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Hermann Hesse
Hermann Hesse / Feuillets d'album
Hermann Hesse est né à Calw dans la Forêt-Noire en 1877, et est mort au Tessin, en 1962. Jeune homme révolté contre l'autorité paternelle (famille de pasteurs-missionnaires piétistes), ayant fait une tentative de suicide, il entreprend un apprentissage de libraire, et publie à 22 ans son premier recueil de poèmes, suivi cinq ans plus tard d'un roman, Peter Camenzind, qui aura un grand succès. C'est le début d'une longue carrière. Il entreprendra aussi plusieurs voyages en Extrême-Orient et suivra une psychanalyse avec Jung. Son oeuvre aura une seconde vie après sa mort, redécouverte par la jeunesse du monde occidental, sans doute en raison de l'attrait de Hesse pour l'Orient, de sa rébellion contre toute autorité, à commencer par celle de la famille, ainsi que son désir d'un autre monde, son rejet du fascisme et du communisme, et son attrait pour le pacifisme, qu'il partage avec son ami Romain Rolland.
Traduite en plus de quarante langues, son oeuvre comprend entre autres Demian (1919), Le dernier Eté de Klingsor (1919), Siddhartha (1922), Le Loup des steppes (1927), Narcisse et Gooldmund (1930), Le Jeu des perles de verre (1943). Il reçoit le Prix Nobel en 1946. Etabli au Tessin dès 1919, il est mort à Montagnola en 1962.
Le Mot de l'éditeur
Fidèle à des valeurs intemporelles, parcouru de tensions et de contradictions qu'il n'hésite pas à exprimer, l'écrivain se fait tout simplement homme. En cultivant la mémoire, Hermann Hesse ne souligne pas seulement le passage du temps, il laisse des repères qui participent d'une éthique.
Feuillets d'album, Editions Metropolis, 2003
Peintre et écrivain
Il était une fois un peintre, un homme des couleurs, et un écrivain, un homme des mots, et depuis de longues années, ces deux hommes étaient de bons amis. Il avait à quelques reprises été question que le peintre, à l'occasion, fasse le portrait de l'écrivain. Mais vous savez bien comment vont les choses. L'occasion ne se trouva jamais. D'abord ce fut l'homme des mots, qui avait dix ans de plus que son ami, qui avait beaucoup trop à faire et n'avait pas très envie de rester patiemment assis pour poser. Ensuite ce fut l'autre, l'homme des couleurs, qui avait rencontré le succès et la célébrité et connaissait maintenant les joies et les peines d'une telle situation: emploi du temps trop rempli, sollicitations constantes, visites et lettres de collègues cherchant de l'aide, voyages obligés, portraits à exécuter. Mais le temps passant, l'homme des mots était à présent devenu vieux et vivait de plus en plus retiré; il était souvent malade, avait depuis longtemps renoncé aux voyages et aux visites, et la plupart de ses amis avaient pris l'habitude de ne plus rien lui demander et de le laisser désormais à la tranquillité de sa vie d'ermite. Mais il est un point sur lequel l'homme de lettres, dans cette amitié, avait beaucoup de chance. Bien loin d'être analphabète comme tant d'autres artistes, son ami peintre s'y entendait à merveille à manier la plume, et plusieurs fois dans l'année, des lettres étaient échangées; celles du peintre étaient à la fois plus longues et plus nourries que celles de l'écrivain, mais celui-ci avait en contrepartie la possibilité, par les livres et les essais qu'il lui envoyait, de tenir son ami au courant de sa vie et de sa pensée. De la sorte, cette amitié put non seulement continuer à vivre, mais encore se développer, même sans nouvelle rencontre pendant de longues années. C'était l'une de ces amitiés que l'on ne peut pas mettre sur le compte du hasard ou de la chance, mais que l'on ressent au contraire comme une composante organique de la vie, une amitié dont on est sûr et dont on croit pouvoir dire que même après des années et des décennies de séparation, elle sera aussitôt là à la première rencontre, vivante et solide comme elle l'a toujours été.
