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Simone de Beauvoir. Une mort très douce. Paris : Gallimard, 1964, 153 p.Simone de Beauvoir peut apparaître à certains comme une figure féministe un peu ringarde, qui témoigne d'une période soi-disant avant-gardiste, et qui s'avère finalement figée dans des principes camouflés en pseudo-élans de liberté. Ce serait dommage de réduire cet écrivain à cette image. Il suffit de lire le récit de la mort de sa mère pour être pénétré de l'acuité de sa réflexion, de sa lucidité, de sa sensibilité et de sa tolérance.Beauvoir retrace dans ce livre l'histoire de la mort «très douce» de sa mère. «Très douce» ne signifie pas le parcours idéal et linéaire du mourant, celui qui laisse croire avec une certaine naïveté qu'un jour «on» (c'est-à-dire la personne malade et son entourage) accepte l'idée de la mort, qu'«on» prend congé, et qu'«on» meurt dans une sérénité partagée. Cette vision rassurante mais superficielle entre rarement dans le projet littéraire des auteurs qui écrivent sur le sujet. Schnitzler, Tolstoï, Zola, pour n'en citer que quelques-uns, explorent les derniers moments de la vie à travers leurs héros en mettant en relief les aspérités de ce temps crucial, les bouffées d'espoir qui côtoient les abîmes de l'angoisse, les incertitudes, les mensonges, les contradictions des uns et des autres. Simone de Beauvoir s'inscrit dans cette perspective, en écrivant non pas un roman, mais un récit-témoin de la manière dont elle a vécu les dernières semaines de sa mère.Françoise de Beauvoir a eu une mort «de privilégiée», car l'aisance matérielle lui a épargné les conditions plus difficiles des chambres communes. «Et puis, dans les salles communes, quand approche la dernière heure, on entoure d'un paravent le lit du moribond ; il a vu ce paravent autour d'autres lits qui le lendemain étaient vides ; il sait. J'imaginais maman, aveuglée pendant des heures par ce noir soleil que nul ne peut regarder en face : l'épouvante de ses yeux écarquillés, aux pupilles dilatées. Elle a eu une mort très douce ; une mort de privilégiée» (p. 135-6). Mais si cette aisance matérielle facilite le confort, les tâches et les soins quotidiens, elle ne protège pas des troubles, des vertiges et des remous intérieurs liés à l'approche du choc mystérieux de la mort.Tout commence avec une banale fracture du col du fémur de Françoise de Beauvoir, alors que sa fille Simone est en séjour à Rome. De retour à Paris, elle va voir sa mère hospitalisée dans une clinique, et lui trouve mauvaise mine. Elle ne s'alarme pas sachant que sa mère est d'une constitution solide, tout en se faisant la réflexion qu'à 78 ans, elle a l'âge de mourir. La malade va devoir rester plusieurs semaines à la clinique, et les visites quotidiennes se répartissent entre les deux filles, Simone et Poupette. Elles épient l'état de leur mère sujette à différents signes et symptômes sans rapport avec sa fracture, état qui varie au jour le jour, parfois en s'aggravant, parfois en s'améliorant. Cette proximité tous les jours renouvelée conduit l'auteur à revisiter son passé. Elle se souvient de la force de caractère de sa mère, au moment de la mort de son père, et de son courage quand il a fallu réorganiser sa vie. Elle revoit sa vitalité qu'elle a toujours admirée. Puis elle interrompt ses souvenirs pour revenir à la réalité, celle du corps de sa mère, qui la trouble, «réduit soudain par cette démission à n'être plus qu'un corps, [et qui] ne différait plus guère d'une dépouille. (
) Pour moi, ma mère avait toujours existé et je n'avais jamais sérieusement pensé que je la verrai disparaître un jour, bientôt. Sa fin se situait, comme sa naissance, dans un temps mythique. Quand je me disais : elle a l'âge de mourir, c'était des mots vides.» (p. 27).Durant le séjour à la clinique, des radiographies effectuées suite à des douleurs abdominales montrent que la malade souffre d'une tumeur qui bloque l'intestin grêle. Elle qui toute sa vie a eu peur d'avoir un cancer, finit par en souffrir pour de vrai. Les deux filles sont à la fois incrédules et désarçonnées. Un chirurgien propose d'opérer la malade, les filles donnent leur accord mais décident de ne rien dire à leur mère : «on lui dira pas qu'on l'opère, mais qu'on refait une radio» (p. 40). C'est le début d'un mensonge auquel tous ont participé et qui se renouvellera à chaque nécessité, jusqu'à la mort de la malade. La durée de l'opération coïncide avec un retour sur les années de jeunesse de Françoise de