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Le genre coming-of-age, difficilement traduisible en français si ce n’est par analogie au genre littéraire du roman d’apprentissage, est trop souvent nourri par des codes narratifs très séquencés, devant cocher un certain nombre de case dramaturgiques pré-définies. Malgré le fait que ce genre soit, à présent, très représenté dans le cinéma contemporain, qu’il ne soit plus cantonné aux productions pour la jeunesse ou télévisuelles, ces structures persistent. Jow Zhi Wei remet du cinéma au milieu du genre, et de belle manière ! Renonçant à la structure classique tripartite – confrontation avec un environnement hostile, apprentissage par la pratique du monde, ouverture vers l’avenir, voire réconciliation avec le monde –, le cinéaste singapourien réalise une œuvre en deux mouvements qui convient deux univers narratifs et visuels : réaliste et fantasmagorique.
Meng (Edward Tan) a 16 ans et vit avec son père Chua (Leon Dai), taciturne, taiseux et brouillé avec la vie. L’adolescent cherche à établir un contact avec son père, lui pose des questions sur son grand-père, ne reçoit en retour que silence et injonction à manger et aller à l’école. L’école justement, lieu ou Meng, également en marge, se retrouve dans une bande de jeunes, qui sèchent les cours, et dont il est le souffre-douleur. Meng est esseulé dans ce monde qui bouge autour de lui, auquel il n’arrive pas à accrocher son propre wagon. La grand-mère de Meng est alitée dans un hôpital, dans un état qui semble comateux, son père aligne les roulements de travail, qui consiste à désinfecter les chantiers avec un produit chimique qui ronge les poumons des travailleurs, pour gagner un maximum d’argent et assurer les études de son fils. Un malheur ne venant que rarement seul, l’adolescent est frappé coup sur coup par le sort et se retrouve dans l’armée pour effectuer, à son jeune âge, le service militaire obligatoire de deux ans.
Changement de décor, Meng est dans la jungle avec ses camarades de régiments. La caméra (Russell Morton) de la première partie, avec un grand sens des lignes, des perspectives, des cadres qui représentent visuellement les motifs d’encadrements des personnages dans le tissu urbain en pleine construction-déconstruction, et de leurs enfermements respectifs, devient organique, capte les atmosphères, devient subjective et se libère du carcan narratif. La contemplation sourde et apathique de Meng se transforme en une observation sensorielle, attentive et active.
La menace ne disparaît pas par enchantement, la peur est toujours présente, la nature – ses bruits, ses paysages, ses occupants – peut également être hostile, mais dépouillée de la présence des êtres humains, elle permet parfois de faire face à ses propres peurs et démons et, éventuellement, surmonter l’obstacle de l’enfermement, de respirer à nouveau, de passer de la marge au ressenti de son appartenance au monde.
Tomorrow Is a Long Time, que l’on pourrait traduire par « demain est une longue période », embrasse dans un beau geste cinématographique, original, à la fois dur, sans concession, mais aussi très poétique, une thématique qui elle ne l’est pas – le passage de l’adolescence qui bute sur le mur du présent, à l’âge adulte et ses nouveaux horizons. Jow Zhi Wei fait triompher le cinéma en dépliant le monde entre réalisme et symbolisme.
de Jow Zhi Wei ; avec Leon Dai, Edward Tan, Lekheraj Sekhar, Harry Nayan, Jay Victor, Julius Foo, Neo Swee Lin ; Singapour, Taiwan, France, Portugal ; 2023 ; 106 minutes.
Malik Berkati, Berlin
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