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Concept issu de la sociologie, désignant les oppositions entre grands groupes sociaux et portant, soit sur le partage de ressources limitées (Inégalité sociale), soit sur l'exercice du pouvoir, soit sur des valeurs immatérielles (honneur, prestige, statut). Quand elles ne restent pas latentes, ces oppositions s'expriment à travers toutes sortes d'atteintes à l'ordre public, qui vont de manifestations individuelles et d'actes symboliques ritualisés, accomplis dans un cadre étroit et bien défini, jusqu'à des conflits susceptibles d'une escalade illimitée (guerre civile).
Autrefois perçus comme des catastrophes dont on retenait surtout les aspects destructeurs, les conflits sociaux sont, aux yeux des sociologues modernes, un élément central du phénomène appelé mutation sociale. Leur acuité dépend des principes d'organisation auxquels obéissent les groupes, les familles, les communes, les entreprises, les associations et la société dans son ensemble: en effet, plus les mécanismes de contrôle sont sévères et entravent l'expression légitime des conflits, plus ceux-ci sont intenses quand ils éclatent, l'intensité ne devant pas être confondue avec la violence physique.
L'étude systématique des conflits sociaux n'a guère intéressé les historiens, qui se sont contentés d'en décrire les manifestations spectaculaires, sans élaborer de théorie. Les sondages portant sur la longue durée sont rares et plus encore les comparaisons synchroniques. La faveur longtemps accordée aux thèmes politiques, telle la formation de l'Etat, explique que les conflits les mieux connus, pour le bas Moyen Age et les Temps modernes, sont ceux qui ont opposé les sujets aux autorités. Pour les XIXe et XXe s., l'intérêt s'est porté sur les conflits de classe (Société de classes), à travers des enquêtes statistiques et approfondies sur les salaires et les grèves. L'apparition des "nouveaux mouvements sociaux" dans les années 1970 a incité les sociologues à se pencher sur des phénomènes analogues. Des thèmes négligés comme le sort des minorités ou les conflits entre les sexes sont sortis de l'ombre grâce à l'avènement de l'histoire sociale.
Comme il n'existe aucun modèle général ni aucune présentation exhaustive des conflits sociaux du bas Moyen Age et des Temps modernes dans la Confédération, nous regrouperons de manière pragmatique, par époques, selon les acteurs, les objets, les formes et les résultats, les cas les plus notables, parmi ceux que les sources nomment souvent "affaires" (all. Handel au singulier) et qui s'avèrent fort variés. Le cadre du conflit, qui peut durer de quelques semaines à plusieurs décennies, est formé par les structures du pouvoir. On distinguera les oppositions entre dominants et dominés, entre membres relativement égaux d'un groupe ou entre ceux-ci et les non-membres.
La plupart des conflits où les sujets se dressent contre l'autorité politique suivent les mêmes étapes: d'abord, dans une situation de détresse, les sujets formulent leurs doléances lors de réunions, parfois dans le cadre de la communauté. S'ils sont déboutés, soit ils se contentent d'actions symboliques ou de résistance passive, soit ils se radicalisent: ils prononcent un serment d'assistance mutuelle (conjuration) et renforcent leurs revendications. S'ils n'obtiennent pas satisfaction, des violences peuvent éclater. La lutte peut se terminer par une intervention militaire et des condamnations pénales qui permettent presque toujours au pouvoir de consolider son emprise. Dans d'autres cas, un arbitrage, rendu à l'une ou l'autre des étapes du conflit, ménage les deux parties, même s'il est rarement tout à fait équitable. La paix est rétablie par le renouvellement du serment de fidélité au seigneur et par une amnistie en faveur des comparses.
Les conflits à l'intérieur d'un groupe prennent la forme de la guerre privée entre clans familiaux ou s'expriment, dans les chefs-lieux de cantons souverains, à l'occasion des élections, qui voient les partis briguer les suffrages, avec ou sans corruption. Dans les communes, le seigneur doit souvent arbitrer des conflits surgis entre divers groupes formés selon le statut social ou professionnel. Au gré des circonstances démographiques, économiques, sociales, politiques, religieuses et culturelles, les étrangers sont tantôt accueillis en égaux, tantôt admis avec des droits diminués, tantôt exclus, voire pourchassés (Xénophobie).
