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MONTREUX – La Suisse est un pays très égalitaire en comparaison internationale, c’est-à-dire que la différence de revenus entre les salaires de la classe populaire ou ouvrière et les cadres ainsi que les professions libérales bien rémunérées comme les médecins (généralistes), cadres et avocats et d’un facteur 5 environ (c’est-à-dire entre 4’000.- et 20’000.- de salaire par mois). Sans compter que les personnes gagnant plus de CHF 5’000.- par mois doivent payer un montant élevé et progressif d’impôts sur le revenu, ce qui abaisse le coefficient de Gini (lire ci-dessous). La conséquence est clairement une classe moyenne forte et nombreuse en Suisse. Même si on parle beaucoup de la classe moyenne américaine qui est bien sûr beaucoup plus grande vu la taille des Etats-Unis (330 millions d’habitants), en proportion la Suisse a une plus grande classe moyenne que les Etats-Unis.
Dans beaucoup de pays du monde et notamment les “émergents” comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) avec surtout les 2 pays les plus inégalitaires au monde que sont le Brésil et l’Afrique du Sud, la réalité est bien différente avec une différence de salaire entre le salaire minimum et celui des cadres ainsi que du patronat approchant souvent un facteur 20, voire 50.
Coefficient de Gini
On peut utiliser l’indice ou coefficient de Gini, incluant des valeurs comprises entre 0 et 1, pour évaluer la répartition des salaires dans un pays ou région. Lorsque l’indice est proche de 0, le pays est totalement égalitaire et lorsqu’il se trouve proche de 1 le pays est totalement inégalitaire. La Suisse a un coefficient de Gini proche de 0.3, les Etats-Unis 0.378, un pays plutôt égalitaire comme la Finlande 0.259 et des pays plutôt inégalitaires comme le Mexique de 0.476 ou le Brésil d’environ 0.5. D’autres pays émergents du BRICS comme la Russie, la Chine et surtout l’Inde ont un coefficient de Gini élevé, bien plus haut que la plupart des pays d’Europe et même des Etats-Unis. Il faut relever que le calcul de ce coefficient n’est pas facile à obtenir, car il dépend aussi de la redistribution des impôts. Par exemple en Russie avec une flat tax (impôt sur le revenu en pourcentage plus ou moins égal pour tous les salaires) le coefficient de Gini restera plus ou moins le même avec les corrections après impôts, dans des pays comme la Finlande qui impose beaucoup pour redistribuer l’argent parmi la société et notamment les classes moins favorisées, le coefficient de Gini aura tendance à baisser après la correction fiscale.
Quel lien avec l’industrie du luxe ?
Par définition, les produits de grand luxe comme Rolex, Omega et surtout Hublot ou Patek Phillipe ne peuvent être considérés luxueux que s’ils sont hors de prix pour la grande majorité de la population. Autrement dit, ces montres à plus de CHF 10’000.- pièce sont souvent hors de portée même pour la (petite) bourgeoise suisse, celle-ci gagne bien sa vie avec environ CHF 20’000.- par mois mais une fois enlevé la part des impôts sur la revenu, les frais courants et les réserves, acheter une montre à CHF 50’000.- ne serait pas raisonnable et souvent tout simplement impossible d’un point de vue financier.
Cap sur les émergents
De ce fait, ces montres de luxe sont beaucoup vendues dans des pays avec un coefficient de Gini élevé comme la Chine bien sûr, le Brésil (selon nos informations les Brésiliens n’achètent pas les montres dans leur pays mais plutôt à Miami pour des raisons fiscales), le Mexique, la Russie ou encore l’Inde. Sans compter de nombreux autres pays qu’on peut classer comme émergents, certes plus petits en population que l’Inde et la Chine mais qui “poussent”, comme plusieurs pays d’Afrique (ex. Nigéria), la Colombie, l’Indonésie, etc. Bien sûr ces montres restent encore bien vendues à la haute bourgeoise américaine et européenne, mais peut-être moins qu’on ne le pense.
Dans tous ces pays émergents, on observe une bourgeoisie très riche ayant les moyens d’acheter ces montres très luxueuses. Sans rentrer dans des problèmes de corruption (autre problème fondamental, notamment en Chine ou au Brésil), souvent fréquents dans ces pays, si un individu est capable d’acheter une montre à 50’000 dollars, c’est soit qu’il profite d’une main d’oeuvre bon marché (ex. 100 dollars de salaire par mois en moyenne au Mexique), qu’il est un grand entrepreneur à succès et grâce aux volumes et effets d’échelle (scaling) a réussi à faire fortune ou est innovant (ex. Bill Gates). Malheureusement, on sait que la majorité des entrepreneurs dans ces pays émergents le sont plus pour la première raison soit sur le dos du peuple en les payant au “lance-pierre” pendant que ces “grands bourgeois” par exemple latinos emmènent toute leur famille deux fois par an à Orlando pour profiter des parcs d’attraction et les Chinois profitent de visiter Paris pour la 3ème fois, bien sûr sans oublier d’acheter quelques montres, sacs de lux et bijoux…
Que faire ?
On peut donc affirmer que l’égalité suisse des salaires, en tout cas dans l’industrie horlogère du luxe, est possible en partie sur l’inégalité mondiale séparant massivement les classes sociales, les riches ayant tellement d’argent qu’une montre de luxe est comme acheter une Swatch pour votre serviteur pendant que le peuple de ces grands pays vit plutôt pauvrement. Faut-il arrêter de produire des montres de luxe ? Probablement non, si ce n’est pas la Suisse qui le fait ce sera un autre pays. Que faire ? La question reste ouverte, mais probablement tout comme pour l’écologie, la problématique de l’inégalité des salaires (relevée avec grand succès par l’économiste français Thomas Piketty dans son livre “Le Capital au XXIe siècle”) passera par une gestion mondiale du problème. Le jour où les ventes des montres de luxe seront en baisse, le monde ira mieux… mais on en est encore très loin vu que les pays émergents représentent plus de 80% de la population mondiale. Autrement dit, il faudrait qu’encore plus de Swatch soient vendues que d’Omega (pour citer 2 marques du même groupe).
Il est important que la Suisse (politiques, médias, etc.) donne peut-être moins d’importance à cette industrie du luxe et privilégie plutôt les sociétés ou organisations capables d’améliorer la vie de ces centaines de millions de personnes dans ces pays émergents ou en voie de développement (en bas de la pyramide sociale), car c’est aussi un marché très lucratif dans le bon sens du terme. Pour un média chrétien comme Romanvie.ch, c’est cela le vrai et unique luxe.
L’avenir de la Suisse passera donc par moins de luxe et plus de focus sur les classes populaires mondiales.
Cette constatation sur la Suisse est aussi valable pour la France, un pays qui valorise beaucoup l’égalité et qui est “championne mondiale” de l’industrie du luxe.
Mis à jour le 12 mars 2018. Par Xavier Gruffat (pharmacien dipl. EPFZ et dipl. MBA). Il s’agit d’une idée originale de Xavier Gruffat, pas copié d’un autre média. Sources & Références : Folha de S.Paulo, NPR. Photo: © slava_14 – Fotolia