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19/08/2014
Suite à mes premières concessions, certains ont trouvé mon argumentation en défaveur de l'existence des classes sociales un peu courte. C'est pourquoi je prends ici le temps de développer un peu mon point de vue sur le sujet.
La définition canonique des classes sociales est celle de Karl Marx. Il me semble que c'est d'ailleurs celle que les marxistes ont généralement reprise à leur tour jusqu'à de nos jours. Marx affirme que la classe bourgeoise/la classe capitaliste est composée des individus propriétaires des moyens de production, tandis que la classe ouvrière/la classe prolétaire est composée des individus qui ne sont pas propriétaires des moyens de production. Il ajoute que les individus composant la classe prolétaire ont tout de même une chose : leur force de travail. A noter que je ne sais si Marx accorde aux prolétaires qu'ils sont propriétaires de leur force de travail ou pas (mais je suppose que oui). En outre, Marx affine sa théorie des classes sociales en y intégrant d'autres groupes sociaux, la petite-bourgeoisie et le prolétariat en haillons (le Lumpenproletariat). Au fil du temps, les marxistes adjoindront d'autres catégories sociales à cette construction comme les ouvriers spécialisés ou les techniciens.
Toute cette habile construction intellectuelle repose sur une seule chose : la place de l'individu dans le mode de production (dans l'économie). Si l'individu est à tel endroit dans le mode de production, le voilà objectivement et de manière déterminée membre du prolétariat ou de la bourgeoisie. L'élément central repose donc dans la place que l'individu occupe par rapport aux moyens de production.
Mais qu'est ce qu'un moyen de production en fait ? Les marxistes ne savent pas trop. Ils citent les usines, la terre, les outils de production comme des marteaux, des scies, des ordinateurs, des machines, les ressources naturelles parfois. La réponse est pourtant beaucoup plus simple. Un moyen de production est tout x qui permet à un individu de produire. Or, compte tenu de la grande variété de producteurs et de production possibles et imaginables, il faut bien convenir que n'importe quoi peut servir de moyen de production. Par conséquent, même un homme nu dans le désert, dépourvu de tout bien, pourrait ramasser trois cailloux, aller devant la tête d'un bédouin et entreprendre de jongler avec pour gagner quelques sous (ou denrées) pour subvenir à ses besoins vitaux. Les trois cailloux sont devenus des biens/moyens de production.
Bien sûr, Marx considérait que seuls les ouvriers et les paysans étaient réellement des producteurs. Mais cette idée est absurde. Certes, les paysans produisent de la nourriture, ce qui est essentiel à notre survie. Mais si seuls les producteurs de choses assurant notre survie sont des producteurs, alors il faut considérer que les médecins sont aussi des producteurs. Ce que Marx ne fait pas, montrant ainsi le manque de cohérence de sa théorie.
De nos jours, certains marxistes particulièrement rusés redéfinissent les classes sociales différemment. Ils affirment que la classe prolétaire se fonde sur le simple partage de valeurs et de buts (la réalisation du socialisme). Malheureusement (pour eux), cela signifie simplement que des individus favorables au socialisme peuvent être appelés socialistes, et non point que ces individus seraient particulièrement davantage des prolétaires que qui que ce soit.
Il y a des individus qui touchent un revenu grâce à un travail salarié, d'autres (beaucoup moins) qui touchent un revenu grâce à un investissement habile de leur argent. Les investisseurs ne font pas rien. Ils prennent des risques en prêtant leur argent à des gens qui promettent d'en faire un usage fructueux. Le crédit (c'est à dire l'investissement) est essentiel au bon fonctionnement de toute économie. L'activité de faire crédit n'est pas une activité oisive. Même lorsqu'un individu demande à quelqu'un de placer son argent pour lui, il prend un risque. S'il choisit bien, si les placements sont bons, si les bonnes affaires sont lancées, alors il en tirera un profit, tout comme les consommateurs (donc tout le monde) qui profiteront de la création des nouveaux biens et services permis grâce à l'investissement, et comme les individus désireux d'obtenir un travail salarié ou associé. Investir, faire crédit, vivre d'une rente issu de son capital placé, implique une compétence que tous n'ont pas. C'est d'ailleurs pourquoi de grandes fortunes héritées peuvent disparaître. L'incompréhension de tout cela est à la base de la croyance marxiste en l'existence de classes sociales.
Il existe deux autres définitions possibles des classes sociales.
