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Par un hasard, certainement en partie calculé, cette photographie de l’artiste Albert Gaeng prise lors de la décoration du retable de l’église catholique de Fontenais, en 1935, reprend une composition caractéristique des peintures de la Renaissance. Les personnages, Albert Gaeng au centre entouré de ses collaborateurs (l’homme se tenant les mains est peut-être l’architecte Fernand Dumas, les autres les employés de la maison de céramique Kohler à Mâche-Bienne), adoptent une position pyramidale très souvent mise en scène par les peintres de l’histoire de l’art. En outre, placés sur un échafaudage, ils se trouvent à la hauteur du visage de saint Paul que Gaeng est en train de figurer en mosaïque. De fait, le cliché évoque plus spécifiquement une descente de la Croix, opération qui conduit souvent à ce type de composition dynamique. Enfin, un dernier détail renforce cette impression de déjà vu. Seuls le maître et un jeune apprenti regardent en direction du spectateur. Il s’agit aussi d’un procédé courant de la Renaissance. Celui-ci instaure une sorte de complicité entre le public et le peintre qui se représente au milieu des différents protagonistes. Un personnage très secondaire, voire situé au plus bas de l’échelle sociale comme un serviteur, peut jouer le même rôle. Il est alors fréquemment placé au bord du cadre.
Saint Paul est intégré dans une mosaïque monumentale qui occupe tout le fond du chœur. Il est représenté en pied à côté de saint Pierre. Il porte la main droite sur le cœur, alors que sa main gauche tient une épée, la pointe dirigée vers le bas. Il est debout sur un bateau, dont on distingue l’ébauche de la voile sur la photographie. A gauche, on voit l’amorce d’une grande croix portée par un Christ s’élevant vers le ciel. Au milieu de la composition, entre saint Paul et saint Pierre, est représentée l’église Saint-Pierre de Rome, dans un format relativement réduit.
Rétablir l’esprit de l’art religieux
L’évocation de la Renaissance ne tient certainement pas à la seule volonté du photographe de faire un clin d’œil. Albert Gaeng est en effet proche d’une association d’artistes, le Groupe de Saint-Luc et Saint-Maurice, qui a pour vocation de rétablir l’esprit des grands moments de l’art religieux. Pour ce faire, il est recherché une collaboration étroite entre les différentes formes d’art, de l’architecture jusqu’au plus petit objet liturgique, à l’image des chantiers complets qui devaient présider à la réalisation des cathédrales. Cette photographie est la parfaite illustration de cet esprit d’équipe.
Né à Lausanne en 1904, Albert Gaeng étudie d’abord à l’Ecole des Beaux-Arts de Genève, puis aux Ateliers d’Art Sacré à Paris. Il collabore à plusieurs reprises avec le Groupe de Saint-Luc (sacristie de l’église de Semsales, chapelle de l’hôpital de Monney à Châtel-Saint-Denis) et travaille dans d’autres églises catholiques (Le Landeron, Lourtier, Lavey) et protestantes (Nyon, chapelle de l’Eglise libre). L’église de Fontenais est entièrement reconstruite à neuf par l’architecte Fernand Dumas en 1935. L’ensemble est conçu par des membres du Groupe de Saint-Luc. Gaeng y réalise aussi des vitraux et le décor du plafond, le mobilier est partagé entre François Baud et Marcel Feuillat.
Le Groupe de Saint-Luc a été fondé en 1919 par des artistes, des architectes et des intellectuels catholiques pour promouvoir un renouveau de l’art sacré. Les statuts de l’association excluent l’adhésion de tout protestant. C’est le cas de Gaeng qui ne renoncera pas à son état de réformé. Mais cette situation n’empêche pas de nombreuses et régulières collaborations. Pris dans une crise spirituelle sincère ou par simple opportunisme, d’autres artistes réformés se convertissent et peuvent y adhérer. Du reste, dans l’entre-deux-guerres, un large mouvement de conversion au catholicisme affole les églises protestantes romandes.
Formé à Genève comme Gaeng et comme de nombreux autres membres de Groupe de Saint-Luc, le peintre Alexandre Cingria en est la figure centrale. Il en est l’un des fondateurs et le principal animateur. Publiciste prolifique, il dénonce à travers ses manifestes la mièvrerie dans laquelle l’art religieux s’est enlisé et appelle à son renouvellement. Il s’insurge ainsi contre l’art sacré du XIXe siècle : « Qui prendrait enfin pour Saint-Michel cet écuyer de cirque qui jongle avec un gros lézard ? ». De fait, le Groupe de Saint-Luc intègre dans l’art religieux de nombreux éléments de la modernité, sans pour autant être accusé de tomber dans l’excès. A la recherche d’une esthétique propre à la Suisse romande, le programme du Groupe est empreint de régionalisme identitaire, voire de nationalisme. Il flirte souvent avec l’extrême-droite française et en particulier avec la pensée de Charles Maurras. Du reste, le frère d’Alexandre Cingria, dont il est très proche, l’écrivain Charles-Albert Cingria, est un admirateur déclaré de l’Italie fasciste. Cet ancrage politique explique pourquoi ce mouvement artistique tombera dans une certaine disgrâce après le Deuxième Guerre mondiale, après être intervenu dans plus de cent chantiers d’églises.
Un vaste programme de construction d’église
Une autre figure marquante de renouvellement de l’art catholique en Suisse romande est constituée par l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Marius Besson. Originaire de Chapelle-sur-Moudon dans le canton de Vaud, Marius Besson naît à Turin en 1876. Son père Edouard, protestant, y est précepteur et sa mère, Teresa Fossati, institutrice. Marius Besson se convertit au catholicisme à l’âge de 16 ans. Il fait donc partie de ces protestants renégats passé dans le camp des catholiques. De retour en Suisse, il se forme à la prêtrise à Fribourg. Docteur en histoire, il prend d’abord la direction du Grand Séminaire, puis succède à l’évêque en 1920.
Son épiscopat qui dure jusqu’en 1945 se caractérise par une double attitude vis-à-vis des protestants. D’une part, il lance de nombreux appels à un rapprochement, notamment par des publications comme La route aplanie en 1930. D’autre part, il mène une sorte de politique de reconquête, en particulier à travers un vaste programme de constructions d’églises, à l’intérieur et hors des terres catholiques. Au cours de sa carrière, il bénit et consacre pas moins de 120 églises et chapelles. Que ce soit pour des travaux de rénovation ou des constructions nouvelles, il recourt de façon privilégiée à l’architecte fribourgeois Fernand Dumas, qui est l’auteur de l’église de Fontenais. En outre, il suit de très près les chantiers, conseillant les paroisses et donnant souvent aux architectes et aux artistes son avis sur leurs projets. En termes de position esthétique, il se montre très favorable à la création contemporaine, afin que l’Eglise s’adapte à son temps, mais fustige à plusieurs reprises « les formules exotiques » et « certaines extravagances de l’art moderne ». En ce sens, le Groupe de Saint-Luc, qui allie habilement modernité et tradition, répond entièrement à ses attentes.
Bien que parfois un peu dédaignées, nombre de ces créations sont encore aujourd’hui en place et bénéficient d’un bon état de conservation. Cependant, certaines ont si bien intégré le concept d’œuvre d’art total que leur contemplation peut constituer une expérience esthétique assez éprouvante ! ■
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La légende de la photo, « Le stand des EEF à la Foire aux provisions en 1941 », cache sous sa banalité une large tranche d’histoire économique fribourgeoise.
Les EEF, Entreprises électriques fribourgeoises fondées en 1915, sont alors une régie d’Etat qui dispose, dans la pratique, de la liberté d’action d’une société anonyme, ce qu’elle ne deviendra qu’en 2001. Elle est l’héritière de l’administration cantonale des Eaux et Forêts qui avait repris à la fin du XIXe siècle, au grand dam de la ville de Fribourg, les installations de l’ingénieur failli Guillaume Ritter, soit le barrage et l’usine hydraulique de la Maigrauge construits en 1873. Depuis 2005 et l’absorption de la neuchâteloise ENSA, l’entreprise est connue sous le nom de Groupe E. A l’époque de la photo, et récemment encore, on disait tout simplement « les Entreprises », car aussi longtemps que l’électricité fut un monopole public, les EEF étaient le visage de l’Etat pour les Fribourgeois dans leur vie quotidienne. Leur impact sur la vie publique du canton, en politique ou dans l’économie, était de première importance.
