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Ils sont assis côte à côte, ils forment un couple, ils mesurent environ 1m95 et 1m97 et me font penser à deux roseaux fragilisés par la tempête. Ils habitent dans un village au Sud de Tangalle, le Français est longiligne et très souriant, l'Allemand, costumier de décors de films, tout aussi mince a un beau visage harmonieux mais sérieux. Dès les premières minutes, ils me racontent l'horreur du tsunami. Tandis que le Français parle, l'Allemand reste silencieux mais suit intensément ce que dit son ami. Le Français, peintre, raconte avoir à peine entamé sa tartine lorsqu'il voit la vague arriver. Ils s'enfuient et se réfugient dans une maison en construction plus loin, ils sont restés là , recroquevillés , toute la journée à trembler de peur. Le Français se penche vers moi, avec une grande pudeur de sentiments je deviens le réceptacle de ses émotions, je l'écoute en hochant la tête entièrement concentrée sur ce qu'il me raconte. Parfois, il interrompt son récit, il inspire longuement, la gorge serrée, il est gêné de me balancer tout son flot de craintes, de peurs, sa voix tremble légèrement, je me penche encore davantage vers lui et j'acquiesce et l'encourage à continuer :"Je ressens exactement ce que vous me dites ! Continuez ..." Il soupire puis lâche "ça m'a fait du bien de vous parler, on sent que vous comprenez ce que je vous raconte !"- Oh ! oui, bien sûr que je le comprends et ô combien " je le sais aussi bien que lui pour l'avoir vécu, ce manque d'écoute attentive, cet instant où les interlocuteurs veulent coller à tout prix votre récit aux images qu'ils ont vues en boucle et qui du reste étaient loin de la réalité parce qu'entièrement et uniquement mortifères.
En réalité, au coeur du drame les gens s'entr'aidaient, se tenaient par la main, par les épaules, se consolaient. Quelques heures après le tsunami, le pays tout entier s'organisait pour envoyer des vivres, des médicaments. Les étudiants de fac de médecine de première année, dès le lendemain, avaient improvisé des stands, les plus avancés foncaient vers le Sud prêter main forte. De longues files d'attente se créaient devant les pharmacies où tout le monde achetait des médicaments de première urgence pour les collectes. J'ai même vu un mendiant cul-de-jatte faire la queue pour acheter du désinfectant pour contribuer lui aussi à sa manière avec les quelques pièces qu'il avait réussi à mendier. Nous étions dans une dynamique plus saine et plus constructive que le téléspectateur qui engloutissait les images au kilomètre de façon morbide jusqu'à l'écoeurement, passif, lui-même victime d'une surmédiatisation d'images-chocs qui finissaient par créer une apathie émotionnelle encore plus grande que ceux qui avaient vécu la tragédie en question.
Chacun racontait avec une telle urgence, avec un tel besoin irrésistible de se libérer ce qu'il avait vécu sans pouvoir même avoir la force d'écouter l'autre, sans entendre le vécu de chacun si différent par rapport à ce qui s'était produit. Il y a eu autant de réactions différentes pour un seul événement. Chacun réagissait en fonction de son vécu, de son passé, de sa capacité de résistance émotionnelle, psychologique, de son histoire, de sa capacité à survivre.
Il y a eu autant de tsunamis que d'individus touchés par le drame.
Durant 3 jours, il leur a été impossible de contacter leurs proches et ceci en raison d'un problème de réseau. Leurs parents quant à eux appelaient partout craignant le pire. Ils ne rentreront à Paris qu' un mois plus tard. Le Français a perdu depuis 10 kg - il est maigre- l'Allemand admet avoir aussi pendant des mois fait des cauchemars. Puis de retour de France, il faut en sus confronter l’incompréhension, expliquer le choc, personne ne peut vraiment partager avec eux ce qu'ils ont vécu. Ils y renoncent et même décident alors de fuir les images atroces qui défileront pendant des semaines.
Plus tard, lors d'une nouvelle alerte au tsunami annoncée à la TV française, ils se trouvaient être alors au 5 ème étage d'un immeuble à Montmarte, instinctivement ils ont regardé par la fenêtre pour voir si l'eau ne montait pas jusque vers eux.