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Journal d'Architecture
Ce numéro singulier de Faces s’intéresse aux façons d’habiter en Suisse francophone, région à cheval entre plusieurs cantons, qui se distingue depuis une dizaine d’années par une forte expansion démographique et une croissance économique soutenue. Le journaliste Alain Pichard se demandait en 1978 si la Romandie existait [1] tant les cantons qui la composent sont des entités politiques fortes, voire des « pays » autosuffisants. Cette communauté de cantons partage, certes, un orchestre symphonique, une entreprise publique de radio et télévision et une langue commune, le français. Mais elle partage aussi une forme de latinité qui a laissé des traces dans le territoire depuis l’Antiquité. Des restes de théâtres et amphithéâtres romains essaiment l’arc lémanique, les bordures du lac de Neuchâtel et la vallée du Rhône, car c’est par le Grand-Saint-Bernard et non le Saint-Gothard qu’à l’époque romaine était assurée la communication la plus rapide du Rhin à Rome. Toute civilisation naît par et des voies de communication.
Jean-Jacques Rousseau, qui arpentait cette région francophone de la Suisse, connaissait aussi bien le bout du lac Léman que le canton de Vaud – dont il célébrait à Clarens les fêtes des vendanges – que les environs des lacs de Neuchâtel et de Bienne ou encore la vallée du Rhône et son paysage alpestre valaisan, autant de lieux rendus célèbres par la Nouvelle Héloïse. Comme on le sait, expérience esthétique et vertus morales se soutiennent mutuellement dans les écrits du philosophe, qui pensait à la Suisse comme à un modèle de société idéale, à un nouvel eldorado. Pour comprendre sa thèse, il nous faut revenir cependant à une idée sous-jacente : la densité. Anticipant en quelque sorte les visions de la Ville radieuse de Le Corbusier, le Rousseau politicien a été marqué par cette particularité du juste milieu entre état sauvage et état urbanisé qui évoque une humanité bien disséminée. C’est à-dire un environnement qui concilie densité raisonnable d’occupation du sol et sentiment de liberté : « Je me souviens d’avoir vu dans ma jeunesse aux environs de Neuchâtel un spectacle assez agréable et peut-être unique sur la Terre. Une montagne entière couverte d’habitations dont chacune fait le centre des terres qui en dépendent ; en sorte que ces maisons, à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires, offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite et les douceurs de la Société [2]. » L’épanouissement individuel ne peut se réaliser que dans un nouvel environnement d’urbanité diffuse, où les habitations seraient placées à bonne distance les unes des autres, faisant écho à ce sentiment (plus qu’à un concept) d’autonomie des individus mais aussi de solidarité. C’est là où réside, à en croire Rousseau, l’exceptionnalité du territoire romand qu’il arpente : de n’être ni ville ni paysage, mais une synthèse des deux.
La première hypothèse que nous aimerions poser pour comprendre les vingt-cinq projets qui suivent – il s’agit d’un panorama non exhaustif et non sélectif – est de prendre le territoire accidenté, des hauts plateaux et de lacs ou de fond de vallée, comme un intérieur et non pas comme un extérieur. Qu’un paysage puisse être considéré comme une intériorité, cela veut dire qu’il a été, d’une façon ou d’une autre, domestiqué et apprivoisé, à travers les siècles, par des travaux de consolidation et de bornage (pagus partage sa racine étymologique avec paysage) par des donjons, des châteaux – la maison de Savoie a pesé sur les destins d’une partie de cette région – ou par des défrichages, à l’instar du territoire du Lavaux et ses milliers de kilomètres carrés de terrasses viticoles. Ce paysage a aussi été structuré par des ouvrages d’art dont le plus mémorable est sans doute la route du Simplon, construite sous la supervision de l’ingénieur Nicolas Céard, inspecteur divisionnaire à l’époque de Napoléon. Les ingénieurs en Suisse ont participé à la mise en place de nouveaux points de vue sur le paysage par le biais de leur infrastructure. Le général Dufour, arpenteur et cartographe – il fonda à Carouge le Bureau topographique suisse –, s’intéressa autant aux questions d’aménagement du territoire qu’à la physionomie de la ville de Genève, à son désengorgement, à la percée de nouveaux axes, donc à l’embellissement de la ville. Nous pourrions aussi citer les ponts en béton de Robert Maillard ou le viaduc de Chillon dessiné par Jean-Claude Piguet, professeur dans les années 1970 à l’École polytechnique de Lausanne, avec ses doubles piles et ses portées de cent quatre mètres dialoguant avec le château savoyard posé en contrebas.
