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Ligne de déviance
Nouvelle retenue par le Jury
Cédric Reinhardt
Prologue
"Le dixième siècle avait 10 ans ; Gorm régnait sur le Jütland. Il avait de Dame Thyre un fils Harald. La paix ne régnait pas dans cette contrée scandinave où chaque communauté rêvait de conquérir sa voisine.
Dame Thyre, de nature peureuse, craignait pour la vie de son fils de deux ans qu’elle sentait menacé de mille dangers dès qu’il s’éloignait avec les enfants des fermiers d’alentour. Un matin de mai, pour le garder à portée de vue, elle attacha l’enfant à une longue cordelette de soie douce et résistante apportée d’une lointaine contrée par des marchands itinérants. Au fil des jours, l’enfant, curieux et insouciant, pleurait et suppliait sa mère de laisser plus de longueur à son attache. Dame Thyre, désespérée de le voir en larme, céda chaque jour à son caprice de liberté. Ainsi très vite la cordelette perdit sa vocation première : protéger l’enfant malgré lui, car Dame Thyre ne le voyait plus, ne le surveillait plus. L’enfant, n’étant plus sous la protection maternelle, enivré par sa liberté, s’aventura de plus en plus loin.
Si loin qu’il se hasarda au-delà des barrières protectrices de la cité. Si loin qu’une meute de loups affamés décida de se repaître de sa chaire. Dame Thyre fut d’abord alertée par les tiraillements de la cordelette, puis par les cris de son enfant. Lorsqu’elle arriva sur les lieux du drame, accompagnée par quelques gardes, elle retrouva le corps sans vie de sa progéniture. Elle ramena la dépouille de son enfant au pied de Gorm. Découvrant Harald sans vie Gorm dit d’une voie dure : " Femme tu n’as pas su protéger ta chaire et ton sang, l’un des tiens, un membre de ton clan. Pour cela tu mourras et ton nom ne sera plus jamais prononcé." Dame Thyre, tombant au pied de son époux, de son roi, implora le pardon du suzerain, invoquant la curiosité et les pleurs de l’enfant. Gorm répondit : " L’homme n’est pas fait pour être libre, il n’a pas assez de clairvoyance pour profiter de cette malédiction, pour son bien certain doivent ainsi endosser le rôle de protecteur et le corriger constamment pour ne pas qu’il s’égare. Toi tu as failli, cédant à tes émotions. Un protecteur ne doit pas en avoir..." Ainsi Dame Thyre périt et son nom fut oublié car elle n’avait pas assumé son rôle de gardienne, de protectrice et de mère... "
Le terminal émit un sifflement, Aline sursauta légèrement et ouvrit les yeux pour voir l’animation didacticielle se terminer sur l’image d’une femme habillée d’une longue robe rouge, affaissée, pleurant. Puis le logo du comité apparut, une voie douce et parfaitement échantillonnée dit :
- Cette fable est distribuée par le comité de moralité, merci de votre attention.
Aline s’était encore endormie lors de son cours de moralité et naturellement la webcam du terminal avait tout enregistré, elle était bonne pour des cours "de perfectionnement". Le terminal sonna, annonçant un appel visiophonique. Lorsqu’elle ouvrit la liaison, le visage de sa mère apparut sur l’écran : ses lèvres trop maquillées découvraient des dents si blanches, si alignées, si artificielles. Elle dit d’une voix parfaitement maîtrisée :
- Bien travaillé chérie ? Ce soir je rentrerai plus tard. Va au lit à 22 h 00. Je branche la caméra de surveillance pour vérifier.
Aline lui rendit son sourire lui disant en contrôlant sa voix pour qu’elle ait l’air la plus joyeuse possible :
- Oui maman, bonne nuit.
- Bonne nuit chérie, lui dit sa mère avant de couper la communication.
