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Parfois Elil se sent épars au monde.
Parfois, Elil se demande ce qui est arrivé aux parents des estimés dix-huit mille enfants vivant dans la rue à Moscou, quoi de leur père, quoi de leur mère, neuf mois de grossesse, puis.
Parfois, Elil s'écrie «la vie! la vie!» et se dit qu'il faut approuver l'existence.
Parfois, Elil a envie d'écouter Leonard Cohen ou Air, parfois autre chose, Jacques Brel, Alain Bashung ou King Tuby, parfois rien, sauf le bruit mélangé du silence.
Parfois, Elil me demande si nous nous rencontrerons dans l'autre monde, si on y parlera alors enfin un langage universel.
Parfois, Elil change de position et son avant-bras reste un fragment de seconde collé sur le bois à cause de la sueur sur la peau.
Parfois, Elil murmure «noter, e erre - noté, e aigu».
Parfois, Elil regarde la terre noire après le tunnel de la Sarraz, les labours de décembre, le jaune séché maïssant, les effleurres du jour neigé sur la nuit des forêts.
Parfois, Eli se souvient de ce vieil homme avec un œil qui allait aux fraises et l'autre qui tenait le panier, penché sur un manuel d'hébreu, qu'il consultait, concentré, âgé, proche, lointain, s'approchant du grand départ, et pourtant, encore en train d'apprendre, un autre alphabet, un autre langage, l'œil qui doit aller dans l'autre sens que celui dans lequel nous écrivons, et si, dans ce renversement, le monde se déchiffre autrement?
Parfois, Elil s'insurge en pensant que ne plus retomber amoureux est le prix à payer de la fidélité.
Parfois, Elil croit avoir oublié l'intrigue d'une histoire de science-fiction, puis le début lui revient, lorsque ce scientifique se porte volontaire pour partir explorer l'espace – toujours plus en avant dans le Cosmos – plutôt que de rester sur Terre à sentir ses forces décliner dans un établissement médico-social.
Parfois, Elil s'enfouit dans un café, l'esprit égaré par les cinq mille langues qui, paraît-il, existent encore.
Parfois, Elil regarde le foot alors que tout le monde l'imagine au travail.
Parfois, Elil songe à P. qui, adepte du bouddhisme Théravada, lui avait dit que nous ne sommes que cupidité, haine et illusion, et qui lui avait encore préparé un délicieux cheesecake avant d'entrer au couvent.
Parfois, Elil se sent fatigué au moment de devoir débarrasser et remplir le lave-vaisselle.
Parfois, Elil a l'impression d'être traversé par la beauté du dehors lumineux et cela lui rappelle Godard citant Bergson: «L'esprit emprunte à la matière les perceptions d'où il tire sa nourriture et les lui rend sous forme de mouvement, où il a imprimé sa liberté.»
Parfois, Elil aimerait en savoir plus sur les recherches d'un prix Nobel de chimie portant sur la façon dont l'information des gènes est copiée et ensuite transférée vers les parties des cellules qui produisent des protéines.
Parfois, Elil appelle E. qui lui demande comment donner des outils aux jeunes pour devenir adultes, comment leur parler de l'horreur du monde sans provoquer immédiatement un sentiment de culpabilité qui les amène à se dire alors autant que ça pète en beauté.
Parfois, Elil regarde la brume bleue des sécheresses d'été jusqu'aux montagnes.
Parfois, Eli rigole amèrement en se souvenant d'un slogan de l'UBS qui disait «Ayez de l'argent pour en gagner davantage».
Parfois, Elil soupçonne que la tristesse fait partie de la Nature.
Parfois, Elil fait attention à son régime alimentaire à cause de ses effets sur la pensée.
Parfois, Elil s'abandonne, se laisse, le temps qui rien, des mots au hasard produits par l'activité synaptique, dix puissance douze, papillonnent puis s'oublient, happés par les bruissements du feuillage.
Parfois, Elil s'empresse, il y a foule, cela l'inquiète ou l'euphorise, ne plus savoir, se laisser envahir par le trouble, chaque visage, chaque regard, on aimerait tant.
