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Les banques coopératives doivent-elles céder à la pression de fusion créée artificiellement? Quels étaient les objectifs de leurs fondateurs Friedrich Wilhelm Raiffeisen et Hermann Schulze-Delitzsch?
La vague de fusion touchant aussi les banques mutualistes de Raiffeisen en Allemagne, en Autriche et en Suisse n’en finit pas. Tandis qu’en Suisse en 1986, il existait encore 1229 banques Raiffeisen indépendantes, leur nombre a été réduit au cours des années à 292 coopératives indépendantes. Dans les trois pays cela est, dit-on, dû à un certain montant nécessaire pour le bilan ainsi qu’à l’augmentation de la bureaucratie due aux directives américaines exigeant davantage de personnel.
Toutefois, les banques populaires et les banques Raiffeisen jouissent encore de la confiance de leurs clients et de leurs membres de la coopérative et ont, pour cette raison, un succès économique. Cependant, beaucoup de membres ne sont pas enthousiastes à l’idée qu’on bâtisse avec leur argent, à de nombreux endroits, des établissements somptueux à la manière d’une grande banque, ce qui est tout à fait contraire à la modestie du père fondateur. Bien qu’à la campagne, le nombre des coopérateurs dépasse souvent les 4500 membres, auxquels il faut ajouter beaucoup de clients non-membres, la banque suisse Raiffeisen continue à faire de la publicité en soulignant la proximité du client: «Etre à proximité de ses clients: le principe est non seulement une règle morale (philosophie du Groupe) mais aussi une réalité géographique. Les directeurs et les collaborateurs connaissent les sociétaires et les clients personnellement.»1 Pour reconsidérer de nouvelles fusions et pour préserver cette philosophie du Groupe, il faut réfléchir à ce que les pères fondateurs des banques mutualistes Friedrich Wilhelm Raiffeisen et Hermann Schulze-Delitzsch avaient vraiment pensé sur la grandeur de la coopérative et sur l’octroi de crédit.
Ni Raiffeisen ni Schulze-Delitzsch ne voyaient dans les coopératives fondées par eux-mêmes, une organisation utilitariste pour avantager leurs membres. Tous deux voulaient avec leur mouvement coopératif préserver la paix sociale dans leur propre pays. Raiffeisen voyait dans l’amour du prochain une base essentielle pour réduire la détresse sociale et encourager la prospérité. L’union et le travail coopératifs devaient être aussi une école pour la préservation morale de l’esprit de solidarité afin de permettre l’auto-assistance dans le regroupement solidaire.
Déjà en 1866, il déplorait dans son œuvre «Die Darlehnskassen-Vereine als Mittel zur Abhilfe der Noth der ländlichen Bevölkerung sowie auch der städtischen Handwerker und Arbeiter»2, qu’après le manque de liberté du droit corporatif et l’obligation corporative, que désormais l’argent puisse dicter le monde. «L’argent est devenu un pouvoir insurmontable, balayant tous les obstacles sur son chemin. Autrefois, au moyen de la violence physique et aujourd’hui, au moyen de l’argent, le plus fort domine le plus faible. Outre les pouvoirs politiques, des puissances mondiales dirigeant le monde se forment, accumulant d’inestimables trésors, cause de leur influence illimitée. Cette influence qui sape la prospérité populaire, entaille à la vie populaire saine son artère vitale et ainsi menace le bon fonctionnement non seulement de la société mais aussi des Etats et des monarchies.»3
Raiffeisen ne voyait la solution ni dans un «sauvetage par le haut» (par exemple par un gouvernement etc. …) ni par une révolution communiste. Sa solution, éprouvée depuis dans le monde entier, était le regroupement coopératif volontaire pour une auto-assistance mutuelle. «Comme autrefois, aujourd’hui encore, les voisins doivent s’unir étroitement et sincèrement pour une protection et résistance mutuelle, pour se libérer grâce à une force commune. Cela veut dire briser l’influence funeste du pouvoir proliférant de l’argent, pour ne plus gaspiller inutilement les forces pour ce dernier mais pour pouvoir employer celles-ci de manière fructueuse et bénéfique pour le bien de la famille. On doit à nouveau créer des corporations naissant des besoins du peuple et correspondant à ses particularités naturelles et libérales. Seuls de tels regroupements pourront prendre solidement racine dans la population et être de longue durée.»4
