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Un peu plus loin (1), il nous raconte la prise d'une maison qui était si bien entourée d'eau qu'elle semblait défier toutes les attaques de l'armée. Je vis, dit-il, un sergent, né à Orléans, se précipiter à la nage dans un fossé large de quarante pieds. Il n'avait ni bassinet ni bouclier; mais il tenait fièrement la bannière d'Orléans. Entraînés par son exemple, des bidauts s'élancèrent à son secours, et pénétrèrent par une palissade dans l'enceinte où il était déjà. La maison fut prise, et ceux qui la défendaient mis à mort. Quant au sergent , il avait reçu deux blessures, l'une au pied droit, l'autre au bras gauche. Cet audacieux Orléanais , dont la chronique nous tait le nom , n'était autre que Guillaume Guiart lui-même. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler que dix-neuf mille vers plus haut il nous a dit, dans son prologue (2), qu'il se trouvait, au mois d'août 1304, dans la ville d'Arras, où le retenaient deux blessures qu'il venait de recevoir à l'attaque de la Haignerie : c'est le nom de cette maison que ses larges fossés pleins d'eau ne purent protéger contre l'impétuosité de notre poëte. Sachons-lui gré de n'avoir été modeste qu'à demi, et de nous avoir permis de le reconnaître sous les traits de ce hardi nageur qui portait si fièrement la bannière de sa ville natale.
Blessé d'un carreau au pied droit et d'un coup d'épée au bras gauche, il prit le parti, pour passer le temps, de se mettre à rimer. Il se rappelait avoir lu un roman, composé par quelque Flamand, où le roi et les Français étaient indignement traités. On y faisait sonner bien haut la bataille de Courtrai; mais on y passait sous silence celle de Furne , celle de Gravelines , les affaires de Zélande.....
A brief parler, toutes leur pertes
Guillaume Guiart, indigné, jura qu'il composerait à son tour un roman pour répondre à toutes leurs vanteries. Il se mit immédiatement à l'œuvre. Mais il fut réduit d'abord à travailler sur des ouï dire, et à répéter les récits de gens qui n'étaient pas toujours bien informés (4). Un clerc s'en étonna, et lui dit qu'il
(1) V. 19876 et s. (3) V. 135 à 137. (2) V. 101 à 110. (4) V. 154 a 156.
devrait aller à Saint-Denis, et qu'il y trouverait l'exacte vérité. En pareille circonstance, un membre de cette académie répondit qu'il avait fait son siége ; Guillaume Guiart, mieux inspiré, recommença le sien. Arrivé à Saint-Denis, il reconnut que tout ce qu'il avait fait auparavant était rempli d'erreurs : il brûla donc impitoyablement son premier travail , et se prit à la vraie histoire (1). Ce fut au mois d'avril 1306 qu'il se remit à l'œuvre. Il aurait pu parler longuement de l'origine des Français et des terres qu'ils conquirent jadis sur les païens (2); mais il a préféré s'en tenir à l'histoire moderne, et composer, sous le titre de Branche des royaux Lignages, ce qu'il appelle un petit volume, et ce qui est dans la réalité un poëme de vingt et un mille vers, consacré à l'histoire de sept rois seulement (3). Parmi ces rois , les deux premiers, Louis VII et Philippe-Auguste, appartenaient simplement à la lignée de Hugues Capet; mais les cinq autres , à compter de Louis VIII , passaient pour être en même temps des rejetons de la branche carlovingienne (4); car on prouvait facilement alors qu'Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe-Auguste, descendait de Charlemagne, et par conséquent de Priam. Sans cette généalogie, saint Louis n'eût pas été d'assez bonne maison. Il ne faut donc pas s'étonner si Guillaume Guiart déclare que son travail véritable commence seulement au règne de Louis VIII (5) ; c'est évidemment en l'honneur de ces nouveaux Carlovingiens qu'il a composé son poëme. Toutefois , comme la gloire militaire de Philippe-Auguste devait trouver grâce auprès de notre belliqueux poëte, il a consenti à faire remonter ces récits jusqu'à l'année 1 165. Quant à Louis VII, il n'en parle pour ainsi dire qu'à l'occasion de son fils. Il a consulté pour cette première partie de son travail une des deux chroniques de Guillaume le Breton, car il n'avait pas l'autre à sa disposition (6). Mais, en revanche, il s'est aidé d'un texte aujourd'hui perdu , et qui alors était déjà presque oublié. Mès n'est mie moult publié ;
Ce texte, qui méritait une courte mention dans l'Histoire littéraire, était une chronique rimée, ou , comme dit Guillaume Guiart, un roman gracieus à devise, dont l'auteur. frère Jean de Prunai, avait eu entre les mains le double travail de l'historiographe de Philippe-Auguste (1). Choqué de l'injustice de ses contemporains envers ce gracieux poëme , Guillaume Guiart résolut de reprendre le même sujet, mais en l'abrégeant ; car il avait hâte d'arriver aux rejetons de la royale branche des Carlovingiens (2). Toutefois cet abrégé comprend encore plus de sept mille vers , et comme on y remarque plusieurs passages qui ne peuvent être tirés que de Rigord, il en résulte ou que Guillaume Guiart avait aussi lu ce chroniqueur ou qu'il a répété ce que Jean de Prunai en avait extrait avant lui. En tout cas, on ne peut pas admettre avec du Cange qu'il n'ait consulté à Saint-Denis d'autre ouvrage latin que celui de Guillaume le Breton; car, dans une autre partie de son prologue, il parle de certaines chroniques dont il a transcrit les mémoires.
