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Poser la première pierre
Pourrait-on à nouveau construire en pierre massive en Suisse aujourd’hui? L’infrastructure, les savoir-faire, le contexte normatif, les connaissances autour de ce matériau naturel, réutilisable et à faible énergie grise, permettent-ils de réactiver son utilisation dans la construction? Stefano Zerbi, spécialiste du sujet, veut y croire.
Tracés : Lorsque vous avez effectué votre doctorat sur la construction en pierre massive en Suisse il y a dix ans, vous avez visité un nombre important de carrières de pierre de taille. Pourriez-vous nous dire quel est aujourd’hui l’état de ce secteur d’activité?
L’état de santé des carrières en Suisse est relatif. Au début du 20e siècle, quand l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich a réalisé le premier recensement des carrières1, 702 ont été comptabilisées, mais il y en avait probablement beaucoup plus. Quand j’ai réalisé ma thèse en 2008, soit un siècle après, il n’en restait plus que 70...
La production est pourtant restée assez stable entre le début du siècle et le début des années 1980 : on a donc extrait plus de pierres, il y a eu une pression sur les gisements. Certaines carrières deviennent de plus en plus importantes, donc visibles, ce qui soulève la question de leur impact sur le paysage et le territoire. Mais là aussi, il faut relativiser ; les volumes d’extraction des plus grandes carrières de Suisse, celles du Tessin, varient entre 30 000 et 50 000 m3 par année. Et le volume global de pierre de taille extrait par année en Suisse se situe entre 500 000 et 600 000 m3, un chiffre bien inférieur à celui des volumes utilisés pour la production de ciment par exemple, qui s’élève à 1 ou 1,5 million de m3 par année. Disons que l’impact sur le territoire de l’industrie de la pierre de taille est assez réduit par rapport à celui de l’industrie du granulat ou du ciment.
Comment ont évolué les carrières depuis le début du siècle dernier?
Si l’on compare le recensement de 1915 et la situation actuelle, on observe qu’il y avait beaucoup de carrières dans l’Arc jurassien, à la fois parce que le territoire était desservi à l’époque par le chemin de fer et parce que le calcaire était une pierre très intéressante pour la construction. Aujourd’hui, la plupart de ces carrières ont fermé et d’autres ont été reconverties pour l’industrie du ciment ou des granulats. Sur le Plateau, la pression de l’urbanisation a largement réduit le nombre de carrières de grès molassique, qui se concentrent autour de Fribourg, Zurich, Berne, Saint-Gall. Du côté des Alpes, dans le nord, il n’y a plus que quelques carrières en activité. Quant au Tessin, où l’activité s’était développée suite à l’ouverture du Gothard, c’est là que se concentre le plus grand nombre de carrières en Suisse.
Quels sont les principaux débouchés aujourd’hui pour les carrières de pierre de taille?
Ils sont différents selon les régions. Dans le Jura, les deux carrières de calcaire encore en activité fonctionnent avec la construction neuve et les revêtements. La pierre de Laufon a été dernièrement utilisée pour l’extension du musée des beaux-arts de Zurich. Les grès du Plateau sont essentiellement employés dans la restauration des monuments historiques. Ils ne représentent pas énormément en termes de volume, mais leur valeur est assez élevée étant donné leur emploi. Au Tessin, le marché de la pierre d’œuvre a disparu, alors même que les gneiss ont d’excellentes qualités techniques et peuvent être utilisés pour des structures porteuses ou des murs de soutènement. Il y a encore beaucoup de carrières, mais leurs marchés concernent plutôt les revêtements et l’architecture du paysage.
Comment se portent ces carrières et quelles sont leurs perspectives d’évolution?
Les carriers sont des résistants. Certains ont des marchés de base avec la restauration mais globalement ils manquent de marchés réguliers leur assurant des demandes constantes. Au Tessin par exemple, on faisait beaucoup de bordures de trottoir, on en produisait régulièrement toute l’année, on les stockait et on savait qu’on allait réussir à les écouler. Aujourd’hui, les carriers travaillent plus sur commande, au coup par coup. Certains ont trouvé des niches, mais l’activité reste fragile.
La question principale est surtout celle de la perspective à long terme quant à l’aménagement du territoire. Pour que les carrières puissent continuer à exister, il faudrait s’assurer que leurs zones d’exploitation soient inscrites dans les plans d’aménagement des communes et dans les plans directeurs cantonaux. Avec le temps, une carrière a tendance à s’étendre ou à changer de forme. S’il n’y a plus de perspectives d’extension possibles, les carrières seront limitées dans leur développement. Le risque, comme elles ne sont pas très nombreuses et peu représentées politiquement, c’est simplement qu’elles tombent dans l’oubli, qu’on oublie que cette activité économique existe, que des gens font ce travail.
Pour revenir à la construction en pierre massive, quels principaux obstacles voyez-vous à son développement en Suisse?
Le principal obstacle tient au fait qu’il n’y ait pas d’exemples récents, pas de références. Ce vide génère une crainte de la part de certains maîtres d’ouvrage, qui se demandent comment faire, parce que, étrangement, on considère que construire en pierre massive, c’est nouveau !
À mon avis, les obstacles techniques ne sont pas si significatifs. Ils existent, mais un certain nombre de spécialistes sont déjà prêts à les affronter, que ce soit en termes statique, sismique ou autre.
Ce n’est pas non plus forcément une question de coût. Une certaine réglementation pose des limites à l’usage le plus rationnel possible de ce système constructif, par exemple concernant les épaisseurs. Mais je pense que, là aussi, on peut trouver des solutions qui permettent de respecter autant les règlements que les systèmes constructifs, que ce soit pour les questions de séisme ou d’énergie.
