Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07174.jsonl.gz/752

Télécharger le chapitre au format PDF
Les Anciens reconnaissaient déjà deux types de divination:
(...) il y a deux sortes de divinations: l'une où la technique a une part, l'autre où elle n'en a pas.[1]
Il s'agit de l'inspiration d'une part et de l'observation de prodiges d'autre
part.
Cassandre illustre le premier type : dans l'Agamemnon d'Eschyle, le dieu prend possession d'elle et lui révèle sa mort et celle de son maître. Cette présence du dieu dans son corps s'exprime par une souffrance que l'on ressent à travers le texte du poète dans la première partie de la scène, avant que la prophétesse ne descende de son char. Elle parvient ensuite à expliquer plus clairement l'oracle.
Le second type de divination consiste à tirer la connaissance de l'avenir à partir de l'observation. Ce qui est observé varie d'un devin à l'autre: l'observation des oiseaux, par exemple, constitue l'ornithomancie. Les devins sont également chargés d'interpréter les prodiges, considérés comme l'expression de la volonté divine : Calchas, voyant, à Aulis, un serpent dévorant des oiseaux, déclare que la ville de Troie sera prise dix ans plus tard.
On ne prête qu'aux riches. Devin par excellence de la mythologie grecque, Tirésias s'est vu attribué plusieurs types de divination : iatromancie, pyromancie, libanomancie, haruspicine, etc[2]... . Cependant, il pratique principalement l'ornithomancie.Dans le poème de Callimaque, Athéna déclare:
je ferais de lui un devin qui dira l'avenir à ceux qui viendront, plus pleinement prophète que nul des autres. Il connaîtra le vol des oiseaux, et le favorable et l'indifférent, et celui dont le présage est funeste[3].
Comme Tirésias est aveugle, il écoute les cris des oiseaux :
J'étais assis sur l'antique siège augural, où je pouvais observer tout présage, quand j'entendis une clameur confuse d'oiseaux, qui criaient avec une ardeur funeste, aussi inintelligible que des barbares. Je reconnus qu'ils se déchiraient avec leurs serres et se tuaient les uns les autres : c'était facile à discerner au bruit retentissant de leurs ailes [4].
Il a aussi recours à l'intermédiaire d'un enfant [5]ou de sa fille Mantô [6]. Eschyle fait dire à Etéocle, au début des Sept contre Thèbes, que:
aujourd'hui parle le devin, pâtre des oiseaux, qui, sans recourir aux présages du feu, par l'oreille et par l'esprit, pèse les signes prophétiques avec une science qui n'a jamais menti[7].
L'expression "pâtre des oiseaux" traduit en fait
oiônôn bothèr, celui qui nourrit
les oiseaux. Pour faciliter la venue des oiseaux, le devin leur donnait de la
nourriture [8]. Tirésias utilise
à Thèbes un observatoire que mentionne Pausanias [9].
Cet oiônoskopeion peut être situé
dans la partie nord-est de la Cadmée par S. Symeonoglou
[10]. Il s'agit d'un sanctuaire en plein air probablement
installé à cet endroit à l'époque archaïque.
Parce qu'ils occupent l'espace qui se trouve entre le ciel et la terre, les
oiseaux apparaissent comme les messagers privilégiés des dieux
d'en-haut dont le devin se fait l'interprète.
La généalogie de Tirésias confirme ses liens à la divination. Du côté de son père, il semble remonter aux Spartes, nés des dents du dragon, gardien de la source d'Arès. Ce monstre unit à la fois le thème des serpents agressés et celui du bain d'Athéna qui apparaissent dans les épisodes du mythe de Tirésias. Tirésias a une fille, Mantô, prophétesse également, dont le nom évoque clairement la profession de son père et la sienne. On ignore le nom de sa mère [11]. Un texte mentionne le fait que Tirésias aurait eu un enfant durant sa période féminine [12], mais c'était un garçon affligé d'un strabisme. Dans le texte de Phlégon, on lit que :
d'homme il devint femme, et s'unit à un homme [13]
Le motif du jugement ne peut d'ailleurs se comprendre que parce
que Tirésias a expérimenté l'amour dans les deux natures.
Dans la mythologie grecque, il est rare que les unions soient infécondes.
