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Cette note s’inscrit dans le courant historiographique visant à réhabiliter le Bas-Empire, assimilé à tort à la décadence d’un Empire romain latin idéalisé. Son but est de rendre attentif à la continuité de l’empire bien au-delà des bornes chronologiques artificielles ainsi qu’au renouveau du latin aux IV-Vèmes siècles. Malgré le regain d’intérêt pour l’empire tardif, cette période souffre toujours des préjugés légués par la vision romantique d’un Gibbon, qui voit déjà le crépuscule de Rome sous Commode. Alors que la question de la chute de l’empire romain est en définitive un faux problème, l’insistance des manuels sur la date de 476 entretient tendancieusement des malentendus sur des faits historiques dont les implications sont culturelles: c’est ici où l’examen des conditions et des aires d’emploi du latin et du grec appuie la démonstration réfutant l’idée reçue selon laquelle la culture latine accompagne l’empire romain dans sa tombe. Les quelques éléments suivants devraient permettre de mieux apprécier les circonstances politiques et culturelles de ce qui est davantage une transformation qu’une déchéance de l’empire.
Quatre éléments principaux découlent du jugement généralement admis sur les interférences politico-culturelles du Bas-Empire: il aurait existé, avant le soi-disant partage de 395, un empire romain latin unitaire; l’empire aurait été scindé en deux entités distinctes latine et grecque entre les fils de Théodose; un empire occidental et latin serait tombé en 476; l’empire byzantin serait un avatar de l’empire occidental reniant l’héritage romain latin. C’est méconnaître les valeurs les plus estimables de l’empire romain, à savoir sa faculté à la fois d’intégration et d’adaptation et son cosmopolitisme.
Pour ce qui est de la prétendue latinité originelle de l’empire, il nous faut admettre que Rome elle-même – quoi qu’en dise un Caton – ne peut se concevoir sans l’influence hellénique inhérente. De plus, la chancellerie impériale est bilingue gréco-latine, des empereurs comme Hadrien et Marc-Aurèle sont philhellènes, l’administration romaine en Orient repose sur des structures hellénistiques. Rome, en cohérence avec son projet universaliste, s’efface d’abord économiquement, puis politiquement devant le pôle oriental de son empire qui est désormais prédominant. Si Rome perd son rôle politique effectif, l’Urbs n’en garde pas moins son prestige inaliénable. Mais les impératifs stratégiques, la vitalité commerciale et culturelle de l’Orient, la grandeur de l’empire obligent à déplacer son centre tactique.
Ce qu’on appelle la séparation de l’empire entre Honorius et Arcadius est un état de fait que seuls les historiens postérieurs peuvent qualifier ainsi. Il s’agit davantage d’une partition ou d’un quadrillage de l’empire en théâtres d’opérations. Rappelons que Dioclétien l’avait déjà sectionné en quatre zones, en déléguant son autorité impériale suprême, sans que Rome soit une des capitales réelles, même en Occident. De même que Constantin, cédant à l’idéal unitaire, resoude l’empire autour de Constantinople en mettant fin à la Tétrarchie, de même l’empereur Zénon, établi sur le Bosphore, annule la dyarchie du Vème siècle en recevant les insignes impériaux de Romulus Augustule, déposé par Odoacre, qui se fait le vassal de celui qui est à nouveau le souverain unique de l’empire, puisqu’il n’y a toujours eu qu’un empire. La fondation de Constantinople n’a pas eu pour but de créer une anti-Rome: à l’origine, les sénateurs de la nouvelle capitale ont un rang inférieur à leurs collègues de Rome, qui demeure la caput mundi; l’empire ne connaît toujours que deux consuls: un à Rome, un à Constantinople.
