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La bombe atomique est-elle légale? Au sein de la stratégie militaire, elle est orientée vers la destruction de villes, de populations civiles. Or, on entend toujours dire que c’est interdit. Même si dans les faits ce n’est pas exécuté, la menace peut-elle en être regardée comme permise?On a cru qu’on pourrait l’utiliser dans un cadre militaire strict, au sein du combat; mais ce n’est pas le cas.Certains ont ironisé sur la diabolisation dont elle fait l’objet; mais si son utilisation a des effets qui nécessairement ne sont pas conformes au droit, n’y a-t-il pas dans cette réaction spontanée une légitimité? Le diable est bien le symbole de ce qui est mauvais en soi.On essaie d’empêcher de nouveaux pays d’avoir cette arme; mais ne serait-il pas logique en ce cas qu’on essaie aussi de contraindre ceux qui l’ont à la détruire?Le nationalisme naturellement donne le sentiment qu’elle est autorisée à l’État dont on est citoyen; mais dans une époque mondialisée, cela a-t-il encore un sens?Le goût de la technologie a fait dire à certains que les possibilités techniques méritaient toujours d’être exploitées; mais est-ce le cas? À ce sujet, J.R.R. Tolkien, dans sa correspondance, disait au contraire que l’être humain devait apprendre à faire la différence entre ce qu’il peut matériellement faire et ce qu’il est moralement justifié qu’il fasse.J’ai déjà évoqué le problème de l’énergie atomique après le désastre de Fukushima, m’appuyant sur Isaac Asimov pour dire que cette source ne devrait être exploitée que si on savait maîtriser la radioactivité une fois qu’elle est répandue dans l’air. Le fait est que tant que la bombe atomique ne peut pas être exclusivement dirigée sur des objectifs militaires, on ne peut pas dire, à mon avis, qu’elle est conforme au droit.Je suis donc favorable à un désarmement nucléaire total.
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Le romantisme authentique est né en Allemagne contre la France de Napoléon, et il rejetait fondamentalement le centralisme et l’uniformisme hérités des planifications des Idéologues, eux-mêmes issus du rationalisme philosophique des Lumières. Ricarda Huch, auteur d’un remarquable ouvrage sur le romantisme allemand, déclara, à ce sujet: Dans l’État français, la centralisation avait vaincu depuis des siècles, ce principe mécanique, nu, mesquin, tueur de vie, que le romantisme pourchassait dans tous les domaines. De même que le romantisme poursuivait Newton parce qu’il avait introduit le mécanisme dans la physique et l’astronomie à la place de la vie, de même il combattait la France parce qu’elle était l’État qui, par un calcul et une construction arbitraires, prétendait créer artificiellement des échanges organiques. En ce sens, la Prusse représentait elle aussi le principe ennemi, le concept mort en regard de l’idée vivante, le conscient opposé à l’inconscient, l’esprit sans la nature; l’État prussien dans son ensemble était la création arbitraire de quelques hommes, il n’avait aucune racine dans le passé lointain, il s’agrandirait d’une manière fatale; il était aux yeux des romantiques privé de la sanctification qui découle d’une participation constante à la source divine.On voit poindre ici un lien avec la pensée de Joseph de Maistre, qui estimait que la République était artificielle, et ne puisait pas aux forces de l’univers, extérieurement naturelles, intérieurement guidées par la Providence - la différence étant, tout de même, que le Savoyard regardait la France polarisée par la personne royale comme justement émanée de cette nature imprégnée de divinité. Toutefois, il affirmait que la république était encore plus centralisée que la monarchie, et il l’en blâmait.Ricarda Huch, quant à elle, affirme que les romantiques cherchaient d’abord à défendre les traditions locales dans toute leur richesse; et elle ajoute: Il était donc compréhensible qu’un État centralisé comme la France, où les provinces étaient opprimées au profit d’un pouvoir central dominateur, ne fût pas du goût d’un homme politique romantique. L’unité dont il rêvait ne devait nullement détruire le particularisme, ni l’indépendance - du moins jusqu’à un certain point. L’État fédéral hantait déjà les esprits.En somme, la politique romantique est par essence celle de Denis de Rougemont, pour qui les particularismes devaient pouvoir s’épanouir librement, et le lien social être fondé sur l’amour - non sur la force. On sait que Teilhard de Chardin le rejoignait dans cette aspiration à respecter les colorations culturelles particulières - au fond toutes voulues par la Providence et l’Évolution, à ses yeux.La Prusse tendait au centralisme, mais Hitler y tendit encore plus. Ricarda Huch s’est dressée contre son régime, et l’a fui. Le régionalisme et le fédéralisme ne sont pas un complot, comme on l’entend dire, pour affaiblir les grandes nations; ils sont le simple effet d’un romantisme mû par l’aspiration à un monde plus juste - davantage fondé sur la liberté, et la fraternité.
