Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07246.jsonl.gz/74

Imaginez que vous vous promeniez au bord d’une voie de chemin de fer et que vous aperceviez sur les rails quatre personnes. Trois d’entre elles se trouvent sur la voie de gauche, et une sur la voie de droite. Un train arrive et ne semble pas éveiller l’attention de nos protagonistes. Or, à côté de vous, se trouve l’aiguillage du train. D’un simple coup de main, vous serez en mesure de le dévier à droite. Vous devez alors faire un choix : ne rien faire et le train écrasera les trois personnes de gauche, ou actionner la manivelle, modifier la trajectoire du train qui viendra écraser la personne de droite. Comment faire face à ce dilemme moral ?
1. L’ÉTHIQUE APPLIQUÉE ET LES DILEMMES MORAUX
La branche de la philosophie qu’est l’éthique est divisée en plusieurs parties. L’une d’entre elles, l’éthique appliquée, s’intéresse particulièrement aux dilemmes et conflits moraux dans des situations concrètes. L’objectif est de fournir une aide aux prises de décisions morales quotidiennes. Pour illustrer cela, les philosophes utilisent des expériences de pensée qui leur permettent de mettre en pratique des questions d’ordre éthique. Reprenons l’exemple présenté dans le chapeau de cet article. Vous avez la possibilité de ne rien faire et ainsi de laisser mourir trois personnes, ou d’agir en actionnant la manivelle, et de tuer une personne. Ce dilemme est connu sous la dénomination « dilemme du tramway » et a été proposé la première fois par la philosophe Philippa Foot. Sur sa base, nous allons présenter diverses formes d’éthique normative.
Le dilemme du tramway connaît divers scénarios alternatifs qui agiront sur notre façon de percevoir ce qui est moral ou non. Par exemple, nous pourrions imaginer que la personne seule sur la voie de droite soit un parent ou un ami et les trois autres, des inconnus. Nonobstant les multiples alternatives possibles, ce dilemme met toujours en exergue des questions d’ordre moral dont les réponses ne sauraient être strictement bonnes ou mauvaises. Peut-être trouvez-vous cette problématique trop éloignée de votre réalité. Pourtant, au cours de votre vie, vous pourriez être amené à traiter des cas relativement similaires, quoique moins extravagants heureusement. Par exemple, un médecin pourrait devoir choisir quel patient il sauvera entre deux urgences vitales ; une juge devra trancher entre la liberté ou la prison d’un père de famille, en sachant que l’enfermement aura des conséquences nécessairement néfastes sur les enfants. Ou, de façon plus générale, vous pourriez vous demander s’il ne serait pas plus moral d’utiliser les CHF 800 .- que vous vous apprêtez à mettre dans un téléphone flambant neuf au profit de causes humanitaires. À nouveau, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses. Il y a cependant des courants de pensées qui ont tenté de fournir des principes à suivre pour agir moralement. En les connaissant, vous serez un peu plus à même de justifier vos positions et comprendre le cheminement réflexif que vous avez suivi pour arriver à la solution que vous trouvez la plus morale.
