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16/10/2009
L'éthique en toc de la Tribune de Genève
Mercredi 7 octobre, l'émission "Médialogues" de la Radio suisse romande consacrait une partie de son émission à la publication, dans l'édition du lundi 5 octobre de la Tribune de Genève, de l'encart de l'UDC faisant un lien entre le projet de train Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse (CEVA) et une "racaille" qui viendrait à Genève depuis la France voisine.
Dans son édition du 4 octobre, Pierre Ruetschi, rédacteur en chef du journal, avait déjà donné un avant-goût des raisons qui auraient guidé le choix de la rédaction. C'est au nom de "principes clairs" que celle-ci (c'est-à-dire lui-même) aurait en effet décidé d'accepter cet achat d'espace publicitaire: "D'abord, il est sain en démocratie de maintenir la plus grande liberté d'expression possible, dans les limites du droit bien entendu". De plus, "la publicité en question montre le vrai visage de l'UDC, sans fard ni artifice".
M. Ruetschi devait préciser ces arguments le lendemain à la radio, opposé qu'il était dans ce débat à Denis Masmejean, journaliste, et membre de l’Autorité indépendante d'examen des plaintes en matière de radio et télévision: "Dans ce cas-là, si j'ai décidé de publier cette annonce, c'est parce que j'estime qu'elle correspond parfaitement au message même que veut diffuser l'UDC aujourd'hui. Ca correspond au visage de l'UDC et je pense que dans un débat démocratique, en particulier au moment d'élections, les citoyens doivent savoir quel est le message de l'UDC".
On aurait aimé que le journaliste de la radio romande demande à M. Ruetschi sur quelle base il a bien pu "estimer" que l'annonce en question correspondait "au visage de l'UDC". Ensuite, il aurait pu demander ce que M. Ruetschi ferait dans le cas où un parti quelconque proposait à son journal une annonce provocatrice qui, selon lui, ne "correspondrait" pas à son "visage". Enfin, pour répondre aux interrogations des auditeurs, convaincus jusqu'alors qu'il était en principe du ressort des journalistes de montrer le dévoiler le vrai "visage" des partis et candidats, le journaliste aurait également pu interroger M. Ruetschi sur les rôles dévolus à la publicité et à la rédaction dans son journal.
M. Ruetschi ne pouvait pas l'exprimer plus clairement: c'est la publicité, et non des enquêtes qu'il aurait pu commander à ses journalistes qui, semble-t-il, peuvent être chargées de révéler le "vrai visage" de certains partis. La formule ne manque pas d'avantages, notamment financiers: plutôt que d'affecter des ressources humaines -et donc financières- à de la vraie enquête journalistique, voilà un moyen tout à fait rentable de dévoiler aux lecteurs le "vrai visage" des partis: une demi-page de publicité dans la Tribune (le format de la publicité de l'UDC) rapporte en effet la bagatelle de 5000 à 6000 francs.
Appelé à commenter la décision de la Tribune de Genève d'un point de vue éthique, M. Masmejan soulignait que "les normes de l'éthique professionnelle ne s'appliquent pas, en tout cas pas directement, aux messages publicitaires, à la propagande qui est publiée par un journal dans sa partie publicitaire payante, parce qu'évidemment les règles professionnelles [l'éthique journalistique, ndlr] s'adressent au journaliste qui fait son travail, et non à l'annonceur qui vend un produit et un service." Très bien. Reste à savoir qui est M. Ruetschi: journaliste ou annonceur?
Dans l'ours du journal, M. Ruetschi est annoncé comme "rédacteur en chef responsable", et c'est à ce titre qu'il signe ses interventions et participe à des débats publics. "Rédacteur en chef", et non "chef du service publicité". Plus journaliste que vendeur d'espaces publicitaires, donc, et, donc, tenu de respecter les règles éthiques de la profession, y compris le neuvième commandement de la "Déclaration des devoirs et des droits du/de la journaliste", soit: "S'interdire de confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire, n'accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs publicitaires".
Il est vrai que cet article est généralement interprété par la profession comme l'obligation de clairement signaler la distinction entre publicité et partie rédactionnelle, et l'interdiction de publicité déguisée. Mais M. Ruetschi vient d'innover en la matière. Alors que l'on craignait la publicité cachée dans l'information, il lance, lui, le journalisme sous forme de publicité, ou plutôt : à la place du journalisme, encaissant au passage une somme coquette.
La Tribune de Genève est un média privé. Elle n'a pas à censurer les partis. Elle peut prendre la défense de l'idée et des partis qu'il lui plaît (et qu'il plaît aux actionnaires du journal) de défendre: seuls les médias audio- et télévisuels en Suisse sont tenus à une certaine impartialité en matière d'information politique. Mais elle n'est pas non pour autant obligée d'accepter n'importe quoi. Il ne s'agit pas ici de discuter l'impact éventuel de la publication de cette annonce sur le score de l'UDC le week-end dernier: celui-ci serait de toute façon impossible à quantifier.
De manière plus générale, il s'agit de savoir quelle est la forme de débat public la plus adaptée aux enjeux difficiles auxquels le canton de Genève est aujourd'hui confronté: un débat en nuances, ou alors tout en cris, en invectives, injures, dont le bruit parasite et rend impossible une analyse plus fine des propositions des uns et des autres. Les arguments plutôt que les hurlements. Les explications plutôt que l'insignifiance. Avec son annonce, publiée quelques jours seulement avant le scrutin parlementaire, tout en choisissant, le même jour, de consacrer la première page de sa section "Genève et région" à un dossier aussi fondamental que la saucisse locale ("Nos édiles connaissent très mal la longeole", sous-titre: "Nous avons interrogé des candidats au Grand Conseil sur sa composition. Accablant constat!"), la Tribune de Genève a clairement fait son choix.