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On appelle évêché de B. l'ensemble des terres placées sous l'autorité temporelle de l'Eglise cathédrale Notre-Dame de B. Cette dénomination permet de distinguer cette entité géopolitique du diocèse de B., circonscription ecclésiastique dans laquelle l'évêque de cette ville exerce sa juridiction spirituelle. Les limites de l'évêché, terre d'Empire, ont varié: avant 1500, l'évêque avait perdu la ville de B., une partie importante de l'actuel canton de B.-Campagne et de petits territoires soleurois. A l'époque moderne, l'évêché comprenait l'actuel canton du Jura et le Jura bernois, des parties de l'actuel canton de B.-Campagne (Birseck, Laufon) et une enclave dans le Brisgau (Schliengen). Une partie des terres de l'évêché relevait au spirituel des diocèses de Besançon, Lausanne et Constance. Le sud était passé à la Réforme et était considéré comme territoire confédéré. Certains sujets de l'évêque parlaient le français, d'autres l'allemand. L'évêque lui-même était tout à la fois prince d'Empire et, depuis 1579, allié des cantons catholiques.
La cathédrale de B., est le noyau et, jusqu'à la Réforme, le cœur d'une principauté dont le chef est l'évêque. En 999, le dernier roi de Bourgogne, Rodolphe III, donne à l'évêché l'abbaye de Moutier-Grandval avec toutes ses dépendances. Il veut, par ce geste, augmenter la puissance temporelle de l'episcopatus Basiliensis. Solidement implantée dans la haute vallée de la Birse, l'abbaye de Moutier-Grandval possède aussi de nombreux biens dispersés entre le lac de Bienne et l'Alsace. L'évêque de B., dont l'autorité temporelle était limitée à la cité rhénane, va ainsi se trouver à la tête de possessions importantes.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
En 1032, à la mort de Rodolphe III, B. et le pays jurassien sont incorporés au Saint Empire. L'évêque devient vassal de l'empereur. Ce dernier désigne le prélat et lui inféode des droits régaliens que celui-ci exercera dans toutes les possessions de son église (Kirchensystem des Ottoniens et des Saliens). Pendant plus d'un siècle, l'Eglise de B. bénéficie de la générosité des empereurs. Les acquisitions sont très diverses et géographiquement dispersées. En 1041, Henri III cède le vaste comté d'Augst (Augstgau), aux portes de B., qui s'étend, débordant le Sisgau, du Rhin à l'Aar, à cheval sur la chaîne du Jura. La fidélité de l'évêque au parti impérial durant la querelle des Investitures est récompensée: en 1080, Henri IV lui remet le comté de Härkingen, dans le Buchsgau, entre l'Aar et le Jura, puis, en 1084, le château et le fief de Ribeaupierre, en Alsace, et en 1095 l'abbaye de Pfäfers, en Rhétie. Par ailleurs, dès le milieu du XIe s., la donation rodolphienne de 999 sert de point d'appui à une politique expansionniste de Notre-Dame de B. en pays jurassien.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
Objet des convoitises bâloises dès 1053, l'abbaye de Saint-Ursanne, qui relevait du diocèse de Besançon, tombe, entre 1096 et 1120, sous le pouvoir temporel et spirituel des évêques. Cette acquisition renforce leur emprise dans les vallées jurassiennes. En dépit du concordat de Worms (1122), les évêques de B. continuent d'être désignés par les empereurs tout au long du XIIe s. Le processus de féodalisation qui accompagne le déclin de l'autorité publique est sensible dans l'évêché. Comtes, vassaux de Notre-Dame de B., avoués des grandes églises construisent des châteaux de pierre et s'attachent des hommes qui savent se battre. Cette noblesse favorise les établissements monastiques qui se fondent au début du XIIe s., notamment ceux de Lucelle (1124) et de Bellelay (1140). Ces établissements connaissent un essor rapide. Au XIIe s., les évêques de B. doivent abandonner certaines prétentions sur de riches églises éloignées, notamment dans la Forêt-Noire, en Rhétie et en Alsace. A la fin du XIIe s., Notre-Dame de B. est déjà pratiquement évincée de ses anciennes possessions d'outre-Rhin et d'Alsace et, au bas Moyen Age, seule subsiste, sur la rive droite du Rhin, la seigneurie de Schliengen dont dépend le village d'Istein. Réalistes, les évêques concentrent leurs efforts sur l'Arc jurassien, souvent francophone et quadrillé par des maisons religieuses dont le pape Alexandre III confirme les biens et les droits en 1179.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
Au XIIIe s., la puissance impériale faiblit et c'est désormais le chapitre cathédral qui élit les évêques de B. De plus, le système féodal est ébranlé par la puissance nouvelle de l'argent. Toute une noblesse ne vivant que de redevances foncières connaît des difficultés financières. Riches de l'or du Rhin, les évêques de B. peuvent acheter seigneuries et droits divers et renforcer ainsi leur pouvoir. Bien des féodaux doivent engager leurs biens entre les mains de l'évêque, comme Berthold de Neuchâtel qui cède, en 1234, son droit d'avouerie sur la ville de Bienne. Même des églises vendent des possessions à Notre-Dame de B., qui acquiert ainsi Arlesheim de l'abbesse du Mont-Sainte-Odile en Alsace. En 1241, le seigneur d'Asuel résigne tous ses biens sur l'autel de Notre-Dame de B. qui fait de cette manière une percée prometteuse en direction de l'Ajoie. Dans la vallée de la Suze, cette domination s'accroît grâce à l'acquisition du droit d'avouerie cédé à l'évêque Henri de Neuchâtel par Otton d'Arguel (ou d'Erguël) en 1264. Un des voisins les plus puissants de l'évêché, le comte de Ferrette, opère une reprise de fiefs de tous ses biens au profit de l'Eglise de B. en 1271. Cette opération fait passer l'avouerie de la vallée de Delémont entre les mains des évêques. En 1280, le flou politique à propos des mairies de Bure et d'Ajoie provoque un conflit ouvert entre l'évêque de B., militairement soutenu par l'empereur Rodolphe, et Renaud de Bourgogne, comte de Montbéliard. Vainqueur à Porrentruy en 1283, l'évêque obtient la haute main sur cette ville et sur l'Ajoie. Mais en 1296, la victoire du comte de Neuchâtel sur les troupes épiscopales à Coffrane marque un coup d'arrêt pour l'Eglise bâloise. La limite de l'évêché est dès lors fixée sur le lac de Bienne, à la hauteur de La Neuveville, fondée vers 1310 à l'initiative de l'évêque Gérard de Vuippens. A l'autre bout de la chaîne jurassienne, mais en terre alémanique, Notre-Dame de B. peut espérer une brillante expansion lorsqu'elle acquiert les seigneuries de Liestal, Neu-Homburg et Waldenburg pour 2100 marcs d'argent (1305), somme que l'empereur Albert Ier, très intéressé par ces terres, ne parvient pas à réunir. Il refuse d'investir l'évêque Othon de Grandson et ces biens échappent à Notre-Dame. Pour consolider leur autorité face à la noblesse, les évêques de B. favorisent les bourgeoisies montantes des villes de l'évêché, notamment Bienne (1275), Porrentruy (1283), Delémont (1289), Laufon (1296), La Neuveville (1312) et Saint-Ursanne (1338).
