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Le plus grand art est de savoir remercierJ. de Bourbon BussetLe malade demande un service au médecin qui le lui rend, lui-même ou indirectement, dans la mesure des moyens de la médecine et de l'organisation du système de santé. Il n'y a là rien que de très naturel. Moins évidente est la politesse qui conduit le malade à remercier pour le service rendu. Cette remarque concerne le malade plus que le praticien qui n'intervient pas pour être remercié ni ne se formalisera de ne pas l'être, même si l'être lui fait plaisir.Le remerciement peut s'exprimer par un cadeau au médecin ou à l'infirmière (ou par un don à l'institution de soins, notamment à partir de quête à l'occasion d'obsèques) en reconnaissance d'un service très apprécié. Mais un tel cadeau a, selon les cas, d'autres significations.1 Moins fréquent aujourd'hui, alcool pour les hommes, chocolat pour les femmes, ce peut être aussi un objet correspondant à l'activité du malade qui se fait ainsi reconnaître en tant que personne en bonne santé et il est difficile de refuser sans l'offenser. Mais le médecin doit se garder d'accepter trop facilement des cadeaux qui tenteraient de le «corrompre» pour bénéficier d'un traitement privilégié.Dans une spécialité où près de la moitié des malades guérissent de leur cancer, tandis que plus de la moitié meurent de cette maladie ou d'autre chose à terme ils finiront tous par mourir les conséquences du susdit service sont partagées. Va-t-on remercier seulement si le résultat du service est bon ? c'est-à-dire si le malade guérit ? Ce serait pérenniser une regrettable vision de la mort comme un échec ou, pire encore, comme le résultat de soins de mauvaise qualité, par défaut ou par erreur. De fait, les malades ou leurs proches remercient autant, peut-être plus après un décès qu'en cas de guérison. C'est que les deux termes guérison, mort ne sont pas symétriques. Pas plus que santé et maladie : si «la maladie fait la santé agréable et bonne» pour Héraclite, la formule ne peut être inversée.Dans les cas favorables, on remercie pour un résultat rattaché à la qualité du traitement, du thérapeute qui l'a prescrit ou exécuté. Mais à quel moment ? Quand un malade va-t-il se considérer comme guéri et, pour cela, exprimer sa reconnaissance ? Certains le ressentent très tôt, dès la fin du traitement qui les a mis en rémission complète, laquelle n'a fait éventuellement que confirmer leur espoir ou leur certitude qu'ils allaient guérir. D'autres, plus circonspects, se fixeront sur un délai «rond», de cinq ou dix ans, d'autres encore ne «guériront» jamais, toujours anxieux de voir leur maladie fâcheusement réputée pour cela resurgir. «Mourir d'un cancer dure des semaines, des mois, des années. Cela commence avant le diagnostic et souvent ne cesse pas, même lorsque la condamnation est écartée et que l'on a conclu à une tumeur bénigne» écrit l'écrivain polonais J. Kott vingt ans après avoir subi «une opération pour enlever (
) une noix dans le lobe supérieur du poumon droit». Les médecins raisonnables ne font-ils pas preuve de la même prudence ? avec des conséquences qui n'ont, pour eux, rien de comparable ? Dans Le Pavillon des cancéreux Soljenitsyne rapporte que sur les registres les patients sont classés en «décédés» et «non encore décédés».Tandis que la guérison échappe ainsi à une affirmation assurée et précise, le décès est reconnu avec certitude et exactement daté.Un matin, une jeune interne vient me voir en s'inquiétant qu'une famille, dont le parent est décédé la nuit précédente, ait demandé à la rencontrer. La veille elle a adapté le traitement et se demande si cela n'a pas précipité l'évolution. Je ne peux que la rassurer sur ce point et lui conseiller de recevoir les proches endeuillés, sans préjuger de la raison de leur demande. Un peu plus tard, souriante et étonnée, elle viendra me dire qu'elle a été seulement gratifiée de remerciements chaleureux et d'un bouquet de fleurs.Patients et proches paraissent souvent plus réalistes que des médecins. Ils savent ou se doutent que la guérison d'une maladie n'est pas toujours possible, quand ils ne croient pas encore qu'un cancer est constamment mortel. Après un décès, il n'est donc pas rare qu'on reçoive des remerciements, qui accompagnent par exemple son annonce aux soignants d'un hôpital quand il s'est passé ailleurs.Ces remerciements post mortem peuvent même apparaître plus fréquents qu'après une guérison. Cette impression de soignants tient sans doute au caractère paradoxal de cette reconnaissance exprimée à l'occasion d'un événement à l'opposé de ce qui avait été demandé, attendu, espéré. Il n'est pas rare qu'un médecin, encore jeune, ressente une telle fin comme un échec personnel, qu'il se reproche et pour lequel il ne comprend pas qu'on le remercie, suspectant même parfois une malignité derrière la politesse. Il apprendra que la mort n'est que la fin de la vie, qu'avant le trépas on vit encore, bien ou mal, tandis que d'autres soignants, accompagnant de plus près que lui cette épreuve, savent mieux combien la période terminale est lourde, plus qu'un traitement simple menant à la guérison. Ils sont remerciés pour leur accueil, leurs qualités humaines plus que pour la valeur d'un traitement difficile à apprécier. Un même biais de perspective peut expliquer que l'on soit plus souvent remercié après un traitement simple et sans histoire qu'après des prouesses longues et acrobatiques : manquant d'éléments de comparaison, les patients et leurs proches ont du mal à juger ce qui est fait. De leur côté, les proches qui ont vécu cette période éprouvante irrémédiablement achevée même si le deuil peut entraîner pour eux une autre épreuve ont à la «clôturer». Font partie de cette «liquidation» des remerciements dont on peut espérer qu'ils ne sont pas seulement de politesse. Dans nos sociétés, ils participent au processus de deuil, en marquant le changement, pour favoriser la confrontation et l'adaptation à la situation nouvelle.La mort correspond à un moment précis qui invite à certaines expressions qu'il n'y a plus de raisons de différer. Une notice nécrologique peut comporter un remerciement à l'adresse de soignants. Au contraire, on ne voit jamais pas encore ? d'insertion pour «remercier X ou Y qui m'a guéri il y a dix ans».Bibliographie1 Spence SA. Patients bearing gifts : Are there strings attached ? BMJ 2005;331:1527-9.