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L’étude de la sexualité humaine remonte à des temps lointains. Les productions littéraires et artistiques ainsi que le début des interrogations scientifiques en témoignent. Dès les périodes les plus anciennes de la culture indienne, la spiritualité et le plaisir sensuel ont été considérés comme essentiels pour l’être humain. Le terme Kama, entendu alors comme l’ensemble des désirs de l’être humain, se réfère spécifiquement à l’amour et au désir sexuel et renvoie au plaisir sensuel. La force de Kama, jugée irrépressible, est décrite dans plusieurs textes de l’époque qui illustrent le sens et la manière d’obtenir le maximum de plaisir de la sexualité.
Dans la culture occidentale, Hippocrate, considéré comme le père de la médecine, de même que Galien et Soranos, autres médecins de l’Antiquité, sans omettre Platon et Aristote, se sont aussi intéressés à la sexualité et peuvent être reconnus comme les précurseurs de la recherche en ce domaine. Dans les deux derniers siècles, citons les avancées scientifiques de Charles Darwin; du neurologue Jean-Martin Charcot en France; du médecin darwiniste Paolo Mantegazza en Italie, auteur de la Physiologie du désir (1877) et d’ouvrages de vulgarisation à succès ; de Karl Westphal, aliéniste à l’Hôpital de la Charité à Berlin, inventeur du mot «agoraphobie»; de Richard von Krafft-Ebing, psychiatre allemand qui passa par Strasbourg et Zurich pour acquérir la célébrité en Autriche-Hongrie en introduisant dans le vocabulaire commun les termes « sadisme » et «masochisme» avec la publication de sa monumentale Psychopathia sexualis (1886); du médecin et psychologue britannique Henry Havelock Ellis, qui créa les mots « narcissisme » et « autoérotisme », correspondant de Freud et réputé pour avoir présenté scientifiquement l’homosexualité sans impliquer qu’il s’agisse d’un acte immoral ou d’un crime, auteur de nombreuses autres études de psychologie sexuelle parues dès 1890, qui scandalisèrent l’Angleterre ; et bien d’autres encore. Ils ont posé les fondements d’une connaissance nouvelle, objective et rigoureuse d’un domaine aussi vieux que celui de l’homme et de la femme. La révolution majeure survint avec l’œuvre de Sigmund Freud. La publication de ses Trois essais sur la théorie sexuelle, en 1905, mit dans le monde entier cette question taboue au centre des réflexions sur le développement humain. Toutefois, la naissance d’une science de la sexualité proprement dite doit être attribuée à Iwan Bloch. Ce dermatologue allemand (1872-1922) a créé en effet le terme Sexualwissenschaft. Inspiré par Mantegazza (1831-1910), il conçut une approche multidisciplinaire et humaniste. Dans une perspective exceptionnelle à son époque, il soutint en effet l’idée que cette recherche s’inscrit dans l’interaction de différentes disciplines à la fois médicales, littéraires, historiques et celles qu’on appelle aujourd’hui la sociologie et l’anthropologie. L’étude de la sexualité connut un essor remarquable en Suisse avec les travaux d’Auguste Forel (1848-1931), qui furent développés comme une science autonome, devenue la sexologie (Haeberle 1983).
Ce mot, sexologie, a été choisi pour exprimer une vision d’ensemble du phénomène qu’est la sexualité humaine. Il en appelle à son étude rationnelle, théorique et pratique. Aujourd’hui, on précise, du point de vue clinique, que la sexologie se définit comme «l’étude de la sexualité humaine, de ses troubles et de leur prise en charge ». Face aux dysfonctions, l’approche scientifique tient compte de leurs aspects physiologiques, psychologiques, mais aussi sociaux et culturels. Il en ressort donc, et il faut le souligner, que la sexologie n’est pas la simple étude de la génitalité, avec la connotation restreinte qui lui est souvent attribuée à tort. Au contraire, la sexologie aborde la problématique du domaine sexuel dans sa riche complexité.
De la sexologie il existe une branche médicale, ou, en termes anglais, une evidence based medecine, qui s’élargit par ses racines humanistes au-delà d’une prise en charge des troubles sexuels et se caractérise par une approche multidisciplinaire et interdisciplinaire. Beaucoup de spécialités de la médecine sont concernées par le savoir sexologique, par exemple la psychiatrie, la gynécologie, l’urologie, l’endocrinologie, la médecine interne et générale, la cardiologie, la médecine légale et les neurosciences. C’est la manifestation de l’opulence scientifique et conceptuelle de ce domaine. La sexologie constitue un champ de référence pour construire la médecine du futur, celle qui se veut centrée sur la personne avec toutes ses ressources et dans sa totalité.
Au-delà de son aspect médical, la sexologie trace une voie originale, et inédite à bien des égards, dans la recherche du sens à conférer au «sexuel», dans son acception la plus complète. Progressivement cette réflexion construit, à travers des expressions diverses, complémentaires, voire contradictoires, une nouvelle vision du phénomène. Le sexologue apparaît comme l’explorateur de la complexité, aux confins du progrès scientifique et technologique. Il procède au décryptage de la fonction sexuelle par une lecture innovatrice des événements physiologiques et psychologiques.
