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Enseignement / Formation / Ecole
La «démocratisation» des études: état des lieux
Le mot est à la mode, le concept à la dérive: la «démocratisation» des études n'est pas pour aujourd'hui et ne sera pas non plus pour demain. Plusieurs réformes seront bientôt appliquées, d'autres sont à l'étude. Le New Public Management investit l'école, l'éducation revient d'actualité: pas étonnant, pour un marché potentiel évalué à 2000 milliards de dollars!1
Les chiffres parlent d'eux-mêmes et nous ne pouvons pas remettre en question le fait que le nombre d'étudiant-es dans les Universités n'a cessé d'augmenter ces dernières dizaines d'années. Cela dit, un simple regard sur les dernières études effectuées sur la population universitaire2 montre que, si le nombre est effectivement en augmentation, le taux de représentation des différentes classes sociales reste le même. Les enfants de cadres ou de parents exerçant des professions libérales sont toujours surreprésentés par rapport aux étudiant-es provenant de familles économiquement défavorisées. Pour cette raison, il est plus judicieux de parler de massification et non pas de démocratisation des études, car rien n'a été fait pour favoriser l'accès aux études aux classes défavorisées.3 Au contraire, les réformes en cours vont rendre la situation encore plus difficile.
La réforme de Bologne
Critiquées par les syndicats d'étudiants depuis leur signature en 1999, les accords dits «de Bologne» prévoient une formation supérieure en deux étapes, la première aboutissant en trois ans à l'obtention d'un Bachelor, la deuxième s'accomplissant au bout de deux ans supplémentaires avec l'obtention du titre de Master (les plans d'études actuels sont pour la plupart prévus sur 4 ans). Cette réforme a été expressément souhaitée par les milieux économiques (notamment la TRIE, Table Ronde des Industriels Européens) dès le début des années 90. Dans le fond, les milieux économiques prônaient des études plus courtes, une disponibilité plus rapide des étudiant-es sur le marché du travail, et une formation plus professionnelle et mieux adaptée aux besoins du patronat. Cette réforme, outre une sérieuse dégradation de la qualité de l'enseignement sur laquelle nous n'allons pas revenir dans cet article, rendra beaucoup plus difficile l'obtention d'un diplôme aux étudiant-e-s devant supporter des charges supplémentaires, pour des raisons économiques ou familiales par exemple. Les chiffres démontrent d'ailleurs clairement que dans les pays qui fonctionnent déjà avec ce système, la grande majorité des étudiant-es arrête les études à l'obtention du Bachelor4. Les Masters resteront chasse gardée des classes dominantes, pouvant se permettre de prolonger des études qui seront soumises à des conditions empêchant, de par des horaires insoutenables ou des taxes d'admissions trop importantes, l'accès à des personnes devant travailler pour rester aux études. Ce phénomène de «fuite en avant» des titres universitaires qui serviront de référence sur le marché du travail est une première réponse aux risques causés par les phénomènes de massification constatés auparavant. Si des représentants-es des classes plus défavorisées réussissent malgré les blocages habituels à entamer des études supérieures, voilà qu'on leur proposera des diplômes qui seront considérés comme «moins intéressants» que ceux qui resteront, pour les raisons susmentionnées, l'apanage des classes dominantes. Voilà que l'école maintient son rôle de régulateur social, histoire de ne pas remettre en question l'ordre des choses …
Taxes, prêts et numerus clausus...
