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La Maison Ronde
Implantée dans le quartier des Charmilles, qui se distingue par une topologie faite de rues perpendiculaires, la Maison Ronde imaginée et construite par l’architecte Maurice Braillard en 1928 est l’exemple même d’un art majestueux tranchant fondamentalement avec le style très utilitaire qui était de mise à l’époque.
Du haut de ses six étages et en raison de sa structure très originale en hémicycle, repliée sur elle-même, la Maison Ronde marque profondément l’urbanité du quartier des Charmilles. On raconte que son architecte Maurice Braillard l’a dessinée pour se conformer à l’étendue de la parcelle sur laquelle on lui avait demandé d’imaginer un bâtiment d’habitation. Appelée aussi Les Tilleuls, du nom de l’avenue qui longe la voie du chemin de fer aujourd’hui enterrée depuis le Pont des Délices en direction de l’avenue d’Aïre, La Rotonde ou Le Colisée, pour rappeler sa forme en hémisphère, est située rue Charles-Giron.
Elle comporte cinq allées et est l’œuvre d’un visionnaire qui a marqué de son sceau le paysage urbanistique de la ville de Genève, tout comme d’autres réalisations telles que la Cité Vieusseux, la station d’arrivée du téléphérique du Salève et le garage des Nations. Cet architecte autodidacte et prolixe a pourtant commencé sa carrière en apprenant le métier sur le tas à Neuchâtel, avant d’émigrer à Lausanne, puis à Genève, où il devint chef de bureau du célèbre architecte Marc Camoletti.
Un saut décisif dans la modernité en milieu urbain
Dans la cité de Calvin, la première œuvre marquante de Maurice Braillard date du tout début du XXe siècle avec la construction de l’école et de la mairie d’Onex (1908-1909). Les bâtiments qu’il dessine empruntent un style traditionnel pour l’époque. Il faut attendre le début de la décennie suivante pour voir émerger de son esprit une période plus novatrice, qui coïncide avec la réalisation d’un immeuble locatif de l’avenue Gallatin (1911-1913), situé non loin de la Maison Ronde. Avec l’usage rationnel du béton en milieu urbain et d’une inspiration tirée des réalisations monumentales typiques des pays du nord de l’Europe, celui-ci marque un tournant dans sa profession d’architecte. C’est son esprit innovant et pétri d’une vision sociale et humaine qui lui permet de travailler par la suite comme conseiller en urbanisme de la ville de Genève.
La particularité de la Maison Ronde est qu’en raison de la topographie du terrain disponible, on peut à juste titre se demander si Maurice Braillard a imaginé cette structure pour déployer un parallélépipède qu’il a modelé en forme de C afin d’offrir un volume habitable généreux sur une surface réduite.
Il admettait avoir conçu le bâtiment de manière à ce qu’il trouve sa place sur une parcelle qui convenait particulièrement bien à un tel exercice.
Prévoyait-il de décliner ultérieurement ce concept de manière à imaginer des formes en S ou même en L pour répondre aux exigences d’une occupation judicieuse des terrains disponibles dans une Genève en pleine expansion? Nul ne le sait vraiment, mais on est en droit de penser que cela lui a effleuré l’esprit et qu’il n’a jamais eu le temps ou l’opportunité de réaliser ces idées. C’est pour honorer cet engagement majeur dans sa vision de l’architecture urbaine que la Maison Ronde a été classée monument historique en 1995, aux termes d’un arrêté du Conseil d’Etat du Canton de Genève.
D’importants travaux de rénovation
Une enquête avait été réalisée auprès des habitants pour sentir le pouls des usagers des appartements et des locaux commerciaux. Le constat était particulièrement alarmant concernant la dégradation par carbonatation des façades en béton et des superstructures du bâtiment de 6 étages. Il a fallu traiter les armatures du béton fortement attaquées par leur oxydation. La principale difficulté rencontrée résidait dans le réapprovisionnement de certains éléments standard de menuiserie et d’huisserie ainsi que pour les ascenseurs, qui devaient être remplacés en raison de leur usure, mais qui n’existaient plus dans le commerce. A l’époque, on ne parlait pas encore d’obsolescence programmée, mais l’outrage des ans faisait déjà ses ravages. Il a donc fallu se résoudre à fabriquer des ascenseurs sur mesure.
