Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06860.jsonl.gz/970

28/02/2012
Le sublime amour de Captain Savoy
Comme je l'ai dit la dernière fois, le roi des fées avait envoyé, à la demande d'un ange du Ciel, un messager dont la tâche était de nouer un lien entre les immortels de la Terre et l'héroïque Captain Savoy, afin que quand celui-ci aurait besoin de leur aide, il pût la leur demander à volonté, et en sachant que son appel jamais ne resterait vain. Je l'ai dit aussi: il lui envoya l'une de ses filles propres, nommée Adalïn, et voici! elle frappa à la porte de la demeure du héros - sa base secrète, la forteresse qu'il habitait sous le grand mont. Or, cette fée, elle était belle et gracieuse, et chacun de ses pas laissait sur le sol des étincelles de lumière! Princesse auguste parmi les Immortels, sa nature divine se décelait à l'éclat de ses yeux, aux astres qui semblaient luire dans ses cheveux, aux lignes de lumière que laissait dans l'air chacun de ses mouvements.
Elle n'avait rien dit, quand le héros avait ouvert la porte: elle lui avait juste souri; mais dans ses yeux, il avait entrevu des mondes, des terres fabuleuses, pleines de dieux, d'astres, de vaisseaux d'or traversant l'espace majestueusement, en laissant derrière eux des couleurs d'arc-en-ciel, traçant des routes! Et il lui sembla qu'une voix lui parlait depuis ces profondeurs insignes. Qu'un œil le regardait, même: qu'un œil grandiose se tenait au fond de l'œil de la demoiselle, qui n'était pas le sien! Un être terrifiant se tenait là dans une lumière, dans une clarté. Et il crut entendre un grondement, et il crut y distinguer des mots, mais il ne sut pas,d'abord, s'il devait ou non se fier à ce qu'il lui semblait entendre. Il vit, cependant, au-dessus de la tête de la jeune fille, comme un panache de feu, silencieux et pur, briller au sein de l'air soudain noirci par cette présence étincelante. Et son cœur battit, et il fut saisi d'amour.
Il voulut, s'avançant, la saisir, lui prendre le bras, la main, le flanc, même, mais, au moment où il pensait qu'il allait la toucher, il s'étonna de voir qu'elle était plus loin de lui qu'il ne l'avait cru. Or, il tenta de répéter son geste, et à chaque fois, elle reculait sans qu'il la vît marcher, ô prodige qu'on ne saurait décrire avec trop de netteté sans en trahir la grandeur!
Alors, follement, dans son désir, et sa faiblesse d'homme mortel, ayant perdu la raison, qui pourtant était chez lui déjà merveilleuse, il s'élança, rageusement, et se mit à la poursuivre à toute allure.
Elle ne fit qu'en rire: elle s'échappait aisément de devant lui! Sa nature d'immortelle pouvant matcher sur l'eau, et glisser sur l'air, comment ne le lui aurait-elle pas permis?
Alors, Captain Savoy fut saisi d'un amer désespoir, et voici qu'il vit dans quel abîme il était tombé, quelle était la profondeur de sa folie! Il s'arrêta, baissa la tête, mit sa main sur son front, et tout devint noir autour de lui; il n'y avait plus, dans son âme, qu'une lueur étrange, qui semblait rire et se moquer de son indigne comportement. Du bruit lui parvint de la gauche: entre les feuilles d'un arbre, au sein de ce que dans les temps anciens on nommait une loge, une sorte de grotte taillée dans le feuillage d'arbres touffus, il vit un gnome qui avait l'air d'une grande force, et dont on eut peine à dire qu'il était petit: son corps brillait, un scintillement d'argent était sur ses membres épais. Et son visage se voyait et paraissait s'avancer à travers les feuilles - et venir tout près de Captain Savoy, afin de le narguer: car il arborait un sourire éclatant, et un œil flamboyant et plein de malice était posé sur le héros déchu! Celui-ci, dans un mouvement de révolte, crut devoir sortir son épée de son fourreau, mais au moment, où, lui faisant jeter un éclair dans la clarté du soleil, qui alors était sur son déclin, il s'apprêtait à en frapper le méchant gnome, celui-ci éclata de rire, et voici que l'épée lui sauta des mains! Elle tomba, inerte, à ses pieds, et le feu dont elle avait semblé s'allumer déjà s'était éteint: son acier avait paru d'argent, mais il était à présent gris et terne.
Le gnome, cependant, disparut. Il reflua dans les profondeurs des bois, se mêla à l'obscurité, et on ne le vit plus.
Alors, Captain Savoy se mit à genoux, saisi dans d'épaisses ténèbres, et il demeura immobile un long moment. Et puis, soudain, un rayon du soleil, alors qu'il était sur le point de se coucher, le frappa au front, et il lui sembla entendre un chuchotement lointain. Une lumière vint en lui, et il leva les bras, les mains, pour prier: il en appela aux dieux de l'univers. Il fut saisi dans une profonde pensée, qui semblait luire du feu du ciel même. Et sa bouche, lentement, s'ouvrit, et le nom de la belle vint à ses lèvres, et il l'appela! Adalïn, fit-il. Il ne savait, alors, ce que cela voulait dire. Il lui semblait que c'était un mot enfoui en lui: qu'il avait été prononcé par les anciens hommes, ceux qui étaient mêlés aux anges, et qui apprenaient de ceux-ci leur langue; car en cette langue des anges, ce mot signifiait: Espoir!
Et voici que la belle, s'entendant nommer, apparut instantanément devant lui, souriant et le regard doux. Lui n'en crut pas ses yeux; mais elle était là, de nouveau, à portée de main.
Et ce qu'il en advint sera dit une fois prochaine!