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access_time published 10.08.2016
L'addiction au jeu d’argent dans le film Gorbaciòf
Zacharie Patà
Daniele Zullino
Gerard Calzada
Film analysis
L'addiction au jeu d’argent dans le film Gorbaciòf
10.08.2016
L’histoire tragique d’une personne avec une addiction au jeu d’argent.
Gorbaciòf (2010): Directed by Stefano Incerti. Written by Diego De Silva and Stefano Incerti. Cast: Toni Servillo, Mi Yang, Geppy Gleijeses, Gaetano Bruno, Hal Yamanouchi.
Toni Servillo: "Quel quartiere napoletano è pieno di personaggi. Giravo col trucco e nessuno mi notava ..." [1] ("Ce quartier de Naples est plein de personnages étranges. Je me promenais avec le maquillage et personne ne me remarquait …")
La trame
Marino Pacileo [2] (Toni Servillo), dit Gorbaciòf à cause d’une tache de vin sur le front similaire à celle de l’homme d'État soviétique, vit dans le quartier multiethnique du Vasto, à Naples, et travaille comme comptable auprès de la prison de Poggioreale. Gorbaciòf, silencieux et réservé, a une seule passion : le jeu d’argent. Il joue clandestinement au poker dans l’arrière-boutique d’un restaurant chinois. Là, il rencontre Lila (Mi Yang), la fille du propriétaire du restaurant, qui travaille comme serveuse, et en tombe rapidement amoureux.
Quand il découvre que le père de Lila ne peut couvrir une dette importante contractée au poker, Gorbaciòf vole de l’argent dans le coffre-fort de la prison et le donne à la jeune femme pour éviter qu’elle ne se prostitue. Mais une mauvaise partie de poker met Gorbaciòf en condition de devoir une forte somme d’argent à un avocat corrompu. Pour couvrir sa dette, il se voit obligé de demander de l’aide au chef des gardes de la prison, qui gère des trafics illégaux, en échange de services criminels.
À partir de ce moment s’enchaînent dans sa vie des parties de cartes défavorables, des revanches et des tentatives de recouvrement de dettes par des actes criminels. [3]
Contexte historico-culturel du film et de la psychiatrie
Gorbaciòf est un film dramatique de 2010, de production italienne, écrit et mis en scène par le napolitain Stefano Incerti, connu notamment pour L’uomo di vetro (1997), et co-écrit par Diego De Silva.
Dans le personnage de Gorbaciòf, le besoin de s’affirmer et la passion pour le défi du hasard s’unissent dans l’inévitable fréquentation de la ville de Naples, une ville dont il traverse le quartier multiethnique du Vasto d’un pas rapide et décidé. C’est dans ces rues qu’il suit son amour Lila, à son insu, mais c’est aussi ici qu’il est traqué par le bras droit de l’avocat corrompu auquel il doit de l’argent.
C’est une course-poursuite similaire qui rythme toute la vie de Gorbaciòf: d’une part, il suit sa passion pour le jeu, le défi de la chance, et se projette une vie avec Lila loin de Naples; d’autre part, il est traqué par les dettes, les délais et l’incertitude du gain.
Mais la table de jeu et les autres moyens de tenter la chance, ainsi que l’image même de l’argent, malgré plusieurs gros plans sur ses mains manipulant des billets, ne sont pas des images débordantes. Le jeu et le pari, le vrai hasard, sont en réalité tout simplement ce qui prend place entre un homme et son destin [4].
La psychopathologie
Quels troubles sont représentés?
Le trouble dont est affecté Gorbaciòf est l’addiction au jeux d’argent, une addiction sans application de substances, comme le sont aussi les conduites addictives au sexe ou à la pornographie, ainsi que l’addiction à Internet et aux jeux vidéos, même si ces dernières ne sont pas reconnues comme des troubles de l’addiction dans le DSM-5.
La psychopathologie, est-elle représentée de façon adéquate?
La description de la psychopathologie de Gorbaciòf permet, à partir du DSM-5, de diagnostiquer formellement un trouble lié au jeu d’argent [5].
