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On entend ici par société, ou association, un groupe de personnes qui se rassemblent régulièrement et qui se dotent d'une organisation en vue d'atteindre des objectifs qu'elles ont définis elles-mêmes. La participation est volontaire. Les membres sont en principe égaux en droit. Les buts, ainsi que les dispositions relatives à l'admission et à l'exclusion des membres, à l'assemblée générale, au comité, etc. sont fixés par écrit dans des statuts. Le Code civil suisse (art. 60-79) en définit les bases juridiques. Au début, le monde des sociétés fut plutôt masculin.
Durant le siècle des Lumières, riche en formes de sociabilité (Das gesellige Jahrhundert pour reprendre le titre d'un ouvrage d'Ulrich Im Hof), le nouvel esprit s'incarna, en Suisse également, dans des sociétés qui rassemblaient, sur une base volontaire et sans lien direct avec les autorités laïques ou ecclésiastiques, des particuliers généralement issus de l'élite et désireux de réformer l'Etat, l'Eglise et l'ordre social. En raisonnant sur toutes les questions de leur époque, elles contribuèrent à la naissance de l'opinion publique.
L'essor des sociétés est parallèle à celui des académies européennes; on a pu repérer en Suisse environ 150 sociétés de réforme fondées entre 1600 et 1798. Après les sociétés de bibliothèque, comme celles de Zurich (1629-1916) et de Schaffhouse (de 1636 au XIXe s.), plus tard reconnues par les autorités, la première société importante créée en Suisse sur le modèle des académies fut le Collegium insulanum de Zurich (1679-1709), qui s'intéressait aux nouvelles découvertes en sciences naturelles, en médecine et en théologie pratique. Des sociétés de langue allemande (Berne, 1739-1747; Bâle, 1743-1761) et de littérature se vouèrent dès 1720 à améliorer la culture générale et la maîtrise de la langue d'un public non spécialisé, tout en diffusant des critiques littéraires. Les sociétés d'éditeurs d'hebdomadaires moraux, comme la Société des peintres à Zurich (1720-1722/1723) ou la Nouvelle Société à Berne (1721-1724), y ajoutèrent la critique et la réforme des idées, des mœurs et de la morale quotidienne. Les sociétés d'utilité publique (Société morale à Zurich, 1764-1862; Société de bienfaisance et d'utilité publique de Bâle dès 1777) se dédièrent entièrement aux "réformes pratiques" dans le domaine de l'école, de l'assistance sociale et de l'économie domestique. Mêlant théorie et pratique, les sociétés économiques cherchaient à "améliorer" l'agriculture et soutenaient les métiers et l'industrie; elles connurent leur apogée dans les années 1760 et 1770. Le nombre des sociétés de lecture s'accrut à la même époque et encore au-delà; elles encourageaient la lecture collective et la diffusion des livres nouveaux. Les sociétés de sciences naturelles prirent le relais des sociétés savantes tout en les popularisant. Les sociétés patriotiques se vouèrent à l'étude de l'histoire nationale et à l'instruction civique (républicaine) des fils des familles dirigeantes. Les sociétés militaires enfin, particularité du système de milice, combinaient la tradition des sociétés de tir avec l'intérêt pour les sciences naturelles (Société militaire de mathématiques de Zurich, dès 1765).
La place d'honneur revient cependant à la Société helvétique, qui tint d'abord ses assemblées annuelles à Schinznach. Son programme embrassait l'ensemble des réformes discutées au XVIIIe s. dans les cercles éclairés suisses. Elle se donna une envergure nationale, tout comme la Société militaire helvétique (1779), puis la Société helvétique de correspondance entre médecins et chirurgiens (Zurich, 1788/1791-1807) et la Société générale helvétique des amis de la physique et de l'histoire naturelle nationales (Herzogenbuchsee, 1797).
