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Le 2 septembre 1996, 8 rue de l'Orangerie, à Neuchâtel, à l'invitation de la Fondation pour la sauvegarde et la valorisation du patrimoine historique de Neuchâtel, présidée par Monsieur G. F. Bauer.
Anne-Nelly
Perret-Clermont
Directrice de l'Institut de Psychologie et éducation
Université de Neuchâtel
Jean Piaget, né à Neuchâtel le 9 août 1896, fut professeur à l'Université de Neuchâtel où il enseigna la philosophie, l'histoire, la logique, la psychologie, la pédagogie et même la sociologie, de 1925 à 1929, avant d'être définitivement appelé par l'Université de Genève comme professeur à la Faculté des Sciences. Avant de vous inviter à vous réjouir du rayonnement de ce citoyen de Neuchâtel, je dois d'abord ne pas manquer de souligner, par réalisme et par équité, le rôle essentiel qu'a tenu Genève dans la carrière scientifique de Jean Piaget, en l'accueillant, jeune, avec ses passions et ses projets... Neuchâtel ne fêterait vraisemblablement pas Piaget si Genève ne lui avait pas donné, dès 1921, la possibilité, dans d'excellentes conditions, de réaliser ses travaux de recherche. Mais la reconnaissance de Piaget sera rapidement plus large que celle que lui accorde Genève: directeur du Bureau International de l'Education, représentant de la Suisse à l'UNESCO, invité à enseigner dans d'autres universités, dont la Sorbonne à Paris, sa réputation est mondiale lorsqu'il fonde à Genève le Centre International d'Epistémologie Génétique.
Jean Piaget aura marqué la psychologie autant que son aîné, Sigmund Freud, mais pour d'autres raisons. Pourtant s'il est reconnu aujourd'hui, dans le monde entier, pour son influence sur la psychologie et la pédagogie... c'est, d'une certaine façon, malgré lui! En effet, Piaget n'a jamais cherché à être ni psychologue, ni pédagogue, et - avouons-le franchement - il ne l'a effectivement pas été! Mais alors d'où vient son impact, quelle est la source de son rayonnement? Le secret de la vigueur de la pensée de Jean Piaget réside sans doute dans sa passion pour la connaissance et dans sa façon très originale d'aborder le problème de l'épistémologie. Je soulignerai aujourd'hui deux messages que nous laisse Jean Piaget: celui de l'enfant et celui du chercheur.
Le parcours de Piaget enfant appelle à poser un regard attentif et empathique sur ces petits êtres, et à les voir en plein développement. Et si nous regardons la jeunesse de Jean Piaget, qui fut-il?
- Un enfant passionné par les escargots et fier d'aider, déjà à douze ans, le directeur du Musée d'Histoire Naturelle, Paul Godet, qui en contre-partie, lui apprend à regarder, classer et décrire ses trouvailles!
- Un adolescent qui fréquente un mouvement de jeunesse, le Club des Jeunes Amis de la Nature fondé par Pierre Bovet, le philosophe, intéressé par la pédagogie et la théologie, et dont on sait le rayonnement à Grandchamp. Avec ses camarades du Club, Jean Piaget vit de nombreuses aventures et de stimulants débats scientifiques et philosophiques. Notons que des adultes soutiennent discrètement ces activités, mais que ce sont les jeunes eux-mêmes qui les organisent. Dans ce milieu, on sent passer le même souffle que celui que Baden Powell introduisait dans le mouvement des éclaireurs. C'est d'ailleurs le même Pierre Bovet qui traduisait à l'époque les oeuvres du fondateur du scoutisme en français, aidant ainsi le mouvement à s'implanter en Suisse.
- Un jeune actif dans les cercles des Eglises protestantes qui sont préoccupés de justice sociale. Piaget est animé par une quête quasi mystique de la vérité, à la recherche de la responsabilité de l'individu dans la société et de l'autonomie dans la foi.
- Un adolescent qui ne manque pas d'humour et du sens de la fête au sein du cercle de ses amis! Sa soeur cadette rapporte (non sans admiration malicieuse pour les conseils que son grand frère lui procurait en la matière...) que lorsqu'il rentrait très tard dans la nuit à la maison et que son père, mécontent, lui demandait quelle heure il était, Jean se contentait de répondre: "moins le quart"!
