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Une « catastrophe humanitaire, économique et écologique monumentale », a commenté le secrétaire général de l’ONU après la destruction partielle du barrage de Kakhovka, dans le sud de l’Ukraine. De nombreux villages sont inondés, laissant leurs habitants sans logis, alors que les écosystèmes et les cultures ont été ravagés.
L’Ukraine et la Russie se rejettent la responsabilité de la destruction partielle du barrage de Kakhovka mardi, Volodymyr Zelensky parlant d’un « acte terroriste russe » et Vladimir Poutine d’un « acte barbare » à imputer à Kiev. Sur le plan purement militaire, de l’avis des experts, ce sont à coup sûr les Ukrainiens qui sont le plus impactés.
Dans tous les cas, les conséquences sur le sud de l’Ukraine sont considérables. Cela pourrait provoquer « la pire catastrophe environnementale en Europe depuis Tchernobyl », a jugé un membre du gouvernement ukrainien.
Le suivi de la situation sur le terrain: Volodymyr Zelensky s’est rendu à Kherson, ville sinistrée par d’importantes inondations
Construit dans les années 1950 sur le fleuve Dniepr, le barrage hydroélectrique de Kakhovka est un édifice de 30 mètres de haut sur 3,2 km de large. Il se situe à 70 kilomètres à l’est de Kherson, ville reconquise par Kiev en novembre, et à 150 kilomètres à l’ouest de la centrale nucléaire de Zaporijjia, occupée par la Russie.
La Russie tient actuellement la rive gauche du Dniepr, ligne de front naturelle depuis l’automne dernier, tandis que l’Ukraine contrôle la rive droite.
Quand le barrage a explosé, des milliers de mètres cubes d’eau se sont immédiatement déversés vers l’aval, en direction de Kherson, du delta du Dniepr et de la mer Noire.
Au total, plus de 600 km2 de terres ont été inondées dans la région, soit un peu moins que la superficie du canton de Neuchâtel, 32% sur la rive droite et 68% sur la rive gauche.
Les autorités ukrainiennes évoquent une trentaine de localités complètement inondées, dont dix sous contrôle russe. Près de 3000 maisons sont sous les flots. Et comme l’eau continue de se déverser, 80 autres villages sont menacés. En outre, la structure du barrage est susceptible de se détériorer encore, provoquant de nouvelles crues.
La retenue d’eau en amont du barrage de Kakhovka est longue de 240 km et fait jusqu’à 23 km de large. Elle est évaluée à 18 milliards de tonnes d’eau.
La première ville touchée par les crues est Nova Kakhovka, à proximité immédiate du barrage. Envahie par une eau brunâtre, cette localité sous contrôle russe a été qualifiée de « ville morte » par certains habitants, mais les Russes communiquent peu sur les dégâts concrets.
Côté ukrainien, l’eau est monté de cinq mètres par endroits. Elle arrive à la taille au centre de la ville de Kherson.
Les civils paient évidemment le prix fort de ces inondations. Rive droite, 2000 personnes ont déjà été mises en sécurité par Kiev et 17’000 devront l’être. Rive gauche, 4000 civils ont été mis à l’abri par la Russie. Un nombre inconnu de civils ont également quitté les zones inondées des deux côtés par leurs propres moyens. Certains estiment que 40’000 personnes au total devront quitter les lieux.
Policiers, pompiers et militaires continuent de secourir les habitants, qui ont tout perdu et sont sous le choc. Certains ont dû nager pour se sauver ou passer la nuit sur des toits. « Nous avons l’habitude des tirs, mais une catastrophe naturelle, c’est un vrai cauchemar », se désole une sexagénaire.
Il est difficile d’établir un bilan humain, mais des corps ont été aperçus dans les eaux du fleuve. La mort de six personnes a été annoncée, mais la Maison Blanche a dit redouter « de nombreux morts ».
Volodymyr Zelensky, qui s’est rendu sur place jeudi, a estimé que plusieurs centaines de milliers de personnes se retrouvent « sans un accès normal à l’eau » et souligné que les personnes se trouvant dans les zones occupées par les forces russes n’ont pas accès à l’eau potable, la nourriture ou l’aide médicale.
