Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07199.jsonl.gz/1480

Image: un joueur de luth avec un homme buvant du vin. XIV ou XVe siècle.
Entre une côtelette de porc, une gousse d’ail et un verre de rouge, lequel de ces aliments a le moins la cote? Le professeur de théologie pratique, Olivier Bauer, dispense, ce semestre, un cours intitulé «alimentation et spiritualité», aux étudiants en bachelor, à l’EPFL, dans le cadre de leur programme obligatoire en sciences humaines. Rencontre avec ce spécialiste des pratiques alimentaires.
Pourquoi la plupart des religions régentent-elles la manière de se nourrir?
C’est un pouvoir que se donnent les religions que de conditionner l’alimentation. Selon le philosophe Olivier Assouly, si les religions s’occupent d’alimentation, c’est parce qu’elles peuvent ainsi incorporer, au sens fort du terme, leurs principes dans la vie quotidienne. Presque toutes les traditions religieuses, sauf peut-être le protestantisme, ont des prescriptions relativement fortes par rapport à l’alimentation.
Elles obligent ainsi les fidèles à se demander trois fois par jour que manger pour être fidèle à leurs croyances, à se poser la question de ce que l’on va acheter, comment on va le préparer voire avec qui on va le manger.
Sur quoi se basent les religions ou les spiritualités pour interdire ou privilégier certains aliments?
Sur des textes fondateurs comme le Coran, la Bible, la Torah, le Mahabharata et des sutras dans le bouddhisme. Par exemple dans le judaïsme, le Lévitique reste la référence par rapport aux animaux qui peuvent être mangés ou pas. Mais à partir de ces textes, il y a un large éventail de traditions et de principes, plus stricts ou plus libéraux.
Mais les interdits ne sont-ils pas également liés à des questions pratiques?
Du côté des religions, les règles sont délibérément arbitraires, car le principe est théologique: il en va de la relation à Dieu. Trouver des logiques n’est toutefois pas impossible. Par exemple, l’interdiction de l’alcool peut se justifier par le fait que les personnes saoules risquent de battre leur femme, créer des problèmes en société ou encore être incapables de prendre de bonnes décisions. Quant à celle du porc, elle repose sur une certaine logique hygiénique: ces animaux transmettent des maladies, et, dans les climats chauds, leur viande se conserve mal. Mais si ce n’était qu’une question pratique, il faudrait abandonner cette règle depuis la généralisation des réfrigérateurs.
Il existe aussi des arguments économiques. On pourrait ainsi penser que les hindous ne mangent pas les vaches, car il est idiot de tuer un animal qui peut donner du lait, un veau ou tirer une charrette. Mais ces observations ne sont pas fondamentales. Les fidèles agissent de la sorte pour respecter la volonté de Dieu.
Ce côté arbitraire est-il propre aux religions?
Non, il existe aussi dans d’autres contextes. Pourquoi ne mange-t-on pas de chien en Suisse ou pas de cheval en Angleterre? Une société ne va pas manger un animal qu’elle considère comme proche de l’être humain. Il y a la proximité affective, celle des animaux de compagnie, mais aussi la proximité physique ou psychologique. Par exemple, certaines sociétés évitent de consommer des animaux qui ressemblent aux êtres humains, soit par une allure générale comme les singes et les primates ou par rapport à une manière de vivre, tels des animaux qui vivent en famille ou en bande, comme les dauphins ou les baleines.
On a aujourd’hui oublié que pendant longtemps, les légumes étaient une nourriture de pauvre, que tout ce qui poussait sous la terre était mal vu. Et aux États-Unis, on n’aime toujours pas l’ail, mais c’est plus pour une question d’haleine. La religieuse Hildegaard de Bingen, au XIIe siècle, considérait les champignons comme sataniques, car ils poussent la nuit, qu’ils sont humides et visqueux, en lien avec la lune.
Y a-t-il une dimension spirituelle dans les différents mouvements véganes?
Oui. Si on considère la religion comme le foyer intégrateur d’une personne, on peut même qualifier des pratiques comme le véganisme de religieuses. Ou de spirituelles, car c’est donner un sens à sa vie que de refuser par exemple de hiérarchiser les espèces animales, de dénoncer le spécisme. Comme le halal, le véganisme repose sur certains principes et valeurs: il a des dogmes, des pratiques, des rites, des récits et toute une dimension d’évangélisation et de prosélytisme, car on tient à partager ses convictions, convaincre les autres.
Un menu typiquement protestant
Olivier Bauer s’est pris au jeu de réaliser un menu typiquement protestant:
Entrée:
Carpaccio de tomate Cœur, locale, bio, produite en pleine terre et en plein air, relevé de fleur de sel, de poivre Voatsiperifery et de piment d’Espelette
«Un plat comme Dieu le donne, mais que l’être humain se permet d’épicer», relève le théologien.
Plat principal:
Röstis accompagnés d’œufs au plat et de fromage fondu, légumes racines braisés
«Parce que l’on peut manger autre chose que de la viande ou du poisson», souligne Oliver Bauer qui se montre inclusiviste en proposant tout de même une option remplaçant l’œuf au plat. «Par exemple, une souris d’agneau, tel un discret rappel christologique. Ou sinon une truite meunière, un discret rappel biblique».
Dessert:
Gâteau aux pruneaux
«En souvenir, et en anticipation du Jeûne fédéral».
Boissons:
Vin blanc «Cuvée de la Réforme 2017»
«Du vin blanc pour que personne n’en fasse le sang du Christ», explique le professeur.
Café Arabica«Comme stimulant pour la suite de la journée et comme geste politique». Le blog d'Olivier bauer
Olivier Bauer alimente un blog où il propose, entre autres, chaque mardi un épisode de la vie de Nicole Rognon, «une protestante vaudoise qui cuisine comme elle croit».