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Figure majeure du cinéma roumain, Lucian Pintilie est mort à l'âge de 84 ans
Réalisateur engagé, Lucian Pintilie a incarné le cinéma roumain pendant une trentaine d'années avant qu'une "nouvelle vague" de jeunes cinéastes, qu'il a inspirés, ne soit consacrée sur la scène internationale.
Son deuxième film, "La Reconstitution" (1968), désigné meilleur film roumain de tous les temps par l'Association nationale des critiques, lui valut une première interdiction par le régime de Nicolae Ceausescu. Le film devient le symbole de toute une génération, un véritable geste politique, une forme de résistance de l'intelligence face à un régime qui entame, à cette époque-là, un virage totalitaire.
Censures et interdictions
A Bucarest en 1972, il mit en scène "Le Revizor" de Nicolas Gogol que le Conseil de la Culture et de l'Education socialiste décida d'interdire. "J'avais 35 ans quand j'ai été interdit par la Roumanie communiste - et cela a duré 17 ans. J'ai passé ma vie à slalomer entre censures et interdictions de toutes sortes", racontait-il dans un entretien.
En 1973, il quitte la Roumanie et s'installe en France. Il doit attendre la chute du régime communiste pour revenir dans son pays natal.
Résistance culturelle
Et il va revenir pour devenir le symbole même de la résistance culturelle face au régime de Nicolae Ceausescu. Persécuté, censuré et interdit avant la chute du communisme, il sera glorifié en 1990, quand le public roumain découvre, enfin, ses films.
"Le chêne" (1992) d'abord, film sur les dernières années du régime, qui fera l'effet d'un électrochoc pour une nouvelle génération de cinéastes qui voient en lui le maître d'une nouvelle manière de faire du cinéma, l'industrie roumaine étant gangrenée par des films de commande à la gloire du "Danube de la pensée".
La jeune institutrice Nela (Maia Morgenstern) vit le décès de son père, ancien colonel de la Securitate. Sans pouvoir léguer son corps à la science (les hôpitaux étant en panne de formol), elle recueille ses cendres dans une boîte de Nescafé (denrée rare à l'époque sous le régime). L'humour est noir, sans concession, pas de mélo. Les Roumains font la queue pour voir ce chef d'oeuvre, les répliques deviennent cultes.
Notre enfant, ce sera un idiot ou un surdoué. S'il est normal, je l'étrangle moi-même.
Le ton, l'écriture, tout est différent. Le film respire la liberté et surtout l'exigence de la vérité. Les mots sont crus, les situations, tout aussi ubuesques que le régime qu'elles décrivent.
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Ne pas oublier
Le cinéaste n’a jamais guéri du communisme, de ses blessures. Peut-être qu’il n’a pas cherché à le faire non plus, lui, qui est revenu pour vivre pleinement l'amour malheureux pour son pays.
Le "maître" veut documenter le si nécessaire besoin de mémoire d’un peuple trop tenté de tout oublier. "Le pardon ne naît jamais de l’abolition de la mémoire", disait-il. Il a tendu un miroir aux Roumains, pour qu'ils puissent porter un regard critique sur leur passé.
La Roumanie de Pintilie est désespérée, elle est violente, la Roumanie de Pintilie rit jaune, souffre et s'exalte.
Grotesque et vital
La posture carnavalesque du cinéaste irrigue la plupart de ses films, à l'image de "Scènes de carnaval" (1981), film interdit en Roumanie mais finalement projeté en 1990, quintessence même de la culture roumaine empreinte d'autodérision et d'absence d'illusion sur soi-même.
Dans "Terminus paradis", histoire d'amour malheureuse entre Mitou et Norica, deux jeunes qui vivent dans la banlieue de Bucarest (Grand Prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1998), Pintilie construit patiemment des situations saugrenues, l'absurde est là, partout.
Une fête dans un appartement crasseux devient un véritable carnaval, grotesque et joyeux en même temps: Pintilie fait surgir des hommes, des femmes, des enfants de la cuisine, des placards. A l'arrière-plan un enfant, encouragé par Mitou, jette une bouteille par la fenêtre, qui casse le pare-brise d'une auto. Chez Pintilie les grilles de lecture se superposent, il faut chercher l'arrière-plan, pour comprendre le premier.
Illisible parfois pour un public occidental "gavé" de narrations explicites, Dieu vivant pour les publics est-européens qui voient en lui le poète inégalé de la métaphore politique, Lucian Pintilie excelle dans l’art du sous-texte et des méta-discours. La gaieté est noire, le malheur est drôle. Sa disparition confirme cette profession de foi du cinéaste.
Miruna Coca-Cozma avec les agences
Publié le 17 mai 2018 - Modifié le 17 mai 2018
La reconnaissance après la chute du régime communiste
Sans illusions sur la Roumanie post-communiste, il enchaîne des films comme "Trop tard" (1996), "L'Après-midi d'un tortionnaire" (2001) ou encore "Niki et Flo" (2003), films où s'entremêlent humour et tragique.
En 1998, il avait décroché le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise pour "Terminus paradis", tandis que "Un été inoubliable" (1994) et "Trop tard" (1996) furent présentés en compétition au festival de Cannes.
"La grandeur de son art vient de son alliance des contraires: ancrage dans la réalité la plus matérielle (...) et spéculation philosophique, frisson tragique et éclat de rire", a écrit de lui le critique de cinéma français Michel Ciment.