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C'est un sacré bonhomme qui est mort dimanche, à Paris, à l'âge de 102 ans : Maurice Nadeau, né avant la Grande Guerre, fut de presque tous les combats qui nous importent : ceux des mots, ceux des idées, ceux des grands mouvements qui ont traversé le siècle. L'écriture, la révolution. Ses amitiés et ses choix le définissent : Georges Bataille, Michel Leiris, Robert Antelme, Arthur Koestler... et André Breton, et Pierre Naville... et le trotskysme (le seul qui vaille : celui du Trotsky proscrit), et le surréalisme. Et l'appel à l'insoumission pendant la Guerre d'Algérie. Maurice Nadeau se sentait mourir « à petit feu », et de cette mort, il parlait avec le sourire, non pour la conjurer, mais peut-être pour l'apprivoiser... Il savait qu'elle allait, forcément, le rattraper, comme elle nous rattrape tous -mais ce point final à sa vie est celui d'une vie dont il serait peut-être le premier à sourire en nous entendant la dire « exemplaire » : la vie d'un homme traversant un siècle sans jamais avoir renoncé à le changer.
Dans nos bibliothèques et nos mémoires, l'héritage de Nadeau
André Breton voulut mettre « le surréalisme au service de la révolution» (l'inverse eût été tout aussi légitime), et pour cela rompit avec le Parti Communiste en lequel, dans un moment d'errance, il crut voir l'instrument de la seconde, quand il y était en réalité aussi allergique qu'il pouvait l'être au premier. Maurice Nadeau aussi avait adhéré au PCF : il en fut exclu pour trotskysme (Breton, lui, en avait claqué la porte, avant de s'en aller à Mexico parler art, littérature, liberté de création... et révolution avec le Prophète Désarmé -qui fut pourtant, avant que d'être proscrit, celui qui écrasa les révoltes libertaires de Cronstadt et d'Ukraine, comme Staline le fit à l'Espagne libertaire). Nadeau fut donc, brièvement, stalinien, avant que d'être, plus longuement, trotskyste. Et d'être, jusqu'au bout, profondément, totalement, enraciné dans une gauche révolutionnaire ne se payant pas seulement des mots de slogans ressassés pour se donner l'illusion d'être encore ce qu'elle fut, mais créant, éditant, diffusant, des mots nouveaux, dans des phrases nouvelles et des livres nouveaux. La révolution, la littérature, inséparables, même ne le sachant pas.
Chroniqueur littéraire, puis directeur, de l'extraordinaire quotidien Combat de Pascal Pia et d'Albert Camus, découvreur de Samuel Beckett et de Roland Barthes, défenseur d'Artaud, de Char, de Reverdy, mais aussi de Sade, de Miller et de Céline, Nadeau édita dans l'immédiat après-guerre quelques uns des premiers témoignages français de survivants des camps nazis : ceux de Robert Antelme et de David Rousset... et l'un des premiers témoignages en français de survivants des camps soviétiques : celui de Varlam Chalamov. En bon trotskyste, il ne renvoyait pas nazisme et stalinisme dos à dos, mais il refusait d'excuser les crimes des uns par ceux des autres, la Kolyma par Dachau.
Je flâne dans ma bibliothèque, et j'y vois l'héritage de Nadeau. Je flâne dans ma mémoire, et j'y vois aussi l'héritage des luttes auxquelles il participa. Est-ce abuser de cette flânerie et de cet héritage qu'y voir ceci : que la création culturelle, et donc la littérature, est l’expression et la préfiguration de la vie telle qu’elle pourrait être ? Que, toujours en avance sur l’action politique, même révolutionnaire, laquelle ne peut qu’être déterminée par les possibilités du lieu et du moment, la création culturelle affirme la liberté et la singularité de l’individu, et ses droits face au nombre, à la tribu, à la classe, à l’Etat, à la famille ? Car si l’on est en droit, et en devoir, d’exiger de toute action politique (au sens large) qu’elle « ait raison », c’est-à-dire qu’elle exprime la raison du projet politique qui la sous-tend, on n’est ni en droit, ni en devoir de rien exiger de la création culturelle, et du créateur, que sa capacité à dire autre chose que ce qui est -ou à le dire autrement que comme ceux qui s’en satisfont ont convenu de le dire.
De la création culturelle, de toute création culturelle, de toutes les formes de création culturelle, c’est-à-dire de tout ce qui, par quelque langage que ce soit, dit le monde tel qu’on le voudrait contre le monde tel qu’il est, nous devons être capables de nous emparer. Maurice Nadeau nous a donné quelques armes pour cela. Certes, toute création culturelle n’est pas révolutionnaire pour soi ; mais elle est révolutionnaire en soi, par le décalage même, et à plus forte raison parfois la rupture, qu’elle dit entre ce qui est et ce que l’on veut. Que ce que veut le créateur puisse nous être odieux, nous avons sans doute, le cas échéant, à le faire savoir -mais le seul fait que ce qu’il créée dit autre chose que ce qui est, dit que ce qui est pourrait ne pas être ; c’est précisément en cela que toute création culturelle est révolutionnaire, ou plutôt a « quelque chose » de révolutionnaire, lors même qu’elle l’ignore, ou le nie.
Baudelaire était réactionnaire, son œuvre est révolutionnaire. Maurice Nadeau était révolutionnaire -il défendit Céline et admira Bernanos. Nous sommes, intellectuellement, faits de ces paradoxes -et nous nous défaisons lorsque nous les refusons.