Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07174.jsonl.gz/1384

LE COURRIER LUNDI 20 NOVEMBRE 1995 (page 8)
L'effondrement récent de grandes utopies politiques conduit un certain nombre de penseurs à proposer la communication comme une sorte d'utopie de remplacement, seule capable de créer entre les hommes ce lien qui fonde les communautés et permet la cohésion sociale. Il s'agirait d'un véritable antidote contre les poisons de la désorganisation et du chaos qui menacent nos sociétés. A cet égard, les nouvelles technologies excitent tout particulièrement les imaginations ; beaucoup voient dans le multimédia et les réseaux interactifs de type Internet les bases d'une cybersociété plus conviviale, plus solidaire et plus démocratique. Les classes sociales seraient effacées, les affrontements disparaîtraient.
Une telle attitude n'est pas nouvelle. Elle se retrouve chaque fois que les communications (aussi bien les transports que la transmission de signes) ont connu des sauts technologiques majeurs.
Ainsi, très tôt, dès le début du XIXe siècle, la communication avait été promue garante d'une démocratie rénovée en même temps que remède contre la crise économique. Traversant les âges de la vapeur, de l'électricité des ondes, de l'image animée et de la télématique, cette même idée n'a cessé de se renouveler au gré des générations techniques.
La première trace d'un discours prophétique, utopique, s'appuyant sur la transmission à longue distance date de la fin du XVIIe siècle. A l'occasion de l'installation, en 1793, du télégraphe optique reliant Lille à Paris, les spéculations se déchaînèrent sur les possibles usages civils de l'invention des frères Chappe, des penseurs révolutionnaires estimant qu'il suffirait de multiplier les lignes et de libérer leur langage codé pour permettre à "tous les citoyens de la France de se communiquer leurs informations et leurs volontés". Seraient ainsi reproduites, à l'échelle de tout le territoire national, les conditions de l'agora grecque et, du même coup, volerait en éclats l'objection de Jean Jacques Rousseau contre la possibilité des "grandes républiques démocratiques". On sait ce qu'il est advenu de ces espoirs de démocratie par le biais du sémaphore. Le régime d'exception qui lui avait assigné une fonction militaire et avait décrété l'embargo sur les codes devint la règle. Il fallut attendre une quinzaine d'années après l'invention du télégraphe électrique (1837) pour que l'usage de ce moyen par le public commence à être, timidement, autorisé.
Pendant la première moitié du XIXe siècle, la pensée utopiste compense cet ostracisme à l'égard de l'expression citoyenne en conférant aux techniques de communication un rôle essentiel dans l'éducation de la Cité communautaire. Devançant l'implantation du télégraphe électrique, Charles Fourier fait du langage des signaux la base de l'"unité universelle" et invente la "transmission miragique" qui, relayée par la planète Mercure, met en correspondance Londres et l'Inde en moins de quatre heures.
"Enlacer l'univers"; "Tout par la vapeur et l'électricité": ce sont les mots d'ordre des disciples de Claude Henri de Saint Simon (1760-1825). Adam Smith avait ancré sa "république économique universelle" dans l'individualisme et la libre concurrence sur un marché et un atelier uniques régentés par la division internationale du travail. A cette vision économiste du monde, qu'il accuse de creuser l'écart entre riches et pauvres, Saint Simon avait opposé l'utopie de l'"Association universelle sous le point de vue de l'industrie", l'exploitation du globe terrestre par les "hommes associés", travaillant, sous une impulsion commune, à l'accomplissement d'un but commun. La planète doit être "administrée" par les industriels comme une "grande société d'industrie" et non plus "gouvernée" par un Etat tutélaire. Cet axiome fonde le "savoir positif' sur la gestion des hommes qui doit aider à enrayer la crise du "savoir négatif" des Lumières et de ses dérives révolutionnaires. Légitime lorsqu'il s'agissait de saper l'ordre ancien, l'attitude critique est devenue contre productive pour créer un nouvel ordre social et assurer le "passage du système féodal et théologique au système industriel et scientifique". Dans cette doctrine gestionnaire de sortie de crise, les "réseaux spirituels" ou de crédit et les "réseaux matériels" ou de communication ont une fonction organisatrice de ce grand corps qu'est l'organisme social.
En 1832, sept ans après la mort de Saint Simon, Michel Chevalier, cardinal de l'Eglise saint-simonienne, adhère à une conception déterministe des réseaux de la "civilisation circulante". Le rail et la locomotive sont pourtant encore loin d'avoir révélé leur potentiel de structuration des espaces. Deux ans auparavant, l'Angleterre a posé la première ligne de chemin de fer digne de ce nom. Les autorités françaises, elles, en sont toujours à supputer les mérites de cette invention. Ce n'est qu'en 1842 que sera votée, à Paris, la loi fondatrice de la politique de construction du réseau ferré national. Qu'à cela ne tienne, Chevalier se veut visionnaire.
