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Critique
par Marina Skalova
Publié le 08/01/2017
Dans son rêve, quelqu’un tenait les propos suivants... il disait que... mais peut-être n’était-ce que ce qu’il avait entendu... il n’était pas sûr de ce qu’il disait... et elle, lorsqu’elle s’est réveillée, il ne lui restait qu’une empreinte vague, de la buée sur une fenêtre... Elle se dissipait au fur et à mesure qu’elle tentait de retrouver le fil de son discours... Il lui restait les contours, la structure, mais le contenu était devenu vague.
Une fois le livre de Dorothee Elmiger rangé, c’est à peu près avec ces mots que l’on pourrait tenter de transcrire la trace qu’il laisse. Un logisticien qui s’occupe d’import-export parle à une journaliste, celle-ci s’est rendue à différentes frontières, elle a été en contact avec une écrivaine, parfois cette dernière prend la parole, ou alors, c’est sa traductrice, on ne sait pas exactement, les pistes se brouillent, l’origine du discours est devenue inassignable. La traduction de Lila Van Huyen, réalisée en collaboration avec Barbara Fontaine pour les éditions d’en bas, ajoute une couche supplémentaire: les mots de l’auteure ne sont qu’une partie du mille-feuille.
Ils se fondent dans la multiplicité de phrases non-signées, attrapées au vol, entendues avec le flot d’informations arrivées en allumant la radio, vues dans des documentaires, lues dans des journaux qui s’empilent, sur des documents administratifs, dans des livres d’histoire ou de sciences politiques. Certaines phrases n’ont sans doute pas exactement été dites ainsi, elles sont restituées d’après le souvenir, nées dans l’état tâtonnant entre le sommeil et la veille, certaines ont été entendues en rêve, parfois l’un des personnages croit avoir subi une hallucination, on ne sait pas exactement d’où vient ce qui se dit, on ne sait souvent pas qui parle, peu importe qui parle.
Dans son second roman, l’écrivaine suisse-allemande Dorothee Elmiger déploie une écriture à la fois onirique, proche de la structure du rêve, et extrêmement agile. Un peu comme des tentacules, les mots et bribes de discours s’agrippent à un personnage puis à un autre. Un tissu intertextuel se noue entre les protagonistes, l’écrivaine, la traductrice, le journaliste, le logisticien, Fortunat et A.L. Erika, liés les uns aux autres par un flux continu d’informations, de paroles, de faits, de textes – le même présent en partage. Les paroles de l’un prolongent celles du précédent, s’inscrivent dans le sillon qu’elles ont creusé, en vertu d’un système d’échos, elles forment un genre de chœur, en rhizome.
Ce qui est plus ou moins certain, c’est la thématique qui relie tous ces discours, il est question de personnes qui franchissent des frontières, dans le passé ou en rêve, sur des tableaux ou dans des livres, pour des raisons commerciales – import-export –, pour voir des expositions ou rendre visite à des amis, ou alors et surtout, pour sauver sa peau. De Bâle à l’Amérique centrale, des Alpes de Suisse orientale à la ville de Buenaventura en Colombie, des lieux sont traversés, le déplacement est permanent. New York, la Réunion, l’Espagne, le Texas, le Nigéria, les noms de lieux – bien qu’éclatés à travers la planète – apparaissent alors comme des points d’incise fixe, où l’incessant transport se fige brièvement.
C’est cette fluidité qui caractérise l’écriture, filant allègrement d’un point géographique ou imaginaire à un autre, justement affranchie de cette notion de frontière qui trace des lignes et scinde les réalités. Une notion dont l’un des personnages propose justement une définition édifiante:
Venons-en au fait, a fini par s’exclamer le journaliste, et ce fait, a-t-il précisé, est d’ailleurs exposé dans l’œuvre d’un illustre sociologue: selon ce dernier, la frontière marque la division entre deux catégories de personnes, qu’elle assigne à des espaces distincts, où l’on parle des langues différentes, là-bas il ne régnerait pas le même régime qu’ici, dit-on, cela se produirait au vu et au su de tous, mais dès que l’un s’introduit dans l’espace de l’autre, a conclu le journaliste, celui-ci disparaît aussitôt de la vue de l’entrant.
Il devient vite évident que les personnes ayant traversé des frontières sont partout, leurs existences fugitives et insaisissables. Des corps de réfugiés sont retrouvés dans un camion frigorifique, quelque part en Hollande, d’autres s’échouent à la frontière mexicaine, pendant ce temps, en Suisse, des frontaliers pénètrent le pays, un jeune algérien de dix-neuf ans se noie dans un lac, des billets d’avion pour l’autre bout du monde s’achètent en quelques clics. Au 19e siècle, un navire chargé d’émigrants en route vers l’Amérique coule avec ses passagers, suscitant le souvenir du Radeau de la méduse de Géricault et de ses 140 noyés («il est dit d’ailleurs que ce tableau est une métaphore de nous tous, qui tels des naufragés oscillons entre espoir et désespoir»), qui inspira à son tour la peinture du Caravage.
