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Propos recueillis par Pietro Boschetti, journaliste RP
Comme l'explique François Xavier Merrien, directeur de l'Institut des sciences sociales et pédagogiques de l'Université de Lausanne,
<le social s'efface, l'Etat passe au service de la compétitivité des entreprises>.L'enjeu est considérable, en Suisse aussi. Et cela plus particulièrement en 1996, que l'ONU a proclammé <Année Internationale pour l'élimination de la pauvreté>.
Allez savoir (As): comment peut-on définir un Etat-providence?
Le second élément tourne autour de la notion de service public: l'Etat doit mettre à disposition de la population un certain nombre de services - transport, poste, écoles, théâtres, bibliothèques - gratuitement ou à un prix abordable. Là où il y a un besoin de la collectivité, il faut un service. On reconstruit l'Etat autour des besoins du public. Cette idée signifie une profonde transformation de la notion d'Etat. Avant, on ne voyait son rôle qu'en rapport avec la puissance publique: l'armée, la police, l'ordre, la monnaie. Cette invention du service public date du début du siècle. Elle va marquer profondément la civilisation occidentale.
Le troisième élément, comme l'a brillamment mis en évidence Karl Polanyi, c'est l'Etat en tant que protecteur contre les effets de la concurrence et du marché. Prenez le cas de l'agriculture en Suisse. Pendant longtemps, on a considéré que les prix agricoles du pays ne devaient pas être fixés par le marché mondial, mais devaient être fonction des besoins des agriculteurs pour leur assurer un revenu suffisant. Ce faisant, l'Etat joue un rôle protecteur pour une catégorie de la population. Dans tous les pays développés, l'Etat est devenu la providence de parties plus ou moins étendues de la population.
As: Les pays industrialisés ont développé divers types d'Etat-providence. Quels sont ces différents modèles?
Deuxième type, le modèle scandinave dont l'exemple le plus connu est la Suède. Contrairement au système bismarkien, il n'est pas fondé sur le travail mais sur la citoyenneté. La protection sociale y est considérée comme un droit pour tous les citoyens. Le financement repose surtout sur l'impôt, ce qui le rend beaucoup plus redistributif. D'autant que les prestations sociales sont calculées selon des standards généreux, et qu'existent de nombreux services publics financés hors marchés.
Le troisième modèle qui, hélas, sera peut-être notre avenir, c'est celui de l'Etat-providence minimal, dont les Etats-Unis sont la meilleure illustration. En fait, ce n'est rien d'autre que les lois des pauvres du XIXe siècle remises au goût du jour. Le principe de base, c'est le marché. Sous-entendu: tout le monde est capable de trouver sa place sur le marché. L'assistance doit demeurer résiduelle et sous condition de ressources.
As: La période qui s'ouvre à la suite de la Deuxième Guerre mondiale forme l'âge d'or de l'Etat-providence. Elle coïncide avec une croissance économique durable connue sous le nom des <trente glorieuses>. Mais au départ, il a bien fallu une volonté politique pour construire l'Etat social. D'où est venue cette volonté politique?
A cela s'ajoute une nouvelle façon de penser les rapports de l'Etat avec l'économie, initiée par la révolution keynésienne. L'économiste anglais Keynes justifie l'intervention de l'Etat dans le circuit économique. Via sa théorie des effets multiplicateurs, il prône une politique anticyclique où l'Etat joue un rôle important. On peut, dit-il, réguler la vie économique à proximité du plein emploi tout en évitant l'inflation. L'économie peut entrer dans le sentier ininterrompu de la croissance. Et les <trente glorieuses> lui donnent raison. Les idées keynésiennes auront une énorme influence en Occident.
Grâce à cette progression ininterrompue, il devient possible de partager les fruits de la croissance. L'Etat-providence à ce moment-là, c'est l'économie plus le social: l'économie a besoin des avancées sociales pour progresser et les mesures sociales exercent un effet anticyclique bénéfique. Dès lors, la sécurité sociale se généralise. Ce nouvel Etat protecteur signe la fin d'une époque où la condition ouvrière exposait au risque constant de sombrer dans la pauvreté. C'est un changement extraordinaire.