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30 novembre 2023 - UNIGE
Gayatri Spivak, la voix des oublié-es
Le vendredi 1er décembre, Gayatri Chakravorty Spivak, professeure à l’Université Columbia et figure de proue des «subaltern studies», donnera une conférence consacrée à l’éducation comme moyen d’émancipation.
Gayatri Chakravorty Spivak a reçu de nombreuses marques de reconnaissance pour son œuvre, dont le prix de Kyoto. Photo: R. Crc
Comment redonner la parole à des populations ignorées par l’histoire officielle? Comment permettre à ces mêmes populations de s’affranchir de leur classe sociale? Selon Gayatri Chakravorty Spivak, professeure à l’Université Columbia, la réponse se trouve dans l’accès à l’éducation, qu’elle voit comme une condition matérielle de base, faisant de la philosophie critique un outil de lutte contre l’oppression. La chercheuse exposera son propos lors d’une conférence intitulée «L'éducation: mettre la philosophie en œuvre comme pratique de la liberté» qu’elle donnera le vendredi 1er décembre (17h, Uni Dufour), à l’initiative du Laboratoire recherche – intervention – formation – travail de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation.
Née en 1942 en Inde britannique, Gayatri Chakravorty Spivak, Spivak étant son nom de mariage, grandit dans une famille bourgeoise de la caste des brahmanes. Elle étudie la langue anglaise en Inde, puis la littérature comparée aux États-Unis. En 1991, elle est nommée professeure de littérature anglaise à l’Université de Pittsburgh et, en 2007, elle rejoint celle de Columbia, à New York.
Gayatri Chakravorty Spivak est connue pour ses contributions majeures dans le domaine des études postcoloniales et féministes. Son essai Les subalternes peuvent-elles parler? paru en 1985 a contribué à faire connaître le concept de «subalterne», inventé par Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison pour décrire les «groupes sociaux en marge de l’histoire».
Dans la pensée de la théoricienne indienne, les subalternes sont les personnes rejetées hors du système de représentation dominant et au premier rang desquelles figurent les femmes du tiers-monde, dont l’exclusion est la plus extrême. Selon Gayatri Chakravorty Spivak, instruire consiste à insérer les subalternes dans «le circuit de l’hégémonie» et à en dévoiler les codes pour qu’elles et ils soient en mesure de conscientiser leur droit aux droits. Pour mettre en œuvre cette théorie, elle s’attelle depuis 1986 à la formation d’enseignant-es en littérature dans les zones rurales de l’ouest du Bengale, sa région d’origine. C’est ainsi que, dans les écoles primaires concernées, des enfants qui n’ont jamais été scolarisés développent des capacités de pensée critique. «Le problème intellectuel que j’aborde dans les villages est de savoir comment des esprits auxquels on a refusé pendant des milliers d’années le droit de penser de manière indépendante peuvent se voir enseigner un mode de pensée intellectuel modelé sur l’activisme imaginatif», expliquait-elle dans l’hebdomadaire américain The Nation du 6 juillet 2021.
Adepte de la déconstruction
Pour nourrir sa réflexion, la chercheuse mobilise de nombreuses disciplines, de la littérature à la science politique, en passant par l’histoire, la philosophie et la linguistique, citant tour à tour Dante, Virginia Woolf, Freud, Derrida ou Ranajit Guha. Sa pensée étant caractérisée par une méfiance systématique envers toute forme de politique, de pensée ou de culture totalisante, elle se définit elle-même comme une philosophe paradisciplinaire soucieuse de développer une «déconstruction appliquée», qu’elle met en pratique dans divers domaines comme le féminisme, le marxisme, la critique littéraire ou la question postcoloniale. Pour celles et ceux qui s’y confrontent, le propos de Gayatri Chakravorty Spivak bouscule, pousse dans les retranchements, invite à critiquer, à déconstruire et à prendre conscience de notre manière d’être au monde ainsi que des rapports de force dont nous sommes responsables, nous forçant, par là même, à questionner nos principes les plus ancrés.
Conférence de Gayatri Chakravorty Spivak
Vendredi 1er décembre | 17h
Uni Dufour, 24 rue du Général-Dufour, 1204 Genève