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Les sapins et la forêt
Par Sam Auberi
Notre pays, si l'on en excepte les régions supérieures des Alpes, est tout entier inclus dans la zone terrestre à l' intérieur de laquelle la forêt est l' association végétale finale, savoir celle qui, autorisée à se développer librement, succède à celles qui l' ont précédée et désormais ne cède la place à aucune.
A l' inverse des régions tropicales, la forêt des régions tempérées ne comprend qu' un petit nombre d' essences que l'on peut grouper en deux catégories: les conifères ou résineux et les feuillus dont les éléments essentiels sont le fayard et le chêne. Avant sa prise de possession par l' homme, notre pays tout entier ou presque devait être recouvert par la forêt; dès lors, elle a constamment régressé, mais malgré les coupes sombres effectuées pendant la dernière guerre, la superficie qu' elle occupe à l' heure actuelle est encore considérable, heureusement.
L' arbre le plus répandu dans nos forêts est le sapin. Mais sous ce nom, la voix populaire désigne deux espèces bien distinctes: le sapin rouge ou épicéa ou five ou encore pesse et le sapin blanc ou vuarne appelé aussi sapin tout court. C' est du premier essentiellement que nous nous occuperons dans les lignes suivantes. Ses caractères distinctifs sont trop connus pour qu' il soit indiqué d' en faire mention à cette place. De même en ce qui concerne le sapin blanc.
On observe le sapin rouge à partir des régions inférieures du plateau, jusque haut dans les Alpes, soit vers 1800-1900 m. en moyenne, niveau qu' il ne dépasse guère et qui constitue la limite supérieure de son extension en altitude. Dans le Jura suisse, la forêt d' épicéas s' élève au Mont Tendre jusqu' à 1650 m ., et des pieds isolés s' observent encore à quelques mètres du point culminant 1683 m. Avant la colonisation de la chaîne, toutes ses sommités devaient être boisées, plus ou moins.
En général, sur le plateau, partout où nous rencontrons l' épicéa au-dessous de 800 m ., on peut être certain qu' il y a été planté; et ces sombres sapinières ou pessières que l'on voit en trop d' endroits n' ont rien de naturel. L' épicéa est avant tout un arbre de montagne, et c' est dans celle-ci qu' il trouve les conditions les plus favorables à son développement.
Les variétés, les races de l' épicéa sont nombreuses, et dans le cours d' une excursion en forêt, le touriste attentif en distinguera vite plus d' une. Les unes sont naturelles, les autres d' origine artificielle. Dans mainte grande forêt des Alpes ou du Jura on rencontre des individus en nombre plus ou moins grand que l'on peut qualifier de ciergiformes. En effet, grâce à leurs branches descendantes, appliquées contre le tronc, ils acquièrent l' aspect d' un cylindre, d' un fuseau étroitement allongé, soit d' un cierge, d' une chandelle. Une autre variété, Y épicéa vergé, est beaucoup plus rare et n' apparaît qu' en individus très isolés. Chez ses représentants, les branches primaires peu nombreuses ne sont que peu ou pas ramifiées et se détachent du tronc comme autant de longues baguettes ou verges plus ou moins recourbées, munies d' aiguilles sur la périphérie entière.
Die Alpen - 1947 - Les Alpes26 Ce qu' on observe parfois dans les forêts de montagne, le Risoud par exemple, c' est l' épicéa ou le sapin à racines aériennes supportant le tronc comme autant de piliers. Sa genèse est la suivante: sur une souche en putréfaction, un sapelot issu de graine est en voie de développement et ses racines gagnent peu à peu le sol à travers la masse pulvérulente de la souche. Progressivement, celle-ci disparaît, détruite par la pourriture, les racines deviennent aériennes formant toutes ensemble une cavité à l' intérieur de laquelle un enfant, voire un homme trouve place.
Parmi les formes d' origine artificielle, on doit citer les sapins candélabres, chez lesquels les branches au lieu de prendre la direction horizontale ou descendante normale s' élèvent dans le sens vertical comme les branches d' un candélabre. Cette singulière ramification a souvent pour cause l' amputation de la tige chez les jeunes sujets, de laquelle résulte la direction ascendante des rameaux situés au-dessous de la surface sectionnée. Toutefois, dans la nature, on observe des individus dont la ramification candélabrique est naturelle et ne provient pas de l' intervention humaine ou d' un accident, mais ils sont rares.
Une autre forme est commune sur les pâturages estivés par des chèvres ou du jeune bétail. Les sujets restent courts, massifs, pourvus d' une ramification extraordinairement fournie causée par un abroutissement répété. Sans cesse sectionnée, la tige est incapable de s' élever, aussi chaque individu prend la forme d' un buisson à la base très élargie. Mais avec les années, les branches s' allongent et les animaux ne peuvent plus atteindre le centre du buisson, ce qui permet la formation d' une tige à sens vertical. Et nous nous trouvons alors en présence d' individus constitués par une tige dressée, entourée à sa base d' un lacis de branches d' une extrême densité.
