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La Louisiane participera au Sommet de la Francophonie à Montreux en tant qu’«invité spécial», comme le Val d’Aoste. En compagnie d’un avocat passionné de musique cadienne, David Emile Marcantel, regards sur un Etat américain dont la réalité bilingue est à la fois fragile… et dynamique.
Il était une fois une colonie française baptisée Louisiane qui allait des Grands Lacs, au nord, jusqu’au Golfe du Mexique, au sud. Une région dont le Mississipi était l’épine dorsale, et qui recouvrait un bon tiers des Etats-Unis actuels. Une région que Napoléon, qui avait d’autres chats à fouetter en Europe, vendit en 1803 à un jeune pays nommé Etats-Unis. La Louisiane, dans une version nettement réduite, deviendra Etat américain en 1812.
La Louisiane est multiple. Une population constituée à l’origine d’Amérindiens, puis de colons principalement français, ensuite d’esclaves «importés» d’Afrique dès 1719, et aussi d’une vague d’immigration «acadienne» au cours de la 2e moitié du 18e siècle. Soit des francophones chassés des provinces maritimes de l’est du Canada par le gouverneur anglais de l’époque. Des milliers d’Acadiens sont alors déportés, et un nombre important d’entre eux va trouver refuge dans le delta du Mississipi.
La Louisiane, un formidable melting-pot social, culturel et linguistique que le rouleau compresseur américain n’est pas encore parvenu à complètement formater, y compris et peut-être en particulier dans sa musique.
David Emile Marcantel, qui habite Jennings, une ville de 12.000 habitants dans le sud-ouest de la Louisiane, est avocat et notaire. Mais il est aussi le créateur de la webradio «Radio Louisiane» et de «Musique acadienne», un label de musique cadienne (ou «cajun»).
swissinfo.ch: Quel type de Louisianais êtes-vous?
David Emile Marcantel: Je suis né d’une famille qui est établie en Louisiane depuis 1700. Mon ancêtre Marcantel est venu de Chambéry, en France, comme soldat. La famille est donc bien installée, depuis quelque chose comme 14 générations, en Louisiane!
Ma famille était donc là bien avant l’arrivée des Acadiens. La Louisiane était une terre de refuge: les Acadiens n’ont pas été déportés vers la Louisiane, ils ont été déportés vers beaucoup d’autres endroits au monde, mais ils sont venus en Louisiane pour s’y réfugier. Maintenant, on appelle la Louisiane la Nouvelle Acadie, l’Acadie du Sud, ou Acadie tropicale…
swissinfo.ch: Ce n’est pas fréquent de parler avec un avocat qui a créé une webradio et un label musical…
D.E.M.: Disons que je ne suis quand même pas le seul avocat qui aime la musique! Pour moi, c’est un passe-temps que j’apprécie, parce que j’aime la musique bien sûr, mais aussi pour une autre raison: c’est utile pour promouvoir l’usage du français. C’est une façon de s’assurer que le français continuera d’être utilisé. C’est comme une cause, pour moi: c’est mon devoir de promouvoir la survivance du français en Louisiane.
swissinfo.ch: Alors qu’à une époque on a tenté d’éradiquer le français en Louisiane, il y a un vrai effort de réhabilitation depuis la création du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) à la fin des années 60…
D.E.M.: Quand cet organisme a été fondé, il était très mal vu de parler français. Etre bilingue, cela se cachait: c’était comme un défaut de parler français en plus de l’anglais. Le français est beaucoup plus respectable maintenant.
Ce qu’on a fait avec le CODOFIL, c’est de relancer l’enseignement du français dans les écoles élémentaires, et, par conséquent, de faire apprendre le français par des centaines de milliers de jeunes - sans doute plus d’un million en 40 ans. Il y a aussi des écoles d’immersion qui marchent bien, où l’on enseigne par exemple les mathématiques ou la science en français. Ce sont les écoles qui réussissent le mieux à faire parler véritablement français.
swissinfo.ch: Est-ce que cela a un véritable impact sur la Louisiane? Ces enfants gardent-ils ensuite un lien à la langue française?
D.E.M.: Jusqu’à un certain point. Je ne veux pas prétendre que nous sommes en train de créer massivement une population qui parle français… La situation pour le français en Louisiane est très difficile. Il y a toujours une pression de la culture américaine à éradiquer le français.
Mais il y a maintenant des jeunes qui s’intéressent au français, qui s’impliquent dans la culture cadienne, qui créent des orchestres qui chantent en français ou vont à des festivals – ce qui n’était pas le cas auparavant, puisque le français était considéré comme dépassé. Il y a 40 ans, si un festival avait eu lieu, il n’y aurait pas eu un seul jeune, que des vieux! Maintenant, pour tout le monde, il est normal qu’un orchestre chante en français, et qu’on s’amuse!
La musique cadienne est très populaire dans le sud de la Louisiane. Chaque fois qu’il y a un festival - et il y en a beaucoup, pour célébrer les crevettes, ou les pêches, ou les melons d’eau, tout ! – il y a toujours des orchestres cadiens qui chantent en français.
