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Internet fait du bien au cerveau des mâles
Une étude sur des personnes âgées montre qu’une utilisation fréquente d’Internet freine le déclin cognitif. Mais seulement chez les hommes dont les pratiques en ligne diffèrent de celles des femmes.
L’utilisation d’Internet engendre une stimulation à même de contribuer au maintien de la santé cognitive au cours du vieillissement. C’est vrai, mais seulement chez les hommes. Telle est la conclusion surprenante d’une étude publiée le 2 juin 2020 dans Scientific Reports. Selon les auteurs, dont le premier est Andreas Ihle, chercheur au Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités (Cigev), bien que ce résultat puisse être interprété comme étant spécifique au sexe, il est plus probable que les activités sur Internet auxquelles se livrent les hommes sont d’un type différent de celles des femmes et que les premières contribuent plus fortement à l’accumulation d’une réserve protégeant contre le déclin cognitif que les secondes.
Réalisée dans le cadre du Pôle de recherche national Lives, cohébergé par l’Université de Genève, cette étude se base sur des informations récoltées auprès de 897 personnes âgées de 65 ans et plus qui ont répondu à deux vagues d’enquêtes sur tous les aspects de leur vie en 2011-2012 puis en 2017 dans le cadre de l’étude de cohorte Vivre-Leben-Vivere.
Au cours des deux séances, les capacités cognitives des participantes et des participants ont été évaluées à l’aide d’une série de tests. La vitesse du traitement cognitif a ainsi été mesurée dans une tâche consistant à relier au stylo le plus rapidement possible, de manière croissante et sans erreurs les chiffres de 1 à 25 distribués aléatoirement sur une feuille. Quant à la flexibilité cognitive, elle a été estimée dans un test similaire mais comprenant les chiffres de 1 à 13 qu’il a fallu relier dans l’ordre croissant en alternance avec les lettres de A à L (c’est-à-dire 1-A-2-B-3-C…).
Déclin cognitif
Après avoir tenu compte des autres facteurs connus pouvant avoir une influence sur le score obtenu par les participantes et participants (le niveau cognitif de base, les maladies chroniques, l’âge, les activités de loisir, l’éducation et les professions passées), l’analyse montre qu’une utilisation plus fréquente d’Internet lors de la première vague de collecte de données permet de prédire un déclin cognitif plus faible entre la première vague et la deuxième. Mais le phénomène n’est statistiquement significatif que chez les hommes.
L’étude VLV s’est contentée de demander à quelle fréquence les participants utilisent habituellement Internet sur une échelle de cinq points allant de jamais à plus de trois heures par jour. Elle ne peut donc pas distinguer les pratiques entre individus selon leur sexe. Mais des études antérieures se sont intéressées à ce sujet en particulier.
« Il ressort de ces travaux que les hommes âgés utilisent Internet pour des tâches plus variées, comme la recherche d’informations ou le règlement de problèmes administratifs, analyse Andreas Ihle. Les femmes âgées, quant à elles, s’en servent surtout pour communiquer avec des amis ou la famille. Les différences potentielles de complexité cognitive entre ces deux types de pratiques en ligne pourraient expliquer notre résultat. Ce dernier montre aussi que les normes sociales liées au genre déterminent le type d’activités dans lesquelles s’engagent les hommes et les femmes sur Internet (des pratiques plus variées et plus techniques pour les premiers, une communication avec ses proches pour les secondes) et, par conséquent, le degré de protection qu’elles peuvent offrir contre le déclin cognitif. »
Les jeux vidéo genrés
Ce travail ajoute une pierre à l’édifice naissant de la recherche sur l’usage des nouvelles technologies en général en fonction du genre. De nombreuses études sur des populations plus jeunes montrent en effet que la fréquence d’utilisation de la technologie (y compris Internet), le type de dispositifs technologiques utilisés ainsi que le contexte et le comportement d’utilisation diffèrent selon le sexe.
Entre autres, une méta-analyse récente portant sur des individus plus jeunes et menée par l’équipe de Daphné Bavelier, professeure à la Section de psychologie (Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation), montre que les jeux vidéo d’action exigeants sur le plan cognitif ont des effets plus importants sur le fonctionnement du cerveau que les jeux vidéo de simulation sociale ou de puzzle. Et il se trouve que les jeux d’action sont davantage pratiqués par les hommes tandis que ceux de simulation sociale et de puzzle attirent plus facilement les joueuses.
Une autre étude encore montre que la différence qui existe entre les sexes dans la cognition spatiale (en faveur des hommes, là aussi) peut être pratiquement éliminée par la pratique d’un jeu vidéo d’action. Un entraînement de seulement dix heures peut pratiquement annihiler cette différence entre les sexes en matière d’attention spatiale et réduire simultanément la disparité entre les sexes dans la capacité de rotation mentale, un processus de plus haut niveau dans la cognition spatiale.
Un loisir qui protège
Malgré cette différence entre les sexes, les auteurs de l’étude remarquent que l’utilisation d’Internet représente une activité de loisir stimulante sur le plan cognitif et qu’elle peut, en tant que telle, contribuer à l’accumulation de ce qu’ils appellent une réserve cognitive qui, à son tour, permet de préserver – ou de freiner le déclin de – la santé cognitive pendant la vieillesse. Dans une société où le nombre d’adultes atteignant un âge avancé augmente de manière constante tout comme le nombre de personnes souffrant de troubles cognitifs, c’est plutôt une bonne nouvelle.
La théorie élaborée par les scientifiques du PRN Lives suggère en effet que la stimulation cognitive tout au long de la vie, par l’éducation, le travail et l’engagement dans les loisirs, augmente la réserve cognitive des individus. Et que les différences que l’on observe dans la capacité et les opportunités de chacun à accumuler ces ressources expliquent les différences dans la faculté à supporter la pathologie et le déclin lié à l’âge.
De nombreuses études ont apporté des preuves corrélationnelles soutenant cette théorie. Elles ont notamment montré qu’un niveau d’éducation plus élevé au début de la vie, des professions exigeantes sur le plan cognitif pendant la vie active et un engagement plus important dans les loisirs au milieu de la vie et à un âge avancé sont liés à de meilleures performances dans une grande variété de tests cognitifs évaluant, dans les vieux jours, la mémoire, la vitesse de traitement ou le contrôle attentionnel. Ces éléments contribuant à la réserve cognitive sont également associés à un risque plus faible de développer une démence au cours de son existence et, de manière générale, à une apparition plus tardive de la démence.