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Les débâcles de la vallée de Ferpècle
Avec 4 illustrations ( 13-16 ) et 1 croquisPar Jacques Martin-Chavannes
( Section Jaman ) De tous temps il y eut dans nos Alpes des débâcles dont les causes peuvent varier d' un cas à l' autre. Certaines sont provoquées par la crevaison de poches d' eau formées au sein du glacier grâce à l' imperméabilité de la glace; d' autres par la rupture de barrages accidentels et passagers comme dans le cas qui nous occupe; d' autres enfin sont amenées par la formation de barrages importants, en périodes de crue des glaciers. Ces barrages peuvent LES DÉBÂCLES AU VALLON DE FERPÈCLE iiJoOm.
Légende:
1 Echine rocheuse, cause des débâcles.
2 Défilé-exutoire où se formaient les barrages de glace en dérive de 1943 à 1948.
3 Lit de la Borgne de 1943 à 1951, actuellement à sec.
4 Front approximatif des deux glaciers en 1952.
5 Aire d' accumulation des eaux de 1943 à 1948, avec son tunnel de glace.
6 Aire d' accumulation des eaux en 1952.
7 Voûtes de glace observées le 4 août 1952.
8 Sources de la Borgne en 1952 à la base du Mont Miné.
Ce croquis a été dessiné d' après la Carte Nationale levée de 1936 à 1938.
être constitués par exemple par la langue terminale d' un glacier débouchant d' une vallée latérale et venant couper transversalement la vallée principale dont il intercepte les eaux d' écoulement. La situation ainsi créée devient tôt ou tard tragique. Les fluctuations de la langue glaciaire aussi bien qu' une crue subite des torrents en amont du barrage, sans parler du simple facteur érosion, entraînent des débâcles aussi violentes qu' inattendues. Ce sont de beaucoup les plus graves.
La débâcle de Mauvoisin en 1818 est connue de tous. L' intervention de l' homme en hâta le déclanchement, peut-être eût-elle été moins catastrophique si l'on avait attendu le développement naturel des événements.
Le cas de Mattmark rentre également dans cette catégorie. Il causa plusieurs catastrophes en 1633, 1680 et 1772. Le percement d' un tunnel régularisa l' écoulement des eaux du lac, lequel disparut complètement après le retrait du glacier d' Allalin.
Bien que ni la débâcle du 4 août 1952, ni celle de 1943 dans le vallon de Ferpècle n' aient eu l' ampleur des débâcles précitées, leurs effets, sans dégénérer en véritables catastrophes, causèrent néanmoins des dommages appréciables jusque dans la vallée du Rhône.
Passant précisément par Ferpècle ce jour-là, je me rendis au fond du val pour y prendre des photos. Le coup d' œil en valait la peine. Il est rare d' avoir sous les yeux un chaos de glace semblable à celui que présentait la langue terminale du glacier du Mont Miné. C' est un cas si particulier que j' ai pensé intéresser les lecteurs des Alpes en leur en donnant un court aperçu.
Qu' il soit dit d' emblée que ce n' est pas le glacier de Ferpècle le coupable ainsi qu' on le croit généralement. En effet, ce glacier était déjà en 1943 tellement retiré vers la base du Mont Miné que seul son apport d' eau et non pas ses glaces pouvait influencer l' importance de la débâcle.
Le mal vient du glacier du Mont Miné, glacier crevassé de 7 km. dont les réserves alimentaires, si j' ose dire ainsi, se trouvent accumulées dans une vaste cuvette entre 3200 et 3700 m. d' altitude, bordée à l' est par Tête Blanche, au sud par le Col des Bouquetins et à l' ouest par les Bouquetins et les Dents de Bertol.
Etroitement enserré par le Mont Miné sur sa droite et le massif des Dents sur sa gauche, il avance actuellement encore assez loin sur le plateau morainique qui forme le fond du vallon de Ferpècle.Vers 1835, il atteignait, 1 km. V2 plus en aval qu' aujourd, le verrou rocheux qui domine à la cote 1884 les mayens de Salay. Une vieille montagnarde, depuis longtemps décédée, m' a dit avoir vu des blocs de glace cascader en bas des rochers et menacer le chalet des bergers. Ces derniers avaient déjà posé les bases d' un nouveau chalet lorsque le glacier amorça une retraite qui ne connut pas d' interruption depuis lors.
