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La Tour de Muztagh
PAR J. M. HARTOG
Avec 2 illustrations ( 64, 65 ) C' est Martin Conway qui, en août 1892, lors de la première exploration du Glacier de Baltoro supérieur, découvrit la Tour de Muztagh et lui donna son nom. Il déclare que c' est la plus belle cime du massif; au point de vue de la beauté des formes, elle ne le cède qu' à l' insurpassable Cervin. Mais, ajoute-t-il, « l' aspect extrêmement abrupt qu' elle présente lorsqu' on l' observe des pentes supérieures du glacier de Baltoro est trompeur; ce pic effilé a de vastes flancs, et son arête SW semble tout à fait accessible. C' est le sommet que nous aurions dû gravir, car sa situation est splendide. » Pour le général C. G. Bruce, qui accompagnait Conway en qualité d' officier de liaison et dirigeait les transports, la Tour est une réplique du Cervin, mais infiniment plus grandiose.
En « turki » - langue du Turkestan - Muz signifie « glace » et tagh « montagne ». G.O. Dyhrenfurth a contesté la validité de cette appellation, disant que la Tour est essentiellement une arête rocheuse, ce qui n' est pas tout à fait exact, car toute la face nord, depuis les corniches qui ourlent les crêtes jusqu' aux bassins glaciaires qu' elle domine, est revêtue de glace ou de séracs suspendus.
En 1909, le duc des Abruzzes dirigea une expédition dont le but était d' explorer et de photographier cette partie du Karakorum, d' en dresser la carte et de faire des ascensions. Il était accompagné du photographe Vittorio Sella, dont les meilleures vues sont encore aujourd'hui ce qu' on a fait de mieux en photographie alpine. La publication de la célèbre téléphoto de la Tour de Muztagh valut à cette sommité une renommée universelle. La relation officielle de l' expédition * dit que l' aspect de cette montagne surpasse toute imagination; elle est si singulière dans ses formes qu' au autre cime connue ne peut lui être comparée. Elle paraît être, et elle est peut-être, un véritable monolithe, formée d' un seul bloc, sans trace de brèche ou de cassure, ou de couches géologiques.
Ainsi naquit la légende du pic inaccessible. Mais la téléphoto mentionnée n' était pas la seule vue de la Tour rapportée par V. Sella de son expédition. L' ouvrage de 1912 en a publié une autre, 1 F. de Filippi, Karakoram and Western Himalayas, London 1912. 168 montrant la face sud avec une bonne partie des arêtes NW et SE, si différente des formes symétriques de la téléphoto qu' il est difficile au premier abord de les identifier comme se rapportant à la même montagne. Les deux vues sont prises de points formant un angle d' environ 90 degrés. La troisième expédition importante dans le bassin du Baltoro, en 1929, était aussi italienne. Le duc de Spolète, neveu du duc des Abruzzes, en était le chef; le professeur Ardito Desio en assumait la direction scientifique. Elle eut pendant six mois son camp de base à Urdokas ( orthographe de Y Alpine Journal. NDT ), sur la rive gauche du glacier de Baltoro, non loin de la Tour de Muztagh. Cette expédition a fixé la hauteur de la Tour à 7273 m, et établi les principaux caractères de sa structure \ Si on l' observe du point de jonction des glaciers Younghusband et de Baltoro, la Tour de Muztagh semble avoir un second sommet sur son arête SE. C' est peut-être le Black Tooth de Ferber; Desio l' appelle la Punta Bassa del Muztagh, et en a déterminé la hauteur à 6719 m. Bien que, vu sous certains angles, ce point semble très proéminent, sa vraie nature se révèle à qui le considère d' un autre point de vue: c' est tout simplement un coude de l' arête SE.
G. Irving a publié en 1935 une photo de la Tour de Muztagh avec la légende: « L' ultime forteresse de la nature », et déclare que c' est probablement le plus invincible de tous les grands sommets, car il n' y a aucun point faible dans les formidables précipices qui le défendent. Aussi faudra-t-il attendre jusqu' en 1956 les premières tentatives d' ascension. Cette année-là, une expédition anglaise attaqua la montagne par son arête NW, tandis qu' une équipe française livrait l' assaut par l' arête SE. Les quatre membres de l' une et de l' autre expéditions parvinrent tous au sommet.
J' avais 14 ans lorsque, jeune collégien à l' Ecole de Westminster, je lus pour la première fois The Romance of Mountaineering 2. Six mois plus tard je découvris les remarques toutes différentes de Conway sur la Tour de Muztagh. A partir de ce moment, cette cime figura sur ma liste; mais l' occasion de réaliser mon rêve d' ascensions dans la région de Baltoro ne se présenta que vingt ans plus tard. Lorsque, au Nouvel-An 1955, il s' avéra que l' expédition pourrait avoir lieu en été 1956, je pressentis mes plus intimes compagnons de courses. Toutefois, il n' est pas facile aux hommes de ma génération d' obtenir trois mois de congé et de réunir la somme nécessaire. En mai pourtant, une lettre de Ian McNaught Davis, alors en Afrique, m' annonça qu' il était dispose à m' accom et à partager la responsabilité financière de l' aventure. Les deux autres membres de l' équipe, Joe Brown et Tom Patey, ne se joignirent à nous qu' en mars 1956, moins de trois semaines avant le départ de notre bateau. Entre temps, je m' étais occupé des innombrables formalités, démarches, recherches, discussions qu' exige une telle expédition. Bref, le jeudi après Pâques tout le matériel et les vivres étaient à bord de notre bateau à Liverpool.
