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Ascension hivernale de la Petite Dent de Morcles
de la Petite Dent de Mordes 1
Par Pierre Vittoz
A mesure que le train s' éloignait avec son bruit et ses lumières, il nous sembla que nous perdions peu à peu tout contact avec notre existence quotidienne: moins de deux heures auparavant nous vivions l' agitation d' une soirée finissante, mais cette fébrilité s' enfonçait dans l' oubli; elle sombrait aussi l' envie de rester au chaud et à la clarté, même le besoin de sommeil nous quittait. Et rien ne venait les remplacer, ni l' anxiété qui précède toute ascension, ni l' impatience, ni même une sensation de froid. Bientôt il n' y eut plus, sur ce quai de Bex, que deux ombres anonymes qui se mirent à osciller en direction d' un rond de lumière; sous le réverbère elles firent deux taches noires dans le cercle jaune, puis se fondirent dans l' obscurité pour reparaître un peu plus loin. Au long de la grande rue déserte les pas résonnaient, durs et lents, et sous les semelles arrondies les clous frappant le pavé bruissaient comme un hache-paille. Les châtaigniers de Bévieux défilèrent 1 C' est probablement la première ascension hivernale de cette sommité, tout au moins par le Roc Champion.
ASCENSION HIVERNALE DE LA PETITE DENT DE MORCLES lentement avec ce même balancé, régulier comme les oscillations d' un mor-bier; dans la forêt les dentelures des sapins avaient aussi ce mouvement pour happer les étoiles. Toute vie s*étant engourdie dans le froid, seul restait ce rythme monotone qui poussait deux ombres au long de la route.: Je ne repris claire conscience de moi-même qu' au grand jour. Mes skis avançaient dans une piste profonde; quand les pointes effleuraient le bord de la trace, des cristaux tombaient avec un léger frou-frou sur les spatules. Parmi- les sapins du vallon de Nant tout enguirlandés de givre, les blocs de rocher se déguisaient en bonhommes de neige bien grassouillets. La Dent Favre nous cacha longtemps le soleil de son immense paroi bleue décrochée d' un ciel mauve. Sous des rayons enfin libérés et qui revêtaient les branches d' un féerique éclat, les lattes de mon compagnon attaquèrent la- pente interminable qui soutient le Glacier des Martinets. Matthey avait décidé que son chemin ne dépasserait pas une certaine inclinaison; avec un soin mathématique sa piste épousait chaque nervure, chaque repli du terrain pour y gagner un décimètre après l' autre. C' était plaisir de voir ainsi une géométrie humaine s' imposer lentement parmi le désordre des talus superposés. Balançant mes épaules sur mes bâtons, je regardais les sommets familiers prendre peu à peu leur aspect classique, ou bien je talonnais mon ami, m' ingéniant à laisser entre nos skis un intervalle toujours constant, jusqu' au moment où Matthey s' écartait d' un pas pour me laisser à mon tour dessiner le sillon sinueux qui s' allongeait, s' allongeait...
Au Col Champion la pente bascula d' un coup et l' immense fossé du Rhône nous éblouit pendant que nos regards se perdaient parmi les flèches du Trient dont nous murmurions les noms. Mais l' arête du Roc Champion coupa court à toute effusion; nous ne la connaissions pas, et le chemin fut hâtivement étudié pendant que se déballaient corde et piolet.
Dès le premier mur il fut évident que nous avions choisi la saison favorable: la marche d' approche faisait une splendide journée de ski, et un peu de glaee sous beaucoup de neige transformait une grimpée charmante mais trop fréquentée en une escalade de choix qui demandait toute notre attention. Après quelques rétablissements — prudents comme la démarche d' un chat de gouttière — sur des monceaux de farine auxquels notre confiance attribua une base rocheuse, il fallait, disaient nos renseignements, remonter à gauche un « couloir rouge ». Fichtre! de rouge il n' avait plus que le nom, mais couloir il l' était bien, si bien même qu' il montrait une forte envie de nous couler jusqu' au glacier avec une partie de son contenu. Jambes et bras ensevelis dans une crème insaisissable, il fallut à ma lourde carcasse des contorsions de serpent pour répartir son poids de façon à laisser en place toute la meringue.
Plus haut la neige ne pouvait guère adhérer sur une pente trop raide; mais le verglas se moquait bien de ces considérations de physique, et il fallut le long travail du piolet pour le convaincre de son importunité. Battu, le froid savon se réfugia dans une profonde fissure qui borde une dalle très redressée. Je dus me résoudre à coincer jambe et bras droits dans la fente tapissée de glace, pendant que le reste de mon corps jouait le modeste rôle ASCENSION HIVERNALE DE LA PETITE DENT DE MORCLES d' élément décoratif. Je trouvai beaucoup plus difficile que drôle de me maintenir d' un bras tordu entre ces surfaces laquées où seule pouvait m' aider une confiance dévote aux bons génies, et n' appréciai tout le charme du passage que lorsque je vis Matthey s' y débattre avec une fureur superstitieuse. La suite de la grimpée se montra moins raffinée; en tirant à droite sur cette paroi convexe nous trouvions des rochers ensoleillés, où les bons génies étaient avantageusement remplacés par une neige consistante. A chaque ressaut, à chaque balcon la résistance faiblissait. Pour finir, les talus de neige s' escaladèrent au trot, et les gendarmes de l' arête terminale au pas de charge.
Quand mes regards furent rassasiés de l' éclat du soleil, l' arête du Roc Champion nous offrit à rebours le tableau de ses charmes, dont la corde de rappel nous permit de dédaigner les plus pervers.
En crochant les Kandahar: « Quelle dénivellation d' ici à Bex2300. Tudieu! à moi la peur! » Quelques sautillements pour contrôler l' équilibre, un ou deux pas pour estimer le glissement, une légère pression sur les bâtons: les skis frôlent une neige profonde, légère, scintillante au soleil couchant, pourfendue de plus en plus vite par les pointes élastiques. Un ploiement des genoux, une torsion des reins — je devine derrière moi une traînée d' étin. Une jambe fuit en avant, un pied pivote légèrement — une poussière d' étoiles dessine une couche fine et longue, suivie d' une seconde, puis d' une autre, et encore et toujours, jusqu' à ce que ces balancements deviennent maîtres du corps entier, conduisent les pieds, vissent les hanches et enivrent la tête qui bientôt ne voit plus qu' hélices, spirales et cercles magiques, volutes et virevoltes — entrelacs et filets d' oiseleurs.