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Le Grand Théâtre retrouve son lustre d’antan
Près d’un siècle et demi après que le premier coup de pioche ait été donné à la place de Neuve en vue d’y ériger le plus ancien lieu de vie culturelle genevoise, celui-ci s’y dresse aujourd’hui encore plus beau qu’avant. Ses extensions lui permettent de se hisser désormais au niveau des plus grands théâtres lyriques européens.
La ville de Genève peut s’enorgueillir d’un riche passé artistique. Érigé sur la place éponyme, le Théâtre de Neuve a diverti le public genevois de 1783 à 1879. Les lieux semblaient parfaitement prédestinés à recevoir un bâtiment consacré à l’art dramatique et lyrique. Il y avait déjà remplacé un lieu de spectacle construit en bois en 1766, le théâtre de Rosimond, qui partit en fumée en 1768.
Confronté à un essor démographique important, le Théâtre de Neuve s’avère bientôt nettement trop exigu au fil des années. S’inspirant des idées d’Henri Silvestre, l’architecte genevois Jacques-Elysée Goss planche alors sur un projet rappelant l’opéra Garnier de Paris. Les fouilles effectuées sur le terrain s’achèvent en 1874 et, le nouveau Grand Théâtre émerge de terre cinq ans plus tard sur la place située au bas des remparts. Il faudra attendre encore cinq ans pour que les travaux consacrés à son édification s’achèvent.
Un ambitieux projet apparaît au grand jour
S’étendant sur une longueur de 68 mètres et une largeur de 43 mètres, ce qui représente au total une surface de 2958 mètres carrés, le projet de nouveau théâtre s’avère très ambitieux. La salle destinée à accueillir les spectateurs se présente sous la forme d’une ellipse irrégulière de 17,80 mètres dans sa plus grande largeur et de 26 mètres du plancher du parterre au sommet de la voûte. Le faîte de la scène s’élance jusqu’à 36 mètres de hauteur par rapport au sol et les cintres montent à 23 mètres au-dessus du plancher. Quant aux dessous de scène, ils s’enfoncent à 9 mètres.
La salle de spectacle, qui compte trois galeries, peut contenir 1300 spectateurs, dont 1200 assis. Jusqu’à l’incendie de 1951, deux vestibules permettaient à 600 personnes d’attendre l’ouverture des guichets. Le plus grand des deux s’ouvre sur la grande salle du café du Théâtre.
Une profonde reconstruction projette l’édifice dans la modernité
Le spectaculaire incendie qui ravagea le bâtiment en mai 1951 lors d’essais effectués en vue d’améliorer l’effet des torches prévues lors du troisième acte de la Walkyrie de Richard Wagner provoqua un réel traumatisme dans le cœur des Genevois et des débats animés eurent lieu au sein des autorités de la ville. Il faudra attendre plus de dix ans pour que les portes du théâtre s’ouvrent de nouveau au public après une restauration qui fit couler beaucoup d’encre.
Durant cette période, les spectacles sont déplacés au Kursaal situé sur la rive droite de la rade, et renommé pour l’occasion Grand Casino. On profita de cette reconstruction de l’intérieur du théâtre pour étendre la capacité d’accueil du bâtiment. Entièrement refaite, la salle de spectacle absorbe désormais 1500 personnes, dont 600 au parterre, 600 dans l’amphithéâtre et 300 au sein des deux galeries.
La scène centrale est constituée de six ponts de 2 mètres 40 sur 17 mètres actionnés par des pistons hydrauliques qui offrent une amplitude de 10 mètres au-dessous du plancher et de 2 mètres au-dessus.
Le rideau pare-feu est réalisé en tôle d’aluminium travaillée au feu et rehaussée par des feuilles d’or et d’argent. Un millier d’orifices ornés de verre de Murano forment un ciel étoilé à l’image d’une voie lactée. Peu altérés par l’incendie, le foyer et l’entrée firent l’objet d’une restauration qui préserva le style Empire qui les caractérisait.
Son aspect original ressort de ses limbes
Les travaux de rénovation qui se sont achevés en janvier 2019 permettent désormais d’admirer le Grand Théâtre dans son décor originel. Celui-ci a subi une restauration d’envergure non seulement sur le plan fonctionnel et sécuritaire, mais aussi patrimonial. Ces interventions ont consisté à restaurer les éléments décoratifs en plus de remettre en état les installations techniques et de créer de nouveaux espaces de travail. La pierre des façades, les décors intérieurs et les sculptures avaient subi d’importantes altérations liées à l’agression de l’environnement dans lequel ils étaient exposés.
