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eugène rambert
Né le 6 avril 1830 à Clarens, ce fils d’instituteur obtient sa licence en théologie à Lausanne en 1853 puis complète sa formation à Paris. Il est nommé professeur de littérature française à l’Académie de Lausanne dès 1855 puis à la toute nouvelle École polytechnique fédérale de Zürich en 1860. En 1881 il revient aux sources pour occuper à nouveau la chaire de littérature française à l’Académie de Lausanne, et ce jusqu’à son décès survenu subitement le 21 novembre 1886. Passionné par la nature et la montagne, il réunit entre 1865 et 1875, une sorte d’«encyclopédie du monde alpestre» composée de cinq volumes où ses récits et croquis côtoient des analyses et des descriptions savantes. C’est dans la deuxième série «Les Alpes suisses» que le poète, naturaliste, conteur et critique d’art dresse une splendide étude détaillée des Dents du Midi dont voici quelques extraits.
charles ferdinand ramuz
Écrivain et poète suisse de langue française né le 24 septembre 1878 et mort le 23 mai 1947, à Lausanne, dans le canton de Vaud.
Charles Ferdinand Ramuz fait plusieurs séjours à Paris entre 1900 et 1914, où il fréquente le milieu littéraire. Dès son premier roman Aline (1905), ses œuvres sont publiées en France et pendant l’entre-deux-guerres, il compte parmi les références littéraires les plus autorisées. L’introduction de Ramuz à la Nouvelle Revue française est également décisive pour la reconnaissance de ce dernier par le grand public.
En 1914, l’écrivain vaudois quitte la capitale française pour revenir s’installer définitivement en Suisse. Il devient fondateur et animateur des Cahiers vaudois (1914-1919), dont il ouvre la série avec un texte programmatique «Raison d’être».
C.F. Ramuz est un romancier fécond qui vit de sa plume, plus de vingt volumes publiés, parmi lesquels: Passage du poète (1923), La Grande Peur dans la montagne (1926), La Beauté sur la terre (1927), Derborence (1934), Si le soleil ne revenait pas (1937). Le roman est un genre que Ramuz contribue à renouveler notamment par la réflexion qu’il mène sur la langue. Il met en œuvre une stylisation de l’oralité et revendique une langue à soi en regard du français dit «classique», qui soit fidèle à un univers originel et singulier, celui de sa région.
– Eh bien, dit quelqu’un, on aura le beau.
– Tant mieux! dit un autre.
C’est toujours le cas quand les dents fument; ils avaient vu fumer les dents. Comme les flocons de laine à un peigne, une dernière bouffée blanche y reste un instant encore attachée; vienne un souffle, elle se défait, se détache: les dents fument et tant mieux pour nous!
étienne pivert de senancour
ÉTIENNE PIVERT DE SENANCOUR (1770 – 1846) est un écrivain du premier romantisme français. Il est l’héritier de Voltaire, de Diderot et de Jean-Jacques Rousseau dont il sera un des plus grands admirateurs. Appartenant à la même génération que Chateaubriand ou Madame de Staël, il fit un séjour à Saint-Maurice durant l’été 1789 puis revient en 1795. Fort de ses passages dans le Valais, il est frappé par la beauté des paysages et les montagnes l’entourant et s’enthousiasme devant les Dents du Midi. En 1804, dans l’indifférence générale, il publie le journal intime d’un héros malheureux «Oberman» qu’il place dans les paysages de montagne de la région. En 1830, porté par la vague du romantisme, il accède enfin au succès et acquiert une certaine notoriété. Ses ouvrages comme «Rêveries et descriptions de la nature» en 1799 puis «Oberman» en 1804 lui valurent la gloire auprès des romantiques de son époque et font d’Etienne Pivert de Senancour un des précurseurs de la littérature alpine.
Je voyais avec une sorte de fermeté voluptueuse s’éloigner rapidement le seul homme que je dusse trouver dans ces vastes précipices. Je laissai à terre montre, argent, tout ce qui était sur moi, et à peu près tous mes vêtements, et je m’éloignai sans prendre soin de les cacher. Ainsi, direz-vous, le premier acte de mon indépendance fut au moins une bizarrerie, et je ressemblai à ces enfants trop contraints, qui ne font que des étourderies lorsqu’on les laisse à eux-mêmes.
émile javelle
C’est dans cet esprit que depuis plusieurs années je parcours les Alpes: été, automne ou hiver, seul et à ma guise, sans remords, vraiment, et toujours avec un nouveau plaisir.
Je parcours les Alpes, ai-je dit, je me trompe; c’est la Dent-du-Midi qu’il faudrait dire.
