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Dans le Phédon, dialogue platonicien narrant les dernières heures de la vie de Socrate, qui vient d’être condamné par les juges d’Athènes à boire la ciguë, l’activité philosophique est décrite comme détachement du corps et purification de l’âme (Phédon, 65b-d), c’est-à-dire précisément comme préparation à la mort, conçue par Platon comme séparation de l'âme et du corps. Pourquoi ? Tout au long de sa vie, en effet, le philosophe va essayer, dans la mesure du possible (mais jamais totalement) de détacher son âme des passions du corps, des peines et des plaisirs corporels (Phédon, 83b-d), ce que la mort naturelle permet également de réaliser. Le philosophe, par la recherche du vrai et par son activité contemplative (Phédon, 84 a-b), tente de séparer dès ici-bas l’âme du corps, détachement qui aura lieu effectivement au moment de mourir. Philosopher, pour Socrate, c’est donc s’exercer à mourir (Phédon, 80e-81a).
Le philosophe néoplatonicien Porphyre reprendra dans les Sentences cette distinction implicitement présente dans le Phédon, entre une mort naturelle et une mort philosophique : « La mort est de deux sortes: celle, bien sûr, connue de tous, où le corps est détaché de l’âme, et celle des philosophes, où l’âme se détache du corps. Et en aucun cas l’une n’est la conséquence de l’autre » (Porphyre, Sentence 9, trad. L. Brisson et al.). La mort par laquelle le corps est détaché de l’âme est la mort naturelle, et seule la nature peut prendre cette initiative (d’où l’interdiction du suicide par Porphyre). Par contre, la mort par laquelle l’âme se détache du corps correspond au détachement envisagé par Platon dans le Phédon, à savoir le détachement à l’égard des passions. Ce deuxième type de mort est pour Porphyre le type de mort recherché par les philosophes. C’est précisément la mort philosophique décrite dans le Phédon, celle à laquelle le philosophe s’exerce tout au long de sa vie. La philosophie est donc étroitement liée à la mort, et peut être définie comme préparation à la mort.
Qu’en est-il des philosophes stoïciens? Platon et Porphyre ne sont pas des cas isolés, et la mort est au centre du discours et du mode de vie philosophique des différentes écoles philosophiques de l’Antiquité. Ainsi Marc Aurèle, empereur romain et philosophe stoïcien qui vécut au IIe siècle de notre ère, s’intéresse également à la mort. Et comme le suggère la citation qui ouvre cet article (Pensées, IX, 3), la mort ne doit pas troubler le philosophe. Non pas parce qu’elle serait l’occasion pour l’âme de se détacher finalement du corps, comme dans la tradition platonicienne, mais parce que la mort est un événement naturel, qu’il faut donc accepter comme on accepte ce que la nature rationnelle de l’univers nous impose. Prônant l’assentiment au destin, le sage stoïcien accepte les circonstances dans lesquelles le destin l’a placé. Dans cette perspective, il est capable d'accepter la mort comme un événement que veut la nature: « tels sont l’adolescence, la vieillesse, la croissance, la maturité, la poussée des dents, de la barbe et des cheveux blancs, la fécondation, la grossesse, l’accouchement et tous les événements naturels qui marquent les heures de ta vie, telle est aussi la dissolution de ton être » (Pensées, IX,3).
Pour éviter d’être troublé par la mort, Marc Aurèle n’hésite pas, tout au long des Pensées pour lui-même, qu’il écrivait quotidiennement au cours de ses campagnes militaires, à se rappeler que la mort est un simple événement, qu’il convient d’accepter comme tel: « Et mourir, qu’est-ce? Si l’on voit la chose toute seule, si, par l’abstraction de la pensée, on en sépare tout ce qu’on imagine en elle, on ne verra dans la mort rien de plus qu’un effet de la nature; or, il est enfantin de craindre un effet de la nature » (Pensées, II, 12). Dans ce passage, le lecteur peut voir Marc Aurèle méditant sur la mort, et empruntant le même cheminement de pensée qu’au livre IX (Pensées, IX, 3, cité plus haut). Premièrement, il rappelle que la mort est naturelle, chassant toute autre pensée, toute autre représentation que son imagination peut se faire de la mort. Il convient donc, dans un premier temps, de se faire une idée claire de ce qu’est la mort (rendant ainsi nécessaire l'étude de la nature, autrement dit la physique). Ensuite, il maintient qu’il n’est pas raisonnable de craindre la mort, puisqu’elle est naturelle. L’absence de crainte est primordiale pour le philosophe stoïcien, dont le but est la tranquillité de l’âme ou l’absence de trouble (encore appelée ataraxie). C’est dans ce but que Marc Aurèle ne cesse de méditer sur la mort, afin de retirer toutes les représentations erronées sur celle-ci et l’accepter comme on accepte un événement naturel.
