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J'ai récemment visité l'église abbatiale d'Hautecombe, si célébrée, en son temps même, pour son beau style gothique voulu par le roi Charles-Félix. A l'intérieur, il y avait une librairie. On y trouvait les Méditations poétiques de Lamartine: Ô temps! suspends ton vol! Mais déjà, on ne trouvait pas son Raphaël; or, ce roman autobiographique se passe en grande partie sur le lac du Bourget et, de surcroît, situe la révélation de l'amour entre le narrateur et Julie dans la maison qui est en contrebas de l'abbaye, au bord de l'eau, et les premières entrevues entre les deux amants dans le pré tout proche. Visitant l'abbaye, à cette époque en ruines, Lamartine a d'ailleurs de bien belles paroles: Je m'assis sur le mur tapissé de lierre d'une immense et haute terrasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'abîme, les yeux errants sur l'immensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse intensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux azurs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans l'universel océan. Il se fondait dans la clarté, communiant avec l'univers! Pour lui, du reste, les apparences sensibles étaient pur néant, illusion créée pour permettre les rencontres sacrées avec l'âme-sœur. En l'occurrence, Julie, qui, à sa mort, habitera le lieu tout entier: je crois voir l'âme heureuse de celle qui m'apparut un jour dans ces lieux s'élever étincelante et immortelle de tous les points de cet horizon, dira le poète.
A la librairie d'Hautecombe, je n'ai pas vu davantage un texte qui aurait dû y être: Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe, de Jean-Pierre Veyrat, Savoyard évoquant en vers une excursion nocturne au sein de l'abbaye restaurée: il a alors des visions glorieuses et grandioses, mêlant histoire et révélations prophétiques. Comme Hugo, il se voulait l'héritier d'Isaïe. On sait, en effet, que l'église abbatiale contient des statues de princes médiévaux devenus mythiques - d'ailleurs souvent liés à la Suisse: aux Kybourg, aux Höhenzollern, parmi lesquels les Savoie prenaient épouse; la sœur même du fondateur de Berne y a son image sculptée dans la pierre, et Pierre II, le petit Charlemagne, fondateur de la patrie vaudoise selon Charles-Albert Cingria, s'y trouve aussi. La manière est sublime; elle vaut celle de Louis II de Bavière!
Mais l'État veut bien financer, par le biais des universités, des éditions d'écrivains français obscurs, mais pas celle des œuvres de Jean-Pierre Veyrat; certains ont osé dire que c'était parce qu'il glorifiait les rois de Sardaigne. Mais peut-on croire l'État français aussi mesquin?
Enfin, je n'ai pas vu non plus les Homélies mariales de saint Amédée de Lausanne: or, celui-ci fut abbé de Hautecombe, et, par surcroît, celui qui déplaça la communauté cistercienne originelle: elle avait été dans la montagne, il la mit au bord du lac. Il n'y avait que de la littérature catholique générale. Effet du principe universel d'uniformisation, sans doute.