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parution octobre 2021
ISBN 978-2-88927-944-9
nb de pages 208
format du livre 140x210 mm
Le Gros Poète
Traduit par Isabelle Rüf
Berlin, début des années 1990. Le héros de Matthias Zschokke, un gros poète débonnaire, croit devoir écrire le grand roman de la capitale allemande réunifiée. Mais ce n'est pas son registre. Il préfère quand rien ne se passe, les histoires ordinaires qui révèlent nos failles et celles de la société. Pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, pour obéir à un petit elfe insatiable qui le supplie de lui raconter "quelque chose de beau", il convoque des souvenirs d'enfance, décrit son travail vain et quotidien, s'inquiète du temps qui file. Puis, il en meurt, sans faire de bruit. Dans ce roman paru il y a 25 ans perce déjà la profonde mélancolie de Matthias Zschokke. À sa manière incomparable, élégante et allusive, il interroge le roman engagé, la réussite sociale, le couple, la sexualité enfantine, tous thèmes dont l'actualité n'est pas à démontrer.
Matthias Zschokke, né à Berne en 1954, a d’abord choisi une carrière de comédien. Mais les quelques années qu’il passera au Schauspielhaus de Bochum, dirigé à l'époque par Peter Zadek, le convaincront à tout jamais qu'il n'est pas fait pour cet art-là. En 1980, il part s'installer à Berlin et se lance à corps perdu dans trois autres activités artistiques, écrivain, dramaturge et cinéaste.
Ces trois professions, il les mène de front, "comme on assaille une forteresse, en attaquant de tous les côtés". Jour après jour, il se rend dans une usine désaffectée où il dispose d'un étage entier pour réfléchir au monde qui l'entoure. C’est là qu’il écrit six œuvres en prose, sept pièces de théâtre et trois films. Des œuvres que la critique, immédiatement séduite par son style reconnaissable entre mille, commente et encense abondamment, à commencer par Max, son premier roman, qui lui vaudra le Prix Robert Walser en 1981. Cinq ans plus tard, son talent du cinéaste lui vaut le Prix de la Critique allemande pour son film Edvige Scimitt. Puis en 1989, tandis que la prestigieuse revue théâtrale allemande Theater heute l’élit meilleur jeune auteur de l’année après la création de sa pièce Brut à Bonn, son second film, Der wilde Mann, se voit primé à Berne.
Prix Gerhard Hauptmann en 1992 pour sa pièce Die Alphabeten, et plus récemment, Grand Prix bernois de littérature pour l'ensemble de son œuvre, Matthias Zschokke est l'unique écrivain de langue allemande à avoir reçu le prix Femina étranger, pour Maurice à la poule, en 2009. Il n'a pourtant jamais été un auteur "en vogue". Son nid, c'est en marge des phénomènes de mode en tous genres qu'il a choisi de le faire et c'est de là qu'il observe le monde.
"Mener une vie tranquille. Ne pas faire de vagues. Tendre au néant absolu. C’est l'ambition du gars du titre. Le « gros poète » aime Berlin car les maisons sont « tellement grises qu'elles ne peuvent susciter aucune convoitise ». Quand trop de sollicitations l'assaillent, il dévore modes d’emploi et réclames en tout genre pour « glisser quelque chose » entre lui et la vie. Surtout, ne pas ouvrir son ordinateur. Le donner si possible. S’en débarrasser de toute urgence. Un grand roman post-Bartleby de l’écrivain allemand Matthias Zschokke." Didier Jacob
"Bien qu'écrit il y a quelque trente ans, ce récit reste d'une grande actualité et laisse entrevoir les fondements de la poétique de Zschokke. Dans une écriture allusive, subtile, toute en nuances et en demi-teintes, l'auteur met le doigt sur les failles de nos sociétés, interroge le roman engagé, la sexualité, le couple. Loin de toute idéologie et sans sectarisme. Cependant le véritable héros de ce récit reste Berlin que le Gros Poète et l'auteur sillonne sans relâche." Nicole Bary
