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Un génie qui a conscience de l’être
La rumeur dit que le jeune Orson aurait fait ses premiers pas de comédien à trois ans, sur la scène de l’Opéra de Chicago. Welles est né le 6 mai 1915 dans une famille d’artistes et d’intellectuels du Midwest. Son entourage le porte aux nues. Le Dr Bernstein, ami de la famille dont Welles fera plus tard son père quasi adoptif, lui offre un petit théâtre de marionnettes et une trousse de maquillage qui ne le quitte jamais.
Il prend très vite goût à l’art de plaire: il joue, met en scène, change de visage et apparaît grimé dans la vie de tous les jours, ce qui suscite d’ailleurs les moqueries de ses camarades de classe. Bien sûr, en plus du théâtre, Welles tombe aussi amoureux de la littérature – Shakespeare, Cervantes, Conrad – et cofonde, à 22 ans, la troupe du Mercury Theatre, qui remportera de beaux succès sur les planches de Broadway.
En parallèle, CBS l’engage comme metteur en ondes. Il adapte lui-même de grands textes littéraires, dirige les comédiens de sa troupe, et se fait remarquer pour son extraordinaire talent de conteur. Un soir d’octobre 1938, Orson Welles a la bonne idée de raconter "La Guerre des mondes", de H. G. Wells, au présent, comme s’il y était. L’interprétation semble si vraie que les auditeurs auraient cru à une réelle guerre intergalactique avec invasion de martiens. L’épisode a été largement monté en épingle, mais il aura rendu Welles célèbre du jour au lendemain.
Citizen Kane, chef-d'oeuvre absolu
Grâce au retentissement de "La Guerre des mondes", Welles est repéré par la RKO, l’un des studios hollywoodiens, qui lui propose la réalisation d’un premier film "Citizen Kane", alors qu’il ne connaît pas grand-chose aux techniques du cinéma. Welles, en plus de réaliser le film et d’en livrer le scénario, interprétera lui-même le premier rôle, celui du magnat de la presse Charles Foster Kane, qui, sur son lit de mort, prononce un mot mystérieux, "Rosebud".
>> Décryptage de Anca Visdei, auteure de la biographie d'Orson Welles (Ed. de Fallois), des techniques de tournage utilisées dans "Citizen Kane".
A la sortie du film, en 1941, Orson Welles – 26 ans à peine - entre par la grande porte dans l’histoire du cinéma. Avec son inoubliable scène d’ouverture, sa structure en flash-back, ses éclairages expressionnistes, ses contre-plongées et sa profondeur de champ, "Citizen Kane" est un éblouissement formel, qui pose déjà ce qui sera la thématique commune à presque tous ses films, la quête d’identité.
Hollywood est un faubourg doré, parfait pour les joueurs de golf, les jardiniers, les hommes médiocres et les vedettes satisfaites. Je n’appartiens à aucune de ces catégories.
Cinéaste brillant, mais maudit
"J’ai un film en tournage, mais pas de producteur. J’aimerais bien trouver un producteur à ruiner", dira-t-il, ironique et amer, à propos de son film "The Other Side of The Wind", qui restera inachevé. Mais si l’on en croit Anca Visdei, sa biographe, Welles avait développé une propension à se nuire à lui-même et à fuir devant le succès.
Les droits de "Citizen Kane"? Il y renonce, tout comme aux recettes du "Troisième Homme". On lui propose de juteux contrats de télévisions? Il ne termine pas les émissions prévues et se tourne vers le théâtre. Il joue "Moby Dick" à Londres et fait salle comble? Il arrête les représentations pour en faire un film, film qu’il interrompt après trois jours. C’est que Welles mène de front mille projets à la fois. Il travaille trop. Il se lasse vite.
Orson Welles ira voir en Europe si l’herbe est plus verte, mais même sur le Vieux-Continent, il aura du mal à mener à bien ses projets.
Dès son deuxième film, "La Splendeur des Ambersons", il rencontrera des problèmes avec ses producteurs qui perdureront tout au long de sa vie. Son film est coupé et remonté par les producteurs.
Un peu plus tard, "Macbeth" subira à peu près le même sort. Shakespeare inspirera deux autres films à Orson Welles: Othello (1952) et Falstaff (1965).
Je considère mon visage comme mon ennemi. Il se trouve que j’ai toujours eu un corps d’homme mûr et un visage de bébé. Il faut les harmoniser.
Prodigieux acteur
Dans sa biographie, Anca Visdei écrit que Welles était incapable d’interpréter des rôles "normaux": rarement un cinéaste n’aura autant mis en scène sa propre mort ("Citizen Kane", "Monsieur Arkadin", "La Soif du mal"…). Rarement un cinéaste n’aura joué autant de méchants. Parce que Welles les trouve plus intéressants, mais sans doute aussi parce qu’il se trouvait laid. Il jouera avec des prothèses nasales dans quasiment tous ses films.
Orson Welles a beaucoup joué dans les films des autres. Il a tourné dans une bonne centaine de films, téléfilms et fait la voix off de nombreux documentaires. Parfois, il joue sous la direction de cinéastes de grand talent, comme Pasolini ou John Huston, parfois il est dirigé par des tâcherons, mais ses cachets lui permettent de se remettre à flot. Tourner avec lui ne devait pas être une sinécure. Welles, surtout à la fin de sa carrière, avait la réputation d’être peu commode sur les tournages.
Il critique le jeu des autres comédiens et se mêle, bien entendu, de mise en scène. A l’écran, sa présence impressionne. Même s’il n’apparaît que quelques minutes, Welles a tendance à vampiriser le film: l’exemple le plus fameux reste sans doute "Le Troisième Homme", de Carol Reed. Orson Welles n’y joue que trois scènes, dont deux muettes.
Il est inoubliable.
Le mot « génie » fut pratiquement le premier mot qu’on me chuchota à l’oreille quand je vagissais encore dans mon berceau.
Crédits
Un portrait réalisé par Raphaële Bouchet et Miruna Coca-Cozma
Décryptage de Anca Visdei, auteure de "Orson Welles" (Ed. de Fallois)