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Institutionnalisé, le dopage a été au coeur de la formation des sportifs de l’Allemagne de l’Est. Aujourd’hui, des dizaines d’anciens sportifs paient chèrement cette volonté de faire briller l’idéal communiste sur tous les stades de la planète.
DE MAGDEBOURG Andreas Krieger ouvre un sac et déverse sur la table des vestiges de son passé : des survêtements, des maillots, un carnet et des diplômes sportifs du temps de la République démocratique allemande (RDA). Sur les diplômes, les photos nous rappellent quelqu’un. Mais le visage est plus rond, les traits plus doux, les cheveux descendent sur la nuque. C’était Heidi Krieger, championne d’Europe du lancer de poids en 1986, qui fournit peut-être l’exemple le plus terrible des effets d’un système de dopage d’Etat, celui, insidieux, qui existait en RDA. Chez la jeune femme, la prise de stéroïdes anabolisants en pilules et en injections a favorisé l’apparition de traits masculins, accroissant la confusion quant à une identité sexuelle déjà fragile, explique Krieger. Au point de prendre, en 1997, la décision de subir une opération de changement de sexe et de devenir officiellement Andreas. « Ils ont tué Heidi », lâche-t-il. Plus de quatorze ans après la chute du Mur, plus de trois ans après une série de procès qui ont entraîné la condamnation des principaux responsables et médecins sportifs est-allemands, Krieger et d’autres athlètes s’efforcent de trouver une solution aux problèmes juridiques, médicaux et psychologiques liés à ce programme secret de dopage autrefois désigné sous l’euphémisme orwellien de « moyens de soutien ». Près de 10 000 sportifs est-allemands ont pris part aux efforts du pouvoir, qui voulait faire d’un pays de 16 millions d’habitants un géant du sport à même de rivaliser avec les Etats-Unis et l’Union soviétique. On estime qu’entre 500 et 2 000 anciens athlètes est-allemands souffriraient de graves problèmes de santé associés aux stéroïdes : tumeur du foie, maladies de coeur, cancer du sein ou des testicules, problèmes gynécologiques, stérilité, dépression, troubles de l’alimentation.
« A l’époque, beaucoup d’athlètes refusaient de l’admettre, et ça continue aujourd’hui », déclare Birgit Boese, membre de la direction de l’association Doping Victim Aid. « Beaucoup n’ont jamais compris ou viennent seulement de comprendre qu’ils ont été victimes de gens en qui ils avaient confiance. » « Les gens devraient savoir ce qui s’est passé, quels sont les effets secondaires », explique Andreas Krieger, dans l’appartement qu’il occupe dans un immeuble vestige du communisme à Magdebourg, à quatre-vingt-dix minutes en train de Berlin. En 1979, à l’âge de 14 ans, Heidi Krieger s’est inscrite à l’Ecole sportive des enfants et de la jeunesse de Berlin.
L’institution était affiliée au puissant club sportif du Dynamo, patronné par la STASI. A 16 ans, Heidi a commencé à recevoir des pilules bleues et rondes emballées dans du papier d’alu. C’était un stéroïde – de l’Oral-Turinabol -, mais les entraîneurs avaient pour habitude de dire qu’il s’agissait de vitamines. Et on lui administrait en même temps des pilules contraceptives. Six mois plus tard, elle ne rentrait plus dans ses vêtements et avait l’impression d’être « comme le bonhomme Michelin ou une oie farcie », se souvient Krieger. A 18 ans, elle pesait près de 100 kilos. Sa masse musculaire avait augmenté, elle avait une grosse voix, sa pilosité faciale s’était développée et elle ressemblait à un homme. Dans les rues de Berlin, raconte-t-il, elle se faisait traiter d’homosexuel ou d’efféminé. Un jour, dans un train de banlieue, prise pour un travesti, elle fut insultée en présence de sa mère. Rentrée chez elle, elle se débarrassa de sa jupe et n’en porta plus jamais. Tout cela avait beau être pénible, Heidi continuait à prendre les pilules bleues. Elle connaissait de terribles sautes d’humeur, passant de la dépression à l’agression et à l’euphorie.
