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Durant mon voyage en Irlande, j'ai pris conscience que les formes des montagnes n'avaient rien d'arbitraire. La végétation rase peut-être m'a permis de distinguer plus facilement ces formes que dans les Alpes – à moins que ce ne soit que, dans celles-ci, les montagnes s'empilant, il est devenu difficile de distinguer leurs contours nets, tandis que, dans la terre d'Irlande, elles sont plus isolées, et ont donc une personnalité plus distincte. J'ai alors pensé découvrir que ces montagnes – au moins celles du Connemara, où j'étais – tendaient à ressembler à des cirques ouverts, à des coupes massives disposant de becs – comme s'il s'agissait de crânes dont la partie supérieure manquerait. Dès lors le sentiment d'entités unitaires est monté en moi, à leur sujet. Je sentais des présences.
Oui, il m'a semblé que les montagnes s'humanisaient, et l'intérieur de ces cirques me paraissait avoir dû contenir des villes, ou des unités collectives quelconques – comme si des humanités étaient nées là. Car on sait que, à l'origine, les Irlandais n'avaient pas de ville distincte, et que ce sont les Danois qui, en envahissant leur pays, ont créé des villes en bord de mer – et peut-être ont ainsi attiré les Irlandais primitifs dans leurs cités, et les ont amenés à quitter des habitats naturels – des abris offerts par ces montagnes, par exemple. (On le sait peu en pays latin, mais les Danois ont eu un grand empire, qui a englobé toute la Scandinavie et une partie de la Grande-Bretagne et de l'Irlande.)
De retour en Savoie, je pus constater que davantage de montagnes que je l'avais constaté jusqu'alors y avaient les mêmes formes, comme si la sphère était spontanée et naturelle chez les montagnes, comme si elles avaient poussé du sol comme des bulles – mais éclatées. Comme je l'ai dit, ce qui m'avait empêché de le voir est l'entassement, ou alors la familiarité, la nouveauté des montagnes irlandaises ayant la faculté de me faire discerner quelque chose de nouveau même dans de vieilles choses.
Il y avait aussi la pureté du paysage, qui n'avait qu'une chose à la fois, pour ainsi dire, et où les forces à l'œuvre dans la nature étaient ainsi plus visibles.
Que les montagnes aient eu en Irlande une importance qu'elles n'ont plus, pour l'habitat humain, j'en veux pour preuve les ruines de châteaux anciens que certaines portent, et dont les seigneurs ont passé, dans les légendes, pour avoir été des rois sorciers, ou mages, voire des dieux incarnés, vivant sur Terre. Ils se trouvent souvent sur des sommets élancés, et il est possible de concevoir que sur les pentes, et dans les creux qu'elles peuvent faire, les sujets de ces princes vivaient ordinairement – leur vouant une sorte de culte, voyant en eux le réceptacle des divinités. En eux, pensaient-ils, les hommes et les dieux vivaient en harmonie, et en unité. Et dans leur descendance, la tradition en est restée. Ces rois sont plus tard devenus des dieux, dans la mémoire collective.
Même dans la mythologie grecque, les dieux vivant sur terre et rendant visite périodiquement aux hommes passaient pour vivre au sommet des montagnes: Dionysos était dit vivant sur le Parnasse et rendant visite aux habitants de Delphes, sur la pente, dans un creux que créait une espèce de cirque. On en voit encore les ruines. Et puis un jour les Delphiens ont péché et, repoussé par les vapeurs de leurs fautes, Dionysos est parti à jamais – disait le poète Catulle. C'est à peu près ce qui a dû se passer en Irlande.