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Angus Lam a rejoint GRAIN en 2022 après avoir travaillé plus de vingt-cinq ans en Chine et dans toute l’Asie en soutien à des mouvements pour une alimentation locale, des systèmes de semences communautaires, des réseaux paysans de co-apprentissage et des campagnes contre les OGM. Dans cette conversation avec Devlin Kuyek, chercheur chez GRAIN, Angus partage quelques idées sur les évolutions passées et présentes du système alimentaire chinois, sur la base de son expérience de travail avec le monde paysan et les mouvements alimentaires en Chine continentale.
Peux-tu nous parler du travail que tu faisais en Chine?
Angus Lam: Pendant une vingtaine d’années, j’ai travaillé en étroite collaboration avec des paysans et paysannes et des organisations de terrain dans la Chine rurale, en soutenant les pratiques agroécologiques, les systèmes de semences communautaires et ce qu’on appelle le «mouvement des jeunes agriculteurs». Une partie de mon travail consistait à aider les agriculteurs et les agricultrices à comprendre les impacts de l’industrialisation agricole et de la mondialisation sur leurs systèmes agricoles. Mon expérience au cours de cette période m’a permis de mieux comprendre les transformations agricoles rapides à l’œuvre dans les campagnes et, en particulier, les changements survenus au niveau communautaire du fait des politiques de privatisation et de mondialisation.
Quels étaient les changements majeurs vécus par le monde paysan quand tu as commencé à travailler en Chine?
La transition a vraiment commencé à décoller dans les années 1980, pendant les réformes économiques mises en place par le président Deng Xiaoping. Dans le secteur agricole, ces réformes comprenaient notamment des politiques comme le «système de responsabilité des ménages», qui a remplacé le système agricole collectif: les paysan·nes se voyaient attribuer des terres agricoles en fonction de la taille de leur ménage, et pouvaient décider quoi cultiver et où vendre leurs produits, tandis que des «marchés» étaient introduits dans l’économie rurale. La production agricole est donc largement passée d’une orientation communautaire à une orientation marchande.
Un changement similaire s’est produit avec l’approvisionnement en intrants agricoles, qui est passé d’un système coordonné par l’Etat à un système d’approvisionnement fragmenté et privé. Un marché des semences et des produits agrochimiques a commencé à émerger. Dans un premier temps, les petites entreprises nationales et les stations de semences ou de produits agrochimiques contrôlées par le gouvernement (connues sous le nom de stations d’engrais et de stations de protection des plantes) «se partageaient» le système d’approvisionnement. Les entreprises étaient responsables de la commercialisation, tandis que les stations administrées par le gouvernement étaient chargées de la gouvernance. Mais en réalité, il s’agissait le plus souvent d’«une seule institution à deux noms», car les fonctions de gouvernance et de marché se recoupaient et étaient interdépendantes. Les responsables locaux utilisaient leur autorité gouvernementale pour privilégier l’activité du marché. Par exemple, les autorités «demandaient» souvent aux agriculteurs et aux agricultrices d’acheter des engrais ou des semences hybrides de certaines marques.
Les engrais chimiques, inutiles, étaient jetés dans les rivières
Pour illustrer cette situation dans la Chine rurale, je peux donner un exemple qui m’a été rapporté par un agent de vulgarisation agricole à la retraite dans le Guangxi, une province du sud-ouest de la Chine. Pendant quelques années, au début des années 1980, il a dirigé une équipe d’agents locaux de vulgarisation agricole chargés de promouvoir les engrais chimiques gratuits auprès des communautés. Il s’est vite rendu compte que les agriculteurs et agricultrices déversaient tous les engrais chimiques dans les rivières. Disposant déjà d’un riche approvisionnement en fumier organique, les engrais chimiques gratuits ne leur étaient pas nécessaires. Les paysan·nes souhaitaient uniquement conserver les sacs d’engrais en plastique, car ceux-ci étaient encore une ressource rare dans la Chine rurale à cette époque. Néanmoins, les autorités «créaient», sous le nom de services techniques, un marché pour les paysan·nes afin de générer des bénéfices pour les entreprises qui leur étaient étroitement liées.
Ces engrais chimiques et pesticides étaient-ils subventionnés par le gouvernement?
