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Sous le charme du mystérieux bijou acquis de la façon la plus étonnante qui soit, je le gardai quelque temps dans une boîte en bois ouverte, relégué dans une pièce haute et claire à côté de mes livres posés en vrac sur une longue table. J'y jetai parfois un coup d'oeil furtif craignant de réveiller le vieux Tamoul, l'artisan-sage qui l'avait crée, son âme drainée, à présent, vers l' Europe, loin des champs de théiers de Kandy, en colère sûrement ?
Puis avec les beaux jours, j'exhibai mon trophée, il ne se passait jamais un seul jour sans qu'on m'interpellât à son sujet , les gens se sentaient encouragés à dire combien un tel objet pourrait leur être nécessaire, peut-être même indispensable dans leur vie. Et sans hésiter, ils se lançaient dans une diatribe sans fin sur leur condition d'existants: vies entravées par des problèmes de coeur, d'argent, professionnel. Et parfois avec tous les maux en même temps. On poussait le culot jusqu'à me demander carrément de le prêter: telle cette mère pour son fils qui devait être opéré, elle le lui glissa sous l'oreiller. Du coup, elle m'appelait tous les jours pour me donner des nouvelles et du fils et du talisman.
Un homme venait de perdre les faveurs de la bien-aimée, il se crut obligé de me raconter en long et en large ses problèmes de couple, leurs relations cahotantes qui peinaient à démarrer pareilles à ces voitures qui toussotent, crachotent au démarrage, vous font faire un bond en avant et plus rien. Silence. Régulièrement, l'amoureux éconduit, le collier rivé à son cou, m'appelait pour me dire que ses affaires avançaient bon train et qu'il pourrait enfin me rendre le précieux objet. Comme tous les autres qui l' avaient porté avant lui et qui avaient prêté serment de ne pas l'ouvrir, il respecta son engagement.
Eux tous faisaient des rêves étranges, chacun pouvait me ramener des séquences entières d'un pays où ils ne s'étaient jamais rendus. Bien qu'ignorant la triste fin de Ishanka, la belle sri lankaise incinérée suite à la mort de ses maris, après quelques nuits passées en compagnie du bijou, ils décrivaient tous de la façon la plus étrange cette jeune fille, un incendie dévastateur , des cris, des gens qui courent. Un puzzle étonnant se formait peu à peu sous mes yeux, une histoire se reconstituait. La ferme selon les rêves de certains avait été brûlée volontairement, il la situait tous plantée au milieu de petits arbustes décorés de feuilles vertes délicates, ils ignoraient qu'ils me décrivaient les champs de théiers de Kandy.
Cela me laissait perplexe et à plusieurs reprises, je leur demandai de me décrire dans le menu détail leur rêve ou cauchemar. Il me paraissait fort naturel de prêter le talisman qui semblait avoir cette fonction principale, celle de soulager les âmes en peine, il partait aider quelques destins contrariés et revenait pour repartir aussitôt quelques jours plus tard, à chacun de ses retours, j'en apprenais davantage sur ce qui s'était passé autrefois au Sri lanka à travers les rêves de ceux qui le portaient.
Ceux qui croyaient au pouvoir magique du talisman trouvaient que leur situation s'améliorait, la maladie leur accordait du répit, les yeux de la tendre se faisaient un peu plus tendres, une somme d'argent inattendue venait renflouer leurs comptes, une promotion à un poste convoité depuis fort longtemps et parfois juste une douce sensation de sérénité, un léger parfum de bonheur qui envahissait délicatement la vie.
Chacun en réalité, à l'instant même où il entrait en possession du bijou, décidait en même temps de façon consciente ou pas que quelque chose devait changer dans leur vie et effectivement quelque choses changeait de manière radicale, ce sont les personnes qui changaient, ce sont elles qui se transformaient, elles prenaient les rênes de leur destin en main.
(suite)