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01/02/2017
Charles Duits (1925-1991), dans La Seule Femme vraiment noire, semble mépriser beaucoup de choses que la modernité vénère, mais, s'il y a bien une chose qu'il a aimée jusqu'à la fin de sa vie, c'est la France.
Il n'en avait pas la nationalité. Sa mère était américaine, son père néerlandais, et il n'était que né à Neuilly-sur-Seine, lui-même. Mais il était francophone aussi bien qu'anglophone, et il a choisi le français à cause des poètes, de Rimbaud, de Verlaine, de la révolution surréaliste, et l'impression que Paris était la porte de l'infini.
Pourtant, il y était isolé, car on n'y comprenait pas sa tendance à la mythologie qui se mêlait de mysticisme, ne s'alliait même pas à la littérature populaire comme chez Tolkien et Lovecraft et rejetait tout lien avec la science-fiction, malgré l'accueil de Ptah Hotep dans une collection spécialisée. Charles Duits était invité dans des congrès consacrés à la science-fiction, et s'y rendait, mais il n'en lut jamais, et même Frank Herbert, qui ravissait tant d'écrivains français du genre, lui déplaisait par ses excès de machinerie. (Une réplique de l'adaptation filmée de David Lynch, lui non plus guère adepte des machines, y fait du reste curieusement écho.)
Il se moquait, à la fin de sa vie, de ses rêveries de jeune homme, de l'idée qu'il avait eue qu'il rencontrerait un Verlaine à tous les coins des rues de Paris, mais il est resté fidèle à sa passion pour la France, ainsi que le montre un passage de La Seule Femme vraiment noire consacré à Charles de Gaulle et qui en fait un homme providentiel au sens propre - intermédiaire du Ciel et de la Terre: Charles XI le Médium mérite d'occuper une place importante dans les annales de la parapsychologie. Le 18 juin 1940, il a surmonté la répugnance que lui inspirait l'absurdité de son nom et déclaré, sous une casquette portant deux étoiles,
que la première de ces étoiles représentait l'Anorme comme la seconde représentait la Norme ou « la force mécanique » et que la défaite avait le pouvoir magique de juger la victoire.
Cette déclaration a provoqué un résultat inattendu dans la forêt de Compiègne: elle a contraint Hitler à éructer un nombre en principe calculable de sonorités hideusement comparables à des cubes de bois. Oui, Hitler a ri quand il a appris le nom de l'étrange général. Surtout, je pense, à cause du second L. Cette lettre, en effet, représente au sein de l'alphabet le point auquel se croisent deux lignes parallèles: par son intermédiaire, le seigneur du hasard notifiait le guide de la nation allemande
que les Maisons animiques sont indépendantes des vicissitudes politiques,
ainsi que le pensait aussi André Breton qui profitant du bel été de l'armistice pour écrire Pleine Marge, affirmait lui aussi que la France était une Maison animique et que la force mécanique est à la merci d'une force mécanique supérieure (p. 162).
C'est assez clair. Duits reprend l'idée de Jules Michelet sur l'âme de la France, son génie secret, la faisant confirmer par son maître André Breton. De Gaulle en était l'émanation. Sur le plan moral, il sert de modèle: sa deuxième étoile le relie au féminin cosmique, à ce qui échappe à l'enchaînement mécanique, au rationalisme conscient - et vient des profondeurs de l'Esprit, de l'Inconnu. De Gaulle, certes, utilisait les machines et s'inscrivait dans la logique militaire; mais, pour ainsi dire, il y ajoutait la poésie, et le miracle d'une défaite qui ose juger la victoire - c'est à dire d'une force supérieure, non réductible à ce qui se déroule extérieurement, et qui suit une logique véritablement divine.
À propos de Hitler, Charles Duits s'inspire probablement d'une anecdote authentique, et il faut dire que, à ses yeux, ce chancelier allemand était l'incarnation pure du matérialisme, n'en était que la cristallisation impersonnelle et dénuée d'âme. Son rire aux sonorités calculables s'explique de cette façon, ainsi que l'image des cubes de bois: Hitler n'était qu'un pantin, une coque vide pour les forces inférieures. Mais on peut aussi estimer que Duits a trouvé cette image spontanément, sans réfléchir.
