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04/11/2015
Si x alors y : hommage à Kevin Mulligan, et à la philosophie de Genève
Je suis heureux de pouvoir vous partager ce bel hommage, rédigé par mon camarade étudiant en philosophie Hachim Ibram. Bonne lecture.
Si vous estimez être rationnel ; si vous pensez, qu'en vous, la rationalité est à la fois une pratique et un objectif ; si vous craignez de ne pas suffisamment obéir à cette rationalité qui vous interpelle, vous invite, vous obsède, et parfois vous abandonne à vous-mêmes ; si vous pensez que tout au long de votre vie, des questions vous saisiront et vous rappelleront que vous n'avez ni cherché à leur répondre, ni même réussi à les formuler ; si pourtant vous menez votre vie selon des choix qui présupposent une réponse tranchée à ces questions ; si vous sentez que vous esquivez ces problèmes parce que vous n'êtes pas capable de les résoudre, parce que vous n'osez pas prendre le temps de les considérer, ou parce que vous êtes incapable de les comprendre ; si vous pensez que ceux qui ont affronté ces problèmes depuis la naissance de la philosophie sont obscurs ; s'ils vous semblent inaccessibles, insensés ou mystérieux ; si vous pensez pourtant que ces problèmes sont inévitables et que leur solution est le but ultime qui se cache derrière les littératures pseudo-philosophiques ou philosophiques ; si vous pressentez que ces problèmes surgissent curieusement formulés dans la bouche véridique des enfants les plus doués, les plus curieux (c'est-à-dire des enfants qui donnent déjà de l'attention à la logique des paroles qu'ils entendent ou profèrent) ; si vous ne savez pas que ces problèmes, ou leurs solutions, sont formulés dans les pages des plus grands génies scientifiques, artistiques, philosophiques, et religieux ; si vous sentez qu'au moins réussir à comprendre, formuler, ordonner et systématiser ces problèmes vous permettra de vivre en fonction d'une représentation cohérente de la réalité qui, enfin, vous appartiendrait vraiment, tout en étant et soutenue par des principes bien établis ; si vous craignez qu'un tel devoir vous appelle plus ou moins imperceptiblement et vous interrompt dans votre existence plus ou moins intéressante ; si vous pensez que vous ne saurez pas réduire au silence cette rationalité qui vous appelle à assumer vos responsabilités de personne prétendant aspirer à la vérité, à la connaissance, à la compréhension et à l'appréhension de toute la réalité qui est devant vous ; si vous pressentez qu'il y a des manières de se représenter le monde qui sont plus correctes, ou du moins plus élaborés et plus profondes, que ce que vous permet votre perspective individuelle ; si celle-ci n'est composée, au mieux, que de lectures éparses et d'un mélange arbitraire d'influences culturelles, sociales, environnementales, familiales, etc ; si vous croyez que des intuitions soudaines vous mettent subitement en face des solutions à ses problèmes (un soir arrosé, par exemple, qui vous met étrangement en condition, le temps d'une réplique ou d'un monologue, d'éprouver le sentiment trompeur d'avoir tout dit et tout compris) ; si, lors d'un débat politique ou religieux, vous avez l'impression que la question est plus compliquée, et que vous ne recevrez pas de réponse en écoutant ou en réfutant sérieusement les pseudo-arguments des amateurs de démonstration ; si vous désirez vraiment savoir, si vous voulez vraiment comprendre, si vous êtes un chercheur de connaissance ou si vous avez la foi ; si vous voulez déterminer la différence entre ce qui est réellement évident et ce qui ne l'est qu'en apparence ; si vous voulez considérer, globalement, toutes les alternatives et toutes les options théoriques qui s'offrent à vous en tant qu'être intelligent et libre, bien vivant et doué de discernement ; si vous ne comprenez pas comment le savoir humain acquis est déterminé par différents langages (logiques, mathématiques, informatiques, scientifiques) ; si vous ne saisissez pas les rapports possibles que ces langages, qui tous se réduisent à la logique, entretiennent avec le monde ; si vous ne comprenez pas que ce monde et cette logique peuvent aussi entretenir des