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Débat
Le président. Nous entamons maintenant notre dernière urgence, la R 867, qui est classée en catégorie II, trente minutes. La parole échoit à M. Wenger.
M. Thomas Wenger (S). Merci, Monsieur le président. Mesdames et Messieurs les députés, chers collègues, cette proposition de résolution vise une localisation équilibrée des activités de la RTS en Suisse romande. Il s'agit d'un texte interpartis qui a été signé par les socialistes, les Verts, Ensemble à Gauche, le PDC et le MCG - et nous ne désespérons pas de voir le PLR, voire l'UDC, se joindre à nous pour le soutenir.
Pourquoi une telle résolution ? Je vais rappeler quelques faits historiques. La télévision de service public est localisée à Genève depuis 1960, tandis que le téléjournal y est produit depuis 1981. Il faut insister sur la nécessité d'une décentralisation de la télévision et de la radio suisses romandes dans une confédération comme la nôtre, qui comporte plusieurs régions, plusieurs cantons, plusieurs langues: cela garantit non seulement l'adhésion de l'ensemble de la population au service public audiovisuel, mais également un traitement équitable de l'information dans les différentes régions.
Depuis quelques années, hélas, Genève vit une sorte d'hémorragie médiatique: on se souvient, même si c'était il y a un certain temps, de la disparition de «La Suisse», suivie de celle du «Journal de Genève»; plus récemment, la rédaction du «Temps» s'est déplacée à Lausanne alors qu'une partie importante de celle de la «Tribune de Genève» y a été délocalisée, pour reprendre le terme de la résolution précédente. Cette débâcle est extrêmement inquiétante à de nombreux égards.
Permettez-moi un peu de chauvinisme, Monsieur le président, en rappelant que Genève est la deuxième ville de notre pays et la première de Suisse romande, que Genève abrite le siège européen des Nations Unies ainsi que le siège mondial de l'Organisation mondiale de la santé, de l'Organisation mondiale du commerce et du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, que Genève, capitale des droits humains, est le siège du CICR. Je pourrais continuer comme ça longtemps...
M. Pierre Vanek. On ne s'en lasse pas !
M. Thomas Wenger. Alors puisqu'on ne s'en lasse pas, je vais encore citer des chiffres, Monsieur Vanek: Genève accueille... (Le président agite la cloche pour indiquer qu'il reste trente secondes de temps de parole.) ...quelque 2700 conférences internationales et 3000 visites de chefs d'Etats, de ministres et de chefs de gouvernements par année, et compte plus de 40 000 fonctionnaires internationaux. Enfin, j'espère bien faire plaisir à M. Cuendet en précisant que Genève, c'est également une place financière et un centre économique reconnus à l'échelle internationale... (Commentaires.) Eh bien peut-être le PLR pourra-t-il se joindre à nous pour soutenir cette résolution ! C'est un carrefour scientifique grâce au CERN... (Le micro de l'orateur est coupé.)
Le président. Voilà, c'est terminé, Monsieur le député ! Je vous remercie et je passe immédiatement la parole à M. le député Thomas Bläsi. (Rires.)
Une voix. Il fait moins le malin !
M. Thomas Bläsi (UDC). Merci, Monsieur le président. Mesdames et Messieurs, lors de votre campagne contre l'initiative «No Billag», vous avez annoncé à la population que refuser «No Billag» reviendrait à conserver les emplois à Genève. Eh bien vous avez caressé le molosse dans le sens du poil, il s'est retourné et vous a mordu ! C'est de manière tout à fait désabusée que le groupe UDC s'abstiendra sur cette thématique, considérant que vous avez perdu tout moyen de pression sur la RTS. Merci, Monsieur le président.
Une voix. Bravo !
M. Guy Mettan (PDC). Les résolutions et motions sur les médias se suivent et se ressemblent, occupant régulièrement notre ordre du jour depuis une année: il y en a eu sur la «Tribune de Genève» puis sur «Le Matin», maintenant sur la RTS. Ces textes parlementaires sont similaires à la fois dans leur contenu - dramatique pour l'avenir des médias et de la presse en particulier - et dans leurs invites.
