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Il est vrai que l'utilisation médicinale du vin constitue l'une des plus anciennes traditions thérapeutiques de l'Occident. Depuis l'Antiquité, il a servi de breuvage aux vertus curatives, tout en appartenant aussi bien à la médecine populaire - "Un verre de vin chasse le médecin" dit un adage du 17é siècle - qu'à la médecine savante. A partir du 18e siècle, certains médecins essaient même de développer les bases scientifiques d'une oenothérapie, et Pasteur apporte sa caution, à la fin du 19e, en célébrant le vin comme "la plus saine, la plus hygiénique des boissons". Mais en dépit de sa brillante carrière, les prohibitionnistes le bannissent de la pharmacopée et aujourd'hui il semble peu à peu abandonné par l'ensemble du corps médical. Que s’est-il passé?
C’est que l’on regarde aujourd'hui ces idées médicales d'un air plutôt amusé, en assimilant volontiers les oenothérapies à des médecines traditionnelles liées à des identités culturelles plutôt qu'à une biomédicine à prétention universelle. N'oublions pas que la figure du médecin, du moins en France, appartient depuis longtemps au cercle fortuné des amateurs de grands crus. Les médecins qui prescrivaient le vin avaient, par exemple, le sentiment de défendre la culture française. Mais que pouvaient-ils contre la montée de la médecine hygiéniste et la prise de la prise de conscience des dangers de l'alcoolisme au 19è siècle? C'est bien là que la valeur curative du vin a commencé à être mise en doute.
Certes l'oenothérapie existe toujours - voyez Curtis Ellison, Serge Renaud, Arthur Klatsky ou Eric Rimm - et une étude de l'université de Harvard, intitulée le "French paradox", a beaucoup agité l'opinion publique au début des années 1990, puisqu'elle entendait lier notamment la faible fréquence des maladies cardiovasculaires en France à la consommation du vin rouge. Mais n’était-ce pas là le chant du cygne d'un grand médicament? "Le rôle thérapeutique du vin appartient désormais presque entièrement à l'histoire, (...) cela n'empêche pas le vin, consommé en quantité modérée, de conserver une petite place dans le domaine de la médecine préventive", précise l’auteur de Bacchus sur ordonnance (2001). Il est vrai que les scientifiques préfèrent rester prudents quand il s’agit d’évaluer l'action de vins qui se composent de milliers d'éléments - esters, acides organiques, aldéhydes, phénols et polyphénols, acides aminés, etc. - et peuvent alimenter à l'infini les spéculations. Pour l’heure, les grands laboratoires tentent d’y voir plus clair en isolant l'action des polyphénols sur le coeur et les neurones.
Publicité pour le vin, source et date inconnues.
Sur ce tableau mural du Dr Galtier-Boissière, évoqué par Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père, le vin est rangé parmi les "boissons naturelles bonnes" qui sont obtenues par voie de fermentation.
Le Château Chasse-Spleen est un domaine viticole dans le Médoc, situé à Moulis-en-Médoc en Gironde. Au 18e siècle déjà, les médecins définissaient le spleen des anglais comme une mélancolie passagère.
Publicité (vers 1920) pour un vin apéritif suisse, préparé à Nyon.
"The Great Brain and nerve Tonic". Publicité pour du vin mélangé aux extraits de coca. Vers 1916.
Une aristocrate du 17e s. souffrant de maux d’estomac écrivait à Madame de Sévigné: "ma petite absinthe est le remède à tous maux." Il n’est pas question ici de la Fée verte, la liqueur bien connue, mais plus vraisemblablement de la plante artemisia absinthium utilisée comme remède tonifiant depuis les temps les plus anciens de la médecine, sous forme de teinture, de vin ou d’infusion.
La liqueur quant à elle, obtenue par distillation de la plante, fait une apparition remarquée à la fin du 18e siècle certainement grâce au docteur Pierre Ordinaire, Français exilé en Suisse, qui prescrit un élixir d’absinthe à ses malades. Le Val-de-Travers et la région frontalière française deviennent le berceau de l’industrialisation et de la commercialisation de l’absinthe. Dans les années 1830, les soldats engagés dans les conquêtes coloniales ajoutent quelques gouttes de liqueur d’absinthe à l’eau qu’ils boivent, appréciant les qualités rafraîchissantes du mélange et prévenant ainsi la dysenterie et les fièvres. De retour en Europe, soldats et généraux conservent et propagent cette habitude. De remède pharmaceutique, l’absinthe devient au milieu du 19e siècle la boisson apéritive à la mode, consommée par les artistes, les bourgeois, les ouvriers et les femmes.
