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Il y a neuf ans, Bâle rejetait une réclamation portant sur une centaine d'œuvres d'art - dont des tableaux d'Edvard Munch, Henri Matisse et Marc Chagall – acquises par le Kunstmuseum de la ville, alors qu’elles appartenaient au célèbre directeur de musée et critique d'art Curt Glaser spolié par les Nazis. Aujourd'hui, Bâle fait face à une pression croissante pour restituer les œuvres.
Une lithographie d'un nu en noir, rouge et bleu d'Edvard Munch (Madonna), une aquarelle représentant deux blondes rieuses de Max Pechstein et une gravure d'un musicien jouant du violoncelle de Chagall font partie des trésors du Musée des Beaux-Arts de Bâle. Ces œuvres appartenaient autrefois à l'historien et critique d'art Curt Glaser, directeur de la Bibliothèque d'art de Berlin, ami de Munch et de Max Beckmann.
Mais quelques mois après l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933, ils introduisirent une loi visant à débarrasser la fonction publique des juifs (selon la définition racisteLien externe des nazis) et des opposants politiques. Bien que converti au protestantisme, Curt GlaserLien externe a été chassé de son poste et de son appartement. La Gestapo établit même son siège dans le bâtiment qui abritait sa résidence. «Il a tout perdu, dit Valérie Sattler, petite-nièce de Curt Glaser et l'une de ses héritières. Il a perdu son appartement, son travail et ses opportunités d'emploi.»
Il disperse alors sa collection d'art, son mobilier de maison et sa bibliothèque personnelle lors de deux ventes aux enchères à Berlin et s'enfuit du pays pour finalement s'installer à New York.
Enchère chez Christie's
Ces dernières années, les musées de Hanovre, Berlin, Cologne, Nuremberg, Munich et Amsterdam ont restitué des œuvres ou conclu des accords avec les héritiers de Curt Glaser, reconnaissant qu'il a dû vendre sous la contrainte pour financer son évasion de l'Allemagne nazie.
Bâle a jusqu'à présent maintenu sa décision de 2008 de rejeter la demande. À l'époque, la ville soutenait que le musée payait les prix du marché aux enchères de 1933 et qu'il n'avait aucun moyen de savoir que les œuvres d’art appartenaient à Glaser.
Mais depuis 2008, des informations ont fait surface qui montrent que ces deux arguments sont faux. Le procès-verbal d'une réunion de la Commission des Beaux-Arts de Bâle de juin 1933, découvert en 2010, fait référence à un rapport d'un commissaire sur la «vente aux enchères de Glaser à Berlin», selon lequel la commission a pu «acheter un grand nombre d'œuvres modernes à des prix abordables».
Cette nouvelle information, révélée récemment dans un reportage de la télévision suisse alémanique SRF, a entraîné un changement de position à Bâle. «Nous étudierons les documents afin d'acquérir une vue d'ensemble et discuterons de la marche à suivre avec le musée et la commission d'art», a déclaré Melanie Imhof, porte-parole du canton de Bâle-Ville.
Felix Uhlmann, président de la Commission des Beaux-Arts de Bâle, a déclaré que le panel prévoit «d'examiner à nouveau la question très soigneusement de l'achat de dessins appartenant à Curt Glaser dans les mois à venir». Bien qu'il ait admis que les prix étaient bas, «ils étaient conformes au marché pendant la crise économique mondiale. Cela ne veut pas dire que nous ne reconnaissons pas la position difficile dans laquelle se trouvait Curt Glaser.»
Héritage Gurlitt
Ce changement est également révélateur de l'évolution de l'attitude de la Suisse à l'égard des revendications pour l'art pillé ou vendu à l'époque nazie, dans le sillage de la décision du Musée des Beaux-Arts de Berne d'accepter l'héritage de Cornelius Gurlitt. Le musée de Berne a hésité avant d'accepter le legs en raison de la responsabilité que cela impliquait.
Marcel Brülhart, vice-président de la fondation qui dirige le musée bernois, a déclaré à la SRF que selon lui, la décision de Bâle de 2008 «n'est plus justifiable aujourd'hui.»
Thomas Buomberger, un historien suisse qui a écrit deux livres sur l'art nazi, explique: «L'affaire Gurlitt a produit un certain mouvement dans la discussion. Lorsque le Musée des Beaux-Arts de Berne a signé un contrat avec le gouvernement allemand, il a accepté d'appliquer les mêmes critères que l'Allemagne pour déterminer quels objets d'art de la collection Gurlitt devraient être restitués.» Le gouvernement allemand fait référence à «l'art perdu en raison de la persécution nazie», qui englobe les ventes sous la contrainte. «Ce terme est plus large que les critères qui ont été appliqués jusqu' à présent, dit Thomas Buomberger. Il y aura des discussions à ce sujet en Suisse dans les années à venir.»
Changement très progressif
Dans le passé, les musées suisses ont rejeté les revendications des héritiers juifs pour des œuvres d'art vendues sous la contrainte.
Pourtant, la Suisse a souscrit aux Principes Lien externe(non contraignants) de Washington sur l'art nazi. En 2009, ces règles ont été mises à jour par la Déclaration de Terezin - également entérinée par la SuisseLien externe - qui demandait expressément que «tout soit mis en œuvre pour remédier aux conséquences des saisies illicites de biens, telles que les confiscations, les ventes forcées et les ventes de bien sous contrainte.»
La petite-nièce de Glaser, Valerie Sattler, violoncelliste à l'Orchestre symphonique de Nuremberg, observe également un changement progressif dans la façon dont les institutions voient les revendications de sa famille - et dans la façon dont Glaser lui-même est évoqué.
Une plaque commémorative à Glaser a été dévoilée l'année dernière à la Bibliothèque nationale d'art de Berlin, plus de 80 ans après sa fuite de la ville. Hermann Parzinger, président de la Fondation du patrimoine culturel prussien, l'a décrit comme «l'une des premières victimes des purges nazies» dans un essai. «Il ne faut pas qu'un homme qui a tant contribué aux musées ne soit honoré que dans des publications spécialisées, écrit ce dernier. Ce serait un triomphe pour les nazis dans leur tentative d'anéantir les gens et les idées.»
Valerie Sattler est prudemment optimiste: «Les choses changent très lentement. Alors, qui sait ce qui va se passer? »
Traduit de l'anglais par Frédéric Burnand, swissinfo.ch