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Il était une fois un directeur qui n’avait jamais le temps de rien faire, même de travailler. Lorsqu’on lui demandait quelque chose, il répondait toujours qu’il n’avait pas le temps. Qu’il était vraiment désolé, mais qu’il n’avait pas le temps.
Les journées auraient dû être d’au moins 48 heures… Et même, cela aurait-il vraiment suffi? Il n’en était pas si sûr. Et lorsque ses journées étaient passées, il était bien incapable de dire ce qu’il avait fait, puisque le tas de lettres qu’il avait sur la table était toujours aussi haut que le matin même. Disons qu’il avait passé son temps à diriger, discuter, téléphoné, voyagé…
Il était une fois une mère de famille qui n’avait pas le temps, vraiment pas le temps du tout. Et elle disait à ses amies, à sa famille lointaine qu’elle ne comprenait pas que le temps passe si vite. « Les semaines passent si rapidement. Si seulement elles avaient plus de 7 jours ».
La mère de famille passait son temps à ranger, faire la lessive, faire des courses, la vaisselle, la cuisine et le soir, elle travaillait encore. Ouf…
Il était une fois un médecin qui n’avait pas le temps. Toujours à courir d’un malade à l’autre. Surtout que les malades, eux, ils ne font pas de pause! Ils sont malades même les jours de fête, même la nuit. Quelle idée!
Il était une fois un ingénieur, une secrétaire, un éboueur… qui n’avaient pas le temps. Il était une fois un enfant qui n’avait pas le temps de jouer.
Pourtant, au milieu de ce monde de folie, ce monde où le temps semble manquer à tout un chacun, il y avait un petit homme, un seul petit homme qui avait toujours tout son temps.
Il habitait tout en haut d’un grand immeuble de huit étages. Plusieurs fois par jour, il montait et descendait à pied les escaliers, parce qu’il avait le temps. Comme tout le monde, il avait son travail, ses occupations et ses préoccupations. Il avait une femme et quatre enfants qui eux n’avaient jamais le temps. Ce petit homme s’appelait Zébulon.
Zébulon avait non seulement le temps, mais il avait toujours l’air d’avoir le temps. Entouré de gens qui n’avaient jamais le temps, il se faisait sans cesse bousculer par eux :
– Puisque vous avez le temps, vous ne pourriez pas aller à la poste pour moi ? demandait son collègue.
– Puisque tu as l’air de n’avoir rien à faire, tu pourrais faire à manger, faire la vaisselle, faire les commissions … demandait sa femme.
– Tu ne pourrais pas m’expliquer mes devoirs de math, demandait l’un de ses enfants, puisque tu as le temps.
Et puis le second, le troisième et le quatrième enfant avaient, eux aussi, quelque chose à demander. L’un avait quelque chose à réparer, l’autre avait besoin de son aide pour des devoirs de géographie, et ainsi de suite. L’homme, tranquille, toujours souriant, courait de l’un à l’autre pour tous les satisfaire, il avait toujours le temps pour tout le monde. Il lui en restait même un peu pour lui. C’était comme si son temps à lui n’était pas le même que celui des autres, comme s’il était extensible à volonté ou du moins n’avait pas de prise sur Zébulon. Le petit homme avait d’ailleurs de la peine à comprendre lorsque les autres lui disaient « je n’ai pas le temps ». Parfois, Zébulon tentait d’argumenter, de poser des questions: « Comment est-il possible que tu n’aies jamais le temps ». Mais son interlocuteur était déjà loin, et jamais Zébulon ne parvenait à discuter avec l’un ou l’autre de ces orphelins du temps.
Si Zébulon avait toujours le temps, du temps à consacrer aux autres, il n’en était pas moins fatigué, car personne n’avait de temps pour lui. Et personne n’avait remarqué non plus qu’il avait toujours le temps. Personne ne réalisait qu’il en faisait bien plus que tous les autres. C’est ainsi que le jour de Noël, alors qu’il décorait le sapin tout en mettant la table, il tomba dans un fauteuil, amorphe, et ne se releva plus.
Sa femme se mit à tempêter. Son mari ne réagit pas. Ses enfants hurlèrent. Zébulon ne sourcilla pas. L’épouse dut préparer le dîner de Noël, mettre la table, ranger la maison… Tout cela avec rage, sans réaliser que son époux ne bougeait toujours pas. Quant aux enfants, ils durent se passer de l’aide de leur père, homme à tout faire, sans remarquer que leur père était resté figé dans son fauteuil.
Ce n’est que lorsque les invités arrivèrent, que la femme et les enfants s’aperçurent que Zébulon, devenu statue de chair, était resté assis dans la même position depuis des heures.
C’est alors que l’épouse s’est inquiétée. C’est alors que les enfants se sont précipités vers ce père qui leur était si cher. Tous se sont agenouillés devant le petit homme inconscient. Ils lui ont pris les mains qu’il avait froides. Ils ont tenté de le réchauffer, avec amour. Les invités étaient là, debout à la porte. Mais tout cela n’avait plus d’importance. Tant pis si le repas refroidissait. Tant pis si les invités s’en allaient sans avoir mangé. Tant pis si les cadeaux sous le sapin n’étaient pas ouverts. Plus rien ne comptait d’autre que le petit homme qui ne voulait pas bouger. La femme alla chercher une couverture, les enfants allèrent chercher des oreillers, une chaise pour poser ses pieds. L’épouse caressait doucement la tête de l’époux et lui disait des mots doux. Les enfants serraient ses mains dans les leurs. C’était comme si tout le temps du monde était concentré sur cet homme. C’était lui le maître du temps, et il avait, sans le vouloir, offert un peu de ce temps à sa famille.
Pour la première fois, son épouse et ses enfants avaient le temps, du temps pour lui.
Les invités partirent sans avoir mangé, les bougies s’éteignirent sur le sapin, mais femme et enfants étaient toujours agglutinés autour de Zébulon.
Quand le petit homme sortit de sa torpeur, réchauffé par tant d’amour, il fut très étonné de voir autour de lui toute sa famille endormie. Il bougea ses membres ankylosés d’être restés si longtemps immobiles. Ces mouvements réveillèrent tout son petit monde qui sauta au cou du petit homme, soulagé. C’est ainsi qu’en plein milieu de la nuit, tous en ensemble, ils s’assirent autour de la table pour manger un repas froid – ô combien chaud à leur coeur – tandis que de nouvelles bougies éclairaient le sapin et les cadeaux. C’est ainsi qu’en ce jour de Noël, Zébulon fit don du temps à sa famille. Et dès ce moment, aucun d’eux ne manqua plus jamais de temps pour les autres. Car le temps, c’est un peu d’amour et cela, la mère et les enfants l’avaient enfin compris.
Écrit par : Sylvie Guggenheim Lu par : Charlotte Girard
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