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Consommation de la littérature
La littérature mondaine des années 1650-1660 est indissociable de ses modes de consommation variés qui conditionnent aussi bien sa production que ses usages. Les textes qui la constituent s’inscrivent par essence dans un contexte d’échanges et de sociabilité : outre le fait qu’ils requièrent des pratiques de lecture particulières, ils sont donc réutilisés, republiés, recopiés, rediffusés de multiples manières, selon les besoins (commerce amoureux, exigences sociables…) de leur consommateur.
Véritables magasins de textes, les recueils collectifs de poésies, qui connaissent une vogue remarquable à partir des années 1650, sont particulièrement représentatifs de ces usages.
Informées par ce modèle et par ces pratiques, Les Nouvelles Nouvelles en sont directement tributaires : leur structure s’apparente à certains égards à celle d’un recueil de pièces diverses, tandis qu’au sein de la fiction, les personnages mettent en oeuvre et commentent sur le mode satirique les multiples formes de consommation de la littérature.
Une conception fragmentaire du texte
Loin de se limiter à notre pratique hégémonique de lecture silencieuse et intime, les oeuvres mondaines sont conçues pour être lues également - et peut-être avant tout - de manière fragmentaire : elles sont en effet constituées d’une série de passages quasiment autonomes, parfois signalés par un titre (“Histoire de…”, “Lettre de…”, “Conversation de…”) qui peuvent être appréhendés indépendamment du reste de l’oeuvre.
A ce titre, les romans de Scudéry tels qu’Artamène sont un exemple révélateur des pratiques de lectures fondamentalement fragmentaires du public mondain. On ne lit pas, en effet, les dix tomes de manière linéaire : on en extrait plutôt une conversation par-ci, une lettre par-là, une aventure, ailleurs, au gré des envies et des besoins. Ces pratiques de lecture entraînent des conséquences, sur le plan des dimensions et de la structure du roman, que satirise notamment Furetière, parmi beaucoup d’autres, dans son Roman bourgeois (1666) :
"Ils [les enlèvements] sont si communs que j’ai vu des gens qui, pour marquer l’endroit où ils en étaient d’une histoire, disaient : j’en suis au huitième enlèvement, au lieu de dire : j’en suis au huitième tome." (p. 381)
Cette conception fondamentalement fragmentaire du texte répond également à la manière qu’a le public d’évaluer la qualité d’une pièce. Ainsi, les “beaux endroits” d’une oeuvre - soit les parties les plus appréciées ou qui font montre de particulièrement d’esprit - acquièrent un statut autonome et deviennent à leur tour des passages détachables.
Dans les Nouvelles Nouvelles, les nouvellistes réutilisent à plusieurs reprises des vers célèbres (notamment du Cid, p. 44).
Dans les Nouvelles Nouvelles encore, p. 142-143, Lisimon, particulièrement touché par certains vers, les apprend par coeur, indépendamment du reste de la pièce.
Textes importants de la critique dramatique dans les années 1660, les deux discours de d’Aubignac contre Sophonisbe et Sertorius de Corneille construisent leur discours autour des vers particulièrement marquants des pièces examinées.
Ce sont là des pratiques que parodie Molière dans les Précieuses ridicules, lorsque le “bel endroit” que vante Mascarille dans son sonnet se réduit à l’exclamation “oh” [citation]
MASCARILLE.-
Oh, oh, je n’y prenais pas garde,
Tandis que sans songer à mal, je vous regarde,
Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur,
Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.
CATHOS.- Ah mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant.
MASCARILLE.- Tout ce que je fais a l’air cavalier, cela ne sent point le pédant.
MAGDELON.- Il [i] en est éloigné de plus de deux mille lieues.
MASCARILLE.- Avez-vous remarqué ce commencement, oh, oh ? Voilà qui est extraordinaire, oh, oh. Comme un homme qui s’avise tout d’un coup, oh, oh. La surprise, oh, oh.
MAGDELON.- Oui, je trouve ce oh, oh, admirable.
MASCARILLE.- Il semble que cela ne soit rien.
CATHOS.- Ah, mon Dieu, que dites-vous ! Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer. MAGDELON.- Sans doute, et j’aimerais mieux avoir fait ce oh, oh, qu’un poème épique.
MASCARILLE.- Tudieu, vous avez le goût bon.
MAGDELON.- Eh, je ne l’ai pas tout à fait mauvais.
MASCARILLE.- Mais n’admirez-vous pas aussi, je n’y prenais pas garde ? Je n’y prenais pas garde, je ne m’apercevais pas de cela, façon de parler naturelle, je n’y prenais pas garde. Tandis que sans songer à mal, tandis qu’innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, je vous regarde ; c’est-à-dire je m’amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple. Votre œil en tapinois... Que vous semble de ce mot, tapinois, n’est-il pas bien choisi ?
CATHOS.- Tout à fait bien.
MASCARILLE.- Tapinois, en cachette, il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris. Tapinois.
