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– Emmanuel Kant a-t-il vraiment existé ou est-il le produit d’un rêve qui a traversé l’esprit de Hume ?
– Si Emmanuel Kant a vraiment existé, est-il vrai qu’il a modifié deux fois seulement en quarante ans l'horaire de sa promenade quotidienne ? Une fois parce qu’il lui tardait de reprendre la lecture du Contrat social de Rousseau ; la seconde, car il était impatient d’avoir des nouvelles de la Révolution française ?
– Si oui, la Révolution française a-t-elle bien eu lieu ?
– Si cette dernière n’a pas eu lieu, toute la thèse des néo-kantiens du Paraguay, Botul en tête, s’écroule. Ceux-ci soutiennent en effet que la Révolution a bouleversé à un point tel l’auteur de la Critique du Jugement que le cours même de sa vie sexuelle en a été infléchi…
– Si Kant, suite à la non-existence de la Révolution française, est resté prisonnier de ses chimères, n’a pas quitté son rêve humien, c’est un pan entier du livre du philosophe contemporain qui s’écroule. Dans ce cas, le Chinois de Königsberg n’a pas, contrairement à ce que le penseur fictif voudrait nous faire accroire, les traits de Mao ; Kant n’est pas « ce fou furieux de la pensée, cet enragé du concept » que l’ex-prodige de la nouvelle philosophie aux dents creuses nous décrit.
Nous laisserions-nous lobotuliser par tant de tours, tant de virtuosité, tant d’insouciance et de légèreté ? Serions-nous enchantés par cette fable, celle d’un monde sans Kant, sans Hegel, sans Fichte, sans Schelling, sans Marx, sans Nietzsche, sans Deleuze, sans Atlhusser, uniquement peuplé par le penseur fictif, la belle Arielle et le prurit de Yann Moix ? Vraiment, voulons-nous ceci ?
Mais, vous et moi, l’avons appris hors les livres depuis longtemps : «Botul, en vérité, n'a jamais existé. Philosophe imaginaire, auteur canular, il habite le pays de la supercherie et du doux délire. Mieux vaut le souligner. Cela évite des malentendus aussi pénibles qu'inutiles. En outre, cette mise au point accroît avantageusement le trouble que suscite son œuvre. Ce penseur fictif est un garçon prolifique ! Voilà déjà le quatrième de ses ouvrages posthumes, publié par les soins d'une association de ses amis.
(…)
Né le 15 août 1896 à Lairière (Aude), le jeune Jean-Baptiste s'exile en Argentine en 1914 pour échapper à la mobilisation. Il y pratique plusieurs métiers, dont chauffeur de taxi, et invente la «taxianalyse ». En1917, il aurait rencontré Trotski à l'occasion d'une mission énigmatique sur l'îlot Clipperton, caillou français au large du Mexique. (…)
Il est vrai qu'à partir de 1932 Botul exerce le rare métier de nègre pour philosophe. Sans rien publier lui-même, il rédige les thèses de plusieurs universitaires en vue. A la Libération, il s'oppose aux analyses de Heidegger,«sophiste pervers déguisé en paysan tyrolien» et finit par entreprendre un voyage au Paraguay. Il y prononce les fameuses Conférences sur la vie sexuelle d'Emmanuel Kant, précédemment éditées d'après les notes d'un auditeur. Car Botul, croyait-on, s'était toujours refusé à écrire. On sait aujourd'hui que ce n'est pas le cas, après la découverte, dans l'armoire principale de la maison natale du philosophe, où il mourut le 15 août 1947, de 143 liasses! Leur publication intégrale risque de réserver des surprises. »
Et oui ! les surprises, on ne sait jamais ce qu’elles nous réservent ; elles en gardent toujours sous l’accélérateur. Annoncé à grand frais et fracas médiatiques, le cinglant De la guerre en philosophie, le nouvel opus de BHL est bien mal barré. Pour étayer sa déconstruction de Kant, l’auteur ( ?) convoque un fantôme, celui de Jean-Baptiste Botul, dont les propos autant que la signature relèvent de la farce et attrape-nigaud philosophique, façon Frédéric Pagès.
Pas gêné pour autant, notre bellâtre, malgré l’évidence du dérapage, qui fait amende honorable, invoque d’illustres précédents, semble protéger sa source.
A se demander même si ce manuel de clairvoyance pour « âges obscurs » ne pourrait pas, au fond, être l’œuvre de l’incertain Botul, lui qui s’était toujours refusé à écrire ? Répondre à cette question, c’est ouvrir l’insondable abîme de cette autre interrogation : et si Bernard-Henri Lévy était un être de fiction ?
Je ne m'avancerai pas…