La façade principale a subi un ponçage destiné à gommer les dégradations dues aux infiltrations et aux ruissellements d’eau, à la pollution atmosphérique et à la présence constante de pigeons sur la place de Neuve. Par ailleurs, les statues et les parties ornementales ont été restaurées par des sculpteurs et des tailleurs de pierre.
De leur côté, les restaurateurs d’art ont restitué des éléments que l’on croyait avoir disparu sous les couches de peinture ultérieures et les panneaux de plâtre.
Les sondages réalisés sur les murs et plafonds ont permis de faire revivre les décors originaux qui ornaient les murs, colonnes et autres artefacts de valeur.
Lors de la dernière rénovation, qui s’est achevée en 2019, toutes les mesures ont été prises pour que soit préservée la magnifique salle de spectacle qui avait été restaurée suite à l’incendie de 1951.
Cette opération a été menée par les bureaux d’architectes March, Linea et Beric. François Dulon, architecte EAUG SIA AGA du premier de ces trois bureaux, reconnaît que cette mission s’est avérée dès le départ très complexe sur le plan technique, programmatique et architectural. « Au total, le chantier s’est subdivisé en neuf sous-chantiers bien distincts », relève-t-il. L’un des objectifs de l’intervention a consisté à pallier un manque chronique d’espace. Il fallait répondre aux multiples missions que l’on était en droit d’attendre d’un bâtiment de cette envergure. Concrètement, il fallait garantir la qualité fonctionnelle de celui-ci, tout en lui permettant d’assumer son rôle de lieu de rencontre pour les spectateurs et les autres activités qui s’y déployaient tout au long de l’année.
« En fait, l’objectif des travaux répondait à une triple mission : conserver et mettre en valeur son intérêt patrimonial, faire perdurer sa qualité fonctionnelle et garantir ses performances sécuritaires ».
En dehors des interventions visant à faire revivre les anciens éléments décoratifs du bâtiment, tout un travail de modernisation et d’adaptation technique aux attentes des spectateurs, artistes et collaborateurs du Grand Théâtre a été entrepris. Trois nouveaux bars destinés au public ont été construits dans les travées du pignon sud, au premier sous-sol, au troisième étage et au rez-de-chaussée, qui peut désormais se prolonger en terrasse quand la météo le permet.
« La particularité de ce chantier est que l’on a affaire à un bâtiment particulièrement riche en histoire, comportant de précieux décors, que ce soit en marbre, en faux marbre, en boiserie, qui ont été retrouvés sous les précédentes couches. Dans un tel contexte, il est nécessaire d’être novateur et pertinent », souligne François Dulon.« Cela impose une ligne de conduite claire, de veiller à la qualité des matériaux et des détails pour éviter tout amalgame et permettre une bonne lisibilité des interventions et des décors d’origine. Ces traitements se lisent comme des textures ».
L’essentiel est de retrouver et de mettre en valeur les témoins d’un autre temps.
Les détails de la rénovation
Le recours à de nouveaux éléments techniques s’est avéré indispensable quand cela touchait à la sécurité et à l’innovation. L’ensemble des fenêtres ont été refaites pour répondre aux critères actuels en matière d’isolation thermique. Dans la partie protégée de l’édifice, les fenêtres possédant un simple vitrage ont subi une délicate restauration, alors que les autres ont été remplacées par des vitrages conformes aux impératifs actuels. Quant aux portes coupe-feu, elles ont été dotées d’un décor contemporain. Par ailleurs, comme cela a été parfois le cas alors, quand les parquets ou tapisseries d’origine n’existaient plus à moins d’être masqués par un nouveau revêtement, il a fallu les dégager soigneusement pour retomber sur les substrats et décors d’origine. D’autres interventions combinaient différentes techniques : au plafond de la salle de spectacle, la Voie Lactée imaginée à l’origine par l’artiste Jacek Stryjenski est désormais dotée d’ampoules en technologie LED pilotées par informatique qui rendent ce décor vivant et moderne tout à la fois. Enfin, la ventilation et la partie sanitaire ont été complètement refaites en faisant appel à des composants au goût du jour.
Des extensions techniques réalisées tout en douceur
Chef de projet au sein du bureau BS ingénieurs conseils, Daniel Starrenberger précise que son mandat ne portait pas sur l’ensemble de la restauration proprement dite de l’opéra mythique de Genève, mais sur quelques volets visant à améliorer son fonctionnement technique qu’il a fallu adapter aux exigences actuelles du monde artistique. « Nous avons eu comme mission d’accompagner les responsables de la restauration en mettant l’accent sur la construction proprement dite tout en veillant au respect de tout ce qui avait trait au volet patrimonial du bâtiment », précise-t-il. Le manque cruel de place concernait surtout des salles de répétition et des bureaux, lesquels peuvent désormais accueillir les 220 collaborateurs de l’opéra lyrique genevois.
