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Chapitre 2: Le Palais Wilson, la mémoire de Genève et son otage
Le monument de mollasse dressé devant le lac qui abrite depuis 1998 le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme sous le nom de Palais Wilson est la dépouille sans cesse réanimée d’un édifice malchanceux. Il a été construit entre 1873 et 1875 par l’architecte genevois Jacques-Elisée Goss (1839-1921), auteur aussi du Grand Théâtre, pour servir de palace à la haute société européenne parcourant l’Europe.
Ses promoteurs, les hôteliers Alexandre Rufenacht et Charles-Frédéric Aldinger, l’envisageaient comme complément sur la rive droite au prestigieux Métropole, élevé vingt ans plus tôt sur le Grand Quai, en arrière du Jardin anglais, par Joseph Collart. Le canon du luxe était alors l’architecture néo-renaissance à la française : deux ailes chapeautées de mansardes distribuées symétriquement de part et d’autre d’un corps central rehaussé d’une tourelle; intérieurs vastes et lourdement décorés de marbres, moulures, peintures et papiers peints.
Edifice original de l'Hôtel National construit entre 1873 et 1875 par Jacques-Elisée Goss
© Bibliothèque de Genève
Le budget fixé était court pour pareille dépense, même si l’on remplaça le marbre par du plâtre peint façon marbre et le bois par de la peinture façon bois. Le chantier, plus dispendieux que prévu sur le remblai instable du quai gagné sur le lac, dépassa les capacités financières des partenaires. Deux mois avant l’achèvement des travaux, Charles-Frédéric Aldinger, déprimé, se jetait par la fenêtre.
Inauguré en juillet 1875, l’établissement, baptisé Hôtel National, ne trouva pas sa clientèle. Il souffrait de sa localisation dans un quartier excentré et de surcroît mal famé: les Pâquis (de «pâturage»), cette frontière encore floue entre la ville et la campagne où vivait une population mélangée et mouvante de paysans et de pêcheurs. Deux ans après son ouverture, il était mis en faillite et vendu aux enchères pour 700 000 francs, au bénéfice de la Banque fédérale, sa créancière.
Hôtel National en 1920 après la première rénovation par Marc et Jean Camoletti et l'adjonction des loggias au dernier étage.
© United Nations Archives at Geneva
Sa deuxième chance, peu après la Première guerre mondiale, prenait la forme d’un propriétaire d’hôtels sur la Côte d’Azur française, qui décidait de le moderniser grâce à la nouvelle vedette de l’architecture, l’ascenseur. Marc Camoletti et son fils Jean, auteurs du Musée d’art et d’histoire, furent chargés des travaux. Ils renversèrent complètement l’organisation du bâtiment. Les étages nobles, situés en bas avant l’âge de l’ascenseur, remontèrent tout en haut. L’ancienne toiture à la Mansart fut percée par une suite de loggias apposées devant chaque chambre pour jouir de la vue sur le Mont Blanc. A l’ouverture, prévue en 1920, l’hôtel devait offrir 146 chambres dont 79 avec salle de bain individuelle.
L’édifice était encore fermé pour travaux quand le secrétaire général de la Société des Nations, Sir Eric Drummond, venu à Genève en août 1920 pour trouver où loger l’organisation naissante, le trouva à son goût. La SdN l’acquit pour 5,5 millions de francs. Et revoilà l’hôtel rendu aux architectes pour changement de destination. Les chambres devinrent bureaux, les salons salles de réunions et les locaux de services dépôts de matériel et d’archives. En 1924, à la mort du président américain qui avait si bien mérité de la SdN et de Genève, l’Hôtel National fut rebaptisé Palais Wilson et le Quai du Léman Quai Wilson.
Hôtel National en 1920 après la première rénovation par Marc et Jean Camoletti
© United Nations Archives at Geneva
L’ancien palace transformé n’était qu’une halte provisoire. Dès 1926, un concours était lancé pour la construction d’un vrai «Palais des Nations», plus conforme aux besoins. En attendant, les fonctionnaires se serraient. Et en 1931, quand le Conseil de la SdN décida de tenir à Genève la première Conférence du désarmement, fixée à février 1932, commande fut faite d’un pavillon pour l’accueillir. En six mois à peine, l’architecte genevois mandaté, Adolphe Guyonnet, inconnu jusqu’alors sur la scène du modernisme, adossa au Palais Wilson un parallélépipède de métal et verre aujourd’hui disparu mais qui fut sans doute le premier exemple à Genève de l’architecture rationaliste pure et élégante.
