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L'Union comme processus de décomposition
L'avenir de l'Union européenne se dessine selon deux lignes contradictoires. La première est celle des faits, économiques, psychologiques et politiques. La seconde est celle de l'idéologie. La première tend à dissoudre l'Europe, la seconde à l'unifier.
Les Etats les plus pauvres – une pauvreté qui s'étend – reçoivent des aides par centaines de milliards. Ces milliards ne sont pas gratuits. Ceux qui les prêtent imposent aux Etats débiteurs une austérité qui les contraint à diminuer les emplois, les salaires et les rentes. Cet «assainissement» amoindrit le pouvoir d'achat et les possibilités d'investissement, ce qui réduit les revenus, ce qui diminue les rentrées fiscales (lors même qu'on a augmenté les impôts), ce qui aggrave la dette de l'Etat, ce qui l'oblige à demander une rallonge, et ainsi de suite.
Les populations souffrent quotidiennement de ces mesures. Elles reprochent aux autorités leur servilité à l'égard de Bruxelles, et à celle-ci ses exigences vexatoires. Les réactions nationalistes se multiplient. L'Union n'est plus considérée comme un instrument des Etats membres, mais comme une sorte d'Etat administratif autonome, vétilleux et arrogant. Elle se révèle aujourd'hui bien plus fragile qu'à l'époque où les Suisses refusaient d'entrer dans l'EEE.
Pour autant personne, dans les autorités nationales, dans les partis, dans la presse quotidienne ne remet en cause les mécanismes centralisateurs de l'Union. Au contraire, on entend chaque jour des ambassadeurs, des ministres, des parlementaires, des médias demander qu'on les renforce.
C'est que, à côté des faits, il y a l'idéologie régnante, qui considère l'unification comme un bien en soi.
Cette idéologie est aussi têtue que les faits et refuse de prendre en compte les réalités qui la démentent. De son point de vue, l'Union ne peut échouer, ni même reculer ou changer de direction. Le retrait de la Grèce de la zone euro est exclu. Il est blasphématoire de seulement l'envisager. Souvenons-nous d'ailleurs des pressions exercées sur ce pays lorsqu'il envisageait de soumettre au référendum sa mise sous tutelle européenne.
Certes, on ne parle pas encore d'Etat européen. On propose une union bancaire avec un mécanisme de supervision renouvelé. On prévoit pour la fin de l'année de «renforcer l'intégration de la zone euro» par un contrôle accru des budgets nationaux. L'unification avance à petits pas, et à reculons. Et l'on met 120 milliards sur la table, qui entretiendront l'illusion de la maîtrise durant quelques temps.
L'Europe se voit ainsi soumise à la force centripète de l'idéologie et aux forces centrifuges des réflexes de défense nationaux. Ce double processus semble à la fois invivable et inévitable. Il nous achemine vers une Europe faite d'une capitale administrative jouant au Monopoly, d'Etats émasculés et de populations désorientées, terrain vague à la disposition de qui voudra le prendre.
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 3 juillet 2012)