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1695
Louis-François Ladvocat, Correspondance théâtrale entre Louis-François Ladvocat et l'Abbé Dubos
Mercure musical, vol. 1, 15 décembre 1905
Lettre du 16 avril 1695 - Répétitions et représentations de Théagène et Chariclée
Publiée au début du XXe siècle, cette correspondance présente un caractère exceptionnel de par les détails particuliers qu'elle donne sur différents spectacles. Voici les éléments saillants 16 avril 1695.
Il aurait été difficile, Monsieur, de vous écrire plus tôt, puisque après une répétition générale [de Théagène et Chariclée] avec les machines, il dura trois grosses heures et demies et, pour ajouter au malheur d'une brigue peu judicieuse, on en refit une lundi où l'on convint de faire quelques retranchements dont les auteurs n'avaient pu souffrir un mois auparavant la seule proposition. Enfin on le représenta mardi. On fut surpris, au prologue, des décorations qui sont dans la pièce assez belles, aussi bien que les habits qui y sont bien imaginés et nouveaux dans leurs desseins. Les machines y sont bien exécutées, à l'exception d'un poisson sur lequel était perchée Mlle Desmatins, et la gueule de l'Enfer, qui a été très ingénieusement supprimée, aussi bien que les momies que l'on avait trouvées dans des pieds d'estaux de certains pyramides qui occupaient le milieu du théâtre et en s'ouvrant représentaient des figures illuminées, que plusieurs jeunes femmes avaient peur de se mettre dans l'imagination. Mlle Guiart y trembla beaucoup et y chanta assez mal. Le reste des acteurs exécutèrent assez bien leurs rôles, hormis Dumesnil, qui oublia d'ôtre son épée au Ve acte où l'on le doit sacrifier à Osiris. Chariclée n'était point enchaînée. Joignez à toutes ces fautes-là l'ignorance des spectateurs occupés de la magnificence de M. Foissin et, par conséquent, peu attentifs aux vers ni au sujet, mais fort disposés au bruit, car les sifflets n'y sont pas si communs qu'ailleurs et l'imagination d'une longueur, qui n'y était pourtant pas puisqu'il ne dura que 2 heures 3/4, persuadèrent à plusieurs personnes de croire qu'ils s'y étaient ennuyées. Enfin à la deuxième représentation on a raccourci et réformé tous les manquements que l'on y avait remarqués. Il reste cependant une ignorance de la fable dans la plupart de ceux qui n'avaient point de livre, et ceux qui en avaient et qui avaient lu le roman ont cru faire une critique admirable de dire que l'histoire du roman y devait être mieux représentée. D'autres se sont étonnés de la hardiesse de faire descendre Mérobe et Arsace aux Enfers et que cette permission n'avait été encore accordée qu'à peu de personnes d'une valeur et d'un mérite des plus distingués : Ulysse, Enée, Hercules, …
Les vers ont été trouvés bons par Campistron, Longepierre, et quelques autres véritables connaisseurs qui, étonnés aussi bien que Duché du peu de connaissance des véritables fautes qui pouvaient s'y rencontrer, se trouveraient à l'avenir peu disposés à vouloir s'exposer aux critiques de juges aussi peu instruits des véritables maximes de la dramatique. ll y en a même de si préoccupés de vouloir censurer que, sans avoir lu que Méroebe avait conquis une partie de l'Egypte, ils ont fort doctoralement censuré les pyramides qu'ils ont prétendu n'avoir jamais été en Ethiopie. Pour surcroît de malheur, Dumesnil se trouve malade à la 2e représentation. Elles ont néanmoins produit 2800 l. On verra ce qu'ils diront dimanche, où l'on espère que Monsieur sera. On dit tout haut sur l'amphithéâtre qu'à la dixième fois qu'on y aurait assisté, on le trouverait plus beau et qu'il fallait attendre ce temps-là pour en pouvoir distinguer toutes les beautés. Je le souhaite, mais j'appréhende bien que l'ennui du parterre ne vienne du peu de nouveauté qu'on peut fournir à l'humeur inquiète des français. Tous les dieux et les diables y ont paru, il est présentement difficile de leur donner un caractère de nouveauté qui puisse plaire.
On se persuade que la musique est imitée ou prise de Lully. On croit que les vers, les caractères, sont moins naturels que ceux qu'on a voulu copier de Quinault ; on souhaiterait autre chose que des sacrifices, des magiciens, des palais, des temples. Les enchaînements ne sauraient être plus beaux que dix ou douze des précédents opéras et c'est la raison pour laquelle dans un ballet du Retour des plaisirs chanté et dansé cette année à Saint-Malo, dont la musique a été composée par le sieur Le Batteux, maître de musique de la cathédrale, le poète, dont le *Mercure galant *du mois de mars 1695 ne dit point, s'est contenté de faire dire à Neptune :
THESEE [sic]
Partez, allez souffler, impétueux,
Le dieu de la mer vous l'ordonne.
Que rien ne trouble ici les plaisirs et les jeux.
Eloignez ce qui les étonne.
Portez aux ennemis de ce rivage heureux
Tout ce que vous avez d'affreux.
Le dieu de la mer vous l'ordonne, etc.
Je montrerai votre inscription aux savants chez M. le premier président et je vous dirai qu'avez pris de très bonnes précautions pour que je ne puisse rien ajouter à la critique que vous m'avez envoyée d'Amadis : elle est des plus savantes et des plus recherchées.
Disponible sur Blue Mountain Project.
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