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Nous retrouvons Ayn Rand en 1942, en pleine seconde Guerre Mondiale, plongée dans l’écriture de son premier best-seller. Un médecin qu’elle consulte pour perdre du poids lui prescrit de la Benzédrine, cette amphétamine que consommait la Beat Generation tant pour se divertir que pour écrire. Elle ne décrochera pas des amphètes pendant 30 ans. L’année suivante le début de son accointance avec les drogues dopantes, Rand publie La Source vive, le récit d’un architecte intègre cherchant à créer selon ses valeurs esthétiques et refusant de se plier aux normes archaïques de son temps. Entre mai 1943 et l’automne 1943, ce récit d’affirmation de soi se vend à 18'000 exemplaires, malgré les condamnations des critiques pour son outrageuse défense de l’individualisme. Rand se met à recevoir des centaines de lettres de lecteurs et les studios Warner Bros lui achètent les droits d’adaptation du roman pour 50'000 dollars. Ils l’engagent en outre pour rédiger le scénario de son roman, ce qui l’amène à repartir pour Hollywood. Fin 1944, 50'000 exemplaires se sont écoulés et 150'000 en 1945. A 40 ans, Ayn Rand est devenue une romancière célèbre.
Mais ce n’est que le début. Dès 1946, elle commence l’écriture d’un nouveau grand roman, tandis qu’en 1949 son scénario de la La Source vive est adapté au cinéma sous le titre français de Le Rebelle, avec King Vidor à la réalisation et Gary Cooper dans le rôle principal. L’année suivante, Rand rencontre un couple de jeunes fans qui joueront un rôle déterminant dans la suite de sa vie : Nathan Blumenthal et Barbara Weidman. Le couple Rand les accueille chez eux et en vient à les considérer comme leurs enfants. En 1951, désireuse de rester en leur compagnie, Rand les accompagne (avec son mari) à New York où les deux couples s’installent à proximité. C’est dans la Grande Pomme que Nathan Blumenthal fonde autour d’Ayn Rand un cercle de fidèles baptisé The Collective, dont les membres emménagent aux alentours de l’immeuble où Rand réside. Un de ses premiers fidèles n’est autre qu’Alan Greenspan, futur directeur de la Federal Reserve System. Constitué autour du séminaire de science économique du professeur Ludwig von Mises, le Cercle Bastiat, dirigé par l'anarcho-capitaliste Murray Rothbard, fréquente alors The Collective. Les deux noyaux de la régénération du mouvement libéral américain s’entrecroisent ainsi en ce début des années 1950. En 1954, à 24 ans, Nathan Blumenthal prend le nom de Nathaniel Branden, ce qui signifie fils de Rand en hébreu. Bien que plus jeune d’un quart de siècle, il devient l’amant de Rand. Cette dernière met son mari et Barbara Weidman, l’épouse de Nathaniel, devant le fait accompli et leur explique toute la rationalité de la situation qu’ils sont mis en devoir d’accepter. Tous deux s’exécutent.
En 1957, Rand publie La Révolte d’Atlas, traduite en français sous ce titre par une maison d’édition genevoise qui parvient à en publier les deux premiers tomes avant de faire faillite (le dernier tome ne sera traduit en français qu’en… 2011). L’ouvrage décrit un monde dystopique où un État tentaculaire et en voie de détruire toute force productive et où une morale sacrificielle hypocrite a infecté une grande partie de la population. Au sein de ce monde, quelques femmes et hommes courageux tentent de résister et de tenir bon. La presse réserve un mauvais accueil à l’ouvrage, les critiques conservatrices reprochant notamment à Rand son athéisme. Toutefois, 70'000 exemplaires se vendent en six semaines et les ventes se poursuivent à un bon rythme. C’est en 1958 que Rand commence sa métamorphose qui va la faire passer de romancière à philosophe. Sous l’impulsion de Nathaniel, Rand commence à donner des conférences et baptise sa philosophie l’Objectivisme (nous verrons dans de prochains billets ce qui se cache derrière ce terme). Compte tenu des premiers succès obtenus, Nathaniel fonde le Nathaniel Branden Institute pour structurer le mouvement Objectiviste. A partir de là, Rand vit sa décennie glorieuse. En 1959, elle donne sa première interview télévisée et, dès 1960, elle est de plus en plus souvent en tournée sur les campus universitaires et l'invitée des radios étudiantes. Parallèlement, les ventes de La Révolte d’Atlas continuent de croître si bien que son éditeur en profite pour republier toutes ses anciennes œuvres qui se vendent sans problème à présent que Rand est célèbre. Poursuivant sa métamorphose, Rand publie aussi son premier ouvrage de philosophie.
En 1962, les clubs de supporters d’Ayn Rand comptent plus de 3500 membres sur les campus des universités. Nathaniel crée alors un journal randien, tandis que les grands journaux invitent de plus en plus Rand à commenter l’actualité dans leurs colonnes. En 1964, elle donne d'ailleurs un entretien fameux à Playboy. La même année, elle prend position en faveur du candidat républicain Barry Goldwater (dont les discours sont rédigés notamment par Karl Hess, qui deviendra un anarcho-capitaliste notable). En 1965, elle se prononce contre la Guerre au Vietnam et la conscription (tout comme Rothbard et Milton Friedman à la même époque) et rassemble plus de 1100 personnes lors d'un meeting avec ses supporters. Elle continue aussi de publier des ouvrages dans lesquels elle développe sa philosophie. En 1966, le journal randien se tire à 20'000 exemplaires et en 1967 Rand participe à un show télévisé regardé par 50 millions de personnes. Nous atteignons ici le climax de l’ascension d’Ayn Rand, l’apothéose de cette force bouillonnante qui l’amena de la chute de sa famille et de son pays d’origine à sa percée comme écrivaine, en passant par les difficultés de l'émigration et les années de galère.
En 1968, Nathaniel rencontre une très belle jeune femme et sa relation avec Rand en prend un sacré coup. Éventuellement, Nathaniel est chassé de l’entourage de la romancière-philosophe, perdant ainsi son statut d’organisateur de sa vie publique. A partir de là, Rand se fait de moins en moins présente dans la sphère publique et son nombre de supporters décroît. En 1982, un an après l’élection de Ronald Reagan à la présidence du pays, Ayn Rand décède d’un arrêt cardiaque. Ainsi prend fin le récit de la vie d’une grande libérale par trop méconnue et caricaturée par l'opinion publique francophone. Mon prochain billet servira à vous présenter les grandes lignes de sa philosophie.
Adrien Faure