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Le 28 juillet dernier, le syndicaliste Pedro Castillo est intronisé nouveau président du Pérou, mettant ainsi fin à une succession de dirigeants aux programmes néolibéraux. Vainqueur surprise, il s’est présenté sous la bannière du parti de gauche Pérou libre, une organisation politique qui se revendique notamment du mariáteguisme. Très peu connu en dehors de l’Amérique latine, José Carlos Mariátegui est pourtant l’un des penseurs les plus originaux de la première moitié du vingtième siècle.
Né en 1894 au sud du pays, Mariátegui intègre très jeune la rédaction d’un quotidien de Lima et fait ses premières armes en tant que journaliste. Sympathisant du mouvement ouvrier et des luttes indigènes qui éclatent en ce début de XXe siècle au Pérou, il est forcé de s’exiler en Europe en 1919. Lors de ce voyage, qui le tient éloigné de sa terre natale pendant près de quatre ans, il visite la France et l’Italie, deux pays alors en pleine ébullition sociale où la menace bolchevique plane toujours. En 1921, Mariátegui est à Livourne pour assister à la fondation du Parti communiste italien et lit avec passion les écrits journalistiques d’un de ses dirigeants, Antonio Gramsci.
A son retour au Pérou, il continue dans la voie du journalisme tout en donnant des cours à l’université populaire Gonzalez Prada, mise sur pied par le futur fondateur de l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA)11 L’APRA est l’une des grandes formations nationalistes et anti-impérialistes du Pérou au cours du XXe siècle. Mariátegui s’en distanciera après en avoir été un sympathisant, Víctor Raúl Haya de la Torre. En 1926, il fonde Amauta, une revue d’avant-garde, où sont abordées une multitude de thématiques selon la consigne que rien ou presque ne doit être étranger aux révolutionnaires. On y trouve ainsi tant des analyses de l’économie péruvienne que les toutes premières traductions de Freud en espagnol. Soucieux de ne pas limiter son audience aux seuls intellectuel·les, Mariátegui crée également un autre journal, Labor, directement tourné vers les travailleurs et les travailleuses.
Infatigable militant, Mariátegui est malheureusement tributaire d’une santé très fragile: si une blessure à la jambe gauche l’a tenu alité pendant de longs mois à l’âge de 8 ans, il est amputé de la jambe droite en 1924 à la suite d’une tumeur. Souffrant toujours de sa blessure d’enfance, il meurt en 1930 à l’âge de 36 ans, après avoir participé à la fondation du Parti socialiste péruvien. Il ne se sera donc écoulé que sept ans entre son retour d’Europe et son décès, sept années de militantisme acharné mais également de théorisations fécondes.
Car Mariátegui ne s’est jamais contenté d’appliquer scolairement les leçons d’un marxisme eurocentrique sur la société péruvienne de ce début XXe. Il s’est attaché au contraire à étudier la réalité sociale et économique de son pays, ce qui l’a amené à donner un rôle politique central aux masses indigènes. Refusant l’approche misérabiliste des élites péruviennes et d’une partie de la gauche, il a soutenu dans ses fameux Sept essais sur la réalité péruvienne que la question indienne était avant tout une question économique et non un problème d’ordre moral ou pédagogique: c’est la structure quasi féodale des campagnes qui empêche toute émancipation des populations indigènes. Une oligarchie de grands propriétaires terriens règne en effet en maître sur des millions de paysan·nes, en contradiction avec les préceptes républicains hérités de l’indépendance.
Etudiant les écrits d’historiens et d’anthropologues péruviens de son époque, Mariátegui voit également dans l’organisation économique de l’ancien empire inca un exemple pratique sur lequel bâtir un socialisme proprement indo-américain. A rebours donc d’une conception linéaire de l’évolution historique qui ferait du capitalisme développé un passage obligé vers le socialisme. Dans le contexte d’une lutte anticoloniale promue par l’Internationale communiste à l’échelle planétaire et des échos encore présents de la révolution mexicaine, il a ainsi ouvert la voie à nombre de militant·es et intellectuel·les qui, depuis, ont cherché à trouver la source de l’émancipation dans leurs propres réalités nationales. Aux yeux de Mariátegui, le socialisme se devait ainsi d’être une «création héroïque des peuples d’Amérique».
Notes [ + ]
|1.||↑||1 L’APRA est l’une des grandes formations nationalistes et anti-impérialistes du Pérou au cours du XXe siècle. Mariátegui s’en distanciera après en avoir été un sympathisant|
L’association L’Atelier-Histoire en mouvement, à Genève, contribue à faire vivre et à diffuser la mémoire des luttes pour l’émancipation par l’organisation de conférences et la valorisation d’archives graphiques, <email-pii>