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Deux ascensions dans les Andes chiliennes
Avec 4 illustrations.Par F. Marmillod.
La partie de la Cordillère chilienne comprise entre le 33e et le 34e degré de latitude sud est un vrai paradis pour l' alpiniste converti en andiniste. Du groupe du San José et du Marmolejo au sud au groupe du Juncal au nord, c' est une succession de géants glacés, dont beaucoup haussent leur tête à plus de 6000 m ., qui dorment de leur faux-sommeil dans une solitude toute préhistorique. Cette solitude est en elle-même un enchantement, le même que connurent il y a 100 ans les premiers coureurs de nos Alpes. Sentinelle avancée du Juncal, le Cerro Plomo profile ses dômes de glace dans le ciel de Santiago, capitale du pays et centre stratégique de notre zone, et domine la ville de quelque 5000 m. Quel alpiniste résisterait à l' appel de cette apparition vaporeuse, qui chaque soir se teinte de rouges irréels avant de s' évanouir dans un ciel toujours pur?
Alors que l' Aconcagua voisin, en sa qualité de « monarque des Andes », a déjà reçu une douzaine de fois la visite de l' homme, les principaux sommets de notre région n' ont guère été escaladés plus de deux ou trois fois, et l' un d' eux s' était même dérobé jusqu' ici à toutes les convoitises. Signalons-le en passant, ce sont des Suisses que l'on retrouve avec le plus de constance dans l' histoire de ces premières ascensions. Pour ne citer que les principales: Mathias Zurbriggen a conquis l' Aconcagua ( 7010 m .) et le Tupungato ( 6650 m .) en 1897; Helbling, lors de ses brillantes campagnes avec Reichert en 1910 et 1911, le Nevado del Plomo ( 6050 m .), le Cerro Juncal ( 6110 m .) et plusieurs sommités du groupe du Juncal; plus récemment Mr. Otto Pfenniger, jeune Lucernois établi à Santiago, a accompli avec différents compagnons une série d' importantes premières, entre autres le San José ( 5880 m .), le Nevado de Piuquenes ( 6000 m .) et le Cerro Risopatron ( 5750 m. ). En fait, sauf au Marmolejo, on trouve des Suisses dans les premières ascensions de tous les principaux sommets de la Cordillère centrale chilienne. Notons-le sans vain nationalisme, mais pour préciser des faits qui peuvent être méconnus1 ).
De Santiago, plusieurs voies permettent d' accéder rapidement aux portes du royaume. Ce sont la route et le petit chemin de fer de la vallée du Maipo, avec la route dérivée qui pénètre dans le Val du Colorado; la route qui conduit aux mines de la Disputada de las Condes, à 3600 m. d' altitude ( en hiver téléphérique utilisable, sur demande à la Compagnie ); enfin la route et le chemin de fer transandins, qui franchissent l' énorme échine à 3800 m ., entre le massif du Juncal et l' Aconcagua, et constituent la meilleure voie d' approche pour le premier comme pour le second. On trouve à Santiago une carte au 250 000e ( Carta de excursionismo de la Cordillera Central, de Klatt et Fickenscher ) qui n' a évidemment rien de la « Siegfried », mais représente déjà une aide précieuse.
Il existe dans la partie moyenne le plus facilement accessible de Santiago quelques cabanes qui appartiennent aux clubs andinistes de la capitale. La colonie allemande du Chili a joué dans ce domaine un rôle de pionnier et d' instigateur, et pour le pays sa cabane de « Lo Valdes » est un modèle. Toutefois, ces cabanes sont plus utiles aux skieurs qu' aux amateurs des hauts sommets dont elles sont trop éloignées. En effet, à Santiago comme dans le sud du pays, le ski connaît depuis plusieurs années une vogue croissante, et c' est maintenant lui qui attire à la Cordillère la majorité de ses visiteurs; si la neige n' a en général pas la qualité de celle de la Suisse et des Alpes, les terrains sont en revanche magnifiques et quasi illimités.
