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Extrait d’une communication lue en séance de la Société d’histoire de la Suisse romande, au château de Rolle, le 25 juin 1902.
… Puisque nous sommes au château de Rolle, permettez-moi d’attirer votre attention sur certaines particularités de cet édifice qui ne manque pas d’intérêt.
Bien que je ne puisse malheureusement vous présenter aucun fait historique nouveau, il ne sera pas inutile peut-être de résumer rapidement ceux qui sont contenus soit dans les Mémoires et Documents, soit dans le Dictionnaire historique du canton de Vaud, soit dans l’ouvrage de M. l’abbé Dupraz.
Si je ne fais erreur, on ne connaît encore ni le fondateur (attribué désormais à Pierre de Savoie), ni la date précise de la construction du château (Estimé aujourd’hui à 1286 par dendrochronologie d’une pièce de bois retrouvée lors des fouilles archéologiques réalisée en 1985), dont les parties les plus anciennes (celles qui sont visibles), ne doivent pas remonter au delà de la seconde moitié du XIIIe siècle. — En 1291, le comte de Savoie possède un château à Rolle, depuis quand, on l’ignore ; il est inféodé à Aymon de Sallanove. — Nouvelle mention de l’édifice dans un acte d’échanges du 8 décembre 1294, entre le comte Amédée et son frère Louis, seigneur de Vaud. En 1314, Louis II, baron de Vaud, cède le château de Rolle à son oncle Amédée V, mais dix ans après, le comte Edouard, fils d’Amédée, le rend au baron de Vaud, en récompense de ses services. Le Ier mars 1295 on voit que Jean de Greilly a succédé à Aymon de Sallanove dans la seigneurie du château de Rolle, qu’il reconnaît tenir en fief du comte de Savoie, et les de Greilly conservèrent fief et château pendant plusieurs générations.
A la fin du XIVe siècle, Archambaud de Greilly avait épousé Isabelle de Foix et leur fils Gaston prit le nom de Foix. Le 3 mai 1455, ce Gaston de Foix fut obligé de vendre toutes ses propriétés des bords du Léman, et cela pour payer la rançon de son fils fait prisonnier par les Français à la bataille de Castillon; la seigneurie de Rolle fut acquise par Amédée de Viry, seigneur de Mont-le-Vieux, qui réunit les deux seigneuries en sa main et en transporta le siège au château de Rolle, où il fit d’importantes réparations et transformations.
Le Dictionnaire historique dit que c’est lui qui éleva la tour au nord, appelée « tour de Viry » ; il semble qu’il ne peut être question que de la tour rectangulaire au centre de la face côté lac, dont une porte murée est surmontée des armes de Viry ou de Foix; la grosse tour circulaire du nord-ouest doit être beaucoup plus ancienne.
En 1531, le seigneur de Rolle et Mont-le-Vieux est Jean Amédé de Beaufort, un des membres les plus actifs de la confrérie de la Cuiller, lequel prête hommage à LL. EE. de Berne le 18 avril 1543 et doit, dès 1550, céder sa terre de Rolle et d’autres possessions au comte Michel de Gruyère.
Ce dernier, ruiné, ne les garde pas longtemps; en 1558 il est obligé à son tour de les vendre à Jean Steiger de Berne.
Le château resta entre les mains de la famille Steiger jusqu’en 1798 ; ce sont les Steiger qui ont exécuté les dernières réparations les plus importantes à l’édifice, brûlé à deux reprises par les Bernois, en 1530 puis en 1536. Le dernier seigneur de Rolle fut Charles-Rodolphe Kirchenberger, qui avait épousé dame Sophie Steiger.
Il n’est plus guère possible de se rendre compte de l’aménagement intérieur du château ; tous les bâtiments, profondément remaniés à partir de 1558, sont occupés aujourd’hui par des écoles, des logements, des bureaux et des prisons, mais sur les faces extérieures, on reconnaît encore nombre de détails intéressants.
Le croquis du plan suffira pour faire saisir la disposition presque triangulaire, très originale, très régulière et assez rare de l’ensemble, bien différente de celle des châteaux de Morges ou d’Yverdon, construits à peu près à la même époque. L’enceinte occidentale où se trouvait l’entrée, n’est plus indiquée que par un petit mur de clôture ; de ce côté le fossé a été également comblé, mais on le voit encore, bien distinctement marqué, près de la grosse tour du N.-O., la tour des prisons et, le long de l’enceinte septentrionale.—Il est probable que le lac s’avançait jadis beaucoup plus près des enceintes Est et Sud contre lesquelles s’adossèrent les bâtiments d’habitation, et que les jardins actuels sont de création assez récente. Sur le plan, le noir indique les parties les plus anciennes qui, dans leur essence et sans tenir compte de divers remaniements, remontent probablement à la seconde moitié du XIIIe siècle ; des transformations bien caractéristiques du XVe siècle se trouvent dans l’espace teinté en gris foncé ; — enfin le gris clair désigne l’ensemble des bâtiments actuels, bâtiments modernisés, qui renferment presque certainement des vestiges des dispositions primitives, mais qu’il ne m’a pas été possible d’explorer.
