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L'Etat social est l'organisation, par l'Etat et pour la société, de la survie de chacun des sociétaires : de ceux que la faim menaçait comme de ceux qui craignaient la colère des affamés. Ce pacte entre affameurs et affamés, expulseurs et sans-logis, exploiteurs et exploités, possédants et possédés, tous proclamés également citoyens (mais les premiers l'étant évidemment plus que les seconds), est un pacte de survie des maîtres, un contrat social dont la vie n'est ni l'objet, ni le sujet, ni l'enjeu, en tant qu'elle est totalement irréductible à toute espèce de pacte ou de contrat, de règle ou de loi, mais dont la survie est le prix.
Mais si l'Etat social ne garantit que la survie, il répartit néanmoins pour cela des moyens si considérables qu'ils pourraient être ceux de la vie toute entière, toute riche et toute libre qu'elle puisse être : la masse financière représentée par l'addition des prestations sociales compensatoires de la perte de salaire (indemnités de maladie, d'accident, de chômage, de service militaire, de maternité, congés parentaux, retraites, pensions, rentes d'invalidité etc...) suffirait à couvrir le coût d'un revenu minimum inconditionnel versé à toute personne sans contrepartie, et équivalant à la couverture totale de tous ses besoins physiques et sociaux essentiels.
L'Etat social (le capitalisme socialisé par l'Etat) est ce que les combats ouvriers du XIXe et du XXe siècle nous ont légué. Ces combats ont accéléré la révolution technologique, et obligé le capitalisme à une évolution, sinon une révolution, qu'il n'aurait sans doute accomplie qu'en un temps beaucoup plus long, si syndicats et partis de gauche ne s'en étaient mêlés, victorieusement.
En augmentant le coût du travail humain, les conquêtes du mouvement ouvrier ont contraint le capital à une rationalisation de la production, pour sauvegarder le taux de profit. A chaque conquête sociale correspond ainsi une évolution technologique. Au bout du mécompte, le capitalisme socialisé par l'Etat aboutit à l'informatisation de la production, et à la mercantilisation du temps « libre ». En même temps, ou presque, cette évolution produit une poussée massive de la force de travail à la périphérie, poussée qui va s'exercer non seulement sur l'espace où elle se produit, mais également sur les espaces sociaux et économiques du « centre » (l'Europe, l'Amérique du nord), en cassant les protections mises autour des marchés nationaux du travail. La « liberté de circulation », l'émigration-immigration massive de force de travail de la périphérie vers le centre, est ainsi le produit des conquêtes sociales au centre, et quand des organisations syndicales ou politiques de gauche se lancent dans un combat, réactionnaire au sens propre du terme, pour rétablir les protections nationales cassées par les révolutions du capitalisme, elles se lancent dans un combat contre leur propre héritage. Sans l'acquis de la social-démocratie et du syndicalisme trade-unioniste, il n'y a pas de capitalisme socialisé, et sans capitalisme socialisé, pas de mondialisation capitaliste.
La social-démocratie a effectivement réduit les inégalités sociales, mais elle a surtout réduit celles qui existaient entre travailleurs de secteurs, de statuts, de sexe différents -non, fondamentalement, celles entre travailleurs et capitalistes ou entre possédants et non-possédants. Cependant, contribuant à diffuser la petite propriété et à élever le tarif salarial, la social-démocratie a largement contribué à transformer les prolétaires indigènes en petit-bourgeois, et à organiser la survie matérielle (puis, plus que cela, l'intégration sociale) des classes dangereuses dans un capitalisme socialisé par l'Etat.
Dans le même temps, chaque nouvelle atteinte à la vie par le capitalisme créée un nouveau marché pour la réparation des dégâts commis. Tout ce qui sera rentable sur ce marché sera confié au capitalisme privé ; l'Etat social, lui, réparera les dégâts qu'on ne peut réparer sans profit, et si l'Etat social n'y pourvoit pas, la charité privée y pourvoira. Chaque nouvel élément de la vie matérielle supposé la rendre meilleure est un élément de servitude -et tout ce qui pourrait libérer entrave. Il en va ainsi du travail comme des moyens de communication ; l'échec de la social-démocratie se mesure aussi à sa capacité de multiplier des garanties de survie matérielle se payant toutes d'une réduction de la vie libre, de l'espace de vie autonome (que le libéralisme ne fasse pas mieux, mais pire, n'étant évidemment pas une excuse, mais seulement une explication).
Il y a entre l'abondance de misères intellectuelles et affectives et le désir de l'abondance affective et de liberté, un tel gouffre que le pas de géant par lequel nous devons le franchir ne pourra être qu'une rupture historique - qu'on l'appelle révolution ou réforme radicale importe peu.