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L’INVENTION DU PECOS
L’histoire moderne de la vallée du Pecos commence en 1866. A cette date, Charles Goodnight et Oliver Loving, deux cowboys qui mènent leurs troupeaux à travers les étendues désertiques du Nouveau-Mexique, s’aventurent dans cette région dans laquelle seuls les Apaches Mescaleros ont jusque là établi leurs campements. De “terra incognita”, la vallée du Pecos devient un lieu de passage sur les grandes migrations Sud-Nord du bétail. Un an plus tard, huitante mille vaches frappent de leurs sabots le sol sur le-quel s’érigera bientôt la ville d’ Eddy. Leur propriétaire est l’homme le plus puissant du territoire du Nouveau-Mexique: John Chisum, et ses partenaires ont pour nom Pat Garrett et Billy the Kid. Tous trois ignorent alors qu’Hollywood leur donnera plus tard le statut de héros mythologiques. Et ils ne se doutent probablement pas qu’en 1881, Pat Garrett, devenu shérif, oubliera l’amitié pour abattre d’une balle dans le dos le criminel que Billy the Kid est devenu. Pour l’heure, le trio n’a qu’une préoccupation: régner sans partages sur un territoire si vaste qu’il autorise toutes les ambitions. Mais d’autres qu’eux partagent le même fantasme. En 1876, la Lincoln County War éclate. Ce n’est pas une véritable guerre, mais c’est tout de même une lutte acharnée entre tous ceux qui prétendent s’arroger une partie de ce nouveau territoire. La “guerre du Comté de Lincoln” dure deux ans. Elle ne balaie pas John Chisum du Nouveau-Mexique mais redistribue les cartes de la conquête de l’Ouest.
En 1881, un New Yorkais, Charles Eddy, s’installe sur les rives de la Pecos River pour y élever du bétail. D’autres suivent son exemple et fondent le village de Lookout en 1883. Les pâturages sont vastes, certes, mais si pauvres que la moindre variation météorologique peut avoir des conséquences désastreuse. En 1884, la sécheresse s’installe pour deux longues années et décime l’essentiel du cheptel de Charles Eddy et des autres éleveurs de la vallée. Le New Yorkais comprend la leçon: la vallée du Pecos ne sera colonisable qu’au jour où l’homme aura trouvé le moyen de résoudre son déficit chronique en eau. L’heure paraît favorable pour lancer un tel défi a la nature, d’autant que la capture de Geronimo par les au-torités américaines en 1885 a définitivement pacifié les Apaches. Deux ans plus tard, Charles Eddy fonde une petite compagnie destinée à promouvoir l’irrigation des terres de la région, la Pecos Valley Land & Ditch Company. Dans la foulée, il crée une ville, ou tout au moins le berceau d’une ville à venir, qu’il baptise simplement Eddy. Quelques canaux sont construits, qui se révèlent insuffisants à fertiliser une terre qui ne demande qu’à retourner au désert. Il faut voir plus grand. Plus grand, c’est le credo de Charles W. Greene, un visionnaire de Chicago que le spectacle de l’aridité stimule plus qu’il ne décourage. L’irrigation des terres du Pecos sera de grande envergure ou ne sera pas. Il connaît les grosses fortunes de sa ville natale. Il les invite pour leur faire partager son rêve. Quelques centaines de milliers de dollars sont trou-vés, qui permettent la construction en avril 1889 du premier lac artificiel sur la Pecos River, d’un aqueduc en bois et d’un réseau embryonnaire de canaux. Un peu de végétation surgit de la terre desséchée. Un miracle, mais un miracle insuffisamment grand pour attirer les colons et rentabiliser l’entreprise. C’est d’un milliardaire dont Charles Eddy et Charles W. Greene ont besoin.
Ce magnat existe. C’est J.J. Hagerman, qui possède dans le Colorado la plus grande mine d’argent du monde. Hagerman est invité sur les rives de la Pecos River. Il en revient séduit. A l’automne 1889, il est l’actionnaire principal de la Pecos Irrigation & Improvement Company. Avec lui, le cours de l’histoire s’accélère. Le 12 octobre, la compagnie lance l’ “Eddy Argus”, journal local de la ville naissante d’Eddy, mais surtout outil de propagande destiné à servir la promotion de la région dans toute l’Amérique et jusqu’en Europe. Dans les semaines qui suivent, quelques arbres sont plantés le long de ce qui n’est pas encore Main Street, c’est peu de choses mais c’est déjà un symbole; un pont est construit sur la rivière et l’on commence les travaux d’un hôtel de luxe, l’hôtel Hagerman, afin d’accueillir tous ceux que le Pecos ne devrait pas manquer d’attirer. Les grands travaux d’aménagement sont effectués avec la même frénésie. La première traverse de la ligne de chemin de fer reliant Eddy à Pecos, Texas, est posée le 23 juin 1890. Sur le front de l’irrigation, on s’active dans la hâte à développer un complexe dans lequel J.J. Hagerman a déjà investi un million de dollars. Les ingénieurs spécialisés dans l’irrigation manquent aux Etats-Unis? Qu’à cela ne tienne, ce sont des spécialistes du rail que le milliardaire mobilise. C’est peut-être une erreur. En août 1890, une première inondation submerge le réseau. Il y en aura quinze jusqu’en 1966 et la plus dramatique, survenue en 1893, ruinera les espoirs des colons et amorcera le déclin de l’empire financier de J.J. Hagerman.
