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Un soir, j'ai réalisé que j'avais peur d'aller dormir. Et que depuis dix jours, je terminais mes journées par un verre de vin rouge, pour pouvoir m'endormir plus facilement.
Ce constat m'a fait encore plus peur que le cauchemar lui-même : assise en face de cette bouteille, entamée seule dans ma petite cuisine en pleine semaine, je me voyais déjà alcoolique, à boire de l'alcool non par plaisir mais par une sorte de besoin malsain.
Le lendemain matin, cernée et relativement angoissée, j'ai foncé chez ma médecin généraliste, avec une demande assez floue "faites quelque chose, ça ne va pas". Je suis repartie avec, dans ma poche, écrit sur un petit bout de papier, le nom d'un psychiatre. Une espèce de déception, pour moi qui pensais qu'elle allait me prescrire des "pilules-miracle" : je les aurais préférées, je crois, à un "docteur de la tête", bien qu'étant très réfractaire aux médicaments.
J'ai eu du mal à prendre rendez-vous, beaucoup même. "Franchement, faut être fou pour aller chez un psy et non, je ne suis pas folle" me disais-je. "Tu fais des études de droit, tes résultats sont excellents : si ça, c'est pas la preuve que tu vas bien, je ne sais pas ce qu'il te faut", me rappelait une petite voix. "T'es peut-être pas folle mais là, ça va plus, tu peux pas continuer comme ça" me disait l'autre partie de moi. Et je ne pouvais pas le nier : je ne me sentais pas bien malgré mes réussites objectives.
Treize ans plus tard, je me souviens encore de l'odeur du tapis coco dans la salle d'attente, je me souviens encore du nombre de marches entre la rue et l'entrée du cabinet - 14 -.
Lors de la première séance, mon tour venu, je me suis assise en face d'un homme avec lequel je n'avais eu qu'un bref contact téléphonique après avoir pris mon courage à deux mains, et j'ai attendu qu'il me pose la question que je supposais habituelle "qu'est-ce qui vous amène ?"
Sur ce point-là, je ne m'étais pas trompée : il m'a bel et bien demandé quelle était la raison de ma venue. Cette simple phrase a entraîné un flot de paroles, assez décousues, au-travers desquelles j'ai tenté de résumer et mon mal-être et mon désir féroce d'aller mieux, d'aller autrement, sans savoir exactement ce que signifiait "autrement", mon angoisse d'être étouffée par ce cauchemar qui n'était que l'émergence de mon parcours de vie : je venais d'être confrontée à la mort de cinq personnes très chères en cinq ans et j'en étais arrivée à croire que je "portais malheur" et que me fréquenter signifiait immanquablement "mourir bientôt" : la seule image que j'avais de moi était celle d'une jeune femme "tout le temps" en noir, debout devant une tombe, en train de répondre à des dizaines de cartes de condoléances.
Il m'a fallu bien des séances pour me défaire de cette panique que provoquaient en moi quelques minutes de retard : chaque fois qu'une personne n'arrivait pas à l'heure précise annoncée, j'attendais l'appel de la police "pouvez-vous venir reconnaître le corps qui se trouve à la morgue ?" J'en étais au point que je n'envisageais même plus un problème de trafic, un retard de correspondance de trains ou un appel de dernière minute.
Il m'a fallu bien des séances pour comprendre que le deuil est une chose, la "réorganisation" de mes relations à autrui une autre, la difficulté principale n'étant pas induite par le décès mais par mon rapport aux vivants. Il m'a fallu des mois de séances prises "en cachette" pour oser dire haut et fort "je consulte un psy" et il m'a fallu au moins aussi longtemps pour ne plus me sentir agressée par des commentaires comme "mais franchement, qu'est-ce qu'il peut bien t'apporter, ce toubib, la vie continue, faut pas se larmoyer sur le passé, faut aller de l'avant".
Bien sûr, j'aurais pu faire du sport, me lancer des défis physiques, j'aurais pu prendre des cours de yoga ou m'offrir le luxe d'un voyage sac au dos dans les contrées les plus exotiques de la planète. Je ne l'ai pas fait, faute de goût pour l'effort et pour le sport; je ne l'ai pas fait, faute de réelle motivation pour sortir de mon environnement à la fois connu et pourtant devenu trop "étroit" pour moi.
Et en lieu et place de ces autres "méthodes" pour rebondir, j'ai fait "de l'ordre dans mon salon" durant un peu moins de trois ans, par la parole, par le silence parfois, face à cet homme qui fumait une cigarette sans filtre avant la séance, cigarette qui laissait toujours quelques volutes dans la pièce lorsque j'entrais, le vendredi tous les quinze jours, "sauf durant les vacances scolaires".
J'ai ensuite continué mon chemin, devenant épouse, avocate, employée, mère, dans un "salon" que je trouvais agréable à vivre.
Restaient toutefois un "grenier" et une "cave", que je n'avais pas visités, pour plein de raisons. Pièces que je visite maintenant depuis deux ans, les jeudi et les vendredi matins, de nouveau "sauf durant les vacances scolaires", dans un étrange chassé-croisé entre passé et présent, pour un avenir que je rêve plus "léger", pour déposer entre les mains d'un homme qui n'est que mon miroir ce que j'ai comme craintes et comme espoirs.
Je ne sais pas où va me conduire ce voyage mais je sais vers qui : moi, dans ce que j'ai de fort et de faible, de beau et de moins "avouable", pour devenir une adulte qui ne sera jamais à l'abri des coups du destin mais qui, toujours, saura rebondir sans être captive de son parcours.
Alors que tout a commencé par un cauchemar, j'ai aujourd'hui un rêve : que chacun puisse trouver le moyen de faire face à ces baffes que la vie distribue immanquablement, aux bons comme aux mauvais élèves, pour pouvoir "digérer" au mieux ces événements qui ouvrent des plaies, pour que, à défaut de "disparaître", elles laissent des cicatrices qu'un chirurgien esthétique ne renierait pas.
Si je ne suis toujours pas convaincue que forcément, "à quelque chose, tout malheur est bon", j'ai fini par comprendre que effectivement, "ceux que le malheur n'abat point, il les instruit."
Et vous, comment avez-vous fait face à ces malheurs qui ne vous ont pas abattus ?