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16/06/2007
Sur un conte de Borges et Bioy Casares.
C'est l'histoire d'un écrivain un peu naïf qui, appâté par la possibilité de voir son dernier récit publié, se rend chez un mystérieux éditeur qui prépare une Première Anthologie Ouverte de la Littérature Nationale. L'éditeur, intraitable partisan de la libre expression et ennemi de toute censure, raconte son combat et se plaint de l'incompréhension dont il fait objet. Mais il meurt avant d'avoir eu le temps d'accomplir l'oeuvre de sa vie et l'écrivain devient son unique héritier. A la seule condition de se charger de la publication de l'Anthologie ouverte. Bientôt, l'écrivain découvre avec horreur que les manuscrits qui figurent dans l'anthologie sont (presque) infinis, qu'ils sont, pour la plupart, mauvais et impubliables, car l'éditeur avait décidé de ne faire aucun tri, de n'opérer aucun choix parmi les textes illisibles quui lui étaient envoyés, toute discrimination étant pour lui synonyme de censure. Et le malheureux se retrouve avec des pièces entières remplies de torchons dont l'impression épuise rapidement sa récente fortune.
Au-delà de la satire des milieux littéraires argentins, que Borges et Bioy connaissaient très bien, L'Ennemi numéro 1 de la censure, pose de manière paradoxale la question du libre choix. S'agit-il d'un simple calcul? La préférence est-elle une réprobation déguisée? Au sens premier du terme, la censure est une critique, une condamnation, une fin de non recevoir. Dans le conte, le poète en herbe qui tente de faire connaître ses oeuvres se voit opposer une conspiration du silence de la part des éditeurs, et finit par développer une théorie toute particulière de la justice, selon laquelle la médiocrité littéraire ne serait pas une raison suffisante pour exercer la censure. Le droit de choisir et le droit de s'exprimer deviennent ainsi parfaitement antithétiques.
Cette fable me fait penser à la façon dont les écrits sont diffusés actuellement sur Internet : tout devient possible, toute parole peut être dite, toutes les informations sont considérées d'importance égale ; les sottises les plus affligeantes, côtoient les plus brillantes idées. Les conséquences, du point de vue de l'histoire de la culture, d'une telle potentialité et d'un tel foisonnement sont bien sûr encore inconnues. Faut-il se réjouir de cet état des choses et rester dans la liberté d'expression? Ou faut-il faire un choix?
El Enemigo número 1 de la censura, de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, dans Nuevos Cuentos de Bustos Domecq (1977)
14/06/2007
Je me demande toujours à quoi pense-t-il
Est-ce qu'il voit les couleurs, ou du moins certaines couleurs? Il semble très bien reconnaître la laitue et les objets verts, en général.
Est-ce qu'il se souvient de certains moments? A-t-il la notion du temps?
Est-ce qu'il rêve?
11/06/2007
Originaire s'Amérique, le raton laveur s'est répandu en Europe, où il a été importé pour sa fourrure. C'est un mammifère plantigrade, de la taille d'un gros chat et de moeurs crépusculaires. Bien qu'il soit omnivore, ses préférences vont aux petits animaux aquatiques. Le raton laveur s'adapte bien à la présence humaine et cause parfois de dégats dans les maisons où il s'installe. Malgré cela, en le voyant tremper sa nourriture dans l'eau ou grimper aux arbres, on le trouve bien drôle et sympathique.
Raton laveur, par Inma Abbet
Dans la Vie de Henry Brulard, Stendhal cultive l'art de parler de soi sans y ajouter une sentimentalité qu'il trouvait embarrassante et ridicule, comme tous les excès romantiques. Tout en imaginant la réaction de ceux qui pourraient lire son oeuvre, Mes confessions n'existeront donc plus trente ans après avoir été imprimées, si les Je et les Moi assomment trop les lecteurs, le narrateur a le souci de la durée, de la reconnaissance posthume, d'être encore lu en 1935. Dans son autobiographie inachevée, Stendhal tente de de se connaître, d'approcher son enfance et l'histoire de ses parents, d'expliquer l'antipathie qu'il vouait à son père, d'évoquer ses premières découvertes amoureuses. Les appels au lecteur sont nombreux et soulignent l'apparente distance que le narrateur établit face à son propre récit, raconté sur un mode ironique et souvent empli de mélancolie. Pour éviter que les encombrants Moi et Je ne deviennent le centre de l'oeuvre, le narrateur joue avec les dates, les initiales, les pseudonymes, en multipliant les mystères et les sens cachés, comme si le lecteur devait comprendre que tout est incertain dans une autobiographie, que l'auteur raconte ce qu'il a envie de raconter et non pas ce qu'il s'est réellement passé. Dans cet éloge du faux, le narrateur s'amuse à suggérer des faits qui n'ont jamais eu lieu dès le début de l'oeuvre et à les démentir quelques pages plus loin : Par exemple au commencement du premier chapitre, il y a une chose qui peut sembler une hâblerie : non, mon lecteur, je n'étais point soldat à Wagram en 1809. C'est donc aujourd'hui, 1835, un mensonge tout à fait digne d'être écrit que de faire entendre (...) qu'on a été soldat à Wagram.