Celles des dieux ne le sont jamais, comme l'explique Poséidon à
Tyro [14], et cette règle pourrait
bien s'étendre aux héros. Les mythographes ne manquent pas d'imagination
pour trouver une ascendance à un personnage mythologique. Malgré
tout cela, Mantô reste sans mère. Il est dès lors légitime
de se demander si cette mère est -peut-être- Tirésias lui-même.
Le nom de Mantô devient éclairant: le don divinatoire de Tirésias
lui vient de sa double expérience, qui lui permet de transcender les
catégories.
Mantô guide son père aveugle [15]. Après la chute de Thèbes, prise par l'expédition des Epigones, les Argiens envoyèrent à Delphes quelques prisonniers et, parmi eux, Mantô [16]. Apollodore ajoute que les Argiens avait promis à Apollon la plus belle part du butin, qui était en fait la fille de Tirésias [17]. C'est en accompagnant sa fille à Delphes que mourut le devin. Elle participa ensuite à la fondation du sanctuaire de Claros, en Asie Mineure, consacré à Apollon [18], et devint l'épouse du crétois Rhakios. Elle eut un fils, Mopsos, également devin, qui remportera un concours d'énigme contre Calchas, après la guerre de Troie [19]. D'après Euripide, cité par le Pseudo-Apollodore, Mantô aurait eu deux enfants avec Alcméon, fils d'Amphiaraos, durant la folie qui suivit son matricide [20]. L'un d'eux s'appelle Amphilochos et est également devin. Il fonda Mallos, en Cilicie, avec son demi-frère Mopsos.
La famille de Tirésias apparaît donc très liée à la divination qui est d'ailleurs souvent héréditaire dans la mythologie grecque (voir les enfants d'Apollon, les Bakides).
Tirésias est aveugle. Les devins aveugles, dans les mythes
grecs, ne sont pas légion. Il faut surtout mentionner le thrace Phinée,
qui présente de troublantes analogies avec Tirésias.
Il existe trois Phinée. Celui qui nous intéresse est rattaché au cycle des Argonautes. Les variantes de sa légende ont été classées en trois catégories :
1. Phinée a péché contre les dieux, qui l'ont
affligé de cécité, et ont suscité contre lui les
Harpyies, qui ravissent et salissent ses aliments. Plus tard, il est sauvé
par les fils de Borée.
2. Les légendes du second groupe ne savent rien du salut de Phinée, et se bornent à dire que ce personnage, pour un crime commis contre ses propres enfants, est jugé, condamné, aveuglé et tué.
3. Phinée a été aveuglé pour un crime contre ses enfants. Il est torturé par les Harpyies, mais plus tard délivré par les Boréades [21].
Le premier groupe, qui contient les éléments les plus archaïques, nous intéresse au plus haut point. La nature de la faute varie d'une version à l'autre. Hésiode raconte, dans les Ehées, que Phinée a été aveuglé après avoir appris à Phrixos la route de la Colchide [22]. Dans le Catalogue, sa cécité lui a été infligée parce qu'il a préféré la longévité à la vue [23]. Apollonios de Rhodes le montre puni par Zeus :
C'est là, sur le rivage, que Phinée, fils d'Agénor, avait sa demeure, lui qui, de tous les hommes, eut à subir les pires maux à cause de l'art divinatoire que lui avait donné jadis le fils de Létô. Il n'éprouvait pas le moindre scrupule à révéler aux hommes exactement même la pensée de Zeus en personne. Aussi le dieu l'affligea-t-il d'une vieillesse interminable après lui avoir ravi la lumière des yeux [24].
Phinée est en outre sans cesse harcelé par les Harpyes
qui lui ravissaient sa nourriture ou la souillaient. Les Boréades qui
font partie de l'expédition des Argonautes le libéreront de ce
supplice. Apollodore mentionne parmi les causes de l'aveuglement de Tirésias
exactement la même chose : il a été aveuglé par les
dieux parce qu'il avait révélé leurs secrets aux hommes
[25]. Il met cette version avant les deux
autres, celle du bain et celle de la dispute, mais il ne cite pas sa source.
Les points communs entre Tirésias et Phinée sont : la cécité liée d'une certaine façon à la longévité et à la divination. En outre, Phinée renseigne aussi les voyageurs. Tous deux sont accusés d'avoir outrepassé leurs droits dans la révélation des desseins divins. Cependant, Tirésias ne subit pas une punition équivalente à celle que font subir les Harpyes à Phinée. Selon H.Grégoire,
Phinée est un génie bienfaisant pour les hommes en général, pour les voyageurs en particulier, un maître de la mantique et, en somme, une espèce de Prométhée, qui a préféré les hommes aux dieux, mais qu'un secours héroïque délivre à la fin de ses tourments [26].
