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En introduction à notre travail, nous postulions que cette visée serait l’expression d’une forme de ségrégation scolaire et sociale. Certains éléments donneraient ainsi à penser que le manuel d’histoire vaudois participerait à la reproduction sociale et à une non-remise en cause de l’ordre social établi. A ce titre, le pouvoir se servirait de cette histoire pour mieux imposer une double vision du monde.
Préalablement, cette partition du monde est déjà le fait de l’organisation scolaire vaudoise elle-même dans laquelle nos manuels s’inscrivent et apportent leur contribution. De plus, cette ségrégation perdure sur l’ensemble de la période étudiée puisque à la division des élèves en trois ordres scolaires (Collège, Primaire supérieur et Primaire) se substituent les trois voies (Voie Secondaire Prégymnasiale, Voie Secondaire Générale et Voie Secondaire à Options) de la réforme scolaire adoptée en 1984. Dans les années trente et jusqu’en 1986, les cloisons sont même étanches et la voie universitaire reste réservée aux élèves du secondaire. Cette division tripartite préfigure en quelque sorte la division de la société entre patrons (collège), contremaîtres (primaire supérieur) et ouvriers (primaire).
La conception différente des manuels entre un manuel primaire, prolongement du monde de l’enfance et de la littérature enfantine, et un manuel secondaire, déclinaison des ouvrages universitaires et initiant à la méthode historique, participe à l’élaboration d’un capital historique, culturel et symbolique différencié. La fréquentation de maîtres issus de l’Université et des mêmes classes sociales ou celle de maîtres issus des classes moyennes ou populaires, interdits de formation universitaire, participe au même mouvement de ségrégation scolaire et de constitution d’un capital social différencié.
Au-delà des aspects structurels de l’objet manuel, l’univocité du discours des manuels efface les marques de l’énonciation historique et rend difficile la vérification de cette ségrégation au sein du discours même des manuels. En outre, l’univocité du discours des manuels permet d’exclure un autre possible et correspond bien aux remarques de Bourdieu (1982 : 155) sur la volonté des dominants d’imposer le conformisme social au moyen d’un discours d’évidence, non marqué politiquement et caractérisé par une rhétorique pseudo-impartiale. En d’autres termes, ce discours historique univoque cherche à imposer que chacun reste bien à la place que la société lui attribue.
De plus, en quelques occasions, nous avons pu observer que le manuel d’histoire secondaire participe à la préservation de l’élite dans une perspective de lutte des classes. C’est le cas pour le manuel Michaud et son évocation négative de la Grève générale de 1918. A son tour, quelques décennies plus tard, le manuel Chevallaz n’entrevoit, comme le manuel Michaud, le mouvement ouvrier suisse que placé sous l’influence négative de révolutionnaires étrangers. Les «vrais» Suisses ne peuvent remettre en cause l’ordre social établi.
De même, le Chevallaz place l’histoire suisse hors des conflits de son temps ; elle ne connaît par exemple pas l’écho des révolutions sociales de 1848 et elle forme une île préservée des bruits et de la fureur du monde. L’Alleingang n’est ici pas loin. En outre, le Chevallaz préserve même la Suisse de tout regard critique sur l’attitude de la Suisse officielle pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Pour sa part, le manuel Badoux & Déglon pèche lui aussi par omission en évoquant les corporations de Bâle et de Zurich tout en taisant la présence de seigneurs, de paysans, de serfs ou de bourgeois dans nos contrées helvétiques. La Suisse ne peut être le produit que d’une démocratie alpine, agraire et égalitaire dont l’histoire démarre sur une prairie par le serment des trois Suisses au bord du lac des Quatre-Cantons.
Certains silences sont également parlants dans le manuel primaire. Il en est ainsi de son silence concernant le conflit ville-campagne au sein de l’ancienne Confédération jusqu’à l’actuelle ou de l’absence d’évocation de la Grève générale de 1918.
Enfin, notre démonstration ne serait pas aussi convaincante sans notre travail sur la réécriture opérée par les versions B de notre dernière collection Bourgeois & Rouyet. Ce travail de réécriture revient à vider de sa substance et à dénaturer la vision de l’historiographie proposée par la version A. En procédant de la sorte, deux visions du monde continuent à être proposées aux élèves selon qu’ils inscriront leur devenir dans une trajectoire universitaire ou non. La suppression de toute ambiguïté réintroduit, pour une catégorie d’élèves, un récit national univoque permettant au manuel et à l’institution de taire toute contestation du pouvoir établi et toute remise en cause sociale.
