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La gaffe, au téléphone, c’est d’avoir parlé de «Mein Kampf». Chez l’éditeur Fayard, on rectifie aussitôt: «Vous voulez dire «Historiciser le mal»…» C’est sous ce titre, en effet, que le bréviaire du nazisme sera mis en vente le mardi 2 juin. Ce texte n’est lui-même mentionné que dans le sous-titre de l’ouvrage: «Une édition critique de «Mein Kampf». Et le nom d’Adolf Hitler ne figure même pas sur la couverture blanche et sobre.
Donné dans une traduction nouvelle, son propre texte ne représente qu’un tiers du livre. Le reste est constitué par l’introduction générale, les introductions de chaque chapitre et la masse des 3000 notes destinées à contextualiser, à éclairer et à «déconstruire» «Mein Kampf» ligne à ligne.
Un travail scientifique, donc. Pour qu’aucun doute ne subsiste, l’éditeur Fayard l’a présenté lors d’une conférence de presse organisée au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à Paris. De toute évidence, le néonazi n’est pas le public visé.
«Mein Kampf» a été écrit en 1923-1924 à la forteresse de Landsberg, où Adolf Hitler purgeait sa peine. Condamné pour haute trahison après le fiasco du putsch de Munich, il l’a en partie dicté, en partie tapé lui-même sur une Remington. Originellement publié en deux volumes, en 1925 et 1926, le livre est tombé dans le domaine public le 1er janvier 2016. Fallait-il dès lors laisser le champ libre aux éditeurs de pedigree douteux? C’est d’abord l’Allemagne qui s’est lancée dans une édition scientifique confiée à l’Institut für Zeitgeschichte à Munich (IZM) et publiée en 2016. Près de 150 intervenants ont été mobilisés: des historiens, mais aussi des psychologues et des spécialistes en communication. Leur travail a été en partie repris et adapté dans «Historiciser le mal».
«Cette édition raisonnée permet de regarder l’histoire en face.»
Les Français, eux aussi, ont mis les moyens. Une équipe d’une douzaine d’historiens placée sous la direction du spécialiste du nazisme Florent Brayard et du directeur de l’IZM Andreas Wirsching. Et un traducteur de haut vol, Olivier Mannoni, qui s’était déjà frotté à Freud et à Kafka.
Tout a été fait également pour parer au reproche de coup éditorial. Le tirage a été limité à 10’000 exemplaires. L’ouvrage sera envoyé gratuitement aux bibliothèques qui en feront la demande. Et les bénéfices de la commercialisation seront reversés à la Fondation Auschwitz-Birkenau.
En langue française, il n’existait jusqu’ici qu’une traduction de «Mein Kampf», datant de 1934. Elle avait été publiée par les Nouvelles Éditions latines (NEL), maison d’extrême droite mais hostile à Hitler et à ce qu’il disait de la France. Toujours commercialisée par le même éditeur (5000 exemplaires vendus l’an dernier), cette édition ne contient ni introduction ni appareil critique. Elle donne en outre une traduction grandement erronée du texte original.
Une prose pesante et tortueuse
La traduction des NEL adoucissait ce que la prose d’Adolf Hitler avait de rugueux, de pesant, de tortueux. À l’inverse, Olivier Mannoni s’est gardé d’améliorer l’original. «La première caractéristique de ce texte, c’est son illisibilité», a souligné son nouveau traducteur, qui a voulu s’en tenir à «l’exacte vérité». Posséder «Mein Kampf» dans sa bibliothèque est une chose, le lire en est une autre.
Toutes ces précautions apaiseront-elles les doutes, les inquiétudes ou les colères qui se sont exprimés depuis le lancement du projet? En 2015, le tonitruant leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, avait adressé une lettre ouverte aux Éditions Fayard. «Rééditer ce livre, c’est le rendre accessible à n’importe qui», écrivait-il alors, semblant ignorer que le premier venu pouvait déjà se le procurer.
Sur un plan plus scientifique, des historiens sérieux comme Johann Chapoutot ou Annette Wieviorka avaient défendu l’idée d’une publication en ligne, qu’ils jugeaient préférable à l’imprimé. Mais Fayard aurait aussi reçu des courriers d’insultes ou de menaces.
