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La cime lointaine
Ascension du Kenya ( 5250 m.Donyo Geri: montagne dépouillée ). 30 1—2 II 1937 ( avec M. P. Ghiglione C.A.I., Turin ).
Par Dr Ed. Wyss-Dunant.
400 km. de périmètre, 90 km. de diamètre, telle est la proportion du massif du Kenya qui dresse ses deux cimes jumelles: le Nélion 5240 m. et le Bation 5250 m. à environ 250 km. au nord-est de Nairobi.
Assises sur un puissant socle de 4800 m. de hauteur, les deux aiguilles du Kenya sont visibles de loin à la ronde où s' étendent les immenses savanes et les forêts peuplées de rhinocéros et d' éléphants. La forêt resserre son étreinte sur les flancs de la montagne au point de former une ceinture hermétique de 30 km. de profondeur.
Le Kenya est un volcan fort ancien dont on peut reconnaître le vaste cratère malgré sa destruction presque complète. Formé de trachydolérite, il est bien le frère du Kilimandjaro, mais en diffère totalement par sa forme, étant d' une origine plus ancienne. Les aiguilles du Kenya sont excentriques par rapport au cratère ancien et sont formées par des roches étayées et verticales constituées par ce que le géologue appelle un peu prosaïquement le bouchon du cratère. De loin, ce bouchon de 350—400 m. de hauteur, dont on peut faire le tour en une journée de marche, apparaît un peu disproportionné pour un socle aussi puissant. Il faut les brèves teintes du soir et la douce agonie de la lumière pour donner toute sa poésie à ce sommet dont le Glacier Lewis souligne la base de son étincelante clarté alors que le Diamond Glacier, enserré par les lacs, proclame comme un héraut le cycle du soleil. Cinq autres glaciers ornent les différentes façades de ce monument. Celui-ci ne révèle ses secrets i.t.., T.H-v-y3i qu' à ceux qui s' en approchent assez pour pouvoir mesurer de près sa réelle grandeur et toute sa fascinante puissance: celle d' un Cervin vu du Breuil.
Nous avions étudié, mon compagnon italien et moi, les relations de Mackinder qui, en 1889, fit la lre ascension du Bation, celles de Shipton qui fit trois fois en 1929, avec différents camarades, l' escalade directe du Nélion. Nous avions noté leurs points de départ: la Mackinder Valley à l' ouest et la Chogoria Mission au sud-est. En arrivant à Chogoria il nous reste juste assez de temps pour pouvoir rassembler une douzaine d' indigènes, quelques provisions, des couvertures et pour pouvoir gagner un peu plus haut Government Camp. Durant les trois derniers jours, le ciel s' était montré dans le courant de l' après renfrogné et prêt aux éclats de violents orages. Des nuages rôdaient dès midi autour des cimes et patrouillaient dans un ciel sans joie. C' est chose courante. Le climat du Kenya est assez versatile. Mieux vaut se mettre en route avec un temps médiocre. Les probabilités veulent qu' aux trois jours mauvais succède une série de journées excellentes. C' est bien ce que nous constatons le lendemain. Une matinée en pleine éclaircie annonce le revirement du temps. Le guide Mtumutara fait déjà la répartition des charges, besogne fastidieuse qui donne toujours prise à des discussions sans fin, chacun voulant porter le fardeau le moins lourd. Enfin, à 7 heures, après bien des commentaires, la colonne est prête au départ.
Il faut compter ordinairement trois à quatre jours pour la grimpée jusqu' au Glacier Lewis. Nous trouvons cet itinéraire exagérément lent et nous nous proposons de le couvrir en deux jours, ce qui représente pour la première étape une distance de 30 km. dans la forêt et pour la deuxième, 15 km. de moraines et de gravières avec une différence d' altitude totale de 3000 m.
Le chemin de départ pourrait se trouver sur quelque gras alpage de la Suisse méridionale: pâturages semés de bosquets, lesquels peu à peu se resserrent à l' approche de la forêt pour former bientôt une muraille de verdure. La sérénité délicieuse de cette matinée est bien africaine. Il semble que toute la nature est en fête; les fleurs chantent leur hymne à la joie par l' éclat de leurs couleurs qui semblent fort bien accompagner la mélodie des oiseaux. Les bruissements de la proche rivière où les indigènes conduisent d' habitude leurs bêtes peu après qu' éléphants et buffles s' y soient vautrés, est encore une musique que l'on écoute avec ravissement. Mais pourquoi, diable, les noirs ont-ils cette détestable habitude de puiser l' eau là où elle croupit entre les crottes des pachydermes et des ruminants au lieu de la prendre dans l' eau courante du ruisseau? Essayez donc de leur inculquer la notion d' eau propre, eau courante, eau stagnante, eau sale. Ils vous regarderont hébétés, vous répondront invariablement « Ndiô » ( oui ) et s' empresseront de répéter leur geste stupide comme s' ils étaient incapables de se départir des habitudes de leurs ancêtres. Ou bien, obéissent-ils ainsi à une loi de vaccination contre certains germes dangereux? Une chose est certaine: le noir reste dans le cadre de la nature dont nous, nous sommes sortis, et il s' insurge à l' idée de suivre notre exemple. Car il sait que la nature est harmonieuse et régie par des lois inviolables auxquelles aucun être n' échappe à moins ITLA CIME LOINTAINE.
