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«Il est le père de tous les chanteurs-compositeurs anglais: c’est le roi de la musique pop du XVIIe siècle.»
Voici ce que dit de John Dowland un des rois de la musique pop et rock de notre temps, Sting.
Et ce ne sont pas que des paroles: avec sa voix de rocker, Sting a enregistré tout un CD de chansons de Dowland généralement réservées aux contre-ténors classiques.
Pour moi, ce disque est un coup de cœur, que j’aimerais partager.
Sting, avec le luth qu’on lui a offert pour s’accompagner quand il chante du Dowland…
John Dowland, la géniale déception
… et John Dowland, vers l’âge de 20 ans, avec son luth, dont il était un virtuose
John Dowland est né en 1563 (eh oui, comme ancêtre il se pose un peu là…) dans l’Angleterre anglicane. On ne sait pas grand-chose de sa prime jeunesse. Il semble qu’au cours d’un voyage en Italie vers 1580, il se soit converti au catholicisme, ce qui évidemment ne facilite pas la vie d’un musicien qui aspire à travailler à la Cour de la Reine Elisabeth d’Angleterre: la religion, à l’époque, c’était une affaire très politique, et l’église de Rome a cherché pendant des siècles à «reconquérir» l’Angleterre, passée à la Réforme au début du XVIe siècle. Mais Elisabeth est indulgente envers les musiciens catholiques qui la servent fidèlement, et ainsi, lorsqu’il rentre en Angleterre, Dowland peut aller étudier la musique à Oxford, dont il ramène, en 1588, le grade de Maître ès musiques. C’est un luthiste de grand talent, qu’on remarque et qu’on recherche. Il espère être engagé par la Reine, et il croit y être arrivé lorsqu’il est invité à jouer devant elle en 1592, à un moment où les poètes vantent, dans leurs vers, son exceptionnelle virtuosité au luth.
Dowland t’es cher, lui dont le jeu céleste
Avec son luth ravit les sens humains,
écrit Shakespeare.
Dowland ne sera pas engagé. Certains disent qu’on lui a préféré un rival, lui pense qu’on l’a écarté parce qu’il est catholique. Lorsqu’on examine froidement les comptes de la cour d’Angleterre, on s’aperçoit qu’en fait, pour des raisons d’économie, le poste qu’on avait pensé lui confier avait dû être supprimé.
John Dowland âgé de 35 ans environ; il était alors le luthiste du roi du Danemark
Triste pour lui, mais chance pour l’histoire de la musique (et même pour Dowland lui-même finalement). Du coup, le musicien s’exile, erre de cour en cour à travers l’Europe, et chante tour à tour sa tristesse et ses amours. Et devient un des musiciens les plus connus et les plus populaires de son temps. Sting a raison de le dire: il a été l’équivalent de grands musiciens rock du XXe siècle.
On trouve aujourd’hui encore des centaines de partitions, d’arrangements, de transpositions de sa chanson la plus célèbre, “Flow my tears” (coulez mes larmes) faites du vivant de Dowland. Si l’on compte qu’en quatre siècles au moins autant de partitions se sont perdues, on peut dire que “Flow my tears” a été le tube du siècle!
Fin de la partition de “Flow my tears” manuscrite par John Dowland, avec sa signature
Il n’était pas le seul: à Londres William Byrd ou Robert Morley étaient aussi talentueux que lui, aussi populaires, et ont laissé des airs aussi immortels que les siens. Mais à l’époque, hors de Londres personne ne savait qui ils étaient à part quelques privilégiés – rappelez-vous, il n’y avait pas d’enregistrements.
Et bien entendu l’errance de Dowland à travers l’Europe l’a mis en contact avec des musiciens que les autres n’ont jamais entendus, et lui a permis d’élargir son expérience, d’être «plus rock» que les autres. Bref, comme cela arrive souvent aux génies, il a transformé un échec en art.