Auteur(e): Emil Erne / PM
Parmi les fondateurs, présidents ou secrétaires de sociétés, on trouve des personnalités qui, dans leur ville, furent des pivots de la vie sociale et culturelle et des animateurs du mouvement réformiste: à Bâle le secrétaire du Conseil Isaak Iselin (1728-1782), à Zurich les hommes de lettres et professeurs Johann Jakob Bodmer (1698-1783) et Johann Jakob Breitinger (1701-1776) ainsi que le médecin et professeur Johann Heinrich Rahn (1749-1812), à Berne les patriciens Niklaus Emanuel Tscharner (1727-1794) et Vinzenz Bernhard Tscharner (1728-1778), à Genève l'apothicaire et naturaliste Henri-Albert Gosse (1753-1816).
L'expansion des divers types de sociétés reflète celle de l'esprit des Lumières, qui se transmit des cercles savants très fermés aux sociétés de lecture populaires et des centres urbains (Zurich, Berne, Bâle, Genève) aux petits chefs-lieux (Schaffhouse, Saint-Gall, Coire, Bienne), aux villes municipales (Winterthour, Lausanne) et aux campagnes sujettes (Toggenbourg, Pays de Vaud, région du lac de Zurich). Le mouvement toucha surtout les territoires protestants, mais des sociétés éphémères sont aussi attestées à Soleure (plusieurs cas), Fribourg, Lucerne et Nidwald. En Suisse centrale, l'Helvetische Konkordiagesellschaft, qui tenait en des lieux changeants ses réunions marquées d'un certain faste baroque, prit le contre-pied de la Société helvétique championne de la tolérance confessionnelle. La Suisse alémanique prédominait, tant pour le nombre des sociétés que pour celui des membres dans les sociétés suprarégionales.
Le but de chaque société, les droits et devoirs de ses membres, les modalités d'adhésion et de financement, la répartition interne des tâches et des compétences étaient fixés dans des statuts qui garantissaient sa stabilité et dont l'adoption était pour elle un acte fondateur. L'égalité de rang entre membres de même catégorie allait de soi. Les grandes sociétés distinguaient les "membres ordinaires" (actifs et de plein droit) des "membres correspondants", grâce auxquels elles construisaient un réseau suprarégional qui contribuait à leur prestige (d'autant plus que ces membres d'honneur cumulaient les appartenances). Parfois les compétences étaient partagées entre une assemblée générale au rôle surtout décoratif, un organe où se prenaient véritablement les décisions et un comité consultatif. L'accent mis sur la discipline interne fit naître une nouvelle forme de politesse: respect des principes déterminant l'ordre des interventions, amendes en cas d'absence ou d'arrivée tardive, prohibition du vin et du tabac, interdiction d'interrompre l'orateur. La rotation aux postes honorifiques évitait les abus de pouvoir. La sobriété qui régnait dans les séances des sociétés et les activités sérieuses que l'on y pratiquait permettaient à leurs membres de se distinguer des pratiques mal vues (jeux et beuveries) des salles à boire des corporations et des auberges (Trinkstuben ). Dans l'histoire des organisations, les sociétés de réforme représentent le chaînon entre les corporations de l'Ancien Régime et les organisations de masse modernes.
Auteur(e): Emil Erne / PM
L'influence s'exerce tant sur les membres eux-mêmes (par les lectures collectives, l'échange d'informations et les recherches personnelles) que sur le public (diffusion et application pratique des nouveaux savoirs afin d'"éclairer" l'opinion). Les grandes sociétés publiaient les résultats de leurs travaux dans des revues ou des ouvrages collectifs (Mémoires et observations recueillies par la Société œconomique de Berne, 1762-1773; Abhandlungen der Naturforschenden Gesellschaft in Zürich, 1761-1766). Les membres étaient en majorité des patriciens assez jeunes n'ayant pas encore de charge publique, des représentants de la bourgeoisie intellectuelle (ecclésiastiques, professeurs, médecins, juristes) et des marchands; ils appartenaient donc à l'élite cultivée et fortunée. Les paysans constituaient de fameuses exceptions (le Zurichois Jakob Gujer dit Kleinjogg). La part des femmes resta minime, mais se renforça vers la fin du XVIIIe s. (Frauenzimmergesellschaft auf Zimmerleuten à Zurich, 1784-1798/1806).
