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Soja: du Paranà au Danube
Le soja est une culture au coeur de la production animale. Grâce à sa richesse en protéines et à sa teneur élevée en acides aminés (lysine), elle est plus performante que toutes ses concurrentes. Pour conserver une production animale compétitive tout en maintenant notre système de production actuel, nous devons pouvoir nous en procurer. Alors que l'Amérique latine peine à approvisionner nos filières tout en garantissant l'absence de contamination transgénique, les pays autour du Danube pourraient être le nouvel eldorado. A l'heure où cette idée fait la une de plusieurs médias, essayons de voir si cette option constitue une chance ou un miroir aux alouettes.
La culture du soja a toujours été au centre d’enjeux géopolitiques. Originaire de Chine et cultivée dans cette région depuis plus de 5 000 ans, cette culture s’est implantée aux Etats-Unis au milieu du XIXème siècle. Elle a réellement pris son envol au milieu du XXème siècle avec l’arrivée de procédés industriels en mesure de valoriser cette culture et la guerre qui a coupé les USA de ses zones traditionnelles d’approvisionnement. Les prix augmentent alors de 50% et la surface double en Amérique du Nord.
Plan Marshall
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe, affaiblie, reçoit une aide importante mais conditionnée des USA. Elle doit favoriser l’importation à droits de douane nuls de produits agricoles américains telles que les céréales ou les protéagineuses. Cette orientation est confirmée par une série d’accords signés entre l’UE et les USA. Petit à petit, la concurrence de l’Amérique du Sud se fait jour. Dans les années 90, la crise de la vache folle donne un nouveau coup de fouet aux importations de protéines d’outre mer puisqu’il est dès lors interdit de fourrager des farines animales. Parallèlement, la production de soja transgénique ne fait que croitre. Or, le moratoire sur les OGM en Suisse et la réticence des consommateurs européens incitent à la recherche d’alternatives au soja provenant du continent américain.
Réduire la dépendance du Vieux Continent
L’Autriche, comme d’autres pays européens, est largement importatrice de soja (elle ne couvre que 13% de ses besoins) et se situe géographiquement dans la région du Danube. Elle estime que cette région pourrait être idéale à une production importante de soja qui répondrait aux besoins européens en termes de qualité comme de quantité. Elle initie la Plateforme Soja du Danube qui voit le jour en janvier 2012. Elle évalue le potentiel de production des 16 pays du bassin versant du Danube à au moins 5 millions de tonnes sur 2.4 millions d’hectares. Des études sont menées, des pays contactés et en janvier 2013, en marge de la Semaine Verte à Berlin, plusieurs pays signent la Déclaration Soja du Danube. Il s’agit de l’Autriche, la Hongrie, la Bosnie Herzégovine, la Croatie, la Serbie, la Roumanie... et la Suisse.
La plateforme s’engage à ce que la culture du soja soit mieux prise en compte dans le cadre du futur programme européen (avec un focus particulier sur la réforme de 2014). Elle souhaite établir des lignes directrices pour la production sans OGM et pour l’utilisation des produits phytosanitaires dans cette région. Les principaux arguments avancés en faveur de ce projet sont qu’il offre la sécurité aux consommateurs quant à l’absence d’OGM, qu’il participe à l’approvisionnement de l’Europe, qu’il contribue à l’intégration de la région du Danube dans l’Union en offrant des opportunités économiques à ces pays et permet aux entreprises qui veulent répondre à la demande en denrées alimentaires et fourrages libres d’OGM d’avoir un avantage comparatif par rapport à leurs concurrents d’Amérique latine.
Une vaste coalition
L’Association Soja du Danube regroupe cinquante-quatre semenciers, coopératives, industriels de l’alimentation animale, des viandes et de l’alimentation humaine, grandes ONG et distributeurs. Cette coalition hétéroclite va de Greenpeace Autriche à Migros en passant par Demeter et Fenaco. Avec de tels acteurs, la première réaction est que ce projet ne peut être que positif. Pourtant, le doute demeure. Comment les 16 pays visés pour produire ce soja du Danube - qui devra répondre à un cahier des charges excluant les OGM et l’utilisation de terres non préalablement cultivées- pourront-ils augmenter aussi massivement et rapidement leur production? Qui sera en charge de produire ce soja? Les producteurs de l’agriculture industrielle ou ceux de l’agriculture paysanne? Quel pays sera particulièrement concerné?
La Roumanie sort du lot...
