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Les difficultés des jeunes homosexuels à accepter leur orientation sexuelle, les problèmes psychologiques qu'ils présentent et l'absence fréquente de soutien du milieu familial dans le moment de crise que peut être la prise de conscience de sa différence identitaire conduisent un certain nombre d'entre eux à chercher dialogue et compréhension auprès du corps médical. L'attitude des soignants face au questionnement identitaire de ces adolescents et plus généralement face à l'homosexualité est dès lors décisive pour l'épanouissement de ces jeunes patients. Trois vignettes cliniques illustrent les difficultés tant des jeunes homosexuels que des soignants à aborder sereinement cette problématique.
Dans une étude récente1 nous avons mis en évidence les difficultés psychologiques d'un collectif de 123 jeunes homosexuels (16-25 ans) vivant en Suisse romande. Nous avons, entre autres choses pu montrer qu'un tiers des répondants disait avoir été toujours ou souvent malheureux ou déprimés dans les six mois précédant la passation du questionnaire. De plus, 30% des interviewés ont eu durant la même période des idées de suicide, le plus préoccupant étant que le quart de ces 123 jeunes hommes disait avoir fait au moins une tentative de suicide dans le passé. Ce pourcentage, mis en comparaison avec celui de l'étude de Michaud sur la santé des adolescents en Suisse, laisse à penser que les jeunes hommes homosexuels font plus de tentatives de suicide que leurs homologues hétérosexuels.2 Par ailleurs, deux tiers de ceux qui déclarent avoir tenté de mettre fin à leurs jours, associent clairement cette tentative de suicide à des difficultés à accepter leur orientation sexuelle, soit parce qu'ils la considèrent comme anormale, soit qu'ils craignent un rejet de leur famille ou alors la confrontation au monde homosexuel vécu comme menaçant. Ces tentatives de suicide surviennent à un âge moyen de dix-sept ans, âge qui correspond à celui de la prise de conscience de leur différence identitaire et grosso modo à celui du premier rapport sexuel avec un homme. Ce rapide tableau suggère que les difficultés psychologiques des jeunes homosexuels ne sont pas négligeables, en particulier pour les moins âgés d'entre eux et pour ceux (10% du collectif) qui, pour des raisons complexes, ne peuvent pas accepter leur orientation sexuelle minoritaire.
De plus cette étude a mis en évidence que 17% des jeunes homosexuels interrogés avaient pris, lors de relations sexuelles, durant les six mois précédant la passation du questionnaire, un risque susceptible de favoriser une contamination par le VIH. Ces derniers se caractérisent, entre autres par une moins bonne estime d'eux-mêmes, un bien-être psychologique inférieur à la médiane du collectif, une consommation plus marquée de drogues illégales et un manque d'images positives de l'homosexualité dans leur entourage.
Ces quelques résultats, par ailleurs en concordance avec ceux d'études anglo-saxonnes3 montrent que les jeunes homosexuels, tant au vu de leurs problèmes psychologiques, pour partie liés à leurs difficultés à accepter leur homosexualité, qu'au point de vue préventif, puisqu'ils évoluent dans un milieu à forte prévalence de séropositivité, devraient pouvoir compter sur l'ensemble des soignants pour faire face à leurs difficultés.
Or, nous avons été frappés, lors de cette enquête, par le fait que les jeunes homosexuels sont peu enclins à révéler leur homosexualité au personnel soignant, silence laissant penser que leur souffrance et leurs questionnements autour de la prévention VIH ne sont pas abordés lors d'une consultation. Il est par ailleurs intéressant de relever que les pères des répondants sont eux aussi tenus à l'écart des questionnements identitaires de leurs fils, ce qui nous conduit à penser que les soignants peuvent être perçus comme des représentants d'un certain ordre moral. Toutefois, près de 50% d'entre eux ont pu parler de leur orientation sexuelle aux soignants. C'est beaucoup si l'on avait questionné de très jeunes adolescents en quête identitaire. C'est peu dès lors qu'il s'agissait d'hommes de vingt et un ans en moyenne, pour la plupart en formation universitaire. Cela nous paraît trop peu si l'on pense au travail préventif personnalisé qui devrait être pratiqué auprès de cette population.
