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Fokus
|3.2013|
|Organique tant dans ses excroissances que dans sa matière principale (le bois), la sculpture de Claudia Comte se comprend comme un dialecte de l'art moderne. Ses formes sont obtenues sous l'usage de références culturelles, un répertoire de sources particulières à l'artiste qui délibérément s'en sert pour faire la synthèse de l'histoire de l'abstraction.|

Claudia Comte - Un certain folklore
von: Laurence Schmidlin

links: Zig-Zag, 2011, gravure sur bois à la tronçonneuse sur papier Japon, 360 x 300 cm; Angelo, 2011, chêne et granit, 210 x 45 cm, Vue de l'exposition Swiss Art Awards, Bâle, 2012. Photo: Claudia Comte
rechts: Summer Villa, 2012, Aargauer Kunsthaus. Photo: Nicolas Delaroche

Claudia Comte sculpte en taille directe avec une tronçonneuse. À la fois artisanale et contemporaine, la technique s'explique par le choix du matériau (du bois qu'il faut débiter rapidement), mais semble déjà tout dire d'une démarche qui s'amuse de l'art moderne sans ironie mais par affection des formes (Hans Arp, Constantin Brancusi, Henry Moore), prenant le contre-pied de nombreuses pratiques appropriationnistes. Comte réitère ces formes sans en produire de copies mais en traduisant plastiquement des références qu'elle tire d'un imaginaire collectif populaire (dessins animés, cinéma, etc.) et rend anonymes sous l'apparat de l'abstraction.