Fin avril nous étions à Rawalpindi, on nous fûmes rejoints par le capt. Riaz Mohammad, ingénieur pakistanais, qui fut notre officier de liaison. Là, de même qu' à Karachi, l' incroyable bienveillance et le dévouement de nos correspondants nous aidèrent à venir à bout des nombreuses formalités avec un minimum d' ennuis et de délais. Nous-mêmes et tout notre matériel fûmes transportés par avion à Skardou. Ce vol, qui vous emmène près du Nanga Parbat, puis vous fait remonter les gorges de l' Indus, parmi les cimes vierges qui bordent la route, est un des plus intéres- 1 La relation monumentale de l' expédition italienne de 1929 forme un gros volume in-4° de 600 pages, illustré de 34 planches et de 253 illustrations dans le texte, avec 8 panoramas, 40 cartes et des croquis topographiques.
2 Ouvrage de G. Irving, traduit en français sous le titre « La conquête de la montagne », Paris 1936.
sants qui soient au monde. Skardou, résidence du gouverneur politique du Baltistan, possède un bureau de poste et un hôpital. Nous y complétons nos achats de vivres pour les porteurs recrutés sur place. Nous y sommes rejoints par quatre Hunzas venus par air de Gilgit. Ils devaient nous servir de porteurs en haute altitude.
Il y a onze journées de marche de Skardou à Urdokas, notre dépôt de base sur le glacier de Baltoro. En arrivant nous sommes obligés de congédier nos Hunzas, qui refusent de prendre des charges - jusque-là ils n' ont porté que leurs effets personnelsNous les remplaçons par six des meilleurs Baltis engagés à Skardou. Ces Baltis, sélectionnés avec soin, ne manquèrent pas de bonne volonté. Bons montagnards, ils montèrent vaillamment avec leurs charges jusqu' à 5500 m. Pour trois d' entre eux, ce fut l' altitude limite; les trois autres poussèrent jusqu' à 6100 m; nous n' avons pas essayé de les emmener plus haut.
Plan de campagne L' étude de la littérature, des cartes et des photos nous avait donne une idée assez complète de notre montagne; toutefois ce n' est qu' après avoir reçu du professeur Desio deux photos aériennes prises lors de son vol de reconnaissance autour du K2 qu' il me fut possible de réconcilier les aspects disparates de la montagne fournis par les photos prises du sol et de me rendre compte exactement de sa vraie structure.
La Tour de Muztagh a deux arêtes principales, NW et SE, chacune aboutissant à un sommet. Entre ces deux points culminants, d' altitude sensiblement égale et distants de moins de 400 mètres, la crête s' affaisse en une selle profonde d' une trentaine de mètres *. La partie inférieure de la face méridionale est divisée en deux panneaux par l' arête sud, qui tombe d' abord abruptement, puis s' étire horizontalement sur près de deux kilomètres. Le panneau ouest domine le bassin supérieur d' un tributaire du glacier de Changaran; au panneau oriental est accroché un glacier suspendu qui domine à son tour un tributaire du glacier Younghusband.
La moitié occidentale de cette face sud est rocheuse, verticale et même surplombante par endroits, trop abrupte pour retenir la neige. Elle est haute de 1200 à 1500 m, soit presque le double de la partie orientale. Celle-ci, mi-rocher mi-glace, retient la neige qui alimente le glacier suspendu au-dessous. Durant notre séjour, nous avons vu des avalanches balayer cette paroi, de même que la face nord qui tombe sur le glacier de Moni. La face nord, cuirassée de neige et de glace, est extrêmement abrupte, haute de 1800 à 2400 m. Les quelques plaques rocheuses visibles sont des falaises verticales sous un glacier suspendu.
Toutes les arêtes sont longues. Celle du NW tombe brusquement sur le Col W, puis se prolonge dans la même direction sur plus de 3 km, formant un dôme neigeux secondaire ( plus de 6000 m ) avant de se perdre hors de vue. L' arête SE est un peu moins redressée, mais ses flancs sont aussi précipitueux que ceux de l' arête NW. Comme c' est souvent le cas dans l' Himalaya, les plus grosses difficultés se rencontrent dans l' escalade des flancs pour atteindre la crête.
L' arête sud a été brièvement mentionnée. De toute évidence, ce n' est pas celle que l'on choisira pour une première attaque de la montagne.
Notre plan avait été communiqué au Gouvernement du Pakistan en septembre 1955. Notre intention était de remonter le glacier de Chagaran pour atteindre de là l' arête NW. Si ce premier projet devait échouer, nous nous tournerions alors contre l' arête SE, beaucoup plus longue, mais 1 Comme au Cervin ( T. ). 170 sensiblement moins rapide dans sa partie supérieure. Cette arête « de rechange » devrait être abordée à partir d' un camp de base installé sur le glacier Younghusband, ce qui impliquerait de plus longs portages et coûterait plus cher.
Il n' y avait aucun avantage à aller d' abord au glacier Younghusband, aussi, après avoir congédié nos porteurs hunzas, nous installâmes notre camp de base sur le glacier de Muztagh, à l' altitude de 4285 m. A partir de ce moment, nous quatre et Riaz avons travaillé dur, poussant des reconnaissances et transportant des charges.
Le temps ( météorologique ) devait être un facteur décisif, et nous fîmes notre profit des avis judicieux du colonel Ata Ullah, qui était au K2 avec les expéditions américaine et italienne en 1953 et 1954. Nous ne devions compter que sur quelques beaux jours dans le mois, et nous préparer à attendre patiemment, bloqués dans chaque camp, la fin de la tempête. Une tactique de siège en quelque sorte.