«La première caractéristique de ce texte, c’est son illisibilité»
En Suisse, Martine Brunschwig Graf a manifesté son inquiétude en 2012 dans les colonnes du quotidien «Le Temps». La présidente de la Commission fédérale contre le racisme n’y plaidait pas pour que «Mein Kampf» fût interdit à la vente, le texte étant de toute façon accessible en deux clics sur le Net. Mais elle estimait qu’une «diffusion sans précaution» n’était «pas acceptable».
Dans le bon sens?
Aujourd’hui, le travail publié par les Éditions Fayard lui paraît aller dans le bon sens. «Si j’en crois ce que j’ai lu, cette édition raisonnée permet de regarder l’histoire en face. Elle donne un outil pour saisir ce qui s’est passé, mais aussi pour affronter le présent et l’avenir. Démonter ce qui a permis l’extermination, c’est tenter de comprendre des mécanismes susceptibles de revenir dans d’autres contextes et sous d’autres formes.» Martine Brunschwig Graf ajoute que ce livre peut être utile à des chercheurs ou à des enseignants, mais pas à des fins de propagande: «Il permet enfin de se passer de l’édition de 1934, qui n’a plus de raison d’exister.»
«On va pouvoir enfin cesser de vendre «Mein Kampf» dans la traduction de 1934, à laquelle il fallait se résigner par défaut. C’est une très bonne chose.»
Secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad), Johanne Gurfinkiel se montre plus réservé. En 2012, la Cicad s’était adressée à une cinquantaine de libraires pour leur demander de ne pas vendre «Mein Kampf» sans avertissement ni limite d’âge. «Oui, bien sûr, admet aujourd’hui Johanne Gurfinkiel, cette nouvelle édition est fouillée, ses approches sont pointues. Mais quel est l’objectif? Je comprends bien l’intérêt que cela peut susciter auprès d’un public averti. Mais auprès du grand public? Tout ce battage médiatique n’est pas cohérent. Dans les faits, cette publication offre une nouvelle fenêtre d’opportunité pour revenir une fois de plus à «Mein Kampf» et pour faire comme si sa promotion était nécessaire. Ce que je redoute surtout, c’est la banalisation de la Shoah.»
Johanne Gurfinkiel n’est pas le seul à s’être adressé aux libraires; les Éditions Fayard viennent d’en faire autant avec leur «Lettre aux libraires» (on peut la lire sur leur site). Elle révèle une précaution supplémentaire: «Pour commercialiser cet ouvrage, nous avons choisi de ne pas procéder à une mise à l’office comme c’est l’usage, mais de proposer «Historiciser le mal» à la commande chez vous, chers libraires.»
Le livre sera vendu à un prix délibérément élevé: 100 euros en France, 149 francs en Suisse. Il s’agit de dissuader ceux qui seraient simplement attirés par l’aura fantasmatique de l’objet, comme s’il était enveloppé de vapeurs méphistophéliques.
Patron des librairies Payot, Pascal Vandenberghe exprime une demi-satisfaction devant la situation nouvelle que crée «Historiciser le mal». «On va pouvoir enfin cesser de vendre «Mein Kampf» dans la traduction de 1934, à laquelle il fallait se résigner par défaut. C’est une très bonne chose.» Mais certains choix de Fayard lui échappent. «Pourquoi, si l’on veut produire une édition de référence, qui soit définitive, n’a-t-on pas décidé de rendre le livre plus accessible? Un livre ayant de telles ambitions doit rester disponible. Surtout si l’on veut résister à l’attrait exercé par les autres éditions.»
Depuis la chute de «Mein Kampf» dans le domaine public, des éditions critiques ont également paru en Italie, aux Pays-Bas et en Pologne. Une édition scientifique anglaise est par ailleurs en préparation. En revanche, on n’a pas connaissance de tels projets en Égypte, en Turquie ou en Inde, là où les ventes de «Mein Kampf» se sont élevées ces dernières années à des hauteurs de best-seller.