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Essai d’analyse discursive: Les symboles nationaux suisses durant la Première Guerre Mondiale
Réf 1: Kolorierte Postkarte von 1914-1918. Helvetia auf Boden, der von Schweizer Soldaten beschützt wird. (LM-73693.50) Gehörend zu Objekt: Postkartenserie. Themen aus der Schweizer Geschichte und Politik sowie Ansichten von Schloss Prangins. 1899 – 1939. Masse: Höhe 9 cm, Breite 14 cm. (LM-73693.1-63)
Historiographie de la première guerre mondiale et nationalisme
Etudier les causes de la première guerre mondiale, c’est faire appel à une large historiographie traversée de thèses dominantes et falsifiables. Parmi les facteurs explicatifs majeurs, nous retrouvons les causes traditionelles, qui expliquent le déclenchement du conflit par un militarisme naissant, et par une structure d’alliance complexe responsable de l’entrée en guerre des puissances continentales (Sydney Bradshaw Fay, The Origins of the World War, 1929). Les auteurs se divisent en deux catégories, ceux qui réduisent les causes aux actions individuelles des états, et ceux qui élaborent des facteurs explicatifs plus globaux et plus abstraits. Prenez pour exemple la thèse de l’encerclement contraignant de l’Allemagne, condamnée à l’expansion territoriale contre ses ennemis pour se libérer (Fritz Fischer, Crasp for World Power, 1961), ou celle de Hobsbawm, qui impute à l’instar des théories marxistes, les causes de la guerre au système industriel et impérialiste européen, et non à un Etat en particulier (Eric Hobsbawm,The Age of Empires, 1987). Une nouvelle thèse domine désormais le paysage historiographique, celle d’une guerre déclenchée par la combinaison de la xénophobie, du nationalisme, du revanchisme et de l’irrationalisme politique (Jörn Leonhard, Die Büchse der Pandora: Geschichte des Ersten Weltkriegs, 2014).
Inscrivons nous dans la thèse la plus contemporaine, celle qui insère la notion de nationalisme au sein de la compréhension des phénomènes de l’époque. Le nationalisme pourrait se définir comme une idéologie collective et une théorie de la légitimité, qui suppose l’adéquation entre l’unité politique et un territoire national. En d’autres termes, il s’agirait d’un ensemble de discours et de constructions de sens, visant à rendre légitime la présence d’un collectif humain, se définissant comme spécifique et naturel, sur un territoire donné. Notre réflexion va se désinscrire d’une lecture purement belligérante, pour se pencher sur le cas d’une nation se définissant comme neutre, la Suisse, afin de révéler par l’analyse de cartes postales le réservoir de sens nationaux qu’elles constituent.
La célèbre Union sacrée, c’est à dire l’apaisement des rivalités inhérentes à la lutte politique, ne constitue qu’une facette de l’unification des mouvements des peuples européens derrière la défense de la patrie. En effet, il s’est constitué une véritable campagne de création de symboles nationaux propres, véhiculés par des supports visuels, telles des affiches et cartes postales ; processus ancré dans des cultures nationales nées au XIXe, dont les particularités individuelles forgèrent paradoxalement l’homogénéité du phénomène. Les nations impérialistes, désireuses d’étendre leur contrôle sur les territoires partageant leur langue et culture nationale, s’inscrivaient dans une perspective ethnocentriste, et essentialisante de la notion de nation. Pour exemple, l’élite politique et militaire allemande affirmait dans la deuxième moitié du XIXe sa volonté légitime de contrôler les régions germaniques de la Suisse et de l’Empire austro-hongrois (Olivier Zimmer, In search of natural identity: alpine landscape and the construction of the Swiss past, Comparative Studies in Society and History, n° 40, pp. 652,1998.), en raison de leur ressemblance culturelle. La Suisse, régime fédéral jeune car fondé en 1848, n’était pas à l’abri d’un morcellement de son territoire par les pays bélligérants voisins, dont l’expansion aurait été légitimée par les théories ethnocentristes ; le pangermanisme étant spécifique à l’Allemagne, pour qui la nation est un ensemble donné supposé être objectif. Les cantons suisses germanophones affichaient de surcroît des sympathies envers le IIème Reich, tandis que les cantons francophones se rattachaient à la République française, cristallisation d’un sentiment de désunion nationale.
