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Contestations alpines
Contestations alpines ( Fin )
rPar L. Spiro
Battus à la Jungfrau, les semeurs de doutes allaient se rattraper au Finsteraarhorn. En 1812 Rudolf Meyer continuant le rôle de pionnier dans la grande aventure alpine, venait de tenter l' ascension de la cime souveraine des Alpes bernoises; dans son ignorance des lieux, il avait suivi une des voies d' accès les plus aériennes, la plus malaisée aussi, la splendide arête qui s' élève du Rothornsattel. La caravane au grand complet atteignit le point 3902 qu' on devait plus tard appeler le Pic Meyer, mais la rude grimpée avait épuisé Meyer au point qu' il dut renoncer à poursuivre et laisser l' hon de fouler le sommet à trois de ses guides qui continuèrent l' ascen jusqu' au point culminant; du moins ils l' affirmèrent à leur voyageur qui les crut d' autant mieux qu' il les avait constamment suivis du regard. Heureuse de sa réussite, la troupe redescendit dans la vallée, ne se doutant guère de la tempête qu' allait soulever le récit de l' aventureuse expédition. En vérité, ça ne traîna guère, en un temps incroyablement court il se forma dans les cercles alpins de l' époque, très fermés d' ailleurs, deux courants d' opinion diamétralement opposés: les guides ont atteint le sommet, affirmaient les uns; ce sont des imposteurs, déclaraient les autres, ils n' ont grimpé qu' un ressaut de l' arête. D' année en année, la querelle se poursuivit, enflée d' arguments nouveaux et passionnés; sans doute, le grand public n' affichait en cette matière qu' une attention médiocre, mais les dialecticiens de l' alpinisme n' en discutaient que plus âprement, empoignés par l' idée qu' il restait peut-être, en cette région reculée, une splendide conquête à faire. En 1829, les guides de Hugi gravirent le Finsteraarhorn par la voie qu' ont suivie depuis des légions de caravanes; cette fois, le succès était hors de doute, mais cela n' empêcha point les commentaires d' aller leur train au sujet de l' hypothé première; des historiens alpins de première valeur comme Coolidge et. Farrar, affirmaient, un siècle apiès les événements, la réussite de 1812, tandis que d' autres écrivains, d' un égal mérite, la niaient avec opiniâtreté. Plus récemment, la querelle s' est apaisée grâce à une opinion intermédiaire: les guides de Meyer auraient atteint un avant-sommet du Finsteraarhorn, à la cote 4165, connu précisément sous le nom de Vorgipfel; du point où il s' était arrêté, Meyer devait prendre cette pointe pour le faîte même de la montagne. In medio veritas, cette solution moyenne, fort plausible, mais que des esprits échauffés ne pouvaient entrevoir, mit fin aux débats. C' est ainsi que disparut un des plus fameux serpents de mer de la littérature, alpine.
11 est évident que, dans la période initiale de l' alpinisme, soit de 1840 à 1880, époque où les rivalités entre grimpeurs se donnèrent libre carrière, la suspicion devait gagner en intensité et ne respecter personne; il fallait avoir l' âme bien haute pour admettre de but en blanc qu' un rival heureux venait de vous souffler le rêve ardent de votre cœur, la raison d' être de votre vie. La Dent Blanche devait à son tour devenir le théâtre d' une de ces ardentes compétitions; bastion inviolé des hautes Alpes, elle fut, durant des années, exposée à l' attaque de nombreuses caravanes jusqu' au moment où, en 1862, Kennedy s' y aventurait et, après un premier échec, gagnait le sommet en pleine bourrasque. Cette ascension, poursuivie dans les ténèbres, n' eut point le triomphe éclatant. Insoucieux, Kennedy n' avait pas même pris la peine de laisser une trace de son passage; bien entendu, elle fut aussitôt mise en doute dans tous les cercles alpins, en sorte que G. Finlaison, qui gagna la cime peu après, se crut fondé à revendiquer pour lui toute la gloire de la première ascension, pour la restituer d' ailleurs plus tard au véritable vainqueur, en un geste de simple équité. Mais cette seconde ascension, elle aussi, passa presque inaperçue, incitant un troisième larron, Whymper, toujours en mal de cime inconquise, à se mettre au bénéfice des doutes qui planaient autour des sauvages arêtes de la Dent Blanche. Il s' y aventura en compagnie de son fidèle guide, Michel Croz, dans une tempête propre à faire reculer de moins entêtés; la cordée montait, montait, soudain, à 20 mètres devant lui, Whymper distingue vaguement quelque chose formant saillie sur la crête enveloppée de brouillard: « Croz, crie-l-il qu' est que cela? » « Un homme de pierres », répond Croz. « Ah! » rétorque Whymper, puis, sans ajouter un mot, il fait demi-tour et commence la descente. Un steinmann, voilà un témoignage humain irrécusable, impossible après cela de soutenir encore que nul, avant vous, ne fut sur la cime. Whymper devait le savoir puisque, faute d' avoir érigé un cairn sur la cime de l' Aiguille Verte, son ascension fut tenue pour nulle par tout ce que Chamonix comptait de guides et de porteurs; il est vrai qu' il s' était fait accompagner de deux guides suisses seulement, ce qui explique bien des choses.
