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Jean-Jacques Lagrange, un des fondateurs de la RTS, fait revivre dans cette série les premières heures de la Télévision, ce nouveau média qui va transformer la société des années 1960. Pour lire les articles précédents, cliquez sur ce lien.
Lorsque la Télévision Genevoise est reprise par la SSR pour devenir la Télévision Suisse Romande, au 1er novembre 1954, c’est le Genevois Frank R. Tappolet qui est nommé à la direction. René Schenker, qui avait créé en 1952 et dirigé vers le succès la Télévision Genevoise – tout en conservant son poste de directeur-adjoint de Radio-Genève – n’a pas postulé. Il tenait à respecter l’engagement de ne pas briguer la nouvelle direction, engagement pris en 1953 envers Frank Tappolet. Dès décembre 1954, René Schenker se consacre donc exclusivement à son activité et ses responsabilités radiophoniques.
Frank Tappolet (1922-2009) est né à Genève où il a fait toutes ses études littéraires et musicales de piano. Il est le fils d’un musicologue enseignant au Conservatoire. Frank est un grand amateur de jazz (son idole est Errol Garner) et il est engagé par Radio-Genève pour y assurer la régie musicale des enregistrements d’émissions de variétés et faire des programmes de disques. Il s’impose très vite comme un excellent metteur en ondes et un dynamique producteur de variétés et programmateur d’émissions.
La réponse des Romands à Berne
En 1952, le Parlement fédéral décide que la Suisse financera, à Zurich, une période expérimentale de TV accordée à la SSR. La Suisse romande ne sera touchée qu’en 1958 par un simple relais des émissions de Zurich.
Cette solution ne plaît guère aux Romands, et particulièrement aux Genevois qui, depuis 1947, s’intéressent à la TV et qui ont déjà établi des plans pour un studio de télévision. Encouragé par son directeur René Dovaz, René Schenker part à Londres en août 1952 suivre un cours de réalisation TV que la BBC donne à ses régisseurs du son. Il le fait à ses frais et sur son temps de vacances car la Direction générale SSR a refusé de financer ce stage!
A son retour à Genève, Schenker fait une conférence au personnel de la radio et propose de créer un Groupe Expérimental de Télévision. Il est rejoint par une poignée de jeunes passionnés qui créent le studio de Genthod. Une expérience racontée dans précédent article de cette série.
Frank Tappolet ne s’est pas intéressé à l’expérience TV de Genthod-Mon Repos, contrairement à d’autres jeunes techniciens comme William Baer, Robert Ehrler ou Edouard Brunet. De même, il ne s’est pas impliqué dans les luttes politiques d’alors entre Radio-Genève et Radio-Lausanne pour obtenir le siège du futur centre fixe romand de la Télévision suisse.
Début 1953, la SSR désigne le directeur des Ondes Courtes Suisses, Edouard Haas, comme directeur de la TV expérimentale SSR avec tâche de recruter une équipe mixte comprenant des Romands, des Tessinois et des Alémaniques. Bien des techniciens de Radio-Lausanne s’y inscrivent, mais aucun de Genève où se développe le Groupe TV expérimental de Genthod. René Dovaz comprend qu’il faut au moins un Genevois à Zurich et désigne Frank Tappolet qui parle le schwitzertütsch. Celui-ci obéit en officier discipliné mais aussi par intérêt pour une nouveauté technique.
A Zurich, il trouve une équipe très sympathique et passionnée qui est prise en main par deux professionnels du cinéma: Willy Roetheli et son épouse Anne. Tous deux travaillent dans le cinéma à Paris, lui comme chef opérateur, elle comme scripte. Ils sont engagés par la SSR pour former et piloter la naissante Télévision suisse. Toute l’équipe fait un stage d’un mois à la TV française à Paris avant de revenir à Zurich où la SSR a loué et équipé en électronique l’ancien studio de cinéma Bellerive à la Kreutzstrasse.
L’équipe est composée de quatre réalisateurs: les Alémaniques Walter Plüss et Ueli Hitzig, le Tessinois Franco Marazzi et le Genevois Frank Tappolet. D’autres romands font partie de l’équipe technique dont Roger Bovard, caméraman, Catherine Borel, scripte, Serge Etter et Jacques Stern décorateurs, Jean Kaehr, preneur de son.
