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Le traitement de la folie a fait au cours du siècle qui s’achève des progrès saisissants. Au fil des décennies, le regard de la société se modifie à tel point qu’il encourage fortement l’humanisation des soins. Du fou au malade mental et du malade au patient ordinaire, le sujet traité apparaît de plus en plus acceptable socialement.
Lorsque le français Michel Foucault écrit en 1961 son Histoire de la folie, il pose clairement l’équation : dis-moi comment tu traites tes malades mentaux et je te dirai quelle société tu es. A partir de là, plus aucune nation ne sera en mesure de réfuter le principe en vertu duquel on mesure le degré de civilisation d’une société au sort qu’elle réserve à ses fous. La psychiatrie passe dans le champ politique des droits de l’homme. L’Assemblée générale reconnaît ce progrès par la résolution A/46/119 sur la Protection des personnes atteintes de maladie mentale et l’amélioration des soins de santé mentale.
Le malade est dès lors traité comme un sujet de droit, le but premier du traitement est de lui permettre de recouvrer sa liberté menacée et non pas de rassurer la société ; enfin après la mouvance de l’antipsychiatrie, l’enfermement devient un pis-aller.
Au début de la décennie deux événements considérables se produisent qui affectent non seulement la marche du monde, mais aussi le domaine de la psychiatrie. Le premier est le renversement du communisme dont le caractère totalitaire s’affirmait particulièrement dans le traitement réservé aux malades mentaux. Privation de liberté et administration forcée de drogues, enfermement psychiatrique à des fins politiques sont en effet les signes de pratiques totalitaires. D’où l’assimilation significative jusqu’aux années 1970 de la déviance politique à la folie. Avec le communisme disparaît donc officiellement -au sens qu’aucun État n’osera plus s’en réclamer- la subordination des soins à des valeurs d’eugénisme social.
Le second grand bouleversement vient, pour les sociétés du nord, de la fin des années de haute prospérité en régime de croissance indéfinie. La santé publique ne tarde pas à en souffrir, d’autant que ce changement s’accompagne dans toutes les sociétés développées d’une modification de la démographie ; de moins en moins d’actifs, jeunes et en bonne santé, doivent soutenir de plus en plus de non actifs, sujets à la vieillesse et à la maladie. Tout le dispositif de sécurité sociale est remis en cause. Mais la psychiatrie l’est plus encore pour deux raisons au moins. D’abord, même dans les sociétés riches, elle figure comme la dernière venue au banquet de la prospérité. On soigne plus volontiers une grippe qu’un état dépressif. Ensuite, de tous les secteurs de la médecine, elle est probablement la plus exposée aux principes de privatisation-dérégulation-rationalisation par lesquels les économies répondent naturellement à l’appauvrissement qui menace.
On évolue donc rapidement du tout État, avec un système asilaire, lui-même critiquable du point de vue de la liberté, vers le tout privé. Il demeure parallèlement un filet psychiatrique social, de qualité différente suivant les pays, chargé d’accueillir la masse de patients. Avec pour résultat que le processus historique d’humanisation en cours se trouve une nouvelle fois mis en danger, tant sous l’angle de la liberté que sous celui de l’équité. Entretemps, la réflexion sociale évolue de l’idée d’égalité linéaire vers celle de l’équité : à chacun selon ses besoins. Or à l’explosion des thérapies de toutes sortes, d’ailleurs souvent à la limite de la charlatanerie, répond une réticence des assurances à rembourser. La situation est surtout préoccupante dans les pays du Sud moins développés. L’évolution vers une psychiatrie humaniste y est brutalement interrompue faute de moyens. Elle fait place à un retour vers la précarité d’antan : entassement asilaire des éléments jugés dangereux et indifférence à la souffrance psychique des autres.
La Suisse et Genève ont de longue date été attentives à cette dimension de la vie humaine et sociale qu’est la maladie mentale et à ses conséquences en matière de droits de l’homme. Il faudrait probablement remonter aux sources chrétiennes de la Suisse et à ce colloque singulier entre l’homme et Dieu qu’est la prière pour y voir les premières traces d’un intérêt brûlant pour la psyché, puis pour le psychisme dans l’expérience de ses limites. Depuis Jean-Jacques Rousseau, la littérature montre un intérêt et même une passion pour l’introspection, l’exploration intime des sentiments et des émotions, une préoccupation pour la vie affective qu’elle commande le reste et surtout produit des œuvres d’art, voire des œuvres scientifiques. Genève, dès le siècle passé, a produit une lignée de psychologues éminents aussi bien dans la tradition cognitiviste, avec Jean Piaget, qu’en clinique, avec Julian de Ajuriaguerra. Ces savants ont eu en commun de chérir et de défendre la liberté individuelle des malades mentaux.
Il est donc naturel que naisse à Genève, devenue entretemps la capitale internationale des droits de l’homme, l’idée d’un prix mondial de psychiatrie. Créée à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme à Genève, cette fondation d’utilité publique décernera un prix à des individus ou institutions qui se seront distingués par une oeuvre valorisant l’équité, l’humanité et les droits de l’homme dans les soins psychiatriques.