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Face à la crise au Venezuela, la Suisse a exprimé son inquiétude, mais ne s'est pas associée aux autres pays qui reconnaissent le leader parlementaire, Juan Guaidó, comme président par intérim. Spécialiste de l’Amérique latine au Centre d’études sur la démocratie d’Aarau, Yanina Welp donne son analyse de la situation. Entretien.
La longue crise que traverse le Venezuela connait une accélération depuis que Juan Guaido, président social-démocrate de l'Assemblée nationale contrôlée par l'opposition, s'est proclamé président par intérim le 23 janvier en invoquant la Constitution. Une légitimité reconnue par une vingtaine de pays de l'UE, les Etats-Unis, le Canada et une douzaine de capitales latino-américaines.
Pour sa part, le président Nicolas Maduro, soutenu notamment par la Russie, la Chine, Cuba, la Corée du Nord et la Turquie, a rejeté l'ultimatum de l'UE d'organiser une élection présidentielle anticipée et accuse les Etats-Unis d'orchestrer un coup d'Etat.
Yanina Welp est directrice pour l'Amérique latine au Centre d'études sur la démocratie (ZDALien externe) à Aarau, en Suisse, et codirectrice du Centre pour l'Amérique latineLien externe à l'Université de Zurich.
swissinfo.ch: La plupart des pays de l'UE ont reconnu Guaidó comme président par intérim du Venezuela. La position officielle de la Suisse est qu’elle ne reconnaît pas les gouvernements, mais uniquement les États. Que pensez-vous de cette position?
Yanina Welp: Je pense que c’est une erreur. S'il est vrai que le droit international définit plus clairement les critères de reconnaissance d'un État que celui de gouvernements, un pays comme la Suisse, qui cherche non seulement à mettre en pratique, mais aussi à défendre les principes démocratiques, pourrait dénoncer les gouvernements qui violent ces principes. Or, le gouvernement de Maduro au Venezuela viole les principes démocratiques depuis des années.
Le soutien à Maduro ou à Guaidó n’est-il pas avant tout motivé par des intérêts géopolitiques et économiques?
La reconnaissance des gouvernements repose souvent sur des bases politiques plutôt que purement juridiques. Quand on voit que Maduro est soutenu par la Russie, la Turquie, la Chine et l'Iran, il ne fait aucun doute que de nombreux intérêts sont en jeu. À l'heure actuelle, je pense que les intérêts géopolitiques pèsent davantage sur l'échiquier international que les intérêts économiques.
La convocation d'élections est-elle une solution?
Sans aucun doute. C'est la seule solution pour essayer de trouver un moyen pacifique et démocratique de sortir de l'impasse. Tout autre option sera autoritaire et/ou violente. Mais ce scrutin n'est pas facile à mettre sur pied.
Pourquoi?
Parce qu'une élection devrait être lancée par un parti légitime. Si le scrutin devait uniquement être le fait de l'exécutif (Maduro) ou du parlement (Guaidó), il ne ferait qu'approfondir la confrontation.
Il ne s'agit pas seulement de fixer une date pour les élections, mais également de savoir qui va les organiser et les superviser. L’opposition n’approuvera pas la commission électorale actuelle car elle a clairement perdu sa légitimité. Il y a eu des tentatives de négociation avec Maduro, mais elles ont été avortées par son refus de céder sur tous les fronts. Mais le parti dirigé par Guaidó ne peut pas avancer sans négocier.
La seule solution est donc d’évincer Maduro et de parler à d’autres personnes du régime. Cela nécessiterait un soutien du camp chaviste, où une scission peut naitre, même si cette évolution n’est pas encore claire. Ce n'est qu'ainsi que des accords pourront être conclus sur la composition du la commission électorale, les listes, les dates, etc.
Y a-t-il un moyen de sortir de cette situation grave? Qui peut jouer le rôle de médiateur? La Suisse?
Nous devons éviter les solutions radicales qui n’ont pas fonctionné dans le passé, telles qu’une intervention militaire, évoquée par Donald Trump. La seule solution est la négociation dans le but clair de convoquer des élections dans un délai raisonnable (pas plus de trois mois).
Plus que la Suisse, ce sont les pays d'Amérique latine qui ont ce rôle, en particulier le Mexique et l'Uruguay. [Ces deux pays ont organisé une réunion internationale pour ce jeudi à Montevideo pour tenter de trouver une issue à la crise, ndlr.]
Les membres de la gauche suisse sympathisants du président Maduro et du modèle bolivarien sont pour la plupart silencieux ou circonspects. Les comprenez-vous?
En dépit de toutes mes sympathies pour la gauche démocratique, je pense qu'au cours des dernières décennies, le besoin d'utopies l’a amené à soutenir des projets basés sur des informations limitées et/ou biaisées. La frustration survient lorsque vous voyez que les changements ne sont pas ce qu'ils semblaient être, ou n'étaient pas si profonds ou positifs, c'est le moins qu'on puisse dire. Il est difficile d’admettre ensuite votre erreur, d’autant plus que la situation au Venezuela a été aussi politisée par les partis de droite.
Le CICR renforce ses opérations au Venezuela
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a récemment doublé son budget pour le VenezuelaLien externe pour passer à 18 millions de francs suisses. Cette annonce intervient alors que l'opposant Juan Guaido, reconnu président du Venezuela par une quarantaine de pays, tente d'organiser l'arrivée d'une aide humanitaire américaine et canadienne.
Le président Nicolas Maduro, qui est soutenu notamment par la Russie, la Chine, la Turquie, Cuba et l'Iran, a refusé à plusieurs reprises l'envoi de toute aide humanitaire au Venezuela, un moyen, selon lui, de faciliter une invasion militaire menée par les Etats-Unis pour le renverser.
A Genève, le président du CICR, Peter Maurer a souligné que l'aide humanitaire devait rester «neutre et impartiale», précisant que le CICR ne participait pas aux éventuelles activités humanitaires qui pourraient être menées par le gouvernement ou l'opposition. Jusqu'à présent l'action du CICR portait surtout sur la promotion du droit international humanitaire auprès de la police et des forces armées et sur la coopération avec la Croix-Rouge vénézuélienne.
Depuis 2015, au moins 2,3 millions de personnes ont choisi de s'exiler, sur une population totale de 31 millions d'habitants, selon l'ONU.
AFP
Traduit de l'anglais par Frédéric Burnand, swissinfo.ch