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Il est impossible d’identifier de manière catégorique les raisons du silence réprobateur ou des critiques acerbes entourant ces opérations. Toutefois, un éventail de facteurs différents peut être avancé pour comprendre le déclin professionnel de Burckhardt. Leur addition permet de mieux expliquer les raisons du rejet général des opérations réalisées à Préfargier. La mauvaise réception des opérations de Burckhardt peut être ramenée à trois problèmes principaux : l’évolution des sensibilités vis-à-vis de la violence corporelle, la démarcation des spécialités médicales et le changement de paradigme de la psychiatrie. Même si les réactions directes aux excisions de Burckhardt sont relativement rares, il est possible de les utiliser pour montrer comment ces trois questions ont conditionné la réception des travaux de l’aliéniste bâlois entre 1890 et 1896.
Les critiques véhémentes adressées aux opérations de Burckhardt prouvent une chose : La portée scientifique et thérapeutique des opérations ne suffit pas à justifier des mutilations aux yeux des contemporains du psychiatre.
Le fait d’être un savant, c’est-à-dire, comme le décrit Claude Bernard dans son célèbre ouvrage d’introduction à la médecine expérimentale, « un homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit [et] n’entend plus les cris des animaux, […] ne voit plus le sang qui coule, [mais] ne voit que son idée et n’aperçoit que des organismes qui lui cachent des problèmes qu’il veut découvrir », n’est plus suffisant pour différencier les gestes du chirurgien de celui d’un assassin.
Signe d’une modification des sensibilités à la fin du XIXe siècle, le « reproche de cruauté [qu’] adressent les gens étrangers à la science »1)Bernard, Claude, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1865, p. 180., ou à Burckhardt le psychiatre localisateur, sont repris par les gens de science eux-mêmes, à l’image de Sémelaigne. La violence chirurgicale déployée par Burckhardt n’est plus considérée comme tolérable ; elle doit donc cesser.
La littérature de fiction nous offre un point d’entrée pour donner sens aux réactions négatives faites aux opérations de Gottlieb Burckhardt. En effet, la figure du médecin adepte de vivisection est un méchant typique qui se retrouve dans les romans de la seconde moitié du XIXe siècle. Dans L’Homme qui rit, publié en 1869, Victor Hugo met par exemple en scène un certain Barkilphedro, domestique royal, dont l’un des fantasmes sadiques est de « faire subir à Josiane [la sœur haïe de la reine] ce qu’on appellerait aujourd’hui une vivisection, l’avoir, toute convulsive, sur sa table d’anatomie, la disséquer à loisir, vivante, dans une chirurgie quelconque, la déchiqueter en amateur pendant qu’elle hurlerait »2)Hugo, Victor, L’homme qui rit, Paris, Librairie illustrée, 1876, p. 232.. Dans ce livre, la vivisection apparaît comme une pratique dont l’usage est hautement néfaste et immoral. Cette méfiance vis-à-vis de la vivisection, déjà développée dans le Frankenstein de Mary Shelley, est reprise par H. G. Wells en 1896. Dans son fameux roman L’île du docteur Moreau, l’écrivain anglais raconte l’histoire d’Edward Prendick, naufragé sur une île peuplée d’un médecin et des hommes-animaux qu’il a créés. Ce livre est un plaidoyer contre les dérives potentielles de la chirurgie et de la vivisection. Lorsque Prendick se rend compte de la nature des créatures qui vivent sur l’île, « [c]es victimes d’hideuses expérimentations »3)Wells, H. G., The Island of Doctor Moreau, London, Penguin Books, 2005, p. 52., il est saisi d’horreur. Une question traverse son esprit comme un éclair et révèle les inquiétudes des contemporains de Burckhardt vis-à-vis de la science médicale : « La vivisection humaine était-elle possible ? »
Dans ce roman à sensation, la dissection de corps vivants est présentée comme absolument répréhensible. Le comble de l’horreur est atteint lorsqu’il est question du cerveau. C’est à travers la description des difficultés qu’il affronte dans la modification du cortex de ses créatures que le docteur Moreau apparaît le plus inhumain.
