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Église de la Lumière d’Ibaraki
Né en 1941 dans un quartier populaire d’Osaka, récipient du prix Pritzker en 1995, Tadao Andō (安藤 忠雄) mène dès l’âge de 17 ans une carrière de boxeur professionnel avant de se consacrer à l’architecture. Adolescent, il découvre l’œuvre des géants du modernisme : Ludwig Mies van der Rohe, Frank Lloyd Wright, Louis Kahn et bien entendu, Le Corbusier, qui le marque tout particulièrement. Avec ses maigres gains de boxeur, Tadao Andō entreprend un voyage vers l’Europe pour rencontrer l’architecte suisse. Parti en bateau depuis Yokohama, il rejoint Beijing où il embarque sur le Transsibérien à destination de Paris. Malheureusement, il arrive trop tard, quelques jours seulement après le décès de Le Corbusier en août 1965.
Confié à sa naissance à une grand-mère qui s’échine nuit et jour à la tenue d’un petit commerce, Tadao Andō est livré à lui-même et passe ses journées dans les échoppes des artisans du quartier. C’est auprès de ces menuisiers, charpentiers, tailleurs de pierre ou métallurgistes qu’il apprend à chérir les matériaux dans toutes leurs subtilités. Son apprentissage d’architecte est effectué en autodidacte : il étudie patiemment les bâtiments de ses idoles, écume libraires et bibliothèques pour le moindre livre sur le sujet, expérimente tant bien que mal ses idées.
Fervent admirateur du Style international, il s’en détache dans sa pratique et s’associe plutôt au courant du régionalisme critique, approche architecturale cherchant à concilier l’expression moderniste avec le contexte culturel et géographique.
Surnommée Hikari-no-kyokai (光の教会), soit l’Église de la lumière, Ibaraki Kasugaoka kyokai (茨木春日丘教会) est le magnum opus de Tadao Andō et un exemple représentatif du régionalisme critique. Achevé en 1989, le bâtiment forme une annexe à un campus religieux existant, lui-même composé d’une chapelle en bois et de la demeure du diacre. Localisée dans un paisible quartier résidentiel à quelques kilomètres d’Osaka, l’Église de la lumière se veut un monolithe intemporel, ode au vocabulaire vernaculaire de Tadao Andō, posé dans les contreforts occidentaux de la vallée de Yodo.
Le projet accumule pourtant les écueils dès le départ. Au faible budget d’exécution – environ 260’000 CHF – se greffe un premier problème de taille : l’architecte peine à trouver un entrepreneur. Fin des années 1980, le Japon, alors au pic de son miracle économique, voit se multiplier gratte-ciels et programmes d’infrastructures aux crédits faramineux. Les entreprises locales de BTP ont du mal à suivre le rythme et délaissent ce projet d’église mal payé et sans prestige. C’est une société en pleines difficultés financières, Tatsumi-kensetsu (竜巳建設), qui finit par accepter le mandat. Peu après, l’évaluation du budget par l’entrepreneur révèle qu’il serait largement dépassé si les toitures étaient incluses. Tadao Andō décèle dans cette contrariété une formidable opportunité de faire communier les croyants avec la nature en imaginant une chapelle à ciel ouvert. Cependant, devant l’opposition des futurs usagers, l’architecte renonce à son idée. Le projet est alors sur le point d’être avorté, mais Tatsumi-kensetsu décide d’offrir la toiture et le chantier peut enfin démarrer. Il est par la suite régulièrement interrompu, chaque fois que des appels de fonds sont émis pour terminer la construction. Celle-ci dure en fin de compte plus de deux ans, soit une petite éternité pour un projet de modeste ampleur.
Pour adresser les contraintes budgétaires, Tadao Andō opte pour des matériaux bon marché, voire gratuits.
Le premier d’entre eux est le béton armé, que l’architecte affectionne particulièrement et qu’il libère des a priori qui entachent usuellement sa réputation. De lourd, il devient une coquille rassurante, propice à l’introversion. De grossier, il devient finesse et légèreté. D’artificiel, il devient extrêmement sensuel, ne demandant qu’à être caressé. Pour opérer cette métamorphose, Tadao Andō s’appuie sur une équipe d’artisans-maçons qui produit un béton d’une qualité infiniment supérieure à ce que requièrent les normes de la construction. Puis, des maîtres-charpentiers interviennent lors de la phase de coffrage et s’attellent à obtenir une finition lisse et immaculée. Ces professionels du bois ont également la responsabilité de l’agencement des banches et de l’alignement des joints, un calepinage à la folle précision rythmant l’ossature de l’église. Le résultat : un bâtiment compact habillé d’un camaïeu de valeurs de gris dont émane une austère dureté. Cette dureté n’est cependant pas rudesse, mais révèle au contraire un tempérament à la fois gracieux et masculin. Par ce travail d’acharné, le béton, ce matériau industriel, est élevé au rang des pierres les plus nobles.