Or un jour, à je ne sais quelle occasion, la question du portrait ressurgit entre les deux amis, et il se trouva cette fois-là que l'un et l'autre avaient justement et le temps, et l'envie de se lancer dans l'entreprise. L'homme des mots, qui voulait faire à un ami le cadeau de son portrait, invita l'homme des couleurs à passer quelques semaines d'été chez lui; il lui laissa le choix d'être son invité dans sa maison ou bien dans un hôtel voisin, et exprima l'espoir qu'il en résulterait un tableau qu'il pourrait lui acheter. Le peintre se déclara volontiers d'accord, et l'on convint que l'ancien poserait environ deux heures chaque jour. Mais c'était déjà un effort assez important, trouva le peintre qui ne voulait pas entendre parler d'invitation ni d'achat du tableau: il était content et reconnaissant que son ami veuille bien lui consacrer tout ce temps, il se sentait depuis longtemps redevable à son égard pour telle ou telle attention passée, et s'il pouvait s'acquitter de cette dette en faisant un tableau acceptable et en l'offrant à son modèle, il n'en demanderait pas plus et serait très content.
Le peintre, un dangereux charmeur, parvint ainsi à retourner l'offre initiale; commença alors une joute diplomatique pour savoir qui, dans cette affaire, devait offrir et qui devait recevoir quelque chose - combat que le peintre gagna sur toute la ligne. De commanditaire, l'homme des mots devint le bénéficiaire, quelles que fussent ses protestations. Durant toutes les semaines où, le matin, son ami le peignait, il s'assit donc chaque après-midi à sa table pour pouvoir de son côté, avec du papier et de l'encre, lui offrir une petite contrepartie.
Chaque matin, le peintre arrivait donc dans la maison. Dans une pièce avec de grandes fenêtres baptisée "atelier", on lui avait attribué un coin pour son matériel. Deux heures durant, c'était la séance de pose, de peinture, et l'écrivain qui n'avait plus l'habitude d'un travail sérieux avait là le sentiment gratifiant de servir à quelque chose, d'accomplir chaque jour un petit devoir, de contribuer presque à la tâche qui s'accomplissait. Il restait patiemment assis, et malgré la canicule estivale, il n'arriva que deux ou trois fois qu'il se sente sur le point de s'assoupir; il se secouait alors vigoureusement, ou bien demandait cinq minutes de pause. Pendant la pause, le peintre continuait à étaler les couleurs sur sa toile, ce qui pouvait donner matière à des taquineries: il pouvait tout aussi bien continuer à travailler sans son modèle! Mais parfois, pendant ces pauses, les deux amis sortaient sur la terrasse inondée de soleil pour descendre dans le jardin, se mettaient sous le grand mûrier dont les branches pendaient, lourdement chargées, et mangeaient les baies juteuses et sucrées. Puis l'on se remettait au travail, et leurs conversations, pendant que le peintre travaillait, étaient le plus souvent chaleureuses et animées.
Elles commençaient généralement par l'actualité la plus récente, c'est-à-dire par le tableau commencé, et par des considérations sur les joies et les peines du portrait; sur ce sujet, l'homme des couleurs avait souvent un besoin ardent de s'emporter contre lui-même et de maudire son talent, son destin, sa nature. Furieux, le sourcil en broussaille, il constatait que les vieux maîtres avaient la tâche aisée, ce qui amena l'autre à répondre un jour: "c'est sûr, d'ailleurs il n'y a qu'à regarder les autoportraits du vieux Rembrandt ". Mais oui, répéta le peintre contrarié, ils avaient la tâche aisée, ces vieux maîtres, et on a envie de les envoyer au diable, mais malheureusement, on les aime tellement Mais lui - pauvre de lui! - il s'était si souvent entendu dire qu'il était un amateur incapable! Un jour, quelqu'un le regardait peindre un paysage; devant la toile qu'il avait bien cochonnée, puis presque entièrement raclée, le spectateur avait haussé les épaules et avait tourné le dos en grommelant: "Eh oui, peindre, ce n'est pas donné à tout le monde! " Un autre jour, deux femmes étaient restées longtemps debout derrière lui à le regarder, l'une d'elles ne pouvant pas s'arracher à la vue du peintre rageusement captivé par son travail, jusqu'à ce que l'autre la tire par le bras et dise sur un ton agacé: "Allez, viens donc, Karl fait aussi bien que ça à la maison! " Et le pire de tout: un jour, alors qu'il suait sang et eau depuis plusieurs semaines pour exécuter un portrait, un ami et collègue était arrivé chez lui et avait contemplé le tableau pendant quelques instants; sollicité de donner son avis, il avait, sans dire un mot, sorti son couteau de poche, ouvert la lame et l'avait tendu, ouvert, au portraitiste. Ah là là! Le portrait Comment comprendre que les virtuoses, ces singes, trouvent souvent dès la première séance de pose la ressemblance parfaite! Chez lui, cela venait généralement en tout dernier, et encore pas toujours! Mais peu importe, le portrait était malgré tout le travail le plus beau et le plus respectable que puisse faire un peintre, et dans le fond, il n'enviait pas ceux qui n'avaient pas le courage de s'y mettre et qui se défilaient.
