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"On applique au vivant des logiques de production issues de l'industrie"
Le National a soutenu le 21 mars dernier une motion visant à interdire le broyage des poussins vivants, à laquelle le Conseil fédéral s'est lui aussi dit favorable.
Leur positionnement a contribué à mettre en lumière le sexage des poussins. La pratique n'a rien de nouveau, puisqu'elle s'est développée parallèlement à l'industrialisation de la filière des oeufs, mais elle est encore parfois méconnue du grand public.
En clair, la branche élève des poules issues de races sélectionnées spécialement pour la ponte. Les couvoirs gardent les poussins femelles et, par rationalité économique, se débarrassent des mâles incapables de pondre.
Actuellement, l'article 178a alinéa 3 de l'Ordonnance sur la protection des animaux autorise l'"homogénéisation" - comprendre le broyage- ou le gazage de poussins vivants, sans obligation d'étourdissement préalable, explique Pia Shazar, présidente de l'association antispéciste PEA (Pour l'égalité animale) qui milite contre ces pratiques.
Dans les faits, l'élimination des poussins se fait déjà la plupart du temps par gazage. PEA estime que plus de 2 millions de poussins sont éliminés chaque année en Suisse.
Races "optimisées"
Ne pourrait-on pas faire grandir les poussins mâles pour en faire de la viande? Pas si simple. Les races pondeuses et les races à viande ont été "optimisées" au fil des années pour développer chacune des caractéristiques spécifiques.
Les poulets de chair grandissent ainsi beaucoup plus vite et deviennent bien plus charnus que ceux de race pondeuse. Elever ces mâles et les nourrir "coûterait plus cher que ce qu'ils rapporteraient, puisqu'ils donnent très peu de chair", résume Jean Ulmann, membre de la direction de Gallo Suisse.
En Suisse, une seule marque spécialisée dans l'agriculture biodynamique, Demeter, engraisse les poussins mâles pour de la viande. Mais pour Jean Ulmann, il serait impossible d'appliquer une telle démarche à la totalité de la production; pour lui, ce ne sera jamais qu'un "marché de niche".
Usines à poussins
Au-delà du sexage, la réalité de l'élevage de poules pondeuses est de manière générale assez éloignée de l'image d'Epinal de volailles évoluant en plein air.
En Suisse, la grande majorité des poussins voient le jour dans deux immenses couvoirs situés dans des zones industrielles outre-Sarine. Chaque semaine, une seule de ces "usines à poussins" voit naître environ 50'000 femelles, et autant de mâles à éliminer.
La reproduction des poules pondeuses s'effectue dans des poulaillers abritant plusieurs milliers d'animaux de souche dite "parentale". Les oeufs pondus par ces poules parentales sont ensuite transportés en camion vers le lieu où ils seront artificiellement incubés.
En ce qui concerne les poussins femelles, le répit est de courte durée. Après environ une année, les poules ne donnent déjà plus assez d'oeufs pour l'industrie et sont à leur tour éliminées. On en fait du biogaz, de la charcuterie ou de la poule à bouillir.
Ces pratiques sont devenues choquantes aussi parce qu'elles sont devenues visibles.
Invité jeudi dans La Matinale de la RTS, le spécialiste du monde agricole Jérémie Forney a souligné que le discours autour de la durabilité, mais aussi l'écho grandissant des notions de bien-être animal, contribuent à expliquer que l'on questionne aujourd'hui de telles pratiques.
Toutefois, si ces méthodes "qui ont déjà une longue histoire" choquent aujourd'hui une partie de l'opinion, c'est aussi "parce qu'elles sont devenues visibles", selon lui.
"Ce qu'a fait le processus d'industrialisation [de la production alimentaire], c'est appliquer au travail avec le vivant des logiques de production issues de l'industrie lourde", a rappelé le professeur assistant à l'Institut d'ethnologie de l'université de Neuchâtel. "Dans ce processus, on a fait d'animaux des objets, comme pourraient l'être des vis et des boulons."
Pour Jérémie Forney, "on se retourne après coup sur ce qu'on a fait, comment fonctionne notre système alimentaire" et "aujourd'hui on repense ces questions, on voit certaines dérives et on les met sur la place publique".
"Nourrir efficacement beaucoup de monde"
Le spécialiste a toutefois rappelé que ce système "a été mis en place pour produire une nourriture bon marché, accessible à tous" et qu'il "nourrit efficacement beaucoup de monde".
C'est aussi l'argument avancé par Jean Ulmann de Gallo Suisse. Pour lui, le système est non seulement "défendable" mais nécessaire: "pour nourrir le monde, il faut produire des oeufs, et les produire à un prix raisonnable", estime-t-il.
Un retour en arrière impliquerait de repenser différemment l'utilisation des ressources. "Si on ne veut plus produire de la nourriture bon marché, industrialisée, il y a un coût. Qui va le prendre en charge? Comment? Ces questions sont encore peu résolues dans les débats", a résumé Jérémie Forney.
Pauline Turuban
(sujet radio: Sandra Zimmerli)
Publié le 11 avril 2019 à 11:32 - Modifié le 11 avril 2019 à 13:44
Solution attendue, le dépistage dans l'oeuf
Et en janvier dernier, une entreprise allemande a annoncé s'être lancée sur le créneau de la détermination pré-natale du sexe des poussins. En analysant les hormones produites par l'œuf encore en train d'incuber, il est possible de déterminer le sexe de l'animal après seulement quelques jours d'incubation. La technologie a été financée par le ministère de l'Agriculture allemand. Les œufs issus de l'utilisation de cette technologie sont déjà vendus dans Berlin.
En Suisse, la technique est connue depuis plusieurs années en laboratoire mais la branche attend une application industrielle depuis plusieurs années.