Aline se leva de derrière son bureau et s’étira. En se dirigeant vers son armoire, le miroir lui renvoya son image : celle d’une jeune fille de vingt ans, se trouvant trop petite du haut de ses 1 m 85 et trop maigre. Ses cheveux blonds étaient coupés très courts et elle était habillée d’une salopette noire et d’un pull rouge. Son style n’était pour sa mère qu’une marotte d’adolescente qui passerait dans quelques années. Après tout, dans cinq ans elle serait majeure. Arrivé face à son armoire, elle l’ouvrit et se pencha à l’intérieur, là où la caméra ne la voyait pas. Elle prit l’ordinateur portable qui lui avait fait prendre tant de risque à l’achat et le glissa dans la poche du devant de sa salopette. Elle mit ensuite ses chaussures et sa veste, puis se dirigea vers la sortie du trois pièces que sa mère louait à prix d’or.
Il était 18h30, le XXIIème siècle avait dix ans. Le Comité International des Nations Unies régnait sur la terre...
1.
Aline marchait le plus naturellement possible. Un comportement suspect aurait été immédiatement repéré par les caméras surveillant les rues de la cité et interprété comme subversif par les logiciels d’analyse du comportement. Elle ne tenait pas à être arrêtée pour "comportement anormal sur la voie publique" avec un ordinateur portable dans la poche. Ceux-ci avaient été rendus illégaux peu après la destruction et reconstruction d’Internet. Aujourd’hui seuls des terminaux homologués par le conseil de sécurité étaient délivrables, si nécessaire. Bien sûr, tous les enfants disposaient du droit fondamental d’accéder à l’information mis à disposition sur le réseau par le comité et donc, d’obtenir un terminal. Bien entendu, ils s’instruisaient chez eux en téléchargeant les didacticiels officiels et évidemment, tous obéissaient à leurs parents. Aline n’était pas comme les autres enfants. Elle n’écoutait pas les didacticiels, elle se livrait au piratage informatique et tous les soirs, à l’aide du si illégal ordinateur portable qu’elle possédait, elle allait s’instruire en se connectant au réseau Turing. Les restes du premier Internet qui, selon le conseil de sécurité, n’existait plus.
Elle arrivait maintenant à l’entrée de la station de métro, elle se dirigea vers la ligne treize ; ligne qui n’avait pas encore été modernisée et dont les wagons contenaient des zones aveugles. Des angles morts où les caméras du programme de sécurité urbaine n’avaient pas accès. Le prochain transport ne devait arriver que dans six minutes. Aline regarda autour d’elle, tout le monde se comportait comme il le devait. Comportement qu’ils avaient appris lors de leur cours de maintien, comportement qui permettait de ne pas déclencher les algorithmes du programme de surveillance, comportement qui permettait ne pas subire une enquête de moralité , qui permettait d’être en paix, en "sécurité" dirait le comité. Le métro arriva dans un souffle. De vieux wagons qui faisaient encore du bruit, dégageaient une odeur de moteur et freinaient dans un crissement. Aline monta et se mit en quête d’une zone aveugle. Les deux zones du premier wagon étaient déjà occupées, l’une par un couple de son âge qui s’embrassait fougueusement, allant ainsi à l’encontre du règlement d’hygiène et vie privée, l’autre par un jeune homme d’une quarantaine d’année qui lisait un journal sans doute de contrebande, allant à l’encontre du règlement d’hygiène spirituelle et de censure. Elle continua à avancer, c’était cela la ligne treize, un long tube ne menant nulle part avec des îlots de solitude et de liberté. Bien sûr à chaque arrêt tout le monde de crispait, arrêtait ses méfaits, craignant un contrôle des agents de sécurité. Enfin elle trouva une zone aveugle. Elle s’assit, ouvrit la poche du devant de sa salopette et sortit son matériel.
2.
L’ordinateur portable tenait dans une main. Le branchement pour se connecter au réseau Turing était toutefois plus compliqué que de se connecter au Net. Le comité de sécurité avait fait mettre des détecteurs d’ondes dans les wagons et le seul moyen de les tromper était de passer par des lignes physiques. Le branchement était naturellement risqué à long terme, elle se connecterait ainsi entre deux stations, le temps de télécharger son courrier et quelques pages intéressantes puis déferait l’installation pour lire le contenu de la mémoire de son portable sans subire la contrainte d’être lié par le câble. Elle sortit le "disque". Un bricolage comprenant un câble de connexion au réseau électrique de dix mètres ainsi qu’un modem. Ses mains étaient moites. Elle détestait ces moments où elle était vulnérable, liée par ce long fil à sa liberté. Elle aspira une longue bouffée d’air et se prépara. Après le prochain arrêt elle se connecterait.