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L’université d’été de Régions & Peuples Solidaires, fédération de partis régionalistes français, a eu lieu cette année à La Roche sur Foron, et elle était organisée par le Mouvement Région Savoie; j’y ai participé à ce titre. J’ai alors pu admirer la belle organisation de l’Union Démocratique Bretonne, la composante armoricaine. Elle bénéficie d’un tissu associatif fort, marqué par le catholicisme social. La figure de saint Yves, évêque local qui a tout donné aux pauvres au treizième siècle, cristallise certainement cet esprit.Le parti régionaliste breton, proche des socialistes, a obtenu un député à l’Assemblée nationale. Les promesses de François Hollande concernant la régionalisation et la reconnaissance des langues et cultures minoritaires étaient donc très attendues; l’espérance était grande.Personnellement, je n’y croyais pas tellement, car les socialistes sont proches des fonctionnaires, qui restent les héritiers des idéologues de la Révolution, de ceux qui promouvaient le français et sa culture propre au nom de son universalité supposée. Ils découlent de Condorcet, Rivarol, Condillac - de l’intellectualisme parisien. Le régionalisme au contraire émane du romantisme. Il naquit en Allemagne contre Napoléon et ses planifications uniformisatrices, et même en France, il est lié à la figure de Lamartine, qui défendit Frédéric Mistral et chanta la Savoie. Victor Hugo, pareillement, se montra passionné par le folklore local, en Franche-Comté, en Île-de-France, mais aussi en Savoie, et dans les îles anglo-normandes. Mais la révolution industrielle et la Troisième République ont ramené, à travers le naturalisme, ou le scientisme, la prétention parisienne à l’universalisme, dont la tour Eiffel est le symbole.Et le fait est que j’ai toujours pensé que Nicolas Sarkozy était en réalité plus régionaliste que François Hollande. Mais il demeurait bonapartiste, étatiste, et François Hollande, s’étant allié avec les écologistes - eux aussi issus du romantisme, et fédéralistes en théorie -, pouvait toujours faire rêver. Seulement, les écologistes devenus ministres à Paris s’efforcent à leur tour de se servir de l’État central pour imposer leur vision du bonheur; le régionalisme ne les attire plus. Des ministres socialistes d’origine bretonne sont du reste venus annoncer à Rennes que la régionalisation promise n’arriverait pas: ce que décide le Conseil régional ne pourrait pas s’imposer aux collectivités d’un rang inférieur.Les Bretons se sont alors plaints: traditionnellement, ce que décide le Conseil régional d’Île de France s'impose bien aux communes de la banlieue parisienne!Au bout du compte, la liberté culturelle reste en France un vain mot. On invoque toujours des principes supérieurs pour ne pas la laisser s’installer. L’unité nationale, l’État-Nation, le pacte républicain, en sont des exemples.Mais l’Union européenne s’est construite sur le principe de la libéralisation culturelle. Les politiques français, effrayés, ont décidé de ne plus s’impliquer davantage dans cette Europe à vocation fédérale. Un sentiment de stagnation s’est emparé du pays, et la population a de plus en plus de mal à l’admettre.
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Joseph de Maistre disait que la république projetée par les révolutionnaires français revenait à créer une poignée de républicains et des millions des sujets, comme à Rome. Il reprochait notamment aux parlementaires de ne représenter que la nation au sens abstrait, sans avoir de compte à rendre aux électeurs. À ce sujet, il se résigna même à citer Rousseau - qu’il détestait, mais qui, comme on sait, rejetait le système représentatif. Maistre en arrive à affirmer qu’avec le système que la république française a adopté, les particuliers et les régions ont encore moins de pouvoir que sous la monarchie.Victor Hugo assura qu’en 1793, sur l’Assemblée nationale, avait soufflé un vent divin: rendre compte aux électeurs était donc inutile…. L’infaillibilité présidait forcément aux délibérations! Le mouvement que fait le Peuple en votant était comme imprégné de grâce magique: émanant de l’inconscient - de la masse -, il créait une sorte de feu sacré dans le lieu de réunion - il y plaçait l’esprit saint!Pour Maistre, ce dernier n’était que dans l’Église catholique, et donc se reflétait sur le front du Roi très chrétien, oint à Reims. Louis XV avait pourtant été en toute conscience parfaitement impie, et ses successeurs ne furent pas très différents. Louis XVIII n’avait que peu de foi religieuse. Dans la noblesse, on lisait surtout Voltaire et Diderot. Le parti religieux était pratique, parce qu’il sacralisait le pouvoir des élites; mais au sein de celles-ci, on en riait, et de cela a dû naître la légende des apôtres qui ne se disaient inspirés par la divinité que pour mieux en imposer au peuple, ainsi que le raconte Rousseau dans son Contrat social.Le système français actuel est hybride: l’oint de l’élection est donné à un seul homme, lequel est censé croire sincèrement à ce qui le relie au peuple. Le fait-il? C’est aléatoire. Dans les faits, le peuple n’a pas les moyens de contrôler que le Président de la République exécute réellement son programme.Mais la mystique présidentielle instaurée par De Gaulle allait au-delà des programmes: il s’agissait d’une relation psychique entre le monarque élu et la nation qui ressortissait à l’indicible. Or, on peut se demander ce qu’il en reste. Le peuple est plutôt fasciné par Paris, la tour Eiffel: le mythe de la cité-lumière. Le centralisme est défendu au nom de l’égalité républicaine, alors que tout le monde sait très bien qu’il donne un statut spécial à la capitale - statut qui fait de la France l’un des pays d’Europe où les inégalités sont les plus grandes: entre Paris et les provinces les plus pauvres, le fossé est énorme. Or, Rousseau rejetait le centralisme et affirmait qu’aucune ville ne devait prévaloir sur les autres dans une république égalitaire.Il existe également une sorte de fétichisme en direction des réalisations des grandes entreprises nationales: les avions, notamment, font l’objet d’une sorte de culte. Mitterrand y participait, en affirmant que depuis les hauteurs d’azur, il voyait les dieux! Le peuple a besoin de cristalliser dans des images précises son sentiment intime.Serge Lehman a pensé répondre à cette attente en créant un super-héros pour l’Île de France, l’Optimum. Je crois aussi que c’est à l’art, et non à la technologie ou à la politique, de matérialiser le rêve, et de donner à voir le génie national.
