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13.09.2010
Ces derniers temps le moindre soupir de Fidel Castro fait les manchettes de la presse. Récemment il aurait dit à un journaliste que le modèle cubain ne marche plus. Qu'est-ce qui se passe?
Les paroles auraient été reprises lors d'une interview parue dans The Atlantic. Sur la question du journaliste si aujourd'hui le « modèle cubain » pourrait encore être exporté, Fidel aurait répondu que même pour les Cubains, il ne marche plus.
L'histoire a suscité dans le monde entier beaucoup d’attention de la part des médias. Quelques considérations sur cette affaire:
1. Il est fort douteux que Fidel Castro ait prétendu une chose pareille. Tout d'abord, peut-on vraiment penser que Fidel lancerait en passant et oralement un message tellement vital à un journaliste, dont il ne contrôle même pas la version écrite? En outre, les Cubains ne parlent jamais de leur «modèle», mais de leur «projet». Fidel Castro s’est prononcé maintes fois explicitement contre des «modèles», qui devraient alors être suivis. Selon Fidel, chaque pays doit à partir de ses conditions historiques et particulières déterminer son propre chemin. L'interprétation du journaliste du The Atlantic, qui avoue qu’il n’avait pas bien compris les paroles de Fidel Castro, repose à son tour sur l'interprétation d'une spécialiste de Cuba, qui l'accompagnait. Elle estima que Fidel ne rejetait pas les idées de la révolution, mais que ses paroles se référeraient au rôle excessif de l'Etat dans l'économie. Donc, pas question d’un rejet des principes de la révolution. Toutefois, c'est ce qu’on en a fait et c’est ce qu’on a catapulté comme nouvelle d’importance mondiale.
Ce ne serait pas la première fois que les paroles des dirigeants cubains sont déformées, voire falsifiées. Ainsi récemment, on a mis des paroles dans la bouche de Mariela Castro, fille de Raúl Castro, qu’elle n'avait pas exprimées. Ces derniers temps, l'éthique journalistique subit une pression croissante à cause de la commercialisation, l’inclination à avoir la primeur en matière de scoop et au sensationnalisme, le contrôle étouffant de la rédaction définitive et l’excès de travail des journalistes en raison d’une politique d’austérité. Cependant, en général les journalistes honnêtes essayent de sauvegarder la déontologie autant que possible.
Mais quand il s’agit de Cuba, alors malheureusement les règles de base sont violées régulièrement.
2. Récemment, dans une interview Fidel Castro a assumé la responsabilité des erreurs dues au traitement des homosexuels dans les années soixante. Selon des journalistes, le leader cubain essaierait à la fin de sa vie, de se créer une meilleure image et il serait devenu plus indulgent. Ils sont complètement à côté de la plaque.
Nous encourageons ces journalistes à lire les entretiens avec Fidel Castro, par exemple avec Frei Betto (1985), Gianni Mina (1988) et Tomas Borge (1992), ou les biographies standard de Tad Szulc ou Peter Bourne, à la fois de 1986, ou les nombreux discours des années soixante-dix et quatre-vingts, dans lesquels il était très critique vis à vis des erreurs du passé et du présent, y compris la question gay et le mauvais traitement des croyants dans les années soixante.
Nous sommes bien conscients que la plupart des journalistes n’ont pas le temps de d’approfondir les idées politiques du dirigeant cubain, mais alors il serait sage de leur part de se garder de diffuser des affirmations catégoriques en la matière.
3. L'article du The Atlantic et les commentaires sur cet article sont bourrés d'hypothèses, de spéculations et d’interprétations, mais ils ne sont pas fondés sur des faits. On prétend par exemple que Fidel Castro, avec sa déclaration que « le modèle cubain ne fonctionne plus », est sur la même longueur d’onde que son frère Raúl. Il voudrait ainsi donner le message au peuple cubain de suivre la ligne de son frère. C’est quand même une évolution étrange. Selon l'interprétation journalistique Raúl Castro aurait voulu profiter de l’occasion de la maladie de Fidel, il y a quatre ans, pour s’approprier le pouvoir afin de suivre une politique différente, en l'occurrence plus libérale. Quand Fidel allait mieux et paraissait en public cet été, on l’interpréta comme une tentative de Fidel de restaurer son pouvoir. Quand Fidel parla récemment au Parlement il n’aurait même pas daigné regarder son frère. Et<maintenant Fidel exhorterait donc les gens à suivre son frère. Tout cela serait digne d'un Disney « meilleur cru », si ce n'est que ces contes sont en général plus linéaires.
Le fait est que les mesures les plus libérales et radicales ont été prises à Cuba dans la première moitié des années nonante : le développement du tourisme, la légalisation des dollars américains, le travail à son propre compte, attirer des investissements étrangers etc., tout cela pendant la présidence de Fidel et pas celle de Raúl. Aujourd’hui, de même qu’alors, les mesures économiques actuelles sont une réponse à des circonstances historiques et non pas une rupture avec un «modèle» ou le choix d’une autre ligne.
4. Tout bien considéré, c’est un peu bizarre. Ces dernières semaines, le moindre soupir qui vient de Cuba fait les manchettes, en jetant invariablement le discrédit sur l’île. Chaque fois dans le passé, quand il y avait une opportunité pour Cuba d’améliorer ses relations internationales, on enregistrait une campagne médiatique pour tenter d'empêcher cela. Aujourd'hui, l'Union européenne réfléchit à changer l'attitude dure envers l'île (la Position Commune), tandis qu'aux États-Unis des rumeurs s’élèvent de partout d’une libération possible des Cinq Cubains, à savoir les cinq prisonniers politiques qui sont injustement en prison aux États-Unis. Une coïncidence?
5. Entre-temps Fidel Castro a mis les points sur les i. Toute l’histoire commença avec la question que posait le journaliste du The Atlantic à Fidel s'il croyait que le modèle cubain valait la peine d'être exporté. Fidel en dit maintenant ce qui suit: «Il est clair que cette question suppose déjà implicitement que Cuba exporte sa révolution. Je lui ai répondu: ‘Le modèle cubain ne marche même plus pour nous’. Je l'ai dit sans amertume ou de préoccupation. Je m'amuse de voir qu’il a pris ces paroles trop au pied de la lettre. Comme il l'indique lui-même, il a consulté Julia Sweig, une analyste de la CFR qui l'accompagnait, et a ensuite élaboré la théorie qu’il a publiée. Mais le fait est que ma réponse signifiait exactement le contraire de ce que les deux journalistes Nord-américains ont interprété vis à vis du modèle cubain.
Mon idée, comme chacun le sait, c'est que le système capitaliste ne fonctionne plus, ni aux États-Unis ni dans le monde. Ce système nous mène d'une crise à l’autre, et ces crises sont de plus en plus graves globales et fréquentes, et elles sont inévitables. Comment un tel système pourrait il servir un pays socialiste comme Cuba? »
Fidel conclut: «De tout cela on peut déduire la grande confusion qui existe dans le monde ». Suite à l'article du The Atlantic de nombreux journaux et d’autres médias ont fait étalage des grandes analyses et des conclusions robustes qui, il s'avère, n'étaient fondées sur rien. Nous sommes curieux de savoir comment ils vont répondre maintenant aux remarques de celui qui a exprimé ces fameuses paroles. A moins que...,qui sait? Peut être qu’ils garderont modestement le silence... ?
Marc Vandepitte,
Auteur de plusieurs livres sur Cuba