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Olivier
MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation
Numéro 6 | Septembre 2001 | Autres éditions
On trouve tout dans la presse. Sélectionnez un mot, une idée, une obsession. Tiens, par exemple : la question. Lisez ensuite vos journaux, écoutez votre radio et regardez votre télévision comme vous en avez lhabitude. Que découvrez-vous ? Que vous nêtes pas complètement isolé du monde et que dautres, dans la vie publique, la famille ou lécole, partagent vos préoccupations. La question, ils ne la coupent peut-être pas en mille morceaux, mais ils la pratiquent, la subissent et/ou la jugent.
Saviez-vous par exemple ceci : que la conquête de Mars pose des problèmes techniques, mais aussi linguistiques ; les signaux radio mettent 20 minutes pour aller dune planète à lautre, si bien que, " de Mars à la Terre, la réponse revient quarante minutes après la question " (Libération du 20.07.01). Et saviez vous cela : quune question parlementaire vaut en moyenne, à Berne, 4080 francs, soit les 39 heures de travail nécessaires pour lui donner réponse, y compris lorsquelle nest " pas pertinente " ou quelle finit " classée " faute de temps (Le Temps du 04.12.1999). Il en coûte, en somme, de poser des questions et dy répondre.
Le Temps, 04.11.1998. France Inter organise chaque matin une rencontre interactive entre ses journalistes et ses auditeurs. Entre 8h45 et 9h00, ces derniers peuvent appeler la rédaction et lui poser leurs questions. Pour affiner ses réponses mais pour se prémunir aussi contre les questions iconoclastes léquipe de journalistes filtre les interventions. Elle enregistre les appels hors antenne, sélectionne les plus intéressants à ses yeux et charge un membre de la rédaction denquêter pour y répondre. Certains auditeurs, pour échapper à ce quils considèrent comme une manipulation, posent une question factice dans un premier temps et, parvenus à lantenne, se montrent politiquement moins corrects. A manipulateurs, manipulateurs et demi. Selon le Temps, les interlocuteurs de France Inter ont toutes les raisons de résister à une forme d" édification des masses ", d" uvre pédagogique ", de " prosélytisme " qui transforme les journalistes en " donneurs de leçons " exploitant les questions des citoyens pour mieux se justifier. Au bout du compte, lauditeur serait placé dans la situation de lélève face au maître : " incapable de prolonger la réflexion ou de réfuter les réponses qui lui sont faites ", il en serait réduit à un questionnement de contrebande, au risque en cas dinsolence de se faire " rabrouer sans ménagement ". Le pouvoir de trier les questions valides et les autres, cest le pouvoir de déterminer ce qui peut ou non se discuter, ce qui mérite de lêtre et, a contrario, ce qui dépasserait les limites du " raisonnable ". On en trouve de nombreux exemples sur les sites internet des institutions. Cest un vieux principe didactique, comment mieux " édifier " et " donner des leçons " quen sélectionnant les questions ?
Le Temps, 08.02.1999. Une jeune femme a passé il y a peu de temps sous le feu de questions plus ou moins légitimes et plus ou moins bien intentionnées de la justice et de la presse : Monica Lewinsky. Longtemps considérée comme candide et immature, la jeune américaine a évité une nouvelle humiliation à Bill Clinton en résistant avec brio aux questions des sénateurs en charge de son ultime déposition vidé. " Vive desprit, mordante et pleine dhumour ", lhéroïne du Monicagate sest montrée " visiblement rodée par les 22 interrogatoires précédents ". Non contente de répondre " sans hésitation " aux questions les plus " salaces ", elle a parfois réussi à renverser les rôles en " exigeant des questions précises " et en " corrigeant les écarts de langage de ses interlocuteurs ". Lex-stagiaire de la Maison-Blanche semble avoir beaucoup appris de sa difficile expérience. Désormais, cest elle qui interpelle ses interpellateurs. Un élève qui voudrait bien répondre aux questions du maître, mais à condition quelles soient " précises " renverserait effectivement le pouvoir de la question. Un pouvoir qui est moins le pouvoir de poser de " bonnes " questions (des questions " précises ", " à propos ", etc.) que dimposer ses propres critères de validité (de précision, dà propos, etc.).
