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La chronique
de Lionel Maumary
Un Grand Tétras au MollendruzLionel Maumary, Oiseaux.ch, 20.01.2012
Cet hiver un « coq fou » hante le col du Mollendruz, allant jusqu'à se percher sur les panneaux routiers du parking. Ce dérèglement comportemental est dû à un manque de socialisation en raison d'une population trop faible. C'est le manque de rencontre avec des congénères qui provoque ce transfert. Normalement extrêmement farouche, le Grand Tétras devient alors très confiant et recherche la proximité de l'homme. Le danger vient alors des chiens non tenus en laisse, très nombreux aux abords des pistes de ski de fond.
Laire de distribution du Grand Tétras s'étend principalement à la Scandinavie à la Sibérie centrale, les massifs montagneux du sud et du centre de lEurope possédant des populations reliques bien plus modestes, du nord de lEspagne et de lEcosse à la Roumanie et la Grèce. Avec plus de 200'000 couples, la péninsule fenno-scandinave héberge 80 % de la population européenne. La sous-espèce T. u. major habite lEurope centrale et la Scandinavie, deux autres sous-espèces se trouvant respectivement dans les Monts Cantabriques (T. u. cantabricus) et les Pyrénées (T. u. aquitanicus) ; une population isolée en Ecosse s'est éteinte à la fin du XVIIIe siècle.
A la fin du XVIIIe siècle, le Grand Tétras était présent non seulement dans le Jura et les Alpes mais également en de nombreux sites du Plateau. Il semble toujours avoir été rare en Valais et au Tessin, où on le trouvait autrefois dans le Sopraceneri et au Mont Camoghè. Actuellement, lespèce habite encore certaines régions du Jura entre 900 et 1'500 m, des Préalpes septentrionales ainsi que des Alpes centrales et orientales, principalement entre 1'000 et 1'800 m. Les derniers sites de nidification du Plateau, dans le Napf, la vallée de la Töss et le Lindenthal BE, ont été désertés pendant les années huitante. La dernière poule des Alpes vaudoises a été observée en 1994 au Meilleret ; cest probablement elle qui a donné naissance au coq hybride du Tétras lyre encore présent en 2002 à cet endroit, vestige pathétique dune population disparue.
Vers 1970, leffectif printanier était estimé à au moins 1'100 coqs, puis une diminution sest manifestée dans plusieurs régions du pays, notamment dans le Toggenburg SG et dans les Préalpes zougoises et schwyzoises. Daprès une enquête menée sur lensemble du territoire en 1985, on ne comptait plus que 550-650 coqs. Le déclin sest poursuivi dans les années nonante, notamment dans la moitié nord-est du Jura et dans les Préalpes, avec pour conséquence la disparition totale de lespèce des Alpes valaisannes et vaudoises. Même dans les noyaux de population les plus importants du Jura vaudois et du canton de Schwyz, les effectifs diminuent et ne parviennent à se maintenir quen leur centre. Dans les Grisons, les effectifs sont stables en Basse-Engadine mais se sont réduits en Haute-Engadine.
En Europe centrale, les mâles sont très sédentaires et les femelles peuvent se déplacer sur 20 km ou exceptionnellement plus : un déplacement de plus de 120 km a été signalé en Autriche. Des femelles ségarent parfois à basse altitude dans des villages ou même en pleine ville, comme celle qui a fait irruption dans une chambre en fracassant une vitre au vol à Vevey le 16 avril 1970. Certaines populations du nord de la Russie sont migratrices et des mouvements exceptionnels de plus de 1000 km au sud en automne ont été documentés en Suède.
La présence du Grand Tétras est surtout associée à celle des conifères, notamment le Sapin blanc et lEpicéa dont il broute les aiguilles, mais surtout à celle des Myrtilles, qui constitue la nourriture principale des poussins et des adultes pendant l'été. La structure de la forêt est également déterminante quant à la densité d'oiseaux qu'elle abrite : la prédilection de lespèce va aux peuplements âgés de plus dun siècle, avec des structures variées aussi bien en hauteur quen surface et des lisières. Labondance des arbustes à baies, de même que celle des fourmilières est indispensable pour lui assurer un régime alimentaire varié pendant lété : en plus des myrtilles, il se régale dairelles, de fraises, de framboises ainsi que des fruits des sorbiers, alisiers, sureaux ou églantiers auxquels il ajoute de nombreuses fourmis, araignées, mollusques dautres invertébrés. Le Grand Tétras est remarquablement adapté à la survie hivernale, son alimentation étant presque exclusivement composée daiguilles de Sapin blanc ou dEpicéa et de lichens lorsque la neige recouvre le sol. Il peut rester alors stationner plusieurs jours, voire des semaines dans le même arbre, ses crottes - de la taille du petit doigt - samoncelant au pied de celui-ci et trahissant sa présence. Afin de faciliter da digestion des aiguilles, il ingère régulièrement des petits cailloux, quil trouve souvent aux abords des chemins. Au printemps, il est friand de bourgeons, chatons, pousses, tiges, feuilles et fleurs. Les galeries creusées sous la neige, pour y dormir à linstar du Tétras lyre, sont connues dans le Nord et dans les Pyrénées mais nont pas été signalées en Europe centrale. Lespèce est extrêmement farouche et attentive, sauf parfois le coq lorsquil est comme hypnotisé par sa parade. Souvent au sol, le Grand Tétras fuit généralement à pied et ne senvole généralement que lorsquil y est contraint. Son activité est diurne et crépusculaire ; à la fin de la journée, le coq rejoint son arène où il passe la nuit, branché sur un arbre, et descendent au sol pour commencer à parader avant laube. Des velléités de parades peuvent se manifester en hiver, daprès des traces découvertes le 2 janvier 1944 dans le Jura. Moins grégaire que le Tétras lyre, il est souvent solitaire ou en petites compagnies lâches comptant moins de 10 oiseaux. Il est généralement silencieux hors de la saison de reproduction et ne se manifeste par la voix quau moment de la parade nuptiale : il bégaye alors une série de sons gutturaux de faible portée, saccélérant et atteignant leur paroxysme au « coup de bouchon » très caractéristique et audible à plus grande distance, se terminant par un bruit de cisaillement. La poule émet divers caquètements et gloussements lorsquelle conduit ses jeunes.
