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Appropriations coloniales et résistances autochtones. Entre guerre de conquête, alliance et négociation
Jubilantly emerging from the forest, from In Darkest Africa by H.M. Stanley, published 1890.
|Isabelle Surun « Appropriations coloniales et résistances autochtones. Entre guerre de conquête, alliance et négociation », in Pierre Singaravélou (dir.), Les empires coloniaux (XIXe-XXe siècle), Paris : Editions Points, 2013, pp. 37-75.|
Le chapitre est une contribution d’Isabelle Surun à l’ouvrage collectif Les empires coloniaux (XIXe-XXe siècle), dans laquelle cette dernière se penche sur les différentes modalités à travers lesquelles les appropriations territoriales se sont opérées et sur les résistances autochtones à ce phénomène. L’auteure – maître de conférences à l’université de Lille 3 – déclare sa volonté de vouloir illustrer, en la restituant dans sa temporalité, le caractère « erratique et discontinu » (2013, 40) de l’expansion coloniale. Cette fiche de lecture fera d’abord un résumé du chapitre et développera ensuite un commentaire personnel, ce dernier réfléchissant sur les apports ainsi que sur les points moins clairs du texte.
La première partie du chapitre illustre la nature des relations entre les pays européens et leurs futures possessions coloniales, ainsi que l’évolution de leurs interactions. Contrairement à ce que prône le sens commun, dans un premier temps, ces relations n’étaient pas caractérisées par l’affrontement armé. En effet, les premiers contacts se bâtirent sur des accords contractuels, qui ne se caractérisaient pas uniquement par une hégémonie européenne unilatérale et dont la nature fut très hétérogène : « ce cadre contractuel ne dénotait en rien des relations inégales » (Ibid., 42). Malheureusement aucun exemple spécifique et détaillé n’est donné, l’auteure parle plus généralement de comptoirs côtiers en Afrique et Asie précédant la « mise sous tutelle impériale » (Ibid.).
Un changement s’opéra au cours du XIXe siècle, période où s’affirma une conception positiviste du droit international, dont la doctrine établissait la supériorité des Européens sur les autres peuples en considération de « critères raciaux et civilisationnels » (Ibid., 43). À partir de ce moment, les puissances coloniales exigèrent plus souvent la souveraineté des territoires et s’imposèrent les appropriations par traités ; le protectorat jouissait d’une prédominance dans les modalités d’expansion coloniale utilisées. Dans le cadre de cette période d’appropriation, la guerre et la négociation entretenaient une relation dialectique. Ce qui est intéressant de remarquer est que parfois les chefs locaux et les élites autochtones instrumentalisaient les colonisateurs pour défendre leurs propres intérêts. C’est le cas du Portugal au Timor oriental, région au sein de laquelle l’empire s’engagea dans les luttes des royaumes vassaux afin de pouvoir d’élargir ses possessions au delà de ses enclaves côtières.
Dans un deuxième temps, l’auteure décrit les caractéristiques des guerres coloniales. L’accent est mis sur le fait que l’expansion était largement influencée et provoquée par des décisions des acteurs sur le terrain et, dans la plupart des cas, ne relevait donc pas de manière directe de projets spatiaux conçus par les dirigeants à la métropole. Cette remarque rejette l’idée que l’expansion ait été minutieusement planifiée et met en perspective la nature contingente du phénomène. L’absence presque systématique d’une armée régulière et la stratégie de guérilla adoptée par les locaux furent à l’origine de ces affrontements armés asymétriques entrant dans la catégorie de « guerres non conventionnelles », ou small wars (Ibid., 57), notion définie en 1896 par Charles Callwell. La conception des guerres coloniales par les militaires et futures administrations coloniales comme étant des « guerres asymétriques » empêcha de distinguer nettement les combattants des civils ; elle permit et justifia ainsi la mise en place de violences extrêmes envers les autochtones ; ce stratagème permit aussi aux Européens de ne pas respecter les normes instituées par la Convention de Genève en 1864, prévoyant l’assistance aux soldats blessés (Convention de Genève du 22 août 1864). La féroce violence envers les populations autochtones est en effet une des caractéristiques des guerres coloniales, pendant lesquelles prennent en outre forme les camps de concentration : utilisés d’abord par les Espagnols à Cuba en 1896, cette pratique se diffusa rapidement, comme le montrent les camps crées par les Etasuniens aux Philippines en 1898 ou ceux des Britanniques en Afrique du Sud au cours de la deuxième guerre des Boers (1899-1902). À cause du taux de mortalité particulièrement élevé parmi les Européens, découlant des maladies tropicales, les puissances européennes firent fortement recours aux auxiliaires indigènes pour conquérir de nouveaux territoires, créant un effet « boule de neige » : « les territoires nouvellement conquis fournissent de nouvelles recrues qui permettent de poursuivre la conquête plus loin » (Surun, 2013, 63). Cette pratique permit aussi de générer une économie sur l’entretien des troupes ; les dépenses liées à l’expansion coloniale n’étaient pas populaires en métropole.