Comme souvent chez lui, les mots écrits font signe par leurs seules lettres, ce qui rappelle quelque peu le Zohar. Hitler rit, mais le second l du nom de De Gaulle indique que la France vraie, l'âme nationale lui échappe, et qu'elle se réserve le droit de rejeter l'enchaînement historique, de prendre en quelque sorte la tangente.
Cela me donne l'occasion de dire que vers l'âge de vingt ans, j'ai lu les mémoires de Charles de Gaulle avec un certain ravissement. Il y avait le tome troisième de ses Mémoires de guerre chez mes parents, dans la première édition, chez Plon. Par curiosité, et parce que je voulais mieux connaître l'Histoire et, comme Stendhal l'avait fait, lire des mémoires privés, j'ai ouvert ce livre, persuadé que j'allais découvrir un homme inintelligent et fat. Mais j'ai été saisi, et emporté dans l'épopée personnelle que De Gaulle s'était créée. J'ai lu le reste, mais je pense que ce troisième tome est le plus beau, parce que c'est celui qui manifeste le mieux l'idée providentielle: tout s'y met en place pour porter le Héros au sommet, et, par là, sauver la France.
Cela dit, le premier tome contenait le moment où l'homme du 18 Juin se rebellait, et il était frappant que des images le présentassent en profondeur comme le chevalier de la France, l'envoyé secret de l'âme nationale - en quelque sorte le chevalier de la Vierge, à laquelle il assimilait le pays des Francs. Et il passait en Angleterre, et était condamné à mort, et ensuite revenait et s'imposait, comme depuis les ombres. Ce surréalisme mis en histoire a peut-être aidé Breton à soutenir les gaullistes! Le glorieux Général cristallisait l'inconscient de la France.
Il est resté l'un des écrivains français que je préfère, pour le vingtième siècle. Je suis plutôt content que Charles Duits l'ait consacré. Il ornait sa légende de l'espèce de mythologie qu'avait créée Maurice Barrès et qu'au fond Breton a approuvée, aussi étrange que cela paraisse.
De Gaulle avait gardé en lui du romantisme, et l'inspiraient les figures de Chateaubriand, de Michelet – ainsi que les vers de Corneille.
04/04/2016
Depuis de nombreuses années, je me promettais de lire l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours, mais aucune traduction complète n'existant dans le commerce, j'ai dû attendre d'acquérir assez de latin pour le lire dans le texte, en m'aidant d'une traduction édulcorante parue chez Gallimard: les informations seules y sont, la vie en est partie.
C'est, d'un point de vue moderne, une énorme épopée, bien qu'elle soit en prose et s'appuie sur l'histoire, car le merveilleux y est omniprésent, et il accompagne la fondation du royaume des Francs. Il s'agit de merveilleux chrétien, essentiellement des miracles, opérés par des saints hommes vivants, ou par des saints d'autrefois encore plus grandioses, en particulier saint Martin, qui est regardé comme un dieu par les Francs et Grégoire de Tours même, comme l'esprit céleste qui protège la Gaule et plus spécifiquement la Touraine. Face aux saints, parfois, des sorciers et des hommes possédés par le diable.
De surcroît des prêtres ont des visions, et les rois aussi, notamment le grand Gontran, que l'histoire méconnaît, mais qui fut canonisé, et que Grégoire de Tours présente comme sage: il a intégré la sagesse chrétienne et fait sortir son peuple de la barbarie.
Car les Francs au départ se comportent comme d'affreux brigands, asseyant leur autorité sur le meurtre et la peur, et trahissant allègrement la parole donnée. Mais Clovis commence à se civiliser en se convertissant au christianisme.