Le mâle parade tous les matins, de fin mars à fin mai, plus rarement jusquà mi-juin, sur son arène de 0.5 à 1 ha à laquelle il reste fidèle toute sa vie ; il parade plus rarement perché sur un arbre. Les sites choisis sont généralement des secteurs où les arbres peu serrés laissent des espaces dégagés, des vallonnements et des clairières souvent encore recouvertes de neige. Entre mi-avril et mi-juin, la femelle fécondée sisole pour pondre ses 7-9 (4-12) ufs, dans une cuvette grattée au sol, nue ou faiblement garnie de végétaux, généralement sous le couvert de la végétation arbustive, souvent au pied dun arbre. Une ponte complètement à découvert dans un pâturage a été signalée aux Plans-sur-Bex VD. Lincubation dure 26-28 jours et les poussins sont capables de voler à lâge dune vingtaine de jours. La femelle protège et conduit ses poussins jusquen hiver. Il ny a quune couvée annuelle mais la femelle peut solliciter un nouvel accouplement au cas de destruction précoce ; la nichée la plus tardive est celle dune poule avec 6-8 poussins le 18 juillet 1959 à 1'800 m daltitude près de Filisur. Les densités printanières sont généralement comprises entre 1 et 2 coqs paradant par 100 hectares.
Le Grand Tétras se raréfie considérablement dans l'ensemble de son aire de répartition depuis plusieurs décennies. Les causes principales de ce déclin sont la perte de son habitat résultant des pratiques forestières modernes, ainsi que les dérangements humains. Le réchauffement du climat, avec pour corollaire des printemps pluvieux, est défavorable à la survie des poussins. Les prédateurs de couvées tels que le Renard roux, le Sanglier ou lAutour des palombes peuvent également jouer un rôle. Au niveau européen, le Grand Tétras n'est cependant pas considéré comme globalement menacé, en raisons des effectifs importants présents en Scandinavie et en Russie. En Suisse, la fragmentation des populations est telle que l'espèce est en danger d'extinction à moyen terme. Les dérèglements comportementaux, avec lapparition de plus en plus fréquente de coqs fous témoignent de la situation préoccupante de lespèce. La chasse au Grand Tétras a autrefois joué un rôle non négligeable dans le déclin de lespèce : elle était autorisée sans restriction du 1er avril au 31 mai et du 1er septembre au 15 décembre jusquau milieu du siècle, ce qui a par exemple permis un massacre dans le district de la Singine FR dans les années quarante. Sa protection a été décrétée dès 1962. La fermeture du couvert forestier entravant la croissance du tapis de Myrtilles dont il dépend, notamment depuis labandon du pâturage en forêt, est un des principaux facteurs actuellement responsables de la disparition du Grand Tétras. Mais cest la sylviculture intensive qui porte la plus lourde responsabilité, par labattage systématique des arbres âgés, les reboisements artificiels et surtout par laménagement de routes praticables par le public : celles-ci encouragent un parcours trop fréquent par les skieurs de fond ou les promeneurs accompagnés de chiens rôdeurs notamment. La sauvegarde de lhabitat forestier sur de grandes surfaces est primordiale, assortie dune protection optimale contre les dérangements, y compris les exploitations forestières, la chasse et le tourisme. Louverture de clairières est profitable à lespèce : elle ne sest jamais aussi bien portée quaprès le passage de louragan « Viviane » qui avait ouvert de grandes trouées dans les forêts du Jura vaudois. Une gestion sylvicole favorisant le Sapin blanc et créant des ouvertures dans la forêt, permettant le développement dune végétation arbustive, est primordiale pour la conservation de lespèce. Lavenir du Grand Tétras est donc en grande partie entre les mains des ingénieurs forestiers qui, par des méthodes concertées avec des biologistes et adaptées aux caractéristiques de chaque secteur, permettront dassurer ses conditions dexistence. Des programmes conservatoires et des fiches techniques ont été élaborés à lattention des forestiers, les mesures à appliquer étant parfaitement étudiées et connues dans toutes les régions occupées par lespèce ; elles sont déjà appliquées dans certaines communes comme à Montricher dans le Jura vaudois. La mesure la plus urgente et relativement aisée à mettre en uvre est la pose de barrières sur les routes réservées à lentretien forestier, qui limiterait la pénétration dun public trop nombreux ne respectant pas linterdiction de circuler. En Ecosse, où lespèce sest éteinte au XVIIIe siècle, les premières réintroductions réussies ont eu lieu en 1837-38 à partir d'oiseaux capturés en Suède. D'autres projets de réintroduction sont en cours en Europe centrale, dans des régions où lespèce est en déclin ou éteinte.