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Un an après "ce jour-là"
"J'étais à Munich, à l'aéroport...", explique Seiji, ingénieur travaillant pour une entreprise électronique de pointe à Tokyo. "Soudain, j'ai vu une foule amassée devant une télé grand écran, une de ces télés que personne ne regarde d'habitude. Intrigué, je me suis approché, et alors l'incroyable s'est déroulé devant mes yeux…
La mer qui avançait et dévorait tout sur son passage, des maisons, des routes, des villages entiers, et ces gens qui tentaient de fuir. Le choc fut terrible. Je me suis mis à pleurer, à pleurer, impossible de m'arrêter, je n'essayais même pas de cacher mes pleurs. Je ne sais pas combien de temps je suis resté devant cet écran.. Je ne voyais rien ni personne autour de moi, je n'apercevais au travers de mes larmes que cette vague immonde qui engloutissait mon pays…"
Sa voix soudain devient rauque, et il doit s'interrompre. Sa femme pose sa main sur son épaule. Il est si rare pour un homme adulte d'exprimer un chagrin de manière aussi visible, et en public, que ce simple témoignage démontre à lui seul à quel point le 11 mars 2011 a bouleversé la société japonaise.
Les larmes reviennent aussi aux yeux de la jeune Asako quand elle raconte "ce jour-là". Elle était en Angleterre, où elle passait un an d'études dans le cadre d'Erasmus, quand "c'est arrivé". C'était très tôt pour elle qui a toujours du mal à se lever le matin. Partant en courant vers la fac pour ne pas arriver en retard, sans avoir pris le temps de déjeuner, elle a jeté un coup d'œil rapide à son iPhone, surprise de voir que "plein de nouveaux messages" étaient arrivés.
"C'était bizarre. Mais je n'avais pas le temps de vérifier tout de suite", précise la jeune Japonaise qui n'envisagerait pas d'arriver 5 mn en retard à son cours. "Mais alors, quand je suis entrée dans la salle, il s'est passé quelque chose d'incroyable. La prof m'a regardée d'un air stupéfait, puis s'est approchée de moi, et m'a dit, en me regardant comme si elle était triste ou avait pitié de moi : 'Mais qu'est-ce que vous faites là ?' J'ai compris que quelque chose de très grave s'était passé, et mes genoux se sont mis à trembler. En deux mots, la prof m'a parlé du tremblement de terre et du tsunami et m'a dit de rentrer au plus vite dans ma résidence universitaire. C'est ce que j'ai fait. Et alors j'ai mis la télé et j'ai vu… Je pleurais si fort que j'avais du mal à lire mes messages. Heureusement j'en avais déjà reçu un mes parents et je savais que tout le monde allait bien. Mais le jardin de mes grands-parents dans la montagne, au nord de Tokyo, a été complètement détruit, et mon grand-père a eu la jambe cassée".
De retour au Japon, Asako dit qu'elle ne pense pas avoir le courage d'aller assister aux événements commémoratifs du 11 mars, ni de regarder la télé. "Ce serait trop dur, c'est un souvenir trop récent, et il y a tant de gens qui souffrent encore ! Je veux bien faire quelque chose si je peux aider, mais quoi ?"
Que faire, est une grande question que se sont posés de nombreux habitants des régions protégées de la menace nucléaire, "relativement protégées", corrige Shinichi, jeune salaryman de la banlieue de Tokyo, encore sous le choc d'avoir appris ces derniers jours qu'à un certain moment l'évacuation de Tokyo avait été envisagée par le gouvernement. Lui-même est monté plusieurs fois dans le Tohoku avec des copains donner un coup de main au déblaiement. Mais après ? Il faut bien qu'il continue son travail et fasse vivre sa famille. "Mais je ne serai plus jamais le même", dit-il. "Depuis le 11 mars, j'ai pris bon nombre de résolutions. Celle de ne plus m'inquiéter pour des petites choses et de penser à ceux que j'aime avant tout, celle aussi de devenir meilleur." Lui non plus ne pense pas "avoir la force" d'aller assister aux événements organisés à la mairie de son village. Dimanche, je vais aller au sanctuaire shinto du parc, et prier. Ce sera mon moyen d'envoyer, par la pensée, un message d'amour à ceux qui souffrent, et d'exorciser la douleur".
Cette douleur, non seulement ressentie, mais exprimée, parmi de nombreux japonais, est accentuée par des sentiments nouveaux, ou du moins rarement exprimés : la colère, le ressentiment de s'être fait avoir depuis des années "par les partisans du nucléaire, par les lobbies et trusts industriels, par un gouvernement qui n'a pas su être à la hauteur", et l'inquiétude pour l'avenir, explique Shinichi.
"Comment, nous qui avons subi Hiroshima et Nagasaki, avons-pu être si crédules, accepter aussi facilement ces centrales sans nous poser de questions ?", se demande-t-il. "Maintenant, enfin, on commence à réaliser. Je suis allé à Hiroshima l'été dernier. Cela m'a presque réconforté de voir les écoles amener les enfants visiter le site de l'attaque nucléaire pour les sensibiliser. Espérons qu'ils seront plus intelligents que nous". Après le temps du recueillement, Shinichi a décidé de participer à l'un des mouvements contestataires qui commencent à s'organiser.
En Suisse aussi la communauté japonaise a le blues à la veille du triste anniversaire. "Ces jours-ci, je ne veux plus regarder la télé, ni internet, ça fait trop mal", dit Kaori, jeune mère de famille mariée à un Suisse, qui habite dans le canton de Neuchâtel. "Dimanche, je vais appeler mes parents sur Skype, lui dire que je suis avec eux par la pensée même si je suis si loin. Je sais que ce jour va être terrible pour eux, ils ont perdu des amis très proches, emportés par le tsunami. C'était terrible de voir combien ma mère, qui est une femme forte, dynamique, a été fragilisée par ce drame." Elle constate qu'après un an, ce sentiment de tristesse et de vulnérabilité que partagent tant de Japonais, loin d'avoir disparu, semble encore plus fort qu'au lendemain des événements, "quand il fallait réagir". "Et maintenant au Japon, tout le monde ne parle plus que du prochain tremblement de terre, le big one, qui devrait arriver d'ici trois à quatre ans. Ma mère me dit de ne pas revenir, d'élever mes enfants en Suisse. Qu'elle me dise ça me brise encore plus le cœur, car je sais qu'elle, elle ne quittera jamais son pays."