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lundi, 23 janvier 2017
Sauver le "Plaza" : c'est pas fini
Reclasser ou exproprier ?
Le cinéma "Le Plaza" n'a pas encore été démoli, mais le projet de ses propriétaire reste de le détruire pour le remplacer par un centre commercial, et sous le centre commercial un parking (et sur le centre commercial, des "logements pour étudiants" histoire de masquer un peu les objectifs purement financiers de l'exercice). Ce projet est à l'examen au Département cantonal de l'Aménagement (le DAL), à qui chacun-e peut encore adresser ses observations. Et même si le projet, malgré toutes ses tares (à commencer par celle de nécessiter, pour pouvoir être autorisé, une dérogation générale à quasiment toutes les lois qu'un projet de ce genre est supposé respecter) devait finalement être accepté, il sera encore temps de faire recours, pour autant qu'on en ait la capacité juridique, contre cette autorisation de démolir pour dénaturer. Pendant quoi, il nous faut également intervenir partout où cela peut avoir un effet, afin que la salle, dont la valeur patrimoniale a été reconnue même par les jugements qui la déclassaient, soit "reclassée", et que l'exigence de la maintenir devienne incontournable. Cette exigence suppose un projet culturel pour cette salle. S'ajoutant à la valeur patrimoniale du Plaza, seul un tel projet peut justifier l'intervention de la Ville et du canton. Mais pour que cette intervention se fasse, il n'est que deux moyens possibles : soit le reclassement de ce qui n'a été déclassé qu'au prétexte de la non-rentabilité de la salle, soit l'expropriation pour utilité publique. Cette expropriation peut être décidée par le parlement cantonal, mais aussi, par voie d'initiative législative, par le peuple. A tout cela, on travaille.
Le "miracle du cinéma" a besoin d'un lieu
Que faire du cinéma "Le Plaza" : rien qu'un cinéma, rénové, ou plus qu'un cinéma ? On peut en effet élargir la fonction, le rôle, la place d'une salle sans attenter ni à son histoire, ni à sa configuration architecturale. Le sauvetage de l'ex-Manhattan, œuvre lui aussi de Marc-Joseph Saugey, devenu l'Auditorium Arditi-Wilsdorf, prouve qu'il est possible de réaffecter au cinéma une salle de cinéma emblématique, et patrimoniale, en respectant son architecture tout en la rénovant et en la rééquipant. L'Auditorium sert toujours de salle de cinéma, mais pas seulement. Il peut être loué, et modulé : l'écran est amovible, les sièges peuvent être installés et désinstallés au gré des besoins. Le sauvetage de la salle a été rendu possible par une mobilisation citoyenne contre un projet de la démolir pour faire place à un centre commercial, ce qui ne peut que nous rappeler la menace pesant sur le Plaza, et les moyens de la repousser. La salle du "Manhattan" sera classée en 1993 grâce à cette mobilisation, et à l'intervention de la commission fédérale des monuments historiques. La Fondation Arditi rachètera la salle, qui se liera à l'Université, et sera finalement remise au canton.
L'histoire du cinéma comme forme d'expression est inséparable de celle des lieux où il se projette, autrement dit "de la construction, de la transformation, du déplacement ou de la disparition de ses salles". Mais le cinéma comme lieu peut, et désormais doit sans doute, ne pas être seulement un lieu de projection : il peut aussi être (ou redevenir) un lieu où le public prend part active, et non seulement spectatrice, à tout ce qui entoure et contextualise la projection d'un film. Le cinéma comme lieu est aussi un lieu de débat, de socialisation, de culturation autour du cinéma comme expression -autour et à propos d'un film, de son sujet, d'un acteur ou d'une actrice, d'un metteur ou d'une metteuse en scène, d'une "école" cinématographique (comme on dit une "école" picturale, musicale ou littéraire).
Reste que la salle de cinéma est essentielle à la réception du cinéma comme forme d'expression : regarder un film dans une salle est autre chose que le regarder chez soi sur sa télévision ou son ordinateur (ou pire, son smartphone). L'expérience de la salle est une expérience collective en même temps qu'elle est solitaire, sociale en même temps qu'elle est individualiste. Et elle est d'autant plus prégnante que la salle a une histoire, qu'elle a vécu et qu'on y a vécu*.
"Les salles qui peuvent vivre fonctionnent surtout dans des lieux où il y a de la vie autour", observe Frédéric Maire. Le Plaza est précisément dans l'un de ces lieux, au centre-ville, à deux pas de la gare principale, dans une des rues les plus fréquentées d'un quartier animé. Un cinéma n'est plus seulement (à supposer même qu'il ait jamais été que cela) un lieu de projection : comme un théâtre, c'est un espace social -et c'est peut-être de l'avoir oublié que des salles ont périclité. La programmation joue ici un rôle déterminant : plus l'offre est large, plus le public est large, et plus facilement une partie de ce public se rendra dans une salle non seulement pour y voir un film, mais aussi pour tout ce que la salle peut, autour du film, à son propos ou son prétexte ou non, proposer.
Il n'y a pas "un" public de cinéma, mais plusieurs. Les salles qui programmes des blockbusters et les salles qui programment des fils d'auteurs ne touchent pas le même public, si une part de leur public respectif est partagée entre elles. De même, un grand multiplexe et une salle de quartier ne touchent pas non plus le même public : les Scala n'ont pas le même public que Balexert (et on ne parle pas là de la quantité des spectateurs), et leur public n'a pas avec eux la même relation : il y a une relation affective à une salle à la programmation acérée, qu'on ne retrouvera pas avec un multiplexe.
"Se retirer du monde, dans le noir et en silence, avec des inconnus autour (de soi), (en se concentrant) pendant deux heures sur une seule activité, où le corps et la pensée ne sont pas divisés : seule la fascination du cinéma peut réaliser cela", même pour des "jeunes (qui) ont pris l'habitude de regarder plusieurs écrans en même temps, et sans tenir en place". C'est le "miracle du cinéma" (il le partage cependant avec le théâtre) Mais même les miracles ont besoin de lieux pour se produire. Et celui-là ne se produira jamais dans un centre commercial.
Sauver le Plaza, c'est sauver un lieu de ce miracle.
* En France, les salles de cinéma auront comptabilisé plus de 200 millions d'entrées en 2016, un record depuis 1966... Depuis le début des années septante, la taille des salles a été réduite, le nombre d'écrans augmenté, le confort (fauteuils, gradins) amélioré. Fin 2015, il y avait 2000 salles de cinémas en France : un record européen. Le cinéma est souvent l'unique lieu culturel dans les villages ou les banlieues. C'est d'ailleurs dans les salles des petites villes que la fréquentation augmente, tandis qu'elle diominue dans les grands multiplexes parisiens. Le succès du cinéma en salle tient aussi à la diversité de l'offre (plus de 600 nouveaux films en 2016, et des films de tous les pays), et à un encadrement légal qui la préserve : les exploitants des salles sont tenus de les maintenir deux semaines au moins à l'écran. Le cinéma est donc la "sortie culturelle" préférée des Français : c'est la moins chère, la moins intimidante, la plus proche. C'est aussi celle dont le public est socialement le plus mélangé.