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Chapitre 1 : juin 1987
Les longues vagues rougeâtres parcouraient en dansant les veines déjà noires du bois en grande partie consumé. La fumée montait droit dans le ciel alors que les dernières bûches faisaient entendre leurs ultimes craquements. Au milieu du cercle de pierres, le feu commençait à s'éteindre, même si le rougeoiement des braises dégageait encore une intense chaleur qui allait se prolonger longtemps encore après la disparition de la dernière flamme. Loin vers l'est, au-dessus de la cime immobile des grands arbres que pas un souffle de vent ne venait bercer, le noir du ciel se teintait lentement de rouge. Le jour allait se lever. Le soleil renaissait dans un ciel limpide simplement parsemé de quelques flocons nuageux aux couleurs rouge orangé. Des corbeaux passèrent en se chamaillant au-dessus de la cime des premiers arbres avant d'aller se poser à l'abri de la haie encore plongée dans la pénombre.
La longue traînée grise d'un avion vint couper en deux l'immensité du ciel.
Autour du cercle de pierres, la ronde des hommes et des femmes tournait lentement, en silence, fantômes encore gris dans la nuit finissante. Leurs vêtements blancs, longues robes dont la transparence était parfois soulignée par le rougeoiement des dernières braises pour les femmes et sortes de jupes courtes arrivant aux genoux pour les hommes, captaient parfois l'éclat d'une brindille qui s'enflammait. Ces éphémères sursauts étaient les derniers soupirs du brasier presque éteint. Quelques-uns de ces fantômes d'un autre temps marchaient pieds nus, d'autres portaient des sandales. Tous, mains croisées sur la poitrine, avançaient du même pas lent et régulier, comme artificiel, levant à peine les pieds au-dessus du cercle d'herbe écrasée par les piétinements de la nuit. Tous avaient le buste incliné vers l'avant, donnant à la fois une impression de soumission et d'épuisement.
L'avion disparut au-dessus des arbres, interrompant le tracé de la traînée dont l'origine commençait à se déliter dans le ciel.
Ils étaient une vingtaine, hommes et femmes en nombre à peu près identique. Le ciel passait du rouge à l'orange et commençait à se teinter de bleu. À l'ouest du feu, assis sur des sièges juchés sur une estrade en bois, le regard fixe braqué sur l'annonce du soleil levant, trois ombres commençaient à se détacher sur la nuit. Les dernières lueurs du foyer étaient trop faibles pour parvenir jusqu'à eux et les éclairer. Ils ne regardaient pas la ronde des marcheurs, les marcheurs semblaient les ignorer.
L'homme était assis sur le fauteuil central, vêtu de la même tunique blanche que les fantômes qui tournaient autour du feu finissant. Il portait des sandales dorées dont les lanières étaient attachées au-dessus de ses chevilles. Son menton était souligné par une sorte de barbe postiche et il portait une coiffe rappelant le Némès des pharaons. Il tenait entre ses mains posées en croix sur sa poitrine le héka et le nékhekh, la crosse et le flagellum, symbolisant le mariage du royal et du divin dans l'Égypte ancienne. Statue immobile, son regard semblait survoler le troupeau des marcheurs silencieux.
Sur les deux sièges légèrement plus bas qui encadraient le fauteuil central, deux femmes, vêtues de la même robe blanche que les ombres qui tournaient autour du feu, étaient assises, jambes serrées, mains posées sur les genoux. Toutes deux portaient des sandales dorées rappelant celles de l'homme. La plus âgée avait un regard acéré, alors que sa jeune compagne semblait ne rien regarder, les yeux perdus dans l'infini du ciel maintenant devenu bleu.
Tout comme au plus profond du temple d'Abou-Simbel le premier rayon du soleil vient deux fois par an aux jours d'équinoxe frapper le visage des statues de Ramsès et des dieux Ré et Amon, le premier rayon du soleil transperça les feuilles hautes des arbres et vint éclairer le visage de l'homme qui ferma un instant les yeux avant de se lever avec une lenteur qui faisait paraître son mouvement artificiel.
Sans même le regarder, faisant comme s'ils avaient deviné son geste, hommes et femmes cessèrent aussitôt leur ronde autour du cercle de pierres et s'immobilisèrent, visages tournés vers le soleil naissant, mains jointes levées devant eux en une prière muette. Le frémissement des robes montrait que certains tremblaient, de fatigue ou de froid, mais tous s'efforçaient de rester immobiles.
