Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07235.jsonl.gz/272

atiemment, avec une rare opiniâtreté, Karl-Friedrich Scheufele s’est d’abord attelé à concevoir et à fabriquer ses propres mouvements mécaniques de haute facture, et a créé la ligne L.U.C, donnant à Chopard ses véritables lettres de noblesse horlogère. Mais loin de s’en tenir là, il a rêvé faire « renaître » en parallèle le nom d’un horloger considérable mais méconnu en-dehors du cercle des spécialistes, Ferdinand Berthoud.
L’inspiration lui est-elle venue car celui-ci est né non loin de la manufacture L.U.C, dans le Val-de-Travers? C’était en 1727 mais le petit génie, aussitôt son simple apprentissage horloger terminé, s’en est allé à Paris. En 1752, soit à l’âge de 25 ans, son talent a déjà été reconnu par l’Académie des sciences. Il est nommé « maître-horloger » et peut s’établir en l’Ile Saint-Louis, au cœur de la capitale. Les pendules astronomiques et les montre de poche qu’il crée alors attirent l’attention pour leur qualité et leur précision. Proche des « Lumières » qui travaillent à l’Encyclopédie, il fait lui aussi œuvre de diffusion du savoir et publie un petit traité : L’Art de considérer et de régler les pendules et les montres, A ceux qui n’ont aucune connaissance de l’horlogerie. Ce traité qui sera dix fois réédité et traduit assurera sa fortune et sera remarqué par le Roi Louis XV lui-même, qui s’en entiche.
Cette liberté gagnée, il va l’employer à la recherche, alors stratégique, d’un chronomètre de marine. Il en dépose les plans à l’Académie des sciences en 1760 et 1761. Le ministre de la Marine l’envoie alors à Londres examiner de plus près l’horloge marine de Harrisson. En 1768, l’Amirauté française détient enfin ses propres horloges marines de précision, signées et réglées par Berthoud. A la clé, il y a tout bonnement la maîtrise des mers et la possibilité enfin donnée de cartographier avec la plus grande précision ses conquêtes territoriales. Ferdinand Berthoud sera fait « Horloger-mécanicien du Roi et de la Marine ayant l’inspection de la construction des Horloges marines », un poste créé à son intention. Notre homme traversera la Révolution tout en conservant son atelier au Louvre - c’est dire toute la valeur stratégique de son art mécanique - et finira par publier en 1807, peu avant sa mort, une Histoire de la mesure du temps par les horlogers, un ouvrage encyclopédique de 800 pages qui sera utilisé dans les écoles jusque dans les années 20.
Une histoire - et une horlogerie - qui ont en effet de quoi fasciner.
Une découverte
« J’ai pris connaissance de Ferdinand Berthoud et de son œuvre lorsque j’ai monté le LUCEUM, notre musée à Fleurier. J’ai découvert non seulement ses pièces - et ai pu en acquérir un certain nombre, ce qui est devenu aujourd’hui impossible - mais aussi ses écrits. Et ce sont eux qui m’ont inspiré », raconte Karl-Friedrich Scheufele. Il va acheter le nom de Ferdinand Berthoud et, durant plus de quatre ans, sous la « dictée » des écrits de Berthoud, lui et les équipes qu’il a mises en place, vont mettre au point puis au jour la FB1 - qui recevra aussitôt l’Aiguille d’Or du Grand Prix d’Horlogerie de Genève en 2016.
« J’ai voulu vraiment rester fidèle à l’esprit de Ferdinand Berthoud et à sa quête de précision, sa philosophie m’a entièrement guidé, mais en même temps, je ne voulais pas tomber dans une quelconque nostalgie. Je voulais proposer une pièce absolument contemporaine mais qui soit au pinacle en termes d’horlogerie mécanique classique et dont les finitions soient d’une qualité superlative. »
Cette philosophie de Berthoud se lit essentiellement dans l’architecture de son mouvement. Aérien, laissant pénétrer la lumière de toutes parts, il est comme suspendu sur ses piliers de titane, pris entre deux plateaux qui enserrent ses organes mécaniques. Une construction caractéristique des chronomètres de marine du 18ème siècle.
Une construction qui n’a donc, a priori, rien de révolutionnaire mais qui est menée avec une parfaite maîtrise et un très grand sens de l’équilibre.
A y regarder d’un peu plus près, on remarque la fusée-chaîne, pourvue d’une roue de différentiel directement reliée à la couronne, qui est inversée et transmet l’énergie au barillet avec force constante, grâce à la diminution ici inversée de son diamètre. La chaîne elle-même est une petite merveille composée de 792 microscopiques maillons. Le tourbillon à seconde centrale est spectaculaire. Sa cage de grande dimension (16.5 mm) est elle aussi suspendue au bout d’une seule large flèche, laissant jouer la lumière avec subtilité. Parmi ses autres caractéristiques, mentionnons différents dispositifs d’arrêtage et de sécurité pour limiter l’armage du ressort-moteur, une couronne dynamométrique pour éviter tout remontage excessif, et un sophistiqué cône mobile de réserve de marche suspendu pourvu d’un palpeur à rubis, faisant l’objet d’une demande de brevet. Objet également d’une demande de brevet, un engrenage différentiel de nouvelle conception qui permet au balancier de poursuivre son oscillation lors du remontage.
Intégralement taillé dans du maillechort, l’intérieur de ce lumineux mouvement est visible à travers quatre hublots ménagés dans les flancs du boîtier. Celui-ci est audacieux: le cadran rond est ceinturé d’un octogone vif et acéré, qui lui donne une allure étonnamment tranchante qui contraste fortement avec la rondeur étagée des rouages du mouvement. Un choix assumé, pour, comme le disait plus-haut Karl-Friedrich Scheufele, « échapper à la tentation nostalgique » et exprimer formellement la modernité horlogère de cette pièce d’inspiration maritime et classique. (Et il est vrai aussi, qu’une fois portée au poignet, cette agressivité d’apparence se radoucit étonnamment.)
Depuis sa présentation à Baselworld en 2016, 30 collectionneurs et amateurs ont déjà été séduits et livrés. Le Chronomètre FB connaît aujourd’hui sa troisième itération, aujourd’hui tout en platine à l’exception de cornes céramiques, sur cadran maillechort satiné (ce qui doit impérativement s’effectuer d’un seul coup sur papier émeri...). Le fond est vissé sur un container qui protège le mouvement pris en suspension. De la très belle ouvrage. Un hommage contemporain à la magnifique horlogerie des Lumières.