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On pourrait se borner à l'écrire de manière classique. Dire ainsi, simplement, qu'il s'agit d'une étude à bien des égards originale menée par l'une des unités de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) spécialisées dans le vaste domaine de l'épidémiologie, de la santé publique et de l'environnement professionnel ; une étude soutenue financièrement mais pourquoi donc ? par le constructeur automobile Renault et la fondation de la Mutuelle d'assurance des instituteurs de France. On ajouterait alors que ce travail cherchait initialement à vérifier «l'existence d'un lien entre le risque d'accident de la circulation et le fait d'avoir vécu un événement de vie stressant dans l'année précédente». Nous prendrions bien évidemment alors le soin de préciser que les résultats détaillés de cette étude sont disponibles dans le numéro daté de novembre du prestigieux mensuel Epidemiology. Ces résultats ? La démonstration par les chiffres que le risque d'être impliqué dans un accident de la circulation automobile est multiplié par un facteur quatre dans les périodes de séparation ou de divorce. On pourrait aussi, plus simplement, s'autoriser à se demander jusqu'où l'on peut aller dans l'usage de l'épidémiologie au sein d'un organisme, national et public, de recherche médicale.
Il faut ici, pour comprendre, rappeler que l'Inserm avait mis en place en 1989 un «observatoire de santé» de grande ampleur en proposant à 20 000 employés des entreprises EDF et GDF de participer, sur la base du consentement éclairé, à un suivi annuel de leur état de santé. Les spécialistes parlent ici de la «cohorte Gazel». «Cet outil épidémiologique permet à de nombreuses équipes de recherche de conduire des études épidémiologiques sur des sujets aussi divers que la ménopause ou les risques de cancers. Les volontaires de cette cohorte remplissent chaque année un questionnaire sur leur santé mais également sur les événements de leur vie durant les douze derniers mois (hospitalisation, naissance, décès d'un proche, déménagement par exemple)» précise-t-on auprès de l'Inserm.
Dans l'étude qui nous intéresse les dates et les caractéristiques des accidents de la circulation automobile ont été recueillies à l'aide d'un autre questionnaire. Cette étude menée par une équipe dirigée par Emmanuel Lagarde (unité 88) révèle donc notamment que ce risque d'accident est multiplié par quatre dans la période qui suit une séparation ou un divorce.
«Aucun autre événement de vie ne modifie ce risque de manière importante, ajoute le service de presse de l'Inserm. Les chercheurs estiment que l'on peut attribuer environ 3% des accidents aux divorces, soit chaque année : 170 décès et 3000 blessés. L'explication principale de ce résultat semble résider dans l'apparition d'un stress consécutif à la séparation. Ce stress modifie les comportements de la conduite automobile, soit en inhibant la faculté à se conformer à une conduite sûre, soit en diminuant l'attention du conducteur. La prise de produits psychotropes dans des périodes difficiles est également une explication possible du risque accru d'accident.»
Comme souvent les signataires reprennent en conclusion l'antienne de leur communauté : «Ces résultats restent à approfondir par de nouvelles études.» Ils ajoutent toutefois que ces mêmes résultats «permettent d'ores et déjà de mettre en garde les personnes en situation de divorce ou de séparation de l'augmentation du risque d'accident lorsqu'ils prennent la route».
Peut-on encore, à ce stade, parler de manière à la fois claire et simple ? Que le divorce soit un événement majeur dans une existence, personne n'en doute, à commencer par ceux qui ont traversé cette épreuve dans laquelle les psychiatres voient avant toute chose une blessure narcissique. Que cette blessure ait des conséquences sur le comportement de ceux qui en souffrent ne surprendra sans doute pas beaucoup plus. Pour autant, on reste songeur devant un travail qui parvient in fine à démontrer que les divorces sont, en France, responsables chaque année de 170 décès et de 3000 blessures sur autoroutes, routes nationales et départementales. Magie sans aucun doute de l'extrapolation qui permet d'oser écrire «l'explication principale de ce résultat semble résider dans l'apparition d'un stress consécutif à la séparation», suivi de «ce stress modifie les comportements de la conduite automobile, soit en inhibant la faculté à se conformer à une conduite sûre, soit en diminuant l'attention du conducteur» avant, pour ne rien oublier, d'ajouter : «la prise de produits psychotropes dans des périodes difficiles est également une explication possible du risque accru d'accident».
On appréciera comme il se doit ce petit jeu de bonneteau qui, de l'apparence, nous conduit gentiment à la certitude. Et la certitude, ici, ne fait pas l'économie de la morale qui voit l'Inserm «mettre en garde les personnes en situation de divorce ou de séparation de l'augmentation du risque d'accident lorsqu'ils prennent la route». En toute logique, les responsables français de la santé et de la recherche médicale devraient commencer à travailler des travaux visant à prévenir l'apparition des situations de divorce et de séparation. Le président de la République française ayant fait de la sécurité routière l'un de ses grands «chantiers», on pourrait également réfléchir à la question, désormais ouvertement posée, de savoir si les membres des couples en instance de divorce peuvent ou non être autorisés à conduire un véhicule automobile.
Lagarde E, Chastang J-F, Gueguen A, Coeuret-Pellicer M, Chiron M, Lafont S. The impact of separation and divorce. Epidemiology 2004 ; 15 : 762-6.