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Johann Heinrich Pestalozzi a fait l’objet de centaines d’ouvrages, dont la plupart relèvent de l’hagiographie. Eminent spécialiste de l’histoire de l’éducation, Daniel Tröhler consacre à ce personnage devenu un véritable mythe un petit livre très dense et surtout novateur.
La thèse qu’il va démontrer est que Pestalozzi ne fut pas le père fondateur de l’école moderne (sur laquelle il ne développa en fait aucune théorie), ni même véritablement un pédagogue, mais d’abord un patriote et un républicain. Il fut en revanche une figure de proue dans un mouvement culturel né au milieu du 18e siècle qu’on a qualifié en allemand de «tournant pédagogique» ou «Pädagogisierung der Welt». Celui-ci voulait gérer les rapports sociaux par l’éducation.
La base en est le développement du commerce et ce que l’auteur nomme «la capitalisation de la politique», phénomène qui apparut d’abord en Angleterre, puis qui se manifesta fortement à Zurich, ville natale de Pestalozzi. L’évolution oligarchique de la cité, liée au développement continu de l’industrie et du commerce, prêta le flanc à de vives critiques. Celles-ci provenaient des partisans d’une république vertueuse, en partie liée au protestantisme. Il fallait sauver Zurich de son déclin moral et de sa chute. Deux personnages importants furent liés à ce mouvement: le théologien Johann Heinrich Füssli, qui deviendra un peintre célèbre, et Johann Caspar Lavater, plus connu comme inventeur de la physiognomonie.
Pestalozzi est né en 1746 dans un milieu plutôt modeste, où il apprit vite la frugalité qu’il allait pratiquer toute sa vie. Il adhéra tôt à la Société politico-morale et historique, composée d’étudiants qui défendaient la thèse critique énoncée ci-dessus. Avec son épouse Anna Schulthess, il mit en pratique l’idée, inspirée de Rousseau, d’une vie morale et vertueuse dans la nature. Ce fut l’expérience du Neuhof, dans le canton de Berne, où il créa une maison d’éducation et de formation professionnelle pour les pauvres, une œuvre philanthropique qui ne dura que quelques années et fit quasiment faillite. Toute sa vie, ce personnage charismatique montra en revanche de faibles talents d’organisateur et de gestionnaire.
Politiquement, Pestalozzi passa par plusieurs phases. Dans son roman Léonard et Gertrude (1781), une idylle paysanne, il défendit l’idée d’une république chrétienne. Puis il se montra favorable à l’absolutisme éclairé, tel que pratiqué notamment par l’empereur Joseph II d’Autriche. Il s’interrogeait sur le meilleur ordre politique possible. Constitution américaine de 1781? Révolution française, dont il salua les débuts mais dont il se détourna à l’époque de la Terreur? Il trouva la réponse finalement dans l’idéalisme allemand de Fichte, inspiré par Luther.
La République helvétique de 1798 raviva en lui l’espoir d’un retour à la république vertueuse et fraternelle du Moyen Age (en partie mythique). On connaît son engagement auprès des orphelins de Stans, suite à la dure répression par les troupes françaises des révoltes catholiques et conservatrices. Il était convaincu que le premier besoin de l’enfant était l’amour. L’accent à Stans était mis sur l’éducation morale. Puis il fut directeur d’un institut d’éducation à Berthoud. C’est là qu’il mit au point sa Méthode, qui allait le rendre célèbre dans l’Europe entière. Le développement cognitif allait de pair avec l’éducation physique et surtout l’éducation morale et religieuse. Il mit aussi en relief la relation entre la mère et l’enfant.
La Municipalité d’Yverdon lui offrit de s’installer dans son château. L’institut ouvrit ses portes en 1805. Il connut un grand succès initial, avec 165 élèves en 1809, issus de familles aisées de toute l’Europe, avant de connaître la débâcle, due en partie à des dissensions internes. Pestalozzi, épuisé par son travail acharné et se sentant victime d’une profonde ingratitude, mourut en 1827.
Quel fut le destin de ses idées en Europe et en Suisse? Au début du 19e siècle, des souverains s’intéressèrent aux méthodes pédagogiques de Pestalozzi. Comme Fichte l’avait énoncé en 1808 dans ses célèbres Discours à la nation allemande, qui allaient dans le sens d’une régénération de l’Allemagne humiliée par les victoires napoléoniennes, il fallait fonder le renouveau de celle-ci sur «une complète modification de ce qu’a été jusqu’à maintenant l’éducation». La Restauration et son évolution réactionnaire marquèrent une éclipse. Les révolutions libérales de 1830 redonnèrent aux idées de Pestalozzi leur actualité.
«Mais, à vrai dire, le concept de la Méthode, qui envisageait en premier lieu l’éducation à la maison et donc auprès de la mère, ne convenait pas vraiment à l’école moderne», écrit Tröhler. Plutôt qu’à l’application de ses thèses, on assista à la naissance dans toute l’Europe, et même aux Etats-Unis, d’un véritable mythe Pestalozzi.
En Suisse, il servit de lien national. Sans être un pionnier en matière de pédagogie, Heinrich Pestalozzi, qui selon l’anarchiste jurassien James Guillaume «avait apporté un amour passionné des misérables», contribua beaucoup au fait d’interpréter les problèmes sociaux comme des problèmes d’éducation.