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Un slogan est omniprésent lors des manifestations du mouvement climatique : de Kiruna au Cap et de Toronto à Tokyo, des pancartes demandent de « changer le système, pas le climat ». Quiconque est sérieusement préoccupé par la crise climatique sait que la transformation écologique doit aller bien au-delà de ce que nous savons aujourd’hui des conférences de l’ONU sur le climat ou du débat suisse sur la loi sur le CO₂. Mais comment réaliser ce changement de système ? Comment le système financier mondial devrait-il être par exemple structuré afin de ne plus contrecarrer la mutation écologique de la société mondiale mais plutôt la favoriser ? Avec « The Case for the Green New Deal », l'économiste britannique Ann Pettifor a présenté à l'automne 2019 un livre qui vise précisément à apporter des réponses concrètes à ces questions. En quelques mots, Green New Deal (« nouvelle donne verte ») signifie pour elle l’avènement d’une société profitant d’un accès garanti à l'éducation et aux soins de santé pour tous et d’une économie basée sur les énergies renouvelables, beaucoup de travail et un système de transport public écologiquement durable - et qui a fait son deuil du paradigme de la croissance.
Du point de vue de Pettifor, un aspect crucial de pouvoir politique transparaît dans le débat sur le système financier adapté : celui qui peut décider où et dans quelles conditions le capital est investi a un effet de levier majeur sur l'économie politique et façonne ainsi l'architecture d'un système social. Dans le contexte du tournant écologique, Pettifor soulève la question de savoir si le système financier doit continuer à être orienté vers la satisfaction des intérêts particuliers des propriétaires de capitaux. Ou s’il peut être organisé pour servir à construire et à maintenir des structures sociales aptes à garantir le maintien des fondements de la civilisation humaine en temps de crise climatique. La prémisse actuelle du système financier, selon laquelle tout investissement doit en général avoir une possibilité inhérente de profit, appelle un impératif de croissance. Mais la croissance économique n'est finalement possible, selon Pettifor, que si les ressources fossiles et le travail humain sont exploités, avec les distorsions écologiques et sociales qu’on connaît. C'est pourquoi l'architecture actuelle des marchés financiers rend la transformation écologique impossible.
Un plan en trois étapes
Le plan de Pettifor pour la mise en œuvre du Green New Deal (GND) repose sur trois prémisses.
Premièrement : nous manquons de temps. D'ici dix ans, nous devrons avoir ramené à zéro les émissions fossiles de CO₂ dans le monde. Sinon, nous n'atteindrons pas l'objectif de 2°C inscrit dans l’accord de de Paris sur le climat. L'espoir d'innovations technologiques susceptibles de résoudre la contradiction entre croissance et écologie vient trop tard. Il ne reste plus qu'à modifier au plus vite les règles de notre système financier.
Deuxièmement, les ressources financières que les États signataires ont promises dans l’accord de Paris ne sont pas suffisantes pour atteindre le « zéro net » d'ici 2030.
Troisièmement : pour réussir rapidement, de manière globale et démocratiquement légitimée, le tournant écologique doit être juste sur le plan social.
Pour Pettifor, le GND est nécessairement un projet mondial, pour la simple raison que les bases naturelles de la vie – qui dépendent de manière cruciale du climat – ne connaissent pas de frontières. Mais la mise en œuvre du GND doit être propulsée principalement au sein des États-nations. Pour quelle raison ? Parce que Pettifor ne fait pas confiance aux institutions multilatérales responsables, vu leur constitution actuelle, pour trouver l'énergie politique nécessaire à la mise en œuvre de ce plan des plus ambitieux. Elle mise surtout sur les réseaux mondiaux des mouvements sociaux et de la société civile : ils peuvent développer conjointement des objectifs politiques transnationaux et les promouvoir dans le contexte national respectif. Selon Pettifor, tout cela doit impérativement être atteint dans le cadre de structures démocratiques. Pour qu’une « nouvelle donne verte » réunisse les majorités politiques nécessaires, elle doit apporter le progrès social aux personnes socialement défavorisées. Elle doit prêter attention aux préoccupations féministes ainsi qu’à la lutte contre les inégalités sociales et la pauvreté dans les pays de l’hémisphère sud.
L'auteure admet qu'il s'agit d'exigences extrêmement élevées. Mais rien moins que la survie de la civilisation humaine dépend de leur réalisation. Seul un pilotage politique fort de ce processus peut mobiliser en peu de temps les énormes moyens financiers avec lesquels la transformation écologique peut être engagée dans la décennie suivante. Et seule la politique peut canaliser les flux d'argent sur les marchés financiers où ils sont nécessaires de toute urgence pour régler le problème climatique. Les États-nations ont démontré qu’ils pouvaient réaliser de tels mégaprojets à court terme lorsqu’ils ont été confrontés aux situations d'urgence nées de la menace nazie pendant la Seconde Guerre mondiale ou à la stabilisation du système financier mondial après la crise de 2008 : en très peu de temps, de faramineux fonds d'État ont été mobilisés dans le monde pour les armées et le sauvetage de l'industrie financière. Pour ce faire, les États-nations auraient toutefois besoin d'une marge de manœuvre économique d'une ampleur équivalente, que le système financier actuel ne leur octroie pas. Lever de rideau donc sur sa réforme.
Un projet de réforme reposant sur trois piliers
- L’industrie offshore mondiale doit disparaître. Elle permet aujourd’hui de faire circuler des milliards de dollars non imposés autour du globe, privant ainsi les services publics du monde entier de centaines de milliards de dollars par an. Les flux de capitaux au sein des groupes de sociétés et dans la gestion des actifs doivent être divulgués et les bénéfices correspondants répartis équitablement sur une base planétaire. Pettifor adhère ainsi aux analyses de l'Alliance mondiale pour la justice fiscale (GATJ), dont Alliance Sud est membre.
