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La grande force de la Savoie, sur le plan culturel, c'est sa littérature catholique. J'ose dire que ses auteurs catholiques sont supérieurs aux auteurs catholiques français: François de Sales, Joseph de Maistre, et même Jean-Pierre Veyrat, sont des écrivains à la fois catholiques et inspirés comme il n'y en eut pas en France.
Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs que les auteurs français en général. Mais le catholicisme savoisien, devant encore beaucoup au Saint-Empire romain germanique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Allemagne, était imaginatif, et n'avait pas la sécheresse qu'il a développée à Paris. Pour moi, c'est, plus ou moins consciemment, à cause de cette sécheresse que la vie culturelle en France s'est orientée différemment, et a préféré rejeter le catholicisme. Voltaire aimait le merveilleux: mais d'origine païenne. Bossuet aimait les grandes périodes imitées de Cicéron, qui ne contenaient pas de merveilleux. Bérulle voulait limiter à la seule figure de Jésus-Christ la voie mystique imaginative. François de Sales, lui, voulait l'étendre à l'ensemble du monde spirituel – anges, démons, paradis, enfer, saints célestes.
Comme l'a dit Vaugelas, son Traité de l'amour de Dieu était difficilement accessible parce qu'il réunissait deux qualités généralement opposées: la profonde piété, la grande érudition. Les âmes pieuses qui vénèrent les anges sont rarement capables de lire des ouvrages subtils; et l'acuité intellectuelle affecte de mépriser les images pieuses, préférant les idées pures. La force de la Savoie est qu'elle maintint longtemps la tendance ancienne à réunir ces deux pôles. Joseph de Maistre en est issu, et Jean-Pierre Veyrat.
Il me paraît nécessaire, quand on défend la tradition savoisienne, d'assumer cette qualité, ce trait d'un catholicisme qui sut demeurer vivant en liant la piété populaire et la philosophie des élites. Il y a quelque temps, j'ai participé au régionalisme local; mais j'ai dû m'en éloigner, car je me sentais isolé: le point de vue agnostique, issu pour moi de Paris, était dominant - et il n'avait à mes yeux guère de sens, car les écrivains savoyards de cette tendance n'avaient pas de qualités marquantes. Ils imitaient plus ou moins mal les Français, montrant peu de génie propre. Ils pouvaient certes être sympathiques: c'est le cas du fervent républicain François-Amédée Doppet, disciple de Rousseau, de Voltaire et de Mesmer; celui aussi du patriote démocrate Joseph Dessaix, qui suivait volontiers dans ses idées Victor Hugo, sans en avoir les capacités visionnaires. Les auteurs savoyards de cette veine n'étaient pas inspirés, au sens où ils n'inventaient rien: ils ne créaient pas de mondes qui leur fussent propres. Mieux les reconnaître est souhaitable, car ils avaient du talent, mais l'enjeu n'en est pas à mon avis majeur. Ce sont, quoi qu'on en pense théoriquement, les auteurs catholiques et royalistes qui y ont pris la littérature comme un tremplin vers le cosmos: certains, parmi eux, ont même osé parler des autres planètes, y placer des créatures étranges.
C'est la grande force de François de Sales d'avoir été regardé comme le meilleur auteur religieux moderne par C.S. Lewis, par exemple: on se souvient que cet auteur anglais a mêlé une imagination fabuleuse à la philosophie chrétienne. C'est par lui, par ce pieux évêque de Genève, que la culture de la Savoie peut être utilement défendue.