Au début du XIVe s., Notre-Dame de B. est à l'apogée de sa puissance. De La Neuveville à Ferrette, l'autorité temporelle des évêques s'étend sur deux populations, romane et germanique, et sur les confins de quatre diocèses: celui de B., bien sûr, mais également ceux de Lausanne, de Besançon et de Constance.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
Au XIVe s., l'évêché manque de moyens financiers et il est victime des pressions conjuguées de ses ennemis extérieurs et de ses adversaires intérieurs, les villes qui cherchent à s'émanciper de la tutelle princière. Les premiers à tirer profit de la faiblesse de Notre-Dame de B. sont les Habsbourg. A la mort du dernier comte de Ferrette, en 1324, sa fille épouse Albert d'Autriche. Le comté devrait revenir à l'évêque de B., mais celui-ci ne peut empêcher l'Autriche de mettre la main sur ce territoire situé sous les murs de la métropole rhénane. Tirant parti de l'impécuniosité croissante de Notre-Dame, la riche bourgeoisie bâloise acquiert progressivement tous les éléments de la puissance publique, sans parler de l'arrière-pays qu'elle se taille en direction des Confédérés au détriment de la principauté épiscopale. Cette politique d'émancipation suscite l'hostilité de la noblesse qui s'appuie sur l'Autriche pour contrer ce processus fatal à l'autorité des évêques. Pour éviter le démantèlement de la principauté, l'évêque Jean de Vienne (1365-1382) veut rompre la combourgeoisie qui liait Bernois et Biennois depuis 1352, mais il est militairement vaincu à Malleray en 1367. Relayant dans le sud de l'évêché l'influence de Berne, la ville de Bienne détient un droit de bannière sur l'Erguël et elle scelle, en 1335, un traité de combourgeoisie avec le chapitre de Saint-Imier. Bellelay et Saint-Imier se placent sous la protection de Soleure en 1404. Ces liens affaiblissent l'autorité du prince dans une bonne partie de l'évêché.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
La situation est d'autant plus grave que l'Eglise de B. doit, faute de ressources suffisantes, engager des seigneuries entières, notamment la prévôté de Saint-Ursanne, Chauvilliers et la Montagne de Muriaux en 1376. Le procédé est également utilisé à Porrentruy et en Ajoie, vendus à réméré au comte de Montbéliard en 1386. Le château de Soyhières passe aux mains des seigneurs comtois de Neufchâtel qui étendent leur influence jusqu'à Laufon (1388). La ville, le château et la seigneurie de Delémont sont engagés aux Bâlois qui tirent profit de l'abaissement de leur évêque (1389). A la fin du XIVe s., pour sauver l'évêché de la banqueroute, le chapitre cathédral confie la destinée de l'Eglise de B. à Thiébaud VI de Neufchâtel, qui place son fils Humbert sur le siège épiscopal. Celui-ci ne peut stabiliser la situation qu'en vendant les possessions du Sisgau à la ville de B. (1400). Lorsque l'évêque Hartmann Münch de Münchenstein résigne ses fonctions, en 1422, l'évêché est virtuellement démantelé.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
Au XVe s., grâce à l'énergie d'une série d'évêques, des pans entiers de l'ancienne construction peuvent être ramenés dans l'orbite de Notre-Dame de B., notamment dans la partie francophone de l'arc jurassien. Jean de Fleckenstein (1423-1436) entreprend de dégager Saint-Ursanne et Roche d'Or de l'emprise des sires de Neufchâtel. Après sa victoire sur Thiébaud VIII (1425), toute la châtellenie de Saint-Ursanne fait retour à l'évêché. Il contraint les gens de la châtellenie de Delémont et de la prévôté de Moutier-Grandval à rompre le traité de combourgeoisie qui les liait à la ville de B. (1434). Par contre, Jean de Fleckenstein doit pratiquement céder, en 1427, au profit des villes de Berne et de Soleure, le landgraviat sur le Buchsgau. Plus tard, en 1486, Gaspard zu Rhein ne peut s'opposer au coup de force de Berne qui impose un traité de combourgeoisie à la prévôté de Moutier-Grandval. Dès les années 1440, une meilleure gestion des rentrées financières et les premières levées fiscales modernes permettent d'éteindre les créances qui soustrayaient des seigneuries entières à l'autorité de l'Eglise de B. Jean de Venningen (1458-1478) réussit, en 1461, à racheter Porrentruy et l'Ajoie grâce aux lourdes contributions de leurs sujets jurassiens. A l'issue des guerres de Bourgogne (1474-1477), l'évêché annexe, en 1478, les villages ajoulots de Damvant, Grandfontaine et Réclère, où l'autorité épiscopale était mal établie. Le fief de Franquemont sur le Doubs entre également dans sa mouvance à la suite de ce conflit.
Au début de la guerre de Souabe (1499), l'évêché est virtuellement scindé en trois parties. A B. et dans le Sisgau, le Conseil bourgeois exerce le pouvoir réel. Dans le sud de la principauté, de Moutier à La Neuveville, les villes et les seigneuries sont souvent tellement liées à Berne et à Soleure que l'autorité de Notre-Dame de B. ne peut déployer tous ses effets. L'"évêché utile", de Franquemont à Laufon, est seul soumis au pouvoir du prince. L'entrée de la ville de B. dans la Confédération, en 1501, consacre un état de fait et la Réforme accentue cette partition ébauchée au XIVe s. En 1528 l'évêque s'établit officiellement à Porrentruy et, dans les bailliages protestants du sud désormais inclus dans la mouvance helvétique, l'autorité du prince est encore plus lointaine qu'à la fin du Moyen Age.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
Région à dominante rurale et très montagneuse, l'évêché vit dans une économie largement déterminée par la nécessité de nourrir une population pourtant modeste. Seule la ville de B., dont la domination économique s'exerce dans un espace dépassant les limites de la principauté et du diocèse, anime la vie économique régionale et relie l'évêché aux grands courants d'échanges internationaux. Sa monnaie est couramment utilisée des Vosges à l'Aar et du Doubs à la Forêt-Noire. Les villes n'ont qu'une importance très limitée et leurs habitants se consacrent encore à l'agriculture, à la viticulture et à l'artisanat. Leur zone d'influence économique se confond souvent avec leur sphère d'influence politico-administrative: Delémont, chef-lieu de la châtellenie, est également la seule ville de la vallée du même nom. La remarque vaut aussi pour Porrentruy et l'Ajoie, Saint-Ursanne et la prévôté, etc. Les campagnes, vouées pour l'essentiel à l'agriculture, ou à la viticulture sur les bords du lac de Bienne, écoulent leurs produits sur les marchés et les foires de ces villes dès la fin du XIIIe s. Dès l'époque romaine au moins, le minerai de fer pisolithique est exploité, réduit dans des bas fourneaux. Ce fer, qui fait des régions de Delémont et de Moutier des terres convoitées, est produit en quantité suffisante pour être exporté, probablement sur le Plateau, durant tout le haut Moyen Age et jusqu'au XIVe s., époque où le haut fourneau fait son apparition. Il s'imposera peu à peu sous l'impulsion des princes-évêques.
