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[s. d.]
[Anonyme], Recueil Tralage
Les Anciens à l'épreuve du public
Les extraits du recueil Tralage relevés par Paul Lacroix recèlent notamment cette critique des auteurs anciens dont les pièces seraient, dit-on, incapables de plaire au public :
Ceux qui font bien des vers français écrivent bien aussi en prose. On en peut voir des exemples dans les discours et les préfaces qui sont dans les ouvrages de M. Corneille, Racine, Molière, etc. Mais il y en a qui écrivent bien en prose, qui ne savent point faire des vers, comme M. d'Ablancourt, M. Arnauld, le père Bouhours, etc. Il serait difficile de rendre raison de cela, si ce n'est que la nature a partagé différemment les hommes, comme les animaux : le paon a un très beau plumage, mais il ne chante pas comme le rossignol. Les anciens sont fort grossiers dans leurs amours : il n'y a point de délicatesse ni de sentiments tendres et passionnés ; ils débutent par une fille grosse. Il n'y a qu'à lire les comédies de Plaute et de Térence. Leur Jupiter n'était amoureux d'une belle qu'autant de temps qu'il en fallait pour lui faire un enfant. Il ne se piquait point de constance. A peine l'enfant était-il venu qu'il avait une nouvelle maîtresse. Il n'y a qu'à lire les Métamorphoses d'Ovide. Dans l'Amphitryon de Molière, l'amour d'un amant et celui d'un mari y sont traités d'une manière bien différente, mais en même temps ingénieuse, spirituelle et vraisemblable. Les Anciens ne connaissaient point ces finesses. Comparez l'Amphitryon de Plaute et celui de Molière, et par là vous jugerez du goût différent de ces deux auteurs, et combien les manières des siècles où ils ont vécu étaient différentes. Il y a des choses admirables sur l'amour et l'ambition dans les pièces de Corneille et de Racine.
C'est en vain qu'on chercherait quelque chose de semblable dans tous les poètes anciens, grecs et latins : ils ne sont abondants que sur les moralités.** Les chœurs de leurs tragédies en sont composés, ce sont proprement des hors-d'œuvre ou des lieux communs, qui nous ennuieraient bien. Je voudrais bien que M. Racine ou M. de Longepierre, deux grands admirateurs des Grecs et qui font bien des vers en notre langue, voulussent chacun traduire fidèlement et en vers français une pièce d'Euripide et de Sophocle. Qu'ils prennent la plus belle, mais qu'ils soient fidèles à conserver les pensées et les expressions les plus considérables de leurs œuvres ;que l'on donne cela à jouer aux meilleurs acteurs qu'ils pourront choisir : je leur garantis qu'ils feront siffler tout le parterre, ou tout au moins qu'il bâillera et s'ennuiera beaucoup ;l'on n'y reviendra pas deux fois.** Ils me diront que Sophocle et Euripide ont des beautés qui ne se peuvent exprimer en notre langue, et je leur répondrai que je ne veux point estimer un auteur dont les beautés sont ineffables et invisibles. J'ai lieu de croire qu'il sont entêtés de l'antiquariat, et qu'ils ne veulent passer pour admirateurs sans raison de ces auteurs que pour paraître savants aux yeux du peuple, qui admire ordinairement ce qu'il n'entend pas.
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