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parution novembre 2019
ISBN 978-2-88927-682-0
nb de pages 176
format du livre 105 x 165 mm
Les Signes parmi nous
Dans ce « tableau » de 1919 que sont Les Signes parmi nous, Ramuz peint un orage d’été qui fait croire à la fin du monde. En prévision de cette apocalypse lémanique, Caille, le colporteur biblique, répand une parole défaitiste. Mais le dernier mot appartient au couple de jeunes amoureux qu’anime une confiance toute humaine. Écrit à la fin de la Première Guerre mondiale, tandis que la grippe espagnole ajoute ses calamités aux malheurs du conflit, ce roman virtuose célèbre l’éternel recommencement de la vie.
Introduction de Gilles Philippe
C. F. Ramuz est né en 1878 à Lausanne, il fait des études de Lettres puis s’installe pour dix ans (1904-1914) à Paris où il fréquente Charles-Albert Cingria, André Gide ou le peintre René Auberjonois. Il finalise Aline (1905), écrit Jean-Luc persécuté (1909), Vie de Samuel Belet (1913).
En 1914, Ramuz, encore considéré comme un écrivain du terroir à Paris, revient en Suisse et s’installe dans les vignes du Lavaux. Il rédige le manifeste des Cahiers vaudois. Cette revue, autant que maison d’édition, réunit les créateurs majeurs de Suisse romande (Cingria, René Auberjonois, Gustave Roud), mais aussi Romain Rolland ou Paul Claudel. Les Cahiers paraîtront jusqu’en 1919.
Son oeuvre, pétrie de pessimisme et de fatalisme, est une longue série de variations sur l’amour et la mort, seuls sujets vraiment dignes d’être traités, de l’aveu de Ramuz. Ses audaces stylistiques lui valent le reproche de mal écrire « exprès ». Mais il n'est de loin pas partagé par tous: dès 1924, Grasset publie les livres de Ramuz et lui assure ainsi un succès auprès des critiques et du public. Entre 1929 à 1931, il dirige la revue Aujourd’hui. Dans les dernières années de sa vie, il s’essaie également à des textes politiques et autobiographiques, avant de s’éteindre à Pully en 1947.
Son œuvre est aujourd’hui publiée dans la collection de la Pléiade.
"Les signes parmi nous n’est pas un récit continu. Il est découpé en 35 sections, 35 instantanés de la vie d’un village sur fond de guerre apocalyptique, 35 tableaux qui annoncent le début de la fin d’un monde. D’un côté, la permanence. De l’autre, l’impermanence et la destruction, la guerre. Les deux dimensions sont présentes dans le style de Ramuz : son écriture est profondément imprégnée d’antiques images bibliques et elle a le dépouillement des Écritures, en même temps qu’elle pulvérise le phrasé ample de la langue française et possède une empreinte moderniste qui ne cesse d’étonner.
Elle est discontinue, ponctuée d’annotations brèves, d’éléments vus et aperçus (ciel, soleil, nuages, couleurs), d’impressions fugaces, ici répétées, là inédites. Il est presque impossible de parler de prose. Le rythme, les cassures, les retournements, les répétitions, les inversions, les images la font glisser vers la poésie. Mais comment définir celle-ci ? Il le faudrait, car c’est bien ce qui unit tous les ouvrages de Ramuz ici chroniqués, dont Aline (1905), un roman d’amour, sans doute son œuvre la plus connue."
Un article de Cécile Dutheil de la Rochère à lire en entier ici
"L’œuvre de Ramuz est assez vaste pour qu’on ne finisse jamais d’en découvrir des pans entiers qui nous avaient échappé. (…)
Il y eut quelque chose de prémonitoire à rééditer Les signes parmi nous (cent ans après sa première édition) peu avant la pandémie de coronavirus qui, aux dires de certains prophètes en collapsologie, a des relents d’apocalypse." Guillaume Lebaudy
"Une épidémie n’est pas un châtiment conçu par une puissance divine. L’être humain crée ses propres pièges, mortels, dans lesquels il tombe comme un imbécile. Charles-Ferdinand Ramuz le dit dans Les signes parmi nous (…).
