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Du bas Moyen Age au début du XXe s., l'artisanat peut être défini comme un travail manuel exécuté avec des outils simples. L'artisan -- entrepreneur et producteur -- travaille seul ou aidé par autrui (Compagnons, apprentis) tantôt sur commande pour la clientèle locale, tantôt pour constituer un stock qu'il écoulera lui-même. Les petites entreprises, dirigées par des Maîtres, dominent. Aujourd'hui, la notion d'artisanat inclut des exploitations de taille et de technicité variables œuvrant principalement dans le domaine des produits de luxe ou d'art (Arts décoratifs), fabriquant sur demande des pièces uniques ou assurant l'entretien et la réparation d'articles industriels. L'industrie et les administrations publiques intègrent elles aussi des métiers artisanaux.
Jusque vers 1950, l'histoire de l'artisanat est restée dans l'ombre de celle des Corporations. Seuls quelques chercheurs l'ont étudiée sous l'angle économique et juridique. Ce n'est qu'à partir de 1970 que le sujet se voit envisagé dans une perspective proprement anthropologique, incluant des thèmes aussi divers que l'artisanat urbain et rural, les migrations, le compagnonnage, la vie quotidienne, les mentalités.
On peut supposer que la tradition artisanale la plus ancienne sur le territoire de la Suisse actuelle remonte à la préhistoire et qu'elle concernait essentiellement le travail des métaux (Artisanat des métaux). Les fouilles archéologiques ont mis au jour des ateliers (vers 300 av. J.-C.) dans les oppida celtes, tel celui de la presqu'île d'Enge à Berne. Tourné vers l'exportation, le travail du verre se distingue des diverses productions de cette époque par sa qualité d'un haut niveau. Dans la Suisse gallo-romaine (Ier s. av. J.-C. au Ve s. apr. J.-C.), un artisanat nourri des traditions romaines se répandit dans tous les territoires colonisés. Dans les civitates et dans les vici, dans les castra, des artisans façonnant le métal, le verre, la céramique, le bois, la pierre, le cuir ou créant des objets d'art travaillaient pour la clientèle locale et parfois lointaine (bronziers). Cette production est attestée par des vestiges archéologiques, des inscriptions et des témoignages littéraires. Après les grandes invasions, seul l'artisanat de pointe (orfèvrerie, armurerie, métiers d'art) capable de rivaliser avec ses modèles romains ou byzantins parvint à survivre dans les anciennes cités, dans les cours ou dans les couvents. Pour le reste, la plupart des activités artisanales, même celles nécessaires aux grands domaines médiévaux, n'occupèrent qu'accessoirement une population vouée en priorité aux travaux des champs (Agriculture).
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
Cette situation commença au XIIe s. à se modifier avec la vague de fondations de villes neuves. A l'abri des murailles et fort d'une demande croissante, l'artisanat s'émancipa. Après les marchands, les artisans formèrent un groupe novateur qui, plus encore que ceux-là, allait modifier le caractère et l'architecture des villes, notamment par le regroupement des secteurs dans des rues ou des quartiers spécifiques (d'où des dénominations telles que rue des Forgerons, des Tanneurs ou des Boulangers). Bourgeoisies et conseils de ville réglementèrent d'abord l'artisanat intra-muros: sous leur surveillance, les maîtres vendaient pain, viande, cuirs et tissus dans les halles proches de l'hôtel de ville (Marchés couverts). Les ruelles d'artisans avec leurs échoppes et leurs Marchés spécialisés offraient aux paysans des environs la possibilité d'achats quotidiens (relations Ville-campagne).
L'artisanat se développa rapidement, s'affermit dans des secteurs privilégiés tels que l'alimentation, les métaux, les textiles, la construction et se spécialisa dans des métiers nouveaux, en particulier dans les arts décoratifs et la métallurgie (armurier, éperonnier, forgeur d'épées, potier d'étain, fondeur de cloches ou de canons). Au XIIIe s. déjà, l'artisanat forme l'épine dorsale de l'économie urbaine. Quelques-unes de ses branches devinrent exportatrices aux XIVe-XVe s. (Draperie à Fribourg, Soierie à Zurich, Cuirs à Berne, faux à Lucerne). Avec le commerce, l'artisanat contribua à la prospérité des villes au bas Moyen Age. Les corps de métiers acquirent un poids social grandissant au sein des bourgeoisies. Ils se groupèrent par branches en Confréries (pour la première fois à Bâle en 1220) et obtinrent après les paysans, le clergé, la chevalerie et les marchands d'être reconnus comme état. En s'organisant politiquement en corporations, ils achevèrent de s'imposer aux XIVe-XVe s.; partout, des artisans eurent part aux décisions politiques aussi bien qu'économiques: par une représentation directe dans les Villes corporatives, par leur influence personnelle dans les conseils lorsqu'une constitution corporative faisait défaut. Et partout aussi, quiconque voulait exercer un métier devait d'abord se faire admettre dans une corporation.