Splendide est ton lever à l'horizon du ciel, ô vivant Aton, créateur de toute vie¹ !
La voix de l'homme qui venait de se lever retentit dans le silence de l'aube. Un pesant silence suivit, comme si, dès les premiers mots, tous les bruits de la nature avaient disparu. Il avait gardé les mains croisées sur la poitrine. Son regard était tourné vers le soleil dont les rayons éclairaient maintenant son visage. Dès ses premiers mots, les deux femmes se levèrent également, tendant leurs mains jointes vers le ciel, comme le faisaient les marcheurs maintenant immobiles autour du cercle de pierres. Un choeur jaillit des poitrines fatiguées, reprenant les paroles du maître.
Splendide est ton lever à l'horizon du ciel, ô vivant Aton, créateur de toute vie !
Couvrant les derniers mots du choeur, la voix de l'homme s'éleva de nouveau :
Quand tu te lèves dans le ciel d'orient tu emplis toute terre de ta beauté.
Le choeur s'éleva de nouveau vers le ciel, reprenant les mêmes mots appris par coeur. Sans même attendre que les voix se soient tues, le maître poursuivit, s'arrêtant après chaque vers pour laisser le temps aux fidèles de le reprendre :
Tu es beau, tu es grand, tu rayonnes, haut au-dessus de la terre.
Tu es beau, tu es grand, reprirent les voix à peine perturbées par les derniers craquements des brindilles qui achevaient de se consumer.
Tes rayons embrassent toutes les contrées, autant que tu en as créé.
Bien que tu sois lointain, tes rayons sont sur la terre, on te voit mais ta route est invisible.
Quand tu disparais à l'occident du ciel, le monde est dans l'obscurité comme dans la mort.
La terre s'illumine quand tu te lèves sur l'horizon ; quand tu brilles comme Aton dans le jour, tu chasses l'obscurité ; lorsque tu lances tes rayons, les Deux-Terres sont en fête.
Chaque phrase était reprise de plus en plus fort par le choeur, puis le maître lançait au soleil naissant la phrase suivante, parlant lui aussi de plus en plus fort. Quand le disque aveuglant apparut au-dessus des arbres, obligeant l'immense majorité des participants à plisser fortement leurs paupières, le maître, qui seul avait gardé les yeux ouverts, ne semblant pas ébloui par la force du soleil, s'agenouilla. Il fut aussitôt imité par les deux femmes qui l'encadraient puis par l'ensemble des femmes et des hommes entourant le cercle de pierres au milieu duquel le feu semblait maintenant totalement éteint. Tous se prosternèrent, face contre terre, bras et mains tendus devant eux en direction du soleil. Ils restèrent ainsi de longues minutes, puis, comme obéissant à un signal muet, tous se levèrent en un même geste, certains aidant celles ou ceux qui paraissaient les moins valides, et tournèrent le dos au soleil.
Les fidèles quittèrent le cercle de pierres où quelques dernières volutes de fumée semblaient vouloir prolonger le feu au-delà de la nuit. Ils s'approchèrent de l'estrade, tête baissée et mains jointes, traînant les pieds sur l'herbe rase. Ils vinrent en deux rangs, les femmes en premier, les hommes les suivant, se placer face au maître qui, bras tendus devant lui, semblait leur apposer sa bénédiction. Les deux femmes avaient repris place sur leurs sièges, dans la position qu'elles occupaient avant de se lever, jambes serrées et mains posées sur les genoux.
Ô grand Our Maou, guide-nous².
La prière des fidèles maintenant agenouillés devant l'estrade, tête baissée, bras tendus vers le maître, mains jointes, était le signe d'une soumission totale. La voix de l'homme s'éleva de nouveau, mais plus faiblement, puisque cette fois elle ne s'adressait plus au soleil mais aux adeptes agenouillés :
Nous sommes ici protégés du monde sous le regard du divin soleil. Aton me parle, Aton me dit aussi que ceux du monde impur, qui nous entoure et que nous avons quitté, ne nous pardonneront pas notre départ parce qu'ils ont compris que nous sommes les élus et que seuls les élus, seront sauvés quand la barque sacrée viendra au dernier jour du monde. Seuls les élus traverseront le fleuve de la nuit pour renaître avec les nouveaux rayons d'Aton. Allez, que le jour vous soit propice.
