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Marc-André Freudiger
L’imprévisible n’a pas toujours été une notion négligée dans le rapport de l’homme au monde. L’Antiquité lui réservait une bonne place.
Les Grecs en ont rendu compte dans leurs tragédies. Elles mettent régulièrement en scène un héros qui, tel Œdipe ou Persée, cherche à échapper à son destin et se retrouve malgré lui en train de le réaliser de manière imprévue alors qu’il s’était imaginé le fuir.
Dans la tradition vétérotestamentaire, l’imprévisible est aussi présent. Si on y trouve une tendance à considérer que la vie humaine est réglée par le principe de rétribution, qui récompense les justes et punit les injustes, ce mécanisme de prévision y est a maintes reprises dé noncé comme illusoire, ce qui redonne place a l’imprévisible. Les livres de Job et de l’Ecclé siaste en sont l’illustration, de même que l’histoire de Jonas et la plainte de certains psaumes sur la prospérité des impies.
Dans le Nouveau Testament, l’imprévisible est présent dans la prédication de Jésus, lié a son annonce du Règne de Dieu qui vient. Mais ses auteurs, et notamment Paul, le voient déjà a l’œuvre dans la portée eschatologique de sa vie et de sa mort et ils attendent sa manifestation ultime dans l’événement de sa parousie, son retour à la fin des temps.
En fait, c’est l’avènement de l’âge scientifique qui a écarté l’imprévisible des premiers plans de la pensée. En considérant l’univers comme régi par des lois, en s’attachant à les mettre en évidence et à démontrer leur fonctionnement, la démarche scientifique s’est fixée sur les régularités, les chaînes de causes et d’effets, le continuum de la réalité et elle a relégué l’imprévisible a l’arrière-plan. Car chez les scientifiques [1] , pour tout un courant de pensée, ce qui importait, c’était les possibilités de prévisions qui en résultaient, c’était l’élargissement du champ prédictible, c’était le pouvoir et la maîtrise qu’elle permettait sur le monde. Et par rapport à cet enjeu, l’imprévisible n’a plus représenté qu’un petit résidu de risque, certes irréductible, mais qu’on pouvait se permettre de négliger. Les indéniables progrès dans la connaissance des choses et les extraordinaires développements techniques qui en sont issus suffisaient a justi fier la suprématie de cette vision scientifique dans la culture (que, dans son exposé d’aujourd’hui, Hubert Wykretowicz a lui-même évoquée et qu’il a qualifiée de « présupposé de la représentation technique du monde » [2] ).
Mais de temps à autres et souvent de manière abrupte, l’imprévisible se rappelle à notre bon souvenir. Le développement de la pandémie du coronavirus en est la dernière illustration en date, mais dans l’histoire, à toutes les époques, il ne manque pas d’exemples où l’imprévisible a surgi de manière inopinée et a pris les humains à revers ; alors même que des avertissements pouvaient s’être faits entendre, des avertissements qui ne furent pas pris au sérieux.
A ces moments-là, on se rend alors compte, pour notre confusion, que si dans les démarches scientifiques l’imprévisible n’a valeur que de petit paramètre de risque, il n’est pas du tout scientifique de le négliger, car si rare et si aléatoire que soit ce risque, il est susceptible de développer des effets exponentiels.
C’est le mérite de l’essayiste Nassim Nicholas Taleb d’avoir consacré ses réflexions depuis une vingtaine d’années au risque que représente l’imprévisible dans les systèmes d’organisation humaine. Dans la mesure où elles me semblent s’inscrire dans le droit fil de notre thème « Catastrophes et maîtrise », je me propose de vous présenter un aperçu des idées qu’il développe dans son ouvrage intitulé Antifragile [3]. Et à partir de là, sur la lancée, je me risquerai à établir une connexion avec le point de vue théologique que Paul recommande à l’Église de Corinthe par rapport au surgissement, suppose proche mais imprévisible, de la parousie de Jésus [4].
Il se définit lui-même comme un « épistémologue de l’aléatoire ». Il est né au Liban en 1960, mais a quitté le pays en 1973 lors de la guerre civile. Exile en France, puis aux États-Unis, il est titulaire d’un doctorat en sciences de l’Université de Paris et d’un Master of Business Administration de la Wharton School of Business de l’Université de Pennsylvanie. Il parle une dizaine de langues. Il travaille comme trader et gestionnaire de fonds spéculatifs pour de grandes banques pendant une dizaine d’années, développant une approche non mathématique du risque et de l’incertain. Ce qui le conduit à formuler des théories inédites sur la gestion des risques. Prenant son indépendance, il devient conseiller scientifique et auteur indépendant. Il se fait volontiers provocateur et s’affiche en tant que sceptique empirique, dans la lignée de Sextus Empiricus, Pierre Bayle, David Hume, Karl Popper. Ses livres sur le risque et l’incerti tude deviennent des succès mondiaux : Le Hasard sauvage (2001), Le Cygne noir (2007), Force et fragilité (2010), Antifragile (2012), etc.