Cette évolution est propre à la Suisse alémanique, dont les corporations furent fortement marquées par l'exemple allemand et dont le développement socio-économique fut en conséquence analogue à celui des régions du nord du Rhin. Les confréries religieuses de la Suisse méridionale et occidentale (elle aussi terre d'Empire, formellement tout au moins) n'arrivèrent jamais à acquérir un poids politique et économique comparable. Ce n'est qu'au XVIe s. que les jurandes et les maîtrises de Genève, Lausanne et Neuchâtel s'alignèrent sur le modèle des villes françaises, savoyardes et confédérées, mais leur influence politique resta modeste.
Jusqu'aux début des Temps modernes, les artisans représentèrent, après les marchands, la principale force économique, politique et sociale des villes, grâce en partie à leurs relations avec le mouvement corporatif international. Sous l'Ancien Régime, ils devaient perdre peu à peu leur rôle moteur et leur capacité d'innovation. Les effets négatifs de la réglementation des métiers finirent par affaiblir leur position économique. Jusqu'en 1798, ils devaient néanmoins conserver dans la plupart des cantons l'atout d'être la catégorie professionnelle la mieux organisée, capable de faire prévaloir ses intérêts même auprès des gouvernements patriciens.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
Conséquence de la formation accélérée d'Etats territoriaux autour des villes, la crise de l'économie urbaine à la fin du Moyen Age marque une première fracture. Dans les années 1460, des signes de dépression et des menaces de concurrence se multiplièrent. A Lucerne (1463/1471), Zurich (années 1460), Berne (1464/1467) et Fribourg (1505), les artisans tentèrent d'éliminer par des décrets l'artisanat rural et les marchés campagnards, considérés jusqu'alors comme insignifiants, pour s'assurer le monopole des activités artisano-commerciales. Politique restée inopérante: à Zurich, elle fut balayée en 1489 par le soulèvement paysan contre Hans Waldmann. En revanche les tensions sociales à l'intérieur même de l'artisanat citadin eurent un effet plus durable. De grandes entreprises (comptant de nombreux compagnons, apprentis et manœuvres) florissaient à côté de "pauvres" maîtres à court de commandes. Ces derniers voyaient dans le cumul de la production et du commerce pratiqué par les artisans "riches" la cause de leurs malheurs et n'attendaient de salut que dans le partage "équitable", c'est-à-dire égalitaire, du travail, des revenus et des charges. Leur revendication d'un ordre économique "juste" s'inspirait de courants socio-religieux apparus dans les villes d'Empire. Ici comme là-bas, il en résulta une réglementation dirigiste des activités économiques.
Le nouveau système s'édifia par étapes, comme dans les cités rhénanes. Bâle, Zurich et Lucerne prirent les devants au cours de la seconde moitié du XVe s.; les autres villes, tant corporatives que patriciennes, suivirent aux XVIe-XVIIe s. Les diverses régulations furent édictées à l'occasion d'effondrements économiques, surtout lors des récessions des années 1460, des décennies 1560-1580 et de la période qui suivit 1690. Elles subsistèrent la crise passée. Dirigées contre la liberté d'entreprise héritée du Moyen Age, elles rétrécirent peu à peu le champ d'action des artisans. Ainsi l'interdiction, prononcée pour la première fois à Bâle en 1491, de cumuler les "petits" et les "grands" métiers, l'artisan ne pouvant vendre que ses propres produits et le commerçant ne pouvant en fabriquer. S'y ajouta celle de s'associer dans le petit commerce ou d'exploiter à plusieurs un même atelier, même entre père et fils; puis aux XVIe-XVIIe s., l'obligation de s'en tenir à de petites entreprises ne comptant pas plus de trois ou quatre emplois et le contingentement des matières premières: céréales pour les boulangers, bétail pour les bouchers, tan et peaux pour les tanneurs (Boulangerie, Boucherie, Tannerie). Chaque métier se voyait assigner des activités sévèrement délimitées pour éviter toute concurrence. Les entraves à cette dernière eurent pour corollaire de privilégier les seuls membres des corporations et d'entraîner des poursuites à l'encontre des étrangers non affiliés, des artisans des campagnes et des colporteurs. Les maîtres établis étaient chargés par les autorités de définir les normes de qualité et d'en vérifier le respect, celles-ci se réservant la fixation et la surveillance des prix et salaires. A partir des XVIe-XVIIe s., chaque corps de métier disposa d'un règlement professionnel approuvé par le Conseil.
