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N° 148 (28/05/2009). A la une: Révision de la loi militaire: pas de participation aux guerres néocoloniales
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Féminin - Masculin
Judith Butler pour débutants
Judith Butler est l’auteure de l’un des livres les plus influents de ces vingt dernières années: Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité (1990). Elle y met en question l’idée passe-partout selon laquelle le sexe serait quelque chose de naturel, tandis que le genre se construirait socialement. Ses travaux philosophiques sont complexes et difficiles à vulgariser sans les dénaturer, raisons pour lesquelles ils sont largement ignorés d’un large public. Ils ont pourtant contribué à construire ce qu’on appelle de nos jours la théorie queer, jouant aussi un rôle fondateur dans l’essor du mouvement queer. Cette brève présentation résume de façon simplifiée les éléments clés de cette pensée originale. En effet, dans la mesure où elles sont utiles à la réflexion, les idées complexes ne doivent pas rester l’apanage des spécialistes.
1. Le tournant radical opéré par Judith ButlerCe tournant s’est opéré autour du genre, marquant l’évolution des idées à son sujet au sein des courants féministes. Lorsque Judith Butler publie Trouble dans le genre,
en 1990, les conceptions dominantes opposent grosso modo deux camps. Pour l’un, le genre féminin ou masculin ne serait que l’interprétation culturelle de la différence sexuelle ; pour l’autre, la différence sexuelle s’enracinerait plus fondamentalement dans des causes « naturelles ». Ces deux visions ne remettent pas en cause la notion primaire de « sexe », celui-ci étant envisagé comme «naturel» et indépendant des circonstances historiques et sociales.
Butler postule en revanche que le « sexe », envisagé comme base matérielle et naturelle du genre – lui-même un concept sociologique et culturel – est en réalité aussi une construction idéologique. Cette construction est le fruit d’un système social au sein duquel la notion de genre fonctionne déjà comme une norme. Autrement dit, considérer l’opposition de deux sexes comme un fait de nature ne fait que prolonger une logique binaire préexistante: celle du genre.
2. Judith au début des mouvements « queer »Cette perspective, dans laquelle sexe et genre sont radicalement vidés de leur fondement naturel, remet en cause la catégorie de « femme » (au singulier comme au pluriel), et enjoint les féministes à revoir leurs présupposés en comprenant que, plus qu’un sujet collectif considéré comme un donné, « les femmes » recouvrent surtout une entité politique. En même temps, cette profonde remise en cause de la dualité du genre, en tant qu’expression sociale de la dualité des sexes, conduit à considérer les normes associées traditionnellement au genre comme un dispositif qui peut aussi être mis à profit pour alimenter la subjectivité.
Cette remise en cause de la dualité du genre va ainsi servir de fondement théorique et fournir des outils et des arguments à d’autres groupes, préalablement catalogués comme minorités sexuelles, qui – avec les femmes – étaient et sont encore exclus, victimes de ségrégations et de discriminations, en raison d’une conception binaire du genre. C’est ainsi, que le tournant radical opéré par Butler a pu stimuler l’essor et le développement du mouvement queer, ainsi que des mouvements associés à la transsexualité [le fait de se sentir appartenir à un autre sexe que son sexe biologique, NDT] et à l’intersexualité [le fait d’avoir un sexe biologique ambigu, NDT].
3. Et le sexe… où est-il ?L’empreinte de Michel Foucault, en particulier de son travail sur l’Histoire de la sexualité, est évidente. Mais voilà, si avec Foucault, le dispositif de la sexualité ne tient pas compte du genre, pour Butler il en est un élément essentiel. Après Butler, le genre n’est plus perçu comme l’expression d’un être intérieur, ou comme l’interprétation d’un sexe préexistant. Pour elle, la stabilité du genre, qui est ce qui rend les sujets intelligibles dans le cadre de la norme sociale hétérosexuelle, nécessite que soient aliénés sexe, genre et sexualité ; un processus utopique, constamment remis en question, et qui échoue en permanence.