Les productions jurassiennes, lorsqu'elles ne sont pas consommées sur place, sont exportées en ville de B. En valeur, le premier produit d'exportation des campagnes de la principauté est sans conteste possible le bois. Flotté sur la Birse, il est utilisé dans la construction bâloise. Les bouchers de la métropole rhénane achètent en outre des moutons et des bovins qu'ils débitent à B. ou qu'ils revendent à des marchands alsaciens. Le coutil tissé dans les vallées jurassiennes est également écoulé dans la cité épiscopale. Les produits laitiers (beurre, fromages de Bellelay et de Delémont) ne viennent qu'en quatrième position dans les marchandises vendues sur le marché de B. De leur côté, les commercants de l'évêché "intérieur" achètent surtout des draperies, des céréales et des vins qu'ils revendent sur les foires de leurs petites cités. Ces échanges laissent entrevoir le faible niveau de spécialisation des campagnes de la principauté, que ce soit dans le domaine artisanal ou agricole. Couplée à la domination politique de la cour de l'évêque, l'emprise économique de la ville de B. sur le reste de l'évêché va s'appesantissant au fur et à mesure qu'avance le Moyen Age. Cette sujétion commerciale et financière, facilitée par l'usage d'une même monnaie, explique en partie l'importance de l'élément "jurassien" parmi ceux qui, à l'instar de Thiébaud Mérian de Courroux en 1498, obtiennent la bourgeoisie de B. Si le pouvoir temporel des évêques varie d'une châtellenie à l'autre, le pouvoir économique incontesté de la métropole rhénane déploie ses effets dans tout l'évêché, de la ville de Bienne jusqu'au plus modeste village d'Ajoie.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
La vie culturelle de l'évêché au Moyen Age (la ville de B. n'est pas traitée ici) est naturellement liée à sa vie religieuse. L'Ajoie doit à l'influence comtoise et à celle de l'officialité de Besançon de posséder les plus anciennes chartes en français de Suisse romande (la première date de 1244). Le réseau paroissial, fixé pour l'essentiel avant le XIIe s., n'est toutefois pas achevé avant l'époque moderne dans les Franches-Montagnes. L'évêché médiéval est dominé par ses établissements religieux, aussi remarquables par leur nombre que par leur importance. Trois établissements religieux existent déjà dans le haut Moyen Age, tous fondés au VIIe s.: Saint-Imier, Saint-Ursanne et enfin Moutier-Grandval, le plus fameux. Les deux premiers, formés à l'origine de quelques ermites, font place par la suite à des communautés monastiques, alors que Moutier-Grandval est une fondation de l'abbaye de Luxeuil. Son histoire est mal connue, mais il est sûr qu'il s'agit d'un couvent d'une grande richesse, immuniste depuis le VIIIe s. jusqu'à sa donation à l'évêque de B. en 999. Ces trois établissements bénédictins sont transformés en chapitres collégiaux entre la fin du XIe s. et 1120 - voire un peu plus tard pour Saint-Imier - dans des circonstances inconnues. Dans la première moitié du XIIe s., les nouvelles idées monastiques venant de Bourgogne suscitent une autre vague de création d'établissements religieux: Lucelle, abbaye cistercienne fille de Bellevaux, fondée en 1124 et promise à un bel avenir, et Bellelay, abbaye de chanoines réguliers prémontrés, créée vers 1140 par l'abbaye du Lac de Joux, à l'instigation de l'évêque de B. Bellelay établit à la fin du XIIe s. un prieuré en Ajoie, à Grandgourt, alors que Lucelle essaime en dehors de l'évêché. Aux XIVe et XVe s., l'évêché ressent brutalement l'effet des schismes. Des hôpitaux et des confréries religieuses sont créés pour répondre aux besoins des fidèles, parallèlement à l'essor urbain régional; en outre, dans l'ensemble, les évêques contrôlent mal leur clergé, dont les qualités semblent médiocres, alors que les établissements religieux traversent aussi une période difficile du point de vue tant économique que spirituel.
En ce qui concerne l'éducation, on est très mal documenté sur les écoles qui pouvaient se trouver dans l'évêché, en particulier dans les abbayes (aucun scriptorium n'est attesté de façon sûre). On signalera la présence à Moutier du fameux moine de Saint-Gall, Iso, qui y meurt en 871. A partir des XIIIe et XIVe s., des écoles ouvertes aux laïcs apparaissent dans les villes. Les objets d'art sont le plus souvent dus à des artistes d'ailleurs, telle la fameuse Bible de Moutier-Grandval, œuvre de copistes de Tours. Les principales zones d'influence en la matière sont la Bourgogne, l'Alsace, la Souabe et B. L'église de Courchavon possède une remarquable Vierge debout de la fin du XIIIe s. (peut-être la plus ancienne conservée en Suisse). La statuaire des XIVe et XVe s. est bien représentée dans les églises de la région. En matière d'architecture, sans dresser ici un catalogue exhaustif, il faut signaler quelques monuments romans: l'abbatiale de Saint-Ursanne (riches sculptures), celle de Saint-Imier, les églises de Chalières (fresques du XIe s.), de Courtelary, la Blanche Eglise de La Neuveville et la Tour Réfous de Porrentruy. Les églises Saint-Pierre de Porrentruy et Saint-Benoît de Bienne (vitraux du XVe s.), ainsi que les châteaux du Vorbourg (comm. Delémont), de Zwingen et du Schlossberg (La Neuveville) conservent de beaux vestiges de l'époque gothique.