En Suisse romande, les corporations et règlements de métiers n'apparaissent qu'au XVIe s.: à Genève, sous la pression des autorités et à la requête des réfugiés huguenots, alors que Neuchâtel et Lausanne s'inspiraient du modèle des villes alémaniques. Dans l'ensemble, l'histoire de l'artisanat de la Suisse de langue française reste peu connue, les chercheurs ayant privilégié jusqu'ici les branches tournées vers l'exportation, telles que les textiles, l'horlogerie ou l'artisanat d'art à Genève, les mines et la sidérurgie à Neuchâtel, secteurs relevant davantage de la Manufacture et de l'industrie que de l'artisanat. Si la Suisse méridionale a produit des artisans de renommée européenne -- architectes, maçons, tailleurs de pierre, stucateurs, etc. -- que le manque de commandes contraignit à émigrer vers l'étranger (Maestranze) où ils formèrent leurs propres corporations (comme, par exemple, les confréries lombardo-suisses d'artisans du bâtiment dans toute l'Europe au XVIe s.), l'artisanat resta en grande part inorganisé au Tessin même.
Ce qui est certain, c'est que la réglementation ne parvint pas à imposer l'"ordre juste" escompté. Sous l'Ancien Régime, il y eut avant comme après des maîtres riches et des maîtres pauvres, des métiers lucratifs comme forgeron, pelletier, tanneur, teinturier (Teinturerie), meunier, lesquels avaient su se réserver le négoce des matières premières, et des métiers "pauvres" fortement encombrés, tels que tailleur, cordonnier, menuisier, charpentier, cordier ou tisserand. Les nouvelles dispositions apportèrent certes dans un premier temps un élan à l'artisanat (notamment les hausses des décennies 1620-1640 et 1660-1670), mais l'interdiction de commercer et la limitation à de petites entreprises eurent pour conséquence inéluctable l'apparition aux XVIe et XVIIe s. de nouvelles formes de production telles que la manufacture et l'industrie rurale dispersée (Verlagssystem), en dehors de l'artisanat et finalement en concurrence avec lui.
Les règlements ne réussirent pas à empêcher la société et les techniques d'évoluer. Les armuriers, fabricants d'arcs ou d'arbalètes médiévaux furent éliminés aux XVe-XVIe s. par les fabricants d'arquebuses, de carabines et de canons. A partir du XVIe s., on eut besoin de papetiers plutôt que de parcheminiers. La croissance démographique et l'augmentation de la demande firent naître au XVIIe s. de nouveaux métiers: boutonnier, peignier, chaussetier et faiseur de bas, fabricant de forets, cloutier, perruquier, relieur, horloger, facteur d'orgues. Apparus dans les villes, ceux-ci ne tardèrent pas à gagner aussi les villages.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
La formation englobant l'Apprentissage et le compagnonnage fut réglementée sur le modèle allemand à partir de la fin du XVe s. chez les selliers, les chaudronniers, les fabricants de poêles et autres, avant d'être généralisée au XVIe s. Elle était assurée par les corporations. L'apprentissage était précédé d'une période d'essai, au bout de laquelle le candidat était formellement embauché comme apprenti en présence de la maîtrise. L'apprentissage achevé, le maître "acquittait" son apprenti devant le même collège et l'envoyait accomplir son tour de compagnonnage. La réglementation ne déterminait que les grandes lignes (trois ou quatre ans d'apprentissage), les détails (durée précise, frais d'apprentissage, vivre et couvert chez le maître) étant à fixer dans un contrat privé. Ce n'est qu'au XVIIe s. que plusieurs années de voyage furent exigées pour l'accès à la maîtrise, sans laquelle l'exercice d'une profession indépendante était exclu. La présentation d'un chef-d'œuvre et le passage d'un examen n'étaient en revanche pas requis dans tous les métiers.
