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Steve Guerdat: Oui, cela marque une vraie rupture. On vient d’une grande piste extérieure en sable ou en gazon, qui doit faire de 100 à 120 mètres de long par 80 mètres de large, et pour laquelle on dispose de 85 à 95 secondes de temps, pour se retrouver sur des pistes de 70 x 30 m et un temps imparti plus réduit. Pour schématiser, on passe d’un terrain de football à une surface équivalente à une patinoire de hockey, avec toujours le même nombre d’obstacles.
Après, il y a tout le reste: le bruit, la lumière, la piste annexe. C’est très différent et ce n’est pas facile pour des chevaux peu habitués. Les très bons chevaux sautent bien partout mais certains sont plus émotifs que d’autres. L’expérience aide beaucoup. Je ne pense pas qu’ils mémorisent les lieux mais ils se souviennent d’une situation.
– Parlez-nous de vos nouveaux chevaux, et de cette Hannah qui étonne tout le monde…
– Elle appartient à un propriétaire mexicain, Jose Pablo Salgado, qui me l’avait proposée l’an dernier. Elle avait surtout participé à des épreuves de 1,45 m au Mexique; rien ne justifiait de faire trente heures d’avion pour aller la voir. J’ai dit au propriétaire qu’il pouvait l’amener en Suisse, si bien qu’elle est arrivée à peu près en même temps que moi, début février, dans mes nouvelles écuries à Elgg.
Je l’ai prise presque tout de suite pour une tournée à Valence. Ma première impression a été très mitigée, je dois dire… Mais elle venait de traverser l’Atlantique, je n’ai pas voulu la condamner si vite. Et puis, au bout de deux concours, le déclic s’est produit: elle a gagné en Italie, en Belgique, en Suède. Elle a gagné en faisant un double sans-faute à Saint-Gall, à Dublin et en Coupe des nations à Aix-la-Chapelle. Un été extraordinaire!
– Vous vous y attendiez?
– Non, et surtout pas si vite. Mais personne ne peut réellement expliquer pourquoi tout d’un coup un cheval exprime tout son potentiel. Hannah n’est pas très démonstrative dans ses sauts, on croit toujours que ça passe ric-rac mais le niveau monte et elle continue de franchir les obstacles. Elle adore ce qu’elle fait, elle a pas mal de tempérament, ce qui fait qu’elle est un peu émotive.
– Et Alamo, que vous ne montez que depuis trois semaines et qui a déjà gagné samedi?
– Il appartient à un autre client mexicain, qui est chez moi pour une période d’un an. Il a quatre chevaux qu’il monte et que, parfois, il me demande de monter. Il y a trois mois, il m’a confié Urzo d’Iso, et il y a trois semaines, Alamo. Il était à la maison depuis deux ou trois mois, je l’avais déjà monté mais ce n’est pas moi qui le faisais sauter. Et récemment son propriétaire m’a dit: «Je pense qu’il vaut mieux que ce que je suis capable d’en tirer.»
J’étais persuadé que c’était un bon cheval mais je ne savais pas jusqu’à quel point. A nouveau, on ne sait jamais. On a des indices, on ressent certaines choses mais tant qu’on ne monte pas avec lui sur la piste, on ne sait pas.
– Et lorsque survient la révélation, que ressent-on?
– De la joie. J’éprouve énormément de plaisir à faire apparaître le potentiel qu’un cheval possède en lui. En ce qui me concerne, c’est même pour ces moments-là que je travaille toute l’année. Je n’aurais personnellement pas beaucoup d’excitation à gagner avec un cheval déjà victorieux que j’aurais acheté très cher. Amener un cheval à la victoire, c’est une tout autre sensation et une bien plus belle récompense. On a réussi à comprendre l’animal et à lui faire comprendre qu’il peut le faire.
– Si vous étiez entraîneur de football, vous préféreriez former des jeunes plutôt que d’acheter des stars?
– C’est exactement ça.
– Vous pourriez les payer, les meilleurs chevaux?
– Plus maintenant, j’ai tout mis dans mes écuries. J’ai quelques parts dans des jeunes chevaux et toujours le 50% de Corbinian, mais c’est tout.
– Un cavalier a besoin de très bons chevaux, qu’il met longtemps à former et dont il ne profite que quelques années. N’y a-t-il pas aussi un soulagement à voir apparaître un très bon cheval, un possible successeur à Nino des Buissonnets?
– Actuellement, je n’ai pas un Nino; par contre, j’ai un nombre important de jeunes chevaux très performants. Cela veut dire que je peux mieux répartir entre plusieurs les concours et la pression. Un jeune cheval comme Alamo [9 ans], il ne faut pas le mettre dans le rouge. Il a beaucoup de sang, il est très bien dans sa santé – je l’ai monté dimanche, il ne se ressentait pas du tout de ses efforts de la veille – mais maintenant, il va retourner à de plus petites épreuves, pour qu’il puisse se décontracter.
– Jusqu’à quand?
– C’est lui qui va me le dire. Peut-être que dans deux ou trois semaines, il sera parfait. Mais peut-être que lorsque je vais le reprendre, je vais le sentir stressé. Là, cela voudra dire qu’il est encore trop tôt.
– Quelle est l’idée derrière votre acquisition des installations de l’ancien cavalier Paul Weier à Elgg, près de Zurich?
– Il y a toujours le rêve de posséder quelque chose à soi, mais c’est surtout un outil pour avancer dans ma carrière. Cela m’offre plus de possibilités à court terme pour faire ce que je veux, sans avoir besoin de demander l’autorisation, et à plus long terme, même si je n’y pense pas encore, pour développer des jeunes chevaux ou des cavaliers, organiser des camps, des stages, faire peut-être aussi un peu plus de commerce.
Mais globalement, philosophiquement, ce qui m’importe, c’est que je peux désormais appliquer de A à Z ce qui me semble le mieux pour les chevaux.
– Est-il vrai que Nino des Buissonnets reçoit régulièrement des visites d’admirateurs?
– Oui. Il y a, chaque semaine, quelques personnes qui passent pour le voir.
– Comment va-t-il, dix mois après sa retraite?
– Je crois qu’il a passé le cap depuis deux mois environ. Il a compris ce qui se passait, que la compétition était terminée. Vous savez, les gens sous-estiment cet aspect, mais il était vraiment comme un athlète de haut niveau, constamment sollicité, au centre de l’attention, avec en permanence du monde autour de lui pour le bichonner, le soigner, le sortir. Il a été avec moi pendant six ans et pas une seule fois je me suis demandé s’il était heureux. Il suffisait de le regarder pour comprendre qu’il adorait cette vie de champion.
Et puis, soudainement, même si on continue de le promener, même si je le monte encore régulièrement, même si on lui a trouvé un poney pour qu’il ne soit pas seul, il s’est senti un peu perdu dans son parc. Il n’y avait plus cet éclat dans les yeux. Mais depuis deux mois, il va mieux. Son poil a changé, il est brillant et a retrouvé le rythme naturel de mue – que la tonte très rase que l’on pratique en compétition dérègle un peu – et une petite flamme éclaire à nouveau son regard.