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27/05/2007
Au bord de ma rivière, samedi, je me suis rendu. La canne est montée. Reste le choix de l'artificielle à fixer à l'extrémité du bas de ligne. Quelles sont les proies les plus probables?
Les éclosions d'éphémères, comme celles de trichoptères, sont rares. Alors, aidé d'un petit filet, je tente de retenir quelques nymphes emportées par le courant. Des beatis, en très petit nombre, me décident à fixer une imitation d'émergente de cette espèce d'éphémère.
Quelques lancers d'échauffement avant de m'engager dans une exploration systématique qui ne tardera pas à être escortée des premières gouttes de bruine. Ne m'étant pas équipé pour la pluie, je me tourne vers Carex, mon chien, comme pour lui demander ce qu'il en pense. L'eau, sous toutes ses formes, ne lui pose aucun problème. Les battements de sa queue témoignent de sa philosophie: chaque instant vaut la peine d'être vécu.
Je m'assois à coté de lui et ensemble, nous regardons tomber ces gouttes d'eau. En atteignant la surface de la rivière, les gouttes émettent un léger "plik" et, issues de l'impact, de nombreuses gouttelettes tentent de remonter. C'est peine perdue. L'effort est par trop important et le nuage qui les a portées est bien haut. Alors, elles retombent en formant une onde comme pour ne pas s'être laissées tomber inutilement. Elles sont de plus en plus nombreuses et, comme le quidam perdu dans la foule lors d'une manifestation, il n'est plus possible de les distinguer isolément.
D'un regard oblique, je regarde le ciel et ces nuages d'où nous viennent toutes ses gouttes d'eau. Une pensée me traverse: mais avant le nuage ou étaient elles, quelles mers, quels lacs, quelles rivières ou quels fleuves, sur ou sous la terre, où se sont elles déjà promenées?Y a-t-il une de ces gouttes qui est déjà passée par là?
Ah, si j'étais en mesure de les comprendre. Elles qui ont vu apparaître les premières bactéries, ont assisté à l'apparition des premiers poissons, vu les premiers insectes prendre leur envol. Les dinosaures aussi ont connu les bienfaits rafraîchissants d'une ondée estivale ou les brûlures douloureuses d'une averse glacée. Grâce à ce liquide céleste, tous les êtres vivants, les végétaux, animaux de toutes sortes, y compris les hommes, peuvent se développer. Je suis là à regarder tomber ces gouttes qui me font rêver.
La différence entre la goutte d'eau et notre quidam perdu dans la foule est que si l'un disparaissait, la vie continuerait alors que pour l'autre, ce serait la fin!
20/05/2007
Depuis samedi, la pêche de l'ombre est ouverte, avec la possibilité d'utiliser les larves comme amorce, quelles soient naturelles ou artificielles.
Ceci me renvoie à ce samedi 19 mai 1951, jour tant attendu où mon père me permet de l'accompagner à la pêche. Arrivés au Gros Chêne, nous ne nous dirigeons pas vers les roseaux. Pourtant, je suis fièrement mon père. Nous allons vers l'aval, pénétrons la partie boisée, une vraie jungle. Il faut enjamber, se glisser sous ou se faufiler entre les troncs et les branches. Le sol est doux. On s'enfonce rapidement en de nombreux endroits. Je dois assurer chacun de mes pas sinon je risque de m'embourber et ne pourrai me dégager qu'à grand' peine.
Après quelques minutes, nous arrivons vers une prise d'eau qui alimente un canal de grossissement de truites. L'entrée du canal est marquée par des colonnes de granite sur lesquelles des grilles prennent appui. Là, mon père pénètre dans l'eau jusqu'à mi-cuisse. Il relève ses manches, sort d'une de ses poches une boîte métallique, un réceptacle que chaque pêcheur conserve précieusement pour y placer les amorces. Une pression au centre du couvercle le libère et on le place sous la boîte. Elle est prête à recevoir ses hôtes.
Ces boîtes ne jonchent pas encore le sol, ll faut les acheter et dans les magasins de pêche on les recharge car nous sommes en 1951 et nous ne nous doutons pas qu'un jour, ces boîtes seront en plastique, comprises dans le prix et abandonnées sur place, souillant le bord des rivières.
Fin prêt, mon père plonge sa main droite dans l'eau qui vient taquiner sa manche roulée au haut du bras. Lentement, sa main remonte. Elle est pleine de petits cylindres de ravier. Ils sont déposés dans la boîte. La main replonge dans l'eau pour en sortir un petit bouquet de mousse qui rejoint les petits cylindres.
Je ne pense pas demander ce que c'est, trop fasciné par ce milieu magique, mes narines reçoivent des odeurs nouvelles, agréables, étranges comme tout ce que l'on ne connaît pas. Mes sens sont tellement sollicités, le bien-être ressenti est si intense que je n'entends pas mon père m'appeler. Il réitère ses appels et, finalement, je l'entends me dire: "mais à quoi tu penses? Toujours dans la lune hein"?!