Menaces sur les « valeurs suisses »
Les débuts de cette télévision expérimentale à Zurich sont difficiles car elle arrive dans un climat très hostile. La classe politique veut l’interdiction de la TV qui «menace» les valeurs suisses, l’establishment économique et financier veut une TV privée à l’américaine. Quant à la presse et l’industrie cinématographique zurichoises, elles se sentent menacées par le nouveau média et les cinéastes alémaniques méprisent la nouvelle technique vidéo.
Pour se protéger, l’équipe TV se replie dans une mentalité de bunker et prétend même que faire de la télévision n’a rien à voir avec le cinéma. Elle commence ses programmes sur l’émetteur zurichois de l’Uetliberg le 15 juillet 1953 à raison de cinq émissions par semaines, le soir dès 20h. avec un Téléjournal filmé et des émissions vidéo en direct du studio de la Kreutzstrasse ou avec un car de reportage.
A Genève, au contraire, nous sommes très disposés et nous voyons même la TV comme un porte ouverte sur une activité cinématographique. Soutenu activement par la Ville de Genève, le Groupe de Genthod est devenu Groupe de Mon Repos dans la villa transformée en studio. Ne voulant pas attendre le délai fédéral de 1958 pour avoir la TV en Suisse romande, les autorités genevoises commandent au professeur Extermann, de l’Institut de Physique, la construction par les étudiants d’un émetteur TV et obtiennent de la Confédération une concession d’émission provisoire. La première émission de la TV Genevoise a lieu le 28 janvier 1954 et est prolongée par des émissions quotidiennes dès mars 1954.
Un style quelque peu martial
Cette initiative dynamique agace les Vaudois et force la main à la SSR et à la Confédération pour revoir le planning de l’introduction de la TV hors de Zurich. Les négociations politiques vont très vite et la SSR reprend la TV Genevoise déjà au 1er novembre 1954.
Quand Frank Tappolet arrive à Genève, il trouve une équipe soudée par deux ans d’une aventure folle qui a réussi et, à Lausanne, une équipe du car de reportage comprenant la plupart des Romands de la TV de Zurich et quelques techniciens de Radio-Lausanne.
D’entrée le nouveau directeur impose le style martial et l’organisation rigide qu’il a appris à Zurich. Les réalisateurs et scriptes reçoivent chacun une blouse blanche à revêtir en arrivant au travail (à l’image des ingénieurs PTT qui la considèrent comme le signe extérieur de leur «excellence»!) et les autres collaborateurs techniciens reçoivent un bleu de travail. Chaque journée commence par un briefing de style militaire en demi-cercle au studio où Frank Tappolet distribue les tâches de la journée.
Ménager les tensions entre Lausanne et Genève
Mais surtout, le directeur entend se distancer au maximum des luttes politiques Genève-Lausanne en cherchant à établir un équilibre entre son activité dans les deux villes comme le lui a demandé son mentor, le directeur général Bezençon. Une position qu’il pratique maladroitement. Le lundi, mardi et samedi, Frank Tappolet est à Genève et dicte son courrier à sa secrétaire désignée, Mademoiselle Volluz. Mais le mercredi, jeudi, vendredi il est au car à Lausanne et prend la scripte du car comme secrétaire supplémentaire à qui il dicte aussi du courrier. Or cette scripte n’est autre que la fille du syndic de Lausanne Jean Peitrequin, un magistrat vigoureusement engagé dans la lutte politique que mènent Lausanne et Genève pour l’obtention du centre TV romand!
En revanche, Frank Tappolet gère très bien le programme, matière qu’il connaît et laisse une grande liberté aux trois réalisateurs (Jean-Claude Diserens, André Béart et Jean-Jacques Lagrange) pour proposer et faire des émissions. Il les réunit tous les mardi (jour de relâche) pour une séance des programmes où chacun vient avec ses idées d’émissions. Le directeur veut que chaque jour soit diffusée une émission originale vidéo et, une fois par semaine, une retransmission d’un théâtre ou une «théâtrale» en studio (on ne dit pas encore «dramatique»).
