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«Les enfants de la grand route» : entre la persécution et le non droit [ Bulletin DEI, Dezember 1998 Band 4 Nr 4 S. 4, 5 ]
L’Oeuvre d’entraide pour les enfants de la grand-route a été constituée par Pro Juventute en 1926. Elle avait pour but non pas d’aider des familles ou des enfants, mais d’éliminer le nomadisme et la culture nomade en Suisse. A cette fin, son fondateur et directeur, A. Siegfried, a activement recherché partout dans le pays des gens du voyage.
Il saisissait les autorités de tutelle pour obtenir la mise sous curatelle des parents et se faisait nommer tuteur des enfants. Les enfants des gens du voyage devaient, à ses yeux, être arrachés à leur environnement et habitués à un mode de vie sédentaire et à un travail organisé. L’Oeuvre d’entraide pour les enfants de la grand route a atteint ses objectifs et annonçait en 1959 «que la transmission génétique du nomadisme parmi les gens suisses du voyage ne serait bientôt plus qu’un souvenir».
Le recensement des gens du voyage a donc été systématique et les séparations parents-enfants radicales. Ces activités ont duré jusqu’en 1973. Selon le rapport rendu aux autorités fédérales en 1998 à propos de l’Oeuvre d’entraide, «toute son organisation doit être considérée comme une persécution». Les enfants ont été placés dans des familles d’accueil, dans des orphelinats, dans des foyers, dans des asiles psychiatriques et dans des prisons, dans des fermes où ils étaient utilisés comme main d’oeuvre à bon marché. En prison, ils pouvaient être mis au cachot et nourris au pain et à l’eau. Quand ils étaient maltraités et abusés sexuellement, même par des collaborateurs de Pro Juventute, des employés des foyers, des pères de famille d’accueil, l’Oeuvre d’entraide ). n’intervenait pas. Elle décidait de leur vie, limitait le choix d’un apprentissage et les filles avaient peu de chances d’aller jusque là.
Des expertises psychiatriques ont été réalisées sur un grand nombre d’enfants; les archives de l’Oeuvre contiennent peu d’informations sur ce qui s’est passé. Ce qui est certain, c’est que les enfants ont été considérés comme faibles d’esprit, débiles et inférieurs uniquement en raison de leur appartenance ethnique. Les auteurs du rapport abordent la question du parallèle avec le national-socialisme. Certes, les méthodes de stérilisation en masse et d’extermination physique à grande échelle n’ont pas été constatées en Suisse, mais on peut effectuer des recoupements avec les éléments idéologiques d’inspiration raciste, eugénique et nationaliste. Cette parenté n’est pas seule en cause. Selon le rapport, l’Oeuvre d’entraide est «tout autant un produit de la politique de l’Etat visant, dès le XIXe siècle, à intégrer les marginaux en Suisse. La persécution de la population yéniche fait donc partie de l’histoire et de l’environnement social dans lequel s’inscrit la politique suisse sociale ainsi que celle en faveur des minorités et des droits civiques».
Les communes ont joué un rôle important dans la réalisation des objectifs de l’Oeuvre d’entraide. Les mesures de tutelle étaient prises au niveau communal et ces entités se déchargeaient volontiers des charges administratives et financières leur incombant par une délégation de compétences à l’Oeuvre. C’est surtout au Tessin, en Suisse orientale et aux Grisons que les enfants et familles ont été touchés.
Le rapport se penche aussi sur le rôle de Pro Juventute dans cette longue histoire du non-droit de la population yéniche. Le fonctionnement de l’Oeuvre d’entraide a donné lieu à de très rares débats internes, donc à aucun contrôle; cette passivité a permis à A. Siegfried de profiter à la fois de la réputation de la grande institution et d’une très large autonomie. Plus tard, les organes directeurs de Pro Juventute ont eu beaucoup de peine à accepter les critiques. Même évoquée entre les lignes par les auteurs, la responsabilité de Pro Juventute dans cette triste histoire est indéniable et très lourde. Celle de la Confédération est aussi engagée en ce sens qu’elle a accordé sa caution à l’organisation, par le soutien dont les conseillers fédéraux ont fait preuve à son égard (ils assuraient généralement la présidence du conseil de fondation). De même pour le Parlement fédéral, qui a renouvelé chaque année sa subvention à Pro Juventute. Mais les responsabilités des organes politiques ne sont pas principales.
Au rang des mesures à prendre, les auteurs mentionnent la nécessité de poursuivre l’étude des responsabilités des cantons et communes, institutions d’aide, cliniques et établissements, foyers publics et privés. Il faut que les intéressés eux-mêmes aient accès aux Archives fédérales et les institutions qui en possèdent doivent ouvrir leurs archives aux personnes concernées et aux chercheurs. D’autres travaux scientifiques sont nécessaires et les expériences faites entre 1926 et 1973 doivent s’intégrer dans la recherche de solutions aux problèmes actuels rencontrés par les gens du voyage.
(W. Leimgruber, Th. Meier, R. Sablonier «Das Hilfswerk für die Kinder der Landstrasse. Historische Studie aufgrund der Akten der Stiftung Pro Juventute im Schweizerischen Bundes-archiv», Archives fédérales, Berne, 1998. Prix: 15 francs.)