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Présentation par Jean Kaempfer, Président du jury, du lauréat du Prix Dentan 2000.
Un livre inclassable, décidément et définitivement, cette Immense solitude. Inclassable, pour commencer, dans sa collection même, ces « Perspectives critiques » qui publient d’ordinaire des textes de réflexion, des essais dans le domaine des sciences humaines. Or, si le livre de Pajak (sous-titré avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin) propose bien quelques perspectives critiques sur ces deux auteurs, ce n’est pas dans l’idée d’offrir une introduction à la lecture de leurs œuvres, mais plutôt au nom d’une urgence personnelle, car finalement « personne ne peut tirer des choses, y compris des livres, plus qu’il n’en sait déjà ».
Le savoir de l’orphelin
Ce savoir préalable que Pajak apporte avec lui, lorsqu’il rencontre Nietzsche et Pavese sous le ciel de Turin, c’est ce que l’on pourrait appeler le savoir de l’orphelin. Le point de départ de L’Immense solitude, (sa perspective critique, si l’on veut) c’est en effet la mort prématurée du père : « Friedrich Nietzsche n’a que cinq ans quand son père, doux pasteur luthérien, meurt à trente-six ans d’un ramollissement de cerveau » ; « Cesare Pavese a six ans quand son père meurt d’un cancer du cerveau à l’âge de quarante-sept ans » ; mais aussi, et ce sont les premières lignes du texte : « Mon père est mort, tué dans un accident de voiture. Il avait trente-cinq ans. J’en avais neuf ». Le fait d’être orphelin institue un mode d’existence particulier, fondé sur le sentiment mélancolique de la répétition. Nietzsche, ainsi, « meurt sans fin de son père mort : Je ne suis que mon père répété, et comme sa survie après une mort prématurée ». Quant à Pavese, « la maladie de son père n’est pas seulement une fatalité : elle est une fatalité généralisée. Le monde de Pavese, c’est son monde mutilé, le monde entier du père perdu, d’où la blessure suinte inlassablement ». Le destin des orphelins, c’est ainsi d’éprouver comment le temps, soudain désaimanté de l’élan qui l’emporte vers le futur, s’incurve, se retourne sur eux pour les emprisonner dans le cercle de l’éternel retour. Pavese, Nietzsche, et aujourd’hui Pajak, ont à revivre l’agonie de leurs pères ; héritiers d’une maladie et d’une mort, ils n’ont d’autre ressource que d’en étendre la contagion au monde entier. C’est ce que Pavese nomme « les Fioretti du diable. Contempler sans pose cette horreur : ce qui a été sera. »
Mais ces orphelins, au fil des ans, vont ruminer. Et la rumination, quand l’orphelin s’appelle Nietzsche, et est entre-temps devenu professeur de lettres classiques à Bâle, va remonter le cours du temps, jusqu’aux anciens Grecs, et découvrir là un monde préservé, que la maladie et la mort n’ont pas atteint. Or ce monde, l’art peut l’instituer à volonté Ð l’art, dit Pajak, ce « magicien qui sauve et qui guérit ». Et s’il y a une chose sûre, c’est qu’après avoir découvert cette jeunesse du monde, Nietzsche ne l’a plus jamais quittée. Toujours, quand Nietzsche parle, « c’est un jeune homme qui parle. Et qui parle vraiment une langue juvénile, ouverte, fulgurante. Une langue du geste. Mais parle-t-il vraiment Ð et s’il chantait, ou bien dansait ? Il ressemble au peintre américain Jackson Pollok. Deux gestuels. »
Le geste du dessinateur
Deux gestuels, oui, auxquels il faut ajouter Pajak lui-même. Car si L’Immense solitude est un livre inclassable, c’est aussi parce que c’est un livre gestuel, un livre où le geste du dessinateur, du peintre, s’est joint à la parole orpheline. L’Immense solitude, c’est du texte, mais d’abord c’est des images Ð un espace dans lequel on peut se promener comme dans une galerie d’art.
Ces images noires et blanches, tracées à l’encre de Chine, parfois illustrent le texte, et parfois elles le contredisent ; d’autres fois, elles déplacent la signification des mots, réveillant en eux les métaphores, les images, qui s’y trouvent de façon latente. Ainsi, la marche de Nietzsche vers la folie, à la fin de 1888, lorsqu’il signe ses lettres de Turin « Le Crucifié », est accompagnée d’une suite de paysages de sous-bois qu’illumine progressivement la sphère à la fin éblouissante d’un soleil paradoxal, qui plonge dans l’opacité ce qu’il éclaire.
Mais aussi, ces images instaurent un ordre propre, indépendamment du texte qui les accompagne : elles s’organisent en suites, la suite des sous-bois, par exemple, ou en diptyques, la page de droite reflétant en miroir la page de gauche, ou encore en chiasmes, lorsque par exemple une séquence portrait-paysage, sur une double page, est inversée à la double page suivante sous la forme d’une séquence paysage-portrait.
On pourrait continuer longtemps cette exploration des multiples figures que le lecteur est convié à parcourir lorsqu’il pénètre dans L’Immense solitude : entre le texte de Pajak et les citations qu’il convoque ; entre ces citations elles-mêmes ; entre ce texte, ces citations et les images qui les accompagnent ; entre ces images elles-mêmes ; etc. Le lecteur, sans qu’il s’en rende vraiment compte, devient actif, se met à bouger, à danser ? Et ce n’est pas le moindre miracle de L’Immense solitude que cette méditation sur l’immobilité mélancolique, placée sous le signe du «ce qui a été sera », réussisse à mobiliser à ce point son lecteur, jusqu’à le faire ressembler à son tour, après Nietzsche et Pajak, au « peintre américain Jackson Pollock ». Jean Kaempfer
Le Prix Dentan 2000 a été remis le 25 mai à Frédéric Pajak pour L’Immense solitude, PUF, coll. « Perspectives critiques », 1999.