"(…) Cet homme bizarre, parent d’Oblomov, apôtre de l’immobilité, ancien compagnon d’une « femme commandeur » qui adorait manger, vaut le détour. Tous les jours, il se rend à son bureau, une pièce près de chez lui. II imagine écrire un grand livre sur Berlin, cette « Babylone » qui n’est pas encore l’efficace cité reconstruite de la Réunification. Un chauffeur de taxi fait les présentations à un ami de passage : il « commente la sombre ville que je connais, signale des places en friche, de profonds fossés, des brèches noires, ici se dressait autrefois ceci, là se dressait autrefois cela [...] » Pour l’ambitieux roman, il faudra repasser, le Gros Poète est davantage versé dans l’observation des petites choses, la vie ordinaire découpée en petites tranches. Et tant mieux. « Je suis là je regarde dans le vide je suis inquiet, me lève, bois quelque chose, sors sur le balcon, regarde, les étoiles, je les connais, la lune, je la connais, je leur fais un signe de tête, distraitement, elles me saluent en retour [...] »." Frédérique Fanchette
"«Raconte-moi quelque chose de beau», «raconte-moi une histoire, dit chaton.» C’est ce que l’une des figures du livre demande inlassablement au gros poète. Mais les récits ne sont jamais bien gais. Ils sont même parfois terribles. L’ouvrage du Suisse Matthias Zschokke, par son écriture, fait partie des livres qu’il vaudrait mieux écouter plutôt que lire, tant l’écriture (et la traduction d’Isabelle Rüf) est poétique. Je l’ai donc lu à voix haute. Je vous conseille d’en faire autant."
Lire la chronique de Diana-Alice Ramsauer ici
"Il ne se passe presque rien. Ou si peu. Le Gros Poète tient de l'anti-roman, de l’absence d’intrigue, d’une volonté de non-spectaculaire. Et pourtant les longues phrases happent, elles arrachent au brouillard de la pensée. (…)
Le Gros Poète aligne d’impressionnantes descriptions, il incarne l’art de la description, d’une écriture des petits pas, des petits riens, de l’infime. Le roman se déroule à bas bruit. (…) Il y a une circulation fascinante, très musicale, des idées." Élisabeth Haas
"Si les méandres de la narration semblent parfois insaisissables, il faut accepter de se laisser emporter par cette écriture délicate et racée qui, sans en avoir l’air, distille sa part de fantaisie narquoise. Ainsi, tout poète qu’il soit, notre homme a pour mots préférés “autonettoyant”, “autodestructeur” et “prêt à ranger” ! Ce qui ne l’empêche pas de posséder un sens imparable de la formule : “Peut- être l’avenir est-il ce qu’il y a de plus beau, je n’arrive pas à me souvenir”. Sa prose raffinée, son regard de biais, sa capacité à faire d’une vie qui s’engrène dans l’ombre une scène resplendissante : méconnu en nos contrées, Matthias Zschokke mérite assurément le détour." Geneviève Simon
"Le gros poète n’attire ni les regards ni l’admiration. Il aime la simplicité du quotidien berlinois, il se sait poète, mais se rêve grand romancier. Il ne dort pas et doit lutter contre sa tension artérielle. Il est le reflet de l’abondance, il ne semble pas aimable et pourtant… Pourtant il est le héros du talentueux Suisse Matthias Zschokke, et de ce fait, il est un de ces hommes que l’on aime malgré tout !" Christelle Moncalvo
"Éclaté et autoréférentiel, méchamment joueur, Le Gros poète se veut aussi pénible que le réel qu’il décrit. Le livre explique cet acte volontaire : ici, pas de littérature qui laisserait « glisser quelque chose entre moi et la vie », pas question pour nous lecteurs d’être délivrés de nous-mêmes, ni divertis de notre existence. Non, Matthias Zschokke nous offre le vrai, c’est-à-dire une prose moribonde, essoufflée, décadente à l’image de la ville, où l’on avance, oisifs et désenchantés, vers la fin du livre comme au bout d’une vie.
Ce portrait d’une Allemagne de fin de l’Histoire et des moyens pour l’exprimer rappelle le Faserland de Christian Kracht, paru l’année suivante. Matthias Zschokke (…) partage avec cet autre écrivain suisse de langue allemande un cynisme mi-mélancolique, mi-rieur, mais aussi des pages lumineuses, inattendues. Tous deux s’inscrivent dans le sillage de Thomas Bernhard.
