Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07048.jsonl.gz/894

Histoire de la rencontre
Après la décision du 5ème patriarche de lui conférer la transmission du Dharma, Eno disparut pendant une quinzaine d’années. A 38 ans il demanda à être admis comme frère lai (Vu qu’il n’avait pas reçu l’ordination de moine) au monastère Fa-sing-sseu de Nankai en restant anonyme. Cependant un jour l’abbé entendit une dispute et vit la sagesse d’Eno.
L’abbé était Yi-tsing (Yijing, 635-713). L’impératrice Wu protégea les moines bouddhistes dont le doyen Jinshu, fondateur de l’école du Nord du Chan, et le moine-pèlerin Yi-Tsing, qui avait séjourné vingt-quatre ans dans les sanctuaires de l’Inde et de Sumatra. Quand il revint en 695, rapportant quatre cents manuscrits bouddhistes, l’impératrice Wu se porta à sa rencontre avec un immense cortège et lui offrit toute l’aide désirable. Par la suite le mécontentement contre l’impératrice ne fit que s’accroître et en 705 une conspiration réussit. Elle fut obligée d’abdiquer et mourut quelques mois plus tard de dépit, âgée de quatre-vingt un ans.
Donc il lui dit :
« Naguère, j’ai entendu dire que le successeur du 5ème patriarche était descendu vers le sud et avait disparu depuis quinze ans. Il me paraît maintenant très probable que ce soit vous. » « Oh ! Je ne suis pas digne », répondit Eno.
Immédiatement Yi-tsing lui rendit hommage et le pria de bien vouloir montrer aux moines son kesa. Et il lui dit :
- Le 5ème patriarche ne vous a-t-il pas transmis un enseignement spécial ?
- Aucun si ce n’est la nécessité de voir sa nature propre.
Donc le message principal de l’enseignement d’Eno vient de Doshin. Continuité !
Un mois après son arrivée, Eno reçut l’ordination de Yi-tsing qui sollicita de devenir son disciple. Il est alors remarquable que Doshin, le 5ème patriarche a donné sa transmission à Eno alors qu’il n’était pas moine. Eno a reçu l’ordination de moine après la transmission du Dharma. Par la suite, notamment au Japon, tout cela fit l’objet de règles écrites. A cette époque c’était plus libre.
L’année suivante, en 677, escorté de l’abbé et, dit-on, d’un millier de moines, le 6ème patriarche vint s’établir au Pao-lin-sseu sur le mont Ts’ao-k’i au nord de Canton que l’on avait restauré pour lui. Il y résida pendant trente-six ans, jusqu’à sa mort. Il aurait eu plusieurs milliers de disciples, dont quarante-trois reçurent sa transmission. Nous en connaissons bien seulement six, dont Yoka Nengaku (665-713) qui fut surnommé « le maître de l’Eveil d’une nuit ». Précédemment il avait si assidûment pratiqué la méditation Chih-kuan de l’école T’ien-t’ai, proche du zazen, qu’il avait obtenu l’Eveil par lui-même. Mais il fallait que sa compréhension fût confirmée par un maître éminent.
Il se mit en route pour le monastère d’Eno. Aussitôt arrivé, il se présenta devant le sixième patriarche, sans même s’incliner devant lui. Eno remarqua :
- Vous me semblez bien arrogant !
- Je n’ai pas de temps à perdre. Le problème de la vie et de la mort est trop important. Notre existence est éphémère et changeante.
Pourquoi fallait-il que sa compréhension fût confirmée par un maître éminent ? Nul ne peut se certifier lui-même. Etre confirmé par Eno veut en fait dire : obtenir la transmission du Dharma d’Eno. Aussi à cette époque il était d’usage pour les moines de voyager et de rencontrer différents maîtres et ainsi connaître différents enseignements.