Dans le cas présent, il nous est proposé de maintenir un centre médiatique fort à Genève en matière d'audiovisuel, et on invite le Conseil d'Etat à tout mettre en oeuvre pour que ce soit le cas. Puisque j'ai moi-même lancé la discussion l'année dernière à propos de la «Tribune de Genève», le parti démocrate-chrétien va évidemment soutenir cette proposition aujourd'hui: en matière de médias, nous devons adopter une vision globale.
On peut toujours, comme l'UDC vient de le faire, reprocher tel ou tel comportement, telle ou telle erreur, tel ou tel acharnement de l'un ou l'autre média, mais il n'en demeure pas moins que c'est important pour une ville comme la nôtre de posséder un centre médiatique d'envergure, et il nous faut émettre un signal politique fort à ce niveau. Il ne s'agit pas d'agir contre la RTS ni contre tel ou tel éditeur; accepter cette résolution, c'est simplement suivre un principe d'action démocratique. Merci.
M. Pierre Eckert (Ve). Monsieur le président, Mesdames et Messieurs, chers collègues, Genève, village de pêcheurs au bord du lac de Lausanne, voilà le scénario élaboré par Tamedia dans le domaine des médias écrits - vous me direz, Monsieur le président, qu'il est normal pour une société privée telle que Tamedia de nourrir ses actionnaires, de privilégier la rentabilité par rapport au service public.
Or tel n'est pas le cas de la SSR qui accomplit un mandat de droit public, qui est financé par la redevance. Je rappelle, comme il a été dit tout à l'heure, que Genève a fortement contesté la fameuse initiative «No Billag» - dans les résultats de notre canton, l'opposition était importante - et nous sommes très déçus de voir que la SSR entend délocaliser une partie de ses activités à Lausanne. Je comprends bien qu'elle doit réaliser des économies, ainsi qu'elle l'a annoncé au moment de l'initiative «No Billag», mais je suis un peu perplexe quant à ce qu'elle est en train de faire.
Pendant cinquante ans, la SSR a opéré une séparation par média, implantant la radio à Lausanne et la télévision à Genève. D'ailleurs, je rappelle que le processus s'est terminé il n'y a pas très longtemps, et un certain nombre de bâtiments au boulevard Carl-Vogt ont été mis à disposition de l'Université de Genève. Maintenant, via la petite note qui nous a été transmise par la direction, on apprend que la SSR cherche plutôt à regrouper les secteurs par thématique, en plaçant l'ensemble de la division «Actualités» à Lausanne, donc changement de cap à 180 degrés !
Pour ma part, je trouve ça paradoxal: on veut par exemple supprimer la rédaction à Berne au profit de Zurich, alors qu'il s'agit justement d'un endroit où il se passe quelque chose dans le domaine de l'information, puisqu'on y trouve les autorités fédérales. La même chose pour Genève - M. Wenger l'a rappelé tout à l'heure - qui est quand même une capitale internationale; je ne parle pas des travaux de notre Conseil qui intéressent plutôt les médias locaux, mais pour la SSR, Genève en tant que capitale internationale devrait constituer un atout.
Alors je veux bien qu'on opère des regroupements selon les thématiques et qu'on place l'actualité à Lausanne, mais à ce moment-là, il faudrait garder d'autres choses ici, par exemple la culture sur tous les supports, radio, télévision, internet. Pour que nous puissions en discuter, je vous propose d'accepter la résolution proposée notamment par les Verts et de demander des éclaircissements à la SSR, car il faut qu'elle conserve un certain nombre d'activités à Genève.
M. François Baertschi (MCG). Le canton de Genève va-t-il se transformer en désert médiatique ? On se souvient encore de la disparition de «La Suisse», valeureux journal qui constituait un peu l'âme de Genève, suivie de celle du «Journal de Genève», puis ce fut le tour de la «Tribune de Genève» - je n'ai pas très bien compris la politique de ses éditeurs, mais disons que nous perdons aussi une partie de l'âme de Genève - et maintenant la télévision romande risque de ne plus être là, c'est une nouvelle portion de cette âme qui s'envole, sans parler des nombreux emplois dans notre canton.