La formation obligatoire était un moyen de réduire la concurrence. En temps de crise, l'artisanat ralentissait la relève (un seul apprenti par atelier, voire arrêt total du recrutement), rendait l'apprentissage plus long et plus coûteux et l'accès à la maîtrise plus difficile. Il favorisait les fils des maîtres et écartait sans recours les indésirables, c'est-à-dire les enfants illégitimes et ceux dont le père pratiquait un métier considéré comme infamant (Vils métiers).
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
En dehors des activités domestiques des paysans, des métiers liés aux Banalités ou organisés à l'échelle d'une région (fabricant de poêles, chaudronnier, sellier), il n'existait guère d'artisanat indépendant dans les campagnes du bas Moyen Age. Dans des listes de compagnons des villes du XVe s., on voit néanmoins mentionnés des villageois, sans que cela impliquât une reconnaissance de l'artisanat rural comme corps de métier. Avec l'accroissement de la population, des fils de paysans sans domaine se mirent à vivre au XVIe s. de travaux pratiqués jusqu'alors à titre accessoire. Des métiers comme tailleur, cordonnier, tisserand connurent l'affluence, tout comme le bâtiment; puis, à partir de 1550 déjà, on trouva des forgerons, des cordiers, des charrons, des selliers et des tonneliers dans de nombreux villages. La récession des années 1560 à 1580 incita les artisans à réclamer, comme leurs collègues citadins avant eux, des mesures officielles de protection contre la concurrence. Une organisation corporative semblait imminente.
Il n'y eut cependant de corporations rurales que dans les campagnes bernoises, lucernoises et soleuroises, dans le sud de l'Argovie, dans les bourgades de Suisse centrale, puis en Suisse orientale et dans la campagne bâloise; la Suisse française et la Suisse italienne ne les connurent pas. Pour préserver leur monopole urbain, des villes corporatives comme Zurich et Schaffhouse empêchèrent les artisans villageois de s'organiser. Ceux-ci avaient toutefois la possibilité d'adhérer à une corporation citadine. Des cantons patriciens comme Berne ou Lucerne encouragèrent au contraire la création de corporations rurales, qui adoptèrent pour la plupart les statuts de leurs collègues des villes. En dépit de certaines différences, la situation était sensiblement la même dans toutes les campagnes, même dans l'ouest et le sud du pays. Il y avait des maîtres affiliés à des corporations leur imposant, sur le modèle citadin, des normes régissant l'apprentissage, l'exploitation de l'atelier, la lutte contre la concurrence, et puis des artisans inorganisés mais qualifiés, compagnons possédant leur propre établissement, et enfin des "gâte-métiers" semi-qualifiés ou autodidactes. Sur ce point, les campagnes différaient fondamentalement des villes, où seuls les membres d'une corporation étaient admis. Les gâte-métiers étaient des Tauner employés comme Journaliers par les paysans qui les affectaient à des besognes agricoles aussi bien qu'artisanales. Ils étaient bon marché et fournissaient surtout des travaux de réparation. En butte aux tracasseries des maîtres citadins aussi bien que ruraux, exploitée par la clientèle, cette main-d'œuvre sous-qualifiée réussissait à se maintenir grâce à une demande constante. On comptait aussi parmi les gâte-métiers de nombreux tisserands ruraux travaillant à domicile pour des marchands-fabricants (Travail à domicile).
On estimait communément à la campagne qu'un artisan, qualifié ou non, ne pouvait vivre de son seul travail artisanal et qu'il lui fallait nécessairement une activité d'appoint. Il possédait en général une maison ou partie de maison, un jardin ou un champ et la jouissance des communaux (bois, pacages, terres labourables). Tous vivaient plus ou moins en autarcie. Les autorités leur imposaient des tarifs et des salaires inférieurs. Cette activité mixte à dominante agricole était aussi de règle pour les concessionnaires des entreprises banales (comme les meuniers, les aubergistes et les forgerons) qui, soumis à des tarifs et salaires officiels, vivaient surtout du commerce de matières brutes (grains, vin, fer) et des revenus de leur domaine, souvent considérable.