Mais pour l’heure, nul n’anticipe des catastrophes à venir. En octobre 1890, le système d’irrigation est mis en service et l’eau coule dans les canaux qui bordent les terres des premières familles d’agriculteurs venues s’installer dans la vallée. Trois mois plus tard, Hagerman ouvre la First National Bank, première banque de la ville d’Eddy, que le train et le télégraphe relient maintenant au reste du monde. Le reste du monde, c’est en particulier la Suisse romande que les rumeurs d’un nouvel Eldorado ont atteinte dans ses banques aussi bien que dans ses campagnes. Dans les mois qui suivent, la société genevoise Lombard, Odier et Compagnie acquiert pour 500’000 dollars d’actions et d’obligations au sein de la Pecos Irrigation & Improvement Company. Et le 5 novembre 1891, un premier groupe d’une cinquantaine de personnes, essentiellement des paysans et des vignerons de la région veveysanne, s’installe à quelques miles au sud d’Eddy et y fonde le village de Vaud. D’autres Suisses les rejoignent dans les mois qui suivent pour con-stituer une colonie qui compte deux cent personnes à l’été 1892. Des colons britanniques, italiens, allemands suivent leur exemple et tous se mettent aussitôt à pied d’oeuvre.
La Compagnie de J.J. Hagerman avait promis que tout serait possible dans le Pecos. On plante alors de la vigne, des céréales, de la luzerne, des légumes et des arbres fruitiers par milliers. Les premières récoltes sont désastreuses. L’eau d’irrigation, trop riche en sel, assèche la terre plus qu’elle ne l’irrigue, son appro-visionnement est insuffisant et son insalubrité entraîne l’affaiblissement des adultes et, parfois, la mort des enfants. On s’obstine pourtant, labourant sans relâche, ensemençant à de multiples reprises des terres qui se refusent à donner ne serait-ce qu’une partie des vertes récoltes que les colons rêvaient d’obtenir. Seraient-elles abondantes, telles la luzerne ou le sorgho parfois, qu’elles ne trouveraient pas de possibilités d’écoulement. La voie ferrée construite à la hâte par J.J. Hagerman file vers le Texas et non vers les grands réservoirs de population du Nord.
Deux années passent ainsi. Deux années durant lesquelles le rêve et la réalité du Pecos semblent se livrer une guerre de tous les instants. D’un côté, des colons qui épuisent leurs forces et leur argent à fertiliser un désert qui les rejette. De l’autre, une Compagnie d’Irrigation qui, via ses promesses et la prose prométhéenne de son journal, entretient le mirage d’une prospérité sans cesse différée. Le 5 août 1893, la Nature tranche de façon définitive. En faveur du réel. Après des mois de sécheresse, une inondation dévastatrice emporte les ouvrages du complexe d’irrigation. C’est la débâcle. Ceux des colons suisses qui avaient jusque là refusé le découragement regagnent leur patrie ou s’en vont tenter leur chance en des contrées plus fertiles des Etats-Unis. La plupart des autres suivent leur exemple. Une petite minorité s’accroche à ses pêchers qui paraissaient avoir fini par s’adapter au climat et au sol du Pecos. J.J. Hagerman, lui, ne s’avoue pas vaincu. Au lendemain de la catastrophe, il promet de tout reconstruire, quitte à devoir y mettre toute sa fortune personnelle. Ce qu’il fait, allant jusqu’à financer la construction d’une nouvelle ligne de chemin de fer en direction de Roswell, au nord de la vallée. Mais J.J. Hagerman n’est plus le milliardaire qu’il avait été. A l’inondation de la vallée du Pecos a succédé la démonétarisation de l’argent, qui a réduit à peu de choses les ressources qu’il tirait de sa mine du Colorado. En 1900, c’est un homme failli qui vend sa ligne de chemin de fer à la Santa Fe Railway et se retire dans un ranch de Roswell qui avait appartenu à … John Chisum. D’autres hommes ont dans l’intervalle repris le contrôle de la Compagnie d’Irrigation. Elle périclitera jusqu’au rachat, pour une somme de 150’000 dollars, soit le dixième des investissements qui y avaient été consentis, du système d’irrigation par l’Etat Fédéral Américain en 1906. L’ouverture d’une raffinerie de sucre en 1897, enfin, fait croire un instant que la prospérité du Pecos réside dans la culture industrielle de la betterave. Ce ne sera qu’un ultime soubresaut. L’usine ferme ses portes en 1899, avant de brûler en 1903.
