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Nous étions italiens alors il fallait nous taire
L'heure de la retraite a sonné pour la syndicaliste Rita Schiavi. Portrait d'une fille d'immigrés
Le quatrième Congrès d'Unia, qui s'est tenu fin octobre 2016 à Genève et s'est achevé le 3 décembre à Bienne, est le dernier que Rita Schiavi a vécu au comité directeur du syndicat. Discussion-bilan à l'occasion de son départ à la retraite à la fin du mois passé.
Fille d'immigrants italiens, Rita Schiavi est née en 1955 à Zurich où elle a grandi, avant de déménager à Bâle, «ville plus ouverte et plus à gauche, que je préfère de loin», dit-elle. Elle a consacré la quasi-totalité de sa vie professionnelle au syndicat, dont les seize dernières années comme membre de la direction. Elle s'est également engagée en politique et dans l'aide humanitaire. Deux activités qu'elle entend bien poursuivre après sa retraite: «Je garderai mes mandats syndicaux au niveau international, tout en m'occupant des femmes et de la migration, ainsi qu'en prenant la défense des peuples menacés, à l'instar des Kurdes», confie-t-elle à Area*. Elle ne cache toutefois pas sa satisfaction d'être arrivée à la retraite: «Je n'ai plus 40 ans, et les trajets quotidiens entre Bâle et Berne (siège de la centrale d'Unia, ndlr) commençaient à me peser. Et puis je me réjouis d'avoir davantage de temps à consacrer à l'engagement politique et à la solidarité internationale.» Rencontre.
QUESTIONS/REPONSES
Tu es née à Zurich dans les années 1950, de parents italiens. Quels souvenirs as-tu de ton enfance?
Mon père est également né en Suisse, où sa famille s'était installée en 1904. Avant de retourner en Italie pendant la Première Guerre, puis de revenir à Zurich. C'est là qu'il a rencontré ma mère, elle aussi immigrante: elle était arrivée en 1948 avec sa sœur. Toutes deux possédaient une bonne formation, ma mère comme sage-femme et ma tante comme enseignante. Or elles n'ont pas pu travailler dans leur profession; ce n'est que 25 ans plus tard que ma maman a pu exercer, pour quelques années, son métier de sage-femme. Elles ont d'abord travaillé dans la restauration. Ma mère aurait bien voulu rentrer en Italie, mais elle a rencontré mon père. Je me souviens qu'elle a toujours souffert de sa condition de migrante, parce qu'à l'époque on traitait mal les Italiens, comme aujourd'hui les personnes africaines. La chose la plus triste dont je me souvienne est le récit d'une voisine ayant remarqué que ma mère, qui aimait chanter en faisant le ménage, a brusquement cessé de le faire. Les migrants ne devaient pas «déranger». Et c'est pourquoi ma sœur, mon frère et moi devions nous taire.
Ce climat d'hostilité à l'égard des Italiens, tu l'as déjà ressenti dans ton enfance?
Oui, pour diverses raisons. Dans ma prime enfance, je ne comprenais pas l'allemand. Faute de pouvoir communiquer avec les enfants de mon âge, je me sentais différente. A l'école primaire, où j'étais la seule étrangère en classe, on me traitait de ritale ou de macaroni. Cela s'est répété au gymnase, auquel mon enseignant à l'école primaire jugeait de toute façon inutile de me préparer, puisque j'étais immigrée et une fille de surcroît. Par chance, mes parents m'ont aidée à faire ce choix et m'ont toujours soutenue. J'ai aussi eu un problème d'identité, parce qu'en Italie (où nous retournions souvent) j'étais considérée comme Suissesse, alors qu'ici j'étais Italienne. Ce n'est pas un hasard si je n'ai obtenu le passeport suisse qu'à 30 ans, par effet (encore automatique à l'époque) du mariage avec un citoyen suisse. Du reste, je crois que j'aurais échoué à l'obtenir sinon. J'étais déjà de gauche à 20 ans, et il fallait cacher ses opinions politiques pour se faire naturaliser! Même mon père, qui a passé la plus grande partie de sa vie ici, est mort italien à 92 ans.
