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Article paru dans Moneta no 3/2007 (n° spécial pour les 10 ans de la Banque Alternative)
2007
Entre lofts, tourne-disque et champignons
C'est une bourgade où l'on trouve encore un studio à louer pour 140 francs ou un loft de 110m2 avec cheminée pour 1000 francs par mois. Sainte-Croix respire à 1066 m d'altitude au fond d'un vallon planté d sapins offrant un balcon sur les Alpes et le Plateau suisse.
Ayant passé de 7000 habitants au début du XX e siècle à 4030 âmes entre 1983, Ste-Croix est l'exemple même de la désindustrialisation helvétique. Rappels significatifs extraits d'une brochure du Centre international de la mécanique d'art (CIMA): "Vers 1890, ce bourg industrieux est la capitale mondiale des boîtes à musique". Traduit en chiffres: "La fabrication se fait par milliers de pièces, jouant de 1 à 72 airs. La boîte à musique est alors le produit d'exportation le plus important de Suisse et dépasse de 10% la valeur totale de l'exportation horlogère". Mais Edison invente le phono à cylindre et c'en est fini de cette production de masse. Les industriels de Ste-Croix rebondissent en fabriquant des appareils mécaniques à reproduire le son - les tourne-disques Thorens à la fiabilité légendaire -, puis l'image - les caméras Bolex tant appréciés par ceux qui tournaient en 16mm.
Mais l'arrivé de l'électronique (vidéo, puis CD) à partir des années 70 sonne le glas définitif de cette production pourtant cotée. Signes des temps: la première usine transformée en 1985, dite la "petite" Paillard, est devenu musée (CIMA), histoire de témoigner du savoir-faire mécanique local.
Les usines retrouvent petit à petit une fonction
Depuis fin des années 90, les réaffectations se suivent: l'Etat de Vaud achète d'abord deux bâtiments qui deviennent un centre de requérants d'asile. Cette friche industrielle est transformée en logements communautaires avec cuisines et sanitaires communs, sans esprit carcéral.
L'architecte Philippe Gueissaz, installé depuis 1984 dans la bourgade, a été la cheville bâtisseuse de ces transformations. Après avoir conçu de toutes pièces le CIMA, l'homme supervise la création du centre de requérants; il transforme ensuite les bâtiments de l'usine Thorens en habitat mixte, mélangeant chambres pour étudiants, lofts pour gens aisées, logements protégées pour personnes âgées avec administration et cuisines hospitalières. En tout six immeubles qui réunissent, à l'entrée du village, un ensemble vivant d'individus sans créer de ghetto. Juste derrière ce petit quartier se cache une magnifique bâtisse, l'ancienne propriété des patrons de Thorens, la villa Les Mélèzes. Là, l'opération immobilière est l'œuvre d'un promoteur yverdonnois qui attend un acheteur ou un locataire. Elle est pour l'instant vide. Etonnant, car cette maison de maître très spacieuse devrait attirer les amateurs de calme et d'air pur jurassien.
Philippe Gueissaz note que si les grandes entreprises ont disparu, "Ste-Croix revit. On a atteint maintenant près de 4450 habitants, ce qui est bon signe. Les petites boîtes de sous-traitance mécaniques vivent bien et trois prestigieuses entreprises de haute horlogerie se sont installées récemment dans la foulée du boom horloger, créant quelques 60 nouveaux emplois". Et la relève semble assurée: le centre professionnel de St-Croix, créé en 1908, accueille cette année quelque 330 étudiants qui sont formés en commande numérique, informatique et électronique industrielles. Certains élèves logent ainsi dans les anciennes usines Thorens.
Des champignons pour tous les Romands
Changement de décor: de l'autre côté de la route cantonale, à quelques centaines de mètres en face du quartier Thorens, est logée l'entreprise Sadri, champignons culture et sauvages, passée récemment des mains du père à celle du fils Nezir âgé de 32 ans. "Chez Sadri" représente l'autre facette de l'avenir de la localité du Nord vaudois. Arrivé là-haut en 1978, le père s'est mis à importer des champignons, suivant une idée suggérée par son frère, expert mycologue. "Je n'étais pas chaud au départ en 1991, c'est risqué un truc comme les champignons", explique ce pionnier.
