Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07032.jsonl.gz/1133

JE PENSE QUE LA MÉLANCOLIE est le mythe le plus grandiose que, durant vingt-quatre siècles, la civilisation occidentale a élaboré. Personne ne l’égale : ni Apollon, ni Dionysos, ni Hermès, ni le Christ (parce que le Christ est aussi un mythe) : personne n’a sa vitalité, sa multiplicité, son incompréhensibilité, sa force de contradiction ; personne n’est si infini. Le paradoxe est que la mélancolie est née en Grèce et s’est diffusée surtout en Europe : c’est-à-dire dans une civilisation qui a toujours cherché à s’étendre, à se dilater, à conquérir ou au moins à illuminer et posséder avec l’intelligence toutes les choses de l’univers. Peut-être est-ce l’ombre de l’active et brillante lumière occidentale : à moins que la vraie lumière d’Europe soit précisément elle – la nocturne, la ténébreuse mélancolie, avec ses chauves-souris, ses comètes, ses creusets alchimiques, ses herbes magiques, ses chiens désolés.
En premier lieu, la mélancolie se distingue par trois gestes : le menton sur la main, le coude sur le genou, l’œil qui ne voit pas, parce qu’il regarde en lui-même, dans les paysages de l’âme. Avec le temps, elle assume de nombreux noms : acoedia, taedium, tristitia, spleen, ennui, dépression, psychose maniaco-dépressive. En vingt-quatre siècles, elle ne nous a jamais abandonné. Il n’y a jamais eu d’époques qui se sont passées d’elle : parce que la Grèce est mélancolique, quand un élève d’Aristote annonce que tous les hommes de génie sont mélancoliques : les couvents du moyen âge sont mélancoliques : les seizième et dix-septième siècles sont très mélancoliques, quand des centaines ou des milliers de traités la décrivent avec une précision scrupuleuse : une partie du dix-huitième siècle est mélancolique, celle dont Watteau est la fleur : la fin du dix-huitième siècle et le début du dix-neuvième sont renversés et presque détruits par la mélancolie ; alors que ce que nous appelons moderne n’est rien d’autre que la mélancolie portée à l’extrême. Malgré les variations de l’histoire, elle ne s’est jamais modifiée : elle s’est seulement déplacée d’un extrême de soi-même à un autre, s’arrêtant quelques temps pour reprendre son souffle.
La mélancolie n’est pas tout à fait un sentiment ou un enchevêtrement de sentiments, mais une force terriblement objective. Comme l’écrit Starobinski, elle est l’héritière en nous, de ce qui était une fois appelé possession divine. Si nous sommes mélancoliques, quelqu’un nous possède. Nous ne savons pas quel est son nom : celui d’un dieu ou d’un démon, ou d’un dieu travesti en démon ou d’un démon travesti en dieu, ou d’un lieu inconnu de nous-mêmes. Quelle que soit son origine, une terrible force nous assaille du dehors. Nous sommes attaqués ; et pendant cette agression l’esprit devient corps, le corps devient esprit. Un fait me semble unique. Les définitions cliniques et mythiques de la mélancolie sont quasiment identiques : le médecin antique et le médecin moderne écrivent à son sujet les mêmes paroles prononcées par le poète, l’artiste ou le mythographe.
Quand la mélancolie descend sur nous à l’improviste, notre première sensation est d’être enfermés dans une prison. La prison n’a pas de trous, ou d’ouvertures, ou de fenêtres : il n’y a que des murs, des murs, de très hauts murs. Il n’y a aucune voie de sortie : aucune voie d’entrée. Nous sommes là, et nous ne voyons pas même une pierre, parce que l’œil est fixé en direction de notre intérieur. Et pourtant, à l’intérieur de ces murs fermés, la mélancolie n’arrête pas de jaillir, de couler à flots, de nous inonder, de nous faire parler, tantôt délirer. Sa source est un lieu très profond qui se trouve nous ne savons où : mais certainement bien plus bas que ce que nous sommes habitués à appeler « inconscient ». Quelqu’un l’appelle le Styx noir. La plume s’y enfonce, se nourrit de ce liquide visqueux et ne s’arrête jamais d’écrire : des milliers et des milliers de pages, bien plus que celles que nous inspirent les Muses.
Comme tous les grands mythes, la mélancolie est le lieu de l’antithèse et de la contradiction. La mélancolie est la passion de la lenteur : le soleil s’arrête dans le ciel : mais aussi la passion de la vitesse ; tout court frénétiquement, et nous ne réussissons jamais à rejoindre ces éternels fugitifs que nous sommes nous-mêmes. Le mélancolique est immobile comme un moine dans sa cellule, et toujours en voyage comme les aristocrates anglais à la fin du dix-huitième siècle. Il est abattu et furibond. La mélancolie est noire et rouge : très lourde et très légère – comme le disait Leopardi, qui l’appelait « ennui » et écrivait qu’elle avait « la nature de l’air » : « très pâle, très rare et transparente ». Quelqu’un se demandera comment il est possible que des choses si opposées puissent avoir le même nom et la même nature. Mais l’univers de l’esprit humain n’est pas dirigé par des figures linéaires ou géométriques : ce qui le domine sont les grands nœuds vibrants des contradictions et des paradoxes.
