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J'ai écrit ailleurs que les romantiques français n'avaient pas pu honorer les anciens Francs et les rois médiévaux, trop proches à leurs yeux de l'Église catholique. Cela les a gênés pour bâtir des épopées nouvelles, et créer des héros. Il leur a manqué un socle. Alors que les Allemands chantaient Arminius, Siegfried et Faust, les anglophones Ivanhoe, Robin des Bois, Natty Bumppo et Hiawatha, les Français ne parvenaient pas à faire émerger des individualités marquantes.
Ne pouvant, ou ne voulant pas se consacrer au Moyen Âge, ils ont marqué leur révolte dérisoire seulement en chantant le règne de Louis XIII, et en prenant le parti des nobles contre le cardinal centralisateur Richelieu: Pierre Corneille reflétait encore, dans ses œuvres, la Fronde, et le débat restait propre au classicisme. On brandissait le baroque comme s'il était révolutionnaire - alors qu'ailleurs, où le baroque était naturel, on se référait au gothique sa source, d'un ressort plus puissant.
Cela avait un inconvénient majeur. Le héros médiéval, dans les chansons de geste, était réputé lié aux anges et aux saints célestes. Dans la Savoie romantique, on a bien procédé de cette façon, avec Amédée VI, et d'autres vieux comtes: cela paraissait aller de soi. En France, on ne voulait créer de figure que nationale, et comme le Moyen Âge était féodal, on le repoussait. Même l'Église gallicane, qui divinisait le monarque absolu, allait dans ce sens. Or, les seigneurs révoltés contre l'absolutisme n'étaient pas réputés, eux, liés même à des divinités païennes, terrestres, leur temps ne le permettant guère. Lorsque Vigny dénonce le lien établi par le clergé français entre Cinq-Mars et la sorcellerie, il n'en profite aucunement pour dire le noble seigneur révolté en lien avec les forces élémentaires, contre l'abstraction catholique: il aurait pu; mais il n'a pas osé.
Théophile Gautier ne relie pas davantage son Capitaine Fracasse à des forces supérieures cachées. C'est encore Hugo qui a le plus convaincu, dans sa pièce de Marion Delorme: son héroïne lutte contre un Richelieu qui est explicitement l'incarnation du mal, notamment grâce au vers: Satan ne peut-il pas s'être fait cardinal? Vigny suggérait ce lien avec le diable, dans Cinq-Mars, sans aller jusqu'au bout; Dumas l'inférait, sans évoquer l'occulte. Seul Hugo sera direct dans son idée. Par réfraction, Marion devenait angélique: tout ennemi d'un démon l'est de facto.
Hugo du reste chantera aussi un héros médiéval, mais non français: Frédéric Barberousse, dans Les Burgraves. Indice certain que les Français avaient un blocage avec leur Moyen-Âge propre.
Il était peut-être possible de chanter un héros païen de Paris, comme était Julien l'Apostat: Vigny s'y est employé, dans son méconnu Daphné, plutôt court et abstrait, mais contenant une belle scène néoplatonicienne insérant du merveilleux dans la vie de l'empereur initié qui a bâti le palais impérial dont est issu le Quartier latin. C'est un jalon fondamental, et peut-être que les écrits du grand Charles Duits, mais aussi d'André Breton, sont secrètement dans son droit fil. Mais de nouveau Vigny semble avoir reculé devant l'idée de réhabiliter massivement et glorieusement Julien. Dans ses écrits privés, il a eu de belles pages sur Clovis et ses guerriers à demi enchantés, mais cela n'a pas donné lieu non plus à une grande œuvre.
La crainte de lier l'individu à la divinité est sans doute en rapport avec le succès du marxisme, la nation seule étant supposée divine, et l'individu ne devant faire que la représenter - mécaniquement. On en a le tableau avec Michelet, qui faisait de Jeanne d'Arc non l'envoyée des anges, mais l'expression individualisée de la France, laquelle il faisait absolument divine. N'est-ce pas là, au fond, la suite du gallicanisme tendant à diviniser le monarque? Le catholicisme néomédiéval de la Savoie, de la Franche-Comté, de la Bourgogne (avec Aloysius Bertrand), était plus porté au merveilleux, dans la lignée d'un Dante.