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Théologie et littérature religieuse
Auteur(s): Clemens Schlip (traduction française: David Amherdt/Kevin Bovier). Version: 10.02.2023.
L’époque de l’humanisme suisse est aussi l’époque de la Réforme et de la Réforme catholique. Le rayonnement international de la Réforme suisse fut considérable. On peut constater que, pour l’essentiel, tous les auteurs représentés sur ce Portail se sont intéressés de plus ou moins près aux questions théologiques et religieuses (la seule exception significative étant Simon Lemnius, manifestement indifférent à la religion). L’exemple des humanistes suisses montre donc bien qu’une assimilation de l’humanisme et de la sécularisation selon le «mythe de la Renaissance» de Jacob Burckhardt est une fausse piste. Les liens entre l’humanisme et la Réforme – ou plus fondamentalement encore entre l’humanisme et le christianisme – sont depuis longtemps des thèmes de recherche abondamment étudiés, tout comme la nature et le caractère spécifique de la Réforme suisse, son attitude à l’égard de la Réforme de Luther ou les efforts des réformés suisses pour arriver à une certaine unité entre eux. Les humanistes suisses réunis sur ce portail allient fréquemment leurs intérêts humanistes à leur engagement théologique ou pastoral; il s’agit certainement là d’une caractéristique de l’humanisme suisse. Ulrich Zwingli et Joachim Vadian ont même fait partie des grands protagonistes du mouvement réformé (le zwinglianisme ayant même eu un rayonnement international). Parmi les humanistes éminents de cette génération, seule une minorité est restée fidèle à l’ancienne Église: Heinrich Glaréan en est le principal et meilleur exemple. L’université de Bâle, la seule de la Confédération, passa à la Réforme (même si on y restait en principe ouvert aux étudiants catholiques); à Zurich, Berne, Lausanne et ailleurs, des académies de type universitaire furent fondées, qui servaient en premier lieu à former la relève des prédicateurs réformés et qui, à cette fin, intégraient des contenus de formation humanistes. En revanche, l’enseignement supérieur des cantons catholiques ne fut que très peu développé durant plusieurs décennies. Ce n’est qu’avec l’arrivée des jésuites que se développa, à partir de la fin du XVIe siècle, une activité scolaire compétitive qui donna naissance à une nouvelle génération d’intellectuels catholiques, comme Franz Guillimann.
Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que de nombreux auteurs présents sur ce Portail aient également composé des œuvres théologiques (comme des sermons), ou des textes des genres littéraires les plus divers dont le contenu est inspiré par le message chrétien ou par les querelles confessionnelles de l’époque. Il ressort de ces remarques préliminaires que les textes dont il va être question dans les lignes qui suivent doivent être aussi considérés du point de vue de leur contenu, même s’ils sont considérés ailleurs sur ce Portail sous l’angle de leur appartenance à un genre particulier (par exemple le théâtre ou l’élégie).
Le Portail propose des textes écrits dans le contexte de l’enseignement théologique et de la pratique pastorale, et qui leur sont destinés. En font naturellement partie, comme nous venons de l’évoquer, les sermons, tels les Sermonum Decades de Heinrich Bullinger (bien que certains de ces sermons, comme la prédication sur les sacrements que nous avons choisie, aient davantage le caractère d’un traité théologique). Les Notes sur les lectures évangéliques du jésuite Pierre Canisius, qu’il a rédigées à l’époque où il vivait à Fribourg pour favoriser la proclamation de la foi catholique, relèvent également de cette catégorie. Ces deux textes mettent aussi en lumière les controverses entre les confessions catholique et réformée; l’œuvre de Bullinger, dédiée à des personnalités anglaises de haut rang, rappelle le rayonnement international de la Réforme zurichoise; avec Canisius, on a affaire à un membre d’une communauté religieuse active au niveau international, qui contribuait à assurer le lien entre la Suisse catholique et l’Église catholique universelle. Un autre texte destiné à la prédication montre comment le dogme chrétien et les intérêts humanistes pouvaient entrer en conflit: un extrait de l’Expositio Christianae Fidei de Zwingli, dans lequel celui-ci se montre fermement convaincu que Dieu a accordé la béatitude éternelle à certaines grandes figures de l’Antiquité païenne; notre dossier sur ce texte contient en outre une réaction d’apaisement et deux réactions de rejet, qui montrent clairement son potentiel de provocation. Le De Providentia (Sur la Providence) de Johannes Fabricius Montanus traite, sous forme de dialogue (à l’instar d’un Cicéron, mais aussi d’un Augustin), d’un problème théologique fondamental et complexe. Le théologien zurichois Ludwig Lavater part également de réflexions théologiques dans son De spectris (Sur les fantômes), où il combat la croyance naïve aux fantômes tout comme la doctrine catholique du purgatoire, tout en présupposant que les fantômes existent réellement; l’aspiration visible à une présentation systématique de la démonologie disparaît cependant parfois derrière les exemples et les études de cas présentés avec un évident plaisir narratif.
L’époque n’était pas seulement marquée par des querelles internes au christianisme, mais aussi par la menace effrayante de l’Empire ottoman, c’est-à-dire d’une grande puissance islamique. L’érudit Theodor Bibliander a étudié dans le détail cette religion étrangère dans son écrit sur les Turcs, et surtout dans sa traduction du Coran, qui est accompagnée d’autres textes très intéressants. Des extraits de ces deux œuvres sont disponibles sur ce Portail dans le dossier intitulé «La confrontation de Theodor Bibliander avec l’Islam dans le contexte de la menace turque».
