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Un village est un type d'habitat rural rassemblant lieux de travail et de résidence et formant un noyau plus ou moins fermé au cœur du terroir exploité. Il doit être assez grand pour avoir une vie propre (sinon on parle de hameau); il dispose pour cela d'une infrastructure communautaire simple ou complexe (selon sa taille). Il se distingue de la ville ou du bourg par le fait qu'il n'a pas de fonctions de centre (ou qu'elles sont secondaires, s'il en a). Avant l'industrialisation, le village était le type d'habitat prédominant sur le Plateau, ainsi qu'au centre et au sud des Alpes. Dans les Préalpes et le Jura, on rencontrait plutôt l'habitat dispersé. Des relations étroites entre habitants sont typiques du village traditionnel; elles étaient renforcées par la nécessaire collaboration dans les travaux agricoles (Agriculture). Les villages se distinguent selon leur plan (structure linéaire, rayonnante, agglomérat) ou les activités de leurs habitants (village de paysans, de pêcheurs, d'ouvriers).
Les idées relatives à l'évolution des villages furent longtemps dominées par une vision étroitement juridique remontant aux historiens du droit du XIXe s. La théorie attribuant l'origine des villages aux communautés de l'époque des grandes invasions germaniques (Markgenossenschaft ) fut d'abord contestée par des spécialistes de l'histoire économique, en particulier par l'école de Vienne d'Alfons Dopsch, qui mirent en valeur les éléments seigneuriaux dans cette genèse. Mais ce furent l'archéologie et les progrès de l'histoire de l'habitat qui mirent en lumière le lent développement de structures villageoises médiévales, à partir de petits habitats du haut Moyen Age. Les connaissances ainsi acquises furent ensuite confirmées par l'histoire économique et sociale, ainsi que par de nouvelles approches en histoire du droit, domaine que Karl Siegfried Bader parvint à remettre en mouvement dans les années 1960, notamment en stimulant les recherches locales. En se penchant sur divers aspects de la culture populaire (maison paysanne, habitat, biens, mœurs, coutumes, fêtes), l'ethnologie contribua dès la fin du XIXe s. à l'étude des villages en Suisse, laquelle s'étoffa notablement dans les années 1960 à 1980 grâce aux enquêtes sociologiques et à l'exploitation, lancée par Paul Hugger, de monographies d'histoire contemporaine.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
L'archéologie et l'ethnographie montrent que les sociétés de chasseurs-cueilleurs menaient en général une vie nomade, sans habitat durable. Leurs lieux de séjour (grottes, abris sous roche, abris, tentes ou cabanes en terrain ouvert), utilisés brièvement ou saisonnièrement et équipés de constructions éphémères, sont généralement qualifiés de "campements", bien qu'il soit parfois possible, grâce aux vestiges découverts, de préciser leur fonction (logement, camp de chasse, atelier). Il en va ainsi des sites du Paléolithique et du Mésolithique, comme Neuchâtel-Monruz ou Les Gripons à Saint-Ursanne.
Le passage à une existence fondée sur la culture des champs et l'élevage changea aussi la manière d'habiter: les hommes se sédentarisèrent. Les habitats en milieu humide des stations littorales lacustres ou palustres du Plateau (par exemple Egolzwil, Douanne ou Zurich-Mozartstrasse) sont typiques du Néolithique. Ils présentent des éléments communs: architecture de bois et de torchis, zone habitée compacte, construction ordonnée, palissades, chemins, planchers. La surface bâtie variait entre 500 et 10 000 m² et le nombre des maisons entre une demi-douzaine et plusieurs douzaines. Près des stations (appelées villages par analogie avec les époques postérieures) se trouvaient le terroir qu'elles exploitaient et des cimetières (Lausanne-Vidy), pas toujours repérables. Leur durée moyenne de vie, selon la dendrochronologie, ne dépassait pas 20 à 40 ans. Certaines d'entre elles remplissaient des fonctions stratégiques ou purement économiques (Cazis-Petrushügel, Chavannes-le-Chêne).
