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Regards de la dramaturge
"Avec Après Hamlet, c'est au principe même de l'enquête que s'intéresse Natacha Koutchoumov – enquête sur un meurtre, enquête sur un texte. Un principe hautement cinématographique."
L'intrigue d'Hamlet, on le sait, repose sur une énigme.
Le vieil Hamlet, roi du Danemark est mort. Piqué par un serpent, comme l'assure la version officielle, ou assassiné par Claudius, son frère, comme l'affirme le spectre du vieux roi ?
Le jeune Hamlet cherche à faire émerger la vérité de cette mort mystérieuse dans laquelle on retrouve les thèmes de l'inceste et de l'usurpation du pouvoir – autant d'ingrédients plutôt conformes à ce qu'on peut attendre d'une tragédie de la vengeance.
Mais la conformité avec tout modèle s'arrête là.
Car le texte, loin de résoudre l'énigme, la déploie en cascade. Décryptée, décortiquée, disséquée, l'intrigue d'Hamlet semble à la fois supporter toutes les suppositions et résister à toutes les interprétations tant les indices sont contradictoires, et les pistes de recherche infinies.
Et malgré les hypothèses et les postulats qui nourrissent les kilomètres de livres écrits sur le sujet, la question demeure : Qui a tué le père d'Hamlet ? Et comment ?
Hamlet place tout lecteur, tout metteur en scène, tout chercheur, en position de mener l'enquête.
Une enquête qui est loin d'être close – elle ne le sera jamais, c'est toute la beauté de la fiction –, et dont les pièces du dossier sont comme réactivées à chaque lecture : quel est le statut du spectre ? "Vrai" fantôme ou hallucination visuelle collective qu'Hamlet est le seul à entendre ? Dans sa quête de vérité, Hamlet se mue en détective fou : démence réelle ou feinte ? Comment par ailleurs expliquer sa misogynie et sa cruauté envers Ophélie? Et ses atermoiements à venger son père ?
L'enquête rebondit en 1917 quand un critique anglais, Walter Wilson Greg, remarque un détail qui avait jusque-là échappé aux regards les plus avisés. Avant de jouer Le Meurtre de Gonzague, les comédiens itinérants engagés par Hamlet pour confondre son oncle effectuent une pantomime, mimant elle aussi le meurtre présumé. Or Claudius ne réagit pas à la pantomime, tandis qu'il s'offusque ensuite de la pièce, affichant ainsi, pensait-on, sa culpabilité. Ce simple détail, capital, relance la machine à hypothèses : est-ce vraiment Claudius qui a tué le vieil Hamlet ?
Une interprétation chasse l'autre, et toutes ces questions, auxquelles le texte ne donne pas de réponses, sont autant de cartes rebattues avec jubilation.
Avec Après Hamlet, c'est à ce principe même de l'enquête que s'intéresse Natacha Koutchoumov – enquête sur un meurtre, enquête sur un texte. Un principe hautement cinématographique.
Dans Summerbreak, elle tissait déjà des liens entre les codes du cinéma de genre, celui du film d'horreur en l'occurrence, et les strates narratives du Songe d'une nuit d'été. Poursuivant cette recherche shakespearienne en diable, elle veut confronter ici Hamlet aux codes du genre policier de type « whodunit ».
Un genre dont le "mur d'images" – une paroi ou un panneau recouvert de portraits, photos, cartes topographiques, mots clés et flèches de couleurs – est devenu un motif privilégié, tant il permet de "projeter littéralement et métaphoriquement le travail d’enquête et le processus de réflexion mentale des protagonistes" tout en constituant "un outil de mise en abyme de la création cinématographique et télévisuelle"[1].
La trame de Après Hamlet telle que l’envisage Natacha Koutchoumov emprunte au moins métaphoriquement à ce dispositif du mur visuel, vu et revu dans les films d’intrigue policière. Un dispositif emblématique du processus de création en général. L'enquêteur qu’imagine Natacha Koutchoumov est un artiste, un jeune metteur en scène qui a choisi de monter un spectacle autour de Hamlet et qui, comme tout metteur en scène, mène sa propre enquête sur le sens de la pièce, une enquête littéraire se fondant sur des indices, des pistes, des interprétations à développer, à étayer.
"Le propre de la lecture, et a fortiori de la lecture critique, est d’ouvrir des espaces supplémentaires autour de l’œuvre, en jouant de son incomplétude", écrit Pierre Bayard, dans sa propre Enquête sur Hamlet.
Espaces supplémentaires qui ouvrent aussi vers les territoires de l'intime. Bayard parle de "paradigme intérieur" pour désigner la grille de lecture individuelle qui détermine le type de questions posées à l'œuvre par tout lecteur averti, qu'il soit chercheur, critique ou metteur en scène. Des questions qui rejoignent "l'interrogation plus profonde sur ses origines ou son destin qui travaille chaque critique, et qu'il se pose à lui-même à travers le prétexte de l'œuvre.[2]"
Et de fait l'enquête, dans Après Hamlet, sera dédoublée. Car ce metteur en scène mène également une investigation sur ses propres secrets de famille, investigation qui se transforme en vendetta intime et personnelle, livrée en pâture à l'opinion publique.
Son spectacle – son Hamlet – aurait la même fonction que la mise en abyme théâtrale de Shakespeare : exposer la vérité, sa vérité, l'exposer aux yeux de tous. Il règle ses comptes. Pas devant un tribunal, non. Devant un public, une dénonciation en mode Facebook, ou plateau télé à heure de grande écoute, sans droit de réponse ni présomption d'innocence. Une mise à mort sociale.
[1] Valentin Nussbaum, Le mur d’images au cinéma et à la télévision : mise en lumière d’un dispositif de projection mentale, revue Intermédialités / Intermediality Numéro 24–25, Automne 2014, Printemps 2015.
[2] Pierre Bayard, Enquête sur Hamlet, Le dialogue de sourds, Éditions de Minuit, 2002, p. 162.