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Traversée des Aiguilles du Dru
Traversée des Aiguilles du Dru.
9 et 10 août 1921.
A Paul Montandon.
Aucune ascension ne m' a laissé une impression aussi confuse. Malgré les quelques notes prises à la hâte au retour de notre course, j' ai peine à démêler un tel chaos, car ces deux sommets comportent pour celui qui vent les traverser une trentaine de cheminées et quinze descentes en double corde de dix, quinze et vingt mètres. Leur nom donne une impression sauvage; ce nom lui-même n' est peut-être pas dû à la forme de la montagne qui s' élève droite, presque verticale vers le ciel, comme une gerbe aux épis drus et serrés?
Peu de montagnes ont un aspect aussi fier, une allure aussi élancée. Le Petit Dru, qui, en somme, est le plus massif des deux, domine Chamonix d' une façon aussi imposante que le Cervin — Zermatt, ou la Cime de l' Est — Saint-Maurice. Ses lignes hardies en imposent à ceux qui jettent un regard vers cet admirable clocher, construit par la force immense qui a présidé à la formation de la nappe alpine.
En juillet 1921, je recevais une lettre de M. Paul Montandon, de Thoune, m' invitant à l' accompagner dans sa campagne d' été. Nous avions fait connaissance en 1920 au Grépon. Notre programme était peut-être présomptueux; il comportait la traversée des Drus, celle de l' Aiguille Verte, celle du Géant et, pour finir, la Dent du Requin, que Paul Montandon avait déjà faite.
Le dimanche 7 août, je trouve mes compagnons à la gare du Montenvers et, tandis que nous prenons le chemin de l' hôtel, mon ami Montandon et Knubel me montrent du doigt les Drus; ce sera, me disent-il, notre première ascension. Il fait beau, allons-y tout d' abord. C' est la course qui nous tient le plus à cœur.
Nous passons l' après sur la terrasse de l' hôtel et nous y saluons quelques guides connus, Ravanel Joseph, dit « le Rouge », à cause de la couleur de ses cheveux, et son fils Arthur, guides d' Albert Ier, roi des Belges, puis Camille, le frère de Joseph, dont j' avais fait la connaissance en 1917 au sommet du Tour Noir.
Le soir, nous faisons nos préparatifs de départ.
Le lundi 8, nous quittons l' hôtel à 13 heures pour la cabane de la Charpoua où un porteur nous a précédés. Nous gagnons la Mer de glace que nous remontons jusqu' au de la gorge de la Charpoua et prenons le sentier qui court sur le dos de moraines fortement inclinées, sentier fort bien marqué jusqu' à la base des rochers de la Charpoua. Avant d' aborder la moraine, nous traversons le ruisseau, eaux d' écoulement du glacier du même nom. Comme il est 16 heures, les eaux ont à peu près atteint leur maximum. La pente est raide, nous avons affaire à des cascades, et ce n' est pas sans nous être fortement mouillé les pieds et avoir été aspergés que nous arrivons de l' autre côté.
Knubel a pris les devants pour allumer le feu et faire chauffer l' eau. Tandis que nous nous reposons un instant, avant le dernier coup de collier, 68TRAVERSÉE DES AIGUILLES DU DRU.
nous apercevons trois touristes, à cinq cents mètres, de l' autre côté du ravin. Nous ne serons pas seuls à la cabane.
Au moment du souper, nos compagnons, trois jeunes Italiens1 ), de taille moyenne et bien découplés, sortent de leurs sacs des cartes, des récits de course et discutent entre eux dans leur langue maternelle. Knubel ayant été interpellé par son nom, l' un d' eux s' approche de nous.
« Knubel, avez-vous dit? Le guide de St-Nicolas? » — « Oui. » — II nous montre alors, dans un guide italien qu' il consulte, ce nom figurant comme celui d' un des meilleurs guides suisses.
Nous ne leur avons pas dit le but de notre course du lendemain, ni eux le leur. Il va de soi que ceux qui se trouvent dans la cabane de la Charpoua y sont en général pour faire l' ascension de l' une des Aiguilles du Dru, ou la traversée. Leur intention était de faire le Grand Dru; lorsqu' ils sont informés de notre projet de traversée, ils nous demandent, d' une façon extrêmement polie et avec toute la coutumière bonne grâce italienne, s' ils peuvent nous suivre, ce que nous leur accordons volontiers, en vertu de la solidarité et de la sympathie qui naissent spontanément à la montagne, entre gens qui ont les mêmes goûts.
