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Albion la perfide ou Albion la pragmatique ? Ecoutons un instant les dépêches des agences internationales de presse ; ces agences qui nous disent sur un ton égal les tumultes de notre temps et ce que pourrait être notre avenir médico-technico-scientifique. Depuis Londres : «Une commission parlementaire a été accusée en Grande-Bretagne de jouer "à Frankenstein" en proposant de laisser les parents choisir le sexe de leurs enfants par la procréation assistée et d'ouvrir la voie à la recherche sur des hybrides homme-animal.» Plus précisément : «Le rapport qui vient d'être rendu public est si controversé que cinq des dix membres de la commission "sur la Science et la Technologie" ont refusé d'apposer leur nom au document. Dans un communiqué commun, ces cinq élus l'ont dénoncé comme "tendancieux, peu sérieux sur le plan éthique, allant trop loin dans le sens de la dérégulation et dédaignant l'opinion publique".»Le rapport dont il est ici question a été adopté le 14 mars dans des conditions que l'on dit controversées : quatre des membres de la commission ayant décidé de boycotter le scrutin, c'est par quatre voix contre une que ces propositions ont été officiellement retenues. En pratique, le rapport suggère de laisser aux futurs parents la possibilité, s'ils le souhaitent, d'avoir recours à une fécondation in vitro dans le but de sélectionner le sexe du futur enfant ou de vérifier l'absence de certaines mutations génétiques connues pour être associées à telle ou telle pathologie. «Nous reconnaissons que beaucoup de gens sont inquiets quant à la sélection du sexe pour des raisons de convenance personnelle, mais nous n'avons pas entendu d'éléments convaincants pour en interdire l'usage, au moins pour des questions d'équilibre familial», précisent les signataires du rapport.On sait que le choix du sexe de l'enfant est possible par tri de spermatozoïdes et insémination artificielle (une technique dont l'efficacité demeure contestée) ou via le diagnostic préimplantatoire. Pour ce qui est de la sélection du sexe, ce dernier n'est aujourd'hui autorisé en Grande-Bretagne que pour éviter la transmission des affections liées à l'X.«Le rapport estime aussi qu'il n'est plus nécessaire de vérifier que les candidats à la fécondation in vitro seront des parents appropriés au nom de l'intérêt de l'enfant à naître, estimant que c'est discriminatoire, nous dit encore le bureau de Londres de l'Agence France-Presse. Actuellement, les cliniques peuvent en théorie, comme dans le cas des candidats à l'adoption, examiner le profil des futurs parents, même si dans les faits, elles sont peu enclines à décourager d'éventuels clients. Le rapport estime aussi qu'il ne faut pas s'interdire de faire des recherches sur des sujets controversés, comme le clonage ou les hybrides homme-animal.»Pour le dire de manière quelque peu familière, le rapport propose de mettre au rancart la Haute Autorité britannique en charge des activités d'assistance médicale à la procréation et à la recherche en embryologie (HFEA). Les cinq députés ayant pris part au vote (dont quatre sont des médecins) estiment en substance que les décisions en la matière ne relèvent pas de l'Etat britannique et qu'elles doivent être prises directement par les futurs parents et les thérapeutes.Cette initiative a, comme on peut l'imaginer, suscité outre-Manche de vives critiques parmi les groupes de réflexion sur la bioéthique. «Nous devrions être un modèle moral pour le reste du monde. Aussi ne devrions-nous pas dire aux pays qui préfèrent les garçons aux filles que la sélection par le sexe est acceptable» a notamment déclaré Josephine Quintavalle de Comment On Reproductive Ethics. «La sélection du sexe pour des raisons de convenance ne doit pas être autorisée car elle transforme les enfants en objets de consommation et laisse les stéréotypes concernant le sexe déterminer qui a le droit de naître, a pour sa part expliqué le Dr David King, de Human Genetics Alert. Cela ouvre grand la porte aux bébés sur mesure». «C'est du niveau de Frankenstein. C'est scandaleux» a fait valoir Geraldine Smith, membre travailliste de la commission parlementaire.Les religieux ont également donné de la voix. Ainsi, le cardinal Cormac Murphy-O'Connor, chef de l'Eglise catholique d'Angleterre et du Pays de Galles n'a pas craint de s'exprimer sur les ondes de la BBC. «J'ai été tout à fait horrifié par ces recommandations selon lesquelles il devrait y avoir des expérimentations sur les embryons, le clonage, la sélection du sexe. Il me semble que nous nous engageons sur une voie très, très dangereuse» a-t-il déclaré. Il a réclamé la création d'un comité d'éthique, incluant des représentants des différentes confessions, pour réfléchir sur de tels sujets : «Ce serait une bonne chose que d'avoir dans ce pays une vue plus large de différents experts, incluant les communautés religieuses. La science et la technologie ont fait de tels progrès que nous devons réfléchir sur ces matières de façon approfondie.»Stoïque, le gouvernement de Tony Blair a indiqué qu'il allait prendre en compte les recommandations de la commission parlementaire lors de la prochaine révision par la chambre des Communes de la loi sur la bioéthique de 1990. Dans l'attente, on ne peut manquer d'observer que la Grande-Bretagne est, peut-être avec la Suisse, l'une des rares démocraties industrielles à oser organiser dans la sphère publique des débats essentiels quant à l'usage qui peut ou non être fait des acquis de la génétique dans le champ de la reproduction humaine ; des débats essentiels à l'avenir de notre espèce et qui, ailleurs, sont soit inexistants, soit cantonnés dans les cercles du savoir et du pouvoir. Quant à l'Union européenne, aujourd'hui en quête d'une Constitution, elle n'a, sur ces questions, jamais osé exister.