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Et l’impression réinventa la Bible
Grâce au développement de l’impression, les textes des réformateurs du XVIe siècle ont gagné rapidement toute l’Europe
«Les protestants ont très rapidement utilisé l’imprimerie comme outil de propagande pour diffuser leurs idées et les polémiques religieuses.» Pour l’historienne Karine Crousaz, de l’Université de Lausanne, la propagation de la Réforme est indissociable des innovations technologiques de l’époque. A peine placardées sur la porte de l’église de Wittenberg, le 31 octobre 1517, les 95 thèses de Luther, dénonçant le trafic des indulgences dans l’Eglise catholique, vont être imprimées et sont diffusées dans toute l’Allemagne.
Gutenberg a imprimé le premier livre, une Bible en latin, en 1455. «A cette époque, donc avant la Réforme, le livre religieux occupe une place centrale dans les impressions, notamment des prières, des sermons et même des Bibles en langues vernaculaires, comme la traduction française de Jacques Lefèvre d’Etaples. Mais dès que Luther traduit sa Bible en allemand, les traductions en langue vernaculaire vont très vite être perçues comme hérétiques par l’Eglise catholique», explique l’historienne.
Et alors que l’Eglise catholique pratique la censure préalable, des centres d’impression essaiment depuis le sud de l’Allemagne en Italie, en France et en Suisse. «Au XVIe siècle, Genève devient un très grand centre d’impression des textes des réformateurs Pierre Viret, Jean Calvin et Guillaume Farel. Ce sont des outils de propagande majeurs. Les textes s’adressent à des publics plus ou moins savants: il y a des ouvrages théologiques en latin et d’autres, beaucoup plus populaires, comme les écrits de Pierre Viret qui sont souvent écrits sous forme de dialogues en français».
Démocratisation de la théologie
«Chez les réformateurs, il y a quelque chose de particulier avec la théologie. Ce savoir concerne chacun. Chaque chrétien doit pouvoir avoir accès à ces connaissances, parce qu’elles concernent son salut et qu’il a un rôle à jouer dans son salut. Donc il y a vraiment chez les réformateurs une volonté d’expliquer aux gens en quoi les rites de l’Eglise catholique sont faux, selon eux, et quelle est la vérité parce que cela concerne chacun.»
Le mouvement de la Réforme serait-il tombé dans l’oubli sans l’imprimerie? «La diffusion des textes a certes joué un rôle majeur, mais il ne faut pas oublier l’énorme travail des prédicateurs qui allaient de paroisse en paroisse, qui prêchaient sur les places publiques et dans les églises quand ils en avaient l’autorisation. Trois principaux facteurs ont permis l’expansion des idées de la Réforme: l’imprimerie, la prédication et aussi les décisions des souverains qui imposaient la religion», relativise Karine Crousaz.
Le boom de l’imprimerie Genevoise
Au milieu du XVIe siècle, Neuchâtel, Lausanne ou Genève accueillent de nombreux imprimeurs acquis aux idées de la Réforme venus de France ou d’Italie. Genève en particulier acquiert en quelques années une renommée européenne et mondiale. Avant 1540, pas plus de cinq livres étaient publiés chaque année au bout du lac. En 1544, c’est vingt titres qui y ont été imprimés et en 1561 on atteint les septante-cinq.
Pourquoi a-t-on assisté à Genève, plus que dans les autres villes passées à la Réforme à un pareil boom de l’impression? «Pour moi, la réponse tient en deux mots», affirme Martin Grandjean, professeur d’histoire à la faculté autonome de théologie de l’Université de Genève. «Jean Calvin! La langue du réformateur a véritablement façonné la langue française. A côté des écrits de Calvin, les écrits de Farel passent pour de l’embrouillamini», explique l’historien. La présence du réformateur a donc attiré dans la cité des virtuoses de l’impression tels que Robert Estienne.
Censure omniprésente
La censure existe aussi à Genève. «Tous les ouvrages, y compris ceux de Calvin, sont soumis aux autorités avant de pouvoir être vendus, rappelle Michel Grandjean. En 1562, par exemple, un libraire a été lourdement amendé pour avoir diffusé des ouvrages de Sébastien Castellion», ancien élève de Calvin qui par la suite critiquera lourdement le réformateur notamment en raison de son soutien à la mise à mort de Servet.
«Très vite, les livres imprimés à Genève sont bannis du royaume de France. Mais les imprimeurs genevois savent comment diffuser leur production. Beaucoup de livres sont produits sans mention du lieu d’impression, ou avec un faux lieu d’impression. Certains ouvrages ont été imprimés avec une mention signifiant imprimé à Cologny. Mais comme c’était en latin, les agents pensaient qu’il s’agissait de Cologne, une ville parfaitement catholique.»