Nous avions l' équipement normal pour une petite expédition himalayenne en haute altitude. Toutefois, nous avions emporté 600 mètres de cordes fixes avec pitons et mousquetons. Au dernier moment, à la suggestion de Joe, nous avions ajouté quelques pitons de 22 cm à rainures pour la glace; ils nous furent très utiles. Nous n' avions pas d' oxygène.
Notre but était d' atteindre le sommet dans la dernière semaine de juin ou la première semaine de juillet, et tout notre horaire comme notre plan d' action, y compris notre départ d' Angleterre, avait été établi en remontant depuis cette date.
Camps I, II et III Tout naturellement, il s' établit une sorte de routine dans l' installation des camps. Tout d' abord deux d' entre nous partaient en reconnaissance, portant des charges qu' ils laisseraient sur place si, au début de l' après, ils n' avaient pas rencontré un site convenable pour le camp. Ensuite nous, les quatre sahibs, avec quatre porteurs, montions des charges et trouvions un emplacement pour le camp. Puis le temps se gâtait et nous descendions tous au camp de base pour ne pas consommer les vivres d' altitude apportés à grand' peine; après quoi nous accumulions de la mauvaise humeur jusqu' à ce que le temps s' améliore. Alors nous repartions gaiement à l' assaut. Deux de nos Hunzas étant à Urdokas pour garder le dépôt de base, nous n' en avions que quatre pour approvisionner les camps supérieurs; aussi, pour gagner du temps, nous prenions tous des charges.
Personne n' avait jamais abordé le glacier de Chagaran; c' est donc là que commença vraiment notre travail d' exploration. Mac et moi fîmes la première reconnaissance, tournant la base de l' in cascade de séracs par les moraines croulantes de sa rive nord. Par la suite, une sorte de piste se créa dans le gravier et la poussière qui bordent le glacier. Plus haut, la glace s' appuyait sur une rampe très inclinée de dalles polies, les plus lisses que j' aie jamais recontrées. Il fallut donc forcer le passage dans les séracs; toutefois, la pente du glacier s' adoucissant, la tâche ne fut pas trop difficile.
Le camp I ( 4835 m ) fut placé sur le toit en terrasse de deux séracs contigus, chaque plateforme mesurant environ 4 mètres de large, avec entre deux une crevasse de 30 centimètres. Cette partie du glacier formait une troupe convexe, et le camp était connu pour les bruits continuels qui se produisaient sous le tapis de sol des tentes. Ce n' étaient parfois que des craquements et des gémissements, mais assez souvent survenait une effroyable convulsion, comme si tout allait s' effondrer. Il nous semblait cependant qu' à moins d' un effondrement catastrophique du glacier tout entier, la pire chose qui pût arriver était que les deux séracs s' inclinent l' un contre l' autre, laissant les tentes indemnes sur leur sommet. Néanmoins, nul d' entre nous ne fut jamais à l' aise au cours des nuits agitées au camp I, les porteurs moins que tous les autres.
L' itinéraire pour gagner le col au pied de l' arête NW - je l' appellerai Col Ouest - n' était pas clairement visible du camp I. Jusqu' ici nous ne l' avions pas même aperçu: notre première reconnaissance nous avait amenés au milieu d' une cascade de glace infranchissable. La seconde tentative, faite par Tom et moi-même, nous fit découvrir un cheminement facile sur le glacier enneigé vers l' emplacement du camp II, d' où l'on voyait toute la route jusqu' au Col Ouest où nous nous proposions de placer le camp III. La branche orientale du glacier de Chagaran que nous avions remontée nous avait conduits dans un vaste bassin neigeux, pas trop incliné, dominé par la face sud de la Tour. Le site me rappelait la face ouest du Weisshorn, en plus raide et plus imposant, le sommet trônant 3000 m plus haut dans le ciel.
A la montée, mon allure naturelle est très lente, tandis que Tom, qui n' a que 24 ans, va très vite. 11 fut toujours le plus rapide de toute l' équipe. Aussi, parvenus au-dessus des crevasses, nous enlevâmes la corde et Tom monta jusqu' au pied du col. Nous n' avions pas de charge, et nous pûmes jouir à notre aise du paysage qui nous entourait. Pour tous deux, c' était le plus haut point où nous fussions montés ( 5540 m ).
Ces reconnaissances, et la navette pour le transport des charges, nous procurèrent un autre avantage, l' acclimatation. Le seul effet de l' altitude auquel nous fûmes vraiment sensibles était l' essouffle. Ce jour-là, avant que j' aie acquis une technique de respiration profonde, j' étais passablement « pompe ». On était au 2 juin.
Le 3, Joe, Mac et moi montâmes les premières charges au camp II, tandis que les porteurs faisaient la navette entre les camps inférieurs. Mais le temps se gâta. Le lendemain, le baromètre avait baissé de 4,5 mm; nous redescendîmes au camp de base pour une semaine de blizzards et d' ennui. A part la lecture et la rédaction des notes, nos distractions consistaient à faire rouler des blocs ou à nous promener à Urdokas ou vers le Col de Muztagh.
