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Quand la démocratie se dilue dans la mondialisation
Dans la classe d’un instituteur habitué à avoir vingt-quatre élèves, il y en a désormais vingt-six, puis vingt-huit, puis trente. Il faut faire des économies, lui explique-t-on. Il proteste : je n’arrive pas à suivre individuellement autant d’élèves, il est impossible de leur fournir un enseignement de qualité. La réponse reste invariable : il faut limiter les dépenses, il n’y a plus assez d’argent, il faut donc limiter le nombre d’enseignants. Il n’est au fond plus question de qualité, mais de rendement.
On pourrait imaginer une histoire similaire dans le domaine de la santé.
Car santé et enseignement sont les deux domaines où l’on coupe toujours lorsque les fonds manquent.
L’exemple le plus vertigineux de cela, ce sont actuellement les États-Unis. Mais la tendance est universelle.
Et si l’on essaie de remonter aux causes du manque d’argent public pour des domaines aussi vitaux pour la vie d’un pays que la santé ou l’instruction publique (ce qui signifie en dernière analyse la culture), cela peut se résumer à un mot : mondialisation.
Prix du travail et éducation
C’était prévisible depuis longtemps, et les grands classiques, Marx, Engels et d’autres, en parlent déjà : les dirigeants des grandes entreprises capitalistes, pour maintenir les profits à un maximum, cherchent les moyens de production les moins chers, et les prennent là où ils les trouvent, en dehors de tout patriotisme, et de toute autre considération.
Il s’agit d’une part des machines, mais surtout du personnel, des hommes et des femmes. Globalement (les exceptions ne font hélas que confirmer la règle), les industriels sont toujours allés les chercher là où ils consentiraient à travailler pour de bas salaires : autrefois, c’était dans les bas-fonds des villes, puis dans les campagnes de plus en plus reculées, au début du vingtième siècle il y a eu la grande migration des domestiques, qui ont préféré aller travailler dans les usines plutôt que servir des maîtres capricieux.
Tant pis pour l’ouvrier spécialisé, pour l’ingénieur dont la formation a coûté cher à l’État, qui restent sur le carreau dans leur pays d’origine.
L’amélioration spectaculaire des transports, autant que l’évolution politique de la société dite occidentale de ces trente dernières années ont fait surgir la dernière tendance dans cette poussée vers le profit maximum : la classe ouvrière des usines et les travailleurs du tertiaire, défendus par leurs syndicats, conscients de leurs droits, étant devenus « trop chers », on est allé chercher la main d’œuvre là où elle n’était pas encore aussi bien organisée, en Asie, et d’abord en Chine. Et tant pis pour l’ouvrier spécialisé, pour l’ingénieur dont la formation a coûté cher à l’État, qui restent sur le carreau dans leur pays d’origine.
Les États-Unis, toujours en avance dans ces choses-là, ont fait les choses de manière radicale : ils ont pratiquement donné les clefs de la maison aux Chinois. Il devient de plus en plus difficile d’acheter des produits made in USA, que ce soit aux États-Unis ou en Europe : tout vient de Chine. Parallèlement, ils exemptent d’impôts les riches « pour les retenir » et pour qu’ils créent des emplois. En fait, l’argent qui devrait servir aux citoyens disparaît dans des banques lointaines, et est perdu pour la communauté. Alors on privatise, et les services publics disparaissent.
Tout cela exerce une pression énorme sur les salaires européens, y compris suisses, et a eu un effet dévastateur sur ce qu’on appelait autrefois la conscience de classe. Les chômeurs se sont multipliés. Le travail est devenu de plus en plus incertain. L’école n’offre plus de débouchés. La société tout entière change sous la pression de l’insécurité : les banlieues à problèmes se multiplient, on tend à s’enfermer sur soi-même, la violence s’accroît, la peur irrationnelle règne en maîtresse – bref, la société s’atomise pendant que les grands détenteurs de capitaux et de moyens de production optimisent leurs bénéfices et solidifient leur domination. Les États-Unis sont un exemple parlant de cette tendance.
Pour faire fonctionner l’État
Dans les sociétés de l’hémisphère nord, les délocalisations et leurs suites ont un certain nombre de conséquences.
La pression sur les salaires qui vient d’Asie fait qu’en salaire réel ou en tout cas en pouvoir d’achat, la classe moyenne gagne moins. Elle est donc à la recherche du meilleur marché possible et encourage ainsi la production venue d’Asie, qui coûte moins cher, mais a été produite par les concurrents directs de ceux qui cherchent à acheter moins cher.
Les emplois sont perdus, mais les hommes et les femmes restent. Ils sont chômeurs, touchent pendant un temps des subsides, mais surtout ils ne versent plus les impôts qu’ils pouvaient payer lors du plein emploi.
Il s’agit par ailleurs de faire en sorte que les entreprises ne soient pas tentées de s’en aller : on leur fait donc des conditions spéciales pour qu’elles s’installent dans le pays – et notamment on les exempte d’impôts, à condition qu’elles créent des emplois.