Signalons cependant l' œuvre courageuse de quelques amateurs qui ont construit de leurs propres mains, à 3300 m. d' altitude sur les flancs du volcan San José, un refuge hospitalier qui est une base précieuse pour l' ascension du volcan ( « Refugio Franco-Aleman » ).
I. Cerro Juncal 6110 m.
Situé sur la chaîne de faîte qui marque la frontière entre le Chili et l' Argentine, ce sommet a été atteint pour la première fois en 1911 par Helbling et Reichert, par le versant argentin. On ne trouve plus aucune relation.
d' ascension jusqu' à celle des Italiens Zanetti et Boccalatte, en 1934. Zanetti et son compagnon, qui formaient l' une des équipes de l' expédition Bonacossa, ont inauguré une voie d' ascension par le versant chilien de la montagne; ce versant est occupé par un grand glacier, qui tombe par ressauts jusqu' au fond du Val Juncal et s' y étale majestueusement. Cette tumultueuse chute glaciaire, de 3000 m. de hauteur, enserrée entre de hautes parois rocheuses et dominée par le sommet éthéré du Cerro Juncal, est l' un des spectacles les plus grandioses que l'on puisse contempler dans la Cordillère centrale.
C' est ce spectacle que nous avions devant nous le soir du 24 décembre 1938, ayant établi, ma femme et moi, notre premier camp au fond du Val Juncal, à 3000 m. d' altitude sur la moraine gauche du glacier. Sept heures de train nous avaient transportés de Santiago à la station Juncal du chemin de fer transandin, d' où pendant quatre heures nous avions remonté le val, escortés d' une mule avec notre équipement. Nous nous proposions d' escalader le Cerro Juncal par la voie Zanetti-Boccalatte, dont la description dans la revue Andina ( de la section chilienne de feu le D. u. Oe. A. V. ) nous avait fortement alléchés. Pendant que le couchant projette ses lueurs sur l' Acon et sur les chaînes qui nous environnent, nous étudions les détails de l' itinéraire et cherchons des points de repère le long de l' immense cascade de glace. La nuit venue, nous célébrons la « Nochebuena » en allumant quelques bougies, piquées sur une branche de cactus que notre imagination a élevée au rang de sapin de Noël.
Le lendemain, jour de Noël, nous traversons le glacier du Juncal au pied de sa chute inférieure, puis remontons les pentes rocailleuses de sa rive droite, en surmontant par-ci par-là quelques bancs rocheux. Nos sacs énormes rendent la montée très lente, d' autant plus que nous nous appliquons à économiser le plus possible nos forces. A la fin de l' après nous installons notre deuxième camp au pied d' une petite paroi, qui nous protège contre les chutes de pierres. Nous sommes à 4000 m. et dominons tout le cours inférieur du glacier. Dans la Cordillère centrale, la zone de moyenne altitude est en général aride, déboisée; seules les couleurs du sol, regorgeant de fer et de cuivre, et les « vegas » ( pâturages marécageux ) qui tapissent par endroits le fond des vallées, brisent la monotonie des hautes rampes de terre ou de cailloutis. Mais arrive dans la zone supérieure, celle de la glace et du roc, on est saisi par les dimensions et par la puissance extraordinaire du paysage, et l' esprit est transporté avec davantage de force encore que dans nos Alpes, où l' échelle est plus modeste.Vers le soir le vent se lève, le ciel s' ennuage et quelques giboulées de grésil se mettent à tourbillonner. Nous ne nous en inquiétons pas, ayant assisté la veille au même accès de mauvaise humeur, dont il ne restait pas trace quelques heures plus tard.
