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Pour Laurent de Sutter, qui explique, dans Qu’est-ce que la pop’philosophie ?, la genèse et la fortune tardive de ce concept forgé par Gilles Deleuze dans les années 1970, « la pop’philosophie est la pratique philosophique de transformation de n’importe quoi en quelque chose » (p. 31). Mais plus qu’un concept, il s’agit d’une autre manière de philosopher : « ce dont il s’agit, en pratiquant la pop’philosophie, c’est de faire en sorte que n’importe quoi ne soit plus n’importe quoi, tout en le demeurant néanmoins – que n’importe quoi cesse d’être, au sens propre, n’importe quoi, c’est-à-dire presque rien » (p. 32). En d’autres termes, Gilles Deleuze propose une autre manière d’expérimenter le monde, un autre usage et un autre regard, notamment sur les objets du quotidien.
La pop’philosophie, que Deleuze rêvait de réaliser un jour, sans être certain d’y parvenir, doit permettre de « sortir de la philosophie par la philosophie »[1], c’est-à-dire « travailler à ce que la philosophie parte à la rencontre d’un dehors tel que son savoir s’avère incapable de l’appréhender et réclame d’elle de se transformer » (p. 41). Il s’agit, pour la philosophie, de se confronter au dehors, et de se laisser transformer par lui. Contre la philosophie, qui use des choses du monde pour alimenter un savoir théorique dont elle se gargarise, la pop’philosophie refuse de considérer les objets du quotidien comme simple illustrations de concepts ni même comme simple matière à penser. La pop’philosophie, en ce sens, est « ce par quoi la philosophie récuse ce qui, en elle, lui permet d’avoir toujours raison ; elle est le devenir-tort de la philosophie » (p. 95).
A travers le concept de pop’philosophie, Gille Deleuze permet d’entrevoir une philosophie qui ne serait pas seulement ancré dans la raison (car pour Deleuze, la philosophie peut être définie comme création de concepts[2]), mais qui laisserait une place aux affects – « la philosophie une fois qu’elle a remisé au placard ses prétentions à la rationalité froide, à l’explication argumentée, à la compréhension fine, à l’interprétation logique » (p. 100-101). Le pop’philosophe doit faire l’effort de transmettre le travail de la pensée avec une intensité semblable à celle de la culture populaire, que ce soit l’intensité véhiculée dans une salle de concert ou devant un écran de cinéma.
Parmi les premiers à reprendre le concept de pop’philosophie, on trouve les auteurs de Matrix, machine philosophique, ouvrage collectif paru en 2003 et consacré à la trilogie des frères Wachowski. Mais en parcourant la bibliographie de Laurent de Sutter, on constate qu’il a lui-même exploré ce dehors auquel Deleuze invite le philosophe à se confronter, que ce soit dans Théorie du Kamikaze, Théorie du trou, Vies et morts des super-héros, ou encore Pornostars : fragments d’une métaphysique du X, ouvrages disponibles en version papier sur les sites Riponne et/ou Unithèque.
Pour aller plus loin :
Maël Goarzin
Responsable des collections de philosophie et de psychologie, BCUL site Unithèque
[2] Gilles Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?, en collaboration avec Félix Guattari, Paris, Les Éditions de Minuit, 1991. Disponible en version papier sur le site Unithèque, sur le site Renens et sur le site Provence.