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Le Val d'Hérens, autrefois et aujourd'hui
Avec 3 croquis.
Par L. Gianoli.
Le Val d' Hérens est l' une des vallées du Valais dont l' histoire est la moins connue. Mes renseignements sur cette région ont été aimablement complétés par les instituteurs d' Evolène et des Haudères, dont la compétence est grande en ces matières.
Les sentiments qui m' attachent à cette contrée se sont développés au cours de plusieurs longs séjours; car voilà plus d' un quart de siècle que l' attrait de ses beautés me ramène, chaque année, à la Forclaz, dans ce village haut perché d' où la vue plonge sur la vaste et splendide vallée, à l' histoire de laquelle je me suis intéressé dès l' abord.
Quand fut-elle habitée? Quels furent les premiers hommes qui ont pénétré dans cette région? Mystère! Il est toutefois certain qu' à l' âge du bronze, la population existait aux environs de Sion. On a trouvé dans le Val d' Hérens à Volovron des pierres en forme de tombeaux de l' époque druidique et qu' on nomme en pa- Ancienne église de Vex, à l' entrée du Val d' Hérens.
tois valaisan Ztega du Ree.
Ce qu' il y a d' étonnant c' est que certains noms de localités du Val d' Hérens se retrouvent au Thibet, ainsi: Lassha, Vegis, Maja; un col de la Tza existe aussi dans l' Himalaya. Plus tard, à l' âge du fer, les hommes de cette époque s' étaient avancés jusqu' à Vernamiège, longeant la Borgne, ou franchissant les hauts cols. Les grandes déglaciations ont pu faciliter cette invasion humaine, de la plaine dans la vallée.
Le col du Théodule et le col d' Hérens étaient connus du temps des Romains, comme en témoigne le nom du Consul Marius ( 156—86 av. J. C ), gravé sur un rocher de ce passage. Des fragments de murs romains, avec l' inscription: « Catulus », ont été découverts au-dessus de l' alpe de Bricolla. Toutefois les vestiges humains les plus anciens permettent de supposer que les ancêtres des habitants actuels du Val d' Hérens ont une origine différente de celle des Valaisans en général. On retrouve dans leur patois des racines romaines. En l' an 1443 plusieurs familles de Zermatt viennent s' établir a Villa, puis a Evolène.
Pour inhumer leurs morts, afin de leur donner une sépulture religieuse, les parents fortunés les transportaient jusqu' à Chippis où il y avait une LE VAL D' HÉRENS AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI.
paroisse. Les autres les enterraient sur place; on retrouve encore des ossements à Volovron et à la Forclaz.
Le sentier qui passait au col d' Hérens ( 3400 m .) ne présentait à cette époque aucune difficulté puisque les traditions disent qu' un certain Siegrist sonnait l' angélus le matin à Zermatt et se trouvait le même jour à Sion pour la prière du soir! Le Cervin et la Dent Blanche ont assisté au défilé impressionnant des fidèles, des Praborgnes ( nom que les Evolénards donnaient à ceux de Zermatt ), qui effectuaient annuellement, à travers le col d' Hérens, un pèlerinage à la Cathédrale de St-Théodule à Sion.
En 1666, les places envahissantes effacèrent bientôt les traces des pas des pieux pèlerins, comme elles drapèrent de leur linceul les alpages des Manzettes ainsi que les vignes légendaires et les forêts d' arolles attenant à Bricolla.
Entre les vallées d' Hérens et de St-Nicolas était le village de Tiefen Matten actuellement couvert par le glacier du même nom. Il se trouvait précisément sur le sentier qui conduisait à Evolène. Et ce n' est qu' actuelle que les glaciologues constatent un peu partout, en Suisse comme ailleurs en Europe, un recul des glaciers qui lentement abandonnent comme à regret le territoire conquis il y a quelques siècles.
