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Un voyage musical à Prague
par Vincent Arlettaz
Prague, le Pont Charles et la Cathédrale © alpha design
Les hasards du calendrier, en cette année 2004, ont fait coïncider le centième anniversaire de la disparition de Dvorák (le 4 mai) avec un événement politique d'importance: l'entrée dans l'Union Européenne (le premier mai) de dix nouveaux Etats, parmi lesquels la République Tchèque, région de culture musicale ancienne et prestigieuse. Par le biais d'échanges de diverses sortes, notre pays aura lui aussi été associé aux réjouissances du printemps 2004. En font témoignage notamment les choeurs romands qui ont participé aux commémorations du centenaire, au coeur même de la merveilleuse capitale de la Bohème. L'occasion rêvée pour ouvrir une fenêtre sur cette nouvelle Europe, et prendre le temps de s'arrêter, avec nos lecteurs, sur une date à coup sûr historique.
Que notre pays soit un jour ou non membre de l'Union, sa vocation européenne n'a jamais fait de doute -- que ce soit au niveau géographique, historique, culturel ou même économique. Pour les nouveaux pays membres, les choses se présentent de manière fort différente: ce qui à l'Ouest est appelé «élargissement», on le considère à l'Est comme une véritable réunification. Et à juste titre: car avant que le Rideau de Fer ne s'abatte sur l'Europe au lendemain de l'armistice de 1945, Tchèques, Polonais, Hongrois ont contribué -- au même titre que les Français, les Anglais ou les Italiens -- à l'identité et à la culture européennes; quant aux Etats baltes, leurs villes ont été développées par les marchands allemands de la Ligue Hanséatique, sur une période de près de cinq siècles auprès desquels les cinquante années de l'occupation soviétique paraissent peu de chose.
Ethnie slave la plus occidentale, le peuple tchèque occupe une place de choix dans l'histoire musicale de notre continent; par son école nationale de composition bien sûr, apparue au XIXe siècle; mais aussi, plus anciennement, par le nombre impressionnant d'artistes originaires de Bohême ou de Moravie actifs dans les grandes Cours d'Allemagne et d'Autriche, en Italie ou en France. Au moment où ces nouveaux citoyens rejoignent l'Europe, quelques considérations sur le passé ne nous ont pas paru inopportunes; elles éclairent en tout cas les liens étroits qui ont existé de tous temps entre les Tchèques et leurs voisins, et rappellent tout ce que nous devons au génie musical de leur nation.
Des Boïens à la Bohème
Originaires semble-t-il des plaines de l'actuelle Ukraine ou de la Biélorussie, les Slaves sont déjà connus des historiens romains comme Pline l'Ancien ou Tacite. Au cours du Haut Moyen Age, ils essaiment dans différentes régions de l'Europe orientale, régions qui pour certaines venaient d'être abandonnées par des peuplades germaniques parties chercher fortune plus à l'Ouest. En Bohême (dont le nom vient de celui des Boïens, tribu celte qui donna leurs noms également aux rivières de la région), la présence des Slaves est attestée dès la fin du cinquième siècle de notre ère. Christianisé au neuvième siècle par les fameux missionnaires byzantins Cyrille et Méthode, le pays adopte le rite slavon et l'alphabet glagolitique. Mais bientôt, l'église de Rome contre-attaque sur ce terrain; et elle obtient l'avantage avec la création de l'évêché de Prague en 973. Déjà se manifeste donc un trait constant de l'histoire de la Bohème qui, par sa position géographique centrale à plus d'un titre, subira des influences extérieures changeantes, entrecoupées de périodes d'isolement plus ou moins important, plus ou moins volontaire, liées à la recherche d'une identité encore flottante.
Quant à la musique, cette période ancienne a laissé peu de témoignages; on cite en particulier une hymne qui serait due au premier évêque de Prague, Vojtech (Adalbert, Xe siècle) et qui, trait caractéristique, est déjà écrite dans la langue nationale (Hospodine, pomiluj ny, c'est-à-dire «Seigneur, aie pitié de nous»). Fait original, cette tradition vernaculaire, dont on verra l'importance par la suite, perdurera pendant tout le Moyen Age, bénéficiant d'un régime d'exception accordé par le Pape Jean XVI. On en retrouve d'autres exemples dans les siècles suivants, notamment une hymne au patron de la Bohème, Saint Wenceslas, mélodie qui daterait du XIIe siècle et qui deviendra le chant de ralliement des sectes hussites au XVe siècle.
Prague, capitale d'empire
Avec le XIIIe siècle, on voit se renforcer l'influence culturelle allemande, que la proximité géographique rend plus que naturelle. Equivalent de ce que l'on connaît en France par la «fin'amor» des troubadours, le «Minnesang» (littéralement: chant d'amour) pénètre en Bohème. Certains de ses plus prestigieux représentants, tels Tannhäuser ou Frauenlob (alias Heinrich von Meissen) associeront leur nom au domaine de la couronne tchèque, qu'ils ont parcouru dans leurs pérégrinations, ou dont ils ont célébré les princes.
Plus tard toutefois, pour des raisons politiques, cette influence germanique devait être contrebalancée par l'apport culturel français: à l'extinction de la dynastie des Prémyslides, qui régissaient l'Etat tchèque depuis ses origines légendaires, la couronne passe en effet à la famille de Luxembourg, d'extraction allemande, mais de culture française.
Jean de Luxembourg, roi de Bohème de 1310 à 1346, fut notamment le patron de Guillaume de Machault, qui le suivit dans ses nombreux voyages. La présence de Machault à Prague n'aura sans doute été qu'épisodique, mais elle est plus que vraisemblable. La Bohème va d'ailleurs être initiée aux traditions de l'Ars Nova, et l'on voit apparaître comme formes nouvelles le rondeau et la ballade; pour la première fois, des noms de compositeurs autochtones sont explicitement mentionnés: il s'agit d'un certain Maître Závis de Zapy (1379-1418), et de Jan de Jenstejn, archevêque de Prague de 1380 à 1396; mais les oeuvres de ces deux musiciens, essentiellement monodiques, sont en grande partie perdues, ayant dû subir les outrages de l'iconoclasme hussite au siècle suivant...
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(page mise à jour le 13 décembre 2018)