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Bordeaux — Une interview de Jean Gautreau, de Sociando-Mallet
Au moment où les bordeaux 97 arrivent sur le marché, rencontre avec Jean Gautreau, 72 ans, heureux propriétaire du plus fameux des crus dits bourgeois, Sociando-Mallet.
Par Pierre Thomas
Il y a trente ans, Sociando-Mallet était inconnu. Comment en êtes-vous devenu propriétaire?
— Je suis Médocain d'origine, né à 10 km de Sociando… Pourtant nous n'avions pas un mètre carré de vignes dans la famille. Mon père était agent d'assurances. J'étais doué pour le tennis et, junior, j'ai même disputé Roland-Garros… Au retour du service militaire au Maroc, en 1948, sans formation professionnelle, je suis entré par hasard chez un courtier en vins. Puis j'ai tenté ma chance en indépendant et j'ai créé un négoce en 1958, pour l'exportation de bordeaux vers l'Europe du Nord. En 1969, il y a trente ans exactement, un client belge m'a demandé de lui trouver un domaine…
C'est donc le hasard qui vous a conduit à Sociando?
— Oui! Le domaine était une propriété en déshérence, au bord de la Gironde. Il y avait 5 ou 6 hectares en production. C'était un vieux nom, comme il y en a tant dans le Bordelais, mais qui ne me disait rien. J'ai eu un coup de cœur pour le formidable paysage de la Gironde qui s'incurve là…
Vous avez donc acheté…
— Mon client belge ne s'y intéressait plus. Il faut dire qu'en 1969, on était en pleine crise. Si j'ai acheté Sociando, c'était pour en faire une résidence secondaire. Je n'avais aucune intention d'étendre le vignoble. J'ai vu tant de gens se ruiner, au lieu de s'enrichir… Et je n'y connaissais rien en viticulture!
Qu'est-ce qui vous a incité à persévérer?
— La récolte 1970! (réd: un grand millésime, de vins solides et aptes à vieillir). Le résultat m'a étonné. J'ai, comme on dit chez nous, contracté la maladie du pied de vigne. Petit à petit, j'ai acheté des hectares, jusqu'à 60 aujourd'hui, dont 45 d'un seul tenant.
Et la réputation n'a cessé de croître.
— Je ne suis pas plus magicien qu'avant. A Sociando, on a un fabuleux terroir.
Mais le terroir ne suffit tout de même pas?
— J'ai sûrement fait des erreurs. Je me dis que je mettrais du cabernet-sauvignon ou du merlot ici plutôt que là et inversément. Mais la terre suffit. Je m'explique: on peut faire du bon vin partout, avec du raisin parfaitement sain et de bonne qualité. Mais le grand vin avec de la sève ne naît que sur un grand terroir. On ne connaît pas de grands vins sur de petits terroirs. Je n'y suis pour rien, si Sociando est un grand terroir. C'est comme à la Loterie nationale. Je vis un miracle depuis trente ans, quand on sait que j'ai acheté un point de vue sur la Gironde!
Le classement des crus de 1855 ne mentionne pourtant pas Sociando. Pourquoi?
— Parce que Sociando est au Nord du Médoc. Mais les terroirs étaient là, au bord de la Gironde. Ils s'étaient déjà révélés à l'aide de l'homme. Et moi, je cherche à faire de bons Sociandos, marqués par la qualité du terroir.
Ne faut-il pas refaire un classement et tenir compte, notamment, d'un vin comme le vôtre, leader des crus bourgeois?
— J'y suis opposé! Je sais que le syndicat des crus bourgeois défend cette idée et j'en ai donc démissionné. Je considère le classement de 1855 comme un monument historique. Même obsolète, un monument reste un monument. Pourquoi recommencer? Regardez à Saint-Emilion, ils revoient leur classement tous les dix ans et ça donne lieu à des procès. Et puis, le classement ne refait pas le marché. Egoïstement, je préfère figurer dans le peloton de tête des crus bourgeois qu'être un 3ème cru dont on ne parle pas. Refaire le classement de 1855, ce serait créer la zizanie.
Tout de même, la hiérarchie a changé, non?
— A quoi bon figer une situation? Je suis pour la liberté totale, par respect du consommateur, pour ne pas lui imposer des classements. Le vin, c'est le goût de chacun… Heureusement, il y a de moins en moins de buveurs d'étiquette et de plus en plus de connaisseurs en vins. Et le meilleur juge de la qualité d'un vin, c'est le consommateur.