Une fois, elle décocha un coup de poing à un boxeur qui s’était moqué d’elle. Quand elle cessa de prendre la pilule contraceptive, ses seins commencèrent à être douloureux. Tant à l’école sportive que dans son propre corps, elle ne se sentait plus à sa place. Le lancer de poids restait sa seule satisfaction, le seul moyen qu’elle avait d’affirmer son identité. En 1986, elle décrocha le titre de championne d’Europe. « Tout ce que je pouvais faire, c’était du sport », explique-t-il aujourd’hui. « Je voyageais, j’étais reconnue. J’avais un sentiment d’appartenance. Or c’était ça que je voulais. De mon point de vue, je le méritais. J’avais travaillé dur. Il ne me serait même pas venu à l’idée de me demander si c’étaient des hormones que l’on m’administrait. » Pourtant, les stéroïdes avaient manifestement un impact considérable sur ses performances. Et Heidi en a pris à très fortes doses. A 16 ans, elle lançait le poids tout juste au-dessus de 15,18 m. Trois ans plus tard, elle franchissait la barre des 21,6 m. A en croire des documents d’archives retrouvés par le Dr Werner Franke, Heidi Krieger aurait reçu 2 590 milligrammes d’Oral-Turinabol en 1986, l’année où elle remporta le titre européen. « Cela représente environ 1 000 milligrammes de plus que Ben Johnson en 1988 », souligne le Dr Franke, faisant référence au sprinter canadien dépossédé de sa médaille d’or aux Jeux olympiques de Séoul après avoir été testé positif au stanozolol, un stéroïde. Sa puissante musculature et ses exercices rigoureux finirent par avoir raison des articulations et de la charpente osseuse de Heidi. Krieger exhibe un carnet d’entraînement datant de juin 1988. On y voit que Heidi soulevait plus de 100 tonnes de poids sur une période de deux semaines. Ses genoux, ses hanches et son dos ont au bout du compte payé le prix de tels efforts physiques.
En 1991, sa carrière était terminée. A la retraite, sans emploi, le système de sécurité sociale de son pays étant désormais incapable d’atténuer le contrecoup de sa chute après la réunification, elle commença à ressentir toujours plus de décalage, de désespoir et d’ambiguïté quant à son identité sexuelle. Elle n’avait jamais eu de relations avec un homme. Elle avait bien eu des relations avec deux femmes, mais elle ne se considérait pas pour autant lesbienne. En 1995, elle rencontra un transsexuel et se mit à réfléchir à l’éventualité d’une opération de changement de sexe. Deux ans plus tard, elle subissait une double mammectomie, puis une hystérectomie et d’autres interventions chirurgicales, entamant ainsi le processus qui ferait d’elle un homme nommé Andreas. Lequel a fini par reconnaître le caractère frauduleux des exploits sportifs de Heidi. Cela ne lui inspire plus que de la tristesse et de la colère. Heidi avait fait confiance à ses entraîneurs et à son encadrement comme à des parents de substitution. Par un curieux pied de nez de l’histoire, Andreas subit de nouveau des injections d’hormones, toutes les trois semaines. Cette fois, c’est dans le cadre d’un traitement destiné à maintenir sa masculinité. Les hormones sont des versions plus inoffensives des dérivés de testostérone que les responsables est-allemands lui avaient administrés.
A la fin de chaque cycle hormonal, cependant, il se sent toujours déprimé et il craint d’être particulièrement sujet au cancer. Malgré tout, « c’est mieux que ce que j’ai connu avant », reconnaît-il. Aujourd’hui, il est marié à Ute Krause, ancienne nageuse et mère d’une fille, Katja. Il goûte au sentiment retrouvé d’appartenir à une famille. Quant à Ute, elle sait ce qu’Andreas a vécu. En tant que nageuse, elle a traversé elle aussi des moments difficiles, prenant du poids avec les stéroïdes puis devenant boulimique. Elle a lutté contre la boulimie pendant vingt ans, assure-t-elle, et a même essayé de mettre fin à ses jours en avalant des somnifères avec de la vodka. Ute dirige deux maisons de retraite. De son côté, Andreas se bat pour trouver un emploi de concepteur graphique dans une région durement touchée par le chômage. Aujourd’hui, quand ils regardent le sport, ils ne peuvent se départir d’un certain scepticisme face au dopage. Lorsque Andreas voit une femme lancer le poids à plus de 21 mètres, il sait que « ce n’est pas seulement en buvant de l’eau ». Avant de déclarer, catégorique, que les athlètes pris en flagrant délit de dopage devraient être traités comme des délinquants et interdits de sport à vie.
Source et date de l’article http://www.courrierinternational.com 26.02.2004
Auteur : The New York Times / Jere Longman
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