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ANALYSE
Le bras armé de la Banque mondiale fête ses 50 ans
Basée à Washington, la Société financière internationale (SFI) a été créée en 1956 " par la communauté internationale pour promouvoir les investissements privés dans les pays en développement ". Elle fait surtout fructifier en Afrique les projets en or de la Banque mondiale : la SFI attribue chaque année des prêts de centaines de millions de dollars à des multinationales anglo-saxonnes polluantes comme Newmont Mining ou Barrick Gold, liées aux néo-conservateurs américains et au clan Bush
Gilles Labarthe / DATAS
Paris, avenue Iéna, tout près des Champs-Elysées. Une Renault 11 immatriculée 9822 XW 91 explose devant les locaux de la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire international (FMI), au numéro 66. L’attentat dénonce des institutions financières à la solde des capitalistes. Il est signé : Action directe. C’était le 27 avril 1985. Une génération plus tard, le siège français des deux agences rattachées aux Nations Unies - mais très autonomes dans leur fonctionnement - ressemble à une forteresse silencieuse. Devant l’immeuble, la rue est protégée par des barrières, sous prétexte de travaux d’aménagement de la chaussée qui s’éternisent. Rien, aucune inscription ne signale ses locaux sur le long immeuble en béton gris, flanqué de caméras de surveillance.
Vous cherchez des informations sur les projets, contributions et financements de la Banque mondiale pour l’exploitation des mines d’or en Afrique, qui figure depuis une dizaine d’années parmi les secteurs les plus rentables pour les grands trusts anglo-saxons? " Non, nous n’avons plus de centre de documentation. Il est fermé ", nous répond un surveillant méfiant au teint vert olive, qui filtre les entrées.
Malgré plusieurs tentatives, vos requêtes concernant la fameuse division Oil, Gas, Mining de la BM (1) resteront lettre morte. Sur quoi travaille-t-elle ? Sur des " projets de développement " dans les pays du Sud et de l’Est concernant l’exploration stratégique et l’extraction de pétrole, de gaz, ou de métaux précieux - l’or, entre autres. Un des derniers en date : la Société financière internationale (SFI, le bras armé de la BM, qui assure des financements au secteur privé) a signé en juillet 2006 un prêt de 125 millions de dollars au bénéfice de la firme américaine Newmont Mining Corporation, pour commencer ces mois-ci l’extraction aurifère sur un gisement situé à 300 kilomètres au nord-ouest d’Accra, au Ghana (projet Ahafo).
Le communiqué ne précise pas que la multinationale américaine Newmont Mining, second plus grand producteur d'or au monde (9% de l’extraction de l’or sur la planète), a été dénoncée sur place en décembre 2005 par l’Association des communautés Wassa affectées par les activités minières (WACAM) pour pollution des rivières avoisinantes et intoxication de la population. Ni qu’elle s’est offert sur place une campagne médiatique flatteuse en versant 30 millions de cedis ghanéens (environ 3’300 dollars) à Junior Graphic, publication régionale destinées aux jeunes. La manoeuvre a été signalée par l’Institut ghanéen du journalisme. Ni que le projet, très contesté au pays, occasionnera à terme le déplacement de 20'000 habitants, etc.
La SFI a-t-elle retenu des critères d’impacts sociaux et environnementaux avant de soutenir ce fameux projet, qui porte le numéro 23’338? Oui, selon sa fiche descriptive, qui le classe même en " catégorie A " sous cette rubrique. Non, affirment des ONG internationales de défense de la nature et des droits de l’homme, qui rappellent que Newmont Mining n’en est plus à une pollution près. La firme basée à Denver (USA) est en effet impliquée dans de nombreux scandales financiers et écologiques sur cinq continents (lire encadré).
Qu’est-ce qui guide alors la politique de prêt de la SFI ? Le développement ? Non : le sens des affaires, conclut une étude réalisée en avril 2003 par Scott Pegg, du Département des sciences politiques à l’Université de Purdue (Indianapolis) et financée entre autres par Oxfam America. Depuis 50 ans, le canevas est toujours le même : la SFI soutient des géants miniers américains, sud-africains, canadiens ou australiens, ignorant les impacts environnementaux, faisant l’impasse sur la surexploitation des mineurs africains. Tout cela représente un bon placement, et garantit surtout un bon retour sur investissement : 122%, selon ses propres chiffres.
