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L’hiver joue un rôle majeur dans l’imaginaire des Genevois. Sa fin se signale solennellement par l’éclosion de la première feuille du marronnier de la Treille dont la date, depuis 1820, est notée scrupuleusement sur une tablette par le «sautier», l’un des principaux officiers de la République. L’arrivée de la saison froide est, elle, marquée par la bise, ce vent froid venu du Nord plutôt que par la neige qui est ici trop rare pour être vraiment signifiante. La couche neigeuse peut certes atteindre certaines années exceptionnelles une épaisseur de 50 à 70 cm, comme en février 1985, mais la cité ne se prépare guère à de tels événements.
La bise, en revanche, soufflant sur le lac et s’engouffrant sans véritable résistance dans les Rues Basses de la ville, est familière des Genevois. La tradition veut qu’elle soit particulièrement vive au début du mois de mars, à l’époque du Salon de l’auto, ce qui lui vaut le qualificatif de «bise du salon», une coïncidence que ne confirment pourtant pas les statisticiens. Durant l’hiver, les eaux du Léman sont parfois projetées par les vents sur les rives à tel point qu’elles couvrent d’un manteau de glace les quais ainsi que les bateaux, les arbres et les divers autres objets situés au bord du lac. Les embruns congelant dessinent alors de somptueuses sculptures de glace aux formes improbables qui attirent le badaud autour de la rade et dans les ports des environs comme celui de Versoix.
Ces «bises glaçantes» reviennent régulièrement. Au tournant du XXe siècle, le phénomène s’est répété durant plusieurs hivers particulièrement rigoureux, mais on le connaît aujourd’hui encore, malgré le réchauffement climatique et l’adoucissement général des températures. Les périodes de grand froid n’ont cependant plus les mêmes effets. «Un froid aussi intense et aussi prolongé que celui qui sévit actuellement, écrit un chroniqueur du Journal de Genève en 1891, prend les proportions d’une calamité publique. Des travaux qui fournissent d’ordinaire des ressources à bien des gens sont arrêtés, le combustible se fait rare et renchérit, au moment même où il devient plus nécessaire et où il est plus difficile de maintenir dans les appartements parfois mal construits et mal aménagés qu’habite la partie la moins aisée de notre population, une température supportable. Les souffrances sont grandes et ce mal exceptionnel réclame des mesures exceptionnelles». Le Conseil d’État est contraint d’ouvrir des abris chauffés et appelle la population à faire preuve de solidarité. Il est vrai qu’alors, pour la première fois depuis 1854, les eaux du lac ont gelé en janvier, permettant à de nombreux curieux de traverser la rade à pied, des Eaux-Vives au quai du Mont-Blanc. Le même journaliste, oubliant la réalité sociale qu’il vient de décrire, ne peut que s’enthousiasmer : «Une foule nombreuse n’a cessé de circuler sur les quais, au Jardin anglais et sur le pont du Mont-Blanc pour voir ce spectacle fort rare, et de tous côtés sur la rive comme sur la glace même, des photographes braquaient les objectifs pour fixer sur les plaques».
De fait, il s’agit là de l’un des thèmes les plus photogéniques qui soient à Genève. Curieusement d’ailleurs, ces spectacles hivernaux n’avaient guère retenu l’attention des peintres et des graveurs aux périodes plus anciennes. Le phénomène semble avoir attendu l’invention de la photographie, médium de l’éphémère, pour s’inscrire dans la mémoire visuelle urbaine. Dans la cité de Calvin, la photographie des «bises glaçantes» est presque devenue un genre qui appelle de manière irrésistible la prise de vue à chaque génération, des amateurs comme des professionnels. C’est bien sûr d’abord la singularité de l’événement qui est recherchée, jamais ses conséquences sociales qui restent invisibles. L’effet de surprise créé par ces objets familiers transfigurés par les glaces est l’un des attraits majeurs de ces représentations insolites.
Dès les années 1950, le pittoresque cède peu à peu le pas sur des recherches plus formelles. Dans cet esprit, Matthias Thomann, photographe responsable du service de reprographie de la Bibliothèque de Genève, a relevé le défi de confronter ses images aux photographies historiques du tournant du XIXe siècle. Il prend volontairement le contre-pied de ses prédécesseurs, attachés à montrer l’exceptionnalité de leur sujet, pour en relever les dimensions proprement esthétiques, en jouant des qualités de matières, des nuances des blancs et des jeux de lumière.