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Rudolf Rössler intellectuel introverti, directeur d’une maison d’édition à Lucerne, livrait aux Soviétiques des informations de premier ordre provenant directement du quartier général du Führer. Voici l’histoire du maître-espion «Lucie».
Gabriel Heim
A la fois écrivain, réalisateur de films et organisateur d’expositions, Gabriel Heim effectue des recherches sur de nombreux sujets d’histoire contemporaine. Il vit à Bâle.
Le 16 janvier 1967, l’apatride Rudolf Rössler faisait la une du Spiegel. Pourtant, depuis neuf ans déjà, il était mort et enterré comme il avait vécu, en toute simplicité, dans une tombe tout à fait ordinaire de Kriens près de Lucerne. Personne ne se souviendrait plus de cet homme discret s’il n’avait emporté avec lui un secret restant encore aujourd’hui non élucidé. C’est, en effet, sous le nom de code «Lucie» qu’il est devenu l’un des plus précieux informateurs des généraux soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. Rudolf Rössler avait, auprès de ses amis d’enfance, une réputation de bel esprit plutôt rêveur, mais incapable d’utiliser un appareil de radio ni le morse. Seul son trench-coat à la coupe trop large et son couvre-chef enfoncé jusqu’aux yeux rappelaient, de loin, la dégaine d’un espion de cliché.Opposant convaincu aux national-socialistes, Rudolf Rössler quitta Berlin en 1933 sur les conseils de son ami suisse Xaver Schnieper pour s’installer à Lucerne où, directeur de la maison d’édition humaniste vita nova, il publia des auteurs en exil bannis du «Reich». À cette époque, Rudolf Rössler, alors âgé de 35 ans, aurait été lui-même surpris d’entendre qu’il allait mener une sorte de double existence.Mais seulement quelques années plus tard, des informateurs du Haut commandement de l’Armée allemande, du Haut commandement des forces terrestres, du Ministère des forces aériennes, de l’Agence allemande de l’Armée de terre ou du Ministère des Affaires étrangères lui livrèrent des renseignements qui lui permirent de prévenir à temps Moscou de la «bataille décisive» prévue par Hitler le 1er juillet 1943 avec 3000 chars et 42 divisions allemandes mobilisés dans le saillant de Koursk. L’Armée rouge réussit ainsi à résister à la grande offensive allemande, succès décisif pour l’issue du conflit. L’offensive de Koursk a été l’un renseignement parmi des milliers d’autres passés, de 1941 à fin 1943, de Berlin à Moscou via Lucerne.Comment un homme de lettres plutôt timide et introverti a-t-il pu devenir un pivot central du réseau d’espionnage soviétique?
En 1939, Rudolf Rössler reçoit la visite de deux jeunes officiers de l’État-major général allemand qui l’informent de l’invasion imminente de la Pologne. Rudolf Rössler les écoute, ils lui font alors confiance et lui confient: «Nous te livrerons tout ce que nous savons sur les opérations militaires. Nous te considérons comme notre conscience. Fais de ces informations ce que bon te semblera. Hitler doit perdre la guerre», se rappellera Rössler plus tard. Suite à cet entretien, il se décide à travailler comme espion contre l’Allemagne d’Hitler – au début uniquement pour le Service de renseignement de la Confédération (SRC). Cependant, au début de la guerre, ni l’espionnage ni le renseignement n’était au centre des préoccupations de ce service ni de son chef; le lieutenant-colonel Masson ne lui prêta donc que peu d’intérêt. Au fait de la situation, un jeune officier patriote nommé Hans Hausamann prit alors en charge l’acquisition de renseignements. Il créa un service, en grande partie avec ses fonds propres, capable d’agir beaucoup plus efficacement en marge de la hiérarchie militaire.En 1940, Hans Hausamann déplaça son Bureau Ha à Kastanienbaum près de Lucerne, d’où il dirigea quelque 80 agents et agentes. Avant ce déménagement, Rudolf Rössler avait déjà rejoint le Bureau Ha. Quelques années plus tard, Rudolf Rössler embauche pour sa maison d’édition un traducteur, Christian Schneider, à qui il envoie toutes les semaines des manuscrits à son lieu de résidence à Genève. Partageant les mêmes opinions politiques, les deux hommes se lient d’amitié. Rudolf Rössler, informé de source sûre dès le début de la guerre par les plus hautes sphères de commandement allemandes, partage de plus en plus souvent ces informations avec son homme de confiance à Genève. Il inscrit les mouvements de troupe, les forces et équipements militaires sur de petits papiers qu’il lui fait parvenir. Non directement exploitables par les services de renseignement suisses ni par le Bureau Ha, elles allaient très rapidement devenir des renseignements très précieux et bientôt incontournables pour le réseau d’espionnage soviétique à Genève.
