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14/01/2016
David Bowie a fait intervenir la science-fiction dans ses chansons, notamment à l'époque où, impressionné par Stranger in a Strange Land, de Robert Heinlein, il a inventé une mythologie interstellaire et le personnage de Ziggy Stardust. Il présentait celui-ci comme envoyé par des êtres sublimes d'une autre planète pour lutter contre des monstres obscurs et changer la face du monde. Dans le roman de Heinlein, c'est un homme élevé par des Martiens qui arrive sur Terre; il est en communion avec les esprits des ancêtres des Martiens, qui sont vivants et conscients, quoique sans enveloppe corporelle. Il enseigne que la morale traditionnelle humaine est dénuée de sens, que chacun est Dieu, et que le plaisir sexuel notamment doit être partagé avec tous sans esprit de possession. Il est faux que la révolution sexuelle et le mouvement hippie aient été sans mythologie: chez Heinlein, les valeurs nouvelles sont bien inspirées par des esprits vivant dans les étoiles. Finalement, l'homme de Mars est martyrisé par les sectateurs des religions traditionnelles. Ziggy Stardust lui aussi meurt, impropre à la vie terrestre.
David Bowie se lassait vite des formes fictives qu'il affectionnait, mais il est resté assez fidèle à la science-fiction. On se souvient qu'un rôle proche de celui du roman de Heinlein lui fut donné dans un film étrange, The Man Who Fell to Earth (1976). Je l'ai vu mais il ne m'a pas laissé de souvenir précis, sinon que, comme souvent dans les films de cette époque, il y avait un fantastique bizarre et du sexe, comme si les deux étaient mêlés, comme si le fantastique réalisait les fantasmes.
J'ai commencé à écouter David Bowie vers l'âge de douze ans, alors qu'il venait de sortir son album Scary Monsters (1980) et que, l'ayant chez moi, je l'écoutais en boucle en lisant le cycle épique de Philip José Farmer sur Opar: il y était raconté l'histoire grandiose d'une cité perdue d'Afrique, colonie de l'Atlantide inventée par Edgar Rice Burroughs et brièvement évoquée dans son cycle de Tarzan. Je trouvais que la musique correspondait merveilleusement bien à ce roman, parce qu'elle contenait une forme d'étrangeté qui avait trouvé, par une forme pleine, entière, massive, un vêtement idoine. Je pense encore que cet album est le meilleur de David Bowie; il est dynamique, cohérent, unitaire, et en même temps le sentiment de l'ailleurs y demeure. Notre chanteur savait donner ce sentiment, sous la forme d'une nostalgie, peut-être assez anglaise, pour un monde existant mais inaccessible, et d'une rage de ne pouvoir l'imposer à la Terre - un sentiment d'injustice, de colère. Les albums antérieurs avaient de l'énergie, mais ils mêlaient des chansons aux styles très différents, et, surtout, des chansons fascinantes à d'autres ennuyeuses.
Il en avait, du reste, dans The Man Who Sold the World (1970), écrit une sur les surhommes qui étaient censés vivre dans les temps anciens, et qu'évoquait justement Philip José Farmer dans ses livres. C'est celle qui se nommait The Supermen et avait ces vers rappelant Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, autres auteurs que je lisais alors abondamment:
When all the world was very young
And mountain magic heavy hung
The supermen would walk in file
Guardians of a loveless isle
And gloomy browed with superfear their tragic endless lives
Clark Ashton Smith en particulier a composé un magnifique poème sur les surhommes de Mû ou d'Atlantis, puissants mais orgueilleux, s'adonnant à des rites abominables. (Plus tard, j'ai découvert que Lamartine, dans La Chute d'un ange, avait évoqué des êtres proches.) Cette mythologie était assez répandue, peut-être par l'entremise de H. P. Blavatsky, et je l'aimais.
Mais, après Scary Monsters, ses albums ont cessé de porter en eux cette étrangeté des débuts, et Let's Dance (1983) en a marqué le deuil; que cela ait été son plus grand succès montre assez que le public, s'il est attiré d'instinct par le mystère, n'adhère à ceux qui le portent que lorsqu'ils l'ont délaissé, lorsqu'ils s'en sont édulcorés.
Puis, un jour, j'ai vu la pochette de son nouveau disque, Heathen (2002), et une impression d'énigme fantastique y était empreinte. On le voyait avec les yeux blancs - non pas seulement païen, mais aussi prophète d'une force lumineuse et spectrale. Et j'ai recommencé à m'intéresser à l'artiste. Lui-même était conscient d'avoir retrouvé un fil. Les chansons de l'album étaient souvent poignantes, comme saisissant un flux profond.
