Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06862.jsonl.gz/579

La notion de cadre épistémique
Au niveau de la psychogenèse ou développement intellectuel de l’enfant, Piaget reconnaît, tout en considérant que la connaissance procède bien de l’action assimilatrice du sujet et des instruments cognitifs dont il dispose, que cette action n’est pas engendrée uniquement de manière centrifuge. L’enfant assimile des situations qui ont été produites par son entourage social si bien que son expérience avec les objets n’est pas indépendante du contexte dans lequel elle s’inscrit et du système de significations que lui confère le milieu social. En somme, l’adolescent ou le sujet adulte ne dispose pas seulement d’instruments cognitifs lui permettant d’assimiler des informations socialement transmises. Il dispose également d’une certaine conception ou vision du monde, socialement et culturellement constituée, qui conditionne en partie la manière dont il assimile l’expérience. Au niveau de la sociogenèse ou développement historique des connaissances, le cadre épistémique exerce une influence sur la manière même de formuler les problèmes devant faire l’objet d’une étude scientifique. C’est ainsi que les courants réductionnistes, surgi dans tous les domaines de la science, détermineront jusqu’au XXème siècle ce qui sera reconnu comme valable par la pensée scientifique. Piaget associe d’ailleurs l’idée de révolution scientifique à celle de changement de cadre épistémique, conduisant à la découverte de nouvelles questions qui vont amener à formuler de manière différente les problèmes devant faire l’objet d’une étude scientifique. Le passage de la mécanique d’Aristote à celle de Newton illustre bien ce changement de cadre épistémique. Dans cette perspective, ce ne sont pas les considérations méthodologiques qui vont marquer les étapes critiques du développement de la science, mais plutôt les modifications subies par le cadre épistémique, autrement dit les fondements épistémologiques sous-jacents à l’application d’une méthodologie donnée.
Tout en intégrant la notion de paradigme, tel que Kuhn l’envisage, la notion piagétienne de cadre épistémique la déborde puisqu’elle relève plus largement de l’épistémologie et non pas seulement de la sociologie de la connaissance. Piaget établit en effet une distinction entre la sociogenèse des connaissances et la sociologie de la science. La première réfère aux mécanismes d’acquisition de connaissances qu’un sujet a à sa disposition et la seconde, à la façon dont l’objet à assimiler est présenté au sujet. Si le sens ou la signification attribué à l’objet n’est certes pas indépendant de l’influence qu’exerce la société sur les relations qu’établit le sujet avec les objets de connaissance, la manière dont ce sens est acquis dépend des mécanismes cognitifs du sujet. En d’autres termes, les contenus de la connaissance sont certes en partie déterminés par l’environnement social et les modèles culturels prédominants, mais ce conditionnement social ne modifie pas les mécanismes nécessaires à un espèce biologique pour acquérir la connaissance de ces objets, autrement dit, les structures cognitives auxquelles il recourt pour donner du sens à ce qui l’entoure.
