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Alexandre Schmemann, Journal (1973-1983), publié sous la direction de Nikita Struve, Editions des Syrtes, Paris 2009, 926 p.
Homme d'Eglise (orthodoxe) d'une envergure exceptionnelle, né de parents émigrés russes, ayant grandi à Paris où il a fait ses études, puis à New York avec sa famille en tant que professeur, l'auteur, un soir de sa 52e année, décide de tenir un journal. Il en avait déjà tenu un, entre 15 et 16 ans, journal qu'il retrouvera presque quarante ans plus tard pour constater avec stupeur que « tout était déjà en germe en lui ». A sa mort, en 1983, on découvre ses huit cahiers et son épouse décide de les publier (en anglais tout d'abord, en l'an 2000).
L'auteur, qui a un goût marqué pour la littérature, y consigne ses lectures multiples et passionnantes. Il pose un regard lucide sur lui-même et sur son ministère, sur certains moments où tout lui paraît gris et pénible. Les conversations sans fin sur le devenir de son Eglise l'épuisent. Ici, il regarde les grands de ce monde qu'il voit petits et les petits qu'il voit grands. Il déteste ceux qu'il qualifie d'animaux politiques, avec lesquels la conversation ne peut jamais s'élever. Là, il analyse la peur et le refus du changement qui se nichent chez les orthodoxes.
Selon lui, l'orthodoxie n'a pas prêté attention à l'Histoire et s'est laissée écraser par les changements inévitables du monde. Sa vision de l'orthodoxie est très douloureuse et le plonge dans de profondes réflexions. A l'intérieur de la religion, il se sent contestataire, mais avec les contestataires, il se sent traditionaliste. D'où une grande difficulté à communiquer avec n'importe quel camp ! Et de citer Jean Daniel qu'il admire : « On est de droite si on se résigne à la nature, de gauche si on s'efforce de la corriger. »
Il vit en direct l'affaire Soljenitsyne, qu'il aime et admire, tout en ne partageant pas totalement sa vision de la Russie. Il le rencontre en Suisse, puis au Canada et aux Etats-Unis et leurs échanges sont consignés dans son Journal.
Lui qui se sent contemplatif, aimant lire, réfléchir, écrire, se sent condamné à agir, que ce soit à l'église ou au séminaire où il enseigne, à prendre des responsabilités. Que faire ? Il ne voit pas clairement et en souffre. Si ses méditations sur la mort nous rejoignent au plus profond de notre être, elles nous donnent en même temps un élan vers la vie qui ne vieillira pas. Lui qui semble avoir connu l'acédie - incapacité de voir la lumière ou de la désirer - en parle admirablement bien et puis, soudain, après tant de grisaille, une sensation de paix... Ce qui paraissait impossible devient évident. A quelqu'un qui lui demande ce qu'il aime par-dessus tout dans sa profession, il répond : « Le droit et le devoir d'être un témoin de l'essentiel, de l'unique nécessaire. »
Quand il évoque l'Occident, il s'effraye, tant il y voit de lâcheté, de décadence et de corruption. Ce qui ne l'empêche pas, le jour suivant, de s'extasier sur la beauté de la nature chaque fois que, grâce à elle, s'opère la rencontre entre la personne et la Face divine.