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Quel historien, quel sociologue, quel étudiant en médecine en quête de thèse originale aura le courage de s'intéresser à ce phénomène ? Pour notre part, nous ne savons même plus depuis quand existe cette mode qui veut que l'on célèbre, un jour donné de l'année, le combat planétaire contre une maladie ? Faut-il voir ici une forme de résurgence des fêtes religieuses, fériées et chômées de notre double passé européen et chrétien ? «Journées mondiales» contre la maladie d'Alzheimer, le psoriasis, la maladie herpétique et la polyarthrite rhumatoïde. Et demain ? Contre la mélancolie, le mal de vivre et la grippe aviaire ? Contre le suicide ? Contre les troubles récurrents de l'érection masculine dans les deux hémisphères ? Contre le rhume des foins survenant trop précocement chez certaines adolescentes de Bavière ? Contre les érythèmes fessiers observés chez certains nourrissons vivant dans les forêts du sud du Swaziland ?On se moque bien sûr. Mais comment ne pas se moquer ? Ou plus précisément comment ne pas voir les impasses de telles entreprises ? Sauf à être demain contredit par des historiens, des sociologues ou des thésards, il nous semble que c'est le sida qui, vers la fin du XXe siècle, fut à l'origine de ce phénomène symbolisé par le désormais célèbre «ruban rouge». Pour les meilleures raisons du monde, on accrocha crânement l'épingle portant cette rosette d'un genre nouveau sur un tissu à hauteur du muscle cardiaque. Beaucoup étaient sincères tandis que quelques-uns cachaient assez mal leur hypocrisie, cet «hommage que le vice rend à la vertu» (faut-il ici remercier le duc de La Rochefoucauld ou Oscar Wilde ?).Puis, comme il le fait assez souvent, le temps passa. Les rubans, ces stigmates compassionnels, se firent de plus en plus rares. Le rituel annuel du 1er décembre les voit désormais réapparaître sous de nouvelles formes, réincarnations collectives des présentations des reliques religieuses. Dans le troisième arrondissement de Paris, la «Ville Lumière», Dominique de Villepin, le Premier ministre a, en ce jeudi 1er décembre, visité une maison d'accueil dédiée aux malades du sida, située rue Béranger. Présent par le plus grand des hasards un journaliste de l'Agence France-Presse a «constaté» que le Premier ministre «arborait à son veston le ruban rouge de solidarité avec la lutte contre le sida». Il portait déjà ce ruban dans la matinée du même jour lors de sa conférence de presse mensuelle, organisée sous les ors de l'hôtel Matignon. Il le portait encore quelques heures plus tard sur les lourds tapis du Palais du Luxembourg, siège du Sénat.Rituel contre rituel, une manifestation était prévue dans la soirée au cur de la capitale française entre Beaubourg et l'Opéra et des militants d'Act-Up occupaient les locaux de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé, pour protester contre «la fermeture prochaine de nombreux centres de dépistage».La veille, l'association des «Elus locaux contre le sida» avait appelé «tous les maires de France à afficher un ruban rouge sur la façade de leur hôtel de ville afin de rappeler qu'en 2005, le sida tue toujours». Dans un communiqué publié à la veille du 1er décembre, Jean-Luc Romero, président de cette association et conseiller régional UMP d'Ile-de-France, avait aussi demandé au Premier ministre de «profiter de sa conférence de presse de jeudi pour envoyer un signal fort et s'approprier cette grande cause». Signal reçu.Et puis cette interrogation née de cette information elle aussi diffusée le jeudi 1er décembre sur le fil de l'Agence France-Presse : «Munich (Allemagne), 1 déc 2005. Le pape bavarois Benoît XVI continuera à recevoir un sapin de Noël de sa région natale, pour décorer son appartement privé au Vatican, a annoncé le banquier bavarois qui lui apporte des arbres depuis 23 ans à Rome. "Je partirai après le travail le 19 décembre en voiture", a précisé le directeur de la banque munichoise Hauck und AufhHuser, qui transportera l'arbre sur le toit de sa voiture. Cette tradition remonte à l'époque où Josef Ratzinger venait d'être nommé préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi au Vatican.A soixante ans, le banquier a déjà fait le trajet jusqu'à Rome en voiture la semaine dernière pour lui apporter une couronne de l'Avent "typiquement bavaroise" avec des rubans rouges, des bougies, des pommes et des pommes de pin. Le banquier, spécialisé dans les affaires financières de l'Eglise, avait rencontré l'ancien cardinal Josef Ratzinger, en Bavière lors d'un rendez-vous professionnel.» Peut-on imaginer que les rubans rouges de la couronne de l'Avent étaient de la même forme que celui qui orna, jeudi 1er décembre, la page d'accueil du moteur planétaire de recherche Google ? La chose est possible, bien sûr, puisqu'il s'agit avant tout de compassion, registre où l'Eglise catholique excelle. Mais on peut raisonnablement en douter. La veille de la journée mondiale contre le sida, voici ce que l'on pouvait lire sur le fil de l'Agence Reuters : «Le Vatican a publié un document très controversé imposant des restrictions aux homosexuels désireux d'accéder à la prêtrise, en affirmant que seuls ceux qui ont surmonté des tendances homosexuelles "passagères" peuvent prétendre à l'ordination. Le Vatican estime que l'Eglise ne peut accepter au séminaire ou à l'ordination "ceux qui pratiquent l'homosexualité, qui présentent des tendances homosexuelles profondes ou qui soutiennent la soi-disant culture homosexuelle".»A l'heure où nous écrivons ces lignes, le Vatican n'a pas commenté les dernières déclarations du président de la République française qui, vingt ans après la découverte du virus du sida, aimerait que l'on songe à installer des distributeurs de préservatifs à 20 centimes d'euros dans tous les lycées de France. Là encore on pourrait sourire, s'interroger sur les raisons qui conduisent Jacques Chirac à ne pas parler des collèges ou des écoles libres. On dit le président de la République française en fin de règne, victime du temps qui passe et d'un accident vasculaire cérébral. Pour évoquer cette situation, on disait de l'un de ses lointains prédécesseurs en phase politique terminale que sa fonction se bornait à l'inauguration des expositions de chrysanthèmes (famille : Astéracées, Composées ; origine : Chine, Japon, Russie ; période de floraison : de septembre jusqu'aux premières gelées).En France, les premières gelées arrivent et Jacques Chirac vient, peut-être, de contribuer à sauver des vies.