Tirésias semble pratiquer principalement l'ornithomancie,
méthode divinatoire par excellence : les oiseaux évoluant dans
les airs apparaissent comme les messagers appropriés des volontés
divines. Il possède un observatoire à Thèbes. Sa cécité
n'est pas un obstacle car, d'une part, un jeune garçon ou sa fille lui
décrivent les présages et, d'autre part, il comprend le langage
des oiseaux.
L'acquisition de son don divinatoire semble lié à trois éléments, l'un est direct et les deux autres sont indirects. Ce sont toujours les dieux qui lui accordent le don prophétique ainsi que la longue vie : Zeus ou Athéna. La cécité précède ce don et provient d'une source différente : la trangression d'un interdit oral puni par Héra et la transgression d'un interdit visuel dans la scène du bain d'Athéna. On observe donc une dissociation entre ce qu'on pourrait appeler la clairvoyance, accompagnée par la perte de la vue, et la divination proprement dite. Athéna, dans le texte de Callimaque, insiste sur le fait que Tirésias a été puni pour avoir passé outre une vieille loi datant de l'époque de Cronos qui stipule que l'on ne peut voir l'un des immortels contre son vouloir. Elle-même, comme Zeus que Callimaque ne manque pas de mentionner, lui donne le don de divination. On pourrait imaginer que Callimaque, écrivant un hymne en l'honneur d'Athéna, a voulu soigner l'image de la déesse en lui retirant toute responsabilité dans l'aveuglement de Tirésias, mais la distribution des deux actions entre Zeus et Héra dans l'épisode parallèle nous incite à penser le contraire. Ces deux facultés sont en même temps dissociées et associées. Par clairvoyance, nous entendons un savoir d'une qualité supérieur, atemporel. Ce type de connaissance est liée à la cécité parce qu'elle se démarque de la vision commune. Oedipe, par exemple, se crève les yeux après avoir reçu la révélation de ce qu'il était. Elle fait suite à une expérience hors du commun: double transformation sexuelle, contemplation du corps d'Athéna. En même temps, connaissance et divination sont proches parce que la première englobe la seconde et que la seconde constitue le meilleur moyen de transmettre la première aux mortels.
Les deux éléments indirects sont les serpents et la présence d'une source d'eau. L'agression envers les serpents rappelle les combats contre un serpent monstrueux. Nous en citerons deux. Cadmos a tué le serpent-gardien de la source d'Arès et sema ses dents dans la terre. Il en poussa des hommes armés qui s'entretuèrent. Il n'en resta que cinq, les Spartes, qui furent les compagnons de Cadmos et dont descend Tirésias. Cadmos a dû ensuite servir durant huit ans comme esclave du dieu Arès. Enfin, il régna sur Troie. Apollon a abattu le serpent Python à Delphes, avec son arc, et s'appropria ensuite l'oracle de Thémis. A la suite de son meurtre, il dut se rendre dans la vallée du Tempé pour se purifier de son meurtre. Le serpent est un animal chtonien, lié à la divination, comme le montre l'exemple de Python.
L'eau joue un rôle important dans la divination. On peut le constater à Delphes, par exemple [27]. Une scholie à Euripide nous apprend que :
Castalie est une source de Delphes, où l'on baigne les vierges au service du dieu avant qu'elles prononcent l'oracle auprès du trépied [28].
Un texte de Lucien dit :
De même qu'on prétend qu'à Delphes la prophétesse, lorsqu'elle boit à la source sacrée, est aussitôt saisie de l'inspiration [29].
Il existe une seconde source à Delphes, Cassôtis,
qui se trouvait près du temple. Selon Pausanias, elle avait des vertus
oraculaires [30].
Tirésias évolue donc au moment de sa mésaventure, quelle que soit la forme qu'elle prenne, dans un contexte cohérent où des éléments liés à la divination sont réunis. En outre la dissociation des causes de l'aveuglement et du don de divination permet de faire une différence entre la divination proprement dite et la clairvoyance qui est une forme de connaissance supérieure à celle du commun.
