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Chapitre IV.
La famille et l’éducation
La famille
Dans tous les pays de structure sociale très composite, comme ceux qui appartiennent à la civilisation occidentale, il est classique de distinguer entre familles rurales et citadines, catholiques et protestantes, aisées et pauvres, etc. Le nombre des enfants ou la proportion des divorces varient selon la religion, le niveau de vie et l’habitat. En Suisse, la situation se trouve singulièrement compliquée par l’adjonction de facteurs cantonaux et racio-linguistiques. Il y aurait lieu d’étudier séparément au moins vingt types de familles suisses, si l’on s’en tenait aux seuls facteurs énumérés et à leurs combinaisons. Car il existe des familles catholiques en Suisse alémanique et en Suisse romande ; et dans chacun de ces domaines linguistiques, il en est de rurales et de citadines, les unes pauvres et les autres riches, ce qui donne huit types. Autant de familles catholiques au Tessin.
Voilà qui nous oblige à une extrême prudence [p. 120] dans le maniement des données générales sur « la famille suisse ». L’Annuaire statistique de la Suisse indique par exemple pour le nombre d’enfants vivants en 1941 par femme mariée : 2,31. Mais nous voyons aussitôt que cette moyenne, prise sur l’ensemble du pays tombe à 1,48 si l’on ne prend que les villes de plus de 25 000 habitants. Si l’on compare deux demi-cantons contigus, qui se trouvent être à la fois de langue allemande, ruraux, relativement pauvres, et qui ne diffèrent donc que par la religion, nous trouvons que la moyenne est de 2,56 pour Appenzell Rhodes-Extérieures (protestant), et de 4,10 pour Appenzell Rhodes-Intérieures (catholique).
Dans l’ensemble du pays, en 1946, la famille d’ouvriers comptait en moyenne 4 personnes (4,5 en 1912), la famille d’employés ou de fonctionnaires 3,8 (4,5 en 1912). Trois exemples précis vont nous faire entrevoir la complexité et les écarts extrêmes que cachent de telles moyennes.
Sur 1000 femmes mariées, en 1941, nombre des femmes ayant eu (x) enfants :
|0||1||2||3||4||5||6||7||Et plus|

Ville de Zurich
225 000 protestants
80 000 catholiques
20 000 divers
|343||263||213||98||43||19||10||11||1,4|

Appenzell Rh.-Int.
500 protestants
12 500 catholiques
25 divers
|143||125||124||123||107||82||71||225||4,1|

Ville de Genève
70 000 protestants
50 000 catholiques
6000 divers
|406||277||191||71||29||12||6||8||1,15|
[p. 121] Il nous semble que ces données ne diffèrent pas notablement de celles qu’on pourrait recueillir dans les provinces françaises ou autrichiennes, allemandes ou italiennes voisines de la Suisse, et que les mêmes régularités se vérifient ici comme là : les familles catholiques, germaniques, rurales et pauvres réunissent toutes les chances d’avoir le plus d’enfants, les familles protestantes, latines, citadines et moyennement aisées, d’en avoir le moins. Ce qui est particulier à la Suisse, c’est la juxtaposition de ces extrêmes, entre lesquels s’échelonnent toutes les combinaisons que nous avons vues possibles.
Si nous cherchons maintenant quelle est la proportion des divorces, nous trouverons pour les trois communautés citées plus haut :
Pour 1000 femmes mariées, nombre de divorces :
|Ville de Zurich||8,2|
|Appenzell Rh.-Int.||0,9|
|Ville de Genève||9,4|
Pour l’ensemble de la Suisse, en 1940, l’indice des divorces était de 3,59 pour 1000 couples. Seul de tous les pays d’Europe, le Danemark accusait une situation pire, avec un indice de 4,32 %. Vers 1940, le mariage en Suisse était donc moins stable qu’en France (2,33 %), qu’en Suède (2,63 %), et même qu’en Allemagne (3,14 %) s’il l’était plus qu’aux États-Unis [p. 122] (8,54 %) où la situation s’est encore aggravée après la Seconde Guerre mondiale 29 .
