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Dans ces temps où la Belgique semble vaciller, je me dois de vous parler d'une oeuvre trop méconnue et qui cependant est l'équivalente pour la Belgique, à mes yeux et à ceux de beaucoup de mes contemporains, de celle de Cervantes pour l'Espagne.
Non il ne s'agit pas de "La vie des abeilles" de Maeterlinck; pas plus que "La Balade du Grand Macabre" de Michel de Ghelderode. Je ne vous parlerai pas des "Bijoux de la Castafiore" d'Hergé, du "Chat" de Geluck, de "Gaston" de Franquin, des "Stroumpfs" de Peyo... et pourtant je les aime tous ceux-là.
"Les cendres de Claes battent sur ma poitrine..."
En 1867, un obscur employé aux archives du Royaume fait paraitre aux éditions parisiennes Lacroix-Verboeckhoven un ouvrage luxueusement illustré de quinze eaux-fortes de Daniel Rops. Un flop total... Deux ans plus tard, apparaît une soi-disant deuxième édition (la même en fait) illustrée, cette fois de trente eaux-fortes, reflop et l'auteur meurt en 1879 dans la misère la plus noire.
Et pourtant "La légende et les aventures héroïques joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et d'ailleurs" est un pur chef-d'oeuvre. Il raconte dans un langage étrange qui mêle au français des expressions faussement moyenâgeuses et des phrases flamandes, la vie de Thyl Ulenspiegel, de sa fiancée Nèle et de son ami, l'énorme Lamme Goedzak. Ce trio n'est évidemment pas sans rappeler celui formé par Don Quichotte, Sancho Pança et Dulcinée. Mais là s'arrête la comparaison car, dans le cas qui nous occupe, il s'agit véritablement d'un livre politique qui se situe dans la Belgique des Pays-Bas espagnols en proie à l'inquisition et occupée par les troupes de Philippe II, né le même jour que notre héros.
Le livre est une sorte de "road movie" qui raconte les pérégrinations de Thyl depuis sa naissance à Damme, en passant par la mort de son père Claes sur un bucher de l'inquisition, dénoncé pour hérésie par un voisin malfaisant, jusqu'à sa disparition onirique accompagné de sa fiancée Nèle (le coeur de la Flandre). Le voyage initiatique emmène le lecteur à travers une Belgique où la Wallonie et la Flandre sont confondues mais aussi à travers l'histoire de l'Europe du nord du XVIème siècle mêlant le tragique au comique dans une langue innovante et jubilatoire.
Il est à noter que le livre (traduit en russe bien sûr) a été un des livres dans lesquels les petits soviétiques ont appris à lire pendant des années; je crois cependant qu'il n'aurait pas aimé vivre sous le régime communiste car il est vraiment le symbole de la lutte contre toutes les oppressions.
Oublions l'image qu'en a donné le film de Joris Ivens avec un Gérard Philippe certes bondissant mais dépourvu de la profondeur qui caractérise l'oeuvre de de Coster.
Le personnage de Thyl semble être né en Allemagne vers 1300 et il apparaît dans plusieurs romans ou pièces de théâtre en allemand et en bas allemand, mais c'est vraiment de Coster qui lui donne toutes ses lettres de noblesse en ajoutant au personnage du bouffon de la tradition la densité d'un grand patriote, d'un rebelle...
J'aime ce livre, je l'aime au point que j'en possède six versions (et ce n'est pas fini), je l'aime parce qu'il représente, pour moi, ce qu'est le belge tel que je le crois. Parce que aussi il s'agit d'un grand livre qui a dû être suffisamment dérangeant pour qu'on le mette sous l'éteignoir pendant les années où il n'était pas bien vu de risquer d'exciter la classe ouvrière qui aurait pu se rebeller, n'est-ce-pas?
Je vous engage à suivre les pérégrinations de Thyl dans la Belgique du XVIème siècle, vous y côtoierez la joie et l'humour, la douleur, la révolte, et surtout la poésie d'une langue merveilleusement inventée.
Ne méconnaissez pas ce grand moment de la littérature française!
Si le coeur vous en dit, vous pouvez trouver une excellente version établie par Joseph Hanse (l'élève de Maurisse Grévisse) téléchargeable en pdf ici.