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Ce ne sont pas les ouvriers ou les chômeurs qui ont le plus contribué à l'accession d'Hitler au pouvoir, mais les petits commerçants, fermiers ou artisans indépendants. C'est ce que démontre une nouvelle étude de l'Université de Zurich.
Selon les chercheurs américano-suisses ayant publié une nouvelle étude sur l'élection d'Hitler par 38,7% des Allemands en mars 1933, le corps électoral allemand de l'époque se démarque par une grande disparité. Tous les citoyens ne sont pas devenus nazis.
«Les conséquences de l'élection d'Hitler ont été extraordinaires», affirment les auteurs. «Mais le comportement électoral qui en est à l'origine ne l'a pas été».
L'élection d'Hitler a représenté une première: des élections libres et démocratiques ont permis à un parti éminemment anti-démocratique de prendre le contrôle de la République de Weimar. Du coup, la question de qui avait voté pour Hitler est devenue l'un des sujets les plus étudiés par les chercheurs spécialisés en comportement électoral.
C'est de cette recherche qu'émanent les nouveaux résultats américano-suisse. Des chercheurs en sciences sociales, statistiques, mathématiques et économiques ont travaillé de concert pour découvrir qui, d'un point de vue spécifiquement économique, avait intérêt à voter pour Hitler.
Elections comme les autres
Contrairement à de précédentes analyses, l'équipe de chercheurs n'a pas voulu voir les élections entre 1924 et 1932 comme des éléments exceptionnels dans l'histoire, explique le professeur Alexander Wagner, du Swiss Banking Institute, rattaché à l'Université de Zurich.
«Nous avons commencé avec l'idée que ces élections étaient des élections comme les autres, et l'explication économique a pris de l'importance. Nous avons passé au crible toutes les élections et tous les partis de façon statistique», détaille le professeur, interrogé par swissinfo.
En plus de 70 ans de recherches, presque tous les groupes sociaux de l'Allemagne des années 30 ont été rendus responsables de l'élection d'Hitler. De fait, le soutien reçu par le «Führer» s'est répandu transversalement dans la société allemande, au-delà du seul parti national-socialiste.
«Working poor»
L'étude, publiée dans le «Journal of Economic History», identifie néanmoins un groupe de personnes – que l'on appelle aujourd'hui les «working poor», des salariés gagnant moins que le minimum vital – qui étaient susceptibles de tirer le plus de bénéfice de lois nazies. Proportionnellement, il est désormais confirmé qu'ils ont voté en plus grand nombre pour le parti d'Hitler.
Le groupe en question inclut aussi des petits commerçants, fermiers ou artisans indépendants, employés de fermes ou domestiques. Les chômeurs, en revanche, de même que les ouvriers d'usine, n'en faisaient pas partie.
On a complètement oublié l'importance des employés de ferme, des domestiques et des personnes qui aidaient leurs parents proches, affirment les chercheurs. «Mais nous avons des données très détaillées sur ces personnes et leur manière de voter», ajoute le professeur Wagner.
Pas d'assurance-chômage
Contrairement aux ouvriers d'usine, ces travailleurs n'avaient aucune sécurité sociale ni aucune assurance-chômage. De la même manière, les petits commerçants ne s'inscrivaient pas au chômage: ils gagnaient juste moins d'argent.
Oubliés par les lois, ces groupes de travailleurs pouvaient espérer davantage des promesses nazies liées à la libre entreprise.
«Notre hypothèse était que les cols-bleus et les chômeurs ont voté soit pour le gouvernement soit pour les communistes, qui étaient favorables aux expropriations. Et nous avons trouvé des éléments étayant cette hypothèse.»
Cette découverte contraste avec de précédentes théories selon lesquelles le prolétariat ouvrier aurait contribué à l'accession des nazis au pouvoir. «Au contraire, nous pouvons montrer que les chômeurs ont voté en moindre proportion pour Hitler et proportionnellement davantage que les communistes», révèle Alexander Wagner.
Catholiques et protestants
Autre «nouveauté» de la recherche: les nazis ont eu moins de succès électoral dans les régions catholiques que dans les régions protestantes. Pour le professeur Wagner, l'Eglise catholique soutenait activement les partis d'obédience catholique en argumentant sur leur travail social.
Bien que l'intérêt économique ne soit pas le seul critère de décision avant un vote, son importance est très grande, selon le professeur Wagner.
Le professeur ne peut pas exclure que l'accession d'une force anti-démocratique ne se reproduise pas. «C'est en ce sens que la démocratie est le pire et le meilleur système, car elle permet la légitimation démocratique de forces qui ne respectent pas ces principes.»
«Les nazis n'ont jamais eu la majorité absolue et ils ont quand même réussi à s'emparer du pouvoir avec le soutien populaire dont ils jouissaient, poursuit Alexander Wagner. Partis avec 3% de force électorale en 1924, ils ont grandi et, avec le relativement faible pouvoir qu'ils avaient, sont parvenus à ruiner tout le système».
Et aujourd'hui? «Plusieurs partis d'extrême-droite réalisent des scores de 10% ou plus en Europe. Je ne minimiserais pas les développements de ces extrémistes, de droite comme de gauche».
swissinfo, Clare O'Dea
(Traduction et adaptation Ariane Gigon)
Contexte
Après une hyper-inflation extrême en 1922/1923, les années 1924 à 1928 sont marquées par un boom économique en Allemagne.
Les premiers signes de récession apparaissent déjà en 1927/28. Dès lors, la chute vers la dépression ne sera plus stoppée.
Le Produit national brut (PNB) atteint son pic en 1928. Ensuite, il perd plus d'un quart entre 1929 et 1932. Le chômage explose et les faillites deviennent monnaie courante.
Poids électoral du parti nazi
Décembre 1924: moins de 3%
Juillet 1932: 31,1%.
Novembre 1932: 26,5%.
Mars 1933: 38,7%.