de se condamner. Cette végétation n' appartient pas, à proprement parler, à une forêt vierge, mais bien plutôt au « Regenwald » où arbres et jungle se disputent l' hégémonie. Ces bois n' ont pas la sévérité troublante de la forêt vierge. Trop de soleil vient étaler ses fleurs blanches sur le sol, en jouant verticalement à travers les frondaisons, et les souffles de la brise venant on ne sait d' où transportent trop de fraîcheur. La forêt vierge pèse de tout le poids de son impénétrable mystère, les forêts du Kenya renferment une vie qui se manifeste avec joie. Le chemin, peu à peu, s' est rétréci, il est devenu sentier. Sentier d' éléphants ou sentier d' hommes? Je n' en sais rien, car partout les grosses pattes ont enfoncé dans la glaise leur profonde empreinte. Mtumutara soudain quittant la piste s' enfonce dans la broussaille où il s' ouvre un chemin à coups de penga ( le sabre d' abattis africain ). « Là-bas, pas de pont... ici, arbre sur rivière. » En effet, des profondeurs des bois un nouveau chant s' élève, celui d' un torrent. Tout à l' heure la rivière fredonnait un adagio, maintenant c' est un allegretto et, si je ne fais erreur, une fougère arborescente est en train de battre la mesure au rythme de l' eau, près d' un gros tronc de camphrier touché au-dessus du torrent. Mtumutara avait raison; nous traversons l' eau sur le pont improvisé, de pied sec, puis escaladons le plan raide de la rive à travers une jungle dense. Fouillis, taillis, frôlement de branches qui s' accrochent aux vêtements, sente escarpée et toujours et malgré tout, au milieu de tant de désordre, des traces de pachydermes. Une crotte d' éléphant, ça ne s' enjambe pas... il faut la contourner. C' est donc un obstacle 1 Cette fois la marche devient plus aisée sur un sentier assez bien dessiné. Ici la jungle n' a pas pu pénétrer dans le sous-bois et je me surprends à cheminer en sifflotant, comme si j' étais en promenade dans un beau part. Le piolet tinte cependant et me tire de ma rêverie d' homme en vacance pour me remettre dans la réalité: le Kenya! Loin ou proche? habillé de nuages ou resplendissant dans sa blanche nudité? La frondaison des arbres tient le secret caché.
Les boys ont fait halte. Tous il sucent des fragments de canne à sucre ou font craquer sous leurs dents la racine de manioc, dont ils nous donnent des tranches. Ce sont toujours les pauvres qui offrent aux riches leurs présents. Je suis un peu honteux d' accepter leur maigre pitance alors qu' ils transportent nos caisses chargées de boîtes de conserves, d' œufs et de fruits... pour eux, une fortune! Nous répondons à leurs gentillesses par des cigarettes, car nous ne pouvons pourtant offrir aux uns, sans distribuer également aux autres, nos provisions très exactement calculées.
