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Parmi les concepts les plus erronés et les plus ravageurs qui nous ont conditionnés au cours du temps figure la croyance en une seule forme d’intelligence. On pouvait dès lors prétendre la quantifier (avec le fameux test du QI), et ventiler les personnes au long d’une courbe de Gauss allant des franchement stupides aux exceptionnellement intelligents.
Fantasmagorie commode : il était possible de classer les individus selon ce modèle, gratifiant ceux qui correspondaient, promouvant ceux qui y performaient et écartant ceux qui y étaient insuffisants. L’école, à ce titre (et elle en garde de sérieux résidus) avait pour mission d’inculquer aux enfants et aux jeunes les connaissances ainsi que les modalités de pensée et d’expression correspondantes. En les évaluant soigneusement !
On a beaucoup progressé depuis, et des modélisations autrement pertinentes ont été proposées.
Pour le Dr Howard Gardner, professeur en sciences de l’éducation à Harvard dont les travaux font référence, l’intelligence en tant que faculté globale se caractérise par :
- la capacité de résoudre les problèmes que chacun rencontre dans sa vie ;
- la capacité de générer de nouveaux problèmes et de les résoudre ;
- la capacité de réaliser quelque chose ou d’offrir un service qui en vaut la peine dans la culture de celui qui le fait.
Pour parvenir à ses fins, chaque personne puise dans différentes modalités d’intelligence en fonction de son éducation, de sa personnalité, de la culture dans laquelle elle vit, mais aussi de ses croyances quant à ses compétences ou incompétences :
L’intelligence linguistique et verbale est la faculté d’utiliser le langage pour communiquer, à la fois à des fins concrètes (échange d’informations factuelles ou conceptuelles) et affectives (sentiments, symboles).
L’intelligence logico-mathématique excelle dans les abstractions conceptuelles et de quantification. On la retrouve évidemment privilégiée dans les voies techniques et en sciences pures.
L’intelligence spatiale est orientée vers la représentation et la manipulation de formes dans l’espace.
L’intelligence intra-personnelle permet à une personne d’identifier ses émotions, ses besoins et ses désirs, ainsi que d’avoir d’elle-même une représentation cohérente et précise.
L’intelligence interpersonnelle ou sociale permet à une personne d’interagir avec d’autres de manière correcte et adaptée.
L’intelligence corporelle et kinesthésique permet d’utiliser son corps de manière efficace, aussi bien pour réaliser une activité que pour s’exprimer.
L’intelligence musicale-rythmique permet d’entendre activement l’univers sonore et rythmique et de s’y exprimer. Le discours est par exemple toujours porté par une musicalité d’expression qu’une personne uniquement attachée au sens des mots ne percevra pas.
L’intelligence naturaliste est celle qui permet de classer les objets et de les différencier en catégories. Elle permet d’interpréter l’environnement naturel aussi bien que culturel.
L’intelligence existentielle enfin se définit par l’aptitude à se questionner sur le sens et l’origine des choses, et donc aussi à penser l’histoire, le devenir et la destinée (personnels et collectifs).
On reconnaît aussi souvent l’intelligence émotionnelle, définie comme la capacité d’identifier ses propres émotions et celles des autres, de les comprendre, de savoir les exprimer et les entendre en favorisant leur régulation.
Bien des ordres de compétence donc. Le fait est que chaque individu est doté d’une combinaison propre d’atouts et de limitations dans ces différents registres, dont certains sont particulièrement valorisés à l’intérieur d’une culture a un moment donné, d’autres étant vus comme moins importants ou prestigieux.
La mauvaise prise en considération de cette multiplicité conduit à des raccourcis de pensée en définitive violents : combien ne s’est-on moqué ainsi de l’intelligence soi-disant limitée de certains sportifs comme les footballeurs ? Pourtant, à l’œuvre dans leur domaine, ils démontrent une capacité de lecture du jeu, de compréhension du mouvement et de l’espace ainsi qu’une capacité à gérer les émotions et la pression tout simplement prodigieuses… toutes compétences dans lesquelles le premier intellectuel venu sera la plupart du temps dramatiquement mauvais !
