Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07048.jsonl.gz/198

Hervé de Weck
France: le Collège interarmées de défense en vadrouille sur les plages du débarquement
Les 16 et 17 mars, les cadres du Collège interarmées de défense participaient à un staff ride (sortie d'état-major) à l'invitation du général Vincent Desportes.
«Au petit matin, il y avait du brouillard. Un brouillard blanc très épais, très normand. Notre chef, le colonel Peter F. Herrly de l'US Army, un petit homme blond venu de l'Indiana, faisait des grands gestes sur le bord du chemin. Nous étions une trentaine d'hommes et on ne voyait rien. Il nous désignait un objectif, le pont-écluse de la Barquette, sur la Douve, à un kilomètre devant nous. En contrebas, les prairies semblaient complètement inondées. Il faisait froid, nous n'avions pas assez dormi et la journée d'hier avait été longue.
Lorsque le colonel s'est mis à parler de charge à la baïonnette, ça en a réveillé quelques-uns. On l'a regardé et on s'est dit que quelque chose clochait. Il portait une casquette à visière bleu marine pas très réglementaire, une veste à carreaux sur un tricot en jacquard, des baskets. Il avait l'âge de la retraite. Le brouillard était bien là, mais celui dont nous parlait le colonel était celui de la guerre, le « Nebel des Krieges», du grand stratège Carl von Clausewitz. Ce flou permanent qui empêche le chef militaire de connaître précisément la situation sur le terrain.
Sur le terrain du débarquement de Normandie, ce jour-là, la troupe était composée uniquement de chefs. Un groupe d'officiers supérieurs, tous colonels ou capitaines de vaisseau, cadres au Collège interarmées de défense, l'ancienne Ecole de guerre. Plus deux généraux, un amiral et trois historiens. Un staff ride, c'est donc un voyage d'état-major sur les lieux d'une bataille. Il ne s'agit pas de la rejouer avec des troupes ou sur un simulateur, mais de l'analyser, les pieds dans la boue, pour en tirer des leçons générales de stratégie. C'est une école de chefs militaires, avec une pédagogie très éloignée des habitudes françaises, qui privilégient l'exposé théorique dans un amphi.
Le staff ride est une habitude très américaine que les Français redécouvrent. Il s'agit d'une invention prussienne de la Kriegsakademie, au XIXe siècle, dont les pratiques militaires américaines sont largement inspirées. Avant la guerre de 1914, Ferdinand Foch, qui enseignait à l'Ecole de guerre, ne manquait pas d'emmener ses élèves sur les champs de bataille de 1870. Mais l'habitude s'en était perdue et, aujourd'hui, il faut faire appel au savoir-faire américain. Le colonel Peter F. Herrly, ancien collaborateur du général Colin Powell, en a fait son métier depuis qu'il a quitté l'armée américaine. Installé en France, il accueille régulièrement des groupes américains, militaires ou civils, qui veulent comprendre de visu comment se mène une bataille.
La Normandie est un terrain rêvé. De toutes les grandes batailles de l'histoire, le débarquement du 6 juin 1944 est à la fois l'une des plus mythiques et des mieux documentées. Pour les officiers qui doivent planifier les opérations actuelles, le Débarquement offre un autre avantage: c'est l'une des rares batailles à être totalement «interarmées», «joint», disent les Américains, une combinaison d'opérations navales, aériennes et terrestres. Rien n'est plus difficile à organiser. «Je veux que l'histoire militaire et l'étude des grands principes de la stratégie reprennent toute leur place dans notre enseignement», nous confie le général Vincent Desportes, qui commande le Collège interarmées de défense. Chaque année, 380 officiers, dont un tiers d'étrangers, en suivent les cours pendant un an. Lorsqu'ils en sortent, on dit qu'ils sont «brevetés», ce qui leur ouvre la perspective d'emplois dans les états-majors et de commandements prestigieux.
Le général Desportes est un personnage, l'une des têtes pensantes de l'armée. Ancien officier dans les chars, ce descendant d'un lieutenant de Du Guesclin écrit des livres très lus dans la communauté militaire. Vincent Desportes a été détaché pendant cinq ans aux Etats-Unis. A l'US Army War College, il a découvert les staff rides, qui se font là-bas sur les sites des grandes batailles de la guerre de Sécession. «Cela permet à chacun de s'élever: le capitaine réfléchit comme un colonel et le colonel comme un général», dit le général.
