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Réflexions autour du genre dans le Jazz
Cet article parle de genre dans le jazz, au passé et au présent. Nous nous sommes intéressée·x·s aux femmes dans le jazz, aux rôles dans la danse à deux et pour finir aux personnes qui se situent en dehors du genre binaire homme/femme. Il s’agit principalement de pistes de réflexion, pour la plupart extrêmement personnelles, ainsi que des suggestions de ressources diverses. A aucun moment il ne s’agit de dicter un code de conduite ou une manière de faire. Voici donc un article à lire avec intérêt, précaution et une grande curiosité.
Les femmes et le Jazz
Contexte politique et social
A partir des années 1920 le quartier d’Harlem à New York regroupe la plus grande communauté noire des Etats-Unis. Il est aussi le lieu de prédilection de tou·te·x·s les musicien·ne·x·s de Jazz de l’époque.
Le Jazz s’inscrit dans un contexte de ségrégation et de racisme extrêmement fort envers les personnes Noires et qui se traduit par une forme d’impossibilité d’exister de manière institutionnelle.
Par conséquent les clubs de Jazz étaient en majorité gérés par des gangsters ou des mafias, dans un environnement violent et terriblement machiste. “Le joueur de jazz” de l’époque savait qu’à chaque pas il aurait à faire à d’autres hommes : les propriétaires des clubs, les agents, les “band leaders”, les critiques et les journalistes de presse. Le langage du Jazz décrit cette réalité, notamment le terme anglophone “jazzman”.
Les qualités requises pour se faire une place dans le monde du Jazz étaient considérées comme des prérogatives “masculines”. Et les femmes qui ont essayé de se faire une place en ont payé le coût en étant désapprouvées ou considérées comme ridicules. Exemple : un article de l’une des revues de Jazz les plus célèbres de l’époque, “Down Beat”, titrait en 1938 : "Why Women Musicians Are Inferior".
Les femmes Noires en particulier subissaient aussi une forte pression de ne pas rivaliser avec les hommes Noirs, de ne pas les “fragiliser dans leur masculinité”, trop longtemps bafouée après des siècles d’esclavage.
Il s’agirait de reconnaître, hier et aujourd’hui, les femmes dans l’histoire du Jazz pour leur dévouement à la musique et ne pas les traiter comme des exceptions à la règle selon laquelle le Jazz serait une profession réservée aux hommes.
Les femmes ont toujours fait partie de l’histoire du Jazz. Des femmes qui ont été complètement ignorées des articles de presse, peu enregistrées voire pas du tout et rarement prises au sérieux. Malheureusement la société genrée et patriarcale nous oblige encore à organiser des conférences ou écrire des articles spécifiques sur “les femmes dans le Jazz” (ces êtres tellement étranges) pour avoir accès à leur travail. Ceci étant dit, et même s’il aurait été préférable de ne pas avoir besoin de ces méthodes, ces recherches ciblées permettent de découvrir des femmes de légendes, des incroyables mythes, des figures de courage, des militantes, des pionnières d’un féminisme actif et magnifique.
Voici une liste non exhaustive de noms à découvrir pour assouvir votre curiosité :
Compositrices et instrumentistes de Jazz : Lil Hardin, Mary Lou Williams, Melba Liston, Una Mae Carlisle, The Sweatheart of Rhythm, Maxine Sullivan
Danseuses incroyables : Mable Lee, Daisy Richardson, Marie Bryant, Sandra Gibson, Florence Hill, Bessie Dudley, Barbara Billups, Esther Washington, Norma Miller, Wilda Crawford, Dawn Hampton
Danseuses de Tap : Cora LaRedd, Diane Walker, Marion Coles, Jeni LeGon, Louise Madison
Et peut-être les plus visibles et reconnues, les grandes chanteuses : Ella Fitzgerald, Billie Holliday, Ivy Anderson, Ma Rainey, Bessie Smith
Pour mieux comprendre le contexte des femmes africaines-américaines, il est aussi extrêmement intéressant et enrichissant de lire des autrices et féministes noires. Entre autres : Bell Hooks, Angela Davis, Maya Angelou, Toni Morrison ou encore Audre Lorde.
Quelques idées pour agir pour les femmes dans la vie quotidienne :
Soutenons-nous entre femmes : la société patriarcale repose en partie sur le fait de mettre les femmes en compétition ; une première idée serait d’en faire la déconstruction et de se soutenir au lieu de se comparer.
Disons les noms des femmes qui nous inspirent, au passé et au présent, et disons-les à voix haute pour que ces noms existent.
LES RÔLES DANS LA DANSE
Une danse historiquement transgressive
Judith Butler(1) décrit le genre comme un scénario qui se répète. Répéter les mouvements liés au genre dans la société fait de la plupart d’entre nous des personnes genrées. On performe le genre. L’application de cette idée dans le Lindy Hop, comme dans la société, est qu’on répète des schémas systématiques de genre en choisissant “d’être guidée” (ou “suivre”) si on est une femme, et de “guider” si on est un homme.