Le président ukrainien a aussi appelé à l’aide, souhaitant que les organisations internationales interviennent rapidement. Plusieurs pays ont annoncé l’envoi d’aide humanitaire, notamment des purificateurs d’eau, des kits familiaux d’hygiène et des tablettes de purification d’eau.
Mais cette aide ne sera pas facile à acheminer, car la région se trouve en zone de guerre et est régulièrement bombardée. « Là-bas, c’est l’eau. Ici, ce sont les explosions », a déploré une habitante de Kherson. Volodymyr Zelensky a d’ailleurs accusé les forces russes de prendre les sauveteurs pour cible.
Les dommages liés au barrage vont affecter durablement l’agriculture et l’élevage, laissant craindre un désastre humanitaire. L’Ukraine est l’un des principaux pourvoyeurs mondiaux de céréales et les difficultés générées par le conflit vont encore s’aggraver avec cet événement.
Selon le ministère ukrainien de l’Agriculture, les inondations affecteraient des dizaines de milliers d’hectares, dont des terres agricoles, avec des cultures inondées et du bétail privé de nourriture.
En outre, l’écoulement de l’eau du réservoir de Kakhovka va générer des pénuries d’eau pour l’irrigation des cultures. Des sécheresses et des mauvaises récoltes sont attendues, « menaçant la sécurité alimentaire mondiale », selon le Premier ministre ukrainien. Une désertification de certaines zones n’est pas exclue.
De fait, les prix mondiaux du blé et du maïs sont à nouveau à la hausse depuis mardi, de quoi raviver les craintes de ce marché au niveau mondial. Les experts se veulent toutefois rassurants: il s’agit d’un petit mouvement de rebond au milieu d’une baisse générale des prix ces derniers mois.
En Crimée, péninsule annexée par les Russes, on craint aussi de manquer d’eau pour les cultures, car une partie de l’eau stockée dans le lac du barrage coulait auparavant à travers toute la région, via le canal de Crimée du Nord.
Selon Volodymyr Zelensky, il s’agit de « la plus grande catastrophe environnementale causée par l’homme en Europe depuis des décennies ». Le chef d’Etat a accusé la Russie d’être « coupable d’un écocide », soit une infraction pénale environnementale causant des dommages graves à la qualité de l’air, du sol, de l’eau ou de la biodiversité.
La première conséquence est liée au déversement progressif des milliards de tonnes d’eau du barrage. Le Dniepr, quatrième fleuve le plus long d’Europe, va subir une grave perturbation de ses écosystèmes jusqu’aux zones côtières de la mer Noire.
Selon l’ONG ukrainienne Ecoaction, une « mortalité massive potentielle d’organismes aquatiques » (poissons, crustacés, micro-organismes, végétation), mais aussi de rongeurs est attendue, « entraînant une détérioration de la qualité de l’eau due à la décomposition des organismes morts ».
L’Ukrainian Nature Conservation Group estime que les conséquences pour la faune « se manifesteront sur une superficie d’au moins 5000 km2 (zone inondable et zone de drainage) » et « certaines espèces ont peut-être subi un coup plus important en une journée qu’au cours des 100 dernières années ».
Rien que pour les poissons, il faudra « au moins 7 à 10 ans pour restaurer » les pertes et les oiseaux nicheurs autour du barrage vont disparaître de ce territoire. « Tous les organismes vivants habitant le réservoir de Kakhovka sont déjà morts ou mourront dans les prochains jours », estime l’association.
Les explications du 19h30 sur les conséquences écologiques: La destruction du barrage de Kakhovka sur le Dniepr est une catastrophe aux conséquences environnementales économiques majeures
La végétation ne sera pas épargnée non plus, notamment celle qui se situe en amont du barrage qui « mourra à cause du drainage, tandis que les zones situées en aval seront inondées, y compris les complexes steppiques et forestiers qui ne sont pas adaptés à la submersion, ce qui entraînera leur engorgement et leur destruction », prévoit Ecoaction.
Une pollution massive résultant du déversement des ordures, substances agrochimiques, produits pétroliers et autres matières dangereuses, ainsi que de l’inondation et de la désactivation des systèmes de traitement des eaux usées et des systèmes d’égouts, est également à prévoir.