Le 13 juin, nous étions de retour au camp I, et le 14 nous installâmes le camp II. Le 15, Joe et moi fîmes une veine tentative pour atteindre le Col Ouest. Du camp II, il y a d' abord une marche pénible mais facile sur le névé jusqu' au pied de la pente de glace conduisant au col. Cette pente, haute de 360 m, a une inclinaison continue de 40 degrés ( mesurée au clinomètre Abney ). Nous l' entreprîmes joyeusement, ayant remarqué que sa raideur s' atténuait à mi-hauteur. Mais il est bien dans le ton de la montagne que ces pentes « faciles » s' avèrent souvent beaucoup plus rapides lorsqu' on est dessus. L' altimètre marquait 6050 m lorsque nous nous arrêtâmes au pied de la partie supérieure, trop rapide pour être gravie sans assurage. Une mince couche de neige recouvrait la glace lisse et dure comme du verre. Il n' était pas question de faire monter ici des porteurs sans placer une corde fixe. Or nos réserves de cordes étaient au camp de base ou à Urdokas: nous n' avions pas encore compris que l' ascension de la Tour serait difficile.
Le lendemain tout le monde, porteurs compris, se mit en route. Mac et Tom en tête avec 100 mètres de corde - tout ce que nous avions au camp II -, tandis que Joe et moi faisions les bêtes de somme. Les charges furent déposées 60 mètres au-dessus du point extrême atteint la veille, puis Mac et Tom grimpèrent jusqu' au col. Ils revinrent très impressionnés par ce qu' ils avaient vu, et dès ce moment nous regardâmes la montagne avec d' autres yeux.
En discutant la course, là-bas en Angleterre, l' un de nous avait émis l' idée que l' arête NW n' exige peut-être qu' une grimpée pénible dans la neige. Maintenant nous savions qu' elle serait peut- être au-dessus de nos possibilités. Du coup, le moral de l' équipe monta de plusieurs degrés. Chacun de nous avait quelque chose dans quoi planter les dents. Pour moi, je croyais l' ascension possible, mais très dure. Joe déclarait que ce serait sa plus difficile escalade. Pour moi, moins familiarisé que lui avec le vertical, cela signifiait la plus exposée et la plus dangereuse... Le lendemain, 17 juin, le temps se gâta de nouveau et nous dames redescendre une fois de plus.
Le 18, comme j' arrivais au camp de base, on me remit une lettre de Guido Magnone, chef de l' expédition française 1956 au Karakorum, par laquelle il m' informait qu' eux aussi en voulaient à la Tour. Leur intention avait été de placer leur camp de base sur le glacier de Chagaran, mais ils se proposaient maintenant le glacier Younghusband.
Cette nouvelle nous alarma; notre seule consolation était que les Français ne pourraient pas entreprendre grand' chose tant qu' il neigerait. Notre abattement se dissipa lorsque nous eûmes répondu à la lettre de Magnone, et au reçu d' un lot de lettres d' Angleterre. Mais le mauvais temps persistait.
Le 26 juin, nous eûmes la visite de G. Magnone, Paul Keller et capt. Usman Ali. Après cinq minutes de conversation plutôt conventionnelle, nous nous installâmes dans la tente pour bavarder gaiement et librement sur l' alpinisme en général et sur les problèmes du Baltoro en particulier. On servit le thé avec biscuits, beurre, miel, etc. Une fois dissipée la réserve initiale, nous éprouvâmes un vrai plaisir à voir les Français. Ils étaient en ce moment très déprimés par le mauvais temps mais aussi par ce qu' ils avaient aperçu de la montagne; cependant ils nous invitèrent cordialement à leur rendre leur visite et nous firent cadeau de deux boîtes de jus de fruit.
Il va sans dire qu' ils étaient habillés correctement et rasés de frais. Nous, au contraire, avions des mines hirsutes et aurions tous été enfouis dans nos sacs de couchage si Joe, ayant dû sortir, n' avait aperçu, dans les tourbillons de grésil, nos visiteurs brassant péniblement la neige sur le glacier. J' eus tout juste le temps d' enfiler quelques vêtements et des souliers pour les recevoir.
Deux jours plus tard nous étions de nouveau sur la montagne, et commencions à installer le camp III sur le Col Ouest. Il fallut d' abord équiper le passage de cordes fixes, dont un peu plus de 300 mètres furent placés avant de pouvoir monter les premières charges. Au-dessus de la pente de glace régnait une falaise rocheuse présentant les mêmes caractères que la face sud en général, c'est-à-dire plâtrée de neige et de glace, très abrupte et coupée de surplombs. Cette paroi était entaillée d' une cheminée de 25 mètres aboutissant directement au Col Ouest. Du bas de la cheminée, une traversée d' une centaine de mètres de long de la base de la muraille conduisait aux cordes qui pendaient sur la pente de glace. Ces cordes attachées bout à bout étaient fixées tous les 15 mètres environ par des pitons plantés dans la glace ou le rocher.
La situation du camp III, installé à 6180 m sur une terrasse de glace de la dimension d' un court de tennis, était splendide. La glace avait fondu entre la corniche et le fil rocheux de la crête, si bien qu' on pouvait toujours recueillir de l' eau en creusant à 10 cm de profondeur.
A partir de ce point, l' arête se redresse d' un élan impressionnant; il était évident que les difficultés rencontrées jusqu' ici n' étaient qu' un avant-goût de ce qui nous attendait plus haut. Tom a qualifié de TD ( très difficile ) le passage d' un mur de 4 mètres au-dessous du camp III. Une fois les cordes posées, chacun, porteurs compris, s' y fia absolument. Les crampons étaient indispensables sur la glace.
A Vassaut du pic terminal - Le camp IV et les sommets Le 1er juillet, Mac et moi partîmes reconnaître un emplacement pour le camp IV. Nous pûmes constater que l' arête qui semblait au premier abord d' une raideur impossible, « irait » néanmoins. Pendant ce temps, nos deux camarades et les porteurs s' occupaient à approvisionner le camp III en vivres et en combustible pour 60 journées d' homme. C' était là notre dernier avant-poste pour l' attaque; c' est de là que nous lancerions l' assaut final.
