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XII
Le lendemain à deux heures, j’étais assise face à Sophie, à qui je racontais mes entretiens avec les coureurs.
«Et il a fallu aller jusqu’à Amsterdam pour apprendre ça», a-t-elle lancé lorsque j’ai eu fini.
«C’est exactement ce que j’ai dit à Van Holt. Mais il répond que les cyclistes sont des gens qui ne parlent pas. Ceux qui se dopent se taisent pour des raisons évidentes. Ceux qui ne se dopent pas, ou très peu, soixante pour cent du peloton d’une course moyenne selon Van Holt, on n’en parle pas parce qu’ils ne gagnent que rarement, et ils ne parlent pas pour ne pas être mis à l’écart par les autres. Bref, c’est l’omerta à l’état pur. Marcel ne dit pas autre chose. Pour rester dans la course, il se tait. Toujours selon Van Holt, il faut aller prendre les cyclistes qui ont le courage de dire les choses là où ils se trouvent; et il assure qu’il vaut mieux être certain que ce sont des gens qui ne vont pas manipuler la personne qu’ils informent. Ces deux-là, il en répond, il les connaît depuis des années. Et il se trouve qu’ils sont à Amsterdam.»
Sophie a paru accepter ces raisons.
«Moi», a-t-elle dit après un silence, «ce matin, j’ai lu les messages électroniques sortis du téléphone de Savary.»
Il m’a fallu trente secondes pour comprendre de quoi elle parlait. Ces messages électroniques, je les avais complètement oubliés. Décidément, je baissais plus encore que je n’avais pensé. C’était comme si Rico avait emporté une partie de ma concentration. Ça me faisait enrager.
«Mince ! Entre une chose et l’autre, je les ai négligés, ceux-là. Et alors?»
Elle s’est levée, est allée prendre deux feuilles sur son bureau.
«Lorsqu’il a reçu les résultats des analyses, Damien Savary a envoyé un mail à son directeur sportif pour lui annoncer l’arrivée du dossier.»
«Il a reçu une réponse?»
«Oui, il l’a reçue. Pour dire que le médecin le suivrait de près, mais qu’il n’avait pas à s’en faire. Sur quoi il a répliqué qu’il se réjouissait de courir Liège-Bastogne-Liège, qu’il gagne ou non, ce serait une bonne préparation pour le Tour de France.»
«Pas mal. Pas cent pour cent explicite, mais à mon avis, avec ça, les Savary peuvent aller au tribunal. Homicide par négligence. Mais je vais tout de même tenter de trouver un argument solide, pour le cas où le virtuel ne suffirait pas. En commençant par essayer de voir l’ex de l’équipe Stylo dont Cesco a fait récemment la connaissance. Je veux savoir qui était Damien Savary, et ses compagnons actuels ne me diront rien de valable, je le sens.»
J’ai appelé Cesco, et je lui ai demandé s’il était toujours d’accord pour organiser une rencontre avec son client.
«Sans problème. Il faut juste que ma mère ait le temps de faire ses cannelloni.»
«J’espère qu’il va éclairer ma lanterne.»
«Ce ne sera peut-être pas aussi simple que tu penses», a remarqué Cesco. «Ce type-là a encore des liens étroits avec les coureurs, il suit les courses, il a encore peur d’être exclu, il pourrait ne pas te dire grand-chose.»
«Je sais, Cesco, j’ai finalement compris que sans ces empêcheurs de tourner en rond de flics, poussés par quelques politiciens qui ne comprennent rien aux charmes du vélo, le commun des mortels aurait continué à ignorer les ravages du dopage moderne jusqu’à la disparition du dernier cycliste et du dernier footballeur, sans parler des autres. Je voudrais seulement que ton client me donne l’ambiance dans le groupe Stylo. J’ai besoin de me faire une idée réaliste de Damien Savary. Je ne veux rien d’autre.»
«Bon, j’essaie d’organiser ça pour un de ces soirs.»
