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Institut Libéral
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L'histoire d'un libéralisme appliqué
La soirée-débat du 5 octobre est revenue sur l'actualité d'une pensée influente en Suisse.
L'idée de la liberté est indissociable du succès sans précédent de l'humanité depuis la révolution industrielle, lorsqu'à la fois l'espérance de vie et les niveaux de vie ont fait un bond spectaculaire. La liberté doit néanmoins être maintenue ou regagnée à chaque génération: elle a dû survivre aux heures les plus sombres de la première moitié du vingtième siècle. Une réponse particulièrement efficace d'un libéralisme appliqué dans un contexte empreint d'étatisme a été celle formulée par l'ordolibéralisme en Allemagne et en Suisse, deux pays qui, malgré le développement de l'État-providence bismarckien, ont su conserver une compétitivité assumée.
Quelles ont été les sources d'attractivité de ce libéralisme, et quelle est la valeur de ses spécificités face aux défis actuels? Le professeur Patricia Commun, auteur du volume Les Ordolibéraux, a tracé les contours de cette marque particulière de libéralisme lors de la soirée-débat de l'Institut Libéral du 5 octobre. L'ordolibéralisme insère l'économie libre de marché dans un cadre légal destiné à protéger l'ordre concurrentiel, ainsi que dans un ensemble de valeurs morales et culturelles qui conditionnent le fonctionnement harmonieux d'une société libre. Il insiste notamment sur les notions de responsabilité personnelle, d'autodiscipline et de devoirs d'autonomie et de solidarité volontaire, qu'il s'agit de préserver contre l'inflation de faux «droits» à toutes sortes de prestations «sociales» étatiques financées par d'autres. Il condamne donc le totalitarisme redistributif de l'État-providence contemporain.
L'ordolibéralisme accepte l'État démocratique libéral, mais il s'agit d'un État décentralisé et compétitif, d'un État subsidiaire. Ses fondements philosophiques sont identiques au libéralisme de Frédéric Bastiat ou de Benjamin Constant, avec l'avantage d'être pratique et d'avoir été pratiqué. Les ordolibéraux ont d'ailleurs montré que le dirigisme économique devait forcément mener à la dictature politique, une dérive graduelle dont l'État-providence démocratique n'est pas à l'abri lorsque la démagogie ambiante alimente les haines et les jalousies envers les personnes les plus prospères. Le collectivisme et le socialisme apparaissent rarement en un jour. Or les droits de propriété et la liberté contractuelle ne suffisent pas à préserver une société libre, selon les ordolibéraux: les risques de collusion entre pouvoirs publics et privés nécessitent la mise en place d'un droit de la concurrence, de règles de stabilité fiscale et financière et d'un cadre juridique de l'économie de marché.
Ces conditions, qui acceptent la nécessité d'un certain consensus et de compromis dans une société pluraliste, ne les empêchent pas d'être de fervents défenseurs de la liberté économique, comprise comme la liberté productive de l'entreprise, à la source de toute prospérité, ni de respecter le problème de rareté et de critiquer par conséquent l'idée de consumérisme illimité qui sous-tend l'État-providence et finit en inflation monétaire. L'ordolibéralisme ne cautionne pas non plus le socialisme fiscal qui fait de l'individu un enfant subventionné dont il ne reste plus que de l'argent de poche, toute la responsabilité de la satisfaction des biens les plus indispensables (de l'éducation aux soins médicaux, en passant par le logement) étant assumée totalement ou partiellement par la collectivité. Il s'oppose à l'État déifié ou «quatrième dimension» qui transfère le centre de gravité de la société du bas vers le haut, et des vraies communautés imprégnées de chaleur humaine à la bureaucratie des organisations impersonnelles de gestion des masses.
La Suisse est probablement le pays où l'ordolibéralisme a été le plus ardemment mis en œuvre, notamment grâce à l'influence positive et durable de Wilhelm Röpke pendant trois décennies au vingtième siècle. Les idées ordolibérales ont trouvé un terrain fertile d'une part en raison de la longue tradition libérale de ce pays, produit idéel des élites bourgeoises des dix-huitième et dix-neuvième siècles; d'autre part en raison du localisme qui le caractérise, et qui, loin d'être ringard, le place à l'avant-garde, en considérant que toutes les technologies innovantes vont dans ce sens. Cela ne signifie pas que la Suisse soit immunisée pour toujours contre la tentation du dirigisme.
9 octobre 2016