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Une expédition hivernale au Wetterhorn
Andre Herrmann, Delemont
La face nord du Scheidegg-Wetterhorn a une dénivellation de 1200 mètres. Jusqu' en 1969, elle n' offrait que trois itinéraires distincts: la voie normale, dont les trois quarts passent sur l' éperon est, la voie Niedermann-Abderhalden, plus directe, mais qui évite le triangle sommital par la gauche, et la voie Pargätzi, dont la moitié supérieure emprunte le fil du Pilier ouest. En ete 1970, Trachsel et Känel ouvrent la magnifique intégrale de ce pilier ( Bulletin des Alpes, fevrier 1971, pp.32-34 ). En hiver 1970-1971, nous avons du interrompre notre tentative de créer un itinéraire absolument. direct passant par le triangle terminal. En été 1971, une équipe de Japonais ouvre en 4 semaines d' effort le premier parcours intégralement dans la face nord ( voie Kato ). Ils ont le grand mérite d' avoir vaincu l' impressionnant triangle sommital dont je reparlerai plus loin. Enfin, le 2 janvier 1972, notre équipe réussit la première hivernale de cette face en couplant judicieusement la voie .Niedermann et la voie Kato.
LES PROBLEMES ET LEUR SOLUTION Dans 1' élaboration du projet de cette hivernale, le premier problème à résoudre était celui de la descente qui passe, sans difficulté majeure en été, par la cabane Gleckstein. Mais, en hiver, le danger accru d' avalanche nous interdisait cette solution. Il fallait donc redescendre par la 1 Voir la description technique de cette voie dans le Bulletin des Alpes de mai 1972 ( pp.90 et 91 ).
Cette première ascension hivernale a été réussie par les membres suivants du GHM Les Aiglons-Jura et Les Bouquetins; Bernard Chapuis, Pierre Feune, Bernard Fankhauser, Gerald Golay, Jean-Frangois Guignard, André Herrmann, Gérard Houlmann, Heinz Hugh, Pierre-Alain Kohler, Roger Lovis, Charles Oppliger.
face. Cette condition imposée par le bon sens nous obligeait à poser des cordes fixes tout le long du parcours et les y maintenir jusqu' à la fin. Le deuxième problème venait du fait que les grandes difficultés d' ordre technique ne com-menc^aient effectivement qu' à partir du tiers de la face, soit des la terrasse du Frühstück. Il était vital d' y installer un excellent bivouac et de pouvoir le ravitailler aisément par n' importe quelles conditions atmosphériques. La présence de deux ressauts surplombants rendait le problème insoluble avec les moyens traditionnels d' escalade. La seule solution consistait à utiliser des échelles de spéléologie dans ces surplombs. Nous avons donc emporté soixante-dix mètres d' échelles de cable, en espérant faire de ce premier troncon de voie une sorte de marche d' ap. Nous devions en outre équiper au moins deux bons bivouacs fixes, échelonnés le plus régulièrement possible sur les deux derniers tiers du parcours.
Une fois le mode d' opération déterminé, il fallait encore trouver un camp de base, calculer les vivres, dresser une liste du matériel, réunir une équipe, souhaiter le beau temps et... foncer!
Le camp de base qui devait etre spacieux, confortable, proche de la face, équipe d' une cuisine valable, d' un chauffage au gaz pour sécher le matériel mouillé, a trouve un abri convenable dans une remise aimablement pretee par la patronne de l' Hotel Grande-Scheidegg. Pour y amener matériel et nourriture, nous avons transporté à dos d' hommes, depuis Grindelwald, quarante sacs de 25 kg environ, soit une tonne au total. Ce chiffre peut paraître énorme à première vue. Si une liste complète du matériel est trop longue à publier, j' en relèverai tout de meme quelques points à titre d' information: 2400 mètres de corde, 300 pitons, 230 mousquetons, 2 Containers de 50 litres de propane, 70 boites de Meta, i o matelas pneumatiques, 4 tentes en toile, etc. Quant à la nourriture, elle était prévue pour I personnes pendant 20 jours. En voici quelques exemples significatifs: 15 kg de sucre, 12 kg de chocolat, 15 kg de fromage, 30 boites de raviolis, zoo saucisses, etc.
II est temps de parler des II alpinistes dont les estomacs ont réduit cette montagne de vivres ä neant.
