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La face nord du Balmhorn
Par P. Desaules.
14 juillet 1935.nonI Pendant longtemps ce monstrueux sommet a exercé sur moi un pouvoir maléfique. Quand j' étais décidé de lui rendre visite, lui ne tenait pas beaucoup à me recevoir. Il avait toutes les ruses et devenait rébarbatif. Par la route classique et facile, celle du Zagengrat, il refusa deux fois de me réserver bon accueil. Depuis Wildelsigen je fus contraint d' abdiquer au début de l' arête, surpris brusquement par le mauvais temps. De tels échecs suffisaient pour anéantir le peu de sympathie que j' avais à l' égard de ce diabolique Balmhorn. Il avait détruit mon enthousiasme, perdu mon estime, et je n' étais plus du tout décidé d' en tenter l' ascension.
Au début de la saison, en compagnie de mon ami Seiler, nous avions réussi de longues traversées, celles du Nesthorn et du Dolent. Après un tel entraînement, chose bizarre, il me propose à mon grand étonnement le Balmhorn par Schwarenbach avec passage à l' Altels et glissade traditionnelle. Le projet ne m' enchante pas beaucoup. Mais pour satisfaire aux désirs d' un bon copain, j' accepte de l' accompagner au Balmhorn, avec cette unique variante: essayer de gravir la face nord.
LA FACE NORD DU BALMHORN.
Le 13 juillet au soir, la mignonne et sympathique cabane de Wildelsigen est envahie par une joyeuse cohorte de robustes gaillards de la section de Berne. Parmi ces braves Bernois une seule connaissance: je retrouve Uttendoppler.
Il a le pressentiment que je « cuisine » quelque nouveauté.
Il me questionne aussitôt!
— Que penses-tu faire demain, le Balmhorn par l' arête?
— Je ne sais pas encore ce dont nous serons capables. Si demain matin, en quittant la cabane, tu vois la lueur d' une lanterne naviguer là-haut dans Altels ( 3636 m. ) Balmhorn ( 3711 m. ) Au-dessous: Le pointillé indique l' itinéraire suivi:
AMoraine.
BEndroit où il faut aborder le glacier.
1Où nous avons attendu les premières lueurs du jour.
2Où la petite bande rocheuse pénètre dans les séracs.
3D' où nous dominions les séracs.
4Dans la face nord, avant les larges crevasses.
5Paroi de glace.
6Lieu où se trouvait la lre cordée lorsque nous l' avons aperçue.
les séracs, ne t' inquiète pas et rassure tes collègues. Je pense bien que tu comprends mes intentions; n' en parlons plus. Allons plutôt nous régaler d' un potage au pois très épais et nous reposer un peu.
Parmi la paille et les rares couvertures nous nous entassons tant bien que mal. La nuit serait plus douce si nous étions moins serrés; elle serait plus calme aussi sans le ronronnement perpétuel et plaintif de certains clubistes et les soupirs trop redoublés d' Edgar qui dort comme une marmotte.
Très tôt déjà je suis réveillé par des bruits de hache, de casserole, de chaussures. C' est le guide Schnydrig qui prépare la potée à ses ouailles, et les premiers touristes sortent de leur couchette.
Je secoue vigoureusement mon ami qui est encore noyé dans les rêves. Le petit déjeuner est expédié rapidement. Les quelques biscuits que nous venons de grignoter nous chatouillent à peine l' estomac.
Les yeux gonflés de sommeil, nous quittons à regret le refuge.
Avec ma lanterne je tate le mauvais terrain pour atteindre et parcourir sur son échine la désagréable moraine qui borde la rive droite du glacier. Edgar, le nez en l' air, contemple les innombrables étoiles. Il trouve le début ennuyeux et s' étonne de heurter trop souvent les cailloux.
A l' endroit où la moraine s' éloigne vers l' est pour se perdre dans les éboulis, nous abordons le glacier à un léger replat, peu crevassé. Je profite de la commodité du lieu, dévide le fil et nous nous encordons.
