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Nos vifs remerciements vont à Ján Jambor, qui nous a cédé la version allemande de cet entretien, réalisé à l'origine pour la Revue Svetovej literatury , où elle paraîtra en slovaque dans une version légèrement plus longue (XLIVème année, 1er cahier, Mars 2008).
Ján Jambor : Peter Utz, dans votre nouvel ouvrage Anders gesagt – autrement dit – in other words , vous partez du roman de Robert Musil Der Mann ohne Eigenschaften et de sa traduction française par Philippe Jaccottet, L'Homme sans qualité (1956) ; vous définissez la traduction littéraire par l'expression « autrement dit » et qualifiez le rapport entre l'original et ses traductions de « ressemblance fraternelle ». Pourriez-vous nous expliquer cela plus en détail?
Peter Utz : Dans la version française du roman de Musil, le traducteur prend la parole dès la première page, dans une expression insignifiante, mais qui, pour moi, est très importante : à la fin d'un long passage introductif consacré à la météorologie, Musil utilise l'expression « mit einem Wort » (littéralement, « en un mot », ndt ) , que Jaccottet traduit en français par « autrement dit ». Ce passage délibéré du traducteur vers « l'autre » constitue le point de départ de mon étude. En effet, par ce passage, le traducteur caractérise son texte comme un « autre », comme une œuvre de la différence. En même temps, il prend la parole comme
quelqu'un qui « dit autrement » (« Anderssager »), comme un « autre » auteur, qui, sous cette forme cachée, signe la traduction comme son œuvre propre. Or cette œuvre, la traduction, n'entretient pas un rapport quelconque avec l'original. Comme j'essaie de le montrer dans la conclusion de mon étude, L'homme sans qualités de Jaccottet et Der Mann ohne Eigenschaften de Musil sont plutôt « liés comme un frère et une sœur » (« verschwistert »). Cela signifie qu'ils ne dépendent pas hiérarchiquement l'un de l'autre, mais qu'ils existent l'un à côté de l'autre, et qu'ils se « ressemblent » (« sie sind sich ' ähnlich ' »), comme Ulrich, le héros du roman, « ressemble » à sa sœur jumelle Agathe. Dans les longs passages de la deuxième partie du roman, dans lesquels Musil cherche à définir le rapport entre le frère et la sœur comme un rapport de « ressemblance », je lis aussi une poétique implicite de la traduction. Quand il traduit le « ressemblant » (das « Ähnliche »), Jaccottet souligne aussi toujours les différences, et confirme ainsi que ce qu'il s'efforce d'atteindre dans sa traduction, ce n'est pas une identité avec l'original mais une ressemblance dans la différence.
Dans votre livre, vous comparez aussi la traduction littéraire et l'interprétation critique. Vous désignez les traducteurs comme des « surfeurs de la langue » (« Sprachsurfer ») et les philologues comme des « pêcheurs de sens » (« Sinntaucher »). Aux Journées littéraires de Soleure 2007 , ces désignations ont suscité de vives discussions chez quelques collègues (Christa Schuenke, Ilma Rakusa). Comment faut-il les comprendre ? Où voyez-vous les points communs et les différences les plus importants entre ces deux approches de la littérature ?
La lecture philologique et la traduction ont ceci en commun qu'elles font toutes deux partie du processus herméneutique ; elles révèlent l'original en en donnant une explication. Elles sont par conséquent liées à leur époque et à la perspective choisie, et sont des processus sans fin. Les interprétations critiques, tout comme les traductions, vieillissent, raison pour laquelle les textes littéraires doivent toujours être réinterprétés et retraduits. Les traductions sont des lectures du texte source objectivées dans une langue étrangère. Les traducteurs doivent cependant lire l'original mot à mot, phrase après phrase ; ils suivent la « surface de la langue » à la trace et cherchent à la pénétrer point par point. Les philologues, au contraire, analysent souvent le sens de passages ayant déjà fait l'objet de nombreuses interprétations. Or il n'est pas rare que ce faisant, ils perdent de vue la force expressive de la « surface de la langue », le rythme, le phrasé, le choix des mots et leur sonorité, toutes choses auxquelles les traducteurs doivent toujours rester attentifs. Quand je désigne les traducteurs comme des « surfeurs de la langue », c'est cette « superficialité » (« Oberflächligkeit ») productive de la traduction qui m'intéresse, ce qui n'exclut cependant pas qu'ils parviennent à une compréhension du texte aussi profonde que celle que les philologues ne cessent de sonder.
