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ardemment son pays et qui a les vertus d'un grand roi. La chevalerie est donc évidemment dépréciée dans le Reste des Vaillants ; et ce n'est certes pas ainsi qu'on en eût parlé en 1545, si la composition de ce livre datait effectivement de cette époque.
Quant à ce que l'on peut trouver d'étrange à ce que les chrétiens et les musulınans se soient accordés, même à leur insu, dans l'adoption de l'amour symbolique ou platonique; cette difficulté disparaît en réfléchissant que le premier principe des deux religions, l'unité de Dieu, est le même, et que c'est par l'idée de cette unité que Platon lui-même a été conduit à donner l'amour de la créature comme le symbole et le premier degré de l'amour diyin.
Aussi dans la littérature de toutes les nations chré. tiennes retrouve-t-on cet élément plus ou moins pur; et comme les Provençaux qui avaient eu plus d'une fois des rapports avec les Arabes d'Afrique et les Maures d'Espagne, ont emprunté aux poètes et aux écrivains de ces deux peuples, quelques-unes de leurs opinions et certaines formes de versification, il ne sera pas inutile de savoir de quelle manière ils ont combiné les emprunts qu'ils ont faits, et surtout de connaître l'esprit qui les animait en composant leurs ouvrages.
En suivant la ligne que décrit la Loire pour diviser la Gaule en deux parts, toute celle qui s'étend depuis la rive gauche du fleuve jusqu'à la Méditerranée forme la Provence. On a donc donné le nom de poètes provençaux aux écrivans qui, depuis la fin du XIe siècle, jusqu'au xue inclusivement, ont appartenu à ce pays qui comprenait, outre le Dauphiné et la Provence relevant de l'empire, les trois grands comtés de Toulouse, de Barcelone et du Poitou, avec le duché d'Aquitaine. Dans ces divers pays on parlait la langue d'Oc. Là, comme dans tout le reste de l'Europe, le gouvernement féodal avait régularisé le désordre. Le suzerain, le vassal, l'arrière-vassal avaient chacun ses droits conventionnels; et c'était habituellement le plus fort qui en disposait, et passait pour avoir raison. De cet état de choses résultait forcément une infinité de troubles, de guerres, d'usurpations et de confiscations. Aussi le sort des armes décidait-il de tout, et la chevalerie était-elle en grand honneur.
Ces désordres étaient entretenus en Provence, surtout par le mode si imparfait de l'hérédité et du partage des fiefs. Assez souvent, les filles succédaient à défaut de mâles, et cette disposition occasionpait dans ces petits états, des ébranlements et des variations rapides. Ce fut même à la suite d'un événement de cette espèce, que le Poitou et la Guyenne, destinés par le mariage d'Éléonore avec Louis-le-Jeune, à être réunis à la couronne de France, passèrent sous la domination anglaise dès que le divorce imprudent de ce roi eut laissé Éléonore maîtresse de disposer tout à la fois de sa personne et de ses états. Ce fut encore ainsi que la maison de BarceJone acquit, par des mariages, le comté de Provence, le royaume d'Aragon et d'autres souverainetés.
Cet aperçu peut faire juger du genre de vie turbulente que ce groupe de populations menait. D'ailleurs, les croisades dont toute l'Europe était préoccupée, ne contribuaient pas peu à exciter la mobilité des esprits et la violence des passions; outre que le spectacle varié de pays et d'usages si différents de ceux de l'Europe, ainsi que l'habitude des gens de guerre de tout obtenir par la force, avaient augmenté chez les Provençaux revenus de Syrie, une certaine légèreté de caractère jointe à une humeur querelleuse qui tenaient à leur naturel.
De toutes les préoccupations des croisés guerroyant en Palestine, en Afrique et en Espagne, l'amour mystique était, comme nous l'apprend l'histoire, celle qui prenait le moins de place dans leur esprit. La galanterie, et plus ordinairement encore la débauche, furent les habitudes qu'ils contractèrent dans les camps, et dont ils ne se défirent pas en rentrant dans leur pays. Les Provençaux en particulier, si l'on en juge au moins par les détails que renferment leurs poésies à ce sujet, n'étaient rien moins que chastes. Voisins et alliés des Espagnols qui avaient modifié en grande partie leurs meurs sur celles des Maures leurs conquérants, les habilants de la Provence virent se manifester au milieu d'eux, le phénomène qui a lieu chez toutes les nations se soumettant dès leur origine à la civilisation déjà raffinée d'un autre peuple. Ils naquirent corrompus, aussi leur existence ne fut-elle pas de longue durée (926-1486).
