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La Suisse se trouve prise entre le marteau et l'enclume. Imposer des sanctions contre des oligarques dans la ligne des États-Unis et de l'Union européenne la placerait dans la situation délicate de devoir défendre tant sa neutralité politique que ses intérêts financiers.
Si elle s’alignait sur les sanctions de l’UE et des Etats-Unis, la Suisse aurait beaucoup plus à perdre que la Russie, selon Guy Mettan, président de la Chambre de commerce Suisse-Russie. Il estime en effet que Berne a déjà poussé le bouchon assez loin en suspendant ses négociations pour un accord de libre-échange avec Moscou et en fermant sa porte à une poignée d'oligarques.
Sanctions suisses
Le 28 avril, les Etats-Unis ont imposé une troisième série de sanctions à l’encontre de sociétés ainsi que de sept hauts-fonctionnaires russes, dont deux personnes du cercle rapproché du président Vladimir Poutine et 17 entreprises liées à des proches de ce dernier. Depuis mars, cela fait 38 personnes.
L'Union européenne (UE) a également étendu ses sanctions, gelant les avoirs et l’attribution de visas de 15 Russes et Ukrainiens, dont un vice-premier ministre, un vice-président de la Douma, le chef d'état-major des forces armées russes, ainsi que des leaders séparatistes ukrainiens.
La Suisse, elle, a annoncé le 2 avril qu'elle respecterait les sanctions de l'UE contre 33 politiciens et officiels proches de Vladimir Poutine, mais sans prendre de sanctions elle-même. Son communiqué indique que les intermédiaires financiers basés dans le pays ne seraient pas autorisés à créer de nouvelles relations d'affaires avec ces personnes.
Cette décision visait à empêcher que la Suisse puisse être taxée de tirer profit des sanctions de l'UE. Les personnes concernées ne sont donc pas autorisées à transférer en Suisse des biens détenus à l'extérieur de l'UE. Un transfert en provenance de l'UE est impossible puisque ces fonds sont déjà bloqués à la suite des sanctions.
Les relations d'affaires existantes avec les individus sanctionnés ne sont pas soumises à cette interdiction. Mais les restrictions de voyage imposées par l'UE aux mêmes 33 personnes physiques ont aussi un effet en Suisse via l'Accord de Schengen.
(Source: Secrétariat d'État aux affaires économiques, Reuters)
La Confédération a gelé les actifs de Mako Trading Company, négoce de charbon basé à Genève et dirigé par Oleksander Yanukovych, fils du président ukrainien déposé Viktor Yanukovych. De son côté, Gennady Timchenko a vendu ses parts de la société pétrolière géante Gunvor à son associé, après avoir été placé sur la liste des proches du président Vladimir Poutine bannis par les Etats-Unis.
Un autre poids lourd lié à l'ancien régime ukrainien et possédant des intérêts en Suisse, Dmytro Firtash, a été arrêté en mars en Autriche, sous mandat d’arrêt du FBI.
Fuite de capitaux de Russie
«La position actuelle de la Suisse n'a pas beaucoup endommagé les relations bilatérales. Mais si cette dernière va plus loin, elle traversera une ligne rouge qui pourrait faire des dégâts, pronostique Guy Mettan. L'histoire a montré que les sanctions ne mènent pas forcément à des changements de régime. Mais elles seraient de mauvais augure pour le secteur financier et provoqueraient probablement une fuite de capitaux russes vers des places concurrentes offshore comme Singapour et Dubaï.»
Les derniers chiffres de la Banque nationale suisse ont montré que les banques helvétiques abritaient pour 13,8 milliards de francs d’avoirs russes en 2012. L’exode de capitaux augmente rapidement: environ 63 milliards de dollars ont quitté la Russie l'année dernière et la Banque mondiale prévoit que jusqu’à 150 milliards de dollars pourraient suivre en 2014, en cas d’escalade de la crise ukrainienne.
