Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07069.jsonl.gz/501

On le sait peu et on le connaît mal de ce côté-ci de la Sarine, et pourtant l'écrivain, essayiste et poète bâlois Carl Spitteler (1845-1924) est le premier Suisse à avoir reçu le prix Nobel de littérature pour son épopée versifiée "Le Printemps olympien". C'était en 1919.
Pour fêter le centième anniversaire de cet événement, la Suisse s'apprêtecet écrivain, hélas peu traduit en français, observateur critique des dogmes dominants au début du XXe siècle. Son oeuvre, considérable, est à la fois érudite comme en témoignent ses poèmes épiques inspirés de la mythologie ("Prométhée et Epiméthée") et populaire à en juger par ses nombreux articles et reportages pour les journaux.
Nietzsche et Freud l'admirent
C'est d'ailleurs une de ses chroniques dans "Le Bund" qui retient l'attention de Nietzsche qui le recommande auprès d’éditeurs en Allemagne, ce qui marque un tournant dans sa carrière à partir de 1887. Autre admirateur illustre, Sigmund Freud, lecteur avisé d'"Imago", l'histoire d'un amour à sens unique, dont il reprendra le titre pour baptiser la première revue de psychanalyse.
Mais ce qui va rendre Carl Spitteler célèbre, y compris à l'étranger, c'est "Notre point de vue suisse", son discours prononcé au début de la Première Guerre mondiale en faveur de la paix et de la neutralité.
Dans la Suisse de l'époque, marquée par de profondes dissensions, au point d'être menacée de séparatisme, sa prise de position pour les minorités était très courageuse. Il s'est mis en danger, en particulier en l'Allemagne où sa notoriété était plus grande encore qu'en Suisse.
Ce discours a traversé le siècle, avec des réceptions diverses, d'abord conspué, puis devenu la bible du fédéralisme, récupéré un temps à des fins nationalistes ou, au contraire, mis en valeur par les pro-Européens. "Spitteler était cosmopolite et ouvert. Il a enseigné comme précepteur privé huit ans en Russie, a beaucoup voyagé en train, connaissait très bien l'Europe", précise Stefanie Leuenberger, privat-docent de littérature et études culturelles à lʹEPFZ.
Huit auteurs et trois langues
Mais ce texte important, qui a marqué les esprits au point d'être cité en 2017 par le président chinois Xi Jinping lors de sa visite en Suisse, est-il toujours d'actualité? Oui, répondent huit écrivains, alémaniques, romands et tessinois, invités à dialoguer avec ce texte édité dans une nouvelle traduction dans "Helvétique équilibre" (éd.Zoé): Adolf Muschg, Pascale Kramer, Fabio Pusterla, Daniel de Roulet, Dorothee Elmiger, Catherine Lovey, Tommaso Soldini et Monique Schwitter.
>> A écouter, l'écrivaine Pascale Kramer, contributrice au collectif "Helvétique équilibre" parle de sa situation de Suissesse en France:
Quel rapport la Suisse et ses habitants entretiennent-ils avec leurs voisins européens? Quelle politique mener avec les migrants? Les frontières sont-elles toujours aussi définies qu’il y a un siècle? Quelles valeurs attache-t-on aujourd’hui à la neutralité helvétique? Autant de questions débattues par les auteurs et autrices, à l'aune du texte d'origine qui bénéficie d'une nouvelle traduction en français.
S'écouter et se traduire
Romain Rolland, lauréat du Nobel de littérature en 1915 et qui partageait les mêmes idées que Spitteler, disait qu'il fallait se situer "au-dessus de la mêlée". Plus modestement, le Bâlois aimait se mettre de côté, prendre du recul, garder la tête froide. Et s'il ne fallait retenir qu'un message de ce discours tant disputé? "Qu'on s'écoute et qu'on se traduise pour continuer à faire partie de la même communauté", conclut Camille Luscher.
Sujet proposé par Christian Ciocca
Adaptation web: Marie-Claude Martin