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Ronald Coase (1910-2013)
La théorie économique et juridique ont toutes deux perdu un maître, qui a ramené du réalisme dans l'académie.
L'économiste Ronald Coase (1910-2013), professeur émérite à la faculté de droit de l'Université de Chicago et lauréat Nobel, est décédé le 2 septembre à l'âge de 102 ans. Toute sa carrière peut se résumer par sa lutte contre «l'économie du tableau noir», c'est-à-dire une théorie économique bien trop éloignée des processus économiques essentiels de la vie réelle.
La nature de la firme, sa première contribution principale, à l'âge exceptionnellement jeune de 21 ans, a été publiée avec délai en 1937. L'économie néoclassique supposant l'efficacité parfaite des marchés pour la coordination des activités économiques, Coase se demandait pourquoi les firmes — ces îles d'«organisation» dans une mer d'échanges marchands — existent. Sa réponse était que l'utilisation du mécanisme des prix peut être coûteuse: il y a des «coûts de transaction» dans le monde réel. Et les firmes existent parce qu'elles permettent aux agents économiques d'économiser en coûts de transaction. Bien sûr, l'organisation de la firme est également coûteuse. La firme apparaît donc comme une solution optimale entre les coûts de transaction du marché et les coûts d'organisation d'une entreprise.
Coase est également bien connu pour son article de 1960 sur «Le problème du coût social». Cet article a influencé la théorie juridique et économique, et certainement ouvert le champ de l'analyse de l'économie du droit. Dans cette contribution Coase critiquait la conception des «externalités négatives» d'Arthur Pigou, à savoir un effet externe de production dont la valeur «négative» n'est pas reflétée dans le système de prix, comme la pollution d'usine. Compte tenu de cette supposée «défaillance du marché» Pigou pensait que l'État devait intervenir et taxer le producteur de l'externalité négative. La critique de Coase à l'égard de Pigou est celle de l'incohérence théorique: en effet, le monde néoclassique de Pigou étant celui des coûts de transaction nuls, les différentes parties (pollueur et pollué) pourraient facilement négocier une solution satisfaisante pour les deux dans un tel monde. Mais, de manière plus importante encore, l'introduction de coûts de transaction appelait immédiatement la nécessité d'étudier le système juridique et le rôle de l'existence — ou de l'absence — des droits de propriété.
Cet accent mis sur la «structure institutionnelle» et les coûts de transaction a donc des conséquences tant sur la compréhension de l'organisation industrielle que de l'économie de l'environnement. L'approche de Coase a grandement contribué au progrès de la discipline, en ouvrant la voie à l'utilisation de types de droits de propriété à la fois comme un moyen de préserver l'environnement et de gérer l'entreprise plus efficacement.
D'autres contributions sont aussi remarquables. Dans «The Lighthouse in Economics» (Le phare côtier en économie) (1974), Coase a contribué à l'histoire des biens publics, montrant que le symbole le plus répandu des «biens publics», le phare, avait été fourni de manière privée dans divers lieux et à différentes époques. Dans un article moins connu mais essentiel, à nouveau en 1974, «The Market for Goods and the Market for Ideas» (Le marché des biens et le marché des idées), Coase a pu critiquer les intellectuels qui appellent à une réglementation de la concurrence sur le marché des biens mais font l'éloge de la liberté d'expression — soit une absence de réglementation — sur le marché des idées. Coase note qu'en fait, dans les deux cas la réglementation centralisée des marchés est vouée à l'échec à cause du problème de la connaissance défaillante de prétendus «experts» et que la concurrence est le chemin le plus sûr pour découvrir et écarter l'erreur sur les deux marchés.
Ronald Coase a non seulement permis de rapprocher à nouveau deux disciplines, le droit et l'économie, qui avaient été séparées de manière artificielle par la spécialisation académique, mais il a contribué à remettre sur les rails du réalisme une théorie économique désincarnée, en insistant notamment sur l'aspect décisif de l'entreprise et des droits de propriété. (Emmanuel Martin)
3 septembre 2013