En effet, nous reprenons le lendemain la montée sous un ciel parfaitement pur. Peu soucieux de répéter l' aventure de nos prédécesseurs, qui étaient partis de leur dernier camp à 4350 m. très légèrement équipés et, surpris par la nuit, avaient passé des heures cruelles à 5500 m ., nous avons décidé d' emporter notre tente pour établir un troisième camp, le plus haut possible, avant d' attaquer le sommet Nous suivons un moment, juste au-dessus de sa dernière chute, un étroit glacier latéral tout hérissé de pénitentes, et peu après nous passons à l' emplacement du camp de Zanetti. Puis, toujours sur la rive droite du glacier principal, nous gravissons un éperon rocheux caractéristique ( bien décrit par Zanetti ), en empruntant d' abord son flanc ouest. L' altitude commence à se faire sentir et les sacs pèsent de plus en plus. Lentement nous approchons du sommet de l' éperon, que nous finissons par atteindre vers 15 heures. Ce bec est le dernier endroit propice pour établir notre camp ( 4850 m. ). Il est en même temps un merveilleux belvédère, dressé au milieu des torrents de glace comme le rocher au milieu de la chute du Rhin. Deux mille mètres plus bas, les flots s' apaisent et s' étalent comme une longue traînée de crème au fond du val. En renversant la tête, nous apercevons un avant-sommet du Juncal, qui se penche par-dessus le bord du plateau supérieur et nous toise du haut de ses 6000 mètres. En face de nous court l' arête formidable qui relie le Juncal à l' Alto de los Leones, et vers le nord, à trente kilomètres, la masse énorme de l' Aconcagua, enfin libérée, se hausse en plein ciel et écrase toutes les chaînes à ses pieds. Ce soir le temps reste serein. Nous nous installons tranquillement, dans la douce chaleur du soleil déclinant. La flamme du meta clapote gentiment; pas un souffle. C' est un de ces moments miraculeux, apportés par le destin, où l' être intime exalté se met doucement à vibrer, en communion divine avec la nature et son au-delà.
A 4 heures le lendemain matin, frais et délestés, nous quittons notre tente à la lanterne, encordés et crampons aux pieds. Luttant comme des naufragés, nous traversons un champ de pénitentes gelées et gagnons ainsi l' entrée d' un chenal qui doit nous livrer accès aux plateaux glaciaires supérieurs. Plus qu' un chenal, c' est une étroite bande de névé très raide, appliquée comme une échelle contre la pente, entre la glace et une paroi rocheuse. C' est la partie délicate de l' ascension, dont la difficulté peut varier beaucoup selon l' état de la neige ou de la glace. Nous avons la chance de trouver des échelons excellents, sous la forme de pénitentes courtes et solides derrière lesquelles il est facile de placer le crampon. A cette heure matinale aucune pierre ne bouge ( nos prédécesseurs ont essuyé de mauvaises chutes de pierres et de glace dans ce passage ). Nous grimpons comme deux jeunes chats, stimulés par le froid vif. En moins de trois heures nous avons gravi les 700 mètres de l' échelle, et un peu avant 8 heures du matin nous débouchons au soleil sur le plateau supérieur, ravis et légèrement essoufflés. Devant nous le glacier ondule mollement, libre de pénitentes et lisse comme un honnête glacier de chez nous, sans obstacles jusqu' au sommet. Après une courte halte nous attaquons la longue montée, dans la lumière devenue aveuglante. La neige porte et les crevasses sont rares; mais l' air l' est encore davantage. Des heures monotones s' écoulent, heures de persévérance, heures d' effort obstiné. La marche se ralentit à trente pas sans halte, puis à dix. Toute pensée s' efface; nous ne sommes plus que deux machines humaines, deux machines peinant et grinçant, deux infimes points noirs sur l' immense surface blanche offerte au ciel. Chacun avec la même et seule idée fixe: le sommet. Insensiblement nous nous rapprochons de la crête qui limite le plateau sur la droite; nous l' atteignons; nous la suivons. Et puis, brusquement, il n' y a plus aucune montée devant nous. Nous sommes au sommet principal; il est 2 heures de l' après. Il fait beau et calme, et de gros nuages de chaleur assaillent les arêtes aux alentours. En Argentine la vue s' étend à l' infini, avec, au premier plan, de profondes vallées glaciaires et de grandes montagnes que nous ne pouvons pas identifier. Sous nos pieds naît une arête qui forme vers le sud un deuxième sommet de hauteur presque égale, s' incurve en bordant comme dans un bras replié le haut du glacier du Juncal, puis s' élance en galopant au nord-ouest, jusqu' à l' Alto de los Leones où elle jaillit, toute cuirassée de glace, avant de s' abîmer dans les profondeurs du Val Aconcagua. Au nord c' est l' Aconcagua qui trône dans toute sa majesté.
