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la foi nouvelle devait rayonner dans tout le territoire soumis à la juridiction spirituelle de l'évêché de Constance*. Vers le même moment, la portion de ce territoire située entre la Reuss, le Rhin, le lac de Constance et les Alpes, recevait le nom officiel de Thurgau (Thurgovie), ou comté de la Thur. Cette dénomination administrative comprenait, par conséquent, comme la dénomination ecclésiastique dont nous venons de parler, les trois vallées qui entourent le lac des Waldstätten, mais qui n'avaient pas encore reçu à cette époque leurs premiers habitants. Divers témoignages attestent, en effet, que de vastes forêts, des marais profonds, d'immenses solitudes couvraient encore au commencement du septième siècle les lieux que n'avaient occupés ni les Celtes, ni les Romains. Grégoire de Tours, écrivant vers 596, parle d'un « désert » qui s'étend au delà d'Avenches entre la Bourgogne et l'Allémanie, c'est-à-dire de l'Aar aux Alpes. A l'autre extrémité du territoire helvétique, vers le lac de Constance, des forêts peuplées de bêtes féroces existaient de chaque côté des routes qu'avaient frayées les Romains. Il en était de même près du lac de Zurich, dont la rive septentrionale était, il est vrai, parcourue par une voie romaine, mais où une forêt d'une immense étendue couvrait encore au huitième siècle le territoire avoisinant. Du côté du sud, une Vaste solitude (eremus), qui a donné son nom au couvent de Notre-Dame des Ermites, occupait le haut plateau qui forme aujourd'hui le centre du canton de Schwyz, et à la même époque le pays de Glaris était aussi entièrement dégarni d'habitants !°. Il n'est donc point étonnant que ce soit seulement vers le milieu du neuvième siècle, que se montrent pour la première fois, dans un document authentique, les indices qui attestent l'existence d'une population sédentaire établie au sein des vallées voisines de ce qu'on appelait alors « le grand lac", » et de ce qu'on nomme aujourd'hui le lac de Lucerne ou des Quatre-Cantons. Si, avant les tentatives de colonisation qui devaient rendre habitables ces espaces inoccupés, ils ont pu de tout temps servir de passage, de retraite ou d'exil à des individus isolés, ce n'est guère que dans le siècle qui a précédé celui dont nous parlons qu'ils ont dû commencer à se peupler. Du moins nul vestige historique ne trahit auparavant l'existence en ces lieux d'établissement de quelque importance, tandis que dès lors, et jusqu'au quinzième siècle, on peut suivre les progrès du peuplement graduel des « pays forestiers, » ou des Waldstätten, et ce nom générique dit assez quel en était le caractère primitif. Ce lent et successif accroissement de la population achève de démontrer, soit les difficultés que de telles contrées devaient offrir à qui tentait de s'y établir, soit la certitude presque complète qu'avant l'époque de la dynastie carolingienne aucun effort collectif ne fut fait pour les occuper. L'avénement de cette dynastie fit disparaître ce qui pouvait rester encore aux Allémans d'indépendance partielle, en supprimant le pouvoir ducal, lors même que l'on conservait le duché d'Allémanie, qui fut assimilé, sous le rapport administratif, à toutes les autres provinces de l'Empire (759). L'institution des comtés et des comtes fut maintenue, le rôle des diverses classes de la société ne subit pas de changement, mais, au lieu d'avoir affaire à un chef national quoique subordonné, ce fut au pouvoir central repré
Senté par des commissaires du prince (missi dominici), que les fonctionnaires publics durent rendre compte. Le système gouvernemental des Carolingiens, qui a trouvé, dans les capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, son expression authentique et définitive, s'étendit du Jura aux Alpes sur toutes les parties du territoire que s'étaient partagé quatre siècles plus tôt les Burgundes et les Allémans. L'activité et l'influence civilisatrice de ce gouvernement se firent, en particulier, sentir dans les contrées de la Suisse qu'occupait ce dernier peuple". Les encouragements donnés par le souverain au défrichement et à la culture des terres; l'accroissement naturel de population qui en fut la suite; l'intérêt que trouvaient les nobles à développer