Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06968.jsonl.gz/992

Ce livre de 314 pages, paru en 2008 au Seuil dans la collection Science ouverte, décrit dans une belle langue les rapports de la botanique avec les autres sciences au travers des siècles, il apporte une grande quantité d'informations historiques insérées dans des réflexions d'une grande largeur.
La botanique a occupé une place en vue dans les siècles qui précédèrent le nôtre. Les philosophes connaissaient "la tentation de chercher dans le monde végétal des modèles analogiques de la société humaine.[...] La littérature botanique propose à la philosophie une conception, souvent implicite, des rapports entre subjectivité et scientificité, [...] ne serait-ce qu'autour de cette notion du port d'une plante, si utile pour rendre compte de la perception globale mais éclairée du botaniste." Quelle élégante énonciation pour ce qui, sur le terrain, se nomme la "gueule" d'une plante. (page 13)
A propos des racines de la botanique: "On a discuté longtemps pour savoir si la géométrie commençait avec les premières méthodes d'arpentage ou avec les premières démonstrations de théorèmes, l'astronomie avec le calendrier ou avec les premiers systèmes du monde. La botanique n'échappe pas au lot commun. Le problème est même d'autant plus épineux, dans son cas, que depuis toujours les sociétés humaines n'ont pu se nourrir qu'en exploitant le monde végétal, directement par la cueillette ou la culture, ou indirectement par la chasse ou l'élevage. Du monde végétal est également tirée une partie des matières premières nécessaires pour tisser, construire, fabriquer. Enfin, depuis longtemps, la base de la pharmacopée, en même temps que celle de nombreux poisons, est tirée des nombreuses substances produites par les plantes." (page 40)
Dans l'antiquité, on trouve deux grandes sources: la littérature médicale et l'agronomie. On retrouve cette dernière au Moyen-Age, surtout dans le monde arabe et, dans une autre aire, en Chine. Dans le monde latin, la terminologie reste proche de l'époque romaine. On peut y voir l'origine de l'usage actuel du latin. A la renaissance, l'intérêt pour la botanique est considérable. On s'efforce d'intégrer des plantes inconnues des anciens. En 1623, Gaspard Bauhin, en collaboration avec son frère Jean, dans son Pinax theatri botanici, rassemble les noms fournis par différents auteurs pour six mille (6'000!) plantes, il leur joint un nouveau nom de son crû, généralement suivi d'un adjectif et une phrase qui définit la plante. Dans ce contexte apparaît un médecin lyonnais, Jacques Dalechamp, celui de l'urosperme, bien connu des botanistes jurassiens fréquentant le midi.
Aux 17e et 18e, l'effort se poursuit dans deux directions: d'une part nommer et classer, c'est la botanique au sens strict, d'autre part, chercher à comprendre le fonctionnement végétal, en particulier la nutrition et la reproduction.
L'histoire de la botanique ne peut pas ne pas mentionner Jean-Jacques Rousseau, qui déclare son intention de décrire "toutes les plantes de l'île" de St-Pierre rencontrées lors de ses promenades solitaires, "une loupe à la main" et un ouvrage scientifique "sous le bras" (Il en commande plusieurs chez son libraire). Rousseau affiche sa modestie: il présente la chose comme un "amusement de paresseux". (Image ci-contre:Rousseau et la Pâquerette... Gravure par Frilley d'après Desenne.)
Carl von Linné est Suédois, ce qui lui permet d'échapper dans une certaine mesure aux chauvinismes nationaux, il propose une classification qui s'imposera. "Cette classification repose essentiellement sur le nombre et la disposition des organes sexuels [...] visibles [...] Par ailleurs, Linné réforme aussi la nomenclature, en généralisant l'association du nom générique et d'une épithète spécifique." (Première édition en 1753 de son Species plantarum) (Image ci-contre: Linné en costume de Lappon - peinture de Hendrik Hollander - et la véronique beccalunga... "Les Véroniques ayant des fleurs à deux étamines, donc deux organes males, autrement dit deux maris..."
Cette démarche stimulera fortement un grand nombre d'amateurs de par le monde, notamment des explorateurs parcourant les espaces blancs des cartes. Simultanément le caractère artificiel de ce système fera immédiatement lever de vives critiques, surtout parmi des scientifiques qui préféreraient une classification tenant compte de tous les caractères des plantes en les regroupant en fonction de l'ensemble de leurs ressemblances.
L'un des arguments opposés à Linné est amusant. On sait la place qu'occupent les organes sexuels dans son système. On l'accuse dès lors de troubler la morale publique !
"Une historienne américaine, Londa Shiebinger, a voulu voir dans le choix des organes mâles pour déterminer les classes et des organes femelles pour caractériser les ordres un choix sans justification empirique et qui refléterait la hiérarchie sociale entre les sexes dans la mesure où les ordres ne sont qu'un sous-ensemble des classes." (page 189) Une grande finesse d'observation pour l'époque ! Pourtant la remarque de cette historienne est contredit par le fait que dans le système linnéen "on est plutôt frappé par le fait que la monogynie se combine à une pluralité de maris[...], une inversion ludique de l'ordre patriarcal."
