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Schématisons à l’extrême : des biologistes américains ont annoncé le 10 août sur le site de la revue Nature Medicine être parvenus à créer des souris transgéniques dont le foie a pour caractéristique de ne pas vieillir. Ce travail a été conduit par Cong Zhang et Anna Maria Cuervo (Albert Einstein College of Medicine, Université Yeshiva, Bronx, New York). Ce travail se fonde sur une catégorie particulière de protéines chaperons, celles qui ont pour propriété dans un premier temps de se fixer sur les protéines dont la structure a été modifiée et altérée à la suite d’un stress (thermique, oxydatif, etc.) avant, dans un deuxième temps, de les accompagner vers leur dégradation et leur recyclage. On sait que la dégradation se produit, après la fixation de la protéine à la surface des lysosomes, par les enzymes contenus au sein de ces organites intracellulaires.
Des travaux antérieurs avaient permis à Anna Maria Cuervo d’observer que les processus de vieillissement s’accompagnaient d’une diminution des récepteurs de surface des lysosomes. On pouvait ainsi raisonnablement imaginer l’existence d’un lien entre cette diminution, la réduction progressive des flux d’élimination des protéines altérées et les processus de vieillissement. Pour tester cette hypothèse, les chercheurs ont créé des souris transgéniques porteuses d’un gène étranger assurant, uniquement dans les hépatocytes, une production accrue des récepteurs protéiques de surface des lysosomes. Et de manière très astucieuse, ce gène peut être activé de l’extérieur à partir d’une simple modification de la ration alimentaire.
Les chercheurs ont alors décidé de commencer à activer le gène chez des souris transgéniques âgées de six mois étant entendu que c’est normalement à partir de cet âge que le système assuré par les protéines chaperons commence à perdre de son efficacité. Et ils expliquent avoir constaté qu’à l’âge de 22 et 26 mois (ce qui équivaut, chez l’homme, à 80 ans) ces souris transgéniques avaient une fonction hépatique aussi performante, pour ne pas dire plus, que celle de souris de six mois.
A-t-on ici la preuve définitive qu’il est désormais possible d’agir sur les processus de vieillissement liés à la réduction des mécanismes cellulaires de dégradation des protéines altérées ? Mme Cuervo le pense qui explique que son travail ouvre la perspective d’un temps où l’on pourra, rêve de toujours, « jouir d’une vieillesse en bonne santé ». Pour l’heure, la prochaine étape expérimentale est connue : appliquer ce nouveau procédé au système nerveux central, et ce sur des modèles animaux d’Alzheimer ou de Parkinson. Hypothèse de travail : l’amélioration de la fonction d’élimination des protéines altérées pourrait être de nature à retarder ou prévenir l’apparition des processus neurodégénératifs.
« Pour apprécier la signification de ces travaux, il faut les réinscrire dans un contexte plus large. Depuis quinze ans, il a été découvert que de petites modifications dans les modalités de réparation, de déconstruction et de reconstruction, et de consommation d’énergie du corps peuvent prolonger dans différentes espèces animales la durée de vie et de jeunesse de l’organisme de plus de 30%, a pour sa part déclaré au Monde le Pr Jean-Claude Ameisen, spécialiste d’immunologie (Université Paris Diderot). Ici, plus simplement, c’est la durée de “jeunesse” d’un organe, le foie, qui a été allongée. D’autres travaux rapportent la transformation, en tube à essai, de cellules de la peau de personnes âgées en cellules souches “jeunes” de type cellules souches embryonnaires, et de redonner naissance à différentes populations cellulaires adultes… A ces trois échelles différentes – un organisme, un organe, des cellules – des frontières considérées comme irréversibles, des équilibres établis par hasard, depuis longtemps, au cours de l’évolution, se révèlent être modifiables. Ce qui se dessine, c’est probablement le début d’une nouvelle révolution dans la compréhension du vivant. »
Ceci posé, le Pr Ameisen observe que les auteurs du travail publié dans Nature Medicine ne font nulle mention des très nombreux travaux qui ont été menés depuis une quinzaine d’années sur l’augmentation de la durée de la « jeunesse » et de la longévité de certains individus (et non pas simplement d’un organe particulier) dans des espèces aussi différentes que le petit ver Caenorhabditis elegans, la drosophile et la souris. « Les conclusions les plus probables de ces travaux sont qu’il y a différents moyens (différentes mutations géniques) permettant d’aboutir aux mêmes résultats, et ce en touchant à des mécanismes différents, explique-t-il. Cela suggère soit que ce sont les mêmes voies qui sont modifiées en différents points d’entrée, soit que ces mécanismes exercent des effets synergiques et complémentaires : il pourrait donc y avoir plusieurs façons différentes de commencer à vieillir, qui déclencheraient les mêmes conséquences globales ; et il y aurait donc différentes façons d’agir expérimentalement sur ces points d’entrée dans le vieillissement pour le freiner. En d’autres termes, la façon par laquelle on réussit à retarder le vieillissement ne permet pas de préjuger de la manière dont se produit le vieillissement en l’absence d’intervention expérimentale. »
On ne peut pas, enfin, ne pas regretter avec le Pr Ameisen que les auteurs semblent avoir interrompu leur étude à l’âge qui correspond presque chez la souris à celui de la longévité maximale. Pourquoi ne nous disent-ils rien sur le fait qu’avoir un foie jeune permettrait – ou non – à ces souris de vivre au-delà ? Il faut ici savoir que la limite obtenue chez la souris par les autres travaux était 30% au-dessus de la limite « naturelle » maximale. Pourquoi ne nous disent-ils rien non plus sur l’état des autres organes chez les souris qu’ils ont étudiées ? Le maintien d’une fonction hépatique de jeune fille retarde-t-il ou non les vieillissements des autres organes ? L’absence de ces données ne retire rien à l’intérêt d’un tel travail mais interdit toute interprétation de leurs résultats en termes de vieillissement global de l’organisme et en termes de perspective de longévité.
Chaperons ou pas, le chemin est sans doute encore long qui nous mènera vers les fontaines d’eau de Jouvence de notre radieux futur.