« Je suis oppose à un discours qui se concentre sur le connu et qui ne tient pas compte de l’inconnu « (p. 431). Sur la base de son expérience de gestion des risques dans l’incertitude et la volatilité, Taleb entend s’opposer à ceux qu’il appelle des fragilistas. Sous ce terme, il reg roupe tous ceux qui surestiment la portée du savoir scientifique, victimes de l’illusion « que les raisons qui se cachent derrière les choses leur sont automatiquement accessibles » (p. 21). Ils ne voient pas qu’en dehors de la physique, « les systèmes complexes sont pleins d’interdépendances difficiles a discerner et de réactions non linéaires « (v. 17). Ils n’admettent pas que s’y produisent « des réactions en cascades qui diminuent, voire éliminent la prévisibilité et déclenchent des événements démesurés » (p. 18). Et ils se complaisent imprudemment a éla borer des échafaudages branlants d’hypothèses et de prévisions. Sous couvert d’expertise ou de scientificité, ils incitent les décideurs a s’engager dans des politiques artificielles et ris quées, « où les profits sont faibles et visibles, et les effets secondaires potentiellement graves et invisibles « (p. 21).
En réaction a cette attitude, Taleb préconise un changement d’approche pour la prise de déci- sion en situation d’incertitude et de volatilité, changement qui équivaut a un changement 2 dans la terminologie de Paul Watzlawick [5] (changement du système, plutôt que changement dans le système).
Après s’être expliqué sur ce changement d’approche, Taleb va consacrer le reste de son ouvrage à l’appliquer a différents domaines : l’évolution, la politique, l’innovation dans les affaire et la découverte scientifique, l’économie, l’éthique, l’épistémologie, etc.
L’exhaustivité n’étant pas le but de cette présentation, je vous propose d’aborder le changement d’approche de Taleb en le considérant selon trois perspectives distinctes, discontinues au sens où elles ne se laissent pas ramener à un seul tableau, mais interdépendantes dans la mesure où elles ont des implications les unes dans les autres : les perspectives épistémologique, pragmatique, et éthique. Selon le mode de faire de Pierre-André Stucki, nous pouvons nous les représenter schématiquement à l’aide des faces d’un cube.
C’est la perspective dans laquelle on s’interroge sur les possibilités, les limites et le fonctionnement du savoir ; celle aussi qui distingue entre la possibilité du vrai et l’illusoire. Examinant la démarche de prédiction sous cet angle, Taleb relève que les systèmes complexes d’organisation sur lesquels elle porte sont truffés d’interdépendances et de réactions non-linéaires. Elles donnent ainsi prise, dans leurs développements, au hasard, à la volatilité, à la variabilité, à l’incertitude, à l’inconnu. Pour une part, ces hasards tendent à se neutraliser et à ne provoquer que des fluctuations mineures. Mais pour une autre part, même si les cas sont plus rares, ces hasards peuvent donner lieu à de graves bouleversements et a des effets gigantesques, exponentiels. En écho à Karl Popper et, avant lui, à Juvénal [6] l’auteur de la métaphore, Taleb ap pelle ces bouleversements des cygnes noirs, ainsi que nous en avait fait part Claude Petitpierre dans son exposé du mois dernier [7] . Rappelons en effet qu’il fut un temps où l’on pensait que tous les cygnes étaient blancs et que ce temps a brutalement pris fin en 1697 lors la dé- couverte imprévue et troublante de cygnes noirs en Australie.
Selon Taleb, l’existence de ces deux types de hasard rend la prévision risquée, déraisonnable et dangereuse. Il le justifie en reprenant à son compte la fable de la dinde qu’en son temps Bertrand Russel [8] avait utilisée pour mettre en évidence les limites de l’induction et que Claude Petitpierre avait aussi évoquée dans sa présentation du mois dernier [9] . Une dinde est nourrie mille jours durant par un boucher. Chaque jour qui passe confirme la dinde dans la conviction que le boucher est l’ami des dindes, avec un niveau de confiance de plus en plus élevé. Jusqu’à ce jour de Noël fatidique, ce cygne noir, qui révèle à la dinde que le boucher va lui couper le cou. Cette fable met en lumière la manière dont s’opèrent les prévisions : elles se basent sur l’observation du passé et de ses pires événements pour en inférer une projection sur l’avenir ; elles lisent donc l’avenir en extrapolant. Or, là est la faille sur laquelle Taleb met le doigt : les experts en gestion du risque « ne remarquent jamais ce qu’il y a là d’illogique : ce ‘pire des événements’, comme ils l’appellent, allait au-delà de ce que l’on considérait comme ‘le pire des événements’ à l’époque considérée » (p. 61). Autrement dit, le passé ne saurait garantir qu’il ne va pas se produire quelque chose d’inédit, qui va prendre de court les prévisionnistes. L’absence de preuve, n’équivaut en rien à la preuve de l’absence. L’imprévisible demeure toujours imprévisible. Et Taleb de nommer ce défaut de logique Le problème de Lucrèce, « en hommage au poète et philosophe latin qui écrivit que l’idiot croit la montagne la plus haute du monde identique à la plus haute montagne qu’il a vue » (p. 61).