On comprend donc qu' à défaut des voyageurs, les guides aient souvent pris tant de soin à édifier des cairns sur les sommets dont, à tort ou à droit, ils estimaient avoir réussi la première escalade. Seulement, certains faîtes dénudés ou neigeux se prêtaient mal à la construction de cairns, force donc était de recourir à des subterfuges, une bouteille, par exemple, enfoncée dans la neige ou quelque anfractuosité; mieux encore, dans la bouteille une carte de visite ou un simple papier portant les noms des vainqueurs, parfois un mouchoir servant de fanion, un bâton emporté par mesure de précaution ou un piolet comme le fit Mummery au Grépon, parfois même un parapluie, procédé humoristique dont usa un des Crettex au Petit Clocher de Planereuse. Ainsi fit Jean Charlet dont les compatriotes et collègues niaient aimablement la victoire au Petit Dru; au lieu de s' attarder à de stériles contestations, le brave montagnard remonta tout simplement qu' au sommet où il réussit à caler une perche, fort encombrante à la vérité, mais excluant toute possibilité de défiance.
Die Alpen - 1946 - Les Alpes30 CONTESTATIONS ALPINES Souvent le doute dégénéra en chicane; sans doute, disait-on, le grimpeur est arrivé près, très près du sommet, cela nul ne le conteste, par contre, il n' en a pas foulé le véritable faîte 1, par conséquent, sa prétendue victoire n' en est pas une et se réduit à une tentative très poussée, très honorable, évidemment, tentative néanmoins, donc un échec en somme. En 1882, une caravane escaladait la Dent du Géant, l' ascension comptait au nombre des plus ardues, puisque nul câble ne se prêtait comme aujourd'hui à faciliter le passage des grandes dalles quasi perpendiculaires, aussi les Maquignaz durent-ils, des heures durant, forcer le granit rugueux de leurs rudes mains de maçons aux fins de pouvoir insérer dans la roche les fiches sans lesquelles toute escalade était impossible; la caravane assez nombreuse, puisqu' elle comptait quatre touristes ( il est vrai qu' ils étaient tous des Sella, donc mon-tagnards-nés ) mit un temps considérable pour atteindre le sommet; une fois en haut, elle constata que le dit sommet se composait de deux pointes jumelles, fort près l' une de l' autre; ayant escaladé la plus rapprochée, les vainqueurs négligèrent de s' assurer de l' autre et redescendirent le cœur épanoui à l' idée de leur réussite. Pauvres gens! sur leur succès tout aussitôt déferla la tempête des doutes négateurs surtout lorsque, trois semaines plus tard, l' Anglais Graham, utilisant la voie déjà frayée, gagna la première pointe d' où, sans difficulté, il atteignit la seconde, légèrement plus élevée, paraît-il. L' affaire était claire, les Sella avaient échoué, la gloire de la première ascension leur échappait; la caravane malchanceuse prit sereinement son parti de ce mécompte, d' autant plus que Graham lui-même, mieux informé, laissa l' honneur de la réussite aux vrais vainqueurs, les Maquignaz. Ainsi en alla-t-il du Badile que Luroni gravit avec peine en 1893; le sommet consiste en deux blocs de rochers; or, comme il y avait un brouillard opaque, la caravane prit place, semble-t-il, sur le bloc inférieur; bien des années plus tard, Tanner réussit l' ascension par un ciel clair, s' assit triomphalement sur le bloc supérieur et revendiqua pour lui la priorité de l' escalade. De son côté, Conway prétendait enlever à Ormsby l' honneur de la première ascension de la Grivola, en 1859, sous prétexte que la fine pointe, alors en corniche, n' avait pu être foulée. Il est vraiment regrettable que la mesquinerie parvienne à s' élever si haut. Effet de rivalité, sans doute, donc sentiment essentiellement humain, mais qui n' en est pas plus noble lorsqu' il procède d' hommes de valeur. Gussfeldt, un des maîtres de l' alpinisme, explorateur de mérite, n' hésite pas, en 1869, à révoquer la réalité de l' ascension du Monte della Disgrazia par Kennedy et Stephen; il va jusqu' à accuser Moore et Walker d' avoir fait porter leur carte au sommet du Piz Roseg par leur guide Jacob Anderegg, afin de s' assurer à peu de frais la gloire d' une victoire. Revenu plus tard à de meilleurs sentiments, Gussfeldt exprimera publiquement son regret des doutes injurieux qu' il avait formulés; peut-être avait-il été touché que l' Alpine Journal eut admis sans discussion son ascension du Monte Rosso di Scersen; il avait, écrira-t-il, agi par ignorance; plus exactement, il avait dû être inspiré, et mal inspiré, par l' un ou l' autre de ses guides. Il faut bien reconnaître, en 1 C' est ce que Bourrit essaya d' insinuer au sujet de la lre ascension du Mont Blanc par le Dr Paccard et J. Balmat.
