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DOSSIER DES LATINISTES
TEXTES DU MUSEE ROMAIN DE LAUSANNE-VIDY
obligeamment communiqués par leur auteur, M. Laurent Flutsch
LA RELIGION DANS L'ANTIQUE LOUSONNA

En plus des dieux principaux dont certains noms sont connus (Taranis, Toutatis, Belenos, Esus, Sucellus ) les Gaulois vénéraient une multitude de divinités liées à la nature et à des lieux, des sources aux montagnes en passant par les rivières, les arbres, les carrefours. Généralement, ces dieux n'étaient pas représentés sous forme humaine.
Après la conquête, les Romains interdisent les druides et les sacrifices humains, et obligent à sacrifier au culte, plus civique que religieux, de Rome et de l'empereur. Cela mis à part, leur politique religieuse est très ouverte. Prenant l'apparence humaine sous l'influence méditerranéenne, les dieux gaulois sont toujours vénérés, souvent sous le nom d'un équivalent romain. Par ailleurs se répandent dans nos régions des cultes d'origine orientale, comme ceux d'Isis, de Mithra ou du Christ, dont les premiers témoignages ne remontent pas avant le 4ème siècle. Tout comme le judaïsme dont il est issu, le christianisme se distingue par le fait qu'il récuse tous les autres cultes. En 392, il devient l'unique religion autorisée : même si bien des croyances antiques survivent, l'intolérance impose désormais sa loi.
La plupart des divinités indigènes continuent d'être vénérées après la conquête romaine, qui n'apporte à leur culte que des changements de forme: désormais, les dieux sont le plus souvent représentés sous l'aspect d'êtres humains, et ils sont honorés par écrit, en latin.
Nombre de divinités celtiques prennent aussi les attributs et le nom de dieux gréco-romains plus ou moins équivalents. Taranis devient Jupiter, Belenos Apollon Parfois, le nom celtique reste accolé au nom romain (Mars Caturix, par exemple). Ainsi, les effigies et les inscriptions qui évoquent des divinités d'apparence gréco-romaine recouvrent bien souvent, en réalité, la pérennité des cultes indigènes.
Symbole de puissance et de force reproductrice, le taureau a fait l'objet d'un culte depuis la préhistoire. Les Celtes puis les Gallo-romains l'ont adoré sous diverses formes, dont celle du taureau tricorne. Bronze, époque romaine.
Inscription votive aux Suleviae, divinités protectrices celtiques que l'on pouvait appeler en cas de difficulté.
Banira et Dolvinda e[t] Daedalus et Tato Icari fili Suleis suis qui curam vestra(m) agunt iden Cappo Icari l(ibertus)
Banira, et Dolvinda, et Dédale, et Tato, enfants d'Icare, ainsi que Cappo son affranchi, à leurs Suleviae, qui prennent soin de vous, ainsi que Cappo
Les membres de cette famille de Lousonna portent des noms d'origine celtique, à l'exception de Dédale et Icare, qui renvoient à la légende grecque. Notons que la filiation est ici inversée, Icare étant le père de Dédale; par ailleurs, le texte présente deux fautes qui trahissent, chez les dédicants ou chez le tailleur de pierre, une maîtrise assez approximative du latin. Calcaire, fin 2ème - début 3ème siècle.
Ornement biface, à l'origine fixé sur un support de bois : un buste féminin flanqué de bêtes, peut-être des chiens. Cette pièce rappelle d'autres représentations figurant une déesse celtique anonyme, maîtresse des animaux. Bronze, probablement 1er siècle de notre ère.
Déesse celtique des chevaux et des cavaliers, accompagnatrice lors du dernier voyage, Epona est encore vénérée à l'époque gallo-romaine, surtout dans les campagnes. Ayant pris forme humaine sous l'influence romaine, elle est souvent représentée montant en amazone. Terre cuite, époque romaine.
Figurées à l'époque romaine sous la forme de femmes d'âge mûr portant ou allaitant un ou deux nourrissons, les déesses-mères sont des divinités traditionnelles celtiques liées à la fécondité. Produites en série au centre de la Gaule (entre Autun et Clermont-Ferrand), les figurines de ce type reflètent la vivacité des croyances traditionnelles, non sans évoquer aussi le commerce de "bondieuseries" de pacotille. Terre cuite blanche, 1er - 3ème siècle de notre ère.
