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Lorsque Werner von Braun, inventeur des fusées allemandes V1 et V2 porteuses de charges explosives lancées sur Londres, débarque aux Etats-Unis après la guerre, quelques membres du Sénat rechignent à subventionner ses recherches dans le domaine de la fusiologie. Ils estiment préférable de fusionner les deux groupes américains travaillant dans ce domaine espérant ainsi créer un groupe si fort que celui de von Braun sera surpassé et disparaîtra. Ils pourront ainsi se passer de ce personnage au passé peu glorieux.
Mais ils se trompent lourdement ! Les deux groupes américains ne réussissent jamais à travailler ensemble. Le climat se détériore au sein du groupe créé sous la contrainte, mais dont les individus continuent de travailler dans un mode de concurrence. Beaucoup quittent le groupe pour rejoindre celui de von Braun et y retrouver leurs anciens collègues, ou concurrents, cette fois dans des conditions qu'ils ont eux-mêmes choisies. Le Sénat dut admettre sa défaite et se mit dès lors à soutenir le groupe de von Braun. En 1969, des hommes marchaient sur la lune. L'objectif était atteint. Les Etats-Unis avaient battu l'URSS dans l'étape la plus significative de la conquête de l'espace.
Cet exemple illustre : 1) que les scientifiques ne peuvent admettre aucune contrainte dans le choix de leurs collaborations ; 2) mais qu'ils sont capables d'établir des collaborations fructueuses de leur propre initiative ; 3) qu'en les soutenant, de grands projets sont réalisables et 4) que les concurrences régionales ne sont pas les meilleurs moteurs pour affronter et battre la concurrence internationale. En d'autres termes, le niveau des concurrences doit être choisi en fonction des objectifs.Transposons cette histoire à l'organisation de la médecine en Suisse. Le souhait de nos autorités de limiter certains domaines de pointe à un petit nombre de centres est raisonnable en termes d'économie et afin d'assurer aux équipes une masse critique suffisante dans leur domaine de spécialisation. Enfin, sa réalisation ne situe plus la concurrence au niveau régional, mais la place au niveau international.
C'est ainsi que quelques thérapies lourdes ou de pointe ont été attribuées à certains centres auxquels les autres se voient contraints d'adresser leurs malades. Cette façon de faire n'est pas appréciée de la majorité des équipes concernées qui rechignent à lâcher la moindre partie de leurs activités. Leur réaction est bien naturelle et notre exemple montre qu'elle n'est pas l'apanage des médecins, auxquels on reproche de rejeter systématiquement les directives d'une quelconque autorité. En fait, dans leur démarche, nos autorités sont confrontées aux difficultés rencontrées par le Sénat américain à vouloir faire collaborer des groupes, quels qu'ils soient, jusque-là indépendants et concurrents.
Les lecteurs ont certainement entendu parler, parfois à satiété, des difficultés et même des échecs à vouloir établir des collaborations entre divers centres de Suisse, dans divers domaines de la médecine. Pourquoi ne jamais parler de celles qui fonctionnent ? Par ces lignes, nous souhaitons mettre en exergue la collaboration fructueuse existant entre les services d'ORL et de chirurgie cervico-faciale des Hôpitaux universitaires de Genève et Lausanne. Depuis plusieurs années, elle est officialisée avec la création du Centre romand d'implants cochléaires (CRIC) à Genève et du Centre romand de phoniatrie à Lausanne. Elle implique non seulement que les malades se déplacent, mais aussi des contacts fréquents des médecins, physiciens et ingénieurs, qui n'hésitent pas à se rendre sur les deux sites.
Si cette collaboration fonctionne si bien, au bénéfice des malades et de la recherche, c'est qu'elle est née de la volonté de nos prédécesseurs, les Prs Savary et Montandon, qui ont chacun développé des domaines spécifiques de recherche, et non d'une contrainte imposée par des éléments extérieurs. Il appartient maintenant aux deux chefs de service de la renforcer. Nous sommes heureux d'affirmer que nous nous y attachons avec enthousiasme. Récemment, nous avons obtenu un poste d'ingénieur, engagé par le CRIC pour travailler sur les deux sites ; prochainement, un médecin genevois complétera sa formation dans le domaine de la phoniatrie à Lausanne. Mais il faut aussi convaincre nos jeunes collaborateurs, habitués à des attitudes «boulimiques» et sans cesse désireux d'élargir leur domaine de compétence, de l'inefficacité à «courir tous les lièvres». Il faut leur faire voir le bénéfice des collaborations qui permettent à chacun de se concentrer sur quelques sujets, condition indispensable à la réalisation d'avancées notables.
Dans notre collaboration, nous devons malheureusement déplorer la persistance de difficultés administratives. Curieusement, il est parfois encore difficile d'obtenir l'autorisation des médecins cantonaux respectifs pour que les malades souffrant d'une affection nécessitant l'intervention du centre adéquat puissent être traités hors de leur canton, les Vaudois à Genève, et les Genevois à Lausanne ! Nous osons espérer qu'un jour nos autorités reconnaissent la collaboration existant entre nos deux centres et la soutiennent à sa juste valeur.