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Dans son livre, "Bon pour la tête, L'Hebdo?", Didier Erard, assistant à l'Institut de sociologie politique de l'Université de Lausanne, se livre à une analyse approfondie du seul newsmagazine romand, comme des valeurs défendues consciemment ou non par les journalistes.
Interview de l'auteur de la première étude politologique d'un média romand.
Allez savoir!:
Dans sa publicité, "L'Hebdo" veut apprendre aux gens à savoir où ils vont. Vous, Didier Erard, avez cherché à savoir où va "L'Hebdo". Pourquoi ce choix?
Didier Erard:
J'avais vraiment envie d'aller voir ce qu'il y avait derrière les campagnes publicitaires, genre "Bon pour la tête" ou "Bon pour l'avenir". Je les ai donc prises au pied de la lettre, et j'ai essayé de déconstruire ces slogans publicitaires dans une perspective de sociologie politique. Je n'ai pas cherché à savoir où va "L'Hebdo", mais quelles sont les valeurs, les représentations qui se cachent sous le discours de ce magazine qui se veut sérieux, d'information, objectif.
Vous écrivez notamment que ce n'est pas parce qu'un journal ou un magazine se définit comme neutre qu'il est apolitique...
La presse de gauche a disparu. Quant aux autres quotidiens, sauf le dernier d'entre eux, ils sont tous nés sous une étiquette partisane de droite qu'ils ont progressivement laissé tomber. Mais cette neutralité apparente ne doit pas nous abuser. Les représentations véhiculées par ces médias ne permettent quand même pas de conclure à l'apolitisme. Une certaine idéologie l'emporte sur une autre malgré la revendication d'indépendance par rapport aux partis politiques. Dans la presse romande, des valeurs comme l'individualisme ou la compétence économique, qu'on retrouve de manière récurrente, sont, de fait, des valeurs plus proches de la droite.
"L'Hebdo" serait donc un magazine idéologique qui tait son nom. Quelles seraient alors les valeurs qu'il défend?
Lorsque j'écris cela, ça ne veut pas forcément dire que le magazine est idéologiquement marqué, mais qu'il produit une certaine idéologie et un discours relativement cohérent sur la durée. Les valeurs sous-jacentes ne sont pas faciles à mettre à jour, parce que, dans un journal imprimé en démocratie, on trouvera toujours un contre-exemple de ce qu'on avance. Mais en premier lieu, on peut dire qu'il y a la promotion de la compétence des journalistes. Il faut d'abord faire reconnaître sa propre capacité à analyser les choses. Cela passe aussi par la requête d'avis d'experts, dont la neutralité peut poser problème, mais dont la présence postule le sérieux du journal.
Le deuxième aspect est la posture du journaliste, qui occupe un magistère par rapport à la société. Ce qui lui permet d'attribuer des bons et des mauvais points. Et, dans la durée, ceux qui ramassent le plus de mauvais points sont les individus issus de la sphère politique. Pour quelles raisons? C'est justement là qu'on arrive à déceler les valeurs récurrentes dans le discours de "L'Hebdo". Eh bien, c'est au nom du manque de compétences, du manque de rapidité, du manque de maîtrise des sujets.
Tout cela permet à l'observateur de reconstituer le patron idéologique de "L'Hebdo". En analysant quels sont les personnages inventifs, dynamiques qu'il célèbre, en recensant ces individualités qui apportent le salut et qui ont la compétence, la maîtrise. La maîtrise de quoi? Souvent de l'économie. Laquelle? L'économie libérale.
En tant que lecteur, j'y découvre plutôt une somme d'avis très variés, qui peuvent aller de la gauche à la droite...
