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SERMON LI. L'Épouse demande que les fruits des bonnes oeuvres soient aussi nombreux que les fleurs et aussi abondants que les parfums de l'espérance. De l'espérance et de la crainte.
1. « Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour (Cant. II, 5). » L'amour de l'Épouse a grandi, parce qu'elle a reçu plus de choses capables de l'enflammer qu'elle n'en avait reçu jusqu'alors. Car vous voyez, combien cette fois-ci, elle a eu de temps, non-seulement pour le voir, mais encore pour lui parler. Il semble même que son Épouse lui ait fait paraître un visage plus serein, que son discours ait été accompagné de plus de charmes, et leur entretien plus long qu'à l'ordinaire, ou seulement elle se réjouit d'avoir eu un entretien avec son Epoux, mais elle se glorilie même des louanges qu'il lui a données. De plus, elle s'est rafraîchie sous l'ombre de celui qu'elle désirait, elle s'est nourrie de son fruit, elle a bu de son breuvage. Car il n'est pas croyable qu'elle soit sortie de son cellier ayant soif encore, puisqu'elle vient de se glorifier tout à l'heure d'y être entrée. Ou plutôt elle a encore soif, parce que « celui qui me boit, dit la sagesse, sera encore altéré (Eccli. LXIV, 20). » Après tout cela. l'Époux s'étant retiré selon sa coutume, elle dit qu'elle languit d'amour, c'est-à-dire à cause de l'amour qu'elle a pour lui. Car plus sa présence lui avait été agréable, plus son absence lui est sensible. La perte de la chose qu'on aime en augmente le désir, et plus on désire un objet avec ardeur, plus on en souffre la privation avec peine. C'est pour cela que l'Épouse prie qu'on la récrée par l'odeur des fleurs et des fruits, en attendant le retour de celui dont elle supporte le retard avec tant d'impatience. Voilà pour ce qui regarde l'ordre et la suite du texte.
2. Tâchons maintenant, avec la conduite de l'esprit, d'en tirer quelque fruit spirituel. Quoique toute l'Église des saints s'attribue ordinairement les paroles de l'Épouse, nous ne laissons pas nous autres d'être désignés par ces fleurs et par ces fruits, et non-seulement nous, mais généralement tous ceux qui ont quitté le monde, en quelque siècle qu'ils l'aient fait. Les fleurs marquent la vie nouvelle et encore tendre de ceux qui commencent ; et les fruits, la force de ceux qui sont plus avancés et la maturité des parfaits. L'Église, qui est notre mère, étant environnée de ces fruits dans le lieu de son exil, elle qui ne vit qu'en Jésus-Christ, et qui trouve que c'est un grand bien que de mourir pour lui, souffre avec moins d'impatience la peine d'un si long retard, parce que, selon l'Écriture on lui donne « des fruits de ses mains (Prov. XXXI, 31), » comme des prémices de l'Esprit-Saint, et que ses oeuvres lui font recevoir des louanges publiques et solennelles. Mais si vous voulez que, suivant le sens moral, je vous montre dans une âme, les fleurs et les fruits, entendez la foi par les fleurs, et les couvres par les fruits. Et cette explication, comme je crois, ne vous paraîtra pas mauvaise, si vous remarquez que, comme la fleur précède nécessairement le fruit, il faut aussi que la foi prévienne toute bonne couvre, car sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (Heb. XI, 6), comme dit l'Apôtre, mais bien plus, selon le même Apôtre, « tout ce qui ne vient point de la foi est péché (Rom. XIV, 23). » Ainsi, il n'ya point de fruit sans fleurs, ni de bonne couvre sans foi. Mais d'autre part la foi sans les oeuvres est une foi morte (Jacob. II, 20). C'est en effet bien inutilement que la fleur parait si elle n'est point suivie du fruit. « Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour. » Une âme qui est accoutumée au repos se console donc par les bonnes oeuvres enracinées dans une foi non feinte, toutes les fois que la lumière de la contemplation lui est soustraite, comme cela arrive assez souvent. Car qui est celui qui en peut jouir, je ne dis pas toujours, mais quelque temps seulement, tandis qu'il est dans un corps mort? Mais comme je l'ai dit, toutes les fois qu'il tombe de la contemplation, il se retire dans l'action, comme dans un lieu, d'où il pourra plus aisément rentrer dans ce premier état, parce que ces deux choses ont beaucoup de rapport entre elles et demeurent même ensemble. Car Marthe est soeur de Marie, et quoiqu'il sorte de la lumière de la contemplation, il ne tombe pas pourtant dans les ténèbres du péché, ou dans la paresse de l'oisiveté, mais il se tient dans la lumière des bonnes couvres. Et afin que vous sachiez que les couvres sont aussi une lumière; « que votre lumière, dit le Sauveur, luise devant les hommes (Matth. V, 16). » Or, il est hors de doute qu'on doit entendre ces paroles des couvres que les hommes peuvent voir.
3. « Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour. » Lorsque ce qu'on aime, est présent, l'amour est dans sa vigueur, et lorsqu'il est absent, il languit. Et cette langueur n'est autre chose qu'un ennui et un chagrin, causé par l'impatience du désir, qui est nécessairement très-violente dans celui qui aime beaucoup, lorsque l'objet aimé est absent ; parce qu'étant dans une continuelle attente, il trouve que quoiqu'il se hâte, il est toujours bien longtemps à venir. Et c'est pour cela que vous voyez l'Épouse demander, qu'on la couvre des fruits des bonnes oeuvres, et des ardeurs agréables de la foi, dans lesquelles elle puisse se réparer durant le retard de l'Époux. Ce que je vous dis pour l'avoir éprouvé moi-même. Car lorsque je reconnais que quelques-uns de vous ont profité de mes remontrances, j'avoue qu'alors je ne me repens point d'avoir préféré le soin de vous parler, à mon propre loisir, et à mon repos. Comme par exemple, lorsqu'après un discours que je vous ai fait, il se trouve que celui qui était colère, devient doux, que celui qui était orgueilleux, devient humble, que celui qui était timide, devient généreux, ou que celui qui était doux, ou humble ou généreux, l'est encore davantage, est devenu meilleur qu'il n'était, que ceux qui étaient dans la langueur et l'attiédissement, et tout endormis pour les exercices spirituels, se sont échauffés et éveillés à la parole enflammée du Seigneur, ou que ceux qui, ayant quitté la source de la sagesse, s'étaient creusé comme des citernes de leur propre volonté, qui ne peuvent contenir les eaux de la grâce, et murmuraient à tout ce qu'on leur commandait, parce qu'ils avaient le coeur sec, et ne sentaient aucun mouvement de dévotion, lors, dis-je, que ces personnes, par la rosée de la parole, et par cette pluie volontaire que Dieu a réservée à son héritage, ont comme refleuri dans les oeuvres de l'obéissance et sont devenus dévots et soumis en toutes choses, je n'ai point de sujet d'être triste d'avoir interrompu l'exercice agréable de la contemplation, parce que je suis environné de fleurs et de fruits de piété. Je souffre, avec patience, d'être arraché des embrassements d'une Rachel stérile, pour recueillir de Lia avec abondance les fruits de vos progrès dans la vertu. Je ne me repentirai point, je le répète, d'avoir quitté le repos, pour vous parler, lorsque je verrai que la semence que j'ai jetée dans vos âmes, y a germé, et que les fruits de votre justice se sont accrus et augmentés. Car il y a longtemps que la charité, « qui ne cherche point ses propres intérêts (I Cor. xtu, 5) , » m'a persuadé de préférer votre avancement à tout ce que je puis avoir de plus cher. Prier, lire, écrire, méditer, et tous les avantages des exercices spirituels, je les ai réputés comme des pertes pour l'amour de vous.
4. « Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour » L'Épouse adresse donc ces paroles aux jeunes filles, en l'absence de l'Époux, les avertissant ainsi d'avancer dans la foi et dans les bonnes uvres, jusqu'à ce qu'il vienne, parce qu'elle sait que c'est le moyen de plaire à son Epoux, de procurer le salut de ces jeunes filles, et de se consoler elle-même. Je me souviens d'avoir expliqué cet endroit, avec plus d'étendue dans le livre que j'ai composé sur l'amour de Dieu, et d'y avoir donné un autre sens. Celui qui voudra prendre la peine de le lire, jugera lequel des deux est le meilleur. Une personne sage ne me condamnera certainement pas d'avoir donné deux différentes explications à un même passage, pourvu qu'elles soient toutes deux fondées sur la vérité, et que la charité, qui est la règle de l'interprétation de l'Écriture, édifie d'autant plus de personnes, qu'il y en aura plus qui pourront. faire servir ces sens à leur usage, à cause de leur diversité. Car pourquoi trouverait-on mauvais que dans l'intelligence de l'Écriture sainte, on fit ce que nous voyons qu'on pratique tous les jours dans les autres choses ? A combien de différents usages, par exemple, ne faisons-nous pas servir l'eau pour ne parler que d'elle. Ainsi on ne peut pas blâmer celui qui donne divers sens à une même parole de Dieu, pour qu'ils puissent servir aux diverses nécessités des âmes.
