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Agota Kristof, la vie à mort
Elle vit dans un petit appartement un peu sombre, dans les hauts de la vieille ville de Neuchâtel. Personne ne sait que vit là l'une des grandes écrivaines de langue française du moment et ça lui convient très bien. Le grand cahier, traduit en 33 langues, l'a propulsée dans le monde entier mais cela ne lui fait ni chaud ni froid: jamais son succès ne cicatrisera sa blessure d'avoir été obligée de quitter la Hongrie en 1956. Agota Kristof n'est ni une académique, ni une "culturelle". Des références et du milieu artistique, elle se méfie comme Jean Paulhan se méfiait des critiques. Pour cette femme que rien n'est parvenu à empêcher d'écrire, qui écrivait sous les bombes et les bruits de bottes, la littérature n'a rien d'un exercice de style: elle est la vie même.
- Depuis quand écrivez-vous ?
- Depuis l'âge de 13-14 ans, en Hongrie. J'écrivais uniquement des poèmes en hongrois bien sûr. En Suisse, j'ai continué. Je travaillais dans une usine de montres à Fontainemelon, à côté de Neuchâtel. En travaillant, je prenais des notes et je rédigeais le soir à la maison.
- Quand vous êtes-vous mise à la prose ?
- Vers 1972. J'ai écrit une dizaine de pièces de théâtre, cette fois-ci en français
- Le passage au français a dû être difficile...
- Surtout en usine. On ne parlait pas. J'apprenais un peu avec ma fille. Après cinq ans, la Ville de Neuchâtel m'a donné une bourse pour apprendre le français. Alors, j'ai commencé à traduire mes poèmes et à écrire en français. Un ami me corrigeait les fautes d'orthographe. On a joué mes pièces dans la région et aussi à la Radio romande.
- Vous affirmez volontiers qu'après le baccalauréat, votre vie est une catastrophe.
- Parce que j'ai toujours regretté de m'être mariée à dix-huit ans. Mon mari n'a pas voulu me laisser aller étudier à Budapest. Et quand nous sommes venus en Suisse, c'est lui qui a étudié, pas moi.
- Qu'est-ce qui a été le plus dur : l'usine ou la guerre ?
- La guerre c'était moins grave que l'usine. J'étais enfant, nous avions plein de libertés parce que mon père était tout le temps mobilisé. Avec mes deux frères, nous étions des enfants de la rue. Parfois, nous avions un peu peur, mais je n'ai que des bons souvenirs. Nous avions froid et faim, mais nous nous amusions bien.
- Quel contraste avec la paix helvétique !
- Sauf que l'usine c'est la même chose qu'en Hongrie. Quand je suis arrivée ici, je me levais à 5 heure de matin pour aller à la fabrique. J'amenais ma fille à la crèche, je ne la voyais que le soir. C'était épuisant, j'étais tout le temps malade.
- Après les pièces de théâtre, vous avez commencé "Le grand cahier" qui vous a rendue célèbre.
- J'avais envie de raconter mon enfance pendant la guerre. J'en parlais souvent à mes enfants. J'ai écrit très longuement, pendant deux ans.
- Depuis" Le troisième Mensonge" jusqu'à "Hier", il s'est écoulé quatre ans. Et depuis "Hier", publié voici huit ans, vous n'avez rien publié. que se passe-t-il ?
- J'ai en route une ébauche de roman. L'histoire d'une petite fille qui tombe amoureuse d'un adulte, ce qui m'est arrivé. Mais je n'ai plus vraiment envie d'écrire. Mais livres précédents ont bien marché. Je ne veux pas les gâcher avec quelque chose de moins bien.
- Vous avez été traduite en 33 langues...
- Cela m'a beaucoup étonnée, je n'ai jamais pensé que je serais traduite. Ça a commencé tout de suite, une dizaine de contrats la première année. Et ça continue.
- On dirait que vous êtes surprise d'être écrivaine...
- Non, non c'est la seule chose que j'ai jamais voulu être depuis toute jeune.
- Dans "Hier", vous dites : "C'est en devenant rien du tout qu'on peut devenir écrivain"...
- Oui, il ne faut vivre que pour l'écriture. Mais ça n'empêche pas de travailler ni d'avoir une famille. Ça n'est pas une question de temps. En ce moment, j'ai tout le temps et je n'écris pas !
- Vous avez l'impression d'avoir tout dit ?