Car depuis quelques années nous vivons une profonde transformation de la technologie et de la société. Petit à petit les progrès de la recherche conduisent à une prise de conscience plus aiguë des fonctions énigmatiques et parfois perturbées de la sexualité. Celle-ci défie nos méthodes traditionnelles d’analyse et d’investigation. C’est tout l’intérêt de cette science : elle aborde les plus grandes questions que pose cet «infini sexuel», tente de distinguer les futurs scientifiques possibles sans cesser de respecter l’apport d’autres visions proposées par des professionnels de formations très variées: médecins, psychologues, philosophes, sociologues et anthropologues; tous ensemble ils cherchent à conceptualiser les événements personnels et les relations les plus taboues des hommes et des femmes comme une science de la vie au centre de la vie.
Passons donc en revue, par des rappels succincts, certains des concepts, parfois antagonistes, qui ont joué à cet égard un rôle primordial. Le lecteur y reconnaîtra divers courants de pensées qui ont formé ou effleuré bon nombre de générations et parfois sont toujours actuelles.
Entre désir et satisfaction
La fin du temps des interdits
Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, différentes institutions politiques ou religieuses émettaient un même message, implicite ou explicite : un couple pouvait avoir autant d’enfants qu’il désirait, mais la jouissance érotique, en revanche, devait être soumise à certaines limitations. Par exemple, il ne convenait pas que les femmes qui se vouaient en premier lieu à une vie de mère, accordent trop d’importance à l’acte sexuel, dans son aspect de jouissance, mais devaient le considérer comme le moyen indispensable pour procréer. A l’opposé, aux femmes qui relativisaient l’importance de la reproduction, on accordait une sorte de compensation par la valeur plus haute qu’elles étaient en droit de conférer à la relation sexuelle, vue surtout comme source de plaisir érotique. Jusqu’à en arriver aux « filles de joie » qui, elles, étaient l’objet d’une nette dépréciation sociale, d’autant plus qu’elles trichaient puisqu’elles obtenaient ou simulaient leur plaisir soit pour l’argent, soit pour la satisfaction d’être charnellement désirées.
Mais soudain, après la Deuxième Guerre mondiale, le message des nouvelles instances politiques, religieuses ou morales annonça que tout avait changé : le nombre d’enfants que chaque couple pouvait procréer devait être restreint ; par contre, le plaisir érotique était revalorisé, devenant même en quelque sorte un devoir. Devoir dans le sens qu’il importait désormais de s’efforcer d’obtenir du plaisir, pleinement et à chaque rapport sexuel. Cette mutation de la perspective conduisit à de grands changements dans les modèles relationnels entre les deux sexes. Dans le passé, seul l’homme, le mâle, était censé acquérir, avant le mariage, une certaine expérience sexuelle, initiation qui était en revanche déniée à la femme, et c’est lui qui devait ensuite devenir l’initiateur de sa compagne. De nos jours, c’est plutôt la femme qui devance l’homme dans l’apprentissage sexuel.
De la sorte, au fil du temps, on a vu disparaître le Don Juan qui, tantôt jouant sur une séduction à outrance, tantôt exhibant un pouvoir presque magique sur toutes les femmes, faisait croire que le seul plaisir était de céder à ses avances. Lui-même, à l’inverse, savait pertinemment qu’il ne devait pas tomber amoureux de la femme convoitée afin de poursuivre avec d’autres son jeu séducteur. Maintenant, comme nous le savons, ce serait plutôt la femme qui décide si, où et comment un acte sexuel doit avoir lieu, ce qui a fait perdre au mâle son assurance d’antan.
Dans une autre perspective, une société permissive comme celle d’aujourd’hui, a fini par nous priver du sens même de la transgression. En effet, une culture qui se montrait répressive, en matière de jouissance, suscitait un certain partage entre les personnes. Par l’étendue et la force de l’interdit, certaines se sentaient pour ainsi dire autorisées à esquiver les rapports sexuels. Les raisons pouvaient être variées, allant de barrages psycho-émotionnels à un besoin intime de développer de fortes émotions préalables avant tout contact charnel, ou encore de manifester un contrôle de leurs propres impulsions. A l’opposé, d’autres tiraient de la transgression même les stimulations à braver l’interdit et une valorisation narcissique. Ainsi fut accentué le besoin de «se débrouiller» pour repérer tant bien que mal les fondements de la prohibition, cachés ou présumés mais susceptibles de revigorer la pulsion érotique. Celle-ci devait être prête à l’usage, mais, hélas, on ne peut compter sur elle à cent pour cent.
Les pratiques qu’on nomme aujourd’hui encore les « perversions sexuelles» représentent en l’occurrence des exemples de sorties d’un contexte présumé normal, mais ne suffisent plus à garantir le feu sacré de l’érotisme.
