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«Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une désolante affliction que de mourir» écrivait, implacablement juste comme toujours, Jean de La Bruyère (Les Caractères, XI, 43.). On se plaît à rêver de ce que nous dirait La Bruyère (1645-1696) ce moraliste dont Taine disait qu'il excellait «dans l'art d'attirer l'attention» sur le clonage humain, cette nouvelle perspective d'immortalité pour quelques-uns en même temps que nouvelle et insupportable angoisse pour presque tous. On aimerait aussi disposer de la lecture qu'il pourrait nous faire de l'usage actuel des techniques que l'on qualifiait hier de «procréation médicalement assistée» et qui sont désormais celles «d'assistance médicale à la procréation». Au risque d'être une fois encore accusé d'incorrection politique, on ne résiste pas au plaisir de livrer ici les grandes lignes de l'analyse qu'avait fait sur ce thème France Quéré, théologienne protestante et qui a joué pendant plusieurs années un rôle majeur au sein du Comité national français d'éthique.Cette analyse figure dans le chapitre intitulé «le désir célibataire» d'un précieux ouvrage préfacé par Jean Bernard que vient de publier le groupe Bayard.* «L'idée a germé très tôt : les nouvelles techniques de procréation, prévues pour donner des enfants à des couples stériles, allaient aussi permettre à des femmes fécondes d'accéder à la maternité sans concours masculin ! écrit France Quéré. Des candidates en effet se présentèrent dans les centres de fécondation artificielle, elles réclamaient une insémination. Les médecins qui les recevaient n'avaient pas tous pensé que les méthodes qu'ils avaient mises au point ne constituaient pas d'innocents palliatifs, comme le fauteuil roulant, le sonotone ou la prothèse dentaire qui ne menaçaient nullement l'ordre social. Dans la reproduction humaine, on avait observé bien des écarts, mais celui-là jamais : un enfant conçu sans qu'il y ait eu à aucun moment la moindre intimité entre l'homme et la femme !»Fallait-il ou non accéder à la demande de ces femmes ? Convenait-il et pourquoi ? d'élargir le champ des techniques contre la stérilité à celui de la convenance personnelle ? La question, à dire vrai, ne fit jamais l'objet d'un large débat pas plus que l'on ne chercha à mesurer la portée d'un phénomène qui voyait une thérapeutique quitter brutalement le champ de la médecine pour voguer vers d'autres eaux, «sociétales». La France, néanmoins, trancha : la fécondation in vitro, la micro-injection ovocytaire de spermatozoïdes, la manipulation et l'usage des gamètes ou la stimulation de la fonction ovocytaire devaient impérativement rester dans le champ de la thérapeutique contre la stérilité. La loi, en 1994, vint conforter l'usage et rien, dans l'actuel projet de relecture des lois de bioéthique de 1994, ne permet de penser qu'il en ira différemment dans les années qui viennent.Mais qu'est-ce que la France dans l'océan mouvant de l'Union européenne ? En Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne peut-être, certains répondent favorablement, pour beaucoup d'argent, aux demandes des femmes seules. Les prétextes sont nombreux qui justifient de tels gestes, à commencer par un argumentaire qui soutient qu'aider une femme seule, homosexuelle ou non, est la nouvelle étape de la libéralisation de la femme. Il faut, ici, lire France Quéré, pour bien prendre la mesure des syllogismes omniprésents dans ce nouveau et bien-pensant paysage. «La monoparentalité contemporaine exhume aujourd'hui bruyamment l'autonomie féminine que le passé a tenté de juguler (
). La famille est une structure, non pas harmonieuse, mais dramatique et instable. Y guerroient des forces disproportionnées. Il est donc temps de poser des questions et d'y répondre : est-il légitime que les techniques actuelles de procréation appuient la demande de monoparentalité ? Mon propos semblera peut-être monolithique. C'est que de tous les côtés les objections m'assiègent (
)» nous explique France Quéré. Propos monolithique ? A coup sûr. Et c'est tant mieux.Une paillette anonyme de sperme, une demande solitaire et un désir célibataire et l'enfant survient. «Quel sentiment l'enfant reçoit-il de son identité ? Je m'étonne que l'on puisse à la fois défendre les «formes alternatives» de la famille et le droit de l'enfant à connaître ses origines» nous dit encore France Quéré. Qui entend la justesse d'un tel propos ? Qui se soucie de le défendre ? Et si le combat était déjà dépassé ? Au moment précis où sortait le livre de France Quéré, le gynécologue italien Severino Antinori affirmait qu'il mènerait à bien son projet de cloner des êtres humains. «Il y a des pays comme Chypre ou l'ex-Union Soviétique où cela pourra se faire» a indiqué dans un communiqué le médecin italien qui avait aidé il y a huit ans une Italienne de 62 ans à avoir un bébé. Dans un entretien lundi au quotidien italien Il Giornale, M. Antinori affirme qu'il «ira de l'avant dans son projet dans le respect maximum des lois et des règles déontologiques des pays où la recherche scientifique est libre, et cela à des fins thérapeutiques et pour le bien de l'humanité.» Le médecin italien a tenu un colloque jeudi et vendredi dernier sur le clonage humain à l'université de Rome, La Sapienza, et multiplié les déclarations sur son projet ; un projet qui lui aussi ne renvoie, tout bien pesé, qu'au désir célibataire, cette triste affliction de notre bien triste époque.J.-Y. Nau* Quéré F. L'homme, maître de l'homme. Paris : Bayard, 2001.