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"Un mal pour un bien", a titré Le Monde, dans un éditorial commentant l'échec du récent Sommet de Hanoï. Pour une fois, on en saura gré aux ultra- durs de l'Administration Trump - Mike Pompeo ou John Bolton - d'avoir convaincu leur président de ne pas céder à son pote Kim Jong-un toute la maison, avec le mobilier en prime. Il reste que ce Sommet américano-nord-coréen fut caractérisé par son impréparation, le mépris des experts, la confiance arrogante dans la diplomatie personnelle, en un mot par son amateurisme.
En fait, Donald Trump aurait été bien inspiré de suivre l'exemple de l'un de ses prédécesseurs démocrates, en l'occurrence Bill Clinton, seul président américain a avoir conclu un accord digne de ce nom avec Pyongyang, même si, pour des raisons indépendantes de sa volonté, il n'a jamais été mis en œuvre.
Découverte du "Royaume-Ermite"
Il est vrai que son époque, le début des années 90, marquée par la chute du communisme européen et la fin de la guerre froide, était propice à la détente. Au sein du très opaque régime nord-coréen, les partisans d'une certaine ouverture avaient arraché de haute lutte la tenue dans leur capitale, en avril 1991, de l'Assemblée générale de l'Union parlementaire, dont le siège est à Genève. Ce fut pour moi l'occasion de consacrer au "Royaume-ermite" l'un des mes quatre voyages dans la péninsule coréenne.
En acceptant d'accueillir sans restrictions des centaines de délégués des ex-pays communistes de l'Est européen, de ses frères ennemis du Sud ou encore d'Israël, le dernier régime stalinien de la planète prenait un risque certain. De fait, seul un visa fut refusé, au correspondant du New York Times à Pékin. Une semaine durant, notre groupe de journalistes étrangers purent jouir d'une liberté relative de déplacement. Ils furent ainsi témoin de la liesse "spontanée" d'une foule nord-coréenne accueillant le premier ministre chinois Li Peng, en visite officielle.
Mais celui-ci apportait à ses hôtes une bien mauvaise nouvelle. Conséquence des évènements précités, Américains et Soviétiques allaient renoncer à leur veto croisé à l'admission à l'ONU des deux Corées - lesquelles prétendaient représenter exclusivement l'ensemble de la péninsule - et la Chine se rallierait à cette décision. En d'autres termes, Pyongyang, contraint désormais de siéger à l'ONU de concert avec le frère ennemi de Séoul, était invité, poliment mais fermement, à préférer la négociation à l'affrontement.
Avec l'entrée à la Maison Blanche du démocrate Clinton, en 1992, le contexte semblait d'autant plus favorable. Pourtant, ses premiers mois de pouvoir furent marqués par une escalade des tensions lorsque des photos satellites dévoilèrent la présence d'une usine de retraitement nucléaire à Yongbyon, au point que le nouveau président envisagea sérieusement, en 1994, une frappe préventive. S'offrant en médiateur, l'ex-président Jimmy Carter se précipita à Pyongyang - premier haut dignitaire américain à visiter la capitale nord-coréenne - et obtint du président Kim Il-sung la promesse de négociations entre les deux pays.
La mort subite du "Grand Leader", le 8 juillet 1994, ne remit pas en cause ce processus et les deux délégations prirent rendez-vous à Genève sous la direction de deux négociateurs chevronnés, le secrétaire d'Etat adjoint Robert Gallucci et le vice-ministre des Affaires étrangères Kan Sok-ju. (Rien à voir avec la situation actuelle). Deux mois durant, des pourparlers acharnés se déroulèrent entre la Mission américaine, sur les hauteurs de Pregny, et la résidence nord-coréenne jouxtant le parc des Eaux-Vives.
Accord à Genève
Le 19 octobre, l'accord fut finalement conclu aux termes duquel la Corée du Nord s'engageait à "geler" son programme nucléaire et à accepter dans un délai de cinq ans des inspections de l'Agence atomique de Vienne (AEIA). En contre-partie, elle recevrait deux réacteurs à usage exclusivement civil fournis par la Corée du Sud (qui fut mise devant le fait accompli) ainsi qu'une aide alimentaire et en pétrole des Etats--Unis. Les deux pays envisageaient en outre l'ouverture de bureaux de liaison dans leurs capitales respectives, prélude à des relations diplomatiques en bonne et due forme.
Mais. un mois plus tard, les républicains remportèrent une victoire éclatante aux élections de mi-mandat et, désormais maîtres du Congrès, firent aussitôt connaître leur opposition à un accord qui, à leurs yeux, ne garantissait pas suffisamment la dénucléarisation de la Corée du Nord. Sans le rejeter formellement, ils le rangèrent dans un tiroir, laissant néanmoins une certaine marge de manœuvre à Clinton. Celui-ci approuva la "diplomatie du soleil" du nouveau président sud-coréen Kim Dae-jung lequel , le 13 juin 2000, put se rendre à Pyongyang pour un Sommet intercoréen historique avec son homologue nordiste, Kim Jong-il, qui lui valut le prix Nobel de la Paix. Ce fut ensuite le tour de la secrétaire d'Etat américaine Madeleine Albright de découvrir la capitale nord-coréenne, en prélude à une visite du président Clinton lui-même.
Mais celle-ci n'eut jamais lieu, suite à l'élection de son successeur républicain, George Bush junior. Celui-ci n'hésita pas à humilier publiquement le président sud-coréen en annonçant la suspension du processus de normalisation avec le "Royaume-Ermite" lors de leur rencontre à la Maison Blanche. Par la suite, il parut se réviser en autorisant l'ancien ambassadeur à l'ONU Bill Richardson à reprendre les discussions avec Pyongyang. Mais son fameux discours de l'Etat de l'Union de 2002, incluant la Corée du Nord dans "L'Axe du Mal" aux côtés de l'Irak et de l'Iran, mis fin à tout espoir de normalisation. En 2003, la Corée du Nord se retira sans préavis du Traité de non prolifération nucléaire (TNP) et reprit à toute vapeur son programme atomique. Sous l'Administration Obama, il y eut bien quelques velléités de pourparlers dans le cadre du "Groupe des Six" incluant la Chine et la Russie, mais sans aucun résultat.
On en est là aujourd'hui. Pyongyang disposerait d'une soixantaine de missiles à tête nucléaire, résultante de toutes ces occasions manquées. Bien sûr, il ne faut nourrir aucune illusion sur la nature du régime nord-coréen, l'un des plus fermés et inhumains de la planète, ni sur son obsession à acquérir l'arme suprême, condition indispensable à ses yeux à sa survie. Mais, les Etats-Unis et leur diplomatie fluctuante ont aussi leur part de responsabilités dans cette tragédie d'erreurs qui a abouti au fiasco de Hanoï.