Aspects fonctionnels et aspects normatifs
La sexualité, c’est clair, possède une double vocation : celle d’éveiller l’érotisme, d’abord sous forme de désir, mais visant a une satisfaction, soumise à une série de contextes possibles et de goûts personnels ; et celle de la procréation, une visée qui reste, socialement, la plus importante. On observe donc deux perspectives, l’érotisme et la reproduction, qui peuvent en certaines circonstances s’allier et se renforcer réciproquement, mais il leur arrive d’entrer en conflit. Une érotisation intense peut être dérangée par la crainte d’une grossesse non désirée. Au contraire la priorité accordée à la procréation peut, dans un couple donné, créer un malaise, avec un recours artificiel à l’érotisme avec ses éventuelles exigences, ressenties alors comme malvenues et inopportunes. A cet égard, il faut noter de possibles paradoxes : le mâle qui, dans le passé, pouvait en principe paraître très réticent à la procréation, est nanti par la nature d’une perspective de plaisir de type nettement reproductif, puisqu’il implique l’émission du sperme fécondateur. Il est inconvenant qu’il soit stérile, car l’érotisme s’en trouverait affecté. Le mâle, dans sa tradition dominante, semble certes accorder un intérêt narcissique à sa puissance érotique, mais reste néanmoins très attaché à ses possibles performances reproductives.
La femme, quant à elle, dispose seulement d’une perspective de plaisir sexuel détachée de la fécondation. Ainsi l’homme est doté d’un plaisir physique obligatoire, auquel il peut difficilement se soustraire, alors que la femme est vouée à une sorte de «liberté orgasmique» qu’elle a essayée parfois, en vain, de lier à un pouvoir fécondateur que l’orgasme posséderait. Ces problématiques orgasmiques se connectent-elles à leur tour au fait que l’homme, selon les enquêtes, finit toujours par souhaiter une sexualité régulière, alors que la femme la souhaite, en général, irrégulière, pour ne pas dire imprévisible et surprenante? En fait, l’homme ne possède pas un système biologique de base impliquant l’exercice régulier de la sexualité, à l’opposé de la femme qui est soumise aux règles rythmant sa fertilité, et pourrait vouloir y échapper en rêvant d’une sexualité « inattendue ».
De nos jours on assiste chez les hommes, entre autres évolutions, à un développement considérable d’une pulsion les poussant à un désir d’être père, mais, ils peuvent être inspirés aussi par des fantasmes de parthénogénèse masculine (sans envie toutefois de posséder aussi un utérus qui ferait perdre l’envie de pénis, comme Freud la concevait). Il est indiscutable que la plupart des hommes d’aujourd’hui ne se sentent pas gênés d’assister à l’accouchement de leur femme, ni de l’aider à changer le bébé ou de le promener en poussette. Il se pourrait – mais c’est évidemment une conjecture – qu’au lieu d’une envie de posséder un utérus, il s’agisse, plus mystérieusement, du souhait de posséder comme la femme deux chromosomes X, au lieu d’avoir un seul chromosome X et un Y qui par nature est plus petit et présumé fragile.
Toujours est-il que se met en relief dans les couples, à côté de la classique compétition entre père et mère, c’est-à-dire entre le rôle masculin et le rôle féminin, une étrange rivalité pour savoir en définitive qui des deux, père ou mère, est au fond « la meilleure mère ».
De plus, n’observe-t-on pas souvent que dans le couple – peu importe la durée effective de ce couple – l’homme a besoin de s’assurer que sa partenaire soit sexuellement satisfaite davantage qu’il ne vise à sa propre satisfaction ? On peut rapprocher cette attitude de l’éternel fantasme masculin de faire jouir une prostituée sans qu’elle simule. Ce souhait pourrait se traduire de nos jours par un fantasme plus sophistiqué: celui d’unifier ce que nous appelons les deux sexualités, liées ou bien à la reproduction ou à l’érotisme. En fait, ce fantasme «moderne» (ou peut-être «postmoderne») viserait à féconder une femme non seulement à travers l’émission du sperme somme toute anonyme, mais par un plaisir sexuel inoubliable. Là serait la source authentique d’une fécondation procurant simultanément le plaisir.
Revenons à la norme et à son éventuelle transgression. Demandons-nous si la norme précède toujours l’établissement des mœurs, sous forme de modèles inamovibles, ou au contraire si elle se fonde sur des faits concrets, ou des habitudes propres à un contexte social déterminé ? Un exemple : la société actuelle a été obligée de légiférer sur la procréation assistée au lieu de l’avoir mise en pratique sur la base de principes biologiques préexistants. La société elle-même ne crée-t-elle pas à cet égard, tout à la fois, une norme et sa transgression implicite, du fait que la procréation assistée semble braver les lois naturelles? Pensons aux dons de sperme et d’ovules, aux mères porteuses et à l’enfant à tout prix.
N’oublions pas enfin que la norme est vouée à mettre en évidence tout ce qui nous rend similaires, tandis que la transgression signale le refus d’être exactement comme les autres, en dévoilant par là l’envie de s’affirmer en individu franchement singulier.
Sensibilité, sensualité, émotivité
Par un schéma à trois niveaux il est possible de se représenter trois degrés de perception de l’érotisme. Au plus bas, situons les sensations tout court, dont l’intensité varie sans cesse, ainsi que leur distribution dans le corps et leurs connexions selon la prédominance soit de l’excitation, soit de l’inhibition. A propos de leur intensité, notons que des sensations douloureuses ou pénibles peuvent être perçues comme agréables, «recouvertes» ou du moins atténuées par l’intensité générale et marquées d’instants de vif plaisir. Cela pourrait révéler des propensions de type masochiste, sans qu’il s’agisse d’un masochisme avéré. En général, la femme semble plus réceptive à des sensations corporelles étendues, tandis que l’homme tend à concentrer sa sensibilité dans des zones plus limitées, tels ses organes génitaux.