L’option retenue a été de procéder à une restauration douce, par touches, afin de ne pas altérer la nature même de l’ouvrage. Typiques de l’époque où le béton permettait la réalisation de formes arrondies, les balcons donnant sur la cour intérieure ont nécessité des retouches sérieuses à la suite d’un diagnostic effectué de manière systématique. Le crépi des façades a été refait à tous les endroits où cela s’avérait nécessaire. De sérieux problèmes de dégradation de l’étanchéité de la toiture, qui avaient également été constatés, furent alors réparés.
L’intérieur des appartements a subi également des réfections en douceur, qui ont permis de préserver l’esprit des lieux. Avec sa grande surface centrale dans laquelle la cuisine était aménagée dans le prolongement de la salle à manger et du salon, l’intelligente disposition des pièces imaginée par Maurice Braillard lors de la construction a été précieusement conservée au moment de la restauration des lieux. Le passe-plat ouvert dans la paroi séparant la zone de préparation des repas de celle où ils étaient pris facilitait la distribution de la nourriture. Une fois le repas terminé, on passait au coin salon, largement ouvert sur l’extérieur, pour y boire le café. Les boiseries et les armoires de rangement étaient aménagées pour aider les habitants à se projeter dans un espace conçu de manière moderne et cohérente. En plus de la Fondation Maurice Braillard, les pouvoirs publics ont apporté leur soutien à l’architecte chargé de la restauration de la Maison Ronde, ce qui a permis de sauvegarder ce concept novateur pour l’époque.
La ville s’engage dans la préservation
Tout comme le canton, la Ville de Genève s’engage concrètement dans la préservation des bâtiments historiques érigés sur son territoire. Conseiller en conservation du patrimoine architectural de la ville, Pierre Tourvieille de Labrouhe souligne que la cité de Calvin peut s’enorgueillir d’un important patrimoine bâti. Mais la commune n’est pas la seule dans ce cas. Nombreux sont les bâtiments historiques appartenant à des propriétaires et des investisseurs privés, comme c’est le cas de la Maison Ronde. L’unité de conservation du patrimoine architectural, qui fait partie du Département des constructions et de l’aménagement, réalise des études historiques et des expertises techniques. Elle tient ainsi un rôle important en prodiguant des conseils dans ce domaine.
« Notre mission consiste à travailler en amont pour donner des connaissances des bâtiments et des clés d’action en matière de conservation », indique Pierre Tourvielle de Labrouhe, qui admet que les avis ne sont pas toujours unanimes. « Nous devons peser les différents intérêts afin de satisfaire le mieux possible aux objectifs visés souligne-t-il. Pierre Tourvieille de Labrouhe précise que Maurice Braillard, bien qu’ayant suivi une formation classique, dont un passage aux Beaux-Arts de Paris, avait une pratique de l’architecture engagée et très ouverte aux idées nouvelles.
Selon lui, la Maison Ronde représente un exemple de son engagement personnel et social, qui visait à offrir un habitat populaire de qualité. Cela ne l’empêcha pas d’innover, notamment par son approche plastique et en s’inspirant de ce qui se faisait à l’époque en Autriche et en Allemagne. « Il était ouvert aux idées nouvelles », insiste le défenseur du patrimoine de la ville, relevant que son architecture a évolué avec son temps.
« Il a marqué le territoire genevois comme peu d’autres l’ont fait avant lui », ajoute-t-il. D’où l’importance qu’il y a pour la ville à connaître et mettre en valeur l’œuvre de Maurice Braillard, prolifique et avant-gardiste pour l’époque.