Les conflits typiques du Moyen Age sont les guerres privées ou faides, les révoltes paysannes, les révoltes urbaines, les pogroms (Antisémitisme). La faide, qui existe dès le haut Moyen Age, oppose des familles ou des clans, nobles ou roturiers (du moins en Suisse), à propos de droits féodaux, de parts d'héritage, de droits d'usage (Marchenstreit), de meurtre (guerre des Izzeli-Gruoba); elle peut déboucher sur une véritable guerre (guerre de Sempach en 1386, guerre de Zurich de 1436 à 1450). Cette pratique aux conséquences sociales dévastatrices fut combattue très tôt, en comparaison européenne, par les autorités qui l'interdirent et imposèrent dès 1291 le recours aux juges et arbitres prévus par les alliances et par les concordats (Charte des prêtres de 1370).
Si les émeutes fiscales, nombreuses dès le XVe s. (affaire de Wädenswil, sac du couvent de Rorschach, affaire Waldmann), et les soulèvements pour la défense d'anciens droits (Siegel- und Bannerhandel, affaire Amstalden) s'inscrivent dans un courant européen, d'autres révoltes paysannes ont des causes particulières à la Confédération: prétentions des villes à exiger un service militaire de leurs sujets ruraux (affaire de Grüningen, Böser Bund de l'Oberland bernois), répartition des pensions, surtout entre 1477 et 1515 (expédition de la Folle Vie, guerre des Oignons, soulèvement de Köniz). Vu l'affaiblissement précoce de la noblesse en Suisse et la rareté du servage, les soulèvements dirigés spécifiquement contre le pouvoir féodal (serment de Torre, affaire de Ringgenberg, affaire de Rarogne) furent peu nombreux, mais parfois spectaculaires (guerres d'Appenzell). Les villes et les princes alliés qui cherchaient à constituer leur territoire se heurtèrent à une opposition des communautés ou de la petite noblesse (Twingherrenstreit de 1469-1471), qui se focalisa sur le droit de lever des troupes, l'autonomie locale, les impôts et les droits d'usage. D'autre part, on a mis en relation les procès de sorcellerie qui se multiplièrent en Suisse occidentale dès 1440 (d'abord en majorité contre des hommes) avec la crainte des conjurations politiques et avec une volonté du souverain d'affirmer son pouvoir.
Les bourgeois de plusieurs villes alémaniques créèrent au bas Moyen Age des communes jurées et s'affranchirent de leur seigneur, selon un modèle centre-européen. D'autres cités y parvinrent plus tard (Bâle et Genève après 1500) ou eurent moins de succès (Avenches, Payerne, Lausanne). Tandis qu'en Suisse occidentale, les corporations ne jouaient aucun rôle politique, elles prirent le pouvoir à Zurich en 1336, lors de la révolution de Brun; après avoir chassé définitivement les nobles du Conseil, malgré les Conjurations dites Mordnächte, elles imposèrent une constitution qui resta en vigueur pour l'essentiel jusqu'en 1798. Les corporations de commerçants s'établirent comme autorité suprême en imposant, malgré les protestations des artisans, la cooptation des conseillers au lieu de leur élection (en 1401 à Bâle et à Zurich).
Il incombait à la Diète fédérale d'apaiser les conflits sociaux. Dans le convenant de Stans (1481), elle interdit les assemblées et pétitions non autorisées et défendit de soutenir des sujets révoltés d'un autre canton, ce qui n'empêcha pas certains (surtout parmi les cantons campagnards) d'aider des insurgés étrangers contre leur seigneur.
Les pogroms contre les juifs restèrent en Suisse un phénomène spécifiquement médiéval, qui culmina en 1348-1349 lors de la Peste noire; pour des raisons mal connues, ils coïncident parfois avec des révoltes urbaines (Berne en 1294, Zurich en 1401).
