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C'est en 1922 que l'Argentin Arturo Cancela (1892-1957) publie Le Coccobacille de Herrlin. Dans son pays alors en proie à des questionnements identitaires et à des tensions sociales, le texte de Cancela détonne. C'est une critique acerbe de la vie politique qui montre l'absurdité des décisions politiques comme des institutions administratives de l'époque.
Les tribulations d'un scientifique suédois recruté de façon ubuesque par l'état argentin pour lutter contre la supposée prolifération de lapins sur le territoire national est un prétexte à une satire appuyée des peurs et des psychoses collectives engendrées par l'apparition d'un fléau inconnu, terreau idéal d'une peur communicative.
Le Coccobacille de Herrlin, publié dans un recueil de textes centré sur le Buenos Aires du début du XXe, connut un franc succès lors de sa parution.
Arturo Cancela, célèbre de son vivant, réputé pour son humour et son pessimisme face à une société à la dérive, est reconnu par ses pairs. L'une de ses nouvelles figure dans l'Anthologie de littérature fantastique de Jorge Luis Borges, Silvina Ocampo et Adolfo Bioy Casares.
Aucun texte de lui n'avait été traduit en France.
Depuis les années 50 jusqu'à son suicide, en 1972, Alejandra Pizarnik n'a eu de cesse de se forger une voix propre. Conjointement à ses écrits en prose et à ses poèmes, le journal intime qu'elle tient de 1954 à 1972 participe de cette quête. Une voix creuse, se creuse, avant de disparaître : « Ne pas oublier de se suicider. Ou trouver au moins une manière de se défaire du je, une manière de ne pas souffrir. De ne pas sentir. De ne pas sentir surtout » note-t-elle le 30 novembre 1962.
Le journal d'Alejandra Pizarnik se présente comme une chronique des jours hybride, qui offre à son auteur une sorte de laboratoire poétique, un lieu où s'exprime une multiplicité de « je », à travers un jeu spéculaire. Au fil des remarques d'A. Pizarnik sur sa création, sur ses lectures, de ses observations au prisme des journaux d'autres écrivains (Woolf, Mansfield, Kafka, Pavese, Green, etc.), une réflexion métalittéraire s'élabore, lui permettant un examen de ses propres mécanismes et procédés d'écriture.
Le journal est aussi pour A. Pizarnik une manière de pallier sa solitude et ses angoisses : il a indéniablement une fonction thérapeutique. « Écrire c'est donner un sens à la souffrance » note-t-elle en 1971. A. Pizarnik utilise ainsi ses cahiers comme procédé analytique, refuge contre la stérilité poétique, laboratoire des perceptions, catalyseur des désirs ou exutoire à ses obsessions. Les Journaux sont toutefois moins une confession ou un récit de soi qu'un ancrage mémoriel, une matière d'essayer de se rattacher au réel par des détails infimes et de se rappeler qui l'on est.
À Cuernavaca, près de Mexico, Eduardo se voit infliger un travail d'in- térêt général original suite à un retrait de permis : faire la lecture à des particuliers. Un jour, il s'aperçoit de la mystification des frères Jiménez, à qui il lit Crime et Châtiment : Luis, invalide, s'exprime à travers Carlos, qui est ventriloque. La famille Vigil, présentée comme sourde et qui lit L'Île mystérieuse sur ses lèvres, lui a menti elle aussi : si la grand-mère est bien sourde-muette et les parents sourds, le jeune homme découvre que les enfants entendent et peuvent parler, mais se sont adaptés à leur entourage.
Le seul à l'apprécier est le colonel Atarriaga... qui s'endort, bercé par le ton monocorde avec lequel il lit Le Désert des Tartares. Un jour, Eduardo découvre des poèmes d'Isabel Fraire dans un vieux livre de comptes de son père, et s'aperçoit que Celeste, analphabète, est émue par celui qu'il lui lit. Il découvrira avec stupéfaction qu'elle les connaît par coeur. Pourquoi ?
