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23/03/2017
Il y a vingt ans, j'écrivis un mémoire universitaire sur J.R.R. Tolkien appelé Visions du déclin, et à cette fin j'avais lu les travaux critiques les plus importants sur son œuvre. Celui qui m'intéressa le plus avait été écrit par T.A. Shippey. Il montrait que Tolkien s'était beaucoup appuyé sur la littérature latine médiévale, notamment lorsqu'elle avait été écrite par des Germains, et aussi, naturellement, sur la littérature anglaise et islandaise médiévale. Il citait notamment Saxo Grammaticus, auteur, au treizième siècle, d'une Gesta Danorum, chronique latine des anciens Danois qui s'appuie fréquemment sur d'anciens textes écrits en danois, aujourd'hui perdus. Saxo était prêtre chrétien, et il ne restituait qu'avec circonspection les traditions mythologiques anciennes. Mais il évoque Thor, Odin, Balder, Loki. J'ai en effet lu les neuf premiers livres de ce noble ouvrage, ceux dont on trouve facilement une traduction, et qui s'appuient justement sur d'anciens textes, poèmes ou récits.
Le latin de Saxo est assez difficile, et je n'ai pas pu aller au-delà sans traduction: la lecture était éprouvante – bien plus difficile, par exemple, que celle de Grégoire de Tours (pourtant plus ancien).
Cependant, j'ai été surpris de trouver là la probable origine de beaucoup d'éléments présents chez Tolkien, car les commentateurs n'en ont tant parlé. On citait par exemple pour Gandalf une saga islandaise dans laquelle il désignait un nain; or, il est présent aussi dans la Gesta de Saxo - où il désigne un homme. Mieux encore, le nom de Frodo s'y trouve aussi, sous la forme archaïque Frotho, et il désigne un grand roi légendaire des Danois. Enfin les temps mythiques de la Gesta s'achèvent avec un destin tragique pour toute une fratrie appartenant à la lignée royale. Or, cela rappelle éminemment le Silmarillion, qui raconte justement la fin d'une fratrie de demi-dieux, fatale conséquence d'un mauvais pacte. Tolkien avait fait, d'anciens hommes, des immortels vivant sur Terre, pensant, sans doute, que, derrière la chronique de Saxo, apparemment historique, se trouvait de la mythologie. L'écrivain danois, en effet, humanisait les dieux.
Au reste Odin y erre avec un bâton et un manteau, comme Gandalf. Il est borgne, néanmoins. Mais il instruit les hommes, leur apprend des techniques de combat en leur parlant dans leurs rêves. Il les trompe, aussi, comme les dieux de l'Olympe chez Sénèque trompent les hommes, soutenant par exemple en même temps des partis opposés. La conception est assez crépusculaire. Pour cela Tolkien n'a pas suivi Saxo. Il était chrétien.
Shippey en parle peu, sans doute parce qu'il n'a pas lu Saxo. Il n'en évoque pas moins une traduction anglaise éditée à la fin du dix-neuvième siècle - assez nécessaire je pense pour appréhender le latin ardu de Saxo, même pour quelqu'un qui, comme Tolkien, connaissait bien la langue de Virgile.
Remarquons que selon le digne chroniqueur, l'Angleterre a fait partie de l'empire danois. Tolkien a pu penser que la mythologie anglaise dont il rêvait était essentiellement danoise. D'ailleurs Beowulf, le célèbre poème anglais médiéval, évoque aussi les grands personnages évoqués par Saxo.
Cela dit, Tolkien affirmait que l'important était ce que lui avait fait de ces traditions, non ce qu'il en avait tiré. On le mesure toutefois en les appréhendant, il faut l'avouer.
24/07/2016
Je ne sais plus où, Rudolf Steiner (1861-1925) énonça l'idée que l'Europe était en décadence, face à l'Amérique et à l'Asie, non parce que les valeurs éthiques qu'elle défendait étaient inférieures, mais parce qu'elle n'avait pas la même énergie pour les illustrer. En particulier, elle refusait la mythologie, le lien établi entre la vie morale et les forces du cosmos. Elle en restait trop à ce qui était raisonnable. Du coup, elle déployait ses valeurs éthiques dans une bulle qui était comme assiégée par l'univers, avec lequel l'Asie et l'Amérique étaient davantage en phase, parce qu'elles lui étendaient leurs principes éthiques par le biais d'une mythologie. La solution était de créer une mythologie proprement européenne, c'est à dire chrétienne.
On l'a vue un peu paraître en France avec Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). Mais il faut avouer que c'est resté une ébauche. Sur son lit de mort, paraît-il, Charles Duits (1925-1991) regrettait de n'avoir pas écrit un livre sur sa vision du Christ. Durant sa vie, il a plutôt déployé dans ses livres des figures qui rappellent le paganisme.
La mythologie américaine est faite en partie de la tradition des super-héros, et c'est la partie qui actuellement s'impose. Or, dans un épisode de 2001 de Wonder Woman (« She's a wonder! », in Wonder Woman #170, July 2001), j'ai trouvé une chose inattendue, et correspondant à ce que disait Steiner. On y découvre que la célèbre Amazone immortelle s'est faite le héraut des valeurs morales de l'Occident à travers le monde, c'est à dire qu'elle veut créer partout des écoles, donner partout la possibilité aux femmes de contrôler leur système reproductif et de choisir leur religion et le mode de leur vie amoureuse, répandre partout la liberté, la tolérance et l'amour. Bref, des valeurs progressistes. Or, pour s'en justifier, elle affirme que ce sont les Dieux qui l'ont chargée d'une telle tâche.
