Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07005.jsonl.gz/1

Réflexions d'un vieux skieur
Par Marc Juland.
Bien qu' on ne fût plus aux temps préhistoriques du ski en Suisse1et, par « préhistorique », entendez 40 à 45 ans en arrière — il n' y avait encore ni moniteurs, ni instructeurs, ni experts cantonaux ou fédéraux. Il n' y avait pas non plus de courses internationales; à plus forte raison, les Olympiades étaient-elles inconnues; il n' y avait compétition ni entre les stations, ni entre les nations; et l'«Interverband für Skilauf » n' existait pas, pour la bonne raison qu' il n' y avait pas de « Verband »2 ), de sorte qu' il n' existait non plus ni cours d' experts, ni cours de répétition, ni cours d' instruction, ni, par conséquent, examens. C' est à peine si l'on avait connaissance de cours de ski et il était même difficile de découvrir un professeur, lequel, d' ailleurs, ne « professait » qu' occasionnellement et sans le moindre titre officiel. On était loin, comme vous le voyez, des 422 candidats-inspecteurs suisses qui se présentèrent aux examens de 1934/35, dont, comme nous l' apprend un rapport, 298 furent admis, sur lesquels 105 obtinrent leur brevet. 105 brevetsCela représente combien de skieurs... sans brevetA l' époque dont je parle, il n' y avait certainement pas 105 skieurs dans l' une quelconque de nos capitales suisses 1! Il va sans dire qu' il n' y avait ni méthode de l' Arlberg, ni méthode suisse... chacun suivait sa propre méthode. Que si l'on voulait apprendre à se tenir sur ses « planches », à se mouvoir, il fallait travailler seul ou recourir aux bons offices d' un ami plus expert que vous, ou par-ci par-là à un guide de montagne un peu plus hardi que ses collègues et qui avait voulu suivre l' exemple de ces messieurs de la ville, hôtes de quelque station de mi-montagne, d' un Gstaad ou d' un Chésières. On n' avait pas beaucoup de prétentions: une descente de 2 à 3 kilomètres passait pour une prouesse; un saut de 5 à 6 mètres au départ d' un tremplin naturel ( on ne parlait pas de normalisation des tremplins de saut, on ne prévoyait même pas de telles mesures ) vous enchantait. Mon Dieu! que tout cela est loin de nous et que tout cela doit paraître enfantin et mesquin à nos skieurs d' aujourd, lesquels doivent avoir quelque peine à se représenter nos débuts, eux qui ont à leur disposition cours préparatoires sur écorce, puis sur neige, sous la direction de maîtres expérimentésI Et le costume! Les couturiers ne s' en étaient pas encore occupés; on se contentait de son costume de montagne, du bon vieux costume classique en loden gris plus ou moins foncé, souliers de montagne, bandes molletières. Il est vrai que cette uniformité grise est avantageusement remplacée de nos jours par le tableau que nous offre la grande variété des costumes actuels de tous genres et de toutes couleurs, dont quelques-uns, fort élégants, parfois même un peu trop élégants pour être véritablement pratiques — car on est bien obligé de reconnaître qu' un costume de sport doit être pratique. Et ce tableau est encore bien plus charmant quand, parmi les personnages qui le composent, les bambins de tout âge sont en nombre, se faufilant sans gêne et sans contrainte, libres, animés, joyeux, dans la foule qui les entoure. Les skis, à vrai dire, n' ont guère changé, de forme tout au moins, car les fixations n' étaient pas perfectionnées, elles étaient fort simples, ni Alpina, ni Kandahar, etc., etc.; comme antidérapants, une simple cordelette; ni arêtes ou carres, ni couteaux à neige Bilgeri, ni ressorts à boudin. Et les enfants de nos villages de montagne, auxquels les associations de skis dispensent aujourd'hui si généreusement de bonnes « planches », doivent bien rire quand leur grand-père ou peut-être même leur père leur parlent des skis qu' ils se fabriquaient au moyen de lattes de tonneaux! Il est vraiment regrettable que la cinématographie ne fût pas alors en usage, car nous aurions actuellement des spectacles bien intéressants et dont les acteurs paraîtraient terriblement ridicules aux « as », ou se croyant tels, de nos jours.
