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L’histoire entre la photographie et la montagne remonte quasiment à l’invention de la première :
En 1844 déjà, le gouvernement français charge deux savants, Bravais et Martens, d’enquêter sur la possibilité de photographier en milieu hostile, et choisit de les envoyer à Chamonix.
Et les premières photographies des Alpes sont des daguerréotypes, et donc des exemplaires uniques.
Joseph-Philibert Girault de Pranget (1804-1892) et John Ruskin (1819-1900) sont en ce sens des pionniers et le second se targuait d’avoir pris la première photographie du Cervin (voire de toute montagne) en août 1849.
Mais elle rencontre aussi rapidement le succès : le grand public est fasciné par les vues panoramiques du massif du Mont-Rose puis du Mont-Blanc exposées respectivement à Londres et à Paris par Frédéric Martens au début des années 1850. Pourtant, il n’était pas évident que la photographie de montagne soit possible, et pas uniquement pour des raisons techniques.
Ainsi, le 19 août 1850, en voyant les premiers négatifs développés du Scheuchzerhorn, le photographe Camille Bernabé s’est exclamé : « Les Alpes peuvent se photographier ! »
Les premiers photographes de montagne ont dû faire face à de nombreuses difficultés
La première est le poids important de tout l’équipement nécessaire : il faut plusieurs mulets et plusieurs personnes pour le porter en montagne. Le daguerréotype est un processus complexe nécessitant des connaissances pointues.
Quant aux procédés à négatif, dont le collodion inventé en 1851, ils nécessitent de devoir développer les négatifs sur place. Une tente spéciale est donc aménagée en chambre noire. Les premiers procédés photographiques sont par ailleurs peu sensibles, ce qui induit des temps de pose relativement longs. Cela peut se révéler problématique dans un milieu changeant comme la montagne.
Malgré ces difficultés, les photographes ont très tôt photographié en montagne, et pas simplement depuis le bas, voire au sommet des montagnes, même s’il s’agit du plus haut sommet des Alpes. En 1859, Auguste-Rosalie Bisson se lance dans l’ascension du mont Blanc avec l’objectif de prendre une photographie depuis son sommet. Il ne monta pas plus haut que 2800 m, mais put prendre plusieurs photographies lors de l’ascension
Il réussira finalement en 1861 lors d’une nouvelle tentative en compagnie de son frère, Louis-Auguste.
Si Charles Soulier avait réussi à prendre la première photographie depuis le sommet du mont Blanc en 1859, le succès fut malgré tout retentissant. Théophile Gautier encense en 1862 dans la Revue photographique l’expédition des frères Bisson, allant jusqu’à affirmer que la photographie a réussi là où la peinture a échoué, c’est-à-dire à représenter la haute montagne, le poète français écrivant que
« les couleurs du peintre, si un peintre montait jusque-là, se glaceraient sur sa palette » et que « l’art […] ne monte pas plus haut que la végétation ».
Cette idée était largement partagée à l’époque.
La photographie de montagne a joué un grand rôle pour la géologie.
L’une des plus grandes questions de la géologie au XIXe siècle est de savoir comment se sont formées les chaînes de montagnes.
La majorité des géologues de cette époque ont étudié la question. Et à partir de 1830, ils le font en s’appuyant beaucoup sur les images. Ils se sont donc tout naturellement servis de la photographie à partir des années 1850.
Les premières photographies de montagne sont donc avant tout scientifiques et non artistiques.
Les Alpes du point de vue de la géographie physique et de la géologie – Voyages photographiques d’Aimé Civialeconstituent à cet égard un exemple paradigmatique. Civiale a parcouru les Alpes pendant dix ans pour en effectuer un relevé exact et minutieux. Il en résulte six cents photographies et quarante-et-un panoramas.
