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16/04/2012
Le Dhammapada, recueil de paroles fondamentales de Gautama Bouddha appartenant au Canon pâli, se termine par ce verset: Celui qui connaît ses vies antérieures, celui qui considère les séjours célestes et les états de souffrance, parvenu à la fin des cycles des renaissances, clairvoyant, omniscient, parfaitement accompli, celui-là je l'appelle un brahmane. Il y apparaît que, pour Bouddha, la connaissance ultime est d'ordre spirituel: les séjours célestes sont ceux des êtres divins, sur lesquels en particulier Indra règne. Les hommes bons demeurent à sa cour, entouré d'apsaras, avant de retrouver une vie terrestre plus belle que la précédente - plus propice à son évolution. Quant aux états de souffrance, ils correspondent à l'enfer, et les âmes mauvaises s'y rendent après la mort avant de renaître au sein d'une vie plus basse, plus chargée d'épreuves - mais, donc, également faite pour permettre une évolution allant dans le bon sens: les épreuves sont expiatoires. Dans cet enfer, vivent des monstres qui déchirent les âmes et se repaissent d'elles en riant.
Ce devoir de connaître les mondes spirituels rappelle le christianisme médiéval dont François de Sales se voulait l'héritier. Dans l'Introduction à la vie dévote, il invite à méditer sur le paradis, l'enfer, et l'ange qui les montre à droite et à gauche. Il fallait, pour l'évêque de Genève, se pénétrer des images des séjours céleste et infernal, et, par elles, apprendre à les connaître intimement, afin qu'elles agissent sur l'âme. Un autre verset du Dhammapada dit: Le sage qui l'est profondément, connaissant le bon et le mauvais, qui a obtenu la libération de l'existence, celui-là, je l'appelle un brahmane. Pour François de Sales, les mauvaises actions devenaient les monstres et les souffrances de l'enfer, les bonnes actions les délices du paradis: connaître le bien et le mal était aussi les connaître de l'intérieur, du point de vue de l'âme qui, en réalité, pour les chrétiens, vit déjà, quoique sans le savoir, au paradis ou en enfer selon ce qu'elle accomplit sur terre: Dante plaçait, ainsi, en enfer, des gens qui étaient encore vivants de son temps, mais dont l'âme était déjà perdue. Une fois que le corps a fait défaut, la vérité du monde spirituel apparaît seule.
La différence majeure entre le Dhammapada et les chrétiens est évidemment que ceux-ci n'appelaient pas à connaître, par surcroît, les vies antérieures. Chez François de Sales, c'est remplacé par l'indispensable connaissance du dieu dont l'âme est issue, le Père éternel: une méditation lui est réservée. En apparence, le Dhammapada se veut aussi rigoureux, sur le plan moral, que l'Introduction à la vie dévote: Admettre que le mal est le mal, que le bien est le bien, adopter des voies justes, c'est emprunter la bonne voie, dit encore le texte pâli, qui énonce même: Voir le mal où il n'est pas et ne pas le voir où il est, c'est là une attitude dangereuse. Mais la connaissance des vies antérieures donne de la vie morale une autre couleur que la connaissance du dieu Père dont l'âme est issue: la responsabilité individuelle est plus grande si on s'appuie sur soi; si on s'appuie sur un dieu qui récompense et châtie souverainement, le jugement pèse d'une façon plus lourde, et le remède paraît être moins à portée. De surcroît, au cours des vies successives, l'important est les progrès qu'on effectue par rapport à soi: comme les vies futures permettent une évolution lente, on ne se compare pas directement avec autrui, puisqu'à la fin, tous seront égaux. Comme le dit également le Dhammapada: La base de toutes choses, ce qui préside à l'ordre cosmique, ce qui prédomine en tout, c'est l'esprit; l'esprit est la source de toutes choses. Il est donc aussi la fin; car quand on se fond dans cette base, on ne se distingue plus de ceux qui s'y déjà sont fondus. Mais dans la perspective chrétienne, les vertus et les vices sont pesés absolument, et définitivement, à un moment qui concerne tout le monde; et c'est dire qu'il s'agit, déjà, de participer à une compétition: une course est engagée, et le premier arrivé, comme à Olympie, sera béni de Zeus. Face au Jugement, du reste, les défauts dont on n'arrive pas à se débarrasser d'une manière significative plongent dans le désespoir. Stendhal eût aussi dit que ce système favorise l'hypocrisie: puisque tout défaut est une marque de chute, il faut se cacher, et se poser déjà comme parfait. François de Sales disait même qu'après la mort, il n'y avait plus de possibilité de s'améliorer: l'âme, à ses yeux, ne prenait pas d'autre direction que celle qu'elle avait suivie durant sa vie. Or, dans le bouddhisme, je crois, il n'en est pas ainsi. Non seulement une autre vie peut permettre de s'améliorer, mais, de surcroît, la connaissance du monde spirituel permet à l'âme de s'orienter même après la mort: elle n'est pas complètement passive face au monde divin. J'y reviendrai, à l'occasion, si je puis.
