Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06982.jsonl.gz/342

Les Bons offices de la Suisse vont étroitement de pair avec la neutralité suisse, et ceci pas seulement par le biais du CICR (dont le siège est à Genève) et des Sociétés de la Croix-Rouge dans le monde entier. Ces deux caractéristiques de la Suisse moderne se conditionnent mutuellement: sans neutralité, l’engagement impartial en faveur des êtres humains dans le monde entier manque de terrain; sans Bons offices suisses, la politique de neutralité reste fade et sans âme. C’est à l’époque de la guerre franco-allemande de 1870/71 que la Suisse a montré au monde, pour la première fois, à quel point elle se montrait prête, en temps de guerre, à compléter sa politique de neutralité au travers de ses services humanitaires. Et cet engagement international portait un visage: celui de Johann Konrad Kern (1808–1888), originaire de Berlingen, dans le canton de Thurgovie, qui non seulement a tenu bon, au péril de sa vie, dans un Paris bombardé et a agi de manière humanitaire, mais a également consigné des idées fondamentales sur la manière dont les hommes pourraient cohabiter pacifiquement à l’avenir: au-delà des égoïsmes nationalistes, selon le modèle de la nation de volonté suisse, construite sur une base fédéraliste. Un parcours et des idées qui ne doivent pas être laissés de côté dans le débat actuel sur la neutralité de la Suisse et l’avenir des bons offices, car un regard rétrospectif sur l’histoire est toujours synonyme de perspectives.
Considéré comme le huitième conseiller fédéral, Kern a été ambassadeur de la Confédération à Paris de 1857 à 1883. C’est là que, pour la première fois, il a pris en charge les intérêts étrangers d’autres Etats pour la Suisse – dans la métropole française encerclée par les Allemands en 1870/71. Ainsi, il a fondé ce que l’on appellerait plus tard les Bons offices suisses, «l’offre politique de remplacement, réalisé par un petit Etat», selon la formule de Paul Widmer, diplomate suisse de longue date et professeur d’université.1
Kern n’aurait pourtant pas pu mettre sa vie au service de l’humanité sans le soutien de son épouse, Aline Freyenmuth, issue d’une famille aisée et cultivée, fille du conseiller d’Etat et caissier d’Etat Johann Konrad Freyenmuth, qui a passé sa jeunesse au château de Frauenfeld. Une nécrologie de la «noble femme» avait noté que «s’appuyant entièrement sur les principes de Pestalozzi et partageant également sa compassion envers autrui, elle voulait donner aux pauvres plus d’avantage que quelques compétences mécaniques: de la formation, de l’éducation, de la sensibilité et force morales, le tout animé de compassion chaleureuse pour qu’ils se frayent leur voie dans la vie».
Médiateur vedette lors
de l’Affaire de Neuchâtel déjà
En tant que libéral, Kern a été une figure centrale de la politique cantonale et fédérale à partir des années 1830. Il a joué un rôle déterminant dans la rédaction des propositions de texte de la nouvelle Constitution fédérale de 1848. En récompense de son engagement, la nouvelle Assemblée fédérale l’a élu chargé d’affaires à Vienne. Il y a vécu la révolte de 1848 et a assisté au lynchage du ministre autrichien de la guerre de ses propres yeux. Kern, qui n’avait fait que suspendre ses fonctions en Suisse, est immédiatement retourné dans son pays où il a refusé de se présenter au poste de conseiller fédéral, qu’on aurait pourtant bien voulu lui confier.
Les années de légation à Paris (1857–1883) ont été le point culminant de son activité. Profitant de sa longue connaissance qui datait du temps de l’actuel empereur français Louis Napoléon III (il avait passé sa jeunesse au château de Arenenberg près de Berlingen), Kern avait déjà gagné des faveurs en tant que médiateur neutre dans deux affaires, mais c’est surtout dans le cadre de l’affaire dite de Neuchâtel de 1856/57 qu’il s’est élevé au rang de véritable médiateur vedette au sein de la Confédération. Les négociations entre les grandes puissances européennes sur le statut de Neuchâtel avaient duré deux mois, avec Kern au milieu. Jamais les grandes puissances n’avaient discuté aussi longtemps d’un litige confédéral d’envergure. Finalement, malgré la mobilisation initiale de l’armée prussienne pour protéger sa propriété ancestrale de Neuchâtel, la Prusse a entièrement renoncé à ses droits sur son ancienne principauté.