Le nihilisme du Gros Poète a ses limites. C’est dans l’écriture que quelque chose a lieu, que l’oxygène qui manquait nous parvient à travers cette tension féconde entre la nécessité de créer du sens et celle de se laisser porter par les mots. Les phrases de Zschokke, magnifiquement rendues en français par Isabelle Rüf, se déploient en de nombreuses branches : « L’eau stagne dans l’air, reste accrochée aux vitres du boucher turc, aux cheveux, aux branches des buissons plantés autour des troncs des arbustes de la rue. »" Feya Dervitsiotis
"Publié en 1994 et traduit pour la première fois, ce roman prouve que le talent de l’auteur ne date pas d’hier et ses afficionados y retrouveront les atmosphères et les thèmes qui font sa marque de fabrique. La narration se joue des registres pour nous dépeindre la banalité grise de Berlin réunifiée comme de ses habitants. C’est ça la vie, murmure le Gros Poète qui n’écrit plus grand-chose mais à qui rien de nos défauts trop humains n’échappe. Mention spéciale à la traductrice Isabelle Rüf." Anik Schuin
"À quelques reprises, de fulgurantes scènes de viol et d’assassinat assurent un contrepoint troublant avec l’atmosphère calme et littéraire du texte. La langue est belle, poétique, très évocatrice du quotidien et des sentiments désabusés qui traversent un homme entre deux âges. Une lecture exigeante en temps et en patience, mais qui réserve de belles surprises." T.R et C.H
"Matthias Zschokke décape nos vanités par l'absurde et la drôlerie. (…)
On pense à Beckett (même si ses personnages, comme Malone, sont dans un état de déliquescence plus avancé). A l’humour anglais et absurde du Journal d’un homme sans importance, de George et Weedon Grossmith, republié par Noir sur Blanc il y a peu. Ou au célèbre Oblomov de Gontcharov. Mais ce Gros Poète n’a rien d’un exercice de style, c’est un witz tragique, merveilleusement écrit et tenu, qui fait rire et pleurer.
Sous ses couverts de mélancolie douce-amère, sous son snobisme feint, il est en réalité punk et anarchiste. Subversif, il dégomme toutes les vanités humaines de productivité ou d’accomplissement. Seuls comptent nos petits arrangements, touchant aux larmes, pour échapper à la pensée de la mort. Et la beauté, ces lumineux éclats issus du quotidien le plus « banal » (l’apparition d’un papillon sur le rebord d’une fenêtre). La narration n’a, elle, rien d’ennuyeux." Julien Burri
"S'adressant à une créature qui lui réclame des histoires et qu'il appelle tantôt « ma chère », tantôt « chaton » (ce pourrait être une femme, mais aussi le lecteur lui-même), le Gros Poète s'exprime d'abondance, dérivant au gré d'une logique paradoxale, mêlant dans sa « salade russe » le mélancolique et le burlesque, l'extrême fantaisie et l'extrême trivialité. Des figures grimaçantes surgissent ici ou là. Des éclats de cruauté trouent la grisaille (ce sont surtout les enfants qui morflent). Avec sa sensibilité exacerbée à la prose de la vie, le Gros Poète pourrait être un Robert Walser sous LSD." Michel Audétat
"C'est un roman déroutant et attachant sans intrigue, tendrement nostalgique et subtilement ironique, qui nous fait côtoyer le vide effrayant de nos existences absurdes mais aussi dépasser le désespoir existentiel en nous accrochant au miracle de tous ces «petits riens qui peuvent d'un instant à l'autre procurer du bonheur»".
Un article d’Emmanuelle Caminade à lire en entier ici
"Ce roman est paru en 1994, cinq ans après la chute du Mur. Il restitue le monde allemand d'après la réunification, effective le 3 octobre 1990, il y a donc un peu plus de trente ans. Mais cette restitution est singulière. Elle est faite avec les yeux désenchantés de Matthias Zschokke. Le Gros Poète, son curieux personnage est en effet un berlinois désabusé."
