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Nous voilà donc dans l'année du centenaire d'un mouvement et d'un moment qui fut celui d'un accouchement de la Suisse actuelle : la Grève générale de novembre 1918. Ce "moment" syndical (et politique) est d'abord celui d'une peur surmontée, celle de la grève générale, ensuite celui d'une peur assumée, celle d'une répression sanglante, enfin celui d'une peur provoquée, celle qui s'est emparée de la bourgeoisie, du patronat, de la classe politique dominante du pays, face à un mouvement qu'elles n'imaginaient pas possible, qu'elles réprimèrent, mais dont, les unes après les autres, elles acceptèrent les revendications, pour éviter de revivre l'expérience traumatisante qu'elles en firent. La question que pose la commémoration d'un moment aussi exceptionnel est bien : qu'en faire ? Une nostalgie ou un enseignement ?
Une force d'unification, ignorant les concurrences entre partis politiques : n'est-ce pas de cela, précisément, dont la gauche a aujourd'hui besoin ?
Ainsi, la Grève Générale de 1918 accoucha-t-elle de la Suisse actuelle, comme la révolution radicale avait accouché de la Suisse moderne (et avant elle, la révolution helvétique du premier Etat suisse) : elle revendiquait la journée de travail de huit heures, l'AVS, le droit de vote des femmes, et elle fut en Suisse le seul mouvement d'envergure avant la grève des femmes du 14 juin 1991 à lier aussi étroitement revendications syndicales et politiques, émancipation sociale et progrès démocratique.
Pour autant, si cette grève fut la seule et unique à être générale et nationale dans toute l'histoire de la Suisse, elle ne fut et de loin pas la seule grève importante : C'est comme si se succédaient depuis un siècle, en s’intercalant, des générations de grévistes et des générations de non-grévistes. jusqu'à la Guerre Mondiale, il y a autant de grèves en Suisse que dans les pays voisins (quand la grève y est possible : elle ne l'est plus en Italie dès 1922, en Allemagne dès 1933, en Autriche dès 1936). Et dans l'immédiat après-guerre, il y a encore chaque année 33 grèves d'au moins un jour entre 1944 et 1948 Il faudra en fait attendre les années cinquante du siècle dernier pour que la "paix du travail" s'impose totalement, et que les syndicats et les travailleurs renoncent, pour une vingtaine d'années, à l'usage des "moyens collectifs de lutte". La crise du mitan des années septante, avec ses licenciements massifs, remet la grève à l'ordre du jour (souvenez-vous, camarades nostalgiques, de Dubied et de Matisa), la reprise des années quatre-vingt ramène le calme, à nouveau pour une vingtaine d'années, avant que les travailleurs et les syndicats replacent la grève dans leur arsenal : il n'y a plus que deux grèves importantes (d'au moins un jour) par an entre 1981 et 1990, trois à dix depuis 2000 -mais impliquant plus de 6000 travailleurs par an, comme entre 1944 et 1948. D'entre elles, des mouvements qui ont fait date et événement : les grèves de la Boillat à Reconvilier en 2004 et 2006, la grève du bâtiment en 2007, la grève de la fonction publique genevoise en novembre 2015, la grève des transports publics genevois en novembre 2014. Et puis, des mouvements de grève ont éclaté dans le secteur des services, et ont mobilisé des ouvriers, et même des cadres, comme chez Merck Serono ou Novartis. Ces mouvements, cependant, ont été le plus souvent des mouvements défensifs, des mouvements de résistance -la grève de 1918, elle, était un mouvement offensif, porteur d'un programme de changement -qui fut d'ailleurs réalisé, mais en y prenant un temps très helvétique.
"La Grève, c'est l'arme des travailleurs", scandons-nous depuis des lustres. L'arme des travailleurs contre le patronat, voire contre l'Etat (d'autant que l'Etat est aussi un patron), mais aussi l'arme des travailleurs pour leur propre constitution en force politique cohérente, surmontant ses propres contradictions : "La lutte syndicale est aussi une lutte quotidienne contre la peur et les divisions" (notamment entre travailleurs "nationaux" et immigrés"), résume le secrétaire régional d'Unia Genève, Alessandro Pelizzari. C'est bien ainsi que la concevaient d'ailleurs les anarcho-syndicalistes : une force d'unification, ignorant les concurrences entre partis politiques.
N'est-ce pas de cela, précisément, dont la gauche a aujourd'hui besoin ?