La Foire aux Provisions se tenait à la Grenette, dans le quartier historique du Bourg. En 1941, date de la photo, l’appellation vous a un petit air d’incitation à l’accaparement – ah, les « réserves de guerre » ! – qui trompe, car tout ou presque est rationné. La Foire aux Provisions est l’ancêtre du Comptoir de Fribourg qui investira dans les années 1950 au quartier de Pérolles une ancienne halle industrielle prolongée par des halles sous tente, puis le complexe moderne de Granges-Paccot (Forum Fribourg) en se rebaptisant Foire. Mais la Foire de Fribourg, victime des nouveaux modes de consommation, a disparu du calendrier comme presque toutes les manifestations de ce type, à l’exception du prospère Comptoir de Martigny.
A la Foire aux Provisions, les EEF exposaient des appareils électro-ménagers, principalement des cuisinières. Cela ne surprend personne aujourd’hui. Les Fribourgeois sont familiers, en effet, du vaste magasin que l’électricien a conservé au rez de l’ancien siège des EEF, sur le boulevard de Pérolles. Groupe E a voulu garder cet emplacement stratégique en vendant le bâtiment à l’Etat (c’est la Direction cantonale de l’économie et de l’emploi qui l’occupe aujourd’hui). Entre 1930 et 1950, pourtant, cette activité commerciale résultait d’une politique industrielle innovante.
L’électro-ménager, ce nouvel horizon
Dans un canton encore très agricole, où les fermes ne sont guère électrifiées que pour l’éclairage de la partie d’habitation, pour vendre leur courant les EEF doivent alors compter sur les ménages… et investir dans l’industrie pour les équiper. En somme, fabriquer des clients en fabriquant à leur intention des machines consommatrices d’électricité. Dès les années 1930, les EEF font des essais de plaques de cuisson avec pour partenaire une fabrique moratoise de radiateurs en acier, dont elles deviennent actionnaire minoritaire; celle-ci deviendra La Ménagère (1947) puis Mena-Lux (1956). Sa première cuisinière électrique à anneaux mobiles est exposée à Bâle en 1943. L’électro-ménager, un vrai luxe au sortir de la guerre, est rapidement promu au rang de commodité indispensable. En 1949, les EEF installeront 1676 cuisinières et 922 chauffe-eau (boilers), soit 9 appareils chaque jour. Ils ne cesseront de se diversifier, de l’aspirateur au lave-linge et du frigo-congélateur à la station de repassage, en passant par la brosse à dents et la machine à café.
On ne fabrique plus de cuisinières électriques dans le canton, d’ailleurs il n’y a plus de Foire de Fribourg pour les exposer. La politique industrielle des EEF s’est désengagée de l’investissement dans les usines classiques fortement consommatrices (la verrerie, l’électro-métallurgie, l’équipement ménager) pour se concentrer sur la mise à disposition de terrains (zone industrielle du Grand Fribourg) et sur les activités de recherche et développement, menées en joint venture avec des partenaires internationaux comme Michelin, ou Engie, pour la production et l’utilisation de l’hydrogène.■
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Autant en photographie, en littérature ou au cinéma, la figure du muet incarne l’être délaissé et mis sur le bas-côté par la société établie et bien-pensante. Pourtant, pour reprendre la citation de Jean-Luc Godard : « C’est la marge qui tient la page ». C’est donc cette figure quasi mythique et allégorique qui scelle le plus souvent le destin de la communauté qui l’a exclue.
Mis volontairement à la marge par ses concitoyens, le muet fait pourtant partie intégrante de la communauté, et son handicap lui donne une posture hors du commun. Souvent, il voit et entend les choses que l’on cache, par souci d’ordre ou d’hypocrisie. Il dévoile la part sombre de la bourgeoisie. Lui qui n’appartient à aucune classe, il endosse, malgré lui, un rôle presque révolutionnaire et bouscule les convenances et les conventions. Il descelle certains mystères, il est ancré dans « la » vérité. Nullement atteint d’arriération mentale, comme on le catalogue dans la plupart des récits, il est un être bénéfique.
Ainsi, ce beau portrait d’Augustin Favre le Muet (1862 – 1943), réalisé à Chadolin en Valais, est l’image archétypique du personnage du muet. Semi-adossé à un muret de pierres le long d’un chemin de montagne, se repose-t-il, peut-être, un instant après l’effort d’une marche trop pentue ? Des habits simples et vétustes mais dignes, une brante dans le dos, vide, un récipient en métal à la main gauche et un chapeau vissé sur la tête. La photographie est en plein dans le cliché de la représentativité du muet comme on s’attendrait à ce qu’il soit. Mais cela n’enlève en rien la beauté de cette image et le beau geste de semi-fatigue d’Augustin. La photographie est posée mais avec une illusion d’être prise sur le vif par le photographe. Cette image est d’un beau réalisme qui tend vers le naturalisme.■
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Il est bien gros, ce poireau, pour un si petit bonhomme! Voilà ce qui frappe sur cette photo de 1939. Mais aussi ce sourire content, cette fierté dans le regard et dans le torse. Les témoignages le confirment: l’histoire de l’Ecole d’Horticulture de Châtelaine, près de Genève, transpire la bonne humeur et le cœur à l’ouvrage. En se promenant virtuellement dans ses allées, on voit ses élèves suer beaucoup, on les entend jurer parfois, et rire très souvent. On y croise aussi «Ballache», «Biota», «Dédé», «Gilette» et «Crocus», des professeurs surnommés drôlement par leurs apprentis facétieux et néanmoins reconnaissants pour le précieux savoir-faire enseigné.
Le garçon au poireau s’appelle-t-il Marcel, Edouard, Arthur ? Ou peut-être Heinrich ou Alberto ? Car en parcourant les registres d’élèves de ces années-là, on constate la diversité et le rayonnement dont l’école a joui dès ses débuts, avec des inscrits en provenance des quatre coins de la Suisse, mais aussi de l’étranger. La première volée comptait quatre Genevois, quatre Vaudois, quatre Neuchâtelois, un Fribourgeois, un Zurichois, un Schaffhousois et… un Hollandais ! C’était en 1887. L’école a été créée par Edmond Vaucher, horticulteur et arboriculteur chevronné. Il souhaitait dispenser un enseignement à la fois théorique et pratique sur ses terres de 6 hectares, avec quelques chambres servant de dortoir. Du pain bénit pour le Canton de Genève, qui a tôt fait de subventionner l’établissement, puis d’en faire une école cantonale. L’Etat rachète même le domaine en 1900, selon entente avec son fondateur décédé l’année d’avant. Ce dernier a insufflé l’esprit des lieux: une grande polyvalence, grâce à un enseignement pluridisciplinaire couvrant aussi bien la floriculture que l’arboriculture, la culture maraîchère et l’apiculture.
De la triandine à la pomologie
Pour beaucoup, c’était un lieu d’apprentissage du métier mais aussi de la vie. L’association des anciens élèves est aujourd’hui riche de 600 membres actifs, de Suisse et de l’étranger – preuve d’une «amitié horticole soigneusement entretenue», comme l’a relevé joliment l’un de ses membres. Pour son 100e anniversaire en 2010, elle a récolté des témoignages qui donnent un aperçu du quotidien de ces adolescents. Ils apprennent à tailler, planter, semer, bouturer, rempoter, labourer, ratisser et récolter. On les voit se lacérer immanquablement le pouce avec leur greffoir fraîchement aiguisé, lors de leurs premiers essais de bouturage. On assiste à leurs travaux à la bêche sur un sol si caillouteux que l’outil produit des étincelles et que son manche se casse. On les observe à la cueillette des petits fruits qui exige au contraire de la douceur et des précautions. Les travaux pratiques requièrent ainsi habileté, puissance et délicatesse. Il faut aussi apprendre à reconnaître, déterminer, classer des centaines de végétaux, fleurs, fruits, légumes, arbres et arbustes. Sans compter les centaines de travaux, herbiers, dessins et plans exécutés.
