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Il y a bien longtemps, Aristote notait ceci : «Former le jugement que tel médicament a soulagé Callias, atteint de telle maladie, puis Socrate, puis plusieurs autres pris individuellement, c’est le fait de l’expérience ; mais juger que tel remède a soulagé tous les individus de telle constitution, rentrant dans les limites d’une classe déterminée, atteints de telle maladie, comme par exemple les flegmatiques, les bilieux ou les fiévreux, cela relève de l’art» ;1 de l’art (en grec : techné) ou de la science. Selon le philosophe grec, il existe deux sortes d’énoncés : les énoncés singuliers (tel médicament a soulagé Callias) et les énoncés universels (tel remède a soulagé tous les individus de telle constitution), les derniers étant caractéristiques de la science. Ce sont eux qu’on appellera plus tard des lois. Mais tout énoncé universel ne peut prétendre au statut de loi scientifique, car la religion par exemple en comporte aussi, tels que «Tous les êtres humains qui meurent en état de grâce iront au Paradis», ou «Tous les êtres humains ont une âme immortelle». Qu’est-ce alors qui distingue une loi scientifique d’un énoncé universel qui n’en est pas une ? On a longtemps cru qu’une loi était un énoncé universel vérifié par l’expérience, mais, dans les années 1940, le philosophe autrichien Karl Popper a montré qu’on s’était trompé : un énoncé universel est une loi non pas s’il est vérifiable, mais s’il est réfutable (ou falsifiable, un anglicisme) par l’expérience. L’idée est très simple : un énoncé universel n’est jamais vérifiable, car il affirme toujours plus que ce qui a été observé (on n’a jamais observé «Tous les...») ; par contre, il est réfutable : il suffit d’un cas contraire pour établir qu’un énoncé universel est faux. Par exemple, il a suffi d’observer un cygne noir pour que l’énoncé «Tous les cygnes sont blancs» soit réfuté.2
Ainsi, un énoncé universel est scientifique s’il est réfutable par l’expérience ; s’il ne l’est pas, il s’agit d’un énoncé que Popper propose d’appeler «métaphysique». Il ne s’agit pas là d’un jugement de valeur, car nous entretenons tous et à bon droit des opinions métaphysiques (Popper estime même que la théorie de l’évolution est métaphysique, ce qui ne l’empêche pas d’être la meilleure qui soit à notre disposition pour expliquer l’histoire de la vie). Simplement, de telles opinions ne sont pas scientifiques, car elles ne peuvent être soumises au tribunal de l’expérience. Elles le deviendront peut-être un jour, quand nos connaissances auront progressé, mais pas maintenant.
Une théorie consistant en un ensemble d’énoncés, elle doit être réfutable si elle se veut scientifique ; on doit donc pouvoir imaginer une expérience qui la mettrait en défaut, à savoir une prédiction qui pourrait être falsifiée. Mais elle n’a évidemment pas besoin d’être réfutée, auquel cas elle tombe dans l’histoire des théories que nous avons crues vraies dans le passé, et savons fausses maintenant. Certaines théories ne s’y résolvent pas et, lorsqu’elles sont réfutées, se transforment en théories métaphysiques. Le marxisme en est un bon exemple selon Popper : il avait prédit que la révolution prolétarienne éclaterait dans les pays industrialisés ; or elle a eu lieu dans un pays où régnait un système quasi féodal. Mais au lieu d’en tirer la conséquence qu’il s’était trompé et devait être abandonné comme théorie de l’histoire humaine, le marxisme s’est métamorphosé en une doctrine métaphysique non réfutable, car sans lien direct avec la réalité historique.
