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Cinq questions à Giovanni Orelli
par Julien Burri
Publié le 18/07/2005
En reprenant une longue tradition d'anthropomorphisation des animaux, et des grenouilles en particulier (vous citez les Fablesd'Esope), vous re-vivifiez cette figure allégorique et vous ré-appropriez les codes de la fable avec un certain ludisme. Si votre recueil fourmille de citations et d'allusions littéraires érudites, il me semble aussi que vous " jouez " avec cet héritage. Reconnaissez-vous, sous le ton généralement mélancolique de vos poèmes, un certain humour ? Est-ce votre côté rabelaisien?
Le nom de Rabelais est approprié. Quand, durant le long hiver de mon village, entre le col du Nufenen et le Saint Gotthard, je le lisais pour la première fois, ma mère souriait, heureuse de mes rires rabelaisiens.
Mais on peut remonter plus loin en arrière. Par exemple à un topos, à un lieu classique. D'un côté nous avons le philosophe Héraclite qui, chaque fois qu'il sort de chez lui, pleure. Il pleure de voir combien les homme vivent mal, meurent mal. Et de l'autre, " Democritum aiunt contra… ", on dit au contraire que Démocrite ne sortait jamais de chez lui sans rire, parce qu'il voyait que les hommes rient de choses sérieuses, et prennent au sérieux des choses ridicules. Moi, je suis plutôt du côté de Démocrite. C'est la raison pour laquelle, de manière instinctive, un de mes livres, qui sortira en janvier 2006 chez Garzanti à Milan, est loin de renier son imprégnation de l'esprit du Bouvard et Pécuchet de Flaubert.
La figure de la grenouille est ambivalente dans la littérature: si elle n'est pas crainte et décriée comme le crapaud, elle est, chez La Fontaine, que vous citez dans le poème Des désirs et du malheur, à la fois plainte car pâtissant de la bêtise des plus grands qu'elle, et le plus souvent raillée et pourfendue pour sa bêtise et sa prétention. Vous semblez accentuer le premier aspect, plus humaniste, de cette tradition : les grenouilles comme victimes. Est-ce que c'est l'ambivalence symbolique de la grenouille qui vous a intéressé ?
Vers mes sept ans, à Pâques, la grande souche de mélèze près du jardin potager familial, qui était normalement une souche à usages multiples, dédiée aux petits travaux des fermiers, devenait un lieu d'exécutions. Les hommes tuaient le chevreau pour le repas de Pâques. Les autres chevreaux étaient vendus au boucher. Les femmes tuaient les poules, les jeunes les grenouilles, d'une façon brutale, primitive, décrite dans Prélude, De la mémoire, du sang, du Concertino pour grenouilles. Je me suis rendu compte depuis petit que je n'aurais pas fait un bon fermier, parce qu'un fermier, parmi les choses qu'il doit faire, doit savoir tuer sans état d'âme, sans le moindre trouble, un chevreau, une grenouille, une poule, un cochon, un veau… Même si une grenouille était, pour moi, un animal domestique, pas comme une couleuvre ou un crapaud, ni un animal néfaste comme une souris ou une taupe. C'est plus tard, bien plus tard, que je me suis arrêté sur une équation symbolique : grenouille comme jeune fille juive sans défense devant la violence masculine, nazie.
" C'est ainsi qu'un enfant apprend/à regarder le sang/comme un homme, indifférent ", dites-vous dans Le Prélude, et encore " à la grenouille qui m'a donné/la sensation élémentaire/de la violence, de la ur-femme/que des soldats attrapent et violent suants ", dans Sarabande. Vous opérez un basculement : de l'enfant tortionnaire de grenouilles que vous étiez, de l'apprenti Galvani, " nazillon " en herbe, vous parlez des grenouilles avec un " nous " collectif (Intermezzo), et chantez leurs litanies. Peut-on lire dans ce changement de regard une métaphore politique?