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Beaucoup de gens s’en prennent au gouvernement français, actuellement, et j’avoue n’avoir pas envie de défendre Jean-Marc Ayrault, notamment à cause de ce qu’il a dit lorsqu’il a annoncé des mesures pour améliorer la compétitivité des entreprises. Quelle que soit l’intention qu’il a eue en parlant de cela, il a mentionné les gros groupes qui font la fierté de la France; or, pour moi, la France n’est fière que de ses citoyens pris un à un, pauvres ou riches, petits ou gros, qu’ils soient solitaires ou qu'ils vivent en groupe. Ennoblir d’emblée de cette façon les gros groupes qui permettent aux Français de s’imposer à l’étranger m’a paru ressortir à l’impérialisme monarchique.D’ailleurs, ce n’est pas la fierté de la France, qui compte, en économie, mais la capacité à créer des produits qui se vendent, qu’on ait envie d’acheter. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette capacité n’est pas forcément liée aux gros groupes. L’horlogerie suisse marche bien justement parce qu’elle n’est pas monopolisée par un gros groupe, mais animée par de petites et moyennes entreprises qui rivalisent d’efforts pour créer de belles montres. Le gros groupe - tout comme l’État centralisé - tend à figer l’innovation, à faire obstacle à la créativité - laquelle ne vient pas de la multitude des cerveaux mis ensemble en connexion électromagnétique, comme on se l’imagine ici ou là, mais des individus qui trouvent au fond d’eux-mêmes des idées nouvelles et de leur entourage qui accepte de les appliquer après les avoir comprises.En tout cas, personne n’achète un produit parce qu’il est français.Et puis, personnellement, je crois que les gros groupes qui font la fierté de la France coûtent souvent plus qu’ils ne rapportent. Je suis favorable à ce que leurs monopoles soient brisés. Plusieurs de ces gros groupes, d’un côté sont soutenus par l’Etat, de l’autre se parent du concept de service public pour mieux s’imposer. C’est le cas du gros groupe qui s’occupe de l’électricité. Il a une politique commerciale agressive, et se prévaut de décisions politiques allant dans le sens de l’écologie, dans le même temps. Or, cela tend à uniformiser les pratiques, et à empêcher des petits groupes d’être innovants dans les transports, le chauffage, l’éclairage - ou même les individus de faire des choix autres, de dépenser différemment leur argent. En soi, par conséquent, ce monopole coûte cher et a des avantages plus politiques qu’économiques.Car les gros groupes qui font la fierté de la France participent du sentiment national, qui n’a jamais servi l’économie, et qui, sur le plan culturel, n’est qu’une couleur parmi d'autres. On peut aussi aimer les petits groupes qui font la fierté de la Savoie, pourquoi pas? Ou les petits groupes qui font la fierté de mon village. Ou les individus qui font la fierté de l’humanité. L'échelon national n'est pas sacré.
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Il a été fréquemment noté qu’entre la Cinquième République fondée par Charles De Gaulle et la monarchie de droit divin - ou l’empereur déifié de l’ancienne Rome, même -, la différence n’était pas si grande. L’idée nationale, apparue à l’époque moderne, ne l’empêche pas forcément. Dans les temps antiques, chaque peuple se songeait en relation plus intime avec le sacré que les autres. Il n’y avait pas de véritable distinction entre la nation et la religion. Les cités avaient été consacrées à un dieu particulier au moyen de rites définis; le reste en découlait.Car, d’un autre côté, le foyer de la cité était l’image et l’extension de chaque foyer domestique: il faisait de la cité une grande famille.Or, au sein même du socialisme, ces idées qu’on peut regarder comme archaïques sont souvent demeurées. Tout le monde connaît l’aspect foncièrement familial des régimes chinois et nord-coréen. Mais Staline même disait que les Russes étaient de tous les peuples le plus à même de saisir dans son essence le communisme. Cela revenait à dire qu’il était lié par nature - et spontanément - à la Vérité.Or, Mitterrand avait, à propos de la France et du peuple gaulois, des croyances assez comparables. Ses allusions fréquentes à Vercingétorix et à Maurice Barrès peuvent en dire assez, à cet égard. Il est également remarquable que quand les Savoyards n’ont pas voté pour lui, en 1988, il ait déclaré que c’était parce qu’ils n’étaient pas réellement français: ils ne l’ont pas, lui-même, reconnu comme le père adoptif de la nation!Même le sens social peut être national et renvoyer à l’idée monarchique. La notion que les anciens Romains avaient qu’une filiation par adoption était tout aussi organique qu’une filiation naturelle prélude au droit du sol, et Jésus est allé dans le même sens lorsqu’il a déclaré que Dieu pouvait d’un caillou faire le fils d’Abraham. Les différences entre le régime tenu par une dynastie divinisée et celui que gouverne en théorie une volonté nationale sont plus ténues qu’on pense. Les notions idéologiques - les mots - peuvent masquer, jusqu’à un certain point, des lignes de force profondes. Lorsque les mots perdent de leur pouvoir d’envoûtement, les choses apparaissent comme peu changées d’une époque à l’autre, au sein d’un même pays.
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Le 10 juin, c'est le premier tour des élections législatives, en France; elles sont censées permettre au Président de gouverner à sa guise, ce que je trouve assez peu sensé, étant favorable à un système qui donne le pouvoir de gouverner à un chef choisi par le Parlement. Pour autant, je compte apporter mon suffrage au candidat de la majorité présidentielle.
Dans ma circonscription, en effet, il s'agit de Gilbert Saillet, que je trouve formidable. Il a dirigé une entreprise d'horlogerie à Genève, puis s'est adonné à la peinture, et il est écologiste et fédéraliste - dans la lignée de l'excellent Denis de Rougemont. Il a été choisi de préférence à un socialiste ou à un communiste parce qu'aux dernières élections locales, il a fait de plus de voix que les représentants de cette vieille gauche.
Face à lui, il y a principalement Martial Saddier, maire de Bonneville, candidat de la droite républicaine. Au début, je me demandais si je ne voterais pas pour lui, parce que dans son programme, il a déclaré qu'il défendrait la culture locale; et le fait est qu'il a déjà permis que fussent réalisées en ce sens plusieurs manifestations, auxquelles j'ai participé. J'ai notamment écrit un spectacle qui donnait à Bonneville l'éclat d'une cité glorieuse et la reliait à des divinités locales, et cela s'est bien passé. Martial Saddier a également été présent lorsque j'ai publié De Bonneville au mont Blanc, sur les écrivains qui ont parcouru la vallée de l'Arve. J'apprécie, naturellement, que des élus cherchent à créer une alternative à la culture officielle, venue de Paris, en aidant à l'épanouissement de ce qui est officieux et local.
