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Daewoo, la densité des mots en partage
Au départ, il y a un crime social, une fracture: la fermeture, en Lorraine, de trois usines de la firme coréenne Daewoo, implantées à grands renforts de colossales subventions publiques et qui, en définitive, n'auront fonctionné que quelques années; lorsque le groupe décide de délocaliser la production des micro-ondes et des téléviseurs en Pologne et en Turquie, 1200 personnes se retrouvent sans emploi, principalement des femmes, dans une région déjà minée par le chômage. François Bon décide alors, avec la complicité du metteur en scène Charles Tordjman, de représenter une pièce dans l'usine vide de Fameck pour «dire ou crier ce que cela signifi[e] de colère.»1 Mais en arrivant sur place, les signes de la violence, les traces qui en témoigneraient ont disparu. L'usine vient d'être vendue aux enchères, la chaîne de montage est emballée, prête à partir pour la Turquie; rien de ce qui pourrait faire mémoire ne subsiste, jusqu'aux six lettres qui forment le nom de l'usine, enlevées progressivement par une grue jaune…
Pour l'auteur, il s'agira dès lors de « faire face à l'effacement même», selon ses propres termes, et de partir en quête d'une réalité évanouie ou qui se refuse à toute tentative de l'appréhender. «Les fractures graves qui courent aujourd'hui la surface du vieux monde ne délivrent pas si facilement les signes qui la rendent manifeste»2, constate-t-il.
Du théâtre au roman
Même le langage officiel, celui des médias ou des pouvoirs publics, est incapable de rendre compte de la crise profonde que traverse la région: «ces mots de télévision et de journaux on les reconnaît d'avance à mesure qu'ils sont dits.»3 La mémoire des luttes et les témoins de la violence quotidienne, ce sont bien entendu les ouvrières que François Bon va rencontrer, avec lesquelles il va mener de nombreux entretiens. L'auteur recueille alors des récits qui, tous, disent la difficile condition ouvrière et les souffrances d'un quotidien désormais vide. Ce sont précisément ces récits, ces rencontres qui font évoluer le projet littéraire; «à cause de ces visages, explique l'auteur, pour la densité des mots en partage, je décide d'écrire.» C'est ainsi que naît Daewoo, objet littéraire à la structure apparemment hétéroclite, puisqu'elle fait s'entrecroiser des extraits de la pièce de théâtre, des entretiens avec des ouvrières – reconstruits par l'auteur – mais aussi des articles de journaux, des rapports interministériels, l'énumération des luttes sociales récentes et une hallucinante charte du dressage canin. L'enquête du narrateur, dont on suit la progression selon un ordre plus thématique que chronologique, assure l'unité, la cohérence, de cet audacieux collage.
Un lieu de paroles
L'indication générique «roman» sur la couverture peut donc surprendre, mais n'oublions pas que la forme romanesque a toujours été la plus libre, la moins codifiée; elle seule «permet d'introduire dans son entité toutes espèces de genres, tant littéraires […] qu'extra-littéraires.»4 De plus, pour dire les brisures, les failles qui traversent le monde contemporain, il fallait une forme qui en soit aussi le reflet naturel. Et c'est bien là que se situent les enjeux de Daewoo: donner à voir un réel qui se dérobe et se refuse aux modes de représentation littéraire traditionnels. Pour cela, l'auteur intègre toutes les voix dans son roman, celles des puissants, des experts du management, comme celles des ouvrières au chômage. Et les luttes sociales se déplacent sur le terrain symbolique du langage, de l'accès à la parole.
Enjeu social et enjeu littéraire ne font plus qu'un, lorsque le principal tort des ouvrières est le refus du monde que leur présente «le morne vocabulaire industriel»5, le refus de voir leur souffrance se fondre dans des termes comme «mutation», «cycle économique» ou «usine jetable»6. Les mots des décideurs contre ceux des victimes, deux mondes, deux systèmes de discours s'affrontent à travers la fiction qui dresse le constat d'un impossible dialogue. Car, «il ne s'agit pas seulement de communiquer, comme le rappelait Bourdieu, mais de faire reconnaître un nouveau discours d'autorité, avec son nouveau vocabulaire politique, […] ses métaphores, ses euphémismes et la représentation du monde social qu'il véhicule.»7
Vers une écriture du réel
Et c'est précisément cette «langue économique rebrossée à neuf»8, cette «novlangue» que la littérature peut déconstruire en mettant en lumière ses expressions alambiquées, ses tournures syntaxiques vides et inexpressives, en rendant visible la réalité dissimulée par les rightsizing, downsizing et autres anglicismes douteux. Tout en attaquant ce qu'il nomme avec ironie «le verbiage des bien-intentionnés de la société libérale»9, François Bon retravaille la parole des ouvrières pour en rendre les forces expressives, la justesse. L'écriture de Bon s'oralise par moments pour donner à entendre une voix, en restituer la présence et rendre aux ouvrières une dignité littéraire. Ce faisant, l'auteur trace les contours d'une prose et d'une forme romanesques nouvelles, capables d'appréhender le réel dans toute sa complexité et d'en établir la mémoire.
Frédéric MARTIN-ACHARD
- Bon, François, Daewoo, Fayard, 2004, p. 95
- op. cit., p. 15
- op. cit., p. 11
- Bakthine, Mikhaïl, Esthétique et théorie du roman, Gallimard, 1978, p. 141
- Bon, François, op. cit., p. 91
- Toutes ces expressions sont tirées d'une interview de Jean-Pierre Aubert, auteur d'un rapport interministériel sur les restructurations, accordée au journal Le Monde, citée par F. Bon.
- Bourdieu, Pierre, Langage et pouvoir symbolique, Seuil, 2001, p. 74
- Bon, François, op. cit., p. 74
- Bon, François, op. cit., p. 149
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