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1657
Paul Scarron, Le Roman comique, deuxième partie
Paris, Quinet, 1657
L'échec d'un acteur débutant
Un seigneur connu pour sa brutalité se prend d’affection pour les comédiens. Ils donnent quelques temps la comédie chez lui, provoquant un événement local. Un page, démesurément vexé par son échec sur les planches, finit, pour se venger, par tuer l’un des comédiens.
Ma mère se guérit parfaitement, et mon père et ses camarades, pour se montrer reconnaissants, autant que de pauvres comédiens pouvaient le faire, du bon traitement qu'on leur avait fait, offrirent de jouer la comédie dans le château tant que le baron de Sigognac l'aurait agréable. Un grand page, âgé pour le moins de vingt−quatre ans, qui devait être sans doute le doyen des pages du royaume, et une manière de gentilhomme suivant, apprirent les rôles de mon frère et du comédien qui s'était enfui avec lui. Le bruit se répandit dans le pays qu'une troupe de comédiens devaient représenter une comédie chez le baron de Sigognac. Force noblesse périgourdine y fut conviée ;et, lorsque le page sut son rôle, qui lui fut si difficile à apprendre qu'on fut contraint d'en couper et de le réduire à deux vers, nous représentâmes Roger et Bradamante du poète Garnier. L'assemblée était fort belle, la salle bien éclairée, le théâtre fort commode et la décoration accommodée au sujet. Nous nous efforçâmes tous de bien faire, et nous y réussîmes. Ma mère parut belle comme un ange, armée en amazone, et sortant d'une maladie qui l'avait un peu pâlie, son teint éclata plus que toutes les lumières dont la salle était éclairée. Quelque grand sujet que j'aie d'être fort triste, je ne puis songer à ce jour−là que je ne rie de la plaisante façon dont le grand page s'acquitta de son rôle. Il ne faut pas que ma mauvaise humeur vous cache une chose si plaisante ;peut−être que vous ne la trouverez pas telle, mais je vous assure qu'elle fit bien rire toute la compagnie et que j'en ai bien ri depuis, soit qu'il y eût véritablement de quoi en rire, ou que je sois de celles qui rient de peu de chose. Il jouait le page du vieil duc Aymon, et n'avait que deux vers à réciter en toute la pièce : c'est alors que ce vieillard s'emporte terriblement contre sa fille Bradamante de ce qu'elle ne veut point épouser le fils de l'empereur, étant amoureuse de Roger. Le page dit à son maître :
Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez ;
Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds.
Ce grand sot de page, encore que son rôle fût aisé à retenir, ne laissa pas de le corrompre, et dit de fort mauvaise grâce et tremblant comme un criminel :
Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez,
Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes.
Cette mauvaise rime surprit tout le monde. Le comédien qui faisait le personnage d'Aymon s'en éclata de rire et ne put plus représenter un vieillard en colère. Toute l'assistance n'en rit pas moins ;et pour moi, qui avais la tête passée dans l'ouverture de la tapisserie pour voir le monde et pour me faire voir, je pensai melaisser choir à force de rire. Le maître de la maison, qui était de ces mélancoliques qui ne rient que rarement et ne rient pas pour peu de chose, trouva tant de quoi rire dans le défaut de mémoire de son page et dans sa mauvaise manière de réciter des vers qu'il pensa crever à force de se contraindre à garder un peu de gravité. Mais enfin il fallait rire aussi fort que les autres, et ses gens nous avouèrent qu'ils ne lui en avaient jamais vu tant faire. Et, comme il s'était acquis une grande autorité dans le pays, il n'y eut personne de la compagnie qui ne rit autant ou plus que lui, ou par complaisance ou de bon courage.
Après, continua−t−elle, que les acteurs et les auditeurs eurent ri de toutes les forces de leur faculté risible, le baron de Sigognac voulut que son page reparût sur le théâtre pour y réparer sa faute, ou plutôt pour faire rire encore la compagnie. Mais le page, le plus grand brutal que j'aie jamais vu, n'en voulut rien faire, quelque commandement que lui fît un des plus rudes maîtres du monde. Il prit la chose comme il était capable de la prendre, c'est−à−dire fort mal ;et son déplaisir, qui ne devait être que très léger, s'il eût été raisonnable, nous causa depuis le plus grand malheur qui nous pouvait arriver. Notre comédie eut l'applaudissement de toute l'assemblée. La farce divertit encore plus que la comédie, comme il arrive d'ordinaire partout ailleurs hors de Paris. Le baron de Sigognac et les autres gentilshommes ses voisins y prirent tant de plaisir qu'ils eurent envie de nous voir jouer encore. Chaque gentilhomme se cotisa pour les comédiens, selon qu'il eut l'âme libérale. Le baron se cotisa le premier pour montrer l'exemple aux autres, et la comédie fut annoncée pour la première fête. Nous jouâmes un mois durant devant cette noblesse périgourdine, régalés à l'envi des hommes et des femmes, et même la troupe en profita de quelques habits demi−usés. Le baron nous faisait manger à sa table. Ses gens nous servaient avec empressement et nous disaient souvent qu'ils nous étaient obligés de la bonne humeur de leur maître, qu'ils trouvaient tout changé depuis que la comédie l'avait humanisé. Le page seul nous regardait comme ceux qui l'avaient perdu d'honneur, et le vers qu'il avait corrompu et que tout le monde de la maison, jusqu'au moindre marmiton, lui récitait à toute heure, lui était, toutes les fois qu'il en était persécuté, un cruel coup de poignard, dont enfin il résolut de se venger sur quelqu'un de notre troupe.
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