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Une si grande différence
Une analyze de travaux de Carol Gilligan
par
Véronique Gay-Crosier
- Carol Gilligan
L’idée selon laquelle la philosophie morale occidentale était masculine a été encouragée par l’émergence de THÉORIES FÉMINISTES, qui ont davantage insisté sur les différences que sur les similitudes entre la femme et l’homme. En France, ces thèses ont trouvé l’appui de Annie LECLERC (1974), de Hélène CIXOUS (1976) et de Julia KRISTEVA. A la même époque, on retrouve aux USA des psychologues comme Carol GILLIGAN (1982) - notre intéressée -, Jean BAKER MILLER (1976) et Nancy CHODOROW (1978). Elles se sont toutes attachées à démontrer que la perspective morale des femmes diverge systématiquement de celle des hommes. A leur suite, plusieurs courants au sein de l’éthique féministe ont revu et corrigé le fait féminin.
Ce livre publié en 1982 entre donc dans cette ligne. Best-seller aux USA, il veut offrir une représentation plus claire du développement de la femme qui permette de résoudre quelques unes de ses énigmes apparentes ; notamment celles concernant la formation de son identité et sa maturation morale pendant l’adolescence et à l’âge adulte. Cet ouvrage a néanmoins ses limites, qui excluent toute possibilité de généralisation et laissent à de futures recherches le soin de démêler l’influence de différents paramètres, tels que le milieu culturel, l’époque, les circonstances, etc. Des études supplémentaires sur les jugements moraux féminins sont indispensables afin de préciser et de valider ce qui suit.
Le but de l’auteur est double. D’une part, étudier la relation entre le jugement et l’action au cours d’une situation de conflit moral et de choix. D’autre part, démontrer que les difficultés qu’éprouve la femme à se conformer aux modèles établis des développement humain, indiquent que, peut-être, il existe un problème de représentation, une conception incomplète de la condition humaine, un problème d’interprétation à élucider.
Les 3 enquêtes auxquelles fait référence l’écrivain reflètent ainsi l’hypothèse fondamentale de ses recherches : le langage et les connexions que les êtres humains établissent, révèlent le monde qu’ils voient et dans lequel ils évoluent et agissent. L’entrevue fut son outil de travail. Les questions portèrent sur les notions de moi et de morale, et sur des expériences de conflits et de choix, dans le but d’explorer le développement de l’identité et de la conscience morale ; de relier l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes et de la morale à des expérience vécues de conflits et de prises de décision importantes ; dans le dessein, enfin, de découvrir la relation entre l’expérience la pensée et le rôle du conflit au cours du développement de l’individu.
3. La place de la femme dans le cycle de vie de l’homme
1) Position du problème
Le point de vue de l’auteur - nous allons l’appeler Carol - est celui-ci. A une époque où, au nom de l’égalité et de la justice sociale, on cherche à éliminer les pratiques discriminatoires entre les sexes, il faut admettre que les théoriciens de la psychologie se sont rendus coupables d’adopter implicitement comme norme la vie des hommes, de manière à façonner les femmes à partir d’un matériau masculin. Tout cela remonte, bien sûr, à Adam et Eve : une histoire qui démontre, entre autres, que fabriquer une femme à partir d’un homme constitue une source d’ennuis innombrables et inévitables. Dans le cycle de vie, comme au jardin d’Eden, la femme a été et est la déviante. Cette position de la psychanalyse remonte au moins à Freud (1905), qui fonda sa théorie de développement psychosexuel sur les expériences du jeune garçon aboutissant au complexe d’Œdipe. Il essaya d’abord de faire coïncider les femmes avec son modèle masculin et expliqua les contradictions qu’elles présentaient en leur attribuant un sentiment d’envie pour ce qu’elles ne possédaient pas. C’est l’angoisse de castration. Cependant, la force et la persistance de l’attachement préoedipien des femmes pour leur mère le contraignirent à reconnaître chez elles une différence de développement ; différence à laquelle il imputa ce qui constituait, à ses yeux, l’échec du développement féminin. Ayant relié la formation du surmoi ou de la conscience à l’angoisse de castration, FREUD estima que la femme était, par nature, dépourvue de la capacité à résoudre clairement son complexe d’Œdipe. En sorte que son surmoi - héritier du complexe d’Œdipe - était compromis : jamais il ne serait aussi inexorable, impersonnel et détaché de ses origines émotionnelles que le surmoi des hommes.