Une chronique de Francis Richard à lire en entier ici
"Le gros poète n'attire ni les regards, ni l'admiration. Il aime la simplicité du quotidien berlinois, il se sait poète, mais se rêve grand romancier. Il ne dort pas et doit lutter contre sa tension artérielle. Il est le reflet de l'abondance, il ne semble pas aimable et pourtant... Pourtant il est le héros du talentueux Suisse Matthias Zschokke, et de ce fait, il est un de ces hommes qu'on aime malgré tout !" Christelle Moncalvo
"À travers les yeux du Gros Poète, Matthias Zschokke jette sur le monde un regard d'une acuité sans pareille. Un roman mélancolique et philosophique d'une rare clairvoyance." Alexis Lesage
Matthias Zschokke ne donne jamais à ses héros des facultés hors normes qui attireraient un regard admiratif ou envieux. Au contraire : il les place au niveau du lecteur et se met lui-même à côté d’eux, il les observe dans leur vie quotidienne, avec le plus grand étonnement.
Dans Quand les nuages poursuivent les corneilles, le héros se repose quand il est rassasié et se relève quand il a faim. Il aime que la femme avec qui il vit soit là à ses côtés. Pourtant, les grandes questions du destin ne lui sont pas épargnées : sa vieille mère et son ami de toujours lui demandent de mettre fin à leurs jours. Pour les aider, il envisage un hold-up improbable puis tente de monter une pièce de théâtre, mais c’est sans compter l’essentiel : boire des cafés, regarder vivre les gens et les canards, manger du fromage. Et surtout, contempler des lambeaux de nuage qui poursuivent des corneilles.
En 2012, Matthias Zschokke passe trois saisons à Venise, invité par une discrète fondation suisse qui met à sa disposition un appartement au cœur de la ville. De sa résidence, il écrit quotidiennement à son frère, à sa tante de Palerme, à son éditeur, à sa traductrice, à une chanteuse d’opéra, à une directrice de musée, à son fidèle ami de Cologne, parmi d'autres de ses connaissances et relations professionnelles. Ces lettres par mail s’enchaînent comme un roman dense, drôle, désopilant même, qui donne à voir Venise à travers un kaléidoscope malicieux et philosophique.
Zschokke note, raconte, commente avec passion tout ce qu’il voit, entend ou sent. Les touristes ne le dérangent pas, ils sont amusants à observer, avec les murs et les canaux qu’ils longent, les piazzette où ils se serrent, les palazzi, les musées, le Lido, les ponts. Lui, le résident, zigzague à travers eux, relève leurs particularités avec une hilarité joyeuse. La beauté de Venise l’empêche de travailler, la déambulation continuelle devient une drogue d’où surgissent les scènes les plus mélancoliques et les plus humoristiques.
L’Homme aux deux yeux est à la fois le roman d’aventures d’un héros moderne et la mise en scène d’un monde aussi noir que vide de sens. Dans cette histoire, Matthias Zschokke est acerbe contre la société d’aujourd’hui et sa diatribe est ici brillante.
L’homme qui avait deux yeux se distingue à peine des autres, visage, cheveux, vêtements et mallette couleur sable. Il perd sa femme, son chat, son travail de chroniqueur judiciaire, son appartement dans la capitale. A cinquante-six ans, il s’en va à Harenberg, une petite ville de province dont la femme avec qui il vivait lui a recommandé les bienfaits.
Tout au long de sa lente marche vers la grisaille, le dénuement et la mort possible ou souhaitée, ses souvenirs lui apparaissent, aussi attendrissants que fâcheux, ses révoltes éclatent dans des formulations caustiques, mais son corps a encore besoin de chaleur. A Harenberg Rosaura, qui tient un bar et accepte de longs diaogues, lui offre de curieux plaisirs.
Ce roman raconte en filigrane une histoire d’amour avec «la femme qui préférait se taire», celle qui chantait dans la même chorale au temps de leur jeunesse.
Matthias Zschokke est passé maître dans l’art de raconter de petits riens en les tirant à hue et à dia jusqu’à ce qu’ils apparaissent dans une lumière étrange où ils perdent leur évidence et nous étonnent.
Nous sommes là devant un diamant noir.
Courriers de Berlin est à la fois une curiosité et une première car il est fait de mille cinq cents mails envoyés par l’auteur à son meilleur ami, d’octobre 2002 à juillet 2009.
