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1713
Anthony Hamilton, Mémoires de la vie du comte de Grammont
Cologne, Marteau, 1713
Organisation d'une mascarade galante
La reine d'Angleterre organise une mascarade galante pour le roi : on y voit l'organisation d'un piège, l'importance des costumes, la valorisation attachée à la pratique de la danse, ainsi qu'une sorte de critique du bal.
Elle [la reine] avait imaginé pour cet effet une mascarade galante où ceux qu'elle nomma pour danser devaient représenter différentes nations. Elle donna du temps pour s'y préparer, et durant ce temps on peut croire que les tailleurs, les couturières, et les brodeurs ne furent pas sans occupation. Les beautés qui devaient en être n'étaient guère plus tranquilles. Cependant, Mademoiselle d'Hamilton eut assez de loisir pour faire deux ou trois petites pièces, dans une conjoncture si favorable pour le ridicule qu'on pouvait donner aux impertinentes de la cour. II y en avait deux qui l'étaient par excellence. L'une était Madame De Monséry, femme de son cousin germain, et l'autre était une fille d'honneur de la duchesse , qu'on appelait Blake. […]
Elle [d'Hamilton] voulut faire les choses dans l'ordre et commença par sa cousine Monséry à cause de sa qualité. Les deux entêtements de cette dernière étaient la danse et la parure. La magnificence des habits n'était pas soutenable avec sa figure, mais, quoique la danse fût encore plus insoutenable , elle ne manquait pas un bal de la cour, et la reine avait assez de complaisance pour le public pour ne jamais manquer de la faire danser. Mais, il n'y eut pas moyen de la mettre d'une fête aussi sérieuse et aussi magnifique que cette mascarade. La Monséry séchait d'impatience pour les ordres qu'elle attendait. Ce fut sur cette inquiétude dont Mademoiselle d'Hamilton fut avertie qu'elle forma le dessein de se donner une petite fête, aux dépens de cette folle. La Reine envoyait des billets à celles qu'elle nommait, dans lesquels la manière dont elles devaient se mettre était marquée. Mademoiselle d'Hamilton fit écrire un billet tout semblable : pour Madame de Monséry, en Babylonienne. […] Elle [Madame d'Hamilton] assembla son conseil, pour aviser aux moyens de le faire tenir. Ce conseil était composé d'un de ses frères et d'une sœur, qui se divertissaient volontiers aux dépens de ceux qui le méritaient. Après avoir consulté quelque temps, on vint à bout de faire tenir ce billet en main propre. Milord Monséry ne faisait que de sortir d'avec elle, quand elle le reçut. II était fort honnête homme, assez sérieux, fort sévère et mortel ennemi du ridicule. La laideur de sa femme ne lui était pas tant à charge que celui qu'elle se donnait dans toutes les occasions qui s'en présentaient. II se crut en sûreté dans celle dont il était question, ne croyant pas que la reine voulût gâter sa mascarade en la nommant. Cependant, comme il connaissait la fureur dont sa femme se donnait en spectacle par sa danse et par sa parure, il venait de l'exhorter bien sérieusement à se contenter d'être spectatrice de cette fête, quand même la reine aurait la cruauté de l'en mettre. II prit ensuite la liberté de lui faire voir le peu de rapport qu'il y avait entre sa figure et celle des personnes auxquelles la danse et l'éclat sont permis. Son sermon finit enfin par une défense expresse de briguer dans cette fête une place qu'on ne songerait pas à lui donner. Mais,loin de prendre cet avis en bonne part, elle se mit en tête que lui seul avait détourné la reine de lui faire un honneur qu'elle souhaitait ardemment. Et sitôt qu'il fut sorti, son dessein fut de s'aller jeter aux pieds de sa majesté pour en demander justice. Ce fut justement dans ces dispositions qu'elle reçut le billet. Elle le baisa trois fois et sans égard aux défenses de son mari, elle monta vitement en carrosse, pour s'informer chez tous les marchands qui trafiquaient au Levant de quelle manière les dames de qualité s'habillaient à Babylone.
Pendant que ces petits projets se formaient, le roi, qui ne cherchait qu'à faire plaisir au chevalier de Grammont lui demanda s'il voulait être de la mascarade à la charge de mener Mademoiselle d'Hamilton. II ne se piquait pas d'être assez danseur pour une occasion comme celle-là. Cependant, il n'avait garde de refuser cette proposition. - Sire, dit-il, de toutes les bontés qu'il vous a plu me témoigner depuis que je suis ici, cette dernière m'est la plus sensible. Et pour vous en témoigner ma reconnaissance, je vous promets de vous rendre de bons offices auprès de la petite Stewart. II le disait, parce qu'on venait de lui donner un appartement séparé du reste des filles de la reine et que les respects des courtisans commençaient à se tourner vers elle. Le roi reçut agréablement la plaisanterie et l'ayant remercié d'une offre si nécessaire :
- Monsieur le Chevalier, lui dit-il, de quelle manière vous mettrez-vous pour le bal ? Je vous laisse le choix des nations.
- Si cela est, reprit le chevalier de Grammont, je m'habillerai à la française, pour me déguiser, car l'on me fait déjà l'honneur de me prendre pour un Anglais dans votre ville de Londres. J'aurais sans cela quelque envie de me mettre à la romaine, mais, de peur de me faire des affaires avec le prince Robert, qui prend si chaudement les intérêts d'Alexandre contre Milord Janet qui se déclare pour César, je n'ose plus m'habiller en héros. Du reste, quoique j'aie la danse cavalière, avec l'oreille et de l'esprit, j'espère me tirer d'affaire. De plus, Mademoiselle d'Hamilton mettra bien ordre qu'on n'aura pas trop d'attention pour moi. Quant à mon habillement, je ferai partir Termes [son domestique] demain au matin. Et si je ne vous fais voir à son retour l'habit le plus galant que vous ayez encore vu, tenez-moi pour la nation la plus déshonorée de votre mascarade.
[…]
Le Bal ne fut pas trop bien exécuté s'il faut parler ainsi, tant qu'on ne dansa que les danses sérieuses. Cependant, il y avait d'aussi bons danseurs, et d'aussi belles danseuses qu'il y en eût au monde dans cette assemblée. Mais comme le nombre n'en était pas grand, on quitta les danses françaises pour se mettre aux contre-danses. Quand ceux qui étaient de la mascarade en eurent dansé quelques-unes, le roi trouva bon de mettre au jour les troupes auxiliaires, tandis qu'on se reposerait. Les filles de la reine et celles de la duchesse furent menées par ceux qui étaient de la mascarade.
Roman disponible sur Google Books.
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