Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07229.jsonl.gz/427

Quelqu’un me demandait le mois dernier où je trouvais tous ces hommes particuliers et peu connus du grand public. Cela dépend. Pour ce qui est de Carl Lutz, je l’avais découvert en 1995. Le 8 mai 1995, cinquantième anniversaire de la fin de la Deuxième guerre mondiale, à la Cathédrale de Berne, l’alors président de la confédération Kaspar Villiger présentait les excuses officielles de la Suisse pour son comportement face aux juifs pendant la guerre.
La rédaction du Journal télévisé avait alors décidé d’honorer de son côté des Suisses qui avaient œuvré contre le courant et sauvé des juifs en dépit de toutes les consignes. J’avais ainsi été chargée de faire une série de portraits, dont celui de Louis Haefliger, dont je vous ai parlé ici il y a quelques mois et celui de Carl Lutz.
Le temps passe, et on finit par oublier un peu, et puis quelque chose vient vous rappeler un de ces personnages dont vous vous êtes occupé: récemment à Londres, chez un bouquiniste, je suis tombée sur la biographie de Carl Lutz en anglais, hier j’ai découvert qu’elle existe aussi en français. Je l’ai lue d’une traite: c’est un récit incroyable, dont la partie qui nous concerne ici est particulièrement impressionnante. Je vais essayer de vous en donner un aperçu, je vous encourage à lire le livre pour en savoir plus.
Carl Lutz: un diplomate tranquille, qui n'avait l'air de rien, pourvu d'un solide sens de l'humour {auteur inconnu).
Carl Lutz était appenzellois. Il était né le 30 mars 1895 é Walzenhausen. Après un apprentissage de commerce, il a émigré aux Etats-Unis en 1913 – la Suisse était encore à l’époque un pays pauvre, et les Appenzellois en particulier émigraient en assez grand nombre. Après cinq ans comme ouvrier dans l’Illinois, il a eu la possibilité de faire des études, et il a passé deux ans dans une université du Missouri.
Dès 1920, il a travaillé, d’abord en tant que subalterne, puis comme employé, tout en poursuivant des études, à l’Ambassade de Suisse à Washington. Il a obtenu une licence ès lettres en 1924. Il a ensuite continué à travailler dans le corps diplomatique suisse pendant toute sa vie active.
De 1936 à1941, il représentait les intérêts tant suisses qu’allemands en Palestine; d’une part c’est ce qui l’a sensibilité aux problèmes des juifs (il n’était pas juif lui-même), et d’autre part il a si bien défendu les veuves et les orphelins d’Allemands en situation difficile que les autorités allemandes ont gardé pour lui un certain respect.
En 1941, il a été envoyé à Budapest, comme “Directeur de la section des intérêts étrangers à la légation suisse de Budapest”. En tant que tel, il représentait en Hongrie les intérêts de quatorze nations, et était chargé de la protection des citoyens de ces pays (Américains, Anglais, Roumains, etc.).
Le personnel du consulat de Suisse à Budapest en 1942. Carl Lutz est au centre (auteur inconnu).
Il faut savoir que si la Hongrie s’était engagée aux côtés des Allemands, c’est surtout en envoyant des soldats aux divers fronts (dont la plupart ne sont jamais revenus); le pays n’était pas occupé.
Les juifs ont mené, jusqu’en 1944, une existence inquiète, mais relativement épargnée. Avant 1944, Lutz avait déjà organisé le transfert de quelque 10’000 juifs en Palestine.
Et puis, le 19 mars 1944, l'armée allemande a envahi la Hongrie.
Aussitôt, les persécutions des juifs se sont mises en place, puis se sont intensifiées. Le 15 mai les déportations vers Auschwitz ont commencé.
Lutz a aussitôt placé sous la protection diplomatique de la Suisse le personnel du Conseil juif pour la Palestine et l’a rebaptisé “Département de l’émigration de la légation suisse”. Il a recruté des volontaires, le personnel de ce nouveau département a ainsi passé de 15 à 150. Et ils se sont mis à l’oeuvre.