Ce mécanisme destructeur, c'est celui de la mondialisation, d'une certaine façon, préfiguré par le triomphe du politiquement correct. Certains se rappelleront des débats homériques, les chroniques d'une Françoise Buffat dans la «Tribune de Genève» qui jouait un rôle éminemment politique et ne laissait personne indifférent. On se souvient d'une presse moins normée qu'elle ne l'est actuellement, qui avait sans doute de nombreux défauts, mais était bien plus vivante qu'elle ne l'est aujourd'hui. On va vers une destruction de l'âme de Genève, vers une «McDonaldisation» de notre société où tout se ressemble, où il n'existe plus de différences.
Ce qui est dramatique, c'est qu'on peut fabriquer des médias à l'autre bout de la Suisse, voire à l'étranger, on n'a même plus besoin de journalistes, on n'a plus besoin d'être humains. C'est l'autodestruction des médias, il faut absolument refuser ce massacre ! Or le déplacement de la télévision romande à Lausanne constitue un pas supplémentaire dans cette direction. En plus, ce ne sera même pas à Lausanne, mais à l'EPFL; pourquoi pas dans un laboratoire, tant qu'on y est, au milieu des bêtes d'expérimentation ? On placera quelques journalistes là, dans une cage, pour voir comment ils réfléchissent, comment ils travaillent ! Le groupe MCG refuse d'adhérer à ce type de société, Mesdames et Messieurs, et nous vous demandons de soutenir cette résolution avec enthousiasme.
Mme Simone de Montmollin (PLR). Monsieur le président, chers collègues, cette proposition de résolution invite le Conseil d'Etat à faire infléchir la stratégie de la RTS, notamment en lien avec la délocalisation de l'actualité. Or notre gouvernement a déjà donné sa position dans la presse par la voix de son président, nul doute qu'il poursuivra les discussions sans avoir besoin que notre Conseil l'y encourage.
Cela étant dit, le PLR se préoccupe également des conséquences que la centralisation des équipes à Lausanne ne manquera pas d'engendrer ici: possibles pertes de dynamisme dues à la délocalisation de forces vives, risques d'affaiblir un atout majeur pour la Genève internationale et la place économique. Quelles seront les contreparties à ce départ ? Des activités utiles et des emplois seront-ils conservés à Genève ? Pour l'heure, la direction de la RTS est assez vague, elle parle d'y développer la production culturelle et le divertissement - les fictions, par exemple - une stratégie qui n'est ma foi pas de nature à nous rassurer ni à nous convaincre.
Toutefois, nous devons reconnaître le contexte difficile dans lequel se trouve la SSR aujourd'hui: ces décisions interviennent alors que la branche des médias subit une transformation en profondeur, une mutation engendrée non seulement par la révolution numérique qui nécessite de se pencher sur les infrastructures technologiques et l'organisation du travail, mais aussi et surtout par l'initiative «No Billag» qui a conduit à une perte substantielle de la redevance - elle plafonne désormais à 1,2 milliard au lieu du 1,6 milliard précédemment octroyé.
Ces 400 millions font toute la différence, Mesdames et Messieurs: la situation économique impose désormais à la SSR des économies à hauteur de 100 millions par année jusqu'en 2024. Elle n'avait donc d'autre choix que de prendre des mesures drastiques, tout en poursuivant sa réorientation de fond, à savoir innover pour s'adapter à l'évolution des attentes et des technologies. Elle essaie de le faire sans couper dans les programmes et en limitant l'impact sur les emplois; elle doit le faire, selon nous, en garantissant que des développements attractifs seront réalisés à Genève, et le PLR y sera attentif. Pour l'heure, voter cette résolution ne modifiera en rien cet état de fait, et c'est la raison pour laquelle le PLR ne la soutiendra pas.
Le président. Merci, Madame la députée. Je cède à nouveau la parole à M. Wenger qui prend sur le temps de son groupe.
M. Thomas Wenger (S). Merci, Monsieur le président. Mesdames et Messieurs les députés, chers collègues, dans mon exercice de nombrilisme genevois tout à l'heure, j'ai quelque peu perdu la notion du temps - ce qui me permet une transition pour vous vanter l'excellence de notre horlogerie et du tissu économique de notre canton ! (L'orateur rit.)
