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Les fonctions de maître-bourgeois-caissier que François de Montmollin remplissait en 1832 étaient une occupation insuffisante, aussi voyons-nous s'éveiller chez lui cet intérêt pour les questions économiques auxquelles il se consacrera entièrement, lorsque la révolution du 1er mars aura mis un point final à sa carrière politique, et qui fera dire à son biographe du Messager boiteux de 1872:
"En l'arrachant au service de l'Etat, la révolution ne le détacha pas du service du pays et cette période de sa vie n'a pas été la moins utile !"
Nous lisons dans les notes consacrées à l'année 1833:
L'année précédente, nous avions, à l'instigation de mon beau-frère Ed. de Pury, conclu une association pour la fabrication des vins mousseux, association dont le siège était à la Rochette.
Les intéressés étaient Messieurs l'ancien chancelier de Sandoz, de Meuron, ancien châtelain du Landeron, Ed. de Pury et moi.
A cet effet, nous avions fait venir un ouvrier champenois.
Nos produits étaient loin d'être mauvais, mais pour ce genre d'affaire comme pour tout autre, il fallait se donner de la peine pour obtenir des débouchés, car les clients ne viennent pas tout seuls.
Aussi se décida-t-on bientôt à céder l'entreprise à Messieurs Virchaux, de Saint-Blaise, qui dès lors ont continué ce genre de commerce dans une maison qu'ils firent construire dans ce but à l'entrée de ce dernier village, du côté de Neuchâtel.
François de Montmollin aura du reste encore à s'occuper de cette industrie.
Il fera dans la suite maintes fois allusion aux affaires de la susdite maison devenue "Virchaux et Bouvier".
Dans ce même ordre d'idées: tentatives faites en vue du développement de l'industrie, plaçons ici le récit suivant se rapportant à l'année 1837:
Une circonstance que je ne dois pas omettre survint aussi dans cette même année. Nous étions à la Prise [La Prise Roulet dont sa mère avait hérité de M. Georges de Chaillet de Mézerac et qu'il devait revendre en 1838 au lieut.-col. de Roulet.], et il m'arrivait quelquefois, lorsque je venais en ville, de dîner au Faucon.
Un jour du mois de septembre, je m'y rendis avec le professeur Matile, maintenant en Amérique.
Il n'y avait guère à table d'hôte qu'une dizaine de personnes, parmi lesquelles un homme d'une quarantaine d'années, laid à faire peur, et que nous ne tardâmes pas à reconnaître comme Français.
Comme tous les Français, et plus encore que la plupart de ses compatriotes, il était bavard et nous ne tardâmes pas à connaître ce qui l'avait amené dans le pays de Neuchâtel.
On était à cette époque dans le commencement de la fièvre des entreprises industrielles.
Or, M. Brémond de St-Paul (c'est ainsi que se nommait notre olibrius) avait entendu parler des mines d'asphalte du Val-de-Travers. Sans crier gare, il s'était immédiatement rendu à Travers où demeuraient Messieurs Montandon, les propriétaires de la mine, et il s'était rendu acquéreur de l'immeuble dont les propriétaires ne connaissaient pas encore la valeur.
En effet, comme Messieurs Montandon ne tiraient parti de leur asphalte qu'en faisant de la graisse de char, ils acceptèrent sans grande contestation la somme que Bremond leur offrit pour l'immeuble sur lequel était située la mine.
Il s'agissait, si je ne me trompe, d'une somme de 11,000 livres de Neuchâtel, ce qui faisait un peu plus de fr. 15'000.
Messieurs Montandon étaient enchantés d'avoir fait une si bonne affaire et Brémond riait dans sa barbe de les avoir mis dedans.
Il est vrai que ce marché a dès lors fait passer bien des nuits blanches aux pauvres Montandon lorsqu'ils apprirent que ce qu'ils avaient cédé pour un morceau de pain était une véritable mine d'or, au moins en apparence.
Quoi qu'il en soit, Brémond s'ouvrit à Matile et à moi de ses projets futurs.
Comme cette conversation m'intéressait vivement, je proposai à ces Messieurs de venir passer l'après-midi et la soirée à la Prise.
Brémond nous déroula tous ses plans et nous demanda quelques conseils sur les moyens d'obtenir du Gouvernement une concession pour exploiter les mines d'asphalte du Val-de-Travers en général.
Je le mis en rapport avec le chancelier Favarger et il finit par obtenir une concession de 30 ans.
Dès lors, une compagnie s'est formée à Paris pour l'exploitation, mais Brémond et ses acolytes avaient monté l'affaire sur une si vaste échelle et s'étaient réservé de tels avantages que la compagnie vit ses actions tomber d'une manière effrayante.
Je ne sais quel est leur cours actuel, cependant on continue à exploiter, mais je crois que les frais d'administration et autres mangent les bénéfices.
A côté de la compagnie française, il s'en forma une neuchâteloise, dans les résultats bons ou mauvais de laquelle la compagnie française entrait pour un tiers.
Cette Société, dont je fus nommé président, fut liquidée à perte peu d'années après sa formation.
Toutefois, les résultats ont été moins fâcheux pour ses actionnaires que pour ceux de la compagnie française
[Voir QUARTER-LA-TENTE, Le canton de Nenchdtel, t. III, p. 736: "Toutefois dès 1837, l'asphalte était uniquement employé à faire du mastic.
A ce moment, un Français du nom de Brémont de St-Paul acheta à M. Simon Jeanrenaud fils l'exploitation pour 10'000 fr...].
On sait que la tolérance en matière religieuse n'a pas toujours été le fort de notre peuple et que les sectaires et dissidents ont été à diverses reprises dûment persécutés.
Voici un épisode, probablement oublié, de cette histoire des persécutions, dont notre Grand'Rue, déjà illustrée par la tragique affaire Gaudot de 1766, fut le théâtre au début de 1834:
Je devais être pendant cette année nécessairement plus occupé, puisque c'était mon tour d'être maître-bourgeois en chef, poste qui ne me permettait guère de découcher, et parce que la presque totalité du fardeau de la magistrature reposait sur mes épaules.
Ce fardeau ne fut cependant pas très lourd, si ce n'est dans une circonstance tout au commencement de ma préfecture.
Depuis quelque temps déjà, le séparatisme faisait de grands progrès et n'était pas vu de bon oeil par la grande majorité de la population, qui témoignait de son mauvais vouloir à cet endroit, si ce n'est par des actes, au moins par des propos, qui dégénéraient quelquefois en vociférations.
Or, un certain soir du mois de février à ce que je crois, j'étais en soirée chez mon beau-frère Tribolet; on vint me prévenir qu'il y avait grand tumulte devant une maison de la Grand'Rue.
Je me rendis immédiatement sur les lieux où je m'enquis des causes de ce désordre.
Or, voici ce qui était arrivé:
On avait célébré, disait-on, un baptême dans une maison occupée par un dissident et la réunion n'était pas encore dissoute, ce qui occasionna un rassemblement plus ou moins tumultueux essentiellement composé de gens des Chavannes, émeutés, à ce que j'appris plus tard, par un certain Borel, libraire, homme assez peu religieux et dont la fille, à son grand déplaisir, était du nombre des "séparés".
Malheureusement, un objet quelconque fut jeté ou tomba d'une des fenêtres de la maison soit volontairement, soit involontairement, ce qui occasionna un redoublement de tumulte et quelques velléités assez sérieuses de violence contre la maison et les gens qui l'occupaient.
Ne pouvant pas percer la foule, je me rendis immédiatement à l'Hôtel de Ville pour me consulter sur ce qu'il y avait à faire avec mes collègues que j'avais convoqués.
Mais ceux-ci étaient tellement émus de ce qui se passait qu'ils ne purent prendre aucune décision. Cependant le temps pressait.
Je m'érigeai donc momentanément en dictateur.
Un moment, j'eus l'idée (à l'instar de ce qu'avait fait à Paris un ou deux ans auparavant le maréchal Lobau
[Général eu chef de la Garde nationale qui, eu mai 1831, dispersa les manifestations bonapartistes de la place Vendôme au moyen des pompes à incendie]
à la Place Vendôme) de faire arriver les pompes à incendie et d'asperger bel et bien cette populace jusqu'à ce qu'elle en eût assez.
Mais je me rappelai tout à coup que les gardes urbaines formées en 1831 étaient encore plus ou moins organisées.
J'envoyai donc les col. Meuron et Pourtalès-Steiger, qui s'étaient mis à ma disposition, chez Monsieur de Chambrier, président du Conseil d'Etat, pour lui demander l'autorisation de faire battre la générale.
Monsieur le président m'ayant fait répondre qu'il me donnait pleins pouvoirs pour prendre les mesures que je jugeais convenables pour le rétablissement de l'ordre, je donnai suite à cette idée.
