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La grève générale de 1918 fête cette année son 100e anniversaire. Malgré la distance temporelle, la narration de cet événement fait toujours débat. Au lendemain des faits et pour longtemps, le pouvoir politique avait imposé un récit qui faisait de la grève une tentative de prise du pouvoir et de renversement de la démocratie helvétique pilotée depuis l’étranger (par les Soviétiques, ou d’autres révolutionnaires). Cinquante ans après les faits, l’historien Willi Gautschi publie un livre important qui remplace la grève dans son contexte économique et social. Il rappelle la hausse dramatique des prix pour les ménages modestes plongés dans une grande précarité. Le mécontentement populaire domine, alors que l’industrie profite à plein des marchés de guerre et que les revenus paysans sont favorisés par un fort renchérissement des denrées agricoles. C’est d’ailleurs la menace d’une augmentation du prix du lait qui agite par-dessus tout la population ouvrière quelques semaines avant la grève. Composé de membres du Parti socialiste et des syndicats, le Comité d’Olten est engagé dans des négociations avec Berne. Le Conseil fédéral réagit à la grève des employés de banque de Zurich et mobilise l’armée pour le 7 novembre. Le Comité d’Olten considère la levée des troupes contre les grévistes comme une provocation et appelle à une grève de protestation pour le 9, puis à une grève illimitée pour le 12 novembre. Devant l’ultimatum du Conseil fédéral, il accepte la reprise du travail pour le 15 novembre.
A l’occasion du 100e anniversaire de la grève, plusieurs productions culturelles reviennent sur les événements. Malgré une belle documentation, le film La grève générale de 1918: la Suisse au bord de la guerre civile1«Histoire vivante» du 25 mars 2018, accès: bit.ly/2F5AvLn produit par la SSR présente un récit catastrophiste des événements (c’est l’armée qui aurait mis la Suisse au bord de la guerre civile) focalisé sur trois protagonistes: le conseiller fédéral Felix Calonder, le socialiste Robert Grimm et le commandant Emil Sonderegger. Une grève sans grévistes en somme. La morale de l’histoire, que l’on retrouve dans la présentation du spectacle 1918.CH2Programmé du 16 août au 25 septembre 2018 à Olten., veut que la grève ait certes été un moment de violente confrontation, mais qu’il en est ressorti un sens du consensus qui façonne jusqu’à aujourd’hui la politique suisse, dont il constituerait l’un des principes fondamentaux.
Fort heureusement, le renouvellement historiographique suscité par le jubilé apporte des éléments bien plus intéressants. D’abord, différentes contributions reviennent sur les événements dans les régions (Arcs jurassien et lémanique, Argovie, Berne, Fribourg, La Chaux-de-Fonds, Tessin), venant compléter l’ouvrage publié par Marc Vuilleumier en 1977.
Ensuite, des groupes sociaux qui n’avaient jusque-là que peu retenu l’attention font l’objet d’un examen, comme les femmes qui ont manifesté dans les semaines avant la grève pour protester contre la cherté de la vie, ou les paysans dont les organisations politiques encore jeunes se sont opposées à la grève.
Les nouvelles publications éclairent également le rôle des acteurs dans la répression. Les organisations patronales s’étaient en effet fort bien préparées à un événement de ce type. Sous l’impulsion de certaines d’entre elles, ou d’autres entités comme la Nouvelle Société helvétique fondée en 1914, des gardes civiques se forment dans les cantons pour réprimer la mobilisation ouvrière.
Enfin, les événements de 1918 sont replacés dans un contexte plus large. La grève helvétique fait l’objet d’une comparaison internationale judicieuse dans un climat plus général de mobilisation sociale. La grève est aussi inscrite dans le temps long de l’évolution des politiques sociales, qui figurent en bonne place dans les revendications de 1918. Rétablir les événements de 1918 sur la longue durée permet aussi de mettre en lumière le rôle de la grève comme outil de lutte dans les mobilisations. Cependant, cette démarche pose aussi la question de la représentation ouvrière, qui semble acquise au niveau fédéral en 1918, quand bien même la présence de l’Union syndicale suisse dans certains cantons est plus marginale. Sur le temps long, les syndicats perdent l’initiative dans les grèves de la décennie consécutive à Mai 68, ce qui a conduit certains à qualifier ces grèves de «sauvages».
Notes [ + ]
|1.||↑||«Histoire vivante» du 25 mars 2018, accès: bit.ly/2F5AvLn|
|2.||↑||Programmé du 16 août au 25 septembre 2018 à Olten.|
* Historienne.
A lire: Numéro conjoint de Traverse (2/2018) et des Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier (Hors-série), «La grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses».
Jean-Claude Rennwald, Adrian Zimmermann (dir.), La Grève générale de 1918 en Suisse. Histoire et répercussions, Neuchâtel, Alphil, 2018.
Roman Rossfeld, Christian Koller, Brigitte Studer (éd.), Der Landesstreik Die Schweiz im November 1918, Baden, Hier und Jetzt, 2018.
Christian Schiess, «La bourgeoisie valaisanne face à la grève générale de 1918: répression et paternalisme», in Vallesia, LXXII, 2017.
Vendredi soir, de 18h30 à 22h: «Genève, tu g/rèves? Grève générale de 1918: commémoration et actualité», une soirée organisée par le Collège du travail et la Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS) à la salle du Faubourg, 8, rue des Terreaux-du-Temple.