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Bon anniversaire, Jean Starobinski!
Jamais celui qui a décidé de devenir médecin, «parce que c'était le meilleur moyen de connaître la condition humaine», ne s'est décidé à choisir entre médecine et littérature. Dans son oeuvre comme dans sa vie, l'une enrichit l'autre. Comme l'attestent les témoignages ci-dessous, ce chef de file des humanistes contemporains a ainsi ouvert de nombreuses voies, ajoutant à la critique littéraire celle de la psychanalyse. Docteur honoris causa de quinze universités, ce linguiste, médecin, historien et écrivain a reçu les plus prestigieuses distinctions internationales. Parmi celles-ci, celle d'officier de l'Ordre de la Légion d'honneur et de l'ordre des Arts et des Lettres.
Jean Starobinski : séduction de l'intelligence, intelligence de la séduction
Son sourire n'a d'égal que celui de la Joconde. Après avoir fait se pâmer les bourgeoises envisonnées aux premiers rangs de ses cours, puis des générations d'étudiants, c'est le firmament des lettres qui lui voue désormais un culte amplement mérité.
«Pur produit de Plainpalais», comme il se définit lui-même, Jean Starobinski est fils de médecins. Venus de Varsovie, ses parents se sont installés à Genève en 1913. Après une licence ès lettres, il entame des études de médecine. En 1958, il devient docteur ès lettres avec sa thèse Jean-Jacques Rousseau: la transparence et l'obstacle (l'ouvrage obtient un succès retentissant dans le milieu de la critique littéraire). En 1960, il présente sa thèse de médecine sur L'histoire du traitement de la mélancolie. La littérature, cependant, ne tarde pas à prendre le dessus.
Une critique attentive et proche des textes
A partir de 1958, Jean Starobinski enseigne d'abord l'histoire des idées et de la médecine à l'Université de Genève. Il est nommé professeur de littérature française à la Faculté des lettres, où il reste jusqu'à sa retraite en 1985.
Parallèlement, l'humaniste genevois enseigne à l'Université de Bâle entre 1959 et 1961. Enseignant l'histoire des idées et la littérature française à l'Université de Genève, il porte également son intérêt sur l'histoire de la psychiatrie. Dans des livres comme Montesquieu (1953), L'oeil vivant (1960), La relation critique (1970), Trois fureurs (1974), Montaigne en mouvement (1982), Le remède dans le mal (1989), Jean Starobinski met en oeuvre
une critique proche des textes, attentive aux aspects fondamentaux de l'expérience littéraire.
«Rousseau est mon patient le plus célèbre»
Les rapports entre la littérature et les arts ont également fait partie de ses préoccupations. Il les a développés dans des ouvrages tels que L'invention de la liberté (1964), Les emblèmes de la raison (1973), Portrait de l'artiste en saltimbanque (1970), Largesse (1994). Dans son dernier ouvrage Action et réaction, il met en oeuvre à égal l'histoire de la philosophie, l'histoire des sciences et l'histoire littéraire. A travers une enquête généalogique, il éclaire nombre d'idées et de problèmes de notre époque. Pour Jean Starobinski, littérature et médecine ont toujours été étroitement liées. «Jean-Jacques Rousseau est mon patient le plus célèbre», plaisante ce grand spécialiste du philosophe genevois, qui a présidé la Société Jean-Jacques Rousseau de 1967 à 1993 et reçu de nombreuses distinctions internationales, dont le Grand Prix de la francophonie de l'Académie française en 1998.
Le professeur Starobinski n'a jamais été un intellectuel très engagé dans le débat politique, «trop respectueux des faits pour ne pas m'empresser de condamner ou d'applaudir sur commande».
Jean Starobinski a encore présidé les Rencontres internationales de Genève de 1965 à 1996 qui favorisent la confrontation d'idées entre les spécialistes universitaires et un public plus large. Auteurs de très nombreux ouvrages qui font référence, traduits dans plus d'une douzaine de langues, ce très jeune octogénaire vient de préfacer le volume qui présente les documents iconographiques de Nicolas Bouvier Le corps miroir du monde et caresse de nombreux projets.