En conséquence de ces considérations de logique, Taleb juge dangereuses et illusoires les prises de décision habituelles en situation d’incertitude et de volatilité qui se fondent sur un calcul et une prévision de risques. Et il recommande de s’en détourner.
Si du point de vue épistémologique, le calcul de risque et la prédiction s’avèrent illusoires et dangereux, il n’en reste pas moins que dans une situation de volatilité et d’incertitude, il faut prendre des décisions et agir. Alors sur quoi se fonder ? Qu’est-ce qui peut orienter les décisions et guider l’action ?
Il faut partir de la fragilité, répond Taleb. Car ce qu’on peut prévoir, c’est qu’à terme les systèmes fragiles vont s’effondrer et la fragilité est une qualité qui s’observe. « On peut déceler la fragilité, la repérer, et même la mesurer dans de nombreux cas, ou du moins mesurer la fragilité relative avec une légère erreur, tandis que les comparaisons de risques se sont révélées (jusqu’à présent) douteuses. On ne peut affirmer d’une manière fiable que tel événement ou choc éloigné est plus probable qu’un autre (à moins que l’on aime se faire illusion), mais l’on peut établir avec beaucoup plus d’assurance qu’un objet ou un édifice est plus fragile qu’un autre, au cas où tel événement aurait lieu (p. 20). La fragilité est une qualité commune et repérable qui s’applique aussi bien à un objet qu’à une entreprise, une industrie, un pays ou un système politique ou économique, etc. « Est fragile ce qui pâtit beaucoup plus des événements extrêmes que d’une succession d’événements moyens « (p. 329) et où l’augmentation du choc provoque une augmentation disproportionnée des dommages.
Sur cette base, Taleb définit une triade de concepts qui vont lui servir de repère pour la prise de décision et l’action :
- la fragilite : c’est ce qui n’aime pas la volatilité, et donc le hasard, l’incertitude, le désordre, les erreurs, les pressions, le stress, les heurts, la précarité, etc.
- la robustesse : C’est ce qui résiste à la volatilité et aux chocs en restant intact, donc sans ne se casser ni s’améliorer.
- l’antifragilité : c’est le terme que Taleb a inventé pour désigner ce qui, à la différence de la robustesse, s’améliore dans les chocs et, à l’inverse de la fragilité, aime la volatilité, l’incertitude, le désordre, l’inconnu, s’en nourrit, en tire profit et s’y développe.
Dès lors, l’orientation pour la prise de décision et l’action sera celle-ci : dans tous les domaines d’application, tendre à rendre le fragile, sinon robuste, du moins antifragile, puisque tôt ou tard le fragile finira par se briser.
Ainsi, dans la mesure où un système fragile se caractérise par une asymétrie où les dommages sont plus importants que les gains en cas de choc, le rendre antifragile c’est instaurer une asymétrie inverse où les gains sont plus importants que les dommages en cas de choc. Si donc être un tout unifié fragilise un système, il s’agira de le diversifier en sous-systèmes, de manière à ce qu’il y ait toujours des sous-systèmes qui profiteront des événements inattendus. Veiller à avoir constamment plusieurs options à sa disposition. Ne pas s’enfermer dans un programme donné mais le garder adaptable. Ne pas mettre tous ses Ïufs dans le même panier. Disposer de plusieurs fers au feu. Et mettre à profit les indications utiles que comporte tou - j ours la volatilité pour se réajuster.
L’orientation est ainsi donnée. Mais elle peut être mise en œuvre avec des visées diverses. C’est ce qui conduit Taleb à prendre en compte aussi la perspective éthique.