Mais ces choix peuvent être conscientisés et changés ; et le Lindy Hop s’y prête particulièrement bien. Brenda Dixon Gottschild, historienne américaine et professeure émérite des études de la danse, exprime l’idée suivante à propos du Lindy Hop :
« Lindy hoppers have a gender democratic concept of partnering in which it is just as likely that a female will lift a male as the other way around. In that way Lindy hop was more democratic than the American society » (Traduction libre : “Les Lindy Hoppers ont une conception du partenariat de danse qui est démocratique en termes de genre, dans laquelle il est tout aussi probable qu’une femme soulève un homme que l’inverse. En ce sens, le Lindy Hop était plus démocratique que la société américaine”).
Le fait que le Lindy se prête à être transgressif par rapport au genre s’explique grâce au fait que le Lindy Hop est transgressif en soi : développé par une minorité oppressée dans la société américaine des années 30, raciste, hétéronormative et patriarcale, la possibilité de son existence permet de remettre en question plus facilement les normes sociales. On emprunte cette idée à Marion Quesne, danseuse et professeure de swing à Tours en France, et autrice de la thèse (non publiée) : « Codes sociaux et rôles identitaires dans le Lindy Hop : récits transgressifs ».
Voici quelques exemples de pratiques hors-norme performées par les Lindy Hoppers de l’époque :
Shorty George et Big Bea : Big Bea était beaucoup plus grande que Shorty George et elle le portait sur son dos.
Mildred Pollard/Sandra Gibson : elle est la première femme à porter un homme (Al Minns) pour une acrobatie lors d’une compétition officielle du Harvest Moon Ball(2).
Norma Miller : elle raconte que c’est clairement elle qui se “tractait” dans les swing out.
Dawn Hampton : danseuse queer africaine-américaine qui a beaucoup défendu le backleading(5), dansait aussi comme leader et également meneuse d'un cabaret gay.
Al Minns et Leon James : deux hommes qui dansaient ensemble et également dans des contextes très institutionnels comme des émissions de télévision dont on a encore les images aujourd'hui.
Marion Quesne explique qu’une fois que le Lindy Hop est entré dans la culture de masse et assimilé par le monde blanc plus puritain, il a perdu de son côté transgressif : il est devenu davantage enseigné, au même titre que les danses de salon. Dans une certaine mesure, le Lindy Hop a perdu son statut unique de conversation partagée pour lui préférer un statut de danse guidée et normée.
L'importance du language
Par ailleurs, en dehors des schémas systématiques liés au genre, les mots que l’on emploie et leur signification ont des conséquences sur notre représentation du monde et notre manière de communiquer avec les autres. Si l’on s’intéresse à la signification première des mots, dire qu’il y a un·x·e leader et un·x·e follower c’est sous-entendre qu’il y en a un·x·e qui est passive·x·f et l’autre active·x·f. De plus, le mot leader évoque un statut social “désirable”, alors que le mot follower beaucoup moins. Le paroxysme serait de genrer ces mots déjà connotés en disant le leader et la follower, ce qui ferait un peu l’effet d’une double peine: genrer les rôles de danse en plus de leur appliquer une dynamique inégalitaire (Marion Quesne).
Quelques idées pour contrer les effets négatifs du partenariat de danse genré :
Favoriser l’emploi des termes “personne à gauche” et “personne à droite” (ou “lefty” et “righty” en anglais)
Employer les termes lead et follow comme des verbes, des actions ; et pas comme une définition des danseuse·x·eur·s
Avant une danse, demander à l’autre personne s’iel veut leader ou follower / danser à gauche ou à droite
Essayer au maximum de ne pas présumer le rôle de danse d’une personne d’après ma lecture personnelle du genre de la personne
Tenter le switch(3), prendre un cours dans l’autre rôle si l’envie m’en prend, demander à mes ami·e·x·s d’essayer ensemble
Continuer à promouvoir le développement des cours ELEF(4) et l’augmentation du nombre de danseuse·x·eur·s switch.
SORTIR DE LA BINARITÉ DU GENRE
La manière dont on interagit socialement lors d’une danse détermine la manière dont on interagit collectivement lors d’un événement de danse. Et ces interactions sociales déterminent elles-mêmes les valeurs de notre communauté. En tant que membres de cette communauté, il nous appartient de ne pas reproduire les discriminations systémiques qui existent dans notre société. Qu’elles soient fondées sur la racisation des personnes, l’âge, le genre, l’orientation sexuelle, etc. Il nous appartient de créer un espace le plus sûr possible et qui permette à chacun·e·x de s’exprimer librement.
Puisque cet article parle de genre, il nous semble nécessaire de mentionner les personnes qui ne sont pas “cisgenre”** : les personnes trans, non-binaires, agenres, genre-fluides…
Créer un espace plus sûr pour ces personnes implique plus qu’une ouverture d’esprit, cela implique d’aller “contre” les fonctionnements systémiques de notre société et donc de faire des efforts réels, actifs et absolument conscients.
