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L'économie domestique: ringarde ou d'avant-garde?
(3) Problématique actuelle
Simone Forster, IRDP
Faut-il renoncer à l'économie domestique ou en faire une discipline pilote?
L'économie domestique est sur la sellette. Faut-il la maintenir et lui insuffler une nouvelle dimension en élargissant son champ de compétences ou la supprimer pour faire de la place à d'autres disciplines comme l'informatique ou l'anglais?
Les cantons sont divisés. Zurich a tranché. Dès la rentrée d'août 2000, l'anglais sera obligatoire pour tous les élèves, dès la 7e année. On supprime quatre heures d'économie domestique et une heure de travaux manuels. Quelque 100 postes de travail sont touchés par des réductions d'horaire ou des suppression complètes.
Qu'est-ce qui se passe dans les cantons romands?
Aujourd'hui, les élèves du secondaire, premier cycle, suivent les cours d'économie familiale en général en 8e ou en 9e année, soit pendant un ou deux ans à raison de 3 à 4 heures par semaine. Leur fréquentation est obligatoire dans les cantons de Fribourg, du Valais, de Berne, du Jura et de Neuchâtel. Dans le canton de Vaud, les élèves choisissent, en début d'année de la 7e à la 9e, entre l'économie familiale et les activités créatrices sur textiles (ACT) ou manuelles (AM). Genève ne dispense quasi plus de cours d'économie familiale.
Du côté des enseignants, les situations sont contrastées. Vaud propose une formation complémentaire, à l'école normale de Lausanne, d'un an à raison d'un jour par semaine au corps enseignant des écoles secondaires. Ainsi, n'est-il pas rare que les options cuisine soient données par des hommes. Je l'ai fait durant cinq ans raconte un enseignant de Vevey. C'était passionnant. Nous avons crée un livre "Cuisines du monde" avec les recettes de tous les élèves de la classe. Ce qui m'a frappé, c'était l'atmosphère des repas. Les élèves se sentaient comme à la maison et racontaient souvent des histoires très personnelles.
Ailleurs, l'économie familiale est prodiguée par des femmes. Les hommes sont l'exception. Dans certains cantons, les élèves mangent en classe (Fribourg, Vaud, Neuchâtel, par exemple). Dans d'autres, comme le Valais, ils font leur marché, et ramènent un repas chaud à la maison. Parfois, on paie une somme forfaitaire par année scolaire. Parfois, on paie le prix coûtant des repas.
Une situation de crise
L'économie domestique est en crise. Les enseignantes ont le sentiment que leur travail est de moins en moins reconnu. Itinérantes, courant d'un collège à l'autre, elles sont peu intégrées à la vie scolaire. De plus, les élèves sont souvent indisciplinés. Chahuter durant les cours d'économie domestique fait quasi partie des rites des potaches. Quand elle m'a demandé ce que ma mère cuisine le plus souvent, je lui ai répondu de l'hippopotame s'exclame un jeune neuchâtelois. A Fribourg, les institutrices s'inscrivent en nombre dans deux cours de formation continue: cuisines exotiques et gestion de la violence à l'école. Des choix qui montrent bien leurs difficultés.
Du côté des parents, la situation est contrastée. D'aucuns voient, avec joie, leurs enfants prendre des initiatives culinaires. D'autres déplorent une perte de temps ou un manque de sérieux de la formation. Une mère d'élève de Marin (NE) : J'ai suivi l'économie domestique à Berne, en 1975. Filles et garçons étaient séparés mais les deux sexes étaient astreints à cet enseignement. J'y ai réalisé des repas beaucoup plus élaborés que ceux que fait mon fils aujourd'hui. La semaine passée, il devait refaire à l'école une recette de la maison. Je lui ai appris celle du chou farci. Il faut effeuiller le chou, y incorporer la farce et le reconstituer. La maîtresse a trouvé cette manière de faire beaucoup trop compliquée et a obligé mon fils à appliquer une recette plus simple. Étonnez-vous qu'il soit déçu et qu'il déteste ces cours. Je pense que pour les filles, ce n'est pas assez poussé. Il faudrait séparer les sexes.
Vers une formation universitaire? Fribourg pourrait retrouver son rôle de leader
L'économie domestique est prise dans la vague des réformes et son enseignement pose nombre de problèmes. Ceux de la formation des enseignantes pour commencer. La plupart d'entre elles ont un brevet d'institutrice primaire mais travaillent au degré secondaire. Un statut qui est incontestablement boiteux.
Un groupe de travail fribourgeois s'est attelé à ce problème dans le cadre de la réforme des Hautes écoles pédagogiques (HEP). Face à la précarité des débouchés professionnels, il demande l'intégration des enseignantes au Diplôme d'enseignement secondaire (DES) de l'Université de Fribourg. Ainsi, tout le monde serait sur le même pied. Cette solution, déjà pratiquée à Bâle, va dans le sens des tendances européennes. Elle soulève toutefois une question: la reconnaissance par l'Université de la discipline et de ses formateurs et formatrices. L'Université de Fribourg a reçu mandat d'étudier ce problème.
Du côté romand, Berne, le Jura, Neuchâtel et le Valais pourraient s'intéresser à cette démarche. Ils attendent les propositions fribourgeoises. Il en va de même de nombreux cantons alémaniques (Lucarne, Nidwald, Obwald, Uri, Schwytz, Soleure, Valais) qui reconnaissent le DES allemand de l'Université de Fribourg. La formation aurait, à n'en pas douter, un fort attrait intercantonal et permettrait d'assurer un nombre suffisant d'étudiants et d'étudiantes.
