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L'ancien sauteur jurassien Nicolas Jean-Prost a participé deux fois aux Jeux olympiques, trois aux Mondiaux et quatre aux Championnats du monde de vol à ski. Il a effectué des milliers de sauts durant sa carrière, et connu autant de «trous noirs», un jargon utilisé dans sa discipline pour décrire le moment particulier de la sortie du tremplin.
Jean-Prost le décrit ainsi: «Après avoir atteint la vitesse de 90 km/h sur la rampe de lancement, on passe de la terre à l'air en une fraction de seconde. Il se passe tellement de choses que le cerveau n'imprime pas. Trop d'infos arrivent en même temps, ça bouchonne dans les tuyaux et cause une sorte de black-out. Soudain, la lumière s'éteint.»
Un consultant de France Télévisions suspectait cette semaine une réaction physiologique. «Tu passes d'une position repliée sur toi-même, très basse, à une autre en extension. Ton sang ne vient pas au cerveau tout de suite.» Nicolas Jean-Prost ne croit pas à cette thèse. L'ancien champion vaudois Sandro Jelmini non plus. «Ce genre d'effets, comme les chutes de pression quand on se lève trop vite, poseraient d'autres problèmes.»
Les problèmes sont déjà suffisamment nombreux comme ça. «En sortie de tremplin, on n'a soudain plus conscience de ses mouvements, de sa position pour se grandir et voler, décrit Jelmini. Ce sont les automatismes qui parlent.»
Les sauteurs restent toutefois pleinement éveillés et lucides. Sandro Jelmini insiste sur ce point, au risque de chipoter sur le vocabulaire. «Je n'aime pas trop le terme de "trou noir", car il laisse penser qu'on est inconscients et qu'on ne maîtrise rien du tout. Il s'agit certes d'un moment de transition au cours duquel le sauteur n'a pas le contrôle, mais il peut tout de même maitriser tout ce qui vient avant (la sortie de la table) et après (le vol).»
Certains mesurent les «trous noirs» dans l'espace, d'autres dans le temps.
Tout le monde ne vit pas ces turbulences de la même manière. «Les effets du trou noir s'atténuent avec la confiance, assure Jean-Prost. Quand vous sentez que rien ne peut vous arriver, que vous faites partie des meilleurs, vous n'appréhendez pas le "trou noir" de la même manière, même s'il existe pour tout le monde.»
La sortie de la table est donc une histoire de confiance, mais pas seulement. La maîtrise technique permet à certains géants des tremplins de se distinguer des autres. Sandro Jelmini explique: «Des sauteurs comme Ryōyū Kobayashi ou certains Slovènes sont très vite en phase de vol. Ils adoptent une position aérodynamique dix mètres après avoir quitté la rampe, réduisant ainsi la durée du trou noir. Cette faculté se retrouve chez les "voleurs" plus que chez les "athlétiques", comme Karl Geiger ou Dawid Kubacki, qui vont très vite vers l'avant, mais aussi vers le haut. Or le fait de monter vous freine dans l'air.»
«Plus le tremplin est grand, plus la sortie de la table est violente», souligne Nicolas Jean-Prost, sans vouloir dramatiser. «Ce n'est pas du tout douloureux.»
C'est même tout le contraire. Car les sauteurs ne voient pas les choses comme nous, pauvres terriens. Nous aurions sans doute beaucoup de mal à accepter une perte totale de maîtrise au moment pile où l'on met sa vie en jeu en quittant une rampe verticale. Les sauteurs, eux, adorent ça. «Toucher à des trucs flippants, ça fait partie de notre quête, rappelle Jean-Prost. On s'élance pour l'adrénaline, les sensations. Le trou noir fait partie du jeu. Il peut même être kiffant. C'est quand même top quand ça débranche! Il y en a qui se droguent, nous on va sur les tremplins pour ce bref instant où l'on ne sait plus trop ce qu'il se passe. J'imagine que c'est d'ailleurs pour ça que certains sauteurs deviennent accros.»
Il aura fait vibrer les téléspectateurs romands ces dernières années lors des matchs de la Nati avec de sacrées envolées au micro. Dont celle, inoubliable, sur l'égalisation de Mario Gavranovic contre la France à l'Euro l'an passé.