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Amilcar Cabral, l’héritage d’une pensée progressiste africaine
Entre le cinquantenaire de son assassinat le 20 janvier 1973 à Conakry et le centenaire de sa naissance le 12 septembre 1924 à Bafata, plusieurs événements vont commémorer la vie d’Amilcar Cabral, père de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Sa pensée est plus que jamais en phase avec une volonté de réappropriation par les peuples africains de leur histoire et de leur culture afin de mieux défendre leurs intérêts.
D’origine capverdienne et bissau-guinéenne, Amilcar Cabral étudie dans le seul lycée du Cap-Vert avant d’obtenir une bourse pour se rendre à Lisbonne. Marqué par la sécheresse qui frappa son pays en 1941, il décide de mener des études d’ingénieur agronome. Durant son séjour à Lisbonne, il rencontre des étudiants originaires des autres territoires de l’empire portugais, notamment les Angolais Mario Pinto de Andrade, Agostinho Neto et Viriato da Cruz, et les Mozambicains Eduardo Mondlane, Marcelino dos Santos et Vasco Cabral. Avec eux, il crée clandestinement un centre d’études africaines et forme un premier mouvement anticolonialiste, s’attirant la surveillance de la police politique portugaise. Poète, Cabral parcourt aussi des ouvrages d’histoire, de sociologie, de sciences politiques et de littérature qui vont constituer le socle de sa riche culture humaniste.
En 1952, de retour à Bissau, employé au Bureau provincial des services agricoles et des forêts, il mène un travail de conscientisation des populations qui lui vaut d’être expulsé vers l’Angola, où il retrouve d’anciens camarades. Panafricaniste convaincu, Cabral comprend très vite «la relation qu’il y avait entre le combat des peuples d’Angola, du Mozambique, de la Guinée-Bissau, des îles du Cap-Vert, de Sao Tomé et Principe, et la lutte du peuple portugais contre la dictature de Salazar», souligne l’historien sénégalais Amady Ali Dieng. A son retour en Guinée, il fonde en septembre 1956 le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et des îles du Cap-Vert (PAIGC), puis participe peu après à la fondation du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA).
Dans les années 1960, Cabral est sur tous les fronts: militaire, diplomatique, culturel. La lutte armée menée par le PAIGC en réponse à la répression portugaise lui permet de libérer des territoires dans lesquels il fait implanter des écoles et des dispensaires. Pour Cabral, l’indépendance n’a de sens que dans l’amélioration des conditions de vie des populations et les Africains doivent reprendre le contrôle de leur histoire dont ils ont été sortis par le colonialisme. En cela, Cabral met l’accent sur la culture et souligne la nécessité de fonder l’organisation politique sur le fonctionnement social des communautés africaines, dans un respect de la diversité ethnique.
Au-delà de son travail sur le terrain, Cabral voyage et mène un travail diplomatique pour isoler la dictature de Salazar. Combattant anti-impérialiste, il pointe notamment la manière dont le Portugal, pays alors peu développé et peu industrialisé, bénéficiant du soutien militaire de l’OTAN, protège en réalité les intérêts économiques et géostratégiques des puissances occidentales. Son analyse l’amène à démontrer que chaque territoire africain est au cœur d’une lutte économique bien précise qui s’inscrit dans le fonctionnement de l’ensemble du système capitaliste.
Son analyse très lucide sur les rapports de force l’amène à une grande humilité dans la lutte. Ainsi, invité à la Conférence tricontinentale de La Havane en janvier 1966, il souligne son refus d’une aide militaire qui rendrait son peuple dépendant, et il demande surtout à l’élite africaine issue de la décolonisation de «se suicider comme classe, pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire, entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient».
Reprenant certaines thèses de Frantz Fanon sur le néocolonialisme et la lutte armée, analysant les circonstances de la chute du président ghanéen Kwame Nkrumah, il dénonce aussi, lors des funérailles de ce dernier en 1972 à Conakry, le «cancer de la trahison» qui ronge les mouvements africains. L’assassinat de Cabral en janvier 1973 n’empêche pas la chute du colonialisme portugais mais consacre précisément ses craintes quant à l’émergence de nouvelles formes de domination auxquelles l’Afrique est encore aujourd’hui confrontée.
Amzat Boukari-Yabara, Centre Europe tiers monde (CETIM).
En partenariat avec la Ligue panafricaine-Umoja, le CETIM organise un cycle de 4 conférences en ligne:
– 9 février: Cheikh Anta Diop;
– 23 février: Amilcar Cabral;
– 16 mars: Patrice Lumumba;
– 27 avril Kwame Nkrumah;
de 19h à 20h30, via Zoom; infos: www.cetim.ch
Recueil des pensées d’Amilcar Cabral, coll. «Pensées d’hier pour demain»