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Expédition d'Anton Schürmann au Sustenjochen 1881
PAR HUGO NÜNLIST, LUCERNE
Nous avons maintenant la chance de pouvoir, aussi bien en été qu' en hiver, entreprendre en partant des « pays plats » des courses qui exigeaient jadis trois à quatre jours, parce que les moyens de transport étaient peu développés. Aussi sommes-nous à peine capables de comprendre à quel point Anton Schürmann, V ancien greffier de Lucerne, soupirait après une longue randonnée. Trouvons-en la preuve dans cette observation du manuscrit cité:
Est-il vraiment impossible d' obtenir un congé? Voici longtemps que je n' en réclame plus, à la suite de tant de réponses négatives, directes ou indirectes. Alors qu' à chaque agent de police, à chaque scribe on accorde trois à huit jours pour des visites de fêtes, on refuse au greffier les deux ou trois jours qu' il sollicite. Ce n' est vraiment pas la la prise de position d' une administration loyale. On subodore autre chose. De lui-même notre président, malheureusement un peu sourd de cette oreille, finit par me dire que si je voulais de temps à autre prendre un jour de liberté je n' avais qu' à partir sans demander. Juste ciel! Quels longs fils tu possèdes pour attacher tes scarabées dorés! Il est vrai que tel ou tel paragraphe d' un quelconque règlement borne à une journée les compétences d' un président.
Lorsque Schürmann écrivait ces lignes en 1881, il y avait quatre ans qu' il n' avait pas obtenu un congé de plusieurs jours, temps nécessaire aux ascensions dans le canton d' Uri. D' où sa violente amertume. Cette année-là, le greffier se dominant lui-même se hasarda. Cette fois, il ( le président ) se laissa approcher et répondit par un « oui » sec à la demande de quelques jours libres! Ces quelques jours permirent à Schürmann de passer le Sustenjoch et le Kartigeljoch, mais Vascension du Fleckistock ( 3416 m ) échoua à cause du mauvais temps. On peut se rendre compte à quel point Schürmann fut impressionné par ces événements en constatant que sur la première partie de Vexpédition - le Sustenjoch — il écrivit 132 pages pour épuiser ses sentiments! Force nous est donc de raccourcir.
Il est bon que nous, les successeurs, sachions de temps en temps les conditions dont devaient se contenter les ancien alpinistes, à quel point ils se sentaient reconnaissants à la suite d' une seule course, combien ils étaient comblés par un modeste passage de col. Ils revivaient un tel événement une année entière et même davantage.
« Stucklistock ou Fleckistock? L' un des deux devra y passer. Tous deux sont des personnages extrêmement aimables, quelque chose comme des Finsteraarhörner pas tout à fait adultes, situés dans une région éloignée. Ils font peu parler d' eux, comme les bonnes ménagères, et offrent bien des choses intéressantes du point de vue alpestre, paraît-il. Mon premier geste fut une dépêche à Ambros Zgraggen ( Silinen)1: « Désirerais escalader le Stucklistock ou le Fleckistock? Seriez-vous disponible si j' arrivais demain par le premier bateau? Si Ambros absent, prie le bureau de poste de m' informer si Furger ou un des Tresch est chez lui ». Zgraggen répondit: « Je suis prêt! » Le départ fut fixé au 16 juillet 1881. Je n' ai pas cherché de camarade, non que je ne sache apprécier une compagnie agréable, mais j' ai souvent fait cette expérience: ceux qui, en hiver, débordent d' enthousiasme pour une course de montagne sont pourvus d' excuses les plus raffinées en été. Devoir sacrifier mes quelques jours de congé aux différences d' opinion ou au confort de celui qui se joindrait à moi ne me tentait pas du tout. Donc, la solitude! Je n' ai jamais éprouvé d' ennui au cours de mes nombreuses expéditions solitaires. La veille du départ, je lus encore une fois les notices éditées par le CAS et pris maintes résolutions auxquelles je n' aurais pas pensé sans doute sans ces petits et fort utiles vade-mecum.
