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Inventé il y a près de cinquante ans, mais longtemps méconnu, le mot de spécisme a fait depuis quelques mois irruption dans l’espace médiatique. Il désigne l’idéologie qui fait de l’espèce à laquelle appartient un être vivant un critère en soi de considération morale. Qu’un animal appartienne à une espèce particulière plutôt qu’à une autre peut ainsi servir à justifier, à lui seul, qu’on puisse le tuer pour en consommer les chairs. S’il y a de nos jours débat, c’est parce que le spécisme est contesté par un nombre croissant de personnes qui considèrent que les intérêts des individus – comme l’intérêt à ne pas souffrir et être tués – sont à prendre en compte, quelle que soit l’espèce. Pourquoi ? Parce qu’à l’instar de la race, l’espèce est, sur un plan éthique, une catégorie arbitraire. Or, cette affirmation provoque l’ire de certains universitaires. Voulant continuer à utiliser les animaux, ils tentent de montrer que le spécisme n’a rien de moralement répréhensible et que, inversement, l’antispécisme est une position incohérente. Ils se trompent.
Le spécisme est contesté par un nombre croissant de personnes qui considèrent que les intérêts des individus – comme l’intérêt à ne pas souffrir et être tués – sont à prendre en compte, quelle que soit l’espèce.
Comme les animaux sensibles ont un intérêt à ne pas souffrir et à rester en vie, les antispécistes en déduisent qu’il est justifié de leur attribuer des droits qui les protègent. D’ailleurs, même s’il est très rarement pris en compte, le droit français condamne le fait de maltraiter et de tuer sans nécessité un animal domestique (art. 521-1 et R655-1 du code pénal) [En Suisse, la LPA, Art. 26, régit les mauvais traitements infligés aux animaux, ndr]. Pourtant, selon certains chercheurs, il serait absurde d’accorder des droits aux animaux. D’une part, parce que, selon eux, les antispécistes voudraient donner les mêmes droits aux animaux qu’aux humains. C’est faux. En lisant le livre de Peter Singer, la Libération animale, qui a popularisé cette notion de spécisme, on comprend aussitôt que pour les antispécistes l’égalité de considération morale ne signifie pas l’égalité ou l’identité de traitement. Si le mouvement antispéciste estime, en effet, qu’il faut attribuer autant de considération à la souffrance des animaux sensibles qu’à celle des humains, il estime tout aussi important de les traiter différemment ou, ce qui revient un peu au même, à leur accorder des droits différents en fonction de leurs intérêts et capacités.
Le mouvement antispéciste estime qu’il faut attribuer autant de considération à la souffrance des animaux sensibles qu’à celle des humains.
Deuxième argument des opposants à l’antispécisme : La notion de droits ne saurait se concevoir sans celle des devoirs, comme l’estime l’anthropologue Jean-Pierre Digard (1). Or, il est faux d’affirmer que la notion de droit est liée à celle de devoir : le fait qu’un enfant en bas âge ne peut pas respecter des devoirs ne signifie pas qu’il n’a pas de droits. D’autres ironisent en affirmant qu’il serait spéciste de reconnaître des droits aux animaux car ce serait, au fond, adopter une posture très humaine… En toute rigueur, les animaux n’ont pas de droits : c’est l’homme qui leur en donne, explique ainsi le philosophe Etienne Bimbenet (2). Là encore, l’exemple de l’enfant est parlant : un enfant n’est pas capable de définir lui-même les droits qui peuvent le protéger sans que cette incapacité implique qu’il en soit privé. Ensuite, accomplir un acte spécifiquement humain ne relève en rien d’une attitude spéciste. De fait, l’antispécisme consiste juste à soutenir que l’espèce n’est pas un critère de considération morale, et qu’un animal sensible, à l’instar d’un humain, doit donc se voir reconnaître des droits.
