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Vincent Desportes, Comprendre la guerre, Economica, 2001
27 juin 2004
a pensée stratégique reste d’une importance cruciale pour la destinée des nations et des hommes, même si son enseignement n’est que rarement une priorité. Ce livre remarquable en brosse un tableau complet qui récapitule les grands principes énoncés par les auteurs classiques et qui clarifie les notions essentielles aux praticiens.
Le colonel Vincent Desportes commande actuellement le Centre de recherche et d'études de doctrine de l'armée de terre française. Saint-cyrien, officier de l’arme blindée, ingénieur et breveté de l’Ecole supérieure de guerre (depuis 1993 le Collège interarmées de défense), il a commandé un régiment de chars au cours d’une carrière alternant unités de combat et états-majors. Diplômé du War College et ancien attaché militaire aux Etats-Unis, il a également publié en 2002 une étude de la première puissance militaire sous le titre L’Amérique en armes.
Ce livre de 400 pages a pour objectif de mettre à la disposition du lecteur les outils nécessaires à la compréhension de la guerre. Divisé en 3 parties totalisant 21 chapitres, il aborde successivement la nature politique de la guerre, les relations entre la trinité gouvernement-armée-population, ainsi que différentes notions liées à l’emploi des forces, comme les frictions ou les centres de gravité. La référence centrale reste donc Clausewitz, même si tous les autres penseurs classiques – notamment Sun Tzu, Guibert, Jomini, Moltke, Foch ou encore Liddell Hart – sont abondamment et judicieusement cités.
L’auteur a ainsi fourni un travail considérable qui lui permet de décrire tous les principaux aspects liés à la préparation et à la conduite de la guerre, en utilisant une méthode limpide : présenter d’une part la théorie traditionnelle développée au fil des siècles, et fournir d’autre part des exemples éclairants tirés des guerres de l’Antiquité, de la Renaissance et de notre époque, y compris des conflits contemporains comme la Guerre du Golfe ou la campagne aérienne du Kosovo. En montrant comment a évolué la pensée, ce livre fait aussi office d’analyse historique.
Il serait illusoire de reproduire ici les réflexions les plus fécondes qu’il recèle, mais on notera tout de même quelques chapitres particulièrement clairs et instructifs. Le colonel Desportes propose ainsi une explication remarquable des différences entre guerre totale et limitée, ainsi que du rôle joué par les écrits de Clausewitz – et leur interprétation partielle – dans cette montée aux extrêmes caractérisant les conflits de l’ère industrielle. Alors qu’aujourd’hui la guerre totale est encore considérée comme normale, sa limitation reste un domaine à réexplorer.
L’auteur fournit également une analyse lumineuse de la manière avec laquelle Roosevelt et Churchill ont constamment cherché à préserver et à augmenter le soutien populaire durant la Seconde guerre mondiale. Cette influence politique marquante sur le choix et le déroulement des opérations est un facteur souvent mésestimé. De même, la transformation des Forces armées américaines après le Vietnam, dans le but de favoriser l’approbation de la population ou de rendre impossible des guerres impopulaires, est étudiée avec une grande pertinence.
La dernière partie de cet ouvrage sera d’une grande utilité pour les officiers chargés de concevoir et de planifier des opérations militaires. En éclairant des notions toujours actuelles comme les frictions, les centres de gravité ainsi que les points décisifs et culminants, ainsi qu’en examinant les combinaisons entre approches directes et indirectes ou actions offensives et défensives, l’auteur résume et anime tout le savoir classique accumulé en la matière. Ses 15 pages d’analyses de vulnérabilités tirées de conflits célèbres font littéralement vivre une théorie souvent difficile à concrétiser.
Malgré cela, ce livre a le principal défaut de sa qualité : être presque entièrement orienté vers le passé. Il est ainsi périlleux de revendiquer sans ambages l’héritage trinitaire de Clausewitz lorsqu’un auteur comme Martin van Creveld a construit plusieurs livres convaincants sur sa réfutation. Lorsque l’armée devient indistincte de la population ou quand le gouvernement fait tout simplement défaut, les guerres prennent un caractère bien différent de celui qu’elles peuvent avoir dans l’idée rationnelle occidentale.
De même, la concentration sur les conflits symétriques du passé nous éloigne de ceux qui marquent notre époque : si la guerre ne change pas dans le fond, et ne changera pas aussi longtemps que les hommes en seront les éléments-clefs, ses formes et leur maîtrise exigent en revanche d’aller au-delà, par exemple, d’actions oscillant entre l’usure et la manœuvre, ou d’objectifs se résumant à imposer sa volonté à autrui. Toute la palette des interactions possibles entre acteurs antagonistes ou concurrents doit être intégrée à la réflexion stratégique.
Cela dit, cet ouvrage aussi didactique que récapitulatif constitue précisément une base de première qualité pour cette réflexion. Il doit donc être lu, sans se presser, afin d’avoir les idées claires et de méditer librement sur les conflits de notre ère.
Lt col EMG Ludovic Monnerat
Lt col EMG Ludovic Monnerat