Un roman prophétique, oui, mais pas seulement car il rappelle l’éternel retour des tragédies et des erreurs de l’homme qui ne parvient pas à tirer les leçons du passé. (…)
La solution reste humaine si l’on sait écouter la vie, comme ce couple de jeunes amoureux sur lequel se referme le roman. C’est dire que les signes ramuziens sont aussi ceux de l’espoir." Ghania Adamo
« En prise avec l’actualité, Les Signes parmi nous de l’auteur suisse Charles-Ferdinand Ramuz, évoque les émotions suscitées par la grippe espagnole, en 1919, chez les habitants d’un village lémanique. "L’humanité est toujours rattrapée par les mêmes inquiétudes, explique Stéphane Pétermann, chercheur à l’Université de Lausanne. (…) [Ramuz] fait partie de ces brillants écrivains qui arrivent à capter les grandes tendances de leur temps, tout en développant un propos qui transcende leur époque." »
Un entretien signé Ghania Adamo à lire en entier ici
"Fausses nouvelles et théories du complot, hommes foudroyés, angoisse galopante… Le roman Les Signes parmi nous, que Charles Ferdinand Ramuz publie en 1919, raconte déjà une épidémie et ses conséquences en Suisse romande. Le colporteur Caille parcourt les villages pour annoncer la fin du monde et certains croient au début de l’apocalypse. Daniel Maggetti, professeur à l’Université de Lausanne et directeur du Centre des littératures en Suisse romande, revient sur ce chef-d’œuvre visionnaire, écrit alors que sévissait la grippe espagnole et que venait de prendre fin la Première Guerre mondiale."
Un entretien de Daniel Maggetti par Julien Burri à lire en entier ici
"Les Signes parmi nous est un roman apocalyptique. Il se déroule dans un village suisse au bord du lac Léman, où on ne voit que tranquillité, régularité, pendant la Grande Guerre."
Un article de Francis Richard à lire en entier ici
"C’est un livre moderne – au sens de nouveau et d’actuel – écrit au sortir de la première guerre mondiale (…). C’est écrit comme pour rendre compte de la confusion du monde issu de cette guerre. (…) A lire lentement pour savourer les coups d’épaules donnés par un pré ou les ellipses à l’intérieur des phrases, les herbes qui parlent. "
Une chronique de Noé Gaillard à lire en entier ici
"Nul secours, ni dans la longueur, ni dans la largeur de la terre."
Dans son titre déjà, Présence de la mort envisage l'inéluctable disparition de toute chose, face à une catastrophe imminente. En 1922, C.F. Ramuz ne pouvait songer au réchauffement climatique ni même à l'effondrement de la société post-industrielle. Mais le tableau qu'il dresse dans ce roman d'anticipation est plus que jamais devant nous: sous le coup du cataclysme, le délitement de l'ordre social et des liens qui le sous-tendent annoncent la fin de l'expérience humaine telle que nous la connaissons.
Introduction de Marc Atallah
C.F Ramuz n'a cessé de correspondre avec sa famille, ses amis, ses pairs, ses éditeurs, voire ses admirateurs. La lettre le rassure, apaise ses angoisses dans l'absence, ou met à distance son interlocuteur. Voici un Ramuz dans son quotidien, potache, philosophe, complice ou introspectif, qui s'amuse, s'inquiète et s'interroge sur l'écriture et sur la mort. Ces cinquante lettres jalonnent le parcours de l'écrivain autant qu'elles dressent son portrait.
Introduction de Vincent Kaufmann
Antoine est emmené à l'alpage par Séraphin afin qu'il apprenne le métier. Il s'ennuie et ne pense qu'à Thérèse dont il se languit, ils viennent tout juste de se marier. C'est alors qu'un éboulement va ensevelir le héros de longues semaines. Antoine parviendra-t-il à se nourrir, à boire, à respirer ? À ne pas devenir fou ?
Inspiré de faits réels, Derborence est un roman de montagne. Une montagne brutale et belle; une montagne révélatrice de la fragilité et de la grandeur tragique de la condition humaine. Une montagne dont Ramuz cherchait à restituer la solitude et le silence.
