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Le médecin qui signe un arrêt de travail ou qui le refuse, fait référence à une classification implicite de l’humanité en trois catégories : les travailleurs, les paresseux et les victimes de l’infortune, parmi lesquelles on compte les malades et les accidentés. S’il arrive au médecin d’accorder un arrêt de travail à un manœuvre souffrant des lombes, il peut le refuser à l’employé affligé du même trouble et qui siège tout le jour : il y a donc une deuxième classification implicite, celle du travail lui-même selon sa charge. Le problème vient de ce que l’homme est la mesure de toutes choses et que personne ne classe de la même façon : ce qui est paresse pour l’AI devient maladie pour le médecin, le travail lourd devient léger selon la musculature du signataire et le certificat nécessaire se fait complaisant selon qui le lit, syndicaliste ou patron. Le médecin libéral est son propre patron et croit travailler durement : il ne se sent en aucune façon paresseux, même si l’orthopédiste épuisé au terme d’une journée opératoire s’imagine qu’un dermatologue en fait moins que lui.
Les textes classiques de la philosophie supposent de telles classifications. Pour Marx, le paresseux est sans aucun doute celui qu’il nomme dans Le Capital, «l’homme aux écus», celui qui cherche à faire de la plus-value sur le travail d’autrui. Le travailleur n’est pas un paresseux.
A l’inverse pour Adam Smith, la paresse est au cœur du travail. La manufacture d’épingles, qu’il nous décrit au début de son ouvrage intitulé La Richesse des Nations, est un exemple de travail idéal. La division des tâches permet de lutter contre les temps morts, en particulier contre la rêverie de l’artisan : dix ouvriers en chaîne produisent 4000 épingles de plus qu’un seul artisan à l’ancienne. Dans son œuvre datée de 1776, Smith distingue le travail productif qui ajoute à la valeur de l’objet, du travail improductif : le médecin fait partie, à ses yeux, des travailleurs improductifs, aux côtés des ecclésiastiques, des gens de loi et des gens de lettres de toute espèce ainsi que des comédiens, des farceurs, des musiciens, des chanteurs et des danseurs d’Opéra. Le travailleur productif attend sa subsistance de son travail, l’improductif de sa paye : «l’industrie et l’assiduité doivent être familières à l’un ; la fainéantise et la dissipation à l’autre.»
On comprend par-là que le médecin a tort de croire que tout le genre humain voit en lui un travailleur acharné et dévoué. Pour les disciples de Smith, il est au rang des farceurs fainéants. Une seule solution : il faut que la médecine se mue en manufacture d’épingles. C’est maintenant possible avec le triomphe des nouveaux tarifs divisant l’activité médicale en une suite de séquences définies et minutées, sans temps morts, et avec une meilleure division du travail, remettant par exemple le laboratoire, la radiologie et d’autres activités aux mains de travailleurs spécialisés. Alors enfin le médecin aura gagné l’estime des hommes aux écus, gestionnaires de manufacture, investisseurs à l’esprit d’entreprise et conseillers d’administration. La médecine aura atteint l’ère de la qualité industrielle : toutes les épingles seront les mêmes et il ne sera plus possible de les retirer du jeu.