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L'ascension du Cotopaxi, une nuit au sommet
PAR EDWARD WHYMPER
Le nom de Whymper est si indissolublement lié à celui du Cervin, et la journée du 14 juillet 1865, que beaucoup d' alpinistes, ne sachant de lui que ce nom et cette date, ignorent que ce fils de peintre, brillamment doué pour les études et pour les sciences, dut, dès l' âge de 14 ans, « graver du bois » - le mot revient comme le leitmotiv de toutes les servitudes dans son journal- et travailler dans V atelier paternel.
Mais ses talents de dessinateur furent à l' origine de son destin. Un éditeur les remarqua et le chargea de rapporter, du Dauphiné et de Suisse, des illustrations des Alpes. On sait la suite jusqu' à la date fatale, jusqu' à la tragédie qu' on va célébrer... par des fêtes.
En 1879, Whymper entreprend un long voyage dans les Andes pour étudier le problème de l' adapta humaine à l' altitude. Il est accompagné de Jean-Antoine et Louis Carrel. Aventureuse entreprise au cours de laquelle, en sept mois, ils réussirent huit premières ascensions entre le Chimborazo ( 6310 m ) et le Sara-Urcu ( 4725 m ).
Rentré en Angleterre, Whymper écrit son nouveau livre Travels amongst the Great Andes of the Equator qui eut autant de succès que les Scrambles amongst the Alps, mais ne fut pas traduit en français, peut-être parce que le public français est moins curieux des antipodes que le public anglo-saxon qui y fut si longtemps chez lui, comme partout sur la planète.
Nous quittâmes Machachi pour le Cotopaxi le 14 février. Notre groupe se composait de Jean-Antoine, de Louis, de Mr. Perring, de six porteurs natifs de Machachi, de neuf mules, de trois arrieros et de deux moutons - une paire d' animaux disgracieux et sans charme qui manifestaient la plus grande répugnance à aller à la boucherie. Ils s' accroupissaient sur leur arrière-train et refusaient de bouger. Lorsque, avec infiniment de persuasion, nous les eûmes amenés à se lever, ils filèrent entre nos jambes et cherchèrent à nous renverser.
Nous avions l' intention de nous rendre directement jusqu' au Cotopaxi, mais un violent orage nous contraignit à chercher refuge à Pedregal, un petit hameau composé d' une ferme et d' un pâté de maisons, situé en terrain découvert au pied et au nord du Ruminahui. L' hacienda était entourée du traditionnel mur élevé, un portail monumental ouvrait sur la cour. A son extrémité se dressait une chapelle en ruine où nous fûmes invités à installer nos quartiers. A la nuit tombante, les cloches appelèrent à la prière les jeunes et les vieux qui traversèrent la lande en groupes de deux ou trois. Ils furent leurs propres officiants au cours de la cérémonie.
Au matin du 15 février, nous poursuivîmes notre route par la vallée du Rio Pita, à travers une région doucement vallonnée qui se fit de plus en plus désolée et stérile à mesure que nous nous rapprochions de la montagne. Nous arrivâmes bientôt dans la plaine de Limpiopongo, vaste espace presque plat et ligne de partage des eaux du Pita et du Cutuchi. Je trouvai là, en grand nombre, des coléoptères de belles dimensions, appartenant à la famille de notre hanneton, mais d' une espèce qui se révéla être encore inconnue de la science et qui parut à Mr. H. W. Bates assez différente de toutes les autres pour mériter de donner naissance à un nouveau genre ( Leucopeloea ). Cet insecte cherche apparemment à se tenir sur la tête. J' en ai vu des quantités dans cette position intéressante mais j' en ai vu bien davantage sur le dos, agitant les pattes, incapables de se retourner et d' autres encore morts dans cette fâcheuse posture. Dans la plaine et quelque distance du cône, je découvris une espèce 1 Tiré de Travels amongst the Great Andes of the Equador, John Murray, London, 1892.
voisine ( Platycoelia nigricauda ), longue de deux centimètres et demi environ, qui se révéla aussi être nouvelle. Mais les Colpodes, qui abondaient à des altitudes élevées dans les autres Andes de l' Equateur, et le Curculios à long nez qui fréquentent tant de régions à la limite des neiges, faisaient totalement défaut ici.