J’avais à peine posé le combiné que Sophie entrait dans mon bureau quasiment en trombe – ça ne lui ressemblait pas. Elle m’a tendu une lettre.
«Recommandée. De l’Administration communale. Je parie qu’elle nous donne un mois pour vider les lieux. Il a tellement rôdé de gens autour du bâtiment ces derniers jours que j’avais fini par m’inquiéter pour de bon, cette fois.»
J’ai ouvert l’enveloppe. On nous donnait jusqu’à la fin du mois de juin, six semaines.
Tous mes problèmes personnels se sont abattus sur moi d’un coup. Rico, l’appartement de l’avenue de Rumine dans lequel je n’avais pas encore eu le courage de remettre les pieds, Walser dont j’avais perdu le fil, la Banque de Crédit qui exigerait bientôt de moi une efficacité dont je me sentais incapable. Et maintenant quitter cet immeuble où je m’étais plu pendant si longtemps. Un instant, j’ai eu la sensation que ma vie s’écroulait autour de moi.
Mais bon, je suis du genre volontariste, je me suis donc ressaisie, tout en me disant qu’il aurait peut-être mieux valu s’écrouler en sanglots une bonne fois, ça m’aurait sans doute fait un bien fou. Dommage que ce ne soit pas vraiment mon genre.
«Ma chère Sophie, je me demande si on ne va pas s’installer dans une seconde roulotte, pendant quelque temps. Je possède toujours le bureau de mon père, rue de la Mercerie. Je l’ai loué parce que lorsqu’il est mort j’étais déjà ici, et je n’avais pas envie de changer de crèche. Mais maintenant, soit on trouve quelque chose de bien, soit je le récupère.»
«Je me demande si vous auriez le droit d’y installer un bureau, aujourd’hui? Les règlements ont changé, depuis que votre père l’a acheté.»
«À vrai dire, je me demandais ce matin même si je ne devrais pas le récupérer pour y habiter, plutôt que pour en faire un bureau. Mettons-nous en chasse, on va bien trouver un local intéressant d’ici fin juin. De toute manière, je ne peux pas mettre les locataires de la Mercerie à la porte du jour au lendemain.»
Nous avons arrêté une stratégie, avons délimité un périmètre à l’intérieur duquel nous voulions rester, et calculé le loyer maximum que nous étions prêtes à payer.
Après quoi, pour me débarrasser une bonne fois de Walser et de sa recherche littéraire, j’ai appelé Marietta, qui a eu le bon goût de répondre à son téléphone. À cette heure-là, ce n’était pas garanti.
«Marietta, tu es où?»
«Comment, je suis où? Tu m’as oubliée, Marie?»
«Pas du tout, mais…»
«Je suis à Lausanne, tu ne te souviens pas?»
«À Lausanne? Oh, mon Dieu !»
«Tu m’as dit de venir, j’ai laissé un message chez toi et je suis venue. J’ai appelé Ofelia, elle m’a tout raconté, je suis chez elle depuis samedi.» Elle escomptait sans doute une réponse, mais je n’ai rien trouvé, et elle a poursuivi sur un ton magnanime: «Vu ce qui t’arrive, je te pardonne.»
Je me sentais tellement confuse que les mots ne venaient pas. La partie de moi qui avait encore un brin de lucidité disait à l’autre que j’étais vraiment plus traumatisée que je ne voulais bien l’admettre. C’est encore Marietta qui a repris.
«Si tu veux savoir où j’en suis, j’ai atteint le point où je vais faire des rapports entre Machiavel et Léonard mon travail de thèse, et si je réussis à l’écrire de manière convaincante, je m’achemine vers un summa cum laude. C’est absolument fabuleux.»
J’ai enfin récupéré la parole.
«Quand est-ce que tu dois le rendre?»
«Je n’ai pas encore fixé la chose, mais je dirais dans un an, un an et demi.»