Tout comme un simple « clignement de l’œil peut être provoqué ou guéri par la chirurgie », les excisions menées par Moreau peuvent provoquer « toutes sortes de changements secondaires [dont la] modification des passions ». Prendick doit subir le récit des interventions menées par Moreau. Il apprend qu’« avec [le gorille], c’était principalement le cerveau qui avait besoin d’être modelé ; beaucoup devait être ajouté, beaucoup devait être changé ». Les modifications chirurgicales de la cervelle sont extrêmement délicates, particulièrement quand il s’agit de travailler sur «le siège des émotions». L’île du docteur Moreau expose la dérive d’un vivisectionniste obnubilé par son pouvoir. Dans sa volonté de modifier les cerveaux, et donc le comportement de ses créatures, le personnage du médecin fou évoque la figure de Gottlieb Burckhardt. Le portrait du chirurgien en sadique abominable est donc une figure commune de la littérature du dernier quart du XIXe siècle, et sa pertinence est renforcée par un fait-divers célèbre. Le « Tueur de Whitechapel », mieux connu sous le nom de Jack l’éventreur, ce monstre moral dont les crimes remplissent les colonnes des journaux européens dans les années 1880, semble avoir été formé à la médecine puisqu’il « s’attaque aux vivants pour se procurer des pièces anatomiques fraîches »4)Journal de Genève, 30.09.1888, p. 2.. De telles représentations reflètent probablement l’imaginaire commun de leurs contemporains. Elles contribuent aussi à diffuser plus largement les craintes et les préjugés vis-à-vis de la chirurgie conquérante, des peurs que l’on retrouve autour des opérations de Burckhardt.
En effet, dès le printemps 1890, les échos des opérations de Burckhardt provoquent une certaine appréhension parmi la population neuchâteloise. Lors de la séance de la Commission saisonnière, le Conseiller d’État Comtesse « mentionne […] les craintes que suscitent dans le public les opérations pratiquées depuis quelque temps à Préfargier sur le cerveau des malades ».
Un autre membre de la Commission, Henry de Meuron, « a aussi pris note d’observations qui lui ont été faites à ce sujet [et] qui dénotent chez certaines personnes la répugnance qu’inspirent ces opérations »5)ADP, 1890, p. 212-213.. Plus tôt dans le siècle, le peintre Auguste Bachelin affirmait être heureux d’habiter « si près de Préfargier, car les cordes de mon cerveau sont tendues à se rompre »6)Cité dans FAN, 12.01.1891, p. 4.. En 1890, la population peut légitimement craindre de se rendre à Préfargier car on y rompt ‘les cordes du cerveau’. Cependant, les opérations ne sont pas les seules causes d’inquiétude pour les citoyens du canton. Certains sont effrayés par le terme d’« internement définitif » qui figure sur les formulaires d’admission, à tel point que le directeur Burckhardt propose de faire effacer ces mots. Burckhardt avoue ne pas être « surpris d’entendre se produire dans le public des réclamations à propos de la trépanation ». Le psychiatre est conscient des questions que de telles opérations posent. Il tente de calmer les administrateurs de Préfargier en leur assurant que la décision d’intervenir chirurgicalement n’est pas prise « à la légère » et que :
« s’il a pris le parti de soumettre quelques-uns de ses malades à la trépanation c’est par conviction, après mûre réflexion et pour obéir à sa conscience et à des considérations d’humanité et d’ordre moral et enfin c’est qu’il a été mû par le désir de prouver par tous les moyens possibles et permis, la guérison ou tout au moins le soulagement des malades confiés à ses soins »7)ADP, 1890, p. 212-213..