Il faut souligner ici que Butler ne nie pas l’existence du sexe, mais que l’idée d’un « sexe naturel », organisé sur la base de deux positions opposées et complémentaires, est un dispositif qui permet que le genre soit cloisonné à l’intérieur de la norme sociale hétérosexuelle. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’invoquer un constructivisme radical pour prétendre que le corps n’est pas matériel, il s’agit simplement d’affirmer qu’on ne peut accéder à cette matérialité, à la « vérité » ou à la « matière » du corps, qu’à travers un imaginaire, un discours, une pratique et une norme sociale.
4. Le genre : un rôle assigné avant d’être jouéAvant d’être joué, le genre serait un rôle assigné. La différence qui consiste à envisager le genre comme un rôle joué ou comme un rôle assigné n’est pas triviale. Dire que le genre est un rôle joué n’est pas entièrement faux, si par là nous entendons que le genre est en effet une performance, et non pas un attribut des sujets avant même qu’ils ne le jouent. Néanmoins, dans la mesure où le jeu du genre n’est pas un jeu isolé, « un acte » que l’on peut distinguer dans son déroulement singulier, l’idée de performance peut induire en erreur. Parler plutôt du genre comme d’un rôle assigné implique en effet qu’il est un jeu réitéré et obligatoire, dans le cadre de normes sociales qui s’imposent à nous.
Le jeu que nous jouons par rapport au genre est arbitré par les récompenses et les punitions que distribue le système social. Le jeu du genre est ainsi indissociable d’un environnement social : il s’agit d’une pratique sociale, d’une réitération continue et constante dans laquelle la norme du genre se négocie. Lorsqu’il joue, le sujet n’est pas maître et libre de son genre, mais se voit obligé de jouer le genre prévu par les normes sociales qui le promeuvent et le légitiment, voire le sanctionnent et l’excluent. Ainsi, au cœur de cette tension, « le jeu du genre » est assimilable à une négociation dans le cadre de cette norme sociale.
5. Pouvoirs et politiquesOn comprend donc bien que parler du genre c’est parler de relations de pouvoir. En effet, il faut bien avoir à l’esprit, que « jouer le genre » en s’éloignant des normes sociales comporte certains risques : non seulement l’exclusion, mais la possibilité de ne plus être considéré comme un sujet réel à part entière, voire même la mort. Mais c’est là que résident aussi les opportunités politiques signalées par Butler : si le genre n’existe pas en dehors de ce jeu, et que les normes du genre ne sont pas autre chose que la réitération et la mise en œuvre de ce jeu, il sera toujours sujet à des mises en cause et à des renégociations, et donc toujours ouvert à la transformation sociale.
Les normes qu’incarnent les sujets peuvent se reproduire de telle sorte que les normes hégémoniques du genre restent intactes. Mais ces dernières sont aussi menacées du fait que leur répétition implique des modalités de jeu qui peuvent aussi les pervertir, les fragiliser ou les mettre en question en les subvertissant et en les transformant. Cette instabilité intrinsèque des normes laisse ainsi apparaître des opportunités politiques.
6. L’apparition de l’homosexualitéAvec d’autres auteures – comme Monique Wittig, Adrienne Rich ou Gayle
Rubin –, Judith Butler met en évidence que les conceptions du genre sont tributaires de la matrice hétérosexuelle de nos sociétés : elle montre que la masculinité et la féminité idéales reposent sur une même présomption d’hétérosexualité.
