Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07239.jsonl.gz/583

Dans la revue Clio. Femmes, Genre, Histoire
Ce livre constitue la version publiée de la thèse de Caroline Rusterholz sur l’évolution des attitudes, comportements et normes relatives à la fécondité en Suisse entre les années 1955 et 1970. Son objectif est d’éclairer les pratiques et représentations d’une génération spécifique de parents suisses: ceux qui ont eu leurs enfants entre le baby-boom d’après-guerre, marqué par des familles très nombreuses, et la génération dite du "baby-bust" qui dans les années 1970 connaît une faible fécondité par couple. Il s’agit ainsi de comprendre comment s’est fait le passage d’un très fort natalisme dans l’immédiat après-guerre à la norme assez stricte et relativement répandue en Suisse de deux enfants par couple. Si les théories de la "transition démographique" expliquent la baisse de la fécondité en Europe par l’accès aux méthodes médicales de contraception (pilule et stérilet), l’auteure suggère plutôt que cette baisse de la natalité a précédé la généralisation des moyens médicaux de contraception. En effet, une limitation de la taille de la famille est observable dès les années 1960, alors que la pilule et le stérilet ne connaissent une diffusion massive en Suisse (et dans d’autres pays européens) qu’à partir des années 1970. Ainsi, la diffusion de ces méthodes contraceptives serait plutôt une résultante et non une cause de la transition démographique.
Au niveau théorique, ce livre s’inscrit dans une synthèse originale entre une approche économique de la famille inspirée des travaux de Gary Becker, qui considère différents coûts liés au fait d’avoir des enfants (coûts matériels, coûts d’opportunité, coûts moraux et sociaux), et une approche sociologique qui prend en compte les normes et représentations qui façonnent les décisions des individus en matière de fécondité. À cette synthèse s’ajoute une analyse en termes de genre qui cherche à mettre au jour les modèles parentaux qui s’imposent aux hommes et aux femmes, et les contraintes différenciées qui en découlent.
À partir de nombreuses sources d’archives (presse locale, presse médicale, presse religieuse, archives audiovisuelles, comptes rendus législatifs), l’historienne veut rendre compte des normes et des discours sur la parentalité et sur la limitation des naissances produits par les autorités politiques, religieuses et médicales et par les médias. Elle s’interroge sur l’influence des transformations socio-économiques survenues en Europe et en Suisse dans les années 1950-1960 (hausse générale du pouvoir d’achat, plus grande accessibilité des produits de consommation ménagers, tertiarisation de l’économie) sur les comportements reproductifs. Elle confronte ensuite ces modèles normatifs à des entretiens avec des personnes ayant eu des enfants au cours de la période 1955-1970, afin de restituer l’expérience des individus et de comprendre comment ils composaient avec ces normes. Son travail relève d’une approche comparative : elle étudie deux cantons suisses (le canton de Vaud autour de la ville de Lausanne et le canton de Fribourg), aux caractéristiques sociales relativement similaires, mais qui se distinguent notamment par les politiques de fécondité mises en œuvre, et par l’implantation religieuse, protestante d’un côté (Lausanne), et catholique de l’autre (Fribourg).
En confrontant ces hypothèses aux matériaux récoltés, les parties 3 et 4 rendent compte d’une augmentation du coût des enfants, perceptible aussi bien dans les normes régissant les modèles de parentalité présentés dans la presse ou promus par les autorités locales, que dans le discours des enquêté.e.s. En effet, la génération qui enfante entre les années 1955 et 1970 connaît des injonctions à des modèles parentaux tout à fait différents de la génération qui la précède. L’investissement dans la "qualité" des enfants est mis en avant, ce qui passe par le souci de leur donner accès à des objets de consommation et de loisirs, par un cadre familial épanoui et bien pourvu, par une éducation primaire et secondaire ainsi que par une formation professionnelle. Ceci augmente les coûts économiques de chaque enfant. Dans le même temps, de nouvelles théories psychologiques se diffusent et dessinent les contours d’une "bonne maternité" où la présence de la mère au foyer est nécessaire dans les premières années de la vie des enfants. S’inspirant du modèle traditionnel de la famille bourgeoise où l’homme est pourvoyeur de revenus et la femme, mère au foyer en charge de l’éducation des enfants, ce modèle familial engendre des coûts sociaux différenciés pour les hommes et pour les femmes. Si l’injonction à pourvoir pèse fortement sur les pères, l’injonction à une disponibilité presque totale vis-à-vis du foyer pèse sur les mères, tant en termes d’éducation que de tâches ménagères à accomplir. Cela augmente, pour les femmes, le coût d’opportunité d’élever des enfants, puisqu’elles doivent renoncer à leur activité salariée pour répondre aux normes de la "bonne maternité".
