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La culture de la betterave sucrière nécessite une utilisation massive de pesticides ainsi qu’une armada de machines. Depuis le pic de production en 2014, avec l’érosion des terres et la sécheresse causée par le réchauffement climatique, les rendements diminuent en Suisse et les agriculteur·rices peinent à joindre les deux bouts. Pourquoi la Confédération continue-t-elle de soutenir une production mortifère?1>RTS, 9.12.2021. Comme l’ont fait nos camarades de Chez Renart pour la betterave française2>RTS, 9.12.2021., un petit détour historique permet d’expliquer comment la technocratie a poussé le monde paysan dans les bras de la betterave sucrière.
Le sucre n’a pas toujours été un article de grande consommation. Inconnue au Moyen-Age, cette denrée était encore peu répandue en dehors de l’aristocratie et de la bourgeoisie au XIXe siècle. En Suisse, la consommation annuelle moyenne de sucre était de 3 kg par habitant en 1850, contre environ 40 kg aujourd’hui. De quelque 500 hectares consacrés à la betterave sucrière en 1900, on est passé à 5000 ha en 1950 puis à 20 000 ha ces dernières décennies.
C’est la colonisation qui permet une première augmentation de la consommation de sucre aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec l’introduction en Europe du thé des Indes orientales et du sucre de canne des colonies de la Barbade et de Jamaïque par la Compagnie britannique des Indes orientales.3>Die Republik, «Die süsse Macht», 8.01.22. Ce produit colonial-clé, cultivé principalement par des esclaves arraché·es à l’Afrique et ayant détruit de nombreux écosystèmes dans les Amériques, fut dans un premier temps réservé aux papilles des classes aisées, avant l’ouverture d’un nouveau marché généralisé s’étendant aux classes laborieuses. Le «doux» commerce a alors pu nourrir les appétits des capitalistes occidentaux.
Au cours du XIXe siècle, les indépendances et révoltes d’esclaves dans les Amériques, la fin de l’esclavagisme officiel et les guerres napoléoniennes induisent une diminution de la production de sucre de canne et une hausse des prix. Dès lors, des initiatives sont lancées en Europe et en Suisse pour créer une production indigène à partir de la betterave sucrière. Mais les premiers essais tentés au long du siècle4>Bâle (1811), Genève (1820), Herdern (1857), Hochdorf (1887) et Monthey (1895), d’après C.M. Merki, Sucre, Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), 25.02.2014. se sont presque tous soldés par des échecs. A Berne, seule la sucrerie d’Aarberg a survécu aux coûts élevés de l’énergie, à la compétition internationale et, surtout, au manque d’intérêt des agriculteur·rices pour la betterave – une plante fragile, difficile à cultiver, considérée comme peu rentable par les paysan·nes, encore aujourd’hui.
A la création de l’entreprise en 1898, 36 communes bernoises, vaudoises et fribourgeoises participèrent au capital-actions. Rencontrant dès ses débuts des difficultés de rentabilité – elle fera faillite après seulement dix ans – la sucrerie adresse des pétitions au Conseil fédéral pour obtenir de l’aide. Une première subvention de 500 000 francs, qui se voulait unique, lui est concédée en 1908 pour «les améliorations importantes qu’elle a déjà réalisées dans le domaine agricole […] et la mise en valeur de[s] terrains…»5>Message du Conseil fédéral, 17.12.1908.. Dans son message au Parlement, le Conseil fédéral soulignait également que l’entreprise avait été «fondée par des hommes désintéressés, qui avaient moins cherché à réaliser des bénéfices qu’à travailler avant tout au développement de la richesse publique et à l’avancement de l’agriculture […] et avait lutté avec succès depuis huit ans contre l’indifférence des agriculteurs…».
