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La notoriété mondiale des Eames repose sur les quelque cent pièces de mobilier qu’ils ont imaginées et dont la plupart ont vu le jour en une quinzaine d’années seulement. Une vraie performance lorsqu’on songe qu’à côté des meubles, une foule d’autres détails tels que l’étiquetage, la présentation et la publicité faisaient partie intégrante du travail.
Du contreplaqué mis en forme à la coque en fibre de verre
Pour leurs créations, ils ont tiré parti des expériences accumulées dans la mise en forme de contreplaqué pour la fabrication d'attelles produites en grande série dès 1943, à raison de près de 150’000 exemplaires destinés à l’armée américaine. Durant des années, les Eames ont ainsi cherché le moyen de produire une coque intégrant le placet et le dossier d’un siège. Ils ont construit leur propre presse à chaud installée dans leur appartement et baptisée «Kazam!» – «abracadabra» en français – pour souligner sa capacité à mettre en forme le contreplaqué. Ce projet ambitieux a toutefois échoué, les sollicitations imposées par une assise sur ces coques se traduisant régulièrement par une cassure entre placet et dossier. La voie vers la production en série a été ouverte par l’idée de modeler séparément le placet et le dossier et de les assembler au moyen d’un système porteur externe.
Plus tard, les Eames ont également envisagé des coques en aluminium, avant de renoncer à ce matériau par trop refroidissant pour être confortable. La nouveauté apportée par les coques en fibre de verre et les structures en treillis métallique, parfois complétées de légers rembourrages, a connu beaucoup plus de succès. Et les développements qui ont suivi, à commencer par la Plastic Side Chair, leur a valu une réputation mondiale dès 1950. Tous les modèles subséquents ont été et sont encore produits en grandes séries.
Les détours mènent au résultat
L’expérimentation à même le produit est à la base du processus créatif des Eames. C’est un cheminement typique des travaux du couple: essayer, puis apprendre des erreurs constatées, pour finalement parvenir – même par des détours – au résultat désiré. Charles s’intéressait en priorité aux procédés et aux solutions techniques, tandis que Ray apportait ses connaissances et son savoir-faire de plasticienne, ainsi que sa maîtrise des couleurs. Mais le partage des tâches leur était étranger, comme Charles l’a une fois clairement précisé: «Elle est responsable de tout ce qui se passe ici, au même titre que moi.» Une chose est sûre: ils étaient tous les deux dotés d’une extraordinaire intelligence conceptuelle.
Leur pièce la plus connue, la Lounge Chair, est une réinterprétation du fauteuil club anglais. Elle est créée sous l’impulsion de leur ami cinéaste Billy Wilder, qui rêvait d’un siège ultra-confortable. Le réalisateur devient donc en 1956 le propriétaire du prototype qui ouvrira la production en série. Le siège est composé de plusieurs coques en lamellé-collé, toutes munies de confortables rembourrages en cuir qui en constituent l’assise, le dossier, le repose-tête et les accoudoirs. Leur assemblage est assuré par un système porteur externe en aluminium, posé sur un pied pivotant à cinq branches, également en aluminium. Il est complété par un siège repose-pieds assorti monté sur un pied fixe à quatre branches.
Ce fauteuil ainsi que tous les autres sièges issus de l’atelier des Eames se distinguent par un confort d’assise exceptionnel. Charles et Ray partaient systématiquement du corps humain et de sa gestuelle, en écartant tout propos d’inspiration géométrique, afin d’obtenir une haute valeur d’usage. Ils sont ainsi parvenus à donner à leurs meubles un caractère inimitable, aboutissant à des formes intemporelles.
Jeux, films et architecture
La variété des intérêts et des activités du couple en font aussi des touche-à-tout. Leur propre maison, conçue en 1949 parmi une série de Case Study Houses, unissait l’habitat et le travail. Des projets y étaient photographiés, des films tournés, des amis et des clients accueillis, ce qui a également forgé la légende qui a tôt entouré l’œuvre des Eames. Ils collectionnaient des artefacts rassemblés au cours de leurs nombreux voyages et disposaient d’un vaste fonds photographique, à partir desquels ils créaient des jeux et produisaient des films. Ils sont aussi à l’origine des premières installations audio-visuelles multimédia, dont le film «Glimpses of the USA», projeté en 1959 sur sept toiles géantes dans le cadre de la American National Exhibition à Moscou, ou les 22 éléments du diaporama «Think», réalisé en collaboration avec Eero Saarinen pour le pavillon IBM à l’exposition universelle de New York en 1964. En 1971, ils ont en outre conçu et développé l’exposition «A Computer Perspective», retraçant l’histoire de l’ordinateur et anticipant de façon tout à fait prémonitoire les effets disruptifs du numérique.
Rétrospective englobante
Le Vitra Design Museum déploie un inventaire quasi pléthorique de la vie et des œuvres de Charles et Ray Eames. Dans le bâtiment principal, c’est Frank Gehry lui-même qui a présidé au vaste survol de l’ensemble de la production et de la biographie du couple. A la caserne des pompiers de Zaha Hadid, les films des Eames sont projetés sous le titre «Ideas and Information». L’œuvre filmique y est pour la première fois abordée comme part intégrante des travaux des Eames et leur rôle de pionniers en matière de technologies médiatiques et de nouvelles formes de diffusion des connaissances est mis en lumière.
A la Vitra Design Museum Gallery, l’espace «Play Parade» rassemble les jeux, les courts-métrages et des objets de la collection de jouets du couple dans un éventail de formes et de couleurs. «Take your pleasure seriously!» était un principe défendu par Charles Eames et cette partie de l’exposition démontre toute l’importance que peut prendre une approche résolument ludique dans une démarche créative. Enfin, le Schaudepot de Herzog & de Meuron accueille le volet «Kazam!» avec des maquettes d’étude, des essais et des prototypes. On peut y retracer la source d’inspiration que constitue l’expérimentation avec des matériaux et y voir, au sous-sol, la reconstitution du petit bureau de Charles Eames: un lieu de création effective qui se passait encore d’ordinateur.
Sous le titre général «An Eames Celebration», les divers volets de l’exposition sont encore visibles jusqu’à fin février, complétés par des conférences, des débats et des ateliers qui explorent l’influence persistante des Eames jusqu’à aujourd’hui. Intitulé «Eames Furniture Source Book», le catalogue réalisé par Mateo Kries et Jolanthe Kugler invite à approfondir la multitude des thèmes abordés.
Jusqu'au 25 février 2018
Museum, Gallery, Schaudepot, Fire Station
Museum: Charles & Ray Eames. The Power of Design
Gallery: Play Parade. An Eames Exhibition for Kids
Schaudepot: Kazam! The Furniture Experiments of Charles & Ray Eames
Fire Station: Ideas and Information. The Eames Films
L'exposition »Charles & Ray Eames. The Power of Design« est réalisée et organisée par le Barbican Centre de Londres en collaboration avec le Eames Office et soutenue par Terra Foundation.