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Ces listes de l’Unesco ne se résument-elles pas à des listes rouges de pratiques en voie de disparition?
Non, heureusement! En Suisse, les traditions ont survécu et demeurent très riches, parce qu’il existe une multitude d’associations bénévoles. Les traditions qui ont perduré jusqu’à aujourd’hui continueront de survivre si leurs «détenteurs» désirent poursuivre leur transmission. L’obtention du label Unesco ne modifiera pas leur vitalité. Si elles meurent, c’est parce qu’il n’y a plus de personnes intéressées à les transmettre entre générations, plus de jeunes qui veulent reprendre le flambeau. Dans ce cas, on peut s’interroger sur le bien-fondé d’une politique de sauvegarde, car on ne peut pas faire le bonheur d’une tradition malgré elle... Enfin, il faut aussi signaler que, en Suisse comme ailleurs, les traditions sont souvent altérées. C’est par exemple le cas de la musique populaire dans le canton de Fribourg qui a été folklorisée, uniformisée et simplifiée par l’abbé Bovet. Une tradition peut ainsi être largement transformée par une personne qui veut la sauver en la rendant plus accessible, audible dans ce cas, pour un large public.
Qu’est-ce que les propositions des cantons révèlent sur les différentes régions de la Suisse?
De manière assez stéréotypée, on retrouve une distinction entre une Suisse rurale et une Suisse urbaine. Par exemple, on observe que des cantons urbains et limitrophes, comme Genève, Zurich ou Bâle, ont proposé des éléments plus hétéroclites ou plus inattendus.
Par exemple…
Zurich avait proposé le Cabaret Voltaire, un cabaret politique d’inspiration dadaïste, qui n’a finalement pas été retenu. Genève, la tradition de l’illustration, de la bande dessinée ou de l’affiche, liée à Rodolphe Töpffer, ou encore l’esprit de Genève. Les cantons ruraux ont proposé davantage d’éléments qui étaient déjà entrés dans un processus de folklorisation ou de touristification depuis le XIXe siècle comme la désalpe, les divers carnavals, les variations de yodels ou la fête fédérale de lutte.
L’une des propositions les plus originales vient pourtant d’un canton plutôt rural: «l’italianità», proposée par le Valais…
Oui, le Valais a voulu souligner la présence des Italiens depuis le XIe siècle à travers une tradition d’échange économique et de savoir-faire technique. Peu de cantons ont été aussi attentifs à la contribution des «étrangers» à l’enrichissement de la Suisse. Le guide d’établissement des traditions vivantes rédigé par l’Office fédéral de la culture (OFC), pourtant, insiste sur l’importance d’identifier les minorités qui ont participé à la construction de la Suisse. En réalité, peu de cantons ont joué le jeu et le résultat n’est pas véritablement à l’image de la Suisse multiculturelle, multiconfessionnelle, multilingue et ouverte que l’OFC voulait promouvoir. En ce sens, il n’est pas surprenant que les traditions retenues proviennent des communautés italiennes, aujourd’hui bien intégrées. Il n’y a en revanche aucune proposition des populations d’ex-Yougoslavie ou du continent africain. D’un point de vue anthropologique, l’analyse de l’inventaire national montre clairement qu’il existe une distinction entre de «bonnes» et de «moins bonnes» catégories d’étrangers à visibiliser.
Quelles sont les propositions qui vous ont le plus étonnées?
Une pratique qui m’a beaucoup plu, c’est le «Töfftreff im Hauenstein», une réunion de milliers de motards dans une petite commune du canton de Soleure. Pourquoi? Parce que cette proposition est inattendue: elle rend compte d’une Suisse urbaine, impliquant la mobilité, écologiquement incorrecte, polluante, bruyante, d’une société de consommation des loisirs sans attrait touristique et se réclamant de la contre-culture! Une autre tradition qui me ravit, pour y avoir participé à quelques reprises, c’est celle qui consiste à nager dans l’Aar. De façon moins extravagante et plus intimiste, le patinage sur le Doubs, proposée par le canton de Neuchâtel. Enfin, une proposition glaronnaise étonnante: Anna Göldi, une femme présentée comme servante et exécutée en tant que dernière sorcière en 1782. Je trouve intéressant cette image de femme «martyre» qui continue à se transmettre et être reproduite dans la tradition d’une région.
Sur quels critères la Confédération a-t-elle trié? Pourquoi le Messager boiteux et pas le Paléo Festival de Nyon?
L’ensemble des festivals culturels ou artistiques comme Paléo à Nyon, Montreux, Locarno, Soleure ou Lucerne ont été d’emblée écartés parce que issus de la culture institutionnalisée et commercialisée à l’échelle internationale. Aux yeux des experts, il était impensable de favoriser une proposition au détriment d’une autre. Les cantons appréhendaient probablement aussi l’obligation de subventionner certaines de ces pratiques retenues et officialisées dans l’inventaire national. Le cas du Messager boiteux, bien qu’affilié à la Fête des vignerons, diffère: c’est une tradition proprement vivante, incarnée par un individu réel, qui se transmet entre générations depuis trois siècles, associée à un almanach, vendu à plus de 80 000 exemplaires chaque année.
Pour la liste finale, dite internationale, ou short list, un pronostic?
