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Critique
"Après la poésie de RESPIRO, Emanuele Crialese signe une belle épopée sur l'émigration italienne au début du XXe siècle.
Le réalisateur italien avait étonné, émerveillé même, avec RESPIRO, œuvre silencieuse dans laquelle l'exploration des caractères se mêlait à une grande poésie. D'une certaine manière, GOLDEN DOOR pourrait en être le début. RESPIRO joue une histoire contemporaine, durement marquée par une tradition dépassée. GOLDEN DOOR remonte au début du XXe siècle, époque où la même tradition se vit comme on respire, résout les difficultés plus qu'elle n'en provoque, conforte l'être humain plus qu'elle ne le bouleverse.
Sur cette terre minérale, la vie est à peine acceptable pour les chèvres. Beaucoup de paysans ont déjà rejoint l'Amérique. Cela fait des mois que Salvatore (Vincenzo Amato) hésite. Au bout d'un douloureux pèlerinage, il prend la décision de quitter l'âpreté du Sud italien. Il emmène sa mère (Aurora Quattrocchi) et ses deux fils, Angelo (Francesco Casisa) et Pietro (Filippo Pucilllo), le muet.
Emanuele Crialese pose les conditions de l'émigration et raconte le voyage. Il se base sur l'étude des lettres ""que des millions d'Italiens dictèrent à ceux qui savaient écrire. J'ai décidé de reconstruire une mémoire."" Il dit aussi avoir consacré une année à se documenter sur les procédures adoptées lorsque les réfugiés économiques de l'époque arrivaient à New York. Pour autant, ce n'est pas à un documentaire qu'il invite le public, mais à l'appréhension d'un drame - même si l'humour n'en est jamais absent - vécu par des êtres de chair et de cœur. ""J'ai cherché à raconter l'histoire de mes héros, de ces hommes d'un autre temps qui croyaient encore à l'importance du mystère.""
GOLDEN DOOR se déroule en trois chapitres. Avant le départ, le voyage, le séjour à Ellis Island, aux portes de New York, où étaient opérés les tests et examens de santé physique et mentale. Les agences d'émigration battent leur plein, usent des prémisses publicitaires, font chanter les sirènes. Pourquoi résister? En même temps, l'inconnu est une vaste zone noire. Entre leur campagne et le port où ils embarquent, déjà les émigrants notent les changements, perdent leurs repères. Ils ont abandonné leurs maigres biens, ils vont devoir s'abandonner eux-mêmes.
Il n'y a ni mélo, ni mièvrerie dans ce récit empreint d'humanité, mais un évident souci de vérité, avec des comédiens de grand talent. La mise en scène, parfois malicieuse, parfois dramatique, nourrit le merveilleux autant que l'épopée. Ainsi ces rêves de Salvatore qui imagine des rivières où coule le lait, des légumes géants dont un seul nourrirait sa famille.
Le côté épique, lui, s'impose en quelques séquences bouleversantes. Le pèlerinage de pierre, par exemple, et la révolte de Salvatore, intimant au Ciel de lui tracer la route. Plus tard, sur le bateau, la tempête qui projette les passagers dans un mouvement affolant d'un côté à l'autre de la cale. Mais surtout, ce plan magistral, en plongée, d'une foule qui se coupe en deux au moment du départ: ceux qui restent et ceux qui partent, tandis que la bateau se détache du quai et qu'apparaît la mer, bientôt océan infranchissable entre les uns et les autres.
Crialese cite une lettre de migrant: ""Nous sommes tous des âmes en route pour un paradis qui, si la chance nous sourit, nous sera concédé à vie. Mais nous mourons tous un peu plus à chaque vague que nous passons."""
Geneviève Praplan