Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06943.jsonl.gz/56

On sait, par exemple, qu’un peu moins de la moitié des Suisses qui ont le droit de vote l’exerceront le 20 octobre (ils étaient 48,5% en 2015). «C’est ainsi depuis longtemps, précise Georg Lutz. On sait aussi que les jeunes et les personnes qui ont un revenu dans la tranche inférieure de la population se déplaceront moins aux urnes que celles qui ont fait des études supérieures et gagnent bien leur vie.»
L’analyse des élections précédentes montre aussi que les femmes votent moins que les hommes (46% contre 53%). «Il y a un effet de cohorte: on constate surtout un écart dans la génération plus âgée. Les femmes qui ont grandi à une époque où elles n’avaient pas le droit de vote tendent à moins l’exercer que les femmes nées après», relève le politologue. L’écart devrait donc se combler un peu au fil des ans.
Comme électrices, enfin, les femmes se distinguent des hommes en ceci qu’elles donnent globalement leurs voix un peu plus à gauche. Alors que ces derniers sont, par exemple, 32% à avoir choisi l’Union démocratique du centre (UDC) et 17% le Parti socialiste (PS) aux élections de 2015, les femmes ont choisi ces deux partis respectivement à 26% et à 21%. Mais elles suivent les mêmes tendances: leur engouement pour le parti agrarien a, comme celui des hommes, doublé entre 1995 et 2015.
L’électeur moyen
À la question «qui finalement élit le Parlement?», le politologue de l’UNIL apporte aussi des réponses. L’électeur suisse par excellence serait un homme, universitaire, d’une soixantaine d’années, aux revenus confortables et né de parents eux-mêmes nés en Suisse. La question des origines joue en effet un rôle. Les secondos ou les enfants nés suisses de parents étrangers votent un peu moins. «C’est un phénomène de socialisation: plus la famille a l’habitude du vote, plus les enfants vont adopter cette habitude», souligne Georg Lutz. On note aussi qu’environ 20% des citoyens votent ou élisent systématiquement, le même pourcentage ne participe jamais, et les 60% restants s’impliquent en fonction des enjeux, parfois oui, parfois non.
Mais puisque plus de la moitié des gens n’élisent pas le Parlement, doit-on en déduire que celui-ci n’est pas représentatif de la population et qu’il aurait un visage totalement différent si 100% des citoyens suisses exprimaient leur avis? «C’est une question difficile, souligne le professeur. On a longtemps pensé que comme les gens moins scolarisés et aux revenus faibles -les ouvriers en résumé- votaient moins que les plus aisés, il y aurait bien plus de voix pour le PS si l’entier des citoyens votait et que le Parlement pencherait alors à gauche. Mais en fait les ouvriers ne donnent plus majoritairement leur voix au PS, et en on pense aujourd’hui que 50% des gens qui votent, cela donne un résultat parfaitement représentatif. À 100%, on aurait sans doute un Parlement très semblable»
On ne saurait en déduire que les gens votent toujours pour le même parti. Au gré des élections, on voit des changements, mais le plus souvent au sein des mêmes blocs: les partisans de la gauche votent plus ou moins à gauche, ceux de la droite bougent aussi un peu, mais tous ces glissements tendent à se compenser et donnent au final des rapports de force stables.
Les ouvriers votent UDC et les fonctionnaires PS
La seule exception notable date du milieu des années 90. Là, en quelques mois, l’UDC a doublé ses parts, passant de 15% environ aux 30% que l’on connaît aujourd’hui. Le parti a surtout pris des voix au Parti libéral-radical (PLR) et à la droite plus centriste, même s’il séduit aussi régulièrement des gens qui ne votent pas. Ce fut le cas en 2015, par exemple, où il a récolté des voix parmi les citoyens s’étant abstenus en 2011.
Si à la tête de ce parti, qui naguère drainait des voix surtout dans les milieux agricoles, on trouve beaucoup d’universitaires et/ou de chefs d’entreprise, sa base est constituée de la part de la population aux revenus les plus faibles et à l’éducation la moins poussée (école obligatoire ou apprentissage constituent en général le bagage scolaire des sympathisants). Les petits employés et ouvriers naguère constitutifs des électeurs traditionnels du PS sont donc aujourd’hui plutôt partisans de l’UDC: «Les familles qui gagnent 5000 francs par mois et ont deux enfants sont confrontées à des problèmes concrets, par exemple trouver un logement dont ils peuvent assumer le loyer, analyse Georg Lutz. Dans une ville comme Genève ou Lausanne, c’est devenu presque impossible: pour un 4 pièces, on arrive facilement à 2000 francs par mois. En outre, sans grandes qualifications, ils ont peur pour leur emploi, peur de ne pas en retrouver un s’ils le perdent. Ils ont le sentiment que l’UDC propose une solution à leurs soucis, à la globalisation qui les effraie, en rendant les étrangers responsables de tout ce qui ne va pas et en fermant les frontières. On peut estimer que ce sont de mauvaises réponses à leurs vrais problèmes. On peut remarquer aussi que le PS ne leur propose pas de réponse convaincante.»
