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C’est effectivement le cas: pendant les premières années de vie, la communication émotionnelle bébé-parents dépend du sexe de l’enfant. Des recherches ont ainsi mis en évidence que la mère développait des expressions faciales plus variées et plus intenses avec son enfant s’il s’agissait d’une fille. Résultat: par mimétisme, moins d’un an après sa naissance, le visage d’une petite fille est capable de manifester plus d’émotions que celui d’un garçon.
Cette différenciation se poursuit pendant la petite enfance. Les représentations, souvent inconscientes, des adultes vont en effet encourager la communication émotionnelle des filles et la décourager chez les garçons. Les parents discuteront davantage du contexte émotionnel d’une situation avec une fille qu’avec un garçon. À un garçon qui pleure, on dira: «Arrête tes larmes, t’es un garçon.» Tandis qu’à une fille on demandera plus spontanément: «Pourquoi tu pleures? Tu es triste?» Que ce soit en famille ou à l’école, face à un enfant qui sanglote, les réactions varient suivant le sexe de cet enfant. On verra plus souvent l’éducatrice renvoyer le petit garçon qui sèche encore ses larmes jouer avec ses camarades et prendre dans ses bras la petite fille pour la consoler que l’inverse.
Les enfants de sexe féminin seront donc davantage habitués à mettre des mots sur leurs émotions et seront capables de manifester une gamme d’émotions plus intense et plus large. Alors que du côté des garçons on occultera tout ressenti.
Seule exception à ce déni des sentiments chez les garçons, la colère. Cette émotion est en effet plus acceptée que chez les filles: on considèrera qu’un garçon manifeste son mécontentement, tandis que l’on estimera qu’une fille est une pleurnicheuse qui fait un caprice. Des recherches ont mis en évidence cette permission du sentiment de colère chez les garçons dans le monde scolaire: si une petite fille tape ses petits camarades ou donne des coups de pied dans la tour qu’ils construisent, elle sera plus fortement réprimandée que le petit garçon qui fait de même.
Les filles ont le droit d’exprimer leurs émotions, mais dans la retenue, en parlant, et pas par des gestes colériques. De leur côté, les garçons, qui ne sont pas coutumiers d’exprimer par des mots leurs émotions, sont davantage autorisés à manifester leur énervement par des gestes violents, car on aura vite fait d’associer ce comportement à la testostérone et au côté soi-disant naturellement plus turbulent des garçons.
Ainsi, à l’adolescence, ce sont davantage les filles que l’on va retrouver dans les cabinets des psys. Si des garçons consultent des psychologues, c’est souvent jusqu’à l’âge de 12 ans environ, quand il ne s’agit pas d’un choix personnel mais d’une décision parentale. Et c’est la plupart du temps parce que leur comportement tumultueux perturbe le fonctionnement familial ou la salle de classe. Pas étonnant qu’à l’adolescence, lorsque la décision de consulter est personnelle et liée à un mal-être, on constate une désertion de la gent masculine dans les cabinets.
Cette envie de parler à quelqu’un d’autre qu’à ses parents ou ses camarades est perçu comme «un truc de fille». À l’adolescence, nouvelle période de rigidité par rapport aux codes sexués, les jeunes sont très conformistes par rapport aux comportements que les filles et les garçons doivent avoir. Or, si, pendant toute l’enfance, seules les filles étaient encouragées à faire part de leurs sentiments et les garçons étaient à l’inverse habitués à ne pas s’épancher et à garder les difficultés pour eux, aller «pleurer dans le cabinet d’un psy» est logiquement classé dans le registre de l’émotion et du féminin.
On sait que l’adolescence n’est pas une période facile. Dans nos sociétés occidentales, on constate que la première cause de mortalité chez les jeunes est le suicide. Or la problématique suicidaire ne touche pas de la même manière les filles et les garçons. Le taux de tentatives de suicide est plus élevé chez les adolescentes que les adolescents, mais les tentatives de suicide des jeunes hommes aboutissent plus souvent à la mort. La première cause de mortalité chez les adolescents masculins est le suicide, ce qui n’est pas le cas chez les adolescentes.
Les moyens utilisés pour se suicider sont en moyenne plus durs et la probabilité qu’ils aboutissent à la mort est plus élevée chez les jeunes gens que les jeunes filles. Cela s’explique notamment par une acceptation socioculturelle différente selon le sexe des méthodes de suicide. Si aucun passage à l’acte n’est anodin, y compris les tentatives de suicide qui n’aboutissent pas (d’autant que les adolescents et adolescentes en souffrance ne sont pas toujours à même d’estimer l’effet de la méthode choisie et réagissent de manière impulsive), on peut constater que les jeunes garçons, face à quelque chose qui ne va pas dans leur vie, auront davantage tendance à régler la situation de manière plus radicale plutôt que de verbaliser leurs difficultés émotionnelles, car, dans leurs représentations, parler est «un truc de filles».
Sans dire que le déni du ressenti des garçons augmente directement le nombre de suicides chez le sexe masculin, on peut toutefois inciter à davantage de communication émotionnelle chez l’enfant quel que soit son sexe. Car si les psychologues ne nient pas ce lien, comment en tenir compte dans les programmes de prévention? D’autant que cela touche d’autres pans de la socialisation des garçons, qui sont certes incités à être plus indépendants, autonomes, compétiteurs, traits de caractère socialement valorisés dans nos sociétés, mais la prise de risque, la violence, le moindre droit à l’échec sont aussi des éléments de l’éducation des garçons.