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1. « Je suis la mère de la belle dilection, de la crainte et de la connaissance et de la sainte espérance (Eccle. XXIV, 24). » Vous pouvez vous souvenir que lorsque, l'année dernière, nous vous parlions du commencement de la lecture faite en ce jour, nous en avons fait, non sans convenance à mon avis, l'application à la bienheureuse mère de Dieu, en réservant toutefois l'interprétation qui attribue proprement tout ce passage à son Fils, c'est-à-dire à la sagesse de Dieu. Dans les paroles que nous venons de réciter, se fait remarquer beaucoup plus manifestement la voix et la personne de cette vierge, si nous y faisons attention, lorsquelle dit: « Je suis la mère de la belle dilection, » bien plutôt qu'elle ne décrit avec élégance et à propos son Fils, par les noms de ces vertus. La mère connaissait son Fils, non moins certainement que celui qui disait : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus de la sorte (II Cor. V, 16).» Elle le tonnait d'abord, selon la forme de la chair en laquelle elle l'a engendré : mais cette connaissance est fort éloignée de la connaissance selon la forme en laquelle le Père l'a engendré. En l'une, il s'est montré un jour, mais il n'avait ni apparence ni beauté (Isa. LIII, 2) ; en l'autre, il est la splendeur et la lueur de la lumière éternelle (Sap. VII, 26), en qui il n'y a ni changement, ni ombre d'altération. La vue de l'une de ces formes a augmenté, le péché pour les incrédules, la vue de l'autre est réservée pour servir do récompense aux justes. C'est pourquoi entre la forme de la chair et la forme du Verbe, comme degré mitoyen qui mène de l'une à l'autre, se trouve une autre forme du Christ, forme spirituelle, mais qu'il a montrée ouvertement dans la chair, c'est-à-dire la forme de la vie qu'il a menée dans son corps pour servir à former ceux qui devaient croire. Car si Jésus-Christ se forme en nous, selon l'exemplaire de vie et de conduite qui a apparu en lui, nous serons aptes alors à voir non-seulement la forme qui a été réalisée pour nous, mais encore celle qui nous a formés.
2. En Jésus-Christ se trouvent une forme corporelle, une forme morale, une forme intellectuelle. Dans celle qui est corporelle, il est notre Père, dans celle qui est morale, il est notre maître, dans l'intellectuelle, il est notre Dieu. Il revêtit celle qui est corporelle, afin d'accomplir un mystère; il prit celle qui est morale, afin de donner l'exemple , il montrera celle qui est intellectuelle ou divine, pour servir de récompense. Quoique ce ne sera point une mince portion de la gloire, que de voir au ciel même sa forme extérieure sur laquelle les anges désirent fixer leurs regards. Bienheureux celui qui est devenu ici-bas amateur de l'apparence qui nous a été proposée pour exemple. Car celui qui est scrutateur de la forme qui est réservée pour servir de récompense , sera accablé par la gloire ( Prov. XXXV, 28 ). Il admirait et aimait cette forme , celui qui s'écriait : « Vous êtes le plus beau des enfants des hommes (Psalm. XCIV, 3). » Voulez-vous savoir qu'il exaltait par-là non la forme du corps, mais celle du cœur, non l'élégance des membres, mais celle des mœurs ? Ecoutez la suite : « Dans votre beauté et dans votre splendeur, regardez, marchez avec prospérité et régnez. à Il y aurait peut-être encore du doute, mais il ajoute « à cause de votre vérité, de votre douceur et de votre justice. » Voilà, ô le plus magnifique des rois, voilà votre éclat et votre beauté qui vous a acquis votre empire, la vérité de vos paroles, la douceur de votre conduite, la justice de vos jugements. Par ces charmes vous vous êtes facilement attiré et soumis les cœurs de vos ennemis, parce que vous êtes tout amour et tout désir. Triomphe admirable de la grâce, genre de victoire tout-à-fait nouveau et beau, que de ne pas perdre son ennemi par la violence qui le fait périr, mais de le convertir à l'amour par l'influence de l'amour. Voici que le monde entier a couru après lui par l'éclat de sa beauté, non qu'il ait vu son visage, mais parce qu'il a entendu dire des choses aimables de sa douceur, de sa vérité et de sa justice. L'éclat de sa beauté vient de Sion, parce que «la loi est sortie de Sion et la parole de Dieu, de Jérusalem (Isa. II, 3), » c'est-à-dire, c'est de là que nous a été envoyé lÉvangile, dans lequel une telle figure du Christ nous a été montrée : la forme de la vie et de la doctrine, qu'il a donnée dans ses paroles et exprimée par ses exemples.
