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Deux cents grammes de chocolat pâtissier. Cent grammes de sucre en poudre. Cinquante grammes de farine. Trois œufs. Une pincée de sel. Dans la cuisine de cette école de Versoix, trois enfants participent activement à la confection d'un fondant au chocolat. Les deux adultes qui supervisent cet atelier ne visent pas seulement l'heure du goûter.
Elles les amènent à trouver le bon mot pour décrire le passage du chocolat de l'état solide à l'état liquide. On veille à ce que la balance parle en grammes, à ce que le four parle en degré. L'occasion de constater qu'ici, les enfants, fussent-ils du même âge, développent plus ou moins d'affinités avec les chiffres ou les lettres. Que leur motricité fine n'est pas la même. Que leur aptitude à s'imprégner des enseignements qui leur sont dispensés est très différente. Ce qui est vrai dans toutes les écoles du canton l'est particulièrement dans celle-ci.
Dans cette autre salle qui jouxte la cuisine, une petite fille mutique termine une ligne de 6 et commence une ligne de 9 sous le double regard d'un animateur et d'une enseignante. A l'étage, on entend les mots apaisants d'un membre de l'équipe pédagogique qui gère dans une petite salle protégée du bruit et de la lumière excessive un autre enfant dont les cris stridents de tout à l'heure commencent à se muer en sanglots dans l'exclusivité de la prise en charge qui le ramène bientôt au calme.
Architecture d'apprentissage
Nous sommes au sein de l'école de pédagogie spécialisée Eole. Ici, les activités se sont organisées dans les pièces d'une maison de maître héritée d'une époque où on n'avait pas prévu que ce maître puisse jamais être un maître d'école. Pourtant, la bâtisse se prête idéalement aux exigences exprimées par ces enfants à besoins particuliers qui y sont accueillis. La classe se fait là où jadis étaient les salons, salles à manger, chambres à couchers, boudoirs et autres cuisines. Parmi la poignée d'enfants scolarisés ici, ceux qui peinent à délimiter le monde intérieur et le monde extérieur y trouvent des espaces de nature à les rassurer.
A Eole, ceux qui conçoivent des difficultés à gérer le temps peuvent appréhender son écoulement en passant physiquement d'une salle à l'autre au gré des activités, comme l'aiguille d'une montre balaie le cadran. Entre le début et la fin de l'année scolaire, l'imposant escalier central se mue malgré lui en grille d'évaluation passive. Au mois d'août, quelques jours après la rentrée scolaire, il fallait accompagner certains de ces enfants marche à marche pour leur faire vaincre leurs appréhensions, leurs peurs, leurs phobies éventuelles.
A la veille des vacances, en juin, les mêmes doivent parfois être contenus pour ne pas les dévaler quatre à quatre à l'heure de la récréation. Selon que l'on est en été ou en hiver, on alterne entre sandalettes et bottes en caoutchouc pour ces pauses qui se prennent autant que possible dans le grand parc, quand la météo ne l'interdit pas.
Projet pédagogique
L'école Eole accueille 16 enfants de 4 à 8 ans. Tous ne sont pas au bénéfice d'un diagnostic clairement défini, mais ils ont été sortis du cursus normal pour pouvoir bénéficier ici d'une prise en charge plus adaptée et pour faire l'objet d'une évaluation de fonctionnement. Les observations sont traduites en objectifs. L'équipe pédagogique (quatre éducateurs et éducatrices, deux enseignantes et enseignants, un psychomotricien, un logopédiste, un psychologue référent et une aide-cuisine) fonctionne en grande transversalité. "On a plus à faire à des enfants qu'à des élèves", explique l'un d'eux. "On est parfois dans le registre de la maladie", rajoute un autre. "On a besoin de cette double approche pédagogique et thérapeutique. La pensée se construit différemment quand on confronte ces deux approches ", résume un troisième. Les objectifs définis conjointement sont atteints grâce à des compétences différentes et complémentaires que tous les protagonistes de l'équipe sont habitués à mobiliser au cas par cas pour chaque petit individu.
Confiance
Certains enfants étant incapables de restituer un ressenti, on peut imaginer combien leurs parents ont besoin d'être en confiance avec les équipes pédagogiques auxquelles ils les confient. Cette confiance a une unité de mesure. C'est celle de la taille du sourire qu'affichent les enfants, celle de l'envie qu'on leur devine de retourner à l'école chaque jour. Voici pour la qualité du lien que les professionnels construisent avec les enfants. Tous et toutes veillent également à en faire de même à l'échelle des adultes, dans l'échange régulier qu'ils ont avec les parents.
Il y a certes les projets éducatifs individualisés, ces PEI formels, mais il y a aussi et surtout tous ces entretiens occasionnels. Ils constituent parfois l'occasion de mesurer des évolutions, parfois spectaculaires, mais de les apprécier à leur juste valeur. La réintégration dans un cursus dit régulier ou ordinaire, s'il est parfois envisagé, ne sera pas possible ni souhaitable pour tous les enfants. Une partie d'entre eux continuera ainsi de cheminer d'école à pédagogie spécialisée (ECPS) en classes intégrées (CLI). Il faut être capable de l'expliquer aux parents. A tous les parents. A ceux qui se satisfont de voir leur enfant progresser à son rythme comme à ceux qui voudraient que tout aille plus vite.
Respect des rythmes
A Eole, celui qui a besoin de regarder longuement les petites poussières en suspension dans les rais de lumière a pu vivre sa journée aux côtés de celle qui papillonne au contraire fébrilement d'une activité à l'autre. Les journées ont le même nombre d'heures pour toutes et tous, mais ce petit monde n'est pas obligé de les vivre à la même vitesse. Ils arrivent le matin avec leurs différences, en provenance d'horizons hétérogènes. En fin de journée, des petits bus les ramèneront à leur domicile dans des quartiers différents.
A différents moments de la journée, pourtant, leurs individualités et leurs singularités se seront croisées plusieurs fois. C'est le cas chaque jour avec ce moment de l'accueil, qui se fait en musique et en chanson. Ou au moment des repas, qui se prennent ensemble et avec les adultes. Et bien entendu pendant chacune des activités qui aura mis les enfants face à eux-mêmes et aux autres. Ce soir, ils repartent avec un petit morceau de fondant au chocolat. Demain, comme aujourd'hui, il y aura école. Il y aura Eole.