La soirée fut gaie.
La cabane de la Charpoua ou refuge Charlet, située à 2842 mètres d' alti, est petite et fort bien comprise. Elle a environ 30 m2 de surface. Une seule pièce sert de cuisine et de dortoir pour 10 à 12 personnes, 2 rangs de couchettes superposées pour 5 à 6 personnes par rang. Notons que cette cabane, petite et excellente construction, n' a pas de gardien et pas de bois. Les touristes qui veulent cuisiner doivent fournir et apporter le combustible.
Avant de nous coucher, nous dépouillons le livre de la cabane et relevons l' inscription suivante du 27 juin 1920:
« Ceux qui excursionnent dans le massif des Drus éprouvent une vive reconnaissance au Club des Sports alpins qui ont fait construire cet excellent refuge Charlet.
Traversée du Grand Dru au Petit Dru, départ de la cabane à 3 h. 15, sommet du Grand Dru 8 h. 15, départ 8 h. 45, sommet du Petit Dru 10 h., départ 11 h., retour au refuge 5 h. Conditions du Grand Dru médiocres, conditions du Petit Dru très mauvaises. Ces conditions nous ont occasionné grande prudence et beaucoup de retard.
Signé: Albert Ier. Ravanel Joseph-Le Rouge. Ravanel Arthur, son fils. » Le roi Albert a écrit le premier paragraphe, qu' il a signé de son nom: Albert Ier. Ravanel a ajouté au-dessous, de sa grosse écriture: roi des Belges et l' indication de la course.
La nuit fut calme et point froide.
La traversée.
Le mardi 9 août, lever à 2 h. 15. Nous préparons nos sacs, chacun aura sa charge de provisions pour la journée. Knubel, qui a toute la responsabilité de la course, sera aussi peu chargé que possible, et il m' est adjugé, en ma qualité T TRAVERSÉE DES AIGUILLES DU DRU.
de plus jeune de notre cordée, la corde supplémentaire de 40 mètres. M. Montandon, en plus de sa charge de provisions, emporte un appareil photographique 10 x 12½. Comme il est plus de 3 h. du matin, j' ai l' impression que la course ne se fera pas sans un bivouac. Du reste, lorsque l'on fait la traversée des Drus, on reconnaît, en général, le glacier de la Charpoua le soir précédent, cela pour gagner du temps et éviter la taille à la lueur de la lanterne. Nous n' avons pas pris cette précaution; aussi fais-je part de mes impressions à Knubel. Mon intention est de prendre ma jaquette imperméable.
« Non, me dit-il, nous ne bivouaquerons pas, je n' ai jamais bivouaqué et vous êtes suffisamment chargé. » Je laissai donc ma jaquette suspendue à un clou, ce que je regretterai amèrement plus tard.
Nous quittons la cabane les premiers, à 3 h. 30.
Vous connaissez cette marche à une heure matinale. Les paupières ensommeillées sont lourdes, les yeux, arrachés à un sommeil trop court, ne demanderaient qu' à se fermer. L' estomac est encore chargé du repas de la veille, et vous lui administrez sans égards un petit déjeuner pris à la hâte; aussi se venge-t-il en vous occasionnant le brûle-gorge. Il faut une demi-heure ou une heure, suivant les individus et suivant les circonstances, pour être tout à fait en forme.
Pendant ce temps, les lignes suivantes de Guido Rey, tirées de son beau livre « L' Alpinisme acrobatique », que j' avais lues la semaine précédente, me reviennent à l' esprit:
« Depuis un moment, mon attention était attirée par le son rude et profond que produisaient, en frottant le rocher, les semelles cloutées du guide: c' était une note grave; mieux qu' une note, cela me paraissait une syllabe formée d' un r et d' un u. Je l' entendais nettement, elle alternait avec une autre note, aiguë celle-ci et grêle, une autre syllabe prononcée par la pointe d' un piolet, heurtant la roche. Dans le mouvement rythmé des pieds et du bras du guide, les deux syllabes se succédaient avec la régularité d' un pendule. Tit, disait le piolet, Dru, répondaient les clous; il n' y avait pas de doute; c' était le nom de la montagne qu' ils me martelaient dans la tête à chaque pas et je le répétais à voix basse mécaniquement. » Je prête donc une oreille attentive, me demandant si j' allais être atteint par le même phénomène psychique. Je n' entendis rien... nous allions au Grand Dru!
