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Bøur
Bøur est un modèle réduit des Îles Féroé.
Accroché au flanc sud de l'île de Vágar, une des Iles Féroé, les pieds posés sur une plage de sable noir et le dos appuyé contre une ancienne coulée de lave refroidie depuis des millénaires, le village de Bøur semble endormi en ce début d'après-midi. Un gros torrent traverse le hameau en cascades avant de se jeter dans l'océan. La chute d'eau et le ressac enveloppent Bøur d'un grondement permanent.
Les toitures sont la plupart végétalisées d'herbe verte et les façades de bois sont brunes foncées, presque noires. Les constructions les plus récentes sont constituées d'un rez-de-chaussée en vilain béton et d'un étage en bois. L'habitat, les hangars et les remises sont de confection légère et l'atmosphère marine agressive dépose des traces qui sont régulièrement recouvertes de peinture. La saison des longues journées est fraîche, avec une température moyenne de 10° C, et celle des longues nuits est tempérée, avec un thermomètre qui oscille entre 3 et 4° C. Les maisons ne nécessitent donc qu'un petit chauffage; mais dans les intérieurs les plus confortables il fonctionne toute l'année.
Les routes répondent bien à une circulation automobile qui se fait intense aux heures de pointes sur les axes menant à la capitale Tórshavn. Ils ne sont que 50'000 à vivre et à se déplacer sur l'archipel; mais ils roulent. Une multitude de tunnels relient les principales îles et traversent les chaînes de montagnes. Les deux plus importants sont payants. On atteint les plus petites agglomérations par des routes étroites équipées d'élargissements pour croiser. Dans les tunnels à une voie, les véhicules sont prioritaires dans un sens; dans l'autre, ils doivent s'écarter dans les multiples refuges prévus à cet effet. Il convient de se montrer décidé et de ne s'arrêter qu'au dernier moment pour laisser croiser; sinon, c'est l'embouteillage et le concert des klaxons des habitués. Mais quand deux phares arrivent en face, il n'est pas aisé d'évaluer quand le moment est arrivé de s'écarter. Avec notre petit camping-car et une maîtrise acquise de la marche arrière aux rétroviseurs, nous y sommes allé dare-dare.
A fin mai la saison touristique n'a pas encore commencé, le temps maussade nous le rappelle tous les jours, les cafés et les campings encore fermés aussi. Pas âme qui vive à Bøur. Nous entrons dans la petite église du XIX ème siècle comme à l'intérieur d'une coque de bateau retournée. Elle est fraîchement repeinte de couleurs claires; ce qui la rend lumineuse malgré ses petites fenêtres. Un orgue est au centre de la galerie, des livres de cantiques sont rangés au pied de l'étroit escalier pour y grimper. Tout est propret. Un pasteur arrive prestement au volant d'une petite voiture bleue. Il doit courir d'une paroisse à l'autre en ce dimanche de l'Ascension. La cloche appelle en vain les désirés paroissiens. Nous n'en verrons que trois y répondre. Les autres continuent de s'affairer par un temps exceptionnellement sec à retourner en plaques des petits potagers pris sur les quelques pâtures en pente qui surplombent le village. Un sac de patates, un ou deux moutons et du poisson séché; c'est encore la subsistance de base des familles artisanes vivant de la terre et de la mer. Toutes ne profitent pas de la pêche industrielle, en mer ou en ferme piscicole, du tourisme ou de l'exploitation pétrolière.
L'âge des gens courbés sur leur carreau ou sous le poids d'un agneau nouveau-né porté à bout de bras ne trompe pas, les jeunes gens ne vivent plus à Bøur. Ils ne sont pas revenus du continent où ils ont été se former aux métiers d'aujourd'hui. Internet et le téléphone mobile ne suffisent pas à les fixer dans un charmant petit village qu'ils ont tout jeunes rêvé de quitter. Le football offre bien quelques débouchés aux plus sportifs. La plus petite capitale du monde assure tous les services des grandes métropoles; mais en un unique exemplaire. Et pour changer d'air et de paysage, que pouic.
Avides de grands espaces et chanceux de pouvoir les conquérir, nous aurons fait le tour de l'archipel en une semaine. Un mois aurait permis d'aller dans les coins les plus retirés, une année nous aurait permis d'apprendre un peu le féroïen; mais nous nous sommes vite sentis à l'étroit, d'autant plus que le camping sauvage est formellement interdit et que les campings autorisés sont peu nombreux et pour d'aucuns en construction.
Nous arrivons à Klaksvik où nous croisons un couple français qui nous fait savoir que le camping est encore en chantier et que l'office du tourisme les a dirigés vers le parc de la piscine municipale. Nous les rejoindrons après avoir assisté à des courses de barques à rame de six ou dix rameurs assis par paires et tenant chacun une rame. C'est jour de festival dans la baie abritant un important port de pêche de l'archipel et, chose exceptionnelle cette semaine, le soleil est de la partie. Une demie-douzaine d'immenses chalutiers russes relâchent devant de grands hangars. Ils semblent approvisionner la pêcherie industrielle féringienne. Celle-ci doit échapper au quotas fixés par l'Union Européenne, les Îles Féroé n'en font pas partie. Quelques enseignes écrites en caractères cyrilliques sont placardées au-dessus de l'entrée de bureaux commerciaux. Est-ce que les chalutiers russes rentrant au pays transportent autre chose que du poisson? Leur pays souffre toujours des sanctions économiques infligées par l'UE et les USA.
Demain nous embarquons pour l'Islande.
Tórshavn, le 28 mai 2017 / Renaud Tripet
Oyðin / Ave