Mais son attitude psycho-rigide rend difficile les rapports humains qu’il ne gère pas au mieux. Il ne parvient pas à fusionner les deux équipes du studio de Mon Repos composée principalement de l’ancienne équipe de la TV Genevoise et l’équipe du car de reportage stationné à Lausanne et réunissant essentiellement de collaborateurs venant de Radio-Lausanne et des Romands venus de Zurich. Chacune des équipes défend son pré carré et reste dans une mentalité très cantonale au service des intérêts de sa ville.
Quand Radio-Lausanne viole l’accord «centre fixe-centre mobile» et aménage un studio TV pour le car, Frank Tappolet réagit mollement mais refuse ensuite d’aller dans le grand studio construit en hâte à Genève. Il prétend que le (mini-) studio de Mon Repos convient tout-à-fait et qu’on peut sortir les caméras dans le magnifique parc!
Les premières archives détruites
Le Directeur TV Suisse Edouard Haas lui impose le transfert mais Frank Tappolet s’accroche à Mon Repos où il garde son bureau. C’est à ce moment qu’il commet l’erreur grave de liquider la quasi totalité des films de la TV genevoise pour… faire de la place à un box de montage film! Cette décision provoquera l’ire de l’équipe genevoise quand elle découvrira la disparition de ses archives.
Dans la tourmente politique intercantonale, Frank Tappolet entend rester neutre et limite au maximum les contacts, ne cherche pas à se créer un réseau parmi les politiciens romands et se retrouve seul au moment de crise.
La crise, ce sont les tensions avec le personnel, une programmation qui ne plaît pas à Bezençon, le nombre de spectateurs qui n’augmente pas assez vite, la classe politique romande insatisfaite de la TSR et déchirée entre elle sur la question lancinante: à qui sera attribué le centre romand de TV à la fin de la période expérimentale? Le refus par le peuple en 1957 de la loi Radio-TV concoctée par le Parlement vient encore mettre de l’huile sur le feu.
Au début 1959, le Comité Central de la SSR décide d’attribuer définitivement les studios TV à Zurich et Lausanne! Tollé à Genève, Bâle et Lucerne. Comme la décision doit être entérinée par l’Assemblée Générale de la SSR, les trois villes écartées entreprennent une vigoureuse campagne de lobbying auprès des sociétés régionales alémaniques opposées au centralisme zurichois.
Une décision surprenante
La manœuvre réussit lors de l’Assemblée Générale du 4 août 1959: c’est Bâle et Lausanne qui obtiennent le plus de voix! Il faudra donc démonter les studios à Zurich et Genève et les reconstruire à Bâle et Lausanne! Mais l’Autorité de surveillance va intervenir le 4 décembre 1959 en confirmant une nouvelle fois Zurich, Genève et Lugano comme emplacements des studios de télévision pour des raisons financières et politiques. Le recours de Bâle et Lausanne sera rejeté par le Conseil fédéral le 22 novembre 1960.
Bezençon prend alors les grandes décisions et profite de la fin de la période expérimentale en 1958 pour trancher. Il nomme Edouard Haas directeur TV pour toute la Suisse, fait appel à René Schenker pour diriger la TSR avec titre de directeur-adjoint de la TV Suisse. Il promeut Frank Tappolet à la DG-SSR à Berne comme coordinateur TV puis, en 1961, comme secrétaire-général du concours de la Rose d’Or de Montreux qui vient d’être créé. Frank Tappolet y sera un excellent organisateur qui donnera à ce Festival une belle renommée internationale jusqu’à sa retraite.
Homme de terrain, excellent musicien, régisseur musical et animateur de variétés très doué, Frank Tappolet a été projeté dans un monde de luttes politiques et d’intrigues pour lequel il n’était pas préparé. Les tensions politiques apaisées, la TSR peut entreprendre plus sereinement son développement. ■
La semaine prochaine, nous poursuivrons cette série avec l’installation de la TSR dans ses nouveaux studios au Boulevard Carl Vogt, à Genève, en juin 1955.