Initialement utilisés lors de la construction de l’église, les panneaux en cyprès des échafaudages sont ensuite réaffectés pour réaliser le plancher, le bardage et le mobilier liturgique, soit l’ensemble des éléments entrant en interaction avec le corps des fidèles. Essence humble et peu onéreuse, le cyprès, de par son aspect rugueux, nécessite un entretien annuel considérable de ponçage et d’imprégnation, activité que Tadao Andō souhaitait voir effectué par les membres de la congrégation.
Troisième et dernière matière utilisée par Tadao Andō, la lumière naturelle donne son nom à l’église. Dans les mains de l’architecte, elle est guidée, puis contrôlée pour créer des perceptions spatiales intimes, pour inonder de clarté des étendues méticuleusement définies. Cette lumière fait irruption dans la nef par l’entremise d’une simple ouverture dans le mur du fond. Une fine fente horizontale et sa pendante perpendiculaire, toutes les deux centrées, forment un crucifix de lumière naturelle derrière l’autel. En extrudant cette croix de la façade est, Tadao Andō s’assure que les premières lueurs de l’aube se déversent dans la chapelle par doses progressives jusqu’au crépuscule, dématérialisant au fur et à mesure la minéralité du béton. À l’origine, ce puits de lumière vertical devait être un percement dans la paroi laissant entrer les manifestations du cosmos : soleil et vent, effluves et poussières. Mais là encore, les croyants s’y sont opposés, craignant les intempéries, le froid ou la chaleur. Un vitrage y est finalement apposé, mais Tadao Andō continue d’espérer pouvoir l’enlever un jour.
Le plan du bâtiment est d’une grande simplicité. Il s’agit d’un parallélépipède rectangle constitué de six murs et d’un toit ; sa surface totalise 113 m2. Le volume intérieur est divisé en trois cubes de dimensions égales que traverse une pente douce descendant vers l’autel. Une cloison massive, en saillie à 15 º depuis l’arête nord, coupe la symétrie du plan et dissocie la zone cultuelle du vestibule ; cette diagonale ne touche d’ailleurs pas les autres murs ni le toit. L’on entre dans la chapelle de manière presque inopinée, en glissant entre les épaisses parois, du côté gauche d’un espace interstitiel, puis en tournant à droite au sommet de la pente. Les réalisations de Tadao Andō sont souvent caractérisées par des voies de circulation complexes contribuant à la portée émotionnelle des édifices construits. Lorsque l’on pivote depuis le vestibule en direction de la nef, l’on se trouve totalement alignés avec la croix lumineuse située à l’extrémité opposée : en réduisant au minimum les appels de lumière, la puissance de l’illumination émise par le crucifix est ainsi intensifiée.
Tadao Andō reste fidèle au passé de son pays : le dépouillement constitue l’un des piliers de l’esthétique japonaise, au moins depuis le début de l’ère Edo. C’est de cette école de pensée que Frank Lloyd Wright estime s’être inspiré, tout comme Bruno Taut qui considérait les intérieurs de la Villa impériale Katsura à Kyoto (桂離宮), réalisée au milieu du XVIIème siècle, comme un admirable échantillon d’architecture protomoderne. Le Japon, nation traditionaliste s’il en est une, reste pétri de bouddhisme zen, de son enseignement valorisant la sensation interne plutôt que l’apparence extérieure. Analogiquement, le style de Tadao Andō est souvent comparé au haïku qui, avec une économie de mots et une structure codifiée, dit bien plus avec ses vides et ses silences que de longues tirades. Dépourvue de toute ornementation, la nef est dotée du seul repère iconographique chrétien de l’édifice en la forme de l’entaille cruciforme. Ce parti pris minimaliste, cette simplicité qui n’est qu’apparente, dissimule une érudite sophistication dans le jeu des proportions, le travail des matériaux, les flux circulatoires. Harmonie entre notions contraires, mais équidistantes – plénitude / vacuité, lumière / obscurité, sévérité / sérénité… –, la conception dualiste du monde est une autre composante du zen japonais. Dualisme tout autant présent dans l’ordre chrétien, d’une vie partagée entre temporel et spirituel, entre séculaire et religieux. D’ailleurs, quand il imagine son bloc de béton, solennel et digne, Tadao Andō va puiser ses références dans les valeurs fondamentales du Christianisme primitif, dans la construction des premières églises romanes. Sans être indifférent au bien-être de l’occupant, l’architecte de l’Église de la lumière ne cherche alors ni le confort des fidèles, ni la facilité symbolique. Non, il s’agit de s’effacer devant le sacré.