En pénétrant dans leur univers, on s’initie à des mots étranges et délicieux. La triandine, helvétisme signifiant fourche à bêcher à trois dents ou davantage. L’essarde, outil typiquement genevois permettant d’aménager la terre pour les semis ou plantons. L’écussonnoir, couteau à courte lame très tranchante et à spatule, servant à prélever un œil ou un bourgeon entouré d’une bordure d’écorce en forme d’écusson, en vue d’une greffe. Ou encore la pomologie, qui ne concerne pas seulement les pommes, mais l’étude des arbres fruitiers et des fruits (du latin pomus, fruit) ! Et que dire du patronyme si bien assorti entre un professeur et sa discipline: Charles Fleuriot, qui dispense des cours d’art floral…
Les farces et «la fuite»
On se délecte aussi de leurs farces et bravades, dans un esprit de camaraderie favorisé par l’internat. A la cantine, se moquer des collègues alémaniques quand ils découvrent l’artichaut pour la première fois et enfournent hardiment les bractées entières dans la bouche. Chiper des œufs au poulailler pour se confectionner du cognac aux œufs. «Bien sûr, l’alcool était strictement interdit, mais il suffisait de ne pas se faire choper.» (Pierre Morel, volées 1943-1946). Quand on est «à la cuite», c’est-à-dire chargé de nourrir les cochons avec les déchets de cuisine cuits en soupe: refiler tous les rutabagas aux bêtes, qui s’en délectent alors que les élèves les détestent. Ou encore: marauder toutes les grappes de la nouvelle variété de vigne plantée et choyée par le prof d’arboriculture fruitière; et après les hauts cris de la direction, déposer sur le cépage dégarni trois belles couronnes mortuaires… réalisées la veille en examen d’art floral.
Les nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. «On a dû apprendre, en 1ère année, à servir la soupe aux 3èmes en faisant doucement glisser leur cuillère dans l’assiette; à cirer leurs chaussures de travail et celle de ville à l’extérieur et à l’intérieur, vers les orteils; à refaire leur lit « en portefeuille’ » pour les remercier de leur soutien et de leurs égards pendant les travaux de pratique.» (Hermann Gubler, volées 1971-1975). «Certaines nuits étaient quand même très courtes ! Mais tellement drôles. Parfois, les matelas d’un dortoir entier étaient retournés avec le dormeur dedans!» La vie de l’école est aussi animée par sa vieille et pérenne tradition post-examens: «la fuite». En une nuit, les diplômés réaménagent le site en créant un jardin, en installant un étang dans la cour, un décor floral sur le parking… Certains enseignants en sont anxieux par avance, d’autres sont remplis d’une fierté admirative. Le jour J, le directeur court dans tous les sens en criant pour empêcher les jeunes de grimper en haut du grand séquoia, craignant qu’ils se rompent le cou. Rien n’y fait, car ils tiennent à y accrocher leur drapeau avec la devise Post Victoriam Libertas.
Au fil des décennies, le domaine s’agrandit jusqu’à 10 hectares, exceptionnel par la diversité de ses arbres, fleurs et plantes de toutes sortes. Environ 1500 élèves y auront achevé leurs études. Dans les années 1970, une page se tourne avec l’arrivée des premières filles, promettant de nouvelles péripéties. Et l’école déménage dans la campagne genevoise à Lullier, qui offre de plus vastes espaces. S’ensuivront de nombreux changements dans l’organisation des filières. Quant à la parcelle de Châtelaine, elle est devenue le parc public des Franchises: un peu moins de fleurs, beaucoup d’aires de détente, et même un terrain de beach-volley.■
Source
Site internet de l’association des anciens élèves
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Une série de photographies de l’Ecole, et de ses élèves
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Vocation des fleuves était, à son origine, un ouvrage hors commerce qui avait été commandé en 1969 par la grande entreprise ATEL à Olten (Aar & Tessin Electricité) à l’écrivain valaisan Maurice Chappaz pour le 75ème anniversaire de cette Société. Ce livre, richement illustré, contenait aussi les contributions de Charles Aeschlimann, Georg Thürer, Karl Schmid et Denis de Rougemont. Il avait été réalisé par Benjamin Lederer, le patron des Editions générales SA à Genève, ce même éditeur qui avait édité les trois tomes des Mémoires de Gonzague de Reynold en 1963.
Par ma fonction de bibliothécaire-archiviste auprès d’une autre grande compagnie d’électricité, j’avais redécouvert un jour ce texte et demandé à Maurice Chappaz l’autorisation de le rééditer en tirage à part, cela pour le compte d’une petite revue culturelle que j’animais.
C’est à partir de ce jour-là que mes relations épistolaires se multiplièrent avec ce cher Maurice. Pris au jeu en redécouvrant ainsi avec bonheur son texte original, Maurice Chappaz le remania complètement, influencé qu’il était par le contexte politique suisse de l’époque. En particulier par l’affaire des fonds en déshérence dans les banques suisses, suite à la procédure ouverte en 1995 à New York par le Congrès juif mondial et le célèbre « Rapport Eizenstat » du 7 mai 1997, ainsi que de la position officielle du Conseil fédéral du 22 mai de cette même année.
Les versions nouvelles autour de Vocation des fleuves se succédèrent. Les modifications, les corrections, les ajouts, les doutes de l’auteur, tout cela me parvenait par bribes, par lettres en courrier postal B (parce que l’affranchissement prioritaire était jugé trop coûteux par lui…) et même par téléphone:
– Ecoutez voir: à la page trois, septième vers du quatrième alinéa avant la fin, à la place de: L’âme est plus importante qu’un centre, cela ne serait-il pas mieux d’écrire: …plus irremplaçable… Qu’en pensez-vous ?
J’avais heureusement saisi une version initiale sur traitement de texte en Bookmann Old Style, corps 12, mais cette réécriture affaiblissait à mon avis le sens de l’œuvre initiale, qui était un véritable hymne au Rhône et à l’Aar, ces fleuves issus du même massif alpin, un hymne dénué de toute allusion politique. Or, vers la mi-novembre de cette année 1997, il fallait absolument achever cette réécriture, afin de pouvoir enfin remettre la version définitive à l’imprimeur de la revue Espaces. Je montais donc au Châble avec la dernière mouture remaniée, sans prendre préalablement rendez-vous, vu l’urgence du délai.
Maurice Chappaz me reçut chaleureusement. Il me parla surtout et longuement de son Evangile selon Judas, un dernier livre autour duquel il travaillait. Puis il m’offrit généreusement du pain et du fromage, accompagné d’un verre de vin de sa nièce Marie-Thérèse, ceci sous le regard bienveillant de son épouse Michène. Toutefois, il ne signa pas le bon à tirer ! Il fallait encore que j’attende. Il voulait relire certains passages, les améliorer ici et là.
Finalement, après d’ultimes corrections et de nouveaux appels téléphoniques de sa part, je parvins enfin à confier à l’imprimeur son texte définitif. Les abonnées et abonnés de la petite revue déjà nommée le reçurent, présenté sur 4 pages, en format A3 sur papier chamois, dans une mise en page de Jacqueline Jaccoud et une photographie de l’Aar près de Wohlen, signée Mondo Annoni. C’était la fin de l’année 1997.
Ce que j’ai appris durant cette aventure éditoriale avec Maurice Chappaz, c’était sa manière de promouvoir sans cesse ses écrits. En effet, en relation quasi permanente avec tous les bons éditeurs de ce pays, alors que nous travaillions à ce texte, il l’avait déjà promis à une éditrice de Genève, à mon insu, en prévision du Salon du Livre de Francfort de l’automne 1998, avec le vœu que ce texte soit édité simultanément dans une traduction en langue allemande (Pierre Imhasly), en langue italienne (Alberto Nessi, le lauréat du Grand prix suisse de littérature 2016), en romanche (Jacques Guidon) et finalement en anglais (Michael Edwars). S’il convient de rendre hommage à ces excellents traducteurs pour l’énorme travail « contre la montre » qu’ils ont ainsi dû accomplir, il faut reconnaître que cette édition, aux dires de Chappaz lui-même, n’a pas rencontré à l’époque de sa parution le succès que son auteur attendait. ■
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Rencontre littéraire au sommet, un texte de Yannis Amaudruz consacré à la rencontre entre Maurice Chappaz et Maurice Zermatten, lors du séminaire Les heures littéraires valaisannes, organisé à Randonnaz, le 22 août 1985
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Maurice Chappaz, une vie pour l’écriture, une série de documents des Archives de la RTS
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C’est un petit village en pierres, perché sur un flanc de montagne orienté vers le sud. Typique, avec ses rues en pente et ses places étroites où il fait bon se gorger de soleil et d’air pur. Mes parents y possèdent une maison, où nous passons la plupart de nos vacances. Une vieille et grande bicoque, sombre, qui gémit et qui craque selon les écarts d’humidité et de température. Enfin ! C’est ce que mes parents veulent bien me glisser pour me rassurer, lorsqu’ils sortent et me laissent seul, le soir, dans cette immense baraque.
À force d’y passer mes vacances, je me suis fait des copains dans les alentours. Des gamins de mon âge, qui ont grandi dans les parages et connaissent tous les recoins de la montagne environnante, ses vieilles ruines à explorer, ses anecdotes, ses secrets et ses légendes. Ce sont eux qui m’apprennent, l’air de rien, au détour d’une conversation, que notre maison serait hantée. Que l’on y entend des bruits et que l’on y perçoit des présences. Des faits qui seraient connus de tout le village et des environs, depuis des générations. Il paraîtrait même que des prêtres seraient venus l’exorciser et que ces interventions seraient consignées sur les vieux registres de la commune.