LHebdo, 26.11.98 et 04.02.99. Parfois intrusive et impudique, la question peut aussi relever de la poétique de la pensée, de notre rapport le plus intime au monde. Hubert Reeves, astrophysicien philosophe estime qu" on finit par ne plus sétonner de choses étonnantes " alors que " des interrogations simples, à la limite de la naïveté, peuvent nous procurer des sensations vertigineuses ". La rédaction de lHebdo considère que notre monde complexe nest pas incompréhensible et que, plutôt que de se " laisser accabler par ses mystères ", le lecteur curieux doit partager ses interrogations. " Posez-vous, et posez-nous des questions ", tel est le slogan dune nouvelle rubrique scientifique. Le problème qui reste posé, cest celui du tri. Si les questions des lecteurs abondent, et que certaines sont meilleures que dautres, comment fera-t-on la sélection ? LorsquHubert Reeves nous invite à (nous) poser des questions, cest souvent sur un ton bon enfant : " nayez pas peur, ici, il ny a pas de bonne ou de mauvaise question ". Autrement dit : " vos étonnements, je les valide avant même que vous ne les énonciez ". Il y a là un luxe pédagogique dont France Inter a montré quil est difficile à assumer.
Dimanche.ch, 10.06.01. Le Tribunal fédéral condamne un journaliste pour " incitation à la divulgation du secret de fonction ". Son délit ? Avoir faxé une liste de personnes arrêtées dans le cadre de lenquête sur le " casse du siècle " à une employée du Parquet zurichois, en lui demandant si ces individus avaient des antécédents judiciaires. Pour les juges suprêmes, " si le fait de répondre est un délit, dès lors le fait de poser la question est objectivement une incitation à agir ". Les journalistes protestent avec véhémence. Peter Studer (Président du Conseil de la presse) estime que " cest incompréhensible ; un bon journaliste pose des questions, un bon fonctionnaire réfléchit pour savoir comment il y répond ; cest le partage des rôles dans un Etat libéral ". Pour Alexander Sami (secrétaire central de la Fédération suisse des journalistes), " si poser une simple question peut constituer un délit, alors la liberté de la presse est sérieusement remise en cause ". Denis Barrelet (juriste et journaliste) pense également que le tribunal criminalise toute une profession : " il nest même pas nécessaire que le journaliste qui pose des questions ait tenté de vaincre des résistances ; il suffit de demander pour être coupable. Le journaliste ne devrait donc senquérir que de réponses dont il sait quil pourra les publier dans son article, ( ) lorsquil est certain que les réponses sont dintérêt public ". Christophe Passer fustige les " questions interdites " dans son éditorial. Il pose quelques questions dont il serait " désolé quelles soient criminelles " : " Quest-ce que la démocratie sans laiguillon dune presse qui enquête ? Quest-ce que la liberté des gens sans celle dinterroger le pouvoir ? Quest-ce quun juge, quand il se sert du droit pour bafouer le droit de questionner ? A la Une, ce titre outragé : " Pour le Tribunal fédéral, poser des questions est criminel ". On note un glissement dans largumentation, une confusion entre deux plans qui ne sont pas superposables. Pour le tribunal, ce nest pas telle ou telle réponse, mais le fait de répondre qui est un délit. Dans ce cas, interroger un fonctionnaire, ce nest pas poser une " simple question " (Sami) ou demander naïvement une réponse dont on ne pourrait évaluer lintérêt qua posteriori (Barrelet). Cest linciter à révéler des secrets, à parler de ce quil est censé taire. Si la division du travail démocratique (Studer), cest que les journalistes questionnent et les fonctionnaires choisissent ou non de répondre, on peut se demander pourquoi les journalistes ne choisiraient pas, eux aussi, de questionner leurs questions. Lorsque Bernard Pivot demande à Marguerite Duras où elle sinstalle pour écrire, lécrivaine est libre de répondre ou non, et de valider ou dinvalider ainsi la question. Mais si le journaliste veut tout connaître de son interlocutrice, jusquau nom de ses amants ou la fortune de son éditeur, il prend le risque de poser de mauvaises questions, des questions moralement et/ou juridiquement condamnables. Car peu importe que lamant sappelle Pierre, Paul ou Jacques, et que la fortune se compte en anciens francs ou en euros : ce qui rend la question discutable, ce nest pas le contenu de la réponse, cest lintérêt public dune réponse. Un maître dhistoire peut plus facilement demander " qui était Jésus ? " que " qui était le fils de Dieu ? ". Dans le premier cas, il pose une question " laïque " sans augurer des réponses. Dans lautre, une question théologique, à laquelle lécole ne peut pas répondre, et quelle na donc pas à poser.
