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18/03/2010
Shoah et falsification
Histoire. La chaîne Arte a diffusé le 17 mars en fin de soirée Le rapport Karski, un entretien de Claude Lanzmann avec le résistant polonais Jan Karski. Cet entretien eut lieu en 1978, il y a plus de trente ans. Lanzmann ne l'a pas retenu dans son film Shoah, mémorial consacré aux victimes juives des camps d'extermination nazis. Il s'en explique aujourd'hui dans un texte liminaire. Il invoque la longueur du film, ainsi que «des raisons proprement artistiques de tension dramatique».
Shoah (1985) accorde une place importante à Jan Karski, restituant ses propos bouleversants sur le ghetto de Varsovie tenus lors d'une première journée d'entretien. Les déclarations du Rapport Karski sont tirées d'une deuxième journée. Elles portent sur des entrevues que le jeune résistant, en qualité de délégué du gouvernement polonais en exil, eut aux Etats-Unis avec le président Roosevelt et avec diverses personnalités américaines, dont le juge à la Cour suprême Felix Frankfurter. L'enjeu en est la connaissance que l'on pouvait y avoir en 1943 des persécutions des juifs et des camps d'extermination.
La diffusion de cette partie inédite de l'entretien a été annoncée avec fracas par Claude Lanzmann, en janvier dernier. Par des déclarations en ouverture des deux soirées de rediffusion intégrale de Shoah sur Arte, par un article dans l'hebdomadaire Marianne, par un autre dans Le Monde, une semaine plus tard. Lanzmann est tombé sur l'écrivain Yannick Haenel, dont le roman Jan Karski venait de recevoir quelques mois plus tôt le Prix Interallié.
Lanzmann s'en était pris déjà aux Bienveillantes de Jonathan Littell, Prix Goncourt 2006, coupable à ses yeux de mélanger la fiction à des faits et des personnages historiques. Il a donc récidivé avec le Jan Karski d'Haenel, écrivant notamment: «J'ai honte d'être resté si longtemps silencieux (...) Ce livre est une falsification de l'Histoire et de ses protagonistes».
La manière est dérangeante. Téléspectateur de Shoah fin janvier - période marquant le 65e anniversaire de la libération d'Auschwitz -, j'ai éprouvé d'entrée le sentiment d'être pris en otage dans une polémique jetant une ombre malvenue sur ces moments de mémoire. Comme si Lanzmann s'en prétendait l'unique dépositaire, quand bien même il en est l'irremplaçable artisan. L'attaque du documentariste ne tient nul compte de l'explication donnée par Haenel de sa démarche littéraire: d'abord une restitution des propos tenus par Karski dans Shoah (aussitôt dénoncée par Lanzmann comme un «parasitage» et même un «plagiat»), puis le témoignage publié par Karski lui-même en 1944 sous le titre Story of a Secret State, enfin le fruit de sa propre invention.
Le troisième temps inclut l'entretien, imaginé dans sa substance, de Karski avec Roosevelt. Le roman exonère les Polonais de toute accusation d'antisémitisme, charge les Américains de non-assistance à peuple en danger, offre une image peu flatteuse du président américain, prête à Karski des sentiments d'indignation à l'issue de l'entrevue.
Cette présentation entre en opposition frontale avec le récit de l'entretien par Karski devant Lanzmann, tel qu'on a pu l'entendre l'autre soir. L'ancien résistant raconte que Roosevelt s'est intéressé certes en premier lieu à la Pologne et à son avenir, qu'il s'est préoccupé de la place des communistes dans la Résistance, des perspectives de fin du conflit. Il n'a, reconnaît-il encore, posé «aucune question» au sujet des Juifs. Karski n'a lui-même évoqué leur sort que brièvement, en fin d'entretien. Après la rencontre cependant, le soir même croit se souvenir Karski, Roosevelt a fait parvenir à l'ambassade de Pologne un message l'engageant à présenter son rapport à plusieurs personnalités. Cette démarche est comprise alors par l'émissaire polonais comme une signe de l'intérêt porté par le président des Etats-Unis à la question juive.
Dans cette polémique, l'historienne Annette Wieviorka s'est rangée du côté de Lanzmann. Elle voit dans la démarche d'Haenel une «régression historiographique». Le débat reste ouvert néanmoins de la relation de l'Histoire (avec un grand «H») et la fiction (avec un petit «f»). Les questions se bousculent. Serait-il permis de construire un roman sur Cléopâtre ou sur Louis XI et non, sans engager une guerre de tranchées avec les historiens, sur Eva Braun ou sur Goebbels ? Recommandé de vénérer Guerre et Paix, mais de lire avec prudence Vie et destin de Vassili Grossman? La période du nazisme et des camps d'extermination se situerait-elle en «zone protégée» de toute incursion littéraire?
Enfin, pour en rester aux faits et à leur récit, quelle est la solidité du lien entre l'expérience vécue par Jan Karski en 1943 et le rapport si précis, si détaillé, par moments si théâtral qu'il en fait à Lanzmann en 1978? Sans mettre en doute la bonne foi du témoin, est-ce que la marche du temps serait sans prise aucune sur le souvenir?
Je n'ai pas de réponses. A condition d'assurer à sa démarche toute la transparence requise, ce sont pourtant des questions que la fiction peut poser sans profaner l'Histoire.