La Dent-du-Midi, c’est ma marotte. Maintes fois, à l’approche de l’été, je me suis proposé des cimes plus vantées et d’un plus grand nom: j’ai projeté les Diablerets, la Pointe-d’Orny, le Pleureur, le Dom, le Cervin; et, en dépit de tous mes projets, elle était la plus forte et me retenait toujours.
Maintes fois j’ai essayé sur le papier de varier le dessin de la Cime de l’Est tout en conservant celui des autres pointes. Est-ce que je suis trop épris de sa belle forme, ou est-elle en effet la plus belle? Mais jamais je n’ai pu réussir à lui donner un profil qui réunît à la fois tant de noblesse et de grâce, d’élégance et de fierté!
Elle est si belle, si royale! elle porterait si bien ses quatorze ou quinze mille pieds! Souvent dans mes rêves, j’abaisse ses orgueilleuses rivales et je la vois dominer seule, regardant de haut la chaîne Pennine humiliée. Mais hélas! il n’en est rien et, de toutes les cimes alentour, c’est elle, au contraire, la plus noble, qui, sous les efforts du temps, tombera la première. Qu’elle ait été jadis beaucoup plus élevée, ce n’est qu’un rêve. Une seule chose est possible, c’est qu’elle dominait la cime de l’ouest, la plus haute aujourd’hui.
ÉMILE JAVELLE (1847 – 1883) est un photographe et professeur français. Orphelin de sa mère à 10 ans, il fait un apprentissage de photographe en vue de travailler auprès de son père à Bâle. Initié très tôt à la beauté des Alpes par son oncle botaniste, il obtient en 1868 une place de maître de français dans un pensionnat de Vevey qu’il quittera dix-huit mois plus tard pour enseigner à Lausanne. En 1874 il revient à Vevey, au collège de la ville. Très vite, il se prend d’un goût prononcé pour la Dent du Midi qu’il a toujours admirée depuis la Riviera et dont il disait d’elle qu’elle était le «Parthénon des Alpes». Émile Javelle deviendra un alpiniste expérimenté et doué d’une véritable disposition pour l’écriture. Son œuvre sera publiée trois ans après son décès sous le titre de «Souvenirs d’un alpiniste». De santé fragile, il meurt de la tuberculose à l’âge de 36 ans sans avoir pu donner la pleine mesure de ses talents.
À tort ou à raison, je l’ai dit, je suis complètement épris de la Dent-du-Midi. Les plaisanteries de mes proches au sujet de cette passion n’ont jamais servi qu’à la rendre plus vive. Au reste, qu’y a-t-il d’étonnant? Depuis deux ans je l’avais sous les yeux à chaque instant du jour. La fenêtre de ma chambre était orientée de telle sorte que la première image qui m’arrivait à mon réveil, c’était son profil élancé et gracieux; à table, un sort malicieux avait si bien choisi ma place, qu’entre deux vis à-vis et dans l’embrasure d’une fenêtre, je voyais, comme dans un cadre, les sept pointes de son arête et ses flancs jusqu’à mi-hauteur; enfin, mes occupations me retenaient une grande partie du jour dans une salle où, à chaque fenêtre, elle m’apparaissait en entier, depuis les riches avant-monts qui lui servent de piédestal, jusqu’à ses cimes aériennes. Ne se laisserait-on pas séduire à moins?
N’avons-nous pas vu, des bords du Léman, dans les beaux soirs d’automne, la Dent-du-Midi sembler prendre pour elle seule les plus beaux rayons, et le soleil lui faire ses plus splendides adieux? Si beau, hélas! que soit le spectacle sur la cime, si vivement qu’on en ait pu jouir, il vient un instant où quelque chose en nous s’en détache et se tourne ailleurs; le moment arrive où l’on ramène les yeux autour de soi pour songer au retour.
Ce que j’aime surtout de la Dent-du-Midi, le point qui m’attire, me captive et retient le plus longtemps mes regards pendant toutes mes contemplations, c’est la Cime de l’Est. Si elle n’est pas la plus haute, n’est-elle pas la plus fière, la plus élancée, la plus belle? N’est-ce pas elle qui donne à la montagne tout son caractère, et, en dépit des quelques mètres dont sa sœur de l’ouest la domine, n’est-ce pas elle qui frappe dès l’abord et qui reste dans le souvenir?
Le magique spectacle avait cessé, et nous songions à regagner la rive, lorsque soudain, en nous retournant, nos trois poitrines ne poussent qu’un cri de surprise et d’admiration. C’était la Dent-du-Midi que nous avions oubliée pendant toute cette scène et qui seule, au milieu des autres montagnes assombries, s’embrassait à son tour des derniers feux du couchant. Jamais nous ne l’avions vue si belle. La Cime de l’Est surtout étincelait d’un éclat sans pareil. Ainsi qu’une belle à ses amants, elle s’était ménagé le lieu, le temps et l’heure pour nous apparaître dans tout l’éclat de sa beauté.