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Julia y el zorro
[…] L’obscurité règne dans leur maison et dans la composition visuelle des plans. Comme retenue par les vitres, la lumière ne parvient à pénétrer dans leur intérieur. Le dehors ensoleillé, aperçu derrière les fenêtres, apparaît comme un ailleurs, un impossible.
[…] En révélant les dispositions intérieures des personnages par leur comportement, « Julia y el Zorro » n’est pas sans rappeler le « réalisme psychologique » d’un Antonioni.
Julia y el Zorro s'ouvre sur un plan au noir, en même temps qu'un conte livrant une conclusion bien pessimiste est narré : « la douleur aime la compagnie ». Si l'œuvre s'applique en effet à démontrer la justesse de ce propos, elle le fait dans la retenue et la suggestion en installant les personnages au sein d’un mal-être indicible, qui ne s'affirme pas tel mais pourtant ne cesse, dans la première partie du film, de peser sur une veuve, Julia, ex-actrice de théâtre, et sa fille Emma. Tout comme la souffrance, sa cause, la perte d'un mari et d'un père, ne fait jamais l'objet d'une véritable discussion : seules ses conséquences pèsent sur leur comportement en même temps que plusieurs traces renvoient à cet accident : la cicatrice au genou de Julia, la voiture, les cauchemars d'Emma…
Le film porte sur le quotidien d'Emma et Julia, sans qu'une véritable trame narrative se dessine. L'obscurité règne dans leur maison et dans la composition visuelle des plans. Comme retenue par les vitres, la lumière ne parvient à pénétrer dans leur intérieur. Le dehors ensoleillé, aperçu derrière les fenêtres, apparaît comme un ailleurs, un impossible. Quant au cadrage, il ne donne pas l'occasion au spectateur de se représenter spatialement les lieux, créant ainsi une scission entre les personnages et l'environnement. Ce déracinement atteindra son paroxysme lorsque l’ami et collègue Gaspar proposera à Julia de s'engager pour une cause citoyenne, ce qu'elle refusera, pleine de dédain.
Umbra Colombo, avec un regard glacial et perçant, l'allure fière et élégante et des remarques acerbes, interprète avec une grande finesse le rôle de cette mère pour qui n'importe quelle tâche du quotidien semble insurmontable, même remplacer le frigo volé. Son indifférence à l'égard de sa fille ne sera elle non plus jamais l'objet de discours, mais s'exprimera bien plutôt par sa difficulté à s'en occuper, par des remarques froides ou par des ordres qu'elle lui donne sèchement. Pas de signe affectueux, ni de regard tendre : Julia cherche à se dérober, s'enfermant dans ses pensées ou orientant ses regards vers le hors-champ, signalant ainsi son absence, tout comme la confusion entre les couleurs de ses habits et des décors souligne son effacement, quoique ses cheveux blonds attirent le regard et offrent une source de clarté lumineuse dans la composition visuelle, telle une lueur d'espoir.
Une série d'événements vont conduire à une modification progressive des rapports entre Emma et sa mère, dont la présence de Gaspar. Parallèlement à la solitude de Julia est représentée celle d'Emma — enfant sérieuse, n'esquissant que rarement un sourire — qui trouve une échappatoire à la négligence de sa mère par différents moyens. Ces moments, de solitude principalement, sont parmi les plus touchants : telles des images volées, on l'aperçoit assise sur un meuble, lisant, en même temps qu'elle renifle ses chaussettes avant de les enlever. Sa fragilité se devine par exemple par de gros plans sur ses pieds, qu'elle colle contre la vitre de la voiture, donnant ainsi à sentir ces sensations fugaces de l'enfance…
En révélant les dispositions intérieures des personnages par leur comportement, Julia y el Zorro n'est pas sans rappeler le « réalisme psychologique » d'un Antonioni. On pense notamment à cette scène si poétique, où Emma soutient sa mère, le pied cassé, en ajustant sa cadence sur la sienne, avec son pantalon rouge relevé sur une jambe seulement, afin que sa botte rouge en plastique imite la blessure de sa mère. Laissant le spectateur libre d'observer et d'inférer les émotions des personnages à partir de ce qui lui est donné à voir, le dernier film d'Inés María Barrionuevo restitue au réel sa profonde ambiguïté, son mystère.
Text: Sabrina Schwob
First published: January 28, 2019
Julia y el Zorro | Film | Inés María Barrionuevo | ARG 2018 | 104’ | Black Movie Genève 2019