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Pour les frères Bogdanov, le langage mathématique permettrait de déchiffrer ce mystère.
Un soir de 1920 à Berlin, Albert Einstein s’attarde à converser avec une de ses étudiantes en physique théorique. Celle-ci lui pose cette question : « Maître, que cherchez-vous finalement dans vos équations ? Réponse d’Einstein après un silence : « Je voudrais savoir comment Dieu a créé l’univers. Je veux savoir la pensée de Dieu. » L’expression allait faire le tour du monde, provoquer polémiques et réactions pour le moins controversées. Ce qui n’empêcha pas maints savants de reprendre l’expression, comme Freeman Dyson ou Léon Ledermann qui n’hésita pas à parler de « particule de Dieu » pour désigner le fameux boson de Higgs dont l’hypothèse semble désormais confirmée depuis le 4 juillet dernier grâce aux résultats acquis par l’accélérateur LHC du Cern. Quoiqu’il en soit de l’usage qu’on peut estimer douteux de ce vocabulaire à connotation religieuse quand il est appliqué à la recherche et aux découvertes scientifiques, il n’en renvoie pas moins au mystère de l’origine cosmique, lequel demeure entier à la raison humaine et n’a rien à voir avec une révélation d’en-haut. Il est sans doute inopportun que les frères Bogdanov, enclins à promouvoir le succès de leurs best-sellers, aient choisi un titre qui prête à confusion, bien qu’ils se sentent ici cautionnés par la formule du grand Einstein. Il serait bon que le mystère des origines, en science comme en philosophie, ne soit pas assimilé au mystère entendu au sens religieux.
Cela étant, de quoi s’agit-il au juste dans le dernier essai des frères Bogdanov ? En partant de réalités physiques, ils tentent de montrer que, selon eux, la science nous donne aujourd’hui les moyens de chercher un principe organisateur sans lequel on ne peut pas expliquer l’énigme des origines. La clé de cette fameuse énigme serait de nature mathématique. Il suffirait de partir de phénomènes simples. Par exemple : pourquoi, depuis qu’il neige sur notre planète, n’y a-t-il jamais eu deux flocons identiques alors qu’ils sont construits sur le même modèle, celui d’une figure géométrique à 6 sommets, jamais 5 ou 7 ? Autre exemple : pourquoi le nombre de pétales des fleurs est-il toujours rigoureusement déterminé par la constante du nombre d’or : 5, 8 ou 13 pétales, mais jamais 10 ou 11 ? C’est qu’il existe une loi mathématique qui oblige chaque fleur du monde à avoir un nombre précis de pétales obéissant à « une suite de nombres », découverte faite voici huit siècle par Fibonacci et toujours confirmée depuis. Ainsi, dès la fin du 19ème siècle, des savants comme Klein, Hilbert et Minkowski avancèrent à Göttingen l’hypothèse selon laquelle les mathématiques « ordonnent » les lois physiques qui, à leur tour, « ordonnent » l’univers dans lequel nous vivons. Dans cette perspective, « un code sous-jacent, d’essence mathématique, un peu comparable au code génétique pour un être vivant, explique toutes les lois physiques et organise, avec une précision vertigineuse, les valeurs de toutes les constantes fondamentales ».
L’intérêt de cette hypothèse est qu’elle peut s’appliquer à l’instant dit « zéro » du Big Bang, ce que Max Tegmark, professeur de physique au MIT, confirme. Il n’hésite pas à conclure : « La réalité physique dans laquelle nous vivons repose sur une structure mathématique qui est en-dehors du temps ». Si l’univers est fait de matière aujourd’hui, à l’instant du Big Bang il n’y avait qu’une énergie dont la température de 10 puissance 32 degrés dépassait tout ce que nous pourrions imaginer. Et juste avant le Big Bang ? Dans cette ère impossible à se représenter, fusse en imagination, il n’y avait ni matière, ni énergie, ni espace, ni temps. « Alors qu’y avait-il ? » se demandent les frères Bogdanov. « C’est ce que ce livre vous propose d’entrevoir », répondent-ils. « Il fut un « temps », au voisinage de l’instant zéro, où l’univers était immatériel. De quoi était-il fait ? De ce qu’en science on appelle aujourd’hui de l’information. Une pensée pure au cœur du « néant ». Une pensée mathématique ».
Qu’il ait existé un formidable réglage de l’univers au moment du Big Bang, c’est certainement ce que le ballet bien orchestré des nombres tend à confirmer, selon les frères Bogdanov. Ils nous invitent, avec ce livre, à entrer dans la danse en retraçant avec passion les principales phases historiques et scientifiques de cette aventure. Si les détours de ce parcours sont parfois trop compliqués voire inutiles, il faut reconnaître aux deux frères le mérite de savoir éveiller notre curiosité et de nous conduire jusqu’au seuil de questions limites qu’aucune hypothèse scientifique ne saurait pourtant prétendre résoudre. Comme celle-ci : pourquoi finalement y a t-il quelque chose plutôt que rien ?
François Gachoud
Igor et Grichka Bogdanov : La Pensée de Dieu, Ed. Grasset, 350 pp.BOGDANOV-LI.11.8.12