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Une messe au Mont Blanc
Par Emile Gos
11 août 1893Avec 2 illustrations ( 65, 66Lausanne ) C' est au brave et bon abbé Henry, ancien curé de Valpelline, que l'on doit cette relation. L' idée d' une messe à 4810 m. avait germé dans l' esprit de l' abbé Jean Bonin lors de son ascension au Mont Blanc avec les prêtres milanais Ratti ( futur Pape Pie XI ) et Grasseli, accompagnés des guides Gadin et Proment. Cette idée mûrit peu à peu et les démarches pour obtenir de Rome et de Mgr l' Evêque les autorisations nécessaires finirent par aboutir, tant et si bien que les abbés Bonin, Perruchon et Henry, en règle avec l' Eglise, accompagnés de plusieurs guides dont César Ollier qui devait gravir quelques jours après, avec le fameux Emile Rey, la terrible Aiguille Blanche de Peuterey 1, quittent Courmayeur le 8 août 1893.
Whymper alors âgé de 53 ans, entouré d' un nombre imposant de guides et porteurs, précède leur caravane et, dit l' abbé Henry, « nous étions contents à l' idée qu' il allait nous battre une belle route » 2. Un' mulet complaisant transporte jusqu' au Lac Combal les provisions ainsi qu' une pierre sacrée de 4 kg., puis, chacun sa charge sur le dos, ils partent le long du glacier de Miage pour la cabane du Dôme. Le lendemain, ils repartent et arrivent enfin au col tandis que la tourmente souffle au sommet du Mont Blanc.
«... Le temps était tranquille et doux. Le vent a commencé à nous envelopper sur l' arête de Bionassay. L' arête fut traversée en une ou deux minutes, et nous sommes arrivés sans autre inconvénient, mais assez fatigués, à la cabane Vallot. » Malgré la bourrasque, une partie seulement des ascensionnistes, dont l' abbé Henry seul prêtre, partent pour le sommet.
«... Le vent avait redoublé. Il nous fouettait la figure et nous envoyait par moments des aiguilles de glace. Tant sur la Grande Bosse que sur la Petite, nous devions nous arrêter presque à chaque instant, et nous coucher sur l' arête pour ne pas être emportés. Je pensais alors aux pauvres médecins nécroscopiques de la vallée d' Aoste qui auraient dû venir par ici constater notre mort: aussi pour leur éviter cette peine, je me tenais le plus possible sur le versant français. Nous montions toujours. Ollier nous indique maintenant là devant nous la pointe du Mont Blanc. On fait courage. Il y avait peut-être encore une soixantaine de mètres d' altitude à faire lorsque le mal des montagnes m' a pris sous la forme de vomissements. » Ils parviennent enfin à la cime et montent sur le toit branlant de l' observatoire Jansen. L' abbé Henry est plutôt déçu du panorama. «... Eh quoi, me disais-je, ce n' est que ça? » Ils admirent pourtant les sommets de leur vallée puis au bout de dix minutes reprennent le chemin de la descente et arrivent à la cabane Vallot. Le temps devient de plus en plus mauvais et il est question de continuer sur Chamonix sans que la messe ait pu être dite au sommet du Mont Blanc, mais l' abbé Bonin tient bon. Arrivent des guides de Chamonix qui vont travailler à l' observatoire Jansen. Le cœur de tous est partagé entre la crainte et l' espérance au sujet du temps qu' il fera le lendemain. L' abbé Bonin était d' avis qu' il fallait célébrer coûte que coûte, quitte à attendre jusqu' au samedi. L' abbé Henry lui, qui a déjà fait le sommet, raisonne en égoïste et se console en pensant qu' en tout cas il n' a pas fait un voyage inutile!
Entre les neuf occupants de la cabane, ils se partagent les vingt-et-une couvertures et essayent de s' endormir, mais Henry et Bonin se réveillent à 11 heures déjà et prennent quelque fortifiant pour n' avoir pas trop à souffrir du jeûne. Au milieu de la nuit, on entend plusieurs fois ces mots: Mon Dieu, mon Dieu, c' est l' abbé Bonin qui pense à sa messe!
«... Il me venait alors à la pensée que nous n' étions pas des ministres assez dignes, pour avoir l' honneur d' être les premiers à offrir à Jésus-Christ si haut. » Le vent durant le reste de la nuit continue à secouer la cabane. Au matin le brouillard couvre la montagne. L' anxiété se peint sur tous les visages et il est de nouveau question de tout 1 II s' agit de la première ascension du Mont Blanc par l' Aiguille Blanche et l' arête de Peuterey, accomplie du 14 au 17 août 1893 par l' Allemand Paul Güssfeldt avec les guides Emile Rey et Christian Klucker et le porteur César Ollier dont Güssfeldt dit que « durant toute l' expédition, il s' est montré courageux et habile ».
