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Je réagis à la chronique «Derrière les mots» d’Anne-Catherine Ménétray-Savary à propos du débat d’idées durant la période pré-électorale. Elle pointe les «mots-clefs, le puzzle des slogans, le patchwork sans âme des mots, le morcellement du sens, un vrai sac d’embrouilles…» qui rend la démocratie inintelligible. Si je suis en accord avec sa description, je reste finalement dans le doute: aurait-elle renoncé à comprendre la dynamique politique selon l’axe droite-gauche? Pour ma part, je me suis bricolé une grille de lecture que, prudemment, je vous propose ci-dessous.
Les mots-clefs, ce sont des mots et des idées qui ont de la valeur; en somme ils forment, pour soi-même ou pour une collectivité, des valeurs. Une de celles-ci peut être isolée par rapport aux autres, exaltée, idéalisée, devenue immuable, placée tout en haut d’une hiérarchie, dans «le ciel des Idées». Exemple: «la valeur sacrée de la neutralité suisse» selon les termes de l’UDC, ou «la liberté du commerce», dogme du PLR. Par contre, les valeurs peuvent être reliées les unes aux autres, dans un système et sur un même plan, sans que l’une domine l’autre. Et cet ensemble est mobile, animé, évoluant selon le contexte culturel et historique. Dans ce réseau de valeurs, les liens sont de nature conflictuelle.
Exemples: liberté-égalité, pacifisme-solidarité avec des peuples opprimés, liberté d’expression-réalité des faits dûment vérifiés, décroissance-justice sociale, délibération/décision (au sein des procédures démocratiques), respect de la vie/respect du choix de mourir… Etablir une hiérarchie de valeurs, c’est risquer de magnifier l’une d’entre elles au détriment des autres et de dénigrer des systèmes de valeurs différents parmi d’autres cultures. Un «clavier bien tempéré» de valeurs paraît en adéquation avec la vie réelle, où aucune d’entre elles s’est transformée en idéal inatteignable et intangible. Idéaliser, c’est un moyen psychique pour mieux supporter l’imperfection, le manque et la perte; bien qu’il soit difficile de réfréner cette tendance, il semble politiquement moins dommageable de s’appuyer sur des valeurs mesurées, à hauteur d’homme.
Lorsqu’un politicien, ou un parti politique, invoque une ou deux valeurs, formant un seul bloc, et les place dans une position suprême, à l’abri de toute contradiction avec d’autres valeurs, exemptées de tout débat critique, il se situe à droite et à l’extrême-droite. Exemple: Giorgia Meloni, cheffe du gouvernement italien, fonde sa vision politique sur trois valeurs inaltérables: «Dieu, la nation, la famille». Lorsque votre interlocuteur défend des valeurs, qu’il les oppose les unes aux autres, qu’il les nomme précisément, qu’il les situe dans leur contexte, qu’il marque l’imperfection de ses idées et qu’il nuance son avis par un sentiment d’incertitude, il se positionne à la gauche de l’éventail politique. Gauche et droite, des mots qui, encore aujourd’hui et pour longtemps, ont un peu de valeur!
Dominique-Fr. Petite,
Lully(GE)