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La musique et le territoire
Un peuple est défini par sa langue et son tempérament. Presque aucun État moderne, à la surface du globe terrestre, ne comprend qu’un peuple. La Confédération suisse en comprend au moins quatre, parlant chacun sa langue et défini par un tempérament particulier. Pour cohabiter à l’intérieur de frontières communes au nom d’un intérêt supérieur présumé comme tel au cours des siècles, ces quatre peuples se sont mutilés. Les Alémaniques, les Romands, les Tessinois et les Romanches se sont condamnés à ne plus rayonner de manière autonome, ou plus précisément de manière exclusive. Ils se sont institués comme les enfants d’une famille qui s’écartèlent entre le bonheur de savourer celle-ci comme un refuge, et l’humiliation, si ce n’est la souffrance, d’en subir la tutelle
Ces circonstances ont modifié la fonction des langues parlées en Suisse. Chacune d’elles est devenue l’instrument d’un rapport avec l’extérieur du pays, ou d’une régression vers le tréfonds de ce pays. Par le moyen du français, les Romands se sont tournés vers la France. Par le moyen de l’italien, les Tessinois se sont tournés vers l’Italie. Par le moyen de l’allemand, les Alémaniques se sont tournés vers l’Allemagne, tout en reculant vers leurs propres origines par le biais de leurs patois locaux. Et par le moyen du romanche, les Romanches ont pu continuer de se percevoir comme des êtres d’exception au cœur de leurs montagnes.
Ainsi les langues parlées en Suisse, au lieu de s’y constituer en instruments d’expérience conjointe, s’y sont-elles constituées en dispositifs de quant-à-soi distincts. Les facultés d’élocution n’ont pas disparu dans le pays, bien sûr. Ses habitants parlent. Mais ils ne parlent pas pour se signifier eux-mêmes, ni pour se décrire mutuellement, ni pour se comprendre vraiment, et moins encore pour s’aimer. Au sein de la clameur globale et diffuse suscitée par les facultés d’élocution en Suisse, un silence absolu s’est établi, dont l’étendue recouvre précisément les 41 296 kilomètres carrés du territoire confédéral.
Il est frappant d’observer comme la musique n’a cessé au fil des siècles de concourir à l’apaisement de nos vertiges.
Depuis lors, les termes de cette équation n’ont cessé de diverger. Plus nos facultés d’élocution ont paru développées par notre époque soumise à l’empire des médias, des réseaux sociaux et des smartphones, par exemple, qui font crépiter leurs messages par millions quotidiens, plus s’est épaissi le silence induit par notre arrangement confédéral. Plus le déferlement des discours électroniques et des conversations téléphoniques a crû, plus la Suisse a fait silence sur elle-même, et plus ce silence s’est imposé comme le code apparemment nécessaire à son équilibre.
Aujourd’hui, chaque Suisse bavarde en s’imaginant plus proche de ses concitoyens, et se tait en ignorant plus gravement sa solitude et sa mélancolie. Tel est le prix des constructions démocratiques qui paraissent idéales aux yeux de la planète entière. Cette admiration nous installe dans une loyauté pathogène à l’égard du modèle que nous avons construit. Une intime dévastation est commise dans les êtres, qui est parfaitement dissimulée sous leurs pratiques illusoires de fraternité. L’équipe nationale de football, la vingtième victoire de Roger Federer en Grand Chelem et le babil compulsif possèdent beaucoup d’avenir. Ils nous offrent de quoi mourir dans la fierté.
Mais la musique, vous demandez-vous ? Ah, la musique…
Il est frappant d’observer comme elle n’a cessé, par quelques-unes de ses manifestations au fil des siècles, de concourir à l’apaisement de nos vertiges. Voici la mélodie des Alpes traditionnelles, qui lançait au loin quelques sons propres à réparer l’espace cisaillé des vallées fermées les unes aux autres. Puis les chorales de lieux jurassiens comme la Vallée de Joux, pour élever vers le ciel une expression verticale qui pût soulager les êtres de leur appartenance à l’immense enchaînement géologique horizontal ambiant. Puis le jazz à Genève ou Montreux, pour donner du ressort aux mollesses consensuelles ambiantes et de la souplesse aux décors bétonnés environnants. Ou le rock, pour les structurer.
Toutes ces résonances dans cette absence d’échange verbal au long des siècles. Et tous ces lieux de formation musicale alors disséminés dans le paysage, écoles spécialisées ou conservatoires — mais qu’on prétend devoir concentrer désormais au nom de la rationalité la plus insensible aux enseignements de l’Histoire, et la plus ignorante de notre complexion collective intime. Inculture autant qu’incivisme, et chagrin.