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Depuis le début de l’intervention russe en Ukraine, la communauté internationale s’est inquiétée des risques de pénuries alimentaires et de famines que pourrait créer la guerre. Du fait du blocus maritime imposé par Moscou, l’Ukraine ne peut en effet plus exporter ses céréales; et le temps presse, les silos sont déjà pleins et la prochaine récolte devrait commencer d’ici un mois.
C’est une crainte qui a surgi très tôt durant le conflit. En visant une invasion à l’échelle de toute l’Ukraine et non pas seulement du Donbass, dans l’est, le Kremlin avait de très fortes chances de perturber de manière durable les exportations ukrainiennes de céréales.
Dans les premiers jours de la guerre, voire les premières heures, la marine russe a réussi à prendre un contrôle total sur le nord de la mer Noire, puis sur la mer d’Azov. Un succès très grandement facilité par la prise de la Crimée en 2014. Presque entièrement stationnée à Sébastopol, l’ancienne force navale ukrainienne avait alors été saisie par la Russie.
Sur le front sud lors des premières semaines, après s’être emparées de la ville de Kherson, les forces russes ont tenté de pousser leur avantage vers les côtes du sud-ouest, en direction d’Odessa, troisième ville d’Ukraine, qui dispose surtout du plus grand port du pays. Dès le début, l’objectif a donc semblé être celui de couper Kiev de son front maritime. Mais face à une résistance farouche des forces ukrainiennes, la Russie a vu son offensive stoppée aux portes de Mykolaïv, autre ville portuaire ukrainienne.
A l’exception de la ville de Marioupol, tombée au mois de mai en mains russes, Kiev garde donc toujours la main sur les principales cités côtières du pays. Les infrastructures portuaires d’Odessa et Mykolaïv ont d’ailleurs été passablement épargnées, ce qui fait dire à certains experts que la Russie n’aurait pas tout à fait abandonné l’idée de pouvoir un jour contrôler ces territoires. Quoi qu’il en soit, si la défense ukrainienne a été une réussite, l’accès à la Mer noire reste tout à fait impossible à l’heure actuelle pour le fret maritime.
En temps de paix, l’Ukraine représente 50% des exportations mondiales d’huile de tournesol, 18% d’orge et 12% de blé. Cette part concernant le blé peut paraître relativement faible, mais ces exportations se font principalement en direction de pays pauvres, qui peuvent difficilement s’autoriser une flambée des prix.
La situation du Liban, qui dépend à près de 80% de l’Ukraine pour ses importations de blé, s’annonce particulièrement difficile. « Le Liban dispose d’à peine un mois de réserves de blé, c’est un pays qui connaît une grave crise économique et financière et dont plus de 50% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté », rappelait jeudi dans Forum Thierry Pouch, responsable des études économiques de l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture en France.
D’autres pays, comme l’Egypte, premier importateur mondial de blé en tonnes, la Somalie, dépendante à plus de 60% du blé d’Ukraine, le Yémen ou encore la Libye pourraient également être très sévèrement touchés si la situation ne se débloquait pas très prochainement.
David Beasley, chef du Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU, a prévenu que le monde ne disposait pas de mois, mais seulement de semaines pour agir, avant que les pays les plus pauvres ne soient confrontés à la famine et à un exode massif.
Actuellement, ce sont 22 millions de tonnes de céréales qui sont destinées à être exportées hors d’Ukraine et qui sont immobilisées dans des silos, et le temps est compté. D’après la députée ukrainienne Yevheniia Kravrchouk, qui s’exprimait mercredi en marge du Forum économique mondial de Davos, la prochaine récolte est prévue d’ici un mois à un mois et demi et il n’existe pas de capacité de stockage supplémentaire.
Pour contourner ce blocus, l’Ukraine et ses partenaires ont commencé à miser sur le rail. L’idée est de transiter par la voie ferroviaire ukrainienne afin d’acheminer des grandes quantité de blé et de graines oléagineuses (nécessaires à la production d’huile de colza, de tournesol, d’arachide…) vers les ports polonais ou roumains.
Mais cette parade semble bien insuffisante. Au-delà de s’exposer à d’éventuelles bombardements, le rail comporte deux problèmes majeurs par rapport au fret maritime. Premièrement, les trains sont loin de pouvoir supporter le même tonnage que des porte-conteneurs. D’après Thierry Pouch, le rapport est de 1 à 13 ou 14. Il faut donc 13 ou 14 trains pour acheminer la même quantité de céréales qu’un cargo.
Le port roumain de Constanta a toutefois commencé dès le mois d’avril à accueillir des céréales en provenance d’Ukraine par le rail. Mais un deuxième problème majeur se pose. Les capacités de tonnage des infrastructures sont trop limitées et surtout, avant d’arriver sur place, il faut changer de train à la frontière, car l’écartement des voies de chemins de fer n’est pas le même. Il faut donc vider tout un train pour en remplir un autre. Un procédé relativement compliqué qui prend surtout beaucoup de temps et qui fait monter les prix.
Face à cette impasse, une autre solution est de plus en plus fréquemment mise sur la table. L’Otan pourrait effectuer des missions d’escorte en mer Noire pour permettre aux cargos de sortir des ports d’Ukraine.
