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Pourquoi la modernité dérègle-t-elle la relation au monde? Pour éclairer le phénomène, Rosa peut s'appuyer sur les acquis de l’École de Francfort (Adorno, Fromm, Marcuse, Habermas, Honneth...), dont il est aujourd'hui le représentant le plus en vue. Voici son diagnostic, en simplifiant le trait: la modernité se retrouve aujourd'hui prise dans un piège qu'elle a elle-même mis en place, car elle fait une chose et son contraire. D'un côté, au nom du bonheur, elle facilite par tous les moyens l'accès au monde matériel, social et culturel. Concrètement, elle cherche à mettre celui-ci à portée de chacun en élargissant l'horizon de ses possibilités, en lui offrant mille moyens d'étendre ses réseaux, en lui permettant de disposer d'un maximum de biens et de services. Mais, de l'autre, pour atteindre cet objectif, elle utilise une approche qui porte atteinte au monde, en faisant de lui un corps inerte, qui n'apporte plus rien, parce qu'il ne «dit» plus rien. Comment s'y prend-elle? En ayant recourt à toutes sortes de techniques, elle transforme tout en ressources, autrement dit en objets sans âme. Voilà donc la contradiction qui est au cœur de la modernité: pour que l'homme puisse enfin vibrer à l'unisson du monde, elle lui demande de s'approprier les choses et de les maîtriser, ce qui empêche cette vibration de se produire. «Les sujets de la modernité tardive perdent le monde comme vis-à-vis parlant et répondant à mesure qu'ils étendent leur accès instrumental à celui-ci», explique Rosa, après avoir dressé ce constat terrible:
«La résonance reste la promesse de la modernité mais l'aliénation est sa réalité.»
Ce n'est pas tout: le piège se referme de plus en plus. Pour quelle raison? Parce que la modernité ne peut se perpétuer que si tout va de plus en plus vite. Il y a en elle une contrainte d'accroissement, montre le penseur, auteur d'un livre majeur sur le sujet: Accélération. Une critique sociale du temps (Paris, La Découverte 2010). Et plus il faut aller vite, moins il y a de chances que «ça chante» autour de nous. Qui se soumet aux «impératifs de la triade croissance-accélération-innovation», et au devoir de compétitivité qui va de pair avec eux, n'a tout simplement plus le temps. Il ne peut plus adopter l'attitude intérieure requise pour avoir une relation au monde porteuse. Résultat, c'est comme s'il se retrouvait devant un «monde en fuite», dans une impasse personnelle décrite en ces termes glaçants: «Ne plus pouvoir se sentir soi-même, ne plus rien ressentir, ne plus pouvoir s'entendre.»
Une catastrophe de résonance
Le verdict est clair: «La crise de la modernité est tout entière une crise de la relation au monde.» Que faut-il entendre plus précisément par là? Et d'abord, qu'est-ce que le monde? C'est, selon la leçon de la phénoménologie, «ce qui est toujours préalablement donné à chaque conscience», soit «l'ensemble des personnes, des espaces, des tâches, des idées, des choses et des outils qui croisent notre chemin et auxquels nous avons affaire». Si le monde inclut l'ensemble des réalités subjectives, objectives et sociales, qu'est-ce qui prouve que la relation à lui, ou à ses composantes, est aujourd'hui déréglée? Le simple fait que cette relation est souvent empreinte de peur, qu'il y a méfiance, voire répulsion entre l'homme et les fragments de monde qui entrent dans son quotidien. Autrement dit, entre le sujet et ce qui s'inscrit dans sa vie ne vibre pas la corde du désir ou de la libido.
Alors que «nous aspirons à un monde qui nous porte, nous nourrisse,
nous réchauffe et nous soit accueillant», nous nous retrouvons bien des fois
dans un monde «silencieux et impitoyable», explique le philosophe.
Dans la modernité tardive, les relations au monde, sans fluidité, sans élasticité, sans effets d'entraînement, manquent ainsi de résonance. Autrement dit, l'homme et le monde ne sont pas comme «deux entités qui se répondent l'une à l'autre tout en parlant de leur propre voix». Un dialogue ne s'instaure pas entre les deux, l'un appelant, l'autre donnant la réplique, et vice versa. Et pourquoi l'échange n'a-t-il pas lieu ou tourne-t-il court? Pour différentes raisons, que l'auteur n'explicite peut-être pas suffisamment. Avant tout, parce que les relations automatisées, institutionnalisées ne sont pas en soi «résonantes». Les modernes se croient, à tort, maîtres de la résonance: il s'imaginent qu'il suffit de se procurer ceci ou cela, de faire ceci ou cela, pour connaître une forme de ravissement. Or on ne vibre pas au diapason du monde sur commande. Il y a dans le phénomène «un élément d'indisponibilité, de résistance», explique Rosa. Un élément culturel joue aussi un rôle négatif: «Le propre de la modernité occidentale est de ne pouvoir accorder aucune qualité de résonance aux choses, c'est-à-dire aux objets non humains.» Le philosophe ne cesse d'y revenir:
«Les rapports de résonance modernes sont déréglés: tel est le diagnostic posé par ce livre».
À l'appui de sa thèse, il peut évoquer les travaux d'innombrables auteurs, des artistes comme Musil, Kafka, Sartre, Camus ou Beckett, des philosophes comme Marx, Weber ou Adorno. Il peut aussi montrer, de façon très plausible, que bien des problèmes de santé témoignent d'une perturbation du rapport au monde. C'est le cas, par exemple, des problèmes de respiration (asthme), des pathologies de l'alimentation (anorexie, boulimie) ou encore du mal de dos ou des troubles du sommeil.
