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L’abandon de l’abonnement
L’avenir des orchestres de villes, subventionnés par les deniers publics, dépend aussi de l’adéquation entre ce qu’ils offrent et ce que le contribuable attend. Un essai aux thèses un peu dérangeantes.
Un abonnement de concerts, c’est comme les impôts : on a envie de savoir où va son argent. Lui faire payer des impôts est un bon moyen de s’assurer que le contribuable va s’intéresser à l’Etat, voire s’identifier à lui. C’est le cas aussi des abonnés d’un orchestre. Ou plutôt, c’était le cas autrefois.
Jusque dans les années 1960, le concert d’abonnement était pour ainsi dire un devoir de l’élite bourgeoise. Les grandes chorales d’amateurs des villes, dans lesquelles se retrouvait la même élite, lui donnaient la possibilité de participer avec « son » orchestre à l’histoire de la musique en accompagnant les requiems, messes, oratorios et cantates de Bach, Beethoven et d’autres. Les musiciens des orchestres étaient recrutés dans la région, au sein de familles musiciennes, lesquelles fournissaient aussi les enseignants du conservatoire local. On jouait dans la salle de concert de la ville, au théâtre municipal, des lieux payés par les impôts. Il y avait un lien émotionnel entre la ville et son orchestre, et un certain provincialisme aussi.
Après 1968, ce lien a été brisé. D’abord par les compositeurs eux-mêmes, qui se sont mis à s’opposer à l’« establishment ». Ils ont créé des œuvres qui s’opposaient à une compréhension immédiate et à une identification émotionnelle. Ensuite, une nouvelle génération de politiciens est arrivée pour lesquels la formation humaniste n’était plus un idéal. La culture est devenue une sorte de parasite, improductif et cher. L’hermétisme de l’avant-garde leur donnait des arguments dans ce sens.
Menacés, les orchestres ont commencé une fuite en avant. Ils se sont globalisés, ils ont cherché à se rapprocher de l’industrie du luxe et de la finance, ils ont voulu se mesurer aux standards du marché international de la musique classique. Ils ont professionnalisé leur management et leur marketing, se sont lancés dans des tournées et des enregistrements, et ont entrepris des démarches de communication, pas vraiment pour retisser un lien émotionnel, mais pour créer des événements – des « events ». Ils recrutent à l’international, engagent des génies qui n’ont aucune connaissance de l’histoire locale de l’orchestre et aucune racine commune. Ils ont certes atteint un niveau très élevé, mais pour le public, ils sont devenus un orchestre comme un autre, totalement interchangeable.
C’est là l’erreur : car le nombre d’auditeurs n’est pas la seule mesure qui décidera des subventions que lui accordent les autorités. Ce nombre pourra peut-être rester stable tant que pour quelques parents, voire grands-parents, l’orchestre reste un phare de socialisation bourgeoise. La survie des orchestres sera également une question de nécessité esthétique. Mais peut-on espérer qu’une nouvelle génération de compositeurs ait tout à coup besoin de tels ensembles taillés pour la musique symphonique romantique ?
La musique orchestrale et la forme symphonique sont des paradigmes des 19e et 20e siècles, et les orchestres n’ont pas l’ouverture et la flexibilité nécessaire pour répondre aux exigences des compositeurs à venir. Et même les personnes qui considèrent Beethoven, Mozart, Schubert et Debussy comme des incontournables se font de plus en plus rares. Les générations futures vont se demander pourquoi dépenser autant d’argent public dans des institutions qui ne couvrent qu’une aussi petite partie du paysage musical, cette dernière pouvant tout aussi bien être confiée à un orchestre venu d’ailleurs, ou créé pour une occasion précise.