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Raphaël, il y a un an, tu t'es lancé un défi fou: courir au moins quinze minutes par jour pendant toute une année. Tu as atteint ton objectif dimanche. On est lundi. Tu vas vraiment rester chez toi aujourd'hui?
Non, non, je crois que je vais aller courir (il se marre). En plus, il fait beau, je n'ai pas trop mal aux jambes.
Comment tout a commencé?
Par une quarantaine qui m'a rendu un peu cinglé. Je me suis rendu compte qu'on se mettait souvent soi-même en quarantaine. On est aspiré par beaucoup de distractions dans la vie. Je me suis dit: «Dorénavant, j'aimerais avoir chaque jour un moment sans téléphone, sans les soucis de la vie et du boulot. Juste respirer et être libre». Finalement, j'ai utilisé la course comme une sorte de méditation active.
Donc un matin tu te lèves, et tu te mets au défi...
Pas vraiment non. J'étais dans une période où j'avais besoin de courir, ça me faisait du bien, du coup je sortais chaque jour sans y être obligé. Après trois semaines, je me suis dit que je pourrais tenir le coup une année. J'ai fait de la compétition pendant huit ans (ndlr: avec des Kettlebells). J'ai toujours aimé les défis, je suis assez volontaire dans la vie et plutôt routinier.
Pendant un an pourtant, tu n'as pas toujours couru au même endroit...
Non, j'avais plusieurs circuits en fonction de ma forme du moment. Si je rentrais fatigué à 21h30 le soir, je faisais le minimum. Et si je me sentais bien, je partais pour 10-11 km (ndlr: qu'il bouclait en 50 minutes). J'essayais toujours d'avoir un bout de forêt sur le chemin, ou au moins des champs. Mais c'était facile: comme j'habite au-dessus d'Yverdon (ndlr: à Pomy), je suis très vite en pleine nature.
Est-ce que tu variais aussi les horaires de course?
Oui, pour deux raisons principalement: ça me permettait d'observer la nature avec une lumière toujours différente, et aussi d'éviter le mauvais temps, en fonction des prévisions météo.
C'est quoi, le meilleur moment pour courir?
Je pourrais plutôt te dire quel est le pire! Par exemple, l'après-midi, après plusieurs verres de rouge chez des amis! Plus sérieusement, j'aimais bien courir le matin à jeun. Je prenais un café et j'y allais. Un autre moment sympa, surtout vers la fin de l'été, c'est en début de soirée, juste avant que le soleil ne se couche. Tu vois beaucoup d'animaux. Quand tu cours seul dans la nature, tu as l'impression d'être un animal parmi les autres. C'est une magnifique sensation.
Quels genres de bêtes t'arrivait-il de croiser?
Renards, chevreuils, écureuils, cochons, oiseaux, moutons. Des blaireaux aussi. J'en avais encore jamais vu. En fait, c'est énorme un blaireau!
Si tu avais le temps d'observer tous ces animaux, c'est aussi parce que tu partais sans montre ni téléphone.
Je ne voulais d'aucune technologie, même la plus petite. Je voulais être seul, sentir les éléments et mon souffle, respirer la forêt, les champs. Je ne voulais rien qui me rattache à ma vie normale. J'ai pris quelques fois mon portable pour faire des photos, mais c'est tout.
Il paraît que quand on part courir en étant inquiet ou stressé, on revient apaisé. C'est vrai ou c'est un mythe?
C'est totalement vrai! Tu te sens toujours mieux en rentrant, même après la plus mauvaise des courses.
T'est-il arrivé de courir avec d'autres personnes?
Oui, parfois avec mes deux enfants Victor et Adrien, parfois avec ma femme ou des voisines. Les gens me disaient souvent: «Je ne veux pas te ralentir». Ça me faisait rire. Moi, je courais tous les jours. Si je voulais faire une sortie rapide, j'avais toujours la possibilité de la faire le lendemain!
Tu n'as jamais eu peur d'oublier un jour?
Oublier, non. Mais j'ai parfois eu peur de ne pas pouvoir y aller... Il m'est arrivé de rentrer à 22h30 alors que le temps était dégueulasse. Mais j'y allais quand même! De toute façon, à la fin de chaque journée, Victor faisait l'inspecteur et me demandait si j'avais bel et bien fait mes quinze minutes de course.
J'imagine que tu as fait des randos durant l'année écoulée. Tu comptais les quinze minutes de course dans ces sorties?