Une culture polluante et destructrice des sols
La sucrerie a en effet dû «initier [les paysans] à la culture en grand de la betterave». Cette nouvelle production agricole a ainsi été promue par le gouvernement et les technocrates pour les intérêts propres de la bourgeoisie; la paysannerie, elle, a dû se mettre au pas. Le soutien du gouvernement aux jeunes industries employant le sucre (Nestlé entre autres) l’a même amené à ordonner la constitution de «stocks de sucre se trouvant en mains des entreprises industrielles»6>VIe Rapport du Conseil fédéral sur les mesures prises en vertu de l’arrêté fédéral du 3 août 1914, 9.03.1917.. Ainsi, bien que fondée par une bourgeoisie et un gouvernement qui se disaient volontiers libéraux, les subsides font partie intégrante de la filière sucrière. Aujourd’hui encore, la betterave sucrière est subventionnée à hauteur de 2100 francs par hectare et par an, ce qui en fait l’une des plus fortement soutenues7>Contre 1000 francs pour le soja, les semences de graminées et légumineuses fourragères, OFAG, 11,01.2023..
Avec la Première Guerre mondiale, l’Etat et l’industrie se rendent compte que les politiques libérales ne garantissaient pas l’approvisionnement nécessaire à la production8>OFAE, déc. 2011.. Le Conseil fédéral, le Parlement et le haut commandement militaire s’interrogent alors sur la meilleure façon d’assurer l’approvisionnement en cas de guerre, ce qui inclut entre autres la sécurisation de la filière sucrière. Une planification aussi interventionniste qu’opaque est ainsi petit à petit mise en place. En 1937, les préparatifs aboutissent à la création d’une section de l’économie de guerre au sein du Département militaire, avec un délégué choisi par le Département de l’économie publique9>Bernard Degen, «Economie de guerre», DHS, 04.11.2008.. Puis, un an plus tard, faculté est donnée au gouvernement de procéder à des contrôles, prescrire des stocks obligatoires, effectuer des expropriations et obliger à l’extension des surfaces cultivées. Il en découle le fameux plan Wahlen, dont le but est d’étendre les cultures et d’augmenter la production agricole pour assurer l’approvisionnement durant la Seconde Guerre mondiale10>Albert Tanner, «Plan Wahlen», DHS, 7.01.2021.. Il aura aussi – et peut-être surtout – été une stratégie permettant la modernisation de l’agriculture, c’est-à-dire le passage d’une agriculture paysanne à une agriculture industrielle.
La constitution de réserves de sucre est officiellement actée par l’arrêté du Conseil fédéral du 16 novembre 194811>Arrêté du Conseil fédéral, 16.11.1948.. Ceci aura été un des résultats de la politique d’approvisionnement qui combine harmonieusement objectifs militaires et économiques. Puis, en 1963, la sucrerie de Frauenfeld est mise en service, devenant ainsi le second site de production de sucre en Suisse. C’est à ce moment que la production de sucre nationale prend son envol. Les deux raffineries fusionneront en 1997, avec la bénédiction de l’Etat, pour créer l’entreprise monopolistique Sucre Suisse SA.
Aujourd’hui, Vision Landwirtschaft – un groupe de professionnel·les du secteur agricole qui promeut une agriculture durable – dénonce le soutien de l’Etat à la production de la betterave, malgré ses conséquences écologiques avérées12>Felix Schläpfer, Vision Landwirtschaft, 16.08.2021.. En effet, cette culture est l’une des plus nécessiteuses en pesticides de synthèse, juste derrière la patate. Elle détient par exemple le triste record de la plus grande utilisation d’herbicides à l’hectare.
L’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) indiquait, lors des votations du 13 juin 2021 sur les initiatives sur l’eau potable et les pesticides, que «la culture de certaines plantes comme […] la betterave sucrière […] est difficile sans produits phytosanitaires de synthèse»13>OFAG, 14.06.2021.. Est-ce que difficile veut dire impossible? Non, car en 2022, sur nos sols helvétiques, la betterave bio – qui ne rime pas toujours avec écolo – a été cultivée sur 208 ha sur un total de 15 647 ha14>OFS, 9.05.2023.; ce qui représente un modeste 1,5%. De plus, peu de monde s’intéresse à l’état de santé de celles et ceux qui doivent utiliser les phytomortels pour gagner leur pain… Ces produits vendus par l’agrochimie sont des poisons. Les exploitant·es agricoles doivent ainsi s’en protéger en portant des «équipements de protection individuelle». La mort répandue par les pulvérisations nécessite la mise sous cloche des travailleur·ses agricoles.
