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L'outil intelligent, développé par l'Université américaine de Berkeley, utilise des données satellitaires et cellulaires. La première étape consiste à détecter les zones les plus pauvres, grâce à des images satellite haute-résolution. Sont pistés certains marqueurs comme le matériau des toitures, la densité des habitations, la taille des parcelles agricoles ou les routes non pavées.
Seconde étape, trouver les personnes les plus démunies de ces zones, en analysant leurs données cellulaires, fournies par les sociétés de télécommunications. L'outil utilise des indices comme la fréquence et durée des appels, le nombre d'appels entrants par rapport à ceux sortants ainsi que la quantité de données mobiles utilisées.
Les chercheurs qui ont créé cet algorithme ne disent pas à l'outil ce qu'il doit chercher. Ils ont interrogé quelque 15'000 citoyens de régions pauvres du Togo sur leur situation économique, puis ont associé ces informations aux données de leurs téléphone mobile, permettant ainsi à l'intelligence artificielle de trouver elle-même des formules.
Verser de l'argent directement
Une fois les personnes les plus nécessiteuses identifiées, l'organisation "Give Directly" ("Donne directement"), active depuis plus d'une décennie dans ce domaine (voir l'encadré), leur envoie de l'argent. Les bénéficiaires reçoivent une notification les invitant à s'inscrire via leur téléphone portable. Ils reçoivent ensuite un versement sur leur mobile, qu'ils peuvent retirer dans un commerce local.
Chaque bénéficiaire a droit à 15 dollars pour les femmes, 13 dollars pour les hommes, une fois par mois pendant 5 mois, ce qui devrait couvrir leurs besoins vitaux. Plus de 600'000 Togolais et Togolaises en ont déjà bénéficié. Quelque 5 millions de dollars doivent ainsi être versés.
Ces personnes sont par la suite appelées pour vérifier la réception des fonds et évaluer leur expérience. Une équipe d'audit effectue un suivi pour identifier d'éventuelles fraudes.
Une méthode qui pourrait se démocratiser
Après cinq mois, les chercheurs analyseront l'efficacité du projet-pilote et le peaufineront si nécessaire. Ils admettent l'existence de certains biais, notamment pour les personnes qui ne possèdent pas de téléphone portable. L'équipe a également tenté de réduire les problèmes de confidentialité en les cryptant, les anonymisant, et les réduisant au strict nécessaire.
Si l'expérience se révèle sûre, elle pourra être étendue à l'ensemble du Togo, mais également à d'autres pays comme le Bangladesh et le Nigeria. La démocratisation de cette méthode d'aide directe pourrait être un moyen efficace pour intervenir rapidement lors de crises humanitaires ou de catastrophes naturelles.
Les avantages de l'aide directe
Donner de l'argent directement aux personnes dans le besoin, plutôt que de passer par des intermédiaires, permet d'apporter rapidement de l'aide, sans contact et de manière plus ciblée. Elle peut aussi évoluer au fur et à mesure des nouvelles données.
Contrairement aux dons en nourriture ou en vêtements, verser de l'argent garantit aux bénéficiaires la dignité de choisir les produits dont ils ont le plus besoin, et ainsi de ne pas entretenir un système paternaliste, notamment dans le cas de crises qui se prolongent dans le temps.
"Les gens se distinguent par des besoins très différents et souvent les donateurs et les organisations ne savent pas de quoi ces personnes ont besoin pour améliorer leur vie", explique Han Sheng Chia, chef de projet pour Give Directly. "Donc leur donner cette flexibilité et cette inconditionnalité, c'est très important."
Les dons directs permettent non seulement d'améliorer le niveau de vie des bénéficiaires, mais encourage également la stimulation de l'économie locale. Pour les ONG, ce système de dons directs permet d'économiser du temps et de réduire les coûts de travail sur le terrain.
Lutter contre les effets de la pandémie
En période de pandémie mondiale, quelque 140 millions de personnes sont menacées de tomber dans l'extrême pauvreté. De plus, les différentes restrictions de voyage ont rendu encore plus difficile le travail des ONG et les aides locales, rendant les personnes précaires particulièrement vulnérables.