Les vives réactions du corps médical à l’égard de l’absinthe ne se font guère attendre : l’heure est à l’hygiénisme et à la lutte acharnée contre l’alcool. L’ « absinthisme » fait son apparition dans les pathologies liées à l’alcoolisme. L’Académie de Médecine s’interroge sur la toxicité des essences et particulièrement de l’essence d’absinthe. Les effets conjoints de l’alcool et de l’absinthe sont décriés, cette dernière ayant la particularité de provoquer l’ "épilepsie absinthique". De nombreuses études, thèses, statistiques et expériences menées dans les hôpitaux et les asiles font connaître les dangers de la boisson pour la santé publique. La "pernicieuse liqueur", selon l’expression du Dr Anselmier, est mise en rapport avec la folie, la criminalité et la violence, ou même la tuberculose. Par l’action forte des ligues anti-alcooliques et des mesures de propagande hygiéniste, la prohibition de l’absinthe est effective au début du 20e siècle : sa fabrication et sa vente sont interdites en Suisse en 1910, puis en France en 1915. Mais que les amoureux de la Fée verte se rassurent : la vente et la consommation d’absinthe sont désormais autorisées et légiférées.
Chapuis, Yves, « Histoire de l’absinthe », La Revue du praticien, n° 63, juin 2013, pp. 882-885.
Delahaye, Marie-Claude, L’Absinthe. Histoire de la Fée Verte, Paris, Berger-Levrault, coll. « Arts et traditions populaires », seconde édition, 1987.
Anselmier, De l’empoisonnement par l’absinthe, Paris, Imprimerie de J. Claye, 1862.
Magnan, Valentin, Etude expérimentale et clinique sur l’alcoolisme. Alcool et Absinthe. Epilepsie absinthique, Par le Dr Magnan, médecin à Sainte-Anne, Paris, Typographie de Renou et Maulde, 1871.
Motet, Auguste, Considérations générales sur l’alcoolisme, et plus particulièrement des effets toxiques produits sur l’homme par la liqueur d’absinthe, Paris, Rignoux, 1859.
Image du Wellcome catalogue: L0030543 Credit: Wellcome Library, London. Un homme diabolique, représentant peut-être la medicine ou la religion, triomphe sur la mort de la liberté individuelle de consommer de l’absinthe en Suisse (lithographie en couleurs d’après A.H. Gantner, 1910).
Extrait d'absinthe dans un flacon ancien, provenant d'une pharmacie de Trondheim en Norvège.
En 1886, le pharmacien John Pemberton propose dans une pharmacie d’Atlanta (Géorgie) un sirop à base de noix de kola et de plante de coca, possédant des vertus tonifiantes, stimulantes et rafraîchissantes. Son French Wine Coca est inspiré d’un vin médicamenteux célèbre, le Vin Mariani. Grâce aux mesures de la prohibition américaine, le soda connaît un succès important; il est désormais fabriqué dans de nombreux pays et distribué, non plus dans les officines et les drugstores, mais dans les magasins sur toute la surface de la planète.
La composition du Coca-Cola, aujourd’hui encore tenue secrète par la Coca-Cola Company sous la formule magique « 7X », n’a pourtant cessé de générer des controverses et des interrogations. La firme doit ainsi faire extraire la cocaïne contenue dans les feuilles de coca à partir de 1903. Le soda contient aujourd’hui des "Arômes naturels. Sans conservateurs ajoutés", des "extraits végétaux", dont la "caféine". La mystérieuse composition du Coca-Cola a provoqué une courte polémique dans la France des années 50, ardemment attachée à son patrimoine viticole. L’histoire du Coca-Cola est toute aussi passionnante que paradoxale. Un slogan publicitaire de 1905 assurait "Coca-Cola revives and sustains" ("Coca-Cola ravive et conserve"), tandis qu’aujourd’hui il est facilement associé à la "malbouffe".
Passé du médicament au rafraîchissement, le Coca-Cola est de nos jours bu couramment. Le Père Noël en personne boirait-il un petit remontant pétillant pour distribuer tant de cadeaux en une nuit?
Nourrisson, Didier, La saga Coca-Cola, Paris, Larousse, 2008.