Burckhardt se rend compte des problèmes liés à ses opérations car il a pu observer les réactions de ses patients à leur application. Dans son article, le psychiatre écrit que l’un de ses patients, « lorsqu’il a vu les instruments, […] a exhibé une grosse frayeur et a crié de peur plus que de douleur »8)Burckhardt, Gottlieb, « Ueber Rindenexcsisionen, als Beitrag zur operativen Therapie der Psychosen » in Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medicin, 1891, p. 504.. Similairement, le dernier aliéné opéré tremble tellement lors de la préparation de son opération qu’il n’est pas possible de mesurer et marquer correctement sur son crâne l’endroit où inciser. La crainte dont font preuve ces deux aliénés à la vue des ustensiles chirurgicaux et à l’approche de leur opération peut être lue comme l’expression individuelle d’une sensibilité et d’une méfiance communes vis-à-vis de la violence médicale que l’on retrouve dans les exemples littéraires. Les réactions négatives du public et des patients ainsi que les récits littéraires des dérives de la médecine expérimentale sont quelques-uns des indices de l’augmentation de la sensibilité face à la violence en Europe liée à « l’augmentation des attentes de la classe moyenne »9)Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany : A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 177..
En effet, selon l’historien français Frédéric Chauvaud, à la fin du XIXe siècle, « la violence devient [progressivement] inacceptable » : « De plus en plus nombreux sont ceux qui ne peuvent supporter les manifestations de force, les spectacles sanglants, l’humiliation des plus démunis ». Cette sensibilité accrue se traduit en pratique par la tentative « de dissimuler ou d’isoler tout ce qui se rapporte au sang et à la mort violente » en procédant, par exemple, à la fermeture au public des abattoirs ou des morgues. En France, l’événement le plus emblématique de ce mouvement est la fin de l’exécution capitale publique en 1885, pratique qui, d’un spectacle populaire, est « réduite à un acte technique ». Dans ce cadre, l’anesthésie, qui dissocie la douleur de l’acte chirurgical, participe aussi à faire de la violence un phénomène insoutenable. En cette fin de siècle, « l’euphémisation de la violence et la condamnation unanime des pratiques de cruauté contribuent à l’épanouissement des sensibilités »10)Chauvaud, Frédéric, De Pierre Rivière à Landru : La violence apprivoisée au XIXe siècle, Paris, Brepols, 1991, pp. 234- 239.. La résistance face à la vivisection et aux tentatives de traitement chirurgical de la folie s’inscrit parfaitement dans ce processus.
Cette grande sensibilité provoque quelques tensions à Préfargier et se retrouve dans les paroles et les écrits d’Auguste Châtelain. Contrairement à Burckhardt, qui n’hésite pas à décrire avec précision le comportement de certains malades et les difficultés quotidiennes de son travail, l’ancien médecin directeur de la maison de santé ressent une grande aversion à exprimer les détails crus associés aux pathologies mentales. En 1886, à la suite de la lecture du rapport annuel du directeur, il s’enquiert auprès de l’assemblée réunie pour savoir « s’il est opportun d’entrer dans un Rapport livré à la publicité dans des détails aussi circonstanciés sur les formes de la maladie ». Châtelain préférerait que certains « détails médicaux » soient « abrégés ou supprimés ». Burckhardt désire quant à lui que « les détails dans lesquels il est entré » soient conservés, car ils « forment la partie médicale et scientifique de son rapport et exciteront l’intérêt de Messieurs ses Collègues qui en prendront connaissance »11)ADP, 1886, p. 135.. Une position morale affronte l’impératif scientifique d’objectivité et de curiosité. Châtelain soulève la même question dans un « ouvrage populaire de médecine »12)Châtelain, Auguste, La folie, causeries sur les troubles de l’esprit, Paris, Librairie Fischbacher, 1889, p. II., La folie, causeries sur les troubles de l’esprit, qui traite des maladies mentales, du « nervosisme »13)Ibid., p. I. en particulier. Dans le chapitre qui est consacré aux questions de la thérapie et de la guérison des maladies mentales, il décide de ne pas parler « du traitement médical proprement dit », c’est-à-dire « ni de bains ni de pharmacie, ni de rien de semblable ». Seul le « traitement moral […] et la maison de santé » seront traités. Le but avoué de ces omissions est de ne pas faire « perdre la tête » aux « gens nerveux » et « hypocondres »14)Ibid., p. 221.. Selon Châtelain, il y aurait dans le récit du traitement somatique de la folie de quoi faire perdre la raison aux personnes sensibles.
