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von Lt col EMG Alexandre Vautravers, Maj EMG Pierre Streit, Plt Olivia de Weck
Avec le Développement de l’Armée (DEVA), il est prévu que le nombre de bataillons d’exploration passe de six à quatre. Ceux-ci seront cependant renforcés, chacun, d’une compagnie supplémentaire. Ils recevront, à terme, de nouveaux véhicules et de nouveaux capteurs, ainsi que de nouveaux systèmes de transmissions.
En même temps, les bataillons d’exploration sont appelés à remplir de nouvelles tâches, avec notamment la conduite et la direction des feux indirects. Ils devront pouvoir réagir efficacement, et de manière autonome, au besoin avec des moyens de combat, en terrain ouvert ou en zones urbaines. Alors, quel avenir et quels moyens pour nos bataillons d’exploration?
200 chars légers 51(AMX-13) on servi pour former des bataillons de reconnaissance au sein des division frontrière ou de campagne. © Br bl 1
Les origines des formations d’exploration
En Suisse, la création de bataillons d’exploration est très récente. La nature strictement défensive de la doctrine militaire avant les années 1960 ne laisse pas une grande place à l’exploration. Le renseignement stratégique se développe durant la Seconde Guerre mondiale, mais l’exploration au niveau opératif est avant tout dévolue à l’aviation. L’essentiel de la recherche de renseignement est donc la responsabilité des formations tactiques – régiments, brigades et divisions – qui disposent en principe chacun d’une compagnie d’explorateurs ou de guides, d’abord à cheval puis équipées de véhicules tous terrains.
Avec la création, en 1937, des brigades frontières et des brigades légères, ces dernières constituées par les Troupes mécanisées et légères (TML) créées à cette occasion, le renseignement et la mobilité gagnent en importance. Dans un cas comme dans l’autre, la mission de ces formations est le combat retardateur: il s’agit de préparer des embuscades, de ralentir l’adversaire, de le contraindre à se réorganiser – en somme, de l’user et de gagner du temps, au profit de l’Armée qui doit mobiliser et gagner son dispositif défensif.
A partir de 1950, des efforts importants sont consentis en vue de disposer de formations mécanisées, capables de riposter, voire même de manœuvrer. Les besoins en matière d’exploration augmentent alors d’autant.
La portée accrue des pièces d’artillerie, elle aussi, exige une information sur l’adversaire et les buts, dans la profondeur. Son efficacité était jusque là limitée aux indications des troupes combattantes, sur les premières lignes (UF). Aux avions d’exploration, on ajoute donc des formations d’éclaireurs parachutistes et des forces spéciales: ainsi naît le combat d’ensemble par le feu (AF).
L’introduction de chasseurs de chars « G13 » et de chars légers 51 « AMX-13 » a permis la création des premiers corps de troupes blindés. Mais ces engins n’étaient guère adaptés aux tâches d’un char de combat moderne. Ainsi, dès l’introduction des « Centurion » en 1955, les premiers ont été relégués à leur rôle de chasseurs de chars, alors que les seconds ont formé, dans les divisions de campagne, les premiers bataillons de reconnaissance. Ceux-ci étaient capables, avec leurs AMX armés de canons de 7,5 cm à tir rapide et de grenadiers portés sur « Universal Carrier », de mener le combat retardateur devant les positions défensives des régiments d’infanterie, dans l’avant terrain. Ils étaient également capables de mener des contre-attaques à but limité, au milieu du dispositif tenu par l’infanterie. Enfin, en tant que réserve tactique, ces formations étaient suffisamment rapides et bien armées pour mener immédiatement des attaques efficaces contre les aéroportages adverses.
Ces trois bataillons de reconnaissance ont été convertis en bataillons de chars avec le déclassement des chars 55/57 « Centurions » puis des chars suisses 61/68.
La réforme Armée 95 a vu la dissolution des trois divisions mécanisées, réorganisées en cinq brigades blindées. Celles-ci comportaient un bataillon d’état-major, comptant notamment une compagnie de chasseurs de chars et une compagnie d’explorateurs motorisés, puis mécanisés.
Les rôles respectifs de ces deux compagnies excluaient les redondances et permettaient à l’état-major de brigade de contrôler sans intermédiaire le mouvement des patrouilles d’exploration. Mais de nos jours, cela n’est plus guère possible. En effet, le TOW-Piranha en tant que chasseur de chars accuse son âge ; et avec la révolution dans le domaine des télécommunications militaires, les bataillons d’état-major ont progressivement mué en direction de l’aide au commandement.
