Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07201.jsonl.gz/165

Critique
"L'oeil plus que le mot. Le cinéaste exemplaire qu'a été Kubrick en a fait une ultime démonstration.
Une histoire de voyeurisme, une histoire de débauche, une histoire d'amour. Le dernier film de Stanley Kubrick, pourtant inspiré d'une nouvelle de Schnitzler, est avant tout... du cinéma.
Un film se construit avec plusieurs éléments, scénario, comédiens, musique, caméra, éclairages, décors, son, par exemple. Si son créateur le réussit, l'histoire racontée et le jeu des acteurs ne devraient pas prendre plus de place que le reste, afin que l'on reçoive l'oeuvre comme un tout. Stanley Kubrick faisait peut-être partie de ceux qui ont regretté le temps du muet. Parce que, depuis l'entrée en scène du parlant, un bon nombre de réalisations ont accumulé le verbiage, au risque de confondre le film et le roman. Le public veut une histoire. Kubrick lui en donne une dernière, mais il l'écrit avec des images.
Cette histoire est celle d'Alice (Nicole Kidman) et de William (Tom Cruise). Ils sont heureux ensemble, jusqu'au jour où, peut-être par excès de confiance, Nicole raconte le désir intense qu'elle a ressenti pour un homme croisé par hasard. La chose est dite, elle ne déclenche ni dispute, ni rupture. Mais le processus du doute se met en route chez William. Le cinéma qu'il compose dans sa tête (pour le public: images noir et blanc, virées en bleu), devient le point de départ d'une curiosité sexuelle qui prend toujours plus de risques, mais ne se concrétise jamais en acte, William demeure un voyeur.
Séquence après séquence, le film avance dans une ambiance dont l'irréalité augmente sans cesse. Les images soulignent les fantasmes de William, tantôt claires et nettes, tantôt moins précises, avec ce grain qui met le spectateur à distance comme devant un dessin au pastel. Et lorsque le protagoniste découvre une société occulte dont les membres participent masqués à des nuits de pornographie, la plastique de l'image ôte tout réalisme à ce qui se passe. Les plans s'offrent comme des tableaux de Rubens. Ce n'est pas l'érotisme que l'on retient, mais l'étrangeté de cette atmosphère. S'il y a malaise, c'est qu'on ne peut se prononcer sur sa nature: rêve ou réalité?
Une fois démasqué, le voyeur n'a plus de raison d'être, sa vie est en danger. Jusqu'à quel point l'être humain peut-il contrôler ce qu'il vit, ce qu'il voit. William, poussé au bout de lui-même, finit à son tour par tout expliquer à sa femme. Ainsi se boucle une aventure qui progresse vers le danger, et pourtant tourne en rond. Les fantasmes de l'épouse conduisent le mari à nourrir les siens jusqu'à la fiction. Il y frôle la mort, au point de revenir à sa femme. C'est elle qui va parler de rêve, cela rassure. Mais peut-on refuser de voir la réalité de ce rêve? Fermer les yeux sur ce qu'on a vu, est-ce encore être humain?
Entre le mot de la littérature, et la vision globale sans indication d'entrée qu'est la peinture, EYES WIDE SHUT (littéralement ""les yeux largement fermés"") se glisse comme un genre totalement singulier, une sorte de jeu de ""mots"" sur la ""vision"". Rien n'y est gratuit, tout peut se voir, se lire à différents degrés. Assurément, c'est un film qu'il faut voir plusieurs fois."
Geneviève Praplan