Pour Schulze-Delitzsch, il s’agissait aussi de la détresse de la population. Lui aussi luttait contre les privilèges économiques minant l’égalité politique et prolongeant l’injustice et l’oppression connues déjà du droit corporatif. Pour Schulze-Delitzsch aussi, la coopérative possédait une mission aussi bien matérielle que politique-éthique: «‹Capital et instruction› – propriété des équipements extérieurs et aptitude corporelle, intellectuelle et morale – ce sont les facteurs auxquels le succès dans la société moderne est lié. C’est un devoir de les mettre à disposition des travailleurs à un niveau plus élevé que jusqu’à présent. […] Ce sont à nouveau dans les coopératives libres que les artisans et les ouvriers s’efforcent d’atteindre l’objectif. Dans nos associations ouvrières, artisanales et de formation, dans nos coopératives économiques et à but lucratif s’organisent les sans-pouvoirs dans leur désocialisation pour devenir une grande force et elles, les vraies ‹corporations de notre temps› sont appelées à réaliser dans toute son ampleur le grand principe du travail libre, l’insertion complète des ouvriers dans l’Etat et la société. Une union solide, pour tester sa propre circonspection et son propre dynamisme, l’indépendance et la calme intervention dans les milieux proches de la vie quotidienne, de la famille et de l’activité professionnelle. C’est par là qu’on doit commencer, c’est de là que le prochain déroulement doit débuter. C’est la pré-école de l’autogouvernement et de l’auto-administration dans l’Etat et la commune, l’école d’où sortent des hommes libres, des êtres travailleurs et des citoyens courageux, c’est la semence d’où jaillit le salut pour notre pays!»5
Dans le soutien mutuel, Schulze-Delitzsch voyait déjà à cette époque une garantie pour l’épanouissement personnel: «Avec l’insertion de ses membres dans une communauté puissante, ils créent l’espace le plus libre possible pour favoriser un épanouissement individuel, la particularité de chacun. C’est justement et seulement dans la solidarité, dans la promesse d’un pour tous et tous pour un, qu’elles offrent à l’individu la base sûre pour une considération personnelle, dans la réciprocité la meilleure de son indépendance. […] Mais pas seulement la solidarité du devoir, comme elle se révèle dans cette adhésion – non, tout particulièrement la solidarité du droit nous donne la vraie clé de voûte de l’organisation, qui conduit principalement à ce que la libre personnalité ne se perde pas dans l’ensemble, mais trouve en elle son meilleur appui.»6
Le slogan de Schulze-Delitzsch était: «Celui qui attend de l’autre ne serait-ce que de l’Etat, une aide, cède le pouvoir et la surveillance sur soi-même et renonce à son indépendance. Ce serait un renoncement à soi-même, un manque de confiance dans ses propres forces, encore plus contraire, encore plus infondé, que les preuves évidentes dans les coopératives, selon lesquelles les travailleurs peuvent bien s’aider eux-mêmes quand ils s’y attèlent agilement afin de ne pas avoir besoin du soutien extérieur.»7
Pour promouvoir et sauvegarder cette solidarité, Schulze-Delitzsch tenait notamment à encourager la création de coopératives dans le domaine de la formation. «Ces associations se réunissent pour offrir à leurs membres des moyens de formation auxquels ils n’accèdent pas par eux-mêmes. On délibère, on échange ses points de vues, on offre à ses membres des manuels, on organise des conférences intéressantes. C’est ainsi qu’on essaie d’élargir les perceptions individuelles en les mesurant dans la confrontation réciproque, que l’on débloque les moyens financiers pour l’achat de livres et de magazines, pour promouvoir l’enseignement en commun et les instituts de formation continue – personne ne contestera les résultats encourageants déjà atteints dans toute son ampleur dans ce domaine.»8
En tant que député prussien, Schulze-Delitzsch participa activement à la création de la première loi prussienne sur les coopératives. Il incita la création de diverses coopératives dans les domaines des associations d’avance financière et de crédit, des banques populaires, des associations pour la promotion des matières premières, des associations de consommation, des caisses maladies et des coopératives d’entreprise. Il résuma ainsi les principes fondamentaux de ces coopératives:
«1. Il faut que ceux qui profitent, dans n’importe quel domaine économique ou professionnel, des prestations de la coopérative soient en même temps ses membres et ses entrepreneurs, prenant en charge ses profits et ses pertes puisque c’est, dans nos associations, la seule manière d’organiser l’aide sociale autonome.
2. Il faut qu’ils s’engagent personnellement non seulement aux pertes et aux profits de l’association entrepreneuse, mais également à sa direction et à son administration, à la dimension mentale donc des devoirs de l’entreprise, en participant à la gestion de l’association qui décide en dernière instance de ses affaires, par la totalité de ses membres.
3. La création des fonds nécessaires à l’entreprise coopérative se fait à travers le dépôt d’espèces par les membres augmentant continuellement, au fur et à mesure que les contributions et acquis des parts individuelles de bénéfice (dividendes) atteignent les quotes-parts appropriées, conditionnées par l’envergure et les risques de l’entreprise ainsi que par la situation financière des membres.
4. Pour trouver un support supplémentaire solide en forme de crédit, la totalité des membres sont tous solidaires par rapport aux dettes collectives.