Vous comparez dans votre travail les différentes traductions françaises et anglaises de quatre textes très connus de la littérature allemande. Votre approche méthodologique s'écarte sur deux points des considérations traditionnelles sur la traduction. D'une part, vous ne procédez pas à une évaluation comparative des traductions pour déterminer laquelle correspond le mieux à l'original. D'autre part, vous ne lisez pas seulement les traductions à partir de l'original, mais également l'original à partir des traductions. Quels étaient ici vos objectifs ? Pourriez-vous expliquer vos réflexions théoriques à l'aide de quelques exemples ?
En tant que philologue, j'essaie d'utiliser le potentiel de connaissances offert par les traductions, c'est-à-dire que je lis des textes déjà presque trop connus de la littérature allemande dans le miroir de leur traduction dans une langue étrangère. Ce faisant, je laisse de côté la question de la qualité, de l'« adéquation » des traductions, qui fait habituellement l'objet de la critique des traductions. Considérant que chaque traduction est une lecture de l'original et que les différences entre ces lectures sont souvent révélatrices, je peux les utiliser pour déterminer des passages du texte source susceptibles d'être interprétés d'une manière particulière. Cela ne concerne pas seulement les mots polysémiques, comme le fameux « unheimlich », pour lequel le français et l'anglais ne possèdent pas d'équivalent direct, ce qui oblige les traducteurs à l'interpréter aux moyen de périphrases. Cela vaut aussi pour le phrasé et les figures sonores du texte, ou pour le système des temps verbaux, qui, par exemple entre l'allemand et le français, oblige le traducteur à distinguer l'action principale des événements secondaires. Tout cela existe déjà dans le texte source, mais ne devient visible qu'à travers le prisme des différentes traductions.
Dans vos six
thèses relatives à la dimension culturelle du traduire, vous concevez la traduction comme un « paradigme pour nos rapports avec l'étranger ». Les traducteurs « lisent les cultures, ils rendent les différences culturelles lisibles ». Qu'entendez-vous pas là ?
La distance qui sépare les traductions de l'original est toujours culturelle. En essayant d'aborder de manière productive la différence entre les textes, j'essaie aussi d'évaluer positivement les différences entre les cultures, telles qu'elles sont formulées dans les traductions. Si je considère les traductions et l'original comme des partenaires séparés seulement par la langue mais égaux en droit et, par là, capables de dialoguer entre eux, je peux étudier ce dialogue. Je constate alors également que chaque culture est un processus, et qu'elle se modifie et se renouvelle dans l'échange avec les autres cultures. Sur ce point, le travail du traducteur pourrait servir de modèle pour aborder le rapport à l'« étranger », si actuel, et qui concerne toutes les cultures.
Vous mettez le doigt sur deux aspects négatifs de la conception traditionnelle de la traduction. D'un côté, elle est l'objet de rapports de pouvoir et de dépendance. Comment fonctionnent-ils ? D'un autre côté, vous êtes opposé à l'idée d'une traduction devant être « aussi transparente que possible, et par là, invisible ». Pourquoi ?
Les traductions ne naissent pas dans le vide. Elles portent toujours la marque de l'image que l'on se fait d'une culture étrangère, image qu'elles influencent à leur tour. Ceci ne se déroule pas dans un libre jeu des forces. Les rapports de marché sont aussi des rapports de pouvoir ; en raison de leur domination commerciale, les grandes cultures comme la culture anglo-saxonne traduisent proportionnellement peu, mais elles sont beaucoup traduites. De plus, les traducteurs sont totalement dépendants de l'éditeur, et ils travaillent dans l'ombre pour un honoraire souvent ridiculement bas. C'est là une raison suffisante pour mettre en lumière leur travail. Ils sont aussi les deuxièmes auteurs des livres qu'ils traduisent, auxquels ils donnent leur propre coloration, leur propre ton. Ils ne doivent pas cacher le caractère subjectif de leurs lectures mais le laisser voir, pour que l'on puisse les comprendre et les respecter de la même façon que l'original.
*Ján Jambor est assistant professeur de littérature allemande à l'Université de Presov, en Slovaquie.
Propos recueillis par Ján Jambor
Traduit de l'allemand par Yves Rosset