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Dans son premier roman, Le Gambit des étoiles, écrit alors qu’il était tout jeune, Gérard Klein, auteur de science-fiction remarquable, raconte l’histoire d’un certain Jerg Algan, vivant dans le futur, et qui atteint le bout de l’univers en prenant une substance qui le lui permet - une sorte de soma, comme on dirait en Inde.
Il découvre que des êtres grandioses ont semé la Civilisation depuis Bételgeuse, au cœur du cosmos - le système solaire n’étant qu’à sa périphérie extrême. Les hommes ne sont que des robots qu’ils ont créés, et ils font parvenir certains à l’immortalité - selon leurs mystérieux desseins.
Jerg Algan les appelle les Maîtres, et leur vie est immensément longue, quoiqu’ils ne soient pas éternels: leur conscience se confond avec celle des étoiles: ils sont eux-mêmes les étoiles, les consciences qui y vivent et sont nées avec elles!
Jerg Algan annonce ces grandes vérités aux autres hommes, leur montrant que l’univers n’a rien de sombre, dénué de pensées, qu’il est traversé d’ondes de conscience, et qu’il est à leur mesure - comme eût dit Teilhard de Chardin: que l’homme pourrait devenir le serviteur conscient des étoiles et porter le flambeau de la conscience universelle au cours de son évolution!
De prime abord, Gérard Klein semble tendre au mystique, voire au mythologique; mais il se refuse au religieux, car il dit que les étoiles elles-mêmes ne savent pas d’où elles viennent!
Cela revient à dire qu’elles en savent moins que les hommes, puisqu'eux savent qu’ils viennent des étoiles! Les hommes en quelque sorte sont supérieurs aux anges.
Cela rappelle ces anges qui ne croyaient pas en Dieu dont parlait saint Augustin et dont il affirmait qu’il fallait se défier, et ne pas attendre d’eux de révélation authentique. Il blâmait les Néoplatoniciens de les invoquer. D’un autre côté, il s’est lui-même beaucoup nourri de leurs écrits, qui l’ont aidé à comprendre certains mystères du christianisme.
Gérard Klein essaie de bâtir une mythologie laïque, dont les images restent dans les limites de l’intelligence spéculative. Est-ce lié à l'influence de ce qui domine culturellement la France - je dirais, une certaine ligne agnostique? Si l'on compare son livre à Star Maker, d'Olaf Stapledon, on est étonné de la proximité de certains concepts: pour l'écrivain écossais aussi les étoiles avaient une âme, une conscience. Cependant, au-delà, Stapledon évoque la figure du Créateur, du Père de toute chose. Il a l'allure d'un démiurge dont les créations évoluent selon sa vie propre. De fait, il n'est pas le dieu absolu et incompréhensible d'Augustin: il est comme un esprit qui a sa jeunesse, sa maturité, et qui aura sa vieillesse; il est comme un grand ange de l'univers - un artiste cosmique. Mais il n'en est pas moins supérieur et antérieur aux esprits des étoiles. Nous en reparlerons, à l'occasion: car Stapledon est un monument.
Il faut seulement remarquer qu'il n'avait pas les mêmes scrupules que les Français en général à évoquer cet esprit créateur de l'univers - comme s'il était en fait distinct du dieu absolu d'Augustin. Le catholicisme a toujours assimilé les deux, rendant impossible une parole intelligible sur ce Père; mais certains les ont dissociés, par exemple H. P. Blavatsky, qui a même assuré que les sages de l'Inde et du bouddhisme les dissociaient aussi. Stapledon profite peut-être de l'héritage protestant de l'Angleterre pour avoir un autre point de vue que celui qui a prévalu en France à cause du poids en son sein de la tradition catholique - augustinienne, pour ainsi dire.
[Nota Bene: dans une précédente version de cet article, j'affirmais que Gérard Klein s'était inspiré de Stapledon; j'étais persuadé que je l'avais lu quelque part: qu'il avait même reconnu l'influence de Stapledon et Bradbury. Il n'en est rien. Il m'a personnellement écrit pour le démentir. L'idée d'étoiles douées de conscience émane de son génie propre. Cela le rend d'autant plus admirable à mes yeux: j'ai toujours aimé son inspiration, qui ose spéculer intellectuellement jusqu'au point où, comme le disait Arthur C. Clarke, la science rejoint la magie.]