Nous gagnons le glacier, très mauvais et tourmenté; nous mettons quatre heures pour le traverser et atteindre le rocher, alors qu' en temps habituel, on n' emploie qu' une heure. Sérieux retard de trois heures.
Nous marchons dans l' ordre suivant: en tête Knubel, puis votre serviteur, et, en queue, Paul Montandon, alpiniste de toute première valeur, malgré ses 63 ans. Mon compagnon a une quarantaine de premières ascensions à son actif, presque toutes faites sans guide. Il est membre honoraire de l' A. C, distinction très rarement accordée à un étranger. Dans une semblable traversée, il est indiqué de donner la corde double au deuxième de la cordée qui pourra la passer rapidement, soit au premier, soit au troisième, suivant les circonstances. Les trois Italiens nous suivent de près.
TRAVERSÉE DES AIGUILLES DU DRU.
Nous sommes heureux de lâcher le glacier qui nous a donne beaucoup de peine et sur lequel il a fallu manœuvrer avec la plus grande prudence. Nous venons de traverser des crevasses nombreuses, d' en longer d' autres remplies d' eau, sur des bandes de neige très étroites, de passer sous des séracs menaçants et, finalement, nous montons une paroi de glace assez haute.
Aussi quelle joie de s' agripper à un bon rocher! Nous débutons par une première cheminée de 15 mètres, verticale et difficile, disent mes notes. Nous la grimpons sans trop de peine, c' est le premier contact avec l' écorce des Drus. Nous gagnons la halte du déjeuner; il est 8 h. 30; nous prenons une demi-heure de repos et cassons une croûte. Il est 9 heures lorsque nous reprenons notre marche. Nous gravissons un couloir facile dans des éboulis, obliquons à droite pour traverser 70 m. de plaques verticales, pas trop difficiles, puis tournons à gauche pour rentrer dans le couloir au-dessus des dites plaques.
La partie supérieure du couloir mesure 100 m. et est assez difficile à gravir. Nous atteignons le col Sans Nom, après avoir ramoné trois cheminées de 15 m. chacune. 11 est 10 h. 45.
Du col, nous passons sur la gauche, grimpons 10 m. de rochers, rentrons dans un couloir de 15 à 20 m. qui nous à conduit l' Encoche supérieure ou Col supérieur.
Nous continuons à monter dans la paroi; nouvelle plaque de 5 m. Nous atteignons bientôt le passage appelé « Le Pendule » ainsi nommé en vertu de la manœuvre que l'on doit effectuer pour le franchir. Vous vous trouvez ici arrêté par un couloir extrêmement incliné, d' une largeur de 5 à 6 m ., dont les parois sont verticales et qu' il faut traverser. Le couloir commence juste à cet endroit; il semble que tout a été dispose pour faciliter le touriste.Voici comme nous procédons.
Je passe la double corde à Knubel, lequel remonte quelques mètres à droite pour la fixer à un éperon rocheux, surplombant le couloir en son milieu Ceci fait, vous prenez dans les deux mains les deux chefs de la corde double, descendez 8 m. une plaque verticale et lisse jusqu' à une fissure de 10 cm. de largeur où l'on peut commodément poser le pied droit. Cette position acquise, il faut sauter pour atteindre la paroi opposée du couloir. Vous prenez donc un vigoureux élan et vous laissez balancer à la corde.Vous faites le même mouvement qu' un pendule dans l' une de ses oscillations. Quelle sensation agréable de se sentir balance au bout d' une corde! Cela rappelle les jeunes années, alors qu' aux leçons de gymnastique on faisait de la course volante, exercice qui nous est aujourd'hui d' une grande utilité: rien de ce qu' on a appris dans sa jeunesse n' est perdu. Aussitôt on se trouve dépose de l' autre côté du couloir, sur de bonnes prises. Tout cela est très amusant et sûr. Nous passons les six, les Italiens nous ayant rejoints pendant que nous fixions le filin. Lorsque Knubel voulut retirer la corde double, cela lui fut impossible malgré tous ses efforts, coincée qu' elle était dans une fissure. Ce guide, qui grimpe comme un chat, refit donc la manœuvre en sens inverse — chose bien plus difficile —, remonta qu' à l' éperon rocheux, dégagea la corde, la fixa à nouveau et vint nous rejoindre. Puis, nous gagnons une petite plateforme où nous nous reposons un instant. De là, montée de 50 m. à travers des éboulis et des blocs, puis cheminée de 15 m ., verticale et difficile, et de nouveau à droite sur des blocs et des plaques inclinées.
