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Les xénotransplantations brouillent la frontière entre l'homme et l'animal. Or, cette situation attire l'attention sur l'enjeu non pas tant de la dignité de l'homme, mais de la dignité de l'animal ! Lors d'un colloque qui a eu lieu à Lausanne, en mai 1999, dont les actes sont publiés sous le titre «la Dignité de l'animal», philosophes, médecins, biologistes, juristes, théologiens et autres éthiciens se sont exprimés sur cette question. Dans le monde anglo-saxon, cette préoccupation est loin d'être nouvelle et la réflexion est bien avancée. En revanche, ce livre comble un vide relatif dans le monde francophone en général et en Suisse romande en particulier. Mais il participe aussi d'un mouvement général. En France, la revue Le Débat,1 le mensuel Le Monde des Débats2 ont consacré des dossiers à des thèmes connexes, et de récents livres abordent aussi les enjeux du statut et du traitement de l'animal.3 Même symptôme en Belgique, où un récent colloque soulevait ces mêmes questions.4 Secrétaire du Département interfacultaire d'éthique de l'université de Lausanne et co-éditeur de «la Dignité de l'animal», Hugues Poltier analyse ce phénomène.D'où vient cette montée du débat en Suisse, en France comme en Belgique, sur la place de l'animal ?En partie, du développement de technologies telles que les xénotransplantations et les animaux transgéniques. Ce développement constitue l'arrière-plan du livre, dont une section est consacrée aux xénotransplantations. Plus largement, la question du statut de l'animal surgit en raison de l'influence de la philosophie anglo-saxonne sur la philosophie germanophone, qui elle-même influence la philosophie francophone.D'où vient cette différence d'intérêt entre les mondes anglophone et francophone sur ce thème ?La source fondamentale de cette différence est le spiritualisme français. Ce spiritualisme ne mène pas nécessairement à un dualisme strict entre le corps et l'esprit. Il affirme toutefois entre eux une différence qui fait que l'homme, en tant qu'il est esprit, sujet, liberté, ne peut être réduit à un animal. Dès lors, la comparaison est impossible : en tant qu'il n'est pas esprit, l'animal ne justifie pas que l'on s'interroge sur sa dignité. En revanche, depuis au moins Jeremy Bentham, les philosophes anglo-saxons voient dans la susceptibilité au plaisir et à la souffrance le critère pour jouir du statut d'objet moral. Dans cette perspective, l'homme est un objet moral, au même titre que les animaux supérieurs, en vertu du fait qu'il est pris dans cette fourchette du plaisir et de la souffrance. Cela ne signifie pas le déni de toute différence entre les humains et les animaux, mais l'affirmation que cette différence est moins de nature que de degré. De sorte que les penseurs anglo-saxons débattent depuis longtemps de la question, sinon de la dignité, en tout cas du droit des animaux.5 Dans cette tradition intellectuelle, l'homme ne jouit pas d'une dignité particulière. En corollaire, la question des droits des animaux y occupe une place importante. Or, petit à petit, cette tradition tend à occuper une position dominante dans les débats internationaux. Après être passée par le monde germanophone, elle gagne désormais le monde francophone, en particulier à la faveur de la philosophie analytique.Quelles autres sources du débat identifiez-vous ?Il y a aussi les mouvements de protection des animaux qui mettent une pression grandissante sur les chercheurs qui, en conséquence, ressentent un besoin accru de se légitimer.Dans la préface de «la Dignité de l'animal», vous écrivez : «la technoscience ne peut entretenir à la nature et aux êtres qui la composent qu'un rapport de type instrumental». Et si des limites doivent régir le rapport de la technoscience à la nature, poursuivez-vous, ces limites viendront «d'un regard autre qu'instrumental, qui ne soit pas enchâssé dans le projet d'arraisonnement de la nature qu'est fondamentalement la technique». Ce propos atteste qu'il se passe quelque chose de plus profond que l'influence de la philosophie anglo-saxonne sur la française pour interpréter les xénogreffes ou les animaux transgéniques ou que la simple réaction de scientifiques face à la pression de mouvements de protection des animaux : pouvez-vous dire de quoi il s'agit ?Ce passage que vous citez exprime une inquiétude très philosophique. Mais cette inquiétude est-elle partagée ? Je ne le crois pas. Ou très peu. Chez la plupart des défenseurs des animaux, il y a plutôt une vision de l'humanité qui abuse de son pouvoir technique. L'idée est que l'homme crée des outils et des biens qui augmentent son bien-être mais qui sont aussi susceptibles d'engendrer des dérapages de temps à autre. L'enjeu consiste alors à faire la part entre le bien inhérent à cette technique et les dérives auxquelles son usage peut donner lieu. C'est principalement cette préoccupation qui nourrit les débats actuels sur la dignité de l'animal. Mon sentiment est que cela a également été en majorité le cas dans le comité d'organisation du colloque et chez les auteurs du livre. Or, il faut distinguer cette préoccupation de ma propre préoccupation, que j'ai exprimée dans l'introduction du livre. Ma préoccupation s'inscrit dans la perspective qu'Heidegger a ouverte et que des auteurs comme Jeremy Rifkin ou Jacques Testart prolongent. A mes yeux, le rapport instrumental de la technique à la nature et aux êtres constitue le problème fondamental. Seuls deux auteurs de «la Dignité de l'animal», Elisabeth de Fontenay et, à un moindre égard, Brenda Almond, abordent les enjeux sous cet angle. Parmi les autres auteurs du livre, Antoine Goetschel, docteur en droit, fondateur et président de l'association pour l'animal en droit, par exemple, adopte une perspective militante du type «nos amis les animaux». Ses propos s'appliquent tout