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Sur son blog de chercheur, le professeur Tony Gheeraert, spécialiste de Charles Perrault, affirme que la moralité de celui-ci est douteuse, qu'on ne peut pas le prendre au sérieux lorsqu'il affirme vouloir, avec ses Contes, édifier intérieurement les enfants. Il en donne différentes preuves, tirant Perrault vers l'immoralité. Mais Perrault n'était pas un saint, ni même un religieux: il n'avait bien la moralité d'un profane. Et celle-ci peut choquer, notamment lorsqu'elle date du dix-septième siècle: Molière trouvait relativement moral que Scapin invente des mensonges pour aider des amants innocents contre leurs parents infâmes, et La Rochefoucauld trouvait légitime de chercher à se venger, quand on avait de l'honneur. La morale n'était pas forcément chrétienne, et nous n'avons gardé, des principes moraux anciens, que l'essence religieuse véhiculée par l'Église; mais l'aristocratie avait une morale plus diffuse, et Perrault n'était pas prêtre.
Tony Gheeraert s'étonne par exemple que la moralité en vers qui suit le conte de La Barbe bleue s'en prenne à la curiosité de la jeune mariée, au lieu de faire des reproches au monstre tueur de femmes. Oui, mais dans un contexte féodal au sein duquel les hommes, héritiers des grandes maisons, avaient des droits abusifs; au sein duquel on estimait qu'il avait notamment celui de tuer une épouse infidèle, comme le rapporte Brantôme, voire de violer telle ou telle, comme il le rapporte aussi, le conseil ne pouvait pas être donné, aux seigneurs, d'être plus modérés, car la dignité seigneuriale laissait à Dieu seul la tâche de les punir, s'ils fautaient. À lui seul ils rendaient compte. C'est bien pour cela, n'est-ce pas, qu'il y a eu une révolution, c'en fut en tout cas la justification morale.
Il est relativement illusoire de juger de la morale profane du dix-septième siècle à partir de la nôtre. Le conseil donné aux jeunes épouses de ne pas s'intéresser de trop près aux affaires de leurs maris était une constante, et s'il y a plaisanterie de la part de Perrault, elle est implicite, mais elle n'empêche pas qu'il ait repris la morale ordinaire du temps. On conseillait réellement aux épouses de ne pas s'occuper de savoir, par exemple, si leurs maris étaient adultères ou non. C'était conseillé notamment aux reines: personne ne compatissait, à l'égard de la femme de Louis XIV dont le nom a été communément oublié.
Tony Gheeraert évoque également une moralité qu'il trouve douteuse, c'est celle de Cendrillon, dans laquelle il est dit qu'il est toujours utile d'avoir une marraine pour faire valoir ses qualités personnelles:
C’est sans doute un grand avantage
D’avoir de l’esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d’autres semblables talens
Qu’on reçoit du Ciel en partage ;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour vostre avancement ce seront choses vaines
Si vous n’avez, pour les faire valoir,
Ou des Parrains, ou des Marraines.
Tony Gheeraert affirme qu'il s'agit d'une plaisanterie sur le piston. Mais le dix-septième siècle ne prônait pas la méritocratie: la mode des protecteurs était alors générale. Il y a du reste plus. Si on comprend l'expression de marraine de façon religieuse, il s'agit d'une mère spirituelle, qui manifeste la volonté de Dieu. Perrault veut aussi dire que rien n'arrive si Dieu ne l'a pas décidé, et qu'on doit s'en remettre à lui. Cela peut apparaître comme très sérieux: il n'est pas immoral de dire que le talent seul ne permet rien, c'est simplement réaliste – même en démocratie. Moralité: il faut avoir la foi. C'est indispensable.
Tony Gheeraert dénonce encore la première moralité des Fées: Perrault vante les mérites de la douceur des paroles, alors que ce sont les diamants sortis de la bouche de la jeune fille qui ont séduit le prince qui l'a épousée. Mais il est évident que personne n'a jamais cru que cela fût autre chose qu'une allégorie, et que le prince en question voyait les dons spirituels sortir de la jolie bouche de façon substantielle, à la façon de diamants et de pistoles. Il est une sorte de prince fée, pour qui la réalité est seulement morale, justement. Un prince angélique, attendant les gentilles filles au Paradis. Et si c'est venu en cette vie même, c'est une avance d'hoirie, déjà un miracle.
Si on n'intègre pas la morale aristocratique du dix-septième siècle, mais aussi le catholicisme d'alors, qui considérait comme substantielles les actions morales, et comme peu de chose leur dimension physique, on ne peut pas comprendre en quoi les moralités de Perrault en sont bien plus qu'on ne l'admet. Bien sûr qu'il plaisante; mais il ne faut pas le tirer dans un sens subversif à l'excès, cela ne repose sur rien, ou sur rien d'autre que la volonté d'une part d'enjoliver la morale classique, d'autre part d'effacer de la mémoire collective le vieux catholicisme, alors toujours en vigueur. Il ne faut pas être trop français et trop agnostique – pas trop républicain – peut-être, pour comprendre Charles Perrault.