A saint Denys soir et matin
Ces chroniques latines lui ont certainement fourni ce qu'il dit des règnes de Louis VIII, de saint Louis, de Philippe le Hardi, et peut-être même des premières années du règne de Philippe le Bel ; car c'est seulement pour les guerres faites de son temps qu'il a la prétention d'être un écrivain original (4); jusque-là, il parle de l'écrit ou de la chronique (5) d'après laquelle il raconte. Au contraire , à partir de l'an 1296, il déclare souvent avoir entendu dire ou avoir vu ce qu'il rapporte (6). Voilà pourquoi, après avoir consacré moins de cinq cents vers aux onze premières années de Philippe le Bel, il en compose plus de huit mille pour
.(1) V. 342 et s.
(2) V. 352 et s.
(3) V. 40 à 46.
(4) V. 47 et s.
(5) V. 12277 et 12935.
(6) Voy. par exemple, pour l'an 1296, le vers 13353; pour l'an 1297, les vers 13748, 13749 et 14301 ; pour l'an 1302, le vers 15893; pour l'an 1304, les vers 16759, 17205, 19447, 19881, 19906, 19945, 20337, 20341, 20555 et 20839.
les années 1296 à 1304.Alors les détails abondent : ce n'est plus une chronique, ce sont de véritables mémoires militaires sur les guerres de Flandre. L'auteur tient tout ce qu'il a promis dans son prologue pour le récit des guerres de son temps :
Il aura soin de marquer le lieu , l'année, la semaine, et souvent même le jour de chaque bataille (2). La fin de cette profession de foi littéraire mérite d'être citée :
Or me doint Diex par sa puissance
Il y aurait de l'injustice à ne pas reconnaître que ce passage se recommande à la fois par un certain mérite de pensée et de style. C'est déjà de la critique littéraire appliquée aux romans de chevalerie ; et cette critique, dans la bouche d'un chroniqueur du quatorzième siècle, aurait encore beaucoup de mérite quand même il n'aurait pas réussi à l'exprimer avec une certaine délicatesse. Je dois avouer, par exemple, que dans ce court morceau, Guillaume Guiart s'est surpassé lui-même. Ses plaisanteries
ordinaires ont quelque chose de grossier et souvent même de cruel : il n'épargne ni les misères des vaincus ni les convulsions des mourants. Si parfois il est plus heureusement inspiré, c'est quand il dépeint les préparatifs d'une bataille, la marche d'une armée ou l'intérieur d'un camp. Quoique de pareilles descriptions ne soient pas très-bien placées dans une chronique, elles fournissent plus d'un trait précieux, surtout pour l'histoire de l'art militaire (1). Mais là, comme ailleurs, reparaît sans cesse le grand défaut de Guillaume Guiart , ou plutôt des rimeurs du moyen âge, qui noient leur pensée dans un déluge de mots inutiles. La prose alors était souvent lourde et traînante ; mais, avec toutes ses imperfections, combien n'est-elle pas supérieure à cette prétendue poésie où la nécessité de rimer accumulait incessamment avec une déplorable fécondité les expressions les plus ridicules et les images les plus burlesques ! Ainsi, dans l'attaque d'un convoi, il parlera des charretiers que l'on met à mort quoiqu'ils aient les mains sales ; et cette pitoyable cheville n'est là que pour rimer avec le mot malles qui termine le vers suivant. Dans le même passage, le mot besogne entraînera à sa suite une image choquante à laquelle succède un remplissage aussi fade que superflu :
Et mètre à la mort charretiers,
Tout aient il les paumes sales ;
Et courre soudoiers à males,
Où il a diverses besoingnes,
Ausi comme chiens à charoingnes
Où tost vont sanz ce que il musent (2).
On s'étonne quelquefois de la richesse des rimes que présen
(1) Legrand d'Aussy, qui avait remarqué l'importance de cette chronique, avait été surtout frappé de la description de la bataille de Mons-en-Puelle et de celle du combat de Zierik-See. « Ces deux descriptions, dit-il, toutes deux inédites et toutes deux très« détaillées, présentent une foule de fais curieux sur l'état où étaient alors en France « l'art militaire, la marine, et la tactique des combats tant sur terre que sur mer. De « tous les monuments que jusqu'à présent j'ai été à portée de voir et de recueillir sur « ce double objet, je n'en connais aucun, au moins sur celui de la marine, qui soit à la « fois et aussi ancien et aussi étendu. J'ait fait de chacun d'eux le sujet d'un mémoire « qui a été lu à l'Institut. » Le mémoire sur la marine est un travail considérable qui se trouve dans les Mémoires de l'Institut national, au tome second de la classe des sciences morales et politiques, page 302. Quant à l'autre mémoire, je suppose qu'il est demeuré inédit.
(2) V. 15552 à 15557.