Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06882.jsonl.gz/1453

«Ce fut à cette époque que je fis connaissance avec la première femme d’un esprit supérieur que j’ai connue, et l’une de celles qui en avait le plus que j’ai jamais rencontrées. elle se nommait Mme de Charrière. C’était une hollandaise d’une des premières familles de ce pays, et qui dans sa jeunesse avait fait beaucoup de bruit par son esprit et la bizarrerie de son caractère.» C’est en ces termes que benjamin Constant relate, dans Ma vie, sa rencontre avec Isabelle de Charrière en mars 1787. Cette rencontre allait donner lieu à une liaison célèbre de l’histoire littéraire entre une dame hollandaise un peu étrange et le très jeune homme qu’est alors Constant : il a vingt ans, elle quarante-sept. Cette «bizarrerie» a de quoi surprendre aujourd’hui encore, et, longtemps en effet, cette liaison a elle-même infléchi la réputation d’Isabelle de Charrière. Constant l’immortalisa non seulement dans son autobiographie mais également dans son roman Adolphe, dans lequel il fait apparaître Isabelle de Charrière sous les traits d’une « femme âgée » à laquelle il accole plus que généreusement l’adjectif « bizarre ».
Lorsque Constant rencontre Isabelle de Charrière, elle est à Paris, où elle est venue étudier la musique et où elle vient de publier Caliste, le plus célèbre de ses romans. elle fréquente alors les salons, notamment celui de Mme saurin où sa route croise celle de Constant. Mais c’est en outsider qu’elle observe la vie parisienne, les cabales et les modes qui scandent les derniers mois de l’ancien régime. Comme l’a relevé Constant, elle ne s’identifie pas vraiment au beau monde qu’elle fréquente, préférant s’en moquer avec lui au cours d’interminables têteà-tête nocturnes. aristocrate, elle est certes reçue partout et partout à son aise. Francophile, elle a lu les Philosophes et admire la langue de racine et de Molière. Mais, hollandaise et protestante, républicaine dans l’âme, elle jette un regard oblique sur les mœurs de l’aristocratie française à la veille de la révolution. de cette aristocratie, elle ne partage ni les habitudes fastueuses ni la déférence envers les privilèges de la noblesse.
Bizarre ou décalée également est sa place dans l’histoire littéraire : hollandaise, elle a longtemps été écartée de celle de son pays d’origine car son œuvre est écrite en français. Mais, ayant passé sa vie d’écrivain en suisse, elle ne figure pas non plus parmi les auteurs de l’hexagone. C’est à l’occasion d’un séjour à lausanne que sainte-beuve, par exemple, la « redécouvre » et la fait figurer parmi sa galerie de Portraits de femmes en 1839. elle est pour lui, au milieu du 19e siècle, parfaitement représentative de ces auteurs «déjà oubliés» par l’histoire littéraire française telle que ses contemporains sont en train de l’écrire.
Enfin, Isabelle de Charrière fut «femme d’un esprit supérieur » à une époque où les esprits féminins devaient se contenter d’une formation intellectuelle particulièrement indigente. Celles qui, comme elle, aspiraient au savoir et à la raison critique devaient être prêtes à endosser, leur vie durant, une réputation difficile à porter de «bel esprit», qui le plus souvent faisait médire les hommes comme les femmes. Mais cette bizarrerielà, être une femme d’un esprit supérieur, Isabelle de Charrière l’assuma vaillamment toute sa vie. elle fut pour Constant «la première » et Mme de staël fut bien sûr la seconde. Caliste, son roman, inspira Corinne à sa cadette qui bien vite l’éclipsa aux yeux de leurs contemporains et de la postérité. aux difficultés de la condition féminine au 18e siècle et à celles liées à son positionnement culturel et géographique décalé vint donc s’ajouter cette ironie de l’histoire: à une époque où les esprits forts faisaient figure d’exception parmi les femmes, Isabelle de Charrière aima le même homme que Mme de staël. On lui reprochera de ne pas avoir su reconnaître le génie de sa rivale… et elle fut longtemps condamnée à végéter aux marges de l’histoire littéraire sous les traits de la «femme âgée» décrite par Constant dans Adolphe.