Gorbaciòf est visiblement préoccupé par les moyens de se procurer de l’argent pour jouer. Il compte méticuleusement l’argent dans sa chambre à la fin de la soirée, en note le montant dans un carnet, répartit les billets dans des enveloppes et, le lendemain, prend de l’argent dans le coffre de la prison, d’abord sous forme de prêt et ensuite sans le rendre. Cette habitude est manifestement connue par ses collègues et cela l’irrite beaucoup. De ce fait, il n’hésite pas à mettre en danger son emploi et des possibilités de carrière à cause du jeu. On sent qu’il aimerait s’en empêcher, car on le voit gêné de voler de l’argent et de demander des prêts en cachette, d’autant plus qu’il a été licencié de son travail précédant pour des raisons similaires. Cela reflète la présence d’efforts infructueux de sa part pour contrôler et réduire la pratique du jeu, source de plus en plus de pertes.
L’un des critères les plus évidents est la tendance de Gorbaciòf, après avoir perdu de l’argent au jeu, de rejouer pour se refaire des pertes, souvent en demandant des prêts et en comptant sur les autres (le chef des gardes de la prison, l’avocat, le coffre-fort contenant les économies des détenus) pour obtenir de l’argent et se sortir de situations financières désespérées dues au jeu. Paradoxalement, le jeu est à la fois la cause de difficultés et le moyen pour y échapper ou du moins pour soulager une humeur dysphorique.
Finalement, il faut noter que cette pratique inadaptée, persistante et répétée du jeu n’est pas mieux expliquée par un épisode maniaque.
Le film, peut-il servir comme support d’enseignement?
L’histoire illustre avant tout une dimension morale, métaphorique: celle de la solitude métropolitaine, incarnée par Gorbaciòf. Mais le film peut aussi être utilisé comme support d’enseignement, car il propose une image du joueur pathologique tout à fait réaliste, étant donné que la majorité des critères diagnostiques du DSM-5 sont représentés.
Les représentations sociales
La maladie et les patients psychiatriques
Une difficulté subsiste lors de l’analyse de la personnalité de Gorbaciòf, car son visage est souvent inexpressif, figé, et il parle très peu. Comme s’il portait toujours un masque, il ne montre jamais d’enthousiasme lorsqu’il gagne au jeu (on l’entend rigoler, à une seule reprise, lorsqu’il gagne de l’argent à une machine à sous). Pendant sa relation passionnelle avec Lila, entravée par le fait qu’elle ne parle que le chinois, une nouvelle dimension s’ouvre à Gorbaciòf et on le voit s’amuser à quelques reprises. Ce sont les seuls moments où le personnage exprime une sensation de bien-être, loin des angoisses de sa vie. Gorbaciòf est très solitaire: il vit tout seul (il se rend au cimetière, sur la tombe d’un proche probablement, et à l’église), il n’a pas de relations amicales avec ses collègues de travail ni avec les personnes avec qui il joue. La seule relation affectueuse qu’il entame pendant le film est avec Lila: il la défend de deux jeunes hommes arrogants et depuis cet épisode il vit avec elle une relation amoureuse.
Le caractère de Gorbaciòf présente certaines constantes dans la vie des personnes présentant un trouble lié au jeu. Les critères diagnostiques, par définition, sont partagés à différents degrés par tous les joueurs pathologiques et, parfois, ceci est valable aussi pour certains traits caractériels, tels que l’esprit solitaire, une humeur dysphorique et une nature portée vers la compétition. Cependant, la situation de Gorbaciòf est particulière, car étant quelqu'un d’extrêmement solitaire, il est - pour ainsi dire – le seul à souffrir de sa condition et le couple qu’il forme avec Lila ne souffre pas, du moins financièrement, de son addiction. Une situation bien différente et plus courante est celle que doivent vivre, par exemple, les proches d’un père de famille qui se dédie au jeu de façon pathologique, jeu qui est source de souffrances émotionnelles et financières aux conséquences souvent dramatiques. Néanmoins, une illustration de cette condition est présente dans le film, dans le lien familial entre Lila et son père.
La personnalité représentée pourrait être stigmatisante envers les joueurs, mais il faut noter que le cadre napolitain dans lequel prend place l’histoire - sans vouloir tomber dans les clichés - rend possible, ou facilite, la descente inexorable de Gorbaciòf dans des milieux de microcriminalité, de vols, de relations mafieuses (un monde, celui de la Camorra et de la mafia en général, bien connu et déjà exploré par le réalisateur Incerti), qui ne sont pas présents partout. L’histoire personnelle de Gorbaciòf n’est donc pas l’"histoire naturelle" de n’importe quel joueur d’argent et cela est à garder à l’esprit pour ne pas tomber dans le stéréotype et la discrimination de tels comportements.
