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De quelques mouvements qui déplacent les lignes
Le "parlement" de l'église protestante de Genève a décidé que les couples de même sexe devaient avoir le même accès à la bénédiction de leur union que les couples de sexes différents, et que cette bénédiction (le mariage religieux protestant, quoi) devait être la même que celle accordée aux mariés hétéros (contrairement au canton de Vaud, où l'Eglise protestante n'accorde aux couples homos qu'une "cérémonie"). On saluera donc en toute laïcité ce petit pas religieux vers l'égalité des droits entre couples, qu'ils soient de même sexe ou de sexes différents. Non sans rappeler que le pas de l'église protestante genevoise, l'église catholique romaine, les églises orthodoxes et les protestants "évangéliques" sont loin de l'avoir fait, confits qu'ils sont encore dans une homophobie bibliquement ordinaire. l'Eglise genevoise reconnaît aujourd'hui, enfin, que "l'homosexualité n'est pas un péché", et que la Bible n'est pas un code pénal. Il faut bien laisser du temps au temps : : après tout, David et Jonathan n'auront guère attendu qu'un peu plus de 2000 ans avant de pouvoir convoler à Genève...
Sous l'apparence d'une adaptation du droit à la réalité sociale, quelque chose comme une petite révolution
"Nous continuons à raisonner sur une vision matrimoniale de la société", constate le thérapeute familial Serge Hefez -une vision reposant toujours sur la rencontre d'un homme et d'une femme qui s'accouplent pour engendrer. Les couples homosexuels, les couples sans enfants, les solitaires, n'entrent pas dans ce paysage... Mais est-il toujours celui de la famille telle qu'elle est, réellement, dans la société telle qu'elle est, réellement ? L'ex Conseiller national PDC (valaisan) Yannick Buttet avait beau eu écrire dans "Le Temps" que "la famille -sous toutes ses formes- constitue la cellule de base de la société" (le "sous toutes ses formes" ayant une furieuse tendance à s'évaporer lorsque le parti est mis au pied du mur du "mariage pour tous"), la conception même de la famille comme "cellule de base de la société" est sociologiquement absurde : la famille en effet ne peut plus être une cellule "de base de la société" puisqu'elle est désormais elle-même une société, dont les individus qui la compose sont eux-mêmes les cellules de base... La famille est donc bien une composante de la société, mais au même titre que d'autres groupes d'affinités, désormais électives. Et elle a bien changé, sous le coup de l'émancipation des femmes, puis de celle -non encore achevée- des homos, des bis, des trans, des queers. La reconnaissance par la vieille église protestante de Genève du droit des couples de même sexe à la même bénédiction que les couples de sexes différents est donc bien de son temps -le nôtre. Les résistances, pourtant, n'ont pas cessé -ni au sein de cette église-là, ni au sein d'autres, ni au sein des institutions politiques et sociales : on les mesurera à l'opposition qui se manifestera dans les urnes lorsque l'extension de la répression du racisme à l'homophobie sera soumise au peuple. Et on l'a déjà pu mesurer face au projet du Conseil fédéral d'instituer le "mariage pour tous" .
Le mariage pour tous tient d'un double constat : celui que le mariage est d'abord un acte civil (qui peut être ou ne pas être au surplus un acte religieux) sanctionnant un libre désir de vie en commun dans la durée (d'où la pénalisation du mariage forcé), et celui que les couples de même sexe ne sont plus une rareté. Et que donc le principe d'égalité des droits commande de les laisser accéder au mariage, à égalité avec les couples hétéros ne serait-ce que face à l'Etat, par exemple dans les procédures de naturalisations, d'héritages, d'adoptions. Sous l'apparence rassurante d'une simple adaptation du droit à la réalité, il y a bien là quelque chose comme une petite révolution : la famille n'est plus ce qu'elle était, le couple non plus, la filiation non plus.
Nous ne maîtrisons ni nos sentiments, ni nos besoins vitaux : les premiers nous soulèvent ou nous abaissent sans que nous n'y puissions grand ’chose, les seconds nous lient au réel sans que nous puissions dénouer ces liens. Nous ne pouvons ni éviter d'aimer ou de haïr, ni nous nous passer de manger et de boire. Seules nos envies (nos envies, pas nos désirs) sont à notre portée, et à notre portée, parfois, le choix de les satisfaire ou non. Nos frustrations nous appartiennent.
En 2016, le Parlement fédéral a accepté d'élargir le droit à l'adoption d'enfants aux personnes liées par un partenariat enregistré (ou vivant en couple non marié) -qui pourront, s'ils ont plus de 28 ans et vivent en couple (marié ou non) depuis au moins trois ans, adopter l'enfant de leur partenaire, si l'autre parent de l'enfant est décédé, inconnu, disparu, incapable de discernement... ou d'accord d'abandonner ses droits et obligations de parent. Les couples homosexuels et les couples concubins ne pourront en revanche toujours pas adopter un enfant "tiers". C'était la première révision du droit de l'adoption depuis un demi-siècle. La société, les codes sociaux, ayant quelque peu changé, la loi se devait, selon les partisans de sa révision, de s'adapter à ces changements, ne serait-ce que pour être respectée, et ne pas être contournée. Finalement, seule l'UDC (et quelques PDC) se sont opposés à l'adoption par des couples homosexuels (et des couples hétérosexuels non mariés), au nom soit de la défense de la famille traditionnelle, soit de la transcription dans la loi du "fait biologique" : un enfant a forcément un père et une mère biologiques, il doit avoir une mère et un père légaux, et mariés, -et pas deux mères ou deux pères, ou un père et une mère non mariés. La droite conservatrice a menacé de lancer un référendum. Quelques groupes l'ont tenté, et ont échoué. "Si ça continue, le mariage ne sera bientôt plus qu'une institution romantique", a soupiré l'udéciste genevois Nydegger. Peut-être bien, et alors ? un peu de romantisme le grandirait...