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| publié dans le Musée Neuchâtelois 1957, p. 201

Par une curieuse coïncidence, le millésime 1957 correspond à l'anniversaire de deux faits très importants du passé neuchâtelois:
le 250e de l'investiture de notre pays aux rois de Prusse et le centenaire de l'extinction de leurs droits.
La Société d'histoire et le Musée neuchâtelois ont jugé utile de rappeler brièvement les événements qui marquèrent si profondément le
cours de notre histoire.
Déjà du vivant de Marie d'Orléans, duchesse de Nemours, non seulement on se préoccupait en Europe du sort de sa principauté de Neuchâtel
et Valangin, mais encore on en convoitait ardemment la possession.
Certains prétendants à cette souveraineté, par le moyen de leurs agents, ministres plénipotentiaires ou observateurs installés à Neuchâtel, intriguaient
et s'agitaient, tandis que surgissait déjà alors l'idée de faire de notre pays un quatorzième canton suisse et une république aristo-démocratique.
L'intérêt et les rivalités des familles et des individus dévoués à l'un ou à l'autre des prétendants, les revendications de certaines
corporations et l'agitation qui régnait dans le pays empêchèrent de réaliser ce dernier projet.
Lorsqu'en 1694 mourut l'abbé d'Orléans, frère dément de Marie de Nemours, celle-ci vint aussitôt à Neuchâtel pour soutenir ses droits à la
souveraineté contre le prince de Conti.
Elle était accompagnée du chevalier de Soissons, qu'elle faisait appeler "Monsieur de Neuchâtel" parce qu'elle venait de lui donner notre pays pour en jouir dès qu'elle serait décédée.
Les Neuchâtelois, indignés qu'on disposât d'eux et de leur patrie comme d'un héritage, estimèrent que leurs princes ne pouvaient aliéner
l'Etat sans le consentement populaire.
Aussi le tribunal des Trois-Etats, assemblé le 8 mars 1694, déclara-t-il souveraine la duchesse de Nemours, d'après le principe que le pays est inaliénable.
A l'ouïe de ce mot nouveau pour Neuchâtel, la nouvelle souveraine, surprise, protesta et chercha vainement à obtenir la suppression de ce mot fatal.
En cette fin du XVIIe siècle, des bruits couraient que le roi de France, Louis XIV, avait des vues sur notre pays pour contrebalancer
l'influence bernoise à Neuchâtel.
De plus, on y intriguait en faveur de Guillaume de Nassau, héritier de l'ancienne maison de Chalon-Orange.
Devenu roi d'Angleterre, celui-ci déclara au congrès de Riswick qu'il avait des droits sur Neuchâtel et fit comprendre le comté et la ville de
Neuchâtel dans le traité de paix de 1697.
La duchesse de Nemours mourut le 16 juin 1707, et le pays de Neuchâtel et Valangin se trouva quasiment maître de sa destinée.
Un procès d'investiture s'ouvrit au bout de six semaines, selon la coutume, et quinze prétendants s'y présentèrent.
Six d'entre eux furent éliminés ou se désistèrent au début du procès; neuf restèrent en ligne, mais la plupart s'égrénèrent petit à petit, au courant de la procédure;
ils se rangeaient en trois classes:
1° Ceux qui invoquaient en leur faveur des dispositions testamentaires des derniers souverains.
2° Ceux qui invoquaient leur parenté avec la maison de Longueville.
3° Ceux qui venaient à la succession du chef de la maison de Chalon en vertu d'un droit de suzeraineté datant de 1288
[Paul JACOTTET, Le procès de 1707, dans Musée neuchâtelois, 1881, p. 125.].
Parmi ces derniers se trouvait le roi de Prusse, Frédéric 1er, auquel son oncle Guillaume III d'Angleterre, mort en 1702, avait laissé ses droits de la maison de Chalon.
Le plan des héritiers testamentaires et des héritiers du sang, soutenus par Louis XIV, eût été de faire échouer les fragiles prétentions des
successeurs des Chalon dont le plus redoutable d'entre eux était le roi de Prusse.
Mais le malheur des Français fut alors d'être trop nombreux à prétendre â la principauté de Neuchâtel: au lieu de s'unir, ils se démolirent les uns les autres.
Trois mois après l'ouverture de la succession de la duchesse de Nemours, soit au moment où le débat s'engageait sur le fond, le tribunal
n'avait plus à prononcer qu'entre deux concurrents : Emnmanuel-Philibert-Amédée de Savoie, prince de Carignan, et Frédéric ler, roi de Prusse.
Ce résultat surprenant fut l'oeuvre du comte Ernest de Metternich, l'habile diplomate du monarque allemand.
L'on s'attendait même à voir les représentants du prince de Carignan se retirer à leur tour, laissant la Prusse maîtresse du champ de bataille.
Ce dénouement ne plaisait guère à Metternich: il voulait que la sentence fût rendue contradictoirement ou du moins parùt l'être.
Par un traité secret du 16 octobre 1707
Charles ROBERT, Lu renonciation du prince de Carignan en faveur du roi de Prusse, dans Musée neuchâtelois, 1909, p. 37.,
Metternich obtint la renonciation du prince de Carignan en faveur du roi de Prusse, moyennant 33.100 écus et 100 louis d'or à Charles Fortis,
avocat du prince, qui rendit le service à Metternich de plaider contre lui et même de protester pour la forme lorsque fut rendue la sentence
du 3 novembre 1707 par laquelle l'investiture de notre pays fut donnée à Frédéric 1er pour être par lui possédé comme Etat indépendant,
inaliénable et indivisible.
Le procès que le tribunal des Trois-Etats venait de juger était au fond celui de la suprématie européenne entre la France et l'Allemagne.
La même cause existait déjà en 1288 lorsque le jeune comte Raoul ou Rodolphe de Neuchâtel, feudataire immédiat de l'empire, devint vassal
de la maison de Chalon-Arlay.
Les historiens ne s'expliquaient pas pourquoi Rodolphe IV de Neuchâtel avait renoncé à être vassal direct du roi des Romains Rodolphe de Habsbourg
et avait placé son comté au rang d'arrière-fief. Afin de se donner un protecteur puissant, croyait-on généralement.
Or, dans une récente et pertinente étude parue ici même
[Hugues Jéquier, Neuchâtel en 1285, dans Musée neuchâtelois, 1954, p. 18.],
M. Hugues Jéquier donne les raisons qu'il a déduites d'un examen approfondi des actes et de la situation politique à la fin du XIIe siècle.
Rodolphe de Habsbourg, pour mener à bien une politique ambitieuse en Bourgogne et renforcer sa situation sur sa frontière occidentale,
aurait, dans son intérêt et celui de l'empire, dépouillé le jeune comte de Neuchâtel de l'immédiateté au profit de son beau-frère et fidèle
vassal, le puissant baron Jean Il de Chalon-Arlav.
Ce dernier devenait ainsi suzerain des comtes de Neuchâtel.
Quatre siècles plus tard, le roi de Prusse, héritier du droit de suzeraineté des Chalon, poursuivait la même politique et les mêmes desseins
que Rodolphe de Habsbourg, c'est-à-dire la possession du pays de Neuchâtelbet Valangin afin, de là, envahir la Franche-Comté et arracher
cette province et la Bourgogne à la France.
Ce but belliqueux, qu'ignorèrent sans doute les Neuchâtelois de 1707 ou que certains d'entre eux, instruits par Berne, approuvèrent en secret,
ne parvint que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à la connaissance des protégés et fidèles sujets du roi de Prusse.
Il est assez piquant de constater que le colonel et conseiller d'Etat Abraham Pury, le trop célèbre pasticheur
[On peut lui attribuer trois oeuvres apocryphes : la Chronique des chanoine, les Mémoires du chancelier de Montmollin et les Mémoires de Samuel de Pury (ces derniers inédits).],
était au courant de la chose et qu'il a rédigé, en 1768, un projet qui ne visait à rien moins qu'à l'émancipation complète de Neuchâtel du joug du roi de Prusse
et à l'incorporation de notre pays au Corps helvétique.
