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Si je vous dis: il a été l’élève de Beethoven et le maître de Liszt? Mmmm? Qu’est-ce que vous me répondez?
La plupart d’entre vous hausseront les épaules et ne sauront que dire - aussi je vais vous apprendre qui était l’homme assez extraordinaire dont je vais vous parler aujourd’hui. Il s’agit d’un de ces personnages comme je les aime: ils sont partout, mais personne ne les connaît.
Bon, assez tourné autour du pot: je vais vous raconter Carl Czerny.
Et du coup, sur la bande-son, s’élèvent les gémissements de tous ceux qui ont fait du piano une fois dans leur vie.
Czerny? Mais oui, ces exercices de virtuosité, ces heures passées à se dégourdir les doigts.
A tel point que, devant l’affiche de l’exposition qui a été la cause de l'humeur du jour, quelqu’un disait, en contemplant avec étonnement le portrait du musicien: «Czerny, c’était vraiment une personne? J’ai toujours pensé que c’était un synonyme d’exercices mortels.»
Pauvre Czerny! Il aurait pu, s’il avait connu Georges Brassens, chanter de bon droit:
Trompettes de la renommée,vous êtes bien mal embouchée.
Il aimait la musique à la folie, il en a fait sa vie, mais c’était un de ces hommes qui se mettent au service des autres et ne travaillent pas particulièrement pour leur gloire personnelle. Pour lui, composer, enseigner, c'était plus important que s'autocélébrer ou s'exhiber. Du coup, on se rend compte à quel point le papa du petit Wolfgang Amedeus Mozart était bon manager. Il était prof de musique, son fils a absorbé les gammes avec le lait maternel, et à huit ans il donnait des concerts (auxquels son père conviait l'élite du temps) depuis un bout de temps déjà. Son père a été un excellent agent.
Le petit Carl Czerny, pareil - jusqu'à un certain point.
Son père était, au départ, accordeur et réparateur de pianos. Mais il jouait, et c’est lui qui a inculqué les rudiments musicaux à son rejeton - sur un clavecin; dans la première enfance de Carl Czerny le pianoforte (à peu de chose près notre piano) n'était pas aussi courant. Le petit Carl a, comme le petit Wolfgang, absorbé la technique avec le lait maternel, et à neuf ans, il donnait le premier concert dont il soit resté une trace (il en avait éventuellement déjà donné avant). Son père l’avait bien préparé; à tel point qu’à sept ans, Carl ne savait ni lire ni écrire, mais il déchiffrait couramment une partition. A qui s’étonnait de cet état de fait, M. Czerny père répondait: «Le premier idiot venu peut lui apprendre à lire et à écrire en un clin d’oeil, mais pour lui enseigner la musique, il n’y a que moi. Alors qu’il fasse du piano, le superflu viendra après.»
Un «salon musical» du temps de Czerny: le piano est central.
Mais reprenons les choses dans l’ordre.
Carl Czerny est né à Vienne en 1791. Ses parents venaient de Bohème, et chez lui on parlait tchèque.
A la différence de Mozart père, Czerny père recevait chez lui de nombreux musiciens et amateurs de musique. Ainsi, dans une Vienne très portée sur la chose musicale, le jeune Carl a connu tôt des musiciens célèbres de son temps.
A neuf ans, en 1800, il a joué en public le concerto pour piano en do mineur de Mozart. Par son père, il avait déjà fréquenté le salon musical de Constance Mozart, avait pu entendre des œuvres du compositeur, auquel il vouera une admiration sans bornes jusqu’à la fin de sa vie.
La performance du petit Carl a fait sensation. Parmi ceux que le petit garçon a impressionnés, il y avait Beethoven, qui a décrété peu de temps après: «Ce garçonnet a du talent. Je veux lui donner des leçons, je le prends comme élève. Qu'il vienne me voir plusieurs fois par semaine.» Trois ans durant, Carl Czerny apprendra ainsi le piano avec Beethoven, et il sortira de là une amitié qui ne cessera qu’avec la mort du grand compositeur.
Beethoven à l'époque où il était le maître de Czerny
«Il a commencé par me forcer à faire des gammes», dira Czerny dans ses souvenirs.
Lorsqu’au bout de trois ans Czerny, muni d’une lettre de Beethoven («ce garçon a des dons qui dépassent de loin ce qu’on pourrait attendre d’un jeune homme de son âge»), est sur le point de partir en tournée, cela tombe à l’eau à cause des guerres napoléoniennes. Dans un premier temps, il donnera des concerts à Vienne.
Une occasion célèbre est restée dans l’histoire: lorsque Beethoven a joué lui-même la partie de piano du concerto dit «L’Empereur» fraîchement composé, la critique a été négative, et on n’a reconnu la valeur du concerto que lorsque c’est Czerny (il avait alors vingt ans) qui en a joué la partie pour piano.
Lettre de Beethoven à Czerny; ils sont restés amis jusqu'à la mort de Beethoven
Un soliste devient compositeur et pédagogue
Les guerres napoléoniennes ayant privé Czerny de la tournée européenne qui l'aurait sans doute rendu célèbre, il a cherché à gagner sa vie autrement, d'autant plus que ses parents vieillissants (dont il était l'unique enfant) étaient désormais à sa charge. Il a fait la connaissance de Muzio Clementi, et a été impressionné par sa méthode - car Clementi aussi était pédagogue. Il s'en est inspiré pour donner ses premières leçons de piano.