En définitive, un problème de théorie est devenu celui du développement de la femme lors de ses expériences relationnelles. Mais qu’en est-il exactement...
2) Les faits
Revenons en amont de notre personnalité.
Dans les premières années de leur vie, les enfants—garçons et filles—sont généralement pris en charge par une femme. Il n’empêche que la dynamique interpersonnelle lors de la formation de l’identité sexuelle de l’enfant est différente pour les garçons et les filles. Alors que les mères ont tendance à percevoir ces dernières comme leurs semblables et la continuité d’elles-mêmes, elles considèrent leur fils comme un opposé masculin. Il en résulte que les filles fusionnent les processus d’attachement - à leur mère - et de FORMATION D’IDENTITÉ ; alors que les garçons entrent dans un processus de différentiation beaucoup plus énergique, afin de se définir comme appartenant au sexe masculin ; identité rime avec séparation, il appose plus rapidement son moi à côté du monde extérieur. Comme la masculinité est définie par la séparation et la féminité par l’attachement, l’intimité apparaît comme un obstacle à l’édification de l’identité masculine, tandis que la séparation menace l’identité féminine.
Cette différence de personnalité s’aiguisera dans leur socialisation : la vie relationnelle, la vie en société. En effet, la vie de la femme se nourrit davantage des interactions sociales et des rapports personnels. Plus tolérante et ayant une plus grande faculté d’adaptation, elle est néanmoins trop sensible, sentimentale ; sans compter qu’elle ne se voit et ne se connaît qu’à travers ses rapports avec autrui, puisque l’intimité va de pair avec l’identité.
L’homme, par contre, vit parfaitement bien l’individuation. Plus compétitifs, plus distants les uns des autres - indépendants et objectifs -, leur sens juridique - essentiel au développement moral - est plus rapidement et sûrement élaboré. L’orientation sociale de l’homme est donc positionnelle (place dans la hiérarchie établie), alors que celle de la femme est personnelle (par rapport à son mari, ses enfants) . Si l’homme bénéficie de qualités utiles pour le marché du travail ; la femme est moins rentable ; ses qualités peuvent même entraver sa carrière (malaise dans son rapport au succès). Bref, la féminité constitue un handicap social ; la fille doit jouer comme un garçon si elle ne veut pas dépendre des hommes .
Pareillement dans le monde des contes de fées, la jeune héroïne vit, passivement, - Cf. le sommeil de la belle au bois dormant ou de Blanche Neige - non pour ensuite conquérir le monde mais pour se marier avec le prince. L’aventure est une activité masculine et si une femme veut s’embarquer dans de telles entreprises, elle doit au moins s’habiller comme un homme. Cf. Orlando de V. WOOLF.
Après tout ce processus de maturation, la jeune femme risque bien d’être psychologiquement fragile. C’est l’homme qui devra la sauver : en définissant son statut, en lui donnant son nom, il la délivrera du néant et de la solitude, remplissant son espace intérieur (Erick ERIKSON).
3) Les conclusions de cette manière de concevoir la femme
En un mot, puisqu’il est difficile de dire « différent » sans impliquer « mieux » ou « pire », et étant donné que nous avons tendance à construire une seule échelle de mesure et comme cette échelle a été généralement élaborée et standardisée à partir de données interprétées par l’homme et obtenues à la suite d’enquêtes, dont les participants furent principalement voire exclusivement des hommes, les psy ont été prédisposés à considérer le comportement masculin comme la « norme » et le comportement féminin comme une sorte de déviance . Virginia WOOLF le disait déjà en 1929 ( !) : ce sont les valeurs masculines qui prédominent. Mais il y a pire. Les études effectuées par BROVERMAN, VOGEL, CLARKSON et ROSENKRANTZ sur les stéréotypes du rôle sexuel, mettent en évidence l’antinomie entre être femme et être adulte. Pour être adulte, il faut en effet prendre des décisions nettes et agir de manière responsable ; attributs associés à la masculinité et indésirables chez la femme. Enfin, cerise sur le gâteau, FREUD n’est pas parvenu à faire entrer l’expérience féminine dans la logique de sa théorie, au point de finalement considérer les relations et la vie sexuelle de la femme comme un « continent noir » de la psychologie .