Introduction de Peter Utz
Dans Découverte du monde, C.F. Ramuz raconte comment "l'auteur" que nous connaissons est né du "petit garçon" qu'il a été. En revenant sur son enfance dans la petite bourgeoisie commerçante vaudoise, et sur son parcours d'étudiant en lettres, l'écrivain rend moins hommage à sa formation qu'il n'affirme sa vocation d'artiste.
Introduction de Luc Weibel
Le suicide de Jean-Luc Robille ponctue une vie marquée par la malédiction. Dans ce récit de 1908, Ramuz s'inspire du Valais archaïque qu'il a découvert en travaillant au Village dans la montagne. Sous son seul prénom, le protagoniste de Jean-Luc persécuté est devenu une figure universelle du malheur et de la folie.
Introduction de Laura Laborie
Ces nouvelles tardives, écrites entre 1943 et 1947, largement méconnues, dévoilent la modernité d’un écrivain qui a atteint une maîtrise virtuose de la narration. Elles déploient des récits visuels où la solitude de l’homme, le désir et la mort prédominent dans une esthétique du fragment. Ramuz s’y montre, plus encore que dans le reste de son œuvre, attentif aux personnages en marge, à la violence et à la folie sous toutes ses formes.
« Le petit enfant, assis sur un carré de toile à matelas dans le pré, tend la main vers un cerisier qui est bien à quarante pas de lui.
Ayant refermé sa main, il s’étonne qu’elle soit vide.
Il nous faut apprendre le monde depuis son commencement. »
En 1914, marié et devenu père de famille, Ramuz quitte définitivement Paris. Sa nouvelle situation le pousse à interroger les fondements mêmes de son choix de l’écriture. Le récit court lui offre un terrain de réflexion privilégié, entre fiction et introspection. Quelques années plus tard, au sortir de la Grande Guerre, c’est toute son esthétique qu’il entend réinventer, à la mesure des bouleversements suscités par les événements mondiaux. Une fois de plus, il recourt à la nouvelle pour mettre en œuvre sa vision des hommes « posés les uns à côté des autres ». Au fil de ses méditations, c’est toujours la même aspiration formelle qui l’anime : la quête d’une langue, d’une narration, d’un style à lui.
Les femmes dans les vignes et autres nouvelles réunit des textes écrits entre 1914 et 1921.
« Cependant, il gardait sa langue ; et plus le reste de son corps allait s’engourdissant, plus il semblait qu’elle devînt alerte pour ces longues histoires qu’on venait écouter : des étrangers, l’été, et même des gens du village, car elles n’ennuyaient jamais, et il en savait de toutes les sortes ; et il fumait sa grosse pipe, n’ayant plus que ces deux plaisirs. »
Pour Ramuz, la nouvelle est un laboratoire. Dans sa quête de formules narratives originales et ses expérimentations stylistiques, le récit court lui offre un espace concentré dont il tire le meilleur parti dès son entrée en écriture, puis tout au long de sa carrière. Qu’il s’inspire du légendaire alpestre ou mette en scène des animaux martyrisés, qu’il campe des personnages typés ou explore la scène de genre, voire le morceau bref, l’écrivain dévoile aussi bien la cruauté des hommes que l’intensité de leur rapport aux éléments, tantôt hostiles, tantôt sublimes. D’une efficacité exceptionnelle, ces textes sont autant d’hommages au pouvoir de la fiction.
L’homme perdu dans le brouillard et autres nouvelles réunit des textes écrits entre 1905 et 1911.
« — Vous êtes un homme, il ne faut pas l’oublier, et moi une femme ; on n’est pas des anges, qu’en pensez-vous ?»
Avec Adam et Ève (1932), Ramuz donne corps à un projet qui l’a occupé pendant plusieurs années, et qui n’est rien moins qu’une réécriture des premiers chapitres de la Genèse. Destiné à « illustrer un vieux mythe d’Occident », le roman démontre la fatalité de la Chute. En peignant la désillusion de Louis Bolomey, Ramuz brosse une vision de la condition de l’homme sur terre qu’il assimile à un long désenchantement.
Introduction de David Hamidović
Inédit du vivant de Ramuz, Posés les uns à côté des autres est son roman le plus personnel. Il y dépeint les voisins de son village, qui s’y entrecroisent sans qu’ils ne se comprennent ni se connaissent jamais. Cette séparation des êtres entre eux, « posés les uns à côté des autres », est à l’origine de la solitude tragique des personnages ramuziens. Elle contraste ici avec la beauté bouleversante du lac et de la montagne.
