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L’avortement désigne une interruption naturelle ou provoquée d’une grossesse entraînant l’expulsion avant terme de l’embryon ou du fœtus de l’utérus.
L’avortement volontaire s’oppose à l’avortement spontané, appelé aussi fausse couche. Cette entrée est axée sur le premier, et plus précisément sur le droit à l’avortement, défini comme une procédure médicale ou chirurgicale légale destinée à répondre à la décision d’une femme d’interrompre une grossesse. Cette définition comprend tous les soins qui accompagnent l’opération avant, pendant et après la procédure, la fourniture d’informations concernant l’avortement, la prise en charge de l’avortement, ainsi que les soins post-avortement. Alors que le droit à l’avortement a connu des progrès notables à travers le monde, des actions récentes ont remis en cause cet acquis, engendrant de nombreux débats dans les arènes nationales et internationales. En effet, les voix s’élèvent après le renversement en 2022 de l’arrêt Roe v. Wade, fondateur du droit à l’avortement aux Etats-Unis.
L’avortement n’est pas uniquement une pratique médicale. Il implique des perspectives culturelles, économiques, sociales et politiques qui ont donné lieu à de multiples débats et prises de position, aujourd’hui incarnées, particulièrement aux Etats-Unis, dans une division entre les pro-life et pro-choice. Bien souvent, différents groupes religieux et/ou collectifs politiques, généralement positionnés à la droite de l’échiquier politique, s’opposent au droit à l’avortement en mobilisant l’argument que cette pratique ne correspond pas au respect du droit à la vie. Selon ce point de vue, il est immoral de mettre fin au développement d’un embryon puisque son existence comporte déjà une vie humaine. La New Catholic Encyclopedia (2003) note à ce sujet que « tant qu’il est probable que la vie embryonnaire est humaine dès le premier instant de son existence, l’interruption volontaire (est immorale) ». Ce point de vue n’est pas l’apanage de la religion chrétienne. Il existe des interprétations dans le même sens de la citation suivante du Coran : « Ne tuez pas vos enfants par crainte du manque : Nous leur assurerons la subsistance ainsi qu’à vous. Certes, les tuer est un grand péché » (Coran, Al- Esraa’ 15:31). Dans la même ligne, Elin Malmsköld (2018) affirme que « le mot avortement ou une formulation synonyme ne se trouve dans aucune convention des droits de l’Homme de l’ONU, on peut donc affirmer qu’il n’existe pas de droit universel direct à (ou d’interdiction de) l’avortement ».
A l’opposé, les pro-choix défendent une position en faveur du droit à l’avortement en s’appuyant sur les principes des droits humains fondamentaux et le besoin de garantir aux femmes la sécurité et la possibilité du développement humain. Cette perspective se retrouve notamment dans le droit international. Elle peut par exemple faire référence au droit au meilleur état de santé possible de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle est également défendue par la pensée féministe, suggérant que la maternité ne doit pas être contrainte et que les femmes doivent être en mesure de prendre des décisions sur leur présent et leur avenir sans contrainte (OHCHR, 2014). Cette perspective met en évidence la violence et les abus qui entourent la grossesse, en particulier chez les jeunes, ainsi que le nombre de décès dus à des avortements non sécurisés. La question reste cependant difficile à saisir. En effet, les deux parties mettent en exergue un objectif similaire : la protection de la vie. Ceci explique en partie pourquoi cette question a suscité, et suscite encore, tant de controverses.