Idée intéressante en termes d’articulation entre modèles de parentalité, genre et classes sociales, l’auteure met en évidence que les modèles parentaux valorisés aussi bien dans les médias de l’époque que par les enquêté.e.s, basés sur une division stricte des tâches entre homme pourvoyeur et femme en charge du foyer, s’inscrivent dans un processus de distinction sociale. Il s’agit d’un modèle emprunté aux classes bourgeoises de la génération précédente, mobilisé par les enquêté.e.s des classes moyennes et populaires comme moyen de se distinguer des catégories les plus indigentes de la population. Pour les femmes issues des classes populaires particulièrement, ne pas travailler constitue un privilège par rapport à leurs propres mères obligées de travailler, et un moyen de se rapprocher des femmes des classes moyennes et supérieures. Être femme au foyer participe pour certaines d’un phénomène d’ascension sociale, qui peut paraître surprenant à un.e lecteur/trice contemporain.e, et qui sera largement remis en cause par la génération suivante, celle où les revendications féministes d’égalité sur le marché du travail rendront obsolètes cette stricte division genrée des tâches au sein de la famille.
Le titre de l’ouvrage prend son sens à partir de la p. 185, où la norme de deux enfants par couple émerge des entretiens. L’élévation générale du coût de l’enfant et une plus grande valorisation de l’investissement en temps et en argent dans le bien-être familial sont autant d’incitations pour les parents à réduire la taille de leur famille et à recourir à des méthodes de limitation des naissances. Une fois cette norme mise en évidence, les parties 5 et 6 rendent compte du coût de la limitation des naissances – coûts financiers, coûts d’accès aux méthodes, coûts moraux et sociaux. D’une illégitimité de toute forme de contraception, on passe dans cette période à une légitimité dans l’espace public des méthodes dites "naturelles" (retrait et abstinence périodique). En revanche, si l’apparition de la pilule et du stérilet dans les années 1960 a permis de consacrer les médecins comme experts en contraception, cette nouvelle position ne les a pas conduits pour autant à recommander systématiquement des méthodes médicales (notamment parce que certains médecins ouvertement catholiques y sont opposés). La plupart des enquêté.e.s considère de plus que ces méthodes composent avec la "nature" et avec une spontanéité valorisée dans la survenue d’une grossesse. La pilule n’est ainsi légitime que comme contraception d’arrêt, quand le nombre d’enfant souhaité est atteint ou encore lorsque les femmes connaissent des contre-indications médicales lourdes à la grossesse.
Cet ouvrage extrêmement riche en termes de matériaux d’enquêtes, d’idées développées et de domaines abordés, est intéressant à au moins trois égards. D’abord pour des démographes: loin de ne s’appliquer qu’aux deux cantons suisses étudiés, il propose des pistes pertinentes pour expliquer la baisse de fécondité en Europe dans les années 1960 et renouveler les approches sur la transition démographique. En outre, la perspective individuelle – contraintes et normes perçues par les enquêté.e.s, arbitrage qu’ils font entre coûts et bénéfices – s’articule de manière convaincante avec l’analyse des diverses instances productrices de normes en matière de fécondité (instances religieuses et politiques, profession médicale, médias). Cette prise en compte des coûts matériels aussi bien que symboliques des enfants permet d’enrichir les théorisations sociologiques sur les choix en matière de fécondité et de taille de la famille. Enfin, en termes de genre, l’auteure pose la question importante de la responsabilité contraceptive dans le couple. Si, avant l’entrée en union, ce sont les hommes qui sont davantage informés sur les méthodes, notamment parce que toute discussion sur la sexualité est à cette époque particulièrement taboue pour les femmes, cela semble s’inverser après le mariage, les femmes étant alors informées par leur médecin des méthodes disponibles. Pourtant le choix d’une méthode reste discuté dans une majorité de couples, que la méthode soit perçue comme masculine (retrait, préservatif, vasectomie) ou féminine (pilule, stérilet). Dans cette étude, et contrairement à ce que supposent de nombreuses enquêtes sur la contraception, la responsabilité contraceptive n’est pas genrée a priori mais résulte de l’accès à l’information sur les méthodes, de la capacité de négociation et discussion au sein du couple, et des représentations qu’ont les individus de leur rôle dans les décisions en matière de maîtrise de la fécondité.
