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J'ai cette image du film Titanic en tête. Une petite fille de l'aristocratie est attablée à côté de sa mère, qui l'exhorte à se tenir droite et à placer délicatement sa serviette sur ses genoux. Evidemment, il est nécessaire d'inculquer aux enfants les règles qui régissent la vie en société, de leur apprendre les bonnes manières, de leur transmettre des valeurs et de leur expliquer qu'il faut parfois se faire discret.
C'est certainement l'intention de la maman dépeinte dans Titanic. Mais l'impression donnée par la scène est celle d'une éducation peu soucieuse des besoins des enfants. L'inverse de ce que décrit l'écrivaine suédoise Astrid Lindgren dans ses livres pour la jeunesse. Dans ses romans, des nuées d'enfants grimpent aux arbres, rient et crient à cœur joie, inventent des farces à longueur de temps et s'ébattent en pleine nature.
Pour la plupart des gens, l'enfance racontée par Astrid Lindgren est l'enfance idéale. Libre et insouciante. Heureuse et légère. Bruyante et joyeuse. Mais offrons-nous souvent à nos enfants ces moments de liberté? Combien de fois les rappelons-nous à l'ordre quand ils sont trop bruyants, trop turbulents, trop embarrassants? Combien de fois rouspétons-nous parce que leur pantalon est sale, déchiré ou introuvable? Et surtout, à quel point empiétons-nous sur leur liberté?
Certains enfants ont un emploi du temps plus chargé que des adultes. Musique, sport, art, culture, langues. Il n'est jamais trop tôt pour apprendre. Dès le jardin d'enfants, les capacités et les compétences sociales de nos têtes blondes sont évaluées au moyen de questionnaires. Leurs forces et leurs faiblesses sont analysées. Les points forts sont stimulés, les points faibles éradiqués.
Dans notre société de performance, les enfants sont évidemment poussés à avoir de bons résultats. Du reste, il est humain de se comparer aux autres. Et d'envier parfois le rejeton du voisin qui se développe plus vite et a l'air sage comme une image. On en vient à oublier les qualités de son propre enfant. A se mettre la pression. Et à le mettre sous pression.
Dès leur plus jeune âge, les petits sont confiés à des structures d'accueil qui stimulent à dessein leur développement. De façon ludique, naturellement. Mais l'objectif est clair: plus on commence tôt, mieux c'est. Ce que l'enfant apprend maintenant, il sera quitte de l'apprendre plus tard.
On est bien loin d'Astrid Lindgren... De l'oisiveté qui fait tant de bien aux enfants. Du temps libre, rempli d'activités gratuites qui ne les aideront pas à trouver un travail. A moins que? N'y a-t-il pas plus de chances qu'ils trouvent un travail si on leur donne la possibilité de s'épanouir librement, de trouver leur voie, de faire leurs propres expériences, d'explorer leur créativité, de tenir compte de leurs besoins, d'apprécier les petites choses et, chemin faisant, de développer un tas de compétences sociales?
J'ai une proposition à vous faire: quand nous planifions les loisirs de nos enfants ou que nous les voyons avec agacement se couvrir de boue en jouant, faisons un pas de côté et pensons à Astrid Lindgren. Laissons les enfants être des enfants. Libres et remuants. Aussi longtemps que possible.