La tour la plus importante, la plus intéressante aussi, est celle du N.-O., la tour des prisons actuelles (A) ; ce devait être la défense essentielle du château, placée du côté le plus dangereux. Construite en beaux quartiers réguliers de tuf, elle a conservé des archères, murées mais bien reconnaissables ; les archères inférieures, très allongées, semblent indiquer une disposition fréquente dans le midi de la France, assez rare chez nous, et qui permettait un tir plongeant aussi bien qu’à la volée. Au sommet de la tour, vous noterez les créneaux murés, et, du côté du fossé, les restes des poutres d’un hourdage ou plutôt d’une bretèche ; les poutres ont été sciées mais leurs extrémités sont restées dans les rainures ménagées à cet effet.
A cette même tour, mais essentiellement le long du rempart septentrional et à la tour du nord-est (B), on trouve des meurtrières pour armes à feu, de différents types, des XVe et XVIe siècles ; ce sont des embrasures à canons, les Maulscharten allemandes, ou ces meurtrières pour arquebuses, que les Allemands désignent si bien par Schlüsseischarten. Au-dessus de ces meurtrières sont conservés les crochets de fer des volets, qui pivotaient sur un axe horizontal ; puis au sommet de la tour du nord-est, on remarquera deux Schlüsselscharten placées l’une à côté de l’autre, jadis couvertes par un volet commun et qui enfilaient le fossé de l’Est à l’Ouest. Il semblerait que cette disposition, assez rare chez nous, soit le précurseur des meurtrières en lunettes du XVIIe siècle.
Malgré sa transformation radicale, malgré toutes les fenêtres qui y ont été percées, l’enceinte orientale a conservé quelques détails intéressants ; sous le toit les six anciens créneaux ont été bouchés au moyen de grilles à pointes saillantes à l’extérieur, grilles dites épineuses, dont les exemples deviennent de plus en plus rares dans notre pays. Des grilles semblables, mais plus curieuses encore et dont les tiges se terminent en becs d’oiseaux, se voient aux fenêtres de la tour rectangulaire du sud-est ; — je ne serais pas étonné que ces dernières remontassent à la fin du XVe siècle ; — il en existe de semblables dans quelques châteaux du Piémont et de la vallée d’Aoste.
Le dernière tour, au S.-0.(C) montre les mêmes transformations que les autres, pour l’emploi des armes à feu ; — du côté du lac, les créneaux ont été conservés, du côté de la ville ils ont été murés et remplacés par des meurtrières.
Une de ces meurtrières a été à son tour assez brutalement percée et l’on y a adapté une cloche ; elle porte la date de 1607 et l’inscription très fréquente : Soli Deo honor et gloria.
J’ai dit que la tour rectangulaire D ne doit guère être antérieure au XVe siècle, qu’elle ait été construite avant 1453 par Gaston de Foix, ou après le 3 mai 1455 par Amédée de Viry. — C’est dans l’espace teinté sur le plan en gris foncé, entre cette tour et la cour intérieure du château, que se voient des voûtes du XVème siècle; — une fenêtre à couronnement trilobé, à côté de l’entrée, pourrait être un peu plus ancienne, du XIVe peut-être.
Au-dessus de cette entrée on remarque une grande dalle de molasse avec les armoiries des Steiger, à l’extrémité opposée du bâtiment, tout contre la tour B, une pièce avec poutrelles apparentes et porte en tiers-point, — et c’est à peu près tout ce qui est facilement accessible et visible.
Avant de quitter Rolle, je tiens à signaler dans la grand’rue, à côté de la maison portant le No 99, une jolie façade du XVIe siècle :
C’est une grande porte cintrée, surmontée d’un étage, dont Ta légère saillie sur rue est supportée par des corbeaux de pierre ; sur chaque corbeau extrême est sculptée une armoirie, celle des Troillet dit d’Allinges, d’après M. Dubois. L’intérieur est éclairé par une grande fenêtre à croisillons avec double accolade, toute semblable à celle que nous verrons à la maison-forte du Rosay à Bursins. — Le fâcheux badigeon, qui recouvre la façade, masque probablement plusieurs détails intéressants, tels les sommets des petits arcs au-dessus des corbeaux, arcs traités peut-être en accolades.
A. NAEF.