Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06929.jsonl.gz/692

Si - considéré du point de vue de la valeur du message que Smetana avait à communiquer à sa nation - l'opéra Libuse constitue l'oeuvre majeure résumant tout ce que le compositeur avait écrit avant sa surdité, le cycle de six poèmes symphoniques intitulé Ma Patrie [I - II - III - IV ] représente une oeuvre d'importance analogue dans la production des dix dernières années de sa vie. Par sa conception même, c'est une oeuvre absolument originale qui n'a point de pareille dans le domaine de la musique symphonique. Comme Libuse,
naissait assez lentement et ce n'est qu'en écrivant ses différentes parties que Smetana élaborait leur forme définitive. Il n'avait donc pas fixé l'ordre et les thèmes des six poèmes symphoniques qui constituent le cycle avant d'avoir commencé la composition de l'oeuvre. En réalité, la période qui détermine la naissance de Ma Patrie est plus longue que la période indiquée par les dates de l'achèvement des partitions des six poèmes (1874-1879).
Car Smetana commença à s'occuper de l'idée de composer une série de poèmes symphoniques consacrés aux grands événements de l'histoire de la nation tchèque et aux lieux mémorables du pays immédiatement après qu'il eut achevé la partition de Libuse, et on en parla même dès cette époque dans la presse. Cependant, se voyant contraint à écrire un nouvel opéra qu'il serait possible de monter aussi rapidement que possible, Smetana dut alors renoncer à la réalisation de son projet, mais il ne l'abandonna pas pour autant. Ce n'est que de cette façon qu'il est possible d'expliquer le fait que Smetana réussit aux moments les plus sombres de sa vie à écrire d'un seul trait les partitions des deux premiers poèmes du cycle, Vysehrad
et Vltava. Les deux pièces suivantes, Sarka et Par les bois et les prés de Bohême (que Smetana avait voulu primitivement écrire avant Sarka), se succédèrent également de très près. Le cycle fut enfin complété par les deux dernières parties, Tábor et Blanik, qui se rattachent l'une à l'autre et qui furent écrits pour ainsi dire d'un seul jet.
LA CITTÀ DI TABOR
Il n'est pas très facile de caractériser brièvement le vrai sens du cycle, considéré comme un tout. Il est en effet beaucoup plus profond et la signification des diverses parties qui le constituent est beaucoup plus différenciée que ne peut l'exprimer une description verbale de leur contenu. Car il ne s'y agit pas d'une «action» continue, mais d'une suite libre, quoique reposant sur une trame dramatique précise, de tableaux dont le style est parfaitement uni tout en présentant une grande diversité intérieure, et qui est caractérisée par une étonnante richesse d'idées et d'impressions. L'ensemble de l'oeuvre représente la somme des nobles idées que Smetana se faisait de la vie de la nation, du pays et de son peuple et qu'il voulait exprimer dans la musique de sa vision monumentale de la Patrie.
Les grandes sphères d'idées et de thèmes qui s'entrelacent dans toutes les parties de l'oeuvre sont en somme au nombre de trois c'est d'abord la sphère des légendes et des récits populaires où Smetana s'inspirait, dans les cas concrets - comme dans l'opéra Libuse - des «Manuscrits», monuments littéraires prétendus très anciens dont la non-authenticité ne devait être prouvée que plus tard; c'est ensuite l'histoire de Bohême et plus particulièrement l'histoire du mouvement hussite, telle que Smetana l'avait connue en étudiant L'Histoire de la nation tchèque de Frantisek Palacky; et c'est enfin - mais non en dernier lieu - le paysage tchèque dont Smetana connaissait intimement les nombreux aspects - le pays et les gens, la nation qui le ranime et le modifie.
C'est par un motif majestueux et expressif confié à la harpe solo et par une cadenza de deux harpes qui évoque l'idée de Vysehrad que s'ouvre le panorama smetanien de la Patrie. Le rocher abrupt de Vysehrad, tombant droit dans les eaux de la Vltava, semble veiller sur l'entrée du fleuve dans la capitale du pays. D'après la légende, Vysehrad avait été la première résidence des princes de Bohême avant que les successeurs de Premysl ne fussent édifié le Château de Prague. C'est pourquoi d'ailleurs c'est à Vysehrad que se passe également l'action de l'opéra Libuse. Au temps de Smetana, ce monument mythologique de la première gloire tchèque ne devait produire toutefois pas une grande impression sur la population. Il était en effet entouré par les murs d'une ancienne forteresse provenant de l'époque de l'impératrice Marie-Thérèse et à l'intérieur il y avait un magasin de l'armée. Mentionnons pourtant ce que Smetana écrivit lui-même sur la conception de son poème symphonique «Après les harpes des prophètes l'un des prophètes décrit les événements qui se déroulèrent à Vysehrad, parlant de sa glorie, de son éclat, des tournois, des luttes et finalement de sa décadence et de ses ruines. L'ouvre s'achève sur une note élégiaque...»
Le deuxième poème du cycle, Vltava, est une glorification du fleuve dont le cours argenté traverse la Bohême, descendant des montagnes de la Forêt de Bohême au sud du pays et s'avançant lentement jusqu'à la capitale pour s'unir, au-dessous de la ville de Mèlnik, à l'Elbe.
