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En 2011, à l’occasion d’une interview accordée à la BBC pour son 90e anniversaire, le prince Philip déclara: «Qui se soucie de ce que je pense?» Sa réflexion résumait la position d’un homme, compétiteur-né, militaire de carrière, destiné à commander, qui aura passé son existence dans l’ombre de la femme la plus célèbre du monde, son épouse, la reine Elisabeth II. Un être voué, comme le veut la tradition, à marcher deux pas derrière elle. Après le couronnement, ce mâle alpha eut le sentiment, malgré sa belle allure, son mètre 83 et ses larges épaules, «d’être devenu une amibe». Un destin contrarié mais pas si désagréable, tant sa vie avait mal débuté.
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Le 10 juin 1921, Philip de Grèce et de Danemark voit le jour, dans l’île grecque de Corfou, sur la table de la salle à manger du palais blanc à colonnades de Mon Repos. Il est, après ses quatre sœurs, le seul garçon du prince André de Grèce et de la princesse Alice de Battenberg. Arrière-petite-fille de la reine Victoria et sœur aînée de Louis Mountbatten, cette mère, sourde de naissance, surmonte son handicap en lisant sur les lèvres; elle arrive ainsi à comprendre quatre langues.
Lorsque la monarchie grecque est renversée en 1922, André de Grèce échappe de peu à la peine de mort. Il est banni à vie alors que six officiers sont exécutés, accusés d’être responsables de la défaite face aux nationalistes turcs. Le petit Philip et les siens sont contraints à l’exil. Le bambin est exfiltré dans un lit fait de cartons d’oranges. Le clan fuit à bord d’un navire de guerre anglais envoyé par le roi George V.
De lieutenant Mountbatten à duc d'Edimbourg, la vie du prince Philip
A l'origine prince de Grèce et du Danemark, Philip renonce à ces titres peu avant son mariage, le 20 novembre 1947, avec la princesse Elisabeth. Au moment de ses fiançailles, il était connu sous le nom de lieutenant Philip Mountbatten.imago images/ZUMA/Keystone
Le périple familial s’achève à Paris. Le couple, totalement désargenté, vit grâce au soutien financier d’un oncle et de sa richissime épouse, Marie Bonaparte. Philip ne fait l’objet d’aucune attention de la part de ses parents, qui ne le prennent jamais avec eux en vacances. Au fil des ans, ce blondinet vif et intelligent, va développer un esprit indépendant et se forger un caractère qui, très tôt, ne se souciera guère du protocole. Il grimace volontiers, se bagarre et rentre, le plus souvent, les habits déchirés et le corps meurtri. Garçon sans nom de famille, il devient, avec ses chandails troués et ses pantalons rapiécés, la cible de toutes les moqueries à l’école. Faute de posséder un imperméable, il se prive de récréation lorsqu’il pleut et s’en achètera un en économisant sur son argent de poche. Ce prince de nulle part, déraciné, va se construire une carapace et apprendre à ne compter que sur lui-même.
Dans la famille, la santé mentale de sa mère inquiète. Après une crise mystique en 1928 – elle se dit en contact avec Jésus –, Alice de Battenberg est diagnostiquée schizophrène. En 1930, à 45 ans, elle est envoyée dans un sanatorium en Suisse. Philip n’a que 9 ans lorsqu’il découvre, au retour d’un pique-nique, qu’elle a quitté le foyer. Il va rester sans nouvelles et ne la reverra que sept ans plus tard, à l’occasion des obsèques de sa sœur Cécile, morte dans un accident d’avion à 26 ans avec son mari et leurs deux enfants.
Son père, André de Grèce, oisif et coureur de jupon, est parti s’installer à Monaco. Philip, ballotté d’un lieu à l’autre, vit comme un orphelin. Il passe ses vacances chez une tante dans la commune allemande de Panker, sur la mer Baltique, où il s’initie à la voile. Il est fasciné par la mer et les pêcheurs le prennent en affection.
Ses carences affectives et son manque de repères familiaux s’expriment au hasard des jeux. Comme ce jour où, à la plage, il dessine une bâtisse dans le sable et confie à sa cousine: «Plus tard, ce sera ma maison.» En 1933, à 12 ans, il est envoyé dans le land du Bade-Wurtemberg au collège de Salem, dirigé par Kurt Hahn, un éducateur juif allemand. L’homme lui inculque des principes qui lui seront utiles toute sa vie. Entre dortoirs et douches glacées, il apprend à devenir autonome.
Ses sœurs, elles, ont convolé avec des princes allemands. L’une d’elles, Sophia, mariée à un SS, directeur des services de renseignement, fait partie des invités d’honneur au mariage de Hermann Göring en 1935. Pendant le repas, elle est placée à côté du Führer.
