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Kertch, Crimée. C’est l’histoire d’un pont, un projet vieux d’un siècle et demi qui reliera l’Europe et l’Asie, un peu comme à Istanbul. Mais ici sur le détroit de Kertch, il s’agira de bien plus qu’un moyen de communication. Quelque mois après la récupération (ou l’annexion, selon la perspective) de la Crimée par la Russie le 18 mars 2014, Vladimir Poutine annonçait que tout était déjà décidé pour ancrer physiquement la presqu’île à la terre russe. A l’heure actuelle, seule une route relie la Crimée au continent. Elle débouche au nord et traverse la nouvelle frontière (non reconnue par la communauté internationale) pour arriver en Ukraine. Les passages sont aléatoires en fonction de l’humeur des gardes-frontière des deux côtés et la ligne de chemin de fer est interrompue depuis un an.
Un projet ancien
La décision de relier les deux continents a une valeur symbolique et politique forte. Et au XIXè siècle déjà, elle avait aussi un objectif stratégique qui n’avait pas échappé à la Grande Bretagne. L’historien de Kertch Alexandre Belski est intarrissable à ce sujet. Il nous explique qu’à la fin de la guerre de Crimée en 1856, les négociateurs anglais tentèrent d’imposer la construction d’un pont sur le détroit de Kertch. Il s’agissait de faciliter l’accès terrestre vers le Moyen-Orient puis l’Inde. Le projet fut finalement abandonné.
Un peu moins d’un siècle plus tard, l’idée refait surface, cette fois à Berlin. En 1943 Hitler demande à son ministre architecte en chef Albert Speer de trouver une solution rapide pour traverser le détroit de Kertch. Il s’agit alors d’approvisionner les troupes allemandes en difficulté dans le Nord-Caucase et dans les régions pétrolifères de Bakou. Un téléférique est d’abord construit qui parvient à transporter jusqu’à une tonne de matériel par jour. Puis l’entreprise Siemens commence d’installer des piliers de pont un peu à l’est de Kertch. On en distingue encore un à quelques mètres de la côte. Le projet est interrompu par la reconquête soviétique de la presqu’île et la prise de Kertch par l’Armée Rouge le 11 avril 1944.
Immédiatement les autorités soviétiques voient le profit qu’elles peuvent tirer de ce projet qu’elles reprennent à leur compte. L’ingénieur civil Boris Nadiojen est chargé par Staline de construire un pont ferroviaire en six mois. Le pari est à peu près tenu et en mars 1945 un ouvrage de 5 km est fonctionnel. Il ne tiendra toutefois guère plus d’un an. Les glaces flottantes de la Mer d’Azov auront tôt fait de tordre les piliers. La voie ferrée ressemble de moins en moins à une droite et tout finit par s’effondrer dans les promesses des lendemains qui chantent.
Le projet actuel serait situé plus au sud et devrait voir la construction d’un pont ferroviaire et routier de 19 km. C’est la société Stroygazmontazh d’Arkady Rotenberg, un ami et partenaire de judo de Vladimir Poutine, qui devrait terminer le pont en 2018 pour un budget de 3,3 milliards de francs... si les glaces de la Mer d'Azov sont bienvaillantes !