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Jean Starobinski
Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1982, pour
Montaigne en Mouvement, Paris, Gallimard, 1982
Jean Starobinski est né à Genève en 1920. Il a acquis, dans sa ville natale, une double formation, médicale et littéraire. Il enseigna quelques années à l'Université Johns Hopkins de Baltimore, avant d'être nommé professeur d'histoire des idées, puis de littérature française, à l'Université de Genève.
Il a été, de 1967 à 1980, le président des Rencontres Internationales de Genève. Il préside actuellement la Société Jean-Jacques Rousseau.
Son enseignement et ses travaux touchent à différents domaines et visent à surmonter les cloisonnements disciplinaires. Il a consacré de nombreux travaux à l'esthétique et à la littérature de l'époque des lumières (Montesquieu, Rousseau, Diderot, l'art du rococo et de l'époque néo-classique en Europe); il a poursuivi d'autres recherches sur les problèmes de l'époque romantique et moderne, notamment dans le domaine de la poésie; ses études portent aussi sur l'histoire des idées médicales, dans leurs rapports avec l'évolution de la culture; enfin, il a tenu à développer une réflexion théorique sur les buts et les méthodes de la critique. Pratiquant une approche tour à tour psychologique, thématique et structurale, il étudie les œuvres du passé européen sans perdre de vue les débats de la culture contemporaine et les intérêts prioritaires de l'homme d'aujourd'hui.
Le Montaigne en mouvement est un vaste essai où Jean Starobinski étudie les circonstances dans lesquelles Montaigne inventa le genre littéraire de l'essai, qui constitue l'une des expressions de l'individualisme moderne. Ce livre montre comment, à partir du refus du mensonge, du dogmatisme et de la violence, Montaigne découvre simultanément les valeurs de la vie personnelle et la nécessité d'un engagement serein et résolu en faveur de la paix publique.
L’ouvrage: Montaigne en mouvement
Au départ, il y a cette question posée à Montaigne – cette question que Montaigne pose lui-même: une fois que l'individu, dans un accès d'humeur mélancolique, a récusé l'illusion du paraître, quelles expériences lui sont-elles réservées? Que va découvrir celui qui a dénoncé autour de lui l'artifice et le déguisement? Lui est-il permis de faire retour à soi, d'accéder à l'être, à la vérité, à l'identité intérieure, au nom desquels il jugeait insatisfaisant le monde dont il s'est écarté? Montaigne met à l'épreuve cet espoir en composant les Essais. Mais "la prise et la serre" sont-elles possibles? Si les mots et le langage sont, au dire de Montaigne, "une marchandise si vulgaire et si vile", quel paradoxe que de composer un livre et de s'essayer soi-même au fil des pages écrites! L'on ne sort de l'apparence que pour s'engager dans une nouvelle apparence.
Montaigne voit le doute s'étendre jusqu'au point où nulle opinion n'offre une garantie supérieure à celle de la vie sensible. Par le détour de la réflexion sceptique, il réhabilite le paraître, rétablit la "relation à autrui", reconnaît les droits de la coutume et de la finitude. Ce mouvement réconcilie la pensée avec ce qu'elle avait d'abord rejeté; la condition humaine, malgré toute sa faiblesse, peut être le lieu de la plénitude. La vie en commun, l'amour même, doivent leurs plaisirs à des conventions. Mais il restera quelque chose du refus initial: la cruauté, l'intolérance, qui se confondent sur la présomption, sont à jamais inacceptables.
Les sept chapitres dont se compose le livre de Jean Starobinski sont autant de variations, disposées selon l'art de la chaconne: sur une même marche fondamentale, elles dessinent un parcours à travers différents registres: l'amitié, la mort, la liberté, le corps, l'amour, le langage, la vie publique.
Montaigne a mis en garde les commentateurs: "II y a plus affaire à interpréter les interprétations qu'à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre sujet: nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires; d'auteurs, il en est grand cherté." Mais, d'autre part, le suffisant lecteur que souhaite Montaigne est celui qui saura imaginer, à partir des Essais, les infinis essais dont le livre offre le prétexte. C'est celui également qui saura tirer parti de la fortune qui a collaboré avec l'écrivain, et qui s'est manifestée par des traits "surpassant sa conception et sa science".
Jean Starobinski a composé son livre dans le souci de respecter à la fois cet avertissement et cette permission qui lui venaient de Montaigne.
Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :
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