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1982-2012: années "mémoire" - années "média"
La nouvelle période s'ouvre avec un film que beaucoup regardent comme le chef-d'œuvre de Marker: Sans soleil (1982). Dans ce film, qui se présente comme une série de lettres cinématographiques du caméraman Sandor Krasna, Marker revisite son obsession de la mémoire, déjà présente dans La Jetée, et il récupère le goût du voyage des années 1950-1960. Les noyaux géographiques du film, que Marker définit comme "les deux pôles extrêmes de la survie", sont le Japon et les anciennes colonies portugaises du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau. Le cinéaste militant a laissé place à un observateur curieux, politiquement averti mais certainement déçu par la débâcle de la gauche globale et le destin tragique des mouvements de libération, en particulier en Afrique noire. Sans soleil mène à sa perfection le genre du film-essai à la Marker et le transforme en une forme réflexive guidée par ce que l'on pourrait appeler le sujet-Marker. Un sujet tout à la fois individuel et collectif, mais aussi cinématographique, et qui organise des images et des sons fragmentaires en une unité organique, par l'entremise du montage.
Dans l'œuvre de Marker, l'enchevêtrement entre la mémoire individuelle et l'Histoire passe donc au premier plan à partir des années 1980 et anime la série de portraits filmés réalisés à partir de 1985. Bien sûr, Marker a fait des films-portraits auparavant, comme celui de son ami Yves Montand dans La Solitude du chanteur de fond (1974). Mais les films des années 1980-1990 sont pour la plupart des hommages posthumes ou tardifs à des ami(e)s ou des artistes qu'il admire profondément. Ils se veulent, dès lors, déchiffrage du passé plutôt que description d'un présent. La liste des noms est parlante: Akira Kurosawa (AK, 1985), Simone Signoret (Mémoires pour Simone, 1986), Alexandre Medvedkine (Le Tombeau d'Alexandre, 1993), Andrei Tarkovsky (Une journée d'Andrei Arsenevich, 1999) et Denise Bellon (Le Souvenir d'un avenir, 2002, co-réalisé avec sa fille Yannick Bellon). Dans tous les cas, Marker inscrit ces mémoires (les siennes et celles des autres) dans le cadre d'une histoire qui les intègre et les dépasse. Le documentaire sur Medvevkine est notamment l'occasion pour Marker de faire une fresque impressionante sur l'Union soviétique défunte.
Les nouvelles technologies, telle que la vidéo ou l'informatique, lui permettent de nouvelles formes d'expression, ainsi que de prendre de nouveaux chemins. Ainsi, à coté de cette réflexion sur la mémoire et l'Histoire, il fera aussi de la vraie télévision avec la mini-série de treize épisodes commanditée par la Fondation Onassis, L'Héritage de la chouette (1989), sur l'héritage de la Grèce antique dans la Grèce moderne.
À partir de 1980, Marker commence à travailler dans d'autres domaines artistiques. Déjà en 1978, il avait fait une installation vidéo intitulée Quand le siècle a pris forme et dans les années 1990, il va développer une nouvelle installation multimédia Zapping zone ou Propositions pour une télévision imaginaire, suivie en 1995 par Silent Movie. Mais au-delà des ces expériences, il y une fascination croissante pour les possibilités surprenantes qu'offrent les ordinateurs et plus récemment Internet. Un des films les plus importants de cette période, Level 5 (1996), prend comme point de départ la dernière bataille de la Seconde Guerre mondiale entre Américains et Japonais dans l'île d'Okinawa, durant laquelle un tiers de la population se suicide ou est massacré. Marker utilise l'ordinateur (et en particulier les jeux d'ordinateur) comme une partie essentielle de son mode de fonctionnement. Pour Raymond Bellour, Level 5 est "un nouveau type de film, le premier film au cinéma qui examine les liens entre la mémoire culturelle et la production de sons et images par ordinateur".
Mais c'est dans le cédérom Immemory (1998) que la logique de l'ordinateur fournit une vraie alternative à la logique filmique. Dans ce cédérom, Marker propose "la géographie de sa propre mémoire". Immemory nous offre, dans son ouverture, sept "zones" différentes: le cinéma, le voyage, la photo, la guerre, la poésie, la mémoire et le musée, ainsi qu'une zone additionnelle pour les "X-plugs". L'exploration de ces zones avec la souris de l'ordinateur nous emmène dans un labyrinthe aux bifurcations et croisements inattendus, où l'on voit défiler des photographies, des textes, des vidéos, des cartes postales... Marker trouve dans l'ordinateur des possibilités extraordinaires pour le développement de ses problématiques esthétiques. Premièrement le cédérom permet d'incorporer toutes les images et documents que Marker a essayés à maintes reprises de mettre ensemble dans une même œuvre. Deuxièmement, il rend possible l'implémentation d'une logique non-linéaire dans le développement du matériel visuel et textuel.
Dans ses films, Marker a toujours voulu dépasser la linéarité temporelle (le boucle du temps dans La Jetée ou l'anticipation du futur dans Le Souvenir d'un avenir par exemple). L'ordinateur le libère donc effectivement, et pas seulement métaphoriquement, du temps comme ligne directrice irréversible. L'espace du cédérom est multi-dimensionelle, car il y autant de dimensions que de points d'entrée sur l'écran introductif, et ces dimensions peuvent se croiser et s'enchevêtrer à volonté. Le résultat est un temps réversible et courbe, plein d'inflexions et de retours, qui permet de cartographier de façon plus précise l'architecture complexe de la mémoire.
Dans ses dernières œuvres, Marker reste fermement dans l'esprit des avant-gardes, prenant toujours en considération les avancées technologiques, mais en même temps il recrée ses vieilles obsessions sous des formes nouvelles et surprenantes. D'un coté, il continue à faire une exploration décidée des toutes les nouvelles ressources médiatiques de notre temps: avec Max Moswitzer, il a crée le monde de l'Ouvroir sur Second Life, comprenant entre autre un musée virtuel et une salle de projection, et la première de son court-métrage Leila Attacks (2006) s'est tenue sur YouTube (où on peut trouver une dizaine de vidéos sous le pseudonyme de Kosinki). D'un autre coté, le globe trotter militant continue à être présent dans des films comme Berliner Ballade (1990), Casque bleu (1995) ou Un maire au Kosovo (2000); le contre-informateur de la série On vous parle de... continue de proposer son regard critique sur les médias dans Détour Ceausescu (1990, segment de Zapping Zone) et dans Le 20 heures dans les camps (1993, idem.); le photographe de Coréennes est toujours présent dans les expositions Staring back (2007) et Passengers (2011). Quant à son dernier film, Chats perchés (2004), ne serait-il pas dans un certain sens une reprise du Joli mai et de certains films des années de militantisme, comme La Sixième face du Pentagone? On pourrait dire, pour conclure, que c'est la structure multi-dimensionnelle d'Immemory, avec ses labyrinthes et ses retours inattendus, qui nous donne le meilleur modèle pour ce work-in-progress extraordinaire qu'est l'œuvre de Chris Marker et qui trouve un écho dans sa toute dernière oeuvre inachevée: Gorgomancy.
Finalement, Christian Bouche-Villeneuve, alias Chris Marker, est décédé le 29 juillet 2012, dans son domicile parisien, le jour de son 91ème anniversaire, pour notre plus grand regret!
Chats perchés
(2004)