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Livre commenté :Jean-Luc Nancy, Paris : L'Intrus, Galilée, 2000 ; 45 p.Jean-Luc Nancy est un philosophe qui a beaucoup travaillé sur la notion du corps et qui a lui-même subi une greffe du cur à 50 ans au début des années 1990. Dix ans plus tard, il écrit ce cours poème philosophique en guise de réflexion sur la notion d'étrangeté (voire «d'étrangèreté») et d'intrusion. Il fallait s'y attendre, l'intrus n'est pas le cur de l'autre ; la chose est beaucoup plus complexe et Nancy nous emmène au cur de cette complexité, par petites touches lucides et légères.Le texte commence par une brève réflexion générale sur la notion d'intrus, «qui s'introduit par force» et sans être admis. Il y a toujours une part d'intrusion dans l'étranger, sinon son étrangèreté ne serait pas. L'intrusion dérange et trouble l'intimité. Donc accueillir l'étranger signifie aussi éprouver son intrusion.Nancy écrit la suite du livre à la première personne comme pour ancrer sa pensée philosophique dans son expérience intime de la greffe, comme pour relier la pensée intellectuelle à la sensation corporelle. D'emblée, il s'interroge alors sur le «je» qu'il utilise, parsemant des bribes de réponses dans tout son texte. Son «propre cur était hors d'usage» sans que les médecins ne puissent expliquer ce dysfonctionnement. Par sa défection, le cur de l'auteur lui devenait étranger ; jusqu'alors, il lui avait été étranger à force de ne pas être sensible. La greffe est nécessaire et le philosophe constate alors que sa contingence personnelle rencontre une contingence technique : vingt ans plus tôt, la greffe n'existait pas, vingt plus tard, elle se fera dans d'autres conditions. L'annonce de la greffe lui procure une sensation de vide, «avec une sorte d'apnée où rien, strictement rien, aujourd'hui encore, ne pourrait démêler l'organique, le symbolique, l'imaginaire ni démêler le continu de l'interrompu» (p. 15). La greffe est pour lui aussi bien une aventure métaphysique qu'une performance technique. La greffe aura lieu à la seule condition que plusieurs en décident ainsi : lui bien sûr, mais aussi ses proches et les médecins. Et ces derniers interviennent à plusieurs niveaux : ils jugent de l'indication de la greffe, de l'inscription sur la liste d'attente. Et de quoi décident-ils en dernier ressort ? De la survie de Nancy, soit du fait qu'il vive au-delà de ce qui était programmé par son cur. Cela l'amène à réfléchir à la question de la survie et à celle qui lui est directement liée, celle de la mort. Ce qui le porte à conclure «qu'isoler la mort de la vie, ne pas laisser l'une intimement tressée dans l'autre, chacune faisant intrusion au cur de l'autre, voilà ce qu'il ne faut jamais faire» (p. 23).La transplantation est d'une étrangeté complète, car pour Nancy, remplacer un cur excède les possibilités de représentation. Par l'ouverture du thorax et la circulation extracorporelle, «la transplantation impose l'image d'un passage par le néant» (p. 26).Nancy souligne ensuite le côté douteux de la symbolique du don de l'autre, de la fraternité entre les donneurs et les receveurs, même si le don d'organe «est une obligation élémentaire de l'humanité» (p. 29). Ce n'est pas le fait de donner un organe qui est douteux, mais d'y voir une complicité ou une intimité entre celui qui donne et celui qui reçoit.Si la greffe représente une restitution sous forme de retour à la vie d'avant la maladie, avec un cur qui bat normalement, elle est aussi terrain pour l'intrus, avec la possibilité du rejet. Nancy établit alors une connexion entre immunité et identité. Si l'immunité baisse, l'identité est en péril ou plutôt se complexifie, avec l'expression des virus et les traitements nécessaires pour les combattre. L'auteur exprime sa vulnérabilité entre autres par «un flux incessant d'étrangeté», soit de médicaments en tous genres, de contrôles sans cesse renouvelés. Une évidence s'impose alors à lui : «jamais l'étrangeté de ma propre identité, qui me fut pourtant toujours si vive, ne m'a touché avec cette acuité. «Je» est devenu clairement l'index formel d'un enchaînement invérifiable et impalpable. Entre moi et moi, il y eut toujours de l'espace-temps : mais à présent, il y a l'ouverture d'une incision, et l'irréconciliable d'une immunité contrariée» (p. 36).Puis survient le cancer (un lymphome), «figure mâchée, crochue et ravageuse de l'intrus» (p. 37). Les traitements qu'il nécessite constituent une intrusion violente, font souffrir le corps, «et la souffrance est le rapport d'une intrusion et de son refus» (p. 38). Les différentes maladies et souffrances que Nancy a traversées ont occasionné une continuité dans les intrusions et engendré le sentiment d'être indissociable de l'observation médicale, d'une dépendance chimique et institutionnelle. Cette dissociation s'articule très clairement dans ce constat : «mon cur a vingt ans de moins que moi, et le reste de mon corps en a une douzaine (au moins) de plus que moi» (p. 41). Il a ainsi simultanément rajeuni et vieilli ; il n'a donc plus d'âge.Nancy conclut donc que l'intrus n'est autre que lui-même, dans son altération, dans son suréquipement.Nancy ne nous soumet pas ici des vérités à débattre, mais une expérience reliée à une pensée, livrée dans sa simplicité et dans une sorte de dépouillement. Il ne s'agit pas non plus d'une prise de position sur la greffe en général, mais «seulement» des effets de cette greffe, sur l'auteur lui-même. C'est finalement un court texte écrit dans une langue si limpide qu'il est à lire avec le même plaisir que procure la lecture d'un poème.