- Il faut de nouvelles réglementations des marchés financiers permettant à la politique de mobiliser des capitaux privés pour l'investissement public afin de les utiliser pour la transformation écologique. Dans un système financier GND tel que conçu par Pettifor, les recettes fiscales ne servent donc pas seulement à financer les dépenses publiques. Vu son budget bien financé, l'État est également considéré comme un débiteur digne de confiance par les créanciers privés et peut donc utiliser leurs prêts à des taux d'intérêt modérés pour les investissements du GND. Mais de nouvelles règles de politique monétaire et fiscale sont nécessaires à cette fin. Pettifor souligne que les financiers mondiaux bénéficient dans une large mesure du secteur public financé par l'impôt, et en particulier des services et des ressources des banques centrales, et y voit un levier déterminant pour la politique. Par exemple, la crise financière de 2008 a montré à quel point des industries clés - comme le secteur financier en Suisse ou l'industrie automobile aux États-Unis – dépendaient des ressources publiques lorsqu'elles étaient menacées de disparaître en raison d'une crise systémique. La dépendance de l'économie privée vis-à-vis de l'État en tant que « créancier de dernier recours » doit à l’avenir être utilisée par la politique pour mettre le capital privé au service de l’intérêt général.
Une autorité fiscale forte, dotée d'une grande marge de manœuvre économique, est particulièrement cruciale dans la perspective de nombreux pays du Sud : alors qu'en Europe et en Amérique du Nord, les libéralisations des quarante dernières années ont conduit à des privatisations du service public et à une perte de pouvoir correspondante dans la politique démocratique, le paradigme néo-libéral a rendu plus difficile la mise en place autonome de services publics stables dans les pays d'Afrique et d'Amérique latine. L’abolition des frontières nationales dans les mouvements internationaux de capitaux a contraint nombre d'entre eux à se soumettre aux régimes de crédit et d'endettement du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, ce qui les a ramenés à l'époque des rapports de dépendance coloniale. En temps de crise climatique, la restructuration systémique est donc d'autant plus urgente, même dans le Sud. Mettre fin à l'exorbitante évasion fiscale des anciennes colonies, dont la Suisse profite encore largement, permettrait enfin à la politique de ces pays de développer des concepts économiques qui les libéreraient de la dépendance financière et politique des donateurs étrangers soucieux de leurs propres intérêts.
- Pour Pettifor, les banques centrales jouent un rôle clé dans le financement de la « nouvelle donne verte ». Avec leur politique de taux d'intérêt bas et persistants depuis la crise financière, elles réfutent la théorie de la politique monétaire orthodoxe, selon laquelle des intérêts bas et persistants hors des périodes de crise conduisent à une forte inflation et donc à la destruction de valeur. Pettifor veut utiliser cette politique de taux d'intérêt pour financer le GND. Mais pour que cela fonctionne, les banques, les grands investisseurs et les richissimes ne doivent plus être les principaux bénéficiaires. L'argent bon marché doit profiter à des sociétés entières. À cette fin, il faut toutefois désactiver les freins à l'endettement. Ils limitent sévèrement un nouvel endettement public – à savoir les emprunts en faveur des investissements publics – et ne conduisent donc pas à renforcer le secteur public, mais favorisent au contraire une politique d'épargne rigoureuse. Depuis 2008, celle-ci a conduit à d’autres privatisations de biens publics et donc à un gain de pouvoir des investisseurs privés au détriment de la politique. Les freins à l'endettement rognent donc le pouvoir de décision de la démocratie et protègent la puissance sociale des particuliers solides financièrement face aux intérêts des collectivités démocratiques.
Donner la primauté à l’activité plutôt qu’à l’argent
Le Green New Deal d'Ann Pettifor vise à faire triompher une économie écologique sans croissance. Dans cette économie d'État stable (Steady-State-Economy), le travail local et décent doit remplacer l'utilisation des combustibles fossiles et l'exploitation des travailleurs du Sud, dont les salaires ne sont souvent pas suffisants pour vivre décemment aujourd’hui. Les économies des pays riches deviendraient à forte intensité de main-d'œuvre plutôt que de capital. Et les pays du Sud seraient libérés de la pression sur les salaires qui maintient toujours une grande partie de leur population dans la pauvreté. De nombreuses activités que nous avons déplacées des anciennes nations industrialisées vers les pays à bas salaires nous reviendraient. Au lieu de produire de nouveaux biens bon marché, on ferait davantage que seulement assurer un suivi : on restaurerait, réparerait et transformerait, même dans les pays où l'industrie des services domine actuellement. Ces activités seraient financées indirectement ou directement par des investissements publics. Si ceux-ci affluent dans une société à forte intensité de main-d'œuvre et bien rémunérée, la destruction des valeurs économiques par l'argent bon marché serait évitée selon Ann Pettifor. À son avis, des institutions publiques fortes doivent veiller à ce que la demande et l'offre d’opportunités de placement soient équilibrées. L'économie conduirait à un cycle sans croissance, mais avec la sécurité d’existence pour tous. Les seuls perdants seraient la minuscule minorité mondiale qui vit aujourd'hui exclusivement en faisant fructifier son argent pour elle, et ce sur le dos de milliards de personnes.
En fin de compte, Ann Pettifor veut chambouler le principe de base de notre société : alors qu’aujourd'hui nous ne faisons que ce que nous pouvons nous permettre, nous devrions à l’avenir pouvoir nous permettre tout ce dont nous sommes capables (« we can afford, what we can do »).
Ann Pettifor, The Case for the Green New Deal, édition Verso, 2019, environ 24 francs