Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07281.jsonl.gz/35

|Agnes Martin, 10+1 tableaux

in cycle Des histoires sans fin, séquence printemps 2015

Née au Canada mais ayant passé la plus grande partie de sa vie aux États-Unis où elle s’installe en 1931, Agnes Martin est une figure majeure de l’abstraction américaine. Son œuvre picturale repose sur des règles strictes de réalisation et sur l’exploration d’un motif quasiment unique : la grille. Souvent associée à l’esthétique minimaliste, elle conjugue un formalisme rigoureux et une approche extrêmement sensible du motif et du pigment, ce qui contribue à faire des toiles d’A. Martin des objets méditatifs.
Lorsque A. Martin commence à peindre au milieu des années 1940, elle pratique une peinture figurative (portraits, paysages notamment) qui va très vite laisser la place, à la fin des années 1940 et pendant la première partie des années 1950, à une abstraction souvent biomorphique. On reconnaît aisément dans ces premières images, dont A. Martin a détruit une grande partie, la marque du surréalisme européen (Miró en premier lieu) et surtout celle de l’expressionisme abstrait (William Baziotes, Arshile Gorky, Adolph Gottlieb, entre autres) dont elle est familière de certains des représentants qui ont toujours soutenu son travail (Mark Rothko, Barnett Newman). Elle se détache cependant très vite de l’expressionnisme pour s’orienter vers une pratique picturale plus processuelle et répétitive — elle participera d’ailleurs à l’exposition Systemic Painting organisée en 1966 par Lawrence Alloway au Guggenheim Museum à New York — sans pour autant abandonner une sensibilité, voire une sensualité, intense qui n’accepte jamais d’être franchement lyrique. Cette négation de l’épanchement apparaît surtout à travers son utilisation de la grille, un motif qu’elle explore dès 1957 et qui va devenir la forme quasi exclusive de son art.
Composé de dix tableaux aux formats identiques (31 x 31 cm), l’ensemble d’œuvres montré au Mamco date de 1974, période charnière dans le travail d’A. Martin. En effet, cette dernière quitte New York en 1967 pour s’installer au Nouveau-Mexique et décide à ce moment-là d’arrêter de peindre. Pendant près de sept années, elle produira exclusivement des dessins dont certains seront édités en 1973 dans un portfolio : tous représentent des grilles faites de lignes réalisées à la mine de plomb et à la règle. Lorsque, en 1974, elle se remet à la peinture après un voyage en Allemagne et à la suite de la publication de ces dessins, elle adopte définitivement le motif qui restera le sien jusqu’à sa mort : cette grille, complète ou incomplète, qu’elle aborde à travers des tableaux de format carré. Les dix tableautins exposés sont donc parmi les premières peintures qui signalent non seulement le retour définitif d’A. Martin à la pratique picturale mais aussi sa décision de n’explorer qu’une seule forme, répétitive dans sa structuration (une grille est une grille est une grille…) et soumise à une exploration systématique et protocolaire (toute la peinture est contenue dans une grille). Motif essentiel du modernisme, il a été amplement traité par Mondrian, par De Stijl et par l’architecture moderniste avant d’être repris par les artistes minimalistes. Il permet une structuration fortement charpentée de la toile mais aussi un retrait du geste et une élision du corps. Chez A. Martin, il devient un thème intime, vibrant même, investi d’une forte charge méditative. Ce qui est patent dans cet ensemble c’est que la répétition et la modularité, omniprésents dans le minimalisme, ne sont pas du tout un enfermement de la peinture mais au contraire une façon de lui donner encore plus de force et de vibration. Ils permettent d’essentialiser cette dernière, d’aller au cœur même de sa pratique et de ses effets sur nous. Les couleurs utilisées sont silencieuses, comme les lignes elles-mêmes qui constituent chaque œuvre, et les toiles semblent être un dépôt de temps car elles sont calmes, apaisées et apaisantes. Malgré leur haute tenue et leur degré d’élaboration, elles témoignent d’une innocence de l’esprit, un esprit aussi tranquille et vide que possible (A. Martin est une fervente lectrice des philosophies orientales et bouddhistes en particulier). « Comme la musique, l’art abstrait est thématique, dit-elle. Son sens pour nous est au-delà des mots ». Ce pourquoi ces dix tableaux sont un exemple possible du sublime contemporain.
|Agnes Martin est née en 1912 à Macklin, Canada ; elle est décédée en 2004 à Taos, Nouveau-Mexique, États-Unis.|