*
Au temps des Grecs, un dieu régnait sur les mélancoliques : Saturne. D’un côté, Saturne avait été l’architecte du monde : il avait inventé le temps et l’agriculture ; il avait régné sur la terre pendant l’âge d’or, quand un printemps éternel caressait les fleurs nées sans semence. Mais de l’autre côté, il avait été un dieu « odieux, superbe, impie, cruel » : il cherchait à dévorer ses enfants, et Zeus l’avait détrôné, l’exilant dans le Tartare et sous le Tartare, lié à des chaînes. Le dieu Saturne était un astre. Comme il était la plus haute planète, il dominait le système solaire : mais il était froid, sinistre, blanc et énigmatique ; il détestait les êtres humains et envoyait sur terre une lumière très faible, suscitant la neige et la glace. Dans les corps humains, Saturne excitait son influence sur la rate, où se rassemblent les humeurs de la « bile noire » : la mélancolie.
Quand la bile noire est froide, le mélancolique devient « sombre, indolent et obtus ». A l’improviste, il perd la faculté de voir. Comme si quelqu’un avait éteint un interrupteur gigantesque, la lumière laisse le monde visible. Quelle que soit la chose que le mélancolique regarde, elle est fixe, livide et spectrale : vide comme la coquille d’un coquillage ou une maison brûlée depuis l’intérieur. Le monde est opaque, immobile, silencieux : il semble que personne ne s’y est jamais bougé, ou n’a jamais cherché à rire. La vie s’est arrêtée. Le ciel étouffe comme la pierre d’une tombe. Alors le mélancolique perd tout désir de vivre. Tout scintillement s’éteint dans son âme. Tout ce qui attire les autres ne l’attire pas : tout ce que les autres aiment l’agace ; le printemps l’ennuie comme l’automne, l’hiver et l’été sont identiques à ses yeux.
Bien qu’il exècre sa propre maison, le mélancolique y reste enfermé comme un prisonnier. Il est assis sur un fauteuil, sans rien faire, sans penser à autre chose qu’à sa propre maladie interminable. Chaque instant connaît la morsure de l’ennui. Quand l’ennui se déchire, il est pris de soupçons, de peurs, de terreurs sans nom et sens : son ennemi l’assaille de toutes parts : l’assaut n’a pas de répit ; et il éclate en sanglots, tant l’ennemi – lui-même – semble prêt de la victoire. Chaque matin, devant le miroir, il aimerait se couper la gorge : s’il résiste, c’est seulement parce qu’il sait qu’après la mort, il entrera dans un univers encore plus sordide. Il ne s’aime pas, et pense que tous le suspectent, le détestent et lui préparent des guets-apens.
L’autre pôle de la mélancolie a les couleurs du feu. Quand la bile noire est chaude, le mélancolique devient « vif et brillant ». La santé semble revenir. Bien qu’il s’agisse d’une euphorie opposée et identique à la phase apathique, elle ouvre les portes du bonheur. Quand le mélancolique guéri s’éveille, il aperçoit un rayon de soleil pénétrer par les volets : il se lève, rempli de joie, se met à la fenêtre, pendant qu’au loin il entend le bruit du tram et des klaxons ; et voilà que le monde intérieur, comme disait Baudelaire, « s’offre avec un puissant relief, une netteté des contours, une admirable richesse de couleurs ». Il n’y a plus de trace de monotonie ou de froideur. Tout est léger, joyeux, vif, parcouru par un mouvement et un frémissement : la lumière baigne les choses, les formes se fondent dans l’immense liquidité de l’univers.
Souvent, l’euphorie assume des traits dionysiaques. Les passions s’enflamment : l’affection et la haine allument le cœur : le désir érotique remplit l’âme : l’orgueil, la loquacité, la colère, le vin, l’exaltation génèrent un enthousiasme qui ressemble à la fureur que Platon attribuait aux vrais poètes. Avec une rapidité incroyable, et une espèce d’extase lyrique, le mélancolique réagit à toutes les sensations et les impressions. Quand la personnalité se concentre en elle-même, l’esprit est assailli par la grâce divine, par les visions, par le don des devins.
