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Architecture Non-Référentielle ou le manifeste d’une architecture apolitique
Dans leur manifeste, qui vient d’être traduit en français, Valerio Olgiati et Markus Breitschmid revendiquent une nouvelle approche de l'architecture dans un monde exempt d'idéologies et de références. Mais ce monde n’existe pas.
C'est sous ce terme d’«architecture non-référentielle», empruntant pompeusement à l’imaginaire de la géométrie non euclidienne ou des référentiels non galiléens, que Valerio Olgiati range ses «considérations» sur l'impératif de laisser l'architecture définir ses propres critères d'évaluation. L'architecture aurait tort de chercher dans d'autres disciplines les significations permettant de qualifier ce qu'elle fait. Elle possèderait son propre langage et ses propres outils axiologiques, et devrait les utiliser au lieu de se soumettre à des critères exogènes qu'elle ne maîtrise pas.
Les critères endogènes d’Olgiati se déclinent en sept principes, qui sont autant de concepts utilisés pour dire les choses sans sortir de l'architecture : la spatialité, comme capacité initiale de l'architecture à façonner l'espace au-delà de toute référence historique, géographique ou culturelle; l'unité, qui est le caractère entier et unique d'un bâtiment pensé comme un tout; l'innovation inhérente à la création architecturale ; la construction comme attention particulière aux vertus tectoniques; la contradiction comme exigence d'une dialectique abstraite interne à l'architecture; l'ordre soulignant l'intentionnalité qui doit guider la composition architecturale; et enfin l'autorialité qui clôt la série en célébrant l’auteur.
En finir avec le politique
Cette axiomatique à vocation pédagogique pourrait être recevable si elle n’était pas animée par une volonté très caricaturale d’en finir avec le politique. Celle-ci prend la forme d’un exercice prétentieux de théologie négative échafaudant un système d’élaboration et d’évaluation non référentiel afin de mettre, envers et contre tout, l’architecture sous cloche. Tous aux abris ! Car à s’aventurer au-delà de ce «vase clos», l’architecture risquerait en effet de s’aliéner dans des références, des emprunts, des causalités et des combats qui ne sont pas les siens. L’ouvrage se veut un véritable manifeste, censé prendre acte de la fin de la modernité et de la postmodernité, ainsi que de l’entrée dans un monde où l’atomisation numérique des vies et des idées rendrait impossible tout fonctionnement collectif, et donc toute tentative de penser le monde (et l’architecture) selon des critères politiques communs.
Tout au long du texte, le déclin des idéologies est perçu comme une occasion de se débarrasser des significations politiques surimposées qui dicteraient les contours interprétatifs de l'architecture. Dans un monde déclaré «post-politique», à quoi bon s'attacher à des idéaux et des échelles de valeur dépassés? Cette dénonciation de l'exogène, parfois à la limite de l'anti-intellectualisme, ne peut malheureusement que conduire à une forme d'endogamie maladroite.
Ce type d'opération, qui consiste à définir un champ des possibles en niant les attributs qu'il ne devrait pas avoir, nécessite une grande précision formelle, une maîtrise conceptuelle, qui fait malheureusement défaut à l’ouvrage. Les pages consacrées à l'ADN de l'architecture pourraient entrer dans les annales comme un cas de tautologie conceptuelle à la limite de la plaisanterie.
La guerre des idées ne fait que commencer
Olgiati a du mal à dissimuler son rejet de ce qu’il désigne comme les idéaux sociaux anciens, dépassés et ayant perdus leur pertinence. Il n'hésite pas à applaudir la fin des idéologies, omettant de noter ce que notre propre condition «non référentielle» peut avoir d'idéologique. Tout cela pourrait avoir un sens si nous étions réellement entrés dans une ère post-historique, pacifiée et prospère où l'architecture s'exercerait comme un processus purement spatial nourri par les sept critères d'Olgiati. Ce monde, bien sûr, n'existe pas, et même la Suisse prospère d'où Olgiati revendique son avènement ne peut sérieusement y prétendre. Toutes les idéologies ne sont pas mortes. L’idéologie néolibérale, qui nourrit la spéculation immobilière à Genève comme à Paris, s’impose avec plus de vigueur que jamais, même si l'auteur préfère l'ignorer, pour faire consister son édifice conceptuel. La guerre des idées qu'Olgiati espère terminée ne fait que commencer et se déroulera sur le terrain de l'architecture. Il s'agit au demeurant de la lutte pour la survie de l'espèce, qui passe par le devenir durable de son environnement bâti et végétal. Cette pénétration idéologique de l'architecture par une cause qui lui est étrangère est la plus flagrante de toutes celles que le code d'Olgiati tente d'ignorer.
L'imminence d'une révolution écologique architecturale, d'un nouveau pacte entre la ville et la campagne, est indéniablement ce qui maintient en vigueur la nécessité de travailler en architecture selon le prisme extra-architectural de l'histoire, de l'économie et de l'écologie.
Faire ce que prescrit Olgiati serait se priver d'un outil indispensable pour guider l'architecture là où elle doit nous mener.
Architecture Non-Référentielle
Valerio Olgiati, Markus Breitschmid
Éditions Cosa Mentale, 2021