Moins d'une demi-heure après, la Grand'Rue était évacuée en grande partie, car au bruit de la générale un bon nombre des assaillants se rendirent à leur place de rassemblement où j'ordonnai qu'ils fussent gardés pendant un certain temps.
Je profitai de cette "bonace" [Nous retrouvons cette expressiun empruntée au language des marins, et que semble affectionner F. de Montmollin. Il l'orthographie ici correctement. (Voir Musée neuchcitelois, 1927. p. 32 )] pour faire évacuer la maison attaquée et pour faire
occuper la Grand'Rue par une partie de gardes de la ville.
Puis la garde urbaine fut licenciée, chacun retourna chez soi assez paisiblement et la nuit fut tranquille.
Le lendemain, on fit des enquêtes, mais comme il arrive ordinairement après des émeutes populaires, on ne trouva pas de coupable et tout fut dit.
Ces désordres ne se renouvelèrent pas.
Les dissidents furent plus prudents, et comme le peuple savait que l'Autorité s'occupait de ces choses, il attendait patiemment qu'une décision intervînt.
Le fait est qu'il y eut pendant cette année de nombreuses conférences entre le Ministère de la ville et les Quatre ministraux, mais que l'on ne sut à quel parti s'arrêter jusqu'au moment où les dissidents obtinrent de ne pas faire baptiser leurs enfants, mais de faire constater la naissance devant l'officier de la juridiction, ce qui était un acheminement aux actes de l'Etat civil qui ont été définitivement consacrés après la révolution de 1848.
Le maître-bourgeois François de Montmollin était toujours inspecteur de police, et, parmi les attributions de cette charge, les réorganisations successives du corps des pompiers jouent un rôle important dans ses préoccupations, aussi ses mémoires y font-ils souvent allusion.
Voici par exemple ce que nous lisons au début de l'année 1836 :
N'ayant plus de fonctions journalières à l'Hôtel de ville, puisque mes quatre ans de maître-bourgeois étaient terminés, je m'attachai à remplir de mon mieux les fonctions qui me restaient d'inspecteur de police et de capitaine en chef du feu.
En cette dernière qualité surtout, je m'efforçai d'améliorer les différents services dépendant de cette administration.
J'organisai un corps de pompiers à l'instar de ce qui existait alors en Amérique, organisation qui avait déjà été adoptée au Locle par les soins de mon ami Jules Huguenin-Vuillemin.
A cet effet, je me fis autoriser à me procurer une nouvelle pompe à incendie et un système d'échelle pour le sauvetage.
Des pompiers, passons sans transition au militaire.
Où en était la carrière militaire de l'ancien adjudant du colonel de Pourtalès ? Les notes se rapportant aux années 1834 et 1835 vont nous renseigner:
Ayant reçu son brevet de capitaine à l'état-major fédéral à la fin de 1832, voici ce qui lui advint à la fin de 1834:
Je fus rayé, ainsi que tous mes collègues à l'état major fédéral, des cadres de l'armée suisse.
Voici à quelle occasion: le Département militaire fédéral voulait, dans un but facile à concevoir, nous faire prêter serment à la constitution neuchâteloise telle qu'elle aura été garantie par la Diète.
Nous voulions prêter serment à la constitution telle qu'elle était garantie.
De là notre radiation qui nous fut annoncée le 22 décembre.
Mais, si les circonstances politiques compromettaient la carrière militaire fédérale de François de Montmollin, il restait la possibilité de servir dans les milices cantonales :
Cependant, depuis le camp de Bière de 1830, je n'avais fait aucun service militaire cantonal.
Ainsi qu'on l'a vu, j'avais fait partie de l'état major fédéral et d'ailleurs mes fonctions administratives et de police m'exemptaient de plein droit de tout service militaire dans le pays.
De nouveau l'occasion de rentrer dans la carrière militaire ne tarda pas à se présenter.
Une inspection fédérale pour Neuchâtel avait été ordonnée par la Diète, pour avoir lieu dans le courant de septembre.
Ce n'était pas très difficile pour l'infanterie qui avait toujours été plus ou moins exercée depuis 1831.
Par contre, ce n'était pas facile pour les carabiniers qui n'avaient pas été réorganisés depuis cette époque et aucun corps n'avait été plus désorganisé que celui-là par la révolution.
Au mois d'août, un appel me fut adressé dans ce but par la commission militaire.
Je n'avais aucune connaissance du service des carabiniers;
néanmoins je crus devoir céder aux instances qui furent faites auprès de moi dans l'espérance qu'avec un peu de persévérance et de travail je pourrais me mettre à même de remplir convenablement la tâche qui m'était imposée.
Fort heureusement, je ne fus pas trompé dans mon attente, et lors de l'inspection j'eus la satisfaction de présenter aux inspecteurs fédéraux une compagnie qui me valut leur approbation et leurs éloges.
Dès lors, je restai attaché au corps et fis 13 casernements de suite à Colombier, 3 ans en qualité de capitaine et 10 comme major.
Ce n'est que la révolution de 1848 qui m'a forcé à abandonner un corps auquel j'étais particulièrement affectionné et qui, au reste, me le rendait bien, j'ose le dire sans forfanterie.
Dans ces années 1836 et suivantes, l'auteur des mémoires que nous parcourons signale la mort de différentes personnes qui le touchent de près.
Le 17 avril 1836, c'est son père, l'ancien conseiller d'Etat Frédéric-Auguste de Montmollin, puis sa vieille tante Uranie de Montmollin-Brun, qui meurt en 1842, âgée de plus de 90 ans:
Nous lui rendîmes les derniers devoirs le 2 mai.
Avant d'entamer ce qui concerne sa succession, je dois mentionner ici ce que l'on peut obtenir dans les familles, en fait de tradition orale, lorsqu'on arrive à un âge aussi avancé.
Ma tante avait encore connu la femme du major de Montmollin, fils du chancelier, de sorte que, par une seule tradition, c'est-à-dire de celle du major à ma tante, nous savions de auditu ou, tout au moins, nous pouvions connaître les faits concernant le père du chancelier.
Quand je dis nous, je parle aussi de mon fils, puisqu'il avait 9 ans; de sorte que nous arrivons ainsi à la huitième génération.
En 1841, François de Montmollin est nommé maire de Valangin, poste traditionnel particulièrement désiré:
Le mois de juillet 1838 reste dans mes souvenirs comme l'une des époques les plus importantes de ma vie. Le 13, j'entrais en caserne à Colombier pour la septième fois comme chef des carabiniers.
Après avoir passé la matinée à installer mon monde et dîné avec mes officiers, je montai dans ma chambre pour me reposer.
J'étais à peine couché sur mon lit que j'entendis dans la cour une voix que je reconnus de suite pour celle de Monsieur de Chambrier, maire de Valangin.
Très étonné de la présence en caserne de Monsieur de Chambrier, car il ne se piquait pas d'être très partisan du militaire et de tout ce qui s'y rattachait, je me précipitai à la fenêtre, quoique fort légèrement vêtu afin de lui demander ce qui l'amenait chez les carabiniers.
Il me répondit que c'était à moi personnellement qu'il en voulait.
Je le priai donc de monter dans ma chambre et lui offris un siège.
Il m'annonça alors sans autre préambule (il ne les aimait pas) que s'étant décidé à quitter la mairie de Valangin, il avait pensé à moi pour le remplacer et qu'il venait me le dire de suite afin que, si je me décidais de mon côté à y songer, je puisse immédiatement faire les démarches nécessaires dans le but d'obtenir la place, soit auprès de S. E. Monsieur le gouverneur, soit auprès de son frère Monsieur le président du Conseil d'Etat.
J'avoue que, dans le moment, je fus abasourdi de cette ouverture et que ma première impression fut qu'il y aurait bien de la témérité de ma part de penser à postuler une place qui serait sans doute visée par d'autres plus anciens que moi dans les offices gouvernementaux, plus capables, et qui en tout cas seraient considérés comme ayant plus de droit et de titre à cette place.
Toutefois, l'idée me vint dans la conversation que si M. de Chambrier s'adressait à moi, il ne me le faisait pas sans savoir à quoi s'en tenir sur le résultat de démarches éventuelles de ma part et, par conséquent, sans en avoir parlé en haut lieu.
Je lui répondis donc que je réfléchirais et que, si le lendemain matin il ne recevait pas de mes nouvelles, ce serait marque que je suivais ses conseils !
Je me décidai, dès le lendemain matin, d'aller de l'avant et je fis dans ce but les démarches convenables.
Une semaine après, soit le 21, je reçus un avis du Conseil d'Etat qu'il me nommait commissaire du gouvernement dans la juridiction de Valangin et sur les directions qui me furent données par le chef de l'Etat, j'adressai immédiatement par le chef de l'Etat un placet au Roi pour obtenir l'office de maire de Valangin, placet qui fut acheminé à Berlin avec une recommandation du Conseil signée par l'unanimité de ses membres.
