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Le Mont Dolent par la voie Gallet
Georges Currat, Bulle
Divers concours de circonstances voulus par une main invisible que l'on peut nommer destin sont souvent à l' origine de faits marquants de notre existence. Des impondérables, telle l' annu de la traversée des Aiguilles Dorées, con-currencée par la semaine clubistique d' été et d' autres changements de programme, ont permis que nous mettions à profit les prévisions du temps optimistes pour entreprendre l' ascension du Dolent en ce début d' août 1974.
A la sortie de La Fouly, la voiture franchit le petit pont sur la Drance et s' engage sur le chemin central qui traverse les prés en direction de l' ouest. Au bout de cinq cents mètres, un premier choix s' impose: l' itinéraire de la Combe des Fonds; dans ce cas on bifurque à gauche jusqu' à la limite du chemin carrossable, ou bien le sentier qui part à droite des falaises et s' élève rapidement pour atteindre les flancs herbeux de Sur la Lys que l'on traverse en direction du sud-ouest pour contourner les premiers rochers de la Maye et mettre le cap sur le nord-ouest, en direction du bivouac.
Nous optons pour la Combe des Fonds, itinéraire balisé ( trait blanc entre deux traits rouges ), moins raide et sensiblement égal au second quant au temps de parcours ( deux heures et demie ). Pas de problème sur ce tronçon, si ce n' est la traversée des ruisseaux, impossible à l' endroit prévu, ce qui nous oblige à exécuter nos sauts de carpe une centaine de mètres en amont, plus près du glacier.
Le bivouac du Dolent, situé au pied de la brèche de la Maye, à 2660 mètres d' altitude et inauguré en septembre 1973 par la section de la Gruyère du CAS, va nous prouver ses facultés d' adaptation, puisque nous sommes vingt et une personnes à lui demander asile, alors qu' il est prévu pour douze à quatorze.
Nous serions curieux de connaître l' opinion des visiteurs neutres sur ce sous-marin bizarre, de couleur orange et qui vous regarde arriver de ses deux gros hublots étonnés. Quant à nous autres, nous le connaissons bien pour avoir choisi son emplacement, creusé ses fondations et contribué à son édification.
Confortablement enfoncés dans les banquettes latérales, les couchettes médianes ayant été abaissées en dossiers, comme dans les wagons-cou-chettes, alignés de part et d' autre des tables pliantes découvertes sous les couchettes inférieures, nous sommes bientôt réchauffés par la température idéale due à la parfaite isolation thermique et par l' ambiance amicale due à l' exi du local. Nous ne serions pas autrement surpris qu' un contrôleur apparaisse et nous demande le prix d' une surtaxe!
La cuisinette, aménagée en poupe, permet, grâce à ses deux feux de réchaud à gaz et la judicieuse disposition, de préparer le potage et les boissons avec une surprenante aisance pour autant, bien sûr, que les deux jerrycans aient été remplis d' eau du glacier ou de neige fondue. Tout aussi étonnant a été le fait que ces vingt et un alpinistes ont également trouvé place dans la position horizontale, lorsque vint l' heure de se livrer aux bras de Morphée.
Ma montre-réveil, réglée sur 3 h. 15, a manqué son effet de surprise, puisqu' elle accomplit sa mission alors que nous étions occupés à liquider notre petit déjeuner.
Encordés au départ du bivouac, les groupes s' échelonnent au pied des rochers de la Maye et remontent le Glacier du Dolent qui commence à cent mètres à peine de notre refuge.
Au premier névé, qui s' élève vers la droite, à la cote 2760, on comprend sans grand effort d' imagi que chaque pas équivaut à un amortissement sensible du capital de 3860 mètres, que nous avons engagé dans l' opération du jour.
A la sortie d' un couloir, nous prenons définitivement la direction du sommet convoité et attaquons une suite de dalles inclinées qui n' opposent pas de résistance, vu leur surface sèche. D' ailleurs elles se doivent « dolentes » par opposition à certaines Pucelles ou Jungfrau. Par la suite, contrairement à ce que j' avais imaginé, nous n' avons pas le choix constant entre l' arête ou la neige. Il faut emprunter le rocher qui, par ses passages de IV, exclut cette promenade des programmes de courses de pensionnats et la réserve à ceux qui ont déjà testé la force de leurs poignets ou la dextérité de leurs pointes de chaussures à fouiller les aspérités du granit.
Le dernier tiers du parcours, en revanche, est franchi sur de la neige entrelardée de rimayes à l' air inoffensif. L' air seulement, car mon chef de cordée, qui se croyait en sécurité sur la rive opposée de l' une d' elles, se sent subitement précipité au « sous-sol » ou « sous-glace » si vous préférez, ne laissant comme preuve tangible de sa présence que la corde tendue. Comme il tient visiblement à se faire pardonner par ses compagnons sa manière un peu cavalière de prendre congé, il réapparaît bientôt et fait avec nous le détour auquel nous contraint sa façon peu recommandable de couper les ponts. Ayant éliminé à nouveau cet obstacle, nous nous en prenons à l' arête sommitale, on la glace nous oblige à nous « cramponner » dans les deux sens du terme.
Je renonce à décrire le panorama dont on jouit du sommet du Dolent, que nous avons atteint en cinq heures, puisque je m' adresse à des connaisseurs.
Le lecteur sera cependant intéressé par un incident que la victime du jour ne m' en voudra pas de relater. Il peut contribuer à tenir en éveil la vigilance de tout varappeur, tant il est vrai que pareille aventure peut arriver à chachun. Un alpiniste aussi chevronné que celui qui, dans la même semaine, allait vaincre le Pilier du Frêney au Mont Blanc, n' en a-t-il pas fait l' expérience?
Il était depuis un moment installé, si l'on peut dire, sur l' espace plutôt restreint et tourmenté du sommet, quand il s' est levé. Déséquilibré ou retenu peut-être par ses crampons, il tombe, fait un looping complet, puis reste suspendu à sa corde, saisie dans le temps d' un réflexe par son compagnon. Tout commentaire est superflu: en tout cas, nous avons tous compris cette leçon.
L' arête, entièrement italienne, que nous empruntons à la descente ne présente pas de difficulté majeure et nous permet de prendre pied sur le Glacier de Pré de Bart, puis, par le refuge italien du Dolent, d' entamer la longue traversée qui débouche sur le haut de la Combe des Fonds. Avec le retour en Suisse, le circuit est ainsi bouclé, enfermant également le souvenir d' une course magnifique.