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Le broker lui avait promis un emploi sur un bateau de pêche au large des côtes thaïlandaises. Mais lorsque Tunlim, un Birman de 22 ans arrivé illégalement dans le pays cinq ans plus tôt, embarque sur le navire, celui-ci l’emmène en eaux indonésiennes. «Les trois premières années, nous revenions à terre tous les trois mois, puis une fois par an, se souvient le marin âgé aujourd’hui de 33 ans. En 2008, le bateau a perdu sa licence, alors nous sommes partis pêcher au large du Timor-Oriental et ne sommes plus jamais revenus au port. Pendant sept ans.» Un bateau mère venait régulièrement chercher le poisson et les approvisionner, en pleine mer.
Tunlim se trouve tout au bout d’une chaîne de production qui aboutit dans les supermarchés et les restaurants de Suisse: celle des crevettes de Thaïlande. On les trouve un peu partout. Migros les vend surgelées, sous l’égide de sa marque Pelican. Aldi commercialise, avec un dip à l’ail, des crevettes provenant en partie de Thaïlande. Et l’importateur zurichois Stutzer, dont les produits finissent dans les rayons de petits magasins ou dans les assiettes des restaurants helvétiques, les inclut dans son assortiment sous forme de mélange de fruits de mer surgelé ou de sushis ebi.
Tunlim était exploité sur un bateau. Sa main droite a été sectionnée par un filet de pêche
En 2014, la Suisse a importé 581,6 tonnes de crevettes thaïlandaises, pour une valeur de 9,6 millions de francs – soit 7% des crevettes vendues sur le sol helvétique. Nestlé en a également inclus dans ses aliments pour chat Fancy Feast, vendus aux Etats-Unis. Ce que les consommateurs ne savent pas, c’est que ces crevettes ont été produites dans le sang.
Tunlim est l’une des victimes de cette industrie. Embarqué contre son gré sur un navire qui vogue en pleine mer sans jamais revenir à terre, il apprend en outre que le broker l’a vendu au propriétaire du navire pour 15 000 bahts (405 francs), une dette qu’il doit rembourser sur son maigre salaire de 6000 bahts (163 francs). En mer, sa tâche est dantesque. «Nous travaillions 24 heures sur 24, avec de courtes pauses pour dormir mais jamais plus de deux heures, relate-t-il. Nous n’étions nourris qu’une fois par jour et avions constamment peur d’être jetés à l’eau ou battus. Le capitaine nous observait en permanence à l’aide de caméras de surveillance.»
Il se souvient d’un camarade, tombé malade, qui est décédé après que le capitaine a refusé de le ramener à terre. «Lorsque nous avons remis son corps au bateau mère, il y avait déjà dix cadavres de marins dans la chambre froide.» Tunlim décroise les bras et révèle sa main, dont il ne reste qu’un moignon. Ses doigts ont été sectionnés alors qu’il remontait un filet de pêche. Il doit sa survie à l’ONG Labour Rights Promotion Network Foundation (LPN), venue le secourir en Indonésie en août dernier.
Un cinquième des crevettes produites en Thaïlande provient directement de ces prisons flottantes. Le reste est issu de l’aquaculture, une pratique pour laquelle ces bateaux jouent également un rôle essentiel: ils ramènent dans leurs filets une quantité importante de déchets de poisson, composée d’espèces non comestibles ou de spécimens trop jeunes. Ceux-ci servent à fabriquer de la farine animale qui est utilisée pour nourrir les crevettes d’élevage. Ces crevettes grandissent dans des bassins d’eau douce avant d’être acheminées au marché de Samut Sakhon, une bourgade poussiéreuse à une heure au sud de Bangkok. Elles y rejoignent le maigre butin de crustacés pêchés en haute mer par des navires. Dans la lumière blanche de l’aube, les visages des trieuses de crevettes, recouverts de la poudre jaune de thanaka utilisée par les Birmans, prennent une teinte fantomatique. Des hommes vêtus de bottes de pluie déversent des piles de crevettes, encore vivantes, sur de grandes tables en inox. Les femmes les trient, plaçant les meilleurs spécimens dans de grands bacs en plastique.
Derrière le marché, leurs logements laissent entrevoir leur quotidien. Chaque famille vit dans une pièce unique au sol nu, dépourvue de meubles hormis quelques nattes posées à même le béton. Des enfants jouent au milieu des rats et des ordures qui s’entassent dans les couloirs éclairés au néon. L’odeur du poisson pourri, omniprésente, prend à la gorge.
Les crevettes triées au marché sont destinées exclusivement à l’exportation. Elles sont vendues à l’un des multiples ateliers de décorticage qui se chargent d’en retirer la tête, les veines et la carapace. L’ONG LPN en a compté 619 rien qu’à Samut Sakhon. Il y en aurait 1000 à l’échelle du pays. Environ 100 000 personnes y travaillent.
La plupart de ces ouvriers se trouvent dans une situation de quasi servitude. «Ils ne touchent presque pas d’argent car la direction effectue une multitude de déductions sur leurs salaires, pour la nourriture, le logement, leurs habits de travail, la dette qu’ils ont envers le trafiquant qui les a amenés dans le pays ou encore les démarches destinées à leur obtenir un permis de travail, explique Sompong Sakaew, le fondateur de LPN. Certains jours, ils ne touchent pas plus de 50 ou 100 bahts (1.40 ou 2.70 francs) pour dix ou douze heures de travail.» Bien moins que le minimum légal de 300 bahts (8.10 francs). Une enquête du Bureau international du travail publiée en septembre a découvert de nombreux enfants, parmi ces travailleurs: 42% avaient moins de 15 ans, le reste entre 15 et 17 ans.