La traduction latine du Kappelerlied de Zwingli, qu’il faut probablement attribuer à Johannes Fabricius Montanus, occupe une place particulière. Même sous cette forme inhabituelle, le Kappelerlied se présente comme un témoignage émouvant des convictions religieuses réformées de Zwingli.
Les textes mentionnés jusqu’ici peuvent être considérés comme de la littérature théologique ou religieuse au sens strict, mais la littérature chrétienne présente sur ce Portail comprend également des discours et des poèmes, dont la forme extérieure présente des influences humanistes évidentes. La matière de ces œuvres repose sur deux sources: les légendes des saints et les Saintes Écritures. Le discours prononcé à l’Université de Vienne par Arbogast Strub en l’honneur de sainte Ursule et de ses compagnes, agrémenté d’intermèdes en vers, appartient encore clairement à l’époque précédant la Réforme. Il en va de même pour certains des poèmes de jeunesse de Heinrich Glaréan (poème sur la naissance de l’ordre des chartreux, ode à l’évêque saint Théodule), qui composa aussi une version en prose de la légende des saints zurichois Félix et Regula. Malgré le rejet par Zwingli du culte des reliques et des saints, ces derniers jouissaient également de l’estime des Zurichois réformés en ce qu’ils étaient témoins de la foi, comme le montre par exemple un extrait de l’épithalame composé par l’Allemand Johannes Altus, qui séjournait alors à Zurich, à l’occasion des noces de son ami Johannes Fabricius Montanus, où il traite en détail du martyre des deux saints. Les légendes de saints ont marqué bien plus fortement la production littéraire de la Suisse catholique. La «Comédie de saint Nicolas de Flüe» de Jakob Gretser est représentative de la renaissance spectaculaire du culte des saints par le biais du théâtre jésuite. Du côté réformé, en revanche, se développa le drame biblique, qui tirait sa matière tantôt de l’Ancien Testament (la comoedia sacra Nabal de Rudolf Gwalther), tantôt du Nouveau (le Philargirus de Heinrich Pantaleon). Avec sa Monomachie, sur le combat entre David et Goliath, Gwalther s’est également lancé dans le genre de l’épopée biblique. Ses poèmes sur les portraits des grands réformateurs zurichois, conçus comme des inscriptions et commandés par un protestant anglais, montrent clairement que la communauté réformée, tout en rejetant le culte des saints, honorait également la mémoire de ses grands hommes. L’élève des jésuites Franz Guillimann combine quant à lui des thèmes bibliques et des légendes de saints dans ses odes et ses hymnes autour du cycle liturgique de la fête de Noël (notre exemple, une ode pour la fête de Noël, appartient à la première catégorie, celle des odes). Avec lui, on se rapproche déjà de l’époque baroque.
La foi chrétienne en général et les questions théologiques en particulier ont marqué l’époque et sont donc très présentes dans les correspondances de l’époque. La première et la seconde lettre de consolation de Heinrich Glaréan à son ami Aegidius Tschudi à l’occasion du décès de sa femme sont l’expression d’un sentiment chrétien. Deux lettres de Joachim Vadian traitent de problèmes confessionnels concrets: la première, du mouvement anabaptiste (que Vadian rejette avec véhémence); la seconde exprime l’anticatholicisme du réformateur saint-gallois (le pape est pour lui l’Antéchrist). La lettre de Conrad Gessner au botaniste lyonnais Jacques Joseph Daléchamps, dans laquelle il tente de ramener dans la confession réformée cet homme qui s’est converti au catholicisme, reprend pour ainsi dire sur le plan privé les grandes questions théologiques de l’époque. Les convictions personnelles se reflètent aussi dans les écrits autobiographiques et biographiques de l’époque; citons par exemple le récit de Johannes Kessler sur la mort de Vadian, où le Saint-Gallois est présenté comme un chrétien réformé exemplaire, et ce jusqu’à sa mort. Qualifier globalement la littérature épistolaire et la biographie ou l’autobiographie de littérature religieuse reviendrait bien sûr à étendre cette notion à l’excès. Il est bien connu que les conflits religieux de l’époque donnèrent lieu à des affrontements lourds de conséquences (dans le contexte suisse, on peut penser en particulier aux guerres de Kappel) et, selon les majorités locales, les adeptes de la confession vaincue pouvaient se retrouver dans des conditions plus ou moins inconfortables (catholiques à Zurich, réformés à Schwytz, etc.). Même si, pour des raisons pratiques, la coexistence s’est finalement imposée dans les régions mixtes et dans les bailliages communs, l’idée de tolérance religieuse était fondamentalement étrangère à l’époque. Pour certains, comme l’ancien prêtre catholique Jodocus Molitor de Zoug, cela signifiait qu’ils devaient quitter leur patrie; dans l’un de ses poèmes, Molitor fait l’éloge, de manière codée, des protestants restés à Zoug et qui doivent vivre leur foi en secret.
Les petits groupes religieux issus de la Réforme ou apparus en marge de celle-ci et rejetés tant par les catholiques que par les réformés furent particulièrement persécutés; il s’agit en premier lieu des anabaptistes, mentionnés plus haut, mais aussi des représentants des courants antitrinitaires.
Outre la confession chrétienne sous ses diverses formes, le judaïsme était également présent sur le territoire suisse au début des temps modernes; la présence juive était toutefois très limitée, contrairement à ce qu’on observe dans d’autres parties du Saint Empire romain germanique. Dans la littérature néo-latine des humanistes suisses du XVIe siècle, qui fait l’objet de ce Portail, le judaïsme ne joue aucun rôle notable et ne sera donc pas traité ici.
Bibliographie
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Springer, C. P. E., «The Reformation», dans Encyclopedia of the Neo-Latin World, éd. Philip Ford et al., Leyde et Boston, Brill, 2014, p. 747-757.
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