Encore une cheminée de 10 m ., nouvelle marche à gauche, une vingtaine de mètres, et l'on gagne enfin la dernière cheminée de 15 m. qui aboutit sur l' arête, face à l' Aiguille Carrée. Impossible de vous dire le nombre exact de cheminées que nous avons traversées, nous avons l' impression d' être des ramoneurs chargés du nettoyage des canaux de la région. Nous gagnons le sommet ( 3815 m .) à 14 h. 40, en suivant l' arête principale et en contournant quelques plaques de neige à cause des souliers de varappe que j' ai chaussés. Le sommet du Grand Dru est, comme beaucoup d' autres, exigu, quelques mètres carrés seulement. La vue — tout le groupe du Mont Blanc—est magnifique; je m' abstiens de vous la décrire; il me faut cependant mentionner la merveilleuse Aiguille Verte, dont nous contemplons les lignes hardies, les couloirs inclinés et la belle carapace de glace. Nous nous arrêtons au sommet une heure environ. L' heure tardive nous oblige à partir. Nous chevauchons des blocs pour arriver à la cheminée nord du côté du Nant Blanc, étroite cheminée de 10 m. Ce fut notre première descente au moyen du « Kletterschluss»1 ) ( mot intraduisible ), que je recommande vivement. Voici en quoi il consiste: Vous passez les deux chefs de la corde double sous une de vos cuisses, ramenez ces deux chefs le long du dos, de bas en haut et les passez sur l' épaule d' arrière en avant, sur l' épaule gauche si vous avez passé la corde sous la cuisse droite. Puis, vous faites passer horizontalement, de l' intérieur à l' extérieur, les deux chefs de la corde autour des brins de suspension en serrant ces derniers suivant le besoin. Vous êtes maintenant assis sur la corde et harnaché pour la descente rendue très facile et pas du tout fatigante. En effet, comme vous tenez dans la main la corde qui court le long du dos et par-dessus l' épaule, vous n' avez qu' à la laisser filer peu à peu. Avec ce système, vous avez trois points de freinage travaillant en même temps, la cuisse, l' épaule et les brins de suspension. Vous pouvez vous arrêter quand vous voulez et où vous voulez, vous reposer plusieurs minutes, sans aucune fatigue, vous déplacer à droite ou à gauche en appuyant les genoux ou les semelles contre le rocher; de plus, vous avez toujours une main libre. De tous les systèmes, c' est certainement un des plus pratiques, surtout lorsqu' il s' agit de faire une quinzaine de descentes en rappel. Notre cordée descend rapidement et sans accroc. Comme nous avions promis aide et secours à nos camarades italiens, nous dûmes les attendre une heure au bas de la cheminée en restant toutefois les trois dans cette dernière, les uns au-dessus des autres, en une position fort inconfortable. Aucun replat pour nous reposer. L' attente ne se fit pas sans quelques jurons de Knubel qui trouve qu' il se fait tard et qu' il faudrait se hâter. Aussi, dès que nos camarades débouchent au haut de la cheminée, leur faisons-nous savoir qu' ils doivent libérer notre corde double et employer la leur. Le col situé entre les deux sommets se gagne par le passage du Z constitué par une fissure profonde qui court dans le rocher en décrivant un z majuscule. Cette fissure est encore remplie de glace. Du sommet du col, nous avons fait trois descentes en double corde. Du col, on arrive au sommet du Petit Dru en une demi-heure de varappe facile, sauf la dernière plaque de 2 m. qui offre quelques difficultés.