Le plus souvent, le peintre était là l'après-midi également et peignait sans son modèle, ou avec simplement de très courtes séances de pose. Parfois, lorsqu'il revenait après une absence d'une heure, l'homme des mots avait du mal à reconnaître le tableau. Au bout de quinze jours, et après que le tableau commencé eut ressemblé un moment à Hölderlin âgé, ensuite à Abraham Lincoln, le peintre commença à raconter des histoires, à citer des propos de grands artistes sur l'art du portrait. Interrogé sur le temps dont il avait besoin pour faire un bon portrait, l'un d'entre eux avait dit: "Une demi-heure. Mais pour la trouver, cette demi-heure, il me faut quatre-vingt-dix séances de pose." Et il se mit alors, avec beaucoup de ménagements, à préparer son modèle à l'idée que, très vraisemblablement, il faudrait encore quelques semaines pour terminer le tableau Mais l'homme de lettres, satisfait des séances de poses et familier par ailleurs de la sagesse des anciens Chinois, assurait chaque fois son ami que quelques semaines, voire quelques mois de plus n'étaient pas un problème, que c'était un vrai plaisir pour lui de voir naître ce tableau qui ressemblait tantôt à quelqu'un, tantôt à un autre, tantôt à un jeune homme, tantôt à un octogénaire; il pouvait suivre ce spectacle encore longtemps, et même les tourments psychologiques du peintre, l'exaltation qu'il mettait parfois à se déprécier lui-même lui étaient sympathiques, et il assisterait volontiers à cela encore tout l'été, et même jusqu'à l'automne.
Plusieurs fois, dans un moment de repos, les amis jouèrent aux échecs. Pour l'homme des mots qui n'avait aucun don pour ce jeu ni aucune pratique, c'était un grand plaisir. Personne ne perdait, tout le monde gagnait. Après un coup de débutant de son adversaire, le peintre disait par exemple: "Oui, bien joué, les noirs se retrouvent presque dans l'embarras. Mais évidemment, si les noirs répliquent maintenant comme ça, et puis comme ça, les blancs sont mal partis, et au bout de trois coups ils vont perdre au moins une pièce - il vaut donc mieux que nous jouions autre chose." Il suggérait donc un autre coup à son adversaire, et quand celui-ci avait joué, il pouvait alors se mettre à gémir: "Alors là, je suis dans une sale situation! Cela va me coûter au moins ma tour, et mon roi ne sera plus protégé! " A la fin, c'est toujours celui qui n'y connaissait rien qui avait gagné, et il avait en plus l'illusion d'avoir appris beaucoup de choses. Et si le peintre s'accablait parfois lui-même de blâmes et de reproches pour son travail et attribuait à son vieil ami une supériorité imaginaire, il y avait aussi toujours des situations, aux échecs et ailleurs, où le plus âgé n'était pas seulement celui qui recevait, mais aussi celui qui apprenait, le moins solide des deux.
Entre-temps, le peintre avait commencé un deuxième, puis un troisième tableau auxquels il travaillait le plus souvent sans son modèle, et qui n'eurent besoin que de deux séances de pose pour le premier, d'une seule pour le second avant d'être achevés. Le travail avançait donc bien, mais cela n'allait pas sans inconvénients pour l'écrivain qui se retrouvait souvent dans une situation délicate: il fallait bien de temps en temps qu'il complimente son ami pour son beau travail et qu'il combatte l'auto-dénigrement de l'éternel insatisfait; mais d'un autre côté, il ne souhaitait absolument pas que le travail se termine rapidement. Parfois il arrachait au peintre une de ses toiles et la mettait à l'écart pour que l'artiste ne détruise pas ce qu'il avait réalisé là. Ces tableaux étaient étonnamment différents l'un de l'autre: chacun présentait un autre aspect du modèle. En même temps qu'il s'acharnait furieusement à rassembler autant qu'il le pouvait tous ces aspects dans un seul tableau, le peintre peignait une toile, puis une autre, et les belles semaines d'été s'écoulaient, et puis l'on apprit aussi, par hasard, qu'à côté des portraits, le peintre avait fait aussi d'autres toiles durant cette période, des paysages, la plupart depuis la fenêtre de sa chambre d'hôtel, notamment une vue de nuit. C'était une véritable ébullition, une magnifique frénésie créatrice qui s'étaient emparées de l'artiste - spectacle superbe, émouvant, qui rendait parfois un peu confus le vieil écrivain à la retraite.