Les 300 m au-dessus du col furent d' une difficulté soutenue; il fallut là aussi placer des cordes fixes. Le lendemain, Joe et Tom prirent la tête, tandis que Mac et moi suivions avec des charges pour équiper le camp IV. A 16 h. 30 toutefois, nous nous rendîmes compte que nous n' étions pas assez haut. Une fois de plus on déposa les charges.
Nous étions maintenant sur l' arête NW proprement dite. Au-dessus du camp III, après une section presque horizontale ourlée de corniches, l' arête se redressait, neige et glace sur une hauteur de 110 mètres; puis venait une section de rochers entremêlés de glace. L' escalade était très scabreuse. Notre ligne d' ascension dominait la paroi sud, qui plongeait verticalement à notre droite sur le glacier. A gauche, les neiges et les glaces de la face nord se repliaient en corniches. L' arête n' était pas en lame de couteau, mais large d' une trentaine de mètres. Si nous nous tenions sur le flanc sud, c' était pour profiter des rochers où nous pouvions dégager des prises et planter des pitons pour les cordes fixes. Les sections purement en glace étaient les plus raides. Le cheminement y était moins sûr, les progrès ralentis par la nécessité de tailler des marches.
Notre intention était de placer le camp IV sur un épaulement de l' arête que nous avions repéré d' en bas, au-dessus du ressaut impressionnant dominant le camp III. Tous nous ressentions la fatigue de l' effort fourni; toutefois cet épuisement était dû en partie au manque de nourriture: pendant ces trois derniers jours, nous n' avions absorbé chacun que 350 grammes d' aliments solides par jour, au lieu de la ration habituelle de 1025 grammes.
Nous étions encore dans nos sacs de couchage, le lendemain matin, lorsque les porteurs arrivèrent du camp II. Le temps n' était pas encore assez beau pour entreprendre l' assaut du sommet, bien que nous fussions maintenant équipés et approvisionnés pour cela. A la nouvelle que Riaz devait être malade d' une pneumonie au camp II, Tom descendit en hâte voir ce qui en était. Le 5 juillet Mac et Joe se mirent en route pour installer le camp IV et tenter d' atteindre le sommet le lendemain.
Il m' est difficile de donner une description adéquate de la suite de notre ascension. Du fait, en partie, qu' il s' agit d' une « première » - il est notoire que les impressions enregistrées au cours d' une « première » pèchent par défaut d' objectivité -, d' autre part, parce que chacun de nous quatre plaçait en des endroits différents les passages les plus difficiles. Une chose est certaine: sans l' assurance des cordes fixes, il eût été déraisonnablement téméraire de tenter l' ascension de cette arête. Une charge de 20 kg vous déséquilibre au point que la moindre faute peut causer la catastrophe. En outre, si la tempête était survenue, il eût été impossible de redescendre sans l' aide des cordes fixes. Je ne tiens pas à entamer ici une discussion sur la technique employée. Je dirai simplement que pour nous ces méthodes n' ont diminué en rien la valeur de notre entreprise ni le plaisir que nous y avons pris; que les Français ont employé des moyens exactement identiques sur l' autre versant de la montagne; et qu' enfin, je le répète, sans ces mesures de sécurité l' ascension n' eût peut-être pas été possible. Dès lors l' entreprise n' aurait plus été justifiée.
Les passages scabreux sur les vires rocheuses, à travers les couloirs de glace, sur les pentes de neige instable, une fissure dans la paroi, la chevauchée d' un bloc barrant la sortie d' une cheminée verglacée, tout cela me parut beaucoup plus terrible la première fois que par la suite, tant à la montée qu' à la descente.
Au-dessus de la dernière corde fixe, l' arête était barrée par un mur vertical. Joe tourna l' obstacle par la droite, par une traversée horizontale dans la face sud, sur un terrain assez semblable à celui que l'on parcourt en tournant le Grand Gendarme de l' arête nord du Weisshorn. A l' angle même du mur, il fallait enjamber une fissure, avec un vide de 1200 m sous les pieds. A la descente, Joe déroula un filin de nylon de 70 mètres que nous utilisâmes en rappel.
La tente du camp IV fut dressée sur le fil de la crête une centaine de mètres au-dessus de ce passage. La première caravane piocha un mètre de glace pour construire ensuite une plateforme de cailloux. Lorsque, le lendemain soir, je vins y bivouaquer avec Tom, la couchette extérieure me fut dévolue. En cherchant quelque chose sous mon Lilo, je constatai que je voyais toute la face sud à travers une large déchirure du plancher de la tente.
Le 6 juillet, Mac et Joe ouvrirent la trace du camp IV au sommet. Tous deux parlent de cette journée comme de l' une des plus pénibles de leur vie. Il était 18 h. 30 lorsqu' ils parvinrent au sommet ouest; ils allèrent encore jusqu' à la selle entre les deux points culminants, puis revinrent bivouaquer sur l' arête, à une centaine de mètres au-dessous du sommet W.