De nombreux conglomérats arrondis de lave scoriacée, dont la dimension variait de quelques centimètres à deux mètres environ, présentant l' aspect de bombes éjectées pendant les éruptions, étaient éparpillés dans la plaine et aux environs, perches au sommet des mondrains et répandus sur des pentes où ils n' avaient pu être transportés par l' eau, à une distance d' au moins 8 kilomètres du cratère. La plaine, toutefois, n' était pas ravinée et paraissait avoir presque entièrement échappé aux inondations qui avaient entraîné le cône en 1877. Cela était indubitablement du à la coulée de lave du Yanasache, la plus importante sur ce versant, qui avait partagé les flots et les avait dirigés sur la droite et sur la gauche. Nous nous dirigeâmes vers cette coulée, puis, la trouvant trop raboteuse pour nos mules, nous la contournâmes à la base à 4100 m et arrivâmes dans une vallée menant directement vers le sommet, et qui avait été comblée de cendres amoncelées sur son versant sud. Ce terrain, assez facile pour l' homme, se révéla fort pénible pour notre attelage et à 15 h. 50, parvenus à une altitude de 4612 m, nous trouvâmes un grossier ouvrage de perches, décidâmes d' y établir le camp et renvoyâmes tous nos animaux à Machachi. Découvrant une bouteille contenant un document, nous apprîmes bientôt que le hasard nous avait amenés à l' endroit où s' était arrêté Von Thiehnann.
Ce n' était pas l' endroit idéal pour établir un camp, car l' eau et le bois y faisaient défaut. Tandis que la moitié de mon équipe montait chercher de la neige, l' autre redescendait de quelque six cents mètres pour ramasser des broussailles, me laissant seul maître du camp, devant remplir à la fois les fonctions de cuisinier, de journaliste et de berger. L' un des moutons avait déjà été tué et quelques-uns de ses meilleurs morceaux attendaient dans nos marmites qu' on les fasse bouillir J' avais promis à mes gens, qu' ils trouveraient à leur retour un festin qui compenserait des jours de demi-famine. Mais lorsqu' ils furent partis, j' en vies à songer que je m' étais beaucoup engagé car le feu ne voulait pas brûler et, pour maintenir une flamme chétive, je devais rester étendu à plat ventre à souffler comme une forge. Puis la neige et la grêle se mirent à tomber, j' avais désagréablement froid aux pieds et abominablement chaud à la tête. Comme je faisais cette considération, j' entendis un bruit et découvris alors que le mouton qui n' avait pas été converti en ragoût s' était libéré de ses liens et se hâtait sur la pente. Je lui donnai la chasse, le rattrapai et lui fis un sermon au sujet de la vilenie qu' il y avait à tenter de s' enfuir. Le mouton eut inconstestablement un air bêlant, mais ne voulut remonter qu' au prix de basses flatteries et quand nous arrivâmes en haut, je m' aperçus que le mouton devenu ragoût s' était transformé en lave volcanique et avait quasiment éteint le feu. Le bouillon avait coulé sur la cendre, le feu était presque mort et la viande elle-même avait pris une affreuse apparence de bitume. Il ne m' avait jamais encore été donne de voir et je n' ai jamais revu depuis une matière aussi repoussante et je rougis presque en pensant aux procédés qu' il me fallut employer pour la rendre présentable. Mais tout est bien qui finit bien! Je fus prêt à temps et mes gens ne surent pas que j' avais en fait nettoyé la viande avec notre brosse à chaussures et essuyé les marmites avec un mouchoir de poche.
