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Contempler une œuvre d'art et profiter de son rayonnement pour méditer, la proposition séduit de nombreux laïcs. Licencié en histoire de l'art, le Père Fuglistaller accompagne, une fois par mois à Genève, ceux qui souhaitent cheminer en méditant sur une œuvre classique ou contemporaine répondant aux interrogations de notre temps. «Un tableau est comme une fenêtre ouvrant sur l'univers d'un artiste. Par son œuvre, l'auteur nous donne accès à sa perception du monde. Dans la tradition des Exercices spirituels, la personne qui prie est invitée à regarder Dieu regardant le monde et voulant le sauver. Le but de cet exercice est de mieux connaître Dieu, pour mieux l'aimer et le suivre. Regarder pour agir...»
Méditer avec une peinture de Malevitch: «Le Quadrangle», appelé aussi «Carré noir sur fond blanc», une huile sur toile de 1915.
Qui est Kasimir Malevitch (1879-1935)
Peintre d'origine russe aux parents polonais, Kasimir Malevitch étudie à l’école d’art de Kiev, puis à l’académie privée de Rerberg à Moscou. Après une période impressionniste, il développe une thématique néoprimitiviste sous l’influence des fauves français et du russe Larionov, puis devient proche de la part de Ferdinand Léger.
Au cours des 10 premières années du siècle passé, il est au contact avec des poètes formalistes et futuristes tels Maïakovski ou Chlebnikov; Malevitch réalise en 1913, des décors à partir du texte de Alexeï Kroutchenykh, «Victoire sur le soleil», où apparaît pour la première fois le carré noir. Il expose à Moscou avec le groupe «valets et carreaux» et, en 1912, à Munich à l’exposition «Noir-Blanc» du Blaue Reiter. Ce sont les années où sa peinture aborde et assimile les théories du cubisme puis du futurisme italien, rapidement dépassées au profit d’une représentation abstraite, fondée sur la «suprématie de la pure sensibilité dans les arts figuratifs».
Pour illustrer sa position théorique, Malevitch peint «Carré noir sur fond blanc» dit Le Quarangle (1915) et développe ses idées suprématistes ¹ au cours de différentes phases picturales.
Histoire d'une oeuvre, quelques repaires
La première apparition du Quadrangle remonte à 1913 lorsque Malevitch travaille sur les décors et les costumes de l’opéra La Victoire sur le soleil de Kroutchonykh et Matiouchine. «Lorsque, dans mon effort désespéré pour libérer l’art, je me réfugiais vers la forme du rectangle et exposait une icône qui ne représentait qu’un carré noir sur un champ blanc, la critique soupira: «tout ce que nous avons aimé a péri: nous sommes dans un désert » (…) moi aussi, une sorte de réserve poussée jusqu’à l’angoisse m’emplit lorsqu’il s’agit de quitter le monde de «la volonté et de la représentation» (…) mais le sentiment de satisfaction que j’éprouvais grâce à la libération de l’objet me porta toujours plus loin dans le désert n’existe comme fait que la sensibilité (…) ce n’était pas un carré vide que j’avais exposé, mais la sensibilité du monde sans objet».
La première apparition du Quadrangle est donc un rideau/fond de scène. Un objet qui à la fois montre et cache. Il révèle où est la scène, mais il cache ce qu’il y a derrière.
Dans l’exposition «0,10» ², Malevitch avait placé son Quadrangle (Carré noir sur fond blanc) dans l'angle formé par les murs, soulignant le statut exceptionnel de cette œuvre. Par la suite, il alla jusqu'à considérer l'ensemble du mur comme un tableau suprématiste et fit varier le sens des accrochages de ses œuvres en fonction de l'ensemble des tableaux sur le mur. (sources diverses, notamment Encyclopaedia universalis et wikipédia)
Quelques pistes pour regarder et méditer sur «Le Quadrangle»
Nous sommes bien devant un «Quadrangle» car, en y regardant d’un peu plus près nous voyons que ce n’est pas tout à fait un carré.
Il s'agit d'une surface noire sur fond blanc. Mais là aussi, ce n’est pas si simple. À travers les craquelures (présentes dès l’origine), on distingue une autre forme.
Cette surface craquelée est ainsi une porte d’entrée vers quelque chose dont on ne voit que l’ombre. Le tableau de Malévitch est une interprétation traditionnelle de "la fenêtre" qui obsède les peintres depuis Alberti (XVe), la même interprétation qui considère l’icône comme une fenêtre sur le mystère et le monde de Dieu. ³ L’icône est conditionnée par une double exigence: elle signifie qu’un abîme sépare notre monde de l’au-delà, mais affirmer qu’un reflet de ce monde divin est visible pour nous les humains.
Le Quadrangle met bien en évidence ce jeu entre le «c’est» et «ce n’est pas». On pense voir un carré, mais ce n’est pas un carré. C’est noir et ça ne l’est pas… Le tableau invite à prendre du temps pour regarder et interroger ce que l’on regarde et découvre.
Dans certaines icônes, le personnage représenté regarde le spectateur et le révèle à lui-même tout comme le personnage se révèle au spectateur. Regarder, c’est aussi découvrir qui l’on est par le regard que l’on porte. Le Quadrangle nous invite à la même démarche…