Au second niveau de ce croquis nous trouvons la sensualité ou la zone «sensorielle», c’est-à-dire les différents organes aptes à réagir soit par de multiples connexions entre eux, soit, à l’opposé, en laissant un sens prédominer sur les autres, chacun à son tour. Dès la naissance d’un désir érotique, dans la mise en route d’un rapport sexuel entre deux partenaires, la vue, ou l’ouïe ou le toucher peut s’attribuer le rôle de déclencheur majeur d’une excitation grandissante. L’un des sens peut se borner à une fonction d’« ouvreur de piste », parfois au point de se révéler quelque peu «tyrannique», cherchant à exclure les autres du contexte érotique. En quelque sorte, différents organes ne feraient que canaliser en ce cas un ensemble de sensations qui au début étaient éparses et fragmentées. On pourrait supposer à l’opposé que dès la première manifestation d’un désir érotique, chaque organe de sens enregistre des signaux spécifiques se distinguant sans équivoque de ceux que suscitent d’autres organes.
Le troisième et dernier niveau de notre schéma est le degré émotionnel. Nous sommes amenés à supposer qu’il puisse bel et bien «coiffer» les deux précédents. L’émotion semble la force la plus «percutante». Elle est plus personnelle qu’une sensation ou l’effet d’une simple fonction sensorielle. L’émotion semble accentuer tout l’élan érotique. Son pouvoir est plus évident qu’une pure complaisance des sens. Nous allons découvrir, au cours de ce livre, les mécanismes qui, dans les expériences sexuelles, relient entre eux les trois niveaux que nous venons de décrire.
Considérons ces «ensembles émotionnels», ces sentiments ou affects, même bien définis, mais qui se manifestent le plus souvent en amalgames complexes. Il n’est pas simple d’y démêler les différents ingrédients. On y trouve, à côté de la joie, de la tristesse ou de la tendresse, un zeste de maladresse, mais aussi de l’enthousiasme, voire de l’euphorie, avec une certaine dose de rage virtuelle ou de jalousie prête à entrer en scène. Dans bien des déclarations d’amour se nichent des conditions, voire des chantages.
L’amour, surtout avec un grand «A», se voudrait pur, cristallin, dépourvu de manœuvres sous-jacentes, de subterfuges ou d’hypocrisie. Ici, l’on pourrait hélas avancer de nouveau l’hypothèse que, face à la normalité ou à ce qui va de soi, l’« optimum», ou ce qu’on considère comme tel, peut se révéler plus menaçant que toute anomalie, que toute transgression. En termes plus familiers, le mieux pourrait être l’ennemi du bien.
Le plaisir comme attente et comme résultat et la fonction mystérieuse de la douleur
Avant de parler de plaisir, il convient d’avancer une hypothèse assez troublante: celle de la douleur comme une sorte de phénomène primordial dont la fonction serait de révéler à chaque être qu’il existe, qu’il a un corps pourvu de vitalité propre et de sensibilité. Cette réflexion amène à des visions «panoramiques» qui s’étendent jusqu’au commencement de la vie humaine sur la Planète, mais aussi à des approches plus restreintes, ciblées sur chaque être en particulier, sa naissance et sa mort. En somme la douleur équivaudrait à ce qu’on pourrait qualifier de protosensation, mise en évidence déjà chez le bébé. Elle nous accompagne tout au long de notre existence. La douleur nous confirme à chaque moment que nous sommes là, que nous sommes doués d’un organisme vivant, actif mais changeant, prêt à s’adapter à de nouvelles circonstances, à de nouvelles exigences. Les sensations ou, si l’on veut, les perceptions de type algique, manifestent des caractéristiques bien marquées, comme la durée ou l’intensité qui croît jusqu’à s’imposer, bref l’incitation à nous occuper de notre corps. Elles nous placent pour finir face à une contradiction flagrante: la douleur fait de nous des êtres sociables tout en accentuant notre individualité, ou le sens de notre propre identité.
De cette hypothèse découlerait logiquement que le plaisir, ou ce que nous nommons ainsi, est en vérité un produit secondaire, une entité dérivée, un facteur surgissant comme tentative de modifier quelque peu la donne imposée par la douleur, qui reste la sensation primordiale.
Une première manière, peut-être fondamentale, d’établir un contact, lié conceptuellement au plaisir, c’est d’y voir le moyen de mettre à distance la douleur – sensation trop forte et trop persistante qui appelle une pause. Le plaisir primordial, tel qu’il serait apparu à l’origine de la vie humaine, ne semble concevable que dans ce rôle de «fenêtre» dans l’édifice monolithique de l’autoperception, découverte douloureuse de l’organisme vital inaliénable dont nous sommes tous nantis. Le plaisir comme absence de douleur, ou mieux encore, comme une modification de structure dans la souffrance primordiale.
