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Qu’est-ce que Genève, à l’époque, pouvait attendre de son entrée dans la Confédération ? Difficile à dire. Sur le plan politique, comme l’écrivait David Hiler en 1992 dans un ouvrage publié par la Bourse de Genève à l’occasion du 700e anniversaire de la Confédération («Genève et la Suisse, un mariage d’amour et de raison»), la volonté généralement partagée était «non de devenir suisse – il n’est pas question de cela – mais d’appartenir à cette alliance d’Etats indépendants qu’est la Confédération, et de retrouver sa propre indépendance». Irène Hermann confirmera un peu plus tard la nature diversement appréciée de ce mariage en émettant quelques réserves sur l’unanimité confédérale genevoise de 1814. «J’aime bien l’autorité fédérale surtout quand elle n’en a pas», ira-t-on jusqu’à lire dans La Trique, une brochure éditée en 1872.
Sur le plan économique, même si la question ne se posait pas alors en ces termes, les choses sont également ambigües. Les relations de Genève avec la France sont plus étroites qu’elles ne le sont avec la Confédération. Alors qu’en Suisse l’industrie textile prend son essor, Genève, notent les historiens, ferme ses ateliers d’indiennes et continue de vivre d’une sorte de monoculture horlogère. Ses banquiers, jadis prêteurs des rois, investiront dans le canal de Corinthe, des sociétés minières sud-américaines et les compagnies du gaz de Marseille ou de Naples, bien plus qu’ils ne financeront l’industrie naissante du futur triangle d’or.
Ce genre de virages ratés – déjà ! – aboutira à ce que Genève, alors plus grande ville de Suisse, laisse échapper la place primordiale qui aurait pu être la sienne, et ce n’est qu’à la toute fin du 19e siècle que Genève, écrit Hiler, devient «helvétiquement industrielle». Laminée par les progrès technologiques «stupéfiants» de l’industrie horlogère des Etats-Unis, la vieille Fabrique genevoise cesse d’être la principale activité de la ville, et laisse place aux Ateliers de Sécheron, à ceux des Charmilles, à Gardy, à la SIP, dont les effectifs sont multipliés par vingt entre 1870 et 1920.
La suite est connue. Après la dépression des années 30 qui fait sombrer les finances publiques et les rêves radicaux d’une grande banque genevoise (Genève compte 10'000 chômeurs en 1932), c’est la Genève internationale qui s’épanouit dès 1945. La population résidante double en une quarantaine d’années, la plus forte progression démographique des cantons, Zoug et Bâle-Campagne exceptés. A la suite des chocs pétroliers et des creux conjoncturels qui en résultent (1973-78), l’économie genevoise s’engage dans un double processus de désindustrialisation, fatal à la mécanique et à la métallurgie classiques, et de «financiarisation» presque échevelée de son secteur tertiaire, qui fait bondir sa part au revenu national jusqu’à 7,4% en 1987. Cette prédominance de la banque, aux côtés d’une horlogerie de luxe qui ne connaît pas la crise, conduit à la Genève et à ses contradictions d’aujourd’hui.
«Genève, écrivaient les auteurs en 1992, est tiraillée entre son appartenance à l’espace francophone, les nécessités d’une insertion dans la vaste région Rhône-Alpes, et son destin national». Un constat qui reste plus que jamais d’actualité.