Devant le consulat de Suisse, appelé «Maison de verre» à cause de ses grandes fenêtre, les Juifs attendent un document qui leur permettra de quitter la Hongrie (photo Carl Lutz)
Le but de Lutz (et de sa femme Gertrude, dont l’histoire parle peu, mais qui était toujours présente, et très active) était de battre de vitesse les déportations. Dans le reste de la Hongrie, cela n’a guère été possible. Il en est allé autrement à Budapest: l’action de Lutz a permis de sauver des dizaines de milliers de personnes.
Pour travailler, Lutz a profité de deux directives officielles. D’une part, les représentants d’Hitler n’ont pas mis en cause le droit de 8’000 juifs d’émigrer vers la Palestine demandé peu avant le début des déportations. Et d’autre part Berne lui a interdit de donner des passeports individuels.
Affollement: l'ordre de déportation vient de tomber, les juifs savent que le consulat de Suisse aide: ils se pressent (photo Carl Lutz)
Pas de documents individuels? Lutz a pris note, et a décidé que dans ces cas-là il établirait des documents collectifs (sans consulter Berne), qu’il a appelés “Schutzpass” (passeport de protection). Il regroupait jusqu'à mille personnes sur un passeport. D’autre part, il a utilisé les 8’000 autorisations d’émigrer en les multipliant. Les autorisations, numérotées de 1 à 8’000, étaient interprétées comme ayant été données non à huit mille personnes, mais à huit mille familles. Et lorsqu’il n’y en avait plus, on en refabriquait, toujours soigneusement numérotées de 1 à 8’000.
Parallèlement, les juifs en attente d’émigrer étaient disséminés à travers Budapest dans quelques 75 “maisons protégées”, où ils menaient une existence précaire, car leur protection était toute relative. Des volontaires des associations juives s’organisaient pour les nourrir, de même qu’ils s’arrangeaient pour communiquer avec la communauté juive entière, et avec les clandestins (il y en avait beaucoup). Tout cela était financé essentiellement par la caisse personnelle du consul.
C'est un document entre passeport et visa, rebaptisé Schutzpass. Puisqu'on a interdit à Lutz d'établir des documents individuels, il joue sur les mots et en fait des documents collectifs.
Fin 1994 ou début 1995, peu avant qu’elle ne meure, j’avais eu l’honneur d’interviewer Mme Gertrude Lutz-Fankhausen. Elle avait épousé Lutz très jeune, avait quelque quinze ans de moins que lui, et ils ont divorcé en 1946. Son expérience l’a é tel point marquée qu’elle a passé sa vie à travailler dans les grandes œuvres humanitaires; à la fin de sa carrière, elle était vice-présidente de l’UNICEF.
Gertrude Lutz. Elle a consacré sa vie à l'enfance, aux persécutés, et a été une personnalité en vue des oeuvres humanitaires, très active et très efficace, jusqu'à sa mort en juin 1995 (photographe inconnu).
Elle m’avait raconté les angoisses: tel groupe menacé, tel départ renvoyé, telle famille disparue, sans doute déportée, avant d’être en sécurité, les convois toujours menacés, les SS prêts à arrêter et à tuer… Et la menace ne venait pas seulement des Allemands, mais aussi des gendarmes hongrois et des bandes nazies des Croix-Fléchées hongroises. Pour elle, Carl Lutz, cet homme tranquille à qui on aurait donné le Bon Dieu sans confession, était en fait doté d’un courage de lion, et avait su faire preuve de ruse, d’imagination diplomatique, au-delà du pensable. Il allait parlementer avec les nazis, et on ne savait jamais lorsqu’il partait pour ces entretiens s’il en reviendrait, car il tenait tête à Eichmann et Cie, courtoisement, mais fermement. Il se dépensait sans compter. Il ignorait les ordres de Berne, en accord avec cela avec l’ambassadeur lui-même.
Un quartier de Budapest en ruines, photographié à la sauvette par Carl Lutz.
