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Conseiller principal en politique auprès du directeur général de l'OMS, Daniel Tarantola est directeur du Département vaccination, vaccins et produits biologiques, OMS.C'est en pleine Seconde Guerre mondiale que Daniel Tarantola voit le jour. Il s'éveille en Corse «par hasard» dit-il, son père y est affecté par la marine nationale française. Il passe son enfance en Algérie, en Lorraine puis en Normandie où il entame des études de médecine. Nous sommes dans les années 60. La guerre d'Algérie bat son plein ; son père et son frère aîné sont sur le front et les événements de mai 68 sont sur le point d'éclater.Contrairement à ceux qui deviendront ses compagnons de route, Daniel Tarantola n'appartient à aucun parti. Il observe, affine sa sensibilité solidaire et s'inscrit dans les bouleversements qui secouent la France, avec le souci d'agir et d'intervenir sur le cours des événements. «Les poncifs de l'après deuxième guerre mondiale entamaient leur lente décadence. Un monde nouveau était en train d'émerger, un monde où le mandarinat, les hiérarchies encombrantes et le diktat de la pensée coloniale n'avaient plus leur place. Je me suis totalement identifié à ce mouvement de globalisation de l'humanité où l'autre était traité en égal et où les processus d'inclusion et d'exclusion dans les rapports internationaux et entre individus étaient annihilés.» C'est en regardant les premières images retranscrites à la télévision de la guerre du Biafra, «cet holocauste en direct» que ce fils rebelle qui se destine à la néphrologie, comprend l'articulation de son engagement : l'action humanitaire.Il contacte la Croix-Rouge française pour «faire quelque chose» et embarque pour le Biafra en 1969 aux côtés de Bernard Kouchner et d'autres médecins engagés qui, quelques années plus tard, créeront Médecins sans Frontières, dont il sera le premier détaché sur le terrain. Le Biafra engendre la vocation de Daniel Tarantola. A son retour, il part avec Frères des Hommes pour le Pérou. Puis il enchaîne avec la Haute-Volta où durant deux ans, il fonde et dirige un hôpital régional. En 1973, il part pour le Bangladesh. La variole y fait rage et l'OMS le sollicite pour qu'il se joigne à la campagne d'éradication de la maladie, «un poste très MSF like». A son actif, il prend soin de la dernière petite fille atteinte de variole majeure dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes en octobre 1975. Viennent ensuite l'Indonésie, les Philippines et autant de missions dans plus de cent pays de par le monde. En tout, plus de dix années de terrain où il allie action humanitaire et grands projets de santé publique.L'OMS transforme Daniel Tarantola. Le French Doctor qui sillonne les continents devient un observateur averti. Des soins apportés aux populations les plus démunies aux structures mises en place avec l'aide internationale, il en saisit la dimension politique et affirme le rôle que peut jouer la santé dans le cadre des grandes crises internationales. Les conflits majeurs le passionnent. Son profil de diplomate de la santé en fait un homme de l'ombre qui privilégie les espaces temps et le travail de fond aux feux des projecteurs et autres médiatisations tonitruantes. Un choix et des modes d'actions qui lui seront reprochés par les activistes d'Act Up, lorsque le nom de Daniel Tarantola deviendra indissociable de la lutte contre le VIH/sida et du lien entre santé et droits de l'homme, dès la fin des années 80.L'horizon de cet humaniste pragmatique bascule en 1986. Jonathan Mann, lui demande de se joindre à lui pour mettre en uvre un programme de lutte mondiale contre le sida, sous l'égide de l'OMS. «En 18 mois, nous avons rendu 120 pays en développement opérationnels dans la lutte contre la pandémie et en quatre ans, nous avons contribué à conscientiser le monde face aux ravages de la maladie. Un travail énorme, gigantesque, qui impliquait un soutien institutionnel fort et sans failles. Le changement de direction au sein de l'OMS avec l'accession de Nakajima à la tête de l'institution a eu raison de nos efforts. Nos orientations, les besoins que nous avions identifiés (en laboratoires, en tests, en politiques de prévention à long terme) tout cela fut balayé alors que la situation sur le terrain exigeait une mobilisation sans pareil.» En mars 1990, Jonathan Mann démissionne de l'OMS et clame son désaccord avec la nouvelle direction et les approches intégrées qu'elle réclame pour ce programme qu'elle n'estime plus prioritaire. Daniel Tarantola est sous le choc. Son ami et compagnon d'arme quitte la Suisse. Il décide alors de revenir à ses premières passions, les crises politiques, un exutoire qui le ramène au cur des conflits. Fin politicien, il sera l'architecte du premier document conjoint entre les maîtres de Kaboul et les Moudjahidin qu'ils combattaient «un plan de santé négocié à la dure. Après des mois d'approche, nous avons réussi à faire venir les délégations au siège de l'OMS à Genève mais elles refusaient de siéger dans la même salle. J'ai fait la navette entre deux étages jusqu'à ce que nous obtenions un accord commun signé.» Au Cambodge à la même époque, il contribue à la mise en place