En 2002, les anciens bataillons d’état-major ont donc été scindés en deux : le bataillon d’aide au commandement conserve les moyens de communications et des moyens de conduite mobiles et fixes pour l’état-major de la Grande Unité. Dans l’Armée XXI, les nouveaux bataillons d’exploration sont désormais les yeux et les oreilles des brigades blindées ou d’infanterie. Ils comptent une compagnie d’état-major, une compagnie d’exploration et une compagnie de chasseurs de chars. Les moyens n’ont pas changé, mais l’articulation permet le « panachage » c’est-à-dire l’engagement souple des véhicules d’exploration et des chasseurs de chars, en fonction des besoins.
Les bataillons d’exploration AXXI
En tant que module de base (MBS), le bataillon d’exploration peut:
- assurer l’exploration terrestre dans le secteur d’engagement et d’intérêt d’une formation d’engagement de la taille d’une brigade, et créer ainsi des conditions favorables pour son engagement;
- en menant un combat retardateur dans un secteur limité, gagner du temps au profit d’une formation d’engagement afin de lui permettre de réagir à temps.
A ces fins, le bataillon d’exploration peut:
- simultanément, dans le cadre du service de renseignement coordonné (S rens coord) avec l’aide de l’artillerie, des organes de renseignement de l’échelon supérieur (Service de renseignement militaire, Forces aériennes, détachements de reconnaissance de l’Armée, régiment de grenadiers, exploration électronique opérative, exploration NBC, formations de la sécurité militaire, formations territoriales, etc), assurer l’acquisition du renseignement au profit d’une brigade dans deux secteurs de 20 x 70 km, afin de lui permettre d’entrer en action au bon moment et au bon endroit;
- en coordination avec l’artillerie, combattre les éléments avancés ou de sûreté de l’adversaire et gagner du temps afin de permettre la prise d’un dispositif défensif ou d’une base d’attaque, en menant le combat retardateur dans 5 secteurs de 4 x 4 km au plus ;
- avec ses propres moyens ou en collaboration avec d’autres organes rens, exploiter les renseignements, établir une image de la situation et transmettre celle-ci à l’échelon supérieur sans délai;
- assurer la liaison avec une brigade et ses éléments de combat à une distance maximale de 50 km avec ses propres moyens;
- être en mesure de soutenir et ravitailler ses propres éléments ainsi que les moyens attribués (commandants de tir) à une distance maximale de 70 km.
Donnée d’rideres du cdt cp chass chars 1/2 lors de l’exercice DUPLEX, vallée du Rhin, automne 2014. © Br bl 1
L’engagement
Avec seulement trois compagnies et un total de 574 hommes, le bataillon d’exploration est un corps de troupe aux dimensions modestes, appelé à agir sur une superficie considérable. L’élaboration de son concept d’engagement, les transmissions, les relais et l’autonomie impliquent une préparation minutieuse et sont donc des éléments-clé pour son succès.
Apte à couvrir de grandes étendues et disposant de moyens de communication nombreux et performants, les bataillons d’exploration peuvent être amenés à jouer un rôle important lors d’engagements subsidiaires ou de sûreté sectorielle. Ils sont amenés à travailler en collaboration toujours plus étroite avec les observateurs de l’artillerie.
Les moyens actuels permettent à chaque véhicule (Eagle et Piranha) de servir de « capteur » autonome, en patrouille (1-2) ou en section (5). La mission et l’intention déterminent à partir de quelle ligne et où l’effort principal de retardement doit être effectué, par l’engagement des chasseurs de chars qui sont en définitive les seuls moyens aptes au combat. Ceux-ci sont le plus efficaces en opérant à partir de secteurs reconnus et de positions camouflées. Ils engagent le combat entre 2’000 et 3’700 mètres, en priorité contre des buts rentables : véhicules de commandement ou de transmissions (C2), engins spéciaux du génie (ponts, systèmes de minage ou de déminage), moyens d’appui de feu, etc. On peut noter encore que les chasseurs de chars du bataillon d’exploration peuvent constituer des plates-formes d’observation efficaces dans le cadre de la surveillance de secteurs et que c’est dans cette optique que la doctrine actuelle tend à les engager.
Selon la situation, l’exploration peut être focalisée sur des objets ponctuels, des axes ou des secteurs. L’exploration en force ou la contre-reconnaissance nécessitent l’attribution de moyens de combat supplémentaires, engagés de manière dynamique.
Dans le cas d’actions de combat mobiles, plusieurs bataillons peuvent se répartir les secteurs d’engagement et de recherche de renseignement (SRR) retenus. Même si l’état-major du bataillon d’exploration peut constituer une «base d’exploration» avancée, la règle est de verser ses moyens de planification, de conduite et d’exploitation auprès du poste de commandement de l’échelon supérieur. On évite ainsi les redondances et on améliore la qualité de l’image de la situation disponible auprès de ce dernier.
Répartition des bataillons d’exploration
|Grande Unité
||Active
||Réserve
||Commandant