Si, dans un contexte d’incertitude et de volatilité, l’orientation doit être celle de se départir de la fragilité et de rechercher l’antifragilité, la démarche ne va pas sans équivoque. On peut chercher à se rendre antifragile dans le respect des autres ou à leurs dépens. Dans la complexi té et l’enchevêtrement des systèmes, il est possible en effet de tirer avantage de l’opacité et des fluctuations en exposant les autres aux risques de pertes et de préjudices. « Le pire problème de la modernité réside dans le transfert pernicieux de fragilité et d’antifragilité d’une partie à l’autre, la première récoltant les bénéfices, et l’autre (involontairement) les préjudices, ce transfert étant facilité par l’écart croissant entre ce qui est éthique et ce qui est légal. Si cet état de fait existait déjà avant, il est aujourd’hui devenu particulièrement grave – la mo- dernité le dissimule particulièrement bien. « (p. 455). Il est rendu possible chaque fois qu’un système autorise un grand pouvoir sans véritable inconvénient ni responsabilité. La crise financière de 2008 en donne de multiples exemples. « La société paie pour les pertes des banquiers, mais ne reçoit d’eux aucune contrepartie. Qui ne considère pas ce transfert d’antifragilité comme du vol a certainement un problème « (p. 482). Mais le travers ne se limite pas au monde bancaire : « Tant de professions, issues pour la plupart de la modernité, sont touchées, devenant plus antifragiles aux dépens de notre fragilité – fonctionnaires titularisés, chercheurs universitaires, journalistes (ceux du genre à ne pas déboulonner les mythes), establishment médical, grandes sociétés pharmaceutiques, et beaucoup d’autres encore» (p. 461).
Il importe donc pour Taleb de poser la règle éthique suivante : « Tu n’auras pas d’antifragilité aux dépens de la fragilité des autres « (p. 17). Aux opportunistes et aux cyniques qui profitent du système sur le dos des autres, il oppose ceux qu’il appelle les ‘héros’ et qui ne rechignent pas à prendre pour les autres des risques qui s’accompagnent d’inconvénients.
Et corollairement, il attire l’attention sur le fait que si nous voulons éviter de favoriser l’oportunisme et le cynisme, il faut faire en sorte que les détenteurs de pouvoir qui profitent d’un système soient obliges de « mettre leur peau en jeu «, de s’exposer, d’assumer les conséquences de leurs erreurs. Ils ne doivent pas pouvoir se sortir d’affaire aux dépens des autres, sans risque et en toute impunité. De même, il faudrait faire en sorte que parler coûte plus cher. Ceux qui prônent des positions publiques susceptibles de produire des préjudices, les hommes politiques, les prévisionnistes, les planificateurs, les consultants, les faiseurs d’opinion de toutes sortes devraient avoir à répondre de leur propos. Il n’est pas juste de ne pas prendre des risques personnels quand on y expose les autres.
Taleb a mené une réflexion qui part de l’imprévisible et se construit à partir de lui. Il lui reconnaît son droit dans la perspective épistémologique et il en tire les conséquences pour l’action humaine dans la perspective pragmatique. L’imprévisible joue ainsi un rôle central. Sa dimension incontournable est reconnue et établie.
Pour illustrer ce jeu dialectique des rapports entre perspectives, avec un grand coup de chapeau reconnaissant, je me servirai du modèle de carré élémentaire (fig. 1) que Pierre-André Stucki a développé pour analyser les relations entre les idées et qu’il nous a expliqué dans son dernier livre paru juste après sa mort [10].
Les deux axes du repère représentent chacun une idée susceptible de recevoir trois valeurs : positive (1), négative (-1) ou indéterminée (0). Les neufs points (-1,1), (0,1), (1,1), (-1,0), (0,0), (1,0), (-1,-1), (0,-1), (1,-1) équivalent aux différents couplages possibles entre les idées. Les flèches illustrent une implication ou la possibilité d’une connexion et d’un passage de l’une à l’autre.
Ainsi, le carré ci-contre (fig. 2) met en évidence, à l’arti culation des perspectives épistémologique et pragmatique, les doubles implications opposées que Taleb voit entre reconnaissance d’un savoir limité et consolidation du fragile, d’une part, et prétention au savoir illimité et focalisation sur la prévision, d’autre part.
Par là, c’est aussi la non-maîtrise humaine de l’avenir qui est entérinée. La prise au sérieux de l’imprévisible amène un brouillage dans l’appréhension de l’avenir. L’avenir ne se laisse pas prévoir, ni scruter. Il n’est pas simplement un prolongement ou une variation du passé. Il est sui generis. Il échappe à notre connaissance et à notre contrôle. Il n’a rien de clair ni de certain. Nous devons nous avouer exposés, démunis et vulnérables face à lui.
Par conséquent, plutôt que de nous perdre en conjectures, il convient de reporter notre regard de l’avenir sur le présent, et singulièrement sur ses fragilités. La perspective pragmatique de Taleb valorise la considération de l’ici et du maintenant. Elle se détourne de la speculation au profit de ce qui se laisse observer et expérimenter. Et elle est réactive, au sens où elle ne
cherche pas à développer et réaliser un projet, mais à remédier à des défauts observables, des aberrations, des erreurs, ou à des maux qui sont là. Et elle a conscience que toute décision et toute mise en Ïuvre impliquent des risques.