Son mémoire, original et remarquable par une grande justesse de vues, contient cette phrase relative aux événements de 1707:
On sait assés que dans leurs vues hostiles les ennemis de la France pensoient à faire du Païs de Neufchâtel un
attelier contre la Franche Comté(c'est nous qui soulignons)
[Un projet d'émancipation de Neuchâtel en 1768. Mémoire publié par Jules Jeanjaquet dans le Musée neuchâtelois, 1902, p. 202].
Dans ces quelques lignes, on reconnaît la manière pittoresque de s'exprimer du spirituel colonel qui, dans ce cas, n'inventait ni ne pastichait.
Les intentions qu'avait eues le roi de Prusse en 1707, perdues de vue pendant longtemps, surgirent à nouveau par instant avant 1818, mais
ne furent confirmées et mieux connues chez nous qu'à la lin du XIXe siècle,
par la publication d'une étude intitulée: Neuchâtel et la politique prussienne en Franche-Comté (1702-1713)
[Paris, 1887.]
due a Ensile Bourgeois, alors chargé de cours à la Faculté des lettres de Lyon, plus tard professeur à la Sorbonne.
Philippe Godet analysa cet ouvrage dans la réunion de la Société d'histoire à Cressier, le 19 juillet 1887
[Philippe GODET, Les intentions de la Prusse en 1707, dans Musée neuchâtelois, 1887, p. 240.]3.
L'auteur, pour son travail, eut recours à des documents inédits des archives de Paris, Berlin et Neuchâtel dans lesquels il trouva la triple
confirmation que le roi de Prusse, en obtenant la souveraineté de Neuchâtel, voulait profiter de la forte situation géographique de notre pays
pour franchir le Jura et s'établir dans le bassin de la Saône et qu'il cherchait à entraîner les Suisses dans la coalition contre la France.
Les Bernois secondaient les projets de Frédéric 1er en intriguant pour lui.
Emer de Montmollin, un des principaux agents de la candidature du roi de Prusse, chargé de la direction de l'affaire en 1705, n'ignora rien des projets de la Prusse.
S'ils avaient été exécutés, la Suisse et Neuchâtel en particulier eussent eu l'effroyable malheur d'être mêlés à une guerre européenne.
De son côté, Metternich, pour réaliser les vues de son maître et obtenir l'héritage neuchâtelois, ne ménagea ni l'argent ni les promesses
pour se créer des partisans et stimuler leur zèle.
Il "négocia", c'est-à-dire promit des récompenses et des pensions, en cas de succès, aux juges et aux nombreux personnages influents de la Ville et de l'Etat.
L'usage de distribuer des pots-de-vin, des "gants fourrés" ou des "oies farcies" existait déjà en politique.
Une seconde étude historique, intitulée Siméon Bondeli, parut à Berne en 1905.
Son auteur, Alexandre Pfister, y fait voir également le dessous des cartes, car Bondeli fut, dans l'affaire de Neuchâtel notamment, l'agent actif et secret de la Prusse.
Il ressort de cette publication que la Prusse commença patiemment et sourdement son travail diplomatique en 1685 déjà, soit dix-sept ans avant la mort de Guillaume de
Nassau, roi d'Angleterre.
Ce dernier, endoctriné et travaillé par les frères Bondeli, ne s'est intéressé à la succession de Marie de Nemours que poussé par la Prusse.
La principauté de Neuchâtel, "clef du Jura français et de la plaine suisse", "forteresse de premier ordre pour un grand état qui voudrait dominer la Suisse et menacer la France",
écrivait-on, était si nécessaire à Frédéric 1er pour la réalisation de ses plans de guerre et de conquête, qu'il fit distribuer, confirme Alexandre Pfister, d'énormes
pots-de-vin à Neuchâtel et à Berne pour gagner des partisans
[CI. Arthur PIAGET, Histoire de la Révolution neuchâteloise. Introduction, p. 52.].
En 1905, année de l'apparition de l'ouvrage d'Alexandre Pfster, Arthur Piaget commençait un cours libre d'histoire sur La Révolution
neuchâteloise, 1831-1848, à l'usage des étudiants de l'Académie, et donné à l'instigation de la Société d'histoire et d'archéologie.
Ces conférences eurent dès le début (27 novembre 1905) un très grand succès puisque trois cents auditeurs y assistèrent.