La traversée du lac fut agréable. A Flüelen, je pris la poste. Bousculade obligatoire pour les places et le bagage. A Amsteg, changement de chevaux et halte de quelques minutes. Zgraggen est prêt avec hache à glace et paquetage. Malheureusement on nous met dans deux voitures. Par 22 °R. et un décimètre de poussière nous roulons sur la route. Partout des centaines d' ouvriers travaillent à la ligne du Gothard. Près de Wassen les fondations sont terminées sur de longs parcours et on pose les revêtements. Une fois encore je goûte toute la poésie de la route du Gothard: la poste avec quatre voitures supplémentaires sous la conduite du solide Alois Zgraggen ( de Klus ), des fourgons de marchandises lourdement charges et attelés à six bêtes, de nombreuses voitures à deux ou trois chevaux. Tout cela va prendre autre tournure. Que deviendront les nombreux postillons, valets d' écu, pelleteurs de neige, cantonniers? Seront-ils tous employés par le chemin de fer? Difficilement. Ce ne fut pas un malheui cependant pour la commune de Weggis quand le chemin de fer du Righi fut construit et que des centaines de maîtres de poste, de palefreniers, de guides, de porteurs perdirent soudain leur gain. Pour beaucoup, particulièrement pour les gens âgés, le coup fut rude, mais non pour les plus jeunes.
Le village mondialement connu de Göschenen, jadis le type même de l' isolement, possède trois quartiers: la ville ouvrière qui défie toute description, la ville haute où se trouvent les hôtels, et le 1 Guide connu et réputé, 1825-1904, appelé Karli-Breseler. Il avait six fils et une fille. En 1864, il conduisit la première ascension du Fleckistock ( flanc S.O. ) avec Kaspar Blatter et les Bâlois A. Raillard et L. Fininger. En 1865, il réussit la première ascension du Stucklistock ( paroi sud et arête S.E. ) avec J. Tresch ( père de J. M. Tresch le Beau ), Jost Zgraggen ( 1825-1888, de la famille Dubeli-Brosi ) et les Bâlois Ed. Hoffmann et F.Hoffmann-Merian.De 1873 à 1883, Ambros Zgraggen fut le premier gardien de la cabane Hüfiälpli de la section Pilate. Il avait reçu vingt francs pour le poste de conducteur de travaux. Un de ses fils nommé Joseph ( 1855-1910 ) était un guide réputé et accompagna Carl Seelig ( Zurich ), lors de plusieurs « premières » dans la région du Damma.
Vieux Göschenen vers la porte de l' ancienne douane de la Reuss. La ville ouvrière est faite de bâtiments bas, à un ou deux étages, fabriqués avec les matériaux les plus divers comme on en chercherait vainement à Lucerne et environs. Bâtiments en maçonnerie, en bois, colombage, avec ou sans cheminées; fenêtres garnies de vitres, de papier ou dépourvues de toute fermeture; enfants avec trois, deux, parfois un seul vêtement; femmes à teint jaune, aux yeux et aux cheveux noir d' ébène, aux bouches négroïdes, tricotant dans la rue, cousant ou bavardant sur le trottoir, ou encore occupées à la lessive; ouvriers du tunnel rentrant, leur lanterne à la main ou suspendue à leur ceinture, camionneurs avec des voitures pesamment chargées, l' inévitable accordéon de village avec accompagnement de chant dans un taudis éclairé au milieu du jour par une lampe à huile - et par-dessus tout une indicible saleté. Tous les « liquides superflus » de la cuisine et de la lessive sont jetés directement dans la rue tandis que le linge pend sous et devant les fenêtres comme dans une ville pavoisée pour une fête. Un ouvrier du tunnel est assis devant sa porte et dévore allègrement sa minestre, plongeant directement les cinq doigts dans la marmite tout en causant avec les femmes. Deux fillettes courent à leur père qui vient de sortir du tunnel, couvert de boue de la tête aux pieds. Il les prend dans ses bras et les embrasse.
