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Kubler et Koblet font partie de la légende
Quand on évoque les coureurs suisses qui ont marqué l’histoire du Tour de France, les premiers noms qui viennent à l’esprit sont ceux de Ferdi Kubler et Hugo Koblet, les deux « K ». Ils sont les deux seuls à avoir ramené le maillot jaune à Paris, Kubler en 1950, Koblet en 1951. Dans les premières éditions du Tour, avant la première guerre mondiale, puis dans l’entre deux guerres, il y a eu quelques succès d’étapes suisses. Lors du premier Tour de France en 1903, le Genevois Charles Laeser a remporté l’étape Toulouse-Bordeaux. En 1914, Oscar Egg, qui fut par ailleurs recordman du monde de l’heure, s’est imposé lors de deux étapes consécutives, l’une de 470km, l’autre de 379km. Le premier suisse à porter le maillot jaune n’as pas été Ferdi Kubler, mais Paul Egli, vainqueur de la première étape Paris-Lille en 1936. Un an plus tard, en 1937, Leo Amberg s’est distingué en remportant deux étapes et surtout en se hissant sur le podium final à Paris, derrière Roger Lapébie et Mario Vicini.
Puis arrivent les années d’après-guerre, les années des deux « K ». En 1950, Ferdi Kubler a 31 ans et il connait déjà le Tour de France. Lors du premier Tour d’après-guerre, en 1947, Kubler remporte la première étape à Lille et porte le maillot jaune un jour. Il récidive quatre jours plus tard à Besançon. Mais il ne terminera pas le Tour. En 1949, il se pose en grand rival des Italiens Fausto Coppi et Gino Bartali, remporte la cinquième étape à Saint-Malo. Pourtant la traversée des Alpes lui sera fatale. Malade lors de l’étape se terminant à Lausanne, il doit abandonner dans la montée du col du Grand Saint-Bernard. 1950, c’est la bonne année pour Ferdi. Coppi n’est pas là et Bartali quitte la course à mi-tour avec tous ses coéquipiers italiens, s’estimant insulté par le public. Kubler gagne trois étapes, dont deux contre-la-montre de 78 et 98km, s’empare du maillot jaune à Perpignan au soir de la 12e étape et le ramène à Paris. Kubler terminera encore deuxième du Tour en 1954 derrière Louison Bobet, remportant deux étapes cette année-là.
En 1951, Hugo Koblet (26 ans) découvre le Tour de France. Mais l’année précédente, il s’est déjà fait un nom au plus haut niveau en étant le premier non-italien à remporter le Giro. Ferdi Kubler étant absent, il n’y a aucun problème de concurrence au sein de l’équipe de Suisse. Ce sera tout pour Koblet. Le Zurichois marque son territoire en remportant le premier contre la montre, mais c’est lors d’une banale étape sans difficulté, entre Brive la Gaillarde et Agen, qu’il va entrer dans la légende du Tour. Parti à 135km de l’arrivée, il a résisté au peloton lancé à sa poursuite, franchissant la ligne d’arrivée avec plus de 2’30’’ d’avance. Un exploit qui, aujourd’hui encore, compte parmi les plus grands de l’histoire du Tour. Victorieux encore de trois autres étapes, dont un contre-la-montre de 97km entre Aix-les-Bains et Genève, Hugo Koblet remporte le Tour avec 22’ minutes d’avance sur son dauphin, Raphaël Géminiani. « Hugo Koblet, tel une mouette, a plané sur la mer démontée du Tour 51 », titrait le quotidien L’Equipe au lendemain de l’arrivée à Paris. Revenu sur le Tour en 1953, Koblet est victime d’une terrible chute dans les Pyrénées. On ne le reverra plus sur le Tour. Et onze ans plus tard, en novembre 1964, il trouvera la mort à l’âge de 39 ans dans un accident de la route aujourd’hui encore nimbé de mystère.
Fritz Schär, c’est le troisième suisse de ce début des années 50. En 1953, la direction du Tour de France décide de récompenser les vainqueurs d’étapes en attribuant un maillot vert au premier du classement par points. Le Thurgovien remporte les deux premières étapes, porte six jours le maillot jaune pour terminer, avec le maillot vert sur les épaules, à la sixième place du Tour remporté par Louison Bobet. Un an plus tard, il terminera sur le podium à Paris, derrière Bobet et Kubler.