2. LE CONSÉQUENTIALISME ET SA COMPOSANTE UTILITARISTE
Le premier courant, et peut-être le plus connu, est le conséquentialisme. Il en existe de nombreuses formes et, comme son nom l’indique, la valeur morale d’une action dépend de ses conséquences. En somme, si les conséquences de votre action sont bonnes, alors votre action est bonne, et inversement. Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. Une première complexité est de se demander envers qui ces actions doivent être bonnes : pour notre famille ? Pour l’être humain ? Pour les animaux ? Pour la nature ? Pour l’Univers entier ? Car, selon le biais que vous adoptez, vos actions s’en trouveront drastiquement modifiées. Les conséquentialistes s’accordent sur le fait que le spectre sur lequel l’action a de bonnes conséquences doit être large. Une seconde problématique est l’appréciation de ces « conséquences ». Nous pouvons nous demander : de quelles conséquences parle-t-on ? Est-ce que ce sont les conséquences escomptées ou les conséquences réelles de l’action ? Il arrive que le résultat concret n’ait rien à voir avec nos attentes initiales. Deux formes de conséquentialisme se distinguent ici entre l’une qui attache la valeur morale de l’action aux conséquences présumées et l’autre aux conséquences concrètes. Pour ne pas arriver dans une sorte de loterie morale, c’est la première forme qui est la plus souvent adoptée. La question sous-tendant la réflexion conséquentialiste pourrait être « quel est le meilleur état du monde ? » ou « que souhaitons-nous ? ». Ainsi, à partir de votre souhait d’atteindre X, vous aurez trouvé le comportement moral que vous devrez adopter. Si vous suivez cette doctrine, il vous faut donc adapter vos comportements pour améliorer le monde, à tout le moins ne pas le détériorer[1]. Par exemple, si votre souhait est de sauver le plus grand nombre de personnes, vous devrez alors enclencher la manivelle et dévier le train sur la personne seule sur la voie de droite.
Cette dernière solution est en accord avec les principes de l’utilitarisme qui est une forme de conséquentialisme axé sur l’utilité de l’action. Selon ce courant, une action est morale si elle maximise le bonheur pour le plus grand nombre et minimise le malheur général. La notion de « bonheur » peut être comprise comme les plaisirs, soit les expériences positives et l’absence de souffrance[2]. À nouveau, nous pouvons nous demander : le bonheur de qui ? De tous les êtres sensibles ? Des êtres humains uniquement ? De même, il semble difficile de qualifier ses plaisirs : est-ce que tous les plaisirs se valent ? Si non, comment les classifier ? Une conséquence très forte de l’utilitarisme est l’abandon total des actes surérogatoires, c’est-à-dire les actes qui sont bons mais non obligatoires. Par exemple, il est communément admis qu’il est bon ou moral de donner CHF 100.- à une association de défense des droits humains. Néanmoins, cela n’est pas obligatoire mais simplement bien vu ou conseillé. Le fait de donner cette somme d’argent est donc un acte surérogatoire. Or, si l’on suit une doctrine utilitariste, vos actes doivent être conformes à la maximisation du bonheur du plus grand nombre, ce qui est votre objectif. Donc, l’action de donner CHF 100.- à une association – dont plusieurs personnes en bénéficieront – ne devient plus une simple possibilité, mais un devoir moral obligatoire en adéquation à votre but.
De prime abord, le conséquentialisme apparaît être une formule éthique assez simple à suivre : si vous voulez X, vous devez faire Y. Néanmoins, en s’approchant un peu plus près des conséquences pratiques de cette théorie, on s’aperçoit que l’application concrète pose de multiples problématiques et accepter les réponses conséquentialistes ne coule pas toujours de source.
3. LE DÉONTOLOGISME
Pour comprendre ce qu’est le déontologisme, il faut s’arrêter sur l’étymologie de ce mot. Le terme « déontologie » vient du grec deon qui signifie « obligation ». La déontologie s’intéresse donc à ce que nous devons faire par obligation : « que dois-je faire ? ». Vous seriez tenté de rétorquer que le conséquentialisme s’intéresse aussi à ce que nous devons faire (i.e. que dois-je faire si je veux atteindre X ?). Toutefois, les deux courants sont sensiblement différents. Il faut préciser qu’à l’inverse du conséquentialisme, qui s’intéresse aux buts des actions, la morale en déontologie est une affaire de principes avant tout. En somme, le déontologisme accepte que certaines actions soient obligatoires sans égard à leurs conséquences générales. La valeur morale d’une action se trouve donc dans le respect de certaines règles, même au détriment de nos désirs, nos intérêts ou des conséquences. Pensez à la déontologie du médecin ou de l’avocat : par leur titre, ils doivent en tout temps respecter des règles et des principes.