5. Il y a ensuite : « Sa main gauche est sous ma tête, et sa main droite m'embrassera. » Il me souvient d'avoir aussi expliqué cela avec beaucoup d'étendue dans l'ouvrage que je viens de citer. Mais marquons la suite des paroles du Cantique. Il paraît que l'Époux est revenu, sais doute afin de récréer par sa présence son Épouse, qui languissait d'amour. Car comment sa présence ne la soulagerait-elle pas, puisqu'elle a été si fort abattue de son absence? Ne pouvant donc plus souffrir la peine de son Épouse, il se présente devant elle. Car il ne peut plus tarder davantage en se voyant rappelé par de si ardents désirs. Et comme il trouve que durant son absence elle a été fidèle à travailler et soigneuse d'amasser; elle avait, en effet, commandé qu'on la couvrit de fleurs et de fruits, il retourne encore à elle avec des grâces plus abondantes que les autres fois. Car d'un bras il soutient sa tête languissante, et de l'autre, il se prépare à l'embrasser pour la réchauffer sur son sein. O heureuse l'âme qui est couchée sur le sein du Seigneur, et qui repose entre les bras du Verbe. « Il met sa main gauche sous ma tète, et il m'embrassera de sa main droite. » Elle ne dit pas, il m'embrasse mais il m'embrassera, pour faire connaître qu'elle est si reconnaissante de cette première grâce qu'elle a reçue, qu'elle prévient même la seconde par des actions de grâce.
6. Apprenez de là à n'être point lent et paresseux à rendre grâce à Dieu; apprenez à le remercier de chacun de ses dons. « Considérez avec soin, dit le Sage, ce qui vous est présenté (Prov. CCXXXVI, 1), » afin que vous ne laissiez passer aucun don de Dieu, ni grand, ni médiocre, ni petit, sans lui en rendre grâce. Car Jésus-Christ nous recommande de recueillir les moindres restes, de peur qu'ils ne soient perdus, c'est-à-dire de ne pas oublier même les moindres bienfaits que nous recevons de lui. Ce qui est donné à un ingrat n'est-il pas perdu ! L'ingratitude est l'ennemie de l'âme, l'anéantissement des mérites, la dissipation des vertus, et la perte des faveurs que Dieu nous fait. L'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche pour soi la source de la bonté, la rosée de la miséricorde, les fleuves de la grâce. C'est pourquoi quand l'Épouse sent la grâce que son Époux lui fait en mettant sa main gauche sous sa tête, elle l'en remercie à l'heure même, et n'attend pas pour le faire, la plénitude de la grâce qui se trouve dans sa main droite. Car après avoir dit que la main gauche de son Époux, est sous sa tête, elle n'ajoute pas qu'il l'a embrassée de sa main droite, mais qu'il doit t'embrasser.
7. Mais à notre sens que peuvent être la main gauche, la main droite dans le Verbe Époux. Est-ce qu'il en est de ce Verbe, comme de celui des hommes, a-t-il des parties corporelles distinctes l'une de l'autre, des linéaments séparés, et qui font une différence entre la main gauche et la main droite ? Ne devons-nous pas croire plutôt que le Verbe de Dieu, qui est Dieu lui-même, n'admet en soi aucune diversité, mais « qu'il est celui qui est, si simple en sa nature, qu'il n'a point de parties, si unique, que la pluralité n'a point de lien en lui. Car il est la sagesse de Dieu, de laquelle il est écrit: « Et sa sagesse n'a point de nombre (Psal. CLXVI, 5). » Mais si ce qui est immuable est incompréhensible, et pourtant ineffable, -où trouver je vous prie des paroles qui soient capables d'exprimer dignement une si haute Majesté, d'en parler en termes qui lui conviennent et de la définir convenablement ? néanmoins afin d'expliquer, selon notre pouvoir, le peu que nous en connaissons par la révélation du Saint-Esprit, l'autorité des Pères et la coutume de l'Écriture nous apprend, qu'il nous est permis de nous servir de comparaisons de choses connues qui y ont quelque rapport, et que nous pouvons non pas inventer de nouvelles paroles, mais emprunter celles qui sont communes, ou en user dans un autre sens pour en revêtir ces comparaisons avec quelque sorte de dignité jet de décence; d'ailleurs il serait ridicule de vouloir enseigner des choses qui ne sont pas connues, par d'autres qui ne le sont pas davantage.
