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L'exposition est le résultat de plusieurs années de recherches: elle rend visible un pan méconnu de la photographie sociale et documentaire, la photographie ouvrière, en France et dans le monde entre 1928 et 1936.
Ces années sont celles de la grande crise mais aussi celles de l'opposition à la guerre dans les milieux de gauche. En 1933, une section photographie est créée en France au sein de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires, l'AER.
Pierre Jamet, Le Banc, Nice, 1936. [Pierre Jamet - Centre de la photographie Genève]
L'idée, totalement assumée, est de produire des images utiles, qui pourront contrer la soi-disante objectivité des photographies dans la presse bourgeoise. A quoi ressemble cette photographie militante? L'exposition montre par exemple l'image d'une ouvrière debout, probablement sur une chaise. Elle domine ses nombreuses collègues qu'elle est en train de harenguer. La photo montre bien la force du mouvement ouvrier.
La forme et l'esthétique
Mais il n'y a pas que le sujet. La forme et l'esthétique doivent aussi être efficaces. "A cette époque-là, il existe une tension entre l'esthétique du reportage et celle du photomontage" explique Damarice Amao, commissaire de l'exposition. "Louis Aragon, qui était très actif au sein de ce réseau culturel militant, s'est souvent demandé si le photomontage colportait un discours plus efficace que le reportage. On a alors à disposition des images de clochards, de l'Armée du Salut, de soupes populaires. A quel moment une image de clochard est-elle considérée comme sociale et à quel point ne représente-t-elle pas juste une esthétique un peu misérabiliste? Ce sont les questions que se posent, à ce moment-là, les photographes."
Parmi les auteurs des images, on trouve des photographes professionnels reconnus comme Henri Cartier-Bresson, Germaine Krull, Brassaï ou André Kertész. Mais l'exposition met aussi en avant l'importance des anonymes: les amateurs photographes ouvriers, autrement dit les "APO".
"Les APO font appel aux employés, aux ouvriers, aux paysans pour qu'ils documentent eux-mêmes leur vie quotidienne", souligne Damarice Amao. "Il y a aussi une demande aussi pour qu'ils documentent la répression policière. En participant eux-mêmes aux manifestations, en apprenant la photographie, ils vont pouvoir poser leur propre regard sur la société et sur les violences quotidiennes."
Pierre Jamet, Dormeurs au soleil à Barcelone, 1935. [Pierre Jamet - Centre de la photographie Genève]
Les exemples soviétiques et allemands
Les militants français prennent pour modèle le mouvement soviétique et allemand. Mais on trouve également des factions équivalentes en Espagne ou au Mexique. Ces collectifs collaborent avec la presse de gauche comme "L'Humanité" ou "Regards". La presse illustrée vit alors son âge d'or et l'on trouve d'ailleurs de nombreux exemplaires de ces revues dans l'exposition.
Les photographes militants documentent donc la vie ouvrière et paysanne. Mais leurs images servent aussi à dénoncer. Exemple avec les magnifiques photomontages de la section "La photographie qui accuse", qui s'attarde sur les combats des militants. Au premier rang, l'antimilitarisme, cette peur du conflit armé prégnante dans l'entre-deux-guerres. "Il faut s'imaginer que dans les rues, les anciens combattants de la Première Guerre mondiale sont omniprésents. Et le symbole de cette peur, c'est le masque à gaz. On le voit assez souvent dans la presse et dans les photomontages.
D'autres objets de combat sont déclinés, comme l'anticolonialisme. En 1931, les surréalistes vont monter une contre-exposition coloniale en réaction à la grande exposition internationale coloniale qui a lieu à Vincennes pour inciter le public à ne pas visiter les colonies", poursuit la commissaire de l'exposition.
Le bonheur ouvrier
Parmi les clochards, les manifestants aux poings levés ou les martyrs du fascisme, on trouve aussi un petit paradis ouvrier: celui de Charlotte Perriand. La designer et architecte va très tôt utiliser la photographie comme une arme. Atterrée par la situation des habitants des quartiers populaires parisiens, elle se rend sur place, photographie, se documente. Puis elle crée des photomontages monumentaux qui fonctionnent sur la dialectique dénonciation et proposition d'un bonheur ouvrier.
"Ses créations montrent par exemple une exaltation du sport, des corps, des colonies de vacances avec des enfants... Tout cela participe de cette iconographie du bonheur ouvrier et Charlotte Perriand est très consciente du rôle de la photographie en tant que discours", reprend Damarice Amao.
Enfin, l'exposition comporte également un volet genevois qui montre les évènements de 1932, lorsque l'armée a tiré sur la foule lors de manifestations anti-fascistes.
Sujet radio: Sylvie Lambelet
Adaptation web: Melissa Härtel
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