Le procès de 1707 fut un des sujets traités dans la deuxième conférence, celle du -1 décembre 1905. Piaget y analysa, entre autres sources
consultées, les ouvrages d'Emile Bourgeois et d'Alexandre Pfister sur les véritables intentions de la Prusse; il rappela, d'après des documents et
des témoignages de l'époque, le rôle des pots-de-vin distribués par les prétendants; il mit en doute que la sentence du 3 novembre 1707 ait
été "libre, sincère, impartiale, selon le cours de la justice et de l'équité naturelle", et conclut son exposé en disant:
Ce n'est pas Neuchâtel qui a choisi le roi de Prusse, c'est le roi de Prusse qui a choisi Neuchâtel, et c'est Berne qui nous a conseillé et peut-être imposé ce choix
[Arthur PIAGET, op. cit., p. 47 à 61.]
Il est opportun de rappeler ici, avant de poursuivre encore l'examen des matières traitées par Arthur Piaget, que ce dernier, en ouvrant son
cours, avait sollicité de ses auditeurs la communication de documents qu'ils posséderaient dans leurs fonds de familles et qui pourraient être
utiles à ses exposés hebdomadaires.
Au lendemain de la deuxième leçon, dont nous venons de parler, un de ses collègues de la Faculté des sciences et habitué des archives de
l'État, vint au chàteau et communiqua à l'archiviste deux documents importants sortis de ses archives particulières
[On peut révéler aujourd'hui qu'il s'agit des archives que détenait Maurice de Tribolet ce qu'on pouvait deviner du reste, par le nom de l'auteur du second document communiqué.].
Le premier, intitulé Représentations ou considérations sur ce qui a été promis à ceux qui ont travaillé pour l'investiture des Comtés de Neuchâtel
et Valangin en faneur de Sa Majesté le roi de Prusse, est la copie d'un mémoire secret contenant la liste des personnes qui ont touché des
sommes plus ou moins importantes, selon l'influence qu'elles pouvaient avoir sur l'heureuse issue du procès.
Chaque individu y est "soupesé", pourrait-on dire, et le machiavélisme des agents du roi de Prusse s'y étale,
allié à beaucoup de bonhomie et de connaissance du coeur humain.
Le total des gratifications pour Neuchâtel-ville seulement, s'élevait à 560.000 livres.
Il est certain que des membres de la Bourgeoisie de Valangin ne furent pas plus oubliés que les Bernois.
La seconde pièce soumise au conférencier est un mémoire très rare et très curieux, imprimé à Paris en 1708, sous le titre:
Manifeste ou motifs de la retraite des Français à Neuchâtel, et dans lequel l'auteur, Jacques Tribolet, avocat de Mlle de Soissons,
démasque publiquement les tripotages et les intrigues, énumère les magistrats vendus et cite des noms et des chiffres
[Arthur PIAGET, histoire de la Révolution neuchäteloise. Introduction, p. 81.].
Aussi Arthur Piaget, dans sa troisième leçon, du 11 décembre 1905, dut-il revenir sur le procès de 1707 et l'affaire des pots-de-vin et apporter,
sans citer de noms, des précisions du plus haut intérèt
[Depuis lors, M. S. Stelling-Michaud a publié en 1935, d'après un brouillon de Saint-Saphorin, ce mémoire secret dit des pots-de-vin
(29 novembre 1707) dont l'original chiffré se trouve à Berlin. Cf. son ouvrage sur Sain-Saphorin et la politique de la Suisse pendant la
guerre de succession d'Espagne (1700-1710), p. 123].
Ces révélations firent grand bruit à l'époque et enlevèrent les dernières illusions de ceux qui croyaient encore au peuple neuchâtelois
disposant de lui-même et se donnant librement à la Prusse.
Pourtant, comme le reconnaît Emile Bourgeois, toute cette comédie judiciaire, politique, religieuse, avait cependant un sens
profondément sérieux et une portée considérable...; le peuple neuchâtelois avait fait ses conditions:
il n'avait pas subi celles d'un testament, d'un tribunal étranger. C'était là le véritable sens de l'échec qu'avait subi le prince
de Conti, et avec lui l'influence française à Neuchâtel...