Reste à voir sur qui vont retomber ces risques. Dans sa perspective éthique, Taleb affirme qu’il est juste de s’y exposer soi-même quand on y expose les autres et qu’il est injuste de s’en réserver les bénéfices au prix des préjudices reportés sur d’autres ou sur l’ensemble de la société. Si entre la perspective épistémologique et la perspective pragmatique, la connexion logique est claire, en revanche elle n’apparaît pas entre elles et la perspective éthique. Le fondement de l’appréciation du juste et de l’injuste demeure imprécisé. Cela étant, on peut qualifier l’option éthique de Taleb d’humaniste et de respectueuse d’autrui. Sur le plan éthique également, l’homme n’est pas tout-puissant pour lui. Il est soumis à la règle du respect.
Le mérite de Taleb est d’avoir voulu prendre l’imprévisible au sérieux dans le contexte contemporain et d’en tirer les conséquences pour la vie humaine. Il s’installe ainsi dans un certain voisinage avec le Nouveau Testament que cette même intention imprègne largement. Il me semble donc intéressant, voire peut-être même bénéfique, d’essayer de mettre en rapport leurs points de vue. Et à cet effet, j’ai retenu une recommandation que Paul adresse à la communauté de Corinthe. Car elle apporte un éclairage spécifique et significatif.
Le passage s’inscrit dans un chapitre où Paul répond à des questions que les Corinthiens lui ont posées autour du mariage. Il y recommande à ceux d’entre eux qui ne sont pas mariés de rester célibataires, leur expliquant que, pour le temps présent, cet état est plus avantageux pour eux.
A l’arrière-plan de cette recommandation, il y a une représentation du monde marquée par l’apocalyptique. La vision apocalyptique juive attendait le moment où Dieu interviendrait pour établir son règne, mettre fin à l’histoire humaine, marquée par le mal, l’impiété et la souffrance et instaurer un monde nouveau. Ce moment s’accompagnerait de l’apparition d’une figure céleste, le Fils de l’homme [12]; il rétablirait la souveraineté de Dieu sur toutes choses et initierait un jugement final récompensant les justes et châtiant les impies. Si l’échéance de cette fin des temps relevait du secret de Dieu et demeurait imprévisible aux humains, on imaginait qu’à son approche se produirait un regain de tribulations pour les fidèles.
Les premières générations chrétiennes étaient imprégnées de cette vision juive, mais elles l’ont aussi modifiée à partir de leur foi au Christ.
C’est sur cet arrière-fond que Paul répond aux questions des Corinthiens autour du mariage. Et ce qu’il écrit peut être approché sous trois perspectives : une perspective théologique, une perspective pragmatique et une perspective éthique.
« Ce que je dis, frères, c’est ceci : le temps se fait court. […] La figure de ce monde passe. » Comme ses frères et sœurs juifs, Paul croit à la venue de la fin des temps, à l’anéantissement des puissances hostiles à Dieu et à l’établissement de son règne qui renouvellera toutes choses. Et à ses yeux aussi, cet événement est imprévisible. Mais pour lui l’imprévisible, en fait, s’est déjà produit et manifesté dans la personne de Jésus, crucifié. En lui, Dieu a déjà inauguré son règne et son jugement, sans attendre la fin des temps. Mais pour l’heure, ils demeurent cachés et leur accomplissement définitif et manifeste n’interviendra qu’à la fin des temps. Paul estime néanmoins cette échéance proche, mais de fait, elle reste entièrement enveloppée dans le secret divin et ne se laisse pas du tout planifier ; pas plus que l’apparition de Jésus dans l’histoire ne l’avait été. Quand l’accomplissement se produira, il se donnera donc comme la parousie de Jésus et confirmera la rupture qu’il avait initiée avec ce qui prévaut dans le monde. Mais déjà, il le marque de son sceau : il le rend provisoire, limité, avant-der - nier. Ainsi dans la vision théologique de Paul, l’imprévisible divin joue un rôle déterminant pour l’existence humaine : il est à la fois derrière nous et devant nous, permettant l’exercice d’une prise de distance et d’un démarquage d’avec le cours présent des choses.
