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Les anciennes colonies françaises ont fourni à la littérature francophone un paysage nourri de mythologie locale, au même titre que les régions excentrées de France et francophones d'Europe. Voire davantage.
Il faut distinguer deux groupes. Les pays dotés dès l'origine d'une écriture ont surtout proposé aux savants des livres à traduire: l'Indochine, d'abord - avec, par exemple, les œuvres cambodgiennes dont Auguste Pavie a livré des versions -, mais aussi le Maghreb, avec l'épopée d'Antar, que Lamartine a révélée aux Français après ses voyages en Orient.
Sans doute, les traditions mythologiques populaires ont pu s'insérer dans des œuvres plus récentes, comme dans Le Gardien du feu de Pierre Rabhi, dont j'ai déjà parlé. Mais en ce qui concerne l'Afrique noire, le cas est plus général, car on y est passé directement d'une tradition orale à des écrits français - l'écriture ayant été enseignée en même temps que la langue du colon. C'est d'ailleurs, sur le plan pédagogique, une erreur profonde dictée essentiellement par des intérêts politiques, et il serait plus judicieux de passer d'abord par l'alphabétisation des langues locales, voire par l'invention d'écritures propres. Mais le fait n'en existe pas moins, et cela eut son effet positif: des traditions mythologiques africaines sont entrées de plain-pied dans la littérature francophone.
Je parlerai de deux livres qui à cet égard m'ont particulièrement marqué.
Le premier est l'épopée mandingue du héros Soundjata, rédigée et publiée en français par le Guinéen D. T. Niane. Elle évoque le fameux conquérant malien du treizième siècle qu'animait une force divine et qui est dans son pays devenu un grand empereur! Elle ressemble profondément à nos chansons de geste, quoique les griots la racontent ou l'aient encore racontée récemment, et la dimension spirituelle était assumée par l'assimilation du héros à l'être de l'hippopotame: c'était son totem, mais aussi sa puissance élémentaire, le dieu qui le guidait: il avait cette forme. Aujourd'hui encore on lui voue un culte, dans de nombreuses contrées.
Le second livre dont je veux parler, je l'ai trouvé à Yaoundé, au Cameroun, où je me suis rendu il y a quelques années, pour aller voir mon oncle Luc, qui y travaillait (et qui a aussi écrit plusieurs livres): il se nomme Au Pays des initiés, et est de Gabriel Mfomo, prêtre catholique camerounais qui y a rédigé en français des contes traditionnels venus à sa connaissance, et qui ont certainement nourri la sagesse qui l'a amené vers le sacrement de l'Église! Cela va plus loin, en profondeur, que les contes qu'on fait venir habituellement d'Afrique subsaharienne: s'y trouvent des êtres divins s'exprimant par la forme d'animaux étranges - et l'origine cachée et méconnue du Roman de Renart et des Fables de La Fontaine s'y trouve indirectement dévoilée: comme dans la religion de l'ancienne Égypte, les bêtes transmettent la sagesse divine; cela explique en profondeur pourquoi elles parlent, dans ces écrits. Dans la Bible, le serpent parle aussi: la source est probablement la même. Non pas que l'habitude narrative émane d'une quelconque et mystérieuse Tradition, mais d'un ressort enfoui de l'âme humaine, que même la psychanalyse ne saura saisir. C'est au-delà de sa perception limitée par l'approche rationaliste. C'est la strate de l'âme qui est liée à l'esprit de l'univers, je crois. Cela a du reste encore un rapport avec les Métamorphoses d'Ovide: les immortels s'y changent en animaux, apparaissant sous cette forme. De même, Soundjata, après sa mort, ne s'est-il pas changé en hippopotame cosmique, par la grâce du Très Haut?
Puisque j'ai parlé du Cameroun, j'aimerais saluer mon ami Jean-Martin Tchaptchet, Helvéto-Camerounais qui, dans La Marseillaise de mon enfance, évoque plaisamment les croyances qui avaient cours dans le pays de ses ancêtres: par exemple, les rois y rendaient invisibles les attaquants des équipes de football locales pour leur permettre de marquer plus aisément des buts! Un excellent livre, plein de poésie et d'ironie subtile et touchante, que celui de mon ami et confrère, président des Poètes de la Cité.
Et puisque nous sommes en Suisse, n'oublions pas la belle Anthologie nègre de Blaise Cendrars - un classique! Car Blaise Cendrars, qui était d'origine bernoise, était passionné par les fables exotiques; ce fut un grand homme; et son Anthologie, même si elle porte un adjectif aujourd'hui volontiers proscrit, est sublime. La mythologie y est mystérieuse, souvent inquiétante, oppressante, mais d'une beauté exceptionnelle.
L'Afrique a beaucoup apporté à la littérature de langue française, et Léopold Sédar Senghor l'a marqué également, en reprenant, surtout dans la première partie de sa carrière de poète, les traditions ancestrales du Sénégal, avec ses génies et ses esprits cachés. Il fut un poète exceptionnel, mêlant l'esprit français raffiné et l'inspiration africaine, et même s'il est moins élégant qu'Éluard ou Aragon, je le préfère, à cause de cela. Je suis en effet de ceux que passionne l'inspiration de l'Afrique francophone, car j'aime l'imaginaire sorti des profondeurs placé dans la langue française réglée et claire. Travail paradoxal, qui relève plus du génie que du simple talent, n'en déplaise à Paul Valéry.
Le Romantisme se passionnait pour les contes populaires qu'il disait sortis de l'inconscient humain, et s'il avait subsisté, il se passionnerait pour cette inspiration africaine en langue française. Or, je me sens totalement l'héritier du Romantisme, je l'avoue. Dans ce sens-là, de nouvelles mythologies, de nouvelle inspiration mythologique, autorisée aux poètes, voire aux philosophes, même sans titre sacerdotal officiel. La Savoie du dix-neuvième siècle tendait, de même, à laisser les poètes catholiques placer en français classique le merveilleux chrétien et celtique d'inspiration populaire et médiévale; et c'est ce qui fait que, quoique méconnue, sa littérature romantique fut pleine de grâce. Je sais qu'aux États-Unis, la mode est aux Francophone Studies, et qu'on entend par là surtout les Antilles et l'Afrique. Même si le ressort en est d'abord politique, il contient, en potentialité, la substance persistante du Romantisme.