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29/11/2014
Bel immeuble Bel
Orienté plein Sud le quartier des Tranchées est un site demeuré exceptionnel et exceptionnellement exemplaire dans toute l'histoire de l'urbanisation genevoise. L'historien de l'architecture Rolf Pfändler lui avait consacré son mémoire de licence, publié dans la revue du Musée d'Art et d'Histoire Genava (1979) et en avait reconnu toutes les qualités urbanistiques et architecturales. Dans ce contexte rare, entre cours et jardins, plusieurs bâtiments se distinguent par leur qualité hors pair. C'est le cas de l'immeuble Bel, à l'angle de la rue Jean Sénebier et de la rue Imbert Galloix, oeuvre de jeunesse de Maurice Braillard.
Dans son important ouvrage sur l'architecte Maurice Braillard, intitulé Maurice Braillard architecte et urbaniste (1991) Marina Massaglia consacrait plusieurs pages à l'hôtel Bel pour en retracer l'historique et en décrire l'architecture. L'immeuble de tête d'îlot, doté de trois façades distinctes, dessinées avec une parfaite maîtrise du vocabulaire de ce qu'il est convenu d'appeler le Style Suisse ou Heimatstil, attire le regard par la subtile combinaison de façades pittoresques surmontées de vastes toitures ponctuées de lucarnes. Une tour en poivrière s'accroche à l'un des angles de la maison, tandis qu'une tourelle surmontée d'une flèche effilée abrite l'impressionnante cage d'escalier. C'est la Suisse médiévale qui est invoquée par Braillard dans ce style qu'on appellerait moderniste en Catalogne ou romantique-national dans les pays scandinaves. Pour 1905 ce bâtiment genevois s'inscrit pleinement dans les grands courants internationaux qui agissent les meilleurs architectes du temps.
L'intérieur, entièrement dessiné par Braillard (les documents sont conservés à la Fondation Braillard à un jet de pierre de là), constitue une oeuvre d'art totale où les sols, les peintures décoratives des murs et des plafonds, les boiseries, les vitraux, les ferronneries, etc. ont été pensés pour faire corps avec l'architecture proprement dite. Le projet ci-dessous montre un aménagement de salon digne de Joseph Hoffmann.
Or, c'est dans la cage d'escalier de ce bâtiment plus que centenaire, dotée d'un chef d'oeuvre de garde-corps en ferronnerie, que l'on s'apprête à installer un ascenseur. La Commission des Monuments, de la Nature et des Sites a pourtant fait son travail et préavisé négativement. Deux procédures, la première interjetée par Patrimoine Suisse Genève en Commission de Recours, la seconde par la propriétaire au Tribunal administratif, ont abouti dans un premier temps au rejet du projet d'ascenseur, puis à son acceptation. Les iconoclastes, parmi lesquels des architectes dont on se demande d'où ils tiennent le titre, jubilent: on va casser du patrimoine et défendre l'intérêt privé. Si la chose va de l'avant, ce sera une fois encore une lamentable Genferei.
Qui, en 2014, songerait à porter atteinte aux réalisations de Guimard à Paris, de Horta à Bruxelles ou d'Emile André à Nancy? Comme on a trop souvent tendance à l'oublier aujourd'hui, le patrimoine architectural est la pièce maîtresse de l'échiquier culturel et environnemental. Le respect qu'on lui voue et les soins qu'on voudrait bien lui octroyer témoignent non pas d'un passéisme aveugle, mais d'une pleine compréhension éthique de la notion de durabilité, une posture d'avant-garde.