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- Journal de mon jardin zen, Ed. Desclée de Brouwer, 2009
Vous êtes maintenant moine zen. Comment en êtes-vous arrivée à prendre la décision de faire ainsi votre vie ?
Je crois que cela se fait sur le très long terme. Aussi satisfaisante que fut ma vie, il y a toujours eu une sorte de manque, quelque chose en creux. Il y avait une dimension, quelque chose qui manquait dans la vie de tous les jours. J'allais quelque fois dans des églises, une fois par an, quand j'avais, comme je disais, "une crise spirituelle". J'avais lu des livres sur le bouddhisme, parce que j'avais étudié l'histoire des religions. J'avais lu des livres sur le Zen que j'avais trouvé absolument terrifiants. Mais il restait ce noeud qui devenait de plus en plus important dans ma vie. Un manque - je ne peux pas le définir autrement. Quand j'ai eu une trentaine d'années, j'ai décidé de changer les choses, parce que trente ans c'est l'âge où on se dit que ce qu'on n'a pas encore fait, on n'arrivera pas à le faire si on ne le fait pas tout de suite. J'ai changé alors pas mal de choses dans ma vie, et il se trouve que j'ai déménagé pour m'installer près du dojo zen de Paris. Je me suis dit, "Eh! bien voilà, puisque je commence plein de choses nouvelles, je vais commencer les arts martiaux ... et je pourrais aller voir la méditation aussi". C'est une chose que je m'explique mal, parce que cela me faisait très peur et j'ai laissé passer plusieurs semaines. Et puis, un jour, j'y suis allée, et alors j'en suis ressortie très en colère en disant : "C'est vraiment nul, odieux, épouvantable". Mais je ne sais pas ce qui s'est passé pendant le weekend, parce que le lundi matin suivant, j'étais devant la porte pour le premier zazen, et j'y suis retournée ensuite tous les jours pendant un an. Je ne savais pas que c'était cela ce que je cherchais, mais il y eut une telle explosion intérieure que cela m'a obligée à changer ma vie. Je travaillais de façon indépendante et je n'avais pas vraiment d'horaires. Je me suis mise à me lever tôt, à me coucher tôt. Le zen a pris tout de suite une telle place, qu'il était évident que cela allait devenir la chose la plus importante. J'ai vécu un an de zazen quotidien, et quelquefois j'y allais deux fois dans la journée. Ma vie continuait, et se mettait en place autour de ce nouvel axe. Les changements se mettaient en place et en même temps je trouvais tout à fait satisfaisant d'être en ville, de continuer une vie ordinaire. Puis j'ai rencontré un autre groupe et je suis allée à ma première sesshin, c'est-à-dire à ma première retraite. Cela a été une expérience extrêmement pénible. Toute cette première année avait été très difficile mais en même temps, il y avait une espèce de certitude, une espèce de force. C'est cette chose qui avait manqué dans ma vie jusqu'alors. Un sentiment de stabilité, de sûreté de soi, d'être enraciné dans quelque chose. C'était réconfortant, parce que par ailleurs c'était très difficile. Je pleurais beaucoup pendant le zazen, j'avais des souffrances énormes, physiques et morales, mais il y avait en même temps cette conscience de souffrir pour une chose constructive. Pas de tourner en rond dans sa souffrance. Je suis donc allée à cette sesshin. Ce fut épouvantable ! Epouvantable physiquement, moralement, et ça s'est fixé sur la nourriture. Alors que je n'étais pas très gourmande, ni intéressée par la nourriture, là, cela devenait une telle frustration ! Il y avait tellement de choses qui sortaient qu'il fallait que je mange, je mange. Je trouvais cela pénible. On mangeait dans la salle de méditation, de façon traditionnelle. On mangeait dans des bols et on était servi par d'autres personnes, et moi je trouvais toujours qu'on ne m'en donnait pas assez. Je regardais les bols de la voisine d'à-côté. Elle en avait plein et moi je n'en avais presque pas ! "Il faut que je mange, je vais mourir .. " Et je me souviens m'être dit un jour: "Mais comment est-ce que c'est possible qu'il y ait des gens qui choisissent de vivre comme ça et de manger comme ça, Tout le temps dans leur vie, ils ne peuvent choisir ni ce qu'ils mangent, ni la quantité, ni rien. Comment est-ce que c'est possible de choisir cette vie ?" Et c'est pour ça que j'ai été d'autant plus étonnée lorsque quelques mois plus: tard, alors que j'avais repris ma vie habituelle, je me suis entendue dire un jour : "Quand je serai dans un monastère ... ". Je suis restée pétrifiée de surprise par ce que je m'entendais dire. C'est quelque chose qui était monté comme ça. C'était comme dire une chose dont consciemment je n'étais pas au courant. J'ai dit : "Mais ce n'est pas possible, je ne veux pas vivre dans un monastère". Je ne me sentais pas prête à tout abandonner, toute ma vie, tout ce que j'aimais. J'ai vraiment essayé de repousser cette idée, mais c'est devenu quelque chose contre quoi je ne pouvais pas aller, que je ne pouvais pas changer. Il n'y avait pas de choix, d'une certaine façon. On peut résister, on peut dire non, on peut essayer de courir en arrière, mais ce n'est pas possible, on ne peut jamais retourner en arrière. C'était comme d'être sur un tapis roulant. Il allait vers l'avant et l'avant c'était de devenir moine, mais c'était complètement terrifiant... Et en même temps, c'était ainsi, c'était impensable autrement. Je voyais bien qu'il fallait tout lâcher. Il allait falloir partir, changer de ville, quitter les gens que j'aimais, tout. Et puis, ça s'est mis en place, et aux grandes vacances suivantes je suis partie pour une sesshin de trois mois, en liquidant tout ce que j'avais en France. Je suis partie en Italie, dans un monastère qui venait de s'ouvrir. Et après la sesshin je suis restée au monastère.
Extrait de : De mon âme à ton âme, rencontre avec Joshin Bachoux Sensei, moine zen (article extrait de la revue Terre du Ciel, propos recueillis par Alain Chevillat)
Source (et suite) du texte : L'Arbre de l'Eveil
Sagesse bouddhiste, Manger avec les bols (2010)
Sagesse bouddhiste, Confronter à la maladie, avancer avec joie sur le chemin du Bouddha (2011)