Notre camp était dressé sur les matériaux éjectés par le volcan, auxquels on donne ordinairement les noms de poussière, de sable, de cailloutis et de cendre. On appelle poussières les particules les plus ténues, sable et cailloutis les plus grossiers. Le mot cendres désigne le tout et c' est dans ce sens général que je l' ai utilisé ailleurs. Il est doublement sujet à caution du fait qu' il ne donne aucune idée exacte des dimensions et de la qualité des particules et suggère des notions erronées. Parlant de cendres, nous entendons généralement le résidu de quelque chose qui a été consume par le feu, et la couleur de cette matière - couleur de cendre - invite à maintenir l' expression. Mais son étude approfondie révèle qu' elle ne contient rien ou presque rien qui soit de la nature de la cendre. Elle est composée de fragments de roches et de minéraux. Les fragments rocheux sont souvent des éclats anguleux, tandis que le feldspath entre pour une large part dans les morceaux vitrifiés. Les poussières du Cotopaxi contiennent souvent des fragments de scories - écume de lave - et des particules magnétiques.
La poussière volcanique présente cette particularité fort gênante de pouvoir s' insinuer partout. L' extrême finesse des particules les plus ténues leur permet de s' infiltrer dans des endroits qui sembleraient impénétrables. Elle flotte dans l' air, tourbillonne et remplit des fentes abritées où elle se trouve désormais protégée du vent. Au contraire, celle qui tombe en terrain découvert est transportée de-ci delà par le moindre souffle et efface rapidement les traces d' éruptions récentes, les confondant avec celles des éruptions anciennes. Nous en avions les preuves tout près de notre camp. Dans tous les renfoncements rocheux de scories et dans tous les endroits abrités, un épais dépôt de poussière s' était forme, de caractère nettement granuleux, dans son aspect sinon dans sa composition, qui différait grandement des autres échantillons que j' avais prélevés. De l' épaisseur de la couche, on pouvait conclure que cette poussière avait été éjectée lors d' une éruption particulièrement violente et devait s' être répandue partout. Pourtant, nous n' en trouvâmes nulle part en dehors des trous et des endroits abrités où elle abondait. C' était toutefois une poussière assez grossière dont les particules prédominantes pesaient de 5 centigrammes à 12 grammes, les plus grandes mesurant un demi-centimètre de diamètre.
La nuit du 15 au 16 février se passa sans incidents. De temps en temps, les entrailles de la montagne émettaient quelques grondements et quelques bruits d' un timbre plus aigu qui rappelaient des claquements de portes dans n' importe quel corridor de pierre. La neige tomba plusieurs heures durant et au matin elle recouvrait notre tente et nos paquetages, bien qu' elle fondît rapidement sur le cône. Nous découvrîmes que c' était chose courante. Plusieurs centimètres de neige tombaient journellement, tenaient très peu de temps, nonobstant la température de fair qui descendait parfois jusqu' à -4° centigrades. La chaleur du cône la dissolvait rapidement, le sol poreux absorbait l' eau de fonte et la montagne fumait de la tête aux pieds, provoquant cette atmosphère vaporeuse dont j' ai déjà parlé.
Notre premier travail, le matin, était d' améliorer l' abri pour nos gens et d' opérer un tri parmi eux car nous avions trop de bouches à nourrir. Tous les hommes de Machachi furent avertis qu' ils pouvaient, à leur gré rentrer chez eux ou demeurer avec nous; ceux qui resteraient, recevraient, outre leur paie, une croix argentée. Le plus âgé de la troupe, Gregorio Albuja dit: « Si je n' avais pas cru à cela, je ne serais pas venu avec vous. Je resterai. » Puis, prenant la croix que je lui tendais, il la porta révérencieusement à ses lèvres et la passa à ses compagnons qui firent de même. Deux hommes encore furent d' accord de nous suivre, les autres s' en retournèrent.
Nous entreprîmes d' habiller ceux qui restaient selon nos idées à nous car le costume indigène répond aussi mal que possible aux nécessités imposées par la montagne. Il commence par un chapeau de paille qui a tôt fait de s' envoler et finit par des alpargatas, sandales suffisantes pour marcher sur des routes empoussiérées mais qui ne protègent nullement les pieds dans la neige et dans le rocher. Les ayant accoutrés avec le surplus de notre matériel, je les expédiai en direction du sommet sous la conduite de Jean-Antoine, charges d' une tente, d' une quantité de cordes, de provisions et autre matériel. Ils eurent une lutte incessante à mener contre les éléments. Les deux Equatoriens flanchèrent bientôt et tout le gros travail fut assumé, comme à l' ordinaire, par les Carrel. Le temps était effroyable. Il avait grêlé et neigé presque toute la journée, dans les intervalles le brouillard et un vent violent s' en étaient mêlés, accompagnés de tonnerre et d' éclairs.