En partant d’un schéma freudien, on admet généralement l’idée normative que l’identification à un genre exclut le désir envers celui-ci : on désirera donc le genre avec lequel on ne s’identifie pas – l’identification à une femme implique un désir tourné vers le genre masculin, et vice versa. Ce préjugé permet de comprendre qu’on ait considéré qu’un homme qui désire d’autres hommes ait tendance à être efféminé ; de même, qu’une femme qui est attirée par le féminin, s’identifierait au masculin. Pourtant, Butler montre que ce n’est pas nécessairement le cas. « [La sexualité] n’est pas seulement la confirmation du genre : loin de l’affermir, elle peut l’ébranler en retour. ( ) C’est lorsque s’entrechoquent genre et sexualité que naît le trouble du genre », note Eric Fassin, dans sa préface à l’édition française de Trouble dans le genre.
7. La loi du désirSelon Judith Butler, désir et identification n’ont pas à s’exclure mutuellement. Qui plus est, ils n’ont pas non plus à être univoques. Il n’y a aucune raison essentielle qui justifie que l’on doive s’identifier unilatéralement et sans équivoque à un genre donné. De même, il n’y a non plus aucune nécessité à orienter son désir vers un genre ou un autre, comme le montre la bisexualité.
La masculinité et la féminité, en tant qu’idéaux auxquels aucun sujet ne peut accéder de façon absolue, peuvent être – et de fait sont – distribués, incarnés, combinés et signifiés de manière contradictoire et complexe chez chacun·e. De plus, il n’y a pas d’incarnation ou de jeu de la féminité ou de la masculinité qui soient plus authentiques que d’autres, ni plus « véritables » que d’autres. Ce qu’il y aurait, dans le meilleur des cas, ce sont des formes de négociation de ces idéaux plus sédimentés, et à cause de cela plus naturalisés ou légitimés que d’autres, ce qui par conséquent les rend « plus respectables » au regard d’un imaginaire social qui continue d’être fondamentalement hétérocentré.
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Mouvement queer
On considère généralement que le mouvement queer est né dans les années 80, aux Etats-Unis, en réaction à l’offensive réactionnaire de l’administration Reagan contre la communauté gay, en réponse aux débuts de l’épidémie du sida. Tout d’abord, pour transmettre efficacement les recommandations préventives du safe sex, il fallait toucher des catégories hybrides, par ex. les prostitué·e·s, les bisexuel·les, qui n’appartenaient pas aux populations cibles les plus clairement identifiées. En même temps, le mouvement queer protestait contre l’institutionnalisation de la communauté gay et contre sa façon de se considérer quasiment come une « ethnie » à part, qui revendiquait simplement les mêmes droits que les autres. Une communauté tendant de plus en plus à s’identifier à ses porte-parole blancs, de classe moyenne, solvables et favorables à l’assimilation. Au contraire, le mouvement queer – une injure qui signifie « pervers » ou « anormal » – invoquait ouvertement sa marginalité, sa diversité (coalition arc-en-ciel) et la radicalité de ses positions et de ses formes d’action.JB
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L’invention de la parole
Entretien avec Judith Butler
Judith Butler est née le 24 février 1956 dans une famille juive pratiquante. Elle est professeure dans les départements de rhétorique et de littérature comparée de l’Université de Berkeley à San Francisco. Sa thèse en philosophie portait sur les réflexions hégéliennes au vingtième siècle en France. Elle a contribué à mettre en question le féminisme occidental pour l’ouvrir aux théories queer et aux études de genre (voir plus haut). Elle est politiquement engagée et membre aujourd’hui du comité de parrainage du Tribunal Russel sur la Palestine, dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009. Elle s’entretient ici avec Milagros Belgrano Rawson. (réd.)
