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Pour son premier récit qui présente tous les aspects d’un roman d’apprentissage, Demian Lienhard prend le risque de combiner psychodrame et étude sociologique, ce qui s’annonce prometteur. Mais la longueur démesurée du texte dessert sa réussite.
Demian Lienhard est né en 1987 à Baden (CH) et obtenu un doctorat en archéologie classique à Cologne. Il est chercheur à l’Université Goethe de Francfort. Lienhard a obtenu plusieurs bourses et prix pour ses précédents textes non-publiés. Il a participé deux fois à la finale de l’Open Mike à Berlin. Ich bin die, vor der mich meine Mutter gewarnt hat est son premier roman.
Le premier ouvrage de Demian Lienhard Je suis celle contre laquelle ma mère m’a mise en garde (Ich bin die, vor der mich meine Mutter gewarnt hat) se déroule dans les années 1980, pendant la période tumultueuse des émeutes de la jeunesse zurichoise, entre le monde triste des petites villes et agglomérations suisses et un centre autogéré par des jeunes. Mais tout cela n’a pas beaucoup d’importance. Cette période historique n’est, en réalité, qu’une coulisse. On écoute la radio de Schawinski, on lance des pavés et, le cas échéant, on évoque Space Invaders. Le récit se passe surtout dans la tête de la narratrice Alba peu fiable mais pour le moins bavarde. Lienhard complète occasionnellement le contexte historique comme dans ce dialogue autour d’une table entre l’ami d’Alba, René, surnommé Jack, et sa mère : « Évidemment que tu jettes des pavés. T’as jeté des pavés l’année dernière devant l’opéra et puis tu as jeté des pavés en septembre devant le Centre autogéré puis sur la Helvetiaplatz. »[1]
Cette façon de fournir quelques dates clés pour véhiculer un savoir historique avait déjà été moquée dans le biopic parodique Walk Hard. Les personnages y disent des choses telles que : « The Sixties are an important and exciting time ! » Cependant, Lienhard tente d’atténuer cette forme de schématisme avec des blocs d’explications détaillées. Mais ni les longues descriptions d’un trajet en tram ni celles d’une journée à l’école ne parviennent à donner du relief à l’abondance de détails, car ce qui manque, en réalité, c’est un œil aiguisé pour ce qui est singulièrement prégnant.
La narration devient plus concrète au moment où Alba commence à prendre de l’héroïne et disparaît dans le parc de Platzspitz. L’auteur montre alors enfin qu’il est sensible à ce temps et à ces espaces, et qu’il s’intéresse à ce que voit sa protagoniste lorsque celle-ci ouvre les yeux. Alba semble donc, paradoxalement, ne devenir lucide que lorsqu’elle est sous l’emprise des drogues. Dans ce passage, Lienhard prouve qu’il sait écrire car il maîtrise manifestement différents registres allant du tragicomique à l’horreur brute. Au cours de ces 400 pages, on devine les contours d’un récit envoûtant, brillant même, qui aurait pu voir le jour si quelqu’un avait eu le courage, l’exigence ou la modestie de diviser le nombre de pages du roman par quatre.
Le problème structurel de cet ouvrage est que le grand écart entre le drame psychologique d’une narratrice absolument introvertie et l’étude d’un milieu social ne fonctionne pas comme prévu. Ce qui aurait pu créer une grande tension est souvent chancelant. C’est bien dommage, car l’auteur a ciselé son personnage jusque dans les moindres détails. Elle a même sa propre tonalité : « Sinon, avec Jack, on traîne à la plage ou dans nos chambres, on mange des crevettes à tout moment de la journée et, de temps en temps, on part dans l’arrière-pays regarder de vieilles ruines, des tas de pierres et puis, aussi, une nécropole étrusque. »[2]
Cet inachevé oral est précisément observé : un devenir encore flou qui se manifeste dans le flux des phrases et la syntaxe. Mais cela n’est pas vraiment nouveau. On le retrouve déjà chez Irmgard Keun en 1932 : « Depuis ce matin, tout le monde est au courant pour Léo et moi – et personne ne me pince plus. On se contente de me tourner autour, plus ou moins près, et de prendre des airs entendus quand on me parle. Le moine comme les autres. »[3] Cette désinvolture ludique, effrontée, sans gêne, cette volonté de manier la syntaxe de toutes les manières possibles, que personne ne pouvait sanctionner, cherchait alors des échappatoires dans un monde répressif. Le roman de Lienhard témoigne rarement d’un tel regard sociologique. Après le suicide de trois jeunes de sa classe qui se jettent du haut d’un pont en à peine neuf mois, Alba se dit : « On pourrait penser que ça fait pas mal de morts tout de même, mais non, je ne le pense pas, dans la vallée d’où je viens, c’est normal. »[4]
On aurait bien voulu en savoir un peu plus sauf que ce taux de suicide n’est qu’un effet sensationnaliste servant de prétexte pour souligner les délires de la protagoniste. Dommage que cette vallée soit incolore. Les tendances suicidaires qui, là-bas, semblent prédominer n’ont aucune profondeur. Ce ne sont que des taches sombres qui forment un nuage abstrait de négativité, sans temps ni espace, qui mine sans raison le moral des Argoviens.