«Si pendant ce temps le livre de Walser a paru, on t’accusera de plagiat.»
«Mmm… L’angle n’est pas le même, bien sûr… Ne peut-on pas mettre quelques bâtons dans les roues de ce monsieur?»
«Laisse-moi une heure. Je fais quelques vérifications et je viens chez Ofelia.»
J’ai raccroché, et soudain mon douloureux vague à l’âme s’est transformé en agressivité. J’ai appelé Pierre-François.
«Dis-moi, j’ai un contrat avec ce gars qui veut que je fasse des recherches littéraires. Et tout à coup, j’ai la sensation que ce que j’ai accepté de faire pour lui dans un moment de désœuvrement, ça équivaut à procurer de la dope à un cycliste. Walser roule aux anabolisants, il chipote sur les prix, il…»
«Marie, tu m’as déjà consulté au sujet de ce gars-là, tu te souviens?»
«C’est vrai, mais c’était dans une autre vie. Bref, est-ce que d’après toi je peux rompre le contrat?»
«Il promet quelque chose, ce contrat?»
«Il promet que je chercherai pendant cinq jours, et que je lui ferai part du résultat de mes recherches. Et que je n’en parlerai à personne d’autre qu’à lui.»
«Alors rédige un petit rapport pour dire par exemple que les manuscrits de Machiavel sont à tel et tel endroit, que tu as essayé de les consulter, mais que tu ne te sens pas les compétences pour continuer. Qu’il s’adresse à un homme ou à une femme de lettres. Tu ne t’es pas engagée à trouver, j’espère?»
«Non. Seulement à chercher.»
«Tu ne t’es pas non plus engagée à continuer après ces cinq jours?»
«Non, il y a même une phrase explicite à ce propos.»
«Bon, le pire qui puisse t’arriver, c’est qu’il refuse de casquer, et j’imagine que, en dernière analyse, tu t’en fiches.»
«Comme de l’an quarante. Il a déjà payé mais je lui rends son fric. Je dois dédommager Marietta, mais après tout, je peux participer au financement de ses études.»
«De qui était l’idée? De Walser?»
«Walser voulait plagier un roman dont le centre était la ville de Londres en se servant de Florence à l’époque de Machiavel, je crois. Ça n’a jamais été très clair. Ce que Marietta a trouvé, c’est que Léonard et Machiavel ont voulu faire de Florence un port de mer, si j’ai bien compris. C’est le rapport entre les deux génies que Marietta veut exploiter pour son compte.»
«Dans ce cas-là, mon conseil, c’est de dire à Walser que tes recherches n’ont rien donné, que tu as constaté ton inaptitude littéraire et que, bien que ton agence ait travaillé cinq jours, tu es prête à le rembourser. Point final.»
«Bien, maître.»
«Je passe te faire la bise, ce soir.»
«Parfait, je serai quelque part dans l’enchevêtrement des câbles.»
Le soir précédent, un texto m’avait avertie que je trouverais ma roulotte à Ouchy, les Girot et tout le luna-park déménageaient.
Nous avons raccroché. Pierre-François avait sans doute compris sans que je doive le lui dire qu’il m’était impossible en ce moment de mettre les pieds au Carlton.
Sophie et moi sommes convenues qu’au prochain appel de Walser elle lui fixerait un rendez-vous. Je me suis souhaité intérieurement bien du plaisir, je sentais qu’il serait désagréable. Autant changer de chapitre.
«Dites-moi, Sophie, est-ce que les messages de Damien Savary laissent deviner la présence d’une petite amie?»
«Il y a une Anita, sept messages. Et une Lavinia, trois messages. Anita n’a jamais répondu, mais à mon avis ce doit être une masseuse, ou une infirmière. Pour Lavinia, c’est moins clair.»
