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Intervenant:
Antoine Chollet, chercheur au Centre d’histoire des idées politiques et des institutions (Chipi) de l’Université de Lausanne, docteur en science politique de l’IEP Paris avec une thèse portant sur les rapports entre temps et démocratie (Les temps de la démocratie, Paris, Dalloz, 2011). Il a publié La Suisse, nation fêlée, 2006 (Presses du Belvédère), ainsi que Défendre la démocratie directe, 2011 (Presses polytechniques et universitaires romandes). Il travaille sur les théories de la démocratie, sur la pensée politique contemporaine (Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Jacques Rancière, Sheldon Wolin…) ainsi que sur le nationalisme, en particulier dans sa variante suisse.
Exposé:
Penser l’émancipation, et penser l’événement politique qui lui donne depuis plus de 200 ans sa forme privilégiée, à savoir la révolution, revient nécessairement à s’interroger sur la question du temps, et sur les rapports que l’on entretient au passé, au présent et au futur. Depuis la Révolution française, il est courant de considérer l’événement révolutionnaire comme ce qui coupe le temps en deux, comme l’écrivait Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, c’est-à-dire sous la forme d’une césure radicale entre deux périodes, presque entre deux mondes. C’est une figure qui sera en particulier reprise par la tradition marxiste et l’historiographie officielle de la Révolution russe. On peut pourtant se demander si cette temporalisation de la révolution est celle qui nous est la plus utile aujourd’hui, ou s’il ne faut pas en chercher une autre.
On en trouvera une chez Michelet, pour qui, lors de la Révolution française, « le temps n’existait plus, le temps avait péri », ou chez Quinet, qui écrivait à son propos que « son génie est de supprimer le temps ». L’idée de Michelet et de Quinet a été reprise par certains philosophes au XXe siècle, à commencer par Walter Benjamin et Hannah Arendt. Pour cette dernière, la révolution est un « hiatus dans le temps ». Les révolutions créent une brèche dans un flux historique conçu comme continu, et le commencement qui la crée « abolit la séquence temporelle elle-même », comme l’écrit Arendt dans On Revolution. Il s’agit en quelque sorte d’une interruption, d’une pause dans un continuum sinon régulier. Il ne s’agit pas toutefois de penser la révolution comme une simple rupture dans le continuum temporel, comme le passage d’un état à un autre, voire d’un temps à un autre, mais comme un principe extra-temporel. Cet événement s’extrait du flux historique, nous dit Arendt, et il faut comprendre par là qu’il n’appartient pas à une série causale, qu’il n’est cause et conséquence de rien, rigoureusement parlant, ou, pour être plus précis, que ses causes et ses conséquences historiques ne sont que secondaires, ne retiennent rien de ses caractéristiques fondamentales.
On retrouve dans les derniers écrits de Walter Benjamin une même idée de la révolution comme interruption. C’est un éclair qui bloque le temps « homogène et vide » des vainqueurs, qui « fait exploser le continuum de l’histoire » et met fin à l’accumulation de ruines que représente le « progrès ».
Une fois qu’est reconnue la nécessité de supprimer le temps pour faire la révolution, encore faut-il comprendre par quoi il est remplacé, comment les événements s’organisent les uns par rapport aux autres et par quel moyen les séquences retrouvent leur sens. Michelet, Quinet, Arendt et Benjamin, voilà quatre auteurs qui nous permettent d’examiner quelques réponses, et qui forment dès lors une constellation neuve pour penser la révolution, en nous donnant des outils intellectuels, philosophiques et politiques pour la faire.
Horaire
Vendredi 26 octobre
16h15 – 18h
Château de Dorigny, salle 106
Panel – Pratiques politiques et stratégies transformatrices: Acteurs, stratégies et finalités de l’émancipation