Ce n' étaient pas non plus les prises d' assaut des wagons de chemin de fer ou des cars; à l' hôtel, une douzaine de paires de skis se dressaient dans le hangar ou à la cave... et l'on était très fier de penser que l' une de ces paires vous appartenait! Que de changements depuis lors! Des stations de sport se sont créées où les non-skieurs sont toisés de haut par des centaines et des centaines d' amateurs de ce beau sport, auquel s' adonnent jeunes et vieux, enfants et parents. De nombreux clubs se sont formés. On en est venu à atteindre les plus hauts sommets en plein hiver, sans trop de difficulté, grâce au ski qui en facilite l' approche, sinon l' accès, si bien que le ski n' est plus un sport réservé à l' hiver seul, mais que l'on en fait toute l' année. Aujourd'hui les hôtels ne suffisent plus; sans parler des cabanes du C.A.S., il y a les cabanes pour skieurs, des cabanes qui se multiplient et rendent faciles ces lointaines randonnées de quelques jours à travers les solitudes des champs de neige. Tout comme l' alpinisme est devenu populaire, le ski s' est à tel point popularisé que le nombre de ses adeptes va croissant sans cesse. Et bientôt peut-être — si ce n' est déjà fait — les tout petits considéreront avec quelque dédain les bonnes vieilles luges... qui ne vont pas assez vite à leur gré et, surtout, qui ne peuvent passer partout. C' est là un sport qui n' est plus bon que pour les « vieux ».
Il fallait alors des jours et des jours pour acquérir non pas une certaine maîtrise, mais simplement la faculté de glisser doucement sur la surface blanche. Maintenant, avec les leçons que l'on peut prendre partout, avec tous les cours préparatoires, avec l' aide aussi des manuels de plus en plus répandus, dès que quelques centimètres de neige recouvrent la terre on est prêt; il n' y a plus cette rééducation du début de saison qui vous courba-turait avant même que vous puissiez vous hasarder de nouveau en pleine campagne. Tout est plus simple, si simple que l'on en vient à se demander si le plaisir est le même. Quelle hérésie! nous répondront les skieurs d' aujourd. Le plaisir n' est plus le même, c' est certain; il est dix fois, cent fois plus grandi C' est que nous sommes en un siècle de sur-progrès, avec tous ses avantages, mais aussi — il faut bien le reconnaître — avec tous ses inconvénients: accidents de plus en plus fréquents, de plus en plus dangereux, occasions de dépenses de plus en plus multipliées, etc. Le progrès marche à grands pas: la vitesse progresse aussi, de concert avec la commodité des transports: on a inventé les autochenilles; les autos — que dis-jeles avions sont munis de patins, qui sont des skis.
Skier n' est plus simplement un amusement, un délassement; c' est un art et une science à la fois et, qui plus est, un art et une science mis à la portée de tous et au développement desquels contribuent de puissantes associations. On skie aussi bien en été qu' en hiver. Peut-être même, dans un avenir prochain, skiera-t-on même sans neige. Ce n' est pas là une simple boutade, c' est une question d' argent. Je sais bien que de nos jours!... avec la crise! qui, du reste, n' empêche pas nombre de gens de s' en aller chaque dimanche aux champs ( de neige )! Mais le fait existe, ou, plus exactement, s' est produit, comme le prouve l' historiette suivante dont l' authenticité est certaine.
En effet, un Russe richissime, du temps où il y avait encore des propriétaires richissimes, n' avait rien trouvé de mieux ni de plus original pour honorer l' empereur et l' impératrice qui avaient accepté de passer quelques jours chez lui, dans une de ces demeures seigneuriales de l' ancienne Russie, où le luxe oriental régnait de pair avec tout ce qui constituait le plus grand confort de l' époque, que d' organiser une promenade en traîneau dans son parc en Ukraine. On était anxieux de savoir comment il s' y prendrait, au mois d' août, alors que le thermomètre marquait -f- 25 ou 30° R. La solution fut simple. Toutes les allées de l' immense parc furent recouvertes d' une épaisse couche de sucre cristallisé et pendant plus d' une heure des traîneaux attelés de la classique troïka promenèrent les souverains et leur hôte sur ces pistes d' un nouveau genreIl est bon d' ajouter que l' auteur de ce divertissement nouveau était un des plus grands « sucriers » de l' empire et qu' il n' en était pas à quelques tonnes de sucre près!
Et les « réflexions d' un vieux skieur » ou, si l'on veut, d' un « skieur vieux jeu » se terminent sur cette vision d' avenir, laquelle est bien de nature à rassurer les pessimistes qui pourraient craindre la disparition totale de la neige ( il y a tant de choses qui arrivent auxquelles on ne s' attend pas ) et qui auraient ainsi un moyen de remédier à ce malheur.