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Il est parfois nécessaire de commander une brigade blindée à partir d'un char de combat
24 novembre 2002
eut-on commander une brigade blindée de la tourelle d'un char au lieu d'un PC ? Si vous voulez attaquer et non reculer, manœuvrer et non vous cacher, ainsi que garder un œil attentif sur des troupes peu expérimentées, c'est en fait la meilleure manière de le faire. Tel est du moins l'avis du major-général Patrick Cordingley, qui commandait une brigade blindée britannique durant la Guerre du Golfe.
J'étais dans un char de commandement Challenger lorsque nous avons traversé les champs de mines en Irak, vers 1500, le 25 février 1991. Bien que nous formions la 7th Armoured Brigade, les fameux Rats du Désert de la Seconde guerre mondiale, le désert étaient probablement le dernier endroit où je m'étais attendu à combattre un ennemi. Et je ne m'attendais pas à progresser – rien moins que dans un char.
Avant 1990, l'Armée britannique était organisée, entraînée et déployée de manière à affronter le Pacte de Varsovie dans la défense de l'Europe occidentale. Presque tout ce que nous faisions à l'instruction, spécialement pour ceux d'entre nous qui servaient en Allemagne de l'Ouest, consistait à répéter le Plan de Défense Général. Nos exercices, qu'ils entraînaient des états-majors ou des troupes dans le terrain, répétaient tous notre retraite de la frontière inter-allemande à la prochaine ligne défensive, pendant que le Pacte de Varsovie déroulait son attaque. Nos brigades étaient par conséquent conçues, de même que notre équipement, pour une telle bataille en Europe.
L'héritage de la guerre froide
Le PC de brigade – probablement le dernier PC tactique dans ces circonstances, puisque je décrirais celui de la division comme étant opératif – avait plusieurs véhicules de commandement disposés dos-à-dos pour donner au commandant une place confortable au milieu. S'il n'y avait aucune menace aérienne, le commandant et ses conseillers s'y seraient rassemblés pour évaluer l'état de la situation ; en tant que commandant, je me serais ensuite retiré dans mon propre véhicule de commandement, un FV-432 chenillé, pour rédiger mon plan. Mon chef d'état-major aurait écrit avec l'état-major les diverses mesures de contrôle qui seraient nécessaires pour concrétiser ce plan, et les ordres auraient été distribués. Puis la bataille aurait fait rage, et à l'instant approprié, lorsque le Pacte de Varsovie pousserait trop fort ou mettrait en danger notre position, nous nous serions retirés jusqu'à la prochaine ligne défensive.
Tout ceci était pré-planifié en détail, et il en allait pour l'essentiel de même chez nos homologues américains dans l'OTAN, avec des variations mineures de procédure. Le PC de brigade était divisé en 3 groupes particuliers. Le PC principal était dupliqué par un PC de remplacement avec un état-major similaire ; tout ce qu'il fallait pour passer de l'un à l'autre se résumait aux trois chefs principaux : moi-même, mon chef d'état-major et son remplaçant. Il y avait ensuite un troisième élément que nous avions l'habitude d'appeler le PC tactique, et qui était un petit groupe où le commandant pouvait errer dans son véhicule de commandement blindé, avec ses chefs d'artillerie et de génie, afin de d'examiner un problème particulier.
Nous partions constamment du principe que nos communications seraient brouillées. Nous avions des réseaux VHF sûrs vers les troupes subordonnées et vers le PC de division, un réseau VHF non sécurisé de l'avant à l'arrière, ainsi qu'un réseau HF de substitution. Il y avait également le réseau de l'artillerie, aussi un VHF avec un HF de secours. Nos procédures spécifiaient qu'en cas de brouillage, nous devions changer les fréquences d'un quart de tour afin d'en trouver une libre, et continuer ainsi. L'évasion de fréquence n'existait pas à cette époque, mais les possibilités étaient nombreuses. Nous n'avions jamais pensé être interrompus sur un seul réseau. De plus, le Plan était peu flexible à bien des aspects, et nous savions tous où notre prochaine ligne de défense allait se trouver. De sorte qu'une unité pouvait supposer avec certitude qu'un retrait jusqu'à la prochaine ligne était possible si tous les communications étaient interrompues. Et il y avait toujours des hélicoptères, des courriers et d'autres moyens traditionnels de faire passer un message.