François de Montmollin avait fait construire en 1839 par M. J. Colin, architecte, une maison au Faubourg du Crêt, actuellement propriété de sa petite-fille, Mme Jean de Pury.
Il y installa sa famille le 19 avril 1841 :
Nous quittâmes définitivement, à ce que je croyais alors, la maison sur la place.
Il y reviendra, en effet, passer ses vieux jours.
Ce mois de juillet 1838 paraît avoir été assez mouvementé:
Le 5 juillet dans l'après-midi, au milieu d'un violent orage, la foudre tombe sur la maison Borel près du Crêt et effraye beaucoup ma chère femme, d'autant plus que dans ce moment je n'étais pas à la maison.
Le 18, il se manifeste des ouragans des plus violents dont j'aie jamais été témoin.
C'était à 10 heures du matin, j'étais alors en caserne et me rappelle avoir été obligé de consigner la troupe dans les chambres pour éviter des accidents qui seraient immanquablement résultés de la chute des tuiles dans la cour.
Dans les allées de Colombier, les peupliers plus que séculaires furent déracinés.
A Greug, domaine de M. de Pourtalès, on comptait jusqu'à 150 arbres déracinés.
A Neuchâtel, contre les jetées et le Crêt, les vagues s'élevèrent à une hauteur prodigieuse.
Enfin le 29, le lendemain de ma prise de possession de Valangin (circonstance de mauvais augure), eut lieu l'incendie de Coffrane qui réduisit en cendres un grand nombre de maisons.
Je m'y transportai immédiatement et ne quittai le lieu du sinistre qu'à 7 heures du soir alors que l'on était complètement maître du feu.
J'y retournai dès le lendemain pour faire procéder à l'évaluation des bâtiments incendiés et pour organiser un comité de secours.
Laissons de côté diverses questions d'intérêt valanginois : projet de construction de la route des Gorges, inauguration de la trouée du Seyon et bornons-nous à noter cet épisode:
Le 14 mars 1843, je fus appelé, en ma qualité de maire de Valangin, à aller à Fontaines examiner une pièce de mécanique que l'inventeur, ouvrier et propriétaire, un certain Maillardet
[Voir la Biographie neuchâteloise de JEANNEREI et BONHÔTE, t. 11, p. 33.], ne voulait pas exhiber au public avant que je l'eusse vue.
Je profitai de cette circonstance pour aller visiter la fabrique de Fontainemelon avec le justicier Benguerel.
Nous dînâmes chez le principal associé de la fabrique, M. Jacob Robert-Tissot, et à cette occasion j'appris qu'il se fabriquait dans cette maison 200'000 ébauches annuellement.
Venons-en maintenant, enfin, au récit des événements politiques proprement dits de ces années 1831 à 1848 qui nous occupent, et commençons par ce récit assez symptomatique d'un conflit survenu en 1840 entre le Conseil d'Etat et la bourgeoisie:
Le Conseil d'Etat ayant pris, eu vue de l'avenir, la résolution d'entourer le château de Neuchâtel de quelques fortifications en pierre, demanda à cet effet le concours de la bourgeoisie; mais le Conseil général ayant refusé toute coopération et ayant même manifesté l'intention de s'opposer formellement à cette oeuvre, le Conseil n'insista pas et cette affaire tomba à l'eau.
L'événement marquant de cette année 1840 est la mort de Frédéric-Guillaume III au mois de juin :
Ce qui nécessita de renouveler, hélas ! pour la dernière fois, l'antique cérémonie de la prestation des serments réciproques qui eut lieu au siège des différentes bourgeoisies et dont, au reste, on peut lire les détails soit dans les journaux, soit dans l'almanach de 1841.
Tout ce que j'ai à noter ici, c'est que j'y assistais comme major de carabinier et que j'accompagnais Monsieur le gouverneur et le Conseil d'Etat dans toutes les localités où le serment fut prêté, c'est-à-dire Neuchâtel
[Une gravure signée J. Bettaiiier représente la cérémonie de Neuchàtel; la place du marché est décorée pour la circonstance d'un grand obélisque de verdure surmonté d'un aigle, et construit sur l'ancien puits. (Voir M. Boy DE LA Tour. La gravure neuchâteloise, p. 137.)]
, Valangin, Landeron, Boudry et Môtiers.
Le 15 octobre, on célèbre la fête du nouveau roi, Frédéric-Guillaume IV, par un banquet de 60 couverts a l'Hôtel des Alpes.
Le 20 septembre précédent, le nouveau maire de Valangin avait reçu du roi son brevet:
J'eus connaissance qu'en même temps que mon brevet, il en était arrivé d'autres: un de conseiller d'Etat pour mon prédécesseur à la mairie de Valangin, un autre de lieutenant de Neuchâtel en faveur de M. Alphonse Coulon, et un troisième de conseiller d'Etat en service extraordinaire en faveur de M. Frédéric de Rougemont, littérateur dont les Neuchâtelois connaissent les ouvrages.
Je n'eus pas de réflexions à faire sur ces octrois, sinon que, quel que fut le mérite de M. de Chambrier, il me parut extraordinaire, ainsi du reste qu'à bien d'autres personnes, que le Roi appelât deux frères à siéger dans le Conseil d'Etat qui n'était composé que de sept membres.
On assure cependant que, dans la pratique, cela n'eut pas d'inconvénients, car l'on prétend que, dans les délibérations sur des sujets importants, les deux frères étaient fort souvent en désaccord.
Une députation des Geneveys sur Coffrane, conduite par le justicier L'Eplattenier, vint me féliciter de ma nomination.
Je les engageai à dîner avec moi, ce qu'ils acceptèrent non sans quelque peine.
Enfin, les derniers jours du mois furent employés activement aux préparatifs de mon installation qui devait avoir lieu le samedi 6 novembre...
Le 3 novembre, je fis entériner mon brevet et prêtai en même temps le serment de mon office entre les mains du président du Conseil d'Etat.
Le 6 eut lieu mon installation.
Quelques jours avant, le 2 novembre, avait eu lieu la fête des Armourins :
Le 2 novembre, jour des Armourins, mon fils Georges éclaira pour la première fois son oncle Auguste.
Il ne s'en souciait guère, quoiqu'il eût déjà 9 ans.
Les fonctions de maire de Valangin n'étaient du reste pas seulement honorifiques :
Le 27 avril [1846] fut pour moi une journée laborieuse.
Il s'agissait de faire l'inspection des greffes de la Chaux-de-Fonds, du Locle et des Brenets dont le siège était au Locle.
Parti de Neuchâtel à 4 heures du matin, j'allai d'abord à Valangin prendre M. Delachaux, conseiller d'État, de concert avec lequel nous étions chargés par le Conseil d'État de l'inspection de tous les greffes du pays.
Nous parvînmes à terminer notre besogne en deux jours après avoir couché au Locle...
Le 4 juillet eut lieu la bourgeoisie de Valangin à laquelle je me rendis avec M. de Wesdehlen.
Ayant été invités pour tous les actes de la cérémonie, nous ne voulûmes pas refuser, mais nous nous promîmes bien l'un et l'autre que c'était bon pour une fois, car nous fûmes 15 heures soit sur le pré de la bourgeoisie, soit dans le bourg, soit à l'auberge.
On ne se mit à table pour le diner qu'à 8 heures du soir et nous ne pûmes nous éclipser qu'à 10 h. et demie et nous revînmes à pied, car nous avions besoin l'un et l'autre d'air et de mouvement.
Donnons encore ce récit d'agape valanginoise:
Le 16 décembre 1846, j'assistais à Valangin à un dîner du double conseil de bourgeoisie qui avait été réuni pour la reddition des comptes, et, en ma qualité de chef de la juridiction, j'étais placé à la gauche du maître-bourgeois en chef qui avait à sa droite Monsieur le pasteur de Valangin.
L'une des particularités de ces dîners était que l'on y buvait successivement dans trois coupes différentes qui circulaient parmi tous les convives, à la santé du Roi, de la Reine et de la famille royale.
Ces trois coupes en argent doré avaient été données par les personnes suivantes à l'occasion de leur incorporation à la bourgeoisie :
la première, en 1763, par mon rière-grand-père Georges de Montmollin, petit-fils du chancelier et premier maire de Valangin du nom de Montmollin; la deuxième, par M. de Béville, gouverneur de la principauté; la troisième, en 1818, par MM. Frédéric et Alexandre de Chambrier.
Mentionnons encore la dernière générale-bourgeoisie de Valangin du 30 juin 1846 :
J'y assistai, mais cette fois-ci comme simple particulier, ne voulant pas m'astreindre à assister au dîner qui était par trop tardif.
On ne se doutait pas alors que cette bourgeoisie serait la dernière tenue sous la monarchie, et surtout on ne s'attendait pas à ce qu'il ne s'écoulerait que peu d'années avant que cette antique corporation fût définitivement supprimée par le Grand conseil d'une république.