Les crevettes décortiquées par ces forçats sont livrées à une centaine d’entreprises exportatrices. Celle qui fournit Migros et Stutzer s’appelle Narong. «Cela fait quarante ans que nous exportons en Suisse, raconte Arthon Piboonthanapatana, son directeur adjoint. Nous y envoyons de 60 à 100 tonnes de crevettes par an.» Il admet avoir eu des problèmes avec les ONG il y a quelques années, mais plus aujourd’hui. «Mes employés sont libres de leurs mouvements, précise-t-il. La porte de l’usine reste toujours ouverte.» En 2013, deux ONG nord-américaines avaient trouvé une vingtaine d’ouvriers mineurs chez Narong. La plupart travaillaient de nuit, aux côtés d’une centaine d’immigrés illégaux. En juin dernier, une troisième ONG a constaté que la firme ne payait pas ses travailleurs pour les jours de chômage obligatoires, comme l’exige la loi thaïlandaise.
La marque Pelican de Migros commercialise des crevettes thaïlandaises
Il est 17 heures. La rue se remplit soudain d’ouvriers vêtus de pantalons et chemises bleu pâle ornés du logo de Thai Union, un mastodonte de 46 500 employés à l’origine de 50% des exportations de crevettes thaïlandaises qui compte Migros et Nestlé parmi ses clients. Ils font leurs emplettes au marché ou mangent un bol de nouilles avant de s’engouffrer dans l’un des blocs d’habitation aux airs de HLM. L’entrée de la rue est barrée par un garde de sécurité. Une caméra de surveillance filme tout.
Thay, une Birmane de 42 ans aux longs cheveux noirs, a travaillé pour Thai Union durant six mois en 2015. Elle se souvient d’un climat de travail oppressant: «Les superviseurs nous surveillaient en permanence et lorsque je ne parvenais pas à atteindre mon quota journalier, ils m’humiliaient devant tout le monde. Les femmes se faisaient frapper sur les tibias lorsqu’elles s’asseyaient pour reposer leurs jambes après de longues heures debout.»
Thay, une travailleuse birmane 42 ans, a subi des humiliations lorsqu’elle n’atteignait pas son quota journalier
L’ONG Verité, qui a réalisé un rapport sur Thai Union et ses fournisseurs pour le compte de Nestlé, a constaté que les travailleurs de cette entreprise «n’étaient pas libres d’entrer et de sortir de chez eux et subissaient des tactiques d’intimidation de la part de la police ou des mesures disciplinaires s’ils ne respectaient pas les règles liées à leur logement». Certains devaient se soumettre à un couvre-feu à 20 h 30. D’autres ont dû débourser entre 14 000 et 18 000 bahts (entre 380 et 490 francs) pour obtenir leur emploi.
Interrogé sur l’existence de ces pratiques dans la chaîne de production de ses crevettes thaïlandaises, Migros affirme ne tolérer «aucun cas d’esclavage» et obliger ses fournisseurs à signer un code de conduite développé par l’organisation belge Business Social Compliance Initiative (BSCI). «Jusqu’ici, aucun contrôle externe aux fournisseurs n’a encore eu lieu sur place», précise toutefois son porte-parole Tristan Cerf. Le grand distributeur concède en outre «avoir conscience des problèmes concernant les conditions de travail en Thailande» et promet d’élaborer des directives, prévues pour le printemps 2016, pour garantir la durabilité de l’ensemble de sa chaîne de production de crevettes.
Nestlé indique vouloir «éliminer le travail forcé dans (sa) chaîne d’approvisionnement en Thaïlande». Le groupe veveysan a élaboré un plan d’action comprenant un mécanisme pour récolter les griefs des travailleurs et des formations pour les propriétaires de bateaux de pêche. Son implémentation se fera par étapes courant 2016. Thai Union a en outre annoncé l’internalisation de toutes les étapes de préparation de ses crevettes. Narong effectue déjà toutes les opérations à l’interne.
Aldi Suisse indique miser exclusivement sur des produits provenant d’une production durable émanant d’entreprises certifiées. Stutzer affirme que les crevettes de Thaïlande ne représentent plus qu’une petite part de son assortiment. «Nous vendons aujourd’hui essentiellement des crevettes du Vietnam», note Connie Knapp, responsable du département crustacés et spécialités d’Asie surgelées chez Stutzer.
Erreur d'étiquetage chez Coop
Et qu’en est-il de la Coop? Fin décembre, nous avons trouvé des crevettes de Thaïlande vendues au rayon traiteur dans une sauce cocktail. Contactée, l’enseigne nous a toutefois dit que l’information figurant sur l’étiquette que nous avions photographiée «n’était pas correcte». Suite à notre demande, les étiquettes de ce produit ont été modifiées, a-t-elle précisé.
Malgré ces bonnes intentions, les acheteurs occidentaux de crevettes ne pourront éviter de se salir les mains, selon le Britannique Andy Hall, qui a cofondé l’ONG Migrant Worker Rights Network: «N’importe quelle crevette en provenance de Thaïlande a, à un moment ou un autre de son processus de production, donné lieu à des conditions de travail inacceptables.»•