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03. Enfants trouvés
Sous l'Ancien Régime, les orphelins, les enfants abandonnés et les enfants de parents indigents ou jugés incapables d'assumer moralement leur progéniture sont confiés à l'Hôpital général. Si l'institution publique doit permettre à ces enfants de vivre décemment, elle a également pour tâche de leur inculquer une certaine moralité, afin qu'ils restent sur le droit chemin et deviennent des individus responsables.
L'Hôpital général, qui souhaite éviter une trop longue prise en charge des enfants, les place à la campagne, chez des particuliers. Les nourrissons et les enfants jusqu'à quatre ans sont habituellement confiés aux soins d'une nourrice. Dès l'âge de cinq ans, ils sont mis en pension chez des agriculteurs dont la charité n'est malheureusement pas la principale motivation, les avantages économiques - main d'oeuvre gratuite et manne financière - étant souvent plus convainquants.
Enquête judiciaire suite à l'abandon d'un enfant à la porte de l'Hôpital, février 1780
Chaque exposition d'enfant donne lieu à une enquête, dans laquelle figurent l'inventaire des objets trouvés sur le bébé, le rapport du médecin chargé d'évaluer son âge et son état de santé, l'audition de la personne qui a trouvé l'enfant, et, parfois, un message rédigé par l'auteur de l'abandon. Ici, le portier de l'Hôpital (actuel Palais de justice, au Bourg-de-Four), raconte " quà neuf heures moins un quart du soir, il étoit dans le cabinet vers la porte de l'Hôpital, qu'aiant entendu un enfant pleurer derrière la porte il se leva et aiant ouvert la porte il trouva au haut du degré [escalier] un enfant dans une corbeille. Qu'il n'apperçut personne aux environs [...] ". Dans la corbeille, il trouve le message suivant : " Je suit une pauvre mêre onteuse, qui me voit obligée dêxeposée mon enfant au charité de l'Hopital publique, bien mal grée moy, et contre ma volonté, parce que je me trouve sans apuit, et envelopée de toutes par dans les cordage de la pauvreté et de la misère [...]. Son nom et Jean David, que Dieu le bênise, je ta bandonne mon cher enfant, ayant les larme au yeux et le coeur froissé et brisé." (PC 13'468)
Procès-verbaux de la direction de l'Hôpital, avec billet accompagnant un enfant trouvé, mars 1766
Ce billet est particulier, car le père ou la mère a pris toutes les précautions pour pouvoir récupérer un jour son enfant. Un dessin très fin à la plume, qui pourrait indiquer un père orfèvre ou graveur, est découpé le long d'une ligne crantée irrégulière. Le parent conserve un volet, pour pouvoir prouver, en emboîtant son morceau, qu'il est bien l'auteur du billet : "Ce petit garçon est né le 20e mars 1766, à 9 [heures] 1/4 du matin. Il n'a point été baptisé, ce que l'on prie de faire, en lui mettant le nom Jean François; le père et la mère de cest enfant prient Messieurs les Directeurs l'Hôpital d'en avoir soin, de le faire élever avec tous les soins possibles, puisque un jour cest enfant pourroit être redemandé avec un papier à double et qui doit se rencontrer avec celui-ci". Le registre nous apprend qu'il s'agit d'un enfant illégitime né de père citoyen, et que l'Hôpital a accepté de le prendre en charge moyennant le versement de 100 écus. L'anonymat des parents est respecté; l'accouchement a eu lieu "en Suisse", c'est-à-dire, probablement, dans le Pays de Vaud, ce qui permettait d'échapper au regard des dizeniers, de la police et des pasteurs de la ville. Le billet est soigneusement cousu avec le cahier pour éviter toute perte (Archives hospitalières Aa 105, p. 54-55).
Registre particulier pour les baptêmes des enfants nés à l'Hôpital et les enfants trouvés, 1781-1794
Les baptêmes sont célébrés dans le Temple de l'Hôpital, qui se trouvait à l'emplacement de l'actuelle salle d'audience de la Cour de Justice. En effet, l'Hôpital général occupe jusqu'au milieu du XIXe siècle l'ensemble de bâtiments du Bourg-de-Four aujourd'hui dévolu à la justice.
Le registre distingue les enfants trouvés, les enfants nés hors mariage ("bâtard") et les enfants abandonnés, pour qui il indique aussi le lieu d'exposition. Le mois de juin inspire des noms : Elizabeth Junia, "nouvellement née", exposée à la grande porte de l'Hôpital le 11 juin 1788, Jean-Claude Junier, "jugé né depuis 4 à 5 jours", également déposé devant la porte du Bourg-de-Four. Parfois la mère ou le père demande un nom particulier : c'est le cas pour Jeanne d'Arc (!), exposée le 6 avril, "le nom demandé par un billet" (EC, registres divers, 2 bis).
"Etat nominatif des enfans trouvés, abandonnés et orphelins le 22 octobre 1811 sous la direction de l'Hôpital de Genève, dès le 1er âge jusqu'à 20 ans"
Cette liste recense 124 enfants trouvés, et, au verso, 28 enfants abandonnés, 9 orphelins de père et de mère et 31 orphelins de père ou de mère. En parcourant les noms donnés aux enfants trouvés, on peut en distinguer des " topographiques ", sans doute liés au lieu d'abandon du bébé: Gaspard Portique, Daniel Jolipré, Marc-Joseph Rive, Horace Rivière, ainsi que des noms liés au calendrier : Isaac Vendredi, Pierre Avril, Pierre Messidor, Daniel Janvier. Il y a encore des noms fantaisistes, comme Auguste Jolinom ou Christian Dusouci. (Archives hospitalières P 2393).
Recueil des actes de la Préfecture du Département du Léman pour l'année 1812
Sous l'Empire, l'abandon d'enfant est fréquent : les temps sont difficiles, les hommes sont appelés sous les drapeaux et, souvent, ne reviennent pas. Pour éviter les trop fréquentes homonymies, le Préfet du Département du Léman édicte quelques recommandations aux maires : "Pour éviter des confusions et des réclamations très fondées, on doit éviter de donner, aux enfans trouvés, des noms connus pour appartenir à des familles existantes, et qui sont pour elles une sorte de propriété souvent très précieuse. Il faut donc chercher ces noms soit dans l'histoire des temps passés, soit dans les circonstances particulières à l'enfant, comme sa conformation, ses traits, sont teint; le pays, le lieu, l'heure où il a été trouvé. Il convient néanmoins d'observer qu'il faut rejeter avec soin toute dénomination qui serait ou indécente, ou ridicule, ou propre à rappeler que celui à qui on la donne est un enfant trouvé" (24 juillet 1812, p. 378-379).
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