3. Connaître le Christ dans cette forme, c'est, en attendant, la piété des chrétiens; le connaître dans la forme de sa chair a été le scandale des Juifs, le connaître dans la forme de la divinité sera la félicité et la joie des anges. Aussi saint Paul, sachant que la chair ne sert de rien, sans l'esprit qui vivifie, refuse de connaître Jésus-Christ selon la chair (II Cor. V, 16), afin de se livrer tout entier avec plus de soin à l'esprit qui donne la vie. Marie parait avoir les mêmes sentiments, lorsque, désirant faire aimer de tous le bien-aimé de son sein, l'objet chéri de ses désirs, le décrit non selon la chair mais selon l'esprit : comme si elle disait elle aussi: si j'ai connu le Christ selon la chair, je ne le connais plus ainsi. Elle désire, elle aussi, former son Fils unique dans son cher fils d'adoption; bien qu'ils aient été engendrés par la parole de la vérité, elle les enfante néanmoins tous les jours par le désir et le soin de sa tendresse, jusqu'à ce qu'ils atteignent à l'état de l'homme parfait, à la mesure de la plénitude de l'âge de son Fils, qu'elle a enfanté et mis au monde une seule fois, bien plus, comme le dit Isaïe, « qu'elle a enfanté avant de le mettre au monde (Isa. LXVI, 7) ; » Parce qu'elle a enfanté sans douleur, et sans éprouver les difficultés et les souffrances de l'enfantement, lorsqu'elle mettait au monde le fruit de la joie éternelle.
4. Elle nous le recommande, en nous disant : « Je suis la mère du bel amour, et de la crainte et de la connaissance et de la sainte espérance. » C'est donc là votre Fils, ô Vierge des vierges? Il est donc reconnaissable à ces traits, votre bien-aimé, ô la plus belle des femmes ? Oui, c'est là mon bien-aimé, c'est mon fils, ô filles de Jérusalem. Il est, en lui-même, le bel amour; la crainte, l'espérance et la connaissance dans celui qui est né d'elle. Il est non-seulement celui que nous aimons, que nous craignons, que nous reconnaissons et en qui nous avons espoir: mais, de plus, il opère en nous tous ces effets, et, par ces vertus comme par autant de membres et de parties, il est formé et achevé en nous. Le Christ est véritablement formé en vous, selon la mesure possible en cette vie, sa vérité est réellement imprimée en vous, lorsque vous avez connu la vérité qui n'est autre chose que lui-même, et si, après l'avoir connue, vous l'avez glorifiée, par la crainte et l'espérance, et si la charité est répandue en votre cœur, afin que l'espérance ne vous trompe point. Si vous apercevez ici quelque chose qui ne cadre pas, attendu que l'ordre établi dans ces vertus et dans ces progrès de lame est tout autre que la position que Marie donne à leurs noms; car elle ne dit pas : je suis la mère de la connaissance, de la crainte, de l'espérance et de l'amour, mais : « Je suis la mère du bel amour, de la crainte, de la connaissance et de la sainte espérance, » peut-être pourra-t-on trouver dans l'ordre qu'elle assigne quelque souvenance et quelque raison. De même, en effet, que la crainte naît de la connaissance, que l'espérance vient s'ajouter à la crainte, afin qu'elle ne dégénère pas en désespoir, et que la charité vient aider l'espérance pour qu'elle ne soit point confondue : de même, réciproquement, l'amour produit la crainte chaste et la crainte unie à l'amour éclaire la connaissance, selon cette parole du Sage : « Vous qui craignez le Seigneur, chérissez-le et vos cœurs seront illuminés (Eccle. II, 10). » Plus on connaît véritablement Dieu par un cœur éclairé, plus on espère tendrement en lui. De là cette parole : « Que tous ceux qui ont connu votre nom, espèrent en vous, Seigneur (Psalm. IX, 11). » Or, l'espérance est sainte, ainsi que saint Jean le déclare, lorsque en parlant de l'espoir de voir Dieu, il s'écrie : « Quiconque a cet espoir en lui se sanctifie lui-même (I Joan. III, 3).
5. C'est avec autant d'élégance que de justesse qu'on l'appelle le R bel amour, » puisque la charité est Dieu, et par là même la beauté souveraine, et puisque cette vertu constitue presque en son entier les charmes de l'Église, que l'Époux, au cantique de l'amour, admire et exalte tant de fois. Oui, l'amour est tout-à-fait beau, quand il vient d'un cœur pur, d'une conscience bonne et d'une foi non feinte. Car là où le cœur est pur, il n'y a point de ride; là où la conscience est bonne, il n'y a point de tache : là où la foi est sans feinte, il ne se trouve rien de semblable qui déplaise aux yeux de l'Époux, et l'empêche de se montrer une Église présentement gracieuse et plus tard glorieuse. Il fallait discerner, en employant ce nom, la dilection des saints de l'amour des hommes, soit de l'amour honteux qu'on ne doit pas même nommer parmi les fidèles, soit de l'amour naturel qu'on éprouve pour les parents, soit de l'amour mondain, dont on se lie à raison des affaires ou des cupidités du siècle. Loin, bien loin donc, bien plus, que nulle part ne se trouve sous les yeux du Seigneur, l'amour honteux; que l'amour inférieur, base des sentiments de la nature, lui fasse place, et que seul règne l'amour de la beauté intérieure et éternelle, par lequel ceux qui sont vraiment beaux aiment Dieu seul ou n'aiment que pour Dieu. Pour vous, ô bon Jésus, beauté des saints, beau plus que tous les enfants des hommes, plus encore que les vertus des cieux : par votre éclat et votre beauté, regardez, avancez heureusement et régnez; que vos charmes dominent tellement loin qu'ils chassent de l'univers l'amour honteux, qu'ils attirent vers eux et inclinent celui qui est mondain, et qu'ils règlent et gouvernent celui qui est naturel, afin que le monde vous aime d'un bel amour, d'un amour vrai que vous avez eu pour lui, Sauveur du monde, qui vivez et régnez Dieu dans tous les siècles des siècles. Amen.