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Comme je l'ai écrit dans mon précédent billet sur ce Carnet de notes, une des difficultés pour l'utilitarisme consiste à définir ce qu'il faut maximiser, ce qu'est l'utilité (pour reprendre le terme de Bentham et Mill). En général, on définit l'utilité comme le bien-être (welfare), mais le débat porte alors sur comment définir le bien-être. Est-ce une notion subjective ou objectivement déterminable ? Et, question subsidiaire mais néanmoins pertinente, est-ce une notion objectivement déterminable au sein d'une culture ou d'un contexte x ?
Considérez la conception subjective de l'utilité par l'utilitariste Ludwig von Mises (L'Action Humaine, 1966, édition Institut Coppet, p.17.) :
« Le but ultime de l'action de l'homme est toujours la satisfaction d'un sien désir. Il n'y a pas d'étalon de grandeur de la satisfaction autre que les jugements de valeur individuels, lesquels diffèrent selon les individus divers, et pour un même individu d'un moment à l'autre. Ce qui fait qu'un homme se sent plus ou moins insatisfait de son état est établi par lui par référence à son propre vouloir et jugement, en fonction de ses évaluations personnelles et subjectives. Personne n'est en mesure de décréter ce qui rendrait plus heureux l'un de ses congénères. »
Un autre utilitariste, David Friedman, pointe fort justement il me semble qu'un observateur externe est tout de même capable de déterminer, grossièrement peut-être et non précisément, si l'utilité de x est maximisé ou pas dans tel ou tel cas - par comparaison de cas, de situations, d'options alternatives (The machinery of freedom, 1973, p.92.) :
“How can we say whether something which makes one person worse off and another better off produces a net increase in human happiness?
The answer, I believe, is that we may not be able to make such comparisons very well or describe clearly how we make them, but we still do it. When you decide to give ten dollars' worth of food and clothing to someone whose house has just burned down instead of sending a ten-dollar check as an unsolicited gift to a random millionaire, you are expressing an opinion about which of them values the money more. When you decide where to take your children for vacation, you are making a complicated judgment about whether their total happiness will be greater camping in a forest or wading on the seashore.
We cannot reduce the decision to a matter of precise calculation, but few of us doubt that the unhappiness A gets from the prick of a pin is less than the unhappiness B gets from being tortured to death.”
Qui pourrait refuser l'idée que la plupart des individus préfèrent une piqûre d'épingle qu'être torturé à mort ? Certes, cela implique que nous écartons un certain nombre d'individus de notre réflexion. Nous ne considérons que la plupart des individus, nous écartons notamment les individus mentalement dérangés (Foucault y trouverait-il à redire ?). Ce n'est donc pas une solution idéale (s'appliquant à tous les individus sans exception), parfaite, mais une solution qui semble néanmoins raisonnable.
Amartya Sen propose une approche qui permet de préciser nos définitions de ce que pourrait être le bien-être (Debra Satz, Voluntary Slavery and the Limits of the Market, Law & Ethics of Human Rights, Volume 3, Issue 1, Article 5, Labor rights in the era of globalization, 2009) :
« Alternatively, one could move away from the assumption that preference satisfaction is the correct measure of welfare. On Amartya Sen’s view, for example, there are certain basic functionings—“beings and doings”—that an individual needs to achieve a certain quality of life. These basic functionings include nourishment, literacy, life expectancy, satisfying work, and the ability to appear in public without shame. Well-being or quality of life or welfare does not consist exclusively in a person’s level of subjective preference satisfaction but is primarily a matter of the objectively defined functionings that she actually achieves. Sen designates a person’s “capability set” as the set of functionings that are really, that is, effectively open to her. If we accept Sen’s view, we might try to rank alternative equilibria in terms of the important functionings that they actually make open to people, including such considerations as whether the contracting parties live at the mercy of their creditors. »
Si l'on peut évidemment débattre de la validité des définitions de Sen, elles sont un bon exemple de comment approcher/résoudre le problème de la détermination de ce qu'est le bien-être.