Murray Rothbard oppose une classe de fonctionnaires vivant aux frais des producteurs par l'agression étatique (les Hommes de l’État ponctionnant de force les individus) et une classe de producteurs vivant sans toucher un sou de cette extorsion.
Cette définition est fausse car tout le monde touche d'une manière ou d'une autre, plus ou moins directement, de l'argent ou quelque chose de l’État (il suffit de marcher sur les routes de l’État). Rien ne sert donc d'opposer par trop nécessairement ceux qui touchent plus d'argent de l’État que ceux qui en touchent moins. David Friedman a bien montré (cf. Vers une société sans État) que même les dirigeants de l’État (qu'on supposerait les plus avantagés par l'existence de l’État) ont intérêt à le voir disparaître.
L'ultime définition est celle que nombre de sociologues et d'économistes emploient. Il s'agit de parler de riches et de pauvres, et parfois de classe moyenne. Cette définition n'en est pas une. Bien sûr, il y a des gens qui ont plus ou moins d'argent, mais nul n'est capable de dire à partir de quand on est riche ou on est pauvre. Ainsi, il s'agit juste d'usages langagiers pour désigner un état matériel relatif à une époque donnée.
Je crois donc avoir montré que les classes sociales n'existent pas.
24/08/2012
J'ai récemment mentionné l'illusion de la propriété privée des capitaux pour tous (illusion puisque démentie subermement par la réalité des faits statistiques).
Aujourd'hui, je souhaiterais aborder une autre illusion contemporaine qui m'est apparue lors d'un débat avec le libertaire Achille Karangwa : l'illusion de la moyennisation, ou plus exactement l'illusion d'appartenance à la classe moyenne.
De nos jours en Occident, la plupart des gens n'ont pas conscience d'appartenir en soi à une classe sociale, de par leur simple existence en tant que membre d'un mode de production, et par conséquent en tant que membre déterminé socialement et économiquement par ce mode de production. Mais si on leur demande quelle classe ils appartiennent, la grande majorité d'entre eux auront une tendance nette à se définir comme appartenant à la classe moyenne.
Il semblerait en effet, selon cette vision, que notre époque ne connaisse plus qu'une vaste et unique classe moyenne, avec quelques riches et quelques pauvres saupoudrant le tout.
Cet aveuglement est typiquement une conséquence du bourrage de crâne libéral qui persifle à nos oreilles à travers l'hégémonie culturelle capitaliste.
Ainsi, nous (la grande majorité de la population, dans laquelle je m'inclus évidemment) tendons subjectivement à nous identifier à une classe qui n'est pas la nôtre.
Ce qui a comme conséquence une incapacité à développer une culture de classe, et surtout à développer une conscience de classe propre à nous permettre de nous organiser politiquement et idéologiquement de façon à défendre nos intérêts réels et objectifs, et non nos intérêts subjectifs (dictés par les théoriciens libéraux au nom de la servilité envers le capital). Ou pour le dire plus simplement, la confusion d'appartenance de classe engendre une confusion idéologique qui se traduit par une incapacité à défendre ses intérêts de classe...
Une seule solution : ré-orienter notre appartenance subjective de classe pour qu'elle corresponde à notre appartenance objective.
Afin d'établir un découpage objectif de la société en classes sociales, nous pouvons nous appuyer sur les critères du revenu (du travail et du capital), de la fortune (capitaux immobiliers et mobiliers), et du mode de vie (culture).
Une analyse plus fine prendrait aussi en compte (et l'exprimerait de manière évidente) les variations entre possession de capitaux culturels, sociaux, et symboliques, ce qui n'apparaît que sous forme de conséquence sinon.
Dans ma classification ci-dessous, j'introduis donc trois catégories : l'appartenance de classe objective, l'appartenance de classe subjective (actuelle), et les catégorisations marxistes.
On notera que j'inclus la classe moyenne dans les classes dominées, car je considère que la porosité entre les populaires et la classe moyenne est relativement élevée (au contraire, la mobilité sociale au-delà de la classe moyenne est très largement plus réduite).
En ce qui concerne l'appartenance de classe subjectivement vécue majoritairement aujourd'hui, j'ai trouvé que cette conception s'incarnait bien dans les catégories spontanées des mouvements populaires des Indigné-e-s. Ces derniers ont réduit en effet la société à, nous les 99% (les classes moyennes), versus eux les 1% (les trilliardaires), et tant pis pour les travailleurs et les pauvres.