L’imagerie alpine dans la pratique discursive
Attachons-nous à analyser deux cartes postales émises en Suisse, pendant la tumultueuse période de guerre, de façon à en détacher les symboles et constructions de sens, propres à une pratique discursive. La première, ayant pour fond un paysage de montagnes, représente Helvetia, la métaphore féminine de la patrie. Un bouclier arboré d’une croix suisse repose sous sa main gauche, tandis que la droite oriente le regard vers le premier plan; trois hommes prêtant allégeance, représentation vraisemblable du pacte fondateur du Grütli, une infirmière portant assistance à ce qui semble être un soldat blessé, puis enfin, un soldat encadrant de manière défensive Helvetia. La deuxième carte postale est occupée en son centre par un alpage surélevé, sur lequel paisent docilement des bovins, surveillés par une bergère et ses deux enfants en habits traditionnels, sortis d’un petit chalet. Autour de cet îlot gravitent d’obscurs et menaçants nuages annonçant une future tempête, chacun portant le nom d’un Etat belligérant. Un soldat, drapeau suisse planté et arme brandie, veille consciencieusement sur l’îlot.
L’imagerie alpine est l’un des principaux symboles revendiqué par nos deux cartes postales. Retraçons l’historicité de cet élement prégnant de la mythologie nationale suisse. Depuis son unification forcée par les armées de la France révolutionnaire en 1798, l’Etat suisse, et en particulier ses élites, s’efforcèrent de créer des symboles, auquel l’hétérogène société suisse pourrait s’identifier (Antoine Chollet, « Switzerland as a fractured nation », Nations and Nationalism, 17 (4), 2011, pp. 738-755.). Les Suisses ne partageaient en effet ni une langue ni une culture commune. Pire encore, l’Etat était divisé par la Kulturkampf, la rivalité intestine entre les populations catholiques et conservatrices des cantons alpins, et les cantons protestants libéraux, tension ayant abouti à une guerre civile en 1847. Le mythe alpin fut considéré comme une alternative symbolique pour susciter auprès de la société helvétique un sentiment d’appartenance à une nation commune ; même si plus tard, la diversité culturelle allait paradoxalement devenir une source d’union, telle que prônée par la devise « unis dans la diversité » (Olivier Zimmer,Ibid).
L’historien Zimmer explicite le rôle du paysage dans la construction de l’identité nationale suisse, en le catégorisant en deux processus historiques : la nationalisation de la nature, qui confère aux montagnes le statut de métaphore de la nation en tant que symbole des valeurs républicaines et libérales, et concernant notre période, la naturalisation de la nation. Cette dernière s’inscrit dans un courant de déterminisme géographique, c’est-à-dire voulant que les propriétés physiques de la nature suisse aient la force de transmettre une identité nationale, des valeurs civiques et culturelles aux citoyens. La montagne a un caractère de quiétude, d’immuabilité, de liberté et simplicité ; en somme les valeurs propres à une doctrine de modestie économique et dévouement politique engagé, nécessaire au bon fonctionnement d’un régime républicain normativement idéal. Les Alpes incarnaient les propriétés intrinsèques d’une identité nationale en devenir, à la fois unie par sa montagne et sa conscience citoyenne, face aux nationalismes européens. (Olivier Zimmer,Ibid). La première carte postale fait usage du mythe des paysages dans le but de faire appel à un élément unificateur suisse, portant une devise révélatrice : « unie et forte comme le roc de ses montagnes et sous la protection de dieu la Suisse a levé ses enfants pour garder ses frontières ». La garde des frontières évoque une autre source d’identification nationale, celle de la défense de la communauté, qui reste certes une population hétérogène, mais néanmoins unie dans sa volonté de résister aux pressions extérieures. La protection de cet intérêt collectif suisse s’appuye également sur les montagnes ; le caractère insurmontable, solide et inamovible des Alpes amorça l’édification d’une véritable mythologie de défense alpine naturelle, doté en outre de l’assentiment divin : le château des alpes. Zimmer l’explicite : «Alpes as a symbol of protection against external threats » (Olivier Zimmer,Ibid). Le fortin des alpes s’appuyait sur des éléments historiques, étant le lieu originel supposé de l’état Suisse (pour rappel, les mythiques cantons fondateurs d’Uri, Schwytz et Unterwald sont alpins), ainsi que celui de la victoire des antiques confédérés sur la dynastie Habsbourg, à Morgarten ; bataille actuellement faussement assimilée à une guerre entre la nation suisse et la nation autrichienne. Le mythe se retrouve dans la première carte postale, représentant le Pacte du Grütli de 1291, qui par ce biais historicise la nation suisse et lui confère un statut d’ensemble naturel, légitimé par son ancienneté.