Parfois, Elil s'inquiète et s'étonne, car plus personne, plus que jamais, ne semble capable de penser ce qu'il en est, exactement, aujourd'hui, de l'état des diverses sciences et ce que cela signifie, pour une humanité, dont Nietzsche disait qu'elle «peut dès maintenant faire d'elle-même tout ce qu'elle veut» («il n'y a personne en tous les cas à qui nous devions rendre compte, hors nous-mêmes»).
Parfois, Elil vérifie pour la vingtième fois de la journée si un mail n'est peut-être pas arrivé.
Parfois, Elil imagine ceux pour qui il est important de savoir que la valeur des actions de Volkswagen et Daimler a baissé de 1,8% hier.
Parfois, Elil regarde longtemps le silence des photographies du monde toujours bruyant.
Parfois, Elil s'interrompt.
Parfois, Elil retombe sur ces deux phrases découpées dans la Feuille d'avis de Lausanne du mercredi 31 août 1966 (jaunie, tachée de l'encre bleu de son grand-père): «Avec raison, les Vaudois cherchent à protéger les régions de leur canton les plus menacées. Ils seraient heureux de savoir si l'Etat est du même avis qu'eux.»
Parfois, Elil croise le mec qu'il avait une fois entendu dans un bar dire à un autre que la vie amoureuse repose sur la suggestion.
Parfois, Elil comprend trop bien que l'ouvrage intitulé « Simplify your life » reste pendant des mois dans le peloton de tête des meilleures ventes.
Parfois, Elil ne sait plus ce que vaut l'argent, si l'un dollar par jour avec lequel vit plusieurs milliards d'humanités est le même que celui qui vaut environ zéro virgule six euro ces jours alors que la piscine du quartier coûte quatre euros (adulte) et qu'un conseiller d'entreprise peut facilement facturer mille euros pour une journée (intense) de consultation.
Parfois, Elil rêve de Monsieur Moratel, qui fût boulanger et pâtissier à la place de la Sallaz, à Lausanne, qu'il confond avec un autre boulanger qui était au coin de la rue Montagibert et de la rue de Beaumont et chez qui sa grand-mère achetait des boules de Berlin.
Parfois, Elil prend un livre de Simenon où le sourd de la voix d'une femme fait penser à «une blessure mal cicatrisée, à ces douleurs dont on ne souffre plus consciemment, mais que l'on garde, adoucies et familières, au fond de soi».
Parfois, Elil sort pour aller mettre une lettre à la boîte, tenant précieusement dans sa main ce papier qui passera à celle de l'autre aimé.
Parfois, Elil arrive à renoncer à sauter encore juste dans un nouveau livre, pour quelques lignes, quelques rencontres avec les luminosités vues par son auteur.
Parfois, Elil est rattrapé par des souvenirs de voyage, la voix terriblement grave et rauque de La Mère dans un documentaire projeté au Visitor Center d'Auroville où ceux qui veulent vivre doivent se soumettre à la DIVINE CONSCIOUSNESS , et, le soir, à Pondichéry, la foule du monde se promenant dans le vent porté par l'Océan.
Parfois, Elil se dit, qu'est-ce qu'ils n'inventent pas, les rêves.
Parfois, Elil en veut à cette multiplicité, semblant infinie, de la douleur.
Parfois, Elil a le sentiment d'être totalement out en matière de théorie, de discours, de débat d'idées, de mouvances littéraires, de courants esthétiques, de tendances critiques, d'etc. du genre.
Parfois, Elil aimerait bien consulter un spécialiste pour lui demander si le contraire du simple mélange défait des faits, c'est la narration.
Alors, parfois, Elil pense à un être, en paix, quelque part, à cet instant, sur cette planète, car cela doit bien exister, assis ou debout, dehors, nu, dans la forêt de la vie, en elle et entre la mort, comme nous.
© Yves Rosset
août 2008
Retrouvez une note biographique et les publications de Yves Rosset sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.
Page créée le 19.09.08
Dernière mise à jour le
05.09.08