Les Evolénards, ayant dû délaisser le col d' Hérens, passent le col de Collon pour se rendre à Aoste. L' arrière, dangereuse avec ses surprises climatiques, rend l' entreprise redoutable; nombreux sont les cadavres retrouvés.
Ce n' est qu' en 1860 que les premiers touristes ont franchi le col d' Hérens. En 1868 fut construite la route actuelle entre Vex et Euseigne, sujette à des glissements de terrain, et des avalanches coupèrent souvent les communications.
Aujourd'hui, l' autocar postal a pris possession de la route.
Quant aux piétons à la Töpffer, ils deviennent plus rares d' année en année. Que de changements successifs, appréciés par les uns, regrettés par d' autres!
Si la civilisation a pénétré dans la vallée, elle n' a pas encore atteint les pittoresques villages de Villa-La Sage et la Forclaz. Ce dernier, situé au-dessus des Haudères, à l' altitude de 1700 m, est un des villages les plus primitifs de la Suisse et le seul où il n' y a ni bureau de poste, ni hôtel, ni pension, ni magasin, ni pinte. Il n' y a pas même de route, mais il est à craindre que prochainement la civilisation ne porte atteinte au pittoresque de ce coin épargné du Valais.
Au printemps la flore, d' une variété et d' une intensité de couleurs remarquables, orne d' un tapis paradisiaqueVillage d' Eison.
LE VAL D' HÉRENS AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI.
les prés épanouis. Puis l' été vient flétrir ces fleurs; les montagnards descendent des mayens pour faucher. D' autres, cependant, restent là-haut pour conduire les bestiaux à l' alpage, et le traditionnel combat de vaches y déroule ses péripéties. En bas c' est la fenaison. Le soir à la chapelle du village l' angélus tinte; il rappelle aux montagnards le moment de la prière. C' est l' heure solennelle, où l' ombre pare d' un voile mystérieux ce jour finissant en beauté. Sur l' alpe, le troupeau est réuni. Le cor des alpes envoie sa mélodie jusqu' à nous. Puis la nuit avec son silence vient soulager dans le sommeil ces travailleurs.
En septembre et octobre tout paraît velouté. Les montagnards sont descendus avec leurs troupeaux, et l' habituelle tonte des moutons commence. Enfin novembre complète par des couleurs féeriques la nature qui agonise. Mais c' est en hiver que la montagne prend son véritable caractère, quand la neige couvre cette immensité de son manteau virginal. C' est la grande symphonie, où le ciel et la terre se confondent dans une parfaite harmonie de teintes bleues intraduisibles.
C' est aussi en hiver que le village est le plus animé. Les hommes profitent de la neige pour Chapelle à la Forclaz d' Hérens.
traîner les bois, pour construire, pour gouverner le bétail. Les femmes filent, tissent, prient, et dans cette nature lumineuse et silencieuse la vie coule paisible loin du monde et des conventions de la société.
Pour apprécier toute la magnificence de la nature de là-haut, il faut avoir salué la clarté de l' aurore qui prélude au lever du soleil, ou tout simplement contemplé à la chute du jour les alpes embrasées, ou encore plus poétiquement assisté à la naissance d' une soirée lunaire.
C' est là-haut dans ces régions sereines que nous reprendrons de nouvelles forces, car la montagne est l' école où l'on apprend à s' aimer, à s' estimer, à s' humilier, à se résigner. Quand dans son sein nous allons fortifier notre corps et notre âme, souvenons-nous que nos ancêtres ont vécu, ont lutté, ont prié au pied de ces remparts, gardiens séculaires et temples de l' immensité. Ils ont su par leur foi et leur courage aussi inébranlables que les rocs qu' ils contemplaient, nous garder glorieuse notre petite patrie, grandie dans le culte de la liberté.
NB. Les 3 illustrations accompagnant le texte de cet article ont été autorisées officiellement le 3 VIII 1940 conformément à l' A. C. F. du 3 X 1939.