Ces haches miniatures, qu'on trouve surtout en Helvétie, symbolisent peut-être l'offrande d'armes et d'outils. Celle-ci porte une inscription poinçonnée
CAIVS YSPOLEUS CA[ ] V(otum) S(olvit) L(ibens) M(erito)
A Ca( ?) de la part de Caius Hyspoleus, qui s'est volontiers acquitté de son vu.
Il s'agit donc d'un ex-voto à une divinité inconnue : peut-être bien Caturix, le dieu helvète de la guerre, aussi vénéré sous le nom mixte de Mars Caturix.
Bronze, fin 1er siècle - début 2ème siècle de notre ère.
(dessin)
Très vénéré en pays gallo-romain, le Mercure romain recouvre souvent, sous un nom et une apparence très "classiques", une divinité indigène celtique. Messager des dieux, convoyeur des âmes défuntes, il est surtout protecteur du commerce et des voleurs, d'où la bourse rebondie qu'il tient à la main. Il porte le chapeau ailé ; ses sandales, ailées également, ainsi que son caducée (bâton où s'enroulent deux serpents) ont disparu. Les yeux étaient sans doute incrustés d'argent. Bronze, début 1er siècle de notre ère.
Attribut d'Apollon, dieu solaire et guérisseur assimilé au dieu celte Belenos, ou à d'autres divinités locales. Il est notamment vénéré dans des sanctuaires liés aux sources thermales guérisseuses, qui remontent souvent à l'époque gauloise. Bronze, époque romaine.
(dessin)
Orné d'arbres sur les faces latérales, l'autel fragmentaire présente une inscription très effacée. On y distingue, en bas, les lettres V S L M, pour la formule consacrée Votum Solvit Libens Merito. L'auteur de l'ex-voto, qui avait promis d'ériger la pierre à une divinité si ses souhaits étaient exaucés, signale ainsi qu'il s'est volontiers acquitté de cette promesse. Calcaire, époque romaine.
De style typiquement gallo-romain, la sculpture présente un personnage aux grandes oreilles et aux cornes de bovidé, qui représente peut-être une divinité locale des eaux. Tuf, époque romaine.
Merc[urio] Aug(usto) s(acrum) [n(autae) l(acu) L(emanno)] qui Leus[onnae] consist[unt]
Consacré à Mercure Auguste. Les bateliers du lac Léman, qui sont établis à Lousonna.
Trouvée près du temple du forum, cette inscription mentionne le nom le plus ancien, celtique, de l'agglomération : Leusonna. Vouée à Mercure Auguste, c'est à dire à l'empereur assimilé au dieu Mercure, elle témoigne d'une forme de culte impérial. La compagnie des bateliers manifeste sa reconnaissance envers deux protecteurs fondus en un : le dieu du commerce et le souverain. Calcaire, 1er - 2ème siècle.
La conquête introduit aussi des dieux et des pratiques nouvelles, comme le culte obligatoire de Rome et de l'empereur divinisés, ou celui des dieux Lares, divinités "privées" protectrices de la famille.
Conformément à la tradition romaine, le prêtre voilé, un rouleau de papyrus dans la main gauche, verse du vin sur le front de l'animal, qu'il purifie ainsi avant l'immolation. Les entrailles de la victime seront ensuite soumises aux haruspices qui tenteront d'y déceler des présages. L'applique en bronze appartenait sans doute à une scène plus vaste, faite de pièces analogues fixées aux parois d'un autel. Cet objet est la plus ancienne trouvaille connue de Lousonna. Découverte en 1629, elle fut emmenée à Berne. Prêt du Musée historique de Berne. 2ème siècle de notre ère.
Herculi sacr(um) C(aius) Maec(ius) Firm[u]s (se)vir Aug(ustalis) c(urator) c(ivium) R(omanorum) desi[g(natus)] ex voto ...
Consacré à Hercule par Caius Maecius Firmus, sévir augustal, curateur désigné des citoyens romains, à la suite d'un voeu...
Comme l'indique son nom, Caius Maecius Firmus était originaire d'Italie ou de Gaule Narbonnaise. Il fut sévir augustal, c'est-à-dire membre du collège de six prêtres chargé d'organiser le culte de l'empereur. Il présida aussi l'association des citoyens romains résidant sur le territoire helvète. Sans doute assimilé à une divinité celtique, Hercule était très honoré dans le monde gallo-romain ; l'une des trois chapelles du sanctuaire élevé au bord du lac lui était consacrée. Calcaire, 1er - 2ème siècle.