Hannfried von Hindenburg, chargé de communication pour la division Oil, Gas, Mining, minimise la portée stratégique de ces financements. Mais il n’expliquera pas pourquoi la SFI mise presque 8 % de son pactole (un budget de 3 à 5 milliards, selon les années) sur une poignée des multinationales d’extraction aussi sulfureuses que IAMGOLD (dirigée par Wiliam Pugliese, avec parmi ses premiers associés, Mark Nathanson, ancien trafiquant d’armes pour le Nigeria) ou Barrick Gold Corporation (connue pour son mépris des travailleurs en Tanzanie, lire ci-dessous), les propulsant à la tête des richesses naturelles du continent noir.
Rappelons que la Société de finance internationale (SFI) a été créée en 1956 " par la communauté internationale pour promouvoir les investissements privés dans les pays en développement ", selon sa propre formule. Si elle regroupe aujourd’hui 178 pays membres, elle reste en réalité largement dominée par les USA, qui y détiennent 24% de parts de vote et décident, sous la présidence aujourd’hui du néo-conservateur Paul Wolfowitz, de l’orientation des projets comme de l’attribution des centaines de millions de dollars annuels effectués au profit de multinationales essentiellement anglo-saxonnes et peu scrupuleuses. Elle prête aussi volontiers à ses amis : on retrouve beaucoup de " faucons " dans les conseils d’administration et les actionnaires de ces sociétés minières, qui travaillent souvent de façon conjointe sur l’or et l’uranium. Entre autres, le père de George W. Bush, pour la compagnie Barrick Gold.
Pour accélérer les affaires en or de la Banque mondiale en Afrique, la SFI prévoit d’ailleurs d’augmenter la cadence des prêts sur ces prochaines années, alors même qu’une coalition de huit ONG vient de publier pour son 50ème anniversaire un rapport accablant (2) soulignant les effets néfastes de cette politique d’extraction tous azimuts. Les ONG lancent à la BM le défi de prouver que ces investissements miniers ont bien servi à " réduire la pauvreté ", comme elle s’y engage haut et fort.
(1) On trouvera des informations officielles sur cette division à l’adresse : web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/TOPICS/EXTOGMC/0,,menuPK:336936~pagePK:149018~piPK:149093~theSitePK:336930,00.html
(2) Radhika Sarin, Nikki Reisch, Jennifer Kalafut, Keith Slack : Tarnished Gold. Mining and the Unmet Promise of Development (18 septembre 2006). Consulter le rapport en ligne : www.earthworksaction.org/pubs/TarnishedGold.pdf
(encadré 1)
Une délégation spéciale pour Newmont
En avril 2005, des représentants de communautés de tous ces pays confrontés aux pollutions minières de Newmont se sont rendus au siège de la multinationale à Denver, pour faire entendre leur voix. Ils ont demandé à la compagnie une réforme de ces pratiques, afin de les rendre respectueuses des droits de l’homme et de l’environnement. " Un an plus tard, les critiques sur la manière dont la compagnie mène son business sont restées les mêmes, ou ont augmenté. Un rapport souligne le manque de réponses et le désengagement de Newmont envers les communautés concernées au Ghana, en Indonésie, au Pérou, en Roumaine et au Nevada ", rappelle la campagne internationale No Dirty Gold (3).
Sa filiale Newmont Indonesia a eu des démêlés judiciaires avec les autorités de Jakarta et a été soumise à l’enquête en 2004 pour refoulements massifs de déchets toxiques (4 millions de tonnes contenant des métaux lourds, dont du mercure, rejetés de la mine d’or de Minahasa, Sulawesi) directement dans la mer. A l’ordre du jour : une amende de 30 millions de dollars. Au Pérou, c’est une pollution au mercure, survenue en 2000 et affectant aujourd’hui encore les habitants de la ville de Choropampa, qui est à l’index. Aux dernières nouvelles, une autre filiale de Newmont vient par ailleurs d’être mise en faillite en Ouzbékistan pour non paiement des impôts : son ardoise s’élève à 45 millions de dollars.
