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L'injustice brise une famille
Ajne et Ajete, filles d'un travailleur yougoslave venu en Suisse il y a 35 ans, menacées d'expulsion. La résistance s'organise
Un retour au Kosovo représenterait un énorme danger pour leur vie. C'est l'avis de la doctoresse de Ajne et Ajete, deux sœurs vivant à Bex avec leur famille et menacées d'expulsion pour fin novembre. Ajne et Ajete, après un premier séjour auprès de leur papa en Suisse, avaient dû rentrer au pays. Elles y ont vécu les horreurs de la guerre jusqu'à ce qu'elles puissent revenir, en 1999. Mais au contraire de leurs cinq frères et de leur maman qui ont tous obtenu un permis d'établissement, les autorités fédérales leur refusent le droit au regroupement familial au motif que, lors de leur retour en 1999, elles étaient majeures.
Papa saisonnier depuis 1972
Les autorités oublient que Ajne et Ajete, comme leurs frères, avaient déjà vécu trois ans en Suisse quand elles avaient une douzaine d'années, période où elles ont suivi l'école à Roche. C'est en 1989-1990 que la maman et les enfants avaient rejoint le papa, Arif Delija, peu après qu'il ait reçu son permis B. Cela faisait 18 ans qu'il travaillait en Suisse, d'abord comme saisonnier chez les maraîchers du Chablais, puis comme jardinier paysagiste. Mais durant l'année 90, il est victime d'un accident de travail, doigts coupés, problèmes aux genoux, opération, puis, plus tard, un infarctus. Il ne pourra jamais retravailler. En 1991, il obtient une rente de l'AI. Et le droit au regroupement familial lui est refusé au motif que sa rente ne suffit pas à subvenir aux besoins de sa famille. En août 1992, la maman et les enfants, à l'exception des deux aînés, l'un majeur et l'autre en apprentissage, doivent rentrer au Kosovo. Les années suivantes, le papa demande à plusieurs reprises le droit au regroupement familial, refusé à chaque fois. En 1998, la guerre éclate au Kosovo. La maman et les enfants restés auprès d'elle se réfugient en Albanie. Le frère aîné et le papa obtiennent des visas pour qu'ils puissent à nouveau venir en Suisse, ce qu'ils feront en juin 1999. Une nouvelle demande de regroupement familial est déposée à Bex. Les trois petits frères et la maman reçoivent, en 2002, leur permis C, mais pas les filles. On connaît le motif: elles étaient majeures à leur retour.
Dès leur arrivée, Ajne et Ajete, âgées aujourd'hui de 28 et 30 ans, travaillent. Depuis quatre ans, elles sont toutes deux employées dans un centre de tri des déchets à Roche. L'incertitude qui les frappe, comme les atrocités de la guerre qu'elles ont vécues, et qu'elles taisent, tant elles sont douloureuses, les fragilisent. Grâce à leur emploi, et surtout à un entourage familial très soudé, elles tiennent le coup. Mais le sort s'acharne contre elles.
Recours à Strasbourg
Syndiquées à Unia, c'est avec l'aide de Isabelle Dougoud, juriste du syndicat, qu'elles déposent en 2005 un recours à la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg, contre une décision du Tribunal fédéral. Ce dernier leur avait refusé un permis humanitaire parce que, «à l'extrême limite», elles n'en remplissaient pas les conditions... De nouveaux éléments quant à leur état de santé sont apportés. Malgré cela, la demande de révision est rejetée, «agressivement», souligne Isabelle Dougoud.
Pour l'heure, des démarches de la dernière chance sont en cours. Mais c'est aujourd'hui aux autorités de prendre leurs responsabilités estime la juriste. Car si Ajne et Ajete avaient demandé l'asile, ce qu'elles n'ont pas fait pensant que leur droit au regroupement serait reconnu, les deux sœurs pourraient aujourd'hui rester en Suisse. «Elles se sont toujours retrouvées à la limite du droit, et du mauvais côté», explique Isabelle Dougoud, évoquant les changements au sein de la politique des trois cercles en matière d'immigration dont elles ont été victimes et surtout l'erreur de conception qui a conduit au premier refus de regroupement familial dans les années 90. «C'est extrêmement injuste car à l'époque, si le père avait droit à l'AI, il aurait dû toucher des rentes complémentaires pour ses enfants, assurant ainsi le minimum vital pour toute la famille», indique la juriste qui estime également choquant que, bien que la Suisse ait adhéré à la Cour européenne des droits de l'homme, elle expulse les sœurs Delija sans attendre le jugement de Strasbourg.
Au Grand Conseil d'agir!
Le 27 octobre, une pétition* qui sera remise au Grand Conseil courant novembre a été lancée pour que Ajne et Ajete Delija puissent rester en Suisse. En quatre jours, elle avait déjà réuni plus de 900 signatures à Bex. «Tout le monde les connaît ici, et même leur patron les soutient», se réjouit leur grand frère qui s'occupe de toutes les démarches. «On veut juste que notre droit soit reconnu, mais on risque de perdre patience...», ajoute-t-il.
Sylviane Herranz
* La pétition peut être obtenue auprès des secrétariats Unia d'Aigle et de Vevey, ou sur le site www.planchette.ch.