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La Pierre Menta
Par Paul Schnaidt.
Une curieuse légende raconte que Gargantua, après avoir traversé le lac Léman d' une enjambée, vint buter contre la chaîne des Aravis. Furieux, il détacha d' un violent coup de pied un énorme bloc de rocher; le trou fait dans la chaîne s' appelle la Porte des Aravis, le bloc qui alla se ficher en terre dans le massif de Beaufort, s' appelle Pierra Menta.
Comme la Pointe Percée, comme le Cervin, la Pierre Menta est un monolithe sur lequel le regard volontiers se porte; bien que relativement peu élevé ( 2711 m .), ce beau bloc isolé est visible de partout et l'on résiste difficilement au désir d' aller un jour lui rendre visite.
D' ailleurs, Pierre Menta est située dans un pays tout empreint de charme et de poésie, d' une étrange douceur: le Beaufortin. Si à Albertville on quitte la route qui suit l' Arly et celle qui remonte le cours impétueux de l' Isère, le lacet blanc gravit en virages rapides les pentes boisées pour longer les flots écumants du Doron. Il traverse de charmants villages et arrive bientôt à Beaufort, chef-lieu d' une commune riche et fertile, à l' intersection de trois vallées plus belles les unes que les autres, vallées aux noms délicieux et evocateurs: Hauteluce ( le Dorinet ), Roselend ( le torrent de Rosclend ), Arêches ( l' Argen ). La première, sertie entre la Tête de Bisane et les Crêtes de Girotte, est fermée par le Col du Joly et abrite dans ses pentes une population curieuse et des hameaux charmants bien connus des Genevois. La troisième, enserrée entre le Nid à l' Aigle, le Grand Mont et la Roche Parstire, s' allonge jusqu' au Cormet d' Arêches et au Col de la Louze; sur ses pentes vivent quelques villages qui, aux beaux jours de l' hiver, retentissent des cris et des rires de nombreux skieurs. Le deuxième vallon, celui de Roselend qui grimpe entre les Rochers des Enclaves et le Bersend, est le plus long et l' un des plus pittoresques et des plus sauvages de toute la région. D' abord enserré, il est bordé de forêts séculaires; profond, il s' élargit d' un coup en un vaste plateau entouré de sommets impressionnants qui forment comme une vaste arène, de Roche Parstire au Rocher du Vent. C' est dans ce cirque que règne en maîtresse Pierra Menta.
Au sortir des gorges, à deux kilomètres en aval de Roselend, s' ouvre le vallon de Treicol; un petit chemin mène rapidement aux chalets de Treicol, au milieu des alpages. La vue sur Pierre Menta est admirable tout au long de la montée, elle se découpe fière et seule dans le ciel.
Le sentier continue son ascension rapide par le chalet de Presset; à droite, les chalets du Coin, à gauche les pentes plus raides, les éboulis, les gros blocs épars commencent, c' est le Col du Bresson ( 2473 m .) qui se trouve entre la Pierre Menta et la Pointe de Presset ( 2759 m. ). A quelques mètres du sommet du col, on quitte le chemin et, par une marche de fia ne dans les cailloux pointus et croulants, on gagne rapidement le pied de la Pierre.
Ce magnifique obélisque, dont le roc est une brèche tertiaire polygénique très particulière qui fait partie d' une bande synclinale, suite moins puissante de celle des Aiguilles d' Arves, émerge verticalement de plus de 100 mètres de l' arête qui sépare la Tarentaise du Beaufortin, entre le Col du Bresson et le Col du Coin. Il est étrange et fascinant, aux parois verticales et a gardé longtemps la réputation d' être impossible à escalader.
La première ascension de Pierre Menta a été faite le 6 juillet 1922 par MM. Loustalot et Zwingelstein par la face ouest et par MM. Payot et Peterlongo le 8 juillet 1923 par la face est. Depuis, Pierre Menta a déjoué les tentatives de maints alpinistes; coquette, elle semble vouloir se donner selon son bon plaisir, et son caprice de reine enviée ne semble guère vouloir se laisser violer. Ses abords sont d' ailleurs assez chaotiques: des pierriers, des dalles, des gendarmes effrontés, des pentes raides, forment un écrin digne d' un beau joyau 1 Et pour comble de coquetterie, elle a serti dans les prés verts, à ses pieds, un délicieux petit lac bleu dans lequel elle se mire, se trouve belle! A gauche et à droite, Pierre Menta a sa garde de corps, ses protecteurs, l' Aiguille des Grands Fonds, superbe massif aux arêtes déchiquetées, et la Grande Parei, trapue, gentille. Les vallons de Treicol et de la Balme lui font une vaste crinoline aux douces couleurs.
Jusqu' à ce jour, deux voies d' ascension sont connues et semblent les seules praticables, la face est et la face ouest; la face nord n' est guère faisable qu' à la descente le long de la paroi et de l' arête; quant à la face sud, elle semble certainement devoir ne jamais goûter aux délices des caresses humaines.
L' ascension de Pierre Menta peut être classée dans les ascensions délicates, difficiles, car tous les passages possibles sont très « exposés », les parois sont lisses, les prises peu nombreuses et très relativement bonnes et la très grande difficulté à assurer les participants d' une cordée donne l' impression étrange d' insécurité quasi complète. Il faut se méfier du rocher fort peu solide en certains points, et l' aide de pitons est souvent nécessaire.
La montée de la face est se fait par une succession de fissures peu engageantes suivies de gradins herbeux peu solides, de petites plaques, cheminées, plates-formes et dalles ( le tout assez vertical ) qui mènent à une petite brèche de l' arête sommitale, facile et rapide, qui conduit au point culminant.
La face ouest est plus impressionnante encore: verticale au début, elle s' abaisse légèrement vers le sommet et forme une immense dalle qu' on gravit par une cheminée assez haute et peu sûre, puis une dalle lisse, très exposée, suivie d' une courte faille presque surplombante qui conduit à des vires herbeuses très étroites et très délicates pour se terminer jusqu' au sommet par des petites fissures, des gradins. L' ascension par cette face est très captivante et surtout très exposée, car à aucun endroit ne peut être fait un assurage efficace et sûr ( et encore faut-il planter des pitons ).
La montée de l' une ou de l' autre des faces ne demande guère plus d' une heure et demie, donc très courtes toutes deux, mais ce sont des minutes de belle et puissante émotion, de sensations de vide étranges, de belle acrobatie.
La descente par la face nord est très rapide grâce à l' aide de rappels de corde le long de la paroi lisse et verticale et de petites cheminées raides, tantôt sur l' arête, tantôt sur la face, par des dalles et par des fissures faciles; en moins d' une heure une cordée entraînée est maîtresse de la descente.
La vue de Pierre Menta est un enchantement: au premier plan, vers l' est, les hauts sommets de la merveilleuse Tarentaise, puis ceux du Dauphiné et de la Maurienne; au nord les Alpes de Savoie, majestueuses, couronnées de neige; à l' ouest la douceur des Préalpes et la ligne lointaine du Jura; au sud le Grand Mont et le Mirantin.
Pierra Menta, ton nom est sauvage, fascinant.. ., tu es belle.