Pas de quoi rassurer mes craintes enfantines, déjà éveillées par l’atmosphère particulière du lieu, mais j’essaie néanmoins de me convaincre que mes camarades, inspirés par les films d’horreur et de possession, alors en vogue, se paient la tête du petit citadin que je reste à leurs yeux. Ce qui ne m’empêche bien sûr pas de prêter une oreille d’autant plus attentive aux respirations nocturnes de la maison, aux bruissements de ses parquets, aux dialogues de sa boiserie. Mais rien pour venir corroborer leurs dires et ceux de leurs grand-parents, entre-temps consultés par mes soins. Les semaines passent, le ciel est bleu azur et les jours rallongent.
Et soudain, l’impensable se produit.
Dans la torpeur d’un après-midi d’été, un cri d’effroi retentit, bientôt suivi d’un choeur de hurlements et d’une cavalcade dans l’escalier. L’équipe de maçons qui travaillaient au premier étage se rue hors de la maison comme un seul homme, comme si le diable lui-même était à ses trousses. Malgré la confusion, les voisins alertés qui accourent et ajoutent au vacarme, nous arrivons à comprendre qu’ils ont trouvé « quelque chose » dans le mur qu’ils étaient en train d’abattre à l’étage et qu’il n’est pas question qu’ils remettent un pied à l’intérieur, encore moins là-haut sur leur chantier.
Affolés, nous montons quatre à quatre les marches, pour nous trouver pétrifiés face à un crâne humain qui nous fixe de son regard vide, comme goguenard, depuis la brèche ouverte dans le mur par les masses des ouvriers. Le reste de son squelette émergeant, enchâssé parmi les vieilles briques fracassées de l’ouvrage.
Quelques décennies plus tard, je ne sais toujours que penser de cet épisode extraordinaire. Un squelette humain, entier, du moins ce qu’il en reste, encastré dans l’un des murs de notre maison ? Celle-là même dont tout le village, enfants et anciens compris, m’assure qu’elle est hantée. Peut-il s’agir d’une simple coïncidence, d’un phénomène surnaturel ou encore d’une manière détournée de conserver la mémoire d’un crime aussi atroce que jalousement gardés par les habitants ? Gageons que la question ne sera jamais tranchée.
Bien des dimensions échappent encore à l’absurdité de nos sociétés, dans leur soumission exponentielle à la tyrannie des algorithmes, au joug carcéral des tableaux Excel et des bilans-comptable ; ainsi que la nature se plaît régulièrement à nous le rappeler. Et pour peu qu’on l’entende comme une forme de poésie, le paranormal fait partie de ces clés qui autorisent l’évasion, qui nous permettent de nous échapper vers d’autres réalités moins normatives, moins quantifiables, qu’elles relèvent ou non du seul domaine de l’imaginaire.
En quelque sorte, de saupoudrer notre triste quotidien cartésien d’une pincée de pensée magique, surréaliste et généreuse, afin de lui redonner de son lustre et de sa consistance.■
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Le cliché date d’avant les paparazzi. Et bien avant les smartphones. Contre cet homme, en visite à Genève, les armes se sont dégainées plus souvent que les appareils photo. On comprend donc l’air inquiet du roi déchu d’Espagne, quand le photographe sort son appareil, vite, avant qu’Alphonse XIII ne monte dans sa voiture. Alors qu’il s’assied dans le véhicule qui le conduit au Palais du Consul général, il soupire de soulagement : il ne s’agissait pas d’une énième tentative d’assassinat. Alphonse XIII reste en vie, une fois de plus, on a juste volé son image. Comme quoi. Il n’est plus monarque, il est en exil depuis bientôt dix ans, installé à Rome tandis que sa femme, elle, est à Lausanne, mais on ne l’oublie pas. Pas complètement, puisque ce photographe, là, devant l’Hôtel des Bergues… L’Europe vient d’entrer dans la Deuxième Guerre mondiale.
Ce jour-là, Alphonse XIII va visiter les Services de l’Agence Centrale des prisonniers de guerre. Celle-ci a été créée en 1914, et depuis quelques mois elle s’est enrichie d’une section dite « des civils », étant à l’origine exclusivement destinée aux prisonniers militaires. Alphonse XIII a-t-il œuvré en faveur de l’ouverture de l’agence de la Croix-Rouge aux non belligérants pris dans les filets de la guerre ? L’hypothèse est réaliste. Dans son pays, et dès 1914 également, le roi d’Espagne a fondé et financé, sur fonds propres, la oficina pro cautivos, le bureau des prisonniers de guerre. Dès le début, ce bureau fournit des réponses aux familles qui ignorent le sort de militaires ou de civils se trouvant dans les zones de combat. Alphonse XIII fonde cet organisme séparément du gouvernement, afin de ne pas compromettre sa neutralité, quand bien même l’Espagne s’est déclarée neutre dès les débuts de la Première Guerre mondiale. Les demandes d’information ou d’intervention se font en faveur des prisonniers des deux bords, notamment auprès des ambassades des pays belligérants avec qui le roi entretient de bonnes relations. La oficina pro cautivos sauvera environ 70’000 civils et 21’000 soldats. Alphonse XIII obtiendra notamment pour le pianiste Arthur Rubinstein le passeport espagnol en 1916. La même année, il permet au danseur Vaslav Nijinski, détenu en Hongrie en raison de sa nationalité russe, d’être envoyé aux Etats-Unis. Le roi interviendra en faveur de 136’000 prisonniers de guerre en organisant 4000 inspections de camps de prisonniers. Il plaidera également pour que les sous-marins n’attaquent pas les navires-hôpitaux et proposera d’instaurer une inspection neutre de ces navires par des militaires espagnols à la sortie et à l’entrée des ports. Il obtient des belligérants l’engagement de ne plus torpiller de bateaux arborant un drapeau d’hôpital.
De l’argent pour Franco
L’expérience de ce « bureau de la guerre européenne » a probablement servi à la Croix-Rouge. Le roi en exil, en visitant l’Agence du CICR, lui passait symboliquement le témoin pour cette Deuxième Guerre mondiale qui commençait. Car si l’agence d’Alphonse XIII est restée méconnue en Espagne, elle bénéficiait d’une réelle aura dans le reste de l’Europe, en France, en Belgique, en Suisse, notamment au sein de la Société des Nations créée en 1919, et aux Etats-Unis.
Pour son travail en faveur et au sein de cette agence, Alphonse XIII a été deux fois candidat au prix Nobel de la paix, en 1917 et en 1933. Mais c’est le CICR qui obtient le prix pour son action en faveur des prisonniers de guerre en 1917, alors qu’il revient à l’écrivain et homme politique anglais Norman Angell en 1933. Des concurrents de taille, à qui l’on ne pouvait reprocher ni leur défense ardente de la politique coloniale, ni leur soutien au général Franco. Le roi appréciait le futur dictateur pour ses faits d’armes au Maroc et l’avait nommé directeur de l’Académie générale militaire qu’il venait de créer, en 1928. Les années suivantes, il verse un million de pesetas à la cause franquiste. En échange, Alphonse XIII souhaite que Franco s’occupe de restaurer la monarchie. Le général ne tiendra promesse qu’en 1969, en désignant officiellement le prince Juan Carlos de Bourbon pour lui succéder à sa mort, en tant que roi d’Espagne. En 1975, la monarchie retrouve donc un roi en la personne du petit -fils d’Alphonse XIII. Le grand-père n’est pas de la fête. Il est mort en exilé de luxe dans une suite du grand hôtel de Rome, non pas assassiné, mais d’une angine de poitrine, en 1941. ■
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Le sanatorium populaire de Leysin ressemblait en 1923 à un « cluster » d’hommes sérieux. L’égalité des sexes était encore une chimère. Une doctoresse aurait-elle pu se frayer un chemin pour avoir droit à un strapontin au sein de ce collège de médecins aux cravates savamment ajustées et camouflées par des blouses immaculées ? Non! En 1923, des hommes en blanc avaient investi en rangs serrés le sanatorium de Leysin, en des temps où la médecine était l’apanage d’une gent masculine aux bras croisés et aux manches peu retroussées. « Stage pratique à Leysin », semble indiquer une note laissée au bas de cette photo dénichée par le petit-fils de Georges Cornu, médecin répertorié par la FMH, dont notreHistoire.ch effleure la trace.
