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Est-il possible d'élaborer des politiques pour les hommes au vu de la diversité de ceux-ci et au vu des conclusions des études genres sur la construction dichotomique d'un ordre social genré? Si elle veut rester opérationnelle, une politique masculine doit évoluer de façon pragmatique dans cette zone conflictuelle. Elle y parviendra si, premièrement[1], on admet qu’il n’est pas nécessaire de trancher définitivement la question du caractère social vs. biologique du sexe et du genre pour pouvoir mener une politique de l'égalité. Il suffit pour cela de constater que la grande majorité de la population se perçoit comme homme ou femme et qu'il ou elle est également perçu comme tel par l'environnement social. Deuxièmement, il faut partir du constat que le sentiment d'appartenance au groupe des hommes n’est pas lié à des particularités ou des dispositions considérées comme naturellement «masculines». Pour agir sur le plan politique, il suffit de constater les différences de genres dans la façon dont les hommes et les femmes se perçoivent eux-mêmes et dans la perception de la société: «Les garçons, les hommes et les pères, par leur appartenance à leur genre, portent un regard spécifique sur le monde. Ils ont des modes de vies et rencontrent des défis spécifiques – et ils ont donc besoin d’une politique qui concorde avec leur réalité quotidienne et leurs perspectives de vie». (Theunert 2012: 22) Troisièmement, le danger persiste de tomber dans un discours (masculinisant) sur les préjudices subis. Ce discours risque de convertir les différences liées au genre en discriminations chiffrables. On insinuerait ainsi que les enjeux liés aux hommes seraient préjudiciables pour les hommes et avantageux pour les femmes. Quatrièmement, la perspective de la politique masculine peut aujourd'hui déjà s'élargir en passant des questions et sensibilités individuelles aux dimensions structurelles et culturelles de l'inégalité. Cinquièmement, il est ainsi impossible de passer outre la diversité des situations et des intersectionalités masculines.
Le «triangle de la politique masculine» développé par Michael Messner (Messner: 1997) illustre ces observations et permet de mieux définir l'approche et les limites de la politique masculine. Michael Messner[2] définit un cadre d’action en posant trois points d'ancrage. Ces trois points peuvent être placés au coeur des efforts de la politique masculine:
- Les privilèges institutionnalisés englobent tous les «avantages» liés au fait de se percevoir et d'être perçu comme un homme. On ne devrait désigner les défis spcéfiques aux hommes comme des «privilèges» qu'avec prudence, car le concept de privilège suppose également la liberté de choix de «profiter» ou non du privilège. Le terme de « contrainte » paraît parfois plus adapté pour traduire ce manque de liberté. De manière sans doute plus réaliste, Connell[3] parle du «dividende patriarcal» qui, selon le degré de participation au système de la masculinité hégémonique, peut plus ou moins varier. Ce «dividende patriarcal» est en grande partie versé indépendamment du fait qu'un homme le souhaite ou non.
- Les désavatanges de la masculinité sont le revers de la médaille des privilèges institutionnalisés. La problématique des «pères en instance de divorce», dont les souffrances peuvent également être lues comme les coûts des «privilèges» institutionnalisés, en lien avec le devoir traditionnel du « père nourricier », occupe le devant de la scène. Dans les régions germanophones, les questions relatives à la santé masculine se sont peu à peu développées en parallèle.
- Les différences renvoient à la diversité et à l’intersectionalité, c'est-à-dire aux différences au sein du groupe des garçons, des hommes et des pères.
Au centre du triangle, Messner situe le «terrain de la construction d'une coalition progressiste», «occupied by groups who attempt to strike some balance between acknowledging men’s structural power and privilege, the costs of masculinity, and the race, class and gender inequalities among men (and among women). The closer a group’s worldview is to the center of the triad, the more complex – even contradictory – its internal debates about the social structure of power, inequality, and oppression are likely to be». (Messner 1997: 100). Michael Tunç désigne également ce terrain comme «champ de la politique masculine intersectionnelle»[4].
Les politiques masculines progressistes ont pour objectif de toujours garder à l'esprit ces trois dimensions et de chercher un équilibre dynamique au centre du triangle. Selon les problématiques, les priorités peuvent évoluer. Ceux qui refuseront ou nieront l'existence et/ou la signification d'une des dimensions s’exclueront d’une politique masculine progressiste. En d’autres mots, les organisations et formations qui feront partie d'une alliance progressiste seront uniquement celles qui évolueront à l'intérieur du triangle, caractérisées par leur effort pour prendre en compte les trois dimensions.
[1] cf. Theunert, Markus (2012). Männerpolitik(en) – ein Rahmenkonzept. Dans: Theunert, M. (Ed.). Männerpolitik, p. 16 ss.
[2] Messner, Michael (1997). Politics of Masculinities. Men in Movements. Thousand Oaks/London/New Delhi: Sage
[3] Connell, Robert. (1999). Der gemachte Mann. Konstruktion und Krise von Männlichkeiten. Wiesbaden: VS Verlag
[4] Tunç, Michael. (2012). Männerpolitiken und Diversität. In Markus Theunert (éd.), Männerpolitik (p. 99–123). Wiesbaden: Springer VS.