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Inventoriage, dit mon frère. Jusqu’au bout du village nous comptons vingt-cinq maisons, huit granges à foin, un garage d’autos, un garage de motos, la gare avec la poste, deux fontaines avec la date, la réserve de bois et la rastellerie du Nono, une cabina da telefon, le kiosk de la Mena et quatre bennes à ordures. Une fois arrivés de l’autre côté du village, on repasse dans l’autre sens et on compte les gens qui habitent dans le village. On n’a le droit de compter ni la Marionna de l’épicerie qui n’habite pas dans le village, ni le Tonimaïssen qui travaille au guichet de la gare mais qui n’habite pas non plus dans le village. Il y a quarante et un ou quarante-deux habitants. On ne sait pas si le Tini Tounu est une ou deux personnes. Ça reste encore à établir. Dans le village il y a le restorant Crusch Alva, là où Silvana habite, le restorant Bahnhof au milieu, qui est fermé, et le restorant Helvezia. L’Helvezia est à ma Tata. Il y a l’épicerie de la Marionna, l’Usego du Gion Bi, la quincaillerie du Giacasepp, la boulangerie et le salon de frisure.
La grand-mère est debout toute nue devant moi. Elle sursaute en me voyant. Elle fait les grands yeux. Elle a la bouche ouverte. Ses fausses dents ne sont pas dans sa bouche. Je sursaute moi aussi. Mais je ne tourne pas la tête. Je ne peux pas tourner la tête. Ma nuque est en bois. Je n’ai encore jamais vu ma Nona toute nue. Elle est tellement différente comme ça. Elle dit oha et elle retourne en boitant dans la salle de bain et elle ferme la porte. Elle a une jambe plus courte que l’autre. La semelle de sa chaussure droite est plus épaisse. On dirait qu’elle a un bloc en bois sous le pied. Mais au moins avec ses chaussures, elle ne boite pas. Sans ses chaussures, elle est de traviole. Je l’entends derrière la porte de la salle de bain qui demande pourquoi tu n’as pas appelé. Je ne réponds pas. J’ai appelé. J’ai crié haliho Nona en entrant dans la maison. Personne n’a répondu. Je suis allé à la cuisine pour apporter le sacanplastic avec les feuilles de bettes de notre jardin dedans. La Maman a dit que je devais les apporter à la Nona, que la Nona en ferait des capuns. J’ai entendu qu’il y avait quelqu’un dans la salle de bain, alors j’ai attendu dans la cuisine à côté de la maschinacaffè. Chez la Nona quand on veut aller dans la salle de bain, il faut passer par la cuisine. La Nona sort de la salle de bain. Elle a noué un linge autour d’elle. Ses orteils sont bleu-gris. Le linge est rose-rouge. Elle ne me regarde pas. Pourquoi tu n’as pas appelé en rentrant, nigaud. J’ai appelé. Je ne dis rien. Je ne peux plus parler tout d’un coup. La Nona toute nue m’a pris la voix. Quand elle entre dans sa chambre et ferme la porte, je pose le sacanplastic sur la table à côté de la maschinacaffè et je m’en vais. Je referme doucement la porte de la maison. Ça va barder.
La Marina vient d’Italie. Elle habite au-dessus de chez nous. L’Anselmo est le mari de la Marina. Il est conductor de pelmécanic et il habite aussi au-dessus de chez nous. Ça sent fort dans les escaliers quand la Marina fait la cuisine. Elle a des mauvaises casseroles, dit mon frère. Des poils poussent dans les oreilles de l’Anselmo. Les poils sont noirs. Je demande à l’Anselmo si avec autant de poils dans les oreilles, il peut encore entendre quelque chose. Credinomaldito, il dit, et moi je me sauve. Quand l’Anselmo parle comme ça, il faut se sauver. La Marina ne dit pas des choses comme ça qu’on ne comprend pas. Il n’y a pas besoin de se sauver avec la Marina. La Marina dit mammamia. Ça, on comprend. Elle le dit par exemple quand mon frère se retrouve par terre dans le salon avec la lampa du salon dans la main parce qu’il est monté sur la table et qu’il s’est accroché à la lampa pour se balancer à travers la pièce. La Maman met les mains devant sa bouche et elle dit perlamurdadiu. Elle appelle la Marina et la Marina met les mains devant sa bouche et dit mammamia.
Quand la Nona joue au yass, elle fait aller ses dents dans sa bouche. Ça fait du boucan. Ça déconcentre les autres joueurs de yass, c’est pour ça que la Nona est si forte au yass. Aujourd’hui la Nona ne fait pas bouger ses dents. Elle peste, oh dieus, cartas miserablas, non mais veramein, la miseria. Buobs, dit la Nona, allez vite chez la Fonsina me chercher mes dents, cartas miserablas, bonidiu. Les dents de la Nona sont sur la table de la cuisine chez la Fonsina. Fagei buca schi tup, faites pas les bobets, dit la Fonsina, y en a bien un de vous deux qui doit les prendre ces dents. La Fonsina hausse les sourcils et sort une pièce d’une thune, la pose sur son pouce et lance la pièce. La pièce tournoie dans les airs au ralenti. Siouplaisiouplai petijesus, j’allumerai un cierge pour les âmes en peine.