Ta jeunesse a coïncidé avec les initiatives de James Schwarzenbach contre la surpopulation étrangère, qui ont créé un climat de peur dans les communautés étrangères mais dont le peuple suisse n'a heureusement pas voulu. Alors qu'aujourd'hui, des propositions tout aussi extrémistes et xénophobes, comme l'initiative contre l'immigration de masse, ou au Tessin l'initiative «prima i nostri», sont acceptées. La Suisse est-elle revenue en arrière?
Certainement. A certains égards, la situation d'aujourd'hui est encore pire: les initiatives de l'extrême droite rallient une majorité et séduisent même les migrants naturalisés!
A quoi tient à ton avis ce retour en arrière?
La xénophobie a toujours été présente dans la population suisse (comme c'est le cas dans d'autres pays d'Europe), surtout dans la classe moyenne. A mon avis, elle ne s'explique qu'en partie par la crainte de perdre son emploi. Elle résulte aussi d'un sentiment diffus de jalousie, d'une nation souffrant d'un complexe d'infériorité. Un complexe en partie justifié d'ailleurs, si l'on pense que le modèle scolaire helvétique est loin d'être le meilleur de tous, comme on le disait jusqu'à récemment: il suffit de penser que nous avons le plus faible taux de maturités d'Europe. Le oui à l'initiative contre l'immigration de masse découle - sauf au Tessin, où le dumping salarial constitue un problème grave et bien réel - de cette jalousie à l'égard des personnes instruites et mieux formées qui viennent de l'étranger pour occuper des postes prestigieux et bien payés.
Les initiatives xénophobes bénéficient du soutien d'une partie de la classe ouvrière. Le syndicat a-t-il commis l'erreur de ne pas suffisamment encourager la solidarité entre tous les travailleurs?
Plus de la moitié de nos membres n'ont pas le passeport suisse, et je crois qu'Unia a su cultiver l'esprit de solidarité. Si nous avons obtenu la retraite à 60 ans dans la construction, c'est bien grâce aux nombreux travailleurs étrangers qui ont permis le succès de la mobilisation et des grèves. Et leurs collègues suisses l'ont compris à leur tour. Le problème tient plutôt à la sphère d'influence du syndicat, proportionnelle à son implantation sectorielle, mais qui ne s'étend pas encore à la société dans son ensemble.
Comment es-tu arrivée au syndicat?
Tout a débuté avec mon engagement politique au sein des POCH (Organisations progressistes de Suisse; formation politique créée en 1971 dans le cadre du mouvement communiste international, présente dans diverses villes suisses jusqu'au début des années 1990, ndlr) quand j'avais 20 ans. J'ai commencé mon activité syndicale comme membre d'une cellule d'usines, qui contestait l'attitude des syndicats (à l'époque la FTMH). Je me souviens par exemple qu'au moment des licenciements à l'usine SRO de Zurich-Oerlikon, auxquels la FTMH avait assisté les bras croisés, le POCH a organisé une assemblée à laquelle ont participé de très nombreux ouvriers. Mais mon expérience syndicale à proprement parler a débuté en 1979 à la FTCP (Fédération du personnel du textile, de la chimie et du papier), où j'ai travaillé comme secrétaire syndicale pendant 8 ans.
Quel est ton bilan?
Je me sens privilégiée d'avoir travaillé toute ma vie au syndicat. J'ai ainsi pu concilier mon activité professionnelle avec mes idées politiques.
Comment le syndicat a-t-il changé?
Mes années au Syndicat industrie & bâtiment (SIB) ont été la période la plus euphorique de ma carrière. Un véritable esprit de lutte nous animait. La fusion d'Unia a certainement marqué une étape importante. Mais la taille de cette nouvelle organisation s'avère parfois un handicap, car elle oblige à un professionnalisme qui n'est pas toujours positif. Alors qu'à l'époque on travaillait au syndicat par conviction politique, c'est devenu rare. Il nous faut souvent engager des gens pour qui le syndicalisme n'est qu'un job comme un autre. On constate par ailleurs un déclin quantitatif et qualitatif de l'activité militante, par crainte de s'exposer sur son lieu de travail, et aussi sous l'effet de l'individualisme croissant.
Claudio Carrer
* Interview parue dans Area, le journal italophone d'Unia, du 9 décembre 2016, traduction de Sylvain Bauhofer