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Selon le bioethicien Julian Savulescu, la rémunération pourrait tout aussi bien être versée en cash qu'en nature.
Payer les personnes réticentes à la vaccination pour qu'elles se fassent inoculer le sérum? L'idée a, pour certains, de quoi séduire. Elle a récemment été promue par le philosophe et bioéthicien australien Julian Savulescu, connu pour être une des figures de la défense de l'eugénisme libéral. Il a publié une correspondance à ce sujet dans le Journal Of Médical Ethics en octobre 2020. Il y plaide pour une rémunération des personnes qui se feraient vacciner contre le Covid-19, mesure qui, pour lui, serait autrement préférable à toute forme d'obligation, de communication ou de pédagogie. Selon Savulescu, le paiement pourrait tout aussi bien se faire en cash qu'en nature. De son côté, l'économiste américain Robert Litan, de la Brookings Institution, a fixé le prix à payer: 1000 dollars (841 euros) par personne, non assujettis à l'impôt.
Dans son papier, Savulescu balaie du revers de la main le fait que sa proposition puisse remettre en cause la dimension altruiste de la vaccination: «La possibilité d'une vaccination altruiste peut être préservée en offrant aux personnes qui ont été vaccinées la possibilité de reverser tout paiement en espèces aux services de santé».
Le 6 mai 2021, sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin, l'infectiologue Karine Lacombe – peut-être un peu prise au piège par une question du journaliste –, a suggéré la mise en place de mesures financières sous la forme d'«une petite allocation attribuée à chaque personne vaccinée avec un schéma vaccinal complet» pour inciter les populations les plus rétives à se faire vacciner.
La France est partagée entre un côté majoritaire qui rassemble les personnes qui ont hâte de se faire injecter le précieux sérum, quitte à faire plusieurs heures de queue; et de l'autre celles qui demeurent sceptiques sinon anti. Ce type d'incitation financière serait-il une bonne idée?
Il faut commencer par entendre les différences culturelles dans les rapports du public à la santé. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, les soins coûtent cher. En France, la situation est bien différente, comme l'explique Éric Billy, chercheur en immuno-oncologie à Strasbourg et membre du collectif «Du côté de la science»: «En France, même s'il y a des inégalités incontestables, le système de soins fonctionne plutôt bien. Surtout, nous avons la culture du gratuit et du droit au soin. De fait, pour nous, l'injection est gratuite». Nous entretenons également la culture du geste altruiste; alors qu'aux États-Unis le don du sang et de plasma sont rémunérés, c'est quasiment inconcevable en France. «Rémunérer la vaccination, ce serait mettre le doigt dans un engrenage où, collectivement, nous n'avons sans doute pas envie d'aller», estime Éric Billy.
Angela Sutan, enseignante-chercheuse en économie expérimentale à l'université Bourgogne-Franche-Comté et spécialiste du comportement, explique que l'incitation financière dans le cadre d'une campagne de vaccination est non seulement inefficace, mais peut aussi se révéler contre-productive: «Se faire vacciner est une contribution à un bien commun. C'est aussi un acte qui relève de la motivation intrinsèque, presque d'un choix moral. Nous savons qu'ajouter une motivation extrinsèque (égoïste) comme une incitation financière nuit à la motivation intrinsèque et tend à l'annihiler. Ce serait donc contre-productif chez les personnes qui n'ont pas ou peu de motivation à se faire vacciner».
La vaccination relève du bien public. La chercheuse estime que l'incitation financière qui pourrait être donnée aux personnes vaccinées n'est en rien comparable à celle qui accompagne le sevrage tabagique: «La vaccination tient certes d'un choix égoïste dans le sens où elle permet de se protéger contre le Covid-19. Mais avant tout, elle s'inscrit dans une attention aux autres: atteindre l'immunité collective, contribuer au désencombrement des services hospitaliers, etc. Ce n'est pas du tout le même domaine d'action que l'arrêt du tabac».
Angela Sutan estime que rétribuer les gens pour qu'ils se fassent vacciner renverrait un signal particulièrement négatif.
«Cela peut avoir un effet dévastateur, car cela suggère qu'il y a un problème, que ce n'est pas sécurisant de se faire vacciner ou qu'il y a autre chose derrière». Éric Billy abonde en ce sens: «On donnerait de l'essence aux antivax pour mettre le feu».
Alors, que faire pour motiver les plus réticents d'entre nous? Existe-t-il d'autres possibilités que la coercition (l'obligation vaccinale) et l'incitation financière? Sans aucun doute. Encore faut-il être attentif aux besoins des différents publics, comprendre les mécanismes d'hésitation et de réticence et où se situent les freins réels à la vaccination.
Éric Billy prône la pédagogie: «Il faut faire comprendre aux gens que la vaccination permettra de reprendre une vie (presque) normale». Il insiste sur l'importance de l'accès aux vaccins: «Une partie de la population n'a que difficilement accès à l'information. La vaccination est réellement touchée par la fracture numérique. Afin de combler ces inégalités, il faut amener les vaccinodromes dans les quartiers les plus isolés et/ou précaires comme ce fut le cas pour Noisy-le-Sec».
Angela Sutan envisage des solutions originales: «Il existe différentes manières de susciter la motivation: d'abord, on aurait pu ouvrir dès le début une ligne d'accès à tous les volontaires qui voulaient se faire vacciner. Cela crée un cercle vertueux, une forme de mimétisme et une certaine frustration à ne pas pouvoir se faire vacciner immédiatement. Reste que cette frustration doit être incluse dans une stratégie, car elle tend à s'épuiser».
Elle propose ensuite de créer des incitations autres que monétaires, par exemple en créant des centres de vaccination dans des lieux insolites. C'est ce qu'à fait la Roumanie en transformant le château de Bran (dit «Château de Dracula») en vaccinodrome.
La spécialiste suggère une voie encore plus audacieuse; permettre aux gens de payer pour se faire vacciner plus vite: «Le “pay what you want” a fait ses preuves en économie comportementale. L'idée est de payer ce que je peux et ce que j'estime que vaut le service. Cela donne une certaine liberté et rend les gens acteurs de leur vaccination. En poussant à agir ainsi, on joue sur leur motivation intrinsèque et leur volontarisme sans pour autant laisser de côté les plus précaires qui pourraient très bien ne donner qu'un centime symbolique».
Elle propose enfin une solution simple, mais somme toute radicale: «Inscrire par défaut tous les Français sur des créneaux de vaccination et les convoquer. C'est autrement plus difficile de se désinscrire que de s'inscrire et cela inclut pleinement la démarche de la vaccination individuelle dans un mouvement collectif».
En somme, pour inciter les personnes les plus rétives à se faire inoculer le sérum contre le Covid-19, il n'y a pas de solution miracle. Il existe tout un panel de possibilités qui permettent d'encourager et de motiver sans contraindre ni créer la défiance.
Cet article est initialement paru sur le site de Slate.