Située à la charnière de l’ouverture de la Suisse à l’Europe et de la tentation du repli sur soi, les versions A & B de la collection Bourgeois & Rouyet symbolisent cette tension et les deux attitudes principales qui agitent les autorités et la population suisse à l’égard de l’Europe. D’un côté, la rédaction de cette dernière collection de manuels débute alors que le Conseil fédéral, les Chambres fédérales et plus particulièrement encore la Suisse romande souhaitent intégrer l’Espace économique européen (EEE). De l’autre, la fin de sa rédaction et la parution de la collection interviennent alors que l’échec de l’EEE est consommé et qu’un repli identitaire pointe.
Symboliquement, la version A originelle développe un discours adapté à l’intégration européenne telle que recherchée par l’EEE alors que la tentation de l’Alleingang affleure à la lecture de la version B. Cette dernière reprend à son compte le discours de la Défense spirituelle d’avant-guerre, prolongé par la Guerre froide. Le récit national scolaire, sous sa forme canonique, connaît donc une nouvelle adaptation au contexte politique, international et idéologique. Cette version B des manuels Bourgeois & Rouyet ouvrirait alors une nouvelle époque des rapports de la Suisse avec l’extérieur et ses voisins où l’Europe, comme l’islam, formeraient la nouvelle menace de désunion qui ne manquerait pas à terme d’être fatale à notre pays.
L’arrivée de l’acteur «Europe» au sein de la collection Bourgeois & Rouyet souligne à quel point l’écriture du manuel d’histoire vaudois est liée à l’actualité et aux préoccupations politiques helvétiques du moment : menace de l’Allemagne nazie en 1941, Guerre froide en 1957-1958 et question de l’intégration européenne dans les années quatre-vingt-dix. Le discours du manuel d’histoire vaudois évolue donc en fonction du contexte international, idéologique et politique au sein duquel la Suisse se meut et il reprend essentiellement le discours officiel des autorités. Dans tous les cas, l’histoire suisse à l’école se construit toujours dans un rapport du «Nous et l’Autre» (des Habsbourg jusqu’à l’Europe aujourd’hui). Cet Autre représente, notamment dans les manuels d’histoire, le danger susceptible de nous diviser et de remettre en cause notre Sonderfall. En cela, le discours éducatif ainsi diffusé par nos manuels est, à notre avis, un vecteur important de notre psyché collective qui nous empêche d’aborder sereinement l’Autre et le monde extérieur. Finalement, la politique officielle extérieure de la Confédération et notre rapport aux Autres sont plus prégnants dans l’écriture des manuels d’histoire que les avancées de la recherche historique.
D’autres éléments participent encore à fonder le discours d’autorité au travers de l’autorité scientifique et pédagogique du manuel. L’examen du groupe social représenté par les directeurs et les auteurs de manuels d’histoire vaudois en fait partie. Ils viennent des «bons» lieux (collège ou gymnase classique, Ecole supérieure de commerce, Université de Lausanne), sont protestants et issus, jusqu’à la collection Bourgeois & Rouyet, des familles libérales ou radicales.
Lorsque la contestation monte, comme dans le cas du manuel Chevallaz au début des années soixante-dix, la nouvelle édition du manuel est accompagnée d’une nouvelle préface pour asseoir sa légitimité et repousser la contestation. Auteur de la préface, Georges Panchaud insiste alors sur toutes les facettes de l’autorité de son auteur : praticien de l’enseignement secondaire, syndic et conseiller fédéral, ainsi qu’auteur de travaux historiques. Le Département de l’Instruction publique et des Cultes décide néanmoins d’accompagner cette nouvelle édition par la publication, réalisée par de nouveaux auteurs, d’un recueil de documents, répondant aux nouvelles exigences des enseignants à l’égard du discours historique et de l’enseignement de l’histoire.
La finalité civique de l’enseignement de l’histoire à l’école est un de ces autres éléments qui rattachent «naturellement» le manuel et l’enseignement de l’histoire à côté de l’institution politique. Cela est d’autant plus le cas lorsque la partie civique est rédigée par le futur syndic de Lausanne et conseiller fédéral. Cette finalité civique est la seule qui est constamment présentée et avancée dans les préfaces de nos collections de manuels. Si cette finalité est plus fortement liée aux exigences de fin de la scolarité obligatoire, on la retrouve également en consultant les différents programmes d’histoire vaudois du primaire et du secondaires de la période étudiée.