On se souvient, peut-être, que dans cette série Wonder Woman, les dieux de l'ancienne Grèce sont des réalités, et qu'ils sont à l'origine de l'île des Amazones immortelles: c'est Aphrodite en particulier qui a rendu immortelles ces Amazones, afin qu'elles défendent sur Terre la justice, la liberté et l'amour.
Cette modeste bande dessinée dévoile-t-elle que, derrière le relativisme culturel occidental, vit en réalité le paganisme antique? Que les religions issues de la Bible sont relativisées par ce qui reste de la religion des anciens Grecs? Peu importe. La mythologie de Wonder Woman a sa valeur; elle impose ses figures.
Deux mois après la parution de l'épisode que j'ai cité, avait lieu l'attaque du World Trade Center de New York. Dix ans après la fin de la Guerre froide, le monde retrouvait une bipolarisation. Est-ce que l'Europe a fait entendre une voix propre? Pas vraiment. Si on est optimiste, on dit que c'est parce que les comics représentent une culture européenne; si on ne l'est pas, on s'interroge sur l'absence d'écho que rencontre la parution du livre posthume de Charles Duits, La Seule Femme Vraiment Noire.
23/03/2016
Le poète Frédéric Mistral (1830-1914) a eu des mots sévères pour la langue française, à ses yeux trop intellectualisée et orientée à l'excès vers la philosophie, la science, la politique, pas assez vers la poésie. Et il est vrai que plus le temps passe plus la poésie française est intellectualiste. Même lorsque avec le surréalisme elle a pensé pouvoir échapper à la rhétorique traditionnelle, elle a été rattrapée par le philosophisme moderne, rendue abstraite, dégagée des images puissantes dont les adeptes d'André Breton voulaient l'imprégner, pour se remplir de concepts énigmatiques allusifs à la métaphysique contemporaine - qui a pour originalité paradoxale de rejeter ce qui est au-delà du physique, et de le considérer comme illusoire.
Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprimait, en 1861, l'Homère provençal: La langue française, transplantée en Provence, fait l'effet de la défroque d'un dandy parisien adaptée aux robustes épaules d'un moissonneur bronzé par le soleil.
Née sous un climat pluvieux, gourmée, empesée à l'étiquette des cours, façonnée avant tout à l'usage des classes élevées, cette langue est naturellement, et le sera toujours, antipathique aux libres allures, au caractère bouillant, aux mœurs agrestes, à la parole vive et imagée des Provençaux. Comme elle est plus factice, plus conventionnelle que tout autre, plus que tout autre aussi elle convient aux sciences, à la philosophie, à la politique, et aux besoins nouveaux d'une civilisation raffinée. Mais elle n'a pas acquis impunément ce haut caractère. La Grèce, l'Italie, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne, ont leurs poèmes épiques: la France n'en a pas, et n'en aura peut-être jamais.
Pour se prêter aux populaires et merveilleux récits de l'épopée, une langue doit refléter comme un miroir la poésie native, la simplicité, la hardiesse, l'énergie, les coutumes et la foi des populations au milieu desquelles chante le poète, et malheureusement la langue française n'est plus dans ces conditions. (Cf. Frédéric Mistral, Mireille, Paris, Garnier-Flammarion, 1978, p. 482.)
Là où il étonne, est qu'il oppose la poésie à la philosophie, alors que, traditionnellement, on range les écrivains, poètes ou essayistes, sous le titre d'intellectuels, qu'on ne fait pas la distinction. Là où il choque est qu'il place une limite au génie de la langue française, en la rendant impropre à la poésie épique, la plus haute qui fût jamais. Les intellectuels français s'en justifient-ils en niant que l'épopée soit au sommet de la poésie? C'est possible.
Il y a aussi l'illusion que la technicité équivaut à la qualité artistique: qu'elle l'embrasse. Gustave Eiffel, l'auteur de la tour, l'affirmait. C'est une grande idée fausse du matérialisme moderne. Mistral la dénonçait judicieusement.
Je dois reconnaître que je trouve l'ancien français plus foncièrement poétique que le français moderne: la langue n'avait pas été encore intellectualisée et latinisée pour servir au droit et à la science, et on ne l'utilisait que pour la poésie et le roman; or cela se percevait dans sa structure même.
Dans le provençal moderne, Mistral voyait avec raison les mêmes qualités perdurer. Je les ai décelées chez Amélie Gex, la grande poétesse dialectale savoisienne. En patois le merveilleux est spontané: il se matérialise dans l'air même qu'on respire. En français il est davantage une figure de rhétorique.
Le romantisme et le surréalisme ont essayé de replonger la langue de Paris dans les racines obscures de l'imaginal. Mais le flux central a fini par tout emporter dans l'intellectualisation et la politisation. Jusqu'aux poètes surréalistes convertis au communisme l'ont manifesté.
Cependant c'est un effort à toujours recommencer, que celui qui consiste à raviver la langue en l'enracinant dans le mystère où la vie se meut, au-delà des structures apparentes! Là se trouvent des mélodies inattendues, des images nouvelles. Les poètes ont toujours cette ambition, ou devraient toujours l'avoir. C'est ce qui s'appelle échapper aux mots de la tribu, disait Mallarmé.
25/02/2016
Il existe une tradition critique qui considère que J.R.R. Tolkien (1892-1973) a simplement voulu créer une combinaison de mythes préexistants dans un espace imaginaire. Mais lui-même voulait créer une mythologie originale s'insérant dans le passé de l'humanité européenne, et non seulement il regrettait, à la fin de sa vie, d'avoir, faisant appel à la mythologie germanique, nommé ses immortels des elfes, mais, dans une lettre, il affirmait: 'Middle-earth', by the way, is not a name of a never-never land without relation to the world we live in (like the Mercury of Eddison). […] And though I have not attempted to relate the shape of the mountains and land-masses to what geologists may say or surmise about the nearer past, imaginatively this 'history' is supposed to take place in a period of the actual Old World of this planet. (The Letters of J.R.R. Tolkien, London, Allen and Unwin, 1981, p. 220.)