L’acte de mutiler les cerveaux des patients et le fait de diffuser largement les détails de ces opérations apparaissent donc comme insupportables dans le contexte sensible de la fin du XIXe siècle.
Il est possible que, quelques années auparavant, les opérations de Burckhardt aient connu un certain succès; cependant, face à l’accroissement de la sensibilité à la violence physique de ses contemporains, ces dernières inspirent moins l’admiration du progrès sans limite de la science médicale que la crainte et le rejet des excisions cérébrales.
La seule question de la sensibilité du public ne permet pas de rendre compte entièrement de la mauvaise réception des opérations de Burckhardt. Malgré les protestations répétées de leurs contemporains, les médecins et les chirurgiens continuent de réaliser des opérations douteuses ou d’administrer des traitements risqués, sans contrôle, bien après le passage de Gottlieb Burckhardt au congrès de Berlin. Pour mieux comprendre le manque de questionnement scientifique du travail de Burckhardt et l’absence de tentative immédiate de les reproduire, il est nécessaire de considérer le changement d’orientation que la psychiatrie vit à la fin du siècle. En effet, dès 1890, la folie passe d’une maladie généralement considérée comme organique à une maladie psychologique. Ce changement de paradigme dans l’étude des maladies mentales a des répercussions majeures sur le rôle et le travail des psychiatres. Les spécialistes de l’aliénation mentale redéfinissent leur métier. Les coupes du cerveau sont laissées aux neurologues alors que les psychiatres se concentrent sur la résolution prophylactique des problèmes sociaux ou médicaux qui favorisent les maladies nerveuses15)Engstorm, Eric J., op. cit., p. 174..
En Suisse, dans les années 1890, les médecins aliénistes se tournent donc vers la lutte contre l’alcoolisme ou l’organisation du patronage des aliénés. C’est principalement sous la pression du public que la profession psychiatrique se redéfinit comme une entreprise qui met l’emphase sur la prévention des maladies mentales, notamment par le combat contre les problèmes liés à l’alcool16)Ibid., p. 12.. Comme vu précédemment, en Allemagne, un mouvement anti-psychiatrique fait pression sur les médecins pour qu’ils modifient leurs pratiques, qui sont considérées comme irrespectueuses des patients.
La Suisse, qui est très influencée par son voisin allemand au niveau de la psychiatrie, n’échappe pas aux retombées de ce mouvement. Auguste Forel tente de fédérer les aliénistes suisses dans la lutte contre l’alcoolisme depuis 1886. Il fonde en 1888 le centre de désintoxication pour alcooliques à Ellikon an der Thur17)Koelbing-Waldis, Vera, « Forel, Auguste », in Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), url: http://www.hls-dhs- dss.ch/textes/f/F14365.php. Au-delà de la question de l’alcoolisme, les psychiatres de la fin du XIXe siècle s’intéressent de plus en plus au rôle de l’hérédité dans les maladies mentales et les théories eugénistes, terme inventé en 1884 par Francis Galton, qui visent à lutter contre la dégénérescence en contrôlant la reproduction des individus indésirables, gagnent en popularité. Si les maladies ne peuvent pas être guéries, elles peuvent être prévenues ou contrôlées par divers moyens18)Engstrom, Eric J., op. cit., p. 176..
