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Les nouvelles politiques commerciales vont-elles laisser les pays en développement à la traîne?
Au milieu de tensions géopolitiques croissantes, les dirigeants des pays en développement craignent que les USA ne se détournent du système commercial multilatéral. Au détriment de leurs perspectives économiques, l'effondrement de ce système pourrait les transformer en otages de la politique des grandes puissances.
Leur inquiétude est fondée: la politique commerciale américaine a changé au cours des dernières années. Le président Biden a transformé en une politique cohérente de grande ampleur des mesures qui semblaient prises au petit bonheur la chance par l'ancien président Trump: les sanctions contre les entreprises chinoises, la hausse des taxes douanières et les efforts qu'il a déployés pour paralyser son Organe de règlement des différents. Cette politique qui vise à redonner à l'Amérique son rôle central dans l'économie mondiale comporte deux impératifs.
Premièrement, les USA considèrent maintenant la Chine comme leur principal rival géopolitique, et sa montée en puissance technologique comme une menace à l'égard de leur sécurité. Ainsi que le montrent les restrictions de grande ampleur sur la vente de puces électroniques sophistiquées et du matériel pour les fabriquer aux entreprises chinoises, ils sont prêts à déstabiliser le commerce et les investissements internationaux pour limiter les ambitions chinoises. Et ils souhaitent que d'autres pays fassent de même.
Deuxièmement, les dirigeants américains veulent compenser des décennies de négligence des priorités économiques, sociales et environnementales nationales en appliquant une politique qui encourage la résilience, les chaînes d'approvisionnement fiables, les emplois de qualité et la transition vers des énergies propres. Ils poursuivent ces objectifs en faisant cavalier seul, même si c'est au désavantage d'autres pays.
Le meilleur exemple en est la Loi sur la réduction de l'inflation (IRA, Inflation Reduction Act), la loi phare du gouvernement de Biden en matière de transition climatique qui prévoit des subventions à hauteur de 370 milliards de dollars au bénéfice des producteurs de technologie propre basés aux USA. Cette mesure scandalise de nombreux pays en Europe et ailleurs. Pascal Lamy, l'ancien directeur de l'OMC, a appelé récemment les pays en développement à se joindre à l'Union européenne pour former une coalition Nord-Sud sans les USA, pour les désavantager afin de les amener à changer de position.
L'Europe est elle aussi unilatéraliste à sa façon, mais de manière moins brutale que les USA. Ainsi, son mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) impose des droits de douane relativement élevés sur les importations à forte intensité de carbone telles que l'acier et l'aluminium. Cela répond aux préoccupations des entreprises européennes qui pourraient se trouver désavantagées face à leurs concurrents étrangers. Mais pour des pays en développement tels que l'Inde, l'Egypte ou le Mozambique, ce mécanisme rend plus difficile l'accès aux marchés européens.
Les pays en développement ont de quoi s'inquiéter. Quand les USA et l'Europe tentent d'isoler la Chine et élaborent souvent leur politique en fonction de considérations intérieures, ils n'ont sans doute pas à l'esprit l'intérêt des pays pauvres. Pour ces derniers, le multilatéralisme reste la seule protection contre le solipsisme des grandes puissances.
Néanmoins, les pays en développement feraient bien de reconnaître que ces mesures unilatérales sont motivées par des préoccupations légitimes et visent souvent à répondre à une nécessité au niveau de la planète; le changement climatique représente une menace existentielle pour toute l'humanité. Si les USA et l'Europe accélèrent leur transition verte, les pays pauvres en bénéficieront. Au lieu de condamner la politique des USA et de l'Europe, ils devraient chercher à obtenir l'aide financière et les investissements voulus pour suivre le mouvement. Ils pourraient ainsi demander aux pays européens de canaliser les recettes du MACF vers les pays en développement exportateurs afin de soutenir les investissements de leurs entreprises dans les technologies vertes.
Plus généralement, les perspectives économiques des pays en développement dépendent sont avant de leur propre politique. A moins d'un retour massif au protectionnisme des années 1930, ils conserveront probablement l'accès aux marchés occidentaux. Les pays exportateurs tels que la Corée du Sud et Taïwan, ont réalisé leur miracle économique dans les années 1960 et 1970, alors que les pays développés étaient beaucoup plus protectionnistes qu'ils ne le sont aujourd'hui ou qu'ils ne le seront vraisemblablement dans un avenir prévisible.
Le modèle d'industrialisation basé sur l'exportation s'est essoufflé pour des raisons qui n'ont pas grand-chose à voir avec le protectionnisme des pays du Nord global. Les technologies manufacturières actuelles nécessitent beaucoup de compétences et de financement. De ce fait, il est difficile aux nouveaux venus d'imiter le succès des tigres d'Asie de l'Est (j'appelle ce phénomène la "désindustrialisation prématurée"). Pour construire une classe moyenne prospère, les modèles de développement de l'avenir reposeront sur le secteur des services et sur les PME plutôt que sur les exportations à grande échelle.
Le regain d'intérêt des pays développés en faveur d'une économie nationale résiliente et équitable pourrait également profiter à l'économie mondiale. De manière générale, les sociétés ayant une certaine cohésion sont plus ouvertes aux échanges et aux investissements internationaux que celles qui sont ébranlées par les inégalités liées à l'hyper-mondialisation. Comme de nombreuses études le montrent, la disparition d'emplois et le déclin économique régional favorisent le nationalisme et la xénophobie.
Dans sa «Lettre à la prochaine génération», Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, (elle est aujourd'hui présidente de la BCE), déplorait la montée de l'unilatéralisme et soulignait les bienfaits des Accords de Bretton Woods signés en 1944: «Bretton Woods a ouvert une nouvelle ère de coopération économique internationale dans laquelle les pays s'aidaient eux-mêmes en s'entraidant». Mais l'opposé est également vrai: tout système international efficace, dont le système de Bretton Woods, doit reposer sur l'idée que les différents pays s'entraident en s'aidant eux-mêmes.
Autrement dit, pour parvenir à une croissance stable et durable, les pays en développement ne doivent pas se demander ce que les pays riches peuvent faire pour eux, mais ce qu'eux-mêmes peuvent faire pour améliorer leur économie.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Copyright: Project Syndicate, 2023.