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Ce qu’Ueli Maurer a caché
Avion de combat—
Le document
Réaction
Yvan Perrin, membre de la sous-commission chargée d’enquêter sur l’évaluation, est abasourdi.
Avez-vous été surpris en découvrant ces documents?
Heureusement que j’étais bien calé dans mon fauteuil. Je savais que le Gripen était l’avion le moins performant. Mais je n’imaginais pas qu’il était à ce point au-dessous. Le plus gênant, c’est qu’il ne remplit même pas les conditions pour la police du ciel. On perd notre seul argument valable pour le défendre en votation populaire.
Pourtant, Ueli Maurer a expliqué que le Gripen remplissait les exigences militaires...
Je ne me l’explique pas. Soit Ueli Maurer était au courant de ces rapports, et ça ne va pas. Soit il ne l’était pas, et ça ne va pas non plus.
Une autre hypothèse serait que les exigences militaires ont été baissées.
Ce serait gênant aussi. Si elles ont été fixées à un certain niveau au début du processus d’évaluation, ce n’est certainement pas par hasard. J’attends maintenant des explications de la part d’Ueli Maurer. Qui a vu quel rapport quand? Est-ce que les critères ont été modifiés? Dans quels buts? Qui en a profité? J’ai de la peine à comprendre. Mais une chose semble de plus en plus claire: on peut faire une croix sur le Gripen.
Le Gripen ne répond pas aux attentes minimales en matière de police du ciel. C’est la conclusion à laquelle arrivent deux rapports confidentiels des Forces aériennes suisses dont nous publions de larges extraits sur notre site Internet. Ils contredisent les déclarations du ministre de la Défense Ueli Maurer qui assure que l’avion suédois «satisfait les exigences militaires helvétiques». Le 30 novembre dernier, lors de la conférence de presse de présentation du choix du Conseil fédéral, Ueli Maurer l’avait même répété à six reprises.
Tout son argumentaire était basé sur l’idée que le Gripen, sans être une Ferrari, était au moins une bonne VW Golf qui suffirait largement aux besoins de la Suisse. Mais ce n’est pas vrai. Car le jugement des Forces aériennes dans les documents obtenus par «Le Matin Dimanche» est sans appel: le Gripen, même en tenant compte des 98 éléments qui seront améliorés (moteur, radar, réservoir, etc.), «reste incapable d’atteindre les capacités minimales pour tous les types de missions examinées».
Ces rapports d’évaluations sont datés de novembre 2009. Le premier se base sur les essais en vol; le second donne des notes à partir des améliorations annoncées par les constructeurs. Tous deux sont signés par le chef des Forces aériennes Markus Gygax et ont été rédigés en anglais («La seule façon d’être certain que Romands, Alémaniques et Tessinois se comprennent bien», note un haut gradé.). Leur authenticité n’est pas contestée par les Forces aériennes suisses.
Inapte pour la police du ciel
Les lacunes qu’ils mettent en lumière se révèlent particulièrement graves en ce qui concerne la police du ciel. Graves car si la Suisse peut renoncer à se doter d’un jet capable d’aller larguer une grosse bombe sur une cible distante de 5000?kilomètres, elle se doit d’être en mesure d’assurer la souveraineté de son espace aérien. C’est même la seule mission que les Forces aériennes sont certaines de devoir assumer ces prochaines années, par exemple pour garantir la zone d’exclusion aérienne lors du Forum de Davos.
Contre toute attente, c’est justement pour cette mission de police du ciel que le score du Gripen MS21 est le plus mauvais. Le MS21, c’est le nom technique du Gripen E/F que le Conseil fédéral entend acheter, comme le confirme le porte-parole des Forces aériennes Jürg Nussbaum. Il n’a atteint que 5,33?points sur 10, soit bien au-dessous de la limite minimale de 6,0 décidée au début du processus d’évaluation. L’Eurofighter atteint 6,48 et le Rafale 6,98. La note du Gripen s’explique notamment par un temps de réaction pour le décollage d’urgence trop lent («Quick Reaction Alert»: score 4,7), des performances de vol insuffisantes (5,5) et une endurance largement insuffisante (3,8).
Pour tous ces domaines, la note minimale de 6,0 avait été fixée en fonction des capacités des F/A-18 helvétiques opérés actuellement. En clair: le nouvel avion dont la Suisse compte s’équiper à partir de 2016 pour 3,1 milliards de francs, et qui doit rester en service jusqu’en 2035 au moins, sera moins performant que le F/A-18, entré en service en 1997 et régulièrement mis à jour.
