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Dans cette Europe donc, déchirée depuis des siècles par des guerres répétées, par des antagonismes géopolitiques, et finalement crucifiée au XXe siècle par des nationalismes aussi monstrueux que puissants, il y eu des ruptures.
L'Europe médiévale
Il serait trop long d’évoquer ici en tous ses détails la civilisation médiévale qui, à la suite de l’empire romain, a fait naître, par des voies diverses, le premier sentiment européen. Ce sentiment pourrait d’ailleurs paraître paradoxal si l’on constate l’émiettement de l’Italie post-romaine, la multiplicité des royaumes dans ce qui deviendra la France, la variété des langues et coutumes civiles et politiques. Pourtant, peu à peu, à travers les empires et royaumes successifs, et d’abord sous Charlemagne, s’est construite l’idée d’une forme d’appartenance à une terre commune, cela même dans les antagonismes les plus belliqueux.
Le commerce, favorisé par l’élargissement des frontières dû aux empires, avait déjà relié les quatre directions de ce monde. Un monde délimité pendant longtemps par un périmètre allant de l’Atlantique au Caucase et des mers du nord au sud de la Méditerranée. On connaissait l’Asie mais elle restait d’une certaine manière un monde à part. Avec le commerce, liberté fondamentale, se sont échangés des coutumes, des femmes et des hommes, et s’est constituée peu à peu une histoire commune faite de repères morcelés mais néanmoins entrés dans la conscience collective.
Par exemple on savait loin à la ronde que les forgerons gaulois étaient d’excellents artisans en travail du métal, en charronnage, en métiers du cuir et du bois. Dès avant notre ère les marchandises circulaient à travers l’Europe et le commerce reliait les peuples. Plus tard au Moyen-Âge de grandes foires attiraient des commerçants et artistes de toutes régions. Les commerçants s’organisèrent en confréries et en guildes ou corporations dont la puissance s’étendait à l’Europe entière.
Les voies romaines sont restées en usage assez longtemps pour habituer les peuples à la vaste étendue du territoire européen et à son accessibilité pour tous - même pour les envahisseurs! Les technologies de la construction, de l’agriculture et des transports se se sont diffusées dans tous les pays, posant des repères expérimentaux et intellectuels communs.
L’apport religieux
La religion avait aussi sa part, importante, dans l’émergence d’un sentiment commun aux européens. Le christianisme a façonné une culture et des valeurs partagées, ainsi que des rites communs. Le pèlerinage de Compostelle fut en particulier fédérateur. Ses chemins étaient parmi les plus fréquentés, tant par des pèlerins que des marchands, des acteurs ambulants, des religieux, des prostituées, et par la police des Templiers. Les Croisades elles-mêmes firent s’ancrer ce sentiment où Europe et foi se confondirent. Le Moyen-Âge n’était à ce point de vue pas simplement l’époque de l’Inquisition, dont on surévalue souvent l’ampleur.
Les historiens Jacques Heers, Régine Pernoud et Jacques Le Goff, en particulier, ont fait de longues recherches sur la civilisation médiévale. Il en résulte que, sans minimiser ce qu’elle comportait d’horreur, l’Inquisition était une juridiction d’exception, que les condamnations à mort furent plutôt rare, et qu’il s’agissait de défendre la civilisation contre ce qui alors était perçu comme une atteinte au fondement même de la société. Le Moyen-Âge est profondément mystique et religieux, bien au-delà de la bigoterie ou de la contrainte ecclésiastique. La religion est le concept unifiant mettant seigneurs et paysans égaux devant Dieu et redevables mutuellement du bien-être et de la sécurité de la société.
Le christianisme a d’ailleurs apporté une forme de rupture anthropologique d’avec toutes les anciennes croyances. En définissant un Dieu fait homme, il plaçait l’Homme (hommes et femmes) en position de familiarité avec Dieu, et non de simple soumission. C’est un des éléments qui expliquent le développement de l’Europe et sa primauté sur le monde pendant des siècles: la religion chrétienne croit en l’humain et lui donne la responsabilité de sa propre existence. Les philosophies productivistes, marxisme, capitalisme, positivisme, et les avatars comme la théorie gender ou de prévalence du culturel sur le naturel, sont dans la continuité de la philosophie chrétienne pour laquelle l’humain peut s’améliorer par sa propre action. Tout n’est pas écrit dans le marbre ou dans la génétique, et la nature, source des anciennes religions animistes et chamaniques, n’est plus la référence première.
Les errances post-chrétiennes
Les ruptures politiques et philosophiques survenues depuis le siècle des lumières ont été dirigées principalement contre la religion chrétienne, bien que les principes développés, comme la démocratie, ne soient que l’expression sociétale de l’égalité devant Dieu professée par Jésus et ses disciples. Le catholicisme, pris entre d’une part une volonté d’hégémonie et les privilèges politiques qui découlaient de son monopole, et d’autre part l’humilité qu’exige l’égalité devant Dieu, a explosé de ses propres contradictions. Le protestantisme en est résulté, alors moins hiérarchique et plus égalitaire. Il favorisait de nouveaux développements intellectuels. Et surtout il a divisé l’Europe en régions catholiques ou protestantes. L’hégémonie catholique s’effondrait. De monopolaire, l’Europe devenait bipolaire, soit animée par ceux systèmes différents (mais pas antagonistes).
Mais on ne se défait pas sans heurts ni sans risques d’une forme d’unité collective. Dès la Révolution française de nouvelles formes d’unification ont émergé. En France ce fut la notion d’Etat et d’administration du pays, portés par Napoléon. Il a exporté ce modèle dans une grande partie de l’Europe, par des guerres sanglantes. L’idée d’un Etat administrant faisait son chemin. C’était une forme de liberté intellectuelle et politique unique par rapport à la période entre la fin du moyen-Âge et la Révolution, dite l’Ancien Régime.
Les débuts de l’ère industrielle ont concouru à la rupture. La métallurgie, le charbon, l’électricité, le moteur à vapeur puis à explosion, le chemin de fer, toute la révolution technologique du XIXe siècle ont transformé le monde européen et la perception de soi de l’époque. Très rapidement - en moins d’un siècle - on passait de l’unité politico-religieuse à la lutte des classes, où les antagonismes étaient exacerbés, théorisés, au profit de volontés nouvelles de prises de pouvoir. Le nationalisme et ses collatéraux - racisme, étatisme - fut peut-être l’expression du sentiment de perte d’une unité (la notion de déclin national était alors très en vogue). Il exprimait aussi le besoin de trouver une nouvelle unité, contre les idéologies nouvelles fondées sur la division conflictuelle et antagoniste de la société. Les composants de la société, habituellement soudés contre des ennemis extérieurs, se soulevaient en effet les uns contre les autres.
En résumé, après environ 1’000 ans de pensée unifiante et intégrante, on passait à un monde où les combats de rues, la guillotine à large échelle, et de nouvelles volontés hégémoniques (lutte des classes) émergeaient et menaçaient le monde d’éclatement tout en promettant le paradis unifié, nouveau monopole, de la société de l’Homme nouveau.
A suivre