A Genève, de nombreuses bibles, des psautiers et des écrits théologiques sont imprimés en nombre. «On comptera plus de 200 imprimeurs actifs dans une ville, qui avec les réfugiés, devait avoisiner les 20 000 habitants à l’époque. 1% de la population était donc active dans cette activité, calcule Michel Grandjean. Rapportée à la seule population adulte masculine, on doit approcher les 5%!» Avec 34 presses, l’imprimerie est donc à cette époque l’une des trois grandes industries de la ville, avec le textile et l’orfèvrerie. «L’horlogerie n’en est alors qu’à ses balbutiements», précise Michel Grandjean. Joël Burri
De la révolution d’Erasme à celle de Luther
Johann Froben publie en 1516 le Nouveau Testament grec d’Erasme de Rotterdam. L’ouvrage inspirera Luther pour sa propre traduction.
L’histoire ne dit pas si, en 1516, l’imprimeur bâlois Johann Froben se doutait que le Nouveau Testament grec qu’il était en train de publier serait un succès fulgurant, que la lecture de la Bible en serait à jamais changée et qu’il posait à cet instant un jalon essentiel de la Réforme religieuse qui enflammerait l’Europe quelques années plus tard. Ce qui est certain, c’est que par un surprenant concours de circonstances, on a développé à Bâle un projet inédit et audacieux: publier le texte biblique retravaillé dans un livre qui allait bousculer des habitudes solidement implantées et permettre à Luther d’élaborer peu après une traduction en langue commune.
Comment se fait-il donc qu’Erasme, intellectuel alors reconnu et éternel arpenteur du continent européen, ait posé ses valises à cet endroit précis? «Il faut savoir que Bâle était un ‘hub’ de l’imprimerie», explique Marcel Henry, curateur de l’exposition Erasme au musée historique de Bâle. «Ce secteur demandait beaucoup de fonds et de matériel technique et Bâle était en lien avec les grands centres de l’imprimerie, comme Nuremberg. Aussi, cette ville avait un statut plus libre que d’autres villes de l’Empire, la censure y était moins forte et l’on pouvait y publier davantage. Cela a attiré beaucoup d’intellectuels.»
Les Bâlois à la pointe
Erasme était à Cambridge, où il travaillait avec son ami Thomas More, lorsqu’il est tombé sur l’un de ses propres ouvrages, les Adages, édité par Johann Froben: il en a tout de suite apprécié la qualité. «Les imprimeurs bâlois étaient à la pointe de l’esthétique de l’époque, ajoute Marcel Henry. Froben possédait aussi une série de lettres qu’Erasme appréciait: le lien de ce dernier avec le papier et l’esthétique était très fort, et cela l’a toujours poussé à trouver des imprimeurs humanistes.»
En arrivant à Bâle, Erasme avait en tête une idée bien précise: publier un Nouveau Testament en grec. Mais pas question de s’y prendre n’importe comment! Erasme avait découvert à Venise, avec Alde Ma-nuce, le dégagement du texte et la lecture pure. Il fallait donc permettre au lecteur de lire le Nouveau Testament en continu, pour qu’il soit directement en contact avec le texte et ne se noie pas dans les commentaires scolastiques. L’ouvrage a donc été divisé en deux parties: d’abord, le texte du Nouveau Testament en grec et en latin, puis, dans une section bien distincte, les annotations.
L’aspect formel n’est pas la seule innovation de cette entreprise. Erasme a fait œuvre de pionnier en établissant une édition critique du Nouveau Testament, c’est-à-dire en prenant en compte les manuscrits parfois divergents ramenés à Bâle à l’occasion du concile. Selon Marcel Henry, «Erasme était un philologue, et il s’agit là d’une nouveauté du XVIe siècle: son approche de la Bible n’était pas seulement théologique, mais aussi scientifique».
Une révolution
Du fait de son intérêt particulier pour la langue, Erasme a également révisé la traduction latine, probablement sur le conseil de son imprimeur. A l’époque où la Vulgate faisait autorité, c’était une véritable révolution. «La traduction latine de la Vulgate, datant du IVe siècle, était finalement devenue la Bible elle-même, alors que ce n’était que la traduction de l’original, explique Marcel Henry. Erasme avait des doutes sur certains passages, et c’est cela qui l’a conduit à revenir au texte grec pour établir sa propre traduction.» La plupart des gens savaient la Bible latine par cœur. Les changements proposés par Erasme allaient donc heurter ses contemporains et les obliger à réfléchir.
Peut-on dire qu’il s’agit là d’une première ébauche de la sola scriptura luthérienne? «Le but d’Erasme était que le Nouveau Testament puisse être lu par le plus grand nombre, précise Marcel Henry. Mais Erasme n’a jamais soutenu la Réforme, même si Luther l’admirait beaucoup et a utilisé son édition du Nouveau Testament pour traduire la Bible en allemand.» Néanmoins, dans la page de titre de son ouvrage, Erasme a écrit: «Si donc tu aimes la vraie théologie, lis, prends connaissance et juge ensuite.» Nul doute que le célèbre humaniste, en permettant au lecteur de prendre sa place, a ouvert la voie à tous ceux qui voulaient revaloriser le lien direct avec la Bible. Noriane Rapin