Cependant, la fidélité aux liens familiaux, aux parentés, aux cousinages, et d’autre part les attaches que la grande majorité des familles suisses, des plus modestes aux plus anciennes, gardent avec une commune et des traditions locales, contribuent à neutraliser les désordres que pourraient provoquer tant de divorces. La Suisse, divisée en cantons, est un pays où « tout le monde se connaît », où le contrôle social et le jugement moral exercent une forte pression conservatrice sur les mœurs. Les lois cantonales, si elles rendent la séparation facile, supposent par ailleurs une certaine stabilité de la famille et des relations entre parents et enfants. Un exemple typique le fera voir : l’impôt que doit payer tout Suisse qui n’accomplit pas de service militaire est calculé partiellement d’après la fortune des parents ; le fils est donc censé connaître le montant de celle-ci et ses variations, d’année en année.
Les droits du père sont demeurés prépondérants. Il est « le chef de l’union conjugale ». C’est lui qui administre les biens matrimoniaux, choisit le domicile familial et décide de l’éducation des enfants. L’épouse ne peut exercer une profession qu’avec [p. 123] son consentement. Elle n’est pas son égale en droit.
Cette situation provoque les protestations fréquentes de plusieurs associations féminines, mais elle ne semble pas près d’être modifiée. La Suisse est en effet l’un des derniers États qui persiste à refuser les droits politiques à la femme, laquelle se voit exclue en fait de presque toutes les fonctions publiques. Les consultations populaires qui se sont multipliées depuis une vingtaine d’années donnent des résultats négatifs. Il est frappant de constater que les cantons à majorité socialiste ne se montrent pas plus « progressistes » que les autres à cet égard. Plus frappant encore de découvrir, par les sondages de l’opinion, que les femmes suisses elles-mêmes dans leur majorité, ne revendiquent point ce que les hommes leur refusent.
Une telle anomalie ne saurait être expliquée par les seuls motifs rationnels qu’on en donne dans la presse ou dans les discussions. En Angleterre ou en France, dit-on, la femme n’est guère appelée à voter qu’une fois l’an, ou moins souvent encore, lors des élections. En Suisse, au contraire, les « votations » se multiplient : referendums, initiatives, élections et consultations communales, cantonales et fédérales. (Sur le seul plan fédéral, où elles sont pourtant le moins fréquentes, on en compte parfois six par an.) Comment veut-on que les femmes s’occupent de leur foyer, de leurs enfants, si elles doivent voter un dimanche sur trois, et participer aux débats préparatoires pour se former une opinion ? L’argument vaut ce qu’il vaut, mais n’est évidemment pas suffisant. À l’origine de la méfiance des Suisses, dans ce domaine, [p. 124] on devine certaines traditions germaniques. L’homme libre, le citoyen, prend son épée pour aller voter à la Landsgemeinde ; ses droits civiques sont liés à sa force, à sa qualité militaire. Quant à la femme, repos du guerrier, il lui sied de se borner aux trois activités désignées par la fameuse formule : Kinder, Küche, Kirche (les enfants, la cuisine, l’église). Et de fait, les femmes suisses, en société, laissent parler leurs maris ou parlent entre elles — à l’inverse de ce que l’on observe en Amérique.
En dépit de cette absence de droits politiques, les femmes suisses jouent un rôle actif dans la vie professionnelle. Plus de 800 000 gagnent leur vie, et pour 525 000 d’entre elles, le métier représente l’occupation principale. Cependant, elles attendent encore la reconnaissance d’une pleine égalité de droits dans l’exercice de leur profession. Elles revendiquent « un salaire égal à travail égal ». Seules les avocates et doctoresses l’obtiennent, mais non les employées et ouvrières.
L’éducation
Il nous paraît impossible d’estimer dans quelle mesure la famille, en Suisse, détermine plus ou moins qu’ailleurs la formation morale et civique de l’enfant ou de l’adolescent. C’est d’abord qu’il n’existe pas un type de « famille suisse » que l’on puisse étudier avec un minimum d’objectivité scientifique, mais vingt au moins. C’est ensuite que le souci éducatif est comme diffus dans toute l’atmosphère suisse, famille, sociétés, [p. 125] syndicats, armée, écoles. « Tout Suisse est pédagogue », répètent les auteurs suisses. Et cela s’explique aisément, sinon par une cause unique.
