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Les rebuffades d'un cheval aux Jeux de Tokyo, en mondiovision, ont choqué une partie de l'opinion publique, qui trouve les joutes équestres cruelles et archaïques. Vue des écuries, la réalité est bien différente.
23.08.2021, 18:5324.08.2021, 12:47
Depuis qu’un certain «Saint Boy» s’est cabré devant son destin olympique, qu’il a ployé sous les bruits de bottes et les sanglots d’une cavalière en transe, l’idée se répand que le cheval est lié à l’homme par un rapport de soumission obscène, un rapport qui commence dans la paille et s’achève dans l’assiette.
Il y a cette opinion communément admise, chez les «antis» de tous poils, que le cheval reçoit la selle comme un joug et le cavalier comme un maître SM. Les mouvements animalistes disent que ces barbaries doivent cesser (lire ci-dessous).
Peut-être est-ce le syndrome de Stockholm mais la plupart des chevaux de compétition donnent régulièrement de tout autres signaux. Pour mieux comprendre, il faut avoir vu «Pot-de-Miel», champion de cross-country dans les années 90, traverser les écuries la tête haute, en toisant ses collègues un à un, les lendemains de victoire; et trainer les sabots avec une gueule de débourré quand ça s'était mal passé.
Il faut entendre le jockey irlandais Kieran O’Neill expliquer qu’«on peut pousser un cheval dans le van pour aller aux courses, mais on ne peut pas le porter jusqu’au poteau d’arrivée».
Des bourrins et des bourrus
Est-ce réduire un animal à l'esclavage que de le soumettre à sa volonté? Tout est question de perception, de philosophie, d'époque (surtout). Il fut un temps où le cheval était considéré comme la plus noble conquête de l’homme, bien avant les rendez-vous Tinder et les voyages dans l'espace. De nombreuses personnes semblent penser aujourd’hui qu’avec les chevaux, tous les hommes sont des salauds.
Ce n’est pourtant pas l’impression laissée par le plus bourru d’entre eux, John Whitaker, dans une interview au Temps:
«Les chevaux avec lesquels j’ai eu du succès étaient naturellement bons. Il fallait surtout gérer leur tempérament et savoir les amener en forme le jour J. Je crois qu’il est plus important de s’occuper du mental des chevaux que de leur physique. Il faut faire en sorte de les rendre heureux, les mettre au parc, faire des promenades. Chez moi, la campagne est vallonnée et la promenade muscle beaucoup les chevaux en les gardant frais mentalement. C’est vraiment important.»
John Whitaker et sa fille Ellen.
C’est dans les gènes
Pour remonter aux origines de la conquête équine, nous avons appelé Isabel Balitzer-Domon, éleveuse de chevaux de sport et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. La spécialiste nous a dit ses quatre vérités:
- 1. Il faut savoir que les chevaux dont vous parlez ont le gène de la compétition depuis des générations, parfois depuis des siècles. Ils se reproduisent entre eux, ils sont nés et élevés pour sauter, galoper ou trotter. Ils ont ça en eux, tout naturellement. Je vous cite l’exemple d’un poulain de seulement deux jours que j’avais lâché avec sa mère dans le manège. Il y avait un petit tronc posé au milieu. Le poulain est allé le sauter! Il a fait une volte et il a repris le tronc dans l’autre sens. Tout seul comme un grand (voir la vidéo ici).
- 2. D’expérience, je peux vous assurer qu’il est impossible de forcer un cheval à sauter. C’est d’ailleurs la première chose que l’on regarde chez un jeune: la volonté. On n’a jamais la garantie qu’un cheval issu d'une bonne lignée est fait pour le grand sport; on ignore s'il peut aller au feu, comme on dit dans le jargon. Voilà pourquoi certains ne dépassent pas le niveau régional et d’autres valent le million.
Quand un cheval ne veut pas sauter.Image: EPA
- 3. L’amélioration de la race, chez les chevaux de compétition, est une réalité génétique indubitable, de la même façon que les vaches produisent toujours plus de lait et que les lévriers courent toujours plus vite. Des styles techniques se perpétuent de génération en génération, certains à l'aise sur des obstacles hauts, d'autres sur des obstacles larges. A l'origine, tous ces chevaux sont des compétiteurs nés.
- 4. Sans la compétition, le cheval n’existerait plus. Le sport lui a sauvé la vie au moment où les machines l’ont remplacé.
Le monde a changé, pour le cheval aussi.
Face aux récriminations de la nomenclature animalière, Isabel Balitzer-Domon s’avoue désemparée: «C’est une telle évidence qu’on ne peut pas obliger un cheval à sauter que je ne saurais argumenter.» Et de conclure: «Bien sûr que certains chevaux sont trop timides pour la compétition, que certains n’y prennent pas de plaisir, et que d'autres, victimes de leur tempérament généreux, sont dégoûtés par des cavaliers qui les poussent trop loin, trop tôt. Mais ces chevaux-là ne durent pas dans le métier.»
