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À un moment de son essai Is Theology Poetry? (1944), C. S. Lewis en vient à poser la question de savoir si la théologie a une valeur esthétique. À quoi il répond que si la Théologie est de la Poésie, ce n’est pas de la très bonne poésie. Par exemple, l’omnipotence de Dieu n’est pas très dramatique. Comparez à Odin, qui se bat contre des ennemis qui ne sont pas ses créatures et qui vont le défaire! Il y a un appel héroïque que le christianisme n’a pas. Si le christianisme n’est que de la mythologie, alors, dit Lewis, « la mythologie dans la quelle je crois n’est pas celle que je préfère. Je préfère largement la mythologie grecque, encore plus la mythologie irlandaise, et plus que tout la nordique. »
Et puis il en vient à comparer le christianisme avec la perspective scientifique, qu’il regarde comme si c’était un mythe. C’est ce récit de la cosmologie scientifique regardée sous l’angle du mythe que je trouve fascinant. Il n’y a rien de péjoratif là dedans, « mythe » ne signifie pas ici « quelque chose qui n’a aucune valeur », comme on l’utilise parfois aujourd’hui. Un mythe est un récit (fictif ou non — Lewis parle du christianisme comme un mythe vrai), qui dit quelque chose de profond sur ce qu’est l’être humain, et qui est utilisé pour fonder une pratique sociale.
Regarder la vision scientifique du monde sous l’angle du mythe revient à poser cette question: qu’est-ce que ces théories scientifiques, si on les acceptes dans un cadre matérialiste, nous disent sur nous-même? Quelles grande histoire racontent-elles?
La suite est une traduction libre d’une portion de l’essai. Le texte est un peu usé par le temps, cela se sens, mais il n’en reste pas moins intéressant.
Ce n’est pas que la Théologie soit exempte de valeur esthétique. Mais elle n’est pas supérieure à ses rivaux sur ce plan.
Considérez pour un instant l’énorme prétention esthétique de son rival contemporain principal — que nous pouvons appeler librement la Perspective Scientifique. Supposons que ce soit un mythe; n’est-ce pas l’un des mythes les plus subtils que l’imagination humaine ait jamais produit?
La pièce est précédée du plus austères de tous les préludes: le vide infini, et la matière se mouvant sans relâche pour produire ce qu’elle ne peut concevoir.
Soudain, par un milliardième de milliardième de chance — quelle ironie tragique — les conditions en un point de l’espace et du temps bouillonnent en cette minuscule fermentation qui est le commencement de la vie. Tout semble être contre l’enfant héro de notre drame — de la même manière que tout semble être contre le fils cadet ou la méprisée belle-fille du début d’un conte de fée. Mais par quelque moyen la vie triomphe. Avec d’infinies souffrances, contre maints obstacles insurmontables, elle se répand, elle se multiplie, elle se complexifie, de l’amibe à la plante, jusqu’au reptile et au mammifère.
Nous jetons un bref coup d’œil à l’âge des monstres. Les dragons rôdent sur la terre, se dévorent les uns les autres, et meurent.
Alors arrive l’âge du jeune fils et c’est le vilain petit canard à nouveau. Comme la faible et minuscule étincelle de vie avait commencé au milieu des énormes hostilités de l’inanimé, ainsi à nouveau, au milieu des bêtes qui sont bien plus grandes et fortes que lui, arrive une petite créature nue, tremblante et tapie, par encore debout, ne promettant rien. Le produit d’un autre milliardième de milliardième de chance.
Et pourtant, il parvient à se développer.
Il devient l’Homme des Caverne, avec son gourdin et ses silex, marmonnant et grondant sur les os de ses ennemis, traînant sa compagne en cris par les cheveux (je n’ai jamais vraiment compris pourquoi), déchiquetant ses enfants en morceaux, mu par une jalousie féroce, jusqu’à ce qu’un de ses enfants soit assez âgé pour le déchiqueter, recroquevillé devant les dieux horribles qu’il a crée à son image.
Mais ce ne sont que les douleurs préliminaires. Attendez le prochain acte.
Là, il devient vrai Homme. Il apprend à maîtriser la Nature. La Science advient et dissipe les superstitions de son enfance. De plus en plus, il devient le maître de son propre destin. Passant rapidement sur le présent (car ce n’est qu’un simple rien à l’échelle du temps que nous suivons), vous le suivez dans le futur.