Des entreprises russes et des personnages de premier plan sont fortement impliqués dans le commerce des matières premières. Pour Oliver Classen, de l’ONG Déclaration de Berne, ce n'est qu’une question de temps avant que des liens entre des Russes ayant des intérêts financiers en Suisse et le Kremlin soient mis en évidence.
Attrait de la Suisse
On suppose généralement que les oligarques de l’ex-URSS attirés par la Suisse ont bâti leur fortune grâce à leurs amitiés au Kremlin. La façon la plus facile et la plus rapide de s’enrichir passe par les activités liées à la production de gaz naturel et de pétrole.
Pour ce qui est de vendre du gaz naturel et du pétrole ainsi que de placer l’argent ainsi gagné, la Suisse offre des avantages puisqu’elle est à la fois une plaque tournante du commerce des matières premières et un centre financier.
Ces conditions permettent aux oligarques de stocker sans risque une partie de leurs avoirs. En même temps, ils peuvent gérer les affaires liées à la légalisation d'argent soupçonné d’appartenir au petit cercle qui entoure le Président Poutine. Ces activités sont souvent difficiles ou même impossibles à prouver puisqu’elles passent en toute légalité par les canaux du «soft power» (par exemple via des fondations).
«Personnes politiquement exposées»
«Je crois que Yanukovych, Timchenko et Firtash ne sont que la partie visible de l'iceberg. Il semble probable que le secteur suisse de négoce de matières premières sera éclaboussé tôt ou tard par une nouvelle PEP (personne politiquement exposée), explique Oliver Classen. La Suisse doit veiller à ne pas se transformer en centre de blanchiment en relation avec les matières premières.»
Et de poursuivre: «Ce secteur a généralement besoin d’avoir accès aux dirigeants politiques des pays où il opère, ce qui peut créer des conflits d'intérêts. Mais si c’est une chose de faire des affaires avec des personnes politiquement exposées, c’en est une autre quand ces personnes possèdent ou gèrent vos activités.»
La Déclaration de Berne n’est pas satisfaite de la réponse apportée par la Confédération aux risques potentiels que fait peser le secteur des matières premières sur sa réputation. Un rapport mandaté par le Conseil fédéral (gouvernement) a recommandé une augmentation des contrôles volontaires par les traders, mais aucun règlement supplémentaire. Oliver Classen, lui, souhaite la création d’un registre public des propriétaires de sociétés indépendantes et un contrôle accru des flux financiers liés au commerce des matières premières.
Mais Stéphane Graber, secrétaire général de l’association faîtière Geneva Trading and Shipping Association (GTSA), répond que cette industrie est entourée d’une réputation injuste sous prétexte qu’elle traite avec des personnes politiquement exposées. «Ce n’est pas parce que vous êtes ami avec un politicien que ou êtes allé à l'école avec un politicien que vous êtes automatiquement coupable de corruption. Le commerce de matières premières n’est pas différent des autres secteurs, où vous trouverez tout autant de PEP.»
Durcissement des contrôles accepté
La Suisse abrite environ 500 entreprises dans ce domaine, y compris des géants comme Glencore, Cargill, Vitol et Trafigura. Elles emploient quelque 10’000 salariés et représentent environ 3,5% du Produit intérieur brut (PIB) du pays, soit plus que l’industrie touristique.
Le GTSA accueillerait positivement un durcissement des contrôles du commerce de dérivés et un traçage des flux financiers, parce que cela permettrait à la Suisse de rester en phase avec les Etats-Unis et l'UE.
Mais Stéphane Graber insiste: ce sont les forces du marché qui empêchent les traders de matières premières de devenir un maillon du blanchiment d'argent, de fraude fiscale ou de toute forme de corruption. «Le débat actuel donne l'impression que ces traders se soucient trop peu des risques opérationnels, ce qui ne correspondant pas à la réalité. Si une société a un problème d’image, elle n’a plus qu’à fermer parce que son financement [par les banques] sera coupé.»
(Adaptation de l’anglais: Isabelle Eichenberger), swissinfo.ch