Une voix. Va à l'essentiel !
M. Thomas Wenger. Bon, je vais poursuivre mon intervention: je parlais du carrefour scientifique que représente notre canton avec le CERN, l'université, l'ensemble des entreprises qui travaillent dans les nouvelles technologies - biotechs, medtechs, cleantechs, ça fait beaucoup de «techs» ! Mais Genève est aussi une ville de culture, avec ses nombreux musées, ses théâtres, son opéra magnifique, et organise beaucoup d'expositions, de manifestations, également dans le domaine sportif. Voilà, j'ai terminé mon apologie chauvine de Genève.
Maintenant, comme mon collègue des Verts l'a dit, il est important que la division «Actualités» de la RTS reste à Genève, parce qu'il y a énormément de choses à dire sur tout ce qui se passe dans la région. En effet, Genève se situe au coeur d'une métropole de plus d'un million d'habitants qui englobe une partie du canton de Vaud et de la France voisine - on parle de métropole lémanique - et il est fondamental que nous conservions l'information.
C'est pourquoi nous demandons à l'ensemble des groupes de soutenir cette résolution. J'ai bien entendu l'intervention de ma collègue PLR, mais nous aimerions vraiment que le PLR et l'UDC nous rejoignent afin que tous les partis fassent front ensemble. La SSR doit maintenir la division «Actualités» à Genève. Merci beaucoup.
Mme Jocelyne Haller (EAG). Mesdames et Messieurs les députés, le plan de délocalisation de la division «Actualités» présenté par la RTS le 19 septembre dernier s'inscrit dans un contexte de réorganisation et de mutation des médias particulièrement alarmant. Depuis quelques années, nous sommes confrontés à un affaiblissement général de la presse qui se manifeste plus spécifiquement en Suisse romande.
Ce phénomène constitue un danger majeur pour la libre formation de l'opinion et les libertés démocratiques; divers titres en ont payé le prix fort. Le métier de journaliste offre désormais peu de perspectives, et nombreux sont les professionnels de la branche à adopter d'autres champs d'activité. Recul des rentrées publicitaires, restructurations, concentration des rédactions, licenciements sont foison. Partout, le journalisme est en danger, notamment en Suisse romande. L'uniformisation qui résulte de la concentration des rédactions met en péril le journalisme d'investigation, la pluralité et la diversité de l'information. Or de l'avis des spécialistes, la décentralisation des activités de la RTS est nécessaire dans notre paysage confédéral, car elle permet une adhésion identitaire.
Face à l'érosion de ce service public fondamental que constitue la presse - dont le rôle est inscrit dans notre Constitution, je vous le rappelle - et devant cette nouvelle offensive, le parlement doit prendre clairement position et défendre cet instrument indispensable à l'exercice de la démocratie. C'est pourquoi nous vous invitons, Mesdames et Messieurs les députés, à soutenir la résolution 867 afin que, comme le requièrent les invites, la RTS renonce au transfert de la division «Actualités» de Genève à Lausanne et que la décentralisation actuelle de ses activités soit maintenue. Je vous remercie de votre attention.
M. Mauro Poggia, conseiller d'Etat. Mesdames et Messieurs les députés, le Conseil d'Etat partage votre préoccupation, il l'a même anticipée, vous le savez, en intervenant immédiatement lors de l'annonce du déplacement partiel de l'information à Lausanne. Notre gouvernement s'est énergiquement engagé contre l'initiative «No Billag», il en serait aujourd'hui bien mal récompensé, et je comprends évidemment les frustrations et l'amertume exprimées dans cette salle. Je ne voudrais pas sombrer dans l'autosatisfaction genevo-genevoise: tout discours visant à glorifier Genève pourrait être compris de l'autre côté de la Versoix comme une manière de déprécier Lausanne. Néanmoins, Genève est Genève, et je pense que tout propos supplémentaire est superflu. Je vous remercie. (Rires.)
Une voix. Bravo !
Le président. Je vous remercie, Monsieur le conseiller d'Etat, et je lance le vote sur cette proposition de résolution.
Mise aux voix, la résolution 867 est adoptée et renvoyée au Conseil d'Etat par 57 oui contre 25 non et 8 abstentions.