Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06979.jsonl.gz/240

Plusieurs enfants à haut potentiel ont fait la une de l’actualité. Docteur en psychologie à l’Université de Genève, Thierry Lecerf évoque la pertinence et la limite des tests d’intelligence.
A10 ans, Maximilian Janisch suit depuis cet automne des cours à l’Université de Zurich, comme auditeur à la Faculté de mathématiques. D’autres ont émaillé la chronique: Tanishq Abraham (10 ans), dont les essais ont été publiés sur la NASA. Jacob Barnett (15 ans) spécialiste en astrophysique et physique théorique, qui fut à 12 ans le plus jeune chercheur dans son domaine et qui possède un quotient intellectuel (QI) de 170.
Créée en 1912, la mesure du QI est souvent utilisée comme indice du haut potentiel intellectuel. Sur quelle base?
«Elle indique la position d’une personne par rapport à ses pairs, soit les personnes du même âge (voir schéma)», expose Thierry Lecerf, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté de psychologie de l’Université de Genève. «Aux Etats-Unis, il existe plusieurs tests d’intelligence, mais dans les pays francophones, un seul est traduit: l’échelle de Wechsler, qui comporte trois versions, dépendantes des groupes d’âges. Pour les catégories de 3 à 6 ans, de 6 à 16 ans, et les adultes. Les scores varient ensuite en fonction des âges.»
Les dix épreuves se répartissent en quatre domaines: les connaissances verbales et culturelles (30%), le raisonnement et les représentations visuelles (30%), la mémoire à court terme (20%) et la vitesse de traitement (20%). «Ce sont les aptitudes les plus sollicitées parmi les compétences scolaires et professionnelles.» Cela justifie en partie l’utilisation de ces tests. Leur premier objectif fut de répondre aux problèmes rencontrés sur le plan scolaire et sur celui du comportement. En 1905, Alfred Binet crée le premier d’entre eux, le Ministère français lui demandant d’identifier les enfants en échec scolaire.
»Aujourd’hui, ça n’a pas changé. Ces tests sont établis par rapport aux activités que notre société valorise. Certaines personnes passent à côté de ces évaluations, car il existe d’autres formes d’intelligence.»
Ancré dans une idéologie de performances verbales et logiques, la mesure du QI émane également d’un contexte historique. «Ce qui a lancé les tests, c’est la Guerre 14-18. Le premier à développer les tests d’intelligence fut l’armée américaine, dès 1917, afin de mettre les bonnes personnes aux bonnes places. Ce sont les guerres qui ont engendré la création de nouveaux tests et qui les ont propagés.»
Récemment, le Lucernois Maximilian Janisch (10 ans), a marqué l’actualité. Il a été admis comme auditeur à l’Université de Zurich.
Parmi les compétences que la mesure du QI ne touche pas directement: la créativité. «Il y a toutefois des relations», fait remarquer Thierry Lecerf. «Les personnes créatives ont tendance à avoir de bonnes performances intellectuelles. Et lors d’un diagnostic, on recourt également à d’autres composantes: les entretiens, les informations personnelles, la maturité de la personne, ses relations
interpersonnelles, ou par exemple comment elle gère les conflits ou la frustration, comment elle résiste à l’échec.» A ce titre, la mesure du QI n’est qu’un des indicateurs utilisés dans un diagnostic de haut potentiel. S’y ajoutent par exemple «le fait d’être isolés, car les enfants concernés ne trouvent pas toujours d’ajustement avec les autres, la maturité, et en particulier l’intérêt pour les questions existentielles, plus marqué. Pour certains diagnostics, la mesure du QI est un passage obligé. Souvent, les parents ou enseignants la demandent en raison d’un problème de comportement. Mais beaucoup d’enfants à haut potentiel suivent une scolarité normale, surtout les filles, car elles s’adaptent davantage.»
Sa valeur, le test d’intelligence la prend quand il est mis en perspective. On mesure dès lors ce que vaut la nébuleuse de tests présents sur la Toile. «Normalement, on ne devrait pas voir de tests psychologiques sur Internet, car ils sont protégés. De surcroît, dans le cadre d’un test, le spécialiste a récolté des données au préalable: la position dans la fratrie, le milieu socioculturel, le sexe – certains stéréotypes sociaux parasitent les réponses –, le développement familial, scolaire, personnel.»
Edité par une maison américaine, le test d’intelligence a légèrement évolué au fil du temps. «On met aujourd’hui un peu plus l’accent sur la vitesse et la mémoire à court terme. Les données actuelles de la psychologie montrent que ce sont des processus élémentaires du traitement de l’information.»
En effet, depuis 1912, la psychologie et la neuropsychologie ont approché le cerveau, mettant entre autres en évidence la plasticité neuronale. Les tests d’intelligence tiennent-ils compte de l’avancée des connaissances? «Pour l’instant pas. Ce qu’on mesure dans un test se situe sur le plan comportemental et pas neuronal. Il y a un fossé entre les deux. Une partie des enfants à haut potentiel, plus rapides dans la transmission cérébrale des informations, présentent pourtant des résultats normaux pour les tests de vitesse, car ils ont un développement grapho-moteur qui correspond à leur âge.»