Un staff ride n'est pas une excursion de retraités. Douze heures par jour non-stop, un sandwich et un paquet de chips avalés dans le car, neuf conférences sur autant de sites, trois musées visités, et des réflexions de groupe en fin de journée... On essaie de dormir dans le car, mais à chaque fois, l'un des historiens prend le micro pour aborder un point de l'opération «Overlord». Sinon, le colonel Herrly passe en vidéo des actualités d'époque et des extraits de films : Le Jour le plus long, la série Band of Brothers ou Il faut sauver le soldat Ryan. Quand Tom Hanks apparaît, secoué dans sa péniche de débarquement devant Omaha Beach, mon voisin se tait. Il est colonel des troupes de marine, spécialiste des opérations amphibies. Visage fermé, mâchoire crispée, regard rivé sur la télé. A quoi pense-t-il ? A la chance de n'avoir jamais dû débarquer de vive force avec ses hommes?
A Utah Beach, les choses avaient mal commencé: l'état-major interallié avait prévu de débarquer à un endroit bien précis, planifié de longue date. A 6 h 30, lorsque les premiers éléments de la 4e division d'infanterie américaine se retrouvent sur la plage, ils constatent, sous le feu allemand, qu'ils sont deux kilomètres plus au sud que le point prévu. Les courants marins ont été mal évalués. «Que faire?» demande le colonel Peter H. Herrly aux officiers français. Tous les plans sont chamboulés et il faut improviser. Le général Theodore Roosevelt Jr, commandant de cette division, déclare: «On va commencer la guerre à partir d'ici.» et il improvise... Les officiers français hochent la tête, réalisant que la «planification opérationnelle» sur laquelle ils travaillent à longueur d'années doit, à la guerre, souvent céder le pas au simple bon sens.
En Normandie, les Allemands étaient aussi de la partie. Le jeune historien Guillaume Lasconjarias connaît l'ordre de bataille des Allemands par cœur. Il est le bien le seul parmi nous à ne pas s'embrouiller entre la 21e Panzer, la Luftlande Division, ou la 17e SS Panzergrenadier. Tout le monde a pourtant ses cartes d'état-major à la main. Au débriefing du soir, qu'a-t-on retenu ? Que l'armée allemande ne respectait pas l'un des principes essentiels de la guerre: l'unité de commandement. En clair, il n'y avait pas un chef, mais plusieurs (Rommel, von Rundstedt, etc.) n'ayant pas les mêmes idées sur la manière de repousser l'ennemi. Seul Hitler pouvait trancher. Et comme chacun sait, au moment du Débarquement, il dormait...
Comment faire travailler ensemble des terriens, des marins et des aviateurs. La question se posait en 1944, elle n'est toujours pas vraiment réglée. Dans notre staff ride, il y a des pilotes de chasse, des commandants de frégates, des fantassins et même des gendarmes. Chacun réfléchit à sa manière. Vu de la mer, de la tourelle d'un char ou du cockpit d'un avion, le monde n'est pas le même.
Sur Omaha Beach, en descendant d'un blockhaus construit par les Allemands, le Stützpunkt WN 62, l'historien naval Philippe Vial raconte comment les destroyers ont dû venir au plus près pour soutenir les troupes débarquées, en train de se faire tailler en pièces. Ils se sont approchés à un peu moins d'un kilomètre. Un ange passe chez les marins : ils s'imaginent avec leurs bateaux gris, là, juste au bout de la plage.
Léger mouvement d'humeur, lorsqu'un historien de l'armée de l'air Jérôme de Lespinois revient sur les cafouillages des bombardiers lourds, utilisés à contre-emploi, à la demande des terriens. «Il ne faut jamais dire à la personne dont on attend l'appui comment faire, mais quel effet on attend d'elle», conclut un cadre.
Au dernier débriefing, la question est: «Avec nos méthodes, pourrait-on aujourd'hui planifier une telle opération?» Un colonel se lève: «La réponse est oui!» Tout le monde rit et applaudit. L'officier reconnaît finalement avoir «quand même un petit doute...» (Libération 31. mars 2009)