Partition d’un autre tube de John Dowland: “Can she excuse my wrongs” (Me pardonnera-t-elle mes fautes)
Sting, la rencontre improbable
Ceux qui suivent les blogs musicaux le savent: lorsque le bruit s’est répandu que Sting enregistrait du Dowland, l’incrédulité a traversé le petit monde, ou plutôt le vaste monde, de ceux qui s’expriment en matière de musique sur internet. Cette incrédulité avait deux couleurs, si je puis dire. Les puristes disaient: de quoi il se mêle? Les fans disaient: on se réjouit de voir – et à propos, c’est qui, ce Dowland?
Sting chante Dowland: répétition avant enregistrement.
Une fois que le disque est sorti, ça n’a pas changé. Il y a ceux qui aiment (les béotiens musicaux comme moi), et ceux qui n’aiment pas (les puristes). Moi, je vais d’ailleurs plus loin qu’aimer – j’adore. Et je trouve que la manière dont les puristes disent avec mépris «circulez, il n’y a rien à entendre, ce n’est pas un chanteur classique», c’est un peu comme ceux qui m’enjoignaient, parce que je disais que je n’aime pas Nicolas Sarkozy, de circuler et de me taire, puisque je n’étais pas française.
Sting en 1984 (costumé pour un film)
Sting, je ne suis pas sûre qu’il faille le présenter, mais bon, disons que j’y vais d’une brève biographie. Il s’appelle en réalité Gordon Sumner, il a 55 ans, il est anglais, il a été marié deux fois et a six enfants, il a fait partie d’un des groupes célèbres des années ‘80, puis a enregistré une douzaine d’albums solo, dont aucun n’a vendu à moins d’un million d’exemplaires. Pour l’entendre, je vous laisse fouiller vos discothèques personnelles, ou internet où on trouve en cherchant bien, des morceaux – et si jamais il y a toujours le disquaire, qui reste, je l’avoue, mon lieu d’écoute préféré.
À part ça, Sting milite pour l’environnement, contre la pauvreté, et a participé à toutes les grandes actions contre la faim et pour sauver la planète de ces dernières années.
Et à 55 ans, surprise (pour nous), il quitte sa guitare électrique pour le luth, les rythmes rock 2000 pour ceux de 1600: il enregistre un disque de chansons de John Dowland – sans se soucier de ce que disent les autres, et conscient qu’il pourrait se faire démolir par la critique.
Le disque est sorti, non sous le label habituel de Sting, mais chez Deutsche Gramophon, un des plus célèbres labels classiques. Il est en 25e place des meilleures ventes
Sting et Dowland
On parle toujours de surprise, lorsqu’on s’est fait une idée de quelqu’un, et que soudain il fait quelque chose à quoi l’observateur superficiel ne s’attendait pas. Dans le parcours de Sting, “Songs from the Labyrinth” est en fait logique. Voici ce qu’il en dit lui-même: «Les chansons de John Dowland me hantent depuis plus de vingt ans. En 1982, je chantais au théâtre de Drury Lane… Après un de mes solos, l’acteur John Bird est venu me féliciter et m’a demandé si je connaissais John Dowland. J’ai dû admettre que ce nom me disait quelque chose, sans plus, n’était-ce pas un musicien élisabéthain; j’étais si intriguée que le lendemain j’ai écouté un disque… Je ne voyais pas bien comment ces chansons pouvaient faire partie du répertoire d’un chanteur de rock.» Dix ans plus tard, rebelote, la pianiste classique Katia Labèque lui suggère de chanter les chansons de Dowland. Elle estime qu’il a la voix pour ça.
À partir de là, Dowland ne l’a plus quitté. Il a appris quelques chansons, il s’est informé sur la vie de ce musicien si lointain et pourtant si moderne. Un peu plus tard, autre ami musicien lui a offert un luth – instrument facile pour un guitariste expérimenté comme l’est Sting.