Tout en flânant dans le village, nous achetons du vin, du pain, du fromage, de la viande séchée, puis, en route par la vallée de la Göscheneralp. Peu de terrain plat. En revanche encore beaucoup de belles herbes sauvages sur les flancs. Deux grosses sauterelles bleues et rouges crissent sur le chemin et le foin embaume comme sur une alpe. Je cherche en vain des cristaux. La Sandbalm a été consciencieusement pillée1. Sur les bords de la route ne se trouvent que des filons de quartz et ici ou là quelques fragments de cristaux. L' arrière de la vallée m' intéresse d' ailleurs davantage. Je me sens des fourmillements dans les jambes et dévore ces névés bleus avec avidité. Depuis des années mon rêve le plus cher est de monter à la Göscheneralp. Il ne se réalisera pas aujourd'hui encore.2 Il fait horriblement chaud. Vingt-six degrés et pas un souffle d' air. Un orage mijote certainement derrière une de ces parois rocheuses. Au bout d' une heure, la vallée se rétrécit au milieu de sapins superbes - mâts pour les voyageurs des Indes Orientales. Involontairement on regarde autour de soi pour trouver une issue et on en découvre deux. L' une suit la Reuss en direction de la Göscheneralp, l' autre, un mauvais sentier, tourne à droite vers une pente traversant une forêt raide, où des racines enchevêtrées remplacent souvent les marches, et va dans la direction du Voralptal. Après une demi-heure de montée, nous sommes accueillis par une cascade ( l' écoulement du Brunnenfirn ) appelée, sur la carte Dufour, le « Schiessende Bach ». Le Voralptal s' ouvre bientôt un peu, mais la belle lumière espérée du crépuscule se perd à l' ouest. Les montagnes ont revêtu leurs lourds capuchons de nuages qui nous enveloppent lentement. Il commence à pleuvoir à Farrière-plan. Voici une heure, le soleil nous éblouissait. Un air froid monte maintenant du sol glacé et brumeux de la vallée.
Près du chalet de Flachensteinen un grand arole se dresse solitaire sur un bout de terrain assez plat. Pas un arbre, sauf ce représentant d' une famille de conifères habitués à résister au souffle du glacier; il trône, dans toute sa majesté, sur les débris d' un rocher effondré. Il est battu par les vents; bien des rameaux sont secs, tous sont noueux, et au bout seulement verdissent encore de petits 1 D' après les « Geschichtliches, Sagen und Legenden aus Uri », 1911, du Dr Karl Gisler, il s' agit d' une des plus grandes cavernes de cristaux de la Suisse et même des Alpes. Elle doit avoir fourni plus de 50000 kg de cristaux, mais elle est vide maintenant. L' Atlas topographique appelait la montagne St—Bahnstock; sur la carte de la région, elle figure sous Gandschijen.
2 Schürmann passa à la Göscheneralp pour la première fois dans sa soixantième année, lors de sa traversée du Sustenjoch au Steingletscher dans le Kehlenalptal en 1892, course organisée par la section Pilatus sous la conduite d' Ambros Zgraggen. Il en fit aussi un récit manuscrit.
bouquets d' aiguilles. Des lichens abondants pendent aux branches et rappellent que leur jeunesse est révolue depuis longtemps.
Le soir tombe. Il pleut. Nous doublons le pas. Le torrent roule ses vagues sombres. Nous arrivons auprès d' un troupeau. Suivant le chemin le plus large, nous montons rapidement sur la rive droite afin d' arriver bientôt aux chalets de Wallenbühl. Et là, immédiatement sous le glacier, nous apercevons qu' il est impossible d' atteindre les chalets de la rive gauche.
- Jâ, Ambrosi!
- Oui, il y avait autrefois un petit pont ici, dit Zgraggen.