TRAVERSÉE DES AIGUILLES DU DRU.
Il est 18 h. 10 lorsque nous atteignons le sommet du Petit Dru 3795 m. Ce sommet, de 20 m. plus bas que le Grand Dru, est assez vaste; il mesure 50 m. Une jolie statue en métal représentant la Vierge surmonte le sommet. Elle devait être fixée en 1910. Elle fut transportée en automne de cette année-là jusqu' au pied du Petit Dru. L' escouade, surprise par le mauvais temps, dut battre en retraite. La statue fut alors déposée dans une fissure à l' endroit appelé « l' Attaque du Rocher », où elle resta jusqu' au 18 septembre 1919, la guerre étant survenue. Ce jour-là, deux cordées composées de cinq guides, tous des Ravanel, Joseph, Camille, Alfred, Jules et Arthur, le fils de Joseph, accompagnés de M. l' Abbé d' Ar, transportèrent au sommet cette statue, du poids de 13 kg., son socle et les fiches, 7 kg. Ce furent Joseph et Jules Ravanel qui la portèrent à tour de rôle.
La Vierge a la face tournée du côté du col de Balmes. Par son geste, elle semble bénir la vallée qui se déroule lointaine à ses pieds.
Honneur à ces braves qui accomplirent ce travail pénible, non pour un salaire, mais bien en vertu de leur foi religieuse!
Ne devons-nous pas admirer et respecter ceux qui, dans une foi sincère, unissent le culte de la religion à celui de la montagne, ceux de la Vierge du Petit Dru comme ceux de la Croix du Cervin!
Nous ne faisons au sommet du Petit Dru qu' un quart d' heure d' arrêt et le quittons à 18 h. 25. La première partie de la descente se fait le long d' une cheminée de 100 m ., parsemée de blocs. Puis nous gagnons le premier rappel de 5 m ., et passons une vire de 10 m. Nous n' avons échangé aucune parole et sentons cependant très bien que dès qu' une place confortable se présentera, nous nous arrêterons pour bivouaquer. Celle-ci fut atteinte à 20 h. 45, après quelques zigzags à droite et à gauche, une descente dans un couloir de 50 m. et deux rappels d' une dizaine de mètres chacun. Les Italiens sont en retard; ils nous rejoignent à 21 h. 15.
Le bivouac.
Nous sommes sur un balcon d' une trentaine de mètres de longueur, à 3500 m. d' altitude, balcon légèrement incurvé. Nous avons choisi la partie ouest, d' une longueur de 5 à 6 m. et de 1 m. 20 au plus de largeur. Les Italiens occupent la partie est. Dès notre arrivée, nous préparons notre gîte, nous ramassons toutes les pierres et construisons un petit mur de quelques centi- mètres qui nous servira de balustrade. A nos pieds, dans un à pic de 600 à 700 m ., le glacier de la Charpoua; en face de nous, les Charmoz, le Grépon et Blaitière. Nous restons encordés et roulons en une torche la corde qui nous relie les uns aux autres, elle nous servira de matelas; sous la tête, comme oreiller, un caillou ou le rucksack. Nos préparatifs sont terminés vers 21 h. 30; nous nous étendons sur notre matelas dur et « dru ».
Nos provisions, calculées pour un seul jour, ont fortement diminué, aussi procédons-nous au partage avec parcimonie. La nuit est descendue peu à peu, d' abord sur les sommets, puis sur la Mer de glace qui se déroule tout là-bas à nos pieds. Une dernière lueur monte des glaciers à l' assaut de la nuit. Puis, le ciel s' allume et ces multitudes d' étoiles nous font comprendre combien nous sommes petits et peu de chose, et combien la terre est exiguë. Ces mondes, dont l' éloignement se calcule en années lumière, nous permettent de nous représenter ce qu' est l' immensité de l' espace, et le Dru lui-même, qui nous paraissait énorme et grandiose le soir précédent, n' est rien dans cette immensité incommensurable. Tout ce qui nous entoure est éteint, les monts eux-mêmes paraissent avoir perdu la vie et s' être recueillis pour dormir. Illusion! Ils sont là bien vivants, puisque, de temps en temps, ils nous font entendre leur plainte, due à leur lente désagrégation commencée déjà bien longtemps avant l' apparition de l' homme sur la terre.
