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Lettre (dactylographiée, annotée et non signée) adressée par Paderewski au maréchal Pétain, le 28 août 1940
- N° d'inventaire:
- PETAIN-1940-08-26
- Type:
- original
- Date:
- 26 août 1940
- Source:
- coll. Musée Paderewski, Morges
1920. Rendu à la vie «civile» après une décennie presque exclusivement consacrée au sort de la Pologne, Paderewski ne quittera jamais de vue son pays retrouvé… et les 33 gouvernements qui se succéderont à sa tête jusqu'en 1939! En juillet 1920, à la demande expresse du premier ministre britannique Lloyd George, il est désigné délégué en chef de la Pologne auprès de la toute jeune Société des Nations, pour participer aux délibérations sur le conflit russo-polonais… mais doit jeter l'éponge rapidement face au cynisme du gouvernement qu'il représente. Il concentre alors son action sur la résistance extérieure. En février 1936, il réunit plusieurs chefs de l’opposition polonaise pour tenter de former un front uni face aux militaires qui dirigent le pays d'une main de fer depuis le coup d'Etat du maréchal Pi?sudski dix ans plus tôt. Baptisé «Front de Morges», ce dernier ne représentera toutefois jamais une réelle menace pour le pouvoir en place. En 1939, la résistance continue. La Pologne occupée, Paderewski prend la présidence à Paris d'un gouvernement polonais en exil.
«Au printemps 1940 la guerre reprend son cours et la situation en Europe empire», écrit , écrit le diplomate Werner Fuchss dans sa biographie de Paderewski (Editions Cabédita, Yens-sur-Morges, 1999). «Au moment de la déroute de l'armée française, la 2e division polonaise, qui avait combattu en France sous le commandement du général Prugar-Ketling, se replie sur la Suisse où elle dépose les armes. Les officiers et soldats polonais sont internés. Paderewski prend contact avec eux et s'occupe de leur sort. […] La situation précaire de la Suisse en été et en automne 1940 n'échappe nullement à Paderewski et l'influence certainement dans sa résolution de quitter l'Europe. En juillet 1940 Paderewski se met en rapport avec le maréchal Pétain et le général Weygand à Vichy. Il les avait rencontrés avant la guerre et ressentait pour eux une grande estime. Ne pouvant pas se rendre lui-même en France, il y envoie M. Strakacz, afin de s'occuper, avec l'aide des autorités françaises, des Polonais, civils et militaires, restés en France. […] M. Strakacz fait part à Pétain de l'intention de Paderewski de se rendre aux Etats-Unis. Pétain est pessimiste quant à la défaite ultime des Allemands; par contre, il approuve le projet de départ pour l'Amérique: Paderewski pourrait y être très utile à la cause des Alliés: ‹Ils ont besoin de lui aux Etats-Unis. Je faciliterai son passage à travers la France. Dites à votre Président qu'il devrait partir. La Providence le veut ainsi. Dieu le protégera.›»
*****
«Monsieur le Maréchal, mon Grand et Illustre Ami, je vous remercie de votre chère lettre ainsi que de l'accueil bienveillant que vous avez bien voulu réserver à mon collaborateur et ami, Monsieur Strakacz. Il m'a fait un récit enthousiaste sur vous-même, sur votre infatigable activité et il m'a rassuré sur l'état de votre santé.
»Je suis des plus heureux d'apprendre que les soucis de l'heure actuelle ainsi que le lourd fardeau de vos multiples responsabilités n'ont nullement affecté vos admirables qualités de chef et vos inépuisables forces vitales.
»Monsieur Strakacz est rentré plein d'admiration pour vous-même, que je suis fier de partager de tout cœur. Il est revenu imbu d'une confiance illimitée dans le redressement moral et matériel de la France, dans la sagesse du grand peuple ami qui a su, au moment tragique de son histoire, faire appel à celui qui, en sa personne, réunit les plus belles et les plus nobles qualités de sa race et personnifie les traditions nationales les plus élevées.
»Ce devait terminer la lettre que j'allais vous écrire. Mais l'homme propose et Dieu dispose…
»Je viens de recevoir un télégramme du général Sikorski dans lequel il me prie de vous témoigner sa reconnaissance émue pour les sentiments bienveillants que vous avez bien voulu lui faire parvenir par M. Strakacz.
»Il me prie aussi de vous soumettre le problème d'une haute importance pour notre gouvernement, notamment la question du transfert de l'or polonais se trouvant actuellement à Dakar.
»Monsieur Strakacz vous remettra un aide-mémoire vous donnant tous les détails sur cette question. Je me bornerai donc à vous indiquer que cet or, à bord du croiseur auxiliaire Victor Schoelcher, a quitté Lorient le 17 juin à destination des Etats-Unis ou du Canada. Le 28 juin, l'or fut débarqué à Dakar.
»Des pourparlers se sont engagés entre nos gouvernements et ils ont abouti à la déclaration suivante, faite par Monsieur Cambon le 9 juillet. ‹Le gouvernement français a décidé de mettre au Canada à la disposition du gouvernement polonais l'équivalent de l'or mis en dépôt par ledit gouvernement à la Banque de France. Le gouvernement français se réserve le droit de retenir une partie dudit dépôt destinée au règlement de la dette contractée par le gouvernement polonais auprès du gouvernement français.›
»En date du 15 juillet le gouvernement polonais a remis une note au gouvernement français le priant de bien vouloir exécuter la remise de l'or au Canada à la Banque de Pologne (Bank Polski). Cette demande n'a pas eu de suite.
»[biffé] Le gouvernement polonais se déclare d'accord à accepter la remise de son or soit au Canada, soit à la Martinique ou bien à Dakar même.
»Je n'ai pas besoin de souligner que le gouvernement polonais attache une grande importance au règlement de cette question dans le plus bref délai. Ce n'est que cette importance vitale qui explique ma démarche auprès de vous comme, au fond, il ne s'agit plus que d'une question d'ordre purement technique. Je vous prie de bien vouloir m'en excuser.
»Votre bienveillance de longue date à l'égard de mon pays, votre assurance donnée à Monsieur Strakacz au sujet du maintien de notre ambassade en France ainsi que l'intérêt paternel que vous avez bien voulu témoigner aux soldats démobilisés en France, me donnent le courage de solliciter, dans ce cas de gravité exceptionnelle, une intervention directe de votre part.
»Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expression de ma profonde vénération.»