rapports avec vos états et vos actes psychologiques ou mentaux ; si vous croyez que ces éléments logiques, psychologiques, et leurs rapports avec le monde sont le point de départ pour toute appréhension de la réalité, dont il sont précisément une partie ; si vous avez l'ambition de systématiser ces éléments et leurs rapports ; si vous voulez construire votre propre système, correspondant à votre propre monde ou à votre propre représentation du monde, ou si vous voulez inscrire vos conceptions, en les précisant et en les corrigeant, dans un système qui a gagné votre approbation ; ou si vous avez une intuition profonde qui ne parvient pas à se formuler, à faire sens, à s'énoncer clairement et distinctement dans un ensemble de propositions sensées ; si vous n'arrivez pas à comparer votre représentation avec les meilleures représentations de l'histoire ; si, à travers l'histoire de toutes ces représentations, vous voulez découvrir s'il n'y pas une intuition constante et universelle, qui dépasse toutes les oppositions et toutes les divergences, qui vous unirait à toutes les intelligences ; si vous voulez connaître l'histoire des plus grandes querelles, entre les plus importantes représentations et les plus prestigieux systèmes ; si vous voulez analyser ces représentations ou voir leurs cheminements historiques et sociaux ; si vous êtes curieux de savoir comment les idéologies et les politiques se sont appropriés les idées philosophiques originales afin de garantir le succès de leurs programmes ; si vous voulez découvrir comment différentes théologies et institutions religieuses se sont défendues par les systèmes philosophiques les plus élégants de l'Antiquité ; si vous voulez connaître les rapports d'influence les plus importants de l'humanité à travers le temps ; si vous voulez connaître l'histoire des dialogues les plus fascinants entre les esprits les plus nobles du moyen-âge ou de l'époque moderne, en occident ou en orient ; si vous voulez comprendre Nietzsche, les criticismes (néo)kantiens ou les phénoménologies réalistes (ou pas) ; si vous n'avez pas entendu parler des philosophes autrichiens ; si vous croyez en l'existence d'une philosophie continentale ; si vous lisez Heidegger ; et si, par conséquent, vous avez besoin de la thérapie de Wittgenstein ; ou si la métaphysique vous excite ; ou si personne ne vous a dit qu'il y a des bonnes et des mauvaises philosophies ; si vous ne savez pas qu'il y a des rassemblements d'imbéciles bavards qui usurpent le nom de la philosophie, pour donner de l'autorité à leurs âneries (BHL, le soliste, et autres cacophonies parisiennes) ; si vous ne savez pas que la meilleure philosophie est celle qui a su hériter, conserver et développer les meilleures caractéristiques des philosophies précédentes (Cf. Mulligan. 2012) ; si vous ne savez pas que les meilleures philosophes, n'adaptent la philosophie qu'aux problèmes qu'ils aspirent à résoudre, et trouvent la sagesse dans l'insoluble ; si vous ne savez pas qu'il y a des batailles, des conquêtes, mais aussi des retraites philosophiques ; si vous ne saisissez pas les valeurs, les normes, les règles ; si vous ne connaissez pas la pensée musicale ; si la signification secondaire ne veut rien dire pour vous ; si vous ne détestez pas le journalisme ; si vous voulez devenir sociologue ou si vous ne savez pas que la meilleure philosophie, c'est la philosophie analytique ; si vous ne savez pas qu'à Genève, elle est bien établie et qu'elle se pratique en français, pour le bonheur des francophones, ou plutôt pour le bonheur de ceux qui espèrent la restauration philosophique de la langue française (ou d'autres langues) ; si vous voulez pratiquer cette philosophie, alors (et peu importe combien de propositions vraies, fausses, mais plutôt dépourvues de sens j'aurais pu insérer dans x, si y est vrai) alors, disais-je, je me réjouis du bien que peuvent faire les maîtres et les élèves de la philosophie de Genève ; et, en dernier mot hélas, comme Sam pour Maria, je ne peux qu'être triste pour celles et ceux qui, dès l'année prochaine, seront des élèves, auront des maîtres, mais voudront, sans le pouvoir, philosopher avec Kevin Mulligan.
Hachim Ibram