La LaMal met comme condition pour qu’un traitement soit remboursé qu’il soit scientifiquement prouvé : «Les prestations mentionnées aux art. 25 à 31 doivent être efficaces, appropriées et économiques. L’efficacité doit être démontrée selon des méthodes scientifiques» (art. 32 al. 1). En d’autres termes, pour être remboursé, un traitement doit reposer sur des théories scientifiques et n’avoir pas encore été réfuté, c’est-à-dire démontré inefficace. Bien sûr, il est notablement plus difficile de l’établir pour des traitements que, disons, pour la loi d’Archimède (Tous les corps plongés dans un liquide…), car les sujets humains ne se comportent pas tous de manière identique, d’où la nécessité des statistiques et des canons de l’Evidence based medicine (EBM). Mais l’idée fondamentale reste la même : un traitement est scientifique si et seulement s’il se pourrait qu’il ne marche pas. A cet effet, il doit entrer en contact étroit avec l’expérience et l’observation, qui sont comme ses juges de paix. Si un traitement n’entretient pas ce contact étroit, la LaMal dit qu’il ne faut pas le rembourser. Pourquoi ? On pourrait penser que c’est parce qu’il ne marche pas, mais ce serait une erreur : il est tout à fait possible qu’il marche ; simplement, il est impossible de l’établir par l’expérience. Or, rembourser un traitement, c’est le facturer à la collectivité ; pour le justifier, il faut avoir de bonnes raisons. Vu que la médecine est une science, la bonne raison sera que le traitement proposé soit validé par la méthodologie scientifique. Sinon, si le traitement ne passe pas le test de l’expérience, alors sa validité sera l’objet d’une croyance métaphysique. Il n’y a rien de mal à cela, simplement, dans un Etat libéral, il n’est pas admissible de facturer à la collectivité le prix de ses propres opinions métaphysiques. Pensons simplement aux croyances religieuses et à leur prolongement médical : je peux faire le voyage de Lourdes pour me soigner, mais je ne suis pas justifié à demander à mes concitoyens de payer pour cela. Certes, si l’effet de l’eau de Lourdes était avéré, c’est-à-dire établi par une expérimentation correctement conduite, cela pourrait changer.
En ce qui concerne le remboursement de l’eau de Lourdes, tout le monde en tombera facilement d’accord, mais si on met sur la table les médecines parallèles, il est peu probable que le consensus dure. Et pourtant, j’estime que les traitements proposés par nombre d’entre elles sont exactement dans la même situation, si bien que les rembourser revient à violer le principe de neutralité métaphysique. Je pense qu’on peut même aller plus loin, car bien de ces médecines parallèles ont une structure et un fonctionnement qui rappellent à s’y méprendre la structure et le fonctionnement des religions. Ainsi, les rembourser revient encore à violer le principe libéral de neutralité religieuse. Je vais le montrer sur l’exemple de la plus célèbre et de la plus répandue des médecines parallèles, l’homéopathie.
Paraphrasant les remarques de Popper sur le marxisme, je dirais volontiers que l’homéopathie a été une science ; qu’elle a été réfutée et que, pour survivre, elle s’est changée en doctrine métaphysique. Ce disant, je ne veux pas parler des premiers âges de l’homéopathie au XIXe siècle – comme on le sait, son fondateur est le médecin allemand Samuel Hahnemann, dont l’œuvre majeure, L’Organon, a été publiée en 1810 –, mais de son histoire actuelle. En 2005, une étude parue dans le Lancet conclut à l’absence d’efficacité des remèdes homéopathiques.3 Ce n’est pas la première étude qui va dans ce sens, puisque, comme on le lit sur internet : «En 1988 est publiée dans The Lancet une étude initiée à la demande de la ministre de la Santé de l’époque Georgina Dufoix. Elle est réalisée selon une méthodologie parfaite sur 600 patients répartis entre douze hôpitaux. Le thème de l’étude a été choisi par les homéopathes, qui ont déjà publié sur le même sujet des études réputées positives. Il s’agit de tester l’action d’opium et raphanus sur le rétablissement du transit intestinal après une opération intra-abdominale. En fait les résultats de l’étude «ne montrent aucune différence qui permette de conclure à l’efficacité de ces produits… ni même à un effet placebo». Cette étude donne un coup d’arrêt provisoire à la tentative d’introduction de l’homéopathie dans les milieux hospitaliers et universitaires».4
Quelles ont été les réactions des homéopathes ? Diverses, comme toujours en pareil cas. Certains ont contesté la validité des études, d’autres ont affirmé que, considérées objectivement et plus précisément, elles étaient plutôt en faveur de l’homéopathie. Ceux qui se sont exprimés ainsi sont les homéopathes qui pensent que la méthodologie scientifique est adéquate pour évaluer leur discipline, qui veulent donc situer le débat sur le terrain de la science, à l’instar des laboratoires Boiron.5 Mais tous ne voient pas les choses ainsi. Pour d’autres, la méthodologie des études EBM est inappropriée pour tester l’homéopathie. Pourquoi? A cause du principe de personnalisation. Par-là, il faut entendre une des thèses centrales à l’homéopathie : un traitement n’est pas efficace en soi, car il doit être approprié à la personnalité du malade, c’est-à-dire à son tempérament. En effet, l’homéopathie ne lutte pas contre une maladie en tant que telle, mais agit sur le «terrain» – le tempérament – qui a permis son éclosion. Cela paraît rappeler Aristote, mais si effectivement Hahnemann baignait encore dans une médecine qui devait beaucoup à celle des humeurs, l’interprétation qu’en font actuellement de nombreux homéopathes est bien différente. En effet, une médecine des humeurs est une médecine scientifique, dans le sens où elle formule des énoncés universels qu’on peut tester (Tous les individus de telle constitution, rentrant dans les limites d’une classe déterminée) ; par contre, si l’on considère qu’à chaque patient individuel convient un médicament individuel, on ne formule plus d’énoncés universels, et on ne peut par conséquent plus rien tester. C’est là ce que j’appellerais volontiers la méthodologie du cas particulier, qui exclut que l’on puisse extrapoler d’un cas à un autre. Les patients en font un fréquent usage : «Chez moi, ce médicament marche!» ; mais ce qu’on peut comprendre de leur part – somme toute, c’est leur état individuel qui leur importe – n’est plus recevable dès qu’il s’agit de mériter le label de «scientifique» (d’ailleurs, les patients ajoutent souvent un «J’y crois» au «Ça marche»).
