Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07012.jsonl.gz/214

La taxe Tobin et la solidarité entre les nations
de Bruno Jetin
Descartes Cie, 224 pages, 15 euros.
Malgré le rôle joué par la taxe Tobin dans la construction du mouvement altermondialiste (notamment Attac), il n´y avait pas de livre traitant toutes les dimensions du sujet. Ce livre comble donc une lacune avec des réponses précises sur le projet d´une taxe rebaptisée taxe sur les transactions de change (TTC) puisque son inventeur, James Tobin, a retiré ses billes.
Il s´agit d´abord de préciser le champ (la spéculation sur les monnaies) et les techniques à adopter.
Sur ce terrain, les partisans de la taxe sont à l´offensive et avancent, y compris sur le délicat terrain de la technique. Les salariés du capital chargés de la contre-offensive sont souvent en retard d´une trouvaille. Un de leurs arguments classiques était par exemple de dire que c´était trop ou trop peu. En temps normal, la taxe alourdirait inutilement le coût de transactions qui ne sont pas toutes spéculatives; en période de tempête, elle serait trop faible pour être vraiment dissuasive. La réponse a été formulée en 1995 par un économiste allemand, Paul Bernd Spahn (ancien consultant du FMI) avec l´idée d´une taxe à deux vitesses: un taux inférieur pour la routine, et une supertaxe qui s´applique dès que la spéculation conduit à des dérapages incontrôlés des taux de change.
Les opposants à la taxe prétendent également qu´elle est techniquement impossible à prélever, en raison même du caractère immatériel de ce type de transactions. Bruno Jetin discute lobjection et passe en revue les trois lieux possibles pour un tel prélèvement, à savoir le lieu comptable, le lieu de la négociation, et enfin le lieu de paiement. Il montre les avantages de taxer sur le lieu de paiement, sans pour autant nier le risque de fraude; ainsi, les transactions internes aux multinationales posent un problème de repérage. Mais les possibilités de fraude existent pour n´importe quel impôt, et ne suffisent en aucun cas à décréter que la taxe Tobin ne serait pas techniquement faisable.
Ces questions étant déblayées avec précision (mais aussi avec une rare clarté), on peut alors entrer dans une discussion plus politique, qui porte sur l´usage des 100 milliards de dollars que cette taxe devrait raisonnablement rapporter. Bruno Jetin propose qu´ils servent à financer les «biens publics globaux» sous l´égide d´une nouvelle institution, le Fonds de solidarité pour le développement durable (FSDD). On dit souvent que ce projet est utopique, parce qu´il faudrait que la taxe s´applique d´emblée au niveau mondial. La réalité est plus complexe que cet argument hypocrite, destiné à se dispenser d´une discussion sérieuse. Par exemple, l´Europe réunit toutes les conditions pour prendre l´initiative et établir la viabilité de la taxe. Son extension à l´ensemble de la planète permettrait ensuite d´établir une zone monétaire stabilisée, de manière plus souple qu´une monnaie mondiale.
Ce livre contribue à combattre l´argumentation assommante sur l´absence d´alternative. Il montre au contraire que l´on dispose d´idées assez précises sur un autre fonctionnement de l´économie mondiale. Que le capitalisme soit prêt à s´y plier est évidemment une autre question. En attendant qu´elle se pose plus concrètement, des argumentaires comme celui que nous offre Bruno Jetin sont des armes précieuses pour les mobilisations.
Michel Husson
(paru dans Rouge le 28.11.02)