Ce recul constant mit à jour dès 1942, à environ 500 m. en amont de la cote 1951, une échine rocheuse située en E sur notre croquis. En 1943, elle était à peu près dégagée en son sommet. Le glacier y appuyait sur le côté la masse profonde de ses glaces, bloquant le passage aux eaux glaciaires. Celles-ci s' écoulaient par un défilé D, à la sortie d' un tunnel de quelque 300 m. creusé par le torrent dans le flanc du glacier. Les blocs de glace détachés de la voûte du tunnel, entraînés par les flots ( voir photo I ), étaient retenus au défilé D et formaient en s' amoncelant un barrage plein de menaces. Sous le poids de l' eau accumulée, le barrage, à bout de résistance, se rompait, provoquant la débâcle. La plus grave fut la première de son genre en 1943. Le phénomène se reproduisit plusieurs fois jusqu' en 1948 en diminuant d' in au fur et à mesure que s' amenuisait le flanc du glacier et que diminuait la longueur du tunnel. Il me fut donné d' assister à l' un de ces « lâchez-tout » en 1947, et certes, le spectacle était impressionnant.
Des gens de la vallée avaient essayé en vain d' élargir le défilé en faisant sauter le rocher. A partir de 1948 il y eut quelques années de répit. Dans le vallon, on se risqua à reconstruire les ponts emportés en 1943.
Hélas! on avait compté sans la topographie du lit glaciaire. Le glacier, en se retirant, dégage un vallonnement sur la gauche de l' échiné rocheuse E ( à droite en regardant la carte ), tout en s' appuyant encore à celle-ci dans sa partie inférieure. La Borgne, dont les sources sont à la base même du Mont Miné ( voir carte ), grossie par le torrent de Bricola, est dé-jetée par la pente contre le glacier qu' elle affouille sur plus de 500 m ., s' engouffrant dans son flanc, réapparaissant et redisparaissant tour à tour sous de gigantesques voûtes, pour se libérer
Débâcles dans le vallon de Ferpècle
I. Vue prise en 1947 à la sortie du tunnel d' env. 300 m, 50 m en amont du barrage D. Les eaux montent. On distingue un personnage au centre de la photo. Actuellement, il n' y a plus sur cet emplacement que sable fin, graviers et cailloux lu. Des voûtes s' effondrent, formant barrage IV. Certaines voûtes mesurent jusqu' à 15 m de hauteur et 30 m à la base II. 1952. Des tours de glace de plus de 20 m 13/14/15/16 - photos Jacques Martin, Vevey Die Alpen - 1953 - Les Alpes enfin à la partie la plus basse du glacier. Des tours de glace de plus de 20 m. s' écroulent dans le lit du torrent ( photo II ); des voûtes s' effondrent, donnant naissance à un lac ( photo III ). J' ai évalué la hauteur de certaines voûtes à 15 m. et leur largeur à la base à 30 m. ( photo IV ). Dans le courant du mois de juillet 1952, trois lacs s' étaient ainsi formés simultanément. On put les voir pendant plusieurs semaines du haut des pentes de Bricola. Le lac supérieur, le plus volumineux, creva probablement le premier, entraînant la débâcle des deux autres.
Ces masses d' eau fantastiques se précipitant dans la vallée produisirent des effets terrifiants. Des paysans occupés à des travaux de fenaison à proximité immédiate de la gorge en amont de Salay, virent tout à coup surgir un mur de boue, de rocs et de glace de dix mètres de hauteur. Ils n' eurent que le temps d' échapper à la mort. Des touristes en train de pique-niquer aux abords du torrent, sauvèrent leur vie in extremis, abandonnant matériel, voire vêtements et chaussures au monstre déchaîné. Le pont du pâtre, construit à plus de douze mètres au-dessus de la Borgne, soit 1 m. 50 plus haut que celui de 1943, fut emporté comme fétu de paille. Un bloc de rocher de 30 tonnes qui de mémoire d' homme avait toujours occupé la même place dans le lit du torrent, à Praz-Fleuri, se trouve déplacé de 100 m. en aval, me dit le guide Joseph Georges, le vainqueur de l' arête nord de la Dent Blanche. Il ne restait plus traces du pont qu' il avait artistement reconstruit en 1951.
Il est très probable que de nouvelles débâcles se produiront en 1953, 1954 et peut-être même plus tard encore. Plusieurs voûtes subsistent, d' autres se formeront au hasard des caprices de la Borgne. Tant que le glacier du Mont Miné s' appuyera à l' échiné rocheuse mentionnée, le torrent ne pourra s' écouler librement et continuera à fouiller les entrailles du glacier, provoquant des effondrements de glace et, par là, des accumulations d' eau.