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Vivant et travaillant à Londres mais australien de naissance, le peintre Simon Linke interroge notre rapport à l’œuvre d’art en prenant pour sujet de sa peinture les annonces insérées par les galeries dans la presse spécialisée. Avec un faible pour la revue américaine « Art Forum », il transforme les publicités de papier glacé en une peinture épaisse qui met en évidence le travail de la main. Ces tableaux qui exacerbent le métier du peintre, rendent ainsi compte d’un art acculé à la consommation des déchets produits par son propre marché.
Nombreux sont les artistes, à la suite des expériences de l’artiste américain Dan Graham en 1966, à avoir développé leurs projets dans la presse spécialisée. La diffusion à grande échelle et le coût moindre ont fait de la revue d’art un outil idéal pour présenter des travaux d’artistes ou pour intervenir de manière critique au sujet de la médiatisation de l’art contemporain. Chez Simon Linke les propositions semblent inversées. Loin d’utiliser l’organe de presse comme un terrain d’expériences dans lequel il puisse insérer les fruits de ses considérations, il prélève dans celui-ci le matériel nécessaire à ses investigations. Ainsi le choix de la revue américaine « Art Forum » comme principal « fournisseur » dudit matériel est-il en soi un élément de revendications : format carré dessiné par l’artiste Ed Ruscha, édité dans un centre artistique important (New York), distribution internationale…, elle offre un support idéal aux galeries du monde entier qui encartent, insèrent un flot bigarré et conséquent d’annonces sur une bonne moitié du journal.
À regarder plus attentivement ces publicités concentrées selon un mode d’occupation optimale de la feuille de papier comme un reliquat des salons d’antan sont construites selon un schéma similaire : une typographie sobre, sans images, qui dispense une information minimum - le nom de l’artiste et celui de la galerie ainsi que sa localisation que S. Linke transpose en respectant le format, le lettrage et la couleur du journal sur la toile. La surface glacée du magazine fait place à une pâte épaisse que l’artiste étale en conservant la trace évidente du travail de la main. Les lettres sont parfaitement dessinées, presque creusées dans la peinture, d’un coup de brosse énergique, souple et onctueux qui marque profondément les contours. « Lucas Samaras, October 1985 » (1986), « Joseph Kosuth, January 88 » (1988), « XXXth Anniversary Leo Castelli » (1987), les titres des toiles se déclinent sur le ton neutre du « représenté » : le nom de l’artiste ou du galeriste et, la plupart du temps, une indication de publication.
Rendues à leur nature d’objets scrupuleusement exécutés, les annonces peintes dont S. Linke multiplie les exemples, recèlent les bases d’une démarche conceptuelle accordant une importance documentaire aux publicités qui ne font que passer dans la lecture du journal. Une importance renforcée par le fait qu’il n’y a pas forcément de corrélation entre la date d’exécution de la peinture et celle de l’édition. La peinture de S. Linke ne tend pas moins à vouloir démontrer l’inanité du procédé publicitaire appliqué à l’objet artistique, qu’à en accepter la démarche comme un moyen incontournable par lequel nous percevons l’art. En effet, la publicité, comme un baromètre dérisoire, permet de juger du succès d’un artiste : d’un simple coup d’oeil, il l’évalue par les annonces qui, en nombre et en taille, le consacrent à l’intérieur du magazine, sans qu’il soit nécessaire d’avoir connaissance de son travail. D’un autre côté, l’application généreuse de la peinture, entendue comme le matériau de la tradition, est aussi caractéristique du regain d’intérêt pour le travail pictural des années 80. Mais pour S. Linke cette recherche identitaire aboutit à un cul-de-sac qui prend pour sujet les acteurs mêmes de la pratique artistique, réduite qu’elle est, au seul nom qui la célèbre.
Doté d’un matériel foisonnant, l’œuvre de S. Linke peut sembler de prime abord être la variation ennuyeuse et machinale d’un même thème, ce dont l’artiste se défend : « Je ne pense pas être une machine. Je ne pense pas faire toujours la même chose. En fait, je commence à perdre de vue ce que je fais lorsque je travaille, parce que la répétition tend à détruire l’idée que je m’en faisais ». Juste retour des choses donc pour ces peintures qui, à l’image de la réclame qui envahit notre vie quotidienne, rejoignent les cimaises de la galerie et évoquent le 'forcing' à la fois aliénant et séduisant de la démarche commerciale qu’une jeune galeriste faisait remarquer en ces termes exemplaires « Je n’achèterais l’une de ces peintures qu’à la condition que mon nom y figure ».
Emmanuel Grandjean