Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06973.jsonl.gz/922

Longtemps l’affaire fut tenue pour hautement délicate. Pas véritablement impossible certes, mais difficilement reproductible. Depuis les années 1970, on avait appris à conserver par congélation les spermatozoïdes. Puis, dans les années 1980, la même technique avait commencé à être massivement pratiquée, avec succès, sur des embryons humains conçus par fécondation in vitro ; une pratique soulevant, pour faire court, certaines difficultés d’ordre éthique. Mais l’ovocyte, lui, résistait ; une affaire, expliquaient les spécialistes, de rapport entre le volume du noyau et celui du cytoplasme.
Puis en 1999 survint la première naissance obtenue à partir d’un ovocyte conservé par vitrification, décongelé, fécondé et transféré chez une femme de 47 ans. Vitrification ? Pour certains, le terme désigne « un traitement de fusion à haute température permettant d’obtenir un solide non cristallin » permettant d’inclure différents éléments polluants (déchets radioactifs ou non, métaux lourds, résidus des incinérateurs, amiante, etc.) dans une sorte de verre doté d’une stabilité à long terme.
On comprend aisément qu’il n’en va pas de même dans le domaine de la procréation médicalement assistée. « La vitrification de l’eau est obtenue par réfrigération au-dessous de 130°C. La vitrification des cellules vivantes, comme la congélation lente, implique la prévention de la formation de cristaux de glace intra- et extracellulaires et la survie des cellules après congélation/décongélation. Les agents cryoprotecteurs ont eux-mêmes une toxicité potentielle sur les cellules vivantes qui varie avec leur capacité de pénétration et la température ambiante. Des morts cellulaires peuvent en outre survenir par dommages osmotiques dans la solution de cryopréservation ou au cours des processus de congélation/décongélation, pouvait-on lire en 2007 dans un texte intitulé : Vitrification des ovocytes et des embryons : voie d’avenir,1 rédigé d’après une communication de R.-C. Chian (Royal Victoria Hospital, McGill University, Montréal). La vitrification des ovocytes ou des embryons est une méthode de congélation ultrarapide qui impose des vitesses de refroidissement et de réchauffement de plus de 2°C par minute. »
Et R.-C. Chian, alors, d’ajouter : « La vitrification d’ovocytes humains, plus délicate à réaliser que la vitrification embryonnaire, montre des résultats très encourageants en termes de taux de survie après décongélation et de grossesses cliniques après transfert. Elle est préconisée pour des raisons autant éthiques que médicales (fonction ovarienne menacée, don d’ovocytes aux femmes stériles). La vitrification d’embryons a surtout été expérimentée dans des modèles animaux mais a également démontré sa faisabilité dans l’espèce humaine. »
Or voici, trois années plus tard, que l’affaire redevient pleinement d’actualité – notamment en France – comme l’expliquait il y a quelques jours de manière très pédagogique dans les colonnes du Monde le Pr René Frydman, chef de service de gynécologie-obstétrique (Hôpital Antoine-Béclère, Clamart, Val-de-Marne). « La procréation médicalement assistée (PMA) consiste après stimulation ovarienne de la femme à collecter les ovules, en vue de les féconder avec les spermatozoïdes de son compagnon puis, une fois les embryons obtenus, à en réimplanter un ou deux dans l’utérus, et à conserver par cryopréservation les embryons surnuméraires, rappelle-t-il. L’intérêt de la congélation d’ovules est triple. »
Elle pourrait selon lui modifier le paysage de la PMA, diminuant la part de congélation d’embryons sujette à de nombreuses interrogations éthiques ; elle permettrait de préserver la fertilité des femmes jeunes, particulièrement celles qui vont bénéficier d’un traitement de chimiothérapie, salvateur de leur maladie, mais stérilisant. Elle pourrait enfin « faciliter l’accessibilité au don d’ovocytes en France du fait de la création de banques d’ovocytes congelés surnuméraires, anonymes, qui seraient plus facilement donnés par les patientes ayant réalisé leur projet parental ».
Or une série d’événements récents ont, ajoute-t-il, accéléré l’application de cette technique. Le premier n’est rien moins que paradoxal : la loi italienne de bioéthique qui a interdit pendant un temps la conservation des embryons pour des raisons éthiques a favorisé les recherches sur la congélation d’ovocytes. Un autre événement est la découverte en 2005 par une équipe japonaise d’une nouvelle méthode de vitrification. « Cette méthode s’est répandue, aboutissant à plus de 50 publications scientifiques dans le monde, montrant que les résultats de la vitrification sont supérieurs à ceux de la congélation lente, souligne-t-il. En 2009, le suivi de plus de 900 enfants nés en Italie après congélation d’ovocytes était rassurant. »
Et puis, un paradoxe pouvant en cacher un autre, voici que les spécialistes de PMA œuvrant en France ne peuvent appliquer cette technique. Plusieurs équipes y ont, depuis 2007, déposé des demandes d’autorisation à l’Agence de biomédecine et à l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé. Mais pour le ministère français de la Santé, c’est niet ! « Ce ministère considère que les recherches visant à améliorer les techniques d’AMP sont une transgression de l’article 2151-5 du code français de santé publique qui interdit la conception d’embryons humains à des fins de recherche, explique le Pr Frydman. C’est donc la quadrature du cercle ; comment peut-on avancer, si tous les projets d’amélioration des techniques de la PMA, toute modification de l’existant sont catalogués comme constitution d’embryon pour la recherche. » Situation d’autant plus étonnante que la vitrification ovocytaire pourrait n’être plus considérée que comme l’application d’une technique déjà scientifiquement et éthiquement validée. Mais c’est ainsi. Dans les années 1990, aucune autorité n’avait sourcillé quand certains osèrent – à Bruxelles et sans aucun parachute – pratiquer les premières injections intracytoplasmiques de spermatozoïdes. Et le Pr Frydman de regretter que quinze ans plus tard, en France, « un corset de réglementations interdise toute modification et toute innovation, donc toute amélioration ». Qu’en est-il en Suisse ?