Elle m’a donné les messages des deux femmes. Cette Lavinia devait être italienne. Le seul message d’elle, envoyé en réponse à un de Damien, commençait par Carissimo, et continuait dans un si mauvais français que j’avais peine à croire que ce puisse être la langue maternelle de son auteur. Il ne témoignait pas d’une grande intimité, et pourtant il y avait quelque chose dans le choix des mots qui suggérait une chaleur, une proximité.
Les messages d’Anita dataient de plusieurs mois, ceux échangés avec Lavinia étaient plus récents.
J’ai décidé de commencer par Anita: je lui ai envoyé un message électronique pour la prier de me téléphoner. Et, à ma grande surprise, dix minutes après je l’avais au bout du fil.
Je lui ai expliqué la raison de mon appel, les parents Savary et tout le toutim, elle a réagi par des ah ! et des oh ! de circonstance.
«Je ne sais pas ce que je pourrais vous apprendre au sujet de Damien, je ne le voyais plus depuis des mois.»
«J’essaie de comprendre qui était ce garçon.»
«Écoutez», elle s’est interrompue pendant trente bonnes secondes après cette invite, «je ne sais pas si… Oh ! et puis tant pis. Je suis physiothérapeute, et le directeur sportif de l’équipe Stylo m’a envoyé quelques cyclistes à un moment donné parce que leur physio habituel avait eu un accident. Damien Savary était du lot. Un très gentil garçon, toujours poli, instruit, contrairement à certains de ses compagnons d’équipe. Il m’a néanmoins fait une drôle d’impression.» Elle a hésité. «Je ne sais pas comment vous dire: lorsqu’on le touchait, on avait l’impression qu’il était en téflon. Froid. Très ambitieux, en tout cas.»
«Il était distant?»
«Pas du tout, c’est cela l’étrange. Mais il y avait chez lui une assurance… Comment vous dire? C’est quelque chose que j’ai remarqué parfois chez des gens que leurs parents ont beaucoup aimés sans être possessifs. Cela leur donne une force, une détermination… On a la sensation que rien ne les touche. Ils réussissent tout ce qu’ils entreprennent sans effort apparent. Mais j’avoue que je ne connais mes clients que par le bout des doigts, et par ce qu’ils veulent bien me confier lorsqu’ils sont sur ma table de massage; j’ai peut-être d’eux une vision déformée.»
«Selon vous, il était en bonne santé?»
«Oui, en parfaite forme, il débordait de vitalité.»
«Cet arrêt du cœur vous surprend?»
Elle a pesé ses mots, j’ai senti la circonspection jusque dans mon récepteur.
«Oui et non», a-t-elle fini par dire. «Un autre membre de cette équipe m’a demandé un jour si je connaissais un certain produit, et selon moi c’était un truc suspect. Jusque-là, je n’avais jamais pensé au dopage. Mais ensuite j’ai regardé tous ces jeunes gens de plus près. Bien entendu, ils présentaient tous des traces de piqûres, mais ça, c’est normal: après une course difficile, on leur fait des perfusions de glucose, tout à fait officiellement, c’est même nécessaire après de tels efforts. Ce qui m’a donné à réfléchir par la suite, c’est que j’ai revu ce jeune homme par hasard, et il m’a dit qu’il avait arrêté le vélo. Il m’a expliqué qu’il avait du cyclisme une image idéale, qu’il n’avait jamais envisagé le dopage, mais qu’une fois que je lui avais dit que son produit était suspect une lampe rouge s’était allumée dans sa tête, qu’il avait commencé à s’enquérir systématiquement de ce qu’on lui donnait, de ce que ses camarades prenaient, et qu’il avait pris peur.»
«On me dit que pour réussir les athlètes sont prêts à tout.»
«Pas tous. Il y a des gens très droits, parmi eux, qui jamais n’iraient au-delà de quelques vitamines. Du coup, leurs résultats s’en ressentent, bien entendu. Et il y a les gens comme mon client: ce sont des hypocondriaques en puissance, chez qui les craintes pour leur santé sont plus fortes que l’ambition. Ceux-là lâchent prise assez vite.»