Or, la FMH, l’organisation professionnelle du corps médical suisse, publie chaque année, depuis 1940, des pointages sur l’équilibre hommes-femmes dans les métiers de la santé. Et année après année, cet organe observe une sous-représentation féminine, notamment dans les postes de cadres. Publiées ce printemps, en pleine crise sanitaire du Covid-19, les dernières statistiques établissent que près de 21’500 docteurs (57% de la profession) exerçaient l’an passé en Suisse pour… 16’400 doctoresses (43%) en activité dans notre pays.
Tendance renversée
Par comparaison, les femmes n’étaient que quelque 10’000 à exercer ce métier en 2009… contre 20’000 hommes. La féminisation de la profession de médecin est inexorablement en marche. Preuves en sont les inscriptions à une formation bachelor en 2019, où 3170 femmes ont damné le pion à 1790 hommes. Même renversement de tendance, un peu moins marqué, au registre des inscriptions en formation master (2000 femmes contre 1370 hommes). Et pour enfoncer le clou : parmi les 1334 médecins qui ont obtenu en 2019 un titre fédéral de spécialiste, une nette majorité de femmes se dégage (56%).
« Les spécialisations dans lesquelles la part de femmes est la plus élevée sont la psychiatrie et psychothérapie de l’enfant et de l’adolescent (65,3%), la pédiatrie (63,5%) et la gynécologie et obstétrique (63,4%) », a encore précisé ce printemps la FMH. Les hommes sont, eux, plus nombreux dans les spécialisations chirurgicales (chirurgie thoracique, orale et maxilofaciale, orthopédique, chirurgie cardiaque, vasculaire, urologie, neurochirurgie).
Des pas de géant – et de géante – ont donc été accomplis en un siècle en faveur d’une représentation plus équitable des femmes. « La féminisation de la branche se poursuit », assure la FMH dans ses bulletins réguliers. Voici soixante ans, quelque 8000 médecins exerçaient en Suisse et parmi eux… elles n’atteignaient pas le millier (985). Une disproportion incroyable d’une doctoresse pour 8 docteurs ! Dix ans plus tard, en 1970, alors que Mai 68 n’avait pas encore déployé tous ses effets, cet immense écart perdurait (sur 10’000 médecins, 1500 femmes). En 1980, 3000 doctoresses étaient recensées pour 17’000 praticiens hommes. Une décennie après, leur nombre atteignait 4800 (sur 22’000 médecins tous sexes confondus). Puis en l’an 2000, leur part a avoisiné les 30% (7300 femmes pour 17’800 hommes). Enfin, en 2010, le plafond des 10’000 doctoresses a été franchi (35 %). Ce chiffre a enfin bondi à 43% en 2019. Du domaine de l’impensable chez les docteurs du sanatorium de Leysin ! ■
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Nous terminons avec ce huitième article la série signée par Jean-Jacques Lagrange, un des fondateurs de la RTS, consacrée aux premières années de la Télévision en Suisse Romande. Dans ce texte, il rappelle l’importance du théâtre, offrant à la Télévision des pièces et des dramatiques pour son programme hebdomadaire. Au risque de susciter, parfois, des critiques sur les dangers qu’un théâtre d’avant-garde pouvait faire courir aux téléspectateurs… Pour lire les articles précédents, cliquez sur ce lien.
Dès 1959, le premier chef du Service Dramatique à la Télévision Suisse Romande, Jo Excoffier, met en place avec les réalisateurs une véritable politique de programmation, de création et de production de fictions en phase avec le développement du service scénique et la maîtrise des moyens techniques acquise par les réalisateurs, décorateurs, chef-opérateurs, cameramen, scriptes et autres techniciens.
Maurice Huelin, qui lui a succédé de 1962 à 1982, a énergiquement développé cette politique de création qui incarne l’effort culturel de la TSR pour faire connaître les grands auteurs de théâtre, stimuler l’émergence de nouveaux auteurs en Suisse romande et enrichir ses programmes de service public.
Ainsi, en septembre 1965, Huelin présente, dans un article du magazine Radio TV Je Vois Tout, le programme de l’automne 65 qui a fort belle allure avec cinq productions TSR, une coproduction avec les TV francophones et neuf productions achetées à ORTF – RTBF et Radio Canada :
Les « Spectacles d’un soir » de la saison
Maurice Helin présente le programme des téléthéâtres que vous pourrez suivre à la TV romande cet automne tous les dimanches soir :
27 septembre – Le Pélican de Strindberg réalisé par Jean-Claude Diserens (TSR)
3 octobre – Huis clos, de Jean-Paul Sartre réalisé par Michel Mitrani (ORTF)
10 octobre – Catherine au paradis d’Yves Chatelain, spectacle enregistré en public à Bruxelles par RTBF
17 octobre – La dame de trèfle de Gabriel Arout avec Michel Auclair réalisé par Raymond Barrat (TSR)
24 octobre – Le faiseur d’Honoré de Balzac avec Michel Bouquet (ORTF)
31 octobre – Sur la terre comme au ciel de Fritz Hochwalder (RTBF)
7 novembre – Le chien du jardinier de Lope de Vega réalisé par Paul Siegrist (TSR)
14 novembre – Pas d’amour de Hugo Betti adapté par Maurice Clavel (Radio Canada)
21 novembre – La main leste et les suites du premier lit d’EugèneLabiche (ORTF)
28 novembre – L’amant d’Harold Pinter avec Paul Guers et Françoise Giret, réalisé par Jean-Jacques Lagrange (TSR)
5 décembre – La grande peur dans la montagne de C.F.Ramuz avec Philippe Clay . Une coproduction franco-belgo-canado-suisse réalisée par Pierre Cardinal (ORTF)
12 décembre – Le harnais sur le dos de Luc André (RTBF)
19 décembre – Gavroche d’après Les Misérables de Victor Hugo (ORTF)
24 décembre – Le royaume du paradis légende du Moyen Age adaptée par François Roulet -Réalisée par Roger Burckhardt (TSR)
31 décembre – Un spectacle gai enregistré à Paris avec une grande vedette comique française
Pour l’année prochaine, le Service Dramatique TSR va produire dans son studio plusieurs dramatiques originales :
Tout pour le mieux de Luigi Pirandello réalisé par Raymond Barrat
Le nid d’amour de Georges Bratschi réalisé par Michel Soutter
L’aquarium d’Aldo Nicolaï avec Philippe Mentha réalisé par Pierre Matteuzzi
Soirée Musset avec Mme Dussane de la Comédie française réalisée par Raymond Barrat
Malbrough s’en va-t-en guerre de Marcel Achard réalisé par Roger Burckhardt
La fin du commencement de O’Casey réalisée par Jean-Jacques Lagrange
Le bal des machines de Gérald Lucas réalisé par Roger Burckhardt
Le double de Friedrich Dürenmatt réalisé par Roger Gillioz
Un film original écrit et réalisé par Michel Soutter sur les bords du Léman et d’autres projets en cours de préparation par Claude Goretta, et Pierre Koralnik ainsi que deux contributions TSR à la série francophone d’après les romans de C.-F. Ramuz : Jean-Luc persécuté, réalisé par Claude Goretta et Le garçon savoyard, réalisé par Jean-Claude Diserens.
Ce programme copieux de réalisations originales est équilibré avec des pièces du répertoire classique, des comédies, des œuvres d’auteurs contemporains et des scénarios écrits pour la Télévision. Cette liste illustre le dynamisme du Service Dramatique de la TSR qui est maintenant sur orbite avec une maîtrise des moyens techniques à disposition. Maurice Huelin développe aussi les coproductions avec l’ORTF, RTBF et Radio-Canada. De 1962 à 1982, il produit plus de 200 émissions de fiction dont beaucoup sont des créations originales.
En 2004, pour le livre du 50e anniversaire de la TSR, Maurice Huelin porte un regard rétrospectif sur cette production :
« L’âge d’or des dramatiques – dans les années 1960-1970 – aura coïncidé avec l’avènement de réalisateurs d’exception et l’affirmation d’un langage spécifique de la fiction en studio, autre que celui de la narration cinématographique. Les pièces de théâtre ou les textes originaux étaient fouillés par une approche intime, quasi psychologique de la caméra. Comme un œil qui scrutait les âmes et les mots.
Sentiment donc d’un autre rythme, d’une aptitude nouvelle à recevoir en gros plan les émotions. En une sorte de huis-clos, comme la pièce du même nom de Sartre, réalisée par Michel Mitrani en un seul et unique plan obsessionnel.
