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La chronique
de Lionel Maumary
Invasions d'automne II : La Sittelle torchepotLionel maumary, Oiseaux.ch, 19.10.2012
Depuis le mois d'août 2012, de nombreux oiseaux forestiers déferlent sur les cols alpins, où les stations de baguage en capturent des nombres records : il s'agit notamment de la Mésange noire (près de 3'000 captures d'août à début octobre au col de Jaman), de la Sittelle torchepot (plus de 70 captures) et du Cassenoix moucheté (près de 100 captures). Ces espèces sont le plus souvent sédentaires mais peuvent adopter un comportement migratoire marqué certaines années, suite à une bonne reproduction couplée à une pénurie de nourriture. Le Cassenoix moucheté sera traité dans le prochain article.
La distribution de la Sittelle torchepot couvre la majeure partie de lEurasie, à lexception de lextrême nord de la Sibérie et des déserts asiatiques ; une population isolée habite lAtlas marocain. La sous-espèce nominale niche du sud de la Norvège et de la Suède à la Volga, au sud jusquà lUkraine, remplacée par S. e. caesia en Europe centrale et occidentale du Danemark aux Alpes, à louest jusquà la Grande-Bretagne, aux Pyrénées et aux monts Cantabriques et à lest jusquaux Balkans, S. e. asiatica de la Sibérie occidentale à la Mongolie, Sakhaline, Hokkaido et les montagnes dHonshu, S. e. arctica dans le nord de la Sibérie centrale et orientale jusquà lAnadyr, S. e. hispaniensis dans la péninsule Ibérique et au Maroc, S. e. cisalpinus du versant sud des Alpes suisses à travers lItalie continentale jusquà la Sicile et au nord des Balkans, S. e. levantina au Levant et en Turquie à lest jusquà lEuphrate, S. e. caucasica dans le nord de la Turquie, dans le Caucase et en Transcaucasie, S. e. rubiginosa des monts Talish à travers le nord de lIran jusquau sud-ouest du Turkménistan, S. e. persica dans les monts Zagros du sud-ouest de lIran ; 13 autres sous-espèces se trouvent au Kamtchatka et du lac Baïkal à lOussouri et la Mandchourie, en Chine, au Japon, en Corée, dans lHimalaya, en Inde et de la Birmanie au Vietnam. Lespèce est absente dIrlande ainsi que des îles méditerranéennes, à lexception de la Sicile et de quelques îles de la mer Egée. Avec plus de 1'000'000 de couples, lAllemagne est le pays le plus peuplé dEurope (Russie non comprise). Lespèce est généralement sédentaire, mais des jeunes entreprennent des migrations certaines années lorsque la nourriture vient à manquer, simultanément aux invasions de mésanges. En Finlande, où la Sittelle est généralement absente, des tentatives de nidification ont été observées lors suite à des afflux doiseaux sibériens de la sous-espèce S. e. asiatica.
La Sittelle torchepot est répandue dans toutes les régions de Suisse situées au-dessous de 1'500 m, montant localement jusquà la limite supérieure des forêts, p. ex. à Aletsch VS et au Parc National GR, où elle niche régulièrement jusquà 2'100 m daltitude ; la nidification la plus élevée a été signalée à Riffelalp sur Zermatt VS 2'250 m. Les Alpes sont moins densément peuplées que les forêts du Plateau et du Jura, loptimum se situant entre 500 et 1'000 m daltitude. Les captures sont régulières en automne sur les cols alpins de Bretolet VS, de la Croix VD et de Jaman VD, fréquentes lors des années à invasions.
Les jeunes se dispersent et établissent des territoires dès juin/juillet déjà et peuvent alors apparaître à la limite supérieure des forêts. La Sittelle est très sédentaire à lâge adulte, mais des jeunes accompagnent parfois en petit nombre les invasions de mésanges déferlant vers le sud de la France et le nord de lItalie en automne ; le passage débute parfois fin août, plus généralement mi-septembre, culmine dans la première moitié doctobre pour se terminer début novembre. Au col de Bretolet VS, lespèce a été capturée en 7 automnes sur 16 de 1957 à 1972, à raison de moins dune dizaine, mais 26 en 1959 ; il y en a eu au maximum 29 en 1978 et 73 en septembre/octobre 1993 et 91 en septembre/octobre 2005 au col de Jaman VD. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les afflux les plus importants, remarqués dans lensemble de la Suisse, ont eu lieu en 1959, 1964, 1972, 1978, 1988, 1993, 1996, 2000 et 2005, coïncidant le plus souvent avec ceux des mésanges. Le passage printanier, se déroule entre fin janvier et début avril, mais les observations de migrateurs sont alors rares, p. ex. 1 ind. le 31 mars 1972 au Fisetengrat UR 2'150 m, survolant lUnerboden ou 2 ind. le 2 avril 1965 volant en direction du nord-est en compagnie de Mésanges bleues à Villeneuve VD.
Entre les périodes d'atlas 1972-76 et 1993-96, le nombre de carrés occupés est passé de 420 à 439, ce qui représente une extension de 4.5 % de laire de reproduction dans le domaine alpin. Dans la région du lac de Constance, leffectif a également augmenté de près de 6 % et laire occupée sest agrandie de 2 % entre 1980-81 et 1990-92. Des augmentations locales ont également été constatées dans les agglomérations, probablement grâce aux hivers doux des années nonante. En effet, les effectifs peuvent fluctuer grandement après un hiver rigoureux ou une pénurie de nourriture provoquant une émigration massive ; la température hivernale détermine la survie et la densité de population autant que labondance de nourriture (faînes et de noisettes notamment), voire de façon prépondérante. Dans une forêt de conifères près de Winterthour ZH, le nombre de nichoirs occupés est passé de 8 en 1965 à seulement 2 en 1970, après une série dhivers froids. Les effectifs européens sont stables à long terme, sauf en Grande-Bretagne et en Scandinavie où ils sont en augmentation, lespèce sétant fortement étendue vers le nord au cours du XXe siècle ; la Sittelle a niché en Ecosse pour la première fois en 1989.