La dernière photo prise, nous quittons le sommet à 3 heures, après avoir glissé dans une fente de la pierre une boîte d' allumettes avec nos cartes. Nous avons cherché en vain quelque signe du passage des Italiens ou de la caravane Helbling-Reichert. Le glacier supérieur, amolli par le soleil, nous donne quelque peine. Mais c' est bien pire à la descente de l' échelle, car les pénitentes, minées par la chaleur, s' effondrent à la moindre poussée, et nous plongeons jusqu' au cou dans une neige molle qui laisse de dangereux vides entre elle et le rocher sous-jacent. A 7 heures du soir, dans le crépuscule, nous abattons la dernière pénitente et retrouvons notre tente sur l' éperon rocheux. Le temps d' enlever corde et crampons et nous nous affalons sur nos matelas pneumatiques, qui prennent aussitôt leur envol pour le jardin des rêves.
Le lendemain 28, une lente descente nous ramène à l' emplacement de notre premier camp, on nous avons laissé quelques provisions. Elles nous donnent la force d' atteindre encore le même soir, en aval du glacier, une « vega » plus hospitalière que la moraine. Nous avons la surprise d' y trouver un campement installé, et notre surprise redouble lorsque nous apprenons que c' est celui d' un compatriote, le Dr H. Moser, de Valparaiso 1 ). Nous passons en sa compagnie notre dernière soirée de camp, à contempler la sauvage paroi nord-est de l' Alto de los Leones et à discuter des possibilités de son ascension...
II. Alto de los Leones 5400 mPremière ascension.
Telle une gigantesque quille ou encore une immense étrave de vaisseau, selon qu' on la voit de face ou de profil, cette montagne se dresse sur un important chaînon dérivé du Cerro Juncal vers le nord-ouest et séparant les vallées de Los Leones et de Juncal. L' arête qui relie le Juncal à l' Alto de los Leones se distingue par ses formes hardies et vertigineuses, contrastant avec le caractère général de la Cordillère qui est plutôt le massif et le volumineux. Sur les quelque sept kilomètres de son parcours, elle forme quatre sommets plus ou moins saillants dont aucun n' a encore été escalade. L' Alto lui-même frappe l' attention par ses formes peu communes dans cette partie de la Cordillère. Qu' on le regarde du Val Los Leones ou du Val Juncal, ou encore des flancs du Cerro Juncal, ses parois d' apparence verticale, s' élan d' un jet de plus de 2000 mètres des profondeurs des deux vallées et portant comme un trophée le petit glacier accroché à son sommet, produisent toujours la plus forte impression. C' est ce qui a fait dire à un andiniste averti comme un Reichert, lorsqu' arrivé au sommet du Juncal avec Helbling il découvrit le côté chilien: « Jamais cette montagne ne perdra sa virginité; Faces de son sommet me paraît hors des limites du possible. » ( Dr F. Reichert, La exploracion de la alta Cordillera de Menzoda. ) En réalité l' Alto pas plus que les autres sommités, ses voisines, n' échappe à la loi de la Cordillère, et ses parois, tout inaccessibles qu' elles paraissent, se transforment pour celui qui s' y hasarde en un système inextricable de gorges, de couloirs, de vires et de cheminées, savamment taillés et burinés au cours d' innombrables millénaires. Avec un peu de chance et une suffisante dose d' indifférence pour les projectiles amoncelés sur toutes les vires et sans cesse précipités dans les flancs de la montagne, on devait parvenir au sommet de l' Alto de los Leones.
