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J'ai trente-quatre ans.
Je vais exorciser ce qu'il m'a dit ce jour-là, lors du second procès.
Je vais l'extirper de moi une bonne fois pour toutes, le monstre qui me ronge, pour ne plus jamais faire ces cauchemars où mon père me jette au visage des insultes imprégnées de sang. Retrouver la sérénité, en finir avec ces visions.
Mon père prend la parole :
« Bien. Lea, maintenant que tu t'es lâchée, à mon tour. Tu te souviens de ton premier amant, Laurent ? Un homme de trente ans, un pianiste ? Alors que tu n'en avais que quinze ? Un week-end nous nous sommes retrouvés chez lui en Sologne, tu te souviens ?
— Oui, oui, je me souviens. Je ne vois pas le rapport.
— Attends, tu vas le voir, le rapport.
— Monsieur B., s'il vous plaît, restez courtois avec votre fille, intervient le président, et venez-en aux faits.
— Oui, oui, monsieur le président, pardon, je vais tâcher d'être plus calme. Alors, Lea, tu te souviens que tu as couché avec lui pour la première fois lors de ce week-end en Sologne ?
— Monsieur le président, interrompt l'avocat général, je ne vois pas en quoi cela est relatif à l'affaire qui nous concerne !
— Abrégez, monsieur B.
— Oui, oui, monsieur le président, j'en viens aux faits. Lea, Laurent et toi avez passé la nuit ensemble, tu dois t'en souvenir, c'était ta première fois. Le lendemain matin, ma femme est montée dans la chambre, vous jouiez du piano en bas, et elle a vu du sang sur les draps. Elle me l'a dit. C'est donc que tu étais vierge ?
— ...
— Alors explique-moi comment j'ai pu te violer avec mes doigts chaque jour pendant toutes ces années et que tu aies toujours été vierge à quinze ans ? Hein ? »
L'horreur. À la barre de ce tribunal de province, je suis face à l'horreur. Je reste sans voix. Dans un état second. Le président, lui, est atterré :
« Monsieur B., faites attention, vous avez devant vous une jeune femme de trente ans, vous lui devez plus de respect ! Quant à ce que vous venez de dire, nous ne le relèverons pas, car voyez-vous, monsieur B., l'hymen d'une enfant peut rester intact malgré tout ce que vous lui avez fait subir ! »
Je lui lance un regard noir, je me tourne vers lui pour la première fois du procès, je veux lui tenir tête. Il essaie de m'attaquer sous un autre angle :
« Lea, te souviens-tu de cette fois où tu es venue te glisser sous mes draps, en pleine nuit ? Nous étions dans le moulin à eau que j'avais acheté dans le sud de la France, tu es venue, tu as passé la tête sous les draps et tu m'as fait une fellation. Tu avais à peine huit ans. »
Jusqu'où va-t-il aller ? De quelle sorte de démons est-il habité ?
Là encore, le président se met en colère, mais je lui fais signe que je souhaite répondre :
« Bien sûr ! J'étais une enfant – comme tu l'as rappelé, j'avais à peine huit ans –, je me suis levée en pleine nuit et je me suis dit : "Tiens, si j'allais faire une fellation à mon père !" Non mais c'est invraisemblable ! Comme si les enfants naissaient avec le mal en eux, comme si on pouvait se réveiller un jour et savoir, à huit ans, faire une fellation ? Pour moi c'est un aveu de ta part ! Car même en partant du principe que ce que tu dis est vrai, c'est bien que quelqu'un me l'a montré avant ! Et cette personne, c'est toi ! »
J'ai cinq ans.
Je suis contente, je viens d'avoir un petit frère. Il s'appelle Jules.
Je suis allée à la clinique avec Papa chercher Maman et Jules, j'ai même pu porter le couffin avec Maman. De retour à la maison, c'est Carmen, notre nounou espagnole, qui prend le relai. Elle m'apprend des comptines que je chante en espagnol devant mes grands-parents musiciens.
Peu de temps après la naissance de mon petit frère, mes parents se séparent. Ma mère, mon frère et moi allons vivre à Saint-Mandé, non loin de la maison de mon enfance où habite toujours mon père. Il passe beaucoup de temps dans notre appartement, et chaque soir avant de rentrer chez lui, il vient me souhaiter bonne nuit dans ma chambre, me « faire un câlin ».
Toujours les mêmes gestes, toujours le même rituel.
Cela est-il arrivé avant mes cinq ans ? Quand est-ce arrivé pour la toute première fois ? Je ne me souviens plus. Mais j'ai l'impression que cela a toujours existé en moi, et j'ai longtemps pensé que c'était ainsi pour tous les enfants du monde entier.
« Ça » arrive presque tous les jours. Quand « ça » n'a pas lieu, c'est comme un répit. Je peux souffler. Je suis de nouveau une enfant. Sinon, je n'ai pas l'impression d'en être une. Je suis grande puisque je « fais l'amour » avec mon père. J'ai perdu mon âme d'enfant. Lucide et mature, beaucoup trop tôt.
