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La petite histoire des mots
Dragon
Georges Pop | La semaine dernière, les célèbres Dragons de Komodo, dont l’habitat est mis en péril par les bouleversements climatiques, ont été ajoutés sur la « liste rouge » des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), réunie en congrès à Marseille. Ces grands varans, à la morsure venimeuse, doivent leur nom au naturaliste et cinéaste américain William Douglas Burden. En 1926, il revint d’une campagne d’observation, sur l’île indonésienne de Komodo, avec douze spécimens morts et deux animaux vivants qui firent grande impression. Cette expédition, sur une île encore mystérieuse à l’époque, fut d’ailleurs la source de l’inspiration du désormais classique film King Kong, sorti en 1933 aux Etats-Unis. Dans le langage courant, le terme « dragon » désigne une créature mythique au corps reptilien, pourvu d’ailes et de pattes griffues, capable, dans la tradition occidentale, de cracher du feu. Cependant, son apparence, ses aptitudes et sa symbolique changent selon les époques et les civilisations. Le mot « dragon » existait déjà en vieux français. Le terme a aussi été adopté par l’anglais, après la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, en 1066. « Dragon » est issu du latin « draco » qui, chez les Romains, était attribué à un serpent réel ou à un légendaire serpent ailé. Le latin a emprunté ce mot au grec ancien « drakon », qui signifie également « serpent ». Dans la mythologie grecque, les grands reptiles étaient presque toujours les gardiens d’un trésor ou d’un lieu sacré. Dans les textes antiques, Phyton était d’ailleurs un nom propre attribué à un énorme serpent, fils de la Terre, que le dieu Apollon tua à Delphes, pour y fonder son sanctuaire. Les plus anciennes traces connues de représentations de dragons datent du IVe millénaire av. J-C. Elles ont été découvertes dans une tombe, datant du Néolithique, dans la province du Henan, en Chine. Le christianisme a fait de cette créature le symbole du mal, combattue par les forces du bien. Contrairement aux dragons de l’imaginaire européens, les dragons chinois, japonais, coréens ou vietnamiens symbolisent les forces de la nature. Ils peuvent être dangereux mais sont généralement pacifiques, tant qu’ils ne sont pas dérangés. Ils diffèrent aussi par leur aspect, ne possédant généralement ni ailes, ni pattes. Au Moyen-Âge, en Europe, les soldats voyaient le dragon comme un symbole de force, ce qui explique qu’il figurait sur les armoiries ou les écus de nombreux chevaliers. C’est peut-être pour cette raison que le mot « dragon » a fini, à partir du XVIe siècle, par désigner des militaires se déplaçant à cheval, mais combattant à pied. Il n’y a pas si longtemps, on qualifiait de « dragon » une femme acariâtre et de « dragon de vertu » une femme affectant une chasteté farouche. Ces expressions, témoignages d’une époque où le patriarcat régnait en maître, sont aujourd’hui tombées en désuétude. Pour en revenir aux Dragons de Komodo, on peut rappeler ici que quelques magnifiques spécimens peuvent être admirés au Tropiquarium de Servion. Ils ont l’air impassibles. Mais à regarder de plus près leurs puissantes mâchoires, dotées de soixante dents crénelées, on est rassuré de se trouver du bon côté de la vitre qui les sépare de leurs visiteurs.