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Pierre-Marie Beaude, Saint Paul. L'oeuvre de métamorphose, Paris, Cerf 2011, 393 p.
L'intérêt pour l'apôtre Paul et sa pensée ne faiblit pas. On se souvient de l'attrait pour Paul, « l'homme et non pas le saint », chez Pier Paolo Pasolini à la fin de sa vie, ou plus récemment celui du philosophe français Alain Badiou.[1] L'année 2008 commémorant le 2000e anniversaire de la naissance de Paul de Tarse a déjà suscité une floraison de publications, mais cet ouvrage de Pierre-Marie Beaude mérite attention.
L'auteur, ancien professeur à l'Université Paul Verlaine de Metz, exégète réputé et connaisseur de la littérature, reconstruit la pensée de saint Paul à travers les sept lettres authentiques que nous avons de lui. Il évalue l'héritage postérieur dans les autres lettres (Colossiens et Ephésiens), dans les Actes des Apôtres, ainsi que dans les écrits du IIe siècle où Paul fait l'objet de controverses et de discussions.
Selon Pierre-Marie Beaude, la pensée de Paul s'organise autour d'un principe, d'une tournure d'esprit : la métamorphose. Ce terme a une vaste signification. A l'époque romano-hellénistique - comme dans les Métamorphoses d'Ovide - il signifie la « mutation merveilleuse (quasiment) magique d'un phénomène en un autre phénomène ». Paul, en effet, est un « converti » qui raconte sa vie en l'organisant selon un avant et un après sa conversion. Il entre dans sa vocation missionnaire comme dans une vie nouvelle pour laquelle il a été mis à part depuis le sein maternel. « Les lettres de Paul sont une oeuvre de métamorphose en ce sens que les figures essentielles [comme la Croix et la Résurrection du Christ] mettent en valeur les éléments d'une transformation, privilégiant l'évolution par rupture, sauts ou écarts. »
Le vocabulaire de transformation affleure souvent : « Ne vous modelez pas sur le monde présent, soyez transformés par le renouvellement? » (Rm 12,2) ou encore : « ceci est mon corps », dans la tradition sur le dernier repas de Jésus.
Corps du Christ
La principale métamorphose est que le Christ est ressuscité. L'apôtre ne la relate ni comme un constat ni comme un récit mythologique, mais sous le mode d'une profession de foi. « De même lorsque Paul écrit : ?Vous êtes corps du Christ?, il déclare, persuade et enjoint. Il dit aux Corinthiens qu'ils sont d'une certaine façon ce qu'on ne croit pas qu'ils puissent être, à savoir le corps d'un autre. Et la métamorphose ne débouche pas sur un monde enchanté et magique mais d'abord sur des impératifs éthiques de constance dans un monde, lui, non transformé, soumis à la corruption et à la souffrance. »
Par la métamorphose dans la foi, Paul joue le rôle du Christ, comme un acteur de théâtre habité par son personnage : « Ce n'est plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi. » Puis, à la suite de l'apôtre, les croyants sont appelés à être ses imitateurs jouant eux aussi le rôle du Christ. La communauté des disciples rassemble ainsi, comme dans un choeur, ceux et celles qui jouent avec leur charisme propre le rôle du Christ. Paul pense toujours ensemble la métamorphose du corps individuel et celle du corps socio-religieux, qui conduit jusqu'à la transformation glorieuse de l'Univers.
Une ou deux générations après Paul et différemment de lui, Luc, dans les Actes, va poser Pierre et Paul comme des serviteurs de la Parole dans l'espace et le temps de l'Empire romain. Pourtant Paul n'était pas préoccupé par l'espace ni par les réalités de l'Empire. Et même s'il a désiré aller jusqu'en Espagne, les rumeurs du monde ne l'atteignaient pas. Cependant, même s'il l'a transformé, Luc a eu le génie de transmettre l'héritage de Paul. Et c'est l'héritage lucanien qu'on a retenu, comme dans le récit de la conversion. Les lettres pastorales accentueront l'idée de la nécessité d'organiser les communautés et la transmission, ainsi que d'instaurer autorité et institution.
Au IIe siècle, la pensée de Paul sera marginalisée soit parce qu'elle paraît obscure et difficile à comprendre, soit parce qu'elle connaît des lectures gnostiques qui occultent un aspect essentiel de l'apôtre, à savoir que la transformation et le rôle du Christ concernent tout croyant et non pas un groupe élitaire. Puis, à la fin du IIe siècle, Irénée de Lyon redonnera toute son importance à Paul en l'insérant dans la succession de la « grande Eglise ». Toutes les grandes questions de la pensée paulinienne sont abordées ici : le parler en langues des Corinthiens, l'enlèvement au Ciel et la mystique de l'apôtre, la distinction du corps du Christ et de l'Eglise, l'autorité dans les communautés pauliniennes, les appartenances de Paul et en particulier sa relation au peuple juif, son rapport à l'Ecriture, c'est-à-dire au Premier Testament, la manière diversifiée dont il conçoit le rapport à la Loi mosaïque, la construction de la personne dans ses composantes psychiques. On se rappelle la lettre aux Romains, « le bien que je veux et que je ne fais pas, le mal que je ne veux pas mais que je fais ».
Enfin, Pierre-Marie Beaude explique comment l'individu dessiné par Paul touche à l'universel et entre en communion avec tout un chacun, « refusant d'être récupéré par le faux universel des structures politiques ou des ghettos particularistes ».
Eglises-assemblées
Cet ouvrage, même s'il demande une lecture attentive, introduit avec compétence et grand savoir dans la pensée de l'apôtre. Il rappelle surtout que Paul a construit des Eglises-assemblées où les croyants sont appelés à être corps du Christ. Paul n'a pas fondé une nouvelle religion, même s'il a entrevu à la fin de son parcours que la foi chrétienne appelée à durer deviendrait religion. Il a surtout engendré des sujets appelés à suivre l'itinéraire de fils et filles de Dieu. Ce livre devrait servir de boussole pour la réforme des Eglises.