Parallèlement à ses visites, Eduardo est racketté par Güero, un ancien employé du magasin de meubles de son père qu'il a repris, lié aux narcotra- fiquants, car la « ville de l'éternel printemps » où il faisait si bon vivre subit aujourd'hui la loi des cartels.
Toute l'oeuvre du poète argentin Roberto Juarroz (1925-1995) est rassemblée sous le titre unique Poesia vertical. Seul varie le numéro d'ordre, de recueil à recueil : Segunda, Tercera, Cuarta...aujourd'hui Treizième Poésie Verticale. Nul titre non plus à aucun des poèmes qui composent chaque recueil. Cette insistance dans l'anonyme a un sens. La parole poétique prend ici naissance dans le sans-nom, sans-visage et s'y attache obstinément.
Elle interroge. C'est d'ordinaire le fait de la pensée. La poésie questionne peu. Selon son ordre, elle adhère. Elle veut faire, et jusqu'en son déni parfois, sa révolte, un séjour malgré tout du monde où nous sommes. Elle est d'essence horizontale. Elle requiert un horizon, même incertain, reculant, comme est tout horizon. Elle dit notre séjour. Celle de Juarroz, au contraire, semble là pour nous troubler, nous inquiéter, déranger nos certitudes ou nos prises. Elle est pur questionnement. Verticale. Mais elle reste poésie dans son questionnement. Juarroz n'est pas un penseur, toujours tenté de prolonger la question dans un système qui l'assure. Il interroge sans plus, sans horizon comme sans système. Aussi loin, au fond, de la «poésie» que de la «pensée», dans une sorte de suspens et comme d'immédiateté verticale.
Sa poésie nous met en cause, au sens le plus fort du terme, et le reste avec nous. À propos de tout, d'une pensée, de l'instant qui passe, du moindre événement, elle interroge le monde et nous-mêmes pris en lui, tissés en lui, dans l'illusoire sécurité. Elle en déploie les dimensions insolites. Elle le défait subtilement dans son image, dans son endroit rassurant pour nous, laissant pressentir son envers ou ce qui pourrait être les envers, ses abîmes. Elle nous défait alors nous-mêmes, nous dresse nous-même, soudain verticaux, sans appui, dans le vertige...
Roberto JUARROZ (1925-1995) Poésie et création Dialogues avec Guillermo
Boido Traduit de l'espagnol (Argentine) par Fernand Verhesen Collection
Ibériques ISBN 978-2-7143-1029-3 176 pages -19 Euros n°édition : 2039 Parution
6 mai 2010 Peut-on définir la poésie ? Le poème comme organisme incomplet. La
parole et le silence. Renoncements de la poésie moderne. Nécessité et intensité
de la parole dans le poème. La poésie est reconnaissance de l'absurde et de
l'anti-absurde. Le poème devant l'abîme de la condition humaine. La
reconnaissance totale du réel. Poésie et philosophie. Disponibilité du poète.
Poésie et expérience de la mort. La poésie comme forme périssable et comme
présence. Poésie et art. Le poète et sa vision du monde. Poésie, connaissance
et sagesse. Le bouddhisme Zen. La mystique. Possibilité d'une synthèse des
possibilités humaines. Science et humanités. Nécessité d'un penser majeur.