Le complexe cécité-divination-longue-vie caractérise
Phinée et Tirésias. Peut-être nous apprendra-t-il quelque
chose sur leur origine. L'origine de Tirésias est un point important
pour valider ou infirmer une éventuelle diffusion ou survivance du chamanisme
dans la mythologie grecque. On peut la chercher du côté de l'idéologie
des Indo-européens, mise en évidence par G.Dumézil. A cet
égard, la personnalité du dieu scandinave Odhinn est éclairante.
Les similitudes qui existent entre le dieu nordique Odhinn et la figure de Tirésias sont troublantes. Odhinn est le roi du panthéon scandinave et sa personnalité a été étudiée par G.Dumézil [31], sous l'éclairage de la trifonctionnalité des Indo-européens.
Odhinn est borgne. Il a volontairement déposé son oeil dans la fontaine de Mîmir pour obtenir le don de divination. Un texte de l'Ynglinsaga nous en apprend plus sur Odhinn, malgré sa perpective historicisante :
6. Lorsque l'Odhinn des Ases vint avec les Dîar dans
les pays du nord, il est certain que ce sont eux qui y apportèrent et
enseignèrent les arts que les hommes exercèrent ensuite. Odhinn
était le plus distingué de tous et c'est de lui qu'ils apprirent
tous les arts et métiers, car il était le premier qui les connût,
et plus que tous les autres. Il faut dire aussi que, s'il était honoré
si haut, c'est pour la raison suivante : il était si beau, si noble de
visage, quand il siégeait parmi ses amis, que le coeur en riait à
chacun dans son corps. Mais s'il était en expédition guerrière,
alors il apparaissait terrible à ses ennemis. C'est qu'il avait l'art
de changer son apparence et sa forme à volonté. En outre il parlait
si bien et bellement que tous ceux qui l'écoutaient pensaient que seule
sa parole était vraie. Il exprimait tout en vers, comme il se fait encore
aujourd'hui dans l'art qu'on appelle poésie ...
Odhinn avait le pouvoir de rendre ses ennemis aveugles et sourds dans la bataille, ou comme paralysés de frayeur, et leurs armes ne coupaient pas plus que des bâtons. Ses hommes à lui, en revanche , allaient sans cuirasse, sauvages comme des loups ou des chiens. Ils mordaient leurs boucliers et ils étaient forts commes des ours ou des taureaux. Ils tuaient les hommes et ni le feu ni l'acier ne pouvaient rien leur faire. On appelaient cela "Berserksgangr".
7. Quand Odhinn voulait changer d'apparence, il laissait son corps à terre, comme endormi ou mort, et lui-même devenait un oiseau ou un animal sauvage, un poisson ou un serpent. Pour ses affaires ou celles des autres, il pouvait se rendre en un clin d'oeil dans les pays lointains. En outre, il pouvait, rien que par sa parole, éteindre le feu et calmer la mer et faire souffler les vents du côté où il voulait. Il avait un bateau, nommé Skîdhbladhnir, sur lequel il sillonnait la vaste mer et qu'il pouvait plier comme un mouchoir.
Il avait toujours près de lui la tête de Mîmir qui lui communiquait beaucoup de nouvelles des autres mondes. Parfois il évoquait des morts du sein de la terre ou s'asseyait sous des pendus. C'est pourquoi on l'appelait le chef des Esprits et le chef des Pendus. Il avait deux corbeaux qu'il avait dressé à parler. Ils volaient au loin sur les pays et lui rapportaient beaucoup d'informations.
Grâce à tout cela, il devint extraordinairement sage. Tous ces arts, il les enseigna par les runes ou par les chants qu'on appelle aujourd'hui galdrar, "chants magiques". Pour cela, les Ases étaient appelés "forgerons de galdrar".
Odhinn était expert dans un art qui donnait la plus grande puissance, qu'on appelle seidhr. Il l'exerçait lui-même et cela lui permettait de prophétiser le destin des hommes et les événements à venir, ainsi que donner aux hommes mort, malheur ou maladie. Enfin, grâce à lui, il pouvait ôter à un homme son intelligence et sa force et les donner à un autre. Mais cette forme de magie s'accompagne d'une telle effémination que les hommes (viri, Männer) avaient honte de la pratiquer. On l'enseignait aux prêtresses.
