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Il eut toute sa vie le sentiment de l’éphémère, du provisoire, celui de n’être que de passage et la conscience d’être né dans un monde sans avenir, la Vienne d’avant 14. Grand européen, homme d’une culture exquise, symbole du cosmopolitisme, très tôt célèbre, accédant à des tirages considérables, présent par ses livres dans toutes les bibliothèques cultivées... Et pourtant voilà une vie se termine sur un constat d'échec. Un suicide en exil, dans une banlieue résidentielle de Rio de Janeiro.
Voici l’amer constat qu'on peut lire dans Le Monde d'hier, ses souvenirs (parus après sa mort) :
" Je suis né en 1881 dans un grand et puissant empire, la monarchie des Habsbourg ; mais qu'on ne le cherche pas sur la carte ; il a été effacé sans laisser de traces. J'ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, capitale de plusieurs nations, et il m'a fallu la quitter comme un criminel avant qu'elle ne fut ravalée au rang d'une ville de province allemande. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originelle, a été réduite en cendres, dans ce pays même où mes livres s'étaient faits des amis de millions de lecteurs. C'est ainsi que je n'ai plus ma place nulle part, étranger partout, hôte en mettant les choses au mieux ; même la vraie patrie que mon coeur s'est choisie, l'Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, courant au suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté, j'ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu'atteste la chronique des temps."
Il y a quelques années, on le considérait comme désuet, démodé, lointain. On ne le redécouvrit qu’à la faveur de l’engouement pour la Vienne de "l’Apocalypse joyeuse".
Alors on relut "Vingt-quatre heures de la vie d’une femme" ou "La Confusion des Sentiments". Alors on apprécia de nouveau sa finesse, sa sensibilité quasi féminine, cette capacité d’empathie qu’il avait pour ceux dont il fit le portrait: Hölderlin, ou Balzac, Marie Antoinette ou Marie Stuart.
Son succès ne s'est depuis jamais démenti, et viennent de paraître dans la collection Bouquins de nouvelles traductions de quelques-uns de ses principaux textes (et quelques textes inconnus).
Il avait été le fils d'un industriel juif cultivé, il avait écrit ses premiers vers à quatorze ans, rapidement publié des nouvelles, fait des études de philosophie pour le plaisir. Tout lui avait toujours souri (et pourtant c'était la Vienne de Karl Lüger, tribun populiste et antisémite, c'étaient les prémisses du désastre, mais qui aurait pu le pressentir ?).
Le jeune écrivain au succès précoce jugeait que "la littérature n'est pas la vie", qu'elle n'est "qu'un moyen d'exaltation de la vie, un moyen d'en saisir le drame de façon plus claire et plus intelligible". Son ambition était alors "de donner à mon existence l'amplitude, la plénitude, la force et la connaissance, aussi de la lier à l'essentiel et à la profondeur des choses".
Il lia des amitiés à Paris (Jules Romains et surtout Romain Rolland), puis en Belgique (Verhaeren, autre maître très admiré et ami intime). Il fut l'écrivain cosmopolite par excellence, vécut à Rome, à Florence, en Provence, en Espagne, en Afrique. Il visita l'Angleterre, parcourut les Etats-Unis, le Canada, Cuba, le Mexique, passa un an aux Indes. Liant partout des amitiés, lui pourtant si solitaire, si introverti.
Et il écrivait (son œuvre est énorme): "Malgré la meilleure volonté, je ne me rappelle pas avoir travaillé durant cette période. Mais cela est contredit par les faits, car j'ai écrit plusieurs livres, des pièces de théâtre qui ont été jouées sur presque toutes les scènes d'Allemagne et aussi à l'étranger..."
Lorsqu'éclata la Première Guerre Mondiale, Zweig, comme son ami Romain Rolland en France, ne put se résigner à sacrifier aux nationalismes déchaînés la réalité supérieure de la culture par-dessus les frontières. Ardent pacifiste, il fut profondément marqué, ulcéré par cette guerre, qui fut à l'origine de ce souci constant de n'être pas dupe des valeurs morales factices d'une société en décadence, qu'on retrouvera dans toutes ses nouvelles.