Poésie, reconnaissance et création de réalité. Poésie et métaphysique. Poésie
et idéalisme. La poésie comme regard à partir des limites et le poète comme
voyant. Heidegger. La fondation de l'être par la parole. Revers, antithèse et
recherche d'une troisième dimension poétique. L'irrationnel et le plus que
rationnel. La poésie devant l'éthique, l'esthétique et la gnoséologie. Toute
poésie est une éthique profonde. La poésie est-elle une «consolation»? Une
aventure nécessaire. C'est en 1987 que Jean-Pierre Sintive publia aux éditions
Unes cette réflexion intemporelle qui fit beaucoup pour la découverte de
Roberto Juarroz en France, et que nous reprenons aujourd'hui. Éditions José
Corti - 11 rue de Médicis - 60 rue Monsieur le Prince - 75006 Paris - 01 43 26
63 00 - HYPERLINK "mailto:<email-pii>" <email-pii> - www.jose-corti.fr
REMISES EN VENTE DE TROIS TITRES IBÉRIQUES Roberto JUARROZ (1925-1995)
Quatorzième Poésie Verticale Traduit de l'espagnol (Argentine) Traduit par
Silvia Baron Supervielle Collection Ibériques ISBN 978-2-7143-0605-0, N°
édition : 2045 288 pages -19 Euros Parution 6 mai 2010 Roberto JUARROZ (1925-
1995) Quinzième Poésie Verticale Traduit de l'espagnol (Argentine) Traduit par
Jacques Ancet Collection Ibériques ISBN 978-2-7143-0786-6, N° édition : 2046 88
pages -13 Euros Parution 6 mai 2010 Silvina OCAMPO (1903-1993) Poèmes d'amour
désespéré Traduit de l'espagnol (Argentine) Traduit par Silvia Baron
Supervielle Collection Ibériques ISBN 978-2-7143-0596-1, N° édition : 2047 160
pages -19 Euros Parution 6 mai 2010 Éditions José Corti - 11 rue de Médicis -
60 rue Monsieur le Prince - 75006 Paris - 01 43 26 63 00 - HYPERLINK "mailto:
<email-pii>" <email-pii> - www.jose-corti.fr
Après avoir donné les derniers recueils de Juarroz : Treizième, Quatorzième et Quinzième Poésie verticale, nous proposons ici l'un des derniers recueils demeurés inédits en français.
Une solitude à l'intérieur, une autre à l'extérieur.
Il est des moments où les deux solitudes ne peuvent se toucher.
L'homme se retrouve alors au milieu comme une porte inopinément fermée.
Une solitude à l'intérieur.
Un autre à l'extérieur.
Et la porte résonne d'appels.
La plus grande solitude est à la porte.
Chez Corti : Fragments verticaux, Treizième poésie verticale, Quatorzième poésie verticale, Quinzième poésie verticale, Poésie et création.
Julio CORTAZAR (1914-1984) Crépuscule d'automne (poèmes) Traduit de l'espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle Collection Ibériques ISBN 978-2-7143-1027-9 n°édition : 2037 344 pages -22 Euros Parution 6 mai 2010 Je ne sais pas ce qui rend un livre inoubliable mais je sais que, depuis que je découvris Salvo el crepúsculo, dans la première édition mexicaine, je n'ai jamais pu l'oublier. C'était en 1984, année de la mort de Cortázar. Une nouvelle édition est sortie récemment aux éditions Alfaguara, elle inclut de légères retouches faites par l'auteur sur des épreuves retrouvées. Mais il n'a rien supprimé, ni changé, ni désavoué de cet ensemble de textes d'époques diverses de sa vie, choisis et spécialement réunis par ses soins. De quelle manière ce livre est arrivé entre mes mains, je ne saurais le dire. J'en suis tombée amoureuse et ensuite il s'est de lui-même enraciné dans mon souvenir.
Car peu de temps après, je me suis mise sans succès à le chercher sur mes étagères. Depuis lors, à intervalles réguliers, je n'ai pas cessé d'essayer de le retrouver en vain. Il me semblait impossible de l'avoir perdu ou prêté à quelqu'un ; il avait disparu et je ne me consolais pas. Il m'était cher, il enfermait une signification particulière, une musique, une indépendance, une nostalgie qui trouvaient en moi une résonance pleine. Après qu'il eut publié Rayuela (Marelle) en Argentine, Cortázar adressa une lettre à son ami Fredi Guthman, où il dit : "Maintenant les philologues, les rhétoriciens, les versés en classifications et en expertises se déchaîneront, mais nous sommes de l'autre côté, dans ce territoire libre et sauvage et délicat où la poésie est possible et arrive jusqu'à nous comme une flèche d'abeilles....". S. B. S.
