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(Photo par Adrian Michael)
Rares sont les ruines de châteaux forts grisons qui, telle la citadelle-église de Jorgenberg, réunissent de façon aussi grandiose importance historique, valeur architecturale et beauté du site. Cet imposant ouvrage se dresse à l'extrémité d'un éperon rocheux, à l'est de Waltensburg. Côtés nord et sud, un versant à pic le protégeait jadis contre toute attaque ennemie. Au midi, où le terrain descend en pente escarpée, certes, mais non impraticable, on découvre des restes d'anciennes fortifications avancées, appelées en leur temps à corriger les imperfections naturelles de cet endroit. Aujourd'hui encore, l'ouvrage est séparé, côté ouest, du flanc de la montagne par un large et profond fossé en auge. Sur le sommet de la colline, à quelque 600 mètres des ruines, se dressent les piliers en pierre de la potence de Jörgenberg et de Waltensburg.
Des travaux de dégagement entrepris en 1931/32 l'ont malheureusement été avec si peu de compétence que bien des éléments de l'ouvrage ont été détruits, des éléments qui peut-être auraient permis de répondre à plusieurs des questions que pose aujourd'hui encore la forteresse de Jörgenberg, touchant aussi bien à l'histoire de sa construction qu'à celle de ceux qui l'ont peuplée.
C'est en partant de Waltensburg qu'on atteint le plus facilement le site de Jörgenberg, par un bon sentier qui, après avoir longé la crête de la colline, parvient au fossé. On aperçoit encore au fond de celui-ci quelques restes d'une maçonnerie à sec. Il n'est pas impossible qu'ils proviennent d'annexes de service, pour autant bien sûr qu'ils datent de l'ouvrage initial et non d'une construction postérieure. Le plan de l'aire du château décrit un triangle irrégulier de forme allongée, sa base étant formée par le côté protégé par le fossé. On découvre à cet endroit un amoncellement considérable de ruines; ce sont celles d'un solide mur-bouclier et d'une enceinte construits antérieurement. Bien conservé, le donjon de plan presque carré, aux murs de quelque deux mètres d'épaisseur, se dresse à l'angle sud-ouest de l'ouvrage. L'entrée surélevée pratiquée dans la façade est et la sortie donnant sur une galerie aménagée du côté sud, toutes deux en plein cintre, se remarquent par des jambages travaillés avec soin. L'étage habité du donjon, qui en comptait cinq, est agrémenté de fenêtres géminées en plein cintre. Des latrines en encorbellement avaient été installées dans la façade nord. A l'origine, la tour doit avoir été surmontée d'une superstructure saillante en bois coiffée d'un toit en pavillon.
Dans le secteur nord-ouest du site, plusieurs bâtisses, construites sans doute par étapes, étaient accolées à l'enceinte. Elles servirent vraisemblablement d'habitations et d'annexes de service. Quelques-unes d'entre elles semblent avoir été utilisées, sinon comme logis, du moins comme grange ou grenier, jusque vers la fin du Moyen Age.
Des traces d'autres bâtiments, qu'il n'est plus possible d'identifier, ont en outre été relevées au pied du donjon et dans le secteur est de la cour. Venant de la vallée, la rampe d'accès menait à une porte extérieure située à l'angle sud-ouest de l'ouvrage. Le terrain avancé se trouvant plus au sud ne semble pas avoir été bâti, mais simplement ceint d'un mur. De l'entrée extérieure, et après avoir passé par une lice, on parvenait à la porte intérieure, défendue par un fossé avancé. Une fois le pont franchi, on se trouvait dans une vaste cour intérieure. Elle semble n'avoir abrité que peu de bâtiments, mais en revanche une citerne forée dans le roc.
C'est tout près de ce système de portes qu'avait été adossée à l'enceinte l'église dédiée à saint Georges. Son abside en fer à cheval doit bien remonter au VIIIe siècle, tandis que la nef, une simple salle, et le clocher bien conservé semblent dater du XIe ou XIIe siècle. Lors de travaux de dégagement, on a découvert à l'ouest du sanctuaire un mur d'enceinte peu épais; il devait entourer un cimetière. Les tombes décelées à cet endroit remontent probablement au début du Moyen Age et au haut Moyen Age. Elles permettent de conclure qu'à l'origine, la chapelle Saint-Georges faisait fonction d'église paroissiale.