Même si je n’ai pas l’impression qu’ici le français va mourir très prochainement, on voit tout de même qu’il y a plus de vieux Cadiens qui meurent que de nouveaux francophones qui sont ‘créés’ dans les écoles. La population francophone baisse donc continuellement en Louisiane.
swissinfo.ch: Selon le recensement de 2000, 4,7% de la population louisianaise parlait le français à la maison… selon vous, quelle évolution depuis?
D.E.M.: Il y a eu un recensement en 2010 dont nous n’avons pas encore les résultats. Mais il est certain qu’il y a moins de gens qui parlent principalement français maintenant.
swissinfo.ch: Quand on est Américain et francophone, pense-t-on parfois avec un peu de nostalgie au fait que le Mississipi a été un jour le plus long fleuve français?
D.E.M.: Oh… les Louisianais ne pensent pas beaucoup au fait que la Louisiane allait jusqu’au Canada à un moment donné. Pour les Louisianais, notre Etat, c’est la Louisiane. Le Mississipi traverse notre Etat, nous sommes des enfants du Mississipi, mais je ne crois pas qu’il y ait une nostalgie pour le fait qu’autrefois les Illinois étaient aussi français…
swissinfo.ch: Et pourtant l’Amérique du nord serait peut-être française si Napoléon n’avait pas vendu la Louisiane aux USA…
D.E. M.: Si Napoléon n’avait pas vendu la Louisiane, les Américains l’auraient sans doute prise quand même! C’était inévitable.
swissinfo.ch: En tant que régions, le Val d’Aoste et la Louisiane ont le statut d’«invités spéciaux» aux Sommets de la Francophonie. C’est important pour vous?
D.E.M.: Oui. La Louisiane doit se sentir membre de la famille des pays francophones. Et nous sommes très fiers d’être invités à ces Sommets de la Francophonie. Bien sûr, on ne peut pas être membre de la Francophonie, parce que pour cela, il faudrait que ce soit les Etats-Unis qui soient membres.
Et… ce n’est pas possible, mais si jamais les Etats-Unis faisaient partie de cette organisation, les Louisianais ne seraient jamais invités à participer par les Américains ! La participation de la Louisiane aux Sommets de la Francophonie existe parce que les USA ne sont pas un pays francophone !
Couleurs locales
Lire en annexe le texte haut en couleurs «Le Recensement de 2000 en Pays Cadien» par David Emile Marcantel.Fin de l'infobox
Acadien, cadien, cajun
Canada. Les Acadiens sont à l’origine les francophones qui vivaient en Acadie, à l’est du Canada.
Déportation. Déportés en masse en 1755 en raison de leur refus de jurer allégeance à la couronne britannique (le «Grand Dérangement»), ils sont nombreux à se réfugier dans le delta du Mississipi, qui dépend alors de la Louisiane française.
Evolution. Le mot «acadien» a donné «cadien», «cajun» par déformation anglophone.
Sens large. Aujourd'hui, la plupart des descendants de francophones européens du sud-ouest de la Louisiane se disent cadiens, que leurs ancêtres soient venus de France, du Canada, ou d'Haïti…
De la France aux USA
1605: L’Acadie, est fondé par les Français (territoires actuels de la Nouvelle-Écosse, ainsi que des parties du Nouveau-Brunswick, l'Ile de Prince-Édouard et l'État du Maine).
1682: Cavelier de La Salle descend le Mississippi jusqu'à son embouchure. En avril, il prend possession de la Louisiane au nom de Louis XIV.
1718: Fondation de La Nouvelle-Orléans, qui deviendra la capitale de la Louisiane française en 1723.
1719: Début de la traite des Noirs en Louisiane.
1755: En Nouvelle-Ecosse, le Gouverneur anglais Charles Lawrence ordonne la déportation des Acadiens.
1762: Par le Traité de Fontainebleau, la France perd la Louisiane au profit de l'Espagne
1764: Première arrivée documentée d’Acadiens en Louisiane.
1776: Les Etats-Unis d`Amérique déclarent leur indépendance de la Grande-Bretagne.
1803: Napoléon vend la Louisiane (récupérée en 1800 par un traité secret avec l’Espagne) aux États-Unis.
1812: La Louisiane devient un Etat américain.
Le français en Louisiane, de l’interdiction au renouveau
1915: Suppression de la langue française dans les écoles. Les enfants sont punis quand ils parlent français.
1921: La Constitution louisianaise interdit l’usage de toute autre langue que l`anglais.
1968: Création du CODOFIL. L’année suivante arrivent les premiers enseignants français et québécois.
1971: Le premier gouverneur francophone du vingtième siècle, Edwin Edwards, est élu.
1994: L’Université de Louisiane à Lafayette commence le premier programme de doctorat en Études Francophones en Amérique du Nord.
1997: Pour la première fois, la Louisiane participe au Sommet de la Francophonie (au Vietnam).
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