Le village d'agriculteurs (Paysannerie), où vivaient également des artisans, resta une forme d'habitat prédominante à l'âge du Bronze (Greifensee-Böschen), connue aussi dans l'espace alpin (Savognin-Padnal). De nettes différences entre les stations, quant à leur taille, à la nature du matériel et à sa quantité (Zurich-Alpenquai) et d'autre part l'apparition de stations de hauteur, souvent fortifiées, surveillant des passages ou des points stratégiques (Montlingerberg), sont des indices d'une organisation de plus en plus articulée de l'habitat, qui devient évidente avec les sites centraux de l'époque de Hallstatt (Châtillon-sur-Glâne) et les oppida celtiques (Bâle-Münsterhügel). Néanmoins, il est difficile de dire si la différence entre ces sites centraux et les simples villages (dont Glis-Waldmatte est l'un des rares exemples connus) est une pure question de degré, une donnée circonstancielle sans conséquence, ou si, comme dans d'autres régions d'Europe, nous avons déjà affaire à une opposition entre villages ruraux et centres proto-urbains, avec les contrastes sociopolitiques qui en résultent. D'autre part, l'habitat rural dispersé semble avoir progressé à l'âge du Fer, pour autant que les rares sources permettent d'en juger. Le statut juridique des diverses formes d'habitat est perceptible pour la première fois dans le contexte romain: à côté de la ville (municipium, colonie, forum), on trouvait le vicus , qui n'était pas un village, mais un centre souvent assez petit, avec ateliers d'artisans, commerces, bâtiments sacrés et thermes, sans autonomie (les vici de Lausanne et de Moudon, par exemple, dépendaient de la colonia d'Aventicum). La forme d'habitat la plus répandue à la campagne était la villa rustica, exploitation isolée dont la taille variait entre celle d'un domaine paysan moyen et celle d'un latifundium où vivaient de très nombreuses personnes (Villa ). Les domaines romains ont pu devenir les noyaux de villages médiévaux, mais sans qu'il y ait toujours eu continuité d'occupation.
Auteur(e): Philippe Della Casa / PM
Sur le Plateau, l'essor démographique et l'extension de l'exploitation collective dans le cadre de l'assolement triennal conduisirent, au cours du Moyen Age classique, à l'agrandissement des localités existantes et à la fusion de hameaux et domaines proches en villages. Il se forma peu à peu des zones d'habitat soit groupé, soit dispersé. Les conditions naturelles (topographie, climat, fertilité du sol, ressources en eau) décidaient des chances d'avenir des villages. Ceux-ci occupaient des emplacements protégés sur le bord ou le flanc des vallées, sur des terrasses ou plateaux les dominant, près de voies de transit. Pour diminuer l'emprise sur les terres arables, l'habitat était généralement fort dense (cas extrême des villages vignerons de Suisse romande et du Tessin).
Lors de la phase finale des grands défrichements (XIIIe et première moitié du XIVe s.), la pression démographique entraîna l'occupation de sites peu favorables, qui seront abandonnés pendant la crise du bas Moyen Age. Ce phénomène se vérifie en particulier pour des domaines isolés et des hameaux au terroir peu fertile. Il toucha aussi des villages; certains disparurent sans laisser de trace ( villages désertés, tel Waldkirch dans le canton de Berne, qui devint au XVIe s., malgré son église, un pâturage de Niederbipp), mais en général ils subirent seulement une contraction temporaire (perte de quelques fermes). La structure de l'habitat resta assez stable du milieu du XIVe s. à l'industrialisation. Dans les Alpes en revanche, d'importantes modifications peuvent être plus tardives (transformation de hameaux en villages à l'époque moderne).
La taille des villages médiévaux ne doit pas être surestimée. Elle pouvait n'être que de trois à cinq fermes (env. 15-25 hab.); elle était le plus souvent de dix à vingt fermes (env. 50-100 hab.). Les gros villages comptaient quarante à 120 fermes (env. 200-600 hab.): par exemple Wohlen (AG) avec soixante-six fermes aux XIIe-XIVe s. ou Grossandelfingen avec cinquante-cinq ou cinquante-huit feux en 1467-1470.