Le torrent roule impétueux, mais pas la moindre passerelle permettant de le franchir. Tant pis! Il faut descendre jusqu' au pont précédent et remonter à nouveau. Un temps précieux s' est écoulé ainsi et nous nous sentons assez las et mouillés. De nombreuses bêtes paissent librement sous la pluie battante. Nous ne les distinguons plus, mais entendons les clarines. Finalement l' aboi d' un chien nous annonce la proximité d' habitations humaines. Wallenbühl ( 2088 m ) est une de ces alpes sauvages qui, perdues au cœur de la montagne, réunissent tous les signes des paysages de haute altitude. Accueil aimable, mais visages un peu soucieux. Cinq hommes vivent ici et le chalet, comme il est malheureusement d' usage dans les Alpes uranaises, est trop petit pour ses habitants, sans parler d' hôtes possibles. Mais on finira par s' arranger.
Souper de laitage selon la coutume locale - riz au fromage pas mauvais du tout, puis un bon fromage de chèvre fortement aromatisé... Nous sommes bien soignés. Je crois pourtant que Schiller n' aurait pas écrit: Dans la plus petite cabane il y a place pour un couple d' amoureux, s' il avait passé la nuit cette fois-là à Wallenbühl. Notre couche s' appuie bellement à un rocher nu. Aux pieds, une planche. Le foin est un peu humide et encore frais. Nous enlevons nos chaussures et garnissons nos semelles de foin. Une couverture de cheval et nos vestes étendues par-dessus nous réchauffent plus ou moins. Un mouchoir tient lieu de bonnet de nuit car, au-dessus de nous, une fente de deux décimètres bée et le souffle du glacier nous pénètre. Très rafraîchissant! Sept hommes se serrent sur la couche de foin.
Vers 9 heures, un des bergers sort devant le chalet, une peau de bique sur les épaules, un saut à lait sur la tête, et récite en un ton de choral solennel la prière du soir, prière semblable à celles d' Oberlauelen, de la Bründlenalp, de la Bernetsmatt dans le Maderanertal. Lorsque le dernier a tiré sur lui la couverture, la conversation s' interrompt et, si l' un ou l' autre dormeur n' avait ronflé bruyamment, la situation eût été supportable. Mais pour moi, habitué à coucher seul, cette musique m' amena presque au désespoir. Pendant la nuit plusieurs averses orageuses me font craindre de les voir venir jusqu' à nous. Je plains le bétail, sans abri sur l' alpage, qui se couche quelque part entre les rochers, et trotte vers le chalet au petit matin. Que diraient nos vaches habituées à leurs chaudes étables, si elles devaient ainsi passer la nuit dehors!
Le lendemain nous sommes debout avant l' aube. La température a un peu fraîchi, mais la brise est tiède. Il me semble que l' ascension sera possible si quelque lutin malicieux ne nous joue pas un mauvais tour. Départ à 5 heures. Déjà avant la fin du glacier, nous tournons à droite. D' abord une alpe chauve, une herbe rude, des plaques lisses portant les traces évidentes que le glacier se situait plus haut autrefois. Puis le sentier vire vers la terrasse appelée Auf den Flühen. Toute cette partie de la montée est très riche en flore. La terrasse doit être encore fréquentée par le bétail, car on y trouve une étable. Mais l' accès n' en doit être possible qu' aux génisses, et non sans difficulté par pluie ou neige. Silence! Qui siffle? Ah, des marmottes, six à huit à un jet de pierre. Un couple trottine, d' autres sont devant leur trou. Elles ne nous ont pas encore aperçus et j' ai le loisir de contempler ces jolies bêtes à la jumelle.
Pendant un certain temps, nous remontons un petit glacier bénin vers une côte rocheuse descendant du sommet Depuis longtemps j' avais remarqué avec inquiétude que des nuées sombres, épaisses, s' accrochaient à notre Fleckistock. Nous nous trouvons entre 3000 et 3200 m. Que faire? Ces nuées ne paraissent pas méchantes, guère annonciatrices d' orage, et Ambros se déclare prêt à me conduire malgré le brouillard. Il me laisse le choix. Je décide de ne pas continuer. Les raisons: je veux avoir la vue sur un sommet, y goûter la diversité de la structure des Alpes. Une petite attaque de mal de montagne qui n' échappe pas à Ambros n' a pourtant aucune influence sur ma décision. Tristement, à cette altitude, j' entame la voie du retour. La manie de conquérir une cime à n' importe quel prix et d' y inscrire son nom, cette manie ne me possède pas. N' apercevoir qu' un petit bout de terrain environné de nuages ne me semble pas valoir la peine du temps consacré à l' as. Je préfère donner ce temps au visible plutôt qu' à l' invisible.
