Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06896.jsonl.gz/832

APP
Pully Patrimoine
Dossier traité par:
Texte:Justin Favrod www.passesimple.ch
Illustrations: Catherine May Castella (dir)
L'origine de Pully
Acquis et hypothèses sur les origines de la localité de Pully
Dans les premiers siècles de notre ère, Pully connaît une destinée emblématique de l’évolution de l’habitat à cette époque. Entre le 1er et le 2e siècle, un riche Gallo-Romain crée ou développe un domaine agricole de grande taille, appelé en latin villa. Il lui donne son nom. Un de ses successeurs se convertit au christianisme au 5e siècle après J.-C. Il fonde un oratoire dans lequel il se fait enterrer avec les siens. Une ou deux générations après, le maître des lieux se procure des reliques d’un saint et transforme l’oratoire en église, qui deviendra paroissiale. Au fil des siècles, le domaine devient village. Voilà ce qui est arrivé à Pully. C’est ce qui est arrivé dans de nombreuses localités vaudoises.
Néanmoins, Pully a connu aussi une histoire singulière. Alors que plusieurs villae gallo-romaines sont devenues des villages et que certaines anciennes villes secondaires romaines ont évolué en villes contemporaines, Pully a perdu son rang de village pour acquérir depuis quelques décennies le statut de ville. Le phénomène s’explique sans doute par sa situation au bord du Léman qui a connu un développement urbanistique hors norme et par la proximité de la capitale vaudoise, qui a impliqué pour Pully une pression démographique supplémentaire. Cette évolution s’est produite pour le domaine de Renens , qui est aussi devenu une ville.
Dans un passé plus lointain, Pully connaît un destin singulier dès le 5e siècle de notre ère. Il abrite une communauté de Burgondes dès le milieu de ce siècle, puis devient au 10e siècle propriété de la fameuse abbaye de St-Maurice d’Agaune. L’église paroissiale de Pully présente aussi une particularité qu’il faut tenter d’expliquer: elle a deux saints patrons au lieu d’un seul. Ces traits singuliers méritent un examen plus poussé.
fig.1.Pully, église du Prieuré depuis les vignes communales.
Le nom
L’origine du nom de Pully est assurée. En latin, le nom de la commune est composé du nom d’une personne, Pollius, Pullius ou Pulius, auquel a été ajouté le suffixe -acum. Pully vient de Pulliacum. Le nom est clairement romain, le suffixe celtique. Le territoire des Helvètes est annexé à l’Empire romain à la fin du 1er siècle avant J.-C. Dans les deux premiers siècles de notre ère, les Helvètes se sont romanisés et ont adopté des noms latins. Toutefois, la langue celtique est restée assez vivante pour influencer le latin parlé entre Alpes et Jura. Dans le monde romain, on nommait une propriété par le nom de son propriétaire avec à la fin du mot le suffixe-anum, tandis que des régions fortement celtiques, le suffixe local est resté celtique, -acum. Les deux suffixes signifient «propriété de». Sur le territoire vaudois actuel, les deux formations suffixales ont coexisté pendant les premiers siècles de l’ère romaine. Nyon est une colonie de Rome. Elle a été peuplée par d’anciens soldats qui ont imposé fortement et rapidement la langue latine. C’est pourquoi dans les environs de Nyon le suffixe -anum est répandu. Il a évolué dans la terminaison -ins que l’on trouve dans Bursins, Luins, Coinsins, Givrins, Gingins, Begnins. Le suffixe -acum est attesté dans le reste du canton. Il a évolué en -y ou en -ier. Il se retrouve dans la terminaison de nombreuses localités, Pully bien sûr, mais aussi Lutry, Cully, Bussigny, Lavigny, Lussy, Lully ou Crassier, Crissier, Corsier et dans bien d’autres noms de communes encore.
La villa romaine de Pully a été bien étudiée. A été fouillée une bonne fraction de la maison où vivaient le propriétaire et sa famille. A ce jour, l’archéologie n’a pas permis de retrouver la partie rurale du domaine où s’entassaient journaliers, artisans, esclaves et bétail. Cela s’explique : l’exploitation agricole d’un domaine romain laisse peu de traces archéologiques, parce qu’elle était principalement constituée de bâtiments en terre et bois. La demeure luxueuse en revanche était construite en dur et mettait en œuvre toutes les techniques de construction romaines – colonnades, mosaïques, bassins, chauffages au sol, amenées et évacuations d’eau, etc.
fig.2. Plan de la villa romaine de Pully au 2ème siècle de notre ère.
