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Chapitre 9: L'Organisation Internationale du Travail: Le clocher de la Genève internationale
Dans une plaquette présentant le nouveau bâtiment du Bureau international du Travail (BIT), Alberto Camenzind, l’un des trois concepteurs, déclarait que chez lui, dans le Tessin, le paysage urbain était déterminé par les clochers. De la même façon, affirmait-il, le BIT, du haut de sa colline des Morillons, devrait être «l’un des éléments qui déterminent Genève.»(1) C’est le cas. Vu de la rive gauche du lac, le paysage genevois est scandé d’un côté par la cathédrale et de l’autre par le BIT, clocher sans cloche exerçant sa prépondérance couché.
La maquette finale du bâtiment, posé d’un côté sur la bibliothèque et de l’autre sur la cafétéria
© ILO Archives
Au temps de son inauguration, en 1974, le BIT était le plus grand édifice administratif sur sol suisse: un parallélépipède biconcave de 190 mètres de long, 32 mètres dans la plus grande largeur, 50 mètres de hauteur pour ses 11 étages. En tout, 555 000 m3 construits, soit l’équivalent de plus de 1100 villas juxtaposées; 4500 modules de fenêtres pour 1250 bureaux partagés par 2000 fonctionnaires; 12 salles de réunions ménageant 1400 places. Le colosse avait avalé 90 000 m3 de béton, soit un convoi de 22 500 camions de 10 tonnes, et 11 700 tonnes d’acier, 4000 de plus que la Tour Eiffel (2).
Le plus gros chantier de Suisse à l’époque et l’un des plus gros d’Europe
© ILO Archives
La première conférence, en 1921, au casino, sur l’emplacement de l’actuel hôtel Kempinski
© ILO Archives
La pointure du bâtiment allait avec celle de l’Organisation internationale du Travail (OIT). De nouveaux Etats issus de la décolonisation l’avaient rejointe après la Seconde Guerre mondiale. Les normes sociales internationales se multipliaient, négociées entre gouvernements, employeurs et employés. Ce régime du tripartisme, propre à l’OIT, amenait à Genève des foules croissantes d’experts et de délégués des Etats, des syndicats ou du patronat. Le premier bâtiment du Bureau permanent, construit au bord du lac en 1926, ne suffisait plus, malgré les extensions successives des années 1930 et 1950. Au début des années 1960, l’organisation avait mandaté Jean Tschumi pour un nouvel agrandissement, interrompu par la mort de l’architecte. Eugène Beaudouin avait pris la relève, proposant une avancée sur le lac dont le Journal de Genève assurait qu’elle allait «défigurer un site auquel les Genevois sont tendrement attachés» (3).
Les édiles suisses n’ont pas pris le risque d’une confrontation avec la population locale. Leur prudence politique, ajoutée à leur souci de ne pas s’aliéner la sympathie des organisations internationales, leur a dicté l’offre d’un déménagement corps et biens vers les hauteurs surplombant le Léman, sur les dix hectares du Grand Morillon, une surface trois fois plus grande que celle de la rue de Lausanne.
Le BIT a eu beaucoup de mal à quitter son ancrage historique. Le lac exerçait sur lui le même attrait que sur les Genevois. Mais la nouvelle offre était difficile à refuser. Lors d’une séance avec les représentants des autorités suisses fin décembre 1964, les responsables du BIT ont reconnu les avantages d’une parcelle spécialement destinée aux organisations internationales, extensible à la mesure des besoins et presque libre de contraintes architecturales hormis un maximum de hauteur compatible avec l’aéroport de Cointrin (4).
L’opération a fait l’objet d’un échange: contre les 11,5 hectares du Grande Morillon, le BIT donnait les 3,35 hectares du bord du lac à l’Etat de Genève, avec les bâtiments estimés entre 17 et 20 millions de francs. Le solde nécessaire à la construction du nouveau siège serait couvert par un emprunt auprès de la FIPOI à un taux préférentiel remboursable sur 40 ans.
Passés les regrets, le BIT fut pressé de construire. Il renonça aux lourdeurs d’un concours pour confier à Eugène Beaudouin le soin d’adapter au nouveau site les études de volumes et de surfaces qu’il avait déjà réalisées pour le site du bord du lac.
