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Un homme revêtu d’un imperméable clair sonne à la porte d’un appartement. Il s’agit d’un journaliste qui souhaiterait rencontrer une famille suisse typique afin d’évaluer à quel point Migros est présente dans sa vie quotidienne. Lorsque le père de famille déclare que sa vie ne serait pas très différente sans Migros, il se passe soudain des choses étranges dans la maisonnée. Le garde-manger se vide d’un coup, et le veston que portait le patriarche il y a encore un instant semble se dissoudre dans l’air. En fait, tous les objets provenant de Migros disparaissent comme par enchantement.
Par cette utilisation précoce des effets spéciaux, le film promotionnel (en allemand) Familie M voulait illustrer l’importance du distributeur dans le quotidien des Suisses. Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros, avait mandaté en 1948 la société de production Praesens Film, dans laquelle Migros possédait autrefois des parts, pour tourner un film de deux heures.
En 1949, Familie M a été projeté dans de nombreuses villes et villages où ont été organisées des séances pour les enfants et les coopérateurs Migros. Si des vedettes d’alors ont joué dans ce film,des jeunes espoirs ont aussi fait leurs débuts. C’est le cas de Joseph Scheidegger. Repéré à Zurich, il incarne le fils aîné de la famille.
Un cachet d’acteur de cinquante francs par jour
Aujourd’hui âgé de 82 ans, Joseph Scheidegger nous reçoit dans son appartement et feuillette des documents de l’époque, dont son contrat. «J’ai été engagé pour douze jours de tournage, et j’étais payé cinquante francs par jour. C’était beaucoup d’argent pour moi.» L’acteur avait en effet connu une enfance de privation. Ses parents se sont séparés très tôt, et sa mère l’a élevé seul,ainsi que ses deux frères. Son activité de téléphoniste ne lui rapportait qu’un salaire dérisoire, et le père n’était souvent pas en mesure de payer la pension alimentaire.
Quand les premiers camions-magasins de Migros sont apparus dans le voisinage, à la fin des années 1920, cela a été pour les résidents du quartier une véritable sensation. Dans les rayons de cette échoppe ambulante, ils pouvaient trouver du sucre, du riz et du savon à des prix imbattables. «Ma mère m’y envoyait régulièrement pour acheter des produits bon marché. Peu à peu, on a aussi vu venir les employés des grandes villas toutes proches faire la queue devant le camion Migros. Leurs employeurs ne se seraient par contre jamais montrés à cet endroit.»
Elevé dans un environnement religieux, Joseph Scheidegger a l’esprit rebelle. Il n’entend ainsi pas que le prêtre – ni même l’instituteur d’ailleurs – lui dicte son avenir. Si peu raisonnable que cela puisse paraître, il décide à l’âge de 16 ans de devenir acteur.
Tout en émettant des réserves contre ce métier peu rémunérateur, sa mère l’accompagne pourtant à sa première audition. L’apprenti comédien y récite avec passion une ballade de Goethe et convainc immédiatement les professeurs de l’accepter au cours de théâtre.
Deux ans plus tard, Joseph Scheidegger fait déjà ses débuts dans Familie M. En voyant le film aujourd’hui, on a l’impression que l’esprit indépendant du jeune homme y apparaît déjà. Lors d’une scène où la famille est réunie tranquillement autour de la table, le jeune homme se tient à l’écart, assis dans son fauteuil à lire le journal.
Aux yeux de Joseph Scheidegger, Gottlieb Duttweiler semble lui aussi appartenir au clan des rebelles ou du moins des pionniers. C’est pourquoi la visite surprise du fondateur Migros durant le tournage a marqué le jeune homme, ému de pouvoir lui serrer la main. Familie M a été un tremplin pour sa florissante carrière d’acteur.«Un bon comédien sait se mettre dans la peau d’un personnage, tout en restant lui-même», résume Joseph Scheidegger qui a incarné un certain nombre de ces héros rebelles, faisant face à l’adversité et luttant contre les injustices.
Après Familie M, le comédien a enthousiasmé le public du Stadttheater de Bâle durant plus de deux ans en incarnant le rôle titre du drame Billy Budd.
Les premiers camions-magasins ont fait sensation.
Au fil des années, Joseph Scheidegger a incarné plus de cent rôles sur scène et au cinéma. Dans le film Voyage vers l’espoir (1990) qui a décroché un Oscar à Hollywood, il a même joué un petit rôle de médecin.
Joseph Scheidegger vit aujourd’hui seul, après deux séparations, dans un appartement. On pourrait recouvrir ses parois avec les affiches des films qu’il a tournés, mais il préfère être entouré de murs blancs. Toutefois, ses souvenirs de l’époque sont encore bien vivants.
Notre homme n’a plus jamais tourné de films promotionnels depuis lors.Il est par contre toujours resté fidèle à Migros en tant que client; le distributeur étant pour lui comme une vieille amie. «Et il faut ménager ces amis-là, les visiter régulièrement pour entretenir les liens.»
Auteur: Michael West