L’appauvrissement de l’instruction publique a pour conséquence un appauvrissement du citoyen.
Tout cela fait que les rentrées fiscales baissent, et qu’il faut donc « couper dans les dépenses ». Car bien entendu, augmenter les impôts des classes moyennes c’est mal vu politiquement, les riches sont peu taxés pour éviter qu’ils délocalisent, eux aussi, et les entreprises paient généralement la portion congrue.
Par ailleurs, on privatise des institutions comme la Poste, ce qui revient à dire qu’une institution qui a été créée avec l’argent que des contribuables y ont investi pendant un siècle et demi devient une société anonyme qui doit faire des bénéfices qui iront à des investisseurs privés – une manière comme une autre de privatiser l’argent public, sans bénéfice aucun pour la société dans son ensemble.
Inutile de dire qu’avec tout ça, le fisc encaisse moins qu’autrefois (proportionnellement du moins).
On coupe donc dans les maillons faibles, qui paraissent à première vue « moins productifs » : les services publics (police, transports, etc.), et surtout la santé et l’instruction publique.
La santé et la culture : un avenir compromis
La boucle est bouclée, et le citoyen se retrouve face à ses problèmes quotidiens plus démuni qu’il ne l’a jamais été. Les coupes dans la santé créeront une médecine à deux vitesses, où ceux qui pourront se les permettre disposeront de soins ultra-modernes, pendant que les autres seront en butte à toutes les carences, à toutes les pénuries. Une statistique d’avril 2011 indique que 45 000 Américains meurent chaque année parce qu’ils ne peuvent pas payer des soins adéquats. Mais il n’y a pas que cela : la santé, c’est aussi l’équilibre dans la vie quotidienne, qui permet à l’individu d’être mieux inscrit dans le tissu social ; c’est aussi la prévention, qui est systématiquement négligée parce qu’elle ne rapporte pas (ou pas assez).
La revendication à l’éducation supérieure pour tous était juste, mais elle tombait dans une société qui a aussitôt gaspillé le supplément de capital intellectuel qu’elle avait créé.
Qui plus est, la médecine n’est toujours pas à la hauteur des maladies qui sont la conséquence du travail : stress, anxiété, mobbing, sensation d’être devenu redondant, qui amènent à des dépressions et à des suicides.
J’ai gardé pour la fin l’instruction publique, car sa dégradation est la conséquence la plus grave de la mondialisation. Beaucoup d’articles de ce numéro faisant le détail de ce que devrait être une éducation humaniste, je ne m’attarderai pas sur cet aspect des choses.
Je me bornerai à signaler quelques conséquences du manque de moyens alloués à l’instruction publique ou, pour mieux dire, à la culture.
L’école est le lieu où se forme le citoyen. L’appauvrissement de l’instruction publique a pour conséquence un appauvrissement du citoyen. Il était peut-être naïf, il y a quarante ans, de vouloir l’école supérieure pour tous sans se soucier des débouchés : en fait, cette aspiration allait à l’encontre de la tendance à la délocalisation globalisante qui a commencé à se dessiner peu après Mai 68. Pendant qu’on formait davantage de personnes instruites, les lieux où elles pourraient exercer quittaient le pays où elles se trouvaient. La revendication à l’éducation supérieure pour tous était juste, mais elle tombait dans une société qui a aussitôt gaspillé le supplément de capital intellectuel qu’elle avait créé.
Récemment, à Rome, j’ai été transportée par un chauffeur de taxi qui était médecin, et qui ne trouvait pas de travail parce qu’en Italie la santé publique est mal dotée, et pour avoir un poste dans un hôpital, il faut corrompre un fonctionnaire ; cette personne qui aurait pu sauver des vies, n’ayant pas les moyens de corrompre qui que ce soit, en était réduite à conduire mon taxi.
Priver l’instruction publique de moyens et de débouchés, c’est priver la société de démocratie. S’il y a trop d’élèves dans la classe dont je parlais au début (ou dans la volée du médecin-chauffeur de taxi), ce n’est pas une fatalité, c’est le résultat d’une politique délibérée : il n’est plus question de créer des citoyens agissants, mais des individus passifs et consentants. Le manque de moyens de l’école, puis la disparition des débouchés, cela aboutit à une culture moindre. À une limitation des choix professionnels. D’une part parce que, les classes redevenues nombreuses ne permettent pas de suivre personnellement les élèves, et que l’on voit reparaître des nuées d’analphabètes, qui ont pourtant fait leur scolarité obligatoire, et d’autre part parce que dans une société obsédée par le rendement on a tendance à perdre de vue l’intérêt de la culture pour la société : la formation de citoyens conscients, responsables, informés, capables d’indépendance, productifs dans le bon sens du terme, assurés de leur valeur.
Si ces citoyens-là n’ont plus les moyens d’être formés par la collectivité, ou ne trouvent pas leur juste place une fois le savoir acquis, s’ils perdent leur capacité de se défendre, ce n’est pas seulement les crédits qu’on coupe : c’est la démocratie elle-même.