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Jean-Sébastien Bach (1685-1750), Partita en ré mineur pour violon solo BWV 1004
Mieczysław Weinberg (1919-1996), 24 Préludes pour violon Solo op.100
Luigi Nono (1924-1990), “La lontananza nostalgica futura” pour via violon solo et bande.
Le violon est un être sociable et assez flamboyant qui ne se déplace que rarement seul; à l’orchestre, le cas est flagrant, le violon étant en effet l’instrument le plus largement représenté au sein des rangs, où il se trouve mêlé à plusieurs autres dizaines de comparses ; très présent dans le répertoire de chambre, il dialogue alors avec ses pairs en trio, quatuor ou quintette et avec d’autres compagnons dans des configurations moins habituelles ; soliste, il est face à l’orchestre dans les grands concertos modernes, ou au piano dans le cas des sonates. Entendre un violon seul n’est donc pas chose courante.
C’est que la musique dite classique s’est principalement développée, à partir du XVIIe siècle, autour du concept de tonalité, système très hiérarchique et d’une grande logique interne. L’organisation dramatique de ces dites tonalités au sein d’une œuvre, leur netteté ou leur imprécision, leurs déplacements et leurs retours assurent une intelligibilité au discours. La pensée n’est plus uniquement mélodique. Or le violon se voit privé, lorsqu’il est seul, du soutien harmonique des accords qui clarifient et précisent le langage. Il est donc presque impossible d’imaginer un répertoire cohérent pour ce type d’instrumentation. Il faudrait trouver des parades et accepter une certaine nudité. Aux débuts de cette grande « ère de la tonalité », Bach réussit ce coup de maître d’offrir au violon seul six sonates et partitas d’une limpidité totale et d’une grande teneur dramatique, donnant ainsi à entendre un instrument solo – en ces temps où la naissance de l’individu au sens moderne se dessine – mais suggérant un dialogue. Cette voix seule n’est chez lui jamais solitaire ; elle cherche toujours à s’accorder en creux à une pensée tonale et à faire entendre même ce que l’on n’entend pas …
Les violences des révolutions intellectuelles de la fin du XIXe siècle (Nietzche, Freud, Darwin), puis des guerres qui jalonnent la première moitié du XXe accélèrent la chute du système tonal né deux siècles plus tôt. Impossible désormais de penser une musique bien ordonnée, régulée par un système absolu alors qu’il a été professé que l’individu est pétri d’élans inconscients et que Dieu, peut-être, est mort ; impossible de penser une musique du dialogue alors que le monde est le théâtre de guerres sans précédents et de dictatures. L’art musical s’éloigne de ses chemins traditionnels et prend plusieurs directions assez radicales. Le répertoire d’après 1930, par exemple, verra la création de plusieurs œuvres pour instruments mélodiques seuls : Britten compose les Métamorphoses d’après Ovide pour hautbois, des suites pour violoncelle. Pour le violon, Bartók écrit des sonates et partitas ; Nono et Weinberg également – mais la voix de ces violons-là ne sera pas, comme celle de Bach, reliée secrètement à la plénitude du monde mais bien, définitivement, du côté de la solitude et du dénuement.
Nono l’italien est adolescent durant la seconde guerre mondiale ; Weinberg, juif russe né à Varsovie en 1919, en éprouve toutes les horreurs. Ils créeront tous les deux, de manière différente mais efficace et éminemment expressive, une langue musicale qui s’écarte résolument des sentiers rassurants de l’harmonie classique. Tous deux laissent s’élever le chant singulier d’un violon seul, à la fois mouvement d’espérance de l’individu qui à la force de parler encore et expression de la désolation et de l’impossibilité de tout dialogue dans un monde désormais morcelé.
Accorder sa voix à celle du monde ou marquer clairement son isolement par rapport à lui, telles semblent être les questions que pose le répertoire pour violon seul. Bien loin du divertissement de salon…