Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07226.jsonl.gz/405

Dans sa nouvelle Le Cavalier au centipède (du magistral recueil Histoires comme si…), Gérard Klein raconte la magnifique histoire d’un certain Jerg Hazel, représentant sur Uranus conquise de la Loi, du Droit et de la Constitution, qui, pour arrêter des trafiquants d’esclaves, s’emploie à se rendre maître de l’unique être vivant de la planète: le centipède, appelé ainsi parce qu’il a d’innombrables pattes portant sa masse énorme, le faisant ressembler à une montagne. Ce héros rattache son corps à un circuit électrique, et peut ainsi le diriger; car il n’est qu’un animal poussé de l’extérieur, dit Klein, par des impulsions cosmiques, émané des lunes! Les impulsions électriques sont spontanément assimilées à ces ondes venues d’en haut par le monstre. Gérard Klein a assuré que la science-fiction projetait dans l’inconnu les théories scientifiques matérialistes, et je trouve étonnant qu’il ait pu faire émaner les impulsions animales des corps célestes! Cela rappelle plutôt Mesmer et son magnétisme animal relié aux astres - lequel l'Académie de Médecine, à Paris, a déclaré non valide parce que non vérifiable par l'expérience physique. Au reste, je ne laisse pas de regarder cela comme très beau, et j'ai souvent l’impression, en lisant Klein, qu’il n’a jamais vraiment suivi, lorsqu’il écrivait, les préceptes précis qu’il devait énoncer plus tard - et qu'en réalité, il a très bien fait.
Peut-être a-t-il voulu seulement dire que l’imagination devait être intelligente, et qui peut sur ce point le contredire? Car même quand elle franchit les limites du visible, l’imagination doit rester cohérente, avoir une logique propre.
La planète Uranus, par ailleurs, est décrite de façon très poétique, avec des lacs d’ammoniaque immenses et des montagnes de glace violette. Il y a des marais qui mêlent les gaz et les couleurs décomposées, sont pure nourriture, mais sont dénués d'organismes vivants. Pourtant, en principe, me semble-t-il, ce qui est sans vie ne peut pas pourrir. Quand le savant romantique allemand Gottfried Heinrich Schubert disait que le minéral entrait en putréfaction, il estimait en réalité qu'il était vivant, quoique d'une manière plus lente, plus sourde que le végétal ou l'animal. Il considérait que les mouvements propres au minéral étaient les mêmes que ceux de l'organique - et la pourriture de la roche était à ses yeux constituée par les métaux: elle les faisait naître. Gérard Klein a-t-il voulu, obscurément, faire écho à cette idée géniale, quoique contraire en réalité au matérialisme? Refuse-t-il d'être plus précis, dans ce qu'il doit au romantisme scientifique, pour éviter d'être taxé de spiritualisme? Cette allusion à un marais inorganique est étrange. Elle tend à confirmer l'idée, à laquelle je crois, que la science-fiction réintègre le romantisme en le projetant sur d'autres planètes ou dans le futur pour se mettre à l'abri des critiques de la science positive. D'ailleurs, Klein affirme, à un certain moment, que la science est en réalité dominée par des préjugés, des intuitions, des convictions irrationnelles. Point de vue éminemment romantique! En soi, néanmoins, ce marais demeure mystérieux, Klein ne disant pas que les métaux y naissent, et le présentant même comme un phénomène unique au sein de tout le système solaire! Ce qui, à mon avis, n'a pas de vraisemblance.
Les motivations de Jerg Hazel - le culte qu’il voue à la Constitution - me paraissent également mal fondées. Personnellement, je crois que les exploits, les miracles, ne sont possibles qu’à partir du sentiment d’une justice vivante, agissant par elle-même, présente au sein même de l'univers. Le culte de lois écrites me semble trop faible. Gilliatt, dans Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo, domptait les forces de la nature par la technique, mais il était mû par le désir d'épouser une jeune fille que le propriétaire du bateau à renflouer lui avait promise: les intelligences invisibles le manipulaient; en secret, elles favorisaient le progrès humain! Cela me paraît plus subtil, et plus grandiose.
Néanmoins, cela n’a pas de rapport avec Uranus en particulier. Et cela n’empêche pas la figure de ce dompteur de montagnes d’être inoubliable et le récit de Klein d’être magnifique!