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Quand avez-vous interviewé un chimpanzé pour la dernière fois ? Jamais ? Moi non plus. Mais imaginons une telle interview. En tant qu’employeur (maîtrisant la langue chimpanzé), vous demandez au chimpanzé ayant posé sa candidature : « Où vous voyez-vous dans cinq ans ? » Et le chimpanzé de répondre : « D’ici là, j’aurai optimisé la technologie dans ce bureau de telle manière qu’elle me permettra de mener des entretiens d’embauche à votre place en allemand, anglais et japonais ; parallèlement, je ferai des études de médecine à distance et je donnerai des cours particuliers d’algèbre à vos enfants. » Un peu déconcerté, vous prenez congé du singe en disant « Nous prendrons contact avec vous ! », tandis que le chef du personnel s’exclame, enthousiasmé : « Enfin un singe avec une vision ! »
Lucia Giorgioni
S’agit-il toutefois d’une vision – ou d’une illusion ? Est-il possible, pour un être vivant, pour une espèce, de prendre son évolution en main, de manière ciblée ? Selon la théorie de Darwin, les espèces évoluent de manière inconsciente et passive. Mais une espèce peut-elle également manipuler activement les principaux moteurs de l’évolution – la mutation et la sélection – pour devenir une espèce plus évoluée ? Et même si un singe n’en est pas capable – l’être humain le peut-il ? Est-il possible de transformer les êtres humains en cyborgs, ces êtres hybrides mi-hommes mi-machines, dont la performance physique est améliorée grâce à l’intégration de dispositifs techniques ?
Oui, cela est possible, déclare Julian Huxley, biologiste et eugéniste : « Si elle le souhaite, l’espèce humaine peut se transcender – pas seulement de façon sporadique, mais dans son ensemble. Nous avons besoin d’un nouveau nom pour cette nouvelle religion : le transhumanisme. Un être humain qui reste humain, mais qui se surpasse grâce à la réalisation de nouvelles possibilités. »
Neil Harbisson, reconnu officiellement comme cyborg, s’est fait implanter une antenne dans la tête, qui convertit la lumière de différentes longueurs d’onde en signaux acoustiques. Neil, qui ne voyait qu’en noir et blanc, peut désormais entendre les couleurs – y compris les rayons ultraviolets et infrarouges, à savoir, les gammes du spectre lumineux n’étant normalement pas perceptibles par l’œil humain. L’homme peut donc prendre en charge sa propre mutation, celle-ci n’étant pas aléatoire et ouverte comme cela est généralement le cas dans l’évolution, mais active et ciblée.
La possibilité de vivre éternellement et d’être sans âge
Ce qu’approuve le philosophe transhumaniste FM-2030 : « Les transhumains sont la première manifestation d’un nouveau type d’être évolutif. En cela, ils ressemblent aux premiers hominidés qui, il y a plusieurs millions d’années, ont quitté les arbres pour commencer à regarder autour d’eux. » Le nombre dans son nom d’artiste représente l’année 2030, pour laquelle il nourrissait de grands espoirs : « En 2030, nous serons sans âge et chacun aura la possibilité de vivre éternellement. »
« Nous pourrions nous recréer nous-mêmes : plus efficaces, plus intelligents, plus beaux, plus forts et tellement sains que cela frise réellement l’immortalité », confirme également le physicien, philosophe et futurologue Karlheinz Steinmüller. Et plus encore : selon le philosophe et futurologue Max More, l’évolution de l’être humain n’est pas uniquement possible, il existe même une « obligation de progresser ». En effet, déclare Ray Kurzweil, transhumaniste et ingénieur en chef chez Google, le corps humain nous a menés loin jusqu’à présent, mais nos identités ont désormais besoin d’un substrat plus durable.
Et l’homme n’étant, selon Tony Prescott, directeur du centre de robotique de l’université de Sheffield, rien d’autre qu’une « quantité de processus pouvant être recréés dans des robots humanoïdes », on peut attendre la singularité avec Kurzweil. Cela sera le moment où l’intelligence artificielle aura atteint un niveau de développement tel qu’elle fusionnera avec l’intelligence humaine, permettant ainsi la création d’une copie numérique d’une personne. La conscience, l’expérience, les émotions, finalement, l’identité, ne sont pour Kurzweil rien d’autre qu’un réseau de flux de données pouvant être programmées.
