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Sound and vision XV
« In the beginning there was Jack … and Jack had a groove And from this groove came the grooves of all grooves. And while one day viciously throwing down on his box Jack boldly declared “Let There Be House” and House music was born. » Chuck Roberts – Chicago – 1987 « Manifeste » House paru initialement dans […]
« In the beginning there was Jack … and Jack had a groove
And from this groove came the grooves of all grooves.
And while one day viciously throwing down on his box
Jack boldly declared “Let There Be House” and House music was born. »
Chuck Roberts – Chicago – 1987
« Manifeste » House paru initialement dans sa version a capella. Repris plus tard sur une version du « Can You Feel It » (1986), de Mr Fingers (Fingers Inc.) aka Larry Heard en 1988.
C’est qui Jack?
C’est quoi plutôt?
Jack : c’est la parade sexuelle du dancefloor. Une sensualité brute et directe qui habite les corps dans une danse suggestive jusqu’à parfois sexuellement active sur la piste… Quand tu jackes tu te colles derrière ton/ta partenaire et tu te frottes lascivement à lui/elle.
C’est au Music Box à Chicago – temple des basses bondissantes, des bpm au galop et des décibels survoltées – que l’expression se cristallise au début des années quatre-vingt.
Le gourou de cette cérémonie, c’est Ron Hardy, dj et directeur musical de cette deuxième vague de clubs à Chicago.
Le Warehouse vient de fermer ses portes à la suite du départ de Frankie Knuckles, quand le promoteur du club, Robert Williams, décide de doubler le prix d’entrée.
En 1977, Frankie Knuckles, New Yorkais, ami de Larry Levan, est approché par Williams qui lui propose les platines du Warehouse.
Knuckles y mixe du Disco mais aussi de la musique électronique du vieux continent. Il ouvre tout un registre de classics underground au public chicagoan – nulle part ailleurs à Chicago on n’entend Loose Joints… Ses sélections et son son unique sont rapidement prisés autant par les amateurs que par les djs.
Le seul endroit de Chicago où s’approvisionner en disques à l’époque c’est chez Imports Etc. La demande de « la musique qu’on joue au Warehouse » est croissante. De cette demande spécifique restera l’abréviation « House » sur les étiquettes des bacs du magasin. Une légende parmi d’autres…
Le départ de Knuckles – qui ouvre le Power Plant – n’enterre pas Williams pour autant. La fin du Warehouse signera le début du Music Box qui verra le véritable développement de la House, de l’Acide House et de la Deep House quelques années plus tard.
On est en 1983 et Ron Hardy ouvre chacune des soirée du Music Box en jouant « Welcome To The Pleasure Dome » de Frankie Goes To Hollywood. Punk, New-Wave, Black et Italo Disco sont dans ses playlists, mais c’est au Philly Sounds (ancêtre du Disco, Soul originaire de Philadelphie qui mêle de sa touche propre Funk et Jazz au début des années septante) qu’il donnera une deuxième vie par des techniques de djing innovantes qui détermineront l’orientation du son de Chicago.
Deux platines, une mixette, un lecteur enregistreur à bobines (reel-to-reel) – ancêtre analogique du sampler -, un sound system massif, la drogue, une sensibilité créatrice et le talent : tout est là (la boîte à rythmes suivra).
Hardy accélère les titres, use et abuse de l’equalizer, coupe les beats, les relance, isole les parties vocales, les répète, édite et lit des morceaux à l’envers grâce au reel-to-reel. Ce lecteur de bandes magnétiques permettra aussi à des producteurs de diffuser leurs titres alors qu’ils ne sont pas pressés sur vinyl.
Nombre de classiques House étaient joués en clubs pendant des mois, parfois trois ou quatre fois par soirées, avant que leur succès permette un pressage et une sortie sur label (« Your Love » de Jamie Principle, « Acid Tracks » de Phuture).
Plus qu’une démonstration sexuelle figurée et/ou propre activée par le MDA et les inhalations de Poppers, Jack métaphorise donc avant tout un courant musical qui ne pouvait naître que dans la club culture (suivie et portée par les minorités black et latinos gays) et des mains et des oreilles de djs précurseurs (David Mancuso au Loft (dès 1970) et Larry levan au Paradise Garage (dès 1977) à New York, Frankie Knuckles au Warehouse (dès 1978) avant Ron Hardy au Music Box à Chicago.
Hypothétiquement, la House naît aussi sur les décombres encore fumants d’un méchant retour de bâton que subit le Disco, et plus largement la Dance music. Une déconvenue (qui n’est pas à déplorer si on pense au désastre kitsch et peu inspiré de la commercialisation du Disco) qui aura cependant pour conséquence « positive » de faire rivaliser de créativité et d’imagination les acteurs de la nuit et les pionniers de la House face à une industrie musicale dont les labels fermeront successivement leurs départements Dance et laisseront sur leur fin les clubs et leurs djs au début des années quatre-vingt.
