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Musique
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Les trente ans du Tresor, club techno précieux de Berlin
> En 1991, dans le quartier de Mitte à Berlin, un nouveau club ouvre ses portes. Il s'appelle le Tresor (en français, le coffre-fort). En trente ans, le Tresor est devenu aussi un label, a dessiné les contours techno de la capitale allemande, a survécu à un déménagement et à plusieurs menaces de fermeture.
> La série "Spectrum" sur Couleur 3 retrace l'histoire de cette longévité toute allemande qui se voit célébrée ces jours par la publication d'une compilation de 52 titres initiée par le label du club, Tresor Records.
> Un album qui intègre des figures de la musique électronique comme Jeff Mills ou Moritz Von Oswald mais aussi des talents tels que Speaker Music ou Machina, tous passés ou révélés par l'institution berlinoise emblématique.
Sujets radio: Ellen Ichters Adaptation web: olhor
Berlin
Capitale nocturne
Sur les onze millions de personnes qui visitent Berlin chaque année, environ un tiers viennent pour la vie nocturne. Les revenus générés par cette activité touristique s’élèveraient à un milliard d’euros pour la ville.
Des prix plus bas qu’ailleurs en Europe, une scène constituée d’acteurs préférant la nuit au jour, et une tradition de la culture underground sévèrement ancrée dans l’esprit de la ville sont trois des principaux facteurs de ce que l’on peut appeler sans honte une des plus belles "success stories" depuis la chute du Mur en 1989.
Jusqu’à cette date, le centre underground de Berlin se trouvait dans le quartier de Kreuzberg. Mais dès 1989, la ville prend la forme d’une gigantesque fourmilière. A la fin des années 1980, les premiers clubs improvisés voient le jour. A la chute du Mur, cette pratique explose: les sous-sols deviennent des bars et les artistes investissent en masse les bâtiments municipaux, les hangars et les centrales.
>> A écouter, le premier épisode de "Spectrum" consacré au Tresor:
Trente ans plus tard, on trouve toujours les traces de cette conquête de l’Est. La Mecque de ces nouveaux arrivés a pendant longtemps été le Tresor.
Ouvert en 1991, le Tresor a été le club par qui la techno est arrivée à Berlin. Et ce grâce à l'un de ses fondateurs, Dimitri Hegemann.
Si aujourd'hui il n’a aucun souci financier grâce à son club et à ses affaires immobilières, c’est sans le sou et avec un slogan No Future dans le dos que son périple a commencé.
Dimitri Hegemann, fondateur du club et du label mythiques Tresor à Berlin. Ici devant l'ancienne porte d'entrée du club, entreposée au Humbolt Forum le 18 juin 2019. [John MacDougall - AFP]
Avant la chute du mur, Hegemann s’occupait d’un petit club, UFO, pouvant accueillir une centaine de ravers. A côté, son label Interfish Records lui permet de s’adonner à sa nouvelle passion: la techno.
Lorsque le UFO Club doit fermer ses portes pour cause de soucis financiers, Dimitri Hegemann et ses acolytes se mettent à la recherche d’un nouveau lieu à squatter.
Un jour, pris dans les bouchons, ils découvrent le précieux trésor: la chambre-forte d’un grand magasin désaffecté depuis 1945. Ce sera le lieu idéal pour symboliser la réunion de deux Allemagne: d’un côté un passé poussiéreux et, de l’autre, la pointe de la nouveauté musicale.
Hegemann emprunte vingt millions de Deutsche Mark au manager d’une célèbre marque de cigarettes pour lancer son affaire. La techno se mue alors en bande-son de la réunification et le Tresor Club en devient son porte-étendard.
Le Tresor est un témoin historique de la capitale allemande, de la République de Weimar à lʹarrivée de la techno.
Comme l’Hacienda de Manchester, le Paradise Garage de New York ou le Warehouse de Chicago, le Tresor a la chance de faire partie de la liste VIP des clubs qui ont changé l’histoire de la musique. Mais contrairement au Studio 54, autre club mythique de l’ère disco, le Tresor n’assied pas sa réputation sur une montagne de paillettes.
C’est avant toute chose ce lieu de Berlin qui donne toute sa dimension au club, avant son déménagement. Le quotidien français Libération le décrivait ainsi voilà quelques années: "De l’extérieur, ça ressemble à un bloc de béton au crépi grisâtre. On entre par le rez-de-chaussée baptisé Globus. Mais il faut descendre des escaliers suintants et passer une lourde porte blindée. Ça sent la cigarette et le moisi, il fait froid. Et le long des parois, quelque 200 coffres rouillés dont les portes ont été retirées".
Le Tresor où la techno règne en maître durant les années 1990 est ainsi le lieu de tous les fantasmes: coffres cachant l’or nazi, rappel des soirées interlopes du Berlin d’avant-guerre, soirées punk illégales de la Neue Deutsche Welle....