Par conséquent, conclut l’auteur, les femmes sont conduites à mettre en doute la normalité de leurs sentiments et à modifier leurs jugements par déférence envers l’opinion des autres. Quant à l’intimité, aux rapports humains et au souci d’autrui, ils ont toujours été considérés comme une « intuition », un « instinct » féminin ; les psychanalystes ne les ont jamais pris en compte dans leur analyse des différences sexuelles. Il s’ensuit même que la femme est moins bien développée, puisque le processus de maturation psychologique est identifié à celui de la séparation et que les attachements semblent être des entraves au développement humain. D’autant que FREUD a clairement réduit la féminité à des refoulements successifs - des répressions inconscientes - visant à transformer sa sexualité masculine pour la préparer à la sexualité spécifiquement féminine de l’adulte. Ce phénomène de castration blesse la jeune fille dans son narcissisme et la conduit à développer, pareil à une cicatrice, un sentiment d’infériorité.
En définitive, voilà pourquoi la nature et l’importance du développement féminin ont si longtemps été rendues obscures et entourées de mystère. La femme, quand elle est prise en considérations dans les études menées, semble réduite au statut d’exception à la règle des relations humaines.
1) Les notion de moi et de morale chez la femme
Carol oppose 2 manières différentes de voir le monde, qui supposent que l’on envisage les choses selon 2 points de vue différents et rivaux : l’ « ÉTHIQUE DE LA SOLLICITUDE » (Ethics of care) et l’ « ÉTHIQUE DE LA JUSTICE ». La 1ère orientation est féminine. Elle consiste à percevoir les problèmes moraux comme des problèmes de responsabilités et de préoccupations du bien-être de l’autre, en mettant l’accent sur les rapports interpersonnels. Elle repose sur le précepte de la non-violence - il ne doit être fait de tort à personne. La 2de perspective est plutôt masculine. Elle analyse les situations selon les critères de droits, de règles et d’obligations, dans la logique d’égalité et de réciprocité. Cette éthique est fondée sur le principe de l’égalité - chacun doit être traité de la même manière. Autrement dit, l’impératif moral de la femme est une injonction à prendre soin du bien-être de soi et d’autrui, une responsabilité envers le monde afin d’en discerner les maux et de les soulager. La femme est donc apte à une plus grande compréhension de la logique psychologique des rapports. L’impératif moral de l’homme, en revanche, apparaît davantage comme une sommation à respecter les droits d’autrui. L’homme analysera les problèmes moraux davantage sous l’angle des droits et des règles , en donnant une large préférence aux principes impersonnels d’égalité, de respect, de droits et de justice. La morale est conçue comme justice.
Cette conception dite féminine d’un moi relationnel entraîne chez celles-ci des préoccupations morales différentes. Par exemple, elle interprétera plus facilement les dilemmes moraux en termes de conflits de responsabilités. Elle s’efforcera de résoudre ces dilemmes de manière à restaurer et à renforcer les relations avec autrui, à pratiquer une sollicitude positive plutôt qu’une non-intervention respectueuse, et à donner la priorité aux valeurs personnelles de confiance, d’attention et d’amour pour des êtres particuliers.
Donc, la femme résout généralement les problèmes moraux suivant un mode de pensée plus contextuel et narratif que formel et abstrait. Son jugement est contextuel, c’est à dire confiné dans les limites des coordonnées de temps et d’espace, toujours dépendant du cas particulier ; par conséquent, il est réfractaire à toute catégorisation. Cela explique que la femme, souvent, ne se sente pas en mesure de formuler sa position morale. Pour elle, les possibilités de l’imagination dépassent celles de la généralisation. Mais surtout, la femme reconnaît les limites du jugement lui-même.
La faiblesse morale de la femme, qui se manifeste par cette apparente diffusion et confusion du jugement est en fait inséparable de sa force morale, de son souci prioritaire des rapports avec autrui. La répugnance à juger peut même indiquer son souci à l’égard du bien-être des autres ; ne pas vouloir juger implique la volonté de ne pas nuire. Ce qui explique pourquoi la réussite au détriment d’autrui s’offre souvent à elle sous l’aspect d’un cadeau empoisonné.
Or, c’est précisément cette réticence à prendre position qui inspire la psychologie du développement féminin et qui est responsable de l’aspect de sa nature considéré généralement comme problématique ; quand il n’était pas ignoré .