Tolkien avoue n'avoir pas cherché à se mettre d'accord avec les données de la géologie, ou avec ses hypothèses, mais son imagination créait un monde qui n'était qu'une époque de notre Terre. La terre du Milieu n'était en rien un monde en soi fictif. Il essayait de la rendre plausible, quoique intégrant des êtres divins ou semi-divins, et c'est le fond de son projet. Il était à cet égard dans la lignée de Virgile et Ovide.
Il cite E.R. Eddison (1882-1945), qui a tenté de créer un monde mythologique en le situant sur Mercure, dans The Worm Ouroboros. Les êtres pensants y sont séparés en différentes races nommées selon le folklore ancien: les Demons, les Goblins, les Pixies, et ainsi de suite. Ils ont une apparence fantastique, puisque doués de cornes ou munis de queues. Mais ensuite cela n'intervient pas beaucoup dans la narration. Ses héros agissent plutôt comme des personnages de récits du Moyen Âge ou de la Renaissance, et le merveilleux est plus directement présent par des suggestions et des épisodes épars: une fée dans un château enchanté ici, un monstre épouvantable là, des épées ou des joyaux qui viennent des elfes (eux présentés comme des êtres pleinement spirituels), ou encore des invocations du diable, et ainsi de suite. D'une certaine façon, d'avoir placé tout un univers sur une autre planète rend indistinct ce qui ressortit au merveilleux, c'est à dire au monde des esprits, et ce qui ressortit au réel. C'est le problème de la littérature excessivement imaginaire. Cela rappelle l'idée que dans la chaleur universelle la thermodynamie ne fonctionne plus, parce qu'il n'y a plus de pression créée par les différences de température.
Tolkien voulait conserver un lien avec le monde réel, afin que ses elfes montrassent une direction, fussent comme le reflet sur terre de quelque chose de céleste. Or, paradoxalement, ils sont plus présents et substantiels que les êtres fantastiques d'Eddison, et ils manifestent mieux, en même temps, une essence supérieure. C'est probablement en ce sens qu'il disait que la mythologie devait s'insérer dans un monde familier.
H.P. Lovecraft (1890-1937), qu'il ne connaissait pas, en était pareillement convaincu, et même plus encore, puisqu'il plaçait ses entités cosmiques dans le monde terrestre contemporain, en particulier en Nouvelle-Angleterre. Mais du coup il était moins facile de les montrer, ils étaient davantage suggérés, entrevus dans la pénombre. Ils ne manifestaient que la partie sombre de la chose, inquiétante, celle qui se mêle à l'expérience de tous les jours et rend douteux le monde tel qu'on le perçoit. Il disait du reste que le fantastique ne contredisait pas le réel mais en prolongeait les principes dans l'inconnu; et il avouait que pour lui la peur était le sentiment par lequel il était le plus facile de s'arracher aux lois du monde terrestre, et d'appréhender des êtres supérieurs.
19/02/2016
Depuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.
Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.
Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.
Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré que c'est parce qu'il est sans défauts.
S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.
Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.
Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.
On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.
08/01/2016
J'ai dit, la dernière fois, que l'utilisation de la raison ne consistait pas en l'instauration d'une sorte de religion rationaliste, mais, au contraire, en la création d'une forme de sagesse dans laquelle on prend conscience que les théologies anciennes font partie de l'homme pris globalement, et sont à respecter voire aimer comme telles. La raison étant universelle, elle ne peut pas rejeter ce qui apparaît localement, mais l'embrasse aussi. Qu'elle conteste l'universalité de ce qui n'est que local est normal; mais elle doit alors se souvenir que le rationalisme lui-même n'est que local. La raison ne fait pas pour la raison l'objet d'un culte: elle se sent égale à elle. Et pour cause!
Et si on voit les choses de façon rationnelle, conformément au droit, on peut s'étonner déjà d'une chose, c'est que, dans les collèges et lycées de France, on n'enseigne pas l'arabe comme seconde ou troisième langue. Car selon la logique démocratique, il ne s'agit que de savoir s'il existe un public, suffisamment d'élèves pour créer des postes.
Le problème n'est pas l'Europe, car on enseigne le chinois. Le problème n'est pas les langues économiquement utiles, car l'anglais suffit à l'économie, en général. Pour les secondes et troisièmes langues, on a du champ libre: il s'agit de s'ouvrir à d'autres cultures.
Veut-on dire que les élèves doivent s'ouvrir à d'autres cultures que la leur et que seuls les fils d'immigrés choisiraient l'arabe comme seconde langue? Mais d'abord rien ne le prouve, ensuite la République ne fait pas de différence entre ses citoyens selon les origines, et puis qui ignore que l'italien et l'espagnol ont souvent été pris au collège comme seconde langue par des élèves d'origine italienne ou espagnole - souvent ensuite devenus professeurs de ces langues?
Du reste, il y a peu de rapport entre l'arabe classique et la culture des familles immigrées, qui ne parlent généralement qu'un dialecte, et connaissent surtout le folklore de leur région d'origine. Apprendre la langue arabe écrite peut justement faire accéder ce folklore local à une pensée plus claire: à la raison.
On a pu dire, également, que l'arabe était une langue essentiellement religieuse. Mais le latin est aussi dans ce cas; même dans sa version classique, il n'a été transmis que par les moines chrétiens.