Les sociétés de réforme furent plus efficaces dans l'acquisition de nouvelles connaissances théoriques que dans leur mise en pratique. Le système politique en place et les conflits d'intérêt avec les couches dirigeantes les empêchaient de faire des propositions trop hardies. Elles n'entendaient pas s'opposer à l'Etat et à l'Eglise, mais les compléter dans des domaines négligés ou dans des tâches nouvelles résultant des mutations en cours. Certaines d'entre elles eurent un rayonnement international (par exemple la Société économique de Berne dès 1759 ou la Deutsche Christentumsgesellschaft à Bâle de 1779/1780 à 2003). Si elles échouèrent, en Suisse comme ailleurs, dans leur quête du bonheur universel, idéal utopique des Lumières, elles parvinrent cependant à introduire de petites améliorations sur le plan local et contribuèrent à développer un sentiment d'identité sur le plan fédéral.
Auteur(e): Emil Erne / PM
Vu la prudente réserve qu'elles observaient, les sociétés de réforme furent rarement en butte à l'action directe des autorités. Le gouvernement bernois intervint lourdement, vers 1766, dans les activités des physiocrates, quand ceux-ci s'intéressèrent aux statistiques et problèmes démographiques, touchant ainsi à des secrets d'Etat. Les autorités zurichoises réagirent très vivement, lors de l'affaire de Stäfa (1794-1795), contre ce qu'elles considéraient comme des menées séditieuses, impliquant notamment les sociétés de lecture du lac de Zurich. A Genève, les sociétés furent entraînées dès 1782 dans le tourbillon d'événements politiques qui, à bien des égards, préfiguraient la Révolution française.
Rares furent les sociétés qui restèrent entièrement à l'écart du bouleversement politique de 1798 et poursuivirent sereinement leurs travaux. La plupart connurent une brusque interruption. Cependant, plus de la moitié reprirent leurs activités au cours des deux premières décennies du XIXe s., parfois avec de nouveaux objectifs (par exemple, maintes sociétés de lecture se dépolitisèrent et mirent l'accent sur le délassement); les autres disparurent, mais des organisations aux buts analogues prirent bientôt leur succession. La continuité entre le XVIIIe et le XIXe s. est donc plus grande que ne le laisse supposer la césure politique.
Auteur(e): Emil Erne / PM
Le XIXe s. fut le "siècle des sociétés". Incarnant les nouvelles formes de la sociabilité bourgeoise, groupes et associations se multiplièrent. Couvrant un large éventail d'activités, ils allaient des sociétés de musique, de chant et de tir aux sociétés charitables et missionnaires en passant par les sociétés d'étudiants.
Etroitement lié aux rapports politiques et sociaux, ainsi qu'à leur évolution, le nombre des sociétés s'accrut fortement entre 1800 et 1914, et plus particulièrement après 1860; la vague des fondations atteignit son apogée vers 1900. Cela s'accompagna d'une diversification et trouve son explication dans l'histoire économique et démographique. Sur les sociétés attestées avant 1914 (plus de 30 000 fondations au XIXe s.), un sixième environ est antérieur à 1848, une moitié postérieure à 1880. Vers 1900, on comptait en Suisse dix sociétés pour 1000 habitants. Au XXe s., le nombre des société continua d'augmenter; on l'estimait à 100 000 à la fin du siècle.
Auteur(e): Thomas Gull / PM
A chaque époque, les circonstances politiques du moment ont influencé les sociétés et réciproquement. Reprenant l'héritage des sociétés de réforme de l'Ancien Régime, la République helvétique considérait favorablement l'idée d'association, liée pour la bourgeoisie à celle d'émancipation sociale. La Restauration vit naître des sociétés culturelles et d'utilité publique accueillant les adeptes d'un libéralisme modéré. La Société suisse d'utilité publique (SSUP), qui avait été fondée en 1810 dans le but de faire revivre la philanthropie des Lumières dans le nouveau contexte social bourgeois, se développa ensuite en un forum où l'on discutait les problèmes de la modernisation économique, sociale et institutionnelle; elle eut un rôle pionnier dans la politique sociale et scolaire.
