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Le terme d'âge du Bronze, que l'on doit aux archéologues danois Christian Jürgensen Thomsen (1836) et Jens Jacob Asmussen Worsaae (1857), s'inscrit dans un système de périodisation de la préhistoire en trois âges (de la Pierre, du Bronze et du Fer), dont les désignations portent l'influence de la tradition antique. En 1860, Frédéric-Louis Troyon appliqua le schéma danois au mobilier des Stations littorales suisses. Aujourd'hui, l'âge du Bronze désigne généralement, en Europe centrale, la période comprise entre 2200 et 800 av. J.-C.
Au début, les fouilles, très peu systématiques, eurent pour objet des tombes à offrandes métalliques: tombes à caisson ou entourage de pierres, contenant des bijoux et des armes de bronze, découvertes en Suisse occidentale et isolément près du lac de Thoune (Aigle, Ollon, Thoune-Renzenbühl). Il s'agissait, ainsi qu'on peut l'établir maintenant, de sites de l'âge du Bronze ancien. Dans les régions septentrionales du Plateau suisse, l'intérêt se porta d'abord sur les tumulus, qui en fait contenaient pour la plupart des sépultures de l'âge du Fer, mais où apparurent également quelques tombes du Bronze moyen (Weiach, 1866). En outre, on identifia assez rapidement des tombes à incinération du Bronze final, dans la mesure où elles contenaient d'importants dépôts d'objets métalliques, comme ce fut le cas à Mels en 1871.
Les investigations sur les habitats s'attachèrent d'abord aux sites de hauteur, identifiables à leurs remparts de terre, et dans lesquels on voyait alors des refuges celtiques. Des champs de pilotis apparus au bord de plusieurs lacs à la faveur d'hivers secs et qu'un examen attentif permit d'interpréter comme habitats, réorientèrent la réflexion. Les palafittes du Bronze ancien découverts par Johannes Aeppli en 1853-1854, à Obermeilen sur le lac de Zurich, incitèrent Ferdinand Keller, le président de la Société des antiquaires de Zurich, à procéder à des études comparatives, méthode qu'il appliqua ensuite à la céramique pour associer les habitats littoraux et les sites de hauteur.
L'incertitude régnait au début quant à la durée de l'âge du Bronze. Dans son Urgeschichte der Schweiz (1901), Jakob Heierli situait les complexes les plus anciens entre 1400 et 1250 av. J.-C., datation que l'on peut aujourd'hui vieillir de plusieurs siècles. Pour le groupe le plus récent, il retenait quelques sites littoraux dont le mobilier de fer et de bronze permettait des comparaisons avec les nécropoles du premier âge du Fer de l'Italie et suggérait une datation entre 1000 et 700 av. J.-C. Dans un article de synthèse publié en 1927-1928, Georg Kraft situa ces découvertes dans le contexte de l'Europe centrale. Il définit une séquence chronologique en se fondant sur des complexes bien définis de mobilier funéraire, pris comme des événements ponctuels sur la ligne du temps. Il put intégrer sa chronologie dans le schéma élaboré en 1900-1906 par Paul Reinecke pour l'Allemagne méridionale. En 1930, la thèse d'Emil Vogt consacrée à la chronologie de la céramique du Bronze final en Suisse fournit une classification du mobilier des stations littorales. L'année 1962 marqua ensuite une nouvelle étape importante dans la connaissance de l'âge du Bronze, avec le début des recherches sur l'évolution du site littoral de Zoug-Sumpf au moyen de la datation par les cernes du bois (dendrochronologie). Cette méthode permet non seulement de connaître la date précise de l'abattage des bois de construction, mais surtout d'en déduire assez exactement le plan des maisons et des villages littoraux. On put constater que la grande densité de pieux observée sur plusieurs sites résultait en fait d'une succession de nombreuses phases d'habitat et d'activité, séparées parfois par de longues césures.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
Le recours aux méthodes des sciences naturelles permet d'établir un lien direct entre les vestiges archéologiques et notre chronologie moderne (datation absolue). Aujourd'hui, grâce à la dendrochronologie, les dernières phases du Bronze ancien et du Bronze final sont précisément situées dans le temps. Pour l'intervalle, faute de stations littorales, on recourt à la datation par la méthode du carbone 14, dont les résultats n'offrent qu'une précision de plus ou moins 100 ans, dans les cas les plus favorables. La méthode comparative appliquée aux ensembles mobiliers permet de définir des phases simultanées ou proches et de mettre en relation des habitats, des sites funéraires, mais aussi des régions différentes (datation relative). Cette méthode est importante pour situer une culture dans le contexte européen. La classification établie par Reinecke sert encore de référence pour le mobilier, sous une forme dérivée. Mais comme la majorité des documents archéologiques, sur le Plateau suisse, sont des habitats, il fallut redéfinir les caractéristiques principales des différentes phases.
