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Le gentilhomme espagnol
Ignace de Loyola naît en 1491 dans une Europe en profonde transformation. L'année suivant sa naissance, Christophe Colomb fait éclater les frontières jusqu'alors connues en découvrant l'Amérique. La reconquête du Sud de l'Espagne et l'expulsion des musulmans par les rois catholiques renforce le sentiment d'appartenance à une grande nation. Le Moyen Âge touche à sa fin, relayé par la Renaissance. Les découvertes de Copernic bouleversent encore davantage l'image du monde.
Né au sein d'une noble famille basque, Íñigo (de son nom de baptême qu'il latinise en Ignatius au cours de ses études à Paris) est le cadet de treize enfants. Mis rapidement en nourrice, il connait à peine sa mère très tôt décédée. Il reçoit une première éducation dans la maison paternelle, sous la surveillance de son père et de son frère aîné. A 15 ans, il est admis comme page à la cour de Don Juan Velázquez, le trésorier du roi de Castille, où il passe le plus clair de sa jeunesse. Le maniement des armes et les aventures galantes mobilisent le meilleur de ses énergies. Après la mort de son protecteur, Íñígo retrouve du service dans la cour du Vice-Roi de Navarre, Don Antonio Manrique de Lara, duc de Nájera, Grand d'Espagne. Il y fait une belle carrière de soldat jusqu'au jour où, au cours du siège de Pampelune, un boulet de canon français lui fracasse les jambes.
Le retournement
Gravement atteint, aux portes de la mort, plusieurs fois opéré, Íñígo profite de sa convalescence pour lire ses romans de chevalerie préférés, puis, à défaut d'autres récits épiques, deux classiques de la spiritualité médiévale : La vie du Christ de Ludolphe de Saxe († 1377) et La Légende dorée de Jacques de Voragine († 1298). Ces lectures et les réflexions qu'elles suscitent, amorcent un profond changement en lui.
Observateur attentif de ses propres sentiments, doué pour l'introspection, il remarque que les héros de ses lectures, les saints, entrent en conflits avec ce qui est son style de vie. Leurs prouesses lui ouvrent de nouveaux horizons, le stimulent, le remplissent de joie et d'amour. Dans son souvenir, la vie à la cour lui suscite certes du plaisir instantané, mais furtif, le laissant par la suite morose, cafardeux, sans vraie joie profonde. Il découvre ainsi l'art subtil du discernement spirituel, dans lequel il deviendra bientôt un maître incontesté.
Au service du Christ
Peu à peu le désir de suivre le Christ s'affirme comme un bon chemin pour lui. Il décide finalement de tourner le dos à sa vie passée, de vivre comme un pauvre et de se rendre en pèlerinage à Jérusalem. Désormais, il est en route, cherchant continuellement comment servir davantage le Christ et son prochain. Il se nomme lui-même « Le Pèlerin ».
Après une veillée d'armes à la manière des chevaliers devant la Vierge noire de Montserrat, il se retire dans la ville voisine de Manrèse où il vit une retraite austère. La prière, la pauvreté et les lumières dont il est l'objet lui permettent de découvrir par quels chemins Dieu conduit un homme désireux de faire sa volonté. Il en retient une méthode pour penser par soi-même, à l'adresse des personnes qui désirent trouver la volonté de Dieu et qu'il résume dans un petit manuel : les Exercices spirituels.
Après un peu plus d'une année passée à Manrèse, il embarque pour la Palestine. La situation politique de l'époque lui interdit tout séjour prolongé sur la terre du Christ. Il se décide à entreprendre des études afin d'être plus à même d'aider son prochain partout où le Seigneur lui fait signe. C'est ainsi, qu'à 33 ans, il commence à étudier : la grammaire à Barcelone, un peu de philosophie à Alcalá, et, après un bref passage à Salamanque, la philosophie et la théologie à Paris.
Des amis pour une fondation
A Paris, Ignace rencontre des camarades d'étude qui, après avoir fait les Exercices sous sa direction, sont prêts à partager son idéal : aller en pèlerinage à Jérusalem, s'engager au service du Christ et du prochain, mener une vie semblable à celle des Apôtres. Une fois leurs études terminées, ils sont ordonnés prêtres à Venise (1537) avec trois autres étudiants recrutés par Pierre Favre, qui les ont rejoints entre temps. La guerre entre Venise et les Turcs interdisant tout passage vers la Palestine, Ignace et ses amis vont se mettre à la disposition du pape, pour qu'il les envoie là où il estime que leur présence est le plus utile.
Un choix s'impose alors aux dix étudiants parisiens : se disperser pour partir chacun de son côté, suivant les choix du pape, ou rester ensemble et fonder un ordre religieux ? Ils optent pour la deuxième possibilité. Malgré des oppositions au sein de la curie romaine, le pape Paul III approuve la création de la Compagnie de Jésus par la Bulle Regimini Miliitantis Ecclesiae du 27 septembre 1540. Ignace est élu supérieur général et chargé de rédiger les Constitutions du nouvel ordre dont les traits caractéristiques sont novateurs : pas de monastères ni de couvents, pas d'habit religieux distinctif, pas de prière de l'office en commun, pas de pénitences et d'austérités imposées. Si les compagnons écartent consciemment ces caractéristiques de la vie religieuse de l'époque, c'est dans le but d'être le plus mobiles possible pour l'apostolat.
Le monde vu de Rome
Ignace passe les 18 dernières années de sa vie à Rome. Et pourtant, le Pèlerin n'est pas au bout de son itinéraire. Depuis sa petite chambre romaine, il dirige la Compagnie. Il envoie des théologiens au Concile de Trente, dépêche des compagnons partout où quelque chose de nouveau bouillonne en Europe, destine des missionnaires dans les pays d'outre-mer, les Indes, le Brésil, l'Ethiopie. Il fonde plus d'une centaine de maisons et de collèges, et entretient une correspondance suivie avec les principales cours d'Europe, les rois, les princes, avec les papes, les cardinaux, les évêques, les décideurs politiques et ecclésiastiques, comme avec de simples personnes qui lui confie leur vie spirituelle.
En enseignant aux hommes à réfléchir et à décider par eux-mêmes, en insistant sur la formation intellectuelle, en promouvant l'inculturation du christianisme dans les nouvelles cultures, Ignace de Loyola est le grand novateur qui introduit l'Eglise dans la modernité.
Le fondateur de la Compagnie de Jésus meurt seul dans sa petite chambre romaine le 31 juillet 1556. Il est âgé de 65 ans. Il est enterré dans l'église de Gesú, adossée à la maison dans laquelle il a vécu et travaillé jusqu'au dernier jour. Le pape Grégoire XV le canonise le 12 mars 1622 en même temps que trois autres saints espagnols, son compagnon François Xavier, Thérèse d'Avila et Isidore le Laboureur.