Trois semaines après la sentence, Frédéric 1er et Metternich étudiaient ensemble les moyens d'envahir la Franche-Comté, et l'habile
diplomate cherchait à engager les Confédérés dans cette action.
Il en fut pour sa peine: Louis XIV, renseigné, fit appel à la raison des Suisses et les détourna du dangereux parti où la Prusse voulait les entraîner, tout
en dirigeant ses troupes sur la Franche-Comté et sur Neuchâtel.
Le Conseil d'Etat neuchâtelois, voyant l'imminence du danger, déclara qu'il s'opposerait à toute invasion de la Bourgogne par notre territoire.
Puis la Diète de Baden et le traité d'Aarau firent momentanément abandonner au roi de Prusse les desseins qu'il avait formés.
La porte de Suisse s'étant fermée, il restait à Frédéric 1er la trouée de Belfort.
L'entreprise eut lieu au mois d'août 1709, mais les Allemands furent repoussés.
Dès ce moment la principauté de Neuchâtel cessa d'intéresser Frédéric 1er.
Son successeur tenta de la vendre en 1726 déjà au duc de Bourbon
[Musée neuchâtelois, 1902, p. 206].
L'occasion de s'en défaire se présenta en 1806.
Frédéric-Guillaume III échangea notre pays à Napoléon 1er contre le Hanovre, sans conditions
[Cf. la polémique au sujet de sous ou de sans contrainte, entre Samuel de Chambrier et Arthur Piaget:
Samuel DE CHAMBRIER, A propos des années 1707,1806,1814. Réponse à la conférence de M. Arthur Piaget du 22 janvier 1912.
Neuchâtel, 1912. Arthur PlAGET, La Cession de Neuchâtel en 1806, sa reprise en 1814. Réponse à M. Samuel de Chambrier. Neuchâtel, 1912.],
violant ainsi les promesses faites de garder toujours la souveraineté de Neuchâtel "dans toute son indépendance, inaliénabilité et indivisibilité".
Chose surprenante, les Neuchâtelois, toujours très sensibles lorsqu'on touchait à leurs droits et prérogatives, passèrent
d'une domination à l'autre avec une extraordinaire soumission et sans qu'une voix se soit élevée pour rappeler les serments réciproques et les
Articles généraux et particuliers de 1707 et constater la violation et la ruine de leurs libertés et franchises.
Même lorsqu'on trafiquait d'eux, ils ne surent pas faire des remontrances à leur souverain, comme ils en avaient l'habitude !
Après la défaite de Napoléon, le roi de Prusse, en 1814, oublieux qu'il avait perdu ses droits en cédant Neuchâtel, résolut de replacer la
principauté sous son sceptre, et les Neuchâtelois, ne lui ayant pas gardé rancune de la cession de 1806 qui les avait placés sous un régime portant
atteinte à leurs franchises et privilèges, parurent heureux d'être à nouveau sous sa protection.
Cependant, l'intention du roi fut alors de resserrer les anciennes relations helvétiques de notre pays et même de favoriser l'agrégation de Neuchâtel
à la Confédération.
Tout en restant principauté prussienne, Neuchâtel devint canton suisse; mais cette situation hybride développa les sentiments républicains et le désir
de beaucoup de Neuchâtelois d'être seulement Suisses.
Vers 1820 déjà, on supputait le prix d'une transaction pour le rachat des droits du roi de Prusse sur Neuchâtel et l'on arrivait à une somme
énorme correspondant à la capitalisation de ce que recevait annuellement le roi de sa principauté, c'est-à-dire plus de 70.000 livres.
L'opposition entre républicains et royalistes devint de plus en plus vive.
Les tentatives des patriotes, en 1831, échouèrent piteusement et la réaction qui s'ensuivit ne fit qu'accentuer davantage le malaise politique
dans la principauté-canton.
Pendant dix-sept sombres années, les partis prussien et suisse luttèrent avec acharnement et poussèrent à la séparation avec la Suisse ou avec la Prusse.
L'ambiguïté de notre situation politique devint telle que l'aristocratie de Neuchâtel - avant le 1er mars 1848 !-
envisagea même de demander au roi de Prusse l'émancipation complète de notre pays, c'est-à-dire d'être un Etat tout à fait indépendant!