Le village médiéval se caractérisait par son enclos du village, qui avait une fonction à la fois pratique (barrière contre les intrus) et juridique (séparation entre l'enclos et la zone soumise au droit champêtre). Au sein de l'enclos se trouvaient les chesaux, groupés souvent au hasard, chacun portant une maison, des dépendances, un jardin et entouré d'une palissade pour le séparer des voisins et des espaces publics (rues, chemins, places, fontaines et abreuvoirs).
Le seigneur, plus tard la commune ou des particuliers, mettaient à disposition les infrastructures destinées à la collectivité, sous forme de banalités (moulin, auberge, forge, pressoir, four). Tout le monde pouvait se servir du lavoir et recourir au taureau, à l'étalon et au verrat du village (soigné souvent par le curé). Les villages relativement grands offraient davantage d'infrastructures et des institutions publiques (église, marché, lieu de réunion) d'envergure locale, voire régionale.
Les terres jouxtant le village étaient soit des propriétés privées (champs et prés), soit soumis à l'usage collectif (biens communaux, forêts, pâtures). Les eaux et les chemins relevaient de l'espace public. Dans le système de l'assolement obligatoire, les champs, quoique privés, devaient être exploités selon les règles collectives (espèces cultivées, date des travaux). Les soles ensemencées étaient séparées par des barrières des zones de pâture. La structure interne et externe des villages dépendait fortement de leur situation géographique et topographique, en particulier pour ceux qui se trouvaient sur une voie de transit importante (notamment sur le Plateau), au pied d'un col ou au bord d'une rivière: cela leur imposait des charges supplémentaires (entretien des routes, ponts et soustes), mais leur apportait aussi des profits (escorte, bacs, flottage).
Les villages alpins se distinguaient de ceux du Plateau par leur organisation spatiale plus variée. Au nord du Tessin, en Valais, aux Grisons (sauf en Engadine), les villages principaux regroupaient essentiellement des maisons d'habitation, les annexes rurales étant réparties à diverses altitudes. Des hameaux pouvaient être habités temporairement, tels les mayens tessinois autour desquels on exploitait non seulement des herbages, mais aussi des champs labourés.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Jusqu'au XIVe s., on trouvait encore entre les villages une sorte de no man's land consistant en forêt peu fréquentée ou, plus souvent, en landes et bois servant de pâtures. L'intensification du pâturage et l'augmentation de l'effectif des troupeaux conduisirent dès 1300 à des querelles entre villages voisins sur ces pacages non partagés. On tenta de les résoudre d'abord par des accords de vaine pâture intercommunale, mais on dut finalement, dès le XVe s., fixer des frontières, longtemps matérialisées par des barrières en bois et origine dans la plupart des cas des limites communales actuelles. Des conflits opposaient fréquemment les communautés villageoises à des domaines isolés (Steckhöfe) qui clôturaient leurs terres pour les soustraire à la vaine pâture, mais prétendaient néanmoins profiter des droits d'usage sur les communaux et les jachères.
Dans les Alpes et les Préalpes, les groupes d'usagers fixèrent aussi des frontières locales (dans la Léventine en 1227 déjà, dans le val Lavizzara en 1374), alors même qu'une évolution inverse se produisait parallèlement avec la formation, dès le XIIIe s., des communautés de vallée, rassemblant villages, hameaux et domaines isolés pour des buts politiques et économiques.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
De nombreux villages sont nés dans le cadre de la seigneurie foncière, en particulier sur les terres des ordres monastiques actifs dans le défrichement (comme les bénédictins). Les domaines cisterciens (Grange), dès l'abandon de leur exploitation directe au bas Moyen Age, et ceux d'autres seigneurs fonciers ecclésiastiques ou laïques furent aussi à l'origine de villages. Ceux-ci pouvaient se former avec des gens et des terres appartenant à un ou à plusieurs seigneurs. Si le seigneur avait sa résidence (château ou abbaye) dans le village, il devait se soumettre aux règles collectives comme les autres paysans pour sa part du terroir assolé.