Yoka Nengaku avait pratiqué au sein de l’école T’ien-t’ai qui s’appuie sur l’enseignement de Nagarjuna et qui deviendra le bouddhisme Tendai au Japon, école dont Dogen fut adhérent au début de sa vie et même moine. L’école Ti’en-t’ai est une école du Mahayana et s’appuie principalement sur le Sutra du Lotus comme expression achevée de l’enseignement de Bouddha. Celle-ci affirme :
- Tous les phénomènes ont une réalité transitoire
- L’essence de tous les phénomènes est la vacuité
- Tout est absolument vide et transitoirement réel à la fois (comme la Voie du Milieu)
- Ses adeptes refusent la dualité de la matière et de l’esprit au profit d’un monisme matière-esprit
- L’enseignement Tendai contient des éléments tantriques, tels que rituels, méthodes initiatiques.
Donc Yoka Nengaku se présente devant Eno sans s’incliner, c’est à dire sans faire gassho. Il semble donc que soit il a voulu affirmer direct l’urgence de la vie et de la mort, soit qu’il n’attache aucune importance au geste en lui-même, soit qu’il voulait avoir un contact direct avec Eno, sans formes de préséance, qui lui semblent une perte de temps. Son désir était d’avoir une relation directe, face à face, horizontale, avec Eno. Il n’avait pas peur de se dévoiler. C’est un peu la même chose avec les mondos ou les questions : on se dévoile toujours, mais il ne faut pas craindre de se dévoiler sinon on ne progresse pas.
Eno lui fait remarquer qu’il lui semble arrogant. Il lui dit : « Il me semble », et non « vous êtes » arrogant. Ce qui est très différent.
Le problème de la vie et de la mort, en fait Yoka Nengaku emploie un terme unique, lié, « vie-et-mort » en un seul mot, car il est trop important. C’est simple : tout est contenu dans notre vie-mort, la nôtre. Il ne s’agit pas d’un débat philosophique, ni de détails. Bien évidemment notre rapport à la vie et à la mort change constamment : avec l’âge, les circonstance, la santé, les maladies. La perte des proches, et l’état du monde aussi. Note existence est éphémère et changeante, donc il n’y a pas de temps à perdre. Sekito le dit : « Surtout ne perdez pas votre temps. » C’est comme une flèche qui file sans revenir en arrière. Il faut avoir conscience de ça au lieu de penser que notre temps est si long que nous pouvons remettre les choses au lendemain.
Donc en fait Yoka Nengaku ne lui pose pas de question. Il n’est pas venu pour cela mais pour se confronter à Eno. Rares sont ceux qui viennent se confronter en mondo, préférant rester sur leurs propres idées.
(Rappel historique : Eno s’établit dans son monastère en 677. Yoka Nengaku est né en 665, donc avait 12 ans quand Eno commença à vivre dans son temple. Et il mourut en 713, donc à 48 ans. Rien ne dit quel âge avait Yoka quand il rencontra Eno. Mais on sait qu’il avait lu les sutras, notamment le Sutra de Vimalakirti.)
Quand Yoka eut fini son adresse à Eno, celui-ci lui demanda :
- N’avez-vous pas réalisé le principe de la non-naissance qui résout le problème de l’impermanence.
- Lorsqu’on a réalisé la non-naissance et saisi en sa soudaineté l’ici et maintenant, il n’existe plus rien.
- C’est cela, c’est cela !
Yoka n’en demanda pas plus. Il s’apprêtait à repartir mais Eno insista : « Passez tout de même la nuit ici. » car Eno pensait qu’il n’avait pas atteint le véritable Eveil. Sous-entendu : que je puisse vous transmettre le Dharma, ce qui se fait durant la nuit, quand personne ne rôde aux alentours, seul à seul, face à face.
Yoka Nengaku est plus connu sous le nom de Yoka Daichi, nom posthume donné par l’empereur Wuxiang. C’est Yoka Daichi qui a écrit le Shodoka, la Chant de l’Immédiat Satori.
