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RTS: quel état des lieux dressez-vous du marché du livre en 2012?
Françoise Berclaz: le marché se porte très mal. Il est complètement déréglé parce que les livres sont trop chers et les librairies disparaissent. Quelque chose ne fonctionne pas, c'est pourquoi nous aimerions que la loi votée par le Parlement puisse être mise en application. C'est ce qu'on fait tous nos voisins qui ont eu les même problèmes. La France, l'Allemagne et l'Autriche ont eu aussi, à un moment donné, vu leurs librairies disparaître. Ils ont réagi par une loi, parce que lorsque les librairies disparaissent, c'est toute la chaîne du livre qui va mal. S'il y a moins de librairies, l'éditeur ne va plus publier les mêmes livres parce qu'il aura moins de vitrines pour les exposer. Ainsi, les livres à tirage restreint, les livres de poésie ou les livres scientifiques risqueront de ne plus faire l'objet d’une publication et les auteurs rencontreront moins facilement leur public. Cinquante librairies ont disparu en Suisse romande de 2000 à 2003, ce qui représente un tiers de librairies en moins. C'est une hécatombe et un appauvrissement culturel. Cinquante librairies qui disparaissent, c'est cinquante chances de moins pour un auteur de rencontrer son public. Quant aux lecteurs, quand ils entrent dans une librairie ils ne savent pas forcément ce qu'ils cherchent. Et tout à coup, un livre les interpelle. Donc plus vous avez de librairies, plus vous avez d'interpellations.
Mais la disparition de ces librairies n'était-elle pas une adaptation aux marché globalisé?
Non je ne crois pas, c'était vraiment circonstanciel. Les grands groupes, à partir de 2000, ont commencé à se faire la guerre des prix sur les best-sellers, donc le 2% de l'offre. Les libraires indépendants, qui n'ont pas les mêmes marges, n'ont pas pu casser les prix et perdu le marché du best-seller alors qu'ils en ont besoin. Les gens ont aussi cru que tous les livres étaient meilleur marché dans ces grands groupes et c’est à cause de cela que beaucoup de librairies qui n'auraient pas dû fermer, dont d’excellentes qui existaient depuis de nombreuses années, ont disparu. Ce n'est donc pas une question de globalisation mais un phénomène qui est dû à la guerre des prix. Mais cette guerre des prix s’arrêtera avec la loi, parce que le prix donné pour un livre sera le même, qu'il soit vendu dans une grande surface, une librairie de chaîne, une librairie indépendante ou sur la toile.
Vous promettez tout de même une baisse des prix. De quelle manière?
Le consommateur a tous les avantages avec cette loi parce que le prix moyen de tous les livres - et pas uniquement les best-sellers - va baisser. La loi prévoit la surveillance de Monsieur Prix. Et s'il n'est pas écouté, il peut encore se plaindre au Conseil fédéral qui, par voie d'ordonnance, peut intervenir dans la fixation du prix. Donc il y a vraiment une intervention possible. De plus, tous les pays qui nous entourent ont vu leurs prix baisser quand ils ont introduit la loi. Tant que le marché est libre, il y a des exagérations. Mais s'il y a des règles, les prix deviennent raisonnables. En France avec la loi Lang, la consommation a grimpé de 13 à 18 % en 15 ans. Dans l'autre sens en Angleterre en 1995, les prix fixes ont été supprimés et ils ont augmenté de 40%. Enfin l'autre avantage pour les consommateurs, c'est que la loi conserve la diversité culturelle avec le maintien des librairies.
Les opposants voient plutôt en cette loi la formation d'un cartel...
