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Shinzo Abe, le premier ministre japonais, est décidément imbattable. Le week-end dernier, le Japon a élu ses représentants pour la Chambre des Conseillers, la chambre haute du Parlement (ou plutôt la moitié d’entre eux, l’autre moitié devra renouveler son mandat dans trois ans), et le Parti Libéral Démocrate (PLD) de M. Abe a encore renforcé sa majorité en gagnant six nouveaux sièges, à ajouter aux quatre nouveaux sièges gagnés par son partenaire de coalition le Kōmeitō. Le principal parti d’opposition, le Parti Démocrate (PD), a quant à lui perdu onze délégués.
La Constitution au cœur des discussions
La plupart des commentateurs se sont concentrés sur le fait que le PLD dispose désormais, avec le Kōmeitō et d’autres petits partis aux préférences similaires, d’une majorité de deux tiers permettant de lancer la procédure d’amendement de la Constitution (qui doit ensuite être soumis à référendum populaire). La situation est similaire dans la chambre basse du Parlement. La révision de la Constitution, objectif déclaré du PLD depuis sa création en 1955, est donc à portée de main pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.
Cette perspective fait frémir ceux qui craignent que le pacifisme du Japon d’après-guerre (symbolisé par l’article 9 de la Constitution) soit menacé par un PLD triomphant et un Premier ministre nationaliste et désireux de rendre au pays sa liberté dans l’usage de ses forces armées.
« C’est l’économie, stupide »
Cependant, et malgré toute l’attention qu’on lui accorde, il est peu probable que la question de la révision constitutionnelle avance beaucoup dans l’immédiat. Durant la campagne électorale, le PLD s’est montré très discret sur la question et son partenaire le Kōmeitō émet des sérieux doutes quant à la nécessité d’amender une charte restée inchangée depuis sa rédaction sous la direction des occupants américains.
De plus, tous partis qui soutiennent en théorie un révision de la Constitution ont en réalité des idées très différentes sur le contenu de ladite révision : faut-il décentraliser l’administration du pays ou au contraire renforcer le pouvoir central ? Faut-il renforcer le libéralisme de la Constitution ou au contraire mettre l’accent sur les “valeurs traditionnelles japonaises” ? Quant au public, il est loin d’être enthousiaste – les sondages varient, mais la plupart montrent que seul un tiers de la population y est favorable, et que la même proportion s’y oppose. En bref, il n’existe aucun consensus quant au type de Constitution qui reflèterait les désirs et besoins du Japon d’aujourd’hui.
Non, la question qui figure en tête des préoccupations des citoyens japonais est sans surprise l’état de l’économie et du système de sécurité sociale. Tous attendent maintenant que le gouvernement de M. Abe agisse de façon décisive pour tenir enfin les promesses d’“Abenomics”, le programme de réforme que le premier ministre promeut depuis des années sans grand impact positif sur l’économie ou sur les finances publiques.
Une victoire moins complète qu’il n’y paraît
La victoire du LDP aux élections de ce week-end peut d’ailleurs paraître surprenante vu le peu de succès du gouvernement dans le traitement des problèmes économiques et sociaux du pays. Lorsqu’ils sont interrogés, la plupart des Japonais sont peu impressionnés par les accomplissements de M. Abe et de son programme de réforme, et sceptiques quant à ses chances de faire mieux à l’avenir. Les citoyens de l’archipel sont prêts à voter pour le LDP et à exprimer leur soutien au gouvernement de M. Abe, mais approuvent en réalité peu sa gestion des différents problèmes auxquels le Japon fait face.
La source de la domination politique du premier ministre et de son parti n’est donc pas son aptitude à administrer le pays, mais plutôt sa capacité à se poser comme “parti naturel de gouvernement” après près de sept décennies au pouvoir, son fort réseau de soutien dans les campagnes japonaises et la faiblesse de l’opposition. Celle-ci continue à être divisée et peine à articuler des politiques alternatives à celles du PLD et capables d’attirer le soutien du public. Le message purement négatif adopté par le PD durant la campagne – critiquant la faillite d’“Abenomics” et soulignant le danger d’accorder une majorité de deux tiers au LDP et à ses alliés – n’a pas su convaincre.
M. Abe l’a donc emporté surtout parce que les citoyens japonais ne voyaient aucune alternative crédible à son parti – une victoire par défaut en somme. Compte tenu de cette situation, les résultats des élections contiennent de quoi inquiéter le premier ministre. Son parti a certes gagné des sièges, mais n’est pas parvenu à atteindre un nombre suffisant pour lui garantir une majorité dans la chambre haute. Il reste donc dépendant de son partenaire de coalition et ne peut gouverner seul, comme nombre de membres l’espéraient sans doute.
Deuxièmement la coalition n’a pas obtenu à elle seule une majorité de deux tiers comme le prédisaient certains, ce qui rendra toute négociation d’une révision de la Constitution d’autant plus complexe. Enfin, même si le PD s’est fait dérober des sièges, ces pertes n’étaient pas aussi sévères que prévu compte tenu de la domination du PLD dans les sondages. Une alliance tactique avec trois autres partis d’opposition (dont le Parti Communiste) semble avoir contribué à limiter la casse et même à gagner du terrain dans le nord du Japon. Cette alliance, même si elle reste très superficielle, pourrait signifier une opposition plus vive au PLD dans les deux chambres du Parlement.
En prenant tous ces éléments en compte, on peut commencer à douter que l’élection de ce week-end ait été pour M. Abe un triomphe aussi grand que certains journaux ont pu le déclarer. Il ne peut ignorer les signes de la fragilité relative du soutien à son parti. Une chose est sûre, il doit redoubler d’effort pour convaincre les Japonais qu’il a vraiment les capacités à améliorer la situation économique et à leur garantir une retraite stable. La révision de la Constitution n’est en fin de compte qu’une distraction face aux attentes du public.