Le 17 février, le mauvais temps se maintint. A l' aube, la température était de -2 degrés centigrades et elle était descendue de plusieurs degrés pendant la nuit. En revanche, nous n' entendîmes pas ces bruits, provenant de l' intérieur du cône, qui avaient été fréquents la veille. A sept heures du matin, le sommet apparut pour quelques instants, lâchant sans cesse de gros nuages de vapeur qui formaient des rouleaux au bord du cratère puis étaient balayés loin vers le nord. Les orages de grêle se répétaient et ici, comme plus tard lorsque nous eûmes dressé le camp au sommet, des éclairs grésillaient par intervalles, à une proximité inconfortable voire dangereuse, déchirant le ciel de façon inattendue et donnant l' impression que l' atmosphère était saturée d' électricité.
Lorsque nous pouvions travailler hors de la tente, nous explorions les alentours, mais notre butin fut plus maigre que sur aucune des montagnes où nous avions été. Les seuls êtres appartenant au règne animal qu' il nous fut donne de voir furent les coléoptères susmentionnés et une grenouille que l'on rencontre partout ( Phryniscusloevis, Gthr. ). Autour de notre camp et en dessous, des lichens recouvraient la lave, du genre Stereocaulon et Lecanora et, entre 4000 et 4500 mètres, croissait en abondance une valériane ( V. Bonplandiana, Wedd .) quelques pieds épars de gentianes en fleur ( G. foliosa, H. B. K. ) et deux composées ( Culcitium nivale? et Senecio humillimus, Sz.B.ip. ). Au-dessus du camp, je ne trouvai plus rien d' animal ni de végétal, hormis quelques touffes de mousses pelées ( à 4679 m ) qualifiées de façon suspecte de Weberamutans, Schimp. A part cela, tout ce qui pouvait pousser croissait dans les cendres, en était recouvert et n' avait plus qu' un aspect sale et malheureux.
Nous avions terminé nos préparatifs en vue d' aborder le sommet. Nous avions laissé .la tente dressée et bien approvisionnée pour le cas où nous devrions battre en retraite précipitamment Près du sommet, nous avions suffisamment de nourriture pour plusieurs jours, dussions-nous nous trouver pris en haut. Au matin du 18 février, il faisait exceptionnellement beau et l' extrême sommet du cône se trouva dégagé pendant plusieurs heures. J' envoyai en avant Jean-Antoine Carrel, accompagné de deux natifs. A 5 h. 20, je les suivis avec Louis, et à 6 heures nous les rattrapâmes à 5200 mètres environ. Nous avions une belle vue sur le Sincholagua ( 4988 m ), sur l' Antisana ( 5893 m ) et sur le Cayambe ( 5848 m ) et nous passâmes un long moment à les scruter à la longue-vue dans l' intention d' en faire l' ascension. L' Antisana, distante de 45 kilomètres environ, est orientée ENE; derrière elle, et s' élevant plus haut, se dressait à une altitude que j' estime avoir été de plus de 7000 m un amoncellement de cumulus. Je n' ai jamais entendu parler de cumulus s' élevant plus haut nulle part.