|Br bl 1
||Bat expl 1 (NE)

||Maj EMG Daniel Spillmann

|Br inf 2
||Bat expl 2 (NE)

||Lt col EMG Christophe Chollet

|Inf Br 4
||Aufkl Bat 4 (SO)

||Lt col EMG Markus Brülhart

|Inf Br 4
||Aufkl Bat 5 (OW)

||Lt col EMG Beat Dalla Vecchia

|Inf Br 7

||Aufkl Bat 7 (SG)
||Lt col Christian Müller

|Geb Inf Br 9

||Aufkl Bat 9 (AR)
||Lt col Oliver Klemenz

|Geb Inf Br 10

||Bat expl 10 (VS)
||Lt col Christophe Chevillard

|Pz Br 11
||Aufkl Bat 11 (AI)

||Lt col EMG Stefan Schenk

|Br inf mont 12

||Aufkl Bat 12 (GR)
||Maj EMG Matthias Buob

|Total
||5
||4

Toutefois, ces deux bataillons ont, selon la période de service, une véritable problématique à conserver leur articulation. Le bataillon d’exploration 2 est régulièrement amené à ne prévoir que deux compagnies, soit la cp EM et une cp chass chars renforcée.
Les cours de répétition de ces formations ont pour but une montée en puissance des exercices en sections et en compagnie, exercés déjà lors de l’instruction en formations (IFO) de l’école de recrue. Plusieurs thèmes y sont entraînés, tels que la recherche renseignements, l’exploration en éclaireurs, l’exploration débarquée et l’infiltration, le combat retardateur, la protection de convois, la sûreté sectorielle, la surveillance de secteur et l’exploration d’objectifs.
Les exercices physiques y sont également intégrés. A titre d’exemple, l’exercice « NATURA », exercice systématique au bat expl 1, est une marche de 20 km avec dénivelés positifs (surtout pour la cp expl 1/1) le jour de l’entrée en service avec bivouac. La résistance des militaires est directement exercée.
Le concept du renseignement
Le DBC2 à l’échelon de la brigade se compose d’une cellule, elle-même divisée dans les deux composantes du renseignement traditionnel : acquisition et analyse.
- D’un côté l’acquisition, menée par le chef recherche renseignement, qui est un officier EMG. Il s’agit ici d’établir la liste et de coordonner étroitement avec les capteurs et les formations subordonnées, la couverture des besoins particuliers en renseignement (BPR). Le travail commence pour ainsi dire par l’entrée dans le renseignement intégré ; il se poursuit par l’élaboration (en collaboration avec l’état-major du bataillon d’exploration) d’un concept de renseignement ; il consiste également à engager les patrouilles et les capteurs durant la phase de conduite de l’action.
- De l’autre côté se trouve le domaine de l’analyse, conduit par l’officier de renseignement dirigeant (of rens dir). L’équipe « interprétation » se concentre sur les moyens et les possibilités de l’adversaire, mises à jour en fonction des actions sur le terrain et de l’actualité. C’est ici que sont produits les bulletins de renseignement.
La brigade émet des besoins généraux et particuliers en renseignements (BGR/BPR) et attribue des secteurs de recherche de renseignements (SRR). Les SRR sont attribués en principe aux compagnies et les BPR à des sections, voire à des patrouilles.
L’état-major du bataillon prépare alors l’engagement de ses moyens. Les éléments-clés sont les cellules 2/3 (renseignement/opérations), mais également 6 (aide au commandement). Tant l’image de l’ennemi que l’image de ses propres troupes sont nécessaires pour avancer dans le secteur d’engagement discrètement et sans risque de tirs fratricides. Or cette image ne peut être transmise que si le système télématique fonctionne et que le flux des annonces ne s’encombre pas. Chacun a le même langage, tant le soldat qui récolte l’annonce au sein de la cellule de renseignement que le soldat dans son véhicule blindé ou camouflé dans un bosquet avec sa SE135/235.
L’exploration des corps de troupes, c’est-à-dire des bataillons de manœuvre, se compose en principe d’une section de 5 Eagle. Ceux-ci peuvent être renforcés de commandants de tir de l’artillerie, de tireurs d’élite ou d’autres éléments de combat. Leur rôle prioritaire est la surveillance du fuseau d’approche et de la base d’attaque des bataillons de chars ou d’infanterie. La coordination des SRR et des BPR respectifs se fait à l’échelon de la brigade, via un canal radio de renseignement de brigade, sur lesquels sont « branchés » les S2 de chaque bataillon.
