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Le texte d’Ellenberger est des trois celui qui se rapproche le plus de la forme du traité, cher à Roud, avec aphorismes et injonctions : «On ne marche pas pour voir» ou «Allez le long de la mer s’il y a un sentier.» Il insiste sur la nécessité d’un projet, d’une évaluation du terrain à parcourir, «où va s’inscrire le marcheur, pareil au mot dans la phrase de Gustave Roud». C’est ainsi qu’il rapproche le mouvement de la marche de celui de l’écriture, les deux rythmes s’accordant, ou mieux, se substituant l’un à l’autre :«Lancer la phrase en avant sachant qu’elle va retomber, puis la relever, plus légère, et la reposer à nouveau. Elle finira par me conduire quelque part [ ?] Vers où ? C’est sans importance. Ce qu’il faut, c’est lentement articuler les jointures pour trouver un mouvement qui n’a grâce qu’en lui-même.» C’est lui enfin qui s’impose comme le poète du trio : «Tout l’alentour est en collines douces autour desquelles je trace en lettres rondes la phrase courbe de mon échappée, renforçant à chaque pas le pollen sur mes tibias.»
Pourquoi se mettre en marche ?
Sans conteste, et s’il faut le faire entrer dans une définition, Ellenberger est le marcheur dilettante au sens italien du terme, tandis que de Roulet le marathonien fait presque figure de professionnel ; Duret, lui, est le marcheur perdu, pour ne pas dire éperdu. Pourquoi risquer les intempéries, l’inconfort, les nuits gâchées, les pieds ravagés ? Pourquoi s’imposer un trajet que l’on avalerait en quelques heures avec un autre moyen de locomotion ? La réponse pour Ellenberger est claire : marcher pour découvrir «quel est ce « moi » qui marche», en s’émerveillant de tout comme un enfant. Daniel de Roulet, en scientifique, se fixe un but précis et s’y tient, contre vents et marées. Quant à Patrice Duret, sa marche est une fuite sans projet autre que celui d’user les souvenirs douloureux.
Contrepoints
Les trois textes se construisent à l’aide d’un va-et-vient entre le récit de l’expérience vécue et une «figure de référence» qui équilibre l’ensemble et lui donne son sens. Ellenberger convoque ainsi le souvenir d’autres marches en Crète, et sa narration oscille des bords du Doubs à ceux de la Méditerranée, selon un subtil réseau de contrastes familiers à l’écrivain, contrastes de couleurs, de mœurs, d’architectures. Chez de Roulet, la référence est un homme, Arnold Kübler, qui fit en 1966 le même trajet Paris-Bâle à pied. De Roulet met ses pas dans les siens, et dialogue avec lui à chaque étape de son voyage. Quant à Patrice Duret, sa référence n’est autre que lui-même, figure d’un marcheur appliqué à se fuir, mais condamné à se retrouver sans cesse : son texte est constitué d’un va-et-vient entre le récit de ce qu’il vit dans son errance sans but et le commentaire qu’il y apportera plus tard, une fois arrivé au terme de son aventure. Mais par une sorte de contamination, le commentaire est peu à peu absorbé par le récit immédiat, et finit par ne plus s’en distinguer ; cette confusion, signe de l’enfermement du marcheur en lui-même et de l’échec de sa tentative, déséquilibre le récit et le fait tituber.
Le chevreuil
C’est la figure rêvée de la grâce, l’envol idéal qui, sans doute, est le but de tout marcheur. Ellenberger se trouve «museau contre museau» avec une chevrette à l’immobilité de statue, mais dont la croupe s’envole vers la crête dès que la distance de fuite est rétablie. De Roulet connaît l’ivresse du «décollage» parmi les douces collines de l’Alsace ; sa griserie est telle qu’il envisage aussitôt de continuer sa marche (son vol ?) jusqu’au Danube. Duret se contente de consigner dans son titre cet idéal de la légèreté. En attendant d’accéder à l’enivrant sentiment d’avoir franchi les barrières du corps et de s’être affranchi des lourdeurs de l’âme, il note en épilogue : «Je me suis perdu tout seul.»
Catherine Dubuis
Patrice Duret, Le Chevreuil, Zoé, Genève, 2004.
Pierre-Laurent Ellenberger, Le marcheur illimité, L’Aire, Vevey, 1998.
Daniel de Roulet, L’Envol du marcheur, photographies de Xavier Voirol, Labor et Fides, Genève, 2004.