Si l'on suppose que cet emplacement était déjà peuplé à une époque préhistorique, c'est en raison des objets mis au jour en 1931/32, qui tous proviennent de l'âge du bronze. (Les fouilles effectuées dans d'autres sites ont permis d'établir qu'en ces temps reculés, la région d'Illanz devait avoir une population assez dense.)
Les citations contenues dans le testament de l'évêque Tello (765) et dans le terrier rhétique des biens impériaux (milieu du IXe siècle) font de Jörgenberg l'un des premiers châteaux de la Rhétie attestés par des textes et confirment que le château féodal a été précédé d'une citadelle-église datant du début du Moyen Age.
Après le IXe siècle, Jörgenberg disparaît pour longtemps des documents. Aux XIIe et XIIIe siècles, la forteresse devait être entre les mains des seigneurs de Friberg; elle s'y trouvait en tout cas après 1300, date à laquelle elle réapparaît dans la tradition écrite. Le siège patrimonial des seigneurs de Friberg était sis au-dessus du village de Siat proche de Jörgenberg.
Le nom du château demeure énigmatique, car temporairement, cet ouvrage, ou du moins le secteur féodal habité se trouvant dans l'aire de l'ancienne citadelle-église, porta le nom de Waltramsburg, un nom qui disparut par la suite, mais fut repris par le village voisin sous la forme de Waltensburg (en romanche Vuorz). A une date qu'on ne peut préciser, les seigneurs de Friberg cédèrent leur château ancestral et Jörgenberg à l'Autriche, qui les leur rétrocéda à titre de fief. Après l'extinction des Friberg, vers 1330, les seigneurs de Vaz revendiquèrent les deux châteaux et en prirent immédiatement possession afin d'empêcher les Autrichiens de les devancer. Ceux qui furent ainsi frustrés, et avant tout l'Autriche, s'allièrent en 1333 aux seigneurs de Rhäzüns, auxquels ils promirent les deux forteresses au cas où ils en deviendraient propriétaires. Leur rêve ne se réalisa pas et l'Autriche céda, c'est-à-dire qu'en 1341/42, elle transmit Friberg et Jörgenberg en fief à Ursule, héritière des Vaz et épouse de Rodolphe de Werdenberg-Sargans; l'empire autrichien se réserva toutefois un droit de jouissance. En leur qualité de successeurs de la dynastie des Vaz, les comtes de Werdenberg renoncèrent en 1343 aux deux châteaux et les laissèrent aux seigneurs de Rhäzüns contre une indemnité de 1000 marks. Par la suite, Jörgenberg devint un important centre des biens que possédaient les Rhäzüns dans l'Oberland grison. Aucun texte ne nous dit si la forteresse souffrit des guerres privées qui sévirent en Rhétie à la fin du XIVe siècle et dans lesquelles les seigneurs de Rhäzüns furent eux aussi impliqués.
Le dernier descendant de cette dynastie s'éteignit au milieu du XVe siècle; sa mort engendra un long litige successoral. En 1458, la seigneurie de Rhäzüns, et avec elle Jörgenberg, échurent à Jos Nicolas de Zollern, dont la mère descendait des Rhäzüns. Moyennant un dédommagement de 3000 florins, le comte Jörg de Werdenberg consentit à renoncer à ses droits. Vu l'éloignement de sa nouvelle propriété, Jos Nicolas de Zollern chercha à l'aliéner. Une vente conclue en 1462 avec l'évêque de Coire ne se réalisa pas, mais la même année encore, Jos trouva un nouvel acquéreur, l'abbaye de Disentis. Il conserva toutefois Obersaxen, le Safiental et le droit d'exploiter les mines de la région. Quelques constructions de Jorgenberg - sans doute l'immeuble situé à l'angle nordouest de l'ouvrage - demeurèrent propriété des Rhäzüns-Zollern. Une partie servit de prison, l'autre de demeure à l'intendant chargé par les Rhäzüns de percevoir les redevances que leur devaient leurs sujets.
En 1539, l'abbé de Disentis vendit Jörgenberg et les biens du château à Mathias de Rungs, qui s'engagea à veiller à l'entretien de la chapelle. On sait que certaines parties de l'ouvrage étalent encore habitées en 1580. Délaissés par la suite, le château et le sanctuaire se délabrèrent peu à peu à partir du XVIIe siècle.
(Photo par Adrian Michael)
Bibliographie