Je ne crois pas au Père Noël, je n'y ai jamais cru. Au réveillon, j'ai arraché la barbe de l'ami de mon père qui s'était déguisé, devant une foule d'enfants déçus et de parents en colère. Mon petit frère avait l'air terrifié par cet étrange personnage, j'ai voulu le rassurer ! Les parents étaient scandalisés par tant d'aplomb.
Je parviens toutefois à considérer que ces moments appartiennent à la fiction, je les transforme. Je me raccroche à des pensées agréables, mon subconscient s'évade.
Les petites filles qui subissent des actes de ce type ont tendance à s'absenter d'elles-mêmes.
Pour tenir, je me parle chaque soir à moi-même. Je me fais le récit de mes souffrances quotidiennes, me disant que je suis la seule à pouvoir les maîtriser, les apprivoiser pour mieux vivre et ne laisser émerger que la meilleure partie de moi, la personne équilibrée et normale. Normale... Je veux rester normale aux yeux des autres, surtout ne pas être différente. Et puis je rêve. Je rêve pour étouffer la souffrance. Un jour je m'en sortirai, je partirai... Je leur montrerai.
J'ai sept ans.
Je tiens un journal intime ; c'est un carnet rose fermé à l'aide d'une petite clef. J'y note tout ce que j'ai fait dans la journée. Un jour, j'y inscris : « Papa ne m'a pas fait de câlins ce soir, je suis triste. »
Je me lève pour jouer du piano. Une valse de Chopin.
J'ai relu ces mots quelques années plus tard, à dix ans, et m'en suis voulu, je me suis trouvée stupide et j'ai beaucoup culpabilisé : est-ce que j'aimais ça ? Au point que ça me manque tellement ? Il faut appeler les choses par leur nom : les actes que mon père commettait s'apparentaient à des préliminaires. Je découvrais le plaisir avec mon père... L'éveil sexuel insidieusement associé au père ! Quel trouble pour l'enfant que j'étais.
À sept ans, la famille est un référent, les rites pratiqués en son sein semblent donc normaux. Dans mon esprit, ils étaient probablement identiques à ceux des autres familles.
À l'exception de la période préhistorique, l'interdit de l'inceste est observé même chez les peuples dits primitifs, tout comme les pratiques incestueuses elles-mêmes. Il est décrit par Freud comme « une des plus puissantes prohibitions de l'espèce humaine »¹. Comme une transgression menaçant non seulement la victime, la famille, mais aussi les fondements mêmes de toute la société. Pourtant Lévi-Strauss écrit que « l'interdiction du mariage entre proches parents peut avoir un champ d'application variable selon la façon dont chaque groupe définit ce qu'il entend par proche parent »². C'est ainsi que des tribus de Sibérie du Nord interdisent le mariage entre des membres d'une même tribu mais autorisent les filles, avant le mariage, à avoir des relations sexuelles avec leurs pères et leurs frères. En Afrique centrale, les relations sexuelles entre frères et sœurs sont tolérées la veille d'un combat pour rendre les soldats invulnérables. Au Proche-Orient, le mariage entre frères et sœurs du même père mais non de la même mère est toléré, de même qu'entre cousins, oncles et nièces, contrairement à la relation tante-neveu, et ce dans le seul but de protéger le système patriarcal car la différence d'âge conduit à dominer les femmes. Dans la culture judéo-chrétienne, n'était-ce pas au père de faire l'éducation sexuelle de ses filles ?
Dans la Bible, « l'aînée de Lot dit à la plus jeune : "Notre père est vieux ; et il n'y a point d'homme dans la contrée pour venir vers nous, selon l'usage de tous les pays. Viens, faisons boire du vin à notre père, et couchons avec lui, pour que nous conservions la race de notre père." »³.
L'inceste est une irruption des fantasmes, l'intrusion de la sexualité d'un adulte dans la réalité d'un enfant. Dans mon cas il ne s'agit pas de n'importe quel adulte ! J'ai été tiraillée entre l'amour que j'éprouvais pour mon père et ce qu'il me faisait subir. Ce sentiment de honte, cette culpabilité et cette confusion des rôles, des fonctions et des places de chacun sont tels qu'ils génèrent chez la victime une souffrance indescriptible.
Des souvenirs d'enfance, j'en ai plein, comme tout le monde. Sauf que les miens sont partagés entre les « ordinaires » et ceux qui le sont moins. Moi aussi, je suis partagée. J'ai toujours eu l'impression de l'être. Il y a deux « Lea » : celle qui a grandi avec les mêmes images que les autres enfants, et celle qui a grandi avec « ça ».
1. Sigmund Freud, Totem et tabou, Paris, Payot (1973).
2. Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF (1948).
3. Le cycle d'Abraham : La destruction de Sodome (Genèse 9, 1-38).