A l’arrivée au pouvoir des nazis, l’école du prince, contrainte de fuir les lois antisémites, va s’établir à Gordonstoun, en Ecosse. Philip la rejoint et s’y distingue. Il sera nommé élève en chef, soit le gardien de l’établissement, et accédera au rang de capitaine des équipes de hockey et de cricket. Kurt Hahn souligne dans son rapport de fin de scolarité «ses qualités de chef remarquables, malgré ses mouvements d’impatience et d’intolérance. De tous les élèves, c’est lui qui a le sens le plus aigu du service. Le prince Philip est un chef-né. Il excelle à être le meilleur.»
Le jeune homme rejoint alors Louis Mountbatten, son oncle, et intègre dans son sillage la Royal Navy. Fin stratège et héros de guerre, ce mentor, figure paternelle de substitution, aurait imaginé faire de son protégé le futur mari de celle qui allait devenir la reine Elisabeth. Philip et elle sont cousins issus de germains. Ils se croisent à plusieurs reprises. A la veille de la guerre, en 1939, au Britannia Royal Naval College de Dartmouth où l’on forme les jeunes officiers de la marine, Mountbatten demande au prince d’accompagner le roi George VI, en visite avec son épouse et leurs deux filles. Elisabeth a 13 ans et Philip, 18. Des années plus tard, elle avouera être immédiatement tombée amoureuse de lui. Il n’allait y avoir qu’un homme dans sa vie et ce serait celui-là.
Pendant la guerre, le prince Philip va faire preuve de courage; il sauvera des vies. En 1945, à la fin du conflit, il se lance dans l’existence avec un féroce appétit et se forge une réputation de bourreau des cœurs. Elisabeth et lui s’écrivent, il lui arrive même de songer au mariage. Un obstacle majeur est levé: Philip est devenu sujet britannique sous les drapeaux. Mais la reine mère, Elizabeth Bowes-Lyon, souhaite que sa fille épouse un homme d’un rang plus élevé. Elle n’est pas la seule à trouver la famille de ce prétendant embarrassante: des sœurs liées au régime nazi et une mère atteinte de maladie mentale. Et puis, beaucoup voient en Philip le jouet de Mountbatten, jugé trop à gauche. Les monarchistes ne lui pardonnent pas d’avoir précipité l’indépendance de l’Inde.
Après une partie de chasse en sa compagnie, le roi George VI, moins catégorique, dira: «Philip me plaît. Il a le sens de l’humour et sa façon de penser est juste.» Enhardi, le garçon va déclarer sa flamme. On raconte que c’est au cours d’une promenade sur la colline écossaise de Craig-na-Ban qu’il a offert à Elisabeth une branche de bruyère blanche, symbole de bonne fortune.
Leurs fiançailles seront annoncées le 9 juillet 1947. En se convertissant à l’anglicanisme, en renonçant à tous ses titres royaux et en prenant comme nom la version britannique de celui de sa mère, Mountbatten pour Battenberg, Philip est enfin apte à intégrer la monarchie.
A cela, il faut ajouter l’amour sincère que se portent les futurs époux. Cet élan, après 73 ans de vie commune, transparaît jusque dans le faire-part de décès apposé le vendredi 9 avril dernier sur les grilles du palais de Buckingham: «C’est avec une profonde tristesse que Sa Majesté la reine a annoncé le décès de son époux bien-aimé, Son Altesse Royale le prince Philip, duc d’Edimbourg.» Ils ne se sont pas quittés jusqu’à son dernier souffle, rapporte le Daily Mail. Et Philip aura réussi à tirer sa révérence, au château de Windsor, avant le 10 juin, date de son 100e anniversaire... qu’il ne souhaitait pas fêter.
Le 20 novembre 1947, le mariage d’Elisabeth et Philip a été célébré en l’abbaye de Westminster. Fait duc d’Edimbourg par le roi, il poursuit sa carrière militaire et ne retrouve son épouse qu’en fin de semaine. De leur union naîtra Charles, en 1948. L’année suivante, Elisabeth rejoint Philip, stationné à Malte. Là, dans la villa Guardamangia, ils vivront ce qu’elle considère comme les plus belles années de leur vie. Il est aussi extraverti qu’elle est timide. Il est fait pour être au premier plan et dégage un sentiment de confiance inébranlable. Anne, leur fille, verra le jour en 1950.
La vie s’écoule paisiblement jusqu’au 6 février 1952: la mort subite du roi bouleverse leur destin. Pour le couple, en voyage au Kenya, c’est un choc. Elisabeth devient reine à 26 ans. Sur l’échelle de coupée, à son retour, elle est la première à descendre de l’avion, métamorphosée. La position hiérarchique de Philip a changé, sa carrière militaire et sa vie d’homme libre ne sont plus qu’un souvenir. Il va devoir se plier à la tradition et affronter ceux qui s’opposaient à son mariage, le premier ministre Winston Churchill en tête.
N’en déplaise à Philip, le couronnement sera traditionnel: agenouillé devant la souveraine, il va déclarer dans l’abbaye de Westminster, le 2 juin 1953: «Moi, Philip, duc d’Edimbourg, je deviens votre obligé pour la vie et promets de vous vénérer. Je vous témoignerai confiance et fidélité, vivrai et mourrai comme tous vos sujets.» Pour lui, c’est le début des humiliations.
