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Même si, à date, notre préféré reste le film macédonien God Exists, Her Name is Petrunya (Gospod postoi, imeto i’ e Petrunija), il faut reconnaître que ce nouveau long métrage du cinéaste truc Emil Alper coche toutes les cases qui mènent à la Berlinale à la distinction suprême.
A Tale Of Three Sisters raconte l’histoire de trois sœurs d’un village pauvre d’Anatolie centrale où les filles du village sont traditionnellement envoyées comme bonnes ou nounous en ville dans des familles aisées dans l’espoir d’améliorer leur vie. Les deux filles aînées de Şevket ont été envoyées en ville dans la même famille originaire du village, l’une ayant remplacée l’autre, cependant toutes deux se voient obligées de rentrer chez leur père. Reyhan car elle est enceinte, ce qui oblige son père à la marier à la hâte au pauvre berger du village Veysel, qui est traité avec mépris par tout le monde – les villageois comme la famille de Reyhan. Nurhan quant à elle est ramenée par le chef de famille Necati car sa femme ne veut plus d’elle, estimant qu’elle est agressive avec son fils. La plus jeune, Havva qui était placée dans une autre famille, revient après la mort de l’enfant dont elle s’occupait. Pour la première fois depuis des années, Reyhan, Havva et Nurhan sont réunies. Après les premiers instants de joies se dévoilent d’autres sentiments entre les filles, comme la rivalité, la jalousie, la haine parfois, mais surtout un grand amour qui les lient. A présent Şevket essaie de persuader Necati de prendre sa plus jeune Havva chez lui. Pour cela il demande l’aide au chef du village et lors d’un repas autour d’un feu dans la forêt, Veysel débarque: il veut exaucer le vœu de sa femme de partir à la ville et s’extraire de sa condition misérable et méprisée de berger. Pour ce faire, il demande du travail à Necati. Mais les choses autour du feu vont mal tourner et être le prétexte à une série de d’événements qui vont changer le cours des choses.
La composition de l’histoire et des personnages est remarquable, chacun-e représentant des caractères et des constructions sociales très différents. Emil Alper explique son approche ainsi:
Je suis un conteur plus qu’un cinéaste; je me sens très proche de la littérature. Cette histoire est dynamique grâce aux six personnages qui contiennent en eux une histoire, leur histoire, celle-ci interagissant avec celle des autres. Le récit est ce qui permet de comprendre chaque personnage et de produire un tout qui se tient.
L’autre élément remarquable est la photographie de Emre Erkmen, par ailleurs idéalement servie par le paysage magnifique qui forme un écrin autour de l’histoire. D’ailleurs pour l’acteur Kayhan Açikgöz qui joue le berger Veysel, les lieux ont également une importance sur son personnage:
Veysel vit une existence primitive et ses conditions de vie le rendent à son tour primitif et brutal. Il est le reflet de la géographie dans laquelle il évolue.
Emil Alper explique le choix de ce village :
Je cherchais un lieu spécifique mais qui pouvait donner une représentation universelle de l’histoire. Il me fallait un village éloigné de tout et comme suspendu dans le temps : cela aurait pu se passer au Moyen Age, dans les années septante ou maintenant. Nous avons fait beaucoup de recherches car il est trè difficile de trouver un village authentique ; depuis quelques années beaucoup de ces villages typiques ont vu leurs contours changer. Ce village était parfait car entouré de montagnes ce qui fait que les gens ne peuvent que monter, il n’y a pas d’échappatoire.
Concernant le travail sur l’image, le chef opérateur indique :
L’obscurité joue un rôle très important car dans le noir on développe un sens plus aigu des choses qui nous entourent, on a peur, on perd confiance, on imagine des choses. Nous avons essayé de pénétrer cette obscurité. De plus, comme on était suspendu dans le temps et géographiquement, il y avait une présence très forte du paysage qui a permis de rendre à l’histoire un cadre fantastique. En contre-point de l’obscurité, il y avait aussi cette neige qui a le même effet, car dans la neige éblouissante, on ne voit rien non plus. Quant au intérieurs, j’ai suivi le même procédé d’ombre et de lumière, nous avons créer de l’obscurité dehors comme dedans, avec ce feu qui éclaire comme celui qui brûle dans la forêt lorsque Veysel garde son troupeau ou que les hommes se rencontrent pour manger et boire du raki. Pour les intérieurs, l’idée était également de rester le plus simple possible pour que cela ne paraisse pas artificiel.
Emil Alper insiste sur l’universalité de son histoire qui va au-delà de la tradition ancestrale turque d’envoyer les filles pauvres des villages en ville:
Le père, c’est surtout la pauvreté qui le définit : la pauvreté sociale, culturelle mais aussi économique. Sa tâche est d’offrir un avenir à ses filles. Il reproduit donc ce système ancestral non par conviction mais par du fait de la classe sociale à laquelle il appartient où l’individu est totalement démuni et n’a pas de marge de manœuvre. Bien sûr il aime ses filles, mais il effectue son devoir de père. Ici, c’est donc plus le rapport de classe qui détermine la vie que les traditions. Il y a aussi, évidemment, la question du genre. La vie est toujours difficile dans les villages pour les femmes, mais ce n’est plus comme avant. Elles ne se laissent plus dicter les choses, elles renforcent leurs positions et cherchent des moyens pour s’imposer. D’ailleurs les trois sœurs sont des jeunes femmes volontaires. Mais la question de classe reste prépondérante. J’ai interviewé des jeunes femmes qui ont vécu cela et ce qui revient souvent, c’est qu’elles voulaient avoir une meilleure vie en partant à la ville mais que beaucoup d’entre elles en reviennent déçues. D’ailleurs cela renforce l’universalité du propos : partout les gens cherchent une vie meilleure, une vie rêvée qui s’avère ne pas être vraiment à la hauteur des attentes ; il n’y a qu’à prendre l’exemple des migrants qui viennent en Europe avec plein d’espoir et se retrouvent citoyen de seconde zone.
De Emil Alper ; avec Cemre Ebüzziya, Ece Yüksel, Helin Kandemir, Kayhan Açikgöz, Müfit Kayacan, Kubilay Tunçer, Hilmi Özçelik, Başak Kıvılcım Ertanoğlu; Turquie, Pays-Bas; Grèce; 2019; 108 minutes.
Malik Berkati, Berlin
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