Milagros Belgrano Rawson : Comment voyez-vous l’évolution de cette contrainte que vous avez appelée la « matrice hétérosexuelle » dans les cinq dernières décennies ? Quels changements sont intervenus et à quoi sont-ils dus ?Judith Butler : Je pense que nous devons accepter que la « matrice hétérosexuelle » est une manière d’essayer de décrire les opérations changeantes de l’hétérosexualité hégémonique et obligatoire, et que cette « matrice » n’a pas une seule formulation. Parfois, une construction théorique comme la « matrice hétérosexuelle » agit comment le point de départ d’une analyse mais elle n’est pas descriptive en soi-même. Nous pourrions parler des changements survenus durant les cinq dernières décennies au sein de certains contextes géopolitiques et nous noterions certainement qu’il y a plus d’espace pour d’autres modes de sexualité – gay, lesbien, bisexuel –, mais nous devrions aussi rendre compte des nouvelles méthodes de normalisation qui ont émergé durant les dernières décennies. Ce qu’il est sans doute important de considérer, c’est la façon évidente qu’ont les gens, de quelque orientation sexuelle que ce soit, de faire une distinction entre reproduction et sexualité. Il faudrait également se rappeler que le fonctionnement de la matrice hétérosexuelle, non seulement impose l’hétérosexualité, mais contrôle aussi les termes du genre. Ainsi, il est important de suivre aussi la manière qu’ont les modes de présentation des questions de genre d’être désormais associés avec l’orientation sexuelle de façon plus claire ou prévisible. Il y a bien évidemment des régions du globe où il est plus difficile de suivre le « progrès », de telle sorte que nous aurions probablement besoin de développer un plan dynamique et complexe pour évaluer et penser avec plus de soin quand et où opère la matrice hétérosexuelle.
Comment imaginez vous un futur où la norme binaire se serait dissoute ?Il n’est pas nécessaire de s’imaginer un futur dans ce sens, car la réfutation du système binaire des genres a déjà eu lieu. Le défi est de trouver un meilleur vocabulaire pour les manières de vivre le genre et la sexualité qui ne s’emboîtent pas si facilement à la norme binaire. De cette manière, le futur est dans le passé et dans le présent, mais nous avons besoin de produire la parole dans laquelle la complexité existante puisse être reconnue, et où la peur de la marginalisation, de la pathologisation et de la violence soit radicalement éliminée. Peut-être que notre lutte ne réside pas tant dans la production de nouvelles formulations du genre que dans la construction d’un monde dans lequel les gens puissent vivre et respirer dans le cadre de la sexualité et du genre dans lesquels ils vivent déjà.
Quelles sont les conséquences politiques associées à ces nouvelles perspectives ?Certaines sont claires : l’opposition de tous les jours à la violence médicale et policière à l’égard des personnes transgenres, la formation de nouvelles alliances entre féministes, lesbiennes, gays et bisexuels, queer, genderqueer [qualificatif recouvrant les identités de genre distinctes du masculin ou du féminin, NDT], transgenres et intersexes ; le fait que l’homosexualité et la transexualité ne soient plus considérées comme des pathologies dans les manuels et pratiques médicales ; la production d’espaces culturels où, à travers l’art, il soit possible d’explorer les luttes et les plaisirs de ces vies particulières ; le développement de formes d’activisme moins basées sur une identité stricte que sur une forme d’affiliation, où la différence ait plus de valeur que son dépassement.
Est-il possible d’adapter votre travail théorique, surtout celui qui concerne les thématiques de genre, à la vie quotidienne ?Il y a différentes manières de répondre à cette question. Ma première réponse est de dire que le travail et l’amour sont en relation, et par là je veux dire que j’aime mon travail et que mon travail vient en partie de mes réflexions sur les conditions de l’amour. Mais c’est plus que cela : je crois que le genre a beaucoup à voir avec les relations que nous entretenons dans la vie. Ce n’est pas toujours l’aspect le plus important de toute relation, mais le genre est une façon de rentrer en relation. Je pense que les gens sont partout confus par rapport au genre, et cela même lorsqu’ils sont en train d’y prendre plaisir, de telle sorte qu’ils considèrent les ressources culturelles à leur disposition pour donner un sens à ces questions. La théorie académique est seulement l’une de ces ressources parmi d’autres.
