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Critique
"Traduit en français, le titre du film pourrait se dire ""Pays des marées"". Par antiphrase, il désigne une zone aride du Texas, où se déroule le roman éponyme de Mitch Cullin. On pourrait ajouter, en jouant sur les mots, que dans ce coin de profonde désolation on ne se marre pas, loin de là.
Ouverture sur fond d'""Alice au Pays des merveilles"", avec une chute sans fin dans un terrier, évoquant le tunnel dans lequel s'engage la vie de la narratrice, Jeliza-Rose, fillette de 11 ans embarquée dans un parcours initiatique éprouvant (Jodelle Ferland, absolument stupéfiante - c'est le cas de le dire, compte tenu de son environnement de toxico-dépendants). On se demande d'ailleurs comment l'enfant a pu sortir indemne du tournage.
Jeliza-Rose vit en quelque sorte en stabulation libre entre ses parents, babas pas très cool; au milieu d'un décor sordide et dans une ambiance délétère, elle est un îlot de propreté à défaut d'innocence. Elle assiste à la mort de sa mère, baleine bouffie par les excès et achevée par une surdose. Le père, musicien décavé qui rêve d'un Danemark mythique et mythologique où il pourrait jouer le rôle d'une divinité gothique, abandonne son projet, devant renoncer à charrier la dépouille de sa femme.
Père et fille quittent donc leur gourbi, dans l'espoir de s'installer dans la maison de la grand-mère décédée. Une bicoque délabrée perdue dans le désert, issue tout autant des toiles de Dennis Hopper que d'AMITYVILLE. Dans ce nid à poussière, le père continue de pouvoir compter sur l'aide de sa fille pour s'injecter de la drogue et ""partir en voyage"". Mais, cette fois, le voyage ne connaît pas de retour, et Jeliza-Rose, qui n'a pour toutes compagnes que des têtes de poupées Barbie avec lesquelles elle dialogue en changeant de voix, reste avec son père dont l'odeur de décomposition monte en marées successives.
Pas étonnant que, dans ce trou du cul du monde traversé par une voie ferrée grondant quotidiennement au passage d'un rapide, la fillette découvre des voisins hors du commun: une taxidermiste, vieille fille borgne qui va naturaliser le père, et son frère, épileptique déjanté qui rêve de terrasser le monstre ferroviaire.
L'univers imaginaire de Terry Gilliam, le plus british des réalisateurs étasuniens (on l'a aussi dit de James Ivory...), est nourri de réminiscences carrolliennes, dickensiennes, de légendes gothiques. Sa tentative de montrer le monde vu par une fillette, avec beaucoup de caméra subjective, est intéressante. Jeliza-Rose, dans sa fragilité, est au bout du compte le personnage le plus solide de l'histoire, ultime recours des paumés. Certains penseront à l'affirmation biblique selon laquelle la force de Dieu s'accomplit dans la faiblesse.
Pour rester dans l'imagerie gothique, on a l'impression de boire un breuvage âpre dans une tête de mort. C'est dire que TIDELAND n'est pas recommandé à ceux qui voudraient un divertissement léger et estival..."
Daniel Grivel