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L'envie me démange de réagir au très beau texte de mon meilleur ennemi Pascal Holenweg, sur la culture. Parce qu'il ne voit dans le travail de l'artiste que son côté politique, nécessairement contestataire, selon lui. Normal, Holenweg pense politique et respire politique, jusqu'à l'extrémité du moindre poil de barbe. Anarcho-socialiste qui plus est. Or l'art c'est la vie. Et la vie, c'est la politique. Mais pas que...
S'il est incontestable que de très grandes oeuvres ont été de purs brulôts politiques, et de tous bords d'ailleurs, il y en eût tout autant qui ne le sont pas le moins du monde. Quand on prononce le mot culture, j'aime entendre répondre aussi "divertissement" et "éducation". Des masses ou de l'élite... Les deux ont besoin d'être informées, alertées et distraites. Quelques très grandes oeuvres - mes préférées - font tout cela à la fois, d'autres ne servent à rien ou juste à l'une ou l'autre, mais toutes sont de l'art, créées par des artistes.
En fait, en matière d'art et de culture, la seule règle est qu'il n'y en a pas, qu'il ne devrait pas y en avoir. Ce qui est contraire à la vocation de toute administration qui se respecte. D'aucuns pourraient ironiser sur la culture socialiste, ce serait idiot. Des socialistes ont été les meilleurs amis de la culture, d'autres ses fossoyeurs. Sans lien clair avec la qualité de leur travail politique.
"Che" Guevara est sans doute ce qui est arrivé de mieux à la salsa ! Car il l'a interdite, jugeant décadente cette musique métisse un peu trop juteuse pour le moraliste argentin blanc qu'il était. Décadente et entretenue, comme une danseuse, par la maffia cubaine. En la contraignant à l'exil new-yorkais, il lui a offert une caisse de résonnance mondiale. Et donné naissance à l'une des plus belles chansons du patrimoine mondial de l'humanité: "Cuando sali de Cuba", dans laquelle Celia Cruz raconte cet exil. A écouter ici
Pascal Holenweg préfère "Le Chant des partisans". C'est son droit. J'adore aussi des tas de chants révolutionnaires, les films militants sur la safra des 10 millions de tonnes à Cuba ont bercé ma jeunesse et la littérature sans engagement peut n'être que lustration de nombril... Comme la littérature engagée aussi, d'ailleurs !
Jusqu'à la semaine dernière, en Côte d'Ivoire, le socialiste Laurent Gbagbo était l'ami des artistes, des musiciens (enfin, pas de tous) comme des cinéastes dont l'excellent Sidiki Bakaba, qui l'a accompagné jusqu'à la fin dans son bunker, caméra au poing, et dont on est aujourd'hui sans nouvelle. On ne dira jamais assez la fidélité du griot à son maître, qui l'avait nommé patron du Palais de la Culture d'Abidjan. Bien des militaires n'ont pas eu ce courage... Cependant le vernis culturel gbagbiste n'empêchait nullement le régime de faire brûler vif des civils aux barrages et d'assassiner les journalistes trop curieux.
N'empêche que sans le socialiste Jack Lang, que ma vieille mère avait alpagué un jour sur un marché, je n'aurais jamais pu terminer mon premier film (en tant qu'auteur et producteur) qui n'avait pas passé la rampe des commissions d'aide sélective. Depuis, Ashakara a été diffusé jusqu'en Chine ou au Brésil et acheté aux Etats-Unis par Morgan Freeman en personne pour sa chaîne de télé... C'est incroyable ce que peuvent faire les vieilles mères décidées dans la vie des jeunes créateurs... Les relations de très haut niveau de mon paternel (le Ministre de la coopération - fondamental pour un film africain - et le propriétaire de Canal +), qu'il tutoyait depuis la guerre, avaient échoué à faire adopter le projet par leurs administrations, mais ma maman et son culot nous avait décroché l'avance sur recettes après réalisation. Pour un film à majorité suisse.
Ce que je veux dire, si j'ai quelque chose à dire, c'est qu'il n'y a pas de bonne manière de juger de la qualité d'une oeuvre et encore moins avant qu'elle n'existe. Ce qui est parfaitement contradictoire avec la logique de financement parfaitement régulée dont rêve la gauche. Sans le fait du prince, la diversité culturelle est morte ou au mieux assoupie. On l'a vu tant de fois, sans aller jusqu'aux 4 opéras populaires chinois, rejoués ad nauseam, ou au réalisme socialiste soviétique. Alors même que les périodes révolutionnaires sont souvent des périodes de foisonnement culturel.
A l'inverse, le fait du prince a offert au monde pléthore d'oeuvres monumentales, mais la culture populaire doit aussi exister pour les vivants d'aujourd'hui et pas seulement pour la postérité de demain.... La droite collectionne autant de casseroles que la gauche en matière artistique et culturelle. A l'instar du Che pour la salsa, le cinéma mondial doit énormément aux listes noires de McCarthy qui déplacèrent Hollywood en Méditerrannée durant une quinzaine d'années.
Entre 47 et 62, les plus grands succès du cinéma mondial furent tournés dans les studios de Cinecitta, de Londres et d'Almeria, en Espagne franquiste, par des cinéastes et des producteurs communistes ! Les fonds transitaient par de discrètes banques genevoises pour payer ces gens travaillant sous pseudonyme. En Espagne, où régnait un contrôle des changes très strict, c'est une multinationale américaine bien connue à Genève qui payait les tournages avec l'argent des ventes de ses produits dans la péninsule. Les recettes des films engrangées dans le reste du monde permettaient de compenser. L'argent était ainsi sorti quasi légalement, puisqu'il finançait des dépenses en Espagne... Permettant à Carlos Saura de se former et aux franquistes de produire des bluettes populaires avec l'enfant-star Joselito...
