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Le Parti Social-Démocrate (SPD) allemand a profité de la célébration, à Leipzig, de son 150ème anniversaire, en mai dernier, pour lancer l’ « Alliance progressiste » (AP), un réseau international de partis social-démocrates et socialistes opposés à la direction de l’Internationale socialiste (IS), dont ils sont membres. Soixante-neuf partis, sur les 162 partis membres de l’IS,parmi eux les plus grands partis européens, ainsi que le PSS, .ont rejoint la nouvelle Alliance.
Ce n’est – pas encore – une scission. Les partis de l’AP restent membres de l’IS, mais ils ont cessé de la financer: le SPD a ramené sa contribution annuelle de 100,000 à 5,000 livres (l’IS est basée à Londres), le PS français a diminué sa cotisation de moitié, à 45,000 livres, le PSS a réduit la sienne de 10,000 à 1,000 livres, parmi d’autres. Les partis de l’AP représentaient 85% du revenu de l’IS, qui va maintenant au-devant d’une crise financière accompagnant sa crise politique.
Cette crise vient de loin. L’IS, refondée à Francfort en 1951 par les partis membres de l’Internationale ouvrière et socialiste (la 2ème) qui avait cessé d’exister pendant la guerre, avait évolué dans les décennies suivantes vers un club de notables, surtout européens. Pour les grands partis, qui ont chacun leur propre politique internationale avec des intérêts nationaux, elle était devenue plutôt un encombre. Ce sont les petits partis et les partis illégaux qui auraient eu besoin d’une organisation internationale efficace capable de les soutenir, mais ils n’avaient pas voix au chapitre.
Cependant, sous la présidence de Willy Brandt (1976 – 1992) l’IS cherche à dépasser les préoccupations européennes et à s’ouvrir au monde. Le nombre de ses membres augmente rapidement. Parmi ceux-ci, hélas, un certain nombre ont un rapport très lointain avec le socialisme (le Parti du Congrès indien, le PRI mexicain) ou, pire, représentaient des dictatures même au moment de leur admission: le RCD de Tunisie (Ben Ali) et le NPD d’Egypte (Mubarak) ont été acceptés en 1989. Une politique d’ouverture non maîtrisée, où la priorité était de faire nombre, aboutissait à diluer encore davantage l’identité politique de l’organisation.
Dans la dernière décennie, un nombre croissant de partis membres avaient commencé à critiquer le fonctionnement et la politique de l’IS. Ils reprochaient à sa direction l’absence de démocratie interne, le manque de transparence financière, la présence de partis de dictatures et l’incapacité de faire face aux défis du siècle, notamment la crise économique mondiale, ses causes et ses conséquences.
Ces critiques se retrouvent en grande partie dans les rapports des délégations du PSS qui ont participé aux réunions de l’IS, que l’on peut consulter sur le site internet du PSS (www.sp.ps.ch/fre – cliquer sur « Parti », ensuite, dans la colonne « Organisation », sur « PS international », puis sur « Internationale socialiste »). Il y a notamment le rapport dévastateur de la délégation au congrès de l’IS de 2008, à Athènes (en allemand), suivi de la résolution « pour une réforme en profondeur de l’IS » au congrès du PSS de 2011 et de la réponse du PSS, en octobre 2011, au Groupe de Travail de l’IS sur la réforme de l’organisation (en anglais). Il y a, enfin, le rapport sur le 24ème Congrès de l’IS, réuni au Cap sur invitation de l’ANC (août-septembre 2012) (en allemand), qui est un point tournant et en réalité le vrai acte fondateur de « l’Alliance progressiste ».
Pour les partis « réformateurs » il était devenu apparent qu’une réforme de l’IS ne pouvait aboutir avec à sa tête une même direction, tenue pour responsable des dérives de l’organisation. Par conséquent, ils décidèrent de présenter une candidature contre le secrétaire général sortant, Luis Ayala, Chilien, issu du Parti radical, petit parti social-démocrate faisant partie de la coalition de l’Unité populaire d’Allende, élu pour la première fois en 1989 et réélu depuis. La candidate des « réformateurs » était Mona Sahlin, ancienne présidente du Parti social-démocrate suédois et plusieurs fois ministre. Luis Ayala fut réélu par 46 voix contre 36 à Mona Sahlin et c’est alors que les partis « réformateurs » décidèrent de construire une alternative à l’IS.
Une première conférence des « réformateurs » eut lieu à Rome, à l’invitation du Parti démocrate italien, en décembre 2012, avec la participation de 42 partis, suivie de la fondation « officielle » de l’AP à Leipzig .le 22 mai de l’année dernière, et d’une réunion à Stockholm en octobre sur le thème « A New Global Deal ». Une nouvelle conférence doit se réunir à Tunis en février, sur l’invitation de Ettakol (Forum démocratique pour le Travail et les Libertés), parti laïque de gauche, et un séminaire sur le « travail décent » doit se réunir à Montevideo, en juillet prochain, sous les auspices du PS de l’Uruguay.