Cet ouvrage montre qu'il est faux, comme on le raconte souvent, que la France n'a pas la fibre épique. Car c'est, somme toute, le premier grand texte littéraire français, et l'histoire y est continuellement traversée par les manifestations de la Providence, par l'action des êtres célestes qui veillent sur elle, ou par celle des démons qui corrompent les âmes.
La langue y suit des habitudes fixes, voire figées, et elle n'est pas difficile, les mêmes mots et les mêmes tournures revenant souvent. Si on la compare avec le latin classique, il apparaît aisément qu'elle est à l'origine du français médiéval, dont au fond Grégoire de Tours est le père.
Il était le conseiller des rois, lesquels apprenaient le latin, et le savaient. Il évoque l'un d'entre eux, et le peint comme un nouveau Néron. Il dit qu'il avait composé en latin des livres de poésie, mais qu'il se trompait sur la longueur des syllabes et que sa versification était remplie de fautes. Néanmoins, on sait que le français ne différencie pas les syllabes selon leur longueur. Comment douter que ce latin des rois francs et de leurs conseillers, les évêques gaulois, est à l'origine du français?
Grégoire de Tours commence son texte en reprenant les faits évoqués dans la Bible. Mais il y ajoute des détails fantastiques ou ésotériques qui font de son récit d'emblée une épopée. Il évoque Zoroastre et dit qu'il fut un sorcier, et surtout assure que Néron avait dans son entourage le magicien noir Simon, et qu'il le tirait vers le mal.
Les anges peuvent aussi être présents, dans les visions des prêtres, belles et poétiques. L'assemblée céleste apparut un jour devant une brume dans laquelle se cachait l'indécelable divinité. Néanmoins, il faut avouer que ces visions sont moins colorées et fantastiques que celles relatées par Bède dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais: sans doute cela est-il dû à l'influence irlandaise, très importante dans l'Angleterre primitive. Il ne faut pas s'imaginer pour autant que les Gaulois étaient déjà rationalistes, car Grégoire de Tours montre constamment le contraire. Ce n'est qu'une question de degré.
Une foule de faits fascinants, et fondateurs pour la France future, se trouvent dans son magnifique ouvrage. Un me reste en mémoire. Grégoire était originaire d'Auvergne: Clermont-Ferrand était alors une cité de première importance, qui d'ailleurs se nommait Arverne. Il raconte que s'y tenait un grand temple voué à une divinité locale, et il donne son nom en celte: Vasso Galate. Il dit qu'il a été détruit de fond en comble par les Alamans, dont le chef est peint par lui comme cruel et possédé par le mal. Peut-être aussi voit-il cette destruction comme une action de la Providence: il n'en parle pas. Il est également possible qu'il ait regretté cette destruction, et qu'il ait été sensible aux vieilles traditions gauloises, qui étaient celles de ses ancêtres.
La brutalité des Francs, telle qu'il la peint, a quelque chose qui tient au récit de bandits, et la fameuse hache qui était leur arme préférée revient souvent dans les exécutions sommaires, préparées par des paroles mielleuses pour mieux abattre l'ennemi. Des tortures horribles sont également évoquées. Et l'importance de Paris commence à paraître. Ce sont les Francs qui en ont fait une grande capitale: c'est bien la marque qu'ils ont changé le visage de la Gaule.
Je suis étonné que le texte de Grégoire de Tours ne soit pas plus facilement disponible: il est clairement fondateur. Mais les intellectuels préfèrent se référer au classicisme antique, sautant par dessus Grégoire de Tours et les Francs. Leur rationalisme n'a rien de bien français; il s'enracine chez les anciens Romains.