Les lumières qui brillent à nos pieds dans la vallée, dans ce lointain Chamonix, disent que la nuit n' est pas la même pour tous. Tandis qu' elle a commencé pour nous dès 21 heures, pour vous, hôtes des palaces, elle commencera lorsque les lumières qui attirent irrésistiblement nos yeux s' étein. Vous irez étendre vos membres dans des couches moelleuses, et cependant, ce soir, nous n' échangerions pas vos lits contre le nôtre. Nous pouvons tous les jours reposer notre corps sur un matelas douillet, tandis que bivouaquer à 3500 m ., dans la paroi du Petit Dru, ne se fait qu' une fois dans la vie et pour quelques-uns seulement. Il faut avoir vécu ces heures-là pour les comprendre; elles sont plus belles qu' on ne peut se l' imaginer.
A minuit, les palaces s' éteignent les uns après les autres. Knubel allume alors sa lanterne, dans laquelle se trouve, non pas une bougie habituelle, mais un beau gros cierge semblable probablement à ceux qui brûlent dans l' église de St-Nicolas, son village natal. Il veut sans doute de la lumière pour surveiller ses touristes. Et tout en faisant craquer son allumette, il eut ce mot:
« Ach, Herr Doktor! Was machen wir hier, wenn man zu Hause eine junge Gattin hat, die in einem weichen Bett allein schläft. » « Joseph, vous avez raison; notre matelas de cette nuit nous fera apprécier d' autant mieux et la jeune épouse et le lit moelleux. » De 21 h. 30 à minuit, les heures paraissent longues. Nous n' échangeons aucune parole. Que pourrions-nous bien nous dire? Les Italiens, eux, se racontent des histoires avec une volubilité toute méridionale.
Pour mon compte, je subis pendant une heure, deux heures, peut-être davantage, le supplice de la goutte d' eau. Une malheureuse goutte tombe à intervalles extrêmement réguliers sur mon visage. Je rabats mon chapeau, le bruit qu' elle fait en touchant mon couvre-chef m' exaspère.
Je déplace mon rucksack et le pousse légèrement à gauche; alors la goutte continue à tomber sur le rocher et m' éclabousse le cou, le visage et l' épaule. Pas moyen de changer de place; aussi suis-je forcé de subir l' insi jusqu' au moment où le gel la tarira. Combien je regrettai à ce moment ma jaquette imperméable suspendue à un clou dans la cabane de la Charpoua!
Peu après que Knubel eut allumé sa lanterne, j' eus un acte d' égoïsme. Est-ce que j' ose vous le raconter? Pourquoi pas?
Je voyais cette bonne grosse flamme du cierge brûler et dégager une chaleur que je sentais perdue. Alors je soulève la tête, ouvre mon rucksack, sors ma gourde métallique à moitié remplie d' un thé refroidi, j' enlève la housse de feutre qui recouvre le métal et dépose le récipient sur la lanterne. Tout cela sans le moindre bruit. Une demi-heure plus tard, j' entends un léger remous de bon augure. Je saisis ma gourde, elle est bien chaude; j' ouvre mon paletot, dépose le récipient sur mon abdomen et referme mon habit aussi hermétiquement que possible. Une douce chaleur se répand sur mon corps, mais non dans mon âme. J' ai le sentiment bien net que mon devoir était d' offrir la gourde à M. Montandon. Par scrupule de conscience et pour me tranquilliser un peu, je lui demande s' il souffre du froid. Sa réponse négative me fit conserver cette bonne bouillotte jusqu' aux premières heures du matin. Je fus heureux toutefois, à 5 heures, d' offrir à mes compagnons une goutte de thé assez chaud, et dont, pour me punir de mon égoïsme, je leur laissai la plus grande part. J' ajoute ceci pour ma défense: mes compagnons, Montandon et Knubel, avaient des places peut-être meilleures que la mienne, car ils avaient le dos protégé par la paroi frontale du bivouac, et le côté par une paroi latérale; tandis que, entre eux deux, pour toute protection, je n' avais que la paroi frontale. De plus, la goutte d' eau m' a aspergé au moins pendant trois heures.
