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ANOUK DERRON, WALTER FERRARI, LÉA LAVEAU, ANELA LEBIC, MARC-OLIVIER GIRARD*
On entend dire depuis quelques années que le populisme est une menace pour la démocratie. Il serait une forme de pathologie reflétant l’insatisfaction des citoyens face aux démocraties représentatives. Selon cette perspective, le peuple ne peut qu’être une masse informe, instrumentalisée et trompée par des leaders charismatiques. Cette vision négative du peuple est à l’origine de la plupart des définitions dépréciatives du populisme, qui servent à leur tour à discréditer les mouvements politiques qualifiés de «populistes».
L’opposition entre démocratie et populisme est pourtant étrange, à bien y réfléchir. Les deux termes reposent en effet sur une même référence au peuple et à ses capacités politiques, ce qui devrait plutôt conduire à les rapprocher qu’à les opposer. Avant de se demander si le populisme menace la démocratie, il faudrait donc peut-être interroger cette conception de la démocratie qui permet de l’opposer aussi radicalement au populisme.
Le politologue Pierre-André Taguieff a relevé avec raison que le populisme est un mot «utile et fourre-tout». Il a désigné un nombre très important de phénomènes dans son siècle et demi d’histoire, ce qui contraint à bien en délimiter les frontières pour pouvoir l’utiliser avec quelque précision aujourd’hui. Notre réflexion portera ici sur les expressions contemporaines du populisme, qui se multiplient dès la fin des années 1980 en Europe de l’Ouest, et non sur ses manifestations historiques (Russie, Etats-Unis, Amérique du Sud) pour lesquelles nous renvoyons au premier volet de cette série.
Il convient d’abord de lever une première ambiguïté. Le populisme peut tout aussi bien désigner, selon les différents auteurs qui ont travaillé à son sujet, un style politique, une idéologie ou des mouvements politiques. Yves Surel, un autre chercheur en science politique, assimile par exemple le populisme à un style, en le définissant comme «une dimension du registre discursif et normatif emprunté par les acteurs politiques». Le terme permet alors de désigner une stratégie de marketing électoral, et s’applique aussi bien à la gauche qu’à la droite. Il peut qualifier tout autant des partis traditionnels que des formations situées aux marges du système politique. Tous les candidats jouent en effet le jeu électoral et sont tentés d’user de la démagogie lors des campagnes politiques.
Aux côtés de cette définition purement discursive du populisme, qualifiant un style politique particulier, d’autres auteurs ont essayé de repérer les éléments constitutifs d’une idéologie proprement populiste. Il serait trop long de les détailler tous ici, mais deux éléments centraux dans les discours populistes nous intéressent plus particulièrement: la contestation du système représentatif et la remise en cause des médiations institutionnelles organisant la vie politique.
Les populistes veulent un rapport immédiat entre le peuple et le pouvoir, et c’est la raison pour laquelle ils s’opposent au système représentatif qui institue un rapport médiat, indirect, entre l’un et l’autre. Le régime représentatif tend à limiter le pouvoir du peuple, alors que le populisme vise au contraire à limiter le pouvoir des intermédiaires entre le peuple et les centres de pouvoir. La mise en place d’une démocratie plus directe et participative, un système qui permettrait aux citoyens de se prononcer sur l’élaboration des lois et la gestion des affaires politiques, fait toujours partie des programmes populistes. Initiatives populaires, référendums, possibilité de révoquer les élus sont proposés à cette fin. On peut d’ailleurs noter que la Suisse a servi et sert toujours de modèle à un nombre important de mouvements populistes. C’est ce qui fait dire à la chercheuse en théorie politique Margaret Canovan, dans un classique de l’analyse du populisme, que la Suisse est la seule véritable démocratie populiste du monde.
Le populisme peut enfin, troisième modèle de définition possible, désigner des mouvements politiques bien précis. A ce titre, les percées électorales de nombreux partis ultranationalistes dans plusieurs pays européens depuis les années 1980 accompagnent le retour du terme de populisme dans le vocabulaire politique contemporain. Ce retour est significatif pour identifier quelques-uns des éléments sur lesquels repose la disqualification des mouvements ou discours populistes, mais aussi pour mieux comprendre l’idée selon laquelle le populisme constituerait une menace pour la démocratie.
Qu’il s’agisse de la Lega Nord en Italie, de l’UDC en Suisse, du Front national en France, du Vlaams Belang en Belgique ou du PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas, tous ces partis ont été qualifiés à un moment ou à un autre de «populistes» et accusés de constituer des menaces contre la démocratie. Leurs programmes sont connus, et se ressemblent d’ailleurs largement. Ils sont centrés sur un protectionnisme économique et social, la critique de l’Union européenne, un nationalisme exacerbé sur fond de lutte contre l’immigration et contre l’insécurité censée en être la conséquence, et le rejet des élites et des médias. Bien qu’ils soient tous clairement situés à la droite de l’échiquier politique, sinon à l’extrême droite, il faut pourtant convenir qu’aucun de ces partis n’a tenté de s’emparer du pouvoir en sortant du jeu électoral classique. Bien au contraire, ce sont même leurs succès électoraux qui ont largement contribué à légitimer ces différentes formations depuis une vingtaine d’années.
