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Lors d’une récente rencontre en Italie sur la formation à la dimension psychothérapeutique des médecins de famille, j’ai montré une reproduction du tableau de Pablo Picasso de 1897, exposée au musée de Barcelone, qui s’intitule Ciencia y Caridad (Science et Charité). Je ne sais pas quel sens précis le peintre donnait au mot de charité : la sœur de St Vincent, visible sur la toile, laisse penser aux œuvres de bienfaisance, seul recours social pour les plus démunis à cette époque-là. Picasso avait seulement 15 ans quand il a terminé cette œuvre. Il a pris son père comme modèle pour incarner la figure du médecin.
J’avais souvent utilisé ce tableau pour souligner l’importance de la prise en charge tant de la maladie que de l’entourage familial du malade, en postulant aussi que le médecin ne peut totalement déléguer cette tâche à d’autres soignants.
Le tableau décrit, en effet, une visite médicale au domicile d’une jeune femme alitée, peut-être mourante, dans une chambre des plus modestes. Un enfant en bas âge est gardé dans les bras de la nonne à la large coiffe qui, l’expression sévère, tend une tasse à la femme. Le médecin est assis un peu raide sur une chaise, tête baissée, les yeux rivés sur son chronomètre. Avec sa main gauche il prend le pouls de sa patiente, sans la regarder donc, en lui tournant même un peu le dos. Et notez la couleur contrastée des deux mains : diaphane, presque verte, celle de la malade, rose et robuste, celle du docteur. A quoi pourrait-il servir de prendre le pouls à ce moment-là ? Qu’il soit rapide ou lent, il n’y a plus de mesures proprement médicales à prendre. Le médecin se protège-t-il par son geste de la gravité de la situation et de l’impuissance de sa science ? Sa posture figée semble éventuellement nous le suggérer.
Si l’on se réfère au titre du tableau, on dirait que ce médecin incarne la « science », froide et distante, et la nonne se charge de la « charité » par son souci de l’enfant et en offrant à boire à la patiente. Celle-ci gît immobile sur son lit, les yeux apparemment fermés, le teint pâle et maladif. Les personnages ne se regardent pas (à l’exception de l’enfant qui dirige son attention vers sa mère). L’atmosphère du tableau est empreinte d’une certaine solennité, d’une retenue face au tragique de la mort imminente.
Tous paraissent ainsi seuls. Pourtant il y a de la présence. D’un côté, la sœur de St Vincent garantit en quelque sorte les soins à l’enfant quand la mère ne sera plus là et, de l’autre, le médecin lui tient la main.
Même si c’est la retenue qui prédomine, apparemment sans chaleur, l’humanité du médecin ne pourrait-elle se réaliser dans ce geste technique ? Il serait alors moins un prétexte pour fuir l’impuissance qu’un acte compassionnel et consolatoire qui ne se dit pas.
La compassion est une réponse à la souffrance et une manière de participer à l’humanité de l’autre par le souci qu’on lui témoigne. Compatir signifie bien, en son sens propre, le fait de « souffrir ensemble », et non celui de manifester une compréhension embarrassée ou formelle. Peut-être que dans ce partage « compassionnel » réside une autre forme de « charité ». La compassion procède parfois d’une réponse corporelle inattendue eu égard à nos critères médicaux.
On pourrait encore qualifier l’attitude du médecin de paternaliste. Il s’agirait, dans le récit de ce tableau, d’un bon paternalisme, celui justement du père – engagé et austère – qui accompagne sa patiente qui est dans la peur et la souffrance face à la mort. Il la prend par la main, avec sa main de médecin. Et l’enfant, dans sa douleur, en perçoit le geste.