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L’émancipation des grandes puissances émergentes pourrait être l’un des développements géostratégiques et économiques les plus importants des prochaines décennies.
Le terme BRICS désigne le rapprochement de cinq pays aux vastes territoires: le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud.
L'acronyme est apparu pour la première fois en 2001 suite à la publication d’un rapport de Goldman Sachs rédigé par Jim O’Neill. L’implication d’une banque d’investissement lors de la naissance des BRICS n’est d’ailleurs pas anodine puisque la mise en évidence du formidable potentiel de croissance de ces pays a par la suite généré des immenses flux d’investissement vers les marchés actions et obligataires de ces pays. A noter que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a poussé de nombreux gérants d’actifs a enlevé le «R» des B(R)ICS.
Mais revenons à la genèse et au fonctionnement des BRICS. Bien que le terme ait été utilisé au tout début de ce siècle, c'est surtout à partir de 2011, avec la tenue régulière de sommets et l'entrée de l'Afrique du Sud, que les BRICS sont devenus un groupe officiel.
En effet, le groupe des BRICS a pris depuis cette date la forme d'une conférence diplomatique à part entière, donnant lieu à un sommet annuel, se déroulant à tour de rôle dans chacun des cinq États. Le but de ces sommets est d'affirmer la place majeure de ces pays sur la scène internationale, et de mettre en scène leur poids économique et politique, en particulier au regard d'autres États ou groupes d'États comme les États-Unis ou l'Union européenne.
Le groupe des BRICS n’est pas un bloc de libre-échange. Toutefois, les membres se coordonnent sur les questions commerciales et ont mis en place une banque supranationale, la New Development Bank (NDB), qui finance des prêts d'infrastructure. Créée en 2014, cette banque a pour objectif d'offrir des mécanismes de prêt alternatifs aux structures du FMI et de la Banque mondiale, que les membres jugeaient trop centrées sur les États-Unis. La Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures (AIIB) a été créée par la Chine à peu près au même moment et pour les mêmes raisons. Les banques NDB et AIIB sont toutes deux notées triple A ou double A et capitalisées à hauteur de 100 milliards de dollars américains. Les actions de la banque NDB sont détenues à parts égales par chacun des cinq membres. Au total, le groupe des BRICS, tel qu'il existe actuellement, représente plus de 40% de la population mondiale et près d'un quart du PIB mondial. Le chiffre du PIB devrait doubler pour atteindre 50% du PIB mondial d'ici 2030. Un élargissement des BRICS pourrait accélérer ce processus.
Alors que l’Occident souhaiterait voir les principaux pays en voie de développement prendre leurs distances par rapport à la Russie (et transformer les BRICS en BICS), Moscou voit bien évidemment les choses d’un œil complètement différent.
Début novembre 2022, le ministre russe des affaires étrangères, Sergey Lavrov, a déclaré que plus d'une douzaine de pays ont officiellement demandé à rejoindre le groupe des BRICS, suite à la décision du groupe en début d’année d'autoriser l’entrée à de nouveaux membres.
M. Lavrov a déclaré que l'Algérie, l'Argentine et l'Iran avaient tous posé leur candidature, tandis que l'on sait déjà que l'Arabie saoudite, la Turquie, l'Égypte et l'Afghanistan sont intéressés, de même que l'Indonésie, qui a organisé le dernier sommet du G20 à Bali.
D’après Silk Road Briefing, les autres candidats probables à l'adhésion sont le Kazakhstan, le Nicaragua, le Nigeria, le Sénégal, la Thaïlande et les Emirats arabes unis. Tous ces pays avaient leurs ministres des finances présents à la réunion de dialogue sur l'expansion des BRICS qui s'est tenue en mai 2022.
La solidité et l’intensité des échanges à l’intérieur du bloc BRICS+ pourraient être renforcés par la création d’une nouvelle monnaie.
L’été dernier, Vladimir Poutine avait déclaré que les BRICS étaient en train de mettre au point une nouvelle monnaie de réserve basée sur un panier de devises (le BRICS coin?). Ce n'est pas la première fois que ce projet est évoqué, les pays des BRICS ayant déjà commencé à intégrer davantage de monnaies locales pour les paiements dans leurs échanges bilatéraux. A titre d’exemple, l'Inde et la Russie ont mené des discussions au cours de l'été pour accepter leurs systèmes de paiement RuPay et Mir.
Les économistes voient dans cette nouvelle proposition de monnaie une possibilité de s’émanciper des Etats-Unis et de l’Occident. Il s’agit pour les BRICS (et ses futurs membres) de remédier à la perception de l'hégémonie américaine sur le FMI et de permettre aux BRICS de construire leur propre sphère d'influence et leur propre unité monétaire au sein des BRICS (ou BRICS+).
Autre avantage: créer une alternative au dollar américain en tant que monnaie de réserve. La rapidité avec laquelle les pays occidentaux et leurs alliés ont gelé les réserves de change russes suite à l’invasion de l’Ukraine a sans aucun doute surpris Moscou. La banque centrale de Russie l'a effectivement admis et il ne fait aucun doute que certains pays des BRICS, dont la Chine, ont pris note de la rapidité et de la latitude avec lesquelles le Trésor américain a agi. En conséquence, les nations BRICS semblent émettre le besoin d'une monnaie de réserve alternative équivalente au SDR (Special Drawing Rights) du FMI. Le SDR du FMI n'est pas une monnaie en soi. Il s'agit plutôt d'un panier de créances sur les principales devises de réserve telles que le dollar, l'euro, la livre, le yen et le renminbi.