Finalement, il se pose en étoile noire, comme un être d'un autre monde, mais bizarre, ambigu; comme dans le surréalisme, l'au-delà ne touche que s'il est inattendu, inquiétant. C'était un bon chanteur.
26/11/2014
21/04/2014
28/12/2013
trouvés très bons, et même si les sourires constants et les démonstrations athlétiques nuisent aussi à la dignité du tableau, l’esprit de la féerie était respecté maximalement. On entrevoyait, au-delà des ors, un monde plus beau, dont il venait des bouffées de lumière.
04/07/2013
20/06/2013
26/09/2012
10/02/2012
Récemment a été édité un disque rendant hommage au compositeur américain Basil Poledouris, connu surtout pour avoir réalisé la belle musique de Conan le Barbare, de John Milius, puis de quelques films du sympathique Paul Verhœven: j'y ai déjà fait allusion. Il est mort en 2006, longtemps après que j'ai eu vu Conan, qu'à sa sortie j'avais beaucoup aimé: j'étais jeune, grand lecteur de Robert E. Howard - le créateur du personnage -, et le film était réussi, percutant, mêlant du mystère à de l'émotion par d'authentiques visions du monde divin, le plus beau étant l'apparition inopinée de l'amie du héros après sa mort sous les traits d'une Walkyrie d'argent afin de sauver son aimé d'une mort certaine: cela correspondait à une promesse qu'elle avait faite. Elle est alors éblouissante, et apparaît comme l'un des êtres magiques les plus crédibles de l'histoire du cinéma.
La plus belle partie de la composition de Poledouris est peut-être celle qui illustre le moment où Conan, découvrant la tombe d'un roi atlante, y pénètre et arrache son épée antique à un grand squelette revêtu d'une armure et assis sur un trône. Une crainte sacrée saisit le héros, et avec lui le spectateur, et la musique, par de fins airs haut perchés de violons, suggère d'abord le mystère, puis s'embrase pour en rendre le grandiose. Le squelette semble presque s'éveiller, quand Conan lui prend son arme princière. Il est une figure étrange et emblématique, douée d'une vie immémoriale.
Le moment où le héros erre à la poursuite de son destin et de l'assassin de ses parents est beau, aussi: il chevauche sur la plage, ou entre des pierres levées, et la musique se fait alors pathétique; car le héros a abandonné sa belle pour assouvir sa vengeance et errer parmi les ombres, au loin, saisi par la nécessité - ou les pulsions obscures qui lui inspirent le désir de se venger et sont liées au serment qu'on sent qu'il a fait. Or, sa quête est vaine: il sera aisément vaincu et crucifié. La puissance tragique du moment a conduit intelligemment Poledouris à imiter la musique qu'Ennio Morricone a composée pour Sergio Leone dans ses films également fondés sur des vengeances dans le lointain ouest.
On retrouve aussi Wagner, comme chez beaucoup de compositeurs américains engagés pour créer la musique de films épiques. Les thèmes musicaux qui représentent à la fois un personnage et une orientation morale qui lui est propre ont une force fascinante, et cela, d'autant plus qu'ils ne cherchent pas toujours l'harmonie, mais opèrent fréquemment par ruptures, s'imposant selon l'action du drame. Les tambours utilisés par Poledouris résonnent comme le destin, et font écho à la force que les profondeurs accordent à Conan pour qu'il puisse se venger; quand les trompettes résonnent, elles confirment que c'est la volonté des dieux, et que Conan s'apprête à accomplir ce qui relève de la justice en soi. En lui le spectateur sent jaillir des flammes!
Un bel opéra parlé, somme toute, que le film de Milius, et c'est grâce à Poledouris.
07/11/2011
J'ai trouvé qu'au lendemain de son élection comme candidat du Parti socialiste aux prochaines élections présidentielles de France, François Hollande avait eu des discours grandioses, au moins par le ton déchaîné, peut-être fait pour démentir sa réputation de mou. Comme il plaisante moins qu'avant, et arbore toujours un masque figé d'homme d'État, quand je l'ai entendu parler, j'ai, je ne sais pourquoi, aussitôt songé aux magnifiques partitions que le génial mais regretté Basil Poledouris a composées pour Robocop et Starship Troopers, deux films de science-fiction magistraux de Paul Verhœven. Cela mêle l'atmosphère militaire à un fond plus romantique, plus mélancolique, et on sait qu'en particulier le second, chef-d'œuvre adapté d'un roman de Robert Heinlein, reprend l'esprit militaire et conquérant de cet écrivain tout en le parodiant. Le fond mélancolique de la partition de Poledouris vient enrichir en le contredisant l'élan guerrier, et fait d'une épopée nationaliste une forme de tragédie cosmique. Quant à Robocop, il n'est pas directement satirique, mais l'idée d'un policier qui est un robot à tête humaine a quand même quelque chose de comique: le personnage a fait rire, en son temps.