Au début de ce siècle, la vallée du Pecos est revenue de ses rêves. Charles Eddy a quitté la région pour ne plus jamais y revenir et Charles W. Greene a rejoint New York où il mourra dans l’indigence. Abandonnée par ses fondateurs, la ville d’Eddy peut s’appeler maintenant Carlsbad et tenter d’attirer par ce nom des colons d’une espèce particulière: les tuberculeux. A eux au moins, le climat de la vallée peut convenir. Dans les champs où les colons de Corseaux ou de Gênes se sont échinés, ranchers et bétail ont repris leurs droits. En juin 1901, la première caverne d’un réseau qui se révélera beaucoup plus important est découverte à quelques miles de la ville. Elle permet l’exploitation éphémère du guano de chauve-souris, puis l’ouverture quelques années plus tard d’un parc national qui attire aujourd’hui encore de nombreux visiteurs. Mais pour l’heure, le Comté d’Eddy n’est pas encore parvenu au terme de ses malheurs. En 1906, le gel détruit les derniers arbres fruitiers. La remise en service du complexe d’irrigation par l’Etat Fédéral, en 1907, suscite le retour de quelques agriculteurs qui se consacrent à la culture du coton, et surtout de l’alfalfa, seule plante susceptible de prospérer dans la région. Mais l’époque du Pecos agricole est révolue.
En 1909, un gisement de pétrole est découvert à Carlsbad. Quatre années plus tard, les derricks commencent de se multiplier dans le désert. Le Pecos est entré dans une nouvelle phase de son histoire que le déplacement de force des derniers Mescaleros vers leur réserve, en 1912, vient consacrer. En 1925, c’est de la potasse qu’on trouve aux alentours de la ville. Et en quantité telle qu’elle épargne à ce pays d’infortune les conséquences de la Grande Dépression. En 1932, alors que les chômeurs américains se comptent par millions, quatre mille travailleurs sont employés dans les cinq mines et raffineries que compte la région. Vaud, devenu Loving, profite de ce décollage. Le hameau que les colons de Corseaux avaient fondé est maintenant une petite ville qui compte cinq magasins et même un cinéma. Les grandes grèves de 1949 viennent interrompre cette miraculeuse embellie. Le Comté d’Eddy serait-il maudit? Les responsables du Projet Gnome le choisissent pourtant pour y tester une bombe atomique à usage civil. Le 10 décembre 1961, l’expérience a lieu. Elle tourne court en raison d’un incident grave. En novembre 1967, une des plus grandes compagnies d’exploitation de la potasse ferme ses portes. C’est le début du déclin de cette activité qui n’occupait plus que mille six cent ouvriers en 1988. Quelques années plus tôt, en 1980, les responsables du Waste Isolation Pilot Project trouvaient à une dizaine de kilomètres de Loving le site idéal pour la construction du plus grand centre de stockage de déchets radioactifs des Il n’est toujours pas réalisé à ce jour. Il y a trois ans, enfin, un nouveau bassin d’accumulation était inauguré. Il devrait permettre de réguler à jamais le cours du Pecos afin que cesse l’alternance de sécheresses et d’inondations qui ont marqué l’histoire de la vallée pendant plus d’un siècle. Cette promesse, J.J. Hagerman l’avait déjà faite, en 1891. Il prévoyait également de mettre sous irrigation 200’000 acres de terre. Les derniers agriculteurs que compte la région savent aujourd’hui que seuls 25’000 acres sont propices à la culture. Tout comme ils savent que 60 acres de terre sont nécessaires à l’entretien d’une seule vache. Eddy rêvait d’attirer les colons du monde entier. La ville de Carlsbad compte aujourd’hui 25’496 habitants dont le revenu moyen est de 6’107 dollars par année. Il n’y a plus ni magasins, ni cinéma à Loving qui ne compte, un siècle après sa création par un groupe de citoyens de Corseaux, que 1335 habitants.