En fait, les chars de combat britanniques n'ont pas été conçus pour combattre dans un mouvement rapide, pour effectuer une manœuvre ; les Américains étaient sensiblement dans la même situation, et c'est ainsi que nous sommes partis pour l'Arabie Saoudite. Au début, durant la phase de montée en puissance, je commandais une brigade indépendante ; on pouvait donc dire que j'étais passé du statut de commandant tactique à celui de commandant opératif, bien que nous avions été pris sous l'aile de la 1ère Marine Division américaine. En travaillant avec les Marines, il devint également clair que nous étions des partenaires idéaux, parce que nos équipements respectifs se complétaient. Nous avions des chars de combat Challenger, qui étaient nettement meilleurs que les M-60 du Corps, et des moyens du génie blindés largement supérieurs.
Nous étions parfaitement placés pour pénétrer dans les champs de mines, et nous supposions avec les Marines que nous irions au Koweït et non en Irak. Les champs de mines entre le Koweït et l'Arabie Saoudite étaient réputés très denses, et nous pensions que les Britanniques allaient être employés pour les traverser et exploiter la percée. De manière assez amusante, et bien que nous travaillions avec la division des Marines, nous étions plutôt indépendants, parce que nous allions probablement être la première brigade à déclencher la poussée.
Véhicule de commandement
Il devint également clair que notre énorme suite de véhicules de commandement et de transmissions allait nous ralentir dans une guerre de manœuvre effrénée. Ce point devint plus clair encore 3 mois après notre arrivée, lorsque le déploiement de la 4e Armored Brigade permit de former la 1ère Armored Division britannique, dont les PC me soulagèrent de presque toutes mes responsabilités au niveau logistique. La division, à son tour, fut rattachée au VIIe Corps américain. Quoi qu'il pouvait alors se produire, que nous allions au Koweït ou en Irak, ce serait une guerre de manœuvre. Nous aurions à franchir très vite de longues distances, et il était impossible au niveau brigade de pouvoir disposer les véhicules de commandement comme nous nous étions préparés à le faire en Europe.
Pouvais-je réellement commander une bataille à partir du PC tactique ? J'ai vite décidé qu'il n'en était rien, car le FV-432 n'était pas un véhicule particulièrement rapide et n'avait qu'un faible blindage. Cela laissait seulement deux véhicules de commandement disponibles au sein de la brigade : le Challenger, et le transporteur de troupe blindé Warrior, qui offrait une protection décente et dans lequel je pouvais même placer 4 à 5 officiers avec des cartes. En fait, je me suis rendu compte durant les exercices de la phase d'entraînement qu'il était préférable de se couper de la vaste quantité d'informations qui arrivaient, plutôt qu'avoir de nombreuses personnes qui vous parlaient en même temps. Comme j'étais de toute manière un officier du Royal Armored Corps, j'ai choisi le char de combat.
Dans un tank de commandement, nous avions trois appareils radios : un VHF non sécurisé, un VHF sûr et un HF. Cela signifiait que l'on pouvait communiquer vers le bas avec un VHF et vers le haut avec un autre ou avec le réseau HF. Du point de vue du commandant de brigade, ceci constituait néanmoins une énorme limite, puisqu'il fallait un terminal radio à canal unique (Single Channel Radio Access, SCRA) pour accéder au réseau PTARMIGAN ; ce dernier était notre réseau de communication mobile travaillant par ondes UHF et fournissant aux commandants des liaisons digitales sûres, pour la voix, la télégraphie, les fac-similés et les transferts de données. Aux côtés de ce char, j'avais donc besoin d'un véhicule de transmission spécifique avec un terminal SCRA et les moyens nécessaires pour parler sur chacun des réseaux inaccessibles dans mon char, et que mon état-major pouvait surveiller.
On peut penser que c'était une dérobade pour ne pas aller dans le Warrior, mais de toute manière je n'aurais pas pu avoir tous les appareils radio dans le VCI. A présent, l'autre chose dont j'avais besoin était mon officier d'artillerie, une personne absolument essentielle qui avait son propre Warrior avec les radios de ses réseaux d'artillerie. Ce qui faisait trois véhicules. En d'autres circonstances, j'aurais eu un sapeur avec moi dans un véhicule supplémentaire, mais j'en connaissais assez sur les champs de mines qui nous faisaient face pour ne pas avoir besoin de ses conseils. En fait, les tâches de déminage devaient être reprises par la 1ère Infantry Division américaine.
Une fois le champ de mines traversé, le plan consistait pour les Rats du Désert à avancer de plus de 100 kilomètres afin d'attaquer la position d'une brigade ennemie précise. Dans la réalité, nous nous sommes heurtés à une position inattendue qui a dû être traitée d'abord. L'un des problèmes de la Guerre de Golfe, c'est qu'il y avait un manque d'informations détaillées au niveau tactique. L'information existait, mais sa dissémination n'était pas satisfaisante. Nous avions ces merveilleuses liaisons – pour la plupart américaines – à travers lesquelles les satellites, les AWACS et les JSTARS déversaient l'information à Riyadh. Bien que nous demandions évidemment des renseignements sur certains secteurs, la quantité d'information à Riyadh était telle qu'il était presque impossible de savoir qui voulait quoi et de le fournir.
Combat de nuit
Lorsque nous avons traversé la ligne de départ, nous n'avions que des renseignements incomplets sur la brigade que nous allions devoir attaquer. Nous devions aller au nord au-delà du champ de mines, puis tourner presque complètement à l'est. Juste au sud de l'axe de mouvement principal se trouvait un site de transmissions irakien, qui était protégé par une compagnie d'infanterie et une douzaines de chars T-62 environ. Nous les avons heurtés par erreur, car nous ne savions pas qu'ils étaient là. Nous serions entrés en contact avec eux de toute manière, mais si nous avions su, peut-être aurions-nous été plus prudents.
Il faisait noir comme dans un four, et la nuit était fortement nuageuse et pluvieuse. Curieusement, nous n'avions aucun canon d'artillerie déployé et prêt à tirer. Le commandant de bataillon qui a eu le contact inattendu avec l'ennemi a demandé l'appui de l'artillerie, et je lui ai rétorqué, "Etes-vous sûr d'en avoir besoin ? Les Irakiens ne savent probablement pas que vous êtes là, parce qu'au contraire de vous ils n'ont pas de vision infrarouge. Ne serait-il pas préférable de juste les allumer et de voir ce qu'il advient ?" Et c'est exactement ce que nous avons fait. L'attaque a été lancée vers 2200. Les viseurs thermiques permettaient à nos chars d'engager des cibles jusqu'à une portée de 3 kilomètres, alors que la visibilité à l'œil était inférieure à 50 mètres.
Dès que les T-62 ont commencé à flamber, il y avait un peu plus de lumière, et notre infanterie put débarquer et pénétrer dans les tranchées ennemies. Nous avons ensuite tiré des obus lumineux avec l'artillerie, puisque certains obusiers étaient alors prêts, de manière à voir ce qu'il se passait ; et nous avons eus tous ces prisonniers grouillant autour de nous. Cela devint une caractéristique des 3 jours suivants – un nombre énorme de prisonniers. L'action eut un effet important sur nos soldats. L'attaque que nous avions déclenchée pouvait être qualifiée de rapide, et le drill utilisé était exactement le même qu'à l'entraînement – et il a fonctionné. Un bon point pour le moral.
Mais j'étais dans mon char pendant tout cela, parce que je connaissais notre objectif ; et tout le reste signifiait que quelque chose devait être fait assez vite par les commandants subordonnées impliqués. Lorsque nous nous sommes heurtés à cette position inattendue, j'étais parfaitement heureux dans mon char de pouvoir parler avec le commandant de bataillon de ce qu'il faisait, de le laisser faire et de lui dire que s'il avait besoin de ressources particulières, je pouvais les obtenir. Il n'y avait pas de problème à ce sujet, parce mon propre état-major surveillait ce réseau dans le PC principal, qui était statique et recevait le renfort de l'autre PC. La seule différence entre ce que nous faisions et la méthode traditionnelle, c'est que j'étais beaucoup plus près et plus mobile, parce que j'avais un équipement identique qui pouvait suivre la progression. Je suis resté dans cette situation pendant 16 heures avant de retourner à mon propre PC.
Lorsque nous avons mené la première bataille, nous avons été confrontés au problème de faire passer mes véhicules à travers la tête de pont sur le champ de mines : la totalité du VIIe Corps US attendait pour traverser derrière moi. Les suites d'une bataille ne sont jamais faciles, quelle que soit la vitesse avec laquelle vous la menez. Nous avions quelques blessés, ainsi qu'un large nombre de prisonniers à gérer. Régler la chose prit plusieurs heures, et cela devint une pause malsaine, avec la totalité de la brigade bloquée et le commandant de division qui nous pressait de continuer. On peut penser que le reste de la brigade aurait pu continuer le mouvement pendant que le bataillon engagé faisait son travail, mais aucun d'entre nous n'avait jamais fait cela auparavant. Tout était nouveau.