Or, justement, dans la tradition arabe, beaucoup de choses demeurent qui ne sont pas réellement liées à l'Islam. Certes, contrairement à ce qu'il en est pour le latin, dont les textes antérieurs à la conversion au christianisme sont nombreux, rien ne subsiste de ce qui a précédé le Coran; mais il n'est pas difficile de voir que beaucoup de choses ont persisté de ce passé lointain même dans des œuvres postérieures. J'ai évoqué le Roman d'Antar, révélé par Lamartine. Certes, il s'agit d'une épopée contre les chrétiens, en partie; mais pas différente de la Chanson de Roland, qu'on étudie au collège, et dont on montre généralement que la religion y est intégrée au sentiment national. Antar est avant tout un héros arabe défendant son peuple contre les Francs; on peut le considérer de façon laïque.
Et puis tout le monde connaît les Mille et une Nuits, qui ne sont pas forcément liées à l'Islam, qui sont souvent liées à la simple tradition arabe séculaire. La philosophie des Lumières, en France, s'en est souvent inspirée, car on y trouve une sagesse qui doit beaucoup à l'Orient antique – grec ou perse.
Le Roman d'Antar est peut-être plus intéressant en France, puisqu'il est maghrébin. Mais s'il s'agit d'une langue, on peut en tout cas se passer de textes directement religieux.
Averroès était lié aux philosophes antiques, aussi.
Et puis je suis persuadé qu'il existe une littérature arabe moderne et profane. Lorsqu'on apprend l'allemand, on n'étudie pas la Bible de Luther, pourtant fondatrice pour l'allemand moderne!
Je crois qu'une telle disposition permettrait à beaucoup de sentir leur culture familiale mieux acceptée par la République, et en même temps de trouver l'occasion d'approfondir cette culture familiale vers ce qu'on appelle l'universel – l'endroit où toutes les cultures convergent (et non pas, bien sûr, où la culture française occupe tout l'espace, comme beaucoup se l'imaginent). Cela permettrait également aux Français dans leur ensemble de s'initier à une culture intéressante, qui a sa valeur et ouvre l'esprit, et permet, encore, de saisir l'universel qui traverse toutes les cultures – et qu'aucune ne représente jamais à elle seule.
Je connais moins bien la tradition turque; mais le même raisonnement peut être fait, je pense. Les écrivains turcs modernes et profanes sont d'ailleurs assez connus.
13/10/2015
En 1856, l'Académie de Savoie proposa un prix de poésie pour chanter la chute du Mont-Granier, qui eut lieu au treizième siècle, et qui donna lieu à un miracle: car la montagne écroulée, après avoir recouvert un village, s'arrêta juste devant la chapelle de Notre-Dame de Myans, qui existe toujours. L'Académie recommandait de ne pas s'inspirer de la statue dorée qu'on venait de placer sur son toit, mais des vieilles images médiévales, bien plus poétiques.
Un poète emporta le prix: Alfred Puget. Jusque-là, il avait donné des vers légers, qui chantaient des amours simples et faciles, sans tourment ni excès. Mais voici qu'il était devenu poète épique adepte du merveilleux chrétien, dans l'esprit du Génie du christianisme de Chateaubriand.
Ce poème n'est pas très long, et je l'ai lu. Il est narratif en partie, mais fait aussi chanter des chœurs, et ressemble jusqu'à un certain point à la Station poétique à l'abbaye d'Haute-Combe de Jean-Pierre Veyrat (1844), elle aussi lyrique et épique et pleine de merveilleux chrétien. Mais Puget a créé une des réussites les plus impressionnantes de son temps, dans le genre. Chez lui, pas de retenue néoclassique ou bourgeoise: il exploite abondamment l'imagination romantique, notamment anglaise et allemande, et évoque les démons d'une pittoresque manière, vive et belle. Mieux encore, il parle de la Vierge et des anges comme d'êtres merveilleux qui viennent jusqu'à Terre et, à ce titre, ne laissent pas de rappeler les anciens dieux - comme Chateaubriand l'avait recommandé. Leur présence, dit Puget, transfigure la nature: ils y passent et la divinisent - ou, du moins, l'embellissent. Ils ne sont pas des abstractions, comme chez les poètes français du temps - Chateaubriand compris: car il ne les a guère mis qu'au Ciel.
Puget a choisi d'expliquer moralement la montagne effondrée: un seigneur ignoble, ayant racheté une abbaye qui se dresse en ces lieux, s'y adonne aux orgies, et y viole une jeune fille ravissante qu'il a attirée en lui promettant des dons pour la chapelle de Notre-Dame. Car elle est pieuse et sa beauté pure reflète le ciel:
L'une d'elles surtout, blonde enfant du vallon,
Tendre fleur que jamais ne courba l'aquilon,
Aux yeux bleus reflétant tous les feux des étoiles,
Que leurs longs cils soyeux couvrent comme des voiles,
Nitida, vase d'or à l'arôme divin,
Belle à seize ans, comme Ève au terrestre jardin,
Semble, aux bras de ses sœurs chastement enlacée,
Dans un blanc diadème une perle enchâssée;
Et, redits par sa voix, les hymnes du saint lieu
Montent plus épurés jusqu'au trône de Dieu.
Les moines défunts sortent alors de leurs tombeaux ou des tableaux qui les représentent et attaquent le seigneur, puis en appellent à Dieu, qui lance les démons et fait par eux crouler la montagne. Mais la Vierge arrive avec son cortège d'anges - pareil à Diane et à ses nymphes, ou à Bacchus et à sa troupe d'immortels -, et elle soulève les ruines, et ressuscite la triste Nitida, qui devient moniale.
