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Qatar 2022: la piste de la corruption passe par le Brésil et la Suisse
L'ombre de la corruption plane depuis des années sur la Coupe du Monde de football qui débute le 20 novembre au Qatar. Des enquêtes pénales sont ouvertes dans au moins trois pays: les Etats-Unis, la France et la Suisse. Des soupçons existent en fait depuis le premier jour où l'impensable, en quelque sorte, a été annoncé. C'était le 2 décembre 2010 au siège de la FIFA, à Zurich, où le minuscule émirat gazier du Qatar a été annoncé vainqueur, alors que sa candidature était la moins bien notée et que les Etats-Unis étaient favoris.
>> Revoir l'annonce de l'attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar par Sepp Blatter en 2010:
Après quatre tours de scrutin, le Qatar l'a emporté haut la main par 14 voix contre 8, de quoi éveiller le soupçon d'une manipulation des tout puissants membres du Comité exécutif de la FIFA. Des 22 hommes qui ont pris la décision en 2010, ils n'en restent pas beaucoup qui sont blancs comme neige. Les trois quarts ont été rattrapés par des affaires de corruption et bannis souvent à vie de la FIFA. Mais aucune sanction n'a été prise directement avec le choix du Qatar.
Ricardo Teixeira au siège de la FIFA à Zurich en 2007. [Steffen Schmidt - Keystone]Cette absence de remise en question du vote est étonnante, car les recherches du Pôle enquête de la RTS démontrent que des indices sérieux de votes achetés existent et se retrouvent même dans un document interne de la FIFA. Il s'agit du jugement de sa propre Commission d'éthique, daté de 2019, et qui vise Ricardo Teixeira, 75 ans, ancien président de la Fédération brésilienne de football et membre du Comité exécutif de la FIFA.
Le Brésilien y est suspendu à vie de toute activité liée au football et condamné à une amende d'un million de francs suisses pour des faits de corruption en relation avec la commercialisation de droits TV pour des tournois de football en Amérique du Sud. La justice interne de la FIFA retient contre lui près de 8 millions de francs de dessous-de-table au total. Ce jugement est entré en force en février 2022, après un ultime recours de Ricardo Teixeira devant le Tribunal fédéral à Lausanne.
>> Voir le webdoc "Comment la FIFA a attribué la Coupe du monde 2022 au Qatar":
Ce jugement s'appuie sur une enquête de la justice américaine et un témoin clé, Alejandro Burzaco, ancien intAlejandro Burzaco, entouré de ses deux avocats, à la sortie d'un tribunal de Brooklyn. [Don Emmert - AFP]ermédiaire du négoce des droits TV. Il a décidé de collaborer avec la justice américaine, après le célèbre coup de filet du FBI contre des dirigeants de la FIFA en 2015 à Zurich. Entendu sous serment en 2017 devant un Tribunal de New York, Alejandro Burzaco va donner de nombreux détails, livrer toutes les conversations de son BlackBerry et des documents sur un immense système de pots-de-vin touchant plusieurs officiels du football en Amérique du Sud.
Au milieu de ce témoignage fleuve, nous avons retrouvé plusieurs éléments en lien avec la Coupe du Monde au Qatar. Alejandro Burzaco affirme ainsi que Ricardo Teixeira et deux autres anciens dirigeants de la FIFA aujourd'hui décédés - Julio Grondona (Argentine) et Nicolas Leoz (Paraguay) - ont été payés en l'échange de leur vote pour le Qatar. Il est question d'un pot-de-vin d'au moins 1 million de dollars par personne.
Extrait du témoignage d'Alejandro Burzaco indiquant que Ricardo Teixeira et deux autres anciens dirigeants de la FIFA ont reçu des pots-de-vin. [RTS]
Bizarrement, cette partie du témoignage d'Alejandro Burzaco figure dans le dossier interne de la FIFA contre Ricardo Teixeira, mais cette accusation n'est pas retenue dans le jugement émis par la Commission d'éthique, contrairement aux autres dessous de table en relation avec les droits TV en Amérique du Sud. Comment expliquer et justifier ce choix? Sollicitée par la RTS, la FIFA a refusé toute nos demandes d'interview. Son service de communication nous a fait parvenir un mail indiquant qu'"aucune décision de la Commission d'éthique ne concerne des pots-de-vin en relation avec la Coupe du Monde 2022". La FIFA estime avoir déjà suffisamment répondu aux allégations sur le choix du Qatar et renvoie à une enquête interne, qui avait conclu qu'il n'existait pas de preuves d'actes de corruption notamment en lien avec la Coupe du Monde 2022. Mais ce rapport date de 2014.
Le témoignage contre Ricardo Teixeira est pourtant considéré comme probant par la justice américaine. Il sera repris dans un acte d'accusation dressé le 18 mars 2020 par l'Office des procureurs de Brooklyn à New York. Le Brésilien et le Paraguayen Nicolas Leoz (décédé) y sont accusés de " s'être fait offrir et avoir reçu des pots-de-vin en l'échange de leurs votes en faveur du Qatar pour organiser la Coupe du Monde 2022".
