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Critique du recueil et entretien avec Vahé Godel
von Françoise Delorme
Publiziert am 04/06/2013
levée d'écrous
s'ouvrent les coeurs
chante la source
Ces mots sont les premiers vers de Vahé Godel que j'ai rencontrés sur mon chemin, c'était il y a longtemps déjà, pendant mes études, en lisant Rhétorique de la poésie du groupe μ. Ils étaient présentés comme un emploi particulièrement fécond de l'anagramme et me reviennent souvent, au gré des événements comme une ponctuation sensible et jubilatoire du monde tel qu'il va. Vahé Godel a réussi dans ce jeu subtil entre sons et sens, entre la lettre et l'esprit, à mettre beaucoup de lui-même: le thème de la source qu'il convient d'aller chercher toujours en profondeur (ou de voler à « l'émoi du fleuve »), celui de l'enfermement qu'il convient de combattre, car le poète n'est «ni dehors ni dedans», et enfin l'amour, synonyme de poème puisque «le poème, comme l'amour, est une petite mer intérieure – un acte où se confondent naissance et mort.» Bien sûr, ces vers expriment aussi le goût affirmé de Vahé Godel, à la fois sensible et plus cérébral, pour suivre toutes les invites sonores des langues, je dis des langues, puisqu'il est partagé entre la langue française dans laquelle il a écrit toute son oeuvre poétique, l'arménien que son père exigea qu'il pratiquât dès son enfance et le turc qu'il ignore, mais que ses parents employaient comme langue intime. Il est probable que les libertés qu'il prend - les jeux souples et parfois audacieux avec les sonorités - avec le français lui sont données par la pratique assidue de plusieurs langues, pratique qui l'aura poussé aussi à traduire de nombreux poètes arméniens (classiques et de la nouvelle génération).
Les livres choisis pour cette édition de poche datent l'un de 1966; l'autre, de 1987, est une anthologie de poèmes qui marient vers mesuré, vers libre et petites proses.
Le lecteur peut interroger dans Que dire de ce corps la structure d'un recueil complet. Le premier poème commence par le mot «Tout» et les derniers vers rassemblent dans un court poème, infiniment concentré en chacun de ses mots, toute la poétique de Vahé Godel, tout le recueil qu'il clôt par un point clair, mais c'est une blessure...
Je chercherai dans le silence obscur
l'épave d'un navire
qui traversa le plus beau de mes jours
les cales combles
l'étrave lumineuse
Dans l'anthologie, on se laisserait porter par chaque qui devra se suffire à lui-même... Mais ce n'est pas si vrai, le choix des poèmes est en fait très organisé. Le livre s'ouvre sur une ode au livre, une adresse amoureuse au lecteur et à la poésie; il se clôt par un «art poétique» à la fois lucide et un peu fou:
si j'en-
chaîne les mots
c'est pour briser
mes propres chaînes
j'écris
à seule fin
de recueillir
tous mes débris
[…]
J'attise mon
brasier
Les titres Que dire de ce corps et Quelque chose quelqu'un présentent des points communs, et surtout un retrait apparent du sujet dans l'indéfinition. Un homme, doué d'un corps, quelconque et cependant singulier, parle à un autre être humain, doué d'un corps également, quelconque, souvent une femme; c'est l'expression d'un amour, mais souvent si général que l'adresse reste très polysémique. Elle pourrait être faite à n'importe quel lecteur, à l'oiseau qui passe, au chemin, à la mer, au reflet, à tout ce qui passe et relie...
Ce que je sais de toi
ce que tu sais de moi
passerelle
passereau
la même eau
nous sépare et nous lie
la même ombre
nous passons
Pourtant, le « je » est omniprésent, c'est un « je » lyrique plutôt sûr de lui, particulièrement virtuose. On se laisse facilement emporter, on croit devenir
ce corps
mûri dans la lumière
de surcroît si léger réversible doré
docile de plein gré au doigt et à l'oeil
résorbant les moindres obstacles comme par magie
Quoique les poèmes contiennent la menace inexorable de la mort, l'angoisse plus ou moins jugulée du pire toujours à venir, les souffrances de la perte, de l'incompréhension, quoiqu'ils fassent presque tous d'abord confiance à la chaleur fragile entre les hommes, la volubilité de Vahé Godel donne à sentir une sorte d'assentiment à un lyrisme qui s'interroge peu sur lui-même. Il emporte cependant souvent l'adhésion du lecteur ébloui. Mais pas toujours. Le jeu avec la langue, s'il s'enflamme sans cesse à sa propre lumière nous emporte trop loin de nos préoccupations, de nos inquiétudes et risque de paraître parfois un peu gratuit.
