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Grand Format
"Pinocchio", le bois dont on fait les héros
Introduction
Ecrit en 1881 par Carlo Collodi, "Les aventures de Pinocchio" est un best-seller absolu. Le roman a connu de multiples adaptations, et a même inspiré le cinéaste Stanley Kubrick. Il a aussi imposé le dialecte florentin comme italien officiel. "Pinocchio" est tellement célèbre que son prénom est devenu synonyme de menteur dans plusieurs langues, ce conte pour enfants ayant été traduit en 260 idiomes.
Chapitre 01
Best-seller mondial et chef-d'oeuvre de la littérature enfantine
La première fois que le pantin pointe le bout de son nez, c'est en juillet 1881. Pinocchio apparaît en feuilleton hebdomadaire dans "l giornale per i bambini". Pendant deux ans et demi, ses aventures sont publiées de manière irrégulière. Au bout de quinze épisodes, Carlo Collodi, le créateur de la marionnette, décide d'arrêter les frais et pend Pinocchio, haut et court.
Mais les petits lecteurs ne l'entendent pas de cette oreille, et l'éditeur du journal non plus! A force de réclamation (tout comme Conan Doyle un peu plus tard fera mourir son Sherlock Holmes pour le ressusciter ensuite, sous la pression de ses lecteurs), Carlo Collodi reprend du service, sauve Pinocchio, et lui invente un destin fabuleux en 36 chapitres.
Le livre qui réunit ces épisodes paraît en 1883. Très vite, le recueil est un immense succès.
En Italie, il existe deux monuments littéraires: "La Divine Comédie", de Dante Alighieri, au 14e siècle, et "Pinocchio". En nombre de livres vendus, les deux se talonnent mais au niveau des traductions, "Pinocchio" est imbattable: en affichant 260 langues, il figure dans la liste des ouvrages de fiction les plus traduits de l'histoire.
Le livre de Carlo Collodi peut aussi se lire dans plusieurs dialectes italiens, tels le piémontais et le sicilien. Comme "La Divine Comédie", il n'a pas été écrit en italien, mais en florentin. Grâce à ces deux chefs-d'oeuvre, le dialecte de la ville toscane va acquérir un statut de langue nationale.
Les deux textes partagent d'autres points communs. Le héros de "La Divine Comédie" passe de l'Enfer au Paradis en transitant par le Purgatoire, au gré d'épreuves initiatiques. Pinocchio aussi connaîtra son chemin de croix, confronté à des épreuves très cruelles, parfois terrifiantes de férocité. Le petit pantin de Collodi n'est pas loin de la Justine de Sade qui doit tout endurer.
Une chose est certaine: Pinocchio n'est pas seulement l'histoire d'une marionnette écervelée qui d'aventure en aventure finit par gagner le statut de "vrai petit garçon". Le livre est à la fois un conte initiatique, un roman picaresque, une chronique de la Toscane du XIXe siècle, une fable philosophique et un traité de pédagogie.
Chapitre 02
Fidélité et trahison
En 1940, au sommet de son art, Walt Disney adapte le roman de Carlo Collodi, dans un dessin animé qui dénature sérieusement l'œuvre. Les Italiens seront outrés et lui préféreront la série télévisée de Luigi Comencini (1972) avec deux grandes stars italiennes: Gina Lollobrigida dans le rôle de la fée et Nino Manfredi dans celui de Geppetto.
Mais pour le reste du monde, la version Disney deviendra LA référence.
En quoi le dessin animé va-t-il à l'encontre du livre? Il évacue toute sa dimension sociale: il fait de Geppetto un vieil artisan qui vit dans un pittoresque village des Alpes tyroliennes, un menuisier qui fabrique des jouets dans sa coquette boutique. Le costume de son petit pantin est d'ailleurs typique de la région.
Une vision idyllique contraire à la volonté de Carlo Collodi qui insiste sur la situation de pauvreté de Geppetto. C'est même un des moteurs du texte. Comment échapper à la faim, au froid, et à la pauvreté? Comment gagner son guignon de pain et son verre de vin? En créant un pantin merveilleux qui saurait danser, faire des sauts périlleux et manier l'épée.
Portrait deCarlo Collodi (1827-1890), le papa de Pinocchio, best-seller mondial. [Farabola/Leemage/AFP]
Collodi est bien placé pour parler de pauvreté. Il vient d'un milieu très simple. Son père Domenico Lorenzini est cuisinier, sa mère Angiolina femme de chambre. Tous les deux travaillent au service du marquis Florentin de Ginori, et c'est ce même marquis qui paiera les études de Carlo, reconnu très tôt comme un enfant brillant.
Plusieurs biographes pensent que Monsieur le marquis était le père biologique de Carlo qui d'ailleurs prendra comme patronyme le nom du village de sa mère, renonçant ainsi à celui de son père "officiel". Il le fait d'autant plus volontiers qu'il doit se faire un peu oublier à ce moment-là de sa vie. Grand contestataire, Carlo Collodi s'est battu par la plume et par les armes lors des deux grands soulèvements traversés par l'Italie du 19e siècle, en 1848 et 1859.