Qu’importent les scandales : Banque mondiale et multinationales poursuivent leurs activités, main dans la main. C’est tellement vrai que " le soutien du SFI pour les industries extractives en Afrique est devenu de plus en plus important pour attirer l'investissement direct étranger. De 1999 à 2001, 40 pour cent des approbations d'investissement du SFI pour les industries extractives sont allées en Afrique, le pourcentage le plus haut pour n'importe quelle région ", souligne Scott Pegg. L’Afrique restera ces prochaines années l'un des premiers destinataires de la SFI, qui projette d’y augmenter encore ses prêts aux multinationales minières et parts d’intérêts de la BM dans l’extraction aurifère, véritable poule aux œufs d’or.
Et la Banque mondiale se retrouvera encore dans de mortelles embrouilles. " Elle est déjà actionnaire à hauteur de 6% dans plusieurs mines d’or au Mali ", nous rappelle Damien Millet, président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM-France). L’extraction de l’or y a été confiée à des multinationales canadiennes (IAMGOLD), anglaises et sud-africaines (Randgold, Anglogold), avec des répercussions écologiques et sociales fatales pour les habitants avoisinants. Damien Millet souligne enfin que la Banque mondiale et la SFI, par leurs participations financières et leurs intérêts, se sont aussi retrouvées complices du soutien logistique armé de la compagnie minière Anvil à des mouvements rebelles en République démocratique du Congo.
Gilles Labarthe / DATAS
(3) Site : www.nodirtygold.org
(encadré 2)
Un monument au pillage des ressources naturelles
Depuis les années que ONG locales et communautés dénoncent les méfaits de l’extraction industrielle aurifère à ciel ouvert (qui engendre 20 tonnes de déchets pour fabriquer l’équivalent d’une seule bague en or), la Banque mondiale a été priée de s’occuper sérieusement du problème. Elle a depuis réuni des critiques et propositions de " bonnes pratiques ", intitulée " Révision des industries d'extraction de la Banque mondiale ". Ces conseils sont ignorés autant par la SFI que par la BM elle-même.
Les messages que l’institution financière a reçus sont pourtant très clairs : dans une présentation réalisée à Maputo, au Mozambique, du 13 au 17 janvier 2003, le Lawyers' Environmental Action Team fournit des évidences abondantes en ce qui concerne les impacts sociaux, environnementaux et économiques sur le gisement d’or de Bulyanhulu, en Tanzanie, pour l’exploitation duquel la multinationale minière Barrick Gold a reçu en 2000 quelque 172 millions de dollars via une autre agence d’investissements de la BM (Multilateral Guarantee Investment Agency, MIGA).
Voici les conclusions : "L'investissement trône comme un monument au pillage des ressources naturelles des pays pauvres comme la Tanzanie, aux mains des corporations multinationales des pays industrialisés et riches du Nord, et à l'appauvrissement et conséquente marginalisation des communautés, surtout rurales, des régions minérales riches de la Tanzanie et autres endroits. Il est le témoignage vivant du principe qui dit que lorsque les intérêts corporatifs multinationaux sont en jeu, les notions de loi, de bonne gestion et de respect des droits de l'homme ont une importance secondaire et peuvent être mises de côté si nécessaire. Ceci est la preuve que la Banque mondiale œuvre presque toujours à l'encontre des intérêts de la plupart des groupes pauvres et marginalisés de la société ".
Bulyanhulu représente l’un des plus riches gisements de toute l’Afrique, et l’un des plus controversés : la BM n’a jamais voulu s’expliquer sur le choix de cette attribution, ni se prononcer sur les allégations de meurtres sur les orpailleurs traditionnels et leur déplacement forcé, regrette une étude de cas.
Gilles Labarthe / DATAS