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A la sueur de ton visage, tu gagneras ta pauvre vie
PAR GERALD WIDMER, LAUSANNE
ou La grande peine de nos aînés II y a différentes façons de prendre contact avec un pays. On peut le parcourir en touriste pressé, toujours à la poursuite d' un éternel ailleurs. On peut aussi le conquérir lentement, à pied, pas à pas, s' arrêter ici, camper là, loger chez l' habitant, entrer en conversation avec lui, lier connaissance et bientôt amitié. Cette dernière manière est la mienne. Et j' offre aujouid' hui au lecteur des Alpes deux ou trois modestes épis, prélevés sur la riche moisson de contacts humains pris au cours de l' été.
C' est une toute vieille personne du haut val d' Anniviers qui m' a raconté quelques-uns de ses souvenirs. Agée de plus de quatre-vingt-dix ans, encore parfaitement lucide, sachant bien ce qu' elle veut, travaillant à son jardin dans la saison, elle a beaucoup peiné dans sa longue vie, étant demeurée veuve à vingt-huit ans avec deux enfants. Et aucune assurance sociale!
La vie était difficile à la fin du siècle passé dans la haute vallée. Aussi allait-on chercher du travail où il y en avait. C' est ainsi que la jeunesse féminine du village se rendait à Sierre chaque fois que la vigne requérait des soins, en particulier pour « les effeuilles » et « les attaches » qui se font, comme chacun sait, dans les longues journées d' avant le solstice. Les jeunes filles se levaient très tôt, entre trois et quatre heures du matin, et descendaient la vallée à pied. La poste eût-elle existé qu' elles ne l' auraient pas prise. Tout le jour elles travaillaient en plein soleil, dans les vignes au-dessus de Sierre, et, le soir, les parents ne leur permettant pas de coucher hors du domicile, elles devaient remonter, toujours à pied, la longue vallée, avant de pouvoir, arrivées chez elles vers dix heures du soir, s' abîmer dans un sommeil proche de l' anéantissement recommencer le lendemain, et ainsi des semaines durant, tant que le temps demeurait beau.
Le dimanche, on se rendait à la messe à Mission, où était l' église paroissiale, car Ayer n' avait alors qu' une chapelle.
Les gens d' Ayer voulurent, eux aussi, avoir leur lieu de culte. Sa construction débuta un peu avant la guerre de 14. Et tout le village participa aux corvées. Les hommes travaillaient la pierre. On en avait trouvé de la bonne au-dessus du village. Ils la taillaient sur place, puis la transportaient sur des brancards, tandis que les femmes plus au sud et à peu près au même niveau, extrayaient le sable, lequel parvenait au chantier par un moyen original: une canalisation de bois à ciel ouvert, où l'on faisait couler de l' eau qui se chargeait du sable.
A midi, on s' accordait un moment pour le repas. Et faut-il dire pour le repos? Pas même: au premier coup de cloche de la petite chapelle, chacun se remettait à l' œuvre.
Les travaux furent interrompus par la mobilisation de 14-18. Ils reprirent après la guerre, mais l' esprit n' était plus tout à fait le même, on n' avait plus le même enthousiasme ni le même désintéressement, et il fallut donner une légère rétribution aux travailleurs.
Je n' ai pas pu obtenir de renseignements sur la construction du bisse, aujourd'hui désaffecté, qui domine le village, car il est plus ancien, mais on m' a raconté comment on forait les tuyaux pour l' eau, avec une longue tarière de deux mètres rougie au feu. On obtenait ainsi des tuyaux de mélèze qui, évasés à un bout, amincis à l' autre, pouvaient s' emboîter par éléments de quatre mètres. Et l'on m' a narré aussi comment les gens du lieu construisirent une route forestière sur le flanc gauche de la vallée, route qui, aujourd'hui encore, est en bon état et suffisamment large pour un camion. Tous les habitants - les femmes aussi - eurent chacun un tronçon à faire, certains travaux étant plus particulièrement réserves aux hommes. Et l'on m' a désigné un rocher sous lequel un parent du narrateur avait élu domicile pendant tout un été: il s' était installé là, à proximité du chantier, une sorte de petite cabane ou d' abri sous roche pour être à pied d' œuvre, chaque matin, au moment de reprendre l' ouvrage.
Je laisse au lecteur le soin d' épiloguer là-dessus, mais je voudrais faire appel à ceux - aux Valaisans surtout - qui pourraient apporter leur contribution à ce tableau des mœurs et travaux d' autrefois. J' y vois deux avantages: ils montreront à la jeune génération ce que faisaient « les croulants », et, moi qui me croyais jusqu' ici un « gros turbineur », ils contribueront à me rendre plus modeste.