Un court repas et nous commençons à descendre. Sur un névé une glissade sur le bâton nous fait gagner du terrain. De nouveau des marmottes. Je crois avoir observé qu' Ambros constate avec une satisfaction secrète cette abondance intéressante du gibier. Nous recueillons aussi un ou deux cristaux. Au-dessous de quelques vires, et par un éboulis, nous retrouvons la neige, plus loin la glace vive. Mon sac n' est pas particulièrement lourd et je renonce à fixer mes crampons. Mes chaussures de montagne suffisent sur le glacier. Un instant avant, nous sommes tombés sur une touffe d' edelweiss. Ces fleurs qu' autrefois seules les fillettes d' un village auraient trouvées belles et glissées à leur corsage avec du romarin et des œillets se portent maintenant au chapeau dans le monde entier, ou se pressent dans un livre. Ainsi le « noble » devient le quotidien. Les collectionneurs d' edelweiss détruisent systématiquement les stations de ces plantes, mais je n' ai jamais entendu dire que qui que ce soit se souciât de les replanter.
Le Wallenbühlfirn n' est long que de deux heures et demie environ, large d' un quart d' heure à peine et tombe de 275 mètres seulement du Sustenjoch ( 2657 m ) jusqu' à la langue ( 2082 m ). Sa surface presque plane a pour conséquence que peu de crevasses s' y rencontrent en son milieu et qu' un lac s' y est formé. Je n' en ai jamais vu encore de semblable. Un sportif pourrait s' offrir de voguer à la voile sur le Binnensee comme sur une mer de glace. Nous sommes sur la moraine de gauche où apparaît la roche du Fleckistock, gneiss et schistes amphiboliques. La région est exceptionnellement aride. On a l' impression d' être infiniment plus éloigné des humains qu' on ne l' est en réalité. Le Hüfigletscher supérieur, le Brunnigletscher et ceux du Bristen et du Pizzo Centrale n' éveillent de loin pas ce sentiment. Il faudrait pouvoir passer non des heures, mais des jours, dans de tels lieux. Je ne me lasserais jamais de regarder et de contempler.
Le regard perçant d' Ambros a découvert des chamois. Au pied du Stucklistock, sur des vires étroites, paissent quatre bêtes, deux jeunes et deux vieilles. Des têtes rocheuses et des côtes les dissimulent parfois. Ambros les effraie tout à coup d' un « Ho » sonore et les voilà qui détalent par les pentes herbeuses et les pierriers. Comme les chamois qui disparaissent en hâte dans les replis de la montagne, ainsi fuit la joie que nous goûtons au long des heures claires. J' ai éprouvé cela maintes fois. Après le rétrécissement du glacier peu incliné, nous atteignons une crête large de trois à quatre mètres qui relie le Stucklistock au Hintern Sustenhorn, le Sustenjoch ( 2657 m ). Pour couper notre vin d' un peu de neige, il nous faut remonter cette arête sur cinq à six mètres. Le temps n' est pas parfaitement calme, mais la température très supportable; seule parfois une violente rafale froide souffle des étendues de glace des montagnes en face, du Titlis à la Krönte ».
