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À Cuba, il existe au sein des fabriques de cigares une tradition peu connue des personnes extérieures : la présence d’un lecteur.
La lecture, entre divertissement et éducation
Rouler les célèbres cigares à la main les uns après les autres est en effet un travail hautement qualifié et exigeant une grande concentration, mais très monotone. De plus, pour atteindre leurs objectifs quotidiens, les travailleurs n’ont pas le temps de discuter entre eux. Rythmant le travail, selon une tradition qui remonte aux années 1860, le lecteur (« el lector ») lit à haute voix pour toute l’assistance. Cette personne est installée sur la « tribuna », une plate-forme surélevée permettant à tous les travailleurs assis dans la « galeria » de la voir et de l’entendre. De cet emplacement de choix, avec son microphone, elle fait la « lectura » de journaux locaux en espagnol comme La Traducción, ou traduit des publications anglophones telles que The Tampa Tribune ou Tampa Daily Times. Mais elle lit également des œuvres de tous types et de toutes époques, pour ne citer que le célèbre roman moderne « Da Vinci Code », des grands classiques comme « Don Quichotte », « Le comte de Monte-Cristo » et « Les Misérables » et même des magazines et même des ouvrages de développement personnel. Outre le choix de ce qu’ils aimeraient écouter, les travailleurs ont leur mot à dire dans la sélection du lecteur, ce dernier étant rémunéré par chacun par un pourcentage de son salaire. Il devait avoir une voix harmonieuse et une bonne diction, mais également la capacité de faire vivre le récit par les variations de rythme, d’intonation, etc. Les travailleurs pouvaient se montrer impitoyables envers les lecteurs, saluant la performance de la journée en « applaudissant » avec leurs chavetas sur leurs planches à découper, ou au contraire, en manifestant bruyamment leur contentement. En plus de distraire et d’aider tout le monde à se concentrer, le lecteur contribue à l’éducation des rouleurs et élargit leurs horizons. Bon nombre d’entre eux n’avaient jamais ouvert un seul livre avant leur entrée dans l’usine. Aujourd’hui, ils ont leurs titres préférés, dont certains ont donné leur nom à certains des cigares les plus connus de Cuba. C’est le cas des cigares Montecristo et des Romeo y Julieta produits par l’usine H Upmann (devenue l’usine Jose Marti Cigar), et qui sont inspirés respectivement des livres de Dumas et de Shakespeare.
Statut privilégié pour les lecteurs dans les fabriques de cigares
Le lecteur a un ascendant indéniable sur les travailleurs, qui le voient comme un érudit, un conseiller culturel, une personne maîtrisant les questions de droit, de psychologie, d’amour. Ce statut est d’ailleurs source de friction et d’impopularité du lecteur auprès des propriétaires d’usine et des autorités. Pendant des années, les rouleurs de cigares avaient la réputation de compter parmi les groupes les plus instruits et politiquement actifs. D’autres attribuent même une partie du succès inégalé des cigares cubains aux compétences de la main-d’œuvre, aidée dans sa concentration par le pouvoir apaisant de la lectura. Jugeant certaines lectures trop radicales, certains directeurs d’usine avaient chassé les « lectores », mais étaient revenus sur leur décision à la suite de grèves généralisées et de ralentissements de la production. Et même après l’introduction progressive de la radio des années 1920 n’a rien enlevé à l’influence des lecteurs ; les travailleurs se rassemblaient à l’extérieur des manufactures pendant leurs pauses pour les écouter, sans censure. Auparavant répandue dans les fabriques de Floride, du Mexique et d’Espagne, la pratique n’est restée qu’à Cuba, où quelque 250 « lectores » sont encore employés.