Très sédentaire et territoriale à lâge adulte, la Sittelle torchepot vit en couple dans les boisements de feuillus ou de conifères, de préférence assez ouverts à la lumière, de même que les vergers, parcs, allées et jardins jusquen ville. Il lui faut des arbres à tronc haut et, du moins en partie, dun certain âge, comme pour le Pic épeiche avec lequel elle cohabite le plus souvent. Diurne, elle se nourrit au printemps et en été principalement dinsectes (pucerons Homoptera, lépidoptères Lepidoptera, coléoptères Coleoptera, perce-oreilles Forficulidae, diptères Diptera, hyménoptères Hymenoptera), daraignées et de petits gastéropodes prélevés en inspectant les rameaux et les feuillages, en hiver surtout de graines diverses, occasionnellement aussi de baies et dautres fruits ; elle complète son régime alimentaire avec de la sève sécoulant des blessures des arbres. Les mangeoires sont régulièrement fréquentées en hiver, où elle apprécie particulièrement la graisse et les graines de tournesol des « boules à mésanges ». Elle participe aux rondes des mésanges, roitelets et grimpereaux hors de la période de reproduction, auxquels elle se mêle également pendant la migration en petits groupes. On peut lattirer en chuintant. Les cris de contact sont des « zist » suraigus ou des « tjouk-tjouk » dexcitation ou dalarme. Le chant du mâle est une série lente et monotone de sifflements ascendants « huie-huie-huie-huie-huie » alternant avec des « vivivivivivi » plus rapides.
Strictement cavernicole, la Sittelle niche le plus souvent dans lancienne loge dun Pic épeiche, plus rarement dun Pic épeichette ou dun autre pic, dont la femelle maçonne lentrée avec de la boue mélangée qui forme un ciment très solide en séchant, ou lagrandit avec son bec pour lajuster à sa taille lorsque le bois est meuble ; elle recouvre le fond de la cavité avec des fragments décorce de conifère, parfois morceaux de bois mort ou de feuilles mortes, quelle peut rechercher jusquà 800 m du nid. Dautres cavités darbre sont également adoptées, occasionnellement aussi de mur ou de falaise molassique, généralement à 3-8 (0-22) m au-dessus du sol. La Sittelle ne creuse quexceptionnellement sa loge elle-même dans les troncs darbre pourris ; un nid souterrain a été découvert au Salève et un nid a été construit contre la façade dune maison en Autriche. Le nid est généralement utilisé plusieurs années de suite par le même couple, le bouchon dentrée pouvant alors prendre laspect dun mur épais de plusieurs centimètres et pesant plusieurs kilos ; les parois internes du nichoir sont souvent jointoyées afin déviter les courants dair et le toit renforcé de mortier contre linfiltration de leau de pluie. La construction par la femelle débute généralement fin mars ou en avril, au plus tôt en février voire en janvier, et dure 2-3 semaines ; le mâle se contente généralement deffectuer des réparations une fois que lincubation a commencé. Les 6-8 (4-9) ufs sont généralement pondus en avril ou en mai, occasionnellement en mars ; en 1986, un nid était exceptionnellement déjà occupé le 10 janvier à Malan/Pont-de-Fillinges (Vallée de lArve, Haute-Savoie F), où la ponte a eu lieu dans la première décade de février et la sortie des jeunes le 22 mars. Les couvées de 10 ufs le 13 mai 1956 à Noville VD et de 11 ufs le 23 mai 1955 à Lyss BE et plus doivent être attribuées à deux femelles. La taille moyenne de ponte varie significativement avec laltitude. Les jeunes des dernières couvées quittent le nid dans la seconde moitié de juillet. Lincubation par la femelle, dès la ponte du dernier ou du pénultième uf ou après une pause de 1-5 jours, dure 14-18 jours et les jeunes quittent le nid au bout de 24 (19-28) jours ; ils sont indépendants env. 1 semaine plus tard. La Sittelle peut nicher simultanément avec le Pic épeiche et lEtourneau sansonnet sur le même arbre. Une nichée mixte de 2 jeunes Mésanges charbonnières et 5 Sittelles torchepots a été découverte en mai 1969 à Prilly VD. Une Pic épeiche a délogé une Sittelle dun nichoir pour y pondre ses ufs. Le succès de reproduction dépend des conditions météorologiques, de la date de ponte ainsi que de lâge de la femelle. La densité des nicheurs dépend, comme chez les autres cavernicoles, aussi bien de la disponibilité des loges de nidification que de la qualité du biotope. Elle sélève à 4 couples/10 ha dans les chênaies à charme, localement aussi dans des pinèdes claires et des forêts subalpines de mélèzes ou daroles ; dans un bois feuillu de 11 ha à Kehrsatz BE, 5 couples ont été trouvés en 1974. Dans les forêts de conifères et mixtes, labondance ne dépasse guère 1-2 couples/10 ha. Elle peut être augmentée par la pose de nichoirs : en moyenne 5 couples/16 ha de conifères de 1961 à 1976 près de Winterthour ZH, 6 couples/22 ha en 1975 à Sempach LU, 5-8 couples/36 ha totalisant 4 massifs à feuillus dominants, à Jona et Rüti ZH.
Loccupation des nichoirs artificiels ainsi que lexploitation hivernale de la nourriture mise à disposition dans les villes et villages, de même que ladoucissement du climat hivernal, sont des facteurs particulièrement favorables à lespèce.