L'enjeu du vernaculaire relève chez Comte d'une forme d'empathie exubérante et humoristique. En 2009, elle renchérit sur cette dimension rurale en se jouant de la statuaire et de l'aménagement publics: après avoir élagué durant une semaine le tronc d'un tilleul qui ornait le centre-ville de Renens, alors en travaux, elle organise une procession pour l'acheminer jusqu'à une place de jeux où il est installé sur une fontaine en pierre. Vers 2006, après avoir employé des matériaux plastiques comme le polystyrène (parfois même imitant le bois comme dans la pièce séminale ‹Ma Colombe›, 2005, une pipe dont le foyer représente un hibou), Comte ressent l'envie de travailler des ressources naturelles, envie sans doute liée à son enfance passée au Pied du Jura. Elle rejette tout mysticisme lorsqu'elle évoque «l'énergie» que dégagent le bois et la pierre, de la même façon que la tronçonneuse est un outil comme un autre et qu'elle ne flatte pas une esthétique de la machine.
Associées à des socles en roche, les sculptures de Comte composent des «totems». Ces personnages reçoivent un décor à fonction ornementale mais dont le rôle est de plus en plus important, et qui consiste soit en une peinture murale, soit en une structure en bois ouvragé comme dans ‹Summer Villa›, 2012, inspirée de la ‹Haus Sommerfeld›, 1920-1922, de Walter Gropius et Adolf Meyer, où des pans de la façade creusée de sillons sont détachés du mur afin de venir soutenir des sculptures.
Xyloâtrie
De nombreux sculpteurs ont nourri un intérêt presque évident pour la xylogravure dont les matrices massives se travaillent et se présentent d'abord comme des objets. Bas-reliefs, pyrogravures, planches entaillées devaient l'y conduire: Comte imprime enfin, en 2010, une paroi gravée à la tronçonneuse, dans le cadre de son exposition à DARSE, Genève, et réemploie l'estampe, ‹Zig-Zag› comme arrière-plan de la sculpture ‹Angelo›, 2011. La première édition de l'artiste, qui a suivi une formation à l'Atelier de Saint-Prex, spécialisé en taille-douce, est une suite de deux demi-cercles imprimés en noir sur des feuilles de format carré. Les matrices curieusement en plastique ne faisaient pas encore le lien avec sa pratique sculpturale; ce projet révélait au contraire un intérêt pour la composition et le jeu, pour des recherches esthétiques d'une simplicité affirmée - comment, par un changement d'orientation, ces empiècements figurant les initiales de l'artiste peuvent-ils complètement rejouer leur rapport et réorganiser l'espace de la feuille ?
En 2011, l'éditeur Xylon fournit à Comte quatre blocs de bois qu'elle doit lui restituer gravés pour le livre commémoratif ‹Jubeldruck Xylon›; elle réalise les croix et les cercles du jeu Tic Tac Toe avec une tronçonneuse plutôt qu'avec des outils traditionnels. Suit ‹Soleil noir›, 2012, quatre planches identiques dont la dynamique est tributaire de la composition créée par l'accrochage laissé libre.
De la grille en volume
L'exposition à Fri-Art est l'occasion d'un projet conçu en contiguïté avec l'architecture du premier étage de l'institution. Elle traite des horizontales et des verticales, intersections de lignes qui se déploient sur les murs en un motif optique et couvrant, ou qui pourvoient une structure spatiale. À la manière de l'assemblage mais avec un sens de la contexture plus affirmé qu'auparavant, elle se situe entre la conclusion sur les recherches menées jusqu'ici et la déclaration d'intention sur l'oeuvre à venir. Comte débute sa démonstration par la fin. ‹X Y Z› sont les coordonnées cartésiennes tridimensionnelles permettant de déterminer, en mathématiques, la localisation d'un point dans l'espace. Elles rappellent ici la grille, ce canevas formel devenu le symbole de l'art moderne.
Selon Rosalind Krauss (1979), l'autonomie de la grille renvoie à celle du champ artistique qui définit ses propres conditions d'existence. Le visiteur emprunte d'abord un couloir orné de châssis ronds construits par l'artiste et dont le rayon équivaut à la taille du pinceau. Le temps passé à fabriquer la charpente de la toile est long, alors que le dépôt de la matière picturale est le fait d'un seul geste rotatif. Cette dynamique est encore perceptible lorsque l'on regarde ces pièces, et renvoie aux conventions de la bande-dessinée où une traînée graphique signale la vitesse d'un personnage en mouvement. Dans la deuxième salle, une vaste installation exploite tout ce qui se présente à l'exposition: des planches d'épicéa ajourées à la tronçonneuse reposent de biais contre les murs qui portent eux-mêmes le dessin d'une grille sur laquelle des traits de peinture ont été aléatoirement exécutés selon deux orientations. Dernier degré d'accumulation, un banc installé autour d'une colonne, à l'instar des places publiques, est un lieu d'observation tout en servant de support à des sculptures de dimensions moyennes, mobiles, déclinant chacune un motif à «trois tiges» et reconfigurant sans cesse leur caractère. Ce motif vient de ‹JB›, 2009, première sculpture à mêler différentes essences de bois et qui marque une étape dans le travail de Comte. Chaque élément a été taillé indépendamment, plutôt qu'un unique tronc, permettant à l'artiste de les poncer dans le détail, de les porter et de les empiler presque sans aide.
Le principe de superposition se retrouve dans une dernière salle où est projetée une vidéo de paysages de fjords filmés lors d'un voyage en Norvège et combinés à des formes noires flottant à la surface de l'image; le collage visuel se fait commentaire d'une pratique bravant les polarisations usuelles au bénéfice d'un imaginaire les conciliant. Comte parle de venir peu à peu à une hybridation des régimes pictural et plastique; elle y parvient déjà en parasitant un peu plus les arrière- et avant-plans de ses installations, conglomérats d'oeuvres dynamisant un espace dans et avec lequel interagir.
Laurence Schmidlin est historienne de l'art. <email-pii>
Bis: 12.05.2013

Links
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|Ausgabe||3 2013|
|Ausstellungen||Claudia Comte, Jérémie Gindre [09.02.13-12.05.13]|
|Institutionen||Fri Art Centre d'Art de Fribourg [Fribourg/Schweiz]|
|Autor/in||Laurence Schmidlin|
|Künstler/in||Claudia Comte|
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