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Le thème de la catastrophe est une constante chez Pierre-André Stucki dès la découverte de la théorie des catastrophes du mathématicien français René Thom. Pierre-André Stucki n'était pas d'accord avec la démarche générale de Thom : sa prétention de définir une morphogenèse générale était trop totalisante à ses yeux. Il a pourtant repris à Thom bien des images comme celle de la fronce, de la catastrophe, du siphon ou encore de la bifurcation. A noter encore que je ne puis, dans le temps qui m'est impartit, passer en revue toutes les analyses de catastrophes et de crises prises en compte par Pierre-André. Je me suis résolu à ne faire référence qu'à quatre de ses ouvrages. Je partirai de celui qui me paraît le plus explicite en la matière : La Clarté des Intentions. Je reviendrai à la première utilisation de la catastrophe de la fronce dans La Promesse et le Fouillis. J'irai voir du côté de l'ouvrage peut-être le plus difficile, mais aussi le plus essentiel de Pierre-André où il formalise différents types de réponses aux catastrophes : La Réciprocité et L'Alternance. Enfin je m'intéresserai à une application particulière de la théorie des catastrophes : Les Ruines de la Chrétienté.
Ce faisant je laisse de côté ce qui a trait directement aux catastrophes écologiques et aux références que faisait régulièrement Pierre-André au rapport Meadows (ou du Club de Rome) ou encore à la pensée de Hans Jonas. Je n'insisterai pas non plus trop sur les catastrophes liées à la doctrine des droits de l'homme. Les catastrophes prises ici en compte se situent soit au niveau de la compréhension de soi, soit à celui des idées.
Dans cet ouvrage, Pierre-André Stucki désirait analyser quelques intentions ou visées de la conscience, les articuler entre elles et repérer quelques effondrements, crises ou encore catastrophes caractéristiques. Il cherchait aussi à se donner les moyens de les éviter ou de les surmonter.
La première tâche qu'il se donne consiste donc à repérer des bifurcations. L'idée et le mot même de bifurcations sont inspirés de la fronce de Thom. Le mathématicien René Thom a développé une théorie générale, mathématique et moniste de toute morphogenèse dans un milieu en apparence stable, mais où existent des ruptures de stabilité (positives et négatives). Il repère 7 sortes de catastrophes dont la première, la fronce, est la plus simple. L'idée reprise par Pierre-André Stucki est celle d'un effondrement dans un parcours que l'on pouvait jusque-là considérer comme continu. Entre le point où l'on quitte la régularité et celui où reprend une autre régularité, existe une zone ambigüe que Thom - et Pierre-André Stucki à sa suite - qualifient de « bifurcation ».
Je ne retiendrai ici que le premier exemple considéré par Pierre-André dans cet ouvrage : la question de la destinée. Mentionnons également au passage les autres domaines analysés : les problématiques éthique, politique, religieuse et psychologique. Il définit ainsi la destinée (p.83) :« (elle) caractérise ce qu'il advient de l'homme(...) étant donné ce qu'il est et ce qu'il fait, d'une part, ce qui lui arrive et ce qui s'impose à lui, d'autre part. » En jeu il y a donc la liberté et les déterminations de nos vies. La destinée s'offre comme question fondamentale pour tout être humain : suis-je libre ou déterminé ? Malgré mes déterminations quelle est ma part de liberté ? Les déterminations et en particulier les maux qui me tombent dessus ont-ils une raison d'être ? ....
Pierre-André Stucki part de 5 manières « historiques » de répondre à cette question de la destinée :
1. la sagesse populaire : elle part des faits et avoue qu'il n'y a pas de réponse certaine possible à la question. Mon pouvoir n'est, en effet, jamais assuré ; il existe ici ou là, mais est toujours menacé ou empêché par de l'imprévisible, des déterminations multiples...
2. le déterminisme du Grand Rouleau (cf. Diderot) : nous sommes le jouet de forces naturelles, la destinée de l'univers est écrite à l'avance. Cette vision globale achoppe sur quelques paradoxes dont celui de la crapule (si tout est écrit, alors tout est permis).
3. le Grand Horloger (théisme) : il existe un certain ordre - partiel – dans la nature auquel la raison humaine peut s'adapter pour le plus grand bonheur des humains qui peuvent ainsi connaître l'ordre du monde. Cette manière de répondre à la question de la destinée achoppe à la question du mal (le tremblement de terre de Lisbonne).
4. les philosophies de l'histoire : qu'elles soient théistes ou athées, elles développent un jugement universel sur les tendances de l'histoire humaine et tentent en général de déterminer qui est élu et qui est réprouvé (par exemple le prolétariat et la bourgeoisie). Elles aussi échouent, car les faits particuliers leur résistent décidément. Il existe des prolétaires cyniques comme des bourgeois réellement humanistes.
5. la relecture personnelle : elle consiste en l'élaboration d'une certaine compréhension de soi, d'une certaine compréhension en particulier des événements de son parcours personnel en distinguant soigneusement les faits de leur interprétation ou de leurs mises en relations. Existe en particulier la compréhension chrétienne de soi qui tente d'articuler nos rapports aux événements mondains d'une part et à Dieu de l'autre (puisque la problématique de l'absolu était posée par le grand horloger) Remarquons que Pierre-André Stucki pose d'emblée la référence à la compréhension chrétienne de soi, mais il reconnaît qu'il pourrait y avoir d'autres compréhensions de soi que la chrétienne.
