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Naturel
L’adjectif “naturel” compte, vers 1660, parmi les termes les plus fréquemment usités du vocabulaire esthétique. Au point de figurer au premier rang des mots “à la mode” que Molière met dans la bouche de Madelon des Précieuses ridicules, lorsqu’elle cherche un qualificatif approprié pour vanter l‘hôte improvisé de son salon : “Que tout ce qu'il dit est naturel ! il tourne les choses le plus agréablement du monde“ (sc. XI). Donneau de Visé lui-même ne peut que reconnaître cet état de fait (“l’on ne veut plus rien que de naturel”, Les Nouvelles Nouvelles, t. III, p. 170), reformulant un constat que La Fontaine avait effectué dans sa Lettre à Maucroix, rédigée à l’occasion de la création des Fâcheux de Molière (août 1661) : “Et maintenant il ne faut pas / Quitter la nature d’un pas”.
Cette faveur du terme repose à la fois sur l’affinité que la notion entretient de longue date avec les valeurs constitutives de la culture mondaine et sur la nouvelle conception de l’adéquation à la nature qui se fait jour au moment de l’avènement de Molière.
Une notion cardinale
Il va de soi que l’idée de naturel joue un rôle essentiel dans le système de valeurs propre à la culture « mondaine » qui s’impose, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, au sein des élites françaises de la cour et de la ville. Le rejet de toute entrave à l’échange harmonieux entre les individus, conformément au principe de la sociabilité, de même que l’exigence d’une modération dans les comportements, amènent à cultiver le refus de l’affectation. L’authenticité à laquelle on aspire est envisagée au travers de la notion de nature, entendue au sens de ce qui est commun à tous dans le domaine des expériences fondamentales, au plan émotionnel comme sur celui du langage.
Cette authenticité doit se traduire en premier lieu dans le comportement : “tout est naturel en vous” glisse ironiquement l’Uranie de La Critique de L’Ecole des femmes (sc. III) à la précieuse Climène qu’elle a auparavant décrite dans ces termes : “la plus grande façonnière du monde [...] Elle affecte toujours un ton de voix languissant et niais, fait la moue pour montrer une petite bouche, roule les yeux pour les faire paraître grands” (sc. II).
Mais on attend également qu’elle fonde l’échange verbal. Rien de moins « naturel » que le recours aux termes de spécialité, à une construction syntaxique alambiquée et profuse, sur le modèle du Caritidès des Fâcheux. [déplier]
“AU ROI.
SIRE,
Votre très humble, très obéissant, très fidèle, et très savant sujet et serviteur, Caritidès, Français de nation, Grec de profession ; ayant considéré les grands et notables abus, qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris ; en ce que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions, renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d’étymologie, analogie, énergie, ni allégorie quelconque ; au grand scandale de la république des lettres, et de la nation française, qui se décrie et déshonore par lesdits abus, et fautes grossières, envers les étrangers ; et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs, et inspectateurs desdites inscriptions.
ÉRASTE
Ce placet est fort long, et pourrait bien fâcher...
CARITIDÈS
Ah ! Monsieur pas un mot ne s’en peut retrancher.
ÉRASTE
Achevez promptement.
CARITIDÈS continue.
Supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son État, et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur, et restaurateur général desdites inscriptions ; et d’icelle honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir, que des grands et signalés services qu’il a rendus à l’État, et à Votre Majesté, en faisant l’anagramme de Votre dite Majesté en français, latin, grec, hébreu, syriaque, chaldéen, arabe...
ÉRASTE, l’interrompant.
Fort bien : donnez-le vite, et faites la retraite:
Il sera vu du Roi, c’est une affaire faite. (III, 2)
Le naturel est donc aussi une question de style - la question que pose la quête de l’expression familière, intermédiaire entre le niveau bas et le niveau élevé, à laquelle était consacrée une longue tradition de réflexion dans les traités de rhétorique. “Ecrire naturellement et d'un style familier sans tomber dans la bassesse”, c’est, selon un des personnages des Nouvelles Nouvelles (t. II, p. 196), l’idéal auquel doivent aspirer les “auteurs”. C’était l’idée même que s’efforçait de saisir un passage célèbre des Pensées de Pascal, rédigé au moment où Donneau compose son recueil : “Quand on voit le style naturel, on est tout étonné, et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tous surpris de trouver un auteur : plus poetice quam humane locutus est” (éd. Sellier, 654). S’affirme donc bien là un critère d’évaluation de la littérature, qui distingue les textes s’offrant de manière parfaitement accessible, sans contrainte, sans fioritures, sans obstacles posés par les choix syntaxiques et lexicaux, et qui s’efforcent de susciter les émotions éprouvées par tout un chacun. Les vers qui “touchent” sont ceux qui méritent le qualificatif de “naturels” (t. II, p. 209).