Éditions José Corti - 11 rue de Médicis - 60 rue Monsieur le Prince - 75006 Paris - 01 43 26 63 00 - HYPERLINK "mailto:<email-pii>" <email-pii> - www.jose-corti.fr
Lorsqu'on lit la poésie de Silvina, on se promène dans un jardin circulaire qui fut celui de son enfance ; c'est le soir, avec ses flammes qui survolent et ses parfums mêlés qui montent de la terre ; c'est l'amour et la mélancolie ; c'est la rivière et ses timbres ; ce sont les couleurs qui s'y reflètent, s'y répètent à peine altérées ; c'est le silence de la sieste et ses murmures ; c'est une transparence palpable, tiède, sensuelle, matière des rumeurs, de l'air, des ombres.
Et en réalité on ne lit pas ; le lecteur déambule près de ses songes, comme si le texte, dont il entreprit la lecture, l'avait invité à laisser le livre de côté et à se perdre dans les sentiers d'une lumière intime, où les fleurs, le lierre, les plantes, les arbres, poussent et s'entrelacent à leur guise. Nul n'organise cette nature enchantée, où les mystères s'exhalent des miroirs, guidés à peine par un regard passionné.
Ce regard est aussi visionnaire. Borges nous le rappelle dans son introduction : Il y a chez Silvina une vertu qu'on attribue communément aux Anciens ou aux peuples d'Orient, et non à nos contemporains. C'est la clairvoyance ; plus d'une fois et non sans un début d'appréhension, je l'ai sentie en elle. Elle nous voit comme si nous étions en cristal, elle nous voit et nous pardonne. Essayer de la tromper est inutile.
Elle et son époux, Adolfo Bioy Casares, furent des amis très proches de Borges, chacun de différente manière et, à ce trio qui s'échangeait des textes, récitait à tour de rôle des poèmes et écrivait de concert des livres, on pourrait ajouter, non seulement Wilcock, le poète de toutes les langues, mais encore Macedonio Fernandez qui, outre l'humour, partage avec Silvina cette façon incroyable d'investir soi-même leur délirante création.
Angleterre nous raconte la vie quotidienne d'une troupe de théâtre, celle du Great Will, ses grandeurs et ses misères, ses moments de joie intense et ses phases de découragement. Une multitude de personnages le traversent, de l'excentrique Comte Lord Axel approvisionné en drogue par un Russe incorporé à la troupe mais qui n'a rien de la noblesse d'un Capitaine Fracasse, à Sir Gielgud, le régisseur qui tient la chronique de la troupe. Ils partent jouer aux quatre coins du monde, l'Amérique, les îles, dont celle du Waichai, au sud de la Terre de Feu, où Shakespeare va chercher le nom de son destin.
Mais ce n'est pas là tout l'intérêt de ce roman. Il passe dans Angleterre, le souffle d'une écriture puissante, qui traverse les genres et les époques et mêle avec bonheur les personnages réels tels que Shakespeare, la mécène Lady Ottoline, qui fit partie des proches de Virginia Woolf et de son cercle de Bloomsbury, et fictifs tels que la Comtesse de Broadback qui dédie sa vie à Shakespeare, propriétaire et administratrice de la troupe The Great Will, qu'elle emmène contre vents et marées, au sens propre du terme, aux quatre coins du monde sur le bateau de la Compagnie Almighthy World. Brizuela évite l'écueil du roman historique, car Angleterre est aussi et surtout une fable, en toute liberté.
Il s'agit là du premier livre de Di Benedetto publié en France en 1976 chez Lettres Nouvelles, alors dirigées par Maurice Nadeau, et traduit du vivant de l'auteur par l'immense traductrice, Laure Guille-Bataillon, que nous reprenons ici.
Diego de Zama, obscur fonctionnaire du roi d'Espagne dans une colonie d'Amérique Latine, passe sa vie à attendre : attendre des nouvelles de sa femme, attendre son traitement toujours en retard, attendre une promotion, des jours meilleurs... Nous sommes à la fin du XVIII e siècle, et, dans ce monde colonial stratifié, Zama occupe une position ambiguë : reçu par le gouverneur, il est cependant presque toujours au bord de la misère.