Quand on considère ces cinq réponses sous l'angle de la connaissance, trois problématiques se dégagent : 1. Respecte-t-on réellement les faits ? 2. Une vision globale est-elle pensable ? 3. A l'inverse, les compréhensions particulières de sa situation ne sont-elles pas trop personnelles, trop particulières ?
Ces trois problématiques impliquent deux bifurcations :
a. la bifurcation qui se manifeste entre une théorie générale à propos de la destinée (2) et le respect des faits (1). C'est soit l'une, soit l'autre. Un choix est nécessaire. Cette bifurcation pose cependant la question d'une possible compréhension plus générale des faits particuliers. Plus spécialement encore, peut-on reconnaître un sens à sa vie, voire à l'historicomondial ?
b. Une seconde bifurcation se fait jour entre la compréhension de soi face à... (3) et une vision ou une théorie globale (2) : ici aussi c'est soit l'une, soit l'autre.
c. Reste encore une question. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une bifurcation, mais d'une relation problématique à clarifier. C'est celle qui existe entre le respect des faits d'une part (1) et la compréhension de soi de l'autre (3). Les deux sont nécessaires, mais irréductibles l'une à l'autre ou à une troisième entité. Une compréhension de soi ne saurait avoir de prétention à tout expliquer. Des faits lui échappent. Il n'est pas non plus possible d'affirmer qu'aucune compréhension de soi intégrant la plupart des faits qui nous concernent personnellement n'est possible. Une relation dialectique doit donc être instituée entre les faits et la compréhension.
En terme de catastrophes ou d'effondrement, la démarche de Pierre-André Stucki a consisté à remonter d'états post-catastrophe ou de résultats d'effondrements (la centration sur les seuls faits ou sur la seule vision globale) à l'état antérieur à la catastrophe, à savoir à l'humble compréhension de soi en relation aux faits et – dans le cas de la compréhension de soi choisie par Pierre-André, la compréhension chrétienne de soi - à Dieu ; on peut aussi cheminer dans l'autre sens et voir que la meilleure compréhension dialectique de soi est constamment menacée d'effondrement. Elle est menacée tant par le besoin de tout expliquer que par certains faits qu'elle ne peut pas intégrer.
face à la réalité des faits et en particulier à l'existence du mal ou face à des paradoxes du type de celui de la Crapule : je puis faire n'importe quoi, si tout est écrit.
En conclusion : la réponse qu'il convient d'apporter aux effondrements intellectuels et existentiels n'est autre que le mouvement dialectique de la conscience. Dans la dialectique, les pôles effondrés que l'on met en relation sont réinterprétés ou restructurés différemment. La théorie générale devient humble compréhension ; le fouillis des faits incompréhensibles parce que tous contingents, relatifs devient, devant Dieu, devant l'Absolu, en partie compréhensible. En termes de théorie des catastrophes : pour rester sur la partie supérieure et stable de la feuille et ne pas succomber à la fronce, il convient d'articuler dialectiquement les abscisses et les ordonnées
A noter que parti de la question de la destinée, on est passé à un autre plan : la question de la connaissance qui est méta par rapport à la question première, mais qui offre les outils pour répondre correctement à cette question de la destinée.
Je me propose de revenir maintenant en arrière dans l'oeuvre de Pierre-André Stucki. Pour la première fois à ma connaissance dans La Promesse et le Fouillis, nous avons des allusions claires à la théorie des catastrophes. Cette théorie ne s'applique ici non d'abord à la conscience intentionnelle, mais à divers discours doctrinaux qui buttent toujours un jour ou l'autre sur de l'imprévu (p. 17). Pierre-André Stucki utilise d'abord l'idée de morphogenèse pour relire l'histoire de la pensée en un grand survol qui va de Luther à Kierkegaard. Il expose comment des formes du langage doctrinal émergent du marasme doctrinal dans lequel les humains se trouvent plongés de manière générale (I ère partie). Il utilise aussi dans une deuxième partie les catastrophes que l'on peut qualifier de négatives de René Thom dans le cadre d'une théorie du dialogue. Il reprend en particulier le système hydraulique de Thom avec des bassins qui se remplissent peu à peu et se font soudainement siphonner par un autre bassin (catastrophe négative) jusqu'à se perdre parfois dans les maraismarasme, à moins que la pensée suscitée par la promesse de vérité, de justice ou encore de sens, venue du dehors, émerge du marasme. On a alors ce que l'on peut appeler des catastrophes positives.
Très brièvement, nous avons donc deux grandes parties. I. L'inventaire des contenus du langage doctrinal de Luther à Kierkegaard : quelques modèles de morphogenèse. II. Approches d'une théorie du dialogue : quelques modèles d'effondrement. De fait il y a trois application de la théorie des catastrophes. La seconde partie se divise, en effet, en deux. Pierre-André Stucki y analyse les effondrements de notre rapport à la promesse d'une part, ceux qui guettent le langage de l'aveu de l'autre. Reprenons plus tranquillement et avec davantage de détails ces trois analyses.
Il est à noter que ce parcours sera repris dans le dernier ouvrage de PAS intitulé Leçons de philosophie et paru cette année 2020, peu avant son décès.
