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Sur la haute montagne, le jour et la nuit se disputaient la victoire. Mais les rayons du soleil pâlirent et le crépuscule, précurseur du règne de l'ombre, envahit la vallée et les monts.
François, l'armailli, sortit encore une fois du chalet et lança quelques cris rauques et joyeux vers l'alpe opposée inférieure, où son amie Rose séjournait sur l'alpage paternel.
Ensuite il but encore une gorgée de lait, grimpa l'échelle et s'étendit sur la paille pour tomber tout de suite dans un sommeil sain et profond.
Mais bientôt il se réveilla en sursaut. Le feu brûlait sous la chaudière et trois immenses gaillards s’affairaient autour du fromage.
Que me veulent ces étrangers ? pensa François étonné et outré. Celui qui se tenait près de l'âtre - d'une carrure imposante et énorme - n'avait sûrement pas été allaité par une femme mortelle, et son compagnon au chapeau vert n'avait certainement pas de sang humain dans ses veines, tandis que le troisième, d'une pâleur étrange et avec des boucles blondes, avait l'air d'un mort.
Le Géant faisait le maître fromager, le Vert surveillait le feu et ajouta la présure au lait. Le Pâle enfin saisit un cor ; la porte s'ouvrit d'elle-même ; il sortit sur l'alpe et bientôt François entendit une mélodie merveilleuse qui devait venir de l'autre monde. Elle semblait unir et renfermer toutes les joies et les peines du monde.
François était ému jusqu'aux larmes à l'ouïe de ces accords étranges et sublimes. Soudain le cor se tut et le Pâle se mit à chanter le même air qu'il venait de jouer : « Lioba, lioba ! » et les accords résonnaient de toutes parts, des rochers et de la forêt, du lac et de l'alpage, du toit et des parois ; tout semblait résonner et chanter...
Entre-temps le Géant avait fini son fromage. Il versa du petit lait dans trois jattes, jeta un regard d'épervier vers l'armailli et s'écria : « François, écoute bien ! Il te faut choisir entre ces trois jattes ; descends ! » Alors François descendit prestement de sa couche en se recommandant à Dieu. Le Géant prit la parole : « J'ai posé sur cette table trois belles jattes en ton honneur : l'une rouge comme le sang, l'autre verte comme la terre et la dernière blanche comme la neige. Chacune peut te procurer des avantages.
Le costaud propose à François la jatte avec le liquide rouge et lui dit : s'il boit ce liquide, François sera fort et puissant jusqu'à la mort.
Alors le vert lui répond que c'est la force qui résonnera dans sa bourse qui lui rendra un plus grand service. C'est pourquoi il lui demande d'accepter son or et son argent en buvant le liquide vert.
Le pâle put encore le retenir par son regard mystérieux. Il s'approcha de François et lui tendit sa jatte et lui dit d'une voix qui sonnait comme un carillon « Mon présent est petit et n'a aucune puissance matérielle ; je ne puis t'offrir ni la force, ni la richesse des deux autres. Ma voix, mon cor, ma mélodie, une âme limpide et un coeur content : voilà ce que la troisième jatte peut te donner. Ma mélodie te gagnerait chaque coeur en Haute et Basse Gruyère et dans tout le pays. A l'ouïe de ces paroles et de cette voix, François n'hésita pas. D'une voix haute et ferme il s'écria « Tu es mon homme. Grâce à toi Rose sera bientôt mon épouse. Je boirai de ce liquide blanc.
Peu de temps après, Rose et François chantèrent ensemble la mélodie du Ranz des vaches à deux voix. Ainsi le Ranz des vaches prit naissance et se répandit parmi les armaillis de génération en génération.
Source
Sentier thématique :
Au pays des Légendes de la Gruyère
Texte :
Clément Fontaine, tiré de "Sous la bannière de la Grue"
Adaptation :
Belén Clément