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La roselière lacustre
La roselière lacustre, sise en avant de la ligne de rive, est un des groupements végétaux de la région qui a subi le plus de modifications, aussi bien en quantité qu’en qualité. En 1942, date des premières photographies aériennes verticales permettant des mesures, sa surface était d’environ 17 ha. En 1972, cette surface était tombée à 4,5 ha, puis à 2,3 ha en 1980 dont la quasi totalité était située entre Villeneuve et la pointe des Grangettes – soit au total 86 % de perte ! Du point de vue floristique aussi, la régression a été nette. En 1956, le botaniste dressait la liste suivante : roseau, nénuphar jaune, jonc des tonneliers, iris faux acore, littorelle, pesse d’eau et, à la limite de l’eau, la renoncule radicante. Aujourd’hui, au même endroit, on ne trouve plus que le roseau. Cette régression est liée à quatre causes principales dont les effets se complètent et s’amplifient l’un l’autre :
- recul de la rive, rongée par l’érosion en l’absence d’apports sédimentaires. Ceux-ci, retenus dans les barrages alpins ou exploités au fil du Rhône, ne s’accumulent plus le long des rives : le delta ne progresse plus ;
- exploitation des graviers de la beine, ouvrant de vastes fosses diminuant la longueur du haut-fond sur lequel les vagues sont freinées. Celles-ci conservent alors toute leur énergie et leur pouvoir érosif jusqu’à la rive ;
- augmentation, dès la généralisation du chauffage au mazout, des bois flottés projetés par les vagues dans la végétation littorale ;
- eutrophisation de l’eau provoquant une croissance telle des tiges de roseaux qu’il y a formation de tissus de remplissage plutôt que de tissus de soutien. Les tiges sont alors plus fragiles, donc plus sensibles aux actions mécaniques.
La construction, dès 1976, de digues brise-vagues destinées à protéger les derniers lambeaux de roselière a eu un effet bénéfique. La surface des roselières entre la pointe des Grangettes et l’Eau-Froide a passé de près de 2,3 ha à 3,1 ha entre 1982 et 1992. Aujourd’hui, cette tendance réjouissante se confirme, même si, en certains endroits, la roselière montre encore des signes de faiblesse. Lorsque toutes les espèces végétales autrefois présentes seront revenues, il sera possible de considérer ce groupement végétal comme sauvé.
La roselière lacustre est un refuge et un lieu de nourrissage pour nombre d’animaux. La grenouille rieuse, la grenouille verte et le crapaud commun s’y reproduisent régulièrement. La couleuvre à collier y a ses territoires de chasse préférés. Mais elle est surtout le milieu de prédilection pour nombre d’oiseaux aquatiques. Grèbes, foulques, poules d’eau, râles d’eau et rousserolles y nichent, les hirondelles de cheminée y passent la nuit et les mésanges bleues s’y nourrissent... Après plus de 10 ans d’absence, le blongios nain y a de nouveau été observé. La présence de ce héron d’une trentaine de centimètres, un des oiseaux les plus menacés de Suisse, est un signe encourageant d’une meilleure santé de la roselière lacustre.
Les Grangettes abritent aussi la plus grande colonie lémanique de grèbes huppés (environ 300 couples). Ces oiseaux se distinguent par une parade nuptiale spectaculaire au cours de laquelle le mâle et la femelle exécutent des figures compliquées, en s’offrant parfois des fragments de végétaux. Cette danse raffinée culmine en avril. Ensuite, les grèbes construisent un nid flottant dans la frange de la roselière et y élèvent un à quatre petits. Les premiers jours, ceux-ci ne sont nourris que des plumes de duvet de leurs parents : elles seraient destinées à matelasser l’estomac et les nombreuses arêtes des poissons qui forment leur nourriture principale s’y planteraient sans blesser la paroi stomacale. Après quelques semaines, les petits quitteront les parents pour pêcher eux-mêmes jusqu’à de grandes profondeurs, parfois plus de 10 mètres ! Le grèbe est en effet un fantastique plongeur. Il le doit à un corps fusiforme et à l’insertion de ses pattes tout à l’arrière du corps. Ces pattes, dotées d’articulations particulièrement souples, fonctionnent comme des hélices et permettent au grèbe d’atteindre facilement la vitesse de 2 mètres par seconde lors de plongées durant 15 à 30 secondes.
Sur la ligne de rive même, un autre groupement végétal dominé par le roseau présente un développement luxuriant. Cette roselière atterrie, appelée aussi pseudo-roselière, colonise la dune de sable et de «fumier lacustre», très riche en éléments nutritifs. Outre le roseau, le liseron des haies, l’ortie, la morelle douce-amère et le houblon y atteignent des tailles considérables. L’importante litière exondée sert d’abri à plusieurs micro-mammifères comme la musaraigne couronnée ou la musaraigne pygmée. C’est aussi le site privilégié du minuscule rat des moissons, qui fixe son nid formé d’une boule d’herbes sèches sur les tiges de roseaux, à 50 cm du sol environ.