Un congrès européen pour régler la position de la Suisse devait se tenir à Neuchâtel au début de 1848; mais la révolution de février en
France et celle du 1er mars à Neuchâtel vinrent bouleverser les plans des diplomates et hâter chez nous la fin du régime royaliste.
L'établissement du gouvernement républicain au château n'enleva pas l'espoir aux royalistes de rétablir le régime déchu.
Ils demandèrent à Berlin d'intervenir et le roi de Prusse travailla les cabinets européens en faveur de ses revendications sur Neuchâtel.
De son côté, le Conseil fédéral, par une note du 8 novembre 1819 au ministre de Prusse, exprimait le désir d'acheminer vers une solution amiable
la question de Neuchâtel.
Il essuya un insuccès diplomatique dont profitèrent les royalistes pour demander que l'armée prussienne, alors à proximité du Rhin,
vienne délivrer l'ancienne principauté.
On leur répondit que c'était impossible en ce moment, mais qu'on saisirait la première occasion pour rétablir la situation.
Les démarches de la Prusse pour reconquérir Neuchâtel se poursuivaient.
Un protocole fut signé le 21 mai 1852 à Londres, par lequel l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse et la Russie s'engageaient
à s'entendre pour amener la Confédération helvétique à tenir compte des stipulations internationales (traité de Vienne de 1815) en vertu desquelles
la principauté de Neuchâtel a été admise, sous la garantie de l'Europe, à devenir l'un des cantons suisses.
Ce protocole, plus menaçant en apparence qu'en réalité, n'était qu'une politesse faite au roi de Prusse.
Le parti royaliste ne s'en servit pas moins comme d'un atout important lors d'une assemblée de la Bourgeoisie de Valangin, le 6 juillet 1852.
Au défilé de 2500 à 3000 royalistes dans le pré de la Bourgeoisie, les républicains, au nombre de 6000 à 8000, opposèrent à proximité une contremanifestation
dans laquelle ils votèrent cette résolution: Le peuple neuchâtelois déclare qu'il veut rester suisse, et rien que suisse; qu'il veut
la République neuchâteloise, etc.
C'était la réponse au protocole de Londres.
Les adversaires de la jeune république ne désarmèrent pas et crurent, au début de 1856, qu'un mouvement insurrectionnel aurait des chances d'aboutir.
Ils se persuadèrent que rien ne vaudrait mieux qu'une prise d'armes pour obliger le roi de Prusse à s'occuper d'eux.
C'est ainsi que dans la nuit du 2 au 3 septembre 1856, le château fut pris et que les couleurs prussiennes y flottèrent de nouveau.
Ce succès fut de courte durée.
Chacun connaît les événements sur lesquels le Musée neuchâtelois jeta, l'an dernier, une clarté nouvelle au moyen de documents inédits.
La contre-révolution manquée des royalistes activa la solution de la question de Neuchâtel.
Le fait que les républicains avaient réprimé l'insurrection par leurs propres forces fut d'une importance capitale.
Il ne pouvait plus être question de détacher Neuchâtel de la Suisse, ni de le replacer dans la situation de canton-principauté.
Frédéric-Guillaume IV le sentit fort bien et demanda la médiation de Napoléon III.
Avant de consacrer, par un traité européen, le fait accompli à Neuchàtel en 1848 et d'accorder, peut-être, au roi de Prusse, des compensations
raisonnables, une difficulté devait être écartée.
Frédéric-Guillaume réclamait la mise en liberté de ses partisans prisonniers.
L'Angleterre lui conseilla d'offrir en échange la renonciation à ses droits de souveraineté mais il refusa.
De son côté, le Conseil fédéral ne voulut pas se dessaisir du gage que représentaient les prisonniers royalistes.
Napoléon III, voyant l'Angleterre associée à cette oeuvre de médiation et froissé qu'on n'ait pas en lui une confiance absolue, se mit alors
à jouer double jeu: il poussa la Prusse à déclarer la guerre à la Suisse afin de l'effrayer.
Effectivement, le roi de Prusse menaça, en cas d'échec de la diplomatie européenne, d'envoyer ses troupes à la frontière helvétique;
elles devaient y être le 2 janvier 1857.