Par la route que nous suivions, l' ascension du Cotopaxi était une simple promenade. Je ne saurais mieux définir le chemin que nous avions pris qu' en disant que nous nous maintenions sur la crête de l' arête imprécise qui descend de façon presque continue du sommet vers le Mont Ruminahui. Nous n' avions point d' escalade à faire. Notre camp inférieur se trouvait à 2500 m du point le plus proche du cratère et nous nous étions élevés de 1300 m. Nous trouvâmes des névés isolés à partir de 4700 m et un peu plus haut nous pûmes poursuivre tout le temps dans la neige jusqu' à la pente où je me proposais d' établir le camp. Dans le but d' assurer à notre marche une progression régulière, nous nous encordâmes en file; ce procédé dépassa totalement la compréhension de nos natifs qui d' étonnés devinrent éberlués lorsque nous nous mîmes à tailler des marches dans la neige pour faciliter notre avance. Le caractère le plus intéressant que je remarquai dans cette section de la montagne fut l' existence de glaciers sur la partie supérieure du cône. Ils descendaient de chaque côté de nous et s' étiraient, par endroits, jusqu' à 150 mètres du sommet Mais ils étaient à ce point recou- verts de cendre qu' il était difficile de découvrir où ils commençaient et où ils finissaient. Pour cette même raison, il était impossible de les identifier à distance.
Ail heures du matin, nous arrivâmes au pied de la grande pente de cendres sur le versant ouest du sommet, qui mène tout droit à la lèvre du cratère. Ce fut la partie la plus raide et la plus pénible de notre montée. Les matériaux qui constituent cette pente sont éjectés chaque jour, à chaque heure même et ils s' amoncellent jusqu' à former l' angle maximum qui leur permet de tenir. Je sais expérimentalement que ces matériaux tiennent à un angle de 41 degrés, mais je crois que la pente n' atteignait pas plus de 37 degrés. Nous laissâmes notre chargement à son pied pendant le temps que nous poursuivions notre ascension et nous découvrîmes qu' ici ou là des coulées de glace assuraient à la masse une stabilité sans laquelle elle aurait glissé sous chacun de nos pas.
Nous nous hâtâmes aussi vite que nous le pouvions dans cette pente précaire et atteignîmes la crête ouest du pourtour du sommet à midi juste. Le cratère était presque plein de fumée et de vapeur qui, chassées par le vent, bouchaient la vue. Nous apercevions à peine le côté opposé et le fond nous était totalement cache. Toutefois, comme ces vapeurs étaient balayées tantôt d' un sens tantôt de l' autre, nous pûmes nous faire une assez bonne idée de la forme générale du cratère dont nous n' eûmes une vue d' ensemble qu' à la nuit.
Quelques instants après notre arrivée un rugissement venu des profondeurs nous apprit que l' animal ( c' est ainsi que Carrel appelait le volcan ) était bien vivant. Nous nous étions mis d' accord auparavant: au cas où il y aurait une éruption, chacun devait chercher un abri pour son compte et nous abandonnerions le matériel. Lorsque nous entendîmes ce rugissement, nos visages revêtirent simultanément une expression qui signifiait sauve-qui-peut, mais avant que nous ayons eu le temps de proférer un mot, nous fûmes enveloppés dans une nuée de vapeur fraîche et inoffensive. Nous décidâmes de nous arrêter là.
La première chose à considérer était l' installation de la tente. Nous fûmes unanimement d' accord pour trouver imprudent d' établir le camp au sommet de la pente, proche du bord - ou lèvre - du cratère, à cause du vent et des risques que faisait encourir la foudre; d' ailleurs, plus j' examinais la pente, moins elle me plaisait. Elle était nue, exposée, et glissait à la moindre provocation. Aussi Jean-Antoine et moi cherchâmes-nous un endroit plus favorable mais, après avoir tourné plusieurs heures durant pour examiner un quart du flanc du cratère, sans résultat, nous rejoignîmes les autres et nous mîmes tous à l' œuvre pour façonner une plate-forme dans la cendre. Ce travail se révéla long et difficile. Contrairement à la neige, elle ne gagnait pas en consistance à être battue ou piétinée, et plus nous ratissions notre plate-forme plus il en descendait d' en haut. Pour finir, elle fut rendue suffisamment sûre en creusant des tranchées dans la pente qui nous surplombait et en versant délicatement en dessous de nous des tonnes de cendres pour en consolider la base. Les cordes d' arrimage de la tente furent fixées à de gros blocs de lave, que nous dames transporter sur une grande distance, et enfouies dans la cendre. En plus des cordes habituelles, nous en fixâmes quatre autres et nous installâmes notre grande corde au point convenable le plus proche du bord du caractère, à quelque 75 mètres de nous, de manière à y être res par une main courante. Lorsque ce fut fait, nous renvoyâmes les natifs au camp de base et les Carrel et moi restâmes seuls.
