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J'ai lu, dans son autobiographie illustrée, la remarque que ses maîtres d'école lui firent, à l'époque où il ne dessinait que des super-héros: cela démontrait, selon eux, un profond manque d'imagination. Or, on me l'a faite aussi, quand j'étais petit, avec le même argument!
Il y avait alors une sorte de proscription lancée sur les super-héros. Tels les X-Men, mutants haïs, ils étaient pourchassés par les autorités officielles, et la maison d'édition Lug - qui publiait en France, depuis Lyon, les séries illustrées de l'entreprise Marvel - subissait continuellement la censure d'État. C'est assez particulier. En France, on haïssait le mythologique, même quand il était dans la littérature populaire, il y avait une chape d'agnosticisme qui pesait sur les âmes, notamment depuis la fin de la guerre et la domination, dans la sphère culturelle, de ceux que j'appellerai les luminaristes, les rationalistes se réclamant à satiété, et même ad nauseam, des philosophes du dix-huitième siècle. Comme s'il n'y avait pas eu ,depuis, le Romantisme - et ses suites, la Science-fiction et le Surréalisme notamment.
J'étais pourtant élève à l'école Decroly, près de Paris: elle se voulait expérimentale et tournée vers l'expression personnelle et la pratique artistique: la créativité. Ovide Decroly, franc-maçon disciple de Rousseau, était un pédagogue belge généreux et intelligent, mais excessivement agnostique et borné. Son école était publique et sa doctrine, en matière d'art, était, à peu de chose près, la même que celle des fonctionnaires ordinaires. On n'y aimait pas le merveilleux, surtout s'il avait une valeur spirituelle et était pris au sérieux.
Comme on me parlait sans arrêt des super-héros américains que je dessinais, qu'on s'en effrayait continuellement auprès de mes parents, à la fin accablé je décidai de m'appuyer sur la tradition classique que j'aimais aussi, et commençai à dessiner des héros des anciennes mythologies, du reste évoquées par les comics Marvel assez libéralement, loués soient-ils: je représentais Hercule, notamment, je l'adorais, ayant lu quelques-unes des aventures que lui ont attribuées Jack Kirby et ses amis, mais aussi, dans des livres illustrés à l'ancienne appartenant à mes parents, ses douze travaux. J'aimais tellement les estampes qui le représentaient! Et j'adorais toute la mythologie grecque, Thésée, Ulysse, Prométhée, et les dieux. J'aimais aussi la mythologie germanique, Thor et Odin, et l'égyptienne, dont l'obscurité mystérieuse me fascinait, et enfin les histoires chevaleresques, arthuriennes ou carolingiennes. Donc je dessinais ces êtres héroïques, mais mes professeurs n'en étaient pas plus contents, et me persécutaient durement. On me précisait bien que c'était comme les super-héros, ces héros antiques, que ce n'était pas différent, et que c'était très mal!
Je suis peu à peu devenu violent, agressif, j'étais sur la défensive. Il m'a été finalement bénéfique de déménager à Annecy, et de changer d'école.
On brise de cette façon les élans naturels des enfants, même quand, hypocritement, on prétend les soutenir. Si l'enfant s'oriente naturellement vers la mythologie et, il faut le dire, le religieux, on se hérisse, car on assure que la croyance aux dieux n'est pas naturelle.
Mais comme le disait H. P. Lovecraft, l'auteur américain du Mythe de Cthulhu, chez quelques-uns elle l'est, la préoccupation des dieux l'est, et s'il n'osait pas le penser, moi je l'ose, je le dirai, je pense qu'elle l'est naturellement chez les esprits les plus évolués, de par leurs vies antérieures. Je le pense comme je le dis. En France, on a vu cela avec Victor Hugo, celui de La Fin de Satan, avec le Lamartine de La Chute d'un ange, avec Charles Duits, et quelques autres. Et peut-être Zep, je ne sais pas - même si c'est en Suisse.
Mais son attrait pour les super-héros n'est pas forcément devenu religieux, pour ainsi dire, n'a pas débouché forcément sur une mythologie nouvelle et une forme de piété. Il est resté dans l'humour, ne passant pas le pas. Il a, en effet, parodié les super-héros dans sa série Captain Biceps, ou alors, comme tous savent, il a raconté ses souvenirs d'enfance en cherchant à faire rire, avec sa série à succès. On me dira que cela prouve que le public n'aime pas la mythologie non plus. Mais enfin, Marvel n'est pas franchement en faillite. Il s'agit juste d'habitudes ordinaires: on ne s'attend plus à ce que des Français soient mythologiques, juste à ce qu'ils fassent de l'humour; le mythologique, on l'attend des Américains ou des Japonais.
Cela me rappelle un ami que j'avais à l'école Decroly, et qui est devenu à son tour un artiste. Comme moi, il dessinait sans arrêt, y compris des super-héros. Il se nommait Matthieu Venant et, comme Zep, il a essayé de vivre de cet art de la fantaisie dessinée. Il a un style proche de lui, en ce qu'il tend à créer des parodies d'histoires fabuleuses, et à s'appuyer, par conséquent, sur le principe réaliste implicite. Mais cet ami lui aussi me reprochait d'être trop attaché aux super-héros; il me disait qu'il les aimait bien, sans doute, mais que cette affection n'était chez lui pas une folie comme chez moi. Zep pourrait peut-être aller dans le même sens, puisque, finalement, il a renoncé à créer des héros fabuleux qu'on pût prendre au sérieux. Cela dit, il a trouvé finalement l'occasion de se venger. Je m'en réjouis plutôt.
Pour moi, fidèle à mon enfance, ou n'ayant jamais grandi, pour ainsi dire, je reste en retrait, et on s'en est encore pris à moi, assez récemment, parce que j'avais composé des vers épiques sur Tarzan et Jane: c'était choquant, aux yeux du bourgeois luminariste qui m'avait lu. Enfin, c'est la vie. Zep m'est quand même sympathique, il me reste sympathique, même si j'ai préféré Philippe Druillet, qui a essayé, avec Lone Sloane, de prendre au sérieux la mythologie, en s'appuyant sur Lovecraft. Jean-Pierre Dionnet a essayé aussi, dans quelques-uns de ses albums. Mais je pense que le despotisme des luminaristes a beaucoup nui à l'activité culturelle et artistique française, surtout depuis quelques décennies. Je crois que Serge Lehman à son tour a essayé de réhabiliter les super-héros et la mythologie, mais avec des circonvolutions et des justifications affaiblissantes qui montraient encore le besoin de montrer patte blanche, et donc l'excès de domination de ceux que j'appelle les bourgeois luminaristes. La bande dessinée française est restée en retrait, tout de même, des comics Marvel. Notamment parce qu'elle ne s'est pas appuyée sur les anciennes mythologies, comme a pu le faire Jack Kirby. Il s'appuyait même sur la Bible, assurait-il; c'est dire.