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ment au chevalier qu'il la pria d'amour, selon l'expres. sion consacrée alors, et reçut en réponse un rendezvous pour recevoir de la dame tout ce qu'il désirait. Mais madame Guillemette de Bénavias ayant eu vent de cette affaire, se ravisa et prit la résolution de donner aussi un rendez-vous pour la même fin. Or, c'est ici que l'étrange métaphysique de l'amour provençal, apparaît dans tout son éclat. Le chevalier Savary jugeant le cas où il se trouvait, singulier et fort embarrassant, va chercher, pour lever ses doutes, un prévôt de Limoges, vaillant homme et bon troubadour lui-même, auquel il raconte l'histoire de ses doubles amours, le priant d'agiter, dans une Tenson la question de savoir auquel des deux rendez-vous il doit satisfaire. En effet, le prévôt expose la difficulté dans une Tenson, où Savary semble pencher pour sa première maîtresse, tandis que le prévôt-troubadour plaide la cause de la seconde dame. Enfin, la question restant indécise, ils conviennent de la soumettre à trois grandes dames dont on ne connaît ni le nom, ni la sentence. Les dernières paroles que Savary prononce dans la Tenson, sur sa première maitresse sont fort tendres : « Prévôt, dit-il, si celle que j'aime daignait seulement me donner son gant, ou me permettre de la voir une fois avant de mourir, je ne me ferais pas prier pour me rendre à ses ordres. C'est à elle que je veux être éternellement attaché, c'est avec ma seule douce amie que je veux vivre. Mon amour n'est point trompeur ; il me brûle, il m'embrase. »
Après cette promesse du poète provençal, Savary va faire visite à madame la vicomtesse Guillemette de Bénangės, autre dame mariée dont il était encore devenu amoureux, et chez laquelle venaient aussi deux de ses
amis, Élias Rudel de Bergerac et Geoffroy Rudel de Blaye son frère. Les trois chevaliers, chacun de son côté, avaient prié d'amour la dame qui avait retenu chacun d'eux pour son ami, sans que les trois intéressés se fussent communiqué leur succès. Se trouvant donc réunis chez madame de Bénangès, ils s'assirent l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, le troisième en face d'elle, tous la regardant avec les yeux les plus passionnés. Mais ce conflit de tendresses, loin d'embarrasser la dame, lui fournit au contraire l'occasion de montrer sa présence d'esprit; car sans se troubler, elle lança simultanément un coup-d'oeil significatif à Geoffroi placé devant elle, serra tendrement la main d'Élias , et marcha sur le pied de Savary auquel elle trouva moyen de faire encore un sourire. Aucun des trois, avant qu'ils eussent pris congé de la dame, ne sut le signe d'amour qu'avaient reçu ses compagnons, et ce ne fut qu'après être sorti de chez elle que Geoffroi et Élias dirent à Savary comment ils avaient été traités. Quant au chevalier, il ne dit mot de la part de tendresse qu'il avait reçue ; mais au fond du cæur il se sentit peu satisfait de l'impartialité avec laquelle la vicomtesse de Bénangès distribuait le bonheur à trois personnes en même temps. Les choses en étant venues à ce point, on imagine naturellement qu'il va en résulter quelque catastrophe décisive, et peut-être on s'attend à ce que le chevalier Savary va défier ses rivaux ou qu'il accablera de son mépris la femme qui l'a joué d'une manière si malicieuse et si basse ; mais on se trompe : Le preux chevalier va trouver deux troubadours, Gaucelm Faydit et Hugues de la Bacalaria, et leur demande par un couplet, de décider auquel des trois la dame de Bénangès a témoigné le plus d'amour. C'est alors que
dans une Tenson les deux poètes raisonnant avec Saváry, pèsent sérieusement les motifs qui peuvent faire regarder comme une faveur préférable le regard, ou le contact du pied ou de la main d'une belle. La Tenson où ces questions sont agitées est peu spirituelle et ne vaut pas l'honneur de la citation, mais comme dans la précédente rien n'y est décidé, en sorte que du consentement des trois interlocuteurs, Savary, Faydit et Hugues, on désigne pour juges, en dernière instance, trois dames au nombre desquelles on est assez étonné de voir figurer madame de Bénangès elle-même.
La plupart des Tensons, prises isolément, offrent assez peu d'intérêt, mais quand elles sont liées aux aventures et aux traits de meurs qui les ont fait naître, on saisit alors le caractère qui leur est propre, et l'on s'aperçoit que ce genre de poésie est un de ceux qui expriment le mieux ce libertinage d'imagination qui est particulier aux écrivains provençaux.
