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Il sera aux côtés du rabbin, autonome, formé théologiquement et aussi compétent que lui. Mais il sera différent de lui dans la plupart des cas puisque son activité scientifique soutenue au sein de l’académie suscitera en lui une certaine fécondité intellectuelle. Comme ses obligations d’enseignant, comparées à celles d’un professeur de lycée, lui laissent pas mal de temps libre et ne le mobilisent que les après midis, il sera donc particulièrement disponible pour le travail scientifique. Son activité externe reposera moins sur sa charge d’enseignant attaché à un établissement scolaire que sur son appartenance à une éminente corporation d’érudits englobant l’ensemble du Reich, voire même, si la paix réglait enfin la situation de notre continent, la totalité de l’Europe centrale. En sa qualité de membre de l’académie il pourra prendre en main l’ensemble des conférences au sein de la communauté, soit en les donnant lui-même soit en les organisant ; et ainsi, sera introduit dans les cercles littéraires l’air frais et vivifiant d’une puissante activité scientifique. Il pourra même irradier sur les communautés avoisinantes en y prononçant des conférences ; et au fil des ans, on verra émerger un public intéressé et vivant, constitué par ses propres élèves qui auront profité de son enseignement. On assistera alors partout au développement de bibliothèques communautaires pourvues de salles de lecture qui nous donnerons l’impression d’être chez nous, comme c’est le cas ici à Berlin, la capitale du Reich qui a pris beaucoup d’avance sur les autres centres juifs. Et cela est d’autant plus facile, que ce qui fait problème ici ce n’est pas le manque d’infrastructure mais plutôt la volonté et l’envie de participer; car, aujourd’hui, on a surtout besoin d’un regroupement courageux des stocks d’ouvrages, d’une bonne politique d’acquisition des fonds, d’un aménagement intelligent des heures d’ouverture et de consultation, avec des bénévoles pour assurer la surveillance et les prêts à domicile, si l’on veut, m$eme modestement pour commencer, suivre l’exemple berlinois. Ainsi, le maître sera à même de représenter la communauté vis-à-vis de l’extérieur, au plan spirituel, il sera donc en meilleure position que le rabbin pour s’acquitter de cette tâche. Dans la plupart des villes moyennes non dotées d’universités, il pourra faire fonction d’«orientaliste» aux yeux des élites scientifiques locales : voilà une position qu’il pourra occuper, précisément parce qu’il n’est pas totalement accaparé par son activité d’enseignant, aux côtés des directeurs de la galerie d’art, du musée mocal, de la bibliothèque municipale, peut-être aussi aux côtés de tel professeur de lycée ou de tel autre,, d’un pasteur intéressé par l’activité scientifique, voire du directeur du théâtre municipal ou du chef des chœurs. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, le maître pourra insuffler une vitalité nouvelle à l’existence communautaire.
