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La célèbre écrivain-voyageuse Ella Maillart naît en 1903 à Genève dans un milieu bourgeois, d’un père commerçant en fourrure et d’une mère danoise qui lui donnent une éducation fortement portée sur le sport. Dès son plus jeune âge, Ella se passionne pour la voile, qu’elle pratique sur le lac Léman, à Genthod, et à 13 ans, elle gagne ses premières régates. Jeune fille, elle devient skieuse de haut niveau et fonde le premier club genevois féminin de hockey sur terre.
Elle rate ses examens de fin d’étude ... et s’ennuie. Son esprit indépendant et son goût pour la vie en plein air la poussent à découvrir le monde. «J’ai simplement dit: Je ne veux pas vivre dans une ville. Et ça a déterminé toute ma vie. »
Dans les années 20, elle parcourt les océans avec une autre jeune fille de la bourgeoise genevoise, Hermine de Saussure; elle noue une amitié avec un autre esprit indépendant, de dix ans son aîné, le navigateur solitaire français Alain Gerbaud; elle apprend à utiliser une caméra avec le réalisateur Jean Grémillon, qui à l’époque n’avait tourné que des courts-métrages [plus tard, entre 1937 et 1941, il réalisera Gueule d’amour avec Jean Gabin, L’étrange Monsieur Victor avec Raimu et Remorques avec Michel Morgan]. Lorsque sa camarade de navigation tombe enceinte [la fille de de Saussure, Delphine Seyrig, tournera avec quantités de grands réalisateurs], Ella poursuit sa destinée aventureuse en solitaire.
Rencontres avec des grandes figures
Son physique avenant lui ouvre les portes des studios de cinéma à Berlin, où elle fait de la figuration. En 1930, la veuve de Jack London lui donne de quoi financer un voyage à Moscou, où elle loge chez la comtesse Tolstoï. Elle croise les grandes figures du cinéma soviétique de l’époque: Dziga Vertov, Eisenstein, Poudovkine.
Avec les revenus de son premier récit de voyage publié à Paris, Parmi la jeunesse russe, elle part au Kirghizistan et explore l’Asie centrale, d’abord avec quatre scientifiques russes, puis seule. Avec son Leica, elle photographie les nomades contrariés par les Soviets.
En 1934, elle rencontre le Père Teilhard de Chardin à Pékin, qui lui donne l’envie de gagner l’Inde en passant par le nord du Tibet, sur l’ancienne route de la Soie. Elle fait ce périple de 8000 km avec le journaliste anglais Peter Fleming [le frère de Ian Fleming, auteur des James Bond]: pendant sept mois, le beau couple (qui n’en est pas un) emprunte des voies de traverse, dans des conditions difficiles, fatales pour leurs chevaux et leurs chameaux. Au retour, ils écrivent chacun un livre sur leur voyage: celui de Maillart est de style documentaire, celui de Fleming, plus romanesque.
Puis Maillart rencontre la journaliste Annemarie Schwarzenbach (issue d’une famille de la haute bourgeoisie zurichoise) qui connaît bien l’Orient et qui a une voiture. Elles partent en Afghanistan et arrivent à Kaboul en 1939. Là, Schwarzenbach, rattrapée par ses démons, replonge dans la drogue. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Maillart va rester en Inde et son voyage va devenir intérieur, au contact de sages hindous.
Images d’archives et reconstitutions
Les voyages extraordinaires d’Ella Maillart est un documentaire conventionnel qui nous emmène sur les pas de l’aventurière, en mêlant des séquences tournées sur ses itinéraires, des reconstitutions et des images d’archives. Personnellement, je trouve ce procédé en vogue peu inspiré. Le documentaire n’échappe pas non plus aux désormais inévitables prises de vue par des drones. Néanmoins, étant donné qu’Ella Maillart est une des personnalités suisses les plus connues et que j’ignorais tout de son parcours, le film m’a intéressé.
Je n’ai lu aucun des quinze récits de voyage d’Ella Maillart. En revanche j’ai lu quelques (très beaux) livres de l’autre célèbre écrivain-voyageur genevois, Nicolas Bouvier [que j’ai eu aussi la chance de rencontrer]. À ceux qui critiquaient les qualités littéraires des récits de Maillart, Bouvier rétorquait: «J’aime mieux un véritable voyageur qui écrit, qu’un écrivain qui voyage.»
Ella Maillart ne se revendiquait pas photographe, estimant que ses photographies n’avaient rien d’exceptionnel, mis à part ce qu’elles capturaient. Si j’en juge d’après les photos figurant dans le documentaire, elle avait tout à fait raison, même si l’un des intervenants du film, Daniel Girardin, ancien conservateur en chef au Musée de l’Élysée, à Lausanne, et historien de l'art, loue son «œil de photographe». Il est vrai que la voyageuse lui a confié l’ensemble de ses archives photographiques (plus de 20 000 clichés) et que Daniel Girardin est l’un des initiateurs de la création du Musée Ella Maillart à Karakol, au Kirghizistan.
Quête spirituelle
Quant à la quête spirituelle de cette intrépide voyageuse, comme le dit un des personnages du documentaire, «Ella Maillart fait partie de la génération traumatisée par la Première Guerre mondiale, et elle a essayé de trouver, ailleurs qu’en Occident, un autre mode de vie». Dans un entretien réalisé à la fin de sa vie dans un chalet à Chandolin, un village valaisan où elle s’est retirée dès 1948, l’ingambe octogénaire se souvient s’être toujours posée ces questions : «Qu’est-ce que c’est que la réalité, l’essence de la vie dans l’instant présent? Quand on veut arriver au fond du problème, il faut savoir qui on est, puisque c’est moi qui suis consciente et voit les choses. Toutes les questions qu’on pose à un sage tournent autour de cette question: qui suis-je ? (...) Toutes les sagesses du monde parlent de deux "je" [un "petit" (l’ego) et le Soi]. Il y a un étage supérieur dans l’homme qui, la plupart du temps, n’est pas développé, et fait que nous sommes dans un manque pour quelqu’un qui recherche (...) Je pense que le but de la vie, c’est d’arriver à cette paix profonde, cette compréhension de ce mystère suprême qu’est la vie (...) Nous sommes dans une perpétuité de mystère. L’homme appelle ça Dieu ou la prédestination. Moi je ne peux pas vous répondre.»
À la vision de ce documentaire, il apparaît que la renommée d’Ella Maillart doit beaucoup à sa qualité de femme, qui rend son parcours exceptionnel pour l’époque. Et dans les années 1970, l’esprit d’indépendance de cette aventurière en quête de plénitude dans les territoires et les sagesses de l’Orient a beaucoup plu.
Dans les salles en Suisse romande dès le 14 juin 2017.
Projections spéciales en présence du réalisateur:
FRIBOURG, Cinéma Rex, dimanche 18 juin 11h00
ST-CROIX, Cinéma Royal, dimanche 18 juin 18h00
BEX, Cinéma Grain de Sel, mardi 20 juin 20h00
DELEMONT, Cinéma la Grange, dimanche 25 juin 17h00
VERBIER, Cinéma de Verbier, mercredi 9 août
NEUCHATEL - LA CHAUX-DE-FONDS, 3 septembre
suivies par d'autres villes.