Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07011.jsonl.gz/1

Les Vignerons suisses de Chabag ont été les pionniers du développement de la culture du vin et de la vigne dans toute la région du nord de la mer Noire. Ils ont joué un rôle important dans le développement de la viticulture et la vinification notamment au sud de la Russie (Margot, 1945). Leur passion a été transmise en progression verticale et horizontale, ainsi vers le nord, comme vers l'ouest et l'est de Chabag.
Avant l’arrivée des Suisses, la culture de la vigne et du vin était presque inexistante en Bessarabie, ce qui est confirmé par les observations de Dimitri Cantemir dans son œuvre "La Description de la Moldavie", écrite entre 1714-16 en latin et publiée en allemand en 1771 à Berlin, puis traduite en russe en 1789 et en roumain en 1825 - “La Bessarabie ancienne quand elle était aux mains des Moldaves, ne possédait que des vignes faibles, mais après la domination des Turcs, ces vignes ont été peu à peu abandonnées et maintenant seulement quelques chrétiens de Kilia et Ismail en possèdent juste pour leur propre consommation”. Aussi, selon Dimitri Cantemir, les meilleures vignes étaient en Moldavie occidentale, entre Cotnari et Danube. Toutefois, il mentionne que ces vignes produisaient des quantités élevées, ce qui n’est pas forcément un signe de qualité de point de vue culturel. La plante de la vigne existait évidemment comme espèce végétale sauvage dans la région depuis des milliers d’années, mais la culture agricole et commerciale de cette plante (taille, limitation et organisation moderne de la production), ainsi que la vinification et l'élevage des vins ont été apportés en premier lieu par les vignerons suisses à partir de 1820, suite au voyage d’exploration du fondateur de la colonie L.-V. Tardent et depuis 1822, suite à l’installation des premiers colons suisses à Chabag.
Chez François-Luis Bugnon dans son ouvrage "La Bessarabie ancienne et moderne" publié à Odessa et à Lausanne en 1846, on trouve des observations intéressantes - “La vigne prospère dans la vallée du Dniestr, dans celle de Danube, du Pruth et de la Bothna, mais elle n'offre pas partout le même caractère. Dans les vallées du Danube et du Dniestr les ceps sont grands et échalassés, tandis qu'ils sont petits et sans échalas dans les vignobles d'Akermann et de Chabag. On trouve dans ce vignoble beaucoup de plants divers ; je crois qu'il y a au moins une quinzaine d'espèces de raisin... Chaque année les colons suisses étendent leurs propriétés vignicoles par de nouvelles plantations”. Bugnon est arrivé en Bessarabie en 1843 à l'âge de 21 ans. Très actif, il a parcouru le pays de haut en bas, pris des notes et fait des observations assez originales sur la vie autochtone.
A cette époque les vignes étaient cultivées dans la région en systèmes grandes à la façon des arbres fruitiers. Un cep de vigne pouvait attendre plusieurs dizaines de mètres en longueur sur un périmètre de plusieurs mètres carrés, et produire jusqu’à 60 et parfois 100 l de moût par cep, selon les observations de Charles (Karl) Tardent dans son ouvrage Viticulture et Vinification publié en russe à Odessa en 1854. Aussi, il a noté que les vins obtenus ainsi par les paysans moldaves, étaient de mauvaise qualité et se transformaient en liquide impropre à la consommation avec l’arrivé des chaleurs. Ces vins ressemblaient plutôt au jus ou kvas, et ils avaient un degré alcoolique compris entre 4 et 8% vol. De toute la province de Bessarabie, seulement les vins de la colonie suisse de Chabag étaient de bonne qualité avec un degré alcoolique compris entre 9 et 11% vol. Aussi, il a noté que seulement à Chabag et en Crimée les vignes étaient cultivées en système basse et taillées court, ainsi que les meilleurs vins étaient obtenus en Crimée avec un degré alcoolique compris entre 12 et 14% vol.
Selon les notices de C.H.D. Desloës, 1845 - "lorsqu'en 1812 les Russes s'emparèrent de la Bessarabie, les Turcs abandonnèrent leurs plantations (ils y avaient planté des arbres et établi des jardins), les Tatares et les Arméniens vinrent les remplacer et ces derniers commencèrent à y établir des vignes, mais tout ce territoire, assez considérable était très peu peuplé et encore plus mal cultivé”.
La petite communauté suisse possédait un seul village connu, tandis que la communauté allemande, la plus nombreuse, avait au moins 50 villages du sud jusqu’au nord de la Bessarabie moderne. Il y avait aussi des colons Bulgares, Polonais, Grecs, Français ou Italiens qui venaient s’installer en profitant de la loi du Tsar qui encourageait cette migration sur tout le territoire de la Nouvelle Russie. Par rapport aux autres colonies, Chabag n’a jamais bénéficié de subventions d’Etat et fut la seule colonie de Bessarabie qui se soutint par ses propres fonds et moyens (Anselme, 1925).
