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Recensione
di Marion Rosselet
Pubblicato il 11/04/2011
Le dixième roman de Michel Layaz débute sur une scène saisissante : « Un cri qui a duré presque trois minutes, un cri magnifique qui a stoppé la marche de toutes les machines ». Ce cri est celui du père des deux sœurs. Hurlé à l'oreille de son chef, il lui a crevé le tympan et a envoyé son auteur tout droit à l'hôpital psychiatrique. La mère, quant à elle, est partie en Amérique vivre une histoire d'amour avec un politicien. Par décision du juge, les deux sœurs vivront seules dans la grande maison, entourées du jardin sauvage où trône un tilleul.
Dans ce lieu idyllique, elles jouent aux marionnettes avec des squelettes de chat et de chien, hurlent des jurons les seins à l'air en sautant sur des fauteuils et donnent l'ordre à leur amoureux de briser un miroir. Leurs sens aiguisés sont comme des vases communicants : l'air a un goût, les odeurs évoquent des images, les voix rappellent une texture. Ainsi, de l'assistance sociale qui vient les visiter, les deux sœurs écoutent les modulations sonores : « sa voix a d'abord la douceur des fougères, le velouté d'une jeune pousse, puis sa voix change de registre, elle casse les roseaux, tronçonne les arbres, puis sa voix redevient tendre, ailes de papillon, coussinets sous les pattes du chat. »
Un livre, offert aux jeunes filles par un écrivain – personnage du roman – qui souhaite les prendre pour sujet, est lui aussi appréhendé d'une façon insolite : « Les deux sœurs tournent le livre sens dessus dessous, elles plantent leur nez entre les pages, elles le lancent huit fois en l'air, elles le font tenir entre leurs tempes, elles lèchent la couverture, elles le maintiennent en équilibre sur le bout de leurs doigts, elles écoutent le bruit des pages feuilletées à toute allure, elles le frappent du poing, elles le griffent, elles le caressent, elles le chatouillent. » L'ironie est piquante. En résistant à l'écrivain dans le livre, les personnages font par la même occasion la nique à leur auteur : « Les deux sœurs remercient l'écrivain et répondent qu'elles ne veulent pas être transformées : ni en mots ni en princesses, ni en phrases ni en grenouilles ».
Michel Layaz semble chercher ici une relation au monde dans sa globalité, qui embrasserait tout dans un même mouvement, qui ne connaîtrait pas de catégories préétablies, pas de hiérarchie ni de cloisons, rien pour arrondir les angles : « Ce qui tranche n'a jamais effrayé les deux sœurs. Ce qui tranche les attire tout autant que ce qui caresse, ou râpe, ou brise, ou écrase, ou étreint. » Tout le contraire de ces gens qui, à la déchetterie, séparent religieusement : « le caoutchouc de la ferraille, les piles des huiles, le végétal de l'aluminium, le pur de l'impur, le profane du sacré, le juste de l'injuste, la vérité du mensonge, le bien du mal. […] Recyclage et recueillement. ». Quand les deux sœurs se rendent à la déchetterie, c'est pour découvrir des trésors et faire des trouvailles. Elles ne trient pas, elles goûtent à tout. Elles sont pur désir. Leurs joies sont toujours renouvelées et toujours différentes, leur monde est un condensé d'infinies possibilités.
Cette vitalité habite la langue de Michel Layaz qui évolue librement au gré des sons et du sens. Comme les deux sœurs, l'auteur s'amuse à « napper les voyelles, à goûter les consonnes, à regarder comment le monde se reflète dans les mots qui le disent. » L'esprit ludique des deux adolescentes anime sa plume : le livre regorge de listes abracadabrantes, faites d'associations libres. Cette fraîcheur est une aubaine contagieuse. Le lecteur est soudain saisi de l'envie de déambuler dans les rues en faisant des pirouettes.
Toutefois, à force de chercher la singularité, Michel Layaz n'échappe pas à l'artifice. S'il est évident que la légèreté est un moyen de conjurer la douleur et que les listes repoussent l'angoisse, les personnages manquent quelque peu de profondeur. Et le fantasme de ces deux adolescentes, à la fois matures sexuellement et petites filles, n'emporte pas toujours l'adhésion du lecteur. Les sœurs sont toujours prises comme un tout, le récit étant écrit à la troisième personne du pluriel. Même lorsqu'une divergence apparaît, elles n'ont jamais d'individualité. Elles représentent la vie indifférenciée, le partage complet, et demeurent étrangères à la solitude existentielle. Il n'empêche que Michel Layaz a bel et bien réussi à faire vivre une communauté et un îlot de liberté , et qu'il a pris le risque d'une réelle aventure stylistique dont nous n'oublierons pas de sitôt la senteur printanière.