Le déontologisme permet de rejeter l’idée que toute action peut éventuellement être justifiée par ses conséquences, la fin ne justifiant donc pas les moyens. Il permet en outre les actes surérogatoires, soit les actions qui sont bonnes mais non obligatoires dans la mesure où, si rien ne vous y oblige, vous restez libre d’adopter tel ou tel comportement. Une figure importante de ce courant est le philosophe Emmanuel Kant qui a cherché à fonder la morale sur la raison. Il serait ici trop long et complexe de décrypter la philosophie kantienne dans son ensemble. Nous nous arrêterons donc sur quelques principes de la morale déontologique, sans prétention d’exhaustivité[3]. Pour Kant, les conséquentialistes suivent un impératif hypothétique : si tu veux Y, alors tu dois X. Cet impératif est une sorte de prescription technique qui cible un comportement adéquat pour atteindre un but visé. Néanmoins, nous pouvons nous demander : Pourquoi cet objectif ? Pourquoi Y et pas un autre ? Il est tout à fait envisageable de poursuivre un autre but et le cas échéant de modifier son comportement pour l’atteindre. Kant souhaite alors trouver, par la raison, une loi morale qui serait universelle, absolue eta priori, c’est-à-dire avant toute expérience. Pour Kant, agir moralement c’est agir par devoir sans égard à la finalité de notre action. C’est l’application stricte de l’impératif catégorique « je dois, car je dois ». Mais comment savoir ce que l’ondoit faire ? Nous pouvons dégager trois principes de l’impératif catégorique. Selon le principe d’universalité, il est nécessaire d’agir « […] uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle »[4]. Selon le principe d’humanité, il faut toujours traiter une personne comme une fin et jamais comme un moyen[5]. Enfin, le principe téléologique postule « […] l’idée de la volonté de tout être raisonnable conçue comme volonté instituant une législation universelle »[6].
Pour illustrer concrètement la déontologie kantienne, nous allons nous arrêter sur une variante du dilemme du tramway. Imaginez que vous vous trouviez sur un pont, en-dessus des voies de train. Sur ces mêmes voies, cinq enfants jouent et ne remarquent pas le train qui arrive. À côté de vous, se trouve une personne obèse d’une soixantaine d’année. Vous savez avec certitude que si vous poussez cette personne sur la voie du train, elle le fera dérailler et sauvera les enfants[7]. Selon Kant, que devriez-vous faire ? Dans la mesure où le déontologisme kantien aborde la question a priori, sans aucune expérience et sous l’angle de l’impératif catégorique, il nous faut laisser tous les éléments de faits de côté pour s’intéresser uniquement à la question : est-il juste de pousser quelqu’un sur les rails d’un train ? La réponse semble claire pour tout le monde : non, il n’est a priori pas juste de pousser quelqu’un sous un train et il est douteux de vouloir ériger cette maxime en principe universellement applicable. De plus, selon le principe d’humanité, il faut toujours utiliser l’être humain comme une fin et jamais comme un moyen. Or, si vous poussez un être humain sur le train pour le détourner, vous l’utilisez comme un moyen et violez la maxime d’humanité. La réponse kantienne serait: vous ne devez rien faire du tout.