>> Voir l'intégrale du documentaire "La FIFA, le Qatar et l'ombre de la corruption":
Enquête pénale en Suisse aussi
Un autre indice de corruption en lien avec le Qatar vient accabler Ricardo Teixeira. Et il passe par la Suisse. Il se retrouve dans une des nombreuses procédures menées par le Ministère public de la Confédération en lien avec la FIFA. Une enquête est en effet ouverte depuis 2015 sur tout un montage de transactions ayant passé par des sociétés basées en Suisse et qui concerne le financement par un homme d'affaires qatari d'un match amical Brésil-Argentine pour 8,6 millions de dollars.
Image du match Brésil-Argentine à Doha en 2010. [EPA/Stringer - Keystone]Le prix anormalement élevé de cette rencontre est considéré comme suspect. Et surtout, il aurait servi à arroser les officiels brésiliens et argentins pour ce match joué le 10 novembre 2010 à Doha, soit juste avant le vote sur l'attribution de la Coupe du Monde au Qatar. Un million et demi de dollars seraient allés dans la poche de Ricardo Teixeira, selon des fuites publiées en 2015 par plusieurs médias.
Le Ministère public de la Confédération refuse de commenter une enquête en cours. De son côté, Ricardo Teixeira nie toute infraction. Contacté par la RTS, son avocat brésilien Michel Assef indique que son client "réfute avoir touché personnellement de l'argent pour ce match". De même, il conteste "avoir reçu un seul centime du Qatar" et il dénonce "les déclarations mensongères du témoin Burzaco".
L'ancien ponte brésilien se dit blanc comme neige, mais de nombreux scandales de corruption l'ont éclaboussé et il a dû abandonner la tête du foot brésilien en 2012, sous la pression notamment de la rue demandant sa démission. Ce fils de banquier, juriste de formation, n'est autre que le gendre de l'ancien président de la FIFA, Joao Havelange. Or, ils sont tous deux mêlés à un premier scandale de corruption touchant la FIFA.
En 2010, après neuf ans d'enquête, il a été établi par une enquête de la justice zougoise que la société ISL, basée dans ce canton et en charge du négoce des droits TV de la FIFA, a instauré un vaste système de dessous de table en faveur des dirigeants de la FIFA. Plus de 120 millions de francs ont été distribués. Ce scandale a éclaté publiquement peu avant le vote de décembre 2010 pour l'attribution des coupes du Monde 2018 et 2022. Les noms de Ricardo Teixeira et de Nicolas Leoz ont été rendus publics pour avoir touché des millions de francs.
Sepp Blatter se défend
Pourquoi alors les avoir laissés participer au vote, ne pas les avoir suspendus? Interrogé par la RTS, Sepp Blatter, qui dirigeait la FIFA à ce moment, répond ainsi: "Je ne sais pas. À ce moment-là, ils n'avaient pas été condamnés par la justice, sinon ils n'auraient pas été admis".
Dans les faits, l'ancien président sait pourquoi il n'y a pas eu de condamnations. A l'époque, la FIFA s'est arrangée pour que l'affaire soit classée, car la corruption privée n'était pas punissable dans le Code pénal suisse. En 2010, Sepp Blatter se montrait satisfait de ce système dans une interview accordée à la TV alémanique: "Tout ce qui se passe dans le milieu du football, toutes les difficultés qu'affronte le football, doit être géré par la juridiction interne du football et non pas les tribunaux ordinaires. Ils ne font pas partie de notre famille ".
J’ignorais et j’ignore toujours qui a reçu de l’argent de tel ou tel. Tout ce que je peux dire, c’est que personnellement, je n’ai jamais reçu d’argent
Aucune sanction interne ne sera prise contre Nicolas Leoz et Ricardo Teixeira, en tout cas pas avant le vote décisif du 2 décembre 2010. Par la suite, ils seront bannis, comme presque tous les autres pontes du Comité exécutif de la FIFA. Mais, à ce jour, aucune sanction n'a donc été prononcée en rapport avec l'attribution de la Coupe du Monde 2022. Sepp Blatter dit ne rien avoir su: "J'ignorais et j'ignore toujours qui a reçu de l'argent de tel ou tel. Tout ce que je peux dire, c'est que personnellement, je n'ai jamais reçu d'argent".
Le Qatar reste muet
Le Qatar, de son côté, a toujours démenti tout acte répréhensible. Mais dès que les questions deviennent plus précises sur le versement de pots-de-vin, on n'obtient aucune réponse. Une lettre recommandée avec les questions de la RTS n'a même pas obtenu d'accusé de réception de l'ambassade du Qatar à Berne. Les autorités qataries n'ont pas répondu non plus aux demandes répétées d'entraide judiciaire de la Suisse, comme le confirme le Ministère public de la Confédération.
>> Les explications de Ludovic Rocchi au 19h30:
>> Revoir le débat d'Infrarouge:
>> Lire aussi: Sepp Blatter: le choix du Qatar est tombé après "des défections" de dernière minute
Ludovic Rocchi, Pôle enquête RTS