Aujourd'hui, six employés, tous parents, travaillent pour l'entreprise - sans compter quelques collaboratrices et collaborateurs occasionnels - vendent sur les marchés romands. Présente à Porrentruy, Delémont, Bienne, La Chaux-de -Fonds, Neuchâtel, Yverdon, Echallens, Rolle, Genève, Carouge et même Monthey, la tribu Sadri distribue aussi ces précieux cryptogames auprès des restaurateurs. Après des années, ils ont même trouvé à placer leur marchandises chez les plus grands (inutiles de les nommer, ces chefs-là n'ont plus besoin de publicité) et d'autres moins connus, mais tout aussi méritants, comme l'Auberge de Floris à Anières (GE).
Nezir Sadri sillonne la Romandie et livre chaque jour ouvrable aux cuisiniers qui lui font confiance. Bilan: cinq véhicules distribuent tous les mois, quelque 8 à 10 tonnes de champignons. Sauvages des bois ou cultivés des grottes, ces produits transitent par les chambres froides installées dans l'ancienne auberge de jeunesse du lieu, une bâtisse de 1862 entièrement rénovée. Une extension est planifiée dans le jardin attenant, tant les champignons sont demandés.
Le jour où nous avons visité et photographié l'établissement, un camion venait de débarquer 4 tonnes de chanterelles fraîches d'Autriche. Toute la famille s'activait à trier puis peser la marchandises, car il suffit d'un seul champignon pourri par cageot pour se faire refuser une livraison chez des grands chefs. Sans craindre la boulimie, Sadri prévoit en outre de reprendre prochainement une auberge aux Rasses, propriété de la commune de Bullet. Parions qu'il y aura au restaurant des Planets pizzas aux bolets et croûtes aux morilles au menu.
Car outre les chanterelles, les morilles sont aussi une spécialité de la maison: jusqu'à trois tonnes par mois en avril et en mai. Provenant de Turquie principalement, elles sont dodues et beiges, tout aussi goûteuses que les petites noires cueillies chez nous.
En redescendant la pente sur Yverdon, une pensé survient: ce coin de pays a des ressources étonnantes, la plus partagée par ces habitants étant la persévérance, quelle que soit leur origine. Si l'industrie fait partie du passé, l'avenir demeure envisageable, même si les années de crise ont laissé des traces.
Le déclin des grands noms
Le Nord vaudois rural et marécageux s'est construit un destin industriel au 19e siècle un peu avant l'arrivée des chemins de fer. La présence de mines de fer explique en partie ce développement. Des noms prestigieux ont fait la réputation de la région: Paillard, Thorens, Bolex, Hermès-Precisa. Ces noms survivent désormais dans les musées et les mémoires des anciens ouvriers. Restent les boîtes à musique Reuge, toujours plus luxueuses, qui suivent la tendance de l'horlogerie: on ajoute des brillants sur de la mécanique sophistiquée afin de gonfler le chiffre d'affaires. A Ste-Croix, la plupart des usines ont été réaffectées en logements (voir article ci-contre).
Autour d'Yverdon, l'ouverture de l'autoroute A5, mettant Lausanne à quelques 20 minutes, a déclenché un boom immobilier. Mais les industries pourvoyeuses de nombreux emplois ont bel et bien disparu, même les ateliers CFF d'entretien ont réduit la voilure. Et au lieu d'une fabrique de machines à écrire, le vaste site industriel d'Yverdon en bordure des voies de chemins de fer abrite maintenant un centre de services, occupé notamment par un grand assureur zurichois… Le site d'HPI - sigle bien oublié d'Hermes-Precisa International devenue en 2005 sous le nom d'Airesis une holding financière active dans le capital risque - a même été un temps aux mains du tristement célèbre promoteur déchu Jürg Stäubli, grand chasseur de squatters.
Rappelons enfin que la ville même a changé de nom, s'intitulant pompeusement Yverdon-les-Bains, la reconversion affichée au thermalisme cachant la réalité d'un poumon économiques nourrissant la région avec de grands centres commerciaux situés aux sorties d'autoroute.