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L'article publié par l'agence de presse russe Ria Novosti sous le titre «Que va-t-il arriver à l'Ukraine?» a suscité l'effroi dans le monde entier. A juste titre: sous le prétexte d'une dénazification, on y défend un génocide du peuple ukrainien.
Ce texte n'est en aucun cas l'œuvre d'un penseur solitaire. L'idée d'une nouvelle grande puissance est profondément ancrée dans l'élite russe. Dimitri Medvedev, par exemple, souhaite une «Eurasie ouverte de Lisbonne à Vladivostok». Il a quand même joué un semblant de président pendant quatre ans aux côtés de Vladimir Poutine.
Le projet d'un empire eurasien se trouve également dans le livre d'Alexandre Douguine intitulé «Fondamentaux de géopolitique». Publié en 1997, il est devenu un best-seller et a été réédité à plusieurs reprises. Mais qui est cet Alexandre Douguine?
L'intellectuel, aujourd'hui âgé de 60 ans, est le fils d'un officier des services secrets russes. Il a à peine connu son père, qui s'est séparé très tôt de sa mère. Il a grandi dans les années 1970, l'apogée de l'ère Brejnev – un cauchemar pour les adolescents.
Dans son livre intitulé «Black Wind, White Snow», l’écrivain et journaliste britannique Charles Clover décrit cette période: «Dans les années 1970, la vie en Union soviétique était comme en Amérique dans les années 1950. C’était idéologiquement rigide, matérialiste, unidimensionnel et ennuyeux.» Charles Clover a longtemps été le correspondant du Financial Times en Russie. Il a interviewé Alexandre Douguine à plusieurs reprises.
Comme la génération des «beatniks», Douguine a cherché son salut dans la scène bohème. Il s'est essayé à la chanson, s'est moqué de l'URSS avec ses paroles, s'est parfois produit en uniforme SS, sous le pseudonyme de Hans Sievers. Il faisait ainsi allusion à Wolfram Sievers, un assistant du haut dignitaire et idéologue nazi Heinrich Himmler. Sievers a été condamné à mort et pendu lors des procès de Nuremberg.
Dans sa jeunesse, Douguine n'était pas seulement un provocateur. Très intelligent, il mettait ses capacités à profit. Il pouvait par exemple apprendre une langue en deux semaines. Il parle donc couramment l’allemand, le français, l'anglais et l'italien. Il a toujours été très érudit, notamment en matière de littérature fasciste. Il connaît bien les livres de Carl Schmitt, le théoricien du droit d'Hitler, les écrits de Martin Heidegger – un philosophe allemand qui vénérait Hitler – et Julius Evola, un maître à penser du fascisme italien.
Après la chute de l'Union soviétique, un vide idéologique régnait en Russie. Le rêve communiste avait disparu depuis longtemps. En parallèle, la tentative d'introduire le libéralisme occidental dans l'Est sauvage a conduit à des dérives perverses, quelques oligarques fortunés en ont profité et le peuple était désabusé. Dans ce contexte, le provocateur Alexandre Douguine a peu à peu été pris au sérieux.
Avec l'aide de l'écrivain d'extrême droite Alexandre Prokhanov, il réussit à décrocher un poste à la prestigieuse université militaire de Moscou. C'est là qu'il a commencé à développer son projet d'empire eurasien avec l’approbation de ses supérieurs. Il s'inspire entre autres d'Alain de Benoist, un penseur français du néofascisme, et de Karl Haushofer, un ancien ami du secrétaire d'Hitler, Rudolph Hess.
A l'origine, la théorie de l'Empire eurasien a été élaborée par un géologue écossais du nom de Halford Mackinder. En 1904, il l’a défendue devant la Royal Geographical Society et a affirmé que la véritable menace pour le Royaume-Uni ne serait pas l'Allemagne, mais la Russie.
Mackinder a intitulé sa thèse «Géopolitique». Le contenu de cette thèse consistait à dire qu'à long terme, la lutte des grandes puissances n'était pas une lutte de vision du monde, mais une lutte entre les puissances maritimes et les puissances terrestres.Les mers seraient ainsi dominées par les Anglo-Saxons, les terres par les Russes.
Douguine a fait de cette théorie un pilier de la politique étrangère russe. Charles Clover cite John Dunlop, un historien de la Hoover Institution et spécialiste de la Russie, comme suit: «Dans la période post-communiste, il n'y a probablement pas de livre qui ait eu une plus grande influence sur l'armée, la police et l'élite russes.»
Selon le plan de Douguine, l'ancienne URSS doit être restaurée, mais sans le communisme. En parallèle, il faut attirer l'Allemagne hors de l'alliance occidentale et la persuader de conclure un partenariat avec la Russie.
«Aujourd'hui, l'Allemagne est un géant économique et un nain politique», a déclaré Douguine. «La Russie est exactement le contraire. Un axe 'Moscou-Berlin' guérirait donc la faiblesse des deux et constituerait la base d'une grande Russie et d'une grande Allemagne de prospérité.»
L'Ukraine, en revanche, n'a pas sa place dans ce plan politique. Au contraire, elle représente une menace pour l’empire eurasien et doit donc être éliminée selon Douguine.
Avec son livre, Alexandre Douguine s'est attiré les faveurs de l'élite russe. «En se dirigeant vers le courant dominant, il a découvert que le courant dominant se dirigeait également vers lui», explique le journaliste Charles Clover. Il n'est donc pas étonnant de retrouver des bribes de la pensée de Douguine dans le discours que Poutine a tenu avant l'invasion.
Ainsi, les terribles images de Boutcha et l'article de l'agence de presse Ria Novosti cité au début montrent que l'élargissement de l'Otan vers l'est n'est qu'un prétexte pour Poutine. Il en veut bien plus: «Une dénazification, selon Poutine, signifie l'élimination de tous les gens qui ne veulent pas voir que l'Ukraine fait partie d'une grande puissance russe», constatait récemment l'historien Timothy Snyder dans un commentaire du Washington Post. «Une démilitarisation signifie, quant à elle, la destruction d’un Etat souverain.»
Les négociations ne suffiront (probablement) pas à détourner Poutine de son terrible projet.
Traduit de l'allemand par Charlotte Donzallaz
Vous faites partie d'une délégation de cinq femmes parlementaires ukrainiennes. Pourquoi n'y a-t-il que des femmes? Est-ce parce que les hommes doivent se battre et ne peuvent pas quitter le pays?
C'était le cas juste après l'invasion. Maintenant, les membres masculins du Parlement peuvent aussi voyager. Mais nous, les femmes, avons bien travaillé ensemble jusqu'à présent. Nous étions ensemble à Washington, au Canada et au Parlement européen.