Viatique de remplacement de la religion, la communication a, comme elle, pour fonction de "relier".
Les réseaux ferrés, en articulation avec les lignes maritimes et la communication à longue distance, seront, pense-t-il, les vecteurs de l'Association universelle. Une association qui doit débuter par la formation d'un "Système méditerranéen" et dont les ingénieurs et ouvriers viendront de la reconversion de l'armée aux tâches civiles. Viatique de remplacement de la religion (du latin religare, relier), la communication a, comme elle, pour fonction de "relier" les membres disjoints d'une communauté enfouie et de tirer de leur torpeur les civilisations assoupies de la Grèce à l'Asie mineure, de l'Espagne à la Russie.
A propos de cette dernière, Michel Chevalier prophétise: "Tout sommeille chez les habitants de ce pays (...), semblables aux mollusques dont la coquille est fixée à un rocher Dans l'ordre politique, le moyen le plus efficace de les réveiller de leur somnolence consistera à placer près d'eux les exemples d'un mouvement extraordinaire, à les exciter par le spectacle d'une prodigieuse vélocité, et à les inviter à suivre le courant qui circulera à leur porte." La question de la démocratie, dont Chevalier fait une variable dépendante du développement industriel, est loin d'être au centre de son souci d'aménagement de la planète. Mais cela ne l'empêche pas d'entonner une antienne: la communication réduit les distances non seulement d'un point à un autre, mais encore d'une classe sociale à une autre. Améliorer les communications, c'est donc nécessairement "faire de l'égalité et de la démocratie".
Dissoute, l'Eglise saint simonienne, le saint simonisme exprime une pensée managériale avant la lettre et symbolise l'esprit d'entreprise de la seconde moitié du XIXe siècle. L'idéologie rédemptrice des réseaux, créateurs du lien universel, légitime le positivisme gestionnaire. Les nouveaux entrepreneurs de l'industrialisme jettent les bases de l'espace réticulaire international en créant des compagnies de chemin de fer et de lignes maritimes, en fondant des établissements de crédit et en perçant les canaux interocéaniques.
Par ailleurs, fidèles à l'aspiration vers une société plus juste entrevue originairement par Saint Simon, les tenants saint simoniens du socialisme se détournent de cette vision techniciste du réseau comme déterminant une nouvelle société. Partisans du "cosmopolitisme démocratique" et précurseurs de l'internationalisme, ils fondent tous leurs espoirs pour "enlacer l'univers" sur les agents de la solidarité des nations et des individus que sont les réseaux sociaux. Cette tension entre deux conceptions du rôle structurant du réseau va être un trait récurrent de l'histoire de la pensée communicationnelle.
Un médium contribue à la formation de l'imaginaire communicationnel de la seconde moitié du XIXe siècle: les grandes Expositions universelles. Expositions et inventions techniques s'épaulent pour propager la rhétorique de la paix et de la communion des peuples. Fort symboliquement, la première exposition, qui se tient au Crystal Palace de Londres en 1851 inaugure le premier câble télégraphique sous marin, le transmanche, celle qui ferme le siècle, à Paris, en 1899 voit le triomphe du cinéma
Le film fait entrer la mythologie de la communication universelle dans l'ère de l'image, qui devient un autre des symboles de la fin des inégalités entre les classes, les groupes et les nations. "Les images animées, écrivait le romancier américain Jack London, abattent les barrières de la pauvreté et de l'environnement qui barraient les routes menant a l'éducation, et distribuent le savoir dans un langage que tout le monde peut comprendre. Le travailleur au pauvre vocabulaire est l'égal du savant... L'éducation universelle, c'est le message... Le temps et la distance ont été annihilés par le film magique pour rapprocher les peuples du monde... Regardez, frappé d'horreur, les scènes de guerre, et vous devenez un avocat de la paix... Par ce moyen magique, les extrêmes de la société se rapprochent d'un pas dans l'inévitable rééquilibrage de la condition humaine."
Avant même ses applications industrielles et domestiques, l'énergie électrique a nourri les imaginaires de la communication. En 1852, un ouvrage de langue anglaise, The Silent Révolution, envisageait l'harmonie sociale de l'humanité sur la base d'un "réseau parfait de filaments électriques". A la fin du siècle, l'anarchiste et géographe russe Pierre Kropotkine et le sociologue écossais Patrick Geddes, critiques acerbes des effets déprédateurs de l'industrialisme, font de l'électricité le départ de l'ère néotechnique.
Secouant les lourdeurs de l'ère paléotechnique, caractérisée par la mécanique, les concentrations et les empires, cette nouvelle étape de l'histoire de l'humanité va faire émerger une société horizontale et transparente. Seul le modèle industrialiste, estiment ils, a pu empêcher le développement des potentialités libératrices de l'électricité. Déconcentration et décentralisation : la nouvelle énergie ouvre l'âge de la réconciliation entre la ville et la campagne, le travail et le loisir, le cerveau et les mains. Contribuant à la réflexion sur l'aménagement régional, ce mouvement de pensée influencera longtemps les utopies de l'urbanisme.