Archéologie cantonale vaudoise
L’âge d’or
A Pully, une première villa est construite au 1er siècle de notre ère. Elle a été agrandie et transformée au 2e siècle pour faire place à une très belle demeure patricienne dotée de tous les luxes romains de cette époque : complexe thermal, bassins, fontaines, portiques… Cette belle demeure, dont on peut visiter les vestiges, se caractérisait par de très belles peintures murales partiellement conservées. Elle occupait toute la terrasse du prieuré et bénéficiait d’une vue superbe sur le Léman. Les architectes ont tiré tout le parti qu’ils pouvaient du site en faisant en sorte que les propriétaires puissent admirer le vaste panorama du lac. La somptueuse demeure du 2e siècle était probablement la création du riche propriétaire helvète devenu romain et nommé Pollius, Pullius ou Pulius.
fig.3. Reconstitution des peintures murales d'une pièce d'apparat de la villa romaine de Pully au 2ème siècle de notre ère. Archéologie cantonale vaudoise.
Le déclin
Dès le 3e siècle, les riches Gallo-Romains de l’actuel Plateau suisse voient les revenus de leurs domaines diminuer en raison de l’instabilité politique, d’une grave crise économique et des incursions de Germains dans toute la Gaule et particulièrement dans les régions voisines de la frontière du Rhin. Un petit trésor de monnaies trouvé dans la villa de Pully témoigne peut-être de cette insécurité. Un ensemble de pièces placées dans un récipient a été mis au jour dans une partie de la villa qui a subi un incendie. On a pu dater l’événement des années 236-238 de notre ère. Il n’est pas possible d’associer précisément cet incendie à un épisode connu des expéditions de pillage, menées principalement par des Alamans dans cette région. Mais il est possible que cette destruction soit liée à l’insécurité qui caractérise le 3e siècle de notre ère. Dans tous les cas, il est sûr que le Plateau suisse subit une incursion particulièrement violente dans les années 275-277. Les Alamans pillent et détruisent deux villes importantes, Augst et Avenches. Ils descendent ensuite vers le Léman, semblent passer par Lausanne et Nyon, échouent dans la prise de Genève et se dirigent vers le Valais. Près du défilé de Saint-Maurice, ils rencontrent une armée romaine qui les met en déroute. Néanmoins, la capitale des Helvètes peine à se relever et il semble qu’Avenches perde pour un temps son statut de centre politique, administratif et juridique. Le Plateau suisse est partagé entre les deux Cités voisines, celle de Martigny, en Valais, prenant le contrôle de la moitié orientale du Plateau jusqu’à la Venoge, et contrôlant également Avenches, alors que Genève étend son influence jusqu’à la rive droite de la Venoge et au moins jusqu’à Soleure. Du coup, Pully passe pour un temps sous le contrôle administratif, puis religieux, du Valais.
La villa n’est pas abandonnée, mais continue d’être occupée de manière partielle. Le luxe d’antan n’est alors plus qu’un souvenir. A la toute fin du 4e siècle ou au début du 5e, les propriétaires ou les intendants du domaine deviennent chrétiens. Ils construisent un bâtiment destiné à recevoir les défunts de la famille. Comme le complexe des bains a été abandonné, c’est là qu’ils érigent cette première petite chapelle funéraire, transformée en église dans les décennies qui suivent. Cette première église n’a pas pu être datée par l’archéologie. Les fouilles n’ont permis que d’affirmer qu’elle est antérieure au 10e siècle. Il est toutefois possible d’émettre l’hypothèse qu’elle existait déjà au 6e siècle de notre ère. L’église actuelle perpétue l’emplacement de cette première église, sur les vestiges de laquelle plusieurs constructions religieuses se sont succédées au fil des siècles. Cette continuité n’a rien d’exceptionnel : jusqu’à la Réforme, il n’était pas envisageable de déplacer une église consacrée par un évêque et la grande majorité des premiers lieux de cultes chrétiens ont ainsi perduré, de nouvelles églises remplaçant les plus anciennes au même endroit.
fig.4. La fouille des bains romains sous l'église de Pully. A la fin de l'Antiquité, les thermes abandonnés ont reçu des sépultures. Archéologie cantonale vaudoise
fig.5. Une tombe double du début du Moyen âge, sous l'église actuelle de Pully.
