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Editorial
Lorsqu'elle se penche sur le cas de la musique vocale, l'interprétation dite «historiquement informée» vient se briser sur un fascinant paradoxe: sans doute, depuis l'âge de Cro-Magnon au moins, le capital génétique humain a très peu évolué; sans doute, notre organe phonateur correspond très exactement à celui dont disposaient Purcell, Ockeghem ou Timothée de Milet -- tous des chanteurs --, voire les plus anciens de nos prédécesseurs musiciens, à cinq mille, vingt mille, cent mille ans de distance. Et pourtant, en l'absence d'enregistrements, il nous est rigoureusement impossible de savoir de quelle manière cet instrument était employé. Quelle immense frustration! Au-delà de 1900, la nuit la plus épaisse entoure ce paramètre essentiel entre tous pour l'art du chant: la couleur sonore. Quel serait donc le hurlement de joie de l'archéologue à qui arriverait l'impossible fortune de découvrir, dans les ruines encore non fouillées de Pompéi, un exemplaire intact d'orgue hydraulique? Ou, dans la soupente d'un manoir oublié, une anche de la Renaissance en état de jouer? Bien qu'inchangée au cours des siècles, la voix humaine est d'une telle souplesse, elle a été utilisée de tant de façons diverses, que la plus grande perplexité entoure les tentatives faites pour retrouver l'art de nos prestigieux devanciers.
Les castrats ont, pour des raisons compréhensibles, monopolisé l'attention des chercheurs et du public depuis des décennies. Cette voix, nous ne la recréerons pas; les uniques enregistrements existants, datant de 1902, nous permettent néanmoins de savoir qu'il s'agissait, pour l'essentiel, d'une voix d'enfant. En réalité, ténors aigus et falsettistes, dont les destinées sont plus ou moins inextricablement mêlées, représentent un cas bien plus difficile. Et si la tendance du dernier demi-siècle a été de se risquer très avant dans le développement d'un fausset jusque-là déprécié, le temps semble venu pour une grande mise à jour de nos notions, un équilibrage des données et une recherche du juste milieu. Hector Berlioz, qui a connu encore la tradition des hautes-contre dans sa jeunesse, a également entendu des falsettistes en Italie (Mémoires, chapitre 39). Il ne semble même pas lui être venu à l'esprit des les rapprocher les uns des autres. Peut-être devrions-nous donc cesser de nous moquer de ceux qui mélangent castrats et faussets: faisons-nous vraiment beaucoup mieux, en confondant si souvent hautes-contre et falsettistes?
Vincent Arlettaz
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(page mise à jour le 5 juillet 2016)