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Il a vendu du papier toilette sans rouleau de carton, a créé une plateforme pour numériser la mort, a voulu écouler une eau-de-vie saveur mangue et a lancé un portail de soutien scolaire. Alan Frei (41 ans) a tout essayé pour réussir en tant qu'entrepreneur. Rien n'a fonctionné. Il a fondé huit entreprises qui ont toutes fermé et a eu cinquante idées commerciales qui ont foiré. Au début de la trentaine, le Zurichois n'avait plus un centime sur son compte en banque. Aujourd'hui, sur son smartphone, il tient encore sa liste personnelle d'échecs.
Lorsqu'il est arrivé avec sa 51e idée, ses amis ont simplement levé les yeux au ciel. Frei venait de leur dire:
Un coup de maître. En 2014, il fonde avec son compère Lukas Speiser le site «Amorana.ch», une boutique érotique en ligne. Leur idée phare: offrir aux recrues de l'armée suisse la possibilité d'envoyer à leur copine ou femme à la maison des «paquets de nourriture» contenant des petites surprises, en l'occurence des jouets sexuels (sex-toys). Le média 20 Minuten en fait un article, les commandes explosent. En 2020, Frei vend Amorana au fabricant britannique de sex-toys Lovehoney.
Le quadragénaire ne révèle pas combien cette affaire lui a rapporté. Mais c'est tellement énorme qu'il a pu vivre pendant deux ans et demi dans un hôtel zurichois et n'a plus aucun problème d'argent. Les experts du secteur estiment qu'il a empoché plusieurs millions de francs. Ce qu'il reste de cette expérience, en plus de l'argent: un surnom improbable («Dildo-Alan»), une volonté de création irrépressible et une tête pleine d'idées.
Lorsqu'il vend Amorana, Alan Frei atteint son apogée comme entrepreneur jusqu'à maintenant. Mais physiquement, il touche le fond: la balance affiche 102 kg à la fin de l'année dernière. C'est trop. Mais avec son esprit d'initiative, le Zurichois y voit une opportunité. Son crédo? «From obese to the Olympics» (en français: «D'obèse aux Jeux olympiques»). Depuis, il en a fait un véritable objectif. Une lubie, même.
C'est hors de question d'y représenter la Suisse, la concurrence y étant trop rude. Alors Alan Frei souhaite porter les couleurs des Philippines, un pays d'Asie du Sud-Est d'où vient sa mère et dont il a le passeport depuis quinze années. Autant dire que la compétition pour être sélectionné y est nettement moins acharnée.
Déterminé, le Zurichois charge un bureau d'avocats d'évaluer la discipline dans laquelle il a les meilleures chances. La réponse? Le ski de fond, le biathlon ou le ski alpin. Mais voilà, en ski alpin, les Philippines ont déjà Asa Miller, qui a représenté le pays deux fois aux JO. Frei ne veut pas lui disputer la place. Et le ski de fond? Le quadra balaie l'idée: «Je suis plus souvent au sol, dans la neige, que sur mes lattes», se marre-t-il.
Alan Frei ne rêve pas qu'en silence de Jeux olympiques, et c'est sa chance. Son objectif arrive aux oreilles de Christian Haller. Ce curleur de bon niveau, basé à Zurich, est lui aussi moitié Philippin. Et il veut également participer aux Jeux olympiques. Haller connaît deux frères dans l'Emmental (BE), Marc et Enrico Pfister, qui ont déjà participé à des championnats du monde et qui possèdent eux aussi des racines dans ce pays insulaire de 100 millions d'habitants. Mais à côté de Christian Haller et des frangins Pfister, qui donc pourrait compléter le quatuor?
Alan Frei, bien sûr! Et pourtant, l'entrepreneur n'avait jamais joué au curling jusqu'à avril de cette année... Peu importe, il est prêt à relever ce nouveau défi.
Depuis, l'ex-vendeur de sex-toys investit trois à quatre heures par jour dans le sport. Cardio et musculation le matin, curling l'après-midi. Il ne ménage ni ses efforts ni ses dépenses. Avec Marcel Käufeler, il a engagé un ancien vice-champion d'Europe comme entraîneur.
Frei ne voit ses coéquipiers que tous les deux mois. Avec du recul, cette folle et cocasse aventure le fait marrer.
Et pourtant, Frei n'est pas là pour plaisanter. Une fois le quatuor formé, il organise rapidement des passeports philippins pour les frères Pfister. Il fonde la fédération philippine de curling et veille à ce qu'elle soit acceptée par le comité olympique national. Parallèlement, il s'entraîne rigoureusement. Le Zurichois a déjà perdu 20 kilos.
En le regardant jouer ses pierres au Curling Center de Baden (AG), on n'a pas l'impression de voir un débutant. Mais c'est une autre paire de manches avec le balai. Il le reconnaît: c'est son grand point faible.
Comment a-t-il vécu sa première fois sur la glace? «C'était sacrément glissant et froid», rigole Alan Frei. Au début, il n'avait «aucun plaisir» à jouer au curling.
Selon lui, le curling est un jeu très intéressant, tant sur le plan physique que mental et stratégique.
Cet automne, les événements se sont enchaînés. Mi-septembre, les Philippines sont admises au sein de la Fédération internationale. Début octobre, Frei et ses compères jouent pour la première fois un tournoi du World Tour à Prague. Les grands débuts du Zurichois sont laborieux, c'est le moins qu'on puisse dire. «Ma première pierre était dans le décor. La deuxième aussi», rembobine-t-il. Et en balayant, il tombe sur la glace. Mais Alan Frei parvient finalement à mettre sa nervosité de côté, les Philippines se qualifient pour la finale et finissent deuxièmes.
En tant qu'entrepreneur, le quadragénaire est un homme d'action. Mais dans son équipe, composée de trois curleurs talentueux, il joue un tout autre rôle. «Je ne peux pas gagner un match à moi seul. Et si mes pierres sont mauvaises, mes coéquipiers doivent ensuite jouer des coups plus difficiles». Autrement dit: Frei doit limiter les dégâts.
Pour les Philippines, le chemin vers les JO passera par les Jeux pan-continentaux l'an prochain. Chaque équipe y cherchera à se qualifier pour les championnats du monde. Fin octobre, Alan Frei et ses compères ont atteint la finale à Kelowna, au Canada. Ils se sont inclinés face à la Chine, présente à ce niveau uniquement parce qu'elle n'a pas pu concourir pendant la pandémie de coronavirus.
Une circonstance malheureuse, mais Alan Frei, les frères Pfister et Christian Haller ont encore le temps de réaliser leur rêve de participer aux Jeux olympiques 2026. Pour cela, ils doivent donc remporter ces «Pan Continental Games» à l'automne 2024. L'ancien magnat du sex-toy se montre plutôt confiant:
Et s'il échoue, comme cela a été le cas la plupart du temps dans sa vie professionnelle? «Je ne me pose pas cette question. Même en tant qu'entrepreneur, je n'ai jamais eu de plan B». Alan Frei a simplement eu un plan A autant de fois que nécessaire, jusqu'à ce qu'il réussisse. La qualification olympique avec les Philippines en curling serait assurément un très gros coup.
Adaptation en français: Yoann Graber
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