Mais étant donné que vous faites des théories sur l’amour, la sexualité, le désir, et le genre, y a-t-il une quelconque façon d’appliquer certains de vos résultats ?Je ne pense pas que la théorie doive être appliquée. Il ne s’agit pas d’un ensemble de prescriptions abstraites, applicables à la vie pratique. La théorie ne vous dit pas comment faire les choses, mais elle ouvre des possibilités. Dans un monde qui n’arrête pas de fermer des portes, il est important d’en ouvrir. Un jour, Nancy Fraser (une philosophe féministe nord-américaine) me demanda comment distinguer les ouvertures qu’il fallait valoriser des autres. Elle cherchait une façon de mesurer les normes. Quant à moi, je crois qu’il s’agit de maximiser les possibilités de vivre sa vie, même si celle-ci est précaire. De toute manière, je suis toujours surpris que les gens adoptent une théorie et fassent ensuite leur propre analyse d’une pratique sociale déterminée – quelque chose que je ne pourrais pas faire. Parce qu’en sortant du contexte dans lequel elle a été créée, cette théorie se convertit en quelque chose de différent. Pour moi, la théorie est une démarche insuffisante. Encore faut-il la reproduire dans des contextes différents pour qu’elle se convertisse en quelque chose d’autre. Dès que cette opération s’effectue, alors on peut dire qu’une théorie a eu du succès.
Et alors il est possible de laisser une marque dans le monde ?Lorsque j’étais à la faculté, je faisais partie d’un mouvement émergent gay et lesbien (le mouvement queer n’existait pas à ce moment-là) et j’étais une féministe engagée. Ce que je ne comprenais pas, c’était comment j’allais arriver à rassembler tous ces mondes différents. Ils me paraissaient séparés et je voyais des risques à tenter de les unifier. Mais peu à peu, d’une certaine manière, ils se sont unifiés et je me suis retrouvée dans une bonne position. Je ne suis pas certaine qu’en tant que personne je puisse faire une différence. Mais je fais partie d’un mouvement de pensée plus profond qui a fait et fait encore une différence.
Vous avez appuyé Obama avant son élection. Êtes vous jusqu’ici satisfaite de ses premiers mois au gouvernement ?C’est vrai que j’ai voté pour Obama lors des primaires démocrates et de l’élection finale, mais j’avais quelques doutes sur ses positions. C’est un démocrate centriste et il est important de comprendre que la « gauche » est formée de mouvements sociaux radicaux qui ne sont pas toujours bien représentés par Obama ou ses fonctionnaires. Mon espoir, c’est qu’une pratique critique surgisse de la gauche. Bien entendu, nous sommes soulagé·e·s que Bush soit parti et qu’Obama soit arrivé au pouvoir. Mais il faut se rappeler qu’Obama n’a jamais appuyé le droit au mariage entre personnes de même sexe et qu’il aurait eu le pouvoir d’influencer la votation en Californie qui a fini par annuler le mariage gay. Mais, pour des raisons tactiques, il a choisi de ne rien faire. Il a été douloureusement silencieux durant l’attaque contre Gaza, même lorsque cela devait être clair pour lui que les Juifs progressistes sont désormais prêts à critiquer la violence de l’Etat d’Israël. Il a également intégré dans son gouvernement des gens très connus pour leur misogynie et leur racisme, comme Lawrence Summers (Directeur du Conseil Economique National, démis de ses fonctions de président d’Harvard suite à des propos misogynes, NDT). Voyons jusqu’où il sera disposé à aller en ce qui concerne les décisions les plus difficiles. Je dois dire que je suis plus satisfaite que je n’aurais pu l’espérer après ses trois premiers mois au gouvernement. Quand il a été élu, j’étais préoccupée par la quantité de gens fous amoureux de lui, qui l’idéalisaient, et qui allaient ensuite être complètement déçus ou « l’excuser » de ses nombreux compromis avec les forces plus conservatrices. Mais je crois qu’Obama a fait un bon travail en s’assurant que les gens ne le voient pas comme un messie. Il offre de l’espoir, mais non de la rédemption, ce qui pour moi est un soulagement. Nous verrons bien quelle position prendra son gouvernement en ce qui concerne l’avortement. A mon avis, ceci demeure une question ouverte.
