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Celui qui, dans l'histoire de la révolution, n'étudie que les actes, et ne cherche à expliquer leur apparition que par la nécessité en quelque sorte matérielle qui les lie; celui qui, dans ce grand mouvement, ne voit qu'une suite d'événemens qui se commandent les uns les autres, celuilà ne peut tirer de cette histoire aucun enseignement. Alors, en effet, l'on reconnait et l'on semble même prouver que les fails se provoquent d'une manière inévitable; de telle sorte que le premier étant donné,
; tous les aulres suivent falalemeni. Dans cetle succession commandée par le seul contact, il n'y a point de place pour la liberté humaine : or, là où celle-ci ne peut avoir accès, là où toule volonté est stérile, qu'est-il besoin de savoir et d'expérience ? L'homme qui ignore est plus heureux que celui qui sait; jouets également d’ane fatalité invincible, le premier au moins ne subit pas les douleurs et les dangers d'une vaine résistance.
Mais afin d'expliquer notre pensée, prenons exemple dans quelqu'une des histoires qui nous ont précédés ; car parce qu'elles se sont bornées à exposer un tableau dramatique de notre révolution, parce que les acles matériels étant choses évidentes et sensibles au premier aspect, elles n'ont tenu compte que de cenx-là, elles se trouvent avoir été uniformement écrites dans le système dont nous parlons.
L’h storien, devenu falaliste comme la méthode qu'il a adoptée, nous montre d'abord comment l'embarras des finances et les résistances intéressées des parlemens aux projets des ministres de Louis XVI, amenèrent la convocation des États-généraux. Il nous peint ensuite comment la colère d'une longue oppression, parlant par la bouche de ceux qui, ainsi que Mirabeau , en avaient le plus souffert, et les ambitions naturelles des hommes, changèrent les États-généraux en assemblée constituante. Cherche-t-il à justifier ce premier accès révolutionnaire ? Il ne
:
c'est que
peut invoquer que les principes dont s'autorisaient les constituans euxmêmes; il s'appuie sur la doctrine du droit naturel. Ainsi, les actes de nos pères ne sont point un enseignement pour nous, mais un fait où nous restons enfermés.
Cependant l'écrivain continue son æuvre; il nous montre comment la résistance des intérêts blessés exaspère les craintes des révolutionnaires, et commande le 10 août; et enfin comment, plus tard, les menaces de l'invasion étrangère et les terreurs de la guerre civile, provoquent un combat à mort entre ceux qui possèdent le pouvoir et ceux qui veulent le conquérir : c'est là l'histoire de la convention.
Mais quel fruit le lecteur retire-t-il de cette narration? Il n'y recueille rien de plus que l'expérience que les accidens de la vie la plus vulgaire suffisent
pour lui donner, savoir, que la contradiction irrite et colère les désirs, et les exalte jusqu'au délire. Il en conclut qu'il faut redouter les grandes passions partout où elles se rencontrent. Quant à l'homme du pouvoir, pour lequel l'histoire surtout est faite , qu'y apprend-il? C'est que toute volonté qui se prétend libre, fait erreur, le dévouement est folie. Il acquiert la preuve que, dans les choses sociales, une seule faculté est laissée à l'homme : celle de saisir les chances et d'en profiter pour sa fortuue personnelle. Ainsi, l'histoire devient une dé monstration en faveur de l'immoralité, un encouragement pour l'égoisme, une accusation désespéranle adressée à toutes les intentions pures et dévouées.
Ces historiens font comme des naturalistes qui s'occuperaient uniquement de décrire l'ordre de succession des pliénomènes, sans tenir comple des forces qui les meuvent; de telle sorte qu'ils feraient une science sans conséquences pratiques, n'enseignant aux hommes ni les moyens de lourner ces phénomènes à leur profit, ni ceux d'intervertir leur ordre de succession. Telle est cependant la manière matérialiste d'écrire l'histoire, et c'est même la seule possible aux matérialistes. Il ne leur est pas permis en effet de voir au-delà de la fatalité des fails. La reconnaissance d'un seul à priori, d'une seule invention, ruinerait leur système. S'ils admettaient l'intervention d'un libre arbitre, ou la puissance de la volonté humaine, soit lorsqu'elle fait erreur, soit lorsqu'elle se dirige dans la vraie voie, ils reconnaîtraient qu'il y a dans le monde autre chose que la matière ou les actes dont un organisme physique pourrait expliquer l'apparition; car les actes de liberté sont des actes de l'esprit.
Pour nous, notre méthode est différente : nous considérons les actes comme les conséquences des idées; nous recueillons les uns avec autant de soin que les autres. Il n'est pas nécessaire, nous le croyons, de nous arrêler devant les lecteurs de cetle histoire, pour prouver que notre méthode est la bonne. Le fait est une demonstration supérieare à tous les
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raisonnemens imaginables. Ils savent que la doctrine qui triompha parmi les juristes de l'assemblée nationale, fut celle du droit naturel; ils savent qu'elle était en lutte avec celle de la souveraineté du peuple : ils verront plus tard que Robespierre dut son immense influence morale à la rigueur qu'il mit dans la défense de ce dernier principe, et qu'enfin le Contrat social de Rousseau triompha dans la convention. Partout ce sont les idées qui commandent les actes; et c'est pourquoi nous tenons autant compte des prédications de la presse et des discussions des clubs, que des débats parlementaires.
