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Abbaye Saint Benoît de
Port-Valais

LETTRE CCXXXIV.
Longinien répond avec une tendre vénération et une crainte respectueuse : sa doctrine, un peu vague, est un néo-platonisme qui pense se donner de l'autorité en invoquant les noms d'Orphée, d'Agèse et de Trismégiste.
LONGINIEN A SON VÉNÉRABLE SEIGNEUR, A SON HONORABLE ET TRÈS-SAINT PÈRE AUGUSTIN.
1. Vous ne m'avez pas trouvé indigne de l'honneur d'un de vos divins entretiens ; j'en suis heureux, et je me sens comme illuminé par la pure lumière de votre vertu. Niais, en me demandant de répondre à vos questions, en ce temps-ci et sur de telles matières, vous imposez un pesant fardeau et une charge difficile à un homme de mon opinion, à un païen comme moi. Depuis longtemps, il est en partie convenu entre nous (et il le serait chaque jour davantage dans nos lettres), qu'il y a beaucoup de questions à examiner: je ne parle pas seulement de ce qu'on trouve dans Socrate, dans vos prophètes- et dans quelques-uns de vos Hébreux, ô véritablement le meilleur des Romains (1) ! mais je parle aussi d'Orphée, d'Agèse et de Trismégiste, beaucoup plus anciens que tous ceux-là : ils naquirent des dieux aux premiers temps, et les dieux se servirent d'eux pour révéler la vérité aux trois parties du monde, avant que l'Europe eût un nom, que l'Asie en reçut un, et que la Libye possédât un homme de bien comme vous l'avez été et le serez toujours. Car, de mémoire d'homme, à moins que la fiction de Xénophon ne vous paraisse une réalité, je n'ai trouvé dans ce que j'ai entendu, lu ou vu, (j'en prends Dieu à témoin et sans danger pour moi), je n'ai trouvé, je le jure, personne, ou s'il en est un, personne après lui, qui, autant que vous, s'efforce de connaître Dieu et puisse aussi facilement y atteindre, par la pureté de l'âme et le renoncement aux choses du corps , par l'espoir d'une belle conscience et par une ferme croyance.
2. Quant à la voie qui peut y conduire, ce n'est point à moi à répondre, ô mon honorable seigneur! C'est bien plus à vous à le savoir et à me l'apprendre à moi-même, sans aucune assistance du dehors. Je n'ai pas encore, je l'avoue, et pourrai-je avoir jamais tout ce qu'il faut pour aller jusqu'au siège de ce bien, comme le voudrait mon sacerdoce (2)? Je fais toutefois mes provisions pour le voyage.
Cependant, je vous dirai en peu de mots quelle est la sainte et antique tradition que je garde. La meilleure voie vers Dieu est celle par laquelle un homme de bien, pieux; pur, équitable, chaste, véridique dans ses paroles et ses actions, reste ferme et inébranlable à travers les changements des temps, escorte par les dieux, soutenu par les puissances de Dieu, c'est-à-dire rempli des vertus de l'unique, de l'universel, de l'incompréhensible, de l'ineffable, de l'infatigable Créateur, se dirige vers Dieu par les efforts du coeur et de l'esprit ces vertus de Dieu sont, comme vous les appelez, des anges ou toute autre nature qui vient après Dieu, ou qui est avec Dieu, ou qui vient de Dieu. Telle est, dis-je, la voie par laquelle les hommes, purifiés d'après les prescriptions pieuses et les expiations des anciens mystères, hâtent leur course, sans jamais s'arrêter.
3. Quant au Christ, ce Dieu formé de chair et d'esprit, et qui est le Dieu de votre croyance, par lequel vous vous croyez sûr, mou honorable seigneur et père , d'arriver au Créateur suprême, bienheureux, véritable, et père de tous, je n'ose ni ne puis vous dire ce que j'en pense : je trouve fort difficile de définir ce que je ne sais pas. Mais vous m'aimez, moi si plein de respect pour vos vertus; je le savais depuis longtemps et vous avez daigné me le dire ; le soin que j'ai de ne pas vous déplaire, à vous toujours si près de Dieu, suffit pour le bon témoignage de ma vie; vous comprenez
1. Dans la bouche d'un païen du temps de saint Augustin, le nom de romain désignait un chrétien. Dans la bouche des arabes de l'Afrique, roumi veut encore dire chrétien. Un vague et lointain souvenir d'un roumi Kebir (un grand chrétien) est resté dans la mémoire des arabes du pays d'Hippone.
2. Ce mot nous porte à croire que Longinien était prêtre du paganisme.
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sans doute que moi aussi je vous aime, puisque je tiens à régler ma conduite d'après votre jugement sur moi. Avant tout, je vous en prie, pardonnez à mon opinion de si peu d'importance , à mon discours peu convenable peut-être; c'est vous qui m'avez forcé de parler. Daignez me faire part, si je le mérite, de ce que vous pensez vous-même sur ces choses ; instruisez-moi par vos saints écrits, « plus doux que le miel et le nectar, » comme dit le poète (1). Jouissez de l'amour de Dieu , seigneur mon père, et ne cessez jamais de lui plaire par la sainteté; ce qui est nécessaire.
1. Ovid., Trist. 5, E ag. 5.