Ne vous semble-t-il pas étonnant qu’on discute en ce moment dans plusieurs pays de par le monde – avec l’appui d’une multitude de personnalités publiques – de la légalisation du mariage gay et qu’en même temps l’avortement continue à être un sujet tabou, uniquement défendu par des groupes de femmes militantes ?Il est important de considérer à quel point le mouvement « pro-mariage » a aseptisé les relations homosexuelles et en a neutralisé les aspects radicaux. Il s’est approprié les images de monogamie et de propriété. En revanche, la pratique de l’avortement est très souvent présentée comme une option socialement condamnable ou sanctionnée par la perte de statut social. C’est pour cela qu’il me semble que nous avons besoin de reconsidérer à nouveau le féminisme et les mouvements sexuels radicaux pour prendre en compte des formes de filiation qui ne soient pas conjugales et ne se basent pas toujours sur le droit de propriété. Il faudrait également créer une nouvelle alliance entre les mouvements gay et lesbien (ainsi que bisexuel), le féminisme et la critique de l’oppression de classe. Ma crainte c’est que nous soyons en train d’accepter aux Etats-Unis les termes de la démocratie libérale participative, dans l’engagement politique au sens large. Bien entendu, je veux cette démocratie, mais je veux que nous continuions à nous demander ce que l’exigence d’une démocratie radicale nous impose à présent.
Comment le concept de famille s’insère-t-il dans cette histoire ? Croyez vous qu’il se soit modifié ?Je crois que nous devons distinguer « famille » de « parenté » en concevant la parenté comme un groupe de personnes dont nous dépendons et qui dépendent de nous, une communauté qui participe aux grandes célébrations et deuils de nos vies. Je crois que c’est une erreur de restreindre l’idée de parenté à la famille nucléaire. Je crois que nous avons tous besoin de produire et de soutenir ce type de communautés. Il y a trop de poids émotionnel qui repose sur la famille et le couple ; des mondes plus vastes doivent s’ouvrir au-delà de ces institutions. Il n’est pas nécessaire que nous soyons unis par le sang ou par le mariage pour devenir essentiels les uns aux autres. Nous devons non seulement nous projeter au-delà de ces façons-là de nous mettre en relation, mais envisager également comment nous pourrions vivre en elles.
La version originale de ce dossier est parue dans le journal argentin Pagina 12 du 10 mai 2009. La présentation simplifiée de la pensée de Judith Butler proposée par Leticia Sabsay a été largement retravaillée par nos soins d’après l’original espagnol. En revanche, l’entretien de Judith Butler réalisé par Milagros Belgrano Rawson a été directement traduit du castillan.
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Pour approfondir le sujet• Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte/Poche, 2006.
• Judith Butler, Défaire le genre, Paris, éd. Amsterdam, 2006.
• Judith Butler, Le Pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, éd. Amsterdam, 2004.
• Judith Butler, Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe », Paris, éd. Amsterdam, 2009.
• « Judith Butler, philosophe en tout genre », une émission d’Arte avec Judith Butler, février 2007, disponible sur Daylimotion.com et Youtube.com.
• Jérôme Vidal, « Judith Butler en France : trouble dans la réception », Mouvements, 47-48, sept. 2006.
• C. Kraus, C. Perrin, S. Rey, L. Gosselin, et V. Guillot (éd.), avec la coll. d’Arthur Cocteau, Camille, Edith Nagant et Julien, « A qui appartiennent nos corps ? Féminisme et luttes intersexes », Nouvelles Questions Féministes, 27(1), 2008. Edito et sommaire en ligne : www.unil.ch/liege/page57903.html.
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