Le pays qui revient sur toutes les lèvres est la Roumanie. Le climat et les conditions pédologiques répondent facilement aux exigences de cette culture. Par ailleurs, depuis 2014, le marché foncier roumain est libéralisé et permet plus facilement aux étrangers d’acquérir des terres. Alors que certains proposaient de fixer une limite pour le nombre d’hectares que les investisseurs pouvaient acquérir, le gouvernement y a renoncé. Déjà passablement mis sous pression par les investisseurs étrangers qui montaient des sociétés roumaines fictives pour contourner le droit foncier, ce pays ouvre ainsi grand la porte à l’agriculture industrielle. Pour certaines organisations, la Roumanie est un des pays identifié comme à risque quant à l’accaparement des terres par des individus ou sociétés étrangères. Sa paysannerie, relativement peu organisée, ne peut faire face à ces nouveaux arrivants. Trois millions et demi de Roumains vivent sur moins de 1 à 2 hectares de terres. La proportion de paysans dans la population atteint le chiffre record pour l’Europe de 30%.
Les agences européennes, comme les autorités roumaines, encouragent l’agriculture industrielle. Selon leurs dires, la cible de l’agence de paiement pour le développement rural et la pêche n’est pas ces petits paysans, mais bien toutes celles et ceux qui souhaitent faire du business. Ainsi, le fossé entre agriculture familiale paysanne et l’agro-industrie ne fait que croître, les seconds menaçant l’existence des premiers. Si, dans les années 60, les pays de l’Europe de l’Ouest étaient en mesure d’absorber les paysans qui quittaient leurs terres, ce n’est pas le cas de l’économie roumaine aujourd’hui.
Dans un récent article, Du soja sur les rives du Danube, le journal Coopération laissait entendre que la Roumanie était exempte d’OGM. Il devient de plus en plus difficile de trouver du soja non génétiquement modifié qui ne soit pas contaminé par du soja génétiquement modifié. En Roumanie, en revanche, le soja est exempt d’OGM. Pourtant, la Roumanie a longtemps été considérée comme le cheval de Troie des OGM en Europe. Elle a cultivé du soja transgénique (130 000 ha de soja OGM en 2006 sur les 190 000 cultivés) jusqu’à son entrée dans l’Union européenne qui lui a signifié l’interdiction de cette culture. Alors auto-suffisante en soja, elle a dû en importer de Chine ou d’Argentine. Les autorités roumaines ont, à plusieurs reprises, sollicité l’UE pour pouvoir réintroduire le soja transgénique sur leur territoire. Les liens étroits entre les sociétés semencières commercialisant du soja transgénique, la recherche et des personnes hautes placées, notamment au Ministère de l’agriculture, ont été plusieurs fois démontrés. La mise en application de l’interdiction des OGM a été prise à la légère. Corollaire: du soja transgénique a été plusieurs fois découvert par des organes indépendants. Il est donc normal de douter de la capacité de la Roumanie de fournir un soja libre d’OGM. Quoi qu’il en soit, l’Association soja du Danube estime que ce pays pourra passer de 70 000 ha en 2014 à 712 000 ha en 2020. Quant à nos collègues roumains membres de La Via Campesina Europe, ils s’inquiètent des conséquences d’une telle initiative sur les structures agricoles de leur pays. Et s’étonnent de la naïveté des initiateurs sachant que, comme nous le disions plus haut, les ministres successifs en charge de l’agriculture ont été - et sont toujours - sous l’influence des multinationales.
En quoi sommes-nous concernés ?
En 15 ans, les importations de soja en Suisse ont augmenté de 220 000 tonnes. Elles couvrent le manque provoqué par la fin des farines animales, la réduction des surfaces de cultures fourragères indigènes et les besoins croissant liés à l’augmentation de la production de volaille. Face à cette réalité, le réseau suisse pour le soja responsable est ravi de l’adhésion de la Suisse à l’Association Soja du Danube. Nos grands distributeurs se réjouissent quant à eux que leurs poules soient dorénavant nourries avec du soja du Danube et non plus du soja brésilien. Les premières livraisons sont arrivées en Suisse à la mi-décembre et ont été prises en charge par UFA. Ainsi s’ouvre une nouvelle page de l’histoire suisse du soja.