Progressivement, par rapport à la douleur, le plaisir semble avoir aspiré à se constituer dans une complète autonomie. Le plaisir acquiert des connotations propres et pas seulement entre-vues comme simple diversification d’une base d’origine. Souffrance physique, mais aussi souffrance psycho-émotionnelle. Souffrance conceptuelle aussi, puisqu’on peut relier la prise de conscience de la douleur à celle de notre destinée mortelle.
Parmi les caractéristiques du plaisir, se dessinant par rapport à la douleur, remarquons qu’il se révèle peu saisissable, quoique relié à une partie donnée du corps. On peut avoir de la difficulté à le reconnaître comme tel.
Un autre trait fondamental du plaisir, dont on peut soupçonner qu’il dérive de la douleur, c’est sa fugacité. Cela pourrait être un terrible défaut, mais il arrive que cette brièveté apparaisse comme sa qualité majeure: élément si précieux dans la vie humaine qu’il doit se donner par petites doses. Le risque paradoxal, pour la personne, est de ne pas être apte à gérer cet instant, voire de ne pas le supporter.
Dès lors, le drame humain, ou disons la destinée mortelle de l’homme, ne se fonderait pas tant sur la souffrance que sur la fragilité et la fugacité du plaisir. C’est par ce cheminement que nous pouvons considérer une caractéristique entièrement positive du plaisir : il favorise bien plus que la douleur la personnalisation de chacun. La douleur, en somme, nous rend égaux, ou du moins très semblables, très proches, avec son double visage, menaçant d’un côté, rassurant de l’autre. Le plaisir nous rend profondément dissemblables. Promoteur de l’énergie vitale, il nous inculque le sens de notre identité unique, mais nous frappe simultanément d’un sentiment de solitude, d’isolement, avec l’apparition possible d’un poids de culpabilité et de malaise, doublé de la jalousie qu’on peut éprouver ou réveiller chez l’autre.
La scission peut être considérable entre un plaisir attendu et un plaisir finalement atteint. Le premier nous a fait rêver, espérer, fantasmer une satisfaction, prévoir une jouissance taillée sur mesure. Cette mesure n’est pas exclusivement dictée par des modèles préfabriqués, des rites mondains ou des scénarios escomptés. En fait, cette «enflure» des exigences, dans la préparation du plaisir, risque de gâcher ce qui advient en fin de compte. Jusqu’à l’incroyable issue: lorsque le plaisir est là, on se découvre incapable de le reconnaître, on perçoit même ce plaisir comme un intrus, un trouble-fête. D’où la nécessité de veiller à une raisonnable superposition du plaisir souhaité et du plaisir réalisé.
Entre l’érotisme fonctionnel et l’érotisme « pervers »
Troubles sexuels féminins et masculins
Venons-en à des hypothèses inhabituelles. Passons au versant pathologique de la sexualité. On présume une différence entre la sexualité de la femme et de l’homme. On aborde ici, comme nous le verrons encore au chapitre 4, des troubles par rapport à une soi-disant normalité sexuelle.
On évoque des théories comme celle du chaos ou du déterminisme, des concepts tels qu’une tendance au déséquilibre, ou à une auto-organisation face à la complexité. On peut postuler que la sexualité féminine est assujettie, davantage que la sexualité masculine, à des «attracteurs chaotiques» qui appellent une activité sexuelle irrégulière et surprenante, rendant ainsi la femme «méfiante» à l’égard d’une sexualité trop normative et programmée, en contraste avec les préférences supposées de la sexualité masculine.
On se trouve dans ce cas devant un dilemme clinique. Ces symptômes sexuels féminins appartiennent-ils à une pathologie répertoriée, liée à la physiologie de toute femme, ou sont-ils suscités par une histoire strictement personnelle ? Le diagnostic du thérapeute hésite entre divers cadres de classification.
Prenons un autre dilemme ancien et précis. Une femme ayant des satisfactions à prédominance clitoridienne doit-elle être considérée ou non comme normale ? Autre cas : une femme doit-elle éprouver un orgasme – d’une forme ou d’une autre – lors de chaque acte sexuel ? En d’autres termes, la femme choisit-elle d’orienter sa sexualité vers des processus non linéaires, l’homme se sentant plus à l’aise dans un système bien régulé et prévisible ?
Référons-nous maintenant aux classifications habituelles des troubles sexuels tant féminins que masculins. Une remarque s’impose d’entrée. Tout diagnostic sexologique apparaît essentiellement basé sur des symptômes plutôt que sur des syndromes ou sur une vue d’ensemble. Il s’agit en somme d’un encadrement clinico-thérapeutique très « périphérique », où d’ailleurs le patient tend à se ranger lui-même avant de l’entendre énoncé de la bouche du médecin.
Pour l’homme, il y aura en premier lieu des déficiences érectiles, susceptibles ou non de se combiner à des problèmes éjaculatoires. Pour la femme, la sexualité se montre d’emblée « mystérieuse », ou comme un « continent noir » selon la fameuse affirmation de Freud. A son propos s’ajoute toujours une question à la fois théorique et pratique, celle de l’influence bénéfique de la testostérone sur le désir érotique féminin, d’autant plus que la femme en produit elle-même physiologiquement. Autre question du même ordre: quel rôle pourrait jouer l’estradiol chez l’homme, puisqu’il en produit, bien qu’en moindre quantité que la femme. L’estradiol est un dérivé du métabolisme du cholestérol, nécessaire au maintien de la fertilité.