Mais je voudrais surtout que la vie culturelle fût réellement décentralisée. Et je crois, de façon générale, que plus les décisions se prendront dans des villes proches, plus elles respecteront les vœux différenciés des citoyens - à cet égard comme aux autres. Le fédéralisme tend à accorder des prérogatives dans la Culture et l'Éducation à la Région, et Lyon reste plus proche que Paris. Rousseau disait d'ailleurs que les meilleures républiques n'étaient faites que d'une seule ville et de la campagne qui l'environnait. Et même si je n'approuve pas sa manière de soumettre la vie culturelle à l'État, je pense comme lui que si le lieu où se prennent les décisions est proche, les citoyens sont plus en phase avec ces décisions. Or, Gilbert Saillet non seulement est fédéraliste, et est d'accord pour dire que même Lyon est un peu loin, mais il a pleinement conscience que dans l'Éducation les libertés doivent s'accroître. Je voterai donc pour lui.
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Comme je suis citoyen français, je dois bientôt choisir entre Nicolas Sarkozy et François Hollande. Je dirai d'abord que mon impression est que pour beaucoup de gens le choix est évident parce qu'il est culturel: ils appartiennent à un milieu, familial, social, professionnel qui les amène tout naturellement à faire un choix. De ce point de vue, je suis porté vers François Hollande, étant issu de ce milieu bourgeois bohème si souvent brocardé, à tort ou à raison. Mais j'aimerais aussi laisser sa part à la raison, et comparer les deux.
Je dois en premier lieu dire que dans le domaine culturel, il me parait nécessaire que l'État s'efface. Or, dans les faits, cela passe par la libéralisation des secteurs liés à la culture. Je suis favorable à la libre entreprise aussi dans ce domaine, et pense, par exemple, que les écoles associatives devraient pouvoir se développer en France. Je suis opposé aux monopoles d'État en général, et d'accord avec Daniel Cohn-Bendit quand il dit que le monopole qu'une certaine entreprise nationalisée a sur l'électricité a eu sa part dans le développement de l'industrie nucléaire, à laquelle je suis opposé, estimant que les conditions ne sont pas réellement réunies pour empêcher ses effets mauvais. L'État se pose comme un garant infaillible, mais je crois qu'il préjuge trop de lui-même. Il en va d'ailleurs pareillement dans le domaine culturel: il se pose comme mû par l'Esprit saint, comme s'il pouvait guider la nation vers la lumière, mais je n'y crois pas. Je crois à cet égard aux vertus de la liberté, principe qu'on ne rappelle jamais assez. Sur ce point, je me sens même des affinités avec Michel Onfray.
Mais ce qu'on appelle le libéralisme renvoie en général à l'égoïsme perçu comme moteur fondamental de l'économie. Or, je crois que l'État ne doit pas contrôler la vie culturelle, mais qu'il doit veiller à l'égalité, et que cette égalité est le moyen d'entretenir une vraie fraternité économique. On m'a dit que François Hollande voulait réglementer les loyers. C'en est un exemple. Je suis favorable à ce que les loyers soient fixés par la loi. Il faut cependant garder à l'esprit que la nationalisation d'un secteur peut ne pas signifier du tout la fraternité économique, une nation pouvant également être égoïste vis-à-vis des autres et entrer avec elles dans une forme de concurrence sauvage.
Pour conclure, je dirai trouver que Nicolas Sarkozy crée trop de tensions entre les citoyens. Sans doute, il a défendu les cultures régionales, ou traditionnelles, qui étaient injustement méprisées, bannies. Mais il aurait sans doute dû surtout chercher à libéraliser la vie culturelle dans son ensemble; or, parallèlement, il a tendu à attaquer certaines traditions qui ne lui plaisaient pas. J'estime que ce n'est pas bien. De son côté, François Hollande veut rester équilibré, il a parlé de transition énergétique, assuré qu'il respecterait la diversité, et il est sans doute nécessaire d'avoir un peu de calme dans les chaumières, après cinq années de tension et de sueur. Je suivrai donc le mouvement général du milieu dont je suis issu en votant pour lui.
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Certains élus proposent que les deux départements issus du duché de Savoie fusionnent et n'en fassent qu'un, quitte à lui donner plus tard un statut de Région, ce qui en ferait un Département-Région - à la façon de l'Alsace, qui évolue dans ce sens.
Personnellement, dans la mesure où je m'occupe de culture sur le territoire concerné, j'estime que cette réforme serait bonne, car (j'en ai déjà parlé) en Haute-Savoie, lorsque j'ai essayé d'évoquer le patrimoine issu de l'ancienne Savoie, je me suis heurté à l'incompréhen-sion de personnes très attachées aux formes administratives actuelles, et ne saisissant pas le rapport entre le territoire de la Haute-Savoie et le duché de Savoie d'avant 1860. Beaucoup, me semble-t-il, s'imaginent que les formes administratives révèlent quelque chose de profond, qui doit contraindre la vie culturelle. Je ne crois pas que cela soit vrai; je crois même que cela confine au fétichisme, qu'on sacralise indûment les formes administratives. S'il n'en était pas ainsi, il ne serait pas gênant qu'existe le département de Haute-Savoie: on ne verrait pas des responsables de la vie culturelle dire que la Haute-Savoie est foncièrement distincte de la Savoie. De fait, avant 1860, les écrivains ne faisaient pas la distinction. Jacques Replat était né à Chambéry, vivait à Annecy, et ses récits chevauchent allègrement la frontière entre les deux départements: ils n'en tiennent aucun compte. L'importance accordée à ce découpage gêne par conséquent l'entretien légitime du patrimoine littéraire et plus généralement culturel de l'ancienne Savoie.
Je n'en avais pas pris pleinement conscience, autrefois, car je connaissais mal le département de la Savoie, au sein duquel il n'apparaît pas comme aussi gênant d'entretenir ce patrimoine qu'en Haute-Savoie (même si des obstacles demeurent, liés au centralisme, notamment dans l'Éducation). Et puis depuis qu'un libraire d'Annecy m'a renvoyé un de mes livres ayant dans son titre le nom de la Savoie en disant que la Haute-Savoie n'était pas la Savoie, j'ai songé qu'en ce cas, il était nécessaire de faire fusionner la Haute-Savoie et la Savoie. La capitale idéale serait Aix-les-Bains, car Chambéry et Annecy ont développé leur importance à l'époque féodale, tandis qu'Aix était déjà une ville importante sous l'Empire romain et au temps des rois de Bourgogne: cela a quelque chose d'antique. Et puis c'est facile d'accès. Enfin, Lamartine y a créé des figures grandioses, et le lieu est magique, mais d'une façon moderne: car ces figures ne sont pas reprises, comme sont même celles de Replat, de traditions antérieures; il les a créées à partir de sa propre vie: de sa propre expérience.
