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«L'espace devrait compléter la couleur ; la masse compléter la nature ; le matériau, l'idée - voilà la nouvelle architecture !», déclare Breuer dans un article qu'il signe et publie au sein du magazine américain House and Garden daté d'avril 1940. Le texte résume le parti de l'architecte, figure du Bauhaus, installé alors aux Etats-Unis depuis trois ans.
Contexte
Brutalisme de l'architecture, simplicité du design. Marcel Breuer (1902-1981) a oeuvré pour la vérité du matériau.
Le tapuscrit d'un article anglophone intitulé 'On Architecture and Materials' (1936), largement annoté, corrigé, raturé, témoigne de la distanciation de l'architecte avec les termes 'mouvement' et 'moderne' qu'il remplace, dans la mesure du possible, par 'art' et 'nouvelle'. L'architecture 'nouvelle' donc, écrit-il, «en utilisant de nouveaux matériaux, essaie de découvrir leurs propriétés sans préjugé esthétique ou technique». Toutefois, «les fondements de l'architecture moderne ne reposent pas sur de nouveaux matériaux, pas plus que sur de nouvelles formes mais sur une nouvelle mentalité [...] Cette architecture moderne devrait exister sans béton armé, sans contre-plaqué, sans linoléum. Elle peut être de pierre, de bois et de brique».
Marcel Breuer s’inscrit ainsi en faux contre «l'usage doctrinaire de nouveaux matériaux», lequel «falsifie» le travail de l'architecte.
Né en Hongrie, étudiant aux Beaux-arts de Vienne, Marcel Breuer poursuit, de 1920 à 1923, une formation dans l'atelier d'ébénisterie du
Bauhaus. Cinq ans plus tard, il quitte Weimar avec Walter Gropius et László Moholy-Nagy pour fonder, à Berlin, une agence.
En 1935, Marcel Breuer rejoint l’Angleterre puis émigre aux Etats-Unis. Outre-Atlantique, toujours accompagné de Walter Gropius, il recrée une agence, laquelle travaille principalement sur des programmes de maisons individuelles. En 1941, l'association prend fin.
Ecrit et pensé dans ce contexte, l'article de 'House and Garden' laisse donc apparaître les possibles points de désaccords entre les deux hommes.
Pour rappel, la Cité de l'Architecte et du Patrimoine accueille en ses murs une exposition complète conçue par le vitra Design Museum de Weil-am-Rhein consacrée à Marcel Breuer, depuis le 20 février et jusqu'au 17 juillet 2013. Photographies, maquettes, plans, vidéo et pièces de mobilier donnent une vision exhaustive du grand oeuvre de l'architecte.
Beaucoup essayent d'expliquer la nouvelle architecture comme le résultat de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux. Je pense que c'est faux. La pierre et le bois sont aussi stimulants pour cette nouvelle vision architecturale que le béton et le verre.
D'autres tentent d'expliquer qu'elle est le résultat de fonctions rigoureusement analysées et matérialisées, une sorte de style creux, sur-mesure et économique, fait tant pour nos mouvements que nos pauses quotidiennes, bref une machine à vivre. Le chemin du fonctionnalisme est déjà trop étroit pour l'esprit créatif. Son objectif, s'il n'est pas sans conséquence, est victime d'une philosophie fade, stérile et 'petit bourgeois'.
D'autres encore voient la nouvelle architecture à travers les yeux d'un esthète, la comparant à la peinture et à la sculpture modernes. Ils cherchent à découvrir les mêmes formes, les mêmes approches ; l'architecte devient, comme ils disent, une réincarnation matérielle tardive d'une vision antérieure et libre de l'art. Je crains de ne pouvoir suivre. Si l'architecture est réellement influencée par la peinture, c'est à son désavantage.
Puis, il y a ceux qui déclarent que l'architecture n'est rien d'autre qu'un ordre social source de toutes les possibilités formelles, techniques et esthétiques. Si vous parvenez à une nouvelle et meilleure architecture, vous connaîtrez un meilleur départ au sein de l'ordre social. Je m'interroge. L'architecture est fondamentalement humaine et technique et, si elle est bonne, elle sert n'importe quelle société.
Bien entendu, tous ces facteurs - le vif intérêt pour de nouvelles expérimentations, pour de nouveaux matériaux, l'appréciation responsable des fonctions, de l'économie, de l'art d'habiter, la transformation de propositions sociales en espace -, tous ces facteurs existent dans la nouvelle architecture. Mais, ils n'en sont qu'une partie.
Si quelqu'un veut considérer sérieusement l'architecture moderne, il doit aller au-delà de la surface, derrière la forme et loin des slogans pour atteindre ses fondements.
Je pense que l'un des instincts primordiaux du mouvement moderne est ce que j'appelle «l'approche directe». Cela signifie faire face aux problèmes de l'architecture en étant libre de toute tradition et ce, le plus intimement possible. Aucune forme, aucun matériau, aucune technique n'est nouvelle ou vieille dans cette approche. Il n'y a pas de préjugé esthétique ici.
Le résultat est une liberté de composition allant au plus près du sens commun plutôt que de répondre à une esthétique académique. Cette composition sera nouvelle et complexe, ses principes directeurs nombreux. Il n'y a pas que le seul problème d'équilibre des masses, des couleurs ou des formes. En lieu, l'espace devrait compléter la couleur, la masse compléter la nature, le matériau, l'idée : voilà la nouvelle architecture !
Et si cette «approche directe» exclut une vision traditionnelle, ce n'est certainement pas parce que nous n'aimons ou ne comprenons pas la tradition ; pour être honnête et franc, nous ne connaissons depuis cent ans aucune continuité en ce qui concerne la tradition architecturale. Nous construisons aujourd'hui, contrôlés par nos propres sentiments et idées mais aussi par la mentalité de notre génération, une nouvelle tradition résultant de l'approche directe.
Notre tâche n'est, supposons-le, pas achevée avec l'édifice lui-même, elle se focalise bien au-delà sur le nouvel homme et la nouvelle vie ; le travail sur l'habitat et la maison nous intéresse particulièrement. Ce type de conception nous est proche. L'habitat est sûrement l'expression la plus caractéristique de notre sphère privée. Son intimité est composée des fonctions les plus variées : repos, repas, travail, loisirs, vie sociale... Il fournit l'opportunité d'un examen, au plus près, de l'homme de notre temps.
Comme il s'agit du plus ancien type de construction, il est aussi le plus accablé par la tradition. Tout le monde en a une idée et chacun associe son jugement aux styles passés. Le conflit entre les préjugés, la soi-disant tradition, l'indépendance d'esprit et des besoins sans précédent n'en est que plus violent.
Il y a une nouvelle génération derrière la nouvelle architecture, mais cette génération n'est pas à la poursuite d'une nouvelle mode (à dire vrai, nous sommes assez malades de ces changements de mode pour des objets devant être utilisés le temps d'une vie). Le besoin nouveau d'une vie saine et simple doit être satisfait.
C'est pourquoi nos fenêtres sont larges, l'orientation de la maison en direction du soleil minutieusement étudiée. C’est pourquoi, côté rue, si possible, la façade paraît moins ouverte et moins représentative ; côté du jardin, elle prend un caractère plus privé et personnel. C'est pourquoi nos murs sont amovibles et qu'ils peuvent être remplacés par des rideaux. C'est pourquoi le plan est ouvert autant à la verticale qu'à l'horizontale pour les fonctions pratiques et spatiales. C'est pourquoi le mobilier est autant lié à l'architecture que les murs.