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ts. Les grandes entreprises internationales du pétrole distinguent deux domaines de leurs activités commerciales: les activités du «secteur amont» [upstream] et les activités du «secteur aval» [downstream]. La notion «Stream» signifie «courant» en français, elle désigne le courant virtuel du pétrole à partir du puits jusqu’aux consommateurs. «Upstream» désignant la partie supérieure du courant, cette expression signifie le repérage de nouveaux champs de pétrole et son extraction. «Downstream», en aval du courant, signifie donc la charge de la matière brute sur des pétroliers, son transport jusqu’aux raffineries, effectué par des oléoducs, l’affinage du pétrole et finalement son transport final aux clients.
En 2010, il existait, à l’échelle mondiale, 660 raffineries de pétrole spécialisées dans différents produits. Le traitement s’effectue dans des récipients hauts de 50 mètres, remplis du pétrole brut qui arrive. La séparation du pétrole en différents produits se fait par le chauffage de la masse entière, les parties inférieures étant les plus chaudes. Ce sont les différents points d’ébullition qui aboutissent à la séparation des produits: les parties supérieures des récipients étant les plus froides, elles atteignent 20 à 150 degrés: là s’obtiennent le gaz et l’essence. A 200 degrés, on récupère le kérosène, à 300 degrés le diesel et le mazout léger, à 370 degrés les huiles lourdes, à 400 degrés les huiles lubrifiantes lourdes et le bitume. Ainsi, d’un baril de pétrole brut, on récupère 25% d’essence, 20% de diesel et de mazout léger tandis que le reste se répartit entre les huiles lubrifiantes, le bitume et le gaz.
Les grandes industries pétrolières d’emprise mondiale telles que Shell, BP, Exxon Mobile, Chevron Texaco et Total, entreprises «intégrales» comme on dit, couvrent les domaines du secteur amont aussi bien que du secteur aval. John D. Rockefeller déjà fut conscient de l’énormité des profits provenant de tels monopoles. Aussi racheta-t-il, au cours du XIXe siècle déjà, la presque-totalité des raffineries américaines, les opposants à la vente se voyant ruiner par des prix dumping.
Quant à l’Allemagne, jusque dans les années 30, on ne connaissait que des raffineries capables de retravailler sur les produits intermédiaires, tandis que le traitement du pétrole brut fut le privilège des entreprises d’envergure.
Au sein de l’UE il y a actuellement 100 raffineries environ, au moins une par membre de l’UE à l’exception du Luxembourg, dont la majorité cependant se trouve en Allemagne, Grande-Bretagne, France, Italie et Espagne. La plupart d’entre elles ne sont pas contrôlées par des entreprises nationales, mais par les grandes entreprises internationales – fait qui soulève la question de la souveraineté si jamais, dans l’UE des maîtres-entrepreneurs globaux et des pays membres de l’OTAN, une souveraineté nationale existe encore!
Pour ce qui est de la Suisse, comment s’assure-t-elle ses divers produits bruts à base de pétrole? En l’an 2010, deux tiers de la totalité des importations de pétrole arrivaient en Suisse sous forme de produits finis, un tiers sous forme de pétrole brut retravaillé dans les deux raffineries se trouvant en Suisse, à Collombey (VS) et à Cressier (NE). En 1960, Esso, Shell et BP Suisse contrôlaient 17% chacune des importations en Suisse, et l’Association des importateurs suisses du nom d’AVIA, société fondée en 1931, 11%, l’entreprise française Total 5% et Migrol, fondée par la Migros, 2%.
En 1963, Enrico Mattei de l’ENI qui, plus tard, fut probablement assassiné, construisit une raffinerie à Collombey au service de son oléoduc. Comme en Suisse, il n’y avait pas de demande, il fit construire une centrale thermique pour la production d’électricité. Située, par soucis environnementaux, à 450 mètres au-dessus du sol de la vallée, la centrale de Chavalon fut approvisionnée par un oléoduc avant d’être fermée en 1999, à cause des prix de pétrole trop élevés menaçant la rentabilité de l’entreprise. Les grandes entreprises internationales Esso, BP et Shell se livraient, au milieu des années 60, après avoir longtemps râlé en vain, à un combat pour les prix dur et ouvert contre l’ENI, pour éliminer Collombey, tandis que l’appel au secours de l’ENI adressé au Conseil fédéral ne fut pas entendu.
Dans cette situation difficile, l’ENI chercha du soutien auprès de l’Union soviétique, circonstance inouïe puisque le monde se trouvait alors au milieu de la Guerre froide. Mattei fut exaucé: en 1965, Léonid Brejnev concéda la livraison de pétrole bon marché ce qui eut comme effet de pouvoir l’offrir dorénavant à des prix au-dessous de ceux des entreprises américaines et britanniques. Malheureusement, cette chance ne se solda pas par un dégel politique et d’assouplissement des fronts tendus entre l’Occident er l’Orient. En Suisse, les angoisses face à ce «pétrole rouge» montèrent. Il n’y avait que le «Vorwärts», quotidien social-démocrate, qui le défendait en mettant le doigt sur la dépendance des oligopoles occidentaux. Cette attitude, dans le contexte d’alors, était loin de trouver une majorité. Et l’ENI? Le 1er juin 1966, l’entreprise italienne fut contrainte de capituler dans le combat des prix. Ce furent les vainqueurs réjouis qui héritèrent donc de la raffinerie de Collombey: Esso en reprit les 35%, BP 22% tandis qu’AGIP, société filiale de l’ENI, n’en garda plus que 20%.
