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Weisshorn
Par Pierre Soguel.
( Samedi 22 août 1936. ) Parmi les courses de l' été dernier, le Weisshorn fut certainement le plus beau « morceau ». Nous en fîmes, André Roch de Genève, Müller et Hagenbach de Berne et moi-même, la première ( et sauf erreur la dernière ) ascension de l' année par son arête nord. Qui de vous ne la connaît, cette arête fantastique? Du Jura elle vous provoque; elle s' élance d' un jet vers le ciel. Du Brunegghorn ou du Pigne de l' Allée, c' est un mur crénelé interminable. Des Alpes bernoises on la voit fendre deux précipices presque verticalement.
Au refuge Tracuit après une journée splendide et une course délicieuse nous avons bien dormi; le gardien avait eu pour nous toutes les attentions. Nous avions transporté là-haut même du lait frais, pour déjeuner tranquillement, comme à la maison.
A 3 heures du matin, nous sortons du refuge: brouillard; c' est ennuyeux. Allons, cependant; la nuit est à nous, nous verrons bien! Nous sommes encordés, les bougies sont allumées, nous marchons deux par deux.
La neige n' est pas ou presque pas gelée et nous enfonçons, tantôt peu, tantôt beaucoup. Nous montons lentement; il ne fait pas froid. Par moments le brouillard se dissipe, et dans le ciel profond, sur nos têtes, scintillent les étoiles. Puis le brouillard se referme sur nous. Puis il se déchire de nouveau, se referme, s' entr... nous montons, le brouillard monte; c' est un concours de vitesse et voilà que tout à coup le brouillard abandonne: nous sommes vainqueurs! Cette marche dans la nuit devient glorieuse, glorieuse sous la voûte calme et profonde. Puis à la lumière naissante cette marche devient extraordinaire: notre esprit devine; il devine une mer de nuages à nos pieds, une mer s' étendant à l' infini, au nord, à l' est, au sud, bien au delà des montagnes que nous connaissons; à mesure que la lumière augmente, nos yeux s' ouvrent; les nuages prennent les formes les plus imprévues; nous ne savons ce qui est nuage et ce qui est montagne. Roch se croit transporté dans l' Hima et découvre sans cesse de nouvelles cimes, des parois fantastiques, surplombantes que commencent de rosir les premiers rayons du soleil: un Vrai cauchemar ou un vrai rêve d' alpiniste!
A 5 heures et demie nous passons le sommet du Bieshorn; la gloire augmente et se précise; tout d' abord il fait froid, très froid, donc beau, très beau. Toutes les vallées disparaissent sous les nuages dont la mer s' arrête à 3800 mètres. Les Mischabel à contre-jour forment une muraille noire tandis que le moutonnement des brouillards est doucement teinté de gris, qui s' éclaire de gris rosé dans les lointains au sud et au sud-est. De cette ombre ou de cette pénombre sortent d' un jet la face immense, les arêtes, la montagne entière, la montagne blanche, toute blanche, éclairée, aveuglante, du Weisshorn. C' est un instant saisissant, qui suscite en nous une intense, une irrésistible reconnaissance; et notre bien-être, et notre joie ne cesseront de croître pendant les dix-sept heures qui nous conduiront à l' autre cabane, en dessus de Randa, de l' autre côté de la montagne.
Nous mettons les crampons puis, tranquillement, avançons le long de l' arête de neige facile, mais aux flancs rapides, qui, en une petite heure, nous posera sur les premiers gendarmes. Nous devons éviter quelques corniches, puis la pente se redresse et les passages intéressants commencent et vont se succéder sans plus nous étonner.
Lorsque nous nous retournons, nous nous trouvons suspendus en plein ciel; à nos pieds se dérobe une arête superbement étroite, avec des couloirs verticaux, puis en bas c' est le brouillard, la grisaille du jour qui, là, n' est pas encore complètement levé.
Regarde, penche-toi, au pied de ce surplomb, ces séracs! A quelle distance sont-ils de nous, cent mètres, deux cents, cinq cents, mille ou plusNous avons perdu tout point de comparaison. L' horizon est infini. La muraille des Mischabel nous apparaît tantôt formidable, imposante, tantôt aérienne, légère.
Les rochers, les vois-tu? Nous avons franchi deux magnifiques parois de vingt mètres, verticales, ou surplombantes, de pierre jaune, caressées par le soleil. Nos bras, nos jambes, nos mains, nos doigts ont trouvé tout naturellement le moyen de s' adapter à cette vie nouvelle, agréable dans sa brutalité.
Regarde, à droite, penche-toiPas besoin de me pencher, je vois une pente sauvage et froide, fuyante; des stries de roche, de glace, de neige, de glace bleue ou brune, de neige poudreuse, immaculée; ce serait amusant de descendre ces rochers; ils sont déjà si familiers au regard.
Mais non, nous ne descendrons pas par amusement à gauche ou à droite. Devant nous, penchés d' un côté et de l' autre, se succèdent des créneaux et des créneaux, dressés sur des socles de neige, de cette même neige blanche et poudreuse. Ces créneaux sont nombreux, nous les devinons. Plus haut et derrière eux il y a un entassement de rocs, les uns en débris, les autres taillés d' un bloc en forme d' aigles ou de marmottes; et ces aigles dominent toute la montagne.