Les modules de formation en économie familiale devraient être interdisciplinaires et s'adresser aux étudiants et étudiantes des facultés des Sciences et des Lettres. Au programme une formation scientifique (anatomie, physiologie, physique, chimie, statistiques, mathématiques), une formation professionnelle (sociologie de la famille et du ménage, habitat et écologie, économie et gestion du ménage, économie de la consommation, éducation à la santé) et une formation pédagogique (psychologie, didactique, projets thématiques, stages).
Introduire la discipline de l'économie familiale à l'université pose le problème des ressources humaines. Il n'existe pas, en Suisse, de formation universitaire dans ce domaine. En attendant, on peut se tourner vers les universités étrangères d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Angleterre, du Canada et des Etats-Unis.
Cette idée de nouvelle chaire est-elle si révolutionnaire. Pas vraiment. En 1919, E.Gremaud l'évoquait déjà. Il redoutait qu'une chaire d'économie domestique ne tarisse la source des vocations et n'écarte de l'enseignement des sujets capables qui ne peuvent consacrer sept années à cette formation. (Les écoles ménagères dans le canton de Fribourg, 1919).
Une revendication qui s'affirme
La création d'une nouvelle chaire universitaire d'économie familiale et d'une filière de formation dans les hautes écoles spécialisées (HES) mobilise certaines associations professionnelles (Hauswirtschaft Schweiz notamment) et le Bureau fédéral de l'égalité. Un groupe de travail publie, en février 1999, un rapport sur ce sujet: Oekotrophologische Forschung in der Schweiz. Ce terme, plutôt rébarbatif, venu tout droit du grec est d'un usage courant en Allemagne ( oikos maison, trophè soigner, nourrir et logos, discours). On tente de l'introduire en Suisse alémanique. Il est pratiqué à la Haute école spécialisée de Wädenswil (ZH), la seule, en Suisse, qui assure déjà une formation en économie domestique de degré tertiaire.
Ouvrir une chaire d'économie familiale permettrait de rassembler toutes les recherches qui se font actuellement de manière dispersée. Celles de médecine préventive, de sociologie de la famille, d'économie des ménages, de la consommation, par exemple. On aurait ainsi un observatoire multidisciplinaire, un instrument utile pour le secteur public et privé.
Une éducation générale et sociale
Pour le groupe de travail de Fribourg, l'économie familiale doit s'inscrire dans le projet global de l'éducation générale et sociale et de l'éducation à la santé. Tous les étudiants et étudiantes qui se destinent à l'enseignement secondaire doivent suivre une formation de base dans ces domaines. L'économie familiale, revue et corrigée, ne se focalise plus sur la cuisine et l'alimentation mais s'intègre dans un enseignement plus large de prévention, d'éducation à la consommation, à la citoyenneté. Etudier les dangers du petit crédit, par exemple, ferait désormais partie de son mandat.
Dans cette mouvance, l'Association suisse des enseignantes en économie familiale (ASEEF) publie une brochure afin de clarifier sa mission: Concept directeur pour l'enseignement de l'économie familiale à l'école obligatoire. Elle met l'accent sur la valeur du travail domestique et familial et l'importance de sa reconnaissance sociale. La lecture de ce texte, rédigé par les enseignantes de Suisse alémanique, surprend. On y retrouve les idées et réflexions, certes teintées d'un certain modernisme, des sociétés féministes de la fin du XIXe siècle. Finalement nous vivons, comme à l'époque, dans un monde en transition qui porte en germe une nouvelle société. Face à l'incertitude, la tentation est grande de vouloir renforcer le socle des valeurs domestiques et familiales.
Plus d'une corde à son arc
Les enseignantes et enseignants d'économie familiale ne dispenseront plus cette seule discipline. Il leur faudra en pratiquer d'autres (langue étrangère, biologie, éducation physique etc.). Une formation de semi-généraliste, recommandée par la Conférence suisse des directeurs de l'instruction publique (CDIP) qui assurerait un statut, des débouchés professionnels et une meilleure sécurité de l'emploi.
Les enseignantes d'économie familiale se sentent menacées par ces réformes. Elles craignent pour leur avenir. Les regards se tournent vers Bâle. L'économie familiale y est intégrée au DES mais il n'existe pas de chaire universitaire en cette matière. Les étudiantes suivent certains cours dans diverses facultés. Les enseignantes en place peuvent de se recycler, à l'université, durant une période transitoire et opter pour certaines disciplines, le français ou la géographie par exemple. Bâle inaugure l'ère des réformes de l'économie familiale. Va-t-on suivre son exemple comme le prévoit le canton de Berne ou explorer d'autres chemins?
Sources
CDIP dossier 32.- Un corps enseignant semi-généraliste.- Berne: CDIP, 1995
Direction de l'instruction publique et des affaires culturelles du canton de Fribourg.-Réforme des études conduisant aux professions de l'enseignement des degrés préscolaire, primaire et en économie familiale - activités créatrices, Fribourg: Groupe de conduite HEP, mars 1996
Rapport final du groupe de travail EF-ACT au CO.- Fribourg: novembre 1997
Résumé du rapport du groupe de projet de l'ASER 1994-1996.- La formation professionnelle en économie familiale. Une nouvelle conception pour une nouvelle orientation. Avril 1996
Hohmann Beck, Barbara.- Oekotrophologische Forschung in der Schweiz.- Zurich, Février 1999
Ausbildung zur Lehrkraft für die Sekundarstufe I.- Basel-Stadt, Juni 1996
IRDP.- ACM /ACT Economie familiale Degrés 1 à 9 Responsables, dotations horaires, programmes.- Neuchâtel : Regards 89.308, septembre 1989
Femmes suisses.- Maman fait un apprentissage ?.- No. 8 Octobre 1996
(c) Simone Forster, 1999