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Les grosses Tatras2, les devises, les appartements sont pour les dirigeants communistes, une classe de privilégiés. Sur une population de près de 15 millions, il n'y a que 1,7 à 1,8 millions de communistes, et pour la plus grande part des opportunistes.
Nous n'avons aucun avenir. Au bout de nos études, des salaires misérables et des couronnes sans pouvoir d'achat.
Par rapport à l'Occident, nous appartenons à un pays sous-développé; pourtant la Tchécoslovaquie dépense de vastes sommes, souvent en pure perte, pour les pays progressistes du Tiers-Monde.
Tels sont les propos qui m'étaient tenus par un jeune étudiant qui m'avait demandé à une station d'essence à Tabor si je voulais le prendre dans ma voiture jusqu'à Prague.
Avant les événements de janvier3, on entendait dire que la jeunesse était politiquement indifférente, mais on n'en avait pas de preuve. Aujourd'hui, elle sort de son indifférence pour adopter une attitude souvent hostile au communisme.
Certains n'ont pas craint d'aller jusqu'à brandir des drapeaux américains à la parade du 1er mai. Nombreux sont ceux qui veulent recréer et donner un vaste essor au mouvement des éclaireurs et des sokols4 et, en diversifiant les groupements des jeunes, les dégager de la tutelle de l'organisation communiste.
Au sein même de familles communistes, les oppositions de vues entre parents et enfants se font sensibles, ceux-là ayant peine à reconnaître en ceux-ci le produit de leur société.
Fait également nouveau, les jeunes parlent spontanément et saisissent chaque occasion de s'ouvrir à des étrangers, à des inconnus et ne craignent même pas de parler sans réserve à des diplomates. Ils le font sans âpreté, dans ce style souriant et en apparence détaché qui leur est propre.
Je demandais à mon jeune compagnon de voyage s'il ne craignait pas qu'un microphone installé dans ma voiture n'enregistrât ses critiques. Il me répondit d'un air amusé qu'aujourd'hui ces craintes étaient devenues superflues...
Le problème de la jeunesse et le problème de l'économie sont étroitement liés, car ce n'est qu'en réalisant des progrès économiques dans un avenir rapproché, ce n'est qu'en rehaussant le niveau de vie et en donnant à la jeunesse le sentiment qu'un avenir meilleur, mûr de perspectives nouvelles, s'ouvre à elle, un avenir surtout où les biens matériels d'un monde plus attrayant lui soient accessibles, que le Parti peut encore espérer pouvoir redresser la situation. Mais si les choses ne s'améliorent pas, dans quelques années les jeunes seront devenus des citoyens exerçant de l'influence dans les affaires publiques et le poids de leur dissentiment se fera sentir plus lourdement. Comme me l'avouait le Ministre de la culture6, déjà l'attitude des étudiants, qui jusqu'ici ont été relativement calmes, préoccupe le Gouvernement. Bien sûr, de même que de jeunes révolutionnaires occidentaux finissent par s'embourgeoiser, parmi les mécontents tchécoslovaques d'aujourd'hui il y aura ceux qui retomberont dans le giron communiste.
Lorsqu'on fait valoir à ces jeunes interlocuteurs que les événements en France7 – qui, d'ailleurs, les intriguent beaucoup et qu'ils n'arrivent pas à comprendre – et dans d'autres pays occidentaux, semblent démontrer que l'insatisfaction de la jeunesse n'est pas un problème uniquement matériel, que la possession des biens que les jeunes Tchécoslovaques souhaitent si ardemment n'est pas en elle-même une réponse, «nous le savons», répliquent-ils, «mais nous voulons être en mesure d'acheter des automobiles, de voyager, de nous habiller comme les autres jeunes de l'Europe à laquelle nous appartenons; il sera temps ensuite de nous préoccuper de problèmes métaphysiques et autres».
La religion? Leur intérêt pour elle semble souvent procéder d'un sentiment de curiosité, non pas toujours d'un besoin réel. N'ayant aucune notion de ce que c'est que le culte, ils sont attirés par ce qu'il y a de nouveau, d'inconnu et de mystérieux en lui, d'autant plus que les valeurs spirituelles sont négligées par l'enseignement donné à la jeunesse communiste.
La politique étrangère? Une question revient constamment: croyez-vous que nous allons subir l'expérience de la Hongrie8? Une antipathie générale dans la population envers l'URSS, qui souvent se mue en aversion, de constants rappels de l'appartenance de la Tchécoslovaquie à l'Europe centrale ou occidentale (il n'est pas question d'une Tchécoslovaquie servant de pont entre l'Occident et l'Orient), voilà les principaux courants que l'on dénote dans les opinions.
Aujourd'hui, les dangers du revanchisme allemand pèsent moins dans les esprits que l'irritation causée par les ingérences réelles et imaginées des alliés soviétiques. Hitler9 appartient au passé. L'image que les jeunes recueillent de leur séjour en Allemagne occidentale, de leurs contacts avec les jeunes Allemands, est en général rassurante, alors qu'ils reviennent précipitamment et avec un dégoût prononcé de leurs visites en Allemagne orientale qui, pour eux, représente ce qu'une société peut représenter de plus déprimant.
Instruction? Dans ce domaine, on peut noter une réussite du système scolaire tchécoslovaque. Les jeunes sont généralement bien éduqués et bien élevés. Leur tempérament artistique a été bien exploité et leurs connaissances dans le domaine culturel, non seulement tchécoslovaque mais mondial, sont peut-être plus vastes, leur intérêt plus vif, leurs goûts éclectiques plus poussés, que dans maints pays occidentaux. Dans une jeunesse qui voyait bouchées toutes les voies à son imagination, à son besoin d'émancipation et d'évasion, l'art était le seul exutoire.
Il est intéressant de noter que la Suisse, par rapport à l'Allemagne de l'Ouest, l'Autriche, l'Angleterre, les Pays Scandinaves, est relativement peu connue et qu'il serait dès lors indiqué, dans les relations culturelles entre nos deux pays10, de porter l'accent sur les relations avec les jeunes.