Nous sommes au beau milieu d' un bel ouvrage et notre instinct de conservation nous conseille de choisir le chemin le plus court et d' en apprécier chaque marche. L' entassement de blocs, les aigles de pierre, c' est le grand gendarme, vrai labyrinthe qui nous demandera plusieurs heures d' efforts. Roch, léger, précis, s' élève, régulier; il adhère à une longue et large cheminée, à un surplomb qui domine un des plus beaux précipices que l'on puisse voir dans les Alpes; les sacs sont enlevés et voltigent, minuscules, récalcitrants puis fatalistes, au bout d' une corde de secours. Et je monte, heureux de trouver un piton où m' assurer.
Regarde, en bas, penche-toi, le vide est plus impressionnant!
Et le gendarme monte encore. Il s' est transformé en une arête recouverte d' une succession de dalles étroites chargées d' un mètre de neige toujours poudreuse, toujours plus candide mais qu' hélas nous devons débarrasser. Et alors, travail de cantonnier, des mètres cubes, une infime poussière sur Zinal, une infime poussière sur St. Nicolas; métier d' acrobates, efforts, équilibre, poussée en avant, résistance en arrière, nous quatre liés ici par une seule corde, en marche vers le même but.
Les dalles sont passées. Il est midi. Dans la face sud du grand gendarme la neige sur les cailloux est molle. Nous faisons encore quelques pas, de longues enjambées précautionneuses dans un mauvais terrain.
Subitement le rocher cesse et quelque chose étonne notre esprit: les difficultés sont terminées. Nous faisons la première halte de la journée et mangeons une pomme, en apprécions le jus et son goût nouveau.
Devant nous se dresse l' arête de neige la plus parfaite, idéal couronnement de cette montagne convoitée. Trois cents mètres encore elle monte, toute blanche, parée par moments d' un très léger voile de brume, puis le ciel bleu, profond, la fait paraître plus élancée et plus immobile dans sa fierté. Nous en suivons patiemment tous les festons et c' est profondément émus que douze heures après avoir quitté Tracuit nous nous serrons la main au sommet du Weisshorn.
Nous y restons longtemps, malgré l' heure tardive. Le soleil est chaud; dans la neige nous nous creusons des sièges. Et nous ne pensons plus à rien; nous écoutons sans entendre; nous sommes heureux sans en distinguer les raisons; notre bonheur vit, la vie nous caresse; nous avons un sourire intérieur, le sourire de celui qui contemple ce qui lui semble une perfection, un parfait équilibre et à travers les nuées mouvantes du sud émerge, noire, la tête du Cervin, et à nos pieds descendent en une calme harmonie les somptueux glaciers, et d' innombrables arêtes, au loin, tout à l' entour, se hérissent de rocs ocrés ou violets, les vallées s' enfoncent et la civilisation s' éteint dans l' espace.
Et notre Weisshorn, superbe dans son isolement, est l' axe unique du large horizon.
Malgré la lumière intense qui nous baigne, nous nous avançons vers le soir, mais nous devons faire un calcul pour le réaliser. La vie débordante des heureux moments ancre notre insouciance plus profondément dans ses habitudes.
Nous reprenons notre marche, cette fois-ci pour descendre; même à la descente cette montagne est grande; nous ne sommes que d' infimes et pourtant appréciables molécules. Face au vide nous marchons; la pente est raide, la marche est rapide; la pente est coupée de crevasses; la pente se transforme en arête; le rocher apparaît mais toujours recouvert de neige; nous sommes obligés de laisser les crampons aux pieds et la marche se ralentit. L' arête est étroite, la neige du faîte est en poudre et pour passer certains petits gendarmes la corde nous est utile. La montagne est toujours sauvage: à gauche la pente fuit sans que nous en voyons le pied; à droite les couloirs ne sont guère plus rassurants. Et l' arête s' allonge, et nous voudrions avancer plus vite. Cependant le sommet est déjà loin derrière nous. Au bout d' une heure que nous sommes sur cette arête nous enlevons les crampons, nous décordons, et cette liberté nous donne une nouvelle joie, une illusion d' avoir terminé notre journée bien que nous soyons encore en dessus de 3800 mètres d' altitude. Alors nous dévalons, par des couloirs où nous devons sauter adroitement de la terre molle au rocher, du rocher sur la glace, par des pentes de neige très dure qui assouplissent les genoux ou sur lesquelles nous devons courir pour ne pas perdre l' équilibre; nous dévalons, nous descendons, longtemps encore, puis nous trouvons la terre en même temps que la nuit. A la lanterne nous cherchons notre sentier et devant nous tout à coup surgit une ombre cubique d' un brun plus foncé: la cabane du Weisshorn.
Il fait clair; la lumière du jour égaie les parois de bois, les lampes, les tables et les objets si familiers de nos cabanes. Hier soir, à peine arrivés, il a fallu préparer du thé; pendant que Roch allait chercher l' eau je me suis endormi; et je n' ai plus rien entendu jusqu' à ce matin. Les choucas et l' accen ont salué mon réveil.
Nous déjeunons; aujourd'hui nous avons le temps, beaucoup de temps pour retrouver la civilisation. Un brouillard léger entoure toutes choses; il a mis ses gouttelettes à chaque brin d' herbe, aux innombrables fleurs. La montagne devient verte, se couvre de jaune, de bleu, de rouge; des pétales découpent leurs minutieuses dentelles, et cela pour nous, rien que pour nous; pour les chamois et les noirs choucas, peut-être.
Nous descendons, tranquilles, reposés, et lorsqu' à midi nous arrivons à Randa, le soleil darde largement ses rayons.