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Un Méditerranéen très en verve, désinvolte, charmeur et... fanfaron, fait la connaissance d’un étudiant en droit studieux, timide et complexé. Il va lui faire vivre deux jours de randonnées trépidantes de Rome à Viareggio...
Un Méditerranéen très en verve, désinvolte, charmeur et... fanfaron, fait la connaissance d’un étudiant en droit studieux, timide et complexé. Il va lui faire vivre deux jours de randonnées trépidantes de Rome à Viareggio...
Quand Le Fanfaron sort sur les écrans en 1962 le cinéma italien est à son apogée. L’ère du néo-réalisme, née sur les cendres de la Seconde guerre mondiale, est déjà loin derrière : dix ans plus tôt le film Umberto D. De Vittorio De Sica a définitivement marqué la fin de son règne. Ces histoires de quotidien modeste n’attirent plus le public et les fossoyeurs du genre, politiques et autres hommes de pouvoir, s’empressent de fustiger un cinéaste et un cinéma dénué de tout "optimisme sain et constructif". L’ère est au renouveau. Les genres se multiplient. Le mélodrame, le péplum, le western spaghetti et la comédie de mœurs deviennent les nouveaux jalons de l’industrie. Les années 1960 sont les années "miracles" tant sur le plan artistique qu’économique. A la rude période de l’après-guerre a succédé le boom économique italien. Les studios de la Cinécita travaillent à plein régime et les Fellini, Antonioni ou Pasolini deviennent définitivement les nouvelles têtes prestigieuses du cinéma italien.
Le miroir documentaire tendu par le néo-réalisme n’intéresse plus. L’heure est à la jouissance et aux plaisirs simples. La comédie italienne se répand comme une traînée de poudre et vient contrecarrer la vague réaliste née avec Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini. Si d’apparence le cinéma italien semble s’être détaché de son penchant néo-réaliste, sa veine sociale, elle, persiste sous une autre forme. Désormais la dénonciation ne passe plus par les embardées documentaires, les tournages en extérieur ou la participation d’acteurs non professionnels mais par l’ironie, la satire et le rire. Évidemment la réalité des films de l’après-guerre n’est plus la même. La restriction et la pauvreté se sont transformées en opulence et en pouvoir d’achat toujours grandissant. Le temps du manque de nourriture et des privations est révolu. Désormais, chaque italien veut son confort moderne, ses vacances prolongées et sa Fiat 500.
Si le cinéma néo-réaliste s’est évertué à éveiller les consciences à travers des films comme Allemagne, année zéro, le Voleur de Bicyclette ou les Amants diaboliques, la comédie interroge les mœurs changeantes d’une société en pleine transition tout en convoquant les résidus d’un ancien monde empêtré dans ses dogmes familiaux et religieux. C’est donc dans une forme olympique que fanfaron-Gassman et ses larges épaules déboulent à plein tube dans le cinéma italien. S'il n'est pas précurseur en la matière, Le Fanfaron de Dino Risi reste encore aujourd’hui comme l’un des socles de la comédie italienne, pourtant déjà installée depuis longtemps mais auquel le film apporte un degré supplémentaire d'élaboration sophistiquée. En constant équilibre entre le grivois et le raffiné, la franche bouffonnerie et l’introspection psychologique sensible, incorporant subtilement aux codes de la comédie populaire les vestiges d’un héritage fané (le néo-réalisme), Le Fanfaron est aussi léger que le vent qui ébouriffe les cheveux des deux automobilistes et aussi funeste qu’une tragédie.
Si l’Italie des années 1960 est celle de la grande expansion, le temps des loisirs et de la consommation, c’est pourtant dans une ville morte que débute Le Fanfaron. Au milieu de ces rues désertes, seul Bruno Cortona (Vittorio Gassman) s’agite à bord de sa rutilante Lancia Aurelia B24. En ce 15 août, Rome, dont le cinéma nous a désormais fait connaître par cœur les moindres recoins, n’est pas le Babylone de la Dolce Vita. La grande ville de Dino Risi ne ressemble en rien à ces images saturées de la caput mundi grouillante. Pour retrouver un peu d’effervescence de la ville roupillant sous le soleil de plomb du 15 août, il faudra la quitter, s’aventurer à sa périphérie, près de ses routes aménagées en guinguette, de ses restaurants champêtres ou de ses bords de mer peuplés de jolies filles et de beaux garçons en maillot de bain swinguant sur des tubes sixties. C’est là, une fois hors des murs, que les rencontres pourront avoir lieu. Au fil du parcours et des visages croisés, la promenade automobile, comme un jeu de piste éparpillant sur son chemin de précieux indices, forme par petites touches un kaléidoscope contemporain de l’époque.
Dans cette Italie estivale et champêtre, les échantillons de l’ancien et du nouveau monde se côtoient dans une joyeuse anarchie : un amas de frigos jonchant le bord de la route, "la belle famille italienne" empilée sur une petite mobylette, une autre rêvassant au soleil devant ce qui ressemble à l’ancêtre du camping-car, une "mama" criarde et autoritaire, de jeunes et jolies touristes allemandes, des prêtres parlant exclusivement latin, un vieillard tout droit sorti des films de Vittorio De Sica, une jeune fille noire demandant sa route à qui l’on répond "Tire-toi d’ici cachet d’aspirine !", des filles en pantalon épiées comme de drôles de bestioles… Autant d'images d'hier et d'aujourd'hui qui s’agrègent comme un puzzle incertain dans cette bulle euphorique que l’on sent prête à éclater.
En agençant avec frénésie et allégresse ce patchwork d’images composites, Dino Risi restitue à merveille l’état d’une société en pleine transition. Mais c’est véritablement à travers le duo aussi improbable qu’émouvant que forment le grandiloquent Bruno et le gringalet Roberto que s’incarne cette scission entre modernité et archaïsme, entre bourgeoisie traditionnelle et jeunesse libertaire. Mais pour nuancer les choses, Dino Risi inverse la logique de représentation. Le fanfaron du titre n’est bien évidemment pas le jeune étudiant mais Bruno l’homme mûr – et par ricochet Dino Risi lui-même. Aux exubérances machistes de Bruno, Dino Risi oppose le calme olympien de Roberto, garçon sage et timide, qui mène une vie d’ascète. Entièrement consacré à l’apprentissage de son droit, le garçon qui ne boit ni ne fume et brûle d’amour pour sa voisine de palier à qui il n’ose dévoiler ses sentiments, se persuade que sa réussite sociale ne peut passer que par un seul chemin. Une fois diplômé, il aura enfin droit à ce tout qu’un petit bourgeois de son milieu peut espérer : un bon métier, une voiture et une femme qui ne parle pas trop car "les mots servent au mari" pense-t-il. Cartographie sociologique d’un pays en plein miracle économique, Le Fanfaron est aussi le récit d’une première fois. Celle d’un jeune homme, spectateur passif d’une vie qu’il peine à étreindre, découvrant pour la première fois les joies de la liberté et de l’insouciance. Comme un enfant sagement assis devant un spectacle grandiloquent, Roberto regarde mi inquiet mi amusé l’aventurier qui gesticule à ses côtés et finit par prendre goût à ce voyage sans lendemain et sans but – voyage dont Dennis Hopper et Peter Fonda se souviendront pour leur Easy Rider. (…)
Marilou Duponchel, Les Inrock