- Luther part de la double parole de Dieu : loi et évangile ou encore justice et liberté. La doctrine luthérienne est toutefois confrontée à deux difficultés : la première, c'est que la doctrine de Luther ne possède pas de fondement rationnel au sens où un siècle plus tard René Descartes exigera d'une pensée qu'elle soit fondée dans des évidences. Chez Descartes, il s'agit de l'idée qu'une pensée claire et distincte est possible, elle-même fondée en un dieu créateur qui est caution de la valeur de la raison. La seconde difficulté rencontrée par la doctrine luthérienne réside dans le manque de lien clair entre la parole de Dieu, d'une part, et le champ politique, de l'autre. Luther ne tire pas les conséquences démocratiques de l'idée de justice qu'il met en œuvre.
- Luther et Descartes offrent chacun une réaction au marasme : la théologie médiévale chez l'un, ce qu'enseigne l' « école » chez l'autre. Ces critiques de Luther et de Descartes ne sont cependant que juxtaposées. Elles restent sans lien. Descartes ne répond pas à la question de la justice et de la
liberté quand Luther ne peut rendre compte de la robustesse de sa pensée face aux remises en question rationnelles.
- Est-ce que Pascal, scientifique et croyant, permettrait de faire le lien ? Quand le marasme est, chez lui, relu rationnellement, on découvre qu'il est dû à la misère de l'homme dont seule la foi permet de s'extraire. Par ailleurs la foi est bien distinguée de la raison chez Pascal, ce qui semblerait permettre de faire le lien entre Luther et Descartes. Malheureusement Pascal est incapable de décrire
positivement la vie du croyant. Donc tant la justice que la liberté ne sont pas vraiment intégrées à sa doctrine.
A ce point de l'analyse et considéré de manière plus formelle, on a les résultats suivants : Luther offre une manière de sortir du marasme (catastrophe positive) ; sa doctrine s'effondre cependant face au rationalisme cartésien (catastrophe négative), lequel représente une autre tentative respectable de sortir du marasme (catastrophe positive). Le rationalisme cartésien s'effondre toutefois parce qu'il ne sait pas distinguer foi et raison comme le montre la réflexion pascalienne, laquelle s'effondre à son tour par incapacité de décrire la vie chrétienne à la manière de Luther. Chacune de ces doctrines vise cependant à trouver une catastrophe qu'on peut qualifier de« positive » pour s'extraire d'un marasme ou du marasme doctrinal.
- Dans la ligne du rationalisme cartésien apparaît alors la doctrine déterministe ou naturaliste de Spinoza. Elle représente une critique radicale de toute doctrine ayant recours à une quelconque transcendance, donc de nos trois doctrines précédentes. Cette critique se manifeste plus particulièrement par la critique rationnelle de ce qu'affirme les mythes bibliques. Il n'y a dès lors pas de liberté, pas de justice, pas de foi, pas de loi d'origine transcendante, pas de référence possible à un absolu métaphysique qui vaillent. La raison doit être complètement déconnectée de la théologie. Le but de la vie de chaque humain est de persister dans son être : rechercher son bonheur, donc ce qui lui est utile. La loi s'impose alors pour permettre à la société de réguler les recherches divergentes d'utilités individuelles (cf. Hobbes). On peut repérer trois domaines dans lesquels Spinoza cherche à provoquer des catastrophes : la métaphysique (à laquelle il oppose son déterminisme naturaliste), la doctrine politique et morale (où il développe son utilitarisme personnel et sociétal) et la lecture critique des textes bibliques (où il défend un rationalisme strict).
- La réponse de Leibniz à Spinoza porte sur la seule métaphysique. Il contre le déterminisme naturaliste en défendant la contingence de notre monde (un monde possible parmi d'autres choisi par Dieu) et l'idée de Providence conjointe à celle de raison suffisante.
- La réponse politique à Spinoza se trouve chez Locke . Il démonte l'argument spinoziste comme quoi la loi découle de la plus grande utilité pour la société. En effet, un système autoritariste, argumente-t-il serait aussi valable, et même plus valable, pour réguler les recherches divergentes d'utilités personnelles. Locke constate qu'existe une loi naturelle affirmant la liberté et l'indépendance d'individus en relations de réciprocité. Cette loi est transcendante. Elle est compatible avec l'exigence de la loi-justice comme conçue par Luther, sans perdre son aspect purement rationnel.
- Après l'effondrement des doctrines de Luther, Descartes et Pascal recherché implicitement par Spinoza, Leibnitz et Locke tentent de provoquer sur certains points précis l'effondrement de la doctrine de Spinoza avec une possible reprise des doctrines antérieures.
- Je passe encore sur quelques soubresauts doctrinaux directement liés à la descendance de Spinoza (Feuerbach, Marx) ou à une réaction irrationnelle à Spinoza (le romantisme), pour en arriver à Kierkegaard lequel permet, selon Pierre-André Stucki, de répondre à la question de la critique des mythes bibliques (par la possibilité d'une interprétation existentiale). Mais Kierkegaard va plus loin avec l'idée de paradoxe du Dieu tout autre. L'argument est le suivant : parce qu'Il est tout autre, Il est inconnu. Il peut donc se donner à connaître comme tout proche sans que la raison puisse contester cette incarnation. Pour pouvoir en juger, la raison devrait connaître cet inconnu... Kierkegaard remet ainsi la raison à sa juste place grâce à l'idée de paradoxe. Il ne tombe cependant pas pour autant dans l'irrationalisme romantique et permet de reprendre l'idée de Providence (Leibnitz), comme aussi celle de loi transcendante (Locke). Kierkegaard avec le paradoxe et la passion existentielle permet d'articuler la foi, la raison et la vie mondaine ou la responsabilité politique. Avec lui les catastrophes évoquées peuvent être évitées – sans que cela signifie qu'elles ne menacent plus la pensée doctrinale.
