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Galants abbés
A plusieurs reprises au cours de l’entretien des nouvellistes qui constitue le tome III des Nouvelles Nouvelles, un des protagonistes fait référence à la catégorie des « galants abbés » :
« J’espère dans peu faire connaissance avec quelques-uns de ces galants abbés qui, après les femmes, donnent le branle à la réputation et qui, dans les belles compagnies, ont séance comme juges de tout ce qui se fait de nouveau et qui peuvent, avec les femmes, donner un arrêt pour la ruine entière ou pour la réussite d’un livre. » (p. 179)
« je connais un des plus galants abbés du siècle, et à qui je puis sans injustice donner le nom d'obligeant, puisque, par une bonté naturelle, il loue indifféremment tous les ouvrages qu'il voit et tous ceux que l'on lui montre en particulier ; » (p. 215-216)
« il eut recours aux Italiens, ses bons amis, et accommoda les précieuses au théâtre français, qui avaient été jouées sur le leur et qui leur avaient été données par un abbé des plus galants. » (p. 223 ; le terme désigne en l’occurrence l’abbé de Pure)
« elle est de l'abbé Du Buisson, qui est un des plus galants hommes du siècle. » (p. 236)
L’expression désigne les gens d’Eglise qui portent le titre d’abbé et qui évoluent dans les milieux mondains. Cette fréquentation n’est pas incompatible avec le statut d’ecclésiastique : un abbé, au XVIIe siècle, se définit avant tout par le bénéfice d’une abbaye qu’il reçoit ; il n’est pas obligatoirement prêtre : il peut être parfois commendataire (« Clerc séculier qui est pourvu en cour de Rome du titre d'abbé, pour jouir des revenus d'un monastère, et non pour le gouverner », Acad. 1694).
Nombreux sont ceux, dans les milieux lettrés, qui répondent à ces critères. Michel de Pure (abbé de Pure), Charles Cotin (abbé Cotin), Pierre Du Buisson (abbé Du Buisson), François Hédelin (abbé d’Aubignac), François Le Métel de Boisrobert (abbé de Boisrobert), Antoine Torche (abbé de Torche), Antoine Furetière (abbé Furetière), Michel Marolles (abbé de Villeloin).
La qualification d’ « abbé galant » ne permet pas, par conséquent, de reconnaître un individu précis. L’usage qui en est fait dans les Nouvelles Nouvelles ne correspond pas aux pratiques de la lecture à clef. L’expression, lorsqu’elle est explicite, renvoie alternativement à deux figures distinctes du milieu des lettres : l’abbé de Pure ou l’abbé du Buisson. Il est par conséquent hasardeux de déterminer qui désignent les autres occurrences.
Un « galant abbé » : le « plaisant abbé » de Boisrobert
L’exemple de Boisrobert, que fait connaître le texte de la Boscorobertine, manuscrit conservé dans le recueil Tralage, reproduisant un texte datant vraisemblablement du début des années 1660, permet de se faire une idée de ce qu’on entend par « galant abbé » :
« L’autre jour au quartier Saint-Paul
Où des femmes assez galantes
Donnent souvent des rendez-vous,
De quoi l’entretien est fort doux,
Puisqu’elles sont toutes savantes,
En chapitrant tous nos docteurs
Légèrement selon leur mérite,
De ce siècle tous les auteurs,
Selon les sentiments de la belle Carise
Toutes d’un même avis pour de bonnes raisons,
Placèrent Vertroboix [anagramme de Boisrobert] aux Petites- Maisons.
Tout autre que moi se fût scandalisé du mauvais traitement qu’elles lui firent. Car enfin on parla de la personne plus de deux heures encore sans considérer que tout Paris lui est obligé du zèle avec lequel il s’emploie à divertir les compagnies. Et quoiqu’on dise que c’est son intérêt et qu’il ne fait rien et ne dit rien sur les théâtres, les tables et les ruelles qu’il n’y trouve son compte, il est pourtant certain que les coquettes perdront beaucoup s’il fallait que notre abbé changeât de vie, car il est leur grand prêtre. C’est lui qui alléguait de les dresser toutes petites et de les élever en précieuses. Vous le voyez, dans leurs ruelles où il tient son trône, s’ériger en philosophe galant ; on le voit qui dogmatise dans les fauteuils, argumente sans cesse sur l’amour, quoiqu’il n’ait rien en lui que de contraire et que ses cheveux blancs lui doivent mettre d’autres discours à la bouche, et que la conclusion de ses arguments est trop faible pour tomber dans des opinions que des gens plus jeunes et mieux faits que lui persuaderaient d’abord.
[…]
Peut-être, belle Iris, que vous vous étonnerez de ce qu’il ne s’est pas fait valoir autant par des prédications que par des comédies, vu que tous les abbés galants prêchent quelquefois.
Iris, il pourrait bien s’acquérir de la gloire,
Célébrant d’un saint la mémoire,
Mais le genre d’écrire est peu propre aux bouffons.
Celui qui n’a que pour but de nous faire rire
Ne nous peut, quoi qu’il puisse dire,
Faire verser des pleurs dans ses doux sermons.
Ce n’est pourtant pas le seul empêchement qu’il trouve de ce côté-là. La chaire de l’Eglise est plus difficile à occuper que le fauteuil d’une ruelle pour emplir celle-ci : il suffit de savoir de certaines tenues, de certains tours, de parler et celui a l’esprit…
Si l’on lui dit en galant
Que sa poésie est coulante
Et qu’une pièce si galante
D’entre tous les abbés le rend le plus galant ».
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