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Si elle avait eu une nature plus robuste, Léonie Cooreman ne serait probablement jamais devenue Annie Cordy. Ses parents la trouvaient en effet si chétive qu’ils l’inscrivirent, dans les années 1930, à des cours de danse à Bruxelles. Puis son professeur de ballet, sans se douter qu’il se faisait à son tour le pygmalion d’une future artiste de music-hall, demande un jour à sa talentueuse élève de chanter. La gamine s’en sort à merveille. Elle s’était fait l’oreille à la maison, où sa mère écoutait la T.S.F. toute la journée. «Maman adorait Tino Rossi. Moi, c’était Trenet mon idole. Ses chansons étaient modernes, pleines de rythme et d’énergie», disait-elle.
En 1940, elle chante debout sur une table pour des soldats belges partant au front. A la fin de la guerre, sa mère l’emmène à un radiocrochet. Seule amatrice face à des professionnels, elle remporte le premier prix. Cinq ans plus tard, après des centaines d’apéros-concerts et de performances dans les brasseries et les cabarets du Plat Pays, elle est repérée par le directeur du Lido. La petite Belge débarque à Paris le 1er mai 1950 pour mener, à 22 ans, la revue du grand cabaret parisien. C’est le vrai début d’une carrière de septante ans, qui s’est achevée le vendredi 4 septembre dernier par un arrêt cardiaque.
Dans ce palais du glamour à paillettes des Champs-Elysées, elle rencontre le seul grand amour de sa vie, François-Henri Bruno, de 17 ans son aîné et qui va très vite orienter sa carrière vers des activités plus sages: «On le voyait dans la salle avec ses lunettes noires, qu’il gardait toujours pour dormir, car il connaissait le spectacle, racontait-elle dans le magazine Le Point. Un jour, il pleuvait, une voiture est montée sur le trottoir, devant moi, j’ai cru qu’il voulait m’écraser. C’était Henri. Il m’a dit: «Connaissez-vous Paris?» Je ne connaissais presque rien. On a fait le tour de Paris pendant des heures... Quand on s’est mieux connus, il voulait que j’arrête mes bêtises avec les revues du Lido.»
Fini donc les «bêtises» en plumes et bonjour l’opérette. Annie Cordy en devient immédiatement une vedette aux côtés des plus grands de ce genre alors très populaire: Luis Mariano, Bourvil, Georges Guétary. Mais elle se lance aussi dans la chanson et fait le tour des salles de la francophonie durant l’été. Avec Léon, elle réalise une vente exceptionnelle, 150 000 exemplaires, à une époque où les 33 et 45 tours en vinyle n’ont pas encore remplacé le vieux 78 tours.
Opérette et chansonnette sont à cette époque une voie royale vers le cinéma. C’est Sacha Guitry qui fait faire à la jeune Annie ses premiers pas devant la caméra, dans un petit rôle dans Si Versailles m’était conté. «Oh, mon Dieu, ce que j’étais mal à l’aise, se souvenait-elle. Nous tournions au Petit Trianon. A 8 heures du matin, le maître arrive, tout de noir vêtu, avec un grand chapeau. Je m’approche de lui et lui avoue: «Maître, je n’ai jamais appris à jouer la comédie.» Et Guitry me répond théâtralement: «On n’apprend pas à être comédien, jeune fille, on naît comédien, du verbe naître.» Annie Cordy jouera ensuite dans plus de 50 films et téléfilms, avant de se lancer sur les planches au début des années 1980 en s’attaquant à Madame Sans-Gêne.
Mais c’est en 1974, avec une chansonnette parfaitement taillée pour une artiste populaire complète comme elle, qu’Annie Cordy acquiert l’immortalité transgénérationnelle. Giscard d’Estaing venait d’être élu président de la République et le film Emmanuelle témoignait du relâchement définitif des mœurs occidentales quand débarque La bonne du curé dans les longues émissions de variétés du samedi après-midi. Entre 1 et 3 millions de 45 tours vendus, selon les sources. Un miracle, forcément.
En chanson comme au cinéma, on ne peut s’empêcher de regretter que la baronne Cooreman (elle a été anoblie par le roi des Belges en 2004) n’ait pas mis plus souvent ses talents au service d’œuvres ambitieuses. Son interprétation au cinéma d’une patronne de maison close et de confidente de Gabin dans Le chat ou la délicate raucité de son timbre de voix sur une chanson comme Petite fleur démontrent que l’amuseuse était tout aussi virtuose dans des registres plus graves. «J’ai horreur des étiquettes. Pourquoi ne peut-on pas faire plusieurs choses à la fois?» disait-elle d’ailleurs dans une interview sur France Culture en 1998, avant de reconnaître qu’elle aimait d’abord et surtout «amuser les gens», confirmant les mots de sa chanson L’artiste: «Un jour j’ai choisi / le rire à tout prix/ et j’ai toujours pris mes risques / je fais de mon mieux / mes sauts périlleux / je suis dans vos yeux / l’artiste.»
A l’inverse de sa carrière, sa vie privée fut sage: quarante ans de vie commune, dont trente de mariage, avec François-Henri Bruno. La mort de son époux en 1989 l’avait «réduite en miettes», avouait cette éternelle optimiste. Et si cet amour exclusif n’a pas été couronné par des enfants, c’est «parce que je ne pouvais pas en avoir, pardi!, avait-elle expliqué dans une interview indiscrète. Mais ce n’est pas un regret, j’ai eu la chance d’être avec mon mari nuit et jour sur les routes de France. C’était la vraie vie.»