En parallèle au développement d’une prophylaxie psychiatrique, la discipline se réoriente selon de nouvelles théories psychologiques. Ce changement de cap entraîne un abandon de l’anatomo- pathologie du cerveau, qui devient le domaine d’autres spécialistes : les neurologues. La quête du lien entre des lésions corporelles et des maladies de l’esprit n’est pas poursuivie parce que la dominance de ce modèle avait des conséquences délétères sur les patients, qui étaient victimes d’interprétations spéculatives basées sur les découvertes en laboratoire19)Ibid., p. 123.. En 1894, Fernand Levillain, un des promoteurs du diagnostic de neurasthénie en France, tourne au ridicule le travail des anatomo- pathologistes qui pensent encore « comme si l’appareil utéro-ovarien pouvait encore être considéré comme la cause de ces maladies [hystériques] »20)Levillain, Fernand, La neurasthénie, maladie de Beard, méthodes de Weir-Mitchell et Playfair, traitement de Vigouroux, Paris, A. Maloine, 1891, p. 228., qui lient encore les dysfonctionnements corporels à des troubles psychiques. Dans ce contexte, le traitement chirurgical des psychoses initié par Burckhardt apparaît comme une preuve supplémentaire des limites de la psychiatrie anatomo- pathologique. Les psychiatres versés dans l’anatomie n’ont pas respecté leur promesse de livrer des avancées thérapeutiques sur la base de leur programme de recherche. De plus, l’obsession pour la neuropathologie dont font preuve Burckhardt et d’autres psychiatres de son époque les rend inaptes à répondre aux questions sociales posées par les troubles mentaux21)Engstrom, Eric J., op. cit., p. 174..
Une des réponses à la prépondérance des approches anatomiques et physiologiques est le développement de recherches et de théories sur les mécanismes psychologiques. Ainsi, la psychologie expérimentale se développe des deux côtés de l’Atlantique, dès le début des années 1890. Selon Alan Gauld, « les causes psychologiques des troubles mentaux gagnent en popularité entre 1880 et 1890 en raison de deux facteurs principaux : un accroissement de l’intérêt des médecins et des intellectuels pour la question de la psychologie et de la pathologie sexuelle et le développement de l’hypnose »22)Gauld, Alan, A history of hypnotism, Cambridge, CUP, 1992, p. 298.. En lien avec le succès de l’hypnose et la popularité du spiritisme, les mécanismes mentaux sont de plus en plus pensés en termes psychologiques. Les chefs de file de ce mouvement se nomment Hippolyte Bernheim, Pierre Janet puis Sigmund Freud. Pour ces médecins comme pour d’autres, tels Emil Krapelin ou Eugen Bleuler, les maladies mentales ne sont plus uniquement liées à des lésions dans le cerveau mais aussi à des dysfonctionnements de la psyché. Les symptômes de cette mutation dans le champ de la psychiatrie sont, par exemple, l’émergence de la psychothérapie et de la psychanalyse entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle.
Ce changement de paradigme de la psychiatrie est aussi reflété dans l’intérêt croissant pour la neurasthénie dès 1885 environ. En 1894, un médecin neuchâtelois adepte de spiritisme, Virgile Borel, publie à Lausanne un livre intitulé Nervosisme ou neurasthénie, la maladie du siècle et les divers moyens de la combattre. Selon lui, le nervosisme regroupe sous son nom « les divers désordres fonctionnels du système nerveux, dont on ne peut rapporter l’origine à une cause organique »23)Borel, Virgile, Nervosisme ou neurasthénie, la maladie du siècle et les divers moyens de la combattre, Lausanne, Payot, 1894, p. 2.. En effet, Borel combat l’idée « qu’un symptôme morbide [nerveux] ne peut exister sans lésions matérielles de nos organes». Aux lois matérielles, physiologiques, des corps, il ajoute une dimension psychologique qui a jusque-là été « trop négligée » selon lui. Il défend un « traitement psychique » qui n’est pas très éloigné de ceux prônés par les aliénistes du début du siècle. À travers des modifications du milieu, des exercices ou des bains, il se bat pour un retour à la « vertu » du patient favorisée par le bien, le vrai, le beau. Le travail de Borel peut sembler anecdotique, mais il est symptomatique des modifications profondes de la psychiatrie de la fin du siècle. Les médecins qui cherchent à guérir les troubles mentaux ne se concentrent plus sur l’anatomie du cerveau mais sur le fonctionnement psychologique.