Il explique d'ailleurs tout cela avec ferveur dans "Le Monde d'Hier". Zweig fut toute sa vie un personnage socialement assez bizarre, souvent tenté par le nihilisme.
Vers 1915, il se maria avec Friederike von Winternitz. Il quitta Vienne en 1919 et vint s'installer à Salzbourg, d'où il écrivit beaucoup de ses nouvelles les plus célèbres, telles "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme", "Amok", "La Confusion des Sentiments", "La Peur"...
En moins de dix ans, Zweig, qui naguère n'avait considéré le travail "que comme un simple rayon de la vie, comme quelque chose de secondaire", publiait une dizaine de nouvelles et autant d'essais écrits en une langue puissante sur Dostoïevski, Tolstoï, Nietzsche, Freud - dont il était l'intime - Stendhal, etc... qui témoignent de la vastitude de ses curiosités. Puis suivit la série de ses écrits biographiques, où il acquit d'emblée une certaine autorité avec son "Fouché".
Mais Hitler s'empara du pouvoir en Allemagne. Bientôt l'Autriche, déjà à demi nazifiée, serait envahie. Dès 1933, à Munich et dans d'autres villes, les livres du "juif" Zweig étaient brûlés en autodafé.
En 1934, il partit en Angleterre, à Bath. En 1938, il divorça de Friederike, avec qui il garda tout de même des liens d'amitié étroits. Il se remaria ensuite avec une jeune secrétaire anglaise, Lotte Altmann, qui peu après tombera gravement malade.
Mais depuis l'abandon de sa demeure salzbourgeoise il ne connaissait plus de repos. Parcourant de nouveau l'Amérique du Nord, se rendant au Brésil, faisant de courts séjours en France, en Autriche, où les nazis tourmentent sa mère qui se meurt...
Et la guerre éclate. Déjà en 1940, lorsqu'il préparait une conférence sur sa Vienne tant aimée, il avoua à Alzir Hella - ami intime, qui plus tard traduisit nombre de ses oeuvres en français - "Vous serez battus". Zweig voit répandues sur l'Europe les ténèbres épaisses qu'il appréhendait tant.
"Des soldats de Hitler montent la garde devant l'Arc de triomphe. La vie n'est plus digne d'être vécue. J'ai presque 59 ans, et les années à venir vont être effroyables -à quoi bon se prêter encore à toutes ces humiliations ?" (Journal, 15 juin 1940)
Il gagne l'Angleterre puis les Etats-Unis, où il pense se fixer. Mais l'inquiétude morale qui le ronge a sapé en lui toute stabilité.
Le 15 août 1941, il s'embarque pour le Brésil et s'établit à Pétropolis où il espère encore trouver la paix de l'esprit. En vain. "Je me contente de travailler pour ne pas sombrer dans la mélancolie ou la folie. Ma malchance, ces temps-ci, réside dans ce qui faisant autrefois ma force : voir clairement et loin devant moi, pour ne pas me mentir à moi-même, et pour ne pas me bercer ou bercer les autres d'illusions." (lettre à Bertold Vertel, 30 janvier 1942)
Le 22 février 1942, Stefan Zweig rédige le message d'adieu suivant :
"A soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde. Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux."
Alors il ingère des médicaments en dose suffisante et sa femme le suit dans la mort.
Somme toute c’est de Montaigne qu’il avait été le plus proche: comment demeurer un être libre, comment lutter contre les barbaries -le stalinisme, l’hitlérisme- quand on est un solitaire, un individualiste, un égotiste ? Le XXe siècle ressemblant comme un frère au XVIe siècle, Zweig avait trouvé dans l’auteur des Essais son frère en scepticisme.
Le dernier Zweig est le plus touchant, le plus désemparé : "Je n’ai plus ma place nulle part, étranger partout; même la vraie patrie que mon coeur s’est choisie, l’Europe, est perdue pour moi."
Bibliographie
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