Videre sine videri, telle est la devise des explorateurs dans leur mission de recherche de renseignements. Le bataillon d’exploration constitue les yeux de la brigade. Il engage donc ses compagnies, respectivement ses capteurs dans le fuseau d’approche et/ou le secteur d’engagement de la brigade. Lors des derniers cours de répétitions, l’engagement en milieu urbain a été systématique privilégié. Les explorateurs doivent s’adapter, à pied ou dans leur véhicule d’exploration Eagle, au terrain, aux actions de l’ennemi et de l’information à rechercher.
En soi, la mission de l’explorateur est ardue, du fait qu’il doit parvenir à récolter l’information de qualité, sans être vu, à la transmettre à l’échelon supérieur sans que la liaison radio ne fasse défaut. Les liaisons et le ravitaillement deviennent plus complexes en fonction de la distance. L’autonomie et la capacité à durer, à poursuivre la mission durant des jours voire des semaines, en toute discrétion et donc en évitant les mouvements, est un réel défi.
Ordre de bataille du bataillon de reconnaissance ISTAR belge.
Bataillons multi capteurs
Une évolution de nos moyens et de nos unités d’exploration est aujourd’hui nécessaire, dans la perspective d’une nouvelle réduction de six à quatre bataillons. Car notre capacité à surveiller des secteurs diminue ainsi d’un tiers.
Mais cet argument quantitatif n’est pas le plus important. En effet, même si leur équipement et leur disponibilité sont améliorés dans le cadre du DEVA, la réduction du nombre d’unités combattantes impose une réflexion de fonds. Il faut pouvoir surveiller des espaces toujours plus importants, avec des moyens encore une fois réduits.
Une autre réalité qui nous motive est l’évolution de la nature des conflits. Les renseignements, de nos jours, ne portent plus exclusivement sur la présence et le type d’un adversaire connu à l’avance. L’introduction de systèmes de transmissions de données est nécessaire pour accélérer et améliorer la qualité des renseignements et faciliter leur analyse, puis leur présentation.
L’urbanisation, c’est-à-dire la densification des constructions et de l’habitat, pose également d’autres défis. Car en zone bâtie où compartimenté, le champ de vision d’un observateur est très limité ; les risques augmentent pour les patrouilles isolées, dont un nombre de soldats croissant doit être employé pour assurer la garde des postes d’observation.
Enfin, particulièrement en zone urbaine, on ne peut continuer à mettre en œuvre des formations d’exploration incapables de combattre et à peine capables de se défendre, tant les moyens sont dispersés et mal intégrés : en effet, les armes d’infanterie perdent leur efficacité au-delà de 300 mètres le TOW étant inopérant à moins de 1’200 mètres. Les bataillons d’exploration devront donc disposer à terme de véritables moyens d’intervention, voire de combat. Ils deviendront ainsi plus polyvalents et pourront efficacement gérer une situation ou ralentir un adversaire, en attendant l’intervention de formations de réserve, généralement mécanisées.
L’exploration doit, en outre, être intégrée avec la conduite des feux indirects – qu’il s’agisse du feu d’appui de l’artillerie ou des frappes aériennes. Ces appuis indirects permettront d’augmenter sensiblement la valeur de retardement des bataillons d’exploration, tout en leur permettant de poursuivre leur mission en évitant la détection, voire la nécessité de décrocher après avoir fait usage de leurs armes.
Un M1127 Stryker RV (Reconnaisance Vehicle) de la 4th SBCT à Ramadiyah, en Irak. Source: Reuters
Exemples
De nos jours, le renseignement militaire doit être capable de satisfaire trois fonctions-clé :
- Diffuser à temps et de manière sûre une information fiable. Ce dont les commandants ont besoin, ce sont moins les dépêches de presse et l’information « online » qui abreuvent en permanence leurs QG qu’une information pertinente, adaptée à leurs besoins et à leurs priorités.
- Permettre aux commandants de combattre ou d’exécuter leurs missions sans être aveugles avec un renseignement tactique ou opératif précis, « au-delà de la colline ».