Pour réunir cette équipe, il a fallu sortir de son cadre classique d' amis grimpeurs et faire appel aux amis de nos amis. D' un bout à l' autre de cette longue chaîne, certains gars ne se connaissaient que de nom. On y trouvait de tout: des gens mariés, des célibataires; des ouvriers, des étudiants; des « cheveux longs », des « cheveux courts »; des taciturnes, des enjoués. Le plus jeune allait gentiment sur ses 18 ans et le moins jeune en avait 26. Malgré la diversité de cette équipe, ou peut-etre à cause d' elle, il a régné, durant ces 15 jours d' aventures, un état d' esprit extraordinaire, à tel point que je peux certifier qu' il n' y eut jamais la moindre dispute. Un des facteurs essentiels qui a contribue à créer cette atmosphère détendue est l' absence totale d' esprit de compétition; chacun a pu donner le maximum de ses capacites sans etre pousse ä des extremites dangereuses. Avec un peu de recul, j' en arrive ä dire que cette expedition n' a ete en realite qu' un pretexte pour realiser une idee merveilleuse: Vivre!
ASPECTS TECHNIQUES Aucun d' entre nous ne se sentant une vocation de porteur, chacun avait exprime le desir d' etre quelques jours en cordee de pointe. II a fallu creer un roulement d' equipes dont il serait fastidieux de donner le detail. Mais il vaut la peine d' essayer de concevoir le petit casse-tete que representait la coordination de tous ces mouvements: changement d' equipe de pointe sans perte de temps; soutien de l' equipe de pointe avec ce qu' il faut et quand il le faut; changement et ravitaillement des equipes de soutien. II etait en outre vital de savoir exactement « oü il y avait quoi? et combien? ».
Le Couloir Couturier de l' Aiguille Verte ( ascension hivernale ) Photo: Guex-Couttet, Chamonix Face nord du Scheidegg-Wetterhorn ( ascension hivernale ) Dans le premier ressaut Photo: Roger Lovis soutien indirect y a amené tout ce qu' il faut pour le jour suivant et a remplacé le matériel duvet humide; elle dort au bivouac fixe inférieur ( terrasse du Frühstück ). Une dernière équipe fait la jonction entre le camp du Frühstück et la base.
Si la cordée de pointe progresse de manière classique, le soutien quant à lui, utilise les- cordes fixes soit pour s' auto par un noeud « prusik » tout en varappant, soit pour se hisser au moyen de poignées Hiebeier dans les ressauts surplombants. Dans ce genre d' expédition, on préférait généralement la poignée Jumar à la poignée Hiebeier. Nous avons choisi cette dernière pour plusieurs raisons dont la plus importante nous a été inspirée par la tragedie de Harlin dans la face nord de l' Eiger: si la gaine, qui est la partie la plus exposée à l' usure dans une corde fixe, vient à se déchirer, la poignée Jumar deculotte la corde et c' est la chute; cela n' arrive pas avec la poignée Hiebeier qui pince toute la corde. De plus, les dents d' arret de la poignée Jumar d' une part abiment la gaine, d' autre part s' enrobent de glace très facilement et perdent leur efficacité. Il faut relever tout de meine que l' Hiebeler, qui se décroche facilement de la corde, oblige à un contröle constant2.
Nos cordes fixes étaient presque exclusivement de g mm, en nylon et gainées. Ces cordes sollicitées chaque jour, à plusieurs reprises, par des charges d' environ 100 kg ont ete testees apres l' expedition. Dans le plus mauvais des cas, la force de rupture ( seul facteur important pour une corde fixe ) n' avait diminue que de 12%. Nos marges de securite etaient donc encore tres grandes ä la fin de notre sejour.
Quant au materiel de bivouac de la cordee de pointe, il comprend Pequipement duvet classique complete par deux nattes Airex quasi indispensables. Les bivouacs fixes offraient plus de confort avec de grands sacs de couchage, une 2 Les poignees Hiebeier ont ete testees apres cent heures d' utilisation; elles n' ont montre aucune diminution de leurs caracteristiques initiales.
cuisine au Meta et une importante reserve de vivres varies.
LE FILM DE LA COURSE Comme je l' ai dejä dit plus haut, il serait bien trop complique de raconter tous les mouvements des differentes equipes. Je me limiterai aux evolutions de la cordee de pointe, sans mentionner les changements de grimpeurs et sans parier de toutes les equipes de soutien qui travaillaient parallelement.
