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Lectures : Gn 1,1-5 ; Mt 28,16-20 ; Col 2,13-16
Il paraît qu’on a tout récemment changé d’année. En réalité, on sait bien que le passage du 31 décembre au 1er janvier n’a rien de particulier : personne ne se sent vieillir d’une année au moment où l’on boit une coupe de champagne sur le coup de minuit ou qu’on se réveille au matin du 1er janvier. Mais ce 1er janvier est une excellente occasion de réfléchir au temps, celui dont on dit qu’il passe.
A la fin du 4e siècle, saint Augustin a eu ces mots tout simples à propos du temps, ces mots tellement justes qu’on les a mille fois cités : « Qu’est-ce que le temps ? si personne ne me le demande, je le sais bien. Mais si on me pose la question, je ne le sais plus. »
Si l’on est croyant, et qu’on accorde quelque crédit aux textes de la Bible, il faut commencer par se rappeler une chose fondamentale, mais à laquelle les plus grands esprits de l’histoire de la théologie n’ont pas toujours été assez attentifs. C’est que le temps, comme tout le reste, est une création de Dieu.
« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre… » Nous avons quelque raison de penser que l’auteur de ce texte n’avait jamais entendu parler de Galilée, ce qu’on ne saurait d’ailleurs lui reprocher. De toute évidence, il imagine un monde dans lequel la Terre est en bas et le ciel en haut. Il imagine un monde dans lequel le Soleil et la Lune tournent autour de nous, et pareillement toutes ces étoiles qu’Abraham, quelques chapitres plus loin, n’arrivera pas à compter.
Mais nous avons aussi quelque raison de penser que l’auteur de notre texte n’avait jamais entendu parler d’Einstein. Si ç’avait été le cas, il aurait peut-être commencé par dire quelque chose comme « Au commencement, Dieu créa l’espace et le temps… ». Ou même : « Au commencement, Dieu créa l’espace-temps… »
Que Dieu soit confessé comme le créateur de l’espace est une chose que l’on conçoit sans grande difficulté. Après tout, on voit bien qu’une phrase comme « Dieu le Créateur est plutôt au nord » ou « plutôt au sud » ou « plutôt de ce côté-ci » n’a rigoureusement aucun sens pour la bonne et simple raison non pas que Dieu est partout, mais qu’il n’est pas contenu dans l’espace qu’il a lui-même créé.
De la même façon, nous sommes invités à confesseur Dieu comme le créateur du temps. Quand on dit qu’il est le même aujourd’hui, hier, éternellement, on ne veut pas dire qu’il traverserait le temps comme un être immuable, mais qu’il est ailleurs que dans le temps, comme au-dessus du temps. Du moment que le temps est sa créature, il n’est pas contenu dans le temps, comme si « hier » ou « demain » avaient pour lui la même signification que pour nous.
Combien de querelles théologiques stériles auraient pu être évitées si l’on avait bien voulu prendre le temps de se rappeler que Dieu n’est pas dans le temps ! Pensez à ces théologiens calvinistes qui, au 17e siècle, se disputaient pour savoir si Dieu avait pris la décision de sauver les uns et de condamner les autres avant ou après le péché d’Adam et d’Eve… N’étaient-ils pas aveuglés par leur conception du temps ? Quand ils imaginaient que des mots comme « avant » ou « après » avaient pour Dieu une signification comparable à ce qu’ils veulent dire pour nous, n’étaient-il pas en train de soumettre Dieu lui-même à l’une de ses créatures ?
Dieu a créé l’espace, et il n’est donc pas dans l’espace… sauf quand il prend chair en Jésus-Christ et qu’on le voit déambuler sur les chemins de Galilée. Dieu a créé le temps, et il n’est donc pas dans le temps… sauf quand il naît à Bethléem et qu’il meurt à Jérusalem.
Mais revenons au temps. Etablir un calendrier est une tâche passionnante : la Lune tourne autour de la Terre en un peu plus de 29 jours, ce qui permet de définir approximativement un mois, mais la Terre tourne autour du Soleil selon un autre rythme… et il est assez ardu, astronomiquement ou mathématiquement parlant, de combiner les deux cycles. Mais rien de tout cela n’a d’intérêt théologique : Paul écrit aux Colossiens qu’il ne doivent pas se laisser culpabiliser à propos de nourriture ou de boisson, ni à propos de questions liées au calendrier : « que personne ne vous condamne à propos d’une nouvelle lune ou d’un sabbat ». Alors, qu’on passe d’une année à une autre, cela ne nous importe guère.
