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Alors que le prix du pétrole est devenu négatif pour la toute première fois, nous examinons quelles pourraient être les implications plus globales pour l'économie et le secteur de l'énergie.
Par Keith Wade, Economiste et Stratégiste et Mark Lacey, Responsable transition énergétique et matières premières
Les producteurs de pétrole paient les acheteurs pour qu’ils leur enlèvent la marchandise de crainte que la capacité de stockage ne s’épuise
Bien qu’une demande plus faible et des perspectives à court terme incertaines aient joué un rôle, la forte contraction du prix s’explique en grande partie par une spécificité technique du marché mondial du pétrole et un manque de capacité de stockage. Les contrats à terme sur le pétrole portent sur des périodes de livraison spécifiques, et le contrat WTI actuel pour les livraisons de pétrole brut en mai devait expirer le 21 avril.
Contrairement au Brent (l’une des autres principales références pour les prix du pétrole), les contrats WTI sont réglés par livraison physique, le propriétaire du contrat le jour de l’expiration recevant les barils de pétrole. Comme la plupart des négociants en pétrole sur les marchés financiers ne peuvent pas recevoir de livraison physique, il a fallu se débarrasser rapidement de ces positions pour éviter de devoir engager des frais de stockage.
Plus tôt ce mois-ci, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et ses alliés ont conclu un accord visant à réduire la production mondiale de pétrole d’environ 10%. Il s’agit de la plus forte réduction de la production pétrolière jamais convenue, et elle fait suite à une guerre des prix entre la Russie et l’Arabie Saoudite. Cependant, de nombreux analystes ont déclaré que les réductions n’étaient pas assez importantes pour faire face à la baisse de la demande.
Le président américain Donald Trump a considéré la chute des prix comme un problème à court terme et s’est engagé à acheter une partie du pétrole pour les réserves nationales américaines. Cependant, la capacité de stockage du centre WTI de Cushing, en Oklahoma (le principal point de livraison de pétrole aux États-Unis) devant être épuisée à la mi-mai, on craint de plus en plus que ce problème ne se pose à plus long terme.
Pour évaluer l’impact des prix négatifs du pétrole sur l’économie au sens large, nous nous sommes entretenus avec Keith Wade, économiste et stratégiste en chef de Schroders, et Mark Lacey, responsable des matières premières.
Keith Wade, économiste et stratégiste en chef
«Dans des circonstances habituelles, la baisse des prix du pétrole aide les ménages en faisant baisser l’inflation et en augmentant le pouvoir d’achat. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas, car les automobilistes ne conduisent pas et la plupart des commerçants sont fermés pour cause de confinement. Il y a donc peu de possibilités de bénéficier de cette baisse et de dépenser davantage ailleurs.
Une fois que le confinement sera levé, il y aura une possibilité de dépenser, mais la demande de pétrole et les prix du carburant augmenteront également à ce moment-là, ce qui rend la chose difficile à quantifier. Dans l’ensemble, je considère que cet effet est légèrement positif pour la plupart des consommateurs de pétrole.
Cependant, il y a un point négatif significatif car les producteurs de pétrole doivent réduire leur production pour faire face à la baisse de la demande et les coûts de financement ont fortement augmenté pour le secteur.
Les producteurs de gaz de schiste réduisent déjà leurs investissements, ce qui va freiner l’activité et aggraver la récession aux États-Unis avant que les consommateurs n’en retirent des avantages.»
Mark Lacey, responsable des matières premières
«L’impact le plus important sera les faillites. Bien que de nombreuses compagnies pétrolières aient réduit leurs dépenses d’investissement de moitié, beaucoup, beaucoup d’entreprises vont faire faillite. Environ 80 compagnies pétrolières et gazières ont fait faillite lors de la crise de 2015. La situation actuelle est bien pire, l’industrie va donc se présenter sous un jour très différent après cette période. Ces faillites ne se limiteront pas aux États-Unis, mais se produiront probablement aussi en Asie, en Amérique latine et en Europe.
Aux prix actuels, de nombreuses compagnies pétrolières dans le monde commencent à arrêter leur production. Elles limitent alors la production à un niveau inférieur aux capacités de production disponibles.
Au début du mois de mars, les fermetures étaient progressives mais elles s’accélèrent désormais et beaucoup d’entre elles seront permanentes, de nombreux champs ne redémarrant probablement pas même si les prix retrouvaient un niveau de 60 à 65 dollars le baril. Des études sur le secteur indiquent que ces fermetures pourraient entraîner une perte permanente de quatre à sept millions de barils par jour.
Le mouvement de prix de lundi résulte de l’engagement de négociants physiques à prendre livraison en Oklahoma sans pour autant pouvoir stocker le brut, au point qu’ils ont dû verser aux propriétaires de stockages des indemnités ponctuelles comprises entre 40 et 50 dollars par baril pour conserver le brut pendant quelques jours.
Je m’attends à ce que le contrat WTI de juin et peut-être de juillet reste extrêmement volatile au cours des prochaines semaines, étant donné qu’une saturation des stocks en Oklahoma est inévitable. Toutefois, il est important de souligner que cela n’est pas spécifique au marché américain. Dans le monde entier, les terminaux de stockage vont se remplir, ce qui obligera les producteurs de l’OPEP et les producteurs non-membres de l’OPEP à réduire encore plus leur volume.
Le choc subi par le marché mondial du pétrole à la suite des restrictions imposées par le Covid-19 est sans précédent. Le marché pétrolier n’a jamais connu une diminution de la demande de cette ampleur. D’après ce que nous constatons déjà, cela aura un impact à long terme sur la dynamique de l’offre de l’industrie pétrolière, et ce pendant de nombreuses années. Et malgré les récentes réductions de production, le principal moteur de toute reprise restera la demande. »
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