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Vous avez bien lu : «binge drinking». Pour Tony Blair il ne s'agit désormais rien d'autre que d'une «nouvelle maladie britannique», un phénomène sanitaire de grande ampleur et hautement préoccupant. «Binge drinking» ? On pourrait aussi voir dans cette modification volontaire de l'état de conscience un nouveau symptôme de la déstructuration d'une société occidentale perdant progressivement ses repères et peinant durablement à en inventer de nouveaux. «Binge drinking» ? Comme souvent la langue française peine à trouver une traduction à ce que l'Anglo-saxon invente à haute dose avec son habituelle aisance pragmatique. Les alcoologues francophones parlent ici de «consommation d'alcool ponctuelle et intensive». Les jeunes parlent quant à eux de «défonces» quand leurs aînés se souviennent des cuites ou des soûleries et que les médecins diagnostiquent, à distance, les conséquences des «consommations compulsives».L'alerte officiellement lancée par Tony Blair fait suite à une série de mises en garde lancées par les spécialistes devant le développement croissant, depuis une vingtaine d'années, de ce phénomène chez les adolescents et les jeunes adultes.Il faut ici se rapporter à un récent document présentant les derniers résultats de l'enquête ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs), réalisée dans trente-cinq pays, et consacrée aux habitudes de consommation d'alcool et de drogues des jeunes adolescents européens. Ce travail s'est intéressé à la fréquence d'absorption d'au moins cinq verres de suite (autre définition du «binge drinking»). Le pourcentage d'adolescents mentionnant une telle consommation trois fois au moins au cours des trente derniers jours varie considérablement. Cette consommation est rapportée par un cinquième à un tiers des jeunes dans environ la moitié de ces pays. Les plus concernés se situent dans le Nord et l'Ouest de l'Europe : au Danemark, en Irlande, en Norvège, aux Pays-Bas, en Pologne, au Royaume-Uni et en Suède. Seule Malte fait exception. Les pays ayant les chiffres les plus faibles se situent surtout au Sud et à l'Est : Chypre, France, Grèce, Hongrie, Islande, Roumanie et Turquie.Mais en Grande-Bretagne d'autres chiffres, désormais, sont là. Selon une étude de l'Institut britannique des études alcooliques (IAS), 48% des hommes de 18 à 24 ans et 31% des femmes de la même tranche d'âge sont ainsi «très soûls» au moins deux fois par mois. Les mêmes statistiques établissent que 38% des enfants de 13 ans disent ainsi avoir déjà été sôuls au moins une fois dans leur vie en Grande-Bretagne, contre seulement 12% en France ou 7% en Italie. Poursuivons les minutes d'un désastre programmé dans un pays où le nombre annuel des décès prématurés dus à des consommations excessives d'alcool est estimé à 33 000. «Les services d'urgence sont débordés chaque week-end, avec 40% des admissions liées à ces problèmes de boisson, le taux grimpant à 70% chaque nuit entre minuit et 5 heures du matin, vient de rapporter le bureau londonien de l'Agence France-Presse (AFP). Selon les chiffres de l'unité stratégique du Premier ministre sur l'alcoolisme en Grande-Bretagne, le "binge drinking" coûterait près de 30 milliards d'euros par an, dont plus de 9 milliards pour les employeurs, obligés de faire avec une perte de 17 millions de jours travaillés chaque année en raison de soirées "trop arrosées".»Hasard trop innocent ou trop méchante fatalité ce constat est dressé au moment même où le gouvernement de Tony Blair a fait adopter une loi sur la libéralisation des heures d'ouverture des pubs qui font la gloire et le bonheur des habitants du Royaune-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord ; une libéralisation adoptée en dépit des protestations des responsables des forces de l'ordre et des autorités sanitaires. En pratique la cloche de 11 heures (p.m.) annonçant la prise des dernières commandes sonnera au gré des désirs de l'exploitant du débit de boissons. L'affaire n'est pas mince qui renvoie à ce paradoxe fondamental qui vaut pour l'alcool autant que pour le tabac : l'alcoolisme est un fléau pour l'individu qui en souffre et la collectivité dans laquelle il vit. Mais c'est aussi un fléau qui rapporte à l'Etat. Au Royaume-Uni les revenus générés par le secteur de l'alcool sont estimés à 43 milliards d'euros dont près du quart vont dans les poches du Trésor. Or cette fraction destinée à faire vivre l'Etat va encore augmenter avec les nouvelles licences décernées dans le cadre de la nouvelle loi.