Dans les documents en notre possession, les Forces aériennes suisses expliquent que si le Gripen MS21 devait malgré tout être choisi, «il faudrait au moins procéder à son évaluation en vol en Suisse [avant de décider de l’acheter], pour tester son efficacité réelle dans cette mission primordiale». Car lors des essais menés depuis Emmen en 2008, seul l’ancien modèle de l’avion avait pu être testé dans des conditions réelles. Et ce dernier (le Gripen C/D) disposait d’un moteur moins puissant et de nettement moins d’équipements.
Les capacités du futur Gripen en ce qui concerne les missions d’offensive antiaérienne, d’exclusion de l’espace aérien ou d’attaque directe sont aussi jugées «moyennes» par les Forces aériennes (5,62). Notamment le rayon d’action, la survavibilité ou la détection, qui restent «faibles». «L’efficacité estimée du Gripen MS21 reste insuffisante [pour accomplir ces missions] avec une bonne probabilité de succès», indique le rapport. L’Eurofighter a été noté 6,54 et le Rafale 7,41.
Pour les missions de défense contre avion (DCA) ainsi que celles d’attaque au sol, les capacités du Gripen choisi par le Conseil fédéral ont là encore été jugées insuffisantes, avec des scores de 5,68 et 5,62. «La probabilité que le Gripen MS21 se révèle incapable de mener à bien des missions de DCA est significative, indiquent les évaluateurs des Forces aériennes suisses. Et l’efficacité globale du Gripen MS21 reste insuffisante pour remporter la supériorité aérienne lors des menaces futures, au-delà de 2015.»
Mensonge par omission?
En novembre, des bribes du rapport que nous citons avaient été révélées par la Basler Zeitung, qui n’était pas parvenue, toutefois, à publier des documents. Ueli Maurer avait alors balayé ces reproches du revers de la main, expliquant que c’étaient les autres rapports qui comptaient, par exemple ceux ayant évalué les autres domaines comme les participations industrielles ou la coopération militaire. «On fait circuler des rapports, avait ajouté le ministre de la Défense, mais ce ne sont pas vraiment les morceaux de choix.»
Ueli Maurer a simplement omis de dire que ces rapports évaluant les qualités aériennes, et que nous produisons aujourd’hui, représentent à eux seuls 60% de la note totale de l’évaluation, comme nous l’a confirmé la porte-parole du Département de la défense, Silvia Steidle. Ueli Maurer a aussi oublié de dire que pour la plupart des autres modules d’évaluation, les deux autres avionneurs en lice avaient été jugés équivalents ou supérieurs à Saab Gripen, comme nous le confirment plusieurs sources ayant eu accès au rapport final.
Pour couronner le tout, le risque financier et technique lié à la modernisation de l’avion est qualifié d’«élevé», par les Forces aériennes. Là encore, cette appréciation contredit les affirmations du DDPS, qui a toujours assuré que ce risque était «contrôlable».
Ecœurement à la base
Chez Armasuisse et dans les équipes d’évaluation des Forces aériennes, l’écœurement est sensible depuis le choix du Conseil fédéral, basé sur de seuls critères financiers. Certains lâchent même le mot de «démission». Et l’on attend d’être invité par les parlementaires pour pouvoir s’expliquer. «S’ils me posent des questions, je leur répondrai évidemment très précisément», promet l’une de ces personnes, qui désire garder l’anonymat. La manière dont le Gripen a été repêché pour obtenir, au final, le tampon «remplit les exigences de la troupe» et la note globale de 6,0 reste un mystère. «Au moment de sa remise au ministre de la Défense, le score de la partie militaire de Gripen était insuffisant, confirme un responsable de l’évaluation, lui aussi sous couvert de l’anonymat. Seule la partie financière a permis au Gripen d’atteindre la note minimale.» Lui aussi est impatient de pouvoir s’expliquer devant les parlementaires.
Le démocrate-chrétien Jean-René Fournier est choqué à la lecture de ces documents: «C’est grave. S’il n’y a pas d’éléments nouveaux, je vois mal comment on pourrait acheter le Gripen.» Le Valaisan proposera à la commission de la politique de la sécurité du Conseil des Etats, avec laquelle il siège demain dès 10?heures à la place d’armes de Bure, de s’associer à la sous-commission du National pour enquêter sur la manière dont a été menée l’évaluation.
L’écologiste vaudois Luc Recordon est encore plus sévère en lisant les rapports des Forces aériennes: «On a l’impression qu’Ueli Maurer veut nous balader. Il nous propose d’acheter une 2?CV au prix d’une Porsche.» Dans ce cas-là, conclut-il, autant en rester aux F/A-18.
Confronté à ces reproches, le DDPS refuse de s’exprimer sur les conclusions de l’évaluation. «Le conseiller fédéral, souligne-t-il dans une réponse écrite, a informé sur les résultats de l’évaluation le 30 novembre 2011, y compris sur les notes et sur les coûts.» Il maintient que «le Gripen remplit les exigences militaires». (Le Matin)
Créé: 11.02.2012, 20h14