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la tradition subséquente n'a pas recueilli la jolie scène entre Tell et Stauffach ? Pour n'être pas plus véritable que tout le reste, ce détail eût cependant mérité de conserver sa place dans la légende. Schiller, s'il l'avait connu, y aurait trouvé un gracieux motif pour la première rencontre des deux confédérés de Schwyz et d'Uri.
VI
Au moment même où Stumpff et Suter reproduisent encore à leur manière, et avec une grande liberté, la tradition nationale, l'écrivain qui allait en marquer le caractère définitif et en fixer les traits pour l'avenir, Egidius Tschudi de Glaris, l'Hérodote et le Plutarque suisse, travaillait au grand ouvrage qui devait éclipser et jeter dans l'oubli toutes les histoires antérieures. Il s'y était préparé par de longues études, et il s'en occupa constamment jusqu'à sa mort, survenue en 1572. On ne le fit paraître, sous le titre de Chronique helvétique, qu'en 1734. Mais, bien avant cette dernière époque, presque tous les auteurs qui, depuis Tschudi, ont raconté les destinées de la Confédération, ne l'ont point fait sans s'être inspirés de sa Chronique, et sans l'avoir même presque servilement copiée ".
Nous voudrions ne parler de Tschudi qu'avec tout le respect et toute la reconnaissance que méritent les immenses services qu'il a rendus à l'histoire nationale; mais il est difficile de se défendre, à son égard, d'un sentiment de regret et d'impatience, quand on voit l'usage qu'il fait, trop souvent, de toutes ses richesses, et la manière dont il a compris, faut-il dire, ou méconnu le devoir de l'historien. Si (pour reprendre une comparaison plus flatteuse qu'exacte) s'il est Hérodote par l'agrément et le naturel du style, par la simplicité pittoresque du récit ; s'il est Plutarque, par les sentiments généreux, élevés, moraux et patriotiques qui respirent dans son livre, il n'est pas Thucydide pour l'austère amour de la vérité pure. Aussi. n'est-ce pas à caractériser sa Chronique, mais à la condamner, qu'on pourrait appliquer les paroles où l'auteur de la Guerre du Péloponèse définissait avec tant de justesse les principes, dès lors si souvent oubliés, qui doivent servir de règle à l'historien véridique et consciencieux. Nous ne résistons pas au plaisir de les reproduire : même de nos jours, elles n'ont rien perdu de leur à-prop0s. « La plupart des hommes, dit Thucydide, tiennent pour la chose la plus aisée la recherche du vrai, et ils sont toujours prêts à accepter la première opinion venue. Mais on fera mieux de s'en fier aux preuves que j'ai données, tout insuffisantes qu'elles sont, plutôt que d'ajouter foi à ce qu'ont dit, dans leurs chants, des poëtes enclins à l'exagération, ou, dans leurs récits, des écrivains plus disposés à plaire au lecteur qu'à lui dire la vérité. Les choses qu'ils racontent sont d'ailleurs impossibles à constater, et la plupart d'entre elles sont reléguées, par le laps même du temps, dans le domaine des fables, ce qui leur enlève toute crédibilité. Je me suis donc efforcé de parler, sur chaque sujet, avec toute l'exactitude possible, et l'absence de fictions rendra peut-être moins agréable la lecture de mon ouvrage. Mais il suffit que son utilité soit reconnue par ceux qui veulent avoir une sûre connaissance des événements. Il méritera ainsi d'être envisagé comme un trésor durable, plutôt que comme un prix remporté dans l'arène littéraire par la victoire d'un moment*". » Les contemporains qu'il fallait contenter, et les idées courantes qu'il fallait satisfaire étaient, à l'inverse des préceptes de l'illustre Athénien, les préoccupations dominantes de Tschudi. C'est ce qui enlève à son livre, aux yeux de la postérité mieux informée, une bonne partie du crédit que lui auraient valu les grands labeurs, l'abondante et inestimable collection de documents, les qualités éminentes de cœur et d'esprit, qui font l'incontestable mérite de l'ouvrage et de son auteur. En voulant plaire au présent, Tschudi s'est compromis devant l'avenir. Disons toutefois, à sa décharge, que la route qu'il a suivie était celle où marchaient tous les historiens de son temps, et il n'est même pas sûr qu'elle ne soit pas, encore