Mais les hommages des gens "bien pensants" n'allaient pas seulement au nouveau roi, la gracieuse souveraine Elisabeth-Louise, si chère au coeur des Neuchâtelois et surtout des Neuchâteloises, n'était pas oubliée.
En effet, le 12 novembre de cette année 1840, il y eut un bal à la salle du Concert pour célébrer la fête de la reine.
Et nous lisons en 1843: "Le 25 mars eut lieu le baptême de notre enfant à laquelle nous donnâmes le nom d'Elisabeth-Louise, car le nom de la Reine était en grand honneur".
Le loyalisme de François de Montmollin, malgré une sympathie innée pour les idées nouvelles, était en effet solide. Mais ce qui semble dominer ses préoccupations, avant comme après la révolution, c'est un ardent désir d'apaisement, de conciliation :
Depuis que j'allais à Valangin soit comme commissaire du gouvernement, soit comme maire, j'avais remarqué dans la salle d'instruction criminelle, au château, des souvenirs de la révolution de 1831.
Ces souvenirs affichés à la paroi consistaient en un poignard et une balle trouvée sur les insurgés et, de plus, en un immense tableau sur lequel se trouvaient classés par commune les noms des fidèles en noir et des révolutionnaires en rouge.
Je ne pouvais en aucune manière approuver cette façon de perpétuer de douloureux souvenirs et cependant je n'osais pas faire enlever ces objets de mon chef, parce que, s'ils se trouvaient là, c'était sous le patronage, si ce n'est sur l'ordre, de mon prédécesseur.
Heureusement qu'à cette époque, l'un des pasteurs les plus respectables du Va1-de-Ruz étant venu dans cette salle me témoigna son étonnement et la peine qu'il éprouvait de voir ces choses...
M'étant assuré que mon prédécesseur, tout en n'approuvant pas ma manière de voir, n'y mettrait cependant pas d'opposition, je fis, un beau matin, enlever tableau, poignard et balle, ce dont je me suis toujours félicité et bien d'autres avec moi.
Des banquets de conciliation ayant été organisés, on comprendra
que le maire de Valangin en fut un participant convaincu :
Le 12 décembre 1844, j'eus à la maison un dîner d'une composition assez hétéroclite, voici à quelle occasion.
A cette époque, plusieurs personnes, dont je faisais partie, rêvaient d'un rapprochement entre les républicains influents des montagnes et les royalistes.
Déjà quelques tentatives avaient été faites dans ce but, et, dans le courant de novembre, M. Delachaux, conseiller d'Etat, avait réuni à Valangin plusieurs personnes à dîner.
Je suivis son exemple et certes je n'eus pas lieu de m'en repentir.
Plus tard, les circonstances ont changé, ce rapprochement est devenu impossible, au moins pour longtemps.
Toutefois, je ne me repentirai jamais d'avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour conserver la paix à mon pays et la bonne harmonie entre les citoyens.
L'année suivante, nous trouvons le récit d'un troisième dîner de
conciliation :
Le 22 juin, je me rendis à la Chaux-de-Fonds avec M. Delachaux pour assister à un troisième dîner de conciliation donné par M. Charles-Eugène DuBois.
Nous nous trouvions mi-partie royalistes et républicains. Le dîner fut très gai.
Mais ce que je puis consigner comme le trait le plus saillant de la conversation, c'est que ces Messieurs les républicains nous disaient que tous leurs voeux étaient tournés vers l'émancipation;
que toutefois ils n'emploieraient aucun moyen violent pour l'obtenir; que cependant ils l'attendaient de deux manières:
premièrement, ils parviendraient à avoir la majorité dans le Corps législatif, deuxièmement, s'il y avait une commotion extérieure.
Eh bien ! au bout de deux ans et demi, leurs prévisions se sont réalisées et la République a été proclamée en France: trois jours après, Neuchâtel était arraché à la domination du Roi.
On est frappé parfois, dans la vie neuchâteloise de cette époque, du contraste entre un certain faste, d'inspiration berlinoise, reflet de la cour royale, et les bonnes vieilles moeurs neuchâteloises, bourgeoises et traditionnelles.
Ainsi, à propos d'un dîner que le maire de Valangin offre, en sa maison du Faubourg, à l'occasion de la venue des souverains à la fin de septembre 1842, à de grands personnages : M'Ile la comtesse de Dohna, le comte de Walburg, la comtesse de Pourtalès-Castellane, M. de Meyrerinck, grand-maître du Palais du roi: "Le dîner se passa fort bien et les convives ne firent pas un long quart d'heure d'honnêteté, occupés qu'ils étaient, tous plus ou moins, des préparatifs pour la réception du Roi".
Puis, sans transition, le 30 septembre: "Je commençai à vendanger".
Au reste, chaque année, nous sommes exactement renseignés sur les dates du début et de la fin des vendanges et sur la qualité de la récolte.
Quant à la visite royale, ici de nouveau on nous renvoie malheureusement aux journaux de l'époque et on ne nous donne que ceci :
L'on fait d'immenses préparatifs pour la réception de Leurs Majestés le Roi et la Reine...
J'ajoute seulement que pour l'illumination qui eut lieu le jour de l'arrivée, Colin architecte avait eu l'idée de placer 2000 lampions sur le péristyle (de la maison du Faubourg), ce qui faisait un fort bel effet.
Il y avait tellement de monde à Neuchâtel qu'on loua des chambres jusqu'à 70 francs.
Et l'on a bien soin de profiter de l'effet produit par la visite royale pour réchauffer le zèle des populations:
Il y eut cette année recrudescence de zèle pour fêter l'anniversaire du Roi et j'assistai à Valangin à un dîner de 80 couverts.
Mais, comme dans le Vignoble, il fallait un peu aiguillonner le zèle, la fête fut renvoyée au dimanche...
Je pris donc part à Neuchâtel à un nouveau banquet de 90 couverts.
Pendant le court séjour du Roi à la Chaux-de-Fonds, les républicains avaient trouvé le moyen de glisser dans les mains de S. M. un placet tendant à demander l'émancipation du pays.
Ce placet avait été signé par F.-E. Petitpierre qui avait ajouté: moyennant rachat ! Le Conseil général, dont Petitpierre avait été membre, s'émut et, dans une délibération solennelle, suspendit le dit Petitpierre de sa bourgeoisie.
Quant au placet lui-même, la réponse ne se fit pas attendre et, le 15 novembre, elle parvint aux pétitionnaires; il n'est pas besoin de consigner ici quelle fut cette réponse.
De l'année suivante, 1843, donnons cet épisode où l'on voit Alexis-Marie Piaget entrer en scène.
Mais il ne s'agit encore que de l'avocat :
Le 24 novembre, j'eus une séance criminelle très importante à Valangin. Il s'agissait d'un gendarme qui avait tué un individu à la Chaux-de-Fonds d'un coup de sabre.
L'affaire ne présentait aucun caractère politique, toutefois l'opinion publique radicale avait été assez émue, parce que le coupable était agent de la force publique à laquelle on ne pardonnait pas grand chose, et en présentant au gendarme la liste des avocats dans laquelle il pouvait choisir un défenseur, je lui avais insinué qu'il ferait peut-être bien de prendre M. Piaget qui jouissait déjà d'une assez grande réputation, surtout auprès des républicains dont il commentait à être l'un des coryphées.
Tissot, le gendarme, le choisit et fit bien, car il fut acquitté, si je ne me trompe, à l'unanimité des 24 juges présents. Après cette longue et laborieuse séance, M. Piaget dîna avec moi au château où je prenais ordinairement mes repas et nous revînmes ensemble à Neuchâtel à pied.
Quelque temps après, le 4 mars 1845, eut lieu l'installation de M. Frédéric de Chambrier, fils du président, comme maire de la Chaux-de-Fonds:
J'assistai à cette cérémonie et, dans ce moment, je crus réellement qu'il y aurait possibilité de ramener la population de cette localité à des sentiments royalistes.
Chacun était satisfait du choix du Roi et, en effet, il n'eût pas été possible de tomber sur un magistrat plus digne de remplir cette place et plus propre à atteindre le but que l'on se proposait, si le Maure avait pu changer sa peau et le léopard ses taches.
Mais il paraît que rien n'y pouvait ainsi que nous le verrons plus tard.
En effet, l'atmosphère de fête une fois dissipée, la réalité des choses se montre clairement :
Le 16 janvier [1847], Frédéric de Chambrier était venu m'annoncer qu'il avait donné sa démission de maire de la Chaux-de-Fonds et que le motif en était tiré de circonstances de famille.
Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un mariage, mais le mariage ne venant pas, je me suis imaginé dès lors qu'il avait voulu parler des circonstances de la grande famille; et que, prévoyant déjà la catastrophe qui devait arriver un an plus tard,
sentant d'ailleurs que tous ses efforts pour ramener la population de la Chaux-de-Fonds à des sentiments royalistes étaient parfaitement inutiles, il avait voulu se retirer à temps et avant d'être taxé de couardise: ce à quoi il réussit parfaitement,
car personne que je sache n'eut une pareille idée.
Voici enfin deux événements d'ordre militaire, que nous relevons au cours de l'année 1845:
J'assistai, le 6 juillet, avec le Département militaire, à la revue du bataillon Bosset en caserne à Colombier. Je ne noterais pas ce fait, sans la circonstance suivante :
Le brave colonel, homme de beaucoup d'esprit mais manquant quelquefois de tact, eut l'idée de crier Vive le Roi ! au moment du licenciement du bataillon dans la cour de caserne.
Il fut répondu à ce cri, mais sans enthousiasme et heureusement la troupe s'en tint là.
Mais on n'ose guère songer à ce qui serait arrivé si quelques soldats républicains (et il n'en manquait pas) avaient crié Vive la Suisse !
Qu'aurait fait le colonel ? Qu'aurait fait le Département militaire lui-même qui assistait à ce licenciement des fenêtres de la caserne ?
Eh bien ! chacun en secret blâma le colonel, mais d'observations plus ou moins officielles aucunes, et pourtant à mon sens c'était le cas ou jamais.
[Et le 6 septembre:] La Société militaire fribourgeoise réunie à Estavayer eut l'idée de faire une excursion à Neuchâtel avec le bateau à vapeur
(à cette époque il n'y en avait qu'un); le Conseil d'Etat décida que le corps des officiers du premier Département lui ferait les honneurs de Neuchâtel.
Je me joignis à cette démonstration et l'on offrit des rafraîchissements à l'Hôtel des Alpes, bon nombre de toasts furent portés.
Il y avait déjà dans l'air quelque chose d'inquiétant.
Il semblait qu'il se préparait quelque chose.
Ce quelque chose ne devait pas tarder à éclater. Quel coup de foudre !!
Au milieu de mes occupations habituelles et des inquiétudes politiques résultant des événements dont je ferai mention ci-après, arriva à Neuchâtel le 6 novembre un officier prussien qui m'était recommandé par Albert de Pourtalès.
Cet officier était le capitaine de Bayen, fils du ministre de la guerre.
Je n'ai jamais su au juste ce qui l'avait amené en Suisse, mais j'ai toujours supposé qu'il avait une mission en rapport avec les événements dont Genève venait d'être le théâtre et de ceux qui se préparaient dans d'autres cantons.
Quoi qu'il en soit, il ne resta que peu de jours à Neuchâtel et je fis mon possible pour faire honneur à la recommandation d'Albert, en conséquence j'offris à M. de Bayen un dîner où je cherchai à réunir l'élite de la jeunesse neuchâteloise.
Mais nous approchons à grands pas des événements décisifs :
Au commencement d'octobre 1846 avait eu lieu à Genève, non sans coups de canon et effusion de sang, le renversement du gouvernement par le parti radical dont James Fazy était le chef.
Cet événement remonta le moral du parti radical suisse en général, aussi tout l'automne se passa-t-il en inquiétudes de toute espèce et l'on passait successivement en revue les gouvernements conservateurs qui branlaient au manche.
On parlait entre autres de ceux de Fribourg et de Bâle. Dans notre pays, on signait des adresses, il y avait des conciliabules et des menées de tous genres.
Aussi songe-t-on vers le milieu d'octobre à organiser des conseils de défense qui furent décrétés en principe.
Néanmoins, le 15 octobre, la fête du Roi fut célébrée avec encore plus d'entrain que les années précédentes, et le 3 novembre on célébra également la fête des Armourins; mais celle-ci pour la dernière fois.
Le commencement de l'année 1847 fut, relativement, exempt de grandes émotions politiques, aussi mes occupations et mon genre de vie suivaient-ils assez paisiblement leur cours ordinaire.
Toutefois, la misère était assez générale par suite de la maladie des pommes de terre et elle était surtout à son comble en Irlande où les pauvres mouraient littéralement de faim.
Plus de 200 L. st. sortent des bourses des Neuchâtelois de la ville en faveur des pauvres Irlandais et sont remises au chapelain de l'ambassade d'Angleterre sans qu'on sut jamais si cette somme était parvenue à destination.
Le 12 septembre, je fis la connaissance de Monsieur de Sydow, chargé d'affaires de Prusse en Suisse...
Politiquement parlant, l'été avait été relativement tranquille.
Vers la fin du mois de septembre, il se manifesta de nouveau quelques inquiétudes, inquiétudes qui devaient devenir de jour en jour plus sérieuses pour aboutir enfin à une catastrophe comme on le verra bientôt.
Le mois d'octobre 1847 joue un grand rôle dans l'histoire de Neuchâtel.
Il est évident que de cette époque date essentiellement la décadence du pouvoir monarchique sur notre petit pays.
A qui la faute ? Est-ce au Roi qui n'aurait pas eu l'énergie nécessaire pour faire respecter ses droits ?
Est-ce au gouverneur qui n'aurait pas été le fidèle interprète ou l'exécuteur ferme de la volonté royale ?
Est-ce aux puissances qui n'auraient pas voulu élever un conflit à l'occasion de Neuchâtel ?
Est-ce à la Suisse enfin qui, par son attitude, en aurait imposé à tout le monde ?
Réellement on ne sait que répondre à ces questions, et pour ce qui me concerne, je crois fermement que ce n'est la faute de personne et de tout le monde.
Je suis intimement persuadé que Neuchâtel ne pouvait plus rester dans la position où il était, eu égard surtout à la nouvelle organisation que la Suisse allait se donner, et
que, par conséquent, il était de toute nécessité qu'il devînt uniquement suisse, car, pour devenir uniquement principauté, il était absurde d'y songer, puisque,
dans ce cas, notre pauvre pays n'aurait rien eu de stable dans son état politique et eût été en butte à toutes les commotions qui auraient pu survenir en Suisse, mais surtout en France.
Quoi qu'il en soit, le 8 octobre, le gouvernement du canton de Vaud fit saisir à Yverdon le seul bateau à vapeur qui naviguait alors sur le lac de Neuchâtel.
L'on fut naturellement consterné et indigné d'un acte aussi inqualifiable.
Cependant, l'on comprit un peu mieux la chose, lorsque l'on apprit, le 9, qu'une saisie d'armes avait été opérée aux Verrières et que ces armes étaient destinées au gouvernement de Fribourg qui s'apprêtait alors à la lutte qu'il devait soutenir à l'occasion de la dissolution du Sonderbund décrétée par la Diète.
L'on supposait aussi, et je le crois avec raison, que le gouvernement de Neuchâtel n'était pas complètement ignorant du passage de ces armes; or, en s'emparant du bateau à vapeur, la Confédération, par l'organe
du canton de Vaud, voulait en premier lieu protester contre ce mauvais vouloir à son endroit des autorités neuchâteloises; en deuxième lieu et surtout, leur enlever le moyen le plus sûr et le plus rapide de faire parvenir ces armes à destination.
Sur ces entrefaites et le même jour, S.E. Monsieur le gouverneur arrivait à Neuchâtel et l'on espérait et croyait fermement qu'il suffirait de sa présence pour faire rendre le bateau; mais, hélas ! bien loin de là.
Deux jours après, c'est-à-dire le 11, et dans un moment où l'on organisait des comités de défense dans tous les pays, le bateau à vapeur venait narguer Neuchâtel, jeter l'ancre à dix pas du Quai du collège et repartait très tranquillement après trois ou quatre heures de stationnement devant la ville.
Cependant, on organisait des comités de défense, on levait un bataillon soldé auquel le Département militaire remit son drapeau à Colombier le 14 octobre.
Je faisais partie de la députation et je dois dire en toute franchise que je fus navré de voir la composition de ce bataillon et surtout de la compagnie ou plutôt demi-compagnie de carabiniers qui en dépendaient.
Il me semble que cette circonstance prouvait déjà que la création de ce bataillon n'était pas populaire.
Cependant, le lendemain 15, la fête du Roi fut célébrée avec encore plus d'entrain et d'apparat que les années précédentes, ce qui était dû en grande partie à la présence du gouverneur et à la circonstance que dans des conjonctures aussi critiques on voulait encore se compter.
Il y eut au château un dîner de 150 couverts et un bal pour le peuple.
Le même jour (singulière coïncidence), la dissolution du Sonderhund par la force était décidée par la Diète.
Le 17 octobre, Monsieur le gouverneur passa la revue du bataillon de défense sur la place des Halles.
Le 22, je me rendis par ordre du Conseil dans toutes les communes du Val-de-Ruz pour sonder un peu les dispositions des populations.
