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J'ai émis l'idée, dans un article précédent, que le lien profond entre l'Occitanie et le catharisme était probablement dû à la gnose telle que les Arabes l'avaient installée dans cette région de France. Le roi d'Aragon, en Espagne, a aussi soutenu les cathares; et il s'alliait volontiers avec certains Arabes.
J'ai dit, par ailleurs, que la pensée claire était une marque de spiritualité profonde, parce qu'elle est l'alliance de l'esprit humain avec l'univers, qui voit les choses indépendamment des sentiments personnels ou de l'instinct corporel – à un niveau supérieur, assimilable à l'Ange. Socrate déjà l'exprimait avec son démon intime, qu'il suivait seul. L'émancipation de la pensée humaine devait être confirmée par le mystère de l'Incarnation, qui la bénissait, et lui donnait les moyens de s'affranchir des contingences – ou, comme le disait Spinoza, des affects.
Il n'y avait plus besoin dès lors de gourou: par ses propres forces intérieures, l'être humain pouvait pénétrer les mystères. Déjà, l'un des premiers, saint Augustin en avait montré les effets; puis saint Thomas d'Aquin – et jusqu'à François de Sales, Joseph de Maistre et Pierre Teilhard de Chardin en livrent des traces, dans la tradition catholique.
Mais la philosophie profane même en a été changée. Et il y a en elle plus de manifestation de l'évolution humaine vers le divin que les religieux ne veulent bien l'admettre. Un souffle passait sur Descartes, Pascal, Voltaire, Rousseau, Hegel, Galilée, tant d'autres.
Cependant les mystiques ont bien vu ce que cela avait fait perdre. Ils ont bien vu que les cathares, par exemple, avaient un lien avec la Nature, qui est devenue étrangère à la tradition catholique et à la philosophie occidentale. Le rejet de la gnose a eu cet effet, cet effet négatif. Entre la matière étudiée rationnellement par les savants et la pensée pure des philosophes, il y a les éléments, et ils contiennent aussi quelque chose de spirituel. L'Église catholique l'assimilait aux démons, la philosophie moderne aux forces mécaniques productrices d'illusions nécessaires: le lien est évident. La gnose y voyait davantage, et cela explique sans doute que des âmes romantiques, aimant la nature et l'amour, se détournent de la théologie et de la philosophie classiques, et, à la suite des surréalistes, sondent les hérésies pour y retrouver l'émerveillement païen face aux phénomènes – et concéder aux esprits élémentaires une beauté, une sainteté, une noblesse qu'on leur a niée. Breton rêvait de Mélusine, de Gaulle de la fée de la France, Charles Duits de la grande déesse noire, et les poètes ne veulent plus avoir à renoncer à ce monde pur et beau qui anime leur cœur en secret.
Et ils ont raison. Une fois la raison bien développée, il est temps de retourner aux mystères de la Nature – de ce monde intermédiaire entre la matière et l'idée, qui explique comment l'on va de l'une à l'autre, par quelle alchimie. C'est ce que Michel Maffesoli appelle la tendance dionysiaque, et elle est à accueillir. Mais pas sous forme de conflit. Se protéger, c'est bien, régresser, non. Et il s'agit de conserver, dans ces bacchanales nouvelles, les acquis de la raison, afin de distinguer clairement, et le monde élémentaire, et le ciel intellectuel hiérarchisé en anges: comme chez Tolkien on passe souplement des elfes terrestres aux puissances célestes, on doit pouvoir aller librement et harmonieusement de l'un à l'autre.
Car c'est dans la Nature que l'on trouve la vie – et que la pensée s'enflamme, pour percer de nouveaux mystères. La sécheresse de la pensée classique a montré qu'elle a aussi besoin de poésie, pour éviter de rester à la surface, dans l'abstraction, ou d'aboutir à des impasses, parce que l'humanité a été perdue en route – la pensée abstraite pouvant être captée pour ainsi dire par la lumière cosmique sans que le cœur l'ait suivie.