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Ce travail réalisé dans le cadre d'un programme de promotion de la santé en entreprise a eu pour but d'évaluer l'importance de l'inactivité physique et de ses répercussions sur le profil de risque cardiovasculaire chez 16 000 employés d'entreprises du canton de Vaud. Nos résultats démontrent que le taux de personnes sans activité physique hors travail s'élève à 40%, celui-ci étant de 20% pour les personnes avec activité régulière. Par comparaison aux actifs, les sédentaires présentent un profil de risque cardiovasculaire significativement plus altéré qui est associé à un risque d'accident coronarien 1,6 fois plus élevé chez les hommes et de 8,5 chez les femmes. Dès lors, il est recommandé d'encourager, en entreprise aussi, la pratique d'une activité physique régulière à l'aide de programmes spécialement dédiés aux sédentaires.
Au cours de ces cinquante dernières années, l'évolution de notre société a été marquée par d'importants changements de nos habitudes de vie allant de pair avec l'automatisation et la motorisation de la quasi-totalité de nos actes quotidiens, d'où l'émergence d'une nouvelle espèce que l'on pourrait désigner «homo sedens» ! En effet, selon une étude récente ayant analysé le comportement de la population suisse, il apparaît que la proportion de personnes ayant une activité physique journalière faible à nulle était d'environ 35% chez les moins de 34 ans, cette proportion s'élevant progressivement à près de 45% chez les plus de 65 ans.1 Une abondante littérature témoigne de l'importance de ce type de carence en tant que facteur de risque de maladies chroniques.2-6 Malheureusement, malgré les recommandations d'habitudes de vie saine incluant la pratique d'une activité physique quotidienne largement diffusées dans la population, la tendance observée au cours de ces dernières années reflète une progression de cette inquiétante épidémie d'inactivité physique touchant aussi notre pays.7 Consciente de l'intérêt à sensibiliser la population active sur son lieu de travail, la Fédération vaudoise des ligues de la santé (FLS) s'est engagée en 1990 dans un programme de promotion de la santé et de dépistage des facteurs de risque cardiovasculaire en entreprise. Ainsi, ce travail a pour but d'évaluer les données recueillies, en recensant le degré d'activité physique hors travail rapporté par les employés, en comparant le profil des facteurs de risque cardiovasculaire entre les personnes déclarant ne pratiquer aucune activité physique et celles annonçant une activité physique régulière. Enfin, nous avons également comparé le risque d'accident coronarien entre ces deux groupes, selon le modèle de la Framingham Heart Study.8
Depuis 1990, la FLS conduit des campagnes de promotion de la santé et de prévention des maladies cardiovasculaires en entreprise. Ce programme, qui fit l'objet d'une évaluation,9 est réalisé par le biais d'une unité mobile de dépistage (UMD) comprenant une laborantine et une infirmière animatrice de santé travaillant sous supervision médicale. Ce programme, de type intervention brève, est proposé aux entreprises basées dans le canton de Vaud souhaitant offrir une prestation sociale sous forme de promotion de la santé et prévention des maladies non professionnelles à leurs employés, le coût étant à charge de l'employeur. Il comporte une phase de «screening» suivie d'une phase de «counseling» individuels, d'une durée moyenne de 10 minutes/personne. Le «screening» inclut un questionnaire sur les habitudes de vie, les antécédents personnels des maladies cardiovasculaires et des principaux facteurs de risque cardiovasculaire. Chaque personne est interrogée sur la fréquence et le type d'activité physique hors travail. Sont définies comme sédentaires, les personnes annonçant une activité physique régulière inférieure à 30 minutes par semaine, cette durée étant supérieure ou égale à trois fois 30 minutes par semaine pour les personnes considérées comme actives, la catégorie intermédiaire représentant les modérément actifs. S'y ajoutait une mesure du poids corporel, de la taille, des périmètres de hanches et de taille et de la tension artérielle. De plus, un dosage des taux de cholestérol et de HDL-cholestérol sur sérum capillaire, en condition non à jeun, est effectué à l'aide d'un appareil de chimie sèche (Ektachem DT-60 Eastman Kodak, Rochester, NY, Etats-Unis). Sur la base des résultats obtenus, les personnes sont classifiées en trois catégories de risque telles que définies par les recommandations du Groupe de travail Lipides/Athérosclérose de la Société suisse de cardiologie.10