Le fait est que je ne suis pas tellement enthousiasmé par François Hollande. Je trouve globalement que ses idées n'ont rien que de très bourgeois, et que son ton ardent fait surtout du bruit. Il essaie d'emballer la machine électorale pour s'emparer de l'Élysée, mais je trouve les idées d'Éva Joly bien plus novatrices et courageuses. On dirait que François Hollande veut mettre toute son énergie à faire ce que font les socialistes depuis presque toujours: aller dans le sens de ce que veulent globalement les fonctionnaires! Mais je pense que lorsqu'on se trouve face à un choix entre faire ce qui est juste et faire ce qui est conforme à la tradition nationale, il ne faut pas suivre la seconde, mais, froidement et courageusement, sans parler fort, rompre avec la tradition pour faire ce qu'on regarde comme juste. Voltaire le disait, ironiquement: un ancien abus est toujours sacré. On le croit constitutif de l'identité du pays! Or, le critiquer chez les autres n'est rien: cela ne fait que flatter l'orgueil national. Ce qu'il faut, c'est faire des choix qui arrachent à une coque devenue trop lourde - et qui désormais empêche d'évoluer. Éva Joly me paraît tout à fait consciente qu'il en est ainsi. Ses propositions, qui échappent à la superstition entourant les habitudes collectives de notre doux pays de France, me semblent porter la marque de cette capacité à donner de vraies nouvelles perspectives.
Quoi qu'il en soit, Basil Poledouris, il est fabuleux!
24/08/2011
Dans la Tribune de Genève, il y a déjà plusieurs mois, j'ai lu que le compositeur d'origine genevoise Franck Martin avait composé un oratorio sur le calvaire du Christ et qu'on pouvait s'en procurer, désormais, l'exécution de Daniel Reuss. Poussé par la curiosité, je l'ai acheté, puis l'ai écouté en lisant le texte.
Cela a certainement beaucoup de force. La musique est bien du vingtième siècle: elle vient après Berlioz, après Wagner, et s'appuie, je crois, sur les sensations - lesquelles, comme chez Debussy, que Martin admirait, sont censées mener au seuil du mystère.
Le sujet renvoie consciemment à Bach et à ses Passions. Néanmoins, la présentation du livret précise avec raison que la musique ne contient absolument pas la dramatisation qu'on observe chez le maître allemand. Car si, chez Bach, il s'agit d'exprimer les sentiments qu'inspire le sacrifice du Christ, Martin, lui, s'efforce de restituer la sensation qu'inspirent les faits relatés dans les évangiles. Le résultat, je ne le cache pas, m'en a paru froid; l'essence de la musique de Bach n'y est pas. Même l'espèce de dilution sonore des partitions de Debussy ne se retrouve pas: le trait, chez Martin, est net, et me rappelle plutôt John Williams, le compositeur des épopées filmées de George Lucas et Steven Spielberg. Certains sons ont évoqué en moi le moment où, dans Les Aventuriers de l'Arche perdue, l'objet saint se révèle et manifeste sa puissance. D'autres notes ont renvoyé au thème musical prophétique du film Dune, de David Lynch: l'ampleur grandiose était semblable.
L'émotion de la musique de Bach, l'effusion intérieure face aux sacrés mystères, je la retrouve davantage - étrangement - chez Philip Glass, qui, pourtant, n'a jamais rien composé de relatif au christianisme, à ma connaissance: il a plutôt honoré les symboles saints de l'Égypte ancienne, de l'Inde, de l'Amérique précolombienne, ou même de la Science moderne, comme dans Einstein on the Beach - ou alors The Voyage, opéra qui évoque des extraterrestres qui en secret inspirent les peuples! Thèmes sans doute plus à la mode, qu'on s'en plaigne ou s'en réjouisse. Glass matérialise les fameux nombres de Bach par ses ondoiements sonores - fondés sur la répétition -, et, sur cette base qui crée un nouveau sol au sein de l'éther, il développe des sentiments profonds, qui disent l'émotion de l'homme face aux cieux - aux dieux. Car lui aussi se réclame de Bach. Ce maître total a tellement d'enfants!
04/07/2011
Dans The Tree of Life, de Terrence Malick, la musique d'Hector Berlioz était très présente. On a pu reconnaître Harold en Italie - l'accomplissement de l'homme au-delà des lois - et le Requiem - le repos du cosmos même, la voix des anges! Berlioz est un compositeur grandiose, que j'adore, et que n'aiment pas toujours les beaux esprits: François Mitterrand, par exemple, le goûtait peu, disant lui préférer Debussy. Mais je pense que Mitterrand aimait la culture d'une façon très conventionnelle. Pour moi, Berlioz était un génie. Mais le romantisme dont il participait a été rejeté par le matérialisme du vingtième siècle.