- Créer donc la plus-value nécessaire du renseignement en mettant à contribution tous les capteurs et en les intégrant dans une appréciation globale d’une situation ou d’une menace, qu’elle soit conventionnelle ou hybride.
Permanence et souplesse constituent deux conditions cadres du renseignement militaire actuel, si celui-ci veut « savoir pour prévoir avant d’agir » selon l’expression du philosophe français Auguste Comte. C’est dans cette perspective qu’en France, la Brigade de renseignement actuelle a été créée en 1993, sous le nom de BRGE (Brigade de Renseignement et de Guerre Electronique). Unité interarmes, elle répond au contexte de l’après-guerre froide : celui de la multiplication des opérations à l’étranger, notamment dans les Balkans, tout en tirant les leçons de la Guerre du Golfe de 1991. En 1998, la Brigade de renseignement voit le jour et rassemble de nos jours plus de 4’000 militaires, dont un peu plus de 2’000 spécialistes du renseignement – 50% dans le domaine du renseignement d’origine électromagnétique, 25% dans celui d’origine image (IMINT) et 25% dans celui d’origine humaine, sous forme conversationnelle, ou de la recherche en profondeur (forces spéciales). Depuis près de vingt ans, cette brigade est de tous les théâtres d’opérations, présente sur tout le spectre des engagements : humanitaire, interposition, engagements de haute intensité, territoire national.
Ce que les Français appellent la « manœuvre multi-capteurs » constitue le cœur de sa doctrine d’emploi, à l’échelon de la brigade ou au sein d’unités modulaires plus légères, les « bataillons multi-capteurs ». Ceux-ci constituent de véritables « forces de circonstance », avec des moyens issus des deux régiments de guerre électronique (44e et 54e Régiments de transmissions), du 2e Régiment de Hussards (renseignement humain), du 28e Groupement topographique (cartes et documentations de base) et le 61e Régiment d’artillerie – le régiment IMINT de l’armée de Terre équipé de drones tactiques et de stations d’interprétation du renseignement. Que ce soit en Afghanistan ou au Mali, « multi-capteurs » est devenu la règle.
Au sein de l’US Army, la création de sept brigades intermédiaires Stryker (Piranha III) entre 2003 et 2006, puis deux supplémentaires en 2012, a vu la création d’autant de bataillons de cavalerie, reconnaissance, surveillance et acquisition des buts (RSTA). Ceux-ci sont dotés de trois « Troops » ou compagnies de 16 M1127 disposant de capteurs optroniques ; on compte également une compagnie antichar, dotée de neuf M1134 armés de lanceurs de missiles TOW ; certaines unités disposent également d’une compagnie de drones organiques (4), en plus d’un escadron d’état-major.[1]
Dans la doctrine de l’US Army, le « Squadron » ou bataillon de reconnaissance couvre l’ensemble du secteur d’intérêt de la brigade Stryker. Ceci permet aux formations combattantes de se concentrer sur leur engagement ponctuel – fouille d’immeubles, défense, etc. Au besoin, le bataillon de cavalerie peut recevoir, en plus des chasseurs de chars, des M1128 « Mobile Gun Systems » pour le tir direct, armés d’un canon de 10,5 cm.
A priori, on pourrait penser que de tels moyens sont réservés aux grandes puissances militaires. Mais tel n’est pas le cas : en Belgique ou en Autriche, le « multi-capteurs » est là aussi devenu la norme, car il a permis de concilier concentration des moyens, unité d’action et coupes budgétaires.
Créé en 2011 après la fusion de toutes les unités de reconnaissance terrestres belges, le bataillon de chasseurs à cheval, appelé aussi « bataillon ISTAR », comprend deux compagnies d’exploration mécanisée, équipés au total d’une quarantaine de véhicules blindés à roues 6×6 de type Pandur dotés de nouveaux capteurs, et une compagnie d’exploration équipée de radars de surveillance montés sur Unimog et sur M-113. Acquis à l’origine comme transports de troupe, les Pandur ont été modifiés en véhicules d’exploration grâce au montage de nouveaux équipements électroniques, comme une boule optronique de type Margot 5000, intégrant différents capteurs, dont une caméra thermique de nouvelle génération et une voie optique diurne facilitant l’observation à plus de 10 km de distance. Le bataillon dispose d’une capacité d’analyse du renseignement et peut disposer d’informations provenant de sources externes, comme le groupe des forces spéciales (SFG), les nacelles de reconnaissance des F-16 et les drones B-Hunter de la composante Air, les images recueillies par les hélicoptères Agusta A109, voire même d’images satellitaires, dans le cadre de l’accord que la Belgique a conclu avec la France pour utiliser les capacités du satellite Hélios 2.