Le temps passe, rythmé par des aventures amoureuses de plus en plus dérisoires, que seule justifie sa faim sexuelle jamais satisfaite. Devenu soldat mercenaire, il se voit accusé de trahison et condamné à mort.
Ecrit avec le détachement et l'élégance d'un Lope de Vega, ce roman, d'une sensibilité très moderne, cerne un personnage éternel : celui de l'homme latino-américain, sentimental et cruel, courageux et fanfaron, prêt à toutes les folies comme à toutes les lâchetés. Un naïf aussi, jamais vraiment sorti de l'enfance et poursuivant sans fin d'impossibles rêves.
Il s'agit ici de l'un des chefs-d'oeuvre d'Oliveira dont nous avions déjà publié deux ouvrages. Dans ce premier roman, écrit à 22 ans, nous assistons au destin tragique d'une famille de petits propriétaires terriens et de la communauté paysanne qui lui est étroitement liée. La force unique de ce roman tient au fait que tout est montré avec une sobriété exemplaire, mais jamais démontré. Ici, pas de théories économiques et sociales, pas de discours grandiloquents, même si les convictions politiques de l'auteur sont transparentes ; mais, sans angélisme, elles rejoignent des constatations évidentes, et dressent le tableau profondément humain de populations accablées de désastres s'accumulant sur une terre condamnée. Le romancier a su subtilement, grâce à un sens consommé de l'ellipse, faire en porter ce drame par des personnages très forts, tant du côté des notables ou des bourgeois que du côté des paysans qui revêtent une épaisseur psychologique tout à fait insolite en littérature.
" "Être dans le bruit".
Telle est la consigne, [...] "Le monde sera bruit ou ne sera pas" ", dénonce le narrateur-sans-nom, le silenciaire du roman. Du bruit, il dit encore qu'il asservit, qu'il corrompt l'être, qu'il est un instrument-de-non-laisser-être. Entre un monde voué au bruit et le protagoniste, le conflit est donc irréductible. Fuyant les bruits de la ville qui le persécutent jusque dans sa chambre, le narrateur-sans nom entraîne sa mère et son épouse dans la vaine et interminable quête d'un lieu inaccessible au son.
Il a beau affirmer qu'à l'inverse de son grotesque et tragique ami Besarión il tient en bride aspirations et imaginations, qu'il s'acquitte des devoirs du foyer et du bureau, peu à peu les noeuds qui rattachent au quotidien se défont. Le champ de sa conscience tend à se rétrécir jusqu'à ne plus laisser entrer - paradoxalement - que ce dont il a une crainte obsessionnelle, à savoir les bruits. Enfermée dans une perception monomaniaque de la réalité, s'égarant dans des ratiocinations compulsives, sa raison s'altère et chancelle.
Cependant, pour malade qu'elle soit, la conscience du narrateur-sans-nom reste une conscience rebelle aux prises - et en prise - avec le monde. Pour évoquer la longue chute de son triste héros, Benedetto bannit les artifices rhétoriques et les discours explicatifs ; il use d'une langue sobre, ne s'attachant qu'à l'essentiel, et d'une efficacité étonnante. Son écriture laconique, mordante, incisive, et qui ignore superbement les transitions de la narration traditionnelle, est par ailleurs d'une étonnante souplesse.
Car la sobriété du style n'est point chétivité ; celui-ci est au contraire riche de nuances et se plie à toutes sortes de registres : familier, soutenu, descriptif, réflexif, voire, lyrique.
" senhor angelo connaissait le théâtre humain et ses marionnettes.
Le versant qui s'élevait en face lui fournissait l'image d'une scène gigantesque oú se jouait la comédie de la vie. tout en bas, la pauvreté piétinée et affamée ; au milieu, ceux qui s'étaient élevés avec le temps, obscènes d'impatience et d'insensibilité ; en haut, l'élite dont il faisait partie, jouissant des derniers privilèges hérités. irréconciliables, les trois mondes se haïssaient et se combattaient.
