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Voilà un homme nourri de la Bible. Voilà un homme qui craint et croit. J'entends par là qu'il est hanté et qu'il est plus important d'être hanté que d'être en paix, car nos paix, à bien y regarder, sont de fausses paix, des paix de compromission, qu'elles soient conclues avec le monde ou avec Dieu.
S'il n'était pas hanté, Jacques Chessex n'écrirait pas. Il n'écrit, au fond, que pour les idiots, et pour les muets, ceux dont la gorge est nouée et qui ne parlent qu'avec leurs mains. Les justes, les saints n'ont pas besoin de littérature. N'ayant plus de moi, ou si peu, sans cesse ils proclament la gloire de Dieu.
Justement, l'un de ces justes vient de mourir, un de ces hommes dont la Bible dit que la vie fut droite devant le Seigneur (ce terme de juste a chez les protestants un sens qu'un catholique ne saurait traduire). C'était son voisin. Ils habitaient le même village du Gros de Vaud. Le narrateur ne met d'ailleurs nullement en doute la justice de ce juste.
Chessex, lui, n'est pas un juste. C'est un pécheur qui écrit, et qui, écrivant, a l'air de se confesser. Que confesse-t-il d'ailleurs ? Pas des péchés clairs et précis, mais des hantises, des obsessions, des souvenirs, peut-être des remords, tandis qu'il assiste au service funèbre de son voisin le juste : tout un marécage grouillant de choses à demi avortées, tuf qui nourrit sa littérature.
Chessex est le continuateur de Ramuz en terre vaudoise. Mais le mal de Ramuz n'est pas celui de Chessex. Ramuz prend des distances vis-à-vis du mal. C'est un bourgeois qui a planté son chevalet dans les monts du Valais et qui peint une civilisation archaïque, paysanne et religieuse en train de disparaître et pour laquelle il éprouve une vive sympathie ; tandis que le mal chez Chessex est son mal personnel, le mal dont il est infesté et qu'il communique autour de lui. Et ce mal, il peut d'autant mieux l'exprimer qu'il aime le bien, la vertu et cette droite et fière innocence qui étaient le partage de celui qui vient de mourir et dont le pasteur fait le panégyrique devant les fidèles rassemblés dans le temple, en cette chaude après-midi d'été, tandis qu'à l'extérieur un idiot hurle dans le cimetière comme un de ces possédés dont les Evangiles sont remplis et que Jésus guérissait.
Il n'y a pas à dire : là où l'homme n'a pas à se battre contre Dieu, le diable et la chair, il n'y a tout simplement plus de littérature possible et peut-être plus du tout d'humanité. Le sexe et la mort, la chair et le néant : le remords de n'avoir pas trouvé les mots pour empêcher un jeune homme de vingt ans qui avait lu ses livres de se donner la mort en se jetant du haut d'un pont. Et dans ce grand ciel bleu et vide, le Dieu de la Bible et de Calvin, et tout en bas, dans la grasse campagne, le troupeau de ses créatures, tirées par lui de la poussière et vouées à y retourner.
Voilà ce qui constitue le monde de Jacques Chessex et que son court roman, intitulé Hosanna, restitue merveilleusement.