Y-a-il un «secret» qui explique la qualité de Sociando?
— Je tiens à exprimer le terroir. L'élaboration du vin reste classique et simple, avec un vin un peu austère. Voilà pourquoi on le met en totalité dans des barriques neuves, mais il y passe moins de temps que dans d'autres domaines: 11 à 12 mois (réd.: au lieu de 18 mois). Je me suis mis, comme toute le monde, à l'évaporateur (réd.: un système d'enrichissement du moût par évaporation de l'eau qu'il contient), qui me paraît plus performant que la saignée que nous avons pratiquée jusqu'ici. Je n'ai jamais fait de vendange verte. Le ciel et la vigne sont capables de donner de grands vins. Qu'on intervienne après, d'accord, mais le vin doit rester le produit que la vigne a décidé de faire.
Comme propriétaire, vous faites confiance au circuit bordelais qui veut que les châteaux vendent en primeurs au négoce de la place…
— C'est un énorme avantage. Le propriétaire doit toute son attention au vin et non au moyen de le vendre. Sociando s'appuie ainsi sur 120 négociants qui ont leur circuit et des siècles de contacts avec leurs clients du monde entier.
Mais n'est-ce pas ce système qui engendre les excès des 97, une année de qualité moyenne, aux vins prêts à boire dès leur arrivée sur le marché et vendus plus chers que des vins à garder?
— Bordeaux est devenu un marché ultraspéculatif. Comme la bourse. C'est comme ça! Car tout le monde, dans la vie, est spéculateur. L'homme est un joueur… Ca n'est pas nous, propriétaires, qui avons décidé de vendre cher le 97, c'est vous, les acheteurs, qui vous les êtes arrachés! L'acheteur crèe la hausse et le vendeur, la baisse. Echaudés par les prix des 97, les étrangers ont moins acheté les 98, donc les propriétaires ont dû baisser leur prix.
Les prix vont-ils réellement baisser?
— J'ai 50 ans de métier… Les prix, c'est comme le temps. Le soleil vient après la pluie, la baisse après la hausse. Il y a toujours eu des hauts et des bas. Bordeaux reste un drapeau et un style de vins que le monde entier apprécie. Le monde ne se passera jamais du bordeaux. Il ne faut rien exagérer, mais c'est un fait.
Pour vous, Jean Gautreau, quels sont les trois meilleurs Sociandos depuis 30 ans?
— Fausse question! Le vrai vinificateur, je le juge sur les petits millésimes. Donc, les vins dont je suis le plus fier, ce sont les 87 et les 91. Voilà des millésimes difficiles où nous avons fait des vins formidables. On distingue toujours ces deux catégories: les petits millésimes agréables qui vous désaltèrent et les grands millésimes, que je dirais intellectuels…
Et qui posent la question: quand faut-il les boire?
— On boit toujours trop jeune…. On ne devrait pas goûter un Sociando avant 4 ou 5 ans. Quand vous buvez un vin trop jeune, vous perdez des plaisirs futurs.
Eclairage
Sociando n'est pas à vendre!
Le domaine de Sociando-Mallet, à Saint-Seurin-de-Cadourne, au nord de Saint-Estèphe, totalise 60 ha. Il est réputé pour ses vins de haute tenue même dans les petits millésimes. Le «grand vin» est produit à raison de 220'000 bouteilles par an et le «second vin», La Demoiselle, à 180'000 bouteilles. Depuis deux ans, ce vin est «un autre vin» que Sociando, produit sur des parcelles sélectionnées avant vendanges (et non seulement par de jeunes vignes). Il est élevé à 50% dans le bois neuf et à 50% en cuves inox.
Le Grand Jury Européen vient de classer Sociando en tête des cabernets du monde, devant 115 autres vins, dont Angelus (2ème), Latour (4ème), Mouton-Rothschild (5ème), Lafite-Rothschild (6ème), Cos d'Estournel (9ème), etc. Au Beau-Rivage, à Lausanne, en présence de sa fille unique Sylvie, 32 ans, Jean Gautreau nous a lancé, en guise de conclusion: «Contrairement au bruit qui court, Sociando n'est pas à vendre!»
Interview parue dans Hôtel+Tourismus Revue en décembre 1999.