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Gilles Mongeau sj: Nous avons commencé le chemin de réconciliation au début des années 1990, quand nous nous sommes engagés à faire des dédommagements financiers et à rendre nos ressources disponibles. Nous avions par exemple de nombreux dictionnaires, que nous avons mis à disposition pour aider les communautés indigènes à retrouver leurs langues traditionnelles. La destruction des langues autochtones a été l’une des caractéristiques des écoles résidentielles. Nous avons aussi ouvert nos archives, qui sont aujourd’hui intégralement présentées au Centre national pour la vérité et la réconciliation.
Historiquement, nous avions une seule école résidentielle jésuite dans le nord de l’Ontario, à Spanish, un très grand établissement ouvert jusqu’en 1958. Parmi nos missions aujourd’hui, nous accompagnons des survivants, c’est-à-dire des anciens élèves des écoles résidentielles.
De quel ordre étaient les maltraitances infligées aux élèves dans ces établissements?
Cela dépendait des écoles. Les maltraitances pouvaient être de trois ordres: des punitions physiques très rudes que l’on pourrait appeler des abus physiques; des abus sexuels; et puis le génocide culturel, qui est aujourd’hui la principale maltraitance connue. C’est un préjudice qui a pesé non seulement sur ces enfants, mais aussi sur tous ceux qui sont nés dans leurs familles après eux. Ces enfants n’avaient plus de lien avec leur famille. Le traumatisme de la perte de la culture, de la langue est profond, et il affecte les générations suivantes. Un survivant que j’ai bien connu me confiait: «Je n’ai jamais eu de vrai père, alors je ne savais pas comment être un père pour mes enfants.».Cela touche des réalités psychologiques très profondes.
On parle aussi beaucoup d’enfants disparus. Combien y en a-t-il et que sait-on de leur sort?
Depuis la fermeture des écoles résidentielles, nous redécouvrons que les enfants qui sont morts dans les établissements ont été enterrés sur ces sites ou dans des cimetières proches, sans être toujours bien recensés. Dans les communautés autochtones, on compte des enfants qui ne sont jamais rentrés chez eux et personne ne sait ce qui leur est arrivé. Quant au chiffre, la Commission pour la vérité et la réconciliation avait fait une estimation des enfants disparus (plus de 4000, ndlr). Beaucoup pensent qu’elle pourrait être revue à la hausse.
Dans ce contexte, le pape vient au Canada pour un pèlerinage pénitentiel, comme il l’a dit lui-même. Il a été invité par le gouvernement en 2017, mais les évêques se sont joints à cette invitation seulement à l’automne 2021. Y avait-il des hésitations sur le processus de réconciliation du côté de l’épiscopat?
Il n’y avait pas d’hésitation sur le processus lui-même. Mais il y avait beaucoup de peurs concernant deux points: d’une part, le coût potentiel d’une visite. La dernière visite de saint Jean Paul II (en 2002, ndlr) était très coûteuse et certains diocèses ont trouvé très difficile d’en assumer le poids.
D’autre part, il y a une inquiétude autour des conséquences légales d’excuses formelles. La réalité, c’est que dans les années 1990, les jésuites du Canada ont frôlé la faillite avec les réparations financières. Et pour certains diocèses, cela représente un trop grand danger.
Jusqu’à récemment, beaucoup de fidèles catholiques n’avaient pas saisi la profondeur des dommages causés. Il y a encore deux ans, on pouvait entendre des réponses comme: «Oui mais on leur a donné une éducation.» Ce sont les restes d’un esprit colonisateur.
Il y avait un aveuglement. Mais il y a eu un tournant avec l’annonce de la découverte des tombes sans noms à Kamloops au printemps 2021. Cela a été un point de ralliement d’une vraie transformation parmi les fidèles catholiques. Finalement, l’urgence de s’engager sur le chemin de la réconciliation et de prendre le risque de procédures légales est devenue claire.
La découverte de Kamloops a réveillé la conscience publique, mais aujourd’hui encore, l’histoire fait débat…
L’histoire médiatisée est devenue sensationnelle, et en un sens, cela a eu un bon effet. Mais au fur et à mesure de l’avancée des recherches, des nuances ont été apportées, dessinant un tableau plus réaliste de ce qu’il s’est passé. Je peux seulement parler de notre expérience pour éclairer: nous avons toujours été au courant de l’existence du cimetière de Spanish, au moins de façon approximative, en écoutant les survivants et les anciens. Même s’il n’était pas bien entretenu, et même si nous n’avions pas de cartographie précise, nous avions une idée de cette réalité. Nous savions que les tombes avaient porté des noms, que les croix de bois avaient été détériorées par le temps, nous connaissions la localisation du cimetière.
Nous avions un fil et cela est vrai pour beaucoup de communautés. Mais au printemps dernier, personne n’en a parlé. À présent qu’est mis au jour un récit plus réaliste, certains peuvent s’en servir d’excuse pour refuser les démarches de repentance.
À la lumière de tout cela, quel sera le moment le plus important du voyage du pape, selon vous?
Quand le pape va formuler des excuses en territoire autochtone, à Edmonton. Pour les autochtones catholiques, sa présence dans les deux lieux dédiés à sainte Anne (Lac Ste Anne et Sainte-Anne de Beaulieu, ndlr), sera un moment de célébration important.
Ce voyage est un début. Le processus de réconciliation va prendre beaucoup de temps. Je dis aux jeunes jésuites dont je suis responsable que ce sera une partie significative du reste de leur vie jésuite. Pour moi, la leçon la plus importante que pourra apprendre l’Église canadienne, c’est de ne pas être les meneurs, mais de laisser les peuples autochtones nous conduire. En tant qu’Église, nous pouvons notamment apprendre de la culture et de la spiritualité autochtones à vivre une plus juste relation avec la création.
Votre signature de courriel se termine avec ce message: «Je reconnais que cet endroit où je vis et je travaille est situé en territoire autochtone, lequel n’a jamais été cédé. Je reconnais la nation Kanien’kehá:ka comme gardienne de ces terres et de ces eaux. Tiohtiá: ke/Montréal est historiquement connu comme un lieu de rassemblement pour de nombreuses Premières Nations, et aujourd’hui, une population autochtone diversifiée, ainsi que d’autres peuples, y résident. Je suis reconnaissant de pouvoir travailler dans cette communauté, sur ce territoire.» Pourquoi ce texte?
C’est une pratique qui commencé au Canada il y a longtemps. Nous reconnaissons que les peuples indigènes étaient les premiers gardiens de cette terre. Nous en avons bénéficié, mais elle n’a jamais été donnée formellement aux colons. Ils l’ont occupée. L’une des différences les plus significatives entre la culture européenne et la culture autochtone, c’est la relation avec la terre. Les Européens possèdent la terre, ils l’achètent et la vendent. Ils ont des droits sur elle. Les peuples autochtones se pensent comme les intendants de la terre. Ils la considèrent plus comme un cadeau et ils la partagent. En signe de reconnaissance, au Canada ce message est lu tout haut au début des rassemblements officiels, des années académiques, des grands moments importants de la nation.
Ce message sera-t-il entendu lors des rassemblements avec le pape?
Je ne sais pas, mais je l’espère! (cath.ch/imedia/ak/rz)