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Un Suisse à l’origine de la première exploitation viticole commerciale aux États-Unis
En 1796, Jean-Jacques Dufour quitta la région du lac Léman avec l’ambition de devenir un viticulteur prospère dans la lointaine Amérique. Le Suisse fonda la colonie de Vevay, dans l’Indiana, où la production de vin fut un véritable succès.
Petra Koci
Petra Koci est journaliste indépendante et auteure. Dans son livre Weltatlas der Schweizer Orte, elle présente des colonies fondées par des Suisses sur cinq continents.
Aujourd’hui, plus aucun pied de vigne ne pousse à Vevay (prononcé: Wiiiwiii), dans le comté du Switzerland de l’Indiana, aux États-Unis. Pourtant, la localité accueille chaque dernier week-end d’août le Swiss Wine Festival, auquel un seul et unique viticulteur participe: Tom Demaree de la Ridge Winery produit des vins locaux, à base de raisins, de jus de raisin et de fruits achetés dans d’autres régions.
La terrasse de son ancienne Tastingroom donne sur la rivière Ohio, aux reflets bruns-verts, qui coule tranquillement le long du village. Sa rive sud fait partie de l’État du Kentucky. C’est là que le Suisse Jean-Jacques Dufour, fils d’un vigneron du Châtelard près de Vevey, fonda son premier vignoble il y a plus de 220 ans.Lorsqu’il était jeune, le Suisse romand avait lu dans un journal un article sur la guerre de sept ans entre les Anglais et les Français en Amérique. Selon le rapport, les soldats français se plaignaient du manque de vin sur le Nouveau Continent. En regardant la carte du monde, le jeune Jean-Jacques remarqua que certaines régions de l’Amérique se trouvaient à la même latitude que quelques-uns des meilleurs pays producteurs de vin comme la France, l’Espagne et l’Italie. C’est alors qu’il prit la décision de devenir un viticulteur prospère dans la lointaine Amérique.
En 1796, Jean-Jacques Dufour quitta le lac Léman pour New York afin de réaliser son rêve de réussir dans la viticulture. Avec sa main gauche estropiée, l’homme de 33 ans ne correspondait certes pas à l’image typique d’un viticulteur vigoureux, mais il disposait de 15 ans d’expérience dans le vignoble de son père.Arrivé à New York, il se rendit tout d’abord à Philadelphie et à Pittsburgh où il visita des vignobles déjà cultivés, mais ayant tous périclité. «Jusqu’à présent, je n’ai vu ici, dans l’Est, que des tentatives de viticulture décourageantes», nota-t-il. «Maintenant, je suis impatient de savoir s’il y a davantage de potentiel plus à l’ouest.» En calèche, à cheval ou en bateau, il voyagea vers l’intérieur des terres, jusqu’au nouvel État du Kentucky. Les habitants de Lexington, à l’époque une petite ville en plein essor située à la frontière occidentale des États colonisés, accueillirent avec enthousiasme l’idée du Suisse de cultiver des vignes.
Pour financer son vignoble, il s’inspira du modèle commercial de l’un des vignerons malchanceux de Philadelphie basé sur la souscription d’actions. C’est ainsi que le 17 janvier 1798, Jean-Jacques Dufour – qui se faisait désormais appeler John James – annonça dans la Kentucky Gazette la vente de 200 actions d’une valeur de 50 dollars chacune. Quelques semaines plus tard, la Kentucky Vineyard Society fut créée. Avant même que toutes les actions ne soient souscrites, le pionnier enthousiaste se mit à pied d’œuvre: il acheta des terres au bord de la rivière Kentucky, à environ 40 kilomètres de Lexington, planta des boutures de vigne et baptisa le domaine viticole dans un élan d’optimisme «First Vineyard». Il acheta en Pennsylvanie de nouveau une grande quantité de boutures de 35 cépages différents, ainsi que des plants d’arbres fruitiers. Ses frères et sœurs, ainsi que d’autres expatriés suisses qui le suivirent en Amérique en 1801, apportèrent d’autres variétés.
Dégustation pour le Président
À peine le premier millésime produit, le frère cadet, John Francis Dufour, fut envoyé en 1805 pour livrer un échantillon de vin au président américain Thomas Jefferson. À cheval et accompagné d’un second cheval de bât chargé de deux tonneaux de cinq gallons – environ 19 litres chacun – de vin, le jeune homme de 20 ans traversa la prairie jusqu’à Washington. Jefferson, fin connaisseur, aurait dégusté le vin à la Maison Blanche et aurait décelé un potentiel certain: «Ce jeune vin est prometteur, mais il doit vieillir plus longtemps.»
