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La structure urbaine de Manhattan a été dictée par des choix et des inventions qui ont ainsi crée l’univers qui y règne aujourd’hui. Selon les dires de Koolhaas dans son livre New York Délire, l’ile est devenu un «laboratoire d’invention et d’expérience d’un mode de vie métropolitain et de l’architecture qui lui correspond» (Rem Koolhaas, New York Délire, p.9). Le développement du Nord de l’ile, commanditée en 1807, voit le jour par une proposition d’un système rentable, efficace, économique et qui favorise les achats et ventes de biens immobiliers; la grille. Il s’agit d’un plan voulu horizontal, imaginé sur un terrain où la topographie est nulle, une sorte de degré 0. Mais il faut savoir que la topographie pré-existante de l’ile n’était pas ce schéma plat, comme nous le connaissons aujourd’hui. Les indiens appelaient Manhattan, Man-Hatta, soit l’ile aux nombreuses collines. De plus, l’ile était très irriguée et on y trouvait énormément de rivières, de marais et d’étangs. Il était même possible de se déplacer en canot dans Manhattan. La situation actuelle a bien évoluée, même si certaines rues gardent des noms qui suggèrent ce passé naturel (Canal Street, Minetta Lane, etc).
Ainsi, en 1811, on prévoit la quasi totalité urbanistique des 58.8km2 de l’île par la grille, en s’inspirant de la logique établie au Sud, à Wall Street. Pour appliquer cette grille, des travaux titanesques de nivellement sont lancés. Ces travaux vont avoir des conséquences sur la profondeur et l’épaisseur de la grille, et donc, de la ville. On assiste à de nombreuses constructions de ponts afin d’enjamber les cours d’eau inscrits dans l’ile. Les « rues-ponts » que constituent Manhattan sont bien existantes à l’heure actuelle mais imperceptibles en surface, alors qu’en profondeur, les rues manhattaniennes sont bien différentes des rues traditionnelles. Sous Canal Street, par exemple, existe toujours une rivière où des chercheurs peuvent faire du kayak, du fait que le canal a été comblé par un pont.
Le plan de la grille donne ainsi un niveau constant artificiel à l’ensemble de l’ile. On en vient à se demander si Manhattan elle-même ne serait-elle pas déjà une plateforme en soi?
L’épaisseur de la grille en profondeur accueille toutes les infrastructures nécessaires au bon fonctionnement de la métropole. En passant par les réseaux électriques, alimentant la plupart des ascenseurs, des éclairages public, des systèmes informatiques, de l’air conditionné, des panneaux lumineux ou encore des réseaux de communications, mais encore par l’infrastructure programmatique phare de Manhattan; le métro. Dès son ouverture, le métro est «un miroir souterrain représentatif de la ville de New York, capturant son esprit, sa vitesse et son énergie» (Vivian Heller, The City Beneath us, p.17). Il est intéressant de se pencher sur une des méthodes constructives des réseaux du métro; le cut and cover. L’emploi de ce type de construction signifie que toutes les avenues et rues sous lesquelles se trouvent des métros sont en réalité la toiture de l’ossature, généralement métallique, constituant la structure du système de métro. Ces routes ne sont donc pas construites sur un sol « plein » mais sur une forme de pont, voire de bâtiment souterrain construit au fond d’une tranchée dans le prolongement vertical des rues. De ce point de vue, le niveau horizontal de base du modèle vertical est ou a en fait lui- même une épaisseur, dont il est la couche supérieure, suivant la trame viaire orthogonale définie par la grille. Cet aspect peut par ailleurs permettre d’interpréter ces rues comme une continuité des « rues-pont » datant du nivellement de l’île, qui a eu lieu avec l’application progressive de la grille, et accentue ainsi cette particularité. Manhattan est déjà PLn=habitat variable.
L’ouverture du métro en 1904 instaure une atmosphère totalement nouvelle au sein de la ville. Les new yorkais ont désormais un nouveau monde qui s’offre à eux. Un monde de transit, souterrain, caché de la frénésie qui se vit à l’air libre. On assiste à un contraste fort entre ce milieu souterrain et la surface, qui amène une thématique importante de Manhattan; la transition. Comment passer de l’un à l’autre, comment gérer ce contraste si puissant? La plupart des stations de métro ont des espaces de transition bien établis, ne serait-ce que par l’implantation de pavillons, indiquant que c’est à cet endroit précis de la grille, qu’il faut descendre. Mais nous pouvons également parvenir aux quais du métro par des bâtiments, compris dans les blocs directement. Un bâtiment phare, démontrant les relations existantes entre souterrain et surface, pourrait être Grand Central Terminal. Le bâtiment s’inscrit parfaitement au sein de la grille, occupe un bloc en surface mais va se prolonger en sous terrain, à l’image des racines d’un arbre, se proliférant partout dans le sol.
À Manhattan il y a ce qu’on voit en surface mais il y a surtout tout l’univers invisible souterrain engendré par l’épaisseur de la grille.
The new domestic landscape
Nous parlions la semaine dernière de l’épaisseur de la grille et de l’univers souterrain totalement invisible en surface, ou presque. Que ce soit par les « rues-ponts » engendrés par la mise à niveau du terrain ou pour enjamber les nombreux points d’eau, ou encore par le système de cut and cover pour la construction de certaines lignes de métro, nous avons bien compris que le plan de la grille donne à Manhattan un niveau constant artificiel. Faisant de cette ville une plateforme équipée en tant que tel.
Emilio Ambasz a perçu en Manhattan cette notion du terrain, inédite en ce lieu. Affirmant que Manhattan peut être considérée comme un « toit » surchargé d’un réseau souterrain, intégrant tunnels, métro, gares, tubes, tuyaux, canalisations, conduites eau et gaz, câbles électriques, lignes de communication, de télévision, d’informatiques, etc. Cette épaisseur de la grille est le reflet même du culte (et du contrôle) de la communication et de l’information de cette ville, capitale capitaliste du monde occidental. Manhattan peut alors être considérée comme un réseau ayant une capacité d’entrée-sortie au sein de son mécanise, opérant un transfert constant du sous-sol en surface. Les icônes en surface ne sont au final que des sortes d’antennes de contrôle titanesques, projetant au reste du monde un flux constant d’informations et de rêveries.
Comme le suggère Emilio Ambasz, il parait intéressant dé-contextualiser l’infrastructure de Manhattan afin de le projeter à d’autres endroits du globe. Ainsi l’infrastructure manhattanienne pourrait nous appartenir à tous. Son utilisation pourrait également être remaniée et pensée sous de nouvelles conditions pour un futur différent et, peut-être, meilleur.