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International
Nestlé, les militaires et la Colombie
En juin dernier, le Forum politique mondial, Bread for the world et MISEREOR ont publié un important document intitulé Corporate Influence on the Business and Human Rights Agenda of the United Nations dans lequel une attention toute particulière est réservée à Nestlé. On y apprend notamment que la multinationale a engagé des experts en relations publiques chargés de développer des stratégies managériales destinées à miner les efforts de la régulation internationale.
Prenons par exemple le cas édifiant de Rafael Pagan, engagé par Nestlé dans les années 1980 pour gérer les relations publiques de la multinationale, et pour présider le Centre pour la Nutrition de cette dernière. Il s’agit en effet d’un ancien collaborateur des services secrets de l’armée au sein du département de la défense US. C’est notamment lui qui a conseillé les présidents Kennedy et Johnson au sujet des relations économiques et militaires avec l’Union soviétique, ou plus récemment les présidents Nixon, Reagan et Bush, au moment du coup d’état de Pinochet au Chili en 1973 ou encore lors de la guerre contre le gouvernement sandiniste au Nicaragua.
Quand business et stratégie militaire font bon ménage
Selon ce document, la stratégie de Pagan consistait avant tout à séparer les activistes « fanatiques » des activistes « décents ». En Suisse, cette stratégie a été appliquée avec succès, par exemple dans le cas d’Alliance Sud (dont quatre des six agences de développement qui la composent sont liées à des églises). Dans le cas du conflit qui oppose Nestlé au syndicat Sinaltrainal en Colombie, et qui a conduit à l’assassinat du syndicaliste Luciano Romero en 2005, Alliance Sud est entrée en dialogue avec la multinationale, contribuant à lui donner l’image d’une entreprise tolérante et ouverte aux critiques, tout en dépeignant le syndicat colombien comme un groupe de fanatiques. En revanche, ATTAC est clairement placé à l’opposé de ce type d’institutions « décentes ». Il est avéré qu’au moment même où Securitas infiltrait la section vaudoise d’ATTAC pour le compte de Nestlé, les services secrets colombiens étaient également en train d’espionner des citoyens suisses qui aidaient Sinaltrainal. Il y a de quoi légitimement se demander s’il n’y a pas eu des échanges d’informations entre Nestlé et les services secrets colombiens.
Rafael Pagan n’est pas le seul conseiller militaire à avoir été engagé par Nestlé pour faire face aux critiques de l’opinion publique. Sur l’un des sites internet de Nestlé US, on apprend que « Nestlé est fier d’offrir de nombreuses opportunités aux vétérans de l’armée US, leur permettant de mettre à profit leur expérience unique au sein des diverses opérations de l’entreprise.» Par ailleurs, en 2011, Nestlé a organisé un Creating Shared Value Forum en collaboration avec l’Atlantic Council, un important think tank US dans le domaine des affaires internationales. Parmi les principaux sponsors de ce dernier, on retrouve les départements US de la défense, de l’armée et des forces aériennes. Certains ont beau arguer du fait que le secteur militaire n’est qu’un marché comme un autre pour Nestlé, il y a fort à parier que ce business permet une collaboration profitant aux deux parties concernées. Une telle proximité avec l’armée US a avant tout des implications directes pour l’Amérique latine, au vu des nombreuses interventions militaires menées dans le sous-continent ainsi que le soutien aux différentes dictatures apporté par les Etats-Unis.
La coopération suisse au service de qui ?
La Colombie est l’un des principaux pays recevant de l’aide militaire US et le seul pays d’Amérique latine à être encore autant sous l’influence du puissant voisin du nord. Il n’est pas étonnant qu’en 2013 le Creating Shared Value Forum se soit tenu à Cartagena, en Colombie. Le but est clair : promouvoir la Colombie comme un modèle d’alliance économique, en opposition avec le Venezuela et les pays membres de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques). Le gouvernement suisse semble par ailleurs rejoindre Nestlé dans cet effort. En mars dernier, le magazine de la Coopération suisse pour le développement (DDC), Eine Welt, a publié un article faisant l’éloge de la Colombie. En 2013, la Suisse a organisé une réunion ministérielle en marge de la 68e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies à New-York à propos de l’eau, avec différents partenaires institutionnels mais seulement deux pays, la Hollande et la Colombie. Or, en Amérique latine, le pays qui s’est le plus engagé sur le plan international en faveur de l’eau, en amenant notamment la perspective des droits humains dans cette question, est la Bolivie, pays membre de l’ALBA. L’Equateur, également membre de l’ALBA, ainsi que l’Uruguay, sont eux aussi fortement engagés sur cette thématique. La coopération de la Suisse en matière d’eau avec ces pays aurait plus de sens qu’avec la Colombie. Mais la DDC est partenaire et sponsor du Water Resources Group, qui n’est autre qu’une initiative de Nestlé, Coca-Cola et Pepsi destinée à « transformer le secteur de l’eau »; comprendre à privatiser ce dernier. Or, ce qu’ont en commun la Bolivie, l’Equateur et l’Uruguay dans leur lutte pour l’eau, c’est leur engagement à la maintenir comme un bien public sous contrôle démocratique.
Le processus bolivarien en cours au Venezuela et dans d’autres pays membres de l’ALBA a été construit de manière participative par une société civile active au plus grand dam de ceux qui ont toujours profité de l’isolation politique, de l’ignorance et de la vulnérabilité de ces populations. Pour la première fois dans son histoire, l’Amérique latine prend son destin en main. Pour Nestlé, pour l’Atlantic Council et pour l’armée US, l’ennemi est désormais une société civile politiquement active et organisée, ennemi contre lequel ils se battent, en Suisse et en Amérique latine. C’est notre tâche de le dénoncer.
Franklin Frederick
Traduction, adaptation et intertitres de notre rédaction
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