Le PS recrute ainsi non plus tant dans les couches populaires, mais séduit beaucoup les fonctionnaires, par exemple les enseignants, les animateurs socioculturels, les éducateurs, bien formés et bien payés. Ainsi 21% des personnes au bénéfice d’une formation tertiaire ont voté socialiste en 2015, contre 14% des personnes sans autre diplôme que la scolarité obligatoire et 15% de celles qui ont une formation professionnelle. Les électeurs gagnant 4000 francs ou moins ont pour leur part été 32% à voter pour l’UDC et 22% seulement pour le PS.
L’importance des chevaux de bataille
L’UDC apparaît ainsi comme un parti très profilé sur les questions d’immigration –un capital sur lequel il surfe au grès des votations. «Être associé à un thème, apparaître comme celui qui a les compétences pour le traiter et réussir à l’imposer aux yeux des électeurs comme étant le plus important pour la Suisse au cours des quatre ans à venir est nécessaire pour gagner une élection», résume Georg Lutz.
En 2015, l’immigration a été citée comme le problème le plus important par 44% des électeurs, alors qu’ils n’étaient que 20% à penser ainsi en 2011 (et 9% en 1995). Autre exemple qui montre la variabilité dans le temps des thèmes: en 1995, la préoccupation majeure était le marché du travail (25% des électeurs), alors qu’en 2015 ce même thème n’a été estimé prépondérant que par 3% des électeurs.
On retrouve dans la question des compétences attribuées aux partis quelques évidences: le PLR a réussi à s’imposer comme maîtrisant les problèmes économiques (49% des électeurs estiment que c’est lui le plus capable, 18% attribuent ce mérite à l’UDC et 7% au PS), et l’UDC les questions de migration-asile-réfugiés (55%, contre 16% au PS et 11% au PLR). Pour l’emporter, il faut donc réussir à imposer son thème. De ce point de vue, le Parti démocrate-chrétien (PDC) et le PBD sont à la peine. «Tout le monde identifie le PS comme la formation qui se préoccupe des questions sociales et le PLR de l’économie, mais le PDC, au fond, c’est quoi son thème? s’interroge le scientifique. La famille? Mais quelle famille? Il reste au parti son électorat traditionnel, catholique, mais il a du mal à exister vraiment ailleurs qu’en Valais ou à Fribourg.»
L’actualité pèse dans l’élection
Un thème donc, mais aussi un peu de chance. L’actualité peut venir bouleverser la stratégie la mieux huilée. «On l’a vu par exemple en 2011, lorsque, à la suite de l’incident nucléaire de Fukushima, les Verts ont fait un bond aux élections fédérales», se souvient Georg Lutz. Quatre ans plus tard, la crise migratoire a servi le programme de l’UDC et les écologistes ont perdu du terrain. Mais si le réchauffement climatique et les grèves estudiantines sont toujours aussi présents cet automne, on pourrait bien les voir revenir en force. «On observe d’ailleurs que des partis qui sont moins profilés sur ce thème, le PS par exemple, essaient d’occuper le terrain pour convaincre que là aussi ils sont compétents, analyse le politologue. Roger Nordmann a ainsi sorti ce printemps un livre sur l’énergie solaire.» Des formations politiques a priori encore plus éloignées de ce domaine, comme le PLR, ont fini, après consultation de leur base, par intégrer certaines préoccupations environnementales à leur programme. Sauf émergence d’une crise politique ou sociale de dernière minute, on peut donc a priori miser sur une sensibilité plus verte pour cette législature.
Où sont les femmes?
Pour la législation 2015-2019, les femmes constituaient environ 32% du Conseil national et 13% du Conseil des États. On est loin de la parité, alors que les femmes pourtant sont actives en politique au niveau fédéral depuis 1971, avec les premières douze représentantes du peuple. Comment comprendre une si lente progression en près de 50 ans? «Dans une élection aux Chambres, il y a une forte prime au sortant: la personne qui se représente a de très bonnes chances d’être reconduite, grâce à sa notoriété, aux montants plus importants pour faire campagne, Y entrer au contraire est très difficile. Cela explique la lenteur du renouvellement des élus», explique Georg Lutz. Le chercheur de l’UNIL note qu’il n’y a pas de différence aujourd’hui parmi les nouveaux arrivés. Selon les analyses réalisées après les élections de 2015, être une femme n’est plus un handicap et il n’y a pas de «malus» : les électeurs ne font pas de discrimination via leurs bulletins. Les femmes votent légèrement plus pour les candidates que les hommes, mais sans écart significatif.
Autre paramètre qui explique cette présence encore faible? Les candidatures féminines sur certaines listes sont de l’ordre de l’anecdotique. La gauche (Verts, PS) offre la parité, alors que dans le camp bourgeois, c’est plus difficile. Il y a quelques figures fortes, régulièrement élues, mais globalement encore peu de candidates, notamment à l’UDC.
Cet article est paru dans Allez savoir!, le magazine de l’Université de Lausanne, septembre 2019.