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01/08/2010
possibilité d'une île
par antonin moeri
Un individu, que l’auteur ne veut pas désigner avec plus de précision, se rappelle une scène dans un salon de coiffure à Crescent City, en Californie. Cet individu est assis dans le fauteuil alors que trois hommes attendent leur tour: Albert, un vieil homme qui souffre d’une bronchite chronique, Charlie, responsable de la sécurité dans une banque et un quidam portant des Pataugas et des pantalons maculés de cambouis.
Charlie raconte comment il a étourdi un daim lors d’une partie de chasse, animal qui réussit cependant à lui échapper. S’il n’a pu le tuer, c’est à cause de son fils qui, ce jour-là, se sentait mal. Le quidam reproche à Charlie son manque de persévérance. Albert renchérit sur ce que l’autre vient de dire. Ce qui irrite Charlie qui traite Albert de vieux con. Le ton monte. Le coiffeur intervient. Il demande à ses clients de se calmer. Charlie s’en va en claquant la porte du salon. Le vieux s’éclipse, bientôt suivi du quidam. Le coiffeur parle au narrateur comme si celui-ci était responsable de ce qui vient de se passer, mais ses doigts glissent tendrement dans les cheveux de son client. Geste que le narrateur ressent comme un geste d’amour.
Cette délicieuse sensation lui revient en mémoire. Ce “Retour au calme” (titre de la nouvelle) a déclenché l’écriture. Si cette scène a tant d’importance à ses yeux, c’est qu’elle s’est déroulée à un moment décisif de sa vie: assis dans le fauteuil du coiffeur qui venait de perdre trois de ses clients et qui massait avec tant de délicatesse son cuir chevelu, le narrateur-témoin a décidé de quitter et sa femme et la ville où ils avaient vécu.
C’est l’homme aux Pataugas qui commence à semer la zizanie. Son impatience, son excitation, son agressivité, son ressentiment créent un climat qui, avec la complicité du vieux bronchiteux, deviendra insupportable. Les crises nerveuses, les mouvements de colère, de violence ou de désespoir suicidaire sont ceux que privilégie Raymond Carver pour dresser le tableau d’une autre Amérique, celle des laissés-pour-compte dont l’identité flotte au gré des courants, des mises à pied et des délocalisations, celle des hommes que Céline disait sans importance collective.
Un type corpulent dont les petits yeux font le guet dans le hall d’une banque et qui brutalise son fils distrait, un autre presque chauve qui croise et décroise nerveusement les jambes, un troisième qui fume clope sur clope malgré sa bronchite chronique vivent dans une jungle peuplée de fauves blessés. Peut-on échapper à cette jungle? Le pessimisme de Carver est tempéré par une indication: “Il les laissa jouer dans les cheveux, TENDREMENT, comme s’il m’aimait”. Cette possibilité d’une île éclaire d’une surprenante lumière les grimaces et contorsions des damnés.
Raymond Carver: Parlez-moi d’amour. Le Livre de poche 2007