La (très) faible sensibilité des plaques induisant un long temps d’exposition a une autre conséquence majeure :
elle complique grandement la prise de panoramas. À raison de quatorze photographies de douze à quinze minutes d’exposition chacune et en comptant le temps nécessaire aux manipulations et réglages,
Le résultat final est ainsi loin d’être un instantané reproduisant ce qu’un spectateur verrait s’il se rendait au sommet de la montagne en question, mais le long regard de toute une matinée, séparé en quatorze points de vue différents.
Cela représente malgré tout un gain de temps conséquent par rapport au dessin car pour produire un bon dessin de panorama, il fallait monter plusieurs fois au sommet – certains considéraient même qu’il était impossible de dessiner un panorama entier au sommet d’une montagne en moins d’un été, à cause des difficultés inhérentes au dessin, mais aussi à cause des conditions climatiques changeantes.
Le panorama dessiné est donc par essence synthétique : il assemble différents moments d’observation en une seule vue et permet de tout faire voir. Le photographe lui est tributaire des conditions climatiques et si le ciel se couvre, des sommets ne seront pas visibles sur le panorama final. Pour cette raison, certains pensaient que la photographie ne remplacerait jamais le dessin dans ce domaine.
La création des clubs alpins – le premier étant l’Alpine Club anglais, en 1857 – et le développement de l’alpinisme ont favorisé l’essor de la photographie alpine, en raison de la nécessité de publier de bonnes illustrations en complément des récits des membres du club. La photographie est perçue comme plus fidèle.
La capacité qu’a l’appareil photographique de tout montrer se révèle par ailleurs un atout précieux pour illustrer les itinéraires d’ascension et les passages les plus difficiles, remplaçant avantageusement la description et le dessin. L’alpinisme et l’augmentation progressive des gens gravissant la montagne induit une augmentation du nombre de photos prises en altitude voire à haute altitude.
La photographie d’amateur connaît un important développement dans les années 1880
C’est l’invention de l’instantané et la commercialisation de l’appareil Kodak en 1888 qui a révolutionné la photographie de montagne.
Ce dernier, maniable et léger, est idéal pour être emmené « facilement » en altitude.
Guido Rey parlait de son Kodak comme « un compagnon d’ascension auquel on ne peut renoncer »
Les années 1880 sont aussi celles de grands photographes, comme Paul Helbronner, William Frederik Donkin et Vittorio Sella. Ce dernier ne recherche pas à faire des photographies scientifiques, au contraire de Helbronner.
Sella fut également l’un des premiers à se rendre dans l’Himalaya.
La photographie de montagne connaît un point de bascule important dans l’entre-deux-guerres. Jusqu’alors, le protagoniste de la photographie était toujours la montagne, même si un alpiniste se trouvait devant l’objectif. Le plus souvent, la présence humaine servait d’ailleurs à donner une échelle, à donner idée de l’immensité de l’environnement. Mais dans les années 1930, l’homme devient le sujet premier de la photographie : on montre plus volontiers la cordée des alpinistes que les montagnes elles-mêmes.
La photographie de montagne connaît sa véritable diffusion démocratique après la Seconde Guerre mondiale
Elle est accentuée par l’invention de la photographie couleur et les revues à grand tirage.
La publication en 1950 par Paris-Match en première page de la photographie de Maurice Herzog levant les bras au ciel pour fêter l’ascension réussie de l’Annapurna, premier sommet de plus de 8000m gravi par l’homme, est à ce titre un cas emblématique.
De futurs articles se pencheront sur quelques pionniers de la photographie alpine, notamment :
Joseph-Philibert Girault de Pranget (1804-1892), Adolphe Braun (1812-1877), John Ruskin (1819-1900), Aimé Civiale (1821-1893), les frères Bisson, Louis-Auguste (1814-1876) et Auguste-Rosalie (1826-1900), Gustave Dardel (1824-1899), Jules Beck (1825-1904), Charles Soulier (1840-1875), Vittorio Sella (1859-1943), Jules Jacot-Guillarmod (1868-1925).
Thomas Crauwels
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