2) Le jugement moral
Il est donc un fait avéré qu’un certain sentiment de vulnérabilité empêche la femme de prendre position. George ELIOT appelle cette réticence à porter un jugement moral ou autre la « SUSCEPTIBILITÉ » féminine à être jugée défavorablement. KOHLBERG, KRAMER et GILLIGAN à sa suite, associent cette répugnance à la crise d’identité et de conviction de l’adolescence, qui se traduit chez l’homme par une remise en question du concept même de morale. La femme, pour sa part, n’ose se permettre de juger en raison de son incertitude quant à son droit de prendre une position morale. En fin de compte, le dilemme moral est terrible pour elle puisque sa résolution implique qu’il faut faire mal à quelqu’un. Ainsi, une fois que l’on a distingué la réticence à prendre une décision et l’absence réelle de possibilité de choisir, il devient de possible de comprendre en quoi la femme peut aider à cerner les vérités essentielles de l’adulte. Néanmoins, les conséquences sont assez similaires.
En effet, l’essence d’une DÉCISION MORALE consiste à poser un choix et à en accepter la responsabilité. Mais dans la mesure où elle s’estime sous tutelle - du père, du mari ou d’un ecclésiastique - la femme s’ôte la liberté de choisir et s’excuse, par conséquent, de la responsabilité que cette décision comporte. Son unique désir est de plaire. Or, sa dépendance et la peur qui en résulte d’être abandonnée la rendent vulnérable comme les enfants. De plus, les femmes ont, pendant des siècles, été maintenues dans une position réceptive plus qu’active, et qui explique qu’elles aient traditionnellement déféré aux jugements des hommes. FREUD n’a rien arrangé en associant « l’infériorité intellectuelle incontestable de tant de femmes » à « l’inhibition de la pensée rendue nécessaire par le refoulement sexuel » (1908). Les théories du développement, à sa suite, ont considéré que le mode de jugement masculin était plus approprié que celui de la femme. A mesure que l’individu s’approche de la maturité, la construction féminine du domaine moral doit en principe céder la priorité au mode de jugement masculin. Toute divergence de la norme masculine ne peut être envisagée que comme un échec du développement, conclut Carol. La conséquence de tout cela est au moins triple : le raisonnement des femmes a souvent été placé dans la même catégorie que celui des enfants ; leur moi est aujourd’hui incertain de sa force, il recule devant les problèmes que pose la liberté de choisir et évite toute confrontation. Enfin, le contraste des images de faiblesse et de puissance, explicitement liées à l’attachement et à la séparation, résume le dilemme du développement féminin, le conflit entre l’intégrité et la sollicitude. L’attachement apparaît comme un piège paralysant et la sollicitude comme un prélude inévitable au compromis.
3) Le cas très précis de l’avortement
Il faut donc extraire les critères de développement du discours moral féminin. Pour cela, nous devons écouter la femme là où elle se sent libre de s’exprimer et là où elle a le pouvoir de choisir. Aussi l’auteur a-t-il choisi le cadre de l’avortement, estimant que le contrôle possible de sa fécondité place la femme devant le dilemme du choix. Or, c’est précisément ce choix qui la situera intimement en conflit avec les conventions de la féminité, et particulièrement celle de l’équation morale : bonté égale sacrifice de soi.
En effet, le conflit entre soi et l’autre constitue le problème moral central de la femme, dans le sens où il pose un dilemme dont la résolution nécessite une réconciliation entre la féminité et l’âge adulte. En l’absence d’une telle réconciliation, le problème moral ne peut être résolu. C’est ce dilemme - le conflit entre la compassion et l’autonomie, la vertu et le pouvoir - que la femme s’efforce de résoudre. Dans le cas de l’avortement, elle se trouve confrontée à une décision qui affecte à la fois sa propre personne et autrui ; sans compter qu’il aborde on ne peut plus directement l’acte moral très critique de faire volontairement du mal à une autre personne : le fœtus, son enfant. Enfin, il s’agit d’une situation de crise. Or, dans le prolongement des études de PIAGET et de ERICKSON, Carol veut démontrer que la crise fournit l’occasion de mûrir, présente l’opportunité de surmonter les obstacles qui freinaient, jusque là, l’individu dans son processus de maturation. Le conflit est un signe avant-coureur de développement moral. La vulnérabilité accrue annonce l’apparition d’une force potentielle, un moment critique où l’individu prend une direction nouvelle, pour le meilleur ou pour le pire . Même la reconnaissance de l’échec peut annoncer la découverte d’une nouvelle perspective. L’enquête a donc pour objectif l’étude de la relation entre le jugement et l’action, le développement d’une éthique de sollicitude, et non pas le problème de l’avortement en soi.
