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Lurrie Bell, le prêcheur du Blues !
Alors qu'il est devenu l'un des plus grands guitaristes de Blues électrique de Chicago, à la fois respectueux de la tradition de la Windy City et au style tout à fait personnel et identifiable dès les premières notes, Lurrie Bell prend le contre-pied et nous propose un nouvel album de chant Gospels en acoustique !
Bien qu'il soit natif de cette grande ville industrielle du nord des Etats Unis où le Blues pris une autre couleur grâce à la fée électricité, et qu'il soit le fils de Carey Bell, le légendaire harmoniciste longtemps aux côtés de Muddy Waters, Lurrie est retourné vivre dans son enfance (entre l'âge de 8 à 15 ans), avec ses grands parents dans le sud (Mississippi et Alabama), où son grand-père était prêcheur dans une église. C'est là qu'il est initié à la musique Gospel et accompagne la chorale de l'église avec sa guitare. Mais même si les chants étaient religieux, les accords qu'il plaquait sur sa vieille guitare de fortune étaient totalement Blues. Comme il le dit lui-même : Je ne pouvais pas m'en empêcher, j'étais déjà un Bluesman, je jouais des lignes de guitare Blues à l'église, mais je chantais des chants Gospels !
Le parcours de vie de Bell, est tout à fait terrible et dramatique. Alors qu'il était désigné fils prodigue et représentait l'avenir du Chicago Blues avec son groupe : Sons Of Blues (Les Fils Du Blues), formé avec Billy Branch à la fin des 70's, sa vie bascule lorsque au début des 80's, atteint d'une maladie mentale proche de la paranoïa, l'entraine dans une spirale infernale jusqu'à une addiction destructrice à la drogue qui le conduira même à devenir un sans-abri zonant dans les rues de la Chi-town comme une âme à la dérive pendant un certain temps. Grâce à la rencontre avec sa compagne Susan Greenberg, il va au milieu des 90's remonter la pente et vaincre ses démons pour renaître tel le phœnix afin de briller aujourd'hui au sommet des plus grandes gâchette de la six cordes de la ville.
J'ai eu l'occasion plusieurs fois de croiser cette boule d'énergie qu'est Mr Bell junior, à Chicago où lors de ses nombreuses venues par chez nous, aux côtés de son défunt papa, où avec des formations composées de figures emblématiques de la ville, et sa façon de faire sonner son instrument si personnelle m'a toujours impressionnée. Sa technique percutante, sans médiator, joué avec le pouce et l'index est devenu sa marque de fabrique et en font un des instrumentistes des plus singuliers du Blues !
Après sa participation très active en 2009 et 2011 aux projets de Larry Skoller : Chicago Blues - A Living History 1 & 2 ( le vol 2 étant chroniqué dans ce Blog :https://www.fnac.com/Le-Chicago-Blues-toujours-vivant/cp7292/w-4 ), Lurrie retourne à ses amours pour les chants religieux de sa jeunesse, lorsqu'il vécut dans le sud, avec ce nouvel enregistrement dépouillé et produit par son ami et harmoniciste (et frère de Larry) : Matthew Skoller. La formation qui l'accompagne selon les titres est très rudimentaire et minimaliste avec notamment l'incontournable batteur/percussionniste, qui est en train de devenir aussi célèbre que son père : Kenny Beedy Eyes Smith.
Dès l'intro de ce gros classique qu'est : Swing Low, l'ambiance est installée. Direction le sud profond, dans le coin d'une Eglise Baptiste, Bell gratte avec ferveur sur sa vieille guitare au verni écaillé, braillant du fond de son âme ce vieux standard de sa voix vibrante et usée par les plaies que lui a réservé cette chienne de vie, Kenny Smith rythme le tout aux cuillères soutenu par les claps de Bill Sims Jr du collectif : Heritage Blues Orchestra. Notre gratteux préféré joue des accords pouvant rappeler l'esprit des Staples Singers, mais leur donne des touches très delta Blues avec une aisance déconcertante. Comme il le dit pour lui le Blues et le Gospel c'est la même chose, le même feeling musical, ce qui change c'est le propos tenu dans les paroles !
Avec It's A Blessing, qu'avait déjà transcendé Maria Muldaur en duo avec Bonnie Raitt il y a quelques années, Lurrie est rejoint par un autre invité de prestige, aux choeurs et à la slide guitare lumineuse : Joe Louis Walker. Avec un des meilleurs moments de cet opus on se dit qu'avec la voix et l'intensité d'âme que peut avoir JLW, quel dommage qu'il fasse souvent des fautes de goût dans ses choix artistiques, alors qu'il pourrait lui aussi retourner à ses racines Gospel pour un véritable album churchy bouleversant ! On le retrouve d'ailleurs plus loin dans une de ses compositions personnelles : I'll Get To Heaven On My Own, nous offrant une nouvelle preuve de son talent dans le genre, nous délivrant là encore derrière notre guitariste des interventions vocales de preacher totalement investi tout en tapant des mains, un des instants les plus habités et profond de ce CD.
Durant cette collection de nombreux standards du Gospel et des Spirituals sont revisités en acoustique par notre Chicagoan façon Country Blues, comme : Search Me Lord a cappella avec 2 choristes, ou notre Preacher Bluesy est proche vocalement de l'immense : Clarence Fountain des Blind Boys Of Alabama, ou encore Peace In the Valley une nouvelle fois secondé par Joe Louis Walker à la slide guitare aérienne. Mais d'autres titres moins évidents sont aussi présents comme l'imparable Way Down In The Hole de Tom Waits, version percus tribales et voix, une reprise étonnante du Folk Singer, James Taylor : Lo And Behold avec Bill Sims Jr. aux chœurs, où l'un des rares titres religieux qu'ait enregistré Muddy Waters à ses débuts avant qu'il n'ait quitté le Mississippi et sa plantation de Stovall : Why Don't You Live So God Can Use You. On retrouve aussi une composition originale écrite par Matthew Skoller pour cet album, l'éponyme : The Devil Ain't Got No Music, un Heavy Blues au titre inspiré par une déclaration de la grande Mavis Staples, qui interrogée au sujet de la controverse entre le Blues et le Gospel, entre la musique dite du diable et celle du seigneur, a alors répondu simplement : le diable n'a pas de musique ! Voilà qui pourrait clore cette fameuse polémique.
C'est après avoir retrouvé son compagnon d'autrefois au sein des S.O.B, Billy Branch et son harmonica aux sonorités fluides et gémissantes à souhait sur : Trouble In My Way, que se referme cet opus avec une version sombre et poignante et de toute beauté, en solo guitare/voix de Death Don't Have No Mercy du Reverend Gary Davis. Lurrie nous prouvant par l'occasion une nouvelle fois la dimension de sa virtuosité technique, et nous faisant chavirer avec son vibrato vocal rustique et touchant.
Grâce à cet enregistrement Lurrie Bell nous montre une autre facette de sa personnalité forgée par les blessures de son vécu. Un album où sobriété rime avec intensité, où l'artiste met son âme à nu. Il est ici encore plus déchirant que lorsqu'il est protégé par le son d'une Gibson électrifiée branchée dans un ampli déversant un niveau sonore élevé pouvant camoufler sa fragilité et ses cicatrices du passé. Un bien bel ouvrage !
On a écouté Tail Dragger et Bob Corritore, une vieille amitié au service du Chicago Blues authentique !
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