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À Cotonou, au Bénin, les 27 et 28 mai 2015, eut lieu un symposium sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique. Mon ami Jean-Martin Tchaptchet y participait. Son intervention s'appuyait sur le père de l'indépendance ghanéenne, Nkwame Krumah, qui pensait que l'Afrique a trois piliers naturels: l'animisme, le christianisme et l'Islam, et qu'ils peuvent vivre ensemble en harmonie.
Je suis allé au Cameroun et ai lu plusieurs ouvrages sur son histoire et ses traditions. Il m'a paru difficile d'établir un lien précis entre l'apport européen, d'inspiration chrétienne et rationaliste, et la tradition animiste. Cela se traduisait politiquement, puisque l'Occident a créé les États africains, délimité leurs frontières, tandis que le peuple africain s'était de lui-même organisé en différentes chefferies aux territoires modestes. Berlin, Paris, Londres avaient imposé de l'extérieur des formes globales, abstraites, et l'Afrique avait créé des formes locales, liées au sol, au terrain. En quelque sorte, le dieu théorique qui est partout s'opposait aux génies des lieux.
Or, de tous les livres que j'ai lus, celui qui l'exprime le mieux a précisément été écrit par Jean-Martin Tchapchet: c'est celui appelé La Marseillaise de mon enfance.
Cet émouvant récit montre de quelle façon, chez le jeune Jean-Martin, la culture du village s'opposait à celle qu'apportait le lycée français de Yaoundé. Dans la première, régnaient rites d'initiation et merveilleux: le roi de Bangangté rendait invisible l'attaquant de l'équipe de football locale pour lui permettre de marquer des buts contre les équipes voisines. Au lycée français, Jean-Martin apprenait un tas de choses qui pour lui ne correspondaient à rien, issues de programmes élaborés à Paris: c'était les fraises, la neige, toutes choses que Jean-Martin n'avait jamais vues. Il s'en est sorti en apprenant par cœur tout ce qu'on lui enseignait, sans chercher à comprendre; il a compris plus tard. On peut apprendre sans comprendre; c'est même indispensable, à un certain âge. Par la suite, on crée des liens entre les différents éléments de sa mémoire, et la lumière se fait. Le préjugé qui dit le contraire méconnaît un aspect fondamental de l'âme humaine.
Pour autant, il ne faut pas dérouter les élèves par un monde qu'ils ne connaissent pas: beaucoup réagissent mal, et développent un sentiment de rejet.
Mais quel lien Jean-Martin pouvait faire entre les deux cultures? Il n'en trouvait pas.
À vrai dire, le problème s'est déjà posé dans l'antiquité. Le poète chrétien Prudence (348-405) reprochait aux païens de croire au génie de Rome; il les accusait de mettre des divinités partout, d'accorder un destin même aux poutres!
Cependant, il avait, pour le soutenir, deux solides cannes. D'abord, son Christ s'appuyait sur un homme qui avait vécu quelques siècles auparavant dans l'Empire romain: il restait relativement concret; ce n'était pas encore le dieu abstrait du rationalisme - entité qui n'est plus même une personne, tant elle est intellectualisée. Ensuite, Prudence disait que même si le génie de Rome existait, il s'était rallié au Christ, et était heureux que Rome fût devenue chrétienne! Et c'est là que le génie du christianisme ancien apparaît.
Car au Moyen Âge, les génies des lieux sanctifiés furent assimilés aux anges: désormais, ils servaient le Christ. Les saints à leur tour furent désignés pour protéger les communautés paroissiales. Cela a certainement favorisé le féodalime et explique l'organisation du Saint-Empire romain germanique; mais c'est de là, aussi, qu'est issu le fédéralisme. Les communautés extérieures à l'ancien empire de Rome développèrent sourdement l'idée que leur génie était égal ou équivalent à celui de celle-ci. Et un ensemble cohérent s'est fait jour.
Il est donc possible de lier le génie des lieux à l'organisation globale: d'en faire un tout harmonieux. Il faut que l'ensemble parle, et que la cohérence entre l'être de l'ensemble et l'être des parties apparaisse. Mais il faut à mon sens que l'imagination peuple le fossé qui est entre les deux, par des figures en quelque sorte intermédiaires.
Jean-Martin Tchaptchet est poète: et qui mieux qu'un poète peut créer ce genre de figures? Cela peut être sa mission.