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D'après Howard S. Becker : "Photography and sociology" (1974)
Beaucoup d’auteurs s’accordent à dire que l’article de Howard Becker de 1974 « Photography and sociology » publié dans la revue « Studies in the Anthropology of Visual Communication » est le fondement de la sociologie visuelle (Harper 2012; Maresca 1996). Dès lors, la sociologie visuelle n’a cessé de prendre de l’ampleur avec certains ouvrages importants comme le livre de Wagner « Images of Information » en 1979, qui analyse comment la photographie peut être utilisée comme outil en sciences sociales, ou encore le travail de thèse de Douglas Harper en 1982 « Good Company », une étude sociologique utilisant la photographie comme outil de restitution des résultats en plus du texte. Le domaine s’est étendu relativement rapidement aux Etats-Unis depuis les années ’80. En Europe, le développement s’est effectué avec un décalage. On peut citer à titre d’exemple l’ouvrage « La Photographie: un miroir des sciences sociales » (Maresca 1996) ou encore l’essor de la sociologie de la perception en France avec Pierre Bourdieu.
Dans son article « Photography and sociology », Becker met en parallèle les deux disciplines de la photographie et de la sociologie. Son premier constat est que les deux domaines ont approximativement la même date de naissance en 1839, année de la publication de l’œuvre d’Auguste Comte donnant son nom à la sociologie et année de la présentation par Daguerre de sa méthode de fixation d’image sur une plaque de métal. Becker met en évidence ensuite que « depuis le début, les deux disciplines ont travaillé sur des projets variés, parmi lesquels se trouvait le projet commun d’exploration de la société » (Becker 1974 : 3). Les deux disciplines ont certes ce point en commun, mais fonctionnent de manière différente. Dans son article, Becker détaille ces différences.
Comment travailler sur les images ?
Si l’on regarde la manière de travailler sur les images, on constate selon Becker deux manières différentes de travailler. Le sociologue devrait davantage utiliser les techniques d’analyse documentaire des photographes qui étudient les images avec « le soin et l’attention que certains accorderaient à un article scientifique compliqué » (Becker 1974 : 7), car l’approche des sociologues est insuffisante sur ce point pour Becker. Si l’on considère ensuite le rapport des deux domaines à la théorie, on s’aperçoit que l’ancrage théorique est bien plus l’apanage de la sociologie. Cependant, un potentiel est clairement perceptible dans la photographie à ce niveau :
« Les photographes documentaires donnent de l’attention à tout un ensemble de détails à partir desquels un sociologue pourrait développer des idées utiles et en tirer des spéculations intéressantes » (Becker 1974 : 11).
Pour Becker, une explication du fait que la photographie est « intellectuellement mince » [intellectually thin] serait l’essor du phénomène social de « prendre des photos » : Le sens commun considère le support photographique ou vidéo comme étant un enregistrement objectif, indépendant de la personne qui utilise l’appareil. Cependant, « le photographe a conscience du contrôle énorme qu’il a sur l’image finale et sur l’information ou le message qu’elle contient » (Becker 1974 : 11). Une théorie sociologique peut justement servir à faire sens d’une situation ou d’une photographie :
« le travail de photographie documentaire souffre de son manque d’utilisation de théories explicites, qui justement peuvent être trouvées dans les sciences sociales » (Becker 1974 : 12).
La mise en commun de théories sociologiques et d’une exploration photographique de la société n’est pourtant pas si simple. Pour Becker, les enquêtes de terrain sociologiques vont dans la bonne direction et ce type de recherche est particulièrement adapté pour une utilisation de la photographie par le chercheur. Il note également qu’une utilisation de la technique de « photo-elicitation » peut être intéressante.
Quelques problèmes communs…
Vrais résultats ?
