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Séminaire "De la trinité en déroute au sinthome"
25.02.2017
Christophe Boulanger, docteur en arts, esthétique, attaché de conservation au LaM, présente :
Big Mama’s Bible et l’éthique de l’errance
Afin d’en mieux situer les enjeux, la présentation de l’œuvre de Jones sera précédée d’une courte évocation des œuvres de Bill Traylor (1854 – 1947) et de John Bunyon Murray (1908-1988)
Frank Jones est né en 1900 ou 1902 à Clarksville, au Texas, de mère amérindienne et de père afro-américain descendant d’esclave. La ségrégation raciale accompagne chaque détail de sa vie quotidienne. Jones n’est pas scolarisé et vit de petits métiers autour de Clarksville. Né avec un voile sur la membrane de l’œil gauche, il bénéficierait de la faculté de voir et de communiquer avec les esprits. Une accumulation de désastres va bouleverser sa vie, et plusieurs le conduiront en prison pour des temps plus ou moins longs, jusqu'à son incarcération en 1962 à la prison fédérale de Huntsville, où il décédera en 1969.
Jones est affecté comme travailleur dans le département chargé de la récréation des prisonniers. Sa tâche accomplie, il passe ensuite la journée assis dans le modeste local de l’officier en charge du département.
Un jour de 1963, lassé de l’entendre se plaindre, ce dernier met du papier et des crayons à la disposition de Jones qui commence immédiatement le premier dessin d’une série qui en comptera près de 500 en 1969. Il dessine sans relâche et fait les poubelles de l’administration afin de trouver du papier et des bouts de crayons rouges, bleus ou verts. Ces dessins ne sont pas considérés et sont le plus souvent jetés. L’architecture de la prison inspire Jones, et les horloges qui dominent la cour, comme le pavillon d’entrée, en sont un marqueur essentiel. D’abord vides, les cases des compositions vont se peupler de diables ailés nommés par lui poulets, en référence au vaudou quand ils ne prennent pas la forme d’insectes. Ces dessins portent la plupart du temps son matricule de prisonnier : 114591.
En 1964, le Département de l'administration pénitentiaire du Texas organise une exposition de productions des prisonniers ; à la stupeur générale, c’est Jones qui remporte le premier prix. Il bénéficie alors de plusieurs expositions hors de la prison ainsi que de la fourniture de papier de grand format et de crayons. Il multipliera un temps les couleurs de ses tracés, avant de revenir à ses deux couleurs de base, le rouge et le bleu. Le fil sur lequel se déroule le motif, l’alternance de deux couleurs, donnent à l’œuvre une rythmique particulière dans laquelle apparaissent des contrepoints formels ou de couleur qui enrichissent cette trame de base.
Plusieurs aspects de son travail seront étudiés et mis au service d’un renouvellement de notre façon d’envisager l’art brut, plutôt situé à la correspondance de plusieurs cultures qu’à l’écart de celles-ci, plus la confluence que l’isolat. Une situation particulière du dessin sera envisagée entre pictogramme amérindien, vévé vaudou et grotesque. Jones semble poser une structure sur le temps, qu’il modifie et enrichit à la façon d’une écriture musicale. Une plainte graphique portée au niveau d’une élégie. Ces compositions et leurs structures seront rapprochées des chants de travail ainsi que des chants de prisonniers afro-américains.
A partir de ces différentes composantes et du lien avec des œuvres de Murray ou Traylor, la perspective d’une «éthique de l’errance solitaire» comme Philippe Paraire l’a évoqué à propos du blues (dans Philosophie du blues) sera envisagée.
G.R.E C
Groupe de Recherches et d’Etudes Cliniques
Secrétariat, tel: <ip-pii>.68 à Asnières
Séminaire De la trinité en déroute au sinthome, animé par Lise Maurer