Mais deux publications majeures vont permettre à Isabelle de Charrière d’émerger au 20e siècle comme une figure à part entière. Philippe Godet, tout d’abord, professeur à l’Université de Neuchâtel, dépouille les documents laissés à sa mort par Isabelle de Charrière, et, le premier, il se lance dans une recherche de longue haleine exclusivement consacrée à «l’auteur de Caliste». Pendant vingt ans, il recueille des témoignages auprès des derniers survivants qui l’ont côtoyée dans la région de Colombier (où elle a vécu) et étoffe le fonds de documents dont il dispose, qu’il léguera à son tour à la bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel. au terme de ce travail de bénédictin paraît son ouvrage, Madame de Charrière et ses amis, en 1906. l’œuvre et la vie d’Isabelle de Charrière apparaissent alors pour la première fois aux yeux du public qui découvre sa trajectoire européenne, son réseau d’amis et de correspondants, son talent d’épistolière et la richesse de son œuvre composée de romans, de contes, d’essais, de pamphlets, de pièces de théâtre et même de musique. Puis, dans les années 1970, une équipe de spécialistes du 18e siècle décide, à l’instigation de l’éditeur néerlandais G. a. van Oorschot, de publier l’intégralité de l’œuvre et de la correspondance à partir de recherches menées dans des fonds de bibliothèques privés et publics, non seulement en suisse mais aux Pays-bas, en France, en allemagne et aux etats-Unis. le tout prend place dans dix volumes d’Œuvres complètes, publiés entre 1979 et 1984: six volumes de correspondance, un volume de théâtre, deux volumes de textes de fiction (romans, contes et nouvelles) et un dixième volume réunissant ses vers, ses essais et sa musique. depuis lors, ces dix volumes ont servi de base à plusieurs rééditions de poche et à de nombreuses recherches: thèses de doctorat, biographies, monographies, articles savants se succèdent à un rythme de plus en plus soutenu. Intéressante pour elle-même, la production littéraire d’Isabelle de Charrière éclaire aussi de nombreux aspects du 18e siècle et se trouve aujourd’hui citée dans des études qui, dépassant le cadre monographique, portent sur des sujets aussi variés que la condition féminine, l’évolution des formes littéraires, l’histoire du roman, la révolution, la réception de tel ou tel auteur des lumières, ou encore l’histoire de la suisse.
Ce qui semble avoir si longtemps gêné la réception d’Isabelle de Charrière, c’est-à-dire son décalage linguistique et culturel de même que son identité de femme, est précisément ce qui la rend indispensable aujourd’hui. Grâce aux questions identitaires qu’elle soulève et à son talent, elle jette sur notre compréhension des lumières un éclairage souvent inattendu, obligeant les chercheurs à revoir quelques certitudes. Femme, hollandaise, protestante, écrivant en français et installée en suisse, Isabelle de Charrière ne s’insère pas aisément dans un récit androcentrique et franco-français des lumières et de la rupture révolutionnaire. Tel est précisément le prix de son œuvre. Femme des lumières, elle le fut pleinement par ses lectures, son engagement intellectuel, son goût de la controverse, son combat en faveur de la justice et du progrès, son adhésion aux valeurs qui fondent notre modernité. les mots des lumières – bonheur, éducation, égalité, droit, devoir, liberté – structurent sa pensée et scandent ses discours en l’ancrant dans son époque. Mais sa « bizarrerie » – pour reprendre ce terme si troublant que, tel Constant, elle affectionne – relève d’une inadéquation à son siècle qui la rend aussi étonnamment proche de nous. Ce que les lecteurs découvrent au fil des pages de ses Œuvres complètes, c’est une femme d’une surprenante actualité. ainsi lorsqu’elle évoque la condition féminine ou les minoritaires « oubliés » par les concepts universalistes de l’etat moderne, la surprend-on en train de formuler des questionnements largement au-delà de son époque, qui se trouvent aujourd’hui au cœur de notre postmodernité. en rupture avec le classicisme qu’elle admire pourtant, elle introduit en littérature une part d’humanité, une palpitation vivante qui font qu’en la lisant on s’attache à un auteur, mais aussi aux modulations inattendues d’une voix, à la complexité d’une personne. depuis Philippe Godet, maints chercheurs ont témoigné du sentiment particulier d’attachement personnel et d’empathie que suscite en eux l’écriture d’Isabelle de Charrière. au fil des pages de ce livre c’est autant l’auteur des lumières que la femme moderne que nous aimerions faire découvrir.
Extrait du titre Isabelle de Charrière de Valérie Cossy
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes