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Une éducation émotionnelle à travers la musique
Le 24 janvier prochain, la cheffe d’orchestre suisse Graziella Contratto présentera une conférence en ouverture du Forum sur la formation musicale. Elle reviendra sur le développement émotionnel de son enfance musicale.
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- Photo: F. Angleraux
- « Je considère pour ma part que toutes les personnes sont douées pour la musique.»
Graziella Contratto reviendra sur son expérience personnelle du talent lors du FFM.
Niklaus Rüegg – Graziella Contratto grandit en Suisse centrale dans les années septante, à l’époque du boom des écoles de musique pour la jeunesse. Elle étudie le piano et la théorie musicale aux Hautes écoles de musique de Lucerne et de Winterthur, puis suit une formation de direction à la Haute école de Bâle.
Graziella Contratto est le plus jeune professeur nommé au Conservatoire de Lucerne où elle enseigne l’histoire de la musique, et la première femme à être engagée à la tête de l’Orchestre des Pays de Savoie en France. En 1998, Claudio Abbado l’appelle comme assistante à la Philharmonie de Berlin et pour le Festival de Pâques de Salzbourg. De 2000 à 2002, elle est « chef résident » à l’Orchestre National de Lyon.
Parallèlement, elle est invitée à diriger des orchestres renommés en Europe et outre-mer. En 2013, Graziella Contratto devient directrice du «Davos Festival – young artists in concert», et depuis 2010, elle dirige la section Musique de la Haute école des arts de Berne.
Lors du FFM, Graziella Contratto essayera de conjuguer avec charme le subjectif et l’institutionnel.
Madame Contratto, l’émotion trouve-t-elle son fondement dans la musique, ou s’agit-il d’un phénomène déclenché (ou non) individuellement lors de l’écoute?
Une vaste question… Selon moi, l’expérience approfondie d’événements culturels devrait toucher différents niveaux: d’une part le niveau de l’implication générale humaine, éthique (la loi morale en moi au sens d’E. .Kant), ensuite celui de l’étendue du sentiment individuel (la dimension archaïque, intuitive au sens de C. G. Jung), et enfin le niveau supraterrestre (le ciel étoilé au-dessus de moi pour reprendre une notion d’E. Kant). Les émotions sont des processus complexes, la musique aussi. Et pour compliquer le tout vient s’ajouter l’aspect de la perception du temps! Jeanne Hersch a tenté de situer la perception d’un concert sur un axe temporel décalé: les 50 minutes d’une symphonie romantique tardive ou les trois minutes d’une chanson pop nous élèvent chacune dans une autre dimension temporelle régie par d’autres lois émotionnelles… mais qu’elle était déjà la question ? (rire)
Formulons-le autrement: Que faut-il pour que la musique aille « droit au cœur » ?
De l’ouverture, de la curiosité, de la sensibilité – de part et d’autre.
Y a-t-il une différence de qualité de l’émotion selon qu’on écoute la musique ou qu’on la joue soi-même?
Mon professeur de direction d’orchestre Ralf Weikert aimait à dire que dans les passages émotionnels, ce n’est pas le chef qui doit pleurer, mais le public. Pour ma part, malgré les années, je suis toujours aussi touchée lorsque l’interprète ne fait qu’un avec lui-même et l’œuvre qu’il joue. Et cela peu importe qu’il s’agisse d’un élève qui ne maîtrise pas encore entièrement sa pièce, ou d’une magnifique interprétation par un orchestre de renommée internationale. L’essentiel selon moi (comme dans toute chose), c’est que l’œuvre soit placée au centre, que l’interprète accorde naturellement ses sentiments avec la connaissance du sujet, avec la technique, avec les approches stylistiques ou historiques. C’est pour cette raison qu’un David Garrett ne me touche absolument pas: sa personnalité propre disparaît derrière le marketing absurde qui entoure ses concerts, l’émotion est pour ainsi dire programmée d’avance et fait partie du show, le naturel de son talent évident se limite à la courbe de ses cils (mais ça j’aimerais bien pouvoir le faire, ce make-up est d’un professionnalisme imbattable).
Les musiciennes et musiciens sont-ils plus sensibles que d’autres personnes?
Je crois qu’il ne faut pas oublier qu’en tant que chanteur ou instrumentiste, nous devons accorder beaucoup d’attention au contrôle personnel, à la discipline, à la remise en question permanente de l’acquis. D’une certaine manière, nous sommes plutôt au service de l’émotion que dans la position de pouvoir nous laisser emporter par elle. Trop d’émotion au moment du concert peut dénaturer le jeu par des poussées d’adrénaline incontrôlables, ou fausser les « émotions » créées par le compositeur.
Quelles sont les conséquences d’une pratique musicale intensive sur la socialisation et l’empathie d’un jeune?
En ce qui me concerne, les leçons de musique et les stages d’orchestre ont été plus importants que tout autre forme d’éducation. Je pense que c’est grâce à eux que je suis véritablement devenue la personne que je suis aujourd’hui. Dans son ouvrage sur l’intelligence et la musique, Lutz Jänke ne constate pas d’augmentation directe du QI chez les enfants qui font de la musique; mais je suis convaincue que mon plaisir personnel à pratiquer l’accompagnement, qui s’est manifesté dès l’âge de onze ans, a fortement influencé ma façon d’être avec les autres. Dans ce sens, il n’y a eu que des effets positifs!
La musique peut aussi servir à jouer et abuser volontairement des émotions. A quoi faut-il être attentif?
A l’époque, je pensais, en référence à une œuvre de Mauricio Kagel intitulée « Dix marches pour rater la victoire », que les marches avaient été pendant des siècles une possibilité de représenter directement à travers la musique l’ordre, la supériorité par l’union et l’obéissance inconditionnelle. Mais en même temps il y avait aussi des valses, qui devaient faire oublier aux gens les problèmes quotidiens en les entraînant dans un tourbillon permanent….
Aujourd’hui, je tente désespérément de ne pas avoir l’air complètement inhibée dans mes réactions, mais je n’aime guère la « prostitutionalisation » à laquelle on assiste chez de jeunes chanteuses pop tant au niveau de la tenue, des mouvements et de la gestuelle que dans les textes. Où est le mystère? Où sont ces subtils mouvements de l’âme qu’au XVIIIe siècle on pouvait susciter par la seule évocation du nom de « Klopstock » (comme on peut le lire dans le Werther de Goethe)?
Le thème du FFM est l’« encouragement des talents ». A quels facteurs faut-il être attentif pour pouvoir soutenir avec succès les jeunes musiciens talentueux?
Tout d’abord une remarque générale: je considère pour ma part que toutes les personnes sont douées pour la musique. Et quand je pense que des générations d’individus ont été stigmatisés pour toute leur vie comme étant « sans talent », « peu », voire « pas du tout doués » pour la musique par des enseignants mal préparés, cela me met véritablement hors de moi. Heureusement, l’humanité a fait des progrès dans ce domaine. L’encouragement des talents chez les jeunes gens est redevenu cette recherche passionnante mais complexe du bon équilibre entre le corps, l’âme et l’esprit qu’il convient d’approfondir. Pendant ma jeunesse, j’avais en moi un deuxième être que je nourrissais de musique, de littérature, de rencontres et d’expériences. A présent, j’espère qu’avec les années, l’être intérieur et l’être extérieur se sont réunis. En tant que processus, je considère qu’il s’agit là de l’une des innombrables et belles variantes pour les jeunes gens talentueux.
www.graziellacontratto.com
Traduction: André Carruzzo