d'un plan conjoint de santé entre factions belligérantes des deux côtés de la frontière thaï. En Iraq, il mène une étude dans «des conditions très hasardeuses» sur l'impact sanitaire des sanctions imposées par la Communauté internationale. Mais Daniel Tarantola est las. Le regard qu'il porte alors sur l'institution est amer, «l'OMS n'a pas été à la hauteur des besoins de santé requis par la guerre du Golfe, elle a été l'otage de contraintes qu'elle aurait dû combattre.» Il est temps pour lui de partir. Jonathan Mann lui propose d'écrire «AIDS in the World»1 une anthologie en deux volumes, un best-seller. Il s'envole pour Boston. Huit années durant, il va mettre en forme avec Jonathan Mann et Sofia Gruskin, une théorie des droits humains en lien avec la santé. Ensemble et au-delà du décès tragique de Jonathan Mann, ils vont plonger aux racines du sida mais aussi d'autres maladies en optant pour une approche qualitative. Ils analyseront les phénomènes de société qui sous-tendent aux inégalités, dépèceront les caractéristiques comportementales, sociétales et économiques qui prévalent aux injustices, mettront en évidence les outils juridiques dont dispose la communauté internationale pour promouvoir la santé et constitueront une matière d'enseignement singulière qui se répand depuis, dans le monde entier sous l'appellation de Health and Human Rights. Pionniers dans ce domaine, ils ont contribué et contribuent encore à l'ouverture des sciences du vivant sur les droits humains et à la prise de conscience par la communauté médicale des enjeux politiques liés aux actions de santé. Ce lien entre santé et droits de l'homme, cet angle très particulier de promotion de la santé par le biais de la défense des droits de l'homme, Daniel Tarantola l'exercera enfin auprès de Gro Harlem Bruntland, qui le rappelle à ses côtés en tant que conseiller en politiques de santé dès 1998. L'OMS a alors pour ambition de développer une vraie politique en matière de santé et droits humains. Un terrain difficile, au moment où sort un document qui évalue les systèmes de santé des pays membres en termes de performances. «Certains pays ont été très embarrassés par les résultats publiés par l'étude de l'OMS et ils ont attaqué l'institution. Relancer des grilles d'analyses sur la question des droits humains était une excellente idée mais le moment n'était vraiment pas approprié.» De son retour au sein de l'institution onusienne parallèlement à ses activités de recherche à Boston, Daniel Tarantola ne dit mot. Il sourit en mentionnant «hier, pour la première fois, je me suis retrouvé en salle de réunion à l'OMS avec mon fils, médecin et chercheur
dans le domaine du VIH/sida.» Car malgré ses hautes fonctions de conseiller et de directeur du programme Vaccins, Daniel Tarantola reste un acteur incontournable du sida. Act Up en fait d'ailleurs une cible convoitée :2 «M. Tarantola estime qu'il est bon de laisser les grands laboratoires négocier avec les pays «clients» de façon bilatérale, plutôt que de définir un cadre de négociation global, plus représentatif des intérêts sanitaires des pays en développement. M. Tarantola va se transformer en agent de commerce pour les labos. Il défend les intérêts des grands monopoles pharmaceutiques, contre ceux des malades du sida dans le monde».3 Des attaques que Daniel Tarantola réprouve en soulignant que «l'expérience a maintenant montré que les accords individuels plutôt que globaux ont eu le mérite de créer une compétition salutaire suivie d'une chute brutale des prix.» A chacun son champ d'action semble dire Daniel Tarantola, «le mélange des genres est une menace, ne confondons pas le travail technique et politique de l'OMS et l'urgence sanitaire à laquelle répondent plus efficacement les ONG, lesquelles sont d'ailleurs souvent appuyées par les grandes institutions internationales». Une vision qui fait preuve de réalisme. Un constat froid pour cet homme qui affectionne les ponts. Ponts entre les diverses formes d'actions, ponts entre individus et pont entre cultures.Daniel Tarantola en quelques dates :11 mars 1942 : naissance à Ajaccio, Corse.1969 : premier engagement humanitaire, Biafra, Frères des Hommes.1971-1973: premier volontaire de MSF, Haute-Volta (aujourd'hui le Burkina Faso).1975 : prend soin du dernier cas de variole majeure au monde.1986 : rejoint Jonathan Mann au GPA (Global Program on Aids).1990 : premier document conjoint signé durant la guerre en Afghanistan et missions en Iraq, Koweit.1991 : démissionne de l'OMS, rejoint le François-Xavier Bagnoud Center for Health and Human Rights at the Harvard School of Public Health, Boston.1992 et 1996 : publication de AIDS in the World.1998 : retour à l'OMS comme conseiller principal en politique auprès du directeur général de l'OMS, Genève.Depuis 2001 : cumule cette fonction avec celle de directeur du Département vaccination, vaccins et produits biologiques.1 Harvard University Press, 1992 et Oxford University Press, 1996.2 Ces attaques ont eu lieu alors que Daniel Tarantola était l'interface entre l'OMS et les grandes compagnies pharmaceutiques dans un effort visant à la baisse du prix des antirétroviraux destinés aux pays en voie de développement.3 E-med, 5 juin 2000.