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Ce qu'ils en

En souvenir du professeur Dominique Rivier
«Puis-je me fier à mes sens?»
Tel était le sujet proposé aux candidats français de l'été 1998 au baccalauréat, me donnant au soir de ma vie une certaine envie de repasser cette épreuve jadis tant redoutée.
Au moment de commencer ma carrière de professeur dans cette Faculté des sciences de l'Université de Lausanne, en octobre 1964, j'eus la surprise d'être présenté par son doyen à mes élèves de médecine et de biologie comme une personne «soucieuse» d'épistémologie. Je ne connaissais pas très clairement la signification de ce mot: la valeur de la science est devenue au fil des ans ma préoccupation essentielle. Le professeur Rivier avait vu juste à mon propos.Poser au potache une telle question constitue pourtant une redoutable épreuve de maturité, car elle rend compte d'un préjugé très répandu: les sens sont trompeurs et l'on ne peut pas connaître le monde extérieur, avec lequel ils nous relient, avec certitude. Voyez le mouvement des astres autour de la Terre. On a demandé, il y a quelques années, au Parisien de la rue, s'il est vrai que le Soleil tourne autour de la Terre. Je me souviens de mon étonnement d'apprendre que 40 % d'entre eux avaient répondu «oui» parce que le Soleil se lève le matin du côté de Vincennes et se couche chaque soir derrière l'Arc de Triomphe. C'est bien connu du sens commun... Ceux qui ont étudié la cosmographie savent pourtant que c'est exactement le contraire, depuis Galilée et d'autres.
On veut nous faire croire que la Science est fondée sur l'observation des faits vérifiables par chacun alors que le déroulement familier du jour et de la nuit devrait nous montrer l'inverse; on voit le Soleil tourner autour de nous et il est, par bonheur, chaque matin au rendez-vous du côté est de l'horizon et chaque soir disparaît à l'ouest.
Donc notre sens de la vue nous trompe. Alors se pose la question: Comment pouvons-nous connaître le monde? La Science peut-elle conduire à la certitude? Dans l'exemple choisi, la rotation de la Terre sur elle-même n'a été vue, dis-je vue, que par les astronautes séjournant quelque temps sur la Lune, bien après la déduction rationnelle d'un Copernic.
La connaissance véritable bloquée par Kant
Je me demande si ce vénérable philosophe n'a pas rendu à l'esprit humain curieux de comprendre ce qui l'entoure un bien mauvais service. Selon Kant en effet, nous ne connaîtrons jamais du monde que ce que nous en donnent précisément nos sens... qui sont trompeurs. Derrière les apparences se cache, selon lui, le monde en soi, «die Welt an sich» par essence inconnaissable.
Examinons de plus près un autre sens auquel on ne peut pas non plus se fier: c'est le sens de la chaleur pour lequel nous possédons des récepteurs bien connus de la physiologie, notamment dans les joues et dans les mains. Remarquons en passant qu'il n'est pas cité à l'école élémentaire parmi les cinq sens officiels: ouïe, vue, odorat, goût et toucher...
Afin de prouver que ce sens de la chaleur nous trompe, on dispose de trois récipients contenant de l'eau chaude, tiède ou froide. On trempe ses mains dans les milieux chaud et froid pendant quelques secondes, puis les deux mains ensemble dans l'eau tiède. Il est facile de deviner que cette eau tiède semble plus chaude à la main qui sort de l'eau froide qu'à l'autre. Donc un même milieu n'est pas identique... Accuser notre sens de la chaleur déficient revient à douter des indications des thermomètres, que nous considérons pourtant comme fidèles... si nous laissons l'équilibre thermique s'établir.
