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La bataille de Grandson
La bataille de Grandson est l’un des affrontements les plus célèbres de l’histoire de la Confédération et a été un tournant dans les guerres de Bourgogne. Le 2 mars 1476, à Concise, dans le nord-est de la Suisse actuelle, les Confédérés font subir aux Bourguignons une défaite écrasante dont ces derniers ne se relèveront jamais. Par cette victoire, la Confédération accède au rang d’acteur central de la politique européenne. La bataille est communément connue comme celle durant laquelle les soldats Suisses se sont emparés du «butin des Bourguignons» et se sont ainsi enrichis.
Charles le Téméraire rêvait d’un royaume s’étendant de la mer du Nord à la Méditerranée, capable d’affronter la France et l’Empire romain. C’était un despote qui souhaitait offrir à la Bourgogne un avenir radieux au moyen de réformes politiques et de conquêtes militaires. Fils de Philippe le Bon et d’Isabelle de Portugal, il nourrissait un grand intérêt pour la politique et l’art de la guerre. Il assista de près aux efforts déployés par son père pour renforcer et consolider son royaume, qui s’étendait alors de la Picardie et la Hollande, au nord, aux rives du lac Léman, au sud, malgré ses régions hétérogènes et sa diversité ethnique. La Bourgogne était la région la plus riche d’Europe hors d’Italie et Charles profita de la richesse de son territoire pour instaurer une gestion interne efficace et engager des mercenaires étrangers d’Angleterre et d’Italie. Il utilisa son pouvoir nouvellement établi vers la fin des années 1460 pour combattre Louis XI et réprima la révolte de Liège en 1468. Une fois la paix restaurée sur son territoire, Charles le Téméraire se tourna vers la Confédération suisse, au sud.
En Europe médiévale, cette dernière constituait une bizarrerie. Cette fédération de cantons ruraux et urbains avait vu le jour au XIVe siècle et reçu le statut d’immédiateté impériale par le Saint Empire romain germanique. Elle connut une forte croissance entre 1307 et 1470, vainquit les armées de l’empire des Habsbourg et s’élargit des Alpes au Rhin et au massif du Jura. Au milieu des années 1460, elle comprenait les cantons de Schwytz, d’Unterwald, d’Uri, de Glaris, de Zoug, de Zurich, de Lucerne et de Berne. Bien qu’elle fusse petite en termes de superficie, la Confédération suisse possédait un bien inestimable qu’elle exportait aux pays émergents d’Europe du bas Moyen Âge: les mercenaires. Les mercenaires suisses étaient déjà redoutés et admirés partout sur le Vieux Continent. Ils étaient célèbres tant pour leur courage au combat que pour leur habileté à manier le javelot, le pique et la hallebarde. Les cantons suisses prêtaient leurs mercenaires aux puissances étrangères tout en conservant leur propre milice locale. Ils pouvaient ainsi adopter une politique neutre défensive.
Les Confédérés gardaient à l’œil les actions et actes de violence du duc de Bourgogne. La France était son alliée traditionnelle contre l’Autriche et dans le même temps l’employeuse de milliers de mercenaires suisses. Après le traité de Péronne de 1468, les soldats suisses de retour dans leur pays rendirent compte dans les années 1460 et 1470 de la cruauté et de la brutalité des armées bourguignonnes en France. La noblesse suisse de Zurich, Berne et Lucerne, qui s’était rangée du côté de la France, savait que Charles le Téméraire punissait aussi ses propres sujets avec barbarie et que même les Suisses ne seraient pas épargnés s’il souhaitait imposer sa volonté. Elle avait également conscience qu’une défaite de la Confédération permettrait à ce dernier d’asseoir sa suprématie sur la Savoie et ainsi d’isoler la France. Les commerçants suisses voulaient en revanche éviter que les Bourguignons ne s’imposent sur leurs routes commerciales. La Confédération suisse fut contrainte de créer une alliance stratégique avec le duché de Lorraine qui se trouvait au cœur du territoire bourguignon et séparait celui-ci en deux. Elle espérait ainsi gagner du temps pour se préparer à la guerre. La Suisse envoya alors secrètement de l’aide à l’archevêché rebelle de Cologne ainsi que des mercenaires à René II, le duc de Lorraine, entre 1472 et 1474. La Bourgogne était alliée aux Etats de Savoie et au duché de Milan, qui étaient pour leur part des ennemis jurés de la Confédération suisse. Les Suisses savaient donc qu’une attaque de la Bourgogne impliquerait une bataille sur deux fronts, car leur territoire confinait au nord avec la Bourgogne et au sud avec la Savoie et Milan. Par conséquent, ils devaient avant tout régler leur dissension avec l’Autriche.
