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Comment combattre le racisme sans comprendre la notion de race? C’est la question que je me pose en lisant cette tribune de François Rachline, écrivain et universitaire, publiée dans Slate.fr sous le titre: Vaccinons-nous contre le racisme et ne laissons passer aucun dérapage. En effet, le paragraphe suivant m’a littéralement fait tousser et aura probablement le même effet sur toute personne un tant soit peu soucieuse de précision:
Ainsi, par exemple, les chevaux appartiennent à la race chevaline, mais une jument qui copule avec un âne (lequel relève des équidés, comme les chevaux, les onagres et les zèbres, mais n’appartient pas à la même race que les chevaux) ne mettra jamais bas. Des tigres copulant avec des lions pourront mettre au monde des individus, mais ceux-ci ne seront jamais féconds. Autrement dit, dans l’ordre des mammifères, il existe de nombreuses espèces, avec des sous-groupes appelés races. Celles-ci sont une subdivision de l’espèce zoologique, constituée par des individus réunissant des caractères communs héréditaires. Mais ce concept est inapplicable aux êtres humains, qui forment une seule espèce, c’est-à-dire «un ensemble d’individus interféconds et donnant naissance à des individus fertiles». La propriété des hommes est précisément de déborder tout sous-groupe par leur aptitude universelle à une interfécondité fertile.
Bref, il confond race, espèce et sous-espèce, sans compter qu’il semble se référer à une taxonomie complètement inconnue, pour laquelle les « mammifères » constitueraient un ordre, comprenant des espèces dont les races seraient des sous-groupes. On ne saurait faire une plus grosse confusion. Or, on peut légitimement se demander comment il espère vacciner qui que ce soit contre le racisme avec une vision aussi peu claire de ce que désigne le terme « race ».
Race ≠ espèce
Commençons par le début et par la première phrase qui nous dit ceci: Ainsi, par exemple, les chevaux appartiennent à la race chevaline, mais une jument qui copule avec un âne (lequel relève des équidés, comme les chevaux, les onagres et les zèbres, mais n’appartient pas à la même race que les chevaux) ne mettra jamais bas.
Non, les chevaux n’appartiennent pas à la race chevaline. Ce sont les races chevalines qui appartiennent à l’espèce des chevaux. En effet, le mot cheval, en lui-même, n’est rien d’autre que le terme vernaculaire pour désigner une espèce de grands mammifères herbivores et ongulés à sabot unique, Equus caballus, appartenant à la famille des équidés. Le cheval n’est donc pas une race d’équidés, mais une espèce appartenant à la famille des équidés (Equus). Tout comme l’âne, « âne » étant le terme courant pour désigner certaines espèces de mammifères quadrupèdes de taille moyenne et à longues oreilles de la famille des équidés. Le plus connu des ânes est l’âne domestique (Equus asinus), issu de la domestication de l’âne sauvage d’Afrique (Equus africanus), et à partir duquel de nombreuses races ont pu être sélectionnées.
Par ailleurs, la copulation d’un âne (Equus asinus) avec une jument (Equus caballus) peut tout à fait déboucher sur une descendance, plus précisément, un hybride qu’on appelle un mulet ou une mule, qui, effectivement, sera, le plus souvent, stérile (mais pas systématiquement). Même chose pour le croisement entre un tigre et un lion. Le résultat, qui n’a jamais été constaté dans la nature, parce que les deux espèces ne partagent pas du tout les mêmes espaces géographiques, est aussi un hybride qui peut être fertile, si la mère est une lionne (mais pas si elle est une tigresse).
En réalité, si l’impossibilité de reproduction fertile est un des principaux critères de distinction entre deux espèces, ce n’est pas le seul. On peut donc décider que deux populations appartiennent à des espèces différentes même si les individus peuvent encore se reproduire entre eux, comme le montrent les cas du cheval et de l’âne ou du tigre et du lion, capables de donner naissance à des individus hybrides. La race n’a donc rien à voir dans cette problématique.
Race ≠ sous-espèce non plus
Puis, il continue ainsi: Autrement dit, dans l’ordre des mammifères, il existe de nombreuses espèces, avec des sous-groupes appelés races. Celles-ci sont une subdivision de l’espèce zoologique, constituée par des individus réunissant des caractères communs héréditaires. Or, les mammifères ne sont pas un ordre, mais une classe (mammalia). Les chevaux et les ânes appartiennent à celle-ci ainsi qu’à l’ordre des Perissodactyla.
De plus, les races ne sont pas des sous-groupes d’espèce, ni même des sous-espèce, mais des catégories descriptives de populations créées au sein d’une espèce par une sélection de traits particuliers, basée sur des critères généralement utilitaires et esthétiques. La notion de race ne s’applique donc qu’aux animaux domestiqués et non pas aux animaux dits « sauvages » ou non-domestiqués. Pour ces derniers, on parle de sous-espèces.
Il existe d’ailleurs une approche similaire en botanique: on utilise le terme « variété végétale » pour désigner les plantes qui sont le résultats de modifications apportées par l’homme par diverses techniques de croisements et de sélections artificielles. Les autres sont simplement des « variétés » d’une espèce de plantes n’ayant pas nécessité l’intervention des agriculteurs et autres horticulteurs.