Après les années Kubler et Koblet, c’est une période de « vaches maigres » pour le cyclisme suisse. Il faut attendre le Tour 1959 pour voir Rolf Graf, le plus doué de la génération suivante, remporter deux étapes, à Albi et à Annecy. En 1960, dans le Tour marqué par le drame de Roger Rivière, victime d’une chute dans le col du Perjuret qui lui a brisé la colonne vertébrale, Rolf Graf s’impose dans un contre-la-montre de 83km entre Pontarlier et Besançon. Cette même année, Kurt Gimmi a remporté la grande étape pyrénéenne entre Pau et Luchon. Puis en 1967, l’année de la terrible mort de Tom Simpson sur les pentes du Ventoux, un Suisse romand s’impose, le Genevois René Binggeli, le dernier jour du Tour, lors de la première demi-étape.
De Beat Breu à Marc Hirschi en passant par les 29 jours en jaune de Fabian Cancellara
Au début des années 80, le cyclisme suisse renaît grâce à l’arrivée d’une nouvelle génération et à la création de l’équipe professionnelle Cilo-Aufina. Dans le premier Tour de France auquel l’équipe a participé, en 1982, son leader Beat Breu a été un excellent protagoniste en remportant deux étapes arrivant en altitude, au Plat d’Adet dans les Pyrénées et au sommet de la mythique montée de l’Alpe d’Huez et en terminant au 6ème rang du classement final à Paris. Dans ce même Tour, le Bâlois Stefan Mutter, courant pour une autre équipe, a également remporté une étape. En 1983, c’est dans les étapes de plaine que les coureurs de l’équipe Cilo se sont mis en évidence. D’abord lors de la 4ème étape, longue de 300km, entre Roubaix et Le Havre, Serge Demierre s’est lancé dans une échappée solitaire un peu folle, qu’il a conclue victorieusement avec le maillot de champion suisse sur les épaules. Cet exploit lui a valu le titre du plus combatif du Tour. Puis, lors de la dernière étape se terminant sur les Champs-Elysées, Gilbert Glaus est parvenu à devancer de justesse le grand favori Sean Kelly.
Il faut croire que le maillot de champion suisse donne des ailes à celui qui le porte sur les routes du Tour de France. En 1986, le détenteur en était Urs Zimmermann et on l’a beaucoup vu sur le devant de la course. Le Soleurois a fait trembler le duo Greg LeMond – Bernard Hinault, coéquipiers au sein de l’équipe dirigée par le Suisse Paul Köchli. Dans la terrible ascension du col du Granon, l’accélération de Zimmermann a provoqué la perte du maillot jaune de Bernard Hinault. LeMond s’est accroché à la roue du Suisse et a revêtu la tunique jaune, ce dernier s’installant alors à la deuxième place du classement général. Le lendemain sur la route de l’Alpe d’Huez, Zimmermann a été victime de la course d’équipe de Hinault et LeMond. Le Français et l’Américain ont terminé ensemble, reléguant le Suisse, 3ème de l’étape, à plus de 5 minutes. A Paris, sur la troisième marche du podium, Zimmermann pouvait être fier de sa performance. Dans ce Tour 1986, on n’oubliera pas les succès d’étape de Niki Rüttimann à Blagnac, coéquipier de Hinault et LeMond et 7ème du classement général final, et d’Erich Mächler au sommet du Puy de Dôme.
Erich Mächler va encore faire parler de lui dans l’édition 1987. A la faveur de la victoire de son équipe Carrera – la même que celle du futur vainqueur Stephen Roche – et de sa présence dans une échappée lors de la 3e étape, le Lucernois devient leader du classement général. Il va porter le maillot jaune durant sept jours.
Le Tour de France 1989 est un des plus marquants de l’histoire pour le dénouement incroyable entre Laurent Fignon et Greg LeMond, l’Américain remportant l’épreuve pour 8 secondes, à la faveur du dernier contre-la-montre entre Versailles et Paris. Côté suisse, Pascal Richard, avec le maillot de champion suisse sur les épaules, y a fêté le premier grand succès de sa carrière sur route en s’imposant en solitaire à Briançon, au terme de l’étape franchissant les cols de Vars et d’Izoard. En 1992, c’est au tour de Rolf Järmann d’inscrire son nom au palmarès des vainqueurs d’étape du Tour à Saint-Gervais-les-Bains.
1993, c’est l’année Tony Rominger même s’il n’a pas gagné le Tour. Vainqueur de la Vuelta pour la deuxième fois quelques semaines auparavant, le Zougois se pose en principal contradicteur de Miguel Indurain, qui a déjà deux Tours de France à son actif et qui vient de gagner le Giro. Malchanceux dans le contre-la-montre par équipes en début de Tour, Rominger concède un retard sur Indurain qu’il ne pourra jamais combler, malgré trois victoires d’étape, deux dans les Alpes et le contre-la-montre de fin de Tour où il devance son rival espagnol. Il doit donc se contenter d’être le dauphin d’Indurain, mais termine avec le maillot de meilleur grimpeur sur les épaules.
