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Il y avait ce piano, sur une langue de sable. On ne savait d’où il venait. Il a fait rêver une partie du monde. On pouvait imaginer les hypothèses les plus poétiques ou les plus loufoques. On aurait presque pu, certains soirs, entendre une musique portée par une brise de mer. Le rêve s’est achevé. On sait d’où vient le piano, et où il est parti.
Un adolescent dit l’avoir déposé le 1er janvier, par bateau, accompagné de son père. Il y a mis le feu et projetait de revenir tourner une vidéo en vue de son admission dans une école d’art. Personne d’autre n’ayant revendiqué l’action, il faut bien le croire. Je me demande quand-même comment ils ont pu, à deux, débarquer un piano de 300 kilos. Et pourquoi ne pas être venu tourner sa vidéo plus rapidement: un coup de vent pouvait le jeter à la mer, ou les autorités l’enlever. Bon, soit.
Et l’on apprend par la même dépêche qu’un musicien l’a fait enlever.
«Selon le Miami Herald, c'est Carl Bentulam, un musicien habitant la région, qui a décidé de le récupérer pour l'entreposer dans sa maison. L'homme explique avoir fait cela pour son fils de 10 ans : "Tous les matins il se levait et il lisait le journal pour voir si le piano était toujours là", a-t-il expliqué au journal. "OK, on va essayer de le ramener", a-t-il alors répondu à son fils.
Pour ramener le piano sur terre, l'homme a dû faire appel à une entreprise spécialisée. Carl Bentulam a également profité d'une loi qui permet à toute personne qui finance le ramassage d'effets abandonnés d'en devenir le propriétaire.»
Ainsi, après avoir été torturé par le feu, ce piano va terminer sa vie à l’écart. Privatisé après avoir été porteur d’un rêve collectif. Posé dans une maison, ou dans une cave sombre, ou dans le jardin où il pourrira tranquillement sous la pluie en attendant que l’enfant s’en lasse. Un gamin dont on ne sait même pas s’il s’intéresse à la musique. Un gamin qui possède maintenant pour lui seul cet objet qui, n’étant à personne, était à tout le monde. Peut-être que le nouveau propriétaire le fera visiter moyennant finance, allez savoir! Ou peut-être est-ce au fond pour lui-même qu’il se l’est approprié. Il attendra le jour propice pour le revendre à un collectionneur. Ou en fera du petit bois un soir d’hiver particulièrement froid... A moins que, musicien, il n’ait eu besoin d’un coup médiatique pour se faire connaître.
Alors que des milliers d’yeux pouvaient le voir, des milliers de bouches pouvaient sourire tous les matins en le voyant au loin, il est maintenant soustrait au rêve. Capturé par un voleur de rêve. Triste fin pour ce piano qui a connu une gloire internationale grâce à internet, et qui a fait rêver des gens d’un bout à l’autre de la planète.
Monsieur Bentulam, rendez-ce piano à la mer! Laisser-nous rêver! Laissez votre fils rêver, car aujourd’hui il ne rêve plus: il possède le piano pour lui seul! Quand il aura fini de se vanter devant ses copains et de gagner une petite notoriété sans avoir rien fait pour, le piano retombera dans l’oubli, jusqu’au prochain coup médiatique.
Ah, je suis bien défaitiste à propos de ce piano. Après tout, peut-être qu’il déclenchera une vocation chez l’enfant et que celui-ci deviendra un musicien de génie. Peut-être inspirera-t-il une très belle histoire. Je vois déjà le titre: Le piano et l’enfant. Ou L'enfant au piano.
J’espère, j’espère. J’espère que cela compensera ces milliers de sourires envolés, ces milliers de petits bonheurs du matin pour ceux qui avaient la chance de la voir en vrai. Car aujourd’hui, il n’y a plus de piano sur la mer.
Mais il reste la mer. Et peut-être ce piano rappellera-il aux habitants de cette côte la strophe de Rimbaud:
«Elle est retrouvée.
Quoi ? - L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.»
Pour ma part je pense évidemment au vers de Baudelaire:
«Homme libre, toujours tu chériras la mer !»