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Programme de recherche dirigé par Stéphan Geonget, CESR de Tours
Saint Augustin dit de la paix qu’elle est une « concorde raisonnable » (ordinata concordia). Cette conception n’est pas oubliée à la Renaissance : nombreux sont ceux qui, au cours des guerres civiles, mettent au centre de leur réflexion cette union des cœurs que désigne étymologiquement la concorde. Louis Le Caron évoque en ce sens la recherche d’une « paisible concorde » et Du Moulin en mentionne les modalités pratiques (Oratio de concordia, 1546).
Mais la concorde n’est pas la paix. Cette dernière n’est que la condition pour qu’une concorde s’installe. La concorde, elle, permet à l’harmonie de s’installer et de durer dans le temps. Le contexte européen de la Renaissance (du xve au milieu du xviie siècle) permet sans doute de comprendre la présence accrue de cette notion de concorde, qu’il ne faudrait pas réduire à une réponse à l’esprit belliqueux supposé du temps. Quand, dans l’Italie de la toute fin du xvie siècle presque pacifiée sous la domination espagnole, on imprime la traduction d’un traité que Lodovico Carbone avait rédigé un siècle plus tôt et qu’il consacrait à l’amour et à la concorde fraternelle, c’est un véritable projet de société qui est proposé pour prévenir toute discorde par la promotion de nouvelles règles de vie. De l’Angleterre à l’Italie, de la péninsule Ibérique au Saint-Empire, on observe alors la diffusion de la métaphore musicale pour décrire le fonctionnement des États et des sociétés : la concorde, c’est aussi l’harmonie produite par l’accord consonnant, qu’il s’agit donc de rechercher.
Attirant notre attention sur le xvie siècle comme moment de reconfiguration des représentations politiques, Jean Nagle a proposé de parler de « civilisation du cœur » pour écrire son histoire du sentiment politique en France du xiie au xixe siècle et définir ainsi un « ordre cordial » qui n’est pas sans rapport avec un ordre féodal construit sur le don de soi. Des historiens ont par le passé attiré l’attention sur cette thématique importante du « cœur », comme Mario Turchetti à propos des « moyenneurs » ou Olivier Christin pour les « paix de religion ».
Mais le terme même de « concorde » mérite, nous semble-t-il, de nouvelles investigations. Que veut dire par exemple Jean Lemaire de Belges quand il parle de La concorde du genre humain ? « Paix fut trouvée et Concorde tissue, / Dont le doulx fruict de desirée yssue / A partury nostre dame et princesse / Si s’en deult trop l’infernalle sansue / Et de fremir mal contente ne cesse ».
*1 : Tout d’abord, une réflexion sur les représentations allégoriques de la concorde semble nécessaire. Dès le xve siècle, et plus encore pendant les crises religieuses et politiques du xvie siècle, des représentations visuelles et poétiques de la concorde se multiplient sous la forme d’emblèmes (Alciat, 1548 ; Corrozet, 1543) ou d’incitations à la paix (remontrances). Il faut alors comparer les représentations de la concorde dans leurs rapports avec celles de la discorde, et les distinguer aussi des représentations allégoriques de la paix.
*2 : De plus, dans la continuité des travaux sur Claude d’Espence, il est possible de s’interroger sur les traductions théologiques et ecclésiologiques de la concorde. Une réflexion sur la formalisation de la concorde, à commencer par les efforts du colloque de Poissy (1561) ou la Formula concordiae de 1577, permettrait d’observer les traductions théologiques, juridiques et politiques de la concorde, dans la continuité des recherches de Paolo Prodi, sans oublier que la concordia s’impose dans les réflexions bien en amont du Ve concile de Latran.
*3 : En outre, la tolérance et le groupe des « moyenneurs », étudiés par Mario Turchetti, mériteraient d’être interrogés à nouveaux frais. Dans quelle mesure l’idéal de concorde, partagé par les différents camps pendant les conflits, conduit-il à dessiner les contours d’une paix durable ? À l’inverse, comment la discorde parvient-elle à s’imposer, dans certaines conditions (par ex. la « guerre juste »), même chez les partisans de la paix ?
*4 : Enfin, il convient d’envisager les moments de discorde et de crise comme des épisodes provisoires de crises politiques et religieuses, au sens où l’entend Michel Dobry, quand la conjoncture fluide des jeux sociopolitiques est créatrice de nouvelles normes et d’horizons d’attente redéfinis pour les groupes élitaires dans la lutte pour les places. La discorde teinte donc ces moments gris de guerres civiles et son étude permet de comprendre, à rebours, comment se retissent les fils de la concorde et partant de la paix.