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Les chiffres ? Mis en perspective historique, ils s’enchaînent en dilatation régulière. Pour la première édition de 1797, l’arène comportait 2 000 places. Pour celle de 1833, 4 000 places. Pour celle de 1865, 10 500 places. Pour celle de 1905, 12 500 places. Pour celle de 1955, 15 776 places. Pour celle de 1999, 16 000 places. Et pour celle de cet été 2019, 20 000 places. Le nombre des participants grossit en proportion. On compta 1800 acteurs et figurants en 1905 mais 6000 et des poussières cet été, avec 1000 choristes et 150 techniciens. Les finances s’adaptent en parallèle. Le budget grimpe à 99 millions de francs pour cette année, qui le portent au double de celui soutenant la précédente édition de 1999. Le prix des billets respecte la courbe. Il renchérit de 15 % par rapport à 1999, pour s’étager de 79 à 299 francs avec une série dite Premium à 359 francs. Quant à la scène, elle se multiplie dans l’intervalle: il y en aura cinq, cette fois, au lieu d’une. C’est qu’il y aura du monde autour: plus de 800 000 personnes sont attendues du 18 juillet au 11 août, autrement dit 33 333,33 par jour. Puisse la fraction décimale me pardonner.
N’excluons pas que l’art soit vain, d’abord. Qu’il n’ait aucun pouvoir propre à civiliser les êtres en profondeur. Ce doute est naturellement irréductible. Mais le propos reste possible sur le point des dimensions croissantes revêtues par la Fête au fil des siècles. Celles qui caractérisent la prochaine la disjoignent en effet quasi mécaniquement du réel humain dont elle fait son matériau prétexte. Elles l’empêchent de produire une tension spirituelle que les individus puissent éprouver pour en fortifier leur existence intérieure. Elles la désaccordent des paysages économiques et professionnels ambiants. Elles la détachent des productions qui sont celles de la culture ou de l’industrie culturelle à l’oeuvre dans ce pays. Elles font d’elle leur accident plutôt que leur miroir ou leur fruit, ou leur symptôme ou leur témoin — sinon leur ambassadrice aiguë.
La Fête révélera cet été d’autres choses. Le génie local du vouloir- s’envoler dans la beauté dûment cadrée, par exemple. Et le génie de la prévision logistique, de l’organisation matérielle, de la commémoration collective et du dévouement consacré par le bénévolat. Mais elle ne saura plus exprimer le travail solitaire et menu des vignerons indigènes en notre époque tourmentée. Elle ne ravivera pas davantage les pratiques de solidarisation sociale en vigueur aux origines de la manifestation voulant que les propriétaires vignerons et fonciers saluassent, en fonction des liens plus personnels qui structuraient alors les sociétés humaines, les tâcherons et les ouvriers méritants. Elle ne stimulera pas non plus l’aptitude ou le désir de ses spectateurs à métaphoriser, dans l’intime creuset de leur existence concrète et pratiquée, les enseignements du sacré mythologique qui la fonde diffusément. Elle sera la masse qui fait jouir les spectateurs au seul motif qu’elle est la masse impressionnante et rassurante.
Les organisateurs de la Fête pressentent d’ailleurs eux-mêmes cette impasse qualitative à venir, ou l’ont assimilée par effet de résignation collective inconsciente. Au point qu’ils ne peuvent ou ne savent aujourd’hui vouloir la réussite prévisible de la manifestation qu’en l’affirmant conforme aux critères émotionnels et marchands du moment : il s’agira de proposer au spectateur, par la grâce d’un dispositif scénique et technique beaucoup plus englobant qu’à l’occasion des éditions précédentes, une « expérience immersive » lui permettant de goûter par tous ses pores sensoriels non seulement les sons et les visions, mais leur emmêlement le plus fluide et le plus enchanteur.
