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Ra’anan Alexandrowicz est tombé un jour sur une correspondance entre Virginia Woolf et un avocat londonien qui lui demandait : « Comment, selon vous, empêcher la guerre ? » Dans sa réponse, Woolf suggérait qu’ils abordent d’abord son utilisation du mot « nous » par une petite expérience de réflexion. Que se passerait-il, lui demanda-t-elle, s’ils observaient tous deux les images de guerre qui étaient publiées chaque semaine ? « Voyons, écrit-elle, si en regardant les mêmes photos, nous ressentirons les mêmes choses. » Cette petite phrase a été le point de départ du projet du cinéaste israélien. Pendant plusieurs années, il a cherché une voie cinématographique permettant de questionner la fonction des images de non-fiction, notamment en ce qui concerne leur rôle dans la défense des droits humains et de la justice sociale. Il a fini par se dire que pour comprendre les images, il devait cesser de les regarder et commencer à tourner sa caméra vers les spectateurs. Le résultat est The Viewing Booth, qui veut dire la cabine de visionnage.
The Viewing Booth met donc en scène un cinéaste et un spectateur – explorant la façon dont le sens est attribué aux images de non-fiction à notre époque. Dans un lieu ressemblant à un laboratoire, Maia Levy, une jeune femme juive américaine, regarde des vidéos représentant la vie en Cisjordanie occupée, tout en exprimant ses pensées et ses sentiments en temps réel. Maia est une partisane enthousiaste d’Israël mais les images des vidéos qui dépeignent la vie des Palestiniens sous le régime militaire israélien contredisent certaines de ses convictions profondes. Elle est souvent déboussolée, elle montre de l’empathie, parfois son embarras ou même de la colère, elle s’interroge beaucoup mais en fin de compte, souvent, elle lutte contre ce qu’elle voit, va chercher dans des a priori ou ses préjugés des explications qui nieraient ou relativiseraient l’évidence. Ces mécanismes de résistance sont fascinants à observer, particulièrement lorsque le spectateur du film se met lui aussi à se demander s’il ne regarde pas Maia avec ses propres préjugés qui biaiseraient également son regard sur celle qu’il regarde regarder les images de l’Occupation. Le tour de force de ce film réside dans le fait qu’il ne s’agit pas ici de juger Maia, qui certes navigue et négocie les images qui menacent sa vision du monde, mais qui réfléchit également à la façon dont elle les voit. Ses réactions sont franches, immédiates mais aussi, lorsqu’elle revient quelques mois plus tard lors d’une seconde session organisée pour qu’elle regarde et analyse non plus des vidéos mais ses propres commentaires, d’une mise en question – même si elle reste limitée dans le cadre de ce qu’elle peut questionner – de son interaction avec les images. Ce film-essai est un témoignage cinématographique fascinant sur la psychologie du spectateur à l’ère du numérique.
De Ra’anan Alexandrowicz ; avec Maia Levy et Ra’anan Alexandrowicz ; Israël, États-Unis ; 2020 ; 71 minutes.
Entretien
Au début du film, vous parlez d’une expérience avec des étudiants volontaires, puis très rapidement vous évacuez le côté expérience représentative pour passer à une expérience très subjective avec un sujet unique. Deux questions à ce propos :
Avez-vous poursuivi votre expérience avec d’autres étudiants ?
Non. De fait, je n’avais pas cette idée d’une personne revenant et se regardant regarder, quand j’ai commencé. De plus, quand j’ai tourné la première session (avec tout le monde) je n’étais pas conscient du fait que cela deviendrait un film. C’était une session d’une série de pilotes que j’avais réalisés pendant deux ou trois ans pour trouver le moyen d’aborder ces questions cinématiquement. En visionnant ce que j’avais tourné ce jour-là, j’ai compris que la session avec Maia était très importante pour moi. En la regardant encore et encore, j’ai senti que c’était la base d’un film, mais je n’étais pas sûr de la manière de le faire. L’idée de l’inviter à se voir m’est venue plus tard et à ce moment-là, j’ai décidé de ne travailler qu’avec elle.
Qu’est-ce qui fait de Maia un sujet représentatif à vos yeux, le miroir le plus approprié de votre questionnement initial ?
Je ne définirai pas Maia comme représentative d’un groupe social ; elle représente quelque chose pour moi en tant que réalisateur. Comme je le dis dans le film, en écoutant Maia j’ai compris qu’elle représente le spectateur que je cherche à atteindre en tant que réalisateur israélien parlant de la Palestine. Dans le film, Maia insinue plusieurs fois qu’elle est très pro-israélienne et que c’est une valeur fondamentale pour elle. En même temps, elle est très engagée avec les images, qui sont autant importantes pour elle que pour moi, mais d’une perspective différente. Maia s’avère ouverte d’esprit et curieuse à plusieurs reprises. Elle veut voir et a un regard critique. Tout cela représente pour moi le « spectateur idéal » ou le « public cible » pour mes films précédents comme The Law In These Parts (2011) et The Inner Tour (2001). Je pensais, et pense toujours, que l’on peut changer des gens comme Maia grâce à l’image non fictionnelle. Le film remet en question cette idée, mais pour moi, il ne referme pas la porte.