Les normes SIA actuelles concernant l’usage de la pierre naturelle sont-elles contraignantes?
Il y a deux normes principales : la 266-2 pour la construction en maçonnerie de pierre naturelle et la 246 pour les dallages, revêtements et pierres de taille. Quant à la 269-6, elle concerne la maintenance des structures existantes. Ces normes sont postérieures à 20101, ce qui signifie que la réglementation a évolué très récemment. Le cadre normatif suisse n’est donc pour l’instant pas très contraignant, il reste assez ouvert. C’est l’expérience des concepteurs ou de l’ingénieur civil qui permettra de trouver les réponses que la norme ne donne pas de manière stricte.
Cette expérience et ces compétences sont-elles enseignées aujourd’hui?
Dans les écoles d’architecture et d’ingénierie civile, la pierre n’est plus un matériau tellement traité. Mais, plus il y aura d’exemples réalisés, plus les écoles s’intéresseront à cette manière de construire.
Du côté des maçons, y a-t-il une perte de savoir-faire?
Cela dépend du système constructif. Les entreprises savent s’y prendre avec de grands éléments, puisque la pose est assez similaire à celle du béton préfabriqué. Mais les maçons, au sens premier de celui qui maçonne, il n’y en a plus beaucoup. La sauvegarde des savoir-faire est un vrai sujet, autant que la construction de nouveaux savoir-faire, comme la pose de très gros éléments en pierre naturelle par exemple.
Les constructions en pierre naturelle possèdent une bonne inertie thermique, est-ce que ça signifie qu’on pourrait limiter l’isolation ? Dans le projet en pierre structurelle de Plan-les-Ouates par exemple (lire article), les murs vont devoir être isolés par l’intérieur.
C’est compliqué. Aujourd’hui, si on veut atteindre les exigences thermiques fixées, on est obligé d’isoler. Il faudrait avoir un questionnement de base sur ces exigences, mais c’est un autre débat. On peut aussi se demander pourquoi il est si « scandaleux » d’isoler la pierre. On isole bien le béton, les briques, même le bois. Quand on pense un bâtiment en pierre, on voudrait que cette pierre fasse tout, la structure, l’isolation, l’ornement. Mais ça n’a jamais vraiment été le cas dans l’histoire. Il y a toujours eu des boiseries, des tapisseries, des éléments qui aidaient à garantir le confort. Il faudrait avoir le même raisonnement pour tous les matériaux et donc ne pas isoler non plus si on construit en béton, en brique ou en bois.
Nous devons comprendre quelles sont les cara-cté-ristiques de la pierre et l’employer au mieux, pour ce qu’elle a à offrir, comme tous les autres matériaux de construction. Si une pierre conduit très bien la chaleur et qu’elle a de très bonnes caractéristiques statiques, il faut l’employer statiquement le mieux possible, sans lui demander de faire aussi l’isolant.
La démarche de conception elle-même est différente lorsqu’on utilise la pierre. C’est un matériau qui donne ses contraintes...
Oui, c’est ce qui fait aussi la beauté de l’usage de ce matériau. La situation est très différente selon le cadre du projet. Dans le cas d’un projet public, au stade du concours, la définition du système structurel reste approximative. Ensuite, on ne peut pas « choisir » la carrière avec laquelle on aimerait travailler, et les entreprises arrivent relativement tard dans le processus de projet, ce qui peut impliquer de nombreuses évolutions dans le dessin. Aujourd’hui se pose la question de la compatibilité de ce type de matériaux, la pierre ou autre matériau naturel, avec le système des marchés publics.
Dans l’idéal, il faudrait commencer par choisir le matériau, comprendre ses contraintes et ses qualités, et rencontrer les carriers. Il faut construire une organisation de projet ad hoc en réunissant un concepteur, des entreprises, des ingénieurs civils, des ingénieurs CVSE et des physiciens du bâtiment qui connaissent la matière, ou qui ont au moins la curiosité de la connaître. On le voit dans l’œuvre de Gilles Perraudin, et évidemment chez Fernand Pouillon, qui s’approvisionnait toujours chez les mêmes carriers et connaissait parfaitement les contraintes de ses pierres. Cette connaissance permet d’orienter la conception. Avec la pierre, l’architecte doit chercher la forme dans la matière, plutôt que dessiner une forme et s’interroger ensuite sur la matière.
Êtes-vous optimiste pour la construction en pierre massive en Suisse?
Indépendamment de ma foi personnelle en ce matériau, je dirais que oui. C’est une ressource locale, disponible dans notre pays, qui répond à toute une série de préoccupations contemporaines : elle a une très faible énergie grise, elle peut être réutilisée. Je pense qu’il faudrait l’utiliser davantage, mais cela relève aussi d’un choix des concepteurs.
En tout cas, la pierre continue à être utilisée, elle a une existence, elle n’est pas en train de disparaître. C’est un peu étrange à dire parce qu’il suffit de marcher dans toutes les villes et villages de Suisse pour voir qu’on peut construire en pierre et que cela fonctionne. Réactiver la réalisation de bâtiments en pierre de taille permettrait de démontrer à nouveau l’actualité et la faisabilité de cette utilisation.
Propos recueillis par Stéphanie Sonnette
Notes
1. Paul Niggli, Ulrich Grubenmann, Robert Moser, Die natürlichen Bausteine und Dachschiefer der Schweiz, Francke, Berne, 1915.
2. La norme SIA 266-2 date de 2012 et la 246 de 2016.