Les premiers écrits de Lewis Mumford, historien américain des techniques et des villes, s'inscrivent en filiation avec ce mouvement de pensée critique marqué par le déterminisme technique; il estime qu'il suffit de libérer les forces contenues d'une technique brimée par un mode de développement pour faire advenir une autre société. Dès 1934, Mumford voit dans les réseaux de radiodiffusion le moyen de renouer avec l'agora des plus petites cités de la Grèce antique. Une vingtaine d'années plus tard, Marshall McLuhan assure le relais. Assumant dans ses premières oeuvres, la critique contre le modèle industrialiste, il s'éloigne toutefois progressivement de cette position négative.
A la fin des années 60, il décrète l'avènement hic et nunc du "village global" via le lien cathodique. Les progrès de la filière informatique marquent une transition décisive dans les représentions utopiques. Dès 1948, le savant américain Norbert Wiener pronostique la naissance de la "société de l'information". Insistant sur l'idée de la circulation de l'information comme condition nécessaire à l'exercice de la démocratie, il entrevoit la possibilité d'une société capable d'éviter la répétition de la barbarie du conflit qui vient de s'achever. Mais Wiener met en garde contre les dangers qui menacent l'accomplissement de cet idéal de transparence de la société. Ces analyses du père de la cybernétique constitueront une réserve inépuisable d'arguments, à la fois, pour ou contre la "société de l'information".
Décennie du choc pétrolier, les années 70 voient s'installer les représentations utopiques de la communication et de l'information au centre des discours étatiques sur les stratégies de sortie de crise politique et économique. Le rapport officiel que rédigent en 1978, à l'adresse du président français Valéry Giscard d'Estaing, Simon Nora et Alain Minc sur l'"informatisation de la société" est exemplaire. Pour juguler une crise qu'ils n'hésitent pas à caractériser comme une crise de civilisation, ils font appel aux vertus décentralisatrices des réseaux télématiques. "La palabre informatisée et ses codes, écrivent ils, doivent recréer une agora informationnelle, élargie aux dimensions de la nation moderne."
Avec les "autoroutes de l'information" de cette fin de siècle, le globe est reparti pour un nouveau tour sur le carrousel des utopies. En 1994, le discours du vice président des Etats Unis, M. Albert Gore, justifiant devant un parterre d'experts de l'Union internationale des télécommunications à Buenos Aires le projet des "infrastructures de l'ère globale" du troisième millénaire au nom de la lutte pour l'abolition des grands déséquilibres sociaux sur la planète a mis au goût du jour high tech une mythologie aussi ancienne que l'idée de modernité, et l'idéal de l'introuvable "société de la transparence".
La reproduction cyclique du discours sur les vertus thaumaturgiques de la communication en cache une autre, celle de la Realpolitik des luttes pour le contrôle des dispositifs communicationnels, l'hégémonie sur les normes et les systèmes. A l'aube de l'ère néotechnique, en 1881, se tenait à Paris la première Exposition internationale de l'électricité. Dans le cadre de cet événement, se réunirent les délégués des puissances propriétaires des brevets de cette invention afin de décider de l'adoption des unités de mesure universelles, tels l'ampère, le volt, etc. A la différence des Expositions universelles, aucun Etat souverain de la périphérie ne fut convoqué à ce sommet...
A l'aube de l'ère du multimédia, fin février 1995, les pays du G7 (les pays les plus riches, à l'exclusion des tiers mondes) ont tenu leur conclave à Bruxelles, en présence de M. Albert Gore, pour discuter, de concert avec les grands industriels de l'audiovisuel et de la télématique, de la mise en place non seulement des fameuses "autoroutes", mais de la "société de l'information ". Le groupe a préconisé une ample déréglementation des télécommunications, mais n'a pas voulu s'engager dans les questions "trop polémiques par nature" du contenu des nouvelles voies électroniques. Dans un monde orphelin de grandes utopies politiques, l'utopie technicienne sert de monnaie d'échange aux idéologues du marché global en temps réel.
Le mythe égalitariste de la communication demeure plus que jamais en porte à faux avec les logiques de ségrégation technologique qui pèsent sur un ordre mondial qui a bien du mal à se trouver. Reste que, en dépit des avatars de l'histoire, les diverses religions communicationnelles continuent de recruter des croisés.
ARMAND MATTELART
Professeur à l'Université Rennes II; auteur, entre autres, de La Communication monde, La Découverte Paris, 1992; L'Invention de la communication, La Découverte, 1994; et, en collaboration avec Michèle Mattelart, Histoire des théories de la communication, La Découverte, 1995.
Paru dans Le Monde diplomatique du mois de novembre 1995.