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Elle se dirigea vers la fenêtre et l’ouvrit. Le vent frais de la ville lui serait peut-être bénéfique. L’air froid de février lui fouetta le visage et s’engouffra entre les photos, les tirages informatiques et les articles de journaux punaisés et scotchés sur le mur gauche de la pièce, le recouvrant quasi entièrement. L’une des feuilles se détacha et atterrit sur le parquet. Ada se baissa pour la ramasser. C’était un article de la Apothekenrundschau sur le décollement de la rétine. Elle avait mis plusieurs semaines à tapisser ce mur de l’ensemble de ses peurs, classées par ordre alphabétique d’« attentat » à « zona ». Elle observa la mosaïque qui frémissait, les plaies ouvertes et les débris de tremblements de terre. À force d’étudier sans relâche son mur thérapeutique, d’observer les photos et de lire les articles, il se produirait pour ces menaces – elle tentait de s’en persuader – la même chose que pour un mot que l’on prononce en boucle : elles se dissiperaient dans l’insignifiance.
Son regard tomba sur la radio d’une tumeur cérébrale, d’un noir bleuté, qu’elle avait achetée aux puces la semaine précédente. Quand elle parvenait à la fixer suffisamment longtemps, elle y voyait tantôt la carapace d’un lucane, tantôt le corps aqueux d’une méduse. En réalité, Ada savait que sa peur continuerait d’enfler malgré le mur tapissé. Dès qu’une menace retombait, une autre apparaissait ailleurs. Sa peur était comme la tumeur cancéreuse qu’elle avait à l’instant sous les yeux, elle ne cessait de former secrètement de nouvelles métastases, et le mur thérapeutique ne ferait jamais que documenter de façon toujours lacunaire les peurs qui la rongeaient. Ada repensa aux ombres des passants, à ces ombres portées qui attestent l’existence de ceux qui les projettent ; tandis que les ombres internes au corps sont synonymes de kystes, tumeurs, caillots, et menacent l’existence, la détruisent.
Ada recolla l’article à sa place, juste à côté de la photo d’une maison de santé californienne. Les pas de Matuschek s’étaient tus. Les mains d’Ada s’étaient remises à trembler. À côté du stéthoscope, une pile rose de bulletins de versement, autant de factures impayées, pile de menaces silencieuses auxquelles s’ajoutait maintenant celle de Matuschek. Qu’arriverait-il si elle était forcée de quitter l’appartement ? Et surtout, où irait-elle ?
Encore, se dit-elle en allant vers la petite table près de la fenêtre. Elle prit le stéthoscope, posa la chaise en bois au milieu de la pièce et s’assit, dos à la fenêtre. Elle ramena ses jambes à elle et rabattit l’ourlet de sa veste de pyjama jusque sur ses pieds, passa le stéthoscope autour de son cou et fit tourner dans ses mains le pavillon en forme d’entonnoir. Lorsqu’elle mit les embouts en plastique dans ses oreilles, un silence total s’installa quelques secondes. Elle introduisit le pavillon sous sa veste de pyjama en effleurant sa clavicule, et le plaça à l’endroit où se trouvait son cœur. La membrane reposait, froide, sur sa peau. Ada ferma les yeux et écouta les basses de sa cage thoracique, qui pénétraient à présent dans sa tête et l’emplissaient par les deux côtés. Écoute, ça bat. Ça bat, encore, et encore, et encore – À quoi t’attendais-tu, pensa-t-elle, reprends-toi, reprends tes esprits et arrête de perdre bêtement ton temps.
Ada se leva et se dirigea vers le plus petit des cinq aquariums, elle souleva le couvercle, s’agrippa des deux mains aux fines parois de verre et pencha sa tête à laquelle pendait toujours le stéthoscope. Plus bas, encore un peu plus bas, jusqu’à ce que son menton touche l’eau et que le pavillon du stéthoscope plonge au fond. Elle observa de dessus le dos coloré des tétras néons qui frétillaient autour du corps étranger métallique. Elle prit une grande inspiration et sa tête s’emplit d’un bruit régulier. Elle était à présent immergée elle aussi, dans l’eau filtrée, un poisson parmi les poissons. Et, l’espace d’un instant, suffisamment amnésique pour ne plus s’inquiéter de rien.
Au bout d’un moment, alors que les tétras néons ne se préoccupaient déjà plus du stéthoscope, Ada releva la tête. Elle retira les embouts en plastique de ses oreilles, sortit le pavillon de l’eau et l’essuya sur sa veste de pyjama. L’église du quartier sonna trois quarts. Trois quarts de quelle heure, Ada ne savait pas. Elle attrapa une boîte d’aliments pour poissons dont elle dévissa le couvercle.
– Vous aurez bientôt une pièce plus jolie, dit-elle aux néons tout en saupoudrant la surface de l’eau de flocons multicolores. Je n’aurai bientôt plus besoin de tout ça, je me débarrasserai de tout ce bric-à-brac et j’arrêterai de vous utiliser comme prétexte pour entrer dans cette pièce.
Quels gentils poissons, pensa-t-elle, gentils et si peu exigeants.