Beauvoir. Elle est née en province et a suivi son école dans un couvent ; sa vitalité bien réelle a été bridée par le conformisme de son environnement. Elle s'est épanouie avec son mari, qui l'a aimée autant qu'il l'a trompée. Elle s'est fondue dans le moule d'une femme qui se dévoue pour sa famille, qui tient son ménage, alors que, selon sa fille, elle était faite pour vivre plus librement. Elle était dominatrice et envahissante avec ses filles, ce qui explique une relation tendue avec Simone. L'auteur brosse le portrait d'une femme faite de contradictions, généreuse, envahissante, discrète, dont la véritable nature est enfouie sous les contraintes d'une éducation et d'une époque trop contraignante, déconnectée de ses désirs, de ses émotions, d'elle-même. «Dans son enfance, on a comprimé son corps, son cur, son esprit, sous un harnachement de principes et d'interdits. On lui a appris à serrer elle-même étroitement ses sangles. En elle subsistait une femme de sang et de feu : mais contrefaite, mutilée et étrangère à soi» (p. 59).La malade se réveille de l'opération et s'étonne à peine d'apprendre qu'elle a subi une opération. On lui dit qu'elle a eu une péritonite, ce qu'elle croit, et le mensonge s'organise : Poupette avait demandé au professeur : «Mais que dira-t-on à maman quand le mal reprendra, ailleurs ? Ne vous inquiétez pas. On trouvera. On trouve toujours. Et le malade vous croit toujours» (p. 63). Les jours passent, les escarres se forment, la douleur s'installe et s'amplifie, l'angoisse monte et Simone constate, observe, les réactions de sa mère, de sa sur, et d'elle-même. Elle réalise à quel point il est difficile d'être en harmonie avec ses principes. En effet, elle avait été contre l'idée de l'opération, de crainte d'un acharnement thérapeutique inutile, et s'était laissé convaincre par le médecin et par Poupette. Le remord la tenaille car elle n'a pu empêcher l'opération. «Souvent, quand les malades souffraient un long martyre, je m'étais indignée de l'inertie de leurs proches : «Moi, je le tuerais.» A la première épreuve, j'avais flanché : j'avais renié ma propre morale, vaincue par la morale sociale» (p. 80).L'état de Mme de Beauvoir continue de s'aggraver et pèse sur son entourage. «Poupette vivait sur ses nerfs. J'avais de la tension, le sang à la tête. Ce qui nous éprouvait surtout, c'était les agonies de maman, ses résurrections, et notre propre contradiction» (p. 106). Et pourtant, c'est aussi un moment de réconciliation, «l'ancienne tendresse que j'avais crû tout à fait éteinte ressuscitait, depuis qu'il lui était possible de se glisser dans des mots et des gestes simples» (p. 109). L'horizon des trois femmes se résume à cette chambre de clinique qui mobilise l'attention de Simone même quand elle en est provisoirement sortie. Elle est absorbée par ce qu'elle vit dans cet espace et dans ce temps, les cauchemars éveillés ou nocturnes de la malade, les moments d'atroces douleurs auxquels elle assiste impuissante, les pouvoirs apaisants de certaines infirmières, l'indifférence à tout qu'exprime désormais sa mère, cette femme qui jusqu'alors ne connaissait pas la résignation.Madame de Beauvoir a fini par mourir, tandis que Simone prenait un peu de repos chez elle. Elle revint aussitôt à la clinique et constata : «c'était tellement attendu, et tellement inconcevable, ce cadavre couché sur le lit à la place de maman (
). C'était elle encore, et à jamais son absence» (p. 124). Les dernières pages du récit sont l'objet d'une réflexion rétrospective sur l'expérience de cette mort. L'auteur évoque la singularité de chaque individu dévoilée par la mort, la solitude de personnes qui n'ont pas de proches auxquels exprimer leurs angoisses, l'échec de l'anticipation : «prévoir, ça n'est pas savoir : le coup a été aussi brutal que si nous ne nous y étions pas attendues» (p. 137) ; l'inutilité de la raison : «Inutile de prétendre intégrer la mort à la vie et se conduire de manière rationnelle en face d'une chose qui ne l'est pas : que chacun se débrouille à sa guise dans la confusion de ses sentiments» (p. 141).La force de ce récit réside dans une alliance et même une harmonie entre la clairvoyance, la lucidité, l'esprit d'observation de Simone de Beauvoir, et la simplicité de son écriture, la justesse des mots qu'elle a choisis. Elle a exploré avec minutie l'étrangeté de cette expérience, et sondé avec finesse et obstination l'éventail du vocabulaire français pour trouver les termes exacts nécessaires à traduire cette expérience.