Matthias Zschokke est mélancolique, les hauts et les bas de son humeur s’enchaînent à une vitesse vertigineuse. Ses messages laissent deviner un interlocuteur bourru, emporté, plus acerbe encore que lui-même; tous deux aiment la littérature, le théâtre, l’opéra, le cinéma et la télévision, ainsi que les voyages, les restaurants et les parfums. Les livres qu’ils lisent, les spectacles qu’ils voient suscitent des avis féroces, Courriers de Berlin est un essai monumental sur la culture d’aujourd’hui et ses fabricants.
C’est aussi un livre sur l’amitié.
La critique allemande a été unanime à reconnaître dans ce texte une œuvre pleine d’humour au style aérien.
Ces extraits mènent l’auditeur de Berlin à New York en passant par les Alpes, Budapest et Amman. Journal de voyage ou guide touristique, en tout cas un grand portrait de nos espaces de vie, à la façon des grands auteurs du XIXe siècle qui décrivaient aussi bien paysages, auberges, que les hommes et les femmes y vivant. Sur la route, le lecteur partage avec le promeneur solitaire moderne qu’est Matthias Zschokke des moments de grande jubilation et des instants d’extrême mélancolie.
Gilles Tschudi, comédien à la haute précision, aime le regard candide et philosophe que Matthias Zschokke porte sur le monde. Il nous fait voyager avec l’auteur dans un juste mélange de douceur et d’ironie.
Amman, Budapest, Baden-Baden, Saint-Luc, New York, et en entrée, Berlin. De la ville omniprésente dans son œuvre, Matthias Zschokke nous entraîne dans le vaste monde. Avec son sens si aiguisé de l’observation et son regard plein d’humour et d’empathie, il nous guide de mégapoles en coins perdus, saute de l’une à l’autre au fil des mots.
Plus que le voyage, c’est le génie des lieux qui l’intéresse, comme des personnages qui se révèlent peu à peu. Et même si le lecteur peut puiser dans cet ouvrage quelques bonnes adresses, il s’agit avant tout ici de littérature. La subjectivité et la poésie qui habitent cette mosaïque de petits récits ne laissent aucun doute sur la nature de cette invitation au voyage.
Maurice passe ses jours dans son bureau du quartier nord de Berlin, là où débarquent les habitants de l’Est, une zone déclarée «sensible». Il écrit à son ami et associé Hamid à Genève, le plus souvent il ne fait rien. De l’autre côté de la cloison, quelqu’un joue du violoncelle, cela l’apaise, mais il ne réussit pas à dénicher le musicien tant le dédale des immeubles est inextricable. Il fréquente souvent le Café Solitaire, la Papeterie de Carole, passe devant le Bar à Films de Jacqueline, des lieux dont les propriétaires changent souvent pour cause de faillite.
Dans ce roman fait de détails, d’esquisses et de lettres, Zschokke met en scène des existences sans gloire, des êtres blessés par la vie, pour qui il nourrit une tendresse sans limites.
Si les personnages du théâtre de Matthias Zschokke sont des adeptes de l’autodérision, si leur esprit est férocement perspicace et lucide, ils restent capables de grandes amours et sont au fond des romantiques. C’est tout l’art de Matthias Zschokke. Il ressort de ses pièces un esprit sombre peut-être, mais aussi tendre, espiègle et brillant. La Commissaire chantante sait raconter des histoires comme personne et sa maladresse est bien plus charmante que désespérante ; L’Ami riche incarne moins un espoir dérisoire que l’espérance réelle d’un changement fondamental ; et les protagonistes de L’Invitation pratiquent l’art de ne pas tricher dans un contexte de convenances sociales qu’ils sont tous incapables d’adopter.
Les trois pièces réunies dans ce livre sont d’une profonde humanité, notre désir d’être aimé y est omniprésent. L’élégance mélancolique de la langue de Zschokke permet à ce théâtre de se lire comme de la littérature de fiction.
