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L’archéologue du Canton de Berne, Hans Grüttner, dans la préface de la publication relative aux travaux effectués, dans les années 1988-1991, pour restaurer la façade et l’intérieur de l’église ainsi que dans la zone attenante où se trouvait l’ancien bâtiment conventuel, écrivait ce qui suit: «L’église Française, ancienne église du couvent des Frères Prêcheurs ou Dominicains, est, avec la Collégiale, l’un des édifices religieux les plus importants de Berne. Et de par la bonne conservation de sa construction, dont fait également partie le jubé qui fut orné, vers la fin du 15ème siècle, d’une peinture d’une qualité exceptionnelle, cet édifice occupe une place importante dans l’histoire de l’architecture des églises des ordres mendiants dans la région comprenant le sud-ouest de l’Allemagne et le nord-est de la Suisse».
La vie dominicaine à Berne
L’état actuel des recherches permet de penser que l’église des Prêcheurs de Berne a été édifiée entre les années 1280 et 1310, sans exclure que la construction ait pu se prolonger plus longtemps. En 1318 au plus tard, l’église devait être terminée, car de cette époque date une attribution de cette église au couvent dominicain de Berne, avec obligation de célébrer une messe lors de certaines fêtes. Mais l’Ordre s’était probablement déjà établi à Berne aux alentours de 1269, avant le début de la construction de l’église, dans le quartier nord de la «innere Neuenstadt» (ville neuve intérieure). L’Ordre mendiant des Prêcheurs devait tout d’abord se procurer les ressources nécessaires à la construction de l’église et du couvent.
« Malgré un destin mouvementé, l’église française d’auourd’hui a, en grande partie, conservé son état architectural des années 1300 ».
Jusqu’à la Réforme, l’église était dédiée aux apôtres Pierre et Paul, auxquels le maître autel (altare maius) était consacré. Ce patronage avait été requis par les autorités de la Ville de Berne dans l’Acte de donation de 1269, qui précisait également que l’autel à placer dans la travée centrale du jubé devait être dédié à la Vierge Marie. Le chapitre provincial des Dominicains s’est réuni quatre fois à Berne. A diverses reprises, d’éminents visiteurs de la ville ont logé chez les Dominicains, comme peut-être l’Empereur Henri VII en 1309 et 1311, mais sûrement le Roi Sigismond en 1414 et le Pape Martin V en 1418.
Durant tout le Moyen Age, l’activité des Frères en matière de pastorale et de prédication est très importante dans la ville et la campagne. Le dernier essor du couvent s’est traduit par d’importantes commandes de peintures: en 1450 le «Jugement Dernier» sur l’arc triomphal – côté nef, en 1495 la peinture du jubé tout entier, en 1498 le réfectoire du couvent fut réaménagé en vue de la tenue du Chapitre général de l’Ordre. D’autres commandes de peintures ont été faites à Niklaus Manuel Deustch (*probablement en 1484 à Berne; Ť 1530 à Berne) vers 1515 pour un autel de Sainte-Anne, en 1516 pour un nouveau maître autel et, la même année, pour une Danse Macabre, effacée en 1660, sur le mur d’enceinte sud du couvent.
A la suite de divers scandales, comme l’affaire des fausses visions dans le procès Jetzer (1507-1509) le couvent perdit peu à peu sa réputation et son influence. Avec la Réforme, le couvent de Berne fut finalement supprimé en 1527. Depuis 1623 l’église sert de paroisse à la communauté francophone réformée de Berne, d’où son nom actuel d‘église française. En 1685, l’église et l’ancien couvent servirent de refuge à de nombreux Huguenots. Les bâtiments conventuels ont été détruits à la fin des années 1890 pour faire place à la construction du théâtre, terminée en 1903.
Le profil intellectuel de l’Ordre
La mission de tout Dominicain doit être: la prédication par l’étude! Ou, pour reprendre l’image idéale avec Saint Thomas d’Aquin: docentura pro praedicatura. C’est ainsi qu’en 1352, le peintre Domaso da Modena a représenté, dans la salle capitulaire de l’ancien couvent dominicain de Trévise (Italie du Nord), 40 Dominicains sur une frise s’étendant sur les quatre murs.
