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A propos d'accidents
Par A. Roussy.
On a publié, l' autre jour, une statistique tendant à prouver que les accidents de montagne sont comparativement moins fréquents que les autres. C' est possible, encore que cette statistique soit bien difficile à établir exactement. Il n' en est pas moins vrai qu' on a à déplorer trop de morts en montagne!
L' été de 1928 — et plus particulièrement le mois d' août — a été malheureusement marqué par une série d' accidents mortels. Nous ne pouvons en établir ici la liste, que l'on trouvera, d' ailleurs, autre part. Nous ne rechercherons pas davantage la distinction que l'on peut faire entre eux.
Ce qui doit nous toucher plus spécialement, ce sont les reproches d' im, d' inconscience même que l'on adresse si souvent à ceux qui en furent victimes comme à ceux qui ont échappé à la mort. Ce serait sans doute plutôt la tâche d' un psychologue d' étudier chacun de ces cas pour lui-même et peut-être l' un de nos professeurs voudra-t-il bien se charger de cette étude. En attendant c' est au simple titre d' alpiniste, comme à celui d' homme, que nous voudrions essayer de tirer un enseignement utile des catastrophes — le mot n' est pas trop fort — qui se sont produites cet été.
Et tout d' abord, remarquons que les accidents qui n' ont pas eu pour cause une chute de pierres ou la foudre ou tout autre fait naturel, sont arrivés à des caravanes sans guide. Le touriste qui part seul pour une ascension ou pour une traversée de glacier, est ici hors de cause; un tel touriste est trop souvent victime de sa présomption. Ne nous occupons que de ceux qui s' engagent, par caravane de deux, de trois ou de quatre, dans une entreprise qu' ils pensent être capables de mener à bien. Et d' emblée à ceux qui seraient tentés de nous répondre que l'on n' entreprend que ce que l'on croit possible, disons qu' il est facile, trop facile, de se tromper sur ses propres capacités.
1 ) Voir note 3 ) page 355.
L' un des alpinistes français les plus hardis, les plus expérimentés déclarait dernièrement dans les journaux à propos de l' un des plus terribles accidents de cette année, qu' il n' y avait pas, à sa connaissance, plus d' une vingtaine d' alpinistes capables de faire sans guide l' ascension de certaines des Aiguilles de Chamonix. Peut-être ce nombre pourrait-il être quelque peu augmenté à l' heure actuelle, où tant de jeunes gens sont suffisamment entraînés et expérimentés pour mener à bien une expédition difficile. Cependant, il est certain que trop nombreux sont ceux qui se croient assez forts pour de pareilles tentatives. Sans doute éprouve-t-on à préparer son itinéraire, à s' attaquer à la montagne, à surmonter les difficultés, à affronter les dangers sans le secours de professionnels, une jouissance et un attrait tout particuliers. Encore faut-il, pour cela, non seulement avoir le corps sain, la tête solide et l' esprit d' à propos, mais aussi avoir la pratique de la culture physique — plus peut-être que de la gymnastique —, être au moment voulu en parfait état de santé physique, soigneusement préparé par un entraînement progressif, et être en possession de son équilibre moral. Ce sont là vérités à la Palisse, mais vérités vraies, trop souvent méconnues malheureusement. On est trop facilement porté — les jeunes aussi bien que les hommes d' âge mûr — à s' abuser sur ses propres qualités, sur son endurance à la fatigue; on ne prévoit pas assez les moments critiques, les passages périlleux. Mais, si l'on prévoyait tout, nous direz-vous, on n' entreprendrait jamais rienEt vraiment, il y a des choses imprévisibles, mais encore doit-on mettre toutes les chances possibles de son côté!