Auteur(e): Jean-Claude Rebetez
Le XVIe s., secoué de turbulences, voit naître l'Etat moderne. La ville de B., devenu canton suisse, s'affranchit de l'autorité temporelle de l'évêque (1501) et la Réforme lui enlève l'autorité spirituelle (1529). Dès 1528, Porrentruy (diocèse de Besançon) devient la nouvelle capitale de la principauté. Non seulement l'évêque se trouve désormais hors de son diocèse, mais le chapitre se fixe à Fribourg-en-Brisgau (diocèse de Constance) et l'officialité à Altkirch (Alsace). La rupture de l'unité confessionnelle est consommée par l'adoption de la Réforme dans les régions méridionales, avec pour conséquence un affaiblissement de l'autorité du prince sur ses sujets. A ces difficultés s'ajoutent des troubles sociaux et des crises financières chroniques. Lors de la guerre des Paysans (1525), les abbayes de Beinwil et de Lucelle sont livrées au pillage. La jacquerie est de courte durée. Après le décès de Philippe de Gundelsheim (février 1552), le chapitre emprunte 14 000 £ aux Biennois et leur offre en contrepartie l'administration de l'Erguël. Les Erguëliens se rebiffent, obtiennent l'appui des Soleurois avec qui ils signent une promesse d'engagement (mars 1555). En 1556, le prince-évêque Melchior de Lichtenfels (1554-1575) leur octroie leurs premières franchises. Delémont et les Franches-Montagnes profitent des mêmes circonstances et concluent des traités de combourgeoisie avec les Bâlois (1559). En 1566, l'évêque convoque les délégués des différents bailliages, afin de procéder à la répartition de l'impôt du Turc (prélevé dans l'Empire pour la lutte contre les Turcs). Plusieurs réunions ont lieu. Elles préfigurent les futures assemblées des Etats de l'évêché, qui auront une grande importance par la suite (Assemblée d'états).
Jacques Christophe Blarer de Wartensee (1575-1608) insuffle une vigueur nouvelle aux affaires, sur les plans tant économique et financier que politique et institutionnel. Dès son avènement il doit faire face aux velléités d'indépendance des Biennois. A sa proposition d'échanger Bienne avec les Bernois contre les droits de ceux-ci dans l'évêché s'opposent les Confédérés et bien sûr les Biennois eux-mêmes. L'Erguël, objet des convoitises de Bienne, renforce son indépendance face aux Biennois. En 1579, Blarer s'allie aux cantons catholiques, ce qui lui assure un précieux appui, militaire autant que diplomatique. Par les accords de Baden conclus avec la ville de B. (1585), il parvient à récupérer la contre-valeur de biens et droits hypothéqués de longue date par ses prédécesseurs et à éteindre ainsi les dettes de l'évêché. Lors de l'affaire de l'échange de Bienne (1599-1610), il réussit également à recouvrer, contre Bienne et Berne, une partie de ses droits dans le sud de la principauté. Au terme de son long règne, diocèse et évêché ont retrouvé la prospérité.
Auteur(e): Philippe Froidevaux
De par sa position sur l'échiquier des hostilités, durant la guerre de Trente Ans, l'évêché de B. ne peut pas échapper aux convoitises des belligérants, d'autant plus que, militairement parlant, il est sans défense. Le nord est particulièrement exposé et le prince-évêque, vassal de l'empereur, peut craindre que ses intérêts soient confondus avec ceux de son suzerain, lui-même partie prenante dans le conflit. Dès 1632, l'invasion de la Haute-Alsace par les Suédois provoque un afflux de réfugiés vers Porrentruy. L'évêque, avec l'appui des cantons catholiques, parvient momentanément à faire respecter son territoire. Le sud de l'évêché - sauf l'Erguël en 1639 - sera épargné par le conflit grâce aux combourgeoisies existantes, en particulier avec Berne et Soleure. Entre 1634 et 1640, le nord est occupé, successivement ou simultanément, par les troupes suédoises, françaises et impériales, ce qui aboutit à une désorganisation de la société qui atteint le sommet de l'Etat. A la ruine matérielle s'ajoutent des coupes sombres dans les populations, dues en partie à des épidémies de peste. Avec les traités de Westphalie (1648), les voisins de l'évêché changent: la France succède aux Habsbourg en Alsace, tandis que la séparation des Suisses d'avec l'Empire est reconnue par les traités; de ce fait l'évêché n'a donc plus de frontière commune avec l'Empire. Bienne, quant à elle, est alliée des Suisses et assiste aux diètes. A cette alliance et aux combourgeoisies avec Berne fait contrepoids l'alliance de l'évêque avec les sept cantons catholiques (1579); elle sera maintes fois renouvelée (la dernière fois en 1717). L'évêque tentera en vain de faire entrer sa principauté dans l'alliance du Corps helvétique avec la France lors de son renouvellement en 1663. Durant la seconde conquête de la Franche-Comté, des troupes françaises pénètrent en Ajoie (1675), mais l'évêque réussit peu après à faire respecter sa neutralité grâce à son alliance avec les Suisses. Après 1648, l'évêque tente à plusieurs reprises, mais sans succès, de se faire admettre dans la Confédération. En 1735, Jean Conrad de Reinach-Hirzbach renonce à renouer des liens avec les cantons catholiques, ceux-ci lui ayant refusé leur aide lors des Troubles (1730-1740). Vingt ans plus tard, Joseph Guillaume Rinck de Baldenstein régularise ses rapports avec les Bernois, lesquels consentent à limiter leur influence aux régions qui sont leurs combourgeoises. De ce fait, le contrepoids des cantons catholiques devient caduc.
Auteur(e): Philippe Froidevaux
Les relations de l'évêché avec la France dominent sa politique extérieure durant le XVIIIe s. A partir de 1726, la principauté est le théâtre de désordres, appelés Troubles, qui vont durer quinze ans. Impuissant à rétablir l'ordre, l'évêque sollicite l'aide de l'Empereur et des Suisses, qui se dérobent. Il se tourne alors vers la France et, en 1739, signe secrètement avec elle un traité portant essentiellement sur la défense des frontières, la sécurité intérieure de l'évêché, les privilèges des personnes et les relations diplomatiques futures. En vertu du traité, des troupes françaises interviennent dans l'évêché: les Troubles prennent fin, les meneurs sont arrêtés, trois d'entre eux, dont Pierre Péquignat, sont exécutés (1740). Désormais le calme régnera dans la principauté jusqu'à la Révolution. Les relations de l'évêché avec la France continuent de se renforcer. En 1744, une compagnie est levée et mise à sa disposition. En 1758 est créé le régiment de l'évêché au service de France. Il s'illustre à Corbach et lors de la campagne de Corse. Il sera dissous à Dunkerque en 1792. Trois accords, coup sur coup, achèvent de lier le sort de l'évêché à la France. En 1779, les vingt paroisses de la seigneurie d'Ajoie sont attribuées au diocèse de B.; en contrepartie, celui de Besançon reçoit vingt-neuf paroisses francophones à l'est de Belfort. Désormais, les frontières politiques et religieuses de l'Ajoie coïncident. L'année suivante, la frontière occidentale de la principauté est réaménagée: des territoires sont échangés, le Doubs est consacré limite occidentale et son lit devient entièrement français. Enfin, en 1780, un traité de défense mutuelle confirme et précise celui de 1739. Il permettra aux armées révolutionnaires d'occuper le nord de l'évêché en toute légalité (avril 1792).