aujourd'hui, foulée par plus d'un faiseur de récits historiques. L'esprit de scrupule, de rigueur et d'exactitude, qui reste aussi étranger aux suggestions du patriotisme, qu'aux intérêts d'une secte ou d'un parti, qui ne veut rien affirmer sans preuves, ni rien contredire sans raisons, cet esprit, qui est pour l'étude et la composition de l'histoire, ce que la conscience est pour la règle et la conduite de la vie, cet esprit n'exerce pas encore un empire tellement incontesté, que nous ayons le droit de rendre, au nom des principes de la saine critique, un verdict trop sévère contre ceux qui, il y a trois siècles, étaient excusables de ne les pas connaître, tandis que, de nos jours, il est impardonnable de les oublier. Mais, ces circonstances atténuantes admises, il n'en reste pas moins vrai que Tschudi a cédé, plus qu'il n'aurait dû, à des considérations peu dignes d'un historien sérieux. Les fables qu'excluait sévèrement Thucydide, il les a retenues, embellies, consacrées ; les opinions populaires, dont le grand historien grec appréciait l'autorité à sa juste valeur, quand il les récusait en matière historique, ont pesé de tout leur poids sur le patriotisme, plus respectable qu'éclairé, de l'écrivain suisse. Comment en douter, quand il nous le dit lui-même : « Les Waldstätten, écrit-il à l'un de ses amis, m'ont instamment prié de raconter avant tout l'origine de la Confédération, telle qu'ils l'ont fondée. Ils ont particulièrement insisté pour que je m'étendisse sur leurs premières luttes avec l'Autriche, ce que je n'ai pu leur refuser. Aussi ai-je dû beaucoup modifier mon précédent travail et y insérer bien des histoires que j'ai apprises d'eux. Si Dieu le permet, ce que je dirai servira à avancer l'honneur de la Confédération et de chaque canton en particulier, et ne leur causera aucun dommage*. » C'est donc sous l'influence et à l'instigation de ses confédérés de Schwyz, d'Uri et d'Unterwalden, que Tschudi a composé la portion de sa Chronique relative à la naissance de la Confédération, et nous n'avons nous-mêmes à tenir compte, dans l'œuvre de l'historien glaronnais, que de ce qui concerne les origines de l'alliance des Waldstätten. Son point de vue étant bien constaté, il nous reste à montrer de quelle manière Tschudi, en achevant de donner à la tradition le caractère de netteté, d'enchaînement, de vraisemblance qu'elle tendait de plus en plus à revêtir, a réussi, par cela même, à la fixer. Nous connaissons le but qu'il se proposait, voyons comment il s'y est pris pour l'atteindre. Les circonstances, les dates, les personnes, sont les trois éléments de la légende nationale, qui ont reçu de Tschudi un degré de précision auquel ils n'étaient pas encore parvenus. L'assurance même avec laquelle il procède, la confiance sans réserve qu'il accorde à tout ce qu'il dit, l'aplomb avec lequel il parle d'événements purement imaginaires, comme s'il les connaissait de science certaine, ne contribuèrent pas peu à concilier à son récit l'autorité qu'il suffit souvent de savoir prendre pour la posséder. Il impose tout à la fois et il en impose à son lecteur ; on ne peut croire qu'un homme si bien au fait de tant de minutieux détails, ne soit pas le témoin le plus digne de foi : comme si ce n'étaient pas les détails les plus Vraisemblables et les plus naturels qui font l'essence, le charme et la puissance des romans. On sait d'ailleurs que Tschudi s'y est pris à plus d'une fois pour arrêter son choix sur tel ou tel de ces points précis qui semblent le moins de nature à être le produit artificiel de l'imagination. On possède encore la minute de Sa rédaction première, et l'on peut y saisir sur le fait les tâtonnements auxquels il se livrait pour arranger le mieux possible, selon la vraisemblance, l'époque et les combinaisons des événements. Il a ainsi laissé un irréfragable témoignage du peu de scrupule qu'il apportait dans la rédaction de son récit, car ce qu'il a sacrifié, comme ce qu'il a retenu, trahit le même artifice de composition. Dans les deux cas, l'écrivain s'applique à simuler l'histoire sincère en mêlant, à doses inégales, le vrai avec le faux, en attribuant des actions purement fictives à des personnages his