Cette relative réticence des jeunes homosexuels à parler et à s'ouvrir à leur médecin et le fait que 10% d'entre eux affirment avoir perçu une attitude négative des soignants face à l'homosexualité, nous ont conduit à entreprendre une nouvelle recherche, cette fois qualitative, pour mieux comprendre comment ils percevaient les soignants en Suisse romande.
Cette problématique nous paraît d'autant plus importante que ces personnes, contrairement aux membres jeunes d'autres minorités ne peuvent, dans la période la plus difficile de leur quête identitaire, espérer obtenir le soutien de leur famille, n'ont que peu ou pas de soutien de la part de leurs pairs et ne sont en général pas encore intégrés voire soutenus par le milieu homosexuel que de surcroît ils craignent. Dans ces conditions, la disponibilité des soignants apparaît donc de première importance.
Du point de vue des jeunes homosexuels, nous avons fait l'hypothèse que les soignants étaient perçus comme les représentants d'une certaine norme, définissant ce qui relève ou non de la maladie. De ce fait, ils seront ceux qui confirmeront ou infirmeront dans ce sens les questionnements du jeune homosexuel. De plus, la prise de contrôle de l'homosexualité par la médecine à la fin du XIXe siècle et par voie de conséquence sa pathologisation, le souci d'en définir les causes et la volonté de vouloir traiter cette déviation sexuelle, ne peuvent que renforcer une certaine méfiance à l'endroit du monde médical de la part de cette population. La disparition de l'homosexualité de la nosologie médicale et psychiatrique est à nos yeux trop récente pour relativiser cette méfiance. De plus, les jeunes homosexuels sont confrontés au fait qu'ils auraient à se confier et à partager leurs doutes avec des soignants qui sont, en termes de génération, proches de leurs parents ; ces derniers étant de surcroît ceux dont ils craignent le plus une réaction négative.
Pour les soignants, il est indéniable qu'ils n'ont quasiment reçu aucun enseignement sur l'homosexualité durant leur formation et qu'ils partagent, sur le thème, les mêmes réserves que la population générale. Nous vous renvoyons à ce sujet à l'étude de Kelly4 mettant très clairement en évidence, dans un collectif de 120 étudiants en médecine, des attitudes négatives à l'égard des homosexuels et des sidéens, ainsi qu'à l'étude de Gerbert,5 interrogeant 1121 médecins américains dont 75% suivaient des patients sidéens. Parmi ces collègues 35% disent être mal à l'aise avec des patients homosexuels et 35% encore pensent que cette préférence sexuelle menace l'organisation sociale de la société. Le fait que l'homosexualité ne soit plus aujourd'hui considérée comme une maladie peut susciter un malaise chez un certain nombre de praticiens, soucieux de respecter ce qu'ils considèrent, peut-être à raison, comme relevant de la sphère privée de leurs patients. En tous les cas, ce manque de formation patent, les stéréotypes à l'endroit de l'homosexualité et une certaine pudeur ne peuvent que compliquer les interactions avec des adolescents en quête identitaire et souvent dramatiquement seuls avec leurs problèmes.
Plus largement on pourrait admettre que l'inhibition des jeunes homosexuels à parler de leur orientation sexuelle avec leurs thérapeutes relève tout simplement de l'extraordinaire difficulté qu'ont aussi bien les soignants que les soignés de parler de sexualité en général ; difficultés ayant pour motif principal la crainte de mettre mal à l'aise son vis-à-vis.