Auteur(e): Philippe Froidevaux
De la fin du Moyen Age à la Révolution, le territoire de l'évêché est définitivement fixé (seules des modifications mineures ont lieu au XVIIIe s.). Il est divisé en dix-sept bailliages ou seigneuries, qui forment autant de circonscriptions politiques, administratives et judiciaires. La prévôté de Moutier-Grandval, sous protectorat bernois depuis 1486, et Bellelay, combourgeoise de Soleure, bénéficient de la neutralité helvétique, tout en restant terre d'Empire. Avec les cinq autres seigneuries méridionales (Erguël, Orvin, La Neuveville, la Montagne de Diesse et Bienne), ces territoires sont considérés comme helvétiques, tandis que les seigneuries du nord sont dites germaniques ou impériales. Les institutions sont très complexes, variant à l'extrême d'une seigneurie à l'autre. Le représentant du prince, bailli, maire ou châtelain, peut administrer plusieurs seigneuries, par lieutenant interposé. Ces fonctions tendent à devenir héréditaires avec le temps.
Les institutions de la principauté épiscopale évoluent lentement. Le chapitre cathédral, ou haut chapitre, installé à l'origine à B., puis à Fribourg-en-Brisgau (1529) et enfin à Arlesheim (1679), renforce peu à peu son emprise sur la cour et l'administration épiscopales. Le prince-évêque, élu par le chapitre et toujours issu de ses rangs, est investi des droits régaliens par l'empereur et de l'autorité religieuse par le pape. Il gouverne le plus souvent par l'entremise de ses conseils et légifère par voie d'ordonnances. Les franchises octroyées jusqu'au milieu du XVIe s. freinent son évolution vers l'absolutisme et la centralisation. Les sujets sont liés au prince par le serment prêté lors de tournées d'hommage. Ils peuvent s'adresser aux tribunaux d'Empire dans les litiges civils. Les régions du sud de Pierre-Pertuis en sont exclues. A l'origine, les conseillers de l'évêque sont les membres du chapitre. Après leur départ, l'évêque leur substitue progressivement des conseillers laïques recrutés dans la bourgeoisie et la noblesse. A mesure que les affaires de l'Etat prennent de l'ampleur, les conseils se multiplient et se diversifient. L'ordonnance de 1726 leur donne un statut hiérarchique. Cependant, dans la pratique, les attributions politiques, judiciaires et administratives ne sont pas nettement distinctes. Le cumul des fonctions n'est pas rare. La chancellerie joue un rôle éminent. La justice, rouage essentiel de la vie publique sous l'Ancien Régime, garde longtemps ses structures médiévales. Le droit coutumier est prépondérant. Chaque région, chaque ville a son système, qui, de la justice corporative (les plaids), va parfois jusqu'à la haute justice. Elle est rendue la plupart du temps par délégation. Elle se simplifie et se centralise avec le temps. Le conseil aulique constitue la cour suprême de l'évêché en matière criminelle (et parfois civile) et tient lieu de cour d'appel des seigneuries impériales (ailleurs les affaires en appel sont traitées différemment). Le Code pénal de Charles-Quint, la Caroline, y est en usage; le prince dispose du droit de grâce. Les jugements civils peuvent être déférés à la Chambre impériale de Wetzlar, tandis que la cour impériale, à Vienne, connaît des questions relatives aux fiefs de l'Empire. L'administration évolue aussi vers la centralisation.
Les communautés, avec toutes les variantes locales et régionales, voient leur autonomie battue en brèche par les décisions de l'administration centrale. L'ordonnance de 1726 renforce les services administratifs dans le but de mettre de l'ordre dans les affaires publiques. Le but sera lentement atteint, en dépit d'une obstruction plus ou moins manifeste. Par la suite les ordonnances feront de moins en moins état d'exceptions. L'assemblée des Etats réunit des représentants du clergé, de la noblesse et du tiers-état depuis 1566, selon un rythme irrégulier. Il lui revient prioritairement de répartir les contributions extraordinaires de l'Evêché. Jusqu'à l'époque des Troubles dans lesquels il est impliqué, l'abbé de Bellelay en est le président. Un syndic le seconde et assure la présidence le cas échéant. Les Etats ne furent plus réunis de 1752 à 1791, date où ils furent dissous. Les bailliages réputés suisses (sauf Bellelay) refusèrent toujours d'en faire partie et en conséquence d'assumer une part quelconque des contributions imposées. La prévôté de Moutier-Grandval, quant à elle, ne participe aux charges fiscales que dans une moindre mesure.
Auteur(e): Philippe Froidevaux
Durant ces trois siècles le chiffre de la population est sujet à des variations. Les mauvaises récoltes, les épidémies et les guerres sont les grands fléaux qui perturbent son accroissement naturel. L'essor démographique constaté dès le début du XVIe s. subit des coups d'arrêt brutaux. Les crises alimentaires génèrent une hausse du prix des grains et le ralentissement de l'activité économique. Elles reviennent cycliquement. Celle de 1770-1771 fournit l'occasion de procéder à un recensement de la population de tout l'évêché et de ses ressources alimentaires. En comparaison avec les dénombrements partiels du début du siècle, la population n'a que très peu augmenté dans son ensemble. Les guerres, celle de Trente Ans surtout, provoquent une diminution de la natalité. Lorsqu'elles s'accompagnent d'épidémies pestilentielles, leurs effets sont catastrophiques. Cependant, temporairement ou définitivement, les vides se comblent par l'apport d'immigrants étrangers: des anabaptistes dès le XVIe s., des sujets de la seigneurie de Valangin dans les années 1580, des juifs dans les bailliages allemands au XVIIe s., des Neuchâtelois aux Franches-Montagnes après la guerre de Trente Ans, des huguenots après la Révocation de l'édit de Nantes. Les migrations intérieures sont plus rares et liées à des considérations confessionnelles ou économiques. Au XVIIIe s., l'émigration individuelle pour raisons économiques s'accélère. Le fonds de la population, à la fin du Moyen Age, est stabilisé depuis longtemps. Elle est francophone en majorité; Bienne et sa région proche, la basse vallée de la Birse et la seigneurie de Schliengen sont d'expression germanophone. Le patois et les dialectes sont les vraies langues populaires. L'alphabétisation se développe lentement, l'enseignement populaire est réorganisé en 1784. Les évêques, tous issus de familles germanophones, s'entourent naturellement de fonctionnaires allemands. Peu à peu, à partir du XVIIIe s., le français se substitue à l'allemand.
