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De Jean-Jacques Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) à Iron Maiden (The evil that men do), nombreux sont les auteurs, artistes, scientifiques… à avoir cherché «l’origine du mal» chez les êtres humains. A quel moment la violence et le pouvoir sont-ils apparus? Les théories divergent.
Selon Rousseau, l’homme aurait été bon aux premiers temps de son existence. Tout se serait gâché avec l’invention de la propriété privée. La théorie sera reprise et développée au XIXe siècle par Proudhon et les anarchistes. Rousseau n’avait pas accès à des comptes rendus ethnologiques ou archéologiques, il fondait sa théorie par soustraction: puisque la société contemporaine est mauvaise et qu’elle justifie l’accaparement des richesses aux mains de quelques-uns par la sacro-sainte propriété privée, celle-ci est bien à l’origine des inégalités. Et l’atrabilaire Genevois de pousser la déduction plus loin: il existait donc, avant cela, une forme d’existence sociale où tout appartenait à tout le monde et qui générait paix et harmonie.
Pour des chercheurs actuels comme Yuval Noah Harari ou Jean-Paul Demoule, c’est le passage à l’agriculture qui marquerait le début du type de société inégalitaire que nous connaissons. Qui dit agriculture dit stockage de biens, qui génère accaparement, vols, violences, conquêtes etc. Qui dit agriculture dit sédentarisation, qui engendre division de la société en classes sociales, inégalités, abus de pouvoir et brutalités de toutes sortes.
Un autre philosophe contemporain de Rousseau, Thomas Hobbes, tient le raisonnement inverse. Hobbes voit l’humanité préhistorique comme un univers de sauvagerie violente. La violence serait innée chez les humains. Seul un pouvoir politique fort permet de réguler, de maîtriser ce naturel violent, de «sauver» en quelque sorte l’humanité. Cette dernière théorie résiste mal à l’observation de la plupart des régimes politiques passés et actuels! Toutefois le mystère de l’origine de la violence humaine et des inégalités demeure, encore et toujours. D’autant que le temps idéalisé des chasseurs-cueilleurs semble avoir connu lui aussi son lot de violences comme l’attestent certaines découvertes macabres datant du paléolithique, des charniers avec des squelettes percés de flèches ou lardés de coups tranchants.
Il semble néanmoins que ce type de découverte reste exceptionnel et se situe davantage vers la fin de cette très longue période. La sédentarisation n’a pas été que le fait d’agriculteurs du néolithique, mais repose sur un long processus au cours duquel nombre de chasseurs-cueilleurs se sont établis, essentiellement près de zones aquatiques. Ils auraient aussi créé des types de sociétés hiérarchisées sans recours à l’agriculture.
Pour la réalisatrice Coline Serreau, l’origine du mal porte un nom: le patriarcat. La genèse de ce patriarcat est elle aussi sujette à interrogation. Beaucoup de féministes imaginent, sans doute à raison, qu’il a existé un monde préhistorique égalitaire, voire à prédominance matriarcale. Il semble logique de penser que les premières sociétés ont respecté en priorité celles qui donnent la vie. Les nombreuses statuettes de femmes aux formes rondes, retrouvées au cours des fouilles archéologiques dans plusieurs lieux de la planète, qui montrent des fesses, des seins et un ventre proéminent, semblent abonder en ce sens. Ces petites Vénus paléolithiques seraient des déesses de la fertilité, des sortes de déesses-mères symbolisant la terre, la vie, la fécondité.
Mais, là encore, d’autres théories viennent assombrir l’idée de ce bel âge d’or originel. Pour Jean-Paul Demoule et d’autres paléontologues, ces statues pourraient être une des premières manifestations du contrôle masculin sur la représentation de la femme, réduite à ses attributs les plus excitants pour l’homme. Les formes féminines exacerbées (dont les visages sont singulièrement absents) préfigureraient déjà la confiscation de l’image de la femme par la gent masculine. Pour étayer ce raisonnement, les partisans de cette théorie avancent qu’on a retrouvé extrêmement peu de représentations masculines similaires datant de la même époque. Et que la confiscation de l’image de la femme par les pouvoirs politiques et religieux a été une constante au cours de l’Histoire.
On le voit, suivant les prismes analytiques, on aboutit à des conclusions diamétralement opposées.
Enfin, une autre inégalité est, elle aussi, sujette à questionnement, celle qui différencie les humains du reste du monde animal. Suivant l’interprétation de certaines peintures rupestres et restes d’autels cérémoniels, il semblerait qu’aux temps anciens, l’homme se considérait comme membre du règne animal, à part égale avec tous les autres. A l’instar des Indiens d’Amérique, nos lointains ancêtres ne chassaient que ce dont ils avaient besoin pour leur subsistance, tout en rendant hommage à l’animal tué. Une des premières manifestations de hiérarchie, et non des moindres, serait celle qui vit l’homme s’extraire d’une conception égalitaire du règne animal pour se poser en maître suprême de toutes les espèces. Il serait ainsi «sorti de la nature», cette même nature qu’il n’épargne toujours pas, et qui ne l’épargnera pas en retour!
Notre chroniqueur est auteur metteur en scène, www.dominiqueziegler.com
Publication récente: Théâtre Complet 2011-2017, ed. Slatkine, sept. 2019.