Introduction de Rudolf Mahrer
En automne 1900, Ramuz s’installe à Paris. Il a 22 ans. Il en aura 59 lorsqu’il fera paraître ce livre fondamental dans son parcours d’écriture et de vie. Les années n’ont atténué ni la fraîcheur ni la précision des première impressions. Le tableau du Montparnasse au début du siècle est riche de couleurs et de personnages. Mais ce qui importe davantage, c’est la réflexion conduite par Ramuz sur la nature de la grande ville, son rôle de capitale historique et culturelle.
Paris l’amène à traiter des sujets les plus divers : les arts, les modes et le snobisme, la langue, bien sûr, et l’écriture, mais aussi le monde du travail, la société, l’identité des provinces. Par-delà le souvenir se reflète ici l’image de tous ceux qui sont un jour montés à Paris. Pour le « petit Vaudois » qu’est Ramuz, la Suisse romande est une « province qui n’en est pas une », française par la culture, suisse par la politique. À la frontière entre essai et autobiographie, Ramuz réfléchit avec brio aux relations entre centre et périphérie.
Introduction de Pierre Assouline
Capitalisme, communisme, relance du colonialisme, krach de Wall Street, montée du fascisme : dans Taille de l’homme, Ramuz souligne le caractère universel de la condition humaine, rendu plus évident à ses yeux par la mondialisation qu’il observe – déjà – autour de lui. L’écrivain dégage dans cet essai la conception qu’il se fait de l’homme véritable, dont le modèle est le paysan – dénonçant les dangers de la mécanisation, l’illusion du progrès, et les contradictions de la pensée matérialiste.
Introduction de Reynald Freudiger
Juliette, 19 ans, débarque de Cuba au printemps dans une communauté vigneronne petite et étriquée, prise entre lac et vignes ; et la quittera secrètement en août pour une destination inconnue. Elle a beau être la nièce du cafetier Milliquet, Juliette restera une étrangère, foncièrement différente des villageois, principalement par sa beauté mystérieuse. Sa présence éphémère au sein des habitants va modifier fortement leur quotidien et diviser le groupe jusqu’au drame. Car malgré son innocence, Juliette possède une sorte de don, de pouvoir magnétique d’attraction. Ce texte lie les thèmes de la beauté, de la solitude et du désir sexuel pour dire l’imperfection du monde.
Introduction de Christian Morzewski
Toute vie, à l’instar de toute œuvre, est faite de chutes et de rebonds, comme le montre Une main. Dans ce texte autobiographique, Ramuz se dévoile, laissant le lecteur pénétrer dans son intimité, dans sa maison, son bureau, se mettant en scène torse nu et soumis à ses médecins autant qu’aux impératifs du corps. Car un jour d’hiver de 1931, à la mi-janvier, Ramuz glisse sur du verglas et se brise l’humérus gauche. Impossible d’écrire désormais. L’auteur réfléchit dès lors à sa relation à la création : sa vie, semble-t-il conclure, n’a de sens que par la place qu’elle occupera dans son œuvre.
Introduction de Guy Poitry
Une ville de quatre ou cinq mille habitants, un petit monde où les gens se contentent d’un beau soleil et d’une belle eau, parmi les vignes. Mais lorsque Louis Noël, grand voyageur, se met à raconter la vie sous d’autres cieux ; qu’un illuminé se prenant pour le Christ se promène sur la plage ; qu’un cinéma s’installe et fait office d’usine à rêves, l’imaginaire fait irruption dans le quotidien réglé, « une fenêtre a été ouverte sur le monde ».
Introduction de Roland Cosandey
Construction de la maison nous convie auprès d’une famille de petits propriétaires terriens vivant au rythme de la vigne et des saisons du Lavaux, le temps du chantier de leur nouvelle demeure. Madame Catherine et ses enfants, Samuel, Héli, Vincent ou la «petite Marianne» : à travers les événements que traversent la famille, Ramuz illustre les tensions entre le désir des transmission des hommes et le cycle implacable de la nature.
