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Chapitre 3: Le Centre William Rappard: le point de vue de l’arbre
Le bâtiment occupé aujourd’hui par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a marqué l’entrée de Genève dans l’époque naissante de la fonction publique internationale. Commandé en 1922 par le Bureau international du Travail (BIT) après la désignation de la ville comme siège de la Société des Nations, il a servi de test de la négociation entre les besoins architecturaux d’un acteur international et les sensibilités de ses hôtes locaux. Un organisme représentant des Etats et un gouvernement représentant des citoyens ont dû trouver les moyens d’accommoder leurs vues pour leur intérêt réciproque. C’était simple en principe puisque les dirigeants du BIT aimaient Genève et que celle-ci était fière d’avoir été choisie. Ce fut ardu en pratique. Cette première expérience a fourni le socle sur lequel s’est appuyée par la suite la gestion des désaccords entre les internationaux et les indigènes. Sur ce bord du lac exposé aux passions esthétiques communes des uns et des autres, les différends ont été vifs, nombreux et tenaces. Les vieux séquoias, qui ont tout vu et tout entendu, en rient encore.
L'ancien bâtiment du BIT avec ses annexes des années 1937
© Bibliothèque de Genève
Ils figuraient déjà avec leurs congénères, cèdres géants ou essences roturières, dans le règlement du concours de 1922 auquel participait l’architecte vaudois Georges Epitaux : les candidats devaient construire «en ménageant dans la mesure du possible les principaux groupes d’arbres existants, notamment en bordure du lac». Sorti gagnant parmi soixante-huit confrères, Epitaux a pris la recommandation à la lettre. Elle découlait des conditions mises par la Confédération à la cession au BIT de la majestueuse campagne Bloch. Berne et Genève se souciaient de l’adhésion des Genevois au nouveau rôle international de la ville et souhaitaient leur garder l’accès à l’une de leurs promenades préférées. Un écho de cet effort s’entend encore dans les mots de l’écrivain poète Paul Budry, en 1926, publiés dans la brochure d’inauguration du bâtiment: «Les arbres de la berge demeurent. La pièce se joue pour ainsi dire à rideaux fermés.»
La «pièce», c’est 500 employés réunis dans une construction de trois millions de francs garantissant «la dignité qui convient à une institution internationale». Confronté pour la première fois au défi architectural de l’immeuble de bureaux, Epitaux trouve les solutions de compromis entre les exigences fonctionnelles et les goûts conservateurs du moment. Formé comme la plupart des architectes de Suisse romande dans la tradition des Beaux-Arts à la française, il produit un quadrilatère néo-classique de trois étages sur rez autour d’une cour intérieure, orné d’une fausse corniche tout autour et surmonté d’un lanterneau. Les façades extérieures sont percées d’étroites fenêtres alignées au garde-à-vous sur une trame parfaitement régulière : c’est une nouveauté à Genève !
Hall du bâtiment originel transformé par les architectes du Group8
© WTO
Elle choque les traditionnalistes pour son manque de charme. Elle est décriée par les modernistes pour son académisme. Paul Budry, lui, en fait l’éloge: le grand idéal de la paix par le respect et la dignité du travail mérite mieux que «l’aimable passéisme» des amateurs de parcs à la Watteau, assène-t-il. Ici, rigueur, retenue, économie. «Si la loi du standard doit régénérer le travail, n’est-ce pas au Bureau d’en donner l’exemple?» L’architecte, dit-il, a inscrit dans la pierre «l’égalité politique des personnes, sans laquelle il n’est de solide unité». La régularité des façades tient lieu de manifeste: «Nul ne pourra dire là-devant: ici sont les puissants, ici sont les faibles (…) Pas de saillie qui dise: moi. Ni plastrons, ni renflures, pas de point où l’on sente la superbe ou l’emphase.» (1)
Le BIT, Genève et Berne sont parvenus à s’entendre sur tout, y compris le difficile financement d’un égout imprévu au budget mais imposé en cours de construction par le Comité d’hygiène du canton. L’affaire a montré l’existence à Genève d’une opinion prête à dénoncer les internationaux comme des empoisonneurs. Elle a aussi montré la faiblesse des ressources à disposition du BIT, de même que la carence des finances genevoises: les caisses de l’Etat sont vides et l’opposition politique de plus en plus virulente. Mais le BIT est bâti. Les Etats membres contribuent à sa décoration en offrant des sculptures, du mobilier, des tapis, des peintures murales, des arbres précieux, etc.
Le nouveau bâtiment inauguré en juin 2013. Il est dû à l'architecte allemand Jens Wittfoht
© WTO
En 1937, le bâtiment est déjà trop petit. Deux annexes lui sont ajoutées. Puis, l’aile extérieure est surélevée. Puis un deuxième quadrilatère est abouché au premier, avec une nouvelle cour intérieure. Ce n’est toujours pas suffisant et de plus en plus difforme.
