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Dans un fort intéressant article publié par le professeur Simon J. Evenett dans la revue bimensuelle d'une grande banque helvétique, l'auteur montre de manière saisissante comment a évolué le PIB des grands producteurs de la planète entre le début du premier millénaire et le commencement du nôtre. Saisissant parce qu'il y a mille ans le PIB cumulé de la Chine et de l'Inde représentait près de 60 % de l'ensemble de la production mondiale contre seulement environ 10 % à la fin des années 1960.
Pour les grandes puissances occidentales (Grande-Bretagne, Italie, Allemagne, France et Etats-Unis), durant le même laps de temps, l'évolution a été presque exactement inverse, puisque leur part au PIB mondial a passé de 10 à 55 %. De surcroît, en 2008 déjà, le PIB additionné des deux pays les plus peuplés de la planète avait déjà franchi la barre des 25 % du total.
A la lecture de cet article et de ces chiffres, devant la fulgurante progression indienne et chinoise favorisée par la libéralisation mondialisée des échanges, qui ne serait amené à réfléchir aux deux questions pressantes qui nous préoccupent, en Europe comme aux USA.
Cette résurgence de la Chine et de l'Inde, qui sera bientôt suivie de l'émergence d'autres grands pays du Sud, explique-t-elle pleinement les tourments économiques et sociaux que vivent les sociétés démocratiques occidentales ?
Sommes-nous condamnés à voir notre niveau de vie se réduire en proportion de la diminution de notre rôle économique relatif dans le monde ?
A la première interrogation il convient de répondre largement par l'affirmative. Ils ont définitivement passé les cinq siècles durant lesquels l'Europe puis les Etats-Unis ont organisé l'exploitation de la planète à leur seul profit, aidés en cela par leur puissance militaire, leur avance scientifique et technologique, le mercantilisme, le colonialisme, le protectionnisme. Une fin brutale parce que nos sociétés, jusque là au bénéfice de privilèges aussi immenses qu'infondés, n'ont pas su ou pas voulu prendre la mesure du profond changement issu des « trente glorieuses ». Artificiellement protégé et ayant vécu au-dessus de ses moyens depuis près de trente ans, l'Occident se retrouve endetté comme jamais et incapable de maintenir le train de vie social qu'il avait cru pouvoir garantir à ses populations. Les « droits acquis » ne le sont plus, les prestations publiques deviennent aléatoires, l'emploi se précarise, les caisses de pensions ne peuvent plus verser les rentes généreuses promises.
Par contre, il faut le dire avec force, le bouleversement de notre environnement ne nous condamne pas à la baisse inéluctable de notre niveau de vie. Nous sommes en mesure de le maintenir à son seuil élevé parce que l'économie mondiale n'est pas un jeu à somme nulle où ceux qui gagnent font automatiquement perdre les autres.
Certes, le futur ne sera plus aussi aisé que le passé. Nous avons désormais à faire avec des concurrents libérés des contraintes anciennes, aussi intelligents et entreprenants que nous, prêts à travailler sans compter leurs heures et dans le cadre d'une protection sociale qui demeure lacunaire, au bénéfice par conséquent d'avantages comparatifs considérables. En conséquence, les secteurs ayant traditionnellement offert leur emploi à une large partie d'entre nous, continueront de se restreindre.
Certains imaginent que la solution à nos problèmes réside dans un retour, plus ou moins rapide, étendu et rigoureux selon les avis, au monde protectionniste d'antan, largement fermé à la circulation des savoirs, des biens, des services et des personnes. C'est un leurre, propagé par des ignorants et des démagogues. A l'évidence, la libéralisation mondialisée des échanges a été conduite à un rythme inadéquat et en prenant insuffisamment en compte ses conséquences économiques et sociales sur nos sociétés occidentales. Il convient donc de négocier un processus ralenti avec les pays émergents. Mais il ne saurait être question de prétendre leur imposer un retour à la situation qui nous convenait si bien, sauf à vouloir transformer la planète en champ de bataille.
Quel que soit le rythme auquel se développeront nos nouveaux concurrents, il paraît pourtant évident que, si nous entendons conserver notre niveau de vie tout en maintenant le type d'Etat social que nous connaissons, nous devrons renoncer à une partie de notre confort, fréquenter plus longuement nos écoles et nos universités et accepter de travailler davantage ou plutôt de manière plus productive, souvent dans d'autres entreprises que celles qui nous tendaient les bras voici quelques années encore. Nous serons certainement contraints à renoncer aux domaines d'activités auxquels nous étions habitués et à faire l'effort de nous préparer pour des secteurs différents, à plus fort contenu de valeur ajoutée, donc de matière grise.
Cet avenir plus laborieux et distant du discours malthusien de la décroissance et de la frugalité n'est pas seulement possible. Il est crucial si nous voulons faire perdurer la société équitable que nos pères ont voulue, faite de l'opportunité donnée à chacun, par son travail, d'améliorer son sort et de s'élever au travers de la hiérarchie sociale.
Pierre Kunz