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Il ne fait pas de doute que Jean-Jacques Rousseau demeure un penseur attrayant : en témoignent les ressources déployées tous les demi-siècles pour célébrer l’anniversaire de sa naissance (dernièrement en 2012 à l’occasion de son tricentenaire). Or cela surprend dans la mesure où l’irrationnalité d’une grande partie de l’œuvre politique de Rousseau a justifié certaines des pires dérives socialistes, totalitaires, antidémocratiques et antilibérales qu’a connues l’Europe dès la fin du dix-huitième siècle. Pour quiconque prend les idées et leurs conséquences au sérieux, Jean-Jacques Rousseau fait figure de « fou furieux », moins en référence à sa santé mentale, connue pour sa fragilité, que pour ses déraisonnements à l’emporte-pièce (souvent basés sur ses dernières lectures en date), ses élucubrations anti-civilisationnelles, ses nombreuses assertions contrefactuelles et surtout les incohérences parfois extraordinaires de sa doctrine politique.
Après Montesquieu, réformateur « pragmatique » dans le cadre de l’Ancien Régime, Rousseau devient certes une référence incontournable du fait de son opposition à l’absolutisme royal et de son développement apparent de certaines conceptions de l’État républicain démocratique et libéral. C’est ainsi que Madame de Staël, dans son « éloge », lui reproche cependant d’avoir voulu « réduire l’esprit et le cœur humain à un état presque semblable à l’abrutissement » et le place en position de minorité intellectuelle sur de nombreux thèmes. Il en va de même de Benjamin Constant, qui rend « hommage » à Rousseau, tout en désavouant ses erreurs de raisonnement, ses aberrations et son « absence de lumières » sur certains sujets : pour Constant, dont la rigueur, l’ampleur et la perspicacité de l’argumentation politique en font le véritable antidote à Rousseau, les idées de ce dernier ne sauraient être réfutées avec trop de force « parce qu’elles mettent des obstacles invincibles à l’établissement de toute constitution libre ou modérée et qu’elles sont le prétexte banal de tous les attentats politiques ».
En effet, la théorie rousseauiste de la « volonté générale », en négation du pluralisme inhérent à l’individualité humaine, ainsi que sa condamnation explicite de la propriété et sa justification du pouvoir discrétionnaire illimité de l’État, le placent aux antipodes des principes du libéralisme et notamment du droit, tels que développés par exemple par les juristes Jean-Jacques Burlamaqui ou Emer de Vattel (tous deux par ailleurs très importants dans les réflexions des fondateurs des États-Unis d’Amérique). La pensée de Rousseau, par l’intermédiaire de son disciple Maximilien Robespierre et du régime de la Terreur, conduira aux abus et aux bouleversements continus qui ont suivi la Révolution française (par contraste, la révolution américaine et, quelques décennies plus tard, la Régénération en Suisse, aboutissent, elles, à des républiques fédérales largement libérales et stables).
La première erreur majeure de Rousseau consiste, dans son Contrat social, à attribuer à la « volonté générale » une autorité illimitée : une idée « fausse et dangereuse » selon Benjamin Constant, puisqu’elle implique que le régime politique puisse ne pas respecter les droits individuels. Or les droits de la société civile ne peuvent être distincts de ceux du gouvernement (en consonance avec la sagesse hébraïque et grecque antique), à défaut de quoi la tyrannie au nom du « peuple » devient inéluctable : l’individu est soumis sans réserve à la « volonté générale » incarnée par un gouvernement contre lequel il n’existe aucun recours. Une véritable démocratie se doit donc de limiter les prérogatives de l’État. Une majorité n’a pas le droit d’imposer sa volonté à une minorité dans les domaines qui ne relèvent pas de la sphère limitée de l’État, à savoir la protection des droits individuels. La théorie de Rousseau, en conduisant à un nouveau despotisme « démocratique », est de fait inapplicable sans entrer en contradiction avec elle-même.
La deuxième erreur majeure de Rousseau réside dans sa condamnation du droit de propriété, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, comme contraire à « la liberté naturelle » et à « l’égalité ». L’auteur est d’autant plus inexcusable qu’il se réfère aussi bien à Locke qu’à Grotius et énonce parfaitement les principes de justice qui découlent de la propriété. Son argumentation relève du socialisme avant l’heure, n’envisageant pas du tout le potentiel de la mobilité sociale, bien qu’il identifie déjà la création de richesses par l’industrie. Il ne semble pas non plus comprendre la distinction fondamentale entre l’égalité en droit et l’égalité matérielle, la seconde ne pouvant être que le produit de la tyrannie et contraire à la première. Pour Benjamin Constant, par contre, même en considérant la propriété comme une convention sociale plutôt qu’un droit, la propriété demeure « sacrée », « inviolable » et « nécessaire » : elle ne doit faire l’objet ni de privilège ni de discrimination dans son transfert ou son accumulation, tandis que son abolition « serait destructive de la division du travail, base du perfectionnement de tous les arts et de toutes les sciences ».