Si on s’éloigne d’une classification «symptomatique» qui, du côté féminin, se réduit principalement à une déficience du désir, à la dyspareunie (douleur lors de la pénétration) et au vaginisme (contraction des muscles du vagin), et qu’on essaie de disposer les troubles tant masculins que féminins dans une sorte de tableau unique, on en arrive à une «dialectique» entre désir et satisfaction.
Nous voici face à l’énigme du rapport sexuel, ou face à la sexualité en général, entre la psyché et le soma. Doublée d’une vaste question : où détecter le passage d’une sexualité purement dysfonctionnelle à une sexualité « perverse » ?
On ne peut certes pas escamoter cette hypothèse et elle va nous suivre dans nos réflexions ultérieures. Mais déjà ici nous retrouvons la présence de composantes psycho-émotionnelles peut-être liées à l’histoire personnelle du patient davantage qu’à une prétendue « structure portante » organique du symptôme qui a provoqué la consultation d’un spécialiste.
La dialectique entre l’excitation et l’inhibition
Tout processus d’excitation érotique, chez la femme aussi bien que chez l’homme, se configure selon l’instinct. Dans l’optique psychanalytique, on préfère à la notion d’instinct celle de pulsion, en supposant que celle-ci soit un mélange, quantitativement difficile à définir, entre composantes organiques et composantes psychiques. Instinct ou pulsion nous ramènent à un déroulement qui suppose une relative passivité du sujet. On subirait un désir érotique plutôt que de le produire de façon active et volontaire. Dans les faits, il arrive que ce désir érotique surgisse d’un coup du « néant », sans « relation d’objet » pour l’expliquer, ni programmation érotique particulière. Cette pulsion est-elle assujettie à des rythmes ? Ils ne sont pas faciles à cerner. Est-elle de nature surtout organique, cérébrale, voire hormonale ? Ou se détermine-t-elle, cette pulsion, par rapport à l’histoire, aux expériences, et aux expectatives de chaque individu ?
Désir et excitation érotique évidemment se mêlent et se confondent, bien que parfois on croie être secoué par un élan érotique indiscutable, sans qu’il se révèle durable ni conduise à son but. Parfois on se sent en proie à une excitation pas toujours agréable, où interviennent peut-être des émotions telles que la peur, la rage, la honte ou la jalousie, débouchant néanmoins dans une pulsion ressentie comme franchement érotique.
Le facteur antithétique à l’excitation est l’inhibition, qui semble en revanche, au premier abord au moins, n’être qu’un produit social et culturel, susceptible donc de freiner l’excitation, ou du moins de l’endiguer. C’est d’ailleurs dans ce sens que la psychanalyse a conçu la notion de Surmoi, instance psycho-émotionnelle destinée à contrecarrer ce que la psychanalyse continue à appeler le Ça, c’est-à-dire la pulsion.
Toutefois, il est légitime de supposer que tout processus inhibiteur puisse être vu aussi comme naissant en soi, de type modérateur et surtout modulateur. Processus qui interviendrait non pas toujours à la suite de l’excitation érotique, mais peutêtre bien avant qu’une excitation érotique ne se déclenche sous une forme ou une autre. L’inhibition serait dès lors face à l’excitation essentiellement, une sorte de contre-figure, entraînant une série de combinaisons possibles. L’inhibition pourrait révéler une nécessité: permettre à tel ou tel type d’excitation érotique de prendre forme, respecter une durée suffisante et la capacité de la pulsion de mener à la satisfaction. Elle pourrait tantôt jouer le rôle le plus classique : empêcher l’excitation de devenir démesurée, trop exigeante et inconditionnelle, peut-être jusqu’à mettre à mal l’homéostasie, ou, dit plus simplement, l’autorégulation des sens et des émotions d’un individu donné. Tantôt en revanche l’inhibition pourrait, par un effet paradoxal et en se servant de sa force compressive, produire un désir érotique qui sans elle manquerait d’élan. Il se pourrait que la pulsion doive être soutenue à sa naissance par le sentiment d’accomplir des actes transgressifs. Nous avons évoqué plus haut l’impact sur l’érotisme de l’acte qui brave l’interdit.
Mais revenons-en aux comportements désignés autrefois comme pervers et qualifiés aujourd’hui de «paraphilies». De telles conduites peuvent donner l’impression de passer par le biais de cheminements excitatoires nettement anti-érotiques. Commençons par l’exemple de la douleur subie ou infligée. Et pourtant, le sado-masochisme est là depuis longtemps pour nous instruire sur les voies surprenantes du plaisir. Prenons ensuite le voyeurisme et l’exhibitionnisme: ces deux comportements paraphiliques impliquent largement la peur ou l’excitation d’être découvert épiant l’activité sexuelle d’autrui, cas du voyeur, et sur la perturbation provoquée chez autrui, indispensable, elle, à la jouissance de l’exhibitionniste. Nous pourrions poursuivre par une véritable cascade de paradoxes. Nous ne les détaillerons pas ici.En résumé, nous nous trouvons devant d’étranges connexions et déconnexions entre excitation et inhibition. Et nous allons les retrouver dans un contexte réel, chez des individus non pas isolés, finalement, mais manifestant le besoin d’un milieu social, de partenaires, qu’ils soient en chair et en os ou purement fantasmés. Besoin surtout, vraisemblablement, de cultiver un profond sentiment de transgression.
