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Critique
"On a dit de Wong Kar-wai qu'il est le Godard de l'Extrême-Orient.
C'est vrai qu'il y a un peu de ça, notamment dans HAPPY TOGETHER, récit de l'odyssée de deux homosexuels chinois en Argentine, ainsi que dans les jeux de miroirs, les images minimalistes et les voix off de IN THE MOOD FOR LOVE.
Relevons que le cinéaste, né en 1958 à Shanghai, a connu un grand succès international avec CHUNGKING EXPRESS.
IN THE MOOD FOR LOVE, ""dans l'ambiance pour l'amour"", porte bien son titre. Pudique et pourtant intense, prosaïque mais romantique, il raconte l'histoire simple d'un homme et d'une femme, chacun semble-t-il trompé par son conjoint: l'épouse du premier, insaisissable, travaille tout le temps, le mari de la seconde est toujours en voyage d'affaires. Le hasard (mais est-ce vraiment le hasard?) veut que Chow Mow-wan (Tony Leung, qui porte le même nom que l'acteur ayant incarné l'amant de Marguerite Duras dans le film éponyme d'Annaud, et qui lui ressemble...) emménage dans le même locatif que Su Li-zhen (la belle Maggie Cheung, à la ville femme d'Olivier Assayas, pour qui elle a joué dans IRMA VEP).
On se rencontre, on se croise dans la cage d'escalier, on s'effleure du regard, on ne se touche pas mais on se languit l'un de l'autre, on s'évite mais on se cherche... Ce n'est pas du flirt, ce n'est pas du marivaudage: ce sont des désirs profonds qui n'osent pas s'avouer l'un à l'autre. On joue à faire semblant, on essaie d'imaginer ce que dirait le conjoint en apprenant les pulsions inavouées. On se fait délicieusement mal.
Outre la dimension universelle d'un amour tenu secret, le film présente un intérêt documentaire sur le Hong Kong du début des années 60, avec ses réfugiés de Chine populaire vivant dans leur aquarium culturel. Le cinéaste fait un beau travail sur les couleurs, les décors, les ambiances.
Vu en fin de Festival de Cannes, donc avec une certaine fatigue (dame! trois à quatre films par jour...), IN THE MOOD FOR LOVE m'était apparu comme un très beau film d'amour. Cette impression a été confirmée par la seconde - et peut-être deuxième - vision. Certes, les mauvais esprits se gausseront probablement de ce qu'ils qualifieront de maniérisme: ralentis complaisants, cadrages singuliers, changements de garde-robe féminine à répétition (mais que Maggie Cheung porte à merveille ses soieries à col d'officier!), musiques surannées et décalées. Mais s'il y a des longueurs, elles sont divines comme chez Schubert, le thème musical du film - une valse lente - colle parfaitement au couple, et le tout dégage un charme indéniable, surtout en nos temps où, sur le grand écran, hommes et femmes se jettent dessus à corps perdu, se désapent à tout va et se prennent n'importe où avant même de s'être présentés... Ici, tout est en finesse, en suggestion, en passion contenue, et c'est donc d'autant plus violent. Egaré par les effets de miroir et de faux-semblant, le spectateur en vient à se demander si Chow et Su ne sont pas en fait mari et femme et ne se jouent pas la comédie de l'infidélité pour mieux se retrouver. Ce n'est pas le moindre plaisir qu'apporte le film de Wong Kar-wai: la porte reste ouverte sur plusieurs interprétations différentes.
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Daniel Grivel