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Après avoir passé en revue les définitions de la pauvreté proposées par John Rawls et Amartya Sen, abordons à présent un ensemble de définitions formulées par diverses institutions actives à des niveaux d’échelle différents, du global au cantonal en passant par le national et l’européen.
Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)
Le PNUD utilise un Indice Multidimensionnel de la Pauvreté (IMP[1]) pour définir la pauvreté, dont une des sources d’inspiration réside dans les travaux d’Amartya Sen sur la question de la pauvreté[2]. Cet indice approche la pauvreté sous l’angle de trois types de privation : la pauvreté comme privation à l’accès à une bonne santé, la pauvreté comme privation à l’accès à l’éducation et la pauvreté comme privation de pouvoir d’achat. Ces trois dimensions sont ensuite mesurées à travers dix indicateurs[3]. La privation à l’accès à une bonne santé est mesurée à travers la proportion de personnes ayant une nutrition insuffisante et à travers le taux de mortalité infantile. La privation à l’accès à l’éducation est mesurée à travers la durée de scolarisation et le pourcentage d’enfants scolarisés. La privation de pouvoir d’achat est mesurée à travers le manque d’accès à du combustible de cuisson, à des WC, à de l’eau potable, à de l’électricité, à la terre (aux sols, au foncier, au logement) et à des équipements (à des infrastructures). On peut noter qu’une telle façon d’aborder la pauvreté semble particulièrement appropriée à un contexte de pays en voie de développement, mais beaucoup moins à un contexte de pays développé. En outre, on peut aussi remarquer l’absence de référence au revenu ou à la richesse dans l’approche du PNUD, ce qui renforce l’impression que cette dernière n’est pas particulièrement appropriée pour aborder le contexte d’un pays développé.
La Banque Mondiale (BM)[4]
La BM utilise plusieurs repères pour bâtir sa définition de la pauvreté[5]. Elle utilise d’abord, et contrairement au PNUD, un repère monétaire, gradué et périodiquement ajusté, à seuils multiples. Ce repère comporte, d’une part, un seuil d’extrême pauvreté fixé à 1,90 dollars par jour, un seuil de pauvreté fixé à 3,20 dollars par jour et un second seuil de pauvreté fixé à 5,50 dollars par jour, et d’autre part, un seuil de pauvreté contextuel, qui correspond au revenu minimum nécessaire à l’acquisition des biens et services permettant de s’insérer sur le marché du travail local.
Toutefois, la BM ne s’arrête pas à une définition purement monétaire de la pauvreté et mentionne aussi l’importance d’intégrer d’autres variables permettant de mesurer le bien-être d’une personne. Ces variables sont l’accès à la sécurité, l’accès aux soins, l’accès à l’eau, l’accès à des installations sanitaires, l’accès à l’électricité et l’accès à l’éducation. Par ailleurs, la BM met en exergue, tout comme Sen, la nécessité de s’intéresser à la répartition des ressources au sein des ménages, la pauvreté pouvant ne pas toucher un ménage de manière uniforme mais certains de ses membres en particulier. Enfin, la BM met elle-même en avant sa différence avec le PNUD : « L’indice du PNUD comprend uniquement des éléments non monétaires, tandis que la mesure multidimensionnelle de la Banque inclut la consommation ou le revenu en dessous de 1,90 dollar en plus des autres dimensions[6]. ». Compte tenu de cette distinction, on peut observer que l’approche de la pauvreté qu’adopte la BM semble plus complète que celle du PNUD. Toutefois, les seuils de pauvreté monétaires fixés par la BM sont appropriés pour l’étude du contexte des pays en voie de développement et non à celui des pays développés.
L’Union Européenne (UE) et le Conseil National français des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale (CNLE)
L’UE considère comme étant pauvre toute personne dont les revenus sont inférieurs à 60% du revenu médian national de son pays de résidence. De plus, elle considère comme étant en situation de privation matérielle toute personne n’étant pas à même de réaliser au moins quatre actions parmi une liste comportant les neuf suivantes : payer à temps son loyer, les intérêts d’un prêt immobilier ou des factures courantes ; chauffer correctement son domicile ; faire face à des dépenses imprévues ; consommer de la viande, du poisson ou un équivalent protéiniques tous les deux jours ; s’offrir une semaine de vacances en dehors du domicile ; posséder une voiture ; posséder un lave-linge ; posséder une télévision et posséder un téléphone[7]. Comme on peut le constater, l’UE inclut dans sa définition de la pauvreté des éléments éminemment culturels, comme le fait de posséder ou non une télévision[8].
Le CNLE utilise la même définition monétaire que l’UE avec le seuil des 60% du revenu médian national comme élément déterminant. Tout comme elle, le CNLE met l’accent sur l’importance de prendre en compte d’autres dimensions de la pauvreté que celle monétaire, telles que les conditions de vie et l’accès à la santé, au logement ou à la culture[9].
Comme on peut le constater, à travers ces deux définitions institutionnelles de l’UE et du CNLE, on retrouve une même distinction entre une approche purement monétaire et une approche multifactorielle de la pauvreté. Mais on trouve aussi une autre distinction qui va être très importante dans la suite de cette réflexion : celle entre la pauvreté absolue, exemplifiée notamment par la liste d’actions essentielles que dresse l’UE, et la pauvreté relative, avec la prise en compte d’un taux de 60% du revenu médian national. Je reviendrai sur cette distinction à la fin de cette première partie.