La main de l’homme
De la prédisposition à la carrière, cap sur les écuries de Gerhard Etter, septante ans d'élevage et de concours. Nous l'avions rencontré pour aborder la question centrale du fighting spirit: pourquoi certains chevaux percent-ils et d’autres pas?
«Un cheval de compétition est un fragile amalgame de sensibilité, de courage, de bon caractère et, bien sûr, d'envie de travailler. Si une seule de ces qualités manque, une carrière devient impossible. Aucun cavalier n'oblige longtemps un cheval à franchir des barres. Le rapport de force est inégal.»
«Un cheval et un cavalier peuvent manquer d'affinités, présenter des incompatibilités d'humeur, comme n'importe quels êtres humains. Deux caractères nerveux, par exemple, formeront une paire dangereuse. Dans ce cas, la défaillance ne vient pas du cheval, c’est la main de l’homme. En théorie, un bon professionnel s'adapte à tous les types de tempérament. Mais peut-être les cavaliers professionnels ne sont-ils pas tous bons...»
Chez Steve Guerdat, le cheval est un athlète comme les autres. Reportage
Une vie de star
Il n’en reste pas moins que le niveau international impose à ses éléments une vie contre-nature, une vie de tennisman, de pilote automobile ou de patachon, loin de la maison et des soirées fourrages avec les copains. Nous en avions parlé avec Pierre-Alain Glatt, vétérinaire du CHI Genève:
«A l'état naturel, les chevaux sont conçus pour brouter et, à cet effet, marchent quelque 15 h par jour. Des accès d’excitation les amènent parfois à trotter ou à galoper. Dans le concours hippique, le processus est inversé. Le style de vie paraît un peu limite. Mais les chevaux qui sont là en veulent, sinon ils ne supporteraient pas les exigences de la haute compétition. A l'évidence, certains sont par nature plus compétiteurs et aventuriers que d'autres.»
Les chevaux de concours vivent comme des joueurs de tennis, entre voyages, entraînements et projecteurs.
De fortes personnalités
Le milieu foisonne de ces histoires de champions hors normes, dont le caractère souvent difficile, parfois introverti, n’a d'égal que l'esprit compétiteur.
«Calvaro V», véritable people alémanique, redoutait les applaudissements, une phobie qui s'accommodait mal d'un tel degré de notoriété. Il était trop massif, trop lent, il ne tirait aucun avantage de ses succès, hormis les carottes que ses admirateurs lui envoyaient par la poste. Mais plus l'événement était grand, plus il était à la hauteur, plus il sautait avec une espèce d'allégresse - médaillé d’argent aux Jeux de Sydney, entres autres titres majeurs.
«Calvaro V», un gros gabarit avec un grand coeur.
Habituée à côtoyer la crème de Chantilly, «Zarkava» est devenue l'une des rares pouliches à remporter l'Arc de Triomphe, septième victoire en sept courses, foulée leste, presque altière, conçue pour ne pas abîmer les pelouses. Elle était la préférée de Monseigneur (son altesse l'Aga khan, grand propriétaire de chevaux), elle gagnait sans un coup de cravache, parce qu’elle n’en avait pas besoin et parce qu’elle semblait considérer que ces vilaines manières saliraient sa robe.
L’entraîneur Arnaud Chaillé-Chaillé raconte qu’à partir du moment où il a gagné des groupes I, «Mid Dancer» a réclamé beaucoup d'attention, de séances UV et de promenades en main, car il exigeait d’être traité comme une vedette. Gaëtan Gilles, qui l’avait initié à la compétition, témoigne dans Jour de Galop:
«Il est arrivé chez moi à 3 ans. Et effectivement, il était difficile, voire dangereux. On a mis trois semaines à pouvoir le seller et le brider. Pour raccourcir les étriers, une fois en selle, cela nous prenait plus de dix minutes! Mais quand il allait au petit canter (ndlr: galop d’échauffement), les autres forçaient pour le suivre. Il était aussi très doué sur l’obstacle. Tout de suite, il s’est montré hors normes.»
«Mid Dancer» a remporté trois grand steeple-chase de Paris. Il est mort à l’âge canonique (pour un cheval qui a mené grand train) de 17 ans, dont cinq d’une retraite oisive.
Mid Dancer dans ses oeuvres
Pour cette race à part, la compétition est devenue un état d’esprit. Elle leur a donné une vie intense, parfois un sens, d'où la «nécessité de bien préparer l'après-carrière, de les maintenir occupés», rappellent les gens de terrain. Des champions comme Jappeloup sont morts d’ennui dans leur pré, où ils se sont laissés (dé)choir.
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