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Admiration et méfiance, reconnaissance et aversion, le cinéma d’Abel Ferrara, cinéaste à la réputation sulfureuse, ne laisse jamais indifférent.
Né à New York en 1951 d'une famille d'origine italo-irlandaise, il grandit à une centaine de kilomètres au nord de la Big Apple où il fréquente le lycée et rencontre Nicholas St. John, qui partage avec lui une passion pour le rock et le cinéma et avec qui il écrira la plupart de ses scénarios. Le jeune Ferrara réalise des films amateurs en Super 8 jusqu'en 1979 où il signe Driller Killer, film d’horreur à petit budget dont il est le protagoniste. Cette œuvre est remarquée par William Friedkin qui lui offre la possibilité de tourner son deuxième long métrage, Ms .45. Après Fear City et alors en quête de financements, Ferrara travaille sur deux séries de télévision produites par Michael Mann (Miami Vice, Crime Story), mais c’est avec China Girl en 1987 – sorte de Roméo et Juliette version gangsters à Manhattan (Little Italy contre Chinatown) – qu’il acquiert une certaine réputation et se trouve érigé au rang de réalisateur culte.
Il décroche dès lors des budgets plus importants et réalise des œuvres qui scellent son succès de cinéaste maudit et anti-hollywoodien. Durant les années 1990, il tourne presque un film par an et innove et réinvente les genres cinématographiques – horreur, film noir, films de gangsters, mélodrame, science-fiction –, à travers lesquels il explore les facettes sombres de l’âme humaine, tout en narrant ses propres tourments et obsessions. Le mal, le péché, la violence, l’obscénité, la vengeance, l’addiction, la morale catholique, mais aussi le libre arbitre, le pardon, la charité, la rédemption sont mis en scène et codifiés par un langage cinématographique radical, provocateur et sans concessions, qui dérange et interpelle.
C’est aussi grâce aux interprétations magistrales de ses acteurs fétiches – Christopher Walken, Harvey Keitel, Matthew Modine, Chris Penn, jusqu’à Willem Dafoe, son inséparable alter ego – que le cinéma de Ferrara acquiert sa notoriété, et se retrouve sélectionné et primé dans les festivals internationaux. Ses personnages féminins, qu’elles soient victimes, anges vengeurs, objets du désir, saintes ou putains servent de contrepoint et assument souvent un rôle d’antagonistes, libérateur et critique, positif et féministe.
Malgré le succès et l’appel des studios, Ferrara, réfractaire aux compromis, toxicomane et alcoolique, se perd peu à peu dans une descente aux enfers qui nourrit son cinéma, mais le laisse à la dérive. Il quitte ainsi son New York, dans lequel il ne se reconnaît plus, et s’installe à Rome qui lui rappelle le Bronx de son enfance.
Au cours des années 2000, enfin désintoxiqué, converti au bouddhisme, remarié et père d'une petite fille, il alterne fictions, documentaires, carnets de voyage, autoportraits fictionnels, œuvres parfois plus légères, parfois plus intimistes, dans un processus infatigable d’introspection, d’expiation et de délivrance. Avec Siberia, sa sixième collaboration avec Dafoe, il signe à ce jour son film le plus personnel, visionnaire, anarchiste et acéré. Un testament spirituel, un recommencement.
Chicca Bergonzi