Nous avions à peine mis au point nos préparatifs qu' une violente rafale se leva, menaçant de tout emporter. Pendant une heure, nous nous posâmes la question de savoir si notre abri résisterait à la tourmente. Mais la bourrasque s' apaisa aussi brusquement qu' elle s' était déclarée et, dès ce moment, nous ne fûmes plus guère tracassés par le vent. Pendant tout ce temps, nous avions encore une autre cause d' inquiétude. Une odeur de caoutchouc brûlé commençait à se répandre autour de nous et, posant ma main sur le sol de la tente, je découvris qu' elle était sur le point de fondre.
Place par terre, un thermomètre à maxima indiqua 43 degrés centigrades. Comme je n' avais pas du tout chaud aux pieds, je le posai à l' autre extrémité de la tente et il n' indiqua plus que 10 degrés centigrades, tandis qu' au milieu il monta à 22,5 degrés centigrades. Ces températures se maintinrent le temps de notre séjour. Au-dehors, même dans la journée, l' air était extrêmement froid et le minimum enregistré dans la nuit du 18 février par un thermomètre place à 1 m 20 au vent de la tente, fut de -10 degrés centigrades, la température la plus basse observée pendant tout notre voyage.
Lorsque le jour commença à tomber, nous nous intallâmes dans la tente et il est temps que je rappelle les raisons qui nous avaient amenés au sommet du Cotopaxi. Il y avait trois principales questions auxquelles je voulais trouver une réponse. 1° Eprouverions-nous, en gagnant de l' altitude, et faisant l' expérience d' une diminution de pression semblable à celle qui nous avait mis hors de combat au Chimborazo, les mêmes effets dont nous avions souffert sur ce sommet? 2° Ou bien sommes-nous à présent acclimatés à une pression de 40,6 cm? 3° Et dans le cas où nous serions effectivement habitués à cette basse pression, pourrions-nous rester pendant une période prolongée, soumis à une pression plus basse encore sans être réduits à l' inaction?
Pendant l' ascension, j' avais épié mes gens avec un mélange de curiosité et d' anxiété. Leur pas était plutôt lent mais se maintenait régulier. Entre 5480 m et 5790 m au-dessus du niveau de la mer, ils marchaient au rythme de 360 pas sans s' arrêter. Je ne remarquai rien d' anormal pendant l' ascen, ni au sommet, sauf le désir impérieux de s' asseoir qui s' emparait toujours de nous aux grandes altitudes et une tendance à respirer par la bouche. Toutefois, au Chimborazo, notre effondrement survint brutalement. Nous allions bien une heure, mal l' heure suivante. Les malaises nous prenaient, semble-t-il, sans être précédés de signes avant-coureurs. Tout à coup, nous étions accablés de maux de tête ( n' en ayant pas eu auparavant ), cherchant notre souffle, à demi asphyxiés. Les heures s' écoulèrent les unes après les autres, au sommet du Cotopaxi, sans que rien de pareil se produisît. Jean-Antoine se refusa à admettre une quelconque indisposition, Louis reconnut avoir un mal de tête assez violent et j' en avais un léger. C' était tout, à part cette lassitude qui, je le répète, s' abat toujours sur nous aux altitudes élevées. Au Chimborazo, nous avions tous été fiévreux. Même lorsque j' avais été à peu près remis, ma température était de 38 degrés centigrades, l' air étant à 9 degrés. Sur le Cotopaxi, elle ne dépassa pas 37 degrés. En résumé, pendant les 36 heures que nous passâmes au sommet du Cotopaxi, du 18 février à midi jusqu' à 14 heures le 19, nous n' eûmes aucune récurrence des symptômes les plus aigus qu' avait provoqués en nous la basse pression atmosphérique et nous ne ressentîmes point d' autres effets perceptibles que ceux dont je viens de parler.