Avec l'abandon de l'exploitation directe de la réserve seigneuriale, le pouvoir dans les villages revint à la seigneurie justicière (ban et juridiction). Certaines tâches d'organisation furent alors confiées à des villageois (agissant seuls ou d'entente avec le seigneur), ainsi que des fonctions de surveillance (contrôle des barrières, des fours, des fontaines) et le droit de prononcer des amendes. Des fonctionnaires autrefois seigneuriaux devinrent communaux (garde champêtre, berger, représentants locaux, contrôleur des vins, etc.). Souvent le seigneur ne conserva que la nomination aux charges principales (amman, mayor, sautier, sous-bailli). L'exercice de ces diverses fonctions et la collaboration au tribunal local fit disparaître la communauté domaniale, remplacée par la commune des villageois. Celle-ci devint souvent un adversaire du seigneur, en particulier quand les paysans tentaient de transformer leurs simples droits d'usage sur les communaux, les forêts et les équipements d'irrigation en propriété. Il en résulta des conflits liés aux droits d'usage et des procès qui pouvaient durer des décennies.
Le nombre des habitants augmentant, il fallut édicter des règles de comportement. Au début, le droit des tenanciers dicté par le seigneur suffisait généralement, tant à l'intérieur du village qu'aux champs. Au XIVe s., de grands villages commencèrent à réglementer eux-mêmes leur vie économique et collective. Le droit local était soit concédé par le seigneur, soit établi lors du plaid, avec la collaboration des villageois qui juraient de le respecter. Dès le XVe s., il fut mis par écrit dans des coutumes locales, ensuite renouvelées et complétées (par exemple à Wohlen AG, la coutume rédigée en 1406 fut renouvelée en 1487, 1609, 1691 et 1703-1705). Les règles portaient notamment sur les conditions d'admission de nouveaux communiers, l'élection des fonctionnaires locaux, le débit du vin, la construction et l'entretien des chemins, ponts et barrières. La coutume était périodiquement lue devant l'assemblée des villageois qui prêtaient serment.
Le statut de communier impliquait un droit d'usage des biens communaux, lié à la possession d'un domaine (parfois proportionnel à la taille de celui-ci). Ce droit se léguait et se partageait comme le domaine. Les nouveaux arrivants devaient l'acheter. Les émigrants le perdaient et devaient le faire renouveler s'ils revenaient. Seuls les communiers avaient le droit de vote et d'éligibilité sur le plan communal.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Si l'agriculture prédominait, les activités artisanales n'étaient pas absentes de l'économie villageoise. D'abord exercées à titre accessoire par des paysans pour le seigneur foncier, elles se développèrent aux XVe et XVIe s. en métiers à part entière, pour répondre aux besoins des villageois. Dans certaines régions, on produisait pour les marchés des environs ou l'exportation (surtout des tissus). De nombreux villages pratiquaient des métiers adaptés à leur situation géographique ou à leur spécialisation agricole: pêche, flottage et construction de bateaux au bord des lacs et rivières; auberges, transports, forges et charronnage sur les grands axes; tonnellerie dans les villages vignerons.
Il y eut d'emblée une hétérogénéité sociale. La seigneurie foncière s'appuyait sur des exploitations paysannes grandes (Manse), moyennes (Schuppose) et petites (Diurnales). Au bas Moyen Age, quand les paysans furent devenus, grâce à la tenure héréditaire, quasiment possesseurs de leurs terres, on retrouve une répartition analogue en trois classes (gros paysans, petits paysans, journaliers).
Les villageois appartenaient à diverses associations. Les hommes ayant le droit de vote se reconnaissaient dans les institutions communales; à l'opposé, les jeunes célibataires se regroupaient dans des sociétés de jeunesse (Abbayes). Des confréries religieuses apparurent surtout en temps de peste. Au XVe s. déjà, des artisans ruraux fondèrent les premières confréries professionnelles (Corporations).