|Date||Nom||Théâtre|
|1182||serment de Torre||TI|
|1257-1258||guerre des Izzeli-Gruoba||UR|
|1336||révolution de Brun||ZH|
|1348-1349||pogroms||Suisse|
|1380-1381||affaire de Ringgenberg||BE|
|1401||pogroms||ZH, SH|
|1401-1429||guerres d'Appenzell||Suisse|
|1404||Siegel- und Bannerhandel (affaire du sceau et de la bannière)||ZG|
|1415-1420||affaire de Rarogne||VS|
|1441||affaire de Grüningen||ZH|
|1445-1451||Böser Bund de l'Oberland (mauvaise ligue de l'Oberland)||BE|
|1467-1468||affaire de Wädenswil||ZH|
|1469-1471||Twingherrenstreit (querelle des seigneurs justiciers)||BE|
|1477||expédition de la Folle Vie||Suisse|
|1478||affaire Amstalden||LU|
|1481||émeutes à Lausanne||VD|
|1489||sac du couvent de Rorschach||SG|
|1489||affaire Waldmann||ZH|
Auteur(e): Andreas Würgler / PM
Outre les révoltes urbaines et paysannes, l'époque moderne connut une hausse des conflits intracommunaux et des mouvements protestataires chez les artisans et les victimes de la cherté. Mais le principal élément nouveau fut la Réforme, cause première du sac d'Ittingen (1524) et des troubles de 1525, qui s'étendirent du lac de Constance au Jura; mais, sauf aux Grisons (articles d'Ilanz de 1524 et 1526), il n'y eut pas de véritable guerre des paysans comme en Allemagne. L'Evangile servait désormais à légitimer les revendications des paysans. Les questions religieuses dominèrent dans les luttes contre les anabaptistes (Anabaptisme) et dans des conflits confessionnels parfois interminables (Appenzell, Toggenbourg, Sacro Macello en 1620, affaires de Glaris, de Gachnang en 1610, de Wigoltingen en 1664); elles se mêlèrent à des enjeux territoriaux (par exemple dans les guerres de Kappel, 1529-1531) et de politique étatique (à travers le soutien à des coreligionnaires ou, entre 1560 et 1680, dans les nombreux procès de sorcellerie intentés surtout contre des femmes).
Les autorités urbaines et les princes des pays alliés cherchant à renforcer leur pouvoir, les sujets réagirent en refusant de prêter serment et, dès 1590, en se révoltant contre l'impôt (guerre du Rappen). La guerre des Paysans de 1653 fut le plus grave des conflits sociaux avant 1798; ses protagonistes avaient des buts révolutionnaires et une organisation supra-cantonale. Les autorités remportèrent la victoire sur le plan militaire; elles renoncèrent cependant à leurs projets d'impôt direct et d'armée permanente. Ensuite, la plupart des révoltes furent urbaines: face à des Conseils de plus en plus oligarchiques (Oligarchie, Oligarchisation), les simples bourgeois exigeaient un droit de regard et de participation: à Bâle en 1691, à Zurich en 1713, 1734-1736, 1777, à Lucerne en 1651-1653, à Berne notamment lors de la conjuration de Henzi, à Genève lors de l'affaire du Tamponnement (Révolutions genevoises). Les pays sujets des cantons campagnards se défendirent au XVIIIe s. contre la détérioration de leur statut (soulèvement de la Léventine, affaire de Werdenberg). Les communes rurales et les villes municipales demandèrent des baisses d'impôts et davantage d'autonomie et de participation (affaires de Wilchingen et de Stein am Rhein, troubles de l'évêché de Bâle, Toggenbourg, soulèvement Chenaux).
Après la Réforme, on ne recourut plus guère à l'arbitrage de la Diète fédérale en cas de conflit social, sans pour autant mettre en place, comme dans l'Empire ou en France, une procédure judiciaire devant de hautes cours. C'était de plus en plus souvent l'autorité souveraine qui arbitrait les conflits liés aux droits d'usage, fréquents dès le XVIe s., opposant gros paysans et journaliers d'une même commune. Dans quelques cas (guerre du Rappen, Toggenbourg, troubles de l'évêché de Bâle), on établit une distinction entre sujets "obéissants" et "factieux", distinction mal fondée puisque certains, surtout des détenteurs de charges publiques, avaient pris part au mouvement contre leur gré. Il en alla de même dans les cantons campagnards, lors des luttes partisanes et clientélistes des XVIIe et XVIIIe s. (Harten- und Lindenhandel) et dans les républiques alliées, où l'on en arriva entre le XVe et le XVIIIe s. à des formes de justice expéditive (Fähnlilupf et Strafgericht aux Grisons, levée de la Mazze en Valais).
Dès le XVIe s., les communes urbaines et rurales refusèrent d'admettre de nouveaux bourgeois. Dans le même esprit, l'Etat organisait, souvent à la demande des sujets, des "chasses" aux mendiants, aux nomades (Jenisch) et réfugiés, aux juifs, anabaptistes et tziganes.