Quant aux critiques de la part du «Vorwärts» la Migros s’y associa avec son fondateur, Gottlieb Duttweiler. Ils pronostiquaient à bon droit que les prix, après la neutralisation de la concurrence, monteraient à nouveau!
A la longue, la raffinerie de Collombey se révéla pourtant ne pas être rentable, ce qui eut comme effet qu’Esso la vendit à Total, pour être revendue, en 1990, par celle-ci à la société pétrolière nationale libyenne, la National Oil Corporation (NOC). NOC créa le label «Tamoil suisse», investissant un milliard de francs suisses environ à Collombey. En même temps, elle créa un réseau de 300 stations service en Suisse et 400 en Allemagne.
Dans les années 50, la Migros de Gottlieb Duttweiler fit son entrée dans les activités du secteur aval. La coopérative, pratiquant une politique de prix «en-gros» presque, la dénommant pourtant «mi-gros», disposait, à cette époque déjà, d’un trésor de riches expériences en matière d’offres meilleur marché. Aussi fonda-t-elle, en 1954, la première station d’essence «Migrol». Sa politique de prix bas déclencha une véritable guerre de l’essence puisque les grandes entreprises internationales commencèrent, elles aussi, à baisser leurs prix. La tentative de Migros de reprendre pied dans le commerce du secteur amont échoua pourtant. La raffinerie Migros fondée à Emden fut bien, il est vrai, la première à ne pas appartenir à des entreprises mondiales. Le pétrole arrivait de l’Iran au moyen de pétroliers à elle, pendant que la rumeur se répandait que les Britanniques allaient probablement les faire couler. Même si cela n’arriva pas, la raffinerie déficitaire d’Emden dut se prêter à la vente en 1965. Par la suite, la Migros se contenta du commerce du «secteur aval» tout en répétant ses critiques face à la politique des prix effectuée par les grandes entreprises internationales.
La raffinerie de Cressier, construite par Shell Switzerland et Gulf Oil Switzerland, fut inaugurée le 24 mai 1966. Ce fut donc la deuxième raffinerie au service de la Suisse, disposant de la plus grande gare privée du pays. Cressier fut approvisionné par une bifurcation de l’oléoduc SEPL, l’oléoduc du Jura, reliant Besançon à Cressier par la Vue des Alpes. Par le fonctionnement de deux raffineries, la Suisse vivait une véritable ruée vers le pétrole. Tandis qu’en 1959, la Suisse importa 3 millions de tonnes par an, ce qui couvrait 47% de la consommation suisse en énergie, ce chiffre atteignit 9 millions de tonnes, en couvrant 72% pour atteindre en 1970 13 millions de tonnes, en couvrant 78%.
L’enthousiasme fut pourtant limité puisqu’on était conscient du danger de la dépendance. Le conseiller fédéral, Willy Spühler, mit en garde contre l’oligopole des grandes entreprises mondiales. On y ne remédierait, dit-il, qu’à travers les importations de produits finis pour diversifier la dépendance survenue.
En mai 2000, Cressier fut vendu, à cause des marges précaires, par Shell Switzerland. A l’époque, l’entreprise «Pétroplus», opérant partiellement à partir des Bermudes, racheta des raffineries tous azimuts en Europe avant de faire faillite en janvier 2012. Voilà des processus dont la population d’un pays voulant rester souverain devrait se soucier davantage: personne n’aime être contraint de se faire fournir des produits énergétiquement centraux par un conglomérat financier douteux. Voilà donc un autre argument de poids en vue du changement énergétique! •
ts. En 1931, les importateurs suisses de pétrole se réunirent dans une association pour mieux se confronter avec les «sept sœurs», les grandes multinationales du pétrole qui dominaient alors le marché. Ils donnèrent à cette alliance le nom d’AVIA, en allusion à la notion d’aviation parce que le commerce avec du pétrole d’aviation y était inclus. Jusqu’à nos jours, AVIA a 85 membres (PME), 3000 stations de service dans 14 pays européens dont 700 seulement en Suisse.
Comme AVIA n’était, pendant les premières décennies après sa fondation, active que dans le commerce du secteur aval, la dépendance des multinationales intégrées du pétrole était évidente. L’idée la plus proche était donc de fonder une société de pétrole suisse, capable, à l’instar des multinationales, d’intégrer également les affaires du secteur amont. Ainsi on aurait pu traiter directement avec les pays producteurs en gardant tout en mains, du pétrolier jusqu’à la raffinerie et la station de service. En 1972, et plus intensément encore après la crise de 1973, il y eut des initiatives parlementaires qui allaient dans cette direction. On en avait même déjà trouvé le nom: l’entreprise pétrolière suisse aurait été nommée «Petro Suisse». Le Conseil fédéral se montra favorable au projet, vu ses préoccupations par rapport à l’autonomie énergétique du pays. Ernst Brugger, conseiller fédéral, affirma que le pétrole était de plus en plus utilisé comme arme politique. Après d’intenses études du dossier, il fut pourtant amené à la conclusion que le projet était bel et bien au-dessus des possibilités financières du pays. Et Ernst Brugger d’ajouter que le problème pétrolier représentait une des affaires les plus délicates qu’on puisse imaginer (cf. Ganser, p. 163)
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