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1652
Paul Scarron, Le Roman comique
Paris, Quinet, 1652
Représentation improvisée à l'auberge
Les comédiens, arrivés au village dans un état pitoyable, expliquent la situation présente de leur troupe. Pour payer leur écot, ils représentent la Marianne de Tristan l'Hermite. Les idées échangées à ce propos et la description de la représentation, quoique comique, recèlent de nombreuses descriptions de jeu et de costumes d'acteurs.
Notre troupe est aussi complète que celle du Prince d'Orange ou de son Altesse d'Epernon. Mais par une disgrâce qui nous est arrivée à Tours, où notre étourdi de portier a tué un des fusiliers de l'intendant de la province, nous avons été contraints de nous sauver un pied chaussé et l'autre nu, en l'équipage que vous nous voyez.
- Ces fusiliers de Monsieur l'intendant en ont fait autant à La Flèche, dit la Rapinière.
- Que le feu de saint Antoine les darde, dit la Tripotière, ils sont cause que nous n’aurons pas la comédie.
- Ils ne tiendrait pas à nous, répondit le vieux comédien, si nous avions les clefs de nos coffres pour avoir nos habits, et nous divertirions quatre ou cinq jours Messieurs de la ville, devant que de gagner Alençon où le reste de la troupe a le rendez-vous.
La réponse du comédien fit ouvrir les oreilles à tout le monde. La Rapinière offrit une vieille robe de sa femme à la Caverne, et la Tripotière deux ou trois paires d’habits qu’elle avait en gage à Destin et à la Rancune.
- Mais, ajouta quelqu’un de la compagnie, vous n’êtes que trois !
- J’ai joué une pièce moi seul, dit la Rancune, et ai fait en même temps le roi, la reine et l’ambassadeur. Je parlais en fausset quand je faisais la reine, je parlais du nez quand je faisais l’ambassadeur, et me tournais vers ma couronne que je posais sur une chaise, et pour le roi, je reprenais mon siège, ma couronne et ma gravité en grossissant un peu ma voix ; et qu’ainsi ne soit, si vous voulez contenter notre charretier et payer notre dépense en hôtellerie, fournissez vos habits et nous jouerons avant que la nuit vienne ; ou bien nous irons boire avec votre permission, ou nous reposer, car nous avons fait une grande journée.
Le parti plut à la compagnie et le diable de la Rapinière, qui s’avisait toujours de quelque malice, dit qu’il ne fallait point d’autres habits que ceux de deux jeunes hommes de la ville qui jouaient une partie dans le tripot et que Mademoiselle de la Caverne, en son habit ordinaire, pourrait passer pour tout ce que l’on voudrait en une comédie. Aussitôt dit, aussitôt fait ; en moins d’un demi quart d’heure, les comédiens eurent bu chacun deux ou trois coups, furent travestis, et l’assemblée qui s’était grossie ayant pris place en une chambre haute, on vit, derrière un drap sale que l’on leva, le comédien Destin couché sur un matelas, un corbillon dans la tête qui lui servait de couronne, se frottant un peu les yeux, comme un homme qui s’éveille, et récitant du ton de Mondory le rôle d’Hérode qui commence par :
Fantôme injurieux qui trouble mon repos.
L’emplâtre qui lui couvrait la moitié du visage ne l’empêcha point de faire voir qu’il était excellent comédien. Mademoiselle de la Caverne fit des merveilles dans les rôles de Marianne et de Salomé. La Rancune satisfit tout le monde dans les autres, et la pièce s’en allait être conduite à bonne fin, quand le diable, qui ne dort jamais, s’en mêla et fit finir la tragédie, non pas par la mort de Marianne et les désespoirs d’Hérode, mais par mille coups de poing, autant de soufflets, un nombre incroyable de coups de pieds…
Edition de 1655 disponible sur Gallica.
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