Archéologie cantonale vaudoise.
Saint Germain et les Burgondes
Aussi loin que les sources médiévales permettent de remonter, l’église de Pully possède deux patrons, saint Germain et saint Maurice. Pully se singularise, puisque la majorité des lieux de cultes ne sont dédiés qu’à une seule sainte ou à un seul saint. Tout laisse à penser que Germain a été le premier patron de Pully. Germain fut un remarquable évêque d’Auxerre de 418 à 448. Vers l’an 480, un prêtre lettré de Lyon, nommé Constance, rédigea une biographie de saint Germain qui connut un très vif succès. Pendant la fin du 5e siècle et le 6e siècle, saint Germain devint ainsi très populaire et ses reliques se répandirent dans toute la Gaule. Il fallait une relique pour fonder une église. A ces époques, ce n’était pas forcément un fragment du corps du saint : un tissu précieux ayant été mis en contact avec le cadavre suffisait pour faire une relique. De nombreuses églises furent dédiées à Germain à la fin du 5e siècle et au cours du 6e siècle : dans l’actuel canton de Vaud, saint Germain était le patron des églises paroissiales d’Orbe, de Lonay, de Bussigny et d’Assens. Les trois premières sont fort anciennes, construites comme Pully sur un site d’époque romaine. Celle d’Assens est plus difficile à dater, mais rien n’interdit de supposer qu’elle remonte au 6e siècle après J.-C. également. De manière générale, les églises paroissiales sont très anciennes. Dans le diocèse de Lausanne, on compte sur les doigts d’une main celles qui furent créées après le 11e siècle de notre ère. En outre, dans les siècles suivant le 6e siècle, l’évêque d’Auxerre va passer de mode en faveur d’autres saintes et d’autres saints. Il est donc très probable que le patronage de Pully remonte à la fin du 5e siècle ou au 6e siècle. Il s’ensuit que la première église établie dans les décombres de la villa de Pully date probablement de cette époque.
Sur le Plateau suisse, l’Antiquité se termine en l’an 443, avec l’installation d’un peuple germanique, les Burgondes. Sur l’ordre de Rome, le peuple fédéré prend ses quartiers sur le territoire genevois, qui embrasse la Haute Savoie, une partie du département de l’Ain et la moitié occidentale du Plateau suisse. Il s’agit de couper la route aux redoutables Alamans qui, franchissant régulièrement le Rhin, traversent soit le Plateau, soit la vallée du Doubs pour aller piller la riche vallée du Rhône en aval. Les premiers rois burgondes s’installent à Genève et agrandissent, souvent pacifiquement, leur royaume à la faveur de l’effacement de l’Empire romain d’Occident, qui disparaît complètement en 476. Déjà en 457, les Burgondes prennent le Valais. C’est ainsi que Pully tombe dans leur escarcelle. C’est à ce moment sans doute qu’une petite communauté burgonde s’installe dans une partie du domaine. La fouille de la nécropole du chemin de Davel à Pully a démontré la présence des Burgondes à Pully. Des fibules caractéristiques et la présence probable d’un ou deux individus au crâne artificiellement déformé sont en effet les signes indéniables de la présence, à Pully, de membres de ce peuple juste après leur arrivée sur le Plateau. Les Burgondes vivaient d’une partie des impôts des indigènes. Les rois les ont surtout établis sur les rives du Léman plutôt qu’à l’intérieur des terres, sans doute pour pouvoir les mobiliser rapidement. Les sites les plus caractéristiques sont, dans le canton de Vaud, Nyon-Clémenty, Dully, Saint-Prex, Saint-Sulpice, Pully et Yverdon. On ignore quels étaient les critères de choix des propriétés où les garnisons de Burgondes et leurs familles s’installaient. S’agissait-il de domaines appartenant au fisc et ayant échu aux rois burgondes ? Ou de propriétés de personnes s’étant opposées à leur arrivée et que les rois auraient réquisitionnées ? Nous ne le savons pas.
fig.6. Plan de la seconde église à Pully. Elle remonte au 11e - 12e siècle.
Archéologie cantonale vaudoise.