Mais même de telles objections passent à côté du principal sujet du livre. Alba Doppler, le personnage à qui Lienhard consacre son livre, fuit le monde en babillant sans trêve. La plupart du temps, elle parle de crevettes ou d’examens de chimie alors que l’histoire prend un tout autre tournant. Par exemple une digression sur la polenta qui s’avère être, tout à la fin du livre, le récit d’un suicide. Les mécanismes avec lesquels le langage joue en créant des superpositions ou décalages sont intéressants mais pas assez originaux pour être utilisés de la sorte. On s’habitue à Alba, mais ne devrait-on pas plutôt s’attacher à elle ? Encore une fois : quelques coupes seraient les bienvenues.
Les métaphores manquent également d’originalité : quand on lit que « les mains étaient posées sur la couverture du lit comme des voitures parquées en marche arrière »,[5] ce n’est pas original, au contraire, cela passe violemment à côté du sujet. Cela se confirme plus loin, lorsqu’un personnage est retrouvé pendu et que la corde « entoure son cou comme une écharpe en décembre » :[6] on assiste ici à un cynisme inconsidéré.
Bien que ce genre de remarques s’explique par la psychologie des personnages, cela traduit surtout un certain bel esprit maniéré. Mais même de ce point de vue, les métaphores restent quelconques et n’apportent pas grand-chose aux raisonnements d’Alba. Sentimentalisme et maniérisme se retrouvent dans une relation narcissique et constituent une forme vaniteuse d’autoréférentialité qui conviendrait mieux à un exposé de séminaire. Je ne recommande pas ce roman, pire je vous mets en garde contre lui ; mais quelque chose me dit que le prochain sera bien meilleur.
Marco Neuhaus
[Traduit de l’allemand par Camille Hongler]
Demian Lienhard, Ich bin die, vor der mich meine Mutter gewarnt hat, 360 p., Frankfurt a.M., Frankfurter Verlagsanstalt 2019, env. 28 CHF.
[1] « Natürlich wirfst du Steine. Vor dem Opernhaus letztes Jahr hast du Steine geworfen und vor dem AJZ hast du Steine geworfen im September und dann am Helvetiaplatz. »
[2] « Sonst liegen wir am Strand herum und in unserem Zimmer, Jack und ich, wir essen Crevetten zu jeder erdenklichen Tageszeit und ab und an fahren wir auch ins Hinterland, alte Ruinen schauen wir uns an und Steinhaufen und dann auch so eine etruskische Totenstadt. »
[3] « Aber seit heute morgen wussten alle von Leo und mir – da kniff mich keiner mehr. Sie schlugen nur noch weite und nahe Bogen und taten Bildung in ihre Sprache mit mir. Auch der Mönch. »
Traduction de l’allemand par Dominique Autrand : La jeune fille en soie artificielle, Balland 1982, p. 58.
[4] « Ganz schön viele Tote auf einmal, könnte man jetzt denken, aber das denke ich nicht. Im Tal, aus dem ich komme, ist das normal. »
[5] « rückwärts eingeparkte Autos »
[6] « eng um seinen Hals liegt wie ein Schal im Dezember »