Dans ce roman inédit ébauché en à peine trois mois en 1914, Ramuz met en place les prémisses de ses romans qui lui assureront, dès 1924 et sous l’égide des éditions Grasset, la reconnaissance du public et des milieux littéraires.
Introduction de Stéphane Pétermann
« Elle était maigre et un peu pâle, étant à l’âge de dix-sept ans, où les belles couleurs passent, et elle avait des taches de rousseur sur le nez » : voici Aline, l’héroïne éponyme du premier roman de Ramuz. Tombée amoureuse de Julien Damon, fils de paysans riches, elle vit une véritable idylle, tandis que lui ne cherche qu’à apaiser sa faim. L’histoire débouche sur une fin tragique lorsqu’Aline, enceinte, apprend les fiançailles de Julien.
Tournant le dos aussi bien au récit psychologique qu’aux modèles naturalistes, Ramuz décrit avec subtilité la passion et le revirement des cœurs. En écrivain débutant, il pose dans cette épure célèbre les jalons d’une forme de roman poétique, à laquelle il aspirera tout au long de sa carrière.
Introduction de Daniel Maggetti
1
Caille, le colporteur biblique, suit encore un bout de temps la route, puis il s’engage dans un chemin de traverse qui mène à une maison.
C’est une grande maison fraîchement repeinte en blanc, avec des contrevents verts ; il y avait un banc devant la maison ; une femme, déjà assez vieille, est assise sur ce banc.
On devinait le lac, plus qu’on ne le voyait, à une espèce de luisant qu’avait l’air et comme du papier d’argent est collé sur les objets du côté de la lumière.
Étroite bande de pays, prise entre la route et le lac ; c’est plat, c’est assez maigre et pauvre ; quelques vergers, des prés, guère de champs : partout déjà le sable affleure ; ici, sous le ciel bas, retentit l’hiver la mouette, comme quand on a oublié de graisser l’essieu, et le corbeau n’est pas seul à crier.
La femme qui était sur le banc écossait des pois ; elle leva la tête.
Il y avait deux grands platanes non ébranchés à l’entrée de la cour ; on passait devant l’écurie, on passait ensuite devant la porte cintrée de la grange ; Caille traversa encore cet espace où un petit pavé pointu fait qu’on se tord les pieds quand on n’a pas l’habitude ; il souleva son chapeau.
Après quoi la Parole fut tirée de la sacoche, et elle avait l’aspect d’une brochure à couverture bleue, laquelle fut tendue, et des mots venaient.
On entendit encore le petit bruit de cloches que les pois faisaient en heurtant le fond du baquet de terre cuite ; le bruit ne fut plus entendu.
Il y en a qui sont portés par l’Esprit à la compréhension des Prophéties, d’autres moins, d’autres nullement[1] ; notre métier est d’aller et de frapper à toutes les portes.
Même à celles qui ne s’ouvrent pas, surtout à celles-ci, et insister devant celles dont on sait d’avance qu’elles ne s’ouvriront pas, jusqu’à ce qu’elles s’ouvrent ; et n’avoir pas peur du scandale, à cause qu’il est écrit qu’il sera occasion de scandale dans le monde[2].
Fidèle serviteur du Maître en tout, malgré les hommes. Ils ne savent plus, ou ne savent pas, ou ne savent pas encore, quand même les Signes sont venus, et s’annoncent de toute part, mais moi je ferai éclater les Signes à leurs yeux, par le moyen des Écritures, et de l’explication que d’autres serviteurs du Maître nous en ont donnée[3], n’étant rien moi-même, n’étant que l’outil, le pauvre instrument qu’on voit aux mains de l’ouvrier, la truelle du maçon, la hache du charpentier, la clef du serrurier. Et donc il avait tiré la Parole, il présentait la Parole ; la lumière vint sur elle, parce que c’était un beau jour d’été.
Tout de suite il vit qu’elle savait de quoi il s’agissait.
Et il y en a qui se fâchent, d’autres boudent, d’autres n’ont pas l’air de vous voir : elle, elle le regarda ; puis ses mains vinrent rejoindre les bords du baquet, s’y fixèrent.
