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Retrouver Ponce Pilate à Pâques a quelque chose d'assez logique, du moins dans une Passion (comme celle de Matthieu, donnée samedi au Victoria Hall). Mais retrouver le Procurateur de Judée candidat à la Procurature de Genève ? L'élection du Procureur Général de la Cité de Calvin nous offre ainsi ce pieux raccourci menant en 2000 ans d'une protestation d'irresponsabilité dans la condamnation à mort d'un trublion vers une revendication d'irresponsabilité sur la prison. Avec dans les deux cas, pour argument, celui d'agir comme l'opinion publique veut que l'on agisse. Le slogan du Procurateur de Genève pour sa réélection, c'est bien « compétence et fermeté » ?
« Pilate donc, voyant qu'il ne profitait rien et que tant plus on se mutinait, prit de l'eau et se lava les mains devant le commun peuple, disant (...) je m'en rapporte à vous » (Matthieu, XXVII.24)
Le candidat de la droite à l'élection du Procureur Général de Genève, Olivier Jornot, nous avait sorti ces fortes et courageuses paroles, après le double désaveu reçu du Tribunal fédéral sur les conditions de détention à Champ-Dollon et sur le refus d'accorder l'assistance judiciaire à des victimes de violences policières, mais aussi après les violences entre détenus (et contre les gardiens) : d'abord « Je ne sens pas responsable des lacunes de l'Etat en matière pénitentiaire », ensuite « je ne suis pas responsable de l'outil carcéral ». Et d'ajouter qu'il ne voulait pas « se laisser guider par la peur » que le merdier carcéral genevois aboutisse à des morts à Champ-Dollon. Puis, sans doute pour confirmer la crédibilité de son slogan de campagne (« compétence et fermeté »), que « le ministère public n'est pas responsable de la mise à disposition des places de détention ». Et enfin, pour le dessert : « J'applique la loi pénale. Le reste n'est pas de mon ressort ». Bref, le Procureur Général « n'est pas responsable». De rien. Sauf de sa réelection.
Le Ponce Pilate « compétent et ferme » qui à Genève se lave les mains des « lacunes de l'Etat », des désaveux du Tribunal Fédéral et de la situation dans laquelle lui-même plonge la prison est (encore) Procureur Général. A ce titre, il personnifie la Justice. Non la justice comme principe : la Justice comme appareil d'Etat. Il n'est pas étranger à l'Etat, indépendant de lui, au-dessus de lui : il en est l'instrument, et à ce titre comme à celui qu'il porte de Procureur Général, il est, qu'il le veuille ou non, « responsable » de ce que l'Etat fait ou ne fait pas « en matière pénitentiaire » comme en matière judiciaire. Qu'il s'en sente ou non personnellement, subjectivement, intimement, responsable n'a strictement aucune importance et on s'autorisera à s'en battre les flancs : au poste qu'il occupe, il est politiquement responsable de ce qui se passe dans le champ qu'il couvre.. Ainsi est-il, malgré ses dénégations, responsable de la surpopulation carcérale, puisque c'est lui qui incarcère. A tout va. Aussi souvent, aussi massivement que possible. Parce que cela plaît au «commun peuple», pour reprendre l'expression de la traduction de Matthieu par Sébastien Castellion. C'est idiot, c'est dangereux, c'est même parfois illégal, mais cela plaît. Que demande de plus un Ponce Pilate pour mieux se laver les pognes des conséquences de ses choix. ?
Samedi, un jeune homme de 28 ans s'est donné la mort à Champ-Dollon. Ponce Pilate n'en est « pas responsable ». Ponce Pilate a les mains propres. Apolitiques. Comme Jornot, présenté par son parti, soutenu par les autres partis de droite, mais apolitique. Forcément, puisqu'irresponsable.
« L'expérience montre que si on ne lutte pas contre un phénomène, il a tendance à se développer » (Ponce Jornot, dans la Tribune de Genève du 16 mars 2013, à propos de la mendicité). Appliquez aujourd'hui cette forte sentence d'il y a un an au « phénomène » de la surpopulation carcérale : comment «éviter qu'il se développe» ? Eh bien, en votant. Pour le candidat de la gauche à la succession du Procurateur de Judée (en somme : voter Pierre contre Ponce, malgré Judas...).
Et comme nous le suggère cet opportun rappel d'un lecteur pro-Jornot de la Tribune de Genève, « Si le Procureur Général est élu par le peuple, c'est parce qu'au début du XXe siècle, les socialistes, en ayant marre de la domination des radicaux sur le monde judiciaire, ont déposé une initiative pour que le peuple puisse s'exprimer sur le renouvellement des membres du pouvoir judiciaire. Ainsi, le peuple choisit désormais celui et ceux qui se chargeront des poursuites judiciaires ». Rappel utile. Surtout aux socialistes eux-mêmes...