Il s'agit pour moi d'un petit bijou, que ce poème, qui est l'un des seuls à rendre les images de la mythologie chrétienne – comme disait Joseph de Maistre – aussi concrètes et poignantes que celles des mythologies païennes. Et il faut le dire – en tout cas c'est ce que je crois -, les Savoyards ont bien eu cette remarquable faculté - pour ainsi dire postmédiévale -, de traiter le merveilleux chrétien avec autant de sens du concret et de ferveur que les anciens traitaient leur merveilleux propre. On pourrait trouver cette faculté en Allemagne, ou au Québec, voire en Bretagne; mais il semble que plus on se soit approché de Paris, plus cela ait été difficile à faire.
17/09/2015
J'ai lu un recueil de Robert Desnos - choix de poèmes trouvé sur mon lieu de travail -, et au début j'ai été rebuté par l'excès de sa fantaisie, quoique charmé par la richesse de ses images. Mais avec les années il a cherché des formes stables, et cela a créé des images plus claires, mythologiques par essence - car il croyait réellement au monde spirituel. Il a par exemple composé ces vers sublimes, consacrés à l'Étoile du matin:
Face au ciel, et cherchant dans les nuages en marche
Des géants abrutis par le froid et la nuit,
Je verrais se creuser des tunnels et des arches
Et des arbres de lueurs porter des lueurs de fruits.
Tout au fond d'un cratère écrasant de vertiges
Apparaîtrait l'étoile aux pointes de cristal,
La rose du matin détachée de sa tige,
La belle promeneuse au regard sans rival.
Robe de velours noir et diadème éclatant
De la boue de comète à la soie du corsage,
Collier brisé laissant tomber tant de diamants
Que l'herbe autour de moi pleure comme un visage.
Je t'enferme en mes yeux clos sur ta belle image
Aux ténébreux jardins roués par les éclairs
Que ta robe et tes pieds laissent sur leur passage
Quand tu sors de la mer tumultueuse de l'air.
Cette image d'une femme pleine de foudres et de lumière, déesse et en même temps être aimé, est bien digne des plus grands; on dirait qu'il a distingué dans le ciel, et à travers une forme terrestre, un des Grands Transparents dont parlait André Breton.
Peu à peu néanmoins il est devenu classique, et obscurément cela peut expliquer qu'il soit sorti du groupe des Surréalistes. De plus en plus ses formes étaient régulières, ses pensées nettes, mais les images devenaient moins riches. Toutefois il garda sa conviction qu'il existait des dimensions supérieures, et il l'exprima un jour avec suffisamment de suggestivité pour qu'on lui gardât toute son admiration:
Or qui de nous n'imagine ou pressent,
Ombres vaguant hors des géométries,
Des univers échappant à nos sens?
Au carrefour des routes en obliques
Nous écoutons s'éteindre un son de cor,
Toujours renaissant, toujours identique.
Cette vision du ciel et de la rose
Elle s'absorbe et se dissout dans l'air
Comme les sons dont frémit notre chair
Ou les lueurs sous nos paupières closes.
Nous nous heurtons à d'autres univers
Sans les sentir, les voir ou les entendre
Au creux d'été, aux cimes de l'hiver,
D'autres saisons sur nous tombent en cendre.
Les deux premières strophes ressemblent à la poésie de Lovecraft, ou de ses amis conteurs et poètes Robert E. Howard et Clark Ashton Smith; or, je l'adore - ou en tout cas l'adorais quand je la lisais. Robert Desnos est pour moi l'un des meilleurs poètes français du vingtième siècle, même s'il n'a pas toujours su donner une organisation claire à ses images grandioses. Comme beaucoup, il reculait à l'idée qu'elle pût ressembler à celle des vieilles religions et mythologies. Mais à cet égard il fut moins intransigeant ou agressif qu'André Breton. Il participa joyeusement à la culture populaire, au folklore parisien, à travers les textes qu'il consacra à Fantômas; il ne resta pas dans les hauteurs orgueilleuses et abstraites où nombre de ses contemporains se sont malheureusement confinés.
C'est un pionnier, un précurseur.
22/05/2015
On a beaucoup glosé sur le rapport entre le Golem et les super-héros: on a fait valoir que Superman avait été créé par des Juifs originaires du monde allemand, et on a pensé subtil de le regarder comme un Golem. Sauf que Superman n'est pas créé, dans sa propre histoire, par un sorcier, mais est originaire d'une autre planète: il est naturellement né d'une femme extraterrestre. Cela rappelle plutôt les anges, ou le messie. C'est la mythologie classique judéochrétienne adaptée à l'esprit scientiste du temps: rien de plus.
On peut bien sûr prétendre que les créateurs du personnage ont pensé en faire un gardien spécial pour leur communauté. Mais qui peut croire une chose pareille? Qui peut croire, d'une part, qu'ils n'en aient pas fait le protecteur de toutes les sortes d'Américains, voire d'hommes? Superman est bien cela, dans l'histoire dont il est le héros: il vit à Métropolis, ville cosmopolite. Et, d'autre part, qui peut croire que les créateurs du personnage aient pensé pouvoir le faire sortir des comics et le faire intervenir réellement, dans la vie des gens? Il n'est jamais resté qu'un personnage fictif. Or, le Golem était fait pour prendre vie. Il ressemble beaucoup plus aux robots que les savants essaient de créer.
Le rapport prétendu entre le Golem et les super-héros a été matérialisé par un Américain lorsqu'il a créé Shaloman. Au départ c'est une pierre, mais quand on dit à proximité: O vey voy, elle se transforme en homme musclé. Au moins le lien est clair.