Marc Aurèle ne cesse de rappeler la conformité de la mort à la nature (voir aussi, par exemple, Pensées IV, 5), et, comme pour se convaincre, il accentue le caractère insensé de celui qui se trouble en pensant à la mort. Pour Marc Aurèle, en effet, la mort « n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale? Car c’est conforme à la nature; or nul mal n’est conforme à la nature » (Pensées, II, 17). Plus loin, il s’exhorte lui-même, répétant inlassablement cette conformité à la nature de la mort: « D’abord, ne te trouble pas; car tout est conforme à la nature de l’univers; dans peu de temps, tu ne seras rien nulle part, non moins qu’Hadrien ou Auguste » (Pensées, VIII, 5). Une fois encore, la méditation de la mort conduit Marc-Aurèle à l’ataraxie. Le but de la méditation de la mort est d’enlever les craintes infondées qui nous troublent. Cet exercice spirituel permet précisément de ne plus être troublé par la mort, de ne plus s’emporter contre elle, ni la dédaigner, par une juste appréciation de ce qu’elle est, à savoir « la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose » (Pensées, II, 17).
Pour atteindre la sérénité du sage stoïcien face à la mort, Marc Aurèle propose un autre exercice auquel il se soumet régulièrement dans les Pensées. Cet exercice, c’est celui du regard d’en haut. Il s’agit à travers cet exercice de s’élever au-dessus de sa situation actuelle, de son ancrage quotidien, pour adopter le point de vue de l’universel, et relativiser ainsi la valeur de sa propre existence et celle des grands hommes du passé (pour quelques exemples de cet exercice spirituel, lire les Pensées IV, 6 et VII, 35). Je terminerai cet article par un exemple de cet exercice spirituel auquel se soumet Marc-Aurèle, reflet de la sagesse stoïcienne face à la peur de mourir:
« Considérer sans cesse combien de médecins sont morts, qui ont si souvent froncé les sourcils sur leurs malades; combien d’astrologues, après avoir prédit, comme chose d’importance, la mort d’autrui; combien de philosophes, après mille discussions sur la mort ou l’immortalité; combien de chefs, qui ont fait mourir beaucoup d’hommes; combien de tyrans, qui, avec un terrible orgueil, ont usé, comme des dieux, de leur pouvoir sur la vie des hommes; combien de villes entières sont, pour ainsi dire, mortes: Hélice, Pompéi, Herculanum et d’autres sans nombres. Ajoutes-y tous ceux que tu as connus, l’un après l’autre; l’un rend les honneurs funèbres à un autre; puis, il est lui-même étendu par un autre, qui reçoit les honneurs d’un autre encore; et tout cela en peu de temps. Bien voir toujours au total combien sont éphémères et sans valeur les choses humaines; hier un peu de morve; demain une momie ou des cendres. Ce petit instant du temps de la vie, le traverser en se conformant à la nature, partir de bonne humeur, comme tombe une olive mûre, qui bénit celle qui l’a portée et rend grâce à l’arbre qui l’a fait pousser. » (Marc-Aurèle, Pensées, IV, 48, trad. E. Bréhier)
Agir de manière conforme à la nature et à sa propre nature d’une part, et accepter les événements tels qu’ils se produisent comme faisant partie de la nature universelle d’autre part, vie conforme à la nature et acceptation du destin, tels sont les deux motifs en vue desquels le philosophe stoïcien doit travailler et continuer à vivre, malgré la petitesse de sa condition et l’immensité de l’univers dans lequel il a été placé par la Providence. C’est cela, précisément, que l’exercice du regard d’en haut vise : adopter un point de vue universel, relativiser l’importance des choses qui, au regard de l’éternité, n’en ont pas, et prendre conscience, finalement, de ce qui importe vraiment : la vie bonne, conforme à la nature, et l’acceptation de la nature universelle, y compris la mort, qui en fait irrémédiablement partie.