Non-naissance
Le non-né en japonais se dit fusho, le même fu- que dans fushiryo, anutpada en sanskrit. An- est un préfixe négatif comme fu-. Utpada signifie la production, la genèse, la mise au jour, d’où naissance (sho). Fusho a donc le sens de « n’ayant pas d’origine », non-venu à l’existence, non-production. Non-né, absence d’origine particulière est assimilé à sunyata, ku, la vacuité. Rien ne peut débuter avant la non-naissance. La Voie du Bouddha se situe entre l’être et le néant : « Rien ne se perd, rien ne se crée. Il n’y a que transformation et continuité. » Vie et mort sont liées. Notre vraie nature est la non-naissance et la non-mort.
Ainsi nous sommes libres. Le problème de l’impermanence, d’être pris dans les filets de notre vie et de notre mort, c’est à dire ce que nous appelons naissance et mort, ne sont que des notions que nous utilisons pour emprisonner la réalité.
Mais alors comment les mondes de la naissance et de la mort, de l’être et du non-être peuvent-ils être quelque chose de réel ? La forme, notre forme humaine, est réelle, mais c’est une forme changeante et impermanente. Si nous nous y attachons, c’est le monde de la souffrance. Il nous faut voir profondément le monde de la non-naissance et de la non-mort. L’essence de toutes choses est la vacuité, il n’existe rien à quoi nous attacher. Notre peur vient que nous nous attachons à des formes mentales, à ce que nous pensons de la vie et de la mort. La non-peur est de comprendre qu’il est normal que les formes changent, et que notre mort donne naissance à une autre forme.
Yoka Daichi, lui, parle de la vie et de la mort et de l’impermanence. Eno lui répond sur l’essence des choses, sur notre véritable nature, sunyata. La seule « chose » permanente est la vacuité. Pourquoi souffrir ? Nous sommes le grand mouvement du changement dans lequel s’inscrivent notre vie et notre mort.
Texte de Thich Nhat Hanh :
Si nous regardons profondément dans la nature du papier, que voyons-nous ?
Nous pouvons d’abord voir un nuage. Parce que sans nuage il n’y aurait pas de pluie et les arbres ne pourraient pas pousser. Donc quand je touche du papier profondément, je touche un nuage. Et quoi encore ? Il y a du soleil, parce que sans soleil les arbres ne peuvent pas pousser, et il y a aussi la terre… Si nous continuons à pratiquer le regard profond dirigé vers la feuille de papier, nous pouvons voir le cosmos entier.
Alors nous pouvons nous demander quelle est la nature de cette feuille de papier ? Est-ce qu’avant de naître la feuille de papier était le non-être ou est-ce que la feuille de papier est de la nature du nuage ? Dans le bouddhisme on enseigne que cette feuille de papier est libre de la naissance et libre de la mort. Avant d’être feuille de papier elle avait une autre forme comme nuage, comme soleil, comme terre, comme un arbre. La feuille de papier est seulement une forme constituée des cinq éléments.
Nous aussi avant de naître avions déjà une forme, une autre forme. Le moment où la feuille de papier est née n’est pas vraiment le moment de la naissance. C’est juste un moment de continuité. Quand le papier meurt, il ne redevient pas le rien ; le papier devient quelque chose d’autre comme un nuage, comme la pluie… La pluie est la continuité du nuage…
« Rien ne se perd, rien ne se crée… » Il n’y a pas de vraie naissance, il n’y a pas de vraie mort. Sans naissance, il n’y a pas de mort, il n’y a que transformation et continuité. C’est ce qu’on trouve dans le Sutra du Cœur, l’essence de la Prajnaparamita. Nous avons tous peur de mourir. Mais est-ce que le papier peut mourir ? Nos cendres, un moine les déposera dans un parc et peut-être que dans quelques mois elles se transformeront en petites fleurs.
Quand un maître Zen vous demande «Quel était votre visage avant que votre grand-mère soit née ?», c’est une invitation vers un voyage très profond à la découverte de votre vraie nature. Notre vraie nature est la non-naissance et la non-mort. Nous sommes libres, nous ne sommes pas pris dans la naissance et dans la mort car naissance et mort ne sont que des notions que nous utilisons pour emprisonner la réalité.
