plus fort de son activité, 1700 ouvriers travaillent sur le site du centre-ville et celui de Châtelaine, ce nombre est réduit à 500 en 1985 quand la Société d’instruments de physique se décide à vendre ses terrains de Plainpalais et finalement 50 en 2007, l’entreprise ayant déménagé définitivement dans la zone industrielle de Meyrin-Satigny (Zimeysa) en 1989.
En 2006, la SIP est rachetée par Starrag et les machines sont essentiellement utilisées dans l’aéronautique.
Les ouvriers
Les employés de la SIP n’étaient pas n’importe qui. Dès les origines de la société, les ouvriers étaient triés sur le volet. D’abord au sein de la Fabrique – l’horlogerie et la bijouterie genevoise – puis parmi les mécaniciens de précision, à mesure que la formation se spécialise. La discipline de travail est stricte, à l’image de la culture d’exigence propre à la branche. Mais aussi en raison de dirigeants historiques, issus des familles patriciennes et imprégnés de morale calviniste. Le travail est ainsi érigé en devoir moral, avec en retour un respect de l’employé, quelle que soit sa condition sociale. En cas de difficultés économiques, par exemple, les dirigeants étaient ainsi amenés à tout entreprendre pour garder leurs ouvriers. Un sens de la «collectivité», certes, mais aussi une nécessité au vu du savoir-faire indispensable à la bonne marche de l’entreprise.
Quoi qu’il en soit, le sentiment d’appartenance et la fierté des employés ont toujours été forts au sein de la société, qui n’a jamais connu de réels conflits sociaux. Il faut dire que le personnel de la SIP formait une sorte d’«aristocratie ouvrière», bénéficiant des meilleurs salaires de la branche et de prestations sociales avantageuses (fonds de prévoyance, service de santé, logements).
Le chantier
En 1985, un groupe de promoteurs immobiliers acquiert le site et ambitionne de réaliser un vaste projet de logements et d’activités qui à terme ne verra que partiellement le jour.
En attendant, dès les années 90 les artistes investissent les lieux, alors que des locaux sont mis à disposition pour un prix modeste, à l’exception des bâtiments C et D dont la Ville de Genève est propriétaire depuis 1987 et qui abritent dès 1994 le Mamco (musée d’art moderne et contemporain) et le CAC (centre d’art contemporain) sous l’appellation de BAC (Bâtiment d’Art Contemporain).
Puis les promoteurs privés engagés dans le projet tombent en faillite, emportés par l’éclatement de la bulle spéculative des années 1990.
La perspective de détruire un pan de l’histoire industrielle genevoise ne laisse pas tout le monde indifférent. La démolition du site ne semble alors plus inéluctable et l’idée de sa préservation revient au centre des débats. Ses qualités constructives sont aussi rapidement soulignées par les défenseurs du patrimoine, qui saluent l’unité architecturale de l’îlot.
La présence des artistes et des artisans ayant aménagé leurs ateliers, dans ce qui était des locaux administratifs (vert clair), des ateliers mécaniques (vert olive) réaniment le lieu et contribuent à la conservation des bâtiments dans l’attente d’un projet concrètement réalisable.
La grande halle de montage (fin 19e siècle) du bâtiment F reste vacante à cause de ses grandes dimensions, elle sert ponctuellement à accueillir des évènements festifs et culturels comme le Festival de la Bâtie.
Finalement, les bâtiments sont rachetés en 2000 par la caisse de pension des employés de l’État (CIA, actuelle CPEG). Ce rachat va marquer le début de la transformation et de la densification de la SIP.
Le GUS (Groupement des Usagers de l’ancienne SIP–Plainpalais) créé en mars 2002, a pour buts de « favoriser et maintenir en ville de Genève des ateliers et des espaces artistiques et artisanaux, multidisciplinaires, à des coûts modérés ». Il réunit principalement des artistes et artisans occupant les 1er et 2e étages et les 2 demi-étages du bâtiment G/H et va négocier avec la CIA tout au long du développement du chantier de la SIP en vue de rester sur le site de manière pérenne.
En septembre 2003, la CIA lui demande d’élaborer un projet «réaliste» pour l’avenir et en mars 2004, les Réflexions pour un Projet GUS à la SIP, qui dans son chapitre d‘introduction stipule:
«Ce document fait suite à la proposition formulée par la CIA, lors de notre rencontre du 24 septembre 2003. Il entend donner corps à nos intentions de défendre l’existence d’un pôle culturel et de création vivant, à la SIP, complémentaire des projets institutionnels. Dans ce but, le maintien de surfaces à loyers abordables est essentiel.» sera une manière d’y répondre.