«Est-ce qu’ils vous confient leurs problèmes affectifs?»
«Certains l’ont fait.»
«Damien Savary vous a-t-il par hasard dit s’il avait une petite amie?»
Sa réponse a été donnée sur un ton amusé.
«Lui? Vous voulez rire. Il parlait de tout ce qu’on voulait, sauf de ce qui pouvait le toucher personnellement. Je vous l’ai dit, c’était une personne insaisissable.»
«Les sportifs, c’est votre spécialité?»
«C’était. J’ai soigné des athlètes en compétition pendant quelques années. Maintenant, je me suis mise à mon compte et je prends tout le monde, mais les anciens sportifs constituent le gros de ma clientèle. Et quelques-uns m’ont avoué avoir utilisé des stimulants pour gagner. C’est pourquoi, lorsque vous me dites qu’un jeune homme que j’ai vu en pleine forme il y a six mois est mort d’un arrêt cardiaque, je me pose des questions. Il faut que je vous quitte, mon prochain patient est arrivé.»
Elle avait réussi à me faire comprendre sans jamais le dire que selon elle certains de ses clients se dopaient. Un doigté impeccable.
J’ai décidé – je ne sais trop pourquoi – que je tenterais de savoir qui était Lavinia avant de prendre contact avec elle. Il y avait quelque chose d’ambigu dans le ton de ses messages.
Après une petite hésitation, j’ai composé le numéro de Susan Albert, la policière de Bischofszell, en me disant, un sourire au coin du cerveau, que décidément je faisais des infidélités à l’inspecteur Léon.
Je l’ai mise au courant de mes démarches, elle m’a avertie qu’elle prenait des notes, et elle m’a souvent interrompue pour me poser des questions.
«En somme», a-t-elle résumé lorsque j’ai terminé, «vous avez cerné le problème, il ne vous reste qu’à attaquer le cœur de la cible.»
«En quelque sorte. Je voulais vous demander un service.»
«Ah ! Ça, ça me fait plaisir. Que puis-je pour vous?»
J’ai pensé: «Prends-en de la graine, Léon, toi qui fais toujours tellement de difficultés pour me donner un coup de main.» À haute voix, je me suis contentée de demander:
«J’ai une adresse électronique mais, avant de m’attaquer à cette personne, je voudrais avoir une idée de qui elle est, pour pas qu’elle me file entre les doigts. Vous pouvez trouver son identité?»
«Ah, c’est une “ elle ”?»
«Peut-être la petite amie de Savary.»
«Je vais réfléchir à une excuse pour demander ça à… Il faut que je réfléchisse à qui. Je vous rappelle demain, que j’aie trouvé ou non. Et si vous avez besoin d’un coup de main, n’hésitez pas. Je peux prendre quelques jours sur mes vacances.»
Venant d’un flic, c’était vraiment inouï.
«Je vous remercie, madame Albert.»
«Susan, je vous en prie. Et ne me remerciez pas. Ma frustration par rapport à ce meurtre est trop forte, tout simplement.»
«Vous avez dit meurtre?»
«J’ai dit meurtre? On a parfois de ces lapsus.»
Là-dessus j’allais raccrocher, mais il m’est venu une dernière idée.
«Dites, vous ne pourriez pas me procurer le rapport d’autopsie, je ne sais pas si les parents l’ont demandé, mais je préférerais ne pas les embêter avec ça.»
«Là, c’est presque sans problème. Je vous le faxe dès que j’ai mis la main dessus.»
J’en étais encore à me féliciter d’avoir rencontré le flic de mes rêves, qui comme par hasard était une fliquesse, lorsque le téléphone s’est remis à piailler (le mot sonner ne convient pratiquement plus aux bruits que font les téléphones actuels).
«Allô?»
«Van Holt.»
