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Influence patriarcale
Pourquoi les parents choisissent des prénoms plus créatifs pour les filles
Edgar et Mélissa ne le savent pas encore, mais dans quelques mois, ils commenceront à cogiter au prénom de leur premier enfant. Comme de nombreux autres couples, ils ont en effet mis un bébé en route durant la période des Fêtes, dont l’ambiance cosy, les repas à forte teneur en alcool et les rapprochements physiques qui en découlent sont à l’origine du plus haut pic de conception de l’année. Mais il y a encore une chose que ces futurs parents ignorent: il y a de fortes probabilités pour qu’ils se montrent beaucoup plus inventifs dans la quête du prénom de leur progéniture si celle-ci est de sexe féminin.
Difficile à croire? Demandez donc aux statistiques sur le sujet. Selon une étude analysant les données de l’Administration de la sécurité sociale, aux États-Unis, et dont les résultats sont repris par le Huffington Post, les garçons ont environ 20% de chances de plus que les filles de recevoir à leur naissance l’un des 50 prénoms listés comme les plus répandus.
De son côté, le site Nameberry constatait récemment que les prénoms inventés de toutes pièces étaient deux fois plus nombreux dans les états civils féminins que dans ceux des garçons. Et le tableau ne semble pas différent sur le Vieux-Continent, comme le relève Sandra Hoibian, directrice du pôle Société du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc):
La mondialisation pour elles
Mais quelles forces invisibles peuvent bien être à l’œuvre pour qu’Edgar et Mélissa, comme beaucoup de parents, soient ainsi influencés inconsciemment dans le choix du nom de leur futur enfant en fonction de son sexe? L’une des explications serait d’ordre arithmétique. En effet, depuis plusieurs siècles, le nombre de prénoms disponibles s’avère plus élevé dans le champ féminin. En cause: la valse des terminaisons.
«Une grande partie du corpus usuel des prénoms féminins est forgée à partir de racines de prénoms masculins, auxquelles on rajoute un suffixe en -ia, en -ine, en -ette ou encore en -onne, fait remarquer Baptiste Coulmont, professeur à l’École normale supérieure Paris-Saclay et grand spécialiste de la sociologie des prénoms. Mathématiquement, le nombre de combinaisons potentielles offre donc un panel plus vaste pour les filles. Cette asymétrie n’existait toutefois pas jusqu’au Moyen Âge, où les enfants recevaient généralement des prénoms tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament. On peut même dire qu’à l’époque, ce sont les prénoms féminins qui étaient moins variés, avec un usage très fréquent de Ruth, Suzanne, Esther ou Marie.»
Local contre global
Le jeu des différentes terminaisons n’est pourtant pas l’unique raison pour laquelle les listes de prénoms de filles sont souvent plus fournies. Car les réservoirs de prénoms locaux se nourrissent également des apports venus de l’étranger. Et dans ce domaine, là encore, les corpus masculins sont perdants.
«Cela fait longtemps que les prénoms féminins circulent plus facilement d’un pays à un autre, tandis que ceux des garçons demeurent plus ancrés dans la culture locale, plus associés au religieux, à la langue spécifique dans laquelle va évoluer l’enfant, souligne Baptiste Coulmont. L’emprunt transnational est d’ailleurs plus aisé pour les prénoms de filles grâce à la commune terminaison en a, qui est répandue dans de nombreuses langues.»
Dans les régions francophones, grâce à cette voyelle finale qui parle à beaucoup de pays, le répertoire féminin est ainsi couramment alimenté par des prénoms importés, pêle-mêle, des cultures anglo-saxonnes, arabes, slaves, hispaniques, africaines, indiennes, polynésiennes ou encore asiatiques. Une incroyable diversité qui n’a pas vraiment d’égal côté masculin, où la plupart des prénoms regardés comme originaux sont souvent des remises à la mode de noms de baptême depuis longtemps désuets ou oubliés.
De fille à garçon? Non!
Et quand d’aventureux parents tentent de faire le chemin inverse – masculiniser une racine de prénom féminin à l’aide d’une terminaison jugée masculine – les choses peuvent coincer. En 2014, en Suisse, un couple qui voulait appeler son fils Jessico, version garçon de Jessica, a vu son souhait refusé par l’état civil, qui a argumenté qu’on ne pouvait donner un prénom de fille à un garçon.
Réflexes sexistes
L’évolution des mentalités ces dernières décennies a bien sûr offert une plus grande liberté aux parents. «Autrefois, il était fréquent de reprendre le prénom présent dans l’arbre généalogique proche, un grand-père, une grand-mère, ou alors celui du parrain ou de la marraine, note Anne-Laure Sellier. Certes les choix étaient limités, mais à l’époque on ne rigolait pas avec les prénoms!»