CONTESTATIONS ALPINES effet, que le doute partit souvent du cercle des montagnards eux-mêmes » poussés par un sentiment de jalousie locale ou professionnelle; assez naturellement, aussi, ils pouvaient supposer que cette jalousie existait chez leurs voyageurs à l' égard d' autres grimpeurs, aussi certains étaient-ils tentés d' altérer la vérité par simple désir de plaire; procédé fâcheux mais si humain qu' il s' est conservé au travers des générations. Puéril, très souvent; remontant l' arête nord du Tour Noir, déjà gravie trois ou quatre fois, un de mes compagnons, pourtant un gars de la vallée, ne m' affirmait pas péremptoirement que c' était assurément la première ascension; au surplus, comme les difficultés étaient assez considérables: pas besoin de continuer, me dit-il, nous n' aurons qu' à dire que nous avons été au sommet, peut-être bien qu' on nous croira!
Les vrais alpinistes ne s' offusquèrent pas outre mesure de cette défiance souvent sans lendemain. En 1872, Pendlebury avait gravi le Thurnerkamp dans le Zillertal, naturellement des concurrents déçus déclarèrent: ce n' est pas vrai! Ils se trompent, répondit Pendlebury sans s' émouvoir. Lorsque Cust émit des doutes sur l' ascension des Bouquetins par Hamilton, doutes suggérés par le guide Anzevui, il dut s' incliner devant les preuves fournies et présenter ses excuses à Hamilton qui les reçut de bonne grâce, ajoutant que la question de priorité le laissait indifférent, mais qu' il n' aimait pas passer pour un menteur.
Bien entendu, si la défiance suivit pas à pas les premiers conquérants des Alpes, elle devait se donner libre carrière lorsqu' il s' agit de l' exploration des chaînes lointaines; dans ces pays alors inconnus rien n' était plus facile que de jeter le discrédit sur les faits et gestes des premiers ascensionnistes des cimes dont nul encore n' avait entendu parler. Naturellement la jalousie nationale s' en mêla tout d' abord; lorsque Freshfield, le premier, gravit l' El, tout aussitôt on découvrit qu' un nombre imposant de Russes avaient déjà escaladé cette montagne. En d' autres occasions, les habitants nièrent simplement les faits, parfois ils dépassèrent même la mesure; ainsi pour FArarat qui fut gravi pour la première fois en 1829, puis en 1834, non seulement les gens de la vallée refusèrent de croire à la réalité de l' ascension, mais même ceux d' entre eux qui avaient accompagné les voyageurs dans leur course, soutinrent que ce n' était qu' un rêve, un de ces contes qu' on se redit autour du feu, au temps des veillées. Il faut bien reconnaître aussi que, dans ces expéditions lointaines, les éléments de certitude manquaient presque totalement, il fallait donc faire une part très grande à l' erreur plutôt qu' à la mauvaise foi; sans y mettre de mauvaise pensée, Whymper, homme précis, montagnard hors pair, émettait avec quelque raison des doutes sur l' ascension du Chimborazo en 1856 par Rémy et, plus encore, sur celle de Boussingault en 1831 ou celle de Humboldt en 1802; accompagné de deux guides excellents et muni d' un matériel approprié, il avait eu, en 1880, assez de peine à se tirer d' affaire, comment donc ses prédécesseurs auraient-ils pu réussir par un temps où l'on ignorait tout de la technique de l' alpinisme? En 1878, Thielmann annonçait qu' il venait de réussir l' escalade du Cotopaxi dans la Cordillère de l' Equateur, mais, dans cette région, les sommets sont nombreux, fort difficiles à identifier; on comprend encore que Whymper, sans suspecter le moins du monde la loyauté de son rival, ait tenu à procéder à des vérifica- tions minutieuses. La chose devenait autrement grave lorsqu' un alpiniste d' entre les plus notoires, Conway, niait qu' un de ses collègues de l' Alpine Club, Graham, célèbre dans les fastes alpins, eût gravi le Kabru ( 7200 m ), en compagnie de Boss, son compagnon de prédilection.
