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Quel discours faut-il tenir au peuple?
Le discours au peuple change selon la définition qu'on en donne. Certains voient le peuple comme une masse inerte qu'il faut porter à ébullition pour l'émouvoir et obtenir ce qu'on attend d'elle. Le plus expédient est donc d'attiser les passions dans la population, l'envie à l'égard des riches, la haine de l'étranger, la peur de l'avenir économique ou la culpabilité écologique. Les faits et arguments passent alors au second plan.
De ce point de vue, les dernières votations furent aussi exemplaires que navrantes. Une affiche en faveur du deuxième tunnel montre une grand-mère en pleurs. Pourquoi? Son petit-fils est mort parce que des électeurs irresponsables ont refusé le conduit salvateur. Pensons aussi à l'affiche portant une croix suisse dégradée en croix gammée, à son affichage dans les gares par des CFF sans jugeote et à l'absence de réaction officielle à ce détournement du drapeau fédéral.
Quand a commencé cette dérive institutionnelle? Certains diront en 2007, avec les moutons blancs chassant à coups de sabots un mouton noir figurant un criminel étranger. Oui, peut-être. On pourrait aussi remonter à 1992, quand la campagne frénétique du Conseil fédéral pour l'EEE promettait un chômage de 22% en cas de refus.
Les campagnes passionnelles et provocatrices marchent bien, du moins quand elles répondent à un sentiment ou à un ressentiment qui traîne réellement dans la population. L'ennui, c'est que les «communicateurs» sont contraints d'aller toujours plus loin, car le peuple s'habitue vite aux trouvailles douteuses: le mouton noir fait aujourd'hui partie des meubles. Sa version 2016 aurait au moins dû tenir un couteau entre les dents.
Mais on peut avoir une autre et meilleure opinion du peuple. On peut juger que son adhésion sereine et réfléchie aux lois est nécessaire à une application équilibrée et bien acceptée du droit. Et c'est un fait que l'électeur moyen, sans être un spécialiste, est en général apte à saisir la signification et l'opportunité d'un texte de loi. Avec un peu d'expérience, il sent intuitivement quand un texte va trop loin, quand des manipulateurs sollicitent excessivement ses sentiments ou les institutions. Il n'est d'ailleurs pas exclu que la dernière initiative de l'UDC ait été rejetée par lassitude et à cause des complications qu'engendre la concrétisation de l'initiative contre l'immigration massive.
A la longue, le respect du peuple est la seule attitude politique efficace. Mais pas d'angélisme: les plus vertueux – je parle du soussigné, on l'aura compris – ne résistent pas toujours à la tentation de franchir discrètement les limites de la correction quelques jours avant le vote. Mais au moins, que ces dérapages trop humains ne dissimulent pas l'enjeu réel du vote!
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 8 mars 2016)