Voici dautres exemples qui montrent comment les hommes luttent pour la validité de leurs questions :
Le Temps, 02.12.98. Mythe ou réalité ? Les questions des enfants sont souvent considérées comme intarissables et naïves. Partout, en tous temps et en tous lieux, nos philosophes en culottes courtes auraient une tendance spontanée aux interrogations existentielles. Pour Bernard Pichon, animateur de lémission " Salut les Ptits loups " sur la Radio suisse romande, cest par " laxisme culturel " quon fait " léconomie des questions existentielles ". La radio étant contrainte à des réponses " trop rapides ", un livre vient dêtre édité qui comble un vide en " revenant sur les questions les plus fréquemment posées " : les dauphins, les étoiles, la pluie, les nuages, les koalas, Tintin ou Walt Disney. Pourquoi ce choix de sujets " très mièvres " demande la journaliste Ariane Racine ? Et Bernard Pichon de répondre que des questions comme le pipi au lit ou larrivée dun nouveau-né dans la famille pourraient faire lobjet dun nouveau livre, mais que des telles questions narrivent que " trois fois par mois ". Peut-être quelles sont aussi plus incommodes, et que ce qui caractérise lécole caractérise la radio parascolaire : à certaines questions les questions dont Freud a dit quelles étaient à la base de la " pulsion épistémophilique " qui nous " pousse " précisément à apprendre - on doit répondre à la maison, dans la sphère privée. Léducation sexuelle et lhistoire de la vie font leur entrée dans les établissements, mais sous la houlette de spécialistes. Quelles questions ces interventions peuvent-elles et doivent-elles aborder ? Là aussi, la polémique porte souvent sur les limites du questionnement.
Le Temps, 22.09.98. Où la candeur des petits rencontre les égarements des grands, et où lon retrouve une intriguante jeune fille. Des écoles américaines ont convoqué des " task forces " afin d" édicter des instructions " à lusage des professeurs assaillis de questions délèves au sujet du Monicagate. Pour deux spécialistes romands (pédiatre et psychothérapeute), ce sont surtout les sénateurs et les procureurs américains qui " se comportent comme des enfants ". Si des questions crues sont posées à la maison (ladultère présidentiel, les caresses buccales, lusage du cigare, etc.), " il sagit de rassurer les enfants, leur dire que ce que Bill Clinton et Monica ont fait relève de la vie privée, ramener le problème à un autre niveau, celui de lintimité de deux adultes, sans entrer dans lhistoire ( ). A travers les interrogations des enfants, il faut savoir percevoir les questions de fond. Ils sont inquiets : les détails fournis sont dune grande violence, et ils se demandent si cest ça lamour entre deux adultes ". Pour anticiper les questions des enfants (" quest-ce que le président Clinton a fait de mal ? "), un écrivain pour la jeunesse a même lancé un site Internet présentant une " version édulcorée " du rapport Starr : Ken Starrs for Kids. Trouver des mots simples pour répondre à des questions complexes, nest-ce pas ce que les chercheurs en pédagogie ont appelé la " transposition didactique " ?