Dans la phase de «counseling», chaque personne est aussitôt informée de ses propres résultats. En présence d'un profil de risque idéal, la personne concernée reçoit des conseils de poursuite de saines habitudes de vie. En plus de ces conseils de vie saine, des recommandations spécifiques accompagnées d'une brochure sont fournies aux personnes présentant un ou plusieurs facteurs de risque pathologique. Enfin il est conseillé aux personnes à haut risque de contacter leur médecin pour confirmation des résultats et conseils thérapeutiques. Ce programme, approuvé par la Commission cantonale de prévention, est réalisé grâce au soutien financier du Département de la santé publique et de la prévoyance sociale du canton de Vaud, des entreprises concernées et de la Fondation suisse pour la promotion de la santé, ainsi que de la Fondation suisse de cardiologie qui nous offre une partie des brochures didactiques. Pour l'estimation du risque d'accident coronarien sur dix ans nous avons utilisé l'équation de Framingham proposée par Anderson K. et coll.,8 avec prise en compte des facteurs de risque suivants : sexe, âge, cholestérol, HDL-cholestérol, tension artérielle systolique, tabagisme et diabète.
De 1994 à 1999, 16 507 personnes ont été examinées dans cent vingt entreprises recouvrant les secteurs primaire, secondaire et tertiaire. Le nombre de participants par entreprise oscilla entre 10 et 1657 personnes, avec un taux de participation compris entre 30 et 90%. Les caractéristiques des 5467 femmes et 10 940 hommes examinés sont listées dans le tableau 1. La prévalence des facteurs de risque cardiovasculaire est significativement plus élevée chez les hommes, en particulier pour ce qui touche l'hypertension artérielle, l'hypercholestérolémie et l'excès pondéral. Quant au degré de l'activité physique hors travail, la répartition est similaire entre les deux sexes avec 40% des femmes et 38% des hommes signalant n'avoir peu ou pas d'activité physique.
La figure 1 indique que la proportion des personnes sédentaires s'élève progressivement en fonction de l'âge pour les deux sexes (+ 23% vs + 30%, p
Estimé sur la base de l'équation de Framingham, le risque absolu d'accidents coronariens sur les dix prochaines années est nettement plus élevé chez les sédentaires que chez les personnes actives des deux sexes (fig. 2). A cet égard, il faut relever que chez les sédentaires de moins de 40 ans, ce risque s'élève à 11,5% pour les hommes et 4,4% pour les femmes, ce taux n'étant que modérément inférieur chez les personnes de plus de 40 ans, soit 8,4% et 2,8%.
L'analyse de ce programme de promotion de la santé et prévention des maladies cardiovasculaires en entreprise confirme la haute proportion de personnes qui consacrent moins de 30 minutes d'activité physique continue par semaine hors de leur travail. Si cette proportion n'augmente que modérément avec l'âge, force est de constater en revanche que la proportion des personnes actives diminue de plus de 50% aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Notre analyse indique une proportion plus élevée d'étrangers parmi les personnes sédentaires, quel que soit le sexe. Tenant compte des catégories socio-professionnelles, il apparaît qu'il existe également une plus forte proportion de travailleurs manuels et non qualifiés chez les personnes sédentaires. Comme on pouvait le soupçonner sur la base de la littérature internationale, le profil des facteurs de risque cardiovasculaire est significativement plus défavorable chez les inactifs hors travail, avec en particulier une constellation de facteurs de risque favorisant non seulement l'émergence de maladies cardiovasculaires mais également d'autres affections chroniques. Notons à ce propos le risque accru de broncho-pneumopathie et de cancer pulmonaire liés au tabagisme, de diabète lié à l'excès pondéral et à l'obésité à répartition abdominale, comme en témoigne la forte prévalence du tour de taille élevé. Peuvent s'y additionner également les risques accrus de troubles ostéo-articulaires de type arthrose et certainement de troubles psychiques non analysés ici.
Au plan cardiovasculaire, l'estimation du risque d'accident coronarien sur les dix prochaines années peut être considérée comme relativement élevée chez les sédentaires par comparaison à la catégorie des personnes s'adonnant à une activité physique d'au moins trois fois 30 minutes par semaine. De plus, bien qu'il s'agisse d'une estimation basée sur une population américaine et que nous ne puissions pas affirmer qu'elle soit totalement comparable dans notre population examinée, l'ordre de grandeur du risque absolu d'accident cardiovasculaire ne nous paraît pas négligeable. En effet, chez les sédentaires de plus de 40 ans, il s'élève tout de même à 11,5% chez les hommes et 4,4% chez les femmes, ces taux étant respectivement de 8,4% et 2,8% chez les moins de 40 ans. Selon l'étude WHO-MONICA11 se rapportant à l'analyse de la mortalité coronarienne chez les personnes âgées de 35 à 64 ans dans vingt et un pays de quatre continents, il apparaît que ce taux de mortalité à 28 jours s'élevait en moyenne à 48% chez les hommes et 54% chez les femmes. Le taux de mortalité précoce (intervalle inférieur à une heure), atteignait en moyenne 30% chez les hommes et 37% chez les femmes, réduisant par là même très fortement les chances de parvenir vivant à l'hôpital. Nos données témoignent donc d'un nombre potentiellement élevé d'années de vie qui risquent d'être perdues prématurément, avec tout ce que cela comporte de souffrance et de conséquences financières. S'y ajoutent également les coûts directs et indirects de la morbidité cardiovasculaire.
Certes, notre travail souffre de limitations d'ordre méthodologique et les résultats ne peuvent pas être extrapolés à l'ensemble de la population active. Toutefois, quand bien même notre évaluation de l'activité physique est sommaire et que peut-être, seules les personnes les plus motivées par leur santé auraient répondu à notre campagne, le constat réalisé chez plus de 16 000 personnes est peu contestable et il ne peut que renforcer les messages de prévention émanant des Offices fédéraux de la santé publique (OFSP) du sport (OFSPO) ainsi que du Réseau santé et activité physique suisse.12
L'importance de la surmorbidité et de la surmortalité liée à la sédentarité en Suisse vient d'être à nouveau répétée par les experts de l'Office fédéral de la santé publique,13 avec un risque relatif de développer une maladie cardiovasculaire s'élevant à 1,84, celui-ci étant de 1,47 pour l'hypertension artérielle, 1,36 pour les dorso-lombalgies, 1,88 pour le diabète et de 3,15 pour la dépression. Globalement, l'estimation de ces experts conclut à un total de 1.4 million de cas de maladies, dont 2000 décès, qui pourraient être évités par une activité physique suffisante. Or les coûts directs de ces cas de maladie représentent 1.6 milliard de francs suisses. Ces experts signalent par ailleurs que l'on recense chaque année en Suisse quelque 3000 accidents dus à une activité sportive, qui touchent non seulement les personnes actives, mais aussi celles qui le sont trop peu ou trop irrégulièrement. Ces cas occasionnent quelque 160 décès et 1.1 milliard de francs de coûts directs de traitement.
Les facteurs à l'origine de l'inactivité physique sont sans doute multiples et complexes. Aussi bien notre programme que les enquêtes suisses démontrent que ce phénomène est déjà fortement présent dès l'âge d'entrée dans la vie professionnelle. Il est fort probable que le changement de l'organisation du monde du travail, avec notamment l'augmentation de la charge de travail, réduise le temps et l'attrait pour accomplir une activité physique hors travail chez les plus actifs. Chez les sédentaires, ces contraintes peuvent suffire de prétexte supplémentaire pour justifier leur inactivité hors travail. Cependant, d'autres facteurs comptent, en particulier la méconnaissance ou la sous-estimation de l'importance du facteur activité physique sur la santé en regard de celle attribuée au sport. Cela souligne également le rôle funeste que pourrait avoir toute initiative visant à réduire les temps d'activité physique hebdomadaire en cours de scolarité sous prétexte de privilégier d'autres activités. De telles initiatives constitueraient sans doute un affaiblissement de la lutte contre l'épidémie de sédentarité dès le plus jeune âge.