Sous ce rapport, il est une observation que nous ne devons pas passer sous silence, car elle est encore à faire aujourd'hui. Il est un enseignement que nous devons mettre en évidence, car il relombe de tout son poids sur le vice capital de la presse de nos jours. Ce sera le but spécial de cette préface.
Parmi les doctrines émises dans les premières années de la révolution, nulle part on ne trouve le complet des tendances révolutionnaires. Partout ce sont des fragmens qui poursuivent leur route à part. On prononce les mots souveraineté du peuple, mais sans définir ni le mot souveraineté ni celui de peuple. Les uns entendent que le gouvernement doit être l'expression de la majorité, et en concluent le fédéralisme; d'autres l'unité; d'autres enfin, et Marat particulièrement, veulent que le pouvoir soit dictatorial. On articule le mot progrès ; mais Condorcet présente toat le passé du genre humain comme une contradiction à cette loi ; il n'y trouve que des crimes. L'abbé Fauchet dit que la révolution réalise le christianisme; mais il enseigne, il proclame la vérité du panthéisme. On en appelle à la fraternité : quelques-uns reconnaissent que JésusChrist l'a proclamée pour la première fois il y a dix-huit siècles; mais on ne veut prendre que ce principe de l'Evangile; on laisse l'idée de dévouement qui seule le comprend et l'explique. Il est remarquable, en effet, que ce dernier mot ne fut guère prononcé que par Robespierre. Aussi on déduit de la fraternité la promiscuité des langages, comme celle des habitudes, comme celle des mérites et des œuvres. On entend par égalité, un système de nivellement qui abaisse au lieu d'élever, qui donne à la paresse autant qu'au travail, au vice autant qu'à la vertu, et qui supprime la liberté.
Quelques hommes ne poursuivent que le seul mot de liberté qu'ils ont séparé de tous ceux qui en sont les corollaires, et ils arrivent jusqu'à mettre en doute le droit de la société sur ses membres. Parlerons-nous de ceux qui n'écrivent que dans un seul but, le triomphe de l'athéisme, el d'une sorte de paganisme consistant dans la déification de la raison et des passions humaines; de ces prêtres qui, lorsque la question de mo
; rale leur est posée, ne savent répondre que par une question de forme
et d'étiquette; de ces femmes qui viennent réclamer leurs droits à l'egalité et à la liberté; de ces mille idées éparses qui forment chacune l'unique mot de l'activité de quelque prédicateur ou de quelque journal? Ce serait répéter ce que nous avons dit, et devancer ce que nous raconlerons plus tard.
La plupart de ces partis sont à l'état intellectuel au moment où nous sommes parvenus; mais plus tard ils concluent à des actes ; et alors l'hostilité, l'erreur, l'absurdité, ne sont plus dans les mots, mais elles se tradnisent par des violences. Qui ignore comment il fallut en finir avec Anacharsis Cloolz, l'apôtre du genre humain, avec Hébert et ses partisans; comment le besoin national de l'unité écrasa les amis de la liberté absolue ou fédéralistes? etc.
Cependant la plupart des idées sur lesquelles étaient échafaudées ces doctrines avaient un point de départ vrai : c'était le côté par lequel elles séduisaient; mais ces idées étaient des conséquences; et en les élevant au rang de principes, en voulant, par suite, les rendre souveraines, même de ce qui leur était supérieur, on arrivait à ces absurdités dont la présence a caractérisé, d'unc manière si fâcheuse, certaines époques de la révolution; on acquérait l'andace de jouer ces niaises comédies qui contrastaient si tristement avec les grands dévouemens qui sauvaient la patrie.
Il est facile de comprendre, du point de vue des lois logiques, comment une idée vraie en elle-même, et vraie à son point de départ, conduit à des résultats déraisonnables , lorsqu'on l'appelle à un rang qu'elle ne doit pas occuper. Cela arrivera toujours lorsqu'on voudra donner à une conséquence la valeur d'une généralité. En effet, une formule a un sens qu'elle reçoit du principe même qui la produite. Détachez-la de ce principe, elle perd sa véritable signification; elle a de plus, dans les idées qui lui sont collatérales, par cela seul qu'elle est déduite de quelque chose qui lui est supérieur, des limites qui la bornent et l'expliquent. Isolez-la; elle perd ses dernières certitudes : on peut alors en tirer tout ce que l'on veut, jusqu'à l'absurde. En effet, en separant ainsi une conséquence de toutes ses relations, on fait la même chose que lorsqu'on retire certain mot d'une phrase : non-seulement on nuit à la phrase, mais on ôte au mot sa valeur, et on le rend propre à mille usages différens.
Ce vice, si dangereux lorsqu'il s'établit dans une science qui doit avoir des conséquences pratiques, a une origine aussi fàcheuse que lui-même. Bien rarement il est le fait d'une faiblesse d'intelligence ou d'un défaut d'études de la part de ses auteurs. Le plus souvent il n'a d'autre origine que l'égoisme. L'homme qui s'enferme dans une conséquence peut, du sommet de ce poste, nier qu'il ait un maitre, et se faire un moi tel qu'il le désire ; il n'est obligé qu'aux conclusions qu'il lui convient d'adopter.