Oui, mais le tout n'est pas la somme des parties... Il y a effectivement des plumes plus acérées, et d'autres plus conservatrices. Mais il y a quand même, non pas une ligne, mais un certain nombre de représentations partagées par les journalistes. Des processus de socialisation, des façons d'écrire, des formes, une culture interne au journal et des rapports de force qui finissent par rendre le produit final homogène. Ceci dit, il arrive que cette diversité de plumes au sein du journal soit organisée: on y trouve par exemple des chroniqueurs, mais ces personnes n'ont pas le même statut que les autres journalistes: tel personnage connu comme de droite a sa rubrique bien délimitée, et tel critique littéraire aux penchants gauchisants est accepté, parce qu'il amène une note discordante dans un journal. Un média a intérêt à compter une certaine diversité au sein de ses rédacteurs, surtout s'il se dit "ouvert" comme "L'Hebdo" ou "Le Nouveau Quotidien".
On peut encore objecter que, durant l'époque où vous étudiez "L'Hebdo", le Mur de Berlin est tombé, et François Mitterrand a choisi une politique peu différente de celle de ses prédécesseurs. Les alternatives communistes voire socialistes à l'économie libérale ont disparu. Or un journal reflète d'abord les discours et idées de son époque...
Il y a des miroirs grossissants, et d'autres amincissants. Je pense que "L'Hebdo" reflète aussi la pensée unique, le désarroi intellectuel de la classe politique ou des intellectuels. Mais il y a des gens qui font de nécessité vertu. Un dossier que "L'Hebdo" a consacré à la gauche ("Avons-nous encore besoin de la gauche?") était assez révélateur. La gauche y apparaissait comme une sorte de dépositaire des valeurs humanistes, mais son rôle était confiné à cela. Or je crois qu'il existe à gauche des alternatives économiques au discours néo-libéral, mais le magazine ne les a pas cherchées. Parce que ceux qui produisent ce discours sont pour l'instant délégitimés. Chute du Mur ou pas, on peut remettre en question ces évidences-là, et réfléchir sur ce que signifient les lois du marché, ou les évidences économiques.
Vous trouvez encore "L'Hebdo" populiste...
Ce que j'ai voulu dire par là, c'est qu'on voit souvent dans le discours de ce magazine une revendication du type "le peuple veut que...", ou "le peuple a manifesté son envie de...". En faisant appel à cette notion de peuple, "L'Hebdo" se pare d'une légitimité de type démocratique. Mais "L'Hebdo" écrit aussi que le peuple se trompe... c'est pour ça qu'on ne peut pas dire qu'il est populiste. Il l'est parfois. En condamnant le peuple, le magazine conserve sa position de magistère. En tout état de cause, cet appel à la notion de peuple légitime la position de ceux qui lui font appel, en l'occurrence les journalistes.
Mais la démarche journalistique n'est-elle pas par essence populiste, puisqu'elle parle aux gens...
L'histoire du journalisme montre que toutes ces valeurs résultent d'une lutte qui a été menée par les gens de presse pour s'approprier un certain nombre de fonctions sociales. A l'origine, il n'est pas naturel que la tâche des journalistes soit, par exemple, d'éclairer le peuple. Est-ce du populisme? Non. Mais il y a bien une amplification du rôle du journaliste, qui ne se contente plus d'être le relai d'une information: il la crée. Il s'affirme de plus en plus comme un concurrent non seulement du politicien, mais aussi de l'intellectuel. Pour dire ce qu'est le monde, pour l'expliquer.
Toute société doit tenir un discours sur elle-même. Reste à savoir quelles sont les catégories qui s'en chargent. En Suisse, par exemple, la position des journalistes est très intéressante, à l'heure où les politiques sont assez faibles et où le champ intellectuel est peut-être moins visible et moins "virulent" qu'en France, où la situation est très différente. Avec l'état des rapports de force en Suisse, le journaliste se trouve dans une position où il est en mesure de vulgariser et de désigner ce qui est la science, l'avenir, le progrès, de dire ce qui est moderne et ce qui est archaïque.
Si le journaliste se comporte de plus en plus comme un intellectuel, c'est encore, et vous l'écrivez, parce que les journalistes sont de plus en plus souvent des universitaires...