Il a pour ainsi dire abandonné son activité de virtuose - tous ceux qui l'ont entendu écrivent que c'était un pianiste exceptionnel, mais il n'est pas de cet avis. Il considère que l'obligation de gagner sa vie le force à délaisser sa virtuosité, et renonce à sa carrière de soliste virtuose.
C'est en 1818 que son activité de compositeur et d'arrangeur va prendre son envol. Cette année-là, son ami Anton Diabelli (encore un familier de ceux qui ont étudié le piano), a fondé une maison d'éditions musicales et a prié Czerny de lui fournir une composition pour piano. Ce sera l'Opus 2, un Rondo sur une cavatine de Carafa à quatre mains. Ce sera le départ d'une longue série de compositions, dans tous les genres, du solo à la symphonie et au concerto. On en trouvera la liste ici; vous serez sans doute impressionnés comme moi par cette longue liste: plus de 800 oeuvres - et il reste encore des manuscrits à cataloguer. Pour avoir un aperçu de la musique de Czerny, on peut écouter quelques duos concertants sur internet.
Manuscrit d'une des symphonies de Czerny
A ses compositions propres viennent s'ajouter les arrangements: Bach et Mozart (ses grandes passions), Beethoven (son ami), mais aussi toutes sortes d'oeuvres: opéras, symphonies, choeurs, il a tout arrangé pour clavier.
Par ailleurs, il a appris à lire et à écrire sur le tard, mais il s'est bien rattrapé: il a appris un nombre impressionnant de langues, même s'il a peu voyagé. Il avait une bibliothèque dont ceux qui l'ont vue disent qu'elle était imposante. Et il était connu pour sa vaste érudition.
Il serait vain de faire la liste de ses illustres élèves, il y en a des dizaines, mais leurs noms ne nous disent plus rien - à l'exception peut-être de Franz Liszt, qu'il a rencontré lorsque Liszt avait huit ans, et dont il a fait un virtuose.
On se réunit, et on fait de la musique
A mesure qu'il vieillissait, il s'est isolé. Les mémoires du temps parlent des deux heures, de 10 à 12 heures chaque matin, qu'il passait toujours à la même table, de toujours le même café, sans chercher le contact, il lui suffisait de'observer les clients - mais bien entendu les contacts venaient à lui. Il était toujours aimable, avait du plaisir à accueillir ceux qui s'adressaient à lui, mais ne faisait aucun effort.
Il ne s'est non plus jamais marié - une fois, il a expliqué à un de ses amis qu'il a failli plusieurs fois se mettre en ménage, mais que chaque fois quelqu'un s'est mêlé de faire capoter la tentative, jusqu'à ce qu'un beau jour Czerny décide qu'il resterait célibataire - et il l'est resté.
Il est mort sans laisser de descendance le 15 juillet 1857, 30 ans après Beethoven. Et, ses traités de virtuosité mis à part, on l'a oublié. Il n'y avait personne pour faire l'effort de le rendre populaire. D'innombrables pianistes ont joué ses arrangements des grands maîtres sans faire attention au modeste arrangeur.
Il a fallu attendre 2002 (à peu de chose près le 200e anniversaire de sa naissance) pour qu'Anton Kuerti, un pianiste austro-canadien, ait l'idée d'organiser le premier festival Czerny. On en trouve un écho dans les enregistrements que l'on peut acheter en CD ici (par exemple). La plupart des oeuvres qui y ont été jouées étaient inédites! Depuis lors, des virtuoses ont commencé à jouer autre chose que les tortueux exercices pour piano qui ont fait vivre Czerny matériellement, mais qui ont occulté le compositeur.
Enfin, une exposition nous donne des nouvelles de Carl Czerny
Et ce n'est qu'en 2009 que les Archives de l'Association des amis de la musique de Vienne et la Bibliothèque centrale de Zurich consacrent à Czerny une exposition que je suis allée visiter, et qui m'a touchée et impressionnée à tel point, que j'ai senti le besoin de vous en parler. Elle est intitulée (traduction approximative): Chapeau bas devant l'homme zélé, Carl Czerny, compositeur, virtuose et pédagogue. Une sorte de sous-titre ajoute: “Carl Czerny: on le connaît, mais pratiquement tout le monde ignore qui il est.” La Bibliothèque centrale offre l'occasion de l'approcher, et de faire sa véritable connaissance.
Quoi, Czerny c'est une personne? L'affiche de l'exposition
L'exposition, ouverte du lundi au samedi, entre 13 et 17 heures (samedi 16 heures) au rez-de-chaussée du Département musique (Musikabteilung) de la Bibliothèque centrale de Zurich, présente toute une série de documents originaux, et permet de se faire une idée de l'atmosphère musicale du temps. Elle dure jusqu'au 31 juillet - et je demande pardon de m'être aperçue si tard qu'elle était là; depuis quinze jours, j'y suis allée trois fois (l'entrée est gratuite), mais avant cela, elle m'avait totalement échappé.
La liste la plus complète d'oeuvres disponibles sur le marché se trouve ici. Quelques-unes d'entre elles sont téléchargeables sur iTunes.