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18.05.2016 - Les pêcheurs suisses prennent de moins en moins de poissons. Ils en attribuent la cause à l’aménagement des stations d’épuration qui, selon eux, a réduit excessivement la teneur en nutriments des lacs. Mais les raisons du recul des captures et les problèmes de la profession sont plus complexes.
Texte: Hansjakob Baumgartner, Beat Jordi
Pour les pêcheurs professionnels suisses, 1992 fut une année faste : ils prirent 3922 t de poisson, du jamais vu au XXe siècle. Les statistiques fédérales de la pêche signalent des rendements record en 1992 pour les corégones (voir encadré page 55) et en 1986 pour les perches communes, les deux poissons les plus importants sur le plan commercial. Un aspect moins positif de ces beaux résultats était toutefois que la plupart des lacs accusaient alors de forts excédents de phosphore. Il provenait des matières fécales et des produits de lessive traités dans les stations d’épuration (STEP) ou du ruissellement des engrais agricoles.
La vie étouffait
Plus l’eau contient de phosphore, plus les algues y poussent. Comme elles constituent la base de la pyramide alimentaire au sommet de laquelle se trouvent les poissons, la biomasse de ces derniers est élevée dans les eaux riches en nutriments. Mais la nature doit aussi éliminer ce qu’elle produit. À l’automne, les algues mortes coulent au fond des lacs et y sont dégradées par des micro-organismes. Ce processus consomme de l’oxygène, qui vient vite à manquer dans les eaux profondes si les organismes ont trop à faire. C’était le cas il y a 30 ans dans plus d’un lac suisse : toute vie était étouffée en profondeur, y compris les œufs de poissons. Plusieurs espèces de corégones fraient sur le fond des lacs. Si les pêcheurs en capturaient encore, c’était grâce à leur reproduction artificielle dans des installations d’élevage.
Les succès de la protection des eaux
À partir des années 1980, les STEP furent équipées d’unités de déphosphatation. En 1986, les phosphates furent interdits dans les lessives. Jointes à l’évolution ultérieure de l’agriculture vers des méthodes plus écologiques, ces mesures ont fait subir aux lacs la cure d’amaigrissement nécessaire, et nombre de ces écosystèmes tendent à retrouver leur état initial. Les rejets de phosphore dans les eaux restent toutefois nettement trop élevés dans les zones qui pratiquent l’élevage intensif, par exemple dans les bassins-versants du lac de Sempach et du lac de Baldegg. Dans d’autres régions où les apports de nutriments ont fortement diminué, les poissons frayant sur les fonds peuvent à nouveau se reproduire naturellement. Les plantes aquatiques et les invertébrés préférant les milieux pauvres en nutriments profitent également de cette amélioration. Ainsi, le lac de Zurich héberge aujourd’hui deux fois plus d’espèces de plancton que dans les années 1970.
Mais ce succès aussi a son revers. Comme prévu, la réduction des éléments nutritifs a fait diminuer la nourriture première des poissons, et les rendements de pêche se sont effondrés. « Si cela continue, le métier aura disparu en Suisse dans les 20 ans qui viennent », se désole Silvano Solcà, pêcheur du lac de Bienne et président de l’association alémanique des pêcheurs professionnels (Schweizerischer Berufsfischerverband, SBFV) jusqu’en mars 2016. « Avec une teneur en phosphore de moins de 5 microgrammes par litre (µg/l), un pêcheur ne peut plus gagner sa vie », renchérit Josef Muggli, l’ancien responsable cantonal lucernois de la chasse et de la pêche.
