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Résumé
Il existe trois sortes de mensonges, a-t-on coutume de dire : «les mensonges, les pieux mensonges et les statistiques». C'est une vision des choses que pourraient bien partager les scientifiques, explique la revue Nature.1 Parce que ça dysfonctionne pas mal, du côté de la boîte américaine qui produit pour le monde entier les «impact factors», ces packages statistiques dont le nom fleure la guerre made in US et qui peuvent à eux seuls faire ou défaire la réputation scientifique d'un homme, d'un centre, d'une université ou d'un pays. Cette boîte privée et lucrative s'appelle l'Institute of Scientific Information (ISI). Et ce n'est pas n'importe quel pelé jaloux ou éconduit qui affirme que ça dysfonctionne, c'est la revue Nature elle-même, après avoir mené une sérieuse enquête....Un petit résumé des événements n'est pas inutile, pour commencer. Comme on ne sait pas mesurer la qualité des recherches scientifiques, les organisations chargées de leur financement se sont dit : pourquoi ne pas utiliser le boulot de l'ISI ? De toute évidence, les articles importants sont cités plus souvent que les autres. Donc, calculer combien de fois un article est cité dans l'ensemble des revues mondiales qui comptent constitue une approche pertinente pour le juger, pour juger son auteur, l'institut d'où il vient et même, en mettant bout à bout les chiffres, son pays. Tout cela est vrai, mais dans une certaine mesure seulement, rappelle l'article de Nature : car appliquée «de façon aveugle, sans s'intéresser à la qualité et aux limitations inhérentes aux données brutes», cette méthode débouche rapidement sur des conclusions absurdes.D'abord parce que tout dépend du domaine investigué. D'une façon générale, les revues qui s'en sortent le mieux, en termes d'impact factor, sont celles des domaines où l'on cite le plus de références par article (alors, par exemple, qu'un article de mathématiques cite rarement plus d'une ou deux références, ceux de biologie moléculaire en citent des dizaines ; le même genre de différences existe entre les spécialités médicales). Suivant votre domaine de recherche, il vous faudra donc plus ou moins ramer pour arriver au nombre de points nécessaires à l'accession au privat-docent, puis pour pouvoir postuler avec quelques chances au professorat. Vous serez aussi plus ou moins bien loti quand vous irez tendre votre sébile au Fonds national suisse de la recherche, lequel se base sur ces impact factors pour coter et doter les projets des équipes de recherche
Et le Fonds national n'est pas le pire : parmi les plus dévots à la religion de l'impact factor se trouvent les facultés de médecine suisses. Officiellement, bien sûr, on vous expliquera qu'il n'y a pas que ça, que la personne compte malgré tout, qu'on s'intéresse aussi à ses capacités médicales et pédagogiques, à son aptitude à diriger une équipe et à gérer le business d'un service, etc. On se donne même depuis peu la peine d'écouter la leçon probatoire des candidats. Certes, mais toutes ces bonnes intentions restent des amuse-galerie. Ce qui fait la loi, c'est l'impact factor. Basta....Petite preuve parmi quantité d'autres des limites du système : publiée dans Nature toujours, une lettre signée par le rédacteur en chef du Lancet explique que si, en 1998, l'impact factor de sa revue a chuté de 17 (chiffre qui était stable depuis plusieurs années) à moins de 12, c'est uniquement parce que la rédaction a décidé, en 1997, de séparer la rubrique «lettres» en «correspondances» (non comptées par l'ISI) d'une part et «lettres de recherche» (comptées par l'ISI comme citables, donc mises en dénominateur dans le calcul de l'impact factor) d'autre part. Voilà de quel genre d'absurdité peut dépendre la réputation d'une revue, le financement d'une recherche, la carrière universitaire d'un chercheur
...Quelle solution à ces dérives du système d'impact factor ? Nature montre une voie : favoriser la prolifération d'autres systèmes, plus légers, intelligents, capables de faire le même travail en l'améliorant chacun à sa manière. Déjà, semble-t-il, différentes petites entreprises mettent sur le marché des index de citation de meilleure qualité que celui d'ISI. Mais la véritable lutte est marketing : cette diversification a un coût, et pour le moment, l'ISI l'étouffe grâce à sa totale domination assurée par les universités et gouvernements du monde qui lui achètent ses résultats
Ici comme ailleurs, le monde se rétrécit, la monotonie menace. Jusqu'à quand aura-t-on le loisir de préférer l'eau du robinet au Coca-Cola, Linux à Microsoft ou l'intelligence originale à la grossière preuve statistique ?...«Quand le sage montre la lune, l'idiot regarde le doigt» dit le proverbe chinois. Eh bien, soyons des idiots. Visons une idiotie méticuleuse, méthodique, de tous les instants. Avant de considérer une quelconque lune, le regard du médecin s'intéresse au doigt qui désigne, au système qui montre, au dispositif qui prétend faire loi : au nom de quoi cette autorité ?Que Tarmed passe ou non, il y aura deux choses, dans le futur proche, à surveiller comme la prunelle des yeux de nos patients : la non-communication des diagnostics et la transmission électronique des données. Car le danger devient extrême de se laisser statistifier jusqu'au plus intime par des systèmes qui exercent ainsi leur pouvoir, comme le sont les assureurs....Mais peut-on encore s'élever contre la statistisation du monde et de la médecine ? Au nom de quoi ? De la culture ? De la liberté, de l'impossibilité de mettre en chiffre ce qui compte ? Peut-être. Mais il ne faut pas oublier, rappelle Debray, que tout se démonte, même ce qui semblait indémontable, et que c'est là la grande aventure de l'esprit moderne. D'abord, ces derniers siècles, c'est notre «Mère Nature» qui s'est vue dépecée «en des séries disjointes de phénomènes physico-mathématiques». Ensuite, plus récemment, ce fut le tour de la «vie fétichisée», à laquelle la biologie expérimentale est venue «substituer de la matière, des particules et des lois», selon l'expression de François Jacob. Comment douter que viendra le jour où c'est la culture elle-même qui, soumise à l'action de «quelques méthodes d'analyse incongrues», sera remplacée par «de la technique, des milieux et des besoins» ?Et alors ? Restera toujours à comprendre ce que signifie le fait de s'imposer dans l'existence, la volonté de créer, le désir du bonheur. Restera à comprendre quel doigt désigne les valeurs. A interroger sans cesse ce doigt. Qu'il devienne celui de la fatalité ou du monopole, il aura affaire aux médecins. Question de tradition.