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C'est une chaude journée de juillet. Le soleil brûle si fort sur les vastes prairies qu'on voit l'air trembler comme au dessus d'un feu dans la nature. La petite maison du paysan Steffel paraît encore plus modeste dans cette poussière argentée, et celui qui voit le toit de chaume brun pourrait penser qu'il vient d'être brûlé par le soleil et qu'il s'assombrit au regard. Les deux poiriers devant la maison sont emplis de fatigue, comme s'ils voulaient s'endormir sous la chaleur lourde et le bourdonnement uniforme des mouches. Autrement, rien ne bouge autour de la maison qui pourrait les divertir, car tous sont partis aux champs pour aller charger le foin. Mais pas tout à fait tous.
La mort est un pont suspendu entre la vie et l'éternité.
– Jean-Louis-Auguste Commerson (1860)
Il y a dans la petite chambre le vieux Steffel, qui attend la mort; et Urschel, sa paysanne, lui tient compagnie. Hier encore, le docteur est venu en consultation, il a voulu lui prescrire son médicament.
«Y en a pas besoin», a dit Steffel, «j'sais bien qu'c'est fini».
«Non, non, père», lui a dit le docteur pour le consoler, «on ne meurt pas si vite, tu ne dois pas renoncer à la vie».
Mais Steffel n'a rien voulu entendre. «J'sais assez» qu'il dit; «vous dites ça à tout le monde. J'sens bien que demain, c'est la fin.»
Alors les femmes ont fait venir le curé; celui-ci est venu et il lui a administré les derniers sacrements.
Et depuis, le paysan Steffel est couché là, tranquillement, et il regarde le bas plafond blanc.
La paysanne Urschel est assise au pied du lit et elle lit dans le gros livre de prières noir les suppliques pour les mourants. Elle remue ses lèvres et murmure les mots, comme en elle-même; c'est le seul bruit dans la chambre; sinon, il règne un calme majestueux, comme devant la petite maison. Quelques rayons de soleil se sont introduits entre les volets par la fenêtre et jouent sur la fourre de duvet fleurie de bleu, cherchant les mains de Steffel, comme s'ils voulaient lui apporter un dernier salut du dehors, là où ils se sont si souvent tenu compagnie, hiver comme été.
Et il est bien possible que le mourant le comprenne ainsi, car il caresse de ses mains la place où le rayon doré s'est posé. Ils ont toujours été de bons camarades, lui et le soleil, et il s'en est toujours réjoui, même si parfois il était bien brûlant. Le soleil l'a souvent aidé à rentrer le foin, et il lui a mûri ses blés.
Est-ce que là-haut c'est aussi la même chose, est-ce qu'ils ont de belles récoltes et du travail pour des bras solides?
D'après le curé, non; celui-ci lui a raconté que là-haut les anges jouent de la harpe et chantent alléluia toute la journée. Il le disait de bon coeur, mais pour le paysan Steffel, ça n'était pas vraiment une consolation. Peut-être que le curé ne sait pas tout, ou peut-être que pour les paysans ils font une exception?
Mon père est mort comme il a vécu, tranquillement et sans bruit.
– Alexander Pope (1717)
Steffel ne s'attarde pas trop longtemps à ces considérations sur les choses célestes; il regarde à nouveau vers le plafond, et les rayons du soleil tremblent maintenant sur le châle de la vieille Urschel et sur le gros livre de prières noir.
D'un coup, le malade brise le silence, et, tournant la tête, il dit: «Femme, tu feras le repas à l'auberge».
«Oui», dit la paysanne Urschel, interrompant ses prières, «on fera ça à l'auberge».
«Et que ceux qui portent le cercueil, ils aient chacun deux chopes de bière, qu'on puisse rien dire de mal après».
«e ferai attention à ça», dit Urschel.
«Pas oublier dans le discours de parler de l'amitié, que ça soit un vrai enterrement», dit encore Steffel, et comme il voit que sa vieille paysanne écoute bien sérieusement ses dernières volontés, il en tire la certitude consolante que sa dernière affaire dans le monde sera accomplie comme il le faut, dans l'ordre, et que rien ne manquera de ce qui revient à un homme qu'on estime et honore.
Chaque instant est celui de la mort d'un homme et de la naissance d'un autre.
– Pierre-Claude-Victor Boiste (1800)
Aussi nombreux que soient les gens derrière son cercueil, aucun d'entre eux ne pourra dire quelque chose de mal de lui; il n'a de dette envers personne, et chacun, en passant devant son cercueil, devra lui donner l'eau bénite.
Et en réfléchissant à toutes ces choses, il voit se dérouler toute sa vie devant lui, comme si elle lui était montrée et qu'il était spectateur. Le travail et les plaisirs s'y entremêlent, mais c'est le premier qui revient le plus souvent; la joie et les soucis, la jeunesse et l'âge, et là entre reviennent toujours les efforts et le labeur pour son petit domaine.
Le paysan Steffel ne remarque pas du tout quel long voyage font ses pensées, mais Urschel le voit, et elle allume les cierges qui se trouvent sur la table au pied du lit. Les petites lumières falotes brûlent dans un petit craquement, et d'un coup, Steffel est arrivé au bout de son voyage; devant les images se glisse une grande paroi sombre, et Urschel dit maintenant le Notre Père pour les âmes défuntes au purgatoire.
Dehors, le soir est tombé. Les deux poiriers sont sortis de leur sommeil et tremblent au gré de la brise; leur ombre s'étend sur le coin de la maison et les prés, jusque sur le chemin sur lequel s'en revient maintenant le char chargé de la moisson.
Ludwig Thoma, écrivain bavarois (1867-1921)
Traduction Bernard Walter