La nuit ne fut pas trop désagréable et pas froide. La température est voisine de 0°. Le seul inconvénient est de n' avoir aucun vêtement de rechange, ou tout au moins une pèlerine ou un chandail. De temps en temps, une étoile filante traverse l' espace, et malgré le dicton populaire, nous ne faisons aucun vœu. Je me souviens avoir passé en haute montagne des nuits beaucoup plus pénibles, surtout lors de la traversée de la Dent Blanche par l' Arête des quatre Anes, en compagnie de Maurice Crettex, où, surpris dès 11 heures du matin par un terrible ouragan qui nous tint fidèle compagnie pendant 17 heures, nous ne pûmes ni manger, ni boire, ni nous arrêter un seul instant de crainte de nous endormir, ce qui aurait été la mort infaillible. Quel travail et quelle lutte en comparaison de notre nuit tranquille! Et cette fois-là, un bivouac tel que celui du Petit Dru aurait certes été le bienvenu et apprécié mieux qu' il ne le fut la nuit du 9 au 10 août 1921.
Quant à mon compagnon, il en était à son 23e bivouac en montagne!
A 5 heures du matin, le 10, tout le monde est debout. Nos camarades italiens, que nous n' avons pas aperçus depuis le soir, masqués qu' ils étaient par un éperon de rocher, viennent nous saluer.
« Bonjour, fratelli, comment avez-vous passé la nuit? » « Pas trop mal, et vous? » « Nous non plus. » Après un petit déjeuner extrêmement léger, nous quittons, à 5 h. 45, notre bivouac que nous ne reverrons probablement jamais. C' est une chose passée de notre vie, nous ne la revivrons, comme tant d' autres, que par le souvenir.
La descente débute par une cheminée vaguement esquissée de 15 m. en rappel, suivie immédiatement de plaques de deux fois 15 m ., descendues de la même façon. Cela nous réveille. Puis nous gagnons une large terrasse, bivouac habituel; tout le prouve, objets hétéroclites, entassements de pierres aménagés en couchettes, mur frontal en balustrade. Nous abordons bientôt le couloir qui donne sur le Montenvers; il a une centaine de mètres de hauteur. Puis se présente une petite plateforme que nous atteignons après avoir ramoné deux cheminées de 10 m ., la première au moyen de la double corde, la seconde, plus facile, par nos propres moyens. De la plateforme, nous nous dirigeons à gauche et atteignons bientôt la dernière descente en double corde d' une vingtaine de mètres, faite rapidement grâce à notre entraînement. Nous marchons à droite pour arriver au col. Du col, le chemin habituel est le grand couloir. Nous le traversons dans sa partie supérieure à droite, pour atteindre un couloir secondaire. Descendre le grand couloir serait très dangereux; les Italiens, qui se trouvent au-dessus de nous, quelque peu en retard, risqueraient de nous assommer par les nombreuses pierres qu' ils détachent à chaque instant. Nous ne leur en voulons nullement, car tout ici est délité, et, au moindre attouchement, les pierres se mettent à rouler avec une vitesse vertigineuse sur une pente extrêmement inclinée. Aussi, n' avance généralement qu' un seul à la fois.
Il est 13 heures lorsque nous sommes enfin au pied du grand couloir, dans lequel nous avons entendu une canonnade continuelle. Nous faisons signe à nos camarades de s' arrêter, nous longeons rapidement, entre deux chutes de pierres, la vire de base, transversale. Combien nous aimerions nous désaltérer un instant à l' eau limpide qui coule juste au milieu du couloir! Nos souliers seuls le font. Tant pis! Mieux vaut supporter la soif encore quelques instants plutôt que de risquer de recevoir un caillou en plein corps. Une fois à l' abri, nous nous arrêtons une heure environ. Knubel se dévoue et va remplir une gourde. Que cette eau fraîche est délicieuse! Quel sentiment agréable sur les parois, toutes proportions gardées, d' un gosier aussi sec, aussi rude que les parois du Petit Dru!
Notre frugal repas terminé, nous remontons une cinquantaine de mètres en biais, dans la direction du glacier, que nous atteignons après avoir suivi une vire aimable et facile.