De son côté, la Bundesheer autrichienne dispose encore de trois bataillons d‘artillerie et d’exploration. Chaque corps de troupe comprend deux batteries d’obusiers blindés M-109 (A5) et deux compagnies d’exploration montées sur Iveco Light Multirole Vehicle, capables d’utiliser un radar de surveillance du champ de bataille de type MSTAR. La solution autrichienne est la seule que la Bundesheer peut encore se permettre financièrement, mais elle conduit à un dilemme : s’agit-il d’une «artillerie exploratrice» (Aufklärende Artillerie) ou plutôt d’une «exploration artilleuse» (Artilleristische Aufklärung)? Au final, il s’agit d’une solution par défaut, vu l’absence de radar de contre-batterie ou encore de munitions de précision. Avec un nombre d’obusiers blindés limité à 30, sur 145 disponibles encore il y a peu, la Bundesheer risque de ne plus disposer que de deux bataillons d’artillerie, ce qui pourrait imposer une réorganisation des moyens d’exploration. Depuis 2013, ceux-ci comprennent en outre 18 mini-drones de type DRAC/Tracker.
Coordination des feux
Dans ce contexte, le Joint Fire Support (appui de feu interarmées), considéré de plus en plus comme une fonction opérationnelle à part entière, au même titre que le renseignement ou les appuis, se révèle une problématique valable aussi bien pour les grands pays comme la France que pour des pays contraints pour des raisons budgétaires de ne miser plus que sur la coopération bi- voire multilatérale.[2] L’appui de feu interarmées facilite une opération, tout en prenant en compte les effets létaux et non létaux, en particulier contre les populations, des différents moyens engagés, qu’ils soient aériens, terrestres, voire maritimes.
Un tel débat concerne aussi notre armée, ne serait que par la coordination sous une forme ou sous une autre des engagements entre la cellule CCF et le centre de renseignement dans la phase de conduite de l’action. Différents modèles existent. C’est ainsi que la Bundeswehr a mis sur pied une chaîne de commandement spécifique lors de son engagement en Afghanistan. Les décisions d’emploi ont été prises dans le cadre d’un Joint Fire Support Coordination Group (JFSCG), divisé en plusieurs cellules : une cellule artillerie (emploi des mortiers, de l’artillerie mécanisée ou des MLRS), une cellule forces aériennes (avions de combat, drones), une cellule forces héliportées (Tigre), une cellule 3D (gestion de l’espace aérien). En liaison permanente avec le centre de renseignement, le JFSCG disposait à l’échelon inférieur d’un Joint Fire Support Coordination Team (JFSCT) chargé de traiter les demandes des patrouilles engagées sur le terrain (Joint Fire Support Teams), de leur fixer une priorité avant de les adresser au JFSCG. Le JFSCT côtoyait la cellule CCF capable d’engager les mortiers, les PzH 2000 ou encore les lance-roquettes MARS 2 disponibles.
Une drone DRAC, engagé au sein du 2e régiment de hussards (RH). Source: Auteurs
Evolution en Suisse
Notre armée se situe –encore– entre la catégorie des grands pays et celle des pays qui ont perdu leur autonomie, faute de moyens. A l’heure où l’achat d’un nouveau mortier est envisagé, où de nouveaux drones (ADS15 Hermes) vont entrer en service et où la question d’un mini-drone se pose, ainsi que celle d’un nouveau véhicule d’exploration capable à la fois d’explorer et de conduire le feu, il est certainement temps d’engager une réflexion sur les formes d’organisation possibles de l’appui de feu interarmées, mais surtout interarmes, et sur l’intégration des moyens de recherche et d’analyse du renseignement durant la phase de conduite de l’action.
