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L’obésité représente un problème de santé publique. Sa prévalence dépasse un seuil épidémique, avec plus d’un milliard de personnes en surpoids ou obèses dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé, et son incidence continue d’augmenter chaque année. De par ses comorbidités, l’obésité est associée à une morbi-mortalité importante. Elle est responsable de plus de 2,5 millions de décès par an dans le monde. L’obésité sévère peut être responsable d’une diminution de l’espérance de vie pouvant aller jusqu’à 20 ans.1 En outre, il est rapporté une altération de la qualité de vie, et ce d’autant plus que l’obésité est sévère.2 Le traitement chirurgical par bypass gastrique peut être une option judicieuse dans certaines conditions, chez des patients atteints d’obésité de grades III ou II. S’il ne traite pas la cause de l’obésité, il permet tout de même une perte de poids significative avec notamment une amélioration des comorbidités et une diminution importante de la morbi-mortalité chez ces patients.
Les troubles du comportement alimentaire (TCA) sont plus fréquents dans une population de patients obèses. L’hyperphagie boulimique présente même une prévalence jusqu’à 50 %, selon les études,3,4 dans la population des candidats à la chirurgie bariatrique. Cela se caractérise par la survenue régulière de crises de boulimie (une fois par semaine pendant au moins trois mois) sans recours à des comportements compensatoires, avec une souffrance marquée.5 Les troubles sévères et non stabilisés du comportement alimentaire constituent une contre-indication à la chirurgie. Le risque d’échec de la chirurgie est, en effet, considéré comme trop important dans de tels cas. Cette contre-indication peut être temporaire, sous réserve qu’il y ait une évolution favorable des troubles grâce à une prise en charge spécifique. Si les TCA constituent un facteur de mauvais pronostic d’évolution pondérale postchirurgicale, ils peuvent donc être stabilisés par une prise en charge spécifique permettant ainsi d’envisager une chirurgie dont le patient pourra tirer bénéfice.
L’addiction à la nourriture est un concept qui émerge de plus en plus. Il est encore en questionnement et reste à préciser. La théorie de l’addiction à la nourriture se base sur l’hypothèse que certains nutriments ou certains comportements en lien avec la prise alimentaire activeraient les mêmes circuits neurobiologiques que ceux impliqués dans les addictions aux substances (activation du circuit de la récompense et du système des endorphines notamment).6 Cliniquement, il existe notamment un effet de tolérance menant à augmenter la quantité de nourriture consommée et des signes de sevrage à l’arrêt brutal de la consommation de certains aliments. Cette conception définit donc l’addiction à la nourriture comme un trouble indépendant des TCA. Elle pourrait ainsi appartenir à la famille diagnostique des addictions comme celle à l’alcool ou d’autres substances. Certains auteurs considèrent l’hyperphagie boulimique et l’addiction à la nourriture comme un continuum de sévérité : l’addiction à la nourriture ne serait pas une entité distincte de l’hyperphagie boulimique mais plutôt un sous-type sévère de celle-ci, fortement marqué par la composante impulsive.7 La possibilité d’un lien entre addiction à la nourriture et existence de TCA reste donc un sujet encore débattu.
La prévalence estimée de l’addiction à la nourriture est de 42 % chez les patients candidats à la chirurgie de l’obésité comparée à 5,4 % dans la population générale.8 Que l’on considère l’addiction à la nourriture comme un trouble à part entière ou comme un sous-type sévère de troubles du comportement alimentaire, il paraît légitime de penser que cela puisse compromettre l’efficacité d’une chirurgie bariatrique. Etant donné la prévalence importante de ce trouble chez les candidats à la chirurgie, il semble d’autant plus intéressant de préciser le concept d’addiction à la nourriture afin de pouvoir diagnostiquer les patients concernés avant la chirurgie. Nous nous sommes intéressés aux patients candidats à la chirurgie bariatrique et nous avons cherché à déterminer s’il existe une association entre TCA et addiction. La réponse à cette question permettrait de reconsidérer éventuellement la prise en charge chez ces patients en particulier.