Les dieux avaient aussi leur place dans les maisons privées, où des temples miniatures abritant des statuettes (laraires), ainsi que de petits autels, servaient au culte familial. Calcaire, époque romaine.
Le médaillon illustre la légende grecque de la fuite d'Icare et de son père Dédale. Sous le Soleil, Dédale voit Icare tomber dans la mer où se trouve le dieu Neptune. Peu fréquente, cette scène mythologique est peut-être liée à la riche famille locale dont deux membres se nommaient Icare et Dédale (voir la dédicace aux Suleviae), et qui ont pu commander une pièce de vaisselle d'apparat montrant les héros dont ils portent les noms. Bronze avec applications d'argent, fin 2ème - début 3ème siècle.
Monstre de la mythologie grecque, Méduse est l'une des trois Gorgones. Sa chevelure grouille de serpents et son regard pétrifie, au sens propre, quiconque ose le croiser. Décapitée par le héros Persée, sa tête devient à l'époque romaine un emblème protecteur. Applique en bronze, époque romaine.
Selon la légende grecque, les Géants sont des enfants de la Terre créés pour venger leurs frères les Titans, vaincus par Zeus. Mais leur combat contre les dieux de l'Olympe se solde par une défaite qui consacre l'ordre établi. Ce thème est fréquemment représenté sur les monuments romains, où il évoque la victoire de l'empereur, assimilé à Jupiter, sur les ennemis de Rome.
Une telle scène en relief, hélas fragmentaire, a été découverte à Lousonna, près du temple du forum dont elle ornait peut-être la frise, ou l'autel.
Sur le fragment de gauche, Jupiter, qui porte pour tout vêtement un manteau court attaché sur l'épaule, brandit la foudre. A droite, un Géant de dos, dont les jambes se terminent en serpent.
(dessin des deux fragments)
La tolérance religieuse romaine et le brassage culturel dans les provinces favorisent la diffusion de croyances nouvelles. Répandus par les militaires et les marchands, les cultes orientaux étaient très en vogue : souvent accompagnés de mystères accessibles aux seuls initiés, de liturgies étranges et fascinantes, plus axés sur la spiritualité que la religion gréco-romaine, ils garantissaient à leurs adeptes le salut dans ce monde et dans l'autre.
Parmi les divinités exotiques, celles d'Egypte semblent avoir connu un certain succès à Lousonna. Leurs adeptes venaient-ils eux-mêmes des bords du Nil? C'est possible, mais il pouvait aussi bien s'agir d'Helvètes séduits par ce nouveau culte.
Sorte de hochet liturgique, cet instrument était agité lors de cérémonies vouées à la déesse égyptienne Isis. Bronze, époque romaine.
Portant un autel ou une table d'offrandes, un personnage à tête de chacal (Anubis ou Douamoutef) suit un autre dieu, peut-être Horus. Sur l'autre fragment, des hiéroglyphes et les jambes d'une troisième figure. L'analyse de la terre a montré que ce relief, qui ornait peut-être un petit sanctuaire ou un autel domestique, a été fabriqué en Egypte. Terre cuite, époque romaine.
(dessin des deux fragments)
Neptuno nautae Leuson(nenses) ex inpen(sis) --- CEAC---.
A Neptune. Les bateliers de Lousonna, à leurs frais...
Dédié à Neptune par la corporation des nautes du Léman, l'autel se trouvait dans le petit sanctuaire aux trois chapelles accolé à la basilique. C'était peut-être le centre religieux des marchands et des bateliers. Dieu de la mer gréco-romain, protecteur des navigateurs, Neptune recouvre sans doute ici une divinité indigène du lac et des eaux. Calcaire, 2e siècle.
Munies d'offrandes, les sépultures de l'âge du fer montrent que les Celtes espèrent une vie après la mort. Selon Jules César, ils croient en la réincarnation de l'âme, et aussi à des îles bienheureuses où les défunts ripaillent en compagnie de délicieuses créatures.
Chez les Romains, si des sceptiques proclament sur leur pierre tombale "profite de la vie tant que tu es vivant, homme, car après il n'y a rien", la plupart croient en l'autre monde, sous terre ou au ciel, où l'âme libérée rejoint les dieux : "mon corps est consumé, mon âme est vivante, je suis dieu" dit une épitaphe de Rome.
