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Depuis des dizaines d'années, la biologie moléculaire révèle la stupéfiante organisation du vivant. Cette prise de conscience semble sans fin. Une nouvelle étude, par exemple, laisse supposer que chaque neurone animal porte une «carte d'identité moléculaire» unique (Nature genetics, publié en ligne le 1er février 2004). On pourrait traduire cette hypothèse biologique en disant que chaque neurone posséderait une signature moléculaire individuelle, et que cette signature, reconnue par les autres cellules, participerait à l'établissement des connexions nerveuses. Vertige.Cette faculté cellulaire étonnante repose pourtant sur un phénomène bien connu, l'épissage alternatif. Durant sa maturation, le transcrit primaire d'ARN est coupé en différents endroits, raccourci puis réassemblé pour former un ARN messager, puis des protéines. Ainsi, les différentes possibilités d'épissage d'un même transcrit d'ARN permettent à la cellule de synthétiser différentes protéines apparentées à partir d'un seul et unique gène.Le gène que les chercheurs soupçonnent de générer les signatures individuelles des neurones, DSCAM (Down syndrome cell adhesion molecule), a précisément la faculté de donner naissance à un grand nombre de protéines différentes par épissage alternatif. Son homologue chez la drosophile s'exprime de plus de 38 000 façons différentes, comme l'ont montré des recherches antérieures.Ce nombre est trop faible pour permettre un «étiquetage» individuel des neurones. Mais l'équipe de Guilherme Neves, du Whitehead Institute for Biomedical Research de Cambridge, dans le Massachusetts, s'est aperçue que chaque neurone de drosophile produit non pas une seule des 38 000 protéines dérivant du gène DSCAM, mais un choix spécifique de quelques dizaines d'entre elles.Il y a de bonnes raisons de supposer que les protéines codées par le gène DSCAM, en plus d'être spécifiques à une cellule, lui servent d'«étiquette» moléculaire. Ces protéines se trouvent à la surface des cellules, et donc probablement impliquées dans les phénomènes de reconnaissance. De plus, le gène DSCAM a été identifié comme essentiel à la bonne connexion des axones dans plusieurs zones du cerveau de la drosophile.Dans l'état actuel des recherches, Neves propose le modèle suivant : chaque population cellulaire, sous l'effet de facteurs d'épissage spécifiques, posséderait son spectre distinctif de protéines codées par DSCAM. Chaque cellule individuelle exprimerait un sous-ensemble particulier de ces protéines, probablement «tiré au hasard» au cours de l'épissage de l'ARN messager. Ce jeu d'isoformes exprimées constituerait une signature individuelle de la cellule, temporaire ou permanente, impliquée dans la constitution des connexions entre neurones, et peut- être utilisée dans d'autres tissus également.Ce résultat a peu d'implications cliniques à ce stade, sauf peut-être une meilleure compréhension de certains aspects du syndrome de Dawn, le gène DSCAM jouant un rôle dans la trisomie 21. En revanche, il révèle une fois de plus la complexité stupéfiante des organismes vivants. A se demander si le projet de la médecine moléculaire agir de façon rationnelle sur des mécanismes moléculaires bien identifiés est vraiment réaliste.