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1668
Charles de Saint-Evremond, Lettre à Corneille
La réception de Corneille en Angleterre
En réponse à la lettre de Corneille dans laquelle celui-ci évoque la difficile réception de sa Sophonisbe en France, Saint-Evremond assure le dramaturge de son prestige en Angleterre:
Je vous puis répondre que jamais réputation n'a été si bien établie que la vôtre en Angleterre et en Hollande. Les Anglais assez disposés naturellement à estimer ce qui leur appartient renoncent à cette opinion souvent bien fondée, et croient faire honneur à leur Ben Jonson de le nommer le Corneille d'Angleterre. M. Waller, un des plus beaux esprits du temps, attend toujours vos pièces nouvelles, et ne manque pas d'en traduire un acte ou deux en vers anglais, pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation, dont les sentiments aient l'avantage de toucher les siens. Il demeure d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France ;il n'y a que vous, dit-il, de tous les Français qui sache penser. M. Vossius, le plus grand admirateur de la Grèce, qui ne saurait souffrir la moindre comparaison des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide.
Après des suffrages si avantageux, vous me surprenez de dire que votre réputation est attaquée en France. Serait-il arrivé du bon goût comme des modes, qui commencent à s'établir chez les étrangers, quand elles se passent à Paris ? Je ne m'étonnerais point qu'on prît quelque dégoût pour les vieux héros, quand on en voit un jeune qui efface leur gloire ;mais si on se plaît à les voir représenter encore sur nos théâtres, comment ne peut-on pas admirer ceux qui viennent de vous ? Je crois que l'influence du mauvais goût s'en va passer, et la première pièce que vous donnerez au public, fera voir par le retour de ses applaudissements le recouvrement de son bon sens et le rétablissement de sa raison.
éd. R. Ternois, Paris, Marcel Didier, 1967, t. I, p. 168-169
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