Non, parce que pour moi, quand tu marches, tu ne cours pas! Et c'est vrai, j'ai fait parfois des randos de plusieurs heures, de celles où, quand tu rentres, tu n'as qu'une envie, c'est d'enlever tes chaussures, d'ouvrir une bonne bouteille et de passer à l'apéro! Mais je repartais encore courir! (il se marre) A ce moment-là, crois-moi, tu te demandes ce que tu fais de ta vie!
Il y a un côté compétiteur...
Exactement, mon esprit était tout entier tourné vers cet objectif: courir quoi qu'il en coûte. Un jour, il y avait de la poudreuse partout, j'avais de la neige juste en dessous du genou, les pieds trempés. C'était absurde d'y aller par ces conditions. C'était un peu Rocky en Russie.
As-tu développé une forme d'addiction à la course?
Non. Mon corps réclamait plutôt du repos. Ma grande crainte, c'était les tendons d'Achille. J'avais peur qu'ils pètent. Je craignais aussi de me retrouver en quarantaine et de ne pas pouvoir réussir mon pari, surtout que je n'ai pas de jardin!
Comment faisais-tu quand tu étais moins bien physiquement?
J'ai eu la crève plusieurs fois, mais j'y suis allé et j'ai morflé! Parfois, je sortais et ma femme me disait: «Je te fais du thé pour quand tu rentres». Elle savait que ça n'allait pas être rigolo.
Tu courais aussi en vacances?
On a été en Suède, ben j'ai couru en Suède!
Il y a moins de brouillard là-bas que dans le Nord vaudois... Or, tu t'es mis à adorer le brouillard.
Je trouve ça romantique. Je sais que tout le monde te chambre avec ça quand tu dis que tu viens du nord vaudois, mais le brouillard accentue le sentiment de solitude. Et moi, j'ai besoin de solitude et de grands espaces.
Un peu comme certains auteurs, comme Sylvain Tesson ou Jean Raspail.
Oui, et ils m'ont d'ailleurs tous les deux beaucoup inspiré. Tout comme Allan Sillitoe, auteur de La solitude du coureur de fond, et Ernst Jünger, avec son ouvrage Le traité du Rebelle ou le recours aux forêts. Je suis allé courir comme le Jüngerien recourt aux forêts, c'est-à-dire à la solitude, au sacré, à l'écart de tout.
As-tu perdu du poids dans ton aventure?
Je ne sais pas si j'ai beaucoup perdu (ndlr: il fait 1m72 pour 83 kg), mais j'ai un peu moins de bide, ça c'est sûr. Et puis redécouvrir des abdos, ça fait plaisir! Surtout, j'ai eu plus d'énergie, je me suis senti plus complet au quotidien.
Et tu as appris des choses sur toi...
Oui. Dans ce genre de défis, tu te rends compte que tu as plus de volonté que ce que tu imaginais jusque-là. Si tu décides de te lancer un pari, tu peux y arriver. Il n'y a pas de fatalité, que de la responsabilité individuelle. Tu es un peu responsable de ta propre santé.
Ça fait quoi le 365e jour, quand tout s'arrête?
Ça m'a rappelé mes années de compétition avec les Kettlebells. Il m'est arrivé, par le passé, de ressentir un petit état dépressif après une échéance que j'avais longuement préparée. Je voyais le truc arriver avec la course à pied dimanche, mais quand j'ai débuté mon dernier tour de piste, j'ai vu soudain un mec m'applaudir au bord du terrain. C'est en arrivant à sa hauteur que j'ai découvert qu'il s'agissait de mon ancien adjoint à la Télé (ndlr: où Raphaël était rédacteur en chef vaudois) qui était venu me faire une surprise. Du coup, j'ai pas eu le temps de devenir glauque.
Quel sera ton prochain défi?
J'essaie de monter un nouveau média, c'est un de mes grands objectifs cette année. Sportivement, je ne sais pas encore. Ce qui est certain, c'est que je vais continuer à courir 25-30 km par semaine, sans sortir tous les jours.
Pour finir, est-ce que tu encourages nos lecteurs à relever le même défi que toi pendant un an?
(il hésite). Il faut être un peu fou quand même, donc non, je n'encourage personne à faire ça! En revanche, j'incite chacun à se fixer des défis: un mois sans alcool, 100 tractions chaque semaine. Des trucs comme ça. Le plus important, c'est de sortir de sa zone de confort. Quand ça devient confortable, ça devient dangereux.
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