En 1962, obligé abriter son nouvel Institut d’études sociales, le BIT change de stratégie. Il demande à la Confédération l’aide du «meilleur architecte disponible» en Suisse (2) pour un nouveau concept. Jean Tschumi puis Eugène Beaudouin font des plans audacieux qui rompent avec le passé. Les édiles locaux les trouvent intéressants mais anticipent les récriminations du public qui les jugera trop hauts ou empiétant sur le lac. Les séquoias tremblent pour leur survie. On entend les charmilles pleurer le long de la promenade.
Le mot d'ordre était légèreté et transparence
© WTO
Les arbres ne se détendent que lorsque le BIT, inquiet d’un référendum, choisit de quitter le bord du lac. Il s’en va en 1975 quand son nouveau gîte du Grand Morillon est prêt. Trois organismes s’engouffrent alors dans le bâtiment d’Epitaux et ses annexes: le Gatt (Accord général sur les Tarifs douaniers et le Commerce); le Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) et la bibliothèque de l’Institut des hautes Etudes internationales (HEI). Cette communauté hétéroclite cohabite tant bien que mal durant deux décennies jusqu’à ce que le Gatt devienne l’Organisation mondiale du Commerce en 1995 et que, dans les enchères internationales surchauffées pour en acquérir le siège, la soumission de la Suisse en faveur de Genève soit déclarée gagnante.
Le joyau de l’offre généreuse et politiquement engagée de la Suisse est ce bâtiment les pieds dans l’eau avec vue sur le Mont Blanc, lové dans un écrin garni d’arbres centenaires. La Confédération s’engage à le rénover à ses frais et accorde à l’OMC un droit de superficie gratuit de 99 ans. Une grande salle de conférence est promise dans les trois ans, ainsi qu’un parking.
Dès son arrivée en 1975 dans l’immeuble abandonné par le BIT, le Gatt l’avait rebaptisé «Centre William Rappard», du nom de l’illustre Genevois auquel sa ville devait d’être un centre international. Et pour se démarquer davantage du BIT, le directeur, présumant du goût de ses délégations commerciales, avait pris soin d’enlever ou de cacher les célébrations picturales de la grandeur et de la dignité du travail.
Offrir aux arbres un miroir en guise de respect
© WTO
En 1995, la toute jeune OMC s’installe dans des locaux rendus anonymes, remis à neuf dans la structure des anciens mais sans le style. Une salle de conférences de 710 places est inaugurée en 1998 sur l’esplanade extérieure à l’entrée. Elle est l’œuvre de l’architecte tessinois Ugo Brunoni qui a rentabilisé chaque mètre carré en adossant son hémicycle à un mur anti-bruit le long de la rue de Lausanne. Aussi élégante soit-elle, la solution se ressent du confinement auquel est condamnée l’OMC, comme l’avait été le BIT.
L’alarme à l’espace est d’ailleurs rapidement tirée. Rejointe par de nouveaux membres et investie de nouvelles tâches, l’OMC fait valoir son accord avec la Confédération pour lui demander des suppléments de place. Elle se sent d’autant plus justifiée à se plaindre que le parking promis n’arrive pas. En 2003, la Fondation des immeubles pour les organisations internationales, (FIPOI) ouvre un concours pour une annexe sur l’avenue de France, à quelques 800 mètres du Centre Rappard. En 2005, les plans sont prêts, les partenaires d’accord, les autorisations accordées, le financement bouclé par un prêt suisse de 60 millions sans intérêt. La construction est à deux doigts de commencer lorsqu’est nommé un nouveau directeur à la tête de l’OMC.
"La Dignité au Travail" peinture murale de Maurice Denis offerte au BIT en 1931 par la Confédération internationale des syndicats chrétiens
© WTO
Pascal Lamy, inspecteur des finances en France, est un ancien membre du cabinet Delors à Bruxelles. Il connaît bien l’économie de la fonction publique internationale. Il refuse la dispersion des tâches sur deux sites, gaspilleuse de temps et d’argent. Il veut un site unique.
Les séquoias du parc Barton observent que les relations se tendent, est-ce bon pour eux ?
L’OMC ne comprend pas l’hésitation suisse. La Suisse déteste l’entêtement de Lamy. Des rumeurs circulent sur un éventuel départ de l’OMC. Ce n’est pas la première fois mais la Suisse ne s’en inquiète pas moins. Elle cherche un lieu. Ne le trouve pas. Resurgit alors, en 2007, l’idée interdite, l’idée effroyable d’agrandir le Centre Rappard sur son site de la rue de Lausanne. C’est la solution la moins chère, la Suisse est prête à lui consacrer 130 millions de francs.