Les nombreuses variétés et formes de l' épicéa ou du sapin, dont nous n' avons esquissé que quelques-unes, sont certainement intéressantes à considérer, mais la curiosité du touriste est également sollicitée par la taille géante de certains individus que l'on rencontre ici et là. Ainsi la forêt de Dürsrüti dans l' Emmental contient des sapins blancs dont les fûts semblables à des colonnes de cathédrale atteignent une hauteur de 53—54 m .; ce sont les plus longs que l'on connaisse en Suisse. Au Risoud, la magnifique forêt du Jura, on a abattu voici peu d' années, des sapins hauts de 35 à 38 m. et âgés de 300 ans et plus.
L' épicéa ou le sapin atteint toute sa magnificence quand il croît isolé, abrité, sur un terrain fertile. Et pour peu qu' on lui laisse le temps de parvenir à un âge avancé, c' est alors qu' il se présentera sous la forme d' individus d' une taille gigantesque, à la couronne majestueuse, devant lesquels on s' arrête d' instinct afin d' admirer non seulement la puissante ramification, l' imposante silhouette qu' ils nous présentent, mais encore l' extraordinaire et constante résistance qu' ils n' ont cessé d' opposer aux forces adverses qui, sans trêve ni repos, les assaillent. Ces glorieux vétérans, dans le Jura, on les appelle achottes ou assottes, parce qu' ils servent d' abri au bétail estivant. Achotter est un vieux verbe signifiant se mettre à la chotte, à l' abri. Dans le Jura de Nyon, on les nomme gogants, déformation de géant, et, à ce propos, on doit citer les célèbres gogants de la Borsattaz près de Saint-Cergue qui LES SAPINS ET LA FORÊT sont des sapins blancs. ( Voir à leur sujet: Les beaux arbres du canton de Vaud, ouvrage publié par la Société vaudoise des forestiers. ) Le sapin le plus gros que possède notre pays doit être celui d' Orvin au-dessus de Bienne, qui mesure 2,32 m. de diamètre et 34,50 m. de haut. Mais le pauvre est en état de dépérissement et s' achemine vers l' agonie.
Cependant, il est rare que ces vétérans soient intacts, car trop souvent la foudre, la tempête, le poids des neiges les ont mutilés plus ou moins gravement. Et c' est sous des aspects d' un extrême pittoresque qu' ils se présentent à nos regards. Mais quel que soit l' état de décrépitude de chaque individu, ce que l'on peut remarquer, c' est qu' il se cramponne à la vie et ne se rend pas. Aussi, on ne peut qu' admirer chez ces estropiés la résistance acharnée dont ils font preuve devant les forces liguées à leur destruction.
L' épicéa supporte sans faiblir les basses températures hivernales, les bises furieuses et glaciales qui l' assaillent sur les hauteurs spécialement. Par contre, au moment de leur éclosion, les aiguilles sont très sensibles au froid et souvent victimes des gelées printanières. On peut l' observer dans les cuvettes, les « creux de froid » du Jura, exposés à une intense radiation nocturne et au fond desquels s' amasse l' air refroidi des hauteurs voisines. Trop souvent, les épicéas vivant dans ce bain d' air glacé se présentent sous un aspect minable, rabougri, peu capables qu' ils sont de supporter les minima extrêmes qui s' y manifestent et, en certains hivers, peuvent atteindre —40 à —44°, tandis que ceux qui croissent au-dessus de la nappe d' air glacé offrent un aspect normal.
Un bel arbre isolé mérite toujours notre admiration, mais la forêt ombreuse, mystérieuse, la provoque encore davantage. Et l' une des plus belles que nous ayons en Suisse, composée essentiellement d' épicéas et de sapins, est celle du Risoud qui, le long du versant ouest de la Vallée de Joux, forme la limite entre la Suisse et la France. Ces conifères qui sont des géants dominent et de haut un peuplement de fayards au tronc court, massif, souvent tortu, que les charges de neige ont fréquemment estropiés. C' est la forêt primitive par excellence, la forêt obscure et calme où rien ne trouble le silence, si ce n' est, là-haut, le vent qui agite la cime des arbres en une plainte vague et continue. Des troncs tombés de vieillesse, en pleine décomposition, attestent le caractère antique du massif. De jeunes individus rencontrent là un substratum des plus favorables et s' y développent en séries longitudinales; ils constituent les générations futures qui remplaceront les vieux arbres au fur et à mesure de leur disparition.
Une promenade à l' aventure à travers la sylve lourde de mystère est un enchantement pour les yeux et pour l' esprit. On y surprend la nature dans la pleine et libre manifestation de ses forces vives qui d' un sol en apparence ingrat et de l' air ambiant, a le pouvoir d' édifier ces arbres à la stature tout à la fois altière et élégante et cette végétation herbacée dont les fougères aux frondes gracieusement étalées sont les spécimens les plus glorieux. On y voit aussi l' œuvre des forces de mort: arbres déracinés par la tempête, tombés de vieillesse, décapités par la neige ou la foudre. Néanmoins partout la vie triomphe et panse les blessures causées par les forces adverses.
Pour un pays comme le nôtre, la forêt à la composition de laquelle les sapins prennent la plus grande part, est une bénédiction. Elle habille les sols rocheux, arides, rebelles à la culture; régularise l' écoulement des eaux pluviales; favorise la naissance des sources; fait obstacle au ravinement et au déclenchement des avalanches; tempère les climats, sans parler des avantages de tous genres qu' elle prodigue à notre économie. Notre pays, la forêt l' habille souverainement; aussi rendons-lui le culte auquel elle a droit et tout spécialement au sapin qui en est l' élément essentiel.