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Du cabinet du médecin aux réseaux sociaux, nous parlons très volontiers de nous-mêmes. Une étude, parue en 2012 dans la revue scientifique PNAS,1 révèle que cette activité stimule les aires cérébrales de la récompense, au même titre qu’un rapport sexuel ou un gain financier. Cette découverte explique le succès parfois addictif des réseaux sociaux en ligne.
Parler de soi ou partager ses opinions occupe plus du tiers de nos conversations quotidiennes. Ce chiffre atteint 80% sur les réseaux sociaux en ligne (figure 1).2 Pour rendre compte de ce comportement, une équipe de recherche de l’Université de Harvard a tenté de quantifier la satisfaction apportée par le fait de parler de soi. Pour cela, les chercheurs ont rétribué des volontaires en leur demandant de répondre à des questions sur eux-mêmes, une tierce personne, ou un fait historique. Quand la récompense pécuniaire était équivalente, les deux tiers des participants ont choisi de parler d’eux-mêmes. Les chercheurs ont ensuite proposé des gains différents pour chaque sujet traité. Ils ont ainsi établi que les participants étaient prêts à diminuer leur gain de 20% pour le plaisir de parler d’eux-mêmes.
Parler de soi stimule les zones cérébrales de la récompense, au même titre que le sexe, l’argent ou la nourriture.
Comment définissez vous l’addiction ?
L’addiction est le développement de comportements automatisés qui échappent au contrôle par le raisonnement et qui altèrent la qualité de vie. On pense bien sûr aux drogues comme la cocaïne, mais de très nombreux stimuli peuvent engendrer une addiction : le sexe, la nourriture, les jeux d’argent, etc.
L’addiction peut ensuite se propager à d’autres stimuli associés, par exemple la cigarette associée au café du matin.
Quels sont les mécanismes neurologiques qui induisent l’addiction ?
Certains stimuli et substances activent les aires dopaminergiques du cerveau. La dopamine agit comme un signal qui confère de l’importance à un événement et favorise la répétition du comportement associé. C’est un système d’apprentissage sélectionné pendant l’évolution humaine. Un homme préhistorique apprend à chasser parce qu’il associe cette activité au fait de manger une nourriture riche. On tombe dans l’addiction quand la répétition du comportement appris devient entièrement automatisée et incontrôlable.
Peut-on parler d’addiction à internet ?
L’homme est un animal social, et les réseaux sociaux comme Facebook permettent d’établir des liens très rapidement. La publication que vous décrivez montre que le simple fait de parler de soi stimule le système dopaminergique. Ce type d’association entre un stimulus et une réponse dopaminergique immédiate est le terreau de toutes les addictions. Il n’est pas étonnant d’observer des comportements addictifs dans l’utilisation des réseaux sociaux. C’est le signe d’une difficulté d’adaptation de notre espèce au changement : l’évolution culturelle et technologique est rapide, mais notre cerveau primitif continue à prendre des décisions qui échappent à notre conscience.
Peut-on résoudre les problèmes d’addiction en supprimant les stimuli ? Faut-il empêcher l’accès à internet ?
Bloquer les stimuli ne résout pas l’addiction. Quand l’addiction est là, il est trop tard, le chemin est déjà tracé. Le but des traitements, c’est d’ouvrir le champ des possibles, de redonner le choix. Le traitement de l’addiction n’est pas l’abstinence, c’est le développement d’alternatives.
Pour déterminer les bases biologiques de ce comportement, les chercheurs ont ensuite visualisé par IRM fonctionnelle l’activité des zones cérébrales. Ils ont observé que lorsque les participants exprimaient leurs propres opinions, les aires cérébrales de la récompense, aire tegmentale ventrale et noyau accumbens, étaient activées. Ces aires appartiennent au système mésolimbique qui libère de la dopamine lorsqu’un sujet accomplit une action plaisante, comme se nourrir, avoir une relation sexuelle ou gagner de l’argent. Au niveau du système dopaminergique, il y a donc une forme d’équivalence entre sexe, argent, nourriture et parler de soi.
Dans ces expériences, il fallait vérifier si l’effet positif de parler de soi n’était pas en réalité provoqué par le fait de penser à soi. Pour cela, les chercheurs ont mesuré par imagerie l’activation du système dopaminergique en indiquant au sujet que son opinion personnelle serait communiquée à une tierce personne, ou au contraire qu’elle resterait privée. Ils ont observé que le système de récompense s’activait moins quand le sujet pensait parler tout seul. Cela prouve que c’est bien le fait de parler de soi à autrui qui active le système dopaminergique.
Ce mécanisme de récompense intrinsèque trouve peut-être son origine dans l’évolution humaine. En incitant les individus à exprimer leurs opinions et à rapporter leurs expériences, il favorise un partage des connaissances et l’établissement de liens sociaux profonds.3 Il participe ainsi à l’apparition des sociétés humaines évoluées. C’est sur ce terrain biologique ancestral que se développent les nouvelles technologies de communication.4 Facebook et Twitter permettent avant tout d’échanger opinions et expériences personnelles. La satisfaction récurrente qu’ils engendrent peut d’ailleurs générer des comportements addictifs similaires à ceux observés lors de l’addiction aux drogues, à la nourriture ou au sexe (voir interview). L’addiction au «moi, je» trouve, elle aussi, son origine dans les aires cérébrales du plaisir.