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02 mai 2008
Ashraf Ibrahim, un pont entre les deux rives (3/5)
L'idée initiale était de vous parler de ses recueuils de poèmes publiés sur le site Kotobarabia.com. Il aurait été question de l'amour de la langue arabe qui l'anime depuis son entrée dans un Kuttâb (école coranique) à l'âge de 5 ans. Et puis débattre de la main-mise culturelle du Parti national démocratique, au pouvoir, et de l'appartenance récurrente des écrivains aux institutions culturelles (le mot kâtib définit celui qui met ses compétences de scribe au service du prince, autant que la notion moderne d'écrivain)... Seulement voilà, Ashraf Ibrahim, 38 ans, est aussi sur le point de concrétiser une oeuvre intelligente, naviguant entre écriture et peinture, entre Europe et Egypte. Juste le bon format pour “Notre Mer”.
MEMORY'S MAP Le projet est né en résidence d'artiste à Vienne en 2007. Ashraf Ibrahim y retrouvait un ami égyptien installé en Autriche depuis cinq ans, un ami qui, las de lui expliquer comment se rendre dans tel ou tel endroit, finit par lui offrir un plan de Vienne : acte peu anodin venant d'un Égyptien.
Ashraf réalise alors que les cartes sont essentielles pour les Européens. “Ils les utilisent comme on utilise un téléphone portable, alors que les Arabes ne leur font pas confiance, peut-être parce que ceux qui les ont dessinées, ceux qui ont définit nos frontières, étaient les envahisseurs...” Dépucelage cartographique donc, sans toutefois cesser de se demander comment peut-on ainsi réduire la complexité d'une ville.
Ashraf finit peu à peu par considérer la mémoire humaine comme une succession de plans "tapissés" par nos actions. Il traite les cartes comme des “textes visuels”, en y peignant des formes et des couleurs pour élaborer une “carte des émotions, des idées et de la mémoire”.
Ainsi peindra-t-il sur un millier de plans de Vienne (70 x 100 cm), de ces cartes gratuites que l'on distribue dans les gares aux touristes. Mises bout à bout, il les affichera ensuite contre un édifice qu'il finira par recouvrir complètement. Mais pas n'importe quel édifice.
Dans le Downtown du Caire, beaucoup de bâtiments datant du début du XXe sont d'architecture austro-hongroise : l'Abdin Palace, le Nestor Gianaclis Palace ou le Prince Kamal El-Din Palace, tous trois magnifiquement restaurés. A proximité de la rue Champolion se trouve une bâtisse austro-hongroise autrement moins pittoresque et franchement plus délabrée. Le palais du Prince Said Halim Pasha (photo), construit en 1901, est aujourd'hui aux mains du Ministère de la Culture pour en faire - peut-être un jour, insh'allah - un Musée du Caire. Sans attendre, Ashraf se propose de lui redonner du sens l'espace de quelques semaines :
Au Caire, un palais d'architecture austro-hongroise sera donc recouvert de plans de Vienne, eux-mêmes recouverts de formes révélant les états d'âme d'un Égyptien, le tout sur un fond de Strauss et de Mozart, avec des projections d'extraits de poèmes d'Ashraf Ibrahim, écrit à la main, en arabe.
D'une rive à l'autre, notre mer.