Dora, Rosa, Maud, Eduard et Jim
Le Hongrois Alexander Radolfi, nom de code Dora, dirigeait alors l’avant-poste genevois qui deviendra plus tard célèbre sous le nom des Trois Rouges. En 1941, Rudolf Rössler, sollicité par son collaborateur Christian Schneider et Rachel Dübendorfer, espionne polonaise opérant à Genève, donna son accord pour transmettre ses petits papiers directement aux Trois Rouges. Dora utilisait alors trois émetteurs radio illégaux à Genève et à Lausanne. L’un était placé dans une cachette murale de l’appartement, route de Florissant 192 à Genève, d’Edmond Hamel (nom de code: Eduard) qui y tenait un commerce d’appareils de radio. Son épouse Olga (nom de code: Maud) l’assistait au codage et à l’émission des messages. Pour leur collaboration, Rado verse au couple 1000 francs par mois. Le deuxième émetteur à ondes courtes se cache dans un gramophone rue Henry Mussard 8 à Genève où habite la serveuse et maîtresse de Radolfi, Marguerite Bolli (nom de code: Rosa). Le troisième appareil se trouvait chemin de Longeraie 2 à Lausanne intégré dans la machine à écrire de l’ancien combattant britannique des Brigades internationales, Alexander Foote (nom de code: Jim).
De Lausanne, des demandes sont aussi transmises à Lucie, comme cette question du 9 novembre 1942: «Où se trouvent les postes arrière de la défense allemande sur la ligne sud-ouest de Stalingrad et du Don?» Du 16 février 1943: «S’informer immédiatement auprès de Lucie si Wjasma et Rschew vont être évacués.» Du 22 février 1943: «Connaître immédiatement les plans du Haut commandement de l’Armée allemande concernant les troupes de Kluge.» Ou encore du 9 avril 1943: «Quelles opérations prépare le Haut commandement de l’Armée allemande au printemps et en été 1943, à quel endroit, quelles seront leurs cibles, quelles sont les forces et les armées engagées?»Lucie livrait tous les jours la position actuelle des troupes allemandes sur le front de l’Est. Voici ce que déclare le colonel général Franz Halder, chef d’État-major d’Hitler jusqu’en automne 1942: «Quasiment toutes les opérations d’attaque allemandes dès leur planification par le Haut commandement de l’Armée et avant même qu’elles n’arrivent sur mon bureau étaient déjà passées à l’ennemi par un traitre opérant au sein même du Haut commandement de l’Armée. Pendant toute la durée de la guerre, il n’a pas été possible de colmater cette brèche.» Ce qui a permis en 1967 au Spiegel d’affirmer dans son histoire à la une:
Partant de «Werther» ou d’«Olga», de «Teddy» ou d’ «Anna» et de quelque 200 autres agentes et agents [localisés en Allemagne], les fils du réseau convergeaient tous vers «Lucie» à Lucerne et «Dora» à Genève. Collectant des renseignements provenant directement du Reich et de ses états-majors, «Lucie» et «Dora» en savait plus sur les Armées allemandes qu’un quelconque général allemand, des grandes lignes aux menus détails.Alors que fin 1943, la défaite allemande se profilait et que Berne renouait avec sa vertu de neutralité, le Ministère public de la Confédération décida de neutraliser le réseau de Rado et de ses acolytes. Les agents soviétiques Foote, Dübendorfer, Böttcher, Schneider, Bolli et le couple Hamel furent alors arrêtés. Rado quant à lui passa dans la clandestinité. Rudolf Rössler, en revanche, ne fut pas inquiété, car ses contacts étaient toujours précieux pour le SRC et le bureau Ha, même si, la guerre terminée, il se trouvait du «mauvais côté» en tant qu’agent soviétique.
Cet homme sachant rester toujours très discret demeura donc. C’est avec son fidèle ami, Xaver Schnieper, catholique de gauche et à cette époque encore membre du Parti du travail, qu’il livra des secrets militaires de la République fédérale d’Allemagne aux services secrets tchèques lors des premières années de la guerre froide. Mais cela tourna vite au vinaigre. Le 5 novembre 1953, le Tribunal pénal fédéral le condamna à douze mois de prison et Xaver Schnieper à neuf mois. Dans les considérants du jugement, le Tribunal reconnaît toutefois à l’émigré allemand Rössler d’avoir rendu de grands services à la Suisse.Rudolf Rössler purgea sa peine puis revint à Lucerne. Six mois avant sa mort, il confia le nom de ses informateurs de la Seconde Guerre mondiale au fils de Schnieper alors âgé de 18 ans: «Lorsque tu seras un homme mûr et que toutes les personnes citées seront mortes, tu pourras livrer publiquement leurs noms.» Un an plus tard, Schnieper junior mourut lui-même dans un accident de voiture. «Qui se cachaient derrière Werther, Anna, Teddy ou Olga?» Cela reste encore un mystère malgré les très nombreuses hypothèses. «Et comment les innombrables messages ont-ils pu parvenir jusqu'à la maison d’édition de Rössler à Lucerne?» Cette question aussi reste sans réponse. Rudolf Rössler mourut en 1958 à Lucerne aussi discrètement qu’il avait vécu.