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COLOGNY Confinement avec fantômes
Cette histoire a été racontée
tellement de fois
que je me retrouve,
tout à coup,
un peu empruntée
à l’idée
de vous la proposer à mon tour.
Pour l’aborder
sans m’abîmer dans la redite,
je pourrais,
pour commencer,
la présenter sous la forme d’une devinette,
que j’emprunte à la Tribune de Genève
du 11 mai 2006.
«Quelle est la personnalité genevoise la plus célèbre de tous les temps? Calvin? Possible. Rousseau? Mouais. Frankenstein? Peut-être bien…”Je suis né à Genève et ma famille est l’une des plus importantes de cette république”, déclare le créateur du monstre le plus populaire du monde dans le roman qui raconte sa tragédie. Pourquoi l’auteure du livre, l’anglaise Mary Shelley, situe-t-elle une bonne partie de l’action aux abords de notre ville? Parce que son récit a été conçu sur nos rivages.»
Fin de citation.
Les liens multiples
entre Genève et Frankenstein
sont devenus,
au fil du temps,
un lieu assez commun.
Mais quels liens
Victor Frankenstein
et sa créature anonyme
et sa créatrice,
Mary Shelley,
entretiennent-ils
et elles
avec le lieu et l’instant précis
où vous vous trouvez
là, maintenant,
aux abords de la pergola
où vous avez cliqué sur ma voix?
Prenons le lieu,
pour commencer.
Sur votre droite,
si vous faites face au lac,
le quartier de Sécheron,
où la future autrice de Frankenstein
débarque
le 13 mai 1816
comme je vous le racontais
il y a quelques arbres de cela.
Sécheron est aussi
le point d’entrée à Genève de Victor Frankenstein.
Je lis
dans le roman:
«L’obscurité était totale lorsque j’arrivai dans les environs de Genève. Les portes de la ville étaient déjà fermées et je fus obligé de passer la nuit à Sécheron, un village situé à une demi-lieue de Genève.»
En effet.
À cette époque
– je cite cette fois
une lettre
que Mary Shelley écrit
le 1er juin 1816
à sa soeur Fanny –,
«La ville est entourée d’un mur, dont les trois portes sont fermées exactement à dix heures, et aucun pot-de-vin ne peut les ouvrir.»
Bon.
Victor Frankenstein revient à Genève,
sa ville d’origine,
parce que son jeune frère,
William,
a été tué
d’une main inconnue
sur la plaine de Plainpalais.
Je lis
dans le roman:
«Le ciel était serein et, comme je me sentais incapable de prendre du repos, je décidai de me rendre à l’endroit où mon pauvre William avait été assassiné. Ne pouvant pas passer par la ville, je fis le tour du lac en bateau pour atteindre Plainpalais.»
Ce «tour du lac en bateau pour atteindre Plainpalais»,
si vous avez
un minimum de familiarité
avec Genève,
vous apparaît probablement
comme un égarement
de l’écrivaine.
Et pourtant,
si Mary Shelley mentionne
le faubourg de Plainpalais,
c’est en fait
parce qu’elle le connaît.
Je cite à nouveau sa lettre
du 1er juin 1816:
«Au Sud de la ville se trouve la promenade des Genevois, une plaine herbeuse plantée de quelques arbres et appelée Plainpalais».
Fin de citation.
Les terres marécageuses,
progressivement endiguées,
de Plainpalais
sont alors
le potager de la ville
– on y plante choux, artichauts, laitues et cardons –
et un lieu de délaissement
où l’on croise
à l’occasion
des montreurs d’ours.
Comme Sécheron,
Plainpalais se trouve
en dehors
du système de fortifications
en place à cette époque,
système du type dit «bastionné»,
dont le dessin en étoile évoque,
sur les anciens plans,
un hybride entre un pangolin et un artichaut.
Pour atteindre Plainpalais
depuis Sécheron
après la fermeture des portes,
Frankenstein contourne donc
les murailles et les fossés
par le lac
et regagne,
on imagine,
la terre ferme dans le quartier des Eaux-Vives.
La géographie
de Mary Shelley
n’est donc pas
si farfelue.
Pendant ce «bref voyage» lacustre
– je reprends le texte du roman –,
«Des éclairs énormes m’aveuglaient, illuminaient le lac et le faisaient ressembler à une vaste nappe de feu.»
Fin de citation.
Frankenstein arrive ainsi
sur la plaine assombrie
où son frère a été tué.
Et là…
«j’aperçus au milieu de l’obscurité une silhouette qui se dérobait, tout près de moi, derrière un bouquet d’arbres. Je me figeai pour la repérer. Je ne pouvais pas être le jouet d’une méprise. Un éclair illumina l’apparition et me fit nettement distinguer ses contours. Sa stature gigantesque, la difformité de son aspect, trop hideux pour appartenir à l’humanité, m’apprirent sur-le-champ que c’était le misérable, l’épouvantable démon à qui j’avais donné la vie. Mais que faisait-il là ? Pouvait-il être (je frémis à cette idée) l’assassin de mon frère?» Fin de citation.
À cet instant
intensément dramatique,
la géographie genevoise
du roman
devient
pour le coup
un rien fantaisiste:
«Je songeai à poursuivre le démon mais ç’aurait été en vain car déjà un nouvel éclair m’indiquait qu’il grimpait parmi les rochers, sur le proche versant perpendiculaire du mont Salève, la montagne qui, au sud, borde Plainpalais. Et bientôt il en atteignit le sommet et disparut.» Fin de citation.
