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Le militant type des années 68 en Suisse était un étudiant en sciences humaines d'origine aisée, dont l'engagement s'est prolongé au sein d'une organisation de la nouvelle gauche radicale. L'ouvrier, lui, est peu descendu dans la rue.
Le militant de la décennie 68 était souvent engagé sur plusieurs fronts, des collectifs d'étudiants à l'extrême gauche, en passant par les mouvements anti-impérialistes, écologistes ou autres, explique à l'ats Nuno Pereira, chercheur à l'Université de Lausanne en se basant une étude forte de plus de 1300 témoignages.
Celle-ci, dont il est co-auteur, montre que la figure de l'étudiant domine: 43% des soixante-huitards se mobilisent pendant l'université.
Plus de 32% d'entre eux suivent un cursus en lettres, 20% en sciences sociales ou politiques et 11% en psychologie ou pédagogie. En comparaison, seuls 8% étudient la médecine, choisie pourtant par un quart des universitaires. "Les étudiants en sciences huMaines avaient tendance à être plus sensibles aux questions politiques et à avoir davantage de temps libre pour s'engager", note M. Perreira.
Beaucoup d'étudiants militants se sont rapprochés d'organisations de la nouvelle gauche radicale. Selon l'enquête, 72% de ceux qui ont milité au sein d'un mouvement étudiant ont adhéré à un tel groupe, souvent en prolongement de l'engagement estudiantin. Preuve de la multi-appartenance des militants, ceux des mouvements anti-impérialistes étaient même 81% à rejoindre l'extrême gauche.
Parmi les organisations les plus influentes, on trouvait à Genève, Lausanne ou Zurich la Ligue marxiste révolutionnaire (LMR), le Centre de liaison politique à Genève, Rupture pour le communisme à Lausanne ou les POCH en Suisse alémanique. Mais on compte alors bien davantage de groupuscules anarchistes, marxistes, maoïstes, trotskistes ou spontanéistes nés avec le "Printemps de Prague".
Ouvrier plutôt discret
Université mise à part, 13% des 1366 anciens militants interrogés se sont engagés pendant l'école secondaire ou professionnelle, et 4% durant l'apprentissage. Quant aux soixante-huitards ayant déjà un métier, ils sont 40% à s'être mobilisés. Près de la moitié de ces actifs exercent des professions présentées comme intellectuelles ou scientifiques: c'est neuf fois plus que dans la population.
Viennent ensuite 28% de soixante-huitards exerçant des professions dites intermédiaires, dont de nombreux enseignants. Seuls 15% des militants actifs exercent une profession d'employé administratif ou travaillent dans les services. Les métiers d'artisan et d'ouvrier occupent eux le bas du tableau, ne rassemblant que 12% des soixante-huitards, bien qu'ils emploient 43% de la population adulte.
L’engagement politique des ouvriers ne sortait pas souvent du contexte de l'usine, précise Nuno Pereira. "Les travailleurs immigrés, dont bon nombre d’Italiens et Espagnols, ont peu investi les mouvements car il leur était interdit de participer à des activités politiques." Ils ont davantage été actifs pendant la série de grèves des années 1970, concentrées en Suisse romande.
L'ouvrier non qualifié, très souvent saisonnier et qui représentait 3% des militants salariés, risquait plus qu'à l'étranger de se faire licencier ou de voir son contrat non renouvelé. En Suisse, où régnait la "paix du travail" depuis 1937, ils pouvaient moins compter sur les syndicats qu'en France ou en Italie. Par prudence, les ouvriers engagés laissaient peu de traces de leur passage.
Un long engagement
Plus que des travailleurs immigrés, les années 68 ont été surtout portées par des Helvètes: 91% des militants étaient suisses et 5% double-nationaux, selon l'étude "Soixante-huitards helvétiques" menée entre 2007 et 2011 par les universités de Berne et Lausanne, qui fait partie d'un projet plus large financé par le FNS. Les ex-militants interrogés venaient surtout des villes de Genève, Lausanne, Berne, Zurich et Bâle, Mais aussi de plus petites.
L'engagement souvent multiple et radical des années 68 s'installait également dans la durée: 45% des militants ont été actifs durant 13 ans ou plus, 23% entre 9 et 12 ans et 25% entre 5 et 8 ans. Dans les années 2000, le tiers adhérait encore à un parti de gauche. Un tiers restait affilié à un syndicat et 40% avaient rejoint des mouvements de défense des droits huMains, des sans-papiers ou de l'écologie.
Plus de la moitié des militants des années 68 avaient en outre, avant eux, au moins un membre de leur famille proche engagé dans un parti politique, mouvement social ou syndicat, dont deux tiers dans des formations de gauche. Par ailleurs, comme on peut l'observer à l'étranger, bon nombre de militants en Suisse sont nés dans une famille où les parents ont eu accès à l'enseignement supérieur.