Celui d'en bas avait la raison du nombre et l'arme puissante du travail ; celui du milieu, plastique et tentaculaire, traçait son chemin à coup d'audace et de ténacité ; celui d'en haut brandissait les armes immaculées de la culture et du goût en se prévalant de la légitimité de privilèges ancestraux. seul le premier avait besoin d'une victoire totale et retentissante. parce qu'il sortait des brumes, il voulait la clarté totale.
Aux autres, le maintien de l'équilibre suffisait (. ). le combat des trois ennemis aurait-il une fin prochaine ?".
Nous sommes dans les terres chaudes du douro, la région oú s'élabore le porto, le temps d'une récolte. si les trois forces en présence se combattent, elles-mêmes sont parcourues par toutes les tensions humaines, dans l'ordre de la sensibilité, de l'affectivité et de la sexualité. certains gardent leur dignité, d'autres la perdent, d'autres encore se mettent en chemin pour la trouver.
On peut s'étonner que ce roman subversif, écrit au début des années 40 et publié pour la première fois en 1945, n'ait pas été saisi par la censure, comme le quatrième jour de la création du monde l'avait été en 1939 et les contes de la montagne en 1941. serait-ce parce qu'il ne s'agit pas ici de subversion politique ou religieuse, mais de subversion sociale, et qu'il importait peu à " l'etat nouveau " salazariste qu'on mette en scène la lutte entre les grands, les gros et les petits ? quoi qu'il en soit, en raison des saisies précédentes, l'urgence pèse sur ce livre, dont le style et le rythme sont marqués par la compulsion.
Comme s'il devait être le dernier, tous les thèmes que développeront les nombreux ouvrages à venir se bousculent dans ce roman.
C. c.
Un directeur d'agence de presse - le Chef - soumet à l'examen d'un de ses collaborateurs trois photos de suicidés ; sur deux d'entre elles les yeux expriment l'épouvante tandis que la bouche paraît s'être figée en une grimace de sombre jouissance.
L'histoire racontée par l'écrivain argentin Di Benedetto part de là, de ces deux photos insolites dont le Chef charge le journaliste d'élucider le mystère, lui confiant en outre la mission de dénicher d'autres cas de suicide en vue de constituer une série susceptible d'être vendue à des journaux et revues.
Le journaliste (par ailleurs, protagoniste et narrateur-sans-nom du présent roman) a les qualités requises pour entreprendre pareille tâche. Il appartient à une famille dans laquelle le nombre de suicidés excède la dizaine. Le suicide est donc un thème qu'il connaît et qui le hante - hantise qu'il dorlote un tantinet.
Le narrateur ne travaille pas en solitaire. Voici quelques-unes des personnes qui l'assistent :
- Julia, sa maîtresse, institutrice de son état.
- Bibi, la bibliothécaire de l'agence de presse. Sa fièvre de collecter et cataloguer lui a valu le surnom de Fichier. De son propre mouvement, elle enquête sur le suicide selon l'époque, la culture, la religion... Mais pourquoi tant de paradoxale vitalité et d'enthousiasme dans l'étude de la mort volontaire ?
- Marcela, photographe de l'agence de presse, l'associée (imposée par le Chef) du narrateur dans cette exploration du monde des suicidés. Marcela, silencieuse, discrète, distante et lucide est une énigme que son partenaire est impuissant à déchiffrer.
Il suffit, pour en savoir plus, d'emboîter le pas à ces personnages et de se laisser conduire. On ne devrait pas avoir motif de le regretter car Di Benedetto est au sommet de son art. Son écriture est plus laconique et incisive que jamais. Écriture virtuose, elle mêle étroitement et audacieusement narration, dialogues directs et indirects et use de plusieurs registres : soutenu, familier, mélancolique, dramatique. Quant à l'ironie et à la causticité coutumières à l'auteur, elles s'exercent surtout aux dépens du narrateur-sans-nom. D'un égocentrisme sans faille, pataugeant dans une psychologie solipsiste, celui-ci est par essence un tricheur. Il triche avec lui-même et triche avec les autres.
