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Taillé comme une armoire, la barbe rebelle, Yves Gaudin, a plutôt l'air d'un baroudeur, voyageur sans frontières, passeur de mots, passeur de maux, maître en insurrection poétique.
Je l'ai rencontré dans la petite gare de Saint-Julien par un froid matin de février, par une de ces aubes brumeuses et humides, sous la lumière blafarde d'un réverbère épuisé. Alors qu'il dépose son grand sac à dos, sur le banc, je vois de grosses chaussures de montagne au bout de longues jambes. Je m'assieds à côté du sac, sors mon recueil de poèmes de Hölderlin, il s'excuse et reprend son pesant bagage pour me faire de la place. Curieuse, je lui demande s'il revient d'une expédition à la montagne, en quelque sorte, me répond-il, je reviens des hauteurs poétiques.
Le rhapsode qu'il est passe d'une ville à l'autre, traverse parfois les pays et les continents. Capable de réciter des poèmes en vingt-deux langues, il arpente le monde pour amener la poésie dans les lieux les plus inattendus, prisons, hôpitaux psychiatriques, écoles militaires. Là, où on s'y attend le moins et de préciser que la poésie est fille de bohème, elle ne se cantonne pas, elle ne s'enferme pas, elle se partage, elle touche au plus profond de l'être et c'est pour cela qu’un prisonnier le remerciera avec une sublime maladresse :
- Au moins vous, vous ne nous prenez pas pour des cons. Une phrase de remerciement gauche et maladroite qui dit bien ce qu'elle veut dire; elle a touché là où personne ne va, le moi profond, l'âme, le cœur, la sensibilité.
Autrefois, la rhapsodie était réservée à des poèmes épiques chantés et accompagnés d'une lyre ou d'une cithare, le rhapsode tant aimé des Dieux recousait ensemble les morceaux de l'Iliade. Yves Gaudin , lui, recolle aussi les morceaux , il aide les autres à se reconstruire, il retisse le lien, il recoud l’âme partie en lambeaux.
Au hasard des rencontres, bien qu’il n’y ait que des rendez-vous dans la vie, il croise une enseignante en CM2 qui l’encourage devant toute une classe, à dire son poème. La magie prend pour le petit dyslexique dont le parcours scolaire sera celui du combattant. Mais la poésie, elle, ne le lâche pas, elle le tient hors de l’eau. Aux Etats-Unis, il y créera et dirigera un service clientèle pour une entreprise manufacturière de broyeurs industriels en sa qualité de mécanicien tout en déclamant des vers le soir, il est approché par Zénobia Stockton, l’amie, la sœur, la marraine, elle lui ouvre les portes des universités. L’ancienne interprète de Charles de Gaulle auprès l'ambassade des Etats-Unis à Londres qui connaissait aussi bien Churchill que Einstein lui dira « I trust you ! I believe in you ! ». A Charleston, en Caroline du Sud, il enseignera à l’université notamment auprès d’élèves de l'académie militaire The Citadel dont personne ne veut. Les plus grandes universités l’invitent, à dire et à faire dire des poèmes aussi bien en russe qu’en espagnol ou en anglais. Les langues ne sont pas une barrière, elles ne sont que de la musique pour une oreille exercée.
Autre rencontre solaire, Michel Guggenheim lui ouvre les portes d’Avignon via le programme de Bryn Mawr College, où il a carte blanche. Le décor pour rue, Yves Gaudin court avec ses étudiants en déclamant du Césaire ou du Antonin Artaud, des draps blancs donnés par l’hôpital font office de voiles.
Citoyen du monde, féru d’esthétique nomadique, le parcours du poète est celui des rencontres, passeur de mots, il nous revient avec des énigmes. Une femme qui a connu les camps nazis , lui traduit dans un train , un proverbe yiddish qui se disait dans les camps :
« Le meilleur de tous les tailleurs parmi les artisans c’est Yankel le boulanger ! ». Une énigme à interpréter qui pourrait convenir parfaitement à Yves Gaudin, derrière l’artisan mécanicien, se cache le plus pur des poètes. Une autre façon de dire, qu’on ne sait jamais où et comment se cache le meilleur en nous et qui est le meilleur.