Au reste, si l’accomplissement définitif de la souveraineté de Dieu peut être précédée de tribulations, l’événement lui-même, en dépit du jugement qu’il impliquera, peut être envisagé avec confiance, puisqu’il équivaudra à la parousie de Jésus. C’est lui qui rétablira la souveraineté de Dieu. La compréhension du monde, de soi, des autres, de Dieu, qu’il a inaugurée lors de sa venue historique entrera donc définitivement en vigueur. En raison de ce « déjà mais pas encore », il est possible de faire face à cet avenir avec courage et confiance, sans se laisser prendre dans les filets de l’inquiétude et de l’angoisse. Car si l’ultime n’est plus à craindre, l’avant-dernier ne l’est plus non plus. Et le rapport au monde peut changer.
Si du point de vue théologique, nous nous trouvons vivre dans une réalité condamnée qui va vers sa fin dans l’attente d’un imprévisible qui va la renouveler de fond en comble, alors quelle attitude convient-il d’adopter face au monde ?
Pour Paul, cette attitude doit être double, paradoxale : « Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas ; ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas ; ceux qui achètent comme s’ils ne devaient pas le garder, et ceux qui usent de ce monde comme si l’usage ne leur en appartenait pas. « La recommandation répond à la double contrainte d’avoir à faire avec une réalité qui ne va pas durer telle et pourtant d’avoir à y vivre. Il convient donc de composer avec elle puisqu’on y réside encore, mais en prenant ses distances, en ne s’y attachant pas, en ne la laissant pas nous subjuguer et nous soumettre à ses séductions. Il s’agit d’user des réalités du monde, mais avec la distance de la liberté. L’attachement ne doit pas valoir au cours du monde, mais au règne que Dieu a inauguré en Jésus et qui attend son accomplissement.
Avec sa recommandation, Paul suppose une distinction entre l’intériorité et l’extériorité de la personne. L’extériorité recouvre tout ce qu’on en voit et constate : l’allure, le comportement, la manière d’être, les propos tenus, les agissements, les interactions. L’intériorité recouvre ce que le sujet pense, l’intention qu’il a, ce à quoi il est attentif et à quoi il tient, tout ce qui échappe à l’observation et à l’emprise. C’est sur cette distinction que se fonde la liberté à laquelle Paul appelle ses lecteurs, c’est elle qui en permet l’existence dans un monde provisoire et limité, en attente d’un imprévisible : extérieurement, on use du monde, on fait ce qui est raisonnable et ce qu’il faut ; mais intérieurement on s’en distancie, on a conscience d’être là dans un donné avant-dernier, on ne s’y affaisse pas et on n’y ancre pas sa le sens de sa vie.
Même si elle invite à la distanciation et au détachement, l’attitude recommandée par Paul n’est pas une attitude de fuite, de retrait ou de repli dans l’attente du bouleversement que l’avenir va amener. Même si elle considère le présent comme limité et provisoire, elle ne s’en désengage pas et compose avec lui : engagements de mariage ou contrats d’achat demeurent tout à fait possibles. Mais l’attestation la meilleure qu’il ne s’agit pas d’un désengagement, c’est que l’attitude inclut le souci de l’autre et la recherche de son bien. « Si tu te maries, écrit Paul, tu ne pèches pas ; et si la vierge se marie, elle ne pèche pas. Mais ceux-là auront des afflictions dans la chair, et moi, je voudrais vous les épargner […] Je voudrais que vous soyez sans inquiétude.»
Cette attitude d’attention, de prise en compte engagée et de sollicitude est celle de l’amour du prochain et elle trouve son fondement dans la compréhension qui a marqué la prédication et la mission de Jésus. Elle ne correspond pas seulement à un choix de vie de l’apôtre, elle est une conséquence de sa perspective théologique. C’est elle qui est à la base de la position éthique qui se reflète dans ses lignes.
Comme chez Taleb, la réflexion sur l’imprévisible joue un rôle prépondérant chez Paul. Mais son point de départ est différent. Il se situe dans la perspective théologique et c’est à partir d’elle qu’elle se construit.
Elle se réfère à une vision apocalyptique de l’histoire qui a connu son désenchantement en ce que la fin des temps ne s’est pas produite et qu’il nous faut raisonnablement la considérer comme mythique. Mais à la suite de Bultmann [13] , on peut penser que les réflexions de Paul sont susceptibles d’une interprétation existentiale résistant au désenchantement. Car leur fondement n’est pas lié à un imaginaire fantasmé mais à un événement de l’histoire : la solidarité imprévisible et contre toute apparence de Dieu avec la personne et l’histoire de Jésus ; et ce qui est appelé à se produire dans le futur, c’est la confirmation de l’imprévisible qui a eu lieu en dépit des apparences. Aussi cette compréhension se laisse-t-elle très bien transposer dans un contexte où l’ancienne vision apocalyptique de l’histoire n’a plus cours : nous vivons dans un entre deux : entre un imprévisible divin qui a eu lieu et un nouvel imprévisible divin qui ne manquera pas de se produire ; parce que c’est le Dieu dont la solidarisation avec Jésus confond les prétentions humaines au savoir et au pouvoir ultimes qui se manifestera à nou - veau dans le futur.
