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Critique
par Francesco Biamonte
Publié le 07/11/2008
Matteo Greco raconte à la première personne sa vie. Solitaire, rentré, cinéphile, le jeune homme gagne sa vie tantôt comme vigile, tantôt comme chômeur, et fréquente un atelier d'écriture et un club de boxe. Il n'a pas trente ans et sent cruellement l'absence de perspectives. Le solde de son compte en banque approche de zéro. Seule la littérature ouvre encore un soupirail dans son avenir: il a commencé à écrire un roman, qui avance avec naturel et facilité. La discipline d'écrire et l'entraînement physique le maintiennent à flot. A l'atelier d'écriture, il engage une relation avec Elsa Duvivier, une femme emplie d'une sourde violence. Comme Matteo, elle est sans perspectives en dehors de la littérature. Non pas dans le sens que l'écriture constituerait en elle même une source d'épanouissement, mais parce qu'elle pourrait apporter le succès. En cela, ils sont proches. Ils se retrouvent même par hasard lors d'une soirée huppée où elle travaille en qualité d'hôtesse tandis qu'il assure la sécurité. Ils deviennent amants dans un climat où l'on pressent qu'il est davantage possédé qu'amoureux. Elle lui remet son manuscrit, un roman. Matteo commence à le lire, à le corriger avec de plus en plus d'élan au point de perdre le rythme de son propre roman; il change le titre du texte d'Elsa, récrit des paragraphes entiers, et le lui renvoie. Pour elle, le geste de Matteo est insupportable: Elsa se venge au spray irritant assorti de coups de pieds dans les côtes et d'insultes, puis coupe tout contact. Bientôt le livre d'Elsa paraît et remporte un immense succès — mais sous le titre trouvé par Matteo. Le narrateur se persuade dès lors que ce succès est celui de son roman à lui, celui auquel il a donné un style et un rythme. En même temps qu'il souffre de la rupture, il se sent dépouillé de son avenir littéraire: si même il parvenait à publier son propre roman un jour, il serait considéré comme un imitateur d'Elsa. Il forme alors un projet de vengeance sanglante. C'est l'avant-dernier chapitre du livre, et le seul, à proprement parler, qui en fasse un roman noir.
Remington paraît en effet dans la nouvelle collection que Fayard dédie à ce genre. Roman noir, donc mais post-moderne, prompt à montrer ses références, ses ficelles, son répertoire d'images, sa dimension d'artefact. Le texte est parsemé de notes en bas de page, qui semblent tantôt faites par l'auteur Incardona, tantôt par le narrateur Matteo Greco. Il est aussi envahi par des faits divers bien réels, parus dans Libération, et cités textuellement, de but en blanc: Matteo les collectionne (Incardona, pour les glisser là, a bien dû les collectionner lui aussi), et brode ses textes à partir de ces faits divers — qui en même temps inscrivent le livre dans une image sombre et absurde du monde contemporain. Le dispositif technique est donc important. Incardona le met en scène de manière visible, parfois avec un certain humour, sans pour autant détourner le lecteur de l'intrigue au profit du dispositif. On n'est donc pas chez Brian de Palma, mais pas non plus chez Alain Robbe-Grillet; peut-être plutôt du côté de Usual Suspects de Bryan Singer: le texte fonctionne au premier degré, tout en se présentant comme une machinerie. Et ce, de plus en plus: des mises en abîme apparaissent, où le narrateur sème le doute. Raconte-t-il son histoire vécue, ou lisons-nous la fiction qu'il est en train d'écrire? Deux hypothèses non contradictoires d'ailleurs: il se peut que nous lisions le roman autobiographique de Matteo. L'auteur et son «je» nous contraignent à prendre le texte pour ce qu'il est: une représentation, une mise en scène.
Parallèlement, le titre révèle toute sa portée: la «Remington», c'est à la fois la machine à écrire que Matteo, à un certain moment, démonte pièce par pièce, puis remonte, comme une métaphore de l'écriture; et la carabine avec laquelle il se venge d'Elsa. Le même industriel a donné son nom à une machine à écrire et à une machine à tuer, et Incardona en fait une métaphore. De fait, Remington montre l'écriture comme un processus de prédation : prédation de Matteo par Elsa — elle lui vole son style (du moins le croit-il) —, et d'Elsa par Matteo — il lui prend la vie, au propre et au figuré: car de cette aventure, il fait son livre. Mais par un renversement subtil, Incardona se distancie radicalement de son personnage à l'approche de la fin: dans Remington, en effet, la vengeance de Matteo devient elle-même un fait divers sur un journal. Joseph Incardona montre donc comment son protagoniste s'empare de la vie des autres et dans une certaine mesure de la sienne propre pour en faire des histoires, tandis que lui, Incardona, revendique au contraire d'avoir inventé de toutes pièces un fait divers dans sa complexité. On pourrait dire, un peu sommairement, que Matteo Greco est un charognard, Joseph Incardona un inventeur. Matteo ressemble lui-même de plus en plus à une machine par l'effet des entraînements de boxe, et surtout par la froideur avec laquelle il met son plan à exécution. Les références au cinéma — alias the dream machine — se multiplient, explicites ou plus discrètes. L'une d'elles est centrale: c'est Taxi Driver qui fait naître le projet sanglant. On se souvient d'ailleurs comment le chauffeur de taxi incarné par Robert de Niro s'engouffre dans la violence après avoir, dans son métier, été le témoin de tant de malheur et de misère chez les autres: un peu comme Matteo, entraîné dans la spirale avec le concours des faits divers — avec la différence que le chauffeur de taxi du film subit ces témoignages malgré lui, tandis que Matteo s'en empare.
A partir du moment où Matteo forme son projet de vengeance, l'esthétique du noir prend possession du texte. A tout prendre, les 200 premières pages seraient un roman social, un tableau convaincant d'une vie contemporaine ordinaire, où il est beaucoup question de littérature — les notations sur l'écriture sont d'ailleurs parmi les éléments les plus intéressants du livre. L'on n'y attend le drame et le crime qu'à cause de la collection dans laquelle le texte paraît et de la quatrième de couverture (d'un simplisme discutable au demeurant). Dans les dernières dizaines de pages, au contraire, on est en plein dans le genre: les personnages parlent et agissent «comme au cinéma», au point de faire voler en éclats le réalisme du livre.
Après la verve impulsive et chaleureuse d'André Pastrella, protagoniste et narrateur des deux précédents romans d'Incardona (Le Cul entre deux chaises et Banana Spleen), après des récits comme «La Valise» et «Taxidermie», Remington apporte une lumière nettement plus froide, dure. Pour tout dire, la fraternité pudique qui perle dans d'autres textes d'Incardona nous a manqué. Dans le même temps, en dépit d'une perte de souffle à mi-parcours après cent premières pages parfaites en leur genre, et avant la conclusion sans bavure, l'auteur en impose par son métier et ses moyens techniques, tant au niveau de la dramaturgie que du style, et par une lucidité frappante sur son propre travail . La suite de son œuvre est attendue avec autant de curiosité que d'impatience.