Helfand, William H., « Mariani et le vin de Coca », in Revue d'histoire de la pharmacie, 68e année, N. 247, 1980, pp. 227-234.
Feuilles de coca séchées, à consommer en infusion. Boisson autorisée dans des pays comme le Pérou la Bolivie ou l'Argentine, elle est déconseillée par la Convention unique sur les stupéfiants de 1961. De ce fait, les pays européens et les Etats-Unis en interdisent la commercialisation et l'utilisation.
Ancienne présentation publicitaire signée par le fondateur John Pemberton, pharmacien à Atlanta. La boisson est recommandée comme remède contre tous déreglements nerveux, y compris la migraine l'hystérie et la mélancolie.
En brique, sucré, parfumé à la pêche et avalé froid: le thé se trouve sous des formes parfois très éloignées de sa consommation d’origine. Les vertus stimulantes du thé étaient en effet connues de longue date dans la Chine Impériale. Il était notamment consommé rituellement, lors de cérémonies religieuses. Des missionnaires portugais le rapportent dans leurs bagages au début du 17e siècle. Après le café et le chocolat, iI est le dernier arrivé en Europe des grandes boissons coloniales et, comme elles, il a d’abord été vendu comme une drogue dans les officines des apothicaires.
Les débats sur les effets du thé sont animés. En France, le docteur Duncan de la Faculté de Médecine de Montpellier publie un Avis salutaire à tout le monde contre l’abus des choses chaudes, et particulièrement du café, du chocolat et du thé (1705). À son avis, la chaleur corporelle produite par les boissons chaudes est un facteur déterminant de nombreuses maladies, et même de la mort. En Angleterre, le pasteur John Westley, fondateur de l’Eglise Méthodiste, prône l’abstinence complète du thé, qui est une cause de maladies nerveuses. Son avis est suivi, par exemple Jonas Hanway publie en 1757 Essay on Tea Drinking, où il accuse le thé, ce “liquid fire”, d’être nocif pour les femmes qui allaitent.
Il n’empêche, le thé connaît un immense succès en Angleterre. Bien plus que la soie et la porcelaine, son importation fait la fortune de la East India Company. Au début du 18e siècle, de nombreux coffee houses commencent à servir plus de thé que de café. Une des raisons du succès anglais du thé tient au fait que les autorités politiques en faisaient la promotion afin de lutter contre la consommation d’alcool, et tout particulièrement contre le gin bon marché importé des Pays-Bas. Plus récemment, au cours des deux guerres mondiales, le gouvernement anglais a organisé le rationnement de ce “morale-booster” pour ses soldats, lorsque les sous-marins allemands coulaient les bâtiments anglais et compromettaient l’approvisionnement du thé.
Souvent bu comme un remède de grand-mère en cas de refroidissement, les grands crus de thé font aujourd’hui l’objet de dégustations au même titre que le vin, avec leurs règles précises de dosage, de temps d’infusion ou de température.
Duncan M. (1649-1735), Avis salutaire à tout le monde contre l’abus des choses chaudes, et particulièrement du café, du chocolat et du thé, par M. Duncan, Docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, Rotterdam, Abraham Acher, 1705.
Au début du 20e siècle, l’entreprise pharmaceutique Borroughs & Wellcome fait breveter une nouvelle méthode pour la fabrication de médicaments, sous forme de comprimés, ou “tabloids”. Cette technique connaît un grand succès et représente une importante source de revenus. Ici la même méthode est étendue à l'industrie alimentaire pour fabriquer des comprimés de thé.
Ce serait au milieu du 19e siècle qu'aurait été créée cette tasse pour les moustachus. Elle permettait de boire sans porter atteinte à la “coiffure” de la moustache que l’on mettait souvent en forme avec d’importantes quantités de cire. Pratique et hygienique !
La tasse comporte cette inscription: "Der Zeitgeist gibt auf alles Acht. Ist auch auf Deinen Bart bedacht"
Selon une légende, les propriétés du café auraient été découvertes par les bergers en Ethiopie au 9e siècle qui se demandaient si l'hyperactivité de leurs chèvres n'était pas liée à la consommation de grains de café vert (le grain de café non-torréfié). C'est le début du succès du café, qui, transformé de diverses manières, servit de boisson destinée à prolonger les veillées et à augmenter la concentration; aujourd'hui il est réputé, en cas de surconsommation, d'augmenter la pression artérielle et de déshydrater le corps.