Faire parler la " Révolution silencieuse ". Le baby bust avant la pilule
Le déclin de la fécondité est un processus inexorable lié à la sécularisation, à la diffusion d’idéaux individualistes, à l’industrialisation et à l’amélioration des conditions de vie dans les sociétés occidentales. Mais que sait-on exactement des motivations des couples à limiter la taille de la famille? Dans une première partie méthodologique soigneusement argumentée, Caroline Rusterholz montre que les approches socio-économiques, culturalistes (Ph. Ariès) et macro (par agrégation de données statistiques) qui jalonnent l’historiographie ont échoué à offrir des réponses satisfaisantes. Certaines conclusions appelaient à être vérifiées (par exemple, l’idée que les comportements reproductifs relèveraient de décisions rationnelles et concertées), des angles aveugles à être considérés. Ainsi, la vaste enquête menée en Suisse en 1994 avait identifié la conciliation famille-travail comme un facteur prépondérant dans la baisse de la fécondité. Elle faisait toutefois abstraction des comportements datant d’avant la généralisation de la pilule. Or c’est précisément à cette époque charnière mais mal documentée, allant des années 1950 à 1970, que s’attaque l’auteure. Une "révolution silencieuse" se joue alors au sein des couples, dans leur sphère privée où se ménagent les écarts entre normes sociales et religieuses d’une part, et pratiques reproductives d’autre part.
Suivant un modèle qui a déjà fait ses preuves dans l’étude pionnière d’Anne-Françoise Praz (sa directrice de thèse)1, l’auteure compare Fribourg la catholique à Lausanne la protestante afin de tester le facteur confessionnel dans l’équation. L’étude se déploie sur trois principaux axes d’analyse portant respectivement sur les contraintes socio-économiques, sur les discours politiques, médiatiques, scolaires, religieux et médicaux qui fixent les normes de bonne parentalité et de bonne sexualité, et enfin sur les témoins. Il s’agissait d’évaluer l’impact des deux premiers axes sur un échantillon de 48 personnes issues des classes moyennes et populaires, réparties entre les deux villes, les deux sexes, les confessions et les origines (urbaines, campagnardes et étrangères).
Il faut d’emblée souligner l’intérêt de l’enquête orale, qui constitue un défi pour une jeune historienne appelée à questionner sur un sujet sensible des témoins âgés de 66 à 91 ans au moment des entretiens. En dépit de l’évolution des mentalités, une gêne souvent palpable se manifeste à travers des soupirs et des euphémismes pour évoquer les méthodes contraceptives. " Vous posez de ces questions ! Mais ma chère. Oh la la la. Puis vous allez avoir un vieux grigou qui va scruter vos réponses! Avec beaucoup d’intérêt et un coin de salive." Les réactions insurgées comme celle d’Anne-Sophie (née en 1929) sont toutefois rares, et l’auteure parvient toujours à en tirer des enseignements. Par exemple, sur les persistances de la "norme du silence" intériorisée pendant l’enfance, et sur l’ignorance des jeunes femmes, érigée en vertu. Avant le mariage, les informations étaient au mieux lacunaires, glanées auprès des amies ou, pour les plus téméraires, en librairie. Dans l’échantillon, seules 15 femmes sur 35 affirment avoir eu "des renseignements" avant de se marier sur la manière d’avoir des enfants, plus rarement sur la manière de ne pas en avoir. Les hommes sont un peu mieux lotis, quoique la pudeur dans l’échange horizontal d’informations semble être la règle plutôt que l’exception.
Après le mariage, la tendance s’inverse. Les femmes prennent davantage d’initiatives, en raison d’un intérêt plus immédiat à espacer ou stopper les naissances. Lausannoises et Fribourgeoises ne sont pas logées à la même enseigne. Les premières sont toutes renseignées sur les différentes méthodes par les gynécologues qui, contrairement à leurs confrères catholiques, ne rechignent pas à prescrire la pilule une fois commercialisée. Les secondes sont gratifiées de conseils cryptiques de médecins conservateurs. Les injonctions à la "responsabilité" et à la "restriction des plaisirs" des Dr Nordmann et de Buman correspondent en tous points à la doctrine catholique. Leur impact, conjugué à celui de la famille, s’avère en revanche plus fort que celles de directeurs de conscience. Le refus de proposer des alternatives au coït interrompu et à la méthode Ogino (la "roulette du Vatican"!) a des conséquences directes sur certaines patientes, qui tombent enceintes pour la troisième ou quatrième fois au détriment de leur santé.