Les nouvelles sociétés contribuèrent à préparer la Régénération de 1830-1831 et la fondation de l'Etat fédéral en 1848, car elles créèrent un espace public où furent expérimentées des formes inédites de sociabilité impliquant le libre échange des idées et l'égalité de droit des membres. Les Constitutions des cantons régénérés et la Constitution fédérale de 1848 garantirent la liberté d'association.
Dans la première moitié du XIXe s. déjà, nombre de sociétés locales et régionales se rassemblèrent dans des fédérations nationales, comme la Société suisse des artistes (1806, Sociétés des beaux-arts), la Société helvétique de musique (1808), la Société suisse d'encouragement à l'instruction publique (1808), la Société suisse d'histoire (1811, Société générale suisse d'histoire) et la Société helvétique des sciences naturelles (1815). Parmi les sociétés d'envergure nationale qui soutinrent le mouvement libéral, on trouve la Société fédérale de gymnastique (1832, Fédérations sportives), la Société du Grutli (1838), les sociétés d'étudiants de Zofingue (1819) et Helvétia (1832), ainsi que l'Association nationale suisse (1835), fondée dans le but exprès de défendre les acquis politiques des cantons libéraux contre les conservateurs. Au XIXe s., les sociétés prospéraient surtout dans les milieux libéraux-radicaux protestants, et davantage dans les villes et les campagnes industrialisées que dans les zones rurales.
Auteur(e): Thomas Gull / PM
La fondation de l'Etat fédéral eut d'importantes conséquences pour le développement des sociétés. Celles-ci assumèrent un rôle de médiatrices entre les citoyens et l'Etat pendant la période assez longue qui précéda l'apparition de partis politiques nationaux, en représentant les intérêts économiques, politiques ou culturels de leurs membres face à un Etat de plus en plus centraliste et à son administration. Dans la seconde moitié du XIXe s., un nombre accru de sociétés vouées à la défense d'intérêts particuliers se regroupèrent dans des associations faîtières spécialisées, travaillant sur le plan national et, pour la plupart, dans le champ de la politique économique qui prit le pas sur les missions culturelles et philanthropiques, prédominantes dans la première moitié du siècle. Cette réorientation fit naître de nouvelles catégories de sociétés, comme les organisations économiques et patronales et les organisations de salariés. Tout en fonctionnant comme des organisations, celles-ci ont souvent été créées sous forme de sociétés et gérées comme telles jusqu'à nos jours, ce qui rend souvent leur classification difficile. Pour défendre et imposer ses intérêts économiques, la bourgeoisie se dota de fédérations, telle l'Union suisse du commerce et de l'industrie (1870), le plus important groupement d'intérêts de la Suisse moderne, ou l'Union suisse des arts et métiers (1879). L'Union suisse des paysans (1897) fut une autre fédération influente.
Ces sociétés accomplirent aussi à la place de l'Etat des tâches pour lesquelles celui-ci manquait souvent de moyens (par exemple: relevés statistiques, recensements, enquêtes). En outre, elles pouvaient s'exprimer lors des procédures de consultation. Cette interaction entre les autorités et les fédérations se traduisit par une confusion croissante des compétences. Bientôt les fédérations eurent à appliquer les lois et arrêtés à l'élaboration desquels elles avaient largement contribué. Leur étroite imbrication dans la vie politique se manifeste aussi dans le fait que, dans bien des cas, il fallait militer en leur sein pour avoir une chance d'accéder aux charges publiques.
