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© 24 novembre 2015, Mihaíl de Kókkinoros
Dans le pays, lointain donc ami, de Symmetochi, il y a des grandes villes où la production du pain est centralisée …
… Considérant que cette denrée est essentielle au maintien de la vie, et qu’elle ne se fournit que par doses de 220 ou 380 grammes, il a été décidé de faire de cette fourniture un monopole naturel. C’est ainsi que, depuis le quartier industriel de la ville d’Ysteria, une boulangerie centrale approvisionne chaque jour son million d’habitants avec du pain frais, ou pas trop rassis. Quelques semaines par an, cette énorme centrale doit être arrêtée pour révision technique et nettoyage ; des pains, identiques, mais prétendument moins bons, puisque étrangers, sont alors fournis par les villes avoisinantes. À titre de revanche, Ysteria a une petite marge de capacité pour aider ses voisins qui seraient en manque.
Tout ça roulerait dans la farine s’il n’y avait pas quelques problèmes. Au cours du temps, la technologie a été constamment améliorée, en particulier la phase de fermentation où des organismes génétiquement modifiés permettent de faire lever un pain en quelques secon- des. Dans le monde, des milliards de personnes mangent de ce pain quotidien sans qu’aucun signe néfaste n’ait pu être décelé. Cette technologie inquiète un groupe qui se nomme les Prásinos. Ne voulant pas toucher au vivant et craignant des effets néfastes sur leurs intestins et des montées de fièvre, ils exigent de fermer cette centrale au nom du principe de précaution et du respect des traditions. Ils se voient aussi renforcés dans leur frayeur par deux gros accidents qui eurent lieu dans des pays lointains, le Nisiá et le Dasón, où une contamination de la farine par des staphylocoques dorés et des métaux lourds a rendu malade toute la population de ces lieux et causé la mort, toujours pré- maturée, des plus anciens et des plus faibles. On craint des conséquences à plus long termes, pourtant pas observées à ce jour.
Les Prásinos exigent donc une substitution technologique, dans leur jargon un metatopso- mon (transition panifiable). Ils font valoir qu’avec l’éolovolta, une vielle technique rebaptisée, on peut produire à petite échelle le pain autrement, de manière plus douce, plus sûre et décentralisée, en utilisant la lumière du soleil et la force des vents. C’est une chance pour l’économie participative, alternative et sans profit. Une nouvelle association industrielle, les Neatechnos, s’est empressée de faire accorder des subventions à ses membres et de s’assurer que les mangeurs de pain traditionnel leur paient quelques centimes de Nullard (N), la monnaie de ce pays, pour chaque miche consommée. Bien sûr, des membres actifs des Prásinos sont présents au conseil d’administration d’entreprises ayant le label Neatechnos, reconnu par l’institution internationale Enallaktiká sous l’égide des Nations Unies.
Tout ça est bien vrai, mais il y a un hic : la technologie alternative ne fonctionne que s’il y a du soleil et assez de vent, mais pas trop. La nuit, les nuages, le calme plat et les tempêtes sont donc les dangereux ennemis de cette technologie. En moyenne donc, elle n’est capa- ble de ne produire qu’un jour sur sept, et, comme c’est un jour à sanctifier, on espère que ce soit le dimanche.
Les enthousiastes de l’éolovolta, adeptes de la méthode Coué, affirment que le metatopso- mon est possible, parce qu’il est souhaitable. Ils refusent de voir l’intermittence de la pro- duction par cette paléonéotechnologie comme un problème. Pour eux c’est une chance, car cela va générer du travail, donc de la richesse, même si, en Symmetochi, c’est le plein emploi et que certains ont peur de recevoir trop d’immigrants.
Or, il faut bien, avant de se lancer kefáli, comme ils disent, calculer ce qu’implique cette substitution.
La demande totale de la ville est d’un million de miches par jour, tous les jours. Cette demande est satisfaite par la boulangerie centrale, dénommée KA (Kentrikí Artopoiías).
L’unité de production éolovolta, la μA (Micro Artopoiías), est capable de produire au maximum 1’000 miches par jour, peu importe qu’elles soient de 220 ou 380 grammes, on en fait assez pour les gros mangeurs et les petites mangeuses, car, en Symmetochi, la théorie du genre n’a pas pris. On ne peut pas en faire des unités plus grosses pour des raisons techniques d’accès au vent et à la lumière. Intrinsèquement, la sûreté d’une μA n’est pas meilleure, mais, étant de plus petite taille, les dégâts qu’elle peut faire sont réduits. On peut donc penser qu’il faudrait 1’000 μA pour se substituer à la KA.
Le lecteur alerte, intelligent et critique sait bien que, si l’on se contentait de ça, il faudrait importer du pain six jours sur sept, lorsque la production éolovoltaïque ne peut se faire. D’ailleurs le Prósos, pays voisin du Nord, offre présentement du pain à des prix sans con- currence, presque du dumping. Il faut dire qu’ils utilisent des fours à charbon de grande taille, technique dont ils sont passés maîtres. Mais on sait que cela ne va pas durer ; Ysteria doit gérer son pain en autarcie.
Que lui faut-il ?
Quand l’Astre brille et qu’Éole est bien disposé, il faut 1’000 μA pour alimenter directe- ment les habitants. Mais, simultanément à ce temps favorable, il faut produire de quoi remplir des réserves que l’on consommera pendant les six jours suivants, donc installer 6’000 μA supplémentaires. Mais aussi, on ne sait ni comment ni où stocker ces miches. De plus, lors du transport et du stockage, on enregistre des pertes dues aux rongeurs, à l’humidité et autres accidents de parcours. Il faut donc « produire plus pour avoir moins », soit encore environ 10%, ou 600 μA, pour compenser les pertes.
L’investissement nécessaire pour une KA est d’environ 6 N pour une capacité d’une miche par jour. Pour un million de miche, ça fait 6 MégaN qu’il faudra investir dans vingt ans, lorsque la KA actuelle sera devenue obsolète.
Une μA nécessite moins d’investissement, environ 4 N par miche par jour. Construire une μA coûte donc 4’000 N. Avec 7’600 μA le programme metatopsomon nécessitera des investissements de 30,4 MégaN.
À cela il faudra ajouter des moyens de transport additionnels et d’immenses magasins de stockage. Aussi, considérant que la surface de la ville est de 50 km2, il faudra caser une μA tous les 81 mètres (elles ne peuvent être mises côte à côte, pour ne pas se faire mutuellement de l’ombre et troubler l’écoulement du vent). Il faudra exproprier.
Considérant que tout ce pharamineux drame ne produirait rien d’autre que des miches de 220 et 380 grammes, les Ystériens, qui, malgré leur nom, sont capables de ne pas dévelop- per des pathologies pour tout, ont compris avec ce petit calcul facile, mais correct, qu’il n’y avait aucun besoin de faire des études coûteuses supplémentaires, ni de perdre son temps à discuter de ça. Ils savent aussi que cela ne contribuera en rien à améliorer la balance des paiements de la ville et que ce ne sera que comme si l’on se lave son linge mutuellement.
Tout ça pour ça !
Les subventions et autres extorsions de fonds qui avaient été instaurées furent suppri- mées. Une veille technologique fut mise en place au cas où de vrais progrès seraient à l’horizon.
Retombée positive de l’exercice : le carnaval annuel ystérien a eu de beaux sujets pour ses chars, lanternes et couplets.