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Interview de Pascal-Mark Gygax
L’écriture inclusive vise plutôt à clarifier.
– Que pensez-vous de la simplification en cours de l’orthographe, en France et chez nous, incitant par exemple à supprimer le circonflexe ou à supprimer des particularités (ognon au lieu d’oignon) ?
– Si cette question dépasse quelque peu mon domaine de compétence, elle a le mérite de souligner l’aspect dynamique de notre langue et son caractère parfois peu clair. Il existe, par exemple, des règles orthographiques qui rendent son utilisation inutilement complexe. Pourquoi trouve-t-on, par exemple, des adjectifs épicènes – comme « ridicule » ou « agile » –, alors que d’autres adjectifs – comme « nul » ou « vil » – ne le sont pas ? Là, une réforme de l’orthographe pour rendre la langue plus claire (et plus inclusive) serait souhaitable, à mon avis.
– Vous avez jugé intéressante, lors d’un débat radiophonique, l’initiative de l’Université de Neuchâtel consistant à exprimer tous les noms de fonction uniquement au féminin. Pour quelles raisons ?
– L’initiative de l’Assemblée de l’Université (indépendante de son rectorat) a, selon moi, trois mérites. Premièrement, elle soulève le débat, tant elle choque par son écart vis-à-vis des principes androcentrés de notre langue. Deuxièmement, elle souligne la difficulté d’utiliser une forme grammaticale et d’y rattacher deux sens possibles (un sens spécifique et un sens générique). Troisièmement, et ceci est plus implicite, elle représente véritablement ce que l’on entend par « féminisation » du langage. Même si le terme de féminisation est parfois utilisé pour parler de l’utilisation de formes langagières dites inclusives, c’est une erreur de langage. Comme le souligne souvent Eliane Viennot, le terme le plus exact que nous devrions utiliser pour nous référer à des formes qui se veulent inclusives est « démasculinisation », en réponse à la masculinisation du langage qui s’est opérée au XVIIe siècle en français, par l’Académie française qui supprime de son dictionnaire certains termes existants comme « autrice », « mairesse »… et par les grammairiens de l’époque qui donnent au masculin (considéré comme plus noble que le féminin) sa valeur dominante.
– Pensez-vous qu’il faille encourager chez les jeunes le goût de la lecture et du « bien écrire » ? Ne risque-t-on pas de rencontrer des difficultés si l’on ajoute une mission d’égalitarisme à la langue?
– Votre question comporte plusieurs aspects intéressants. Tout d’abord, bien sûr qu’il faut encourager chez les jeunes le goût de la lecture. Ceci n’est pas discutable. Ensuite, cela ne doit en aucun cas s’opposer à l’enseignement de la notion d’égalité. Il est important de souligner que la langue limite notre pensée en attirant notre attention sur des aspects particuliers, parfois discriminants. En parlant de personnes « handicapées », par exemple, le terme souligne une incapacité, alors que si l’on parle de personnes en « situation de handicap », ceci souligne que certaines mesures peuvent améliorer telle ou telle situation de handicap, donnant également une responsabilité d’action externe à ces personnes. En d’autres termes, le langage est un outil formidable, nous permettant d’exprimer des notions plus égalitaires, diversifiant ainsi nos représentations du monde.
Pour terminer, je trouve toujours intéressant d’associer des formes inclusives à des difficultés, alors que notre cerveau n’arrive pas (et là une trentaine d’années de recherche corroborent ceci) à gérer l’ambiguïté sémantique du masculin. Pour moi, utiliser une forme masculine en lui associant un sens spécifique (masculin = homme) ET un sens générique (masculin = un groupe mixte de femmes et d’hommes, avec peut-être une centaine de femmes et un homme) en même temps me paraît être plutôt complexe et difficile (en tout cas pour notre cerveau). L’écriture inclusive vise plutôt à clarifier cette situation.
– À la tête de l’Éducation nationale ou de l’Instruction publique, quel serait votre programme politique ?
– Je ne peux pas vraiment répondre à cette question. En revanche, je pense qu’une analyse – et probablement une réforme – des manuels scolaires utilisés aujourd’hui est primordiale. Plusieurs biais d’androcentrisme et de sexisme ont déjà été identifiés. Le langage utilisé dans les manuels scolaires biaise les représentations de nos enfants : notamment par l’utilisation du masculin, par l’ordre hiérarchique de mention (les hommes et garçons – comme pour « Adam et Eve » – étant pratiquement tout le temps mentionnés en premier), par l’utilisation différenciée d’adjectifs (les garçons courageux, les filles sensibles…), par l’« oubli » incroyable de femmes ayant marqué la littérature ainsi que notre histoire, et bien sûr, par l’idée extrêmement réductrice (et fausse) qu’il n’existe que deux genres, ou même deux sexes. Notons tout de même qu’il existe également dans ces mêmes manuels d’autres biais, liés à d’autres formes de discriminations (raciales par exemple). Ces biais sont tout aussi néfastes à notre société.
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