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15/03/2010
Extrême-télévision
Petit écran. La Télévision suisse romande (vendredi 12 mars), puis la chaîne publique France 2 (mercredi 17 mars) ont inscrit à leur programme «Le jeu de la mort». Un documentaire, annoncent-elles. Un document plutôt. Le jeu en question est fictif, les participants l'ignorent. Ils ont été, croient-ils, recrutés pour enregistrer le numéro pilote d'une nouvelle émission de télévision, «La Zone Xtrême».
L'idée n'est pas très éloignée de celle du « Maillon faible ». A la différence que le candidat défaillant n'est pas exclu du jeu, mais qu'il est censé recevoir des décharges électriques de plus en plus fortes à chaque réponse erronée. Le rôle du joueur-victime est assumé par un comédien. Ses réactions aux décharges factices ne dissuadent nullement les quatre cinquièmes des participants d'«envoyer la sauce», jusqu'à une force de 460 volts.
Tout est évidemment conçu pour donner aux participants l'illusion du réel: le cadre, l'organisation scénique, la présence d'un public, l'implication d'une animatrice connue de France 2. Après dix ans de télé-réalité, plus rien n'étonne, tout est possible. Le résultat est terrifiant.
Le concepteur de l'émission, Christophe Nick, s'est inspiré des travaux d'un chercheur américain en psychologie sociale, Stanley Milgram. Au cours des années 1960, celui-ci a conçu un dispositif permettant d'analyser les mécanismes de l'obéissance d'un individu face à une autorité jugée légitime. On aurait pu remonter aussi bien à Gustave Le Bon, l'un des fondateurs de la discipline, qui attribuait le comportement des foules à une hypnose collective et qui décrivit en termes prémonitoires les instruments de propagande du fascisme à venir.
Quelle leçon tirer de l'expérience? A lire de nombreux textes de présentation dans des journaux et magazines, je crains que ne s'installe une confusion. Ce n'est pas d'abord «le pouvoir de la télévision» qui se trouve ainsi dénoncé. La télévision n'est ici qu'un moyen. Il serait possible d'en imaginer d'autres, sans même remonter aux jeux du cirque romain et aux autodafés de l'Inquisition.
Ce que révèle ce « Jeu de la mort », c'est d'abord le pouvoir d'un meneur (l'animatrice) et celui de la pression sociale (le public, qui pousse à la décharge électrique et hue les hésitants). C'est donc la soumission à l'autorité, qui fait sauter en chaque individu ses résistances morales, qui pulvérise ses valeurs. C'est aussi l'intense besoin de conformisme, qui pousse à répondre aux attentes du groupe.
Le risque de telles émissions est d'attribuer aux seuls médias, par un conditionnement factice, la responsabilité de phénomènes et de comportements produits par des causes diverses. Le dire ne revient pas à défausser la télévision de toute influence. Ce n'est pas par hasard qu'elle est choisie comme théâtre de l'expérience, comme la radio le fut autrefois par Orson Welles pour annoncer l'arrivée de Martiens.
D'abord parce qu'elle fournit un cadre institutionnel crédible au pouvoir du meneur et à la pression réelle ou supposée du public, ce qui n'est pas rien. Ensuite, parce qu'elle a entrepris, par ses émissions de « réalité » destinées à une large audience, un travail de sape d'un nombre croissant de valeurs nécessaires au maintien de lien sociaux: une exploitation incessante de la violence, un appel à l'exhibitionnisme et au voyeurisme, la mise en «jeu» de comportements relevant du sadisme et de l'humiliation. Cette influence risque effectivement de déstructurer les esprits les moins armés pour y résister. Comme le dit Ignacio Ramonet, interpellé par Le Monde au sujet du «Jeu de la mort», « faire du mal à quelqu'un est moins grave que de ne pas passer à la télé ».