A l'âge du Bronze, la géographie humaine de la Suisse n'était pas moins diversifiée qu'à d'autres époques. D'une manière générale, en des temps où les transports terrestres étaient lents, la formation d'entités culturelles était largement conditionnée par la topographie: les voies d'eau, les cols alpins et les cluses jurassiennes concentraient la circulation.
- Vallée du Rhône et région lémanique: durant le Bronze ancien, le Valais formait avec le Chablais vaudois une zone ouverte aux progrès techniques et active dans l'artisanat des métaux, comme en témoigne le mobilier funéraire. La région lémanique, elle, était en étroite relation avec la moyenne vallée du Rhône et la Savoie. Ces liens, qui ne se manifestent pas seulement au Bronze ancien, ont donné naissance à la notion de civilisation du Rhône.
- Région des trois lacs: les inventaires attestent des relations avec les vallées jurassiennes et jusqu'à la Saône, aussi bien qu'en direction du sud vers le Léman et le long de l'Aar vers le Rhin. La région, qui disposait de terres propices à l'agriculture et à l'élevage, occupait une situation de carrefour dont elle devait tirer profit, à une époque où les échanges de biens allaient en augmentant, ne fût-ce qu'en raison de la consommation de métaux.
- Suisse centrale et septentrionale: au Bronze final, la partie nord-ouest de la Suisse fait partie du domaine culturel du haut Rhin. Pour la période antérieure, la qualité des documents n'autorise pas encore des conclusions précises. Dans la région du lac de Constance et dans la vallée de la Thur, la dominante reste sans doute l'ouverture vers le nord et vers l'est, en direction du Hegau et de la vallée du Danube. Le bassin du lac de Zurich joue un rôle de carrefour ou parfois se tourne plutôt vers le nord-est. Le matériel découvert laisse apparaître des relations avec la vallée saint-galloise du Rhin et les Alpes. En Suisse centrale, où la documentation n'est suffisante que dans les cantons de Zoug et de Lucerne, la fonction de voie de passage est aussi manifeste. Les relations avec le bassin du lac de Zurich et l'Argovie sont bien attestées, tandis qu'au Bronze final se dessine un axe en direction de l'ouest.
- Tessin, Grisons et vallée saint-galloise du Rhin: au sud des Alpes, seuls la Mesolcina et le Tessin, et seulement pour le Bronze final, peuvent attester, par le mobilier, une certaine continuité d'occupation, ce qui reflète surtout l'état de la recherche. Le Tessin forme la branche septentrionale d'un groupe culturel implanté en Lombardie occidentale et au Piémont (groupe de Canegrate, précurseur de la civilisation de Golasecca). On trouve en Valais et même, localement, dans le canton de Fribourg et la vallée de l'Aar, des céramiques et des objets en bronze influencés par les formes du versant sud des Alpes, quand ils n'en ont pas été importés. Les échanges fonctionnaient dans les deux sens, car des objets du nord des Alpes ont aussi passé au sud. Les régions de la Suisse orientale présentent une situation analogue. L'Engadine entretenait d'étroites relations, culturelles et probablement aussi économiques, avec le Tyrol méridional, tout comme il existait des échanges entre le nord des Grisons et la vallée saint-galloise du Rhin, ainsi que l'attestent les mobiliers découverts, surtout pour le Bronze final (civilisation de Melaun).