On n'a pas oublié le beau rôle assigné à la femme par Plalon, dans le personnage de Diotime; on a vu, dans la vision d’Hermas, qu'une pauvre esclave, était devenue le symbole du beau divin; la mère de saint Augustin , sainte Monique, ne laisse aucun doute sur l'importance morale qu'avait déjà acquise la femme au ve siècle, et l'amour ascétique des musulmans, fondé sur le principe de celui de Platon, prouve que cette doctrine de l'amour idéal, ou divin, n'a pas cessé d'être entretenue par les nations civilisées pendant douze siècles, depuis Socrate jusqu'au développement de l'étrange civilisation des populations provençales.
C'est alors seulement, et au milieu de ce peuple, que prit naissance ce mélange singulier d'adoration folle
et de mépris refléchi pour la femme, auquel on a donné le nom de galanterie, et qui, depuis le xie siècle, a apporté tout à la fois, dans les mæurs des nations de l'Europe, des éléments nouveaux de civilisation et de corruption. A quelques intermittences près et sous des formes riées, les moeurs galantes et relâchées des Provençaux du xire siècle, n'ont plus cessé de faire sentir leur influence à la société moderne, jusqu'aux temps où les Vannochia et les Olimpia à Rome, les maîtresses de Charles II en Angleterre et les Pompadour et les Dubarry en France, reproduisirent le type exactement conservé, des Guillemette de Bénavias, des Mahaut de Montagnac et d'une vicomtesse de Bénangès.
On a fait sonner trop haut de nos jours l'effet du christianisme, sur l'amélioration du sort de la femme dans la société moderne, et certains esprits, exclusivement spéculatifs, vont toujours en formant des espérances indéfinies à ce sujet. Ce que j'ai rapporté touchant le respect accordé à la femme par les hommes religieux, depuis Platon jusqu'aux disciples de Mahomet, ne permettra à personne de supposer que je ne saisis pas parfaitement ce côté de la question. Aussi me croisje en droit de reprocher à ceux qui s'émerveillent de la position qu'occupe la fenime chez les modernes, comparée à celle qu'on lui faisait dans la civilisation antique, de se tromper lourdement sur les résultats positifs et journaliers de nos meurs à cet égard.Je le sais, depuis huit cents ans, on a fait de belles phrases et d'admirables vers même sur la sainte Vierge, et poétiquement parlant, l'éclat de cette glorification divine a rejailli sur le sexe féminin pris collectivement. Mais par quelle singularité se trouve-t-il que cette récrudescence d'adoration
pour la Vierge, coïncide avec le développement en Europe de la galanterie née chez les Provençaux ? Comment a-t-il pu arriver que ces Provençaux, que les Français, les Anglais et tous les peuples de l'Europe enfin, régis par la loi chrétienne, se soient constamment soumis, depuis cette époque, aux lois de la galanterie ? Car enfin, depuis que l'on a étudié avec soin l'histoire des huit derniers siècles, on ne peut plus dou-ter qu'aussi religieux et aussi dévots d'imagination que pussent être le clergé, les seigneurs, les grandes dames, les bourgeois, les vilains et leurs femmes ; tous, depuis le règne de Grégoire VII, jusqu'à celui de Louis XV, ont cédé aux séductions de la galanterie, et ont même ordinairement trouvé moyen de faire marcher leur dévotion de front avec leurs intrigues. Ne semble-t-il pas , qu'en raison de cette galanterie , si la femme adulée, exaltée , et armée souvent d'une grande puissance passagère tant qu'elle est jeune et désirable, a gagné quelques avantages pour son bien-être et la satisfaction de sa vanité dans le monde, elle a perdu, d'un autre côté, la majesté et l'influence morale dont elle devrait jouir dans la famille ? De quelle nature est donc l'esprit de gens qui, faisant profession de la foi chrétienne, se laissent aller à exprimer, sauf la différence de la rédaction, des pensées telles que celles d'Arnaud de Marveil , qui nous dit dans son jargon mi-parti dévot et galant :
« Que Dieu doit lui savoir gré de ce que, pour lui , il s'éloigne de sa maîtresse ; car le Créateur n'ignore pas que si lui Arnaud, perdait celle qu'il aime, Dieu luimême n'aurait pas de quoi le consoler ? »
Ce lieu commun de tendresse qui se retrouve constamment dans les ouyrages des troubadours et des trouvères,