Mais si elle dura peu, elle fut parfois brillante; et l'éciat qu'a jeté la littérature provençale dans toute l'Europe, depuis le xie siècle jusqu'au xin', a laissé une trace lumineuse que l'on suit encore maintenant avec curiosité et intérêt.
Il paraît certain que la plupart des formes de versification adoptées par les Provençaux, sont empruntées aux Arabes (1). Et, ce qui ne mérite pas moins d'atten
(1) Voyez : l'Histoire des Troubadours, par l'abbé Millot ; l'Histoire littéraire d'Italie , de Ginguené; Crescimbeni, et le Recueil des Poésies provençales de Raynouard.
tion, c'est qu'après deux siècles, ces mêmes provençaux devinrent en poésie, les modèles et les maîtres des Italiens.
Dans l'étude des différents anneaux de la chaîne de poésie idéale et mystique, dont les Orientaux ont fait revivre la tradition vers le ville siècle, et que nous retrouverons chez les Italiens, il est à remarquer que la poésie provençale qui sert de lien intermédiaire à celle des Maures et des Florentins, loin d'être mystique, religieuse, ou même morale, n'a, le plus ordinairement pour objet, que des guerres, des exploits chevaleresques, une galanterie toute matérielle, souvent obscène, mais plus habituellement fade. La satire y tient aussi une grande place; et l'injustice et le fanatisme des princes et des prêtres, la violence des chevaliers ainsi que la légèreté des femmes y sont vigoureusement signalés.
Si des princes célèbres, tels que Guillaume IX, comte de Poitou, Richard Jer d'Angleterre, Alphonse II et Pierre III d'Aragon et tant d'autres ont fait rejaillir l'éclat de leur rang sur le titre de Troubadours qu'ils avaient acquis par leurs chants, il faut dire qu'en général cette profession chez les peuples provençaux était ordinairement suivie bien plutôt pour parvenir à la fortune, aux honneurs, ou même au bien être de la vie, que comme une occasion d'illustrer son nom et d'acquérir de la gloire. Aussi règne-t-il dans la plupart des poésies des écrivains de cette nation, un ton d'insouciance et de légèreté qui jure absolument avec les formules monotones de constance, de fidélité et de tendresse factice, dont ils enflent leurs chansons d'amour. Dans ces poésies, on trouve sans doute des pensées fines, des tours délicats et spirituels ; elles renferment
des détails curieux pour l'histoire, et surtout des satires pleines de verve. Mais bien rarement on y rencontre l'expression d'une passion véritable et profonde, ou d'un sentiment sincère, et jamais un vers qui aille droit au caur ou qui nourrisse profondément la pensée.
Il faut justifier la sévérité de ce jugement, et pour y parvenir sûrement, je citerai d'abord les morceaux où j'ai cru reconnaître le plus d'élévation dans les pensées amoureuses de ces poètes. Je commencerai par un des chants d'Arnaud de Marveil, dont Pétrarque a fait mention. Ce troubadour Périgourdin florissait vers 1160. Né de parents pauvres et obscurs, selon l'usage de ceux qui se sentaient du talent, il chercha à en tirer parti pour faire fortune. Le rôle des troubadours avait du rapport avec celui des chevaliers, et les uns et les autres se dévouaient à la gloire d'une dame, ceux-ci en guerriers, ceux-là comme poètes. Dès qu'un de ces troubadonrs était bien accueilli d'une princesse, il la célébrait par reconnaissance, l'aimait ensuite avec emportement et poussait bientôt la témérité jusqu'à lui adresser les veux les plus tendres, les propositions les plus hardies.
Ce fut à la comtesse Adélaïde, femme du vicomte de Béziers, que s'attacha Arnaud de Marveil, l'un de ces poètes dont les pensées sont les plus réglées, les paroles les plus discrètes, et qui semble avoir ressenti la passion la plus épurée. Voici ce qu'il dit à sa maîtresse dont il avait été bien reçu :
« Ma raison s'oppose à mon penchant. Sans doute il me sied mal de porter mon ambition si haut. Il faut laisser aux rois l'honneur de soupirer pour Elle. Mais quoi ? L'amour n'égale-t-il pas les conditions ? Dès qu'on aime on est digne d'être aimé. Toule distinction disparaît au