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Titre: Par le trou de la serrure. Une histoire de la pudeur publique XIX-XXe siècle
Auteur: Marcela Iacub
Éditeur: Fayard 2008
Pages: 352
Marcela Iacub n'est pas une historienne ni une sociologue mais une juriste française ce qui se sent très facilement lors de la lecture de son livre. Cependant, ce n'est pas parce que l'on n'a pas étudié les sciences sociales que l'on ne peut pas parler de problèmes sociaux ou de thèmes sociaux. Mais la manière d'écrire de l'auteure est différente que si elle avait été formée dans ces disciplines. En effet, Marcela Iacub tente de découvrir la vision pénale de la pudeur qui se cache derrière les lois. Pour cela elle utilise de nombreux exemples juridiques qu'elle met en parallèle avec son analyse des différents articles (et particulièrement l'article 330 de l'ancien code pénal français). Elle essaie, donc, de comprendre la vision de la sexualité qui se cache derrière la loi. Les exemples lui permettent aussi de voir comment cette loi était, concrètement, mise en application.
Cette manière de procéder conduit l'auteur a identifier une époque ou la sexualité était durement réprimée sur la voie publique mais acceptée, ignorée faudrait-il dire, dans les lieux privés. C'est ce qu'elle nomme le mur de la pudeur qui existe de l’ère impérial de Napoléon I au milieu du XIXe siècle. Ce mur implique une certaine vision de la sexualité, celle-ci est censée souiller ceux qui la voient et, de plus, elle est censée ne se dérouler que dans le cadre du mariage hétérosexuel. Mais les juges tentent, dès que cet article existe, de "briser" ce mur de la pudeur en tentant d'entrer dans les lieux privés pour les moraliser. Ce qui conduit la jurisprudence à inventer différents stratagèmes consistant à créer des lieux publics là ou il y a des murs et des portes fermées. On se retrouve avec des exemples qui nous semblent grotesques dans lesquels un tribunal condamne un couple, par exemple, parce que le trou de la serrure de la chambre n'était pas bouché!
Mais il ne faudrait pas croire que les membres de la société n'aient pas réagit. Premièrement, les personnes qui essaient de créer des spectacles qui seraient censurés ou les mèneraient devant le tribunal tentent de recréer un lieu privé sur la voie publique en invitant personnellement des individus à des spectacles dits privés. Une seconde tentative est de montrer que le nu peut être chaste. Premièrement, ce nu chaste peut être, tout simplement, le nu artistique qui est "voilé" par un regard qui n'est pas sexuel. Il faut donc recréer ce voile artistique par différents artifices. Ce nu peut aussi perdre de son caractère sexuel par un comportement particulièrement moral et retenu qui est celui adopté par les mouvements naturistes du début du XXe siècle. Ces différentes positions sont les bases d'une transformation de la vision de la sexualité qui a conduit à la vision qu'on en a aujourd'hui. Une vision qui, selon l'auteure, semble être libérée mais qui cache un contrôle très fort sur les actes acceptés ou non.
Marcela Iacub observe surtout une forme de frénésie pénale pour protéger la sexualité des adolescents qui conduit à pouvoir rendre coupable de pédophilie ces même adolescents (particulièrement dans certains états américains). De plus, elle tente de montrer que les perversions sexuelles sont maintenant pensées comme des maladies dangereuses qui pourraient mener, sans que la preuve ait été faites, à des actes de plus en plus graves. Ce qui a conduit la construction d'une loi pour contrôler les mouvements de ces personnes que l'on dit dangereuses. C'est, bien entendu, une position qui peut mener à la controverse mais qu'il est salutaire de communiquer.
J'ai, personnellement, beaucoup aimé lire ce livre. Bien que l'auteure se base sur une analyse très juridique elle le fait d'une manière presque vivante. Il faut dire que ses exemples sont particulièrement savoureux et permettent de mieux comprendre la manière dont elle analyse des articles de droit qui peuvent être difficilement passionnant. Cependant, il ne faut pas oublier qu'a coté du droit il existe une société. Celle-ci peut fonctionner différemment que les règles instituées qui trahissent la pensée d'une élite juridique et pas forcément de la population qui est censée obéir. Il serait sûrement intéressant de voir a quelle point cette vision pénale de la sexualité s'est traduit ou a existé dans la population large. Il faut tout de même noter que Marcela Iacub nous permet tout de même d'observer cette dynamique entre le droit et la population puisqu’elle explique la réforme de 1992 par un changement d'attitude de la population française. La dernière partie du livre est probablement celle qui peut conduire le plus facilement à une controverse publique. Je n'ai, personnellement, pas les compétences pour la mettre en question mais je pense qu'il est utile pour la société de se poser les questions que Marcela Iacub soulève.
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