Jean-Claude Favez, historien
«Il y a une méthode Starobinski de la critique littéraire. Elle vient non seulement d'une érudition extraordinaire, mais d'un esprit qui séduit l'objet qu'il étudie et qui séduit celui qui regarde Jean Starobinski étudier l'objet. Il en résulte que tout le monde peut trouver son miel chez «Staro»; aussi bien les historiens «purs et durs» que les psychologues, les philosophes ou les théologiens. De quoi est faite cette méthode? C'est pour moi une énigme. J'ai souvent pensé qu'il exerçait un peu le magister poético-philosophique qui a été celui de Valéry en France, dans la première moitié du XXe siècle.»
Michel Butor, écrivain
«Quand je suis venu à Genève pour la première fois enseigner à l'Ecole internationale, il m'a accueilli avec une chaleur extraordinaire. C'est grâce à lui que je suis venu ensuite comme professeur à l'Université de Genève. J'ai une immense admiration pour son ouverture d'esprit. Peu d'hommes sont à la fois historien de la médecine, historien de la littérature et excellent pianiste. Et quelle jeunesse! A côté de lui, j'ai l'impression que c'est moi le plus vieux. Il a toujours une incroyable capacité de regarder plusieurs domaines à la fois, d'établir des ponts entre l'histoire de la peinture, l'histoire de la littérature, l'histoire des sciences. Ses travaux sur le XVIIIe siècle sont extrêmement précieux pour tous les chercheurs, non seulement de littérature française mais d'histoire.»
Vincent Barras, historien de la médecine
«Il incarne le courage du «non-choix», celui de ne pas devoir choisir une carrière bien nette. Starobinski n'a jamais véritablement choisi entre la poésie, la médecine, la critique littéraire. Il a montré que c'est possible de le faire, même dans un monde éminemment sectorisé. C'est sa leçon, comme professeur. Il m'a énormément influencé dans ce sens. Et comment ne pas évoquer son très beau sourire, son sens de l'accueil et de l'écoute. Quant à son oeuvre, extrêmement riche, elle va dans tous les sens et permet à chacun de se hasarder dans des secteurs où il ne pensait pas aller a priori. En ce sens, il est un grand humaniste.»
Bernard Comment, écrivain
«Sa séduction est frappante. Starobinski, c'est le triomphe de l'intelligence habitée d'un côté par l'audace et, de l'autre, par une réelle érudition. Les audacieux sont souvent peu cultivés et les érudits très peu audacieux. Il est l'un des rares à avoir réussi une synthèse heureuse. J'ai de lui le souvenir d'une personnalité à la fois énigmatique et très proche, très chaleureuse. Il y a un côté sphinx, chez lui. Avec ce petit sourire non pas ironique, ce serait trop dire, mais un peu distant, presque mondain, contemplant tout cela de haut, conscient de la part rituelle et ludique des choses. Le mystère le caractérise. Il est constitué d'une grande curiosité, mêlée d'une grande prudence parce qu'il nous rappelle qu'on ne peut pas tout résoudre.»
Michel Porret, historien
«Quand j'étais libraire chez Prior, nous avions régulièrement la visite magique de Staro. Il venait écumer les rayons de livres anciens, avec l'autorisation privilégiée d'être seul. Il venait chercher des ouvrages, des livres de philosophie, de mathématiques et autres. Il était la personne qui connaissait le mieux les livres en rayon. Plus tard, dans le groupe d'études du XVIIIe siècle, j'étais frappé par sa capacité d'écoute des jeunes et de mise en valeur de ses interlocuteurs. Très précis, jamais pressé, près des sources: il est un peu un criminologue sur les traces du savoir. Enfin, son amour du marché aux puces où il cherche le livre perdu, introuvable, est intégré dans sa démarche de chercheur.»
Serge Bimpage
17 novembre 2000