Il s’agirait petit à petit de sortir de ce que l’on appelle la cisnormativité** à savoir le fait d’assumer que toute personne est cisgenre, parce que celle-ci participe à l’invisibilisation des personnes trans et non-binaires.
Il est intéressant de questionner avec curiosité nos normes sociales et, peut-être, de ne pas avoir peur du changement : il est toujours possible et plus simple qu’on ne le croit de changer d’idées, d’avis, d’habitudes sociales et de langage. Par ailleurs, changer ne nous remet pas en question en tant que personne. Bien au contraire, nous pensons que c’est en acceptant ces changements que l’on exprime au mieux notre humanité.
Alors renseignons-nous activement et prenons soin des personnes qui en ont le plus besoin.
Voici un petit LEXIQUE qui pourrait être utile :
(Source : “La transphobie, c’est pas mon genre”)
AGENRE Une personne agenre est une personne qui ne s’identifie à aucun genre.
BINARITÉ La binarité désigne le système dichotomique que représentent les identités « homme/femme ».
**CISGENRE (CIS) Par opposition au terme « trans », le terme « cisgenre » réfère aux personnes qui s’identifient au genre qui leur a été assigné à la naissance.
**CISNORMATIVITÉ / CISSEXISME La cisnormativité est le fait d’assumer que toute personne est cisgenre. La cisnormativité participe à l’invisibilisation des personnes trans et non-binaires. Cette attitude s’intègre dans un système de cissexisme : des comportements et actions discriminatoires portant préjudice aux personnes trans et non-binaires.
MEGENRER Ce terme représente l’action de faire référence à une personne trans ou non-binaire en utilisant un nom, des pronoms, une formule de salutation qui ne reflète pas l’identité de genre de la personne. Le mégenrage peut avoir des conséquences négatives sur le sentiment de sécurité et d’appartenance d’une personne trans ou non-binaire, et plus globalement sur sa santé mentale.
NON-BINAIRE La non-binarité représente les identités de genre autres que la binarité exclusive homme/femme. Les personnes non-binaires peuvent se sentir comme ni homme ni femme, comme les deux, ou comme toute autre combinaison des deux. La non-binarité inclut les identités en lien avec la fluidité des genres. Les personnes non-binaires peuvent s’identifier comme trans, mais pas toutes les personnes non-binaires le font.
PRONOMS D’USAGE OU USUELS OU PRÉFÉRÉS Les pronoms d’usage d’une personne sont des pronoms reflétant l’identité de genre de la personne. Il existe plusieurs types de pronoms : il, elle, iel, ille, el, ul, ol…
QUEER D’origine anglo-saxonne, le terme queer a été réapproprié par les communautés LGBTQIA+ de manière à en faire un symbole d’autodétermination et de libération plutôt qu’une insulte. Il fait référence à toute idée, pratique, personne ou identité allant à l’encontre des normes structurant le modèle social cishétéronormatif (cisnormatif et hétéronormatif).
Quelques idées pour rendre les espaces que nous partageons tou·te·x·s plus inclusifs et accueillants :
Demander les pronoms des personnes qu’on rencontre
Faire apparaître ses pronoms sur son compte instagram et autres profils publics
Lors d’événements, penser à dégenrer les espaces, comme les toilettes et les vestiaires
Informons-nous !
Rédaction: Anouk Chipault Le Guennec
NOTES
(1) Judith Butler : née le 24 février 1956 à Cleveland, dans l'Ohio, est une philosophe américaine et professeure à l'université Berkeley depuis 1993 dont le travail porte principalement sur le genre, l'homosexualité et la théorie queer. Son livre “Trouble dans le genre” est un ouvrage fondateur dans le champ des théories du genre.
(2) Harvest Moon Ball : grande compétition historique de danse qui se tenait à Madison Square à New York
(3) Switch : les deux partenaires changent de rôles plusieurs fois au cours de la même danse.
(4) Cours ELEF : Cours Egalité Leader Et Follower. Cours de danse dans lesquels tout le monde apprend dès le début à danser les deux rôles.
(5) Backleading : pour la personne à droite, action d'initier/de proposer des mouvements spécifiques ou des directions.
SOURCES
Linda Dahl, “Stormy Weather: Music and Lives of a Century of JazzWomen”
Judith Butler, “Trouble dans le genre”
Marion Quesne, Discussion sur le partenariat dans le Lindy Hop
Marion Quesne, "Codes sociaux et rôles identitaires dans le Lindy Hop : récits transgressifs“
Brenda Dixon-Gottschild, "The Swingin' Lindy: Origins of A Legacy"
France culture : "Au début du Jazz étaient les femmes"
Robert Crease, “Profiles of Original Lindy Hoppers : Sandra Gibson”, The New York Swing Dance Society (1987).
Pour en apprendre plus sur le swing et son histoire:
Black Lindy Hoppers Fund Frankie Manning Foundation
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