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
La croissance démographique qui reprit dans les campagnes entre le dernier quart du XVe s. et le début du XVIe s. entraîna un essor des constructions dans les villages. La tendance générale était d'édifier les nouvelles maisons à l'intérieur des enclos villageois, soit sur d'anciens chesaux encore libres, soit sur de nouveaux, créés avec l'approbation des autorités et de la communauté villageoise. Comme les terres arables étaient la base de l'existence paysanne, on évitait d'empiéter sur elles pour agrandir l'enclos du village. Mais à l'intérieur de celui-ci, on se heurtait aussi à des limites, car toute densification augmentait les risques de propagation du feu en cas d'incendie, d'autant que les maisons étaient en bois (et parfois couvertes de toits de chaume). En outre, la multiplication incontrôlée des fermes ayant part aux droits d'usage n'était pas dans l'intérêt de la communauté. Dès le XVIIe s., la création de chesaux et l'édification de nouveaux bâtiments étaient pratiquement interdites par les règlements de construction de certains (grands) villages.
La seule ressource était donc de partager les maisons existantes. La cuisine, la cave, l'entrée restaient communes, mais on divisait les chambres et les dépendances. Comme le statut de communier était lié à la possession d'une maison, les occupants d'une maison partagée étaient généralement propriétaires de leur part. A Wohlen (AG), en 1798, sur nonante-deux maisons, soixante-six étaient partagées, de diverses manières, entre deux à neuf familles; on comptait en moyenne quinze personnes par maison, les conditions de logement s'avéraient très précaires. La situation était comparativement meilleure dans de petites villes (6,1 personnes par maison à Aarau par exemple, 4,8 à Brugg à la même date), conséquence d'une politique rigoureuse contre l'immigration. Les villages aussi se défendaient aux XVIIe et XVIIIe s. contre l'arrivée d'étrangers en élevant les taxes d'achat du statut de communier et en accordant un droit de préemption aux gens établis.
Comme les villages entravaient l'établissement des indigents, ceux-ci se rabattaient sur des terres marginales, de mauvaise qualité, impropres à l'exploitation paysanne, situées surtout sur les communaux, sur les berges des rivières, dans des gorges; ils les occupaient parfois illégalement. Ainsi apparurent aux XVIe et XVIIe s. des villages de Tauner , d'ouvriers à domicile et d'artisans à la journée; ils se composaient de maisonnettes avec jardin. Soumis à un statut désavantageux, privés d'infrastructures, ils dépendaient économiquement du village dont ils étaient issus.
Les villages ayant une fonction spéciale remontent souvent au bas Moyen Age, mais ne sont guère perceptibles avant l'époque moderne. On trouve parmi eux les villages de mayens et d'alpages d'occupation saisonnière, à infrastructure minimale, mais aussi ceux de verriers, de mineurs et de métallurgistes, où prédominent les bâtiments industriels (four, haut fourneau, forge, fonderie), à côté de pintes et de maisons de mineurs (vestiges à Lauterbrunnen par exemple). Nouveau est le fait que les autorités imposent un plan pour la reconstruction de villages incendiés (cas de Roggwil et Madiswil en Haute-Argovie, 1557-1560).
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Certes, l'agriculture restait à l'époque moderne la base de l'économie villageoise. Mais dans les régions pratiquant le partage successoral réel, de nombreux domaines, trop morcelés, ne suffisaient plus à nourrir une famille; seuls des gains accessoires permettaient la survie, que l'on se procurait en s'engageant comme journalier ou par des activités artisanales. La nécessité entraîna donc le développement de l'artisanat rural dès le XVIe s., puis du travail à domicile dans le cadre du Verlagssystem. Avec ces secteurs, sources de revenus de nombreux indigents, les villages de l'époque moderne offraient comme les villes une économie différenciée. Certains villages devinrent des centres importants pour la production artisanale (qui connaissait en général une spécialisation régionale).
L'évolution économique et l'essor démographique modifièrent durablement le tissu social des villages (indépendamment du poids acquis par l'artisanat rural). Face à l'élite de plus en plus restreinte des gros paysans et des exploitants (aubergistes, meuniers) propriétaires d'un domaine, et face à une classe moyenne de paysans ou artisans, on trouvait une couche inférieure qui s'accroissait rapidement, mais restait méprisée. Le style de vie du gros paysan continuait de représenter un idéal, bien qu'inaccessible à la majorité de la population. Au XVIIIe s., les villageois n'ayant guère ou pas du tout de terres étaient presque partout le groupe le plus nombreux. Ils assuraient leur subsistance tant bien que mal en bêchant leur jardin et en élevant quelques chèvres.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Les villages ressemblaient aux petites villes sur bien des points. Les uns et les autres étaient attachés à leur droit coutumier, complété en cas de nécessité par de nouveaux statuts. Ici comme là, le travail collectif ou l'exploitation de biens communs formaient la base de la communauté, à laquelle n'appartenaient que les ayants droit: les habitants en étaient généralement exclus.