Mais c'était aussi un célibataire endurci, qui a passé la moitié de sa vie à vivre chez sa mère. Il a bien eu quelques histoires d’amour, mais pas très concluantes.
Chapitre 03
La beauté d'un texte protéiforme
Carlo Collodi a 55 ans quand il se lance dans les aventures du pantin. Mais toute sa vie, il a écrit pour les journaux, le théâtre, les revues satiriques. Il a même traduit des contes de fées français, notamment ceux de Charles Perrault, dont il ajoutait souvent une petite morale de son cru, comme il le fera en fin de chapitres de "Pinocchio".
Si ses proverbes et sentences semblent un peu vieillis aujourd'hui - quoique - son sens du rythme est éblouissant. Collodi maîtrise parfaitement les codes du "page turner", cette façon d'accrocher les lecteurs pour qu'ils poursuivent la lecture et tournent fébrilement les pages de son roman, par ailleurs extrêmement bien écrit. L'auteur s'autorise d'extraordinaires images oniriques, parfois surréalistes, comme ces petits ânes qui tirent la voiture, celle qui emmène les enfants paresseux au pays de cocagne.
Le texte est d'une grande richesse. On y trouve de la comedia dell'arte, avec des personnages qui se disputent, se tapent dessus et se réconcilient. Et sans crier gare, on passe du comique au tragique, au cruel aussi.
Couverture du livre de Carlo Collodi, vers 1920. [©Costa - Leemage/AFP]
Carlo Collodi meurt en 1890, après avoir inventé deux personnages extraordinaires, Pinocchio et Geppetto, accompagnés d'une ribambelle d'animaux et d'êtres humains, certains très réalistes, d'autres complètement fabuleux. Pinocchio sera kidnappé par un géant qui esclavagise les marionnettes. Il sera dupé et volé par un chat et un renard malfaisants mais aussi transformé en âne après avoir fait le chien de garde dans une niche. Il manquera de se faire avaler par un serpent qui crache du feu et un ogre qui se nourrit uniquement de friture de poissons, sans oublier son passage dans le ventre du requin.
Il aura fait de la prison, aura été pendu, sauvé par une fée et, au bout de toutes ces aventures, de toutes ces morts et de toutes ces résurrections, il deviendra "un petit garçon comme il faut".
Chapitre 04
La fée, figure ambiguë
Drôle de fée, que celle qui commence par s'appeler la belle enfant aux cheveux bleus avant de se transformer peu à peu en figure maternelle, un rien abusive, tout de même. La fée ne recule devant rien pour inculquer à Pinocchio les bases du savoir-vivre, la patience, la gentillesse, l'obéissance.
Mais quand elle est déçue par lui - et elle l'est souvent - elle a recours à des mises en scène plutôt sadiques: elle est morte, dit-elle, et attend son cercueil tandis que Pinocchio la supplie de l'aider, poursuivi par deux assassins.
>> A regarder, la bande annonce de la mini-série de Luigi Comencini, cinéaste de l'enfance:
Dans le film de Luigi Comencini, cinéaste de l'enfance, la fée est incarnée par une Gina Lollobrigida, étrange et sensuelle. Le cinéaste en fait un personnage assez ambivalent: elle aime Pinocchio, le protège, l'éduque et l'instruit, mais elle le manipule et le culpabilise tout autant. On aurait presque envie d'adhérer au refus de la marionnette à se mouler à cette éducation bourgeoise et à se cabrer devant l'affection étouffante que lui prodigue la fée. D'ailleurs, la première fois que le nez du pantin s'allonge, c'est lorsqu'il ment à sa curieuse bienfaitrice.
Dans la version de Disney, la fée "donne vie" au pantin comme on le dit d'une mère, et ce, pour satisfaire le besoin de paternité de Gepetto. Dans le même temps, elle donne la feuille de route au petit pantin: s'il veut se transformer en "vrai petit garçon", il va devoir être "brave, toujours franc, loyal et obéissant".
Toujours franc? Cet apprentissage se révélera particulièrement difficile pour la marionnette.
Chapitre 05
50 nuances de mensonges
Le mensonge d'un enfant, ça se voit comme le nez au milieu de la figure comme le montre Collodi et comme l'expliquent des chercheurs en neurosciences qui ont étudié le mensonge. Ils en ont tiré deux constats.
1. Qu'on ment en moyenne deux fois par jour
2. Qu'il est plus difficile pour un enfant de mentir de manière crédible parce qu'il ne maîtrise pas les codes qui lui permettent de dissimuler. Il ignore encore les règles sociales et leur valeur transgressive, de même qu'il ne capte pas ce que l'autre est capable d'accepter comme vraisemblable. Mentir demande du savoir!