La méthode employée par GiveDirectly et l'Université de Berkeley a l'avantage d'être totalement sans contact, et sans besoin de se rendre sur le terrain.
L'intelligence artificielle pour détecter les plus nécessiteux, couplée au paiement direct par téléphone, pourrait ainsi s'avérer être une méthode efficace pour freiner la pauvreté croissante liée à la pandémie.
>> Ecouter les explications complémentaires dans l'émission Tout un monde:
Mouna Hussain/Blandine Levite
Les autres actions de GiveDirectly
GiveDirectly ("Donner directement") fait des dons d'argent directs depuis plus d'une décennie. Elle a déjà versé plus de 283 millions de dollars à 635'000 personnes, sur le continent africain (actuellement au Kenya, Liberia, Malawi et Rwanda) ainsi qu'aux Etats-Unis.
Delphi, face aux catastrophes naturelles
Début 2020, GiveDirectly s'est associée à Google.org pour créer, une carte virtuelle qui détecte les zones qui ont le plus besoin d'aide après une catastrophe naturelle, comme un ouragan, des inondations ou des feux de forêt. Cela permet à GiveDirectly, mais aussi aux autres ONG, de mieux cibler leurs aides, après avoir remarqué que certaines populations avaient été oubliées lors de l'ouragan Harvey en 2017.
Expérience de revenu universel
GiveDirectly effectue également undans près de 200 villages au Kenya. Ce projet à 30 millions de dollars sur 12 ans veut étudier les effets de ce revenu sur le quotidien des bénéficiaires, leur santé physique et mentale, sur la macroéconomie et sur les dynamiques culturelles.
Les premiers résultats ont montré que, malgré la pandémie de Covid-19, le revenu universel a allégé les problèmes de santé et de dépression. Le nombre de visites à l'hôpital était réduit et, malgré la perte de leurs emplois, les bénéficiaires souffraient moins de la faim que les autres.
Témoignage d'un bénéficiaire
Sur, GiveDirectly relaie le témoignage de personnes ayant bénéficié de son programme d'aide. Au Kenya, Weldon, un fermier de 33 ans, marié et père de deux enfants, raconte le moment où il a reçu le premier versement, d'un montant de 503 dollars:
"Il était environ 13 heures. Je travaillais à la ferme lorsque j'ai entendu une notification sur mon téléphone. Je me suis arrêté pour vérifier et à ma grande surprise, c'était un message disant que j'avais reçu le premier versement. J'étais si heureux parce que nous l'attendions avec impatience. J'ai informé ma femme à mon arrivée à la maison et elle était ravie. Nous avons rendu grâce à Dieu parce que nous savions que nous pourrions accomplir ce que nous avons toujours voulu."
"Cette aide m'a permis d'acheter deux vaches, dont moi et ma famille rêvions tant. Nous allons bien les élever et, lorsqu'elles se reproduiront, nous pourrons en tirer du lait pour notre propre consommation et pour la vente. L'argent qui en découlera nous aidera à acheter de la nourriture ou à payer les frais de scolarité de mes enfants lorsqu'ils auront l'âge d'y aller. J'ai aussi pu clôturer mon lopin de terre pour que les vaches des autres n'y paissent plus."
"Pour gagner ma vie, je dépends d'emplois occasionnels. Le terrain que mes parents m'ont donné n'est pas assez productif pour nourrir ma famille de 4 personnes. Et puis, chaque année, nous subissons toujours plus de pertes à cause de la sécheresse."
"La plus grande épreuve à laquelle j'ai été confronté a été le décès de ma fille aînée, à défaut de médicaments appropriés. J'étais dans l'incapacité de payer les factures des médecins, et je n'avais même pas assez d'argent pour louer une voiture pour la conduire à l'hôpital. Je l'ai juste regardée pleurer, impuissant... Je ne m'en suis toujours pas remis."