De cette génération, Alex Zülle est certainement celui qui avait les meilleures capacités pour remporter le Tour de France. Mais en 1995, il se heurte au roc Miguel Indurain. Pourtant excellent rouleur, le Saint-Gallois est dominé par l’Espagnol dans les contre-la-montre et sa très belle victoire d’étape à La Plagne après une longue échappée en solitaire ne suffit pas. Comme Rominger deux ans auparavant, il termine dauphin d’Indurain à Paris. Ce Tour 1995 est marqué aussi par la mort tragique de l’Italien Fabio Casartelli, victime d’une chute dans la descente du col du Portet d’Aspet, dans les Pyrénées.
En 1996, Alex Zülle commence très fort en remportant le prologue aux Pays-Bas et en portant le maillot jaune durant trois jours. Plus tard, on retrouve Pascal Richard. Sur les routes d’Ardèche, il se glisse dans une échappée et, à l’arrivée au Puy-en-Velay, il se joue admirablement de ses adversaires pour fêter un second succès d’étape sur le Tour, cela trois semaines avant de devenir champion olympique à Atlanta. Autre Vaudois du peloton, Laurent Dufaux réussit un magnifique Tour de France d’abord en remportant la grande étape pyrénéenne conclue en Espagne à Pampelune, puis en terminant 4ème du Tour à Paris.
En 1998, c’est le Tour de l’affaire Festina. Trois jours avant le départ de l’épreuve à Dublin en Irlande, le soigneur de l’équipe Festina, Willy Voet, est arrêté dans le nord de la France. Dans sa voiture, la police saisit une quantité importante de produits dopants. Quelques jours plus tard, le directeur sportif et le médecin de l’équipe sont placés en garde à vue. Ils avouent un dopage généralisé au sein de l’équipe. Laquelle, deux jours plus tard, est exclue du Tour. Parmi elle, trois coureurs suisses : Laurent Dufaux, Alex Zülle et Armin Meier.
En 1999, Laurent Dufaux et Alex Zülle sont de retour dans le peloton. Et Lance Armstrong aussi. Remis de son cancer, l’Américain va s’installer au sommet de la hiérarchie du Tour durant sept ans… avant de se voir retirer toutes ses victoires quelques années plus tard, après ses aveux sur le dopage. Mais celles-ci n’ont pas été attribuées à ses dauphins. Et en 1999, le deuxième, c’était Alex Zülle. Le Saint-Gallois a payé très cher sa chute sur le passage du Gois au sortir de l’île de Noirmoutier. Il égare 6 minutes ce jour-là… et termine le Tour à 7’37’’ d’Armstrong. Laurent Dufaux, lui, réédite sa performance de 1996 en se classant 4ème du général à Paris.
Dans les années 2000, le premier suisse à se mettre en évidence sur le Tour de France est Tessinois. En 2002, au lendemain du prologue, dans une étape se terminant à Luxembourg, Rubens Bertogliatti réussit à s’échapper à la flamme rouge et à résister au retour du peloton. Du même coup, il a endossé le maillot jaune et l’a porté deux jours.
Puis sont venues les années Fabian Cancellara. Formidable rouleur – il a été champion olympique du contre-la-montre en 2008 et 2016 et champion du monde en 2006, 2007, 2009 et 2010 – le Bernois a remporté huit étapes du Tour de France, dont sept contre-la-montre, entre 2004 et 2012. Et il a porté à 29 reprises le maillot jaune entre 2004 et 2015. Il est celui qui a endossé le plus souvent la tunique de leader parmi ceux qui n’ont jamais gagné le Tour de France. Malheureusement, il n’a jamais été en jaune lorsque le Tour est venu sur sol suisse. En 2012, il a perdu la tête du classement général la veille de l’étape arrivant à Porrentruy.
Stefan Küng compte une victoire d’étape dans le Tour de France lorsque, en 2018, son équipe BMC s’est imposée dans le contre-la-montre par équipe. Le Tour de France 2020 marque l’avènement de Marc Hirschi. Le jeune Bernois, alors âgé de 22 ans, rate de très peu la victoire lors de la deuxième étape à Nice, battu au sprint par Julian Alaphilippe. Une semaine plus tard dans les Pyrénées, il tente une échappée solitaire mais il est repris peu avant l’arrivée par Tadej Pogacar et Primoz Roglic et il doit s’incliner au sprint. La troisième tentative va être la bonne lors de la 12ème étape, lorsqu’il s’impose en solitaire en Sarran. A Paris, il sera récompensé par le prix du plus combatif du Tour.
Bernard Morel