Le sens de la vue est superficiel
Remarquons à ce propos que la physique, réputée pour sa précision, adore mesurer les phénomènes. Les grandes lois de la Nature, celles qui sont - n'en déplaise à M. Kant - certaines, résultent de la mesure qui est une observation et une comparaison de deux longueurs grâce au sens de la vue. Or notre regard ne peut percevoir, de ce point de vue, si j'ose dire, que la surface des choses. On se souviendra à ce propos des célèbres compositions du dessinateur Escher capables d'attirer notre attention sur une propriété paradoxale du message sensoriel considéré comme une donnée objective, comme diraient les philosophes. Le renseignement objectif ne dépend pas du sujet qui observe: il offre la garantie de sa vérité, de son exactitude parce que tout le monde doué de raison peut s'y soumettre. Sinon, il n'y aurait pas de science possible.
La donnée immédiate d'un dessin signé Escher est un ensemble de lignes et de motifs familiers suggérant à partir d'une figure plate la feuille de papier un motif en perspective. La perspective et ses règles (point de fuite où convergent des parallèles) est une invention récente: elle apparaît chez les peintres de la Renaissance vers l'année 1400 et leur permet de suggérer l'espace à trois dimensions, donc la profondeur, à partir d'une figure plate.
Cela nous montre une caractéristique commune à tous nos sens: leur message ne prend toute sa signification que s'ils sont interprétés par un être conscient, doué de la faculté de leur appliquer un acte de pensée. Sans conscience, le stimulus sensoriel ne signifie rien du tout. Il faut le reconnaître, pourrait-on dire, en venant à sa rencontre activement. C'est nous qui créons l'espace en question en quelque sorte préparé sur le dessin ou sur le tableau.
Le réel, tel que nous en parlons familièrement, ne serait-t-il pas en fin de compte, une récréation de l'être humain? On entend déjà l'ultime question des physiciens bien embarrassés par les résultats de leur recherche: «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?»
Le temps, ce mystérieux paramètre
Pour encore augmenter notre perplexité à propos du réel, il existe dans la nature une variable physique mesurable pour laquelle nous n'avons aucune affinité sensorielle. Je veux parler du temps qui passe, que nous savons mesurer avec la plus grande précision et qu'on n'a pas la possibilité de comprendre dans sa nature propre. Il existe par notre expérience consciente de l'avant et de l'après, bien qu'il n'existe pas au sens matériel du terme. Il est facilement repérable grâce au mouvement régulier des astres, donc de la Terre. Nous le considérons comme irréversible, car sa qualité fondamentale est d'être créé, j'allais dire à chaque instant, par ce qui change, par ce qui évolue, par ce qui vit ou se détruit. Le phénomène primordial - das Urphänomen, diraient nos voisins d'outre-Rhin - est la vitesse de ce changement, qu'on peut naturellement rapporter à l'espace et à l'observation d'une longueur.
Paramètre physique exactement maîtrisé, le temps échappe cependant à notre organisation sensorielle et je me demande s'il ne nous condamne pas irrémédiablement à l'ignorance et à l'incompréhension d'un immense problème, celui du commencement de l'évolution... Insupportable limite actuelle à la connaissance.
A propos de l'évolution
Notre contact moderne avec le monde environnant se fonde bien sur les données de nos sens, surtout sur la vue. Il faut avoir bien compris que ces données n'ont en soi aucune signification et que notre esprit doit les interpréter pour les «comprendre».
La science moderne considère qu'à la suite d'une très longue évolution et sous l'effet des forces naturelles agissant sur la matière, la vie est apparue sur Terre, culminant avec l'être humain capable par sa conscience d'étudier, de comprendre les lois de ce monde et de le gouverner. La participation de son organisation sensorielle est capitale, bien que les sens ne donnent aucune explication des phénomènes. Nos sens sont fidèles dans leur message spécifique, mais ils restent muets.
On peut admirer dans ces conditions la force inouïe de la pensée humaine, fruit de cette évolution naturelle et l'on peut enfin se demander comment de la matière a bien pu faire pour «sécréter» la conscience des hommes.
Pierre Feschotte,

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Allez savoir! Le magazine de l'Université de Lausanne - No 12, Octobre 1998