Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06905.jsonl.gz/254

Restons un instant dans la belle cité du Berry depuis peu siège de la préfecture du département du Cher ; et demeurons dans cette monumentale cathédrale, chef-d'uvre d'un gothique plus que flamboyant où, il y a peu, nous eûmes un choc. Bien sûr, il y eut une France d'avant le gothique, une ville de Bourges qui commença en 845 l'édification de ce monument qui, à compter de la fin du XIIe siècle, chercha à s'élever plus haut dans les airs vers ce bleu que nous transmettront coïncidence ? les Très Riches Heures du duc de Berry, cette richissime collection de textes pour chaque heure liturgique de la journée.
Restons un instant, avant d'en venir au choc qui fût le nôtre, sur ces Très Riches Heures, monument du gothique qui voit une autopsie temporelle calendaire servir de socle de prétexte ? à un ornement et à un raffinement sans égal. Sublimes miniatures et enluminures qui nous laissent aujourd'hui penser que, bleu aidant, l'un des auteurs avait fait un voyage en Italie ; il est vrai que sur la consanguinité des bleus ligériens et des bleus italiens beaucoup a été écrit. Ces Très Riches Heures ont été peintes entre 1412 et 1416 par les frères Limbourg, Paul (ou Pol), Hermann et Jean (ou Jannequin). Ils étaient tous trois originaires de la ville de Nijmegen, qui se trouve aujourd'hui dans les Flandres, mais étaient fort probablement des Allemands. On ne sait que peu de choses à propos de ces artistes exceptionnels. Ils seraient nés entre 1370 et 1380, dans une famille d'artistes. Le père aurait été un sculpteur sur bois et leur oncle, Jean Malouel, un artisan d'art au service de la Reine de France et du Duc de Bourgogne.
«On retrouve la trace des trois frères Limbourg en 1390 chez un orfèvre à Paris. En 1402, Jean et Paul travaillent pour Philippe le Chauve, Duc de Bourgogne, et à la mort de ce dernier, il semble que les trois frères aient suivi la trace de leur oncle, en entrant en qualité d'artistes, au service du Duc de Bourgogne. En 1408, ils sont les protégés artistiques de Jean, Duc de Berry, qui est, à cette époque, le plus grand, généreux et riche mécène et protecteur des arts en France, peut-on lire sur Internet (www.geocities.com/Vienna/ Strasse/3356/berry.htm). Les frères Limbourg ont également été les auteurs de nombreuses autres pièces artistiques, mais qui sont aujourd'hui disparues. Ils gardèrent une position tout à fait privilégiée à la cour de Jean de Berry, qui se déplaçait avec eux lors de la tournée de ses résidences à travers la France.»
Coïncidence encore, le fait que Jean de Berry, l'un des plus importants membres de la noblesse en France au XVe siècle, mort au lendemain de la bataille d'Azincourt, sans doute le meilleur connaisseur des arts visuels de la période médiévale, (avec, merci Internet, «une particulière prédilection pour les bijoux, les châteaux, l'artisanat et les animaux exotiques avec élevage d'autruches et de chameaux) comptait, dans ses bibliothèques, des mappemondes, des traités d'astronomie, quatorze Bibles, seize recueils de psaumes, dix-huit bréviaires, six missels et quinze livres d'heures dont les «Très Riches» aujourd'hui visibles non pas, malheureusement, à Bourges mais au musée Condé, de Chantilly.
Retour à Bourges, à sa cathédrale et à ce qu'en écrivit Stendhal dans ses «Mémoires d'un touriste». Stendhal : «Saint-Etienne, c'est le nom de cette cathédrale, l'une des plus belles de France, fut commencée en 845, à l'époque de cette lueur de prospérité que les arts durent à Charlemagne ; elle n'a été terminée qu'après plusieurs siècles. Le portail de l'église, auquel on arrive par un perron de douze marches, a cent soixante-neuf pieds de largeur. Le bas-relief au-dessus de la porte principale représente le Jugement dernier. Pendant les guerres de religion du XVIe siècle, les protestants cassèrent la tête à la plupart des saints de la façade ...
J'éprouve l'impossibilité complète de donner une idée de cette église, que pourtant je n'oublierai jamais. Elle n'a qu'une tour, elle a la forme d'une carte à jouer, elle est divisée en cinq nefs par quatre rangées d'énormes piliers figurant des faisceaux de colonnes grêles et excessivement allongées ...
Tout ce que je puis dire de l'intérieur de cette vaste cathédrale, c'est qu'elle remplit parfaitement son objet. Le voyageur qui erre entre ses immenses piliers est saisi de respect : il sent le néant de l'homme en présence de la divinité.»
Comment mieux écrire le trouble et la plénitude qui saisissent celui qui entre aujourd'hui en ce lieu ? Et comment, sauf à évoquer le nombre d'ors, les obscurités de la crypte et la maîtrise du temps qui n'est pas encore devenu éternité, saisir les pleines raisons de ces sensations contraires ? Et puis le choc dont nous parlions la semaine passée ; le choc ressenti à l'orient des deux tours : la «Tour Sourde» du sud, privée de cloches et au nord la «Tour de Beurre» financée par les Indulgences qui permettaient aux fidèles de manger gras durant le Carême. Le choc dont nous parlerons plus en détail la semaine prochaine.
(A suivre)