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"The Subtle Art of Not Giving a F*ck", ces dernières semaines, une idée récurrente m'est revenue à l'esprit. J'aime voyager. Je suis loin d'avoir fait le tour du monde ou même d'avoir mis les pieds sur tous les continents, mais j'aime aller régulièrement dans des pays proches ou lointains. Or, dans son livre, Mark Manson parle de son tour du monde (55 pays) comme de quelque chose qui lui a beaucoup apporté, mais également, si j'ai bien compris, comme quelque chose de négatif. Le fait de visiter un pays de plus, lorsqu'on en a déjà visité quarante ou cinquante apporte moins. Il y avait donc un certain côté addictif, collectionneur à sa démarche. Pour lui, le fait de voyager était également un moyen d'échapper à quelque chose. A ses responsabilités. C'était un moyen pour lui d'éviter de s'engager. Dans des relations ou dans un travail.
Cette réflexion m'a fait me demander si le fait de faire plusieurs voyages par année n'est pas une mauvaise manière d'occuper mon temps et de dépenser mon argent. Est-ce que ces voyages que je fais m'apportent vraiment quelque chose ? N'est-ce pas une sorte de compulsion, qui consiste à vouloir visiter le plus de villes possible, le plus de pays possible ? Une sorte de compétition implicite avec mes collègues, avec mes contacts sur Facebook ? Quelque chose de malsain, autrement dit ?
Et puis, il y a cette découverte il y a quelques mois du concept d'altruisme efficace. Est-il vraiment éthique de dépenser mon argent pour aller à l'autre bout de la planète alors que je pourrais donner cet argent à des associations caritatives ? Ou est-ce plutôt un moyen de prendre d'abord soin de moi pour être plus à même de prendre ensuite soin des autres ?
D'un point de vue écologique (qui revient indirectement à un point de vue éthique), la question se pose aussi : un vol en avion a un impact environnemental loin d'être négligeable.
Il y a enfin la durée d'un voyage : quelques jours, quelques semaines, puis celui-ci prend fin. Il reste les photos, mais l'expérience elle-même est terminée. N'est-ce pas un mauvais investissement ?
Bref, toutes ces questions reviennent régulièrement dans mon esprit, ces dernières années.
D'un autre côté, et c'est quelque chose que je remarque chaque fois, voyager me fait un bien fou. J'ai l'impression de voir les choses différemment. Le voyage donne une perspective unique sur mon quotidien, mon travail, mes relations, mes habitudes, etc. Perspective qu'il me semble difficile, voire impossible d'avoir lorsque je ne suis pas en voyage. Parfois, j'ai même l'impression que ma créativité est exacerbée. Que j'ai plus facilement des idées en voyage qu'en temps normal.
Y a-t-il une explication à ce phénomène ?
Il y a quelques concepts provenant des réseaux de neurones artificiels qui me font penser que ce sentiment positif de renouveau provoqué par le dépaysement d'un voyage pourrait bien prendre sa source dans la manière primordiale, basique dont se comportent les neurones.
Je fais ici une petite parenthèse technique. Lorsque l'on couple le deep learning avec le Q-learning, comme l'a fait une équipe de DeepMind pour apprendre à un réseau de neurone à jouer à des jeux Atari, il est apparemment nécessaire, pour favoriser l'apprentissage, de "rejouer" des "souvenirs de jeu" dans un ordre aléatoire. Si je comprends bien, cela permet à l'algorithme de descente de gradient d'éviter plus facilement de rester bloqué dans des optimums locaux ou de tomber dans des problèmes de vanishing gradients. Autrement dit, le fait de présenter trop d'entrées similaires entre elles au réseau de neurones l'empêche d'apprendre efficacement.
Un réseau de neurones apprend donc mieux si on le soumet à des entrées qui ont tendance à faire changer son état un peu plus que d'habitude (gradients plus importants, etc.).
Encore autrement dit et je simplifie : soumettre son cerveau à des stimuli très différents de ce qu'il a l'habitude de percevoir l'aide à le sortir "d'impasses".
Voyager, voir autre chose que son quotidien, c'est donc un moyen de "réinitialiser" son cerveau pour qu'il soit plus réceptif à de nouvelles expériences.
Et en fait, il n'est même pas nécessaire de faire appel à l'intelligence artificielle pour comprendre que le fait de comparer son quotidien avec d'autres cultures, d'autres langues, d'autres personnes, d'autres paysages, d'autres climats, etc. permet de voir que des choses que l'on considérait comme normales jusque là ne le sont pas forcément. Et par conséquent de déclencher une réflexion, un processus créatif, etc. Et je dirais, intuitivement, que ce phénomène est d'autant plus grand que le voyage est exotique, déroutant.
Personnellement, j'aime bien arriver "brusquement" dans un pays totalement différent, pour que le choc, la "réinitialisation", soit plus efficace. De ce point de vue, l'avion, bien qu'écologiquement peu recommandable, est vraiment idéal.
Quant au problème de la durée limitée des voyages, l'idée que propose la vidéo "How to Travel in your Mind", quoique romantique, est peut-être une bonne piste : nous passons souvent beaucoup trop vite à autre chose, après un voyage, mais il est toujours possible d'y "retourner", en quelque sorte, simplement en utilisant notre imagination. Ou alors en regardant les photos que nous en ramenons. Pas besoin de tomber dans la nostalgie : l'idée est, j'imagine, simplement de se souvenir qu'à tout moment, il existe d'autres endroits, d'autres pays, d'autres cultures. Pour, à nouveau, prendre du recul par rapport à notre quotidien.
Au final, pour faire référence à un autre livre que j'ai lu récemment, "Disparaître de soi", le voyage peut aussi être un moyen d'atteindre ce que David Le Breton appelle la blancheur, à savoir une démarche consistant à se perdre pour mieux se retrouver : "Pour continuer à se mêler aux mouvements du monde, il faut cesser un moment de s’y engager." Dans son livre, Le Breton décrit des démarches plus ou moins malsaines (dépression, jeux vidéos, binge drinking, disparition volontaire, jeux de non-oxygénation, etc), mais le concept peut aussi être bien plus heureux : "L’écriture, la lecture, la création de manière générale, la marche, le voyage, la méditation, etc. sont autant de refuges aux contours moins acérés que ceux que nous avons souvent arpentés au fil de ce livre. Ce sont des lieux où nul n’a plus de comptes à rendre, une suspension heureuse et joyeuse de soi, un détour qui ramène à soi après quelques heures ou quelques jours, ou davantage. Des moyens délibérés de retrouver sa vitalité, son intériorité, le goût de vivre."