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On ne prête qu’aux riches, c’est bien connu. Est-ce alors une légende ou un fait historiquement fondé que la rumeur qui voudrait que les Pères Fondateurs des Etats-Unis d’Amérique, à la recherche d’une Constitution pour leur jeune Union, se soient inspirés des Constitutions de l’Ordre des Prêcheurs? Un pouvoir présidentiel fort, équilibré par une congrès formé des délégués du peuple (chambre des Représentants) et les députés des Etats fédérés (sénat). Ajoutons – et c’est important – que ces trois instances sont élues au suffrage universel et pour une période limitée.
A y regarder de près, le mode de gouvernement des Dominicains est assez semblable. A sa tête, un Maître élu, non pas à vie mais pour un terme précis, par une assemblée composée de provinciaux élus et de «définiteurs» représentants l’ensemble des frères, choisis eux aussi par élection. Un mode de gouvernement en résulte qui fonde l’autorité sur la représentativité élective et allie l’unité exprimée par le Maître à la diversité des membres des autres instances. Bref, un pouvoir central équilibré par des assemblées. Est-ce la «démocratie»?
Un autre rumeur, mieux fondée celle-là, voudrait que la législation «démocratique» des Prêcheurs fut inspirée par les communes médiévales en train de naître. Elles luttaient alors pour arracher aux seigneurs féodaux (laïcs ou ecclésiastiques) des franchies et autres libertés. L’Ordre dominicain est né et s’est développé au cœur de ces villes en ébullition et non pas aux bord des étangs ou caché dans les clairières, là où les moines se complaisaient. Le régime communal, d’esprit corporatif, a pu déteindre sur les Constitutions des Prêcheurs. Nos devanciers étaient de leur temps; leur organisation interne correspondait aux aspirations de leurs contemporains.
Changement de paradigmes
Sans doute, Dominique de Guzman, fondateur des Prêcheurs, aurait hésité à dénommer «démocratie» la structure de gouvernement qu’il voulait pour son Ordre. Bien qu’apparue chez Platon, le terme «démocratie» revêt de nos jours une acception particulière façonnée au siècle des Lumière et totalement étrangère aux médiévaux. Toutefois, l’expression peut évoquer le changement historique des formes de vie religieuses induit par Dominique.
La liberté qu’on prête à l’Ordre dominicain ne le met sans doute pas à l’abri de l’anarchie ou de l’incurie, mais son instinct démocratique l’amène à respecter et estimer la riche diversité de ses membres.
Jusqu’à lui, l’icône qui prévalait pour caractériser la vie religieuse monastique généralisée jusque là était celle du Père Abbé rassemblant autour de lui ses moines, comme une poule le fait de ses poussins (Lc, 13, 34). Une autre image biblique pourrait illustrer la communauté primitive dominicaine: celle de Pentecôte, avec les apôtres disposés en cercle, chacun recevant sa part de langue de feu. Des religieux qui ne seraient pas d’abord des «fils», mais des «frères», animés par le même Esprit et répondant, chacun pour sa part, aux impératifs d’un même appel. Il est significatif que les Maîtres des Prêcheurs, pas plus que les prieurs provinciaux dominicains, ne portèrent jamais le titre d’Abbé, pas plus qu’ils n’en revêtirent les insignes: l’anneau, la crosse ou la mitre. Non pas par (fausse) modestie, mais parce que ce genre de prérogatives ne convenaient pas à la forme et à l’esprit de leur famille religieuse.
Au centre: le chapitre
Un indice de ce changement de paradigmes est le rôle du chapitre. Chez les moines, il est quotidien et vise l’édification spirituelle de ceux qui y participent; chez les Prêcheurs, il est occasionnel, le plus souvent délibératif ou électif. Il ne se limite pas à commenter la Règle, mais il est le lieu des prises de décisions communes, jusqu’à modifier les Constitutions en vigueur pour en promulguer de nouvelles mieux adaptées aux situations. Une législation jamais figée, toujours en mouvement. Ce procédé «capitulaire» est actif à tous les échelons de l’Ordre, du couvent local au chapitre général, en passant par celui des Provinces. Tous les supérieurs – les Dominicains les appellent«prieurs» – sont élus au scrutin majoritaire. En règle générale, leur élection est confirmée par le provincial dans le cas des prieurs locaux ou par le Maître de l’Ordre pour les provinciaux. Notons que l’Ordre ne requiert aucune confirmation épiscopale ou pontificale suite à une élection, pas plus qu’une approbation de ce type aux décisions prises par ses chapitres.
Plus intéressant est la manière dont procède le chapitre. Une institution en est le centre: le «tractatus» ou la discussion entre capitulaires dans le but de découvrir le candidat idéal susceptible de rallier sous son nom la majorité des suffrages lors d’une élection, ou alors le débat ouvert pour parvenir à une décision sur un point inscrit à l’ordre du jour. Ce processus suppose évidemment des prises de parole libérées de toute contrainte, l’accueil d’opinions et d’avis différents, voire même contradictoires et, finalement, l’acceptation de compromis. Le rôle du prieur est décisif dans ce débat. Il favorise l’échange, fait circuler la parole, n’impose pas d’emblée son propre point de vue au risque de rendre muette et glaciale l’assemblée qu’il préside. Le but est de parvenir à une décision consensuelle librement acceptée, en dépit de la multiplicité des avis exprimés. Dure épreuve où l’Esprit-Saint devrait venir au secours des capitulaires.
Ombres et lumières
Les échecs qui menacent ce genre de gouvernement sont hélas bien connus. Ils vont de la prise abusive de pouvoir par un prieur ou par un autre frère dont l’autoritarisme et la suffisance musellent la liberté des autres et les condamnent à la passivité et à l’indifférence. Dans ce cas, comme dans celui de l’impossibilité de renouveler les charges communes, le feu sacré menace de s’éteindre, la communauté se sclérose et s’étiole. Face à cette inertie, les frères les plus dynamiques prennent le large et réalisent ailleurs ce qui leur tient à cœur. Le lien communautaire, sans être radicalement tranché, survit misérablement. Il se détendra jusqu’à devenir inapparent et finalement inexistant.
Ces déviances ne sont toutefois pas parvenus à faire imploser l’Ordre dominicain. La liberté qu’on lui prête ne le met sans doute pas à l’abri de l’anarchie ou de l’incurie, mais son instinct démocratique l’amène à respecter et estimer la riche diversité de ses membres. Pas de schismes dans son histoire huit fois séculaire, mais cohabitation – parfois chaotique – des contraires au nom d’intérêts supérieurs reconnus par tous. Il se pourrait que la charité soit l’un d’entre eux.
Frère Guy Musy, dominicain, rédacteur responsable de la revue «SOURCES», Genève.
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