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Art anatomique de l’oreille( version PDF )
L’art anatomique de l’oreille est surtout matérialisé par la production de préparations anatomiques d’oreille utilisant différents matériaux de confection. Une préparation anatomique est une pièce de dissection présentant une partie du corps de l’homme, comme l’oreille, préparée de manière à montrer les différents aspects de sa structure et à faciliter ainsi son étude. Il en existe deux types : des parties de corps humain conservées artificiellement et des moulages ou sculptures reproduits à partir de modèles. En 1820, les préparations anatomiques étaient définies de la manière suivante : « Par cette expression, nous désignons l’art de conserver les pièces d’anatomie ou de pathologie. Tous les corps une fois privés de la vie tendent à se décomposer et à former des corps nouveaux ; c’est pour s’opposer à cette tendance continuelle à la destruction, que l’art à imaginé des moyens propres à prolonger la durée des corps que la vie a abandonnés […] On peut conserver les pièces anatomiques et pathologiques par la dessication[i] ou dans des liquides. Cette conservation peut être provisoire ou définitive : elle est provisoire quand la pièce conservée doit servir à une dissection plus ou moins éloignée ; elle est définitive quand on a pour but de prolonger sa durée autant qu’il est possible à l’art. »[ii]
Au XVIe siècle, le corps humain se trouvait au centre de toute une époque artistique. Au moment historique où les sculptures et portraits de la Renaissance élevaient la beauté du corps humain au rang de critère esthétique et que la beauté naturelle était au centre du sens artistique, les artistes découvrirent la beauté de l’intérieur du corps. Ce fut seulement à travers l’étude directe du relief de l’intérieur du corps que purent être accomplis les premiers dessins et sculptures anatomiques[iii]. Au fil des années, l’étroite association entre l’artiste et le médecin, inaugurée par l’anatomiste André Vésale, s’est modifiée en fonction de la personnalité des protagonistes : tantôt c’est le premier qui domine, et l’effort porte alors davantage sur la théâtralisation de la dissection ; tantôt l’homme de science, refusant de lâcher la bride à l’imaginaire, exige que toute la rigueur soit rendue à la démonstration anatomique. Il était ainsi nécessaire d’avoir des exemples les plus fidèles possibles, ce qui donna naissance à la confection de modèles anatomiques. Malheureusement et par faute de techniques de conservation adéquates, ces préparations se desséchaient rapidement après leur confection. Ce fait déboucha sur la mise au point de techniques de conservation artificielle. Jusqu’au XVIIe siècle, les cadavres étaient préservés avec les méthodes de momification mises au point par les Egyptiens. Depuis lors, de nouveaux fixateurs furent introduits comme le formol, la térébenthine, les huiles résineuses, le formaldéhyde et, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la glycérine. Souvent ces fixateurs étaient injectés dans les artères pour obtenir une diffusion la plus complète possible dans le corps. Cela permit la conservation des préparations et leur exposition dans des musées ou durant les grandes expositions nationales ou internationales, fréquentes au XIXe siècle. Elles étaient un moyen de diffusion des nouvelles connaissances de toute sorte. Toutes les substances utilisées actuellement étaient ainsi déjà connues à la fin du XIXe siècle[iv]. La production de préparations anatomiques a toujours été un objet de fascination pour le grand public car elle touchait au tabou de la mort, souvent refoulé par la société[v]. Généralement et grâce à la qualité des pièces exposées, le tabou s’estompait au profit d’une certaine admiration pour le travail se dégageant derrière chaque pièce. Le talent de l’auteur, ou plutôt de l’artiste, avait réussi à faire oublier le macabre pour ne s’attacher qu’au détail anatomique recherché. C’est ce qui fit le succès de ces préparations anatomiques.
Comme il n’était pas facile d’obtenir des cadavres, d’autres méthodes virent le jour pour reproduire des corps entiers ou des parties de celui-ci. La cire allait être le principal matériau utilisé jusqu’au milieu du XXe siècle (figures 1 à 3). Elle fut progressivement remplacée par le plastique (figure 4) comme le silicone[vi]. La papier mâché fut employé dès la fin du XIXe siècle (figure 5). Au XVIIe siècle et pour des raisons esthétiques et techniques, la cire était une substance très populaire prisée par les artistes. D’utilisation facile, elle était aussi utilisée pour des raisons scientifiques. L’association de l’art et de la science donna naissance à de magnifiques collections de modèles humains en cire, surtout au XVIIIe siècle[vii], dont celle de la Specola à Florence[viii] (figure 6), de l’Institut d’histoire de la médecine de Vienne[ix] et du musée de l’Université de Cagliari[x]. Chaque « sculpteur » avait sa propre technique et ses méthodes particulières qu’il perfectionnait avec le temps. D’autres matériaux ont aussi été utilisés comme l’ivoire ou l’os (figure 7).
Préparations d’oreille
Ces différentes méthodes ont été utilisées dans la préparation de modèles et de moulages d’oreille. C’est surtout à partir de la deuxième partie du XIXe siècle que ces préparations anatomiques virent le jour.
