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La dernière souveraine en date de la pop française, qui relustrait majestueusement voilà cinq ans la chanson en mode R'n'B et hip-hop dansant au fil de "Chaleur humaine" avant de connaître un couronnement médiatique international grâce à son adaptation pour le marché anglophone et des concerts dansants, revient avec des ambitions renouvelées aux rythmiques plus syncopées. Où le funk montre les crocs façon gangster (G-funk) sans vouloir renier sa part de sensualité pour autant, fusionne dans un même élan Michael et Janet Jackson, Madonna avec Dr Dre et Eminem, minimalisme et superproduction jusqu'à se décliner en deux versions discographiques, l'une internationale et l'autre francophone.
Pour ce second règne, Christine & The Queens s'est ainsi métamorphosée en, libérant la puissance de sa voix mais continuant à brouiller les pistes corporelles et les questions de genre. Soit un ou une Chris qui se veut Janus, androgyne, (pan)sexuel(le) mais aussi plus déterminé(e) et sexy. A la RTS, elle explicite la dimension esthétique de ce changement de patronyme et le "regard un peu loubard, canaille" qu'elle affiche sur la pochette de "Chris", où son visage apparaît cerné de traits jaunes raturés et où son nom se devine gribouillé.
La chanteuse Christine and the Queens sous son nouvel avatar "Chris". [Christine and the Queens - Because Music]
"Je me suis dit que Chris ça faisait sens, car c'est déjà le surnom de Christine, donc c'est une évolution à partir d'un héritage qui est clair. Il fallait donc que je trouve une façon de faire émerger ce surnom visuellement. Et j'ai commencé à réfléchir à l'idée de rature (...) pour garder "Chris". La rature, c'est ambivalent, soit complètement joyeux, soit complètement gamin ou énervé. Mais c'est toujours une annonce de désordre (...), qui peut dégénérer dans le bon ou dans le mauvais sens. (...) La rature, c'est aussi un indice de chaos. Et Chris, c'est quand même aussi une certaine façon de s'installer dans le chaos et puis d'être amusé par ça".
>> A écouter: interview de Chris dans "Derrière les notes express"
Une cosmétique artistique qui permet à Héloïse Letissier pour l'état civil, 30 ans désormais, de réaffirmer encore son funambulisme, entre écriture économe ou évocatrice et superproduction d'effets sonores synthétiques. Au même titre que "Damn, dis-moi", le clip annonciateur il y a quelques mois de ce deuxième album publié le 21 septembre et figurant déjà en pôle position des ventes (physique et téléchargement) en France et sur la cinquième marche en Suisse. Une vidéo vertigineuse qui la voit danser sur ces fameuses poutres métalliques suspendues dans le vide au sommet d'un Rockfeller Center, dont le photographe Charles Clyde Ebbets avait immortalisé les ouvriers dévolus à sa construction dans les années 30. Pour une chanson moins étourdissante malgré son indéniable groove robotique.
>> A voir: le clip "Damn, dis-moi"
A l'aide de son double qui s'affranchit autant des codes stylistiques qu'il fait tomber les masques identitaires et révèle tourments, terreurs, émotions et obsessions, l'ex-étudiante en art dramatique, piano et chant qui s'était révélée en transposant ses expériences londonniennes auprès de drag-queens reste tiraillée entre les joies du dancefloor et les mélancolies existentialistes. Elle alterne ainsi des titres légers ("Comme si on s'aimait", "5 dols" ou "Goya! Soda!") et plus graves comme "Doesn't matter" évoquant notamment le mouvement #MeToo, "Machin-chose" exposant ses meurtrissures intimes ou "La marcheuse" qui lui répond en la montrant en femme combative, déclarant "J’vais marcher tout le temps/Et je m’en vais forcer les regards agressifs/J’vais toujours au-devant/Il me tarde de trouver/La violence facile". Ailleurs parfois, la garçonne manquée assumée ose élargir son propos en le politisant, comme sur "L'étranger (voleur d'eau)".
Si les multiples visages du nouveau personnage plus lissé de Chris - aussi en termes de production musicale - ont tendance à reléguer à l'arrière plan les troubles marquants de "Chaleur humaine", ce deuxième album ne devrait pas l'empêcher d'imaginer des performances scéniques chorégraphiées transgressives.
Olivier Horner
Chris(tine and the Queens) en concert à l'Arena, Genève, le 11 décembre 2018.