Sur le plan économique, cela permettra au Conseil général de Haute-Savoie de partager avec la Savoie la manne genevoise, et cela sera généreux. Il est donc inutile d'invoquer l'idée que cette fusion serait une manière de ne pas partager avec le Forez et la région lyonnaise. En soi, ce n'est pas le cas.
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Jacques Chirac a été condamné pour des actes illégaux dont tout le monde savait qu'il les avait commis. On a pu trouver le jugement sévère, parce qu'au fil des ans, il s'était rendu sympathique. Mais cela prouve que la justice est impartiale, car c'est précisément la sympathie que certaines personnes inspirent qui les empêchent d'être condamnées autant que d'autres, et l'antipathie qu'on inspire aggrave également le cas dans lequel on se trouve, voire crée des erreurs judiciaires: qui l'ignore?
Plus en profondeur, la question de l'immunité du Président de la République de France a été évoquée. Certains regardent ses fonctions comme trop importantes pour qu'on puisse lui faire un procès. Je ne pense pas que ce soit vrai: il existe un Parlement, et le Gouvernement est dirigé par le Premier Ministre. Tout ce monde peut se passer de Président pendant un certain temps. Ce n'est pas très grave. Dans beaucoup de pays, le Président est sans pouvoir; qu'il le perde en France n'est pas une si grande catastrophe. Pour moi, cela relève du fétichisme hérité de la monarchie absolue: le chef de l'État est une personne sacrée. Il est comme un roi absolu le temps de son mandat. Le titre délivré par le Peuple est sacré, parce que la voix du Peuple est la voix de Dieu: on ne le dit pas, mais cela existe, sous la forme d'un sentiment.
Naturellement, la République ne l'admet pas, étant laïque. Le Peuple est seulement libre de faire ce qu'il veut: c'est le sens de sa souveraineté. Cela ne signifie pas qu'il ait forcément raison. Et puis le Peuple a aussi élu le Parlement. Ce n'est donc pas un argument. Il faut que le Président puisse être mis en cause durant son mandat par des juges indépendants. En laisser la prérogative à une commission parlementaire est très dangereux, car un Président peut rendre complices d'éventuels manquements à la loi un grand nombre de députés, qui ainsi empêcheront que soit réglé le problème, ce qui créera forcément des désordres indescriptibles, car il ne saurait être question que les citoyens acceptent qu'un Président, un jour, se comporte comme l'ont fait quelques empereurs romains dont l'histoire a retenu les noms - et qu'on pourrait facilement citer -, ne serait-ce que durant le temps d'un mandat! D'ailleurs, s'il est réélu jusqu'à sa mort, cela revient à garantir son impunité: ce qui n'est pas admissible. Qu'on fasse comme s'il était évident qu'un criminel ne puisse pas être réélu à l'infini est encore une marque qu'on croit que la voix du peuple est d'origine divine. Mais la justice l'est bien davantage, à mon avis.
Je crois que François Hollande, Éva Joly et François Bayrou vont dans ce même sens de la réforme du statut du chef de l'État pour qu'il devienne un justiciable comme les autres.
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Nicolas Sarkozy, en voyage en Arménie, a voulu faire plaisir en demandant à la Turquie de reconnaître le génocide arménien, que la France, dit-il, a reconnu. Le fond de la question est juridique, sans doute: comme les États sont souverains, il faut qu'ils commencent par reconnaître une faute avant d'indemniser les victimes. Le terme de génocide a en effet une portée juridique spécifique.
Toutefois, il faut admettre qu'en matière de jugement, il ne devrait pas y avoir de prérogative d'État particulière, car il est évident que les fautes ne peuvent jamais être reconnues pleinement par ceux qui les ont commises, à moins qu'ils soient des saints; mais on ne le demande pas aux États - qui n'ont, au fond, pas plus d'obligation à la sainteté que les individus.
Seuls des juges qualifiés et indépendants des États peuvent, avec l'aide des historiens, établir clairement des faits, et les qualifier. Ces juges existent en théorie, puisqu'il existe des cours de justice internationale. En pratique, on a du mal, encore, à appliquer ou à faire appliquer leurs jugements, ce qui devrait pourtant être le rôle des États - qui n'en ont au fond, sur ces questions, pas tellement d'autre.
Cela s'applique bien sûr à tout, y compris aux affaires intérieures: les juges, pour les procédures judiciaires, doivent être indépendants des politiques, qui doivent s'efforcer avant tout de respecter - et de faire respecter - les jugements.
C'est du moins ainsi que je vois les choses!
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J'ai annoncé que je dirais ce que je pense de la politique de François Mitterrand. J'évoquerai en particulier ce qu'il a accompli sur le plan culturel. Car on le loue beaucoup, mais je ne crois pas que ce soit justifié. Ses projets populaires étant bourgeois en essence, ils sont apparus comme adressés à une élite.
Dans les faits, sa politique d'aide à la Culture y a renforcé la présence de l'État et, à terme, a bloqué beaucoup de choses. Dans un premier temps, les fonds libérés ont pu être bénéfiques; cela s'est du reste accompagné d'une forme de libéralisation, notamment au sein de la presse. Mais l'habitude prise par les secteurs non rentables de la Culture d'être aidés par l'État a ruiné la Culture dès que les caisses de l'État se sont vidées et que les gouvernements ont pensé qu'il fallait faire cesser ces dépenses, notamment parce que beaucoup de projets subventionnés s'avéraient finalement décevants, tant dans leur portée auprès du public que dans leur substance propre. Une volonté trop affichée d'aider les projets devait forcément avoir cette conséquence.
