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Le génie de Platon n’a pas sacrifié le mythe sur l’autel de la raison philosophique. Il en a inscrit la portée en son cœur.
Il faut toujours commencer par s’étonner. Comme toujours en philosophie. S’étonner en l’occurrence que Platon ait voulu donner tant de place au mythe dans son œuvre philosophique. Les penseurs grecs, en quête du logos dès l’aube de la philosophie, n’ont-ils pas fondé en effet leur démarche sur des bases purement rationnelles ? N’ont-ils pas dû, pour donner à la philosophie un statut propre et indépendant, se séparer radicalement des mythes ? Certainement. Il est donc étonnant qu’en prenant, lui aussi, ses distances avec le mythe, Platon lui assigna pourtant un rôle majeur au cœur même de son système de pensée. Pourquoi ?
Il convient d’abord de préciser que le terme « mûthos » désignait une forme de récit qui, transmis de génération en génération, donnait à la communauté grecque une mémoire collective. En témoignant de ce passé, le mythe véhiculait un patrimoine chargé de valeurs et de symboles. Il exprimait quelque part une identité. On s’est bien sûr inquiété de savoir si les Grecs croyaient à leurs mythes puisque, par définition, ces discours poétiques, rédigés notamment par Homère et Hésiode, étaient aussi fruits de l’imaginaire et peuplés de légendes. Ils n’étaient donc pas vrais, au sens où la raison constate et démontre une vérité. Platon explique lui-même par la bouche de Socrate, au deuxième livre de La République, que le bon poète est celui qui parvient à rendre un faux discours, issu de l’imaginaire, le plus possible semblable au vrai. Ce qui signifie que le mythe appartient en fait à la catégorie du vraisemblable. Si par exemple les Grecs tenaient que la guerre de Troie avait eu lieu, aucun d’eux ne paraissait persuadé de l’exactitude de certains épisodes relatés par Homère. L’essentiel était ailleurs : le fonds culturel et pédagogique rattaché à l’Illiade et l’Odyssée avait une valeur morale, religieuse, éducative et spirituelle indiscutable. Et c’est cela qui intéressait Platon. Il revenait donc au philosophe de se prononcer sur les mythes, de les travailler. A quelle fin ? A des fins d’éducation civique.
Il s’agissait d’abord d’inscrire la cité dans une histoire en lui enseignant un passé commun. Ensuite, d’édifier ce passé sur le compte de valeurs fondatrices incontournables. Il fallait ainsi fournir à l’humanité une expression de ses origines, vouer la cité à la protection des dieux et surtout, enseigner la nécessité d’une conduite morale vertueuse. Nous avions en fait là un discours qui ne pouvait pas être l’objet d’une connaissance rationnelle, mais il apparaissait comme indispensable à tous puisqu’on lui demandait de transmettre un message sur des vérités inaccessibles à l’homme, à savoir la vie et la volonté des dieux, la nature des âmes et leur mystérieuse destinée, enfin le mystère de l’origine et de l’ordre du monde. Platon pensait donc que le mythe pouvait assurer la découverte, l’initiation à des réalités ou principes qui dépassaient ce que la raison humaine pouvait expliquer et démontrer. Aussi forgea-t-il lui-même des mythes féconds et devenus célèbres, comme le mythe de l’androgyne primitif qui figure l’attirance réciproque des deux « moitiés perdues » qui s’aiment et se recherchent (Le Banquet), ou le mythe de l’Atlantide engloutie, symbole d’une cité démesurée et, comme telle, vouée à la destruction (Critias).
On ne comprendra rien à l’interprétation et au rôle joué par les mythes chez Platon si l’on ne prend pas en compte ce point essentiel : l’au-delà. Le monde des divinités, celui de l’âme dont la nature est faite pour accéder au monde des Idées éternelles, celui des origines comme de la fin humaine, sont des réalités inaccessibles à l’homme tant qu’il est attaché à son corps. La tâche de la philosophie est bien de donner une explication rationnelle de ces réalités, mais comme la plupart ne sauront pas accéder à la connaissance des réalités spirituelles et invisibles (cf. l’Allégorie de la Caverne en République VI ) ni conformer leur existence aux exigences de la raison vertueuse, il faut leur enseigner les mythes. Le mythe est ce discours persuasif universel dans lequel tous peuvent apprendre à reconnaître ce qu’il faut penser du monde, de l’âme et du divin. « Le mythe, vraisemblable, aspire à la vérité, il relève du même effort que celui qui anime ce désir de savoir qu’est la philosophie » écrit J.F.Pradeau dans son éclairante introduction.
L’anthologie offerte au lecteur comprend le récit d’une vingtaine de mythes. Le critère retenu pour ce choix est triple : réunir les récits qui dépeignent des manières de vivre communes, s’adressent à tous, et les inscrire dans un temps et lieu déterminés. Si certains mythes ne figurent pas dans le recueil, c’est parce qu’ils ne concernent qu’une catégorie de citoyens ou ne sont pas situés dans un temps et lieu précis. Ainsi le lecteur ne trouvera pas ici la fameuse allégorie de la Caverne, parce que cette fiction hautement pédagogique n’est ni inscrite dans un lieu ni reliée à l’histoire. Par contre, le mythe de l’attelage ailé (Phèdre) qui en est très proche, figure dans cette anthologie parce qu’il répond aux trois critères choisis. Ajoutons que chaque extrait est accompagné d’une note et d‘une bibliographie qui répertorie les principales publications contemporaines depuis le siècle précédent. Ainsi le lecteur trouvera-t-il accès aux études critiques et les références des textes anciens, commentés ou non. Tout cela fait de cette anthologie une source non seulement féconde et actuelle de renseignements, mais surtout une occasion rêvée de se plonger ou replonger dans le monde fascinant de Platon. Un monde unique et dont la puissance de création reste jusqu’à ce jour exceptionnelle, si tant est qu’aucun génie n’a égalé Platon dans l’art d’articuler le chant poétique du mythe au discours le plus rigoureux du logos philosophique.
François Gachoud
Les Mythes de Platon : Textes choisis et présentés par Jean-François Pradeau. Ed. GF Flammarion, 278 pp.
Notons que les éditions GF Flammarion, qui ont entrepris la retraduction intégrale en poche des écrits de Platon depuis 1977, ont terminé cette entreprise encyclopédique d’une trentaine de volumes.