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Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 19.07.2012 à 12:12
«Je n’ai pas été un bon père, c’est vrai. La question du journaliste de la Basler Zeitung qui me demandait, il y a quelques jours lors d’un grand entretien, si j’avais été un “bon père”, m’a pris au dépourvu. Malgré mes cinq enfants et mes sept petits-enfants, je ne m’étais jamais posé la question de cette manière. J’ai répondu spontanément, comme une évidence, que non. Ma vie a été “donnée” à la science, à la culture, à l’engagement social et à la politique. En “avouant” avoir été mauvais père, je n’ai pas ressenti de culpabilité, mais une sorte de fatalité: j’ai cherché à mener une vie parfaite, je n’y ai pas réussi totalement.»Quand je dis que j’ai été un mauvais père, je veux dire un père absent. Je l’ai été autant que si j’avais été comédien ou grand reporter. Absent physiquement, mais aussi mentalement. Le chercheur, tout comme l’artiste, finit ses études à 25 ans et sait qu’il a quinze ans pour devenir quelqu’un. Ce qui demande un investissement total. Il y a des professions qui sont davantage des vocations que des métiers: c’est le cas pour les artistes, les politiciens, les scientifiques. J’étais emprunté à chaque fois que je devais remplir la case “hobby” d’un questionnaire: je n’en avais pas, faute de temps! Et dans ma génération, on ne décidait pas vraiment en ce qui concerne le nombre des enfants. La pilule est arrivée au moment où ma troisième fille est née.
Ma femme a travaillé au début par nécessité financière, puis elle n’a pas souhaité arrêter. J’étais aussi peu disponible pour elle que pour mes enfants: mon premier mariage a fini en divorce. »Pour mes deux premiers enfants, j’ai eu le temps de les faire réviser, de les emmener au concert, au musée. Les deux suivants ont pâti de mes absences. Seules mes deux premières filles ont fait des études universitaires brillantes: y a-t-il un lien? Et il n’y a pas que l’absence qui fait un mauvais père: j’ai été si actif professionnellement que j’ai rendu la vie impossible à mes enfants. J’ai placé la barre très haut. Ils me l’ont parfois laissé entendre. Jamais ils ne m’ont félicité pour une élection, ou pour la parution d’un livre. J’avais à chaque fois l’impression de leur faire de la peine.»Ma mère à moi ne faisait que s’occuper de nous. C’est fini. On voit toujours les choses du côté des jeunes femmes et la difficulté qu’elles ont à concilier carrière et enfants. Mais une partie du fardeau est retombée sur les maris. Certains peuvent l’assumer, d’autres pas. Mon père ne m’a jamais aidé à faire mes devoirs. Je me suis impliqué plus en tant que père que lui. Mais à mes yeux, c’est insuffisant pour pouvoir dire que j’ai bien fait.
Enfant, je n’ai jamais été puni à l’école, de peur de la réaction de mon père qui avait promis qu’il me doublerait les punitions reçues à l’école. Son propre père, chez qui mon père a fait son apprentissage de confiseur, dressait chaque matin devant les autres employés la liste de ses erreurs de la veille… Du coup, j’ai été très soixante-huitard, je n’ai jamais puni mes enfants. Au point qu’une de mes filles, un jour de colère, m’a dit: “Tu as exercé la pire des oppressions sur nous, c’est-à-dire aucune.”»Si c’était à refaire, je n’aurais pas une aussi grande famille, par respect pour les enfants. Pour la première fois cette année, j’ai pris deux semaines pour retrouver ma famille en Bretagne, et pour la première fois je me suis senti simplement heureux d’être avec eux. A 81 ans, j’ai écrit plus de 30 livres, je ne me représenterai plus à une élection, je n’ai plus rien à prouver. Ce sujet de savoir ce qu’est un bon père touche un point sensible car, de nos jours, les parents travaillent les deux, n’ont plus d’aide domestique, ce qui fait déjà deux sources de stress et, après Dolto, nous voulons faire bien en termes d’éducation et de liens avec nos enfants. Peut-être que vouloir les deux choses en même temps est une exigence démesurée. Réfléchir avant de faire des enfants si on a un métier prenant n’est pas un mal. Il est tout à fait concevable qu’un scientifique, qu’un artiste prenne la décision de ne pas se marier, de ne pas procréer. Cela ne doit pas être un tabou que de soulever la question.»Je suis plus fier de ma famille que de ma carrière. Même si je l’ai trop souvent subordonnée à d’autres objectifs, je l’ai toujours été.»