C’est aussi parfois de plans-séquences d’une durée historique dont usait Claude Goretta pour cerner au plus près, sans rupture aucune, interprètes et répliques de Wesker ou de Marguerite Duras.
Le soutien mutuel d’un texte, plus fort que tout scénario à prétention faussement cinématographique, et d’une image discrète, mais irrésistiblement présente – la conjugaison du mot et de l’image ; tel était donc le secret des dramatiques où brillaient nos meilleurs réalisateurs.
Ainsi Pirandello révélé en ses vertiges psychologiques par Roger Burckhardt ou Raymond Barrat, mieux encore qu’à la scène. Et Pinter imposant le poids des mots et des silences dans L’Amant réalisé par Jean-Jacques Lagrange ou dans La Collection, pièce sur mesure pour Michel Soutter, ce maître du temps mort. Avec des acteurs usant de l’ambiguïté et du non-dit : Michel Lonsdale, Marcel Imhoff.
L’économie, la force du langage et la vérité du gros-plan caractérisaient la fiction sur le petit écran. Comme un signe précurseur d’une société allant à l’essentiel.
Mais jamais non plus l’image n’occultait le mot, ne réduisait sa force poétique, son pouvoir d’interrogation. Jusqu’à se fondre l’une l’autre lorsque le réalisateur était lui-même l’auteur du texte, tel ce Schubert qui décoiffe, oeuvre en demi-teinte de Michel Soutter, créateur qui nous manque à jamais, et qui ouvrait la voie de l’écriture télévisuelle.
Les dramatiques, trente ou quarante ans plus tard, ce sont des souvenirs en forme de coups de cœur, tous liés à cet équilibre entre la forme et le fond où se rejoignent auteurs et réalisateurs : le duo Haldas-Goretta transposant Tchekov, conteur selon leur coeur ; des écrivains suisses imaginant une dramaturgie du petit écran, Walter Weideli, Louis Gaulis ou Denise Gouverneur, laquelle offrait dans Levée d’écrou un rôle bouleversant à Lise Lachenal ; ou Fassbinder, auteur autant que cinéaste, dont Liberté à Brême était passée au scalpel par Raymond Vouillamoz, avec un trio d’interprètes exceptionnels : Catherine Sümi, Jacques Denis et Roger Jendly.
Des dizaines d’acteurs, hélas, ont disparu, l’incomparable François Simon et tant d’autres qui jalonnent ce long chemin de la fiction en studio, ainsi que trois de nos meilleurs réalisateurs, Michel Soutter, Roger Gillioz, Jean-Claude Diserens : ils auront laissé sur notre terre cette trace frémissante, unique où se réconciliaient le mot et l’image.«
« Pour adultes seulement »!
L’effort d’apporter aux spectateurs romands des œuvres fortes dans des réalisations originales liant la forme et le fond décrit par Maurice Huelin n’a pas toujours été apprécié par certains milieux conservateurs qui lui reprochaient de présenter des « œuvres d’avant-garde » à réserver aux spécialistes et faisaient pression sur la Direction des programmes avec de nombreuses interventions publiques.
Par prudence, entre 1956 et début 1958, neuf émissions dramatiques ont été accompagnées, dans les programmes publiés par le magazine Radio Je Vois Tout, d’un avertissement : « Pour adultes seulement ».
Ce sont : La Lettre de Sommerset Maughan – La Parisienne d’Henri Becque – Gringalet de Paul Vanderberghe – L’homme au parapluie un polar de Dinner et Moore – Le bal du lieutenant Helt de Gabriel Arout – Le cyclone de Sommerset Maughan – L’équipage au complet de Robert Malet – La femme sans tête, pièce policière comique de Jean Guitton – L’aigle à deux têtes de Jean Cocteau.
Cette précaution des programmateurs sur des œuvres du répertoire théâtral classique tout sauf sulfureuses fait sourire aujourd’hui mais témoigne de la sensibilité d’une époque pas si lointaine.
Comme on l’a vu au début de cet article, Maurice Huelin a successivement diffusé dans la saison d’automne 1965 des œuvres majeures comme Le Pélican de Strindberg, Huis Clos de Jean-Paul Sartre, La dame de trèfle de Gabriel Arout, deux comédies de Labiche : La main leste et Les suites d’un premier lit et il avait programmé pour le 28 novembre L’Amant d’Harold Pinter, scénario original TV qui avait remporté le Prix Italia 1964 et que Pinter définit comme « l’histoire d’un couple heureux ». C’était d’ailleurs le Directeur général de la SSR, Marcel Bezençon, au retour du Prix Italia, qui avait transmis le scénario à René Schenker avec recommandation de le faire réaliser à la TSR !
Mais cette programmation éclectique et l’annonce de L’Amant, titre provocateur aux yeux de certains milieux, a déclenché de fortes pressions sur la TSR. Suite à ces pressions, René Schenker, directeur TSR a, dans un premier temps, retiré l’émission prévue au programme le 28 novembre et l’a remplacée par une dramatique qui venait d’être enregistrée et qui était une reprise en studio du spectacle de la Comédie de Genève: Tout pour le mieux de Luigi Pirandello dans une mise en scène de Raoul Guillet et une réalisation de Raymond Barrat.
L’Amant est diffusé trois mois plus tard, le 1er mars 1966 à 21h10, suivi d’un débat « récupérateur » entre Robert Kanters, critique dramatique parisien du magazine L’Express, Walter Weideli, auteur dramatique, François Tranchant journaliste et critique TV et Bernard Béguin, rédacteur en chef du Journal de Genève, présenté comme le spectateur « honnête homme ».
Réaction du Cartel Genevois d’Hygiène Social et Morale
Le magazine Radio TV Je Vois Tout présentait l’émission en précisant que « L’Amant n’est donc ni un vaudeville, ni une pièce d’avant-garde, mais une sorte de ballet parlé où les jeux de l’amour révèlent un couple franc, intelligent et heureux de vivre dans un perpétuel bain de tendresse ».
Mais dans la colonne du programme TV du 1er mars, un avertissement précisait à propos du débat : « Le théâtre d’Harold Pinter est considéré par certains comme un théâtre d’avant-garde. Plus simplement, on pourrait dire que les œuvres d’Harold Pinter sont jeunes d’inspiration. Leur franchise, leur morale, leur façon de considérer la vie et l’amour peuvent, dans une certaine mesure, surprendre les spectateurs non avertis. Qu’en pense la critique ? Voilà le sujet de cet entretien qui fait suite à l’émission. On parlera un peu de morale, on comparera la mise en scène et le jeu des acteurs à celui des comédiens qui tiennent les mêmes rôles à Paris. Et on comprendra bien vite que ce débat est aussi une affaire de générations : les moins de 40 ans admettent fort bien « L’Amant » et l’aiment, parce que cette pièce, en dépit des apparences, est d’une logique très plaisante et qu’elle est un téléthéâtre très télévisuel ».
Que de précautions oratoires… qui n’empêchent pas, après la diffusion de L’Amant, la réaction très vive du Cartel Genevois d’Hygiène Sociale et Morale qui publie dans la presse un communiqué très critique envers la TSR et qui dit :
Dans sa séance du mois de mars 1966, le Cartel Genevois d’Hygiène Sociale et Morale, qui émane d’une soixantaine d’organisations et de groupements genevois, a approuvé à l’unanimité les remarques qui suivent:
A deux reprises, au début de cette année, la Télévision romande a offert en soirée des pièces de théâtre dont l’inspiration était de nature principalement érotique. ( Réd. : Il s’agit de La Dame de Trèfle de Gabriel Arout et de L’Amant d’ Harold Pinter).
Le responsable de cette programmation a pris la précaution de la faire précéder d’un avertissement de la présentatrice. Pour plus de prudence encore, la Télévision Romande organisait au studio même, après la deuxième émission, une sorte de « forum ». Etaient invités à ce débat trois spécialistes de l’art dramatique et un journaliste qui fut qualifié de représentant de « l’honnête homme ». Ce journaliste, honnête homme, a fort bien exprimé, au cours de ce forum, le malaise qu’ont ressenti de nombreux concessionnaires en face de cette expérience indiscutablement « discutable ».
La Télévision Romande aurait été mieux inspirée en faisant juger son initiative par un « jury » plus représentatif de la grande masse des téléspectateurs, dont beaucoup n’ont nulle envie d’être transformés en « télévoyeurs » pour reprendre une expression lancée dans ce débat. Il nous faut aujourd’hui poser publiquement une question. Ce genre d’émission dramatique expérimentale est-il vraiment compatible avec le statut de la Télévision Romande ? Question d’appréciation, sans doute. Nous souhaitons qu’elle soit vraiment posée aux responsables de la TV, par des délégués des spectateurs romands, à la prochaine séance pleinière de la commission des programmes.