Paul Marti, historien à la Fondation Braillard Architectes
Cette institution de recherche s’est, entre autres, donné comme vocation de perpétuer la mémoire du patrimoine urbain de la région genevoise, en souvenir d’une dynastie d’architectes qui a imprégné de sa marque la Cité de Calvin. « On patrimonialise pour de nombreuses raisons, surtout en Suisse et en Europe », relève Paul Marti, historien de l’architecture au sein de la Fondation, enseignant et spécialiste du patrimoine bâti du XXe siècle.
« L’inscription ou le classement des bâtiments historiques a été limité, à l’origine, à la prise de conscience de leur importance pour la mémoire collective en raison de leur caractère ancien et monumental. Mais à partir des années 70 du siècle dernier, ces critères se sont élargis à des ensembles de bâtiments plutôt qu’à un seul édifice, mais aussi à des sites industriels et à des témoins de l’architecture du quotidien, ainsi qu’aux témoins de l’architecture du XXe siècle », note Paul Marti.
Les initiatives visant au classement ou à l’inscription à l’inventaire du patrimoine peuvent venir des milieux politiques : de la volonté de l’Etat qui mène les procédures, mais dans le cas de la Maison ronde, la Fondation Braillard a également été active. Enfin, les associations professionnelles et de sauvegarde du patrimoine interviennent dans le cadre des commissions des monuments et des sites.
La Maison ronde est l’exemple même d’ensemble à protéger, car elle tient compte du rôle que devrait tenir un édifice dans la ville. Elle combine dans un tout de grande qualité plastique et fonctionnelle, propre à susciter l’identification, habitat, espace collectif et lieu d’activité sur un même site. Intégration et mixité des usages qui intéressent toujours dans la perspective d’un urbanisme de la transition écologique. Bref, comprendre des solutions du passé peut aider à construire l’avenir. Sans compter que la sauvegarde de ce type d’objets requiert des architectes une expertise pointue qui concourt à leur compétitivité sur le marché du travail dans le concert international.
Pour un bâtiment tel que celui de la Maison ronde, le défi était d’en préserver les façades (l’enveloppe massive crépie contrastant avec le sertissage fin des vitrages) ainsi que la distribution intérieure. « Cela demande dans tous les cas de procéder à des expertises fines, tant sur le plan technique que culturel », précise-t-il. Aucune solution tout faite n’existe, il faut développer des solutions au cas par cas en fonction des caractéristiques propres à chaque bâtiment. « Il s’agit en priorité d’identifier les qualités qui sont indispensables à préserver, puis d’étudier et mettre en œuvre pour chaque élément la solution optimale. »
Un bilan réjouissant
Depuis que tous ces travaux de rénovation ont été achevés, début des années 90, les habitants de la Maison Ronde ont retrouvé leur tranquillité. La vaste esplanade qui s’étend au premier étage devant les cinq allées du bâtiment constitue toujours un terrain de jeu de prédilection pour les enfants qui en profitent largement, comme l’ont fait leurs parents avant eux. C’est là que sont organisées des rencontres entre habitants, qui s’y installent également volontiers lors de la fête des voisins. Les enfants font de grands dessins à la craie sur le sol en béton et y sont en toute sécurité pour jouer au ballon ou à la marelle devant les immeubles. La vie reprend le dessus dans la cour et, au fil des changements de générations, on voit émerger de nouvelles têtes enfantines.
C’est cette propension de l’architecte à prendre largement en compte les besoins des habitants en matière de vie communautaire et sociale qui a fortement marqué le paysage urbanistique de Genève et de sa grande banlieue, avec les projets réalisés par la suite par Maurice Braillard, tels que la station supérieure du téléphérique du Salève.
