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Occident express 51
La toponymie pourrait faire l’objet de guides de voyage autrement plus efficaces que les cours d’histoire abrégés qui sont l’ordinaire de ces publications. Avec son échiquier d’avenues et de rues numérotées comme un fichier Excel, New York affirme sa jeunesse, sa rationalité et son pragmatisme. Les boulevards de Paris sont un long soupir de nostalgie napoléonienne, tandis que quelques rues étroites murmurent, avec une honte toute républicaine, une inextinguible vénération monarchique. En Serbie, la toponymie évolue aussi vite que la politique, c’est-à-dire environ tous les vingt ou trente ans. Au-delà de cette date, on prend tout et on recommence. Rien de surprenant pour un peuple qui, depuis les Turcs, hait le pouvoir central, quel qu’il soit. En Croatie voisine, la toponymie est un gigantesque monument qui traverse chaque petit village dans une longue litanie mémorielle. A Stari Grad, sur la petite île dalmate de Hvar (2’000 habitants), on retrouve les noms de rues présents dans absolument toutes les municipalités. La rue principale est toujours la rue de Vukovar – ville de Slavonie orientale devenue symbole de la lutte contre l’armée yougoslave (ici on dit l’armée serbe) lorsqu’elle tomba au terme de combats épouvantables en novembre 1991. Le quai principal est évidemment dédié à Franjo Tudjman, némésis de Slobodan Milosevic, et premier chef d’Etat de cette Croatie moderne. La place principale est dédiée à Stjepan Radic, député croate assassiné par un serbe nationaliste en 1928 en plein parlement à Belgrade, geste fou qui déclencha la dictature du roi Alexandre, lui-même assassiné en 1934 à Marseille. La rive qui longe les maisons de pêcheurs est celle des Défenseurs croates, en l’honneur des soldats qui combattirent entre 1991 et 1995 pour l’indépendance du pays. En d’autres termes, la toponymie croate est un monument de haine anti-serbe. Cette haine est le ferment principal de ce jeune état pour justifier son existence, ses frontières et sa spécificité culturelle. Récemment interrogée, la présidente de Croatie Kolinda Grabar-Kitarovic a affirmé avec aplomb que les langues croate et serbe «n’ont absolument rien en commun». Ce que les Serbes ont pu comprendre sans l’aide d’aucune traduction. Il faudra encore bien des années, non seulement pour que ces ressentiments, que l’histoire récente justifie partiellement, retrouvent des proportions acceptables, pour que l’UE signifie à Zagreb que toute réconciliation régionale sera impossible dans ces conditions, et surtout pour qu’émerge une nouvelle génération de jeunes Croates, plus soucieux de leur avenir que d’un passé si amer.