Actuellement, tout est ouvert. Le processus de sélection va commencer prochainement mais quelques éléments risquent d’en être: la Fête des vignerons, déjà mondialement connue, ou le combat des reines, présentée un peu comme une icône de la Suisse à l’étranger. Je ne m’attends pas à des éléments surprenants ou incongrus. A cet égard, soulignons le changement d’appellation en Suisse: le terme de «traditions vivantes» a été préféré à celui de «patrimoine culturel immatériel» (PCI). Pas étonnant dès lors que l’image qui se dégage des propositions retenues demeure traditionnelle et globalement rurale, alors que le terme de PCI intègre davantage une perspective dynamique tournée vers le futur, la création et l’inventivité des traditions. Au final, on est plutôt face à une représentation stéréotypée de la Suisse, fondée sur des clichés du passé et largement colportée par les milieux touristiques.
L’obtention du label ne modifiera pas la vitalité des traditions.
N’y a-t-il pas justement dans cette opération un risque de récupération par les milieux touristiques?
Cela irait à l’encontre de l’esprit de la convention qui stipule le libre choix des «détenteurs des traditions» d’inscrire leurs pratiques dans un répertoire et la visée non lucrative de l’obtention du label Unesco. Cela dit, la présence de touristes ne pose pas de problème à l’anthropologue que je suis. Prenons le cas de la désalpe: la tradition continue de faire sens pour les personnes qui la pratiquent, avec ou sans touristes. Elle s’inscrit dans un tissu social local et met en jeu des rapports de prestige économique, social et symbolique à travers les compétitions de la plus belle vache, du meilleur son de cloche, auxquelles les touristes participent en tant que spectateurs. Leur présence s’inscrit dans une logique de visibilisation, déjà initiée au XIXe siècle par la production scientifique de la tradition folklorique suisse, renforçant ou modifiant quelque peu ces pratiques selon l’intérêt des différents acteurs concernés. En ce sens, il n’y a pas de traditions «pures»: on est toujours dans un processus de transformation en cours.
Dans le fond, qu’est-ce qu’une tradition?
Il y a plusieurs façons de comprendre ce terme. Le sens commun l’entend comme une pratique transmise de génération en génération qui serait immuable: «On fait cela depuis la nuit des temps, j’ai appris à porter un costume avec ma grand-mère.» Pour une anthropologue, la tradition vit, évolue, intègre de nouvelles personnes ou objets, et change de fonction selon le contexte dans lequel elle est pratiquée. Ainsi, s’habiller en costume pour une cérémonie dans le siècle passé ne signifie pas la même chose que mettre un costume aujourd’hui. Quant à l’Unesco, elle considère que la tradition n’est pas figée, elle rejette le critère d’authenticité pour lui préférer celui de singularité et d’exemplarité et attribue aux «détenteurs de la tradition» la responsabilité de désigner ce qu’est la tradition pour eux.
En dehors d’un marketing touristique à quoi servent ces inscriptions au PCI?
Les Etats prenant part à ce processus de patrimonialisation agissent selon une logique de singularisation, voire d’«ethnicisation». Chaque pays met en avant ses spécificités nationales, sa propre identité et cherche à se distinguer des autres nations pour s’affirmer «singulier» dans un contexte de globalisation, imaginée et parfois vécue comme un processus d’uniformisation ou d’homogénisation des cultures qui fonctionnerait comme un rouleau compresseur. En Suisse, je pense que la question de l’inscription est éminemment sociale et politique: elle fait écho à certaines tensions nationales autour de la notion d’identité nationale, autant à l’intérieur du pays qu’envers l’extérieur.
Comment expliquer l’émergence et le succès de cette notion récente de patrimoine immatériel?
La Convention de 1972 sur le patrimoine matériel permet à l’Unesco d’établir une liste du patrimoine mondial dont la sélection des sites témoigne d’un important déséquilibre entre les pays de l’hémisphère nord et sud. Prétérités par leur processus de construction davantage périssable (bois, boue ou sable), les pays de l’hémisphère sud entament progressivement des démarches pour mettre en valeur des pratiques immatérielles rendant compte de leurs connaissances et savoir-faire. Dès les années 1990, l’initiative est principalement menée par les pays asiatiques (Japon et Corée) et rend compte d’une position géostratégique qui cherche à se distinguer de l’Occident. L’Asie a voulu montrer que son processus de modernisation est fondée sur un modèle différent que celui de l’Occident, un modèle où les traditions ont davantage été respectées et valorisées.
Qu’en est-il de la Suisse à cet égard?
La Suisse est construite sur différents groupes linguistiques, culturels ou religieux et est régie par le principe de subsidiarité déléguant aux 26 cantons la responsabilité de la culture sur leur propre territoire. Cette configuration politique est particulière et colle particulièrement bien avec la notion de «diversité culturelle» au centre du dispositif de l’Unesco. Par ailleurs, elle diffère fortement d’autres Etats occidentaux plus centralistes comme la France. Les éléments français inscrits sur la liste – la tradition du tracé dans la charpente française (n.d.l.r.: dans la construction des cathédrales) ou la tapisserie d’Aubusson – témoignent de la grandeur et de la splendeur de la France. En Suisse, la démarche est moins ostentatoire: les traditions vivantes sélectionnées rendent davantage compte de traditions locales qui représentent une petite région ou identifient les pratiques d’une minorité.
Pourquoi certains pays n’ont-ils pas souhaité signer cette Convention sur le patrimoine immatériel?
Les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Australie ne souhaitent pas donner un rôle central aux «détenteurs des traditions», aux «communautés» locales qui pratiquent des traditions «singulières» et «exemplaires», car ils craignent les revendications des minorités ethniques ou autochtones qui pourraient remettre en question la construction de leurs Etats-nations et le sentiment d’identité collective au sein de leurs populations. Dans les nations dites multiethniques ou multiculturelles comme la Grande-Bretagne, la ratification d’une telle convention alimenterait probablement des tensions entre les différents groupes socioculturels.
Auteur: Laurent Nicolet
Photographe: François Wavre