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Histoires
Un émetteur broadcast dans une grotte
dans le désert sud arabique
Par Michel Vonlanthen HB9AFO
Copyright Michel Vonlanthen Tous droits de reproduction réservés.

Pour y comprendre quelque chose:: La Guerre civile du yemen du Nord
Fin janvier 1968, j'étais stationné à Najran, petit village à la frontière du nord Yemen mais encore sur le territoire de l'Arabie Saudite. C'était la base arrière du CICR pendant la guerre du Yemen. J'avais été engagé par le CICR (Comité International de la Croix-Rouge) pour remettre en état son réseau de communication radio resté inactif pendant une année. Je travaillais dans l'électronique nucléaire mais j'étais un radio-amateur licencié passionné de télécommunications, cette mission était donc pour moi une sorte de paradis: j'étais payé pour faire ce que j'aimais le plus.
Je passais donc mes journées tout d'abord à remettre en état les antennes et l'équipement radio, à préparer celui qui devait équiper l'équipe "Campagne" qui devait partir assister et soigner les blessés de guerre sur le front, et à assurer le trafic radio sur ondes-courtes avec Genève et les autres missions de par le monde. Accessoirement j'écoutais les ondes-courtes afin de glaner des information qui pourraient être utiles à nos gens. J'effectuais également des liaisons radio personnelles avec des radioamateurs suisses afin de donner de mes nouvelles à ma future épouse.
L'UIT (Union International des Télécommunications) avait attribué une douzaine de fréquences au trafic CICR, chacune ayant un indicatif propre. Le mien était HBC301 et le Siège HBC88. En Suisse le mien était HB9AFO mais je devais en avoir un spécifique pour trafiquer à partir du Yemen. Nous y étions en guerre mais il y avait une personne abilitée à me délivrer ce précieux sésame: Herbert Stolz. C'était le responsable administratif de la région du point de vue des télécommunications et il était à portée de camion de Najran.
Mais copains médecins et infirmiers n'étaient pas encore trop occupés puisqu'ils étaient en préparation d'expédition. En attendant leurs départ, ils avaient ouvert une policlinique pour soigner la population locale. Ce n'était pas le but principal de notre mission mais nous permettait de nous familiariser avec les us et coutumes locales. La plupart du temps, les gens venaient se faire soigner pour des maladies endémiques telles que la biharziose, la plus courante. Les malades nous disaient en arabe "macrouch mourtammam", ce qui signifiait "cacas mauvais" (vers dans les selles). Il y avait bien-sûr des urgences comme, par exemple des appendicites ou des accidents mais aussi des consultations "politiques": les chefs locaux nous amenaient leurs filles afin de s'assurer qu'elles étaient toujours vierges. Les examiner n'était une mince affaire car un homme, s'il n'était pas le mari, n'avait pas le droit de regarder une femme déshabillée, et nous n'avions pas de femmes avec nous pour le faire. Il fallait donc user de diplomatie et ce n'était pas facile, déjà pour une question de langue. Les chefs, d'ombrageux porteurs de joumbiahs (-►) (couteaux recourbés) et d'armes à feu, étaient toujours accompagnés d'une nombreuse suite de militaires sans uniformes mais bien a armés et farouches. Le principal intéressé finissait bien par comprendre que s'il voulait avoir la réponse à sa question, il fallait bien qu'un de nos médecins puisse examiner sa fille, mais nous étions tout de même à la merci d'un coup de sang d'un des seconds couteaux, toujours prompts à dégainer. Mais bon, la plupart du temps cela finissait bien et le père soupçonneux pouvait repartir avec sa fille toujours blanche comme un lys.
Ce jour-là nos médecins devaient aller soigner un petite fille de bédouin en plein désert, atteinte de ce qui leur semblait être une appendicite. Et puisque nous étions dans la région où se trouvait notre fameux Stolz, nous irions ensuite lui rendre visite afin de lui demander ma licence d'émission.
Après trois heures de route (c'est une façon de parler car ce n'était même pas une piste) dans le sable, la caillasse et zigzagant entre de gros rochers, nous étions en bordure du fameux désert appelé Rhub-al-Khali, le plus désertique de tous les déserts. C'était d'aillurs à se demander comment nos guides y trouvaient leur chemin car il n'y avait aucun repère visible. Bref, après le passage de plusieurs check-points faits de bidons d'essence et d'une barrière - nous étions à cheval sur la frontière et c'était la guerre - nous arrivâmes à celui de notre destination. Les bidasses avaient reconnu notre drapeau CICR et savaient qui nous étions. L'un d'entre eux me pris par la main et m'emmena dans sa cahute. Peu au fort des coutumes locales, je lorgnai mes collègues qui me firent discrètement signe qu'il n'y avait pas de danger. Et effectivement, le chef, celui qui avait un crayon dans la poche, m'offrit un Coca et me parla de ses maux, croyant que j'étais toubib. Je lui expliquai ce que nous étions venu faire et il nous expliqua où trouver les bédouins en question, à quelques centaines de mètres.