Dans cette seconde partie de La Promesse et le Fouillis, on assiste, comme déjà évoqué, à deux séries d'effondrements : 1. Les effondrements qui se produisent dans le cadre des alliances consubstantielles au fait que deux êtres communiquent. Dans cette première section de la seconde partie, ces effondrements sont analysés lorsque ces alliances sont considérées en fonction du message partagé. 2. Dans la seconde section, les effondrements sont ceux qui ont lieu quand la communication est considérée de point de vue de la réception du message originel dans le cadre d'une compréhension de soi.
1. On part d'une situation positive : contre le marasme qu'est le bavardage, une promesse est transmise. Elle concerne de manière générale le rapport entretenu avec soi, l'existence. Ayant ellemême reçu une promesse, l'instance parentale ou antérieure la transmet à ses enfants ou à l'instance postérieure. On a une égalité de situation entre ces deux instances. Parents et enfants ont reçu la promesse qui vient d'ailleurs, d'avant...
2. On assiste à une première cascade : image du bassin qui se vide dans un autre bassin. C'est l'image des siphons reprise à René Thom. La totalité du système de communication est alors modifiée par le changement d'un seul élément. De quelle modification s'agit-il ? L'instance parentale se fait émettrice de la promesse. Elle nie ainsi l'origine transcendante de cette promesse. Un rapport de hiérarchie prend la place du rapport d'égalité face à la promesse. L'enfant doit se soumettre à l'autorité des parents. Point alors dans l'instance enfantine la possibilité et l'envie de l'insoumission.
3. La deuxième cascade se produit quand les enfants revendiquent précisément leur autonomie. Elle se décline en deux revendications : le droit à la liberté, donc à l'indépendance à l'égard d'autrui, et le principe d'égalité des personnes. On a ici quelque chose qui ressemble aux droits fondamentaux de l'être humain : liberté et justice. Le système de la communication est ainsi subordonné non plus à l'alliance, mais au droit naturel. Deux instabilités se font jour après ce deuxième siphonnage.
1. Apparaît la hantise de la transgression de ce droit naturel. Cette hantise conduit au développement du système juridique. Il s'efforce de régler les justes relations entre les diverses libertés. Subsiste toutefois un grand vide à propos du sens de la vie personnelle qui a été complètement perdu en cours de route en même temps que la promesse.
2. L'autre instabilité réside dans la séparation de la vie privée et de la vie publique. Ainsi pense-t-on pouvoir préserver un espace où la « communication existentielle » peut dire le sens de la vie ; mais qui va encore dire le sens dans le cadre de la vie privée ? Le risque certain est que l'instance parentale se dérobe à sa responsabilité et se réfugie derrière le droit de chacun à penser ce qu'il veut. Alors s'annonce une troisième cascade :
4. Troisième cascade : La communication se résume à l'échange d'informations objectives. Cet échange est lui-même subordonnés à la norme de l'utilité : je te dis ce qui te sera utile pour accéder à la plus grande richesse, donc au bonheur. Quand je te parle, c'est pour que tu puisses assouvir ton désir. L'instabilité réside ici dans l'incertitude à l'égard de mon interlocuteur. Qu'est-ce qui me dit que le destinateur du discours me dit tout et ne garde pas quelque chose qui serve son intérêt personnel. S'installe l'ère du soupçon, de la méfiance.
On a ainsi trois cascades successives qui sont autant de catastrophes négatives faisant de plus en plus perdre à l'alliance communicationnelle toute sa substance et pourtant on garde toujours l'illusion de l'alliance entre interlocuteurs.
Pierre-André Stucki ajoute toutefois un § intitulé « La roue du moulin » . Cela lui permet de préciser qu'on ne peut vivre avec l'illusion que l'on pourrait en rester au premier stade idyllique de l'alliance. La chute, les cascades ont « toujours déjà eu lieu ». Arrivé à la troisième catastrophe, on peut se dire que l'on a atteint le fond. Le fond, c'est ce qui est appelé à devenir la norme, car on n'a plus d'autre illusion à éliminer. Le fond, consiste en l'assouvissement de mon désir. Toutefois mon désir est ainsi fait qu'il désire toujours plus, à l'infini (bonheur, richesse, gloire, puissance). La transcendance vite réfutée lorsqu'on veut faire référence à une promesse qui aurait une origine transcendante reparaît sous une autre forme. Par ailleurs, une fois que l'on a atteint le fond, un autre type d'insatisfaction se fait jour : le soupçon que l'on me manipule fait naître après la troisième cascade le besoin d'autonomie et fait remonter à la deuxième cascade et même idéalement à la situation d'avant la première où je pourrais être à égalité en matière d'autonomie avec le transmetteur de la promesse. Autrement dit : quand on atteint au fond du désespoir, soudain on aspire à la vraie vie faite d'autonomie et de soumission à une transcendance.
Cette dernière remarque nous met la puce à l'oreille. On peut, en effet, aussi analyser l'alliance communicationnelle non plus du point de vue de la transmission du message originaire, mais de sa réception dans le langage de l'aveu (dès la p. 106) au niveau de la compréhension que l'on a de soi (p.110).