Lorsque la nuit fut bien installée, nous montâmes voir l' intérieur du cratère. L' atmosphère était froide et sereine. Nous entendions les rugissements étouffés des jets de vapeur qui s' échap de temps à autre. Notre longue corde avait été fixe dans le double but de nous permettre de nous diriger dans l' obscurité d' une part et d' autre part de diminuer les chances de troubler l' équi de la pente de cendre. Je montai, en m' y tenant, prêt à toute éventualité dramatique, car les nuées de vapeur embrasées par-dessous signifiaient la présence du feu. J' avançai lentement, en rampant lorsque j' approchai de la lèvre, puis je me penchai avidement pour contempler l' inconnu, Carrel me retenant par les jambes.
Les vapeurs ne dissimulaient plus rien du vaste cratère bien qu' elles fussent poussées de-ci delà, comme auparavant. Nous vîmes un amphithéâtre de 700 m de diamètre du nord au sud, et de 500 m d' est en ouest, avec une crête rugueuse, irrégulière, dentelée et lézardée. Il était entouré d' escarpements, de précipices perpendiculaires et même surplombants, de pentes abruptes, quel- ques-unes enneigées et d' autres apparemment encroûtées de soufre. Des anfractuosités crachaient de la fumée, les flancs des fissures et des gouffres qui n' étaient pas à plus de la moitié du cratère étaient illuminés de rouge; il en allait de même sur tous les côtés et jusqu' au fond: précipices alternant avec des pentes, crevasses embrasées devenant de plus en plus nombreuses à mesure qu' elles étaient plus proches du fond. Tout en bas, probablement à 350 mètres en dessous de nous et vers le centre se dessinait un cercle grossier, ayant à peu près un dixième du diamètre du cratère. C' était la cheminée du volcan, le canal de communication avec les régions inférieures, remplie de lave incandescente sinon en fusion, rutilante et brillante, des flammes léchant sa surface et scintillant comme un feu de bois, éclairée par des langues de feu vacillantes qui jaillissaient des fissures des pentes environnantes.
Chaque demi-heure environ, le volcan soufflait régulièrement de la vapeur. Elle montait en jets extrêmement violents du fond du cratère et écumait par-dessus sa lèvre, nous enveloppant sans arrêt. Le bruit qu' elle faisait en s' échappant était à peu près le même que celui que fait un grand paquebot lorsqu' il rejette la sienne. Elle paraissait pure et nous ne vîmes aucune éjection, pourtant, au matin, notre tente était presque noire des dépôts dont elle était chargée. Ces échappements intermittents et violents de quantités relativement petites de vapeur se poursuivirent avec une régularité remarquable pendant notre séjour au sommet mais je ne puis en déduire qu' ils se produisent continuellement. Ils auraient difficilement pu gicler de la sorte lorsque nous avions vu, depuis le sommet de l' Hacienda Rosario, depuis notre camp du 17 février, et en bien d' autres occasions, des nuées de vapeur bouillonner doucement hors du cratère. Ceux qui m' ont précédé au Cotopaxi n' en parlent pas. Elles étaient évidemment de même nature, quoique moins puissantes, que celles que nous avions vu émettre par le Sangai quelques semaines auparavant. Je ne me sens pas à même de fournir une explication de ses bouffées violentes si l'on admet que la cheminée est remplie de lave liquide en fusion. Je présume, pour ma part, que la lave contenue dans le canal d' amenée au cratère, bien que d' une extrême chaleur, devait être en train de se refroidir et de s' assagir, fermant des fissures et emprisonnant la vapeur qui, comprimée, gagnait assez de force pour faire fi des obstacles et se soulageait passagèrement. J' imagine que le processus de tassement et de fermeture se répétait après chaque jet, jusqu' à ce qu' une explosion plus violente ait ménage ce qu' on pourrait appeler une cheminée libre. La vapeur pouvait, dès lors, jaillir sans entrave, de la façon que nous avions si fréquemment observée. Ces échappements ayant diminué la pression intérieure, je pense que le processus de fermeture se poursuivait plus activement et que la cheminée libre se trouvait parfois complètement obturée, donnant au volcan une apparence de tranquillité inusitée.