Ici comme là, quelques familles accaparaient le pouvoir. Dans les villages, un véritable "patriciat" local occupait souvent de génération en génération les charges communales et paroissiales (assesseur, membre du consistoire, sous-bailli, etc.) et fournissait les chefs du village, les notables qui le représentaient à l'extérieur. Ses membres disposaient de connaissances juridiques acquises grâce à la pratique quotidienne, savaient lire et écrire et possédaient leur propre sceau. Les gros paysans, aubergistes et meuniers actifs dans le commerce des grains et du vin étaient souvent alliés à des familles de même rang dans d'autres villages.
Les villageois de l'Ancien Régime s'inspiraient du style de vie des citadins. Dès le XVIIe s., les communiers se qualifiaient de "bourgeois". Ils imitaient les modes urbaines: coupe des vêtements, jeux de cartes et de dés, consommation de café, d'eau-de-vie et de tabac, même s'ils enfreignaient ainsi les mandats officiels. Rivalisant avec la culture citadine, ils créaient des sociétés de lecture et montaient des spectacles; les notables se faisaient portraiturer avec leur femme. En revanche, les gens des villes n'aimaient guère ceux des villages. Certes les membres de la classe dirigeante, propriétaires de maisons de campagne, avaient avec les villageois des rapports cordiaux (baillis acceptant de parrainer les enfants de notables et donnant du travail aux artisans ruraux aux tarifs avantageux). Mais les artisans des villes méprisaient ceux des campagnes, ils les traitaient d'incapables et leur faisaient des tracasseries, tout en les jalousant pour l'approvisionnement qu'ils tiraient de leurs jardins.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Les conflits entre Tauner et paysans à propos des droits d'usage, les luttes de pouvoir entre partis ou entre familles pouvaient diviser des villages entiers. Des voisins s'attaquaient en justice pour une barrière mal posée ou un droit de passage. Des maîtres régulièrement formés procédaient contre des tisserands à domicile ou des gâte-métier. De nombreux villageois souffraient de malnutrition lors de crises saisonnières. C'est pourquoi la ville paraissait aux yeux des campagnards un havre de paix, où des institutions sociales offraient aux bourgeois une certaine protection contre les ennuis dus à la maladie, à l'âge et à la pauvreté (alors que les villageois pauvres, malades et âgés risquaient le placement déshonorant dans des fermes qui devaient les accueillir à tour de rôle). En général, les villages étaient plus ouverts aux activités artisanales ou commerciales nouvelles que les petites villes où les métiers protégés ne favorisaient pas l'innovation. Ils accueillirent des épiciers, des marchands-entrepreneurs de l'industrie textile, des colporteurs, des facteurs d'orgue, des brasseurs, etc., si bien qu'au XVIIIe s. déjà, de grands villages se montraient plus dynamiques que la plupart des petites villes; ils étaient parés pour la mutation économique et le tournant industriel après 1800.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
La République helvétique marque une césure importante dans l'histoire du village, qui fut alors affranchi de la domination urbaine qu'il subissait depuis des siècles. Les campagnards n'étaient plus des sujets, mais des citoyens égaux en droit. Les villages devinrent, juridiquement, politiquement et administrativement, des communes, dirigées par leur municipalité. Grâce à la liberté de commerce et d'industrie, qui entra en vigueur progressivement, ils obtinrent aussi peu à peu l'égalité des droits sur le plan économique et social.
