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Une cinquantaine d'auteurs ont choisi leurs mots parfaits
Il y a d’abord eu un "Dictionnaire des mots manquants". Quarante-quatre écrivains tentent d’y exprimer les lacunes du lexique, les manques éprouvés dans leur pratique de la langue. C’est-à-dire une zone de sens qui n’est couverte par aucun mot existant.
Il y a eu ensuite un "Dictionnaire des mots en trop". Quarante-quatre écrivains y auscultent le ou les mots pour lesquels ils ressentent une aversion, voire une répugnance. Une dimension politique émane de ce répertoire car, même si cela relève du fantasme, souhaiter la disparition d’un mot du vocabulaire courant n’est de loin pas neutre.
S'approcher de la perfection
Aujourd’hui, paraît le "Dictionnaire des mots parfaits". Cinquante et un écrivains, dont les commanditaires, ont choisi un ou plusieurs mots qui s’approchent, selon eux, de la perfection.
Plaisir des consonances, des associations d’images et des collisions de sens… il y a mille raisons d’aimer un mot plus que les autres. Comme il y a mille façons de justifier son inclination. Quant à le considérer comme un mot parfait, la démonstration est parfois difficile à établir.
Il ne saurait y avoir ni hommes ni mots parfaits. (…) S’il existait, le mot parfait pourrait être celui qui tue par asphyxie la phrase ou le poème.
Avec une rigueur très vaudoise, François Deblüe renie d’emblée l’idée de perfection lexicale dans son article consacré au mot "Justesse". Selon lui, mieux vaut tendre vers la justesse que vers la perfection, car cette dernière n’est pas de ce monde.
Une subjectivité toute relative
En littérature comme en philosophie, il n’est pas facile de cerner l’idée de perfection. Une difficulté qui, selon Belinda Cannone, donne sa pleine valeur à la littérature: "Paradoxalement, tous les mots sont manquants. [...] La littérature vient en lieu et place de tous ces espaces de sens qui ne sont pas couverts par les mots. C’est dire que la perfection est absolument relative".
Si les mots étaient parfaits, nous n’aurions plus besoin de littérature
C’est justement au nom de cette subjectivité toute relative qu’une entrée est consacrée au mot "Groseille", alors qu’une autre célèbre le mot "Cornichon". Jérôme Meizoz, lui, a choisi "Saperlipopette". Prononcer ces mots, quel que soit leur sens, c’est d’abord s’adonner au plaisir des consonances. Claquement de syllabes ou rondeur des diphtongues. C’est ensuite laisser libre cours aux associations d’idées liées à son expérience propre de la langue, à son vécu.
Décréter la perfection d’un mot, c’est s’approprier un fragment de la langue commune et lui conférer une dimension unique. C’est donc réinventer à sa manière un bien commun.
"Saperlipopette". Ce mot vous met en joie, rien qu’à le dire ou à l’entendre, il dédramatise toute embrouille, ensoleille tout échange. La langue s’y donne comme un jeu d’enfant.
Une dimension enfantine
C’est précisément cette dimension enfantine que mettent en avant plusieurs contributeurs du dictionnaire. "Il y a dans ces vocables prétendus parfaits quelque chose qui découle de l’émerveillement, sensation qu’on a ressentie enfant lorsqu’on a découvert la beauté et la singularité de certains mots", ajoute Belinda Cannone.
Le dernier mot de l’ouvrage revient à Jean-Pierre Martin: "Vie". Substantif monosyllabique qui a pour lui la force de la concision: "Dans l’éclair de ces trois lettres, se laissent entrevoir en un clin de langue l’exclamation enthousiaste et sa fragilité, la présence physique au monde et son mystère métaphysique".
Trois lettres pour désigner une réalité aussi complexe que la vie… La langue a parfois des fulgurances que les poètes savent célébrer mieux que d’autres. Avec justesse.
Jean-Marie Félix/aq
Publié le 06 juin 2019 à 08:30