Le Bouddha a déclaré ceci : «ll n’y a pas de monde, pas de naissance, pas de mort, pas d’être, pas de non-être, pas de haut ni de bas…» Si ce monde-là n’est pas là comment les mondes de la naissance et de la mort, de l’être et du non-être, peuvent-ils être quelque chose de réel ?ll a parlé de la dimension ultime, il a parlé de l’eau mais en a juste dit quelques mots car en ce qui concerne l’ultime nous ne pouvons pas utiliser des concepts ou des mots.
Nirvana ne peut pas être décrit avec des concepts et des mots comme être ou non-être. Quand on parle de Dieu, de la mort de Dieu, cela revient à dire qu’il faut que la notion de Dieu soit morte pour que Dieu touche la vie.
La même chose est vraie avec le nirvana. Les théologiens érudits qui ne se servent que de notions, de concepts et de mots et non de l’expérience directe ne sont pas très utiles. Si nous pouvons nous débarrasser de tous ces concepts en touchant la réalité, alors la non-peur sera là, le grand soulagement et le grand amour seront chose possible…
Il faut tuer la notion de Bouddha pour que le vrai Bouddha puisse se révéler. Le nirvana est à toucher, à vivre et non pas à décrire. Les notions, les concepts déforment la réalité de l’ultime… Le Bouddha est une chose, la notion de Bouddha en est une autre.
La même chose est vraie en ce qui concerne les concepts de naissance et de mort…
La peur naît de notre ignorance, de nos concepts concernant la vie et la mort. Si nous pouvons nous débarrasser de tous ces concepts en touchant la réalité en soi, alors la non-peur sera là, le grand soulagement et le grand amour seront chose possible.
Il faut transcender la naissance et la mort, il faut se débarrasser de ces notions parce qu’elles sont un obstacle à la réalité… Ces notions ne peuvent pas être appliquées au monde non-né, au monde non-mort. Le nirvana n’est pas quelque chose que nous devons rechercher parce que nous sommes déjà le nirvana comme la vague est déjà l’eau. La vague n’a pas à rechercher l’eau parce que l’eau est la substance même de la vague. Il nous faut vivre profondément puis toucher le nirvana, le monde de la non-naissance, de la non-mort, le monde de la non-dualité… et toute notre peur sera embrassée par cette connaissance directe de notre vraie nature…
Alors Yoka Daishi répondit : ok, réaliser la non-naissance et saisir l’instant, dans sa soudaineté, c’est à dire quasiment hors du temps, juste l’instant. D’où à la fois :
- La non-naissance, la non-mort
- Tout est forme changeante, rupa
- Il n’existe aucune essence propre à notre vie, mort
- L’essence est sunyata.
- La forme (rupa) et la vacuité sont une même réalité ultime.
Ainsi au lieu de nous attacher aux choses, à la vie et à la mort qui ne sont que des formes, des phénomènes, saisissons l’instant soudain dans lequel il n’y a pas de possibilité d’attachement, mais joie et bonheur, et contemplons l’essence, sunyata, partout, dans chaque chose. C’est ce qui nous conduit au non-attachement, à la non-peur.
Pourtant souvent même si je suis persuadé du monde de la non-naissance et de la non-mort, cela ne change pas le fait que si je ne fais rien je reste attaché à la vie et donc à sa souffrance inhérente car elle ne durera pas. Que faire alors ? Ouvrir son esprit, lâcher ses opinions, l’ego. Le problème de notre vie et de notre mort revient d’abord à celui de changer un peu notre esprit pour voir les choses sous un autre angle, même les plus petites choses, les situations communes de l’existence, changer de perspective, de vision. Il nous faut voir le monde et notre vie dans les yeux d’un être éveillé et non paumé entre la vie et la mort.
Changer son esprit est une transformation, c’est le but de la pratique spirituelle.
Bibliographie : « L’univers du Zen », par Jacques Brosse, Ed. Albin Michel,
ISBN 2-226-14292-4