21 de' cembre Les deux hommes de l' equipe de pointe quittent le camp de base tres tot le matin ä la lueur des lampes frontales. Apres trois quarts d' heure de marche sur un veritable sentier trace par les nombreux portages necessaires pour amener le materiel au pied de la face, ils atteignent le couloir de l' attaque. Une fois celui-ci franchi, la progression s' accelere sur une immense plaque de neige qui porte bien. Le pied de la flamme rocheuse qui s' appuie contre le premier ressaut est vite atteint. Les gants dans les poches, c' est une belle partie de varappe qui commence. Le calcaire est formidable et le haut du Mythen est presque trop vite lä. Au-dessus, la face surplombante cache tout le reste de la montagne. C' est le premier obstacle serieux de la journee. Deux longueurs difficiles, moitie en escalade artificielle, moitie en escalade libre, conduisent les deux hommes au haut du ressaut. II est 16 heures, l' horaire est respecte. Installer les cordes et les echelles, tirer les sacs de bivouac, et dejä il fait nuit.
22 de' cembre La fin de la nuit la plus longue de l' annee est lente ä venir. Des les lueurs de l' aube, la cordee de pointe est prete et quitte sans regret le bivouac vraiment peu confortable. Elle emmene avec eile, entre autres choses, 300 metres de grosses cordes. Un couloir etroit et 3 Face nord du Scheidegg-Wetterhorn ( ascension hivernale ) La cheminée de 0 metres Photo: Heinz Hügli 4 Le triangle sommital Photo Heinz Hügli profond aboutit sans trop de problèmes à la deuxième terrasse. En débouchant de ce couloir, toute la face émerge d' un seul coup devant les yeux. Le coin est vraiment grandiose. Sur cette terrasse, la progression est facile et, à peine la cordée de pointe a-t-elle pose la dernière corde disponible, que déjà l' équipe de soutien est là avec du nouveau matériel. La Synchronisation des mouvements est parfaite. La troisième et dernière grande terrasse est équipée jusqu' à la moitié, tard dans la nuit. Il n' est pas possible de bivouaquer sur cette terrasse, et la cordée de pointe redescend à la lueur des lampes frontales jusqu' au pied du deuxième ressaut, où l' équipe de soutien a installé une tente.
23 decembre Bivouac vraiment trop confortable qui fait s' oublier les hommes de pointe. C' est en effet un gars parti très tot de la base qui les réveille. Le pied du troisième ressaut est vite atteint; c' est là que se situera le premier bivouac fixe intermédiaire. Pendant que le soutien y installe une grande tente en toile de trois places, la cordée de pointe équipe une longue traversée horizontale de 150 mètres qui aboutit au pied d' une cheminée de 50 mètres. Malgré le froid, l' esca est plaisante dans un rocher extremement compact. Encore deux longueurs de corde, et c' est à regret que l' équipe de pointe cède sa place à deux autres camarades.
24. decembre Apres quelques longueurs de varappe délicate, la base de la troisième grande tour-chemi-nee est atteinte. Nous savons que c' est là un des grands problèmes techniques de cette course. Tantöt cheminée, tantöt fissure, la tour ne se laissera sans doute pas vaincre aisément. La cordée de pointe qui bivouaque à son pied a toute la nuit pour se préparer moralement à l' épreuve du lendemain. 25 decembre Lorsque les deux ouvreurs enclenchent le talkie à l' heure prévue, un concerto de Vivaldi retransmis par la radio leur rappelle qu' aujour c' est Noel. Vceux traditionnels et départ pour le grand morceau. Le calcaire est d' une qualité exceptionnelle et les différents passages exigent une bonne technique, d' autant plus que le froid engourdit très vite les doigts et que les doubles chaussures hivernales ne sont pas idéales pour travailler en finesse. Entre-temps, tout le matériel s' amasse au pied de la tour et une tente bivouac y est dressee.
26 decembre La tour est vaincue et, malgré la progression plus lente de ces derniers jours, le moral de l' équipe est excellent. Du haut de cette tour, la vue porte loin sur le plateau suisse: on voit tout à l' horizon la chaîne enneigée des montagnes du Jura. Un bivouac est installé tant bien que mal.
27 decembre Journee faste par le travail qui est accompli. Ce ne sont pas moins de ti personnes qui évoluent sur tout le parcours de l' itinéraire. Après 4 longueurs de traversée, la pointe s' attaque à un dièdre surplombant tres impressionnant qui est le passage-clé du ressaut conduisant à la dernière grande terrasse avant le triangle sommital. C' est à cet endroit que nous rejoignons l' itinéraire de la voie Kato. La cordée de pointe équipe encore quelques longueurs, mais ne peut trouver d' emplacement de bivouac et redescend dormir au pied du dièdre des Japonais.