particulièrement aux animaux domestiques.On est loin de Heidegger !En effet ! Cette démarche consiste à considérer l'animal domestique comme un quasi-sujet. Il y a aussi des démarches très juridiques. Thomas Luchsinger, juriste également, inscrit strictement, avec une rigueur exemplaire, son discours dans l'orbite d'une interprétation du droit positif. A partir du moment où il est nécessaire de se doter de dispositions pour protéger les animaux, il se demande ce que le droit peut offrir. Il conclut qu'il faut d'abord s'attacher à appliquer avec plus de rigueur les lois qui existent plutôt que d'en ajouter d'autres.Outre à des philosophes, à des éthiciens, à des médecins, à des défenseurs des animaux et à des juristes, vous avez demandé à des scientifiques qui font des recherches sur des animaux d'intervenir. Or, les anthropologues des sciences estiment que pour comprendre ce qui se passe dans un laboratoire, il faut demander aux scientifiques d'expliquer comment ils utilisent leurs instruments pour accomplir leurs recherches. En revanche, il n'est pas très utile de leur demander d'interpréter leurs pratiques car, n'étant pas formés pour cela, ils ne sont pas compétents pour le faire. Pourquoi avez-vous demandé à des chercheurs d'intervenir sur cette question ?Les anthropologues des sciences ont sans doute raison ! Il reste que les chercheurs ressentent de plus en plus le besoin de légitimer leur pratique et que, de leur côté, les éthiciens, animés par le souci d'interdisciplinarité qui est leur lot, éprouvent également le besoin de se confronter à la parole des chercheurs. Il est toutefois frappant que, pour l'essentiel, le discours de légitimation des «expérimentateurs» reprenne le discours des responsables qui financent les projets de recherche : les retombées thérapeutiques justifient toujours la recherche en biologie. Il y a un mimétisme entre les chercheurs et leurs sponsors.Une question fondamentale !En partant des objets qui émanent de la recherche par exemple les xénogreffes ou, plus largement, l'animal de laboratoire l'éthique qui domine ne se fourvoie-t-elle pas ? N'est-elle pas en train, structurellement, de prendre les choses à l'envers ? Ne passe-t-elle pas à côté du rôle qu'elle devrait jouer dans la société contemporaine confrontée à ce que vous appelez la «technoscience» ? Son rôle ne devrait-il pas plutôt être de partir de la situation générale de la société pour y discerner les problèmes prioritaires, au plan éthique, que la recherche devrait contribuer à s'efforcer de résoudre, par exemple sur le développement durable ou sur le changement climatique ? Les éthiciens donnent l'impression de subir les questions qu'on leur pose au lieu de soumettre à la société celles qui leur semblent les plus fondamentales, les plus cruciales ou les plus urgentes auxquelles il faudrait apporter des réponses
Ces questions sont fondamentales. Elles soulèvent l'enjeu de savoir quelle est la juste position de l'éthique dans le débat contemporain. Faut-il partir des problèmes qui émergent ici où là, ou bien faut-il partir des grandes questions telles que le changement climatique et le développement durable ? Cette question étant aussi celle de la posture de l'éthicien, elle renvoie à des problématiques institutionnelles. Qu'est-ce qu'un «éthicien» ? Aujourd'hui, c'est quelqu'un qui est payé pour répondre à des questions limitées dans le cadre défini par l'institution dans laquelle il travaille. C'est donc quelqu'un qui est contraint à être parcellaire par nécessité professionnelle, parce qu'il doit, comme tout le monde, gagner son pain. On assiste ainsi, dans le champ de l'éthique, à un phénomène parallèle à ce qui se passe dans le champ scientifique : une tendance à la spécialisation. De ce fait, les éthiciens perdent leur sensibilité à prendre en charge les problèmes dans leur globalité. Le cadre institutionnel, qui pèse extrêmement lourd, les pousse à se borner à répondre à des questions très pointues. L'éthicien répond à une demande très largement unilatérale dans un champ bien spécifié. Un autre élément de réponse est que l'éthicien est débordé par ce qui se passe dans le champ des sciences. En général, il accuse du retard par rapport à des événements. Puis il est amené à prendre position. Je me situe ici dans l'ordre du constat qui rend compte du caractère réactif de l'éthique contemporaine. En même temps, on assiste au recul du politique ou à la difficulté de penser une politique à la hauteur des défis. Comment imposer politiquement, une fois qu'on y a pensé, le développement durable, par exemple ? De ce point de vue, il y a un scepticisme, un doute, une perplexité. D'autant que la préoccupation éthique, historiquement, a pris la place de la préoccupation politique. Lorsqu'on a cessé de croire à une possible révolution politique, à la possibilité de transformer la société à partir de l'action politique, l'éthique a pris le relais. Et ce passage du politique à l'éthique s'est traduit par un passage d'une prise en charge globale à une prise en charge locale.Bibliographie :1 N° 108, janvier-février 2000 ; n° 109, mars-avril 2000.2 Entre l'homme et l'animal : quelle frontière ? n° 26, juin 2001.3 Combes C, Guitton C. L'homme et l'animal. Paris : Pour la science/éditions Belin, 1999 ; Burgat F. avec la collaboration de Dantzer R. Les animaux d'élevage ont-ils droit au bien-être ? Paris : Coll. Un point sur..., INRA Editions, 2001.4 Entre l'homme et l'animal : une nouvelle alliance ? Colloque organisé par l'Université Notre-Dame de la Paix, Namur, Belgique, 9 et 10 mai 2001.5 Regan T, Singer P. Animal rights and human obligations. Englewood Cliffs, N.J. : Prentice-Hall, 1976 ; Regan T. The case for animal rights. Berkeley : University of California Press, 1983 ; Encyclopedia of animal rights and animal welfare, édité par M. Bekoff. Westport, Conn : Greenwood Press, 1998.