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La constitution de la collection de bustes de la Bibliothèque de Genève a largement été tributaire de dons, en particulier ceux faits par les anciennes familles genevoises. Elle n’a pas jamais fait l’objet d’une politique concertée qui aurait cherché, par des acquisitions ciblées, à créer un ensemble cohérent de figures représentatives reflétant l’histoire genevoise. Tout au plus, certaines pièces ont été transférées du Musée d’art et d’histoire pour combler des lacunes, comme l’absence de Germaine de Staël.
La réunion des bustes à la Bibliothèque de Genève doit d’abord être considérée comme un lieu de mémoire des familles protestantes genevoises représentées par leurs membres les plus illustres: savants, écrivains, religieux… Les lacunes sont cependant nombreuses. Si la Bibliothèque de Genève conserve de nombreux portraits peints de réformateurs, elle ne détient pas leurs portraits sculptés, abstraction faite d’une sculpture tardive de Calvin. Il en va de même des catholiques – à l’exception notable de Pellegrino Rossi, premier professeur catholique à l’Académie de Genève – pour ne pas parler des juifs et des orthodoxes. Cavour, un autre catholique, est présent, mais en tant que fils d’Adèle de Sellon. En revanche, la Bibliothèque possède le buste du père Hyacinthe Loyson (1827-1912), un prêtre français qui a quitté l’Église catholique romaine en 1869 pour adhérer à l’Église catholique nationale. En raison de la période de constitution de la collection, les femmes sont presque absentes, comme elles le sont, en ville, des noms de rues (la première voie à honorer une femme est la rue Munier-Romilly en 1882). Les bustes de Genevoises ou de femmes ayant résidé dans la ville ne sont pourtant pas inexistants même s’il est vrai qu’ils sont rares; on connaît par exemple les très beaux bustes par Houdon de la jeune Anne Audéoud, de Mme de Vermenoux et de Mme de Thélusson; les femmes sont un peu mieux représentées au Musée d’art et d’histoire.
La Bibliothèque de Genève ne conserve que deux bustes de femmes: ceux de Germaine de Staël et d’Anna Eynard-Lullin. La première est la seule femme à jouir d’une renommée internationale dont son buste réalisé par le sculpteur allemand Tieck est l’illustration. Une lithographie la montre d’ailleurs au milieu des célébrités masculines du temps; elle sera la seconde femme à donner son nom à une rue genevoise en 1913. C’est la mécène qu’il faut sans doute reconnaître dans le portrait que le sculpteur Dufaux a donné d’Anna Eynard-Lullin. Son goût pour les arts et son action en faveur de leur promotion explique probablement ce buste: elle est même la femme à avoir été la plus représentée au 19e siècle, et ce, en de nombreux médiums (peinture, sculpture, photographie…). Notons que, jusqu’il y a peu, son buste a toujours été associé à celui de son mari, Jean-Gabriel Eynard, alors que les deux pièces n’avaient pas la même provenance.
«La gloire des grands hommes est le patrimoine d’un pays libre; après leur mort, le peuple entier en hérite. L’amour de la patrie ne se compose que de souvenirs», écrivait Germaine de Staël dans De la littérature (1800). De telles considérations patriotiques ont légitimé la réunion d’une collection de bustes à la Bibliothèque de Genève. Ce patriotisme local et teinté d’identité religieuse, reflet d’une vision de l’histoire aujourd’hui dépassée, était loin d’être inclusif. «Le passé est imprévisible», pourrait-on dire aujourd’hui, en paraphrasant le titre d’un ouvrage célèbre. Les motifs qui ont abouti à la sélection des personnes représentées par des sculptures à la Bibliothèque sont désormais difficilement compréhensibles, parfois même choquants. Née dans le second quart du 19e siècle, la collection de bustes de la Bibliothèque de Genève est devenue le témoignage d’une époque, qui n’aura duré que quelques décennies et qui est désormais révolue.
Deux états de la salle Ami-Lullin à la Bibliothèque publique de Genève: le premier lieu d’exposition montrant quelques sculptures et de nombreux tableaux avec, au fond, les bustes de Jean-Gabriel et Anna Eynard-Lullin (Lacombe et Arlaud, avant 1904, CIG rec est 0179 19 61); les portraits des réformateurs avec le buste de Calvin dans la nouvelle salle Ami-Lullin créée en 1905 (Jullien Frères, carte postale, avant 1909, CIG jds 01 vgecite 1726)
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