4. L’ÉTHIQUE DES VERTUS
Pour terminer notre périple autour des dilemmes moraux nous pouvons encore nous arrêter sur l’éthique des vertus, un des trois courants majeurs de l’éthique normative avec le déontologisme et le conséquentialisme. Selon cette doctrine, une action est bonne si, et seulement si, elle correspond à ce que ferait un agent vertueux dans des circonstances similaires. Dans cette perspective, le point central est l’individu et non les actions ou les comportements à adopter. La question qu’un éthicien des vertus doit se demander n’est pas « que dois-je faire » mais plutôt « quel genre de personne dois-je être ? »[8]. Le comportement moral est ainsi fondé sur la base d’actes vertueux. Un avantage certain est que l’individu va sans cesse tendre vers une amélioration de lui-même par une sorte de perfectionnisme moral. Il devra, à chaque situation, se demander : qu’est-ce que ferait un être humain vertueux dans ma situation ? Que dois-je faire pour être une personne de bien ? De plus, cette théorie prend en compte les variations sociales, culturelles ou idéologiques. Pour la philosophe Christine Swanton, afin de déterminer si une action est vertueuse, il faut tenir compte de la sagesse pratique de l’agent, mais aussi de son rôle (parent, ami, patron, …) et des circonstances (richesse, connaissance, alternative …), du contexte historique et culturel, de sa nature, et autres facteurs entrant en ligne de compte pour apprécier l’action d’une façon globale. Ainsi, l’éthique des vertus apparaît être une théorie plus large que le conséquentialisme et le déontologisme qui semblent laisser de côté les circonstances concrètes des cas d’espèces.
Pour reprendre à nouveau notre exemple, un partisan de ce courant philosophique devrait se demander : comment est-ce qu’une personne vertueuse agirait dans ma situation ? Or, on peut ici voir plusieurs difficultés avec cette doctrine : comment savoir concrètement comment agir ? comment hiérarchiser les vertus ? Il est douteux qu’il y ait une solution plus vertueuse que l’autre dans notre cas. Une réponse que pourrait apporter un théoricien des vertus serait que, dès lors qu’on a identifié les vertus importantes dans une situation concrète, on peut déduire une action à faire. Elle dépendra nonobstant des circonstances et des compétences morales de l’agent, étant établi que seule la sagesse pratique et l’expérience permettront de juger comment agir. En somme, sa réponse serait : il n’y a pas de réponse ferme, cela va dépendre de multiples facteurs.
5. PLUTÔT UTILITARISTE, DÉONTOLOGISTE OU ÉTHICIEN DES VERTUS ?
Naturellement, il est plus facile de soutenir une hypothèse utilitariste lorsqu’on est assis dans son salon que lorsqu’il faut réellement enclencher l’aiguillage. Si vous souhaitez tester vos réflexions éthiques, vous pouvez vous rendre sur: https://morale.arte.tv/. Vous y trouverez un parcours dans une situation concrète et pourrez choisir votre comportement en fonction des diverses théories éthiques présentées dans cet article.
Grégoire BAUD
[1] OGIEN, p. 62.
[2] Naturellement, cette définition est trop réductionniste et ne saurait être appliquée tel quel à ce courant. Il convient en effet de différencier l’utilitarisme de John Stuart Mill et celui de Jeremy Bentham. Néanmoins, pour des raisons évidentes de longueur et de compréhension générale, nous laissons volontairement de côté les questions de bonheur et de plaisir. Nous renvoyons le lecteur à la bibliographie.
[3] Si vous ne souhaitez pas vous plonger dans les œuvres de Kant et que la problématique vous intéresse, nous vous invitons à consulter la chaîne YouTube de Monsieur Phi mentionnée en bibliographie.
[4] FMM, p. 136.
[5] Il intéressant de relever que, dans les cas où on appliquait cette maxime à tous les êtres vivants, cela aurait pour conséquence qu’il serait jugé comme immoral de tuer un animal pour se nourrir dans la mesure où on l’utiliserait comme un moyen nutritif et non comme une fin.
[6] FMM, p. 154.
[7] À noter que personne ne sera blessé dans le train et que les coûts de réparation seront minimes, si cela vous importe particulièrement dans votre choix moral.
[8] OGIEN, pp. 62-63.
BIBLIOGRAPHIE
KANT, E., Fondements de la métaphysique des mœurs, Éditions Delagrave, Paris, 1979.
OGIEN, R., L’éthique aujourd’hui, Maximalistes et minimalistes, Éditions Gallimard, Paris, 2007.
Cet article s’est principalement basé sur le cours d’éthique appliquée de l’Université de Genève, département de philosophie, de Madame Christine Clavien et de ses collaboratrices et collaborateurs.