Les femmes, rares à apparaître dans les sources, agissaient sans doute à l'arrière-plan. La participation des Sociétés de jeunesse est plus manifeste. Les actes collectifs et individuels de protestation, tels que refus de servir, braconnage, contrebande, vol de bois, allaient de la rébellion à la criminalité pure. A Genève eurent lieu, comme ailleurs en Europe occidentale, des mouvements contre la cherté (1698, 1749, 1789), ainsi que des grèves d'artisans et de compagnons (17 entre 1533 et 1794); il s'en produisit aussi en d'autres temps (bas Moyen Age) et lieux (Zurich ou Bâle), mais seuls les cas genevois ont été étudiés.
Après 1789 reparurent de vieilles revendications, datant parfois du Moyen Age, en faveur de l'égalité (Bas-Valais, Genève, Bâle, Zurich), de la restauration des assemblées d'états (évêché de Bâle, Pays de Vaud) ou de la transformation d'une contrée en république à landsgemeinde, indépendante et membre de la Confédération (Gütlicher Vertrag de 1795, Toggenbourg, Werdenberg). A cela s'ajoutèrent des requêtes inspirées des Lumières, comme la liberté des études et de l'industrie (affaire de Stäfa), et l'irruption de la Révolution française (République rauracienne en 1792, Valteline en 1797).
Les traits fondamentaux des conflits sociaux du bas Moyen Age et des Temps modernes sont la place qu'y tiennent les organisations de type communal ou municipal, la crainte des chefs-lieux envers toute participation des campagnes sujettes et le fait que la revendication ultime ait été l'instauration d'une landsgemeinde (bien plus que celle d'assemblées représentatives d'états selon le modèle européen d'institutionnalisation du débat politique). Ces conflits ont joué un grand rôle dans la formation de l'Etat en Suisse, particulière par rapport à celle des pays européens, marquée par l'absence de monarchie absolutiste et de dynastie noble et qui s'opère à partir de républiques communales liées par un réseau de pactes.
|Date||Nom||Théâtre|
|1513||soulèvement de Köniz||BE|
|1513||guerre des Oignons||LU|
|1515-1516||Lebkuchenkrieg (guerre des pains d'épices)||ZH|
|1524/1526||articles d'Ilanz||GR|
|1524||sac d'Ittingen||TG|
|1525||guerre des Paysans||Suisse|
|1528||troubles de la Réforme dans l'Oberland||BE|
|1529-1531||guerres de Kappel||Suisse|
|1550||guerre des Masques de taureaux||VS|
|1559-1560||affaire de Glaris||GL|
|1559-1573||conjuration Pfyffer-Amlehn||LU|
|1570||Heringskrieg (guerre du Hareng, soulèvement de Rothenburg)||LU|
|1572||Fähnlilupf (levée des bannières)||GR|
|1580-1590||affaire Fininger||Mulhouse|
|1588||conjuration d'Isbrand Daux||VD|
|1591||guerre du Rappen||BL|
|1610||affaire de Gachnang||TG|
|1620||Sacro Macello (massacre de la Valteline)||GR|
|1641||affaire de Thoune||BE|
|1646||révolte de Wädenswil||ZH|
|1651-1653||troubles civils||LU|
|1653||guerre des Paysans||Suisse|
|1656||première guerre de Villmergen||Suisse|
|1664||affaire de Wigoltingen||TG|
|1677-1679||Landhandel||SZ|
|1691||troubles de Bâle||BS|
|1698-1712||troubles du Toggenbourg||SG|
|1701-1708||Landhandel||SZ|
|1707||troubles civils||GE|
|1712||rébellion de 1712||LU|
|1712||seconde guerre de Villmergen||Suisse|
|1713||troubles corporatifs||ZH|
|1717-1729||affaire de Wilchingen||SH|
|1719-1721||affaire de Werdenberg||SG|
|1728-1734||Harten- und Lindenhandel (premier conflit des Durs et des Doux)||ZG|
|1730-1740||troubles de l'évêché de Bâle||JU|
|1732-1734||Landhandel||AR|
|1734-1736||troubles corporatifs (soulèvement Widerkehr)||ZH|
|1734-1738||affaire du Tamponnement||GE|
|1734-1759||troubles du Toggenbourg||SG|
|1749||conjuration de Henzi||BE|
|1755||soulèvement de la Léventine||TI|
|1760-1770||affaire Meyer-Balthasar||LU|
|1763-1765||Harten- und Lindenhandel (conflit des Durs et des Doux)||SZ|
|1764-1767||affaire d'Einsiedeln||SZ|
|1764-1768||affaire Rousseau||GE|
