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Dans notre merveilleux monde libéral et globalisé, les Etats sont en compétition, comme chacun le sait (et comme le montre le sourire carnassier de la Chine conquérante). Mais derrière les Etats, ce sont des régions, des types de développements, des conceptions du monde et des philosophies existentielles qui s’affrontent. Le degré de développement importe : une fois qu’un pays est développé, sa consommation s’essouffle, sa croissance s’anémie et ses habitants perdent leur pugnacité (l’acceptation de se faire exploiter, surtout). Le vieillissement de la population produit les mêmes effets. Quant au niveau de démocratie, il détermine le poids (le fardeau ?) du contre-pouvoir humain face à l’économie.
C’est dans cet ensemble que se noue le problème de l’Europe : alors que chaque jour davantage de pays se montrent capables de produire n’importe quel objet, ou d’offrir n’importe quel service, les nations européennes sont handicapées par le coût de leur démocratie, de leur population âgée et de leur protection sociale.
La question qui se pose, dès lors, est : l’Europe de la protection sociale et de la démocratie avancée représente-t-elle un système politique viable dans un monde libéral ? Pour le dire crûment : la Chine, démocratie de façade qui se moque du sort de ses citoyens, ne propose-t-elle pas le modèle qui, forcément, va dominer ?
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La protection sociale, c’est une vieille histoire du continent européen. Toutes les idéologies qui s’y sont affrontées durant le XXe siècle – libéralisme, marxisme, anarchisme, catholicisme, etc. – ont mis dans leur programme de société l’atténuation des souffrances et des injustices. Ce fut la compréhension des Lumières par l’Europe : racheter le mal social par une «algodicée», pour employer le mot de Peter Sloterdijk. L’algodicée, explique-t-il, c’est l’ersatz laïc de la théodicée. Dans celle-ci, on se demandait : «comment mettre le mal, la douleur, la souffrance et l’injustice en accord avec l’existence de Dieu ?» alors que la modernité a posé la question en de nouveaux termes : «si Dieu n’existe pas et s’il n’y a pas de sens supérieur, alors comment supporter encore la douleur ?». La réponse, selon Sloterdijk, a été d’organiser la politique en théologie de substitution.
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Peut-être, cela dit, y a-t-il eu exagération. On peut se demander si la facilitation technique comme projet d’élimination de la souffrance n’a pas finalement conduit à une «prolifération énorme de la souffrance». Car la lutte contre la souffrance, prise pour elle-même, amène à une morale éternellement insatisfaite.
Disons les choses autrement. D’un côté, le projet des Lumières a été de produire une immense analgésie collective, de viser une société 100% sans peine et débarrassée de toute injustice. De l’autre, une vision dionysiaque de type nietzschéen a aussi pris pignon sur rue, et représente un courant à l’importance croissante : il n’y aura jamais d’abolition de la souffrance, aucun rêve de délivrance ne doit subsister. Il n’y a que la passion, la vie qui n’a pas besoin d’être rachetée mais doit se comprendre comme un rêve et une ivresse. Si nous pouvons espérer être délivrés de quelque chose, ce n’est pas de la souffrance, mais de la souffrance de la souffrance.
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Mais ce qui se joue, entre l’Europe et le reste du monde, ce n’est pas tout à fait cela. Certes, fille des Lumières, l’Europe a misé gros sur l’analgésie, elle a cherché quantité de moyens sociaux de rendre la souffrance plus supportable. Mais en plus, elle a construit une éthique de la solidarité – maladroite, c’est vrai, idéaliste, pleine de défauts – mais qui produit du sens dans la collectivité. Or, c’est cette éthique qui la rend inadaptée à la mondialisation.
Comment évoluer ? Certains, comme le parti socialiste français, proposent d’investir davantage dans l’algodicée. Ils reprennent le mot anglo-saxon de «care», pour signifier qu’il faudrait aller plus loin, viser le bien-être universel, «soigner» toutes les inégalités, les injustices, les précarités où qu’elles soient. Là, oui, il y a exagération. La vie ne se soigne pas : la santé, disait Canguilhem, n’est pas une normalité mais une capacité de s’imposer à l’environnement. Il faut fuir comme la peste les fictions d’un monde souriant, l’illusion de l’affranchissement de la souffrance par l’altruisme rationnel. A concevoir la santé comme un «état de parfait bien-être» (OMS) ou à faire de l’attitude politique une thérapeutique du «care», on finit par donner à la souffrance une dimension gigantesque tout en l’affirmant limitée, amendable. Il vaut mieux prendre un point de vue tragique et dionysiaque à la fois, qui consiste à la contrer par une thérapeutique, bien sûr, mais en même temps au moyen d’une esthétique : d’un sens qui ne soit pas simple analgésie ou pansement ou encore victoire (en trompe-l’œil) sur le mal.
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C’est à ce point précis qu’il s’agit d’innover. La place dans le concert des nations mondialisées ne se jouera pas seulement sur la croissance – et donc sur la compétitivité et l’innovation technologique – mais aussi sur le plan des idées et des performances communautaires.
Prenez la médecine. Oui, bien sûr, il est essentiel d’en avoir socialisé la partie nécessaire, à l’efficacité prouvée. Mais quand on dit socialisé, on ne pense généralement qu’au partage des coûts. Or la médecine devrait se concevoir de manière bien plus large. Se préoccuper davantage des solidarités non directement économiques : celles qui se gagnent sur les déterminants sociaux des maladies, par exemple. Mais elle devrait aussi penser comment son fonctionnement est – ou n’est pas – producteur de communauté.
Nous sommes menacés, et sérieusement, par la puissance du tout économique des pays émergents, où les individus sont souvent considérés comme quantité négligeable. Mais de quelle façon construisons-nous un regard sur l’humain – souffrant en particulier – chez nous ? Nous nous contentons de payer - avec une grâce de moins en moins bonne – des impôts qui serviront à sa prise en charge par des dispositifs spécialisés. Mais est-ce absolument mieux ? Nous ne croyons nous aussi, finalement, qu’à la rédemption par l’argent.
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Cela dit, tout sonne faux, tout traduit la manipulation des esprits, dans le discours sur la crise actuelle de l’Europe. On dirait que le problème est dû aux seuls déficits des Etats sociaux. La réalité est que les Etats ont renfloué un monde financier qui s’empresse de spéculer sur l’endettement de ses sauveurs. Ce mécanisme relève du parfait cynisme. Face à lui, maintenant encore, rien de sérieux n’est entrepris. On procrastine comme avant, et les traders, qui eux vont vite, creusent de l’inégalité à coups de pelleteuses, sous les yeux apeurés des dirigeants européens. Les Etats cèdent devant les marchés et envisagent de délaisser toute protection sociale. Le plan de sauvetage de l’Euro ? La fin de la souveraineté des Etats. La démocratie qui abdique.
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Dans Libération de la semaine dernière, Bruno Amable résumait bien la situation : «Finalement, les marchés financiers sont peut-être bien ce qu’ils sont supposés être – de fantastiques machines à diversifier les risques : risque zéro pour les banquiers, risque maximal pour les fonctionnaires, les retraités, les malades, les chômeurs…». Il concluait : «il serait temps que les caves se rebiffent».
Les caves feraient bien de se rebiffer quand on essaie de leur refiler un avenir bidon, où le système de protection contre la souffrance, la liberté des sujets, les valeurs de la démocratie deviennent les paramètres à éliminer d’une finance qui spécule sur l’effacement de l’humain.