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Critique
Après le renversement du dictateur cubain Batista, Ernesto Guevara a cru pouvoir libérer toute l’Amérique latine. Deuxième volet de la réalisation que lui consacre Steven Soderbergh.
Le premier volet du diptyque que le réalisateur étasunien consacre à Ernesto Guevara évoque son combat et sa victoire, aux côtés de Fidel Castro, contre le régime de l’autocrate cubain Batista, en 1959. Castro s’est alors installé au pouvoir. Et Guevara, qu’est-il devenu? Nommé ministre, il a eu droit aux honneurs et à la vie facile; peut-être est-il entré en conflit avec son ancien compagnon d’armes. En tout cas, cette existence était peu compatible avec la passion d’un homme pour qui la révolution - et le besoin de gloire? - était la raison de vivre. Il fallait que le triomphe de Cuba s’étende à toute l’Amérique latine, alors écrasée sous le fer de plusieurs dictatures. A commencer par la Bolivie.
Soderbergh ne dit rien de cette période et reprend le fil de l’histoire en 1966. Le Che (Benicio Del Toro est aussi remarquable dans le second film que dans le premier) arrive clandestinement à La Paz. Il n’est pas seul, plusieurs de ses amis cubains l’y ont suivi, qui l’aident à recruter des hommes prêts à s’enfoncer dans le maquis. Guevara compte embrigader à leurs côtés les paysans qu’une vie misérable, estime-t-il, va jeter dans la révolution. Ce ne sera pas aussi simple. Il ne sait rien de ces fermiers; qui plus est, il est étranger, apportant un évangile peu convaincant pour des indigènes effrayés. Malgré les soins prodigués dans les fermes isolées (Guevara est médecin), malgré l’argent distribué pour payer la nourriture et les services rendus, la théorie ne passe pas, la méfiance demeure. Les fermiers trahissent le héros dont la petite armée court à sa perte.
On peut ne voir que l’un ou l’autre des deux films de Soderbergh et, dans ce cas, le deuxième mérite qu’on s’y arrête. Mais, de fait, ils sont construits pour aller ensemble, comme les deux versants d’une montagne symbolisant la vie du héros. L’ARGENTIN dépeint l’ascension de Guevara, jusqu’à sa victoire. Dans GUERILLA, c’est la descente qui s’amorce, se poursuit d’échec en échec, jusqu’à la mort.
Ernesto Guevara, rendu naïf par sa trop facile victoire cubaine et par des convictions qui ne supportent pas d’être relues; Ernesto Guevara asthmatique, privé de ses médicaments, de plus en plus épuisé, mais persistant à mener des troupes décimées toujours plus loin dans la montagne… Voilà ce que raconte, comme un ressassement pathétique, ce deuxième film qui fait preuve d’une belle dimension humaine. C’est la misère du croyant prosélyte, le Che, face à la misère des athées, les paysans. A ce stade, rien ne pourra détromper un tel aveuglement. Perdus dans le splendide décor des montagnes boliviennes, ces morts sont un sacrifice inutile, du romantisme pur.
Pas plus que dans L’ARGENTIN, Soderbergh ne donne un point de vue. Il passe du héros à l’antihéros, du récit épique à la tragédie humaine, sans griffer la légende. Certes, le lyrisme dont il accompagne GUERILLA et la beauté des images soulignent rudement l’aspect dérisoire de la pérégrination bolivienne. Mais ce que le réalisateur ne dit pas, c’est ce qui a poussé ce médecin argentin à se laisser massacrer, après ses troupes, pour servir une cause dont il n’avait préparé que les mots.
(Voir aussi le premier volet CHE: L’ARGENTIN.)
Geneviève Praplan