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résidence célèbre
Visite guidée: la villa blanche d’Eileen Gray
Le 27 août 1965, Le Corbusier disparaît dans les flots, à quelques mètres des falaises de Roquebrune-Cap-Martin, sur la Côte d’Azur. Aura-t-il eu le temps de jeter un dernier regard à la maison qui surplombe la falaise et dont il a violé les murs, à l’insu de sa créatrice?
La Villa E-1027 ressemble à un bateau blanc aux voiles agitées par le vent. Plantée sur un rocher, entourée de cyprès et de pins parasols, elle trône, solitaire, sur la côte entre Nice et Monaco. D’emblée, en la voyant depuis la mer, on se dit qu’elle a une silhouette particulière, qu’il y a un silence, une intériorité qui forme comme une enceinte invisible. On se dit: mais qui est le ou la propriétaire de cette maison? Mais qui l’a conçue? Qui y habite? Une richissime Américaine? Un cheikh arabe? Un oligarque russe?
Quand Eileen Gray découvre le coin, en 1922, elle est accompagnée de son amant, Jean Badovici. Leur amour est heureux, même si lui a tendance à coucher à droite et à gauche. Eileen est déjà une femme accomplie à ce moment-là.
Née en Irlande en 1878, dans une famille de cinq enfants, fille de baronne, elle a suivi un apprentissage dans un magasin d’antiquités, s’est spécialisée dans l’art du laquage. De Londres, elle a débarqué à Paris et ouvert un magasin de décoration d’intérieur, au boulevard Saint-Honoré. Elle veut faire de l’intimité domestique un univers de sensualité et d’humanité.
Et si nous construisions une maison?
Elle sort beaucoup, surtout dans les salons lesbiens. Elle partage ses cigarettes et ses soirées avec Gertrude Stein, Natalie Barney, Djuna Barnes, la photographe Berenice Abbott. Elle s’habille en homme, pendue au bras de Damia, une splendide actrice de grande renommée. Le corps de sa maîtresse est son inspiration. Quand elle imagine des meubles, elle reproduit l’arrondi de ses formes, baptise en secret ses créations du nom de son amante.
Avec Jean Badovici, c’est autre chose. Il a quinze ans de moins qu’elle, il manque d’assise, d’argent, de sérieux, mais ils partagent – outre un certain goût pour le sexe et le vin – une passion pour l’architecture. Quand ils voient le terrain à vendre qui surplombe la mer, à Roquebrune, Eileen Gray dit: «Et si nous dessinions une maison?»
La villa E-1027 (le E pour Eileen, les chiffres correspondant à la place de la première lettre de leur nom dans l’alphabet) est donc créée par Eileen pour Jean Badovici. Les espaces sont baignés par la lumière qui jaillit des grandes baies vitrées, les murs restent blancs pour accueillir les beautés du ciel et de la mer. Les pièces s’ouvrent les unes sur les autres, l’air circule. Eileen dessine et conçoit les meubles qui s’intègrent à l’esprit du lieu.
Très vite, la villa devient le lieu de villégiature d’artistes et d’amis. Les invités du couple se baignent juste en dessous, vont manger des oursins à L’Etoile de Mer, le restaurant voisin. Fernand Léger y séjourne souvent. Le Corbusier aussi. L’architecte suisse entretient un rapport d’amitié distante avec Eileen, mais il aime la région. Dès les années 1940, il construira Le Cabanon, dans lequel il vivra avant de mourir dans les flots, et aussi les Unités de camping, un projet immobilier foireux.
Les travaux d’Eileen ignorés
Une journée de 1938, Le Corbu dort dans la Villa E-1057. Eileen est absente, sa relation de couple s’est à tel point détériorée qu’elle a posé ses valises ailleurs. Seul Jean est là. Les deux hommes ont discuté, puis se sont couchés et le matin, avec l’accord de Badovici, Le Corbusier décide de peindre des fresques sur les murs immaculés de la Villa, brutalisant volontairement l’harmonie du lieu. Les deux hommes, l’un par arrogance, l’autre par lâcheté, défigurent le travail et la vision d’Eileen.
Le Corbusier était-il jaloux de Gray, de ce que la maison lui faisait penser à sa Maison du Lac? Cet assaut frénétique de couleurs sur une architecture minimaliste était-il consciemment dirigé contre une femme brillante et de talent? On ne peut l’exclure, sachant que Le Corbusier ne démentira jamais les rumeurs évoquant le fait qu’il était l’architecte de la maison. Les travaux d’Eileen Gray ont été longtemps ignorés, éclipsés ou injustement attribués à d’autres. Ce n’est que quelques années avant sa mort, en 1976, que le monde commence à considérer Eileen Gray comme une des figures majeures du modernisme et à rendre hommage à la Villa E-1027.
Et cette dernière, que devient-elle, privée de sa conceptrice? Le Corbusier, qui veillait à protéger ses fresques, réussit à convaincre une de ses admiratrices de racheter la maison, en lui laissant croire qu’il en est l’auteur. La maison fut vendue plus tard à son médecin, un Zurichois toxicomane, qui brada tout le mobilier imaginé par Eileen Gray. L’homme fut assassiné et la maison laissée à l’abandon, jusqu’à ce qu’elle soit reprise par l’Etat et inscrite aux Monuments historiques. Après des années de travaux, elle est aujourd’hui restaurée et ouverte au public.
Lien du site pour découvrir le Cabanon, les Unités de camping et la Villa E-1027.
Pour en savoir plus: Eileen Gray, Une maison sous le soleil, par Charlotte Malterre-Barthes et Zosia Dzierzawska, aux éditions Dargaud.
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