MAGDELON.- Il ne se peut rien de mieux.
MASCARILLE.- Me dérobe mon cœur, me l’emporte, me le ravit. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur. Ne diriez-vous pas que c’est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter, Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.
Cette pratique de lecture répond notamment à l’exigence essentielle de diversité que formule le public mondain.
Manières de lire, manières de diffuser
Ces modes d’appréhension du texte expliquent en partie la vogue des recueils de pièces diverses, dans lesquels, en fonction de ses goûts et de ses besoins, on vient puiser une élégie ou un sonnet sur le sujet de son choix, et plus encore, elles justifient la structure d’un ouvrage comme les Nouvelles Nouvelles dont il est tout à fait possible de ne lire que certaines pièces. Jamais trop longues, ces subdivisions sont autant de pièces qui, à leur tour, sont consommées de différentes manières :
Par une lecture personnelle, privée et silencieuse, qui demeure une pratique courante. La manière dont ce type de lecture est représenté dépend de la fonction que la scène revêt au sein du récit. [développement] Le repli sur l’intimité qu’exige la lecture silencieuse destine a priori cette pratique aux ouvrages de dévotion ou à l’érudition. Par extension, la lecture des romans, sujet de satire, est souvent figurée en solitaire. Ainsi, la pratique dévoyée de Javotte, dans le Roman bourgeois, qui s’enferme dans sa chambre pour y “lire jour et nuit avec tant d’ardeur qu’elle en perdait le boire et le manger”. (p. 339).
En les lisant à haute voix devant un cercle d’auditeurs (déclamation effectuée par l’auteur lui-même ou par un lecteur de circonstance). Le procédé est souvent représenté au sein même des textes littéraires, puisqu’il permet, évidement, d’accompagner l’insertion d’une pièce. [exemples]
C’est ce qui se passe très couramment dans les Nouvelles Nouvelles, puisque la logorrhée des nouvellistes les pousse à énoncer les pièces diverses qu’ils détiennent sans en être les auteurs.
Sorel, dans ses Lois de la galanterie (1644; rééd. 1658), témoigne de cette manière de consommer la littérature dans le cadre d’un commerce amoureux. Ainsi, à propos des pièces nouvelles, “l’on oblige une maîtresse lui en faisant la lecture, et l’on se divertit et s’instruit pareillement.” (p. 80).
En apprenant par coeur une pièce, ce qui constitue une manière tantôt de se l’approprier de façon intime parce que le texte en a plu, tantôt d’en prendre possession dans l’intention de la proposer de façon impromptue en société. [exemples]
Le lecteur apprend ainsi par coeur une pièce ou les passages d’une pièce qui l’ont particulièrement touché. Dans les Nouvelles Nouvelles, Clorante, à la p. 8 du t. II, exprime le dessein de mémoriser une pièce en raison de la qualité de celle-ci. De la même façon, mais dans le cadre d’un échange galant, Costar écrit à une correspondante : “j’ai appris par coeur les beaux vers de votre billet et je n’ai rien dans ma mémoire que j’y conserve plus précieusement.” (Lettres, 1656, p. 655).
Dans le Francion, Sorel stigmatise le fait d’apprendre par coeur des discours pour en faire usage au sein d’une conversation. Ainsi, au sujet d’un comte ridicule : “Notez que quand il devait aller en compagnie, il apprenait quelques discours qu’il tirait de quelques livres et le récitait, encore qu’on ne tombât aucunement sur ce sujet, ce qui le rendait fort ennuyeux.” (réédition de 1663, p. 362).
En copiant des pièces que l’on entend ou que l’on lit, dans un contexte où un livre reste un objet coûteux et où une grande partie de la production n’est, de toute façon, pas imprimée. La copie manuscrite est ainsi le moyen le plus courant de posséder un exemplaire d’une pièce qui plaît ou qui pourrait servir de monnaie d’échange : les nouvellistes sont donc enclins à recopier toutes les nouveautés qu’ils lisent ou entendent. De manière générale, cette pratique constitue l’une des principales manières de faire circuler un texte.
Enfin, en réinsérant une pièce ou partie d’une pièce dans un texte que l’on compose, soit comme argument d’autorité, soit comme procédé d’amplification. Les Nouvelles Nouvelles sont évidemment le résultat de ce procédé. Sorel, dans sa Bibliothèque française (1664), atteste explicitement cette pratique. [citation] Cela [les querelles autour des lettres de Balzac] donna sujet à quelqu’un de dresser des petits dialogues pour s’en divertir, et de les insérer dans l’Histoire Comique de Francion, lorsqu’on l’imprimait pour la seconde fois, ce qui était aisé à faire, ce livre ayant été amplifié par diverses personnes. On y introduisit un pédant, “Hortensius”, qui, voulant parler à la mode, empruntait quelques termes des ces nouvelles lettres […] (p. 110)
Cette circulation incontrôlée de la littérature peut parfois mener à des appropriations malhonnête du texte par son énonciateur.