Les belles semaines passent pour nous à une vitesse incroyable, rien n'est aussi fugace que le bonheur. Les tableaux s'achevaient, les uns après les autres, et les conversations des deux amis s'étaient transformées en un échange de plus en plus ouvert, de plus en plus profond. Plus ils sentaient s'approcher le jour de la fin et des adieux, plus ils prenaient conscience l'un et l'autre avec émotion et nostalgie qu'ils avaient vécu une période riche et belle. Une fête couronna ces semaines de bonheur, et dans la grande pièce décorée de la maison, les tableaux étaient dressés à côté l'un de l'autre, résultat d'un combat mené avec beaucoup de sérieux, mais aussi d'un échange mutuel fécond. Ce ne fut d'ailleurs pas un adieu définitif à ce travail ni à ces retrouvailles. On était convenu de recommencer un été prochain, non que la tâche n'eût pas été accomplie, mais parce que tout travail de ce genre, toute rencontre semblable entre deux amis est une source inépuisable d'enrichissements toujours nouveaux.
(1945)
Extrait des souvenirs sur Othmar Schoeck
Je réponds volontiers à la demande qui m'est faite de retracer quelques souvenirs de mes rencontres avec Othmar Schoeck. Mais je suis un mauvais mémorialiste, car il me manque l'une des qualités les plus essentielles pour cette tâche, à savoir la fiabilité de la mémoire. Celle-ci, chez moi, conserve sans doute assez bien le détail d'événements vécus, mais la totalité d'une relation, dans sa continuité, lui échappe: je garde les images, mais j'oublie les époques, c'est-à-dire les dates et leur ordre de succession.
Je dois d'avoir fait la connaissance de Schoeck à notre ami commun, Alfred Schlenker, de Constance. Schoeck avait alors à peine plus de vingt ans et on exécutait à Zurich son "Postillon", dédié à mon ami Albert Welti. Je me rappelle encore beaucoup de passages de cette aimable uvre de jeunesse que je n'ai jamais réentendue depuis vingt-cinq bonnes années. Les soli étaient chantés par le ténor Flury, que je vis pour la première fois à cette occasion et que je devais rencontrer souvent, quelques années durant, dans l'entourage immédiat de Schoeck. Il ne me plaisait que modérément, mais il chantait superbement le "Postillon" et la douce intimité, la naïve mélodie de l'uvre, en même temps que le texte de Lenau et la dédicace à Welti, gagnèrent immédiatement mon côté romantique et idyllique. Je me sentais chez moi dans cette musique, comme chez Schubert; et si je portais en moi, dès cette époque, une bonne dose de problématique, la musique n'était précisément pas l'art dont j'attendais alors qu'elle pût la résoudre. J'étais plutôt conservateur en la matière, comme la plupart des poètes ou des écrivains, et j'avais encore à l'égard de la musique romantique un rapport d'amour juvénile qui ne devait se perdre que beaucoup plus tard. Ainsi la première uvre de Schoeck que je pus entendre agit-elle sur moi de façon moins problématique encore et plus intemporelle qu'elle ne l'était en réalité. A ceci s'ajoutait la dizaine d'années que je comptais de plus que Schoeck, de sorte que je le considérai dès l'abord, tout en le trouvant sympathique et en pressentant sa force, sous cet angle entièrement inoffensif. Mais cela ne devait pas durer longtemps et après quelques rencontres surgit dans nos conversations un personnage central, une figure démonique, que nous aimions tous deux ardemment et dont nous avons parlé à d'innombrables reprises, à savoir Hugo Wolf.
