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Célèbre chorégraphie performée largement aujourd’hui, le Big Apple est en fait et avant tout une forme de danse dont les origines remontent au 19e siècle. Malgré son importance historique et son influence sur la culture de la danse, elle reste souvent méconnue du grand public. Explorons l'histoire fascinante du "Big Apple", en mettant en lumière ses origines, son évolution et en abordant la question délicate de l'appropriation culturelle dans le contexte de cette danse emblématique.
Une danse participative
Cette forme de danse vernaculaire* africaine-américaine serait une évolution des "ring shouts“ - rituels religieux pratiqués par des esclaves dans les années 1860, dans lequel les fidèles se déplacent en cercle, en chantant, tapant des pieds et des mains.
Dans ce qui sera appelé plus tard “Big Apple”, les danseureuses forment des cercles et un·e “crieur·euse” (“caller” en anglais) annonce les pas ou figures à effectuer aux participant·e·s attentifs·ves. Il existe une variante appelée “Little Apple” où chacun·e prend le contrôle en se mettant au centre pour montrer ses talents et interagir avec les autres participant·e·s.
Cette danse se distingue par sa spontanéité, son improvisation et sa fusion de différents styles de danse.
Copier/Coller
C’est vers 1935 que la pratique est baptisée “Big Apple”, non pas pour une quelconque référence à New York mais parce que c’est dans une synagogue abandonnée transformée en juke joint*, le “Big Apple Night Club” qu’elle est repérée et copiée. Le Club est situé à Columbia, une ville de Caroline du Sud, état particulièrement sévère dans leurs lois ségrégationnistes. - Les USA sont à ce moment tous ségrégués mais les Etats du Sud ajoutent des clauses supplémentaires contre l’intégration des Noires.
Les blanc·he·s ont accès à une mezzanine où ils/elles regardent les Noir·e·s danser en contrebas. Parfois, pour que la “performance” continue, ils/elles leur jettent des pièces depuis le balcon.
Un groupe d’étudiant·e·s, en particulier, est fasciné et identifie certains mouvements provenant d'autres danses comme le Charleston ou le Black Bottom. Après plusieurs soirs d’observation, ils/elles repartent avec l’idée de lancer une danse similaire, en cercle et annoncée par un·e crieur·euse, au sein de leur communauté. Ils/elles lui donnent naturellement le nom du lieu où elle a été découverte et la popularisent dans leurs universités (blanches).
Déferlante
Le Big Apple conquiert rapidement tout le pays. Le magazine “Life” édite un dossier en image consacré à la danse et titre:
“Nous allons nous souvenir de l’année 1937 comme l’année du big apple, pratiquée par des jeunes agiles et des vieux haletants dans les universités, les clubs de loisirs et les soirées privées”.
La mode se propage à grande vitesse et les salles de danse accrochent des pancartes “Désolé pas de Big apple, manque de place”. Des représentations du Big Apple sont imprimées sur des tissus et se vendent dans tout le pays sous forme de robes ou de sacs à main. On raconte même que le Président Franklin Roosevelt célèbre ses fiançailles avec un numéro de Big Apple à la maison blanche.
En 1937, la chorégraphe Gay Foster vient auditionner des danseureuses de Colombia pour un spectacle incluant un Big Apple qui sera joué au Roxy theatre center de New York. Dansé par une troupe exclusivement blanche, le show est un succès, programmé pendant 3 semaines à guichets fermés et faisant même une tournée de deux ans à travers tout le pays.
La chorégraphie
C’est cette même année que le danseur Frankie Manning se trouve en Californie pour un tournage quand il reçoit un courrier de son manager, Herbert White. “Whitey” est un homme d'affaires à l'affût de chaque tendance et le succès du Big Apple lui donne l’idée de le mélanger au Lindy Hop pour gagner en popularité. Il demande à Frankie de créer une danse sur le modèle du Big Apple. Frankie n’a jamais vu de Big Apple, mais sur de brèves explications, il crée une chorégraphie.
Film
Cette chorégraphie était initialement prévue dans un film avec Judy Garland, “Everybody Sing”, dont une partie de l’histoire prend place à Harlem. La troupe dont Frankie fait partie, les Whitey’s Lindy Hopper, répète 12 à 18 heures par jour. Les conditions de travail sont pénibles et lorsque Herbert demande à ce que la troupe puisse prendre une pause comme les autres acteurs-ices, une dispute éclate avec le réalisateur qui finit par couper la scène de danse au montage. Dans le film, Judy Garland ne se rendra plus à Harlem, mais à Chinatown…
C’est finalement en 1939, dans le film “Keep Punching” que la chorégraphie créée par Frankie Manning sera immortalisée. C’est cette version que l’on danse aujourd’hui quand on parle du Big Apple.
Propagation au Savoy de Harlem
De retour à NY. Frankie enseigne sa version aux autres danseureuses de Whitey, toujours sans avoir vraiment vu la version populaire dont tout le monde parle.
Le Savoy construit une plateforme circulaire de bois de 2m2 de diamètre pour ce qui devient un moment fort du samedi soir, présentant le Big Apple sous forme de concours.
Dans son auto-biographie, Frankie Manning raconte qu’au Savoy, le Big Apple n’était jamais dansé sur le même morceau, il y a avait des parties de Lindy Hop et un crieur, faisant de chaque performance une version unique en fonction de ses indications.
Appropriation Culturelle
Heureusement, lorsque les étudiant·e·s de Columbia copient la danse, ils/elles ne nient pas ses origines et lorsqu’elle est mentionnée dans des premiers articles de presse la détaillant, ses origines africaines-américaines sont citées.
