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L'American, suisse d'adoption, a été mobilisé dans le renseignement avant d'aider les Juifs à fuir en Tunisie.
Ils sont si touchants ensemble, si complémentaires et complices qu'on a décidé qu'ils figureraient tous deux sur la photo, même si c'est lui qui est centenaire et qui est donc portraitisé. Albert, dit «Al», tout juste 100 ans, et Françoise Goldstein, 85 ans, sont mariés depuis cinquante-cinq ans et toujours amoureux. Elle est ses oreilles, que le temps a fatiguées ; il est ses yeux, que la maladie a usés. Dans l'appartement meyrinois, dos au mur couvert d'œuvres du caricaturiste Honoré Daumier chinées par Al, le récit se fait à deux voix. Il commence à New York, en juillet 1922.
Avec ses deux sœurs et son frère, Al passe son enfance dans le Bronx, dans une maison de quatorze pièces de ce quartier alors considéré comme plutôt chic. Il suit ensuite des études universitaires en économie, que la Deuxième Guerre mondiale interrompt en 1941. «Il fallait faire quelque chose pour sauver l'Europe, raconte Al avec son accent américain. J’ai été mobilisé dans l'infanterie au Texas, puis formé dans l'intelligence pour identifier et neutraliser les espions.»
Sa mission consistera également à traquer les hauts dignitaires nazis, il manquera tout juste de mettre la main sur le criminel de guerre Martin Bormann. En 1945, Al est envoyé en France alors que la guerre est finie «heureusement, car je n'avais aucune envie de me battre, c'était le bon timing» - et arrive dans Le Havre «en ruine», avant de partir pour l'Allemagne, à Francfort.
Après quatre ans, le jeune homme est démobilisé. Il rentre aux États-Unis en avion avec son chien adopté en Allemagne et baptisé Ike - en hommage au président américain Eisenhower, qui portait ce surnom. Il obtient son diplôme sans finir ses études ; l'Université le lui délivre «au mérite de la patrie reconnaissante».
En Tunisie contre la haine
Le trentenaire travaille alors comme journaliste pour un magazine économique, avant de s'envoler pour la Tunisie en 1962. C'est là qu'il rencontre Françoise. « j’ai tout de suite été accablé par sa beauté», sourit-il. Leur histoire éclot pourtant sur un terreau compliqué: Françoise est mariée et mère de deux enfants en bas âge .. «Mais avec Al on a tellement parlé, on a tellement ri, je suis tombée très amoureuse. C'est vraiment l'homme de ma vie.»
À cela s'ajoute le contexte politico-social: «C'était une époque compliquée en Tunisie, continue Françoise, qui y est née. Après la crise de Bizerte (ndlr: conflit diplomatique et militaire qui a opposé la France et la Tunisie), l'antisémitisme est monté en puissance.» C'est justement la raison de la présence d 'Al sur place : par le biais de l' Agence juive, il aide de nombreuses familles à fuir en leur trouvant financement et possibilités d'accueil dans d'autres pays. «Un jour, je me suis rendue dans son bureau, raconte son épouse. Les couloirs étaient remplis de femmes et d'enfants avec leurs baluchons. C'était un exode très douloureux, il y avait un profond sentiment d'injustice.»
En parallèle, Françoise demande le divorce, "ça a été toute une saga, ça ne se faisait pas à l'époque» et les deux amoureux quittent la Tunisie, avec les deux
enfants - «Al a pris le package!» - pour-Genève, où une agence de publicité offre un poste de rédacteur à l' Américain en 1964. Après un petit meublé aux Charmilles, le couple s'installe à Meyrin et se marie au Jardin alpin en 1967. Deux autres enfants viendront agrandir la famille et Françoise reprend des études pour devenir psychomotricienne. Le quotidien est bien rempli, Al n'a pas d'horaires, penché sur sa machine à écrire Olivetti - il travaillera jusqu'à 80 ans, à mi-temps. «Mais on a toujours pris le repas du soir tous ensemble»
Le couple n'a plus quitté Meyrin, qu'il a vu évoluer, en particulier dans le domaine de la mobilité. «Quand on est arrivé, il y avait un bus toutes les quarante-cinq minutes! Aujourd'hui, on peut aller partout.» Ils ne tarissent pas d'éloges sur l'accueil dans la commune comme dans le canton mais sont plus critiques sur le développement de Genève. «Il y a tant de projets qui n'avancent pas, comme cette traversée de la rade. Depuis qu'on est là, ils auraient eu le temps de construire un pont, un tunnel et un bac!»
«Rien appris des tragédies, Al n'a jamais songé à repartir vivre à New York. Est-il plus suisse qu’américain ? Il sourit: «Ah non quand même, je reste un Yanlçee!» Il n'a pas manqué une seule élection américaine et suit les résultats, dépité à part pour Joe Biden, à la télévision. C'est d'ailleurs le seul moment où il l'allume: le reste du temps, il lit les nouvelles sur internet ainsi que le «Time» et la «Tribune de Genève». «Al me raconte Herrmann (ndlr: le dessinateur de presse de la Julie) chaque matin, ça nous fait beaucoup rire. Vous le féliciterez de notre part, on est des admirateurs.»
Al et Françoise ont sept petits-enfants. Cet été, alors qu'Al fête ses 100 ans, leur première arrière-petite-fille est née. Elle aura un siècle de différence avec son aïeul ! Que penser du monde qui l'attend? «On est parfois un peu déboussolé, tout va trop vite (Al acquiesce). Et quand on voit qu'aujourd'hui encore, l'action d'un seul homme au pouvoir peut entraîner tant de souffrances (ndlr: en parlant de l'invasion russe en Ukraine), que tant de personnes dans le monde sont poussées à l'exil par la menace, la faim, la douleur, on se dit qu'on n'a rien appris des tragédies passées ... » Pour autant, l'état du monde ne les enferme pas dans un défaitisme, «on se raccroche aux belles choses!»
Quelle est la recette de longévité pour vivre 100 ans, qu' Al partage visiblement avec ses deux sœurs - elles ont vécu jusqu'à 105 et 90 ans? «Il faut vivre avec une personne qu'on aime, sourit-il. C'est ça-mon secret: avoir eu la très grande chance de trouver une femme formidable".