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Avant mon voyage inattendu et providentiel à Dunsany, je m'étais rendu à Sligo, simplement sur les traces, bien balisées, de William Butler Yeats. Il y passait ses vacances, ses parents en étant originaires, et s'était juré, petit, qu'il ne la quitterait jamais - serment non tenu. Pour lui, la ville et sa région étaient les plus belles au monde, et au moins y a-t-il trouvé une sépulture, que je découvris en allant de la cité à la cascade chère au poète, dite de Glencar. C'est une simple tombe, dénuée de croix, et portant des vers suggérant qu'il ne faut pas s'intéresser à la vie, mais rester au-dessus.
Pourtant, à Sligo, visitant l'abbaye dominicaine qui s'y dresse, j'ai entendu le conservateur me parler des colloques et festivités qui se déroulent autour de Yeats dans les lieux, souvent honorés de la présence et des donations de gens illustres, par exemple le chanteur Bob Geldof. Yeats, lui, déclenche de l'enthousiasme.
À vrai dire, j'ai trouvé le comté de Sligo joli, mais moins marquant que celui de Galway (intégrant ce qu'on appelle le Connemara), ou même que celui du Kerry, au sud-est. Le paysage irlandais typique y est tempéré par un air de campagne qui n'est pas non plus l'aristocratique countryside de la vallée de la Boyne. Cela me rappelle encore la jalousie éprouvée paraît-il par Yeats à l'égard de Lord Dunsany: ses origines étaient moins glorieuses. Mais elles n'étaient pas non plus sauvages, enracinées dans l'Irlande gaélique dont les contes faisaient écho à l'ancienne mythologie; Sligo est bourgeoise et sympathique, et les détracteurs du poète ont eu beau jeu de lui reprocher son rejet des classes moyennes: la contradiction était patente. Yeats n'était ni de la noblesse, ni du peuple. C'est pourtant là, dans ces deux classes, qu'il situait la véritable Irlande.
La cascade de Glencar est, certes, ravissante: dans la rivière qui s'en écoule, le poète et son frère, le peintre Jack Butler Yeats (1871-1957), sont réputés avoir pêché la truite. Elle forme un rideau d'eau parfait, rappelant une porte enchantée. Un amphithéâtre vert l'entoure, comme s'il s'agissait bien d'un rempart, d'une construction artificielle: de l'autre côté sont les fées qui fascinaient tant le poète!
Au-dessus trône le long Ben Bulben, la montagne tutélaire de Sligo et de son chantre, de celui qui se voulait l'incarnation de son âme. Maintenant qu'il est mort, Yeats a-t-il pour corps cette barre longue et droite, ce front effilé qui regarde vers l'ouest comme la proue d'un bateau? C'est dans son ombre qu'il tenait absolument à gésir.
Peut-être qu'il n'était pas de taille à englober l'âme de l'Irlande entière. Je suis tenté de croire Lord Dunsany plus à même de le faire. Mais je veux bien limiter son aura à la vallée de la Boyne. Je veux bien aussi, à vrai dire, limiter au comté de Sligo la nature d'ange gardien de Yeats.