L'époque moderne a évidemment profondément transformé l'aspect de la région que traverse le fleuve. La cascade des barrages qui y ont été construits a fait disparaître les rapides et les chutes d'eau qui embellissaient le cours du fleuve et dont l'aspect sauvage avait sans doute, avant tout, inspiré Smetana à écrire cette oeuvre; les images des châteaux construits sur de hauts rochers, qui se reflétaient dans les eaux du fleuve, ont également disparu, car l'eau est montée jusqu'à leurs seuils. L'ouvre commence par un petit motif joueur et rapide, au-dessus duquel Smetana inscrivit dans la partition : «la première source de la Vltava». Au jeu des flûtes et aux pizziccati des instruments à cordes viennent ensuite s'ajouter les clarinettes avec un motif analogue, que Smetana désigna comme «la seconde source de la Vltava». Le charme de ce jeu aimable se transforme petit à petit en un thème large et mélodieux, confié aux cordes, dont le chant caractérisera désormais la Vltava. L'ouvre est construite en forme rondo dont l'idée principale unit et articule les différents épisodes. Or en écrivant Vitava, le compositeur se laissait guider par une imagination très concrète. La partition de Vltava est aussi la seule partition de Ma Patrie qui contient des notes éclaircissant le contenu de l'oeuvre, comme il a été déjà indiqué. Après le développement du thème de la Vltava un nouvel épisode, désigné - «Les forêts - la chasse», apparaît avec les fanfares des cors. L'épisode suivant est une polla, ce sont les «noces à la campagne». Un autre épisode a le caractère d'un nocturne: «La lune - la danse de fées.» Et après, Smetana procède déjà à la construction finale de l'oeuvre, laissant chanter «dans le large cours de la Vltava» le thème du fleuve avec une imposante majesté. Après le thème de Vysehrad, l'oeuvre s'achemine, avec un éclat grandiose, vers la conclusion. La musique s'apaise et disparaît, comme si le cours du fleuve disparaissait lui-même devant nos regards dans le lointain. Deux coups staccato de toute la masse orchestrale terminent l'oeuvre.
Au bord de la ville de Prague - au temps de Smetana c'était cependant assez loin du centre de la ville - se trouve une vallée romantique, relativement sauvage, nommée Sàrka; son nom rappelle une vieille légende tchèque. La légende relate les événements d'une époque très lointaine: après la mort de la princesse Libuse, les jeunes filles qui vivaient à la cour du prince Premysl se révoltèrent, ne voulant plus être dominées par les hommes. Le récit de la belle Sàrka et du seigneur Ctirad se rapporte à l'un des épisodes de cette «guerre de jeunes filles». Smetana caractérisa lui-même son poème symphonique Sarka en ces termes: «L'ouvre ne se rapporte pas au paysage, mais à la légende relatant les destinées de Sàrka. Elle décrit tout d'abord la colère de la jeune fille qui, offensée par l'infidélité de son amant, jure de se venger sur tous les hommes. On entend arriver le seigneur Ctirad et ses gens qui s'approchent pour dompter et punir les jeunes filles révoltées. De loin les soldats entendent déjà le gémissement (feint) d'une jeune fille, attachée à un arbre. L'ayant aperçue, Ctirad consemple avec admiration sa beauté, s'éprend d'elle et la libère. Sàrka offre à Ctirad et à ses gens une boisson qu'elle avait préparée à l'avance; les hommes s'enivrent et s'endorment. Sàrka fait alors, au son du cor, signe aux jeunes filles cachées au loin; celles-ci lui répondent et s'élancent ensuite pour réaliser leur dessein sanglant - les horreurs du massacre, la cruauté sauvage de la vengeance de Sàrka - voici la fin de l'oeuvre...» On peut réellement suivre dans l'oeuvre les détails des différents épisodes de l'action évoqués par Smetana, mais dans l'ensemble Sàrka nous apparaît avant tout comme une admirable fantaisie symphonique, pleine de violente passion et d'ardente beauté mélodique.
Le quatrième poème du cycle, Par les bois et les prés de Bohême, témoigne d'une richesse encore plus grande d'invention mélodique et sonore. Le début même de l'oeuvre est puissant et large, semblant ouvrir devant nos yeux les horizons d'un paysage tchèque légèrement accidenté et illuminé par les rayons du soleil.
Les images du pays et du peuple y sont tracées avec une largeur grandiose et fascinante qui atteint son sommet, avant la conclusion de l'oeuvre, dans une vaste scène de polka. Smetana insistait sur le caractère non-descriptif en général de l'oeuvre: «Chacun peut s'expliquer le dessin de ce poème à sa manière... le poète est libre de penser ce qu'il veut, à la condition, bien entendu, de suivre les péripéties de l'oeuvre.»