À ces mots du maître, les fidèles se relevèrent, certains avec difficultés, mais tous gardèrent le regard baissé. Les visages de la plupart d'entre eux étaient émaciés ; les traits étaient tirés et de larges cernes soulignaient les yeux du plus grand nombre ; les bras nus sortant des vêtements blancs dévoilaient la grande maigreur de certains. Toujours debout sur son estrade, encadré par les deux femmes toujours assises, le maître, dont le léger embonpoint contrastait avec l'état de grande maigreur des fidèles, regardait son troupeau qui défilait devant lui puis regagnait l'allée qui, à l'opposé de la forêt, remontait vers le château. Beaucoup marchaient en traînant les pieds sur le sol poussiéreux, comme si la marche leur était devenue pénible après qu'ils eurent tourné aussi longtemps autour du cercle de pierres.
Le silence était seulement percé par le chant des oiseaux qui avait repris aussitôt après les dernières paroles du maître.
Un vaste jardin, maintenant baigné de soleil, occupait une grande partie de l'espace s'étendant de l'esplanade gravillonnée qui longeait le château, pour aller jusqu'au haut mur de pierres surmonté de fils barbelés clôturant la propriété.
Tous les fidèles, à l'exception de trois femmes et de deux hommes qui quittèrent les rangs pour pénétrer dans le château, se dirigèrent vers le cabanon en planches, recouvert de plaques de tôle ondulée, trônant au milieu du jardin. Ils y pénétrèrent l'un après l'autre, ressortant chacun avec un outil de jardinage et les pieds chaussés de sabots en caoutchouc tous identiques. Quelques minutes plus tard, tous étaient devenus jardiniers, qui bêchant un espace nu, qui arrachant les mauvaises herbes apparaissant entre les rangs de carottes ou de radis, qui plantant les longues branches de noisetiers qui allaient servir de tuteurs aux haricots. Personne ne parlait. Certains travaillaient avec vigueur, d'autres avec une grande lassitude, mais chacun semblait avoir une tâche qui lui était assignée et qu'il accomplissait comme un véritable rite. Seuls quelques merles à peine effarouchés, à la recherche des vers de terre découverts par les jardiniers, prenant à chaque nouveau passage un peu plus d'assurance, rompaient parfois le silence de leurs cris stridents.
Le maître, que suivaient les deux femmes, l'une paraissant avoir comme lui une quarantaine d'années, l'autre semblant tout juste sortir de l'adolescence, déboucha à son tour de l'allée et fit, sans un mot, le tour du jardin. Dès qu'il passait près d'un fidèle, ce dernier arrêtait son travail et s'inclinait, ne se relevant que lorsque l'homme reprenait sa marche. Visiblement satisfait de sa visite, il se dirigea vers le château. Les deux femmes, qui n'avaient jeté aucun regard sur le groupe des travailleurs, le suivirent.
Près d'une heure après le début du travail, comme obéissant à un signal invisible, un homme et une femme posèrent leurs outils sur le sol puis se dirigèrent vers le château. Ils en ressortirent au bout de quelques minutes, portant l'un un broc en terre, l'autre un gobelet métallique. Ils revinrent vers le jardin et s'approchèrent du premier travailleur. La femme qui tenait le gobelet le tendit à son compagnon qui le remplit d'eau, puis elle le présenta à l'homme le plus proche qui le prit des deux mains et but goulûment. Ils recommencèrent avec chacun le même rituel et enfin, le tour du jardin terminé, retournèrent vers le château d'où ils ressortirent presque aussitôt les mains vides, et vinrent reprendre leurs outils. Pas un seul mot n'avait été échangé pendant ce rituel.
Tous les adeptes travaillèrent en silence jusqu'à ce que le bruit sourd d'un gong résonne au-dessus de leurs têtes. Le soleil était alors presque à la verticale du château. Chacun se redressa. L'un derrière l'autre, comme en un ballet bien réglé et longuement répété, ils se dirigèrent vers le cabanon d'où ils ressortirent après avoir posé leurs outils et leurs sabots. Dès l'appel du gong, six enfants jaillirent en courant de la petite porte ouvrant au pied de la tour d'angle du château. Ils étaient habillés comme tous les enfants de leur âge. Un peu à part de ce groupe compact, une fillette, déjà presque adolescente, tenait par la main un petit garçon aux grands yeux curieux qui ne devait pas avoir plus de deux ans et sautillait auprès d'elle. Tous les autres enfants avaient moins d'une dizaine d'années.