« Max est devenu acteur. Mais il ne l’est plus depuis longtemps. Le théâtre est un pays froid. D’innombrables fois, il a tenté de le quitter. Il se tenait à l’arrière de cet iceberg, à moitié dans l’eau, car pour quitter l’esquif, il faut se tenir au bord. Du regard, il cherchait des possibilités plus aimables, et quand quelque chose apparaissait dans le lointain, il fléchissait les genoux, prêt à sauter, plein d’espoir, mais ça n’en valait jamais la peine car les autres icebergs étaient très ressemblants, et ainsi il tendait, il détendait, tendait, et entre-temps il attrapa un sérieux rhume. »
Ouvrage disponible en poche : http://editionszoe.ch/livre/max-2
Parfois, des gens me rendent visite. Je ne sais pas ce qu’ils cherchent ici. La ville blafarde ne leur plaît pas. Ils disent qu’ils viennent pour me voir. Je m’habille donc et m’en vais avec eux visiter un château. Là-bas, nous traversons les salles et nous parlons. Ils me racontent comment va celui-ci, celui-là, qui est mort, me disent que l’arrêt de tram au coin de la rue, près de chez eux, a été déplacé pour travaux, terrifiant qu’il y ait de nouveau ou encore des guerres, que les politiciens soient comme ci ou comme ça, terrifiant que le froid du matin morde déjà aussi fort si on n’y prend pas garde, ou ceci ou cela, terrifiant. Bien sûr, ils parlent d’autre chose, mais c’est ça que j’entends. D’une année à l’autre, je réponds moins. Quand ils disent : terrifiant, je pense : terrifiant. Au bout de deux heures, nous en avons fini, nous rendons les chaussons de château, allons dans un café voisin, mangeons une part de gâteau, buvons une tasse de café et parlons. Ils donnent des nouvelles de celui-ci, de celui-là, disent que l’addiction à la drogue se propage dans leur ville, qu’un bijoutier a dû fermer, un marchand de parapluies, une pâtisserie. Bien sûr, ils disent autre chose, mais c’est seulement ça que j’entends. Ils demandent comment je vais, bien, merci, comment va la vie à Berlin, bien, merci, terrifiant, ils fument une cigarette. Le soir, je les invite au restaurant. Il y a d’agréables restaurants au centre, avec des nappes blanches et des serveurs aimables aux longs tabliers blancs, qui s’aperçoivent tout de suite qu’un client arrive ici avec son invité, qui sont prévenants, tiennent la chaise à mon invité quand il s’assied, nous sourient cordialement, suggèrent ceci ou cela de la carte – la même chose qu’à Rome, Salzbourg, Paris –, ils demandent à mon invité d’où il vient, ce qu’au monde il vient chercher à Berlin, alors que là d’où il vient, c’est tellement plus beau. Ça détend les invités et les attendrit. Nous faisons notre choix puis nous disons ceci ou cela. J’écoute d’une oreille. Alors que je suis assis, j’ai tout à coup l’impression d’être trop grand. La chaise sur laquelle je suis assis m’apparaît stupidement petite, la table, minuscule. Mes mains me semblent enflées, rouges et épaisses. Quand je trinque avec mon invité, je le frappe presque au visage avec mon verre, tellement mes bras sont longs. La table commence à basculer sur mes genoux trop hauts, je ne sais où mettre mes jambes. Ma tête est enflée, boursouflée au toucher. Les serveurs me regardent avec tendresse et inquiétude. Mon invité se sent bien. Il ne remarque pas les changements qui m’affectent. Nous parlons de la mort, je bois une mirabelle, puis je pense, voilà, c’était une de mes visites. Les serveurs restent attentifs jusqu’au bout. Ils nous aident à enfiler nos manteaux, nous tiennent la porte, disent au revoir, à la prochaine, mon invité est content. Dehors, nous faisons quelques pas dans des rues sombres, boueuses, le long desquelles se dressent des barrières de planches. Les lanternes à gaz sont éteintes à cause des travaux. Les chaussures de mes invités sont mal adaptées aux excréments, nous arrêtons un taxi qui nous promène. Le chauffeur commente la sombre ville que je connais, signale des places en friche, de profonds fossés, des brèches noires, ici se dressait autrefois ceci, là se dressait autrefois cela, je suis fier de tout ce qui se dressait autrefois, mon invité est heureux que l’esclavage ait été aboli, que les esclaves puissent aujourd’hui devenir chauffeurs de taxi ou serveurs, nous rêvons chacun pour soi. Parfois, mes invités passent la nuit à l’Askanischer Hof, parfois ils quittent la ville le jour même par le train de nuit. Pendant un jour ou deux, je me demande pourquoi ils ont bien voulu venir me voir, je m’en remets, dors beaucoup, réfléchis, dors, puis je les oublie et je continue à vivre.
pp. 5-7