Le journaliste est dans une situation de porte-à-faux, étant à la fois un intellectuel et le salarié d'une entreprise commerciale qui doit faire du bénéfice. Cela crée une frustration dans la manière d'aborder un certain nombre de sujets. D'un côté, il faut rendre compte d'événements, mais le journaliste a en même temps la tentation de plus en plus affirmée de vouloir également les interpréter, parce qu'il en a la capacité ou les armes. Et c'est cela qui crée la situation de tension entre les intellectuels, les politiciens et les journalistes, parce que ces trois catégories ont la même raison d'être: dire ce qu'est la société.
A partir du moment où une catégorie sociale, comme les journalistes, est en ascension vers les catégories dominantes traditionnelles pour ce rôle (politiques et intellectuels), la lutte est inévitable.
Vous avez encore la dent dure à propos de la vulgarisation scientifique...
La question posée ici est l'appropriation par le magazine de certains champs scientifiques. "L'Hebdo"veut être le premier à s'intéresser aux nouvelles technologies, ce qui constitue aussi l'une des stratégies des journalistes pour s'affirmer comme des encyclopédistes modernes.
Cet intérêt pour la science n'est pas un hasard. Il s'explique par certaines conditions sociologiques: en effet, cet intérêt pour les nouvelles technologies n'est pas généralisé dans l'ensemble de la population, mais il est plus manifeste chez les gens qui ont un haut capital scolaire, par exemple. Comme le lectorat moyen de "L'Hebdo", qui est très proche des concepteurs du magazine.
C'est aussi pour cela qu'on y trouve davantage de sciences que de sports...
Tout à fait. Et ça tient aussi à la revendication d'un journalisme de qualité. Or le sport n'est pas encore considéré comme un domaine noble, même si les choses tendent quelque peu à changer.
Vous dénoncez la mauvaise volonté des journalistes à accepter les critiques... Une corporation qui joue un rôle aussi important doit aussi accepter sa remise en question et sa critique. Or la critique est de moins en moins bien acceptée. Et quand une émission fait le point sur les dérapages des médias, n'y interviennent généralement que des "professionnels de la profession".
Mais ces débats n'intéressent personne, les audimats sont nuls...
Ce qui ne les empêchera pas d'être à nouveau organisés en d'autres occasions. A cause de la logique identitaire. Pour les journalistes, en effet, il faudra toujours des rites incantatoires de ce genre pour réaffirmer leur identité. Même si ça fait un flop, c'est nécessaire. Autrement, l'identité journalistique perdrait de sa substance. Je vois mal les journalistes ne plus parler d'eux-mêmes.
A vous lire et à vous entendre, on n'a pas l'impression que vous aimez la presse romande. Mais est-elle vraiment si mauvaise que ça?
Non. Regardez la situation française. Je suis allé en vacances dans le Midi de la France. Lisez "Le Provençal", "Nice Matin" voire "Ouest France" qui tire à 800'000 exemplaires! Par rapport à ces titres, je constate que le journalisme en Suisse romande est relativement de bon niveau. Malgré le phénomène de standardisation, d'homogénéisation que l'on constate, notamment suite au processus de restructuration qui fait que la presse doit devenir rentable, il y a quand même un certain nombre de titres qui sont de très bonne qualité.
Je lis cinq à six journaux par jour, et ils ont chacun des qualités. C'est une diversité qu'il faut essayer de conserver, même si j'aimerais bien que cette pluralité ne soit plus seulement qualitative, mais aussi politique. Parce que j'attends d'un journal des prises de position, affirmées, marquées. Et à ce point de vue, on constate bien quelques variations, mais si on regarde plus fondamentalement, l'information diffusée par "Le Journal de Genève", "L'Hebdo" ou "Le Nouveau Quotidien" est assez proche dans le traitement comme sur les prises de position.
Propos recueillis par
Jocelyn Rochat