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L’organisation paysanne Uniterre entame, sous le titre «Les paysan·nes roulé·es dans la farine», une nouvelle campagne de dénonciation des dérives de la grande distribution. C’est la filière céréalière qui a été retenue pour illustrer les prix indécents payés aux productrices et aux producteurs par les supermarchés.
Cette campagne s’inscrit dans la revendication générale d’Uniterre de prix équitables et transparents. On se souvient de l’action en justice entamée par Maurus Gerber, un producteur de lait retraité, pour obtenir la transparence sur des suppléments de prix payés par la Confédération et injustement retenus par les grands transformateurs laitiers. On se souvient également de la grève du lait, menée en 2009 par l’organisation agricole, pour asseoir la revendication d’un prix du lait à la production fixé à 1 franc le litre contre les 55 centimes payés alors par les industriels laitiers. Dans les deux cas, la toute-puissance d’un cartel d’entreprises de transformation et de distribution était dénoncée, les productrices et producteurs n’ayant aucun poids dans les négociations sur les prix.
Quoique moins violemment touchée que la filière laitière par la baisse des prix agricoles, la filière céréalière souffre également des conséquences de la libéralisation des marchés accomplie au début des années 2000. Il vaut la peine de replacer la campagne d’Uniterre dans la continuité du démantèlement du contrôle public des marchés agricoles pendant les cinquante dernières années.
En 1985, le prix du blé tendre en Suisse s’établissait à 107 francs le quintal (100 kilos). En suivant l’évolution de l’indice des prix à la consommation, le même quintal de froment devrait valoir aujourd’hui 164 francs. En production conventionnelle, un quintal de blé de qualité supérieure (Blé Top) valait en réalité 57 francs l’an dernier, soit presque trois fois moins que sa valeur de 1985 corrigée de l’inflation.
L’évolution inverse du prix du blé par rapport à celle de l’indice des prix à la consommation que l’on constate ces quarante dernières années ne s’est pas toujours vérifiée. Entre 1953 et 1983, le prix des cent kilos de blé suit d’assez près l’évolution des prix à la consommation.
Si le prix payé à la production a diminué entre 1985 et aujourd’hui, le prix du pain, lui, a augmenté. De sorte qu’Uniterre a raison de pointer le rôle des grands distributeurs alimentaires, car la différence entre l’augmentation du prix du produit fini et la diminution de celui de la matière première doit bien finir dans les caisses de quelqu’un.
Que s’est-il passé pour qu’on enregistre une telle dévaluation du prix du blé tendre? Un article lyrique de Denis S. Miéville dans les colonnes du Temps du 2 juillet 2001 nous renseigne sur ce que l’auteur appelle une «petite révolution». Le 30 juin 2001, à la veille des moissons, écrit Miéville, «ce qui restait de l’Administration fédérale des blés a disparu». C’est en effet à cette date que le travail de planification de la production de blé effectué par l’administration fédérale a cessé. Pour maintenir un approvisionnement sûr du pays, la Loi sur l’agriculture de 1951 prescrivait l’organisation du marché du blé. Ces dispositions sont abrogées en 1998 et la Confédération a progressivement transféré ses stocks à des entreprises privées. En 2001, le processus est achevé et la fixation des prix est entièrement laissée au marché.
Au démantèlement de cette organisation étatique du marché s’ajoute la libéralisation des importations de produits transformés qui, étant assimilés à des produits industriels, bénéficient de la libre circulation qui est refusée à tant d’êtres humains. Comme je le notais dans cette chronique en octobre 2019, les années de récoltes abondantes entraînent désormais le déclassement d’importantes quantités de blé tendre en aliment pour animaux (avec une diminution substantielle du prix à la production) et l’importation de centaines de tonnes de produits de boulangerie surgelés. Une aberration sur le plan climatique et social.
La planification étatique du marché du blé pendant des Trente glorieuses n’a certainement pas été un modèle: l’influence des propriétaires de grandes exploitations au parlement et la montée en puissance de la grande distribution se faisaient déjà sentir. Mais c’est pourtant dans la voie d’un contrôle accru sur la production qu’il faut s’engager: un contrôle qui s’exerce sur les prix, sur les quantités et sur la qualité.
Frédéric Deshusses, observateur du monde agricole.