L’impact des confesseurs, par comparaison, semble moindre. L’étude constate la rareté des prêtres inquisiteurs qui refusent l’absolution ou enjoignent à faire plus d’enfants. Elle confirme l’élargissement d’un "fossé entre [discours religieux] et réalité sociale"2 déjà observé pour la période de l’entre-deux-guerres. Ce n’est donc pas en relativisant l’influence de la religion sur les comportements reproducteurs que l’enquête est la plus innovante. Mais elle a le mérite de donner à comprendre le sentiment de culpabilité qui terrassait certaines catholiques en particulier, et d’identifier les diktats comme facteur d’éloignement de l’Église. Ses principaux acquis résident dans la nuance ou la révision de certains présupposés. Elle met ainsi en lumière la valorisation chez les témoins d’un certain hasard dans la venue des enfants et leur refus presque généralisé de toute planification trop stricte. Elle démontre enfin que la motivation principale à réduire la taille de la famille en milieu urbain entre 1955 et 1970 n’est pas l’émancipation féminine par le retour au travail, mais l’investissement dans le confort de la famille, la formation des enfants et la qualité du temps passé avec eux.
Stéphanie Roulin, Annales fribourgeoises, vol. 79, 2017, pp. 145-147.
1. Praz Anne-Françoise, De l’enfant utile à l’enfant précieux. Filles et garçons dans les cantons de Vaud et de Fribourg (1860-1930), Lausanne, Antipodes, 2005, 652 p.
2. Idem, p. 411.
Dans la revue en ligne Lectures/Liens Socio
Dans cet ouvrage tiré de sa thèse en histoire démographique, Caroline Rusterholz – chercheure associée à l’université de Birkbeck à Londres – s’attache à expliquer les mécanismes ayant contribué à la baisse de la fécondité maritale ainsi qu’à l’uniformisation des comportements reproducteurs en Suisse romande de 1955 à 1970. L’auteure soutient que c’est à la hausse du coût des enfants ainsi qu’à l’abaissement simultané des contraintes entourant l’usage et l’accès aux moyens de contraception que l’on doit ce changement. Lire la suite
Amélie Corbel, Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2017, mis en ligne le 13 novembre 2017, URL: https://lectures.revues.org/23775.
La chute des naissances: deux enfants, c'est assez!
Une historienne s’est penchée sur la baisse de natalité à la fin des années soixante.
"Deux enfants, c’est déjà pas mal." Cette expression résume la révolution que les familles suisses ont connue dans les années soixante et septante. Notre société traverse alors un baby-boom puis un effondrement de la natalité (baby bust). En 1964, le taux de fécondité connaît un sommet, avec 2,67 enfants par femme. En 1976, il est passé à 1,55 – un chiffre resté stable depuis. En parallèle, ce taux s’uniformise entre les régions rurales et urbaines et entre les classes sociales.
Que se passe-t-il? Dans le cadre de son doctorat, l’historienne Caroline Rusterholz s’est penchée sur deux villes, Lausanne la protestante et Fribourg la catholique. Elle y a analysé les discours publics des années 1955 à 1970 ainsi que les articles de la presse locale portant sur la famille et le contrôle des naissances. Elle a aussi plongé jusque dans l’intimité des foyers en interviewant 48 parents de l’époque. La chercheuse, qui en a tiré un livre, répond à nos questions.
Comment expliquer cette baisse de la natalité?
Une première baisse s’est produite entre 1870 et 1940. L’explication est que les parents ont commencé à s’investir davantage pour leur progéniture, c’est-à-dire à favoriser leur accès à l’éducation. La scolarité est devenue obligatoire, les élèves ne pouvaient plus travailler à la ferme: c’est l’arrivée de l’enfant-roi. Comme l’a expliqué l’historienne Anne-Françoise Praz, on passe de l’enfant utile à l’enfant précieux.
On a souvent dit que la deuxième diminution, celle des années soixante, était due au fait que les parents s’investissaient davantage dans leur réalisation personnelle. Mes recherches nuancent cette deuxième affirmation. En fait, il y a une continuité dans le modèle de l’enfant roi.
C’est-à-dire?
Dans les années soixante, il y a la volonté d’agir dans l’intérêt de l’enfant, de le suivre au quotidien, de lui offrir une bonne éducation avec une formation prolongée et des loisirs. La question est autant matérielle qu’émotionnelle. D’un côté, les parents se réalisent à travers leurs enfants. De l’autre, il faut, par exemple, des moyens financiers pour leur offrir des loisirs ou une chambre individuelle, surtout en ville.
L’accès à la contraception s’est également généralisé.
Dès 1956, l’Eglise protestante vaudoise considère que toutes les méthodes de contraception sont morales, à l’exception de l’avortement. Dans la foulée, une consultation de contraception est ouverte à la maternité de Lausanne en 1959 et le planning familial apparaît en 1967. La question fait aussi l’objet de débats dans les journaux vaudois et la pilule est vue comme une façon d’éviter les avortements illégaux.