Dans un petit pays composé de vingt-cinq patries minuscules, la tolérance est une nécessité vitale. Mais s’il n’est pas question d’éliminer le voisin qui diffère, on cherche au moins à le réformer, à le convaincre qu’il a tort de différer. Faute donc de pouvoir se livrer à une lutte ouverte de principes et de convictions, les Suisses se bornent à un échange insistant de bons conseils, d’avis moraux, de recettes d’hygiène, d’admonestations religieuses. Il faut bien voir que l’actuel civisme helvétique 30 repose essentiellement sur cette propension à l’éducation mutuelle, qui semble assez typique des pays protestants, ou dominés par l’influence protestante. Aux petites dimensions des communautés suisses, il convient d’ajouter un second facteur de didactisme : le goût de la technique, l’orgueil du savoir-faire. Nous avons dit que les données naturelles du pays exigeaient de ses habitants une ingéniosité peu commune dans la mise en œuvre la plus efficace de ce qu’ils arrivent à se procurer. Or le génie technique, surtout en Suisse, est affaire de tradition, de transmission personnelle de père en fils, de maître en apprenti : il est fait de mille conseils et petites démonstrations.
Ces dispositions psychologiques, naturelles ou [p. 126] acquises, ont produit deux attitudes humaines assez différentes dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie.
La première est celle qui régit l’enseignement primaire. Elle pourrait être caractérisée par les traits suivants : un égalitarisme à base de méfiance pour tout ce qui dépasse la moyenne et pourrait donc menacer l’équilibre social, si difficilement obtenu en dépit de tant de diversités ; la volonté d’élever lentement les moyennes plutôt que de pousser quelques individus exceptionnels 31 ; un respect de la discipline qui tourne au fétichisme lorsqu’on l’élève au rang de vertu civique, ou qu’on lui confère une sorte de mérite vaguement réminiscent de valeurs religieuses, d’ailleurs vidées de leur sens originel. Certes, Calvin disait déjà : « La république est au collège. » Mais son collège était une école du chrétien, sa discipline celle de la vérité biblique transcendante et révélée. L’école primaire laïque n’est plus guère inspirée que par une morale toute formelle, et se borne strictement à inculquer des connaissances conventionnelles d’histoire, d’arithmétique, de grammaire et de « bonne conduite ».
L’autre attitude ou tradition pédagogique, qui se développe parallèlement à la première, est celle de l’école nouvelle. Elle se réclame de deux grands ancêtres suisses, Rousseau (avec l’Émile), et Pestalozzi. Dans [p. 127] cette lignée se placent les pédagogues contemporains qui ont fondé à Genève l’Institut Rousseau, ou qui ont œuvré dans le même esprit : Claparède, Bovet, Ferrière, Piaget. Ils cherchent avant tout à cultiver de libres personnalités, à ménager la spontanéité nécessaire à leur éclosion, à sauvegarder dans le processus de l’instruction et de l’éducation la part du jeu et des instincts fondamentaux. Ils se fondent sur une psychologie de l’enfance beaucoup plus avertie et scientifique que celle qui règne sur l’école primaire et ses routines positivistes. C’est à ces novateurs, anciens et modernes, que l’on doit attribuer la réputation universelle des pédagogues suisses et de leurs établissements privés.
Certes, on a pu accuser certains de ces théoriciens de placer une confiance excessive dans la bonté naturelle de l’enfant, et de négliger la formation intellectuelle ou la discipline dans le travail, sous prétexte de favoriser un « développement harmonieux des facultés ». On s’est gaussé de leurs expériences et de l’apparente anarchie qui règne dans leurs classes d’essai. Ils répondent qu’ils visent au contraire à éveiller dans l’enfant le sens de la responsabilité personnelle et sociale, selon la maxime d’Alexandre Vinet 32 : « Je veux l’homme maître de lui-même, afin qu’il soit mieux le serviteur de tous. » Quels qu’aient pu être les excès de l’« école nouvelle » à ses débuts, ou les conséquences extrêmes qui furent [p. 128] parfois tirées par l’Amérique des théories de l’Institut Rousseau, il est incontestable que l’avant-garde pédagogique de Genève a contribué à assouplir les méthodes de l’enseignement primaire dans plus d’un pays, et même en Suisse.
