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De mon précédent billet se dégageait une image plutôt idéale du libéralisme, à l’instar du résumé qu’en fait l’historien René Rémond. Mais la réalité n’est pas aussi simple et l’historien lui-même souligne les deux faces du libéralisme historique.
Pour résumer la face la plus belle, le libéralisme est déterminé à rompre avec les absolutismes et les oppressions qui en découlent. Tout absolutisme est collectiviste dans son essence ou dans ses conséquences et s’appuie sur un pouvoir sans contrepoids imposé à tous les citoyens. Il y a certes toujours des contraintes étatiques en système libéral, sans pour autant que nous vivions en régime de dictature ou de tyrannie. L’impôt est par exemple une contrainte collective. L’éducation et son uniformisation aussi. Le code civil, le code du travail, sont des contraintes collectives. Elles sont toutefois contrebalancées par des avantages bien réels et une protection du citoyen.
L’antidote libérale de l’absolutisme est le culte de l’individu, un individu dont la détermination de vie est libre et non soumise à la toute-puissance d’un Etat. Il faut comprendre ici que l’Etat avant le libéralisme imposait une organisation sociale limitative et que non seulement les citoyens n’avaient pas de pouvoir légal comme le vote pour modifier cette organisation, mais que cet Etat, associé pour des raisons historiques et sociétales à la religion, imposait ce qu’il fallait croire et penser.
Une des décisions des régimes libéraux du XIXe siècle a été de proclamer la liberté d’opinion: chacun pouvait se forger sa propre analyse du monde, sans avoir à suivre celle du clergé ou du système nobiliaire. Dans le même mouvement la liberté de la presse était proclamée. Ainsi le pouvoir laissait libre la parole, même si cette parole pouvait se retourner contre lui - conséquence logique de la liberté instaurée.
La consécration de la place de l’individu, de sa primauté sur le collectif, est également l’un des grands concepts du libéralisme. Actuellement toutes les tendances politiques occidentales s’y réfèrent, ainsi que la base de son droit. La libre détermination; le libre consentement de la personne; ses droits et ses responsabilités sociales et juridiques; la criminalisation de la contrainte; le contrat entre les individus; le choix du partenaire de vie; le soin apporté à l'éducation de chaque enfant; le regroupement en partis politiques ou associations; la liberté d'établissement; l'expression de ses propres besoins; la place des femmes dans le monde public; l’individualisation des traitements médicaux; le romantisme; internet. Tout cela provient de la philosophie individualiste libérale.
La révolution française fut un tremplin pour les idées libérales, portées par la classe bourgeoise. La société féodale avait certes maintenu sur une longue durée une structure de société bien plus équilibrée que la Légende noire ne le prétend: elle ne s’était pas moins sclérosée, en particulier dans la rigidité des trois ordres - clergé, noblesse et tiers-état - qui empêchaient pour une grande part la mobilité sociale. Au XVIIIe siècle on en était presque arrivé à un système de castes. La progression de sa situation personnelle, financière et sociale, était très peu aisée - alors pourtant que tant le clergé que la noblesse, qui étaient à l’origine des corps sociaux, avaient initialement imprimé une mobilité sociale à la féodalité naissante. L’accès au pouvoir de la bourgeoise d’argent, issue des commerçants urbains, rendait à la société sa mobilité interne. L’argent devenant un marqueur social, tout ceux qui produisaient des richesses prenaient part à la société, qui devenait plus ouverte que précédemment. Plus besoin de titre ou de charge monnayable ou élective pour être considéré et avoir droit à la parole. De nombreuses fortunes furent réalisées au XIXe et XXe siècles par des personnes parties de rien - ou de très peu.
Toutefois le libéralisme des débuts avait ses limites. Il n’était pas égalitaire. Le droit de vote était censitaire, réservé à ceux qui avaient des moyens financiers. Si aujourd’hui nous trouvons cela inacceptable, il faut tenir compte du progrès que ce droit limité imprimait à une société initialement profondément inégalitaire. En effet la notion d’égalité n’avait pas cours dans la féodalité. Les obligations des seigneurs n’en étaient que plus grandes. Le libéralisme s’est construit initialement avec des inégalités assumées.
Selon René Rémond (Le XIXe siècle, Coll Seuil Points):
«Qui donc tire le plus intérêt, en France ou en Grande-Bretagne, du libre jeu de l’initiative politique ou économique, sinon la classe sociale la plus instruite et la plus riche? La bourgeoisie a fait la révolution et la révolution lui a remis le pouvoir; elle entend le garder, contre un retour de l’aristocratie et contre la montée des couches populaires. La bourgeoisie se réserve le pouvoir politique par le cens. Elle contrôle l’accès à toutes les fonctions publiques et administratives. Aussi, l’application du libéralisme tend à maintenir l’inégalité sociale.
