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Résumé
Les remarquables progrès que la médecine ne cesse d'effectuer sont une contribution certes non négligeable pour mieux définir et surtout pour mieux concrétiser la notion d'objectivité. Sur un plan clinique, en effet, le médecin, pour établir un diagnostic, doit avoir des points de repère objectivables et relativement autonomes vis-à-vis du vécu subjectif du patient. Il en découle que la médecine dans le but, entre autres, de bénéficier d'un statut scientifique indiscutable a élevé la notion d'objectivité à un niveau conceptuel presque absolu. A noter que c'est souvent en contraste avec la mission que la médecine s'adjuge en priorité : la lutte contre la souffrance, autrement dit la maîtrise de la douleur. Or, la douleur en tant que telle trouve ses racines davantage dans la subjectivité que dans l'objectivité. De manière qu'il n'est pas rare qu'un patient souffrant d'une douleur chronique s'entende affirmer par son médecin, après moult examens, qu'aucun signe objectif de sa douleur n'a pu être repéré, et qu'ainsi sa douleur, entendue comme réalité objective, est inexistante.La sexologie, en revanche, a d'emblée dû faire face à la notion de plaisir et à la dialectique inévitable entre douleur et plaisir. Ceci l'a obligée à prendre en compte plus qu'une éventuelle objectivité ; elle s'est vue contrainte de partager les exigences de cette objectivité avec celles, toutes subjectives, du plaisir et de la jouissance.De plus en plus, aujourd'hui, dans le domaine clinique, nous constatons que lorsque la subjectivité n'est pas suffisamment prise en compte, la relation médecin-malade en pâtit, puisque le premier se voit privé de moyens et de perspectives utiles pour la compréhension des symptômes et le bon déroulement de la thérapie. Parlant de subjectivité, nous ne faisons pas référence seulement à la perception du plaisir ou de la douleur, mais aussi à l'imaginaire du patient, c'est-à-dire, en premier lieu, à la manière dont il se représente son trouble, comment il explique son apparition et comment il envisage sa guérison. Un imaginaire qui n'est pas fait uniquement d'une représentation mentale momentanée et variable, mais également de fantasmes plus répétitifs et persistants, de rêveries, de souhaits, de projets, voire de rêves à proprement parler. Sans négliger les souvenirs ; pas seulement mentalisés, mais aussi perçus en tant que souvenirs sensitifs et émotionnels, surgissant donc d'une véritable mémoire corporelle.En somme, alors que la médecine a tendance à se débarrasser le plus possible des éléments propres à la subjectivité, la sexologie, dès ses débuts, a vu en elle l'un des piliers essentiels de sa nosographie et de ses perspectives thérapeutiques. D'autant que face à sa sexualité le malade n'est jamais seul : il y a toujours, réelle ou virtuelle, la présence d'un partenaire. Partenaire en chair et en os ou tout au moins «souhaité», imaginé, «manipulé» mentalement ou émotionnellement. En clair, hors des questions de contagion ou d'hérédité, la médecine ne soigne en principe que des individus, la sexologie jamais.Réfléchissons, la médecine de demain pourra-t-elle encore faire abstraction de la nécessité du plaisir, ne serait-ce que pour entretenir la santé ? Pourra-t-elle isoler, «décontaminer» le patient de son contexte émotionnel habituel ? Si l'amour, qui concerne de près la sexologie, est de toute évidence une entité complexe et par conséquent difficile, parfois, à comprendre dans ses multiples aspects, la santé n'est pas moins complexe dans ses variations, ses soubresauts, ses disparitions et réapparitions. Tout bien considéré, une santé fondée sur le seul «silence des organes» n'a pas beaucoup de sens. Et une santé sexuelle fondée sur le «silence du corps» serait quelque chose de fondamentalement insensé.Enfin, si la médecine d'aujourd'hui est encore très centrée sur la structure d'un tableau clinique donné, structure liée à son tour avec l'étiopathogenèse de l'affection elle-même, la sexologie est contrainte de donner plus de relief à l'histoire ; non seulement à celle du trouble mais aussi à celle de la personne malade tout entière.La médecine ne peut pas ne pas se poser de questions sur la causalité d'un trouble, alors que la sexologie, elle, est obligée de se poser des questions plus anodines et subtiles, telles que : pourquoi le trouble est-il apparu à ce moment-là plutôt qu'à un autre ou pourquoi avec ce partenaire-là plutôt qu'avec un autre ?La médecine doit aussi se référer sans cesse à la notion de norme, tout en tenant compte du besoin de transgression dont cette dernière s'accompagne.Si la médecine peut se passer du concept d'identité au sens strict du terme pour celui ou celle qui sont atteints d'une maladie donnée, la sexologie, pour sa part, est constamment confrontée à l'identité sexuelle, respectivement d'homme ou de femme, avec ses incontournables interférences historico-culturelles. Pour la médecine, le patient d'aujourd'hui, envisagé comme malade requérant de l'aide, n'est pas très différent du malade du passé. Pour la sexologie, en revanche, il est essentiel de ne pas négliger les modèles et les rôles propres à la société actuelle, qui finissent par influencer les caractéristiques du trouble sexuel et de son développement.La médecine de demain pourra-t-elle encore passer à côté de tout cela ? Ne serait-il pas souhaitable qu'elle s'y intéresse et qu'elle en tienne bien compte ?En effet, à y bien regarder, la douleur, cible numéro un de la médecine, est bien plus anonyme, habituelle et paradoxalement banale que le plaisir. Le plaisir est moins saisissable, peu objectivable, fugace, imprévisible ; mais aussi plus susceptible d'être personnalisé, ressenti comme une conquête individuelle. En d'autres termes, la médecine pourrait avoir mis trop d'accent sur l'effort à vaincre la maladie, alors que la sexologie semble proposer même si c'est de manière voilée la recherche du bonheur.