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Par JULIE ZAUGG BUFFALO - Mis en ligne le 03.10.2012 à 12:22
Les Américains ont un terme pour décrire ce genre de paysage urbain: «blighted», un mot qui signifie à la fois anéanti, dévasté et pourri. A Buffalo, une petite cité du nord de l’Etat de New York, il prend tout son sens. Le long des rues à cinq voies désertes de l’East Side, le quartier le plus pauvre, les rangées de maisons vides se succèdent, leurs portes et fenêtres recouvertes de panneaux en bois. Les trottoirs voient passer si peu de piétons qu’ils sont ensevelis sous les mauvaises herbes. Aux arrêts de bus, les lignes supprimées ont été grossièrement recouvertes de scotch. Les devantures des commerces affichent toutes des panneaux «à louer». Même les églises sont à vendre. Un peu plus à l’est, se dressent les arches Art déco de la gare ferroviaire dessinée en 1929 par Alfred T. Fellheimer. Elle est désormais abandonnée.
L’East Side est composé à 94% d’Afro-Américains et 63% de ses résidents vivent sous le seuil de la pauvreté, défini aux Etats-Unis comme le fait de posséder moins de 30 dollars par jour. A l’échelle de la ville, cette proportion atteint 30%, ce qui fait de Buffalo la troisième municipalité la plus pauvre des Etats-Unis après Detroit et Cleveland.
Buffalo a perdu plus de la moitié de sa population entre 1950 et 2010, passant de 580 000 à 261 000 habitants. Un cinquième des maisons ont été abandonnées. «Le scénario est presque toujours le même, souligne Sam Magavern, codirecteur d’un think tank local, Partnership for the Public Good. Une personne âgée meurt et ses enfants, qui ont quitté la ville, n’ont pas les moyens d’entretenir sa demeure.» Celle-ci est alors laissée à l’abandon.
Maisons saisies. «Un certain nombre de maisons ont également été saisies, car leurs propriétaires ne parvenaient plus à rembourser leur prêt», indique Robert Silverman, professeur d’études urbaines à l’Université de Buffalo. En 2008, cette région comptait 9080 emprunts subprime. «Cela a débouché sur la création de poches de pauvreté, comme dans l’East Side, relève-t-il. Les personnes qui y vivent sont doublement pénalisées car elles n’ont accès ni à des supermarchés vendant des fruits et légumes frais, ni aux transports publics, ni à des écoles de qualité, ni aux médecins.» Le taux de pauvreté a explosé depuis une dizaine d’années dans l’ensemble du pays, atteignant 15% en 2011, le niveau le plus élevé depuis 1993. Mais les cités du Nord-Est, ces anciens géants de l’acier ou de l’automobile comme Pittsburgh, Cleveland, Detroit ou Buffalo, ont été particulièrement affectées.
Dans les années 50, Buffalo était pourtant le sixième producteur d’acier et la quinzième plus grande ville du pays. Sa position privilégiée à l’extrémité orientale des grands lacs en avait fait un hub pour le shipping de céréales en provenance du Midwest. La présence de grandes industries comme General Mills, Ford ou Bethleem Steel assurait à sa population des emplois bien payés. «A l’époque, vous pouviez trouver un travail, même sans diplôme, qui vous permettait de faire vivre une famille et d’acheter une maison, explique Dale Zuchlewski, un résident de longue date qui dirige une ONG pour les SDF. Les syndicats veillaient au grain, à ce que les salaires restent corrects.»
Tout a changé dans les années 80. «De nombreuses entreprises se sont délocalisées au sud du pays, là où les syndicats sont moins forts, ou à l’étranger, détaille Aaron Bartley, un membre du Conseil de développement économique pour l’ouest de l’Etat de New York. En vingt-cinq ans, Buffalo est passé de 275 000 à 75 000 emplois dans l’industrie.»
Au bord du gouffre. Aujourd’hui, la majorité de la population travaille dans les services. Mais ces emplois dans la restauration, les soins à domicile ou la grande distribution sont mal rémunérés. «Les gens touchent le salaire minimum, soit 7,15 dollars de l’heure, ce qui n’est pas suffisant pour vivre décemment», souligne Sam Magavern. «De nombreuses personnes sont au bord du gouffre: la moindre facture imprévue, réduction de leurs heures de travail ou maladie peut les faire basculer dans la pauvreté», complète Dale Zuchlewski. Preuve de la présence massive de ces working poors, le taux de chômage à Buffalo n’est pas particulièrement élevé: 10,3%, contre 9,6% sur le plan national.
Pour ceux qui ne travaillent pas, les causes de la pauvreté sont plutôt à rechercher du côté du désengagement de l’Etat. «Les réformes du filet social effectuées dans les années 90 ont placé des limites sévères sur la quantité et la durée du soutien que les citoyens peuvent espérer obtenir de l’Etat, note Robert Silverman. Dans l’imaginaire américain, le dénuement est associé aux minorités noires et latinos. Il y a par conséquent un manque de volonté de la part des électeurs – majoritairement blancs – et donc des politiciens pour aider ces populations.» Une personne handicapée ne touche que 8000 dollars par année et la liste d’attente pour obtenir un logement subventionné à Buffalo est de sept ans.
Le phénomène a encore été aggravé par une série de politiques qui ont favorisé l’extension des banlieues au détriment du centreville. «L’Etat a massivement investi dans la construction d’autoroutes, étendu le système d’approvisionnement en eau et en électricité et construit des écoles en dehors des villes, détaille Sam Magavern. Ces nouvelles banlieues, devenues un havre pour les citoyens blancs aisés fuyant la pauvreté en milieu urbain, ont eu pour effet de réduire les rentrées fiscales de la ville.»
Les maux de Buffalo ne sont toutefois pas une fatalité. L’Etat de New York a investi un milliard de dollars pour revitaliser la région. Il s’agit d’attirer une population de jeunes artistes à la recherche de grands espaces de travail et de loyers bon marché. «Des villes comme Portland, Detroit ou Pittsburgh l’ont fait, alors pourquoi pas nous?» interroge Sam Magavern. Avec ses échoppes de tatoueurs, ses cafés «vegan» et ses librairies alternatives, le quartier d’Allentown, au cœur de la ville, présente déjà quelques signes de gentrification.
L’autre pan de ce programme consiste à attirer de nouvelles industries à Buffalo, à coup de rabais fiscaux. Un nouveau campus médical vient de s’installer en ville. Spécialisé dans l’étude du génome, il a drainé plusieurs start-up dans son sillage. Le site des anciennes fonderies de Bethleem Steel a pour sa part été transformé en parc à éoliennes.
Mais l’innovation naît aussi sur le terrain. L’ONG PUSH a créé en 2008 une «zone de développement verte» dans l’un des quartiers les plus défavorisés de la ville. «Nous rachetons des maisons abandonnées, les réparons et les louons aux habitants du quartier à des prix abordables», détaille Britney McClain, une de ses responsables. Lorsque les demeures sont en trop mauvais état, elles sont démolies et remplacées par des jardins et potagers communautaires.
Le modèle PUSH ne peut toutefois pas être appliqué partout. «Il faut se focaliser sur les quartiers qui possèdent encore quelques commerces, lignes de bus et habitants, souligne Jen Kaminski, une autre employée de l’ONG. Lorsqu’il y a moins de 20% de maisons occupées, il ne sert à rien de réhabiliter la zone.» A terme, il s’agira de réduire l’empreinte de la ville, devenue trop grande pour ses 260 000 habitants.