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Que voulez-vous dire lorsque vous écrivez dans L’Avenir est notre affaire : « Il est donc clair qu’une Europe fédérée serait, selon le sens courant du terme “politique”, radicalement dépolitisée » ?
Dépolitisé veut dire pour moi « qui ne croit pas que c’est très important d’être de gauche ou de droite, d’être du centre gauche ou du centre droit, d’être giscardien ou chiraquien ». Les gens ont tort de prendre cela pour de l’activité politique ; c’est faire de la politique comme les gens qui regardent les matchs de football à la télé et se considèrent comme des sportifs, c’est-à-dire d’une manière purement passive. C’est le spectacle, et rien d’autre…
Quand les gens vous disent : « Mais ce problème a été politisé » (ça veut dire récupéré par un parti ou par un autre, n’est-ce pas ?), il faut absolument leur apprendre que la politique, c’est l’art de l’aménagement des relations elles-mêmes dans la cité grecque, dans la polis. C’est le même mot que civisme, qui est dérivé du latin et pas du grec. Polis, civitas, c’est l’État, c’est la même chose, c’est la ville, c’est la cité. Alors, tout le monde doit faire de la politique, dans ce sens. C’est, par exemple, les choix. Quelles options est-ce qu’on se donne dans la vie ? À quoi doit servir une société, une communauté ? Quelle est sa fin ? Est-ce que c’est la puissance ou est-ce que c’est la liberté des personnes par exemple ? Ça, c’est la question politique fondamentale. Est-ce que c’est la puissance collective ou est-ce que c’est la liberté des personnes ?
Ou l’égalité ?
N’importe quoic. Enfin, les grandes options qu’on peut avoir. Ça, c’est faire de la politique, c’est-à-dire du pilotage, du gouvernement d’une communauté dans une certaine direction en tâchant de la rendre acceptable par le plus grand nombre de citoyens, de créer une espèce de consensus autant que possible. Gouverner pour moi, c’est piloter, c’est orienter, et orienter vers une direction qui a l’approbation des citoyens, de leur plus grand nombre. Je dis ça contre la phrase de Pompidou que je cite : « Gouverner, c’est contraindre. » Quelle phrase affreuse ! C’est la première phrase de son livre posthume, Le Nœud gordien. La toute première phrase, les premiers mots. Gouverner, c’est contraindre, point. Et il donne comme exemples le service militaire et l’impôt ; les gens n’aiment pas ça, il faut les y contraindre. C’est là que j’ai cité dans mon livre une phrase de Jouvenel qui disait que les rois de France n’avaient jamais pu lever d’impôts, ni obliger leurs sujets au service militaire. C’est très curieux. Il donne des dates. Il montre à partir de quel moment les rois ont essayé. En vain. C’est très utile à rappeler aujourd’hui. Il y avait pourtant un gouvernement de la France, mais pas d’impôts, ce n’était pas possible, et pas de service militaire obligatoire. Ça vient du xixe siècle, le service militaire obligatoire, comme l’école publique et obligatoire…
Ne pensez-vous pas que l’écologie est un langage que les femmes peuvent mieux comprendre, un mouvement au sein duquel elles pourront s’exprimer mieux qu’à travers la politique de partis traditionnelle ?
J’en suis persuadé. Les femmes, ayant pour fonction de donner la vie, sont beaucoup plus sensibles que les hommes aux conditions de la vie. Pour elles, c’est plus sérieux que pour les hommes. Les hommes, on leur apprend surtout à tuer. Il faut restaurer les valeurs féminines. Et comment ! Il y a un autre passage du livre de Bertrand de Jouvenel qui me plaît beaucoup : quand il propose, dans Arcadie, qu’on prenne comme indicateurs devant des techniques nouvelles ou des remèdes nouveaux les hommes les plus sensibles, au lieu de les traiter d’efféminés ; qu’on fasse très attention à leurs réactions, que ce soit euxd qu’on suive, un peu comme du papier.