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Le tout est supérieur (ou inférieur) à la somme de ses parties
Le tout est plus que la somme de ses parties. Autrement dit, un tout a une fonction propre qui ne peut être exercée par ses composantes prises isolément. Aristote l’a dit en son temps. L’évidence le dit encore aujourd’hui: la famille, milieu stable d’entraide et d’éducation, est plus que la somme de ses membres; la nation, garante de la paix et de la justice, des libertés et de l’ordre dans les rues, est plus que la somme de ses citoyens; l’équipe de football est plus que la somme de ses joueurs, si talentueux soient-ils; la fourmilière, avec son organisation hiérarchique, sa répartition des tâches et son intelligence collective, est plus que le décompte de ses fourmis; la forêt, dans son écosystème complexe, est plus que la somme de ses arbres.
Dans tous ces exemples, les parties restent distinctes. Elles ne s’homogénéisent pas au point de former une nouvelle substance, comme c’est le cas lorsque deux parties d’hydrogène et une partie d’oxygène se transforment en eau.
En fait, c’est un équilibre en tension: les parties se soumettent à l’orientation générale du tout, mais le tout a besoin que ses parties restent autonomes. Il profite de leur autonomie comme elles profitent de son unité. L’autonomie, pour l’arbre, c’est de croître selon sa nature; pour la fourmi, c’est de maîtriser les obstacles qui la gênent dans sa tâche. Pour l’homme, c’est de penser et d’agir librement. Dans sa famille ou sa communauté politique, il se plie aux exigences du bien commun, certes, mais il le fait en usant sans cesse de cette liberté de pensée, de décision et d’action.
Cela dit, il existe aussi des situations où le tout est moins que la somme de ses parties, où l’appartenance au tout conduit les parties à se comporter plus mal que si elles étaient seules. Pensons aux supporters hurlant comme un seul homme à la mort de l’arbitre. Cette masse informe vaut infiniment moins que la somme de ses parties individuelles. C’est trop peu dire qu’elle se place au niveau du pire d’entre eux: elle rend le pire encore pire, car elle lui fournit une justification pour sa grossièreté verbale et ses brutalités physiques. L’équilibre est rompu: les parties disparaissent dans le tout comme l’oxygène et l’hydrogène dans l’eau.
C’est le mécanisme spécifique des Etats totalitaires: la partie n’existe plus que comme matériau au service du tout, incarné par le chef suprême. On peut la traiter sans état d’âme, puisque l’âme n’existe que dans le tout.
On parle de «bien commun» pour désigner un bien qui est à la fois celui de l’ensemble et celui des parties. Pour compléter le vocabulaire, on devrait promouvoir le terme de «mal commun», pour désigner ce type de pathologie collective qui stérilise le bien dans les parties tout en conduisant le tout, à terme, à son anéantissement.
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 19 janvier 2021)