L'image d'ensemble est celle d'une mosaïque, bien intégrée toutefois dans son environnement européen. A cela s'ajoutent les traces de types de comportement débordant largement nos régions et communs à une bonne partie de l'Europe centrale.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
Au cours du IIe millénaire av. J.-C., les conditions climatiques furent généralement favorables (Climat); cependant, une période de froid qui débuta vers 1450 et provoqua une avancée des glaciers alpins (phase froide de Löbben) eut des effets sur le niveau des eaux des lacs du Plateau et sur les habitats littoraux. Une nouvelle avancée des glaciers se produisit vers 1200-1100 av. J.-C., précédant la phase des sites littoraux du Bronze final. Une troisième dégradation climatique, apparemment plus longue, se situe vers 750 av. J.-C. et coïncide avec le début de la civilisation de Hallstatt.
L'augmentation spectaculaire du nombre de découvertes permet de supputer une densification croissante de l'habitat au cours de l'âge du Bronze. Au Bronze final, pour la première fois en Suisse, on a construit sur des surfaces de 1-2 ha. Quand elle est possible, la datation des cernes du bois permet d'identifier avec certitude les maisons qui ont coexisté à l'intérieur d'un village.
Après une longue interruption, les rives des lacs du Plateau furent à nouveau occupées dès 1900 av. J.-C. Le nombre de ces habitats connut une forte croissance entre 1680 et 1500 av. J.-C. Parmi ceux qui ont été étudiés à ce jour, le plus vaste est celui d'Arbon-Bleiche (env. 5000 m², mais la durée d'occupation est de 150 à 200 ans). Celui de Concise est aussi très important. Outre ces sites lacustres, qui formaient des "villages" compacts, on a trouvé des traces d'activité humaine sur des hauteurs et le long des fleuves. La préférence allait régulièrement à des sites stratégiques sur lesquels s'édifieront des châteaux forts au Moyen Age. Le petit établissement du Bronze ancien d'Unterhof, au bord du Rhin, près de Diessenhofen, est intéressant, car il semble en rapport avec la navigation fluviale.
L'architecture de bois des villages littoraux présente des particularités régionales. Ainsi, les semelles de fondation destinées à stabiliser les pilotis, couramment utilisées entre les lacs de Baldegg et de Constance, n'ont pas d'équivalent en Suisse occidentale. Sur les lacs jurassiens et le Léman, les pilotis constituent les seuls éléments de construction conservés. Pour le moment, seul le site de Zurich-Mozartstrasse a révélé une triple rangée de maisons probablement divisées chacune en deux pièces, bâties sur sablières basses et comprenant des poteaux de 5,5 m.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
La répartition des vestiges découverts donne l'impression d'une dispersion de l'habitat sur l'ensemble du Plateau entre 1500 et 1050 av. J.-C. Une bonne partie des sites découverts en campagne l'ont été à la faveur des travaux de construction des routes nationales. Les rivages des lacs fournissent encore des objets, mais les constructions y disparaissent au plus tard au début du Bronze moyen. On en a déduit un phénomène de repli de l'habitat, dont les sites d'Erlenbach (ZH) et de Cham donnent de bons exemples. L'établissement du Bronze moyen d'Erlenbach se trouve sur la première terrasse, à 60 m au-dessus de l'actuel niveau du lac, et celui de Cham-Oberwil, implanté dans un paysage de drumlins, est distant de 3,5 km du lac. Ils ont pour caractéristique commune la présence d'un radier de pierres destiné à renforcer les fondations ou les zones de circulation. Les parois des maisons n'ont généralement pas laissé d'autres vestiges que du crépi d'argile.
L'extension des terres cultivées dans les régions de montagne constitue un phénomène remarquable. Les habitats existants y ont été agrandis et de nouveaux se sont implantés, généralement sur des collines à l'avant des versants montagneux et à l'abri des inondations et des avalanches (Amsteg-Flüeli, Scuol-Kirchhügel), et jusqu'à 2003 m à Boatta Striera (comm. S-chanf), cas extrême et vraisemblablement destiné à une occupation temporaire. On observe une évolution analogue dans le Jura, où l'occupation commence sur un site privilégié, le Mont Terri, près de Courgenay.