Est-il réellement nécessaire de vouloir atteindre un sommet par une voie périlleuse? D' aucuns s' en font un jeu, mais un jeu fortement et sérieusement préparé. Chacun de nous connaît, sinon personnellement, du moins par des récits ou par ouï-dire, des ascensionnistes qui des mois entiers, parfois des années ont préparé une expédition nouvelle qui leur tient à cœur, qui sont allés examiner « leur route », « leur montagne », qui ont même renoncé une ou plusieurs fois à leur tentative, soit que le temps leur parût incertain, soit qu' ils ne se sentissent pas « en forme ». Mais pour un de ces hommes prudents, combien y en a-t-il d' imprudents! « Un tel est allé en tel endroit... je puis donc, moi qui le vaux bien, y aller aussi. La voie est connue, décrite en détail. Allons-y! » Et l'on part. Et soudain, le temps change, ou bien l'on se sent moins dispos. Et malgré tout, on continue. Ou bien c' est le brouillard, plus terrible encore que l' orage. Et la route est perdue, on n' ose plus avancer. C' est alors qu' un guide serait le bienvenu, avec sa connaissance sinon de la montagne elle-même où l'on est, du moins des conditions générales des montagnes. Ou encore c' est la chute, la chute le long d' une paroi ou sur une pente rapide.
Tous les sans-guide ne sont pas téméraires, loin de là; nombre d' entre eux sont réfléchis, bien préparés, bien entraînés, et cependant le nombre des accidents est grand!
Une marche trop rapide, une défaillance, le moindre manque de précautions, auquel ne viennent suppléer ni la faculté d' estimer la difficulté d' un coup d' œil, ni l' habitude de la décision prompte, ni la spontanéité et peut-être l' instinct du guide, peuvent être la source des plus grands dangers!
Laissant de côté les causes d' accident, que nous n' avons pas à traiter ici, nous nous permettrons de soumettre aux jeunes enthousiastes de la montagne quelques réflexions d' ordre purement psychologique, car, aussi bien, avons-nous déjà exposé plus haut brièvement ce qui concerne la partie physique.
S' engager témérairement, sans préparation suffisante, dans une entreprise telle qu' une ascension difficile et dangereuse est, en quelque sorte, un défi lancé à soi-même et à la nature.
La grande faute de tous ceux qui agissent ainsi est de ne pas penser, d' une part, à ceux qu' ils plongeront dans le deuil et qu' ils priveront peut-être d' un soutien sans lequel il leur est difficile de vivre, et, d' autre part, aux risques qu' ils font courir à ceux qui seront appelés à aller à leur secours ou, pis encore, à aller recueillir leurs cadavres en des endroits où l'on ne peut se rendre sans danger de perdre soi-même la vie.
Nous ne pouvons nous empêcher d' estimer que c' est un acte de témérité inutile pour des alpinistes de partir seuls, sans toutes les garanties requises, et même, en certains cas, un acte d' égoïsme, puisqu' on oublie le reste du monde.
Il n' y a pas si longtemps qu' une tentative de sauvetage, à laquelle, vu le temps épouvantable, des guides s' étaient vus forcés de renoncer momentanément, mais qui fut reprise par des alpinistes sans guide, a coûté la vie à l' un de ces derniers et a été cause d' un grave accident arrivé à l' un des meilleurs guides chamonniards lors du renouvellement de l' expédition. Nous n' avons pas à juger de tels actes vraiment héroïques de sauvetage quelles que soient les réflexions qu' ils suggèrent. Nous ne pouvons que les admirer.
Tous les alpinistes sont, peu ou prou, exposés à des accidents, sans aucun doute, mais ceux qui s' y exposent sans s' être entourés des garanties nécessaires, tant physiques que morales dont nous parlons plus haut, sont vraiment trop téméraires.
L' alpinisme a fait du chemin depuis le début du siècle. Les arêtes réputées inaccessibles deviennent de plus en plus rares. Telle ascension, tenue pour une prouesse, il y a une dizaine d' années ( l' arête de Zmutt au Cervin, par exemple ), a été effectuée, certain jour du mois d' août de cette année, par quinze personnes avec ou sans guides.
C' est tant mieux pour la cause de l' alpinisme, c' est un succès pour les clubs alpins qui ont su développer et l' amour de la montagne et la technique alpine et nous ne pouvons que nous en féliciter.
Mais — et c' est aussi un devoir des clubs alpins, nous semble-t-il — nous devons sans cesse mettre tous ceux qui vont à la montagne en garde contre la tentation de se lancer dans de dangereuses ou plus simplement même dans de difficiles ascensions sans y être suffisamment préparés.