L’homéopathie, même quand elle adopte la méthodologie du cas particulier, conserve toutefois quelques principes universels. Ainsi le principe de personnalisation, celui des hautes dilutions et celui de similitude. On a vu que le premier devient non testable, et donc métaphysique, lorsqu’il est interprété selon cette méthodologie. Qu’en est-il des deux autres ? Il s’agit justement de ceux qui ont été mis en cause par les études rapportées par le Lancet, puisque les traitements évalués en étaient des applications, et que certains homéopathes ont alors rendus non réfutables par la réinterprétation qu’ils en ont faite à la lumière du principe de personnalisation. Il est donc bien correct de dire que, jusque vers l’an 2000, l’homéopathie – ou du moins le courant que je viens de décrire – était une science, mais que depuis, elle est devenue une métaphysique.
Certains contesteront sans doute que le caractère scientifique de l’homéopathie ait perduré jusqu’au début du XXIe siècle. En effet, une science progresse et, pour l’essentiel, nos connaissances médicales se sont largement transformées depuis le début du XIXe siècle, époque où Hahnemann écrivait. Par exemple, même si le médecin allemand a entrevu l’effet des germes pathogènes – les animalcules de l’époque –, ses disciples n’ont que peu d’estime pour la théorie microbienne des maladies. Une médecine qui se veut scientifique peut-elle en faire abstraction ? Par ailleurs, le principe de similitude, similia similibus curentur – les semblables sont guéris par les semblables –, rappelle furieusement certaines formules grecques : «Le semblable est connu par le semblable», répétait-on depuis Empédocle, dont Hippocrate déjà avait fait une interprétation médicale. On dit qu’Hahnemann aurait été convaincu de la vérité de ce principe en apprenant qu’une décoction d’écorce de quinquina avait guéri un patient atteint de paludisme; si c’est vrai, il s’agit d’une illustration limpide de la méthodologie du cas particulier.
On peut discuter de l’homéopathie – à la manière dont je viens de le faire dans le paragraphe précédent –, mais on ne peut la soumettre à l’expérience, car les énoncés universels qu’elle conserve ont été immunisés contre toute réfutation. L’homéopathie est donc une doctrine métaphysique. Je le répète, ce n’est pas là une condamnation. Néanmoins, toutes les croyances métaphysiques n’ont pas la même valeur. En effet, si elles sont rebelles à l’expérimentation, elles ne le sont pas à l’argumentation, et il existe des arguments meilleurs que d’autres. Un bon argument est un argument qui se situe sur le plan rationnel, si bien qu’une bonne métaphysique est une métaphysique qui accepte les objections, tente d’y répondre, et se modifie en fonction du résultat des débats.