Il avait par ailleurs essayé de documenter les événements en photographiant, car c’était un photographe passionné. Mais il avait fini par y renoncer après avoir failli être tué un jour où il photographiait deux soldats allemands battant une femme: il s’en était tiré avec la confiscation du matériel, mais avait préfé ne pas courir ce risque-là. Photographier à Budapest en 1944-45 était puni de mort.
Par une activité infatigable de tous les instants, le Département de l’émigration de la légation suisse a réussi à arracher à la déportation quelque 62’000 juifs.
Lorsque l’Armée rouge a libéré la Hongrie, Lutz aurait dû aussitôt partir. Il a bravé les ordres une fois de plus, et il est resté plusieurs semaines pour s’assurer que tous ceux qui étaient sous sa protection étaient en sécurité.
Carl et Gertrud Lutz avec un groupe de volontaires peu avant leur rentrée en Suisse en 1945 (photographe inconnu, avec la caméra de Carl Lutz).
Cinquante ans après, en racontant les péripéties de ces sauvetages, Mme Lutz-Fankhausen avait les larmes aux yeux.
«Vous devez être fière de ce que vous avez fait», ai-je remarqué.
Elle a secoué la tête.
«Oui, nous avons réussi à mettre à l’abri beaucoup de monde. Mais ceux qui m’ont tourmentée toute ma vie, ce sont ceux que nous n’avons pas pu sauver.»
Quelques chiffres permettent de mettre en perspective le travail accompli: en 1941, 742’800 juifs vivaient en Hongrie. A Budapest, quelque 124’000 ont survécu à la guerre. Entre le 15 mai et le 9 juillet 1944, 437’402 juifs hongrois sont morts à Auschwitz. Avec l’aide de ses volontaires, Lutz a aidé quelque 62’000 juifs à survivre. Autrement dit, la moitié des survivants devaient leur vie à Lutz.
En été 1945, Carl Lutz est enfin rentré en Suisse.
J’ai été frappée de voir que le Dictionnaire historique de la Suisse prétend que Lutz avait sauvé d’innombrables vies grâce à une action diplomatique et humanitaire qui dépassait son mandat, mais que Berne tolérait.
En fait, Berne n’a rien toléré du tout. L’accueil du Département des affaires étrangères a été glacial. Il avait transgressé toutes les règles, désobéi à tous les ordres. Il a été réprimandé formellement pour avoir outrepassé ses compétences. Pendant plusieurs années, il n’a pas reçu d’affectation, et a dû se contenter de travaux administratifs.
Mme Lutz Fankhauen disait même qu’il avait été mis sur une liste noire. En tout cas, on ne lui faisait pas confiance. On aurait préféré ne plus parler de lui.
Mes les juifs qu’il avait sauvés ne l’entendaient pas de cette oreille.
Son action humanitaire sans précédent a été reconnue des organisations juives dès 1946, et Gertrude et Carl Lutz ont été les premiers Suisses à être inscrits sur la liste des justes. Il a fallu attendre 1958 pour que Lutz reçoive les félicitations du conseiller fédéral Feldmann, alors chef du Département fédéral de justice et police. En 1960, il a été promu consul général titulaire.
Mémorial hérigé en l'honneur de Carl Lutz à Budapest: le malheureux est à terre, un ange arrive du ciel pour le sauver. Inscription: secourir un homme, c'est secourir l'humanité entière (photo Martin LaVenture).
Sa commune natale de Walzenhausen l’a promu bourgeois d’honneur, et il a été nominé plusieurs fois pour le prix Nobel de la paix.
Carl Lutz est mort en février 1975; depuis, les honneurs posthumes se sont multipliés.
En 2004-2005, on lui a (enfin) consacré une biographie, qui se lit comme un roman, et que je ne peux que conseiller. Ce que j’ai écrit ici n’est qu’un pâle reflet de la vie de cet honnête homme – de ce juste.
Carl Lutz dans les ruines - impeccable comme toujours. Cette photo sortie de sa caméra est peut-être l'oeuvre de sa femme, ou d'un ami. Qui sait?