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La lettre K me fait penser au cinéma. Les premiers mots du vocabulaire allemand, les plus faciles à apprendre, commencent par K, ich gehe ins Kino. Mein Vater hat sein Kamera verloren. À la maison, on avait des dizaines de VHS, parmi lesquelles des K7 Kodak sur lesquelles on enregistrait des films de Spike Lee, de Kubrick, de Hitchcock, de Lana et Lilly Wachowski, de Zemeckis ou de Kathryn Bigelow (nous ne connaissions pas encore Kazan, Kurosawa ni Kusturica). Nos films préférés étaient La Haine de Kassovitz, Ma 6-t va crack-er, Rock, Broken Arrow, Nikita, Hook, Jurassic Park, Titanic avec Kate Winslet, les films avec Kevin Costner. Le K c’est le cinéma, il évoque le bruit du clap qu’il faudrait écrire klap ou même la forme de celui-ci quand il est ouvert.
K comme dans Boolsky, diminutif de Jacques Bogopolsky, inventeur ukrainien installé à Genève, à l’origine de l’entreprise Bol S.A. qui fabrique des caméras et deviendra Bolex, rachetée par Paillard en 1930. Les inventions de Boolsky cédées à Paillard n’étant pas au point, il faudra attendre 1935 pour le succès, l’âge d’or, l’année des Hermès Baby et des caméras Bolex H16.
Si Kubrick, Spike Lee ou David Lynch ont débuté avec une Bolex H16, je ne sais pas ce qu’il en est du cinéaste suisse Michel Soutter. Signé Renart, un de ses derniers films, sorti en 1986, tourné non pas avec une Bolex mais une Arriflex, raconte l’histoire de Renart et Hermeline qui, après avoir quitté le cabaret où ils travaillaient, montent des spectacles dans une usine désaffectée. Cette usine désaffectée est celle d’Hermes Precisa International, à Sainte-Croix, qui a fermé ses portes en 1985, juste avant le tournage du film. Dans la fiction, Sainte-Croix s’appelle Sainte-Arque et HPI n’est nommé que dans le générique de fin. Quand on connaît l’histoire de la région, on ne peut s’empêcher de voir le film comme une élégie qui raconte en creux la fin des usines Paillard. Au début du film, Renart (interprété par Tom Novembre) et sa compagne Hermeline (Fabienne Barraud) sont à la recherche d’un lieu où pourraient avoir lieu leurs spectacles. Ils se tournent donc vers le patron de l’ancienne usine vide. Un dialogue s’engage entre Renart et le patron autour d’un tourne-disque, produit dans l’ancienne usine :
– Ça c’est notre premier modèle.
– Vous avez encore les rouleaux ?
– Non je n’écoute plus de musique. Et celui du bout c’est un des derniers nés, après on a arrêté la fabrication.
– Vous avez fermé l’usine ?
– Oui ça ne tournait plus. J’attends de vendre les murs.
– C’est dommage. Pour les gens d’ici, dit Renart.
– Pourquoi ?, demande le patron.
– Pour les gens d’ici.
– Bof.
– On pourrait en faire une maison de plaisir. Pourquoi pas ?, conclut Hermeline.
Je ne sais pas si c’était le but recherché par Michel Soutter, mais pour moi qui l’ai découvert grâce à un ami Ste-Crix (le cinéphile le plus pointu que je connaisse et qui m’a conseillé ce film il y a quelques mois quand je lui ai dit que j’écrivais sur l’histoire des usines Paillard), Signé Renart cherche à remplir le vide laissé par la fin d’Hermes Precisa International. L’espace d’une heure vingt, l’usine reprend vie et se transforme en cabaret, devient le véritable personnage du film ; on danse, on chante, on boit, on s’amuse, on rit, on se bat. Et même si tout ne se passe pas comme prévu pour Renart et Hermeline, et que l’usine-cabaret ferme à nouveau, elle aura au moins servi une dernière fois. Comme lieu de tournage.
Pour les gens d’ici.