L’Office Fédéral de la Statistique suisse (OFS)
L’OFS établit une distinction entre pauvreté absolue, pauvreté relative et situation de privation matérielle. La pauvreté absolue est définie par l’OFS comme le fait d’être en dessous d’un revenu minimum vital, c’est-à-dire en dessous d’un niveau de revenu permettant d’être socialement intégré dans la vie du pays, ce qui est proche du concept de seuil de pauvreté social employé par la BM. Le revenu minimum vital est défini par la Conférence Suisse des Institutions d’Action Sociale (CSIAS) comme devant couvrir les frais d’entretien (nourriture, assurance-maladie, soins et vêtements), les dépenses de logement individuel et un montant de 100 francs par mois. En 2014, ce seuil de pauvreté absolue a été fixé à 2219 francs par mois pour une personne seule et à 4301 francs par mois pour un ménage composé de deux adultes et un enfant.
La pauvreté relative est définie par l’OFS comme un seuil de pauvreté relatif à la distribution des richesses au sein de l’ensemble de la population. En Suisse, on place ce seuil de pauvreté relative à 60% du revenu médian net disponible du ménage, comme le font l’UE et la France.
La situation de privation matérielle est définie quant à elle par l’OFS comme une situation où une personne n’a ni accès à des conditions de vie considérées comme essentielles par la majorité de la population, ni aux biens de consommation élémentaires qui lui permettraient d’accéder à ces conditions de vie considérées comme essentielles[10]. Une telle définition de la privation matérielle renvoie à la définition mixte de la pauvreté par l’UE, qui comprend des éléments culturels.
L’Office Cantonal de la Statistique genevoise
L’Office Cantonal de la Statistique genevoise (OCSTAT) distingue quatre formes de précarité : la précarité monétaire, la précarité de l’emploi, la précarité familiale et la précarité liée au logement. Sont classées comme catégories touchées par la précarité monétaire : les bénéficiaires de subsides pour l’assurance-maladie, les bénéficiaires d’une aide de l’Hospice Général et les bénéficiaires d’une Prestation Complémentaire à la rente AVS/AI. Sont classées comme catégories touchées par la précarité de l’emploi l’ensemble des chômeurs. Parmi eux sont mis en exergue les chômeurs de moins de 25 ans ou de plus de 50 ans, ainsi que les chômeurs de longue durée, inscrits au chômage depuis un an ou davantage. Sont classées comme catégories touchées par la précarité familiale tout enfant dont le ménage vit sous le seuil de pauvreté, ainsi que les élèves issus de milieux modestes. Sont classées comme catégories touchées par la précarité liée au logement, les ménages touchant une aide au logement ou vivant dans un logement subventionné[11].
Que retenir de tout cela ? Dans le prochain billet, je formulerai, à partir de tous ces éléments, une définition qui me semble satisfaisante de la pauvreté.
Adrien Faure
[1] Au-delà du revenu : portrait global de la pauvreté, [https://feature.undp.org/multidimensional-poverty/fr/], PNUD, 2018.
[2] Sen, key contributor to the Human Development Report, [https://www.undp.org/content/undp/en/home/news-centre/announcements/2012/02/14/sen-key-contributor-to-the-human-development-report-awarded-u-s-humanities-medal.html], PNUD, 14 février 2012.
[3] Kouni Mohamed, L’indicateur de développement humain : évolution et méthodes de mesure, [http://www.tn.undp.org/content/dam/tunisia/docs/Publications/UNDP_TN_D%C3%A9veloppement%20TN_publication.pdf], PNUD, 2010.
[4] En matière de définition de la pauvreté, le Fond Monétaire International renvoie à la définition de la Banque Mondiale. Ames Brian, Macroeconomics Policy and Poverty Reduction, [https://www.imf.org/external/pubs/ft/exrp/macropol/eng/], International Monetary Fund, 2001.
[5] Penser plus loin pour mettre fin à la pauvreté, [http://www.banquemondiale.org/fr/news/immersive-story/2018/10/17/going-above-and-beyond-to-end-poverty-new-ways-of-measuring-poverty-shed-new-light-on-the-challenges-ahead], Banque Mondiale, 17 octobre 2018.
[6] Questions fréquentes II : rapport sur la pauvreté et la prospérité partagée, [https://www.banquemondiale.org/fr/research/brief/poverty-and-shared-prosperity-2018-piecing-together-the-poverty-puzzle-frequently-asked-questions-ii], Banque Mondiale, 2018.
[7] Amand-Eeckhout Laurence, Pauvreté dans l’Union Européenne, [http://www.europarl.europa.eu/eplibrary/Pauvrete-dans-l-Union-europeenne.pdf], 18 février 2013.
[8] Comment faire sens d’un tel élément quand on sait que la tendance à posséder une télévision chez les jeunes occidentaux est en baisse pour des raisons de préférences personnelles et d’évolution des pratiques culturelles ?
[9] Définitions de la pauvreté, [https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html], Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale, 8 février 2016.
[10] La pauvreté en Suisse, [https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/46194.pdf], Programme national contre la pauvreté, 2014.
[11] Frei Dominique (dir.), La précarité à Genève dans une optique territoriale, [https://www.ge.ch/statistique/tel/publications/2012/analyses/communications/an-cs-2012-42.pdf], Office Cantonale de la Statistique, Genève, 2012.