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La philosophe politique Hannah Arendt affirmait que de la passion du monde naît la passion de la pédagogie. Cette attitude peut être d’une grande aide à l’école. Procédons à une recherche de traces.
Lors d’un tri dans mes papiers, un article jauni m’est tombé dans les mains. C’est l’histoire du facteur tessinois Guerino Saglini. Toute sa vie, il avait travaillé pour la poste. A l’occasion de sa retraite, le «Neue Zürcher Zeitung» lui a demandé ce qui faisait un bon facteur. «Passion! Passion!», a répondu fermement M. Saglini. Il n’y a pas de jour où il s’en est allé travailler sans joie, a-t-il ajouté modestement.1
Dans la pratique, la façon
d’être détermine l’action
Les habitants de Biasca ont beaucoup apprécié le facteur Saglini. Il avait un mot gentil pour chacun d’entre eux, il leur tirait même son chapeau de facteur et leur souhaitait une joyeuse «buona giornata». Le secret de son œuvre réside peut-être dans cette simple phrase: «J’ai aimé ce travail.» Pendant 46 ans. Saglini, le facteur passionné, a impressionné par sa personne, sa façon d’être d’agir, de penser et par son langage.
«Dans la pratique, le «comment» détermine le «quoi». Le «comment» est plus fort que le «quoi». L’expression remonte à la penseuse politique Hannah Arendt. Saglini, le facteur par passion, distribuait des lettres et des journaux; c’était son travail, son quotidien. Mais il a eu un effet sur les habitants de Biasca avec sa façon d’être. Entre lui et ses clients postaux, il s’est donc construit une sorte de monde commun.
La forme constitue le contenu
«Le monde se situe entre les hommes», soulignait Hannah Arendt lorsqu’elle exprimait sa gratitude pour le prestigieux «Prix Lessing de la ville libre et hanséatique de Hambourg» en 1959.2 Et cet «entre», selon la philosophe, est décisif. C’est ici que se forme le monde commun de nombreuses personnes dans leur diversité et leur différence.
Et un monde commun se forme également dans la salle de classe – entre les enseignants et leurs élèves, dans l’interaction de différentes générations. C’est pourquoi cet «entre-deux» est si important – l’émotionnel, le relationnel, le dialogue. Il naît et existe dans la manière dont les adultes agissent, pensent et parlent et, ce faisant, touchent les jeunes. Pour le dire en termes démodés, on pourrait parler de modèle à moitié oublié. L’enseignement ne déploie pas ses effets en premier lieu à travers l’action – aussi fondamentale que cette action puisse être liée au contenu – mais plutôt à travers la façon d’être déjà mentionnée de la pensée et de l’action. La forme constitue le contenu. Cette primauté serait le principe de toute action pédagogique. Une telle loi fondamentale conduit à une culture qui dépasse la mentalité de la productivité.
L’action révèle la personne
Derrière l’action, derrière les choses et les matériaux, derrière les contenus, les méthodes et les aides pédagogiques, un enseignant peut littéralement se cacher. Mais derrière sa façon d’agir, personne ne peut reculer. L’action révèle la personne. Et c’est la personne qui déploie son influence dans la classe: par son engagement, sa passion pour le monde, son feu sacré pour la cause – et donc pour les élèves. L’enseignement dépend de manière décisive du facteur qu’une littérature précédente appelait «la personnalité de l’enseignant». Aujourd’hui, le politiquement correct interdit ce terme, mais il est toujours d’actualité. Les enseignants apportent leur personnalité dans la classe – et pas seulement leurs connaissances ou, comme on l’intitule aujourd’hui, leur «compétence professionnelle». Et c’est avec cette personnalité que les jeunes établissent une relation de confiance.
«Lorsqu’elle parlait de formes et de chiffres, ses joues brillaient et ses yeux étincelaient, comme lorsque l’on parle de la glace au chocolat aux enfants».3 C’est ainsi qu’une professionnelle se souvient de son institutrice pétillante. Des années plus tard, elle voit encore leurs yeux et leurs joues, ressent l’atmosphère et la joie d’apprendre, comme elle l’avoue ouvertement.
