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«Plus que la vie, c’était une méthodologie de la vie qui l’intéressait.» Ainsi commence le portrait d’un jeune homme de vingt ans dans un des premiers textes de Hugo Loetscher. Ce portrait ne semble pas annoncer le parcours que Loetscher a effectué par la suite en tant qu’écrivain et homme public. Son œuvre palpite de vie et les multiples activités qu’il a déployées sont loin d’une retraite solitaire. Il s’est fait un nom comme journaliste, comme spécialiste de la culture portugaise et brésilienne, comme connaisseur des deux Amériques et de l’Asie du Sud-Est et comme promoteur de la photographie.
Pourtant, ces activités et son écriture sont restées marquées par cette intention initiale d’aborder la vie par le détour d’une «méthodologie». Pour matérialiser ce procédé, Loetscher a eu recours en 1975, dans Le Déserteur engagé (Belfond, 1989), à l’image de l’immunisation. L’Immun, protagoniste du roman, affronte les pathologies de la vie en s’y livrant par dosages bien mesurés. C’est ainsi qu’en tant qu’écrivain voyageur il ne refoule pas simplement l’exotisme, mais en adopte les genres et les styles littéraires pour le traverser et mieux le dépasser ainsi.
Cette «méthodologie» du pastiche fait de Loetscher un véritable maître dans l’art d’évoquer les discours propres aux cultures et aux situations les plus variées. La multiplication des discours crée un effet de miroirs. Les discours se reßètent et se relativisent mutuellement, la réalité se révèle être un ensemble de plusieurs réalités. Loetscher focalise fréquemment ses textes sur des univers restreints pour montrer et démonter les mécanismes des ensembles dont ils font partie. Il procède ainsi, entre autres, avec les égouts dans son premier roman, avec le quartier ouvrier dans La Tresseuse de couronnes (Fayard, 1992)et avec la piscine dans Saison (Fayard, 1997). Dans d’autres textes, ce sont de petits détails, en apparence insigniÞants, qui jouent le même rôle. La clé de la chambre à lessive des Suisses est le plus connus de ces détails déconstructifs.
Les textes de Loetscher rappellent ainsi la littérature carnavalesque que Mikhaïl Bakhtine a analysée chez Rabelais. Ils sont pourtant loin du gros rire rabelaisien, leur auteur lui préférant l’ironie pleine de moquerie bienveillante. Ce n’est pas pour rien que la plupart de ses lecteurs réagissent avec un sourire avisé à la simple évocation de son nom. Il arrive à concilier les contradictions sans les nier et réussit à mettre côte à côte des réalités qui semblent séparées par des distances infranchissables. Il réalise ainsi ce que Les Papiers du déserteur engagé (Belfond, 1992) disent au sujet des propos de l’Immun: «Que de choses juxtaposées et superposées et tout ça dans le même temps!»
Mettre une chose à côté d’une autre, c’est ce que désigne à l’origine le mot «parabole». Toute l’écriture de Loetscher est parabolique dans ce sens premier, qu’elle se réalise sous la forme du roman, du récit, de la fable, de l’essai ou de la pièce de théâtre. Ce rapprochement des choses sans transition demande la fragmentation du regard. Depuis Le Déserteur engagé, l’œuvre de Loetscher multiplie les perspectives simultanées. Le point culminant est atteint dans son dernier roman, Die Augen des Mandarin (Diogenes, 1999). Loetscher n’y fait pas seulement intervenir, comme Montesquieu, le regard d’un étranger pour donner une vue inhabituelle sur notre monde: il montre en plus que les réalités que nous considérons «nôtres» sont depuis toujours enrichies par des éléments empruntés aux cultures réputées «autres».
Plus récemment encore, dans un grand essai intitulé €s tischört und plutschins: über das Unreine in der Sprache (Vontobel-Stiftung, 2000), il fait l’éloge de l’impureté des langues et montre que sa langue maternelle, le suisse allemand, est truffée de mots empruntés. Si l’on peut donc bien le qualiÞer de «métis littéraire» c’est parce qu’il part du constat que la réalité elle-même est soumise au métissage permanent. Il pense, comme le narrateur dans Les Papiers du déserteur engagé, que ce qui nous arrive directement en tant qu’individu n’est qu’une inÞme partie de ce que nous vivons.
Approfondir le recours à l’expérience des autres, c’est le garant pour chacun de pouvoir explorer l’ensemble des possibilités de l’être humain. Cette conviction est à la base de toute la production littéraire de Loetscher. Il a toujours considéré son écriture comme réapprentissage de la langue tout en sachant, dès le départ, que sa quête n’arrivera jamais à combler la déÞcience fondamentale de la communication humaine. Mais le portrait déjà cité du jeune homme de vingt ans afÞrme bien que «commencer à moins parler après avoir longtemps visité une langue était autre chose que de ne même pas avoir su s’exprimer.»
Hugo Loetscher est né le 22 décembre 1929 à Zurich. Il y a toujours gardé son domicile, tout en faisant de grands voyages et de longs séjours en Italie, en Grèce, au Portugal, au Brésil, aux Etats-Unis et en Asie du Sud-Est.
Après des études de sciences politiques, de sociologie et d’histoire économique à Zurich et à Paris, il publie, en 1956, une thèse sur Le philosophe face à la politique. Pendant ses études, il commence à écrire pour la Neue Zürcher Zeitung et la Weltwoche.
De 1958 à 1962, il est rédacteur de la revue culturelle du, pour laquelle il crée et dirige aussi le supplément littéraire Das Wort.
En 1965, il réalise un Þlm documentaire sur le Portugal pour la Télévision suisse alémanique. Ce Þlm ne sera jamais diffusé, trop critique vis-à-vis du régime de Salazar. Il s’ensuit une grande polémique et la disparition mystérieuse du Þlm dans les archives de la Télévision.
De 1964 à 1969, il est chef de la rubrique culturelle et membre du comité directeur de la Weltwoche.
Depuis 1969, Hugo Loetscher est écrivain indépendant. Il s’intéresse également à la photographie, qu’il pratique lui-même de temps à autre sous le pseudonyme de Hans Schuler.
Cet article, tiré du quatrième numéro de la Revue du service de presse suisse publié en 2002, poursuit la collaboration de DP avec Feuxcroisés.
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