Et puis non. De même que le poète a été étonné de se reconnaître «plus sombre» qu'il ne croyait dans la bouche d'une poète lectrice (Sylvie Fabre. G. pendant une lecture partagée le 16 mars 2013 à la maison de la poésie d'Annecy de Michel Dunand), à la seconde lecture, à la suivante plus encore la brillance des mots s'adoucit. Et il reste, tapies au fond des mots derrière la rutilance, des questions sans réponse, des douleurs non rédimées et un appel qui touche juste, et émeut:
que faire
quand sombre la mémoire
et que l'espoir
s'envole?
Fermer les yeux
marcher droit devant soi
sur les eaux lumineuses
apprivoiser
l'absence de l'oiseau
ENTRETIEN AVEC VAHÉ GODEL
Françoise Delorme: Pour cette récente édition de poche chez Empreintes, Quelque chose quelqu'un (1987) et Que dire de ce corps (1966) qu'est-ce qui a motivé le choix de ces livres plutôt que d'autres? Les voyez-vous comme particulièrement représentatifs de votre oeuvre? Pourquoi? Le jeu entre indéfini et infini semble extrêmement fécond, les titres le montrent déjà, mais on retrouve cette tension dans de nombreux poèmes, que pensez-vous du tremblement entre ces deux notions?
Vahé Godel: Ce livre a été entièrement conçu par le directeur de la collection «Poche Poésie» aux Editions Empreintes : Début 2012, en effet, Antonio Rodriguez m’a proposé de publier cela vers la fin de l’année. J’aurais eu mauvaise grâce de refuser… Que dire de ce corps? avait paru en 1966 chez Millas-Martin un petit éditeur parisien – disparu il y a belle lurette… Quant à Quelque chose quelqu’un (préfacé par Jean Starobinski), il s’agit d’une anthologie de poèmes (1966-86) que j’avais composée selon la suggestion de Joaquim Vital, le Directeur. Fondateur des Editions de La Différence qui allait devenir mon principal éditeur. «Le jeu entre indéfini et infini»… : j’avoue que je n’y ai pas songé ! – la piste pourrait se révéler intéressante, mais l’association de ces deux livres, parus à vingt ans d’intervalle, m’a semblé assez spontanément pertinente.
Après la belle lecture que Sylvie Fabre G. a faite de vos poèmes, dans le cadre d'une rencontre à laquelle participaient aussi Béatrice Bonhomme et James Sacré à la maison de la poésie d'Annecy de Michel Dunand, vous avez été étonné de constater que votre poésie dans la bouche de quelqu'un d'autre vous semblait plus «sombre» que vous ne l'imaginez habituellement: pouvez-vous en dire plus? Quelles réflexions est-ce que cela vous inspire? comment percevez-vous le balancement permanent entre lumière et obscurité et joie et horreur, que cela soit dans les poèmes ou dans vos si étranges récits?
Quelle «belle lecture», oui ! Chaque voix ne recrée-t-elle pas un poème à sa guise ?... Lumière-obscurité…, Joie-horreur… : je constate cela, mais sans pouvoir l’expliquer. Autre titre emblématique : D’une plume clandestine (Ed. de l’Aire , Vevey, 2009). Comme Octavio Paz, je pourrais dire : «J’avance dans le noir et je plante des signes» ; ou, comme le regretté Jacques Dupin : «J’écris pour enfouir mon or». Ce goût du clandestin, des sous-sols, tient sans doute à ma nature profonde, mais il s’est surtout développé, je crois, au cours et à la suite de mes séjours en Arménie – une expérience incomparable, infiniment enrichissante! J'ai découvert le sol de l'Arménie en 1973 pendant la période soviétique et il s'y développait une intense activité artistique et littéraire, quoique souterraine. Et j'en ai été très impressionné.
Vous évoquez souvent votre vie vécue entre plusieurs langues, au moins trois, deux que vous pratiquez, l'arménien et le français, et le turc, la langue intime de vos parents. Pouvez-vous cerner l'importance de cette vie entre les langues en quelques mots? et nous entretenir aussi de cette jeune poésie arménienne (surtout écrite par des femmes, semble-t-il) que vous traduisez avec un bonheur évident?
J'ai traduit des poètes anciens comme Grégoire de Narek (Xème siècle) et aussi de jeunes poètes arméniens et surtout arméniennes comme Mariné Petrossian. Je leur trouve souvent une écriture extrêmement personnelle qui attise par des jeux de langue un grand désir de liberté et confirme l'élan dune émancipation sociale. Ces jeunes femmes poètes, semblent, grâce à la poésie, trouver des chemins pour se délivre du machisme ambiant. Ces cris de révolte quasiment féministes, développent souvent un humour très noir. Difficile de répondre sur ce que traduire change et nourrit en moi. Cela a sans doute développé mon sens musical de la langue. «C’est une question de rythme qui a beaucoup à voir avec la musique», écrit Thomas Bernhard. Et Nicolas Bouvier (qui fut un de mes grands amis) m’écrivait peu avant sa mort : «Faire un peu de musique avec cette vie unique…». Je suis, oui, je demeure Entre deux (titre d’un recueil paru à La Différence, en 2007)!