L’heure de saint Maurice
Vers 500, le comté et l’évêché des Helvètes est recréé par les rois burgondes. Dès lors, Pully se trouve sur le territoire d’Avenches, puis de Lausanne, qui se substitue vers l’an 590 à l’antique capitale romaine. Pully va y rester jusqu’à aujourd’hui, puisque le canton de Vaud est l’héritier institutionnel de cet évêché de Lausanne, capitale du pagus waldensis, Pays de Vaud. Les Francs renversent les Burgondes et annexent leur royaume en l’an 534. Dès lors, le Plateau appartient au domaine des Mérovingiens, les descendants du roi franc Clovis. Cet empire mérovingien tombe aux mains des Carolingiens en 751. Affaibli, le monde carolingien se fractionne ensuite en de nombreuses entités. C’est ainsi qu’en l’an 888, le duc de Rodolphe érige en royaume le territoire entre Alpes et Jura, qui reçoit le nom de Second Royaume de Bourgogne. Il dure jusqu’en l’an 1032. En l’an 994, le dernier roi de cette dynastie, Rodolphe III, offre Pully aux chanoines de Saint-Maurice d’Agaune. Cette donation implique que Pully est jusqu’en 994 propriété du fisc royal. Ce fisc est constitué des héritages des pouvoirs qui ont précédé la dynastie rodolphienne et de quelques acquisitions et confiscations récentes. Ainsi, Pully n’appartient pas à des privés, mais à l’État, et ce peut-être dès le 5e siècle et en tout cas de façon avérée au 10e siècle.. En 1018, le même roi Rodolphe III restitue «la moitié de Pully» au monastère de Saint-Maurice d’Agaune. Pour des raisons qui nous échappent, le domaine est revenu au roi entre 994 et 1018. C’est probablement peu après cette seconde donation que la première église de Pully est remplacée par une plus grande. Les archéologues datent en effet cette nouvelle église du 11e-12e siècles. Et c’est sans doute aussi à ce moment que l’église de Pully prend un second patron et devient un lieu de culte dédié à Saint-Maurice et à Saint-Germain. Les chanoines du monastère Saint-Maurice ayant l’habitude de mettre les églises de leurs possessions sous la protection de leur saint patron, ils ont sans doute ajouté Maurice à Germain qui préexistait.
fig.7. PEP "Village de Pully". Centre historique de Pully . Ville de Pully-Urbanisme
Payerne
Le testament de la reine Berthe censé daté de l’an 965 assure que l’abbaye de Payerne possède Pully depuis le 10e siècle. Mais c’est un faux du 12e siècle que les moines de Payerne ont fabriqué pour assurer l’indépendance de leur maison vis-à-vis de leur maison mère de Cluny et pour assurer la possession des domaines qu’ils exploitaient. Le texte permet donc seulement d’affirmer qu’au 12e, quand il a été rédigé, Payerne avait des droits importants sur Pully. Impossible de savoir depuis quand ce monastère, fondé à la fin du 10e siècle, contrôle cette paroisse. Il est possible que Rodolphe III ait offert l’autre moitié de Pully à Payerne à l’époque où il dotait Saint-Maurice d’Agaune. Il est également possible que Payerne ait mis la main sur le domaine appartenant à Saint-Maurice quelques années après la donation de Rodolphe III. Mais ce ne sont là que des hypothèses. Il reste qu’en 1018 le cœur de Pully existe sans doute déjà, avec son église flanquée d’une maison seigneuriale qui deviendra un prieuré de Payerne. Elle est entourée de maisons faites de terre et de bois, là où se trouve maintenant le centre historique de la ville et où résidaient autrefois les personnes qui faisaient vivre ce grand domaine agricole.
Justin Favrod
Responsable rédactionnel de Passé simple, mensuel romand d’histoire et d’archéologie
Intérieur du temple - église de St Germain et St Maurice avant l'incendie de 2001
Légende et illustrations:
Les illustrations sont tirées de:
fig 2;3;4;5;6.
Catherine MAY CASTELLA (dir), La Villa romaine à Pully et ses peintures murales Cahiers d'archéologie romande, 146, Lausanne, 2013. Archéologie cantonale vaudoise.
fig 1.
Photo Prieuré depuis les vignes communales.
fig 7.
PEP "Village de Pully", secteur historique, service de l'urbanisme de Pully.
Nos remerciements à Justin Favrod pour la rédaction de cette page des origines de Pully avec l'aimable collaboration de Catherine May Castella pour les illustrations.
Nous vous recommandons vivement le mensuel romand d'histoire et d'archéologie.