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Extrait de texte tiré de „Camouflage“
Grand-Rue (traduit de l’allemand par Georgette Blanc)
«Un bijou» lui avait dit l’agent immobilier, «exactement ce qu’il vous faut». Lorsqu’elle avait visité les lieux, il faisait un soleil resplendissant. L’agent, qui était arrivé avant elle, avait allumé toutes les lumières et ouvert grand les fenêtres, et une lumière d’hiver blanche entrait à flots. Il la conduisit dans tout l’appartement comme s’il l’avait fait construire spécialement pour elle. Trois chambres sur deux étages, cuisine-salle à manger, terrasse, le tout fraîchement rénové, la salle de bain était borgne, ma foi*, il leva les mains, mais elle avait des carreaux noirs et un bidet. Elle pouvait emménager immédiatement. Erminia se déroba à son regard, qu’il avait posé sur son corps comme une main pesante, et alla à la fenêtre. Elle n’était pas sûre que cet homme sache ce qu’il lui fallait, mais la vue l’enchantait et, ce qu’elle ne lui dirait pas, sur ce point, il n’avait pas tort. Dans ces anciennes maisons patriciennes de la Grand-Rue habitaient ceux qui avaient réussi dans la vie. De joyeux célibataires, des familles recomposées non conventionnelles, des artisans, des gens de la Culture et des politiciens de la gauche libérale. Berlin-Mitte ou Greenwich Village, mais à une plus petite échelle, à la Suisse* justement. On se rencontrait au marché ou pour un expresso chez Frédérik, les hommes portaient des pantalons de couleur, et leurs cheveux, quand ils en avaient, rebiquaient artistiquement. Le comble de la perfection décontractée. Mais finalement, ce qui fut déterminant, ce fut la vue : le coup d’œil sur la rivière qui, au cours de milliers d’années, avait creusé son lit dans les couches de molasse, le pont du Milieu, le pignon en escalier de l’Ancienne Caserne et les toits de tuiles de la Basse-Ville ancienne, qui, il y a encore soixante-dix ans, lorsque ses grands-parents étaient arrivés dans la ville, était un quartier à problèmes avec une énorme promiscuité et des conditions sanitaires catastrophiques, et où aujourd’hui les appartements se vendaient à des prix fantaisistes.
La Grand-Rue avait toujours été un quartier riche. C’est dans les appartements de la Grand-Rue que sa mère avait fait des ménages. Santo cielo che casino, avait-elle dit en rentrant à la maison, et quand l’enfant, qui devait avoir une vie meilleure, avait eu le droit de l’accompagner, elle avait été étonnée que les Suisses qui procuraient à sa mère travail et salaire aient si peu de meubles. Elle se souvenait de livres, de tableaux, d’enceintes acoustiques couvertes de poussière et de pièces au parquet marqueté où, comme chez le dentiste, il n’y avait qu’un lampadaire et un divan. Sur le coteau d’en face, elle voyait des moutons qui paissaient, la paroi escarpée dominée par la chapelle de Lorette et derrière, les montagnes. Erminia n’eut pas besoin de réfléchir longtemps. Le loyer était élevé, mais elle pouvait se le permettre et de plus il était temps qu’elle saisisse les occasions qui se présentaient à elle.
* En français dans le texte. (NDT)
© Paulusverlag Freiburg/Schweiz, 2014