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|«Une Suisse sans armée» n° 61 (Printemps 2004), p. 26-27.
On estime à 4,5 milliards de francs le coût des 33 nouveaux avions de combat que les forces aériennes suisses veulent acheter d'ici 2010. L'achat des avions est d'une importance capitale pour les forces aériennes. L'importance de l'opposition l'est tout autant.
Après la publication par le Sonntagsblick du 29 avril 2001, d'une liste secrète des achats désirés par le DDPS, le chef de ce département fédéral Samuel Schmid a laissé tomber plusieurs de ces projets d'achat. Toutefois, le désir d'acheter une trentaine de nouveaux avions de combat à partir de 2007, n'a jamais été mis en doute. En octobre de l'année passée, le chef de l'aviation militaire, le Commandant de Corps Hansruedi Fehrlin a publié le premier numéro de la Air Power Revue, dans laquelle il motivait la demande de nouveaux avions de combat.
D'après les plans des forces aériennes, à partir de 2007, trois escadrilles de nouveaux avions de combat devraient remplacer les 54 avions F-5 Tiger devenus totalement obsolètes. Avec les 33 avions F/A-18 dont l'achat avait été décidé en 1993, la Suisse disposerait alors de 66 avions de combat plus ou moins modernes. Le chiffre de 66 n'a pas été choisi au hasard. Cette taille de la flotte aérienne doit suffire à surveiller l'espace aérien suisse vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant quatre semaines d'affilée. Cela nécessiterait la permanence simultanée de quatre avions dans le ciel helvétique. Contre quelle menace ce scénario a-t-il été prévu? Michael Grünenfelder, chef de la Doctrine des forces aériennes renvoie au 11 septembre: "Avant qu'un avion civil avec des centaines de passagers à bord soit abattu, une identification claire est nécessaire". Le problème qu'une surveillance aérienne avec quatre avions n'est pas tenable de manière permanente. Sans parler du fait qu'il y a peu de chances que des terroristes avertissent préalablement les forces aériennes de leurs projets.
Jusqu'à présent la seule tâche de l'aviation militaire était de maintenir la souveraineté de l'espace aérien. Pour ce qu'on appelle le "feu opérationnel", c'est-à-dire les attaques ciblées aussi en dehors du territoire suisse, la compétence relevait jusqu'ici de l'artillerie. Cela devrait changer, puisque l'armée veut pouvoir attaquer des cibles terrestres aussi avec l'aviation. Il est fait mention d'armes de précision, comme par exemple des bombes guidées au laser ou des fusées guidées à l'infrarouge. Cependant pas tout le monde militaire est satisfait de ces nouvelles capacités. Pour des raisons facilement compréhensibles, l'artillerie craint une perte de sa position au sein des forces armées. Surtout, il faut se demander à quelles occasions ce "feu opérationnel" devrait être utilisé par une armée Suisse entièrement disposée pour la défense, d'autant plus qu'une agression de l'extérieur n'est pas sérieusement prévisible ces prochaines décennies. Le planificateur de l'aviation militaire Grünenfelder a toujours une réponse: "une escadrille d'avions de combat avec relativement peu d'armes de précision constitue une compétence complète ( ) pour une mission robuste de soutien à la paix". Est-ce que la Suisse veut participer aux prochains bombardements contre un pays de l'axe du Mal? Les planificateurs des forces aériennes semblent avoir perdu les pédales.
Jusqu'à présent on évite soigneusement de nommer un type concret d'avion envisagé pour l'achat. Il y a juste quelques photos dans l'Air Power Revue et des spéculations dans la presse qui laissent deviner quels types d'avions sont en train d'être pré-évalués: l'Eurofighter, projet communautaire entre Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne déjà énormément problématique actuellement; le Saab JAS 39 Gripen, un produit suédois; le Rafale, avion français très proche du Eurofighter; le F/A-18E/F Super Hornet, le successeur du F/A-18, déjà en possession de l'aviation militaire helvétique; le Joint Strike Fighter, un avion encore au stade de projet, et finalement le Su-27 Flanker, produit en Russie. On remarque que sur six candidats, cinq appartiennent à une génération qui a déjà fait ses preuves. Du point de vue technologique, à l'exception du Joint Strike Fighter, ils relèvent des conceptions des années septante et quatre-vingts. Il y a d'énormes différences aussi dans les prix, par exemple pour le prix d'un Eurofighter on peut acheter trois Gripen.
L'armée sait bien que dans la situation géopolitique actuelle et avec l'état des caisses fédérales que l'on sait, l'opposition contre ses projets d'achat sera très forte. Christophe Keckeis, chef de l'armée a donc déjà mis à contribution son armada de stratèges en marketing et communication. Les nombreuses interviews dans plusieurs médias de la presse écrite ont toujours mentionné aussi ces achats et parlent clair. L'aviation veut ces nouveaux avions à tout prix, même si d'autres armes doivent réduire leurs exigences. Keckeis suggère par exemple que les 150 chars Léopard entreposés dans des caves soient vendus. Si toutefois ces chars sont bradés au même tarif que les obusiers blindés d'il y a quelques mois, cela ne pourrait suffire pour couvrir le coût d'un seul exemplaire des nouveaux avions. Il faut mettre dans la même rubrique la proposition de Keckeis d'enfiler les avions "en doses homéopathiques" dans les programmes annuels d'armement. Un tel procédé est scandaleux aussi du point de vue du fonctionnement démocratique de l'Etat parce qu'il essaie de cacher les coûts réels d'un achat.
Toutes les forces pacifistes et engagées pour une politique de paix vont devoir se poser la question ces prochains mois comment ils pensent pouvoir agir pour empêcher ces achats fous d'avions de combat hyper chers. La planification du DDPS prévoit à peu près les échéances suivantes: en 2005 le DDPS veut procéder à l'évaluation d'un nouvel avion de combat, suivi d'une décision de principe pour l'achat de la part du parlement. Les avions seraient ensuite achetés en 2007. Il n'est pas exclu que l'achat prévu soulève une forte opposition déjà au parlement. Non seulement la gauche, mais aussi les nationalistes conservateurs ne vont pas apprécier les explications des planificateurs des forces aériennes portant sur la nécessité de nouveaux avions aussi pour les "missions de soutien robuste à la paix". Si l'achat de nouveaux avions de combat devait malgré tout trouver une majorité favorable au parlement, il y aura encore la possibilité d'empêcher l'achat des nouveaux avions avec une initiative populaire.
Reto LEUENBERGER
Trad. TS