La Société des Nations occupa le palace pendant dix ans, jusqu’à l’inauguration du Palais des Nations, dans le parc de l’Ariana. Quand elle le quitta, en 1937, son sort devint très incertain. Dans une situation mondiale très tendue, l’industrie hôtelière n’était plus intéressée à le reprendre. Faute de mieux, la Confédération et l’Etat de Genève le rachetèrent en copropriété pour y loger un Centre international puis divers services des administrations fédérale et cantonale. Le paquebot était dépanné mais il perdait son lustre.
Pavillon du Désarmement en 1932
© United Nations Archives at Geneva
Des échanges, en 1966 et 1967, le firent passer aux mains du canton de Genève, puis de la Ville de Genève. Il hébergea un temps l’Institut des Sciences de l’Education de Jean Piaget. L’association des professionnels du cinéma, le Centre européen de la culture, le Centre d’art contemporain, la Fondation des archives européennes se partageaient des espaces. Voué à l’infortune, le bâtiment s’affaissait sur son remblai, la molasse s’effritait, les pigeons prenaient possession des loggias. En 1985, un incendie détruisait partiellement les salles du rez-de-chaussée et l’aile Sud. Deux ans plus tard, en août 1987, c’était le pavillon du désarmement, devenu Maison des Congrès en 1956, qui était la proie des flammes.
Un projet, ces années-là, s’était formé entre l’exécutif municipal et Albert Tamman, le propriétaire de l’hôtel Président voisin: le transfert au groupe Centre Président-Wilson du droit de superficie du Palais Wilson et de son esplanade, la rénovation lourde du bâtiment en vue d’un nouveau palace de luxe, la construction, sous l’esplanade, d’un centre de congrès, objet manquant à Genève, et la démolition de l’hôtel Président, datant de 1963, pour le remplacer par un centre commercial et de services.
La fin de la décennie 1980 était euphorique, les promoteurs voyaient grand. Albert Tamman et ses associés mettaient 200 millions sur la table. Le pool d’architectes conduits par Bernard Erbeia établissait des plans. L’affaire était toutefois délicate. Le conseiller d’Etat Christian Grobet, chef du Département des Travaux publics, se méfiait de ce qui adviendrait du bâtiment du Palais Wilson: «Tant que je serai à la tête du DTP, jamais ne n’accorderai une autorisation pour démolir cette pièce marquante de notre patrimoine architectural», déclarait-il (1). Les citoyens de la Ville approuvaient cependant par un vote de 1990 la cession du droit de superficie.
Pavillon du Désarmement après l'incendie de 1987
© FIPOI
La Guerre du Golfe tua le projet. Les investisseurs avaient pris peur, le tourisme baissait, Albert Tamman renonçait à son droit de superficie. La ville de Genève se remettait en chasse d’un nouveau repreneur.
Il se présenta en 1992. Suite au Sommet de la Terre de Rio, le Conseil fédéral, qui cherchait à placer la Suisse et Genève dans le grand débat sur le développement durable, décida de racheter le bâtiment pour y regrouper les organes dédiés à l’environnement. Plusieurs étaient déjà présents à Genève, dispersés dans le canton, d’autres, enfantés à Rio, pourraient les y rejoindre. Les mêmes architectes qui avaient planifié un palace furent donc invités à programmer des bureaux et des salles de conférence, en tout 6077 m2 de surface utile pour une «Maison de l’Environnement» occupant 400 personnes. Genève offrait gratuitement le droit de superficie.
Les coûts de transformation étaient très élevés. En valaient-ils la peine? Le principe de la rénovation froissait la profession des architectes privés de l’opportunité d’exprimer leurs talents et savoir-faire sur un site aussi privilégié (2). Ils lancèrent des idées, mais sans réussir à mollir les farouches partisans du maintien du patrimoine.
La Confédération, quant à elle, était pressée. L’Allemagne et l’Espagne mettaient tout en œuvre pour attirer les nouveaux organes issus de Rio, elles avaient des bâtiments tout prêts à Bonn ou à Séville. Face à cette rude concurrence, une rénovation de Wilson était la solution la plus rapide. Les Chambres acceptèrent un crédit de 75 millions de francs pour la mettre en route (3), cinq de moins que les 80 demandés par le Conseil fédéral (4). Le conseiller fédéral Otto Stich vint en personne poser la fausse première pierre en 1994.
Mais encore une fois, les circonstances infléchirent les intentions. En 1997, il était devenu clair que Genève ne deviendrait pas le centre de la lutte menée au sein de l’ONU pour la préservation de l’environnement. La Commission du Développement durable, de valeur stratégique, siégeait à New-York, et la Convention sur les changements climatiques à Bonn. En 1996, dernière année de son mandat, le secrétaire général, Boutros Boutros-Ghali avait installé le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP) à Nairobi, au Kenya.
