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Love Affair (Leo McCarey, 1939) / An Affair to Remember (Leo McCarey, 1957)
Leo McCarey a réalisé deux versions du même film : Love Affair (1939) / An Affair to Remember (1957) (chacune traduite Elle et Lui). La seconde résonne jusque dans son titre comme une réminiscence de la première, déjà irréprochable. Toutes deux sont simplement belles à pleurer.
De refaire l’un de ses propres films était pour un cinéaste monnaie courante dans l’ancien Hollywood. Pouvait le justifier le passage du muet au parlant (Lubitsch, Comédiennes / Une Heure Près de Toi), la possibilité d’exporter un ancien fait d’arme pour un cinéaste émigré (Hitchcock, L’Homme Qui En Savait Trop UK/US). Les copies circulant de plus difficilement hors de leur période d’exploitation, de tourner un succès une seconde fois (souvent après une version noir et blanc en couleur) était encore la manière la plus commode de recapitaliser sur celui-ci. Leo McCarey a ainsi mis en scène une seconde fois Love Affair (1939), sous le titre revivaliste An Affair to Remember (1959), sur deux scripts consécutivement co-signés Delmer Daves.
An Affair to Remember suit peu ou prou le dialogue de Love Affair, qu’il agrémente de quelques nouvelles saillies d’esprit. Il dure cependant vingt minutes supplémentaires, témoignant de la différence de rythme entre des années trente véloces et des cinquante où l’action s’étire. Esthétiquement, le traitement diffère. Love Affair est un film sans le moindre bout de gras, dont la précision visuelle est maîtrisée aux angles par une certaine sécheresse, à la simplicité biblique. An Affair to Remember est en quelque sorte son enluminure, un souvenir enchanté. Cary Grant et Deborah Kerr, acteurs dont l’âge commence alors à se faire sentir, remplacent le couple Irene Dunne/Charles Boyer, qui avait lui-même déjà vécu. Alors en fin de carrière, McCarey signe un retour en arrière, une méditation mélancolique sur les occasions manquées, le vieillissement – avoir une vie et pas une autre, être cette personne et non pas cette somme de potentialités alternatives. Raconter de nouveau l’histoire de deux personnages qui, précisément, y demandent à revivre un moment passé.
Love Affair se place au contraire à la pointe de vitalité de McCarey, venant conclure une décennie où celui-ci a, juste auparavant, coup sur coup signé ses deux autres meilleures œuvres: Place aux Jeunes, Cette Sacrée Vérité. Le film dégage une forme de ferveur, décrit le sentiment amoureux comme une extase quasi-religieuse, non sans lien avec le catholicisme de l’auteur. Dialectique, il est aussi une critique de ce mouvement vers le haut – à contempler des rues le dernier étage de l’Empire State Building où lui l’attend, elle se ramasse le pare-brise d’une voiture brisant ses jambes. L’attente qu’elle et lui réalisent de leur côté des conditions d’existence qui leur permettra, une fois réunis, de maintenir leur niveau de vie coquettement surnommé Pink Champagne se voit dès lors compromis par un handicap qu’elle n’ose, en vue de leur frivolité partagée, lui demander d’affronter. Love Affair n’est pas aveugle, loin s’en faut, aux conditions matérielles et – spécialement – financières de survie d’une romance.
Michel (Charles Boyer), playboy désœuvré, embarque sur un paquebot pour New York, où l’attend l’héritière avec laquelle ses fiançailles font la une des tabloïds. Terry (Irene Dunne), ancienne chanteuse de cabaret rangée, y retourne pareillement vers une autre demande en mariage. De badinage en flirt ils finissent par se rencontrer sur un plan humain. Un écart de parcours leur permet, dans son effet révélateur, de s’apercevoir comme faits l’un pour l’autre. Mais comment bien vivre en renonçant tous deux à une certaine sécurité promise ? Ils se donnent six mois, elle pour réunir des fonds en reprenant la scène à Philadelphie, lui pour se remettre avec application à la peinture. Si elle et lui le désirent encore alors, rendez-vous est donné à jour et heure précis, au sommet de l’Empire State Building qu’ils aperçoivent de la proue du bateau. Mais elle étant victime d’un accident en chemin, c’est vainement que lui l’attend ce jour-là sous le toit du gratte-ciel. Il est malaisé de pointer ce qui permet au film sur un argument de mélo lacrymal d’éviter le pathos. Récit d’une amélioration mutuelle (renonçant à son dilettantisme lui s’accomplit en tant qu’artiste, abandonnant le show-business, elle se découvre un don altruiste) il esquive quant à cette maturation une posture moralisatrice. « Homme à femmes » et compagne jadis « de petite vertu » sont, sur ce plan, traités avec une stricte égalité (« There’s nothing wrong with him that a good woman couldn’t make right. »). Pointe dans l’amusement du metteur en scène un tempérament jouisseur irriguant son travail : « My father used to say “It’s a funny thing, but the things we like best are either illegal, immoral or fattening.“ »
Le style de McCarey est la clarté incarnée. Il repose sur la combinaison d’à-propos et de discrétion dont la rivale fait preuve au sortir d’une rencontre embarrassante au ballet. L’élégance du cinéaste consistant à ne pas diminuer les deux partis respectifs finalement laissés de côté. Une escale à l’île de Madère révèle, en une rencontre avec une aînée, sa capacité à rendre leur évidence émouvante à des scènes qui auraient tout pour virer au sirupeux le plus indigeste. Les passages chantés eux-mêmes tiennent, animés par un sens de la communauté. Il y a un miracle McCarey, dans le simple fait que ses films fonctionnent. Qu’ils ne craquent pas, comme les os de Terry se rompent par la faute de son inattention et de son impatience. McCarey est attentionné, patient. Son regard est alerte, vigilant.
Retour en piste, An Affair to Remember aurait pu perdre cette aptitude originelle. Après tout, ce feu sacré l’avait bien délaissé entre deux (les Bing Crosby cléricaux, le maccarthysme de My Son John… pas vraiment une sinécure). De cette éventuelle fatigue, le film fait un thème. Cary Grant allant finalement à la rencontre de Deborah Kerr lui infliger un dilemme du prisonnier (avant de comprendre son erreur quant aux raisons de son absence le jour de leurs retrouvailles planifiées) apparaît amer, singulièrement désabusé. Pour quelques minutes, il n’y croit plus. Sa désinvolture affectée laisse apparaître la lassitude de ceux n’ayant pas surmonté leur déception. Ce visage, McCarey le filme longuement. À une distance d’abord légèrement effrayée, puis, subrepticement compréhensive.
« Plus personne ne remonte les pistes de ski aujourd’hui et presque tout le monde se casse la jambe, mais peut-être est-il plus facile de se briser une jambe que de se briser le cœur, même si, dit-on, tout se casse de nos jours et s’il arrive que, par la suite, beaucoup sortent plus forts de ces fractures. » (Ernest Hemingway, Paris est une fête)