5. Finalement, au sein des coopératives, le principe de l’exclusivité prévalant dans la vie de commerce par ailleurs – principe qui tend à réserver les avantages de l’entreprise à un cercle très restreint – est abandonné au profit d’un nombre aussi large que possible, en réglant les conditions d’accès de manière à permettre, à chaque ouvrier compétent et bienveillant, de les remplir puisque les buts de la coopérative se réalisent mieux et au profit de tous si un grand nombre de participants y contribue.» 9
Pour répondre aux conditions d’accès selon Schulz-Delitzsch, l’intéressé doit donc disposer d’un engagement au travail et être prêt à collaborer et à accepter la responsabilité solidaire. Il faut que le comité d’accès le connaisse, une candidature purement par écrit étant exclue.
Il importa aussi à Raiffeisen de sélectionner les membres des coopératives de manière responsable. Il partagea les coopératives devenues trop grandes affirmant que «les membres du conseil d’administration dans leur totalité n’avaient plus les connaissances indispensables sur la situation de leurs membres».10 Quant aux caisses de prêt, le principe solide s’imposa «de limiter le plus possible les conscriptions des associations aussi longtemps que leur viabilité n’était pas mise en question. Il s’est avéré utile de ne pas élargir une coopérative au-delà des limites d’une paroisse, donc de n’y réunir que ses membres et de ne réunir plusieurs paroisses qu’en raison de dimensions restreintes d’une seule paroisse. […] Ce n’est qu’ainsi qu’une association est capable de remplir sa tâche consistant à améliorer les conditions de ses membres aux niveaux matériel et moral.»11
Quant au choix des membres des conseils d’administration, Raiffeisen ne mâcha pas ses mots en disant: «La fiabilité du caractère et l’orientation selon le bien commun doivent se trouver au centre des capacités des membres des organismes d’administration.»12 Il fallait riposter au danger de se fier, de manière trop insouciante, à des personnes connues à travers des liens personnels, en installant des révisions trimestrielles incluant le contrôle de la solvabilité des débiteurs et des garants.
C’est également Raiffeisen déjà qui mit en garde les coopératives par rapport à une des causes de la crise financière régnant jusqu’à nos jours. Raiffeisen refusa, de manière résolue, le commerce avec des valeurs mobilières. Raiffeisen aurait guère consenti à la reprise, par le groupe suisse Raiffeisen, de la banque privée Notenstein dont les revenus principaux proviennent du commerce avec des dits produits financiers structurés – même si l’objectif de cette reprise était honorable. C’est sa compassion vis-à-vis des couches sociales travaillant dur qui le lui aurait défendu. «La population rurale se méfie des valeurs mobilières, même s’il s’agit d’obligations très sûres […]. Si jamais l’investissement dans de telles valeurs devenait courant, il serait difficile sinon impossible de le limiter. Les choses se transformeraient vite en des papiers d’institutions chimériques engendrant des dommages inestimables. Le producteur agricole, plus que dans les autres professions, est contraint de manger son pain quotidien gagné à la sueur de son front, sueur dont est imprégnée chaque pièce de monnaie qu’il épargne. Il en est conscient et donc désireux de l’investir de la manière la plus sûre. Il connaît les hommes à la direction de la coopérative. C’est avec leur caractère et leur fortune valeureuse qu’ils lui offrent une garantie qu’il est capable d’évaluer. Ceci serait exclu avec des valeurs mobilières d’origine inconnue et émises par des caisses d’épargne lointaines […]. Il préfère mettre son argent dans une caisse ou dans une autre cachette sûre.13 •
1 www.raiffeisen.ch/web/raiffeisen_organisation
2 Raiffeisen, Friedrich Wilhelm. Die Darlehnskassen-Vereine als Mittel zur Abhilfe der Noth der ländlichen Bevölkerung sowie auch der städtischen Handwerker und Arbeiter. Praktische Anleitung zur Bildung solcher Vereine, gestützt auf sechszehnjährige Erfahrung, als Gründer derselben. Neuwied 1866, Zitate aus der 8. Auflage, Neuwied 1966
3 op. cit., p. 109
4 op. cit., p. 110s.
5 Schulze-Delitzsch, Hermann. Die nationale Bedeutung der Deutschen Genossenschaften. Berlin 1865, S. 14f.
6 op. cit., p. 4
7 Schulze-Delitzsch, Hermann. Capitel zu einem deutschen Arbeiterkatechismus. Sechs Vorträge vor dem Berliner Arbeiterverein. Leipzig 1863,
p. 123
8 op. cit., p. 126
9 op. cit., p. 128
10 Raiffeisen, Friedrich Wilhelm. Die Darlehnskassen-Vereine als Mittel zur Abhilfe der Noth der ländlichen Bevölkerung sowie auch der städtischen Handwerker und Arbeiter. Praktische Anleitung zur Bildung solcher Vereine, gestützt auf sechszehnjährige Erfahrung, als Gründer derselben. Neuwied 1966, p. 37
11 op. cit., p. 37
12 op. cit., p. 55
13 op. cit., p. 74
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