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08/04/2012
L’ombre rayonnante de Voltaire
J'ai déjà évoqué une visite que j'avais effectuée au château de Voltaire, à Ferney; mais j'y suis retourné avec des élèves, en visitant également la ville, que le philosophe se vantait d'avoir refondée:
La nature y mourait; je lui portai la vie,
J'osai ranimer tout. Ma pénible industrie
Rassembla des colons par la misère épars;
J'appelai les métiers, qui précèdent les arts;
Et, pour mieux cimenter mon entreprise,
J'unis le Protestant avec ma sainte Église.
Il se présente comme un mage qui a donné une âme à un lieu qui n'en avait plus. Comme un prophète, aussi, qui a créé une nouvelle religion - née de la lumière de l'Être suprême même, et non de ses images fausses, sur lesquelles les hommes s'affrontent vainement. Son dieu est universel - et se tire à ses yeux de l'essence de toutes les traditions, ainsi qu'il l'explique dans son Dictionnaire philosophique. On sait qu'il a fait ériger une église à Dieu, plutôt qu'à un Saint, comme le catholicisme y obligeait; qu'il invita les protestants genevois d'origine française à s'installer dans sa cité; et qu'il rendit Ferney florissant, notamment en s'appuyant sur les Savoyards, qui lui coupaient ses blés et lui bâtissaient ses maisons. Les maçons de Samoëns furent très actifs, à son service, et plusieurs de mes cousins d'alors le côtoyèrent. Il en est resté, dans la cité de la vallée du Giffre, une tendance libérale, liée à la Franc-Maçonnerie et détachée de l'Église catholique, sous les auspices de laquelle la confrérie des Frahans avait pourtant été fondée. Je dois dire que ma famille de Samoëns est restée fidèle à la religion catholique, se cantonnant plutôt au métier d'agriculteur. Les tailleurs de pierre appartenaient à l'autre camp. Mais c'était il y a longtemps; les clivages se sont atténués, le socialisme ayant été rejeté aussi bien par les uns que par les autres et De Gaulle ayant cherché à unifier les deux familles. On sait, néanmoins, qu'il n'y est pas toujours parvenu.
Cette journée de visite, quoi qu'il en soit, fut merveilleuse, et on eût dit que l'ombre rayonnante et lumineuse du philosophe était toute proche: car c'était à la mi-mars, et il faisait beau et chaud. Outre le poème dont j'ai cité des vers, nous avions préparé ce voyage en relisant La Princesse de Babylone, qui commence comme un conte des Mille et une Nuits et s'achève en un tableau critique des États, louant le régime anglais et condamnant le Saint-Siège, à Rome, et la monarchie absolue, à Paris. A présent nous sentions l'esprit de Voltaire planer sur nos cœurs. Ce qui n'avait été que des mots avait été rendu visible: cela s'était matérialisé, était devenu pierre - grâce à Voltaire et à son esprit d'entreprise. La réalité donnait corps à la fiction: les licornes de la Princesse de Babylone pouvaient même renvoyer à la belle lumière de ce jour - dont les chevaux glorieux couraient dans le ciel, pour reprendre une image de mon ami Jean-Vincent Verdonnet (parlant aussi, dans ses vers, des chevaux de la lumière). Et puis dans son château Voltaire a fait peindre des nymphes, la déesse Diane, des amours évoquant l'âge d'or - lequel, pour Voltaire, était aussi celui des plaisirs, des voluptés que la Nature, dans sa bonté, avait prévues pour l'être humain. Les licornes ne portaient-elles pas sur leur dos tout ce beau monde baignant dans la clarté de la Lune?
Nous mangions dans un parc que m'avait obligeamment indiqué Alex Decotte, le président de l'association Voltaire à Ferney, et soudain, un élève un peu rêveur courut vers nous et pointa son doigt vers le ciel. Il demanda si c'était bien une cigogne qui planait dans les hauteurs azurées. Et, l'ayant regardée, nous le confirmâmes; et peut-être s'agissait-il du phénix dont parle La Princesse de Babylone - à moins que l'esprit de Voltaire se soit ainsi manifesté pour nous saluer et nous remercier de l'hommage que nous lui rendions; car l'oiseau était noble, et son vol, majestueux.
Et depuis le château, le matin, la brume lumineuse emplissait tout l'horizon, noyant et dissolvant les formes sombres du Salève, embrassant tout de son étreinte d'albâtre mêlé d'or, et faisant sortir de son sein les objets de l'univers.
En remontant la rue qui descendait autrefois du château, nous vîmes l'église catholique ajoutée à la Restauration: une statue de la sainte Vierge était devant, les mains ouvertes vers nous, dorée; elle avait finalement accueilli Voltaire, peut-être: lui avait permis de séjourner quelque temps dans son royaume - avant qu'il ne revienne effectuer quelques tâches rédemptrices. Car comme il le dit lui-même, il a fait un peu de bien, ce fut son meilleur ouvrage - mais certaines ébauches restent certainement à compléter.