La Télévision Romande n’a pas à se prêter à des essais audacieux et discutables de spécialistes de l’art dramatique. Elle doit respecter les règles morales fondamentales de son statut. Il faut qu’à l’avenir, elle tienne compte des observations pertinentes et judicieuses faites avec bon sens par le journaliste qui représentait les « honnêtes gens » dans ce singulier « forum » du 1er mars 1966.
L’observation « pertinente et de bon sens » relevée dans le communiqué se référait à la remarque de Bernard Beguin, au cours du débat, disant qu’il avait eu l’impression de « regarder l’action par le trou d’une serrure» !
Après la diffusion de ce communiqué, les journalistes François Tranchant, dans La Feuille d’Avis de Lausanne et Freddy Landry dans La Feuille d’Avis de Neuchâtel se sont inquiétés de « cet ordre moral qu’on veut imposer à la TSR ».
Cette anecdote nous fait mesurer combien, à ses débuts, l’arrivée des images de télévision dans les foyers bouleversait les habitudes et conventions sociales aussi bien avec les émissions de fiction qu’avec les reportages documentaires. ■
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Alors qu’en terrasse l’apéro se termine, un petit éléphant descend les marches du café des Chemins de fer, à Fribourg, caressé par la fille du patron Marcel Cotting. Non, les consommateurs qui assistent à la scène n’ont pas forcé sur l’absinthe, encore interdite, ni fumé de la drôle d’herbe, pas encore à la mode. On est le 26 septembre 1957 et le cirque Knie donne son spectacle aux Grand-Places. Le cornac Josef Hack, venu donner le bonjour à Marcel, a emmené son jeune protégé.
Il s’appelle Ma Palaj et va sur ses trois ans, autant qu’on le sache. Dans son Asie natale, les registres d’état-civil manquent de rigueur, au moins pour les éléphants. Les Knie viennent d’acheter ce jeune spécimen à un marchand d’animaux exotiques. Est-ce à Romanshorn chez Künzler ou en Allemagne chez Ruhe ? On ne le saura pas. Ma Palaj va rester sept ans sous le chapiteau suisse, gagnera en 1966 le zoo de Hanovre et vivra de 1971 à sa mort, en 1998, à celui de Gelsenkirchen. Voilà pour sa biographie.
Les archives Knie, qui semblent aussi bien tenues pour les hommes que pour les bêtes, nous apprennent encore que Josef Hack est un spécialiste des éléphants, qu’il a soignés, conduits et dressés des années durant chez Knie. Ces pachydermes font la gloire de Rolf Knie Sr, qui dirige le cirque avec son frère Freddy, dresseur de chevaux. Cela tombe bien pour les Hack, dont la fille Erna, justement, est écuyère. Elle se produit avec la famille propriétaire dans un numéro de haute école. Mais cela, nous le savions déjà par le canal du Père Claude.
Ce religieux franciscain est missionnaire en Rhodésie du Nord sous mandat britannique. Pour l’état-civil suisse, il se nomme Pierre-Baptiste Cotting : c’est le frère aîné du tenancier des Chemins de fer. Bon vivant, joyeux drille, aussi truculent que Marcel, le Père Claude maîtrise cinq ou six langues plus quelques dialectes d’Afrique australe, sans oublier son parler bolze natal. Il a publié en 1977 un petit recueil de souvenirs débordant d’aventures picaresques, mais rempli de tendresse humaine. On en retient la figure d’un type débrouillard et chaleureux, qui avait besoin de grands espaces pour donner sa mesure, mais d’une modestie toute franciscaine – pas frimeur pour un sou.
Or, un jour, passant par Cape Town en Afrique du Sud, il se rend au cirque, admire le numéro de dressage d’Erna Hack et va féliciter l’artiste. Il prend un verre dans la roulotte familiale, apprend qu’un prochain contrat va lier père et fille au Cirque Knie. Formidable, quand vous ferez halte à Fribourg allez voir mon frère Marcel au café des Chemins de fer. C’est promis, Father ! Quand le cirque national, le 25 septembre 1959, plante son chapiteau sur les Grand’Places, les Hack feront connaissance avec les Cotting à l’issue du spectacle. Et le lendemain, peinard, le papa cornac va se pointer aux Chemins de fer pour l’apéro. Le Père Claude, toujours en Afrique orientale, est en quelque sorte représenté par l’éléphant. Beaucoup plus jeune que lui, certes, mais plus imposant : près d’une demi-tonne.
Agile, pourtant ! Non seulement il descend les marches, mais il prend l’ascenseur : une publication promotionnelle des Knie le montre en 1960, à Lausanne, embarquer dans la cabine de la tour Bel-Air. ■
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Sous le grand chapiteau, une série de vidéos des Archives de la RTS sur le cirque Knie, dont le dressage des éléphants par Rolf Knie Sr.
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Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte du guide de montagne Marcel Maurice Demont, qui relate le drame survenu lors d’une course au Grand Combin (4314 m.), les 19 et 20 août 1976.
Est-ce la forme de cette montagne, sa couleur au crépuscule, le mystère qui s’en dégage, lorsque par le jeu des brumes et de la lumière elle paraît flotter au-dessus de la Terre, qui provoquèrent chez mon client l’envie de la gravir?
C’est à cela que je songe alors que, en cette matinée d’un bel été chaud, je précède mon client, Monsieur Jadin, de Profondeville, Belgique, sur le chemin du refuge.
Nous sommes encore bien loin de la rustique cabane de pierre, Valsorey, 3037 mètres d’altitude, mais déjà nous percevons l’odeur familière d’un bon feu de bois. Au bonheur espéré d’une longue soirée à deux se substituera la joie d’une rencontre imprévue.
Ayant atteint le refuge, nous nous y installons et faisons connaissance avec ses occupants: Jean, un guide, simple et chaleureux, ses clients, des citadins conviviaux à l’humour pétillant qui étonnent par leur vitalité, et un aspirant guide.
Un des protégés de Jean sort de son sac à dos une boîte en carton dont il extrait une paire de crampons flambants neufs démunis de lanières de fixations. Il se débrouillera avec les quelques mètres de cordelette que je lui fournis en dépannage.
Notre projet est la traversée du Grand Combin par l’arête du Meitin, et descente sur Panossière par le Mur de la Côte. Celui de Jean est la face sud du Grand Combin.
Dans la soirée et dans la nuit, la neige tombe à gros flocons. Plus de vingt fois, déjà, j’ai guidé cette ascension dans des conditions difficiles, et ne vois pas de raison de briser le rêve de mon client. Jean, mon collègue, préconise une voie de la face sud.
A deux heures du matin, alors que nous faisons le point sur la terrasse empierrée du haut refuge, les chaudes pantoufles de cabane enfouies dans la neige tombante, Jean se fait convaincant.
Ambition de réaliser une voie que je n’ai pas encore parcourue? Désir de prolonger de quelques heures une relation amicale naissante? Instant de faiblesse dans la nuit sévère à peine égratignée fugitivement par le faisceau de nos lampes frontales? Sous le col du Meitin, à l’endroit où nos routes normalement se séparent, j’accepte la proposition de Jean: son chemin devient notre chemin.
Alors que l’été touche à sa fin, la montagne est à nu, réduite à un squelette de rocs décharnés et de glace noirâtre. Ce jour-là, cette carcasse est masquée par une épaisse couverture de neige fraîche qui glissera de ses épaules au premier coup de chaleur.
La voie que nous empruntons est faite d’une succession de dalles redressées, encombrées de neige, et reliées entre elles par de petits murs verglacés. Ici et là nous gravissons quelques couloirs pentus à la roche pourrie. Les membres de chaque cordée grimpent simultanément, à corde raccourcie et tendue, sans aucun point d’assurage, ni relais. La progression requiert de la vigilance, de l’équilibre, de la confiance en son compagnon et en ses propres possibilités.
Les crampons, griffes d’acier chaussées par les grimpeurs, perforant la neige molle, trouvent un appui sur la glace qu’ils raient, sur un rebord de rocher, dans une fissure.
La corde pour sceller les destins
La corde est la matérialisation du contrat moral conclu entre le client et son guide, le moyen de communication. Ses ondulations véhiculent du bas vers le haut des messages d’hésitation, de doute, d’occasionnelle faiblesse; du haut vers le bas, de confiance, d’encouragement, de force rassurante. Ce lien robuste, lorsqu’il est privé de tout point d’amarrage autre que le corps des alpinistes, scelle inéluctablement leurs destins d’hommes, vainqueurs ou vaincus.
