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Quel est l'art le plus révolutionnaire? Un art qui, après un bouleversement politique, sert une propagande débridée ou un art brisant tous les codes établis jusque-là? C'est la question qui agite le visiteur de l'exposition bernoise «La révolution est morte, vive la révolution!» Montée à l'occasion du centenaire du renversement du tsar en Russie, elle se divise fort intelligemment en deux volets. Le Kunstmuseum se penche sur le réalisme socialiste imposé après l'arrivée au pouvoir de Staline alors que le Centre Paul Klee se concentre sur l'avant-garde russe non figurative et ses héritiers.
Le choix de Berne pour présenter cette exceptionnelle sélection d'œuvres rajoute encore du sens à cet accrochage: il rappelle les liens tissés entre les acteurs de cet événement historique et la Suisse, comme la présence de Lénine sur les rives de l'Aar. Et dans les rêves de l'art.
Un temps radieux
Des affiches serties de faucilles et de marteaux, une belle Russe au sourire ravageur portant un fichu sur la tête, des slogans qui incitent à travailler, construire et ne pas gémir: le visiteur du Kunstmuseum est immédiatement plongé dans l'idéal voulu par les révolutionnaires. Un avant-goût de ce qui l'attendra dans les salles suivantes, recouvertes de grands tableaux où Staline harangue les foules, où l'industrialisation et les joies du collectivisme envahissent les toiles, où un temps radieux permet à de gigantesques tracteurs de labourer les champs, où les sportifs sont des athlètes aguerris et où les ouvriers s'instruisent après leur journée de labeur dans leur intérieur décoré avec du Gauguin.
De véritables prospectus publicitaires oubliant les famines, les crimes, les drames de ce changement de régime. Il semble que le «réalisme socialiste» soit à la réalité ce que les photographies postées sur Instagram sont à la vraie vie: des faits retravaillés avec de nombreux filtres.
Au fil des salles et du temps, les images de propagande se craquellent, se ridiculisent, se questionnent sous les coups de pinceau des artistes et devant les objectifs des photographes. Vitaly Komar a ainsi puisé dans sa mémoire pour jeter sur de grands formats sa vision du stalinisme. «La difficulté est de composer avec la nostalgie de son enfance – une nostalgie ressentie par tout le monde – et le souvenir d'une dictature sanglante», expliquait-il à la presse devant un tableau du Petit Père des peuples guettant à l'arrière d'une voiture.
Georg Baselitz, lui, renverse carrément les idoles russes. Il représente le célèbre Lénine à la tribune tête en bas, dans un pointillisme rugueux. Ce sont les codes du genre que Dubossarsky et Vinogradov mettent sens dessus dessous dans Inspiration. A la place de puissants paysans travaillant avec joie le sol fertile de la mère patrie, des soldats, torse nu, la mitraillette au vent, les blessures viriles et la fierté en bandoulière combattent dans un champ fleuri. Sous le soleil, bien sûr, car il ne pleut jamais sur les braves. Ce tableau martial achève quasiment la visite du Kunstmuseum et le mythe.
L'art est-il aussi achevé, réduit à rien, après la révolution russe? Dès 1915, il prend en tout cas un tournant décisif avec le Carré noir de Malevitch, une œuvre radicale et non figurative. Son impact sera énorme, partout dans le monde, imprégnant les travaux entre autres du groupe hollandais De Stijl, du Bauhaus allemand ou de l'avant-garde sud-américaine. Différentes mouvances artistiques présentées au Centre Paul Klee.
Kandinsky et Buren
Des monochromes de Rodtchenko aux expériences géométriques de Paul Klee, en passant par les compositions de Kandinsky, les œuvres schématiques de Taeuber-Arp et les bandes verticales de Buren: le visiteur se confronte à des noms encore régulièrement accrochés aux cimaises des musées d'art. Parfois peints il y a presque un siècle, ces tableaux interrogent toujours, dérangent ou amusent parfois, bref, sont pétris d'actualité.
Si l'exposition du Centre Paul Klee se concentre sur les arts visuels, le prolongement des réflexions de Malevitch sur l'art – son évolution vers le degré zéro a ouvert de nouveaux champs exploratoires – ne se cantonne pas à ces seules disciplines. Le riche programme d'activités organisées autour de cette exposition commune (concerts, discussions, projections de films…) le prouve.