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Le Moyen-Orient se retrouvera au centre de l’affrontement à venir entre Pékin et Washington. Voilà pourquoi les États-Unis, tout en déployant leur défense en Asie, font de leur présence militaire dans le golfe Persique une priorité
La Défense américaine a aujourd’hui deux priorités : développer sa présence dans la région Asie-Pacifique, tout en gardant le Grand Moyen-Orient (de la Turquie à l’Afghanistan) au centre de sa stratégie.
La reconceptualisation de l’espace stratégique dans et autour du Grand Moyen-Orient est une révolution dans les affaires stratégiques. Car cette nouvelle perception éclipse les divisions artificielles de la guerre froide : maintenant le « Moyen-Orient », l’« Asie du Sud », l’« Asie du Sud-est » et l’« Asie de l’Est » font partie d’un continuum organique unique.
Dans la politique mondiale des États-Unis, la définition géographique de l’Asie du Sud a été élargie pour prendre en compte l’Afghanistan et ses voisins : l’Iran à l’ouest, toutes les anciennes républiques soviétiques au Nord et la Chine à l’Est.
Objectif : rationnaliser la présence militaire américaine à l’étranger
Cette vision a aussi largement façonné le Global Defense Posture Review (stratégie de défense dans tous ses aspects : déploiement de forces, répartition des infrastructures, partenariats entre pays…)
En s’inscrivant dans les efforts amorcés dans les années 1990, le réexamen de la posture globale ne consistait pas à retirer mais plutôt à rationnaliser la présence militaire américaine à l’étranger.
Ce plan annoncé en août 2004 par le président Bush est un processus au terme duquel 1,4 million de forces américaines en service actif devaient entreprendre leur plus grand repositionnement global depuis la guerre de Corée.
Nombre de bases américaines à l’étranger par région (1947-1988)
Ce nouveau plan pour le déploiement des forces armées américaines est l’un des changements les plus radicaux depuis que les principaux éléments de cette posture ont été fixés en 1953 quand la guerre de Corée a pris fin. Ce plan mettait l’accent sur la flexibilité, la mobilité et la rapidité à se déployer à point, rapidement et pratiquement n’importe où dans le monde.
L’élaboration des propositions qui découlaient de la Global Defense Posture Review fut largement axée sur un réalignement autour de trois régions.
La stratégie ? Réajuster la présence en Europe en quittant les structures héritées de la guerre froide, réformer la posture dans le Pacifique en mettant davantage l’accent sur les capacités essentielles pour assurer plus efficacement les Alliés, dissuader des concurrents potentiels, décourager les agresseurs sinon les défaire le cas échéant, développer la flexibilité et la diversité opérationnelle pour prendre le contrôle stratégique de l’« arc d’instabilité ».
Bien que chacun utilise ce concept à son gré, cette carte illustre les frontières géographiques de cet « arc d’instabilité » d’un point de vue officiel américain. Cette extension englobant la majorité des pays du « Sud » (où ce qui est autrefois vaguement appelé le Tiers-monde) remonte à la stratégie militaire nationale des États-Unis de 2004. L’examen quadriennal de la défense de 2001 et le rapport annuel du Département de la Défense au président et au Congrès de 2002 utilisaient le concept mais dans un sens plus restreint en évoquant un grand « arc d’instabilité qui s’étend du Moyen-Orient à l’Asie Nord-Est ». Source : « Marine Corps Operating Concepts for a Changing Security Environment », 2e éd., Departement of Navy, juin 2007.
Plus largement, le Département de la défense est engagé dans un examen complet des éléments de la posture de défense en termes de taille, de structure et de déploiement mondial des forces militaires américaines ainsi que des installations qui les soutiennent.
La nouvelle posture implique une restructuration, un déplacement plus au Sud et une présence avancée dans les régions les plus vitales : les anciens pays du Pacte de Varsovie, le Golfe et parties de l’Asie centrale.
Au-delà d’une portée mondiale recherchée, le nouveau plan a prévu deux points de concentration, un dans le golfe Persique, et l’autre en Asie du Nord où d’importants éléments économiques du système mondial sont exposés.
La Chine qui est une puissance économique et démographique et la rivalité sino-américaine émergente pose des choix difficiles pour les pays asiatiques.
Les États-Unis empruntent 40 centimes pour chaque dollar dépensé. Mais du fait que le Chine est leur plus grand créancier, il résulte que c’est Pékin qui finance indirectement la domination américaine dans l’océan indien.
Le réalignement de la posture de défense mondiale des États-Unis et le recentrage sur l’Asie a été une priorité dès l’entrée en fonction du président Bush en janvier 2001. L’examen quadriennal de la défense de 2001 et de la stratégie de sécurité nationale de 2002 offrent un aperçu d’une réorientation d’envergure mondiale par l’ajout de bases nouvelles.
Un glissement irréversible
Les guerres en Irak et en Afghanistan ont contrarié les efforts de modernisation de l’armée et compliqué les plans initiaux de repositionnement des troupes, mais le glissement vers l’Asie en soi était irréversible.
Si la stratégie nationale définit l’intention des États-Unis dans leur approche des affaires mondiales et prévoit se concentrer sur la politique étrangère américaine, la posture de défense mondiale reflète la capacité américaine à projeter sa puissance militaire au-delà de ses frontières.
La stratégie de sécurité nationale peut changer d’une administration à l’autre, mais initier des changements et des ajustements majeurs dans la posture de défense mondiale des États-Unis est un processus beaucoup plus difficile et long, nécessitant par ailleurs d’énormes investissements.
En conséquence, une fois réalisés, ces ajustements se révèlent assez durables, persistant pour des dizaines de décennies. Autrement dit, Trump ne fait qu’accomplir le travail de Bush après que l’administration Obama lui a facilité la tâche après le retrait de l’Irak et de l’Afghanistan.