En général, je trouvai un bon esprit; toutefois, il me parut que l'idée suivante dominait:
On était disposé à se défendre contre des corps francs, mais s'opposer à des troupes fédérales, jamais !!!
Sur ces entrefaits, la Diète ordonna une levée de 50,000 hommes pour dissoudre le Sonderbund.
Je crois que cette décision ne fut prise qu'à une ou deux voix de majorité.
On appela sous les armes le contingent de Neuchâtel.
Le Conseil d'Etat ne voulant prendre sur lui ni la responsabilité de l'obéissance, ni la responsabilité du refus, convoqua pour le 29 le Corps législatif qui devait en décider.
Le 28, l'on apprit que St-Gall et les Grisons étaient disposés à revenir en arrière, et,
le 29, le Corps législatif de Neuchâtel décida à une majorité de 73 voix contre 12 que l'on refuserait le contingent neuchâtelois et que l'on se soumettrait aux conséquences de ce refus.
Après ce vote, il fut grandement question d'une occupation fédérale.
Se défendrait-on, ne se défendrait-on pas contre l'occupation, c'est ce que l'on se demandait avec anxiété.
Les "crânes" voulaient se défendre, les autres hésitaient.
Du reste, comment aurait-on voulu prendre la résolution de se défendre, lorsque l'on connaissait les dispositions du Val-de-Ruz, du vignoble en général, du Val-de-Travers et surtout de la Chaux-de-Fonds.
A mon sens, s'opposer à l'entrée des troupes fédérales dans la principauté eût été une folie.
Heureusement, la Providence épargna à notre gouvernement la dure nécessité de prendre une décision...
La Suisse était en armes et l'on se préparait, en apparence du moins, à une attaque d'un côté et à une défense très sérieuse de l'autre.
Pendant le commencement de novembre, il n'y avait sorte de bruit que l'on ne fit courir, soit sur des commencements d'hostilité, soit sur des avantages qu'aurait remportés tel ou tel des partis belligérants.
A Neuchâtel, nous étions toujours dans l'attente de ce qui serait décidé sur notre sort.
Le 1er novembre, S. Ex. Monsieur le gouverneur voulut lui-même présider le Département militaire dans lequel siégeaient les "crânes".
Mais leur zèle fut un peu refroidi lorsque notre président déclara que son opinion et celle du Conseil d'Etat étaient de ne point s'opposer par la force à une occupation.
Or qu'advint-il de tout cela ? Les "crânes" durent rengainer leur "crânerie" et le résultat de la délibération fut que chacun des membres du Département ferait son possible pour calmer l'agitation et préparer les esprits à recevoir avec calme la décision du gouvernement qui allait être rendue publique.
Quoi qu'il en soit, on était dans la consternation.
Le dimanche 7 novembre, le service ordinaire fut supprimé par ordre du Conseil d'Etat et remplacé par un service liturgique qui fut le même dans toutes les paroisses et qui avait pour but de demander à Dieu de préserver la Suisse des horreurs de la guerre civile, et Neuchâtel en particulier des dangers qui le menaçaient.
Le 8, je fus de nouveau envoyé dans quelques communes du Val-de-Ruz et spécialement à Dombresson dont la population était décidément plus agitée et plus montée que celle des autres communes.
Au reste, dans l'attente des événements qui allaient se passer eu Suisse, l'agitation était générale.
On commençait déjà à ne plus savoir à quel saint se vouer.
Monsieur le gouverneur et le Conseil ne sachant trop quel parti prendre se décidèrent à envoyer à Berlin le comte Frédéric de Pourtalès-Castellane, ami particulier du Roi plutôt que diplomate, pour demander à S.M. d'aviser.
Le Roi avisa, en effet, et le résultat de la mission de Monsieur de Pourtalès fut... la fameuse lettre patente qui déclarait la principauté de Neuchâtel inviolable.
Quelle inviolabilité !!!
Cette pièce parvint à Neuchâtel le 26 novembre, et, le même jour, il fut grandement question d'un congrès des cinq puissances qui siégeraient à Neuchâtel.
La France, la Prusse et la Russie étaient d'accord. Restaient l'Angleterre et l'Autriche qui ne s'étaient pas encore prononcées.
En attendant, les hostilités avaient commencé et les fanfaronnades des cantons du Sonderbund avaient abouti, le 14 novembre, à la capitulation de Fribourg presque sans combat, le 24, à la reddition de Lucerne après un engagement plus sérieux; enfin, les 28 et 29, à la capitulation successive des deux Unterwald, de Schwitz et du Valais.
Ainsi la guerre civile était terminée en Suisse et les cantons formant le Sonderbund bel et bien réduits au silence.
Restaient les affaires concernant Neuchâtel, lequel, eu égard à la victoire signalée que venait de remporter la Diète, ne devait pas s'attendre à être traité trop généreusement.
Cependant, il restait à nos gouvernants une lueur d'espérance.
On apprit que sir Stratford Canning était envoyé en Suisse par le Ministère anglais.
On savait aussi, à n'en pouvoir douter, que l'Angleterre avait joué un rôle actif dans la guerre du Sonderbund, car Peel, son chargé d'affaires, et Tymperley, aumônier de l'ambassade, s'étaient constamment montrés dans les rangs de l'armée fédérale.
On espérait donc intéresser Stratford à nos affaires et l'engager à parler en notre faveur, d'autant plus qu'il était personnellement connu du comte Louis de Pourtalès, ancien président du Conseil d'Etat.
L'on fut à la piste de ses faits et gestes et ayant appris qu'il devait entrer en Suisse par Neuchâtel, on lui envoya d'abord une députation à Môtiers-Travers,
où on devait lui offrir un déjeuner chez M. DuBois-Bovet pendant que l'on changerait les chevaux de ses voitures.
Hélas ! déjà en cette première circonstance, on fut désappointé, c'est à peine s'il consentit à parler à la députation et, sous un prétexte ou sous un autre, il repartit immédiatement pour Neuchâtel.
Ici nouveau et cruel désappointement.
Dans l'espérance qu'il consentirait à s'arrêter au moins un ou deux jours à Neuchâtel, on lui avait préparé un appartement chez M. de Pourtalès, mais il s'arrêta à l'hôtel, ne fit qu'une simple visite de politesse à l'ancien président, et repartit immédiatement pour Berne.
Dès ce moment, l'on ne se fit plus d'illusions et l'on dut se convaincre que si l'Angleterre, comme c'était bien le cas, avait quelque influence en Suisse, elle ne l'emploierait pas en faveur de Neuchâtel.
Restait donc à attendre patiemment ce qui serait prononcé sur notre sort par la Diète.
Ceci se passait dans les tous premiers jours de décembre.
En attendant, l'agitation allait son train.
Mon cher lieutenant Gaberel, qui n'avait pas toujours tout le tact imaginable, eut la malheureuse idée de faire opérer, sans qu'on m'en prévienne, une arrestation politique à Cernier et cela par un dimanche après-midi, dans un moment où les têtes déjà montées étaient passablement exaltées par de copieuses libations.
Il en résulta que les inculpés ne furent pas saisis ou tout au moins que force ne resta pas à la justice, car le gendarme et l'huissier durent se retirer précipitamment pour ne pas être en butte aux violences de quelques mauvais drôles.
Mandé pour ce fait au Conseil, il fut décidé que l'on enverrait à Cernier M. de Chambrier, ancien maire de Valangin, et que, de mon côté, j'irais à Dombresson où l'agitation s'était aussi répandue, parce que l'on avait fait courir le bruit qu'il y avait une trentaine de décrets de prise de corps prononcés contre des habitants de cette localité et qu'il s'agissait de mettre ces décrets à exécution.
Je me rendis donc à Dombresson et M. de Chanbrier à Cernier.
Nous réussîmes l'un et l'autre dans nos missions respectives et nous parvînmes, non sans peine cependant, à calmer les populations, au moins pour le moment,
ce en quoi nous étions du reste aidés par les radicaux de la Chaux-de-Fonds, grands meneurs du Val-de-Ruz, en la personne de MM. Brandt-Stauffer et Sandoz-Morthier.
Ces Messieurs bien conseillés (je ne sais par qui) ne pensaient pas que le moment fût encore venu de jeter complètement le masque et usaient encore de leur influence pour retenir les populations, qui leur étaient dévouées, dans une espèce de subordination.
Ceci s'était passé les 5, 6 et 7 décembre.
Ce ne fut que le 11 décembre que la Diète se prononça sur le sort de Neuchâtel.
Elle décida que nous ne serions pas occupés, mais que, pour nous punir d'avoir refusé nos contingents, nous aurions à payer immédiatement une somme de 300,000 Livres de Suisse.
Le Corps législatif réuni le 14 autorisa à l'unanimité le paiement de l'amende.
La majorité déclara qu'elle cédait à la force, la minorité exprima l'opinion que c'était la juste punition de notre refus.