Au matin du 19, nous nous levâmes encore avant le jour et nous prîmes des mesures sur 180 mètres du versant ouest du cratère et déterminâmes les angles pour nous faire une idée de sa dimension. Je le photographiai et fis les dernières observations avec le baromètre à mesure pour déterminer son altitude. D' après les données que nous en tirâmes, son sommet semble s' élever à 5978 m au-dessus du niveau de la mer. En 1872/73, messieurs Reiss et Stübel ( par des mesures d' angles prises sur des bases mesurées barométriquement ) indiquent une altitude de 5943 m, d' après la même méthode; La Condamine, dans la première moitié du siècle passé, la fixe à 5750 m. Comme des erreurs considérables sont peu probables dans ces déterminations, il semble que le Cotopaxi ait sensiblement augmenté de hauteur au cours d' un siècle et demi.
Le moment de redescendre était à présent venu et à 11 h. 30 nos Equatoriens auraient dû remonter afin de nous aider à évacuer nos chargements. Toutefois, il faisait un temps épouvantable et ils préférèrentnous laisser le travail. Après avoir dépose nos ballots les plus volumineux au pied de la grande pente de cendre, nous descendîmes lourdement jusqu' au premier camp. Les pieds de Louis étaient encore vulnérables et il ne pouvait prendre part à la course que Jean-Antoine et moi menions tant bien que mal, mettant 110 minutes pour une dénivellation de 1300 m. Deux jours encore passèrent avant que les bêtes arrivent de Machachi pour le trajet de retour, et ce fut vers la fin de la journée du 21 que nous nous éloignâmes du Cotopaxi. La nuit était sombre et le chemin invisible, mais guides par les cloches nous atteignîmes le hameau et dressâmes, à nouveau, le camp à la chapelle de Pedregal.
Les derniers de mes natifs de Machachi retournèrent alors chez eux. Les autorités s' empressèrent de les interviewer, car ces pauvres niais nourrissaient l' idée fixe que nous cherchions de l' or.
- Racontez-nous, qu' ont fait? Et mes hommes de répondre:
- Le Docteur, vêtu comme un roi, allait d' un endroit à l' autre, regardant autour de lui; mais au bout d' un moment, le Senor Juan et le Senor Luis parurent avoir peur de lui car ils l' attachèrent avec une corde.
- Suffit de ces histoires! Dites-nous, ont-ils trouvé un trésor?
- Nous pensons que oui. Ils marchaient à quatre pattes pour le chercher et ils ont emballé ce qu' ils ont trouvé dans du papier et font emporté.
- Etait-ce de l' or?
- Nous n' en savons rien, mais c' était très lourd.
Bien qu' exact, le renseignement était susceptible d' induire en erreur. Le costume « royal » qui avait fait si grosse impression se composait d' un Ulster, d' une robe de chambre par-dessous, le tout couronné d' un suroît. Quant aux « trésors » que nous emportions, c' étaient des échantillons de la crête dentelée et des débris de la pente terminale.
Le Cotopaxi n' avait montré aucun signe de proche décrépitude et, pour bien des siècles à venir, il pourrait rester le plus haut volcan en activité du monde, à moins que les forces prisonnières ne trouvent un débouché plus commode, à travers des barrières offrant moins de résistance et alors le Sangai, le Tunguragua ou le Pichincha pourraient devenir le plus grand volcan de l' Equateur, tandis que le grand cône qui fut si souvent ébranlé de tonnerres souterrains, enseveli sous des glaciers plus grands que ceux du Cayambe ou d' Antisana, renverra l' écho du fracas des avalanches de glace. Son cratère disparaîtra et sur son sol raboteux et ses feux éteints, de doux flocons de neige élèveront un dôme majestueux plus haut que le Chimborazo.
Traduit de l' anglais par Henriette Guex-Rolle.