Un credo optimiste
Cela dit, la modernité n'est pas seulement une «immense catastrophe de résonance». C'est comme si, redoutant le pire, elle mettait tout en œuvre pour éviter les déserts d'aliénation et était en quête perpétuelle d'oasis de résonance. L'omniprésence de la musique et du graphisme dans le quotidien contemporain, «la tendance à colorer et à sonoriser toutes les surfaces de notre vie» témoigneraient de cette recherche éperdue. L'essor de l'industrie du rire serait dû au désir de réparer le «rapport réifié au monde de notre société contemporaine». La soif d'enchantement expliquerait aussi les «expériences ritualisées de résonance: dans les musées, les théâtres, les salles de concert, les cinémas et autre lieux semblables». Elle aurait favorisé la redécouverte de la nature, qui est «la sphère de résonance centrale de la modernité». Elle serait à l'origine de l'essor du développement personnel, les vies réussies étant des vies faites de mille relations vivantes, avec soi-même, son corps, les autres, la nature, la société, sa profession, ses engagements, ses tâches, etc.
Si elle favorise une approche qui rend le monde muet, la modernité, héritière du romantisme, rêve donc en même temps d'un monde qui chante. En l'affirmant, Rosa prend ses distances par rapport aux détracteurs de la modernité. Il tient à «mettre à disposition de la théorie critique un concept positif lui permettant de dépasser le stade de la critique et de se mettre en quête d'une meilleure forme d'existence». Adepte d'un «credo optimiste», il va jusqu'à écrire:
«Un monde meilleur est possible, un monde où il ne s'agit plus avant tout de disposer d'autrui mais de l'entendre et de lui répondre».
Pour autant, son approche ne débouche sur aucun «yaka». S'il faut obligatoirement rompre «avec la visée d'accroissement constitutive de la modernité», «il n'existe pas de modèle prêt à l'emploi» pour changer la donne et instaurer une «société de post-croissance», reconnaît-il. Son analyse lui permet toutefois d'indiquer la direction à suivre: «Ce n'est pas l'accès aux choses, mais la qualité de la relation au monde qui doit devenir la norme de l'action politique et individuelle.» Mais il avoue très vite son ignorance: «Comment parvenir à une autre forme de relation au monde? Il n'existe pas de schéma directeur, pas de plan de réformes clés en main; la question, au fond, reste sans réponse.»
La religion réhabilitée
Que penser de l'optimisme mesuré de Rosa? Il a tout d'un produit de volonté. Des pages et des pages analysent le malaise moderne, et voilà que le penseur affirme: «Un autre type d'être-dans-le-monde est possible.» La phrase ressemble trop à un vœu pieux pour emporter l'adhésion. Il n'empêche, globalement, l'analyse est d'une profondeur peu commune. Elle remet en cause les approches de tous ceux qui affirment que le problème, c'est le manque de capacités ou de ressources, ou encore l'inaccessibilité du monde. Mieux encore, elle met en évidence des réalités que bien des philosophes contemporains, français en particulier, passent sous silence. Rosa affirme par exemple que:
«Le monde vient à la rencontre du sujet qui l'éprouve».
Il montre comment ce vis-à-vis opère, par exemple lorsqu'il prend la forme d'une œuvre d'art ou d'un spectacle naturel, dont la voix «peut se faire entendre et répondre, sans que sa réponse ne soit un simple écho ou la répétition de ce qui nous est propre». Dans le même mouvement, il réhabilite la relation à l'Autre, «un Autre qui nous déconcerte et nous contredit», «qui surtout reste indisponible, se dérobe à toute prise et se soustrait à toute attente».
Le penseur allemand valorisant l'altérité, à l'instar d'un Lévinas, rien d'étonnant s'il prend la religiosité au sérieux, même s'il est non-croyant. Il en propose une définition stimulante située dans la droite ligne de son analyse. La religion, écrit-il, «fournit l'assurance que la forme élémentaire de l'existence est une relation de résonance et non d'aliénation», ce qui lui permet de formuler cette hypothèse:
«Dieu, au fond, ne serait autre que la représentation mentale d'un monde qui répond.»
La Bible énoncerait cette promesse: «Quelqu'un est là qui t'entend, qui te comprend et qui trouvera le moyen de t'atteindre et de te répondre.» Quant à la prière, elle «fluidifierait» le rapport au monde. Les affirmations peuvent prêter à débat. Que deviennent la transcendance et l'Incarnation, si la religion est un mode d'être-au-monde et n'est pas centrée sur une relation entraînant une métamorphose? À cette question, d'autres pourraient s'ajouter, concernant par exemple le rôle du sujet dans la relation de résonance: en fidèle disciple de la modernité, Rosa ne se fait-il pas une trop haute opinion de celui-ci? Il n'empêche, le livre est un chef-d’œuvre, ne serait-ce que parce qu'il rend magistralement compte d'un angoisse qui nous habite tous: ne sommes-nous pas à la veille «d'une perte générale de résonance, d'un silence du monde»? Si nos sociétés poursuivent leur course en avant, n'allons-nous pas nous retrouver désespérément seuls, dans un environnement gris, froid et muet?
Hartmut Rosa
Résonance. Une sociologie de la relation au monde
Paris, La Découverte 2018, 536 p.
À lire également, l'article de Hartmut Rosa paru sur ce site: Aux racines de la crispation anti-migrants