Ce qui frappe au prime abord c’est la ressemblance de l’AP avec l’IS. Ce sont les mêmes. L’indignation de Sigmar Gabriel, président du SPD, en mars 2011, constatant que des partis de dictateurs faisaient partie de l’IS, rappelle l’ndignation du Capitaine Renault dans le film Casablanca (« I am shocked, shocked to find that gambling is going on here! ») – avant de recevoir sa part de l’argent gagné au jeu. C’est quand même le SPD, et tous les autres, qui ont souhaité la bienvenue à Ben Ali et Mubarak en 1989, pour les exclure en 2011, trois jours après la chute de Ben Ali et après la répression sanglante de Mubarak contre les premières manifestations de la révolte populaire égyptienne.
Les autres dictateurs, maintenant considérés infréquentables (Daniel Ortega au Nicaragua, José Eduardo dos Santos, « président à vie » de l’Angola, ou Laurent Gbagbo, ancien président de la Côte d’Ivoire, actuellement devant la Cour internationale de Justice pour répondre de crimes contre l’humanité) ont tous été acceptés à l’IS par les mêmes partis qui aujourd’hui constituent l’AP.
L’expérience ne semble pas d’ailleurs avoir servi. Parmi les invités à Leipzig figure l’ANC, parti gouvernemental en Afrique du Sud, en pleine crise, discrédité pour cause de corruption jusqu’à sa présidence et par le massacre par la police des grévistes de la mine de platine de Marikana en août 2012, qui a fait 34 morts.
Ce qui frappe ensuite, c’est évidemment la disparition de la référence socialiste. Les mots-clefs sont « progressistes » et « démocrates », accessoirement socialistes ou social-démocrates, au grand soulagement de certains, enfin débarrassés du poids de leur histoire.
Cette disparition symbolique du socialisme est en outre censée rendre possible l’adhésion du Parti démocrate des Etats-Unis, déjà représenté à la réunion de Rome par Peter Shumlin, gouverneur du Vermont et président de l’Association des Gouverneurs Démocrates. Il est vrai que le Vermont est l’Etat qui a envoyé au Sénat Bernard Sanders, le seul membre socialiste auto-déclaré au Congrès des Etats-Unis, où il siège comme indépendant. Cependant, la gauche du Parti démocrate est marginalisée et le parti, à l’échelle nationale, est un parti bourgeois inféodé au capital financier.
La déclaration de programme de l’AP, qui se trouve sur son site
(http://progressive-alliance.info/base/) est une suite d’affirmations, de généralités et de lieux communs qui pourraient, en effet, être signés par n’importe quel « progressiste » ou « démocrate », ou, d’ailleurs, par l’IS. Aucune analyse de la situation mondiale, aucune mention des moyens que les « progressistes » devraient mettre en œuvre pour atteindre leurs buts, aucune mention des rapports de force qui conditionnent l’action politique et sociale. L’AP n’a pas d’ennemis (sauf la direction de l’IS). Elle n’a que des amis, y compris le patronat.
En effet, il apparaît que le « Global New Deal » est en fait un « Global New Deal Between Capital and Labour » (en français, une « nouvelle donne mondiale entre capital et travail »). Il y a eu un rapport à ce sujet qui a été discuté à la réunion de Stockholm. Ni le rapport, ni les discussions auquel il a donné lieu, ont été rendus publics. On peut craindre le pire: la relance du « partenariat social » avec une Internationale de partis, désormais « progressistes », offrant sa collaboration à partir d’une position de faiblesse, c’est à dire sa reddition.
Pour résumer: ce qui semble s’être passé, c’est qu’une coalition de partis membres de l’IS, profitant des disfonctionnements et des erreurs de sa direction, dont ils étaient pourtant co-responsables, a saisi l’occasion du congrès de l’IS au Cap pour franchir, enfin, un nouveau pas dans la « dé-socialdémocratisation » de la social-démocratie et dans sa transformation en social-technocratie. L’AP est en fait une opération bureaucratique qui ne s’appuie sur aucun mouvement social: une IS « dé-socialdémocratisée », encore plus éloignée des luttes de classe réellement existants, alors même qu’elle cherche à coopter les éléments les plus consensuels du mouvement syndical.
Ce n’est pas dans ce cadre que la reconstruction du socialisme international pourra avancer. Il est à prévoir que, à la suite de renoncements, de capitulations et de déceptions, de nouveaux remous vont agiter l’espace politique qui était celui de la social-démocratie historique. Dans le meilleur cas, ces remous permettront de libérer des forces qui, avec d’autres, reprendront le chemin de la lutte pour la justice et la liberté.