Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07055.jsonl.gz/128

"Récit proche du rêve, LE RETOUR est un très beau film, de structure très sobre. Un poème rude et tragique, en même temps qu'un lent voyage au travers d'une nature étonnante, parfois inquiétante. Une plongée aussi dans un monde intérieur.
Au soir d'une journée où ils se sont bien disputés, Andreï (15 ans) et Ivan (dit ""La Crevette"", 13 ans) découvrent que leur père est de retour au foyer après une douzaine d'années d'absence. Les retrouvailles sont difficiles. Andreï semble vouloir s'accommoder de cette soudaine réapparition, tandis qu'Ivan oppose une fin de non-recevoir agressive. Quant à leur mère elle paraît indifférente.
La vie des deux frères sera bouleversée par le retour de ce père dont ils n'avaient gardé qu'une vieille photographie. Est-ce bien lui d'ailleurs? Il semble que oui. Mais pourquoi alors est-il revenu après tant d'années d'abandon? Ce père, dont les deux garçons ne savent que très peu de choses, il va les emmener avec lui, au cours d'un voyage de quelques jours dans la région des lacs et des forêts du Nord, jusque sur une île lointaine où les deux frères tenteront de trouver quelques réponses aux questions qu'ils se posent.
LE RETOUR oscille entre le conte tragique, la parabole existentielle et le récit d'un affrontement (parfois freudien) entre deux fils et leur père. Un film ""à trois"" dans la mesure où la mère n'intervient guère, une histoire violente parfois, nostalgique aussi, qui tient en haleine autant par ce qu'elle montre que par les mystères qu'elle cache. Un cinéma rude comme peut l'être un film russe, aux images superbes, aux décors tranchants: on pense tout de suite à Tarkovski, et c'est un compliment pour Andrej Zvjagintsev, cinéaste à ce jour inconnu et qui vient de remporter, avec LE RETOUR, le Lion d'Or du dernier Festival de Venise. De formation théâtrale - on relèvera sa parfaite maîtrise de la direction des acteurs, tout spécialement celle des deux garçons - ce jeune cinéaste de 38 ans frappe fort avec un film surprenant et difficile d'accès.
Les événements racontés s'étendent sur sept jours, et le temps qui s'écoule n'est ponctué que par les menus incidents de la route. La tension qui s'installe peu à peu ne résulte pas d'un banal suspense, mais de la lente évolution des rapports triangulaires. Un long voyage qui évoque par moments le délicat passage de l'enfance à l'âge adulte, avec les premières expériences qu'il s'agit d'assumer seul. Une vie en commun difficile qui semble remettre en question jusqu'à la notion même d'autorité.
Comme chez Tarkovski, la nature occupe ici une place essentielle: la pluie et le vent, les arbres et l'eau imprègnent de leur présence les étapes du voyage. Premier long métrage de son auteur, LE RETOUR est avant tout un film visuel, splendide, et une forme de narration épurée, où les quelques paroles échangées se limitent au strict minimum.
Reste bien sûr posée la question du sens à donner à cette fable surprenante, imaginée par un cinéaste talentueux. Questionné à Venise par des journalistes, Andrej Zvjagintsev s'est refusé à donner une réponse, souhaitant laisser à chacun le soin de se faire sa propre opinion, selon sa sensibilité. Au spectateur donc de découvrir ce qu'il y a ""derrière le miroir"", derrière toutes ces images superbes, comme derrière les photos qui constituent la ponctuation finale d'un film à la fois classique, dépouillé et profondément envoûtant.
Andrej Zvjagintsev
Né à Novossibirsk en 1965, Andrej Zvjagintsev se destine d'abord au théâtre. Acteur pendant de nombreuses années, il essaie sans succès de mettre sur pied, avec des amis, une troupe expérimentale. En 1988, après quelques années dans la pub, il découvre le cinéma et suit des cours (dès 1993) au Musée du cinéma de Moscou, tout en continuant à jouer sur les scènes de théâtre. Remarqué par le directeur d'une chaîne de TV indépendante (la REN FILM), il est amené en 2000, après avoir tourné quelques ""séries"", à réaliser son premier film. Ce sera LE RETOUR, qui lui demandera deux ans de travail."
Antoine Rochat