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À un détail près
Allongé sur le sable, le Grand Ordonnateur sourit. Une douce brise marine joue dans ses longs cheveux, un soleil réconfortant illumine sa peau dorée, et le bruit régulier des vagues le berce, accompagnant sa rêverie. Soupirant de satisfaction, il contemple sa création. Cela fait six jours qu’il y travaille, et le résultat est à la hauteur de ses espérances, époustouflant de perfection.
Sa première idée de génie fut la lumière. Il désirait un monde resplendissant, rayonnant de mille feux et de mille couleurs, et il voulait que cette féerie se renouvelle constamment. Il fallait que la lumière puisse disparaître et renaître, ainsi l’émerveillement pourrait se reproduire chaque jour. Les ténèbres ne seraient pas effrayantes, mais promesse de renaissance. La nuit porterait en elle le germe de l’espoir. Soir et matin seraient signes de beauté, l’arc-en-ciel et l’aurore boréale témoigneraient de la puissance de sa magie. Ce fut le premier jour.
Le lendemain, il donna dimension et profondeur à son monde d’ombre et de lumière. Il lui fallait une demeure digne de sa Grandeur, il créa un espace d’immensité et d’infini qu’il nomma ciel. Vu depuis l’océan, le ciel manifesterait sa Magnificence et inspirerait respect et humilité. Il s’y établit, emplissant l’infini de sa force créatrice, et contempla les flots déchaînés au-dessous de lui. Une vision s’imposa à lui, des îles immenses et colorées, qui pourraient servir de terrain de jeu à sa créativité débridée.
Le jour suivant, il se produisit un bouleversement tectonique colossal. Des terres se soulevèrent au-dessus des flots, émergeant impérieusement au sein de gerbes liquides gigantesques. Roches arides, déserts de poussière et de sable fin, montagnes enneigées, forêts luxuriantes, plaines fertiles, s’assemblèrent telles les pièces d’un puzzle titanesque. D’un geste précis et majestueux, le Grand Ordonnateur ajoutait la courbe sensuelle d’une vallée, le tranchant menaçant d’un pic, le giron maternel d’une crique. Un réseau de clairs ruisseaux, de fougueuses rivières et de fleuves puissants apporterait l’eau de la vie à chaque partie de cette œuvre monumentale.
Pendant la nuit, ses rêves lui montrèrent l’immensité vide du ciel, une toile vierge sur laquelle il pourrait peindre un tableau complexe et luminescent. Le quatrième jour, l’Artiste Suprême créa une énorme boule de matière en fusion qu’il nomma Soleil, lui accorda la compagnie de planètes et d’étoiles, orchestrant ainsi un somptueux ballet céleste. Il imagina des comètes imprévisibles, des nébuleuses irisées, des supernovas explosives. Il s’amusa à donner des noms aux multiples constellations qui ornaient la voûte astrale.
Le cinquième jour, il commença à peupler son nouveau monde. Il donna naissance à toutes les créatures que sa fantaisie lui permettait de concevoir. Ainsi, prenant possession des océans, apparut une multitude d’animaux marins, dauphins joueurs, banc de sardines argentées, pieuvres et poulpes ondulants, baleines pacifiques et requins menaçants, poissons du corail multicolores, anguilles sournoises, monstres terrifiants des abysses. Inspiré, il esquissait, dessinait, coloriait, et des créatures ailées emplirent le ciel. De l’impressionnante amplitude du condor à la fébrilité joyeuse du colibri, de la grâce tranquille du flamand rose à la laideur répugnante du vautour, de la noirceur croassante du corbeau au chatoiement iridescent du paon, sa créativité était sans limites.
Le sixième jour, il se consacra aux animaux terrestres, bêtes rampantes ou bondissantes, à deux pattes ou à huit pattes, à fourrure ou à écailles, à peau lisse ou à carapace. Trompes, mandibules, antennes, cornes, becs, griffes, tout était bon pour façonner une diversité magnifique et foisonnante. Le tableau était presque parfait, il manquait encore un être capable d’apprécier cette beauté et cette perfection, et surtout capable de le vénérer, lui, le Créateur Unique. Ainsi naquirent l’homme et la femme, dotés d’intelligence, de sensibilité, de cœur, et d’une infime parcelle de sa propre créativité.
Il est bientôt midi, en ce septième jour. Le Créateur se repose, étendu sur le sable chaud, béat de contentement. Ce monde est son chef d’œuvre. Pourtant un soupçon le titille, il a le sentiment d’avoir oublié quelque chose. Mais non, tout est parfait ! Pourtant le doute ne le quitte plus, il ne fait que s’amplifier tandis que l’après-midi se termine. Le soleil entame sa descente derrière l’horizon, et bientôt il sera trop tard. Le Créateur est fébrile, il faut qu’il ajoute la dernière pièce du puzzle, mais quelle est-elle ? La panique le gagne, il ne lui reste plus que quelques minutes. Au dernier rayon du soleil, il se dresse brusquement, il sait ce qu’il oublié. En négligeant d’offrir à l’homme la conscience, il a déjà programmé l’autodestruction de son œuvre. Accablé, il retombe sur le sable.