On évoque fréquemment la marque que Mitterrand a voulu laisser sur Paris: ses grands chantiers. Mais ils n'ont pas suscité d'enthousiasme particulier. Jacques Chirac, son successeur, a mené à bien un seul grand projet, celui du Musée des Arts premiers, et tout le monde s'accorde à dire, et j'en suis d'accord, que c'est une réussite, que c'est somptueux, et que le peuple tout entier est heureux de pouvoir visiter ce musée. Or, d'où cela vient-il? Pourquoi ne pas le dire: Chirac se posait comme moins littéraire et cultivé que son prédécesseur, et les électeurs n'étaient pas exactement les mêmes; mais il aimait sincèrement les arts premiers, écoutait religieusement les explications sur le caractère magique des objets: il avait une vraie sensibilité sur la question. Face à lui, Mitterrand apparaît comme un poseur, quelqu'un qui d'emblée se pense doué pour la vie culturelle en général et aurait pu en faire son métier, mais n'a pas de passion distincte et a plus en vue une politique générale que des réalisations particulières. De fait, il regardait dans la Culture non pas tant la vie qui l'anime de l'intérieur - et que je crois, moi, détachée totalement de l'État - que les princes qui la nourrissent et apparaissent, au sein de l'Histoire, comme la vraie source de la vie culturelle d'un pays: le modèle de Louis XIV, ou de l'empereur Auguste, était très prégnant, en lui; il restait profondément romain, dans sa sensibilité.
Il se regardait lui-même, à mon avis, comme le prince social, et culturellement libéral, que la Gaule appelait de ses vœux depuis de nombreux siècles. Il avait ce genre d'images, en lui, je pense. Face à la Culture, il manquait d'humilité, et cela a fini par étouffer, je crois, la vie culturelle. Cela a fini par la bloquer.
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On parle beaucoup d’Éric Zemmour, ces temps-ci: la parution de son livre à la gloire de la France éternelle lui a donné l’occasion d’intervenir publiquement d’une façon qui a choqué. Pour ma part, je ne le connais que par un débat qu’il a un jour eu à la Télévision avec Tariq Ramadan et dont il faut avouer que ce dernier n’est pas sorti forcément diminué. L’intransigeance du précédent a pu l'aider, notamment. Il a vanté les mérites de l’assimilation culturelle comme il assure qu’on la pratique depuis toujours en France et, implicitement, s’est posé en exemple, ou a posé en exemple ses ancêtres qui, venus d’Algérie, ont accepté l’assimilation complète.
J’ai moi-même eu un arrière-grand-père israélite qui venait de l’Empire ottoman, et mon avis est qu’Éric Zemmour fait trop tourner ses idées autour de la question ethnique. Dans les faits, mon arrière-grand-père était médecin et fils de médecin, et le sacrifice de sa culture propre, qu’il a bien effectué, a été compensé par une insertion dans la bourgeoisie de Limoges, et une vie tranquille et relativement aisée. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, la France n’est pas un pays qui favorise telle ou telle ethnie, mais les activités qui sont liées aux sciences et à la culture telles qu’elles peuvent être présentes dans les livres. Or, chacun sait qu’au sein du judaïsme, la culture de la lecture et des livres est fondamentale.
Inversement, au sein de l’Islam, les versets du Coran peuvent être appris par cœur, il n’est pas indispensable de savoir les lire. Pour l’Afrique noire, ce n’est pas une région du monde au sein de laquelle la civilisation et le culte de l’écrit sont séculaires. La question n’est donc même pas celle de la langue, contrairement à ce qu’a pu dire Bourdieu, et à ce qu'on croit souvent: je la crois seulement sociale, et liée à une culture familiale plus ou moins liée à la tradition écrite. Je trouve donc que les discours d’Éric Zemmour n’ont pas beaucoup de sens.
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Bientôt, en France, ce sera les élections régionales, et je dois dire que mon cœur va plutôt vers le Président actuel, Jean-Jack Queyranne. Je trouve qu’il a un vrai sens de la diversité culturelle, et même le sens de la liberté, à cet égard: il est libéral justement dans le domaine où je crois qu’il faut l’être. Il aime réellement la vie culturelle, et dans les projets qu’il a lancés, il a toujours donné à la Savoie sa place, comme il l'a donnée à toutes les parties de la Région: il n’a jamais essayé de créer une culture commune à la Région, ni non plus, a fortiori, d’aligner les cultures de cette Région sur la culture commune nationale. Il aime la culture dans sa vie propre, comme on peut aimer, dans un pré, la diversité des fleurs qui s’y trouvent.
Son absence de sectarisme est allée jusqu’à lui faire recruter un membre du Parti radical, pour sa liste de Haute-Savoie - peut-être après avoir compris que la Haute-Savoie n’avait jamais développé de socialisme véritable, et que la gauche y était restée celle du XIXe siècle: le radicalisme laïque, libéral et progressiste, issu de Voltaire. L’alternance politique, dans nos montagnes, s’est faite entre ce radicalisme laïque et la démocratie chrétienne. Au lieu de s’en plaindre, Jean-Jack Queyranne en a pris son parti, afin de se créer des fidèles en Haute-Savoie - notamment dans sa partie montagneuse.
Je sais bien que les Verts et leur tête de liste régionale, Philippe Meirieu, ont déclaré qu’ils étaient favorables à une Région Savoie; mais c’est en réalité aux élus départementaux savoyards de créer une telle institution. Et puis mon sentiment est que Philippe Meirieu reste attaché, en tant que vieux professeur patenté de l’Education nationale héritier de Jules Ferry, à l’uniformité sur le plan culturel. Il met trop de restrictions à la libéralisation, dans ce domaine. J’ai l’impression que, pour lui, les cultures régionales sont une tolérance de la République, et non une nécessité organique, répondant à un besoin profond de l’individu. Il s’insurge du reste contre l’individualisme sous toutes ses formes, et je crois que pour les libertés culturelles, ce n’est pas une bonne chose, car, à mes yeux, la culture est d’abord un moyen d’épanouissement personnel. Pour Philippe Meirieu, c'est surtout, me semble-t-il, un moyen d'affermir les liens sociaux, et c'est trop collectiviste, dans son essence, pour me charmer.
