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Humour et religion font-ils bon ménage?
Dans la Bible, Jésus n’est pas présenté comme rieur, est-ce surprenant pour les textes de cette époque?
On raconte dans les Évangiles que Jésus a pleuré, qu’il s’est mis en colère, qu’il était aimable et quelquefois peu aimable, qu’il a eu peur, etc. Pourquoi ne devrait-on pas raconter aussi qu’il a ri ou éclaté de rire? Ce n’est pas le cas. Dans l’histoire de la théologie pendant une certaine période, on a rejeté le rire et la gaieté comme quelque chose qui ne serait pas digne de la foi chrétienne. On peut d’ailleurs expliquer cette réserve par le fait que le rire a en lui quelque chose de subversif. C’est pour cela qu’une attitude critique face à l’humour et au rire existe non seulement dans la théologie, mais dans certains courants philosophiques également.
Dans la religion chrétienne, le rejet de l’humour et du rire repose sur un profond malentendu. Si la joie est le grand sujet du Nouveau Testament, la joie par rapport au fait que Dieu en Jésus vient au monde, et que rien n’est comme avant grâce à cette proximité de Dieu, alors vouloir contester le rire et l’humour au nom du sérieux de la foi, est absurde. Montrer cela sera un des buts de ce cours.
De manière générale, l’humour était-il valorisé dans l’Antiquité?
Il y a dans l’Antiquité beaucoup de textes drôles et comiques. Quand à Athènes aux Ve et IVe siècles avant J. C., on a joué des tragédies, il fallait toujours jouer aussi des comédies qui les interrompaient et qui ouvraient un autre horizon. Dans la philosophie de l’Antiquité, notamment chez Platon et Aristote, nous trouvons cependant un refus de l’humour, notamment du rire sans contrôle. Ce dernier semblait remettre en question l’ordre de la société et, sur le plan personnel, l’équilibre entre l’esprit et le corps.
L’humour existe-t-il dans la Bible?
Il serait étonnant que la Bible, qui parle à peu près de tout ce qui concerne l’être humain, fasse l’économie de l’humour. En effet, des traits humoristiques se trouvent dans divers textes des Écritures. Par exemple, dans l’Ancien Testament, on peut penser à Exode 9,11 où les magiciens d’Égypte sont décrits de manière ironique, ou à Juges 9,7-15: la dispute entre les arbres qui ne veulent pas devenir roi; on pense évidemment aussi à Esther 6: l’humiliation d’Haman par le roi qui honore à sa place Mardochée.
Dans le Nouveau Testament, on trouve des traits d’humour dans le récit de Luc 19 où Zachée monte sur un arbre pour voir Jésus, et c’est justement chez lui que Jésus s’invite. Le fait que Jésus dorme dans un petit bateau durant une violente tempête sur un coussin (Marc 4, 35-41) fait rire, surtout si on ne lit pas le texte avec le préjugé que Jésus est de toute façon un saint homme, capable de tout. Même dans le récit de la résurrection où on voit les soldats romains, qui étaient censés monter la garde devant le tombeau, il y a un élément d’humour qui a une signification profonde: la mort n’est pas tout, elle n’a pas le dernier mot, même face à elle, un rire peut surgir.
Peut-on prendre au sérieux une religion qui serait drôle?
Une religion regardée dans son «intégralité», comme un ensemble de croyances, de rites, de traditions et d’engagements éthiques n’est probablement jamais particulièrement drôle. Si dans sa religion une communauté humaine vit sa relation avec une dimension qui la dépasse radicalement, alors l’attribut prépondérant de cette religion ne sera pas son caractère comique ou humoristique. Mais on peut poser la question dans l'autre sens: peut-on prendre au sérieux une religion qui exclut tout ce qui est drôle, tout ce qui est lié au rire et à l’humour? Je pense que non. Une religion qui n’admet pas en elle le côté humoristique de la vie humaine et qui n’est pas à même de lui donner une place, une religion qui a besoin, pour être sérieuse, d’exclure tout ce qui est comique, est suspecte et dangereuse. Il y a un certain totalitarisme du sérieux qui devient violent, car il ne peut rien accepter qui n’entre pas dans ses schémas. Normalement, une religion est le contraire de cette fermeture.
Existe-t-il des liens entre foi et humour?
L’humour a une tendance antitotalitaire. Ce n’est pas pour rien que, dans des dictatures politiques, il joue un rôle de critique «sous-terraine» que le régime totalitaire n’arrive pas à supprimer. Dans l’humour surgit la liberté de prendre distance et de ne pas se laisser complètement enfermer dans le système du pouvoir et de ses mécanismes. Mais l’humour est aussi antitotalitaire en ce qui concerne le rapport de l’être humain avec lui-même et avec les autres. Il est l’antidote contre le penchant de l’homme de se prendre totalement au sérieux, de vouloir être tout en tout. Si l’être humain commence à rire de lui-même, il échappe à cette tendance. Il y a donc une analogie avec la foi qui, elle aussi, est une libération de l’homme en rapport avec lui-même. Selon la foi chrétienne, l’être humain n’est pas complètement déterminé par ce qu’il réalise, mais par une ouverture où il est devant Dieu ce qu'il ne serait pas en lui-même. La foi laisse la place à Dieu, et ainsi elle reçoit du divin une place pour elle et pour son «sujet», le croyant. C’est la même structure que celle qui caractérise l’humour: il introduit dans le rapport de l’être humain avec le monde, avec lui-même et avec autrui un espace d’ouverture.
Les sujets abordés dans ce cours public sont particulièrement variés, allant du judaïsme, à Baudelaire, Dürrenmatt pour terminer par la grâce. Comment l’humour lie-t-il ces thématiques?
J’ai fait ce choix délibérément, car le sujet de l’humour ne concerne pas seulement une discipline et ne peut pas être considéré sous un seul aspect. Ainsi l’organisation du cours essaie de prendre en compte l’ouverture à une autre religion (le judaïsme) et le rôle que l’humour joue en cette dernière, l’aspect historique dans la conférence sur le Moyen Âge, les aspects littéraires avec Baudelaire et Dürrenmatt, et les aspects théologiques qui deviennent explicites dans la première et la dernière conférence. Il va de soi que c’est un choix limité; il manque ici notamment les approches psychologiques et philosophiques qui seront traitées dans le séminaire que je donne en même temps pour les étudiants de notre Faculté.
Le programme du cours public
Le cours public intitulé «La foi et l’humour» se déroulera du 28 février au 16 mai, de 18h15 à 20h, à l’Uni Philosophes (salle 201) à Genève.
- 28 février: «Et si l’humour n’existait pas…» par Hans-Christoph Askani (Université de Genève)
- 14 mars: «La vie juive avec un sourire» par Ephraïm Meir (Université Bat-Ilan, Ramat Gan)
- 28 mars: «Vaut-il mieux faire peur ou faire rire? La mort de Jésus dans la prédication des derniers siècles du Moyen-Age» par Michel Grandjean (UNIGE)
- 11 avril: «Rire satanique et sublime chez Baudelaire» par Patrizia Lombardo (UNIGE)
- 2 mai: «Friedrich Dürrenmatt: l’humour comme catégorie religieuse et potentiel artistique» par Pierre Bühler (Université de Zurich)
- 16 mai: «La grâce et l’humour» par Hans-Christoph Askani (UNIGE)