Le lendemain, 7 juillet, Tom et moi suivîmes les traces de la cordée Mac et Joe. Une longue montée sur une pente roc-neige et glace qui se redressait dangereusement nous amena devant la première des barres rocheuses s' étendant de la face sud jusqu' au milieu de l' arête. Joe avait essayé de pitonner cette muraille surplombante, mais les clous ne tenaient pas. Il dut traverser en-dessous pour tourner les rochers extrêmement abrupts, puis remonter à l' arête par un couloir rempli de neige pulvérulente, profonde d' un mètre et sans adhérence à la glace sous-jacente. Au-dessus, une falaise de glace et des séracs faisaient pendant au mur rocheux; sous ses pieds, 1800 m de vide absolu jusqu' au glacier de Moni. La remontée de ce couloir fut extrêmement laborieuse, sous la menace constante de l' avalanche. Lorsque nous y passâmes, le jour suivant, les marches s' étaient quelque peu consolidées; le danger était moindre, bien que la prudence fût de rigueur. Mais pour nos camarades Mac et Joe, la remontée du couloir fut quelque chose d' effroyable, une besogne harassante, avec de la neige jusqu' à la poitrine, dans laquelle il fallait ouvrir une trace en zigzag à la recherche du fond le plus solide.
Le couloir, haut de 70 m, débouchait sur une nappe de glace vive aboutissant à des rochers. Après deux longueurs de corde, venait une pente de neige redressée à la fin en un raide talus de 30 mètres. Ce passage surmonté, le sol leur manqua brusquement sous les pieds: ils étaient sur le sommet ouest, une mince crête culminant au sud. Vu d' ici, le sommet oriental apparaît comme un élégant cône de neige étayé à sa base par un mur rocheux de 3 à 4 mètres. En fait, c' est une crête de neige effilée en lame de couteau, la plus étroite que j' aie jamais rencontrée, coupée par le ressaut vertical mentionné ci-dessus.
Bien que le sommet oriental parût être plus élevé, Mac et Joe n' eurent pas le courage de l' attaquer. Evidemment, il était déjà tard; le bivouac était de toute façon inévitable. Ils redescendirent donc une centaine de mètres et trouvèrent un creux entre les rochers de la face sud et les neiges du flanc nord. Mac avait toujours pensé qu' il faudrait bivouaquer, et tous deux y étaient préparés, sauf qu' ils manquaient de vivres et surtout de liquide ( ils n' avaient pas de réchaud ). Le poids de ce qu' il conviendrait de transporter dans cette partie finale de l' ascension avait donné lieu à de longues discussions.
Quoi qu' il en soit, nos camarades n' eurent pas une trop mauvaise nuit; ils purent même dormir un peu. Joe n' enleva pas ses souliers. De bonne heure au matin ils reprirent la descente, ayant faim et surtout soif. Nous les rencontrâmes à 9 h. 30 sur la pente neige-glace du versant nord, et ils nous racontèrent leur journée. Ils nous offrirent les vêtements fourrés spéciaux prévus pour les bivouacs; mais comme nous avions déjà trois heures d' avance sur leur horaire de la veille, nous espérions être de retour au camp IV avant la nuit. Ils en doutaient fort. Cependant Tom et moi pensions que, moins charges, nous irions d' autant plus vite. Nous arrivâmes au sommet ouest à 14 h. 30, soit quatre heures plus tôt que nos camarades, grâce au fait que nous avions pu profiter de leurs traces. Tom m' y précéda de dix minutes; il était en train de hucher les Français lorsque je le rejoignis.
Le camp français ( c' était leur IVe ) se trouvait à 600 mètres au-dessous, au milieu du glacier suspendu. On distinguait un petit point noir près de la tente, et deux autres sur la pente de glace conduisant à une échancrure de l' arête SE. De vagues cris, totalement inintelligibles, nous parvenaient d' en bas, auxquels Tom répondait par des huchées. Les deux silhouettes qui étaient sur la pente descendirent rapidement vers le camp. La veille, Joe et Mac avaient aussi aperçu le camp des Français et avaient lance des appels; mais, comme nous l' apprîmes plus tard, l' équipe était sous la tente en train de faire un bridge.
Encordés de nouveau, Tom et moi partons en direction du sommet est. Mac et Joe pensaient qu' il était plus élevé; ils avaient même fait un pari sur ce point: de combien de mètres dépassait-il le sommet ouest? J' ai déjà dit comment il se présentait à nous. Tom allait devant, tandis que je l' assurais sur mon piolet enfoncé jusqu' à la tête dans la neige de la crête. De chaque côté, les pentes plongeaient en formidables précipices. Celui de la face sud n' était que de 600 mètres; tandis qu' au nord, où Tom aurait pu glisser, le vide était de 2500 m jusqu' au glacier. En cas d' alerte, je devais me jeter de l' autre côté. Tout cela avait été prudemment convenu entre nous avant que Tom, chaussé de crampons, ne commençât la traversée.
Le ressaut rocheux ne dépassait guère trois mètres, mais c' était une dalle lisse, et la fissure qui la barrait obliquement sur les deux tiers de sa hauteur était peu profonde et encombrée de débris. A la troisième tentative, Tom réussit à se hisser sur une ride où crochaient deux pointes de crampon, puis à se rétablir sur la lèvre de la fente ( bien que débarrassée de son gravier, elle n' offrait qu' un piètre appui ) pour saisir enfin ce que les Français appellent une prise d' arrivée. L' obstacle surmonté, Tom planta un piton d' assurage, auquel il accrocha à mon intention une boucle de corde en guise de prise supplémentaire. Au retour, nous avons franchi ce mur à l' aide d' un rappel.
Si j' avais été premier de cordée, j' aurais certainement demandé l' appui d' une épaule pour forcer ce passage. Ce qui augmentait sa difficulté, c' est que la neige folle de la crête constituait un tremplin de départ extrêmement fragile. La dalle est du 5e degré, et Tom s' en tira brillamment.
