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Pour fêter leurs vingt ans de vie commune, Pascale et Loïc partent pour Rome. Leur chambre d'hôtel, très haute de plafond, est tapissée d'un papier à fleurs, de petits bouquets de vieille dame, sans parfum, secs et pâles : roses, gentianes, myosotis et primevères. Les mêmes motifs se répètent sur les rideaux et les couvre-lits : leur chambre est un herbier. Un petit poste de télévision diffuse MTV, Madonna fait du rodéo sur un cheval mécanique, devant un écran où est projeté un décor de western.
Pascale se baigne dans la grande salle de bains rouge, puis elle rejoint Loïc. Il est allongé dans les draps blancs, seul espace que les fleurs n'ont pas colonisé. Elle reste debout devant lui, nue et parfumée, plusieurs minutes, mais il ne la regarde pas. Il regarde Madonna. Puis il dit, toujours sans la regarder :
- Je ne t'ai jamais désirée. Je pensais que ça viendrait avec le temps. Je suis désolé.
Pascale regarde les gouttes d'eau qu'elle a oublié d'essuyer sur ses pieds. La télévision est toujours allumée mais le son est coupé. En silence, Madonna donne des coups de reins sur le cheval mécanique.
Les fleurs de la tapisserie se ferment.
Pascale pense à la Hollande. À leur premier voyage, il y a vingt ans, près de La Haye. Jamais elle n'avait vu autant de fleurs. Tout s'offrait au regard avec une extrême précision, jusqu'à éblouir. La ligne d'horizon, très basse, dégageait un ciel immense. Ce plat pays aurait dû ennuyer Loïc, pourtant il avait l'air heureux.
Ils étaient partis à vélo acheter un oeuf d'autruche.
Pascale ne comprenait pas que les champs d'herbe grasse puissent se trouver au-dessous du niveau de la mer. Loïc lui avait expliqué le fonctionnement des digues et des polders, comment l'eau douce était pompée par les moulins jusque dans les canaux.
Pascale imaginait une grande vague d'eau salée qui venait tout anéantir.
A vélo, ils se déplaçaient sans effort. Des hannetons volaient maladroitement et percutaient leur visage. Le soleil ressemblait à un jaune d'oeuf et tout le paysage ressemblait à un tableau.
Julien Burri est né en 1980 à Lausanne. A dix-sept ans, il a publié son premier recueil de poèmes et reçu le premier Prix des jeunes auteurs dans la catégorie théâtre. Ont suivi deux recueils de poèmes et un court récit aux Editions de l'Aire, puis des poèmes aux Editions Samizdat. En 2009, il a publié Poupée chez Bernard Campiche Editeur, roman sélectionné pour le Prix du "Roman des Romands" et lu dans plus de trente classes de lycée. Dans ces six récits, des personnages en quête d'amour rencontrent un garçon beau à vomir. Il est le miroir dans lequel chacun voit se refléter ce qu'il désire : un leurre fantastique, un piège à guêpes rempli de sirop. Leur désir inassouvi et leur solitude sont creusés par une écriture cruelle, tantôt baroque ou ironique, qui ne laisse pas le lecteur indemne.