La vision idéaliste insistait sur l’aspect subversif, révolutionnaire, sur la portée explosive des principes, mais, dans la pratique, ces principes ont toujours été appliqués dans des limites étroites. L’interdiction, par exemple, des groupements a des effets inégaux selon qu’elle s’applique aux patrons ou à leurs employés. L’interdiction de reconstituer les corporations ne lèse guère les patrons et ne les empêche pas de se concerter officieusement. (...)
De même à la campagne, entre le propriétaire qui a assez de biens au soleil pour subsister, et celui qui n’a rien, et ne peut vivre que du travail de ses bras, la loi est inégale. La liberté d’enclore (ndr: clôturer les champs et empêcher la pâture libre des troupeaux) de vaut que pour ceux qui ont quelque chose à clôturer; pour les autres, c’est la privation de la possibilité d’élever quelques bêtes en profitant de la vaine pâture.»
Le libéralisme tablait sur l’argent et le talent des individus. Le droit de vote était acquis pour autant que l’on dispose de moyens financiers ou de talent (commercial, intellectuel) pour en produire. Il était entendu que les personnes dotées de moyens financiers plus important que les autres disposaient aussi de temps pour réfléchir aux questions politiques.
Ce libéralisme était donc marqué d’un certain élitisme. Les démocrates lutteront contre le libéralisme. Les deux courants finiront par s’associer pour former les démocraties libérales actuelles, dont le droit de vote universel est l’un des principaux marqueurs. Ce droit de vote universel est relativement récent. Au XIXe siècle seuls certains hommes, une petite minorité, en disposaient.
Le vote existe pourtant de longue date, sous différentes formes: assemblée de notables, de chefs de famille, vote censitaire, vote plural, vote limité. Il faut attendre le début du XXe siècle en Europe pour que le droit de vote masculin soit généralisé, sans conditions, et secret - ce qui lui confère l’indépendance nécessaire à son accomplissement. En France il fut promulgué en 1848 mais soumis à limitations et appliqué réellement quelques décennies plus tard grâce à l’isoloir (1913). Le droit de vote des femmes, commencé en Corse en 1755, continue par le vote censitaire en Suède (1862) et en Angleterre (1869), et devient universel entre 1893 en Nouvelle-Zélande et 1971 en Suisse. Historiquement, le droit de vote universel est un concept récent tant pour les hommes que pour les femmes.
Le libéralisme élitiste avait des inconvénients majeurs. Alors qu’initialement il encourageait les talents, il a progressivement privilégié les coteries et familles. On mettait quelqu’un en poste parce qu’il appartenait au clan ou au milieu, pas pour ses compétences. D’ouvert, il s’est à une époque refermé sur la seule bourgeoisie. De plus les libéraux du XIXe siècle ont soutenu des inégalités et discriminations, comme par exemple le fait que dans un litige un patron était cru sur parole alors qu’un ouvrier devait faire la preuve de ce qu’il avançait. Les démocrate ont corrigé ces aspects du libéralisme.
Ce bref rappel historique était nécessaire pour rappeler que le libéralisme est autant une idée de liberté et de progression sociale qu’une application au monde de l’économie. Avec le libéralisme une nouvelle société naissait, radicalement différente. La réflexion à venir portera sur le rapport entre individu et communauté, le rôle de l’Etat, l’aspect financier, entre autres. Et il est utile de citer à nouveau René Rémond qui, admettant la domination de classe par la bourgeoisie libérale, reconnaît néanmoins plus loin au libéralisme et à ses valeurs une dimension bien plus large que la seule défense d’intérêts de classe:
« Le libéralisme est donc le déguisement de la domination d’une classe, de l’accaparement du pouvoir par la bourgeoisie possédante: c’est la doctrine d’une société bourgeoise qui impose ses intérêts, ses valeurs, ses croyances. (...)
... si la bourgeoisie est généralement libérale, il est excessif de conclure qu’elle n’a adopté le libéralisme qu’en fonction de ses intérêts, elle peut l’avoir fait aussi par conviction et, partiellement, par générosité. Les idéologies ne sont pas le simple camouflage des positions sociales. Il est rare que les options soient aussi nettes, car, dans la pratique, les hommes sont à la fois moins conscients de leurs réels intérêts et moins cyniques. Si vraiment le libéralisme se réduisait à la défense d’intérêts matériels, comment expliquer que tant de gens aient accepté de perdre la vie pour lui? Leur intérêt premier n’était-il pas de conserver l’existence? L’interprétation sociologique ne rend pas compte de ces martyrs de la liberté.»
Si vous disposez de quelques minutes, je suggère la courte conférence ci-dessous dans laquelle Madame Canto-Sperber résume de manière claire et intelligente le libéralisme.
A suivre.
Monique Canto-Sperber, Précis de libéralisme... par les_ernest