Enfin, dans la troisième partie, Surun se penche sur la question des « résistances » en se référant majoritairement à la distinction – apportée par l’historien africain Terence Ranger – entre résistances « primaires » et « secondaires » ; les « primaires » sont des résistances à la conquête, les « secondaires » des mouvements nationalistes de masse (Ibid., 71). À ces deux résistances Surun ajoute les formes de résistances « à bas bruit », c’est-à-dire celles du quotidien, comme la fuite, le refus de payer ses impôts, les insultes écrites ou verbales face aux colonisateurs. Il est aussi important de souligner son appréhension face à la dichotomie simpliste associant les « Etats modernes » à la négociation et à l’accueil des colonisateurs, et considérant les « sociétés archaïques » comme incapables de sortir d’une logique d’affrontement armé. En effet, ces deux types de sociétés, même si très hétérogènes entre elles, se répartirent de manière égale dans la catégorie choisissant de collaborer, et dans celle opposant une résistance à la colonisation. De surcroît, les mêmes sociétés et chefs firent parfois recours aux deux modalités – collaborer et résister – ceci en fonction de la conjoncture contextuelle.
Un des propos de cette intéressante contribution est de rompre avec l’idée d’une continuité temporelle de l’expansion coloniale comme résultant d’une unilatérale volonté de la métropole. En montrant la différente nature des relations, la discontinuité et la contingence de l’expansion, l’inexactitude de considérer des premières conquêtes comme des têtes de pont – comme serait selon cette conception le Bengale pour l’Inde Britannique – et l’importance de l’initiative personnelle des acteurs sur le terrain, l’auteure semble achever ainsi son but.
En outre, sa réflexion sur les résistances, les distinguant entre «primaires » et « secondaires » – sans cependant les placer fallacieusement dans des temporalités diverses et successives – mais aussi prenant en considération les résistances « à bas bruit », est convenablement convaincante. Ce genre de raisonnement se rapproche des études de James C. Scott, politologue et sociologue américain, s’intéressant en particulier aux résistances des individus étant dans une situation subalterne. Dans son ouvrage Weapons of the Weak (1985), il illustre les manières à travers lesquelles les pauvres d’un village malaisien adoptent et pratiquent multiples actes de résistances, minimes et occultées au groupe dominant, à savoir les élites locales possédant les moyens de production ; ceci parce que les subalternes n’ont pas la possibilité, dans ce contexte, de s’opposer ouvertement à la domination imposée. Scott a traité aussi les phénomènes de fuite de certains peuples asiatiques en réaction aux tentatives d’imposer une domination étatique et coloniale (2009). L’introduction de l’idée des résistances silencieuses critique ainsi la distinction dualiste « collaboration – résistance armée » et relativise la vision d’une domination totale de la part de l’administration coloniale.
Cependant, la rupture avec ces idées trop simplistes et partiales – prenant peu en compte le point de vue des sujets coloniaux – ne paraît pas entièrement réalisée. Dans l’introduction, l’auteure semble prendre pour acquis la fausse vision du contrôle total du territoire de la part de la puissance coloniale, qui est la plupart des fois, surtout dans les premières années après la colonisation, fortement limité par de faibles contingents militaires et administratifs. Elle intègre ainsi des notions des Colonial Studies – à savoir les résistances « à bas bruit », le concept d’agency et la sortie de certains courants simplistes – et au même temps, nonobstant dans une moindre mesure, reprend des éléments critiqués par ce courant, telle l’idée d’une domination coloniale absolue. On pourrait définir la notion d’agency comme capacité d’initiative, d’action, des populations locales. À travers son usage, on restitue un rôle actif aux colonisés et donne une nouvelle grille de lecture, qui offre une appréhension plus fine des stratégies d’accommodement. De plus, lorsqu’elle décrit la violence des guerres coloniales, elle donne l’impression de ne pas opérer une diversification des autochtones, mais plutôt une homogénéisation. Etant les caractéristiques de ces derniers assez différentes – un maharajah indien ne détient pas le même statut qu’un contadin vietnamien – la création d’un groupe « colonisés » est alors fallacieuse et mérite plus de précision.
La volonté de montrer la multiplicité des modalités des appropriations coloniales, qui ne se réduisent pas à des guerres de conquête, est de surcroît mise en lumière. Pourtant, leur est dédiée la plus grande partie du chapitre manquant ainsi une réflexion suffisante sur d’autres voies d’appropriation, telle que l’appropriation foncière, mobilisée uniquement – et de manière superficielle – dans la conclusion. Cette modalité s’est révélée particulièrement utilisée dans certains cas, notamment dans les colonies de peuplement, qu’elles soient britanniques – le Canada, l’Australie, la Nouvelle Zélande et l’Afrique Australe – ou françaises – l’Algérie.
SOURCES
– Convention de Genève du 22 août 1864 pour l’amélioration du sort des militaires blessés dans les armées en campagne : https://www.icrc.org/dih.nsf/INTRO/120?OpenDocument, consulté le 30 janvier 2016.
– Scott, James C. , “Weapons of the Weak”, Yale University Press, 1985.
– Scott, James C. , “The Art of Not Being Governed : An Anarchist History of Upland Southeast Asia“, Yale University Press, 2009.
– Surun, Isabelle, “Appropriations coloniales et résistances autochtones. Entre guerre de conquête, alliance et négociation “, in Pierre Singaravélou (dir.), Les empires coloniaux (xixe-xxe siècle), Paris : Editions Points, 2013, pp. 37-75.