Zoltan Pozsar, un stratégiste du Crédit Suisse, a mis en évidence une caractéristique très intéressante du futur «BRICS coin». En effet, Sergei Glazyev, membre du conseil national financier de la banque centrale russe et ministre chargé de l’intégration et de la macroéconomie de la Commission économique eurasienne, a parlé de cette monnaie de réserve internationale en ces termes: «Si [une nation] réserve une partie de [ses] ressources naturelles pour soutenir le nouveau système économique, [son] poids respectif dans le panier de devises de la nouvelle unité monétaire augmentera en conséquence, ce qui permettra à cette nation de disposer de réserves monétaires et d'une capacité de crédit plus importantes. En outre, des lignes de swap bilatérales avec les pays partenaires commerciaux leur fourniraient un financement adéquat pour les co-investissements et le financement de leurs échanges commerciaux ».
L’importance attribuée aux matières premières dans la constitution du panier de devises d’un éventuel «BRICS coin» met en avant le rôle stratégique que les ressources naturelles vont jouer dans les décennies à venir.
Comme nous avons pu le constater en 2022, les grandes puissances de la planète doivent sécuriser leur accès aux ressources énergétiques (pétrole, gaz naturel, etc.). Contrairement à l’Europe, les Etats-Unis sont autosuffisants. Par contre, des super-puissances telles que la Chine et l’Inde sont importateurs nets d’énergie. L’expansion des BRICS va renforcer leur collaboration stratégique avec l’OPEP+. Et pas seulement en termes d’importation d’hydrocarbures brut. Il s’agit ici de mettre en place une véritable stratégie d’émancipation par rapport à l’Occident. Ainsi, les capitaux chinois sont déployés dans les pays de l’OPEP pour développer leurs capacités de raffinage et de transformation vers des produits à plus haute valeur ajoutée. Les entreprises pétrochimiques situées à l’ouest (y compris en Europe) pourraient perdre des parts de marché et rendre l’importation de produits pétrochimiques encore plus coûteuse (avec les conséquences que l’on connaît sur l’inflation...).
Mais l’urgence à sécuriser les matières premières ne concerne pas seulement l’énergie. En début d'année 2022, le président indonésien Widodo (membre de l'OPEP depuis 1962) a demandé la création d’un cartel de type OPEP pour les métaux nécessaires à la fabrication des batteries des véhicules électriques. Le 3 novembre 2022, le Canada a ordonné à trois entreprises chinoises de se retirer de l'exploitation du lithium. En termes simples, cette course effrénée aux matières premières a pour conséquence la création d’alliances stratégiques et entraîne des réflexes de nationalisme de la part des Etats qui ont tous pour objectif de contrôler l’accès aux ressources naturelles.
Pour qu’un tel élargissement soit effectif, il faut bien entendu que les membres s’entendent – ou tout du moins soient aptes à discuter et négocier. Qu’en est-il en l’état actuel?
Les grandes puissances eurasiennes – la Chine et la Russie – sont liées par une «relation spéciale» et les deux géants entretiennent de bonnes relations avec chacune des grandes puissances du Moyen-Orient. Il existe également un partenariat stratégique entre la Chine et l'Iran. Les relations entre les pays d’Amérique latine et l’Eurasie mais aussi le Moyen-Orient semblent être au beau fixe. L’Inde et la Russie ont développé leurs relations commerciales en 2022 à la suite des sanctions contre la Russie.
Se pose ensuite la question des relations à l’intérieur du Moyen-Orient. En effet, l'Arabie saoudite et l'Iran ont tous les deux fait acte de candidature non seulement au BRICS+ mais aussi à la Shanghai Cooperation Organization (SCO), l’équivalent d’un OTAN de l’est. Les relations entre Ryad et Téhéran sont très tendues depuis des années. Mais les perspectives du BRICS+ et autre SCO sont en train de faire bouger les lignes. Le Financial Times a récemment révélé que les ministres des affaires étrangères de l’Arabie Saoudite et de l’Iran se sont engagés dans des discussions amicales, ce qui donnerait un élan supplémentaire aux différentes alliances stratégiques et économiques précitées.
Il s’agit tout simplement de la poursuite de cette fracture Est-Ouest discutée dans ces mêmes colonnes l’année dernière (cf. Allnews du 20 septembre 2022: «Est-Ouest: le fossé se creuse»). L’objectif pour les puissances de l’Est (et du Sud) est clairement de s’émanciper de l'Ouest que cela soit sur le plan des échanges économiques, de la monnaie mais aussi sur un plan géostratégique. Dans les situations de conflit (y compris les guerres froides), les «ennemis de mes ennemis» peuvent devenir des «amis». Une maxime qui pourrait accélérer la naissance du BRICS+...et du BRIC-coin.
Quelles pourraient être les conséquences d’un BRICS élargi et d’un «BRICS-coin» sur le plan macroéconomique et des marchés financiers?
Les pays qui constituent cette alliance pourraient bien entendu en tirer des avantages. Que cela soit les pays exportateurs de matières premières ou les pays ayant une obligation à sécuriser l’accès aux ressources (Chine, Inde, Turquie).
En revanche, l’Occident pourrait subir les conséquences d’une telle alliance. Tout d’abord, une plus grande difficulté à accéder et à transformer les ressources naturelles pourrait créer des tensions à la hausse sur les matières premières et donc sur l’inflation importée. D’autre part, la création d’une monnaie de réserve alternative au dollar pourrait tarir les investissements dans les obligations gouvernementales du G7 de la part des pays constituant le BRICS élargi. Les années à venir s’annoncent à la fois passionnantes et pleines d’incertitudes.