Becker remarque plusieurs problèmes communs aux deux domaines. Le premier problème se pose quant à savoir si les résultats sont « vrais ». Certains affichent leurs travaux photographiques comme présentant la « vérité », d’autres considèrent la photographie plus comme un poème où l’on peut interpréter l’image selon son vécu. Le problème se pose souvent quant à savoir si une photographie représente un évènement réel ou si l’évènement a été créé pour la photographie. Becker donne ici comme exemple la photographie « Raising the Flag on Iwo Jima » de Joe Rosenthal et la controverse qui en découla. Un autre problème arrive lorsqu’une photographie est « vraie », mais pas entièrement. C’est à dire qu’elle représente un partie de la vérité, et qu’une photographie du même objet aurait pu être prise à un autre moment et aurait pu être totalement autre. Becker met encore ici en lien les savoir sociologiques et photographiques en proposant au chercheur de terrain la technique des « crude time-sampling devices » : le chercheur reviendrait régulièrement sur le terrain afin de vérifier si sa première image correspond toujours à la « vérité » ou si elle a évolué.
Accès au terrain
La question de l’accès au terrain se pose différemment selon la discipline. Les sociologues auront un questionnement privilégiant l’éthique, principalement quant à la restitution de données qui pourraient porter préjudice à l’un des sujets de l’enquête ou alors à l’un des enquêteurs. Concernant les photographes, le questionnement est plutôt d’ordre légal. Du point de vue éthique, il s’agit de ne pas chercher les ennuis, mais il est beaucoup plus important de tout faire pour éviter des poursuites en justice. Pour Becker, cela est dû au fait que les sociologues ont des moyens d’anonymisation beaucoup plus simples que les photographes. Si une image est brouillée, elle perd en qualité. Pour un sociologue en revanche, changer le nom des sujets d’une enquête ne modifiera en rien la qualité de l’enquête.
Cadre et choix durant l’enquête
La dernière considération de l’auteur porte sur le cadre [framing] et les limites des études : Le choix d’un cadre a une énorme influence sur les résultats d’une recherche. Les sociologues sont obligés de laisser de côté certains aspects d’un objet pour se concentrer sur d’autres. Cela est pourtant trop peu thématisé selon Becker et peut conduire à des biais importants. Les photographes, quant à eux, affrontent ce problème directement et assument le fait qu’ils ont une vision partielle. Ainsi, les photographes ont conscience de cela, utilisent et thématisent ce qui n’est pas montré par leur travail et anticipent ainsi la réception de leur œuvre. Etant donné que « le public remplit ce qui est caché avec ses propres connaissances et stéréotypes » (Becker, 1974 : 22), il vaut mieux assumer le caractère partiel de ce qu’ils montrent et anticiper les projections du public sur ce qui n’est pas directement montré pour éviter les mauvaises interprétations. Il en va de même pour la manière personnelle de travailler d’un chercheur. Le sociologue doit prendre conscience que ses études ne sont pas impersonnelles, mais contiennent des composantes stylistiques personnelles (qu’il tente de cacher à travers des procédés comme la « voix passive » ou la « première personne du pluriel »). Sur ce point, les sociologues ont beaucoup à apprendre des photographes.
Cet article montre l’ensemble des techniques, considérations et théories que les deux disciplines pourraient et devraient s’échanger car elles ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre. Si la vocation de Becker dans cet article était simplement de rapprocher sociologie et photographie, et même s’il ne la nomme jamais dans son article, il a tout de même contribué à fonder la sociologie visuelle.
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Bibliographie
Becker, Howard S. 1974. “Photography and Sociology.” Studies in the Anthropology of Visual Communication (1): 3–26.
Harper, Douglas. 2012. Visual Sociology. Routledge.
Maresca, Sylvain. 1996. La Photographie: un miroir des sciences sociales. Editions L’Harmattan
Illustration
Rosenthal, Joe. 1945. Raising the Flag on Iwo Jima.
Citations originales
(Becker 1974 : 3)
« From the beginning, both worked on a variety of projects. Among these, for both, was the exploration of society »
(Becker 1974 : 7)
« Photographers, on the other hand, study them with the care and attention to detail one might give to a difficult scientific paper […] »
(Becker 1974 : 11)
« […] [Social documentary photographers] call attention to a wealth of detail from which an interested sociologist could develop useful ideas about whose meaning he could spin interesting speculations. »
(Becker 1974 : 11)
« […] the photographer exerts enormous control over the final image and the information and message it contains. »
(Becker 1974 : 12)
« The work of social documentary photographers suffers then from its failure to use explicit theories, such as might be found in social science. »
(Becker, 1974 : 22)
« The reader, as with photographs, fills in what is hinted at but not described with his own knowledge and stereotypes »
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