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Dans les grands familles typologiques qui définissent la céramique antique à vernis argileux, nous avons préalablement considéré les sigillées ainsi que les céramiques à parois fines. Dérivant directement de ces dernières, nous allons parcourir maintenant deux catégories distinctes, quoique aux limites assez floues pouvant considérablement varier selon les chercheurs qui les évoquent dans leurs études.
Pour les définir globalement :
Les céramiques engobées sont généralement des céramiques fines pourvues d’un vernis argileux non ou partiellement grésé, parfois mat, mais plus souvent brillant, montrant parfois des reflets irisés. Cette catégorie apparaît dans le courant de la seconde moitié du 1er siècle de notre ère, succédant aux productions à parois fines engobées, puis se poursuivra durant tout le haut-empire avec une apogée durant le IIIème siècle, où sur certains sites elle pourra constituer jusqu’à 70% du vaisselier, toutes catégories confondues. Durant l’Antiquité tardive, cette production se poursuivra longtemps encore, malgré une perte progressive de qualité. Les ateliers savoyards seront probablement les derniers à la pratiquer, jusque vers la fin du Vème siècle au moins.
|Céramiques fines engobées de l'atelier de Thonon. Ces pièces portent un revêtement argileux partiellement grésé, légèrement brillant avec parfois des reflets irisés. (Fin IIème siècle)|
Les céramiques métallescentes sont également des céramiques engobées, mais dont le revêtement généralement bien grésé prend, par des artifices de cuisson particuliers un reflet métallique qui peut aller d’une simple irisation à un aspect franchement doré ou argenté.. Cette définition s’applique souvent à un groupe de productions à vernis sombres apparues dans le courant de la seconde moitié du IIème siècle, d’abord discrètement en Gaule du Centre et en Bourgogne, puis massivement en Gaule de l’Est, notamment dans les régions rhénanes. Cette famille de céramiques verra son apogée entre les années 200 et 275, puis déclinera doucement durant le IVème siècle, dont elle ne verra pas les dernières années.
|Céramiques métallescentes classiques du début du IIIème siècle. Leur revêtement est sombre, brillant et présente un reflet métallique. (Musée de la Cour d'Or, Metz)|
Le sujet est très vaste. Le traiter en un seul article serait fastidieux, ou nécessiterait des raccourcis ou coupes dommageables. Dans cette première partie, nous traiterons donc essentiellement des céramiques engobées.
Et pour préciser enfin, les Gaules, dans leurs délimitations antiques, comprennent toutes les régions situées entre Rhin et Pyrénées, entre Manche et Méditerranée. Si le Piémont et la Lombardie actuelle formaient la Gaule Cisalpine aux temps de la République romaine, nous n’en traiterons pas ici. Non seulement, sous l’Empire ces régions seront rattachées aux provinces italiennes et alpines, mais leurs traditions céramiques sont trop différentes pour être associée à cette évocation.
LES CERAMIQUES ENGOBEES GALLO-ROMAINES:
Techniquement, une céramique engobée peut se nommer de plusieurs manières : Céramiques à revêtement argileux, à vernis argileux, parfois encore céramiques luisantes, mais résultent toujours d’une même technique. D’abord tourné, un récipient est mis à sécher jusqu’à atteindre la dureté d’un cuir ou d’un carton fort. A ce stade, on va éventuellement corriger sa forme, affiner ses parois et réaliser ses moulures par enlèvement de copeaux (c’est le tournassage) puis le polir, généralement à l’aide de galets, parfois de spatules métalliques. On y apposera éventuellement un décor par estampage, à la lame vibrante ou par dépôts de barbotine, puis on laisse sécher.
Le vernis que l’on va y apposer est toujours constitué d’une argile très affinée en suspension dans de l’eau. Le type d’argile utilisé pour fabriquer ces vernis peut faire fortement varier ses caractéristiques. Un vernis peut être mat ou au contraire très brillant. Il peut être simplement cuit, ou au contraire se vitrifier partiellement sous l’effet de hautes températures.
|Engobage d'une céramique fine. Une fois séchée et cuite, la couche de vernis argileux ne dépassera pas quelques millièmes de millimètres d'épaisseur.|
Chaque atelier avait sa recette. Si un vernis mat est simple à préparer, un revêtement brillant peut demander des années, des décennies de recherches et de mise au point. La qualité de l’argile est alors essentielle et les potiers se sont parfois approvisionnés dans des gisements fort éloignés de leur atelier. Ce n’était pas un problème. Ces revêtements argileux sont très fins, quelques millièmes de millimètres tout a plus, et deux mules portent facilement la quantité de terre nécessaire à l’engobage de dizaines de milliers de récipients.
A Gauche, un gobelet à revêtement mat de la Vallée de l'Argonne. Début du IIème siècle de notre ère. Les revêtements de cette époque pour la région sont généralement brun mat, parfois aussi orangés.
Les premières productions sont toujours difficiles à définir, se situant aux marges d’autres catégories, telles que les sigillées et leurs imitations, ou encore la céramique à parois fines.