«Ah, bonjour. Vous tombez bien. Je vais probablement avoir le rapport d’autopsie de Savary d’ici quelques heures, j’aurais voulu que Denereaz et vous l’épluchiez. Et que vous me fassiez part de votre sentiment.»
«Ce sera avec intérêt. À vrai dire, je téléphonais pour m’enquérir de votre santé.»
«Ça, c’est sympa. Elle est bonne. Et la vôtre?»
«Bonne également.»
L’amour ne le rendait pas loquace. Avant de regarder le moustique dans l’œil de ton voisin, examine un peu la poutre de ta propre gêne, ma petite. J’ai fait un effort.
«Vous voulez qu’on boive un pot ensemble?»
«J’allais vous le proposer.»
Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est sorti avant que je ne le pense:
«Ce soir, je dois aller voir une de mes cousines italiennes, mais demain je peux vous inviter dans ma roulotte, c’est pittoresque.»
«Vous habitez une roulotte? J’avais cru comprendre que vous viviez avenue de Rumine.»
«Ça, c’était dans une existence antérieure. Dans celle-ci, c’est une roulotte, jusqu’à hier elle était à Morges, ce soir elle est à Bellerive. Un peu moins bien placée, mais toujours aussi pittoresque.»
«Va pour la roulotte.»
Je lui ai expliqué comment me trouver, nous sommes convenus qu’il viendrait le lendemain à six heures, et là-dessus je suis partie chez Ofelia. J’ai passé la soirée à mettre au point avec Marietta ce que je dirais à Walser lorsque je me retrouverais face à lui. Le lendemain matin, pour réparer au moins un peu mon étourderie, je suis allée la chercher et je l’ai amenée à la gare. En passant, je suis allée retirer de l’argent et je l’ai payée.
«À vrai dire, je trouve que je n’ai pas mérité ça. En cherchant pour toi, j’ai trouvé un sujet de thèse pour moi.»
«Laisse tomber. J’ai fait une erreur, je la paie. C’est à toi qu’elle profite, ça me fait plaisir.»
Au moment où le train s’ébranlait déjà, elle m’a crié par la fenêtre de son compartiment:
«Ne pleure surtout plus ce salaud. Il ne te méritait pas, et tu vas bientôt t’en apercevoir.»
Ç’a fait remonter de mon subconscient la pensée de Rico, que j’avais réussi à évacuer pendant quelques heures. Et j’ai remarqué avec une sorte d’intérêt détaché qu’il y avait des moments (celui-ci par exemple) où ma souffrance n’allait pas au-delà d’un pincement au cœur.
Je suis remontée au bureau, un fax de Susan Albert m’avertissait que le rapport d’autopsie arriverait le lendemain matin. Elle n’avait pas encore trouvé l’identité de Lavinia.
Toute réflexion faite, j’ai appelé Cesco, et à lui aussi j’ai demandé s’il était possible de trouver le vrai nom de Lavinia. Ses méthodes n’étaient peut-être pas les mêmes que celles de la police, mais parfois les hackers sont capables de découvrir des choses étonnantes.
«Il y a le nom d’un serveur?», s’est enquis Cesco.
«Oui.»
Je le lui ai donné.
«Je ne te promets rien, mais j’ai un copain qui…»
«Cesco, j’ai besoin de discrétion. La place publique, ce ne serait pas une très bonne idée.»
«Tu parles de place publique ! C’est un type qui fait ça plus ou moins illégalement, il ne va pas aller le crier sur les toits.»
J’ai passé la journée à rédiger (péniblement) le rapport que je destinais à Walser, compilé bien entendu avec les notes de Marietta. Un bijou de demi-vérités.
À cinq heures et demie, je suis allée prendre la ficelle.
J’ai vu Van Holt de loin. Il faisait les cent pas sur le trottoir en face du luna-park. Il ne m’a pas laissé le temps de le saluer.
«Comment se fait-il que vous viviez ici? Parmi les forains?»