20/07/2012
La lutte des classes au XXIème siècle (suite)
J'aimerais revenir sur une anecdote pas inintéressante : lors de la parution de notre premier numéro de la Cuite Finale (le nouveau journal de la JSG), le Courrier avait commenté en énonçant que nous prônions la lutte des classes.
En réalité, nous ne prônons pas la lutte des classes, mais nous mettons en évidence son existence découlant de l'organisation socio-économique capitaliste.
Ce sont nos adversaires libéraux qui eux, en prônant le capitalisme, défendent la lutte des classes comme système le plus productif selon eux (et donc le plus à même de réaliser le bonheur humain).
La JS quant à elle se bat pour la société sans classe, celle d'un socialisme collectiviste autogestionnaire où « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », car le bonheur ne saurait selon nous résider dans la compétition acharnée entre tous, mais dans une coopération harmonieuse entre des êtres humains épanouis.
Dans les années 30-40, les partis de droite suisses et genevois pensaient avoir trouvé la parade à la société sans classe avec le corporatisme mussolinien, c'est à dire la collaboration de classe.
Ce modèle était sensé prendre s'incarner en un parlement économique composé des syndicats et des patrons afin de concilier les intérêts de tous au sein du capitalisme.
Mais la mode est passée, et le corporatisme a été abandonné au profit du néo-corporatisme (simple principe de concertation entre tous les acteurs concernés lors des discussions politiques) moins sulfureux.
Aujourd'hui, la lutte des classes se poursuit, même si ses représentations et sa nomenclature évoluent dans le temps. Ainsi on parle plus facilement de lutte des 1% contre les 99%, ou bien simplement de l'oligarchie contre le peuple. Mais le concept est resté le même, bien que nouvellement nommé.
Car la lutte des classes va en s'intensifiant, de par le fait que nous vivons une crise profonde du capitalisme, provoquant une polarisation socio-économique croissante.
Et plus la lutte des classes s'intensifie, plus le rêve de la société sans classe envahit le monde.
14/11/2011
La lutte des classes au XXIème siècle (complément)
Je publie cette note complémentaire simplement pour apporter quelques éléments tirés d'auteurs quasi contemporains en faveur de la théorie de la lutte des classes.
Ceci afin de renforcer la pertinence de ma dernière publication.
http://adrienfaure.blog.tdg.ch/archive/2011/11/07/lutte-d...
Par ailleurs, j'aimerais ajouter que je considère que la situation tragique actuelle en Grèce (voire même ultérieurement en Espagne) peut servir (à court, et long terme surtout) de vérification empirique de l'hypothèse du lien déterminant entre crise économique et/ou crise de l'endettement étatique, politique d'austérité et de réduction de l'Etat-social, polarisation sociétale, et logique renversement social/renversement systémique.
Extrait des travaux des sociologues Christian Baudelot et Roger Establet
« Il est possible de calculer, sur la base des résultats antérieurs, la quantité de travailleurs mobilisés au service de chacune des catégories sociales. (...)
Chaque membre d'une famille d'industriels dispose en permanence du travail annuel de 1,75 personne : Madame, Monsieur, l'aîné, et la cadette ont, chacun à leur service, un travailleur à temps plein pendant 9 mois. (...)
Chaque membre d'une famille d'ouvrier spécialisé doit se contenter d'un travailleur à temps plein pendant 4 mois. Ce sont ceux qui travaillent le plus dur qui sont les moins biens servis.
Qui disait que la théorie de Marx était dépassée ? Les nouveaux philosophes cadre supérieurs pour la plupart, dont chacun, dans la famille, dispose d'un travailleur à temps plein toute l'année et d'un autre plus de 4 mois.
(...)
[En France] 31% des travailleurs, ayant contribué à produire des biens et des services nouveaux (les autres servant à reproduire la force de travail global), ont travaillé pour les inactifs pauvres, les ouvriers, les salariés agricoles, les paysans, et les employés ; alors que 69% ont travaillé pour les cadres (moyens et supérieurs), les inactifs riches, les professions libérales et les industriels.
Traduction. Près de 70% des richesses (...) ont été accaparées par quatre catégories sociales qui ne représentent que 30% de la population des ménages. Les autres (70% de la population) n'héritent que des 30% restants.