L'opinion suisse, fatiguée de la lenteur des pourparlers, accueillit avec frémissement la menace prussienne.
Un enthousiasme indescriptible pour la cause de Neuchâtel s'empara de tout le pays.
Deux divisions furent mises sur pied sous le commandement du général Dufour.
C'est en ce moment d'angoisse nationale qu'Amiel composa Roulez Tambours, et que, par une saison rigoureuse, les troupes suisses s'échelonnèrent sur
le Rhin, de Bâle à Romanshorn.
Cette attitude ferme impressionna les puissances.
Napoléon III quitta son double jeu et, à titre confidentiel, informa le Conseil fédéral que, sous l'apparence d'une libération des prisonniers, sans condition,
le roi de Prusse se désisterait.
Leur procès fut donc arrêté et les quatorze principaux inculpés transférés à Pontarlier dans la nuit du 17 au 18 janvier 1857.
Cette dernière solution permettait de reprendre le procès contre eux si la parole donnée n'était pas tenue.
Les troupes fédérales furent licenciées et la solution de l'affaire de Neuchâtel fut remise à une conférence des puissances qui s'ouvrit le 5 mars à Paris.
Le roi de Prusse réclamait une indemnité de deux millions de francs pour le rachat de sa liste civile; la conférence la réduisit à un million
et le roi déclara alors qu'il y renonçait.
On lui accorda de ne pas mettre à la charge des royalistes des frais spéciaux pour leur insurrection, et,
chose qui n'impliquait la reconnaissance d'aucun droit, il fut laissé libre de continuer à porter le titre de prince de Neuchâtel et comte de Valangin.
Le traité reconnaissant l'indépendance complète de Neuchâtel fut adopté par la conférence le 20 avril et ratifié le 28 par la Suisse.
Le roi de Prusse y mit beaucoup moins d'empressement; toutefois le traité fut signé le 26 mai et ratifié le 16 juin par toutes les parties contractantes.
Deux jours plus tard les Neuchâtelois étaient déliés de leur serinent de fidélité.
Ainsi furent liquidés les droits du roi de Prusse sur Neuchâtel.
***
Les Neuchâtelois, aussi longtemps et après que la dynastie des Hohenzollern eut régné sur leur pays, ont toujours déclaré qu'ils n'étaient
pas devenus prussiens; tandis qu'en désirant conserver son titre, le roi de Prusse - a-t-on dit plaisamment -a tenu, lui, en 1857, à rester
« de Neuchâtel et de Valangin !»
En terminant cet exposé, il nous paraît intéressant de faire remarquer deux autres coïncidences.
La domination des rois de Prusse à Neuchâtel a duré près d'un siècle et demi.
Peut-on discerner, dans cet espace de temps, l'indice d'un mouvement cyclique de notre histoire, c'est-à-dire, comme nous l'avons relevé
ailleurs [L'histoire neuchâteloise est-elle rythmée? dans La Suisse horlogère, 1948, p. 15],
deux périodes, l'une ascendante et l'autre descendante, d'environ septante années chacune, comme on peut le constater, par exemple,
dans l'industrie des toiles peintes qui a existé chez nous à peu près à la même époque?
Les prétentions de la Prusse sur Neuchâtel ont débuté vers 1685, lorsque notre prince était alors l'abbé d'Orléans-Longueville, un pauvre
dément qui « ne vouloit jamais changer de linge », « se laissoit manger à la vermine » et « sautoit par dessus son ombre »
[1), Auguste CHATELAIN, La folie de l'abbé d'Orléans, dans Musée neuchâtelois, 1910, p. 211.];
elles ont pris fin, ces prétentions prussiennes, au moment où l'intempérant et velléitaire Frédéric-Guillaume IV sombrait dans la folie:
on a dit que ses facultés mentales n'avaient pas résisté à la perte de sa principauté neuchâteloise.
Faut-il voir dans ce dénouement un effet du système des compensations cher au philosophe français Azaïs?
Pourtant, nous venons de le voir, et comme l'a écrit Arthur Piaget:
Sauf en 1707, les rois de Prusse n'ont jamais tenu beaucoup à leur petite et lointaine principauté