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Pour quelqu'un qui a la réputation de mal vivre ses défaites, Stefanos Tsitsipas s'est plutôt vite remis. Nous étions encore à partager sa peine, à partager ce petit sentiment d'humiliation qui accompagne le perdant vers les poignées de main charitables et les rictus navrés, que le Grec gazouillait déjà aux oreilles du vainqueur. Pis: le désignait comme le meilleur bipède à avoir jamais tenu une raquette.
Nous étions encore à ressasser la perte tragique du deuxième set que Tsitsipas était déjà passé à la suite, «apprendre», «revenir plus fort», «savourer la chance que nous avons d'affronter un grand compétiteur comme Djokovic».
Bien sûr, il vaut mieux un doigt de politesse qu'un bras d'honneur, une certaine faculté d'amnésie qu'une longue dépression. Mais non content de son coup de pommade, Tsitsipas en a remis une couche en conférence de presse où, pris de pulsions sadomasochismes, il a expliqué que «prendre une fessée est une très bonne leçon à chaque fois», qu'un roille-gosse «comme Djokovic l'aidera à grandir». Tout est là, dans ce rapport complaisant à la hiérarchie et à l'ancienneté: à 24 ans, un joueur de tennis est en principe déjà grand et n'a plus l'âge d'accepter les fessées.
Si Tsitsipas cherchait un point de comparaison, il est sous yeux. Tant qu'à vénérer Djokovic, à le prendre en exemple, pourquoi ne cherche-t-il pas à lui ressembler?
Pour rappel: quand le Serbe a fait irruption dans le tennis, avec des grands airs et des phrases qui claquent dans sa gueule toujours ouverte, Federer et Nadal terrorisaient le circuit. Mais pas lui. Jamais Djokovic n'a prétexté son âge et son difficile apprentissage sur un mur criblé de balles de son village natal. Jamais il n'a réclamé de la patience. Jamais il n'a ânonné que son adversaire, quel qu'il fût, était le meilleur de l'univers. Jamais il n'a clamé son bonheur de progresser, de bousculer un favori ou de s'épanouir à l'ombre d'un grand homme. Quand il perdait, il était surpris. L'échec n'était déjà qu'une sotte hypothèse, un accident de travail.
Roland-Garros, juin 2007: «Quel que soit l'endroit où la personne postée en face de moi, ma seule intention est de gagner. Pas d'épater, juste de gagner. Je ne doute jamais d'y parvenir», frimait Djokovic en salle de presse, où des journalistes désespérément rationnels (dont nous sommes) souriaient soit avec miséricorde, soit avec ironie. Le même Djokovic, trois mois plus tôt :«Je pense que vous en avez tous marre de voir Federer gagner chaque tournoi, non? Je vais vous en débarrasser.»
Ce n'était pas que des mots, des pitreries de jeune godelureau. Sans attendre d'indulgence ni de fessées, Djokovic a affronté bravement une concurrence qui dépassait de loin l'hégémonie du duo Federer-Nadal, mais le confrontait à d'autres egos surdimensionnés comme Safin, Murray, Gonzalez ou Coria.
A leur retraite, l'ATP a tenté de recréer artificiellement une escouade de blancs-becs, dans une campagne marketing intitulée «#NextGen». Mais le constat n'a pas changé: le tennis est dominé depuis 15 ans par les trois mêmes joueurs.
A la décharge de Tsitsipas, il est beaucoup plus rare de percer jeune sur le circuit masculin. Quoique Carlos Alcaraz, 19 ans, est devenu l'an dernier le plus jeune No 1 mondial de l'histoire...
Le tennis n’est pas plus fatigant qu’à l’époque, mais les cursus y sont plus longs. Pour postuler à une victoire en Grand Chelem, un joueur doit atteindre le triptyque paradigmatique de la maîtrise technique, de la maturité physique et de l'endurance psychologique. «Il faut des années pour façonner un athlète aussi complet, nous expliquait Stan Wawrinka en 2020. Sur les Grand Chelem, les trentenaires gèrent mieux la durée, la répétition des efforts à haute intensité. Les jeunes échouent souvent parce que, précisément, ils doivent passer par ce long processus de maturité physique et mentale.»
En termes d'acquisition de compétences, et sans doute parce qu'il était moins doué que Federer et Nadal, Djokovic a repoussé toutes les limites, à commencer par les siennes. A continuer par celles... de Federer et Nadal.
Il a exploré toutes les composantes du corps humain (muscles, cerveau, acuité visuelle, système digestif) jusqu'à redéfinir les standards du tennis moderne. «Il est comme une Formule 1 sophistiquée avec plein d’ingénieurs penchés sur son corps», comparait Gebhard Phil-Gritsch, l'homme qui a «construit» Thomas Muster.
A contrario, quelle est la valeur ajoutée de Tsitsipas? Et Zverev? Et Dimitrov?
En relevant la ténacité de Djokovic plutôt que sa nervosité extrême au deuxième set (par exemple), Tsitsipas a accepté son emprise. En promettant de revenir plus fort, il a passé l'éponge sur ses faiblesses du moment. C'est un peu le problème de la jeunesse: elle a trop de respect.
Rafael Nadal semblait le suggérer poliment lorsque, au lendemain d'un Grand Chelem, un confrère américain lui demandait le secret de sa domination. «Les anciens, nous avons un état d’esprit tourné vers la progression, en permanence. Nous voulons toujours gagner. Nous avons la passion. Et nous sommes plus généralement de gros travailleurs.»
Il y a beaucoup de talents dans le tennis et Tsitsipas n'est pas le dernier, ni le moins beau. Mais le talent n'est désormais qu'un prérequis, et le travail une condition sine qua non. «A la fin, c'est toujours le mental qui fait la différence», rappelait John McEnroe en Australie. A travers ce mot un peu fourre-tout: la volonté, le courage, la force de conviction.
Pour battre un joueur aussi spécial que Djokovic, il faut avoir la conviction d'en être un soi-même. Le courage de croire en une forme de destin supérieur. La volonté de faire ce qu'il faut. Jusqu'à l'obsession. Mais sans stress. Avec la passion de gagner et de progresser - en permanence.
C'est ainsi que les champions restent une espèce rare. Ainsi qu'en tennis, depuis bientôt deux décennies, ce sont toujours les mêmes qui gagnent. Prenons-en le pari: à chaque fois qu'un jeune soupirant fait l'éloge de son génie ineffable (même Kyrgios s'y est mis dimanche), Djokovic mesure dans son esprit gagneur et revanchard tout ce qui le sépare de ces chics types. S'il ne lui vient pas le mot loser.