Dans un billet d’opinion publié au début du mois de mai dans Bloomberg, James Stavridis, ex-commandant suprême de l’Otan, détaillait cette possibilité: « Il vaut la peine d’envisager un système d’escorte pour les navires marchands ukrainiens et d’autres nationalités qui veulent entrer et sortir d’Odessa (…) La vaste mer Noire est principalement constituée d’eaux internationales. Les navires de guerre de l’Otan sont libres de voyager presque où ils veulent, y compris dans les eaux territoriales ukrainiennes. Concéder ces eaux à la Russie n’a aucun sens. »
S’exprimant jeudi lors d’une audition devant le Sénat américain, le général Christopher Cavoli, actuel commandant des forces terrestres des Etats-Unis en Europe et en Afrique, mais qui doit surtout être confirmé comme futur commandant suprême de l’Otan, a estimé que « le blocus russe des ports ukrainiens » pourrait à terme permettre à des réseaux terroristes de proliférer.
« L’Etat islamique, Al-Shabab et Boko Haram se nourrissent de la faiblesse des gouvernances, de l’insécurité alimentaire, de la corruption et de la pauvreté », a-t-il expliqué, ajoutant que cette situation « pourrait nécessiter une intervention militaire américaine ».
Christopher Cavoli a toutefois refusé de dire s’il recommanderait une telle approche s’il était confirmé à ce nouveau poste au sein de l’Otan.
La réserve de Christophe Cavoli sur cette question concernant l’Otan s’explique par le risque qu’une telle décision pourrait engendrer.
Impossible en l’état de savoir quelle serait la réaction de la marine russe si des bateaux de l’Otan pénétraient en mer Noire pour escorter ces cargos. Un accrochage pourrait mener à une escalade conséquente et embraser la région.
D’autres options ont été proposées. Les portes-conteneurs pourraient être escortés par des bateaux onusiens ou provenant d’Etats tiers. Mais là encore, ces propositions font face à des limites. Dans le premier cas, Moscou pourrait bloquer tout type de résolution grâce à sa place au Conseil de sécurité. Dans le second, il faudrait trouver des Etats se portant volontaires mais aussi étant en capacité d’effectuer de telles missions. Un travail de déminage complexe est notamment nécessaire pour assurer le passage des bateaux.
Toute décision devrait par ailleurs recevoir l’aval de la Turquie, qui a veillé depuis le début du conflit à garder une sorte de neutralité, vendant des armes à l’Ukraine mais se refusant à des sanctions envers Moscou. Depuis la Convention de Montreux, Ankara a en effet la main sur le trafic maritime à travers le Bosphore.
Enfin, si une telle solution était trouvée prochainement, rien ne dit que les coûts de transport baisseraient sensiblement. Les primes d’assurance pour les navires prévoyant de naviguer dans la zone sont actuellement prohibitives et il faudra sans doute du temps avant que la confiance soit rétablie et donc, que les baisses sur ces primes suivent.
Face à cette situation de plus en plus sérieuse, les pays occidentaux ont commencé à se tourner vers la diplomatie. La cheffe de la Commission européenne Ursula von der Leyen a ainsi appelé mardi à des pourparlers avec Moscou sur le déblocage des exportations de blé bloquées en Ukraine.
Ben Wallace, secrétaire britannique à la Défense, a fait un appel similaire mercredi, demandant à Moscou de « faire esprit d’humanité ».
Mais c’est jeudi qu’une avancée a semblé le plus probable, quand le Premier ministre italien Mario Draghi a déclaré aux journalistes que Vladimir Poutine avait accepté, lors d’un appel téléphonique, le principe de libérer plusieurs millions de tonnes de céréales d’Ukraine. Des propos rapidement tempérés par le Kremlin, qui dans le compte rendu de cette discussion, n’est pas allé aussi loin.
De manière osée mais sans doute aussi habile, la Russie a surtout demandé, par la voix de son porte-parole Dimitri Peskov, la fin des sanctions pour l’exportation de ces céréales. Pour l’instant, l’Europe et les Etats-Unis ont clairement refusé cette transaction et l’Ukraine a dénoncé « un chantage inacceptable. »
Sur ce dossier, les cartes semblent pour l’instant être totalement dans les mains de Moscou et chaque jour qui passe accentue cet avantage. Face aux risques d’instabilité dans plusieurs régions du monde, les occidentaux pourront-ils refuser encore longtemps la négociation?
La Russie a par ailleurs dit être en mesure de disposer cette année de plus de 130 millions de tonnes de céréales, dont 90 millions exclusivement pour le blé. Les pays directement frappés par le blocus de la mer Noire pourraient donc se tourner vers Moscou, pour assurer leur subsistance, un véritable pied de nez aux chancelleries occidentales.
« En Chine, les récoltes de cette année risquent d’être un peu moins élevées que d’habitude. Aux Etats-Unis, le stress hydrique pourrait compromettre les récoltes et en France, on s’attend à une petite sécheresse qui pourrait avoir des effets dommageables sur la quantité de blé disponible (…) Si la récolte russe s’annonce plutôt bonne cette année, c’est en effet intéressant pour les pays qui doivent être approvisionnés (…) au final, c’est une ouverture pour la Russie de détenir une arme alimentaire qui a été pendant très longtemps détenue par les Etats-Unis », résume Thierry Pouch.
Tristan Hertig