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Critique
"Je suis la fille du juge Boulouque, du terrorisme, des années 80, des attentats parisiens. Et je suis orpheline de tout cela.
C'est Clémence qui a écrit ces lignes. Elle est la fille du juge Gilles Boulouque, à qui avait été confiée l'enquête sur la vague meurtrière des attentats parisiens des années 1985/86. Dans son livre (La Mort d'un silence) Clémence Boulouque raconte sa vie d'enfant et celle de son père, sur fond de pressions politiques et médiatiques, de menaces de mort, de présence constante de gardes du corps. On s'en souvient peut-être: le dossier Boulouque était devenu rapidement une affaire politique, à la fin des années 80, et des fuites en matière judiciaire avaient été constatées. Se sentant lâché par sa hiérarchie, Gilles Boulouque s'était donné la mort en 1990. Clémence avait alors 13 ans.
William Karel, documentariste de talent (OPERATION LUNE, 2002; LE MONDE SELON BUSH, 2004) est resté fidèle au récit de la fille du juge, en rappelant les menus événements de sa vie familiale et scolaire. Il n'a pas cherché à réaliser, à partir du livre, un documentaire classique ou une fiction (ou une docu-fiction). La présence muette à l'écran de Clémence - elle ne dit mot, les extraits de son livre sont lus par l'actrice Elsa Zylberstein - infléchit le film du côté du journal intime, là où l'émotion se heurte à l'incompréhension de l'événement.
Petits films familiaux tournés en super-8, photos d'époque, coupures de presse, séquences du TJ et archives de l'INA (on n'oubliera pas de sitôt le face-à-face télévisé de Mitterrand et Chirac (en 1988), un entretien tout empreint d'hypocrisie et de détestation courtoise), tout ce matériel a été intégré avec intelligence dans une démarche qui suit en parallèle la chronologie historique des événements et le récit du vécu personnel de Clémence, rédigé une dizaine d'années plus tard.
William Karel s'est bien gardé de mener une nouvelle enquête. Avec beaucoup de pudeur, le cinéaste suit Clémence, sans cacher toute l'ambiguïté - c'est le moins qu'on puisse dire - des enjeux politiques de l'époque (les journaux avaient parlé alors de cette affaire comme d'un ""souk"", et de la libération d'un suspect en échange de deux otages français retenus en Iran comme d'un ""troc""). Le juge Boulouque, et avec lui l'indépendance de la justice, avaient été très probablement sacrifiés aux intérêts supérieurs de l'Etat.
Le sujet du film de William Karel n'a rien perdu de son actualité: la menace terroriste, l'indépendance souvent remise en question du pouvoir judiciaire, l'influence des médias, les manipulations politiques, tous ces problèmes sont encore bien présents. Comme le dit Clémence, ""mon père a fait l'actualité, mais n'a pas marqué l'histoire"". Son livre, et avec lui le film (courageux) de William Karel, lui rendent aujourd'hui hommage."
Antoine Rochat