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Frère Roger est né en 1915 à Provence, dans la campagne vaudoise. Son père était d’origine zurichoise alors que sa mère était une Bourguignonne protestante. Bien que son père fût pasteur de l’Eglise nationale vaudoise, Roger Schutz fit ses études de théologie à la Faculté de l’Eglise libre à Lausanne ainsi qu’à Strasbourg. Il anima aussi un groupe de prière et de réflexion à Genève, à la chapelle Saint-Léger.
En août 1940, il se fixa à Taizé, petit village de Saône-et-Loire proche de la ligne de démarcation qui, depuis l’invasion allemande, partageait alors la France en zone occupée, en gros le nord du pays jusqu’à la Loire, et en zone « libre » au sud. Il cacha des réfugiés, notamment des juifs. En 1943, il conclut ses études par une « thèse de licence » dont le titre était prémonitoire : L’idéal monacal jusqu’à saint Benoît (VIe s.) et sa conformité avec l’Evangile.
Des frères le rejoignirent à Taizé et, le jour de Pâques 1949, quelques-uns s’engagèrent pour toute leur existence dans le célibat, la vie commune et une grande simplicité de vie. Dans le silence d’une longue retraite, en hiver 1952-1953, le fondateur de cette jeune congrégation écrivit la Règle de Taizé. Aujourd’hui, cette communauté rassemble une centaine de frères, de diverses origines chrétiennes, issus de plus de vingt-cinq pays.
Le rayonnement de Taizé est bien connu, qu’il s’agisse des Rencontres internationales de prière qui ont lieu chaque fin d’année aux quatre coins du monde ou des fraternités présentes dans des quartiers déshérités en Asie, Afrique ou Amérique. Quant aux Prières de Taizé, elles sont des liturgies œcuméniques naturellement insérées toute l’année dans la vie des Eglises.
Cette discrète mais durable présence de Taizé dans le paysage ecclésial en dit long sur la vision prophétique du fondateur, relayé par une communauté efficacement organisée qui n’a toutefois jamais cessé de privilégier sa mission spirituelle
Quel rattachement ecclésial ?
Roger Schutz a toujours été d’une remarquable discrétion, presque mystérieux. Certains, trouvant que Taizé était « bien catholique », se demandaient à quelle Eglise se rattachait finalement cette communauté et son fondateur-prieur, d’origine réformée. Cette question ressurgit lorsqu’en avril 2005, aux obsèques du pape Jean Paul II, Roger Schutz, en fauteuil roulant, reçut la communion des mains du futur pape Benoît XVI. Frère Roger était-il devenu catholique romain ? Le directeur de la salle de presse du Saint-Siège publia ensuite un communiqué qui mérite d’être cité,
« 1. L’admission à la Sainte communion de Fr. Roger Schutz n’était pas prévue ; un concours de circonstances a fait que le prieur de Taizé s’est trouvé devant le Célébrant (le cardinal Ratzinger)... Dans une telle situation, il n’a pas été possible de lui refuser le Saint Sacrement, et aussi parce que sa foi catholique est bien connue. 2. Dans le monastère de Taizé, l’intercommunion, à laquelle Fr. Roger Schutz est clairement opposé, n’est pas pratiquée... Fr. Roger Schutz partage pleinement la foi de l’Eglise catholique en la Sainte eucharistie. Son cas est un cas particulier, qui ne saurait être généralisé. »
Peu après la diffusion de ce texte, qui dit bien que Roger Schutz avait la foi catholique mais ne dit pas qu’il était devenu catholique romain, la question se posa à nouveau. En août 2005, c’est en effet le cardinal Walter Kasper, alors président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, qui présida les obsèques de Frère Roger. De plus, on apprit qu’en 1997 déjà Roger Schutz avait désigné pour lui succéder un catholique allemand, le Frère Aloïs Löser.
Certains ont dès lors reproché à Taizé de donner une image brouillée : la prophétique communauté œcuménique semblait être tombée dans le giron de l’Eglise catholique romaine et n’être donc qu’une congrégation parmi bien d’autres.
Catholique plutôt que converti
Mais la goutte d’eau qui mit le feu aux poudres, si l’on ose dire, fut un article de l’historien Yves Chiron publié dans l’Aletheia en août 2006 : Frère Roger aurait fait profession de foi catholique en 1972 déjà et reçu alors la communion des mains de l’évêque d’Autun, Mgr Le Bourgeois.
Cette nouvelle provoqua une série de réactions. Ainsi, pour le pasteur Antoine Reymond, membre du Conseil synodal de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud et proche de Taizé, une conversion était « inimaginable ». Pour Mgr Gérard Daucourt, évêque (franco-suisse) de Nanterre, Frère Roger vivait en communion de foi avec l’Eglise catholique, qui l’avait reconnu sans lui en demander davantage. On ne saurait dès lors lui reprocher d’avoir caché sa conversion au catholicisme. La Fédération protestante de France remarqua que Frère Roger avait concilié en lui-même, sans rupture, sa foi réformée et la tradition catholique. Il était entré dans une démarche postconfessionnelle ou, pour le dire autrement, de dépassement des clivages confessionnels. La Communauté de Taizé expliqua pour sa part que Frère Roger, par une démarche sans précédent, était progressivement entré dans une pleine communion avec la foi de l’Eglise catholique.