Les deux derniers poèmes du cycle, Tabor et Blanik, forment un tout indissoluble tant sur le plan des idées que sur le plan strictement musical. Les deux oeuvres s'appuient sur les idées prônées par les hussites, qui furent réalisées jusqu'aux ultimes conséquences par la ville de Tabor; leur aboutissement, orienté vers un avenir lointain de la nation libérée, repose sur une légende qui se rapporte au mont Blanik où sont cachés les guerriers hussites, légende que Smetana connaissait depuis sa jeunesse, ayant passé un certain temps à Ruzkova Lhotice, non loin de la montagne légendaire. Comme symbole musical de ces idées, Smetana choisit le choral hussite «Vous qui êtes les combattants de Dieu», qu'il développa dans les deux oeuvres avec une grande ingéniosité. Quant au programme des deux poèmes, il l'a expliqué très clairement. Voici ce qu'il nous dit sur Tabor «Devise: Vous qui êtes les combattants de Dieu. Ce chant majestueux constitue la base unique de l'oeuvre. Au siège central des hussites, à Tabor, ce choral fut chanté sans doute le plus souvent et avec la plus grande ferveur. L'oeuvre décrit également la ferme volonté, les combats victorieux, la constance, l'assiduité, la ténacité et l'intrasigeance par laquelle elle s'achève. On ne peut pas la disséquer en détails, car elle glorifie d'une manière générale les combats livrés par les hussites et la fermeté de leur caractère.» Et il continue en parlant de Blanik : «Blanik est la suite de l'oeuvre précédente, Tabor. Après avoir été vaincus, les héros hussites se cachèrent au sein du mont Blanik où, plongés dans un profond sommeil, ils attendent le moment où ils seront appelés pour venir au secours de la Patrie. Les mêmes motifs que ceux de Tábor constituent donc la base thématique de Blanik: Vous qui êtes les combattants de Dieu. C'est sur cette mélodie (sur ce principe hussite) que s'appuie l'idée de la résurrection de la nation tchèque, son bonheur et sa gloire futurs; cet hymne victorieux en forme de marche achève l'oeuvre et, eu même temps, tout le cycle. Comme un petit intermède, on entend dans l'oeuvre une courte idylle dessinant la région du Mont Blanik un petit berger pousse des cris et l'écho les lui renvoie.»
La description du programme de Ma Patrie provenant de Smetana prouve clairement que l'oeuvre naît et croît, dans son ensemble, de façon organique des mêmes idées sur lesquelles reposait l'opéra Libuse. Le langage musical de Smetana y est doté de la même puissance d'expression et du même élan romantique; et l'architecture de l'oeuvre est aussi monumentale que celle de Libuse. Cette fois-ci, Smetana se trouvait cependant en présence d'un problème nouveau, car il était privé de tout appui littéraire. Les brèves remarques expliquant le contenu des six poèmes que nous avons citées plus haut et que Smetana formula d'ailleurs a posteriori ne peuvent évidemment pas jouer un rôle analogue au livret. Il fallait donc s'appuyer avant tout sur la puissance communicative de la musique tant sur le plan émotionnel que sur le plan conceptuel. C'est pourquoi Smetana, en procédant à la construction des différents poèmes du cycle, utilise avec une si grande ingéniosité les éléments de l'expression musicale dont la fonction communicative est absolument claire, de sorte que le son même de chacun des prototypes utilisés évoque une image concrète et précise. En ce qui concerne Ma Patrie, cette assertion vaut surtout pour l'utilisation fonctionnelle et variée (te la fanfare, des airs de danse et en particulier des airs de polka, et de marche. Le dernier poème du cycle, Blanik, s'achève d'ailleurs par une grandiose marche. Cette caractéristique de genre ne constitue toutefois pas l'unique élément par lequel Smetana renforce la puissance communicative de son langage musical. On pourrait en mentionner encore toute une série. Parmi les plus importants, il faut citer la méthode de la citation du choral (dans les deux derniers poèmes) dont les sons évoquent immédiatement l'idée du mouvement auquel Smetana pensait; dans Vysehrad le motif des prophètes est confié d'abord à la harpe, donc à un instrument qui est proche de la lyre ou du luth aux sons desquels les anciens chanteurs récitaient les légendes, etc. Ce qui est certain, c'est que dans le domaine de la musique symphonique le degré de puissance communicative que Smetana avait atteint dans cette oeuvre est, par son caractère concret, tout à fait exceptionnel. Le succès de sa démarche est d'autant plus grand que les éléments descriptifs ne l'emportent point dans son oeuvre sur la logique autonome de l'epanouissement du courant symphonique, de sorte que les différentes parties de Ma Patrie constituent des organismes entièrement compréhensibles au point de vue musical et que leur logique paraît parfaite même à celui qui ne connaît pas le programme détailé de chacune d'elles. La connaissance de ce programme oriente cependant notre imagination vers des idées encore plus concrètes et rend la jouissance que nous avons de l'oeuvre encore plus intense.
Le cycle Ma Patrie fut donné en première audition intégrale le 5 novembre 1882. Ce fut un grand triomphe du compositeur; mais comme tous les autres honneurs dont Smetana avait été comblé à partir de 1880 et comme tous les nouveaux succès que ses oeuvres devaient désormais remporter, il vint, à vrai dire, trop tard. Car à cette époque, le crépuscule commençait déjà à voiler la vie du grand compositeur.