Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06924.jsonl.gz/527

Comment les professeurs de littérature allemande en Suisse ont-ils reçu et transmis l’idéologie nazie, à partir de 1933 ? Quels furent les rapports entre champ académique et champ politique ?
Dans les débats récents sur l’attitude de la Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale, la position des intellectuels au cours du conflit a été encore assez peu analysée. C’est pourquoi, il me semble important de revenir sur l’ouvrage de Julien Schütt, consacré à la réception du nazisme par les professeurs de littérature allemande en Suisse. Cette recherche, qui a généré un large débat Outre-Sarine, permet en effet non seulement de mieux comprendre le climat idéologique et politique de l’époque, mais dévoile le poids des logiques internes au champ littéraire et universitaire dans les prises de position des protagonistes de cette histoire.
Accepter quelques aménagements douteux
Cette étude éclaire d’abord l’univers mental et idéologique des germanistes suisses, confrontés à l’instauration d’un régime qui se livre, entre autres crimes, à l’autodafé d’ouvrages. En juin 1933, alors que le renvoi des professeurs juifs a commencé dans les universités allemandes, Emil Ermatinger Ð le pape de la critique littéraire en Suisse Ð accepte de s’exprimer à Weimar à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Wieland *. Des défilés de SA encolonnés encadrent la manifestation. L’influence de Wieland en tant que penseur de l’AufklŠrung sera significativement mise de côté dans le discours du professeur zurichois.
Outre une certaine fascination pour les « nouveaux maîtres » du Reich, ces contacts réguliers avec les milieux de la culture officielle allemande traduisent également la volonté de garder un pied sur le marché germanique. De 1935 à 1942, les revues scientifiques allemandes renoncent presque complètement aux plumes suisses. Des alternatives sont offertes alors par certains cercles très élitaires et proches du régime. Le « Deutsche Kulturbund », à Berlin, et son organe, l’EuropŠische Revue, pourront ainsi compter sur les collaborations de Robert Faesi, Gonzague de Reynold et Carl J. Burckhardt. La publication en Allemagne oblige pourtant à certains aménagements douteux : Ermatinger accepte par exemple, dans la réédition de l’un de ses ouvrages, de substituer à une citation évoquant Marx un passage glorifiant Hitler. De plus, il stigmatise « l’enjuivement » de la littérature allemande à l’œuvre depuis 1918.
La dépolitisation de la littérature
On ne saurait cependant résumer l’analyse de Schütt à ces seuls épisodes, aussi édifiants soient-ils. Le cœur de son approche s’interroge en effet de manière plus globale sur les rapports entre champ académique et champ politique. Avant le déclenchement de la guerre, plusieurs germanistes s’expriment en faveur d’une homogénéisation culturelle entre l’Allemagne et la Suisse. Leur position intellectuelle leur semble au fil du temps toujours plus intenable : toute rupture radicale avec l’Allemagne signifierait à leurs yeux la fin de toute culture sérieuse en Suisse ; d’autre part, tout signe de bienveillance est aussitôt interprété en termes politiques. Ë cet égard, quelques cas de mises à pied d’enseignants trop ouvertement pro-allemands font peser une lourde menace sur l’autonomie de la discipline. Dans ce contexte, Edouard Staiger Ð actif au sein du « Nationale Front » en 1933-1934 Ð va opter pour une stricte séparation des domaines politique et culturel. Il développe alors une nouvelle grille de lecture et d’interprétation des textes reposant sur une analyse purement interne des œuvres, sans référence à la biographie ou aux positions politiques des auteurs. Cette théorie, caractérisée après 1945 par le terme de « Werkimmanenz », bénéficie d’un écho considérable : elle vaudra à son auteur sa nomination en tant que professeur ordinaire à Zurich, dès 1943.
Pris entre la propagande nazie d’une part, la recomposition du marché sur des bases nationales et le sentiment germanophobe d’une partie de la population d’autre part, les germanistes suisses ont, selon Schütt, procédé dans leur grande majorité à une « dépolitisation » de leur vision du monde, en reportant sur la politique l’origine de tous les maux. C’est au nom de la défense de certaines valeurs esthétiques qu’ils s’opposeront précisément à l’« Exilliteratur », jugée décadente de par sa complaisance à aborder des sujets triviaux. Sur un autre plan, la traduction d’enjeux idéologiques en questions esthétiques et littéraires leur permettra, tout en sauvegardant l’autonomie de leur discipline, de gagner une nouvelle légitimité face aux autorités politiques suisses. Ayant renoncé à tout ce qui pourrait porter atteinte au discours de la neutralité et de la Défense spirituelle, plusieurs d’entre eux apportèrent ainsi leur contribution directe à l’édification d’une culture officielle. On peut citer le cas exemplaire de Karl Schmid qui renonce en 1939 à un poste de privat-docent pour exercer un rôle actif au sein de la section « Armée et Foyer ». Cet engagement lui ouvrira les portes de l’école polytechnique (ETH) dès 1943, son patriotisme venant compenser en l’occurrence la minceur relative de son dossier sur le plan scientifique.
Au-delà du seul microcosme des germanistes, Schütt met en évidence une forme de transaction informelle qui a présidé selon lui de manière plus générale aux rapports entre élites culturelles et pouvoir politique : d’un côté celles-ci s’abstiendront de toute intervention pouvant porter ombrage à la politique confédérale, de l’autre l’État leur assure consécration symbolique, voire facilités de carrière. Les avatars de ces liaisons dangereuses entre culture et politique restent à analyser de manière plus précise dans d’autres secteurs du champ intellectuel.
François Vallotton, Berne
Julian Schütt, Germanistik und Politik. Schweizer Literaturwissenschaft in der Zeit des Nationalsozialismus, Zurich, Chronos, 1996, 342 p.
*ÊPoète et romancier allemand, 1733-1813 (ndlr).