Interdit dans les villes, le Travail en journées, consistant à servir la clientèle à domicile en étant maigrement payé au temps, était très répandu à la campagne, où la population était par principe hostile aux artisans villageois loyaux envers leur corporation. Le mécontentement à leur égard culmina au XVIIe s.: l'Emmental réussit à interdire les corporations pour un certain temps en 1644 et la population des campagnes zurichoises à révoquer partiellement leurs privilèges dans les années 1650. Les corporations finirent par tolérer largement le travail en journées. Les métiers "bourgeois" (potier d'étain, pelletier, mégissier, orfèvre, peintre, sculpteur, vitrier, verrier) parvinrent en revanche à imposer leur monopole citadin sur le territoire des cantons corporatifs et patriciens et à bloquer l'exportation des matières premières à la campagne. La colère contre l'oppression exercée par les villes sur l'artisanat rural se manifesta notamment dans les villages schaffhousois en 1790 et sur les rives du lac de Zurich en 1794.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
Alors que dans le monde rural, le bénéficiaire d'une tenure pouvait être aussi bien une femme qu'un homme, il en alla tout autrement dans les villes européennes où l'artisanat devint un bastion masculin et fortement misogyne. Au début du Moyen Age, les femmes avaient encore accès aux métiers du cuir, de la fourrure et des textiles, mais elles en furent bientôt exclues. Les corporations décrétèrent que seuls les hommes seraient admis à la maîtrise. Dans les ateliers ne travaillaient, officiellement du moins, que des hommes: maître, compagnons et apprentis. Les tisserands mis à part, on ne formait que des artisans de sexe masculin. Le droit corporatif ne tolérait le travail féminin qu'en cas de décès du maître. La veuve ne pouvait cependant diriger l'atelier qu'en attendant que son fils fût en âge de le reprendre. Ainsi son rôle se bornait là encore à maintenir la prérogative de l'homme.
Quand la tarification des prix et salaires par l'autorité eut entraîné, à partir de la crise des années 1690, une paupérisation rampante de l'artisanat, de nombreux artisans des villes retombèrent dans les couches moyennes ou inférieures de la société. Ceux de la campagne ne se retrouvèrent souvent guère mieux lotis que les journaliers et les gâte-métiers. A tel point qu'au XVIIIe s., la limitation des entreprises à trois ou quatre emplois parut elle-même dépassée. Même en ville, les ateliers commencèrent à ne plus compter de compagnons étrangers, sans se réduire pour autant au seul patron. Les statuts corporatifs ne disent mot en effet de la collaboration de l'épouse et des enfants. Fils et filles fournissaient le travail d'un apprenti ou d'un compagnon. Dans les métiers "pauvres", les ateliers devinrent des Entreprises familiales peu coûteuses, privées désormais des compagnons étrangers qui avaient incarné l'internationalité de l'artisanat. Sous l'Ancien Régime, l'humeur voyageuse du Moyen Age finissant fut progressivement étouffée. La Réforme frustra d'abord les compagnons du libre choix de leur itinéraire, puis la peur de la concurrence les rendit sédentaires. Et surtout, de nombreux jeunes se virent retenus des années durant dans l'entreprise paternelle pour servir de main-d'œuvre bon marché jusqu'au moment où ils seraient en mesure de "racheter" leur voyage pour ouvrir enfin leur propre atelier. Réduits à employer des enfants, les patrons formèrent même leurs filles au métier, sans qu'elles bénéficient il est vrai du statut d'apprenties, qui leur aurait permis d'exercer un travail indépendant au décès de leur père. Les travailleuses célibataires étaient persécutées par les corporations et réduites à mendier en dépit de leurs compétences professionnelles. Les femmes n'avaient droit qu'à la lingerie et au tissage; mais les tisserands les toléraient seulement et les écartaient de leur organisation.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
La réglementation des métiers exigeait des artisans ruraux une formation égale à celle des citadins, alors même que les possibilités de gains étaient moindres vu l'étroitesse du marché. Cette distorsion déclencha leur exode vers les villes dès 1550. Celles-ci commencèrent à se fermer aux immigrants, rendirent plus difficile l'obtention de la bourgeoisie avant de l'exclure pratiquement à partir de 1600. Cette politique répondait aux revendications des citadins qui dénonçaient auprès du Conseil l'arrivée de nouveaux concurrents sous prétexte que leurs professions étaient encombrées, les commandes insuffisantes et l'avenir de leurs fils menacé. Au bas Moyen Age, les corporations avaient étendu leur banlieue bien au-delà des murs de leur ville et en avaient chassé les artisans campagnards. A la fin du XVIe s., ceux-ci ripostèrent en s'établissant dans les villages relativement proches de la ville (jusqu'à deux heures de marche). S'il leur était en effet interdit d'aller quérir des commandes ou d'introduire des produits manufacturés en territoire urbain, il leur était toujours loisible de satisfaire (au tarif de la ville) les "messieurs et bourgeois" venus passer commande dans leur atelier villageois. Cette concurrence était moins acharnée, voire inexistante, aux abords des villes dites municipales, où les classes supérieures étaient plus modestes.