Pas de retour en arrière
Les valeurs mesurées actuellement se situent entre 2 et 4 µg/l dans le lac des Quatre-Cantons et entre 6 et 7 µg/l dans le lac de Constance. Trop peu, de l’avis de l’association professionnelle. Elle réclame un seuil inférieur qui garantisse l’approvisionnement en eau potable et assure la biodiversité des organismes aquatiques tout en permettant des captures suffisantes. Une demande soutenue par la Conférence des services de la faune, de la chasse et de la pêche (CSF), qui réunit les autorités cantonales en la matière.Les lacs diffèrent les uns des autres et ne réagissent pas de la même façon aux modifications des taux de phosphore. Il faudrait donc fixer pour chaque lac une limite spécifique, qui devrait se situer entre 5 et 10 µ/l selon les estimations de la CSF. Que faire si les valeurs tombaient en dessous de ce seuil ? Pas question, évidemment, de charger un bateau d’engrais et de déverser du phosphore dans l’eau. L’idée serait de restreindre alors la déphosphatation dans certaines STEP. « Il suffirait souvent de s’en tenir au taux de rétention légal au lieu de le dépasser », remarque Josef Muggli. Face à ces exigences, la conseillère fédérale Doris Leuthard rappelle que la réduction des éléments nutritifs dans les lacs reste un objectif de la politique environnementale, même si l’amélioration constante de la qualité des eaux fait baisser les rendements de pêche. « Il s’agit là de conditions naturelles. Nous avons lutté pour les rétablir et n’allons pas maintenant faire machine arrière », a-t-elle souligné lors de la session d’automne 2015 au Conseil national. C’est aussi l’opinion de Stephan Müller, qui dirige à l’OFEV la division Eaux : « Augmenter les rejets de phosphore des STEP constituerait une régression de la protection des eaux, d’autant plus que l’élimination des phosphates permet de retenir en même temps d’autres substances nocives - métaux lourds, composés organiques et micropolluants. » Selon lui, la fertilisation active ou passive des lacs par l’élévation délibérée de leur teneur en phosphore menacerait de ruiner les acquis des dernières décennies. « Notre biodiversité, notamment, serait mise en danger, car les espèces indigènes ne peuvent survivre à long terme que dans des eaux proches de leur état naturel et pauvres en nutriments. »
Moins d’apports naturels qu’autrefois
Autrefois, les berges non bâties garantissaient aussi des apports naturels d’éléments nutritifs dans les lacs. Venant des forêts et des prairies humides proches, régulièrement inondées après la fonte des neiges, ou des zones alluviales submergées périodiquement par les rivières, ils parvenaient dans les précieux habitats que représentent pour les poissons les zones riveraines. « Cette dynamique fonctionne beaucoup moins bien de nos jours parce que les cours d’eau ont été domptés », explique le biologiste Andreas Knutti, chef de la section Milieux aquatiques à l’OFEV. « Certains secteurs d’eau peu profonde le long des rives ont été comblés et construits ; le niveau de la plupart des lacs a été régulé. »
On s’efforce certes aujourd’hui de revitaliser les rives lacustres et les zones alluviales. Mais ces mesures restent ponctuelles et leurs effets locaux. Une gestion du phosphore par le dosage des nutriments issus des STEP ne permettrait toutefois pas non plus de restituer les conditions naturelles, sachant qu’autrefois les rives submergées et les affluents dynamiques étaient également essentiels car ils abritaient le frai et les alevins de nombreuses espèces. C’est pourquoi il faut continuer à promouvoir les revitalisations.
Pas même vingt francs l’heure
À l’automne 2015, le Conseil national a transmis une motion de sa Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie (CEATE-N) et donné ainsi mandat à l’OFEV d’élaborer un rapport sur la pêche professionnelle. « Il s’agit de dresser un état des lieux et de faire des recommandations pour que les ressources halieutiques indigènes soient utilisées de manière durable, sans danger pour la biodiversité », commente Andreas Knutti.
En 2014, la Suisse comptait encore 284 pêcheurs professionnels, dont 14 femmes. Un tiers d’entre eux a déjà l’âge de la retraite. Les effectifs ne cessent de diminuer depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Même les périodes de rendements fastes n’y ont rien changé, car les rémunérations étaient moindres que dans d’autres secteurs. Une étude de la centrale de vulgarisation agricole Agridea sur la situation économique de la pêche dans le lac de Constance montre que le revenu horaire s’élève à 17 francs seulement. Les pêcheurs professionnels ont besoin d’un revenu secondaire pour survivre, car à la différence des agriculteurs, ils ne reçoivent pas de subventions.
Le Projet Lac
Le rapport préparé par l’OFEV s’appuiera sur les éléments scientifiques fournis par le Projet Lac de l’Eawag, l’institut de recherche sur l’eau. Quelles sont les espèces représentées et dans quels effectifs ? Comment les populations sont-elles structurées en âge et en taille ? Comment les poissons se répartissent-ils dans le lac ? À l’aide de filets de différents maillages - et d’appareils de pêche électriques près des rives - les chercheurs effectuent le premier recensement systématique de la faune piscicole des grands lacs suisses. « Les résultats nous renseigneront sur l’état de la biodiversité et des peuplements de poissons, dit le chef de projet Ole Seehausen. Ils permettront aussi d’optimiser l’exploitation. » Les travaux sont déjà achevés pour plusieurs lacs (voir les présentations page 54).
