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Son passeport pour l’immortalité, ce sont ses livres pour la jeunesse. Son fardeau, ce fut sa gloire et d’être le chantre du British Empire. Son honneur (douloureux), ce fut de rester loyal à un système dont il n’était pas dupe du cynisme et de la brutalité.
Il fut l’un des plus illustres écrivains britanniques, au moins jusque vers 1950 (ce qui, chose curieuse, correspond à l’indépendance de l’Inde).
Il y a un paradoxe-Kipling. On voit en lui l’écrivain-type du British Empire. Or, aux Indes, il ne passa vraiment qu’une douzaine d’années: les six de sa petite enfance (vert paradis) et les six environ où il y fut jeune journaliste (de ses 17 à ses 23 ans).
Evidemment que ces années-ci, celles de la Civil & Military Gazette de Lahore et du Pioneer d’Allahabad furent déterminantes : il se trouva plongé dans la société coloniale, il engrangea les impressions, on lui laissa suffisamment d’indépendance pour qu’il puisse rédiger des dizaines de nouvelles (Simples nouvelles des collines, 1887).
Mais le reste de son existence, ce fut aux Etats-Unis (c’est là qu’il écrivit le premier, puis le second Livre de la Jungle, 1894-95), puis ce fut en Angleterre dans le Surrey (Kim, 1901, et les Histoires comme ça, 1902).
Par chance, pour sa gloire posthume, il fut d’emblée considéré comme un écrivain pour la jeunesse (pour les boy-scouts, diraient les mauvaises langues). Qui oublient qu’il fut en 1907, à l’âge-record de 42 ans le premier Prix Nobel anglais).
L’autre paradoxe de Kipling, c’est qu’il semble, avec son air sévère et des sourcils broussailleux (providence pour les caricaturistes) le parangon du sérieux colonial. Or c’est un homme qui reste fixé sur son enfance. Outre le vert paradis évoqué plus haut (sa nourrice et le porteur hindouiste qui veillaient sur lui, le bungalow de Bombay), il faut évoquer les années douloureuses de l’exil en Angleterre : les Anglo-Indiens (les coloniaux, autrement dit) envoyaient leurs enfants étudier dans la mère-patrie.
Ainsi Rudyard fut-il mis en pension avec sa sœur Alice, dite Trix, chez une Mme Halloway, qu’il considéra comme une Thénardier. Brimades, tortures morales, il vécut cela comme un calvaire. Puis il entra dans une public school, Westward Ho (qui allait lui suggérer des dizaines de récits un peu potaches, le cycle de Stalky, souvenirs du trio de farceurs qu’il formait avec deux condisciples).
Bon gré, mal gré, il fut le chantre d’un impérialisme britannique, sûr de lui et dominateur. Grandi loin des siens (son père était conservateur du musée de Lahore, disciple de Ruskin, de William Morris et du mouvement Arts & Crafts), Kipling voua une fidélité d’autant plus totale aux Anglo-Indiens. Journaliste dans des journaux officiels ou officieux de la Vice-Royauté, il en adoptait la ligne imperméable au doute.
Foncièrement honnête, il ne pouvait être aveugle au cynisme grandissant, à la brutalité d’un système, dont il ne pouvait par ailleurs se désolidariser. Partagé entre son regard de témoin, pénétrant, curieux, sensible, réceptif, et sa rigidité morale, son loyalisme (voir son soutien immarcescible à l’Empire pendant la Guerre des Boers).
Alors il se tait, plante sa tente (mais voyage beaucoup, Kipling est le poète des paquebots comme Larbaud est celui des trains), devient écrivain, élabore une œuvre considérable. Lui qui avait été un infatigable touche-à-tout, il se fige dans sa légende, une légende qu’il porte comme un fardeau.
Le mieux qu’un écrivain puisse espérer, explique-t-il quelque temps avant sa mort, c’est qu’il survive de son œuvre une part assez bonne pour qu’on y puise plus tard, pour soutenir ou embellir la réaffirmation de quelque antique vérité ou la résurrection de quelque vieille joie .
Dès la Première Guerre Mondiale, il avait compris qu’il était un homme d’autrefois, que son système de valeurs vacillait (son fils aîné mourut sur le front). Il faut remarquer cependant qu’en 1995, une enquête de la BBC donnait son poème If (…Tu seras un homme, mon fils) comme le préféré des Britanniques.
Une nouvelle diffusion de la série d'émission du 11 au 16 octobre 2010.