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1670
Edme Boursault, Artémise et Poliante
Paris, Guignard, 1670
Longue critique de Britannicus
Boursault insère, en guise de prélude à son roman, un discours sur le Britannicus de Racine qui se rapproche sur bien des points de notre critique dramatique moderne.
Il était sept heures sonnées à tout ce qu'il y a d'horloges depuis la Porte Saint-Honoré jusqu'à la Porte Saint-Antoine, et depuis la Porte Saint-Martin jusqu'à la Porte Saint-Jacques, c'est-à-dire qu'il était sept heures sonnées par tout Paris, quand je sortis de l'Hôtel de Bourgogne, où l'on venait de représenter pour la première fois le Britannicus de Monsieur Racine, qui ne menaçait pas moins que de mort violente tous ceux qui se mêlent d'écrire pour le théâtre. Pour moi qui m'en suis autrefois mêlé, mais si peu que par bonheur il n'y a personne qui s'en souvienne, je ne laissais pas d'appréhender comme les autres. Et dans le dessein de mourir d'une plus honnête mort que ceux qui seraient obligés de s'aller pendre, je m'étais mis dans le parterre pour avoir l'honneur de me faire étouffer par la foule. Mais le marquis de Courboyer, qui ce jour-là justifia publiquement qu'il était noble, ayant attiré à son spectacle tout ce que la rue Saint-Denis a de marchands qui se rendent réguliérement à l'Hôtel de Bourgogne pour avoir la première vue de tous les ouvrages qu'on y représente, je me trouvai si à mon aise que j'étais résolu de prier Monsieur de Corneille, que j'aperçus tout seul dans une loge, d'avoir la bonté de se précipiter sur moi, au moment que l'envie de se désespérer le voudrait prendre, lorsqu'Agrippine, ci-devant impératrice de Rome, qui, de peur de ne pas trouver Néron à qui elle désirait parler, l'attendait à sa porte dès quatre heures du matin, imposa silence à tous ceux qui étaient là pour écouter et me fit remettre ma prière à une autre fois. Monsieur de …………, admirateur de tous les nobles vers de Monsieur Racine, fit tout ce qu'un véritable ami d'auteur peut faire pour contribuer au succès de son ouvrage et n'eut pas la patience d'attendre qu'on le commençât pour avoir la joie de l'applaudir. Son visage, qui à un besoin passerait pour un répertoire du caractère des passions, épousait toutes celles de la pièce l'une après l'autre et se transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaient leurs rôles. Surtout le jeune Britannicus, qui avait quitté la bavette depuis peu et qui lui semblait élevé dans la crainte de Jupiter Capitolin le touchait si fort que, le bonheur dont apparemment il devait bientôt jouir l'ayant fait rire, le récit qu'on vint faire de sa mort le fit pleurer, et je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très humble service de Monsieur Racine.
Cependant les auteurs, qui ont la malice de s'attrouper pour décider souverainement des pièces de théâtre et qui s'arrangent d'ordinaire sur un banc de l'Hôtel de Bourgogne qu'on appelle le banc formidable à cause des injustices qu'on y rend, s'étaient dispersés de peur de se faire reconnaître et, tant que durèrent les deux premiers actes, l'appréhension de la mort leur faisait désavouer une si glorieuse qualité. Mais le troisième acte les ayant un peu rassurés, le quatrième qui lui succéda semblait ne leur vouloir point faire de miséricorde, quand le cinquième, qu'on estime le plus méchant de tous, eut pourtant la bonté de leur rendre tout-à-fait la vie. Des connaisseurs auprès de qui j'étais incognito et de qui j'écoutais les sentiments en trouvèrent les vers fort épurés. Mais Agrippine leur parut fière sans sujet, Burrhus vertueux sans dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans prétexte, Junie constante sans fermeté et Néron cruel sans malice. D'autres qui, pour les trente sols qu'ils avaient donnés à la porte, crurent avoir la permission de dire ce qu'ils en pensaient, trouvèrent la nouveauté de la catastrophe si étonnante et furent si touchés de voir Junie après l'empoisonnement de Britannicus s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta qu'ils auraient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne si l'on ne les eût assurés que Vesta ne l'était pas.