|1764-1768||Harten- und Lindenhandel (second conflit des Durs et des Doux)||ZG|
|1768||affaire Gaudot||NE|
|1777||affaire de l'Alliance||ZH|
|1780-1784||soulèvement Chenaux||FR|
|1781-1784||troubles civils||GE|
|1783-1784||affaire de Stein am Rhein||SH|
|1784||affaire Sutter||AI|
|1789||refus d'hommage de Hallau||SH|
|1790-1791||troubles du Bas-Valais||VS|
|1794-1795||affaire de Stäfa||ZH|
|1795||Gütlicher Vertrag (mouvement de libération dans l'Alte Landschaft)||SG|
|1798||révolution helvétique||Suisse|
Auteur(e): Andreas Würgler / PM
La chute de l'Ancien Régime en 1798 fut suivie d'un assouplissement temporaire ou durable du contrôle social. Dès l'aube du XIXe s., les conflits se multiplièrent, poussant vers de nouveaux équilibres et vers l'élaboration de principes politiques et juridiques qui restent en vigueur aujourd'hui.
Les conflits sociaux du XIXe s. mirent en lumière des réalités que les autorités de l'Ancien Régime avaient réussi à étouffer, en particulier l'opposition ville-campagne: les populations rurales exigèrent l'égalité juridique et politique avec les citoyens des chefs-lieux. Les mutations économiques attisèrent les troubles politiques: dans les communes, le partage des communaux et le rachat des dîmes créèrent des tensions entre paysans riches et pauvres; l'abolition des règlements corporatifs qui protégeaient les artisans établis aviva la concurrence dans les arts et métiers. Les nouvelles formes de travail à domicile ou en fabrique déclenchèrent toutes sortes de luttes (Question sociale). Au début, il s'agissait moins d'oppositions entre patrons et salariés qu'entre ouvriers originaires de la commune et "étrangers" d'un autre canton, souvent d'une autre confession, attirés en nombre dans les localités industrielles grâce au progrès de la liberté d'établissement.
Les nouvelles classes populaires étaient l'objet de discriminations, notamment sur le plan politique. Au-delà de leur participation aux mouvements d'opposition libéraux (mémorial d'Uster, 1830), elles allèrent parfois, devant l'échec de leurs revendications propres, jusqu'au luddisme (Incendie d'Uster, 1832). Rappelant une tradition de la vie communale, les assemblées publiques devinrent l'un des instruments privilégiés du conflit social au XIXe s.; elles permettaient de lancer des pétitions et parvinrent dans certains cas à faire tomber un gouvernement ou à diviser un canton (Bâle, Schwytz pour une brève durée). Dans les cas susceptibles de prendre la forme violente du putsch et du contre-putsch, de vieilles animosités confessionnelles servaient souvent de motif ou de prétexte (expéditions des Corps francs de 1844-1845). D'autres conflits révèlent des préjugés antisémites plus ou moins agissants.
Moins spectaculaires, car liés à la vie quotidienne et locale, étaient les conflits ritualisés entre générations, entre indigènes et étrangers, entre hommes et femmes. Dans les régions protestantes, la présence des Eglises libres déclencha ici et là des luttes violentes. L'opposition populaire contre la liberté d'établissement, en particulier contre celle des juifs, fut aussi une cause de querelles dans les communes.
La position relative des hommes et des femmes joue un rôle encore mal connu dans le déroulement des conflits. A l'époque de la démocratisation du pouvoir politique, le maintien des privilèges masculins traditionnels créa de nombreux problèmes. Prenant les conceptions bourgeoises pour norme universelle, les codes juridiques du XIXe s. limitèrent fortement les droits de la femme, soumise malgré des résistances à l'obligation d'avoir un tuteur jusque dans les années 1870. Si les célibataires purent acquérir peu à peu une certaine liberté d'action, les contraintes imposées aux femmes mariées, dont la situation juridique semble s'être détériorée au XIXe s., subsistèrent jusqu'à l'entrée en vigueur du droit matrimonial de 1988.
