Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07032.jsonl.gz/1478

On a appris cette semaine que la Fédération d'athlétisme envisageait de supprimer la «planche d'appel» dans les épreuves de saut en longueur. Jusqu'ici, les athlètes prennent leur élan puis doivent sauter juste avant une bande blanche fixée au sol. S'ils dépassent cette limite, on dit qu'ils ont «mordu» et leur tentative est invalidée. Or le directeur de World Athletics a émis l'idée de supprimer cette frontière pour la remplacer par une «zone d'appel», c'est-à-dire un espace clairement défini à l'intérieur duquel les sauteurs pourront prendre leur envol. «Nous mesurerons depuis l'endroit où l'athlète décolle jusqu'à l'endroit où il atterrit dans le bac à sable. Cela donnera plus de suspense à la compétition», assure Jon Ridgeon, le directeur général de World Athletics.
L'initiative du dirigeant a été vivement critiquée par la plupart des athlètes de haut niveau. Pour tenter d'en comprendre les raisons, nous avons contacté Julien Fivaz. Car avant de devenir gendarme à Fleurier, le Neuchâtelois (45 ans aujourd'hui) était un cador du saut en longueur, recordman national pendant 19 ans avec un bond à 8m27. Interview.
Julien Fivaz, soutenez-vous la réforme envisagée par World Athletics?
Hum... J'ai tout de même un peu de peine avec cette proposition, car elle changerait l'essence même du saut en longueur. La base de ce sport, c'est d'avoir une planche d'appel et de devoir maîtriser sa course d'élan en fonction de nombreux paramètres et des conditions météo. Si on enlève cet aspect, on simplifie la discipline et on met à la poubelle tous les résultats obtenus jusqu'ici. Car quel sauteur ne vous dira pas qu'il a réussi dans le passé un saut monstrueux qui a été invalidé parce qu'il avait «mordu» de quelques centimètres? D'autres assureront qu'ils auraient pu faire mieux si la distance avait été calculée depuis leur zone d'impulsion et non depuis la planche. J'ai plein d'anecdotes comme celles-ci.
On vous écoute.
J'ai parfois raté des qualifs d'un rien, simplement parce que j'ai pris mon impulsion 15 cm derrière la limite autorisée. Placer son pied pile au bon endroit, tout en mesurant les risques de «mordre», est une des principales difficultés du saut en longueur. Il ne s'agit pas seulement de courir vite et sauter loin, mais de gérer cette planche en bout de piste. C'est aussi ce qui fait la beauté de la discipline. Modifier cet aspect reviendrait à demander à des sprinteurs de faire un 100m sans coup de feu au départ: chacun partirait quand il le souhaite et le chrono serait enclenché automatiquement dès le départ des starting-blocks jusqu'au franchissement de la ligne. Ca n'aurait pas de sens, car le gestion du départ est une donnée très importante sur 100m.
A quel degré la course d'élan conditionne-t-elle le résultat final d'un saut en longueur?
Je dirais que la performance globale dépend à 70 ou 80% de la course d'élan et de l'impulsion. Certains athlètes doivent parfois ralentir, ou modifier leurs dernières foulées, pour ne pas mordre ou être au contraire trop loin de la planche. Ces ajustements modifient la technique de course, donc la vitesse et, au final, le résultat.
Si la proposition de World Athletics entre en vigueur (des tests devraient être menés ces deux prochaines années), il n'y aura donc plus de «planche d'appel» mais une «zone d'appel». Quelle doit en être la longueur?
Je ne sais pas. Les enfants bénéficient d'une zone de 80cm, délimitée par deux lignes blanches, à l'intérieur de laquelle ils peuvent sauter. Si vous faites pareil pour les adultes, il n'y aura plus aucun souci, plus de question à se poser et très peu de sauts invalidés!
Un espace de 10-20 cm au lieu d'1m vous semblerait-il plus adapté?
Non. Ce serait trop peu. Ca voudrait dire qu'on offre une certaine liberté aux athlètes sans leur permettre de se donner totalement à fond non plus, car pour tomber pile sur une zone entre 10 et 20 cm, il faut avoir une bonne structure de course.
Si le directeur de World Athletics a suggéré cette modification, c'est pour rendre le saut en longueur plus attractif en éliminant notamment les temps-morts induits par les sauts invalidés (les «mordus»). Certains estiment aussi que les fameux «mordus» nuisent au spectacle, car certaines envolées pourtant magnifiques ne comptent pour rien. Etes-vous d'accord avec ces arguments?
Oui et non. Car l'incertitude génère du suspense et du spectacle. Voir un super saut mordu, ça donne très envie d'observer l'essai suivant pour savoir si l'athlète, qui a le potentiel pour aller loin, saura mieux maîtriser sa course d'élan. C'est passionnant. Moi, j'adore regarder ces concours et me dire: «Oh la la, il a sauté tant, il a mordu de 10cm, il aurait obtenu tel ou tel résultat s'il n'avait pas fauté.» Je fais mes petits calculs et je ne décroche plus du concours.
L'idée d'un changement de règle, c'est aussi pour tenter d'intéresser un public plus large.
Certes, mais ça n'aura pas d'effets à mon avis. Au final, ce seront toujours les mêmes initiés qui regarderont et apprécieront les concours.
Un autre argument en faveur de la disparition de la planche d'appel tient dans les deux records du monde qui datent de plus de 30 ans (33 chez les hommes et 36 chez les femmes) et que certains aimeraient voir être dépoussiérés.
On ne peut quand même pas modifier les règles juste pour obtenir de meilleures performances! Surtout que les résultats du passé, et ceux d'aujourd'hui, ne seraient plus comparables tant la pratique aurait évolué. Et puis, pourquoi vouloir absolument de nouveaux records?
Le changement de règle serait dès lors un aveu de faiblesse.
D'une certaine manière, oui.
C'est une tradition qui ravit les participants du marathon de Boston depuis plus de 40 ans: sitôt franchi la ligne d'arrivée, pouvoir glisser autour du cou la fameuse médaille ornée d'une licorne dorée, logo historique de la la Boston Athletic Association. Une pratique que bon nombre de marathons ont adoptée par la suite à travers le monde.