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A peine cinq ans après le premier voyage de Christophe Colomb, le capitaine portugais Vasco da Gama notait en 1497, en contournant le Cap de Bonne Espérance, que son équipage souffrait d’une étrange affection : apathie, affaiblissement, douleurs articulaires, décoloration de la peau, hémorragies multiples, altération des gencives, haleine fétide, amaigrissement et fatigue progressifs.
L’Europe découvrait le scorbut. Maladie terrifiante, caractérisée par la dégénérescence du tissu conjonctif, et, on le sait aujourd’hui, provoquée par un manque de vitamine C nécessaire à la synthèse de la protéine qui le compose, le collagène.
Le miracle du citron
Au cours des trois siècles suivants, le scorbut allait tuer plus de matelots que malaria, tuberculose, fièvre jaune, syphilis et même guerres anglo-franco-espagnoles réunies. Ainsi, pendant la seule guerre de Sept Ans, (1756-1763), si 1 512 matelots britanniques moururent au combat, 133 708 périrent du scorbut. Pourtant, en 1593, Sir Richard Hawkins notait pour la première fois dans l’histoire médicale que le citron pouvait prévenir et guérir le scorbut. Et en 1601, le scorbut fut éliminé pour la première fois lors d’un voyage intercontinental Angleterre-Inde grâce au jus d’agrumes.
La maladie était vaincue. Mais une génération plus tard, à partir de 1630, ce moyen de prévention simple et efficace sera perdu. Il faudra attendre la fin du 18e siècle (1795) et des millions de morts, pour que l’Amirauté recommande à nouveau l’usage des agrumes sur les bateaux.
La preuve ignorée
Au 17e siècle, ce sont les grandes compagnies commerciales qui dominaient le trafic naval. Les agrumes et leur stockage coûtaient cher; la prévention perdait de son attractivité pour ces nouveaux patrons. La vie d’un matelot, payé misérablement, comptait peu, il était probablement moins cher de le remplacer que de le maintenir en bonne santé. C’est une première raison.
Une autre, importante, est l’existence d’une pensée médicale unique, à l’époque la théorie des quatre humeurs. Le scorbut étant un déséquilibre de ces humeurs, les grands médecins recommandèrent tour à tour le fouet, les purgatifs, la saignée, le sucre, l’acide, l’alcool, l’orge maltée et l’air sec. Par exemple, Louis-Antoine de Bougainville, dont l’équipage fut décimé par le scorbut, écrit en 1766: La pluie fut continuelle, aussi le scorbut se déclara-t-il …; l’humidité est un des principes les plus actifs de cette maladie».
Mais surtout, c’est le manque d’observations systématiques qui causa la perte du traitement préventif. La vitamine C est instable, elle disparaît avec le stockage, la fermentation ou la cuisson. De ce fait, le lien causal entre consommation d’agrumes ou de légumes et prévention se perdit peu à peu. Il faudra attendre un obscur chirurgien naval, Charles Lind, pour exécuter le premier essai clinique contrôlé de l’histoire. En 1747, il prit douze matelots malades et leur administra quotidiennement, pendant une semaine et par paire, un litre de cidre, ou d’élixir de vitriol, ou du vinaigre, ou une pinte d’eau de mer, ou un laxatif, ou encore, aux deux derniers, deux oranges et un citron. Seule cette dernière paire guérit. Lind publia son expérience, mais il ne parvint pas à l’expliquer. Comme il était de plus d’extraction modeste et non-universitaire, son expérience fut ignorée pendant encore cinquante ans.
Marchandisation de la santé, pensée ou modèle médical uniques, absence d’observations systématisées et de médecine basée sur des faits; ces
menaces n’existent-elles pas de nos jours?
La vitamine C naturelle fut finalement isolée en 1932, et sa version synthétique réalisée en 1933 par une équipe bâloise. Roche deviendra par la suite le géant mondial des vitamines, jusqu’à l’excès. Mais ceci est une autre histoire.
Stephen Bown, Scurvy. Thomas Allen Publisher, Toronto, 2003.