Plusieurs tentatives avaient été faites, soit du Val Los Leon es, soit du Val Juncal. L' une des dernières en date et aussi des mieux connues est celle des Italiens Zanetti, Brunner et Boccalatte, de l' expédition andine du Comte Bonacossa en 1934. A vrai dire il ne s' agit pas d' une véritable tentative d' escalade, puisque l' équipe de Bonacossa se limita à quelques explorations à la base du colosse, après quoi, pressée par le temps, elle préféra s' attaquer à une proie moins problématique ( le Cerro Juncal par le versant chilien; voir récit précédent ), malgré tout son désir d' escalader un sommet vierge.
En mars 1939, sur l' invitation du Club Andino de Santiago, nous participions, ma femme et moi, à une tentative d' ascension de l' Alto par son flanc sud-ouest ( Los Leones ), organisée par ce club en commun avec le club allemand de Valparaiso. Notre cordée, qui poursuivit seule l' ascension, se heurta vers 5000 m. à une muraille infranchissable, alors que peu de mètres la séparaient du glacier supérieur et du succès. Cette tentative affermit mon impression primitive, que la voie de moindre résistance ne devait pas être cherchée dans la paroi sud-ouest mais plutôt dans le versant opposé, celui du Val Juncal, beaucoup moins encombré de glace et de neige.
Les fêtes de Pâques nous offrant une dernière possibilité de tenter l' Alto avant l' arrivée de l' hiver, nous nous décidons à en profiter pour essayer l' ascension par le versant Juncal. Pour renforcer notre petite cordée et retourner au Club Andino son aimable invitation, nous invitons à se joindre à nous un de ses membres chiliens, Mr. Carlos Piderit, de Santiago, qui avait participé à notre tentative du mois de mars; celui-ci accepte d' enthousiasme notre invitation. C' est donc à trois que nous installons notre camp de base au pied nord de l' Alto, le soir du Vendredi-Saint ( 7 avril 1939 ), à l' endroit précis où nous l' avions installé pour l' ascension du Juncal quelques mois plus tôt. Cette fois le spectacle de l' Aconcagua qui se dore au soleil couchant ne peut détacher notre vue des parois de l' Alto, qui nous dominent et dans lesquelles nous cherchons fiévreusement à tracer notre itinéraire, jusqu' à la nuit. Nous avons donné rendez-vous à notre « arriero » ( muletier ) pour le jeudi suivant, au même endroit.
Le 8 avril nous attaquons la pente, courbés sous nos énormes sacs. Le temps est beau. La journée se passe à remonter lentement des pierriers et quelques bancs rocheux faciles, dans la direction d' un petit glacier collé au flanc de la montagne, à quelque distance sur la gauche ( sud ). Notre inspection de la paroi nous a conduits à tenter l' ascension en ligne directe depuis ce glacier, pour revenir ensuite sur la droite ( nord ) dans la partie supérieure de la paroi, au-dessus d' un grand mur dont l' ascension directe semble impossible. A la nuit tombante nous installons notre deuxième camp à l' extrémité supérieure de ce petit glacier, tout près du point où il va se coller à la muraille. Nous sommes à 4000 m. environ. L' endroit est idyllique. De bons gros séracs montent la garde au-dessus de notre tente, prêts à arrêter les pierres qui pourraient s' égarer de notre côté, car à petite distance c' est une canonnade ininterrompue de projectiles de tout calibre qui s' abattent sur le glacier. Mais on s' habitue plus vite à ce bruit naturel qu' au tintamarre nocturne des claxons d' autos à Santiago, et nous dormons tous trois profondément jusqu' au matin.