Selon des responsables ukrainiens, 150 tonnes d’huile de moteur se seraient déversées dans le Dniepr, « avec le risque que 300 tonnes supplémentaires s’infiltrent ». En conséquence, plusieurs parcs naturels, dont la réserve de biosphère de la mer Noire classée à l’Unesco, sont directement menacés. L’arrivée massive d’eau pourrait aussi générer une désalinisation temporaire.
Le CICR a alerté des effets catastrophiques de la dispersion des mines après la destruction du barrage. « Auparavant, nous savions où se trouvaient les dangers. Aujourd’hui, nous ne le savons plus », a déploré le responsable de l’unité Contamination par les armes du CICR Erik Tollefsen.
De nombreux secteurs lourdement contaminés par des mines étaient clairement balisés et clôturés pour protéger les populations. Mais « tout a été emporté par les eaux », s’est désolé Erik Tollefsen. « Tout aussi grave, l’eau va emporter ces mines antipersonnelles et antivéhicules vers des lieux inconnus.
« Tout ce que nous savons, c’est qu’elles se trouvent quelque part en aval. C’est une préoccupation majeure car cela va affecter les populations mais aussi tous ceux qui leur viennent en aide », comme les ambulances.
L’interview d’Eric Tollefsen dans La Matinale: Risque de mines et armes flottantes en Ukraine: interview d’Erik Tollefsen, du CICR
Le barrage de Kakhovka est situé à 150 km de la centrale nucléaire de Zaporijjia, occupé par les Russes. L’eau de retenue est utilisée pour refroidir le combustible.
La destruction de l’édifice fait donc craindre un nouveau danger immédiat à la centrale, déjà fragilisée par des bombardements et qui soulève régulièrement les inquiétudes internationales quant à un risque nucléaire.
Dès mardi, l’Agence internationale pour l’énergie atomique s’est voulue rassurante, évacuant un danger immédiat. Son directeur va toutefois se rendre sur place, parlant de « moment crucial pour la sécurité nucléaire ».
L’Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire a tenu des propos similaires: « Le refroidissement de la centrale est actuellement assuré par de l’eau pompée dans des bassins situés sur le site, conçus à cet effet. » A long terme, le manque d’eau pourrait toutefois représenter une menace.
Aujourd’hui, les craintes sont plutôt d’ordre économique: « L’absence de refroidissement pour les six réacteurs signifie que la centrale ne sera pas opérationnelle dans un futur prévisible, ce qui entraîne une perte d’environ 13% de la capacité de génération électrique ukrainienne », a estimé Malte Janssen, de l’University of Sussex.
Les conséquences concrètes sur le conflit en cours sont difficiles à établir. Là aussi, les deux camps sont entrés dans une guerre de communication à ce sujet. Volodymyr Zelensky a affirmé que les forces russes avaient volontairement fait exploser le barrage pour freiner ses troupes sur le terrain.
A l’inverse, la Russie et ses autorités installées dans les territoires occupés ont accusé Kiev d’un « sabotage délibéré » en vue de « détourner l’attention de l’échec de sa contre-offensive » et visant à « priver d’eau la Crimée » annexée.
Selon divers experts, ces inondations pourraient d’une part retarder la contre-offensive annoncée par Kiev, mais aussi empêcher toute action dans la région. La zone inondée est en effet pratiquement neutralisée sur 200 km et les troupes ukrainiennes ne pourront pas passer à travers le Dniepr à cet endroit, ni par le barrage désormais détruit. Toutefois, au vu de la largeur du fleuve, Kiev n’a jamais semblé vouloir développer son offensive dans cette direction.
Sur Twitter, Sergey Radchencko, professeur au Johns Hopkins School of Advanced International Studies, a lui aussi estimé que cela « compliquera les efforts de franchissement du Dniepr par les Ukrainiens, permettant à l’armée russe de gagner du temps et de se focaliser sur d’autres sections du front ».
Au final, pour Stéphane Audrand, consultant français indépendant en risques internationaux interrogé par Les Echos, « rien ne profite à l’Ukraine », avec une nouvelle infrastructure détruite et l’obligation de consacrer d’importants moyens logistiques et médicaux à l’assistance des civils, moyens qui ne seront plus disponibles ailleurs. Pour Moscou en revanche, il s’agirait de gagner du temps.
Frédéric Boillat avec les agences