Comme nous l’avons vu dans un article précédent, cette production, et surtout l’ensemble des formes qui y était associée, essentiellement des bols et des gobelets, évolue vers la fin du Ier siècle à Lyon et à Lezoux pour prendre une morphologie particulière qui annonce l’esthétique des pièces du second siècle. La production lyonnaise semble s’éteindre progressivement, tandis que celle de Lezoux prendra plutôt un peu de vigueur avec les années.
|Un gobelet à revêtement sablé de Lezoux. On se situe clairement à là limite entre céramiques à parois fines et céramiques engobées. Seconde moitié du Ier siècle. ( Musée Dobrée, Nantes)|
Une production massive se développera très rapidement dès le tournant du siècle dans les ateliers du Nord-est des Gaules, particulièrement à Cologne, ainsi que dans les provinces bordant le Rhin, Alsace y compris. Un peu plus tard, vers les années 150 à 170, de nombreux ateliers démarreront de telles productions en Gaule du Centre, mais aussi sur le Plateau helvète et en Savoie, toutefois sans rivaliser avec les quantités produites dans les régions rhénanes ou de la Vallée de l’Argonne. Simultanément, la Bourgogne verra aussi se développer cette spécialité dans plusieurs ateliers importants tels que Gueugnon, Domecy-sur-Cure ou Jaulges-Villiers-Vineux. Lezoux continuera également à produire des céramiques fines engobées ou métallescentes, bien que l’accent principal de ce groupe d’ateliers restera focalisé sur la sigillée.
|Gobelet de Cologne à "Décor de chasse". Le revêtement est sombre, plutôt mat.|
|Un groupe de gobelets engobés issu des ateliers de Bourgheim (Alsace, Bas-Rhin), probablement fin IIème siècle. (Musée Unterlinden à Colmar, exposition temporaire: "Florilège de céramiques gallo-romaines", 2009)|
Il semble bien que ce soient les ateliers de Gaule Centrale, notamment du groupe de Lezoux, qui développèrent le processus jusqu’à atteindre un point de grésage des revêtements suffisant pour les pourvoir d’un lustre métallique. Ce furent apparemment les premiers à rechercher systématiquement les argiles calcaires pour tourner le corps de leurs vases. Ces terres ont pour faculté essentielle de favoriser l’accroche et surtout la vitrification partielle de l’engobe, phénomène essentiel pour l’obtention de revêtements brillants ou métallescents.
Il n'est pas très facile de dater cette expansion de la mode de la céramique fine à revêtement argileux métallescent. On la situe en général vers les années 160-175, soit plusieurs dizaines d'années après l'apparition de la technique à Lezoux. Car il s'agit bien d'une technique, alliant un choix de composants argileux bien spécifiques à une ou plusieurs techniques de cuisson bien particulières. Cette mode ne toucha essentiellement que les Gaules du Nord, du Centre et de l'Est, régions dans lesquelles la vaisselle à boire sombre connaissait déjà un grand succès. Par contre, la moitié sud ne fut que très marginalement touchée. La vaisselle sombre y est pratiquement inconnue, et hors les répertoires de la sigillée et de ses imitations proches, la vaisselle fine engobée resta peu abondante, et presque toujours de couleur rouge.
|Gobelets à revêtement argileux du Musée d'Arles. (IIème-IIIème siècle) Les vases à boire rouges gardèrent toujours la faveur des consommateursdans les Gaules du Sud.|
|Un gobelet à revêtement argileux d'Avenches.|
A gauche, un gobelet issu des ateliers de Bern-Engehalbinsel. On distingue encore les reflets irisés dont était pourvu le revêtement.
Un autre cas étonnant de chevauchement de styles est illustré par les productions des officines de Thonon, en Haute-Savoie. La dominante culturelle dans cette région de production devrait induire une gamme de produits à dominante claire, rouges ou brun-rouges. Mais cela n'a pas étonnamment pas été le cas et la part à tonalité sombre de ce vaisselier est assez importante. Cela nous laisse quelque peu songeurs quant à la clientèle à qui pouvaient être destinée cette vaisselle. Malheureusement on ne connaît pratiquement pas la zone dans laquelle cette vaisselle était diffusée. Quelques exemplaires clairs sont parvenus à Lausanne, et un ou deux gobelets sombres sont attestés au Valais.
Uniquement des gobelets?Si les débuts de la production de céramiques engobées concernèrent essentiellement les vases à boire, progressivement d'autres formes seront concernées, d'abord uniquement la vaisselle de service, puis aussi quelques types de vaisselle utilitaire telle que les mortiers entre autres.
|Berner Historisches Museum (réserves)|
|Bols bernois issus des dépôts de ratés de cuisson de l'atelier local. Les décors par guillochage, estampage ou dépôt de barbotine sont omniprésents sur ces récipients comme sur les gobelets. (BHM Berner Historisches Museum, réserves)|
Exhiber une telle vaisselle lors de la cena était un élément parmi d'autres signant l'appartenance à un groupe social bien défini. Une mode, un style décoratif n'était pas un fin, mais un moyen de se placer dans un groupe.
C'est en cela que ces céramiques engobées régionales sont intéressantes pour la recherche. Elles nous permettent de tenter de délimiter groupes ou strates sociales, mais aussi les aires d'influences culturelles. Mais c'est aussi un champ immense de découvertes et d'émerveillement sur une esthétique qui ne nous parvient généralement plus que par petits fragments. De petits éclats de voix dispersés dans la terre, qui nous racontent notre passé...