Dans ces années que je vécus à l'écart, en adversaire déclaré des grandes villes, sur les rives inférieures du lac de Constance, je n'étais pas sevré de musique. Ma femme jouait beaucoup du piano et en jouait bien, mais il me manquait un ami musicien avec lequel je pusse non seulement parler musique, mais qui eût pu exécuter pour moi des uvres de toute nature de façon récapitulative, en les résumant et le cas échéant en les expliquant. Cela, Schoeck pouvait le faire et je me liai d'amitié avec lui d'une façon rapide, cordiale, universelle et charmante que je n'avais jamais rencontrée auparavant dans mes nombreuses relations avec des musiciens. Pendant plusieurs années, il fut pour moi le portier et le gardien du trésor d'un monde que je n'aurais pu parcourir autrement de manière aussi immédiate et aussi libre. Chacun de ses amis se souvient avec gratitude des heures où Schoeck allait lui jouer chez lui, dans sa chambre ou sur quelque piano de bar "Figaro" ou "La Flûte Enchantée", le "Barbier" de Rossini, le "Corregidor" ou encore "La Chauve-Souris" ou des lieder de Schubert et de Wolf, la façon dont il indiquait légèrement toutes les voix, soulignait les thèmes caractéristiques, suggérait même l'orchestration, racontant et expliquant en même temps le cours de l'action par des paroles, des regards et des gestes. Une grande part de la bonne musique dont j'ai pris une meilleure connaissance pendant ces années et qui a formé ma conception de cet art m'est venue de cette source. Beaucoup d'uvres que je n'avais pu écouter qu'une ou deux fois dans ma vie au concert ou au théâtre, il me les a fait entendre à mainte reprise, notamment le "Corregidor" qui était alors notre pièce préférée. Dans ces premières années de notre amitié, par besoin pour l'obligé d'exprimer sa reconnaissance, j'écrivis pour un livret un opéra romantique et je ne regrette ni de l'avoir écrit ni qu'il n'ait pu s'en servir.
Schoeck est souvent venu me voir dans mon village des bords de l'Untersee et lorsque, beaucoup plus tard, nous évoquions ces visites dans une conversation, il prenait une expression rêveuse et comme transfigurée: "Tu avais alors, disait-il, dans ta cave un vin de Merseburg, un vin merveilleux, tu te souviens?" C'était vrai; nous avons vidé ensemble maint pichet de ce Merseburger. Je revois Schoeck dans ces soirées de Gaienhofen, se levant lors d'une pause dans la conversation et passant dans la pièce voisine pour exécuter au piano un lied de Wolf, l'un des siens ou encore une valse de Strauss.
Dans les années d'avant la Grande Guerre, j'avais coutume d'aller faire au printemps une courte excursion en Italie et dans plusieurs de ces voyages, le plus souvent dans des petites villes de Toscane ou de l'Italie du Nord, Schoeck m'accompagnait. Nous avons ainsi passé quelques jours (le peintre Fritz Widmann était de la partie) dans la citta alta de Bergame et nous allions le soir dans un petit café vétuste dont le patron avait été musicien. Cette auberge poussiéreuse possédait un vieux piano à table horizontale, en fort mauvais état, au son grêle et voilé, dont plusieurs cordes avaient sauté et qui était grandement désaccordé. C'est sur cet instrument que Schoeck nous jouait des moitiés d'opéras, des opéras entiers, sous l'il ravi du patron et de sa famille. Une fois, notre camarade Widmann eut la fantaisie d'essayer, lui aussi, s'assit et attaqua vigoureusement les touches, mais bondit en arrière, épouvanté. J'essayai à mon tour quelques notes: il était parfaitement impossible d'arracher à cette ruine quelque chose qui ressemblât à un son. Et cependant Schoeck était parvenu à en tirer de la musique; il avait ensorcelé l'objet, il avait évoqué l'esprit des maîtres et sous ses doigts la bonne vieille guimbarde était redevenue piano, avait produit du Rossini et du Verdi et avait même stupéfait et ravi son propriétaire, l'ancien musicien. C'était un exemple de la puissance de suggestion qui était propre à Schoeck. Avait-il jeté un sort au piano ruiné ou aux auditeurs? Quoi qu'il en soit le miracle s'était produit.
