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En 70 ans de règne, Elizabeth II a traversé bien des crises sur le plan international comme intérieur. De plus en plus contestée en Ecosse et dans certains pays du Commonwealth, la monarchie britannique peut-elle survivre sans la reine ?
Célébrée comme une star depuis jeudi durant quatre jours de festivités à Londres, Elizabeth II a dédié sa vie entière à la monarchie. Depuis le couronnement de la reine en 1953, l’institution a traversé de nombreux soubresauts, a dû s’adapter et évoluer, tout en incarnant unité et stabilité. Septante ans marqués notamment par la désintégration progressive de l’empire britannique.
Elizabeth II règne encore sur 15 pays, vestiges de l’ancien empire, là où elle conserve le statut de cheffe d’Etat: le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et une dizaine de pays insulaires, essentiellement situés dans le Pacifique et les Caraïbes. Elle est aussi la cheffe symbolique de toutes les nations du Commonwealth, 54 Etats au total, presque tous d’anciennes colonies britanniques.
Il y a une véritable crise à l’intérieur du Commonwealth.
Naïma Maggetti, historienne
Ces dernières décennies, plusieurs de ces anciennes colonies ont rompu leurs liens avec la Couronne, comme le Pakistan en 1956 et l’Afrique du Sud en 1961. Dernière en date, la Barbade a débuté l’an dernier sa transition vers un régime républicain. « Sur les 15 royaumes du Commonwealth, il y en a 6 qui souhaitent devenir des républiques », souligne dans Géopolitis Naïma Maggetti, spécialiste de l’empire britannique à l’Université de Genève. « Il y a une véritable crise à l’intérieur du Commonwealth. On a pu le voir avec le récent voyage du duc et de la duchesse de Cambridge dans les Caraïbes. Ce voyage était prévu comme une offensive de charme, mais il s’est révélé être un désastre en termes de relations publiques », ajoute l’historienne.
En Jamaïque, des manifestants ont exigé que la famille royale s’excuse pour son rôle dans le commerce d’esclaves durant la période coloniale. Une série de photographies montrant le couple royal saluant des résidents de Kingston à travers des grillages a également fait polémique. « Parce que cela rappelle cette division entre colonisateurs et colonisés de l’ancien empire britannique », poursuit Naïma Maggetti. Au Bélize, le couple a dû même annuler une visite en raison de l’hostilité de certains habitants.
La tournée du prince Charles au Canada n’était guère plus triomphale. Là où l’engouement pour la Couronne est à son niveau le plus bas.
Elizabeth II est toujours aussi populaire, mais l’héritier du trône, le prince Charles, est loin de susciter le même enthousiasme que sa mère. La monarchie dans son ensemble peut encore compter sur le soutien de 60% des Britanniques, selon un récent sondage publié par le Guardian. Or, « en Ecosse surtout, on enregistre une véritable baisse de popularité de la monarchie, où seulement 45 % des interviewés souhaitent maintenir cette institution », précise Naïma Maggetti. Ce soutien s’érode même à 40% chez les 18-24 ans. Les velléités indépendantistes en Irlande du Nord et en Ecosse menacent aussi l’unité du royaume.
Les scandales qui se succèdent ternissent également l’image de l’institution. Et les dernières affaires ne sont pas les plus anecdotiques. Le prince Andrew, accusé d’agressions sexuelles sur mineures, a été déchu de tous ses titres et privé de tout rôle officiel. En quittant le pays et la firme royale, le prince Harry et son épouse Meghan ont accusé certains membres de la famille de racisme.
« Les Windsor sont une famille blanche, privilégiée, en décalage avec les nouveaux paradigmes de la société qui promeuvent la diversité et l’égalité », estime Naïma Maggetti. « Je pense que la monarchie a vraiment besoin de faire un effort de modernisation pour survivre », dit-elle. Elle cite sur ce point plusieurs projets en cours. Notamment la réduction du personnel travaillant pour la monarchie et une réforme de la politique de communication, qui se distancie peu à peu de la fameuse devise de la reine « never complain, never explain » (ne jamais se plaindre, ni s’expliquer).
« Charles et William vont devoir montrer que la monarchie est une force unificatrice », poursuit Naïma Maggetti. « Ils devraient aussi promouvoir une politique d’inclusion des minorités ethniques dans des postes senior à la maison royale. Et je pense qu’il faudrait également revoir le système des distinctions honorifiques, afin de supprimer le lien qu’il existe encore avec l’héritage de l’empire britannique. »
Néanmoins l’historienne ne prédit pas la fin de la monarchie britannique dans une avenir prochain. « Cela ne se fera pas du jour en lendemain. C’est quelque chose qui va engendrer un énorme un processus parlementaire. Cela reviendrait vraiment à démêler des milliers d’années d’histoire. »
Mélanie Ohayon