Le choix de Berlioz, de la part de Malick, est un signe. J'ai déjà essayé de montrer que ses films rappelaient beaucoup l'œuvre de Lamartine. Il s'agit de purs élans de l'âme, de forces intérieures grandioses qui peuvent mener au bout de l'univers, remonter le temps à l'origine des choses ou au contraire transporter jusqu'à la fin ultime.
Berlioz était peut-être plus imagé que Lamartine, ou même Malick: il aimait, comme Hugo, comme Chateaubriand, ce qui était haut en couleur tout en étant porteur d'une force mystique. Il n'a pas fait par hasard un opéra du Faust de Gœ the traduit par Gérard de Nerval. A la fin, il a ajouté le chœur des démons, leur faisant prononcer une langue inconnue, trouvée dans les visions de Swedenborg. Ce grandiose, cosmique et mythologique, déplaisait à Mitterrand, qui prônait à l'égard du monde divin une forme de sobriété bourgeoise qu'on regarde communément comme une forme de dignité de la philosophie agnostique. Moi, je trouve que c'est fantastique. La Symphonie fantastique, du même Berlioz, tend du reste à évoquer des fantômes, des spectres. En musique, c'est un monde fabuleux; comme il n'y avait que des sons, il pouvait se permettre de grandes libertés. Pour autant, de son temps même, il fut souvent rejeté.
L'un des plus beaux passages de La Damnation de Faust est le chant à la Nature, juste avant que le malheureux docteur ne soit emporté par les démons, au milieu d'une allée de fantômes, de spectres errants, d'âmes du purgatoire, comme au sein d'un cauchemar. Faust célèbre les forêts, les montagnes, les étoiles, comme pouvant, seuls, combler ses plus profonds désirs. On entend alors rouler le tonnerre, bondir les cascades, et Berlioz livre la musique cachée des choses.
Il était bariolé, sans doute; mais Malick en a saisi le grandiose.
21/09/2009
J’aime passionnément Philip Glass, et l’autre jour, j’ai acheté un opéra qu’il a créé en 2003, The Voyage. Il est consacré à la figure de Christophe Colomb, et y mêle de la science-fiction. Il montre que l’essence du voyage n’est pas dans ce qu’on peut en tirer matériellement, mais dans une quête de Connaissance qui renvoie à une origine extraterrestre de l’humanité. Celle-ci en effet cherche à retrouver la source de son pressentiment qu'elle est venue de quelque chose de plus grand qu'elle-même. Cela rappelle Platon, qui disait qu’apprendre, c’est se ressouvenir, et qui croyait que l’âme, avant d’entrer dans la sphère sensible, vivait dans une pure sphère divine, ainsi qu'il l'évoque dans un dialogue au sein duquel un homme se voit offrir la possibilité de choisir son destin avant de naître.
Mais même s’il s’est, dit-on, converti au bouddhisme tibétain, Philip Glass n’évoque que de façon allusive un tel monde supérieur - par exemple quand il restitue le chant des sphères. Ses extraterrestres semblent, quant à eux, rester physiques, ou à demi tels. Cela ne les empêche pas de créer les grands courants de civilisation terrestres. La quête de la Connaissance renvoie à leur action: elle veut en saisir l'essence au travers de chacun de ces courants - en les approfondissant, en remontant à leur source.
A la fin du livret, Christophe Colomb rejette la reine d’Espagne qui l’invite dans son lit, préférant mourir et monter dans les étoiles pour en saisir le secret ultime! C’est assez mystique, et cela s'est rapporté en moi à Xavier de Maistre annonçant à son ami Rodolphe Töpffer, au seuil de son trépas, qu’il allait enfin connaître le secret des anneaux de Saturne. Car il était passionné de science.
Le Talmud dit aussi que le paradis est un lieu où toutes les énigmes de l’existence trouvent leur solution. François de Sales affirme que l'âme pure voit ses yeux s'ouvrir après la mort et les mystères divins lui être dévoilés. L'ami de Lamartine Louis de Vignet vers 1820 reprendra la même idée dans un poème qui entend par là justifier le rejet de la science terrestre, regardée comme vaine. Teilhard de Chardin, cependant, regarda de façon plus moderne l’aspiration à la Connaissance comme un désir de s’unir au Christ. Philip Glass paraît hésiter entre les deux possibilités!
Sa musique, en tout cas, est poignante et sincère.