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Piano dalcrozien
Trois disques récemment parus témoignent de la diversité de l’œuvre pianistique de Jaques-Dalcroze.
Après sa formation musicale au Conservatoire de Genève, le compositeur et grand pédagogue Emile Jaques-Dalcroze poursuivit ses études à Vienne, auprès de Bruckner et Fuchs, et à Paris, où il travailla avec Delibes et Fauré et rencontra Mathis Lussy, auteur d’un Traité de l’expression musicale et de théories du rythme qui le marquèrent profondément. Cette double influence germanique et latine se retrouvera dans les premières œuvres du compositeur genevois. Pianiste accompli, Jaques-Dalcroze a confié à son instrument une foisonnante production qui ne comprend aucune sonate, mais des morceaux courts, le plus souvent de forme libre, généralement regroupés en recueils. Afin de tirer de l’oubli les pages les plus significatives de ce corpus, la Fondation de famille Emile Jaques-Dalcroze, l’Association des Amis de Jaques-Dalcroze et l’Association Harmonia Helvetica ont réalisé une anthologie, parue en trois volumes sous le label Toccata records. Ce large aperçu laisse clairement apparaître son évolution stylistique : d’abord, avant 1900, des pièces de genre qui se souviennent tant de Schumann que des salons parisiens, en particulier la délicieuse et enjouée Polka enharmonique ou la presque fauréenne Aria des Trois morceaux op.46, tandis qu’un Impromptu-Capriccio de l’op.44 se rapproche de Chabrier ; puis, après la mise en œuvre de sa Méthode éponyme, des compositions plus personnelles, où prédomine l’intention didactique de la perception corporelle du rythme. Celui-ci est traité avec une remarquable diversité, par exemple dans son meilleur opus, les 20 Caprices et Etudes rythmiques, à la fois abrupts et ciselés, changeant très fréquemment de métrique, usant de mesures irrégulières ou alternant mesures simples et composées ; les harmonies plus riches, les modulations constantes, la mélodie volontiers affranchie des barres de mesures et respirant plus librement laissent transparaître une sensibilité plus proche de la musique française du début du 20e siècle. Naturellement, les mouvements de danses abondent, même s’ils ne se rattachent plus uniquement à des modèles préexistants. L’influence des danses d’outre-Atlantique (tango, fox-trot, charleston, rag-time, …) ou de la musique légère renouvelle son langage, et l’atmosphère de music-hall qui en émane rappelle que l’inventeur de la Rythmique a également été un joyeux chansonnier. L’interprétation engagée et convaincante des quatre excellents pianistes (Paolo Munaò, Xavier Parés, Adalberto Maria Riva et Patricia Siffert) ayant participé à ce projet rend parfaitement justice à ces pièces dont ils savent extraire toute la sève dynamique et la malicieuse vivacité. A noter encore la qualité des notices des livrets, de la plume d’un spécialiste du grand rythmicien, Jacques Tchamkerten.
Emile Jaques-Dalcroze :
Piano Music, Volume One
(Polka enharmonique op. 47,
Trois morceaux op. 46,
Trois morceaux op. 45,
Trois morceaux op. 44,
Skizzen op. 10).
Adalberto Maria Riva.
Toccata Classics TOCC 0473
Emile Jaques-Dalcroze :
Piano Music, Volume Two
(Esquisses pour un exercice de cordes,
20 Caprices and Rhythmic Studies,
Cascades).
Paolo Munaò.
Toccata Classics TOCC 0532
Emile Jaques-Dalcroze :
Piano Music, Volume Three
(Works for Piano Solo and Piano Duet :
Trois esquisses genevoises sous forme de dance,
Musiques pour faire danser Books 1 and 2,
Trois rondeaux joyeux pour la danse,
Trois entrées dansantes,
Six danses bigarrées, Danse romande).
Xavier Parés and Patricia Siffert.
Toccata Classics TOCC 0540
Photo ci-dessus : Emile Jaques-Dalcroze dans le livre « Die Schweiz im neunzehnten Jahrhundert », herausgegeben von schweizerischen Schriftstellern unter Leitung von P. Seippel, Lausanne 1899, Vol. 2, page 609. Source: The British Library / wikimedia commons