L'Etat fédéral (fondé en 1848) connut une vague de conflits dans les années 1860, mais l'usage de la violence tendit à reculer. En effet, la vie associative qui s'étendait permettait une action collective et cependant disciplinée. Les diverses formes de la démocratie communale ont peut-être aussi eu des effets apaisants. Lors de la révolution tessinoise de 1890, on vit pour la dernière fois un gouvernement renversé par un soulèvement populaire. D'autres cantons avaient déjà commencé à se donner des instruments de démocratie directe, qui conditionnent aujourd'hui encore le débat politique en Suisse et contribuent à en limiter la violence potentielle.
Auteur(e): Mario König / PM
Le brassage des populations dû à l'urbanisation rapide, la crise agricole (ligues paysannes des années 1890), une minorité catholique mieux organisée et le mouvement socialiste contribuèrent à changer l'allure des conflits sociaux au tournant du siècle. Des luttes très virulentes éclatèrent dans le monde industriel (Mouvement ouvrier, Grèves), et ce jusqu'à la fin des années 1940. Les conflits du travail allaient de l'opposition, limitée dans le temps et dans l'espace, entre un patron et ses ouvriers, jusqu'à la grève générale paralysant des communes entières, ce qui entraînait fréquemment l'intervention de la police ou de l'armée et appelait un règlement politique. Ce type de graves conflits de classe culmina dans la grève générale de novembre 1918. Comme les revendications ne portaient pas sur des droits politiques, mais sur des questions relatives aux rapports de travail des salariés, une participation démocratique accrue n'aidait guère à les éviter. A long terme toutefois, les luttes des travailleurs contribuèrent à leur intégration dans l'Etat fédéral, quand elles eurent trouvé un aboutissement institutionnel (droit du travail, participation aux procédures de consultation et à la démocratie de concordance).
L'intégration politique des femmes fut bien moins rapide en raison de leur faible degré d'organisation. Le thème resta longtemps soit ignoré soit confiné dans le cercle familial. Les mouvements féministes (Mouvement des femmes) qui apparurent après 1900 ne parvinrent pas à s'organiser aussi efficacement que les représentants des ouvriers.
On voit qu'il n'est pas toujours aisé de faire d'une revendication un objet de débat public; il y faut l'appui d'une organisation. Le conflit peut donc rester latent ou de nature privée; il risque alors de trouver un exutoire dans la criminalité, les violences familiales et autres comportements problématiques. En revanche, quand il éclate au grand jour, il peut servir de moteur au changement social, le désordre finissant par conduire à un nouvel ordre (à un cadre juridique qui intègre les protestataires), même si l'apaisement ainsi obtenu n'est jamais définitif.
Au cours des années 1960, les conflits de classe s'étant épuisés, on vit les vieilles oppositions entre indigènes et étrangers reprendre vigueur. La question jurassienne s'enflamma soudain dans les années 1960 quand s'y mêlèrent des problèmes ethniques (Jura bernois). Les différences culturelles entre Suisses et immigrés furent une des causes des mouvements xénophobes qui ont fleuri dans les années 1960 et 1970, puis sont reparus sporadiquement. Ce sont aussi des divergences culturelles qui, face aux nouveaux modèles de la consommation de masse et de la société de loisirs, poussent les uns à exiger sans cesse des interventions éducatives et les autres (surtout les jeunes) à revendiquer des espaces de liberté (Mouvements de jeunes).
On a appelé "nouveaux mouvements sociaux" les conflits qui ont marqué la fin des années 1960 et les années 1970. Malgré la diversité de leurs acteurs et de leurs objectifs (jeunes, femmes, Mouvement écologique, Antimilitarisme, Pacifisme), des similitudes s'observent dans leur manière d'occuper la scène. Se livrant d'abord à des activités insolites et provocatrices, beaucoup de ces mouvements sont entrés ensuite dans le jeu politique, usant des instruments de la démocratie directe pour exposer leur point de vue. Dans le dernier quart du XXe s., le goût pour l'affrontement a augmenté. Pourtant il reste une part élevée de conflits latents ou réprimés par un sévère contrôle individuel et social, ce dont témoigne le fait que la Suisse soit, proportionnellement, l'un des pays les plus touchés par la toxicomanie (Drogue) et le suicide.
Auteur(e): Mario König / PM