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Rapport aux bêtes...
Ainsi, il y a désormais, une « question animale » à laquelle réponse doit-être donnée. Une question posée par notre rapport paradoxal, foncièrement contradictoire, aux animaux (c'est-à-dire aux autres animaux que nous-mêmes, puisque nous avons péniblement fini par admettre que nous sommes des animaux...). « Le Temps » de la fin de l'année dernière titrait : « L'homme ne n'est jamais senti si proche des animaux, mais il les tue en masse » -et pas seulement pour les bouffer. Il se trouve cependant que les animaux dont nous nous sentons proche ne sont généralement pas les mêmes que ceux que nous massacrons, que les espèces de nos animaux de compagnie ne sont pas celles de notre alimentation (et de l'alimentation de nos chats et de nos chiens) et que si sensibles que nous soyons au bien-être des animaux que nous consommons et faisons consommer à nos animaux de compagnie, il n'est pas évident qu'une majorité d'entre nous accepteraient de payer leur bidoche et celle de Félix et Médor dix fois plus cher pour en finir avec les conditions abominables de « vie » et de mise à mort des animaux qu'implique la production industrielle de viande.
Une affaire de meurtre en famille : l'animal humain et ses cousins
Dans nos sociétés (« occidentales »), l'animal-roi le dispute à l'enfant-roi, dans le même temps où dans nos assiettes et dans l'écuelle de Félix et celle de Lassie quelque chose attend qu'on le mange, quelque chose qui ne ressemble plus à rien qu'à une croquette, une boulette ou une pâtée mais qui fut un animal, généralement élevé, engraissé et abattu industriellement dans des conditions épouvantables, mais hors de votre vue, de notre ouie, de notre goût et de notre odorat. Même dans les porcheries de Suisse, les cochons promis à la boucherie sont engraissés au point de quadrupler de poids dans les derniers trois mois de leur vie de promis à l'abattoir. Pendant quoi Nestlé lance sur le marché des menus à la carte pour chiens, en fonction de leur race, de leur poids, de leur activité, de leur poil, de leur peau et de leurs préférences : il préfère quoi, Médor ? saumon, poulet, agneau ? ils ont été élevés et abattus dans quelles conditions, le poulet et l'agneau servi à l'animal-qui-fait-partie-de-la-famille ?
La question n'est sans doute pas de savoir si nous avons moralement le droit de manger des animaux : nous sommes nous-mêmes des animaux omnivores qui, comme d'autres, en mangent d'autres. La question est de savoir si nous avons éthiquement le droit d'élever et d'abattre industriellement des animaux dans le seul but de les manger, d'en manger trop, d'en manger n'importe comment et d'en donner à manger à d'autres animaux. Elle est savoir si les usines d'élevage et les abattoirs industriels sont nécessaires, éthiquement et écologiquement supportables... Elle est de savoir s'il est acceptable que les autres animaux soient traités par notre espèce animale comme de simples marchandises. A toutes ces questions, la réponse est évidemment « non », mais nous sommes héritiers d'au moins 2000 ans d'anthropocentrisme religieux, philosophique et politique, d'une conviction d'«exception humaine» qui nous fait nous concevoir non comme une espèce animale, mais comme un genre à nous tous seuls, ayant tous les droits sur tous les autres : il y a nous, les humains, et les autres, les animaux (et les plantes, et les minéraux). Et il n'y a de morale, d'éthique, concevables, que par nous et pour nous. Nous sommes des gens, les autres êtres vivants sont des choses, mises à notre disposition par Dieu pour qui Y croit, par la force que nous exerçons sur elles pour qui n'Y croit pas.
Nos pays ont accordé aux animaux des droits que nous rechignons à accorder aux immigrants humains, mais nos pays participent tous à une extermination animale sans précédent. Chez nous, les animaux ne sont plus des objets, ils sont des sujets de droit, mais si la morue et le boeuf ne sont plus des biens immobiliers, que sont la croquette de morue et la boulette de boeuf dans nos assiettes ? D'ailleurs, qui, aujourd'hui, nous donne le droit d'octroyer des droits aux autres animaux, sinon nous-mêmes ? Les défenseurs des animaux s'autoproclament comme tels : qui parle des animaux, sinon des humains ? Lorsque nous parlons au nom des animaux, nous continuons à prendre sur eux le même pouvoir dont nous dénonçons les conséquences quand elles sont celles de leur torture et de leur massacre : l'« animalisme » n'est jamais qu'une forme d'anthropocentrisme, fait de l'anthropos qui sait d'ailleurs aussi bien massacrer ses semblables que se « cousins » animaux, souvent par les mêmes méthodes que celles qu'il leur réserve.
Le 20 mars a été proclamé « journée sans viande » ? On attendra donc le 21 pour le boeuf bourguignon...