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La littérature managériale contemporaine est globalement de piètre qualité. Pourquoi continuons-nous à nous infliger sa lecture, malgré ses faiblesses méthodologiques et ses propos superficiels et vaseux ? Et si on s’en débarrassait ?
Tapez dans votre moteur de recherche : “Best management books” ou “Best leadership books” et contemplez les résultats qui s’affichent : une succession d’ouvrages dont les titres évocateurs vont droit au but. Lorsqu’il ne s’agit pas de devenir plus efficace, plus riche ou plus innovant, on vous propose des méthodes de management et de leadership qui se résument au titre de l’ouvrage : “Turn the Ship around”, “Lean In”, “First Break all the Rules”, “Good to Great”, “Tribes”, “Drive” etc. Cette “littérature” consiste essentiellement en une série de récits d’entrepreneurs “successful” qui livrent leurs secrets souvent liés à des hygiènes de vie “The Seven Habits of Highly Effective People”, lorsqu’ils ne sont pas des supports à des disciplines spirituelles.
La “Science” de l’anecdote
Toute approche théorique est une simplification de la réalité à fin d’explication. Le problème de cette littérature managériale est sa myopie analytique. Non seulement, elle ne voit même pas ce que ses axiomes et ses concepts seraient censés lui permettre de voir, mais elle s’est progressivement détachée de tout lien avec la démarche scientifique, soit à la mise des théories à l’épreuve des faits. Ces ouvrages sont une compilation plus ou moins organisée des récits anecdotiques ou de “théories” fumeuses. La réthorique a remplacé les études de cas, les analyses quantitatives et qualitatives. L’anecdote racontée en deux ou trois paragraphes a remplacé la référence à une publication scientifique ou à une étude de cas présentée en détail. Pas d’hypothèse, pas d’analyse comparée, mais l’énonciation d'”évidences” “confirmées” (on dirait plutôt assenées) par des anecdotes ou des récits et surtout peu d’évaluations. Comme le relève Stewart (2009 : 247), “Les théories que les gourous offrent peuvent tout expliquer mais ne sont capables de ne rien prédire parce qu’elles ne sont pas des théories. (…) elles sont en fait des agglomérats de truismes infalsifiables.”
L’angle mort sociologique et anthropologique
Pour le politologue que je suis, ce qui frappe le plus à la lecture de cette littérature c’est son mutisme sur la question du pouvoir. Alors que l’on parle de conduite, de management, de gestion, les relations de pouvoir sont absentes, comme si le monde de l’entreprise ou de l’organisation était débarrassé de ce “sale objet”. Tout n’est désormais qu’affaire de processus, de méthodes, d’attitudes et de valeurs à adopter pour conduire les hommes et femmes d’une organisation. Pire, le pouvoir est si indésirable qu’il faut délibérément s’en débarrasser au plus vite pour adopter des organisations plates, chères à l’approche holacratique out TEAL. Comme dans “1984” d’Orwell, il suffirait d’agir sur les mots pour que la réalité s’adapte d’elle-même. Il suffit de dire qu’il n’y a plus de hiérarchie et que l’intelligence collective va conduire l’organisation pour que tout rapport de pouvoir s’évapore. On nage en plein “Jediisme“. Cette illusion est au coeur du récit qui s’est progressivement construit autour des “Start-ups” (cf. Ramadier. 2017).
Il y aurait beaucoup à dire sur les raisons de ce mutisme, formulons l’hypothèse que celui-ci est dû à l’absence d’une démarche sociologique et anthropologique qui caractérise cette littérature. Nous sommes loin des études des Weber (Economie et Société), Michels (Loi d’airain de l’oligarchie), Crozier (L’acteur et le système ou Le phénomène bureaucratique), Mintzberg (Le pouvoir dans les organisations), sans compter la vaste littérature, notamment anglo-saxonne, de la sociologie des organisations ou de l’anthropologie qui ont toujours eu à coeur d’analyser les rapports de forces qui ne manquent pas de surgir au sein de toute organisation humaine et qui expliquent en grande partie leur fonctionnement.
