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Les deux dernières courses avec mon père
Martin Funk, Genève
I. L' ARÊTE NORD DU WEISSHORN J' avais peut-être quatre ans quand mon père revint du Valais après avoir échoué dans son ascension du Weisshorn, montagne qu' il avait toujours considérée comme la plus belle.
Ces dernières années déjà, il ne pensait plus pouvoir réaliser ce vieux projet. Cependant, en cet été 1975, j' ai été séduit par la beauté de l' arête nord du Weisshorn au cours de diverses ascensions faites dans les alentours. Après une période de mauvais temps, je proposai à mon père l' ascension du Weisshorn par l' arête nord. Au début il douta de ses capacités, mais finalement je parvins à le convaincre. Le 20 août, mon père, mes deux frères et moi nous prenions donc la direction de la cabane Tracuit.
Le lendemain, nous partons à trois heures par un temps splendide.
Le clair de lune est si intense, que nous renonçons à l' usage des lampes frontales.
Nous formons deux cordées.
La neige fraîche n' est pas tout à fait gelée, ce qui ralentit notre marche. A cinq heures et demie, nous débouchons sur l' arête, juste à temps pour assister un splendide lever de soleil. C' est un peu plus loin que commencent les premières difficultés. Un guide tessinois et son client, partis avant nous du refuge, se demandent si la course est réalisable avec une telle quantité de neige fraîche.
Après quelques instants d' hésitation, je les encourage à essayer avec nous, mais, peu convaincus, ils vont finalement renoncer.
Effectivement la suite s' avère délicate, et nous nous assurons fréquemment. A onze heures, nous arrivons au pied du Grand Gendarme. Le brouillard nous enveloppe. Nous nous attachons en une seule cordée avant de continuer. Je perds un peu de temps à trouver la bonne voie cachée sous la neige, mais finalement je parviens au sommet sans trop de peine.
J' assure la montée de mes compagnons, puis nous descendons de l' autre côté, vers la brèche située entre le Grand Gendarme et le sommet.
La progression sur l' arête est rendue pénible par la constante formation de sabots sous les crampons.
Pratiquement, à chaque pas, nous devons les « décoller » avec le piolet.
Le brouillard est toujours très épais quand nous parvenons au sommet du Weisshorn, vers quatorze heures.
Le visage de notre père déborde de bonheur.
Soudain le brouillard se déchire quelques ins- tants, juste le temps de faire quelques photos et d' admirer le merveilleux panorama, avant que le brouillard ne se referme et que nous entamions la descente par la voie normale.
L' épaisseur de la brume croît à mesure que nous descendons. Nos piolets se mettent bientôt à chanter, les oreilles bourdonnent, et Forage se rapproche.
Nous enlevons les cordes, bien que nous soyons encore à près de quatre mille mètres.
Soudain, je me sens emporté vers un autre monde, avant même d' être rendu à la réalité quelques mètres plus bas, touché à plat ventre sur des blocs instables.
Une odeur de brûlé s' est répandue autour de moi et, en me retournant, je constate que mon frère Markus a subi le même sort que moi.
Instinctivement nous nous réfugions sous un bloc pour nous protéger des décharges électriques. Une heure plus tard, le ciel se dégage à nouveau et nous pouvons poursuivre notre descente, désormais facile et sans danger.
Il est dix-neuf heures quand nous atteignons la cabane du Weisshorn.
Le grand rêve de mon père est devenu une réalité.
2. L' ARÊTE NORD-EST DU TENNBACHHORN Cet automne, mon père avait souvent manifesté le désir de passer un week-end dans son chalet au Lötschental. Ce projet n' enthousiasmait ni mes frères ni moi-même, mais finalement, le samedi 25 octobre, nous prenons ensemble le chemin de Blatten.
Le soir, au chalet, mon père me propose de gravir le Tennbachhorn par l' arête nord-est que j' ai déjà parcourue maintes fois, même en solitaire, par plusieurs variantes. Dans son tracé habituel, elle n' est pas très difficile ( un passage de IV ). Mon père, lui, n' a encore jamais eu l' occasion de parcourir cette arête.
Nous convenons, comme point de départ, de nous rencontrer à dix heures au sommet du Tellihorn.
Mon frère Markus et moi partirons après notre père pour le laisser marcher tranquillement vers le premier sommet.
Le matin en me levant, je ressens un frisson en voyant le ciel parfaitement bleu. En été, ce serait un signe d' orage mais, en automne, il n' y en a pas.
Nous avons tôt fait de rattraper notre père qui ne semble pas être en pleine forme.
L' arête est vraiment très enneigée, mais il est résolu à poursuivre la course.
Comme nous l' avons si souvent fait, nous nous encordons, mon père en queue et moi en tête.
Au début, tout se déroule sans histoire. Je n' ai aucune peine à trouver mon chemin, bien que la neige recouvre les rochers.
Après une heure et demie de montée, nous faisons une halte pour casser la croûte, et je prends le piolet de mon père sur mon sac avant de repartir.
L' arête s' incline maintenant vers la première brèche et j' y descends en premier, car elle n' offre ici vraiment pas de difficulté. En effet, la roche est sèche et nous avançons par gradins successifs. Seuls les trois derniers mètres sont un peu plus délicats.
Arrivé à la brèche, j' invite Markus à descendre, puis mon père le suit.
C' est alors que se produit le drame. Au moment où il se met en route, je le vois lever les bras au ciel et tomber à la renverse en poussant un grand cri. L' instant d' après, il gît inanimé près de moi. Je réalise rapidement la gravité de son état et envoie Markus chercher du secours.
Subitement je me sens seul et incapable de rien faire pour mon père si gravement blessé et les larmes envahissent mon visage... Mais papa qui avait perdu connaissance, revient à lui et me fait ses dernières recommandations pour maman et mes frères.
Après deux heures d' attente, un hélicoptère dépose au moyen d' un treuil deux guides et un médecin. Avec mille précautions le blessé, étendu sur un matelas pneumatique, enveloppé dans un filet et suspendu à l' appareil, est transporté Vallee d' Aoste. 28 Val Fénis, vu de Prapremier. Au fond, à droite: la Tersità 29 En montant au col Fénis: la Grand-Alpe 30 Mont Glacier 31 Au lac Miserin. Au milieu et au fond: la Tersiva Pholos Jean-Louis Blanc, Peseux jusqu' à la prairie la plus proche. On hisse alors mon père dans la cabine, et bientôt les sauveteurs s' envolent vers l' hôpital de Viège.
Mon père, hélas! devait décéder durant le trajet. Et le soir nous reprenions seuls le chemin de Genève, sans celui qui sut nous montrer le chemin des hauts sommets.
Corse:
32 En montant au Cinto: le Capo Larghia ( 2520 m ) 33 Capo Larghia et Punta Minuta ( 2556 m ) 34 Lac du Rotondo 35 Monte de Oro, vu du Rotondo Pholos: Michel Dépraz, Le Senlier Jusqu' à présent, le fait d' avoir un père que je pouvais retrouver quelque part me rassurait et me donnait confiance.
Maintenant, bien que son absence soit devenue définitive, quand je rêve des montagnes, mon père est toujours présent et vivant auprès de moi.