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L’article de Peter Eisenman, La Maison Dom-ino et le signe auto-référencé, est éminemment controversé: autant il est très interessant dans son postulat, hérité de l’amitié de Peter Eisenman pour Colin Rowe – et de son ambition de s’affirmer par delà ce dernier, autant il cherche par la suite la justification au maniérisme. C’est donc le postulat qui nous intéressera présentement.
Selon Eisenman, les changements en architecture vont de paire avec les changements culturels. Depuis le Quattrocento jusqu’au debut du XXème siècle, l’architecture manifeste l’anthropocentrisme des sociétés occidentales, soit leur capacité à se penser au centre du monde physique, via la raison. Ce sont les plans centrés ou les plans en croix. Sa thèse est simple, Colin Rowe étudie en détail le Corbusier en tant qu’humaniste, dans la lignée directe de la pensée des lumières, et Eisenman ne nie pas cela; mais il donne à le Corbusier un rôle autre, celui d’un rationaliste. Au XIXème siècle, le modernisme a déjà opéré ce changement de paradigme dans le monde de l’art à travers le positionnement nouveau de l’artiste vis à vis de son œuvre. L’auteur n’est pas nécessairement entre l’objet et l’auteur, entre l’art et le spectateur selon Eisenman. L’objet peut s’auto-référencer, c’est-à-dire exister en tant qu’oeuvre dans le monde des objets. Et Eisenman voit ce bouleversement s’effectuer dans l’architecture à travers la Maison Dom-ino de le Corbusier.
Une science capable de s’observer elle-même est dite naturelle et reflexive, c’est à dire ce que son discours est autonome. C’est là ce que Eisenman tente d’appliquer à l’architecture. Par exemple, la langue maternelle, celle avec laquelle chacun grandit, ne peut être critiquée ou analysée que par cette langue là. On ne peut juger le langage d’untel autrement qu’en invoquant les règles du langage, impliquant une pluralité des interprétations et une subjectivité inhérente à la science réflexive. Le cas des mathématiques est ici intéressant. Le langage mathématique est au contraire univoque (il n’est pas réflexif), ce qui induit que pour parler des mathématiques, on doit se référer au langage naturel. Mais c’est ici que selon Alain Supiot, un schisme s’effectue, comparable à celui que Eisenman démontre pour l’architecture. Lorsque le mathématicien Kurt Gödel introduit la cybernétique, soit la capacité des mathématiques à s’adresser aux mathématiques, par le « code », la science devient alors naturelle et reflexive. Certaines formules deviennent indécidables car univoques et subjectives. Les mathématiques, régis par des lois internes, sont capable de s’auto gouverner. Elles s’affranchissent du langage.
Décrit ici est un processus relativement anonyme d’auto-référencement. Le discours autonome reflète la société d’après Eisenman. Nous pensons qu’il s’agit d’une société qui prend la multitude comme postulat et qui s’affranchit peu à peu des lois. L’architecture doit elle tendre vers la réflexivité? C’est ce que semblait chercher le Corbusier en se référant aux automobiles ou Rem Koolhaas en parlant des types mutants. Il existe en effet un univers rationaliste ou l’architecture se générerait sur le temps long, Vitruve selon Vitruve.