8. Ainsi comme par le côté droit et par le côté gauche on a coutume de désigner les adversités et les prospérités, il me semble qu'ici on peut entendre par la main gauche du Verbe, la menace du supplice éternel, et, par la droite, la promesse du royaume du ciel. Or il arrive quelquefois que notre âme est sous l'impression de la crainte servile de la peine, et alors il ne faut pas dire que la main gauche de l'Époux est sous notre tête, mais quelle est dessus; et une âme qui est dans cette disposition ne peut pas dire avec l'Épouse : Il met sa main gauche sous ma tête. Mais si elle fait quelque progrès et passe de cet esprit de servitude dans le sentiment plus noble d'un service volontaire, en sorte qu'elle soit plutôt attirée par les récompenses, que forcée par les supplices, et surtout si elle se porte au bien, par l'amour du bien même, alors elle pourra dire sans hésiter : «Sa main gauche est sous ma tête; » parce qu'elle a surmonté, par une meilleure et plus généreuse disposition d'esprit, cette crainte servile, qui est à la main gauche, et que même par la noblesse de ses désirs, elle s'est approchée de la main droite, où sont toutes les promesses, suivant cette parole de Prophète à Dieu : « Des délices éternelles sont dans votre droite (Psal XVI, 40). » Voilà pourquoi dans la certitude de son espérance, elle dit avec confiance : « et sa droite m'embrassera. »
9. Considérez avec moi si une âme qui est dans cet état et qui en est même à jouir d'une si grande douceur, ne peut point s'approprier aussi cette parole du Psalmiste: « Je dormirai et reposerai en paix (Psal, IV, 9). » surtout ajoutez avec moi, « parce que c'est vous seul, Seigneur, qui m'avez particulièrement établi dans l'espérance. » C'est-à-dire: Tant qu'une personne est touchée de l'esprit de servitude, et qu'elle a peu d'espérance et beaucoup de crainte, elle n'a ni paix, ni repos, parce qu'elle flotte entre la crainte et l'espérance et elle est d'autant plus tourmentée, que la crainte surpasse l'espérance. Car la crainte est pénible, aussi, ne peut-elle pas dire : « Je dormirai et reposerai en paix, » parce qu'elle ne peut pas dire encore, qu'elle est particulièrementétabliedansl'espérance.Maissi,parl'accroissementdela grâce, la crainte se dissipe peu à peu, et l'espérance augmente, et si enfin les choses en arrivent au point, que la charité venant avec toutes ses forces au secours de l'espérance, chasse dehors la crainte, cette âme ne sera-t-elle pas singulièrement établie dans l'espérance, et pourtant ne pourra-t-elle point dormir et reposer en paix?
10. « Si vous dormez, dit le Prophète, entre deux sorts contraires, vous brillerez comme les plumes argentées de la colombe. » Ce qu'il dit, je crois, parce qu'il y a un milieu entre la crainte et la sécurité, comme entre la main gauche et la main droite, c'est l'espérance, sur laquelle l'esprit et la conscience se reposent doucement, comme sur le lit agréable et moelleux de la charité. Peut-être même est-ce ce qui est marqué dans la suite de ce Cantique, lorsque dans la description du banquet de Salomon, on lit entre autres choses : « Il a servi la charité au milieu de son festin, à cause des filles de Jérusalem (Cant. III, 10). » Car celui qui se sent tout particulièrement établi dans l'espérance, ne sert plus par un mouvement de crainte, mais se repose dans la charité. C'est, en effet, ce qui arrive à l'Épouse, qui se repose et dort aussi. Car l'Époux dit en parlant d'elle : « Je vous conjure, filles de Jérusalem, par les chevreuils et les cerfs de la campagne, de ne point éveiller ma bien-aimée, jusqu'à ce qu'elle le veuille bien (Cant. II, 7). » C'est une grande et merveilleuse bonté de faire reposer dans son sein l'âme contemplative, et de plus, de la garantir de tous les soins qui pourraient lui causer du trouble, de l'exempter des inquiétudes de l'action et des embarras des affaires, et de ne pas souffrir qu'on l'éveille à moins quelle ne le veuille. Mais il ne faut pas entamer ce sujet à la fin d'un discours. Il vaut mieux le remettre à une autre fois, afin que nous donnions tout le temps nécessaire à un sujet si agréable. Ce n'est pas qu'alors même nous soyons suffisants pour avoir quelque pensée de nous-mêmes, surtout dans une matière si noble., si excellente et si sublime, mais notre suffisance vient de Dieu, l'époux de l'Église Notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu au dessus de toutes choses, est béni à jamais. Ainsi soit-il.