En file indienne, tête baissée et mains jointes, toujours en silence, les jardiniers se dirigèrent vers le château. Les enfants, qui attendaient près de la porte d'entrée, vinrent se placer près des gens qui arrivaient et entrèrent avec eux, les tenant parfois par la main. Quelques enfants, parmi les plus jeunes, tendirent les bras. La femme à qui ce geste s'adressait le soulevait et le serrait dans ses bras avant de reprendre sa marche.
Une immense table en chêne, sur laquelle étaient posés des verres, des cuillers et des pichets d'eau, occupait le centre de la pièce éclairée par de hautes fenêtres. À l'autre extrémité de la salle, près d'une porte basse, deux femmes, celles qui avaient pris un peu plus tôt la direction du château au lieu de se rendre au jardin, toujours vêtues de la même robe blanche sur laquelle elles avaient passé un immense tablier bleu, attendaient derrière une petite table sur laquelle était posée une marmite fumante. Le cortège se dirigea vers eux, chacun prenant au passage un bol sur la pile située à l'angle de la grande table. Une file se forma dans le plus grand silence.
Le rituel se répéta pour chaque convive : une des deux femmes saisissait le bol, le tendait à l'autre qui versait dedans une louche d'une soupe épaisse, puis le posait sur le bord de la table où il était repris par celui qui l'avait donné. Chacun ensuite, tête baissée, le bol fumant tenu entre les deux mains placées en forme de coupe, prenait place autour de la grande table. Les enfants, portant eux aussi le même bol, s'installèrent près de la personne qu'ils avaient suivie à l'entrée du château. Lorsque tous furent à leur place, le maître et les deux femmes qui l'accompagnaient firent leur entrée dans la salle, prirent chacun un bol et suivirent le même rituel. Ils s'installèrent à l'extrémité de la table. La voix de l'homme, qui venait de poser son bol devant lui et de lever les bras, paumes tournées vers le ciel, regardant les rayons du soleil qui perçaient la fenêtre située face à lui, emplit la pièce, renvoyée en écho par les murs :
Tes rayons nourrissent tous les champs, quand tu brilles, ils vivent et croissent par toi. Tu as créé les saisons afin de parfaire tout ce que tu as conçu, l'hiver qui apporte la fraîcheur, et la chaleur que tu dispenses. Tu as fait le ciel au loin afin d'y briller, et de voir ta création. Car tu es seul, brillant sous l'aspect de l'Aton vivant³.
Il joignit les mains sur sa poitrine, resta un instant silencieux puis, s'asseyant sur le seul fauteuil occupant l'extrémité de la table, les autres convives ayant à leur disposition deux immenses bancs courant de chaque côté de la table, il prit son bol à deux mains et le porta à sa bouche. Pendant qu'il parlait, les deux femmes qui avaient servi la soupe, l'une d'elles portant une grande corbeille en osier, vinrent poser une large et épaisse tranche de pain devant chacun des convives. Lorsqu'elles furent derrière la femme encadrée par la fillette et le bébé, elles posèrent devant elle un biberon pris dans la corbeille.
La soupe fut avalée dans un silence religieux. À peine entendait-on parfois le bruit d'un bol posé sur la table. Les uns après les autres, les convives se levèrent et allèrent empiler leurs bols vides près de la marmite qui avait contenu la soupe. Avant de repartir à sa place, chacun prit dans les deux corbeilles en osier, identiques à celle utilisée pour distribuer le pain et posées de chaque côté de la marmite, un morceau de fromage et une pomme. Tout se fit dans le plus grand silence. Seul le faible frottement des semelles de sandales sur le sol était renvoyé en écho par les murs. Les adeptes terminèrent leur maigre repas, mâchant longuement chaque bouchée comme s'ils voulaient la faire durer plus longtemps. L'attitude voutée de chacun, épaules basses, tête inclinée, trahissait à la fois fatigue et résignation.
