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Il semble souvent que se réclamer de Jésus-Christ soit être fidèle à la Tradition; mais lui-même contestait que la Tradition fût sainte. Il reprochait aux Pharisiens (ou hommes religieux de son temps et du lieu où il vivait) de se réclamer de cette Tradition même quand en réalité elle contredisait les commandements divins.
Il en a donné la possibilité: il a montré que cela pouvait arriver. Une tradition même très ancienne, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, peut aller contre la volonté de Dieu!
C'est, somme toute, de cet esprit christique de lien direct avec la divinité présente et vivante, au-delà de ce qu'indique l'impulsion venue du passé – c'est de cet esprit qu'est venu l'humanisme occidental, le sens de soi, la liberté de jugement, et jusqu'à la philosophie des Lumières. C'en est au point où Chateaubriand affirmait que Liberté, Égalité et Fraternité étaient la réalisation politique du christianisme. Plus tard, Rudolf Steiner aura la même idée. (Et de fait, la devise émane de Fénelon, qui était christique en ce qu'il pouvait contester l'action du roi de droit divin au nom d'une justice supérieure, émanée de la divinité.)
En tout cas lorsque Voltaire, dans Zadig, condamnait les traditions les plus sacrées en les assimilant à de vieux abus, il participait du même esprit. J'ai déjà montré le lien probable entre Voltaire et François de Sales: il vivait dans le diocèse qu'avait dirigé le saint savoyard, et la pensée de celui-ci imprégnait le clergé local, que Voltaire fréquentait. Il était un proche du curé de Ferney, son fief. Et le fait est que François de Sales valorisait le lien intime et privé avec la divinité, quoique sous la direction spirituelle des prêtres, et ne mettait pas trop en avant la tradition dogmatique et théorique. C'est ce qui dut plaire, aussi, à Rousseau, chez les prêtres savoyards qu'il fréquenta à Cluses et Turin et qu'il peignit en les unifiant sous la figure du célèbre Vicaire, dans son Émile. Au fond, ce lien avec le Christ, expression vivante de la divinité, est le véritable christianisme, et le courant qui le mêle à la Tradition en prétendant que les vérités chrétiennes n'émanent pas tant de Yahvé parlant à Moïse et de Jésus-Christ parlant à ses disciples que d'une révélation primordiale, n'est pas particulièrement chrétien – il faut l'avouer. Du reste, René Guénon, qui allait dans ce sens, s'est finalement converti à l'Islam, effectivement plus traditionaliste.
Au vingtième siècle, Pierre Teilhard de Chardin à son tour a tenté d'établir un lien entre les forces cosmiques et le Christ, et de saisir Son action non à l'origine du monde, mais dans son devenir. Et de Le voir non dans une tradition consacrée – marquée par le classicisme –, mais dans les phénomènes mêmes, et leur mystère. Et surtout Rudolf Steiner proposa de donner le moyen de sonder Dieu sans se référer nécessairement à la Tradition, assurant qu'une tradition pouvait aller contre la volonté divine – au moins parce que, comme le disait saint Augustin, celle-ci pouvait changer de visage avec le temps. De telle sorte que la tradition est utile, et peut faire l'objet d'une connaissance, mais ne saurait servir de base fondamentale et indiscutable à la pensée ou à l'action. Elle sert de rampe, de garde-fou, peut-être; mais, comme le disaient les Romantiques, seul l'éclair venu des cieux, mystérieux et subtil, sans limites et éternel, est véritablement fiable. C'est aux prophètes et aux poètes de le saisir et de le décrire – ne serait-ce qu'allusivement. Comme le disait Victor Hugo, aucun gardien de la Tradition ne peut les empêcher de plonger l'œil dans la lumière, et d'en revenir avec des fragments de couleurs faisant sens. C'est dans la prospective imaginative, quoique sous le dais de l'inspiration, que l'humanité peut saisir son destin, et sa spécificité.