Enfant déjà, elle n’était pas fascinée par les pingouins, les flamants roses ou les singes. Tout ce qu’elle voulait voir, c’étaient les hippocampes feuilles, les raies, les raies pastenagues, les raies aigles, la pulsation nonchalante des méduses derrière la vitre : le mouvement indécis dans l’eau de leur chemise de nuit venimeuse pourvue de dentelle.
Ses mains d’enfant laissaient des traces fugaces sur les vitres des aquariums du zoo et sur la vitrine du rayon poissonnerie du supermarché. Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère refusait de lui acheter la dorade qui brillait tous les samedis sur l’étalage et qui, tournée vers la vitre, présentait sur son front un liseré doré en forme de croissant. Personne à part elle ne semblait en vouloir. Chaque semaine elle fondait en larmes devant l’étal, si bien que sa mère avait fini par ne plus l’emmener faire les courses.
Un jour pluvieux d’automne, clouée au lit avec la grippe, la mère d’Ada n’avait pu aller la chercher à la maternelle. Ada portait sa pèlerine à pois jaunes et bleus. Quand elle écartait les bras, on aurait dit une raie à points bleus. Elle avait nagé jusqu’au rayon poissonnerie du supermarché, les poches alourdies par la monnaie de sa tirelire. Derrière l’étalage, la poissonnière ressemblait un peu à un poisson elle aussi, avec son visage tacheté et sa bouche ridée qu’elle ouvrait et fermait sans prononcer un mot. Ada s’était dressée sur la pointe des pieds pour paraître plus grande, et avait demandé à se faire servir la dorade. La vieille femme l’avait à peine regardée. De ses mains fripées, elle avait saisi le poisson aux joues dorées et l’avait empaqueté dans un sac qu’elle avait tendu à Ada par-dessus la vitrine. La caissière l’avait regardée d’un air méfiant mais n’avait rien dit, ni non plus lorsqu’Ada avait déversé dans sa main toutes ses pièces sonnantes et trébuchantes. La caissière en avait compté les trois quarts et lui avait rendu le reste.
Une fois à la maison, elle avait déchiré le sac avec impatience. La dorade était magnifique à regarder. Ada avait caressé les écailles froides et les joues dorées. Elle avait déposé le poisson dans une boîte à chaussures qu’elle avait glissée sous son lit.
Le surlendemain matin, la mère vomissait dans le panier à linge, au pied du lit. Le père découpa la dorade en quatre avec le sécateur avant de la jeter dans les toilettes.
Ada revissa le couvercle de la boîte d’aliments pour poissons. En bas sur le trottoir, les passants continuaient de tracer leur chemin quotidien, leur ombre collée aux talons. Chaque calotte crânienne, une boussole. Chaque raie dans les cheveux, une aiguille infaillible. C’était des jours comme celui-là que la scène poussiéreuse du Brotbüchse manquait le plus à Ada. Elle aurait bien aimé savoir où le metteur en scène s’était enfui, emmenant avec lui leurs salaires impayés. Aujourd’hui, elle arrivait à garder la tête hors de l’eau grâce à un engagement dans Meurtre à bord, un dîner-spectacle sur l’entrepont de l’Andromeda, dans lequel les comédiens se mêlaient aux clients. Sa prestation ne durait que quelques minutes. Elle jouait la timide Hélène et terminait bien vite allongée sous la table, immobile.
Elle passait le reste de la journée – un gros reste – à remettre à plus tard la finalisation de ses dossiers de candidature. Elle préférait errer dans les allées souterraines du vivarium du jardin zoologique ou dans les vignes de la colline de Tüllingen, elle s’asseyait sur des murets et sur des têtes de pont, tantôt à couvert, tantôt non, et mesurait le temps en mégots de cigarettes, elle restait assise au café devant un gâteau friable, tantôt à la carotte, tantôt aux myrtilles, elle allait au cinéma à la séance de midi et n’en sortait qu’à minuit passé après la dernière lettre du dernier générique, elle observait ses poissons des heures durant, mémorisait les motifs dessinés sur leur dos tout en tripotant sa boucle d’oreille droite jusqu’à se qu’elle se détache et tombe par terre, elle extrayait la mie du pain, peignait ses perruques et projetait des ombres de poissons sur le mur à l’aide de sa lampe de bureau ou de son briquet, raies, flétans, requins tigres. Les nuits agitées, lorsqu’elle avait assez d’argent, elle hélait un taxi et se faisait conduire à travers les rues désertes et endormies de la ville, dans tous les coins mal famés qui semblaient morts, parfois elle buvait et dansait jusqu’à la mise en service des premières machines de nettoyage, avec des gens qu’elle aimait bien ou qui ne lui revenaient pas, car mieux valait ça que d’être seule avec ce silence assourdissant dans le crâne. C’était cela aussi qui la poussait parfois à ramener un homme chez elle, à se nourrir pendant quelques jours du courage qui l’enfiévrait quand l’un d’eux s’éprenait d’elle, se réinventant pour lui quelques temps et oubliant tout le reste. Mais en général, elle tâchait de ne pas se laisser approcher de trop près.<
Extrait de Wurfschatten (Ombres portées) choisi et traduit de l’allemand par Delphine Piquet.
Publié dans Le Courrier le 13.10.2014.