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Du substantif grec féminin ἡ εἰκών, τῆς εἰκόνος, (hè eïkón, tès eikónos), signifiant image, le terme d’icone est entré dans la langue française en 1838 par l’intermédiaire du russe икона (icona), dont le sens premier est, comme en grec ancien et byzantin, celui d’image ‒ d’image sainte en particulier, peinte sur panneau mobile ; la syllabe initiale de ce nom est prononcée [i], comme c’est le cas en grec depuis l’époque de la koïnè, ou langue commune (ἡ κοινὴ διάλεκτος / hè koïnè diálectos) 1La prononciation moderne est donc i kini dialectos., qui s’est répandue dans l’empire d’Alexandre le Grand dès la seconde moitié du IVe siècle avant J.-C. et dont la prononciation évolue à partir du IIe siècle avant notre ère, suivant les règles phonétiques régissant celle des langues indo-européennes.
Cette reproduction phonétique du terme grec par la transcription russe explique et la prononciation et le genre du mot en français, soit le féminin. En matière d’étymologie, l’usage étant de remonter au cas accusatif, en raison de sa résistance à l’usure du temps dans l’évolution des langues à flexion, la forme εἰκόνα (eïkona / ikóna) est précisément l’accusatif de ce substantif appartenant à la 3e déclinaison. De ce fait, ce cas sert de relais entre deux types flexionnels, comme dans le mot qui nous occupe. La voyelle o du terme grec étant brève du point de vue de la prosodie antique, il n’y a aucune raison, historiquement parlant, de le transcrire en français par un o long : ô.
En grec ancien et classique, le mot d’eïkón a cinq sens, provenant tous du sens originel d’image, de portrait (tableau, statue, etc.) : ce sont image réfléchie d’un miroir, simulacre, fantôme, image de l’esprit ; le terme prend ensuite le sens dérivé de ressemblance, similitude. Enfin, déjà chez Platon 2Cratyle, 400c., ce substantif à l’accusatif, εἰκόνα (eïkona), suivi tout naturellement du génitif, est employé de manière adverbiale et signifie à la façon de, à l’instar de.
Certes, il s’en faut de beaucoup que, dans les mots grecs passés en français, tout omicron soit noté o et tout oméga, ô. A cela deux raisons : en grec même, la distinction de prononciation des syllabes brèves et longues avait disparu dès avant le début de l’ère chrétienne 3Les noms de ces deux voyelles grecques, petit o et grand o, en reflètent la prononciation, conformément aux règles de la prosodie antique, fondées sur l’alternance de syllabes dites brèves et longues par rapport à la durée de l’émission de voix.. Quant aux règles de transcription et de prononciation des mots d’emprunt en français, elles ont varié au cours du temps, raison pour laquelle la prononciation des termes empruntés au grec ayant la voyelle o à la finale tonique est loin d’être uniforme.
Omicron est régulièrement transcrit par un o simple prononcé ouvert : symbole, syncope, archéologue, acropole, autonome, etc. Le seul omicron rendu fautivement par ô est celui de pôle / ὁ πόλος (ho polos), par analogie probablement avec le mot de cône / ὁ κῶνος (ho kônos). Raison de plus de ne pas répéter l’erreur avec icone, d’autant que l’ω (oméga) de εἰκών porte un accent aigu, tandis que celui de κῶνος porte un accent circonflexe, appelé périspomène en grec 4Forme participiale présente de la voix passive du verbe contracte περισπᾶν / périspân qui, en terme de grammaire, signifie tirer en sens contraire., formé, comme en français ‒ qui l’a emprunté au grec ‒ d’un accent aigu joint à un accent grave.
En ce qui concerne enfin la variation de genre, elle est parfaitement injustifiée, ne pouvant s’expliquer, si explication il y a, que par le fait qu’en anglais, langue d’où nous viennent divers emplois néologiques 5Cf.https://www.druide.com/fr/enquetes/un-icone-un-icone-une-icone-une-icone. — Nous ne nous rallierons qu’à demi à la conclusion que tire de sa compilation de divers dictionnaires l’auteur de ce site, qui visiblement ne sait pas le grec. Il n’a raison que sur l’un des deux points : celui du genre du mot, qui a toujours été du féminin., il n’y a qu’un seul genre : the / a.
