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En 1910, le Dr. Eliot édite une anthologie les classiques de Harvard censée rassembler tout le savoir littéraire classique et moderne que devait maîtriser un bourgeois américain cultivé. Cette anthologie comprenant cinquante volumes tenait sur une étagère de cinq pieds, doù son titre : « The Five Foot Shelf of Books ».
En 2001, Allen Ruppersberg publie « The New Five Foot Shelf ». Éditée à X exemplaires, cette publication reprend apparemment le modèle de son célèbre prédécesseur. Apparemment seulement, car si le premier volume reproduit bien le mode demploi de lanthologie originale, le dernier conçu comme un index consiste pour sa part en un archivage photographique de latelier dA. Ruppersberg. Les quarante-huit volumes intermédiaires déroulent quant à eux cinq récits différents y compris dans leurs modalités narratives puisque le texte peut juxtaposer des cartes , mais qui se répondent les uns les autres et qui ensemble décrivent les espaces invisibles et symboliques de ce même atelier.
Le dispositif textuel se déploie également dans une installation qui lui est complémentaire. Une bibliothèque, où figurent bien sûr les cinquante ouvrages, un bureau et un ensemble de quarante-quatre affiches reproduisant à léchelle de latelier les photographies rassemblées dans lindex projettent lespace mental de latelier dans lespace physique du spectateur.
Édition et installation procèdent évidemment d’un travail de deuil A. Ruppersberg monumentalisant l’archivage d’un atelier où il a vécu et travaillé pendant ces quinze dernières années. Mais le motif de l’absence est une donnée constante de son œuvre, de même que ceux de l’archive et de la lecture. « The New Five Foot Shelf » présente par exemple des analogies avec « The Gift and the Inheritance. Shakespeare Works » (1989), une pièce où il exprimait son désir d’« ouvrir sa bibliothèque au monde », ou « The Novel Thats Writes Itself » (1978-1996), une sorte de roman autobiographique où A. Ruppersberg s’engageait à écrire jusqu’à sa mort et dont les personnages auraient été des amis qui auraient consenti en échange à le soutenir financièrement. L’une des sections de ce roman, « Honey, I rearranged the collection? », est d’ailleurs reprise et développée dans « The New Five Foot Shelf ». Mais si la structure globale de ce nouveau travail n’est pas sans rapport avec des œuvres plus anciennes, qui demeurent de surcroît en cours, son rapport à l’autobiographie y est peut-être poussé encore plus loin. Il se manifeste d’emblée dans la photographie presque clinique de ce que fut son atelier new-yorkais ou dans les fragments de correspondance familiale. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’A. Ruppersberg appartient à la première génération d’artistes qui ont utilisé le langage comme un moyen d’expression à part entière, qu’il est aussi un des premiers à avoir mêlé des médiums aussi divers que l’affiche, le livre, le magazine populaire, le graffiti urbain, et qu’il n’est donc pas dupe des moyens conceptuels qu’il utilise. Le spectateur a peut-être l’impression d’entrer en relation intime avec la vie de l’artiste. Mais dans ce mélange de fiction et de réel, il reste maintenu à distance. Et ce d’autant plus qu’une fois encore A. Ruppersberg l’invite dans une histoire sans début ni fin, une histoire à suivre…