1. Au départ on a une rencontre entre un JE et un TU (Buber). Une telle rencontre exige que je dévoile ce qui me fait vivre (aveu existentiel). En réponse l'autre doit passer, lui ou elle aussi, aux aveux. Ici deux possibilités s'ouvrent si A et B ne sont pas d'accord – ce qui arrive le plus souvent - :
1. est-ce que A est d'accord de modifier sa manière de se comprendre soi-même pour se rapprocher de celle de B ? ou 2. tient-il à sa compréhension de soi au point de préférer, si nécessaire, la rupture de sa relation avec B ? Cette seconde possibilité n'est envisageable que si la compréhension de soi de A s'ancre dans la réception d'une promesse transcendante et s'il répond donc toujours, en son fort intérieur, « devant Dieu ». Si A fait l'aveu de sa compréhension de soi, mais est prêt à en changer si B n'est pas d'accord avec lui, alors A n'échange plus vraiment avec B, mais quête la reconnaissance de B. Il n'attend pas en retour l'aveu de B, mais son jugement. « Ma tentation, dans la communication existentielle, c'est d'attendre ma justification de la part d'autrui, de chercher la chaleur de la communion plutôt que de demeurer intérieurement responsable » (p.129). En découle (p. 130) que dans la communication dialogale idéale, il ne s'agit pas de se dire soi-même, mais de dire son attachement à la promesse qui me fait vivre et renvoyer l'autre à cette promesse. On a alors ce que Kierkegaard appelait la communication indirecte.
2. On peut alors avoir affaire à une première cascade qui mène à la dialectique du maître et de l'esclave. En effet, que peut faire B en réponse à A qui lui demande un jugement sur sa compréhension de soi ? Pas grand chose, car il ne connaît pas vraiment l'intériorité de A. A se dit-il pourrait le tromper pour obtenir son approbation. B va peut-être quand même reconnaître la valeur de l'aveu de A parce que c'est dans l'intérêt de A ou de lui-même, B, de reconnaître A. Il ne s'agira en tout cas plus d'une relation vraie entre A et B. A se fait l'esclave de B en quémandant son approbation, mais B est l'esclave de A puisqu'il ne peut en vérité jouer le rôle de maître qu'il est requis de jouer. L'utilité commune veut que B réponde à la requête de A.
Il existe une différence notoire dans les relation 1. et 2. entre A et B : la recherche s'exprime en 1. en termes de rencontre ; en 2 en termes de pouvoir.
3. B possède cependant un moyen d'esquiver le problème : il peut passer à un autre plan et discuter au niveau doctrinal les valeurs défendues par A dans l'aveu de sa compréhension de soi. Mais alors, quand il n'y a de sens ni à s'ouvrir à autrui, ni à le juger, ne reste que le respect de l'autre. A l'aveu
répond l'abstention du jugement et l'énonciation d'un respect général du type « Chacun pense ce qu'il veut pourvu que ce qu'il pense soit respectueux de ce que les autres pensent ». On a ici une deuxième cascade. Le résultat en est que l'on plonge dans le relativisme et élimine toute communication existentielle.
4. En l'absence de communication existentielle, que puis-je attendre du dialogue ? Passer un bon moment à discuter de tout et de rien sans que rien ne m'engage ; je dialogue – ou plutôt je bavarde - pour rompre l'ennui. Il se peut aussi que je dialogue pour obtenir quelque chose de l'autre : par exemple qu'il ne me soit pas hostile ou que nous puissions négocier un contrat dans lequel nous sommes tous deux gagnants. J'attends du dialogue que mon plaisir, mon intérêt soient assouvis.
On a saisi, je pense maintenant le parallélisme entre les trois séries de trois cascades qui mènent toutes au marais-marasme ou à l'embouchure qu'est l'utilitarisme. C'est le cas dans les catastrophes qui caractérisent la transmission comme la réception du message. Ce l'est aussi en ce qui concerne les catastrophes de la première partie de l'ouvrage qui mènent à la position de Spinoza ! La roue du moulin ne cesse cependant de tourner et toute catastrophe négative peut être compensée par une catastrophe positive ! Après Spinoza, il y a bienheureusement eu Kierkegaard.
On retrouve la référence à Thom dans ce qui représente la synthèse théorique et formelle la plus aboutie, à mes yeux de Pierre-André Stucki : son ouvrage intitulé La réciprocité et l'Alternance. Sa quête ici me semble être la suivante : comment mettre deux pôles (individus, idées) en relation positives et fructueuses tout en tenant compte de possibles effondrements de cette relation. En d'autres termes, il cherche à formaliser logiquement la dialectique. La logique formelle ne peut le faire. Elle bute sur des paradoxes. Il a donc recours au calcul matriciel qui permet d'étager dans le temps les diverses relations entre les deux pôles considérés.
La situation de départ est la réciprocité (rendre le bien pour le bien, prendre en compte à part égale deux paramètres). Il s'agit de S1 pour « Système 1 ». Un système est constitué d'une matrice (M1) et d'une évolution (E1) quand on applique cette matrice à une situation particulière .
La réciprocité risque cependant constamment de sombrer dans le marasme représenté par « rendre le mal pour le bien » (S3). Ce marasme peut aussi prendre la forme de l'accentuation d'un des pôles, donc d'un déséquilibre, d'une asymétrie, en bref d'une aliénation.
|X||Y|
|X||0||1|
|Y||-1||0|
|X||Y|
|t1||1||0|
|t2||0||1|
|t3||-1||0|
|t4||0||-1|
|t5||1||0|
|t6||0||1|
|t7||-1||0|
|t8||0||-1|
|t9||1||0|
Le circuit de S3 est caractérisé par l'impossibilité pour chacun des partenaires d'avoir simultanément une valeur positive ou négative. Si j'en possède une, l'autre n'en possède aucune et vice-versa. S3 représente donc l'affrontement perpétuel entre les protagonistes.