Malgré des débuts réussis, le succès ne fut pas au rendez-vous pour le First Vineyard. Les vignes succombèrent aux pucerons, au mildiou et à d’autres épidémies. Seuls deux cépages – John James pensait à l’époque qu’il s’agissait de raisins de Madère et du Cap – survécurent. De plus, les actionnaires du First Vineyard étaient plutôt mauvais payeurs. Néanmoins, le domaine viticole du Kentucky est considéré comme la première exploitation viticole commerciale des États-Unis, et ce même si l’expérience connut de nombreux problèmes et se solda par un échec.John James avait déjà compris auparavant que l’installation de la nouvelle colonie de viticulteurs suisses nécessitait davantage de terres. Ayant eu vent de la mise en vente par le gouvernement de terres sur la rive nord de la rivière Ohio, dans l’actuel État de l’Indiana, il écrivit au président Thomas Jefferson en 1802. Il joignit à l’intention du Congrès une demande manuscrite de crédit pour la nouvelle colonie de viticulteurs suisses. Il y prédisait aux membres du Congrès un avenir dans lequel l’Ohio rivaliserait avec le Rhin et le Rhône en matière de viticulture. Mais comme sa demande arriva trop tard pour la session gouvernementale en cours, John James acheta de ses propres deniers 795 hectares de terres sur les rives nord de la rivière Ohio. Ce n’est qu’après une deuxième pétition que les colons suisses se virent attribuer 2000 hectares supplémentaires à crédit par l’État, remboursables sans intérêt en dix ans. Ils baptisèrent leurs terres «New Switzerland», puis donnèrent à la colonie le nom de «Vevay».En 1802, la nature y était à l’état sauvage, composée d’un maquis de hêtres, d’épicéas, de chênes, de tilleuls, de marronniers et de noyers. Dans le dense sous-bois, on rencontrait des cerfs et des loups, voire des ours. Le terrain qui descendait en pente douce vers la rivière dut tout d’abord être débroussaillé et rendu cultivable. En raison des dettes contractées pour l’achat de terres, John James Dufour rentra au pays en 1806 pour gagner de l’argent et ne put revenir que dix ans plus tard. Entre-temps, il confia l’entretien des vignes à ses frères et à d’autres colons suisses.
La production de vin débuta à Vevay, dans le «Second Vineyard», à partir de 1806 ou 1807, principalement à partir des cépages de Madère et du «Cap» qui avaient survécu dans le Kentucky. John Francis Dufour écrivit à l’époque: «Les raisins bleus viennent à l’origine du Cap en Afrique du Sud. Le vin blanc est issu de raisins de Madère. Une fois que les vins auront atteint un certain âge et seront stockés, leur qualité s’améliorera et, plus tard, l’Amérique pourra même se passer un jour de vin importé.» En effet, la production de vin à Vevay ne cessa d’augmenter: en 1808, le vignoble produisit 800 gallons de vin, en 1809, 1200 gallons et deux ans plus tard, le double. En 1818, les familles de vignerons vinifièrent 7000 gallons de vin, avec des pics atteignant 12 000 gallons. C’est ainsi que débuta la première production réussie de vin en Amérique, à Vevay, dans l’Indiana.Il est intéressant de noter que c’est une erreur qui fut à l’origine du succès des vignerons suisses: ils pensaient avoir planté des cépages importés d’outre-mer, notamment le «Cape Grape» (raisin du Cap). C’est sous ce nom que les plants leur avaient été vendus. Il s’avéra par la suite qu’il s’agissait de la première variété hybride américaine Alexander – un croisement fortuit entre une variété importée (Vitis vinifera) et une variété indigène (Vitis labrusca), plus résistante.
L’industrie viticole de Vevay ne put cependant pas être préservée du déclin: lorsque la bulle spéculative sur la propriété foncière éclata aux États-Unis en 1820, une grave crise financière fit chuter les marchés. La viticulture ne fut plus rentable, le prix du whisky chuta.De la culture viticole autrefois florissante de Vevay, il ne reste aujourd’hui qu’un tonneau de vin cassé. Vieux de 200 ans et à moitié défoncé, celui-ci se trouve dans la maison restaurée de Jean-Daniel Morerod, un colon et vigneron de la première heure. Les propriétaires de la maison le conservent, en souvenir de la première cave à vin à succès.
Il reste également le livre «The American Vine-Dresser’s Guide. Cultivation of the Vine and the Process of Wine Making in the United States», que John James avait publié un an avant sa mort. Et, quelque part dans les fourrés en amont de la rivière Ohio, sur la parcelle de terrain acquise en 1802, serait cachée une pierre tombale. Celle de John James Dufour, mort le 9 février 1827.
«Hau den Stein», soit «Jetez-leur la pierre», disait-on à partir de 1853 entre les cantons de Bâle-Campagne et de Soleure. Cinq ans plus tard, le tunnel du Hauenstein devenait le tout premier tunnel ferroviaire percé en Suisse.
Pendant des siècles, les faussaires ont laborieusement imité les pièces. Aujourd’hui, c’est généralement une imprimante couleur qui fait le gros du travail. Le faux-monnayage auquel est confronté l’Office fédéral de la police fedpol a perdu de son glamour.