Selon certains historiens, le café fut diffusé dans le monde musulman, probablement du fait de l'interdiction de l'alcool et introduit en Europe au 17e siècle. Boisson de la lucidité, il fut très prisé au siècle des Lumières et rapidement assimilé à un "aliment médicamenteux". Ses effets et vertus thérapeutiques furent pourtant âprement discutés et son introduction fut ardue. En témoigne par exemple la "Kaffeekantate" de Johann Sebastian Bach de 1732, composé à partir d'un poème très populaire de Picander, qui aborde le phénomène social de l'addiction au café. Les défenseurs du café durent aussi composer avec les velléités d'hommes politiques considérant le café comme l'agent du brassage des idées libérales (la cour d'Angleterre interdit les maisons de café en 1676) et imposer leur breuvage contre la volonté de certains médecins, comme Claude Colomb qui, pour le condamner, soutint une thèse de doctorat en 1769 à la Faculté de médecine de Marseille.
Aujourd'hui, de plus en plus d'études tendent à souligner ses effets bénéfiques, lorsqu'il est consommé de façon modérée. D'un point de vue biomédical, la caféine a des propriétés cardiotoniques et stimule l'activité cérébrale. Son absorption la plus rapide est sublinguale, en gardant le café en bouche, comme un alcool fort. De plus, le café, notamment le "café vert", stimule le transit intestinal, fonctionne comme un diurétique et constitue une source importante d'antioxydants, selon l'étude du chimiste américain Joe Vinson. De ce fait, il entre dans la composition de nombreux aliments et produits dopants - cigarette, boissons énergisantes, ou chewing-gums caféinés des GI - et dans diverses préparations pharmaceutiques.
Mais les effets du café restent encore à découvrir : certaines études montrent qu'il agit contre le diabète de type 2 et la maladie de Parkinson et estiment qu'il est bénéfique contre certains cancers dont celui du foie. Ces hypothèses sont défendues par l'Association scientifique internationale du café dès 2006. Quant à l'humeur, le café est associé à des effets antidépresseurs. Si Goethe l'associait à une "atmosphère triste", est-ce parce que le café stimule paradoxalement le sommeil au cours des quinze minutes suivant son absorption? Dans certains hôpitaux, le café est utilisé pour détendre les patients.
- Michel Braudeau, Café, Seuil, coll. Fiction & Cie, 2007.
- Gérard Debry, Le café et la santé, John Libbey Eurotext, Paris, 1993.
Ce serait au milieu du 19e siècle qu'aurait été créée cette tasse pour les moustachus. Elle permettait de boire sans porter atteinte à la “coiffure” de la moustache que l’on mettait souvent en forme avec d’importantes quantités de cire. Pratique et hygienique !
La tasse comporte cette inscription: "Der Zeitgeist gibt auf alles Acht. Ist auch auf Deinen Bart bedacht"
“Boire un p’tit coup, c’est agréable”, dit la chanson. Mais est-ce sain? demande le médecin.
Parfois plus encore que les aliments, les boissons que nous consommons sont liées à l’histoire de la médecine. Au 18e siècle, le café était vu par les marchands protestants comme une boisson saine et vertueuse, qui favorisait la concentration et augmentait l’aptitude au travail. Au contraire, le vin était la boisson de la dissipation, de la volupté, et de l’excès. Mais les choses ne sont pas si simples: le vin a longtemps été prescrit à titre thérapeutique par les médecins d’antan, et les diététiciens d’aujourd’hui ont tendance à voir la caféinophilie d’un mauvais oeil.
Certaines boissons font partie de l’histoire d’un pays: lorsque le pharmacien américian John Pemberton lance le Coca Cola à la fin du 19e siècle, il ne se doute probablement pas que ce produit deviendrait la boisson manufacturée la plus célèbre au monde quelques dizaines d’années plus tard. D’autres boissons sont nimbées d’une aura magique. C’est le cas du thé qui, selon certains mythes chinois, aurait permis aux dieux de se soigner et de se passer de sommeil. Plus proche de nous, l’absinthe est l’alcool de la folie pour les uns, le breuvage de l’inspiration artistique pour les autres. Le Val-de-Travers, qui est un de ses hauts lieux de production, résonne encore des légendes autour de la fée verte, bien que la boisson ait récemment été légalisée en Suisse.