En pays gallo-romain, la croyance en l'au-delà est marquée par les offrandes dans les tombes. Hormis les nourrissons, les défunts sont en général incinérés aux 1er et 2e siècles. Après crémation sur le bûcher où l'on dépose offrandes et effets personnels, les restes calcinés sont lavés puis enfouis. Dès le 3e siècle, l'inhumation en cercueil ou en fosse prédomine tandis que les offrandes se raréfient. Aujourd'hui standardisés, les rites funéraires sont très variés.
Autre différence, la mort n'est pas tabou. Aux abords des agglomérations, les nécropoles bordent les routes et les tombes s'exposent. Des épitaphes illustrent le dialogue des morts et des vivants, en disant par exemple : Bonjour, passant! Arrête-toi un moment, le temps de lire cette inscription et de penser à moi!"
Les nécropoles de Lousonna sont encore très mal connues. Tout au plus sait-on qu'un cimetière existait déjà, comme celui d'aujourd'hui, sur le coteau du Bois-de-Vaux. D'autres trouvailles isolées, toutes anciennes, laissent supposer d'autres lieux funéraires aux abords de l'agglomération.
Après crémation de la dépouille sur le bûcher, où l'on déposait aussi offrandes (nourriture, boissons, fleurs ) et des objets personnels du défunt, les ossements étaient déposés dans une urne, un coffret, un sac ou une simple fosse, avec les restes d'offrandes brûlés et parfois de nouvelles offrandes. Les urnes étaient en général des récipients à usage domestique reconvertis.
Ce pot de tradition celtique, peut-être fabriqué à Lousonna, contenait les restes calcinés d'un homme d'âge mûr atteint de maladie. Terre cuite, fin 1er avant - début 1er siècle après J.-C.
Urne cinéraire
Fabriqué avant tout en Germanie et en Gaule Belgique, ce genre de pot à provisions était souvent utilisés aussi comme urne. C'est sans doute ce qu'il est advenu de celui-ci : s'il n'avait pas été soigneusement enfoui dans une sépulture, il ne serait sans doute pas presque intact (et s'il n'avait pas été découvert par hasard, il serait sans doute totalement intact ). Verre, deuxième moitié 1er - 2e siècle.
Un sarcophage de pierre, découvert au siècle dernier dans le cimetière du Bois-de-Vaux, là où se trouvait déjà une nécropole gallo-romaine. Sans doute postérieure, la tombe remonte au haut moyen âge ou après : les coffres de pierre antiques sont rarissimes en Helvétie, et surtout les dalles qui couvraient celui-là sont des blocs d'architrave et de frise sculptée, récupérés sur un quelconque édifice de la Lousonna romaine puis sciés dans l'épaisseur. Leur dimension et leur décor classique reflètent la parure monumentale de l'agglomération sous l'empire ; et leur recyclage révèle l'intense récupération des matériaux opérée à la fin de l'antiquité sur les édifices à l'abandon. Converties en couvercle de cercueil, elles scellent la fin d'un individu anonyme, et celle de toute une époque.
Sarcophage
Calcaire, (haut?) moyen âge
Eléments architecturaux recyclés
Calcaire, époque romaine.
Les trépassés ont besoin des vivants, qui par leurs pensées et par des cérémonies en leur mémoire les protègent de l'oubli et égaient leur existence posthume. Et les vivants ont parfois besoin de songer aux morts pour mieux aimer la vie. Un échange illustré par les pierres tombales et par des objets usuels qui relient ce monde et l'autre.
Vita post mortem
Dans une sépulture découverte au siècle dernier, on exhuma un vase en terre cuite contenant lui-même une urne en verre, trois monnaies de bronze du 2e siècle, une bague en or et une autre en bronze. Toutes ces pièces ont disparu, sauf la bague de bronze. Elle porte l'inscription VITA, la vie.
Calice en terre sigillée fabriqué en Italie du Nord à la fin du 1er siècle avant ou au début du 1er siècle après J.-C. par le potier Xanthus, ouvrier d'Ateius. Devant un monument funéraire en forme de tour, un mort est étendu sur son lit, une étoffe autour des reins. Accoudé sur une amphore à vin, il lève son vase à boire. Fréquentes sur les mosaïques des salles de banquet et les récipients destinés à la boisson, les scènes de ce genre, macabres et joyeuses, incitent les convives à profiter des plaisirs de ce monde avant qu'il soit trop tard ; une manière de dire à la fois "carpe diem" et "in vino veritas".
©Laurent Flutsch, Conservateur du Musée romain de Lausanne-Vidy