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06/01/2014
Pour bien commencer l'année, la réponse à une question essentielle.
Quand quelqu'un a une attitude étrange qui nous déstabilise ou quand quelqu'un n'est pas très futé et que cela nous dérange, on dit familièrement: cette personne, elle a une case en moins. Ou encore: cette personne, elle a une case vide. Mais pourquoi utilise-t-on le mot "case" pour juger un comportement qui ne correspond pas à nos attentes ?
Cela nous vient d'un médecin allemand né en 1758 et appelé Franz Joseph Gall. Au début du XIXème siècle, Franz Joseph Gall invente une science révolutionnaire pour l'époque: la phrénologie. C'est en 1807 à Paris qu'il donne pour la première fois un cours public sur ses découvertes. La phrénologie, qui n'existe plus aujourd'hui, se voulait une science affirmant que les protubérances disséminées sur notre crâne reflètent nos facultés mentales. Pour Franz Joseph Gall, celles-ci avaient des localisations tout à fait précises dans certaines régions du cerveau. Chaque région, dont le nombre pouvait varier énormément selon les individus, exerçait une pression sur la partie du crâne qui lui correspondait et cela donnait lieu à des protubérances osseuses. Pour Gall, il suffisait de repérer ces bosses sur le crâne d'une personne pour faire l'inventaire psychologique de ses facultés et déterminer ainsi ses tares et ses qualités. Gall les détectait en palpant le crâne de ses patients. Aujourd'hui, quand on dit de quelqu'un qui est particulièrement doué dans un domaine qu''il a "la bosse" des maths ou "la bosse" des affaires, par exemple, cela vient de la phrénologie.
Dès le début, cette science a été très controversée: elle avait des adeptes passionnés et des adversaires virulents. L'idée initiale n'était pas aussi mauvaise que cela puisque l'on sait aujourd'hui qu'il existe effectivement plusieurs zones distinctes dans le cerveau. Gall a aussi contribué à faire avancer les recherches sur la structure du cerveau et à mettre en évidence le rôle prépondérant du cortex cérébral. Mais certains chercheurs de l'époque disaient à juste titre que le cerveau ne pouvait pas être séparé en des unités fonctionnant indépendamment les unes des autres et qu'il fallait le considérer dans sa globalité pour pouvoir émettre un diagnostic crédible. Ces chercheurs traitaient Franz Joseph Gall de charlatan et qualifiaient la phrénologie de pseudo-science. Malgré ces critiques, Gall a eu comme patient l'écrivain Stendhal. Ce dernier a consulté Gall à son retour de campagne de Russie parce qu'il avait de la fièvre. Le 25 août 1813, dans une lettre à sa sœur, Stendhal émet la réserve suivante: "On m'a conseillé de me mettre dans les mains du docteur Gall, mais à condition qu'il ne me tâterait point le crâne."¹ Stendhal avait probablement déjà compris que la phrénologie ne tenait pas la route, ce que le temps et les progrès de la science ont bien sûr fini par démontrer de manière officielle.
Franz Joseph Gall avait dénombré une trentaine de régions différentes dans le cerveau et pour lui, chacune de ces régions possédait sa bosse et sa fonction précise. En voici quelques-unes, telles qu'il les avait baptisées: "Estime de soi", "Charitable et miséricordieux", "Bienveillance", "Besoin d'admiration", "Vénération", "Fermeté", "Tendance à la foi". Le Musée de l'Homme à Paris a conservé toute une série de crânes avec des étiquettes qui désignent ces régions cérébrales.
Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il a une case en moins, ou une case vide, on fait référence à ces régions du cerveau répertoriées par Franz Joseph Gall il y a deux siècles. La phrénologie a disparu, mais la langue française dont la mémoire a la vie dure en a gardé des traces. Par le langage, on donne ainsi crédit à Gall en sous-entendant que si le cerveau d'une personne n'est pas complet, il ne peut pas assurer toutes les fonctions du raisonnement et que l'on a donc affaire à quelqu'un de dérangé.
¹Jean Théodoridès, Stendhal du côté de la science, Éditions du Grand Chêne, 1972.