Mais chez les grands créateurs de super-héros, cela n'a jamais été le cas. Stan Lee disait aimer profondément un personnage appelé le Sub-Mariner – Namor, prince d'Atlantis, seigneur des sept mers: allusion à la mythologie classique. En effet, disait-il, ce fils de Neptune était ambigu, car noble et bon en soi, il était également orgueilleux, et affrontait souvent les hommes de la surface, qu'il accusait de polluer son royaume. Il n'était donc pas un protecteur de la communauté humaine: pas du tout. Or, dans une de ses aventures, on trouve un monstre qui semble bien avoir un rapport avec le Golem: car les savants d'Atlantis créent une bête hideuse, une sorte d'automate vivant, destiné à protéger leur cité, sans cependant qu'ils soient bien sûrs qu'elle leur obéira. Et naturellement Namor doit l'affronter, et la vainc. Or, cette bête ne s'appelle pas Golem, mais Béhémoth, du nom du monstre qu'on trouve dans la Bible, et que certains ont assimilé à l'hippopotame. Stan Lee le relie, lui, à la science-fiction et à Atlantis. Il se sentait plutôt redevable des mythologies classiques que du folklore juif, et on ne peut pas dire que chez lui le Golem soit plus important que les immortels de l'ancienne religion scandinave.
Les auteurs de super-héros faisaient des choix personnels, plus que communautaires. Ils émanaient essentiellement du romantisme allemand et leur trait remarquable est qu'ils œuvraient à une mythologie populaire, faute de mieux: leur culture les appelait à des formes d'art plus élevées, mais leur statut social les conduisait vers les comics.
14/05/2015
Les Éditions des Régionalismes, chez lesquelles j'ai publié mon livre La Littérature du duché de Savoie, viennent de rééditer, sous ma direction, Le Sanglier de la forêt de Lonnes (1840), de Jacques Replat (1807-1866), l'un de mes écrivains préférés. Il était annécien, et chantait la Savoie médiévale, sa poésie, ses dames, ses chevaliers, ses enchantements.
Le Sanglier de la forêt de Lonnes est un roman qui évoque l'histoire du Comte Rouge, mort au château de Ripaille en 1391, et le duel judiciaire qui s'ensuivit entre Othon de Grandson et Gérard d'Estavayé, deux seigneurs vaudois. Le second accusait le premier d'avoir empoisonné Amédée VII.
J'ai assuré la préface, expliquant la spécificité du romantisme savoisien, essentiellement tourné vers les temps féodaux, et mêlant le merveilleux gaulois au merveilleux chrétien. Cette œuvre contient un peu de fantastique, aussi un peu d'amour, et des cérémonies grandioses, des mœurs étranges, des symboles obscurs. Jacques Replat a brodé sur des indications données par d'anciennes chroniques, y a placé du folklore, et s'est nourri des historiens savoyards et piémontais du temps, en particulier Léon Ménabréa et Cibrario. Son prologue se situe dans la cahédrale de Lausanne, où il dit avoir prié la Vierge Marie et avoir revu le passé en découvrant le tombeau d'Othon de Grandson.
Le récit baigne dans une atmosphère onirique, mêlée d'humour, créant l'image d'une Savoie mythologique, dominée par l'esprit chevaleresque.
Il me paraît tout à fait nécessaire de se le procurer; on pourrait dire que c'est un mélange du style de Hugo et de celui de Töpffer – qui, pour Replat, étaient deux modèles. Du premier il aimait l'imagination, du second le ton.
Un livre qui touche en particulier la Savoie et le Pays de Vaud, mais peut intéresser le monde entier! Je l'ai toujours trouvé plein de charme.
Jacques Replat
Le Sanglier de la forêt de Lonnes, esquisse du comté de Savoie à la fin du quatorzième siècle
Editions des Régionalismes
15,95 €
30/04/2015
Je me suis souvent demandé pourquoi on ne voyait pas davantage exploitée la géniale idée de Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889) dans son roman l'Ève future (1886). Il y raconte qu'Edison, le célèbre électricien, a créé une femme mécanique, artificiellement animée; mais qu'en aucun cas cela ne lui eût donné une âme: il fallait encore qu'un esprit céleste s'y plaçât. Et effectivement, un être immatériel venu de l'espace situé entre les planètes s'insère dans ce corps et lui donne une humanité pleine et entière. Les cinéastes et écrivains qui ont repris l'idée d'un robot androïde se sont en général contentés de prétendre que l'âme y naissait spontanément! Villiers de l'Isle-Adam savait que cela n'avait pas de vraisemblance.
Or, dans le second volet filmé des Avengers, j'ai vu explicitement repris son idée. Car le personnage de la Vision est un être synthétique obtenu par des forces terrestres, mais il est habité par un esprit de l'infini: une pierre magique, enchantée, venue du ciel, est placée sur son front et lui donne une âme grandiose. Né à l'instant, il n'en a pas moins la conscience d'un être angélique, et l'action du film l'assume: il se comporte comme tel. Il est hiératique, énonce des vérités mystérieuses, vole, et lance un feu doré depuis son joyau. De surcroît, son beau costume, sans se référer clairement à une mythologie connue, lui donne l'air d'un dieu, d'un être supérieur. Sa cape jaune, son visage rouge, ses insignes bizarres, disent son origine dans le monde du rêve.
Ce personnage a été créé il y a plusieurs décennies par Roy Thomas et John Buscema, célèbres auteurs de comics: à cette époque, il n'abritait pas l'esprit de l'infini, mais celui d'un super-héros défunt, qui s'était sacrifié pour que d'autres super-héros survivent, en affrontant des méchants qui seuls pouvaient le guérir de son mal incurable. La Vision en était comme la résurrection, et il était déjà un personnage marquant. Il avait senti en lui s'éveiller la conscience du bien et du mal, et il portait au front une sorte de goutte d'or, à la poitrine un losange jaune. De ce dernier, Roy Thomas assumait le symbolisme mystérieux.