>> A écouter, le deuxième épisode de "Spectrum" consacré au Tresor:
Dans les années 1980, Dimitri Hegemann, le patron du Tresor, organise déjà des concerts à Berlin et ouvre le Fischbüro, une galerie dans un ancien magasin de chaussures. Par chance, la galerie possède un sous-sol, lieu idéal pour ouvrir un club, que Hegemann et ses acolytes vont exploiter sans hésitation et sans autorisation.
Le lieu devient l’UFO. Il possède aussi une petite particularité qui fait toute sa saveur: le club ne peut accueillir que 100 personnes, le plafond culmine à 1 mètre 90, et on y accède uniquement par une échelle. Malgré sa petite taille, l’UFO va pourtant accueillir l’after party de l’ouverture de la première Love Parade en 1989 et gagner ses lettres de noblesse.
Le Tresor
Une salle de coffre-fort comme temple techno
A Berlin au moment de la chute du Mur, une bonne partie des soirées illégales de la capitale se passent dans le club UFO. Mais les autorités veillent, et le club improbable doit fermer ses portes.
Son patron Dimitri Hegemann déniche rapidement un autre lieu propice au clubbing dans l’ancien périmètre de sécurité du mur, à l’endroit du célèbre no man’s land entre les deux murs.
A cet endroit, il y a notamment un formidable terrain en friche. Dans une impasse sans lumière se trouve l'ancienne salle des coffres de la banque Wertheim, ex-propriété d’une famille juive de Berlin qui avait fait fortune dans la mercerie et le commerce.
Pendant la guerre, ces locaux avaient été confisqués par les nazis puis, à la libération, avaient été transformés en magasin duty free pour les dignitaires est-allemands.
L’histoire du Tresor en tant que lieu du clubbing débute de façon épisodique. Pour commencer, Hegemann squatte le lieu pour des soirées illégales et le bouche-à-oreille fait rapidement son office.
>> A écouter, le troisième épisode de "Spectrum" consacré au Tresor:
Le 15 mars 1991, l’affaire prend un tournant décisif. Le bouche à oreille a tellement bien fonctionné que des centaines de jeunes Allemands font la queue à l’entrée du Tresor. Regina, qui faisait partie de l’aventure à l’époque, se souvient: "C'était totalement épique. Dans l'après-midi, on s'est aperçu que l'eau des toilettes ne coulait pas. On a dû dériver l'eau des canalisations de bâtiments voisins. On a ouvert in extremis. Et cela a été un immense succès".
Le Berlin post-chute du Mur commence toutefois à s’organiser et il devient de plus en plus difficile de se faufiler entre les mailles du filet pour organiser des soirées illégales en toute discrétion, d’autant plus que gronde à l’horizon l'orage techno qui se dirige sur l’Europe.
La capitale allemande...
Comme un écho musical à Detroit
A son ouverture au début des années 1990, le Tresor n’a pas l’autorisation d’exploiter son sous-sol, son plafond oppressant et ses fameux coffres puant le moisi. Pourtant, c'est bien là que se trouve le cœur de la fête. Accueillant des mineurs et dénué de sorties de secours, le Tresor va devoir fermer ses portes une première fois pour effectuer quelques travaux d'aménagement.
Le club se mue rapidement en relais précieux de la techno à Berlin. Hegemann a visité Detroit au début des années 1990 et a entrevu dans la ville désolée et en ruines un écho tout américain à Berlin.
>> A écouter, le quatrième épisode de "Spectrum" consacré au Tresor:
Lors de ses nombreux allers-retours, il ramène dans ses valises quantité de DJ's, lançant par la même occasion leur carrière en Europe. Parmi eux figurent le fameux trio de Belleville composé de Kevin Saunderson, Juan Atkins et Derrick May, ainsi que Jeff Mills et les membres du label Underground Resistance.
>> A écouter, un live de Juan Atkins enregistré au Tresor en janvier 2020 dans l'émission "Club Selector" de Couleur 3:
En 2004 hélas, la pression d'un Berlin en reconstruction ajoutée à celle de la famille Wertheim toujours pas dédommagée de sa fortune confisquée par les nazis poussent le Tresor à trouver un nouveau lieu. Loin de la gentrification et de la hausse des prix, le club déménage en 2007 dans une ancienne centrale électrique désaffectée.
Sur les dizaines de millions de touristes qui viennent à Berlin chaque année, un tiers vient pour le clubbing. Un chiffre qui invite ainsi à considérer l'inscription de certains clubs dans le patrimoine historique de la ville.Le club mythique de Berlin, le Tresor, s'installe en 2007 dans une ancienne centrale électrique désaffectée. Ici, le 23 mai 2007. [NIGEL TREBLIN/DDP - AFP]