La Tribune de Genève, 08.01.1999. Les questions des enfants et des adultes ne sont pas toujours synchronisées, on le voit. Sur des terrains délicats qui touchent à lidentité et au lien éducatif, Catherine Dolto-Tolitch préconise la plus grande prudence. Elle regrette que lenseignement de sa mère, Françoise Dolto, ait été mal interprété et quil aboutisse à de dangereux renversements. Bien entendu, il faut dire la vérité aux enfants, et ne pas substituer les cigognes et les choux à la relation sexuelle. Mais " ils ne faut pas non plus faire du Dolto à tout prix et asséner le vrai aux enfants même sil ny pas questionnement. Les enfants ont droit à la vérité, mais à une vérité qui les concerne ". A la télévision, le pédiatre Aldo Naouri préconise la même retenue vis-à-vis des enfants nés dun métissage. Comme chacun dentre nous, ils poseront un jour des questions quant à leurs origines. Il faut y répondre, mais sans les anticiper. " Préparer lenfant " aux réactions et aux interpellations racistes, ce nest pas une bonne idée. Il vaut mieux les " accompagner " quand les questions se posent ". En les expliquant davance, on ne fait que " les légitimer ". Attendre (ou faire en sorte) que lenfant se heurte lui-même à la réalité qui lui résiste, et répondre alors à ses questions, cest un peu ce principe quont préconisé les pédagogies nouvelles. Pour elles, les questions des élèves sont le signe que la vérité à construire les " concerne ". Dans lidéal, mieux vaut la question dun élève concerné quun élève cerné de questions.
Le Temps, 22.04.98 et 09.12.98. La question est toujours un mélange de préoccupation individuelle et de lien interpersonnel. Face à lamour, à la sexualité, ai sida, les adolescents manquent parfois dinterlocuteurs anonymes et fiables. Pro Familia a donc procédé à une campagne de prévention et à une recherche sur les représentations et les pratiques des jeunes par le biais dInternet. Lintérêt de lordinateur, cest quil " libère le jeune de la tentation dautocensure ", il laffranchit de la tutelle parentale en le mettant en contact avec un adulte inconnu pour qui il ne peut ressentir " ni sympathie, ni antipathie ". Le bénéfice est double : 1. Les internautes peuvent " exprimer leur ignorance ou leur désarroi sans honte " ; 2. Ils mesurent vite quils ne sont pas seuls à sinterroger sur la sexualité ". Cette pudeur adolescente est la trace dune personnalité en voie de construction, dun passage plus ou moins brutal de la condition denfant (soumis à la question) à la condition dadulte (libre dorganiser sa vie privée comme il lentend). Pour André Petitat, auteur dun livre sur le secret, " la première frontière du privé ", cest celle que lacteur individuel instaure " entre ce quil dit et ce quil ne dit pas ". Devenir adulte, cest, en quelque sorte, se soustraire à la question : " ladolescent revendique la fin des comportements intrusifs de ses parents et des proches, la fin des interrogations ". Il faudrait le vérifier, mais les pratiques pédagogiques accompagnent sans doute cette évolution. A lUniversité, les professeurs font cours et posent peu de questions, ou alors au moment des examens, pour vérifier si une connaissance est acquise. A lécole primaire, ils enseignent en questionnant, en interrogeant la classe pour lui enseigner laddition ou lhistoire des Croisades. A lécole comme à la maison, le paradoxe est le même : lenfant est questionné, ladulte questionnant.
Voici dautres exemples qui montrent comment les enfants et les adultes échangent leurs questions :
Le Monde de lEducation, 04.98. Le sociologue Edgar Morin a présidé le Conseil scientifique chargé de la consultation hexagonale sur les lycées. Il insiste sur la nécessité de " relier les savoirs " et, sil était roi, instaurerait la " dîme transdisciplinaire " (10% du temps consacrés aux rapports entre les disciplines). Pour lui, linstituteur polyvalent a la chance déchapper aux clivages et aux fragmentations qui affaiblissent notre capacité de penser et dagir dans des situations complexes. Il peut et il doit donc " partir des grandes questions qui se posent " et qui permettent de " dériver vers les disciplines " : qui sommes-nous ? quelle est cette société ? quest-ce que lesprit humain, la vie, le monde ? Les questions universelles sont par définition les questions qui portent sur la définition de lhumain. Sappuyer sur ces questions serait une façon de donner un sens nouveau à la scolarité de tous les élèves, sans écarter ceux qui sont les plus éloignés de linstitution et de ses codes culturels. Reste à vérifier si ce questionnement radical est vraiment valide partout, ou si les enfants en proie à dautres préoccupations ne les trouveront pas trop décalées et abstraites pour se sentir, là encore, " concernés ".
