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Arrêtons de jouer avec le feu! Un point spécialement inquiétant est que nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous déclenchons en intensifiant l’effet de serre, qui est un des paramètres fondamentaux de la vie sur Terre. Sans l’effet de serre, soit la capacité de l’atmosphère de retenir la chaleur du rayonnement solaire, la température moyenne sur Terre serait non pas de +15°C mais de -18°C, ce qui rendrait pratiquement toute forme de vie impossible.
Cet effet est assuré essentiellement par la vapeur d’eau et le gaz carbonique, qui représentent ensemble moins de 1% du volume de l’atmosphère (d’autres gaz de serre sont le protoxyde d’azote (N2O) et le méthane (CH4), au pouvoir de réchauffement plus important mais aux quantités bien moindres). Dans la nature, le bilan du carbone est équilibré: la photosynthèse l’incorpore dans les tissus végétaux, et leur décomposition le libère à nouveau.
Or, la combustion de la biomasse du passé sous forme d’énergies fossiles a rejeté dans l’atmosphère des quantités croissantes de gaz carbonique, dépassant largement la capacité d’absorption de la végétation – capacité déjà réduite de 20% par la déforestation. Il en résulte une augmentation du gaz carbonique dans l’atmosphère de plus d’un tiers en deux cents ans.
Une injustice planétaire. En cinquante ans, entre 1950 et 2000, la consommation d’énergies fossiles s’est multipliée par cinq et les émissions de CO2 d’autant. Mais celles-ci sont très inégalement réparties: 17,5t/an/personne aux Etats-Unis (19,3 en 1990), 9,2 en Allemagne (11,6 en 1990), 6,2 en Chine (2,2 en 1990), 2,2 au Brésil et 1,6 en Inde (en 1990 respectivement 0,8 et 1,4), bien moins en Afrique et dans les Pays les moins avancés.
Au cours du XXe siècle, la température moyenne sur Terre a augmenté de 0,89°C et le niveau des océans de 0,7 centimètre. En 2015, la banquise avait perdu 10% de son volume estival. Chaque année est plus chaude que les précédentes et les glaces fondent partout au monde, mettant en péril les régimes hydrologiques.
Des résistances tenaces
Une fonte des glaces des Pôles conduirait au cours du siècle à une hausse du niveau de la mer de 30 cm à près d’un mètre. Or des centaines de millions de personnes vivent sur les côtes, et certaines des plus grandes villes du monde s’y trouvent. Plusieurs Etats insulaires risquent tout simplement d’être rayés de la carte. Que les régions de la Terre les plus exposées aux changements climatiques soient justement celles qui en sont les moins responsables est particulièrement choquant.
Le consensus scientifique est clair: il ne faut aucunement dépasser 2°C d’augmentation de la température de la surface terrestre et cela exige de plafonner les émissions de CO2 à 1 tonne par an et par habitant. Or, la moyenne mondiale est de 4,9 t par habitant et par an (1990: 4,2 t)… cinq fois trop!
Le principe de précaution n’a pas été pris au sérieux, pas plus que les scénarios, prévisions et modélisations des climatologues. Stimulées, voire orchestrées, par le lobby du pétrole, de nombreuses controverses ont réussi à semer le doute: dans quelle mesure le réchauffement est-il dû à des causes naturelles ou humaines? S’agit-il vraiment d’un réchauffement?…
Un simple changement de majorité politique a suffi pour que deux pays pourtant durement éprouvés par les enjeux du climat, le Canada (fonte du permafrost) et l’Australie (vagues de chaleur et graves sécheresses), démobilisent du jour au lendemain leurs instruments (Australie), voire quittent le Protocole de Kyoto (Canada).
Mais, depuis quelques années, le réchauffement est devenu tangible pour la population à travers la hausse des températures et la fonte des glaces, une météo plus instable, les vagues de chaleur et de sécheresse, des précipitations plus intenses, des vents plus violents. Deux décennies ont été perdues durant lesquelles les émissions globales ont continué à progresser, passant entre 1990 et 2013 de 23 milliards de tonnes par an à 36 milliards.
Deux principes et une Convention. En 1992 le Sommet de la Terre avait retenu 27 principes, dont deux particulièrement au cœur de l’enjeu climatique: «les Etats ont des responsabilités communes mais différenciées» (principe 7) et «en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives» (principe 15, dit de précaution). C’est sur cette base qu’a été rédigée la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique, entrée en vigueur en 1994. Elle a été ratifiée pratiquement par tous les Etats du monde, qui ont donc souscrit à son objectif «de stabiliser (…) les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique». Toutefois, à ce jour, seuls les pays industrialisés sont concernés par des engagements chiffrés.
