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Le 18 janvier dernier, le New York Times publiait une longue enquête très fouillée à propos du logiciel de reconnaissance faciale Clearview, utilisé par près de 600 agences de police aux Etats-Unis. Sur le site de la firme propriétaire, on peut lire: «En utilisant l’intelligence artificielle Clearview, les forces de police sont capables d’arrêter les criminels les plus dangereux, de résoudre des affaires non élucidées et de rendre la communauté plus sûre, spécialement pour les plus vulnérables d’entre nous.» Clearview permet de comparer une photo, même de qualité médiocre, avec un ensemble de trois milliards d’images aspirées sur les réseaux sociaux comme Facebook, YouTube, Venmo et de millions d’autres sites. Il n’y a pas besoin d’avoir un compte pour être reconnu-e, il suffit de figurer sur un cliché posté et associé à une identité.
Avec ce nouvel outil, les techniques de surveillance et d’identification connaissent une progression spectaculaire. Jusqu’à une période récente, la surveillance s’effectuait par des humains et visait essentiellement les groupes considérés comme dangereux par les autorités. Les techniques se sont perfectionnées au cours du temps. La police a fait appel à des informateurs/trices, a utilisé des systèmes d’écoute et a élaboré d’importants répertoires de fiches sur des personnes ou des organisations. La surveillance de masse de la population n’était pas réservée aux dictatures, à leur police politique et aux autres services de la sécurité de l’Etat. Vers la fin des années 1980, la population suisse découvre que près de 900’000 personnes et organisations ont fait l’objet d’une surveillance.
L’identification judiciaire quant à elle est née dans les années 1880. Le policier français Alphonse Bertillon invente alors l’anthropométrie judiciaire qui permet de reconnaître une personne à partir d’une série de mesures de différentes parties de son corps, dont le visage. Il s’agit alors d’éviter qu’une personne puisse être arrêtée sous différentes identités et de mettre en œuvre une politique pénale plus sévère à l’égard des récidivistes. Cependant, quelques années plus tard, la technique préconisée par Bertillon est remplacée par celle des empreintes digitales.
Jusqu’à une époque récente, l’identification et la surveillance constituaient donc deux processus séparés. Avec la reconnaissance faciale par l’intelligence artificielle, ces deux opérations sont pratiquement simultanées. Le flux d’une caméra de surveillance braquée sur la rue pourrait très bien être analysé à la volée par une intelligence artificielle qui stockerait les résultats sous la forme d’une liste de personnes identifiées. Il serait ainsi possible de surveiller constamment des parties de l’espace public. Pendant les premières semaines de l’épidémie de Covid-19, le gouvernement chinois a utilisé ce type de techniques de surveillance afin de maîtriser la propagation du virus. Depuis l’Europe, ces tentatives paraissaient liberticides et peu compatibles avec les principes de la démocratie libérale.
La surveillance de masse dans le but de contenir les infections ne constitue pas un phénomène très répandu en Europe. En Suisse, il a systématiquement concerné les saisonniers/ères astreint-e-s à une visite médicale juste après le passage de la frontière. La surveillance plus étendue se pratiquait dans les écoles où les élèves étaient testé-e-s à la recherche de traces de tuberculose.
Aujourd’hui, les moyens à disposition sont bien plus puissants. Certaines personnes tentent depuis plusieurs années de mettre en garde contre la progression importante des outils de surveillance, et plus spécifiquement ceux qui passent par l’Internet et les réseaux sociaux. Avec des intelligences artificielles telles que Clearview, le matériau de référence est gracieusement fourni par la population qui publie ses photos sur les réseaux sociaux.
Dans la situation actuelle de confinement, une première étape vers un renforcement de la surveillance de masse passera par les outils de traçage sur les téléphones portables. La population suisse les accueillerait plutôt favorablement, d’après un sondage publié jeudi dernier. Ils sont présentés comme des solutions efficaces pour lutter contre la propagation du Covid-19. Cependant, on ignore encore leur rôle dans le déconfinement. Faudra-t-il accepter d’être suivi-e à la trace pour avoir le droit de sortir de chez soi, de reprendre le travail et de jouir d’une liberté sous surveillance?
* Historienne