Le coup de grâce porté aux opérations de Burckhardt ne vient donc pas seulement des critiques émises à leur sujet. Leur rejet est bien plus lié à l’indifférence qui marque leur réception. Si quelques médecins émettent un jugement moral sur les interventions chirurgicales du médecin bâlois, personne ne rentre dans des débats sur le bien fondé théorique des opérations, sur la pertinence des localisations proposées par Burckhardt et aucun psychiatre ne tente de reproduire les excisions.
Cette indifférence vis-à-vis des réalisations de Burckhardt peut être ramenée au changement d’orientation de la psychiatrie. La discipline est entrée dans une période de son développement qui discorde avec les travaux anatomo-pathologiques et chirurgicaux de Burckhardt. Dès les années 1890, la folie n’est plus une maladie du cerveau, elle devient une maladie de l’esprit.
Ainsi, la psychiatrie, qui s’était rapprochée des autres branches de la médecine matérialiste depuis 1865, s’en éloigne à nouveau24)Engstrom, Eric J., op. cit., p. 126.. La séparation n’est toutefois pas totale puisque quelques troubles mentaux commencent à être associés avec succès à des facteurs neuro-anatomiques à la suite de l’affirmation de la théorie neuronale dès 1891, telles les observations de dégénérescences de cellules nerveuses faites par Aloys Alzheimer sur des patients souffrant de démence sénile.
Ce nouveau rapport de la psychiatrie au reste de la médecine révèle que la ligne de démarcation entre les différentes spécialités médicales n’est pas nécessairement stable. En effet, la question de la limite du domaine des psychiatres par rapport à celui des neurologues, des neuroanatomistes ou des chirurgiens, est le dernier facteur qui permet d’expliquer le rejet public des opérations de Burckhardt. Avec ses opérations, Burckhardt ne se contente pas de franchir le seuil de tolérance à la violence de la société neuchâteloise de la fin du siècle, il outrepasse aussi les limites de sa discipline. L’incursion de l’aliéniste dans la sphère de compétence de ses collègues chirurgiens est mal perçue. Malgré les mutations que vit la psychiatrie de la fin du siècle, il est compréhensible qu’un psychiatre s’intéresse à l’anatomie pathologique du cerveau. Néanmoins, l’usage de techniques chirurgicales par un aliéniste est potentiellement beaucoup plus contestable. La mauvaise réception des opérations de Burckhardt par ses collègues, comparée aux travaux proches du chirurgien Victor Horsley, est donc probablement aussi due à la transgression des limites du domaine de la psychiatrie par cet aliéniste qui se mue en chirurgien.
La chirurgie est le domaine réservé de spécialistes dont le prestige ne cesse de s’accroître en cette fin de siècle. Alors qu’elle se renforce institutionnellement, il paraîtrait incongru que les chirurgiens tolèrent que leurs outils et leurs protocoles opératoires soient utilisés abusivement par un psychiatre, quelqu’un hors de leur champ disciplinaire. De plus, bien que les psychiatres se proclament scientifiques, leurs collègues médecins ne les perçoivent pas nécessairement comme tels. Les médecins, comme une partie de la société, considèrent avec perplexité l’aliénisme et la psychiatrie qui sont perçus comme des disciplines trop ésotériques. Les internistes observent avec suspicion le renforcement de la psychiatrie aliéniste et posent des questions quant à sa légitimité25)Ibid., p. 24.. Tous ces doutes ne sont que renforcés par l’échec des psychiatres anatomo-pathologistes qui ne parviennent pas à fournir les avancements thérapeutiques promis26)Ibid., p. 12.. Toutefois, aucune source ne permet d’affirmer définitivement que les opérations de Burckhardt sont mal reçues parce qu’elles sont réalisées par un psychiatre plutôt qu’un chirurgien. Rudolf Krönlein, qui critique les interventions de Burckhardt lors de la quarantième réunion de l’association centrale des médecins suisses à Olten, affirme cependant dans la conclusion de sa présentation qu’il faut laisser le dernier mot aux psychiatres et aux neuropathologues, qui sont les seuls à pouvoir « livrer leur jugement sur cette réelle innovation »27)Krönlein, Rudolf Ulrich, “Ueber den gegenwärtigen Stand der Hirnchirurgie”, in Correspondenz-Blatt für Schweizer Aerzte, 21.2, 1891, p. 38. que sont les excisions de Burckhardt. En tant que chirurgien, Krönlein considère qu’il ne doit pas s’ingérer dans les affaires de ses collègues psychiatres, qui sont les seuls responsables de leur spécialité.