En dépit de leur monopole, les artisans des villes finirent par souffrir à leur tour d'une pénurie de commandes, d'une chute des prix et d'une difficulté croissante à se faire payer. Il durent se résigner à chercher eux aussi des activités accessoires; petits emplois dans l'administration municipale (crocheteur, garde de nuit, huissier, douanier, portier) ou culture d'un lopin de terre gratuit. Au XVIIIe s., des métiers courants comme menuisier, cordier, couvreur ou charron n'étaient pratiquement plus exercés que par les "habitants" (résidents) nécessiteux. N'échappaient tout au plus à l'angoisse du lendemain que les artisans jouissant du droit de bourgeoisie ou les détenteurs d'une "banalité" (boucherie, etc.), enrichis grâce au commerce. Les difficultés économiques devaient transformer au XVIIIe s. l'ancienne fierté professionnelle des artisans des villes et campagnes en un orgueil de caste occupé de futilités.
L'impression d'un déclin de l'artisanat sous l'Ancien Régime que pourraient donner ces incessantes récriminations est toutefois fausse. Dans les campagnes, les professions non agricoles, artisanales comprises, sont abondamment représentées à la fin du XVIIIe s. S'élevant, selon les régions, à 20-40% de la population active (18% dans l'Unterland zurichois, 37% dans les campagnes bernoises), elles ont une importance économique certaine. Nombre d'entre elles, surtout dans la construction et l'artisanat d'art, ont laissé des œuvres d'un haut niveau. Il n'en est pas moins indubitable que l'excès de mesures protectrices a empêché pour une large part l'artisanat de se moderniser.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
Le 19 octobre 1798, la République helvétique proclamait la liberté du commerce et de l'industrie, supprimant du même coup les contraintes corporatives. Du jour au lendemain, toutes les mesures de protection tombèrent. Pour la première fois, les artisans se trouvèrent confrontés à une concurrence effrénée. La plupart ne se sentirent pas de taille à assumer cette liberté jusqu'alors inconnue et n'eurent qu'un désir: se soumettre derechef à toute institution qui ressemblerait aux anciennes corporations. En 1803, Zurich, Bâle, Schaffhouse et Soleure réintroduisirent ces dernières et accordèrent aux maîtres l'"ordonnance" qu'ils réclamaient. Par contre, la liberté du commerce et de l'industrie parvint à se maintenir intégralement dans l'ouest et le sud de la Suisse et presque entièrement dans les autres cantons alémaniques. Ce fut le début d'une lutte longue et acharnée entre les tenants de la libre entreprise et ceux d'une régulation des métiers dans le contexte de l'Industrialisation progressive de la Suisse.
Après 1800, les villes se trouvèrent placées devant un afflux sans précédent d'artisans ruraux et de gâte-métiers: les patrons citadins crièrent à la "mort de l'artisanat". Alors qu'à la campagne, les artisans semblaient s'accommoder plutôt bien de la nouvelle situation, leurs homologues des villes eurent un comportement ultraréactionnaire. Dans les cantons alémaniques ralliés au nouveau système, ils multiplièrent les pétitions réclamant de nouvelles ordonnances, l'abolition pure et simple de la Liberté du commerce et de l'industrie et de la Liberté d'établissement. Dans ce climat de controverse, Lucerne adopta une ordonnance qui prévoyait de nouvelles corporations obligatoires (1819/1824) et Zurich une législation admettant, à côté de branches libres, des professions réglementées (1832). Les revendications des artisans se heurtèrent toutefois de plus en plus au refus des autorités et de la population. Les bouleversements politiques des années 1830 firent tomber les derniers bastions corporatifs: Schaffhouse, Bâle-Campagne, Soleure et Zurich inscrivirent dans leurs constitutions la liberté du commerce et de l'industrie, Bâle-Ville suivit en 1874. Ainsi finit l'hégémonie de l'artisanat citadin. Les tensions entre ville et campagne s'atténuèrent. Il fallut attendre toutefois plusieurs années pour que les artisans puissent circuler sans entraves d'un canton à l'autre, par exemple en 1858 seulement entre Zurich et Schaffhouse.