Ainsi plongé dans l’amnios veveysan, voire à l’orée d’une hypnose enchanteresse, chacune et chacun goûtera les délices d’une enceinte l’isolant délicieusement de ses congénères pourtant compactés sur les gradins juste à ses côtés. Une circonstance typique de notre époque, qui ramène l’individu dans son soi protecteur en sertissant pourtant celui-ci dans le tiède Autrui global. Et qui le préserve tout aussi délicieusement de ses tracas familiers, du prix de son billet, du réchauffement climatique qui cuit les vieillards au moment des canicules, et de la presse inventoriant jour après jour les dévastations planétaires. Et du temps qui passe, bien sûr. Ciel, sera-ce ma dernière Fête ? Vivrai-je encore au temps de la prochaine ?
À ce point des choses, on se tournera d’instinct vers les meilleures références modernes de la pensée critique radicale. Du côté des situationnistes, par exemple, que le dévoué Petit Robert définit comme un « mouvement d’avant-garde politique, littéraire et artistique de la fin des années cinquante, héritier du surréalisme et du lettrisme, qui s’est manifesté par des positions radicales lors des événements de 1968 ». Un commando de braqueurs intellectuels dont les membres avaient caressé l’espoir de « réaliser directement, pour la première fois dans l’Histoire, l’union de l’Art et de la vie “non pour abaisser l’Art à la vie actuellement existante, mais pour élever la vie à ce que l’Art promettait” ». C’est ce qu’écrit Anselm Jappe, théoricien de la « nouvelle critique de la valeur », dans un ouvrage de 1998 ayant pour objet la figure de Guy Debord.
Or on peine, en cette première séquence du XXIe siècle, à saluer l’accomplissement de ce voeu : aujourd’hui l’art enjolive la vie des êtres dans le meilleur des cas, ou leur fournit de quoi s’évader momentanément d’elle. Mais il ne délie pas fondamentalement les foules de leurs asservissements volontaires, de leur médiocrité sans ailes ou des iniquités qui les chagrinent. Alors on relit d’un oeil empressé la première phrase du Capital, où Karl Marx pose en 1867 que « la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une “gigantesque collection de marchandises” ». Puis on se dit que cette accumulation provoque immanquablement une réduction de l’existence humaine et de son environnement à des critères quantitatifs. Et l’on en déduit, après avoir opportunément consulté les mânes de Jean Baudrillard, que cette circonstance est aggravée dans le cas de nos sociétés actuelles: elles ne savent plus proposer la qualité que sous une forme abstraite, c’està- dire transposée sur le plan de l’image et du spectacle. Exactement comme à Vevey. Ou comme dans les émissions présentées sur la chaîne de télévision Animaux, où les rhinocéros sont en voie d’apparition perpétuelle.
En réalité la Fête des Vignerons gigantisée va faire autre chose. Elle va concourir à la cohésion du pays en organisant très en douceur, par la participation radieuse des citoyennes et des citoyens au rituel veveysan, leur alignement mutuel psychique et mental idéal. À cet égard on oublie volontiers, tant la certitude du « miracle » helvétique rayonne, que toute agrégation d’États cantonaux fondamentalement différents doit prendre constamment soin d’ellemême pour perdurer. Et pour produire un sentiment de bien-être optimal. Pour que la Confédération reste ferme, c’est-à-dire pour que les Romands, les Alémaniques et les Tessinois supportent de coexister au sein d’une seule Confédération, il faut bien que les uns et les autres procèdent au refoulement de leurs particularités comportementales et symboliques.
De même que Jean Baudrillard cherchait à repérer au sein des sociétés modernes « les moyens obscènes de l’extension quasi totalitaire du Bien pour obtenir [leur] cohésion », par exemple la « tsunaction » planétaire consécutive au raz-de-marée qui avait frappé les côtes sud-asiatiques en 2005, on repère en Suisse une foison de rituels injonctifs et conjonctifs du même type allant justement de la Fête des vignerons à la Fête fédérale de gymnastique ou de celle-ci jusqu’à la Fête fédérale de la musique. Elles sont chaque fois des prodiges de logistique et d’organisation coûteux et subrepticement néolibéralisés, mais immanquablement sanctifiés au nom de la cause, qui nous donnent à saluer des participants et des spectateurs alignés et couverts comme on en voit peu sur la planète. Notre vision de la liberté.