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La Dahutologie progresse!
Grâce aux livres, expositions et études savantes qui lui sont consacrées, le dahu est de mieux en mieux connu
Ayant participé à une chasse au dahu, Charles-Louis Huguenin, du Locle (NE), parle de l'animal en connaissance de cause: «Il est doux, muni d'une belle fourrure et se déplace le long des crêtes du Jura. Pour lui permettre d'avancer à flanc de coteau, la nature l'a doté de jambes plus longues d'un côté que de l'autre.»
Avec quelques autres propos facétieux, le témoignage de cet ingénieur figure dans un opuscule 1 publié par le Musée d'histoire naturelle de La Chaux-de-Fonds qui, en 1995 déjà, a consacré une exposition à cet animal fabuleux. «La démarche pouvait paraître présomptueuse, note Marcel S. Jacquat, conservateur. Mais elle était indispensable, tant, dans ce domaine, la science a progressé et progresse encore en direction de la vérité.»
La vérité du dahu, d'autres cherchent à se l'approprier. A l'instar des Jurassiens, des Fribourgeois, des Valaisans et des Vaudois traquent eux aussi l'animal légendaire. Des Français, des Belges, des Luxembourgeois soutiennent même que plusieurs spécimens ont essaimé un peu partout en Europe, et, bien sûr, jusque dans leurs contrées.
Peu au fait de l'étymologie, certains ont rebaptisé ce sympathique carnivore darru, dâlu, dairi ou derry. Or, l'appellation dahu est la plus juste. Elle vient à la fois du latin (les Romains parlaient de celerissime monte currens, soit «celui qui court très vite dans la montagne») et du grec damalis (la génisse). En contractant les deux termes, les scientifiques sont parvenus à l'ancien dacursus et au moderne dahu.
Ce que le lecteur ignore parfois, c'est qu'il existe plusieurs variétés de dahus. Première grande famille: le dahu lévogyre, avec deux pattes plus courtes à gauche et qui se déplace autour des sommets dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Et le dahu dextrogyre, deux pattes plus courtes à droite, qui se déplace dans le sens des aiguilles d'une montre.
Accouplements rares
Certains zoologistes y ajoutent le dahu ascendens (montant) et le dahu descendens (descendant), avec, respectivement, les deux pattes de devant ou les deux pattes de derrière plus courtes. Problème: la première de ces sous-espèces ne peut que gravir les pentes - ce qui la confine vers les cimes. Et la seconde les dévaler - ce qui la précipite vers les abîmes.
Naturellement, ces différentes catégories vivent pour elles-mêmes, les accouplements étant rares, pour d'évidentes raisons d'incompatibilité morphologique. Histoire de percer tous les mystères de la reproduction de ces quadrupèdes, des chercheurs ont cependant capturé des spécimens lévogyres et dextrogyres avant de les réunir, à plat, dans un enclos, munis de semelles compensées. Résultat: dans ces conditions, plus aucun obstacle ne s'oppose à leur perpétuation.
Regor Elliuv, citant les travaux du Dr Hervé, généticien au CNRS (Centre neuchâtelois du rire et du sourire): «Par bonheur, il arrive que les choses se passent d'une manière plus naturelle. Ainsi, très souvent, au bruit du tonnerre, les femelles sursautent et font demi-tour. Si ce retournement s'effectue au-dessus d'un rocher ou d'un bloc erratique, la femelle lévogyre s'y retrouve appuyée, dans l'orientation de l'espèce opposée, attirant immanquablement un mâle dextrogyre avide de nouveauté.»
Des pattes rétractiles!
Pour avoir une idée de la croissance des dahus en Suisse (et aussi pour trancher la question de leur empathie ou de leur aversion pour le lynx et le loup), nous avons pris contact avec l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP). Hélas, craignant de nouveaux ennuis avec les chasseurs et les populations montagnardes indigènes, son directeur, Philippe Roch, n'a pas voulu se prononcer.
Professeur au Département ambivalent d'homologie universelle (DAHU), à Paris, Emil Felgoche est plus disert, en particulier sur certains ossements mis à jour récemment dans la grotte du Bichon, à La Chaux-de-Fonds: «On croyait l'univers dahutologique connu dans ses moindres recoins. Or, il réserve encore des surprises. Par exemple, s'agissant du quadrupède découvert dans cette anfractuosité, non seulement ses pattes étaient plus longues d'un côté que de l'autre. Mais encore, grâce à la gaine rétractile du périoste, elles pouvaient s'allonger alternativement à droite ou à gauche.»
Si ce cas particulier n'a pas fini d'agiter les spécialistes, les autres récits mettant en scène des animaux asymétriques continuent d'apporter un peu de merveilleux dans les chaumières. «La dahutologie est un domaine d'étude multidisciplinaire faisant appel à des connaissances parascientifiques, sociologiques et historiques - sans oublier la littérature et les beaux-arts», assure Roland Oppikofer, dans le Bulletin de l'Association Ferdinand Gonseth, à St-Imier (BE)2.
Joël Guillet