- Un jeune interrogé par les questions philosophiques et existentielles de son temps: Jean a dix-huit ans quand éclate la Grande Guerre. Il assiste aux luttes ouvrières pour plus de justice sociale, en particulier à La Chaux-de-Fonds. Il entend monter la Révolution russe.
- Un jeune qui rencontre des interlocuteurs de choix. Parmi eux, outre Paul Godet, Arnold Reymond, le pasteur Paul Pettavel et ses professeurs de la Faculté des sciences le prennent au sérieux, l'invitent à débattre et à publier.
- Un jeune qui, dès ses premiers écrits, d'emblée nombreux, est à la recherche de ce qui rend l'intelligence, la justice et la paix possibles. La quête de Jean est en même temps le message d'un esprit qui s'éveille à la création, à la vie, aux angoisses, aux injustices sociales et qui se demande: que ferai-je de ma vie? Comment comprendre cette réalité?
Adolescent, Jean Piaget n'est pas seul. Il partage ses questions existentielles, philosophiques et scientifiques avec d'autres camarades de son âge. Neuchâtel célébrera dans quelques mois le centenaire de son cher ami Maurice Zundel, rappelant le message spirituel de ce prêtre, écrivain et théologien internationalement connu. Le Club des Amis de la Nature possède encore les carnets de route que griffonaient Jean et Maurice en se taquinant sur leurs aspirations - je devrais dire: destins! - respectifs: Jean se moquait de Maurice et de ses "allures ecclésiastiques", et Maurice écrivait le surnom de Jean: Tar-dieu.
Le message de l'enfant? Jean Piaget le donne à voir: l'enfant est un être actif qui ouvre les yeux, réfléchit, interroge, capable de prendre position et de s'engager de façon responsable.
Le coup de foudre de Piaget pour la psychologie survint sans doute à Paris, le jour où il eut l'idée de débattre non plus avec de savants adultes mais... avec des enfants!
Piaget découvre alors, avec enthousiasme, l'altérité de l'enfant: il se met à interroger, pendant des années, des milliers d'élèves. Il réfléchit avec eux... leur adressant les questions qu'il se pose, et s'amusant de leurs réponses. C'est à Paris que Piaget fait ses premières grandes découvertes en mettant en évidence chez l'enfant non plus l'incomplétude et l'ignorance mais une logique propre. Avec Piaget, l'enfant - tout enfant - devient alors un savant qui s'ignore. Non pas qu'il sache beaucoup de choses (à ces âges la fantaisie prime sur la science) mais Piaget s'émerveille de voir que l'enfant, tout enfant, est doué de cette faculté d'adaptation qui s'appelle intelligence: il s'agit d'une forme de disposition, de dynamique psycho-biologique, qui engendre de la connaissance mais - attention - seulement si l'enfant est incité à s'en servir: Piaget lance là un appel, scientifique et éthique, aux pédagogues et aux psychologues!
Je serais tentée de vous exposer ici les grandes lignes de la contribution de Jean Piaget à l'étude de la formation de l'esprit scientifique. Mais le vent froid et humide de cette fin d'après-midi retient mon élan. Je me bornerai donc à énumérer, en reprenant pour cela l'analyse de Pierre Gréco, les quatre grandes périodes des travaux de J. Piaget. Ils sont tous centrés sur l'étude des conduites épistémiques des enfants et des adolescents et cherchent à répondre à la question suivante: comment l'enfant apprend-il? Comment se développent ses possibilités de comprendre?
Jean Piaget, le chercheur, nous laisse le message d'une épistémologie constructiviste qui révèle que si la connaissance est possible c'est parce que l'apprenant s'essaie à connaître. Comme le petit chat qui se fait les griffes en les frottant sur le tronc de l'arbre, l'enfant se forge son intelligence, étape par étape, en essayant de comprendre, en interrogeant, en débattant, en réfléchissant!..
L'instruction ne peut faire déferler la connaissance dans la tête de l'élève... Piaget montre que seul un être actif et critique peut utilement se former à l'héritage de ses aînés. C'était l'acte de foi de sa jeunesse. Son oeuvre en est une belle illustration.