Si des organisations assimilables par certains côtés à des partis politiques s'étaient déjà constituées à la suite des révolutions libérales de 1830-1831, la principale phase d'apparition des sociétés politiques ou partis proprement dits ne commença que vers 1880 et s'étendit jusqu'à la Première Guerre mondiale. A cette époque, conformément aux rapports de force qui prévalaient alors, on comptait quatre fois plus de groupes libéraux-radicaux que de groupes conservateurs catholiques; les socialistes, représentant, de la classe ouvrière, étaient encore relativement insignifiants.
Auteur(e): Thomas Gull / PM
Les catholiques voyaient dans les sociétés une forme d'organisation mieux adaptée au libéralisme-radicalisme et à ses postulats égalitaires qu'à leurs propres besoins. Pourtant, dans leur combat contre l'Etat libéral, ils créèrent avec un certain succès des mouvements analogues, par exemple la Société des étudiants suisses (1841) et l'association Pie IX (1857). Dans la seconde moitié du XIXe s., les sociétés devinrent la forme d'organisation et de mobilisation la plus importante pour les catholiques dispersés (ayant quitté à la fois leur région d'origine et leur milieu rural) ou désireux de participer au Kulturkampf. Les premiers disposèrent d'un réseau qui leur offrait loisirs et contacts sociaux tout en leur permettant de rester entre eux. La première Journée catholique suisse en 1903 et l'Association populaire catholique suisse fondée dans la foulée en 1904 instaurèrent une coordination entre les organisations de la diaspora et celles des cantons catholiques. Le but premier des sociétés catholiques était de diffuser les valeurs de l'Eglise et de renforcer les convictions confessionnelles. La majorité d'entre elles se donnaient pour apolitiques et recrutaient leurs membres dans la bourgeoisie économique et culturelle.
Auteur(e): Thomas Gull / PM
Les associations ouvrières d'orientation socialiste se rassemblèrent en 1880 dans l'Union syndicale suisse, tandis que les travailleurs chrétiens (surtout catholiques) s'organisèrent dans le cadre du mouvement chrétien-social. La majorité des organisations ouvrières n'apparut qu'après 1890. Elles restèrent bien moins nombreuses que les organisations économiques patronales. Parallèlement aux sociétés bourgeoises, les travailleurs fondèrent à la fin du XIXe s. diverses fédérations ouvrières: de gymnastique et de sport (Satus), des amis de la nature, de chant, de tir, de yodel. La séparation institutionnelle se doublait d'une volonté d'émancipation culturelle. Mais les rapports entre culture ouvrière et culture bourgeoise dominante restèrent empreints d'un "curieux mélange de proximité et de distance" (Schwaar, 1992). Le rapprochement de classe opéré dans les années 1930 sous le signe de la défense spirituelle fit tomber peu à peu la barrière plus ou moins étanche entre les associations ouvrières et leurs pendants bourgeois; cela finit par condamner la contre-culture que les premières s'efforçaient de promouvoir, au prix d'un isolement voulu dont elles ne sortirent que vers 1960. Dès 1994, la Satus se déclare politiquement, économiquement et confessionnellement indépendante, ce qui illustre la dépolitisation croissante des associations ouvrières.
Auteur(e): Thomas Gull / PM
Dans la première moitié du XIXe s. déjà, plus d'une centaine de sociétés féminines furent fondées en Suisse. Mais elles n'eurent souvent qu'une existence éphémère, comme les sociétés de secours nées lors de la disette de 1816-1817, dissoutes quand la crise eut été surmontée. Il s'agissait en général d'organisations aidant des sociétés masculines et dirigées directement ou indirectement par des hommes. Conformément à la répartition traditionnelle des rôles, les sociétés féminines se vouaient à des tâches d'utilité publique ou de bienfaisance, comme les soins aux malades, l'assistance aux pauvres, la surveillance d'écoles ménagères ou le suivi de prisonnières. Elles étaient surtout présentes dans les régions protestantes; en terre catholique, le genre de services qu'elles rendaient incombait souvent à des religieuses, mais il existait aussi des sociétés féminines catholiques (réunies en 1912 dans la Ligue suisse de femmes catholiques). L'un des enjeux de l'éducation des pauvres et de leur placement était le contrôle social des classes populaires, qu'il convenait de convertir aux normes de comportement bourgeoises. Dans les années 1880, de nombreuses sociétés féminines œuvrèrent dans le cadre du mouvement abolitionniste européen.
