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Tungkar est couché dans l'écurie. Je pose un peu d'ensilage devant son museau en passant et verse le reste dans la crèche. Je regarde Tungkar mâcher son petit déjeuner. Les premiers rayons de soleil caressent sa fourrure. Je m'accroupie et je reste à le contempler mâcher. Le mouvement est plus libre, plus fluide que ces derniers jours et semaines, car hier la vétérinaire est montée et lui a enlevé les fils. Elle était étonnée et émerveillée combien sa plaie avait bien guérit. Pour elle son travail est fini.
J'ai les larmes qui me montent aux yeux en regardant Tungkar - nous avons réussi !
Nous l'avons sauvé une deuxième fois de l'abattoir !
Car quand je l'ai choisi, il y a une année et demi, venant d'un élevage qui produit de la viande, son rendez-vous à l'abattoir avait déjà été fixé. Je l'ai pris un peu par hasard, parce que j'avais perdu Julong et que je savais que Kubilai n'allait pas vivre beaucoup plus longtemps. Je l'ai pris en échange contre Khampa que j'ai pu vendre comme reproducteur, comme taureau d'élevage.
Je voulais un yak de trois ans qui puisse commencer à porter dans les treks la même année. Son propriétaire me disait qu'il y avait quelques yaks gentils dans l'équipe, des noirs qu'il m'a montré. Je les regardais, indécise, je ne savais pas, je ne voyais rien de spécial, pas d'ndice qui m'attirait plus vers l'un que l'autre.
"Le blanc est moins docile, il gesticule plus avec ses cornes, il est moins adapté" me dit le propriétaire.
"Ah bon? Alors cela doit être le bon yak pour moi. Je vais le prendre."
C'est ainsi que Tungkar est arrivé à La Giette.
Quand je l'ai inscrit dans la banque de donnée, j'ai vu qu'il avait son anniversaire à un jour d'écart de Kubilai dont il prennait la succession. Pour moi, c'était un signe que j'avais choisi le bon yak.
Je pensais que Tungkar allait se lier d'amitié avec Yanjar que je venais de ramener des Grisons et qui a son age. Mais Tungkar ne s'est jamais intéressé à Yanjar, ni aux autres jeunes yaks ou aux femelles; dès son arrivée, Tungkar à clairement choisi son clan: Naulekh et Tsarang, mes deux yaks blanc mouchetés comme lui, mes deux meilleurs yaks, mes deux leaders.
"Je suis un yak blanc, je veux être comme eux, c'est ma famille" semblait il dire en se couchant toujours à côté d'eux. Il les a pris en example, il s'est lié d'amitié, il veut faire tout comme eux. Et comme se sont de très bon yaks de trek, Tungkar est sur le bon chemin d'en devenir un aussi! Au printmeps, quand j'ai chargé Naulekh dans la bétaillère pour l'amener à Ferpecle au pied de la Dent Blanche pour le shooting d'un film, Tungkar est monté de son propre gré, lui aussi. J'avais pensé prendre Tsarang, mais comme Tungkar s'est proposé même, c'est avec Naulekh et Tungkar que nous sommes allés filmer. Si Naulekh ou Tsarang partent, il veut y aller aussi.
On ne saura jamais, s'il les a choisi à cause de la couleur, ou parce qu'il est du même caractère farouche, volontaire et intélligent comme eux.
Tungkar qui sent mon regard et mon émotion, se lève et fait un saut dans ma direction.
Cela me surprend, mais c'est clairement un saut de joie, une expression de l'énergie de vie qui revient pleinement en lui. Je le ressens comme un "Merci!"
Il continue dans l'élan à s'attaquant à la poutre centrale de l'écurie avec ses cornes. Il joue! (C'est très rare de voir un yak jouer autre qu'avec ses congénères, de le voir jouer avec un objet!)
Nous allons continuer notre petit rituel de rincage de la bouche encore quelque temps, jusqu'à ce que la plaie s'est complêtement refermée. Ce sera plus léger qu'à présent, ce sera presqu'un jeu, un moment de communication, d'interaction, d'apprentissage et de partage qui nous permettra de continuer à approfondir notre lien.