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Les études féministes en tensions
AGORA
RECHERCHE • Participante au congrès des recherches féminines (29 août au 2 septembre, à Lausanne), Irène Pereira brosse une tableau des points qui font débat.
Le 6e congrès d’études féministes qui a eu lieu à Lausanne a été consacré aux imbrications des rapports de pouvoirs de genre, de race, de classe et de sexualité. Ce congrès a ainsi conduit à s’interroger sur un certain nombre de tensions liées à ces champs de recherche.
• Matérialisme et postmodernisme. Une des tensions épistémologiques qui traverse ce champ porte sur le point de départ méthodologique que l’on adopte pour saisir l’imbrication des rapports de pouvoir. S’agit-il de partir des normes culturelles ou de l’exploitation économique? Faut-il prendre pour point de départ l’expérience vécue des actrices ou analyser les structures sociales objectives? Doit-on s’appuyer sur l’auto-catégorisation par les actrices elles-mêmes ou sur des catégories d’assignation sociale? Si toutes les chercheuses se reconnaissaient dans une approche constructiviste, néanmoins se dessine une tension entre une tradition matérialiste, issue de Marx, et une perspective postmoderniste, tirée de la French theory, et associée, bien souvent, aux théories queer.
• Dépolitisation et institutionnalistation. Une autre difficulté liée à ces thématiques, c’est qu’elles sont à la fois des objets de luttes sociales et de recherches scientifiques. Ce sont ainsi des militantes afro-américaines qui ont été à l’origine des analyses en termes d’imbrication des rapports de pouvoir. Les luttes militantes contre les discriminations ont permis la mise en place de politiques publiques. Cependant, paradoxalement, celles-ci, en ouvrant des lignes budgétaires permettant de financer des recherches sur ces sujets, conduisent à une institutionnalisation de ces thématiques et donc à la dépossession des militantes de la production de ces savoirs et à leur dépolitisation. Des jeunes féministes, lors d’une action et à travers un tract, ont ainsi mis en avant cette tension en pointant la forme trop académique, selon elles, qu’a pris le congrès et le peu de place qui était fait aux militantes au profit de chercheuses reconnues.
• La dévalorisation du point de vue situé. Ainsi, alors que ces champs de recherche bénéficient d’une reconnaissance institutionnelle croissante, grâce également à des travaux scientifiques menés initialement par des femmes, victimes elles-mêmes de discriminations, les chercheuses appartenant à des groupes opprimés se voient délégitimées de la production du savoir. Nombre d’entre elles ont ainsi pointé, durant le congrès, le fait que le point de vue situé, qui constitue l’ancrage initial de ces recherches, leur est opposé comme critique: elles se trouvent mises en accusation de manquer de distance par rapport à leur objet. Le paradoxe est alors qu’on l’on puisse leur préférer sur des postes de recherche, liés à ces thématiques, des chercheurs jugés socialement et académiquement plus légitimes. Pourtant, on peut penser que le point de vue d’un sociologue appartenant à un groupe dominant n’est pas moins situé que celui d’une personne socialement discriminée.
• Une tendance à l’exotisation du racisme. En tant que participante et observatrice du colloque, je n’ai pu manquer d’être étonnée, pour ma part, que la question du racisme se pose exclusivement à travers les minorités extra-européennes. Il aurait peut-être été intéressant que soit explicité durant le congrès les causes sociales d’une organisation matérielle du travail que nous avions constamment sous les yeux: c’étaient exclusivement des femmes qui assuraient le service lors des repas et des pauses et elles n’étaient pas d’origine suisse, mais toutes des femmes immigrées d’origine portugaise. Chères collègues, peut-être encore un effort pour ne pas invisibiliser l’ensemble des degrés de racisation sur lesquelles reposent les sociétés de l’Europe du nord-ouest? Voilà qui illustre peut-être le triste privilège du regard situé...
L’intersectionnalité et les autres...
Durant ce 6e congrès d’études féministes, on a beaucoup entendu parler du terme d’intersectionnalité. Introduit par la juriste canadienne Kimberlé Crenshaw, la notion d’intersectionnalité vise à analyser comment une personne peut se situer à l’intersection de plusieurs rapports de domination et comment cela la construit de manière spécifique. Etre une femme racisée, ce n’est pas une simple addition de deux oppressions, c’est une position sociale et une expérience vécue totalement spécifique. Si bien souvent l’analyse intersectionnelle est associée au triptyque sexe-race-classe, certaines recherches introduisent également les rapports de génération, la religion ou la sexualité....
Néanmoins, la notion d’intersectionnalité n’est pas la seule à prétendre saisir cette multiplicité des rapports de domination. Le Black Feminism, aux Etats-Unis, dès les années 1970, introduit la notion d’imbrication. En France, la sociologue Danièle Kergoat a utilisé les notions de consubstantialité et de coextensivité pour étudier de manière non hiérarchisée les rapports sociaux de sexe et de classe. IP
* Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, Présidente de l’IRESMO, Paris, http://iresmo.jimdo.com/