La Fédération suisse des betteraviers, membre de l’Union suisse des paysans (USP) – une des associations économiques les plus puissantes de Suisse, qui promeut une agriculture industrielle –, se défend en disant que «les produits phytosanitaires ne peuvent être commercialisés qu’après homologation par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires.» La fédération insiste ainsi sur la complexité de cette homologation pour justifier leur utilisation, bien que les dégâts soient caractérisés. Selon elle, «la préoccupation majeure du moment pour les agriculteurs en lien avec les produits phytosanitaires est […] leur disparition. Depuis 2005, 208 matières actives ont été retirées», avec comme conséquence des rendements mis en péril par l’augmentation des ravageurs, des maladies ou des adventices [mauvaises herbes].
La culture de la betterave induit également un grand risque d’érosion et de perte de qualité des terres à cause de la faible couverture du sol sur une longue période. De plus, les «arracheuses de betteraves», qui comptent parmi les plus lourdes machines agricoles, favorisent le compactage du sol, son imperméabilisation et in fine la perte de fertilité.
Pour connaître plus précisément l’impact de la culture de la betterave sur les sols, nous avons contacté différents offices fédéraux: l’Office fédéral de l’environnement, l’OFAG et l’Agroscope. La réponse est sans appel: circulez, il n’y a rien à voir! En effet, ces instances spécialisées n’ont mené aucune étude sur le sujet.
L’Agroscope remarque simplement que «la culture de la betterave sucrière fait partie des pratiques agricoles qui sollicitent particulièrement le sol». Il faudrait, afin de «préserver la fertilité des sols», envisager une réduction du travail du sol, une fertilisation organique et d’autres pistes nécessitant des recherches en agronomie. C’est ainsi qu’une sainte alliance pour la culture de la betterave sucrière s’est mise en place en mars 2021 entre l’Agroscope, la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires, l’Institut de recherche de l’agriculture biologique, les stations phytosanitaires cantonales et le Centre betteravier suisse15>Revue UFA, 20.05.2022.. Le but est de purement et scientifiquement renforcer l’attractivité de la culture.
S’il y a une entreprise qui se lèche les babines devant la betterave, c’est bien Sucre Suisse SA. D’autant que le sucre est officiellement un bien de l’approvisionnement de base. Les réserves obligatoires couvrent les besoins durant trois mois, soit 55 000 tonnes de sucre stockées par des entreprises privées. Une belle manière de garantir des profits, comme le dirait l’entreprise en décrivant son sucre: «naturellement naturel».
Au cours de son exercice 2021-2022, la firme a transformé environ 1,67 million de tonnes de betteraves pour obtenir 210 000 tonnes de sucre. A quelles bouches est destiné tout ce sucre? Selon le dernier rapport de l’Office fédéral de la statistique sur ce sujet (chiffres de 2017): «85% du sucre produit en Suisse est destiné à l’industrie alimentaire et seuls 15% sont consommés comme ‘sucre de ménage’»16>OFS, 2020.. Des entreprises à l’appétit glouton telles que Rivella, Red Bull, Nestlé ou Lindt alimentent leurs profits avec l’or blanc de la betterave.
La betterave est une machine à sucre. Les problèmes liés à sa production ne représentent cependant qu’une face de la pièce. L’autre, c’est la consommation et son cortège de drames. Ce sera le sujet de la seconde partie de notre enquête17>A paraître dans le prochain numéro de Moins! et dans Le Courrier en janvier 2024, ndlr.. MOINS
Notes