« L’un des principaux défis a été de recréer des espaces en sous-sol latéralement, sous les deux rues qui longent l’édifice »,
relève pour sa part Joachim Bourgeois, en charge de ce projet au sein du bureau BS ingénieurs conseils. Il a fallu pour cela percer des ouvertures dans les murs d’origine en moellon, qui servaient de fondation, sans que cela affecte la solidité de l’ensemble de la structure. Tout cela en intervenant dans une zone située très proche de la nappe phréatique où il fallait combler les brèches chaque fois qu’on en rencontrait une.
De grands puits de lumière ont aussi été aménagés afin de diffuser un éclairage naturel dans ces nouveaux espaces souterrains.
Un autre défi a consisté à créer une salle de réunion sous la toiture. Une nouvelle charpente métallique a dû être créée pour cela dans les combles et dissociée de l’ancienne afin de ne pas propager les bruits solidiens transitant par l’ancienne charpente en bois. Cela nécessitait de construire un nouveau plancher. Au total, le gain de place s’est élevé à plus de 1000 m2, répartis entre 813 m2 en sous-sol et 198 sous la toiture.« À noter que tous ces travaux, y compris le changement du système de ventilation de la salle de spectacle, devaient s’effectuer sans que cela ait des répercussions néfastes sur son intégrité », souligne Joachim Bourgeois. La salle de spectacle avait en effet été décrétée zone d’exclusion au sein de laquelle il n’était pas pensable d’intervenir.
Au total, le chantier a été découpé en une dizaine de chantiers distincts, ce qui a nécessité une grosse coordination. Il a aussi fallu de constantes remises à jour entre eux. Au total, des milliers de carottages ont été indispensables pour bien comprendre et valider les choix techniques de la rénovation.
Et les surprises n’ont pas été rares au fil des interventions. Comme dans la cafeteria où il a fallu renforcer les charpentes en cours de route, ce qui n’avait pas été prévu initialement ou à l’intersection dans un angle des fondations où le collecteur d’eaux usées frôlait de trop près celles-ci et a nécessité un travail de maçonnerie extrêmement précis.
Les sculptures qui ennoblissent le bâtiment
Maintenant qu’elles ont été restaurées, on peut de nouveau admirer dans toute leur splendeur les quatre majestueuses statues de calcaire blanc ornant la façade qui donne sur la place de Neuve. De gauche à droite, on reconnaît une représentation en trois dimensions de, respectivement, la Tragédie, la Danse, la Musique et la Comédie, c’est-à-dire les disciplines majeures représentées au Grand Théâtre. Tout au sommet de la façade, on peut par ailleurs contempler une figure allégorique illustrant le Génie des Arts. Tout l’art de la dernière restauration s’est inspiré en droite ligne des techniques originelles.
La façade principale et les deux rues adjacentes comportent des médaillons sculptés de compositeurs dont la renommée a traversé les siècles : Boieldieu, Mozart, Meyerbeer, Beethoven, Rossini, Donizzetti, Rousseau et von Weber. Cela démontre combien ce bâtiment occupait une place de premier plan dans la culture tant en ville de Genève qu’en Europe.
Dans une fiche technique éditée par le Département des constructions et de l’aménagement de la ville traitant de la rénovation du Grand Théâtre portant sur les années 2016 à 2019, on y apprend que la pierre était fortement altérée en façade, et qu’un important travail y a été effectué par des tailleurs de pierre afin d’effacer les dégradations provoquées par les infiltrations d’eau, les excréments des pigeons et la pollution atmosphérique.
« Le Grand Théâtre compte parmi les rares qui ont encore été édifiés avec de la pierre d’origine régionale, ce qui lui assure une grande richesse architecturale, tout comme aux nombreux bâtiments environnants »,
note Olivier Fawer, de l’atelier Lithos, conseiller et expert de la taille des pierres.
« Tout ce patrimoine architectural est préservé quand on prend soin de son entretien. Il faut nous laisser travailler comme on avait l’habitude de le faire traditionnellement ».À ce titre, le Grand Théâtre constitue un exemple sur le plan architectural.
Olivier Fawer regrette pourtant que le savoir des anciens ait tendance à se perdre. « Il faut laisser les tailleurs de pierre exercer leur métier », précise-t-il.« Il faut se demander ce dont le bâtiment a comme besoins et instaurer la confiance avec le maître de l’ouvrage pour pouvoir œuvrer dans le respect des règles de l’art ».