Le « Human Brain Project »
L’Union européenne finance donc le « Human Brain Project » à hauteur de 1,19 milliard d’euros ; ce projet vise à simuler le cerveau humain dans un superordinateur, à savoir, à créer une copie numérique de l’intégralité du cerveau humain. En utilisant ce modèle, les neuroscientifiques souhaitent comprendre, d’une part, le fonctionnement du cerveau sain et, d’autre part, l’apparition de maladies telles que la maladie de Parkinson, et développer des thérapies. Le projet se poursuivra jusqu’en 2023, mais certains experts estiment déjà qu’il a échoué.
Même s’il ne s’agit pas de la copie numérique complète d’une personne, Tesla a laissé entrevoir, le 19 août 2021, la possibilité de lancer un robot humanoïde pouvant accomplir des tâches dangereuses ou ennuyeuses. Ainsi, l’espoir de la transhumaniste Miriam Leis pourrait se réaliser, à savoir, que la technique devienne la clé d’un monde meilleur, contribuant à la distribution égalitaire de l’éducation et à l’allègement de la souffrance, et permettant d’obtenir la liberté et une meilleure qualité de vie. Les aspects indésirables de la vie comme les maladies et les handicaps pourraient, eux, être éliminés.
Transhumanisme et l’eugénisme
Ce qui nous mène à l’autre moteur de l’évolution : la sélection. Oui, l’idéologie transhumaniste est également proche de l’eugénisme. Le génie génétique deviendra probablement l’outil du XXIe siècle. Car, avec l’intelligence artificielle et la nanotechnologie, elle s’efforce de créer un « Homo transhumanus ». La contraception, l’avortement et l’insémination artificielle ont, un jour, permis de découpler la sexualité et la procréation. À présent, la chirurgie génomique et le diagnostic préimplantatoire sont censés produire des enfants désirés et idéaux.
Le philosophe Oliver Müller craint toutefois, si l’on considère les humains comme des machines imparfaites, que le recours à la technologie pour les optimiser soit bientôt non seulement autorisé, mais même exigé. L’évolution ne connaît aucun amour du prochain ni aucune pitié. Elle élimine ce qui n’est pas adapté. Et le journaliste transhumaniste Zoltan Istvan formule en tant que première loi : un transhumaniste doit avant tout assurer sa propre existence. Existe-t-il donc également un « Survival of the fittest » transhumaniste ? Et, si oui, qui doit être considéré comme « le plus apte » ? La personne ayant le plus grand nombre d’implants ? Celle qui peut se permettre cette technologie ? Celle qui fait progresser ces idées de la manière la plus impitoyable ? Car si l’être humain n’est soi-disant qu’un réseau programmable de flux de données : qui décide alors du programme à appliquer, des mutations, qui programme et qui est programmé ? Qui sélectionne ? Et combien de temps cela durera-t-il avant que nous ne parlions de nouveau de « vie dépourvue de valeur » ?
L‘évaluation réaliste – et la bonté des objectifs
Si la technique, par exemple un pacemaker, augmente la qualité de vie d’un être humain, son utilisation est bonne et judicieuse. Il faut également reconnaître que des esprits brillants et un travail acharné se cachent derrière le développement et la mise en place de nouvelles technologies. Et l’être humain n’a-t-il pas, depuis toujours, repoussé les frontières en ayant recours à la technique ? Qui aurait cru, il y a 200 ans, que les vols transatlantiques deviendraient quelque chose de courant ? Ce qui distingue toutefois un chercheur vraiment humain d’un « singe avec une vision », c’est l’évaluation réaliste – et la bonté – de ses objectifs.
« La mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » ne promettent pas uniquement l’Apocalypse de Jean dans la Bible, mais également les transhumanistes. Mais lorsque l’espoir d’une vie après la mort est remplacé par la peur nue de la mortalité, et Dieu par la technologie, le transhumanisme devient ce que le politologue américain Francis Fukuyama a appelé « l’idéologie peut-être la plus dangereuse du monde ».
L’autrice est biologiste et vit en Suisse. L’article est paru dans le magazine Zukunft CH, numéro 6/2021. Le magazine peut être commandé gratuitement : Contact Futur CH