Grégoire de Tours, lui, est la source de l'esprit qui règne dans les poèmes carolingiens, dont j'ai déjà parlé, et aussi dans les Chansons de Geste. Mais à la Renaissance, on a renié cet héritage, pour en appeler à l'empereur Auguste, à la Rome païenne. Trait pas spécifiquement français: toute l'Europe a procédé ainsi. L'Italie est la première à l'avoir fait, à l'époque de Dante et de Pétrarque. Mais si la France ne l'a fait qu'ensuite, cela a été avec l'énergie que les Francs avaient à l'époque de Grégoire de Tours. Ils en mirent jusque dans leur conversion au catholicisme et leur référence à la Rome de Constantin. Mille ans plus tard, leurs descendants eurent celle de défendre avec force, avec passion, le rationalisme issu des anciens Romains. Ce qui impressionne, chez les Francs, jusque face aux autres Germains, en particulier les Goths et même les Burgondes, c'est, en effet, leur vigueur, leur courage, leur vitalité. Un trait français, peut-être.
13/02/2016
Jean-Henri Fabre (1823-1915) était un entomologiste distingué, en même temps qu'un poète et un professeur, un Provençal régionaliste. Il observait les insectes dans leur environnement qui était en même temps le sien, et devenait ainsi familier de leurs mœurs. S'il était critiqué parce qu'il n'appartenait pas à l'aristocratie scientifique, si à la Sorbonne notamment on le contestait, à son tour il émettait des doutes sur les théories à la mode, ne voyant pas entre elles et les faits de cohérence.
Il était l'ami de Charles Darwin mais sa théorie de la sélection naturelle ne lui semblait pas vraisemblable. Il jugeait impossible que le hasard ait permis aux insectes d'acquérir leur savoir-faire. Pour lui l'instinct était né avec l'insecte et avait été imprimé en lui par une intelligence qui n'était pas en lui, mais derrière.
Il écrivait: L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il soumis aux fatalités d'évolution du premier atome d'albumineux qui se coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie […].
Depuis Fabre, à ce que j'entends dire depuis que je suis au lycée, on ne croit plus que de génération en génération les techniques de l'insecte se soient élaborées au sein de l'espèce; on regarde plutôt les espèces comme ayant été livrées par le hasard avec leurs facultés, et comme s'étant dominées les unes les autres selon l'appropriation de ces facultés au milieu. En un sens, cela ne contredit pas ce que disait Fabre, qui niait l'élaboration progressive des facultés d'une espèce.
Mais, en réalité, il contestait aussi le hasard: il y a dans tout ce que fait l'insecte, pensait-il, une intelligence prodigieuse, qui n'est pas son fruit. Il l'a prouvé par nombres d'expériences: l'insecte suit mécaniquement une procédure, un programme, et n'a pas de sentiments profonds, et ne réagit pas intelligemment en face de données nouvelles. Il continue ce qui est imprimé en lui, ce que son instinct lui dicte.
Mais, d'un autre côté, penser que son action est arbitraire n'a aucun sens. Ce qu'il fait est toujours extrêmement judicieux, en soi d'une intelligence supérieure. Ce que l'homme même n'a pu accomplir que grâce à son intelligence, l'insecte l'accomplit sans intelligence. Par exemple, telle espèce d'araignée sait exactement où il faut frapper telle grosse abeille pour la tuer d'un coup; or, c'est le même endroit qu'utilisent les bouchers lorsqu'ils tuent les bœufs (juste derrière la nuque). Mais eux tâtent l'endroit, avant de frapper, et ils l'apprennent de leurs maîtres, durant leur jeunesse, tandis que l'araignée le connaît d'instinct.
On me dira que c'est là petite chose, que l'espèce a pu naître avec ce réflexe et ainsi s'imposer aux espèces qui ne l'avaient pas. Mais certaines pratiques sont d'une élaboration bien supérieure, et à peine croyable. Les savants de la Sorbonne du reste ne les croyaient pas vraies, et pourtant elles ont été confirmées. Tout ce qui est relatif à la reproduction et aux provisions laissées par la mère à la larve, en particulier, est prodigieux.