Individu, couple, société
En parlant d’individu, nous nous référons soit à ses mouvances ou à ses intentions dans ses relations avec son monde interne, soit à leurs expressions extériorisées. Nous retrouvons de plain-pied des concepts bien connus, comme ceux d’introjection et de projection.
Chaque individu, nous insistons, est possédé par un mouvement oscillatoire incontournable. En même temps, il fait tout son possible pour s’aligner sur un comportement collectif dominant qui, plus ou moins, équivaut à des normes socialement établies, mais par ailleurs il évite soigneusement de laisser engloutir sa personnalité propre dans une perspective passe-partout. Jeunes ou moins jeunes, nantis ou dénués de moyens, rusés ou naïfs, ne sommes-nous pas tous en proie, simultanément, à un harcèlement qui nous pousse d’une part à ressembler aux autres et d’autre part à nous montrer différents d’eux? Poussés à être obséquieux envers les normes et cependant fiers de les transgresser ?
Notre individualité a des fondements autant biologiques, repérables dans notre identité chromosomique, que dans notre histoire personnelle. Mais notre appartenance à des communautés, qu’elles soient ethniques, linguistiques ou culturelles, nous est aussi nécessaire que l’air que nous respirons ou que notre nourriture journalière.
Face aux exigences extérieures ou strictement en nousmêmes, notre imaginaire peut suppléer éventuellement à des contacts réels, ou à la vraie présence d’un partenaire pour un échange amoureux et érotique. Ainsi naissent et se caractérisent les fantasmes. Mais interrogeons-nous sur la valeur et sur la nécessité de ces fabulations érotiques. Les fantasmes ont en général mauvaise presse: ils impliquent un pis-aller, un effort pathétique pour combler le manque de désir ou l’absence d’un partenaire qui soit érotiquement assez stimulant.
Mais nous pourrions au contraire émettre l’hypothèse que ces fantasmes érotiques souvent stylisés et répétitifs, tant chez la femme que chez l’homme et seulement dans des cas plus rares marqués d’une empreinte personnelle, se manifestent comme un passage inévitable entre la construction d’une tension érotique et son maintien.
Le contexte le plus fréquent reste toutefois celui d’un couple réel. Dans ce cas les fantasmes en question n’en cessent pas moins d’apparaître, de disparaître pour ressurgir encore, tantôt chez l’un des partenaires, tantôt chez l’autre, ou simultanément.
Le couple réel est en vérité l’enjeu majeur de la vie sexuelle. Celle-ci se trouve enveloppée non seulement d’une sensorialité de différents degrés d’emploi, mais aussi de «visions du monde», similaires ou dissemblables, et surtout d’un cortège d’émotions. C’est l’occasion de répéter que les émotions sont susceptibles d’acquérir une grande intensité et une longue durée, particulièrement celles qui ont, à tort ou à raison, une connotation plutôt négative. Nommons-les encore une fois: ce sont la peur, la rage, la colère, la honte et la jalousie. Ces courants prétendument négatifs peuvent, s’ils sont devenus trop intenses et trop persistants, se détacher de tout lien avec une cause ou une intention bien précises. Car la peur, par exemple, jusqu’à un certain degré d’intensité, signifie d’abord craindre quelque chose de bien défini, comme être en colère peut commencer par signifier le ressentiment contre quelqu’un pour des raisons personnelles. Mais à partir d’un certain stade, ces mêmes émotions semblent se détacher d’une causalité circonscrite, ou d’un but discernable. Logiquement on devrait éviter quelque chose qu’on redoute, par exemple sévir contre quelqu’un qui nous agace ou s’éloigner de lui. Mais on observe qu’à un niveau donné, certaines émotions semblent pouvoir opérer une commutation: une peur disparaît et devient colère, ou une colère s’évapore et se transforme en culpabilité et en honte.
Bien sûr qu’une société donnée chapeaute tout cela et entoure chaque couple de modèles à suivre, de rôles à respecter, de normes à ne pas transgresser, jusqu’à laisser entrevoir l’existence d’un couple idéal auquel chaque couple devrait essayer de se conformer. Il n’empêche que les exemples proposés par la société sont soumis à des modifications, qui interviennent d’une manière parfois assez brusque, entraînées par une suite d’événements. Mais elles peuvent également avoir lieu d’une façon relativement lente et anodine.
Le comble, c’est qu’individus et couples pensent généralement que leur érotisme respectif n’aurait que des sources naturelles et spontanées, alors qu’il peut être profondément influencé par des coutumes collectives, par des habitudes établies au niveau social, voire par des préjugés, des idées reçues, des malentendus. Et l’excitation peut se substituer à l’inhibition et vice-versa.