«Pourquoi pas? Ce sont mes amis.» J’ai vu la tête qu’il faisait. «Bon, ce n’est pas vraiment habituel, je vais vous expliquer. Allons voir si dans ma cuisine il y a un verre de quelque chose.»
Un de ses sourires cinématographiques a point sur son visage.
«J’ai pourvu à l’apéro.» Et il a sorti de sa poche un flacon plat de Jonge Genever.
«Dans ce cas-là, je vais juste aller chercher des verres.»
Dans la confusion des câbles, des planches et des façades de carrousels, nous avons réussi à nous frayer un chemin jusqu’à ma roulotte. J’avais à peine tourné la poignée que Lucie a ouvert sa porte.
«Tu veux dîner avec nous, Marie?»
«Euh… Je suis avec un ami.»
«Ah, bonjour, monsieur. Vous voulez dîner avec nous?»
«Mais…»
«Bon, c’est entendu, alors. Dans une heure, ça vous va?»
Van Holt et moi nous sommes regardés, l’avons regardée, et avons dit en chœur:
«Oui.»
Que répondre d’autre, l’invitation était sans appel. Entre-temps, j’ai proposé que nous allions boire l’apéro au bord du lac. Autant profiter de ce que je jouissais d’une proximité de l’eau généralement réservée aux super-riches.
Nous étions déjà assis sur les pierres de la jetée, j’avais posé les verres et il s’apprêtait à verser lorsqu’une idée a surgi de je ne sais où.
«Quel jour sommes-nous, aujourd’hui?»
«Mardi. Le 25 mai.»
«Mince ! J’ai quarante ans !»
«Aujourd’hui?»
«Oui, aujourd’hui. Avec tout ce qui s’est passé depuis quelques semaines, j’avais oublié.» Dans ma vie précédente, Rico m’avait promis une fête à tout casser, pour ce jour-là.
Avec cet immuable sourire que je m’abstiendrai désormais de qualifier, Van Holt a versé le Jonge Genever, a rebouché le flacon qu’il a remis dans sa poche, m’a tendu un verre, a pris l’autre de sa main gauche, m’a entouré les épaules de la droite, a levé son verre et a dit:
«Bon anniversaire, Marie. Et bienvenue dans votre nouvelle vie.»
J’ai levé mon verre, nous avons bu une gorgée, et avant que j’aie le temps d’en entamer une seconde Van Holt s’était penché sur moi et m’embrassait. Merde, pourquoi est-ce que je n’arrive pas à lui rendre son baiser? Je n’ai pas pu. Et, du coup, les larmes ont commencé à jaillir d’elles-mêmes.
Van Holt ne semblait pas plus ému que cela. Il me regardait, et il attendait.
Je lui ai tout raconté, en pleurant de temps à autre – j’étais devenue une véritable fontaine.
«Je me trouve tout à fait idiote. Je suis attirée par vous depuis avant que ce salaud me lâche.» Mais qu’est-ce que je racontais, est-ce qu’on avoue ces choses-là? Je ne me reconnaissais plus: impossible d’arrêter. «Et puis il m’a fait ça», ai-je enfin conclu, «et maintenant c’est comme s’il y avait un mur entre vous et moi, alors que…»
Les sanglots m’ont submergée, je ne m’étais pas crue capable de pleurer avec une telle violence. Faut dire que ce n’était pas non plus dans mes habitudes d’avouer tout de go à un homme qu’il me plaisait. Van Holt m’a entourée de ses bras, et il m’a laissée pleurer sans rien dire. Encore une fois, j’ai eu la sensation que son geste était quasiment clinique. Mais quand j’ai finalement réussi à le voir à travers les larmes, j’ai constaté qu’il était ému, lui aussi. Pas aux larmes, mais ému.