Schürmann décrit consciencieusement le panorama et note la présence de dix-sept glaciers, puis il continue: « Le fil de mon récit se rompt quelquefois à cause de mes digressions dans maint domaine. Je me laisse aller. Que personne ne s' en irrite. Nous sommes tellement ici dans le secret du 2 Les Alpes - 1968 - Die Alpen17 monde alpestre que les aulnes mêmes qui bordent généralement bien des torrents de montagne -sans parler des sapins - sont absents. Mais pourquoi les informations sur le Sustenjoch sont-elles si rares? Aucun récit n' en parle, sauf celui où Lindt raconte l' ascension du Fleckistock par Raillard et le conseiller Fininger ( Bâle ) le 21 juillet 1864. Leur tentative de Wallenbühl avait échoué à cause de la pluie. Ils firent alors un autre essai de la route du Susten par le Kalchtalfirn, par temps favorable. Nous lisons dans le Jahrbuch 1865: « Il s' agissait maintenant d' escalader la paroi rocheuse qui s' élevait à une hauteur effrayante. Le rocher était très délité, si bien que l'on ne pouvait s' agripper solidement. Il fallait prendre aussi toutes les précautions pour ne pas assommer les derniers avec des pierres tombantes. Une bonne heure fut nécessaire, et nous ne touchâmes qu' à 7 heures la crête du Sustenjoch... qui avait été franchie par notre G. Studer ', le grand explorateur voici plusieurs années déjà ».
Il va falloir à présent dégringoler cette paroi rocheuse, ce qui offre peu d' agrément. Je me réjouis intérieurement de mon absence totale de vertige et aurais volontiers manifesté ma joie par un yodel si cela eût été permis en l' occurrence. C' est d' ailleurs Ambros Zgraggen qui avait mené la cordée des Bâlois, au cours de leur ascension, voici près de vingt ans. Je vais donc offrir une compensation à mon échec au Fleckistock. La paroi délitée tombe raide, mais s' incline vers le sud, si bien que des prises existent et rendent la descente assez bonne. Nous avançons tranquillement, silencieusement, très près l' un de l' autre. Nous ne nous encordons pas, et Ambros louvoie par les vires. Ici et là, une touffe de renoncules glaciaires, un coussin de silènes acaules blancs et roses. Le sol est sec, gros avantage. Cette voie serait risquée après la pluie. Nous nous sentons bien disposés tous deux et je suis heureux. Pas un faux pas! tout va pour le mieux. Nous passons de terrasse en terrasse. Ici et là il faut tout de même se servir de ses mains, visage tourné vers le vide, sac détaché. Mais tout se déroule régulièrement. J' avais craint que ce ne fût pire. En moins d' une heure nous abordons le Kalchtalfirn.
Celui-ci est assez raide au début et tout à fait propice aux glissades, bien que je m' en sois violemment défendu d' abord, ayant beaucoup transpiré aujourd'hui. Puis nous faisons halte auprès d' une source. Nous bavardons longuement du passé. Depuis qu' avec mon inoubliable ami Xaver Schüpfer et Ambros Zgraggen j' étais revenu du Cristallinatal ( Medels ), le 20 août 1877, je n' avais plus passé un jour et une nuit hors de Lucerne. L' ami est mort depuis et Ambros souffre de nostalgie. Un de ses fils s' est tué au Brunnigletscher, un autre s' est gravement blessé lors d' une chute dans un escalier, si bien qu' il ne peut ni suivre son père, ni jamais plus gravir une montagne. Autrefois un trio heureux, plein de vie, et maintenant un duo bien diminué2.
Ce soir-là ( près du Piz Medels N. ) la paix et la sérénité s' étendaient sur cette vallée solitaire. Aujourd'hui je goûte de nouveau pleinement une telle soirée, et il me semble que tout un monde de bénédiction et de réconfort règne autour de moi. Un sentiment de vigueur, de force, non d' épuise, s' empare de l' homme quand il contemple autour de lui les cimes encore ensoleillées, les glaciers qu' il vient de descendre, les pics acérés que demain il voudra conquérir. » ( Adapté de l' allemand par E.A.C. ) 1 Gottlieb Studer ( Berne ) avec Heinrich Glaus, 1840.
1 Au sujet de l' accident du Brunnigletscher, Schürmann se trompe. Il s' agit ici de l' aîné des fils d' Ambros Zgraggen, Johann ( 1853-1869 ), qui, le 7 février 1869, fit une chute mortelle sur le Wirzenstäffeli ( au-dessus de Silenen et au nord de FArniberg ).