Voyez-le dans le dernier acte, bien que pas encore la dernière scène, de ce grand mystère. Une race de demi-dieux règne maintenant sur la planète — et peut-être plus que la planète — car l’eugénisme garanti que seuls les demi-dieux voient le jour, et la psychanalyse s’assure qu’aucun d’eux ne perde aucune miette de sa divinité, et le communisme garantie que tout ce que la divinité requiert soit à portée de main.
L’Homme est monté sur son trône. Désormais, il n’a plus rien à faire que de pratiquer la vertu, grandir en sagesse, être heureux.
Et maintenant, le trait de génie. Si le mythe s’arrêtait à ce stade, il serait peut-être un peu naïf. Il lui manquerait la plus haute grandeur dont l’imagination est capable.
La dernière scène renverse le tout. Nous assistons au Crépuscule des Dieux. Durant tout ce temps, silencieusement, incessamment, hors d’atteinte du pouvoir humain, Nature, le vieil ennemi, s’éteint progressivement. Le soleil se refroidira — tous les soleils se refroidiront — l’univers entier s’épuisera. La vie (toute forme de vie) sera bannie, sans espérance de retour, de chaque centimètre de l’espace infini. Tout fini dans le rien, et les ténèbres universelles couvrent le tout.
Le schéma de ce mythe devient ainsi un des plus nobles que l’on puisse concevoir. C’est le schéma de nombreuses tragédies élisabéthaines, ou la carrière du protagoniste peut être représentée par une courbe ascendant lentement, et chutant soudainement, avec le point culminant dans l’acte IV. Vous le voyez s’élever toujours plus haut, puis flamboyant dans son méridien lumineux, et soudain accablé par la ruine.
Lewis relève la beauté dans ce mythe, sans pour autant y croire. Il s’agit en effet de la beauté intrinsèque du mythe, indépendamment du fait que l’on y croie ou non. « Ici je parle d’expérience », dit Lewis, « car je crois moins de la moitié de ce qu’il me dit du passé, et moins que rien de ce qu’il me dit du futur — mais je suis profondément ému quand je le contemple. »
Le reste de l’article discute de savoir si la théologie n’est que de la poésie, du mythe. Lewis répond en montrant qu’il y a du mythe dans tout système de pensée, que le fait qu’il y ait des similarités avec des mythes païens ne rend pas le mythe chrétien moins vrai, et que l’on ne peut pas donner une présentation du christianisme dénuée de toute dimension métaphorique (puisque tout langage, y compris scientifique, est nécessairement métaphorique).
Et puis il compare le récit scientifique et le récit chrétien. Pour Lewis, le récit scientifique est marqué d’une énorme contradiction: il doit être appréhendé par la raison, il faut donc que la Raison soit absolue, que ce qui est valide dans le labo du scientifique soit valide dans tout l’univers, et en même temps il faut croire que la raison n’est rien d’autre qu’un résultat indésiré de collision hasardeuse de matière inerte. On nous demande de croire à une conclusion tout en refusant le seul témoignage qui pourrait justifier cette conclusion. La cosmologie scientifique est donc pour Lewis un mythe, bien que de nombreuses vérités y soient imbriquées.
De là, on se rend compte, continue Lewis, que l’idéalisme est au moins supérieur, et que l’idéalisme est une forme de théisme, et si l’on considère le théisme alors il faut considérer Jésus. Et lorsque l’on considère Jésus, on se rend compte qu’il est soit complètement fou, soit qu’il a raison. Or il n’est pas complètement fou.
Et la confirmation de cela, c’est que le christianisme peut accommoder la science, alors que la cosmologie scientifique ne peut accommoder ni le christianisme, ni la science. C’est à dire que si l’on accepte le christianisme, on comprend pourquoi on peut par la raison comprendre des choses de la nature (la science). Si on accepte la cosmologie scientifique, et donc si nos pensées ne sont que des flux d’atomes dénués de sens, alors je ne peux pas comprendre pourquoi ces flux auraient plus d’importance que le bruit du vent dans les arbres.
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« La théologie chrétienne peut rendre compte de la science, des arts, de la moralité. La vision scientifique du monde ne peut rendre compte d’aucune de ces choses, pas même la science elle-même. Je crois au christianisme comme je crois que le soleil s’est levé: non seulement parce que je le vois, mais parce que par lui je vois tout le reste. »