Cette mise en abyme fascinante d’objectifs, d’écrans et de regards ouvre de multiples questions au spectateur, qui se retrouve lui-même en train de s’observer en regardant Maia. Dans votre film, Maia donne beaucoup d’elle-même et tout le monde semble sortir de votre film un peu exposé, le spectateur compris ; toutefois vous dévoilez peu vos réactions…
Vous mettez le doigt sur l’un des plus durs dilemmes de ce film. J’ai une lecture très claire de ces images de l’occupation ; elles représentent des scènes que j’ai vues et dont j’ai fait partie. Quand Maia parle du manque de contexte de ces vidéos, j’ai été tenté de suggérer que « l’occupation » elle-même était le contexte de ces images, ou disons que le contexte de l’invasion d’une maison palestinienne à 3 heures du matin, montrée dans une des vidéos que Maia regarde, est l’exercice du contrôle total par l’armée israélienne de la société palestinienne dans les territoires occupés. Je ne l’ai pas dit dans le film, bien sûr, car mon rôle dans la réalisation de The Viewing Booth est d’écouter, et non de contester les observations des participants au tournage. Pour pouvoir vraiment comprendre comment Maia lit ces images, j’ai dû sacrifier ma propre lecture.
Ce qui est remarquable dans votre film, c’est la dialectique qui s’installe tout naturellement entre Maia et vous. Elle est non seulement ouverte à la structure de votre projet mais semble aussi très vite se sentir en confiance. La question que l’on se pose à la film : comment a-t-elle réagi en voyant la version finale du film ?
Maia a vu le film plusieurs fois et a été très positive dès les premiers montages. Je ne veux pas parler à sa place, mais je crois qu’elle trouve que le film est une représentation complexe et juste de ses opinions et d’elle-même. Elle a aussi interagi avec les spectateurs qui ont vu le film en Israël, et même avec les Palestiniens qui ont filmé les vidéos, ce qui fut un moment mémorable.
Ce qui est spécial pour moi, c’est que Maia porte ce film de 70 minutes sur ses épaules, mais pourtant nous ne savons pas grand-chose de sa biographie et de sa vie. D’habitude, quand des films mettent en scène un seul protagoniste, c’est en raison de ce que cette personne a fait dans sa vie, ou ce qui a pu lui arriver. Dans The Viewing Booth, Maia, étant Maia, nous permet de voir quelque chose qui est en chacun de nous, mais que nous ne voyons pas. En étant elle-même, elle nous permet de nous voir.
Se pose aussi la question du montage : je suppose que vous avez des heures de matériel que vous avez réduit à 71 minutes. Comment avez-vous fait vos choix ? Elle réagit en majorité aux vidéos de B’Tselem ; celles portant sur l’armée ou les pro-colonisation sont-elles moins pertinentes ?
J’ai filmé Maia 1 h45 lors de la première session et 2 h 30 environ pour la deuxième – soit presque 4 heures. Donc le ratio tournage/montage final en termes d’images est d’un peu plus de 1:4, ce qui est le taux le plus bas pour moi dans mes films. En termes de nombres, sur les 11 vidéos que Maia a vues, il en est resté 7 au montage final. 5 sont des vidéos publiées par une organisation humanitaire et 2 par les colons et l’armée. La deuxième vidéo (montrant l’homme abattu gisant sur le sol) a été publiée par des colons et une autre par des soldats israéliens (la vidéo des soldats donnant à manger aux enfants à la minute 32:30 du film). Maia a regardé 4 vidéos supplémentaires lors de la première session et l’une d’elle avait aussi été faite par l’armée. Ce que je trouve intéressant c’est que lorsque Maia regarde la deuxième vidéo mentionnée ci-dessus (à 32:30), elle est très méfiante envers cette vidéo aussi, et elle applique ce même regard critique qu’elle a pour les vidéos humanitaires. Je pense savoir pourquoi, mais ce serait trop long à expliquer ici, mais le fait est que l’opinion de Maia est plus compliquée que « Si c’est publié par des sources qui me plaisent j’y crois, et si c’est publié par l’autre côté je n’y crois pas. » Avec son regard critique sur les vidéos des soldats pro-israéliens, elle démontre à quel point le concept de donner une signification à des images est « confus » et combien le « comportement » que l’on voit ne peut être expliqué par des règles binaires.
Vous abordez une question essentielle qui a toujours existé, mais qui devient exponentielle à l’ère du flux continu d’images et de canaux : l’effet de loupe et l’effet de bulle, qui laissent peu de place à la diversité des opinions, renforcent et consolident les positions (quel que soit le sujet). Dans certains pays, c’est une cause d’inquiétude depuis un certain temps, et une approche proposée serait d’avoir à l’école un cours Éducation à l’image et aux médias. Qu’en pensez-vous ?
J’estime que ce film peut servir dans la sphère éducationnelle. Ce n’est peut-être pas la chose la plus glamour à dire sur un film, mais c’est l’une de mes principales motivations pour ce travail. J’espère que ce film sera utilisé dans les écoles et dans les cercles professionnels de tout genre. Toutefois, ce que j’aimerais apporter au débat sur le besoin d’une meilleure éducation aux médias, c’est qu’il ne s’agit pas uniquement d’éduquer les gens (surtout les enfants) sur le fonctionnement des médias, mais que nous fassions aussi tous un effort pour nous éduquer sur le rôle que nous jouons en tant que spectateurs dans l’environnement médiatique que vous décrivez ci-dessus. À mon avis, notre participation en tant que spectateur est le « côté sombre » de l’environnement médiatique et ce film, j’espère, met un peu en lumière ce « côté sombre », dans l’espoir que davantage de gens (réalisateurs, spectateurs, enseignants) y prêtent attention.
Malik Berkati, Berlin
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