Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07063.jsonl.gz/74

08/08/2009
Modernisme et Naturalisme (en poésie)
On prétend volontiers qu’il est très moderne de ne pas donner dans l’imagination, en poésie, parce qu’Yves Bonnefoy et les autres poètes héritiers du néoclassicisme de Paul Valéry la proscrivent et qu’ils dominent la scène poétique française. Mais au Portugal, le culte qu’on rend à Pessoa, qui était volontiers imaginatif, relativise ce dogme; d’ailleurs, la poésie anglaise ne s’y plie pas non plus, en général. Je ne connais, comme poète contemporain de langue anglaise, que John Berger, mais le fait est qu’il est suggestif et imaginatif. Mon ami Jean-Vincent Verdonnet (plutôt proche d’Yves Bonnefoy) me faisait remarquer que l’étrangeté des vers de Berger était typiquement anglaise. (Mais j’ai plus aimé et imité la poésie de langue anglaise, moi-même, que la française.)
La poésie française préfère au moins depuis Racine la sobriété, en matière d’imagination. Corneille rappelle, dans un poème, que c’est l’Académie qui a condamné le fabuleux dans la poésie. Il le regrettait, du reste: car on le sait peu, mais Corneille fut un grand défenseur de la fable au sein de la poésie et de la tragédie. Mais dans les autres pays, est-ce qu’il y a eu une académie qui imposait ainsi ses vues rationalistes? Quand il n’y en a pas eu, la poésie est restée très imaginative. Et quand il y en a eu, elle a eu moins de moyens d’imposer ses vues qu’en France.
Cependant, il ne faut pas s’imaginer que les théoriciens, même en France (où la culture est très étatisée), sont tout-puissants. Jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, des poètes ont pratiqué l’imagination dans un sens poétique, c’est à dire reflétant un monde autre, non réductible à ce que les sens perçoivent. Je pense en particulier à Charles Duits et à Robert Marteau, pour moi trop méconnus.
Et puis les critiques de Bonnefoy contre Mallarmé, qui lui aussi créait un monde fabuleux reflétant une sphère autre, idéale, ne portent pas forcément. J’ai pu publier moi-même, dans une revue littéraire, au moins un article où on trouvait que je défendais la position de Mallarmé avec efficacité.
Le refus de l’imagination s’apparente à une doctrine officielle, mais la poésie est libre.