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Depuis trente ans, je possédais le petit recueil de Chansons de Jaufré Rudel, publié en 1915 chez Honoré Champion, car il y a trente ans, j'habitais à Montpellier, j'étais étudiant, et j'avais pour ambition de lire toute la poésie médiévale occitane disponible, dans l'espoir non seulement de saisir l'essence de l'art d'écrire, mais aussi d'apprendre à lire toutes les langues romanes existantes.
Finalement, je ne l'ai lu que le mois dernier.
Jaufré Rudel était un troubadour du douzième siècle, de la lignée régnante de Blaye, en région bordelaise. Une de ses chansons, d'une grande beauté, l'a rendu particulièrement connu: appelée L'Amour de loin, elle contient une espèce de refrain évoquant justement l'amour de loin, et des images projetées dans l'âme de l'idée d'un amour à distance – forcément rêvé, forcément idéal.
D'une manière générale, Jaufré Rudel est d'une grande délicatesse et d'un grand idéalisme, car il préfère clairement l'amour qu'il imagine à ceux qu'il vit, et qui lui ont laissé une certaine amertume au cœur. Il évoque un jour où à sa grande honte il a été surpris et moqué dans un lit où vainement il s'était glissé nu. Il proclame donc son affection pour l'amour rêvé – et une de ses chansons dit franchement qu'il veut vivre l'amour au pays des songes, la nuit.
Cela peut confiner au mysticisme: une déception amoureuse l'a tiré, apparemment, vers un pèlerinage vers Bethléem. Il exprime le désir de s'y rendre, et il nomme Jésus-Christ comme sa visée, son but, l'objet réel de son amour fidèle.
Selon la tradition, il s'est effectivement rendu en Orient, à la recherche d'une princesse dont il avait entendu mille belles choses, et tombé malade il est mort dans l'auberge où il résidait. Mais juste avant qu'il ne passe de vie à trépas, la dame de ses pensées, ayant entendu parler de son amour intense, est venue le voir et l'embrasser. Et elle-même est morte de chagrin, peu de temps après.
Cependant, selon les savants, tout cela est inventé.
Citons une belle strophe:
Dieus que fetz tot quant ve ni vai
E formet sest'amor de lonh
Mi dou poder, que cor ieu n'ai,
Qu'ieu veya sest'amor de lonh,
Verayamen, en tals aizis,
Si que la cambra e˙l jardis
Mi resembles tos temps palatz!
(Que Dieu qui fit tout ce qui va ou vient
Et forma cet amour de loin
Me donne le pouvoir, car je le désire,
De voir cet amour de loin,
Réellement, en de telles demeures
Que la chambre et le jardin
Me semblent constamment un palais!)
L'amour de loin laisse espérer un monde merveilleux, sublimé, mais on ne sait pas, ici, si le poète espère voir de loin, ou atteindre les lointains de tout son corps – en tout cas cela sera beau. Quelques siècles plus tard, Jean Racine (qui vécut aussi dans l'aire occitane) dira que la distance dans l'espace permet la même idéalisation et la même purification du réel que la distance dans le temps – il voulait parler, à propos de Bajazet, de l'Empire ottoman, objet des désirs, butée des fantasmes. L'exotisme donne corps aux anges, en quelque sorte.