L'ancienne noblesse de souche est presque totalement éteinte, les anoblissements se font rares. L'évêque attire à Porrentruy la noblesse suisse, alsacienne, voire allemande ou française. A elle sont réservés les fiefs nobles, les charges héréditaires de la cour et les fonctions baillivales. Elle vit en vase clos et se garde de mésalliances. Elle s'exile en masse à la Révolution. La population roturière comprend en majorité des bourgeois: ils sont membres d'une communauté, participent de plein droit à la vie politique et jouissent des biens communautaires. Leur statut est héréditaire. Devenir bourgeois postule une décision des communautés ou du prince. Les habitants sont exclus des droits politiques et économiques des bourgeois, mais sont néanmoins sujets du prince, tandis que les résidents ne jouissent d'aucun droit; les étrangers peuvent être expulsés à tout moment. Les communautés rurales sont ordinairement réticentes à l'accueil de nouveaux bourgeois, qui grèvent les ressources foncières, forêts et pâturages notamment. Aussi les populations restent-elles fermées et l'endogamie se généralise.
Auteur(e): Philippe Froidevaux
L'agriculture médiévale était axée sur l'approvisionnement vivrier, les cultures céréalières accaparant la majeure partie des terres arables. Au XVIe s. commence à s'y juxtaposer l'élevage du bétail bovin, destiné à l'exportation et à la production de viande. Le défrichement des hautes vallées méridionales et du plateau franc-montagnard s'accélère, l'habitat se disperse, l'hivernage du bétail exige la construction de granges et d'étables spacieuses. De nouvelles paroisses se créent. La viticulture est solidement implantée au pied sud du Jura et dans la basse vallée de la Birse. Par ailleurs, les techniques culturales, basées sur l'assolement triennal, demeurent archaïques. L'agriculture se modernise lentement. Dans la seconde moitié du XVIIIe s., la culture de la pomme de terre, l'irrigation des prairies, l'introduction de nouvelles variétés de semences et l'amélioration du bétail par sélection en sont les signes les plus visibles.
Fortement soutenue par les princes-évêques, la sidérurgie se développe à partir du XVIe s. Des usines se fixent sur les cours d'eau, grâce à l'appui financier et technique d'étrangers. Les surplus de la production sont exportés en Suisse. Sous Blarer sont construits les hauts fourneaux d'Undervelier et de Courrendlin qui seront, avec Bellefontaine, les seuls centres de production aux XVIIe et XVIIIe s. Rigoureusement contrôlée par l'Etat, l'industrie sidérurgique sera, durant ce temps, l'une des principales sources de ses revenus extérieurs. L'industrie du verre suit une voie parallèle. Des verreries sont attestées à La Heutte au XIVe s.; par la suite elles se répandent dans la région. Liées bien davantage à l'approvisionnement en combustible, le bois, qu'en matière première, le sable vitrifiable, elles se fixent, dans la seconde moitié du XVIIe s., dans des régions boisées et retirées: à Lobschez près de Soubey (1659), puis en amont le long du Doubs et en Franche-Comté. Comme dans le cas du fer, les pionniers sont d'origine germanique. La poterie est florissante à Bonfol dès le XVe s. et la faïencerie à Cornol à partir de 1760. Les ponctions que toutes ces industries, sans compter les besoins domestiques, font sur la forêt, conduisent peu à peu celle-ci à sa ruine. L'ordonnance forestale de 1755, pionnière européenne en la matière, se donne les moyens de pallier ces abus, sans y parvenir avant longtemps .
L'endettement de l'évêché, dont la livre demeure la monnaie de compte, est un mal endémique. La ville de B. et le chapitre sont les bailleurs de fonds ordinaires. Jusqu'à la fin du XVIe s., le plus clair des revenus de l'Etat est affecté au service de la dette. Blarer parvient à s'en libérer en 1587 et peut désormais songer à investir dans l'industrie. L'Etat tire ses revenus d'impôts divers, dont sont exempts nobles et gens d'Eglise. Les franchises médiévales, le statut particulier des régions méridionales sont d'autres prétextes pour s'y soustraire. Les paysans, ceux des montagnes en particulier, sont surendettés. Leurs terres sont hypothéquées ou bien ont passé dans les mains des nobles, des bourgeois citadins ou des fondations religieuses, à tel point que le prince doit interdire à celles-ci d'en acquérir de nouvelles. Même aux époques de prospérité, la balance commerciale de l'évêché reste déficitaire, en dépit d'un protectionnisme avéré. Il faut toutefois relever qu'autour de 1760, les recettes sont excédentaires grâce surtout aux revenus du prince et du chapitre, principalement en Alsace et en Brisgau. Les voies de communication, encore médiévales, ne se prêtent guère aux échanges internationaux. Après 1740, l'Etat se dote de grandes routes, modernes pour l'époque, c'est-à-dire empruntant, lorsque c'est possible, le fond des vallées. Les postes et messageries sont réorganisées et développées, et peu après, le transport des voyageurs.
A la veille de la Révolution, l'évêché présente un tableau bien contrasté, qu'il soit vu sous l'angle géographique, institutionnel, démographique, politique ou religieux. Bien que relativement isolés, ses habitants sont réceptifs aux idées de leur temps. Ils en retiennent ce qui leur est utile et se préoccupent peu de théorie, aussi la Révolution sera-t-elle vécue avec un certain opportunisme.
Auteur(e): Philippe Froidevaux
Le XVIe s. est marqué par la question religieuse. Berne et Bienne adoptent la Réforme en 1528, la ville de B. en 1529. Sous l'influence de ces trois villes, la vallée de la Birse et tout le sud de l'évêché (Erguël, prévôté de Moutier-Grandval, La Neuveville) passent à la nouvelle foi. Le chapitre de Saint-Imier disparaîtra et celui de Moutier se déplacera à Delémont. La doctrine des Eglises réformées de l'évêché aura pour base la confession bernoise, avec une influence de la liturgie neuchâteloise à La Neuveville et en Erguël. Les Eglises de Bienne et de La Neuveville sont totalement indépendantes, comme celle d'Erguël dès le début du XVIIe s.; en revanche, les pasteurs de la prévôté de Moutier-Grandval et de la Montagne de Diesse appartiennent à la classe de Nidau. A la fin du XVIe s. l'évêque parvient à recatholiciser la vallée de la Birse, mais non le sud de l'évêché; il conserve toutefois le droit de collature de nombreuses églises.