L’écriture est mouvante, on glisse avec le texte, suit le cours de la phrase comme le cours d’une rivière, d’un fleuve, qui s’ouvre vers d’autres embranchements, se connecte, plonge dans un bassin ou se divise en ruisseaux. Imperceptiblement, on dérive d’un témoignage à une référence historique, d’un document d’archive à une référence littéraire, la poésie de Walt Whitman, ou picturale, l’œuvre de l’artiste Bas Jan Ader, par exemple. La construction du texte est minutieuse et en même temps, l’écriture est très fluide: un flux de pensée ou de conscience, qui s’écoule de façon limpide, passe d’une subjectivité à l’autre, d’une présence à l’autre – incarnant ainsi la fluidité du passage des frontières, quoi qu’en disent les règlementations.
La complexité du rapport aux questions migratoires est éclairée à travers un «faisceau de lumière» chaque fois différent, reflet d’une société où le rapport à l’autre est paradoxal. «J’aime vivre seul, la présence d’étrangers dans mon appartement me perturbe (…) pourtant toutes les formes possible de vie en commun m’intéressent» dit l’un des personnages, illustrant ainsi les ambivalences de tout un chacun, où rejet de l’étranger et utopies du vivre-ensemble coexistent étrangement. L’écrivaine aborde la difficulté éthique à tirer son capital artistique de la misère des réfugiés, se demandant si «le non-écrire, dans un instant pareil, n’est pas tout autant un acte d’écriture». Surtout, on assiste à l’impuissance collective face à une situation qui apparaît inéluctable:
À Djerba ou à Athènes, tout aurait pris la même tournure, ou devrais-je dire, a pris, prend la même tournure, tout se déroule effectivement ainsi, l’employée des douanes fait des analyses de risque, deux hommes font enrouler leurs corps dans des tapis et traversent la frontière, le paysan suisse n’a plus besoin des services du demandeur d’asile lorsque pour la troisième fois celui-ci ne comprend pas comment il faut cueillir les plantes, les montagnes constituent une frontière naturelle, une existence en fuite est à la recherche d’un nouvel hébergement.
À l’image d’une époque qui dérape, les informations glissent entre les doigts, sans rien de solide à quoi s’accrocher. Le texte-araignée se déploie de façon à saisir non pas les faits, l’information brute, mais la matrice même de notre présent, sa dynamique. Une marée indémêlable de on-dits, de discours indirects et de citations, par lesquels ce réel nous submerge. «Je parlais à peine à cette époque, répondit le logisticien, cela ne me semblait pas nécessaire, j’aurais eu du mal à trouver des mots n’appartenant pas déjà au discours d’autrui.» Dans cet éternel discours rapporté, chaque locuteur n’est que la chambre d’échos de discours qui existent déjà, avant lui et malgré lui. Condition postmoderne, où toute parole est systématiquement retweetée, corrigée et enrichie – et où les discours s’épuisent, se vident de leurs contenus, aussi pertinents soient-ils.
Derrière cette multiplication des discours, on se demande surtout comment encore arriver à prendre la parole. Comment trouver une langue, des mots qui n’aient pas déjà servi pour tout autre chose? Dorothée Elmiger ne prétend pas avoir de réponses: elle fait.
Et sa traductrice Lila Van Huyen la suit, s’appropriant et recréant son écriture, une mise en abîme de la langue justement évoquée dans le texte. On saluera le travail de traduction, qui est parvenu à restituer le rythme, la pulsation des phrases de l’auteure, en dépit de la structure syntaxique inversée de l’allemand. La modification du titre mérite également qu’on s’y attarde: de Schlafgänger (des personnes errantes louant un lit pour la nuit et déguerpissant au petit matin), le livre s’est transformé en La Société des abeilles. Une métaphore de l’organisation humaine récurrente dans le texte, où l’utopie est évoquée, puis rejetée:
Je ne croyais pas à l’idée selon laquelle la nature était le meilleur des modèles pour l’être humain, mon père appelait les abeilles avec diligence et douceur, ce qui se passait à l’intérieur de la ruche me semblait cruel lorsque j’étais enfant, mortes, les abeilles étaient poussées hors de la ruche par leurs congénères.
Sans être moralisant ou incriminant, le livre de Dorothee Elmiger est traversé par des interrogations éthiques et politiques fondamentales, de la valeur du corps humain à la question des droits de l’homme. Avec une virtuosité éblouissante, l’auteure lie poésie et politique à travers un montage subtil, un tissage d’échos, de répétitions et d’obsessions. La fluidité du discours empêche toute position univoque, tout arrêt sur image qui ne serait aussitôt emporté par l’afflux de l’image suivante. Reste alors une sensation de déjà-vu, lorsque des bribes déjà entendues quelque part reviennent, résonnent dans le lointain… «à posteriori ces conversations téléphoniques se sont fondues en un seul long discours».