10 ans et déjà sur les bancs de l’uni… Qu'en pensez-vous?
Graphique: répartition des valeurs
Dans les échelles de Wechsler, la moyenne est de 100. L’écart-type est placé à 15 – on parle alors de QI moyen entre 85 et 115. Entre ces deux valeurs, on trouve 68% de la population. Ainsi que l’explique Thierry Lecerf, en France, de 6 à 16 ans, 1100 enfants ont été testés, ce qui constitue la base de référence. Les psychologues s’appuient sur ces valeurs pour mesurer le fonctionnement d’un enfant particulier. Tous les dix ans, les tests sont réévalués.
Valeurs des tests: le QI en question
Outil parmi d’autres, le test d’intelligence suscite les nuances. Inventé au début du XXe siècle,
il allait notamment permettre de cimenter des convictions racistes, prenant le relais de la craniométrie et autres mesures corporelles du XIXe siècle. Par ailleurs, les réticences portent sur la norme de tests d’intelligence et comment elle a été construite, une remarque qui concerne tous les tests, dont le bataillon de ceux qui gravitent autour de la mesure du QI – tests de personnalité, de créativité, d’intelligence émotionnelle. Toute évaluation porte non seulement le sceau d’une société donnée, mais également une part du testeur. Enfin, outre le type d’intelligence valorisée, évoqué par Thierry Lecerf, la valeur normative de ces tests a été critiquée. L’intelligence peut-elle se capter avec des instruments de mesure? Pour la psychodynamique, qui renvoie à l’idée d’un «psychisme en mouvement», le test est un instantané, alors que l’être humain se déploie dans la durée. S’ajoute le caractère atemporel de l’inconscient, lieu où la créativité n’a rien à voir avec la norme.
Dur dur d’être un enfant à haut potentiel
Combat d’écolier. Maël (19 ans) étudiant en médecine: «Ma scolarité a été un combat. Je suis dyslexique, dysorthographique et, de par la haute potentialité, hypersensible. Plusieurs enseignants pensaient que je n’arriverais pas à suivre le cursus normal. Des camarades se sont moqués en disant que vu mes notes, on avait dû se tromper en me qualifiant d’élève à haut potentiel. On a une étiquette de mini Einstein. Mais Einstein était dysphasique, il a eu de très mauvaises notes en math, en chimie et en physique.»
Parents. Muriel est maman de quatre enfants, tous à haut potentiel. «A l’école, ma fille aînée était sage et obéissante. A la maison tout le contraire. Elle pinaillait sur des petites choses et elle avait toujours besoin d’être rassurée. J’étais à bout de nerfs. Quand le diagnostic est tombé, ça a été un soulagement. Il nous a aidés à comprendre et nous l’avons vécu comme une reconnaissance. Ce n’est pas évident à annoncer à l’entourage et à l’école. On s’extasie devant un enfant surdoué en sport ou en musique mais quand il s’agit d’intelligence on pense que les parents se vantent.»
Valérie, maman d’un garçon de 12 ans et demi: «Ça se passe bien à l’école et à la maison, mais chaque petit conflit, frustration ou émotion sont décuplés. Etre à haut potentiel, c’est un cadeau vu de l’extérieur mais dans la réalité c’est difficile. On parle de mode mais c’est faux. Je pense qu’on se pose juste plus de questions qu’avant.»
Lyne, maman d’un garçon de 11 ans: «Il est très agréable mais demande constamment des explications, comme après l’accident de Fukushima la différence entre plutonium et uranium. Le plus pénible pour lui, c’est son déficit d’attention. Il décroche vite. Il a besoin d’être cadré.»
Des pistes seront données aux parents et aux enseignants.
Enseignants. Dorris Perrodin-Carlen, spécialiste de l’éducation des enfants à haut potentiel. «Il faut que l’école publique reconnaisse leurs besoins d’apprendre et y réponde. C’est une illusion de croire qu’on peut adapter son enseignement à tout le monde et à chaque moment, mais parfois il suffit de pas grand-chose, par exemple quelques questions bonus pour aller plus loin dans un sujet.»
Yves Denoël, enseignant spécialisé, intervient lors de sessions d’enrichissement réunissant des enfants à haut potentiel. «Ils sont atypiques du point de vue intellectuel et émotionnel. Ils se sentent très tôt différents dans leur scolarité et sont souvent confrontés à l’incompréhension des autres. Au départ il y a de la souffrance et des angoisses. C’est salutaire de leur permettre de se confronter à leurs pairs pour bénéficier d’un effet miroir. Quand ils se retrouvent, c’est un moment fort. Ils sont immergés dans une structure particulière une fois par semaine, pendant quatre semestres au maximum. On développe une méthode de travail, ils préparent et défendent un projet pédagogique.»
Psychologue. Noémie Requet donnera une conférence le 12 novembre à Yverdon-les-Bains. Elle s’exprimera contre les idées reçues et donnera des outils d’aide au niveau scolaire.
Qu'en pensez-vous? 10 ans et déjà sur les bancs de l'université...