Au sortir de l’étude, il apparaît que le jugement moral féminin progresse en 3 stades successifs.
- Dans un 1er temps, SOI - la survie et ses propres besoins - forme son souci primordial . Dans sa construction la plus simple, la femme se soucie d’abord d’elle-même, car elle se sent seule et isolée. Le moi sert de base au jugement, et tant que ses propres besoins ne sont pas en conflit, la justesse de sa décision ne constituera pas un problème. Dans cet état d’esprit, la morale représente un ensemble de sanctions, imposée par une société dont on est sujet plus que citoyen.
- La 2ème phase voit s’élaborer le concept de responsabilité, qui met en connexion soi et autrui : c’est une morale plus maternelle, qui cherche à assurer le bien-être des personnes à charge et des plus désavantagés. La BONTÉ mobilise la femme : bien agir est synonyme de prendre soin d’autrui. Les concepts d’égoïsme et de responsabilité surgissent dans une opposition. Et il s’avère que dans la plupart des cas, la décision d’avorter est interprétée comme l’affirmation du moi, d’un comportement adulte nouveau : la jeune femme estime se prendre en charge et devenir responsable. Mais surtout, elle pense prendre soin de l’autre : l’enfant ne connaîtra pas la triste situation dans laquelle elle vit actuellement, ou bien, elle refuse de garder l’enfant puisqu’elle ne pourra pas lui accorder tous les soins et attentions nécessaires à son épanouissement.
- Néanmoins, l’affirmation de soi devient potentiellement immorale puisqu’elle a le pouvoir de faire mal ; l’exclusion d’elle-même va créer un déséquilibre dans ses rapports et déclencher la 2ème transition caractérisée par le fait que la femme n’aspire plus à la bonté mais à la VÉRITÉ. Au lieu de paraître bonne au regard des autres en gardant l’enfant, il est préférable de se montrer responsable envers le père de l’enfant et le bébé. Cette transition s’annonce par la réapparition du mot égoïste : la femme reprend l’initiative de son jugement, obligée de démasquer les besoins personnels enfouis au plus profond d’elle-même ; ce qui l’amène à revoir le concept de responsabilité selon 2 critères : l’opinion des autres et son nouveau jugement personnel. Elle s’efforcera d’être responsable envers autrui et donc d’être « bonne », mais aussi d’être responsable envers elle-même et donc d’être « honnête » et « vraie ».
- Nous entrons dans le 3ème et dernier stade , qui dissipe la tension entre égoïsme et responsabilité grâce à une nouvelle compréhension de l’autre et de soi, dans la reconnaissance qu’un acte de violence finit toujours par se retourner contre soi, tout comme on bénéficie du bien fait à autrui. Une compréhension réfléchie de la sollicitude devient le principe directeur le plus apte à résoudre le conflits. La femme entre dans des considérations du genre : il est criminel de se faire avorter, mais cela l’est moins si les circonstances peuvent justifier ce que l’on fait (sic) ; toutes ces vertus ne riment à rien. Ou encore : Qu’est-ce que la bonté si ce n’est une vie de labeur, de patience et de sacrifice. Ou bien : l’avortement n’a pas la gravité d’un homicide volontaire, car souvent les femmes le font non parce qu’elles le veulent mais parce qu’elles le doivent ; l’acte n’est « pas aussi mal ». Ou enfin : C’est « hypocrite » d’affirmer que l’avortement est un meurtre tant que l’on ne s’est jamais soi-même retrouvé dans cette situation : être enceinte sans espoir d’une aide extérieure et sans argent.
4) Conclusion
Dorénavant, entre le bien et le mal, le tout blanc et le tout noir, il existe une position intermédiaire, un gris. La découverte du « gris » consiste en la remise en questions de jugements moraux considérés auparavant comme absolus. Les conventions qui, jusqu’à présent, guidaient le jugement moral sont soumis à un nouvel examen critique : la femme met en doute le droit et la « justesse » de nuire à l’autre et à soi-même au nom de la morale, l’équation morale selon laquelle « bonté égale sacrifice de soi ». Consciente de sa valeur, la femme s’autorise le droit de revendiquer l’égalité : elle répudie cette morale qui justifie l’auto-destruction au nom de la responsabilité envers autrui. Elle refuse de continuer à protéger autrui à ses dépens. A défaut de morale, survivre, aussi « égoïste » ou « immoral » que ce soit, est à nouveau la préoccupation qui l’emporte sur toutes les autres. La notion de bonté s’élargit (sic) pour englober le sentiment de sa propre valeur : cette impression que l’on peut être bonne sans pour autant négliger ses propres intérêts ou avoir à se forcer à faire des choses que...l’on ne veut pas faire, dit une femme. Les femmes ne proclament pas une nouvelle morale, mais une morale dégagée des contraintes, explique l’auteur. L’impératif moral de ne pas nuire est libéré de son corset conventionnel. La femme quitte le monde parfait des absolus où la connaissance, qui est souveraine, dicte des réponses noires ou blanches, mais jamais grises, et se dirige vers une compréhension de la relativité contextuelle de la vérité et du choix.