Cette manière de procéder, plutôt contraignante, est évidemment devenue beaucoup plus rare de nos jours, bien qu’elle tende à subsister lorsqu’il s’agit de trouver un second voire un troisième prénom. Même les textes de loi se sont progressivement mis à la page, certains autorisant la création de prénoms de toutes pièces, loin du traditionnel calendrier chrétien. Mais attention, ne nous emballons pas trop. Car si les filles ont droit à un plus large horizon des possibles du côté de la mode comme du côté des prénoms, c’est peut-être à cause d’un vieux démon que l’on ne connaît que trop bien: le sexisme.
On ose nommer sa fille Sandya, Cerise ou Hermione, et l’on préfère appeler son fils Charles, Ulysse ou Victor, parce que l’on ne conçoit pas forcément leur parcours de la même manière dans la société. «Aujourd’hui encore, on constate une plus faible prise de risque dans le choix du prénom d’un garçon, car il y a toujours cette idée répandue qu’on attend plus de l’homme quelque chose de sérieux et de traditionnel, indique Sandra Hoibian. On l’associe plus volontiers à l’idée de faire carrière, de réussir socialement. Pour les filles, en revanche, c’est surtout la dimension esthétique, créative, l’idée de la séduction qui sont mises en avant, car elles ont moins une carrière à assumer, d’où la recherche de prénoms plus originaux, qui vont charmer par leurs sonorités et leurs références à la beauté.»
Des rôles préconçus
Un prénom de déesse, de top-modèle, d’actrice en vogue, d’héroïne romantique d’opéra pour elle, un prénom de prophète, de guerrier antique, de superhéros, de personnage de roman conquérant, de philosophe, bref, des messieurs qui dirigent le monde, pour lui. Le garçon est encore invité à jouer le patriarche et le chef de famille, et oui, cela se ressent dans le choix des prénoms.
Lorsque Edgar et Mélissa devront se mettre enfin d’accord sur le prénom de leur enfant, espérons qu’ils sauront mettre sexisme et patriarcat en dehors de tout ça. Car un prénom, c’est tellement plus qu’un cliché.
Donner le prénom d’une ex à sa fille, une tradition très masculine
C’était le scandale people de la fin de l’été: la top-modèle Behati Prinsloo, mariée au leader des Maroon 5 Adam Levine et enceinte de leur troisième enfant (une fille), apprenait que le futur papa voulait donner le nom de sa maîtresse à l’enfant à naître. Sans avoir eu l’intention d’expliquer à la maman que Sumner, un bien joli prénom, était celui de la jeune femme qu’il fréquentait en cachette tandis que le ventre de son épouse s’arrondissait. Une sorte de double tromperie? Peut-être. Mais cette étrange idée consistant à inviter symboliquement son crush secret en plein milieu de sa relation officielle n’est pas isolée, loin de là. Cela fait d’ailleurs des lustres que les futurs papas tentent de recaser le prénom d’une maîtresse ou d’une ex mémorable dans le berceau.
Clémence, 67 ans, connaît bien la curieuse anecdote qui la concerne: «Lorsque je suis née, mon père voulait absolument m’appeler Micheline, qui était le nom de son ancienne petite amie avant de rencontrer ma mère. Celle-ci, pas née de la dernière pluie, a réussi à lui faire ravaler cette drôle de lubie, pour finalement me donner le prénom de mon arrière-grand-mère. Heureusement, j’aurais mal vécu de recevoir une telle étiquette…»
Même cas de figure pour Angelina, 31 ans, qui a failli s’appeler autrement: «Avant ma naissance, mon père insistait le plus sérieusement du monde pour qu’on me nomme Isabelle, le prénom de son premier amour rencontré sur les bancs de l’université. Avait-il un truc affectif pas tout à fait réglé?»
Anne-Laure Sellier, chercheuse en psychologie sociale à HEC Paris: «Le prénom est une marque»
Quel est le rôle du prénom aujourd’hui?
Le prénom est devenu comme un vêtement, un phénomène de mode, ses inspirations comme sa longueur varient au fil des décennies. Autrefois, on cherchait plutôt quelque chose de normatif là où, de nos jours, on veut souvent un côté marque, singulier. Mais ce qui ne change pas, c’est que le prénom reste une étiquette sociale qu’on nous colle comme une doudoune pour aller au ski, et on doit s’en accommoder même si on ne l’a pas choisi.
Quelles sont les tendances des prénoms 2023?
Je crois que les noms grecs, ceux de la mythologie, des œuvres littéraires et des philosophes reviennent au galop: Athéna, Iphigénie… On perçoit aussi que les prénoms courts, associés à la légèreté, se sont démodés: Milo, Maya, Emma n’ont plus la cote et cèdent le terrain à des prénoms longs, Maximilien ou Nicolas, par exemple, véhiculant quelque chose de plus sérieux, moral. L’avantage souvent ignoré des mots avec plusieurs syllabes est qu’ils permettent plus de jeu social en autorisant une diversité de surnoms. On peut ainsi moduler les surnoms selon le contexte, comme Mozart qui se faisait appeler Wolfgang, Amadeus, Adam, Amadeo ou Wolfie en fonction du cercle social.
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