LHebdo, 10.12.98. Ruth Dreifuss, présidente de la Confédération, aurait-elle apprécié les questions dEdgar Morin ? Elle se régalait en tout cas de celles que Jean Piaget et ses assistants venaient lui soumettre à la Maison des Petits, école de son enfance. La petite Ruth " adorait être volontaire " pour ces expériences, ces tests dapprentissage de la logique, ces questions bizarres relatives au nombre de puces en plastique déposées en tas ou en lignes. " Parce que cétait ludique ? ", lui demandent les journalistes. " Non, cest plutôt le côté sérieux qui mattirait, répond-elle. Etre avec des adultes pour empoigner des questions ! " Aimer les questions, y compris les plus " bizarres ", peut mener au gouvernement. Transmettre aux élèves le désir et les moyens de questionner peut les aider à se gouverner.
Voici encore quelques exemples qui montrent comment lécole manie le questionnement :
Lorsquon est enseignant, que peut-on retenir de cette revue de presse ?
Disons dabord que les questionneurs magistrats, animateurs ou journalistes dinvestigation - sont toujours, a priori, en position subordonnée. En questionnant, ils font état dune ignorance dont ils postulent que leur interlocuteur pourra la combler. Ils formulent une demande qui les rend - toujours a priori - dépendants de leurs informateurs, supposés mieux documentés queux sur la question qui les intéresse. Le paradoxe, cest que tous les exemples donnés renversent cette asymétrie et démontrent au contraire le pouvoir de la question : la question nest pas tant un aveu de faiblesse (subordonné) quun acte et un signe dautorité (supraordonné). Pour le démontrer, on peut récapituler quelques constats.
On le sent dabord intuitivement : beaucoup de questionneurs sont peut-être demandeurs, mais ils ne quémandent pas, ils exigent. En posant leur question, ils définissent (ou ils prétendent définir) une zone dincertitude possédant trois caractéristiques : 1. Elle est objectivement pertinente (cest une question bien posée). 2. Elle est conforme aux normes (cest une question légitime). 3. Elle est subjectivement authentique (cest une question sincère). Vérité, légitimité, authenticité : ces trois critères sont nécessaires et suffisants pour établir une zone dincertitude valide, autrement dit une " bonne question ", une question à laquelle il est possible, souhaitable et souhaité quune réponse soit apportée. La force des questionneurs (les juges de Lewinsky, les consultants dArthur Andersen, les moteurs de recherche de Hewlett-Packard, etc.), cest dabord dimposer leurs questions, cest-à-dire de poser des questions dont les questionnés, en répondant ou en essayant de le faire, admettront - au moins implicitement - la validité.
Ces questionnés peuvent évidemment se rebeller, et contester ou même refuser certaines questions. Et ils peuvent le faire sur chacun des trois plans de validation. Le premier motif de refus, cest que la question est objectivement mal posée (Monica Lewinsky qui exige des questions " précises ", le citoyen suisse qui ne veut plus de questions " stupides " au moment des votations). Le second motif, cest quelle nest pas légitime, pas conforme aux normes (les adolescents qui résistent aux questions des adultes). Le troisième motif, cest quelle nest pas sincère, quelle cherche à tromper le destinataire (les Français qui ne veulent pas débattre du quinquennat). Si le petit lama (face au journaliste) et la fillette américaine (face au vice-président) se comportent " comme des grands ", cest parce quils réussissent à invalider les questions des adultes et à imposer les leurs. Al Gore ne sait pas dire pour qui il voterait sil nétait pas candidat, mais en " séchant " sur la question enfantine, il commence par admettre quelle est valide (il cherche à répondre), puis il démontre quelle est pertinente (il ne répond pas, ou il répond mal).
