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Livre analysé : Arthur Schnitzler. Mourir.Paris : Roman Stock (La Cosmopolite), 2002.«Ils étaient dans la rue. Et tous ces gens autour d'eux qui marchaient, parlaient, vivaient et qui ne pensaient pas à la mort». Félix et Marie, eux, pensent à la mort. Félix vient d'apprendre d'un éminent spécialiste qu'il n'a plus qu'une année à vivre.«Mourir», ce court roman d'Arthur Schnitzler,1 raconte cette dernière année de la vie de Félix qui est atteint d'une maladie, jamais explicitement nommée, mais qui s'apparente à la tuberculose. Félix vit avec Marie à Vienne, ils sont jeunes et amoureux. Mais, Félix doit faire face à des problèmes de santé, et surtout à des doutes torturants sur son avenir. Il a tenté de lever ces doutes en cherchant des certitudes sur son état auprès d'un professeur de médecine. Cette consultation n'est pas décrite dans le roman ; Schnitzler n'en relate que ce que Félix en a retenu et ressenti, c'est-à-dire la certitude terrible de sa mort un an plus tard.Comment continuer de vivre alors que le moment de la mort est connu ? C'est la question centrale du roman. Schnitzler aborde cette problématique sous différents angles.Tout d'abord, la maladie de Félix qui va évoluer progressivement. Si au début, il peut encore travailler et voyager avec Marie, il doit peu à peu rester alité. Des crises de suffocation le laissent très affaibli, son visage devient vieux, il est pâle, ses lèvres sont sèches, son odeur douceâtre écurante. Il n'est plus capable de se déplacer seul ou s'habiller sans aide. Des hémorragies apparaissent.Moralement, Félix oscille avec une certaine brutalité entre espoir et désespoir. Il se croit perdu puis se sent léger et bien, parce qu'il croit à une guérison possible. Il pense au suicide mais la vie est trop belle pour la quitter avant qu'elle ne se termine. Très malade, se sentant «périr», il veut partir, aller au soleil du midi qui lui redonnera la santé. Si les médecins et la médecine ne peuvent plus rien, l'inspiration du malade peut le sauver.Marie, elle aussi, est prise dans des sentiments contradictoires. Elle assiste à la lente dégradation physique de Félix et rester auprès de lui, le veiller est fatigant, exténuant, effrayant parfois. Elle doit affronter l'affaiblissement physique d'un être cher, les difficultés de vivre dans la durée avec une personne qui sait qu'elle va mourir. Elle souhaite que cela finisse mais se sent coupable de ses pensées, puis se rapproche de Félix, l'aime, se dit qu'elle ne pourra pas vivre sans lui.Ces jours, ces heures qu'il faut vivre alors que la mort exerce son pouvoir effrayant, cet exercice si difficile pour Félix et son entourage est magnifiquement analysé et rapporté par Schnitzler dans «Mourir».La peur ou l'angoisse de la mort est un autre aspect de l'ouvrage de Schnitzler. Le décès annoncé de Félix et sa propre peur de la mort vont bouleverser le couple qu'il forme avec Marie. Lorsque Félix lui annonce qu'il va mourir, Marie s'effondre et lui dit qu'elle veut partir avec lui ; elle ne peut se séparer de lui ni envisager la vie sans lui. Il refuse catégoriquement cette proposition. Toutefois, son angoisse face à la mort et sa terreur de devoir mourir seul deviendront telles que Félix se met à envisager sérieusement et réellement d'emmener Marie avec lui. Il ne voudra plus qu'elle le quitte et ira jusqu'à l'agresser physiquement pour qu'elle le suive dans son destin funeste. Marie éprouve d'abord un malaise vis-à-vis de Félix, une distance s'installe entre eux. Puis au fur et à mesure qu'elle prend conscience des intentions malveillantes de son compagnon, la peur et l'angoisse la saisissent. Tout en restant physiquement auprès de lui, elle s'éloigne de Félix et éprouve le désir profond de vivre. La fin de l'histoire du couple est dramatique puisque Félix, à l'agonie, tente d'étrangler Marie ; elle se sauvera en s'enfuyant et Félix mourra seul.Les états d'âme de Félix, ses réflexions sur les moyens de faire face à l'atroce angoisse de la mort sont relatés de manière poignante par Schnitzler ; la violence physique de Félix à l'encontre de Marie est plus difficile à comprendre parce que semblant plus exceptionnelle ; c'est peut- être un artifice littéraire utilisé pour mieux rendre l'ampleur de l'angoisse de mort.Le roman de Schnitzler présente également trois figures de médecins qui, à divers titres, s'occuperont de Félix. Il y a d'abord le professeur de médecine que Félix est allé consulter une seule fois afin de connaître la vérité sur son état et qui lui révélera son dramatique pronostic ; si Félix est dans un premier temps rassuré par ces paroles, certes épouvantables mais préférables à l'incertitude, il regrettera par la suite sa démarche et haïra le professeur. Deux autres médecins interviennent auprès de Félix : Alfred qui est également l'ami de Marie et de Félix et le médecin de Meran, lieu où Félix meurt. Alfred est présent tout au long de la maladie de Félix. Lorsqu'il apprend le pronostic fatal révélé à Félix, il tente de relativiser la certitude des prévisions du professeur de médecine. En effet, les grands spécialistes ne sont pas de grands psychologues et la vérité n'existe pas en médecine ; «on ne peut jamais prévoir avec certitude, cela peut durer si longtemps». De plus, le professeur voulait très probablement faire peur à Félix afin qu'il soit prudent et se soigne. Ce discours ne convainc pas Félix. Alfred suit l'évolution de la maladie de Félix, il tente de maintenir l'espoir, même s'il se sent parfois découragé et visite Félix avec appréhension. Quant au médecin de Meran, il est appelé en urgence par Marie à la suite d'une hémorragie qui laisse Félix inconscient : «je ne peux rien dire, gardons espoir» dit-il à Marie. Celle-ci, désemparée fait appeler Alfred, celui qui les a accompagnés et en qui elle a confiance. Le médecin de Meran fera quelques visites à Félix mourant, sans qu'une véritable relation de confiance s'établisse avec Félix ou Marie. Alfred se déplacera depuis Vienne. Trop tard, puisque Félix meurt avant son arrivée à Meran.Comment parler au malade, faut-il accéder à ses demandes, quel rôle joue le médecin pour un patient en fin de vie ? Schnitzler ne répond pas vraiment à ces questions, il n'adopte pas de position tranchée pour déterminer ce qu'est un bon médecin. Face à un patient qui manifeste des demandes et des attentes contradictoires, il présente des modèles différents de médecins avec leurs qualités et leurs limites. «Mourir», l'histoire tragique d'une mort ratée sans coupable. Aucun des personnages de ce roman ne semble en effet détenir la clé de la bonne mort. Il n'est peut-être pas inutile de se voir ainsi rappeler que la mort reste dans certains cas irréductiblement insupportable.