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L’économie peut-elle être réaliste ? Le cas problématique de l’économie comportementale
Les modèles économiques ont la réputation d’être des fictions abstraites, décrivant un monde rempli d’individus ultra rationnels et égoïstes. La nouvelle économie comportementale, quant à elle, chercherait à décrire le monde tel qu’il est, à travers la complexité des imperfections de nos comportements. La situation est-elle si tranchée ? David Philippy était l’invité du réseau Rethinking Economics Lausanne pour un webinaire sur le problème du réalisme en économie. L’occasion de revenir sur le cas de l’économie comportementale et de porter un regard neuf sur la question du réalisme des hypothèses en économie.
Dans un petit texte de fiction intitulé « Del Rigor en la Ciencia » paru en 1946, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges imaginait un Empire antique dans lequel les cartographes, dans leur démesure, en étaient venu à créer une carte si grande qu’elle finit par recouvrir l’intégralité du territoire [1]. Les générations suivantes, s’étant rendu compte de l’inutilité de l’imposant objet, laissèrent se morceler les vestiges de l’ouvrage abandonné.
En économie comme en géographie, les représentations ne sont utiles que si elles sont manipulables. L’objectif des modèles économiques implique précisément qu’ils se distinguent de la représentation exhaustive, et ne pourront donc, par définition, jamais correspondre en tous points à la réalité qu’elle décrit. En économie, une théorie est dite réaliste si elle représente de manière plausible un phénomène. L’histoire de la discipline nous montre à quel point les positions sur le problème du réalisme sont divisées. Dans les années 1950, deux opinions radicalement tranchées se manifestaient. D’un côté, l’économiste Milton Friedman contestait la quête du réalisme des hypothèses et défendait l’idée que seule la capacité prédictive des théories permettait de juger leur qualité. Dans le même temps, George Katona, fondateur de la psychologie économique, encourageait le progrès du réalisme des hypothèses.
La nouvelle économie réaliste
Depuis les années 1970, avec l’émergence du champ de l’économie comportementale, la définition du réalisme s’est particulièrement centrée sur la plausibilité des comportements économiques individuels représentés dans les modèles. L’économie comportementale moderne, comme l’avait fait le courant institutionnaliste américain au début du 20ème siècle, place le réalisme des hypothèses au cœur de son programme de recherche. Pour ces deux courants, une théorie économique digne de ce nom doit être fondée sur une représentation acceptable, plausible du comportement humain. Cet impératif théorique figurait d’ailleurs dans la liste des « cinq critères » de l’économiste Walton Hamilton (1919), qui fonda l’agenda de recherche institutionnaliste. Alors que le réalisme y représentait un pilier parmi d’autres dans l’architecture théorique (aux côtés de la question du contrôle ou des institutions par exemple), l’économie comportementale moderne en a fait son cheval de bataille, à tel point qu’on la définit aujourd’hui volontiers comme une économie réaliste. Promouvant une interdisciplinarité accrue avec la psychologie, elle se présente aujourd’hui comme la partie de la discipline économique qui s’intéresse aux homo sapiens, en opposition aux travaux d’économistes qui persistent à représenter le comportement humain comme le résultat d’un calcul rationnel et individualiste sous les traits d’un homo œconomicus fictif.
Depuis les années 1990, un nombre important de discussions d’ordres théoriques, méthodologiques et éthiques, ont pris place à la fois en économie, mais également dans des disciplines voisines ou partagées (philosophie, méthodologie économique, philosophie économique, notamment). L’un des résultats notables de ces discussions a été de mettre en lumière le caractère problématique du traitement des préférences par l’économie comportementale. En conservant comme étalon théorique le cadre standard utilitariste, l’économie comportementale moderne n’aurait fait que réparer, rafistoler les modèles néoclassiques en modifiant çà et là des hypothèses comportementales. La méthodologie employée suscite par ailleurs des incertitudes sur son intérêt à long terme si le cadre théorique n’est pas repensé. À défaut, l’économie comportementale risquerait de s’apparenter à une longue liste de biais cognitifs difficilement utilisable.
Révolution manquée
Beaucoup de commentateurs soutiennent aujourd’hui que ce programme de recherche à moins les allures de la critique révolutionnaire qu’il n’y paraissait au premier abord (voir par exemple, Güth et Kliemt, 2004 ; Sent, 2004 ; Berg et Gigerenzer, 2010). Sur le plan théorique, le référentiel demeure le même que celui du cadre néoclassique (i.e. l’utilité) et se montre donc incapable de prendre en considération une multitude d’autres facteurs (comme les institutions, les classes sociales, le genre, etc.) ; sur le plan méthodologique la formalisation mathématique reste de mise, renforçant l’éloignement de l’économie du reste des sciences sociales.
Le cas de l’économie comportementale montre combien le problème du réalisme est épineux en économie. Le carcan théorique décisionnel induit par la définition de la discipline économique comme science du choix offre bien peu de marge de manœuvre. En se centrant sur le réalisme des seuls comportements individuels, l’économie comportementale prive la discipline de toutes autres formes d’explications des phénomènes économiques, pourtant toutes aussi plausibles.
David Philippy est assistant-diplômé à l’institut d’études politiques de l’Université de Lausanne, et membre du Centre Walras-Pareto d’études interdisciplinaires de la pensée économique et politique. Il est doctorant en histoire de la pensée économique, et termine la rédaction de sa thèse sur les théories de la consommation aux États-Unis. Son prochain article, à paraitre dans le Journal of the History of Economic Thought porte sur la contribution du Home Economics Movement dans l’histoire de l’analyse de la consommation aux États-Unis.
Note de bas de page
- Jorges Luis Borges (1946). Del Rigor en la Ciencia. Los Anales de Buenos Aires, 1(3). Le texte est reproduit dans la deuxième édition de sa collection d’écrits Historia Universal de la Infamia en 1954. ↩
Pour citer ce billet de blog : David Philippy, « L’économie peut-elle être réaliste ? Le cas problématique de l’économie comportementale », Blog du Centre Walras-Pareto, 29 mai 2020, https://wp.unil.ch/cwp-blog/2020/05/leconomie-peut-elle-etre-realiste/ .