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François-Henri Désérable tient la promesse de Romain Gary
Au printemps 2014, François-Henri Désérable se promène dans les rues de Vilnius en attendant un train pour Minsk où il doit assister à un match de hockey sur glace. Au fil de son errance, il découvre une plaque commémorative accrochée à la façade d’un immeuble signalant au passant que "l'écrivain et diplomate français Romain Gary a vécu de 1917 à 1923 dans cette maison" évoquée dans son roman "La Promesse de l’aube".
La lecture de ces lignes ravive chez le jeune homme un souvenir lointain.
Je restai là, stupéfait, ruisselant, et je récitai cette phrase à voix haute: "Au no. 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny".
Cette phrase surgissant des profondeurs de la mémoire se trouve dans le récit autobiographique de Romain Gary "La Promesse de l’aube". Dans les premiers chapitres, Gary évoque son enfance à Vilnius (alors Wilno) auprès de sa mère. Une mère russe vouant un culte à l’esprit français, pétrie d’ambition pour son fils unique auquel elle assigne un brillant destin: "ambassadeur de France, chevalier de la Légion d’honneur, grand auteur dramatique…"
Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais.
Au chapitre 7, Gary mentionne brièvement la présence d’un voisin nommé Monsieur Piekielny, un Juif aux airs de "souris triste". Celui-ci, prêt à croire les prédictions maternelles, fait promettre au petit garçon que lorsqu'il sera célèbre et rencontrera les grands de ce monde il leur dira: "Au no. 16 de la rue Grande-Pohulanka habitait M. Piekielny."
Qui était-elle, cette "souris triste"? Comment avait-elle vécu? Qu’était-elle devenue? Je devais mener l’enquête, je n’avais plus le choix. Il faut savoir s’incliner face à la combinaison de hasards qui gouverne nos vies. Je décidai, peu à peu, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny.
Cette enquête sur les traces de Piekielny a conduit plusieurs fois François-Henri Désérable à Vilnius, aujourd'hui capitale de la Lituanie. Cette ville placée successivement sous l’autorité russe, polonaise, nazie puis soviétique était considérée jusqu'à la Seconde Guerre mondiale comme "la Jérusalem de la Lituanie". Soixante-mille Juifs y vivaient avant la guerre. Moins de deux-mille ont survécu à l’extermination.
Dans "La Promesse de l’aube", Gary prétend que M. Piekielny ne fait pas partie des survivants et qu'il "a terminé sa minuscule existence dans les fours crématoires des nazis". Mais, au cours de son enquête, Désérable ne trouve aucune trace de ce personnage dans les archives, aucun témoignage certifiant "sa minuscule existence".
D'emblée je dus me rendre à l'évidence: je ne saurais jamais vraiment qui était Piekielny. S'il y avait eu des témoins de sa vie, le temps les avait récusés.
Finalement, peu importe que Piekielny ait véritablement existé. Romain Gary était un mystificateur de grande classe, capable de petits arrangements avec la vérité. L'ayant bien compris, François-Henri Désérable s'empare d’un personnage à peine esquissé par son maître afin de lui donner de l’épaisseur: une profession (barbier), un hobby (la pratique du violon) et un semblant de vie sentimentale. Ainsi, le jeune auteur renouvelle et tient la promesse faite jadis par Gary. Rappeler à la postérité que, au no.16 de la rue Grande-Pohulanka, habitait un certain M. Piekielny, représentant d’une communauté persécutée.
Et si c’était un symbole? Et si ce M. Piekielny incarnait les Juifs de Wilno, massacrés pendant la guerre? Et si prononcer son nom, c’était sauver les morts à défaut d’avoir pu sauver les vivants, et réciter un kaddish pour ces milliers d'hommes, de femmes et d’enfants?
On l'aura compris, le troisième roman de François-Henri Désérable, en bonne place sur la sélection du Goncourt, du Médicis et de l'Interallié, est un livre gigogne à la construction complexe, dans lequel se trouve enchâssé le récit autobiographique de Gary. A travers cet exercice d’admiration pour une figure tutélaire, le jeune auteur remonte peu à peu son propre chemin d’écriture jusqu'à la source de sa vocation: la découverte de "La Promesse de l’aube", alors qu'il était un lycéen plus intéressé par le hockey sur glace que par les charmes de la littérature.
Jean-Marie Félix/mh
François-Henri Désérable, "Un certain M. Piekielny", éditions Gallimard
Publié le 23 octobre 2017 à 12:08