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Infertilité: est-ce de la faute de la femme ou de l’homme?
Est-ce vrai? Les hommes sont-ils eux aussi dotés d'une horloge biologique? L'infertilité masculine fait-elle figure d'épidémie? Et pourquoi est-ce que la chose semble remplir tout le monde d'excitation? «Dans les jardins d'enfants d'Amérique, on a de plus en plus de mal à faire la différence entre les pères et les grands-pères», peut-on lire dans un article du site WebMD. «Nous savons que lorsqu'une femme atteint le milieu de la trentaine, le risque d'avoir un enfant souffrant d'une anomalie génétique monte en flèche. Nous savons désormais que l'âge du père peut participer à ce risque».
On sent une pointe de plaisir sadique dans ces articles (qui sont pour la plupart écrits par des femmes), un soupçon de suffisance implicite: «Hé oui, les hommes. L'âge ne s'attaque pas qu'à la fertilité féminine; vous êtes concernés, vous aussi».
Je les comprends, vraiment. Mon mari et moi-même avons rencontré quelques «obstacles» (j'ai plus tendance à parler de «catastrophes») dans le processus de fécondité. Ovules de fécondation in vitro non fécondés, embryons non développés, fausse couche: à chaque fois, je vais voir le médecin pour faire d'autres examens. Et à chaque fois, j'espère (plus ou moins secrètement) apprendre que le problème vient de mon mari. Mais lorsque les médecins m'expliquent que son sperme de presque-cinquantenaire n'y est sans doute pour rien, et que mes ovules (ou mon corps, ou mon immunologie, ou quelque raison inconnue) de jeune quarantenaire y sont sans doute pour quelque chose, mes espoirs retombent comme un soufflet.
«Pourquoi espérer une telle chose?, me demande mon mari. D'une façon ou d'une autre, il y aurait tout de même un problème».
Il a raison. Les problèmes de fertilité ne sont pas une partie de plaisir, surtout lorsqu'on essaie de faire un enfant depuis le début de son mariage. Quel est l'intérêt de se demander à qui revient la faute?
Ce que je ne peux pas lui dire c'est que, pour une fois, j'aimerais arrêter de penser que c’est à cause de moi que nous n’avons pas d’enfant. Que pour une fois, j'aimerais entendre que mon mari partage une partie des responsabilités. Que son sperme se fragmente, qu'il est trop vieux, trop égoïste, trop obsédé par sa carrière, par la recherche du bon moment. C’est bien ce chœur de tragédie grecque qui me hante aujourd'hui.
Je suis sûre que beaucoup de femmes partagent ce sentiment. Elles en ont assez d'entendre qu'il faut faire la chasse aux maris dès la fac, et elles dénoncent les «extrémistes de l'horloge biologique».
Des études montrent bel et bien que les hommes d'âge mûr mettent plus de temps à concevoir un enfant. Selon un article publié en 2003 dans la revue Fertility and Sterility, les hommes de plus de 45 ans mettent cinq fois plus de temps à déclencher une grossesse que ceux âgés de moins de 25 ans. «Autrefois, nous pensions que la fertilité masculine n'était pas affectée par l'âge», explique Nathan Bar-Chama, responsable de la reproduction masculine au Mount Sinai Medical Center. «Nous savons désormais que l'âge du père entre en ligne de compte. Le risque d'apparition de certaines maladies, comme la schizophrénie et la trisomie 21, pourrait progresser avec l'âge du père».
En effet, plusieurs études récentes établissent un lien entre les pères d'âge mûr et l'augmentation des risques d'autisme et de schizophrénie, ce qui a inspiré plusieurs gros titres à la presse. Parmi eux, celui-ci, observé sur la chaîne américaine NBC: «Les pères d'âge mûr risquent de transmettre des troubles mentaux à leurs enfants».
«Mais lorsque vous examinez les chiffres, il faut faire la part entre le risque absolu et l'augmentation du risque, remarque Bar-Chama. En réalité, le risque absolu est particulièrement faible».