Ce refus d’accorder des droits aux animaux est souvent motivé par la peur que l’antispécisme remette en cause certaines libertés, celle, notamment de consommer de la viande. En somme, l’antispécisme serait intolérant et liberticide. D’une certaine manière, c’est vrai. L’antispécisme juge profondément immoral que l’on égorge des porcelets pour satisfaire ses papilles gustatives et, par conséquent, cherche à interdire cette pratique. Mais il faut comprendre qu’il s’agit ici d’éthique, c’est-à-dire de réflexions sur ce qui est bien et mal ou juste et injuste, et non de choix personnel. Or, une fois que l’on a établi rationnellement qu’une pratique n’est pas moralement légitime, il est tout à fait logique de vouloir la bannir. Il en va ainsi du viol, du meurtre, etc. En s’indignant de ce que l’antispécisme veuille interdire certaines pratiques, ses contempteurs manifestent donc leur mécompréhension de la nature éthique de ses revendications.
Il s’agit ici d’éthique, c’est-à-dire de réflexions sur ce qui est bien et mal ou juste et injuste, et non de choix personnel.
Pour beaucoup de ses contradicteurs, l’antispécisme s’accompagne aussi d’un mépris pour les humains. Le politologue Pierre Rosanvallon s’inquiète que sous l’amour des animaux se cache une indifférence au malheur des hommes (3). Il serait possible de répondre à ces accusations en exposant de nombreux cas concrets où le souci des animaux renforce celui des humains. Mais, sur un plan logique, il devrait être facile de comprendre qu’il n’y a pas de raison de penser que l’élargissement du cercle de la moralité nuise à ceux qui en font déjà partie : est-ce que le fait de reconnaître aux Noirs les mêmes droits qu’aux Blancs a entraîné une moindre considération de ces derniers ? Pourquoi donc se soucier des animaux entraînerait-il un mépris pour les humains ?
Les contempteurs de l’antispécisme s’inquiètent aussi des conséquences qu’il aurait sur les animaux. Dans Libération, Jean-Pierre Digard écrit ainsi que l’élevage ne s’est pas constitué contre les animaux puisque, au Néolithique, les animaux domestiqués furent nourris et protégés, plutôt que voués à fuir devant les prédateurs (4). Les animaux devraient ainsi être reconnaissants envers les humains qui les élèvent. L’argument est toutefois biscornu puisque les éleveurs ne s’intéressent qu’au profit qu’ils tirent de leurs bêtes, qu’ils tuent généralement très jeunes. L’autre grande crainte est que les animaux d’élevage vont disparaître. Le philosophe Alain Finkielkraut se désole ainsi de l’antispécisme puisque, n’étant plus utiles, les cochons et les vaches disparaîtraient, à quelques exceptions près disséminés, pour le bonheur des enfants, dans des zoos ou des parcs à thèmes (5). C’est vrai : si on ne consomme plus d’animaux, les éleveurs ne les feront plus se reproduire. Il y a toutefois une indécence à se plaindre de la disparition de la quasi-totalité des trois millions d’animaux qui, après une vie de misère, sont abattus chaque jour dans les abattoirs français [plus de 200’000 quotidiennement en Suisse, ndr]. Respecter les animaux, ce n’est pas en massacrer plein pour avoir la possibilité d’en faire naître tout autant : c’est juste veiller au bien-être de ceux qui existent.
Bref, l’antispécisme n’est pas cette philosophie bancale et dangereuse que dépeignent ses contempteurs. Elle entend, au contraire, rendre ce monde plus juste. Il est donc urgent, à son sujet, d’en finir avec le temps des contre-vérités pour en venir à celui de la réflexion et d’un vrai débat constructif.
- Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier -
(1) Jean-Pierre Digard, La violence est inscrite dans la logique du projet vegan, le Figaro, 7 août 2018
(2) Etienne Bimbenet, L’antispécisme paraît contradictoire, la Croix, 18 juillet 2018
(3) Pierre Rosanvallon dans l’émission l’Invité des matins, France Culture, 25 juin 2018 [à partir de 2’28’’]
(4) Jean-Pierre Digard, L’animal n’est pas l’alter ego de l’homme, Libération, 25 juillet 2018
(5) Alain Finkielkraut, Rétablir le lien perdu, les Échos, 23 août 2018