Dans un autre voyage où nous accompagnait cette fois Fritz Brun, nous vîmes le jeune Schoeck charmer victorieusement un tout autre appareil. C'était à Orvieto. Nous avions rendu visite à la cathédrale et au Signorelli, avions rôdé à travers la petite ville, fait la promenade dans les profondeurs du Pozzo di San Patrizio et nous nous reposions enfin dans un café sur la Piazza. Il s'y trouvait une étrange machine, un jeu de hasard mécanique. Cet automate avait de petites fentes dans lesquelles on pouvait glisser des piécettes de vingt centimes. Selon le trou choisi, on pouvait, avec de la chance, obtenir en retour cinq, dix, ou même vingt, voire quarante de ces pièces. Bien sûr, ces nombres élevés sortaient plus rarement que les autres et les habitués nous assurèrent que plusieurs d'entre eux avaient gagné les cinq, les dix et même parfois les vingt, bien que miser dessus fût déjà bien hasardeux. Les quarante, disaient-ils, étaient bien sortis aussi une fois ou l'autre, mais aucun homme raisonnable n'aurait misé dessus. Notre intérêt s'accrut, nous laissâmes notre vermouth sur la table et considérâmes l'instrument; puis nous changeâmes deux ou trois francs et commençâmes à introduire notre petite monnaie dans les mâchoires qui l'engloutissaient allègrement, en rendant pourtant une fois deux ou cinq pièces. Schoeck déclara alors qu'au jeu il fallait risquer le tout pour le tout, régla l'appareil sur le quarante, introduisit sa pièce et poussa le bouton. La machine émit un violent grognement et dans la cuvette en forme de coquille à la base de l'appareil, et jusque sur le sol du café, se mit à ruisseler une cascade de pièces, quarante en tout. Le patron bondit, les clients ouvrirent de grands yeux, Schoeck ramassa à deux mains son tas de monnaie et le mit dans sa poche. Nous rîmes comme des fous et le félicitâmes, prîmes un nouveau vermouth et, avant de quitter le café, Schoeck glissa encore, par manière de plaisanterie, une pièce dans l'appareil, misant sur le quarante; et l'appareil, encore une fois, vomit à grand bruit ses quarante pièces. Le matin suivant, nous repassâmes et Schoeck fit une troisième fois ce qu'aucun homme raisonnable n'aurait fait et il gagna de nouveau les quarante. Il était l'heure de partir. Le patron et les clients étaient vaguement inquiets. Sur la route de la gare, un homme me prit courtoisement le bras, montra Schoeck qui marchait devant nous et il me demanda à voix basse: "Dites-moi, c'est lui, là, ce jeune homme blond qui a gagné trois fois les quarante?"
Une fois, Schoeck passait l'été dans une petite pension de l'Oberland zurichois et je lui rendis visite. Il pleuvait à verse et l'on ne pouvait guère sortir. Dans cette maison, il y avait une petite écolière que Schoeck aimait bien et dont il s'occupait beaucoup, lui apprenant de ci, de là un air; je l'entendis répéter à deux voix avec l'enfant la chanson: "Qui a les plus jolis moutons?" Nous parlâmes aussi de Meinrad Lienert et Schoeck me joua et me chanta son lied:
C'est là aussi que mon ami me révéla ses talents de peintre. Certes je savais depuis longtemps qu'il lui arrivait de peindre et je n'en avais pas été surpris, car dans la maison de son père cela n'avait rien d'étonnant et nous avions, dans nos voyages, beaucoup parlé peinture. Nous en causions maintenant devant la nature elle-même, c'est-à-dire que nous nous demandions, en considérant le paysage, comment il faudrait le rendre de façon pittoresque et là comme ailleurs, Schoeck ne partait pas d'idées abstraites ni de théorie, mais de l'aspect sensuel. Il parlait volontiers du plaisir et du supplice qu'est la recherche d'une teinte. Une fois, évoquant la volupté sensuelle que devait avoir donnée aux maîtres italiens de la fresque la peinture sur l'enduit frais des murs, de la main il faisait le geste d'appliquer de larges touches avec un pinceau grassement chargé et des lèvres produisait un bruit de succion imitant celui du plâtre absorbant goulûment la couleur. Il est donné aux génies sains et d'une sensualité heureuse de pouvoir transmettre par de tels procédés ce qu'ils veulent communiquer; c'est là une part importante du charme qu'ils exercent; et chez Schoeck le point culminant d'une conversation était bien souvent le moment où il exprimait par la mimique ou par la peinture sonore ce qui ne pouvait être mis en paroles. Je sais apprécier ce charme, j'y succombe comme les autres; mais chez Schoeck, ce qu'il y avait de rare et d'attrayant pour moi ne fut jamais ces dons ou ces talents en eux-mêmes, mais la modération avec laquelle il en usait. Ce qui m'a toujours attiré en lui au-delà de la sympathie initiale, ce n'était plus cette génialité naïve et sensuelle de ressentir les choses et sa manière de les exprimer; d'autres le peuvent, les femmes notamment, de manière souvent fantastique, et des animaux doués y arrivent mieux encore. Non, ce qui me charmait chez lui et me le rendait si précieux, c'était la présence simultanée de contraires dans son être et la tension qui en résultait, la coexistence de la robustesse et de la faculté de souffrir, la compréhension pour les joies les plus naïves unie à celle de la spiritualité, la différenciation élevée de sa personnalité qui n'allait pas sans douleur, la puissance sensuelle en union ou en lutte avec la puissance spirituelle. Cet homme n'avait pas seulement la faculté d'exceller en musique et de s'assimiler comme en jouant tous les autres arts, il ne se contentait pas de charmer les femmes et de participer en jouisseur à un banquet (et même à trois heures du matin après un souper abondant et force verres de vin de traverser toute la salle sur les mains, un cigare allumé à la bouche), non, il était aussi capable de se rendre un compte précis de ses capacités, de ses conflits et de ses problèmes et pouvait souvent (cela peut paraître ridicule et c'est vrai cependant) penser, chose aussi rare chez les artistes que chez les autres hommes. Que son côté sensuel, celui de l'âme, ait été en fin de compte plus fort que le spirituel, que chez lui la conscience n'ait jamais troublé sérieusement ou dépassé l'instinct, c'est une part de ce qui fait sa bonne santé et sa force: il est musicien après tout et non philosophe. Mais il avait la faculté qui permet une haute différenciation, le sens de la solitude, de l'abstraction, de la souffrance au-dedans de soi-même; il n'était pas seulement le charmant garçon qu'on aime bien, plutôt qu'on ne le prend au sérieux, il n'était pas seulement musicien, mais créateur. Tout cela donnait une vivacité permanente à nos rapports et même s'il survenait entre nous quelque brouille, la force d'attraction retrouvait bien vite ses droits.