Beaudouin était un personnage en vue. Directeur de l’Ecole d’architecture de Genève depuis sa fondation en 1942, il était Grand Prix de Rome, architecte en chef du gouvernement français pour la région parisienne, professeur à l’Ecole des Beaux Arts de Paris et chargé de la rénovation du port de Marseille. Il s’était fait connaître dans les années 1930 par des œuvres publiques d’avant-garde et de qualité réalisées en association avec Marcel Lods, la Cité du-Chant-des-Oiseaux à Bagneux, l’école de plein air de Suresnes ou la Cité de la Muette à Drancy, (où seraient concentrés les juifs de Paris sous Vichy). Il s’était offert pour la construction du siège de l’Unesco en 1952, mais son projet avait été refusé par les architectes conseils, parmi lesquels Gropius, Saarinen et Le Corbusier.
Les architectes Eugène Beaudouin, Pier Luigi Nervi et Alberto Camenzind
© ILO Archives
A Genève, sa position institutionnelle lui avait permis de jouer un rôle important dans la configuration de la rive droite comme membre de jury de concours ou architecte conseil pour des complexes locatifs. Son aura et son accès aux commandes débordaient sur ses élèves et anciens élèves (5). Genève vivait son «moment Beaudouin».
Pour la projection et l’exécution du nouveau bâtiment, le BIT lui adjoignit deux autres architectes «d’une réputation reconnue» (6): le Tessinois Alberto Camenzind qui venait de s’illustrer par sa direction efficace de l’Exposition nationale de Lausanne (1964) et l’ingénieur italien Pier Luigi Nervi, l’inventeur du ferrociment, auteur d’une œuvre d’ingénierie architecturale importante, dont le bâtiment de l’Unesco en équipe avec Marcel Breuer et Bernard Zerhfuss, ou encore le centre de perfectionnement technique du BIT à Turin, avec ses colonnes de béton spectaculaires.
L’œuvre du trio Beaudouin, Nervi, Camenzind allait devoir rivaliser avec les trois édifices administratifs internationaux phares qui venaient de voir le jour: le siège des Nations Unies à New York, de l’Unesco à Paris et de l’OMS à Genève. Dans le petit cercle des stars de la profession et des pouvoirs commanditaires, ces réalisations faisaient référence, tant pour leurs effets de représentation que pour leurs qualités d’utilisation. Rôdait aussi dans les mémoires le beau projet conçu par Eero Saarinen pour l’OMS, deuxième prix au concours, non réalisé mais perçu comme désirable. Leur point commun était la vastitude. Le BIT serait donc grand.
Et pour qu’il soit grand par sa renommée, le Conseil d’administration constitua un «Comité consultatif d’architectes de réputation internationale» chargé de superviser le programme et de conseiller le directeur général: Wallace Harrison, l’architecte en chef du siège newyorkais de l’ONU, y côtoyait notamment Carlos Raul Villanueva, auteur de la Cité universitaire de Caracas, et Robert H. Matthew, le fondateur de l’école d’architecture d’Edimbourg, souvent comparée au Bauhaus de Gropius.
Le comité consultatif d’architectes, de gauche à droite Robert H. Matthew, Marian Sulinowski, Carlos Raul Villanueva, Wallace Harrison et le conseiller d’Etat genevois François Peyrot
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Ainsi patronné, le nouveau «palais du travail» devait faire date. On attendait de sa monumentalité qu’elle signalât les buts d’ «une société plus juste et plus libre» (7). D’autres édifices signalétiques apparaissaient ces années-là sous le ciel de la Guerre froide: le Berlaymont à Bruxelles, siège des communautés européennes, treize étages, 873 000 m3 construits ; le bâtiment du Comecon, le marché commun soviétique, à Moscou, trente étages, 400 000 m3.
La première pierre du bâtiment issu des calculs et croquis de l’équipe d’architectes est posée le 28 mai 1970. L’objet naissant est une barre orientée Nord-Sud à laquelle sont abouchées deux parties basses, au Nord pour les services, au Sud, pour les salles de réunion et la bibliothèque. Quatre étages de garages souterrains complètent le dispositif.
La silhouette générale, due à Beaudouin, rappelle celle du projet Saarinen pour l’OMS. La structure portante, prouesse technique de Nervi, est une enfilade de puissantes colonnes cruciformes qui soutiennent le portique central, dégageant de part et d’autre du bâtiment une longue promenade d’honneur ouverte sur le parc par une verrière. C’est, disent les architectes de l’EPFL Franz Graf et Giulia Marino, «la pièce maîtresse de l’ensemble», saluée comme une réussite lors de l’inauguration.