Un bruit de trompettes remet tout le monde sur pieds. Grand branle-bas. « Tembous! tembous! » crient les noirs. Recherche de la direction du vent... bien difficile à établir dans la forêt. Je me précipite en avant, armé de ma camera et suivi de Mtumutara. Mais soudain, le vacarme des boys est si intense qu' il met toute la forêt en émoi. Se servant du bidon d' eau, ils en font un tam-tam et accompagnent ce rythme de chants lancés comme d' un amplificateur de radio. C' est dans cet ordre de bataille qu' ils avancent à grands pas. Adieu les éléphants. Dépité, je replie mon appareil de photos, mais pour l' armer bientôt après, car la forêt s' ouvre sur une vaste clairière — le Bayronii Camp — fort aimée des buffles. C' est cet endroit, se trouvant à mi-distance de la cabane Carr, que la plupart des caravanes choisissent pour établir leur premier bivouac. Nous nous gardons de parler à nos indigènes du trop aimé « simama » ( arrêt ) mais traversons sous la chaleur de midi cette large cuvette, couverte d' herbes et de buissons, où les traces fraîches de buffles dénoncent une fuite désordonnée devant les cris des hommes. En voyant nos porteurs traverser sans maugréer cet espace ensoleillé si propice à un campement, je reste quelque peu étonné. Evidemment, la loi leur à été faite avant le départ et le mot discipline leur a été martelé en tête. Merci aux missionnaires. Les bois, assez subitement, changent d' aspect peu après le Bayronii Camp. C' est la forêt des bambous qui s' étend de plus en plus dense sur une zone allant de 2700 m. à 3000 m. d' altitude. Royaume du crépuscule, du silence morne! L' orchestre s' est tu! Plusieurs repaires de léopards, douces et chaudes litières de feuilles mortes sous la voûte ogivale des bambous, sont facilement reconnaissables. Une fosse à éléphants, ouverte, bée. Comment donc les pachydermes font-ils pour traverser cette forêt où les épieux des bambous brisés dardent commes des épées, où le fourré est inextricable? Ils suivent évidemment les traces des hommes, et je reste confondu d' admiration en voyant l' habileté avec laquelle ils ont posé leurs pattes entre les menaces constantes du végétal. Eux, ils ont quatre pattes! mais moi, je n' en ai que deux et, par tous les saints, elles me donnent fort à faire! Autre sujet d' étonnement, les noirs passent, la tête relevée par la charge, sans trébucher, sans même hésiter. C' est incroyable! D' ailleurs, durant toutes nos expéditions, mon infériorité sur ce point sera flagrante, sauf en terrain d' alpinisme. Nous ne savons pas marcher, car nous ne pouvons utiliser ni nos orteils, ni notre plante des pieds, enfermés dans des souliers qui, s' ils les protègent, les rendent par contre maladroits. De longues heures durant, nous cheminerons ainsi, en grimpant durement. Plus de brise. Une chaleur lourde nous accable et la transpiration mouille sous-vêtements et vêtements. Plus de chants d' oiseaux, plus de bruits d' insectes. Où donc allons-nous? au Kenya? ou au purgatoire? Sans la boussole nous serions désorientés dans ce fouillis, et il me serait bien difficile d' in sans elle la direction de la montagne.
Cette marche est décidément pénible et lorsqu' une brèche enfin se dessine dans cette muraille de bambous et que la lumière inonde tout à coup de sa fraîche clarté l' entrée du tunnel, dont les feuilles délicates se détachent en vert émeraude sur un ciel d' un bleu attendrissant, il nous semble que nous sortons du monde des ténèbres et pénétrons dans le royaume éternel du dieu soleil. Ici tout est redevenu joie, les papillons volent en essaims, les fleurs — dont les immortelles blanches et roses — s' étendent à perte de vue sur un sol définitivement ouvert au ciel dont il reçoit les grâces avec abondance. Buissons, hautes herbes, prairies doucement vallonnées que quelques hauts arbres peuplent avec majesté, éternel printemps de verdure et de bruyère, qui vont mourir là-bas, bien loin, dans les rocs et les sables du Kenya. Le pic est couvert de nuages et nous ne pouvons deviner sa forme qu' avec peine. Un ruisseau à l' eau limpide joue avec le soleil. Ou serait-ce peut-être le soleil qui, pris d' une gaîté enfantine, s' amuse à tirer des flots cristallins des feux d' argent capricieux qui dansent au rythme d' une nouvelle mélodie? Mélodie connue cette fois, celle que l'on entend sur nos alpages... De l' eau, de l' eau claire et transparente, de l' eau que l'on peut boire sans crainte, sans devoir la bouillir. Volupté exquise à laquelle participent nos porteurs avec enthousiasme. Les charges sont abandonnées un peu partout le long de la rive... c' est un désordre général de figures noires ruisselantes, de pieds qui barbotent, là où des bouches assoiffées aspirent l' eau avec force bruit. Essayez donc d' expliquer à ces nicodèmes qu' on se lave les pieds en aval et qu' on boit l' eau en amont. Ils vous regarderont hébétés sans comprendre mot. Le temps ne presse pas, car dans une heure nous arriverons à la « Nioumba », la cabane Carr. Point n' est donc nécessaire de presser les porteurs. Qu' ils restent à barboter dans l' eau, tandis que je continuerai seul mon chemin jusqu' à la cabane où je me casse le nez sur... une baignoire. Monsieur Carr a poussé son pacte d' amitié avec les hommes un peu loin! Il est vrai qu' il est Anglais et qu' un Anglais de bon ton se baigne et déjeune, déjeune et se baigne. La cabane de bois brun est composée d' une chambre antérieure haute et spacieuse et d' un réduit arrière pour les noirs. En en faisant le tour, je me heurte cette fois à une lessiveuse... évidemment, la compagne nécessaire de la baignoire! Assis sur le pas de la porte, à l' ombre du bel arbre qui étend ses branches protectrices sur l' espace réservé à la cabane et interdit à toute autre végétation, nous attendons les porteurs. Un à un ils arrivent comme cheval à l' écurie, c'est-à-dire en courant. La perspective du brouet et du repos est le plus puissant des moteurs. Je voudrais bien savoir ce qu' ils ont à se raconter, car à peine installés autour du feu, leurs jacasseries que la marche avait difficilement freinées, reprennent de plus belle. C' en est impatientant. Je me suis couché sur un lit de bruyères; les éclats de voix sont tels qu' ils empêchent tout sommeil, car la cloison qui sépare les deux chambres est très mince. Watcha Kiléle, qui veut dire « taisez-vous » ou toute autre expression s' en rapprochant. Touta lala... nous dormons. Lala, lala, lala... je m' endors au son de ces consonnances que nos mères chantaient en se penchant sur le berceau que, d' une main protectrice d' ange gardien, elles berçaient.
