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Umberto Eco, l'homme qui a écrit "Le pendule de Foucault", "Le Nom de la rose" et bien d'autres romans et essais a donné ses impressions au journalisme Paolo Di Stefano sur les évènements actuels à Paris et sur les défis de notre civilisation
Propos recueillis par Paolo Di Stefano
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En tout premier lieu, Umberto Eco tient à préciser qu'il n'a pas encore lu "Soumission", le roman de Michel Houellbecq et qu'il ne peut donc pas en parler :
"Le monde est rempli de gens qui parlent de livres qu'ils n'ont pas lu, y compris ceux qui prétendent connaître le coran sans ne l'avoir jamais ouvert."
Par contre, au sujet des massacres de Paris, il a quelque chose à dire, et comment ! :
"Ce qui est certain, c'est que les modalités de la guerre ont changé; une guerre est en cours et nous y sommes plongés jusqu'au cou, comme quand j'étais petit et que je vivais mes journées sous la menace de bombardements qui pouvaient, à mon insu, arriver à n'importe quel moment. Avec ce genre de terrorisme, la situation est exactement celle que nous avons vécu pendant la guerre".
Le nouveau roman d'Eco, "Numero zero", qui sort aujourd'hui (9.01.15), peut être mis dans la catégorie de politique fiction, même si l'histoire se passe dans un passé récent (à l'époque de l'opération Mains Propres) et non dans un futur proche comme imaginé par Houellbecq. Et l'on n'y trouve pas les journalistes courageux de l'hebdomadaire satirique "Charlie Hebdo", mais un autre type de chroniqueurs bien peu honorables. Et la fureur que déchaine un livre, comme dans le cas de "Soumission", n'est certes pas inédite.
"Cela s'est vérifié abondamment dans l'histoire de l'humanité. La fatwa contre Salman Rushdie pour ses Versets Sataniques, était liée à un roman....Et ça n'était certes pas une nouveauté. Les hommes se sont toujours entre-tués pour un livre : la bible contre le Coran, l'Evangile contre la Bible, etc... Les grandes guerres ont été déclenchées par les religions monothéistes au sujet d'un livre. Avez-vous déjà vu des animistes essayer de conquérir le monde avec les armes ? Les guerres païennes, toutes additionnées, ne furent toujours que locales. Peut-être un peu chez les Romains....Mais les Carthaginois se sont battus pour des raisons commerciales et non pas pour imposer le culte d'Astarté".
Umberto Eco a écrit des romans et des essais, du "Nom de la rose" au plus récent "Histoire des terres et des lieux légendaires", avec pour centre, les récits pervers (et violents) que l'on trouve dans certaines oeuvres, littéraires ou non, et qui, probablement, n'aspiraient pas à devenir des vérités absolues :
"Il y a deux milles ans que nous prenons au sérieux l'Enéide : Auguste y avait fondé des prétentions plutôt importantes. Il y a des centaines de textes qui sont devenu des fantômes dangereux, surtout grâce à ceux qui ne les ont pas lus".
Peut-on partager l'analogie entrevue par Emmanuel Carrère, auteur du roman "Le Royaume" (qui se situe dans les premières années du Christianisme), entre notre temps et l'époque qui a conduit la civilisation gréco-romaine à la civilisation judéo-chrétienne ?
"Cela me semble acceptable, il arrive ce qui s'est toujours produit, mais la différence, c'est que c'est nous qui y sommes plongés en plein dedans......Il y a trente ans, j'ai écrit un article pour "La Repubblica" où je disais que nous n'étions plus face à une émigration comme celle des Italiens vers l'Amérique ou la Suisse, mais à une migration, et les migrations sont globales, d'une ampleur spatiale énorme et elles durent longtemps. Déjà à l'époque, j'écrivais qu'avant que nous ne trouvions un nouvel équilibre, beaucoup de sang serait versé. La civilisation occidentale, qu'elle ait ou non la force de résister, est devant un processus colossal de migration, un peu comme ce qui est arrivé à l'empire romain".
Le paradoxe dont parle Houellbecq est que le monde musulman d'un point de vue social est plus proche de cette extrême droite qui veux le repousser de toute ses forces.
"Il ne me semble pas juste que l'on dise les musulman en général, comme il ne serait pas juste de juger le christianisme sur la base des méthodes utilisées par César Borgia. Mais on peut dire avec certitude d'Isis que c'est une nouvelle forme de nazisme, avec ses méthodes d'extermination et sa volonté apocalyptique de vouloir s'approprier le monde entier"
Existe-t-il une perspective pour que la civilisation occidentale en crise, héritière déchue des Lumières, puisse un jour s'allier avec les pays arabes, et nous montrer donc tout autre chose que les visions politiques imaginaires contenue dans les roman ?
"La fusion des civilisations est une possibilité qui peut se vérifier grâce aux migrations. Quand il y aura en Italie 50 millions d'extracommunautaires et seulement 10 millions d'Italiens, se produira probablement ce qui est arrivé il y a deux mille ans. D'ailleurs, cela est déjà arrivé de nombreuses fois, en Asie ou ailleurs : les Mongols en Chine etc....."
On ne peut nier que ces prévisions font peur, quand on y pense aujourd'hui :
"Il est clair que tous les grands changements nous terrorisent. Vous savez, il ne me reste plus beaucoup de temps, mais j'ai des petits-enfants, et j'espère qu'ils pourront apprendre à vivre avec cette nouvelle situation. Et puis, au fond, il serait aussi paniquant d'imaginer un supermarché à la place du Dôme".
Cela, en effet, est une vision qui pourrait bien se matérialiser un jour :
"Bien sûr, et il y aurait très certainement des gens qui seraient contents".
Source en italien (trad. D. Borer)