Le management n’est malheureusement plus une science sociale – l’a-t-il d’ailleurs jamais été ? – avec tout ce que cela implique de modestie, de prudence, d’erreurs et de confrontation aux faits. Il est devenu un dogme enseigné dans les plus prestigieuses écoles et dont les Livres sont écrits comme des articles de journaux, des posts ou des tweets; c’est-à-dire très loin de ce qui est attendu en matière de méthodes et d’analyses en sciences sociales. La preuve en est que les “théories” exposées dans cette abondante littérature ne s’exposent pas à la vérification des hypothèses par les faits et par l’argumentation de la démarche scientifique. Bien au contraire, il s’agit pour chaque auteur de se distinguer de son compétiteur par “sa” démarche, “sa” méthode sans préoccupation pour l’édification d’une discipline ou d’une école menant à l’approfondissement du savoir. La littérature managériale est un marché. Un marché économique avant que d’être celui des idées ou du savoir. En 1984, quatre des dix “top ten Business books of the Year” aux Etats-Unis étaient écrits par des académiques. En 1991 et 2001, un seul l’était (Stewart 2009 : 250)… Qu’en est-il aujourd’hui ? On ose à peine chercher une réponse, de peur de constater que les rares académiques qui publient encore quelque chose ne se soient progressivement transformés en gourou mous du cortex.
Pourquoi cela est-il si important ?
Au fond, pourquoi s’émouvoir de la faiblesse théorique et scientifique de cette littérature managériale et du leadership ? D’abord parce que celle-ci compte. Parce qu’elle inspire et initie des pratiques au quotidien dans les organisations, non sans succès parfois. Mais il est un côté obscur de ces pratiques. Celles-ci provoquent aussi des dégâts sur les individus et sur les organisations elles-mêmes. Et de cela, cette littérature ne parle pas. Non seulement, les résultats ne sont souvent pas au rendez-vous, ou ceux qui sont annoncés ne sont que rarement confrontés aux faits, mais on aboutit souvent à des organisations gangrénées par l’absurdité et le non-sens (Graeber 2018 ; Bouzou & De Funes 2018), sans compter les dégâts causés sur la santé des collaboratrices et des collaborateurs des organisations (Pfeffer 2018 ; Lyons 2019). Ensuite parce qu’elle repose sur des illusions et des histoires qui n’ont la plupart du temps rien à voir avec la réalité de l’exercice du management au quotidien (Pfeffer 2015).
Ce n’est qu’en renouant avec les sciences sociales que le management pourra prétendre à redevenir une science, avec sa dimension critique et modeste. C’est renonçant à son caractère publicitaire et à sa forme journalistique que la littérature managériale pourra à nouveau prétendre à quelque intérêt autre qu’anecdotique. Bref, c’est en considérant la conduite des organisations comme un phénomène global, complexe et changeant que les ouvrages de management pourront à nouveau trouver un place sur le rayonnage de nos bibliothèques.
D’ici-là, nous pouvons jeter nos manuels de management et de leadership. Nous ne perdons pas grand chose !
Références
Bouzou, N & De Funes, J. 2018. La comédie (in)humaine. Paris : Editions de l’Observatoire
Graeber, D. 2018. Bullshit Jobs. London : Penguin Books
Lyons, D. 2019. Lab Rats. Why Modern Work Makes People Miserable. London : Atlantic Books
Pfeffer, J. 2015. Leaderhip BS. New York : Harper Business
Pfeffer, J. 2018. Dying for a Paycheck. New York : Harper Business;
Ramadier, M. 2017. Bienvenue dans le nouveau monde. Comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups. Paris : Premiers parallèles
Stewart, M. 2009. The Management Myth. Debunking Modern Business Philosophy. New York : WW Norton