Pour ce qui me concerne, j'avais eu une idée, laquelle je crois aurait été appréciée par l'Europe entière et aurait, à mon sens au moins, fait le plus grand honneur à l'aristocratie neuchâteloise et aux royalistes en général.
Cette idée consistait à trouver la somme ci-dessus par voie de souscription et avant qu'il intervînt un vote quelconque du Corps législatif.
A cet effet, dès le 12, je fis des ouvertures à M. Meuron de Bahia qui eût été disposé à "faire" une grosse somme.
Je me rendis ensuite chez le comte Louis de Pourtalès; mais ici je fus repoussé avec perte et sans aucune hésition, de sorte que je dus cesser toute démarche.
M. de Pourtalès ne trouvait pas l'idée mauvaise, mais ce qui l'arrêta fut le raisonnement suivant qu'il manifesta en
ces termes: "Ces b... de radicaux ne payeront rien et c'est ce que je ne veux pas."
A l'heure qu'il est, je regrette encore amèrement que ma trouvaille n'ait pas fait fortune et je persiste à croire que, si on y eût donné suite, c'eût été une des helles pages de l'histoire de Neuchâtel.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que quelques mois après, lorsqu'il fallut recourir à un impôt progressif pour éteindre la dette contractée pour payer l'amende, j'eus à débourser exactement la somme qu'à part moi j'avais destinée à la souscription.
Le 17 décembre, le gouverneur jugea convenable de partir, ce qui jeta encore plus d'inquiétude et de découragement dans les populations.
Il ne devait plus revoir Neuchâtel !!
Les derniers jours de l'année furent employés à multiplier les moyens de défense.
A cette occasion, nous eûmes le 23 une réunion solennelle du Département militaire qui dura plus de cinq heures.
On y avait appelé le major Delachaux, chef du 6 arrondissement militaire (Chaux-de-Fonds).
Il y fut décidé de proposer au Conseil d'Etat les deux mesures suivantes: premièrement, mobilisation cas échéant des gardes urbaines; deuxièmement, nomination du commandant en chef en la personne du lieutenant-colonel Meuron-Terrisse.
Quoi qu'il en soit, les ambassadeurs de quelques puissances se trouvaient toujours à Neuchâtel, et le 30 décembre je dînai chez le président de Chambrier avec ceux de France, de Prusse et d'Autriche.
Les commencements, de janvier 1848 furent encore assez agités.
On répandait de l'inquiétude dans les communes, ce qui nécessita quelques promenades du bataillon de défense soit au Val-de-Ruz, soit dans les villages de la châtellenie de Boudry.
D'un autre côté, les diplomates étaient toujours à Neuchâtel où ils étaient fêtés soit chez les uns, soit chez les autres.
J'assistai à presque toutes ces réunions, sans en tirer grande lumière sur l'état politique de l'Europe.
Le 19 janvier, je fus appelé au Conseil d'Etat.
Je ne sais qui avait fourré dans la tête de quelques-uns de ses membres qu'il serait utile et convenable de provoquer de la part de quelques communes du Val-de-Ruz des manifestations publiques de leur attachement à l'ordre de choses existant.
On voulait avoir mon opinion et puis m'envoyer pour accomplir cette belle mission.
Je m'exprimai très franchement contre toute espèce de mesures de cette sorte et je dois dire pourtant qu'après m'avoir entendu, le Conseil fut unanime à abandonner son idée, ce qui au reste était d'autant plus en place que depuis quelques jours on n'entendait plus parler d'agitations.
C'était le calme qui précède l'orage.
Quoi qu'il en soit, on avait profité de ce moment de répit pour transférer à Neuchâtel le casernement du bataillon de défense, lequel jusqu'alors avait été à Colombier et, le 26 février, le Conseil d'Etat chargea le Département militaire d'offrir un dîner aux officiers de ce bataillon qui allait changer de chef.
Il avait été commandé depuis sa formation par le major Auguste Junod d'Auvernier et il allait passer pour une nuit seulement sous les ordres du major d'artillerie Alexandre de Pourtalès.
Le dîner se passa bien, l'on fut très gai et, comme cela se pratiquait en semblable occasion, on fut assez longtemps à table.
Cependant, le courrier de France était en retard, je passai à la poste à 7 heures, l'on ne pouvait rien dire.
Mais ayant insisté pour voir, si possible, Paul Jeanrenaud, alors directeur, il me fit entrer dans son cabinet et me confia sous le sceau du secret (secret qui ne devait pas être long à garder) que la république était proclamée en France et que Louis-Philippe était en fuite ainsi que sa famille !!!
Quel coup de foudre !
Les deux jours qui suivirent furent des jours d'anxiété et d'angoisse, chacun se demandait ce qui allait arriver et la réponse de chacun était: nous sommes au bord de l'abîme.
Cependant je continuai mes fonctions comme de coutume, et je me rendis à Valangin le 29, comme si de rien n'était.
Mais cette journée qui, à elle seule, pourra fournir bien des pages à l'histoire de Neuchâtel mérite que j'entre ici dans des détails particulièrement intimes.
[29 février 1848] Je m'acheminai à Valangin de bonne heure le matin et à pied comme à l'ordinaire.
Je procédai à une enquête, puis à deux interrogatoires criminels.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que les deux individus interrogés étaient décrétés de comparution pour délits politiques.
Ils arrivaient de la Chaux-de-Fonds qui était déjà en pleine révolution et pourtant ils obéissaient encore à une citation de l'autorité, tandis qu'il leur aurait été facile de s'y soustraire impunément.
Bien est-il vrai que l'un d'eux (un certain Nicolet), au moment où je lui accordai sur sa demande un délai de huitaine pour faire entendre un témoin à décharge, se prit à sourire d'une telle manière que je pus comprendre qu'il comptait bien ne jamais reparaître devant le maire de Valangin comme accusé politique.
De retour à Neuchâtel, j'allai dîner chez ma mère, puis me rendis chez Monsieur le président du Conseil... où une vingtaine de personnes étaient réunies dans le salon.
Chacun y apporta ses nouvelles et ses idées.
Celle des idées qui prédominait évidemment était que, contre la force, il n'y avait rien à faire et que ce qui serait le plus convenable était de se soumettre et de faire son possible pour maintenir l'ordre dans la ville en attendant les événements.
Les officiers présents étaient: le lieut.-col. Pourtalès-Sandoz, président du Département militaire, le lieut.-col. de Roulet, François de Montmollin, major, chef des carabiniers,
Edouard DuPasquier, major, chef du premier arrondissement militaire, et Alexandre de Pourtalès, major d'artillerie, qui venait le soir même de prendre le commandement du bataillon de défense.
Il est à remarquer qu'à cette époque le col. Frédéric de Pourtalès-Steiger était à Naples et que dans le moment de la réunion le lieut.-col. de Meuron-Terrisse et le lieutenant de Bosset étaient en mission à la Sagne et aux Ponts.
Les officiers ayant été introduits dans la salle du Conseil, Monsieur le président leur annonça que la majorité du Conseil ayant pris la résolution de se défendre,
il les avait convoqués pour aviser à un plan de défense et dans ce but il les interpella nominativement en leur faisant connaître que le Conseil de bourgeoisie était en permanence et
que M. Delachaux était déjà parti pour Valangin dans le but de lui faire part de la résolution qui venait d'être prise.
Avant d'aller plus loin, il est utile, pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, d'indiquer comment la majorité du Conseil s'était formée.
Avant le départ de M. Delachaux pour Valangin, les voix s'étaient réparties comme suit:
Avaient voté non, le président de Chambrier et M. Calame.
Avaient voté oui, Messieurs de Perrot, de Perregaux, de Wesdehlen, Favarger et Delachaux.
Il ne faut pas oublier que M. de Chambrier, ancien maire de Valangin, était retenu à la Chaux-de-Fonds.
Chacun des officiers présents ayant émis ses idées, lesquelles étaient loin d'être concordantes, Monsieur le président consulta de nouveau le Conseil sur l'opportunité de la défense.
Les mêmes personnes que ci-dessus se prononcèrent encore pour l'affirmative, mais comme M. Delachaux était parti, les oui se trouvaient réduits à 4.
Cependant et avant que de prendre une décision définitive, le Conseil jugea convenable de déléguer M. Favarger à l'Hôtel de ville où le Conseil général de la bourgeoisie était réuni pour émettre lui aussi son opinion sur l'opportunité de défendre la ville.
Il était alors 9 heures.
M. Favarger revint à 9 h. et demie et apporta la nouvelle que le Conseil général s'était prononcé en grande majorité contre une défense qui était à ses yeux parfaitement inutile et en tout cas fort dangereuse.
Nouveau tour de délibération, nouvelle majorité pour la défense.
Sur ces entrefaites, le concierge [huissier du Conseil d'Etat] annonça que M. de Sydow était dans la grande salle attendant le résultat définitif de la délibération.
