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Depuis 1984, le Musée d’art et d’histoire conserve dans ses collections Baigneurs à la Garoupe de Pablo Picasso, œuvre majeure pour le musée genevois, mais également tableau essentiel de l’artiste, qu’il peint, sous l’œil du photographe David Douglas Duncan, durant son séjour à la villa La Californie dans les années 1950.
La série de photographies prises par David Douglas Duncan lorsque Picasso peint Baigneurs à la Garoupe sont saisissantes par la maîtrise qui s’en dégage. Le peintre «attaque» sa toile en haut à gauche pour la terminer, moins de dix minutes plus tard, exactement en bas à droite, sans interruption, sans interrogation, d’un flux unique et régulier. Ainsi qu’il le déclare à Duncan médusé: «D’autres peintres peuvent passer une année à peindre et à repeindre un centimètre carré de toile. Moi, je pense à cette toile depuis un an. Maintenant je dessine pendant quelques minutes et c’est assez pour la terminer!»
Le tableau a en effet été largement ébauché en septembre 1956, au terme d’une longue recherche, ponctuée de nombreux dessins, sur le thème de la plage, d’une part, et sur les relations entre peinture et sculpture d’autre part. Il existe en effet une version sculptée de Baigneurs à la Garoupe, conservée à la Staatsgalerie de Stuttgart, fabriquée à partir de morceaux de bois de rebut, ramassés ça et là, et qui comprend chacun des six personnages du tableau: «L’homme-Fontaine», «La femme aux bras écartés», etc.
Un dialogue entre la sculpture et la peinture
Dès 1912, avec ses tableaux reliefs, ses assemblages, Picasso a remis en cause la question de la planéité du tableau en y intégrant des objets réels. Dès lors, et tout au long de sa carrière, il revient sur ces assemblages en leur donnant une dimension de plus en plus sculpturale. Avec Baigneurs à la Garoupe cependant, Picasso prend à rebours le problème qu’il a lui-même posé, en réalisant un groupe sculpté tellement plat qu’il se transpose aisément en un tableau en deux dimensions. Comme s’il portait une conclusion à son questionnement du début des années 1910 en émancipant ses assemblages de bois du cadre du tableau pour en faire un groupe sculpté, puis en revenant, avec Baigneurs à la Garoupe, à la stricte planéité du tableau.
Les thèmes du bain et de la plage
Le thème du bain est aussi profondément ancré dans l’œuvre de Picasso. Il connaît les Baigneurs et les Baigneuses de Cézanne qui a revisité, à la suite de Manet, ce sujet classique de l’histoire de l’art. La Garoupe, cependant, est une plage particulière de Cannes: un lieu marqué par la modernité où les gens se baignent avec des bouées et sautent depuis des plongeoirs. C’est cette modernité que Picasso fait entrer dans son tableau et dont Duncan a un jour la révélation en observant les «vrais» baigneurs sur la plage de la Garoupe. «Un petit garçon glissa jusqu’au bord de l’eau couché sur une planche à pagayer. En s’approchant de nous, il la plaça en travers de sa poitrine pour la porter – et il devint la silhouette aux longs bras du milieu de ce même tableau. Picasso avait raison. Les pagaies n’étaient que la prolongation des bras du gosse, lui permettant d’atteindre l’eau tout en chevauchant les vagues», raconte-t-il.
Ici également, Picasso semble clore un thème longuement exploré: ses baigneurs sont tout à la fois de lointains descendants de ceux de Cézanne et les émanations de ceux, insouciants et libres, de la fameuse plage de Cannes.
Une toile de fond
Cette liberté explose aussi dans l’atelier de Picasso avec le tableau terminé qui compose le rideau d’une scène où se célèbrent, quotidiennement, les petites joies de l’été 1957 et devant lequel évoluent les habitants de La Californie. Duncan se régale à photographier le peintre, mais aussi sa compagne et ses enfants, devant une toile qui semble générer toutes les expressions de liberté et démontrer que la peinture et la sculpture ne sont que des reflets de la vie même.
A voir: exposition Picasso à l’oeuvre. Dans l’objectif de David Douglas Duncan, au Musée d’art et d’histoire du 30 octobre 2012 au 3 février 2013. Exposition réalisée grâce au généreux soutien de la Fondation Hans Wilsdorf.