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Continent sciences par Stéphane Deligeorges
L'obligation morale et les animaux de Tom Regan avec Florence Burgat, philosophe, et Enrique Utria, traducteur.
Tom Regan, philosophe américain est, sans conteste, l’un des penseurs qui a poussé le plus loin la réflexion sur le respect de la vie des animaux. L’un des tous premiers, il a soutenu la thèse que les animaux ont vraiment des droits. Son ouvrage « Le droit des animaux » publié est une œuvre fondatrice, une contribution majeure et très influente dans la réflexion morale contemporaine. Loin d'être sans pensée, comme l'affirmait Descartes, les animaux que nous mangeons, chassons ou livrons aux expériences scientifiques, sont des êtres conscients du monde dans lequel ils vivent. Et donc, à ce simple titre, des êtres dotés d'une valeur morale propre, indépendamment de l'utilité qu'ils peuvent avoir pour nous. Ce n'est pas simplement par compassion pour leur souffrance, mais par égard pour cette valeur que nous devons les traiter avec respect. La théorie de Regan est, sans doute, la formulation philosophique la plus élaborée et la plus radicale d'une éthique des droits des animaux.
Source : FC
Le "lion" de Lochner
Lorsque le peintre allemand Stefan Lochner (1400-1451) a peint Saint-Jérôme en son étude (reproduit sur le frontispice de ce livre), il a symbolisé les moments les plus marquants de la vie du saint au quatrième siècle. Par exemple, Saint-Jérôme était un savant, célèbre pour sa traduction de la bible du Grec au Latin (l'édition Vulgate) ; le livre sur son bureau symbolise son savoir. La présence d'un lion sur le tableau est une utilisation plus intéressante des symboles. Selon la légende, Saint-Jérôme avait ôté une épine de la patte d'un lion, et celui-ci, reconnaissant envers son bienfaiteur, était resté avec le saint. Ceux qui voyaient le tableau de Lochner et connaissaient l'histoire de Saint-Jérôme et du lion comprenaient ce symbolisme. Nous, qui peut-être savons peu de choses de la vie de Saint-Jérôme, ne savons d'abord pas bien pourquoi le lion est présent. En fait, à nos yeux, l'animal du tableau ne semble pas vraiment être un lion. Sa taille n'est pas celle d'un grand fauve, sa queue est fixée dans une pose peu léonine, sa crinière et ses pattes appartiennent à d'autres créatures qu'aux lions que nous connaissons, la gueule et l'oreille visible semblent humaines, et le comportement de cet animal est, pourrait-on dire, plus celui d'un petit chien, d'un chiot, que celui du roi des animaux. On pourrait tenter d'expliquer les différences entre le lion de Lochner et les lions qui nous sont familiers en spéculant sur le fait que les lions du quinzième siècle étaient différents de ceux du vingtième. Mais il est une autre explication plus simple. Lochner, qui connaissait bien l'histoire de Saint-Jérôme et du lion, n'avait jamais vu de lion. Le lion représenté est l'oeuvre de son imagination, élaborée à partir des maigres informations et des contes anecdotiques de l'époque.
Dès lors que nous réalisons les handicaps de Lochner, son échec à saisir la ressemblance avec un lion est à la fois compréhensible et pardonnable. Il eût été déraisonnable de s'attendre à ce qu'il ait une conception précise d'un animal qu'il n'avait jamais vu et à propos duquel il n'avait que très peu d'informations fiables. Il en va différemment pour nous. Nous n'avons eu que bien assez le temps et l'occasion de nous renseigner par nous-mêmes sur l'apparence des lions, non seulement sur leur aspect extérieur, mais aussi sur leur physiologie et leur anatomie, leur structure sociale et leur comportement. Ceux qui aujourd'hui supposeraient que les lions ont l'apparence du chiot que Lochner leur a donnée seraient accusés à juste titre d'ignorer une information tout aussi largement attestée que facilement accessible.
Autant Lochner utilisait des symboles dans son oeuvre, autant son oeuvre est comme un symbole de l'opinion erronée que se fait l'humanité sur les autres animaux. Certains les ont représentés comme «des bêtes sans lois», d'autres comme des êtres relevant «de l'ordre des cailloux et des morceaux de bois». L'humanité a fait tout ce qu'elle pouvait pour éviter de reconnaître que, comme la philosophe anglaise Mary Midgley l'observe, «non seulement nous sommes un peu comme des animaux ; [mais] nous sommes des animaux». Le fait que nos prédécesseurs, et peut-être même certains de nos contemporains, soient allés très loin dans la dénégation de notre parenté avec les autres animaux n'est jamais plus évident que lorsque nous considérons le débat sur la conscience animale.
Extrait de : Tom Reagan, Les droits des animaux, Ed. Hermann, 2013
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