En réalité, à mon sens, la femme entre dans une phase d’auto-justification. Recours aux subterfuge, faux-fuyants, puisqu’elle invoque souvent les causes suivantes : on ne devrait donner naissance à un enfant que lorsqu’on est capable de l’élever dans des conditions idéales. Entre 2 maux, il faut choisir le moindre. Il est temps de cesser de s’acquitter de dettes imaginaires envers autrui à travers l’enfant. Souvent aussi elle se ment à elle-même, invoquant la nécessité d’avorter afin de se concentrer sur le couple qui va à la dérive. Être moral, dit encore une autre, c’est faire ce qui est approprié et juste dans les limites de ses possibilités, et ce qui idéalement ne va pas affecter....Mais surtout, la plupart, au fond d’elles-mêmes souhaitent prolonger leur grossesse. Seulement, elles s’auto-persuadent qu’en réalité elles ne le veulent pas. Comment ? en se réappropriant les arguments de leur entourage : garder le bébé interromprait ses études, l’empêcherait de pouvoir le gâter par défaut d’argent, nuirait à leur vie de couple, ferait fuir l’amant ou le conjoint. Alors que la situation demeure inchangée, les arguments ont changé de nature en quelques mois. Avec l’illusion d’avoir posé un choix libre...
5) Un an après
Une constante à signaler est le sentiment général d’être un « abattoir ambulant », pour reprendre une expression forte de l’une d’entre elles. Nombreuses sont celles à évoquer les moment de tristesse, de dépression après l’avortement. L’impression de néant qu’elles ont éprouvé. Pour les unes, cette période de désarroi a pris fin au moment où le bébé aurait du naître si la grossesse avait été menée à terme. Dans la vie d’autres femmes, cette date marque en tout cas le dénouement d’une crise et annonce un changement décisif. Comme si la durée de la grossesse avait été pour elles un laps de temps naturel de deuil. Leur deuil terminé, la femme se sent plus libre d’améliorer sa vie, ou bien, au contraire, de la plonger dans le nihilisme moral et le désespoir, dans le cas où elle femme aura cherché, par le truchement d’un avortement, à tuer ses sentiments et ses émotions. On peut comprendre son état d’esprit dans la question : à quoi bon se soucier de l’autre dans un monde où ce sont les forts - l’amant le plus souvent - qui mettent un terme aux rapports humains. Ces femmes qui souhaitent agrandir leur cercle familial se heurtent à un refus implacable de la part de leur compagnon de vie. Elles perçoivent alors leur affection comme une faiblesse et assimilent la position masculine à la force et au pouvoir - auquel elles se soumettent, peut-on ajouter. Dans une telle conception de la réalité, l’avortement devient, pour la femme, une mise à l’épreuve de sa force. Abandonnée par l’autre, leur réaction est de s’abandonner elles-mêmes, commente l’auteur.
Autre constatation. Avec le recul, nombreuses sont celles qui confessent ne plus savoir ce qui s’est passé. Dans quelles conditions elles ont pris leur décision, ce qui les a plongé dans le désespoir. Mais elles ont atteint le point de la crise où l’on ne ressent plus que perte, vide et néant. Comme si elles avaient refoulé le pénible événement ; c’est mon interprétation.