Le lendemain 9 avril nous attaquons la muraille droit au-dessus de nous, après nous être encordés. Pour alléger nos charges, nous laissons la tente installée au camp II et n' emportons que les sacs de couchage. Au lieu de la paroi compacte que nos imaginations suisses s' étaient représentée, nous trouvons des le début une pente rocheuse complètement ruinée, creusée de profondes gorges et entrecoupée de nombreux gradins jonchés de pierres. D' étage en étage nous nous élevons patiemment tout le jour, en ligne à peu près directe. Les chutes de pierres sont notre principale préoccupation. Quelques murs plus compacts nous donnent l' occasion de faire un peu de varappe; les sacs, encore très lourds, sont alors hissés à la corde. A mi-hauteur nous nous heurtons à un ressaut infranchissable, vaste coupure qui barre toute la paroi et s' abaisse obliquement à notre gauche. Un passage facile, planche de salut comme préparée à notre intention, nous permet de traverser horizontalement sur la gauche et de gagner ainsi un nouveau plan qui s' élève jusqu' à l' arête faîtière. Nous y retrouvons les pierriers, puis la défense de la muraille se resserre progressivement et nous devons escalader plusieurs murs. Sur ces entrefaites la nuit tombe, et ce n' est qu' à grand' peine que nous trouvons un petit replat pour y passer la nuit. Nous sommes à 4800 m ., à 300 mètres environ au-dessous de l' arête qui forme à cet endroit une large encolure ( la deuxième selle à partir de l' Alto ). De ce bivouac surnommé le « nid d' aigle » nous gardons le souvenir d' un froid intense et d' une lutte épique contre le vent, qui s' obstinait à prendre notre enveloppe de toile pour une voile marine.
Le 10 avril nous reprenons la montée et arrivons rapidement à la hauteur critique, environ 150 m. au-dessous de l' arête, où il s' agit d' amorcer la longue traversée vers la droite ( nord ) en direction de la première selle et du glacier sommital. Nous nous engageons dans un système d' importantes vires, légèrement montantes, que nous avions devinées depuis le pied de la paroi. De leur continuité dépend maintenant tout le succès de notre entreprise. Passerons-nous? passerons pas? A chaque détour, nous célébrons par de bruyantes exclamations la découverte d' une nouvelle vire permettant de poursuivre la traversée. Un pan du glacier supérieur se met à pointer, déjà tout proche. L' espoir qui nous anime depuis trois jours d' efforts fait battre nos cœurs, davantage encore que l' altitude. Sous nos pieds la paroi tombe en ressauts désordonnés jusqu' au fond du Val Jun cal, 2000 m. plus bas, où l'on discerne au bord du glacier la tache infime de notre camp de base. Sur nos têtes se penche le mur bombé et compact qui soutient l' arête de faîte. Impossible de monter ou de descendre; nous sommes à la merci de ces vires, qui tous les cinquante mètres se dérobent derrière un nouvel angle de la. paroi. Je pense à un film ancien, dans lequel Harold Lloyd se promène en somnambule le long d' un rebord de toit d' un gratte-ciel. Retenant notre souffle, nous passons au-dessous de quelques gigantesques stalactites de glace, prêts à se détacher d' un instant à l' autre, semble-t-il, de la roche chaude et sèche. Et brusquement notre joie éclate: un petit pierrier nous sépare seul du glacier supérieur, que nous atteignons l' instant d' après dans la dépression de l' arête, au pied immédiat du sommet. Le glacier, que nous avons atteint en son milieu, descend du sommet en quelques ondulations régulières et va se perdre, quelques centaines de mètres plus bas, dans les abîmes du versant sud-ouest. Quelques grandes crevasses le traversent d' un bord à l' autre, mais aucune ne paraît barrer complètement l' accès du sommet, qui ne nous domine plus que de 300 à 400 mètres. Presque sûrs désormais de notre victoire, nous avons envie de danser de joie sur la glace unie et plane, dont la présence lumineuse nous verse une étrange félicité. Merveilleuse détente, après trois jours passés dans une paroi déchiquetée, sous la constante menace des chutes de pierres. Nous installons nos sacs au bord du glacier, contre le premier ressaut de l' arête, qui doit nous protéger des courants glacés. Protection toute symbolique... ce camp fut baptisé par la suite « le frigidaire ». Mais la proximité de la réussite chantait au fond de nous et nous faisait sourire à la nuit étoilée, entre deux claquements de dents.