Les efforts des humains consistent à trouver des parades à de tels effondrements. En d'autres termes, il s'agit de trouver le moyen de résister à cette forme du mal qui est toujours déjà là ou qui est toujours susceptible de nous tomber dessus.
Il existe trois solutions principales
S5 tente d'ajouter à S3 le fait qu'un des deux pôles subsiste par lui-même ou s'auto-affirme (A pose A).
Dans la mesure où la matrice M5 contient M3 (A implique B alors que B implique -A), il va aussi connaître un effondrement : dans l'évolution, chacun des pôles va passer alternativement de la valeur positive (1) à la valeur 0 et à une valeur négative (-1) puis à nouveau à une valeur positive. On assiste donc à une série de catastrophes négatives puis positives. Le circuit de S5 (diagonale de droite, cf. Les leçons de philosophie) va passer par le point 1.1, où les deux protagonistes ont simultanément, mais temporairement une valeur positive. Il y a un énorme progrès par rapport au marasme (S3). Comme on est dans un cycle - « La roue du moulin » de La Promesse et le Fouillis -, on peut toujours espérer retrouver ce point d'équilibre (1.1), retrouver la réciprocité. A noter ici qu'on n'a pas besoin de parcourir tout le cycle pour retrouver une relation de réciprocité. On peut aussi inverser le cours de la matrice pour revenir au point (1.1) grâce à la matrice inverse de S5 lorsqu'on est tombé entre t2 et t3 de 1.1 à 0.1. A noter qu'on pourrait faire des remarques parallèles à propos du système S6.
Une autre solution (M 9) consiste à ajouter un troisième protagoniste ou un troisième acteur que je désigne ici par la lettre C. Celui-ci ne dépend en rien des deux autres protagonistes. Il offre une stabilité aux relations entre ces deux autres acteurs. Cet acteur (C) pose la valeur positive d'un deuxième acteur (A) qui pose à son tour la valeur positive du troisième acteur (B) lequel rend malencontreusement le mal pour le bien à A. On peut aussi considérer que B est en concurrence avec A de sorte qu'il n'est pas pensable qu'ils aient durablement ensemble une valeur positive, malgré le désir de A d'établir une relation réciproque avec B.
On a alors S9 qui intègre toujours S3, parce qu'il reprend S5 et permet de ne plus avoir de passage par les valeurs négatives. L'évolution influencée par S3 présente cependant une catastrophe cachée. En t4, le deuxième acteur (A) obtient, en effet, une valeur 0. Or il faut bien voir que cette valeur 0 est constituée de l'addition de la valeur positive que lui offre l'acteur C et de la valeur négative qui lui vient de B. Dans la mesure où la valeur de ce deuxième acteur n'est plus 1, mais 1-1, il y a eu effondrement. Cet effondrement du deuxième acteur provoquera au pas de temps suivant la chute du troisième acteur lui aussi à la valeur 0.
Le troisième moyen de tenter d'empêcher les déséquilibres, donc de sombrer dans le marasme consiste dans ce qui paraît plus clairement que ce n'était le cas en S5 et S9 comme l'alternance entre les deux pôles en présence pour que la réciprocité soit possible (S12).
Ici aussi on a un troisième pôle (C). A entretient une relation S6 avec C et entretient également une relation S5 avec B. On ajoute des liens (la valeur 1) qui assurent la liaison entre le second et le troisième pôle (C implique B et B implique C). Quand on applique la matrice, on obtient une alternance de valeurs positives entre B et C. Jamais toutefois elles n'ont ensemble une valeur positive. Par contre on a une belle catastrophe au niveau de A qui entre t2 et t4 passe de 1 à -1. C'est tout particulièrement à ce propos que Pierre-André Stucki fait allusion à Thom (p.171).
De manière synthétique, la question se pose de savoir ce qui pourrait empêcher les effondrements. Ils représentent une réalité toujours menaçante, car il faut absolument respecter des faits. Qu'est-ce qui alors permet de résister à ces effondrements ou permet, après une catastrophe négative, d'attendre une catastrophe positive, voire, moyennant une matrice inverse le retour à la réciprocité (1.1) ou dans les matrice à trois entrée (1.1.1) ?
Avec S5 on résout partiellement le problème avec l'auto-affirmation de l'un des deux pôles (un pôle devient maître de l'autre ; on institue une relation de maître à esclave). Cette manière de faire permet le passage toujours provisoire par le point (1.1) où les deux pôles ont une valeur positive.
Avec S9 on injecte un troisième pôle qui ne peut être contaminé par la négativité existant dans le jeu entre les deux autres pôles. Ce nouvel acteur pose la valeur positive de l'un de ces deux pôles antagonistes et permet là aussi de donner simultanément à un moment donné une valeur positive aux deux pôles concurrents. Ici on pose un absolu ou un fondement en lieu et place de l'auto-
affirmation de l'un des pôles.
Avec S12, le sacrifice temporaire d'un des acteurs (moi dans Dieu = C, moi = A, autrui = B et les deux tables de la loi) permet de donner alternativement une valeur positive à chacun des deux autres pôles. On n'a plus de réciprocité entre les pôles concurrents, mais une positivité alternée dans le temps. L'alternance a en quelque sorte pris la place de la réciprocité. On pourrait aussi parler de réciprocité par alternance.
