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L’Etabli (1978)
Robert Linhart (Minuit)
Lecture par Guillaume Béguin
dimanche 23 octobre à 17h
En 1968, Robert Linhart, militant intellectuel, s’engage comme ouvrier dans les usines Citroën de la porte de Choisy à Paris.
Dans L’Etabli il raconte une année de travail à la chaîne, de répression, de surveillance, de la préparation puis de la grève montée avec ses collègues avec qui, pour la plupart il entretient de vrais liens amicaux.
“Une 2CV faite, une autre se présente, courbure cassée, fissure à la place de la soudure : bâton d’étain, chalumeau, palette, à nouveau la courbure lisse. Une 2CV faite, une autre à faire… Je calcule. Cent cinquante par jour. Deux cent vingt jours par an. En ce moment, fin juillet, il doit en être à peu près à la trente-trois millième. Trente-trois mille fois dans l’année il a refait les mêmes gestes. Pendant que des gens allaient au cinéma, bavardaient, faisaient l’amour, nageaient, cueillaient des fleurs, jouaient avec leurs enfants, écoutaient des conférence, se goinfraient, se baladaient, parlaient de la Critique de la raison pure, se réunissaient pour parler des barricades, du fantasme de la guerre civile, de la question du fusil, de la classe ouvrière comme sujet et des étudiants comme substitut du sujet et de l’action exemplaire qui révèle et du détonateur, pendant que le soleil se levait sur Grenade et que la Seine clapotait doucement sous le pont Alexandre-III, pendant que le vent couchait les blés, caressait l’herbe des prairies et faisait murmurer les feuillages dans les bois, trente-trois mille carcasses de 2CV ont défilé devant Mouloud depuis septembre, pour qu’il soude trente-trois mille fois le même interstice de cinq centimètres de long, et chaque fois il a pris son bâton d’étain, son chalumeau, sa palette. Droit, les tempes grises, les yeux un peu usés, quelques rides supplémentaires, me semble-t-il.”
L’Établi de Robert Linhart – Minuit – p. 160-161