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Ou comment tordre le cou à l'anxiété de performance?
Par Sylvie Ribierre (Psychologue clinicienne)
À l’école, Élise n’ose pas lever sa main et
répondre à la question de l’enseignant. Pourtant elle connait la bonne réponse. Mais voilà, elle craint de se tromper, d’être moquée et rembarrée. L’idée même de répondre la fait
hyperventiler, lui donne des sueurs froides. Elle se protège en bloquant toute réponse et finit par ne plus produire. Élise souffre d’anxiété de performance.
Elle n’a pas bonne presse l’erreur ! L'école lui donne
trop souvent un statut négatif associé à une faute (« faute d’orthographe » par exemple) qu’il faut sanctionner. Cette acception rappelle celle de certains auteurs appartenant à
l'école behavioriste qui considéraient que l’apprentissage résulte de l’association stimulus-réponse (Blain-Joguet, 2012). La sanction-réponse favoriserait le bon comportement, comme
une sorte de réflexe conditionné, et éviterait que l’erreur se reproduise. C’est au fond l’idée que l’erreur doit être évitée à tout prix.
L’anxiété naturelle des parents participe également à ce
statut négatif. En effet, ils s’inquiètent des résultats de leurs enfants et tentent de survaloriser la performance réalisée sans erreur. Celle-ci parait être la seule voie possible
pour accéder à la réussite et au prestige dans un monde perçu comme très compétitif où les premiers auront les meilleures places. Comparer les notes de ses enfants à celles des autres
devient alors une pratique régulière...
Et s'il fallait questionner notre point de vue ?
L’erreur pourrait-elle au contraire être utile à l’apprentissage ?
Piaget, grand professeur de psychologie suisse, a
cherché à comprendre comment, dans un contexte de développement, l’enfant agrégeait des connaissances. Sa théorie constructiviste s’oppose au behaviorisme. Il considère que
l’intelligence se construit grâce à deux phénomènes qu’il nomme assimilation-accommodation. En effet, pour Piaget, apprendre ce n’est pas seulement assimiler un élément nouveau
mais aussi changer sa manière de penser afin d’y intégrer, de s’accommoder à cette nouveauté (Tardif et Bihan, 2015). Dans ce contexte, l’erreur est considérée comme un élément
inhérent au processus d’apprentissage (Blain-Joguet, 2012) et favorise la flexibilité de pensée.
La recherche récente a d’ailleurs démontré les bienfaits
de l’erreur dans l’apprentissage. Notamment elle permet une meilleure mémorisation de la réponse correcte (Kornell, 2009), à condition toutefois d'indiquer la bonne réponse et d’en
justifier (Metcalfe, 2017). John Hattie, chercheur australien reconnu, spécialisé en Sciences de l'Education, a montré, grâce à de nombreuses méta analyses tous les bénéfices que
pouvaient retirer les élèves d'un retour informatif (feedback) de qualité sur leur travail (Hattie, 2015).
Les découvertes en neurosciences confirment l’utilité de
l’erreur et montrent que celle-ci est intégrée par notre cerveau qui en permanence fait des prédictions (predictive coding) et ce dès le plus jeune âge (Dehaene, 1994). Ces
prédictions qui découlent à la fois de notre expérience de vie et de l’évolution, vont sans cesse être comparées avec ce qui est vraiment vécu, expérimenté. S’il y a un écart entre
les deux, le cerveau va mettre à jour ses connaissances grâce à sa plasticité cérébrale. Il va modifier la structure des réseaux neuronaux pour rendre son modèle interne plus conforme
à la réalité. Ceci a été démontré grâce à deux ondes cérébrales, l’une appelée ERN (error related negativity) qui détecte avant même la fin d’un mouvement s'il constitue une erreur ou
pas, l’autre appelée FRN (feedback related negativity), qui permet de prendre en compte l’erreur et d’adapter la stratégie (cf. le site didactique du « cerveau à tous les niveaux » de
l’université McGill à Montréal). Autrement dit, on peut définir l’apprentissage comme un processus d’ajustement continu grâce à des interprétations erronées ou des erreurs
de prédiction. Stanislas Dehaene dans son livre « Apprendre » nomme ce décalage entre prédiction et réalité, la surprise (Dehaene, 2018, p 270) et insiste sur les bienfaits
de cet effet de surprise sur l’apprentissage.
L’erreur constitue donc un formidable outil pour
apprendre. Certes, elle peut s’accompagner d’une émotion négative comme la tristesse, la colère ou la déception, mais cette perception négative doit être relativisée. En
thérapie, il s’agira d'en rechercher les raisons : pourquoi l’échec est-il perçu de manière aussi dramatique ou bien, que cache ce perfectionnisme excessif ? S'agit-il d'anxiété
généralisée ou d'une peur, celle d'être jugé, rejeté par ses pairs, ridiculisé ou même d'avoir honte ? La prise en charge va consister alors à apporter de la flexibilité en montrant
notamment l’utilité de l’erreur.
Différentes approches permettent d’atteindre cet
objectif. Encourager, et même féliciter les enfants lorsqu'ils signalent leurs erreurs leur permettrait de les normaliser et ainsi de lever les blocages de l'action. De même, nous
autres adultes, pouvons participer à cette normalisation en signalant nos propres erreurs lorsque nous en prenons conscience et en insistant sur le fait que la valeur de la
performance ne se confond pas avec la valeur de la personne. Cette dernière n’est pas réductible à ce qu’elle fait ou ce qu’elle pense.
La perception négative ou bloquante étant ainsi
modifiée, s’ouvre alors pour l’enfant une formidable opportunité de réflexion sur son mode de fonctionnement : pourquoi me suis-je trompé ? Quelle étape ou quelle information ai-je
manqué ? Ce questionnement lui permet de dépasser l’erreur dans son acception vrai/faux pour la placer dans une dynamique réflexive capable de casser le cercle vicieux de
l'échec.