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12/01/2017
Philippe Curval et le ressac de l'espace
Les années 1960-1970 ont été une grande époque pour la science-fiction, y compris en France. C'est à croire qu'un souffle divin est passé sur la Terre à ce moment, car l'imagination était florissante, les idées se sont souvent profondément renouvelées.
À vrai dire, le souffle divin n'a pas été bien compris par tous. Chacun avait ses capacités. Pour moi, celui qui l'a mieux représenté est sans doute Charles Duits (1925-1991). Mais les auteurs de science-fiction les plus célèbres ont eu aussi du génie, alors.
Quelle meilleure illustration de l'idée du souffle divin peut-on trouver que différents faits curieux, concernant ces auteurs? Gérard Klein a d'abord créé des nouvelles prodigieuses, d'une imagination sublime; mais depuis plusieurs décennies, il n'écrit plus que des traités théoriques sur le genre qu'il chérit. Michel Jeury, lui, a remplacé les romans de science-fiction par les romans du terroir, nourris de ses souvenirs personnels. Ces auteurs semblent avoir accueillis le souffle lancé objectivement sur eux, sans pouvoir le retenir.
Mais qu'importe? Ils ont su lui donner une forme dans leurs œuvres, pendant qu'il était présent. Et depuis longtemps je voulais lire un écrivain de cette génération, Philippe Curval. Du bien était dit de lui, et, à l'Emmaüs de Cranves-Sales, j'ai trouvé son Ressac de l'espace (1962).
L'idée de départ est excellente. Il s'agit d'extraterrestres dont la planète se meurt et qui, télépathes et vivant en symbiose, cherchent à s'installer ailleurs à travers un de leurs individus. Celui-ci arrive sur Terre, se reproduit, et impose peu à peu son règne, consistant à faire des êtres humains de véritables automates psychiques, à les méduser. Il les place dans une atmosphère psychique collective pleine de musicalité, et dans des bâtiments pleins de beauté, d'un art incroyable. Dès lors, les êtres humains dorment pour ainsi dire debout.
Comme certains individus sont rétifs, l'ensemble devient conscient du problème; mais la plupart acceptent cette évolution forcée, et engendrent des fanatiques anéantissant la minorité qui résiste. Celle-ci réagit et, en s'aidant d'une colonie située à Vénus (car nous sommes dans le futur), parvient à contraindre les extraterrestres à respecter les libres choix de chacun.
On ne sait d'ailleurs pas comment cela peut se faire. Mais les humains restés libres admettent que cette évolution forcée aurait dû être réalisée par les êtres humains spontanément, qu'il y a eu un problème.
Le résumé donne le sentiment que le livre est excellent, car la conception globale en est judicieuse. Dans le détail, à vrai dire, on est moins convaincu. Je n'ai pas trouvé très bon le style de Philippe Curval. Il décrit bien les morceaux d'architecture extraterrestre, aussi la planète Vénus, mais le reste est moins enthousiasmant.
Les extraterrestres, sortes de poulpes translucides, ressemblent à ceux de Lovecraft, mais leur rencontre n'est pas frappante comme chez le maître américain: il y a quelque chose de prosaïque, dans la narration.
D'ailleurs, le héros ne participe pas, à la fin, au renouveau spirituel humain: il préfère partir en vaisseau spatial avec la femme de ses rêves, étant surtout intéressé par le voyage dans l'espace physique et le sexe.
Philippe Curval présente même les partouzes comme pouvant être parfaitement innocentes et pures, il y a là quelque chose de bizarre, dont parle Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires, une sorte d'illusion typique – un peu comme si Philippe Curval était lui-même la proie des extraterrestres qu'il décrit, à son insu!
D'un côté une puissante idée, de l'autre des traitements prosaïques, un résultat tout à fait singulier.