Les conditions climatiques ont naturellement déterminé dans les vallées alpines d'autres types de constructions que sur le Plateau. A Padnal près de Savognin, sur la route du Julier, les maisons sont disposées en trois rangées et reposent sur un socle de pierres. Il s'agit de constructions en madriers ou à poteaux avec remplissage de planches. A l'intérieur sont aménagés de grands foyers ou fours. Dans une dépression en bordure de la rangée médiane se trouve un bassin de collecte des eaux de pluie, fait de planches de mélèze.
Il est encore difficile de déterminer les causes de cet essor démographique qui seul peut expliquer l'extension des cultures vers les vallées alpines. Les analyses anthropologiques effectuées sur d'importantes nécropoles, dans la vallée du Danube par exemple, ont permis de vérifier plusieurs hypothèses émises à ce propos, certaines invoquant une alimentation plus équilibrée, d'autres le fait qu'une partie de la population féminine aurait été déchargée de travaux pénibles.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
Dès 1060 av. J.-C. environ, les constructions reprirent sur les plateaux littoraux. Le choix des sites, parfois loin au large des rivages actuels, est le signe d'un niveau d'eau très bas. Même en cas de planchers surélevés, comme à Greifensee-Böschen, la hauteur du soubassement n'atteint que 0,7-1,25 m, soit un mètre au-dessous de la surface (avant les corrections modernes). Les villages littoraux étaient généralement entourés de palissades, souvent de tous les côtés, parfois seulement du côté des terres ou du côté du lac; dans ce dernier cas, il s'agissait de se protéger contre les vagues et non contre un agresseur. Quelques sites présentent un aspect véritablement fortifié, avec des pieux enfoncés obliquement. L'extension et la densité des villages sont très diverses. On en a repéré de petits (0,25-0,3 ha), de moyens (0,6-1 ha) et quelques-uns de plus de 2 ha (Morges-Grande Cité, Grandson-Corcelettes, Zurich-Wollishofen et Zurich-Alpenquai). Sur les rives du lac de Neuchâtel, la forme de prédilection semble avoir été le village petit à moyen, groupé, de plan quasi orthogonal et aux ruelles étroites. La station littorale de Greifensee-Böschen montre au contraire un groupement moins rigoureux de constructions aux dimensions variables qui laissent entre elles des espaces vides. A l'intérieur même d'une région, la taille et le mode de construction des maisons varient beaucoup plus que ce que l'on imaginait d'abord.
Comme au Bronze ancien, on recourut de nouveau, en Suisse centrale et septentrionale, au système des semelles pour stabiliser les pilotis. Cette résurgence d'un ancien procédé de construction, malgré une longue interruption de l'habitat littoral, parle en faveur d'une tradition de charpenterie, sans que l'on puisse déterminer si, dans l'intervalle, cette technique a aussi été utilisée dans les sites de l'arrière-pays ou si les effets de l'érosion nous masquent sa persistance dans certaines activités des zones lacustres.
Cette époque de densification de l'habitat connaissait aussi des sites de vallée et de hauteur, quelques-uns fortifiés, tels le Schlossbuck, près de Rudolfingen et le Montlingerberg, près d'Oberriet (SG).
Auteur(e): Margarita Primas / LA
L'âge du Bronze se distingue du Néolithique final auquel il a succédé par un usage plus large et fonctionnel des métaux. Le bronze et, dans une bien moindre mesure, l'or étaient couramment utilisés comme symboles de valeurs matérielles et comme moyen d'étalonnage, tout en signalant les distinctions sociales, ce dernier rôle revenant surtout, au Bronze ancien, aux poignards décorés à poignée en bronze ou aux plaques décorées, portées comme parure frontale ou pectorale. En Suisse, les structures de production de ces objets ne se développèrent sur une vaste échelle qu'à la fin du Bronze ancien. Simultanément, l'outillage de pierre commençait à céder la place au bronze. Au Bronze final, la population disposait d'un vaste éventail d'outils métalliques. Parallèlement, le volume de trafic commercial augmenta en raison de l'inégale répartition des minerais de cuivre et d'étain en Europe. On ajoutait de l'étain au cuivre, dans une proportion d'environ 3-10%, pour améliorer sa fusibilité. L'alliage qui en résulte, le bronze, se distingue du cuivre, plutôt rougeâtre, par sa teinte dorée, et l'on tirait de ces nuances des effets décoratifs.