La nouvelle répartition mondiale de puissance, combinée aux contraintes financières, a conduit les États-Unis à privilégier un engagement sélectif visant à étendre leur contrôle via une « domination pragmatique » de l’Europe, de l’Asie du Nord-Est et du golfe Persique, trois régions où les États-Unis ont maintenu une présence militaire permanente pour empêcher l’émergence de nouveaux pôles de puissances et pour maintenir la paix et la stabilité régionales jugées essentielles pour soutenir un ordre international dominé par les (et favorable aux) États-Unis.
Dès le début des années 1940, les États-Unis ont cherché à atteindre une hégémonie extrarégionale. Dominer ces trois régions seulement signifie dominer le commerce du pétrole et environ 70 % du PIB mondial.
L’objectif des Américains est de façonner des structures régionales de sécurité basées sur la création, puis l’institutionnalisation de solides équilibres régionaux de puissance dans lesquels l’Amérique joue un rôle central. En somme, les alliés doivent dépendre de Washington pour leur stabilité et leur sécurité.
Si ce processus en est déjà à un stade bien avancé en Europe, en Asie de l’Est et dans le Golfe, le travail est toujours en cours.
Un renforcement des relations Asie-Moyen-Orient
Par la sécurisation de la domination navale de la mer de Chine et des eaux adjacentes, l’Amérique vise au XXIe siècle à acquérir un contrôle énergétique équivalent au chantage nucléaire du XXe siècle.
Les observateurs font de plus en plus référence aux liens renouvelés entre la Chine et le Moyen-Orient, comme une renaissance de l’ancienne route de la soie, ancrée sur le long terme par la logique de la demande chinoise en ressources énergétiques, qui dépasse désormais les États-Unis.
Une attention partagée sur le développement commercial a contribué à stabiliser ces liens renouvelés en dépit de divergences politiques éventuelles. Sans être conjoncturels, la montée du Moyen-Orient et de l’Asie, et le renforcement de leur relation semblent inévitable.
En 2000, ensembles ils représentaient à peine 21 % de l’économie mondiale contre 31 % en 2010. Au cours d’une décennie, leurs échanges commerciaux ont augmenté de 700 %.
Les exportations chinoises vers la Ligue arabe ont atteint 62,3 milliards de dollars (55 milliards d’euros) en 2008 contre 7,2 milliards de dollars (6,35 milliards d’euros) en 2001, l’année de l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Au plan politique, les gouvernements chinois et arabes ont en commun de ne pas vouloir s’ingérer dans les politiques nationales des uns et des autres. Le modèle de développement de la Chine est très populaire au Moyen-Orient et l’investissement chinois a permis de réduire la dépendance de la région des États-Unis.
Après tout, les Chinois sont très actifs dans cette région cruciale qui est le Moyen-Orient. La logique est simple : « celui qui contrôle le Moyen-Orient contrôle le robinet du pétrole mondial. Et celui qui contrôle le robinet du pétrole mondial peut contrôler l’économie mondiale, au moins pour le proche avenir ».
La Chine ne reçoit pas des quantités significatives de pétrole des pays africains. La grande quantité de son pétrole importé provient principalement du Moyen-Orient où la production est dominée par les entreprises américaines.
La Chine et l’Inde représenteront une grande partie de la croissance prévue de la demande en pétrole des pays en développement. La Chine est devenue un importateur net de pétrole dans les années 1990, et le premier plus grand consommateur au monde en 2012 devant les États-Unis. La Chine importera plus de 70 % de ses besoins pétroliers des sources du Moyen-Orient.
Un argument de plus pour les États-Unis de renforcer leur présence au Moyen-Orient, « la région la plus importante du monde », insiste Vali Nasr, ancien conseiller diplomatique d’Obama.
Son argument repose sur une base réaliste classique : la rivalité de puissance à venir entre Pékin et Washington. « Le Moyen-Orient sera au centre de cet affrontement quand il arrivera ».
C’est là ou cette rivalité « va se jouer et où son résultat sera décidé ». Un argument similaire est développé par le colonel M. Yeisley qui appelle l’Amérique à persuader les pays africains à travailler avec elle.
Et il faut le faire rapidement, avant que les percées de Pékin deviennent insurmontables. Pour sécuriser leurs besoins en ressources, l’Amérique doit être prête à employer tous les éléments de la puissance nationale pour répondre à un éventuel affrontement futur par procuration sur le continent.
Au final, il est intéressant de constater que l’ « arc d’instabilité » englobe toutes les régions pétrolières, tous les goulots d’étranglement maritimes ainsi que les carrefours stratégiques maritimes, autour de lesquels les États-Unis ont renforcé leur présence militaire.
Il n’existe dans le monde que trois véritables carrefours maritimes : les Caraïbes, la Mer de Chine méridionale et la Méditerranée. Tout au long de ce corridor, on trouve la mer Rouge, le golfe Persique et la mer d’Arabie et des routes maritimes qui lient ces carrefours maritimes.
Tous, ainsi que les goulots d’étranglement, sont situés dans « l’arc d’instabilité ». Autrement dit, 95 % du commerce mondial passe par neuf points d’étranglement vulnérables. Et plus de la moitié du tonnage annuel de la flotte marchande du monde passe à travers le détroit de Malacca, Sunda, Lombok, et Makassar. Le pétrole transporté par le détroit de Malacca depuis l’océan Indien, en route vers l’Asie de l’Est à travers la Mer de Chine méridionale, représente plus de six fois le total passant à travers le canal de Suez et dix-sept fois le total qui transite par le canal de Panama.