Une fois de plus, les principaux acteurs de ce plan de relance pour le soja européen refusent d’apprendre les leçons du passé pourtant très récent. Nous, européens, avons radicalement transformé le paysage agricole de pays comme l’Argentine qui est devenu un vaste champ de soja quelque fois entrecoupé de cultures de maïs. Dans de nombreux pays d’Amérique latine, surnommés d’ailleurs République unie du soja dans les publicités de Syngenta, les paysans familiaux se sont retrouvés victimes d’enjeux planétaires qui les dépassaient: expulsés de leurs lopins de terres, arrosés de pesticides par des avions qui traitent les trop vastes monocultures de soja, voyant leurs propres productions contaminées par les OGM ou les forêts de leurs régions défrichées au rythme de l’avancée de cette culture. Un désastre humain et écologique; nul ne sait s’il y a encore moyen de réparer les dégâts. Les différentes initiatives de green washing comme la Table ronde pour le soja responsable ou autres démarches n’ont que peu changé la situation sur le terrain. Elles n’auront eu comme effet que de donner bonne conscience aux européens en mesure d’acheter du soja labellisé responsable. Pourtant, malgré nos efforts, les producteurs latino américains arrivent de moins en moins à garantir une filière libre d’OGM. Il est ainsi devenu urgent pour la filière animale de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement. Quoi de plus simple que de calquer ce modèle dans une région que nous pourrions mieux contrôler: la région du Danube.
Personne pourtant ne se pose les vraies et essentielles questions: comment réduire notre utilisation de soja? Comment mieux produire en Suisse nos cultures protéagineuses? De quoi aurions-nous besoin? Pourquoi affourageons-nous autant de protéines aujourd’hui alors que nous en consommions beaucoup moins avant? Quels animaux avons-nous sélectionnés pour qu’ils soient aussi dépendants physiquement de sources protéiques? Y aurait-il moyen d’inverser cette tendance? Si oui comment? En somme, retourner aux racines du mal plutôt que de changer de marque de sparadrap. Selon une étude mandatée par Greenpeace en 2011, près de 41% du soja importé en Suisse serait distribué aux vaches laitières, aux veaux et autres bovins contre 29% aux porcs et 26% aux volailles. Or, nous le savons, l’utilisation de soja dans la production bovine pourrait nettement diminuer, voire être à moyen terme remplacée par d’autres sources de protéines végétales. Et parallèlement, les éleveurs et la recherche auraient tout intérêt à réorienter la sélection vers des races capables de mieux valoriser les fourrages grossiers. Certes, il sera plus difficile d’inverser la tendance dans la production de volaille et de porcs, mais rien n’est impossible.
La revue UFA de janvier 2014, qui thématisait également le projet du soja du Danube, évoquait le fait que la FAO prévoyait la nécessité de nourrir neuf milliards de personnes en 2050 et que pour se faire, la production de viande devrait augmenter de 73% et celle de lait de 58%. Et de conclure que, selon les experts de la FAO, il n’existait pas d’alternative à l’élevage intensif. C’est un peu court, car d’autres rapports de la même FAO, de la CNUCED et le Rapport mondial de l’agriculture estiment au contraire que c’est l’agriculture paysanne qui est en mesure de nourrir la planète et que le business tel qu’il a été pratiqué n’est plus une option ou qu’il faut changer de paradigme avant qu’il ne soit trop tard! Par ailleurs, sur quelle base ces pourcentages sont ils construits? Sur le niveau de consommation de viande et de lait des Suisses ou celui des Maliens? Récemment, une phrase nous a interpellé et mérite réflexion: à partir du moment où mon niveau de vie n’est pas transposable au reste du monde, ce n’est plus un droit, c’est un privilège.
Voilà pourquoi il faut revenir aux fondamentaux. Ne pas faire cette analyse plus profonde nous conduit à la fuite en avant. Non que ce sera simple et que des solutions toutes faites existent. Ce que nous souhaitons soulever ici, c’est l’absolue nécessité de revoir nos modèles, de les questionner, de chercher des alternatives pour espérer que notre mode de vie ne prétérite pas l’avenir des générations futures. Il ne s’agit pas de renoncer au soja ou de devenir végétariens. Cela prendra du temps, et nécessitera l’engagement de tout un chacun. Producteurs, éleveurs, recherche, filières, défense professionnelle. Pour cela, nous avons besoin de l’expérience de paysannes et paysans qui ont déjà pris le virage, de la recherche agronomique qui peut creuser cette nouvelle voie avec quelques pionniers et surtout d’ouverture d’esprit de l’ensemble de la filière. Mais de grâce, ne reproduisons pas en Europe de l’Est les modèles qui se sont révélés destructeurs outre-atlantique.
Valentina Hemmeler Maïga, Uniterre