J' oblique légèrement vers le milieu du glacier pour éviter un ressaut. Dès les premiers séracs la pente s' incline et les difficultés commencent.
Pour éviter une perte de temps dans cet endroit mouvementé, nous avons tendance à nous rapprocher de nouveau du bord. Ici les crevasses deviennent très larges, aussi nous renonçons à cheminer à la lanterne.
Assis sur quelques blocs, entre deux énormes fissures, nous attendons les premières lueurs du jour. ( P. 1. ) Nous admirons sur la pente voisine un cortège aux falots qui s' élève lentement. Ce sont les clubistes de Berne qui vont attaquer l' arête de Wildelsigen.
Après une petite sieste peu confortable nous continuons dans un labyrinthe de crevasses ennuyeuses. Edgar n' aime pas ce genre de slalom. Dans une coulisse très raide nous zigzaguons désagréablement pour arriver à un étranglement du glacier, à l' extrémité d' une petite bande rocheuse qui pénètre dans les séracs. ( P. 2. ) Nous escaladons les petits rochers qui supportent péniblement un puissant rempart de glace dont l' équilibre semble instable. Collés le plus possible à cette muraille d' où se détachent sans cesse d' énormes blocs, nous cherchons à éviter ces projectiles dont l' effet est certainement très efficace. Pour traverser cet endroit malsain, le plus dangereux de l' ascension, nous opérons rapidement et obliquons à gauche par des gradins faciles, pour ne pas risquer l' escalade de cette façade branlante.
Hors de danger, nous venons de franchir l' endroit menaçant. Nous dominons maintenant les nombreux séracs ( P. 3. ), et un spectacle grandiose s' offre à nos regards étonnés. L' Altels avec ses névés très raides coupés de bandes rocheuses se colore et s' illumine au soleil levant. Le Balmhorn, dans toute sa splendeur, nous offre sa face nord, vraie carapace de glace, modelée de ressauts et tourmentée très irrégulièrement de larges crevasses.
L' itinéraire choisi du P. 3 au sommet n' est pas compliqué. Nous montons directement. 1000 mètres environ nous en séparent encore.
Après m' être séparé douloureusement de ma gourde de Bourgogne, je reprends la marche sur une pente de neige très dure et entraîne avec moi le minuscule Edgar. Les crampons mordent à merveille, conditions idéales qui nous permettent d' avancer rapidement sans trop tailler. Jusqu' au P. 4 où nous déjeunons, aucun obstacle notoire. Ensuite une série de crevasses larges et profondes, flanquées de mauvais ponts, exigent de sérieux instants. Je sonde souvent un terrain peu confortable, riche en surprises désagréables, pour arriver au pied d' un mur de glace qui barre transversalement la face nord. Ce rempart va du P. 6 où apparaît l' arête de Wildelsigen au col qui sépare le Balmhorn de l' Altels.
Avant d' attaquer l' obstacle délicat, nous apercevons la première cordée des Bernois qui débouche sur un petit îlot rocheux ( P. 6 ). Je choisis l' endroit le plus propice à la grimpée finale. Un énorme bloc de glace en saillie, réserve dans la muraille, à mon grand avantage, une fissure à sa base et une crête étroite dans sa partie supérieure. Après avoir pris mes précautions, je me hisse péniblement dans la fissure et suis l' échiné étroite et branlante pour atteindre le haut de la paroi. Edgar, à l' aide de la corde, franchit sans ennuis l' obstacle insurmontable d' aspect. Plus aucune difficulté; une agréable pente de neige nous mène aisément au sommet où nous avons le plaisir de rencontrer de joyeux touristes.
Nous terminons cette délicieuse journée par une visite à l' Altels.
Au retour, Kandersteg s' assombrit et de gros nuages noirs qui envahissent la vallée déversent sur notre joie une pluie torrentielle.