Cette alternance entre le noir et le rouge, entre la noire Melencolia I de Dürer et la rouge Melanconia de Cranach ne se termine jamais. Le mélancolique ignore la vie linéaire et limitée des autres êtres humains. Il obéit au rythme du cycle : il passe sans cesse de l’abattement à l’exaltation, de la torpeur à l’euphorie, de la désolation à l’extase, de l’ombre à la couleur. Il n’y a rien d’autre qu’ondulation et retournement.
*
Un homme comme le mélancolique, si polaire et paradoxal, ne supporte pas la vie des autres humains, dominée par le battement toujours égal des horloges. Il ne peut pas séjourner dans le temps. Parmi les anciens psychologues, on défend vite la conviction que l’existence normale – pour autant qu’elle existe – n’est pas faite pour lui. Il a un autre destin. Un élève d’Aristote affirme que tous les hommes extraordinaires sont mélancoliques : Marsile Ficin répète que Dieu révèle seulement aux fils de Saturne les mystères de la terre et du ciel ; Kant ajoute que seule la mélancolie est sublime. Souvent, il s’agit d’une condition terrible. Alors que les autres hommes sont protégés par une sorte d’équilibre, le mélancolique connaît à tout moment l’alternance, la contradiction, la démesure, le déséquilibre, la rupture, l’excès : interminable douleur, bonheur surhumain, gel désespéré, ténèbres totales, lumière totale. Il vit dans l’ombre, avec le regret de l’âge d’or, qu’il réussit tantôt à apercevoir : il s’arrête au bord de tous les précipices : il marche entre les gouffres : à tout moment, il court le risque de s’effriter et de tomber en morceaux, comme la ruine la plus informe. Peut-être est-cela son triomphe.
Les traités, spécialement au seizième et au dix-septième siècle, cherchent ainsi à sauver les mélancoliques des dangers qui les menacent. Leur remèdes sont délicieux et absurdes : des pierres précieuses, parmi lesquelles surtout le béryl, la topaze et la calcédoine ; et de prudentes tisanes de valériane, de menthe et de camomille. Je doute que le béryl et la valériane auraient pu sauver Baudelaire des terreurs qui comprimaient son cœur comme un morceau de papier. Le seul vrai remède est celui que Marsile Ficin avait proposé des siècles plus tôt : accepter jusqu’au bout, sans incertitude et sans retenue, la vocation de la mélancolie, vivant en elle si profondément afin de tirer de son propre mal les lois et le salut du monde.
*
Un jour de septembre 1926, Virginia Woolf s’est réveillée à trois heures du matin. Elle a senti, vu une vague douloureuse qui se gonflait et se retirait dans les régions du cœur, et la ballottait. La vague se soulevait, l’élevait, la jetait d’en haut, et se retournait sur elle d’une manière terrible. Tout à coup, elle a vu une mystérieuse nageoire fendre la mer déserte et vide. Virginia Woolf a compris que la vague et la nageoire étaient le signe de la folie dépressive qui, quatorze ans plus tard, la conduirait au suicide dans les eaux du fleuve Ouse. « Quelle horreur… Je suis malheureuse, malheureuse, malheureuse. Mon Dieu, j’aimerais être morte !… Mais pourquoi éprouver cela ? Laissez-moi regarder comment la vague s’élève. Je regarde… L’échec… L’échec, l’échec !… J’espère être morte ! J’espère n’avoir plus que peu d’années à vivre ! Je ne peux pas affronter cette horreur. »
Virginia Woolf a affronté la double horreur de la vague et de la nageoire. Elle a compris qu’elle ne pouvait fuir ni éviter ces signes douloureux. Elle devait descendre vers le bas, toujours plus bas, prudemment, marche après marche, dans son puits, dans l’abysse de la folie. Là rien ne la protégeait contre les « assauts de la vérité ». « Là, je ne peux ni lire ni écrire. Mais j’existe. Je suis. » Quelques années plus tard, elle a composé Les vagues : peut-être son chef-d’œuvre, affrontant à nouveau les menaces de la mélancolie. Les vagues et la nageoire lui rappelaient, comme à un philosophe présocratique, le rythme de l’univers : ouverture et fermeture, expansion et contraction, mort et renaissance. Il n’y a rien d’autre. Ce qui sauvait Virginia Woolf était justement le rythme des vagues, dans lequel elle avait une fois vu le signe angoissant de la folie dépressive. Tout était accepté : la torture devenait une unité, la discontinuité un rythme, le chaos une plénitude, la maladie psychique se dissolvait dans le jeu de l’expansion et de la fermeture. Il n’y avait plus d’horreur. Il y avait la lumière : « éternel renouveau, mouvement incessant qui s’élève et retombe, tombe et s’élève de nouveau ».
Pietro Citati, Elogio del pomodoro, Mondadori, 2011, p. 49-55, traduction Camille Semenzato.