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Jean-François Bladé (1827-1900) est connu pour ses Contes de Gascogne, lesquels il a recueillis auprès de conteurs authentiques, et traduits. Certains reprennent des éléments de la mythologie grecque, de façon surprenante pour la France traditionnelle: les contes y sont plus souvent d'origine celtique ou germanique, et le peuple n'y connaissait guère la mythologie grecque, sinon de façon déformée et adaptée: il appelait Hercule un héros réalisant localement d'autres choses que les Douze Travaux.
J'ai étudié en particulier, pour satisfaire à des obligations professionnelles, Le Conte du Bécut, qui reprend presque littéralement l'épisode de l'Odyssée d'Homère relatif au cyclope Polyphème. Dans les deux cas, un homme surprend par ruse un géant qui n'a qu'un œil au front en lui plantant une tige dans cet œil, et parvient à s'échapper en se mêlant aux moutons qu'il garde. Les différences sont intéressantes. Dans le conte rapporté par Bladé, l'homme en question n'est pas un héros connu, mais un jeune homme parti au pays des Bécuts pour en ramener des cornes d'or de moutons et de bœufs justement gardés par les monstres. Ce pays n'est pas une île, mais s'étend à travers des montagnes, et comme chez Homère les immondes dévorent les humains après les avoir fait rôtir sur une broche.
La différence majeure est la suivante: le jeune homme n'est pas accompagné de fidèles soldats qu'il dirige, mais de sa sœur, qui espérait le sauver par sa foi: suivant les conseils de sa mère, elle garde avec elle une petite croix d'argent, et récite régulièrement des prières, ce que déteste le Bécut: l'entendant, il l'attrape, la dévêt, la rôtit, la mange.
Oui, mais sa foi et la croix la protègent et au lieu que, comme chez Homère, le monstre vomisse durant son sommeil le sang des hommes mangés mêlé au vin, c'est la petite fille qu'il rejette, entière et pure, sans tache et nue! Ensuite, une fois échappé avec elle, son frère l'habille de peaux de mouton et de bœuf. La dimension alchimique et les idées de résurrection et de purification qui sous-tendent cet épisode ajouté n'auront échappé à personne.
Déodat Roché, anthroposophe spécialiste des cathares, prétendait que c'était là un conte cathare. Je n'en sais rien. Je vois surtout un mélange de mythologie grecque et de christianisme pur. Je ne vois rien d'hérétique dans l'épisode de la fille, seulement une figure inspirée par les principes bibliques, telles qu'ils sont réellement, dans leur essence ésotérique bien connue dans les temps anciens.
Quant à la mythologie grecque, je la suppose transmise par les Arabes. Car les contes des Mille et une Nuits contiennent aussi des éléments de mythologie grecque, et notamment cette histoire de cyclope, dans le récit de Sindbad. La tradition arabe avait conservé la tradition grecque ancienne, oubliée en Occident.
Si le catharisme est la superposition ou l'articulation du paganisme grec transmis par l'arabisme et du merveilleux chrétien traditionnel, je veux bien dire ce conte cathare.
Il y a sans doute au moins quelque chose de cela dans la culture propre à l'Occitanie – il faut l'admettre.