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Et si j’avais été à la place de cet ami, aurais-je agi comme lui ? Si mes jours avaient été comptés comme ils l’étaient pour lui, aurais-je eu le courage de téléphoner ou d’écrire pour lui demander de venir à mon chevet ? Je n’en sais évidemment rien. Et d’ailleurs, comment peut-on se mettre à la place d’une personne qui va mourir ? Comment imaginer ce que sont les derniers jours d’une vie ? Comment concevoir que tout s’arrêtera dans quelques jours ? Le corps va disparaître. La voix va disparaître. La pensée va disparaître. A-t-on le droit de se poser ces questions ? Est-ce utile ? Je me souviens que je méditais ces sujets en m’approchant de sa chambre. Je me disais également que je n’avais sans doute été rien d’autre qu’une ombre à ses côtés puisque, les années précédentes, la vie nous avait éloignés.
Il m’a parlé de la difficulté qu’il avait à vivre avec son statut de malade. Il m’a parlé de son impression d’avoir été trahi par son corps, de ne plus parvenir désormais à être dans sa peau, de ne plus arriver à s’ajuster à la vie en sachant les menaces qui pesaient sur lui. Il me décrivait les transformations de son corps, à cause de la maladie mais aussi des traitements qui lui avaient fait perdre les cheveux et qui avaient donné à sa silhouette un embonpoint incongru en regard de son amaigrissement. Son mal-être était perceptible par les mots qu’il employait, mais aussi par son état corporel et par son comportement. Il ne s’agissait pas de douleurs physiques. Ce mal-être tenait davantage à ce que rien n’allait : il transpirait en sentant des vagues de froid le parcourir, il était épuisé mais demeurait dans un état d’agitation perpétuel, il se disait assoiffé mais incapable de boire en raison de nausées rebelles, il éprouvait du dégoût pour la plupart des choses qu’il appréciait naguère, sa tête était lourde mais vide… et son regard demeurait souvent dans le vague.
J’avais mal pour lui. J’avais aussi du mal à accepter son droit à la peur et à l’angoisse. Dur, dur le chemin pour le visiteur ! Lors des lourds silences qui s’installaient entre nous, je me disais également qu’il ne pouvait pas ne pas souffrir des paroles indiscrètes qui s’échangeaient dans le couloir, des bruits de pas et des portes qui claquaient. Moi qui connaissais les hôpitaux, je guettais ces bruits avec les nerfs à vif. Lui, au contraire, il disait préférer garder la porte de sa chambre grande ouverte car il avait peur du silence et de l’indifférence de la tombe qui l’enfermera.
Il n’acceptait pas l’idée de mourir. Mais pourquoi est-ce si difficile de partir lorsqu’on souffre, lorsqu’on est épuisé, lorsqu’on a froid et soif sans pouvoir satisfaire ses besoins ? Pourquoi est-ce si difficile de s’en aller lorsque l’horizon est aussi noir que peut l’être une obscurité de mer sur un ciel d’orage ? Certainement parce qu’on éprouve malgré tout le sentiment qu’on est vivant : des personnes viennent vous voir, vous parlent, certaines vous touchent. On comprend qu’on existe pour elles. Pourtant, savoir que ce sont les dernières fois, les derniers frôlements de mains, les derniers sourires, les derniers regards, les dernières paroles. Savoir qu’on va disparaître en ignorant ce qui restera de soi. Devoir néanmoins vivre chaque heure. Résister. Ne pas abandonner en acceptant de laisser passer cette heure-là, puis la suivante, puis encore celle d’après.
Je me souviens que j’avais l’impression que le temps était suspendu. Mon ami somnolait. Je me suis levé de ma chaise pour entrouvrir la fenêtre de la chambre. De l’air chaud s’est engouffré. Cette sensation a interrompu mes pensées. Tout à coup, j’ai eu peur de m’enfoncer avec lui. Je me vois m’agripper à la poignée en m’efforçant de ne penser à rien. J’aurais tellement voulu être moins sensible à ce qu’il soulevait en moi. J’aurais tellement voulu que mon cerveau s’anesthésie pour rester dans le présent avec lui. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de faire des comparaisons entre lui et moi. Lui et moi souhaitions nous sentir vivants et éprouver le plaisir. Nous ne souhaitions pas que nos corps s’en aillent en pourriture et qu’il ne reste qu’un nom sur une tombe, rien. Et nous faisions les deux le maximum pour nous accrocher, pour vivre encore.
Des infirmiers rentraient et sortaient de la chambre. Différentes personnes l’observaient et lui administraient des médicaments. Mon ami n’avait pas d’autre issue que celle d’accepter ces soins. Il savait le mal qui l’habitait mais il prétendait le savoir sans le savoir. Il me disait qu’il y avait une partie de lui qui savait qu’il allait mourir, et une autre qui l’ignorait. Moi, je soupçonnais que c’était plutôt la partie qui l’ignorait qui serait présente lorsqu’il finirait de trépasser. En fin de journée, un médecin qui s’était présenté comme l’interne de garde m’a prié de quitter la chambre un instant. En ressortant, il est passé devant moi sans rien dire et sans un regard. Lorsque j’ai réintégré la chambre, mon ami semblait endormi et j’en ai profité pour m’éclipser. C’était la dernière fois que je l’ai vu car il est décédé deux jours plus tard. C’était il y a exactement dix ans.
Je pense qu’on n’oublie rien, pas même les ombres de notre passé. Quand bien même on s’efforce du contraire, notre passé vit en nous et nous en faisons quotidiennement l’expérience. Initialement conçu comme un traitement à usage personnel et un devoir de vacances, ce texte n’avait pas d’autre prétention que celle de m’aider à vivre en faisant plus attention aux autres. Mais peut-être exerce-t-il aussi un effet sur vous ? Je pense en effet que si l’on veut bien faire l’effort de dépasser ses blessures et son amour-propre, si l’on veut bien placer ses ambitions ailleurs que dans l’indifférence ou dans la course aux petits honneurs, l’écriture permet de dénouer des tensions douloureuses : ne pas abandonner, résister encore, puis soudain accepter de reconnaître et se laisser emporter.