Le grand escalier central d'origine et son puits de lumière
© Luca Fascini / FIPOI
A cette date, le bâtiment Wilson était presque entièrement remis d’aplomb: 600 pieux avaient été enfoncés dans le remblai morainique jusqu’au socle de l’ancien glacier du Rhône pour stopper l’affaissement du corps central. Pour restituer l’image originelle du bâtiment, les loggias de Camoletti avaient été supprimées et remplacées par les lucarnes d’origine de Goss; les ajouts tardifs de façade avaient été démontés et les galeries ouvertes sur le lac restituées comme portiques; des pompes à chaleur innovantes pour l’époque allaient chercher l’eau à 300 mètres dans la profondeur du lac; les bureaux avaient été disposés comme demandés grâce à des parois de placo-plâtre posées sur de faux planchers; deux salles de conférences d’une centaine de places équipées de cabines d’interprètes avaient été ajoutées sur l’aile Nord.
Le choix ayant porté sur une rénovation à l’identique et non pas, comme pour le bâtiment de l’Union interparlementaire, au Grand-Saconnex, sur une rénovation mixte ancien/moderne, le plus grand soin avait été mis à la restitution du décor d’origine chaque fois que des traces subsistaient pour le reconnaître. Quand ce n’était pas le cas, les architectes se gardaient d’inventer. Les vrais faux marbres étaient ainsi redevenus ce qu’ils avaient été, peints à la main par de patients restaurateurs. Les parois à fleurs du grand escalier central avaient retrouvé leurs couleurs fraîches, travaillées au pochoir par d’habiles artisans. Les parquets avaient été réparés. Les luminaires avaient été copiés si l’on avait une image des anciens, comme dans le Salon des dames, ou sinon créés dans l’esprit d’aujourd’hui, comme dans le grand hall central et les couloirs. Tous les métiers de l’art avaient été convoqués, ferronniers, vitriers, ébénistes, tailleurs de pierre, aux côtés des techniciens chargés de connecter le paquebot aux réseaux électrique, téléphonique et numérique. Le conseiller d’Etat genevois Philippe Joye avait tranché la dernière question en lice, la couleur extérieure du bâtiment: elle serait rouge.
Le corridor et ses vrais faux marbres
© Luca Fascini / FIPOI
C’est alors que le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, hébergé à l’étroit au Palais des Nations depuis sa création en 1993, sollicita de la Confédération son transfert dans un site plus adapté. Le nouveau secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan le désigna: le palais Wilson. Le Conseil fédéral n’hésita pas. Toute l’histoire de la bâtisse parlait en faveur de ces droits de l’homme qui allaient devenir une vitrine politique internationale sur la place de Genève. On fit encore des déménagements, des transformations, des ajustements. Le Centre de l’environnement et du développement durable fut détourné sur un immeuble de Châtelaine et le 5 juin 1998, Mary Robinson, Haute Commissaire aux droits de l’Homme, aménageait au Palais Wilson avec ses équipes.
L’histoire ne se termine pas là. Les 400 employés du Haut Commissariat sont devenus près de 700. Une annexe est louée pour eux à l’Avenue Motta. Il est question d’en regrouper une partie au moins – tous peut-être ? - au Palais des Nations, où est déjà la salle du Conseil des droits de l’homme, sous le plafond chaotique de Miquel Barcelò. Si c’est le cas, ce vieil Hôtel National qui a déjà servi à tout se verra-t-il encore une fois confié à d’autres usagers ?
Rescapé de l’histoire, témoin des chances et malchances genevoises étalées sur trois siècles, le vénérable bâtiment rétabli dans sa peau de jeunesse reste en tout cas comme la mémoire sans cesse mise à jour d’une Genève à la fois hôtesse et otage du monde. (5)
Détails du mur peint de l'escalier central
© DR
Détails du mur peint de l'escalier central
© DR
(1) Journal La Suisse, 10 janvier 1988
(2) Comme ils le montraient déjà en 1988, voir Ingénieurs et architectes suisse, n°7, 23 mars 1988
(3) Message du Conseil fédéral aux Chambres du 20.10.1993, Feuille fédérale 1993 vol.4, 21.12.93 p. 431-458
(4) FF 1994. Vol.II, 15.06.1994 p. 681-682
(5) Hôte et otage ont la même racine étymologique, le verbe latin « hostire », traiter d’égal à égal, payer de retour