La particularité de cette œuvre n’est pas l’alignement des personnages, mais leur représentation: chaque Dominicain est enfermé dans un pupitre avec des livres et de quoi écrire, illustrant ainsi la spiritualité de l’Ordre, à savoir créer un Ordo praedicatorum de l’Eglise entière.
Ce n’est pas la pauvreté, mais le savoir qui a marqué l’Ordre, qui s’est implanté dans les villes, tant pour l’enseignement dans le milieu scolaire et universitaire que pour la pastorale. La lente transformation des écoles cathédrales et des écoles conventuelles en universités à la fin du 12ème et au début du 13ème siècle a eu pour effet de créer une nouvelle relation entre le couvent et l’école: l’ancienne triade monastique legere – meditare – orare est devenue la triple démarche scolaire legere – disputare – praedicare.
La vita contemplativa conventuelle traditionnelle fut subordonnée à la vita activa, dans laquelle la prédication parmi les hommes devint le but et l’expression d’une nouvelle relation entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain, motivée par le «salut des âmes». Pour ce faire, des dispenses des observances monastiques de l’Ordre au profit de l’étude étaient même possibles, car, dans la conception de l’Ordre par les Dominicains, elles faisaient désormais partie intégrante de la vita religiosa.
Spiritualité de l’Ordre et architecture
Le profil intellectuel de l’Ordre des Prêcheurs a dû jouer, dès le début, un rôle dans la conception architecturale des églises conventuelles et des couvents. Outre les dispenses, la promotion de l’étude impliquait l’octroi d’une cellule d’étude. Celle-ci, qui combine les espaces consacrés à l’étude et au repos, constitue, au sein des habitudes de vie monastiques, une innovation apportée par l’Ordre des Prêcheurs. Cet «isolement» n’était pas dû à une tendance à la vie en ermite, mais visait à encourager la stimulation du travail des frères étudiants. Le dortoir commun est resté la règle pour les seuls frères convers.
Ce style de vie selon la règle devait toujours rester également une vie communautaire. Cette dernière trouvait son application dans les divers espaces communautaires, comme par exemple le réfectoire commun, où les repas étaient pris et la lecture faite à table, et naturellement l’église conventuelle, lieu de la prière communautaire. Outre la bibliothèque conventuelle à disposition des frères, une «bibliothèque portable» dans la cellule existait dès le début.
Un édifice paraparoissial
L’historien de l’Ordre Isnard Wilhelm Frank OP (1930-2010) qualifie les couvents dominicains de «centre culturels paraparoissiaux». Cette fonction paraparoissiale trouve également son expression dans l’église conventuelle bernoise, que l’on pouvait définir, à ses origines, comme un édifice cultuel multifonctions. L’église était intérieurement divisée en deux, selon sa fonction: le choeur, avec les fenêtres gothiques et les voûtes de pierre, servait au culte conventuel (espace clérical – ecclesia interior), et la nef aux trois vaisseaux, avec un charpente de bois visible, était destinée au nombreuses missions pastorales (espace des laïcs – ecclesia exterior).
Les Dominicains suivaient ainsi en quelque sorte la division cistercienne entre l’église des moines et celle des convers, avec cependant une différence importante: les frères convers faisaient aussi partie de l’église des moines, et l’église des convers devint la future «église du peuple» accessible et réservée aux laïcs, dans laquelle les Prêcheurs offraient leurs services cultuels et religieux ou effectuaient ceux que les laïcs demandaient.
