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Que font les écoles de mode pour lutter contre le racisme, la grossophobie ou le suprémacisme blanc ? Comment parviennent-elles à empêcher l’appropriation culturelle, à dépasser les canons esthétiques occidentaux et à contribuer au bien-être des personnes ?
Le livre Fashion Education. The Systemic Revolution [1], écrit sous la direction de Ben Berry (directeur de la Parsons School, New-York) et Deborah A. Christel (designer et fondatrice de la marque inclusive Kade & Vos), offre des réponses à ces questions à travers dix-sept essais de formateurs et formatrices qui s’engagent pour une nouvelle génération d’étudiants et d’étudiantes. Ces auteurs et autrices enseignent dans des écoles de mode américaines, canadiennes, australiennes et anglaises. Le livre retrace les recherches menées à l’intérieur de leurs propres Facultés par focus thématiques : genre, handicap, ethnie, etc.
La pandémie du Covid19 et le mouvement Black Lives Matter ont fait émerger le racisme et les discriminations présents dans le milieu du travail et de la formation. Les écoles de mode sont tenues responsables d’une vision élitiste véhiculée par des outils didactiques (supports de cours, mannequins, catalogues, images de défilés) qui invisibilisent les minorités et les morphologies différentes de la norme, niant leur droit à la communication, à la représentation et à la conception.
Les statistiques confirment ces allégations. Seulement 15% des images de mode représentent des personnes d’origine non occidentales, non binaires ou en surpoids. Aux États-Unis, 70% des enseignant.e.s blancs et blanches travaillent à plein temps, tandis que seulement 5% des enseignant.e.s noir.e.s et 3% des enseignant.e.s d’autres origines ethniques ont un emploi à plein temps. En Angleterre, seulement 2% de personnes noires travaillent à plein temps.
Les diverses études de cas présentées dans le livre Fashion Education montrent que le travail de recherche théorique et pratique des workshops permet d’expérimenter sur une petite échelle de nouvelles méthodologies. Ces expériences, une fois répétées dans le temps, sont identifiées et reconnues et peuvent être intégrées dans les politiques institutionnelles [2]. Au cœur de ces pratiques expérimentales on retrouve un model didactique appelé « pédagogie de l’inconfort », car il vise à trouver une posture confortable pour aborder des questions qui dérangent. Enseignant.e.s et étudiant.e.s se questionnent sur la manière d’installer durablement dans les cursus les concepts d’équité, de justice sociale et d’inclusion dans la mode.
La formation adoptée par Ben Berry se base sur trois mots clés : inclusion, décolonisation et durabilité. Dans la pratique, cela se traduit par une plus grande reconnaissance des cultures autochtones et par la création de nouveaux cours consacrés aux corps over-size ou handicapés.
Parmi ses réalisations, on peut rappeler le défilé inclusif Beauty to Be Recognised : A crip Fashion Show organisé en 2019 à l’Université de Toronto (Toronto Metropolitan University) comme un module didactique. Il a été inspiré des mesures d’accessibilité listées dans le programme Représentations Relax
(Relaxed Performance) soutenu par le British Council Canada pour démocratiser l’accès au théâtre [3].
Deborah A. Christel a, pour sa part, travaillé sur le concept de grossophobie, sur la culture du privilège associée à la maigreur et sur les biais encore diffusés parmi les enseignants et les étudiants. Deux autres recherches abordent ce thème dans le livre Fashion Education : il s’agit de celle de Lauren Downing Peters du Columbia College à Chicago, et de celle de Carmen N. Keist de la Toronto Metropolitan University [4]. Ce parcours didactique s’appuie sur les théories des « Fat Fashion Studies » qui s’inscrivent dans le « Fat Activism». Il se base sur les témoignages des victimes d’une stigmatisation quotidienne présentes durant les cours.