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Le récent débat sur les gens qui viennent à Genève depuis Annemasse m’a rappelé un passage d’Albert Cohen évoquant les souvenirs d’enfance d’Ariane d’Auble, qui représente dans son livre l’aristocratie genevoise. Elle dit que quand elle était petite, un jour, on l’a emmenée voir des catholiques, à Annemasse, et que la perspective de ce spectacle l’émerveillait. C’était comme un voyage aux antipodes.
Le lien qui a été indirectement fait entre les minarets et les frontaliers change peut-être la couleur des antipodes, mais je ne suis pas persuadé que cela soit vraiment différent, dans le fond. Gilbert Salem a raconté que l’installation de clochers catholiques en terre protestante a elle aussi posé un gros problème, en son temps.
Pour ma part, je suis fondamentalement favorable à la liberté en matière de clochers et de minarets (je suis de ceux qui trouvent les antennes-relais d’un rayonnement plus périlleux et d’une élégance formelle plus problématique). Je suis également favorable à la liberté de circuler à travers les frontières. Mais la peur de perdre son identité, au sein d’une mondialisation qui massifie et dépersonnalise, déshumanise, et en relativisant tout désoriente, est une réalité dont il faut tenir compte. Ne brandir, en guise de compensation, que les avantages matériels induits par ces échanges me paraît un peu court. Bertrand Buchs, en disant ironiquement qu’en passant l’Arve, il se sent contraint de prêter allégeance au capitalisme protestant, nous rappelle que l’assimilation culturelle à laquelle a forcément été soumise la cité de Carouge n’a pas toujours été facile, pour les Carougeois mêmes.
Il faut donc trouver le moyen de développer les échanges tout en accordant une large part à la culture, afin que les flux d’argent ne remplissent pas l’esprit complètement. Car plus que la culture étrangère, finalement, ce qu’on craint - plus ou moins consciemment -, c’est le dépérissement de la culture en général, dans le tourbillon actuel. Cela ne ressortit au nationalisme que parce qu’on assimile spontanément la culture en général à celle dans laquelle on a été personnellement élevé.
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Dans la Tribune de Genève du 24 septembre, Jean-Noël Cuénod a contredit la tradition en affirmant qu’il était normal que la politique contrôle la justice, bien qu’il fût anormal que la politique fût incarnée par Nicolas Sarközy. Mais il oublie peut-être que celui-ci a élu légalement chef de l’État. Une démocratie où les opposants contestent la légitimité non sur des bases légales, mais sur des bases idéologiques ou même personnelles, que vaut-elle? Je ne pense pas, en tout cas, qu’il soit démocratique d’agir de cette façon.
Mais cela prouve aussi que ce n’est pas la politique qui décrète ce qui est juste en soi: l’organisation de la cité au contraire est en aval de la justice, et ce n’est pas la politique qui doit contrôler la Justice, mais bien l’esprit de justice qui doit diriger l'action politique!
L’État n’est là que pour garantir que la justice s’exerce, et non pour l’orienter selon ses intérêts - même lorsque c’est un parti du Peuple qui est à sa tête.
La doctrine implicite de Jean-Noël Cuénod me rappelle celle qui consiste à dire que n’est juste que ce que décrète comme tel l’État. Cela me rappelle aussi, si on pousse les choses encore plus loin, Gorki qui, sous Staline, déclara un jour qu’il haïssait la vérité: il préférait la version des faits que donnait le Parti, en quelque sorte.
Quoi qu’il en soit, le peuple français a bien élu Sarközy, et contester la légitimité de celui-ci à diriger un État, c’est contester soit la capacité des Français à disposer d’un État, soit contester le régime de leur République.
Peut-être néanmoins que Jean-Noël n’habite pas dans le Paris qui est la capitale de la France, mais plutôt dans celui qui est une communauté distincte d’intellectuels aristocrates hostiles à Sarközy: je ne sais pas.
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Je dois aujourd’hui m’excuser de ce que j’ai publié hier, car j’ai lu trop vite l’interview de Jean-Jack Queyranne, et en particulier la citation de François Mitterrand qu’il a faite, car il semble que Mitterrand ait au contraire déclaré qu’à présent, la France avait besoin de se décentraliser, pour ne pas se défaire - et non de rester centralisée! Mea culpa. C’est ma très grande faute. Je la confesse. Que les amis de Jean-Jack veuillent bien me pardonner. En plus, moi aussi, je trouve que c’est un homme excellent, qui a un vrai esprit fédéraliste, qui a beaucoup d’honnêteté, et qui a su rééquilibrer en faveur des deux départements savoyards les investissements de la région qu’il préside: jusqu’à lui, on trouvait que l’argent restait trop à Lyon et dans sa banlieue.
Cependant, outre mon incurie habituelle, ma paresse spontanée, on pourrait se demander d’où vient mon erreur. Mitterrand a parlé, mais n’a pas beaucoup fait, je pense, en faveur de la décentralisation, et notamment parce qu’il n’a pas décentralisé culturellement la France. Or, la culture est un domaine où la plus grande liberté, selon moi, doit régner, et, donc, où l’affection spontanée qu’on peut avoir pour sa région propre doit pouvoir s’exprimer pleinement. Mais en France, le dogme de la Culture commune, appliqué au sein de l’Éducation, empêche ce mien idéal de se réaliser. Et il me semble que Mitterrand n’a rien fait pour changer cette situation. Parler de culture décentralisée sans y placer l’Éducation, et en n’œuvrant qu’à la périphérie que constitue l’Art subventionné, c’est rester forcément inefficace.