Véhémente protestation
contre le bombardement de Paris
En 1857, le couple Kern s’installe à Paris, où Kern a toujours eu un accès direct à l’Empereur, avec qui il était lié depuis leur plus jeune âge. C’est apparemment grâce à l’indulgence de Napoléon III que Kern est parvenu à résoudre un conflit territorial entre la France et la Suisse qui avait comme théâtre la vallée jurassienne de Dappental. Plus important encore a été l’accord économique de 1864 qui représente le premier accord économique de grande envergure de l’histoire suisse. Selon Widmer, «fort des principes de libre-échange réalisés, ce traité a facilité l’économie d’exportation suisse à percer en France et en outre-mer».2
Lors de la préparation de la guerre franco-allemande de 1870, Kern a servi d’intermédiaire de sa propre initiative, mais les événements se sont précipités après la fausse dépêche d’Ems de Bismarck, action qui ne pouvait qu’humilier mortellement la France. Il est établi que Bismarck avait besoin de la guerre pour réussir son œuvre monumentale d’unification allemande – sans guerre, les Etats d’Allemagne du Sud n’auraient pas été contraints de passer sous les fourches caudines de la Prusse. Lorsque, fin septembre 1870, les troupes allemandes ont encerclé Paris et bombardé le centre-ville pendant des semaines, Kern a tenu bon et s’est adressé à Bismarck en tant que doyen du corps diplomatique pour qu’il mette fin à cette violation flagrante du droit international.
Ce droit interdisait déjà de faire la guerre à la population civile tandis que la puissance occupante (l’Allemagne) aurait en outre dû accorder aux étrangers la possibilité de se mettre en sécurité. Bismarck a rejeté la demande de Kern, estimant que les troupes françaises s’étaient finalement retranchées dans la ville et pilonnaient les lignes allemandes comme depuis une forteresse. La tentative de médiation de Kern au cours des négociations de paix entre la France et l’Empire allemand, médiation que le Conseil fédéral lui avait demandée, a été sèchement rejetée par Bismarck qui proclamait que «vous autres, états neutres, n’avez pas à vous en mêler».
Même si Kern n’a pas réussi sur la scène réservée à la «grande politique», il a été décoré de grands mérites sur le niveau humanitaire. «Il ne s’est pas seulement engagé sans relâche pour ses compatriotes; pour la première fois, il a montré comment la Suisse entend compléter sa politique de neutralité par ses services humanitaires en temps de guerre», voilà donc la façon dont Widmer rend hommage à l’engagement désintéressé de Kern, engagement qui comportait de considérables risques personnels.3 Widmer ajoute que son action avait encouragé à «des actions de grande envergure comme la distribution de paquets d’amour pour les Suisses bloqués à Paris, l’évacuation de la population civile de Strasbourg assiégée et, surtout, l’internement de l’armée vaincue de Bourbaki qui se trouvait dans une situation désespérée, en Suisse, l’action débarrassant la voie vers l’acceptation des missions humanitaires dans la perception que les Suisses avaient d’eux-mêmes».4
La «compassion active face auxsouffrances des peuples voisins»
se fraye un chemin
C’est ainsi qu’est né, en 1871, ce qui a marqué la politique étrangère suisse depuis lors: le lien entre l’action humanitaire et la neutralité. La Suisse ne voulait plus se tenir à l’écart des affaires étrangères, c’est-à-dire des guerres, comme c’était le cas jusqu’alors. Elle voulait faire preuve de son engagement actif «à atténuer les souffrances des peuples voisins», comme l’indique alors un message du Conseil fédéral. Car au-delà de toutes les divergences qui divisent les hommes, il y a «la nature humaine commune». Cette conception n’est pas venue de nulle part. Peu de temps auparavant, le genevois Henry Dunant avait rédigé ses mémoires sur la bataille de Solférino, élan qui à finalement abouti à la fondation de la Croix-Rouge ainsi que du CICR. Le fait que ce mouvement ait été dirigé par un militaire suisse de haut rang, le général Dufour, est également un acte typiquement suisse: l’être humain est avant tout compagnon et citoyen, même en uniforme.