Le hall des Pas-Perdus
© DR
L’attache si légère des colonnes au plafond
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Le grand couloir latéral
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Le hall de réception de la salle du conseil d’administration
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L’interminable façade du bâtiment principal était une gageure : comme la revêtir avec élégance, compte tenu des gaines de circulation d’eau et d’air dont elle était lestée ? Comment souligner sa courbe? La solution était dans le carnet d’adresse de Camenzind.(8) Le Tessinois connaissait l’entreprise Georg Fischer, de Schaffhouse. Elle fabriquait des panneaux moulés en fonte d’aluminium, l’Alcast, mis au point au Japon, qui permettaient de donner de l’épaisseur aux murs rideau de l’architecture contemporaine. C’est par ce procédé, des panneaux réglés sur un petit module uniforme de 1,2m de large, que les 190 mètres de la façade ont acquis leur habillage caractéristique, cette cotte serrée d’aluminium, ornementale parce que répétitive. La vie intérieure du bâtiment est scandée par ce rythme: deux modules pour les plus petits bureaux du personnel de base, trois, quatre ou cinq modules selon qu’on s’élève dans la hiérarchie des fonctions.
La façade dont la monotonie est sublimée en ornement
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Un détail de la façade du BIT (à gauche) et, en comparaison, un détail de la façade de l’OMS
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Un architecte-paysagiste très avisé dans le travail de mise en situation territoriale, le Suisse Walter Brugger, a contribué à l’adoucissement des effets de masse d’une pareille construction sur le site pourtant majestueux du Grand Morillon. Il a posé une colline artificielle pour l’accueillir tel un oreiller côté Sud tandis que la façade Est était entièrement dégagée et la façade ouest agrémentée d’un étang. Son choix savant de plantations forme un chœur coloré et changeant où s’attendrit la sévérité du personnage principal.
Le parc avec l’une de ses statues, « Le triomphe du travail », don du gouvernement indien
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Le BIT est de son époque: l’objet triomphaliste d’une raison optimiste sûre de ses capacités de faire progresser la condition humaine. Sa masse est la mesure de l’ambition qu’elle représente et ses usagers la perçoivent comme telle: «une responsabilité devant le monde», comme dit un directeur. Elle passe plus mal à l’extérieur. Le critique d’architecture Henri Stierlin s’est livré en 1974 à une démolition véhémente du «dernier des dinosaures», coupable de «terreur visuelle» et de bien d’autres choix fautifs énumérés sans indulgence (9). Aujourd’hui cependant, les auteurs de l’analyse patrimoniale du bâtiment lui attribuent «une valeur exceptionnelle», parce que tout dinosaure qu’il puisse paraître à ses critiques, il a parfaitement répondu aux demandes qui lui étaient faites.
Comme pour l’ancien bâtiment du bord du lac au début du siècle, les Etats membres ont continué à offrir les œuvres de leurs artistes pour magnifier l’organisation et signifier la sincérité de leur adhésion à ses principes.
75 vitraux représentant le travail, par le peintre expressionniste allemand Max Pechstein, avec les célèbres verriers Puhl, Wagner et Heinersdorf. Don du gouvernement fédéral allemand
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Le rouge au front, tapisserie des Gobelins (110m2), sur un carton du peintre et graveur Pierre Courtin (1921-2012) don de la France
© Marcel Crozet/BIT
(1) Cité par Franz Graf et Giulia Marino dans leur étude patrimoniale, «Siège de l’OIT à Genève », Laboratoire des Techniques et de la Sauvegarde de l’Architecture, EPFL, juin 2014, p.63
(2) OIT, http://www.ilo.org/public/french/support/facilities/about/know.htm
(3) Journal de Genève, 24 mai 1963, cité par Graf et Marino, op.cit
(4) Selon les minutes de cette séance résumées par Franz Graf et Giulia Marino, op.cit, p.29
(5) Isabelle Charolais, Bruno Marchand et Michel Nemec, «Genève: l’urbanisation de la rive droite et le rôle d’Eugène Beaudouin », in Ingénieurs et architectes suisses, 1993, cahier 15/16, vol. 119
(6) Rapport du Comité du bâtiment au Conseil d’administration du BIT de novembre 1965, cité par Graf et Marino, op.cit
(7) Discours du président du Conseil d’administration du BIT lors de la pose de la première pierre, cité par Graf et Marino, op.cit.
(8) Graf et Marino op.cit.
(9) Journal de Genève, 30 novembre 1974, et Werk, n.7/1974