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C'est ainsi que la principale ressource du nouvel Etat grec devint l'exploitation du mythe hellénistique à charge pour les autres Européens de le financer. Alors même que l'Etat et l'économie grecs ne remplissaient aucune des conditions nécessaires à l'adhésion à l'Union européenne, la Grèce y entra dès 1981, avec le soutien particulier de Valéry Giscard d'Estaing, grand lecteur de Chateaubriand. "La Grèce, déclara-t-il, étant le berceau de la civilisation européenne, les artisans de l'Europe ont envers elle une dette historique". On a bien lu : ce n'est pas la Grèce qui ne rembourse pas ses dettes, c'est l'Europe qui a une dette. Il n'est pas douteux que la plupart des Grecs partagent cette haute idée d'eux-mêmes, puisqu'elle leur est assignée de l'extérieur. Et pourquoi rembourser la dette du jour aussi longtemps que la dette historique n'est pas soldée ?
La mystification, inépuisable, fut réitérée en 2001, quand la Grèce entra dans la zone euro sans satisfaire aucune des conditions d'accès. On accuse aujourd'hui les dirigeants grecs de truquer la comptabilité nationale, jusqu'au jour où les marchés financiers ont découvert l'imposture. Mais ce n'est pas exact : en 2001, les dirigeants européens savaient et confessaient, en privé, que les chiffres avancés par l'Etat grec étaient faux, mais il fallait symboliquement que la Grèce en fut. La dette historique là encore.
Et de nouveau, quand Athènes fut candidate aux Jeux olympiques de 2004, le Comité olympique international savait que la Grèce n'en avait pas les moyens, que les dettes ne seraient pas remboursées, mais comment refuser les Jeux Olympiques à Athènes, alors même qu'ils avaient été fondés là, ou par là, et réinventés par Pierre de Coubertin en 1896 ?
Pour toutes ces raisons, l'Etat grec ne se sent pas vraiment obligé de rembourser ses créanciers, de même que les citoyens grecs ne se sentent pas contraints de payer leurs impôts à cet Etat venu d'ailleurs. Certes, le gouvernement n'est plus allemand, ni militaire (depuis 1973), mais la République n'est pas complètement légitime pour autant : en raison de la corruption généralisée des politiciens, de l'inefficacité de l'administration, mais aussi - on en parle moins - parce que beaucoup de Grecs n'ont pas digéré la guerre civile de 1949, éteinte par une intervention militaire anglo-américaine. Ajoutez à cela, plusieurs millions de citoyens, contraints à parler grec, minorités culturelles à qui toute légitimité est déniée, alors qu'ils sont d'origine albanaise ou turque ! Au total, la base citoyenne, qui estime l'Etat grec légitime, est aussi fragile que la base économique qui, pour l'essentiel, est située "off shore", loin du fisc.
Pour toutes ces raisons historiques et culturelles, le gouvernement grec est conduit à multiplier des engagements qu'il ne pourra pas tenir - les impôts ne vont pas subitement affluer dans les caisses de l'Etat - ou ne voudra pas tenir - les privatisations retireraient à l'Etat son influence et réduiraient le clientélisme - avec l'espérance implicite que les Européens céderont encore une fois à la fascination du mythe. L'issue est incertaine, puisque l'Europe souffre envers la Grèce d'un "complexe d'Oedipe" : si la Grèce est à la fois notre père et notre mère, il convient de tuer le mythe, que les Européens et les Grecs reconnaissent que la Grèce est un pays normal, afin de solder la Dette et de régler les dettes.