Les expériences faites à Kriens au simulateur tactique montrent que le renseignement, durant cette phase, doit être tourné entièrement vers l’opérationnel et doit surtout être capable de délivrer aux formations de combat et d’appui des renseignements-clé sur des cibles adverses jugées prioritaires, qui découlent de l’analyse détaillée des moyens adverses faite dans la phase de planification de l’action. Une telle réflexion ne se limite pas au seul combat conventionnel, mais concerne surtout le combat contre un adversaire hybride, au milieu de populations civiles et sous le regard médiatique.
Entre 2007 et 2009, le bataillon d’exploration 11 a mené plusieurs exercices baptisés « ROVER » dans le but de tester l’aptitude de formations de milice à mettre en œuvre des matériels C4ISTAR modernes. Ces exercices ont permis d’accumuler une expérience précieuse, ainsi que la réalisation qu’une intégration réussie est complexe et coûteuse. Les difficultés rencontrées avec le système d’information et de commandement (FIS HEER) ont cependant retardé ces projets.
En 2000 a été introduit un nouveau véhicule pour les commandants de tir, dont les systèmes optroniques sont les mêmes qui équipent – par exemple – les véhicules d’exploration Fennek allemands ou néerlandais. La disponibilité et la réduction des coûts de matériels d’observation, voire même d’engins pilotés à distance, terrestres ou aériens, mérite un suivi et des évaluations périodiques.
Dans cette perspective, le programme TASYS est en cours, visant à développer un système multi spectral (électro-optique, thermique et radar) jour/nuit et tout temps, résistant aux moyens de guerre électronique, au besoin également doté d’un désignateur laser. Ce projet devrait être présenté au Programme d’armement 2019.
En conclusion, nos bataillons d’exploration sont des atouts précieux, aujourd’hui comme demain, dans le cadre d’une armée certes plus petite, mais aussi plus souple et mieux équipée. Leur importance et leur complexité croissantes les empêche par ailleurs d’être « réintégrés » au sein de formations d’aide au commandement, ou au sein de formations d’artillerie.
Mais la réduction du nombre de corps de troupes nécessite plusieurs adaptations :
- Tout d’abord, le renforcement des effectifs, par l’ajout d’une troisième compagnie ; ceci garantit la recherche de renseignement sur de vastes secteurs et garantit la capacité à durer.
- Ensuite, les plateformes doivent évoluer et disposer d’une meilleure autonomie et d’une meilleure protection. Le remplaçant des Eagle et des TOW-Piranha sera, vraisemblablement, un engin plus lourd et disposant d’une meilleure capacité d’emport.
- La qualité des informations et la rapidité de leur transmission doit être sensiblement améliorée. Il faut pour cela l’introduction de nouveaux capteurs (TASYS), de nouvelles radios ainsi qu’un système d’information et de commandement efficace et mobile – à l’horizon de la prochaine décennie.
- Enfin, la polyvalence et la robustesse des bataillons d’exploration ne doivent pas être oubliées. La capacité à conduire les feux indirects, mais également à engager des armes et intervenir vite, fort et bien – c’est-à-dire de manière décisive – sont fidèles aux traditions et à l’esprit des troupes mécanisées et légères.
NB: Ce thème a été au centre du cours technique renseignement de la brigade blindée 1 en 2014. Il a par ailleurs fait l’objet d’un «atelier des cadres» de l’OG Panzer à Jegenstorf au printemps 2015, en présence du brigadier Yvon Langel, commandant de la brigade blindée 1.
[1] Alexandre Vautravers, « Les brigades Stryker, » in Revue militaire suisse (RMS) No. 3, 2010, p. 29-34.
[2] Les Autrichiens cherchent toutefois à acquérir un savoir-faire dans ce domaine: http://www.sogart.ch/downloads/sogaflash_2014_web.pdf (lien actuel).
Lt col EMG Alexandre Vautravers, SCEM rens (G2), brigade blindée 1; Maj EMG Pierre Streit, ancien chef recherche rens, brigade blindée 1; Plt Olivia de Weck, ancienne cdt rempl, cp expl 1/1, bat expl 1.