A la suite du concile de Trente, l'évêque reprend en mains son clergé. Il publie de nouveaux statuts synodaux, effectue des visites paroissiales méticuleuses et, s'appuyant sur les jésuites, il crée un collège à Porrentruy en 1591. Cette ville est choisie, bien que située dans le diocèse de Besançon, pour des raisons pratiques (en particulier la présence de la cour du prince). Une imprimerie s'y installe, avec un privilège pour l'édition des livres scolaires. Toutefois, il faut attendre 1716 pour voir la création d'un séminaire voué à la formation du clergé. Le XVIIe s. est marqué par la fondation de nouvelles maisons religieuses, surtout féminines: les ursulines, chargées de l'enseignement des filles (Porrentruy, 1619; Delémont, 1698), les annonciades (Porrentruy, 1647), les capucins (Delémont, 1626; Porrentruy 1655). Au XVIIIe s., l'esprit de réforme qui préside à la rationalisation des structures de l'Etat et de l'économie se fait aussi sentir dans le domaine de l'instruction. L'évêque veut promouvoir l'éducation et la rapprocher des exigences de la vie quotidienne: ainsi, il crée au collège un cours de mathématiques pour les artisans en 1705, mandate l'architecte Pierre-François Paris, en 1752, pour former les arpenteurs de l'évêché aux nouvelles méthodes, s'emploie à réorganiser le collège après la suppression des jésuites en 1773. L'abbaye de Bellelay fonde aussi un collège, en 1772. D'abord modeste, il se développe parallèlement aux efforts des chanoines pour promouvoir une pédagogie moderne et l'enseignement des sciences exactes. En revanche, l'abbaye échoue dans ses projets d'écoles et de maison de travail pour les filles de la région. Désireux aussi de développer l'instruction du peuple, l'évêque, en 1784, rend l'école obligatoire toute l'année, définit un programme minimal et s'octroie le contrôle des maîtres. On ignore les effets réels de ces mesures. Dans le sud protestant, les communautés sont aussi censées assurer un enseignement sommaire, alors que les enfants des familles aisées sont envoyés en pension, puis fréquentent des universités ou des académies réformées (B. et Berne surtout).
Sous l'Ancien Régime, l'évêché connaît une floraison de la culture et des arts. De belles bibliothèques, en particulier celle du collège de Porrentruy, se constituent. Non seulement on fait venir des objets d'arts et des artistes de l'extérieur, mais une production indigène de valeur se développe aussi, avec par exemple les sculpteurs Breton (fin XVIIe début XVIIIe s.) de Boncourt ou le peintre biennois Emmanuel Witz (1717-1797). Le phénomène urbain entraîne la réalisation de nombreux travaux, tlles des fontaines (nombreuses fontaines Renaissance à Delémont, Porrentruy, Bienne, La Neuveville) et des portes. Si l'on trouve partout de riches demeures privées (par exemple les maisons Wicka à Delémont et Rockhall à Bienne), le nord catholique s'illustre particulièrement dans le domaine architectural en raison de la présence de la cour épiscopale et des maisons religieuses: ainsi, les évêques développent du XVIe au XVIIIe s. leur château à Porrentruy, font venir l'architecte Paris qui y crée des bâtiments aussi divers que l'Hôtel-Dieu (1765), l'hôtel de ville (1764), l'hôtel des halles (1769), alors que les abbayes de Lucelle et de Bellelay se dotent de grands bâtiments baroques.
Auteur(e): Jean-Claude Rebetez
Conformément à l'alliance de 1780, la déclaration de guerre du 20 avril 1792 de la France à l'empereur François II déclenche l'intervention française dans l'évêché. Fin avril, les troupes du maréchal de camp de Ferrières s'installent à Delémont. Les bailliages protestants et l'abbaye de Bellelay jouissent provisoirement de la neutralité helvétique. Mais les régences mises en place par le prince-évêque François Joseph Sigismond de Roggenbach ne parviennent nulle part à empêcher les troubles. A l'automne, l'effervescence des bataillons de volontaires français gagne tout le pays. Par opportunisme, les bourgeoisies de Porrentruy et de Delémont fondent des sociétés populaires et plantent l'arbre de la liberté. Au moment où la Convention nationale française prône libération des peuples et guerre de propagande révolutionnaire, se succèdent rapidement l'assemblée générale du pays d'Erguël, qui rompt avec Roggenbach réfugié à Constance, le refus d'une régence et l'organisation d'un conseil d'administration provisoire par les Prévôtois, et la proclamation, à Porrentruy le 17 décembre 1792, de la République libre et indépendante de la Rauracie, première république sœur de la Grande Nation (République rauracienne).
Les trois assemblées de la Rauracie sombrent dans la désunion. Les commissaires de la Convention imposent alors un scrutin faussé, où les députés non invalidés se prononcent pour la réunion à la France. L'annexion enregistrée à Paris le 23 mars 1793, on constitue un 87e département sous le nom de Mont-Terrible, avec les districts de Porrentruy, chef-lieu, et de Delémont, siège du commandement militaire. Des élections instituent municipalités de communes et autorités des différents niveaux. Au serment civique, les prêtres préfèrent l'exil et la fidélité à Rome. La Constitution de 1793 est approuvée de justesse; celle de l'an III (1795), qui supprime districts et communes au profit de l'administration centrale du département et des municipalités cantonales, est nettement refusée, seul résultat négatif de toute la France. La campagne de déchristianisation, la crise des subsistances et les besoins dévorants de l'armée du Rhin ont détruit dans l'esprit du plus grand nombre les effets positifs des réformes agraires. Elu procureur général syndic, Joseph-Antoine Rengger dirige le département sous la Terreur avant que la réaction thermidorienne ne donne l'occasion de la revanche aux robins du pays et à un commissaire du Directoire, François Augustin Roussel, de Belfort. En mars 1797, le Pays de Montbéliard choisit de rejoindre le Mont-Terrible. Le 15 décembre, en vertu du traité de Campoformio, le général Gouvion Saint-Cyr prend possession du sud de l'évêché. Aussi la population du Mont-Terrible double-t-elle, sans pourtant atteindre la taille d'un département moyen. Seule la seigneurie de Schliengen reste en possession de l'évêque. Elle sera rattachée au margraviat de Bade par l'adoption du Recès de la Diète impériale de 1803 qui marquera également la disparition de la principauté épiscopale comme état impérial.