Au vu des réponses données à nos collaboratrices de l'UMD, il est apparu que bon nombre de personnes sédentaires ne se sentaient guère motivées à l'idée de faire du sport. En effet, la notion de sport était souvent assimilée chez les sédentaires à des buts non recherchés tels que performance, compétitivité, ascétisme, surpassement de soi et efforts gratuits. Pour d'autres, l'inactivité résultait non seulement d'un manque de motivation mais également d'un manque d'incitatifs. Enfin, la perception de l'importance d'une activité physique régulière sur la santé restait très vague.
Fort de ce constat, notre attention s'orienta avant tout vers un concept situant la place d'une activité physique quotidienne par comparaison aux activités sportives. A cet effet, la pyramide de l'activité physique proposée par B. Martin14 nous apparut comme très appropriée (fig. 3). En effet, de lecture très simple, elle permet de sensibiliser tout un chacun pour qu'il intègre dans sa vie quotidienne au moins une demi-heure d'exercice physique, sous forme de marche, de bicyclette, de natation, etc. Puis, chez les plus motivés, entrent en ligne de compte soit des exercices d'endurance et/ou de musculation/ relaxation, selon leur désir et/ou le type d'activités sportives envisagées. Enfin, suivent les activités sportives souhaitées, sachant qu'avec une bonne condition physique celles-ci pourront être accomplies avec plus de plaisir et à moindres risques.
C'est ainsi que depuis 1999, la FLS a été mandatée par l'Association olympique suisse pour coordonner en Suisse romande la campagne nationale de remise en mouvement «Allez hop». Concrètement, il s'agit de cours structurés visant à garantir le goût et le plaisir de la pratique quotidienne d'une activité physique. Ces cours sont réalisés sous la conduite de moniteurs de sport formés spécifiquement à cette tâche. Parmi les cinq offres de cours, le walking (marche) est celui qui connaît la faveur des adhérents. Douze séances de 60 à 90 minutes réparties sur trois mois permettent de découvrir les connaissances physiologiques du bien-être et d'exercer l'échauffement, l'endurance, le stretching, le jeu et le retour au calme. Selon une évaluation récente, effectuée chez plus de 200 participants, il apparaît qu'un tel cours est particulièrement bien apprécié et que bon nombre d'entre eux améliorent leur condition physique.15 De plus amples informations au sujet des cours «Allez hop» peuvent être obtenues auprès de la coordinatrice romande à la Boutik Santé à Lausanne, tél. (021) 601 06 66 ou sur le site Internet : www.allezhop.ch. En accord avec B. Martin, nous sommes convaincus que tout médecin ne devrait pas manquer l'opportunité de la consultation médicale pour inclure dans l'anamnèse ce facteur et encourager ses patients à pratiquer une activité physique quotidienne.16 Quant aux entreprises, il faut saluer l'engagement des dirigeants concernés qui offrent à leur personnel, sur leur lieu de travail, une sensibilisation pour une meilleure gestion de leur capital santé.
En conclusion, ces données montrent que la sédentarité est très fréquente dans le monde du travail et qu'elle s'associe à une constellation de facteurs de risque associés à un haut risque cardiovasculaire. L'efficacité d'une remise en condition physique à l'âge moyen a été démontrée et bon nombre d'arguments portent à croire que l'accent devrait être mis d'abord sur l'encouragement à la pratique quotidienne d'une activité physique plutôt qu'à vouloir d'emblée recommander le sport, sachant que la notion est étrangère ou mal ressentie par un grand nombre de sédentaires.