La métaphore politique a commencé assez tôt. Je peux raconter un épisode de ma vie dont je n'ai pas laissé la trace, parce que je suis extrêmement allergique au journal intime. C'est à l'époque où j'allais à l'école dans mon village natal à la montagne : à la maison, comme dans toutes les maisons de fermiers, il n'y avait pas de livre hormis ceux de l'école (des laiderons " non divertissants ") et ceux de l'église catholique. Pas de Bible, de Dante, arrivés plus tard, avec d'autres livres. Dante, j'étais le seul à l'écouter, à travers la voix d'un menuisier grand buveur, à l'auberge de mes parents, premier embryon d'université populaire. Voici l'histoire: mon père allait pendant l'hiver, comme les autres hommes de la vallée, vendre des châtaignes grillées dans les villes du Nord-Est de la France, jusqu'en 39, puis à Zurich ; et c'est justement de Zurich la neutre qu'il ramena à la maison, pour moi, un livre un peu abîmé (à l'extérieur) qu'un passant lui avait donné en échange d'un sachet de châtaignes. Il avait faim. C'était Retours de l'Urss d'André Gide, livre qui a beaucoup compté pour moi, parce que de lui sont parties beaucoup d'explorations sur les branches de l'arbre littérature et sur celles de l'arbre politique (Gramsci, par exemple).
Un autre livre " hérité " (c'est ma mère qui le ramena à la maison), fut le Ben Hur de Lewis Wallace. Je regarde donc toujours avec une affection irrationnelle, quand il passe à la télévision, le duel, dans la course des chars, entre Messala et Ben Hur : les chevaux blancs de Ben Hur, qui portent des noms d'étoile, je suis leur supporter.
De manière générale, dans votre poésie, vous restez en lien avec des œuvres qui vous ont précédé, je pense à l'important bagage littéraire que vous aimez citer et faire vivre (Dante, mais aussi Leopardi, Catulle, Marina Tsvétaïèva, etc). Pour écrire vos poèmes, partez-vous de ces souvenirs de lecture, ou d'images plus personnelles? A quel moment de l'écriture interviennent ces références ? Sont-elles présentes en amont, dès la conception du poème ? Est-ce que ce sont elles qui vous inspirent ?
Il y a de l'interaction. Et ceci vaut autant pour la poésie que pour la prose. En guise d'exemple, je pourrais parler du livre que j'ai écrit avec le plus de plaisir, Le rêve de Walacek, (traduit et publié chez Gallimard), dans lequel prennent part des souvenirs d'enfance, dont le souvenir privilégié du football : Walacek était un bon attaquant du Servette de Genève et de l'équipe nationale suisse. Ses aventures s'associent à des réflexions sur un tableau de Paul Klee. Le grand peintre suisse, sur une page sportive d'un journal de 1938, le " Nationale Zeitung " de Bâle, peint son Alphabet 1, et, avec un O, efface à moitié le nom de Walacek, qui était né à Moskou en 1916, qui vivait à Genève et qui avait un arbre généalogique compliqué : s'ensuit un enchaînement d'associations. Je m'arrête sur l'une d'elles, du génial Schopenhauer, que je cite de mémoire : mais d'où voulez vous que Dante ait pris ses vues de l'enfer sinon des vicissitudes humaines ? Bien sur, il les a prises aussi chez Virgile, et comment ! Et chez Ovide, et chez… A un niveau bien plus modeste, c'est la même chose pour moi, pour tant d'autres. Dante est inimitable. J'ai développé de façon romanesque un thème très ancien et toujours nouveau : Hector ne serait pas Hector, il ne serait pas ce qu'il est " Tant que le soleil/resplendira sur les malheurs humains " (Foscolo) s'il n'y avait pas eu Homère. Walacek aura une vie fragile dans le futur grâce à Paul Klee. C'est une victoire de l'art.
La grande cohésion de votre recueil vient aussi de la construction quasi musicale des chapitres : chaque partie porte le nom d'un mouvement de concerto. La musique a-t-elle une importance structurelle pour vous ? Façonnez-vous un recueil comme une composition musicale ?
L'enseignement que nous apportent les grands auteurs est sans fin. Pour la poésie, Dante est au-dessus des autres, avec son " universalité qui rompt les schémas, et surtout les schémas de la littérature non-populaire ". " Avec sa nature omnipénétrante, il pénètre toutes les réalités psychologiques " (Contini). Naturellement avec d'autres guides, à partir de Lucrèce et de Virgile. Pour la prose, je devrais donner trop de noms, de Cicéron, avec sa prose harmonieuse, à Proust, en passant par le XIVème siècle florentin, par Machiavel, Guichardin, Montaigne, Galilée…
Votre question cite le nom de Marina Tsvetaïeva. C'est un nom qui m'est cher, comme celui d'Elena, de Bethsabée (Rembrandt), d'Héloïse. Quand Marina, désespérée, revient à Moscou, peu de temps avant de mourir en se suicidant, à Elabuga, elle dit encore aux occidentaux : sachez que là aussi je serai du côté de ceux qui souffrent, et non du côté de ceux qui font souffrir.