La liberté d'établissement eut de grandes conséquences. Elle fit tomber les barrières juridiques qui empêchaient l'immigration. Mais comme on continuait de ne pas vouloir donner accès aux biens communaux à tous les villageois, on créa presque partout, à côté de la nouvelle commune d'habitants, une commune bourgeoise (bourgeoisie, corporation) regroupant les détenteurs des anciens droits d'usage. Le partage des biens entre ces deux entités prit parfois des décennies et suscita des querelles en proportion des enjeux.
Les nouvelles libertés entraînèrent jusque dans les années 1830 une croissance démographique des villages, en particulier de ceux qui avaient une économie diversifiée (artisanat, industrie à domicile), mais aussi des autres, grâce à l'essor de la production agricole. Cependant, cela ne se traduisit pas par une extension de l'espace bâti, car, malgré les réformes agricoles, de nombreux villages du Plateau continuaient de pratiquer l'assolement traditionnel.
La principale mutation se produisit dès 1850 avec l'arrivée du chemin de fer et l'industrialisation, qui lancèrent un processus dont les effets perdurent encore. La population et l'industrie se concentrèrent près des nouvelles lignes assurant le transport des biens et des agents énergétiques. Les villes existantes connurent une croissance rapide, des villes industrielles surgirent. La part de la population vivant dans des villages diminua fortement. Cependant, les localités rurales furent touchées de diverses manières. Des villages écartés subirent des pertes importantes, tandis que d'autres, d'accès facile, surtout dans les régions ayant une tradition d'industrie à domicile, se développèrent en devenant des villages d'ouvriers, tendance favorisée par le fait qu'en Suisse, l'industrialisation fut comparativement décentralisée. Dans certains villages disposant d'un raccordement ferroviaire, la rue de la gare devint la rue commerçante et souvent aussi le noyau du quartier principal. Dès 1860-1870, la croissance des villes s'étendit aux localités de banlieue, dont l'urbanisation se traduisit par une densification des constructions et, dès 1900 (comme on le voit par exemple à Oerlikon, village industriel incorporé à Zurich en 1934), par la mise en place de différents services (eau, gaz, électricité, enlèvement des ordures, bâtiments scolaires modernes, ambulance, assistance gratuite à l'accouchement, assurance chômage, lignes de tram, marché hebdomadaire), avec un taux fiscal assez bas. Les futures agglomérations se dessinent après 1860 dans les banlieues, voire les incorporations qui permettront aux communes urbaines de s'agrandir, à commencer par Zurich en 1893 (fusion de Communes). Le tourisme fit de villages bien situés (au bord d'un lac, en montagne) de véritables villes (Montreux, Interlaken, Saint-Moritz).
Après 1960, la motorisation générale entraîna l'urbanisation du village. Elle déclencha un boom immobilier qui fit surgir autour des villages proches des villes de nouveaux quartiers et des cités-dortoirs. L'agriculture, qui autrefois caractérisait la vie villageoise, devint de plus en plus marginale, même dans des communes écartées. Dès 1970, l'essor démographique se détourna des centres-villes; les autoroutes et l'essence à bon marché permirent à un nombre croissant de navetteurs d'élire domicile loin de leur lieu de travail, dans des villages sis dans un rayon de plus en plus étendu. Dans le cas de Bâle, Genève et Zurich, la ceinture extérieure de l'agglomération excède largement, au début du XXIe s., les frontières cantonales, voire nationales; le Mendrisiotto est englobé dans l'agglomération transnationale de Côme et de Varèse.