l'exploitation de leurs vastes propriétés; la pieuse munificence qui les portait à s'en défaire pour la dotation des couvents; le zèle de ces maisons religieuses pour agrandir leurs propres domaines et en tirer fructueusement parti; le désir chez les classes inférieures de la population libre d'échapper à la pauvreté ou à l'oppression; — tout concourait alors à étendre de proche en proche l'occupation du sol. Les espaces inhabités devinrent le séjour de populations nouvelles, ou, pour mieux dire, ils procurèrent à la population allémanique déjà existante des établissements nouveaux. Il n'existe, en effet, nulle trace historique de peuplades étrangères qui, à cette époque ou plus tôt, auraient pénétré, en passant, pour ainsi dire, sur le corps des habitants du pays circonvoisin, dans l'enceinte inoccupée des Waldstätten dont ils auraient fait de temps immémorial des oasis de liberté. La légende, stimulée par un amour-propre national plus excusable qu'éclairé et servie par une érudition fantastique, la légende a rêvé pour les populations de ces petites vallées des origines impossibles et dont la saine interprétation historique a fait justice. Il n'y eut ici rien d'insolite, ni d'exceptionnel. Les analogies de tout genre qui, pour les habitudes, les institutions, la langue, existent entre les renseignements concernant les Allémans et les plus anciens témoignages relatifs aux petits cantons, ces analogies complètent et corroborent jusqu'à l'évidence les autres données de l'histoire; sans parler des ressemblances non moins frappantes qui se montrent, dès l'origine, entre les populations de Schwyz, d'Uri et d'Unterwalden, et celles de Lucerne, Glaris et Zug.
On peut donc affirmer que le peuplement des Waldstätten s'est opéré selon les règles. Ici, comme ailleurs, à mesure que la place vint à manquer dans les contrées plus heureusement situées, on se rapprochait, par un mouvement naturel et irrésistible, de l'intérieur des régions alpestres. C'est ainsi qu'à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire dans la seconde moitié du huitième siècle, les hautes vallées, qui devaient devenir le berceau de la Confédération suisse, reçurent les premiers rudiments d'une population stable et définitive**.
III
On peut assigner à la colonisation des Waldstätten trois origines principales : l'intervention royale, celle des seigneurs et des couvents, et les entreprises individuelles ou collectives des pionniers appartenant à la classe des hommes libres. Cette triple origine n'est pas seulement attestée par ce que nous savons de l'état des choses au point de départ, elle correspond encore à l'état des choses que nous trouvons au point d'arrivée. C'est elle qui rend compte des diversités que laissent entrevoir, tout en marchant vers l'indépendance, les trois pays d'Uri, de Schwyz et d'UnterWalden. A défaut de témoignages historiques, la condition civile des personnes et la possession des biens de commune suffiraient pour révéler les formes différentes sous lesquelles s'est opéré dans les Waldstättenl'établissement des colons d'origine allémanique. Chacune des trois causes, que nous venons de signaler plus haut, a simultanément ou successivement concouru, sans doute, à peupler chaque vallée; mais il est vrai de dire aussi que, dans chaque vallée, l'une de ces causes a prédominé sur les autres. Ainsi, c'est l'action royale qui s'est fait surtout sentir dans le pays d'Uri; celle des grands propriétaires, laïques ou ecclésiastiques, dans les vallées d'Unterwalden; celle des hommes libres à Schwyz. De là il ne faut point conclure que, dans le premier de ces petits territoires, il n'existât pas dès l'origine, à côté des colons établis sur la portion du sol attribuée au domaine royal, des individus de condition libre qui possédaient en propre, d'après les stipulations des lois carolingiennes, les terres qu'ils avaient eux-mêmes défrichées à leurs périls et risques; mais le gros de la population était formé de ces hommes du roi (fiscalini), qui, tout en rentrant dans la classe générale des serfs, y occupaient un rang supérieur et se rapprochaient à bien des égards de la condition des personnes libres. Ces mêmes hommes, devenus ensuite les ressortissants d'une abbaye de femmes, trouvèrent dans