On suppose pour cette époque une large autarcie alimentaire, même dans le domaine alpin. Tout au long du IIe millénaire av. J.-C., les défrichements firent reculer la forêt et le pacage forestier fut séparé de l'habitat. On n'est pas en mesure de dire si l'on utilisait déjà le foin comme fourrage. Il semble que l'on ait su prévenir l'épuisement des sols grâce à l'alternance des cultures, à la jachère et à la fumure par le bétail. Les espèces céréalières résistant à la sécheresse, comme l'orge et le millet, ainsi que les légumineuses, sont bien attestées, surtout au Bronze final. L'agriculture des époques historiques ayant fait disparaître, en Suisse, presque toute trace des systèmes agricoles antérieurs, l'existence d'un parcellaire, comme en on connaît ailleurs en Europe occidentale au cours du IIe millénaire av. J.-C., reste hypothétique.
La question de l'utilisation, dans le domaine alpin, des franges forestières pour l'estivage du bétail est débattue. Aucune preuve péremptoire ne peut encore être produite. Certes, il n'est pas rare de trouver, dans les étages d'altitude aujourd'hui occupés par les alpages, divers outils ou armes de l'âge du Bronze, haches, poignards, couteaux ou pointes de lance. On a pu aussi dater de l'âge du Bronze plusieurs foyers situés très nettement au-dessus des fonds de vallées; certains ont même livré du mobilier céramique (Boatta Striera, comm. S-chanf). Si ces découvertes témoignent bien d'un passage et d'une exploitation de ces terres, elles ne suffisent pas à prouver l'existence d'une économie alpestre organisée, avec transhumance saisonnière. Mais en l'état actuel de la recherche, on ne peut non plus l'exclure. Les arguments avancés sont essentiellement de nature théorique. En outre, la plupart des découvertes proviennent de zones situées au-dessous de la limite de la forêt à l'âge du Bronze, soit environ 100 m au-dessus de l'actuelle limite (avec des variations en fonction des phases climatiques et des conditions locales). Les besoins en combustible de certaines activités de production entraînèrent des défrichements. Pour plusieurs vallées alpines, on pense à l'extraction du minerai de cuivre, activité bien mise en évidence dans l'Oberhalbstein, aux environs de Riom par exemple
La métallurgie est la seule activité dont une documentation archéologique relativement abondante permet d'exclure qu'elle ait été confinée au cadre domestique. Pour les productions céramique et textile, la situation est moins claire et il faudrait encore approfondir les recherches pour déterminer si, comme on l'admet généralement en Suisse, elles ont été des activités purement domestiques. Il y avait peut-être une répartition du travail, surtout au Bronze final. Mêmes les petits villages littoraux possédaient un atelier de bronzier capable de produire les objets courants, tels qu'anneaux, haches, faucilles ou couteaux. Des réflexions menées sur la demande et l'écoulement des produits ont fait supposer que l'activité des bronziers était plutôt saisonnière. Pour des productions plus restreintes, comme le coulage des épées ou le martelage de récipients en bronze, on peut admettre l'existence de spécialistes itinérants. Quelques produits de luxe importés, comme l'ambre et les parures en coquillages marins ou en verre, attestent peut-être l'existence de vastes réseaux de distribution par lesquels devaient aussi s'écouler des produits plus courants qui n'ont pas laissé de traces (sel, tissu de lin, bétail). Mais l'état actuel de nos connaissances ne permet pas encore d'apporter une réponse définitive à ces questions.