A partir de ce point, il me demanda de prendre la tête pour gravir les 50 derniers mètres jusqu' au sommet oriental. Je ne m' étais jamais trouvé sur une arête aussi étroite et aussi scabreuse. La neige était légèrement croûtée en surface et dessous granuleuse comme du sable. Nous marchions sur le flanc nord, moins incliné quoique plus exposé. Là, comme tout à l' heure, la seule défense contre une glissade éventuelle eût été de se jeter lestement dans le flanc opposé. Nous n' avancions qu' un à la fois.
Enfin le sommet est! D' après mon anéroïde, il dépasse juste de trois mètres le sommet occidental. C' est un gracieux cône de neige plumeuse, que nos pieds foulaient et tassaient sans peine. Mais il ne gardera aucune trace de notre passage, sauf le piton dans le rocher cinquante mètres au-dessous. Et c' est un piton de fabrication française!
Quelques jours plus tard, les Français ont atteint le sommet dans une bourrasque de neige, en suivant l' arête SE, c'est-à-dire par le côté opposé à celui que nous avons gravi. Ils ne sont pas allés au col ni au sommet ouest et n' ont pu savoir combien faible est la différence d' altitude entre les deux sommets.
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« The Leasowes » près Birmingham. Maison de campagne de W. Mathewsoù fut décidée h fondation de l' Alpine Club, le 6 novembre 1857 63 - Tiré de l' Alpine Journal Vol. 34 La descente II était 16 h. 30 lorsque nous quittâmes le sommet est. Le temps était splendide, la soirée magnifique. Dans toutes les directions, un merveilleux spectacle s' offrait à nos yeux. Le K2 était la vedette, tournant vers nous ses beaux rochers rouge-brun, très peu enneigés. Les autres grands pics étaient là aussi, le Broad Peak, le Gasherbrum, le Masherbrum. Ce dernier, le seul grand sommet qu' en fait nous ayons vu jusqu' ici, se présente du côté nord sous sa forme la plus majestueuse. Il semblait maintenant rapetissé. Au loin, la silhouette massive d' une grande montagne isolée ne pouvait être que le Nanga Parbat.
Tom aurait voulu hâter la descente; mais cette heure était pour moi la réalisation d' un rêve vieux de vingt ans: c' est pour gravir la Tour de Muztagh que j' étais venu. Sous mes yeux, tout autour de moi, se déroulait l' incomparable panorama du Baltoro. Je voulais en jouir pleinement, totalement, et n' allais pas gâcher ma chance en courant comme un fou, les yeux rives sur la piste. J' avais déjà réduit mes opérations photographiques au minimum. Peut-être devrais-je ajouter ici que Tom n' était pas seulement le plus rapide marcheur de l' équipe, mais aussi le plus jeune.
Toujours est-il que nous prîmes notre temps dans cette première partie de la descente. Ce n' est qu' après que j' eus bu à longs traits, sinon tout mon soûl, à cette coupe de beauté, que nous accélé-râmes l' allure. A 19 h. 30 nous étions à l' endroit où nous avions rencontré le matin Mac et Joe. La nuit tombait. J' insistai pour le bivouac.
Nous trouvâmes un coin à l' abri du vent sous un petit mur de glace, à environ 6700 m. En fait nous étions sur un point de neige enjambant une petite crevasse, à un mètre à peine de nos traces de montée. C' est là que nous passâmes la nuit, assis sur la neige. Tom ne cessait de répéter que sa circulation étant mauvaise il aurait des gelures. Je le rassurais en disant que c' était absurde, que nous avions des vêtements en abondance, que le froid n' était pas très vif, que mes pieds étaient « OK ». Ses plaintes se firent si urgentes que je commençai à le frictionner et l' entourai de mon bras. Je ne cessai de toute la nuit de lui frotter les cuisses, les jambes et les pieds. Mes propres couvre-chaussures étaient enrobés de glace; je ne pouvais atteindre les lacets, mais j' avais détaché mes crampons. J' avais avec moi des chaussettes fourrées; elles restèrent dans le sac. Comme je sentais mes orteils libres dans les souliers, que je pouvais les remuer à volonté, j' étais tout à fait tranquille. Aucun de nous deux ne dormit.
A l' aube nous bouclâmes les crampons et, encordés, reprîmes la descente. A 5 h. 30 nous étions de retour au camp IV. Pendant la nuit, Tom était si sûr d' avoir les membres gelés qu' il avait pris une drogue qu' il prétendait efficace si on l' absorbait dans les quatre heures qui suivaient les gelures. Maintenant il se sentait très mal et ne se tenait éveillé qu' à grand' peine. Il s' effondra dans son sac de couchage tandis que j' essayais de cuire quelque nourriture et de fondre de la neige. Tom était de plus en plus mal; il disait avoir de la fièvre; c' était probablement l' effet de la drogue.Vers 9 h. 30 je descendis le long de l' arête jusqu' au point d' où je pouvais apercevoir le camp III, et hélai Mac pour lui dire que nous espérions descendre dans l' après.
Lorsque je revins à la tente, Tom déclara qu' il était incapable de descendre ce jour-là. Bien que nous eussions très peu mangé et bu depuis l' avant, ni l' un ni l' autre n' éprouvions un sentiment de faim. Par contre nous avions très sommeil, et je pensai que je pouvais tout aussi bien &ter mes souliers et me glisser dans le sac de couchage. Il était alors 11 h. 30. Lorsque j' enlevai mes chaussettes, Tom qui m' observait s' écria: « Mais tu as les pieds gelés! » Je ne m' en étais pas aperçu jusqu' ici. Je me fourrai dans mon sac et Tom m' administra de la drogue. Le lendemain, c' est moi qui me sentais très mal. Pourtant il fallait descendre. Cette fois, nous devions transporter la tente, 12 Les Alpes - 1957 - Die Alpen177 le réchaud, la marmite à pression et les sacs de couchage. Après un rapide déjeuner, nous appareil-lâmes. En peu d' instants nous fûmes au ressaut de 30 mètres qu' il fallait descendre en rappel. Tom se sentait mieux que la veille; moi, bien plus mal.