Trois vignettes tirées pour l'une de notre pratique clinique, et les deux autres des interviews réalisées dans le cadre de notre enquête, devraient illustrer notre propos et rendre compte des difficultés relationnelles entre soignants et jeunes homosexuels. Il va de soi qu'il ne s'agit pas ici de résultats préliminaires de l'enquête en cours.
Bernard est un jeune homme de dix-neuf ans, gymnasien, sans problèmes familiaux, ni scolaires. Il a un bon entourage social et entretient depuis quelques mois une relation amoureuse dont il est satisfait. Il a révélé son homosexualité à sa mère, mais n'a toujours pas pu le faire avec son père. La mère, visiblement préoccupée, en a parlé à son généraliste, médecin-traitant depuis toujours de toute la famille. A la demande de la mère, le médecin a abordé ouvertement avec Bernard son orientation sexuelle. Bernard juge cette démarche plutôt positive dans un premier temps, mais précise ensuite qu'au fil des consultations, son médecin lui a conseillé de manière répétitive d'essayer des relations sexuelles avec des filles pour comparer. Bernard, tout en maintenant la confiance qu'il porte à son médecin, a préféré néanmoins renoncer à partager avec ce dernier ses questions sur son orientation sexuelle. De plus, Bernard a dû constater avec amertume que sa récente relation amoureuse ne trouvait aucune légitimité aux yeux de son médecin. Fort heureusement Bernard a pu trouver un soutien suffisant auprès de son entourage familial et amical.
Daniel est un jeune homme de dix-sept ans, issu d'une famille italienne, catholique pratiquante. Il a connu une première relation avec un jeune homme à l'âge de quinze ans, puis a fait un premier tentamen. A la suite de quelques aventures sans lendemain, il a rencontré un autre jeune homme avec qui il a eu une relation suivie. Toutefois, le partenaire de Daniel l'a quitté, entraînant un état dépressif et une deuxième tentative de suicide. Durant la même période, Daniel a tenté plusieurs formations professionnelles qui se sont toutes soldées par des échecs.
Daniel a fait part de son homosexualité à sa mère alors qu'il était en relation avec son deuxième ami. Celle-ci a réagi violemment, refusant dès lors de parler à son fils. De plus l'orientation sexuelle de Daniel n'a jamais été abordée en famille. Cette dernière n'a donc pas pu constituer un soutien pour Daniel, pas plus que certains camarades d'école qui l'ont stigmatisé en l'insultant régulièrement. Toutefois d'autres amis ont su prêter une oreille attentive à ses interrogations.
Daniel a consulté une psychiatre après son premier tentamen. Elle lui a expliqué que s'il se sentait homosexuel, c'était parce qu'il entretenait une relation distante avec son père et que par conséquent il était nécessaire d'opérer un rapprochement affectif avec lui pour retrouver le chemin de l'hétérosexualité. Cette psychiatre, selon Daniel, a utilisé en outre un vocabulaire connotant négativement l'homosexualité. Pour elle l'homosexualité était «un mal» alors que l'hétérosexualité était «la voie du salut». Désemparé, Daniel a interrompu le traitement après quelques séances.
Cette rupture thérapeutique n'a fait qu'aggraver l'isolement de Daniel, maintenant de la sorte son état dépressif qui a abouti à un second tentamen. A la suite de cela, Daniel a consulté un autre psychiatre auprès duquel il a pu trouver soutien et écoute. A l'heure actuelle, il est toujours en traitement chez ce thérapeute et a trouvé une place de travail lui procurant une stabilité bienvenue.