Un Président des Etats-Unis ou une stagiaire de la Maison-Blanche doivent démontrer leur force en répondant avec à propos à toutes les bonnes questions (même les questions " salaces "). Mais ils doivent faire mieux encore : ils doivent imposer leurs propres critères de validation. Le rapport de subordination ne sétablit donc pas entre celui qui questionne et celui qui répond, mais entre celui qui impose ses critères de validité et celui qui sy soumet. On peut imposer ces critères en posant soi-même une question incontestée (ce que font les juges, les journalistes, les consultants, mais aussi les enseignants), mais on peut le faire de plusieurs autres manières. Si lon est sûr de soi, on peut valider a priori toutes les questions quon voudra bien nous soumettre (" posez-les sans crainte "), parce quon est sûr dy répondre ou, à défaut, de justifier en quoi la réponse est impossible (Hubert Reeves et lastronomie). On peut aussi, pour plus de prudence, trier les " bonnes " et les " moins bonnes " questions : on en refusera alors certaines, parce quon estimera quelles sont objectivement mal posées (les anthropologues face à Adam et Eve) et/ou non conformes (Bernard Pichon face au pipi au lit) et/ou inauthentiques (les journalistes de France Inter face aux auditeurs rusés). Ce que confirme ce dernier exemple, cest que lautorité et la force consistent moins à formuler des questions quà instaurer et justifier des critères de validité, mais aussi des règles et des procédures de validation (le TPI pour lex-Yougoslavie et les pratiques locales dinterrogation des témoins). Celui qui pose une question la propose, mais ce nest pas lui qui en dispose. Celui qui va en disposer, ce nest ni le questionneur, ni le questionné, cest lentente quils arriveront à créer via la négociation de leurs questions.
On pourrait en déduire que la question nest quun énoncé comme un autre : quoi quon dise (en affirmant, en questionnant, en ordonnant), on est plus " puissant " si lon arrive à faire prévaloir son point de vue. Dautres exemples montrent cependant une ambiguïté spécifique. Du point de vue de ce quelle dit, la question semble avoir de faibles prétentions à la validité, puisquelle propose une incertitude plutôt quune vérité. Mais du point de vue de ce quelle invite à dire, elle est au contraire très contraignante puisquune question demande généralement réponse. Si lon considère, non plus la question dun côté et la réponse de lautre, mais le couple question-réponse, on peut lever certaines équivoques du point de vue de la validation.
Lorsque je demande " où est Paul ? ", jattends une réponse. Et en attendant cette réponse, je postule trois évidences qui nengagent que moi : premièrement, que mon interlocuteur peut savoir où est Paul (vérité) ; deuxièmement, quil peut me le dire (légitimité) ; troisièmement, quil veut bien le faire (authenticité). Je pourrais me montrer moins directif, et demander plus raisonnablement " sais-tu me dire où est Paul ? ", plus poliment " peux-tu me dire où est Paul ? " et/ou plus prudemment " veux-tu me dire où est Paul ? " On connaît le problème : obtenir un " oui " en réponse à ces questions nest pas dun grand secours, et ne fait finalement que retarder la solution. En posant directement la question, on va plus vite dans la conversation, mais on délègue à notre interlocuteur la responsabilité de réinstaurer la distinction en contestant au besoin la validité de notre question. Ce que montre cet exemple, cest que toute question sollicite une réponse, et quelle nest donc validable ou invalidable quen référence implicite ou explicite avec les réponses quil est possible danticiper. Poser une question valide, cest poser une question qui naugure pas de la réponse (sinon, pourquoi questionner ?), mais qui augure de la zone des réponses possibles (la zone dincertitude), et qui assume le fait quelle place linterlocuteur devant une et une seule alternative : avancer une réponse recevable (y compris : " cest une bonne question, mais jignore la réponse "), ou réfuter la question (les psychanalystes face aux attentes normatives de la société).
Le Tribunal fédéral condamne un journaliste parce quil estime que sa question à une fonctionnaire zurichoise était invalide dun point de vue juridique. En demandant qui a des antécédents judiciaires, le journaliste sous-entend que la préposée le sait, mais aussi quelle peut le dire et quelle veut bien le faire. Le raisonnement des juges, cest (peut-être) celui que nous faisions plus haut : la gamme des questions légitimes aurait pu être, dans lordre croissant de précaution : " puis-je vous demander qui a des antécédents ? " ou " puis-je vous poser une question ? ". La question directe " qui a des antécédents ? " (sous-entendu : " dites-le moi ! ") nest pas assez prudente, parce quelle incite à combler une zone dincertitude quil nest pas possible (en loccurrence : interdit) de combler.
