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On a pu établir que le nombre de partisans de l'État islamique était plus grand en France que dans aucun autre pays d'Europe. Or, les principes en sont contraires à ceux de la République et à ceux qui sont enseignés par l'école d'État en France. Comment l'expliquer? Comment expliquer que ces principes dits républicains parlent aussi peu à la jeunesse - parlent en tout cas trop peu pour empêcher cette situation?
L'éducation en France est essentiellement intellectualiste, et c'est peut-être en soi un signe d'intelligence, mais c'est aussi un signe de méconnaissance de l'enfant. On ne le voit trop souvent que comme un intellect en formation, alors qu'il est bien autre chose. Il appréhende le monde émotionnellement. Et c'est fondamental d'en tenir compte, lorsqu'on enseigne les valeurs de la République, car l'intellect dans l'absolu est relativiste, et une adhésion repose sur le sentiment.
La République a des symboles, et, comme l'a dit François Hollande, elle aime tous ses enfants: on peut la ressentir en théorie dans son cœur. Mais elle demeure abstraite. Quand on la représente sous la forme d'une image, il s'agit d'une allégorie, de Marianne. Or, l'allégorie est une figure à peine arrachée à l'abstraction de l'intellect, et qui ne marque pas sa distance vis à vis de l'idée pure, de la sphère intelligible de Platon - qui ne descend pas jusqu'à la vie. Comme dit la Bible des idoles antiques, elle ne parle pas, ne se meut pas, n'est faite que de matériaux morts - les substances du cerveau, peut-être; et elle ne touche pas au cœur.
Pour y remédier, il faut la tirer vers la mythologie. Les poètes allégoriques chrétiens en ont donné l'exemple, de Prudence au sixième siècle à Jean de Meung au treizième. C.S. Lewis plaçait même, parmi eux, Dante.
Intellectuellement, le poète admet qu'il s'agit d'une allégorie; mais ensuite il compose son poème comme s'il s'agissait d'une réalité vivante, d'une expérience directe de l'existence. Chez Prudence les vertus et les vices peuvent aussi être assimilés à des forces objectives, quoique cachées, mystérieuses; et chez Jean de Meung il en va de même, la fin de son Roman de la Rose voyant arriver, dans le monde théorique, la déesse Vénus.
Un auteur américain contemporain dont j'ai déjà parlé a pareillement rendu extraordinairement vivante l'allégorie: c'est S.R. Donaldson, dans sa série Thomas Covenant. Lorsque ses personnages, depuis ce monde-ci, sont plongés dans le monde allégorique, il s'agit d'une réalité à laquelle ils doivent croire, et dans laquelle leurs forces morales sont incarnées par des êtres fabuleux.
Victor Hugo, il faut le dire, a tendu, dans sa poésie, à faire, des allégories républicaines, des forces morales cosmiques, objectives. Il faut procéder de cette façon. La liberté, l'égalité, la fraternité, doivent être trois fées envoyées par la reine céleste, la brillante Marianne, pour inspirer les héros, ou ceux-ci doivent entrer dans des mondes parallèles dans lesquels ces idées sont de véritables personnes. Ils doivent rencontrer la liberté, l'égalité, la fraternité, et elles doivent les mettre à l'épreuve, sous la direction auguste de la reine des peuples. On peut en faire des contes.
Néanmoins, le genre en est nouveau. Il est difficile de tout inventer d'un coup. Les auteurs qui ont procédé de cette façon ont souvent, par conséquent, utilisé des figures préexistantes. J'en donnerai des exemples une autre fois.