Les deux femmes qui avaient servi la soupe et qui avaient disparu pendant le repas revinrent dans la grande salle et transportèrent les bols vides et la marmite dans une pièce voisine. Le maître se leva, aussitôt imité par les deux femmes qui l'entouraient. Après un rapide regard, tous les adeptes en firent autant. Ceux qui étaient en retard posèrent sur la table les trognons de pommes qu'ils n'avaient pas eu le temps de terminer. Le mouvement du maître semblait être un signal auquel chacun devait se soumettre. On entendit le raclement des bancs sur le carrelage puis, en file indienne, tous quittèrent la grande salle et gravirent le monumental escalier conduisant à l'étage. Ils pénétrèrent dans la pièce, tout aussi grande, située au-dessus de la salle à manger. Face à la porte, s'ouvrait une sorte d'allée centrale entre deux murs faits de lourds rideaux accrochés à une charpente en bois qui courait à mi-hauteur de la salle. Les adeptes, soulevant un pan du rideau, pénétrèrent l'un après l'autre dans le box ainsi formé qui leur servait de chambre.
La méditation, chaque début d'après-midi, était également un rite immuable. Pour beaucoup, fatigués par le pénible travail au jardin et par le réveil bien avant l'aube, cette méditation se transformait en sommeil, ou en une somnolence qui pouvait également faire oublier la frugalité du repas.
Après le départ des adeptes, le maître et ses deux compagnes empruntèrent la porte par laquelle étaient passées les femmes transportant la marmite et les bols. Elles étaient en train de faire la vaisselle dans un immense évier en pierre. La troisième femme et les deux hommes, qui étaient allés avec elles vers le château tandis que les autres adeptes allaient vers le jardin, étaient assis derrière une table et épluchaient des légumes qu'ils jetaient, après les avoir coupés en petits dés, dans une marmite.
Sur le mur gauche de la pièce, entre la grosse cuisinière en fonte et un immense réfrigérateur, s'ouvrait une petite porte que le maître et ses deux compagnes franchirent pour se retrouver dans une pièce somptueuse, aux murs tendus de tapisseries, au plafond formé de caissons en bois peint. Deux fenêtres ouvraient sur le parc derrière lequel on voyait les grands arbres de la forêt proche qui maintenant ondulaient sous une légère brise. Une table ovale, portant trois couverts et un plat contenant de larges morceaux de volaille, occupait le centre de la pièce. Tous trois s'installèrent, le maître en bout de table, les deux femmes l'entourant, et commencèrent à manger. Une des femmes qui quelques instants plus tôt épluchait les légumes entra discrètement, tête baissée, portant une bouteille de vin qu'elle posa devant le maître avant de ressortir aussitôt à reculons, les mains jointes sur sa poitrine, et de refermer la porte derrière elle. L'homme mangeait comme un goinfre, avec les doigts, se couvrant jusqu'au milieu des joues de graisse de poulet. Les femmes mangeaient plus discrètement. Seul le maître buvait du vin, les deux femmes se contentant de l'eau contenue dans une carafe ouvragée.
La volaille achevée, ils se levèrent en un même mouvement. L'homme se frotta le visage avec sa serviette, s'essuya les mains, puis, s'approchant de la plus jeune des deux femmes, debout devant lui et qui lui tournait le dos, il passa ses bras sous les siens et lui emprisonna les seins dans les mains. Se penchant sur elle, il lui mordilla le cou. Un court instant surprise, la jeune femme regarda sa compagne qui lui sourit, puis elle se laissa guider vers le large canapé recouvert de coussins multicolores qui occupait un angle de la pièce, à l'opposé des fenêtres. Laissant descendre lentement ses mains qui emprisonnaient la poitrine de la jeune femme, l'homme releva sa longue robe blanche sous laquelle elle était nue. Docile, elle leva les bras, lui permettant de retirer le vêtement, puis, comme machinalement, elle se retourna, s'allongea sur le dos et attendit, jambes écartées et genoux relevés. Pendant que l'homme se déshabillait à son tour, la seconde femme s'approcha de sa compagne, se pencha sur elle et l'embrassa longuement sur la bouche avant de descendre le long de son corps et d'enfouir sa tête entre ses cuisses. Elle était à genoux, croupe relevée. Le maître s'approcha, et souriant à la jeune femme qui, yeux fermés, gémissait doucement sous les caresses de sa compagne, il remonta sa robe et la pénétra d'un geste brusque, les deux mains accrochées à ses hanches.
1 Adoration d'Aton. Texte trouvé dans la tombe de Ay (1360 av. J.-C.).
2 Our Maou (le grand voyant) était le surnom que se donnait le pharaon Akhenaton.
3 Voir la note 1