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5 ans après Le Caire - 5 questions - 5 personalités
La Suisse souhaite contribuer solidement à l’atteinte des buts du Programme d’action du Caire
Von Jacques Martin / Direktion für Entwicklung und Zusammenarbeit DEZA
L’orientation définie à l’occasion de la Conférence du Caire – la «santé reproductive» en lieu et place du «contrôle démographique» - s'est-elle imposée à l'échelon de la politique internationale, des organisations internationales et des différents États?
Oui, elle s’est imposée largement. La conférence du Caire, utilement prolongée par la Conférence de Beijing consacrée aux femmes et par le Sommet social de Copenhague, fut un réel progrès par rapport aux réunions antérieures (Mexico 84 et Bucarest 74). Les nouvelles orientations qui y avait été décidées ont été, depuis lors, précisées et opérationnalisées par les organisations concernées comme par la plupart des gouvernements. Le débat se poursuit, également au sein de la société civile, avec les ONG en particulier.
Des ONG internationales ont disséminé des messages ou formé des compétences. Des parlementaires se sont mobilisés au Nord comme au Sud. Un début de monitoring a été conduit: la Population Action International et son suivi des prestations des donateurs. On ne parle plus contrôle de la fécondité; la Suisse, qui n’y a jamais cru, ne l’a jamais promu; on parle de la qualité de la vie.
Sur le terrain, la mise en œuvre du Programme d’action du Caire (PAC) est globalement satisfaisante. Mais il y a autant de mises en œuvre que d’Etats et de situations socio-culturelles, et c’est bien ainsi! Les concepts ont été disséminés et ont commencé à trouver place, principalement dans les politiques de santé et d’éducation.
"On ne parle plus contrôle de la fécondité; la Suisse, qui n’y a jamais cru, ne l’a jamais promu; on parle de qualité de la vie."
Le rythme plus ou moins lent d’adoption est imposé par la dimension culturelle ou religieuse des questions relevant de la sexualité, du rôle respectif des parents et de l’Etat, ainsi que par divers malentendus, voire tensions, découlant de situations mal appréhendées parce qu’elles relèvent de tabous culturels ou politiques.
Quels sont aujourd'hui les points de controverse du débat relatif à la question démographique, au développement de la population et à la santé reproductive"?
Au plan démographique, il n’y a pas de controverse. Les Nations Unies travaillent sur 3 hypothèses, basse, moyenne et haute. Ni les scientifiques ni les Etats ne mettent en doute le bien-fondé de ces projections. La population mondiale se stabilisera à hauteur de 8,5, 10 ou 12 milliards d’humains en fonction du rythme de baisse de la fécondité durant les prochaines décennies, rythme influencé par la suite donnée au PAC. Dans l’hypothèse basse, qui devient plausible, les sociétés feront face à un vieillissement des populations, nouveau défi pour certaines.
Le dialogue international sur le thème population et développement voit des affrontements sur la place de l’individu (notamment de la femme et des jeunes) dans la société, son autonomie et sa relation aux normes de comportement à base culturelle ou religieuse. Il y a opposition quant à la possibilité pour l’individu et/ou le couple de se protéger des maladies sexuellement transmissibles ou de décider d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants; la divergence porte aussi sur les modalités (méthode contraceptive, accès aux services). Je rappelle que dans nos sociétés, il n’y a pas longtemps de cela, le même débat avait eu lieu.
Les thèmes difficiles sont les rôles et devoirs respectifs des parents et de l’Etat en matière d'éducation sexuelle des jeunes; les droits des femmes et des jeunes (notamment à l'information et à l'accès aux services de santé reproductive; ainsi que le droit de ne pas subir de violence); l'avortement et même la lutte contre les avortements à risques.
Le Plan d'action du Caire a-t-il déjà produit des résultats tangibles? Quels en sont les aspects qui ont été concrétisés à ce jour?
A des degrés divers, on assiste à l’intégration dans les services de santé d’une offre de soins spécifiques en matière de santé sexuelle et reproductive. Les thèmes du Caire font désormais l’objet de discussions, de séminaires, d’information par les médias et de formation permanente de certains cadres de la santé ou d’autres ministères. Des approches sont en voie d’être modifiées, comme par exemple la professionnalisation du métier de sage-femme: les sages-femmes traditionnelles, même "recyclées", touchent à leurs limites.
