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On m'a un jour raconté dans la haute vallée de l'Aude une triste histoire vraie, dont l'auteur du récit avait été témoin, voire acteur. Il animait avec des amis un cercle mystique, si on peut dire, ou spirituel, et un informaticien parisien qui passait ses étés à Bugarach les a rencontrés, ravi. Il était passionné de kabbale et de spiritualité, et rêvait d'une autre vie, plus imprégnée de lumière céleste. Il a donc décidé de quitter son emploi et son appartement de Paris, et de vivre dans le département de l'Aude avec son pécule accumulé. Il s'est installé dans un village près de Limoux, dans une grande maison où était déjà l'auteur de mon récit. Il avait amené une grande partie de ses livres, car il en avait beaucoup.
Mais un jour, le propriétaire du logement où tous étaient réunis a décidé d'élever les loyers, et l'essentiel du groupe est parti, laissant derrière lui, je ne sais pourquoi, le récent arrivé: peut-être est-ce lui qui a refusé de partir. Il ne se sentait pas forcément à l'aise avec les autres, ayant toujours vécu une vie rêveuse et solitaire.
Ou était-ce parce qu'il les trouvait trop mystiques? Ou bien au contraire trop prosaïques?
Quelque temps plus tard, hélas, il a disparu. Il s'était passionné pour une femme partie vivre en Sibérie avec les bêtes, était comme tombé amoureux d'elle, et s'imaginait vivre en communion avec elle à distance. Elle avait pourtant eu un enfant avec un journaliste qui était venu l'interviewer et s'était installé dans son tipi, ou sa grotte, ou sa cabane, je ne sais pas très bien.
Si la communion avec les bêtes était parfaite, était-ce un terrier? À la façon des Hobbits? Bref.
Notre homme croyait vivre une histoire d'amour par-delà les frontières avec cette Sibérienne d'occasion (elle était venue de la Russie ordinaire, je pense), et voici que, impressionné par des contes plus ou moins véridiques la concernant, il se met à courir en chemise la nuit sur les chemins forestiers en plein hiver – comme il croyait qu'elle faisait, soit parce qu'il avait mal lu, soit parce qu'elle inventait. Car, dans leurs récits, les mystiques exaltés qui vivent avec les bêtes exagèrent facilement.
Il y avait un film triste de Sean Penn qui rappelle le même drame, appelé Into the Wild, tiré d'une histoire vraie. Horriblement, le pauvre vagabond rêveur qui croyait pouvoir vivre seul en Alaska en regardant dans un gros livre les plantes comestibles, dessinées ou prises en photo, dans le but de les cueillir de sa main alerte au cœur de la nature généreuse – ce malheureux jeune homme a été retrouvé mort, et on pense que c'est parce qu'il a confondu des plantes similaires, et mangé une qui empoisonnait – en tout cas c'est ce que le film montre.
Notre pauvre Parisien a dû s'égarer, car il n'est jamais retourné chez lui. Prévenue, la police l'a longtemps cherché, en vain. Puis, ses restes par hasard ont été retrouvés. Les bêtes de la forêt les avaient déjà bien abîmés.
On n'a pas pu savoir ce qui s'était passé. Ses livres ont été dispersés, recueillis par les uns ou les autres, ou donnés à Emmaüs. On ne lui connaissait peut-être pas d'héritiers. Ou bien les livres ne les intéressaient pas. Je n'en sais pas plus.