Une voix nous réveille. Elle récite solennellement: Nimekuwa siwezi tangen siku nyingi kabla jua ô Jesoûss. Je jette un regard indiscret sur la scène des boys réunis. Des 12 hommes, 10 chantent un cantique, tandis que les deux autres — des païens — préparent tranquillement la popote et attendent la fin du recueillement. Une parfaite harmonie unit ces gens que des questions d' ordre religieux ne sauraient rendre intolérants. Car ce défaut est essentiellement européen. Le culte terminé, le signal du départ est donné à Mtumutara. Chaque boy se précipite sur la charge qu' il estime être la moins lourde. C' est la répétition générale du concert habituel de discussions... les deux païens eux, ont saisi leur bagage sans ergoter et trottent déjà sur la piste. Un dernier regard à la cabane, au ruisseau « la Mara » qui coule non loin dans une gorge profonde où fleurissent des delphiniums bleus comme le ciel, et déjà nous nous trouvons sur des moraines entièrement recouvertes par la
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végétation. Au-delà de la moraine, sur le flanc de la colline dont nous voulons atteindre le sommet, les zigzags d' une route que Carr voulait construire sont envahis par les herbes. Jusqu' où projetait-il de conduire ce chemin? Probablement jusqu' au lac Hall-Tarn à environ 10 km. dans la direction du Kenya. Monsieur Carr était bien entreprenant, mais surtout bien enthousiaste de cette vallée de la Nithi qu' il nous tarde de voir dans toute sa longueur. Et soudain, elle est là sous nos yeux. Spectacle inoubliable! Un puissant portail fait de rochers coupés à pic donne l' aperçu le plus pittoresque du mont Kenya, placé juste au-dessus de ce décor inattendu. Des nuages argentés rôdent déjà autour de la cime dont certaines facettes étincellent de lumière reflétée par la glace. Dans le fond de la vallée peu au-dessous du portail, un lac d' un bleu de joyau, le lac Michaelson est immobile comme s' il était de verre, et la seule vie de cette vallée du silence est contenue dans le torrent qui, s' échappant du bassin, fait, après une course vagabonde, un saut dans le vide. La cascade Vivienne, sauf erreur?
Nous nous sommes arrêtés devant un tableau unique. Très mauvaise idée car voilà prétexte à « simama ». Ce prétexte va se renouveler tous les quarts d' heure et deviendra si insupportable qu' il faudra nous gendarmer et secouer les porteurs. La montée, il est vrai, est longue et fatigante. Ils me font pitié, ces hommes avec leurs fardeaux, mais je serais bien mal avisé de leur témoigner ces sentiments. Au bout d' une heure de marche dans ces conditions, je laisse Mtumutara avec la troupe et prends les devants. C' est, après tout, le meilleur moyen de les entraîner. Je les laisse à leurs discussions et m' occupe un peu plus des bruyères géantes vert olive, des buissons argentés de Mubato, des calodendrons, ces fleurs d' artichaut montés sur rhododendron. De loin, toute cette végétation était vert de gris, de près les nuances d' un vert plus subtiles se détachent et voisinent sans se faire la guerre, me laissant perplexe sur le moyen d' exprimer ces teintes. Au haut des moraines cette végétation se meurt, et c' est bien là l' un des charmes si prenants de la montagne en Afrique que de voir se succéder ces zones toutes chargées de poésie, je dirai mieux d' originalité. Car au terrain morainique succède un désert de sable semé de pierres de lave où croissent les curieux séneçons: un tronc d' arbre surmonté d' un gros chou qui, fleuri, envoie loin au-dessus de lui son panache crème; un feu d' artifice. Ces séneçons parfois se divisent en deux ou trois troncs; ils se font de plus en plus serrés au fur et à mesure que nous montons entre les falaises, les collines et les vallonnements. Les lobélies, des chandelles de hauteur d' homme se répandent entre les séneçons sur le sol vallonné et bouleversé et donnent cette fois à ce paysage un aspect quelque peu mexicain. Il est vrai que l'on aime à caresser leur chevelure de soie argentée et à chercher sous le calice vert protecteur la fleur tubulée d' un bleu intense.