De sa boîte, mon père sort un de ces cylindres, le rompt et en sort une larve au corps jaune claire, sur sa tête noire sont fixées six pattes. "Tu vois, ce sont des vers d'eau".
Des années plus tard, j'apprendrai que le vers d'eau est un nom vernaculaire. Ces larves appartiennent à l'ordre des trichoptères ou phryganes. Chaque pierre en est couverte, les lieux privilégiés pour en récolter sont les piles de ponts. Aujourd'hui je trouve que leur nombre a terriblement diminué et il ne sont pas les seuls: d'autres espèces ont même disparu.
N'oublions pas que ces petites bêtes, trop souvent méconnues, sont la nourriture des poissons, elles sont indicatrices de l'état de santé de nos rivières.
13/05/2007
Une grande partie de mon enfance s'est passée dans les environs immédiats de la Versoix. Le Gros chêne fut l'un de ces lieux privilégiés où l'on forme ses racines. Il était là pour freiner les ardeurs du soleil et il n'avait pas son pareil lorsque le ciel éclatait en sanglots. Il était aussi le témoin de mes joies comme de mes peines et gardait un oeil bien veillant lorsque, appelé par l'eau, je le quittais.
En voyant mon père, chaussé de ses bottes partir la canne à la main et se faire avaler par les roseaux, je ne m'inquiétais pas car le chêne veillait.
Le soir, assis autour d'un feu, les discussions entre pêcheurs allaient bon train. Bouche ouverte je buvais ces aventures, impatient de les vivre, émerveillé par les astuces développées pour leurrer les truites, surpris par la taille que pouvait atteindre les poissons manqués. La soirée s'égrainait ainsi jusqu'au moment où les discussions se fondaient en mélodie lointaine, que ma vue se perdait parmi les étoiles avant que je m'abandonne dans les bras de Morphée, toujours sous la bonne garde du Gros Chêne.
Un matin, le chêne était à terre. Il a été abattu. La section du tronc était saine, elle y dévoilait l'âge de ce magnifique arbre. Il est resté là, couché quelques printemps. Plus tard, un sapin est venu le remplacer. Aujourd'hui encore je ne comprends pas la raison de cette mise à mort.
Le Gros Chêne n'est plus en mesure de partager les aventures vécues en sa compagnie tel ce matin de d'avril où la canne à pêche paternelle, pincée dans les rayons du vélo, me sert de balançoire. Il avait bien dû s'amuser en me voyant me prendre pour un indien, un maillet de bois à la main, exécuter une danse avec un lâcher du dit maillet au beau milieu d'une assiette. Il ne s'est pas ri de moi, voyant le petit indien partir en sanglots suite au bris de l'assiette au petits cochons roses. Il a dû rire sous cape le jour où, allant renouveler l'eau de la boille, j'ai laissé repartir les truites.
Le Gros Chêne est toujours dans mon cœur.
03/05/2007
Le déplacement de l'ombre projeté par l'érable qui accueille mon dos est significative du temps qui s'est écoulé à observer cette truite chassant des nymphes sur le fond. Rien ne lui échappe; que la proie se présente sur sa droite, sur sa gauche, face à elle. Même une proie qui n'est pas en ligne directe de sa vision, sera repérée dans le miroir. Il semble que rien ne puisse l'interrompre.
Soudain, un pêcheur bondit sur la berge. Comme un éclair, voilà la truite cachée. Notre pêcheur effectue quelques lancers. La cuillère qu'il lance habilement envoie des éclats de lumière tous azimuts. Son exploration est méthodique. Pas une touche. On croirait le radier sans vie. Le pêcheur se retourne et me lance un "t'a fait quéqu'chose?". Sans me laisser le temps de répondre, il poursuit: "ça fait chier. Y a plus rien. Y mettent plus rien. La pollution et ces oiseaux, ils bouffent tout".
Encore tout émerveillé par la truite de tout à l'heure, ma seule réponse est un laconique "mh…mh ouais, c'est plus comme avant". Ne recevant pas d'écho corroborant ses dires, c'est par un bref salut que le pêcheur, bredouille, prend congé.
Espérant revoir la truite, je guette, immobile comme le héron, la zone de chasse et les alentours immédiats.
C'est alors que, du fond de ma mémoire, remontent à la surface les images du passé, semblables à ces larves d'hexapodes. Je revois ce gros chêne sous lequel, tout petit enfant, je fais la sieste de laquelle je me réveille, l'esprit aventurier avivé. C'est en rampant que je parcours moins d'un arpent et découvre la Versoix. Les cris d'angoisse de ma mère me freinent.
A cet instant, je ne perçois pas encore cette relation qui me lie déjà à cette rivière.