Le rapport inclura des réflexions sur le contexte de la pêche professionnelle et les mesures d’encouragement possibles. La CSF a publié à ce sujet un document qui propose d’exploiter encore mieux la chaîne de valeur : fumage des poissons, produits transformés, offre de restauration dans les pêcheries ou services traiteur. Mais comme le font remarquer les auteurs, le potentiel des mesures de ce genre est épuisé à près de 80 %. Il est question aussi d’un label « poisson sauvage des lacs suisses » (comme il en existe déjà un depuis peu en Suisse romande), d’aides à l’investissement pour moderniser les entreprises et d’indemnités pour des prestations de service public comme la pêche du frai.
« La Confédération entend assumer ses responsabilités et assurer la conservation et l’utilisation durable des poissons autochtones ainsi que les prescrit la loi », souligne Andreas Knutti. « Les pêcheurs doivent pouvoir continuer à exercer leur métier dans des entreprises saines. » Mais cela dépendra aussi de leur clientèle. « Ce sont les consommateurs qui, par leurs choix et leur disposition à payer des prix adaptés, font en sorte que les pêcheurs puissent vivre du commerce des poissons indigènes. D’un point de vue écologique, il n’y a évidemment rien de plus recommandable qu’un poisson sauvage capturé dans des eaux locales. »
Lac de Neuchâtel : Un milieu remodelé au XIXe siècle
Au XIXe siècle, le lac de Neuchâtel a subi une transformation radicale. La correction des eaux du Jura fit baisser son niveau de 3,2 mètres, ce qui modifia profondément la morphologie du littoral. Les chercheurs du Projet Lac y ont recensé 24 espèces piscicoles. La perche commune et le gardon sont les plus courantes. Au cours du dernier siècle et demi, quatre espèces ont disparu, dont le jaunet, un omble endémique du lac de Neuchâtel. Dans le bas-lac surtout, le nombre de poissons atteints de parasites est frappant. Des facteurs de stress comme des milieux dégradés ou la présence de polluants dans l’eau les rendent plus vulnérables. La teneur en phosphore du lac, elle, ne pose plus de problème.
La de Brienz : Un réservoir exceptionnel d’espèces
Le lac de Brienz est un lac périalpin froid et profond. Alors que les teneurs en phosphore des eaux augmentaient, la sienne était restée modérée. Elle se situe aujourd’hui en dessous du seuil de détection. Toutes les espèces de poissons locales ont d’ailleurs survécu. On compte trois espèces endémiques de corégones ; le brienzlig, petit par comparaison aux autres, est le plus répandu. L’omble chevalier et la truite lacustre sont plutôt rares. La truite manque de zones de frai appropriées, car les aff luents sont presque tous fortement aménagés et exploités par l’industrie hydraulique. Pour les pêcheurs professionnels, le lac est aujourd’hui sans intérêt. Mais comme le souligne le rapport du Projet Lac, il est d’autant plus important pour la conservation de la biodiversité : « Dans une Europe centrale très urbanisée, des lacs étendus, profonds et peu productifs tels que le lac de Brienz constituent des écosystèmes exceptionnels. »
Lac de Lugano : Une espèce piscicole sur deux menacée
Selon le rapport du Projet Lac, le lac de Lugano est en mauvais état, pour plusieurs raisons principales : des teneurs en phosphore qui restent supérieures à la valeur cible définie par la politique de protection des eaux, la pollution par des substances organiques, le manque total d’oxygène en profondeur et un rivage fortement aménagé sur 60 % de sa longueur. La faune piscicole en subit les conséquences. C’est la survie d’une espèce sur deux qui est en jeu. Parmi les perdants figurent l’agone et l’alborella, typiques de ce lac lorsqu’il était encore pauvre en nutriments, le barbo, le triotto et le gardon galant – des poissons qui ne se trouvent en Suisse qu’au Tessin. Des espèces exotiques comme le crapet-soleil sont au contraire en progression. Le poisson le plus répandu actuellement est la perche commune ; elle représentait plus de 80 % des captures du Projet Lac.
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Dernière modification 18.05.2016