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Lorsque vous approchez la ville d’Almeria au sud de l’Andalousie, par l’autoroute, vous dominez une partie de la mer de plastique formée par les serres sous lesquelles sont cultivés 80% des légumes frais consommés par les pays du nord de l’Europe en période hivernale. C’est si impressionnant qu’en avril 2005, lorsque je me rendis pour la première fois dans cette région espagnole pour tenter de venir en aide à un petit syndicat s’occupant de défendre les immigrés occupés sous ces serres, je pensai faire demi-tour avec mon camping-car.
Que veux-tu faire dans un contexte aussi vaste, aussi hostile, aussi lucratif pour une majorité de ses propriétaires? Malgré tous ces questionnements, je me rendis au port d’Almeria où j’avais rendez-vous avec un syndicaliste que je n’avais jamais vu. Il était Sénégalais et devint mon guide durant trois mois. Nous avons parcouru les chemins défoncés qui bordent les serres sous lesquelles sont cultivés tomates, poivrons, concombres, courgettes, melons, etc. par des immigrés subsahariens, marocains, des pays de l’Est, sud-américains, avec ou sans papiers.
«Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation».
–Karl Marx
Imaginez que la surface des serres réparties sur une centaine de kilomètres de long représente l’équivalent de 40’000 terrains de football. Les propriétaires cultivateurs sont au nombre de 30’000 environ, alors que le nombre de travailleurs occupés 6 à 9 mois par année, au gré des récoltes, est de 80’000 à 100’000! Autant dire qu’organiser syndicalement les travailleurs dans un tel contexte devient presque mission impossible. Pourtant, en février 2000, des émeutes racistes d’importance ont lieu dans la région d’El Ejido. La nouvelle de ces émeutes racistes fait le tour du monde et met en lumière les conditions de travail insoutenables dans la plupart des exploitations maraîchères de la région.
Malgré les propositions faites par une commission internationale d’enquête sur les émeutes racistes de février 2000, peu de choses, sinon rien n’a changé. L’«or vert», produit sous les serres, poursuit son chemin, s’amplifiant, taillant les collines pour encore «caser» des hectares de serres, au mépris de toute forme d’écologie comme si demain n’existait pas. Quant au mépris pour les hommes, presque uniquement des immigrés, il est à la grandeur des surfaces cultivées: énorme. L’immigré doit se manifester à son meilleur niveau de capacités professionnelles, être disponible tous les instants, au gré des cultures, mais devenir invisible sitôt qu’il ressort de la serre, jusqu’à ne plus exister.
«Considérant… que l’assujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle; que pour cette raison l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique…»
(Statuts de l’Association Internationale des Travailleurs, adoptés en 1865)
Le fait que la présence des immigrés est pléthorique permet aux employeurs d’offrir des conditions salariales qui ne ressemblent en rien à celles prévues dans la convention collective de travail, soit 40,08 euros par journée de 8 heures en 2006. Des salaires de 20 à 32 euros sont généralement servis. Encore faut-il ensuite, après avoir fourni le travail, se faire payer, ce qui est parfois une nouvelle aventure.
Le phénomène du logement est certainement le plus frappant. La plupart des immigrés vivent dans des conditions inimaginables et indignes. Les mieux lotis vivent en surcapacité dans un logement ou une maison minable de 3-4 pièces occupée par 12-15 personnes! Une frange importante vit cependant dans des «chabolas» (bidonvilles) aux abords des serres, dans des igloos de plastique ou des abris faits de palettes, planches, plastique, carton, sans eau ni électricité, ni toilettes, etc.
«Lorsqu’il est subi, le travail n’a rien à voir avec la dignité, et la sueur n’est nullement une nécessité».
– Albert Jacquard, «Mon utopie»
En 2005, l’Espagne a régularisé quelque 600’000 personnes en situation irrégulière, dont 24’000 dans la province d’Almeria. Cette opération ne fut pas un ballon d’oxygène pour tout le monde. En effet, avoir des papiers est un soulagement, mais aussi «un handicap» révélé à l’usage puisque l’employeur doit payer la sécurité sociale dès l’instant où l’immigré est en règle, ce qui provoque une difficulté d’accès à l’emploi car vous coûtez trop cher! De plus, les employeurs se plaignent périodiquement que la main-d’œuvre sécularisée dans la région d’Almeria quitte celle-ci sitôt après pour des destinations diverses plus propices à un emploi digne et où le racisme est moins exacerbé.
Pour ma part, le combat se poursuit pour tenter de redonner une dignité aux travailleurs immigrés de la région d’Almeria, par la mise à disposition de logements. En bâtissant un centre d’accueil pour immigrés, l’on pourrait déclencher un processus de prise de conscience que l’homme, quelle que soit sa couleur, son pays, sa culture, doit être respecté et non méprisé au nom du profit. La tâche est de taille, ce n’est pas une raison suffisante pour y renoncer!