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Dommage que Maxime Lancien, dans son perturbant article sur les Aborigènes australiens, n’ait pas eu de place pour étayer davantage les propos de Bruce Pascoe, auteur du livre Dark Emu. Black seeds: agriculture or accident?, et qui n’est cité qu’au passage. Nous avons tous avalé l’idée que les Aborigènes qui habitaient le continent lors de l’arrivée des Néerlandais et des Britanniques étaient de «simples» nomades chasseurs-cueilleurs. Du «fait» qu’ils ne cultivaient pas la terre l’on déduisait que celle-ci n’appartenait à personne, d’où la doctrine de terra nullius, qui formait la base d’un système foncier justifiant l’expropriation par les européens.
M. Pascoe démontre qu’en construisant cette doctrine, les colons britanniques ont sciemment déconsidéré les écrits de leurs propres pairs. Au cours de leurs «explorations», ceux-ci voyaient que les Aborigènes étaient des agriculteurs sophistiqués, menaient une vie plutôt sédentaire et avaient inventé plusieurs technologies.
La surface cultivée de l’Australie formait à l’époque un grand arc s’étendant d’ouest en est au centre du pays, et non pas, comme aujourd’hui, une bande étroite à la périphérie. Or, les colons ne comprenaient pas que les prairies vertes étaient le produit d’une cultivation millénaire, sur un sol léger et aéré, de céréales et tubercules indigènes; ils n’y voyaient que de prés naturels produits par quelque heureux accident au plus grand bonheur des brebis et chevaux européens. Il suffisait de tout juste cinq ans pour que les sabots des espèces envahissantes compactent la terre au point où ces cultures n’étaient plus viables.
Un colon décrit un moyen de pêcher consistant en un engin tellement simple qu’une personne seule pouvait le monter. Quand un poisson était pris, le pêcheur n’avait qu’à tendre la main pour le prendre, remettre le mécanisme et attendre encore. Sans même se lever! Or, pour l’observateur anglais, ceci ne témoignait pas de l’ingéniosité mais au contraire d’une nature tout à fait paresseuse!
Il ne s’agissait pas uniquement de la survie dans des conditions extrêmes. Le but était de créer et magasiner un surplus de denrées à l’usage ultérieur des autres clans de la région lors de leurs rassemblements réguliers en d’énormes réunions d’échange de nouvelles et de renouvellement rituel (corroborrees), où ils auraient besoin de ravitaillement physique aussi. Ce faisant, on jetait les bases d’une riche vie sociale et coopérative – entre clans et avec la «Terre Mère» – qui nourrissait l’âme de cette société dite «primitive».
Nigel Lindup, Versoix (GE)