Si (im)poser des questions et/ou des critères de validation des questions est un pouvoir, cest donc un enjeu à la fois stratégique (comment faire pour garder le pouvoir ?) et éthique (comment ne pas en abuser ?). Abuser du pouvoir de la question, cest par exemple poser " trop de questions ", en se défiant constamment de la parole qui serait censée faire autorité (lélève vaudois qui questionne avant dobéir, les créationnistes qui prétendent quils doutent de tout). Mais cest aussi en poser trop peu, par excès de confiance (Michel Tabachnik face à Di Mambro, les banques suisses face à leurs clients). Ni trop curieux, ni trop critique, le bon questionneur est un questionneur de bonne foi, qui considère " létat du savoir " comme un héritage commun qui peut assumer une double condition paradoxale : soutenir le questionnement curieux (qui sappuie sur les évidences partagées pour en construire dautres) et subir le questionnement critique (qui revient sur les évidences). La première solution, cest déquilibrer soi-même son questionnement (les candidats à lembauche). Mais comme on nest jamais seul au monde, on préférera la seconde : pour bien questionner, il faut accepter, non pas simplement de questionner et de se laisser questionner, mais de discuter ensemble la validation des questions et la question de leur validation (Patrick Aebischer et les étudiants de lEPFL, Charles Kleiber et les savants citoyens). " Quelle est ou quelle serait la (bonne) question ", telle est peut-être lultime question (les suiveurs du Tour de France face au dopage, les Verts face à la Corse).
La discussion permet de passer de la relation adulte-adulte à la relation adulte-enfant. Les questions enfantines sont peut-être " spontanées " et " fraîches ", mais elles sont aussi " métaphysiques " et " crues ", ce qui les rend " discutables " sur le plan objectif (sont-elles bien posées ?), normatif (sont-elles légitimes ?) et subjectif (sont-elles sincères ?). Les plus délicates sont dailleurs celles où les trois sphères sont difficiles à distinguer, et où chaque question semble en " cacher " dautres (le rapport Starr et la question du sexe, Robert-Grandpierre et la question de la mort).
Face à cette complexité, les experts sont plutôt sur la réserve. Les questions des enfants, il faudrait les attendre (Dolto-Tolitch et Naouri) et y répondre simplement (Robert-Grandpierre). Si lécole veut les encourager, elle aurait intérêt à partir des questions " universelles " que tous les hommes se posent, des questions fondamentales et rassembleuses (Morin) quelle pourrait ensuite " exploiter " pour progresser, de question en question, vers les objets et les objectifs du programme.
Mais si lon veut que les enfant " apprennent " à (se) questionner, il ne suffit ni de leur poser des questions (Piaget et Ruth Dreifuss), ni quils sen posent (les petits astronomes) : il faut aussi - progressivement - discuter les questions et la validité des questions. Puisque la pensée est une espèce de langage intériorisé, on peut considérer quun enfant qui se questionne est un enfant qui sinterroge lui-même, et qui joue donc, " dans sa tête ", le double rôle du questionneur et du questionné. La polémique pédagogique bute souvent sur " la question du questionnement ", lorsquon entend dun côté que les questions du maître sont nécessaires, de lautre quelles empêchent celles des élèves. Mais si les enfants sont, à lécole comme à la maison, sans cesse questionneurs ou sans cesse questionnés, ils apprendront dans un cas la défiance, dans lautre la soumission. Equilibrer les deux postures, ce nest pas (simplement) alterner les questions de ladulte et celles de lenfant. Cest surtout apprendre à discuter les questions pour pouvoir ensuite questionner les discussions.
Deux années se sont écoulées depuis la dernier numéro de Premières Questions. Elles ont permis un détour théorique qui a débouché sur l'écriture du canevas de thèse qui sera prochainement déposé devant le Collège des docteurs de la Section des sciences de l'éducation, et de plusieurs autres articles et/ou interventions dans des colloques. On trouvera désormais sur Internet:
De nouvelles observations et/ou des entretiens seront probablement nécessaires lorsque le canevas aura été accepté. A suivre, donc, dans les prochains numéros de Premières Questions.