28 decembre La liaison talkie défectueuse de la veille au soir provoque un flottement dans le soutien, et la cordée de pointe ne peut pas progresser comme elle l' aurait voulu. Mais les trois quarts de cette dernière terrasse sont néanmoins équipes. Sans etre techniquement difficiles, ces quelques longueurs ont été délicates à ouvrir; le rocher y est assez délité et rend un bivouac impossible. La cordée de pointe est une fois de plus obligée de redescendre jusqu' au dièdre des Japonais pour la nuit.
2g decembre La fatigue commence à se faire sentir. La cordée qui est censée remplacer l' équipe de pointe doit déjà faire un bivouac avant de se trouver à pied d' oeuvre. Aujourd'hui, les ouvreurs ont fort à faire pour vaincre les derniers quarante mètres menant à la base du mur sommital. Le soir, ils installent un bivouac peu confortable au départ meme de cet enorme triangle sommital. Nous ne sommes absolument pas certains de pouvoir surmonter cet obstacle par la fissure centrale et nous nous proposons, en cas d' échec, de passer par l' une des deux tours qui flanquent le triangle de part et d' autre. Mais vues de près, meme ces deux tours nous paraissent très coriaces. Dans la cordée de pointe pourtant le moral est excellent: la presence de quelques gollots' japonais leur fait penser que la voie est encore equipee.
30 decembre II aura fallu toute la journée pour ouvrir la première longueur du triangle. Le pitonnage ou le gollotage des vingt premiers mètres dans une dalle presque lisse et surplombante n' a pas été très facile. A cette vitesse-lä, les deux cents derniers mètres nous prendraient beaucoup trop de temps, et nous craignons que la fatigue nous tombe dessus d' un seul coup. Le chemin à parcourir pour prendre le relais en the exige déjà un grand effort physique: en grimpant vite et presque sans arret, il faut dix heures pour y arriver. Le retour est en revanche beaucoup plus rapide que prévu: les deux kilomètres de cordes fixes, qui relient le pied du triangle au depart de la face, se descendent en un peu plus de deux heures, la plupart du temps en rappel. Ce trajet effectué souvent de nuit, à la lampe frontale, procure une sensation extraordinaire.Vue du camp de base, la sarabande de ces feux follets qui dévalent toute la face est un spectacle peu commun.
1 Pitons ä expansion.
31 decembre Malgre la mauvaise nuit au bivouac, la cordée de pointe progresse vite. C' est meme du délire: de la dernière terrasse, on entend les ouvreurs chanter, tellement la voie leur plait. Sans etre excellent, le rocher y est bon. De cette face absolument verticale, la vue sur les mille mètres du Wetterhorn est saisissante; les ressauts inférieurs sont invisibles et les terrasses semblent se succéder sans rupture, formant une sorte de grand alpage enneigé. En fin de journée, l' équipe de pointe est arrivée jusqu' au début d' une zone de surplombs très impressionnants que l'on peut qualifier de « dolomitiques ». De cet endroit part une grosse corde fixe abandonnee par les Japonais.
/er janvier Apres avoir dormi dans la niche au pied du triangle, l' équipe de pointe attaque les cordes fixes à 8 heures. La progression est beaucoup plus pénible que prévu et, à midi, la cordée n' a dépasse que de quarante mètres le point extreme atteint la veille. N' ayant pas du tout envie de faire des rappels de nuit dans ces surplombs, elle redescend. Il faudra attaquer plus tot le matin. Le temps commence à se gäter; la nuit précédente déjà, il a neige.
2 janvier L' equipe de pointe part à 5 heures. La corde des Japonais facilite serieusement le franchissement des deux longueurs de surplombs. Gräce à elle, nous avons gagne deux journées de travail pénible. Encore vingt mètres d' escalade verticale difficile, et la cordée parvient dans une zone de rochers délités. A t h 20, c' est l' eupho pour les trois hommes: ils foulent le sommet du Wetterhorn. Au camp de base, où la progression est suivie à l' aide de jumelles, on se serre les mains. Deux fusées detonantes annoncent le succès aux hommes qui sont dans la face comme equipes de soutien. Deux heures plus tard, l' équipe de pointe est à nouveau au pied du triangle. La descente des surplombs est tres impressionnante; à certains endroits, la corde de rappel s' écarte de plusieurs mètres de la paroi.
Du 3 au 6 janvier