Si l’on prend pour points de comparaison l’éducation américaine et la française, il apparaît que la Suisse, ici comme ailleurs, a pris la voie médiane. La musique, la rythmique de Jaques-Dalcroze, la gymnastique, les travaux manuels, tiennent beaucoup plus de place dans les programmes suisses que ce n’est le cas en France, mais les sports y sont moins envahissants qu’en Amérique. En général, l’élève suisse acquiert plus de connaissance précises que l’américain, et ne souffre pas du « gavage » intellectuel dont se plaint le français. Moins libre et turbulent que le premier, moins brillant et délié de langue que le second, il tend à se conformer à cette « honorable moyenne » qui fait la force principale des petites démocraties modernes.
Les expériences de l’« école nouvelle » se sont bornées jusqu’ici au secteur privé (kindergarten ou instituts d’études secondaires fréquentés surtout par des étrangers). Quant aux établissements publics d’enseignement, il importe de rappeler tout d’abord qu’ils sont organisés sur une base cantonale, voire communale, et non pas fédérale (à une seule exception près).
Dans toute la Suisse, l’instruction primaire est à la fois obligatoire et gratuite. Les écoles privées ou l’enseignement familial sont autorisés, mais à la condition [p. 129] que les élèves ainsi formés puissent passer avec succès les examens des écoles publiques. En fait, presque tous les enfants suisses passent par l’école primaire publique, de l’âge de 6 ou 7 ans jusqu’à l’âge de 12 ou 13, selon les cantons. Quel que soit leur niveau social, qu’ils deviennent plus tard ouvriers ou professeurs, paysans ou commerçants, ils reçoivent donc côte à côte la même formation de base, qui leur est donnée dans un esprit non seulement d’égalité, mais d’égalitarisme insistant. Ce brassage des classes (renouvelé plus tard dans les écoles de recrues) est un des traits particuliers de la démocratie suisse moderne, née de la Constitution de 1848.
La coéducation des sexes est encore combattue en théorie dans les cantons catholiques, mais elle est pratiquée un peu partout. Quelques cantons laissent aux communes le soin de juger de l’opportunité des classes mixtes.
On a poussé très loin la gratuité de l’enseignement, car non seulement les « écolages » sont interdits par la Constitution, mais encore, dans la plupart des cantons, les manuels et le matériel scolaire sont fournis sans frais aux élèves. Ce régime n’est rendu praticable, dans les cantons pauvres, que par l’octroi de subventions fédérales. Il en résulte que les États, sans rien perdre de leurs droits souverains en matière d’enseignement, sont au contraire mis en mesure de les mieux exercer par l’appoint matériel que leur apporte la communauté fédérale. Au reste, la décentralisation de l’enseignement demeure extrême. Le gouvernement cantonal émet des directives générales, [p. 130] mais ce sont les communes qui gardent le soin de l’administration des écoles et de la surveillance des classes. Elles nomment à cet effet des « commissions scolaires », formées de simples citoyens du village ou du quartier, qui jouissent d’une grande autorité sur les instituteurs, et se font représenter par quelques délégués aux examens de fin d’année. On les a qualifiés à juste titre de « traits d’union entre l’école, les familles et la cité » 33 .
Si variés que soient les types d’écoles primaires ou secondaires, partout adaptés aux circonstances locales, ils baignent néanmoins dans un climat d’« helvétisme » très sensible. Cette unité dans la diversité résulte peut-être moins d’une histoire commune que d’un enseignement uniforme de cette histoire ; et moins d’une similitude de mœurs que de l’empreinte laissée par les leçons d’instruction civique, qui jouent le rôle d’une sorte de catéchisme laïque.
À l’école primaire succèdent d’une part l’école complémentaire (« cours du soir » ou « cours civique ») où l’on enseigne aux jeunes gens de 16 à 19 ans des notions essentiellement pratiques de comptabilité, de correspondance, d’économie, de sciences appliquées ; et d’autre part, les écoles secondaires.
Ces dernières sont tantôt communales ou cantonales, tantôt sous la dépendance d’une association privée, religieuse ou laïque. Elles perçoivent des « écolages » généralement modestes, mais parfois très [p. 131] coûteux (c’est le cas des internats réservés aux jeunes étrangers). Certaines sont fort anciennes, comme le Collège de Genève, fondé par Calvin, et les collèges de bénédictins ou de capucins de Fribourg et de la Suisse alémanique. La part des humanités y est très variable. Elle définit le style de l’établissement, ou de ses subdivisions. On compte aujourd’hui quatre types d’études conduisant au baccalauréat : le type A (langues anciennes), le type B (latin et langues modernes), le type C (sciences), et le type D (langues modernes et sciences économiques). L’évolution générale, comme en tant d’autres pays, conduit à donner toujours plus d’importance aux mathématiques et aux techniques, au détriment des humanités. La rhétorique est à peu près abandonnée (sauf dans quelques collèges catholiques) et la philosophie généralement négligée.
