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J'ai lu, pour des motifs professionnels, le célèbre livre d'Amélie Nothomb appelé Stupeur et Tremblements, et l'ai trouvé amusant. J'ai particulièrement aimé les moqueries lancées contre Nietzsche, lorsqu'Amélie dit qu'une fois retrouvé son indigne emploi de responsable de la propreté des toilettes, elle considérait que sa vie à l'extérieur de l'entreprise, chaleureuse et agréable, était comme l'arrière-monde dénoncé par le philosophe et ses suiveurs comme étant une illusion grossière que l'homme en peine se crée pour ne pas voir le réel!
En outre, Amélie Nothomb connaît bien le Japon. Mais en lisant son texte, je me suis demandé si elle aurait mieux réussi dans une entreprise occidentale; car il me semble que, d'emblée, les buts de l'entreprise ne charmaient pas son cœur - n'éblouissaient pas ses yeux. Dans son esprit, la vie culturelle ou spirituelle est faite de ce qu'on trouve dans les livres et les temples: pas de ce qu'on trouve dans l'entreprise. Or, j'ai le sentiment que, au Japon, comme dans tout le reste de l'Asie, le commerce est quelque chose de sacré, qui a une valeur en soi.
Les dessins animés japonais montrent que dans les machines qu'on produit et qu'on vend, dans la technologie qui multiplie les échanges commerciaux, les Japonais voient une flamme qui est en rapport avec l'âme, l'esprit. Je pense à Akira et à Ghost in the Shell: dans la coque à première vue vide naît une conscience. Cela existe aussi en Occident, mais ces dessins animés ont sur eux un air mystique assez particulier.
Or, étant allé en Asie, j'ai le sentiment qu'on a de la relation sociale et par conséquent de l'échange commercial une vision d'emblée sacrée: dans la relation à l'autre réside un profond mystère. On trouve, d'abord, du travail à tout le monde: c'est une obligation. On ne renvoie donc jamais Amélie, l'enjeu étant de trouver une place qui lui convient. Chaque pièce joue un rôle dans la vivante machine globale. Et, par conséquent, comme le montre Ghost in the Shell, une machine globale développe forcément une conscience de soi.
A mon sens, cela a échappé à Amélie Nothomb, qui n'a pas saisi en profondeur cet esprit spontanément fraternel qui existe en Asie: elle en a plutôt saisi les effets clairement identifiables, les règles issues du Japon impérial, et la capacité du Japonais à tout donner à son travail - c'est-à-dire, dans son esprit, aux autres. Mais la raison profonde n'est pas évoquée. Elle l'attribue simplement à l'habitude d'obéir à l'Empereur, fils du Ciel. Cela a pourtant une vraie valeur spirituelle: l'âme qui règne dans l'entreprise pour le Japonais se relie à l'Esprit qui, dit Bouddha, est le fond de tout. L'entreprise est une maison, et comme toutes les maisons d'Asie, elle a son bon esprit qui la protège, et qui est à son tour le serviteur de Bouddha: elle mène par conséquent l'être humain à l'accomplissement de soi jusque dans sa nature immortelle. Cela fait un flot continu; il n'y a pas d'un côté le travail, de l'autre la vie spirituelle: le bon ange qui préside à la vie de l'entreprise n'est pas en dehors de la lumière ultime. L'Empereur même, du reste, garantit à la société la faculté d'accueillir cet esprit serviteur de Bouddha. Tout est lié.