S’il convient de s’attacher à un imprévisible qui a eu lieu contre toute apparence et qui est appel~ à se reproduire, il s’agit alors de prendre ses distances d’avec le cours présent et visible du temps et d’y vivre extérieurement en gardant intérieurement sa liberté par rapport à lui. La position dans la perspective théologique détermine la position dans la perspective pragmatique et la seconde répond de manière cohérente à la première (fig. 3). Il y a entre elles une implication réciproque : de même qu’à partir de la position prise dans la perspective théologique on est conduit à la position prise dans la perspective pragmatique, de même à partir de la position pragmatique on est conduit à remonter à la position théologique.
Semblablement, la position prise dans la perspective théologique (l’attachement à la compréhension initiée en Jésus) conduit à la position prise dans la perspective éthique (l’attention à l’autre et la sollicitude envers lui) (fig. 4). Mais l’implication n’est plus réciproque. Car s’il est possible de remonter de la position éthique à la position théologique pour l’y amarrer, ce retour n’est plus obligatoire : il serait aussi envisageable d’effectuer l’amarrage à un pur humanisme.
L’imprévisible est au cÏur de la réflexion des deux auteurs. Ils partagent la conviction que l’imprévisible est une composante déterminante de l’existence et qu’à ce titre, il convient de la prendre en compte dans notre manière de penser et de vivre, en abandonnant toute prétention de maîtrise sur l’avenir. Ils en ont cependant une approche différente. Qu’est-ce que leur rapprochement nous permet de constater ?
Si nous considérons leurs perspectives fondatrices, la perspective épistémologique pour Taleb et la perspective théologique pour Paul, les positions qu’ils y prennent sont compatibles (fig. 5). Entre la thèse Taleb que l’imprévisible est avéré et qu’il ne nous donne pas les moyens de le prévoir, et la thèse de Paul que l’imprévisible de Dieu a déjà fait irruption dans l’histoire, qu’il ne va pas manquer de se renouveler dans l’avenir et qu’il est vain de chercher à en disposer, la conjonction est possible. Mais il convient de noter que si le chemin qui va de la thèse de Paul à celle de Taleb obéit à une cohérence logique, la réciprocité diffère : de la thèse de Taleb, il est possible de remonter à la thèse de Paul, mais il serait loisible aussi de la connecter à une thèse d’athéisme ou d’agnosticisme. En ce sens, la thèse de Taleb est neutre. Ce qui donne à penser qu’autour d’elle peuvent se réunir tant des humanistes que des athées ou des chrétiens.
Si nous considérons maintenant la perspective pragmatique, les positions qu’ils y prennent sont aussi compatibles(fig. 6) : la thèse de Paul selon laquelle la suite pratique à donner à la réalité de l’imprévisible, c’est de composer avec le monde dans la liberté d’une distance intérieure, se laisse conjuguer avec la thèse de Taleb que la suite pratique à donner à la réali- té de l’imprévisible, c’est de se focaliser sur la fragilité pour tâcher de limiter les dégâts qui ne manqueront pas de survenir. Toutefois, là aussi, le chemin entre elles n’est pas symétrique. On peut passer sans difficulté de la thèse de Paul à celle de Taleb. C’est d’ailleurs exactement ce que fait Paul, en recom- mandant aux célibataires de ne pas se marier. Mais le passage de la thèse de Taleb à celle de Paul, s’il demeure possible, pose néanmoins problème. Car Taleb ne prend aucunement en compte la distinction entre l’intériorité et l’extériorité. L’idée de distanciation intérieure, comme d’ailleurs toute la problématique de la liberté, sont absentes chez lui. Et sous l’éclairage de Paul, cette absence marque une faiblesse dans la position de Taleb.
Elle signifie que l’engagement autour de la fragilité pour la rendre plus robuste, voire antifragile, pourrait parfaitement dé- river : se faire sans distance intérieure, et donc avec des prétentions de pouvoir oubliant que cet engagement est lui-même soumis à l’imprévisible (fig. 7); alors qu’il reste vrai qu’on ne peut être sùr de rien, que les prévisions sont aléatoires, même quand on cherche à limiter la fragilité. En se sens, la position pragmatique de Taleb n’est pas prémunie contre une dérive en contradiction avec la position défendue dans la perspective épistémologique. Il lui manque la prise en compte de la distinction entre l’intériorité et l’extériorité qui, seule, permet de faire place à l’imprévisible jusqu’au bout dans la temporalité.