L'un des traits particuliers de l'âge du Bronze en Europe centrale est la mise en circulation d'objets façonnés en fonction d'un étalon de poids et de forme. Ces objets, déjà fabriqués en séries au Bronze ancien, ont été parfois enfouis, attachés en paquets, dans des récipients, des caisses ou des fosses. Ils sont répandus dans toute l'Europe centrale et deviennent toujours plus fréquents au Bronze moyen et surtout au Bronze final. Leur forme de prédilection est l'anneau. Les séries regroupent des pièces dont le poids s'écarte très peu d'une valeur moyenne, des paires identiques, parfois aussi des valeurs échelonnées, comme dans le dépôt d'Arbedo-Castione. Dans le village littoral d'Hauterive (NE), on a retrouvé des centaines d'anneaux, pesant entre 0,5 et 2 g pour des diamètres de 7 à 26 mm, isolés ou en petits groupes de pièces semblables, dont deux ensembles attachés par un fil, l'un pesant 250 g, l'autre 400; ils représentent plus de 12% du bronze prélevé sur le site. On sait que ces anneaux servaient parfois de pendentifs. Mais il semble qu'on les ait aussi utilisés comme monnaie, ce que suggèrent non seulement la quantité des objets en circulation, mais aussi le fait qu'on en trouve attachés à une ficelle ou à un anneau plus grand, muni d'une fermeture.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
A l'âge du Bronze, le moyen de transport le plus répandu est la pirogue monoxyle. Contrairement à l'Allemagne septentrionale ou à l'Angleterre, la Suisse n'a livré à ce jour aucun vestige de chemin de planches. De ce fait, on ignore la place tenue par les transports routiers par chars. Le trafic est attesté dans des cours d'eau profondément encaissés, sorte de chemins creux naturels, et fréquemment sur le tracé des cols alpins. Il est théoriquement possible que l'on ait recouru au cheval comme bête de somme, car la présence de cet animal est connue dans différents sites de l'âge du Bronze, mais toujours en petits effectifs, contrairement au bœuf dont on a retrouvé beaucoup d'os dans les dépotoirs des villages. Le poids des dépôts de bronze enterrés constitue un autre élément d'appréciation de l'organisation des transports terrestres. Indépendamment de la question de savoir si le dépôt a pu avoir ou non un caractère sacré, il semble bien qu'il s'agisse dans certains cas d'un chargement de métal prêt pour le transport. Or en Suisse, contrairement à ce qui a été observé dans les Balkans, le poids de ces fardeaux n'excède pas la charge qu'un homme peut porter sur son dos. Ainsi, le dépôt du Bronze ancien de Sennwald-Salez, qui comprenait au moins 60 haches probablement emballées dans une caisse de bois, pesait environ 13 kg et le dépôt de métal brut du Bronze final de Schiers, 18,7 kg.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
Il existe, surtout pour le Bronze final, des indices en faveur de l'existence d'une structure d'organisation régionale, supérieure au village. Le bassin inférieur du lac de Zurich en constitue un bon exemple. Près de l'extrémité du lac, deux établissements insulaires ont été occupés en même temps que plusieurs villages situés sur le rivage. Sans arrangement avec les riverains, les insulaires n'auraient pas pu assurer leur approvisionnement. La craie lacustre des îles est en effet impropre à la culture céréalière. La pêche était donc leur seule ressource, tandis que les riverains contrôlaient un arrière-pays cultivable.
En comparaison avec les régions avoisinantes au nord et à l'est, les documents archéologiques de l'âge du Bronze en Suisse offrent peu de témoignages de distinctions sociales. Il serait toutefois prématuré d'en tirer des conclusions sur une société prétendument égalitaire. Car s'il y a en Suisse beaucoup moins de nécropoles, elles présentent, là où elles existent, un aspect analogue à celles des pays voisins. Du Bronze ancien au Bronze final, la disposition et le mobilier des sépultures permettent de les ranger en trois catégories, dont la première comprend les inhumations qui occupent une position particulière ou sont signalées par une construction funéraire, empierrement ou tumulus (par exemple, à Sion, parmi les trois tombes du Bronze ancien installées à l'intérieur et à côté de la tombe mégalithique VI du Néolithique final, l'une rappelle parfaitement, par son riche mobilier et notamment un ensemble de trois armes, l'aristocratie de l'Europe centrale). Les sépultures sans offrandes métalliques sont bien plus nombreuses, mais beaucoup n'ont assurément pas été retenues dans la documentation archéologique. Seule la présence, dans le même cimetière, d'autres individus de la classe moyenne, inhumés selon une orientation semblable et accompagnés d'épingles de bronze, permet de les dater du Bronze ancien ou moyen.