A partir de 1813, la Bessarabie était massivement peuplée par des migrants allemands qui venaient s’occuper surtout de l’élevage de bétail et de l’art textile. Il fallut attendre l’arrivée des Suisses en 1822 et leur engagement actif dans la viticulture et la vinification au village de Chabag, district d'Akkerman. En 1823, grâce aux initiatives du nouveau gouverneur de la Bessarabie et de la Nouvelle Russie, compte Mikhaïl Semionovitch Vorontsov, le développement de la vitiviniculture prit de l'ampleur, la plantation des vignobles était privilégiée et soutenue par le gouvernement. La surface des vignobles augmentait au même pas que le nombre de la population. En 1812, la population autochtone de la Bessarabie était estimée à 250.000 personnes, en 1823 - 550.000, en 1860 - 1 million, et en 1918 - 3 millions de personnes.
Grâce aux observations de M. de Peyssonel, Consul de la France en Crimée, au XVIII siècle, on distinguait le raisin blanc et noir, qui était pressé sans aucun art, directement dans le tonneau où il fermentait et partait en consommation, ce vin était toujours blanc malgré la présence du raisin noir. En 1757, il a fait une petite quantité de vin rouge par la fermentation en contact avec la peau du raisin et tout le monde dans les environs a été surpris. Aussi, il a plaidé auprès du Prince du Khan de planter les vignes plutôt dans les vallées sèches orienté vers le sud qui était désertes, à la place des vallées humides auprès des rivières, où habituellement les vignes étaient cultivées. La même façon de travail et de commerce qu’en Crimée, était décrite également pour la région de Budjak en Bessarabie. Le vin y était produit de même façon et l’exportation arrivait à 50-60.000 barils par année (Peyssonel, 1787).
On estime qu’en 1812 et avant la domination russe, la surface des vignes de la province de Bessarabie était de plusieurs centaines de hectares, qui étaient cultivé principalement auprès des monastères et des cours de la noblesse. En 1852, la surface des vignobles de la province de Bessarabie était d’environ 4000 ha, avec une production de 3 mio seaux de vin par année, dont la 30éme partie revenait à la colonie suisse de Chabag et Akkerman. Encore 1.5 mio seaux étaient produits dans le reste de la Nouvelle Russie, dont la Crimée inclue (Tardent, 1854).
Dans les mémoires, aussi bien des Suisses que des Allemands, on trouve souvent les témoignages que la population autochtone ne savait pas cultiver la vigne et que le niveau culturel était très bas. Aussi, selon les lettres de F.-C. de La Harpe, politicien vaudois et précepteur du tsar Alexandre Ier, en 1819, il existait en Bessarabie des vignes fort négligées et les gens locaux ne savaient pas les soigner. Dans ses lettres, le fondateur de la colonie suisse L.-V. Tardent écrira en 1823 - “...qui ne serait pas l’ami de ces paysans moldaves qui sont les meilleures gens du monde et auxquels il ne manque que l’instruction et plus d’activité au travail” (Grivat, 1993).
Depuis Chabag, la culture du vin et de la vigne c'est répandu ainsi vers l'ouest comme vers l'est. Selon les notes de F. Hartahai, ethnologue et historien de la Crimée, au début du XIX siècle, les Tatars cultivait en Crimée différentes variétés de raisin importé de Russie et Europe, au total 56 variétés. Seulement dans la région du sud de la Crimée la production arrivait à 300.000 seaux de vin par année (Hartahai, 1867).
En 1889, un groupe composé de plusieurs ressortissants suisses de Chabag, sont re-émigrés vers l’est pour s’installer sur les rives du Dniepr dans la goubernie de Tavrida (dont la Crimée), où ils ont fondé les premières vignes et caves sur un lieu appelé Osnova, aujourd’hui Kakhovka en Ukraine. A l’époque soviétique, il y avait le plus grand domaine viticole d’Ukraine - Tavria, composé de 1400 ha de vignes pour la production d’eau-de-vie de vins et brandys.
Au début du XXème siècle les autorités royales de la Roumanie se sont rendu à deux reprises en visite à la colonie vigneronne de Chabag pour emporter du vin vers leur royaume. Il est évident que les plants de vigne cultivés et multipliés par les Suisses de Chabag et Akkerman étaient aussi commercialisés et distribués à cette époque. Ainsi, le cépage Chasselas c’est répandu largement en Roumanie et occupe aujourd'hui la plus grande surface au monde de 13000 ha.
“Nous réclamons votre indulgence : nous manquons encore de grands vases et des caves nécessaires à la conservation des bons vins” – tel est le message transmis par un colon de Chabag en 1823 au gouverneur d’Odessa (Grivat, 1993).