Mais un autre aspect de la nature me laisse interdit sous le sourire narquois des boys qui nous ont rejoints. Voilà maintenant les pierres qui, imitant lobélies et séneçons, se dressent au bord du précipice de la Nithi en champignons de plus en plus grands.
« Zampi Camp », ce mot répété sans cesse par les porteurs semble promettre beaucoup. En effet lorsque nous arrivons au bord du petit lac de Hall LA CIME LOINTAINE.
Tarn, loge on ne sait trop pourquoi dans une double cuvette, droit au-dessus de l' abîme de la Nithi Valley, nous saisissons le programme de réjouissances que les boys se proposaient d' y célébrer. Un repos prolongé autour d' un feu de bois de séneçons que l'on trouve là en abondance, de l' eau à portée de main et un climat dont la douceur décourage toute initiative d' aller plus haut. Mais quant à nous laisser accroire que c' est ici le Zampi Camp, non! Nous le savons à une demi-heure plus haut sur une prairie arrosée par une rivière hésitante qui, par endroit, le transforme en marécages. Nous laisserons donc nos hommes tout à leur bonheur dans leur petit paradis. La tente rapidement mise sur pied abrite déjà provisions et paresseux alors qu' au bord du petit lac nous jouissons encore de la vue la plus exquise: le Kenya reflété tout entier dans le bassin d' eau ferme la vallée par sa paroi est. Muraille presque verticale rompue par des cheminées en oblique et semées de neige et de glace. L' aspect en est vraiment imposant. Ce n' est pas cette paroi-là que nous nous proposons d' escalader. Elle nous demanderait de longs jours de travail que nous n' avons malheureusement pas à notre disposition. Elle pourrait d' ailleurs fort bien opposer un échec retentissant à ces projets audacieux. C' est la paroi sud-est qui nous attire. Elle reste cachée en partie par la Pointe Lenana ( 5100 m .) qu' il faudra contourner sur la gauche par un petit col escarpé semé de gravières et de sable. Nous cherchons à comprendre le système du Kenya. Du cratère ancien il reste cette longue arête déchirée qui, partant du flanc nord-est du Kenya, forme un immense hémicycle passant par la Pointe Lenana enfermant le Glacier Lewis que nous ne voyons pas encore mais que nous devinons, puis s' infléchissant au Col, se relève et se continue par le Mont Coryndon et le Delamere, arête déchirée, dentelée, dressant encore des dents, des clochers et des tourillons. Un autre système non accidenté et en liaison avec l' arête de gauche prolonge le bord du cratère ancien sur notre droite. Tous ces soulèvements ne forment pas un hémicycle régulier, mais semblent bien appartenir à ce qui fut jadis l' enceinte continue du foyer volcanique, dont le Pic forme le bouchon. Jusqu' au pied de cette aiguille, il nous faut compter encore avec deux heures et demie de marche, et il est déjà 16 h.! Nous disposons tout juste du temps nécessaire pour arriver au refuge supérieur avant la nuit. Deux heures de repos doivent vraiment avoir suffi à délasser nos hommes; aucun cependant n' a l' air de se soucier du départ. Nous demandons donc des volontaires.... personne, à part le guide, ne bouge. La promesse d' un bon bakchich met, par contre, immédiatement trois gaillards sur pieds. Ils s' emparent des fardeaux et partent au trot; nous ne pouvons suivre ceux qui, tout à l' heure, semblaient accablés de fatigue! Du milieu des séneçons du Zampi Camp ils disparaissent au loin, leur couverture rouge sur le dos, petits points lumineux qui se confondent bientôt avec les feux de forge du ciel. Pour l' instant, nous peinons durement sur la pente progressive du cratère, terrain meuble qui tient mal sous le pied.
( A suivre. )