La préparation d’une pièce anatomique de l’oreille se divise en deux étapes : la dissection puis l’imprégnation pour la conservation. La confection de ces préparations était souvent plus du ressort de l’artiste que du médecin, même si les connaissances du second, et ses capacités de dissection, étaient nécessaires au premier pour pouvoir atteindre la perfection dans la préparation. Souvent le médecin confectionnait lui-même ses préparations anatomiques. Une fois la pièce disséquée, il fallait l’imprégner pour sa conservation. Différentes méthodes existaient comme l’assèchement[xi] (figures 8 et 9) et la corrosion[xii]. La corrosion permettait d’obtenir un moulage très précis des différentes cavités de l’oreille (figures 10 et 11). Ces pièces de corrosion étaient surtout utilisées pour l’étude de la topographie des différentes cavités de l’oreille et leur représentation dans l’espace. Une fois la dissection et l’imprégnation choisie exécutées, il fallait monter ces pièces pour leur conservation. Le but était de faire en sorte que les détails importants de chaque pièce puissent être vus aussi distinctement que possible et que celles-ci soient à l’abri des déprédations venant de l’extérieur, notamment la destruction par des insectes. Le plus souvent, les pièces ainsi préparées étaient conservées sous des cloches de verre (figure 12 et 13) si elles étaient sèches ou dans des récipients fermés contenant aussi le liquide de conservation si elles étaient fraîches. Les petites pièces sèches comme les osselets pouvaient être montées sur une planchette et encadrées sous verre. Jusqu’au milieu du XXe siècle, ces préparations étaient effectuées dans différents instituts d’anatomie. Petit à petit, la plastination[xiii] (figure 14) et d’autres techniques utilisant notamment de la silicone, remplacèrent les anciennes techniques dans leur confection. Parallèlement à ces moulages, des modèles en plastique furent produits par différentes firmes médicales pour l’enseignement plus général de l’anatomie de l’oreille.
Bibliographie et liens :
– Faller A. Die Entwicklung der makroskopisch-anatomischen Präparierkunst von Galen bis zur Neuzeit. Basel : Karger, 1948.
– Politzer A. La dissection anatomique et histologique de l’organe auditif de l’homme à l’état normal et pathologique. (Trad. par F. Schiffers) Liège : Desoer, Paris : Doin, 1898
[i] Action de dessécher des composés organiques notamment du corps humain.
[ii] Dictionnaire des sciences médicales. Vol. XLV, POUR-PRU. Paris : Panckoucke, 1820, p. 60-61.
[iii] L’anatomie est une fenêtre ouverte sur le merveilleux et le fantastique. Lemire M. Fortunes et infortunes de l’anatomie et des préparations anatomiques, naturelles et artificielles. Dans : Clair J. L’âme au corps : arts et sciences 1793-1993. Paris : Gallimard, 1993, p. 71 : « L’anatomie est avant tout une affaire de regards : regard que l’on porte sur le corps, regard que le corps nous invite à porter, regard enfin que l’on apprend à affiner […] C’est d’abord une technique, celle de l’investigation du corps, c’est « l’art de disséquer ». Mais, en dévoilant les structures internes, cachées, mythifiées, l’anatomie est également une forme d’initiation qui, avec ses rituels d’exploration, avec ses moyens académiques d’exposition, conduit immanquablement à l’imaginaire. »
[iv] von Hagen G. Art anatomique. 8e éd. Heidelberg : Institut de plastination, 1999, p. 19-22.
[v] Jones DG. Anatomical investigations and their ethical dilemnas. Clin Anat 2007;20:338-343.
[vi] Bickley HC. Et al. Preservation of pathology specimens by silicone plastination. Am J Clin Pathol 1987;88:220-223.
[vii] Dacome L. Waxworks and the performance ofanatomy in mid-18th-century Italy. Endeavour 2006;30(1):29-35.
[viii] Encyclopaedia Anatomica Museo La Specola Florence. Köln, Taschen, 1999 – oreille, p. 512-518. Märker A. The anatomical models of La Specola : production, uses, and reception. Nuncius 2006;21:295-321.
[ix] Skopec M, Gröger H. Anatomie als Kunst. Wien : Brandstätter, 2002 – oreille, p. 114.
[x] Riva A. Flesh and wax. Nuoro : Ilisso, 2007 – oreille, p. 164-169.
[xi] Les pièces disséquées étaient conservées dans de l’esprit de vin, puis séchées à la température ordinaire dans des récipients à l’abri de la poussière et munie de plusieurs trous d’aérage. Pour garder sa souplesse, le tympan devait être préparé spécialement avec de la glycérine au sublimé.
[xii] Deux méthodes principales : la corrosion sèche à partir d’os temporaux macérés et la corrosion des parties molles à l’aide de pièces fraîches. Les principaux matériaux de corrosion étaient de la cire ou des métaux de différents alliages.
[xiii] Cooper M. et al. Preservation of the dissected and surgical anatomic detail in the human temporal bone. Am J Otol 1987;8(1):18-22. Maeta M. et al. The potential of a plastination specimen for temporal bone surgery. Auris Nasus Larynx 2003;30:413-416.