Autre terme mal transcrit en français, puisqu’il devrait, lui, à l’instar de cône, porter le circonflexe : la gnôse, du substantif féminin ἡ γνῶσις (hè gnôsis), signifiant la connaissance. Emprunté au grec ecclésiastique, il a d’abord désigné la connaissance suprême des mystères de la religion. Il est attesté en français à partir du XVIIe siècle, chez Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704). Enfin, bien qu’il appartienne à la même catégorie lexicale, le terme de ptôse, du substantif féminin ἡ πτῶσις (hè ptôsis) ne devrait s’écrire, lui, qu’avec circonflexe 6Cf. infra, où, à tort, on le trouve dans les dictionnaires sous deux graphies..
Quant à la transcription de termes grecs ayant un omicron, il règne en la matière la plus grande variété, laquelle reflète les différences de prononciation selon les régions : ainsi les termes ayant pour suffixe -drome – venant du substantif grec ὁ δρόμος (ho dromos), qui veut dire la route, la voie – la prononciation hésite-t-elle entre un o fermé : syndrome par exemple, et un o tantôt fermé, tantôt ouvert : aérodrome. Le mot de tome, est prononcé tantôt ouvert, comme la tomme, nom d’un petit fromage rond, tantôt fermé, en Suisse romande par exemple.
Pour ce qui est des termes ayant un oméga, les inconséquences de transcription y sont nombreuses : ceux-ci sont tantôt transcrits par o prononcé ouvert ‒ comme dans anémone, idole, monopole, octogone, philanthrope, pylore, synagogue ‒ tantôt transcrits par o ou par ô, prononcés fermés dans les deux cas : ce sont par exemple idiome, psychose, zone, diplôme. Dans le cas de certains mots enfin, alors que la prononciation et l’origine en sont souvent identiques, les inconséquences graphiques ne sont pas évitées : c’est ainsi que l’on écrit pylône en face de cyclone, symptôme en face d’axiome, sans parler des termes médicaux tels granulome, carcinome, fibrome, etc.
Et comme si toutes ces inconséquences ne suffisaient pas, voilà que les lexicographes se voient contraints d’enregistrer deux graphies d’un même mot : arôme / arome, ptôse / ptose. Tout cela prouve, si tant est qu’il en soit besoin, que ce n’est pas la présence ou non d’un circonflexe qui fait la différence, il s’en faut, puisque l’on prononce fermé l’o de nombre de termes, sans que ceux-ci soient surmontés pour autant de cet accent.
Cette seule raison suffit pour ne pas en affubler le mot d’icone, dont la graphie a pour elle la caution de grands savants des XIXe et XXe siècles, spécialistes de la civilisation byzantine : Charles Bayet (1849-1918), Louis Bréhier (1868-1951), Charles Diehl (1859-1944) et Gabriel Millet (1867-1953).
Deux mots enfin sur les termes de monôme, binôme 7Ecrit d’abord ‒ dès 1554 ‒ sans circonflexe, il en a été doté d’un tout à la fin du XVIIIe siècle, peut-être parce que l’ō de nōmĕn est long en latin. Binomium signifie quantité algébrique à deux termes ; il est formé lui-même de bis, qui veut dire deux fois et de nomen, signifiant le nom, la dénomination, le terme. C’est de la fin du XVIIe siècle que date monôme, venu remplacer nomium, formé sur nomen., trinôme, polynôme, de la terminologie algébrique, qui, en dépit des apparences, ne sont pas d’origine grecque, mais latine. Ils dérivent du latin scientifique médiéval binomium, sur lequel on a formé les autres et qui vient lui-même de bis et de nomen.
Puisque l’orthographe française n’a jamais cessé de faire l’objet de propositions de réformes, – dont une en décembre 1990 – il serait bon d’inscrire au programme de la prochaine (?) l’harmonisation graphique des mots d’origine grecque comportant un o, transcrivant tantôt omicron, tantôt oméga, selon des règles bien fixées et surtout appliquées de manière cohérente et conséquente.