La vérité, pour Stendhal, est moins dans l'exactitude que dans la volonté d'être soi-même, sans chercher à plaire ou à se conformer à une certaine bienséance : Ceci est nouveau pour moi : parler à des gens dont on ignore absolument la tournure d'esprit, le genre, l'éducation, les préjugés, la religion! Quel encouragement à être vrai et simplement vrai (...) Dans la Vie de Henry Brulard, le lecteur trouvera souvent ces mises en abyme, ces questions sur le fait même d'écrire en se dévoilant à peine, en préférant, aux études sentimentales, le souvenir d'un monde en train de disparaître et de sa culture, le souvenir des musiciens et des écrivains, de quelques femmes et de l'Italie.
08/06/2007
Lièvre de montagne ou lièvre variable, par Inma Abbet
07/06/2007
Edith Wharton : Romans et Nouvelles
Vous connaissez sûrement Le Temps de l'innocence, l'une des oeuvres majeures de la romancière américaine Edith Wharton, contemporaine de Proust et de Henry James. Depuis sa retraite française, elle avait su faire revivre l'univers chatoyant et compliqué de la société new-yorkaise de la fin du XIXe siècle. Lire Wharton, c'est explorer des champs de bataille policés où l'on s'entretue sans effusion de sang, mais avec les armes de l'humiliation et de l'ostracisme. C'est aussi découvrir des penchants manipulateurs bien développés chez les plus innocentes parmi les jeunes filles. Mais l'hypocrisie et le mensonge font partie des nécessités de la vie en groupe et des réflexes de survie. La liberté, dans ce monde romanesque, reste le plus souvent une aspiration aussi désespérée que vaine, malgré le goût des voyages et le cosmopolitisme. Et pourtant, cette recherche d'amour authentique, ou la poursuite déraisonnable d'une vocation littéraire donnent aux personnages de Wharton une dimension tragique en contrepoint ironique avec les ambiances élégantes et froides de l'ancien New York.
Parallèlement à ses romans, Edith Wharton a écrit de nombreuses nouvelles et novelle ; certaines d'entre elles ont été publiées en français sous les titres Grains de grenade et Le Triomphe de la nuit. Il s'agit d'histoires inquiétantes qui, en apparence, pourraient être rattachées à la tradition anglo-saxonne de la Ghost story. En apparence, seulement, parce que rien n'est simple chez Wharton. Dans ces récits, le fantôme est moins un revenant que la personnification d'une conscience tourmentée, d'un crime inavoué ou d'un passé qui résiste à toute destruction. A plusieurs reprises, la maladie du narrateur intervient comme un facteur de brouillage qui crée le soupçon et donne à son discours une moindre crédibilité. Pour ses nouvelles, Edith Wharton n'aimait pas les atmosphères gothiques et les châteaux hantés ; elle leur préférait les maisons modernes où l'étrange ferait irruption dans une vie quotidienne confortable et rangée et ferait soudainement éclater les certitudes les mieux ancrées. Les fantômes rappellent la faute commise, mais parfois ils l'anticipent, et cela dévoile une autre nouvelle que le lecteur pourrait imaginer en jouant avec les possibilités.
Pour en savoir plus :
www.edithwhartonsociety.org
(en anglais, on peut y lire, notamment, une grande partie des oeuvres d'Edith Wharton)
04/06/2007
"Qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer! Si on dit : "Je le trouve beau ; je le trouve obscur", (...) on entraîne l'imagination à ce jugement, ou on l'irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire; et alors il juge selon ce qu'il est, c'est-à-dire selon ce qu'il est alors, et selon que les autres circonstances dont on n'est pas auteur y auront mis (...) si ce n'est que ce silence n'y fasse aussi son effet, selon le tour et l'interprétation qu'il sera en humeur de lui donner, ou selon qu'il le conjecturera des mouvements et de l'air du visage, ou du ton de voix, selon qu'il sera physionomiste : tant il est difficile de ne point démonter un jugement de son assiette naturelle, ou plutôt, tant il en a peu de ferme et de stable."
Pensées, 1670, fragment de la Pensée 105 dans l'édition L. Brunschvicg, 1897.
La lecture des Pensées de Blaise Pascal possède l'étrange vertu de nous rendre, sinon plus intelligents, du moins plus attentifs à l'arrière-plan culturel, philosophique et moral des sujets les plus rebattus de notre quotidien. Chaque petit fragment de ce projet d'apologie de la religion chrétienne, qui ne fut jamais terminée, renferme des perles de réflexion, des hypothèses fulgurantes et de fascinants paradoxes. Ici, il est question de jugement esthétique. Ce que nous croyons nous appartenir exclusivement, notre marque identitaire, à savoir le goût, obéit en réalité à une masse d'influences dont l'importance et l'origine nous échappent le plus souvent. Rien n'est plus soumis aux caprices et aux modes du jour que la notion de beauté, qui peut être si facilement altérée par l'influence de notre interlocuteur, par quelque chose d'aussi tenu qu'un regard, une attitude imperceptible, voire par le silence. Dans ces quelques lignes de Pascal, il y a tout l'art de la persuasion qui, dans la perspective du dialogue entre le Chrétien et le Sceptique, constitue le coeur des Pensées. Considérés individuellement, les fragments de l'apologie inachevée surprennent le lecteur de XXIe siècle qui s'intéresse à la communication non verbale, aux apparences trompeuses des discours qui prétendent faire appel à sa sa raison et qui ne flattent que sa vanité et son imagination. Pascal nous invite à la discussion, tout en dévoilant les processus intellectuels qui permettent de persuader et de convaincre, de modifier la perception et de créer l'illusion du vrai.