Il fallait en finir.
En conséquence, on demanda de nouveau aux officiers présents leur opinion sur le plan de défense.
Tous émirent encore leurs idées qui ne s'accordaient pas plus que la première fois.
L'un fit allusion aux dangers qu'en cas de défaite les royalistes des campagnes auraient à courir;
qu'il pourrait bien leur arriver ce qui était arrivé aux landsturm fribourgeois qui, malgré la capitulation, étaient poursuivis comme des bêtes fauves lorsqu'ils regagnaient leur domicile, peu de mois auparavant.
Cette observation parut faire impression et Monsieur le président profita de cette circonstance pour provoquer un nouveau et dernier tour de délibération.
Ce fut alors que le chancelier Favarger, lorsque son tour vint d'opiner, se prit la tête dans les mains et prononça ces paroles: "Quand je pense à ces pauvres et braves Sagnards et environniers de la Chaux-de-Fonds et au sort qui leur est réservé si une fois le combat s'engage et qu'il nous soit contraire: je dis non, il ne faut pas se défendre."
Ce revirement changea la majorité en minorité, parce que les membres présents au Conseil étaient divisés trois par trois, la voix du président devenait prépondérante.
Dès ce moment, il ne fut plus question de défense; et je rappelle pour n'y plus revenir que ceux qui ont soutenu en définitive l'opinion de se défendre furent
MM. de Perregaux, de Perrot et de Wesdehlen, tandis que le président, MM. Favarger et Calame l'emportèrent pour l'opinion contraire.
Aussitôt cette décision prise, elle fut annoncée publiquement à plusieurs personnes qui se trouvaient soit sur la terrasse, soit dans la cour du Château, et au même moment M. de Sydow fut prié d'entrer dans la salle du Conseil.
La consternation était peinte sur tous les visages; quoi qu'il en soit, il fallait aviser et surtout faire connaître officiellement à la bourgeoisie de Valangin ce qui venait de se passer.
Monsieur le président ordonna l'expédition des deux arrêts, l'un pour le Conseil de bourgeoisie de Valangin, l'autre pour la communauté de la Sagne, et je fus chargé de porter ces arrêts à Valangin,
sauf au Conseil de bourgeoisie à faire parvenir à la Sagne celui qui concernait cette localité.
Pendant que cela se passait, M. de Sydow, prenant la parole, exprima le désir que l'on déléguât sur le champ un conseiller d'Etat à Berlin pour annoncer au Roi ce qui venait de se passer, et donna en même temps a entendre qu'il serait peut-être convenable de désigner pour cette mission le chancelier Favarger.
La délibération du Conseil à ce sujet ne fut pas longue et, à l'unanimité, les deux propositions de M. de Sydow furent adoptées sans discussion, car chacun comprenait, sans que l'idée en eût été exprimée le moins du monde,
que s'il était bon d'éloigner quelqu'un dans ce moment, c'était le chancelier qui, comme rédacteur du Neuchâtelois, s'était attiré l'animadversion toute particulière des radicaux qui n'auraient pas manqué de le massacrer s'il était tombé entre leurs mains.
Il fit donc ses préparations à la hâte et partit, si je ne me trompe, à une heure du matin.
Le Conseil d'Etat ayant levé séance, je descendis, bras dessus bras dessous, avec M. de Sydow.
Nous nous quittâmes à la Croix du marché, lui pour aller commander à la poste une voiture pour le chancelier et moi pour aller à Valangin en repassant à la maison pour prévenir ma femme et commander un char chez le voiturier Stauffer.
Ceci se passait entre 10 h. et demie et 11 h.
Arrivé à la maison, ma chère femme ne voulut jamais me laisser partir seul et me força en quelque sorte à me faire accompagner par Louis Bétrix, mon domestique.
Nous partîmes donc les deux en char à banc, par un temps affreux, et nous arrivâmes à Valangin entre minuit et une heure.
Le Conseil de bourgeoisie s'était déclaré en permanence, néanmoins ses membres s'étaient disséminés dans les maisons du bourg et il n'en restait que deux ou trois dans la salle des bourgeois.
Je fis immédiatement réunir les membres dispersés et leur donnai connaissance de l'arrêt dont j'étais porteur.
La communication de cette pièce fut reçue avec des sentiments bien divers, mais je dois dire que celui qui dominait était un sentiment de profond chagrin, pour ne rien dire de plus, qu'occasionnait la décision prise.
Néanmoins, il fallait bien se soumettre, mais ce ne fut pas sans peine et sans que l'on me fit entendre des paroles fort dures à l'adresse de la majorité du Conseil d'Etat.
Comme je n'avais pas à prendre la défense de ce corps, puisque M. Delachaux était présent à la communication de l'arrêt, je me bornai à témoigner le chagrin que j'éprouvais moi-même d'avoir été chargé d'une pareille mission, puis je me retirai, poursuivi jusqu'à ma voiture par des propos plus ou moins convenables.
A deux heures, j'étais de retour à Neuchâtel où je me mis au lit pour prendre quelques heures de repos.
[1- mars 1848] Mon premier soin à mon lever fut de me rendre chez Monsieur le président du Conseil d'Etat pour lui faire rapport sur ma course à Valangin.
De très bonne heure, on afficha une proclamation des Quatre Ministraux et l'on réunit la garde de sûreté pour maintenir la tranquillité dans la ville pendant les moments d'angoisse qui précédèrent l'arrivée des insurgés.
Entre autres postes qui furent distribués dans toute la ville, on en plaça un chez moi composé de 12 hommes et commandé par mon frère.
A midi, je reçus du Conseil d'Etat l'ordre de me transporter à Valangin pour engager les Sagnards que l'on disait y être restés, à se retirer immédiatement dans leurs foyers.
Aussitôt l'ordre reçu, je me mis en route, mais arrivé au Chemin du Pertuis du Soc, je rencontrai le major Girardbille qui m'affirma que la nouvelle était fausse, qu'il avait vu les Sagnards remonter chez eux et qu'il ne restait pas un homme armé à Valangin.
En conséquence, je rebroussai chemin et montai de suite au Château pour faire mon rapport.
Je rencontrai Monsieur le président qui en sortait, je lui communiquai ce que dessus et retournai à la maison pour attendre les événements.
Cependant, les colonnes républicaines s'étaient mises en marche et approchaient de la ville quoique avec précaution.
Ne sachant pas, ou feignant d'ignorer, que le gouvernement ne se défendait pas, ils n'étaient pas animés des meilleures dispositions et l'on pouvait s'attendre à quelques excès.
Une députation composée, entre autres, de M. Fritz Perret, qui, républicain modéré lui-même, avait beaucoup de connaissances parmi les insurgés, se rendit aux Hauts-Geneveys où était dans le milieu de la journée leur quartier général.
Y étant arrivée, non sans de grandes difficultés, car elle dut passer par Fenin, Engollon et Fontaines, elle se fit introduire auprès du commandant de l'expédition qui était Fritz Courvoisier, ancien officier de carabiniers et fougueux républicain déjà en 1831.
Ces Messieurs lui exposèrent l'état de choses et l'engagèrent à faire avancer sa troupe tranquillement, puisque l'on ne devait rencontrer de résistance nulle part.
Ce ne fut pas sans peine que Courvoisier ajouta foi aux assurances qui lui étaient données; toutefois, les membres de la députation ayant engagé leur responsabilité personnelle, il parut complètement rassuré et s'engagea alors à faire tout son possible pour que l'occupation de Neuchâtel ne donnât lieu à aucun désordre.
C'est ici qu'il y a lieu de faire voir tout ce que le chancelier aurait risqué si on ne l'avait pas éloigné.
Dans la conversation qui eut lieu entre les membres de la députation et le commandant Courvoisier, il fut question du départ de M. Favarger.
Dans ce moment, Courvoisier eut un véritable accès de rage et, se prenant la tête, il prononça ces paroles significatives: "J'avais pourtant un fameux compte à régler avec lui".
D'où venait cette haine ? De ce que Courvoisier et Favarger avaient été ensemble dans les carabiniers et fort bons camarades.
Qu'avant 1831, ils avaient les mêmes idées politiques.
Que, dès lors, Courvoisier était resté républicain et que Favarger était devenu fougueux royaliste.
Quoi qu'il en soit, les républicains arrivèrent à Neuchâtel à 6 h. et demie du soir au nombre de 1500 environ.
Un grand omnibus les suivait et monta de suite au Château escorté de cavaliers de la Chaux-de-Fonds en uniforme.
Cet omnibus renfermait les membres du Gouvernement provisoire qui avaient été nommés dans la journée.
Après une nuit tranquille, les bourgeois furent réveillés au matin du 2 mars par une salve de 101 coups de canon, destinés à annoncer aux populations l'établissement de la République.