Une tente de toile et de n'importe-quoi abritait la petite fille malade que je laissai aux soins de nos médecins. Une demi-heure plus tard il en ressortirent entourés par les parents (un père, une mère, des grands-pères et grand-mères, des enfants, des oncles, des tantes et des voisins c'est-à-dire beaucoup de monde) tout sourire. Leur fille était sauvée et ils nous étaient immensément reconnaissants. Ils insistèrent pour nous offrir ce qu'il avaient de plus précieux à manger: du yogourth. Voyant la mine quelque peu déconfite de mes collègues, je m'avançai. Comme le disait Anémone dans le "Père Noël est une ordure", "un cadeau offert avec bon coeur ne se refuse pas" (et j'avais été scout). On me présenta alors le fameux yogourth de couleur indéfinie, plutôt gris, couvert de mouches et d'autres ONI (Objets Non Identifiés). Faisant contre mauvaise fortune bon coeur je bus à la jatte commune, la passai ensuite au suivant qui, je le voyais bien, essayait de se faire tout petit pour que je ne le remarquât point... La jatte fit le tour de notre équipe pour le plus grand plaisir de nos hôtes, tout sourires. Finalement le goût n'était pas si mauvais, un peu aigre peut-être, et nous ressortîmes vivants de la tente. Bien plus tard, le souvenir de la reconnaissance de cette famille me donnait à penser que rien que cette expérience-là avait justifié mon voyage dans ce pays.
Nous partîmes ensuite rencontrer Herbert Stolz et ses jeunes soldats arabes. Non sans nous être baignés au préalable. Oui, baignés (-►), dans un petit lac alimenté par une petite cascade d'eau. C'était un des points d'eau connu des indigènes, incroyable en plein désert! C'est probablement sa proximité et la présence de grottes qui avaient incité les Royalistes à installer leur émetteur radio à ondes-courtes de propagande ici. La première chose que nous vîmes en arrivant était la grande antenne discone qu'on voit sur la photo. Stolz devait nous expliquer plus tard qu'elle était régulièrement bombardée par les Migs russes des Républicains mais qu'ils la remontaient à chaque fois.
L'émetteur proprement-dit était dans la grotte, avec sa génératrice de courant, mais je ne pus le voir, sécurité nationale oblige. Mais il envoyait plusieurs kiloWatts dans l'antenne sur une fréquence proche des 7 MHz à destination de la population yéménite. C'était bien-sûr de la propagande politique mais agrémentée de musique que tout le monde écoutait, y compris nos deux cuisiniers à Najran.
Stolz vivait ici entouré de jeunes soldats. "Soldats" parce qu'ils étaient armés, mais qui avaient plutôt l'air de jeunes éphèbes. C'était un Allemand de 49 ans qui était probablement venu se faire oublier dans ce bled perdu. Svelte, les cheveux grisonnants, avec une jupe yéménite à la place des pantalons, je le voyais assez avec une casquette de colonel nazi. Son rire était un rictus et je n'aurais pas aimé être son ennemi... Il avait voulu nous faire plaisir et avait sorti son "cocktail Stolz", jus de fruit et schnaps. Sans alcool depuis plusieurs semaines et avec la fatigue et les émotions du voyage, nous fûmes vite avec les guibolles molles. Lui aussi, mais moins que nous tout de même, mais ses déclarations enflammées contre les Juifs du monde entier confirma mon soupçon sur son passé. N'oublions pas que nous étions en 1968, un an après la guerre des 6 jours entre Israël et ses voisins.
Nous repartîmes, heureux que nos chauffeurs n'aient pas profité du "cocktail Stolz" de notre hôte car, sans eux, nous n'aurions jamais retrouvé le chemin de notre camp. J'en avais profité pour demander ma licence d'émission et Stolz m'avait dit de prendre l'indicatif qu'il me plairait (je choisis 4W1Z) et de lui envoyer une bouteille de whisky pour les émoluments. Ce que je fis une semaine après mais avec difficulté car trouver une bouteille de whisky dans un pays où l'alcool est interdit n'est pas facile. Mais comme il y avait pas mal d'Occidentaux dans la région, des mercenaires entre autres, et une boutique tenue par un Palestinien, l'affaire fut possible...
Moralité: "Devenez radioamateur" qu'ils disaient, "vous verrez du pays"..
Michel Vonlanthen HB9AFO