«Vous savez», a-t-il dit en me prenant la main et en la portant à ses lèvres, «on a le temps. Vous êtes blessée et c’est normal, on le serait à moins. Vous avez pensé pendant des années vivre un rapport d’adulte avec un adulte, et vous vous rendez compte soudain que c’était un être immature, que vous lui avez donné plus qu’il ne vous a donné. Il faut que vous surmontiez ça.»
J’ai essayé de me sécher le nez et les yeux. De derrière mes cataractes, j’ai vu qu’il souriait.
«Vous savez ce qu’a dit votre compatriote Dante, à peu près: “ À mi-chemin de notre existence, je me suis égaré dans une forêt profonde, et je ne retrouvais plus ma vraie voie. ” C’est là que vous êtes aujourd’hui, à mi-chemin de votre vie. Dante a retrouvé sa direction, et vous aussi allez la retrouver. Et alors vous vous souviendrez que quelqu’un vous aime, ce n’est pas l’homme que vous attendiez, mais bon, il est là. Et je dois dire que je suis très content d’avoir eu le culot de vous dire tout ça le jour de vos quarante ans. Bon anniversaire, Marie !»
Il m’a pris la main, m’a aidée à me relever, et nous sommes remontés aux roulottes. Lorsqu’en arrivant j’ai dit avoir découvert que c’était mon anniversaire, Daniel, le fils de Jacky et de Lucie, n’a même pas pris le temps de nous serrer la main.
«Je vais chercher du champagne et du caviar.»
Et il est parti en trottinette électrique en direction des magasins d’Ouchy qui sont ouverts jusqu’à tard.
Lucie s’est contentée d’un regard inquisiteur sur mes yeux rougis, après quoi elle nous a fait asseoir, et de toute la soirée, passée à savourer un repas arrosé au champagne, nous n’avons plus dit un mot, ni à mon sujet ni à celui de mes enquêtes. Van Holt, très à l’aise et aussitôt adopté par l’assemblée, a raconté des anecdotes de sa vie hollandaise, Daniel a rappelé la fois où la grande roue s’était bloquée et qu’une femme paniquée avait voulu se jeter en bas. Daniel avait réussi à la retenir en lui parlant, pendant ce temps on avait appelé les pompiers pour aller la chercher. Et à la seconde où elle avait été sortie de là, la grande roue s’était remise en marche toute seule.
«C’est le plus grand mystère de ma vie de forain», a conclu Daniel.
Pierre-François, qui était arrivé entre-temps, ne s’est pas fait faute de rappeler la fois où il avait eu deux procès dans la même journée et où il avait interverti les plaidoiries.
Si j’en avais eu la force, j’aurais pu contribuer au bêtisier, mais d’avoir vraiment pleuré une bonne fois avait pompé toute mon énergie. Je me suis contentée de rire toute la soirée, et il est vrai que j’ai fini par me sentir mieux.
Nous nous sommes quittés très tard, bien entendu. Avec une politesse exagérée, Van Holt a sollicité l’honneur de m’accompagner jusque chez moi, honneur que je lui ai accordé. Nous sommes sortis en premier, et avec les oreilles de l’esprit j’entendais déjà tout ce que la famille Girot supposait en chuchotant à notre propos.
«Je suis persuadé que là-dedans on échange sur notre compte les suppositions les plus osées», a dit Van Holt, comme s’il m’avait entendue penser.
«Oui, moi aussi. Je vous aime beaucoup et j’aimerais bien leur donner raison, Jan. Mais je ne peux pas.»
«On a le temps, Marie. Revoyons-nous.»
«D’accord. Demain soir à six heures, je viens au Café Romand.»
«Très bien. À demain.»
«À demain.»
(à suivre)
«Hôtel des coeurs brisés»
a été réalisé par Bernard Campiche Éditeur, avec la collaboration de Huguette Pfander, Marie-Claude Schoendorff, Daniela Spring et Julie Weidmann. Couverture: photographie de Anne Cuneo
Tous droits réservés © Bernard Campiche Éditeur Grand-Rue 26 – CH-1350 Orbe