Un couple de concierges très engagé
Francis et Madeleine Horner ont assumé l’entretien et le nettoyage des parties communes de la Maison Ronde pendant une bonne dizaine d’années. Ils vivent toujours dans l’appartement où ils ont vu grandir leurs trois enfants, au numéro 19 de la rue Charles-Giron. Ils ont pris une retraite bien méritée et ont passé le témoin de la conciergerie à leur belle-fille Maria Inès, qui habite aussi sur place.
« L’architecte avait fait preuve de beaucoup d’imagination quand il a conçu cet ensemble », explique Francis Horner, aujourd’hui âgé de 77 ans.
Il apprécie ce cadre de vie où il dit avoir passé de belles années. Les bow-windows qui avancent en encorbellement dans les sortes de tourelles qui caractérisent le bâtiment laissent entrer beaucoup de lumière et de soleil dans les appartements ; les locataires ont une magnifique perspective sur l’espace environnant du quartier de Saint-Jean et même, pour quelques privilégiés d’entre eux, une échappée sur le Salève. « Pour l’époque, la Maison Ronde était très moderne », souligne l’ancien concierge, même si certains équipements, comme les dévaloirs à ordures, ont été condamnés pour des questions de sécurité et de salubrité et remplacés par les traditionnels containers. « Il fallait souvent s’armer de longues perches pour les déboucher », se souvient Francis Horner.
Comme, depuis la construction de la Maison Ronde, les appartements sont desservis par des ascenseurs toujours opérationnels, la vie y est aussi facile pour les habitants même âgés. Francis Horner se souvient comme si c’était hier des travaux de rénovation de la façade attaquée par la carbonatation et ceux, plus récents, du changement de fenêtres. Les appartements sont désormais mieux isolés du froid et la vie y est toujours aussi agréable. « On y est bien et l’on n’a pas envie de déménager », admet-il.
Il regrette pourtant un peu que certains commerçants aient quitté les arcades situées au rez-de-chaussée et devant l’esplanade, et se souvient du bon vieux temps avec un peu de nostalgie. Les anecdotes lui reviennent rapidement à l’esprit : il est prolixe pour parler des cambriolages et de l’incendie qui a détruit l’atelier de mécanique où il fallut déplorer un décès par asphyxie. Ou quand le roi Michel de Roumanie, fervent amateur d’anciens véhicules militaires avec lesquels il avait traversé l’Europe à l’époque du débarquement, pénétrait dans la cour au volant de son ancienne jeep américaine qu’il venait faire réparer par le mécanicien du coin.
Salon de coiffure Maria : une fidèle commerçante du centre
Installée depuis 26 ans dans une arcade de la Maison Ronde, Maria Trova y est venue avec sa clientèle après avoir tenu un salon de coiffure dans le quartier de Saint-Jean dont le bail ne lui avait pas été renouvelé. Elle y a entièrement aménagé son repaire, qui était occupé auparavant par un autre commerce. « Ma clientèle vient d’un peu partout, mais je dois reconnaître que je n’ai pas beaucoup de personnes habitant la Maison Ronde qui compte parmi mes clientes », regrette-t-elle.
Elle déplore un peu le manque de visibilité de son arcade et le fait qu’il faut monter un escalier pour y accéder, ce qui rebute certaines personnes. Un inconvénient qui ne touche pas qu’elle, ce qui fait que plusieurs commerces ont disparu. « Il y avait auparavant un petit restaurant portugais, un commerce de réparation de téléviseurs, une boucherie, une épicerie, un menuisier, bref un véritable centre commercial avant l’heure ». Certains artisans résistent à cet exode, comme la céramiste, le peintre et une agence de vente de fonds de commerce.
Par chance, l’esplanade qui dessert les entrées menant aux allées du bâtiment est aussi un terrain de jeu pour les enfants qui y jouent au ballon et égaient les lieux. Les parents organisent parfois des pique-niques pour les enfants et ceux-ci y redonnent un peu de vie ; de plus, une équipe de jeunes animent les lieux.
« Le quartier est tranquille et très agréable, l’ambiance y est chaleureuse », souligne Maria Trova.
Photos de Magali Girardin.