Dans le processus enclenché vers 1850, le village a été exposé à des mutations menaçant son existence même. D'une part, l'exode rural a dépeuplé les régions marginales (zones alpines des Grisons et du Tessin, sites écartés du Napf, des Préalpes et du Jura). D'autre part, sous le signe du "miracle économique" de l'après-guerre, des villages industriels et touristiques sont devenus des villes; des localités de banlieue se sont transformées en cités-satellites ou en quartiers urbains. En remplissant de nouvelles fonctions (accueil de centres commerciaux et de dépôts régionaux de grands distributeurs), des villages bien situés comme Spreitenbach (10 831 hab. de plus de septante nationalités en 2010) dans le canton d'Argovie se sont convertis en grosses localités d'agglomération, avec une forte proportion d'immigrés et des immeubles-tours.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Jusqu'à la surchauffe immobilière des années 1960, les vieux villages industriels gardèrent généralement leur caractère campagnard. Ils ressemblaient par exemple à Wohlen (AG) qui, sans plan ni sens esthétique, mêlait au hasard maisons de marchands-entrepreneurs en tressage de paille, villas d'industriels, fabriques, fermes, immeubles locatifs avec boutiques et premiers magasins. Les ouvriers, originaires du lieu en majorité, étaient bien intégrés. Les travailleurs immigrés habitaient des maisons mises à disposition par leur patron à la périphérie, avec potager (beaucoup de gens cultivaient un jardin). Le marché, les fêtes, les soirées théâtrales des sociétés de jeunesse permettaient aux habitants de se rencontrer, même dans les grands villages. C'est seulement après 1960 que le trafic chassa de la rue principale les convois funèbres et les processions. A la même époque, les fermes des derniers paysans furent transférées hors des villages. Alors commença l'afflux des travailleurs, dont bon nombre d'étrangers. On se mit à construire de nouveaux quartiers avec leurs écoles, des places de sport, des piscines; les grands distributeurs, les banques et la poste ouvrirent des succursales. Mais la maîtrise de ces infrastructures ne suffisait pas à créer un sentiment d'appartenance, ni au quartier ni au village. Le village était urbanisé, mais il était loin d'être une ville. Il lui manquait en particulier, en dépit des efforts (expositions, concerts d'église, séries de conférence, par exemple), l'offre culturelle.
Dans les années 1960 déjà, une sorte de retour identitaire se dessina dans certains grands villages industriels: on commanda des histoires locales, on fonda des musées, on ressuscita de vieilles coutumes (fêtes des moissons ou en forêt, carnaval, retraite aux flambeaux). La popularisation de l'idée de patrimoine dans les années 1970 aboutit à la création d'associations villageoises vouées à la protection du site et des bâtiments historiques. Dans les nouveaux quartiers sans âme, on se mit à aménager des "places du village". Ces actions durent beaucoup à l'initiative privée et furent souvent soutenues par les nouveaux arrivés davantage que par les gens installés de longue date. Les Eglises y mirent du leur en organisant des rencontres dans les nouveaux centres paroissiaux.
Certains villages incorporés depuis longtemps à une ville n'ont jamais cessé de souligner leur particularisme. Ils cultivent les vestiges de leur infrastructure villageoise (église, vieilles maisons, commerces). L'esprit de quartier, issu de l'ancien statut villageois, s'exprime dans une vie associative très active, des fêtes (de société, de quartier), des musées et des publications.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Pour les villages à vocation plus nettement agricole, les problèmes se présentaient différemment. Malgré l'abolition de l'assolement obligatoire, le travail collectif (entretien des chemins par exemple), les améliorations foncières et les remaniements parcellaires restaient des éléments de cohésion. Le changement vint de la mécanisation et de la motorisation, qui diminuèrent les besoins en main-d'œuvre; dans l'économie alpestre, il vint de l'aménagement des routes, qui permirent de gérer les alpages sans devoir y vivre. De nombreux villageois émigrèrent, faute d'ouvrage, ce qui fit péricliter les infrastructures locales. Pour survivre en tant que village, on décida de recourir à la coopération intercommunale: plusieurs localités voisines gèrent ensemble l'école, la maison de retraite, la santé publique, l'épuration des eaux, etc.
Au début du XXIe s., les limites entre ville et village sont floues, d'autant que bien des choses que l'on ne trouvait autrefois qu'en ville sont devenues universelles. En revanche, un nouveau sentiment d'identité se manifeste dans les villages, notamment parce que de nombreuses personnes, quand bien même elles gagnent leur pain en ville, choisissent de vivre à la campagne, que ce soit parce qu'elles y trouvent un logement à leur convenance, parce qu'elles pensent que leurs enfants y sont plus en sécurité sur le chemin de l'école ou parce qu'elles espèrent une meilleure qualité de vie. Ainsi, malgré les énormes mutations survenues au cours des deux derniers siècles, les valeurs villageoises survivent en partie.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM