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Jacques Marseille est professeur à la Sorbonne où il dirige l’Institut d’histoire économique et sociale. Il a publié en ce début d’année un ouvrage intitulé : « L’Argent des Français, les chiffres et les mythes », ouvrage dans lequel il tord le cou à un certain nombre d’idées reçues, pas seulement chez nos voisins. C’est en particulier le cas de celles relatives aux inégalités des revenus et des retraites.
L’auteur met en relief un fait que plus personne ne nie : depuis deux siècles les inégalités de revenus entre les mieux rémunérés et les moins payés n’ont cessé de se réduire et cela massivement. Ce constat est également vrai en Suisse.
Mais une surprise accompagne ce constat tendanciellement incontestable. C’est durant les périodes de dépression économique que la réduction des inégalités de revenus se marque de la manière la plus claire. Pendant les périodes de croissance, au contraire, ces inégalités se renforcent.
Voilà qui bouscule sérieusement le discours de ceux qui font une obsession (mais aussi un instrument de propagande politique) de ce qu’ils appellent « les inégalités scandaleuses entre les riches et les pauvres ». Et qui incite Jacques Marseille à soumettre deux questions à ses lecteurs.
Imaginons deux pays, appelés A et B, à une date déterminée. La dispersion des revenus y est parfaitement identique. Les 10 % les plus riches perçoivent 100 et le décile le plus pauvre 10. Bien des années plus tard, dans le pays A, les 10 % les plus riches reçoivent 2000 et le décile des moins bien lotis 150. Alors que dans le pays B les 10 % les plus riches obtiennent 150 et le dernier décile 30.
Faut-il préférer vivre dans le pays A, où les inégalités de revenus se sont amplifiées, ou dans le pays B où l’égalité des revenus a grandi ?
La deuxième question concerne les raisons de l’évolution globale différente des revenus dans les deux pays. Imaginons que dans le pays A l’explosion des revenus des plus riches ait été liée à un mouvement de création d’entreprises innovantes qui aurait considérablement augmenté le revenu des créateurs sans que soit affecté en aucune manière le revenu des plus pauvres.
Ne devrait-on pas considérer cette inégalité accrue comme globalement positive ?
En réalité, socialement, le vrai problème de l’inégalité se pose dans des termes bien différents de ceux utilisés par les milieux populistes et démagogiques. La justice sociale réside d’une part dans une répartition raisonnable et équitable des fruits du travail collectif et de celui des individus. Elle se mesure aussi aux voies et aux moyens offerts à chacun de s’élever, par ses efforts et son talent, dans l’échelle des revenus.
Mais elle impose surtout que nos sociétés occidentales revoient de fond en combles les systèmes de retraites qui forment aujourd’hui les vraies sources d’inégalités. Comment peut-on justifier que, dans le même pays, tel travailleur ne touche sous forme de pension qu’un franc pour chacun de ceux qu’il a apportés durant sa vie active sous forme de cotisations alors que tel employé, pour les mêmes cotisations, se verra gratifié lui de 2, 3 voire 4 francs ? Autrement dit, comment peut-on justifier que dans un même pays certains se trouvent soumis à la primauté des cotisations quand les autres, privilégiés, bénéficient de la primauté des prestations ?
Pierre Kunz