La prendre en compte la protégerait d’ailleurs également contre un autre risque (fig. 8): celui de verser dans une alternative stricte entre une pragmatique orientée vers la prévision et une pragmatique orientée vers la fragilité qui empêcherait de poursuivre une activité prévisionnelle avec prudence et en toutes réserves, dans la conscience de l’aléatoire et la distance intérieure nécessaire . Ce qui reviendrait à se tirer une balle dans le pied, dans la mesure où, pour prioriser un engagement entre toutes les fragilités auxquelles il conviendrait de remédier, il n’est guère imaginable de se passer d’une évaluation prévisionnelle (fig. 9) !
Si nous considérons pour terminer la perspective éthique, là encore, les positions que prennent Paul et Taleb sont compatibles (fig. 10). L’attention à l’autre et la recherche de son bien se laissent aisément traduire dans la règle « Tu n’auras pas d’anti- fragilité aux dépens de la fragilité des autres «. Et le corollaire qu’on doive aussi s’exposer soi-même aux risques et en assumer les conséquences quand, par notre pouvoir ou nos discours, on y expose les autres peut facilement être extrait du commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même «. On peut donc tout à fait passer de la position éthique de Paul à celle de Taleb.Et là, le passage est symétrique dans la mesure où le chemin de la position éthique de Taleb à celle de Paul est possible aussi. Ce qui les différencie, c’est que chez Taleb les fondements de son éthique ne sont pas évoqués, alors que chez Paul, l’éthique dépend clairement de la prédication de Jésus. Ainsi, à partir de l’éthique de Taleb, il serait possible de remonter au point de vue théologique de Paul pour l’y amarrer, mais il demeure parfaitement loisible également de laisser la question du fondement ouverte et d’en rester à un humanisme indéfini. D’autant qu’un raccordement avec l’utilitarisme ou le naturalisme ne s’avère pas très aisé !
Ces considérations donnent à penser que si nous voulons prendre en compte l’imprévisible sérieusement et jusqu’au bout, et ainsi éviter que les thèses de Taleb ne tombent sous le coup de sa propre critique, il serait avantageux de cadrer son point de vue par celui de Paul.
Marc-André Freudiger
[1] (retour) Cf. Osiander, l’éditeur de Copernic : « C’est le propre de l’astronome […] d’imaginer et d’inventer des hypothèses quel conques, a l’aide desquelles ces mouvements (aussi bien dans l’avenir que dans le passé) pourraient être exactement calculés conformément aux principes de la géométrie » (Copernic, Des révolutions des orbes célestes (1543), traduction fran»aise d’Alexandre Koyré, p. 28, Blanchard, 1970) ; ou Auguste Comte : « La perfection spéculative d’une science quelconque doit se mesurer essentiellement par ces deux considérations principales : la coordination plus ou moins complète et la prévision plus ou moins exacte. Ce dernier caractère nous offre surtout le criterium le plus clair et le plus décisif comme se rapportant directement au but final de toute science. » (Cours de philosophie positive, Vol.2., p. 332, Borrani et Droz, 1835) ; https:// fr.wikipedia.org/wiki/Théorie : « En philosophie des sciences, une théorie scientifique doit répondre a plusieurs critères, comme la correspondance entre les principes théoriques et les phénomènes observés. Une théorie doit également permettre de réaliser des prédictions sur ce qui va être observé. Enfin, la théorie doit résister a l'expérience et être compatible avec les nouveaux faits qui peuvent s'ajouter au cours du temps, ou rester valide dans de nouveaux domaines non encore explorés lors de sa première élaboration. Si ce n'est pas le cas, la théorie doit être corrigée, voire invalidée en dehors de son premier domaine.
[11] retour « (25) Quant aux vierges, je n’ai pas d’ordre du Seigneur : mais je donne mon avis en homme qui, par la miséricorde du Seigneur, est digne de confiance. (26) J’estime donc que cet état est avantageux à cause du temps de détresse tout proche – qu’on a avantage à être ainsi. (27) Es-tu lié à une femme ? Ne cherche pas à rompre. N’es-tu pas lié à une femme ? Ne cherche pas de femme. (28) Toutefois, si tu te maries, tu ne pèches pas ; et si la vierge se marie, elle ne pèche pas. Mais ceux-là auront des afflictions dans la chair, et moi, je voudrais vous les épargner. (29) Ce que je dis, frères, c’est ceci : le temps se fait court. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas ; (30) ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas; ceux qui achètent comme s’ils ne devaient pas le garder, (31) et ceux qui usent de ce monde comme si l’usage ne leur en appartenait pas. Car la figure de ce monde passe. (32) Je voudrais que vous soyez sans inquiétude […]». (Selon traduction de Christophe Senft , La première épître de saint Paul aux Corinthiens, CNT VII, Labor et Fides, Genève, 1979).