Nous traversons le glacier de la Charpoua sur nos traces du matin précédent et arrivons à la cabane à 16 h. 55.
Quelle joie de se retrouver dans ce refuge hospitalier! Et nous pouvons nous associer aux paroles du roi Albert, citées précédemment, et aux lignes de Guido Rey:
« Voici le refuge planté sur la roche lisse, autrefois recouverte par le glacier; la neige vient là tout près. Nous ouvrons la porte toute grande; il en sort une bonne odeur de bois de sapin; un sentiment de calme envahit l' âme au moment où l'on entre dans la petite chambre propre et bien en ordre. » Cabane de la Charpoua, le soir du 10 août 1921, tu nous apparus aussi belle qu' un salon. Après avoir été pendant un jour et demi en contact avec un rocher abrupt, tantôt rude, tantôt délité, après avoir ramoné 35 cheminées, fait 15 descentes au moins en double corde, nous te retrouvons, confortable, luxueuse même. Aussi serions-nous bien ingrats de t' abandonner tout de suite et, pour te prouver notre reconnaissance, nous coucherons ce soir sous ton toit. Quant à Knubel, notre bon guide, il descendra immédiatement au Montenvers, rassurer l' hôtelier.
Pendant la nuit, le temps se gâte et lorsque, le matin du 12 août, nous quittons cet hospitalier refuge, il pleut. Nous sommes au Montenvers à 11 heures.
Quelques mots de conclusion.
La traversée des Aiguilles du Dru passe-t-elle pour difficile?
La réponse variera suivant les touristes.
Voici une appréciation d' Ange, le guide de Guido Rey:
« La vue d' Ange tout sérieux et attentif, augmentait en nous le sens des difficultés et de la beauté de l' ascension. C' est mauvais, Monsieur Rey, me criait-il d' en haut, tandis qu' arrêté au fond d' une cheminée, le front appuyé à la roche, les bras reployés sur la tête en position de défense, les pieds appuyés aux bords, j' attendais patiemment que mes compagnons eussent fini de s' agiter et de discuter inutilement. C' est très mauvais, Monsieur Rey, répéta-t-il au bout d' un moment. » Et plus loin, lorsque, à 4 heures du soir, ils gagnent le sommet du PetitDru:
« Aussitôt arrivé, Ange m' exprime son avis en ces termes: Vous savez, çà, c' est des montagnes trop difficiles; et il ajouta avec quelque ironie: ça vous plaît à vous, Monsieur Rey. Ce qui me parut presque un reproche. » Ajoutons, pour la défense de cet excellent guide, qu' il faisait l' ascension du Petit Dru pour la première fois et sur les quelques indications d' un guide allemand dont il ne comprenait pas du tout la langue.
Quant à moi, je puis vous dire en toute franchise qu' on ne rencontre pas, dans la traversée des Drus, des passages tout à fait aussi difficiles et aussi exposés que dans l' ascension du Grépon. Certaines cheminées offrent cependant de réelles difficultés et on ne peut les compter. Mais où la différence réside entre ces deux montagnes, c' est qu' au Grépon vous n' avez que deux descentes en double corde, le Grand Diable et la cheminée Dunod, tandis qu' aux Drus vous en avez au moins 15 et de fort longues, rendues d' ailleurs peu fatigantes si vous employez le Kletterschluss décrit plus haut.
De plus, la traversée des Drus est quatre fois plus longue que la traversée du Grépon. Elle est considérée comme la course la plus dure de Chamonix.
Pour terminer, je me permets de vous citer en exemple Paul Montandon qui, à 62 ans, traversait le Grépon et le Requin, et, à 63, les Aiguilles du Dru. Beau modèle d' énergie et de volonté, il est resté jeune, souple et de caractère jovial, grâce à la montagne qu' il a pratiquée dès sa jeunesse.
Il est sans doute de l' avis de feu notre cher et vénéré président central, Alexandre Bernoud, décédé à l' âge de 74 ans, qui aimait à dire:
« Au Club Alpin, on ne vieillit pas, on reste jeune toute sa vie. » Efforçons-nous donc de suivre l' exemple de Paul Montandon et d' Alexandre Bernoud.
Neuchâtel, le 20 janvier 1923.Charles Jeanneret