Sur le plan épistémologique, Piaget distingue deux types de paradigmes : social et épistémique. Le premier, paradigme social, relève de facteurs exogènes d’origine sociale qui exercent une influence sur la direction dans laquelle s’effectue l’investigation scientifique. Il correspond au sens que Kuhn donne à la notion de paradigme. Piaget reconnaît ainsi volontiers que le développement des connaissances scientifiques n’obéit pas exclusivement à des facteurs d’ordre rationnel, mais subit l’influence d’exigences externes imposées par la société qui peuvent conduire à privilégier l’étude de certains types de phénomènes ou de problèmes particuliers. Ces exigences externes vont jouer un rôle important dans la direction que prendra le développement de théories scientifiques. À cet égard, la connaissance est bel et bien conditionnée par ce qu’il appelle un «paradigme social» qui ne constitue d’ailleurs pas un processus à sens unique. Le second, paradigme épistémique, relève de facteurs endogènes reliés à une conception particulière, de nature épistémique, autrement dit à l’influence sur les chercheurs d’un ensemble de conceptions ou de croyances implicitement acceptées à chaque moment historique. De telles conceptions ou croyances, de nature idéologique, vont exercer une influence sur les conceptions scientifiques. C’est le cas, par exemple, du statisme des Grecs qui va constituer un obstacle de nature idéologique et non pas scientifique au développement de la science occidentale. Il s’agit alors de chercher à comprendre à quels niveaux et par quels mécanismes épistémologiques l’idéologie d’une société va conditionner le type de science qui s’y développe. C’est précisément ce que la notion de cadre épistémique se propose de mettre en évidence. Elle désigne ce qui, dans le développement des connaissances, est source de rupture, c’est-à-dire de changement de cadre épistémique donnant lieu à des systèmes explicatifs différents, par opposition à ce qui relève au contraire de mécanismes de construction communs assurant, en dépit de ces changements de cadres épistémiques, une certaine continuité entre divers niveaux d’évolution de la pensée scientifique. La notion piagétienne de cadre épistémique présente à cet égard une certaine parenté avec les concepts bachelardiens d’«obstacles épistémologiques» et de «ruptures épistémologiques» marquant le passage des conceptions préscientifiques aux conceptions scientifiques. Mais alors que Bachelard insiste plutôt sur les aspects de rupture caractérisant le développement du savoir, Piaget tente également de mettre en évidence, à travers l’identification de mécanismes communs de construction, les aspects de continuité entre un niveau de connaissance et un autre plus élaboré.
©Marie-Françoise Legendre
Toute extrait de la présente présentation doit mentionner la source: Fondation Jean Piaget, Piaget et l'épistémologie par M.-F. Legendre
Les remarques, questions ou suggestons peuvent être envoyées à l'adresse: Marie-Françoise Legendre.
Haut de page
(…) Notre notion de cadre épistémique englobe celle de paradigme. Il n’y a donc pas d’opposition mais une différence d’approche. En effet, le concept de paradigme tel que l’entend Kuhn relève plutôt de la sociologie de la connaissance que de l’épistémologie elle-même, à laquelle appartient notre concept de cadre épistémique. P.H.S., p. 276. Paradigme social
Il est évidemment possible de concevoir que si les stimulations avaient été différentes, d’autres domaines de la science eussent pu être l’objet d’une attention plus grande de la part des meilleurs cerveaux de notre temps, d’autres découvertes auraient eu lieu, et d’autres théories scientifiques seraient nées pour en rendre compte. Un grand secteur de la connaissance scientifique continue ainsi à s’étendre, non pas de manière strictement rationnelle, répondant à une problématique interne, mais d’une manière arbitraire, et grâce à un ensemble d’impulsions orientées par des exigences externes imposées par la société. C’est pour cela que nous appellerons le type de paradigme ainsi conditionné «paradigme social. P.H.S., p. 277.
Paradigme épistémique
Ce type de paradigme (…) ne s’«impose» pas à partir de normes socialement établies (comme c’est le cas pour la sélection des thèmes de recherche) mais constitue la manière naturelle de considérer la science à une période donnée pour tout individu qui s’ouvre à elle, sans imposition externe explicite. C’est une conception devenue partie inhérente du savoir accepté, et qui se transmet avec lui, aussi naturellement que se transmet le langage parlé ou écrit d’une génération à l’autre. C’est ainsi que nous proposons de désigner ce type de paradigme comme un «paradigme épistémique» par opposition au paradigme social antérieurement décrit. P.H.S, p. 279.
Influence du cadre épistémique
La découverte en mécanique ne fut pas le fruit de la découverte de nouvelles réponses aux questions classiques sur le mouvement, mais celui de la découverte de nouvelles questions qui permettaient de formuler les problèmes de manière différente. P.H.S., p. 275.
Influence de l’idéologie sur la science
Dans le devenir historique, les faits ne sont pas en général si clairs, ni les effets si facilement isolables. Le progrès scientifique, la recherche de certaines formes d’explication, l’acceptation ou le rejet de concepts et de théories d’un certain type répondent, le plus souvent, à un jeu d’interactions complexes, où les facteurs sociaux et les exigences internes du système cognitif propre sont complémentaire et se renforcent, ou s’opposent et s’atténuent. P.H.S,.p. 285.
Haut de page