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Il bruinait devant l’hôtel. Anna releva le col de son trench-coat et longea rapidement la ruelle médiévale, brune et brillante, en direction de la National Gallery. Elle avait dormi, étonnamment. Sans rêve. Au petit-déjeuner elle avait bu un jus d’orange et une théière de thé vert. Impossible encore d’avaler quoi que ce soit. Du bord de la vieille ville, elle aperçut le musée en contrebas, situé dans un parc aux dimensions généreuses, et elle entreprit de descendre la longue volée de marches. Sur une plateforme, elle passa devant un mendiant. Il avait apparemment passé la nuit ici, enveloppé dans une couverture, sous des bâches de plastique. Il devait être aussi âgé qu’elle ou plus jeune même s’il faisait plus vieux. Son cou était mince, les os de ses joues saillants dans sa maigreur. Ses yeux profondément enfoncés sous les sourcils sombres ne lui rendirent pas son regard.
[…]
Le musée venait tout juste d’ouvrir. Des femmes de ménage se trouvaient encore dans les couloirs. Anna avait hoché la tête en écoutant la leçon d’un gardien dans une veste en tricot qui lui recommandait de porter son petit sac à dos soigneusement près du corps pour éviter de cogner quoi que ce soit, le mieux étant encore qu’elle le dépose à la consigne. Elle avait rapidement continué, le sac à dos coincé comme un sac à main sous son bras.
Elle monta les escaliers, enjambant à chaque pas deux marches recouvertes d’un tapis rose.
Et déjà elle se retrouva devant les impressionnistes.
Elle l’entendit tout de suite en pénétrant dans la salle ronde. Le tableau parlait. Avait-il parlé pendant la nuit? Ou l’avait-il attendue? Elle se rapprocha prudemment des coiffes. Elle était seule dans la pièce, il n’y avait encore aucun gardien dans l’encadrement des deux portes.
Il connaissait mon visage, ce fut la première chose qu’Anna put comprendre.
Mais il ne l’a pas peint.
Anna fit prudemment un nouveau pas en avant.
Il connaissait mon visage. Et il ne l’a pas peint. Mais pour me peindre ainsi, il s’est tenu juste derrière moi. Nous voyons tous les deux la même chose, que nous ne voyons pas. Vision après le sermon! Son invention. Il est dans mon cou. Je sens sa respiration. Ce n’était pas une invention, ça. Sur aucun tableau.
Naturellement, le tableau ne parlait pas tout entier. Anna se tenait immobile, comme si elle aurait risqué de l’effrayer. C’était un des personnages qui parlait, une des Bretonnes. Anna tendit l’oreille, puis, reculant d’un pas, elle attendit.
Mais de ma coiffe, entendit-elle doucement, de ma coiffe seulement il a laissé sortir des mèches de cheveux.
Cela devait être la jeune fille tout devant qui parlait. Celle avec la coiffe, blanche et plate comme une toile, dont s’échappaient quelques boucles.
Personne ne le remarquera, à part moi. Est-ce pour ça qu’il les a peintes? Est-ce qu’il a peint mes cheveux pour que je les voie, pour que je le voie, lui qui connaissait mes cheveux, si difficiles à discipliner? Les a-t-il peints pour moi? Alors même qu’il ne m’a pas donné mon visage? À Florence, si. Florence a droit à un visage. Des traits qui lui ressemblent. Avec quelle concentration elle observe la lutte, comme si son regard pouvait, devait authentifier ce mirage. L’ange, qui pousse Jacob contre le sol, qui le tient par la taille, lui attrape le mollet. Florence était la plus maligne, la plus belle. Toutes, nous admirions Florence, nous l’aimions.
Anna jeta un œil à la jeune Bretonne devant, représentée à moitié de profil.
Avec quelle énergie elle posait la carafe d’eau sur la table, les verres à vin! Et comme elle coupait le pain croustillant, faisant s’éparpiller la fine croûte dorée. Comme elle se retournait dans son long tablier. Essuyant ses mains sur le tissu rêche et raide. Et lui, il l’attrapait par le bras. Florence. Je n’ai pas été étonnée quand je l’ai reconnue sur le tableau. La voyante. L’unique parmi nous.