Une hallebarde, arme typique des Confédérés avec le pique. Grâce à leurs piquiers parfaitement entraînés, qui étaient à cette époque très demandés en tant que mercenaires, les Suisses ont acquis une renommée internationale.
Musée national suisse
Avec le soutien de Sigismund, l’archiduc d’Autriche, les diplomates suisses et autrichiens négocièrent en 1474 un traité d’alliance. Louis XI donna lui aussi son approbation et sa bénédiction pour cette union. Le 29 octobre 1474, la Confédération suisse déclara la guerre à la Bourgogne. Les Suisses intervinrent tout d’abord avec leur alliés Lorrains: ils arrachèrent aux Bourguignons une petite victoire lors de la bataille d’Héricourt en novembre 1474. Ce fut l’une des premières batailles de l’histoire de l’Europe dans laquelle les soldats utilisèrent des armes à feu de poing, ce qui en influença toutefois probablement peu le résultat. Charles le Téméraire combattait lui-même ailleurs: il se trouvait au siège de Neuss et fulmina lorsqu’il apprit que les Suisses étaient sortis vainqueurs. Et comme si cela n’était pas suffisant, la Suisse vainquit facilement Jacques de Savoie, comte de Romont, l’allié savoyard de Charles le Téméraire dans les régions de Vaud et du Valais défendues par la Savoie. Ce dernier ne reçut alors plus aucun nouveau mercenaire d’Italie. Les troupes et conseillers du duc de Bourgogne essuyèrent un autre coup dur lorsqu’ils apprirent que le comte Galéas Marie Sforza ne respecterait pas son traité d’alliance et refusait d’envoyer des troupes milanaises contre les Suisses. Bien que la situation semblât incontrôlable, Charles le Téméraire décida de ne pas se retirer aux Pays-Bas pendant l’hiver. Il réagit à l’attaque et au succès militaire des Suisses en transférant ses troupes allemandes vers le sud, afin de s’emparer de quelques châteaux et localités capitaux au bord du lac de Neuchâtel. Il souhaitait ainsi renforcer sa position face aux Suisses du canton de Berne. Le duc de Bourgogne continuait de penser qu’il devait vaincre les Suisses afin d’éviter qu’ils ne s’allient avec la France. Après sa victoire, Charles se tournerait contre la France, privée de ses alliés.
L’arbre cachait la fôret
Après un court siège de neufs jours, le château de Grandson revint à la Bourgogne le 28 février 1476. Durant l’hiver, la garnison suisse ne pouvait pas rivaliser avec la grande armée de mercenaires et la grosse artillerie de Charles le Téméraire, mais elle comptait sur l’envoi prochain de renforts de la part de Berne. Un bateau tenta d’informer la garnison qu’une troupe était en route afin de faire lever le siège, mais la garnison comprit mal les signes et gestes de l’équipage. Les hommes de la garnison gagnèrent du temps en se rendant au duc de Bourgogne à condition qu’il épargne leur vie. Charles le Téméraire donna son accord, mais ordonna par la suite que l’ensemble de la garnison, soit 412 hommes, soit pendu ou noyé dans le lac. Il croyait que les renforts des Confédérés avait été envoyés vers le Pays de Vaud pour attaquer les Savoyards. S’ils souhaitaient attaquer les Bourguignons, ils devraient traverser une ancienne route romaine longeant le lac. Ses espions bourguignons confirmèrent manifestement cette hypothèse. Charles le Téméraire se sentait conforté dans sa position stratégique. En réalité, une armée était en route vers Grandson, mais ce dernier n’en savait rien: les troupes trompèrent les Bourguignons et leur firent croire que l’armée avait été attaquée sur les rives du lac de Neuchâtel.
