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Ursula Le Guin est morte tout récemment, et je l'ai découverte vers 1984 en lisant Terremer en traduction - son roman resté le plus célèbre et probablement le meilleur (bien que je n'aie pas lu tous les autres). Je l'ai relu plus tard en anglais, et ai précisé mon sentiment sur ce noble livre, dont le souvenir, jusque-là, était plutôt vague: l'impression était celle d'un monde poétique et évanescent, dans lequel l'image avait autant de substance que le volume physique, mais dont rien de saillant ne demeurait dans la mémoire.
La première partie est belle, avec le jeune sorcier qui apprend à maîtriser la magie et qui règle quelques petits problèmes. Le second volume est le meilleur, car Le Guin faisait pénétrer son héros dans des tombeaux obscurs pleins d'entités maléfiques, guettant et ruminant leurs méfaits, comme dans les nouvelles de Robert E. Howard: quand le mal surgissait, le monde des esprits était plus précis - n'était pas fait seulement d'images illusoires.
Le troisième volume était pour moi le moins bon, car le dragon affronté était finalement un être sage qui instruisait le vieux magicien, et l'ensemble se finissait sur ce qu'on pourrait appeler les leçons d'une vie. Or, soit que je ne partageais pas spécialement la philosophie de cet autrice, soit que la philosophie m'ennuie, dans un récit, si elle surabonde, ces paroles édificatrices m'ont plutôt rebuté.
J'aimais quand même cette idée d'une biographie d'un mage, car Gandalf, chez Tolkien, était immortellement vieux, et on ne savait rien de son enfance. La différence, néanmoins, était que Gandalf (Tolkien le déclara) était un ange, qu'il avait été envoyé depuis le Ciel; le Jed de Le Guin était plutôt une sorte de moine tibétain.
Enthousiasmé tout de même par cette surprenante trilogie, j'ai essayé de lire d'autres romans de Le Guin, notamment sa science-fiction, The Left Hand of Darkness et The Dispossessed. Le premier était singulier et plein de charme, car un humain arrivait sur une planète pleine de neige et d'hermaphrodites: il y avait quelque chose de fabuleux dans cette situation, même si Le Guin, paraît-il, voulait poser des questions sur la nature des sexes; mais cela m'est passé au-dessus. D'ailleurs, être hermaphrodite m'apparaît plutôt comme un avantage, dans l'absolu, et il était curieux que les extraterrestres du roman fussent plutôt antipathiques.
Cependant, The Dispossessed m'a moins plu, car la portée politique était vraiment trop claire, l'autrice opposant une planète capitaliste futile et une planète communiste pleine d'humanité – même si elle contenait des défauts. Cette opposition essentiellement idéologique m'a semblé plutôt vide, soit parce que les philosophies extérieures me semblent pure fumée, soit parce que je ne crois pas à l'idéal communiste. La vraie question est bien de parvenir à articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, et non de poser un des termes comme plus important que les autres.
J'ai essayé ensuite de lire d'autres livres de Le Guin, car j'aimais son atmosphère poétique, mais je n'ai plus pu aller jusqu'au bout, car le positionnement philosophique prenait trop de place, et le merveilleux pas assez. (De fait, je crois que, pour articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, le merveilleux est absolument indispensable; c'est pourquoi une philosophie sans merveilleux me semble pure fumée.)
Elle demeure quand même une autrice que j'ai beaucoup aimée, qui a réalisé de grandes choses.