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Inépuisable M. Walser
Les Editions Zoé poursuivent la publication des petites proses du grand écrivain alémanique. Des textes dont on n'arrive jamais au bout !
Pourquoi Robert Walser est-il inépuisable ? C'est l'enthousiasmante question que pose chaque nouvelle publication des textes de l'auteur bernois (1878-1956). Une question relancée par la traduction d'une sélection de textes brefs rassemblés sous le titre de Nouvelles du jour.
Situons brièvement le contexte. Nous sommes en 1921. Robert Walser quitte Bienne pour s'installer à Berne. Il a encore en mémoire les folles années passées à Berlin. Après un bref épisode aux Archives cantonales, Walser retourne à l'indépendance donc à l'écriture. Dans les années vingt, les journaux sont friands de chroniques et de nouvelles littéraires. A défaut de pouvoir achever un roman, Walser va travailler avec un rare acharnement pour répondre à cette demande. Y compris lorsqu'il accepte d'être interné à l'asile de la Waldau en 1929.
Ces nouvelles qu'il donne pour ainsi dire "au jour le jour" n'ont rien à voir avec un journal intime, comme le souligne intelligemment Peter Utz dans sa préface à la présente édition. C?est à la fois un procédé d'observation décantée et toute l'alchimie de l'écriture de Walser qui sont mis en évidence ici.
Robert Walser est, de toute évidence, sur une pente filant vers l'aliénation mentale. Il s'enferme, joue à fond sa marginalité volontaire, s'isole, se fiche totalement de toute gloire littéraire. Il voit, il boit, il cogite, il relit les classiques allemands, il se promène parfois, il marche, oui, beaucoup. Il engrange. Et puis au crayon, d'une main modeste, il trace ses fameux microgrammes. Ces pattes de mouches que l'on n'a pu déchiffrer que très récemment.
"Une minute sérieuse"
Cette concision est un monstre de cohésion et de vagabondage minuscule. Prenons le texte Nouvelles III. Walser raconte d'abord avec un apparent détachement une soirée "aux Variétés" où de frêles jeunes filles fument des cigarettes, où les artistes surgissent pour autant de sketches qui semblent passionner le public, où "vint un soldat qui se moquait de lui-même", où "Il y eut une minute sérieuse, oui, ce fut une bonne impression".
Et sans transition, Walser passe à autre chose. Il nous décrit son voyage pédestre jusqu'à Thoune, son émerveillement sur la terrasse du château, le calme, l'apparent silence. Mais en symétrie dans le texte, on retombe sur "des jeunes filles [qui] se baladaient au soleil". Le ciel s'anime, le soleil illumine le paysage. On se retrouve dans une mise en scène, comme aux Variétés. Au bilan, si l'on peut dire, Robert Walser nous aura donc livré une kyrielle de petites épiphanies. De brèves lévitations vers l'émerveillement philosophique devant la nature, devant un tableau composé de gens qui rient, qui fument, qui regardent ou qui ne font que passer.
Inépuisable lecture
Et la magie de ces courtes proses, c'est qu'on y retourne sans jamais pouvoir épuiser ni la lecture ni le flot d'impressions, d'images qui abondent, étonnamment, d'une rare économie de moyens. Walser ne semble noter que de minuscules observations. C'est leur combinaison qui donne au texte sa dimension hypnotique, obsessionnelle. C'est de là que sourd le "je" toujours affirmé de l'auteur, aussi bien dans ses émerveillements que dans ses malaises et sa mélancolie chronique. Par exemple : "Il m'est arrivé de payer à une émouvante petite personne une boulette de viande, ou un pied de porc. Il s'agissait toujours de filles venues d'ailleurs." Ironique, habile dans l'autodérision, Walser sait éminemment déclencher à la fois le sourire, le sarcasme et l'émotion. Uniquement avec des mots, une absence totale de pathos. Ce qui fait de ses textes brefs autant de couteaux affûtés tranchant le réel.
Une belle constance
A relever la belle persévérance des Editions Zoé dans la publications de l'oeuvre éparpillée de Walser. Après Cigogne et porc-épic et Porcelaine, ou encore Proses brèves I, ces Nouvelles du jour continuent avec délice à lever le voile sur l'un des plus passionnants écrivains suisses du XXe siècle, à mille lieues d'un quelconque régionalisme abscons.
Robert Walser, Nouvelles du jour, traduit de l'allemand par Marion Graf, Ed. Zoé, 174 pages.
Jacques Sterchi
07.10.00
www.culturactif.ch