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Quel pays de contrastes que cette « Terre Sainte » ou « terre d'Israël » (Eretz Israel), comme la Bible désigne le plus souvent cette partie orientale du bassin méditerranéen comprise entre les grands plateaux du désert syrien à l'est et la mer à l'ouest.
L'histoire et le mode de vie de l'homme s'expliquent bien dans ce contexte géographique. L'homme vécut d'abord au grand air, de la cueillette et du produit de la chasse. Quand le climat l'obligea à chercher refuge, il trouva dans les grottes des abris naturels. Puis il domestiqua les animaux et devint berger. Plus tard, il se mit à travailler la terre, bâtit des maisons, puis des agglomérations qu'il entoura de fortifications (il avait ainsi inventé la ville) : le tout dans cette pierre du pays qui semble faite pour cela.
Cette topographie montagneuse et très diverse, souvent sur une distance très courte, explique la tendance aux divisions tribales et à l'isolement en petites unités telles que la Bible nous en donne de multiples exemples : modestes cités avec leurs maisons et leurs cours, dirigées soit par un chef local soit par un « conseil des anciens » qui se tient à la porte (cf. livre de Ruth).
Les communications dans ce pays ne sont pas pour autant faciles. Les déplacements dans les montagnes de Samarie et de Judée sont dangereux et lents. Les sables et - jusqu'au début du XXe siècle - les marécages de la bande côtière empêchent les contacts entre l'arrière-pays et la mer. De plus, cette côte méditerranéenne est peu propice à la navigation et à la pêche. Et n'oublions pas les vents, soufflant toujours d'ouest en est, qui paralysent la navigation en hiver lorsqu'ils deviennent violents.
Une terre d'influence...
Si Dieu avait décidé de s'incarner en Hollande, l'Evangile aurait une toute autre coloration : il serait fait de canaux, d'étangs, de digues pour lutter contre la mer et contre les eaux et, en guise de fleurs des champs, de tulipes ! Avant toute chose, il est donc important de lire le terrain sur lequel « Dieu planta sa tente pour habiter parmi nous » (Jn 1,14). La théologie juive, puis chrétienne, en découla nécessairement.
Il n'est pas étonnant de voir la « terre » jouer un si grand rôle dans l'histoire biblique. La vie de l'homme dépend entièrement de ses richesses ; elle est le cadre de sa vie ; il s'établit un lien plus intime encore entre elle et lui : l'homme est issu de cette adamah d'où il tire son nom, ADAM (Gn 2,7). Aussi va-t-elle marquer l'homme de son empreinte : « les cieux sont les cieux de YHWH , mais la terre, Il l'a donnée aux fils d'Adam » (Ps 115,16). Dieu leur a confié cette terre pour l'occuper, pour dominer sur elle (Gn 1,28s) pour en faire un jardin dont il est le jardinier (Si 17,1-2). De là cette influence réciproque de la terre sur l'homme et de l'homme sur la terre : l'homme transforme la terre par son travail, la terre transforme la psychologie de l'homme qui l'habite. La pensée et le langage de l'homme recourent sans cesse à des images de la terre. Peut-il en être autrement pour quiconque vit si proche d'elle ?
Ainsi le peuple de la Bible, toujours déplacé, et dont les origines les plus lointaines remontent à l'ordre de Dieu adressé à Abraham : « Va » (Gn 12,1), sera hanté tout au long de son existence par cette « terre promise »,[1] où il pourra enfin s'établir. L'Israël biblique n'a jamais su ce que résider veut dire : continuellement bousculé par les sécheresses ou les famines, par les occupations et les destructions successives, par l'exil et les espoirs de retour, ce peuple est nomade comme existentiellement. A tel point qu'il n'a même pas dans sa langue de mot pour exprimer l'idée d'habiter, de demeurer. Les deux verbes employés pour cela renvoient à la notion de « tente » !
Car le peuple de la Bible est obligé de décrire ce qu'il voit [2] : l'homme « assis » (Gn 25,27), le vainqueur « debout » après la bataille (1S 17,51) ou les tentes « dressées » dans les pâturages. Et pourtant ce peuple, toujours en marche, rêve de se reposer des fatigues du désert : il voudrait s'installer, vivre en paix sur la terre que Dieu lui a promise en héritage (Gn 49,15).
A chaque étape de son histoire, Israël pense dresser ses tentes pour se fixer, mais ce « lieu de repos, cet héritage », il sait bien qu'il ne le trouvera qu'en Dieu (Dt 12,9), idéal sans cesse répété, jamais atteint.
A chaque fois, il lui faudra reprendre la route, repartir vers le désert « où Dieu parle à son cœur » (Os 2,16). Certes les prophètes ne cessent d'annoncer un lieu où Israël sera enraciné (Am 9,15), une tente qui ne sera plus arrachée (Es 33,20), une maison stable, une cité qui tient bon devant l'ennemi, mais en faisant bien comprendre qu'il s'agit là d'un à-venir ! Le rendez-vous habituel sera donc le désert : c'est là qu'à tout moment Dieu rappelle son peuple pour le « modeler » à son image.
... et de révélation
Il est encore possible de refaire aujourd'hui cette expérience : retrouver l'extraordinaire au long d'une traversée du Néguev par le centre ou d'une exploration à l'intérieur du Sinaï par les pistes. On se met alors à vivre à sa juste dimension d'homme : seul,[3] perdu et impuissant, ou à plusieurs, à devoir continuellement composer avec les autres, mais capables de survivre en s'organisant ; toujours entièrement livré dans la main de Dieu, avec lequel alors tout devient possible : « et le désert refleurira ». Là, la vie reste suspendue comme à un fil. Ainsi cet arbre, au détour du chemin, seule tache de couleur foncée dans ce paysage de lumière, c'est déjà la vie, c'est la présence d'une nappe d'eau, d'une source, d'un puits. C'est la preuve « existentielle » de la présence de Dieu : le signe tangible de cette force vitale que le Créateur a répandue dans la nature (Es 41,19). Cet arbre seul au milieu du désert, plus que la plus merveilleuse des forêts de Galilée, devient alors pour l'homme l'expérience même que tout est possible, parce qu'il y a la vie. Ainsi « l'homme juste planté comme un palmier » que Dieu comble de ses bienfaits (Ps 1,3 ; Jr 17,7 ; Os 14,6).
L'idée que la plupart des gens se font du désert est une immense étendue plane de sable. Rien de tel dans les paysages bibliques : le désert y est un inextricable fouillis de collines et de vallées, où les constitutions géologiques les plus diverses mélangent leurs couleurs en une palette extrêmement riche. Le matériau dominant en est le roc, incroyablement abondant dans toute la Palestine. Rocher sur lequel on construit au milieu du sable (Mt 7,24 ; se rappeler surtout le jeu de mot sur Pierre, Mt 16,18), caillou sur le chemin qui fait trébucher, pierre d'achoppement : nul doute que ces images étaient continuellement dans l'esprit du peuple de la Bible. Pour lui, le rocher devient symbole de solidité, de force, de refuge. « Confiez-vous en YHWH à jamais, car YHWH est le Rocher éternel. » (Es 26,4 ; cf. déjà Dt 32,3). Jusque dans l'expression liturgique AMEN qui signifie d'abord « c'est solide », donc je peux y mettre ma confiance !
Et l'eau coule de la montagne !
Mais cette Terre Sainte, entourée de déserts, ne serait pas cette « contrée plantureuse et vaste, où ruissellent le lait et le miel » (Ex 3,8) si elle n'était abondamment arrosée par de nombreuses sources, et tout spécialement par les eaux du Jourdain, au débit extraordinaire, jaillissant du pied de la montagne de l'Hermon. Prodige de la nature devant lequel l'homme ne peut rester insensible. Cette eau, indispensable à sa survie dans le désert, lui fournit la vie dans tout le pays. Par elle, Dieu donne sa bénédiction, et l'homme sait que chaque source, chaque puits, chaque point d'eau est un signe des merveilles divines, grâce auxquelles la prospérité peut s'étendre sur toute la terre et la joie envahir le cœur de l'homme (Ps 104,1-15). C'est ainsi que l'eau vive devient le symbole du bonheur sans fin des élus, conduits vers les plantureux pâturages par l'Agneau (Ap 7,17).
Il n'en faut pas plus pour que le thème de la « montagne » devienne un thème essentiel de cette géo-théologie biblique. Puisque c'est de son sommet que l'eau - et donc la vie - nous est donnée, la montagne devient vite le lieu privilégié de l'habitation de Dieu. Comment mieux expliquer ce phénomène que le peuple de la Bible ne découvre qu'une fois installé en Canaan, pays limité au nord par deux chaînes de montagne ? Car nous ne sommes pas en face d'un peuple de montagnards. En hiver, lorsque les sommets se cachent dans les nuages, nul ne pense à y grimper pour voir ce qui s'y passe. Mais quel étonnement lorsque le ciel se déchire laissant apparaître des sommets enneigés. Cela ne peut être compris que comme le signe de la présence de Celui dont nous recevons tout. La symbolique biblique suivra tout naturellement : est blanc tout ce qui vient d'en-haut, du Très-Haut. Non pas la couleur blanche, mais l'étincelant, le limpide, l'éblouissement.
Mais il y a plus, c'est de cette majestueuse montagne de l'Hermon que jaillissent les sources du Jourdain, imposant massif presque toute l'année couvert de neige. Son voisin immédiat qui barre l'horizon au septentrion, s'appelle du reste pour cette raison le mont Liban, mot qui dans toutes les langues sémitiques provient d'une racine qui signifie la blancheur et l'éclat. A y regarder de loin, c'est comme si la montagne touchait le ciel. Nul doute que cette idée traversa plus d'un esprit dans ce peuple si proche des choses de la terre. Nombreux sont les pays, nombreuses les civilisations qui ont leur sainte montagne. Dans le pays de la Bible, il était donc normal que YHWH devienne le « Dieu de la montagne » (signification probable de El Shaddaï). Les chemins des caravanes ont toujours évité la montagne et l'homme de Palestine ne s'y est guère aventuré.