Comme ce jour-là j'étais prié d'aller souper chez une dame dont la qualité, toute grande qu'elle soit, est fort au-dessous de son mérite et que je devais y réciter de mes fragments (car si je disais une pièce entière, on ne me croirait pas), je ne fus pas plus tôt arrivé où l'on m'attendait qu'on me demanda des nouvelles de celle que je venais de voir, et voici de quelle manière j'en parlai.
Quoique rien ne m'engage à vouloir du bien à Monsieur Racine, et qu'il m'ait désobligé sans lui en avoir donné aucun sujet, je vais rendre justice à son ouvrage sans examiner qui en est l'auteur. II est constant que, dans le Britannicus, il y a d'aussi beaux vers qu'on en puisse faire, et cela ne me surprend pas, car il est impossible que Monsieur Racine en fasse de méchants. Ce n'est pas qu'il n'ait répété en bien des endroits "que fais-je", "que dis- je", et "quoi qu'il en soit", qui n'entrent guère dans la belle poésie, mais je regarde cela comme sans doute il l'a regardé lui-même, c'est-à-dire comme une façon de parler naturelle qui peut échapper au génie le plus austère et paraître dans un style qui d'ailleurs sera fort châtié. Le premier acte promet quelque chose de fort beau, et le second même ne le dément pas. Mais au troisième, il semble que l'auteur se soit lassé de travailler, et le quatrième qui contient une partie de l'histoire romaine, et qui par conséquent n'apprend rien qu'on ne puisse voir dans Florus et dans Coëffeteau, ne laisserait pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si, dans le cinquième, la façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont Junie se rend Vestale ne faisaient pitié. Au reste, si la pièce n'a pas eu tout le succès qu'on s'en était promis, ce n'est pas faute que chaque acteur n'ait triomphé dans son personnage. La Des Oeillets, qui ouvre la scène en qualité de mère de Néron et qui a coutume de charmer tous ceux devant qui elle paraît, fait mieux qu'elle n'a jamais fait jusqu'à présent, et quand Lafleur, qui vient ensuite sous le titre de Burrhus, en serait aussi bien l'original qu'il n'en est que la copie, à peine ne le présenterait-il plus naturellement. Brécourt, de qui l'on admire l'intelligence, fait mieux Britannicus que s'il était le fils de Claude, et Hauteroche joue si finement ce qu'il y représente qu'il attraperait un plus habile homme que Britannicus. La Dennehaut qui, dès le premier soir qu'elle parut sur le théâtre, attira les applaudissements de tous ceux qui la virent, s'acquitte si agréablement du personnage de Junie qu'il n'y a point d'auditeurs qu'elle n'intéresse en sa douleur ; et pour ce qui est de Floridor, qui n'a pas besoin que je fasse son éloge, et qui est si accoutumé à bien faire que dans sa bouche une méchante chose ne le paraît plus, on peut dire que si Néron qui avait tant de plaisir à réciter des vers n'était pas mort il y a quinze cent je ne sais combien d'années, il prendrait un soin particulier de sa fortune, ou le ferait mourir par jalousie. Voilà, Madame, dis-je à la personne de qualité chez qui j'étais, ce que je puis vous apprendre de Britannicus et ce que vous devez savoir des acteurs qui le représentent, puisqu'il ne se passe point d'hiver que vous ne les alliez voir cinq ou six fois. Quand vous aurez vu le chef-d'œuvre de Monsieur Racine ou du moins ce qu'on croyait qui le dût être, je viendrai m'informer de ce que vous en pensez, car, bien que je vous en aie dit mon sentiment, je ne le donne pas pour infaillible jusqu'à ce que le vôtre l'ait confirmé.
(p. 12-22)
Edition Paris, Didot, 1739, p. 12-22.
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