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Camille Lévêque-Claudet
Le musée Jacquemart-André à Paris présente soixante-dix œuvres du maître anglais de l’aquarelle, Joseph Mallord William Turner.
Lorsque Turner, fils d’un barbier londonien, emploie l’aquarelle pour la première fois à la fin des années dix-sept cent quatre-vingts, ce médium était principalement utilisé par des architectes, des topographes militaires, des cartographes, et surtout par les artistes amateurs. L’aquarelle était encore considérée comme un art mineur et son principal thème, le paysage, figurait parmi les moins considérés de la hiérarchie des genres. Cela n’empêche pas Turner de relever, en quelques années, le défi de s’imposer sur la scène artistique avec des paysages aquarellés. Les voyages nombreux qu’il entreprend dès le début de sa carrière lui offrent autant de sujets nouveaux et contribuent sans cesse à élargir son champ d’investigation.
Les œuvres de Turner inspirées de ses séjours au Pays de Galles, où l’artiste se rend cinq fois de 1792 à 1799, embrassent le monde sauvage et sublime des paysages montagneux. La technique qu’il avait apprise en tant que dessinateur topographe et dessinateur d’architecture, ne l’avait pas préparé à saisir et rendre la grandeur des montagnes, le climat changeant ou les effets fugitifs mais dramatiques de la lumière. L’expérience tirée de ces visites répétées le pousse à chercher des moyens toujours plus audacieux pour exprimer les impressions suscitées par le paysage. Sa technique devient de plus en plus expérimentale : en griffant le papier avec l’ongle de son pouce, en appliquant des fixatifs tels que de la gomme ou encore en mêlant la gouache à l’aquarelle il parvient à créer une gamme d’effets picturaux plus large.
La brève paix entre la Grande-Bretagne et la France, à la suite de la signature du traité d’Amiens le 25 mars 1802, permet à Turner de partir à la découverte de l’Europe. Il savait que la Savoie française, la Suisse et le Val d’Aoste offraient des paysages encore plus impressionnants que les régions les plus montagneuses du Pays de Galles et de l’Écosse. Les hauteurs des Highlands avaient servi de prélude à la majesté et au pittoresque grandiose des Alpes. Confronté à la tâche de rendre ces vues spectaculaires, Turner choisit généralement l’aquarelle et met en œuvre toute une série de techniques, notamment des lavis larges, l’utilisation du pinceau demi-sec pour appliquer les détails et des rehauts grattés. Les dimensions importantes de ces œuvres sont sans aucun doute dues au sujet, mais elles suggèrent également que Turner revendiquait implicitement la parité de l’aquarelle avec le médium plus prestigieux qu’était l’huile. Alors que l’Académie privilégiait l’exposition d’huiles sur toile, Turner pouvait librement présenter au public ses aquarelles sur papier sur les murs de sa propre galerie qu’il avait ouverte dans l’ouest londonien en 1804.
La période de paix et de stabilité relatives qui prévaut suite à la défaite de Napoléon en 1815 permet à Turner de retraverser la Manche et de parcourir de nouveau l’Europe. Dans les années dix-huit cent vingt, ce sont les séjours en Italie que l’artiste privilégie. L’intensification de la couleur dans son art peut être vue comme une réponse à son expérience de la lumière de la péninsule. Sur la route de l’Italie, le peintre s’arrête en France à de nombreuses reprises. Comme plusieurs artistes anglo-saxons de sa génération, Turner explore la Normandie et la Bretagne, deux régions qui partagent une histoire commune avec la Grande-Bretagne. En Normandie, il est aussi bien attiré par les pierres figées dans le temps des abbayes que par l’eau mouvante de la vallée de la Seine. La couleur se fait dynamique, les arrangements chromatiques toujours plus vibrants. Parfois, l’artiste semble se préoccuper moins de la composition que de la description d’un phénomène atmosphérique particulier. Quand il ne voyage pas à l’étranger, Turner parcourt l’Angleterre ; il se rend notamment plusieurs fois à Petworth House, résidence de son mécène George Wyndham, où il réalise, sur des petites feuilles de papier bleu-gris, des œuvres spontanées et de caractère privé.
Les décennies passent et Turner travaille toujours sans relâche, car comme le disait-il un jour à un ami, il « ne connaî[t] pas d’autre génie que celui du travail infatigable ». Sa production ne décline nullement au cours des derniers voyages qu’il entreprendra. Bien au contraire, ils suscitent de nouvelles séries d’aquarelles qui constituent l’apogée de sa pratique d’aquarelliste. C’est en Suisse, où il n’était pas retourné depuis 1802 et où il multiplie les séjours entre 1836 et 1844, qu’il puise inlassablement des inspirations nouvelles. Il y réalisera plus de mille dessins, aquarelles et peintures. Ses aquarelles de Suisse n’ont aucun équivalent dans son œuvre ; elles allient aussi bien un aboutissement formel en termes de composition qu’une sensibilité et une liberté de la couleur. Elles déroutent ses contemporains dans la mesure où elles relèguent au second rang la structure classique de la composition faite de lignes claires, de formes cernées et d’un étagement des plans. L’atmosphère est rendue palpable, l’espace défini est rempli d’un air vibrant et changeant, qui lui-même exprime la monumentalité du paysage.
Peindre semble être pour Turner synonyme de voyage. Né sur une île, il n’a de cesse d’en franchir les frontières maritimes, comme si ce mouvement même de dépassement des limites était l’essence de sa pratique d’artiste. Turner non seulement cherche à élaborer un art qui va au-delà des limites géographiques de son pays en étant parmi les premiers à découvrir de nouveaux sites à peindre mais aussi à dépasser les limites génériques traditionnellement entendues de la peinture de paysage en énonçant ses sensations fugitives.
Nota Bene:
Turner, peintures et aquarelles, Collections de la TATE, Musée Jacquemart-André jusqu’au 20 juillet 2020.