Les colons suisses ont construit les premières caves souterraines dans la région, tout comme les premiers vases en bois pour la garde et le stockage du vin selon leur habitudes et connaissances apportées de Suisse. Par rapport aux vignobles du Léman vaudois, à Chabag, il ne manquait pas du terrain pour se développer. “Les ceps y sont plantés dans des rangées assez éloignées les unes des autres de façon à laisser passer une charrue : au lieu de fossoyer la vigne comme chez nous, les colons la labourent. Les bœufs que l’on emploie sont petits et si dociles qu’ils vont très bien sans endommager les souches. On cultive à Chabag treize plants différents, tirés de Hongrie, de Grèce, de France, du Portugal” écrit Desloës en 1845. En 1825, les colons suisses possédaient 104000 ceps de vigne et deux générations plus tard - 3 millions de ceps (Grivat, 1993).
Le premier pressoir apporté par Louis-Vincent Tardent dans le premier convoi de 1822 était le seul dans le pays, écrit Jean-Louis Plantin dans une lettre de 1823. La première champagnisation dans la région est apportée par Daniel Dogny en 1829, et la première distillerie en 1832 par Henri Broillat, destinée à la fabrication d’eau-de-vie à partir de marc de raisin et de lie de vin (Grivat, 1993).
La remarquable contribution scientifique de Charles (Karl) Tardent, fils du fondateur de la colonie, œnologue passionné, a été confirmée par la Société impériale d’agriculture de la Russie. Il a été reconnu comme le spécialiste de la Russie méridionale, Crimée et Caucase inclus. Il fit des recherches en opérant toutes sortes de croisements et de sélections parmi les 240 variétés de raisin dont il disposait et remporta de nombreux prix dans des concours viticoles. Son livre, Viticulture et Vinification publié à Odessa en 1854, a servi de matériel pédagogique dans les écoles d’agriculture de l’époque où il décrit 52 espèces de raisin différentes, dont 25 sont présentées avec ses images. Les premiers cépages décrits sont différentes variétés de Chasselas (Blanc, Hâtif, de Provence, Rouge, Rose, Royal et Blanquette), suivis par des Pinots (Blanc, Gris, Roux et Violet) et Gamays (Blanc et Rouge) sont tout probablement les premiers 13 cépages apportés et cultivés dans la région par les Suisses depuis leur arrivée en 1822. Aussi, y sont décrites les opérations de vinification et d'élevage dans la cave, ainsi que les outils de vinification modernes de l'époque. Cet ouvrage fut le premier essai scientifique publié de la discipline vitivinicole en Europe de l’Est jusqu'à Caucase inclus, ainsi que le premier traité viticole qui a marqué la naissance de la discipline d'Ampélographie où les cépages sont décrits en fonction de leurs morphologies et caractéristiques physiologiques.
C’est presque incroyable comment une petite communauté avec une grande passion est capable d’influencer beaucoup de monde dans l’espace et le temps. Ceci est bien expliqué par la théorie de la passionarité et démontré dans la thèse du grand anthropologue et géographe russe Lev Gumiliov "Ethnogenèse et Biosphère de la Terre", 1978. Cette théorie explique la cause de formation et de disparition des groupes ethniques et des peuples, mouvements politiques et culturels, activités sociales et économiques etc., qui à la base dépendent d’une énergie nommée passionarité. Cette énergie peut être plus ou moins forte, avoir un début et une finale dans le temps et l’espace, qui est généré par certaines personnes, qui à son tour la transmettent aux autres membres de la communauté.
Bibliographie :
- Paul Margot, Les Suisses et la culture de la vigne sur les sables mouvants. Manuscrit - Lausanne, 1945.
- Dmitri Cantemir, Descriptio Moldaviae, Berlin, 1714.
- François-Louis Bugnon, La Bessarabie ancienne et moderne, Lausanne, 1846.
- H.D. Desloës, Notice sur la colonie suisse de Chabag, Manuscrit – Lausanne, 1845.
- André Anselme, La colonie suisse de Chabag, Cetatea Alba, 1925.
- Olivier Grivat, Les Vignerons suisses du Tsar, Chapelle-sur-Moudon, 1993.
- Claude Charles de Peyssonnel, Observations sur le commerce de la Mer Noire et des pays qui la bordent auxquelles on a joint deux mémoires sur le commerce de Smyrne et de l'isle de Candie : ouvrages composés sur les lieux mêmes. — Amsterdam, 1787.
- Хартахай Ф. Историческая судьба крымских татар. Вестник Европы, 1867. С. 140 – 174.
- Виноградaрство и Виноделие. Карл Тардан, Одесса, 1854.
- Lev Gumiliov, Ethnogenèse et biosphère de la Terre, Moscou, 1978.