Jusqu'en 1992, il y avait un accord entre les gens de la branche sur la fixation des prix des livres qui provenaient de l'étranger (80% des livres en Suisse). En 1993, la COMCO a supprimé ce cartel et c'est à ce moment que les prix ont grimpé de manière significative. A cette époque, nous les libraires, nous étions allés en France pour intervenir auprès des éditeurs pour faire baisser les prix, mais nous n'avons jamais réussi. En ce moment il n'y a pas de cartel. Et si la loi est acceptée, il n'y en aura pas non plus. Chaque importateur fixera son prix, comme c'est le cas maintenant, mais sous la surveillance de Monsieur prix. Vous savez, nous n'avons aucun avantage à ce que les prix soient trop élevés. Nous, les libraires, nous sommes les derniers maillons de la chaîne. Les gens viennent se plaindre chez nous, alors que l'éditeur et l'importateur fixent le prix. Mais on va tout essayer pour faire descendre les prix.
Il y a aussi le commerce en ligne avec des groupes extrêmement puissants. Est-ce que vous ne vous battez pas contre des moulins avec cette loi?
Je suis persuadée que non. Internet a permis aux libraires d’être performants. Des collègues libraires ont aussi des sites. Nous considérons que la loi est faite pour faire baisser le prix du livre et pour maintenir la diversité culturelle. Or pour nous, internet est une grande librairie. Si l'on accepte l'idée de la loi qui fait que tous les prix sont les mêmes dans tous les commerces de détail, il n'y a pas de raison qu'internet y échappe. Les pays qui ont adopté une loi ont justement intégré internet comme marchand de détail. Et il n'y a pas de raison non plus que les vendeurs étrangers ne respectent pas nos lois. De plus, il y a des gens qui n'aiment pas aller dans les petites librairies indépendantes, d'autres qui n’aiment pas aller dans les grandes librairies, encore d’autres qui n'aiment pas aller sur internet et enfin des gens qui adorent les achats en ligne. Notre propos est que la loi va permettre la diversité des points de vente car elle est solidaire. Ce n'est pas parce que vous aimez aller sur internet qu'on ne doit plus permettre aux autres d'aller dans des librairies. Plus choix est vaste, plus il permet d'accéder au textes.
Avec un prix réglementé, la seule chose pour que les librairies se distinguent, c'est donc la qualité du service...
En cette période de crise, les libraires qui résistent le mieux sont les indépendants, parce qu'ils ont eu le temps de fidéliser une clientèle. Ils ont l’habitude d'être dans la difficulté, de soigner le service. Ils aiment le conseil, ont des libraires diplômés et passent leur vie à s'informer. Ils aiment lire et adorent échanger avec les gens. Chaque librairie est unique, elle offre d’autres choix. Les libraires demandent simplement de pouvoir continuer à exister.
Propos recueillis par Jérôme Zimmermann
La loi sur le prix unique en bref
La LPL introduit un prix unique pour chaque livre, fixé par l'éditeur ou l'importateur. Un rabais de 5% maximum peut être accordé par les libraires. Une remise plus importante est autorisée dans des cas particuliers, notamment lors de la vente de plusieurs exemplaires du même livre.
Le prix unique s'applique uniquement aux livres neufs rédigés dans une des langues nationales et qui sont édités en Suisse, importés dans le pays à titre professionnel ou commercialisés en Suisse.
La question de savoir si les livres vendus par des sites internet basés à l'étranger sont soumis au prix unique fait l'objet d'une querelle d'interprétation. Il se pourrait que la justice soit amenée à trancher ce cas.
Pour les partisans de la nouvelle législation, le prix unique va permettre de maintenir un réseau de diffusion important en sauvegardant les librairies indépendantes. Ils assurent par ailleurs que la loi va faire baisser les prix.
Du côté des opposants, on estime que la mesure va au contraire conduire à une augmentation des tarifs. Le prix unique, selon eux, va "cimenter le cartel des importateurs" aux dépens des consommateurs suisses.
Le prix du livre a déjà été fixé par le passé en Suisse alémanique. Mais la Commission de la concurrence (Comco) est intervenue et le Tribunal fédéral lui a donné raison en 2007.
En Suisse romande, un accord dans la branche du livre a existé jusqu'en 1992, avant d'être cassé par la Comco.
Position des partis
Les socialistes, les Verts et le PDC vont ont pour leur part choisi de voter "oui" à cette réglementation du prix du livre.