Le cadre dramatique établi par les rues napolitaines, la frontière géographique et ethnique du quartier du Vasto, le métro, la prison de Poggioreale, le cimetière, l’église, l’arrière-boutique sombre, son monde fait de serrures, argent et cartes de jeu, donne une perception de la solitude de Gorbaciòf, de son isolement.
Gorbaciòf représente une version dramatique du personnage de Er Pomata, le joueur "accro" aux paris de courses de chevaux, interprété par Enrico Montesano dans le film culte italien Febbre da cavallo (1976) de Steno.
Les psychiatres-soignants et le système de soins
Dans ce film il n’y a pas d’éléments liés aux soins de l’addiction, ni par ailleurs l’expression de la part de Gorbaciòf d’un besoin de se faire soigner de quoi que ce soit.
Une forme d’épanouissement est représentée par la dimension affective et tendre de la relation avec Lila (l’après-midi à l’aéroport, au magasin d’animaux, la soirée au zoo, ainsi que les soins prodigués lorsque Gorbaciòf se fait battre dans la rue).
Souvent, dans des situations d’addiction, le milieu n’est pas favorable à l’arrêt de la consommation et, dans cette optique, les plans de Gorbaciòf pour partir avec Lila - il achète en effet deux billets d’avion pour une destination inconnue au spectateur - seraient une sorte de traitement ou une allusion à la nécessité de se libérer de ses dettes pour changer de vie.
Conclusion
Ce film est l’histoire d’une personne avec une addiction au jeu d’argent provoquant une souffrance comparable à celle d’une addiction à une substance psycho-active.
Celui de Gorbaciòf est un parcours qui ne peut pas s’arrêter, un jouer pour jouer qui perd totalement le sens du pari initial : la recherche de bien-être et de justice envers Lila. [4]
Notre avis
Ce film est à voir pour l’excellente interprétation du protagoniste. Il est vrai que le film peut paraître un peu long, surtout à cause de la présence de peu de textes, en particulier pendant les longues scènes qui montrent la relation entre Gorbaciòf et Lila.
Le film est à apprécier avant tout pour sa qualité visuelle. L’histoire, tragique, a un caractère moral et social important: il aborde la vie solitaire d’un napolitain.
Malgré le fait que la psychopathologie est tout à fait vraisemblable et appréciable par le personnel opérant dans le domaine de la santé, le réalisme de la caractérisation de l’addiction passe en second plan dans les intentions du réalisateur.
Notre note: 4/5
Références
- Alessandro Chetta. «Quanti Gorbaciof in giro per il Vasto». [Mis à jour le 14 octobre 2010; consulté le 8 avril 2016]. In: Corriere del mezzogiorno [En ligne]. Milan: RCS MediaGroup S.p.A; 2012. Disponible: http://corrieredelmezzogiorno.corriere.it/napoli/notizie/cronaca/2010/13-ottobre-2010/quanti-gorbaciof-giro-il-vasto-1703945681129.shtml.
- IMDb [En ligne]. Seattle (WA): IMDb.com, Inc.; 1990-2016. Un tigre parmi les singes (Titre original: Gorbaciof); 2010 [consulté le 8 avril 2016]. Disponible: http://www.imdb.com/title/tt1444262/.
- La Rete degli spettatori [En ligne]. Roma: La Rete degli spettatori; 2015-2016. Gorbaciof; 2016 [consulté le 8 avril 2016]. Disponible: http://www.retedeglispettatori.it/film/gorbaciof/.
- Paolo Parisi Presicce. Gorbaciof. [consulté le 8 avril 2016 ]. In: La Rete degli spettatori [En ligne]. Rome: La Rete degli spettatori; 2015-2016. Disponible: http://www.retedeglispettatori.it/wp-content/uploads/film-pressbooks/film-detailed-files/2016/03/Gorbaciof.pdf.
- O’Brien CP, Crowley TJ, Compton WM, Auriacombe M, Broges GLG, Bucholz KK, et al. Substance-related disorders. In: American Psychiatric Association: Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition. Arlington, VA, American Psychiatric Association. 2013:585-9.
Photos: Toni Servillo and Mi Yang. Photos by Gianni Fiorito. From http://www.filmitalia.org
Zacharie Patà
Faculté de Médecine de l’Université de Genève
Daniele Zullino
Département de psychiatrie, Université de Genève
Gerard Calzada
Faculté de Médecine de l’Université de Genève