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Le mysticisme transcendantal est une forme de sentiment religieux se voulant en lien direct avec un absolu au-delà de tout, et tendant donc à mépriser les religions manifestées. À sa manière, François de Sales en parlait, dénonçant, en réalité, l'excès orgueilleux d'une telle position, tout en feignant d'avoir de l'admiration pour ceux qui étaient ainsi capables de se lier intérieurement à un dieu si élevé, qu'il s'apparentait au pur néant. Je veux dire: l'idée divine située au-delà de toute idée ne trouve que du néant, comme chez Sartre, elle ne trouve plus même de personnalité. Car toute personnalité est un masque, une émanation, et le principe vénéré par les absolutistes ne concède rien à une émanation quelconque. Ils pensent ainsi être en relation avec une vérité qui échappe forcément au vulgaire, toujours lié à une forme illusoire et passagère.
À cela, François de Sales répondait que l'homme normal ne devait pas chercher à se distinguer autant de la masse – et que, pour atteindre le Père éternel, il fallait suivre un chemin plus modeste, plus accessible, plus efficace pour une âme de toute façon saisie dans les limites de la Terre, de l'espace et du temps. L'âme étant, qu'on le veuille ou non, remplie d'images qui lui viennent du monde sensible, il faut déjà qu'elle les purifie, les affine, les transforme jusqu'à les hisser vers le monde spirituel pris en lui-même – jusqu'à effleurer l'aile de l'ange. Et à cette fin l'imagination contrôlée, soumise aux différents points de la doctrine chrétienne, était utile voire nécessaire.
Il conseillait ainsi de se représenter des scènes évangéliques – mais aussi des symboles, des images tirées des Prophètes, et, enfin, une image qui depuis a été consacrée par Henry Corbin et montrée comme enracinée dans la tradition initiatique perse, celle de l'ange montrant en haut la lumière divine (du doigt pour François de Sales, de l'aile éclairée pour Henry Corbin), en bas l'obscurité infernale (avec une main baissée pour le saint savoyard, et une aile bleu sombre pour Corbin).
Cette représentation était efficace pour la métamorphose intérieure, parce qu'elle permettait à l'action même de se diriger lucidement vers le bien, et ne prétendait pas arracher le concept pur à la vie. De fait, assimiler la divinité à un au-delà absolu est prétendre détacher la considération mystique de l'action quotidienne, qui reste forcément marquée par les mécanismes corporels. C'est renoncer, ainsi, à la purification et à l'évolution – c'est se poser comme d'emblée supérieur, appartenant à une élite faite pour gouverner et imposer ses valeurs. C'est faire comme si l'action en elle-même ne rapprochait ni n'éloignait de Dieu, comme si le bien et le mal n'existaient pas – étaient dérisoires –, comme s'il suffisait d'appartenir à cette élite pour être bien.
Et c'est, il faut l'avouer, la psychologie dominante dans les classes supérieures en France, qui tendent à croire qu'elles ont partie liée avec l'éternité parce qu'elles affinent leurs pensées jusqu'à sonder le néant. C'est ainsi qu'elles sont amenées à mépriser la vénération du monde intermédiaire – des anges, des saints, des dieux, et même de la Trinité – Dieu en trois personnes. François de Sales n'a pas si bonne presse, parmi elles. C'est dommage. Même l'allégorie de Marianne devra prendre vie, devenir la déesse de la France, et sa célèbre devise ses trois Grâces, si on veut que, dans les âmes, l'idée de la République redevienne active, si on veut qu'elle les porte, les enthousiasme.
Mais au fond, le veut-on vraiment? N'est-il pas plus simple de rabaisser ce qui n'est pas soi, pour conserver sa propre hauteur? C'est une question qui mérite d'être posée: même en haut lieu, aime-t-on vraiment la République? Si c'était le cas, la faire aimer aux autres ne poserait pas de problèmes.