Nous avons besoin de cette vitalité nouvelle. L’espoir des juifs d’Allemagne qui avaient vu dans la déclaration de guerre l’aube d’une ère nouvelle, s’est évanoui, emportant avec lui tout optimisme. Si l’on considère avec sérieux ce fait d’un point de vue juif, c’est plutôt une bonne chose. Pour l’homme vaillant, les grandes mutations ne tombent pas du ciel ni ne proviennent de l’extérieur. L’époque ne pourra jamais lui offrir ce à quoi il ne s’est pas lui-même préparé. Cette apparente égalité des droits sur laquelle on avait fondé tant d’espoirs aurait été un cadeau de cette nature. Nous aurions alors reçu en tant qu’individus ce qui aurait fait défaut à la communauté ; ce qui signifie en fait que la situation en Allemagne n’aurait pas changé, à cette différence près que ce qui n’avait été accordé qu’à un petit nombre, est aujourd’hui accessible à beaucoup de juifs, voire à la majorité d’entre eux. Mais beaucoup d’individus, voire même l’ensemble de ces individus, cela ne constitue toujours pas la communauté.[1] A certains moments, cette dernière est en de meilleures mains quand il s’agit d’un petit nombre plutôt que d’un grand. Contrairement à ce qu’elle pense, la communauté n’a pas à acquérir ou à ne pas acquérir cette égalité des droits par le combat mais bien par le travail et l’effort. Si nous commençons par obtenir une égalité des droits pour la communauté, pour le judaïsme, l’égalité des individus, de tous les juifs suivra d’elle-même. Mais voilà le chemin de l’égalité des droits pour toute la communauté passe par l’organisation. Elle constitue le point par lequel le travail ciblé de l’individu accède enfin à l’esprit de la communauté. Lorsqu’on commença, dès la première moitié du siècle passé, à nous inviter à prendre part à la vie commune du peuple et de l’Etat, les choses furent organisées de la manière suivante : on commença à annuler par des dispositions juridiques les barrières qui empêcherait le juif de participer à la vie publique. Mais le fait que l’individu qu’on cherchait à émanciper était lui-même empêtré dans des liens provenant de sa propre vie ou existence communautaire, passait, dans le meilleur des cas, pour une difficulté mineure. Il suffisait de lui donner accès aux grandes institutions nationales pour que les chaînes, le reliant à sa vieille appartenance à une communauté raciale et spirituelle, tombent d’elles-mêmes. Jadis, seules les forces réactionnaires étaient d’un avis différent. Les lois régissant les juifs, conçues par Frédéric Guillaume IV, avaient elles aussi l’intention, selon sa propre idée, d’offrir aux juifs de participer à la vie publique, mais sur la base d’un droit ouvert à l’individu mais selon une constitution corporative de la «juiverie». Ceci était conforme à la pensée politique de tous ces cercles désireux de réorganiser le peuple en groupes corporatifs ; concernant les juif s et la voie librement suivie en vue de s’instruire, et choisie au cours des dernières décennies, les manœuvres pour ralentir tout ce processus étaient trop visibles en dépit de l’habillage fourni par une pensée politique.. Ces plans là n’ont pas été couronnés de succès jadis. Aujourd’hui encore, aucun juif avisé ne voudrait les voir ressusciter.
L’époque a aussi pris ses distances avec ces idées visant à émanciper l’individu, bien qu’elles aient donné l’impression d’avoir eu gain de cause, du moins sur le papier. Nous avons appris que la consécration des droits de l’individu n’apportait pas grand’ chose. Aussi lo,ngtemps que l’on voudra faire participer un individu en tant que tel, sous certaines conditions, mais tout en ignorant consciemment son appartenance communautaire, tout ce que cet individu obtient, même sans renier son appartenance à notre groupe, ne représente pas, matériellement, un avantage pour la communauté mais idéalement un dommage,. Grâce à sa cohésion impressionnante, la communauté doit être efficace à l’intérieur, et déployer une grande visibilité à l’extérieur, afin que nous ne soyons pas considérés par le monde extérieur, dans le meilleur des cas, comme une tare sans gravité, et ce, aussi bien en cas de fidélité ou de défection. Certes, ce n’est pas la juiverie qu’il convient de transformer en corporations, comme le souhaitaient les forces réactionnaires du milieu du XIXe siècle, mais bien le judaïsme. Ce sont des organisations spirituelles juives qu’il faut créer et non des corporations. L’esprit du judaïsme réclame des foyers et des établissements caritatifs juifs. Le problème de l’éducation juive à tous les niveaux et sous toutes ses formes, telle est la question vitale du judaïsme de notre temps. Oui, de notre temps, car le verset (Psaume 119 ; 126) dit bien : il est temps d’agir pour D-, ils ont renversé ta loi.
Franz ROSENZWEIG en 1917
[1] Dans tout ce passage, Rosenzweig veut nous expliquer que l’on a émancipé les juifs en tant qu’individus isolés sans jamais en faire de même pour le judaïsme. En somme, sans le dire, on espérait émanciper les juifs de leur judaïsme. Ce qui explique le désert juridico-légal entourant les communautés en tant personne morales..