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L’œuvre dans la perspective de son temps
La Flûte enchantée est le résultat d’une collaboration de Mozart avec la compagnie du Theater auf der Wieden (une nouvelle salle sise dans les faubourgs de Vienne), dirigée par Emanuel Schikaneder.
A cette époque, l’empereur Joseph II autorise enfin l’ouverture de théâtres libres dans lesquels sont représentées des œuvres en langue allemande. Cela explique sans doute pourquoi, après le succès mitigé de Don Giovanni, des Nozze di Figaro et de Così fan tutte, dans le domaine de l’opéra italien aristocratique, Mozart accepte la proposition que lui fait son ami Schikaneder d’écrire à nouveau un Singspiel à la manière populaire de son théâtre, avec des effets spéciaux et de la magie, d’autant plus populaire qu’il sera écrit dans une langue intelligible par tous et s’adressera à toutes les classes sociales.
Contrairement à ce que l’on a souvent affirmé, le Theater auf der Wieden n’est pas une salle de deuxième ordre : il dispose en effet plutôt d’importantes ressources techniques qui ont permis les nombreux effets spéciaux et changements de décor qui abondent dans La Flûte enchantée et déterminent sa structure dramaturgique. L’opéra relève en effet de l’esthétique du merveilleux et du spectaculaire propre au monde germanique, ce que remarqueront par exemple Weber et Wagner.
Schikaneder faisait participer tous ses collaborateurs à ce qui était un travail de groupe, ensemble auquel s’est joint Mozart, pour sa plus grande satisfaction, dans le but de divertir et de surprendre par des apparitions et autres effets stupéfiants.
C’est là que se situe l’originalité de La Flûte enchantée. Schikaneder a mis en scène d’une manière originale, la sienne, un conte de Wieland, Lulu oder die Zauberflöte (1786), qui est un conte de fée, en y ajoutant des éléments d’une initiation à la maçonnerie, mélangeant les genres buffa et seria (par exemple l’air de la Reine de la nuit), avec éclectisme et avec l’assentiment si ce n’est la volonté du compositeur.
Goethe a été enthousiasmé par le résultat, en produisant cet opéra si particulier 94 fois à Weimar et en ayant le projet de lui écrire une suite.
Schikaneder avait produit auparavant plusieurs ouvrages à grand succès du même type, en recréant en particulier le personnage comique de Kasperle, l’équivalent allemand de Guignol, dont le personnage de Papageno est un nouvel avatar. La Flûte enchantée est ainsi inspirée par plusieurs contes de fées de Wieland, l’un des principaux représentants des Lumières allemandes. La structure du texte et la typologie des personnages reprennent par contre plus celles d’un opéra de Paul Wranitzky représenté l’année précédente et intitulé Oberon, König der Elfen (1789) que celles de Der Stein der Weisen (1790), un ouvrage anonyme, également collectif, récemment redécouvert, auquel Mozart aurait participé.
La Flûte enchantée est une œuvre collective résultant de la collaboration de Mozart avec la plupart des autres participants qui entretenaient avec lui des liens familiaux, fraternels ou idéologiques. A ce titre, l’œuvre est indubitablement la réalisation en acte d’un principe maçonnique fondamental consistant à produire en commun un travail à destination spirituelle. Le travail n’obéissait pas alors à une division stricte des domaines de la création artistique et la notion d’auteur comme génie propagée par le romantisme, justement à propos de Mozart, n’avait pas encore cours. Mozart a participé lui-même activement à l’écriture du livret, tandis que Schikaneder aurait composé lui-même certains numéros de musique (comme les deux airs de Papageno et le duo avec Pamina).
Une polémique est apparue également après la mort de Mozart, lorsque l’un des membres de la troupe, l’auteur de l’Oberon, Karl Ludwig Giesecke, a revendiqué également la paternité du texte de La Flûte enchantée. D’autres noms ont également été évoqués par la suite. Le ténor Benedikt Schack, qui interprétait le rôle de Tamino, était également compositeur et flûtiste ; il est possible qu’il ait joué lui-même de la flûte sur la scène, et que Mozart ait choisi cet instrument à cause de lui.
Mozart avait presque terminé d’écrire la musique lorsqu’il partit pour Prague afin d’honorer la commande de son dernier opéra La Clemenza di Tito. Il composa les derniers numéros de La Flûte enchantée à son retour, à la fin du mois de septembre, participa aux répétitions et dirigea encore la première représentation, le 30 septembre 1791, puis la deuxième. Il assista à plusieurs autres représentations au cours du mois d’octobre, jouant à l’occasion du glockenspiel, avant de sombrer dans la maladie et de mourir le 5 décembre suivant. Chaque soir selon son épouse, Mozart, dans les derniers jours de sa vie, suivait dans son lit le déroulement de son oeuvre, montre en main, fredonnant les airs. La Flûte enchantée garda l’affiche pendant plusieurs années et l’ouvrage connut sa centième représentation à Vienne en novembre 1792. La première représentation à Paris eut lieu en 1801 sous la forme d’une adaptation française libre d’Etienne Morel de Chédeville et Ludwig Wenzel Lachnith, intitulée Les Mystères d’Isis.