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07/11/2016
Les clones immortels de Michel Houellebecq
Dans un récent article, j'ai évoqué Les Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq, et sa fin mystique, marquée selon moi par l'averroïsme. Je voudrais continuer cette réflexion.
J'ai dit que notre auteur dissolvait l'individu dans un vide lumineux, dans les derniers moments de ce roman et du reste des autres qu'il a écrits. Il aime ce genre de fins. Mais dans ces Particules élémentaires, il ajoute un épilogue qui annonce La Possibilité d'une île (2005): une essence stable sera un jour trouvée au code génétique, et on pourra créer des clones immortels, heureux - malgré les protestations des religions.
Je suis allé en Andalousie, patrie d'Averroès, et j'ai été frappé par ce qui reste de l'Espagne musulmane: le principe de répétition m'a paru saisissant. La mosquée de Cordoue répète à l'infini ses arcs, ses colonnes, et la nudité accentue le sentiment de répliques à jamais identiques, dans un univers sans limites. L'Alhambra de Grenade fait le même effet, notamment parce que les figures y étant proscrites, les variations ne sont guère possibles: l'individualisation y est moindre que dans le christianisme.
J'ai lu, il y a plusieurs années, un livre issu de l'Espagne musulmane, appelé Le Livre de l'échelle de Mahomet, traduit en latin en Espagne même. De la même manière, le voyage du prophète dans l'autre monde (puisque c'est de cela qu'il s'agit) était rythmé par une sorte de mathématisme - même si, naturellement, le paradis et l'enfer apparaissent comme deux lieux différents: la formulation de chaque chapitre se ressemblait, et la lecture en était grandement facilitée. Quand on compare avec Dante, qui s'est manifestement inspiré de cet ouvrage, on constate à la fois que le merveilleux y a perdu, car le texte islamique est rempli d'évocations de millions d'anges, et que l'humain y est plus présent dans son individualité, puisque le poète italien raconte l'histoire des particuliers qu'il rencontre dans l'autre monde, telle qu'elle s'est déroulée dans le nôtre.
Mais Houellebecq, avec ses clones immortels, m'a fait penser à la mosquée de Cordoue, je dois l'avouer: il suffisait d'y ajouter le pragmatisme romain, origine du matérialisme moderne. Qu'il refusât d'appeler matière la matière et voulût l'appeler esprit n'y changeait rien: il y avait, dans l'arabisme antique, nourri d'Aristote, des velléités technico-magiques qui ont été écartées par l'Islam - nourri, lui, de christianisme, qu'on le veuille ou non, et donc de mysticisme moral.
Pour moi, ces clones immortels ne seraient pas mauvais s'ils existaient, mais je les prends pour des illusions. Houellebecq a raison de dire que les religions s'opposeront en vain à la manipulation génétique, comme elles se sont opposées en vain à l'application des principes du matérialisme historique. Mais, comme le disait Tolkien de la technologie en général, les résultats seront loin de ce qui aura été rêvé. C'est vers d'autres voies, à mes yeux, que la science doit aller. Le matériel ne s'imprègne pas par un jeu de langage des qualités du spirituel, comme dans la science-fiction. La source des différentes formes physiques n'est pas forcément physique elle-même. La connaissance peut, comme chez Goethe, pénétrer le psychisme en soi. Teilhard de Chardin espérait que la science s'orienterait dans ce sens, même s'il ne s'y osait pas.
L'artiste n'est pas forcément le seul être conscient à donner forme à la matière. En le faisant, il ne crée pas forcément un mensonge qui l'arrange (par exemple en attribuant à des objets physiques une qualité divine). Il peut aussi, comme le disait Novalis, user d'une imagination créatrice se confondant avec celle de l'esprit du monde.