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25.02.2003 - Article
Une langue teintée de honte coloniale
Récemment, lors d'un voyage en Espagne, mon mari et moi avons été interpellés par une artiste à Barcelone. Elle nous avait observés en train de regarder ses masques, de discuter lesquels nous voulions acheter.Tout à coup, elle nous a dit avec stupéfaction: «Vous parlez toujours anglais ensemble ? Vous n'avez pas d'autre langue en Inde? »Shoma Chaudhury. Cette fière Espagnole, non avertie de l'histoire coloniale, soulevait involontairement un problème identitaire important de l'Inde moderne. Il y a une vingtaine d'années, Kiran Nagarkar, écrivain indien très connu, a décidé de passer du marathi, sa langue maternelle, à l'anglais. Il en a presque fait une dépression nerveuse. Écrire en marathi - langue caractérisée par des conventions rigides - était étouffant pour lui, mais s'exprimer en anglais représentait une sorte de trahison. C'était comme s'il coupait le cordon ombilical le reliant à sa famille de lecteurs. L'anglais est arrivé en Inde comme langue de domination, avec les Britanniques. Il s'est maintenu, d'abord comme instrument de subversion dans les mains des nationalistes, puis comme langue unificatrice d'une jeune nation qui comptait au moins 22 idiomes régionaux et plus d'une centaine de dialectes. Mais l'anglais n'a jamais pu se débarrasser de ses connotations de classe, de pouvoir, de privilèges. Et il porte encore, inévitablement, une touche de honte coloniale. Pour ceux d'entre nous qui le parlent, c'est un signe de cosmopolitisme, un passeport pour l'emploi, une porte ouverte sur les marchés de l'Inde moderne et du monde. Mais il témoigne aussi d'un inquiétant processus de déracinement: la disparition des liens avec le passé, les histoires familiales, les littératures indigènes et les traditions ; le sentiment inconfortable d'être un étranger dans son propre pays. Et pour ceux qui ne le parlent pas - en général les classes modestes et les personnes récemment alphabétisées dans les écoles publiques - l'anglais est l'objet en même temps d'un désir intense et d'un profond ressentiment mêlé de mépris. C'est le plus gros obstacle entre classes sociales, plus difficile à surmonter que l'argent.
Rien n'illustre mieux la problématique compliquée de l'anglais en Inde que le rapport récent d'un célèbre cabinet d'expertise, à qui l'État du Bengale occidental avait demandé conseil à propos de ses stratégies de développement. La méfiance politique à l'égard de l'anglais s'est souvent exprimée en Inde par des expériences de chauvinisme linguistique. En 1983, pour plaire aux électeurs, le gouvernement du Bengale occidental avait supprimé l'anglais à l'école primaire, décrétant que le bengali serait désormais la langue d'enseignement obligatoire dans les écoles publiques.
Vingt ans plus tard, le rapport des experts révèle que le Bengale occidental occupe une position désastreuse sur l'échelle du développement national: 92 pour cent de ses étudiants, sortis des écoles publiques en bengali, ne peuvent rivaliser avec ceux des autres régions du pays; ils n'ont pas accès aux professions qui exigent de sérieuses compétences en anglais, que ce soit dans l'information, le secteur technique ou l'industrie. Mis sous pression, le gouvernement bengali a discrètement avancé l'initiation à l'anglais. C'est ainsi que l'Inde tente de résoudre tant bien que mal la question controversée de sa langue véhiculaire.
L'artiste espagnole de Barcelone aurait de la peine à comprendre que, produits d'une éducation réservée à l'élite, mon mari originaire du Pendjab et moi-même venant du Bengale, ne pouvons pas communiquer dans une autre langue que l'anglais. Elle trouverait aussi étrange la situation de notre jeune employée de maison. Cette dernière parle hindi, l'autre langue officielle de l'Inde, et nous lui répondons dans cette langue, mais cela ne lui suffit pas : elle passe toutes ses soirées libres à étudier les rudiments de l'anglais.Avide d'accéder à un monde plus vaste.