Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07037.jsonl.gz/113

Je voudrais tout d’abord aborder la bataille idéologique que la bourgeoisie a gagné pour décrédibiliser Marx, avec l’aide du mouvement communiste international dominant. Il s’agit de l’échec des tentatives de révolutions socialistes du début du siècle passé. Les sociétés qui se nommaient socialistes ou communistes en étaient à des lieues: dès 1917, Lénine n’a pas respecté deux visions fondamentales de Marx.
Une société socialiste est une avancée fondamentale du contrôle démocratique des êtres humains sur ce qu’est leur existence et, surtout, «le domaine de la liberté commence là ou cesse le travail» (Marx). La vision de Lénine a été de combattre les espaces de démocratie (Kronstadt) et de copier le capitalisme allemand, donc de ne rien changer au mode de production capitaliste imposé aux prolétaires, ce qui a ouvert la voie au stalinisme: «Notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie» (Lénine). Ne pas procéder à une analyse critique de ces éléments laisse la porte ouverte à Tina: «Il n’y a pas d’alternative.» C’est vrai que je préfère vivre dans l’enfer capitaliste plutôt que dans le paradis staliniste.
Le marxisme reste cependant la seule analyse qui permet de comprendre le fonctionnement de la société capitaliste, ses contradictions et pourquoi les visions sociales démocrates ou écologiques de parvenir à un capitalisme social ou écologique sont des illusions vouées à l’échec.
L’incapacité de la pensée bourgeoise dominante de comprendre l’économie est clairement démontrée par cette citation de Jean-Philippe Cotis, économiste en chef de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE): «La situation économique actuelle est, de bien des manières, meilleure que ce que l’on a connu depuis des années. Notre prévision majeure reste en effet plutôt optimiste.» Cette perspective optimiste remonte à mai 2007, soit cinq mois avant la crise la plus importante du capitalisme depuis plus de cent ans.
Finalement, quelle militance aujourd’hui pour demain? L’analyse marxiste aboutit clairement à une nécessité pour sauver l’humanité d’un suicide économique et écologique de changer de système social, d’instaurer l’écosocialisme. Mais la victoire idéologique de la bourgeoisie se traduit par le constat que cet objectif apparaît comme le sommet de l’utopie. Cela implique que la gauche anticapitaliste, pour inverser le rapport de force dans le combat idéologique et donner une priorité à l’espoir d’une société écosocialiste, doit se réapproprier les bases du marxisme. J’ai vécu ce problème lorsque j’ai été fortement critiqué pour avoir écrit un article qui critiquait le film Demain, pour son absence totale de critique du capitalisme.
Il est clair que cette analyse ne limite pas la militance à un seul discours théorique, que c’est dans des pratiques de luttes collectives qu’une majorité peut se libérer de la vision bourgeoise du monde, mais ces luttes collectives doivent être conçues en lien avec l’objectif du dépassement d’une société capitaliste et celui de rendre crédible l’analyse marxiste et l’espoir d’une société écosocialiste.
* Ancien président du Cartel intersyndical, ancien député Ensemble à gauche au Grand Conseil genevois. Texte lu lors des journées de réflexion «Penser avec et après Karl Marx» organisées début mai à Lausanne par le Groupe vaudois de philosophie et l’Université de Lausanne.