08/04/2012
J'ai déjà évoqué une visite que j'avais effectuée au château de Voltaire, à Ferney; mais j'y suis retourné avec des élèves, en visitant également la ville, que le philosophe se vantait d'avoir refondée:
La nature y mourait; je lui portai la vie,
J'osai ranimer tout. Ma pénible industrie
Rassembla des colons par la misère épars;
J'appelai les métiers, qui précèdent les arts;
Et, pour mieux cimenter mon entreprise,
J'unis le Protestant avec ma sainte Église.
Il se présente comme un mage qui a donné une âme à un lieu qui n'en avait plus. Comme un prophète, aussi, qui a créé une nouvelle religion - née de la lumière de l'Être suprême même, et non de ses images fausses, sur lesquelles les hommes s'affrontent vainement. Son dieu est universel - et se tire à ses yeux de l'essence de toutes les traditions, ainsi qu'il l'explique dans son Dictionnaire philosophique. On sait qu'il a fait ériger une église à Dieu, plutôt qu'à un Saint, comme le catholicisme y obligeait; qu'il invita les protestants genevois d'origine française à s'installer dans sa cité; et qu'il rendit Ferney florissant, notamment en s'appuyant sur les Savoyards, qui lui coupaient ses blés et lui bâtissaient ses maisons. Les maçons de Samoëns furent très actifs, à son service, et plusieurs de mes cousins d'alors le côtoyèrent. Il en est resté, dans la cité de la vallée du Giffre, une tendance libérale, liée à la Franc-Maçonnerie et détachée de l'Église catholique, sous les auspices de laquelle la confrérie des Frahans avait pourtant été fondée. Je dois dire que ma famille de Samoëns est restée fidèle à la religion catholique, se cantonnant plutôt au métier d'agriculteur. Les tailleurs de pierre appartenaient à l'autre camp. Mais c'était il y a longtemps; les clivages se sont atténués, le socialisme ayant été rejeté aussi bien par les uns que par les autres et De Gaulle ayant cherché à unifier les deux familles. On sait, néanmoins, qu'il n'y est pas toujours parvenu.
Cette journée de visite, quoi qu'il en soit, fut merveilleuse, et on eût dit que l'ombre rayonnante et lumineuse du philosophe était toute proche: car c'était à la mi-mars, et il faisait beau et chaud. Outre le poème dont j'ai cité des vers, nous avions préparé ce voyage en relisant La Princesse de Babylone, qui commence comme un conte des Mille et une Nuits et s'achève en un tableau critique des États, louant le régime anglais et condamnant le Saint-Siège, à Rome, et la monarchie absolue, à Paris. A présent nous sentions l'esprit de Voltaire planer sur nos cœurs. Ce qui n'avait été que des mots avait été rendu visible: cela s'était matérialisé, était devenu pierre - grâce à Voltaire et à son esprit d'entreprise. La réalité donnait corps à la fiction: les licornes de la Princesse de Babylone pouvaient même renvoyer à la belle lumière de ce jour - dont les chevaux glorieux couraient dans le ciel, pour reprendre une image de mon ami Jean-Vincent Verdonnet (parlant aussi, dans ses vers, des chevaux de la lumière). Et puis dans son château Voltaire a fait peindre des nymphes, la déesse Diane, des amours évoquant l'âge d'or - lequel, pour Voltaire, était aussi celui des plaisirs, des voluptés que la Nature, dans sa bonté, avait prévues pour l'être humain. Les licornes ne portaient-elles pas sur leur dos tout ce beau monde baignant dans la clarté de la Lune?
Nous mangions dans un parc que m'avait obligeamment indiqué Alex Decotte, le président de l'association Voltaire à Ferney, et soudain, un élève un peu rêveur courut vers nous et pointa son doigt vers le ciel. Il demanda si c'était bien une cigogne qui planait dans les hauteurs azurées. Et, l'ayant regardée, nous le confirmâmes; et peut-être s'agissait-il du phénix dont parle La Princesse de Babylone - à moins que l'esprit de Voltaire se soit ainsi manifesté pour nous saluer et nous remercier de l'hommage que nous lui rendions; car l'oiseau était noble, et son vol, majestueux.
Et depuis le château, le matin, la brume lumineuse emplissait tout l'horizon, noyant et dissolvant les formes sombres du Salève, embrassant tout de son étreinte d'albâtre mêlé d'or, et faisant sortir de son sein les objets de l'univers.
En remontant la rue qui descendait autrefois du château, nous vîmes l'église catholique ajoutée à la Restauration: une statue de la sainte Vierge était devant, les mains ouvertes vers nous, dorée; elle avait finalement accueilli Voltaire, peut-être: lui avait permis de séjourner quelque temps dans son royaume - avant qu'il ne revienne effectuer quelques tâches rédemptrices. Car comme il le dit lui-même, il a fait un peu de bien, ce fut son meilleur ouvrage - mais certaines ébauches restent certainement à compléter.