En résumé pour concilier deux pôles dont un nie la valeur de l'autre, soit on établit l'un dans le rôle de maître, l'autre dans celui d'esclave, soit on fait dépendre ces deux autres pôles d'un absolu, soit encore on sacrifie temporairement l'un des pôles en le laissant s'effondrer pour que les deux autres puissent alterner dans la positivité sans pour autant subir de grande catastrophe.
On peut aussi dire que chacun de ces modèles pose de fait l'alternance entre les deux pôles sur lesquels on centre son attention :
S5 fait s'effondrer alternativement chacun des deux pôles. Ces pôles sont toutefois à certains moments tous deux positifs.
S9 fait alterner les pôles A et B en ce qui concerne leur valeur positive
avec aussi un temps où ces deux pôles sont simultanément positifs. S9 possède l'avantage de ne pas comporter de valeur négative. Toutefois l'un des acteurs perd sa valeur positive à cause de l'autre qu'il entraîne ensuite dans sa chute relative avant d'être sauvé par le fondement absolu.
S12 permet à deux pôles d'être alternativement positifs, mais cela au prix du troisième pôle qui subit régulièrement une grave catastrophe.
Si j'ose donner ici mon avis, le système 9 (S9) offre à mes yeux le moins d'inconvénients de ces trois solutions possibles au problème de l'aliénation !
Pierre-André a mis en œuvre certains résultats du calcul matriciel sur un cas précis : l'effondrement de la chrétienté qui touche non seulement la sociologie ecclésiale, mais aussi l'exigence de rigueur intellectuelle et la doctrine des droits de l'homme ou la démocratie.
Il part du constat selon lequel une catastrophe majeure touche la chrétienté. La sociologie permet d'établir l'état des lieux. Pierre-André Stucki ne s'y refuse pas, mais tente d'approfondir l'analyse. Dans un chapitre intitulé « Le siphon classique : le principe de réalité », il part de la relation de réciprocité appelée à exister entre l'évangile et la loi laquelle loi prend alors la figure de la loi naturelle et donc des droits de l'homme. On devrait idéalement avoir une matrice M1 entre loi et évangile. Cette réciprocité se manifeste cependant sur fond non d'abord d'antagonisme, mais de capacité pour chacune de ces instances de se passer de l'autre. Ici Stucki recourt à toujours à la même image hydraulique : celle du bassin relié par un siphon à un deuxième ou à x bassins, cela de la source à l'embouchure de ce qui devient un cours d'eau. On voit en particulier l'évangile se faire siphonner par les œuvres de sainteté parmi lesquelles on compte l'engagement politique. L'inverse est peut-être moins manifeste, mais dans des milieux de purs, l'engagement responsable dans la société se fait siphonner par la volonté de vivre selon l'évangile seul, le monde étant impur. Pierre- André Stucki voit le même siphonnage se produire en ce qui concerne la doctrine des droits de l'homme. Les droits naturels d'origine transcendantale qui définissent la démocratie se font siphonner dans le bassin de la règle de majorité (50% des voix + 1) pour définir le vie en commun. Ces siphonnages sont typiquement des phénomènes d'aliénation. « Telle intention devient tout autre en passant dans les faits, tel courant de pensée, d'abord estimable, engendre des conséquences inacceptables, la Révolution de 1789 se prolonge bientôt dans le régime de la Terreur, la physique moderne aboutit à l'armement nucléaire, le bassin qui se remplit se fait, soudain, siphonner » (p.53). Même page il qualifie ce siphonnage de catastrophe ou d'avalanche.
Pour se « distancer » de l'aliénation, p.54, Pierre-André Stucki propose « le schéma de l'alternance : c'est à deux moments différents, dans des dispositions d'esprit différentes que l'on écoute la parole de l'Evangile, d'une part, et que l'on rencontre la réalité, d'autre part ». Ainsi on maintient les deux pôles dans leur intégrité à condition de reconnaître qu'on ne peut les viser ou les penser ensemble. Cela n'implique pas une séparation de l'écoute de l'Evangile et de la prise de responsabilités dans le monde. On peut très bien reconnaître que l'Evangile implique un engagement mondain ou que notre engagement mondain appelle un fondement dans quelque absolu. On ne peut cependant aller au monde qu'en ayant l'Evangile « derrière soi » et revenir à l'Evangile qu'en ayant le monde « derrière soi ».
La conséquence directe de l'alternance, c'est qu'il faut renoncer à christianiser ou à sanctifier le monde, voire à sanctifier son rapport au monde. Il faut renoncer à la chrétienté au nom de l'alternance. Le régime de chrétienté consisterait, en effet, au dépassement de l'alternance dans une synthèse de l'évangile et du monde, donc irrémédiablement du siphonnage de l'évangile par le monde.
Que se passe-t-il lorsque l'évangile s'est malencontreusement fait siphonner ? Conservant son image des flux, Pierre-André Stucki y ajoute une autre image : celle de l'emposieu. Dans un environnement calcaire, les eaux de surface se font soudainement aspirer par un trou. Elles circulent un certain temps loin de la surface pour reparaître ailleurs et poursuivre leur cheminement autrement. Le christianisme devenu chrétienté s'est effondré. Il est en passe de devenir souterrain pour le moins en certains endroits et pour un certain temps. L'Eglise organise encore des piqueniques autour de l'emposieu, mais l'eau-évangile lui échappe irrémédiablement. Ou bien : quand les facultés de théologie ont disparu ou ne font plus leur travail, il revient aux laïcs d'assurer la transmission de l'évangile. L'important, c'est que le flux ne soit pas interrompu, ne disparaisse pas définitivement sous terre, mais resurgisse ailleurs.