Depuis une vingtaine d’années, la Confédération exige une certaine uniformisation des règlements de baccalauréat. Un type d’examens de « maturité fédérale » a été créé, et les certificats de « maturité » délivrés par les collèges cantonaux doivent s’y conformer. Cet exemple d’intervention fédérale dans un domaine jalousement gardé par les cantons reste unique à notre connaissance 34 .
La Constitution de 1848 autorisait la Confédération [p. 132] à « établir une Université et une école polytechnique ». Il est remarquable que seule la seconde ait été créée.
Les universités cantonales, à vrai dire, sont fort nombreuses : sept pour un pays de 4,5 millions d’habitants, et pour un nombre d’étudiants relativement peu élevé, variant entre 450 et 3000 par établissement 35 . Le fait qu’elles ne relèvent que des « petites patries » leur ménage une autonomie politique et morale aussi large que possible. Elles ne sont à aucun degré soumises à une doctrine d’État unifiée, mais reflètent fidèlement le genius loci dans les différentes régions linguistiques et religieuses. Celles de Genève, Lausanne et Neuchâtel sont françaises et marquées par l’esprit protestant ; celle de Fribourg, catholique et bilingue ; celles de Bâle, Zurich et Berne, allemandes. Si, dans ces conditions, la Confédération avait pu créer l’« Université suisse » prévue par la Constitution, l’on eût assisté à la naissance d’un premier modèle, en réduction, d’université européenne. Il faut croire que le besoin ne s’en est pas fait sentir assez fortement pour surmonter les tendances particularistes, qui demeurent extrêmement vivaces de nos jours. L’idée même de créer une université romande unique, qui engloberait celles de Neuchâtel, Lausanne et Genève, les moins dissemblables, ne ressurgit périodiquement que pour être repoussée aussitôt, avec une sorte d’indignation, [p. 133] par l’opinion publique des trois cantons. Cependant, tout en sauvegardant avec vigilance leurs caractères locaux, les universités suisses s’efforcent de plus en plus d’attirer les étudiants étrangers. Elles organisent des séries de cours sur les relations internationales et sur le patrimoine commun à tous les Européens. Elles forment des ingénieurs qui iront bâtir des ponts aux États-Unis, des médecins qui pratiqueront en Afrique ou en Amérique du Sud, des juristes qui introduiront dans la législation des pays les plus lointains et les plus neufs les principes fédéralistes de la Constitution helvétique 36 .
Il est caractéristique que le seul établissement qui dépende de l’État fédéral, l’École polytechnique de Zurich, soit un institut de recherches et de préparation pratique, dans lequel, par définition, l’idéologie officielle ne pourrait jouer de rôle notable. Quelques-uns des plus grands mathématiciens modernes, dont Einstein, y ont professé ou y professent encore. Mais la science pure y demeure en contact étroit avec les applications industrielles, les instituts fédéraux, les banques et les établissements techniques de tout le pays. Là encore, on s’apercevra que la « fédéralisation » répond en Suisse aux exigences de l’efficacité, bien plus qu’à celles d’une doctrine ou d’une idéologie politique.
Le nombre élevé des établissements d’études [p. 134] supérieures 37 dans un si petit pays, et leurs solides traditions locales, ont pour effet naturel de rendre plus étroites les relations entre professeurs et étudiants. Les uns et les autres, pour une large proportion, se recrutent dans la même ville ou le même canton, parlent avec le même accent, et appartiennent aux mêmes milieux sociaux : petite, moyenne ou grande bourgeoisie. Le système de la ronde des professeurs, et de leur ascension progressive vers la capitale, si typique de la France centralisée, est inconnu en Suisse, puisque aucune des sept universités ne saurait être considérée comme plus ou moins « provinciale » qu’une autre. Chacune forme le centre intellectuel d’un petit pays, et se sent l’égale en qualité de ses voisines. Les plus anciennes sont celle de Bâle, qui florissait à la Renaissance avec Érasme, et celle de Genève, qui remonte à l’époque de Calvin.