Même Jean-Jack Queyranne n’y peut rien, toutefois, car la Région n’a aucun pouvoir sur l’Éducation. Les travaux qu’il a commandés sur nos dialectes, par exemple, risquent de rester très anecdotiques, à terme. Or, dans son interview, il ne parle à aucun moment de ce problème. Pour moi, il est clair que l’École doit enseigner aux élèves l’histoire et la culture des régions où ils vivent. Il est illogique, sur le plan pédagogique, que les Francs-Comtois en sachent plus sur Louis le Gros que sur Frédéric Barberousse.
Face à ce silence, j’avais envie de croire inconséquent Jean-Jack. Rien ne prouve qu’il le soit, néanmoins.
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Dans une interview qu’il a récemment donnée au journal de Haute-Savoie Le Faucigny, Jean-Jack Queyranne, président de la Région Rhône-Alpes, m’a fait sourire. Car cet homme aimable se dit favorable à la régionalisation de la France, et dans le même temps, il dit qu’il faut rester attentif à la parole de François Mitterrand selon laquelle le centralisme permit à la France de se faire et lui permet de ne pas se défaire. La ligne de Jean-Jack est difficile à cerner, je pense.
C’est d’autant plus curieux que, dans le même temps, il reproche à certains ses adversaires politiques de prôner la création d’une Région Savoie à Chambéry ou Annecy et l’union sacrée à Lyon ou Paris. Mais peut-être qu’eux aussi veulent régionaliser la France, mais ont peur qu’elle se défasse! Le désir et la crainte dominent selon les lieux, en quelque sorte.
Cependant, même si Mitterrand avait raison - et cela n’est pas sûr -, le problème est quand même de savoir si régionaliser la France est juste ou non. Car si c’était juste, si la France était réellement trop centralisée, que faudrait-il penser d’elle, si elle refusait de se décentraliser? S’améliorer moralement est bien susceptible de quelques sacrifices: il faut l’admettre. Le mari qui s’astreint un jour donné à la fidélité perd forcément un peu de sa superbe. Il se prive bien de quelques plaisirs!
Mais à mon avis, Mitterrand exagérait: il dramatisait. La France ne s’est pas effondrée parce qu’elle a accordé un statut d’autonomie à la Nouvelle-Calédonie. Et inversement, elle s’est faite aussi parce que les gens avaient envie de vivre ensemble, et non selon la simple attraction mécanique d’un centre.
L’attachement au régime centralisé relève parfois au moins autant de l’émotion que de la raison, j’ai l’impression.
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Je me souviens encore de l’émission qu’Arlette Chabot a animée juste avant les dernières élections européennes. Elle avait choisi de mesurer le temps de parole de chacun des chefs de parti présents, pour donner des gages d’équité. Mais quand l’un d’eux s’est plaint que précisément son temps de parole fût inférieur à celui des autres, comme un tableau le montrait, Mme Chabot a répliqué que la qualité aussi importait, que le temps n’est pas le seul critère! Naturellement, elle s’estimait à même de juger de cette qualité.
Peut-être cela avait-il un lien avec son affirmation qu’elle faisait parler les politiques en fonction des attentes des téléspectateurs. Elle connaît le Peuple: elle vit en symbiose avec lui. N’est-elle pas membre d’une chaîne du Service public?
Personnellement, toutefois, je ne crois pas qu’on puisse aisément faire fusionner son être intime avec l’être du Peuple. On me demande parfois pourquoi je suis rivé aux indications officielles, dans mon propre métier de fonctionnaire. C’est justement parce qu’à mes yeux, le fonctionnaire ne sert le peuple qu’en fonction des règles claires et directives explicites qu’énonce et donne un gouvernement élu sur un programme précis. Je ne crois pas, à cet égard, à ce qui ressortit à la symbiose spontanée.
Comme Jean-Jacques Rousseau, je considère que chacun a sa conscience intime propre, à même d’entrer en relation avec la justice en soi - et le dieu qui l’anime, pourquoi le cacher? Je ne crois donc pas que pour se faire une opinion, il faille forcément en passer par l’État. Cependant, le contrat du fonctionnaire n’en est pas moins de servir le peuple, selon non ce qu’on croit qu’il est, mais selon ce qu’il a exprimé et que le gouvernement est censé appliquer. Cela ne veut pas dire: penser que les décisions du gouvernement soient parfaites, les lois qu’il promulgue idéales. L’être individuel garde sa capacité de jugement, et le fonctionnaire n’est pas jusque dans les profondeurs de son âme un simple exécutant: de ce point de vue, je m’oppose au système soviétique, par exemple.
Il n’en demeure pas moins, bien sûr, que servir le grand nombre selon les désirs qu’il a exprimés est une noble tâche. Elle est justement approuvée par le sens de ce qui est juste que chacun peut avoir!
Je dirai qu'aux autres, il faut faire le sacrifice de soi, mais qu'on ne peut pas leur faire le sacrifice de ce en quoi l'on croit.
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Tout le monde fut consterné par l’atmosphère qui régnait sur le plateau de télévision de France 2, lors de l’émission de préparation des élections européennes au cours de laquelle les chefs des partis avaient été invités à débattre. Personnellement, je crois que c’est Arlette Chabot qui est la première responsable de ce qui s’est passé. Ses questions insidieuses la montraient feignant de croire que chaque parti devait se différencier d’un concurrent direct évoqué par les sondages, alors qu’en réalité, chaque parti essaye de prendre des voix à tous les autres!
Une analyse intelligente ne part pas des sondages, mais des programmes, de ce que les partis ont à proposer de spécifique. Arlette Chabot avait presque l’air de reprocher aux petits partis d’exister - puisqu’il était tellement difficile de les distinguer entre eux. On peut bien dire qu’elle a déclenché les hostilités.
Au reste, s’il est vrai que les hommes politiques ne cessaient de s’interrompre les uns les autres, il faut admettre que la première à interrompre les hommes politiques quand ils ne répondaient pas comme elle voulait, c’était elle, Arlette Chabot. Les hommes politiques sont-ils vraiment, après tout, responsables de l’émission où ils ont été invités?
Cela dit, François Bayrou s’est laissé entraîner là où on voulait le faire aller: ce fut sa faute. Il l’a admise - bien que ses partisans aient essayé de l’en excuser.