La population de l’étude était constituée de 23 patients candidats à une chirurgie bariatrique. Parmi eux, 43,5 % sont des femmes et 56,5 % des hommes ; 65 % avaient un IMC supérieur à 40 kg / m² et 30 % un IMC entre 35 et 40 kg / m². Le nombre d’années d’obésité était d’au moins 15 ans chez 64 % des patients et plus de 95 % d’entre eux avaient une perte de poids cumulée (somme des kilos perdus au cours de leur vie) supérieure à 20 kg. Pour rechercher la présence d’une addiction à la nourriture, nous avons utilisé l’YFAS score9 (Yale Food Addiction Scale). Il s’agit du principal questionnaire validé qui se base sur les critères de dépendance tels que répertoriés dans le DSM-IV-TR. On considère qu’un patient est addict à la nourriture lorsque 3 critères sur 7 sont positifs, avec la présence d’une souffrance marquée. En ce qui concerne les TCA, nous avons utilisé le questionnaire EDI210 (Eating Disorder Inventory) qui se décline en onze thèmes. Il s’agit d’un autoquestionnaire d’autant plus en faveur de la présence de TCA que le score de chaque thème est élevé ainsi que leur total (somme élevée des items EDI).
Parmi les 23 patients, 35 % présentaient une addiction à la nourriture (n = 8) et 65 % n’en présentaient pas (n = 15).
On trouve une association significative entre la présence d’une addiction à la nourriture et l’existence de troubles du comportement alimentaire. En effet, la somme des différents items du questionnaire EDI est significativement plus élevée pour les patients addicts, chez qui la somme totale du questionnaire EDI est en moyenne de 83,5 comparée à 54,1 pour les non-addicts (p < 0,013) (figure 1 et tableau 1).
La moyenne des IMC n’est pas significativement différente entre ces deux populations, l’existence d’une addiction à la nourriture est donc indépendante de la valeur de l’IMC. Des résultats similaires ont été mis en évidence par Meule et coll., en 2014.11
En considérant les différents items du questionnaire EDI, l’addiction à la nourriture est significativement associée à des scores élevés pour les critères concernant la recherche de la minceur, l’insatisfaction du corps, le sentiment d’inefficacité. Elle est également significativement associée à une conscience intéroceptive faible, c’est-à-dire une moindre capacité à être à l’écoute de ses sensations corporelles (faim et satiété notamment) (tableau 1).
Le concept d’addiction à la nourriture reste débattu et il n’existe pas, à l’heure actuelle, de définition précise. Qu’il soit intégré ou non dans la famille des troubles du comportement alimentaire, il est aisé d’envisager qu’un tel trouble puisse mettre en péril la réussite d’une chirurgie bariatrique.
Au cours d’une étude réalisée dans notre service chez 23 patients en cours de préparation à une chirurgie bariatrique, nous avons trouvé une association significative entre addiction à la nourriture et troubles du comportement alimentaire. Sans que cela ne permette d’affirmer que ces deux pathologies appartiennent à la même famille, nous pouvons tout de même nous poser la question d’un lien diagnostique entre ces deux troubles.
Etant donné sa prévalence élevée dans la population des candidats à la chirurgie, il paraît d’autant plus important de préciser ce concept. Au-delà de l’identification des patients addicts, il s’agit de potentiellement reconsidérer la prise en charge de ceux-ci. Cela permettrait, en effet, d’ouvrir une voie de réflexion sur la manière de les accompagner de façon adaptée afin qu’ils soient préparés au mieux à la chirurgie, en particulier sur le plan addictologique. D’autre part, il est montré que le risque d’addiction à l’alcool est augmenté après la chirurgie bariatrique.12 En considérant les données neurobiologiques qui mettent en évidence un substratum organique commun entre addiction à la nourriture et à l’alcool, on peut se demander si ces patients sont d’autant plus à risque de développer une addiction à l’alcool. Pour toutes ces raisons, il est nécessaire de mieux préciser le concept d’addiction à la nourriture pour qu’il trouve sa place dans les grands manuels de classification dédiés (DSM, CIM).
Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article.
▪ L’addiction à la nourriture peut être une cause d’échec de chirurgie bariatrique
▪ Il est important de mieux préciser la définition d’addiction à la nourriture pour repérer les patients atteints et envisager une prise en charge spécifique
▪ Le concept d’addiction à la nourriture amène à repenser la prise en charge des patients atteints