La troisième erreur essentielle de Rousseau relève de son antilibéralisme patent en matière d’économie politique, ce qui ne l’empêcha pas de rédiger un article correspondant de l’Encyclopédie de Diderot. Rousseau se prononce d’abord pour une éducation publique afin de soumettre l’individu dès son plus jeune âge à l’État et à la volonté de « la société ». Ce collectivisme inspiré de Sparte s’étend ensuite à l’économie : Rousseau se fait l’avocat du dirigisme, qui a rendu un si mauvais service à la France jusqu’à ce jour. Il appartiendrait ainsi à l’État de s’occuper de la subsistance des citoyens, de diriger les activités et d’empêcher l’accumulation de capital (pourtant à la base de la prospérité), notamment par le biais d’un impôt progressif (qui sera plus tard soutenu par Karl Marx et Friedrich Engels), de façon à prévenir « l’inégalité des fortunes ». Il plaide enfin pour de « fortes taxes » sur les importations et la consommation des « riches ». Là aussi, il est intégralement réfuté par Constant, qui argumente en faveur de la liberté éducative et, dans la suite entre autres de Turgot, de la liberté économique. Pour des motifs aussi bien de justice que d’efficacité, Constant se prononce par ailleurs pour un impôt proportionnel minimisé sur le revenu, en accord avec l’égalité en droit, et contre la redistribution des fortunes, observant que « [c]’est à tort d’ailleurs que l’on imagine que le pauvre gagne à ce qui est ainsi enlevé au riche ».
Une quatrième erreur de Rousseau se trouve dans sa vision animiste et constructiviste, voire déificatrice de l’État. Ses analogies sont parlantes à cet égard : l’État a pour mission de « changer, pour ainsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu », par une constellation d’« hommes rares » où le gouvernement est « le mécanicien qui invente la machine » et le législateur « l’ouvrier qui la monte et la fait marcher ». Cela tranche avec le reality check opéré par Constant, qui rappelle que l’État n’est pas une entité surnaturelle composée de « créatures angéliques », mais une organisation humaine utilitaire, composée de personnes qui ne sont pas au-dessus des faiblesses et des vices de l’humanité, et dont l’intérêt peut être d’abuser de leur pouvoir. De plus, les gouvernants sont tout aussi susceptibles d’erreurs que les individus, et leurs erreurs, dont les effets s’étendent à l’ensemble de la population sous leur juridiction, sont de surcroît beaucoup plus dangereuses que les erreurs individuelles.
Le citoyen fugitif de Genève avait-il pour autant des intentions dictatoriales délibérées dans sa description malheureuse de ce qu’il a appelé le « droit politique » ? Ce n’est pas nécessairement le cas. Contrairement à ce que d’aucuns estiment, Rousseau n’était pas un penseur politique profond, mais, sur la base de ses lectures sélectives, tout au plus l’auteur inconséquent d’« un mélange absurde de préjugés monarchiques et d’opinions républicaines », comme l’a très bien résumé Benjamin Constant à propos de la doctrine rousseauiste en matière de finances. Rousseau était un intellectuel confus, qui, dans son sillage, a nui sensiblement à la cause de la démocratie libérale.
Le sillonneur-rêveur de l’île de Saint-Pierre demeure toutefois un penseur populaire. Son apologie de l’étatisme jusqu’au-boutiste, de la social-démocratie illimitée et de l’arbitraire politique au nom du « peuple » plaît naturellement aux gouvernements, y compris les moins autoritaires, qui s’en servent comme paravent théorique et oreiller de paresse intellectuel. Parmi ses mérites incontestables, sa description romantique de la beauté des paysages de la Riviera vaudoise (d’où provenait son amante et bienfaitrice Madame de Warens), de l’arc lémanique et de la Suisse romande en général, en a fait un promoteur précoce du tourisme dans la région. Ses talents en littérature sont d’ailleurs unanimement reconnus. Faut-il néanmoins continuer de prétendre que ses idées politiques n’ont pas été tout à fait supplantées par l’incomparablement plus raisonné et substantiel Benjamin Constant, dont l’avant-gardisme le rend toujours plus actuel ?