La date de 476 est un non-événement: Odoacre fait partie de ces Barbares romanisés qui, comme Stilichon, Aetius ou Ricimer, servent Rome et leurs intérêts. C’est plutôt un coup d’Etat qu’une invasion étrangère. La partie occidentale de l’empire est à nouveau intégrée dans l’empire unifié, dont le centre est définitivement en Orient. Par ailleurs, l’empereur de la partie occidentale a résidé entre-temps à Ravenne, et non à Rome. Il n’a donc pas existé d’empire occidental par opposition à un empire oriental: c’est le même empire réalisé en deux pouvoirs impériaux (ce qu’on connaît depuis Marc-Aurèle et Lucius Verus, puis Commode) et deux aires de commandement (ce qu’on connaît depuis la Tétrarchie). Preuve en est que les constitutions impériales de chaque empereur doivent être contresignées par le collègue de l’autre partie. C’est donc en empereur romain responsable que Justinien entreprend la reconquête de l’Occident, occupé par les royaumes barbares. Et la chute de l’empire romain, si chute il y a, résiderait plus dans l’échec à terme de l’initiative justinienne que dans l’acte formel de 476. Et c’est en effet entre le VIème et le VIIème siècle que l’on doit constater que l’empire, enraciné en Orient, rompt avec les destinées de Rome, mère délaissée de l’empire. Mais si l’empire romain devient une entité propre, il reste le fruit des survivances d’un empire romain dont il ne trahit pas l’héritage.
Car le latin reste la langue officielle jusque vers 600, les légendes monétaires de frappes de Constantinople sont latines jusqu’au VIIème siècle, la langue juridique est le latin jusqu’à Justinien. Ce n’est peut-être que sous Héraclius (610-641) que l’on pourrait commencer à parler d’empire byzantin; symboliquement, comme un dernier hommage, c’est en l’honneur de son prédécesseur Phocas qu’a été érigée la dernière colonne votive du Forum Romain. C’est aussi quelques décennies plus tôt que l’on a élu le dernier consul à Rome et que désormais le consulat romain est revêtu par l’empereur, résidant à Constantinople. L’administration de la ville de Rome revient aux évêques, l’Italie tombe aux mains des Lombards: cette fois l’avenir de l’Occident diffère définitivement de celui de l’Orient.
En outre, sur le plan culturel, le Bas-Empire ne condamne pas la langue latine au néant. Au contraire, le IVème siècle voit une quasi-renaissance du latin par rapport au siècle précédent, en particulier grâce à la diffusion du christianisme en Occident, en plus de la persistance des écoles de rhétorique où l’on récite ou compile les auteurs classiques. C’est aussi durant ce siècle que le latin connaît sa plus grande extension en Orient, avec le développement des études juridiques et le redressement de l’autorité impériale par la fondation de Constantinople, où l’on parle évidemment grec, mais dont le modèle administratif et politique est latin; Ammien Marcellin, originaire d’Antioche, décrit en latin l’émerveillement de Constance II à son entrée dans Rome; Libanios, professeur de Julien, déplore le délaissement des lettres grecques. Un lieu commun veut que l’Antiquité tardive ait désappris le grec en Occident: mais à l’exemple d’école qu’est Augustin ignorant le grec s’opposent les cas des hellénistes confirmés que sont Ambroise et Jérôme. Nous devons donc nuancer notre opinion sur le cloisonnement culturel entre les deux parties du même empire à basse époque. Néanmoins, à terme, la liturgie et la théologie chrétiennes se latinisent en Occident, grâce aux écrits des Pères de l’Eglise latins et grâce à la traduction latine de la Bible par Jérôme. Cette tendance culturelle, ajoutée au progressif éloignement, aux siècles suivants, entre le centre oriental de l’empire et ses possessions occidentales, favorisera la divergence finale entre les deux pôles au Moyen-Age.
Nous voyons donc qu’il est réducteur de faire coïncider avec la seule latinité l’empire romain, qui est par essence pluriculturel et bipolaire. Pourtant, l’abandon de l’Occident et surtout de Rome, qui a engendré l’empire, par l’empereur de Constantinople nous invite à parler plutôt dès lors d’empire byzantin: ne soyons pas maximalistes et admettons qu’au VIIème siècle en tout cas l’empire byzantin grec n’est qu’un succédané de l’empire romain. Les entreprises centrées sur l’Occident de Charlemagne et des empereurs du Saint-Empire romain germanique, la scission des Eglises d’Occident et d’Orient au XIème siècle, les Croisades, renforcent cette séparation en deux mondes, qui perdure jusqu’à aujourd’hui et qui a poussé les historiens modernes à transposer sur l’Antiquité tardive et déjà sur le IVème siècle un état de fait et un concept qui ne sont que médiévaux.
Nous espérons donc que les points évoqués nous encourageront à remettre à l’honneur dans nos cours de littérature latine la lecture des auteurs tardifs, et dans ceux d’histoire ancienne l’étude de l’empire tardif, y compris de culture et d’expression grecques, qu’il vaudrait mieux nommer empire romain grec qu’empire d’Orient ou empire byzantin.