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La Suisse et la Russie sont liées par un marché de plusieurs milliards de dollars: le commerce de l'or. La Russie, troisième producteur mondial, fournit la matière première. La Suisse, qui abrite quatre raffineries de pointe, fait fondre le métal précieux et le transforme en lingots, en pièces de monnaie ou en bracelets de montre. L'or arrive parfois en Suisse déjà sous forme de métal précieux et est négocié entre les banques.
Les sanctions de grande ampleur prises par l'Occident à l'encontre de la Russie ont brutalement mis fin à ces liens étroits. Comme l'explique l'Office fédéral des douanes à la demande de CH Media, le nombre d'importations de métaux précieux en provenance de Russie s'est effondré en mars. En janvier encore, quatre tonnes d'or russe entraient en Suisse. La valeur de la marchandise s'élevait à 218 millions de francs. En février, lorsque Poutine a attaqué l'Ukraine, cela n’en représentait plus qu'un quart.
Désormais, le commerce de l'or entre la Russie et la Suisse est totalement à l'arrêt. Aucun chiffre n'est encore disponible pour le mois d'avril – mais on peut supposer qu'aucun gramme d'or russe n'est arrivé en Suisse ce mois-ci. Pour l'Etat russe, qui échange presque exclusivement des métaux précieux avec la Suisse, c'est un coup dur. En 2021, les entreprises russes ont vendu de l'or en Suisse pour une valeur de 929 millions de francs.
Certes, c'est peu par rapport aux quantités d'or qui arrivent en Suisse et y sont traitées depuis Londres, la principale place de négoce du métal précieux, ainsi que depuis les mines d'Afrique et d'Amérique du Sud. Néanmoins, l'accès bloqué aux fonderies suisses est plutôt désagréable pour l'industrie russe: on estime, en effet, que nos raffineries traitent environ la moitié de l'or extrait dans le monde.
Le fait que cet or ne soit plus souhaité en Suisse n'a pas de lien direct avec les paquets de sanctions occidentales. Celles-ci visent principalement les affaires de la banque centrale russe. Ce qui est dévastateur pour l'industrie russe des matières premières, c'est que son or, son argent, son platine et son palladium ne sont plus reconnus par les principales places commerciales de Londres depuis l'attaque contre l'Ukraine. L'or russe n'est donc pratiquement plus négociable au niveau international.
En Suisse, la situation juridique est à première vue compliquée. En effet, les autorités n'ont pas la possibilité de décréter une interdiction d'importation de l'or russe. C'est pourquoi il est théoriquement toujours possible pour les raffineries ou les banques d'accepter de l'or russe proscrit.
Mais comme tout autre commerce est punissable, elles s'en abstiennent, ne serait-ce qu'en raison du risque d'atteinte à leur réputation. L'Office fédéral des douanes indique:
La panne totale des importations d'or russe met en lumière la symbiose entre le secteur des matières premières, puissant et discret en Suisse, et les milliardaires russes des métaux précieux.
Le plus grand producteur d'or russe est Polyus. L'entreprise, cotée à la bourse de Moscou, a réalisé l'année dernière un bénéfice de 3,5 milliards de dollars.
Les rapports de propriété montrent que dans le secteur de l'or – comme dans le reste de l'économie russe –, ce sont les oligarques qui font la loi. L'un des principaux actionnaires de Polyus était Suleyman Kerimov, milliardaire et oligarque sanctionné par l’Union européenne (UE), qui entretient des contacts personnels et financiers étroits avec la Suisse via une fondation à Lucerne. Il a récemment cédé ses parts de Polyus à son fils Said. Le père est considéré comme un proche de Poutine.
Suleyman Kerimov était au Kremlin le 24 février, lorsque Poutine a expliqué aux oligarques les plus puissants du pays pourquoi il menait une «opération spéciale» en Ukraine. En tant qu'homme d'affaires, son fils est un pilier important du régime, peut-on lire dans les documents de la Suisse relatifs aux sanctions.
Chez Nordgold, un autre géant de l'or en Russie dont les titres sont négociés à la bourse de Londres, Alexeï Mordachov est l'actionnaire principal. Cet oligarque à la fortune de plus de 20 milliards de dollars – également investie dans le groupe de voyage allemand TUI – figure lui aussi sur la liste des sanctions de l'UE et de la Suisse.
Mordachov profiterait de ses relations avec le régime russe, peut-on lire dans la liste des sanctions. Nordgold contrôle des mines au Burkina Faso et en Guinée – jusqu'à récemment, la raffinerie suisse MKS Pamp traitait de l'or de ce type.
Polyus et Nordgold cherchent désormais d'autres débouchés. Ils pourraient trouver leur bonheur en Chine, en Inde ou encore aux Emirats arabes unis. Dubaï est considéré comme un refuge pour l'argent des oligarques russes et a acquis la réputation douteuse de lieu de transbordement d'or aux sources incertaines.
L'industrie aurifère russe étant isolée au niveau international, Dubaï pourrait servir d'intermédiaire pour les livraisons d'or vers les marchés européens bloqués. C'est en tout cas ce que craint l'expert en or Marc Ummel de l'organisation non gouvernementale Swissaid:
Il renvoie aux derniers chiffres de l'Office fédéral des douanes et de la sécurité des frontières.
Selon ces rapports, le pays a importé, en mars, 36 tonnes d'or émirati pour une valeur de plus de deux milliards de francs. Une quantité aussi importante en provenance de Dubaï et en l'espace d'un mois n'était plus arrivée en Suisse depuis six ans. Marc Ummel exige:
La raffinerie tessinoise Valcambi ne veut pas s'exprimer sur la manière dont elle s'assure de ne pas acheter d'or russe via des tiers. Interrogé à ce sujet, le directeur Michael Mesaric affirme que l'entreprise ne traite actuellement pas d'or russe et qu'elle n'en a guère utilisé par le passé. Pour le secteur suisse de l'or, l'interruption des livraisons russes n'a pas d'effets négatifs:
La maison de négoce genevoise MKS Pamp, qui exploite une raffinerie au Tessin, reste également très vague et renvoie à une déclaration antérieure condamnant l'agression russe. L'entreprise ne précise pas non plus comment elle s'assure que l’or de Poutine n'arrive pas en Suisse via Dubaï:
Si une raffinerie acceptait de l'or russe, cela deviendrait un cas pour le contrôle des métaux précieux de la Confédération, qui interviendrait pour violation du devoir de diligence. (aargauerzeitung.ch)
Traduit et adapté de l'allemand par Tanja Maeder
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