Entre le Bronze ancien et le Bronze moyen, une césure se manifeste dans l'évolution des rites funéraires, phénomène largement répandu et par ailleurs accompagné d'un mouvement d'innovation technologique dans l'armement. A l'exception de quelques exemples précoces, ce n'est qu'au Bronze moyen que l'on aménagea des tertres funéraires, abritant pour la plupart plusieurs tombes d'adultes des deux sexes et aussi d'enfants, ce qui parle en faveur de l'hypothèse de sépultures familiales. Mais le petit nombre de ces tumulus montre qu'ils ne servaient de sépulture qu'à une minorité de la population dont on connaît les habitats. Il est significatif qu'en ce qui concerne les individus adultes de ces familles riches, et cela sans distinction régionale, le dépôt de mobilier métallique obéit à des règles strictes qui distinguent rigoureusement les deux sexes.
Vers 1350, un nouveau grand changement intervint dans les coutumes funéraires. Déjà attestée çà et là auparavant, l'incinération devint prépondérante pour plusieurs siècles. Une partie de la classe dominante, en petit nombre mais disposant probablement d'un grand pouvoir, s'attachait à faire montre de son prestige en se faisant incinérer avec un char orné de bronze. Cette nouvelle coutume, bien implantée en Allemagne méridionale, a été identifiée sur trois sites en Suisse: Saint-Sulpice, Berne-Kirchenfeld et Kaisten. Pour le reste, les tombes à incinération du Bronze final sont caractérisées par la présence d'un mobilier céramique souvent abondant, tandis que les offrandes métalliques, qui accompagnaient le plus souvent le défunt sur le bûcher, ont été endommagées.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
Parmi les coutumes propres à l'Europe centrale durant l'âge du Bronze figure l'immersion d'armes, notamment d'épées et de pointes de lance. Les eaux du Rhin, par exemple, jusque loin dans les Grisons, ont fourni des preuves de cette pratique qui est attestée sans discontinuité entre 1500 et 800 av. J.-C., avant de disparaître aussi subitement qu'elle avait pris naissance. L'Aar et d'autres cours d'eau ne font pas exception. Il semble qu'il s'agissait surtout d'un rituel de l'aristocratie, du moins peut-on le déduire de la rareté des sépultures contenant une épée. Quelques poignées d'épée en bronze finement ornées de décors géométriques, comme celles découvertes dans les galets de la Kander près de Thoune ou dans un ancien méandre du Rhin près d'Au (SG), confortent cette interprétation.
L'âge du Bronze en Europe centrale se caractérise en outre par un goût pour le style géométrique, alors que les représentations humaines et animales restent rares, contrairement à ce qui se faisait à la même époque en Scandinavie par exemple. Les sites littoraux de Suisse occidentale ont livré quelques figurines animales en terre cuite. Peut-être, comme les crécelles en forme d'oiseau, étaient-elles utilisées à l'occasion des fêtes qui, en ce temps-là déjà, devaient jalonner le cours de l'année.
Auteur(e): Margarita Primas / LA
En Allemagne méridionale, vers 750, certains tumulus de l'aristocratie déploient déjà toute la richesse qui caractérisera la période C de Hallstatt. La composante sociale de ce changement est ici manifeste. Sur le Plateau suisse en revanche, la situation est compliquée par l'occurrence simultanée d'une phase de détérioration climatique qui aurait de toute façon interrompu la continuité des établissements littoraux, même si la population n'avait pas passé d'un habitat groupé en villages à un habitat dispersé. L'étude - déjà en cours pour certains - des établissements situés à l'écart des lacs montrera l'ampleur réelle de ce repli de l'habitat.
Auteur(e): Margarita Primas / LA