Nous avons rencontré André il y a une dizaine d'années à l'occasion de son deuxième tentamen. Il avait alors dix-huit ans, et ne rencontrait semble-t-il, aucun problème particulier. Ni lui, ni ses parents ne parvenaient à comprendre son geste. André a interrompu sa prise en charge après une dizaine de séances. Nous avions alors pressenti chez lui un questionnement autour de son orientation sexuelle. Ce thème n'avait pas été abordé, mais nous était apparu comme le motif de son renoncement au traitement. Cinq à six ans plus tard, André a consulté à nouveau pour nous prendre à témoin de sa bonne et récente évolution, de sa sortie de quatre ans de marasme et d'abandon de ses études. Ce changement correspondait à son premier engagement dans une relation homosexuelle et à la révélation de son orientation sexuelle à sa famille. Lors de ces quelques entretiens, nous sommes revenus sur mes questionnements silencieux à son sujet et sur son renoncement au traitement. André a pu reconnaître a posteriori qu'il avait dû fuir cette prise en charge, refusant à l'époque ce qu'il était et réalisant qu'il était alors totalement incapable de partager ses doutes avec un tiers. De surcroît il était clair pour lui, à l'époque, que ses deux tentatives de suicide étaient en lien avec le dégoût que lui inspirait sa vie fantasmatique et avec un échec dans une tentative de séduire un camarade de classe.
Sa visite cinq ans après laisse penser qu'André avait pu percevoir une certaine disponibilité chez son vis-à-vis, toutefois elle n'avait pas suffi à lui permettre d'exprimer les difficultés qui l'habitaient alors.
Au vu de notre expérience clinique et de ce qui précède quelques remarques s'imposent :
I Les difficultés que rencontrent les jeunes homosexuels évoquées plus haut sont aussi le fait des jeunes lesbiennes, dont nous n'avons pas parlé dans cet article puisque nos recherches, centrées sur la prévention du sida, s'intéressent exclusivement aux jeunes hommes.
I L'attirance pour des personnes du même sexe ne relève pas d'un effet de mode. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les comportements homosexuels chez les adolescents semblent avoir plutôt diminué qu'augmenté sur ces vingt dernières années.6 Cette diminution est à mettre en partie sur le compte d'une plus grande facilité de rencontre entre adolescents de sexe opposé. Par ailleurs, la plus grande visibilité de l'homosexualité conduit aujourd'hui, face à des comportements homosexuels, à des questionnements identitaires qui n'avaient simplement pas lieu d'être autrefois. Dans ces conditions, l'attirance pour des personnes de même sexe est à prendre, nous semble-t-il, plus au sérieux aujourd'hui que par le passé, du fait qu'elle s'appuie sur de réelles interrogations des sujets sur leur orientation sexuelle.
I L'attirance pour les personnes du même sexe n'est pas une étape «classique» dans la constitution identitaire des jeunes hétérosexuels, même si ce questionnement identitaire fait très certainement partie des doutes de toute adolescence. De plus, les relations homosexuelles, comme on peut l'observer par exemple dans les communautés composées uniquement d'hommes (prisons, internats) ne génèrent que très rarement des doutes identitaires, si ce n'est chez des sujets qui y sont prédisposés.
I Cinquante pour cent des homosexuels n'ont jamais eu de relations sexuelles avec des filles. De plus, ceux qui se sont engagés dans une relation sexuelle avec des femmes semblent plutôt l'avoir fait pour tenter d'échapper à leurs doutes sur leur orientation sexuelle. Toute proposition «thérapeutique» passant par une expérimentation de l'hétérosexualité est vouée à l'échec et vécue de sucroît comme dénigrante.
I L'identité sexuelle, en l'occurrence homosexuelle, ne s'appuie pas sur une pratique ou des comportements sexuels. On peut se sentir homosexuel et vivre avec l'intime conviction de l'être sans n'avoir jamais eu de relation homosexuelle. C'est, est-il nécessaire de le rappeler, le cas chez la majorité des hétérosexuels.
I Parler d'homosexualité, comme parler du suicide, ne favorise pas le passage à l'acte homosexuel. Et si c'était le cas, cela ne le serait qu'auprès de sujets prédisposés.
Par ailleurs et pour conclure, la conviction qu'une vie d'homosexuel-le peut être tout aussi acceptable qu'une vie hétérosexuelle, devrait être la base sur laquelle construire la relation de confiance nécessaire entre soignants et soignés.