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Jeanne d’Arc a été canonisée 500 ans après sa mort. Comment expliquer un délai si long?
André Larané: La canonisation n’allait pas de soi dans les siècles précédents, en particulier parce que Jeanne d’Arc avait été condamnée par un tribunal ecclésiastique. Le fait qu’une catholique ait été exécutée par d’autres catholiques était sans doute quelque peu embarrassant. Ensuite, elle n’avait pas réellement besoin d’être valorisée, car elle bénéficiait d’une aura immense dans le peuple depuis le XVe siècle. Elle était déjà «sainte» dans le cœur des gens et il n’y avait pas de pression populaire pour qu’elle le devienne officiellement.
Pourquoi alors ce soudain besoin de canonisation?
Plusieurs facteurs l’expliquent. Tout d’abord la publication, entre 1841 et 1849, des volumineux comptes-rendus des procès de Jeanne d’Arc, par l’archiviste Jules Quicherat. Ces documents absolument fiables révèlent les vertus de Jeanne et sa force de caractère. Ils provoquent un regain d’intérêt pour la Pucelle, dans tous les milieux. L’évêque d’Orléans, Mgr Félix Dupanloup, est bouleversé par les comptes-rendus. Il déclare en 1855 que Jeanne d’Arc était réellement une envoyée de Dieu. Il sera la cheville ouvrière de la canonisation.
Mais n’y avait-il pas également des circonstances politiques favorables?
Effectivement, mais cela est arrivé plus tard. Au début du XXe siècle, la France de la IIIe République est l’un des régimes les plus anticléricaux de l’histoire. Sa loi de séparation des Églises et de l’État, de 1905, heurte profondément une partie du pays et c’est dans un souci réciproque de réconciliation que le Saint-Siège et les gouvernants français en viennent à accepter la béatification de Jeanne, en 1909. La Pucelle d’Orléans a l’avantage de rassembler très largement dans la société. Presque autant, en fait, dans l’extrême gauche que chez les catholiques. Le processus de canonisation sera d’ailleurs proposé en 1884 par un député de la gauche radicale. Et Jules Quicherat, son principal «biographe», était également un anticlérical accompli.
Comment expliquer cela?
Jeanne représentait pour la gauche la victoire du petit peuple face aux grands de ce monde. Il y avait aussi cette idée qu’elle était une victime de l’Église. Du côté catholique, on voyait surtout son intense foi chrétienne. Chacun pouvait donc se retrouver dans cette figure. Les militaires et les patriotes y voyaient aussi une allégorie de la résistance. Sa force unificatrice vient aussi de l’universalité des valeurs qu’elle représente, telles que la force de conviction et la détermination, qui peuvent parler à tous. Elle a ainsi été prise comme modèle par des milieux extrêmement divers. Elle a incarné un idéal de résistance pour les féministes, les prolétariens, mais aussi pour les Japonais, les Russes et même les Anglais, lors des conflits auxquels ils ont été confrontés.
Mais en 1920, les circonstances politiques ont changé…
Elles favorisent la canonisation. Après la Grande Guerre, il y a une nécessité de faire front commun et d’unir les Français autour de symboles forts. Jeanne d’Arc est une figure idéale pour cela. Sans attendre la canonisation, le Parlement établit en 1920 une fête nationale en son honneur. Deux ans après, en 1922, elle est proclamée patronne secondaire de la France, avec sainte Thérèse de Lisieux (la patronne principale étant la Vierge Marie, depuis le vœu de Louis XIII). Ce qui montre que le politique et le religieux sont étroitement mêlés dans cette histoire.
Quelle est la position de la papauté?
Le pape veut construire une passerelle avec la France républicaine et laïque. C’est une des grandes puissances de l’époque et un pays clé pour l’avenir du monde. Au-delà, l’Église a à cœur d’exprimer sa reconnaissance de l’iniquité de son procès et de signifier une forme de repentir. Même si elle avait été réhabilitée par un autre procès dès 1450.
Le fait que Jeanne ait somme toute été une figure militaire, impliquée dans un conflit armé, a-t-il posé problème pour l’élever à la sainteté?
En 1920, ce type de revendication pacifiste était très marginal. Lors de la Grande Guerre, les curés étaient partis sac au dos se battre comme les autres Français. Il existait dans la société française de l’époque un très large consensus sur le fait que la guerre était un moyen d’action légitime, qui concernait la survie de la Nation.
On peut trouver cette idée notamment dans Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc, du poète Charles Péguy, lui-même mort à la guerre. Dans cette pièce de théâtre, il y a une fusion des vertus évangéliques et patriotiques. On peut même dire que canoniser Jeanne, c’était canoniser par procuration tous les soldats morts pour la patrie.
Certaines forces politiques, notamment l’extrême droite française, utilisent beaucoup l’image de Jeanne. Qu’en pensez-vous?
C’est dommage, parce qu’elle appartient à tous et ne devrait pas être instrumentalisée à des fins idéologiques. Elle ne représente certainement pas la division, car c’est une figure unificatrice. C’est un fait que sa canonisation a contribué à réconcilier les Français suite à la Première Guerre mondiale.
Mais que peut nous dire aujourd’hui une «prophétesse» qui a vécu il y a six siècles?
La figure de Jeanne d’Arc est toujours extrêmement moderne et révolutionnaire. Le fait qu’une femme ait réussi à se hisser à un tel échelon de pouvoir est déjà assez extraordinaire. Même si, contrairement à ce qu’on peut penser, le Moyen Age était moins misogyne que les époques qui ont suivi, notamment le XIXe siècle. Elle était en outre de modeste extraction sociale et illettrée. Ce qu’elle a réussi à accomplir avec sa condition de départ rend son destin réellement exceptionnel et sans équivalent historique. Et il peut certainement émouvoir chacun de nous. Jeanne d’Arc est ainsi encore aujourd’hui le symbole du pouvoir de la foi. Elle relaie dans notre conscience collective l’idée de résistance à l’iniquité et au fait que rien n’est impossible. Un message de tout temps qui peut certainement parler aux hommes d’aujourd’hui et particulièrement aux jeunes.
André Larané a fondé herodote.net en 2004, après une première carrière dans le journalisme scientifique. Il a publié aux éditions Flammarion plusieurs manuels d’Histoire, régulièrement réédités, dont Chronologie universelle et Les grandes dates de l’Histoire de France. Passionné d’Histoire depuis la petite enfance, il a suivi une maîtrise d’Histoire à l’Université de Toulouse, en parallèle avec des études d’ingénieur à l’École centrale de Lyon (1973-1976).