De mon point de vue, il aurait été bon de régler cette situation, ramener tout le monde en arrière et dire ensuite : "Bon, maintenant nous allons mener la prochaine attaque comme prévu." Bien entendu, lorsque j'ai précisé au commandant de division mon intention de retarder le déclenchement de l'attaque programmée, il m'a répondu que "c'était plutôt décevant." J'ai alors compris que nous allions devoir contourner la position ennemie et laisser un bataillon en arrière pour nettoyer les choses.
A cet instant, je devais prendre la position d'une brigade irakienne avec seulement les deux tiers de ma propre brigade, ce qui m'a amené à réviser mon plan au milieu de la nuit. Je l'ai fait avec le commandant de mon artillerie, parce qu'il fallait simplement plus d'artillerie pour compenser la pénurie en chars et en infanterie, et qu'il pouvait le faire. Une fois que le plan a été établi et lancé, je n'avais pas de fonction particulière à jouer. Je n'avais pas besoin d'être avec mes troupes de mêlée lorsque la bataille se déroulait, et je suis retourné à mon PC de brigade, qui se trouvait environ 15 kilomètres à l'arrière, afin de préparer avec mon état-major les prochaines étapes après le combat, que je pensais devoir mener jusque dans la nuit du 26 février. Les deux jours suivants furent caractérisés par des manœuvres rapides, au cours desquelles nous avons détruit quelque 300 véhicules blindés et capturé près de 8000 prisonniers irakiens.
Liaisons, infrarouge et GPS
Il y avait une différence importante entre la manière purement statique d'opérer en Allemagne et la mobilité complète dans une guerre de manœuvre. Il devint clair, ce qui ne l'était pas de l'autre côté de la ligne de départ, qu'un commandant de brigade pouvait vraiment travailler à partir du char de combat. Je pouvais dire à mon état-major : "Voilà en quoi consiste la mission, et voici ce que je veux que nous fassions. Vous préparez ce plan, avec les mesures de contrôle. Je retourne à mon char et je vais de nouveau à l'avant." Au cas où nous avions un problème, j'avais une marge de manœuvre : je pouvais aller et voir de quoi il s'agissait, et au besoin je pouvais revenir au PC pour mettre en branle des plans modifiés.
Trois éléments essentiels ont contribué à notre suprématie sur notre portion du champ de bataille dans le Golfe. Premièrement, nos communications ont fonctionné. Le désert atténue les signaux VHF et ampute leur portée d'environ un tiers ; nous avons donc dû être attentifs à retransmettre lorsque cela était nécessaire. Mais nous n'avons pas été perturbés par du brouillage ennemi, bien qu'il ait eu la capacité de le faire. Je suis certain que lorsque nous avons déclenché l'attaque principale, il avait perdu tout intérêt à essayer de nous brouiller.
Le second élément crucial était la vision infrarouge. Même à la lumière du jour, nous utilisions les viseurs thermiques pour tirer, car nous pouvons voir les cibles bien mieux qu'avec les viseurs optiques normaux. Psychologiquement, nous avions plutôt espéré mener notre première attaque de jour ; lorsque vous n'avez rien fait auparavant, il est plutôt rassurant de voir où sont les gens autour de vous. Une vision thermique ne permet pas de le faire, car elle donne seulement une vue de l'avant. Mais il s'est avéré que nous avions tous les avantages de nuit. L'ennemi n'avait pas de capacité infrarouge, et nous pouvions l'engager des kilomètres avant qu'il nous voie.
Le troisième facteur de succès était le GPS. Nous sommes partis pour l'Arabie Saoudite sans aucun récepteur GPS, ce qui est fou lorsque l'on y songe. Mais à l'époque, seuls des plaisanciers utilisaient le GPS en Grande-Bretagne. Nous avons littéralement acheté tous les GPS en vente que nous avons pu trouver. Des communications efficaces et des viseurs thermiques, combinés avec la connaissance de notre emplacement, ce que nous n'avions jusqu'alors jamais fait dans l'armée britannique, nous ont donné un avantage considérable.
Texte original: Major General Patrick Cordingley, Journal of Electronic Defense, August 02