Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06930.jsonl.gz/604

Je suis allé voir, au musée Rath, l'exposition sur la peinture abstraite à Paris depuis 1944, et il m'a semblé, globalement, que les peintres voulaient montrer l'univers psychique qui est le leur, mais sans y tracer de contours clairs. Peut-être parce que, dans les profondeurs de l'âme, la raison se dissout, la pensée s'évanouit; mais il y a également une position de principe, je crois: un choix. Certains estiment même que la peinture n'a rien d'autre à montrer que les assemblages de couleurs que, quoi qu'il en soit, l'âme produit.
L'hiatus délibéré entre des titres à résonance historique et des tissus de matières colorées suspendus dans le vide signifie sans doute ce défi jeté à la raison; cela crée aussi une impression de burlesque.
On voit néanmoins, ici ou là, apparaître des pôles, des amas de couleurs progressant selon une logique mystérieuse mais quand même existante; les bandes teintées surgissant parmi les bandes noires, chez Soulages, ne semblent en rien dues au hasard, même si on ne sait pas ce qu'elles signifient.
On distingue également l'héritage du Surréalisme, qui tend à donner des formes cauchemardesques et démoniaques, monstrueuses, à ce qui se meut dans l'âme; certaines figures d'Atlan sont assez suggestives, à cet égard, rappelant des créatures surgies des ténèbres que porte en lui le cœur humain.
Dans certains cas, le peintre avoue avoir voulu exprimer le sentiment profond d'un objet du monde sensible: il l'a peint, pour ainsi dire, après qu'il est passé dans les profondeurs de sa vie psychique, et qu'il en est ressorti transfiguré. Mais alors, il faut que l'objet soit en soi sacré. Comme on est à Paris, le premier objet sacré, c'est Paris même, qui apparaît comme une cité céleste, au sein d'un tableau qui en restitue les lumières nocturnes dans un beau fond bleuté. Cependant, le culte d'une personne chère est également permis, et un tableau d'André Masson, je crois, montre une femme au travers d'une sorte de cristal rouge et fin qui la transfigure, la place dans un monde autre.
Certains peintres se réclament de l'art primitif, qui figurait des êtres spirituels perçus au fond du rêve, mais les êtres spirituels me paraissent avoir été laissés en chemin: on a dû interpréter la démarche de cet art dans un sens matérialiste, à moins que Jean-Michel Atlan ait représenté un vrai roi atlante, comme le titre de son tableau le dit, et qu'il ne s'agisse pas d'une simple plaisanterie relative à son nom. Sa figure demeure de toute façon assez parlante.
Cela me rappelle, néanmoins, Amiel, qui disait que le sentiment religieux étant naturel en l'homme, on tentait en vain de le supprimer, et que le tout était de savoir quelle religion on voulait avoir. La logique interne des couleurs, qui est une forme de mécanique transcendantale, la ville de Paris, une femme, sa propre subjectivité pure, tout peut faire l'objet d'une vénération.