Odhinn savait où étaient enfouis tous les trésors. Il connaissait des chants par lesquels s'ouvraient devant lui la terre, les montagnes, les rochers, les tertres funéraires et, rien que par des formules, il savait bannir tout ce qui habite dedans; il entrait alors et y prenait ce qu'il voulait [32].
On a reconnu depuis longtemps des traits chamaniques chez Odhinn
[33]qui transparaissent dans ce texte :
l'art de la métamorphose en formes animales, le voyage instantané,
la nécromancie, le don de prophétie, la tête divinatoire
de Mîmir, l'iniation par la pendaison, les esprits auxiliaires sous la
forme de deux corbeaux apprivoisés et la magie seidhr. La magie seidhr
comporte certains éléments comme le costume, la transe de la sorcière,
etc.. Elle est plutôt centrée sur la divination. Ce type de magie
est intéressant par le lien qu'elle semble entretenir avec la bisexualité
: celui qui pratique la magie seidhr devient efféminé.
En résumé, Odhinn a perdu une partie de ses capacités visuelles afin de gagner le don de prophétie et, en outre, il pratique une magie essentiellement divinatoire qui présente un redoutable danger, celui de rendre efféminé. Tirésias, quant à lui, perd la vue et se voit offrir en échange le don de divination; il présente en outre des liens évidents avec la bisexualité. Tous deux présentent des analogies avec les chamanes. Il s'agit de savoir si ces analogies proviennent d'une période très ancienne, préhistorique, ou bien d'une influence plus récente dans le domaine germanique comme en Grèce.
Georges Dumézil a montré à travers toute
son oeuvre l'existence d'une idéologie commune à tous les peuples
indo-européens, parallèlement à la langue, reconnue depuis
longtemps. Il a eu l'idée de comparer non pas des noms, mais des fonctions.
Il mit ainsi en évidence la structure trifonctionnelle qui caractérise
les panthéons indo-européens et qui est devenu un modèle
classique.
Les dieux des indo-européens se rangent en trois catégories correspondant à trois fonctions fondamentales. La première fonction est celle de la souveraineté, avec deux aspects : magie et droit. Elle correspond aux dieux védiques Varuna et Mitra, aux rois romains Romulus et Numa Pompilius, aux dieux nordiques Odhinn et Tyr. La seconde fonction est celle des activités guerrières d'Indra en Inde, de Tullus Hostilius à Rome, de Thôrr en Scandinavie. La troisième fonction, enfin, réunit tout ce qui concerne l'abondance, la richesse, le plaisir, la beauté. Souvent il existe une forte opposition entre les deux premières fonctions et la troisième : la guerre des Ases et des Vanes dans la mythologie nordique en est l'illustration.
La trifonctionnalité décrite par G.Dumézil se retrouve dans des documents dispersés dans le temps et dans l'espace ainsi que dans des modes d'expressions différents : dans l'histoire des premiers rois de Rome, dans l'épopée indienne du Mahabharata, etc... En Grèce, la trifonctionnalité a disparu en tant que support essentiel de la mythologie ou du panthéon. Elle transparaît cependant ici et là, dans quelques épisodes mythologiques ou travers des personnalités divines, héroïques. L'exemple le plus célèbre est celui du jugement de Pâris. Trois déesses sont en compétition dans un concours de beauté. Elles correspondent chacune à une fonction indo-européenne : Héra est la souveraine, Athéna la guerrière et Aphrodite représente l'abondance, le plaisir. Toutes trois promettent un don qui découle de leur fonction:
Alexandre est juge devant le groupe des trois déesses. Pallas lui offrait d'aller conquérir la Grèce à la tête d'une armée phrygienne. Héra promit à Pâris le royaume d'Asie et les confins de l'Europe, s'il jugeait en sa faveur. Cypris, en vantant les merveilles de mon corps, promit de me donner à lui, si elle l'emportait sur les déesses dans le concours de beauté [34].
Evidemment Aphrodite l'emporta sur ses rivales. La troisième fonction qu'elle représente comprend, outre l'abondance, la beauté et la volupté.
G. Dumézil, dans Les dieux des Germains, a montré clairement qu'Odhinn correspondait à la première fonction, celle de la souveraineté dans son aspect magique. Odhinn règne en maître incontesté du panthéon nordique, à tel point que Tyr, qui représente la souveraineté juridique, est réduit à l'état de deus otiosus. Les pouvoirs d'Odhinn sont essentiellement magiques : lié de façon évidente à la guerre, il agit en paralysant les ennemis. Il est doué de la clairvoyance qui lui permet de mesurer les conséquences de certains événements comme la mort de Baldr :
Mais Odhinn souffrait le plus de ce malheur, parce qu'il mesurait mieux le dommage et la perte qu'était pour les Ases la mort de Baldr[35].
