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(Photo par Adrian Michael)
Exception faite des tours d'habitation que l'on rencontre dans maints villages, peu de châteaux forts ont été édifiés au Moyen Age dans la haute et longue vallée de l'Engadine. Presque tous ont de plus disparu et ceux qui ont laissé des traces dans la tradition écrite sont rares. Ainsi, aucun texte ne fait mention des ouvrages de Chastlatsch, près de Celerina, ou de Chasté, près de Sils, des ouvrages dont ont subsisté quelques maigres vestiges. La tour pentagonale de Spaniola, au-dessus de Pontresina, peut vraisemblablement être considérée comme le siège des seigneurs de Pontresina, cités dans des documents des XIIIe et XIVe siècles. L'ouvrage le plus important de la Haute-Engadine, le mieux conservé aussi, c'est toutefois la forteresse de Guardaval érigée sur un promontoire rocheux dominant Madulein. Côté vallée, la construction d'un restaurant d'été et d'une terrasse a malheureusement eu pour conséquence la destruction presque complète de la partie méridionale des ruines. Lors de vastes travaux de restauration de l'ouvrage médiéval, il a toutefois été possible de supprimer ces constructions gênantes.
Côté montagne, l'aire du château est isolée par un fossé avancé. Partant de Madulein, l'ancienne rampe d'accès escaladait le flanc est de la colline et parvenait à une porte entre-temps disparue, pratiquée dans l'angle sud-est de l'ouvrage. A mi-chemin, on découvre quelques terrasses marquantes; il n'est pas exclu qu'elles aient été occupées par des annexes de service. La tour fait partie des constructions les plus anciennes. Elle se dresse à l'angle occidental du site, juste audessus du fossé. On distingue sur son front extérieur des restes du crépi moyen-âgeux et - remarquable détail architectural - les empreintes d'une truelle de paveur linguiforme. La partie sud-est de la tour a été reconstruite lors de vastes travaux de restauration, les autres parties sont d'origine. A l'intérieur, des opes destinées à recevoir les poutres des planchers marquent les différents étages. La porte surélevée avait été aménagée du côté sud, à la hauteur du deuxième étage. D'étroites meurtrières assuraient l'éclairage de l'intérieur de la tour. La souche de pierre, de près de dix mètres de hauteur, était sans doute surmontée d'une superstructure de bois en saillie.
Greffée sur la tour, une enceinte de plan irrégulier, construite ultérieurement, longeait les bords de l'aire étendue du château. Outre l'entrée principale, qui devait se trouver dans l'angle sud-est aujourd'hui disparu, le château possédait une porte secondaire, pratiquée dans la partie occidentale du mur d'enceinte et protégée par une lice avancée. Un complexe de bâtiments d'une certaine importance s'élevait à l'est de l'ouvrage. Même si les quelques pans de mur qu'il en reste ne permettent pas de préciser ses fonctions, nous pensons qu'il devait comprendre des écuries au rez-de-chaussée et, au-dessus, des logis. L'ancienne cour du château est en grande partie recouverte de décombres, mais on suppose qu'elle abritait la citerne assurant l'approvisionnement en eau des habitants du château.
Guardaval par Creuzbauer 1840 (graphica-antiqua.ch)
Contrairement à la plupart des autres châteaux forts des Grisons, dont aucun document écrit ne révèle la genèse, celui de Guardaval et sa fondation sont authentiquement attestés. Le château a vu le jour sous l'épiscopat de Volkhard de Neuburg (en fonctions de 1237 à 1251), qui voulut, par cette fondation, élargir et consolider la souveraineté épiscopale en Haute-Engadine. Plus tard, des droits de péage furent accordés à Guardaval, ce qui ne surprend pas puisque cet ouvrage se dressait à proximité de la route de la vallée. On trouve encore près de Punt Gianet les vestiges d'une douane. Un rôle douanier de Guardaval datant de la fin du Moyen Age fait avant tout état de recettes découlant de chevaux, de boeufs et de charges transportées à dos de mulet. Pour subvenir aux frais d'entretien du château, l'évêque exigeait des redevances de ses sujets engadinois. L'importance attachée à la forteresse par l'évêché de Coire ressort du fait que le seigneur spirituel de l'Engadine résida plus d'une fois à Guardaval, où il signa maints documents, et de l'ordre qu'il donna à ses vassaux de tenir le château en bon état et, au besoin, de le mettre à sa disposition à des fins militaires.
Au XIVe siècle, Guardaval fut habité par les Planta, qui le détinrent à titre de fief épiscopal et périodiquement à titre de gage. Originaire de Zuoz, où la tour «des Planta» évoque aujourd'hui encore son souvenir, cette famille comptait depuis le XIIIe siècle parmi les lignées dirigeantes de la Haute-Engadine. Sa puissance se fondait principalement sur des fiefs et des droits épiscopaux, ainsi sur le droit de pêche dans les lacs de la Haute-Engadine, sur le droit d'exploiter les mines - un droit dont les Planta firent largement usage - et sur l'exercice de la juridiction, un privilège qui faisait des Planta les représentants directs de l'évêque. Ils disposaient en outre de vastes propriétés foncières. En tant que cofondateurs de la Ligue de la Maison-Dieu instituée en 1367, ils prirent une part active à l'instauration des
communes juridictionnelles libres dans les territoires dominés par l'évêque. La fondation de la Ligue de la Maison-Dieu, la première des trois Ligues rhétiques, semble avoir incité l'évêque à obvier à une désaffectation du château de Guardaval. Lors du renouvellement du contrat de vasselage, il obligea les Planta à reconnaître les droits possessoires épiscopaux et à promettre qu'ils restitueraient la forteresse sur dénonciation préalable du contrat.
Au début du XVe siècle, des dettes contraignirent l'évêque à mettre le château en gage et peu à peu, la domination épiscopale en Haute-Engadine se désagrégea. Après l'achat, vers la fin du XVe siècle, des droits de souveraineté épiscopaux par les communes juridictionnelles, le château fut abandonné. Aux dires d'un chroniqueur de l'époque, il était à ce moment-là déjà «inhabité et délaissé». C'est à ce même auteur qu'on doit la légende selon laquelle Guardaval fut un temps le siège d'un méchant bailli, qui harcela la population et viola les femmes et les jeunes filles de l'Engadine jusqu'au jour où un habitant de la vallée le poignarda pour le punir de ses forfaits. Bien des châteaux ont d'ailleurs donné lieu à des légendes de ce genre. Pour ce qui est de Guardaval, on ne possède aucun indice attestant la véracité historique de ce récit. Au contraire, il est prouvé que les Planta, qui longtemps occupèrent le château, vécurent toujours en bonne intelligence avec la population engadinoise et que jamais un bailli épiscopal n'a siégé à Guardaval. Il n'a pas été possible jusqu'à aujourd'hui de donner une signification à la pierre qui se trouve sur le versant est de la colline et dont on a longtemps prétendu qu'elle marquait l'endroit où fut assassiné le bailli.
Après avoir été démantelé, à la fin du XVe siècle, le château se délabra de plus en plus; il apparaît en ruine depuis le XVIIe siècle.
(Photo par Adrian Michael)
Bibliographie