Madame Muoth a une VW coccinelle blanche. Et elle a une permanente grise, c’est l’Alexi qui la lui a faite avec son casque. Madame Muoth ne parle pas romanche, seulement lalmon, de toute façon elle n’a pas besoin de savoir parler romanche, elle ne parle presque jamais alors ce qu’elle dit, elle peut très bien le dire en lalmon, on comprend même dans le village. Madame Muoth a des abeilles. Ses abeilles sont à la sortie du village. Tous les jours à midi moins quart pile, Madame Muoth traverse le village dans sa VW coccinelle. Elle roule vite et quand elle passe on doit se gaffer de bien se tenir sur le côté. Madame Muoth est plus vieille que la Nona. Elle ne voit plus très bien. Le siège de sa VW coccinelle n’a plus de dossier, c’est pour ça qu’elle se penche en avant en conduisant. Les grosses lunettes n’y changent rien, dit la Tata, alors gaffez-vous de ne pas être au milieu de la route quand vous l’entendez arriver. On l’entend déjà arriver de loin. Si sa VW coccinelle fait autant de boucan, dit le Mecano, c’est que Madame Muoth ne roule qu’en première. À midi moins quart pile, les gens du village se mettent au bord de la route parce que Madame Muoth roule comme une fusée à travers le village pour aller voir ses abeilles. À une heure et quart pile, les gens sont de nouveau au bord de la route. Madame Muoth traverse le village dans l’autre sens.
Devant l’Helvezia est parquée l’auto du Luis da Schlans. Le coffre de sa subaru est ouvert et dedans il y a un cerf. La tête pend par-dessus le parechoc et du sang goutte de la bouche sur le sol. Le cerf a une branche de sapin dans la bouche. Hé vous mes deux pistolers, dit le Luis da Schlans, regardez voir ça, hein, est-ce qu’il est pas énorme celui-là, plus de 180 qu’il fait sûrement, je vous le dis, un cerf pareil on en tire pas dans chaque vie, c’est un royal. Il attrape le cerf par la tête, d’un comme ça, les chasseurs à bicycle comme l’Otto peuvent toujours en rêver. Il a des bois tiptop avec une belle empaumure, hein, vous avez vu, veux même pas savoir le bon goût de ce civet-là, on doit pouvoir le manger sans le cuire tellement il doit être bon, et les roubignoles, hein, il a des roubignoles aussi grosses qu’un sacapain. Il ouvre la bouche du cerf et lui soulève les lèvres. Et regardez voir ces dents, vous avez vu, rarement vu des dents en aussi bonne santé.
La première banana dans le village, c’est le Gion Bi qui l’a eue, dit la Tata à la stammtisch, et il l’a mangée avec la peau et tout le reste. Il ne pouvait pas savoir, dit l’Alexi, probablamein qu’on aurait fait pareil, mangé la peau et tout le reste, on savait pas avant. Il sort son torchemoc de la poche de son pantalon et se mouche. Vous savez les mioches, il dit, les bananas, y en a pas depuis très longtemps chez nous. Autrefois, c’était pulenta tous les jours, patates et fromage, de temps à autre un peu de saucisse, mais quand même pas des bananas. Et aujourd’hui il y a un tas de bananas dans la vallée, comme si les bananas poussaient droit dans nos forêts, des bananas jour et nuit, autant qu’on en veut, comme si nos ancêtres n’avaient déjà fait que manger des bananas à tout bout de champ, non mais c’est vrai.
Tu vois les antennas sur ma tête, demande le Gion Bi, le poète. Ouvre grand les yeux, regarde bien, tu peux me croire, toi aussi, je le vois, tu as aussi ces antennas, pas tout le monde en a, très peu de gens seulement, mais chez toi je les vois très bien, des antennas toutes fines, toutes minces, des belles antennas qui te sortent de la tête, juste qu’elles sont encore si fines que tu ne remarques pas qu’à toi aussi des antennas te sortent de la tête. Quand tu seras plus vieux et plus grand et quand tu auras plus de rides d’avoir beaucoup pensé et regardé comme moi, alors tu verras les antennas. Pas tout le monde peut les voir, seuls ceux qui ont eux-mêmes des antennas peuvent les voir. Il te faut juste faire attention qu’on ne te les casse pas, tu en auras besoin, crois-moi, pour quoi faire, tu le sauras bien assez tôt va. Tu comprends ce que je veux dire. Je secoue la tête. Ça fait rien, orvuar.
Extrait de Arno Camenisch, Hinter dem Bahnhof, Engeler Verlag, 2010.
Traduit de l’allemand par Camille Luscher, paru aux Éd. d’en bas, 2012 .
Publié dans Le Courrier le 3.09.2012.