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L'initiative populaire de BIEN pour un revenu de base inconditionnel suscite à gauche un fort intéressant débat, sur le fond -et rien que pour cela, les initiants ont droit à notre gratitude. Les positions sont contradictoires sans que l'on puisse attribuer à l'une ou l'autre aile (gauche ou droite) une position commune sur la question : des syndicalistes approuvent, d'autre refusent, la direction du PS s'abstient -et dans « Pages de Gauche », on dénonce l'initiative populaire de BIEN comme « funeste pour la protection sociale en Suisse », en reprochant aux initiants de ne pas vouloir transformer ou abolir le capitalisme, mais de permettre simplement de pouvoir « vivre à côté de lui sans en subir les pires contraintes » . Certes, mais ce reproche ne peut-il pas, sous une autre forme, être fait à toutes les conquêtes sociales de ces 150 dernières années, sans exception, de l'assurance-chômage à l'AVS en passant par les congés payés ?
Le travail, du silex deTonton Cro Magnon au téléphone portable de ses neveux
La gauche a érigé le « travail » comme l'antithèse du capital, lors même que celui-ci ne se constitue qu'en exploitant celui-là. Dès lors, ce qui lui paraît affaiblir la place du travail lui paraît aussi de nature à affaiblir ce qui combat le capital -mais c'est affaire de définition : ce que l'initiative pour un revenu de base affaiblirait, si elle était acceptée, n'est pas le travail, mais le salariat, c'est-à-dire un mode de rétribution du temps passé à travailler pour autrui, et à effectuer un travail dont on ne définit soi-même ni le contenu, ni la forme, ni le rythme. Le programme du Parti socialiste suisse, pourtant, s'approche d'assez près de la revendication d'un revenu minimum inconditionnel, en prônant le « regroupement de toutes les assurances destinées à compenser temporairement la perte de gain dans une seule assurance générale du revenu ». Tout est ici dans le « compenser temporairement » et dans la « perte de gain » : le référentiel reste, encore, le salaire. Mais il n'y a qu'un petit pas à faire pour que les socialistes admettent que l''« assurance générale du revenu » qu'ils prônent ne peut réellement, efficacement et clairement se traduire que par un « revenu de base inconditionnel ». Dont la revendication n'annule d'ailleurs pas celles, traditionnelles, de la gauche : la lutte pour des salaires décents, et pour un salaire minimum, pour des conditions de travail respectueuses de la dignité humaine, pour des temps de travail laissant un temps le plus large possible à la liberté individuelle (et collective) est une lutte contre l'exploitation du travail -du « travail lié » pour reprendre les termes du collectif "Adret", issu de la CFDT française des années septante, et pour qui deux heures de ce « travail lié » par jour suffirait à assurer la totalité des fonctions sociales utiles, si tout le monde (toutes celles et tous ceux qui, adultes, le peuvent) les effectuait. Mais cette lutte contre l'exploitation du travail, si elle ne part pas d'une définition claire, et critique, du travail lui-même, se mue facilement en une apologie du travail salarié et donc, en sa consécration comme une valeur fondamentale.
Or si le travail en tant que tel est, en effet, une valeur fondamentale, c'est en tant que ce mot désigne toute activité de transformation de la réalité donnée, du silex que taillait Tonton Cro Magnon au téléphone portable que fabriquent ses lointains neveux dans les usines chinoises. L'homo sapiens sapiens est un animal constamment actif -constamment « travailleur », donc. Mais son « travail » n'est pas majoritairement constitué de travail salarié : de la masse totale de travail effectué dans une société humaine, seule une petite partie est salarié : ni l'éducation des enfants, ni la tenue d'un « ménage », ni l'autoformation, ne le sont. En Suisse, comme ailleurs, la majorité du travail effectué n'est pas rémunéré (le volume du travail non rémunéré sur l'ensemble du travail socialement effectué dépasse de 20 % celui du volume de travail rémunéré -ces volumes étant mesurée en temps).
N'est salariée que la part du temps que l'on consacre un travail constitutif de profit et de pouvoir pour un autre que soi. Et cette part salariée du travail est constitutive à la fois du profit capitaliste, et des inégalités sociales. C'est donc cette part qu'il conviendrait de réduire s'il l'on veut réduire l'emprise du capital, et à plus forte raison si l'on veut se débarrasser du capitalisme. En s'attaquant au travail salarié par l'instauration d'un revenu minimum inconditionnel, on s'attaque à ce qui fonde le capitalisme : l'extraction de la plus-value. Restera ensuite à s'attaquer -ce qu'un revenu de base ne fait pas- à cet autre fondement du capitalisme : la propriété privée. Pour se donner la possibilité de construire en « dépassant le capitalisme » un système économique, social et politique fondé sur la propriété commune des moyens de production, orienté vers la satisfaction des besoins et la concrétisation des droits fondamentaux, organisé et géré démocratiquement, et laissant la part la plus grande à la libre détermination des activités individuelles et à la réappropriation du temps.
Le socialisme, donc...