Mais certains articles insinuent que la danse, comme les éléments culturels noirs américains en général, viennent "de nulle part", les qualifiant de peu abouties, brutes et de peu d’importance.
“Le Big Apple semble comporter une ressemblance saisissante avec une sorte de convulsion de masse, accueillant toute une variété d’étranges tremblements d’épaules et de jarrets, que la musique swing moderne a provoqué”. New York Times, juillet 1937
Malgré son héritage profondément enraciné dans la culture africaine-américaine, le Big Apple a été copié et modifié sans avoir pris en compte l’avis de la communauté Noire. Les mouvements originaux et l'esprit communautaire qui le caractérisent ont été perdus au profit d'une esthétique plus standardisée, faisant de la danse un énième exemple d'appropriation culturelle.
Le mélange des cultures est une grande richesse et est tout à fait crucial, tant que cela ne se fait pas au détriment de l’une d’elle. Tout est une question d’équilibre des pouvoirs. Dans ce cas, une fois de plus, l'Amérique blanche est tombée amoureuse d'une expression artistique Noire-américaine tout en restant oppressive et dénigrante. De plus, les “visages” du Big Apple, ceux qui ont fait de grandes tournées, joués dans de grands théâtres et faits la une des journaux étaient blancs. Cela a contribué à l’effacement des origines africaines-américaines de cette danse, ne permettant pas aux membres de cette communauté de bénéficier, à titre égal du moins, des bénéfices de l’essor extraordinaire de cette danse.
Le Big Apple de demain
Dans notre culture euro-centrée, nous aimons les routines, les choses qui ont un nom, qui peuvent se transmettre de manière standardisée, correspondant ainsi à ce que l’on nous inculque depuis notre enfance. Mais la chorégraphie du Big Apple que l’on apprend toutes et tous comme étant LA version de cette danse n’est en fait qu’une version parmi des possibilités infinies. Elle a été créée comme une performance par un seul, et non moins génial, danseur. Une version formatée (une seule musique et façon de la danser) qui répondait à des standards blancs.
Le Big Apple incarne un pan important de l'histoire de la danse swing, marqué par sa vitalité, sa créativité et son héritage africain-américain. Peut-être pourrions-nous tenter des Big Apple plus proches du format d’origine? En nous inspirant des valeurs qu’il contenait à la base telles que: l’improvisation, la force du cercle, la communion entre danseureuses, l’expression individuelle?
En préservant son authenticité et en favorisant une compréhension plus profonde de son contexte historique, le Big Apple continuerait ainsi à inspirer les générations futures d’une communauté de personnes pratiquant une forme d’art africain-américain, favorisant une plus grande diversité et inclusion dans la communauté des danseureuses. Et vive l’appréciation culturelle!
Ne manquez pas le Podcast!
Grâce à un podcast en deux parties créé par des membres de la communauté dans le cadre du projet "Bichonne ton swing" *, découvrez le Big Apple en musique et aux travers de multiples anecdotes. A vos casques!
Rédaction et voix: Bertille Laguet et Pauline Demange
Redaction: Flavia Ciaranfi Damiens et Hülya Kubbecioglu
Notes:
*danses vernaculaires - propre à une culture, développées dans le cadre de la culture "quotidienne" d'une communauté donnée. Dans «Steppin on the Blues», Malone explique que la danse vernaculaire « ne provient pas de l’Académie mais des fermes et des plantations du Sud, des festivals d’esclaves du Nord, des digues, des rues urbaines, des salles de danse, des théâtres et des cabarets. Elle est en constante évolution. Cependant, les changements reflètent toujours une tradition en évolution et un processus vital de production culturelle. ”
* juke joint - Juke joint est le terme vernaculaire afro-américain désignant un établissement informel proposant de la musique, de la danse, des jeux d'argent et des boissons, principalement tenu par des Afro-Américains dans les États ségrégationnistes du Sud des États-Unis.
*ségrégué - La ségrégation raciale aux États-Unis est une politique de séparation des personnes, selon des critères raciaux, mise en place principalement dans les États du Sud, entre 1877 et 1964 (ségrégation de jure) pour contourner l’effectivité de l'égalité des droits civiques des Africains-Américain.e.s garantis par la Constitution des États-Unis au lendemain de la guerre de Sécession
*“Bichonne ton swing”, un projet commun entre Backbeat (GE), Swing By (FR) et Swingtime Lausanne (VD). En plein confinement et durant trois mois, ce projet a permis à la communauté romande de tisser des liens et de continuer à swinguer à distance!
Sources:
Steppin on the Blues, Jacqui Malone
Frankie Manning, l’ambassadeur du lindy hop, F. Manning et Cynthia R. Millman
The Rise of the Big Apple, Swungover
Juke Joint, Wikipedia
Découvre notre tutoriel en vidéo sur notre article dédié:
Pour en apprendre plus sur le swing et son histoire:
Swungover Le projet Swing History, mené par plusieurs passionné·e·s de la scène swing Suisse Romande vise à faire connaître les racines de la musique et des danses swing. Bien que ces articles soient le fruit de recherches sérieuses, il est impossible de garantir l'absence d'erreurs et/ou de maladresses.
L'équipe se réjouit de recevoir corrections et commentaires et d'en apprendre plus grâce à ces contributions. Envie de faire partie de l'aventure? Le projet est en constante évolution! Contacte-nous à <email-pii> et rejoins la team Swing History!