Cette esquisse du système d’éducation en Suisse resterait par trop incomplète si l’on n’y ajoutait quelques aperçus sur les formes parascolaires de l’enseignement et de la formation civique.
Le didactisme inhérent à l’esprit helvétique se marque aussi bien dans la presse et la radio que dans [p. 135] l’instruction des recrues. Depuis longtemps, les éditorialistes des principaux journaux de Genève, de Bâle ou de Zurich se sont acquis la réputation de « faire la leçon » au monde entier. À la fin de la guerre de 14-18, Clemenceau disait, paraît-il : « Les Alliés seraient disposés à faire la paix avec l’Allemagne, mais la Gazette de Lausanne le leur interdit. » À voir les choses de près, l’on s’aperçoit que cette réputation de moralisme prêcheur tient davantage à la légende d’une Suisse calviniste, qu’à la réalité présente. Ce qui distingue la presse suisse de ses voisines, c’est plutôt sa méfiance à l’égard des jugements hâtifs, des prises de position passionnées et partisanes, et son goût de l’analyse objective des situations. Ce n’est pas une presse de combat, mais de commentaires et de prudentes mises au point. Ajoutons que les articles du genre instructif, sur des sujets d’histoire, de sciences ou de littérature, y tiennent une place importante, en première page. Quant à la radio, écoutée par un habitant sur cinq 38 , elle consacre à peu près autant d’heures à des émissions de musique classique ou moderne qu’à des variétés, causeries religieuses et scientifiques, ou conseils pratiques. Elle n’admet pas de publicité. La part du folklore, des chansons populaires chantées par les chœurs de village, des retransmissions de cérémonies publiques, y est un peu plus grande qu’ailleurs, comme on doit s’y attendre dans un pays fédéraliste.
[p. 136] Mais l’empreinte commune la plus profonde que reçoivent les citoyens suisses, leur est donnée par le service militaire.
L’armée
L’armée suisse est une armée de milices. La Constitution fédérale interdit à la Confédération le droit d’entretenir des troupes permanentes (art. 13). Il en résulte qu’à un degré jamais atteint en Europe, elle est vraiment la chose du peuple, et populaire aux deux sens du terme. L’antimilitarisme n’existe guère que chez quelques individus isolés, il n’est pas le fait de toute une classe ou d’un parti. Passer pour un bon soldat ou un bon officier est généralement « bien vu » dans toutes les couches de la population. La preuve la plus indiscutable de l’intégration parfaite de l’armée à la nation est fournie par ce simple fait : chaque soldat suisse entre les périodes d’instruction ou de mobilisation, conserve chez lui dans une armoire son fusil, son uniforme et des munitions. Incidemment, cette disposition du règlement militaire — sans exemple dans d’autres pays — montre à quel point l’État fait confiance au citoyen et redoute peu l’éventualité de menées subversives.
Cette armée ultra-démocratique, sans caste militaire, toute mêlée à la vie du peuple, est devenue, depuis 1848, l’agent principal de l’helvétisation du pays. Au cours des manœuvres annuelles et des longues périodes de mobilisation qui ont marqué les deux guerres mondiales, les fréquents déplacements de [p. 137] troupes d’un bout à l’autre du territoire ont appris aux hommes de cantons différents à se connaître et à collaborer plus étroitement. D’autre part, l’obligation pour tout citoyen valide de passer par une école de recrues, soit qu’il reste soldat, soit qu’il devienne officier, prolonge et renouvelle le brassage des classes sociales opéré à la base par l’école primaire.
Ni anti-militariste ni militariste, le peuple suisse considère son armée, avant tout, comme une école pour adultes : école de civisme, d’égalité, de virilité, et aussi de culture physique. Un grand nombre d’instituteurs deviennent officiers, et tout officier subalterne joue plus ou moins le rôle d’un instituteur pour sa section ou sa compagnie, à laquelle il est tenu de faire chaque jour une brève causerie ou « théorie », qui ne porte pas seulement sur l’instruction militaire, mais aussi sur l’histoire, la géographie, les institutions politiques, la neutralité, les assurances, l’entraide, et la morale en général.