C’est bien ce mot - catholique - qui est la clé de l’énigme. Si, dans le langage courant de notre époque, catholique est compris comme catholique romain, tel n’est pas le sens premier, profond de ce mot. Catholique veut dire universel, mais ce sens est aussi réducteur. La foi catholique, c’est la foi de partout, de toujours, dans sa globalité, selon le tout comme le rappelait volontiers Pierre-Yves Emery, frère de Taizé. C’est cette foi que Frère Roger Schutz a patiemment découverte, sans rupture, sans rejet, sans abjuration.
Une piste pour l’avenir
A la réflexion, cette démarche exceptionnelle indique une piste pour la recherche de l’unité : s’atteler dans chaque tradition à la redécouverte d’éléments fondamentaux, malheureusement négligés ou méconnus. Des exemples ? Bon nombre de catholiques, détournant pour une fois leur regard de Rome, pourraient découvrir l’importance de l’Eglise particulière, l’Eglise diocésaine, alors que bon nombre de protestants, allant au-delà du cadre de l’Eglise locale, pourraient voir l’importance de l’Eglise universelle. Ou encore la hiérarchie catholique devrait rechercher un exercice plus équilibré de l’autorité ecclésiale, alors que les protestants pourraient découvrir le bien-fondé de celle-ci.
A première vue, l’objet de telles démarches n’est qu’institutionnel. Toutefois, elles amèneraient naturellement à se poser des questions sur la nature et le rôle de l’Eglise, sur les ministères, bref sur les points qui font difficulté. Et ces (re)découvertes faites « à l’interne » seraient infiniment préférables - le parcours de Frère Roger Schutz le montre - aux colloques des spécialistes du dialogue œcuménique. Sans oublier bien sûr que les voies du Seigneur Lui appartiennent.
Ph. G
Encadré
Les écrits de Frère Roger
Frère Roger, de Taizé, Vivre l’aujourd’hui de Dieu et les premiers livres, Presses de Taizé 2013, 270 p.
Ce livre est le troisième tome d’une série de publications visant à rendre accessibles, peu à peu, les textes du fondateur de Taizé, déjà publiés mais épuisés ou demeurés inédits.
La première édition de Vivre l’aujourd’hui de Dieu date de 1959 et se présenta sous la forme d’un petit livre de poche imprimé serré, sans aucune prétention. Pourtant le titre fit choc et la simplicité du style séduisit. En vingt ans, plus de 100 000 exemplaires furent vendus en français et plus encore en allemand. Frère Roger choisit alors de laisser le livre s’épuiser et de ne plus le réimprimer. Pourtant, si certaines pages portent la marque d’une époque, celui-ci demeure un livre phare ; d’où sa réimpression avec quelques corrections apportées au cours des années par l’auteur.
Le texte pose beaucoup de questions et de constats : « l’impossibilité de tant de milieux de chrétiens à établir un dialogue avec les hommes des masses incroyantes, l’accélération de toutes les évolutions, la faim dans le monde grandissante, le besoin frénétique de “vivre sa vie” en s’appuyant parfois sur des théories psychologiques mal comprises. »
L’auteur recommande la vie intérieure, qui est plus facile à décrire qu’à vivre. D’où un combat, un cheminement vers une maîtrise de soi, avec le regard fixé sur le Christ et ... aux jours de lassitude, quand la flamme intérieure semble éteinte, une attente en silence. Se souvenir que « sur le sol durci, une rose a fleuri ».
L’esprit hérité de la Rome antique traversant la chrétienté européenne nous a mal préparés, nous autres Occidentaux, à l’aboutissement de la vie intérieure, qui est la contemplation. Force est de reconnaître que nous sommes incapables de tout comprendre de l’enseignement des Ecritures et que c’est le peu que nous avons assimilé qui trouve des racines en nous. Pour suivre les voies de l’œcuménisme, il faut barrer les chemins de traverse : confusionnisme, pragmatisme, fédéralisme, réunionisme, eschatologisme, sectarisme, intégrisme, pour déboucher sur le dialogue avec pureté d’intention, patience et prière.
Il est aussi question dans ce livre de célibat, de vie communautaire. Le fondateur de Taizé insiste là encore sur la discipline intérieure, « qui n’est pas repliement mais concentration de toute la personne menant à la méditation par laquelle la Parole est saisie pour être mise en pratique ». Si la souffrance de la division des chrétiens est immense pour Frère Roger, une grande espérance vibre dans son cœur : celle d’une unité à venir qui ne serait pas triomphe des uns sur les autres, car s’il devait y avoir victoire et défaite, nul n’accepterait une telle unité. L’unité sera au cœur de la vie des hommes comme le levain dans la pâte. C’est sur cette vision magnifique que je vous laisse savourer ce beau livre.
Marie-Luce Dayer
Un quatrième tome de la série a été publié l’an passé : Frère Roger, de Taizé, Dynamique du provisoire. A l'écoute des nouvelles générations, Taizé, Presses de Taizé 2014, 288 p.