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Tout à la joie de voir le mur tomber, les Occidentaux se sont-ils demandés comment les populations de l'Est vivaient le changement? Wolfgang Becker met en fiction ces bouleversements, le temps d'un film généreux et poétique.
Tant de films projetés sur les écrans sont décevants. Et puis, une lueur s'affirme, un espoir prend corps. Le générique est neuf, les premiers plans sont nets, l'histoire s'amorce, la musique est signée Yann Tiersen. On se cale dans son fauteuil pour profiter de ce petit miracle. Il s'appelle Good Bye Lenin! C'est le troisième film de Wolfgang Becker à qui l'on doit aussi le très beau documentaire Celibidache. Près de quatorze ans après la chute du Mur de Berlin, le réalisateur allemand reprend les événements en y glissant les questions existentielles qui ont bouleversé opposants et sympathisants à l'ancien régime. A travers l'étrange histoire d'une famille se découvre le vertige qui a saisi les populations, le vide immense qu'il a fallu remplir.
Quand Berlin se libère, cette nuit de novembre 1989, Alex (Daniel Brühl) est au chevet de sa mère (Katrin Sass) à l'hôpital. Victime d'un infarctus, elle est dans le coma depuis plusieurs semaines, va le rester encore des mois. Et puis, tout à coup, c'est le réveil, elle reconnaît son fils, se rappelle peu à peu sa vie dans le petit appartement, son activité de militante socialiste... Les médecins confirment un état très grave, prescrivent le repos absolu et l'absence totale de choc: elle doit rester à l'hôpital. Alex ne l'entend pas de cette oreille. Il la ramène chez eux et, pour lui éviter le choc du changement, lui reconstruit sa chambre RDA.
Des thèmes centraux servent de colonne vertébrale à cette histoire. Il y a bien sûr la chute du régime communiste, avec son cortège d'espoirs et de désillusions, l'invasion de la publicité, la fin des files d'attente devant des étalages vides, la liberté de parler sur les terrasses, mais aussi le chômage, la nécessité de se prendre en charge, les économies qui ne valent plus rien. La liberté promise par l'Occident n'a pas eu le même goût pour tous et les personnes nostalgiques du communisme ne sont pas rares.
Alex est à la croisée des chemins, celui de l'âge adulte et celui du nouveau monde. Faire revivre la RDA lui donne l'occasion de repousser le moment où il devra sauter. C'est une fuite en avant qui l'oblige à mentir toujours davantage. Jusqu'où est-il en droit de le faire pour protéger sa mère? Et surtout, qui protège-t-il réellement, sa mère, ou lui-même? Autre thème évoqué par le film, la manipulation et sa facilité à convaincre (on croit à ce qu'on a envie d'entendre). Car Alex a fort à faire pour empêcher sa mère de réaliser les bouleversements qui s'opèrent dans sa ville. Les calicots Coca-Cola accrochés à la tour en construction voisine crèvent jusqu'à la fenêtre de la chambre RDA...
Good Bye Lenin! est au fond la frasque affectueuse imaginée par un fils qui ne veut voir mourir ni sa mère, ni son passé. Alex illustre tous ceux qui ont senti le sol se dérober sous leur pas, tous ceux qui préfèrent l'enfer connu au paradis inconnu (mais l'Ouest est-il un paradis?) La grande tendresse qui lie cette famille, sa dignité dans le chagrin, la gravité qui empreint ce tissage de relations donnent du corps à la comédie. On sourit, on rit devant les situations absurdes. Mais parce que c'est la réalité, si burlesque soit-elle, qui baigne l'histoire, son humour touche infiniment.
Geneviève Praplan