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L’histoire, dans la brutalité des chiffres, retiendra que George Russell, dont le meilleur résultat était jusqu’ici une 11e place au volant d’une Williams de fond de grille, avec zéro point au compteur en 36 GP, aura terminé son premier GP au volant de la Mercedes W11 championne du monde de Lewis Hamilton à une modeste 9e place. Pas de quoi en faire un plat. Sauf que… une fois de plus, le résultat brut ne dit pas tout. En vérité, le jeune Anglais de 22 ans a littéralement crevé l’écran dans ce 2e week-end de Bahreïn, appelé en dernière minute à remplacer le tout frais septuple champion du monde, rattrapé par le virus, et confiné en quarantaine loin du circuit.
Au volant d’une voiture qu’il découvrait, et dans laquelle il était mal installé du fait de ses 185 cm (11 de plus qu’Hamilton), Russell s’est pourtant offert le luxe de disputer la pole position à son équipier du week-end Valterri Bottas, ne s’inclinant que de… 26 millièmes, un écart que même Hamilton n’aurait pas renié. Et ce n’était qu’un début: Russell – à l’image du septuple champion – prenait le meilleur sur Bottas dès le premier virage, pour ensuite construire imparablement, dixième par dixième, l’avantage qui le menait vers une victoire que l’on pressentait sensationnelle à divers niveaux.
Double erreur
C’était tout au moins le scénario qui se dessinait… avant l’énorme double bourde de l’équipe Mercedes. Profitant d’une 2e neutralisation de la course, elle rappelait ses deux pilotes en même temps pour un changement de pneus «de précaution», pas nécessaire vu la faible dégradation générale. Une première erreur qui en entraînait une seconde, les mécaniciens montant sur la voiture de Russell les pneus avant de Bottas (ce que le règlement interdit), dont l’arrêt se prolongeait, le temps de lui remonter les pneus qu’on venait juste de lui enlever! Russell devait immédiatement repasser par les stands sous peine de disqualification pour se débarrasser des «mauvais» pneus, retombant en 5e position, tandis que Bottas perdait place sur place avec ses vieux pneus durs désormais refroidis.
Talent confimé
GP perdu pour Mercedes et Russell? Peut-être pas: le jeune Anglais battait le record du tour, repassait Bottas, puis Stroll, puis Ocon et fonçait sur le leader, Pérez… avant de repasser une 4e fois aux boxes, victime cette fois d’une crevaison lente! C’en était fini de ses espoirs de signer un succès retentissant, dont les implications auraient été difficiles à imaginer, même s’il restera la démonstration d’un talent hors-norme – démontré avec les titres en karting en 2010 (à 12 ans), en F4 Anglaise en 2014, puis GP3 en 2017 et F2 en 2018. «Une étoile est née», savourait Toto Wolff, son mentor et patron. «Aux yeux de ceux qui ne connaissent pas la F1, je passe pour un c…», résumait froidement Bottas. «Ça fait mal, mais c’est la course», philosophait l’incontestable héros du jour. Et une bonne partie des observateurs ne pouvait s’empêcher de repenser à la petite phrase – jugée alors de lèse-majesté vis-à-vis de Hamilton – de Max Verstappen, quelques semaines plus tôt, affirmant que «90 % des pilotes pourraient gagner au volant de cette voiture.»
Le parallèle Verstappen
Ironie du sort, s’il avait gagné, Russell aurait d’ailleurs rejoint ce même Verstappen dans les statistiques, dernier pilote à s’être imposé (à son 24e GP) dès sa première course dans une nouvelle équipe, au GP d’Espagne 2016, lorsque Red Bull l’avait fait monter de chez Toro Rosso à la place de Daniil Kvyat. Quoi qu’il en soit, Russell se sera montré immédiatement au niveau de Bottas, ce que n’ont pas réussi les deux autres «rookies» de ce GP de Sakhir, que ce soit Jack Aitken face à Latifi sur la Williams ex-Russell, ou Pietro Fittipaldi face à Magnussen chez Haas à la place de Grosjean, rentré en Suisse soigner ses brûlures aux mains. En fait, tous les trois – Russell devant, Aitken et Fittipaldi derrière – ont fait la course là où leurs monoplaces respectives évoluent habituellement.
Hamilton trop cher?
On mesure mieux la portée des exploits de Russell et Verstappen en se plongeant dans les archives de cas similaires. Rares sont en effet les remplaçants occasionnels à avoir brillé d’un tel éclat, ce qui souligne l’un des défauts majeurs de la F1 actuelle, à savoir la trop grande importance de la machine – réputée trop «facile» à piloter – qui donne l’impression que les pilotes sont quasiment interchangeables. A l’heure où, chez Mercedes, on ne veut plus se permettre de payer les salaires exorbitants de Hamilton, il est certain que ce qu’il s’est passé à Sakhir va alimenter les discussions ce week-end à Abou Dhabi, pour la finale de cette curieuse saison. Avec ou sans Hamilton.