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Dennis Hopper est mort hier, et on se souviendra longtemps de son interprétation de Frank Booth, dans Blue Velvet, de Lynch. C'était un monstre qui assumait presque à lui seul la profondeur fantastique du film, laquelle avait valu à celui-ci de recevoir un prix au festival d'Avoriaz. Jeffrey Beaumont épiait la pauvre Dorothy Valens depuis l'intérieur de son placard, et il entrait ainsi dans un monde parallèle, dont Frank Booth était le créateur et l'ordonnateur, au fond, quoique avec la complicité de Dorothy Valens même: Lynch rappelle qu'en réalité, elle y avait participé par une pulsion obscure dont Frank Booth était la matérialisation.
Car comme le monstre dit de Théramène de Phèdre par Jean Racine, qui était aussi la matérialisation de la jalousie et du dépit, de la passion de l'épouse de Thésée, Frank Booth matérialisait la curiosité malsaine et mêlée de peur de Jeffrey Beaumont, et les pulsions plus inavouables encore de Dorothy Valens. C'en est au point que Jeffrey se demande, légitimement: Comment peut-il y avoir, dans ce monde, des êtres tels que Frank Booth? C'est un mystère.
Frank Booth se meut dans les ténèbres, et quand il arrive chez Dorothy, il baisse la lumière: Now it's dark est sa plus belle réplique. J'aime aussi: Do you know what a love letter is? Il s'agit d'une balle.
Le drame de l'amour est tout entier incarné par ce monstre qui conserve son humanité en étant fasciné, dans sa ténèbre, par le bleu, et qui en pleure, comme un ange déchu qui verrait un dernier reflet de la divinité! C'est beau comme du Milton. Lynch de ce point de vue est incroyable. Car on comprenait Frank Booth, au bout du compte: il était une partie de nous-mêmes, celle qui veut se laisser absorber par la passion. C'était un monstre qu'on avait en soi, et c'est ce que Dennis Hopper a magnifiquement montré. Lynch lui était resté très attaché.