Il faut reconnaître que le défi est majeur. Depuis ses origines, l’industrialisation a été fondée sur le charbon et le pétrole et tout est à revoir: chauffage, transports, chimie, mais aussi les pratiques agricoles, responsables à hauteur de 15% de l’emballement de l’effet de serre. Tout cela représentant des habitudes bien ancrées, des technologies éprouvées, des intérêts puissants, des profits conséquents…
La transition sera citoyenne ou ne sera pas
La transition vers la durabilité est une exigence éthique, humaine, sociale, mais aussi de survie. L’enjeu se situe clairement au niveau des modèles de développement, et également au niveau des pays émergents. La conférence de Copenhague 2009 l’avait bien montré: Obama avait beau être venu avec la meilleure volonté du monde rompre avec l’ère Bush, cela n’avait plus guère d’importance – la Planète ne sera sauvée qu’avec les pays émergents, mais pas contre eux.
Une motorisation chaotique gagne les grandes nations asiatiques comme l’Inde ou la Chine, qui comptent ensemble un tiers de l’humanité. Autour de 2010, après deux siècles de quasi-exclusivité occidentale, les rejets du Sud (même si l’émission par habitant y reste quatre fois moindre) ont dépassé celles des pays industrialisés, qui ont commencé à réduire leurs émissions. Désormais, la Chine émet un tiers de plus de CO2 que les Etats-Unis et assume un quart des rejets globaux – contre un sixième pour les USA.
A juste titre, les citoyennes et les citoyens ne se sont pas reposés sur d’autres – les gouvernements, les entreprises, les scientifiques. Certes les responsabilités sont bien réparties, et chacun doit prendre les siennes en fonction de sa situation, mais attendre que l’autre commence, c’est donner une prime à celui qui ne fait rien.
L’action citoyenne s’articule sur deux niveaux. D’une part, la mobilisation de l’opinion et la pression sur les décideurs économiques et politiques. D’autre part, un engagement au quotidien en tant que consomm’acteur. Signer une pétition contre le changement climatique et partir ensuite en week-end en avion n’est évidemment pas cohérent. Quand on voit que le bio plafonne à moins de 7% de parts de marché en Suisse et l’électricité de provenance verte à environ 10%, il est clair qu’il y a de sérieuses marges de progression.
Territoires en transition, laboratoires de la durabilité. «Le mouvement de Transition est né en Grande-Bretagne en 2006 dans la petite ville de Totnes. (…) Il y a aujourd’hui plus de 2000 initiatives de Transition dans le monde, en 44 pays, dont 150 en France, réunies dans le réseau international de la Transition. (…) Il s’agit de mettre en place des solutions (…) qui visent à réduire fortement, individuellement et collectivement, la consommation d’énergie d’origine fossile et nos émissions de CO2, renforcer la résilience de nos territoires, leur capacité à absorber les chocs à venir, par une relocalisation de l’économie (…), renforcer les liens, les solidarités et la coopération entre l’ensemble des acteurs du territoire, acquérir les compétences qui deviendront nécessaires au renforcement de notre autonomie», selon www.transitionfrance.fr/
Renvoyant dos à dos le fossile, à la source du risque climatique, et le fissile, dangereux, peu efficace (moins de 400 réacteurs fournissant, pour un coût de 10 milliards de dollars chacun, 3% de l’énergie mondiale) et très coûteux à terme (gestion des déchets et démantèlement des installations irradiées), une nouvelle approche commence à s’imposer. Elle consiste à mieux utiliser l’énergie (économies d’énergie, rationalité énergétique, sobriété énergétique) et à accroître fortement la part des énergies renouvelables et décentralisées.
Se libérer du fossile: une affaire de volonté, pas de technique. Les subventions publiques accordées au fossile dépassent toujours d’un facteur 5 celles attribuées aux énergies renouvelables : 600 milliards de dollars contre un peu plus de 130 mia… Selon le rapport 2015 du Renewable Energy Policy Network for the 21st Century, 270 milliards de dollars ont été investis en 2014 dans ce secteur, dont 131,3 mia dans les pays en développement et 138,9 mia dans les pays industrialisés. 7,7 millions d’emplois ont pu être crées en 2014 grâce aux énergies renouvelables.
Pour la Suisse, la référence reste la Société à 2000 Watts, soit une réduction d’ici 2050 d’un facteur 3 de la consommation, essentiellement par des mesures de rationalisation, la demande subsistante étant assurée aux trois quarts par les énergies renouvelables. Selon l’EPFL, une valorisation systématique du solaire permettrait d’assurer la moitié de la production d’eau chaude du pays, entre 10 à 15% des besoins de chauffage et les trois quarts de la production électronucléaire actuelle (Les enjeux de la transition énergétique, p 119). Exactement la part qu’atteint au Danemark l’électricité produite par les 5200 éoliennes du pays.
Pour changer les choses, il s’agit d’aller vers de nouvelles orientations économiques, vers une relocalisation solidaire, privilégier biens et services de qualité écologique et sociale, sortir du consumérisme effréné, et surtout changer la donne énergétique. Toutes options présentes en force à Alternatiba, pour construire ensemble un nouveau rapport aux choses et aux gens… Alors, en attendant que d’autres puissent être convaincus d’en faire de même, montrons l’exemple autant que nous pouvons.
* Expert en développement durable, Genève.