Les premières organisations féministes furent l'Association internationale des femmes (1868-1870), à laquelle succéda Solidarité - Association pour la défense des droits de la femme (1872-1880). L'Union des femmes de Genève (1881) et l'Association pour la réforme de l'éducation féminine (1892), dont procède l'Union pour les revendications féministes (1896), militèrent pour une amélioration de la position juridique et sociale des femmes. L'Alliance de sociétés féminines suisses (1900) constitua une association faîtière qui se chargea de représenter les intérêts des femmes face aux autorités. La revendication de l'égalité des droits devint un thème central du mouvement des femmes.
Auteur(e): Thomas Gull / PM
Des organisations regroupant des étrangers apparurent au XIXe s. déjà. Des immigrants allemands créèrent dans les années 1830 des sociétés d'éducation ouvrière (Associations ouvrières allemandes). En 1900, des Italiens réfugiés en Suisse fondèrent le Parti socialiste italien. D'autres sociétés d'Italiens avaient une orientation conviviale et culturelle. La majorité d'entre elles tomba dans les années 1920 sous l'influence et le contrôle du régime mussolinien.
Auteur(e): Thomas Gull / PM
Les sociétés qui s'ouvrirent au grand public dans les années 1840 et 1850 virent changer leur structure interne: elles devinrent des organisations de masse. Pour maintenir néanmoins leur cohésion, elles transformèrent leurs assemblées annuelles en événements mondains et spectaculaires. La sociabilité sans éclat de l'époque Biedermeier fit place à de grandes manifestations périodiques, comme les fêtes fédérales. Celles-ci marquent pour la majorité des membres le point culminant de la vie associative. Elles reposent sur une longue tradition, qui remonte à la première moitié du XIXe s. (premières fêtes fédérales de tir en 1824, de gymnastique en 1832, de chant en 1843). Offrant à la bourgeoisie libérale des occasions de rencontres et d'échanges d'idées, elles eurent une dimension politique importante jusqu'à l'apparition des partis et des grandes fédérations d'intérêt dans le dernier tiers du XIXe s. Mais, couvertes par les médias, elles sont restées des événements au cours desquels gouvernants et porte-parole de partis politiques peuvent exposer leurs idées au peuple.
Malgré la popularité incontestée de leurs fêtes fédérales, les sociétés traditionnelles ont perdu une partie de leur rôle social au cours du XXe s. Preuve en est le fait que leurs responsables ne se recrutent plus, comme au XIXe s., dans la bourgeoisie politiquement active, mais dans la classe moyenne inférieure peu politisée. Alors qu'elles détenaient au XIXe et au début du XXe s. une position dominante dans l'offre de loisirs organisés, elles ont été ensuite confrontées à une concurrence croissante dans ce domaine. Ni les formes traditionnelles de sociabilité ni les activités que proposent de nombreuses sociétés n'intéressent plus une partie de la jeunesse qui, surtout dans les zones urbaines, suit ses propres voies, même dans les loisirs. Cependant, les sociétés gardent leur importance, en particulier dans les zones rurales et pour les milieux conservateurs. Dans les années 1980, sur l'ensemble des habitants de la Suisse, 56% étaient membres d'au moins une société: clubs sportifs (10% de la population), sociétés de gymnastique (10%), sociétés de tir, fédérations professionnelles, sociétés religieuses, partis, sociétés de musique, sociétés féminines, amis de la nature (plus de 5% chacun); 40-50% des personnes interrogées estimaient que les sociétés apportaient une contribution importante à la vie sociale de leur commune. Ainsi, à la fin du XXe s., le rôle des sociétés a certes changé, mais il n'est pas à négliger.
Auteur(e): Thomas Gull / PM