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N° 194 (22/09/2011). A la une: Elections fédérales: contre le pouvoir des actionnaires, réagissons! p. 11
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International
« Donnons à Marx une chance de sauver l’économie »
Nous publions ici la tribune d’un des économistes les plus en vue de la banque UBS, George Magnus. Cette tribune reflète les doutes, voire la désorientation qui habitent certaines fractions de la classe dirigeante devant les mesures « orthodoxes » – c’est-à-dire fondées sur des plans d’austérité brutaux – destinées à sortir de la crise (Réd.)
Les politiciens désireux de comprendre le déluge des paniques financières actuelles, du mécontentement populaire et des autres maux affligeant le monde feraient bien d’étudier les travaux d’un économiste mort depuis longtemps : Karl Marx. Plus tôt ils reconnaitront que nous faisons face à une crise sans précédent du capitalisme, mieux ils seront à même de ménager une voie de sortie.
L’esprit de Marx s’est déployé dans un contexte de crise financière et de récession économique. La pertinente analyse du capitalisme élaborée par le philosophe comporte beaucoup de défauts, mais l’économie globalisée d’aujourd’hui présente de troublantes ressemblances avec les développements qu’il envisageait.
Considérons, par exemple, la prédiction de Marx concernant la manière dont le conflit inhérent entre le capital et le travail apparaîtrait de lui-même au grand jour. Comme il l’écrivait dans Le Capital, la quête de profits et de productivité par les entreprises les conduirait à recourir à toujours moins de travailleurs, créant ainsi une « armée industrielle de réserve » formée des pauvres et des chômeurs : « L’accumulation de la richesse dans un seul pôle est dans le même temps une accumulation de misère. »
Le processus qu’il décrit apparaît au sein du monde développé, particulièrement aux Etats-Unis. Les efforts des entreprises destinés à réduire les coûts et éviter les embauches ont augmenté la part des profits des groupes étasuniens au sein de la globalité des richesses économiques produites, au point que cette part atteint aujourd’hui son plus haut niveau depuis au moins soixante ans ; tandis que le taux de chômage demeure à 9,1% et que les salaires réels stagnent.
L’inégalité des revenus aux Etats-Unis, dans le même temps, se trouve proche de son plus haut niveau depuis les années 20. Avant 2008, ces inégalités ont été masquées par des facteurs tels que le crédit facile, qui a permis aux ménages pauvres de jouir d’un mode de vie au-dessus de leurs moyens. Maintenant, le problème s’est retourné contre eux.
Le paradoxe de la surproductionMarx soulignait le paradoxe de la surproduction et de la sous-consommation : plus les gens sont relégués dans la pauvreté, moins ils sont capables de consommer les biens et les services produits par les entreprises. Quand une entreprise réduit ses coûts de production pour accroître sa rentabilité, cela peut passer ; mais quand elles le font toutes, cela lamine les revenus des gens et donc la demande effective sur laquelle elle se base pour verser des salaires et dégager des profits.
Ce problème est évident dans le monde développé d’aujourd’hui. Nous avons une capacité conséquente de production, mais dans le spectre des revenus bas et moyens règne une insécurité financière généralisée et des niveaux de consommation peu élevés. Le résultat est visible aux Etats-Unis, où la construction de nouvelles maisons et les ventes d’automobiles demeurent respectivement à 75 % et 30 % au-dessous de leur record de 2006. Comme Marx le souligne dans Le Capital : « La raison ultime de toutes les vraies crises réside toujours dans la pauvreté et la consommation réduite des masses. »
Comprendre la criseAlors, comment devons-nous envisager cette crise ? Pour renvoyer l’esprit de Marx au fond de sa boîte, les politiciens doivent placer l’emploi au sommet de l’agenda économique ; ils doivent donc adopter des mesures non-orthodoxes. La crise n’est pas temporaire et elle ne sera certainement pas résolue par la passion idéologique des gouvernements pour l’austérité.
Voici donc quatre propositions en faveur d’une stratégie qui, hélas, n’a pas été retenue jusqu’ici. Premièrement, il s’agit de soutenir la demande globale et la croissance des salaires, sans quoi nous pourrions tomber dans le piège de l’endettement et de ses graves conséquences sociales. Les gouvernements qui ne sont pas confrontés à une crise de la dette imminente – entre autres les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne – doivent faire de la création d’emploi le point cardinal de leur politique. Aux Etats-Unis, le ratio emploi/population est aujourd’hui aussi bas que dans les années 80. Le taux de sous-emploi lui aussi affiche partout des taux record. […]
Deuxièmement, pour alléger les dettes des ménages, de nouveaux pas doivent être faits en direction d’une restructuration des dettes immobilières. […] Troisièmement, pour garantir la viabilité du système de crédit, les banques convenablement capitalisées et structurées devraient être encouragées à fournir en suffisance de nouvelles lignes de crédit aux petites entreprises. Les banques centrales devraient être utilisées pour le financement direct ou indirect des investissements nationaux et des programmes de développement des infrastructures. Quatrièmement, pour faciliter le règlement du problème des dettes souveraines dans la zone euro, les créditeurs européens devraient généraliser les taux d’intérêt bas et les paiements à long terme. […]
Nous ne savons pas véritablement quelles conséquences aurait la mise en œuvre de ces propositions. Mais la politique du statu quo est dans tous les cas inacceptable. Elle pourrait plonger les Etats-Unis dans un scénario instable à la japonaise et fracturer la zone euro, ce qui entraînerait des conséquences politiques imprévisibles. En 2013 enfin, la crise du capitalisme occidental pourrait rapidement s’étendre à la Chine ; mais c’est une autre histoire.
George Magnus
Publié sur le site www.georgemagnus.com ;
traduit de l’anglais par Hadrien Buclin.
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