C'est pourquoi en général, les enfants ne commencent à mentir que vers les 5 ans, tandis que les mensonges les plus efficaces sont produits entre 18 et 29 ans. A l'approche de la cinquantaine, notre talent à mentir semble décliner.
En tout cas, Pinocchio, lui, n'est pas très doué et son nez s'allonge à chaque fausse vérité. Mais s'il ment, ce n'est jamais pour obtenir un profit, ni pour nuire. Les vrais menteurs, ce sont le Renard et le Chat, prêts à tout pour arriver à leurs fins.
Si Pinocchio ment, c'est qu'il a honte le plus souvent. Honte d'être continuellement dépassé par ses impulsions et ses erreurs. Son nez s'allonge aussi parce qu'il a bon coeur! Bien sûr, dans les premiers chapitres, il en fait voir de toutes les couleurs à son Geppetto, il se moque de lui, l'injurie, le frappe, s'enfuit... Mais la relation entre les deux se noue très vite.
Et quand Geppetto, qui vient de passer la nuit au poste à cause du pantin, rentre à la maison, il a d’abord l’intention de le gronder. Mais quand le vieil homme le retrouve avec les pieds brûlés sur le brasero, au lieu de le punir, il lui dit en sanglotant qu'il l'aime.
Il nous est naturel de penser que Pinocchio a toujours existé, on ne s'imagine pas un monde sans Pinocchio.
Quand on y réfléchit, cet enfant unique et singulier, fils d'un homme vieillissant (Gepetto est le diminutif de Joseph) et d'une fée au voile marial, cet enfant avalé par une baleine, qui meurt et ressuscite, n'est pas sans rappeler un autre récit fondateur.
Chapitre 06
L'enfant parfait contre le petit garçon espiègle
Les aventures de Pinocchio ont inspiré de nombreux réalisateurs et illustrateurs. Un des plus grands cinéaste s'est intéressé au personnage:Stanley Kubrick. A la fin des années 70, l'auteur de "Shinning" travaille sur l'adaptation d'une nouvelle où il est question de robots et en propose le scénario en 1985 à Steven Spielberg. Le film s'intitule "A.I. intelligence artificelle".
L'histoire commence dans un avenir assez proche pour ressembler au notre, et assez lointain pour qu'une catastrophe climatique ait déjà bouleversé nos vies. Le Pinocchio de l'histoire est un prototype, un enfant parfait, programmé pour vouer un amour sans limites à ses parents adoptifs. L'enfant androïde est joué par Haley Joel Osment. Il n'a qu'un souhait: être aimé.
Le film sort en 2001. C'est un mélange entre les cogitations intellectuelles de Kubrick et les préoccupations humanistes de Spielberg. Kubrick voulait en faire une variation sur le thème de Pinocchio et sa vision fait ressortir de façon aiguë ce qui est au centre du roman de Collodi: pourquoi est-ce qu'on aime? Que faut-il faire pour être aimé?
>> A voir, la bande annonce du film:
Pinocchio au départ est un enfant terrible, "un coquin", "un vaurien", "un voyou" qui n'écoute que ses pulsions. David est un enfant "trop parfait", qui devance tous les désirs, qui est poli, obéissant, "bien sous tous rapports".
Alors que Geppetto s'attache immédiatement à son pantin - il lui parle alors qu'il n'est encore qu'un morceau de bois -, la "mère" adoptive du petit robot le fuit, avant de l'abandonner en forêt.
Pourquoi est-ce que Geppetto aime tant son fils en bois? Pourquoi lui pardonne-t-il ses frasques, sa méchanceté parfois? Qu'a-t-il fait pour être aimé?
Pinocchio sera-t-il encore plus aimable quand, après avoir appris à être serviable et obéissant, il deviendra "un vrai petit garçon"?
Non, semble dire Collodi. L'amour, ça ne se mérite pas. Entre ce père et ce fils, l'amour est là, un point c'est tout. Les deux héros passent leur temps à se chercher l'un l'autre. Et quand ils finissent par se retrouver, c'est l'enfant terrible qui sauve le père.
Comment distinguer le bien du mal? La question est au coeur du récit mais Collodi n'y répond pas vraiment. A l'image de la fin troublante de ce conte devenu universel. Le petit garçon en chair et en os regarde le pantin qu'il était, tout désarticulé, posé contre une chaise. L'enfant ne s'est pas transformé, il s'est dédoublé. Ou plutôt, un peu comme le font certains insectes ou les crustacées: il a mué. L'ancien "lui" est là, devant lui. Il a changé. Il n'est plus un pantin. C'est lui désormais qui décide, pour lui. Mais que dit-il devant sa dépouille? "Comme j'étais drôle quand j'étais pantin!".
>> A écouter, l'émission "Fahrenheit" consacrée à Pinocchio:
Crédits
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Proposition et texte: Isabelle Carcélès
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RTS Culture
Réalisation web: Marie-Claude Martin
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Décembre 2018