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L’idéologie pharaonique, comme celle de la plupart des autres civilisations antiques, est égocentrique. Tout ce qui n’est pas égyptien est considéré comme une menace potentielle, qu’il faut absolument maîtriser, à défaut de l’éliminer. L’étranger apparaît fatalement comme vaincu dans les scènes de guerre, comme prisonnier après une bataille, voire exécuté rituellement par le roi qui lui fracasse la tête. Il peut aussi marquer sa soumission en livrant à l’Égypte des tributs sous forme de produits exotiques. Fréquents dans l’iconographie des temples, des individus aux traits asiatiques ou africains typés, si ce n’est caricaturés, sont représentés agenouillés, les mains liées dans le dos, une corde autour du cou; leur thorax est remplacé par l’image ovale d’une muraille, à l’intérieur de laquelle est inscrit le nom du peuple exécré. Ils sont méthodiquement regroupés selon la géographie: pays du sud et pays du nord.
Dans la statuaire royale, les pieds du souverain reposent bien souvent sur un socle à la surface duquel ont été gravées les images de neuf arcs. Ils symbolisent les neuf peuples les plus redoutés que le pharaon piétine ainsi par avance et perpétuellement. Ce nombre est à considérer comme un pluriel des pluriels, même si parfois ces populations sont expressément nommées.
Un miroir à deux faces
Au quotidien, la réalité est heureusement plus complexe et plus harmonieuse. Si l’attitude des anciens Égyptiens envers l’Afrique est surtout celle de conquérants, convoitant or, ivoire, ébène, peaux de panthère, les relations avec le Proche-Orient sont plus subtiles et plus nuancées. S’il y eut incontestablement des guerres et des déportations de populations, on constate, pour le Nouvel Empire, que de nombreux sémites – leurs probables descendants, identifiables par leur nom – sont bien établis en Égypte et y occupent des postes importants à la cour. Les souverains du Proche-Orient et le pharaon échangeaient une importante correspondance, selon un protocole assez précis qui distingue le roitelet du seigneur puissant. La langue diplomatique d’alors était l’akkadien, écrit en cunéiforme. Il n’est pas certain que les chancelleries aient toutes bien compris les mœurs, coutumes et traditions de leurs interlocuteurs (on assiste parfois à des dialogues de dupes), mais on savait déjà que petits et grands cadeaux entretiennent l’amitié… Ainsi, ce qui nous est montré en Égypte comme de longs cortèges de tributs étrangers relève-t-il davantage du commerce international, chaque correspondant précisant à l’autre ses désidératas et n’hésitant pas à faire part de sa déception si les quantités reçues ne sont pas en proportion des attentes ou de la contrepartie déjà expédiée.
Les rois d’Égypte scellèrent également des alliances en épousant les filles d’homologues proche-orientaux, sans que la réciproque ne soit attestée.
Des échanges culturels?
La question d’échanges culturels mérite d’être posée, quand bien même ils n’ont jamais pu être qu’embryonnaires. Mais il est incontestable que de nombreuses productions artistiques d’inspiration égyptienne ont été fabriquées en Palestine ou au Liban (scarabées, amulettes). Réciproquement, on trouve par exemple des récipients dont les formes évoquent l’Orient en Égypte. La littérature sapientale révèle souvent une inspiration commune. C’est pourtant dans un domaine par définition traditionnel que les influences réciproques furent sans doute les plus fortes: l’Égypte adopta, dès la XVIIIe dynastie, plusieurs divinités venues du Proche-Orient (Baal, Rechep, Astarté, Qadech, Anat) alors qu’Isis et Hathor recevaient des cultes au-delà du Sinaï.
Texte publié suite à l’Entretien du mercredi du 23 janvier présenté par Jean-Luc Chappaz