L'endroit de la rencontre
L'image est ancienne : pour exprimer visuellement cette proximité entre Dieu et ses créatures, le songe de Jacob l'illustrait par une échelle sur laquelle « les anges montent et descendent » (Gn 28). La Bible semblait vouloir dire que Dieu, certes le Tout Autre, n'est cependant pas inaccessible. Encore faut-il avoir la bonne échelle. Plus tard, c'est la montagne qui jouera ce rôle. Pas étonnant qu'elle soit devenue le lieu privilégié des révélations : « la montagne » est par excellence une terre sainte, où Dieu va parler à ses amis : Moïse au Sinaï (Ex 17), Elie puis Elisée au mont Carmel (1R 18 ; 2R 4,25), Elie encore au mont Horeb (1R 19). C'est sur la montagne aussi que l'homme viendra rencontrer son Dieu, qu'il lui rendra un culte.
Certes, pour le Suisse en visite au pays de la Bible, ces soi-disant « hauts » lieux paraissent de misérables collines, des montagnes à vaches en quelque sorte. Elles n'en ont pas moins été le théâtre de rencontres mémorables : ainsi Gédéon (Jg 6,26), Samuel (1S 9,12), Salo mon (1R 3,4), tous héritiers de la même tradition, ont sacrifié sur des « hauts lieux ». Et avant eux, Abraham monta sur une petite colline au nord d'Hébron pour immoler son fils Isaac, sur le mont Moriah (Gn 22,2). Tout naturellement, plus tard, il faudra une nouvelle « montagne » pour y construire le Temple, demeure de Dieu à mi-chemin entre le ciel et la terre : ce sera « Sion, sa sainte montagne » (Ps 2,6). C'est vers cette sainte montagne que le fidèle « montera » au chant des cantiques des montées (Ps 120 à 134) dans l'espoir d'y demeurer à jamais près de YHWH.
La montagne, dans toute la littérature biblique, est donc le trône de Dieu, d'où il règne sur les nations. Et pour conserver cette image, une fois installé en Terre promise, le peuple de la Bible fixera son nouveau « haut-lieu » à Jérusalem sur le « mont du Temple », vers lequel convergent tous les pèlerins de Dieu, en chantant : « O ma joie quand on m'a dit : Allons à la maison du Seigneur ! » Jusque dans l'imagerie apocalyptique, le monde est une vaste plaine, d'où n'émerge que Jérusalem (Za 14,10) vers laquelle tous devront monter un jour.
Mais pour qui connaît la Galilée, il sait que la montagne est aussi le lieu où l'on se retire pour être à l'écart, dans le calme. Il comprend que Jésus aimait s'y rendre pour prier (voir tout spécialement Lc 6,12 ; 9,28).
Pour Matthieu cependant, la montagne garde sa coloration vétérotestamentaire. Tout son évangile est construit entre des discours de Jésus « sur la montagne ». Entre la montagne où il enseigne la foule (5 à 7) et celle d'où il envoie ses disciples en mission (28,16), le premier évangile présente chaque fois le Seigneur Jésus dans sa gloire sur une montagne. Pour Matthieu, la marque de la divinité du Christ, c'est sa présence sur la montagne. Mais, comme le dit très justement Xavier Léon-Dufour sj, « aucune de ces montagnes ne porte de nom précis, comme si le disciple de Jésus était prémuni contre la tentation de planter à jamais sa tente sur quelques-unes d'entre elles. Seule la mémoire doit en rester vive chez les témoins oculaires de sa majesté. Car ce n'est pas à un lieu de la terre, mais à sa personne que Jésus fixe son message. »
Aussi est-il d'autant plus plausible de revivre l'éclatant mystère de la Transfiguration sur le mont Tabor, que l'évangéliste nous en a soigneusement caché la localisation exacte.
« Va » (Genèse 12)
Depuis la mise en route : « Va », le croyant ne cesse de chercher les voies de Dieu et de les suivre. Avant les autoroutes et les grandes artères encombrées de la plaine, le sémite avait déjà opté pour les pistes sinueuses et pour les sentiers de montagne, là où il se sent plus en sécurité, là surtout où il peut cheminer seul, « sous le regard de Dieu ».
L'évangéliste semble avoir été sensible à son tour à cette différence qualitative entre les voies : « large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui le prennent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7,13-14). Encore faut-il avoir un guide, un Moïse, un Jean le Baptiste ; mieux, le Christ lui-même (Jn 14,6).
[1] • Un autre mot en hébreu : ERETZ signifiant la boule terrestre habitable, puis plus tard une fois habité « le pays » au sens du « plat pays » de Jacques Brel !
[2] • Ce qui est typique du génie de la langue hébraïque.
[3] • Je vous déconseille de le faire « seul » !