Les premières années, la plupart d’entre eux étaient subventionnés et offerts aux paysan·nes sous forme d’échantillons gratuits dans le cadre de vastes campagnes promotionnelles visant à encourager leur utilisation. Au début, les agriculteurs-trices étaient sceptiques à l’égard des produits agrochimiques et n’en voyaient pas vraiment l’utilité, étant donné que le fumier organique était largement disponible et que les ravageurs et les maladies étaient efficacement contrôlés par les variétés de semences locales et les pratiques traditionnelles.
Mais les choses ont commencé à changer dans les années 1980, avec la promotion intensive par le gouvernement de variétés de cultures à haut rendement, très dépendantes des engrais chimiques et des pesticides, et du fait des investissements massifs du gouvernement dans la production et l’importation d’engrais chimiques. Plus d’une centaine de nouvelles usines d’engrais ont été créées chaque année dans toute la Chine, pour atteindre un total de plus de 1500 en 1987. Simultanément, la Chine a importé 24 millions de tonnes d’urée pendant plusieurs années consécutives, de 1982 à 1987.
Paradoxalement, les importations d’urée ont rapidement fragilisé l’industrie nationale des engrais, entraînant une fermeture massive des petites usines, en particulier celles qui produisaient des engrais à base d’ammoniac. En 1986, Qin Zhongda, chef du Ministère de l’industrie chimique, a proposé au gouvernement de passer de «l’ammoniac à l’urée», ce qui nécessitait un processus de fabrication plus sophistiqué. Cela a conduit à une restructuration majeure de l’industrie, avec un transfert de contrôle au profit de grandes entreprises appelées «entreprises leaders».
Les entreprises de ce type ont-elles également pris le contrôle d’autres secteurs de l’agriculture et de l’alimentation du pays?
Oui. Ces entreprises sont apparues en réponse à une crise issue du modèle initial de réforme. A la fin des années 1980, l’accent mis par l’Etat sur le développement urbain commençait déjà à entraîner une migration massive des paysan·nes vers les centres urbains pour travailler dans les usines. Cet exode rural a provoqué un effondrement de la production agricole.
La chaîne d’approvisionnement alimentaire passée sous contrôle de l’industrie
En 1998, l’Etat a répondu par une nouvelle politique visant à promouvoir l’industrialisation agricole. Il s’agissait essentiellement de remplacer la petite agriculture (considérée comme arriérée et improductive) par une agro-industrie à grande échelle (considérée comme efficace et moderne). Pour y parvenir, le gouvernement a choisi de remplacer les marchés locaux, encouragés dans les premières années des réformes économiques, par des systèmes d’agriculture contractuelle gérés par des entreprises agro-industrielles, dites «entreprises à tête de dragon».
Les autorités locales ont été chargées de fournir des incitations pour encourager la croissance de ces entreprises, et les services publics agricoles ont été réduits. Les nouvelles entreprises à tête de dragon ont pris le contrôle de l’approvisionnement et de la vente d’intrants, de la diffusion d’informations et de la commercialisation de produits agricoles pour les ménages agricoles, et elles ont rapidement étendu leur contrôle à l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement et du système alimentaire, y compris les céréales, les légumes, les semences, les engrais, le bétail, la transformation et le commerce. En 2010, on comptait plus de 120 000 de ces entreprises agro-industrielles.
Tous ces changements ont transformé le rapport que les agriculteurs et agricultrices entretiennent à la terre. Dans les villages chinois traditionnels, les paysan·nes avaient un lien fort avec la terre. Dans le cadre de la nouvelle structure agro-industrielle, les fermes ont été intégrées à des entreprises qui ne s’intéressaient qu’aux bénéfices économiques à court terme. Les agriculteurs et agricultrices ont commencé à utiliser les semences hybrides et engrais chimiques fournis dans le cadre des accords contractuels des entreprises agro-industrielles, alors même que cela provoquait une grave pollution chimique des sols, des sources d’eau et des écosystèmes locaux. Très vite, il ne resta plus dans les campagnes que des paysan·nes âgé·es, devant relever seul·es des défis socio-écologiques de plus en plus difficiles. (A suivre)
* Paru dans www.grain.org
GRAIN est une ONG de soutien aux petits paysans et mouvements sociaux.