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Cécile Ladjali: "Ecrire pour tenir debout"
Le livre s'ouvre sur l'annonce de la mort de David Bowie, il y a deux ans exactement. Depuis l'enfance, Cécile Ladjali fredonne ses chansons et se sent irrésistiblement attirée par la beauté de ce visage inclassable. Une attirance et un motif qui se concrétisent par un mémoire de doctorat sur le thème de "la figure androgyne dans la littérature" et par ce dernier roman "Bénédict" (Actes Sud).
Du Léman à Téhéran
Bénédict Laudes, Maître Laudes pour ses élèves, enseigne la littérature comparée durant le semestre d'hiver à l'Université de Lausanne. L'autre moitié du temps, Bénédicte Laudes professe – dans tous les sens du terme - à Téhéran où elle retrouve ses habits de femme. Car Bénédict(e) est née fille en Iran dans les années quatre-vingt, fille d'un pasteur vaudois et d'une mère iranienne.
Enfance bercée par l'Évangile selon Jean et les vers du poète persan Attâr, synthèse réussie entre deux spiritualités. Synthèse aussi entre le corps et l’âme: la fillette se sent partie d’un tout, à la fois Bénédict et Bénédicte. Jusqu'à la chute qui prend, à l'adolescence, la forme d'un diktat, le voile que l'on impose à son corps tout entier. Bénédict(e) somatise par une violente crise d’épilepsie et de ce jour ne verra plus qu'en noir et blanc. Une tragédie pour celle qui veut les couleurs et la nuance. La famille quitte l'Iran pour s’installer en Suisse.
Bénédict cherche la dissonance. C’est dans la fausse note, le quart de ton qui fait mouche, que se niche l’évidence. Son évidence.
A l'instar de Cécile Ladjali qui le révèle dans son récit autobiographique "Shâb ou la nuit" (Actes Sud), Bénédict se lance à corps perdu dans les livres et dans l'enseignement. La transmission serait un don de soi qui consume. Tout comme la littérature. Mais aussi "écrire pour tenir debout et avoir moins peur, et essayer de comprendre ces nœuds qui forment ma personnalité", précise Ladjali à la RTS.
>> Écouter Cécile Ladjali dans l'émission "Versus-Écouter":
Car l'écrivaine ne s’en cache pas, toute sa démarche tend vers la recherche des origines, de ses origines, et de l'unité perdue. Née Roshan à Lausanne en 1971, d'une mère iranienne, elle est adoptée quelques mois plus tard par un couple qui lui donne le prénom de Cécile et l’élève en France. Double appartenance, géographique, culturelle, de genre, jeu de miroirs et des contraires, l'œuvre de Cécile Ladjali, essais et fictions, s'intéresse aux entre-deux et à la marge.
Il lui faut manger le livre. Dire et redire. Encore et encore. Car c’est la prophétie, tout ce qui aura été dispensé qui abolira l'amertume.
Cécile Ladjali s'appuie sur la poésie et le langage pour transcender les regards. Le roman est beau et grave. Il questionne et dérange. "Sinon, cela ne vaut pas le coup", souligne-t-elle avec un joyeux emportement qui tranche avec l'atmosphère que dégage son écriture. Bénédict(e) souffre et frôle parfois l'abîme.
A Téhéran elle prend tous les risques et se travestit en homme pour vagabonder dans les rues, cigarette au bec, ouverte aux autres, à tous les autres. Et la romancière de rappeler que les récentes manifestations ne doivent pas cacher la noirceur d’un pays où "l'on tue des fillettes de neuf ans et où l'on pend les homosexuels aux grues".
Anik Schuin/mh
Publié le 12 janvier 2018