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« Ce que vous faites n’a pas d’importance aux yeux du public. Ce qui compte, c’est ce que vous lui faites croire » (Arthur Conan Doyle dans Sherlock Holmes, Une étude en rouge, 1887).
L’information et la désinformation, la peur, l’émotion, la fascination, un divertissement, du spectacle, la focalisation, la déformation, … Tout cela débute en 1863, lorsque le quotidien parisien Le Petit Journal crée une nouvelle rubrique : le fait divers. Cette dernière se renforce en 1869 à la suite du massacre de Pantin, communément appelé « l’affaire Troppmann » (lire encadré): un dossier couvert médiatiquement depuis ses débuts jusqu’à l’exécution publique de l’assassin.
« L’affaire Troppmann » ou le massacre de Pantin
En 1869, Jean-Baptiste Troppmann assassine huit personnes appartenant à la même famille.
Il sera exécuté à la guillotine en 1870.
«L’affaire Troppmann a marqué le début d’une nouvelle manière de traiter du fait divers dans la presse», affirme Gianni Haver, professeur d’histoire des médias à l’Université de Lausanne. Un article rédigé quotidiennement fidélisait le lecteur, telle une série, mettant provisoirement le déclin du Second Empire dans l’ombre. Durant cette affaire, le quotidien tirait jusqu’à cinq cent mille exemplaires. Un bouleversement journalistique allant jusqu’à la création de magazines consacrés au fait divers, comme par exemple Détective (1928), aujourd’hui Le Nouveau Détective.
Puis, suite au «drame de Commugny», de nombreux articles sont également publiés. Voici un extrait datant du 9 septembre 1905 paru dans le Nouvelliste Vaudois: « En protégeant les faibles contre le penchant fatal qui annihile leur volonté, en mettant hors de leur portée, par une mesure radicale, le poison vert, qui les avilit, le législateur aura servi efficacement la cause de la vraie liberté. L’exemple des pays prohibitionnistes est probant. Ce ne sont ni les moins riches, ni les moins heureux. On ne voit pas bien, en effet, en quoi il pourrait être préjudiciable à une démocratie que tous ses membres aient la tête claire et l’haleine pure.»
Le « drame de Commugny »
Le 28 août 1905, à Commugny, un père, sous l’influence de l’absinthe, tue sa femme enceinte et ses deux enfants. Cette affaire, fortement médiatisée, provoque l’émoi auprès des habitants de la commune. La boisson verte est stigmatisée. Une pétition est déposée auprès du Grand Conseil pour sa prohibition, son interdiction aboutira en 1906 dans le canton de Vaud, en 1907 à Genève et en 1908 à l’échelon national.
La presse écrite influence-t-elle ses lecteurs ? Malgré la pluralité des journaux, les mêmes informations reviennent, se répètent, s’amoncellent. « L’accumulation de faits divers ne banalise pas forcément, la banalisation serait contre-productive pour un journal, mais elle peut construire un sentiment d’insécurité vis-à -vis des lecteurs», poursuit Gianni Haver. Le « drame de Commugny », a-t-il impacté la votation populaire ? Les journaux stigmatisaient l’alcool, plus particulièrement l’absinthe, les cafetiers subissaient les foudres des habitants de la commune, les femmes craignaient pour la sécurité de leurs enfants et de la leur, les consommateurs occasionnels étaient diabolisés.
Du journalisme au polar …
«Le fait divers a inspiré le polar, et inversement», mentionne Gianni Haver. L’antagonisme de la presse à travers les années se ressent sur la longueur. L’article actuel se condense, s’adapte à une limitation de signes, se concentre sur des détails sanglants, du sensationnalisme associé à une lecture immédiate. Contrairement à naguère où la prose accompagnait le fait divers par le biais d’une plume vive et pleine de rebondissement, une forme d’écriture presque romanesque où le journaliste se confondait avec l’écrivain.
La démonstration avec le premier article du Petit Journal lors du massacre de Pantin : «Arrivé sur la lisière d’un champ ensemencé de luzerne, il remarque tout à coup une mare de sang. Tremblant, ému, sous le coup d’un sinistre pressentiment, il écarte la terre avec un de ses outils ; il met au jour un foulard. Il fouille encore et bientôt il se trouve en présence du cadavre d’une femme, vêtue encore d’une robe de soie.»
Au delà de la plume, la rédaction des faits divers d’autrefois se différencie de son alter ego contemporain par son contenu proche du compte rendu détaillé : de la description des lieux, du procès jusqu’à son verdict en passant par les réactions de la défense, de l’accusation et des protagonistes concernés de façon indirecte. «Le but était d’amener le lecteur sur le lieu de l’événement, lui faire faire le parcours étape par étape.»
Entre hier et aujourd’hui, deux périodes, deux presses en altérité. Le changement dans la manière contemporaine de traiter le fait divers marque «le passage d’une presse d’opinion à une presse dite populaire. Le but est de toucher un large public et d’attirer les annonceurs de publicité», explique le professeur d’histoire des médias.
De l’écrit aux conséquences réelles …
Un miroir déformé, la sélection des actes à médiatiser et la stigmatisation s’immisce par la tranche d’âge, l’appartenance ethnique et culturelle, la zone géographique, … Pourtant, « préciser ce type d’information ne fait que renforcer les croyances stéréotypées». Un générateur d’idées reçues se met en route avec des destinations telles que la peur, l’intolérance, la généralisation et la méfiance. Ces détails manipulent les émotions, les orientent et portent préjudices aux groupes cités. «Le média amplifie, dirige, focalise, … Mais il n’amène pas de nouvelle matière», indique le sociologue.
Selon le Centre international pour la prévention de la criminalité, situé à Montréal, les médias ont un rôle à jouer dans l’information de la criminalité et des affaires criminelles envers la population par un partenariat entre le gouvernement, les communautés locales et les médias. La diversité et l’indépendance de la presse resterait préservée. Le journaliste réaliserait un travail d’immersion. Dans cette optique, la presse deviendrait un outil de prévention, d’information, de sensibilisation et d’éducation par le développement de l’esprit critique. «Agir sur une émotion suite à un fait divers est contre-productif», conclut le professeur d’histoire des médias.