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La retraite de Marignan vue par Ferdinand Hodler
1897. Hodler remporte le concours de la Commission fédérale des beaux-arts pour le décor de la salle d’armes du Musée national suisse de Zurich. Le sujet imposé est considéré comme l’événement fondateur de la neutralité helvétique: la retraite des mercenaires suisses à Marignan en 1515. L’œuvre de Hodler polarise une fois encore la critique et on parle même de «querelle des fresques» pour évoquer les aléas et les vives réactions qui accompagnent leur réalisation. Loin de la glorification patriotique, cette retraite montre le sang et la souffrance; le directeur du musée refuse ces scènes violentes. Une virulente polémique partage les tenants de la conception classique de la peinture d’histoire et les «modernistes», au point que le Conseil fédéral in corpore doit trancher l’affaire en faveur de Hodler.
Les cartons des deux lunettes sont exposés à la Sécession de Vienne à l’invitation de Gustav Klimt dès 1899. Le Guerrier Dietegen luttant à l’épée montre un jeune soldat à genou sur un monceau de cadavres couvrant la retraite de la troupe avec l’énergie du désespoir. Le Porte-drapeau Hans Baer blessé met en scène un homme qui tente de se relever, brandissant son étendard aussi rouge que le sang s’écoulant de ses deux jambes sectionnées. En 1904, Hodler est l’invité d’honneur de la Sécession: les deux lunettes et La Retraite de Marignan proprement dite y rencontrent un immense succès et font louer leur auteur comme l’un des grands décorateurs du moment, à l’égal de son ami Klimt. Initiée dans une querelle virulente, cette oeuvre lui apportera la notoriété internationale.
La Retraite est une construction typiquement hodlérienne, reposant sur le parallélisme: les obliques des hampes, les verticales des soldats et de leur costume rayé, la répétition des couleurs primaires. En réalité, cette troupe en fuite ne bouge pas. Les pieds des personnages sont ancrés dans le sol mais les lignes, les couleurs et les ondulations des étendards déchirés créent le mouvement. Hodler en personne ouvre cette statique retraite au premier plan, usant de son épée comme d’un bâton de pèlerin. À l’opposé de la scène, le hallebardier vêtu de rouge, le visage dégouttant de sang, a les traits et la moustache de Louis Duchosal. Le poète ataxique et chétif reçoit ici un corps puissant et la mission d’assurer les arrières de la troupe. Entre les deux, tenant une hache, le soldat râblé n’est autre qu’Auguste de Nierderhäusern, dit Rodo – le «Hodler de la sculpture» alors collaborateur d’Auguste Rodin. Se mettre en scène avec ses proches est aussi une pratique que Hodler partage avec ses amis. Duchosal lui dédie des poèmes, Rodo sculpte son buste en 1899, année de la réalisation de cet ultime carton préparatoire.