Les renforts des Confédérés assiégèrent le château de Vaumarcus, non loin de Grandson, plus au nord au bord du lac de Neuchâtel, et n’eurent aucun problème à repousser les Bourguignons de leur position stratégique dans le château de Grandson et ses environs. Enfin, les 20 000 hommes constituant les troupes suisses traversèrent le massif du Jura et affrontèrent les Bourguignons près de la ville de Concise. Le 2 mai 1476 au matin, les Suisses avancèrent de manière typique, organisés en trois grandes colonnes. Les forces armées bourguignonnes se composaient de gendarmes flamands et français, de piquiers, d’arbalétriers italiens, d’archers anglais et de couleuvriniers allemands. Sur le plan stratégique, ces derniers étaient avantagés du fait de leur nombre et de leur artillerie. L’armée suisse comptait moins d’arbalétriers et de couleuvriniers et se composait en grande partie de piquiers et de hallebardiers. Bientôt, les cavaliers et soldats bourguignons encerclèrent l’avant-garde suisse, mais Charles le Téméraire ordonna à sa cavalerie de battre en retraite afin de pouvoir utiliser les pièces d’artillerie qu’il avait avantageusement disposées contre les Suisses, sur un plateau enneigé au nord-est de Concise. Il pensait que la bataille serait courte et qu’il pourrait vaincre rapidement les petites troupes des Confédérés. Lorsque les Bourguignons étaient partis en reconnaissance, ils n’avaient toutefois pas vu que la majeure partie des troupes suisses était cachée dans la forêt, prête à attaquer leur cavalerie. Les soldats suisses semèrent la panique dans les forces armées bourguignonnes lorsqu’ils prirent d’assaut le champ de bataille. Les Bourguignons battirent en retraite. Ils furent finalement vaincus par les Suisses, après que Charles le Téméraire, désespéré, les eut sommés de retourner se battre. La bataille fut courte et prit fin environ trois heures plus tard. Les deux camps perdirent entre 300 et 400 hommes.
Le butin des bourguignons
Juste après la bataille, un trésor tomba aux mains des armées suisses et devint une véritable légende. Bien que les 400 pièces d’artillerie se seraient montrées utiles au cours des batailles suivantes contre les Bourguignons, à Morat et à Nancy, les Suisses trouvèrent bien plus de plaisir dans l’argenterie, les reliques religieuses, les vêtements luxueux et les bijoux dont ils devinrent propriétaires. Ce trésor était d’une telle ampleur que des émeutes éclatèrent parmi les soldats, d’ordinaire si disciplinés, pour décider de son partage. En raison des litiges liés à ce droit de propriété, les soldats firent fondre la majeure partie des trésors bourguignons ou les décomposèrent, au grand regret des historiens. Certains artefacts de ce «butin bourguignon» ont été conservés et sont aujourd’hui répartis à travers la Suisse. Trois belles pièces témoignant de la richesse et du raffinement de l’entourage de Charles le Téméraire se trouvent au Landesmuseum Zürich. L’objet le plus marquant en la possession du Musée national suisse est sans doute le bouclier d’un archer peint d’une croix de saint André et de briquets à silex. Il a été fabriqué en bois de hêtre entre 1450 et 1475 et probablement utilisé par un archer anglais de l’armée de Charles le Téméraire. Un étendard de tente portant les armoiries du duc de Bourgogne et un chasuble en velours constituent deux autres pièces remarquables. Elles ont été fabriquées à partir d’habits luxueux de nobles ayant combattu contre Charles le Téméraire à Grandson et appartenant à l’abbaye bénédictine de Rheinau.
Objets appartenant au butin bourguignon: un pavese (bouclier) portant les insignes bourguignons, un habit religieux et un étendard de tente de Charles le Téméraire.
Musée national suisse
Tout comme les batailles de Morat (1476) et de Nancy (1477) qui lui ont succédé, la bataille de Grandson a profondément marqué l’histoire de l’Europe. La puissance politique des Bourguignons a été complètement anéantie avec la mort de Charles le Téméraire à Nancy. Par la suite, la Bourgogne ne joua plus jamais un rôle important en Europe. Pendant près de cinq siècles, la France et l’Autriche – ainsi que l’Allemagne au XIXe et XXe siècles – se disputèrent les régions vastes et hétérogènes de la puissance bourguignonne.
Cet article a été publié pour la première fois dans le magazine Medieval Warfare, édition IX-6.
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