- A peu près, oui. C'est tellement fatigant d'écrire. C'est douloureux. Il y a des écrivains qui écrivent énormément, n'importe quoi, ça leur est égal. Moi, je voulais parler de ma séparation avec ma ville de Köszeg, mes frères, mon pays. Je ne voulais pas partir. C'est mon mari qui voulait. Il faisait de la politique. Il avait peur d'être emprisonné par les Russes. Il aurait mieux valu qu'il fasse deux ans de prison que moi cinq ans d'usine.
- Vous vous méfiez des mots qui évoquent des sentiments. Il n'y pas de sentiments, dans vos livres.
- Oui, oui, j'ai décidé ça à cause de mes poèmes. Ils étaient plein de sensibilité et de mots magnifiques. J'en ai eu assez de choses sensibles. Je voulais être seulement juste. Je me méfie du mensonge des sentiments.
- Il y a ce paradoxe unique, dans votre oeuvre : vous évitez toute description et tout sentiment pour vous en tenir aux faits; or, l'émotion qui s'en dégage est si forte qu'elle est à la limite du supportable.
- Oui, c'est contradictoire, c'est comme ça. C'est peut-être pour ça que mes romans sont joués au théâtre. Il y a des films aussi. Une société canadienne vient d'acheter tous les droits pour adapter Le grand cahier; c'est le réalisateur de Festen, Wintenberg qui a été prévu pour cela. Hier est en train d'être adapté au cinéma par Silvio Solini, mais il a changé la fin parce que c'est trop noir !
- Voyez-vous la vie en noir ?
- Assez. Je suis plutôt indifférente. Il n'y a rien d'intéressant. Rien ne vaut la peine d'être fait. D'ailleurs, je n'écris plus. Je regarde la télévision. N'importe quoi. L'inspecteur Derrick. Je lis des romans policiers dont je ne me rappelle ni l'auteur ni le titre. Ç'aurait été mieux si j'étais restée en Hongrie. J'y ai tout ma famille. Là-bas, les gens sont très différents d'ici, ils sont très chaleureux, très ouverts...
Comme une Asiatique qui a vécu la guerre
C'est une petite femme noiraude à l'air asiatique. On sent qu'elle a souffert. Elle respire l'intelligence. Elle est ultrasensible, mais ce n'est pas une sensibilité à fleur de peau; plutôt une sensibilité cérébrale. Elle n'analyse pas, elle constate pour toujours. Elle sourit à la folie des hommes. Comme une Asiatique qui a vécu la guerre.
C'est l'histoire inouïe et romanesque d'une femme née en 1935 dans un tout petit village de Hongrie. Son père est Instituteur, sa mère maîtresse d'école ménagère. Quand elle a neuf ans, ses parents s'installent dans la ville de Köszeg où se dérouleront plus tard tous ses romans. Elle y poursuit ses études et obtient un bac scientifique, "j'aimais beaucoup les maths". Elle épouse son professeur d'histoire et, comme ses parents ont peu d'argent et que l'Université est très loin, à Budapest, elle travaille en usine.
"Je tissais des couvertures, c'était inintéressant et particulièrement dur." En 1956, son mari décide de quitter le pays direction la Suisse. Il emmène sa femme et leur fillette à Lausanne. La petite famille passe un mois dans une caserne. Puis un mois à Zurich avant d'être dirigée à Neuchâtel. Tandis que son mari s'inscrit à l'Université, elle trouve du travail dans une usine de montres à Fontainemelon. Pour supporter, elle rédige des poèmes qu'elle met au net le soir.
Agota Kristof n'aime pas parler de ses poèmes. Elle les trouve emprunts de trop de sensiblerie. Très vite, elle passe d'ailleurs à une prose tout en dialogues. Elle rédige une dizaine de pièces de théâtre dans un français approximatif. Rencontrant rapidement du succès, plusieurs seront jouées sur les planches et à la Radioromande. Peu à peu, elle s'empare du français. Elle découvre surtout son style : des dialogues à la fulgurante simplicité.
La suite n'est pas moins sidérante. En 1986, elle publie Le grand cahier, qui remporte aussitôt le Prix européen de l'Adelf. L'ouvrage est réédité deux ans plus tard.
L'écrivaine poursuit sur sa lancée et publie coup sur coup La preuve et Le troisième mensonge qui se voit gratifier du Prix Livre Inter en 1992. Une trilogie qui évoque son enfance pendant la guerre si puissante qu'elle sera traduite en... 33 langues. Son quatrième roman, Hier, paraîtra en 1995. Il sera suivi de L'heure grise et autres pièces en 1998
Serge Bimpage