Son don de prophétie est lié à plusieurs
éléments : la perte volontaire de son oeil qu'il dépose
dans la source de Mîmir, la tête de ce même Mîmir qui
après avoir été coupée par les Vanes est apportée
à Odhinn qui la garde auprès de lui pour qu'elle puisse lui révéler
ce qui se passe dans les autres mondes et, enfin, la magie seidhr qui introduit
le thème de la bisexualité. Il est l'inventeur de la poésie
car, comme dans le monde gréco-romain, poésie et divination sont
étroitement liées. Le nom même d'Odhinn dérive d'un
mot vieux-scandinave, ôdhr, qui désigne aussi bien l'ivresse, l'excitation,
le génie poétique que le mouvement terrible de la mer, du feu,
de l'orage; adjectif, il désigne soit "violent, furieux", soit
"rapide [36].
Phinée, présente, comme nous l'avons vu, des simititudes avec Tirésias. La cécité frappe un autre être célèbre dans l'Antiquité : le poète quasi légendaire de l'Iliade et de l'Odyssée. Poésie et divination étant étroitement liées, l'infirmité d'Homère se rapproche peut-être de celle de Tirésias et de Phinée. Les Grecs ont dissocié ce qui ne faisait qu'un chez les Scandinaves, puisqu'Odhinn réunit en lui les souffles poétique et prophétique. Les Latins, eux, ont un seul nom pour désigner le devin et le poète: vates. Ces deux types d'inspiration se retrouvent ensemble chez le thrace Orphée. Cependant son mode divinatoire se rapproche plus de celui de Mîmir : après la mort d'Orphée, sa tête tranchée continuera à prononcer des oracles. Cela évoque le vase du peintre de Dolon et la tradition iconographique des têtes mantiques d'Orphée.
Les borgnes n'existent pas dans la pensée mythique grecque, si ce n'est sous la forme des Cyclopes. Cependant ces derniers sont nés avec un seul oeil et n'ont rien perdu. Cette cécité, particulière dans le contexte grec, s'explique donc comme le parallèle d'une infirmité quasi équivalente : la perte d'un oeil. Le manchot n'existe pas dans la mythologie grecque. Cependant Tirésias et Phinée sont liés à deux personnages dont l'infirmité ou l'anomalie se situe aux pieds. Oedipe a un nom qui signifie Pied Enflé, Jason apparaît à Pélias avec une seule sandale et c'est ce qui lui vaut d'aller chercher la Toison d'or.
Nous avons évoqué la possibilité d'une origine indo-européenne sans pouvoir la démontrer complètement : cela nécessite une enquête qui n'a pas sa place ici. Cependant un point doit encore retenir notre attention. Le motif du plaisir amoureux plus grand chez la femme que chez l'homme existe en Inde: Bhangasvana désire rester femme parce que la femme jouit plus. Or Tirésias donne la même réponse à Zeus et Héra. Quant à Pâris, il fait un choix identique en accordant la pomme à Aphrodite. Dans chaque cas, le choix se porte sur le plaisir, la beauté, qui appartiennent à la troisième fonction. L'épisode du bain d'Athéna est même cohérent car la métamorphose d'homme en femme est causée par Indra, dieu guerrier, donc de deuxième fonction, et ayant des rapports certains avec la bisexualité [37].