Au final, la thèse défendue par ces articles (de type «les hommes ont une horloge biologique, et lorsqu'ils atteignent un certain âge, c'est fini») a été «inventée par les médias», affirme Marc Goldstein, responsable de la chirurgie au service de fertilité masculine du Cornell Institute for Reproductive Medicine et du New York Presbyterian Hospital/Weill Cornell Medical Center. «On observe un déclin lent et graduel de la fonction testiculaire chez les hommes, mais rien de dramatique, explique-t-il. Aucun signe d'une chute soudaine. Lorsqu'un homme est en bonne santé –pas de diabète, de maladie cardiaque, d'obésité– il est possible de conserver une fertilité correcte à un âge avancé».
Idées reçues
Goldstein souhaite sensibiliser la population à l'infertilité masculine en elle-même, qui représenterait une source de problèmes chez un tiers des couples qui peinent à faire un enfant – un chiffre réduit par certains à 15 ou 20%.
Mais lorsqu'un couple ne parvient pas à faire un enfant, le premier réflexe est souvent d'attribuer cette incapacité à un problème féminin. «Que font l'homme et la femme dans ce cas?, interroge Goldstein. Ils vont voir le médecin de madame». Les spécialistes de la fertilité masculine ont déjà vu des femmes passer de lourds examens avant même que le sperme de l'homme soit analysé.
Ce problème est désormais institutionnalisé. La sociologue Liberty Walther Barnes résume la situation dans son nouvel ouvrage, Conceiving Masculinity: Male Infertility: «Lorsqu'un couple hétérosexuel ne parvient pas à concevoir un enfant, on estime que le problème vient de la femme. Cette idée reçue particulièrement répandue fait que le grand public méconnaît souvent la prévalence de l'infertilité masculine. Ce phénomène a changé le cours de la recherche reproductive, et a façonné la pratique de la médecine de l'infertilité».
Il est judicieux de commencer par s'intéresser aux potentiels problèmes de fécondité masculine, et ce pour de nombreuses raisons. Les problèmes masculins sont souvent plus faciles à traiter. Et si les problèmes masculins étaient traités, il ne serait plus nécessaire de passer par l'insémination intra-utérine ou par la FIV, qui contourne les problèmes d'infertilité masculins tels que la faible mobilité ou la faible quantité des spermatozoïdes.
L'infertilité masculine va gagner du terrain dans les médias. Le marché devrait atteindre les 301,5 millions de dollars d'ici 2020, selon un rapport d'Allied Market Research publié en avril dernier: «Les modifications de mode de vie, l'âge, et les effets environnementaux comptent parmi les principaux moteurs du marché de l'infertilité masculine, et ces facteurs contribuent fortement à l'augmentation des taux de cette infertilité». Le tabou qui entoure l'infertilité masculine demeure l'un des principaux handicaps de ce marché. «Sur 32-40% d'hommes infertiles, seuls 15% optent pour un traitement; les autres ont honte, se sentent coupables, etc.», selon le rapport d'Allied.
La question n'est donc visiblement pas «Faut-il se concentrer sur l'infertilité masculine?», mais «Comment le faire?». Une chose est sûre: la joie revancharde de voir les hommes souffrir autant que nous ne nous mènera pas bien loin.
Les hommes peuvent être fragiles. Et ils ne sont pas à la fête lorsqu'ils essayent de faire un enfant: rapports sexuels mécaniques, à heures fixes; sautes d'humeur hormonales de leur femme sous traitement pour une FIV; la FIV en elle-même, processus de plusieurs mois qui empêche parfois les couples de faire l'amour. Sans parler des cas où l'on diagnostique une infertilité masculine.
J'ai rencontré de nombreuses femmes confrontées aux problèmes d'infertilité masculine au cours de mes pérégrinations dans les cliniques de FIV du monde entier. Au début, je les enviais; je savais qu'elles avaient sans doute plus de chance que moi de tomber enceinte, parce que si un problème masculin est diagnostiqué (et la recherche de ce «si» prend généralement beaucoup de temps), il est souvent plus facile à traiter. Mais il suffisait de regarder leurs visages, et d'entendre leurs histoires de maris abattus et furieux, pour comprendre que ce problème avait fait beaucoup de mal à leur couple.
Il n'est pas facile de vivre avec l'infertilité. Et ceci est vrai pour les femmes comme pour les hommes. On a trop longtemps fait porter aux femmes le fardeau de la fécondité, et la honte qui accompagne l'infertilité. Ne partageons pas ce fardeau et cette honte avec les hommes: traitons l'infertilité comme une simple condition médicale, et accueillons tout nouveau traitement à bras grands ouverts.
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Article original