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Au mois de mars j’ai fait un billet sur le rôle du père, qui à la fois pose des limites et tient une part importante de la structuration de l’enfant. Je détaille ici davantage comment je vois les différences de relations entre les deux parents et l’enfant.
Le bébé mange sa mère
Le schéma de base tel que je le vois est que la mère a initialement une proximité plus fusionnelle avec l'enfant. Par le fait de le porter à l'intérieur de sa chair, de le sentir, puis de l'allaiter, le corps de la mère et celui de l'enfant sont un prolongement l'un de l'autre, pendant un temps au moins, et donnent à la relation une condition initiale de ce type: prolongement, donc pas vraiment de limite.
Ceci se voit aussi dans le fait que tant le foetus que le nourrisson "mangent" la mère: il n'y a pas de limite entre les deux corps, ce qui est à la mère est à l'enfant. L'un est l'autre. La puissance maternelle issue de cette relation où la mère est tout pour l'enfant, y compris son garde-manger personnel, est le miroir de la puissance de l'enfant qui prend le droit de se servir dans le corps même de la mère. Téter c'est posséder l'autre, dans les faits et pas seulement dans l'idée.
En ce sens la mère joue certainement un rôle très important au tout début de la vie de l'enfant. C'est même un argument utilisé parfois pour confier la garde des jeunes enfants à la mère et non au père. Mais c'est un autre sujet où se mêlent d'autres considérations. A revenir dessus.
Il sait beaucoup d’elle
La mère n'est pas dépourvue d'autorité, heureusement. Toutefois ce ne me semble pas être la même que celle du père. La mère est la possession de l'enfant, le père ne l'est pas. La mère est l'intérieur de l'enfant (par exemple par le lait tété), le père ne l'est pas. La voix de la mère est plus familière, plus intériorisée que celle du père, parce que le foetus l'entend pendant des mois de l'intérieur, comme une vibration physique. De plus, associée aux états psychiques, aux stress, aux doutes de la mère, donc à ses modifications neuro-biologiques que le foetus enregistre comme des informations par le biais du sang. L'enfant entend tout cela. On sait qu'à la naissance, entre de nombreuses voix de femmes, il reconnaît immédiatement celle de sa mère (cf "Le bébé est une personne).
Il en connaît les points forts, l'assurance, la joie, mais aussi les craintes, les stress. Connaissant d'instinct les failles de sa mère il relativise son autorité.
Mais il ne mange pas son père
Le père lui est extérieur. La voix est moins connue même si elle l'est un peu. Elle a passé par d'autres chemins que celle de la mère. Le foetus n'a pas associé la voix du père à un stress qui modifie les paramètres biologiques, il n'a donc pas ces repères qu'il a avec la mère. Le père c'est l'inconnu, la mère le connu. Le père c'est le dehors. Il n'a a pas de prise de possession du corps du père par l'enfant. Certains essaient en étant toujours collés au père. Mais en fait le corps du père représente la limite naturelle, obligée, celle qui structure en faisant apprendre à l'enfant ce qu'est le non-soi (la mère étant le soi).
Si l'on va dans le sens de cette réflexion il est plus facile et plus naturel au père d'instaurer des limites. Ses menaces - s'il en faut - sont plus prises au sérieux car il est moins connu, donc on ne sait s'il les mettra à exécution. La mère on sait ce qu'elle fera, pas le père. Le père, par sa présence, par son exigence de relation différente avec la mère et avec l'enfant, montre aussi que tout n'est pas identique et montre le chemin d'une discrimination dans les relations et selon les personnes. Il permet aussi de séparer progressivement la mère de l'enfant, de sortir l'enfant de sa toute-puissance pour l'aider à découvrir le monde et à reconnaître en l'autre un non-soi à découvrir plus qu'à posséder.
Parenthèse: l’inceste au masculin - celui du père - est plus criminalisé et perçu comme plus choquant que celui de la mère. Je me demande si cela est dû à ce prolongement naturel entre la mère et l’enfant qui n’existe pas entre le père et l’enfant?
... ou alors si le père devient la mère
Dans ce sens un père "papa-poule", trop maternant, n'est pas souhaitable. Il n'établit pas cette différence fondamentale à deux temps, qui est une des structures les plus profondes du cerveau: la binarité. La binarité, c'est le rythme des muscles et du coeur (contraction-relâchement), c'est la danse entre l'hémisphère gauche et l'hémisphère droit du cerveau, c'est la marche, c'est le rythme jour-nuit, c'est le proche (la mère) et le lointain (le père), le doux et le dur, l'apaisant et le stimulant, etc.
La mère participe aussi à ce travail de pose de limites, et de repères. Les rôles et fonctions ne sont pas exclusifs et rigides. Mais il y a des éléments qui font que le père et la mère ne sont pas complètement interchangeables, et que certaines choses sont plus données à l'un qu'à l'autre, à mon avis.
Un enfant qui n'a pas de père ou pas de mère grandit et se construit aussi. Mais il serait intéressant d'avoir des études longitudinales sur plusieurs générations, avec un ensemble de critères d'observation, pour étudier si la présence ou l'absence d'un parent joue un rôle et à quel point, et dans quel domaine. Personnellement je le pense. Et différents auteurs le pensent aussi. Mais à cela s’ajoutent l’éducation, le caractère de chaque parent, et l’on est donc rarement devant une configuration stricte des rôles et fonctions, dont la rigidité deviendrait contre-productive pour les parents.
Je fais ici une synthèse de recherches faites par d'autres, de mon expérience professionnelle, de mes propres observations et réflexions. Je n'ai donc pas toutes les sources possibles à portées de main. Je les ai "digérées" plus que collectionnées. De plus je ne suis pas toujours fan de citer mille et une études auxquelles on accorde parfois une valeur inappropriée, et je suis à ce point de vue plus "philosophe" que "technocrate".
J’ai conscience que tous ces arguments ont quelque chose de schématique et peut-être de trop théorique. Mais ils peuvent aussi avoir un fondement. A une époque où l’égalité est brandie comme un étendard et où les différences hommes-femmes ont tendance à être gommées, je persiste à penser que l’indifférenciation n’est peut-être qu’une solution de facilité intellectuelle. Je recherche les fondements, et une grosse, très grosse intuition que je travaille à progressivement formuler - à moi-même déjà - me dit qu'il faut continuer à explorer la voie que j'ai prise. Si cela n’aboutit pas, je changerai ma réflexion. Mais en l’état, ils ne me paraissent pas moins valables que les théories d’indifférenciation homme-femme, et il peuvent avoir une utilité pratique dans l'éducation.
Et encore une fois, je ne soutiens pas une rigidité absolue et définitive des rôles ou fonctions parentales. Mais que chaque parent ait quelque part un terrain privilégié mais non exclusif permet à chacun d'avoir aussi un champ de responsabilités bien défini.