Plusieurs des films ainsi réalisés dans le conflit et sous le manteau - mais avec souvent des budgets gargantuesques - sont des classiques qui ont marqué l'histoire du cinéma. Ils sont su mêler peinture de moeurs ou dénonciation sociale à la marge et distraction populaire au premier plan. Tout le contraire de ce que produisent habituellement les appareils culturels officiels, beaucoup plus élitistes. Qu'ils soient municipaux, cantonaux ou nationaux, ceux-ci sont nécessairement composé d'experts et de fonctionnaires, souvent les deux à la fois. Or les jugements des experts, s'ils ont un sens critique aiguisé, divergent quatre fois sur cinq de l'avis populaire qui fait les grands succès. Car ils sont nécessairement blasés et surinformés. Je le sais, j'ai été critique. Les fonctionnaires ont quant à eux besoin de règles et de process, que les créateurs ont vocation à bousculer. Sur ce point, Holenweg a raison, même si le bousculement n'est pas forcément politique ou social, très loin de là.
Or l'activité essentielle d'un créateur, à Genève aujourd'hui, consiste à monter des dossiers pour obtenir des financements. Qui seront examinés par des commissions dont les noms des membres sont publiés sur Internet (à la ville) ou pas (à l'Etat). Aligner des chiffres et les propos que veulent entendre les commissions, c'est une autre manière de faire des courbettes au Prince. Cela n'a en tout cas rien à voir avec le travail de création et moins encore avec le talent. Qui malheureusement est totalement contraire à tout le bel égalitarisme qui sous-tend l'idéologie socialiste. Même si bien des grands talents du XXème siècle furent socialistes ou même communistes. Malheureusement, sans talent, l'art devient inutile.
Le talent peut être celui de l'artiste, du producteur, ou même de l'agent culturel. Mais il n'entre pas vraiment dans les compétences des fonctionnaires de l'identifier. Pour évaluer, la fonction publique a besoin de critères objectifs et de données chiffrables, ce que par définition, la création artistique ne fournit pas, en dehors du nombre d'entrées, qui généralement n'est pas reconnu comme critère. Du coup, en Suisse, à Berne comme à Genève, on préfére juger de l'impact d'un projet sur le marché du travail artistique que de sa valeur artistique. Ce qui favorise une politique du clientélisme en lieu et place de politique culturelle.
Après tout, pourquoi pas ? Le talent, qui peut être multiforme, grand ou petit, mais par nature insoumis, a aussi besoin d'un tissu professionnel compétent pour se développer et s'exprimer. Seulement il ne faudrait pas perdre de vue le but, qui est de soutenir la création. Lorsque le RAAC a été créé, à l'initiative de membres du PS, c'était pour conserver une saine diversité face aux velléités de regroupement de la culture sous l'étendard de la ville et des verts. Fort bien. Mais du coup, ce qui risque de se passer, si Sami Kanaan reçoit la charge de la culture, comme c'est parait-il prévu, c'est exactement ce que redoutait les initiateurs(trices) du RAAC. A savoir le regroupement de la culture entre les mains d'un seul parti, comme le soulignait Pascal Décaillet avec qui je suis pour une fois d'accord.
Je n'ai rien contre Sami Kanaan, dont je respecte profondément les compétences et l'ouverture d'esprit, que j'ai pu juger lorsque je défendais les thèses du TCS et lui celles de la mobilité douce... Je n'en ai pas davantage à l'égard de Charles Beer, à qui je viens d'ailleurs d'écrire hier pour solliciter un soutien modeste mais exceptionnel pour mon film sur l'histoire de la région, qui mériterait quelques fonds supplémentaires pour être terminé comme il le mérite. Un film en costumes, qui n'est pas oeuvre de nature à révolutionner l'art cinématographique, mais qui constituera un élément fort du patrimoine culturel et éducatif genevois. Qui curieusement n'a pas obtenu jusqu'à présent l'aide du Département de l'Instruction Publique, mais en revanche celle de la ville, contre l'avis de sa commission. Parce que les commissions n'aiment pas le genre de films que je fais. Pas assez avant-gardistes sur le plan artistique, ou pas du bon côté politique. Ou les deux. Et en plus réalisés en petite équipe avec des techniciens ayant le statut légal d'indépendants, donc payés sur factures, plutôt qu'avec des camarades syndiqués. Difficile de savoir la vraie raison, avec les commissions du Canton, qui ne motivent pas leurs décisions.
Seulement, mes films sont vus à la télévision, vendus en DVD et parfois dans le monde entier. Oh pas bien cher, je ne donne ni dans le sexe ni dans le people, mais dans l'éducatif et le socio-politique. Et je n'ai pas encore su prouver mon immense talent :-) Mais la totale absence de subventions émanant des commisisons sur 35 films en 20 ans, représentant plusieurs millions de budget global me semble alarmante, quant à la pertinence du système. J'ai compensé tant bien que mal, souvent plus mal que bien avec les ventes, les coproductions, l'argent privé... Mais pour mes amis et collègues créateurs qui n'ont pas tous les mêmes relations et le même acharnement que moi, je crains le pire. Il finit par devenir humiliant de devoir se taire pour ne pas risquer de froisser. Ne dépendre que d'une seule couleur, d'une seule écurie, pour les années à venir, me semble extrêmement périlleux. Surtout si l'écurie en question ne dispose d'aucune majorité au conseil municipal ou au Grand Conseil. A moins bien sûr qu'elle ne se sente obligée de prouver son pluralisme dans les faits...