L’église conventuelle de Berne
Dans le choeur, espace de l’église dominicaine de Berne consacrée au couvent, les frères se rassemblaient pour la messe et les offices communautaires. Ils se tenaient assis ou debout dans les deux rangées de stalles de chaque côté du choeur (après 1302).Elles s’y trouvent encore aujourd’hui. Vers l’est, l’espace était fermé par le maître autel. L’accès au choeur était refusé aux laïcs. Le «service sacré» des frères de Berne dans le choeur ne servait pas seulement à l’édification personnelle et collective de la communauté, il présentait aussi un intérêt pour la communauté urbaine. Car les églises et les couvents en faisaient partie; ils étaient garants et expression du sacré dans la commune urbaine.
Pour la pastorale des laïcs, les Dominicains disposaient de l’espace des laïcs qui probablement a été totalement peint vers la fin de l’époque gothique et est orné aujourd’hui d’arabesques Renaissance des années 1570. La relation pastorale des Frères Prêcheurs bernois avec les laïcs était directe et concrète. Les trois vaisseaux et les multiples travées reflètent dans l’église conventuelle la multifonctionnalité de la pastorale des ordres mendiants par la diversité des services spirituels offerts, ainsi que l’illustrent les quelques exemples suivants.
Conformément à la tradition allemande, à Berne, les autels, dans les espaces en forme de chapelle, étaient surtout placés devant le jubé avançant dans la première travée de la nef avec ses clefs de voûte richement sculptées et ses peintures murales réalisées par le «maître des oeillets» en 1495: l’Annonciation faite à Marie, les bustes des prophètes Isaïe et Jérémie, la Racine de Jessé et, en pendant, un arbre généalogique de l’Ordre des Dominicains, les symboles des évangélistes, les Pères de l’Église latine, deux représentations de Dominique, fondateur de l’Ordre canonisé en 1234, et bien d’autres.
Le jubé
Parmi les églises des ordres mendiants en Suisse, le jubé de Berne est probablement le seul qui soit toujours à sa place d’origine, et même l’un des rares dans le pays.
Le jubé est une tribune de pierre voûtée surplombant la nef du côté est, fermée à l’arrière par un mur et ouverte vers la nef par une arcade, divisée en plusieurs travées formant les chapelles abritant les autels latéraux.
Le jubé bernois n’est pas seulement une cloison destinée à souligner l’écart entre la sphère sacrée du choeur et le caractère prétendument profane de l’espace laïc, simple lieu de rassemblement pour la prédication. Le jubé, au contraire, est lui-même une expression du sacré qui rejoint celle du choeur. On peut voir le jubé comme l’ «iconostase du sacré»: piété d’autel avec de nombreuses messes et lieu de vénération personnelle et communautaire des saints et des reliques. De plus, ces autels servaient à entendre les nombreuses confessions des laïcs, à imposer les pénitences et donner l’absolution.
En conclusion
Malgré un destin mouvementé, l’église française d’auourd’hui a, en grande partie, conservé son état architectural des années 1300. Ses caractéristiques principales – le long choeur, une nef de basilique au plafond plat – la rattachent aux églises contemporaines des Ordres mendiants dans la région du Rhin supérieur. La séparation architecturale du choeur et de la nef a également été maintenue lors de la dernière restauration, car elle fait partie intégrante de l’église de l’Ordre mendiant à l’origine. Une importance toute particulière revient au jubé datant de la fondation, avec sa peinture de 1495 presque totalement conservée et ses travées en forme de chapelles, qui donnent à l’espace un aspect de la fin du gothique .
Le frère dominicain Uwe Vielhaber du couvent St Hyacinthe de Fribourg, restaurateur et conservateur diplômé, est aussi engagé dans la pastorale de la ville de Berne.
La Province dominicaine de Suisse, dans le cadre du Jubilé 2016 «800 ans de l’Ordre des Prêcheurs», et la Paroisse française réformée de Berne, en coopération avec de nombreux partenaires, ont prévu un vaste programme festif pour célébrer 700 ans d’histoire de cette église bernoise et 800 ans de celle de l’Ordre des Prêcheurs. «Tatort Französische Kirche; C’est arrivé à l’église française…», du 27 août au 18 septembre 2016.
Les invasions barbares
Philippe Henne, Les invasions barbares, Cerf, Paris, 2016 À l’heure de nouvelles...