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Passons en revue les caractéristiques de cet élément central, qui donne son titre à l'oeuvre : la Matrice.
La Matrice est un système inhumain (créé et géré par des machines) qui exploite l'individu comme une pile jettable, dans le seul but de continuer à fonctionner. Ce système utilise une réalité factice pour maintenir les individus sous contrôle en leur imposant un univers virtuel et des règles artificielles qui leur sont donnés comme des réalités impossibles à remettre en question. Ajoutons que ces individus sont complètement séparés les uns des autres (car "stockés" chacun dans une capsule distincte) et endormis dans une position et un milieu qui évoquent celui du foetus humain. L'individu est totalement passif et ses besoins vitaux sont entièrement pris en charge de façon mécanique (par le biais de multiples cordons "ombilicaux" qui renvoient également à l'image du foetus) et en introduisant une certaine forme de cannibalisme : ce sont les cadavres des individus ayant terminé leur vie dans la Matrice qui, liquéfiés, servent de nourriture aux individus "actifs".
On peut facilement voir dans cette description une critique acide de notre société. Le contexte de Matrix est fondamentalement subversif dans la mesure où il incite le spectateur à remettre en question le système dans lequel il vit, la culture qu'on lui impose, l'ordre établi, le système politique qui ne se soucie pas de lui, la société d'information qui le fait vivre dans un rêve, la société de consommation qui le fait régresser à l'état de foetus, le système économique qui le traite comme du simple carburant et l'utilise comme un élément parfaitement remplaçable (voir la façon dont Neo est évacué de la Matrice lorsque la "machine-surveillante" s'aperçoit qu'il n'est plus à sa place), etc...
Dans Kid's Story (l'un des neuf épisodes qui constituent Animatrix), c'est d'abord le système scolaire qui est montré comme étant du côté de la Matrice, puis les théories des psychologues qui tentent d'expliquer l'acte désespéré (et pourtant plein d'espoirs) de l'enfant : "Refus de la réalité", entendra-t-on notamment. C'est ainsi le concept même de "réalité" qui est mis en évidence comme une construction culturelle, artificielle.
Mais plus précisément --pour en revenir aux caractéristiques de la Matrice--, ce tableau est une description assez pertinente d'une société soumise au dogme du néo-libéralisme : les individus ne sont là que pour servir le "système" (les grandes entreprises ou même, plus simplement, l'économie en place), ils sont écartés autant que possible de toute vie politique, découragés et déresponsabilisés (notamment grace aux médias), séparés les uns des autres et transformés en consommateurs passifs (consommateurs de biens autant que d'informations --information par ailleurs largement orientée, voire fabriquée) en lieu et place de citoyens. Et le mot d'ordre "liberté de marché - concurrence - chacun pour soi" débouche (symboliquement en tout cas) sur le cannibalisme déjà évoqué. Pas d'états d'âme, l'homme doit être un loup pour l'homme.
Vincent Clavien
juin 2003