Succès et insuccès thérapeutiques
Pour parler concrètement du travail thérapeutique, commençons courageusement par les insuccès et les échecs. Il y en a eu, bien sûr, et il y en aura toujours. Ce n’est pas seulement le lot de la sexologie médicale, science encore assez jeune, mais de toute la médecine. Cette réalité n’est pas aussi dévalorisante qu’on pourrait l’imaginer à première vue : souvent des insuccès thérapeutiques permettent non seulement de modifier un dosage pharmacologique ou une technique donnée, mais aussi d’ajuster des points de vue, des théories ou des conclusions qui semblaient inébranlables.
Nous laisserons de côté, par exemple, les approches chirurgicales qui nous paraissent de nos jours de l’ordre des «objets de musée», telles l’intervention réparatoire sur une prétendue «téléclitoridie», chez des femmes «frigides», visant à rapprocher le méat urinaire et le clitoris, puisqu’une distance «anormale » entre ces deux points du pubis était, croyait-on, la cause d’une réaction érotique féminine insatisfaisante. Et passons sous silence aussi les nombreuses tentatives de corriger chez l’homme de prétendus blocages artériels ou des fuites veineuses au niveau des vaisseaux de la région génitale.
Dans le domaine pharmacologique, on a aussi assisté à l’inefficacité des vasodilatateurs, ou de certains inhibiteurs enzymatiques destinés à la femme, ou encore de médicaments à base de chlorhydrate d’apomorphine censés susciter directement un désir érotique.
Dans le domaine psychothérapeutique, il faut admettre que ni la psychanalyse, ni les thérapies n’ont pu remédier de manière convaincante, par leurs approches respectives, à un érotisme perturbé.
Mais peut-on invoquer des succès thérapeutiques? Il faut admettre sans l’ombre d’un doute que les inhibiteurs enzymatiques utilisés contre les déficiences érectiles ont marqué un progrès, mais ils ont limité leurs bénéfices à des aspects fondamentalement mécaniques, sans trop tenir compte du problème global qui se posait. Il est aussi vrai que, dans un certain nombre de cas, ces médicaments semblent ne pas agir du tout ou ne pas agir toujours.
En revanche l’emploi de quelques antidépresseurs comme la chlomipramine ou la paroxétine pour maîtriser l’éjaculation précoce a donné des résultats qui sont parfois discutés, bien qu’ils soient efficaces dans la plupart des cas. Au sujet des médicaments reste toujours en suspens, comme nous y faisions allusion plus haut, le recours possible aux produits testostéroniques pour raviver un désir sexuel déficient chez la femme. Mais on ne peut ignorer le danger d’effets secondaires désagréables et irréversibles de ce type de produits.
Tout cela nous invite donc à réfléchir davantage et, pour ainsi dire, à profiter de cet état de choses pour chercher non seulement de nouvelles voies thérapeutiques plus efficaces, mais pour modifier peut-être nos modèles actuels à l’égard de l’activité sexuelle prise dans toutes ses nuances, autant du côté féminin que masculin.
Il convient de se départir d’une thérapie trop centrée sur les symptômes pour viser une véritable «santé sexuelle» chez une personne considérée dans sa totalité. Le moment nous paraît venu d’exploiter l’expérience clinique dont nous disposons. Elle s’est accumulée au fil des années et a fait preuve de résultats assez satisfaisants dans maintes occasions.
C’est donc l’histoire personnelle de chaque patient qui doit attirer en priorité l’attention du thérapeute. Il doit se demander, comme «porte d’entrée», pourquoi un problème ou un symptôme est survenu à un moment donné plutôt qu’à un autre.
Poussant encore plus loin dans ce sens, tenter de comprendre en quoi un problème ou un symptôme donné peut être « provisoirement » utile à telle ou telle personne, à tel ou tel couple.
Dans cette perspective de personnalisation et dans cette recherche de connexions pas toujours facilement saisissables, on ne doit pas oublier de « tenir ensemble » les aspects liés soit à une sexualité purement érotique, soit à une sexualité focalisée sur la reproduction.
Enfin, le domaine dit des perversions sexuelles mérite une réflexion particulière. En vérité ce genre de patients vient plus difficilement à la consultation et ne cherche guère à changer de comportement. Il ne nous semble pas opportun de prendre de front en cet ouvrage la problématique paraphilique, digne d’un autre ouvrage, et c’est pourquoi le chapitre 4 que nous lui consacrons sera délibérément bref, conçu comme un simple rappel. Nous chercherons plutôt d’autres « portes d’entrée » collatérales et même souvent «souterraines», aptes à éviter la collision maximale, c’est-à-dire l’implication de jugements moraux ou d’une prise de position normative quelle qu’elle soit, qui risque de perturber d’avance un travail thérapeutique difficile, mais peut-être valable.
Ces questions constituent l’essence de la sexologie clinique et de ses (obsolètes) aspects psychanalytiques. De tout temps elles se sont trouvées au centre des recherches de philosophes, de médecins et de psychologues. Nous allons poursuivre en exposant les avancées principales de cette science, en commençant par l’histoire de la sexologie clinique, sur la scène internationale, mais en nous intéressant plus particulièrement à la manière donc elle s’est inscrite au fil des années en Suisse et dans le paysage genevois.
Extrait du titre "Sexologie" de Francesco Bianchi-Demicheli, Stephanie Ortigue et Georges Abraham
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes