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Parler de «valeurs démocratiques«ne saurait avoir de sens. Ou, si on leur en donne un, ce n'est que par un abus de langage. La démocratie n'est pas fondée sur des valeurs, mais sur des règles arithmétiques. Dès qu'une majorité se dégage, elle est considérée comme légitimée à imposer son choix. Ce choix peut être bon ou mauvais, cette majorité peut être inspirée par les motifs les plus nobles ou par f les sentiments les plus pervers: cela ne change rien au fait que seule compte la loi du nombre. L'histoire ne manque d'ailleurs pas d'exemples où la démocratie s'est accompagnée des passions les plus troubles et des intolérances les plus bru- tales, et où la démagogie a permis à des personnages douteux d'être soutenus par assez de gens pour se hisser au pouvoir.. En 1933, c'est l'exercice encore régulier de la démocratie qui a conduit Hitler à la chancellerie. «Dès que la démocratie est l'objet d'un culte et qu'on croit qu'elle suscite des valeurs qui lui sont propres, on est condamné tôt ou tard à se casser le nez»
Pourquoi alors cet entêtement généralisé à parler de «valeurs démocratiques»? Il y a plusieurs raisons tenant notamment à l'histoire ou à certaines conceptions de l'homme et de la société dont la démocratie se trouverait l'expression politique la plus appropriée. Retenons pour l'instant une conviction largement répandue (et hautement honorable) selon laquelle une démocratie ne peut fonctionner convenablement sans liberté d'expression sans respect mutuel des différences, sans protection indifférenciée des personnes, etc. Or, les efforts pour réaliser de telles conditions se sont produits dans bien des régimes non démocra1tiques, par exemple sous des empereurs comme Marc-Aurèle, dans des: principautés de despotisme éclairé ou dans certaines oligarchies. Et, en 1830, Vinet fait un vibrant éloge de la supériorité de Bâle (qui ignorait alors la démocratie égalitaire) sur d'autres cantons qui, eux, la connaissaient déjà: libéralisme beaucoup plus authentique, application plus impartiale de la justice, noblesse des objectifs visés par les autorités et, notamment, «contre l'avis et l'exemple de tous ses Confédérés», maintien du «droit sacré d'asile» (en faveur des étrangers menacés).
Mais enfin, si ça fait plaisir à tant de gens d'appeler «démocratiques» des valeurs d'un tout autre ordre comme la défense des libertés fondamentales, l'absence de discriminations ou le respect scrupuleux de la dignité humaine, y a-t-il des inconvénients à les laisser dire?
Il y en a plusieurs, et d'évidents. Par exemple, l'illusion que tout ce qui peut recevoir l'étiquette de «démocratique» est un bien. Par exemple aussi, le culte, puis la dictature des idées dominantes et du «politiquement correct», seuls habilités à se manifester sans censure sociale. D'ailleurs, le manque de rigueur dans l'usage du vocabulaire finit toujours par avoir des effets néfastes.
Un sujet de réflexion particulièrement stimulant sur la confusion du langage (et naturellement de la pensée) concerne les derniers événements d'Autriche. Tout semble bien s'être déroulé conformément aux règles démocratiques les plus strictes. Et pourtant toute l'Europe a crié à la «trahison de la démocratie».
Conclusion de ces considérations beaucoup trop hâtives? Dès que la démocratie est l'objet d'un culte et qu'on croit qu'elle suscite des valeurs qui lui sont propres, on est condamné tôt ou tard à se casser le nez.
Mais si on la vit sans illusions, avec un minimum de réalisme, d'esprit critique et, osons le dire, de scepticisme, si surtout on est conscient que les étiquettes ne veulent rien dire et que les vrais problèmes comme les vraies valeurs sont ailleurs, alors la démocratie peut avoir des chances de ne pas fonctionner trop mal.