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Little Women, le roman écrit par Louisa May Alcott est paru aux Etats-Unis en 1868; l’auteure lui donne une suite en 1869. Il est traduit en français en 1880, sous le titre Les quatre filles du docteur March, dans une adaptation de l’éditeur Hetzel. Best-seller des livres destinées aux préadolescentes dans les pays où il est publié, il a déjà été porté à l’écran quatre fois par Hollywood, l’adaptation la plus célèbre étant celle de George Cukor avec Katharine Hepburn (1933).
L’originalité de cette cinquième adaptation est son orientation résolument féministe. Greta Gerwig estime que les lecteurs et spectateurs s’attardent sur la jeunesse des quatre sœurs, et pas assez sur leur vie adulte. C’est la raison pour laquelle elle a modifié la chronologie linéaire du roman. «Pour moi, le livre parlait avant tout de femmes, d’art et d’argent.» Elle ajoute: «J’ai épluché toute la correspondance de Louisa May Alcott: le souci de gagner sa vie avec sa plume, de négocier le pourcentage de ses contrats est constant.»
Le film s’ouvre donc sur Jo March, jeune adulte à New York, tentant de placer une de ses nouvelles auprès du directeur d’une revue littéraire qui la traite avec condescendance, avant d’entrelacer ce présent avec diverses strates du passé focalisées sur les relations de Jo avec ses sœurs et sur ses premières tentatives d’écriture. En mettant en avant le présent des quatre sœurs adultes confrontées à la pression sociale et économique qui pèse spécifiquement sur des filles de la classe moyenne à l’époque de la guerre de Sécession, le film renforce le propos féministe surtout dévolu dans le roman au personnage de Jo, laquelle devient la protagoniste principale du film, encore plus nettement que dans le roman.
A travers le destin des quatre sœurs – ou plutôt des trois qui survivent à l’âge adulte –, le film dépeint et commente les multiples pièges qui les guettent parce qu’elles sont des femmes. Amy qui, dans le roman, est la moins sympathique et la plus superficielle des quatre sœurs, accède dans le film à une conscience aiguë des limitations que lui impose son sexe: son talent de peintre ne lui permet pas d’en vivre et elle est contrainte à faire un mariage d’argent. Si elle est sauvée in extremis par la demande en mariage du jeune héritier Laurie, ce happy end est précédé d’une explication orageuse avec lui, qui lui reproche de se laisser courtiser par un homme riche qu’elle n’aime pas.
Quant à Meg, l’aînée, elle est constamment confrontée au manque d’argent, quand elle est jeune fille, pour paraître dans les bals où elle voudrait briller sans en avoir les moyens puis, quand elle épouse finalement par amour un homme sans fortune, John Brooke, le répétiteur de Laurie, et que les frustrations deviendront son quotidien, tiraillée qu’elle est entre ses devoirs de mère et d’épouse et ses désirs d’élégance.
Ce faisant, le film de Greta Gerwig ne trahit pas le roman qui a la réputation d’être largement autobiographique – Louisa May Alcott, qui avait trois sœurs, parlait d’elle-même à travers le personnage de Jo. Ce personnage a été un puissant vecteur d’identification pour des générations de fillettes. Greta Gerwig ne fait pas exception: «En fait, il serait plus juste de dire qu’il m’a été lu par ma mère avant que j’apprenne à lire. Du coup, c’est un roman que j’ai l’impression d’avoir toujours connu. Mais je ne suis pas la seule, c’était un roman clé pour Simone de Beauvoir, Susan Sontag, Patti Smith, J. K. Rowling, Elena Ferrante.»
La distribution des personnages féminins est remarquable, depuis Saoirse Ronan (Jo, déjà protagoniste de Lady Bird, le premier film de Greta Gerwig) jusqu’à Meryl Streep (la tante March) en passant par les trois sœurs, dont Meg (Emma Watson, l’Hermione de Harry Potter) et la mère (Laura Dern); Thimothée Chalamet a l’allure juvénile qui convient à Laurie, mais le choix de Louis Garrel pour incarner le professeur Bhaer, celui qui deviendra le compagnon intellectuel de Jo, est à mon avis un contresens, compte tenu de la persona d’amoureux romantique de l’acteur français. Le film veut nous faire croire à leur histoire d’amour, ce qui atténue sensiblement la dimension féministe de l’histoire. Greta Gerwig se rattrape par une mise en abyme à la fin où l’on voit Jo face à son éditeur se résigner à terminer son roman par un mariage, mais intraitable sur ses droits d’auteur… Façon de nous rappeler que Louisa May Alcott, elle, ne s’est jamais mariée.
Notre chroniqueuse est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net