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"On dit aux gouvernants, aux hommes d'Etat, aux peuples de s'instruire principalement par l'expérience de l'histoire. Mais ce qu'enseignent l'expérience et l'histoire, c'est que peuples et gouvernements n'ont jamais rien appris de l'histoire et n'ont jamais agi suivant des maximes qu'on en aurait pu retirer. Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières, constitue une situation si individuelle que dans cette situation on ne peut et on ne doit décider que par elle. » Hegel.
Ceci franchi, quelles sont les thèses de ce livre brillant, passionnant, visionnaire souvent, discutable parfois, notamment dans sa théorétique ?
Un récit sur l’avenir se doit d’anticiper le changement de paradigme qui va se produire et dont on peut, à travers une analyse minutieuse de notre présent et de notre passé, dégager les lignes de force.
On peut, selon J. Attali, résumer histoire de l’humanité comme celle d’une lente conquête de la liberté et de l’autonomie individuelle, par le commerce et la politique d’abord, puis les technologies.
A lire, pour le plaisir de l’érudition et d’une vulgarisation, le premier chapitre intitulé Une très longue histoire puis, le second, Une brève histoire du capitalisme dans lequel Attali décrit les neuf « cœurs » historiques de l’Ordre marchand. La mondialisation dont nous parlons aujourd'hui se met en place à ce moment-là, avec le premier "cœur", Bruges. On se trouve au XIIe siècle. Suivront Venise (XIV-XVe), Anvers (XV-XVIe), Gênes (XVI-XVIIe), Amsterdam (XVII-XVIIIe), Londres (XVIII-XIXe), Boston (XIX-XXe), New-York (une partie du XXe), Los-Angeles (1980- ?). Chaque "cœur" offre les mêmes caractéristiques : il jouit d’une position stratégique avec un grand port à proximité et un arrière-pays à l'agriculture prospère. De plus, s’il n’invente rien, le «cœur» sait tirer profit d’une invention technologique pour la transformer en produits industriels.
A partir de ces mutations et des avatars de l’Ordre marchand, qui s’étend toujours plus en direction de l’ouest, vers les nouveaux espaces à conquérir, Jacques Attali extrapole et se livre à l’exercice risqué de la prédiction : que sera notre futur ces cinquante prochaines années ? Rien à voir avec Nostradamus ! Mais une méthode qui, servie par une vraie vision et une capacité à anticiper les changements du futur à partir des mutations technologiques (Attali a notamment été un des premiers à mettre en évidence les bouleversements induits par ce qu’il appelle les objets nomades, PC, etc.), se fonde sur l'extrapolation des données de la démographie, de l’économie et de la géopolitique. Le «cœur» le plus récent, celui de Los-Angeles, va, toujours selon Attali, subsister jusque vers 2025. Sa disparition coïncidera avec la fin progressive de l’empire américain. Au «cœur» unique succèdera alors un polycentrisme. Puis, vers 2050, la logique de la domination et de l’emprise totale, celle du marché, l’emportera sur la démocratie même. Les Etats cèderont la place aux villes et aux entreprises. Viendra le règne d’un empire totalement nouveau dans l’histoire, un empire en quelque sorte déterritorialisé, excentré : l’hyperempire. Ce dernier sera aux mains des hypernomades. De nouveaux objets de consommation seront mis en circulation. La domination de cet hyperempire s’exercera sur chacun, à tout moment, le jetant dans le vide de sa propre extériorité ; l'individu se définira alors essentiellement par sa capacité à se conformer aux normes de l’hyperempire ; chacun verra l’autre, soit comme un obstacle, soit comme un outil au service de son bonheur. Hypersurveillance, autosurveillance et autoréparation seront les mots d'ordre de l'hyperempire !
Ainsi, par une sorte d’ironie tragique de l’histoire, les conditions mêmes qui auront permis tout d’abord l’invention de la liberté – indissociable chez Attali du commerce –, puis sa conquête progressive, risquent-elles, dans un futur assez proche, de se muer en forces d’asservissement : à la liberté individuelle comme moteur de l’histoire succèdera un asservissement collectif, librement consenti, aux technologies de l’autocontrôle et à la loi aveugle de l’hypermarché.
C’est dans cette perspective également que l’on peut lire le titre de l’ouvrage Une brève histoire de l’avenir : l’avenir qui s’offre à l’humanité pourrait, selon Attali, s'avérer très bref…
Vision prémonitoire, délire ou lucidité supérieure ? Par un effet de rhétorique astucieux,Jacques Attali n’adhère pas totalement à sa vision : "j’écris ce livre justement pour que l’avenir ne ressemble pas à ce que je crains qu’il soit. " Il n’en reste pas moins – et si brillante soit celle-ci – que toute sa démonstration s'appuie sur un certain nombre de concepts – l’Ordre marchand, le marché, l’emprise de la technologie – qu'il perçoit comme des invariants, en marche à travers l’histoire, comme s’ils étaient mis en œuvre par une logique implacable, intérieure au processus lui-même. Ainsi, le livre repose-t-il à la fois sur une « pétition de principe » en forme d'aporie et sur une vision paradoxalement angélique de l’histoire, comme si cette dernière ne procédait jamais par ruptures, solutions de continuité, débords, comme si les systèmes dominants n’étaient pas constamment travaillés de l’intérieur par des devenirs minoritaires, des lignes de fuite, des involutions singulières qui échappent à toute prédiction.