Durant l’été 1979, une année et demie après l’énorme succès de « Saturday Night Fever », qui ne le popularisera pas dans ses meilleurs habits, le Disco essuie le backlash le plus affligeant et pathétique de son histoire, initiée par l’aigreur d’un certain Steve Dahl.
Dj de radio chicagoan spécialisé dans le Rock ; prototype écoeurant du blanc, machiste, raciste et homophobe, Steve Dahl est congédié par WDAI quand la station décide de passer à une programmation musicale exclusivement orientée Disco.
Embauché dans la foulée par WLUP, station concurrente, Dahl raille et méprise régulièrement le Disco sur les ondes. Cette croisade hostile, le département communication de la chaîne y voit une aubaine promotionnelle quand Dahl lance le projet de la tristement dénommée « Disco Demolition Night ».
A l’occasion du doubleheader de baseball entre les Chicago White Sox et les Detroit Tigers qui doit avoir lieu au Comiskey Park de Chicago le 12 juillet 1979, WLUP offre aux spectateurs de ne payer leur ticket que 98 cents (la fréquence de la radio) en échange de leurs disques Disco.
Durant l’entre-deux match, les milliers de disques, réunis dans une caisse, sont placés au centre du terrain.
Steve Dahl se présente en tenue de combat (treillis et casque) et encourage le public à scander avec lui « Disco Sucks » avant de faire exploser le contenu de la caisse.
Cet événement, en plus de sa mission anti-culturelle révéla aussi une offensive raciale. On retrouva des disques de Marvin Gaye et d’autres artistes afro-américains, pas associés au Disco, dans les débris de l’explosion. Il rappelle aussi combien les Etats-Unis ont une mémoire courte. Combien ils sont capables d’un cynisme inégalable et d’un violent mépris de l’histoire tant cette action conservatrice et marketing rappelle sinistrement les autodafés sous l’Inquisition et le Troisième Reich…
Bien qu’on ne puisse pas véritablement avancer que cette action ait radicalement nuit à un genre ayant déjà emprunté une pente descendante, le fait est qu’au début des années huitante les clubs n’ont pas pour autant débranché leurs sonos.
Et la club culture ne souffrira pas de ce déclin, elle en usera et en abusera pour laisser émerger de la nuit et de ses excès un courant musical qui n’en finira pas de fermer le claque-merde de l’Amérique straight et réactionnaire. Il ne lui faudra pas recycler bien longtemps le Disco avant de gagner en autonomie et de tracer les contours propres d’un nouveau genre.
L’underground n’avait pas dit son dernier mot et s’apprêtait même à en créer un au moins aussi déterminant que Rock dans l’histoire de la musique : House.
M.J.
« Pump up the volume : The History Of House Music », documentaire réalisé par Carl Hindmarch et produit par BBC Channel 4 en 2001, retrace sur près de trois heures et en trois partie distinctes l’évolution de la House : ses racines jusqu’à sa naissance à Chicago (I :Time To Jack), sa diffusion dans le monde, Ibiza, l’Angleterre du Summer of Love en 1988 et le développement de la rave culture ( II : Can You Feel It), et enfin ses multiples déclinaisons en sous-genres comme la Drum’n’bass, la Techno Hardcore jusqu’à ses ramifications dans la Pop, ainsi que la starification des djs ( III : From Hardcore To Handbag).
Produit pour la télé, « Pump Up The volume » n’est pas formellement délirant et plutôt classique. De nombreuses interviews se succèdent, entrecoupées de travellings parfois superflus de Chicago By Night. Des images qui masquent à peine l’absence regrettable de plus d’archives filmiques et photographiques. La musique? Oui, bien sûr, même si on déplore des extraits trop courts et une sélection forcément partielle pour un format de 52′.
Jamais édité en DVD, le seul moyen de projeter « Time To Jack », premier volet sélectionné pour cette quinzième édition de Sound And Vision, c’est à partir d’un DVX et dans une qualité corollaire, forcément pas exceptionnelle.
Mais c’est le seul moyen et la seule chance de découvrir un film qui met brillamment en perspective une époque et une scène. Un film qui regorge d’anecdotes qui ne laisseraient pas insensible même le plus insensible au genre.
« Time To Jack » dévoile comment le génie créatif peut naître des naïfs et doux premiers émois amoureux. La part de hasard et d’accidentel qui peut intervenir dans le processus créatif. La place fondamentale d’autres relais de diffusion tels que les radios dans la définition et la précision d’un courant musical. Sa part d’ombre aussi, celle d’un label (Trax) déterminant pour la diffusion des productions chicagoanes mais qui détient aussi en un record de spoliation d’artistes jamais égalé jusqu’à ce jour…
« Time To Jack » révèle le visage diurne de toute une scène – artistes et amateurs confondus – qui documente avec fierté et nostalgie une histoire, celle d’une musique qui avec ce drôle de génie a su confondre dans une parfaite alchimie le sexy et la mélancolie.
M.J.