Il y a pourtant quelque chose qui nous importe aujourd’hui plus que tout. C’est de savoir que nous n’avons pas à avoir peur du temps, car il relève de cette création de Dieu dont le vieux récit de la Genèse répète qu’elle est bonne : « Dieu vit que cela était bon. » Le temps est une chose bonne.
Mais quand on dit que le temps passe (et qu’il passe généralement trop vite) ne serions-nous pas peut-être victimes d’une sorte d’illusion d’optique ? Exactement comme quand on dit que le Soleil se lève ou qu’il se couche… alors que c’est le lieu où nous nous trouvons sur la Terre qui se présente à lui ou qui se dérobe à sa lumière. D’une certaine façon, c’est nous – et pas le Soleil – qui nous levons ou qui nous couchons ! De la même façon, quand nous disons que le temps passe, c’est un peu comme si nous étions sur un bateau, en train de descendre un fleuve, et que nous disions que le paysage défile sous nos yeux. Or, on sait bien que le paysage ne défile pas du tout… et que c’est nous qui naviguons sur le fleuve ! Ainsi, quand on dit que le temps passe, on devrait peut-être se corriger et reconnaître que le temps, en réalité, ne passe pas, mais que c’est nous qui passons dans le temps. Et si nous regardons les choses avec lucidité, il nous faut bien reconnaître que nous passons vite. « Je ne fais que passer » : tels sont les mots que nous pourrions dire ici-bas. « L’humain, ses jours sont comme l’herbe, » écrivait le psalmiste, « il fleurit comme la fleur des champs. Que le vent passe, elle n’est plus, et la place où elle était l’a oubliée. »
On pourrait avoir l’impression qu’on joue sur les mots : dire que le temps passe, ou alors que c’est nous qui passons dans le temps, cela semble revenir au même. Je ne le crois pas. Quand nous disons que le temps passe, nous désignons une réalité qui nous échappe inéluctablement, qu’il est impossible de retenir, et qui en définitive a toujours quelque chose d’inquiétant. Quand nous reconnaissons que nous sommes dans la création de Dieu, et que cette création implique un espace et un temps, nous pouvons à la fois abandonner toute inquiétude et nous laisser remplir de reconnaissance.
« Dieu vit que cela était bon. » L’espace est bon : nous ne sommes pas enfermés à jamais dans le fond d’une caverne. Bien sûr que nous ne pourrons jamais dans une vie humaine aller partout : nous ne goûterons jamais les rivages de toutes les mers, nous ne visiterons jamais toutes les îles ni ne gravirons les sommets de toutes les montagnes. Nous ne verrons pas toutes les villes et n’entrerons jamais dans tous les musées de la planète. Tout cela, nous le savons bien, et pourtant l’espace qu’il nous est donné d’habiter est une chose bonne. Et notre vie, nous ne savons que trop qu’elle ne court jamais que sur un bref intervalle de temps. Personne parmi nous ne verra sans doute le 22e siècle. Certains d’entre nous, certains d’entre nos proches ne verront peut-être pas même la fin de l’année qui vient de commencer. Tout cela aussi, nous le savons bien, et pourtant le temps qu’il nous est donné d’habiter – tout comme nous habitons l’espace – est une chose bonne.
Il y a plus. Dans ce temps qu’il nous est donné de vivre durant quelques brèves années, nous avons une promesse. Celle que le Christ est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Les chrétiennes et les chrétiens des premières générations se comprenaient volontiers comme des étrangers et des voyageurs sur la terre. Nous voyageons bien sûr dans l’espace quand nous nous déplaçons d’un lieu à un autre, mais nous voyageons aussi dans le temps puisque jamais nos montres ne s’arrêtent… et que nous venons d’ailleurs de quitter une année pour entrer dans une autre. Or, ce voyage, nous ne le faisons pas seuls, mais avec le Christ. Peu importe que nous ne soyons pas assez savants pour comprendre les équations de Galilée et de Newton sur le mouvement des astres. Peu importe que les formules d’Einstein sur l’espace et sur le temps, que la matière modifie en le déformant ou en le ralentissant, peu importe que ces formules demeurent étrangères à la vie quotidienne de la plupart d’entre nous : dans l’espace et dans le temps, dans notre voyage ici-bas, nous ne sommes pas seuls. Quelqu’un nous tient la main.
« Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » : ces mots du Christ sont notre espérance et notre consolation. Et personne, ni parmi nous, ni en Ukraine, ni au Liban, ni en Amérique latine ou en Afrique ne pourra le nier : nous avons, plus que jamais peut-être, besoin d’espérance et de consolation.