Nous avons exploré la littérature et l'iconographie antique de Tirésias ainsi que sa place dans le domaine de la divination en Grèce. Nous avons constaté, d'une part, chez Tirésias des affinités avec le chamanisme, dont le détail sera développé dans le chapitre suivant. D'autre part, ses liens avec l'idéologie indo-européenne, même si elles ne peuvent être démontrées dans le cadre de cet ouvrage, nous conduisent dans une aire culturelle différente. Les deux hypothèses, qui ne sont pas inconciliables, supposent un héritage, très ancien pour le chamanisme, plus récent pour l'idéologie indo-européenne. Nous tenons maintenant la question à laquelle il faut répondre. Faut-il supposer, avec M.Delcourt, que Tirésias est la survivance d'un très ancien chamanisme? Faut-il voir les traces de l'héritage indo-européen? Ou bien peut-on imaginer une influence plus tardive de peuples à chamanes, comme les Scythes, sur la personnalité de Tirésias à travers le modèle des Enarées ? Enfin, est-il possible d'envisager une parenté d'une autre nature : aux mêmes problèmes l'esprit humain aurait pu donner les mêmes réponses dans des endroits très éloignés. Nous pourrions nous trouver à ce moment devant un cas de convergence. Tirésias serait compatible avec le type du chamane parce que tous deux, dans leurs milieux respectifs, ont la même fonction. L. Brisson a parlé, dans le cas de Tirésias, de la médiation liée à sa bisexualité successive. Nous allons orienter nos recherches dans cette direction et essayer de voir quels sont les rapports, aussi bien dans le cas de Tirésias que chez les chamanes, entre la bisexualité et la divination, en espérant éclairer par ce biais le sens de la médiation.
1. Cicéron, La divination, trad. G.Freyburger, J.Scheid, Belles Lettres (La Roue à Livres), Paris, 1992, I, 18
2. L.Brisson, op.cit., 1976, p.29-31
3. Callimaque, Hymne V, 121-124, éd.et trad.E.Cahen, Belles Lettres, Paris, 1972
4. Sophocle, Antigone, 999-1004, éd.et trad.P.Masqueray, Belles Lettres, Paris, 1922
5. Ibid., v.1012
6. Euripide, Phéniciennes, v.848
7. Eschyle, Les Sept contre Thèbes, 24sqq, trad.P.Mazon, Belles Lettres, Paris, 1921
8. A.Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l'Antiquité, Leroux, Paris, 1879, t.1, p.144
9. Pausanias, IX, 16,1
10. S.Symeonoglou, The Oracles of Thebes, in La Béotie Antique, Paris, 1985, 155-158
11. RE, s.v.Manto
12. Sostrate, cité par Eustathe, Commentaire à l'Odyssée, X, 494
13. Fragmenta Hesiodea 275, trad, L.Brisson, op.cit.
14. Homère, Odyssée, XI, 249-250
15. Euripide, Phéniciennes, 834, 953; Sophocle, Oedipe-Roi, 297
16. Pausanias, VII, 3, 1
17. Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, III, 7,4
18. Pausanias, ibidem
19. Pomponius Mela, 1, 17
20. Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, III, 7, 7
21. H, Grégoire, Asklépios, Apollon Smintheus et Rudra, Etudes sur le dieu à la taupe et le dieu au rat dans la Grèce et dans l'Inde, Académie royale de Belgique, Classe des lettres et des sciences morales et politiques, Mémoires, t.45, fasc.1, Bruxelles, 1949
22. Fragmenta Hesiodea, n°157, ed.R.Merkelbach, M.L.West, Oxford, 1967
23. Ibid.
24. Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques, II, 178-184, éd.F.Vian, trad.E.Delage, Belles Lettres, Paris, 1974
25. Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, III, 6,7
26. H.Grégoire, op.cit., p.80
27. P.Amandry, La mantique apollinienne à Delphes , Paris, 1950, p.135-139
28. Schol.à Phéniciennes 222-224, citée par P.Amandry, op.cit., p.136
29. Lucien, Hermotinos, 60, cité par P.Amandry, op.cit., p.136
30. Pausanias, X,24,7
31. G. Dumézil, Les Dieux des Germains. Essai sur la formation de la religion scandinave, Paris, 1959
32. Yngligasaga, ch.6-7, cité par G.Dumézil, op.cit., pp.42-44
33. M. Eliade, Le chamanisme, Paris,19682, p.299-305
34. Euripide, Les Troyennes, v.924-931, éd. et trad. L. Parmentier et H. Grégoire, Belles Lettres, Paris, 1925
35. Gylfalginning, ch.35, cité par G. Dumézil, op.cit.,p.95
36. G.Dumézil, op. cit., p.56-57
37. G.Dumézil, Heur et malheur du guerrier, Paris, 1985, p.. Voir aussi le personnage d'Arjuna, guerrier par excellence et qui, lorsqu'il est serviteur chez le roi, devient professeur de danse efféminé. Le texte qui constitue un parallèle à la légende de Tirésias sera évoqué dans le chapitre Plaisir d'amour...