L’universalité du naturel en fait dès lors une qualité prisée du public féminin, hostile à tout ce qui prend l’apparence de la complication du langage et de l’exhibition du savoir. Les femmes apprécient le naturel et excellent à le produire aussi bien qu’à l’évaluer : “Les ouvrages qui seront plus approuvés des femmes que des hommes seront tenus pour être pleins d'esprit et surtout pour être naturellement écrits.” (Nouvelles Nouvelles t. III, p. 137). S’il y a un mérite qu’on peut reconnaître à la Clélie de de Madeleine de Scudéry, selon Donneau de Visé, c’est bien celui-ci.
Le nouveau naturel
C’est toutefois sur un critère inédit qu’est vanté le naturel du roman scudérien : la lecture en “a plu à tout le monde parce qu’elle [Madeleine de Scudéry] a si bien su parler dans ses conversations des choses du temps et qu’elle a si bien décrit nos mœurs et nos coutumes, ce qui se dit, ce qui se fait dans ce siècle que ceux-mêmes dont elle n’avait pas dessein de parler y ont trouvé leur portrait. Ce n’est que par là que l’on réussit présentement : décrire ce qui se dit, et ce qui se fait tous les jours, et le bien représenter, c’est avoir trouvé l’unique et véritable moyen de plaire.” (t. III, p. 137)
Le naturel, pour Donneau et ses contemporains du début du règne de Louis XIV, s’entend donc avant tout désormais comme la qualité de ce qui ressemble étroitement à la réalité familière du public. La capacité de toucher universellement, qu’on reconnaît aux oeuvres littéraires empreintes de “naturel”, est directement tributaire du degré de coïncidence entre les contenus de représentation proposés et l’expérience de leurs destinataires sur le plan du mode de vie et des valeurs. L’effet résulte d’un phénomène de reconnaissance, si l’on en croit Pascal : « Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, qui y était sans qu'on le sût ; et on se sent porté à aimer celui qui nous le fait sentir. Car il ne nous fait pas montre de son bien, mais du nôtre ; et qu'ainsi ce bienfait nous le rend aimable ; outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le coeur à l'aimer. “ (Pensées, éd. originale, p. 340)
L’émergence de cette nouvelle conception du naturel, au début des années 1660, est étroitement associée à l’avènement de Molière. La principale qualité qu’on reconnaîtra à son théâtre est précisément cette adéquation précise à la réalité, qualifiée de naturelle par de nombreux observateurs. La citation de La Fontaine reproduite plus haut (« Maintenant il ne faut pas / Quitter la nature d’un pas ») constitue la formulation la plus célèbre d’une appréciation largement partagée, selon laquelle le comédien auteur est en train de renouveler profondément le théâtre comique par la qualité particulière de ressemblance de ses fictions. “C’est un tableau au naturel de ce qui se passe !” s’exclamera un des personnages du Panégyrique de L'Ecole des femmes (1663) de Robinet, une des pièces de la « Querelle de L’Ecole des femmes”, à propos de la comédie dont tout le monde s’entretient (p. 55).
Donneau de Visé joue un rôle majeur dans cette reconnaissance du naturel moliéresque. Les observations qu’il formule, au tome III des Nouvelles Nouvelles, sur la nouvelle vedette du théâtre de la capitale, mettent précisément l’accent sur ce point : “Jamais homme n'a su si naturellement décrire ni représenter les actions humaines,” (p. 225). L’éloge ne fait que reprendre et amplifier celui qui avait déjà été formulé deux ans plus tôt dans les résumés de scènes joints à son édition subreptice du Cocu imaginaire : “Sganarelle n’a aucun mouvement jaloux, ni ne pousse aucuns sentiments, que l’auteur n’ait peut-être ouï lui-même de quantité de gens au plus fort de leur jalousie, tant ils sont exprimés naturellement ;[...] On ne doit donc pas s’étonner après cela si ses pièces ont une si extraordinaire réussite, puisque l’on n’y voit rien de forcé, que tout y est naturel, que tout y tombe sous le sens, et qu’enfin les plus spirituels confessent que les passions produiront en eux les mêmes effets qu’ils produisent en ceux qu’il introduit sur la scène ».
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