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Aujourd’hui, 2 mai 2017, cela fait vingt ans – jour pour jour – que le pédagogue brésilien Paulo Freire est décédé. Cette date anniversaire est l’occasion de revenir sur son œuvre et son héritage bien souvent cantonnés, dans les pays de langue française, à l’alphabétisation des adultes dans les années 1960-1970.
De la pédagogie des opprimés… Né en 1921, à Recife, Paulo Freire grandit dans une famille de la classe moyenne dans une région très pauvre du Brésil, le Nordeste. En pleine crise économique, il perd son père jeune. Il poursuit des études à l’Université, mais il est contraint de les interrompre à plusieurs reprises pour des raisons économiques.
Il effectue des études de droit et enseigne le portugais. Sa première épouse est institutrice. C’est dans ce contexte qu’il est conduit à s’intéresser à l’alphabétisation des adultes. Il met au point une méthode qui permet d’alphabétiser des groupes de paysans en 45 jours.
Sa méthode lui vaut la reconnaissance du gouvernement brésilien. Mais peu de temps après, c’est le coup d’Etat militaire de 1964. Paulo Freire est arrêté et il est expulsé du Brésil. Sa méthode d’alphabétisation est interdite. Il trouve refuge au Chili où il continue son travail d’alphabétisation.
En 1968, il rédige son ouvrage le plus célèbre qui, publié en 1970, connaît un retentissement international: Pédagogie des opprimés. L’éducation ne consiste pas seulement à apprendre à lire et à écrire, elle doit être une expérience collective par laquelle l’enseignant et les apprenants réfléchissent à comment transformer le monde. Sa pensée éducative est marquée par l’influence de l’existentialisme chrétien et du marxisme. L’éducation est comprise comme un processus de conscientisation. Paulo Freire oppose ainsi la pédagogie bancaire – transmissive – à la pédagogie libératrice.
Paulo Freire ne peut retourner au Brésil qu’en 1980. En 1986, l’Unesco lui discerne le Prix de l’éducation pour la paix. Entre 1989 et 1991, membre du Parti des travailleurs, il devient secrétaire de l’Education de la ville de São Paulo et réorganise le système scolaire primaire de cette ville. Pédagogie de l’autonomie (Eres, 2013), son seul livre actuellement encore édité en français est publié en 1996.
Si pourtant Paulo Freire semble quelque peu oublié dans les pays francophones en Europe, il reste un des cent auteurs les plus cités dans les universités étasuniennes et son livre Pédagogie des opprimés est encore aujourd’hui une référence dans le monde entier.
… à la pédagogie critique. Pour comprendre cette influence, que l’on mesure mal dans les pays de langue française, il est nécessaire de revenir aux années 1980 aux Etats-Unis. Paulo Freire donne en effet naissance à la pédagogie critique. En 1983, l’intellectuel étasunien Henry Giroux lui demande de préfacer son ouvrage Theory and Resistance in Education.
En 1987, il collabore avec deux universitaires américains. Il rédige avec Ira Shor un ouvrage d’entretiens s’appuyant sur des questions posées par des enseignants étasuniens: A Pedagogy for Liberation. La même année, il collabore à un autre ouvrage d’entretiens avec l’universitaire d’origine capverdienne Donaldo Macedo: Literacy – Reading the Word and the World.
En 1989, Peter McLaren qui se réclame de Paulo Freire connaît un des plus grands succès de librairie au Canada anglophone avec son ouvrage Life in Schools.
L’influence de Freire devient alors profonde et durable sur tous les courants de la pédagogie qui prétendent porter un discours critique visant à faire prendre conscience des discriminations et des inégalités sociales: la pédagogie féministe, la pédagogie critique de la race, la pédagogie queer, la pédagogie décoloniale… La pédagogie critique n’est pas restée figée dans une exégèse de l’œuvre de Paulo Freire; bien au contraire, elle s’est nourrie de l’apport de tous les nouveaux courants de pensée critique qui se sont développés depuis les années 1980.
La féministe noire américaine bell hooks a écrit ainsi au sujet de Paulo Freire: «C’est Freire qui, en soulignant que l’éducation pouvait être une pratique de la liberté, m’a rapidement encouragée à inventer des stratégies visant ce qu’il appelle ‘la prise de conscience’ au sein de la salle de classe. Interprétant cette prise de conscience en termes de conscience critique et d’engagement, je suis allée en classe convaincue qu’il était indispensable pour moi et tous et toutes les autres élèves de participer activement, de ne pas consommer passivement».
Aujourd’hui, la pédagogie critique est un courant important d’éducation critique dans le monde entier. En 2015, l’intellectuelle étasunienne Antonia Darder a coordonné un ouvrage mettant en valeur la vivacité internationale de la pédagogie critique: International Critical Pedagogy Reader.
La pédagogie critique est ainsi présente non seulement en Amérique du Nord et du Sud, mais dans les pays scandinaves, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Grèce, en Turquie, en Italie, dans la péninsule ibérique, en Australie, en Afrique du Sud et dans bien d’autres pays encore…
* Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, Présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com/