Derrière cette description nullement défaitiste de l'évolution catastrophique du christianisme se trouve le travail sur les matrices. En conclusion je vais m'efforcer de le faire ressurgir.
On part de la réciprocité – pour faire court - entre l'évangile et le monde. Il s'agit de la matrice M1. L'évangile déclare que le monde est bonne création de Dieu et qu'il convient de s'y engager. En sens inverse, le monde a besoin de l'évangile lequel est susceptible de lui offrir un fondement absolu pour répondre à ses grandes questions. On pourrait aussi avoir une matrice M2 pour marquer leur réciprocité négative, mais comme on part de l'évangile, on ne suppose pas que l'évangile condamne le monde comme mauvais, car ce ne serait plus l'évangile, mais une forme de dualisme.
On constate ensuite que le monde prend son autonomie, se passe allègrement de l'évangile, trouve contreproductif de s'embarrasser de références à l'évangile. Parallèlement l'effort de la chrétienté de christianiser le monde échoue. Le monde en a retiré ce qui pouvait l'être (droits de l'homme, œuvres caritatives). Merci, on n'a plus besoin de vous. Il envoie un signal négatif en retour à un évangile qui persiste à penser qu'il est indispensable de prendre ses responsabilités dans le monde pour y défendre la cause de Dieu et ainsi permettre au monde de s'épanouir. On en est à la matrice M3. Quand l'évangile est à 1, le monde est à 0 et quand le monde est à 1, l'évangile est à 0. On pourrait aussi dire que l'évangile est renvoyé à la sphère personnelle et intérieur.
Quand on est attaché à l'évangile, quel espoir peut-on nourrir de le voir posséder une influence non tant dans le monde que, plus personnellement, sur mon monde, sur ma relation au monde ? Le flux de l'évangile est donc passé dans l'emposieu. Il faut ici accepter que l'évangile soit à 0 ou -1 pour le monde pendant un certain temps au moins. Cela dépend de la matrice que l'on utilise. Ainsi dans
M5 où l'évangile se pose lui-même et pose le monde alors que le monde lui renvoie un signal négatif, il y a un moment où l'évangile possède une valeur 0 suivi d'un temps où il possède une valeur négative. Mais ce n'est là une réalité que pour un temps. Si l'on tient vraiment à l'évangile et que l'on n'est pas prêt à faire des concessions au monde (l'évangile qui se pose, qui s'affirme luimême), il n'y a pas de doutes : il va ressurgir ailleurs pour à nouveau poser la nécessité de transformer le rapport des humains au monde. La question qui se pose ici est de savoir pendant combien de temps le flux de l'évangile passe aux oubliettes. Il ne faudrait pas que ce passage se prolonge trop longtemps. Il convient qu'il y ait encore des gens qui, de manière cachée, en vivent et le transmettent, mais sans espérer que l'évangile ait des effets de surface immédiats. Ce qui permet d'espérer cette résurgence de l'évangile, c'est que, sans l'évangile le monde passe lui aussi à 0 et à -1 (t4 et t5) et en vienne à désespérer de sa situation.
L'autre possibilité que l'on a avec une matrice cyclique de ce type consisterait à chercher à se stabiliser autour d'une relation de réciprocité entre l'évangile et le monde. J'entends par là : lorsqu'on a atteint la position où il y a réciprocité (1.1) (à savoir t2) et que le monde réagit par la négative, ce qui donne le marasme (t3, puis t4), est-il possible de revenir en arrière à (1.1) (t2) ? D'un point de vue formel, c'est possible. Il convient d'activer la matrice inverse (M5-1 ). Très rapidement dit : il faut alors que le monde se pose lui-même, ce qu'il sait très bien faire. Il faut ensuite qu'il se mette à poser la valeur positive de l'évangile. Il ne le fait pas naturellement, mais le tenant de l'évangile peut lui montrer le désespoir dans lequel il se plonge aussi longtemps qu'il ne le fait pas et l'inciter ainsi à le faire malgré tout. Ce qui va montrer au monde son désespoir, c'est la valeur négative que l'évangile envoie alors au monde. Pour rester en (1.1), il convient donc de faire alterner les matrices M5 et M5 -1. On a alors une forme d'alternance.
Pierre-André Stucki ne semble pas avoir exploité ici les possibilités offerte par les matrices M9 et M12. Il donne des exemples d'application des ces deux matrices dans La Réciprocité et l'Alternance sans les développer. Il laisse à ceux que cet effort intéresse le soin de poursuivre la description et surtout la lutte contre toutes les manières de sombrer dans le marasme.
En résumé :
Pour se sortir du marasme, pour éviter d'y retourner suite à un effondrement, une crise ou une catastrophe, Pierre-André Stucki propose de mettre à chaque fois en œuvre l'alternance que l'on peut aussi qualifier de dialectique. Le problème face auquel nous sommes cependant consiste à savoir comment mettre en œuvre l'alternance lorsqu'il ne s'agit pas de crises de la compréhension de soi ou des idées. Comment répondre de manière dialectique lorsqu'on est confronté à la crise écologique ou sanitaire ? A la suite de ce séminaire de tenter de répondre à cette redoutable question !