Lorsque la Commune de Paris, qui avait pris le contrôle de Paris après la défaite de la guerre, a été réprimée dans le sang par le général français Mac-Mahon (ce dernier avait fait fusiller, en toute légalité, 2 000 communards), Kern s’est engagé pour qu’au moins les participants suisses à la Commune ne soient pas envoyés aux galères. Il s’est même rendu dans les camps àdétention massive pour faire sortir les prisonniers suisses. Sa femme avait soigné, de manière désintéressée, des malades dans un hôpital qu’il avait spécialement fondé à Paris à travers toutes les turbulences, cela dans la meilleure tradition de l’élan vers le bien commun pratiqué par de plus en plus de femmes fortunées suisses. Kern avait également reçu le mandat de s’occuper des milliers de Bavarois et de Badois à Paris. C’est ainsi que les «Bons offices» ont vu le jour dans la diplomatie suisse. Kern «a créé un précédent impeccable pour un domaine annexe de la diplomatie fédérale», voilà ce que souligne Widmer.5 Depuis 1848, Kern s’était toujours et inconditionnellement engagé en faveur de la neutralité suisse, même lorsque d’importants responsables politiques suisses ont voulu venir en aide à la population de Sardaigne-Piémont militairement, en violation de la neutralité, dans l’idée que la neutralité ne s’appliquait qu’aux états princiers et jamais aux populations entières aspirant à la liberté. Kern s’y est opposé. Les alliances avec des puissances étrangères n’ont fait que nuire à la Suisse, expliquait-il. La véritable neutralité consiste à toujours se tenir à l’écart des affaires étrangères. Et il est important de s’opposer au nationalisme, car au-dessus de la culture et des peuples, il y a la nature humaine, qui est commune à un chacun. La Suisse, avec la cohabitation pacifique de ses quatre groupes linguistiques, devait montrer la voie à l’Europe. L’avenir appartenait aux nations qui avaient la volonté de la Suisse, et non aux Etats-nations ethniquement homogènes et chargés de nationalisme.
La neutralité du modèle suisse
est dans l’intérêt de toute civilisation
Le Conseil fédéral et Kern a reconnu très tôt que la neutralité n’était pas seulement le fruit de l’intelligence en matière de politique étrangère, mais aussi une nécessité de politique intérieure qui maintenait la cohésion du pays. Cette dernière aurait facilement pu s’effondrer si les différentes régions du pays s’étaient jointes aux grands Etats nationaux, chacun à «la sienne», soit l’Allemagne, la France ou l’Italie. Dans le contexte de la guerre franco-allemande, le gouvernement fédéral s’est déclaré alors déjà en ces termes: «La politique suisse de sa neutralité n’est pas une loi qui lui est imposée de l’extérieur, mais plutôt le résultat de sa constitution interne».6 En dépit des avertissements du Conseil fédéral, pendant la Première Guerre mondiale, l’écrivain suisse Carl Spitteler avait mis le doigt dans cette blessure, encore vive à l’époque, dans son manifeste intitulé «Notre point de vue suisse». En guise de conclusion: La conviction de Kern ne doit pas être oubliée dans le débat actuel sur l’orientation future de la Suisse. Elle se base sur le concept que la neutralité, notamment celle suisse, n’est pas particulière à elle seule, mais elle se pratique plutôt dans l’intérêt de l’ensemble de la civilisation, en tant que modèle de paix susceptible d’atténuer et même de combler les scissions qui divisent les peuples. Cela principalement parce qu’elle met au centre ce qui relève de la nature humaine: le résidu évolutionnaire dans chaque individu qui appartient à notre genre. Même si de nombreuses choses ont changé depuis la mort de Kern, la nature humaine (aspirant profondément à la Paix), base réelle à laquelle il se réfère à plusieurs reprises, est restée et restera la même.•
1Widmer, Paul. Schweizer Aussenpolitik. Zurich 2003. p. 98
2Widmer, p. 112
3Widmer, p. 130
4Widmer, p. 130
5Widmer, p. 133
6cité d’après Widmer, p. 136
Littérature:
Kern, Johann Conrad. Politische Erinnerungen 1833 bis 1883. Frauenfeld 1887
Schoop, Albert. Geschichte des Kantons Thurgau. Frauenfeld 1987
Widmer, Paul. Schweizer Aussenpolitik. Zurich 2003
Wüthrich, Marianne. La neutralité comme ligne directrice, la démocratie directe comme fondement . Ds. Horizons et débats, n° 17 du 05/08/2019
Wüthrich, Marianne. La politique étrangère dans le jeune Etat fédéral. Le lien qui existe entre la neutralité et l’action humanitaire. Ds: Horizons et débats
n° 17 du 05/08/2019
ts. Dans son texte sur Johann Konrad Kern le diplomate suisse, Paul Widmer attire l’attention sur le fait que son testament politique, les «Politischen Erinnerungen» (Souvenirs politiques) de 1887 a été publié par la «Neuen Zürcher Zeitung». C’était vers la fin de la deuxième guerre mondiale, lorsque la neutralité suisse a de nouveau été fortement critiquée. Et il dit: «Le contenu de ces remarques est, 60 ans après leur rédaction, encore de toute fraîcheur. Et ces idées de Kern restent d’actualité même après 135 ans:
«La neutralité suisse n’est pas une loi octroyée par l’étranger, c’est la conséquence de sa composition et de son organisation intérieure. C’est pour cette raison que la Suisse a pu sauvegarder le caractère extraordinaire de sa neutralité dans cette guerre (la guerre franco-allemande de 1870/71). Cependant en restant neutre elle n’a pas été une spectatrice passive dans la lutte des deux peuples. Avec ses interventions diplomatiques pour l’acceptation d’un article supplémentaire de la Convention de Genève, et en envoyant un grand nombre de médecins sur les champs de bataille, avec la garde des blessés pour les deux partis de la guerre et par l’aide et la protection qu’elle a apporté en même temps aux Allemands renvoyés de France et à la population de Strasbourg, elle a montré qu’elle a su remplir les tâches d’un Etat neutre, non seulement par sa loyauté mais aussi par son humanité.
Kern, Johann Conrad. Politische Erinnerungen 1833 bis 1883. Frauenfeld 1887.
p. 226ff., cité par Widmer, p. 138
La résidence d’été de Konrad Kern à Frauenfeld était la «Guggenhürli», entrée dans la fortune familiale par son mariage avec Aline. Le nom provient de «gugge» (voir, regarder, en suisse-allemand) et du terme «hora» signifiant, en ancien allemand, une petite colline.
La coopérative «Guggenhürli» a été fondée en 1963, notamment pour sauver la maison, en état délabré alors. Elle a installé, dans un salon, une petite exposition. La localité est souvent choisie lors de mariages civils, fait qui lui a donné le renom d’un des plus beaux locaux de mariages suisses.
Au pied de la colline, la coopérative Guggenhürli cultive de la vigne, un cru «Muller-Thurgovie» très apprécié, pas seulement des couples qui s’y marient.
Né en 1808 à Berlingen (Thurgovie), Johann Konrad Kern entreprit des études de théologie à Bâle (1826), puis de droit à Bâle, Berlin et Heidelberg. Il fut député au Grand Conseil thurgovien (1832–1853) qu‘il présida neuf fois. Il siégea également au conseil d‘éducation (1832–1852, président de 1835 à 1852). Promoteur et cofondateur de l‘école cantonale thurgovienne (1853), juge cantonal et président de la commission cantonale de justice, Kern fut également fondateur et président de la Banque hypothécaire thurgovienne (1850–1858) et président de la Société d‘utilité publique.
Au niveau politique fédéral, Kern représenta son canton à la Diète fédérale en 1833–1838, 1840–1842 et 1845–1848 où il appartenait au groupe directeur de la majorité (mouvance libérale) préconisant de mettre fin au conflit du Sonderbund par une intervention de l’armée fédérale. Kern appartenait au groupe de rédaction de la Constitution fédérale de 1848 et fut ensuite membre du Conseil national (de 1848 à 1854, président en 1850–1851), juge fédéral (1848–1854, président de 1848 à 1850) et conseiller aux Etats (1855–1857). Premier président du conseil de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (1854–1857), Kern contribua largement à la création et au développement de celle-ci (fondée en 1855). De 1853-1857 il fut directeur et membre du conseil d’administration des Chemins de fer du Nord-Est. En dépit de maints encouragements, il refusait de se faire élire conseiller fédéral. De 1857 à 1883, Kern fut ambassadeur à Paris. Kern est considéré comme le père de la diplomatie professionnelle en Suisse.
Source: Dictionnaire historique suisse; https://hls-dhs-dss.ch/fr./articles/004072/2008-10-14/
(Traduction Horizons et débats)
«Les Bons offices de la Suisse ont un longue tradition et jouent un rôle clé dans la politique de paix suisse. Ils se trouvent à la base de la capacité de la Suisse de construire des ponts lorsque d’autres pays sont bloqués, parce qu’elle n’appartient à aucun centre du pouvoir et ne poursuit pas d’agenda caché.» Cette définition, vaut-elle encore de nos jours?
Notre site web utilise des cookies afin de pouvoir améliorer notre page en permanence et vous offrir une expérience optimale en tant que visiteurs. En continuant à consulter ce site web, vous déclarez accepter l’utilisation de cookies. Vous trouverez de plus amples informations concernant les cookies dans notre déclaration de protection des données.
Si vous désirez interdire l’utilisation de cookies, par ex. par le biais de Google Analytics, vous pouvez installer ce dernier au moyen des modules complémentaires du présent navigateur.