Mais je me suis égaré; je voulais simplement dire un mot de la peinture de Schoeck. Dans les conversations à ce sujet, il se montrait partisan de la plus grande délicatesse et du plus grand soin dans la recherche des tons, rejetant tout recours brutal, enfantin ou même expressionniste, à des couleurs violentes et sans nuances. "Regarde, me disait-il par exemple, là-bas dans le lointain tu vois les premières montagnes et leurs prairies éclairées. Elles te semblent vertes, n'est-ce pas? Et elles sont vertes, mais avec une dilution infinie, et de fait, nous ne les voyons pas tellement vertes mais nous savons que les prairies sont vertes et par conséquent nous les voyons ainsi." Puis il se penchait, cueillait une feuille d'une plante des champs et la tenait devant le paysage. "Voilà du vert, s'écriait-il, regarde comme ça jure! Le lointain, là-bas, est incolore." Il disait que c'était une grande jouissance que d'assortir les tons sur la palette jusqu'au moment où ils s'accordent exactement.
Je possède depuis de longues années deux paysages de Schoeck, deux petites peintures à l'huile. Ils n'ont rien perdu de leur grand charme et de leur valeur pour moi et il est arrivé plus d'une fois que des peintres venant me rendre visite aient regardé sans grande curiosité les toiles qui ornent mes murs, mais se soient soudain animés et m'aient demandé le nom du peintre lorsqu'ils découvraient un de ces tableaux L'un des deux, très ancien, a une tonalité remarquable et répond à un but tout particulier. C'est un paysage, une vallée des Alpes très encaissée, vers le soir; presque tout est déjà dans l'ombre et une lumière singulière règne sur ce paysage silencieux; le soleil éclaire encore quelques cimes et une partie du premier plan; au ciel, au-dessus des rochers qu'illumine encore la tiédeur des rayons, une lune plus qu'à demi pleine; sa blanche fraîcheur s'oppose encore à toutes les couleurs de la terre, mais refroidit déjà le ciel et semble en relation avec les ombres. Ce tout petit tableau, qu'on peut considérer à son gré comme naïf ou raffiné, a rendu rêveur plus d'un spectateur. Je suis depuis nombre d'années séparé de Schoeck par une longue distance et plus encore par la paresse plus que géniale qu'il met à écrire; et lorsqu'il me manque ou que je suis déçu par l'absence de réponse à mes lettres, j'ai pris l'habitude de regarder un de ses tableaux afin de me rendre présent son auteur.
Le deuxième tableau de lui que je possède provient de cet été dans l'Oberland zurichois. C'est une vue de cette Suisse de l'intérieur, sous un ciel gris d'orage, avec cette atmosphère que Gottfried Keller a rendue dans ces vers:
Derrière la forêt sombre du premier plan s'élèvent, à grande distance, des lointains plongés dans une clarté pâle que répand un soleil blanc et singulier de manière à la fois brutale et languissante; à l'arrière-plan, tracés de façon délicate mais nette sur une bande de ciel clair, se dessinent les deux Mythes. Ce tableau aussi est un poème; il est petit comme l'autre, mais bien qu'il soit peint avec délicatesse du bout d'un pinceau effilé, l'écriture en est libre, ludique, sans timidité aucune.
