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Je n’accorde que peu d’importance à certaines questions autour de Jésus. Par exemple: a-t-il vraiment existé? Les traces historiques sont peu nombreuses et j’accepte ce fait. A-t-il voulu créer une religion? Il était juif et s’opposait aux prêtres de l’époque, mais je ne suis pas convaincu qu’il ait voulu faire dissidence pour lancer une nouvelle branche de l’arbre spirituel.
Son enseignement a été mis en écrit des dizaines d’années après sa mort: est-ce fiable? Ce qui m’importe dans les écrits est ce que les humains de l’époque ont voulu transmettre de l’enseignement. Nul ne peut affirmer que les évangiles représentent bien mot pour mot ce que Jésus a dit, ni même s'il a réellement existé en tant que personne. Mais peu m'importe: il s’en dégage un esprit.
Enfin, parmi les questions des humains que Jésus rappelle en pierre angulaire, il y a: Dieu existe-t-il? Si c’est non, n’est-il qu’une invention destinée à asservir les humains et à les décerveler? Si c’est oui, comment le comprendre? Car il ne saurait s’agir d’une personne ressemblante à nous, d’un être virtuel qui parlerait notre langue. Il pourrait s’agir d’un concept métaphysique: Dieu en tant que travail sur soi-même, sur notre conscience externalisée. Une autorité spirituelle, par nous-même créée et attribuée, devenant une référence dans le but de limiter nos volontés de pouvoir absolu sur le monde et sur les autres humains.
Dieu comme juge des humains n’offre à mes yeux aucun intérêt spirituel. Les humains se punissent eux-mêmes suffisamment pour ne pas s’inventer un juge suprême, arbitraire et absolu, sorte de création machiavélique des humains, représentant le pire d’eux-mêmes, prêt à les jeter dans un feu éternel et sur lequel nous projetons allègrement ce que nous sommes! J’évacue d’emblée toute notion de jugement dernier et de punition éternelle comme l’enfer. Gouverner les humains par la peur et la soumission est indigne de Dieu, s’il existe. Les tyrans ne font pas autre chose. La vie éternelle elle-même me semble avant tout une invention pour combler nos angoisses d’être limités et exprimer notre désir de puissance: survivre c’est être plus fort que la mort, c’est laisser une trace de nous, c’est nous croire si indispensables que l’éternité écrira notre nom dans son livre d’or. Grosse prétention!
L’église en tant qu’institution à laquelle il faudrait obéir en lui donnant un pouvoir sur moi ne m’intéresse pas plus. J’admets la nécessité d’une unification des pratiques et interprétations, la mise en place d’un langage et d’une culture communs, d’un outil de transmission, et même, en toute laïcité, j’admets sa vocation à inciter à une pratique de vie et à des comportements qui auront forcément une incidence sur la société, par les valeurs transmises, par le travail sur soi produisant un aplanissement de nos comportements.
Mais ce qui reste le plus important pour moi est l’enseignement en lui-même. Je peux lire cet enseignement tel qu’il a été écrit et transmis sans me sentir obligé ni d’adhérer à une religion particulière ni de croire en un Dieu dont les représentations ne me parlent pas - et auquel je ne saurais «croire» de par cette forme d’esprit un peu magique qui caractérise les humains.
Je peux explorer cet enseignement pour les raisons suivantes:
1. Je m’y sens libre. Il n’y a pas de contrainte de type enfantin: «Si tu n’es pas sage, tu seras puni». L’enseignement de Jésus me laisse ma place d’adulte autonome. Les exemples de comportement qu'on lui attribue, avec les femmes par exemple, ou sa manière de poser les questions qui éveillent l'intelligence, sont pour moi des modèles avancés d'humanité.
2. L’enseignement n’est pas une simple liste de préceptes et contraintes, de menaces de punitions et de promesses de récompenses. Il ne cherche pas à faire peur ni à soumettre mais à rendre libre et conscient. Chaque part de l’enseignement est comme un principe fondamental que ma propre capacité d’adaptation et mon intelligence peuvent reporter sur différentes situations concrètes. Il donne le principe là où la plupart des autres enseignements ne donnent que les applications particulières sans en comprendre le pourquoi. L’obéissance aveugle est du même ressort que la tyrannie. Par exemple, la spiritualité tibétaine, ou l’islam, me paraissent être un ensemble de préceptes répondant à toutes les situations de la vie. Il n’y a plus de marge de liberté et d’adaptation. Alors que l’enseignement de Jésus est constamment adaptable et disponible à ma propre créativité.
3. Cet enseignement se fonde en particulier sur deux principes: l’amour, ou l’acceptation de l’autre, donc du non-soi, de sa propre limitation, l’amour qui suppose l’égalité car cet amour ne peut se nourrir de la domination - ce qui est révolutionnaire et entre dans un aspect de ma quête personnelle qui est de comprendre et désamorcer les mécanismes de pouvoir que les humains se donnent les uns sur les autres. L’autre principe étant le pardon, ce qui permet la réparation, le rétablissement de la liberté et de la lumière entre les êtres. Je ne peux considérer comme les hindous que quoi que nous fassions, nous ne faisons qu’alourdir notre karma. Je ne peux non plus accepter la charia musulmane qui exige de couper la main du voleur, ce qui ne fait que laisser la trace de la punition mais ne contient aucun pardon.
Rien que dans ces deux principes, l’amour et le pardon, je trouve de quoi analyser ma propre existence et dérouler un fil intérieur pour ma vie. Je suis bien loin d’avoir réalisé ces principes et mes fâcheries parfois sur certaines choses de la vie ne sont empreintes ni de pardon ni d’amour. Le chemin continue donc.
Ce chemin peut-il se faire valablement seul ou doit-il être encadré par une communauté et des référents ayant une meilleure connaissance du sens des textes? Cela reste ouvert. Je connais l’importance de partager son histoire personnelle pour l’évaluer dans la relation et l’alimenter d’autres regards et de questions pertinentes. Je sais aussi l’importance de bénéficier d’exégèses éclairantes, dont je me suis nourri il y a longtemps quand j’ai suivi à Genève l’AOT (Atelier Oecuménique de Théologie). J’en ai gardé l’idée d’une lecture adulte de la Bible. Je sais aussi qu’à naviguer tout seul dans les évangiles on peut en arriver à leur faire dire ce qui nous arrange et à évacuer de la sorte la force novatrice des textes.
Mais croyant ou non, adhérant ou non à une communauté, l’enseignement de Jésus reste le seul qui me laisse libre et donc est de nature à me proposer un véritable travail intérieur. Il ne se substitue pas à moi comme le ferait la répétition de préceptes obligés, mais ensemence ma propre conscience.