Parallèlement, l’architecte-conseil du GUS, Morten Gisselbaek travaille à l’élaboration d’un programme de rénovation des bâtiments G/H. Ce programme doit rendre les espaces conformes aux normes en vigueur et aux conditions usuelles d’utilisation afin de permettre leur conservation.
De 2004 à 2006 les bâtiments E et F sont réhabilités, et accueillent les ateliers et laboratoires de la Faculté de Physique de l’UNIGE (E) et une agence en communication occupe la halle industrielle (F), très profonde et qui profite d’une source de lumière zénithale naturelle. A cette occasion un cahier des charges de l’aspect restauration du patrimoine est mis en place en vue de protéger des éléments patrimoniaux essentiels (ponts roulants, huisseries métalliques, verrières intérieures, etc.)
Ce chantier déclenche une première vague de résiliations des baux et un regroupement des membres du GUS dans le bâtiment G/H.
En 2007-08, suite à des rénovations menées dans les bâtiments A et B, une nouvelle vague de résiliations a raison des derniers artisans restant sur le site, ainsi que ceux qui occupaient le rez-de-chaussée du bâtiment G /H.
En 2009 une demande de surélévation de 2 étages est déposée dont l’autorisation sera délivrée le 9 mars 2012, négociée en contrepartie d’un bail de 20 ans renouvelable concernant une surface de 1700 m2, pour le GUS. C’est à ce moment-là que la cour côté rue Gourgas est restaurée.
Comme première intervention sur le bâtiment G, en novembre 2011, les piliers de soutènement sont renforcés pour pouvoir accueillir les 2 nouveaux étages de la surélévation. Un blog en ligne retrace l'ampleur du chantier.
Dès juin 2012 et pendant les 3 ans et demi que dure la transformation des bâtiments G/H, les membres du GUS sont relogés à Château-Bloch et Kugler à l’exception de 6 personnes restant sur le site de la SIP.
Le projet Versip
Malgré la mise en place d’un cahier des charges concernant l’aspect patrimonial du site et la collaboration active des divers départements du patrimoine, les machines anciennes sont dispersées, vendues aux enchères (2006), le pont roulant de la halle de montage (bâtiment F) est démonté. Il n’en reste que quelques-uns plus petits dans divers bâtiments. Par contre les verrières intérieures, les sols originaux et le bâti sont sauvés. La couleur intérieure verte et paille du bâtiment G/H a disparu remplacé par du blanc.
Comment faire œuvre de mémoire et payer son tribut à ceux qui étaient là avant et qui ont contribué à la reconnaissance de l’industrie suisse de précision ?
Le projet Versip démarre en 2008-9, il est inspiré par l’observation des murs de mon atelier, et des promenades exploratoires du site. Archiviste dans l’âme j’ai récolté des documents et capturé l’image de la SIP, surtout ce qui allait disparaître, je voyais qu’au fil du temps la couleur intérieure de la SIP, un échantillonnage de verdâtres, ni beaux, ni chatoyants, ni vraiment verts serait une cause perdue d’avance. Je devins donc Expert en Versip et fut largement soutenue par le GUS qui épousa ma cause.
Nous avons élaboré la récupération d’éléments originels (portes, mobilier) pour des raisons d’intérêt patrimonial et de coût, en vue de les pérenniser in situ en les incorporant dans les surfaces allouées au GUS après restauration, leur donnant ainsi une deuxième vie et par là même sauvant des échantillons originaux de la couleur de la SIP.
Lors de la reconversion d’une friche industrielle, la couleur intérieure du bâtiment n’est que rarement prise en considération, surtout si elle est de nature fonctionnelle et que la fonction du bâtiment change.
Le vert est fréquemment utilisé dans les usines et les hôpitaux parce qu’il semblerait qu’il ait des propriétés apaisantes sur le psychisme et qu’il ne fatigue pas les yeux. Il serait donc légitime qu’il ait sa place au sein du bâtiment. En réalisant des «hublots» sur les murs révélant la couleur de l’ancienne SIP, ce dispositif opère un saut dans le temps, et permet au Versip d’affleurer à la surface des murs. Cette intervention est dans le droit fil de la décision du Mamco d’utiliser après restauration un vert dit «générique», RAL 7033 (qui s’appelle étrangement gris-ciment) comme moyen de rendre hommage au site dans lequel il s’inscrit et de perpétuer la mémoire des verts de la SIP.
Pour le GUS, Dominique Page