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Le piano-forte, instrument clé
Les premiers piano-forte ou forte-piano, ancêtres des pianos modernes tels que nous les connaissons aujourd’hui, apparaissent en Europe au début du XVIIIe siècle. Ils présentent une mécanique révolutionnaire qui, utilisant notamment un système de marteaux pour frapper les cordes, permet de moduler le son pour obtenir des notes piano ou forte. Le clavecin, instrument à cordes pincées par des sautereaux, ne permet pas ces nuances et donne invariablement la même intensité.
Le piano-forte lui est peu à peu préféré avant de s’imposer définitivement au XIXe siècle, en partie à cause de l’évolution de l’esthétique musicale. Il devient l’un des marqueurs définissant l’appartenance à la bourgeoisie (le clavecin étant plutôt lié à l’aristocratie), dont le pouvoir économique et politique s’accroît considérablement à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Sa possession et son usage deviennent le signe d’une excellence sociale et sa pratique l’un des attributs de la jeune fille accomplie.
Un piano-toilette raffiné et original
Le piano-forte peut adopter la forme d’une table (on parle de piano-table, piano carré…) ou d’un clavecin (forme qui évoluera vers les pianos à queue). Le piano-toilette d’Anna Eynard-Lullin, appartient à la première catégorie, mais se démarque par son histoire, son raffinement et son originalité.
Ce piano-toilette en bois de noyer et pieds de chêne, plaqué de loupe et de bois fruitiers, présente un décor délicat de marqueterie rehaussé d’un cloutage en marcassite, un minéral ferreux brillant. Ses formes simples et élégantes, bien dans le goût de l’époque, sont soulignées par le contraste entre les parties teintées en noir et le bois naturel.
Au droit des touches, un putto brandit un cartouche portant la signature du facteur de l’instrument: «Joseph Klein in Wien». Actif à Vienne vers 1815-1837, Joseph Klein est réputé pour ses «Damen-Tische mit Clavieren» (tables de dames avec claviers) dont certaines combinent également des fonctions pratiques comme l’exemplaire conservé au Germanisches Museum de Nuremberg qui possède sous le clavier coulissant un tiroir pour entreposer du matériel de couture. Les dimensions relativement réduites de ces piano-forte en faisaient également des instruments de voyage.
Sa première propriétaire Anna-Eynard Lullin l’a acheté en 1815 au moment du Congrès de Vienne où elle accompagne son mari, Jean-Gabriel Eynard et l’oncle de celui-ci, Charles Pictet de Rochemont, qui appartiennent tous deux à la délégation suisse. Outre les séances de travail entre diplomates, le Congrès de Vienne est surtout l’occasion de réunions informelles, mais tout aussi importantes, voire décisives, pour les tractations diplomatiques. Réceptions, bals, chasses, soirées musicales… donnés par les représentants des délégations, la haute société viennoise ou les hauts dignitaires et membres de l’aristocratie européenne qui gravitent autour du Congrès se succèdent. Le salon tenu par Anna Eynard-Lullin était couru et nul doute que ce piano-toilette, accessoire d’un décor élégant, a dû y résonner entre deux discussions sur la neutralité suisse ou les frontières du canton de Genève.