Il est question de construire une annexe sur le parking bétonné au Sud-Ouest, planté de quelques feuillus plébéiens qui tiennent la frontière de la parcelle devant les séquoias du parc Barton. Affolés, ces derniers font irruption sur la scène pour prendre les premiers rôles. Dans la Genève botanique de Jean-Jacques Rousseau, les arbres sont habiles à cacher la forêt des intentions politiques. L’extrême-gauche les embauche pour rallier les amoureux des parcs et jardins et faire échouer le projet. Par eux, c’est l’OMC qui est visée.
Son image n’est pas bonne à Genève. Pascal Lamy entreprend de la changer en désenclavant l’organisation. Il rétablit le lien rompu entre le Commerce et le Travail en ressortant le patrimoine artistique du vieux bâtiment du BIT que le Gatt avait camouflé. Les décorations murales des années trente offertes par les syndicats américains, français, espagnols, hollandais sont restaurées, réinstallées à leur place et montrées au public, qui ne cache pas son plaisir. Une maquette de la future annexe est présentée: tout de verre vêtue, elle ne trahit aucune intention de «massacrer le parc de la Perle du lac» comme l’affirment les opposants.
Céramique de Delft par Albert Hahn Jr. reproduisant en quatre langues la partie du Traité de Versailles qui est devenue la Constitution de l'OIT. Don de la Confédération syndicale internationale basée à Amsterdam
© WTO
En septembre 2009, à 62%, les Genevois plébiscitent l’agrandissement de l’OMC sur son site. Les séquoias sont rassurés: la façade cristalline de la future annexe ira jusqu’à se faire le miroir de leur auguste existence.
Inaugurée en juin 2013, l’annexe est due à l’architecte allemand Jens Wittfoht, lauréat du concours international devant 120 candidats de 25 pays. Elle a pour elle la plus ambitieuse des modesties, un oxymoron d’architecture qui fait advenir quatre étages de bureaux sans avoir l’air de déranger. C’est la transparence du verre qui sert ce parti pris, portée ici à son sommet technique et esthétique. Aucune concession n’a été faite au principe de discrétion. Même les couleurs intérieures, visibles de l’extérieur, lui sont assujetties pour s’accorder à la retenue voulue pour l’ensemble.
Posé au Sud du bâtiment Epitaux, qu’il reflète en guise d’amicale citation, l’édifice abrite, tel un théâtre sans coulisse, 300 postes de travail en open space, dix salles de réunion, une imprimerie, une cuisine avec un restaurant pour 250 convives. Le parking pour 200 voitures et 50 vélos est souterrain. La conception énergétique, saluée par le label Minergie-P ®, est fondée sur la double peau de verre des façades et le système des pompes à chaleur qui fonctionnent avec l’énergie des eaux profondes du lac.
"Pygmalion" peinture de Eduardo Chicharro y Agüerra (1873 - 1949). Don du gouvernement espagnol au BIT en 1925
© WTO
Le vieux bâtiment d’origine a été restauré et densifié. (3)Les deux architectes du cabinet genevois Group8, François de Marignac et Oscar Frisk, auteurs du premier projet d’annexe abandonné à l’avenue de France, ont été mandatés pour les travaux. Ils ont entièrement repensé la distribution des espaces avec la consigne impérative de transformer l’ancien en moderne sans en changer l’esprit. Longtemps laissée en déshérence, la cour intérieure est devenue le coeur de la vie sociale de l’organisation.
Un toit transparent, prouesse de technologie thermique, au-dessus d’un noble ficus de Floride, confère à cet atrium une ambiance lumineuse propice aux échanges. L’ancienne plateforme devant le lac, fermée depuis des années pour raisons de police, a retrouvé sa fonction de terrasse grâce à une astuce: un rabaissement du sol de la promenade publique a rendu de la hauteur au mur de sécurité pour qu’il soit infranchissable sans avoir à jouer les fortifications. De part et d’autre de ce mur qui s’excuse de devoir exister, les flâneurs de l’OMC et ceux de la ville ont chacun leur portion de rêve. Les vieux séquoias sont de la partie. On leur a adjoint en 2015 une quinzaine d’adolescents pour assurer la relève et témoigner, dans cent ans, avec le cyprès bleu et le chêne pédonculé, de la suite des événements.
L'un des deux cèdres géants qui gouvernent le destin du site
© WTO
(1) Paul Budry, (dir), L’édifice du Bureau international du Travail à Genève, 31 août 1926
(2) Cité par Franz Graf et Giulia Marino in «Siège de l’OIT à Genève », Laboratoire des Techniques et de la Sauvegarde de l’Architecture, EPFL, juin 2014.
(3) Les informations concernant le nouveau bâtiment et la rénovation de l’ancien proviennent des conversations de l’auteur avec Victor du Prado, responsable des constructions au sein du cabinet de Pascal Lamy.