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Recensione
di Marina Skalova
Pubblicato il 06/02/2017
Le premier roman de Marie-Luce Ruffieux, auteure et performeuse, se présente sous forme de 67 entités narratives, des blocs de textes chaque fois accompagnés d’un titre évocateur: «Le premier jouet à la con» ou «Une fleur, elle s’en fout que tu la filmes».
Le livre s’ouvre sur une scène pour le moins cocasse: la narratrice, une artiste que l’on retrouve souvent dans son atelier, en train de sculpter des objets ou de bricoler on-ne-sait-trop-quoi, est à genoux devant le tambour de sa machine à laver. Elle apprend aux serviettes qui se trouvent dedans à produire des sons, jusqu’à ce que l’une d’entre elles, la plus obéissante, parvienne à faire surgir «des fragments d’une sorte de langage», un début de dialogue. La serviette prend vie, s’ennuie sans la narratrice, qui se voit donc contrainte à fabriquer un sosie d’elle-même pour tenir compagnie à sa nouvelle amie, avant d’être déçue par cette «vision désensorialisée» d’elle-même. La serviette séduit des cinéastes, se fait inviter sur un tournage, où elle est finalement supplantée par les autres créations de la narratrice: son sosie et un costume nommé Audrey, qui arbore une «clochette à son ongle» et prend des «postures aléatoires pour signifier son humeur neutre».
Chaque fragment qui compose Les Jurons est placé sous le signe de l’étrange et du décalé. L’écriture, clinique et précise, est portée par une narratrice distanciée, peu investie par les affects, qui décrit objectivement ses actions et interactions avec le monde extérieur. Très vite, le récit affirme son caractère incongru, s’inscrivant aux confins du fantastique, sans que la langue ne s’affole pour autant.
Les êtres créés par la narratrice – la serviette, le costume Audrey et le sosie – s’interrogent sur leur étrangeté, tels des personnages se questionnant sur les caractéristiques dont les a dotés leur narrateur. Depuis leur perspective, la langue et le récit sont interrogés à plusieurs reprises. Une dimension méta-poétique qui ne cesse d’être engloutie par l’absurde:
Il paraît que je fais des métaphores, mais je ne sais pas des métaphores de quoi… Parfois, j’ai l’impression que ma tête est une boule de viande. Une boule de viande ou un bébé chat dans une coupe de cheveux….
Les stylos vibrent, les objets s’animent, laissent résonner «des cliquètements et des bruits de succion». Ils portent le récit, lui conférant une mécanique tout aussi drôle qu’implacable. Elle peut évoquer l’absurde de certains récits de Kafka, où les objets se voient dotés d’un pouvoir d’action. Mais ici, la dimension absurde ne sert pas une critique sociale, elle reste souvent à la surface des choses, que la narratrice parcourt d’un regard mi-amusé, mi-ironique.
C’est plutôt à un Kafka transposé dans un studio de cinéma expérimental ou une usine abandonnée, jonchée d’objets burlesques, que l’on a affaire ici. Marie-Luce Ruffieux, diplômée de la Haute école d’art et de design (HEAD) à Genève, porte surtout un regard d’artiste sur les choses. Les descriptions sont souvent très plastiques, avec une attention prononcée pour les textures, les matières. Chaque fragment de texte apparaît comme une image issue d’un film d’animation, ou d'un jeu vidéo. Les protagonistes sont ainsi plutôt des figurines, des poupées plastiques, à la frontière du mécanique:
Audrey mesure deux mètres cinquante. Sa hanche est appuyée à l’écorce d’un palmier tiède et elle dit au revoir avec la main. Elle entend des voix dans les arbres. Sans cesse, ses yeux font machine arrière. Elle a une révélation. Apparemment, c’est l’été car elle a les cuisses nues. Elle porte une casquette. La visière lui permet d’être moins éblouie mais une explosion lui fait fermer les yeux. Elle approche sa bouche du micro, cachant son sexe avec espérance.
Peu à peu, les objets-personnages tendent à concurrencer la narratrice humaine, menacée par leur présence envahissante. L’artefact devient plus réel que le réel lui-même. C’est alors avec une précision scénographique que ce petit cinéma des accessoires, décors et costumes en folie nous est révélé. Les créations de la narratrice effectuent des actions, prennent des initiatives, tandis que leur génitrice se transforme en simple spectatrice. L’atmosphère devient inquiétante, les œuvres plastiques se détraquent, les perceptions sont de plus en plus délirantes.
Dotés d’intentions, les personnages deviennent fantomatiques, jusqu’à faire penser aux poupées ricanantes des films d’horreur ou à celles créés de toutes pièces par l’artiste Cindy Sherman – un monde lui aussi clos sur l’apparence. On passe d’un décor à l’autre, d’une surface à l’autre. S’il est difficile de savoir ce que ces surfaces recèlent, on retient surtout le plaisir de l’imagination, qui régit le récit.
Dans cet univers fantasmagorique, les réflexions méta-artistiques sont les seules pensées sincères pouvant être formulées. Quand la crise s’installe, la narratrice s’écrie: «Tous mes états se superposent comme une pile de négatifs!». Au sein de ce monde où les caméras sont omniprésentes, où les images ne font que déboucher sur d’autres images, le langage de la photographie s’impose pour décrire des états émotionnels:
Ma vie est un appareil photo cassé (sans dérouleur). Toutes les prises de vue s’accumulent sur le même petit rectangle. Vous trouvez que certaines choses ressortent ? C’est tout simplement que certaines images sont mieux impressionnées que d’autres. Il n’y a dedans aucun mystère, en dehors du grand mystère mécanique. Le viseur est mobile, libre, il peut tout voir et ne rien voir.
Héritière d’une école qui interroge les effets créés par les langages artistiques et procédés littéraires, Marie-Luce Ruffieux montre qu’il est impossible de sortir de l’image. A l’ère de leur reproductibilité technique, qu’elles soient visibles par l’œil ou écrites sur le papier, les images ne cessent de se mettre en abîme – tout comme les stratégies narratives:
En général, on sous-estime l’importance des objets. C’est pourquoi j’essaie de dévier sur eux l’attention des spectateurs (au détriment des personnages). Entre autres, je suis l’auteure d’une balle assez colorée que je laisse flotter en permanence dans le cadre, d’une échelle faite avec des jouets pour chien qui a tendance à prendre racine, d’un buisson qui pleure.
On pense à un décor de carton-pâte où foisonnent les figurines à ressort, on entend le cliquetis et le grincement des boitiers, parmi d’autres ustensiles de fête foraine. Un univers chaotique et déjanté s’impose, dépeint avec une inventivité jubilatoire – tandis que les évènements prennent une tournure catastrophique.
Dans ce «pétage de plombs» généralisé, l’écriture ne cède pas au chantage du monde extérieur. La langue reste égale à elle-même, fine et précise, élégante dans son attention aux détails, survolant de haut ce réel qui disjoncte. Ne reculant pas devant l’absurde, elle s’obstine à le prendre au sérieux. Et impose sa capacité créatrice, son pouvoir de fiction.