Dans les autres domaines - éducation, droits humains, violence - les progrès sont plus lents. Les résultats comme l’amélioration de la qualité de la vie et de la santé des femmes et des jeunes, la meilleure information du public, l’influence indirecte sur le taux de fécondité ne seront visibles qu’à moyen terme.
Quel est le principal problème, et que peut-on / doit-on faire pour le résoudre?
Il y a une première série de difficultés:
- celles consistant à limiter la santé sexuelle et reproductive à la seule procréation (ce qui exclut les individus non désireux de fonder un foyer, notamment les jeunes); c’est pour cela que nous préférons parler de santé sexuelle et reproductive; et
- et celles consistant à limiter la santé sexuelle et reproductive à la santé ou (pire!) à la seule contraception: l’éducation, la prise de pouvoir sur sa destinée (empowerment), le statut et singulièrement les droits de la femme, la lutte contre la violence, sont autant d’éléments entrant dans la définition large de la santé sexuelle et reproductive; raison pour laquelle nous préférons approcher le concept large en utilisant la formule santé et droits sexuels et reproductifs (sexual and reproductive health and rights).
Que faire? Pour être traduits en stratégies, le concept large de la santé sexuelle et reproductive et les droits qui y sont liés doit s’appuyer sur un soutien politique large, transversal, impliquant différents ministères. Or les approches transversales sont plus délicates à concevoir et à mettre en œuvre; et la mesure de leur succès n’est pas aisée. Beaucoup reste donc à faire dans ce domaine pour faire évoluer les approches souvent mono-sectorielles des ministères techniques et des organisations militantes, vers des options plus politiques et stratégiques à l’appui de programmes transversaux.
Deuxième série de préoccupations:
- la qualité de l’offre de soins: en matière de contraception (santé reproductive au sens le plus étroit), des erreurs peuvent être commises par manque de qualification du personnel ou en l’absence d’une palette suffisante de moyens contraceptifs à offrir à choix aux patients / clients. De même, le recours à des indicateurs quantitatifs, pour mesurer la mise en œuvre du programme, surtout si il est lié à un système d’incitation du personnel (primes) pose de gros problèmes en matière de qualité des soins.
- la poursuite ici et là du recours à des méthodes peu appropriées en lieu et place de contraception, pose encore problème en matière de qualité des soins: par exemple l’avortement promu méthode de contraception. Autant l’interruption volontaire de grossesse peut s’avérer nécessaire dans des cas bien précis, autant faut-il éviter de la banaliser en en faisant une alternative comme une autre à la contraception.
Que faire? Poursuivre le soutien aux organisations s’occupant traditionnellement de santé sexuelle et reproductive (Plan International, le FNUAP, l’IPPF, l’OMS,…) afin de leur permettre de réorienter les formations de personnels qu’elles offrent et de modifier leur stratégie. Et encourager un dialogue inter-agence et une coordination locale des bailleurs de fonds afin de promouvoir des approches transversales véritablement coordonnées. Enfin, les ONG de développement à qui le thème population et développement a inspiré de la retenue jusqu’ici, devraient réaliser qu’il existe de nombreuses pistes en matière de développement social qui font partie d’une approche transversale et large de la santé sexuelle et reproductive; il importe de reconnaître ces contributions de manière à pouvoir les intégrer dans un ensemble plus large.
A quels objectifs peut-on / doit-on parvenir au cours de ces cinq à dix prochaines, années en ce qui concerne la «santé reproductive»? Et quelle est, à cet égard, votre contribution ou celle de votre organisation?
C’est à chaque gouvernement et à chaque organisation active dans ce domaine qu’il appartient de se fixer des objectifs. En tant que pays donateur, la Suisse ne va pas fixer des objectifs dans ce domaine pour ses partenaires. Par contre elle souhaite, à travers les programmes de santé et d’éducation qu’elle soutient ainsi que par le biais d’approches respectueuses de la personne humaine et encourageant un développement équilibré hommes-femmes et un développement social, contribuer solidement à l’atteinte des buts du PAC. La santé reproductive profitera pleinement de progrès dans tous ces domaines.
Jacques Martin est Chef du service Ressources Humaines de la Direction du Développement et de la Coopération DDC