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Au lac de Märjelen
Par H. Glasson.
L' alpiniste parvenu au sommet de l' Eggishorn admire en tout premier lieu le cours du grand Glacier d' Aletsch, s' avançant immense et majestueux dans la vallée qu' il remplit depuis les blancheurs larges et étincelantes du Mönch et du Jungfraujoch jusqu' aux profondeurs bleuâtres et encaissées du défilé de la Massa. A sa droite et au pied même de l' Eggishorn le lac de Märjelen étale son miroir foncé sur lequel flottent les icebergs détachés du glacier.
Le 19 juillet 1934, ce tableau magnifique présentait une rare particularité. Les eaux du lac postérieur de Märjelen avaient disparu et le lit de ce lac, à sec, était jonché de blocs de glace nombreux, de toutes les grandeurs et de toutes les formes, venus s' échouer sur son fond et sur ses rives. Le lac venait de se vider et les icebergs qui auparavant flottaient à sa surface étaient immobilisés sur le terrain. Le lac antérieur par contre n' avait pas modifié son aspect coutumier.
Dans ces conditions, il valait la peine de quitter le sommet de l' Eggis et de descendre à Märjelen pour en mieux saisir la nouvelle physionomie.
Le lac postérieur était complètement asséché et son lit et ses rives étaient parsemés de magnifiques séracs aux formes bizarres, les uns en pyramides et en aiguilles élancées à plus de dix mètres du sol, d' autres plus trapus, cubiques, prismatiques ou arrondis en coupoles. Les jeux de lumière donnaient à ces blocs de glace des teintes invraisemblables. Leurs excavations et leurs fissures dégageaient des luminosités variant du vert au bleu transparent, tandis que leurs faces miroitaient au soleil. Ce spectacle rare fut cependant assez fugitif, car sous l' effet de la chaleur de l' été, tous ces séracs fondaient rapidement et s' amoindrissaient à chaque heure à tel point que trois jours plus tard, le 22 juillet, on pouvait constater que ces géants de glace n' étaient plus que d' insignifiants blocs aux contours arrondis, affaissés et destinés à disparaître sous peu.
Le lac de Märjelen, dans son aspect habituel, s' étend sur la rive gauche du Glacier d' Aletsch, dans le vallon du même nom. Au nord, il est limité par les pentes arides et rocailleuses des Strahlhörner; au sud, c' est le belvédère célèbre de l' Eggishorn. A l' est, le vallon est partiellement occupé par le lac antérieur de Märjelen, et au delà d' une petite crête se trouvent l' alpe et les chalets de Märjelen. C' est la limite ouest qui en fait l' originalité: elle n' est autre que l' énorme tranche du Glacier d' Aletsch, qui plonge verticalement son mur de glace dans les eaux du lac. Si les pentes au nord et au sud sont un peu trop arides et un peu tristes, par contre, le reste du paysage est d' une rare beauté, et le contraste est frappant entre le grand Glacier d' Aletsch tout proche, surmonté de la masse sombre de l' Olmenhorn et du cirque élégant du Mittelaletsch d' une part, et à l' opposé les Alpes déjà lointaines du haut Valais, qui se dressent au delà des profondeurs des Vallées du Rhône et de Fiesch. Le lac lui-même est plein de charme: ses eaux sont bleues, elles sont vertes, elles sont brunes suivant l' heure et l' endroit. Elles portent ces fameux icebergs, tombés du glacier et qui se meuvent à la surface des eaux, mollement poussés de droite et de gauche par les vents. Près du glacier, les reflets des ondes sont étranges, car à la lumière qui tombe du ciel s' en joint une autre, celle qui vient de la partie plongeante du glacier.
Il y a 50 ans le lac de Märjelen était bien plus considérable qu' aujourd: il dessinait un vaste triangle inondant tout le vallon. Sa longueur était de plus d' un kilomètre et demi, et sa largeur n' avait pas moins de 500 mètres. Avec le retrait considérable du Glacier d' Aletsch sa forme s' est modifiée. Le niveau des eaux a baissé notablement et de la profondeur a surgi une crête qui, peu à peu, a séparé le bassin en deux. C' est en 1896 pour la dernière fois que le lac a présenté sa plus grande et unique superficie. d' hui l' ancien lac est remplacé par une double nappe: le lac antérieur, le plus proche de l' alpe de Märjelen et le lac postérieur qui, lui, a gardé tout son caractère de lac glaciaire, car il baigne la tranche du Glacier d' Aletsch.
Le lac de Märjelen présente un phénomène très spécial: c' est celui de se vider périodiquement dans sa totalité ou partiellement. L' assèchement du bassin de Märjelen se produit en général au début de l' été. Il y a de nombreuses années qu' il n' a pas été total.
L' évacuation des eaux du lac postérieur est due au fait que l' une des rives est formée par le Glacier d' Aletsch, c'est-à-dire que l' une des rives est mobile. Dans le glacier en mouvement peuvent se former subitement des crevasses qui, d' autre part, plongent dans le lac et par lesquelles vont s' écouler les eaux. Le lac se vide de plusieurs façons: à travers le glacier, sous le glacier ou le long du bord du glacier par un canal creusé entre la glace et le roc. Il peut se vider aussi par siphonage et très rapidement dans ce dernier cas. Il suffit qu' il se produise une élévation brusque du niveau du lac par la chute d' un grand sérac pour que le siphon s' amorce avec un canal glaciaire. La durée de l' évacuation est variable de quelques heures à quelques jours suivant le mode de sa production.
C' est à ces particularités que le lac de Märjelen doit sa très grande renommée auprès des glaciologues qui l' ont souvent étudié 1 ); mais c' est avant tout sa réelle beauté qui attire l' alpiniste et le retient près de ses rives.