L’enseignant inspirant
comme médiateur de la lecture
Là, il y avait une institutrice au travail, passionnée par le monde de l’enseignement et donc par la pédagogie. Un deuxième exemple montre comment cette passion peut se manifester et ce qu’elle peut atteindre: amener les jeunes à lire et les attacher au livre comme média est l’une des tâches les plus urgentes et les plus responsables d’une bonne école aujourd’hui. La voie à suivre est celle d’une formation à la lecture guidée et cohérente et d’un enseignement littéraire inspirant. Le professeur Klaus Gattermeiersouligne l’importance de l’enseignant. Il forme des enseignants à l’université de Passau. Selon le chercheur allemand en lecture, ne se faisant pas d’illusions, cela dépend «uniquement des capacités et de l’enthousiasme de l’enseignant».4 Il a pu prouver son point de vue dans de nombreuses études empiriques.
Les enseignants, en tant que médiateurs essentiels de la lecture, travaillent par leur exemple et leur enthousiasme. C’est le «comment» qui mène à une compétence de lecture stable et vécue à travers l’action.
L’efficacité seule ne suffit pas
Guerino Saglini, facteur par passion, a pris une retraite anticipée. Pourquoi? Lors d’une réforme postale, un inspecteur de Berne l’a réprimandé. Il a utilisé un chronomètre pour enregistrer les étapes du travail de Saglini et mesurer l’efficacité de sa livraison. «Tirer son chapeau à tout le monde? C’est trop cher [pour la poste]», lui a dit l’inspecteur du siège de Berne. Saglini en a tiré les conséquences; il a quitté ses fonctions.
Il n’y a aucun moyen
de mesurer la façon d’être
Le fonctionnaire ne mesurait que le «quoi», le résultat. Le «comment» ne peut être quantifié. Tout bon enseignant sait combien ce «comment» est important, tout enseignant engagé a intériorisé ce «comment». Ce «comment» ne peut être mesuré, paramètre souvent oublié aujourd’hui. Selon le «Lehrplan 21» («le plan d’études 21»), chaque connaissance transmise à l’école devrait pouvoir être contrôlée et quantifiée comme une compétence. Les grilles de compétences formulent les effets de l’apprentissage; ils sont transférés dans un format testable et enregistrés à l’aide des méthodes de mesure de la recherche empirique en éducation. Il n’est pas rare que les résultats aboutissent à des classements.
L’administration a réduit Saglini à son efficacité et l’a donc déclassée par son action. Les enseignants sont dans une situation similaire; tel est l’avis du poète Peter Bichsel,lui-même enseignant. Les enseignants sont «depuis longtemps [...] devenus des fonctionnaires de l’éducation», regrette-t-il.5 Et de nombreux enseignants sont d’accord avec lui.•
1 «Ins Licht gerückt: 16 862 Tage für die Post», dans: Neue Zürcher Zeitung du 23/08/07
2 Kahl, Reinhard. Hannah Arendt zum 100. Geburtstag: Ihre Aktualität ist ungebrochen, dans: Die Welt du 10/10/06
3 Ellinger, Stephan; Brunner, Johannes. Alp-Traumlehrer. Von flüchtigen Fledermäusen und multikulturellen Frohnaturen. Studierende erinnern sich. Teilheim: Edition Gemma 2015, p. 75
4 Ebbinghaus, Uwe. «Nehmt die Schüler endlich ernst!», dans: Frankfurter Allgemeine Zeitung du 17/03/21
5 Bichsel, Peter. «Kinderarbeit im Bildungsvollzug», dans: même, Über das Wetter reden. Kolumnen 2012–2015. Francfort-sur-le-Main: Suhrkamp 2015, p. 33 et suivantes
Source: Journal 21du 25/03/21
(Traduction Horizons et débats)
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