Il faut ajouter que la notion de race n’est pas utilisée en science quand il s’agit de catégoriser les animaux. Pour un taxonomiste (donc, un spécialiste de la taxonomie), tous les chevaux ne forment qu’une seule espèce. Les races ne définissent ainsi que des variations génétiques qui ont été provoquées par l’homme, mais qui sont trop faibles par rapport à la moyenne de l’espèce pour en exclure ces individus et les classer dans une autre espèce. Les chevaux peuvent ainsi être rattachés à ces catégories de par leurs traits phénotypiques. On parle ainsi de races chevalines, mais aussi de races canines pour la sous-espèce des Canis lupus familiaris (chiens), de races félines pour les Felis sylvestris (chats domestiques), de races bovines pour les Bos taurus (les vaches et autres zébus), etc.
Pourquoi les scientifiques ne parlent pas de races humaines
Pour résumer, une espèce est une unité taxonomique permettant de regrouper des être vivants partageant un patrimoine génétique suffisamment homogène pour qu’ils soient capables de se reproduire entre eux. Les races ne sont que des catégories définissant des caractéristiques voulues par l’homme au sein d’une espèce, mais les individus rangés dans une race peuvent parfaitement se reproduire avec des individus rangés dans une autre race. En annonçant que les chevaux appartiennent à la race chevaline, l’auteur inverse donc l’ordre de deux taxons, dont l’un n’est même pas scientifique.
Le cheval est une espèce comprenant de nombreuses races chevalines développées par les êtres humains et classées dans une hiérarchie définie par des critères fonctionnels et esthétiques. C’est pourquoi certains valent aujourd’hui des millions de dollars et d’autres, 100 fois moins. En effet, notre société n’a plus besoin de chevaux de traits ou de transport. Cette espèce n’a donc plus que deux fonctions en général: les courses et les attractions (spectacles).
Du coup, un Franches-Montagnes, avec son énorme corpulence, perché sur des pattes courtes et solides, surtout adapté à la fonction de trait, vaut aujourd’hui beaucoup moins qu’un pur-sang arabe, sur le marché des chevaux. Cependant, on peut parfaitement croiser deux races de chevaux, par exemple, un pur-sang arabe avec un Franches-Montagnes, et obtenir une descendance fertile, mais je ne suis pas sûre que les propriétaires des deux animaux en seraient très contents!
Sur la base de ces définitions, on comprend mieux pourquoi la notion de « races humaines » n’a aucun sens d’un point de vue scientifique et surtout, pourquoi elle prend une charge symbolique et politique plus qu’inquiétante. En effet, une race n’est rien d’autre qu’une création humaine, une manipulation du vivant au sein d’une espèce ou du moins une classification de populations, sur une base purement utilitaire et esthétique.
C’est d’ailleurs pour cela que les nazis et les racialistes qui les ont précédés s’appuyaient sur cette idée de races humaines. Ils avaient réellement une approche fonctionnelle et esthétisante de l’humanité: il fallait que les individus servent à quelque chose et leur droit à exister était donc défini par leur capacité à servir le groupe et à l’améliorer.
C’est de là que sont venues des concepts, qui nous paraissent complètement déments rétrospectivement, comme ceux de « vie ne valant pas la peine d’être vécue » ou de « sous-hommes ». Si le but d’une nation était de faire fructifier une « race humaine » supérieure, on ne pouvait donc pas la laisser être gâtée par des individus faibles physiquement ou intellectuellement ou encore, en bonne santé, mais déviants d’un point de vue psycho-social (homosexualité, personnalité rebelle, criminalité, etc.), considérés comme autant d’erreurs de la nature, à corriger pour le bien de la collectivité nationale.
Et les définitions de ces faiblesses ou déviances pouvaient être très larges. En effet, les nazis en sont venus à y inclure des populations entières, telles que les juifs, les Roms, les slaves, les noirs, etc. Une vision du monde qui les a poussé à se lancer dans des opérations d’extermination massive des juifs, considérés comme les pires, selon des modalités industrielles.
Si les scientifiques ne parlent pas de races humaines, ce n’est donc pas parce que ça ne fait aucun sens en termes biologiques. On pourrait très bien avoir des races humaines, si on se lançait dans l’eugénisme à large échelle. Ce n’est pas une impossibilité technique. S’ils ne parlent pas de races humaines, c’est simplement parce qu’à ce jour, il n’existe pas de races au sein de l’espèce Homo sapiens. Pour un biologiste, il y a des variations génétiques distribuées de manière géographique, reflétant l’histoire des mouvements des populations humaines, mais elles ne constituent pas des races. Au mieux, on pourrait éventuellement parler de sous-espèces (le « sous- » ne désignant pas une hiérarchie entre ces populations, mais uniquement une subdivision taxonomique) au sein de l’espèce humaine.
Mais, déborder tout sous-groupe par leur aptitude universelle à une interfécondité fertile n’est donc absolument pas une propriété des hommes, comme l’affirme François Rachline dans la dernière phrase du paragraphe cité en exergue plus haut. C’est le cas de tous les individus appartenant à des « sous-groupe » au sein d’une même espèce!
En bref….
Pour revenir à la question initiale qui motivait ce billet, c’est-à-dire, comment peut-on s’attaquer au racisme sans comprendre la notion de race, c’est assez simple. On ne le peut pas. Si on considère le racisme comme une forme de biais cognitif grave, basé sur des confusions et une vision du monde étriquée qu’il faut contrer par une information précise et juste, alors, ce genre d’explication est complètement contre-productive. Pas que les miennes pourraient arriver à mieux convaincre quiconque est persuadé de l’existence de races supérieures et inférieures au sein de la population humaine. Mais, dans un débat public, on ne s’adresse pas uniquement à ses contradicteurs. On cherche aussi à influencer l’audience qui assiste à l’échange. Or, si le but est d’éviter que la confusion s’installe dans l’esprit des gens en général, on risque difficilement de l’atteindre en diffusant des informations complètement fausses.