Blessure d’estime
Même si, et c’est heureux, le modèle de l’intelligence unique est complètement dépassé, il continue de sévir pourtant à travers l’obsession de la norme et de la mesure qui prévaut encore. Les dommage principaux ? L’impact en termes d’estime de soi pour celles et ceux dont les modalités d’intelligence diffèrent de cette norme. Et pour les collectifs, le fait de se priver de la complémentarité et de la synergie féconde de ces différences.
Quel gâchis en effet que celui de la blessure d’estime de soi chez celles et ceux au bénéfice de formes d’intelligence moins valorisées. Leur échec à s’inscrire dans la norme de performance souhaitée leur a été rappelée tout au long de leur scolarité sans la plupart du temps que leurs qualités spécifiques soient mises en avant.
Le manque d’estime de soi est sans doute aujourd’hui la souffrance la plus universellement répandue en Occident, et ce formatage, matraqué vigoureusement au long des années de l’enfance, en porte la responsabilité essentielle. Résultat : la plupart des gens se sentent peu intelligents, les happy few qui ont échappé à cette violence sont souvent imbus à l’excès de leur soi-disant supériorité. Et peinent à réaliser que leur faiblesse (occultée) dans certains registres d’intelligence les met à risque d’être bêtes, tout intelligents qu’ils soient…
En conséquence, les multiples facettes de l’intelligence telles qu’elles pourraient nous aider à façonner une réalité plus juste, plus humaine et plus performante sont peu mises à profit.
Intelligences collectives
La recherche sur l’intelligence collective montre les dangers de se cantonner à une seule forme d’intelligence, parce que des biais de conformité apparaissent inévitablement. Le réel est toujours polysémique et multimodal. Aucun cerveau ne pouvant posséder la quintessence de chaque type d’intelligence, les réponses les plus performantes ne peuvent naître que de la rencontre collaborative de personnes pensant différemment.
Dans l’analyse des situations où des décisions catastrophiques ont été prises par des collèges d’expert fort compétents, on trouve toujours ce biais, qui conduit à passer à côté d’éléments probants. Comme le dit joliment l’adage : « Un expert est un professionnel qui délaisse les petites erreurs au profit des grandes. »
Il va de soi que tous les domaines professionnels requièrent une performance élevée dans un ou plusieurs registres précis. Ce qui ne veut pas dire que la présence ou l’absence des autres modalités d’intelligence chez un individu ou dans un groupe soit indifférent…
La règle dans la composition idéale des équipes est celle d’une bonne tension entre diversité et cohérence. Des équipes trop hétérogènes peinent à s’accorder parce que les modalités de langage et de pensées sont trop différentes. On perd beaucoup en capacité d’inter-compréhension et donc en précision.
A l’inverse, le manque de diversité pèche par rétrécissement de la pensée.
Un autre paramètre saillant est celui de la compétence transactive du groupe : un effet de levier collaboratif est atteint lorsque les membres d’une même équipe se connaissent et ont appris à s’apprécier suffisamment pour identifier spontanément qui est pourvu de quelles compétences utiles face à tel ou tel problème. La diversité d’expériences et de styles cognitifs devient un réservoir de ressources, et une forme de régulation s’opère en fonction de ce que le groupe et ses membres reconnaissent à chacun.
Il est temps donc de valoriser cette belle gamme des registres d’intelligence. En quelque sorte, toute personne qui se croit stupide est un intelligent qui s’ignore, parce qu’elle regarde au mauvais endroit… Inculquer à des êtres humains une telle image péjorative d’eux-mêmes est rien moins qu’une maltraitance. Et la maltraitance n’est jamais un mode d’éducation ni un mode de collaboration.