Le matin du 11 nous nous mettons en route de bonne heure, crampons aux pieds. La montée, que nous espérions rapide, est tout de suite rendue pénible par le mauvais état de la neige qui recouvre le glacier. Sous une profonde couche de neige sans consistance, dans laquelle nous enfonçons profondément à chaque pas, le pied rencontre une surface pareille à celle d' un champ labouré, se heurte à d' étroites crêtes ou plonge au fond des sillons, et nous croyons à chaque instant rencontrer des crevasses cachées. Notre progression dans ce d' œuvre d' embûches est désespérément incohérente et lente. Quelques crevasses nous forcent à de longs détours, mais nous trouvons chaque fois le pont sauveur. Rampant plus que marchant et nageant plus que rampant, nous approchons toujours insensiblement du sommet et nous finissons par l' atteindre vers 3 heures de l' après. Deux sommets, de hauteur presque égale, sont réunis par une esplanade de glace plane et lisse. Au sommet nord la roche émerge. Nous y élevons un petit cairn, dans lequel je laisse mon vieux piolet ( c' est une tradition andine d' abandonner son piolet sur tout grand sommet gravi, et d' emporter en échange le piolet laissé par la caravane précédente. Personne par exemple ne croirait que vous avez escalade l' Aconcagua, si vous ne redescendiez pas avec le piolet de vos prédécesseurs !). Le vent glacial m' empêche de m' attendrir sur la fin de mon fidèle piolet, hérité, un jour déjà lointain, à la cabane du Val des Dix, d' un alpiniste inconnu qui était parti au petit matin avec le mien. Nous faisons une inspection détaillée de notre conquête, avançant nos têtes de choucas curieux au-dessus des abîmes qui entourent notre perchoir. Au fond du Val Los Leones, le torrent serpente et reluit comme un fil de perles; dans le Val Juncal, à 2500 mètres de profondeur, le glacier du Juncal met sa curieuse traînée laiteuse. La vue est illimitée, grandiose, mais le spectacle le plus saisissant est celui du glacier qui naît sous nos pieds; isolé dans la pureté céleste, il se précipite en bonds sauvages et souples vers l' abîme béant de la paroi sud-ouest, au-dessus duquel d' immenses quartiers de glace se penchent.
Une boîte de métal, aux insignes du Club Andino de Chile, recueille nos cartes et notre fanion suisse et est déposée dans le cairn. A 16 heures nous quittons le sommet, et à la nuit nous arrivons à notre camp frigidaire, où nous passons une dernière « noche triste ». Le jour suivant, c' est la lente retraite par le chemin suivi à la montée. Le soir du 12 nous retrouvons notre tente, et le 13 avril nous rentrons d' une traite jusqu' à Santiago, enrichis du souvenir d' une belle aventure. Souvenir singulièrement puissant, qui soufflera désormais sans trêve sur la flamme du nouveau désir allumé en nous.
En terminant je voudrais exprimer ma certitude, que la voie que nous avons eu la chance d' inaugurer est la meilleure, sinon la seule, pour parvenir au sommet de l' Alto de Los Leones. Notre ascension s' est effectuée les tout derniers jours de la saison d' été, et c' est là, je crois, une condition essentielle pour la réussite. En toute autre période les parois de l' Alto sont encombrées de glace, laquelle rend l' ascension difficile et en tous cas très dangereuse. Dans les conditions où nous l' avons trouvé, l' Alto ne nous a opposé aucune difficulté technique sérieuse. La principale difficulté fut la recherche du meilleur passage et le principal danger celui des chutes de pierres. La première partie de notre itinéraire pourrait convenir pour des tentatives d' ascen des autres sommets de l' arête Alto-Juncal.