Dans le cas de l’UDC, l’observation peut même être conduite plus loin puisque le parti fait un usage intensif de la démocratie directe depuis les années 1990, notamment au travers de nombreuses initiatives populaires. Les succès obtenus de cette manière lui ont permis de peser sur la politique fédérale et cantonale. Qu’il s’agisse d’un usage stratégique ou non ne change rien au fait qu’en Suisse, la «démocratie populiste» par excellence, celle-là même qui intéresse les partis populistes de toute l’Europe, la formation politique qui s’exprime aujourd’hui le plus souvent en faveur des institutions de la démocratie directe est elle-même taxée de populisme. La relative méfiance qui s’est emparée des autres partis à l’égard des mécanismes référendaires rend bien sûr le contraste encore plus saisissant, entraînant une identification de plus en plus forte entre démocratie directe et populisme dans le débat politique en Suisse.
Les conséquences d’une éventuelle accession de ces partis au pouvoir sont difficiles à évaluer, et varieraient assurément selon les situations nationales. Si l’UDC blochérienne a dans l’ensemble montré sa capacité d’intégration dans les institutions fédérales et cantonales (à la relative exception de la législature passée par Christoph Blocher lui-même au Conseil fédéral), tout comme la Lega Nord dans les différentes administrations Berlusconi ou le FPÖ au début des années 2000 en Autriche, il paraît clair que les conséquences seraient différentes si le FN gagnait les élections en France.
Quelles que soient les difficultés qu’il y a à anticiper les effets exacts d’une victoire des partis dits populistes et situés le plus à droite du spectre politique, il faut admettre d’une part que leurs programmes ne contiennent jamais l’abolition de la démocratie, la suspension des libertés individuelles ou la suppression du parlement, et d’autre part que les quelques exemples dont nous avons été témoins en Europe ces vingt dernières années ne permettent pas de conclure avec certitude que ces partis représentent la principale menace envers la démocratie.
Les succès actuels des populistes soulèvent de nombreuses questions, à la fois politiques et théoriques, mais ce que nous avons essayé de montrer ici, c’est qu’ils nous invitent à repenser profondément la démocratie. La distance qui s’établit entre le peuple et les gouvernants, ou entre les «représentés» et les «représentants», doit rester un sujet d’inquiétude central dans toute démocratie, tout comme la concentration des pouvoirs dans les mains d’une élite, fût-elle diverse et divisée. Que de pareilles questions soient aujourd’hui systématiquement écartées des interrogations politiques légitimes sous prétexte qu’elles relèveraient d’une dangereuse tentation populiste nous paraissent être un signe plus grave d’une crise de nos démocraties que ne le sont les différents succès électoraux des partis dits populistes.
Les propositions d’approfondissement de la démocratie sont nombreuses. La mise en place de conseils de délibération populaires pourrait par exemple permettre une plus grande participation des citoyens à la vie politique. Dans un autre domaine, des moyens susceptibles de garantir l’indépendance de la presse vis-à-vis des mondes politique et économique, ou un contrôle accru sur le financement des campagnes politiques, sont des éléments importants pour s’assurer de la nature démocratique d’un régime politique.
Le populisme ouvre donc un débat sur les modèles actuels de démocratie qui mérite certainement d’avoir lieu. Nous faisons l’hypothèse que son effet principal est plus sûrement un renouveau démocratique qu’une remise en question des fondements de la démocratie. Plus précisément, il ouvre un débat sur les conceptions de la démocratie, entre une version uniquement représentative, où les citoyens élisent des représentants censés parler et décider à leur place, et une version plus participative, où les citoyens se prononcent eux-mêmes et directement sur certains objets politiques.
Dès lors, la seule conception de la démocratie que le populisme menace véritablement est sa version strictement représentative, limitée à l’élection périodique des dirigeants ou, pour reprendre la définition fameuse de l’économiste Joseph Schumpeter, à la compétition des élites en vue d’obtenir les suffrages des citoyens. On peut cependant se demander si nos démocraties se limitent effectivement à cela, et si c’est le cas, s’il est légitime qu’elles s’en satisfassent.
* Etudiants à l’Université de Lausanne, travail de séminaire en science politique.
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Bibliographie:
Canovan, Margaret, Populism, New York, Harcourt Brace, 1981.
Taguieff Pierre-André, L’illusion populiste, Paris, Flammarion, 2007.
Surel Yves, «Berlusconi, leader populiste», in Chêne Jeanine et al., La tentation populiste au cœur de l’Europe, Paris, La Découverte, 2003, pp. 113-129.