A Fribourg, le catholicisme a l’influence inverse. Le journal local n’évoque pas la question, sauf pour condamner les débats vaudois. Le centre de consultations familiales n’est ouvert qu’en 1974. Avant cette date, les Fribourgeoises ne peuvent s’informer qu’auprès de leur gynécologue. Or, beaucoup de médecins partagent la conception catholique et sont réticents à prescrire la pilule.
Et les femmes, que veulent-elles?
Au départ, elles sont elles-mêmes réticentes face à la pilule. Elles ont peur de prendre un médicament et considèrent que cette contraception remet en cause le côté naturel de la sexualité. Dans un premier temps, les couples résistent à l’idée de planifier les naissances: ils cherchent davantage à les espacer. Mais la nécessité de recourir à la pilule s’imposera chez les femmes nées après 1935, les méthodes naturelles de contraception n’étant pas fiables.
Malgré les barrières, la natalité baisse durant cette période à Fribourg. Comment l’expliquez-vous?
Il faut noter qu’à Fribourg dans les années 1960, la taille d’une famille idéale est de deux ou trois enfants. A Lausanne, c’est plutôt deux. Mais même si le rythme varie, la natalité diminue de 41% dans ces deux villes entre 1965 et 1975 et les motivations sont les mêmes. A Fribourg, les nouveaux comportements tranchent avec un certain immobilisme des institutions. Les femmes doivent développer des stratégies, en cherchant des informations dans un domaine qu’elles connaissent mal, la contraception, ou un médecin prêt à prescrire la pilule. Il y a aussi, à l’époque, une prise de distance face à l’Eglise. Par exemple, sur les vingt-quatre Fribourgeois que j’ai interviewés, seuls quatre se confessaient.
Ce mouvement coïncide-t-il avec l’émancipation féminine?
Ces femmes se conforment plutôt au modèle traditionnel de la mère au foyer. Si elles s’intéressent à la contraception, c’est pour mieux s’occuper de leurs enfants. Et si elles retournent par la suite sur le marché de l’emploi, elles le justifient davantage par la nécessité d’avoir un revenu supplémentaire à investir dans le bien-être familial que par envie de travailler et de se réaliser. Cette époque est celle de la théorie de l’attachement, qui vient des pays anglo-saxons. Celle-ci dit que l’enfant a besoin de sa maman durant les cinq premières années de sa vie, que ce lien est nécessaire à son bon développement. Elle permet d’assigner la femme à la maison.
Il n’y a donc pas de revendication féministe?
Ce que ces femmes vivent leur paraît normal et je ne pense pas qu’elles se sentent oppressées. En même temps, elles sont mieux formées, travaillent jusqu’à l’arrivée de leur premier enfant et reprennent leur activité professionnelle par la suite pour relever le bien-être familial. Ce modèle sera important pour la génération suivante.
Toujours pour être de bonnes mères disponibles, elles prennent en charge le contrôle des naissances – un domaine qui était jusqu’alors réservé aux hommes. Elles sont ainsi les précurseurs du mouvement d’émancipation. Dans les années septante, leurs filles s’intéresseront à leur tour à la contraception, mais pour prôner la libération sexuelle. C’est le paradoxe: en adhérant au modèle traditionnel, elles ont permis ce passage.
Et les pères?
Ils s’investissent de plus en plus dans la famille. Ils restent ceux qui ramènent l’argent du ménage, mais passent davantage de temps avec leurs enfants et offrent des cadeaux. On s’éloigne de la vieille image du patriarche qui donne des ordres. Des femmes m’ont aussi dit qu’elles s’étaient battues pour que leur mari ne soit pas autoritaire comme leur père l’avait été.
En 2015, le taux de fécondité était de 1,54 enfant par femme. Depuis le milieu des années septante, il n’y a donc plus eu de changement?
Les contraintes financières et sociales restent les mêmes pour les familles. Il y a aujourd’hui une contradiction entre un modèle basé sur l’égalité des sexes et la réalité. Dans les faits, les femmes continuent à s’occuper davantage des enfants. Les hommes qui travaillent à 80% ou moins sont une minorité. Et puis, la garde des enfants reste une question privée… Finalement, notre société n’a pas beaucoup évolué ces trente dernières années.
Propos recueillis par Caroline Zuercher, 24 Heures, 7 mars 2017
Nicole Duparc reçoit Caroline Rusterholz dans l’émission Versus/Penser (Espace 2, 28 février 2017). Ecouter l’émission