Et Monsieur le Curé qui baisse les yeux. Devant tout le monde! Est-ce qu’il croyait vraiment qu’on ne l’avait pas reconnu, là dans le coin de l’image? Il n’y a rien de pieux ici, et encore moins ce curé qui semble n’attendre qu’une seule chose, que Florence qui regarde de tous ses yeux grands ouverts vienne embrasser son front de ses belles lèvres.
Tous ceux qui étaient là ce jour-ci l’ont vu: l’homme en bas à droite, c’est le peintre. Et pas un curé. Le peintre qui s’est faufilé parmi nous. C’est devant le désir qu’il baisse les yeux, pas devant Dieu.
Devant Florence. Et Florence c’est Florence. Il était fou d’elle. C’est d’elle qu’il s’agissait dans cette vision. Et donc aussi un peu de nous.
Mais le peintre est aussi ce combat ailé. Ça, nous l’avions compris avant qu’il ne nous peigne. C’est avec lui-même qu’il lutte. Il doit devenir peintre. Enfin, un vrai peintre. Et, comme un prêtre, il incline la tête devant lui. Devant ce combat.
Il avait laissé femme et enfants derrière lui à Paris. De les tromper avec nous, cela ne l’a pas vraiment troublé. Cet ange par contre, cet ange qui voulait quelque chose de lui. Ça oui.
Lorsque j’ai vu le tableau, j’ai su qu’il partirait. Père de famille, employé de banque. C’était le passé. Et à présent, Florence aussi. Je l’ai su tout de suite en le voyant: Florence était le passé.
Pont-Avant était le passé.
Anna regardait les coiffes. Se trompait-elle ou les larges bandeaux bougeaient-ils de façon presque imperceptible?
Et une fois, oui, il s’est tenu derrière moi aussi. J’étais trop jeune, la plus jeune et la plus bête. Je n’avais pas l’assurance, la beauté, ni l’expérience de Florence qui faisait avec le peintre ce qu’elle voulait. En échange de chaque trait de pinceau.
Tout d’un coup, la jeune fille secoue la tête, une mèche glisse et tombe bas entre ses omoplates sur sa robe sombre.
Je sais à quel gué il pense.
Je m’y suis couchée comme le ruisseau. Sous le pommier.
Anna se tenait tout à fait immobile. Elle voyait maintenant la jeune fille à la coiffe de semi-profil. Elle était plus jeune qu’elle n’aurait cru. Le menton fuyant. Une seconde encore et Anna vit que ses yeux étaient bruns. Anna regardait dans les yeux la jeune fille dont le regard la traversait.
Ce n’était pas de l’amour, comment cela aurait-il pu! Ce n’était rien qui eut à faire avec la vie, la toile seule comptait. L’amour était pour lui comme les couleurs. Un beau matériau, dont il faisait quelque chose. C’était –
Des enfants entrèrent précipitamment, une classe d’école. Leur maîtresse les suivait, les cheveux noirs strictement tirés en arrière, un carnet moleskine rouge à la main. À chacun de ses pas, la jupe étroite de son deux-pièces bleu d’encre se tendait. Elle portait des escarpins fins et des bas anthracite scintillants. Les élèves tenaient des feuilles à la main, apparemment des questions s’y trouvaient auxquelles ils devaient répondre. Ils s’éparpillèrent en cherchant. Ils ne semblaient pas avoir tous les mêmes questionnaires, car ils s’installaient devant des tableaux différents. Ils se mirent à discuter. Certains d’entre eux écrivaient déjà, ou dessinaient assis sur le sol en tailleur. La maîtresse s’appuya au cadre de la porte.
Lorsque leurs regards se croisèrent, Anna détourna rapidement les yeux pour les poser à nouveau sur les coiffes blanches et claires au-dessus des robes sombres devant la place rouge vif. Elle sentit soudain un souffle d’air estival. Le sable chaud, les foins. Mais le tableau s’était refermé; la jeune fille se tenait immobile, un personnage coiffé, de dos, un à-plat. Anna crut percevoir encore un frisson dans la coiffe, un dernier tremblement dans le feuillage de l’arbre. Puis l’image se tint tout à fait coite sous le verre.
Publié dans Le Courrier le 12.10.2015.
Extrait choisi et traduit de l’allemand par Camille Luscher.