Comme nous avons béni les cordes fixes! Sans elles, nous aurions été en danger constant. Je m' installai pour le rappel. Ma boucle de siège, dans laquelle j' aurais dû m' asseoir confortablement pour la descente à la corde, était autour de ma ceinture. Ne trouvant pas ma boucle de réserve, au lieu de prendre celle qui était autour de ma taille, stupidement, je passai le filin sous ma cuisse, selon la vieille méthode. Or le filin était fait d' un unique toron de nylon. Il me blessa cruellement et, à travers l' étoffe de mes vêtements, m' entama la peau à la cuisse et la nuque. A mi-descente je dus m' arrêter, tout pantelant, pour reprendre mon souffle. Je me mis à vomir; et soudain, avant que je me rende compte de ce qui arrivait, je mouillai mes pantalons, irrésistiblement, comme un petit garçon. Je me rappelle avoir pensé: « Heureusement que je n' ai pas bu grand' chose. » Arrivé au bas du rappel, je vomis de nouveau. Tom me rejoignit bientôt. Il nous restait encore environ 300 m à descendre, presque entièrement sur cordes fixes. Pour les parties les plus raides, je passai la corde dans mon mousqueton de ceinture, à la Genevoise. Au bas de chaque corde, je devais m' arrêter pour reprendre haleine... et vomir. Mais grâce aux cordes, tout se passa bien. A un certain moment, au haut d' un couloir, je perdis pied et restai suspendu à la corde fixe, retenu en outre par Tom qui m' assurait d' en haut. Dans l' état où nous étions, il n' eût pas été prudent d' avancer les deux à la fois.
Nous étions encore à une demi-heure du camp III lorsque Mac et Joe sortirent pour s' informer si tout allait bien. J' étais très faible, et quelque peu honteux. Tom leur cria que j' avais les pieds gelés et leur demanda de venir prendre mon sac. Ils montèrent à notre rencontre.
Rencontre émouvante! Ils étaient si contents de nous revoir, et nous de les revoir! J' avais ramassé un gant que Joe avait perdu en route et je le lui tendis; mon geste le toucha. Mac dit que j' étais dans un tel état d' excitation que je parlais comme si j' étais ivre. Je l' étais en effet, ivre de joie. Il n' y a pas besoin d' alcool pour cela.
Tel fut mon retour au camp III. Je fus malade pendant les vingt-quatre heures qui suivirent; bien que tout à fait lucide mentalement, je me sentais physiquement épuisé. Le troisième jour, nous descendîmes au camp II, pendant que Joe remontait seul pour chercher mon sac.
En descendant, Mac et moi, au camp II, alors que nous étions agrippés aux cordes fixes sur la pente de glace sous le col, nous fûmes surpris par une formidable chute de pierres. L' été avait commence, fondant les glaces et désagrégeant les rochers de la paroi qui nous dominait. Il y eut quatre énormes blocs, dont chacun devait peser plusieurs tonnes, accompagnés d' une grêle de fragments de moindre calibre. Mac et moi, accrochés à la corde, gambillions sur la glace. Je vis Mac élever son piolet en l' air pour essayer de détourner les pavés. Au bout d' environ deux minutes, c' était fini; nous nous remîmes sur nos pieds. J' avais perdu un crampon; Mac n' avait plus son sac. Il n' avait rien senti au moment où il lui était arraché. Nous le retrouvâmes, veuf de ses bretelles, 200 mètres en dessous. Les deux appareils photographiques qu' il contenait étaient intacts.
D' Urdokas, je fus transporté par les Français, avec qui nous nous étions liés d' une solide amitié. Nous étions aussi heureux qu' eux du succès de leur ascension du sommet est, les 12 et 13 juillet. Comme ils devaient descendre, et qu' ils insistaient pour me prendre avec eux afin de sauver mes pieds; comme d' autre part notre programme prévoyait une excursion à Concordia pour reprendre la célèbre photo de V. Sella, je quittai Mac et Joe le 20 juillet. Tom m' accompagnait.
La bienveillance, la gentillesse et la sollicitude de toute l' équipe française à mon égard furent au-dessus de tout éloge. Chacun d' eux aida à mon transport. Ils m' ont secouru, m' ont prodigué des soins maternels, pansé et traité médicalement jusqu' à mon arrivée à Karachi.
Conclusion L' ascension de la Tour de Muztagh est probablement l' une des plus dures escalades de l' Hima. Selon moi, dans les Alpes, 3000 mètres plus bas, ce serait une course « mixte » ( glace et rocher ) de tout premier ordre.
Ce fut ma chance d' avoir pour compagnons les hommes les plus intrépides et les plus dévoués. Le temps fut variable; les quatre jours passés au-dessus du camp III furent parfaitement beaux.
La bonté des Français à mon égard reste pour moi l' une des plus nobles pages dans l' histoire de l' alpinisme international: la rivalité changée en solide amitié et affection.
Trad, par L.S. avec l' autorisation de VAlpine Journal Ascension britannique.
Ascension française.
Réconnaissance française.
Tour de Muztagh, avec les tracés des expéditions française et britannique. Reproduit avec l' autorisation de la rédaction de La Montagne.