Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06870.jsonl.gz/281

Il y a toujours un danger, comme il est dommageable pour les pratiques individuelles, à empiéter sur le métier et les compétences des uns ou des autres sans passer par une étape de réflexion imposée par la masse critique de connaissances accumulées.A passer d'un savoir et d'une pratique à d'autres logiques de savoirs et de pratiques, on construit ainsi l'univers scientifique à l'image de ses convictions personnelles ou de son ordre moral en généralisant des stéréotypes.Et le travail pluridisciplinaire direz-vous ? Il ne peut s'effectuer que dans la modestie et la reconnaissance de ses préconceptions et le respect des connaissances des autres disciplines.L'ouvrage récent de Paul Ricoeur nous offre l'opportunité de revenir à quelques principes épistémologiques de base. Après avoir échangé avec J.-P. Changeux, sur les différences entre les sciences de la nature, principalement les neurosciences ou les sciences du cerveau, et la règle, les sciences humaines et sociales,1 Paul Ricoeur revient de manière détaillée dans un nouvel ouvrage sur ces deux ordres de savoirs hétérogènes qu'il nomme les savoirs concernant l'oubli en référence à ceux de la mémoire. Il utilise la belle métaphore, les sciences du vivant pour les neurosciences et les sciences du vivant-parlant pour les sciences humaines.D'un côté, la trace cérébrale, la trace corticale dont traitent les neurosciences, est accessible par un savoir extérieur et objectif. De l'autre, la trace mentale est accessible par un savoir existentiel et intime. Toute la problématique de l'oubli profond se joue sur cette articulation (p. 539).Nous ne disons pas que nous pensons avec notre cerveau mais sans le cerveau nous ne pourrions pas penser. Comme l'affirme Ricoeur, la trace corticale, cérébrale, ne nous est connue que par l'extérieur, par la connaissance scientifique sans que cela corresponde à une épreuve sentie, vécue. C'est une «marque» extérieure de l'organisation biologique qui constitue, à notre insu, la base continue de notre existence corporelle.Par contre, la trace mentale, du côté du savoir existentiel et intime, est cette capacité sans laquelle nous n'avons pas accès à ce que signifient l'absence, l'antériorité, la profondeur temporelle, l'Autre. La souffrance des patients, la relation médecin-malade, la communication, sont autant de lieux actuels de ces interfaces où ces articulations restent particulièrement délicates et sensibles en particulier à travers les concepts de représentations et d'expériences.Vieux débat entre la matérialité, le substantialisme, dont Ricoeur fait une lecture à partir des acquis actuels des neurosciences et les sciences humaines, toutes disciplines confondues, qu'elles soient historiques, psychologiques, sociologiques ou anthropologiques entre autres. Ce serait dommageable sur le plan épistémologique et sur le plan existentiel de passer d'un savoir à un autre ou encore davantage d'ignorer ce glissement qui a constitué depuis l'avènement de la discipline philosophique les débats que chaque époque a suscité en fonction de l'état des connaissances à un moment donné. A notre époque où la masse critique de connaissances est de plus en plus importante, il paraît utile de le rappeler lors de la publication de ce nouvel ouvrage de Ricoeur. W1 Changeux JP, Ricoeur P. Ce qui nous fait penser. La nature et la règle. Paris : Odile Jacob, 1998.