Brandon Spencer, en collaboration avec Kelly L. Reddy-Best de l’Université du Iowa, a conçu un cours sur la base de son expérience personnelle d’étudiant noir dans une Université à majorité blanche. À travers le cours « Black Lives Matter : Fashion, libération and the Fight for Freedom » [5] les chercheurs proposent une relecture de l’histoire de la mode et de l’activisme mettant en valeur le rôle fondamental joué par les personnes noires. Leur but est, d’une part, de pointer du doigt les pratiques d’invisibilisation, de discrimination et d’appropriation culturelle qui se sont succédées dans le temps (hip hop, street style) et, d’autre part, de rendre enseignants et formateurs conscients de la suprématie blanche. Ils proposent également d’aborder le changement sous l’angle de l’intersectionnalité.
Tanveer Ahmed (Saint Martins School, Londres) travaille de son côté sur le thème de la décolonisation des mannequins (couleur, morphologie, taille) [6]. Il réfléchit à leur simplification binaire : homme/femme, valide/handicapé, over-size/standard.
Dans la même veine, la Badley University a créé en 2008 « The body project », qui rassemble sources iconographiques et textes scientifiques contrant l’idéalisation du corps. Il s’inspire de la campagne The Real Student Body soutenue par les étudiants pour mettre à nu la normalité de leurs corps.
Le handicap comme occasion de concevoir le design de manière participative en travaillant avec les associations, les centres de réhabilitation et les hôpitaux, est au cœur de l’expérience que Grace Jun mène à la Parsons School de New-York avec le Open Style Lab [7]. Dans son essai, elle insiste sur la tension entre le design sur mesure et le design universel, et sur la nécessité de trouver des réponses et des médiations lorsqu’on travaille avec des personnes à besoins particuliers. Le but est de rester inclusifs et offrir des solutions adaptées aux différentes formes de handicap.
Ces essais convergent vers un message commun : l’importance de mettre la personne avec ses besoins particuliers au centre, de concevoir des projets ayant un impact sur le quotidien et de partir des personnes de notre entourage (enfants, personnes âgées, handicapées ou avec des croyances religieuses différentes de la nôtre). L’objectif est de dépasser la standardisation du corps, de prolonger la durée des collections de mode et de changer les dispositifs de présentation que l’on retrouve partout.
Ce n’est pas un hasard si le lien entre mode et société s’est renforcé ces dernières années car, aujourd’hui, les nouveaux programmes de formation visent à produire à travers les habits des réponses sociales.
Traduction de l’italien : Teresa Maranzano
Relecture : Emilie D’Introno-Favier
[1] B.Berry, D.A. Christel (2023), Fashion Education. The Systemic Revolution. Intellect, The University Chicago Press.
[2] B.Barry, D.A. Christel, Radical Fashion Educators Unite: An Introduction, in Fashion Education.[3] B.Barry, A. Acaso,R. Chantree, J. Clancym B. Garcia et A. Pollice (2023), Beauty to Be Recognized: Making the Fashion Show Accessible in B. Barry, D. A Christel, Radical Fashion Educators Unite: An Introduction, in Fashion Education; cfr. A. LaMarre, C.Rice, K. Besse (2019, Relaxed Performance: Exploring Accessibility in the Canadian Theatre Landscape, Ontrario, British Coincil Canada.
[4] cfr. D. A. Christel, A Starting Point for Fat Fashion Education (2023); Downing Peters, Theorizing Fat Oppression: Towards a pedagogy of Empathym Inclusion and Intentional Action (2023); C. N. Kkeist, Reflections of a Fat Fashion Faculty Member (2023), in Fashion Education.[5] B. Spencer, K. L. Reddy Best, Black Lives Matter: Fashion, liberation and the Fight for Freedom (2023), in Fashion Education
[6] T. Ahmed, Decolonizing Mannequin (2023), in Fashion Education, op.cit.
[7] G. Jun, Fashion Pedagogy and Disability: Co-Designing.Wearables with Disabled People (2023, Fashion Education, op.cit.