Non contents de cette première grande réforme, qui anéantira donc tout espoir résiduel de démocratisation des études, les milieux patronaux helvétiques prônent déjà d'autres réformes. En utilisant les fers de lance que sont, par exemple, les think-thank du style AvenirSuisse et swissUp, les Xavier Comtesse et autres Daniel Borel parlent allègrement de compétition accrue entre les Universités, de Ranking des meilleures institutions, de rationalisation des coûts à travers des fusions des Universités («création de pôles d'excellence en l'absence d'une masse critique étudiante suffisante», en langage politiquement correct). Economiesuisse parle d'ailleurs, dans son dernier rapport5, de généralisation du numerus clausus pour diminuer le nombre d'étudiant-e-s, et ceci pour diminuer les dépenses générées par un secteur aussi peu important que la formation. Le milieu politique est d'ailleurs très réceptif à ces propositions [v. article à côté], la discussion sur une augmentation des taxes universitaire (5000 Fr. par année? 2500? qui dit mieux? et encore, pour les Masters on pourra grimper jusqu'au chiffre avec quatre zéros!) va certainement être relancée dans les prochains mois. Un pas important dans la direction de l'institutionnalisation de l'éducation comme produit marchand a d'ailleurs déjà été récemment entrepris par différentes collectivités publiques suisses: les allocations d'études (ou bourses) sont par exemple de plus en plus transformées en «prêts», qui seront remboursées par l'étudiant-e une fois ses études terminées.
La main invisible frappe encore
Voilà le NPM appliqué à l'université. L'Etat investit sur le capital humain représenté par l'étudiant-e, tout en le soumettant à un filtrage qui laissera passer seulement les personnes suffisamment dotées en capital économique. Et comme l'éducation reste somme toute un bon investissement pour un pays (étape obligée pour relancer la croissance, cela va sans dire) voilà que l'Etat prête de l'argent à ce même capital humain, prêt remboursable une fois le produit consommé. Ce qui signifie, après avoir transformé le capital humain représenté par l'étudiant-e en force de travail modelée selon les besoins de l'économie. Quant à l'école comme lieu d'échange, de confrontation et de formation d'un esprit critique… trop dangereux. «Laissez-nous faire et protégez-nous beaucoup» disaient les libéraux d'antan: le marché de l'éducation ne fait pas exception…
Giangiorgio GARGANTINI
- Chiffre présenté par l'OMC en 2000.
- Voir l'enquête «Etudiants 2001», Université de Genève.
- Lire notamment à ce propos Nico Hirt, L'Ecole prostituée, l'offensive des entreprises sur l'enseignement.
- Jusqu'à 80% des étudiantEs en Angleterre, pays sur lequel le «modèle Bologne» est calqué.
- A consulter sur le site www.economiesuisse.ch
Quid des réformes: le politique à la rescousse
Nous avons choisi comme moment symbolique la signature de la Déclaration de Bologne, le 19 juin 1999. Il est intéressant de signaler que, parmi les ministres de l'éducation ayant signé cette déclaration, nous trouvons M. Allègre pour la France, M. Zecchino pour l'Italie, M. Catenhusen pour l'Allemagne et Mme Blackstone pour l'Angleterre. Qu'ont ces personnes en commun? Elles étaient toutes, au moment de la signature des accords, représentant de gouvernements à majorité sociale-démocrate. Voilà donc que quand le grand capital nécessite un soutien politique, la social-démocratie est toujours prête au garde à vous. D'ailleurs, le mérite de l'introduction des taxes universitaire revient aux travaillistes en Angleterre et au gouvernement Schroeder en Allemagne.
La Suisse n'est d'ailleurs pas en reste. Le secrétaire d'Etat à la Science et la Recherche M. Charles Kleiber, sorte de ministre de l'éducation helvétique, est reconnu comme proche du parti socialiste vaudois. De plus, il a été nommé à son poste et défendu dans son œuvre par l'ancienne Conseillère Fédérale socialiste Mme Ruth Dreifuss.
Le système est toujours le même: les lobbying des milieux patronaux posent leurs diktats sous forme d'idées apparemment anodines ou de «propositions pour lancer le débat», et ces mêmes idées sont immédiatement reprises et appliquées par des majorités parlementaires à la botte du patronat. Et ceci, qu'elles soient de droite ou bien résultats des «gauches plurielles» comme déjà citées.
Comme leurs collègues européens l'ont fait et continuent à le faire, et d'ailleurs en collaboration avec eux, les syndicat étudiants suisses continueront à livrer bataille pour défendre une formation de qualité, libre et accessible à toutes et tous. (ggi)
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