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Si donc l’Etat est l’émanation d’un groupe ou d’un peuple, s’il sert à réaliser des tâches que l’individu seul ne peut pas réaliser, comme la défense du territoire ou la police, on peut dire qu’il sert à maintenir non seulement la sécurité du groupe mais aussi sa cohésion.
La cohésion est une notion complexe. Elle se construit sur ce qu’il y a de commun dans les intérêts des individus. Le collectif, c’est l’organisation des individus. Je pars de l’individu parce que c’est lui qui décide ou non, librement, d’adhérer au collectif et à l’organisation mise en place.
La cohésion n’est cependant ni construite sur ni limitée à la sécurité. Elle émerge de plusieurs faits:
- une territorialité commune; un ensemble d’individus cohabite dans un espace géographique donné et limité;
- une langue commune, en principe;
- une culture et des croyances communes;
- une éducation commune;
- une gestion de la cité (ou du village) et du territoire selon des règles fondamentales communes.
Certains de ces points, dont la liste ci-dessus n’est pas exhaustive, ne sont pas - ou plus - du ressort de l’Etat. Par exemple les croyances religieuses et la culture. Il s’agit là du fond intellectuel et moral et des valeurs autour desquelles la vie se structure, dont l’Etat hérite en partie dans la mise en place des lois civiles et pénales. Ce n’est pas l’Etat qui crée les valeurs, il ne fait que les traduire en lois. Il ne doit pas se substituer aux individus et décider de ce qui est bien pour eux. Edicter des lois et les faire respecter le ramène à l’une de ses trois fonctions régalienne: police, justice et armée.
L’Etat n’a donc pas vocation à formuler des valeurs. S’il le faisait il deviendrait totalitaire. La formulation des valeurs reste l’apanage des individus. Elles s’enracinent dans l’expérience des gens, elles peuvent être discutées, précisées, et elles peuvent évoluer selon les besoin des individus. Sans cette liberté et cette base d’expérience individuelle, sur laquelle les philosophes et les moralistes puisent directement ou indirectement leurs préceptes et réflexions, les valeurs ne seraient que des contraintes produites par les dirigeants du moment. L’Etat n’a donc pas à dire ce qui est bien ou non pour les gens si ce bien n’a pas d’abord été validé par la société civile.
En ce qui concerne la langue ce n’est pas l’Etat qui la définit et la fait évoluer. Ce sont les populations, les écrivains, et des assemblées de linguistes.
Sur ces deux derniers points je constate que l’on veut donner à l’Etat la possibilité d’édicter les valeurs. Je pense par exemple au cas des affiches dites sexistes qui, en Angleterre et dans le canton de Vaud, pourront être interdites par un organe d’Etat. Je pense également au langage épicène, que l’Etat a imposé de son propre chef... ou de sa propre cheffe?
Le renversement du rôle de l’Etat a toujours eu lieu. Dans le passé les organes d’Etat et les gouvernants étaient déjà en lutte contre les peuples, refusant régulièrement à celui-ci d’être maître de lui-même. Je pense aux dictatures de tous bords et aux tyrannies passées et présentes.
L’Etat est une administration, une gestion des domaines collectifs. Les courants politiques sont utiles à attribuer les budgets selon des orientations validées par les élections. Ils n’ont pas à décider de ce qui est bon ou non pour les gens. Ils doivent donner les moyens à la société de se développer en faisant respecter la nécessaire cohésion, pas lui imposer son développement. La démarcation des différents courants est consécutive à des options qui dans l’ensemble respectent les mêmes règles du jeu.
Dans la réalité ce n’est pas aussi simple. L’unité des peuples s’est fréquemment réalisée par le haut, par les monarques par exemple. Le roi de France était initialement un petit noble disposant d’un peu de pouvoir sur un petit territoire. La prise de pouvoir sur d’autres régions a instauré de force une unité territoriale qui ne respectait pas les différences linguistiques et culturelles. Ce cas n’est pas exceptionnel. Les dictateurs ont pu avoir des actions utiles pour les peuples. Napoléon dotant la France d’un code unifié en est un exemple. Cela au prix d’un centralisme autoritaire qui a fondu de force des populations très diverses dans une seule identité nationale.
Ce qui rend cette identité ouverte et fragile à la fois. Ouverte car on peut être français en venant de n’importe où, alors qu’on ne peut être breton qu’en Bretagne. Fragile parce que les racines anciennes, territoriales, ne se satisfont pas entièrement d’un passeport unique. La création d’un Etat comme la France, aussi diversifié, ou de la Suisse avec ses quatre régions linguistiques, est une forme de mondialisation, de contrainte à vivre ensemble pour des populations qui n’avaient pas initialement vocation à ce vivre ensemble.
Quel que soit la manière dont un Etat se constitue, on ne peut que constater son importance dans la cohésion économique, administrative, culturelle d’un peuple, c’est-à-dire dans la gestion des questions communes à une région. En ce sens tout Etat comporte une part de nationalisme ou assimilé, c’est-à-dire de valorisation d’une territorialité. Car l’Etat, qui est une administration au service des citoyens, s’est en partie confondu avec la Nation, qui est une idéologie identitaire. L’Etat-Nation est une force. La grandeur détermine la possibilité d’une économie développée, d’une armée forte, d’un rayonnement sur le monde. Mais c’est au détriment du village, du clan, de la région. Pourtant personne ne songerait aujourd’hui à démanteler la France en ses antiques régions.
Si l’on a construit de toutes pièces des Etats-Nations groupant des populations différentes, pourquoi ne construirait-on pas l’Europe? Les norvégiens ont peut-être peu à voir avec les grecs ou les portugais. Les langues, les contes et légendes, l’histoire religieuse, entre autres, ne sont pas les mêmes. Mais on pourrait en dire autant des alsaciens et des occitans, ou des genevois et des zurichois.
L’étape suivante devrait logiquement être l’Europe, fédérale, dotée d’éléments unitaires d’administration. L’Europe réduira la force, les faiblesses et les risques des nations. La transition n'est pas facile. La tentation nationaliste, tentation de repli, est forte parce que le changement est fort et que la crise fait de l'Europe un épouvantail. Mais à relire le passé historique du continent, l'épouvantail était bien plus la division que la construction actuelle.
A suivre.