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Je me souviens avoir rencontré il y a quelques années, Serge Moati en Tunisie. C'était en octobre me semble-t-il , au bord de la mer à la Marsa, par un beau mois d'octobre aux couleurs encore dorées de fin d'été sur une mer bleue. Je courus vers lui pour le féliciter et parler de son livre Villa Jasmin, nous échangâmes quelques minutes debout sur la plage de sable doré.
Son œuvre, Villa Jasmin, est un roman autobiographique qui retrace la Tunisie des années 20, une famille brisée par la guerre et l'Histoire, un père déporté et interné au camp de concentration de Sachsenhausen après avoir été repéré comme résistant avec 16 autres jeunes garçons tunisiens juifs , puis il parvient à quitter l'endroit maudit , participe à la Libération de Paris et retrouve enfin sa famille. Une belle saga de la communauté juive du Grand Tunis.
J'ai retenu de cette saga familiale, le passage du théâtre Rossini où son père, metteur en scène fait construire des moucharabieh pour que les femmes voilées puissent aussi voir la pièce, quelques lignes merveilleuses qui démontrent l'ouverture d'esprit de cet homme de culture qui voulait s'assurer que tout un chacun ait accès à ladite culture. Un père très engagé, franc-maçon, socialiste, une figure marquante pour l'enfant. La Villa Jasmin sera réquisitionnée pour l'ambassadeur d'Allemagne, c'est ensuite le leader nationaliste, Benromdane qui hébergera la famille Moati.
Pour Serge Moati, né Henri Haïm Moati , en réalité il reprendra le nom de son père, il dira de cet été 1957. J'avais perdu mon père, ma mère et mon pays, la Tunisie. Le tout en deux mois. Trois disparitions en un été : une sacrée distraction. »
Trois ans plus tard en 1960, je nais dans la Villa Fifi à St-Germain (Ezzahra actuellement) , en 1963, à l'aube, des bruits affreux dans la maison, des hurlements, mon père est emporté puis sera condamné à mort et exécuté. Il était un leader nationaliste tunisien, syndicaliste et chef de la résistance. Cette Villa Fifi, j'y retourne, souvent, elle est fermée, le gardien qui vivait juste à côté pense qu'elle peut lui revenir d'office. On m'invite souvent à raconter aussi, je pense à une réplique de la Villa Jasmin, deux destins contrariés de Tunisiens. Nous n'étions que des enfants Serge Moati 10 ans, moi 3 ans.
L'Histoire traverse les murs de la maison de mon enfance. Non pas comme dans la Villa Jasmin, où plane une odeur parfumée et entêtante de jasmin, mais plutôt le parfum des orangers, citronniers, oliviers, eucalyptus arrachés depuis.
Serge Moati et moi sommes sur la plage, debout, face à face, avec nos destins croisés, destinées contrariées, chacun est touché et ému par l'histoire de l'autre, chacun a perdu ses lieux de l'enfance de façon brutale et violente, mais la mémoire reste intacte. Puis à la question souhaite-t-il s'acheter une maison en Tunisie ? Il hésite, répond non . « Je viens souvent, loue parfois, on m'invite. »- Je hoche de la tête, c'est vrai, je le ressens bien, nous ne sommes même plus des exilés, on me posait la question récemment : Exilée ? Non, mais des errants, des nomades, de nos maisons, pour l'un et l'autre, nous ne gardons en mémoire plus que l'odeur des fleurs si évanescentes, comme nos deux vies chahutées par l'Histoire.