Les accusations d'amoralité portées contre Linné furent vives. Par exemple, dans la première édition de l'Encyclopaedia brittanica (1771) "l'auteur de l'article Botany s'indigne de voir Linné mettre en correspondance [...] le stigmate avec la vulve, les anthères avec les testicules... La critique est sans appel: L'obscénité est la base même du système linnéen." (page 190) Comme le dit "faussement choquée et secrètement amusée" une grande dame esseulée dans une roman de Prosper Mérimée (L'abbé Aubain, 1846) "Tu sauras, ma chère, que les plantes se marient tout comme nous autres, mais la plupart ont beaucoup de maris. [...] Tout cela est fort scandaleux."
A cette botanique "pour les messieurs" succédera en Angleterre, une "botanique pour les demoiselles" plus convenable, of course. En revanche, dans le Werther de Goethe, l'inceste lui-même est mis en question: "Regardez les lis, ne naissent-ils pas sur la même tige ? La fleur qui les a engendrés ne les réunit-elle pas tous les deux, et le lis n'est-il pas l'emblème de l'innocence, et son accouplement fraternel n'est-il pas fécond?" (page 191)
Cet aspect transgressif repose probablement sur un malentendu, soit une autre question philosophique que pose le végétal: qu'est-ce qu'un individu ? Si la définition, se basant sur l'étymologie, est que l'individu ne saurait être partagé sans perdre la vie. En ce sens certes les animaux et les hommes sont des individus, mais la plante aucunement, une bouture vit pour et par elle-même, elle représente donc un individu et une plante est une collection d'individus plus qu'un individu isolé. Du coup, les arguments qui se fondent sur l'amoralité perdent leur acuité, la plante étant un monde où des individus se rencontrent et se reproduisent.
Un argument contre Linné qui porte encore aujourd'hui est le contraste entre la familiarité du végétal et l'étrangeté de la nomenclature botanique avec la tentation pour ceux qui la pratique de céder à une certaine cuistrerie. La formule d'Alphonse Karr (1808-1890) est connue: La botanique consiste à sécher des plantes et à les insulter en grec et en latin!
Au 19e, l'étude de la physiologie végétale est liée à l'agronomie et à la chimie, mais aussi à une discipline nommée "géographie botanique". "Le texte fondateur en est l'essai sur la géographie des plantes qu'Alexandre de Humboldt (1769-1859) présenté à Paris devant la «Classe des sciences physiques et mathématiques de l'Institut national»" (page 61) c'est à dire devant l'académie des sciences. De 1799 à 1804, Humboldt a voyagé dans les colonies espagnoles de l'Amérique en compagnie du botaniste français Aié Bonpland. Ils ont rapporté un herbier de 6'000 espèces dont 3'800 nouvelles. A côté d'eux se trouve Augustin-Pyramus de Candolle, le premier à utiliser le terme d'endémique en 1820, qu'il tire du vocabulaire médical. (Image ci-contre:Le nom linnéen Adansonia a été donné au Baobab, en dépit de la conviction d'Adanson qu'il fallait préférer les noms locaux. Michel Adanson, gravure d'Ambroise Tardieu)
Bachmann, qui a latinisé son nom et qu'on retrouve dans notre Viola riviniana, fait en 1690 une remarque qui explique pourquoi le système de Linné a fini par l'emporter: "Les mots valent vraiment comme les pièces de monnaie, à savoir par le jugement et l'accord de celui qui les donne et de celui qui les accepte; ainsi l'usage n'est-il pas moins le tyran du vocabulaire que de la monnaie." ( page 70) L'adhésion à Linné provoquera la perte de nombreux nom locaux, "barbares" aux yeux du Suédois pour qui ce qui n'est pas latin n'a pas de valeur. Les botanistes de nombreux pays se sont sentis dépossédés malgré la tentative de latiniser tant mal que bien un certain nombre de noms indigènes. Par exemple, Francisco Hernandez, un médecin envoyé au Mexique par le roi d'Espagne, s'attache à recueillir le nom indien de chaque plante, au total 1'200 plantes médicinales, alors que le total des plantes médicinales connues à l'époque en Europe n'atteignait pas ce chiffre. Que reste-t-il de ces efforts, la Quina ?
L'ethnobotanique pose à nouveau aujourd'hui cette ancienne question en remarquant que la distinction entre genre et espèce est rarement pertinente à l'échelle locale, où la plupart des genres ne sont représentés que par une ou deux espèces ( le genre carex fait brillamment exception !).
Ces quelques réflexions sont peu de chose à côté de la richesse de ce livre.