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Enquête à la Columbo
Parution 05.12.2010 - Lettre 37
• La présentation du cas
X publie un livre sur Edgar Morin, sociologue français célèbre. X occupe un poste où il est notamment en charge des nominations, ce qui en France correspond au Conseil national des Universités. En France, les nominations concernent l’ensemble du pays.
Un sociologue publie, en novembre 2010, dans son blog un extrait de 10 pages consécutives de X qui sont réparties globalement ainsi : 10% de citations entre guillemets, 80% de copiés-collés sans guillemets, 10% de textes rédigés par l'auteur pour les liaisons. Il ne s’agit pas de paraphrases, mais bien de phrases copiées mises bout à bout. Dès lors au moins six blogs vont s’emparer de l’affaire qui va incendier le petit monde de la sociologie française tout au long des mois de novembre et décembre 2010.
Leur problème : Edgar Morin ne dénonce pas le plagiat, protège X, un de ses proches disciples. Dès lors, les règles classiques de « victimisation » du plagié s’inversent. Qui est victime ? Quelles sont les règles de ce « nouveau » jeu ?
• Epilogue
Parution 03.04.2011 - Lettre 40
Suite à un communiqué officiel des deux associations de sociologie française réclamant sa démission et sur pression hiérarchiques, X a, semble-t-il, effectivement démissionné de ses fonctions.
• Votre contribution à l'analyse des cas
1/ Analyse des faits
- Question 1 : Que pensez-vous du procédé consistant à reprendre des pages entières d'un autre auteur sans jamais mettre de guillemets ?
2 - L’argument « pour » selon la perspective « droit civil »
En fait, Edgar Morin lui-même a fait la préface du livre. Et, selon X, il lui était «difficile de redire en plus mal ce qui a été très bien écrit et défini, dans une présentation d'une théorie... , et l'intéressé lui-même - Edgar Morin - a demandé de ne pas mettre de guillemets » (sic). L’essentiel ici serait que se diffuse le concept de la pensée complexe.
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Question 2 : Pensez-vous que Edgar Morin (si son attitude est fidèlement rapportée, ce qui reste à vérifier) aurait raison d’accepter que ses écrits se diffusent de cette manière ? Est-ce que cet argument absout de la qualification de « plagiat » ?
3 – L’argument « contre» selon la perspective « déontologie pédagogique »
• Interrogé sur ce cas, Alain Quemin, professeur de sociologie Université Paris-Est / Institut Universitaire de France, écrit :
« Serait-ce acceptable que certains auteurs soient les véritables auteurs de leurs écrits, alors que d'autres ne font que reprendre des passages entiers (des pages et des pages, des dizaines d'entre elles au final !) d'autres auteurs sans le préciser au lecteur ? Car enfin, si la pratique ne pose aucun problème éthique, pourquoi ne pas l'avoir signalé au lecteur ?... Il y a des usages dans le monde académique qui exigent de citer ses sources. Je veux bien admettre que l'on puisse parfois, par négligence ou paresse, reprendre une simple phrase voire quelques-unes, mais là, il est clair que (il) a procédé en scannant, puis copiant-collant l'ouvrage d'Edgar Morin (ou que celui-ci a donné le fichier informatique de son ouvrage) ! On ne peut pas se battre contre les étudiants pour moraliser les pratiques et lutter contre le plagiat, et se livrer nous-mêmes enseignants-chercheurs, en toute bonne conscience, à ce genre de pratique ! »
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Question 3 : Pensez-vous que ce chercheur raisonne juste en se référant à ce que nous exigeons des étudiants en matière de pratique ?
Est-ce que cet argument renvoie le chercheur à sa responsabilité sociale ?8 lignes maximum
4 – L’argument « pour » selon la perspective « économique »
• L’éditeur de l’ouvrage réagit à son tour. Rappelons que les éditeurs sont, dans un contexte de mutations technologiques, en crise. Sauf dans de rares exceptions, la raison économique guide leur comportement (cf. nos lettres précédentes). Ainsi, Philippe Labbé, directeur de la collection « Les panseurs sociaux », aux éditions Apogée indique :
« Concernant le rôle d’un directeur de collection, je ne le conçois pas comme devant vérifier ligne par ligne si les guillemets ont été ou non mis. J’imagine assez aisément qu’Edgar Morin lui-même, qui a préfacé l’ouvrage, en est médiocrement préoccupé... Concernant les « royalties », je voudrais rappeler que, si ceux-ci sont perçus par l’auteur, ils ne représentent que vraiment bien peu de choses. Si les 800 exemplaires sont vendus, ce qui serait une aussi excellente qu’exceptionnelle nouvelle, cela représenterait sur la base de 5% de 18 €… 720 €. »
Suite à notre lettre N° 36, un directeur de collection chez l’Harmattan nous a demandé une formule simple pour protéger les éditeurs face aux auteurs indélicats, et que nous avons indiqué celle-ci (pouvant être adjointe au contrat auteur) : «J'atteste que, dans ce texte, toute affirmation qui n'est pas le fruit de ma réflexion personnelle est attribuée à sa source et que tout passage recopié d'une autre source est en outre placé entre guillemets.»
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Question 4 : Pensez-vous que l’attitude de l’éditeur soit juste ?
Ne faut-il pas, au contraire, que les éditeurs adoptent une politique commune en matière de plagiat qui leur permet de ne plus supporter les frais de mise au pilon de livres problématiques ? (cf. lettre 36)
5 – Argument « contre » selon la perspective « droit pénal »
Constituons sur une perspective systémique. Nous avons écrit dans notre lettre N° 35 (19.09.2010), « En cette époque de mutation des technologies et de la communication, prétendre que ces manquements ne relèvent que du droit civil et que le plagiat se traite en terme de « contrefaçon » est lacunaire, si ce n’est suicidaire. »
Un collègue sociologue écrit à propos du cas ci-dessus : « Depuis des années, j'ai alerté sur le manque de respect des principes déontologiques les plus fondamentaux par le CNU de xxx actuel. Quand on évalue un dossier scientifique, un article ou un ouvrage, son auteur doit en être ... l'auteur ! Le travail scientifique IMPOSE de citer ses sources et TOUS ses emprunts. Qu'Edgar Morin se réjouisse de voir son ouvrage imprimé en partie une nouvelle fois n'y change rien. Dans le processus d'évaluation et d'avancement des carrières, le rapporteur non informé verra en toute bonne foi un écrit dont xxx est véritablement l'auteur, le seul auteur. Ce n'est pas vrai, il y a donc tromperie vis-à-vis de notre système.
• Question 5 : Selon vous, notre système académique universel de progression des carrières, de nomination à des postes de responsabilités repose-t-il bien sur l’estimation de nos curriculum vitae ?
Comment pourrions-nous restaurer un principe d’équité en matière d’évaluation de notre production scientifique véritable ?
6 - Arguments selon votre perspective
Un tout grand merci pour votre contribution à ce travail de recherche.
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Question 6 : Avez-vous d’ores et déjà d’autres remarques ou propositions à nous faire ?