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Le problème de Gettier[1] est un point de départ commun dans les cours d’épistémologie puisqu’il pose la question directement de la définition de la connaissance. Un petit rappel du problème : la connaissance est premièrement une forme de croyance. Elle est deuxièmement vraie – on ne peut connaître le faux. Troisièmement, la croyance est justifiée, ce qui la distingue de la simple croyance vraie « chanceuse ». Et pourtant, montre Gettier, il semble y avoir des cas de connaissances vraies justifiées qui ne sont pas des connaissances. Supposons, pour prendre un exemple de Bertrand Russel[2], que je regarde une horloge qui ne fonctionne pas, mais qui indique l’heure juste – disons, midi – et que je n’ai pas conscience que l’horloge ne fonctionne pas. J’ai donc une croyance vraie et je semble tout à fait justifié de l’avoir formé. Pourtant, je ne sais pas qu’il est midi. Si j’avais regardé l’heure un peu plus tôt ou un peu plus tard, j’aurais acquis une fausse croyance. Ma croyance n’était pas fiable.
Souvent, la leçon s’arrête ici : la connaissance n’est pas simplement l’addition de la croyance, de la vérité et de la justification. La croyance doit aussi être fiable. Le problème de Gettier offre pourtant bien davantage. D’abord, il introduit l’étudiant au problème de l’internalisme et de l’externalisme. Ensuite, il présente le problème de l’individuation des contenus de croyance, en particulier lorsqu’il est enseigné avec une horloge.
Commençons par le premier point. Les contre-exemples philosophiques, que ce soit celui de Gettier ou d’autres (comme celui de Frankfurt[3]), devraient toujours être accompagnés d’une réflexion : pourquoi est-il possible d’identifier un contre-exemple à la définition ou au principe de départ? Qu’enseigne ce contre-exemple conceptuellement? Les contre-exemples proposés par Gettier montrent que parfois nous formons la bonne croyance du point de vue interne, que le monde coopère jusqu’à un certain point, c’est-à-dire que notre croyance est vraie. Pourtant, le monde ne coopère pas assez. Cela montre que la connaissance ne peut être décomposée en deux ensembles : ce qui est interne, c’est-à-dire la justification, et ce qui est externe, c’est-à-dire la vérité.
Nous avons alors deux possibilités : ou bien il y a une composante externe manquante, ou bien en fait, la justification n’est pas interne, mais mixte. Autrement dit, on doit ajouter un élément externe : on peut le faire ou bien en ajoutant un quatrième élément, ou bien en redéfinissant l’un des éléments présents. Il manque clairement un lien entre la vérité et l’agent : quelque chose comme la fiabilité. L’internaliste accepte que la justification soit interne, que la vérité soit externe, et y ajoute un lien externe comme la fiabilité. L’externaliste change la donne : et si le lien entre la vérité et l’agent, par exemple la fiabilité, était la justification? La justification serait alors mixte. Elle ne serait pas purement interne, mais en partie ou totalement externe. À bien y penser, peut-être qu’il est impossible d’identifier un élément qui soit purement interne[4].
Tournons-nous à présent vers le deuxième point. Les contre-exemples de Gettier peuvent montrer à quel point l’individuation de la croyance pose problème. Le 21 janvier 2016, j’ai apporté avec moi une horloge au Collège St John’s à Oxford, où j’enseignais le cours de philosophie générale. Le plan était le suivant : avoir une horloge qui ne fonctionnait pas, mais qui affichait 13h10; attendre à 13h10; montrer l’horloge; demander l’heure aux étudiants. Les étudiants comprirent immédiatement l’astuce : ils avaient été « gettiérisés ». Or, alors qu’ils expliquaient ce qu’ils avaient compris, j’eus une arrière-pensée : « Les avais-je vraiment gettiérisés? Leur croyance était vraie et justifiée, mais ils n’auraient pas pu se tromper aisément puisque j’avais bien fait attention à ce qu’ils forment une croyance vraie! Ils avaient, finalement, une connaissance. »
À la fin du cours, j’ai expliqué ce raisonnement aux étudiants. Les avais-je réellement gettiérisés? Pas tout à fait : leur croyance était fiable, après tout (un terme qu’ils comprenaient bien à présent). Plus précisément, leur croyance avait été formée à partir d’un processus fiable. Mais quel était ce processus de formation de croyance? Ce ne pouvait être « regarder une horloge défectueuse », auquel cas, leur croyance n’aurait pas été fiable. Il aurait été franchement bizarre après tout que je puisse m’assurer de façon fiable que mes étudiants croient la vérité sans qu’ils croient la vérité de façon fiable. Le processus de formation de croyance devait être différent. Par exemple, le processus pouvait être « regarder une horloge tendue par le professeur dans un cours sur Gettier ». Je leur ai fait remarquer que si nous décrivions les processus de formation de croyance de façon trop précise, alors, en un sens, toutes les croyances vraies seraient fiables! Bien sûr, ce serait une erreur. Si je devine correctement cinq ans à l’avance qui sera l’équipe gagnante de la coupe du monde, je n’ai certainement pas une connaissance.
Ainsi, la deuxième leçon du cours sur Gettier était : la description du processus de formation de croyance est cruciale. C’est ce qui fait (en partie peut-être) la différence entre la connaissance et la simple croyance vraie. De plus, cette description n’est pas toujours aisée. Ce problème, c’est ce qu’on appelle en épistémologie « Le problème de la généralité »[5]. Bref, en enseignant Gettier avec une horloge, il est aisé d’enseigner non seulement la différence entre internalisme et externalisme, mais le problème de la généralité.