Ce qui a été le plus longtemps contesté est ceci: certaines espèces laissent aux larves à naître des proies paralysées par des coups assénés aux centres nerveux; elles déposent les œufs à un endroit précis du ventre, et la larve dévore la proie vivante par cet endroit. Mieux encore, pour conserver la chair fraîche et éviter l'empoisonnement, la larve ne mange d'abord que les parties non vitales de la proie. Ce sont des détails horribles, certes; mais qui montrent une science de l'anatomie qui passe l'entendement.
Fabre en vient logiquement à l'idée que l'instinct des insectes, en particulier celui des femelles, est rempli d'une intelligence située au-delà d'eux, agissant mystérieusement sur eux sans être en eux.
Il n'en dit pas plus: il se méfie de l'imagination. Il n'entend pas parler des esprits, des êtres qui agissent derrière le voile de la lumière - comme disait Victor Hugo. Il s'en tient aux faits observables. Mais il est clair qu'il partage à cet égard le sentiment des romantiques allemands, de Goethe, de ceux qui évoquent un vivant archétype derrière les espèces animales – ou les nations humaines.
Teilhard de Chardin disait que le même mouvement qui avait créé les premières créait les secondes. Et cela rappelle inévitablement Joseph de Maistre, qui niait que les nations se fussent créées par l'intelligence humaine, que les lois se fussent formées de tâtonnements en tâtonnements. Pour lui, elles ressortissaient à l'instinct, et avaient été imprimées de l'extérieur sur les groupes d'hommes – l'avaient été par les êtres qu'on appelle les génies nationaux, et qui, pour lui, n'étaient pas une métaphore, mais des êtres réels, des esprits, des anges. Il les nommait aussi des Intelligences, et les plaçait même à l'origine des métiers.
Il contestait les présupposés de la Révolution, qui étaient ceux de la philosophie des Lumières: non, la raison ne crée pas les nations, avec leurs lois; depuis le subconscient humain, des êtres spirituels agissaient pour les former.
Cela avait un lien avec son idée que la France était d'origine franque plus que latine. Les Francs avaient obéi d'instinct à la Providence, au génie national, et créé, sans le vouloir, la France moderne. Ce qui venait des anciens Romains était lié à la raison, à la pensée consciente, chez les Francs mêmes, ou leurs conseillers gaulois. Mais c'était un vernis, une nappe de conscience qu'on avait versée sur l'organisme national d'origine inconsciente pour justifier a posteriori ses principes, ou même pour essayer de les modifier – en vain. Par delà les lois d'inspiration romaine, celles qu'on écrit, la France continuait et continue d'agir selon les réflexes imprimés dans une partie de l'humanité par les Francs, eux-mêmes instruments du destin. Même le réflexe consistant à se référer constamment aux anciens Romains émane des Francs, qui vouaient aux Romains une admiration sans borne. Ils se pensaient leurs successeurs, se rêvaient leurs descendants – comme les Français d'aujourd'hui, à vrai dire: cela n'a pas changé.
Le mystère de la création des espèces d'insectes toutefois demeure, et Fabre ne prétendit jamais le percer. Teilhard de Chardin en dit quelque chose, lorsqu'il énonça que ce n'était pas la forme du tigre qui lui avait donné son tempérament - la férocité -, mais la férocité qui lui avait donné sa forme. Autrement dit, l'instinct est d'abord une force spirituelle, et il modèle la matière, présidant aux formes et à leur évolution.
Fabre n'étant pas transformiste, il ne pouvait imaginer une chose pareille. Cependant, si on réfléchit à cela pour les insectes, les perspectives en sont étranges et prodigieuses. Et puis cela ferait de la nature une vivante œuvre d'art. Et de l'artiste, non du technicien, l'image de l'être créateur en l'être humain.
Or, paradoxalement, Fabre ne fut jamais aussi artiste que quand il décela derrière les insectes cette Intelligence. Pareillement, derrière ses beaux textes, son beau style, ses mots en eux-mêmes dénués de conscience, il y a une intelligence - la sienne. Une intelligence, et une sensibilité. Une intelligence sensible, pour ainsi dire. Un être qui pense, ressent, veut, et modèle la langue reçue de la collectivité selon ces facultés.