Ce n'est pas de partage [des richesses] qu'il convient de parler, mais de pillage. »
Extrait des travaux du sociologue Louis Chauvel
« En supposant que, entre la base et la médiane, l'écart est de 1 mètre, le décile supérieur du revenu est à 2 mètres, alors que celui du patrimoine est à 4 mètres. Côté revenu, à gauche, Lindsay Owen-Jones (le PDG de L'Oréal), qui a la réputation d'être le salarié au revenu le plus important en France, se trouve à une altitude de 300 mètres. Liliane Bettencourt, héritière de la société L'Oréal, de par son patrimoine, se retrouverait côté droit à 32 000 mètres (...) Par conséquent, le patrimoine médian n'a à peu près aucun sens sociologique véritable en termes de ressources susceptibles de définir des groupes sociaux : il n'existe pas de classe de patrimoine médian, dans la mesure où ce n'est pas là un niveau de patrimoine où la population tend à venir s'agréger, alors qu'il existe une classe médiane pour les revenus, repérables à la boursouflure du strobiloïde du revenu.
Ici, non seulement l'espace entre les ouvriers et les cadres est béant, mais l'écart entre les cadres susceptibles d'espérer une ascension patrimoniale (cadre dirigeant dans une entreprises de grande dimension dans un secteur en restructuration, ou dont la maturité espérée n'est pas atteinte) et les autres est immenses. »
D'autres auteurs ont aussi développé la théorie des classes sociales, tels que Thorstein Veblen, Jean Baudrillard, Edmond Goblot, ou Maurice Halbwachs.
07/11/2011
La lutte des classes au XXIème siècle
Aujourd'hui, on peut proposer un découpage en classes sociales en fonction du mode de vie et du mode de consommation, découlant du niveau de fortune et de revenu, eux-mêmes conséquences du mode de production et de la place dans le mode de production.
Hypothèse pour Genève (mais on devrait obtenir plus ou moins les mêmes résultats pour la Suisse)
Classes dominantes – 10% de la population genevoise
[Nombre de millionnaires à Genève, ils détiennent plus de 85% de la fortune totale du canton.]
Classes moyennes supérieure – 20 à 30 %
- classe moyenne supérieure très aisée
- classe moyenne supérieure aisée
Classe moyenne inférieure – 40 à 50 %
- classe moyenne inférieure peu aisée
- classe moyenne inférieure précarisée
Classes précarisées – 15 à 20% de la population genevoise
[moyenne suisse officielle + moyenne genevoise basée sur étude de la précarité des HUG]
NB : Les pourcentages en ce qui concerne les classes moyennes sont une hypothèse basée sur les travaux de l'économiste Alain Lipietz.
La lutte des classes n'est fortement visible et ressentie par les individus que lorsqu'une polarisation sociale élevée est en place. Cette polarisation sociale était clairement présente jusqu'à l'instauration et le développement de l'Etat-social en Europe. La lutte des classes, dans une société fortement polarisée, amène forcément à un renversement des classes dominantes par les classes dominées.
3 facteurs amenant progressivement, de nos jours, à une polarisation sociale importante
1. L'idéologie néo-libérale
Expression idéologique des désirs et des fantasmes des classes dominantes, l'idéologie néo-libérale précarise les classes moyennes en abattant pallier par pallier l'Etat-social. En agissant ainsi, la classe dominante œuvre à sa propre destruction puisqu'elle renforce la polarisation sociale qui finira par l'abattre en provoquant un soulèvement (réformiste ou révolutionnaire).
2. Les limites de la social-démocratie
Dans le cas où l'Etat-social a dû s'endetter passablement pour mener à bien ses politiques sociales et qu'il atteint ses limites de financement, il se retrouve contraint (dans le cadre des logiques capitalistes) d'appliquer une politique d'austérité renforçant les inégalités et par conséquent la polarisation sociale.
3. Les limites naturelles
La croissance économique, nécessaire au bon fonctionnement du capitalisme, dépend de l'accès aux ressources, notamment des ressources énergétiques. 85% de l'énergie consommée provient du pétrole, du gaz, et du charbon. Avec la raréfaction prochaine de ces ressources, les gouvernements pro-capitalistes devront forcément restreindre leurs dépenses, réduire l'Etat-social, et polariser la société.
L'Histoire est encore en marche.
La lutte des classes est notre réalité.
Le renversement du capitalisme et des classes dominantes est inévitable.
Reste à œuvrer pour que le bon système le remplace!