* C' est au début d' août que Whymper, accompagné des guides Louis Carrel et Antoine Maquignaz, partit de Courmayeur pour le Mont Blanc, via la cabane du Dôme. Le mauvais temps arrêta la caravane au refuge Vallot, et l'on descendit à Chamonix.
abandonner, mais l' abbé Bonin ne perdit pas l' espérance et avec un violent mal de tête se couche de nouveau. Enfin, les guides de Chamonix se décident à partir et ceux qui n' étaient pas montés la veille au sommet profitent de l' occasion et partent aussi.
L' abbé Henry lui, reste à la cabane et peu après voit les guides de Chamonix qui reviennent disant qu' avec ce brouillard ils ne pourraient pas travailler dehors, alors autant rester au chaud! Mais disent-ils, vos compagnons ne courent aucun risque, le vent a presque cessé, ils doivent réussir. En effet, en moins d' une heure vingt-cinq ils sont arrivés au sommet. Ils saluent d' un hourrah la cime de la calotte de glace quand bien même le brouillard leur dérobe toute vue sur l' horizon. Il fait froid, il faut se hâter. C' est dans un enfoncement pratiqué dans la glace à coups de hache derrière l' observatoire Jansen qu' on va célébrer la messe.
«... On avait eu la précaution d' emporter de la cabane Vallot une couverture; elle a servi comme de ciel à l' autel et au célébrant, retenue d' un côté aux deux angles de la cabane, et de l' autre fixée aux piolets. Une poutre posée sur deux autres piolets contre la paroi a servi de table. C' est là-dessus qu' on a déposé la pierre sacrée couverte d' une courte nappe pliée en trois. On a allumé avec beaucoup de peine deux chandelles renfermées dans les lanternes du Club Alpin. Pour tout livre de messe, quelques pages d' un vieux missel; pour canons, trois feuillets fixés à la paroi de la cabane. Pour crucifix, un de ceux que l'on suspend sur sa poitrine; pour burettes deux gourdes des guides; l' eau apportée de la cabane Vallot avait gelé durant le trajet. On dut la faire fondre à la chaleur du corps. » «... En dix minutes l' autel a été monté, et le célébrant a revêtu sur sa soutanelle les habits sacerdotaux. C' est là que, les pieds dans la neige, les mains dépouillées de leurs gants, au milieu du froid, au sein du brouillard qui roulait sur la montagne, le Saint Sacrifice a commencé. Ce qui était le rêve de plusieurs années, ce qu' un grand nombre de personnes attendaient avec impatience dans la plaine, s' opérait maintenant dans ces conditions. L' abbé Perru-chon veille à ce que rien d' irrégulier n' arrive. Le sacrifice avance. Bientôt le sang de la Victime coule au-dessus de ces neiges immaculées, il est offert à Dieu pour tous les ascensionnistes du Mont Blanc, passés, présents et futurs, pour tous ceux dont les glaciers conservent encore les corps, pour tous ceux qui désormais trouveront la mort sur ces hauteurs.... Le Mont Blanc n' est plus désormais une montagne profane: c' est l' escabeau des pieds du Seigneur, c' est la montagne où il a voulu habiter un instant: Mons in quo beneplacitum est Deo habitare in ro. La messe finie, il a fallu retourner à la prose. On s' est hâté de remettre dans le sac tous les ornements et l'on est reparti. » Pendant tout ce temps, à la cabane Vallot, l' abbé Henry était dans l' anxiété, mais au bout de trois heures il voit enfin arriver ses compagnons qui ramènent en triomphe l' abbé Bonin, il va à leur rencontre et s' informe s' ils ont réussi? On lui répond que oui et tous ensemble regagnent la cabane.
Ils redescendent sur Chamonix d' où ils expédient deux télégrammes en Italie. Comme on y parlait de messe, un employé demande: « Comment, est-ce qu' on a dit la messe au Mont BlancOui. Au sommetOuiEt quels sont les abbés français qui sont allés la direCe sont des Italiens! Ces télégrammes n' étant jamais arrivés, l' abbé Henry en déduit que par esprit de nationalité, ils ont été interceptés au bureau de Chamonix.
Le lendemain, par Contamines, les cols du Bonhomme, de la Fourclaz et de la Seigne, les trois abbés et leurs guides regagnaient Courmayeur.
D' après une brochure de l' abbé Henry