La réorganisation du Consulat (loi du 17 février 1800) supprime le Mont-Terrible par omission de ce nom dans la liste des départements. Montbéliard et l'évêché sont rattachés au Haut-Rhin. De Colmar, le préfet transmet ses ordres aux maires des deux arrondissements jurassiens et à leurs nombreuses communes, formées sur les anciens terroirs. Le sous-préfet Théodore Frédéric Louis Liomin s'installe en avril à Porrentruy; Jean-Baptiste Holtz, à Delémont en juin. Ils administrent, le premier les plaines ajoulote et montbéliardaise, ainsi que les Franches-Montagnes, le second les vallées de la Birse, de la Sorne et de la Suze, avec Bienne et La Neuveville. Après la réforme judiciaire de 1802, les deux circonscriptions comptent cinq cantons chacune. Porrentruy est contesté par Montbéliard, ville plus peuplée. Chez les réformés, on espère jusqu'à l'acte de Médiation la réunion à la Suisse. Mais la rentrée des "bons prêtres", le concordat avec la papauté, la réorganisation des cultes catholique, réformé et luthérien provoquent un changement de l'opinion. On approuve partout le consulat à vie de Bonaparte et son accession à la dignité impériale. Un degré supérieur d'organisation, bénéfique à l'administration locale, une habile propagande et la participation à une épopée exaltante, des récoltes abondantes jusqu'en 1810 contribuent au renforcement du régime et à la mythification de Napoléon Ier.
Auteur(e): André Bandelier
Bourgeois et habitants de l'évêché sont peu séduits par les vertus de l'égalité civile et oublient vite les avantages de l'abolition de l'ancien régime agraire. La transformation des biens patrimoniaux en biens communaux ne touchent pas tout le monde: partages et prestations prouvent qu'on persiste à confondre les qualités d'ancien bourgeois et de citoyen. L'abandon de dîmes et cens, l'assimilation des baux emphythéotiques à des droits féodaux, le rachat des dettes en assignats profitent aux tenanciers et multiplient le nombre des petits propriétaires. A la vente des biens nationaux, biens princiers et ecclésiastiques mis aux enchères après les réunions de 1793 et 1797, 60% des lots vont à des autochtones, mais le quart des valeurs seulement, le transfert de propriété s'effectuant au profit de voisins, Français de l'intérieur. La lutte entre individualisme agraire et usages ancestraux aboutit à un compromis économiquement et socialement favorable: le parcours sur les prés communaux se maintient; la vaine pâture recule inexorablement devant les clôtures particulières.
Les "Français réunis" subissent leur nouvelle condition comme contribuables et soldats. Le Mont-Terrible paie ses contributions en bons de réquisitions qui établissent sa participation à l'effort de guerre. Le régime napoléonien perçoit avec exactitude une fiscalité directe dominée par l'impôt foncier. La volonté de justice qui sous-tend la réforme fiscale ne peut être comprise, vu l'inexistence des cadastres. Sous l'Empire, seuls les cantons de Bienne et de Montbéliard ont été arpentés systématiquement. En réimposant sel, sucre, boissons et tabac, on double la charge.
Les levées en masse de la Révolution, la formation d'un bataillon des volontaires du Mont-Terrible entraînent la désertion en masse. En août 1793, les jeunes gens de la vallée de Delémont, en révolte ouverte, se retranchent au Mont sur Courtételle. La loi Jourdan-Delbrel (5 septembre 1798) impose un service militaire obligatoire que préfets et sous-préfets font respecter, avec le concours des Eglises, des maires et des notables. En dépit des dispenses et des possibilités de remplacement, l'impôt du sang pèse lourdement. Deux mille ressortissants de l'évêché, pour une population d'environ 60 000 âmes, seraient morts sur ces "sentiers de la gloire", qui ont permis à cinq Jurassiens d'accéder sous la Révolution ou ultérieurement au grade d'officiers généraux: Ignace-Xavier Comman, François-Joseph Gressot, Jean-Pierre Jaquet, Jean-Pierre Mercier et Théophile Voirol.
Les changements politiques s'accompagnent du mouvement de tout un espace économique vers l'ouest. Le recul du trafic sur les axes transjurassiens n'est pas compensé par la réfection du réseau routier local, accompagnée de plantations d'arbres. Le textile et l'horlogerie souffrent de la politique douanière française, qui favorise la contrebande par la Suisse. L'ouverture des marchés continentaux offre des perspectives aléatoires, ruinées par la défaite napoléonienne, au moment où l'horlogerie artisanale est déclassée par les innovations des Japy dans le Montbéliard. Seules les forges connaissent un âge d'or sous l'Empire, en s'intégrant à la métallurgie haut-rhinoise et en profitant de l'économie de guerre. La volonté réformatrice dans les domaines éducatif et social se heurte au manque de disponibilités financières. De 1796 à 1803, Porrentruy bénéficie de l'expérience originale des écoles centrales du Directoire. La fondation de l'université impériale ranime l'éducation supérieure, à travers les collèges dépendant de l'académie de Strasbourg: Porrentruy, Montbéliard, Delémont. Quatre comités établis en 1803 diffusent la vaccination contre la variole, en pays protestant surtout. Une épidémie meurtrière dans le Haut-Rhin avait encore inversé le rapport entre naissances et décès dans l'arrondissement de Porrentruy en l'an IX (1800-1801). Après la lutte des factions sous la Révolution, le régime napoléonien réussit la fusion des élites. Listes de notabilités et de contribuables les plus imposés, élections et nominations désignent les quelques dizaines de notables qui assurent régionalement son assise: juristes bruntrutains, négociants et industriels montbéliardais; notaires, médecins et pasteurs réformés, manufacturiers biennois.
Auteur(e): André Bandelier
Les troupes coalisées entrent à Delémont le 22 décembre 1813 et à Porrentruy le 24, soulevant la question de l'appartenance de ces deux sous-préfectures. De fin janvier au 30 mai 1814, Conrad Charles- Frédéric d'Andlau les administre de Vesoul, au nom des puissances alliées et par délégation à Conrad Ursanne de Billieux, commissaire-gouverneur. Le premier traité de Paris confirme la souveraineté de la France sur Montbéliard et applique à l'évêché le système dit des compensations. Par la déclaration du 20 mars 1815, le congrès de Vienne décide son rattachement à la Suisse et la réunion de son territoire aux cantons de Berne et de B. Le régime français s'efface généralement dans l'indifférence ou le soulagement. La députation de la municipalité de Porrentruy à Louis XVIII est le fait de partisans du statu quo social, avant le premier traité de Paris; la préfecture de Colmar, rétablie en mai 1814, tente de reprendre possession des arrondissements jurassiens sans l'aval des ministères parisiens. La fin abrupte de la période française contraste avec l'utilisation des acquis de ce régime à des fins identitaires dans le cadre bernois et avec les mythifications ultérieures (Actes de réunion).
Auteur(e): André Bandelier
Auteur(e): François Noirjean