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La mondialisation que dénonce à l'envi la "gauche de la gauche" n'est rien d'autre que l'extension à l'ensemble de la planète d'activités, de normes et de processus de décisions auparavant limités à un espace géographique et social précis. En tant que telle, la mondialisation est non seulement dans la logique du capitalisme, mais elle est même constitutive de sa capacité à s'imposer, en levant les obstacles nationaux à la circulation du capital. La mondialisation est la condition même de la pérennité du capitalisme. Mais en même temps, elle le change : il n'est désormais plus nécessaire de transférer réellement des capitaux existants d'un pays, d'un espace ou d'un acteur économique à un autre pour opérer un échange financier, ni d'investir un capital dans une activité productive pour en tirer profit, mais il suffit désormais de transmettre une information douteuse sur un capital hypothétique pour qu'un capital réel soit constitué quelque part, et un travail réel dissout ailleurs. La mondialisation capitaliste aboutit à une économie de casino où le profit ne naît plus de l'investissement productif mais du jeu spéculatif, et où l'on gagne plus en supprimant des emplois qu'en en créant.
Loin d'être considérée a priori comme une menace ou une calamité, la mondialisation capitaliste a d'abord été saluée par les théoriciens socialistes (sauf Proudhon) comme une force révolutionnaire formidable. Cependant, si la mondialisation capitaliste à l'époque de la révolution industrielle accouchait de la démocratie bourgeoise, la mondialisation postindustrielle, purement financière, à laquelle nous assistons aujourd'hui, est profondément et irréductiblement négatrice des droits et des processus constitutifs de cette démocratie.
Mondialisation et globalisation aboutissent à l'internationalisation des décisions les plus importantes en même temps qu'à la concentration de la capacité de décider dans un nombre extrêmement restreint d'instances, de personnes et de lieux. Le nombre des lieux essentiels de décision est limité, mais ces décisions ont effet partout ; peu de gens, d'instances et de pouvoirs ont la capacité réelle de prendre les décisions importantes, mais les effets de ces décisions se font sentir sur tous. Le capitalisme mondialisé reproduit dans son propre processus de décision des méthodes et un esprit qui sont ceux de l'Ancien Régime : l'opacité, le secret, la confidentialité, voire la clandestinité. A ce processus de décision ne s'applique pas le discours libéral sur l' « ouverture » mais la pratique monarchique des ukases, des lettres de cachet et des cabinets noirs. L'information qui se diffuse largement, rapidement et au loin est celle que les maîtres de l'économie laissent circuler : désinformés sur les enjeux fondamentaux, les citoyens sont gavés de bruits, d'images et de textes sans enjeu : les négociations de l'AMI se sont faites dans le secret, mais les pratiques sexuelles du président des USA ou du Président du Conseil italien étaient décrites dans tous les media.
Le capitalisme mondialisé ne laisse plus à ceux qui veulent en sortir le choix entre une révolution nationale ou un mouvement mondial. Il n'y a plus de révolution nationale possible -si mouvement révolutionnaire il peut encore y avoir, ou si mouvement réformiste radical il faut faire renaître, ils seront mondiaux ou ne seront pas. Ils seront mondiaux pour être, ou réactionnaires s'ils restent nationaux. Et ce n'est même qu'à partir des acquis de la mondialisation capitaliste qu'un projet socialiste pourra voir le jour, contre cette mondialisation même. La mondialisation n'est pas seulement l'objet de la lutte : elle en est aussi le critère. Toute lutte, désormais, peut, et doit, avoir son prolongement « international ». L'alternative à la mondialisation, c'est l'internationalisme.
La mondialisation ne se joue pas dans les limbes : elle se joue là où nous sommes, dans ce que nous sommes. Dans le bureau de poste que l'on ferme pour rentabiliser ce qui fut un service public ; dans un service de transports publics qu'on privatise parce qu'il est rentable, ou qu'on supprime parce qu'il ne l'est pas ; dans une retraite par capitalisation dont on baisse les taux d'intérêts parce que les fonds qui l'alimentent ont été placés dans des actions dont les cours se sont effondrés ; dans une saloperie que l'on mange ou boit, entend ou voit, fait ou lit.
La globalisation capitaliste est totalitaire : rien de la vie ne lui échappe, rien de la vie des humains ne doit lui échapper. Nous assistons donc depuis un quart de siècle à la généralisation à l'ensemble des couches « moyennes » de l'ensemble des sociétés humaines de normes de comportement auparavant confinées à la petite bourgeoisie d'Europe occidentale et d'Amérique du nord. Et du fait même que la globalisation capitaliste tend à soumettre chaque aspect de la vie, la lutte menée contre elle doit se mener sur tout, partout, en tout temps. Puisque tout est ou risque d'être soumis au totalitarisme du marché, tout peut être le lieu d'une résistance et d'une alternative au marché. Les révolutions du XIXème siècle pouvaient s'écrire par le mot de Tancrède au Guépard : Il faut tout changer pour que rien ne change ; la révolution, aujourd'hui, s'écrit ainsi : Il faut tout changer pour pouvoir changer au moins quelque chose.