Le métro s’arrêta dans une gare dont elle ne connaissait même pas le nom, deux personnes descendirent et une autre monta. La sirène de fermeture des portes siffla comme pour annoncer le début de son travail. Elle tira deux coudée de fils de sa bobine puis se mit à quatre pattes pour atteindre le dessous siège, là ou se trouvait une prise de courant. Tâtonnant le plus rapidement possible elle la trouva enfin. Le capuchon de fermeture n’avait plus été utilisé depuis longtemps et elle glissa plusieurs fois dessus avant de réussir à le faire coulisser, la prise s’ajustait avec peine. Cela se passait mal, elle perdait du temps. Au troisième coup de paume, la fiche s’ajusta enfin. Elle se remit sur son siège, brancha le tout sur son portable et lança les procédures de connexion. Le temps lui manquait...
La liaison une fois établie, elle commença à télécharger ses mails ainsi que trois textes censurés et un manifeste sur la liberté individuelle. Le métro entrait en gare lorsque le téléchargement se finissait. Elle aperçut alors les agents de sécurité.
3.
Son coeur s’arrêta. Le visage blême et l’ordinateur portable en main, elle croisa leur regard à travers la vitre. Elle réagit enfin lorsqu’elle prit conscience qu’ils l’avaient vue et qu’ils se dirigeaient vert l’entrée du wagon. Elle avait toujours pensé que dans ces cas là elle hésiterait longtemps de la décision à prendre mais elle n’eut qu’une idée qui montait en elle, accompagnée d’adrénaline et de panique : fuir en emportant tout avec elle. Elle arracha le connecteur de l’ordinateur puis tira frénétiquement sur la bobine en espérant ainsi libérer la prise. Celle-ci se déroula de quelques mètres mais resta inexorablement à sa place. A quatre pattes, elle essayait de sortir la fiche lorsqu’elle entendit les portes s’ouvrirent et une personne scander : "Mademoiselle s’il vous plaît rester où vous êtes". Tant pis pour le câble ! Elle se releva et se mit à courir vers une sortie. Si elle les semait, elle pourrait rentrer chez elle, elle aurait des problèmes bien sûr, mais ils ne pourraient pas prouver ce qu’elle faisait exactement, elle se débarrasserait de l’ordinateur portable, sa mère l’aiderait sans doute... Elle nierait. Les agents, eux aussi, avaient commencé à courir. La sortie du wagon se rapprochait trop lentement. A chacune de ses foulées, elle entendait un bruit : le même bruit que le moulinet de la vielle canne à pèche de son père, le même bruit qu’une bobine de déroulant laissant à chacun de ses pas quelques mètres de plus vers la liberté. Elle tourna la tête : derrière elle un long fil argenté la rattachait à sa place. Un câble ! Le câble avec lequel elle s’était chaque jour instruit de l’envers du décor, son câble de connexion qui s’était accroché quelque part sur ses vêtements. Si elle s’arrêtait pour l’enlever les agents la rattraperait, elle continuait donc de courir, peut-être le lien céderait ? La porte de sortie se rapprochait, les sirènes de fermeture hurlaient. L’histoire du petit Harald lui revint en tête. Le fil de la liberté... non celui de la sécurité, mais comment finissait cette histoire déjà ? Deux foulées et elle serait dehors. L’enfant ne pouvait plus fuir et les loups fondaient sur lui. Le bruit du moulinet s’arrêta dans un claquement sec, Aline sentit un choc au niveau de sa cheville et le décor changea d’orientation. En tombant sa tête percuta un siège. Son crâne lui faisait mal et les loups se jetait sur elle...
Epilogue
Aline sortit du centre de rééducation. Une année s’était écoulée. Elle était heureuse d’avoir compris ses erreurs. Elle était heureuse d’avoir été réorienté. Elle avait un peu peur de rentrer chez elle, seule, sans assistance psychologique. Elle avait compris quel fléau était la liberté...
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