Si, comme Krönlein l’affirme, les psychiatres contemporains de Burckhardt sont les seuls professionnels à pouvoir s’exprimer sur le bien fondé des opérations du médecin bâlois, il paraît évident que les opérations sont totalement invalidées par la profession. La crainte évoquée en 1891 par Fernand Levillain, un ancien élève de Charcot, dans un ouvrage sur la neurasthénie au sujet des opérations de Burckhardt et du risque que l’usage de la chirurgie en psychiatrie se transforme « en dilettantisme d’antisepsie absolue et de sutures ingénieuses »28)Levillain, Fernand, op. cit., p. 228., révèle que ce sont les psychiatres qui ne voient pas d’un bon œil que l’un des leurs se mue en chirurgien. Le manque de soutien que Burckhardt reçoit de ses collègues psychiatres ou aliénistes se profile alors comme l’une des faiblesses essentielles de son travail. Burckhardt semble complètement abandonné par ses collègues à cause des opérations. Les psychiatres de sa génération semblent vouloir se distancier de son travail pour que les critiques émises à son égard ne rejaillissent pas sur l’ensemble de la spécialité. Il semblerait donc que ce soit l’incapacité de Burckhardt à tisser un réseau de collègues pour appuyer les résultats de ses recherches qui provoque sa perte.
Bien que les cliniques psychiatriques universitaires aient rapproché la psychiatrie des autres spécialités médicales, les asiles et leurs médecins, et donc Burckhardt à Préfargier, demeurent isolés géographiquement et scientifiquement29)Engstrom, Eric J, op. cit., p. 6.. Le seul moyen d’échapper à cet isolement est de collaborer aux journaux et aux congrès, ce que Burckhardt fait. Cependant, l’explosion des théories divergentes dans ces forums de discussion est le signe de l’absence de base scientifique commune entre psychiatres et aliénistes30)Ibid., p. 7. ; la fragmentation de la psychiatrie contribue à décrédibiliser le travail de ces spécialistes vis-à-vis de leurs collègues. L’état de la psychiatrie de la fin du XIXe siècle, une discipline divisée, en pleine mutation et qui est en concurrence avec les églises – catholiques ou évangéliques31)Ibid., p. 179. – et les neurologues, ne permet pas à Burckhardt de défendre correctement son travail.