Le jour se lève alors que, empruntant une sorte de chenal verglacé, voie naturelle vers la vallée encore plongée dans l’ombre, un torrent de neige provenant du haut de la face atteint nos deux cordées, les balaie furieusement. Chanceux, je résiste à la violente poussée de la masse neigeuse, force à laquelle s’ajoute la tension de la corde à l’extrémité de laquelle est accroché mon client.
Jean et ses compagnons de cordée sont précipités dans le vide.
Au moment du déclenchement de l’avalanche, la cordée de Jean précédait la mienne de quelques mètres et était légèrement décalée sur ma droite.
Très nettement, je vois les corps de mes camarades glisser, taper et rebondir, je saisis au vol l’expression de leurs visages, enregistre leurs attitudes – lutte ultime de l’un, résignation des autres -, distingue un appel aussi, déchirant: » Faites… ! «
Réflexe dérisoire : je tends un bras pour agripper la corde qui, à toute allure, défile à proximité, puis replie mon bras impuissant, referme ma main vide.
La clameur s’apaise, un lourd silence s’installe sur la montagne.
Nous entreprenons immédiatement la difficile désescalade de la face. Alors que nous suivons les traces de nos compagnons tombés, monte en nous le sentiment fort d’accomplir un rituel riche en valeurs acceptées.
Il nous fallut presque deux heures pour atteindre l’endroit où gisaient les victimes. Beaucoup de temps s’écoula encore, passé aux côtés de l’unique survivant à tenter de soulager ses atroces douleurs, dans l’attente des secours.
En fin de compte, du lieu où reposaient les victimes au lieu de leur prise en charge par hélicoptère, nous dûmes – faute de sauveteurs disponibles – assurer seuls le transport des corps martyrisés par leur chute d’une hauteur de plusieurs centaines de mètres.
Ces événements modifièrent durablement quelque chose en moi.
Douze ans s’écoulèrent. Un jour, dans le chaud refuge de pierre et de bois, je me retrouvai face à face avec l’unique survivant de cette terrible chute. Son visage maigre, balafré, s’éclaira, lorsque dans un sourire il me dit : « Demain, Grand Combin! » ■
Par égard pour les proches des victimes, les identités ne sont pas révélées.
Va-t-on pouvoir bientôt à nouveau nager dans des bassins municipaux alors que le déconfinement lié à la crise du coronavirus s’étale dans le temps ? Privés de bassins, les nageurs patientent. Et si, pour accompagner leur attente, nous nous tournions vers les anciens bains Haldimand? Une institution à Lausanne qui offrait de nager, bien sûr, mais aussi de faire sa lessive.
Les premiers bains-buanderie publics de Lausanne sont créés en 1852 par décision des autorités, lesquelles octroient une concession au banquier et philanthrope William Haldimand. En échange de la mise à disposition du terrain et de l’eau, ce dernier fait construire, à ses frais, cet établissement situé dans un premier temps près de l’actuelle place de la Riponne. Destinés « à l’usage de la classe indigente », les bains s’ouvrent le 8 mai 1854.
Comme prévu par la concession, ils deviennent propriété de la ville en 1874. La construction du Palais de Rumine pour l’Université de Lausanne nécessite cependant leur déplacement. C’est ainsi qu’un nouveau site de bains-buanderie est édifié à la rue de l’Industrie 1, entre la place du Nord et celle du Vallon, dans un quartier industriel un peu excentré et habité surtout par la classe ouvrière et des couches défavorisées de la population du chef-lieu.
Egalité à rude épreuve
Ouvert le 21 novembre 1893 sur fond de catelles de faïence bleue, le nouveau complexe permet lui aussi à un pan important de la population de bénéficier d’un espace pour faire la lessive, se laver, se baigner. « C’est ici que la première piscine couverte de Lausanne fut érigée », atteste Diana Le Dinh, historienne et conservatrice des collections photographiques du Musée Historique Lausanne, qui détient quelques rares images de l’intérieur de la piscine Haldimand datant du début du XXe siècle.
Outre les habitants du quartier, les écoliers du secondaire, puis les écolières dans un second temps – mais des années plus tard – viennent apprendre les rudiments de la natation. Mais comme la mixité n’est pas encore admise, femmes et hommes s’y rendent à des heures bien distinctes. Le règlement est strict et tout à fait discriminatoire : les femmes n’y ont accès que le lundi matin et le jeudi après-midi, les hommes tous les autres jours. Sur la photographie publiée sur notreHistoire.ch, seuls quelques garçons, certains aux allures de nymphes, batifolent dans l’eau avec des anneaux. A gauche et à droite du bassin, on repère les cabines pour se changer.
Le journaliste lausannois Louis Polla décrypte, dans un article publié en juillet 1988 dans 24 Heures, l’aura de cette piscine : « On la considérait comme une vedette, une carte de visite du Lausanne d’avant-garde ». Et sur les publicités de l’époque, on ne manquait pas d’adjectifs pour dépeindre cette merveille : « Sitôt que l’on franchit le seuil, on est séduit par la limpidité de l’eau, l’arrangement des cabines, l’atmosphère de confort », indique un prospectus conservé aux Archives de la Ville de Lausanne, dont Jean-Jacques Eggler, archiviste adjoint, a fait part à L’Inédit.
Une eau à 27 degrés !
« L’œuvre de William Haldimand (1784-1862), à qui l’on doit aussi la fondation de l’Asile des Aveugles et d’autres lieux d’utilité publique, a marqué plusieurs générations de Lausannoises et Lausannois », nous confirme-t-il. Car oui, on venait facilement laver son linge et les moyens mis en place étaient conséquents ! Jugez plutôt : 68 places de laveuses, 24 chambres de bain, des douches simples, des cabines baignoires, des vestiaires. A cela s’ajoutait le joyau de l’édifice : un bassin en ciment de 15,8 mètres de long sur 9 de large (contre 25 m. de long et 9 m. de large aujourd’hui), avec un mètre de profondeur à l’entrée du bassin et 3 m. à l’extrémité opposée. Pour nager : 200’000 litres d’eau chauffée à 27 degrés !
Le photographe belge Robert Huysecom s’est amusé, dans son livre sur les lavoirs de la région lémanique, à relater les prix pratiqués dès l’ouverture des deuxièmes bains Haldimand en 1894 : 18 cts de l’heure pour profiter de l’essoreuse et des séchoirs à vapeur. Pour les douches et l’entrée de la piscine : 15 cts les 60 minutes… et 30 cts avec linge. Et pour le même service, le tarif était de 50 cts le soir. « Les cris et les rires faisaient un écho infernal dans ce bâtiment », se souviennent des internautes sur notreHistoire.ch (pour lire leurs commentaires, cliquez ici).
« L’été au lac et l’hiver à la piscine Haldimand », résume encore joliment un ancien habitué des lieux. Beaucoup d’entre eux regrettent d’ailleurs généralement la disparition de cet établissement exploité jusqu’en 1971, avant d’être rasé en 1975. Il va sans dire que depuis la Seconde Guerre mondiale, sa gestion était devenue compliquée, notamment en raison de la baisse des recettes de la buanderie et des douches. La piscine couverte, quant à elle, subsista avec l’inauguration le 10 janvier 1972 de la piscine de Mon-Repos.
Sas de désinfection
Pour rassurer la population sur la propreté à toutes épreuves des bains-buanderie Haldimand, les ingénieurs les avaient dotés d’une étuve de désinfection surveillée par une commission de salubrité et par le personnel de la piscine. Tandis que l’on rêve d’une réouverture des bassins publics en Suisse d’ici l’été, les communes doivent dès aujourd’hui redoubler d’efforts – en termes de sécurité sanitaire – pour trouver une parade pour éviter que le Covid-19 ne surprenne nageuses et nageurs dans leur bain. Le chlore et l’Eau de Javel n’y suffiront peut-être pas, quand bien même des scientifiques estiment que le coronavirus n’aime pas trop l’eau. Les responsables des piscines communales vont donc devoir gérer à l’avenir promiscuité, renouvellement de l’air, qualité de l’eau et désinfection des surfaces et revêtements des piscines. Un gros travail en perspective ! ■
Sources
(1) Archives photographiques du Musée Histoire Lausanne
(2) Archives de la Ville de Lausanne, Service des bibliothèques et des archives
(3) Article de 24 Heures, publié le 7 juillet 1988
A consulter également sur notreHistoire.ch
Au bord de la piscine, un série de vidéos des Archives de la RTS