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La chute des naissances: deux enfants, c'est assez!
Une historienne s’est penchée sur la baisse de natalité à la fin des années soixante.
"Deux enfants, c’est déjà pas mal." Cette expression résume la révolution que les familles suisses ont connue dans les années soixante et septante. Notre société traverse alors un baby-boom puis un effondrement de la natalité (baby bust). En 1964, le taux de fécondité connaît un sommet, avec 2,67 enfants par femme. En 1976, il est passé à 1,55 – un chiffre resté stable depuis. En parallèle, ce taux s’uniformise entre les régions rurales et urbaines et entre les classes sociales.
Que se passe-t-il? Dans le cadre de son doctorat, l’historienne Caroline Rusterholz s’est penchée sur deux villes, Lausanne la protestante et Fribourg la catholique. Elle y a analysé les discours publics des années 1955 à 1970 ainsi que les articles de la presse locale portant sur la famille et le contrôle des naissances. Elle a aussi plongé jusque dans l’intimité des foyers en interviewant 48 parents de l’époque. La chercheuse, qui en a tiré un livre, répond à nos questions.
Comment expliquer cette baisse de la natalité?
Une première baisse s’est produite entre 1870 et 1940. L’explication est que les parents ont commencé à s’investir davantage pour leur progéniture, c’est-à-dire à favoriser leur accès à l’éducation. La scolarité est devenue obligatoire, les élèves ne pouvaient plus travailler à la ferme: c’est l’arrivée de l’enfant-roi. Comme l’a expliqué l’historienne Anne-Françoise Praz, on passe de l’enfant utile à l’enfant précieux.
On a souvent dit que la deuxième diminution, celle des années soixante, était due au fait que les parents s’investissaient davantage dans leur réalisation personnelle. Mes recherches nuancent cette deuxième affirmation. En fait, il y a une continuité dans le modèle de l’enfant roi.
C’est-à-dire?
Dans les années soixante, il y a la volonté d’agir dans l’intérêt de l’enfant, de le suivre au quotidien, de lui offrir une bonne éducation avec une formation prolongée et des loisirs. La question est autant matérielle qu’émotionnelle. D’un côté, les parents se réalisent à travers leurs enfants. De l’autre, il faut, par exemple, des moyens financiers pour leur offrir des loisirs ou une chambre individuelle, surtout en ville.
L’accès à la contraception s’est également généralisé.
Dès 1956, l’Eglise protestante vaudoise considère que toutes les méthodes de contraception sont morales, à l’exception de l’avortement. Dans la foulée, une consultation de contraception est ouverte à la maternité de Lausanne en 1959 et le planning familial apparaît en 1967. La question fait aussi l’objet de débats dans les journaux vaudois et la pilule est vue comme une façon d’éviter les avortements illégaux.
A Fribourg, le catholicisme a l’influence inverse. Le journal local n’évoque pas la question, sauf pour condamner les débats vaudois. Le centre de consultations familiales n’est ouvert qu’en 1974. Avant cette date, les Fribourgeoises ne peuvent s’informer qu’auprès de leur gynécologue. Or, beaucoup de médecins partagent la conception catholique et sont réticents à prescrire la pilule.
Et les femmes, que veulent-elles?
Au départ, elles sont elles-mêmes réticentes face à la pilule. Elles ont peur de prendre un médicament et considèrent que cette contraception remet en cause le côté naturel de la sexualité. Dans un premier temps, les couples résistent à l’idée de planifier les naissances: ils cherchent davantage à les espacer. Mais la nécessité de recourir à la pilule s’imposera chez les femmes nées après 1935, les méthodes naturelles de contraception n’étant pas fiables.
Malgré les barrières, la natalité baisse durant cette période à Fribourg. Comment l’expliquez-vous?
Il faut noter qu’à Fribourg dans les années 1960, la taille d’une famille idéale est de deux ou trois enfants. A Lausanne, c’est plutôt deux. Mais même si le rythme varie, la natalité diminue de 41% dans ces deux villes entre 1965 et 1975 et les motivations sont les mêmes. A Fribourg, les nouveaux comportements tranchent avec un certain immobilisme des institutions. Les femmes doivent développer des stratégies, en cherchant des informations dans un domaine qu’elles connaissent mal, la contraception, ou un médecin prêt à prescrire la pilule. Il y a aussi, à l’époque, une prise de distance face à l’Eglise. Par exemple, sur les vingt-quatre Fribourgeois que j’ai interviewés, seuls quatre se confessaient.
Ce mouvement coïncide-t-il avec l’émancipation féminine?
Ces femmes se conforment plutôt au modèle traditionnel de la mère au foyer. Si elles s’intéressent à la contraception, c’est pour mieux s’occuper de leurs enfants. Et si elles retournent par la suite sur le marché de l’emploi, elles le justifient davantage par la nécessité d’avoir un revenu supplémentaire à investir dans le bien-être familial que par envie de travailler et de se réaliser. Cette époque est celle de la théorie de l’attachement, qui vient des pays anglo-saxons. Celle-ci dit que l’enfant a besoin de sa maman durant les cinq premières années de sa vie, que ce lien est nécessaire à son bon développement. Elle permet d’assigner la femme à la maison.
Il n’y a donc pas de revendication féministe?
Ce que ces femmes vivent leur paraît normal et je ne pense pas qu’elles se sentent oppressées. En même temps, elles sont mieux formées, travaillent jusqu’à l’arrivée de leur premier enfant et reprennent leur activité professionnelle par la suite pour relever le bien-être familial. Ce modèle sera important pour la génération suivante.
Toujours pour être de bonnes mères disponibles, elles prennent en charge le contrôle des naissances – un domaine qui était jusqu’alors réservé aux hommes. Elles sont ainsi les précurseurs du mouvement d’émancipation. Dans les années septante, leurs filles s’intéresseront à leur tour à la contraception, mais pour prôner la libération sexuelle. C’est le paradoxe: en adhérant au modèle traditionnel, elles ont permis ce passage.
Et les pères?
Ils s’investissent de plus en plus dans la famille. Ils restent ceux qui ramènent l’argent du ménage, mais passent davantage de temps avec leurs enfants et offrent des cadeaux. On s’éloigne de la vieille image du patriarche qui donne des ordres. Des femmes m’ont aussi dit qu’elles s’étaient battues pour que leur mari ne soit pas autoritaire comme leur père l’avait été.
En 2015, le taux de fécondité était de 1,54 enfant par femme. Depuis le milieu des années septante, il n’y a donc plus eu de changement?
Les contraintes financières et sociales restent les mêmes pour les familles. Il y a aujourd’hui une contradiction entre un modèle basé sur l’égalité des sexes et la réalité. Dans les faits, les femmes continuent à s’occuper davantage des enfants. Les hommes qui travaillent à 80% ou moins sont une minorité. Et puis, la garde des enfants reste une question privée… Finalement, notre société n’a pas beaucoup évolué ces trente dernières années.
Propos recueillis par Caroline Zuercher, 24 Heures, 7 mars 2017
Nicole Duparc reçoit Caroline Rusterholz dans l’émission Versus/Penser (Espace 2, 28 février 2017). Ecouter l’émission