Au XIXe siècle, les psychiatries et les aliénistes légitiment leur contrôle sur la question des maladies mentales par l’articulation de la prétention à diagnostiquer, comprendre et guérir les aliénés32)Ibid., p. 10.. La deuxième de ces prétentions va évoluer fortement dès les années 1860. Alors que les psychiatres continuent à pratiquer le traitement moral aliéniste, ils se lancent dans l’étude de la physiologie du système nerveux central dans l’espoir de comprendre les pathologies dont ils doivent s’occuper. Seul problème, alors que le traitement des aliénés ou leur diagnostic sont leur domaine privilégié, les psychiatres ne sont pas les seuls spécialistes à s’intéresser à l’anatomie et au fonctionnement du cerveau. Les neurologues et les neurochirurgiens concentrent aussi leurs recherches sur cet organe. Ces derniers, à l’image de Victor Horsley, s’affirment dans le champ médical avec l’aide des neurologues au moment où Burckhardt se lance dans ses opérations33)Cf. Star, Susan Leigh, Regions of the Mind : Brain Research and the Quest for Scientific Certainty, Stanford, SUP, 1989.. Son travail se rapproche techniquement et méthodiquement de celui des neurochirurgiens et neurologues anglais, mais il n’entretient pas de lien avec ces spécialistes et, contrairement à eux, ne met sur pied aucune stratégie d’alliance pour établir la légitimité médicale de ses opérations. De ce fait, il est largement isolé dans son entreprise chirurgicale et ne bénéficie pas de soutiens assez forts au sein de la psychiatrie pour défendre la validité de son travail
Références [ + ]
|1.||⇑||Bernard, Claude, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1865, p. 180.|
|2.||⇑||Hugo, Victor, L’homme qui rit, Paris, Librairie illustrée, 1876, p. 232.|
|3.||⇑||Wells, H. G., The Island of Doctor Moreau, London, Penguin Books, 2005, p. 52.|
|4.||⇑||Journal de Genève, 30.09.1888, p. 2.|
|5, 7.||⇑||ADP, 1890, p. 212-213.|
|6.||⇑||Cité dans FAN, 12.01.1891, p. 4.|
|8.||⇑||Burckhardt, Gottlieb, « Ueber Rindenexcsisionen, als Beitrag zur operativen Therapie der Psychosen » in Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medicin, 1891, p. 504.|
|9.||⇑||Engstrom, Eric J., Clinical Psychiatry in Imperial Germany : A History of Psychiatric Practice, Ithaca, Cornell University Press, 2003, p. 177.|
|10.||⇑||Chauvaud, Frédéric, De Pierre Rivière à Landru : La violence apprivoisée au XIXe siècle, Paris, Brepols, 1991, pp. 234- 239.|
|11.||⇑||ADP, 1886, p. 135.|
|12.||⇑||Châtelain, Auguste, La folie, causeries sur les troubles de l’esprit, Paris, Librairie Fischbacher, 1889, p. II.|
|13.||⇑||Ibid., p. I.|
|14.||⇑||Ibid., p. 221.|
|15.||⇑||Engstorm, Eric J., op. cit., p. 174.|
|16, 26.||⇑||Ibid., p. 12.|
|17.||⇑||Koelbing-Waldis, Vera, « Forel, Auguste », in Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), url: http://www.hls-dhs- dss.ch/textes/f/F14365.php|
|18.||⇑||Engstrom, Eric J., op. cit., p. 176.|
|19.||⇑||Ibid., p. 123.|
|20.||⇑||Levillain, Fernand, La neurasthénie, maladie de Beard, méthodes de Weir-Mitchell et Playfair, traitement de Vigouroux, Paris, A. Maloine, 1891, p. 228.|
|21.||⇑||Engstrom, Eric J., op. cit., p. 174.|
|22.||⇑||Gauld, Alan, A history of hypnotism, Cambridge, CUP, 1992, p. 298.|
|23.||⇑||Borel, Virgile, Nervosisme ou neurasthénie, la maladie du siècle et les divers moyens de la combattre, Lausanne, Payot, 1894, p. 2.|
|24.||⇑||Engstrom, Eric J., op. cit., p. 126.|
|25.||⇑||Ibid., p. 24.|
|27.||⇑||Krönlein, Rudolf Ulrich, “Ueber den gegenwärtigen Stand der Hirnchirurgie”, in Correspondenz-Blatt für Schweizer Aerzte, 21.2, 1891, p. 38.|
|28.||⇑||Levillain, Fernand, op. cit., p. 228.|
|29.||⇑||Engstrom, Eric J, op. cit., p. 6.|
|30.||⇑||Ibid., p. 7.|
|31.||⇑||Ibid., p. 179.|
|32.||⇑||Ibid., p. 10.|
|33.||⇑||Cf. Star, Susan Leigh, Regions of the Mind : Brain Research and the Quest for Scientific Certainty, Stanford, SUP, 1989.|