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Consentir à une rupture avec la conduite commune de la vie pour se trouver soi-même est le but de l'exercice spirituel pour le philosophe de l'Antiquité. Savoir tourner son regard dans la bonne direction va de pair avec une nouvelle façon de penser et de se conduire. Ainsi Socrate n'élabora aucun système. Son ironie n'enseignait rien. Elle ne rendait pas plus savant. Par contre, son art du dialogue transformait son interlocuteur. Se détourner des biens illusoires pour revenir à la Vérité oubliée, c'est retrouver sa nature originelle et authentique. L'exercice spirituel en philosophie consiste toujours à remonter vers l'amont plutôt qu'à descendre vers l'aval. La conversion suppose de se recentrer sur soi, de se purifier des scories qui empêchent la simplicité du regard. Alors tout s'éclaire et l'âme redevient ce qu'elle est : divine.
Dans la Bible, se convertir c'est répondre à un Appel. Plongé en eau profonde, l'interpellé est recréé par la Parole. S'y abandonnant, il découvre en lui des espaces insoupçonnés. L'appelé n'aspire pas à une éternité qui le mettrait à l'abri des souffrances du monde. Au con¬traire, il est jeté en avant. Le voici ouvert à une Parole qui lui intime de prendre soin de la Terre (Gn 3,23), de son propre frère (Gn 4,9), de la veuve et de l'orphelin (Ex 22,21-23). Ne fuyant ni la Création ni l'Histoire tourmentée, il est invité à faire croître la première et à réconcilier la seconde avec elle-même. Se convertir, c'est donc faire retour à ce point de l'Alliance qui nous recrée. C'est répondre à l'Appel du Dieu vivant qui invite à oeuvrer pour délier en soi les noeuds qui s'opposent au dynamisme de la Vie. Si la conversion est bien un changement d'orientation impliquant un retour à soi, elle est simultanément naissance à une nouvelle pensée, mutation pour faire du neuf.
L'onde de choc Fukushima a provoqué un tel changement de pensée dans la politique énergétique de la Suisse. Loin d'être une décision inconsidérée prise sous le coup de l'émotion, la sortie du nucléaire est un changement de paradigme, qui doit conduire à une modification de comportement.[1] Toute conversion authentique a un prix, qui exige le courage de se débarrasser de certaines conduites nuisibles : la cupidité et le repli sur soi sont à bannir ; le bien commun, la responsabilité et la mesure dans l'usage des biens énergétiques sont à promouvoir. Cette mutation appelle à redécouvrir le sens profond de la Création. Celle-ci est un don à respecter. Louer et contempler permettent d'en user justement pour mieux en jouir.[2] Les générations futures nous en seront reconnaissantes.
Pour ce faire, une foncière sympathie pour le monde dans lequel nous vivons est requise. Ignace a saisi l'unité qui lie l'ensemble des mystères de la foi, les réalités du monde et de l'Histoire.[3] Loin des sirènes tentatrices qui incitent à fuir ce monde globalisé pour se réfugier dans une illusoire citadelle identitaire, nationale ou religieuse, le vrai mystique est celui qui, éprouvant la bonté et la beauté des choses, voit qu'elles éclairent plus loin qu'elles-mêmes. Qu'elles ouvrent à n'en plus finir à l'Infini. Dans un monde qui ne cesse de changer en revêtant de nouveaux oripeaux, allier la mobilité intellectuelle à une sensibilité formée par le goût de Dieu, c'est répondre toujours plus adéquatement aux défis contemporains.
C'est ce que vit modestement la petite Eglise d'Algérie, au milieu de ses frères et soeurs musulmans. Elle ne cherche pas à convertir mais à témoigner de cet événement de l'Histoire qui décrit la naissance de l'Enfant dans des conditions modestes. Accueillant ceux qui l'accueillent, elle peut découvrir que certains d'entre eux font l'expérience d'une Présence à l'intime de leur coeur.[4] Cette ouverture leur permet d'aller plus loin, de se trouver eux-mêmes en même temps qu'ils découvrent un Dieu qui les aime dans une absolue gratuité. Qu'elle soit vécue sous le mode d'une présence au monde plutôt que d'un retour à l'origine, confirme que l'Espérance travaille le réel.
Celui de 2012 ne sera pas fait de cataclysmes et de fin du monde. Notre milieu si humain ne devient-il pas divin lorsque nous répondons à l'Appel ? Qu'il soit celui de l'Enfant qui vient habiter aussi bien nos pauvretés que les poussières d'étoiles que nous sommes est la Bonne Nouvelle de Noël.