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C’est aussi une histoire d’eau, mais pas l’eau de la rivière. Cela a commencé par un été particulièrement humide. Les sols du département des Alpes-Maritimes étaient saturés.
Dans la vallée de la Vésubie, en aval de Saint-Martin, le village de Roquebilière. Il est adossé à une colline coiffée d’un autre village, Belvédère.
Un mémoire de Aude Deberdt résume le drame du 24 novembre:
« Au dessus de Roquebillière, sur le mamelon rocheux qui le domine, une menace se dessine : une crevasse se forme sur les terrains situés au Nord, c’est-à-dire en direction du village.
Le danger commence à inquiéter les populations des deux villages. Aussi, le 23 novembre, sur l’incitation de l’adjoint au maire de Belvédère, M. Guigo, maire de Roquebillière, décide d’aller sur les lieux pour évaluer les risques.
Après examen, la crevasse leur paraît assez étroite, moins menaçante que ce qu’ils craignaient et le village ne leur paraît pas en danger dans l’immédiat. La population encore alarmée, est rassurée par la proclamation d’un crieur public leur assurant qu’ils pouvaient rentrer dormir chez eux, sans crainte.
Mais la montagne continue à bouger et le 24 novembre, à 3 h 10 du matin, la lèvre inférieure de la crevasse cède brusquement. Une masse énorme de terre se détache de la montagne et glisse jusque dans le lit de la Vésubie, emportant tout sur son passage.
La pente, partout forte, dépassant parfois 45 degrés, est dévalée en deux à trois minutes par le glissement de terrain qui avec une force accrue vient s’abattre sur le village. Le volume de terre déplacé peut être estimé à trois millions de mètres cubes. »
Les habitants sortent de leurs maisons:
« Les Roquebillérois sont en état de choc : une grande partie du village a disparu et beaucoup des leurs sont restés bloqués sous les décombres. Très vite le décompte des absents se fait. Leur recensement est facile à faire dans la mesure où tout le monde se connaît dans ce petit village. Dix-neuf personnes manquent à l’appel. »
Mais pourquoi cette catastrophe? La pluie, mais pas seulement. Les pluies exceptionnelles d’octobre et novembre 1926 avaient arrosé une région aux sols déjà saturés.
« ... une cause immédiate : les pluies catastrophiques de l’automne 1926. Du 21 octobre au 22 novembre, les précipitations ont pulvérisé tous les records. »
Météo-Paris le raconte ainsi et fixe le record mensuel de pluie, encore valable aujourd’hui:
« En Octobre et Novembre 1926, les épisodes pluvieux se succèdent sur l’Est de la région PACA. Les cumuls atteignent entre 600 et 1000mm en 8 semaines sur le département (maximum de 1010mm en 2 mois à Venanson).
La Roya, la Tinée, la Vésubie, le Paillon et l’Esteron subissent des crues dévastatrices durant plusieurs semaines successives. Le 24 Novembre, les précipitations déstabilisent un pan de montagne à Roquebilière, 20 maisons sont ensevelies par le glissement et 19 personnes perdent la vie. »
« A cette époque, il était tombé 1,4 mètres d’eau sur le village en à peine trente jours, dont la plus grande partie dans les trois derniers jours. »
Mais une autre cause, permanente, structurelle, est due à l'homme. Au-dessus de Roquebilière, les paysans arrosaient parfois à l’excès, tout l’été, par des canaux, cela depuis des années. La terre, jamais sèche, a commencé a former des poches. Les masses d’eau déversées pendant des années ont déstabilisé les sols.
À cela s’ajoute une sismicité de la région. Quelques heures avant la catastrophe, « des mouvements sismiques ont été ont été constatés par des témoins nombreux, tout le long de la bande triasique. »
Toute cette région est sous la menace des pluies habituellement torrentielles de l’automne, les épisodes méditerranéens. Il y a une semaine, l’un d’eux a rencontré la tempête Alex, au mauvais endroit. Ce fut comme une déflagration.
Les images 3 et 4 (clic pour agrandir) sont des captures d’écran de Google Maps.
Sur la 3 on voit les vallées et montagnes environnantes du Boréon, qui descend du nord-est traverse Saint-Martin-Vésubie (en bas à gauche), et la Vésubie.
Ce sont des entonnoirs géants, entourés de sommets de près de 3’000 mètres.
Sur l’image 4 le Boréon est au centre de Saint-Martin et coule selon le trait bleu du nord au sud. Autour, cerclées de rouge, des constructions « pieds dans l’eau ». Après avoir redécoupé le paysage, la lame d’eau monstrueuse de 7 mètres et ses rochers ont tout avalé.
Dernière information sur Saint-Martin-Vésubie: entre 1940 et 1943, les habitants ont caché et protégé des milliers de juifs menacés de déportation. Ils l’ont fait sans penser aux risques qu’ils encouraient. Par la suite plusieurs habitants, et Saint-Martin-Vésubie elle-même, capitale de cette région appelée aussi la Suisse niçoise, ont été reconnus comme Justes parmi les Nations.
Ainsi va la vie.