Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07187.jsonl.gz/319

Les résultats du leader mondial du travail temporaire Adecco (fusion de Adia et Ecco) témoignent du chambardement à l'oeuvre: un chiffre d'affaires annuel de 8,5 milliards de francs et un bénéfice net déclaré de 241 millions (Finanz und Wirtschaft, 22 mars 1997). Cette extension du travail temporaire est le sous-produit du chômage et de la gestion flexible des "collaborateurs". Le directeur d'Adecco désigne les pays les plus porteurs en Europe: la Grande-Bretagne, l'Espagne et les Pays-Bas. Grâce à une campagne orchestrée par l'OCDE, ces derniers sont offerts comme des modèles à suivre pour abaisser le chômage; plus exactement la statistique du chômage. Le "travail temporaire", exploité comme une "ressource naturelle", fournit un marché international prometteur à cinq multinationales.
Mais la flexiblisation - des horaires, des postes de travail occupés, de la durée des contrats - développée par les firmes industrielles et de services n'entrerait-elle pas en concurrence avec les intérêts des exploitants du filon "travail temporaire"? Non. Les deux se complètent. Le patron d'Adecco, John Bowmer, explique: "Cette tendance (à la flexibilisation) va accroître nos chances. Car si l'on introduit plus d'horaires flexibles, on aura toujours plus besoin de personnes qui sont flexibles" (HandelsZeitung, 20 mars 1997). De fait, la nouvelle gestion de la main-d'oeuvre joue sur les deux registres: flexibiliser le "stock" propre de salarié(e)s et faire appel à des firmes temporaires afin de répondre à des "exigences pressantes" de la demande.
Kurt Pfister, directeur d'ABB Industrie (unité d'ABB Suisse) déclare: "Nous voulons réaliser des sauts qualitatifs dans la flexibilisation du travail... Il n'y a plus une seule place qui doit être sûre" (Facts, 12/1997). Chez ABB Industrie, 50% des places vacantes sont déjà remplacées par rotations internes. K. Pfister confie: le salarié flexible occupera plusieurs emplois à l'intérieur ou à l'extérieur de la société. La déconnexion entre un emploi et un temps de travail ayant des limites définies est en voie de s'imposer. Ce remodelage du salarié exige que soient affûtés des instruments accentuant "son implication autonome" dans le "projet commun de la société". Insécurité doit se conjuguer avec allégeance à la firme. Des médecins du travail offrent la clé de lecture de cette situation dont l'ambivalence est aiguë: "Comment faire réaliser de façon plus autonome un travail beaucoup plus contraint? La crainte du chômage est évidemment décisive" (Paroles de médecins du travail, Syros, 1994, p. 63). Une telle stratégie peut se marier avec l'utilisation accrue d'intérimaires. Le modèle de réduction et de flexibilisation du temps de travail de Volkswagen a été vanté. Il était censé assurer des emplois. Or VW vient de mettre sur pied sa propre agence d'intérimaires. Elle engagera du personnel à un tarif horaire inférieur de 4,50 francs à celui des personnes ayant un contrat usuel. Un double statut - salarial et contractuel - est introduit pour des tâches identiques. La concurrence s'exacerbera au sein des salarié(e)s. Le mouvement syndical en sera d'autant plus affaibli lors des prochaines négociations contractuelles.
Face à ces constats, le mouvement social et syndical devrait éviter de conjuguer la réduction du temps de travail et la flexibilité pour lutter contre le chômage. Création d'emplois, réduction du temps de travail, fixation de barrières de sécurité contre la flexibilisation et mise en question de l'intensification du travail pourraient fournir le fil conducteur de réflexions et de propositions.
Charles-André Udry