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Depuis le Moyen âge, des Suisses ont émigré. Comme mercenaires, en Europe et dans les guerres coloniales. Ou comme simples ouvriers agricoles, dans des conditions proches de l’esclavage en Amérique latine. La Suisse qu’ils quittaient n’était pas le paradis démocratique vanté par l’UDC, mais une terre pauvre et inégalitaire, dernier pays d’Europe de l’Ouest à abolir le servage, grâce à Napoléon…
Personne ne voulait venir habiter en Suisse, hormis les réfugiés politiques ou religieux, qui risquaient leur vie chez eux. Quitter la Suisse, c’était souvent le début de la réussite… Ce qui explique pourquoi tant de Suisses ont acquis leur célébrité à l’étranger… Et pourquoi tant de « suisses » célèbres sont des étrangers : les natifs les plus ambitieux s’en allaient chercher fortune ailleurs…
Partant de Genève, bastion de la liberté de pensée protestante, aiguillonnées par la misère ambiante, les vagues révolutionnaires ont gagné toute l’Europe entre 1782 et 1933… Trois des quatre premières réunions mondiales de l’Internationale ouvrière (marxiste) se sont tenues entre Genève et Bâle et la première réunion mondiale anarchiste à Saint-Imier. La ligue pour la Paix et la Liberté fut fondée à Genève, par Bakounine, Garibaldi et Elysée Reclus. Tous les révolutionnaires européens étaient réfugiés ici, ou s’y réunissaient régulièrement.
Ils y côtoyaient les aristocrates de la planète entière, familiers de nos lacs et montagnes où fleurissaient les palaces. La main d’œuvre y était abondante et bon marché. Comme au Maroc ou en Thaïlande aujourd’hui. La Suisse était le tiers-monde de l’époque…
La seconde guerre mondiale a inversé le phénomène. Les infrastructures et les usines suisses sortaient de la guerre intactes et tournaient à plein régime, profitant du boom économique du plan Marshall et participant à la reconstruction de l’Europe. Profitant de sa lancée et de ses avantages législatifs et financiers, la Suisse a su garder le tempo jusqu’au début des années nonante. Sauf que là, patatras !
En 92, le refus de l’EEE nous isole de nos principaux partenaires européens au moment où ils profitent du coup de fouet de l’élargissement européen. La Suisse stagne, voire régresse et son taux de croissance devient lanterne rouge du continent, pour plusieurs années. Les Villes et les cantons s’endettent, notamment à Genève, pour assurer le financement d’un système social particulièrement généreux. La modernisation des infrastructures prend du retard…
Heureusement, les diplomates helvétiques parviennent à négocier les bilatérales, ce qui revient à faire comme si l’on était dans l’Europe, mais sans y être. Les frontières s’ouvrent pour les biens et les personnes, mais nous n’avons qu’une maigre voix consultative dans les décisions communautaires. Même pas un strapontin. Cela suffit pourtant à l’économie et la croissance repart, atteignant à Genève des taux de pays émergent, véritable miracle dans le camp occidental.
Revendre cher ce que l’on a achète bon marché, après l’avoir transformé un peu, beaucoup, ou passionnément, cela s’appelle « mettre de la valeur ajoutée ». La Suisse est championne du monde en cet art difficile, clé de sa prospérité. Sa première source d’approvisionnement, c’est l’UE, où elle achète énormément, pour revendre dans le monde entier. De la valeur ajoutée, c’est aussi bien le logo swiss made, le design et le sertissage de métaux précieux d’une montre de luxe que des services financiers ou de l’expertise pour les organisations internationales.
Le génie suisse s’adapte et nous nous sommes spécialisés dans la très haute valeur ajoutée, grosse consommatrice de diplômes. Notre train de vie attire des cerveaux du monde entier. Ce qui nous permet de caracoler en tête des nations, alors que l’industrie lourde ou les transformations basiques sont désormais à la portée de n’importe quel pays dans le monde. Y compris ceux où la main d’œuvre est payée cinquante fois moins qu’en Suisse, qu’il serait idiot de chercher à concurrencer. Tous les autres pays d’Europe occidentale s’y cassent les dents.
Conséquence, le chômage est réel, parmi les personnes peu formées ou plus assez concurrentielles pour nos entreprises de pointe, mais il reste le plus faible du monde. Considéré ailleurs comme du plein emploi. Ce que l’on oublie trop souvent. Le second mensonge de l’UDC et du MCG c’est de prétendre que nous pourrions résorber ce chômage en fermant les frontières, ou en y plaçant un robinet pour ne laisser rentrer que ce qui nous intéresse. Ce n’est pas ainsi que ça marche.
L’Union Européenne construit depuis un demi-siècle un grand marché unique qui soit de taille à se mesurer aux géants d’Amérique et d’Asie et demain d’Afrique. Il n’est pas question de s’y servir à la carte. Ce n’est pas dans la logique de la chose. On est membre du club ou stagiaire associé, on peut négocier des privilèges ou des passe-droits avec nos partenaires et nous avons obtenu le maximum, mais on ne peut pas décider tous seuls et les mettre devant le fait accompli sans les consulter.
Croire que nous pourrions, nous seule petite Suisse, imposer notre volonté et nos desiderata à 450 millions d’Européens et même aux 8 milliards de terriens, c’est absurde. Les lois de l’économie, de la concurrence et de la physique ne nous appartiennent pas. Pas davantage que celles de l’écologie. La planète Terre a des dimensions et des ressources limitées ! Nous en avons atteint les limites et devons en partager les richesses. Ce qui implique malheureusement que ceux qui avaient beaucoup devront avoir un peu moins pour que ceux qui n’avaient rien reçoivent davantage.
La régulation de ce partage, par les organisations internationales et la gouvernance mondiale ou ce qui en tient lieu, c’est le principal enjeu de ce siècle. Maintenir la paix ou partir en quenouille et fatalement en guerre mondiale c’est le choix que nous avons. En Suisse et à Genève en particulier, nous avons encore la chance incroyable d’être l’endroit où ça se passe, ce qui devrait nous assurer quelques points de prospérité non négligeables. Par contre, seule dans ce maelström, la Suisse n’est qu’un fétu. Alors qu’à la pointe de l’Europe et protégée en son coeur, elle a toutes ses chances.
L’unique solution pour prendre en charge les laissés pour compte de cette croissance hautement concurrentielle, c’est de concevoir des programmes d’occupation adaptés à leurs cas. Mais en attendant, la dernière chose à faire serait de nous fâcher avec notre plus gros fournisseur et notre plus gros client, qui détient en plus les clés de notre enclavement… Je le rappelle parce que les défenseurs de l’initiative UDC n’hésitent pas à menacer de bloquer le transit alpin… Comme si l’UE ne pouvait pas passer par l’Autriche, la France et l’Italie. Tandis que nous n’avons aucune alternative à l’utilisation de l’espace terrestre ou aérien européen pour TOUTES nos importations et exportations. Ce qui est tout à fait représentatif du rapport de forces dans tous les domaines… Et de la crétinerie des rodomontades de l’argumentaire UDC.
Les choses sont extrêmement simples : lorsque l’on n’est pas idiot et que l’on est ami avec un géant pacifique qui accepte de partager sa table, dont nous tirons le meilleur parti et les fruits les plus succulents, on ne renverse pas les plats, on ne lui tire pas les oreilles ni la langue, on ne change pas unilatéralement des règles longuement négociées.