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Au menu du quatrième concert du cycle consacré à Mozart proposé par le Quatuor de Genève, le fameux quatuor K 465 dit «les Dissonances» est associé au Quatuor de Debussy. Un programme musical qui offre un lien subtil avec l’exposition Rodin. L’accident. L’aléatoire, en raison de l’accident de tonalité voulu par le génie autrichien et des écarts de Debussy avec la tonalité de base de son unique quatuor. Le vingt minutes, une œuvre introducteur ne pouvait donc qu’être consacré à la Muse tragique, œuvre de Rodin illustrant la question de l’intégration du hasard dans le processus créatif.
«Les Dissonances» subtiles de Mozart
Derniers des six quatuors dédiés à Haydn, le quatuor n° 19 en ut majeur K 465 suscita l’admiration de son dédicataire. Tous les contemporains ne manifestèrent cependant pas le même enthousiasme. Débattue et analysée depuis deux cent trente ans, aucune pièce de chambre n’a fait couler autant d’encre. Son surnom «les dissonances» lui vient de son adagio introducteur, précédent l’allegro: vingt-deux mesures en ut mineur angoissées et fascinantes qui voient entrer les instruments les uns après les autres. Le violoncelle d’abord, martelant l’ut en croches obsédantes; l’alto ensuite, la bémol, la, sol, fa dièse; suivi du second violon, avec un mi bémol; et enfin le premier violon, avec un la aigu. Ces «disharmonies» répétées provoquent autant de frottements qui confèrent un caractère plus étrange que dissonant à ce prologue quasi atonal. Elles n’en rendent l’allegro que plus lumineux. Un passage de l’ombre à la lumière dans laquelle on a pu voir, comme souvent dans l’œuvre de Mozart, une référence maçonnique. En effet, composé en janvier 1785, un mois après l’initiation du compositeur, le quatuor «les Dissonances» est créé début février et coïncide avec l’entrée en loge de Haydn à qui l’œuvre est dédiée.
Mozart joue des dissonances pour créer une tension. Aucun aléatoire dans cette démarche très construite. D’autant plus que les partitions originales des quatuors dédiés à Haydn affichent ratures et repentirs, attestant de leur genèse ardue pour le compositeur qui écrit d’ordinaire d’un jet parfait.
Le quatuor «accidenté» de Debussy
Composé en 1892 en parallèle avec le Prélude à l’après-midi d’un faune, le quatuor à cordes en sol mineur de Claude Debussy est créé à la Société nationale de musique le 29 décembre 1893. L’accueil de la critique, troublée par les nouveautés de l’harmonie et des sonorités, est plutôt froid.
Si la forme de ce quatuor est classique – quatre mouvement dont le premier est très emprunt de celui du Quatuor en sol mineur opus 27 de Grieg – et si le thème de départ est repris – selon la forme cyclique développée par César Franck mais adaptée de façon originale par Debussy – dans chacun des mouvements, il n’en a pas moins résolument innovant.
Thèmes triturés dans tous les sens, multiplication des thèmes secondaires, langage tonal hybride, jeux d’opposition, travail sur les timbres et flexibilité rythmique avaient de quoi déconcerter.
Les quelques informations que nous avons sur le contexte d’écriture, via des extraits de lettres du compositeur français, révèlent que la partition lui donna du fil à retordre. Introduire tant de bouleversements dans une forme construite depuis un siècle n’a rien du hasard. Les «accidents» dans cette œuvre n’existent que pour l’auditeur.
L’accident, le chaos et l’étoile qui danse
Alors que Mozart ou Debussy provoquent l’accident et ne laissent aucune place à l’aléatoire, Rodin, lui, l’intègre au processus créatif ainsi que le démontre l’exposition Rodin. L’accident. L’aléatoire. Affranchi de la tradition académique et de sa recherche illusionniste de perfection plastique niant les aléas de la création et de la technique, le sculpteur réinvente, recycle, légitime les sculptures qui ne sont pas «parfaites». Ainsi en est-il de la Muse tragique qui, sur le projet jamais réalisé du Monument à Victor Hugo souffle l’inspiration au poète. Individualisée, considérée pour elle-même, elle devient cette Femme accroupie qui subit quelques dommages avant la fonte, mais que Rodin coule quand même. Offerte en cadeau à la Ville de Genève, à la suite de l’exposition du Musée Rath en 1896 consacrée au sculpteur à côté de Puvis de Chavannes et d’Eugène Carrière, la statue suscita un rejet viscéral dont témoigne la presse de l’époque. Anonymes ou personnages publics s’offusquent avec une verve qui font passer pour des tièdes les détracteurs du quatuor de Debussy.
Quand Mozart donne un la bémol alors que l’oreille formatée attend un sol, quand Debussy lamine de pizzicati effrénés la réexposition d’un thème ou quand Rodin décide que la Muse est digne d’être coulée alors même que sa peau n’est pas polie et que ses traits sont à peine esquissés, ils créent et innovent, ils ébranlent et bouleversent… Ce n’est pas du goût de tout le monde et pourtant, pour paraphraser Nietzche, ne faut-il pas avoir un chaos en soi-même pour accoucher d’une étoile qui danse?