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Ce numéro spécial «psychiatrie de liaison» de la Revue médicale suisse est en grande partie consacré à l'enseignement postgradué et à des instruments employés pour faciliter le transfert de «savoir» et de «savoir-être» vers les disciplines somatiques. Cela reflète l'évolution de la psychiatrie de liaison d'un modèle centré sur la «consultation», dépendante des demandes des médecins somaticiens, vers un concept plus global de «liaison», impliquant non seulement un partenariat pour la clinique et l'enseignement mais aussi des recherches en coopération avec les collègues et soignants d'autres spécialités.
L'activité de liaison un transfert de savoir sous différentes formes, telles que les groupes Balint, la supervision d'équipe, les séminaires de communication ou la mise en uvre de recommandations pour la pratique clinique (RPC) s'impose pour plusieurs raisons.
Les comorbidités psychiatriques atteignent selon le type et la sévérité de la maladie jusqu'à 30% des patients souffrant de pathologies somatiques.1 Un grand nombre d'entre elles demeurent cependant inaperçues et donc non traitées. Les résultats des études épidémiologiques sont inquiétants : au moins 50% des patients somatiques souffrant d'une dépression majeure, par exemple, ne sont pas identifiés par leurs médecins.2 Cette situation engendre une souffrance importante des patients et de leur famille, une diminution de l'efficacité des traitements proposés et une augmentation des coûts.3
Par ailleurs, la grande majorité des patients «psychiatriques» ne sont ni vus ni traités par des psychiatres, mais par des médecins généralistes et/ou des internistes généraux.4 Deux tiers de ces patients ne sont pas traités et seulement un quart (26%) bénéficient d'une intervention minimale (par exemple, une séance de counselling ou un entretien chez un médecin de premier recours).5
Enfin, l'un expliquant peut-être l'autre, un nombre non négligeable de patients souffre d'un trouble psychiatrique d'expression somatique, tel que les troubles somatoformes, l'abus d'alcool ou les troubles du comportement alimentaire.5 L'absence d'une identification précoce contribue à l'aggravation ou la chronicisation de ces affections. Il existe ainsi un déficit diagnostique qui empêche évidemment tout travail de prévention ou d'anticipation.
Ce tableau un peu sombre est aussi lié aux ressources limitées dont dispose souvent la psychiatrie de liaison mais aussi au problème récurrent de la manière et du moment choisis pour lui référer les patients.
En effet, on observe par exemple que les demandes de consilium sont initiées très tardivement durant les séjours à l'hôpital général, pour un nombre très limité de patients. Surtout, elles sont plus en lien avec les besoins institutionnels et les souffrances des soignants qu'avec ceux des patients.6 Le développement des instruments aidant à identifier très tôt les patients complexes, redevables d'une intervention spécialisée, devrait permettre l'émergence de soins mieux intégrés.3
Même si le développement de l'activité de liaison est prioritaire, la consultation psychiatrique, et plus particulièrement l'approche psychosomatique et psychothérapeutique du patient somatique, demeure essentielle. La spécificité du psychiatre de liaison vient de sa compétence diagnostique, de sa capacité à faire des liens entre psyché et soma et celle d'accompagner les patients dont la maladie physique entraîne des répercussions psychiques et sociales importantes. Nombre de troubles d'adaptation ne sont, en outre, pas seulement explicables par les difficultés du moment, mais sont révélateurs d'une mise en crise de dysfonctionnements latents, hérités de traumatismes et perturbations beaucoup plus précoces, réactivés en la circonstance.
La nécessité de développer cette spécificité en psychiatrie de liaison est d'autant plus d'actualité que les projets cantonaux de politique en santé mentale privilégient tout particulièrement le partage des compétences et la subsidiarité entre professionnels engagés dans le suivi des patients souffrant de troubles psychiques.