Je viens de décrire ce qu’est une bonne métaphysique du point de vue de la philosophie. Mais ce n’est pas le seul point de vue possible : celui des religions est bien différent, en ce qu’elles ne s’exposent pas vraiment aux objections et se modifient avec répugnance et difficulté. Elles en appellent plutôt à la tradition pour trancher débats et dissensions. Qu’en est-il de l’homéopathie ? Est-elle une métaphysique de type philosophique ou de type religieux ? On ne peut être absolument affirmatif sur ce point, car, comme pour bien des systèmes de croyances métaphysiques, elle a quelque chose des deux; toutefois, il me paraît qu’elle penche fortement du côté des religions, comme on peut le voir sur les quatre points suivants, d’importance décroissante :
1. Les sciences n’ont pas de père-fondateur, les religions oui. Certes, il existe des scientifiques plus importants que d’autres – pensons à Hippocrate, à Galilée, à Newton ou à Einstein –, mais les conceptions qu’ils ont proposées, si elles ont marqué l’histoire de leur discipline, n’ont aucun privilège particulier en termes de vérité. On s’attend même à ce qu’elles se révèlent, tôt ou tard, toutes fausses. Ce n’est pas le cas des religions : les enseignements de leur fondateur, tels Jésus ou Mahomet, sont considérés comme définitivement vrais. Qu’en est-il alors de Hahnemann ? Manifestement, c’est plus un Jésus qu’un Newton, car l’homéopathie s’en réclame comme d’un dépôt de vérité : les principes qu’il a énoncés restent au fondement de sa médecine, inamovibles.
2. Lorsqu’une dispute survient entre deux scientifiques, elle est tranchée par l’expérimentation et celui qui a tort s’efface. Il en va de même en philosophie, si ce n’est que les arguments d’ordre conceptuel remplacent l’expérimentation. Dans le cas des religions, les disputes sont généralement tranchées par un appel à l’authenticité de la doctrine originelle (dans le christianisme, par un appel à la Bible et aux Pères de l’Eglise). Ceux qui s’en écartent sont des hérétiques et, s’ils persistent, ils provoquent un schisme. Qu’en est-il de l’homéopathie ? Celle-ci a connu un débat entre les unicistes et les pluralistes, qui a justement abouti à un schisme. Les unicistes pensent qu’il ne faut prescrire qu’un seul médicament en une dose unique, les pluralistes multiplient les granules et les prises. Qui a raison ? Les unicistes estiment se réclamer de la vraie doctrine, qui est celle de leur fondateur, Hahnemann : c’est un appel à l’autorité, exactement parallèle aux appels qu’on entend dans les religions.
3. Dans les débats scientifiques et philosophiques, la qualité des intervenants s’efface devant celle des arguments : l’attitude intérieure des intervenants ne compte pas. Ce n’est pas toujours le cas pour les religions : de longs débats ont par exemple eu lieu pour savoir si les sacrements dispensés par un prêtre indigne (c’est-à-dire en état de péché mortel), étaient valides ou non. Ceux qui pensaient que le prêtre devait être pur ont été appelés «donatistes» dans le christianisme, du nom de leur inspirateur, Donatus, un évêque dont la position a été condamnée en 313 au concile de Rome ; ils avaient même formé un schisme à l’époque. Qu’en est-il de l’homéopathie ? Elle connaît bien des donatistes qui s’ignorent, puisque certains de ses praticiens – certes convertis aux Fleurs de Bach – affirment que si une préparation médicale est faite par quelqu’un qui ne croit pas à la doctrine, alors cette préparation est inefficace.
4. La science n’a pas de liturgie, même si elle a ses rites. L’homéopathie est parfois très proche des liturgies religieuses : dans ma jeunesse, on m’avait appris qu’il n’était pas licite, lors de la communion, de toucher l’hostie avec ses doigts, le prêtre devant la déposer directement sur la langue des fidèles. De même, les homéopathes insistent que les granules doivent être déposés directement sous la langue, sans être touchés par les doigts du patient, de peur de perdre leur vertu (pour des raisons divergentes si l’on consulte le web).
Je pense pouvoir conclure sans grand risque de me tromper que l’homéopathie – ou du moins le courant dont j’ai parlé – n’a, du point de vue de sa méthodologie, rien à voir avec la science médicale et que, dans sa pratique et ses débats, elle ressemble fortement à une religion : d’ailleurs, comme je l’ai signalé, les patients qui en sont partisans y croient, expression qu’un patient de la médecine allopathique n’emploiera jamais. C’est donc à juste titre que Martin Gardner avait classé l’homéopathie parmi les cultes médicaux.6 Il s’ensuit que le remboursement par l’assurance de base des médecines qui partagent les mêmes caractéristiques équivaut à une violation du principe de neutralité religieuse. Il ne s’agit rien moins que de subventionner certaines croyances avec de l’argent public.