Revenons ici,
à l’endroit où vous avez scanné le code
qui donne accès à ma voix.
Devant vous,
sur l’autre rive,
on aperçoit le village de Cologny.
C’est là,
après quelques jours passées à l’auberge de Sécheron,
que la petite bande de Britanniques qui nous occupe
– Mary Shelley,
son quasi-mari Percy,
sa demi-soeur Claire,
et le poète Lord Byron
accompagné de son médecin John Polidori –
c’est à Cologny,
donc,
que la petite bande part se loger
dans deux villas
qu’on connaît depuis lors
sous les noms de Chapuis et Diodati,
deux villas où,
comme l’écrit Mary Shelley à sa soeur Fanny,
«une pluie presque incessante nous confine le plus souvent à la maison».
Des histoires d’épouvante sont lues
et des faits d’actualité troublants sont discutés,
tels que les expérimentations médicales
qui sont alors l’un des tout premiers usages
de l’électricité.
Après les thérapies électriques
censées soigner les paralysie et la stérilité,
des médecins britanniques
ont poussé en effet les essais
un cran plus loin,
en obtenant l’autorisation d’expérimenter
sur des cadavres fraîchement pendus ou décapités,
pour voir si l’électricité est capable de les ramener
à une forme de vie.
Et ça marche,
au moins un peu,
comme s’en réjouit un médecin écossais
appelé Andrew Ure,
qui observe,
dans un corps mort électrifié avec une pile puissante,
je cite,
«une respiration pleine et laborieuse»,
«les grimaces les plus étranges»,
et un doigt qui se tend en désignant quelqu’un dans l’assistance,
ce qui «produisit une illusion telle qu’on crut un moment le cadavre rappelé à la vie».
Fin de citation.
Confinement,
contes d’épouvante,
histoires vraies de scientifiques sorciers,
au milieu de tout ça,
la petite bande de Cologny se lance
un défi d’écriture ayant pour thème des monstres ou des fantômes.
C’est ainsi,
après s’être creusé l’esprit pendant plusieurs jours,
que Mary Shelley
conçoit Frankenstein.
Reprenons le fil.
Sécheron, point d’entrée.
Plainpalais, lieu du crime.
Cologny, lieu de la conception.
Trois emplacements
situés aux abords de la ville.
Quant à la ville elle-même,
dans le roman
comme dans la vraie vie,
elle est boudée.
Mary Shelley partage
en effet
l’opinion générale
des touristes britanniques,
selon laquelle la ville de Genève
est sans intérêt.
«Il n’y a rien en elle qui puisse vous récompenser pour la peine qu’on prend à marcher sur ses pierres rugueuses»,
écrit l’écrivaine
dans sa lettre du 1er juin.
Il faut dire que
ce manque d’intérêt,
va dans les deux sens.
Pendant longtemps,
en effet,
Genève,
ne s’est pas du tout sentie concernée
par Frankenstein.
Dans la presse romande
qu’on trouve archivée en ligne,
la première mention du roman
et de Mary Shelley en tant qu’autrice
date de 1932,
114 ans après la publication du livre
et 111 ans après sa traduction en français.
L’occasion
de cette première mention,
est la sortie d’un Frankenstein au cinéma,
le plus célèbre,
sans doute,
le premier dans lequel Boris Karloff joue la créature.
Notons
au passage
que le nom de Mary Shelley
est mal orthographié,
avec un C avant le H,
comme si elle était en fait
suisse allemande
plutôt que britannique,
et que la même bourde se retrouve
dans toute la presse romande.
Bien.
Voilà pour les liens
entre les lieux,
les nôtres
et ceux de Frankenstein.
D’autres liens
relient les temps,
celui de Mary Shelley
et celui de notre actualité,
comme on le constate si on prend,
via un moteur de recherche,
des nouvelles pour ainsi dire de l’écrivaine,
en quête d’échos
entre son monde
et celui où nous vivons aujourd’hui.
Le premier lien qui surgit nous relie
à la vie intime de Mary Shelley,
que des livres et films continuent à explorer
et qui apparaît comme un réservoir
de fascination
et d’identification.
L’écrivaine Fiona Sampson
dans son ouvrage In Search of Mary Shelley: The Girl Who Wrote Frankenstein
(«À la recherche de Mary Shelley: La fille qui écrivit « Frankenstein »»),
paru en 2018,
note ainsi
que Mary,
après le décès de son mari,
qui fait naufrage en Italie,
ne recherche
et ne retrouve
des liens amoureux
qu’auprès d’autres femmes.
Sa sexualité parle ainsi
à notre époque d’inclinations fluides,
comme d’ailleurs l’était
dans une certaine mesure
l’époque de Mary Shelley,
avant que le discours médical,
plusieurs décennies plus tard,
ne vienne mettre
les affaires du sexe
sur une voie binaire pure et dure.
Le deuxième lien
est un autre roman
de Mary Shelley,
dont quelques personnes se sont rappelées
en temps de pandémie.
Le dernier homme
– c’est son titre –,
publié en 1826,
déroule son intrigue vers 2100,
lorsqu’une peste
pandémique
pousse 2’000 Britanniques
à s’enfuir
via la Suisse
vers les glaciers du Mont-Blanc
et où tout le monde meurt en route
sauf un,
un certain Lionel Vernay,
qui se retrouve ainsi,
pour autant qu’il sache,
le dernier homme.
Mais nous ne sommes
pour l’instant
qu’en 2020.
Je peux encore vous retrouver,
donc,
quelques arbres plus loin.