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Petite elle rêvait. On disait d’elle que si elle rêvait autant elle ne s’élèverait pas dans la vie. A l’école elle restait à part à regarder le ciel au-dessus des marroniers. Elle ne parlait pas, ne disait jamais bonjour à personne.
Ses professeurs désespéraient de la voir réussir. Quand elle rentrait chez elle à travers les champs, elle cherchait du regard. Elle passait par la colline, grimpait aux rochers ocres et regardait la plaine. Là elle rêvait, si légère, presque invisible.
Elle ouvrait les bras face au vent du sud, qui apportait la promesse de moissons abondantes. Le vent murmurait à son oreille. Il parlait une langue que les grands n’entendaient pas, et qu’elle comprenait bien. Il apportait dans son haleine un cri lointain, un cri de liberté, un chant venu du ciel, plus haut que la colline, plus haut que les nuages arrondis de l’été.
Un jour elle trouva une plume. Brune et noire, avec un filet blanc. Elle la posa sur son petit bureau dans sa chambre, dans un cadre doré. Tous les soirs elle parlait à la plume. Depuis ce jour-là, elle fit des progrès incroyables, obtenant les meilleures notes de maths, composant des histoires que son professeur de français, un petit homme intelligent, lisait avec délice à toute la classe. Elle baissait la tête, un peu gênée, mais si fière aussi. Mais elle ne parlait pas.
Pendant les vacances, son grand-père avait pris pension dans sa famille. C’était un homme passionné de vie sauvage. Il était soucieux de cette famille. Sa fille lui faisait part de son inquiétude. Son beau-fils ne disait rien, mais ses yeux exprimaient plus que les mots. La mère se demandait pourquoi sa fille ne parlait pas, et si un jour elle pourrait s’envoler dans la vie. Le père clignait des yeux, partageant la même inquiétude.
Le grand-père aimait sa petite-fille. Quand il vit par hasard la plume sur le petit bureau, il lui demanda:
- Sais-tu de quel oiseau elle vient?
Elle fit non de la tête.
- C’est une plume d’aigle. L’aigle est un très grand oiseau. Il peut regarder le soleil en face sans que ses yeux brûlent.
Elle l’écoutait avec attention.
- Si tu veux, je t’emmènerai le voir.
Elle sauta au coup de son grand-père. Il en parla aux parents, et leur proposa d’aller dans les collinesle jour suivant.
Le lendemain on partit tôt. Le grand-père avait pris un bâton haut comme sa taille. La route fit place à des sentiers aux parfums veloutés du soleil et des herbes. Après une longue marche, on arriva sur un plateau planté d’un grand arbre. Le grand-père fit s’asseoir la petite troupe et demanda d’attendre. On attendit. Longtemps. Jusque dans l’après-midi. Et là, soudain, un cri déchira le ciel. Le grand-père prit la petite fille par la main, l’amena près de l’arbre et lui fit tendre un bras sur lequel il enroula un ruban d’étoffe. Il posa le bras sur le bâton pour le soutenir.
On vit bientôt une ombre, puis on entendit des ailes battre l’air. Un aigle tournait au-dessus de l’enfant. Il allait, s’éloignait, revenait. Elle restait immobile avec son bras tendu.
Puis, doucement, il vint se poser sur le bras, avec un léger battement de plumes d’abord, puis immobile enfin. Il regardait la famille, la mère, le père. Puis il regarda l’enfant, et poussa un léger cri. Enfin il ferma les yeux et resta sur le bras qui l’accueillait. Personne ne bougeait.
Qui aurait pu dire combien de temps cela dura? Même pas le grand-père. Enfin l’aigle s’envola au loin et disparu.
La petite fille se mit à imiter le cri de l’aigle. Doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Et soudain elle courut vers ses parents.
- Maman! Papa! L’aigle est venu pour moi! Il est venu!
Elle sauta dans leur bras, répétant: l’aigle est venu, il est venu pour moi! Sa mère pleura doucement, son père ferma longuement les yeux.
- Maintenant, lui dit le grand-père, tu as un nouveau nom: “Vol-de-l’Aigle”. Ce sera ton nom secret. L’aigle est ton ami.
A la rentrée scolaire suivante, le premier jour, alors que tous les élèves étaient déjà à leurs pupitres, elle arriva en retard, ouvrit la porte, et dit à voix haute et ferme:
- Bonjour!
Elle portait une plume d’aigle à son cou.