Faiblesses humaines, compensées ci et là par de réconfortants témoignages; la rumeur publique avait mis en doute la réussite de Mackinder qui, accompagné de ses guides valdôtains, avait le premier gravi le Kenya, en Afrique; sans doute, on n' osait pas nier la chose ouvertement, mais, comme le Kenya porte deux sommets, on insinuait que les conquérants n' avaient atteint que la pointe inférieure. Indignés de ces suggestions malveillantes, trois bons alpinistes se résolurent à donner la preuve réclamée; ils gravirent d' abord la pointe encore vierge, le Hélion, puis, après de minutieux calculs, établirent péremptoirement que le sommet atteint par Mackinder, le Bation, était bien réellement le plus élevé, dominant son rival d' une douzaine de mètres, à son altitude de 5193 m. De son côté, à plusieurs reprises, l' Alpine Journal, l' organe fameux de l' Alpine Club, donna tort à ses propres membres lorsqu' ils se laissaient aller à émettre des doutes sur telle ou telle ascension; c' est ainsi que le rédacteur d' alors écrivait très loyalement qu' il ne voyait aucune raison de douter de la réalité de l' escalade du Grand Combin depuis le Col du Sonadon par Isler, en 1873, bien que Durnford et son guide Ballays réclamassent pour eux la priorité de cette voie nouvelle. Cette belle confiance fut du reste souvent mise à l' épreuve, par exemple lorsque Scott déclarait solennellement qu' il avait gravi le fameux Mont Saint-Elie que le duc des Abruzzes et Sella ne devaient atteindre qu' en 1897; ou bien encore ce maître imposteur, un certain capitaine Lawson, qui se vantait avec emphase d' avoir escaladé un sommet de près de 10 000 mètres en Nouvelle-Guinée! Par contre, l' histoire alpine enregistre de joyeuses méprises; tandis que Coolidge revendiquait l' honneur de deux cimes du Dauphiné qu' on tenait encore pour inaccessibles, Tuckett devait protester contre l' hommage du ( anione della Pala qu' on tenait absolument à lui attribuer.
Ces temps sont révolus; l' alpinisme d' aujourd comporte peut-être un peu moins de rivalités farouches, sauf pour quelques parois nord; peut-être aussi l' esprit de confraternité s' est épanoui; d' autre part, dans les Alpes tout au moins, les témoins abondent et les télescopes ou les jumelles vous suivent avec une attention parfois indiscrète, mais qui coupe court à toute controverse. Mais la grosse raison est qu' il n' existe plus de cimes vierges et, quant aux passages inédits, ils sont rares et strictement contrôlés, dès lors il serait difficile d' affirmer quelque chose qui ne fût pas exact. Il en va tout autrement dans les grandes chaînes lointaines, l' Himalaya par exemple, où les caravanes ont devant elles un espace illimité et relativement inconnu, cependant là encore le contrôle s' établit plus rigoureusement que dans les Alpes jadis. Au surplus, le mystère hante encore ces arêtes géantes; dans leur attaque ultime du faîte de l' Everest, le Toit du Monde, les deux hardis grimpeurs, Mallory et Irvine, gagnèrent-ils la cime ou la mort les arrêta-t-elle a quelques pas du but? Qui donc le saura jamais!