Au parlement, son trône a été remplacé par une chaise et il doit renoncer à perpétuer son nom de famille. «Je suis donc le seul homme du pays qui ne peut pas donner son nom à ses enfants», dira-t-il. Sa volonté de moderniser la couronne est battue en brèche. Bien qu’il soit conseiller de la reine, il n’a en réalité aucun pouvoir. La jeune souveraine, sous le poids écrasant de sa charge, est guidée par Churchill et les partisans d’une monarchie à l’ancienne. Un mari amer et en colère vit désormais à ses côtés.
Philip n’aura d’autre solution que de s’échapper. Il retrouve ses amis, une fois par semaine, dans le centre de Londres. D’aucuns disent qu’il participe à des soirées libertines. Il fréquente en tout cas les boîtes de nuit en charmante compagnie. Au sein de son couple, les tensions vont devenir palpables. Pour faire retomber la pression, il décide, avec cinq de ses proches, de partir six mois autour du monde.
A son retour, Elisabeth va s’employer à faire taire les rumeurs. Elle accorde à Philip deux faveurs: le titre de prince du Royaume-Uni et l’assurance que leurs prochains enfants porteront leurs deux noms: Mountbatten-Windsor. Andrew et Edward naîtront en 1960 et 1964.
Dans l’intimité, c’est bien lui, le chef de famille. Il surnomme la reine Lilibet ou «petite saucisse». Louis Mountbatten rapporte cette anecdote: «Un jour, en voiture, la reine se mit à soupirer à chaque virage, à cause de la conduite frénétique de Philip. Agacé, il lui asséna: «Si tu fais ce foutu bruit encore une fois, tu descends et tu marches.» Elle ne dit plus un mot. Je m’en suis étonné, lui rappelant qu’elle était la reine, elle m’a fait: «C’est assez simple. Je n’ai pas envie de marcher!»
Le prince, qui avait avalé tant de couleuvres, semblait avoir enfin retrouvé sa place. Avec l’élan des années 1960, il devint un ardent défenseur de la nature et l’un des fondateurs du WWF. Dans la foulée, se souvenant des principes du pédagogue Kurt Hahn, il lança le Duke of Edinburgh’s Award, conçu pour enseigner aux jeunes, handicapés notamment, l’autonomie et leur donner le goût du service public. Il va permettre ainsi à des millions d’enfants de participer à ce programme éducatif à travers le monde. C’est sans doute la plus grande réalisation de sa vie.
En famille, son aptitude à être père laisse à désirer. Jugé trop dur avec Charles, il a cru bon de lui donner la même éducation que la sienne. Afin d’endurcir ce timoré, plus porté sur les arts que sur les armes, il l’envoya à l’internat de Gordonstoun. Plus tard, il le poussera à convoler avec Diana, lui disant dans une lettre: «Soit tu te décides à l’épouser, soit tu romps la relation.» Charles prit la missive pour un ordre. Il la ressortit lorsque son mariage commença à battre de l’aile.
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En 2007, à la publication de la correspondance entre Diana et le prince Philip, on comprit que Philip n’avait pas été hostile à l’égard de sa belle-fille. Les lettres fameuses baptisées «Dear Pa letters» prouvent qu’il s’adressait à elle avec affection. Il excellera dans son rôle de grand-père en protégeant William et Harry. Les deux enfants vont accepter de marcher derrière le cercueil de leur mère le 6 septembre 1997 à la seule condition qu’il se tienne à leurs côtés. Samedi prochain, réunis pour la première fois depuis le scandale de l’interview accordée à Oprah Winfrey par Meghan et Harry, ils chemineront de nouveau ensemble, cette fois derrière le cercueil de leur grand-père.
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Mais, de tous les membres de la famille royale, personne mieux que la reine n’a su trouver les mots pour rendre hommage au prince: «Il a simplement été ma force durant toutes ces années et le demeure, dira-t-elle à l’occasion de leurs noces de diamant, en 2007. Et moi, et sa famille entière, et ce pays, et beaucoup d’autres pays, nous lui devons plus qu’il ne le dira jamais.» En 2011, elle ajoutera: «C’est mon roc et mon soutien.» Selon le prince Andrew, elle serait dévastée par la mort de son mari.
Le grand public, lui, ne retiendra peut-être que les bourdes de Philip, ses saillies sexistes, xénophobes ou racistes. Sa remarque à un étudiant britannique en Chine – «Vous êtes resté ici si longtemps que vous allez rentrer au pays les yeux bridés» – avait déchaîné les tabloïds. D’autres ont aimé cet esprit de corps de garde et ce franc-parler. Par-dessus tout, ils retiendront son sens du devoir. Il a honoré 22 219 engagements avant de prendre sa retraite, en août 2017. Mais le plus savoureux reste son statut de dieu vivant acquis lors d’un voyage officiel en 1974 dans l’île de Tanna (Vanuatu). Là-bas, les villageois l’identifient au Messie. Un rang que même la reine Elisabeth n’a jamais atteint.