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Le capitalisme apparait vulnérable à la critique. Entretien avec Bernard Stiegler, philosophe
, auteur,
fondateur d'ars industrialis,
dirige le Département du développement culturel du Centre Pompidou.
(Extraits du Nouvel Observateur , hors-série, mai-juin 2007)
"Le Nouvel Observateur.
- Cette désaffection n'est-elle pas une conséquence inéluctable du capitalisme ?
BERNARD STIEGLER. Historiquement, le capitalisme est un processus de "désenchantement du monde", selon la formule de Weber, parce qu'il érige un nouveau système de valeurs où tout, sans exception, devient calculable et "égalisable" par la monnaie. Il prépare en cela ce que Nietzche annonce comme l'avènement du nihilisme.N.O.
- Peut-on dire que l'avènement du nihilisme, dont le capitalisme était porteur, a longtemps été différé ou masqué par la croyance dans le progrès ?
B.S. -
En effet, l'effondrement de cette croyance dévoile ce que j'ai appelé notre "misère symbolique": la destruction de la vie humaine comme existence, comme raison de vivre, par le processus adaptatif de survie auquel le capitalisme nous soumet . Perte de savoir-faire, prolétarisation; perte de savoir-vivre, de savoir-être, processus de grégarisation massive des comportements auquel nul ne peut échapper depuis l'entrée dans la consommation de masse.N.O.
- Comment à-t-on créé le consommateur ?
B.S. - Pour fabriquer un consommateur il faut d'abord contrôler l'opinion publique. En 1917, le gouvernement américain décide d'entrer en guerre contre l'avis de la population américaine. Pour convaincre l'opinion, il fait appel au pionnier des public relations
, Edward Barnays, pour qui le problème clé des grands Etats industriels au XXe
siècle sera la maîtrise de l'opinion et le contrôle des comportement individuels et collectifs. Cet homme est le neveu de Freud. Très au fait des travaux de son oncle, il connaît les concepts de libido et d'inconscient. Il propose au gouvernement américain de travailler sur l'inconscient de la population et de développer une "technologie du désir". Il est l'inventeur de ce qui deviendra le marketing.
Dans la première moitié du XXe
siècle, les gens n'ont pas encore d'habitude de consommation de masse, tandis que la plus-value de l'investissement nécessite des marchés de masse pour écouler la production. La publicité aura pour visée de renverser les modes de vie traditionnels et de manipuler l'inconscient afin de créer une nouvelle culture quotidienne consumériste.N.O.
- S'agira-t-il ensuite d'ajuster l'évolution des comportements à celle de la production ?
B.S. - Exactement. Ce n'est pas un hasard si l'industrie automobile se développe en Californie, tout près de Hollywood qui ouvre ses premiers studios de production de films en 1907 - au moment où Ford élabore sa Ford T. Un sénateur américain déclare en 1912 : "Le commerce suit les films
".
On observe dès lors des processus de transformation comportementale extrêmement rapides avec les produits industriels.
Le capitalisme américain invente une nouvelle économie libidinale : une nouvelle organisation du désir. Puisque le désir est le moteur qui nous fait vivre, nous meut et détermine en profondeur notre comportement, le capitalisme de consommation cherche par tous les moyens à en prendre le contrôle. Pour l'exploiter comme il exploite les gisements pétrolifères...jusqu'à épuisement de la ressource.
La crise actuelle du capitalisme résulte d'une baisse tendancielle de l'économie libidinale et non seulement du taux de profit. Le désenchantement du monde est parvenu à son acmé. La libido des individus a d'abord été détournée de ses objets socialement construits par une tradition, par les structures pré-modernes comme l'amour de Dieu, de la patrie, de la famille.
Ce détournement commence avec le nouvel entrepreneur décrit par Weber, qui investit toute sa libido dans l'entreprise : il est constamment affairé. Là est précisément la nouveauté par rapport à l'entrepreneur traditionnel qui réservait une partie de son temps pour le loisir. Le capitalisme parvient au stade où il attire tout l'investissement libidinal des objets sociaux sublimés vers la marchandise de manière exclusive.
Or, l'objet vers lequel peut tendre le désir est de l'ordre de l'incalculable. La calculabilité généralisée par le marché détruit le désir individuel et le désir collectif d'être ensemble, qui fonde le lien social, la civilité et toutes les formes de savoir vivre.
De plus, le marché élimine tout ce qui fait obstacle à la consommation, dont le surmoi. Une société sans surmoi s'autodétruit. Le surmoi donne la loi comme civilité.
Une société de marché ruine le sens de l'existence et l'espoir dans l'avenir.
Le capitalisme occidental doit réussir sa mutation pour devenir un milieu participatif, de coopération et de mutualisation du savoir, capable de renforcer les singularités pour soutenir cet effort d'intelligence collective requis pour ouvrir un avenir commun"