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Le procès en appel qui s'ouvre en France sur la célèbre affaire de pédophilie trouve son pendant scénique dans «Le Libéra» de l'écrivain genevois Robert Pinget.
Le roman du grand écrivain genevois est présenté au Théâtre de Vidy-Lausanne dans l'adaptation de Joël Jouanneau.
C'est un retour qui s'apparente à une fidélité nostalgique. Bien des années après avoir présenté en Suisse romande «L'Hypothèse» et «L'Inquisitoire» de Robert Pinget, le metteur en scène français Joël Jouanneau renoue littérairement avec le grand écrivain genevois qu'il a connu.
Jouanneau monte donc au Théâtre de Vidy-Lausanne «Le Libéra», roman dudit Pinget qu'il a lu «quarante fois» avant de l'adapter à la scène.
Deux raisons à cette adaptation. D'abord, «l'amitié post-mortem» qui le lie à l'écrivain. «Pinget, qui était croyant, confie-t-il, craignait que je ne m'intéresse plus à ses textes après sa mort. J'ai voulu lui prouver que je ne l'oubliais pas».
Un roman prémonitoire
Ensuite, il y a cette actualité tragique de l'affaire d'Outreau dont le procès en appel vient de s'ouvrir en France. Le rapport de cette affaire avec «Le Libéra» est aussi surprenant qu'effrayant.
Ecrit en 1967, le roman de Pinget est prémonitoire. L'écrivain s'y montre visionnaire en imaginant, avec presque 40 ans d'avance, le viol et l'assassinat d'un petit garçon de 6 ans dans une bourgade française.
L'histoire, telle qu'adaptée à la scène, reconstitue le drame au fil d'une enquête judicaire menée par un commissaire et trois policiers. Au banc, non pas des accusés mais des témoins, un domestique qui répond au nom d'Alexandre et qui est joué par l'immense (au sens propre comme au figuré) Roland Bertin, ex-sociétaire de la Comédie-Française.
Alexandre est donc prié par les quatre enquêteurs d'apporter son témoignage sur le meurtre du petit garçon. Mais la parole de ce domestique est sans cesse ébranlée par un nombre incalculable de dérapages langagiers, d'emballements non maîtrisés et de digressions farfelues qui ne font que noyer la vérité et brouiller les pistes pour le commissaire et ses adjoints.
D'Outreau à Dutroux
Il y a donc dans le roman de Pinget «une dimension totalement surréaliste que l'on retrouve dans l'affaire cataclysmique d'Outreau», précise Joël Jouanneau.
Et il ajoute: «D'ailleurs, «Le Libéra» contient en germes bien d'autres affaires de pédophilie, comme l'affaire Dutroux. L'auteur, lui, a inventé dans son roman l'affaire Ducreux. C'est donc 'le trou', 'le creux' ou 'le trop'», glisse encore le metteur en scène en s'amusant.
Dans la salle de Vidy, on s'amuse en revanche un peu moins. Car il faut attendre la dernière demi-heure du spectacle pour que la folie salutaire de Pinget s'emballe et que sa gaieté noire advienne. Le début de la représentation reste, hélas, cantonné dans quelques images stéréotypées, vues chez «Navarro» ou «Maigret».
Coup de chapeau, néanmoins, à Roland Bertin si gros, si grand, si fin dans le non-sens, si familier dans son étrangeté qu'il fait irrésistiblement penser aux personnages caricaturaux de Daumier. Daumier, maître en peinture de la parodie judiciaire.
swissinfo, Ghania Adamo
Faits
Le Français Joël Jouanneau renoue avec l'écrivain genevois Robert Pinget.
Après «L'Hypothèse» et «L'Inquisitoire», il met en scène «Le Libéra».
A voir au Théâtre de Vidy, à Lausanne, jusqu'au 27 novembre.
En bref
Robert Pinget est né le 19 juillet 1919 à Genève. Après des études de droit, il exerce la profession d'avocat pendant un an, puis quitte Genève et s'inscrit aux Beaux-Arts à Paris.
En 1952, il se tourne définitivement vers l'écriture avec son premier roman: «Mahu ou le matériau».
Robert Pinget a obtenu le Prix des Critiques pour L'Inquisitoire (1962), le Prix Femina pour Quelqu'un (1965).
Il est décoré de la Légion d'honneur (1982) et de l'Ordre National du Mérite (1989). En 1990, le Grand Prix National des Lettres lui est décerné pour l'ensemble de son oeuvre.
Robert Pinget est mort le 25 août 1997 à Tours.