Aujourd’hui, ce territoire romand se caractérise par une intensification de l’occupation et de l’exploitation du sol, portée par une forte attractivité économique de la région, une immigration plus forte que dans le reste du pays et un rajeunissement de la population avec des attentes sociales spécifiques. Cela fait trente ans que la périurbanisation a saturé la côte lémanique comprise entre Genève et Lausanne et que la pression foncière pousse cette métropolisation jusqu’au lac de Neuchâtel et le long de la vallée du Rhône dans le Valais. Le développement de la mobilité et le changement des habitudes ont permis au cours de ces vingt dernières années à certains villages ou paisibles bourgades de moyenne importance de devenir de véritables villes, avec un centre et une couronne urbaine. La mainmise de l’homme sur un paysage qui a maintenu en grande partie sa vocation agricole conforte finalement l’idée que nous vivons bien dans le village continu dont parlait Rousseau, qui intègre désormais la dimension paysagère dans un mode de vie cosmopolite pour une classe sociale en grande partie « créative ». Nombre des projets qui suivent ont l’ambition de mettre en place des nouvelles centralités, des intériorités collectives ou des prolongements d’espaces habités qui sont néanmoins ouverts sur le paysage, sur les champs qui les entourent, sur les forêts qu’ils bordent, de sorte que les marqueurs de ces paysages agissent et interagissent avec le quotidien des habitants. On observera dans ces projets une tension entre un certain pragmatisme dans la façon d’aborder la question des usages et des modes d’habiter d’aujourd’hui, et les images oniriques ou poétiques qui sont convoquées. Heidegger, dans son texte d’après-guerre Bâtir, habiter, penser, définissait l’habitation comme une certaine façon que nous avons d’être au monde, lequel est structuré par l’acte de bâtir. Le projet social de Heidegger, qui consiste à réhabiliter la vie quotidienne par le biais de l’habitation entendue comme ouverture vers une compréhension renouvelée et poétique du monde résonne avec les préoccupations des architectes présentés ici.
La deuxième caractéristique des projets qui suivent vient probablement d’une culture particulière de la Romandie que pointait déjà Martin Steinmann dans un texte des années 1980 [3] – mais qui nous semble encore valable : cette région a été portée par une tradition moderniste à large spectre, oscillant entre des expériences architecturales radicales (Le Corbusier, Sartoris) et une architecture tempérée d’influence germanique (Laverrière) et française (Braillard), avec un certain goût pour la tradition constructive perretienne (Honegger), pour la composition beaux-arts mais aussi pour l’art de la mise en scène nord-américaine, de l’espace (Tschumi et Saugey). Ces tendances ou ces écoles de pensée se sont longtemps confrontées, y compris dans les deux hauts lieux d’enseignement de l’architecture : l’École polytechnique fédérale de Lausanne et l’École d’architecture de Genève, devenue Institut d’architecture avant de fermer ses portes il y a dix ans. Il est donc naturel de retrouver dans l’architecture d’aujourd’hui en Romandie une tension entre l’effet de répétition – constructive et productive –, le collage et un goût prononcé pour une « grande manière ».
L’architecture romande se distingue dans le panorama suisse depuis longtemps par ses recherches autour de l’habitat individuel ou collectif et par une commande privée plutôt fortunée. Ces situations favorisent naturellement une approche pragmatique du métier d’architecte et une prise en compte de contraintes économiques. Si les écoles tessinoises ont fait école, au propre et au figuré, c’est la question du logement qui constitue, à notre sens, le legs principal de l’architecture romande. Et c’est la raison pour laquelle nous présentons dans les pages qui suivent le projet de l’immeuble Clarté de Le Corbusier, réalisé à Genève en 1932, pour sa charge d’innovation technique et typologique et sa capacité à répondre à de fortes contraintes économiques.
En 1986, Jacques Gubler constatait le bruissement d’un printemps de l’architecture romande, marquée jusque-là par une certaine trivialité formelle et spatiale, liée à une commande privée aisée mais peu inspirée, alors même qu’en Suisse les grands mécènes financent et promeuvent depuis des générations le renouvellement de l’art. Nous aimerions mettre en garde contre cette trivialité qui guette le territoire romand encore aujourd’hui et qui est portée par les aspirations de nombreux professionnels de l’immobilier, se référant à des arguments publicitaires et quantitatifs, et par l’inclination à tomber dans l’image attendue qui n’est pas la résultante d’un désir mais sa conséquence arithmétique. Préoccupés par un héritage, par un patrimoine culturel à protéger, les architectes dont nous présentons les oeuvres revendiquent le besoin de contrôler la fabrication du bâti du début jusqu’à la fin. Ils exercent un métier jusqu’au bout en se confrontant aux défis d’aujourd’hui que sont la planification ouverte, la gestion de l’utilisation des sols, la multiplication des formes de vie et de sociabilité, la multiplicité des acteurs de la production et de l’utilisation de l’architecture, sachant que l’habitat incarne, paradoxalement, la pérennité, c’est-à-dire le désir et le devoir de durer.
[1] Alain Pichard, La Romandie n’existe pas, six portraits politiques : Fribourg, Genève, Jura, Neuchâtel, Valais, Vaud, 24 heures, Lausanne, 1978.
[2] Jean-Jacques Rousseau, Lettre à d’Alembert sur les spectacles, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1995, t. V, p. 55.
[3] Martin Steinmann, « Romand, pas Romand », Projets et réalisations / Projekte und Bauten, Patrick Devanthéry, Inès Lamunière, Patrick Mestelan, Bernard Gachet, Zurich, Thomas Boga, 1988.
Paolo Amaldi et Philippe Meyer