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La grande thèse de Serge Lehman, auteur de plusieurs bonnes bandes dessinées de superhéros français, est que la disparition de ces derniers au milieu du vingtième siècle vient de ce qu’ils ont été assimilés au nazisme à cause de l’idée nietzschéenne du surhomme. Mais je suis sceptique. Ce concept me paraît peu repris par la littérature américaine de superhéros, au sein de laquelle loin d’être à eux-mêmes leurs propres dieux, ainsi que le recommandait Nietzsche, ils sont souvent de simples agents d’entités supérieures, comme dans la mythologie traditionnelle. Ce sont plutôt les grands hommes d’État qui ressemblent à notre époque à ce dont parlait le philosophe allemand: ils ne reconnaissent pas de principe plus élevé que l’idée qu’ils représentent. Or, la France d’après-guerre, partagée entre De Gaulle et Staline, ne les a pas rejetés…
Je crois que la littérature française et plus généralement européenne était surtout hostile à l’espèce de mythologie à laquelle s’adonnait la littérature populaire américaine. Une différence profonde est apparue au cours du vingtième siècle: les Américains se sont détachés du naturalisme européen qui avait bercé leurs débuts. Ils se sont, plus ou moins consciemment, liés aux mythologies amérindiennes: chez Lovecraft, on pouvait le déceler, mais plus encore chez Jack Kirby, le roi du comic book, qui reprenait explicitement les figures des Incas, des Aztèques. Or, qui ignore qu’une forme de bande dessinée, liée à leur écriture, était déjà pratiquée par ceux-ci? Je crois à ces liens étranges, apparemment fortuits.
C’est du reste largement sous l’influence américaine que les Français, après la Seconde Guerre mondiale, ont développé la science-fiction et les superhéros en les tirant vers le mythologique et en les délivrant de ce qui leur était resté, jusque-là, du naturalisme. Gérard Klein, dans Le Gambit des étoiles, mettait en scène un être humain rendu immortel et à demi divin par des entités stellaires - et c’est à peu près l’histoire de Green Lantern. Charles Duits, dans Ptah Hotep, racontait l’histoire d’un homme devenu un héros par grâce céleste après s’être saisi d’une épée divine - tel Donald Blake qui se révèle être Thor lorsqu’il saisit son marteau! Philippe Ebly, dans sa série des Évadés de l’espace, évoquait, lui, un être fait d’énergie pure et venu des étoiles pour aider de jeunes Terriens dans leurs aventures - prenant pour cela une apparence humaine. Pour Fantômette, elle tirait apparemment sa surhéroïté de son costume seul; mais ce trait est justement propre aux Américains.
À l’époque dite du merveilleux scientifique, on restait davantage lié au scientisme. La démonstration de force des États-Unis en 1945 a pu détourner de l’illusion que la France était à la pointe mondiale du progrès technique; la culture officielle a préféré retourner au psychologisme traditionnel - assimilant la science-fiction, désormais, à l’américanisme. Mais Roland de Roncevaux avait la force de vingt hommes, une épée magique, et son oncle Charlemagne était guidé par l’archange Gabriel, dans les chansons de geste: la mythologie est de tous les peuples.