En Suisse alémanique, les associations locales des arts et métiers groupant généralement des professions diverses prônèrent une réglementation sans corporations, tout en s'obstinant à réclamer l'abolition de la liberté du commerce et de la liberté d'établissement, assortie de mesures protectionnistes. Ce n'est qu'après 1870 que l'état d'esprit changea. La discussion porta désormais sur l'amélioration de la Formation professionnelle. L'inscription de la liberté du commerce et de l'industrie dans la Constitution de 1874 confirma ce processus; la longue crise des années 1873 à 1895 l'accéléra. Il s'étendit finalement à l'organisation politique, à une réforme de l'apprentissage et à une réorientation complète.
Comme il apparaissait clairement que l'industrie était en train de supplanter l'artisanat, ce dernier se chercha des alliés et décida de se rapprocher à petits pas du commerce de détail, de l'Hôtellerie, du secteur des Services et de quelques branches industrielles. Ce rapprochement influença du reste la langue: alors qu'en allemand, on avait distingué pendant trois siècles Handwerk (artisanat) de Gewerbe (commerce), les deux termes se confondirent désormais. La nouvelle politique se traduisit pendant plusieurs décennies par une vague de fondations d'associations professionnelles locales et d'organisations d'entraide (coopératives d'achat ou commerciales, fiduciaires, services de comptabilité ou de conseil d'entreprises, caisses de compensation et caisses maladie). En même temps, la formation des artisans optait pour le "système dual" alliant à l'apprentissage pratique dans une entreprise l'enseignement théorique d'une école professionnelle. Ce système est aujourd'hui complété par des cours d'introduction (obligatoires depuis 1980) et une formation complémentaire menant à la maîtrise ou à une école professionnelle supérieure (loi fédérale de 1997).
La fondation de l'Union suisse des arts et métiers (USAM) (1879) et des unions cantonales coiffant les organisations locales marqua des étapes décisives dans cette nouvelle ligne. Elle permit à l'artisanat et au petit commerce de se faire entendre dans les assemblées politiques, au même titre que les associations ouvrières, patronales ou paysannes. L'espoir d'un retour aux corporations obligatoires et aux entraves à la concurrence n'était pas mort pour autant, se ranimant à l'occasion des crises ou lorsqu'une profession était menacée. Ce fut le cas dans les années 1933-1935 avec le projet d'"ordre corporatif" (Corporatisme) et en 1954 avec l'appel des cordonniers, coiffeurs, selliers et charrons demandant la protection de l'Etat sous la forme d'un certificat de capacité obligatoire. Ces deux tentatives furent rejetées par le peuple.
La liberté du commerce et de l'industrie n'alla donc pas de soi pour l'artisanat suisse qui s'était inspiré durant des siècles des usages et réglementations de l'Empire et qui ne s'écarta de ce modèle qu'au XIXe s. Alors qu'en Allemagne, les organisations artisanales réussissaient à obtenir pas à pas une restauration des corporations et des entraves à la concurrence, l'artisanat suisse resta déréglementé, sans protection contre la concurrence, sans organisation contraignante, sans obligation de maîtrise ni limitation des domaines d'activité.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW
La concurrence entre patrons citadins et campagnards, artisans qualifiés et gâte-métiers continua de sévir après 1800, alors que les manufactures, l'industrie textile dispersée et les premières Fabriques, orientées vers les marchés lointains, ne représentaient encore aucune menace réelle. Ce n'est qu'à partir des années 1820 que les effets révolutionnaires du nouveau système de production commencèrent à se manifester. La machine permettait une productivité très supérieure, une baisse des prix et une adaptation plus rapide aux modes. Au contraire de l'artisan, condamné à produire lentement des pièces en nombre restreint, la fabrique était seule en mesure de satisfaire la demande massive d'une population en pleine croissance. L'industrie dépouilla l'artisanat d'un nombre grandissant d'articles qui lui étaient jusqu'alors réservés. Après 1850, l'importance économique de ce dernier décrut en proportion inverse du développement industriel. Le progrès technique frappa d'inutilité certains métiers: la porcelaine fabriquée en série remplaça la vaisselle des potiers d'étain et les câbles métalliques les cordes des cordiers. Dans la seconde moitié du XIXe s., le commerce de détail et son efficace système de distribution se répandirent rapidement à la campagne comme à la ville. L'offre de plus en plus diversifiée en verrerie, quincaillerie, faïences, poteries, literie, papeterie, chaussures et vêtements de confection des grands magasins se traduisit pour les artisans en baisse des commandes et en chômage. En même temps que leur chiffre d'affaires, leur part dans la population totale diminua (10,7% en 1888, 8,4% en 1920).