C’est l’explication des événements actuels à la lumière des Écritures ; déjà brille le Trône, au milieu des vingt-quatre Vieillards et le cantique en l’honneur de l’Agneau, seul digne de lire dans le Livre, est chanté[4] ; hâtez-vous d’ouvrir les yeux si vos yeux peuvent voir encore et que vos oreilles écoutent, si vos oreilles en sont capables[5].
Il ne dit pas tout cela, c’est la brochure qui le disait ; il se contenta de la tendre, avec des mots beaucoup moins compliqués ; il était seulement le marchand de la chose, faisant commerce de la chose, par dédicace de sa personne à Celui qui est, qui était, qui sera (comme il est écrit aussi[6]), mais il y en a qui sont préparés ; et elle sûrement qu’elle était préparée, qui lui demanda s’il venait de loin.
Il secoua la tête.
Elle lui demanda alors quand ce serait, il dit qu’on ne savait pas. Peut-être aujourd’hui, peut-être demain ; personne ne sait le jour, ni l’heure[7] ; mais tenons-nous prêts, car les temps sont proches.
Elle prit son porte-monnaie ; elle lui demanda combien c’était ; il répondit : « Un franc vingt-cinq » ; elle lui donna deux francs ; il tira à son tour son porte-monnaie de sa poche ; c’était plutôt une espèce de bourse, de fortes dimensions, en cuir noir, avec un coulant.
Il rendit à la femme septante-cinq centimes, ainsi l’opération fut faite, la Parole fut transmise.
Cependant les choses disent aussi une Parole et un message par elles aussi est transmis. Sous le ciel pas encore blanc, comme on sent qu’il ne tardera pas à devenir, elles sont une réunion qui dit : « On est là. » Les platanes parlent, disant : « On est là. » Cette peau blanche qu’ils ont, comme quand une femme ôte sa robe et on se détourne de sa blancheur. La fontaine dit : « On est, on coule, je fais beau où je coule, on est, on dit quelque chose parce qu’on est ; on dit qu’on coule, on fait son métier, on dit le métier qu’on fait ; on coule, je suis fraîche à boire, je fais frais où je coule, je fais belle herbe partout où je coule, l’herbe m’aime, l’herbe a besoin de moi. » Et l’herbe : « C’est vrai. » Le toit est en inclinaison dessus le mur qui est d’équerre ; le toit dit : « Il est bon que je sois en inclinaison. »
On entendait de nouveau le bruit des pois roulant contre la terre vernissée du baquet ; des baquets assez grands, vernis en rouge-brun, avec des palmettes vertes pour faire beau ; puis plus de bruit du tout parce que le baquet allait se remplissant ; « et moi, est-ce qu’on fait attention à moi ? » dit la passerose.
Alors elle se fait plus grande encore et mince qu’elle n’est, qui l’est pourtant déjà assez, dans sa robe en étamine vert clair, toute garnie de pompons roses.
Elle aurait voulu qu’il prît quelque chose, avant de repartir, mais il n’accepta qu’un verre d’eau, comme dans les premiers Temps[8]. Car les Temps d’à présent ressemblent à ces premiers Temps.
De nouveau la Parole est confiée aux serviteurs du Maître : « Ne t’attarde pas, est-il dit, ne t’attache pas au vin ; détourne-toi des nourritures. »
Il repassa sous les platanes ; les platanes disaient : « Regardez-nous, on est beau. » Il ne les regarda pas.
[1] Cette idée d’une répartition des charismes se souvient de I Corinthiens xii, 6-8.
[2] I Corinthiens i, 23.
[3] Voir Apocalypse i, 1-2.
[4] Apocalypse iv, 2-10.
[5] Voir Mathieu xiii, 14.
[6] Apocalypse i, 8.
[7] Mathieu xxiv, 36.
[8] Ces premiers Temps sont ceux d’avant le Déluge : selon la tradition biblique, Noé qui en réchappe seul (avec sa famille) est le premier homme à planter de la vigne et à en tirer du vin, dont il s’enivre (Genèse ix, 20-21) On voit mal à quel passage de la Bible pense ici Ramuz ou son personnage (est-ce lointainement à Mathieu x, 42 ?) ; la citation du paragraphe suivant n’a pas de source biblique.