Ce mélange entre science-fiction et mythologie est le biais par lequel la science-fiction est intéressante. Le thème de l'automate qui est une coque vide à remplir et que va remplir un esprit détaché de la Terre, venu du fond de l'Infini, exerce une sorte de pression sur la conscience, comme si elle percevait là une grande énigme. La religion de l'ancienne Grèce suppose que les statues se remplissaient de l'esprit des dieux qu'on adorait. Les poètes chrétiens (saint Avit, par exemple) racontaient que l'homme avait été d'abord sculpté dans l'argile, et qu'ensuite Dieu avait soufflé dans la forme créée pour y projeter une parcelle de son esprit. Et l'Edda affirmait que l'homme et la femme avaient été faits de morceaux de bois, dans lesquels Odin avait placé une âme.
La figure en est troublante. Le personnage des Marvel Comics est archétypal. Il est comme un pont avec l'au-delà.
Certes, la science-fiction, en la réduisant à des mécanismes physiques, manque de saisir la vie; mais elle fait fréquemment ressortir de vieux mythes d'une façon fascinante.
Le reste du film Avengers 2 était plutôt sympathique, et les critiques distingués qui ont regretté l'humour du premier montrent qu'ils aiment surtout voir bouffonner sur la mythologie, ce qui n'est pas mon cas. Les flammes de la Sorcière Rouge étaient très belles, vermeilles et transparentes; les sentiments d'amour de la Veuve Noire, touchants; les visions célestes de Thor, intrigantes; les hallucinations des héros, déroutantes; on ne s'ennuyait pas.
22/04/2015
J'ai lu plusieurs fois des poètes latins chrétiens publiés aux célèbres Éditions des Belles-Lettres, et les plus anciennes publications se distinguaient toutes par un trait remarquable: les préfaciers-traducteurs disaient pis que pendre des œuvres auxquelles ils avaient consacré une partie de leur vie. Le poète Prudence était par exemple âprement traité, lui que tout le Moyen Âge a lu et admiré, que Jacques de Voragine dans sa Légende dorée a si souvent cité! Et il en allait de même des poètes carolingiens - Ermold le Noir, Abbon -, qui se sont essayés à l'épopée chrétienne: leurs éditeurs étaient les premiers à les trouver complètement nuls.
Même si elle s'est un peu atténuée au fil des ans, cette espèce de colère de l'université française contre le latin médiéval existe encore. Elle participait en tout cas d'un néoclassicisme mortifère, puisqu'à tout esprit non prévenu, il apparaît comme ridicule de financer la réédition d'œuvres sans intérêt, et les professeurs qui se dédouanaient de l'avoir fait en médisant de leurs auteurs devaient à tous sembler de bizarres masochistes.
La poésie savoisienne, notamment à l'époque romantique, avait sans doute moins de poids que cette poésie latine chrétienne, puisqu'elle n'a pas été rééditée; mais on en disait à peu près le même mal.
Ce que ne supportait par exemple pas quelqu'un comme Edmond Faral, vieille référence de la Sorbonne, c'est que cette poésie médiévale chrétienne ait prétendu concilier le merveilleux chrétien et le merveilleux païen: cela choquait son sens de la rigueur classique. L'interdit en effet remonte à l'époque de Corneille et Racine. Il n'a pas vu que le merveilleux païen était généralement, chez les poètes chrétiens, lié aux éléments, à la Terre, tandis que le merveilleux chrétien l'était aux astres, au Ciel. Il n'y avait pas de contradiction, car les dieux antiques étaient assimilés aux êtres élémentaires, parmi lesquels étaient d'ailleurs les démons. Ce qui choquait ces universitaires nourris au sein du positivisme est peut-être que ces poètes eussent osé placer des anges dans le ciel: ils voulaient maintenir le merveilleux dans le discrédit traditionnel, continuer à le regarder comme dénué de substance morale et religieuse, n'en faire qu'un objet d'amusement, une rhétorique.
Or, il faut remarquer que le romantisme savoisien a tendu à aller dans le même sens que les carolingiens: il était chrétien, mais imaginatif, et plaçait sur terre des fées, et dans le ciel des anges. Les princes étaient regardés comme des êtres doubles, situés dans les deux mondes, à la fois êtres célestes et êtres terrestres; après leur mort, ils devenaient les saints protecteurs du pays. Il faut avouer qu'on demeurait proche de ce qui se faisait au Moyen Âge. Le lien entre la religion chrétienne et l'imagination individuelle n'était pas rompu, et on trouvait des écrivains qui, tel Maurice Dantand, s'affirmait catholique et en même temps visionnaire. Il évoquait les dieux de l'Olympe, et aussi les anges du Christ!
On dira que Hugo a fait pareil. Et le fait est que je ne pense pas que l'université soit spécialement romantique. Elle peut être patriotique – et la réédition des poètes carolingiens participait du renouveau de l'histoire de France -, mais elle reste classique dans ses goûts et sa doctrine. Peut-être tout particulièrement la Sorbonne.
12/02/2015
Frank Herbert est l'auteur du célèbre roman Dune, qui se passe dans le futur et sur plusieurs planètes; mais dans ce monde, la religion est loin d'avoir disparu. Et le plus étonnant est qu'elle n'est pas un simple élément psychologique ou sociologique: son contenu, largement inspiré par l'Islam, reflète des principes constitutifs de l'univers; il en vient de réelles métamorphoses, tant des hommes que de la planète Dune elle-même. Par son action, le héros, Paul Atreides, devient une sorte d'homme-dieu pouvant contrôler les forces de vie, présentes notamment dans l'eau.
