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Les vagues font des tours en une petite devinette
Le jeu dur du blanc 31 octobre 2010 Un afro-américain, un blanc d’Amérique et un indien d’Inde vivant en Amérique jouent de la musique. L’indien est au piano, le blanc à la contrebasse, l’afroaméricain à la batterie. Le public est de par ici. Le lieu est voûté, tout au fond d’une vielle ville. L’indien est […]
Le jeu dur du blanc
31 octobre 2010
Un afro-américain, un blanc d’Amérique et un indien d’Inde vivant en Amérique jouent de la musique. L’indien est au piano, le blanc à la contrebasse, l’afroaméricain à la batterie. Le public est de par ici. Le lieu est voûté, tout au fond d’une vielle ville. L’indien est le leader du groupe, mais on nous dit qu’il arrive au blanc de l’être lorsqu’il est accompagné d’un autre pianiste. C’est l’indien qui présente les musiciens (comme l’aurait fait le blanc sans lui). Bizarrement, l’indien se présente aussi lui-même, ce qui est assez rare dans ce cadre. D’ailleurs, premier rictus de l’indien.
Dès les premières notes, jeu abrupt et nerveux du blanc. Toucher sec. Il utilise des effets de ruptures rythmiques qui attirent fortement l’attention. Très inhabituel pour un contrebassiste. On dirait qu’il essaie de casser des petits bouts de bois et qu’il rencontre quelques difficultés avec certains d’entre eux. L’afro-américain porte une chemise très rouge. Il est jeune, la hiérarchie compte. Il se démarque en élaborant un jeu qui tend à hypnotiser subtilement les auditeurs: énergie forte, sérénité pleine, constance linéaire. Le batteurprogrammateur du lieu dira par la suite que sa manière de jouer est totalement nouvelle. Totalement nouvelle. Il y a quelques mois ou une année, lors d’un très beau concert, un fameux saxophoniste nous l’avait déjà introduit et avait dit: écoutez ce musicien.
L’indien semble parfois un peu mal à l’aise, mais il est fort. Il a reçu déjà plein d’éloges dans sa vie. Il est un brin blasé, un brin suffisant aussi. Certains disent que c’est l’un des meilleurs pianistes actuellement. Par moment il joue à la façon d’un grand pianiste/ compositeur américain barbu — comme d’ailleurs d’autres jeunes pianistes américains aujourd’hui: de manière répétitive, fluide et colorée. Un peu comme une cascade et sans aucun swing. Il y a en plus chez l’indien une espèce de nonchalance, de lâcher-prise, audacieuse. Les puristes n’aimeront pas cette dérive dilettante du jeu pianistique. Ils tiqueront. Ces moments donnent pourtant au concert une forme molle et conciliante qui répond judicieusement au jeu dur du blanc et au swing effréné de l’afro-américain.
En milieu de concert, l’indien annonce que l’afro-américain est le petit-fils d’un grand batteur d’une grande époque. Le blanc fait mine de ne pas entendre. Quoi? Quelques exclamations d’admiration ou d’étonnement, ou peut-être les deux à la fois, surgissent de l’audience. On révèle tout à coup que le petit caillou là en face de nous est en fait une pépite d’or pur. L’indien dit cette hérédité n’explique pas tout, mais explique quand même quelque chose. Et pas l’inverse. Transformer l’éloge en petite vengeance réductive. L’afro-américain ne s’en aperçoit pas, il joue quelques solos magnifiques, époustouflants. Le blanc ne s’en aperçoit pas. Puis deuxième rictus de l’indien: certaines de ses improvisations n’ont pas été aussi réussies.
Finalement, l’afro-américain sortira de scène d’un coup, probablement éjecté de son siège après avoir frappé trop violemment sur l’un des toms de la batterie. Peut-être pas. C’est arrivé tellement rapidement. Les deux autres, l’indien et le blanc, feront l’effort de récupérer l’afro-américain par terre. Comme on récupère l’un de ces petits punks qui s’est lancé, depuis la scène, dans la foule, de manière bien trop hardie. Troisième rictus.
Jean-Christophe Huguenin, de Vague DJ.
LES VAGUES FONT DES TOURS
en une petite devinette —
Les Réponses :
Le jeu dur du blanc 31 octobre 2010.
– La musique jouée: free jazz.
– Le lieu: La Spirale à Fribourg.
– L’indien: Vijay Iyer.
– Le blanc: Stephan Crump.
– L’afro-américain: Marcus Gilmore.
– Le batteur-programmateur de La Spirale: Gilles Dupuis.
– Le fameux saxophoniste: Steve Coleman.
– Le beau concert eut lieu lors du festival Jazz Onze Plus à Lausanne en 2009.
– Le grand pianiste/compositeur barbu: Terry Riley.
– Les jeunes pianistes inspirés par Terry Riley: Bob Burger (Tzadik), et bien d’autres encore.
– Le grand batteur d’une grande époque: Roy Haynes.
– Le petit punk: Alfred.