Les textes internationaux semblent cependant se positionner en faveur de ce droit. Le paragraphe 21 de l’Observation générale n° 14 : Le droit au meilleur état de santé susceptible d’être atteint (Art. 12) adopté par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU stipule que pour éliminer la discrimination des femmes, il est nécessaire de disposer « d’une gamme complète de soins de santé de haute qualité et d’un coût abordable, y compris des services en matière de sexualité et de reproduction (…). La réalisation du droit des femmes d’accès à la santé exige l’élimination des obstacles d’accès à la santé, sexuelle et reproductive comprises, à l’éducation et à l’information » (CESCR, 2000). De son côté, le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes de l’ONU proclame au paragraphe 18 de la Recommandation générale n° 35 sur la violence fondée sur le sexe contre les femmes, mise à jour de la recommandation générale n°19 que « les violations de la santé et des droits sexuels et reproductifs des femmes, telles que (…) la grossesse forcée aussi que son interruption forcée, la criminalisation, le refus, le retard d’un avortement sûr et/ou de soins post-avortement, les abus et mauvais traitements à l’égard des femmes qui cherchent à obtenir des informations, des biens et des services en matière de santé sexuelle et reproductive, sont des formes de violence sexiste » (CEDAW, 2017). Les Objectifs du développement durable (ODD) se sont également emparés du sujet, puisque les droits sexuels et reproductifs y sont mentionnés, en particulier le droit de prendre des décisions libres, éclairées et responsables sur la vie privée en termes de sexualité et de procréation (FOCUS 2030, 2021).
Le droit à l’avortement est une problématique de santé globale et peut de ce fait aussi être analysé du point de vue de l’économie politique internationale. Rien qu’en 2008, on dénombre 47’000 décès de femmes en raison de procédures risquées résultant de politiques de pénalisation (OMS, 2020). Entre 2010 et 2014, 45% des avortements pratiqués à travers le monde l’étaient de façon non sécurisée (Guillaume et Rossier, 2018). De plus, la possibilité des femmes d’accéder à des postes de travail qualifiés est aussi fortement réduite du fait de l’impossibilité d’avorter. En étant contraintes de travailler pour soutenir économiquement leurs enfants, elles renoncent souvent à un niveau supérieur d’éducation (FOCUS 2030, 2021). Elias et Roberts ont notamment souligné l’impact négatif d’un niveau inférieur d’éducation des femmes sur les dynamiques d’innovation en lien avec les politiques de développement (Elias et Roberts, 2016). Il en résulte aussi une vulnérabilité plus grande, notamment devant les violations des leurs droits humains.
L’approche féministe en économie politique internationale met en évidence de tels enjeux. Comme l’indiquent Tickner et Sjoberg (2013), « ce n’est qu’en incluant une analyse de genre que l’impact du système étatique et de l’économie mondiale sur la vie des femmes pourraient être différenciés ». Cela signifie également que la vie quotidienne des femmes relève directement de l’économie politique internationale. Cynthia Enloe (2014) affirme à cet égard que la vie personnelle est non seulement politique, mais aussi internationale.
Dans l’année de rédaction de ces lignes (2022), la Cour suprême des Etats-Unis a annulé l’arrêt Roe v. Wade – la décision qui avait pourtant légalisé en 1973 l’avortement aux Etats-Unis et garanti aux femmes le droit fondamental de choisir d’avorter ou non. Rien qu’aux USA, au moins 300’000 femmes enceintes seront touchées par cette décision, y compris pour des interruptions de grossesse dues à un viol (Guttmacher Institute, 2022). Cette décision aura sans doute des répercussions à l’échelle internationale. Les Etats-Unis ont longtemps exercé une influence considérable sur les politiques d’avortement dans le monde. En invalidant un tel droit constitutionnel, la décision paralyse des années d’efforts visant à protéger la santé et la justice reproductive aux USA et de par le monde.
En fin de compte, une approche d’économie politique internationale apporte une perspective d’analyse sur la structure de la société, et se prête donc particulièrement bien au sujet du droit à l’avortement. Comme l’atteste le revirement de la Cour suprême américaine, une démocratie moderne peut donner lieu à des évolutions qui ne profitent pas à l’autonomisation des femmes. L’inégalité entre les sexes, dans laquelle s’inscrit le droit ou non d’avorter, reste ainsi au cœur des luttes de l’économie politique internationale.
Barnabe Fournier
Camille Jaunin
Diego Riva
Juan Manuel Nader
Louis Marchand
María Paula Vargas
Sebastián Pinilla
Publié en 2022
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