Puis Sting a rencontré le luthiste Edin Karamazov, grand virtuose de l’instrument, très connu dans le monde des musiciens. Et l’enregistrement de chansons de Dowland s’est matérialisé.
Depuis qu’il est sorti en automne, il a fait couler beaucoup d’encre. Sting y chante, accompagné de Karamazov, et parfois d’un chœur, quelques-uns des tubes les plus célèbres de Dowland.
Ici, je vous propose d’écouter Sting lui-même: allez donc ici (www.sting.com), et à droite sur la première page cliquez sur la pochette du disque Songs from the Labyrinth, et vous pourrez écouter trois des chansons de Dowland chantées par Sting. Parmi lesquelles “Flow my tears”, le top hit de 1600. Vous pouvez également aller ici , ou ici .
Bien entendu, ce n’est pas ainsi que, depuis quatre siècles, les chantent les contre-ténors qui se sont attaqués à cette musique. Les puristes, dont les oreilles ont été offensées par ce rocker impertinent, vous renvoient par exemple à Alfred Deller, qui est réellement un contre-ténor merveilleux. Mais pourquoi deux styles ne pourraient-ils cohabiter?
Pourquoi j’aime ce disque de Sting
Sting le déclare, et il n’est pas le seul. De nombreux musiciens qui se sont spécialisés dans la Renaissance l’affirment tout autant: Byrd, Morley, mais surtout, pour les raisons que j’ai expliquées plus haut, Dowland, ce sont les Beatles, les Bowie, les Rolling Stones de leur temps. Un musicologue compare les premières mesures des morceaux de Miles Davis avec ceux de Dowland et voit que la méthode des deux musiciens est la même – juste pour dire.
Sting répète Dowland
Je me suis souvent demandé si autrefois tout le monde avait la voix cultivée classique qu’on considère habituellement comme seule habilitée à chanter ces John Lennon, ces Mick Jagger, ces Elton John d’autrefois. Je me suis beaucoup occupée de la Renaissance anglaise, et j’ai fini par me répondre: certainement pas – tout le monde chantait ces chansons-là.
Lorsque j’ai entendu Sting, j’ai été conquise immédiatement: la voix du rocker donnait à cette musique écrite non pour le happy few, mais pour tout le monde, une dimension que je lui avais soupçonnée sans être sûre d’avoir raison. Entendons-nous: ce n’est pas que je trouve que Sting chante mal. Au contraire. J’ai eu la sensation, en l’écoutant, que j’entendais chanter la rue, telle qu’elle était à l’époque de Dowland: en terre battue, au mieux recouverte de pavés irréguliers, sombre et joyeuse, bourrée de monde, de hennissements de chevaux, des cris des marchands qui offraient leur marchandise. Bref, je trouve que Sting chante parfaitement, j’ai eu la sensation que le pop du XVIe siècle (pop étant l’abréviation de populaire, je vous le rappelle) reprenait ses droits.
Sting – une expression quelque peu entêtée. Les puristes l’ont critiqué, ça lui est égal, il est allé au bout de son envie
Ceux qui regrettent que le phrasé de Sting manque de ci, que sa voix manque de ça, ce sont les spécialistes. Un aria d’opéra est écrit pour eux. Le populaire s’en empare ensuite parfois, mais c’est accessoire. Tandis qu’une chanson, c’est d’abord fait par être chanté par tous:
Longtemps, longtemps, longtemps
après que les poètes ont disparu,
leurs chansons courent encore
dans les rues…
Cette grande vérité est valable pour toutes les chansons. Et si j’aime ce disque de Sting, c’est parce que je considère qu’il nous rend John Dowland, et qu’il fait en sorte que, après quatre siècles passés parmi les virtuoses, ses chansons courent désormais à nouveau les rues, chantées d’une voix rugueuse par un artiste pop(ulaire).
Sting a donné plusieurs concerts, tous des triomphes, tous gratuits; il chante Dowland dans de petits lieux loin des stades où il chante le rock. Concert magique.