J'ai écrit Blues castillan entre 1961 et 1966.
Il a été publié tardivement et peu distribué. Il est passé presque inaperçu. Blues castillan a à voir avec une certaine manière de penser le monde (" nous traversions les croyances " allais-je dire des années plus tard), et, surtout, avec la volonté de transformer en poèmes des événements et des états d'âme qui ont dominé ma vie pendant trente ans. Il comporte le récit de faits devant lesquels - ou dans lesquels - la souffrance est une affaire naturelle ; j'y parle à voix basse d'un certain espoir (issu, peut-on supposer, de ces " croyances ") et il est - il m'importe beaucoup de le dire - une forme de consolation.
/> Blues castillan a des antécédents qui ne sont pas ceux que reconnaissaient mes contemporains. J'ai écrit ce livre dominé par deux forces poétiques qui se sont avérées peut-être d'autant plus vigoureuses et actives en moi que, mal connues, à peine pressenties au début, j'ai dû les élaborer à partir de mon ignorance et les faire se développer en moi pour que cette ignorance puisse comporter quelque chose qui fût de l'ordre de la création.
Ces deux forces étaient le poète turc Nazim Hikmet et les paroles des chants nord-américains à l'origine du jazz : le blues et le spiritual. J'ai écrit (et traduit) des spirituals en castillan, et j'ai passé dans ma langue Nazim Hikmet. Sans ce travail, je crois que Blues castillan n'aurait jamais existé. A. G.
Parmi les pierres taillées constituant ce recueil, publié pour la première fois en 1951, il y a nos hésitations, ces " illusions de liberté ", devant les alternatives déchirantes de la vie ; nos épreuves de force, " le rictus de tous ceux sur les pieds desquels on marche et qui ne protestent pas " ; l'expérience de la perte et celle de la conquête, le secret d'un printemps et le renoncement d'un automne, les silences de la nature et le bavardage des institutions, le petit héros de cour d'école et la gloire morbide du torero ; mais aussi le courage quotidien, " ce dépassement de la monotonie qui est la condition des grands exploits répétitifs " ; et pour finir l'espérance, qui a le dernier mot du recueil.
L'art du lapidaire aux prises avec les formes les plus subtiles, des plus tragiques aux plus malicieuses, du sentiment tragique de la vie.
C. c.
L'Ere imaginaire est un roman peuplé d'adolescents amoureux, tricheurs, indomptables et intensément effrontés.
Seule l'enfance révoltée perçoit et sait que le monde imaginaire est le seul possible. Les adolescents de René Vazquez Diaz - l'aventurier Repelo, l'insondable Nicotiano, l'orgueilleuse Violita et sa poupée sans bras - incarnent ce qui vient à la conscience quand l'enfance inéluctablement s'éloigne : la mystérieuse dualité du quotidien, l'usage e a langue comme un bel exorcisme qui ne résout rien, les claudications du monde des adultes, la découverte effrénée du sexe.
L'humour, la parodie, le détail historique précis, l'allégresse communicative de l'histoire - propres à ce livre énigmatique - nous convainquent que dans toute réalité, toute idéologie, toute affirmation, demeure intangible le sourire éternel de l'enfant. Les personnages, enracinés dans le contexte de la révolution cubaine, sont aussi baignés par la nature si propre à cette île, fécondés par les symboles, les théogonies : destins indéchiffrables et formules occultes qui s'entrecroisent dans une atmosphère conditionnée par l'imaginaire.
" L'imagination - constatait Lezama Lima - est le moteur secret de l'histoire. " Gentils ou cruels, antipathiques ou profonds, ces adolescents sont attachés aux illusions démesurées et aux amours insensées qui se gravent dans leur mémoire tel un noble accès de folie.