Lors de la crise de 1873, l'artisanat souffrit d'une telle pénurie de commandes que sa disparition parut inéluctable. Mais la phase d'expansion qui suivit vers 1895 permit enfin la conversion structurelle de l'artisanat. Des métiers disparurent (savonnier, peignier, cloutier, brasseur), furent absorbés par l'industrie ou réduits aux réparations (cordonnier, horloger). D'un autre côté, de nouvelles professions artisanales apparurent, dans l'industrie surtout et dans les services: carrossier, électricien, monteur, garagiste, mécanicien sur cycles, installateur, radioélectricien, photographe, droguiste, etc.
Le bâtiment (Construction (industrie)) et l'hôtellerie devinrent des branches de première importance. La dimension des exploitations ne s'accrut que lentement: au début du XXe s., la petite entreprise (1 à 9 personnes) domine encore les arts et métiers; elle représente 95% des établissements (dont la moitié réduite au seul patron), mais n'emploie que 47% des effectifs (1905). Jusqu'en 1929, le nombre des premiers diminuera en même temps qu'augmentera le pourcentage des seconds, si bien qu'on verra la dimension moyenne des entreprises passer de quatre personnes en 1905 à six en 1929, et cela aux dépens des petites exploitations individuelles et du commerce de détail. Durant la grande crise des années 1930, le mouvement connut une trêve. La mécanisation s'accéléra en revanche: en 1905, 11% des entreprises utilisaient des moteurs (électriques ou non), proportion qui allait s'élever à 59% en 1939 déjà.
|1905||1929||1955c||1965c||1975c||1995c|
|Entreprises (total)||201||218||253||248||263||288|
|Petites entreprisesb||191||95%||171||79%||226||89%||211||85%||225||85%||238||82%|
|Entreprises formées d'une seule personne||96||38%||77||31%||82||31%||103||36%|
|Personnes actives (total)||846||1 261||1 799||2 368||2 366||2 900|
|Personnes actives dans des petites entreprises||398||47%||565||45%||553||31%||575||24%||621||26%||833||29%|
La haute conjoncture d'après 1950 imprima un essor inattendu aux arts et métiers. Les professions artisanales s'ouvrirent aux femmes (Travail féminin). Des changements divers touchèrent la taille des entreprises et leur mécanisation; d'où le passage bien connu du système de l'exploitation artisanale et du commerce de détail à celui de la production industrielle et de la grande distribution. Comme le terme Gewerbe n'a pas de définition précise en Suisse et que les statistiques ne font pas de distinction entre entreprises artisanales et industrielles, il faut s'en tenir aux grandes lignes de l'évolution. Après 1950, la dimension moyenne des établissements, compte non tenu des fléchissements passagers intervenus dans les décennies 1970 et 1990, est en phase d'augmentation (7 personnes en 1955, 9,5 en 1965, 9 en 1975, 11 en 1985, 8 en 1991, 10 en 1995). La part des petites exploitations a diminué entre 1955 et 1995 ("mort du petit commerce", etc.), cependant que le nombre d'entreprises individuelles recommençait à croître à la faveur d'un renversement de tendance. De même, on note une réduction du nombre d'hommes et de femmes employés dans les petits établissements, suivie cependant d'une nouvelle augmentation à partir de la décennie 1970. Comme les métiers artisanaux se partagent aujourd'hui entre les arts et métiers, l'industrie et les services, ils participent également au recul général du secteur secondaire au bénéfice du tertiaire.
A partir de 1950 au plus tard, l'artisanat a cessé de jouir d'une existence propre en Suisse. Comme pour l'industrie et les services, c'est d'une transformation permanente des structures et d'une adaptation rapide aux progrès techniques que dépend la réussite économique de chaque entreprise.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / WW