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La Comédie
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Gian Manuel Rau, metteur en scène, nous parle de son spectacle Schmürz, à l'affiche du 7 au 15 novembre 2019 à la Comédie de Genève.
Vous avez choisi pour ce spectacle de mettre en regard deux pièces, Erreur de construction, la première pièce de Jean-Luc Lagarce, et Les Bâtisseurs d'empire ou le Schmürz de Boris Vian. Pourquoi ce choix ?
Mes derniers spectacles avaient une dimension plutôt mélancolique. Je voulais revenir à la comédie et au rire, mais sans oublier pour autant notre temps et ses conflits, un rire qui tient de l'absurde, avec une portée sociocritique et intemporelle. Mes recherches m'ont mené à la relecture de Boris Vian et de son Schmürz. Au même moment je suis tombé sur la toute première pièce de Jean-Luc Lagarce, Erreur de construction. Ces deux pièces se complètent et fonctionnent presque en miroir.
De quoi parlent-elles et comment allez-vous les emboîter ?
La pièce de Lagarce est un prologue parfait pour la parabole de Vian.
Erreur de construction est un hommage ouvert à La cantatrice chauve de Ionesco, qui fait référence à une révolution traitée sur le mode de la farce, une révolution qui aboutit à la mise en place d'un dictateur "Président à vie de la Patrie en danger".
Je vais traiter ce prologue comme une revue, une revue en temps de guerre qui fera place à la tragédie burlesque de Vian dans laquelle une famille est peu à peu chassée de sa propre maison par un bruit étrange et mystérieux. Est-ce le bruit de la guerre ? Celui du désordre social ? Ce bruit contraint en tout cas les personnages à déménager constamment à l'étage du dessus de la haute tour où ils vivent, dans un appartement chaque fois plus petit.
En emboîtant ces deux pièces qui relèvent toutes les deux de l'absurde, je voudrais poser des questions plutôt qu'inculquer une quelconque morale. Ces questions pourraient être formulées ainsi :
Comment survivre dans une société qui me flagelle avec une pression économique extrême tout en me promettant la grande béatitude ?
Au désavantage de qui je mène ma vie ? Quels dégâts est-ce que je crée en existant ?
Dois-je en prendre la responsabilité ou puis-je désigner un coupable pour tout ce qui ne marche pas ?
Puis-je envisager de vivre en pleine conscience et avec circonspection ou dois-je me démener et me battre aveuglement ?
Pourquoi l'étrange et l'étranger me font-ils peur ?
Par le biais de l'absurde, je voudrais créer une distance, proposer un décalage amusant et aberrant afin que le public puisse développer une pensée critique face à ces questions.
C'est également l'occasion de commémorer les 60 ans de la mort de cet esprit visionnaire qu'était Boris Vian.
Comment allez-vous traiter scéniquement cet univers dystopique proposé par Les Bâtisseurs d'empire de Boris Vian ?
Nous avons imaginé un monde où tout ce que nous connaissons n'existe plus. Plus de meubles, plus d'objets familiers, mais un amoncellement d'éléments architectoniques dépourvus de sens et de fonction, situé dans un territoire qui ressemble à une "zone". Nos recherches nous ont en effet mené à Créteil, Sarcelles, Ivry, Vitry, Evry, Nanterre ou Courbevoie, tous ces lieux où l'on trouve des exemples de ce qu'on appelle l'architecture brutaliste, ce style issu du mouvement moderniste qui connaît une grande popularité dans les années 50 et se distingue par l'utilisation du béton – matériau brut – et l'absence d'ornements.
Dans notre version ce n'est donc pas l'appartement bourgeois des années 50 qui rétrécit, mais le fantasme d'un dépaysement total qui dévoile progressivement son aspect de plus en plus cauchemardesque.
On entend de plus en plus souvent parler sérieusement d'aller vivre sur une autre planète : le spectacle tente de montrer l'aliénation d'un système dictatorial, matérialisé par ce bruit du dehors qui ordonne la fuite vers un lieu encore plus monstrueux que le précédent. Ce bruit est comme l'instrument de l'esclavage. Nous le traiterons d'abord comme un acouphène discret qui peu à peu devient assourdissant : un orchestre symphonique de souffleuses à feuilles, une rage de sons, dont les compositions de Luigi Nono et de Schnittke, comme une base déchirante, sont l’inspiration première, tout comme les synthétiseurs de la musique progressive des années 70 et 80. Ce bruit retentit dans la tête des personnages, mais nous l’entendrons nous aussi. Nous l'éprouverons même physiquement, comme l'effet d'un jet qui allume ses autopropulseurs. Une dizaine de compositions de Graham Broomfield feront exister ce bruit qui tantôt rôde à l'horizon et tantôt nous impacte directement. Une musique à la fois dissonante et sensuelle.
Et enfin, la question que tout le monde se pose : qu’est-ce donc qu’un Schmürz ?
Le Schmürz est une invention de Boris Vian. Dans la pièce, la fille de la famille remarque qu'un homme en loques, une espèce de victime de la guerre ou d'on ne sait quelle peste, est présent dans chacun des appartements dans lesquels ils emménagent. Il s'agit du Schmürz, qui se fait maltraiter tout au long de la pièce. Presque à chaque réplique, le Schmürz reçoit de violents coups de pieds, de poings, de barre de fer, ou de tout ce qui peut se trouver sous la main du père, de la mère ou de la domestique.
Le Schmürz est la personnification de la peur dont je parle, le bouc émissaire de tout ce qui ne marche pas et de tout ce que l'on ne comprend pas. Battre le Schmürz c'est prendre le chemin de la moindre résistance : plutôt que de chercher à comprendre ou à agir, on peut faire souffrir quelqu'un...
C'est Isabelle Vesseron, une actrice-danseuse disposant d'un répertoire vertigineux, qui incarne le Schmürz. Elle interprète une danse qui suggère plus qu'elle ne montre, une partition dans laquelle elle parvient à la fois à esquiver et à encaisser la violence qui règne dans la pièce. Sur scène on verra un être vif, tel un écureuil, qui rôde comme un doute ou une pensée noire, un caméléon qui se comporte selon l'intention de son adversaire. Son immortalité ostensive et désopilante hérisse ses bourreaux. Son mutisme les rend dingues.
Le Schmürz est indéfinissable. Il représente nos phobies, notre peur de l'inconnu et de l'étranger ; le signe d'un danger, d’une intrusion à l’intérieur de la famille ; un voleur qui menace de nous priver de nos biens, de manger nos délices ; un petit monstre qui trifouille dans notre mauvaise conscience. Est-il un immigré venu d'un pays en voie de développement ou d'une région en proie à la guerre, relégué aux emplois tertiaires, si tant est qu'il ait la chance d'en avoir un, d'emploi ? Est-il un exclu en réinsertion forcée ? Un mouchard travesti ?
Toutes choses étant incertaines et aléatoires, il est préférable, par précaution, de lui taper dessus à tour de bras. Cela ne peut lui faire que du mal et c'est très bien comme ça.
Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod
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