On pense naturellement ce qu'on veut d'une telle philosophie, mêlant l'élémentaire au mystique; mais la force en est grande, et elle crée dans le roman un dynamisme, un élan qui manque par exemple à Pierre Bordage, grand imitateur en France de Frank Herbert: car lui aussi a parsemé son univers de figures mystiques; mais elles tendent à l'ornementation: elles ne fondent pas l'action même, n'en sont pas le moteur, et ne résonnent pas concrètement dans l'univers.
Peut-être, jusqu'à un certain point, est-ce le cas aussi chez Herbert; mais globalement, il a mieux su mêler le spirituel à l'action concrète - puisque c'est galvanisés par leur culte de Muad'Dib que les Fremen ont pu vaincre les armées ennemies.
Dans son roman, qu'on a dit écologiste, il présente des traditions islamiques sous un jour favorable: le mot Jihad est présent, et il exprime l'aspiration d'un peuple qui vit en communion avec son environnement - le désert torride. Ces hommes libres perçoivent les forces cosmiques cachées dans leur planète, et ils s'efforcent de s'en rendre maîtres. Ils se dressent contre l'empire galactique qui pactise avec l'ordre mécanique au lieu de sacraliser l'eau de la Vie – et de reconnaître la supériorité du flux magique de la foi sur la machine.
Paul Atreides, porté par eux, annoncé par leurs prophéties, fera la démonstration de cette supériorité.
Serait-il aujourd'hui encore possible, de faire un tel roman? On peut même se demander si, en France, cela l'aurait jamais été. La science-fiction n'y accorde que peu, somme toute, aux flux magiques de la volonté qu'enflamme une foi. Dans ses livres, Bordage présente un fanatisme religieux ressemblant au catholicisme comme quelque chose d'affreux, de coupé totalement des forces de Vie. Celles-ci se relient bien, comme chez Herbert, à du mysticisme oriental, mais de façon moins nette. La puissance des hommes du bien, fondée sur les mystères de l'âme, reste plus théorique. Elle est contre-balancée par la puissance également psychique et spirituelle des hommes du mal. Quant aux machines du futur, elles apparaissent comme essentiellement décoratives, dénuées de portée morale. L'action du coup a des enjeux moins clairs, et a du mal à avancer. C'est toute une différence d'approche.
On ne sait pas, en outre, jusqu'à quel point le roman de Herbert, très lu en France et dans le monde, a eu une influence sur ses lecteurs, jusqu'à créer de nouvelles représentations. Les événements actuels en portent peut-être la marque.
27/01/2015
L’écrivain C.S. Lewis a longtemps été féru de science-fiction; mais à la fin de sa vie, il se plaignait de ce que trop de romans du genre créassent des histoires qui eussent avec bien plus de raison dû prendre place dans un cadre réaliste: le décor n’intervenait pas dans l’histoire. Lui-même, dans Out of the Silent Planet, avait énoncé que l’espace cosmique, qu’on croyait vide, était rempli d’êtres invisibles, vivant dans la lumière partout répandue; cela eût pu être un simple décor également si le héros de son roman ne rencontrait pas, au bout de son exploration de Mars, un de ces êtres, ange directeur de la planète.
J’ai souvent songé que le monde grandiose de Charles Duits, dans Ptah Hotep et Nefer, avait aussi cette tendance: le style faisait intervenir les dieux, mais ceux-ci n’intervenaient pas clairement - comme ils le font chez Homère. Certes, à la fin de Ptah Hotep, le héros découvre une épée suspendue dans le vide, et s’en empare; on se dit que c’est à ce moment qu’auraient dû commencer ses aventures! Mais Duits a préféré alors écrire Nefer, dans lequel un autre héros fait, à un certain moment, en rêve un voyage dans le monde divin: peut-être que son décor oriental et byzantin le permettait davantage qu’un cadre réaliste; mais le reste ne se lie pas explicitement au divin.
Racine avait également cette tendance. On a un peu du mal à voir la différence entre ses pièces mythologiques et ses pièces historiques. Phèdre déclare par exemple qu’elle est petite-fille du Soleil, et c’est de la belle poésie: Racine disait que la fable était un ornement nécessaire. Mais on ne voit pas très bien le rapport ensuite avec ce qu’elle accomplit. Sa noble origine lui donnait-il un orgueil spécial que Bérénice, pourtant fille de roi, n’avait pas? Plus convaincante est l’action de Thésée: car il maudit son fils, prie son père Neptune de le châtier, et voici! un monstre sort de la mer pour s’attaquer à Hippolyte. Certains ont durement reproché à Racine ce trait grandiose: à tort, bien sûr. Je lui reprocherais plutôt le caractère peu effrayant de son monstre, à comparer notamment de Sénèque: il semble avoir pris modèle sur ceux du théâtre à machines qu’on pratiquait dans la France du temps. Ou il a eu trop peu de conviction, a imité trop mécaniquement Euripide.
Dans La Chute d’un ange, Lamartine donne à son ange une force herculéenne, qu’il utilise trois ou quatre fois dans l’histoire, de façon frappante. Son univers contient une science-fiction qui permet de saisir la puissance des ennemis du héros, puisqu’ils utilisent leurs prodiges pour tyranniser l’humanité. Sans que le discours soit trop chargé de merveilleux, c’est assez fort.
Plus récemment, j’ai essayé de lire un roman de fantasy de Pierre Bottero, auteur à succès; j’ai trouvé que le décor était beau, mais que l’histoire était quelconque, et que, par conséquent, l’univers était factice. La mythologie est un art difficile!