Les sources font appel à d’autres éléments du panthéon national helvétique. En effet, des valeurs identifiées comme typiquement suisses sont mobilisées par les cartes postales, tels la défense, l’isolement et l’humanitaire. Cette construction de sens matérialise dans la conscience des individus des principes tel que la neutralité et l’indépendance. Elément commun aux deux, le soldat suisse en uniforme, arme à la main, dont la position témoigne d’une volonté résolue de défense, et non d’agression. Le pays est de surcroît imagé sous forme de ilôt, considéré comme particularisme suisse inhérent à une utopie voulant que le pays soit protégé par une barrière naturelle. Ce symbole fait toujours sens actuellement. En effet, l’Expo nationale 2001 Neuchâtel prévoyait l’installation d’une île artificielle sur le lac (Pierre Centlivres, Le portrait introuvable : la Suisse des expositions nationales, 2002). Le caractère pacifique suisse, qui ne fait pas abstraction non plus d’une volonté défensive, et donc de l’usage de la violence, s’appuyait sur le rôle guérisseur helvétique, valeur moralement louable auquel la population pouvait aisément s’identifier. Le pays se considère comme porteur légitime de ce rôle, en raison notamment de sa neutralité, imposée en 1815, lui permettant d’assumer une fonction humanitaire non-arbitraire. Cette construction de sens a découlé en pratiques discursives concrètes, comme la contribution suisse à la création du Comité International de la Croix Rouge (CICR), première institution internationale de soins aux blessés de guerre basé à Genève, et à l’accueil de ces mêmes blessés durant le conflit. La première carte postale, par son symbole de l’infirmière helvétique, illustre la responsabilité humanitaire suisse, véhiculée même durant la Seconde guerre mondiale par le biais de films de propagande patriotique. Le réalisateur Franz Schnyder consacre notamment dans son œuvre Gilberte de Courgenay (Franz Schnyder, Gilberte de Courgenay (1941), version numérisée de 2003) une scène mettant en jeu Gilberte, métaphore de la nation, soignant de manière impliquée et emphatique des blessés en provenance de la meurtrière bataille de Verdun. Ceci exemplifie le sens que porte un individu, ici réalisateur, sur des actions ayant eu lieu en 14-18.
Ces deux cartes postales eurent vraisemblablement un impact sur les individus visés, étant des objets ayant été produits à large échelle durant 14-18. Elles exemplifient le recours des états-nations à mobiliser leur registres mythologiques nationaux sous les contraintes extérieures et intérieures. Légitimer sa présence sur un territoire s’avère être stratégiquement nécessaire lorsqu’un Etat étranger le revendique également, surtout que l’hétérogénéité de sa propre population sert de justification à cette revendication. Les tensions entre nations sont l’illustration d’un rapprochement symbolique et émotionnel, entre individus et Etat représentatif. Il s’agit là somme toute de la révélation du caractère artificiel des pratiques discursives nationales, qui apposent le statut de naturel à ce qui ne peut pas être intellectuellement considéré comme essence.
Adrian Gasser (UNIL – Université de Lausanne)
SOURCES
Cours académiques
– BATOU JEAN, cours sur l’impérialisme, Histoire Internationale Contemporaine, 2014.
– OLIVIER FILLEULE, cours sur le nationalisme, introduction à la sociologie politique, 2015.
Sources cinématographiques
– FRANZ SCHNYDER, Gilberte de Courgenay (1941), version numérisée de 2003, disponible à la Bibliothèque nationale suisse.
Ouvrages
– ANTOINE CHOLLET, « Switzerland as a fractured nation », Nations and Nationalism, 17 (4), 2011, pp. 738-755.
– CENTLIVRES PIERRE, « Le portrait introuvable : la Suisse des expositions nationales», Ethnologie française, 2002/2 Vol. 32, p. 314.
– ERIC HOBSBAWM, «The Age of Empires », 1987.
– FAY SYDNEY BRADSHAW, « The Origins of the World War », 1929
– FISCHER FRITZ, « Crasp for World Power », 1961.
– LEONHARD JÖRN, « Die Büchse der Pandora: Geschichte des Ersten Weltkriegs », 2014
– OLIVIER ZIMMER, « In search of natural identity: alpine landscape and the construction of the Swiss past », Comparative Studies in Society and History, n° 40, 1998, pp. 637-665.