Les deux tableaux font partie pour moi de l'image de mon ami, comme son écriture, comme beaucoup de mots spirituels ou affectueux jetés sur une carte postale au cours d'un voyage. De Lucques, il m'envoya une carte où ne figurait que la première phrase de la "Statue de Marbre" d'Eichendorff.
Et ceci nous amène aux poètes. Ce serait un vaste chapitre, mais il m'est impossible d'écrire là-dessus aujourd'hui. J'ai souvent parlé de poètes et de poèmes avec Schoeck, surtout des textes de ses lieder; et je puis dire que son sens de la poésie et son jugement sur elle m'ont toujours satisfait, conforté et ne m'ont jamais déçu sur un point d'importance.
Ajoutons une dernière page à ces souvenirs. C'était en avril 1915, en pleine guerre. J'avais accepté une invitation de conférence à Winterthur et m'étais mis en route pour m'y rendre. De Berne où j'habitais alors, j'étais venu par train à Zurich et voulais continuer, le soir, sur Winterthur pour y passer la nuit chez des amis avant la conférence du lendemain. J'avais toutes sortes de courses à faire à Zurich et n'avais pas le temps, pour une fois, d'aller voir Schoeck. C'était déjà la période horrible dans laquelle il m'était devenu presque impossible de supporter le beau, et notamment la musique. A Berne, Brun était souvent furieux contre moi quand il m'invitait à un concert et que je me dérobais. Mais la musique était alors pour moi ce qui me rappelait de la manière la plus forte, la plus immédiate tout ce qu'il y a de tendre, de délicat, de sacré et dont le monde ne voulait plus rien savoir. Je parvenais à la rigueur à supporter la guerre elle-même, m'étant trouvé en elle une niche où je pouvais m'imaginer pratiquer l'humanité, aider à panser des blessures; mais je ne pouvais plus qu'à peine supporter la musique: quelques mesures faisaient s'écrouler ce semblant d'ordre et de discipline que je m'étais imposé, éveillaient un désir ardent, insupportable de fuir loin de ce monde et de la guerre.
Fatigué, peu satisfait et de mon voyage et de mon projet, je me retrouvai le soir à la gare de Zurich pour y prendre ma petite valise et poursuivre mon voyage. Arrivé en avance, j'errai un moment dans la gare, un peu réconforté par la perspective d'une soirée passée chez des amis très chers, mais plus abattu que joyeux. Tant de choses pesaient sur le monde, sur la Suisse, sur ma petite existence personnelle! La guerre m'avait si peu laissé de ce qui faisait le sens de ma vie et de mon activité; l'air qu'on respirait était empoisonné, on buvait, au lieu d'eau, de la misère et de l'angoisse, on mangeait un pain de douleur. J'étais donc là à brasser des pensées vaines, lorsque je sentis soudain une main se poser sur mon épaule, sursautai, et vis Schoeck devant moi. Il me demanda amicalement si je voulais réellement prendre le train; ne vaudrait-il pas mieux passer la soirée à Zurich avec lui? Je ris et dis qu'il n'en était pas question: on m'attendait à Winterthur et c'était bientôt l'heure du départ.
Il me considéra d'un air bizarre et me dit dans un grand mouvement de cordialité pressante: "Non, non, ne pars pas pour Winterthur; nous avons à parler."
A cet instant, je compris qu'il fallait m'attendre à quelque chose de particulier, une mauvaise nouvelle; je sentis monter en moi un malaise et un frisson que je ne pouvais m'expliquer et dis: "Que se passe-t-il? Dis-le moi tout de suite."
Il murmura doucement: "Ton père est
mort."
Je n'en avais rien pressenti; la nouvelle, inattendue, était arrivée à Berne juste après mon départ; ma femme l'avait retransmise à Schoeck et celui-ci, depuis des heures, était à ma recherche.
C'est ainsi que je ne partis pas pour Winterthur, mais rentrai d'urgence à Berne, car se rendre en Allemagne à temps pour assister à l'enterrement de mon père n'était pas chose simple à l'époque; la guerre, la frontière fermée, une foule de petits et grands obstacles se dressaient en travers. Mais dans cet instant où j'avais à supporter le choc de la nouvelle et mon chagrin, un ami était près de moi. Je lui en étais reconnaissant et je le suis encore.
(1936)
Extraits de presse
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Feuillets d'album, traduit de l'allemand par Jacques Duvernet, Editions Metropolis, 2003
L.B.