1) Historique : les acquis du courant féministe
L’équation « vertu féminine égale sacrifice de soi » a compliqué le développement des femmes, car cette notion a opposé la conception morale de la bonté aux questions adultes de responsabilité et de choix. En outre, l’éthique du sacrifice de soi est directement en conflit avec la notion de droits, tremplin de la revendication des femmes qui, depuis plus d’un siècle, réclament leur part de justice sociale. Les pionnières de la cause féminine ont toujours crié que le sacrifice de soi était synonyme d’esclavage et que le développement des femmes, au même titre que celui des hommes, ne pouvait que bénéficier à la société entière. Le concept de droit, qui repose sur une idée de justice présuppose l’égalité entre soi et autrui. Ce concept a remis en question la validité d’une morale d’abnégation et de sacrifice de soi, le stoïcisme d’une éthique de désintéressement. La femme se perçoit plus forte et se permet, par conséquent, de tenir compte directement de ses propres besoins. Par ailleurs, la conception des relations avec l’autre évolue d’un lien de dépendance perpétuelle à une dynamique d’interdépendance. Enfin, la notion de sollicitude s’étend au-delà de l’impératif paralysant de ne pas nuire aux autres à celui d’agir de manière responsable envers soi-même et les autres. Les droits que la femme a conquis lui donnent la possibilité de considérer comme moral le fait de s’occuper non seulement des autres mais d’elle-même. C’est l’abjuration des absolus et l’évolution vers la tolérance, envers elle-même d’abord et les autres ensuite.
2) L’attachement et la séparation
L’attachement et la séparation sont les 2 constantes du cycledelavie.Elless’inscriventdans la biologiede notre reproductionetdansla psychologie de notre développement. Ces 2 notions se nomment, à l’adolescence, identité et intimité, et, à l’âge adulte, amour et travail. Or, les études effectuées sur le développement adulte indiquent que la priorité est donnée au processus continu d’individuation et de réussite, les rapports personnels étant considérés comme secondaires. La réalité de relations ininterrompue est perdue ou reléguée à l’arrière-plan dès qu’apparaissent les personnages féminins. Le discours masculin proclame le rôle capital que joue la séparation en définissant le moi et en lui donnant les pleins pouvoirs. Le discours féminin, en revanche, plaide en faveur de l’attachement qui, inlassablement, tisse le fil dont dépend la vie de la communauté humaine tout entière. Puisque ce dialogue contient la dialectique qui crée la tension du développement humain, le silence des femmes déforme la conception des étapes et de la séquence du processus de maturation adulte. L’objectif de l’auteur fut donc d’inclure la perspective des 2 sexes afin d’améliorer notre compréhension du développement humain.
Les cheminements masculin et féminin sont semblables, mais chaque sexe s’éloigne d’un absolu différent . Chez la femme, l’absolu de sollicitude, dont la définition est initialement celle de ne pas nuire à autrui, se complique lorsqu’il y a prise de conscience d’un besoin d’intégrité personnelle. Cette démarche conduit à l’affirmation de l’égalité qui s’inscrit dans le mode de pensée sous la forme du concept de droit, modifie la compréhension des rapports personnels et transforme la définition de la sollicitude. Chez l’homme, les absolus de vérité et de justice, qui sont définis par les concepts d’égalité et de réciprocité, sont remis en question par des expériences qui démontrent l’existence de différences entre autrui et soi. La reconnaissance de multiples vérités entraîne alors une relativisation de l’égalité qui devient plus équitable et donne naissance à une éthique de générosité et de sollicitude. Pour l’homme et la femme, la décision morale se situe donc dans 2 contextes et le jugement devient par définition contextuellement relatif. L’homme doit aussi se rendre compte de l’insuffisance d’une morale limitée aux considérations de justice, pour y inclure les relations et le « principe d’attachement ». Son jugement sera plus nuancé, plus sensible aux conséquences psychologiques et sociales d’un acte.
En fait, chacun des sexes aborde le problème différemment, ils parviennent à 2 solutions et vérités opposées. La perspective de la séparation est justifiée par une éthique de droits, tandis que celle de l’attachement repose sur une éthique de sollicitude. L’égalité entre soi et autrui, et la justice sont les 2 principes qui animent l’idéologie morale des droits. L’éthique de responsabilité est fondée sur une notion d’équité qui reconnaît des différences dans les besoins de chacun, et cette compréhension conduit à la compassion et à la sollicitude. Ce sont 2 morales différentes, dont la complémentarité est la découverte de la maturité.
1) Critique interne
Toutes les femmes à travers les époques révèlent l’ascendant immense qu’a le jugement d’égoïsme sur la pensée féminine. Elles attribuent à leur désir de ne pas nuire à autrui les difficultés à choisir. Cette opposition entre égoïsme et responsabilité les laisse suspendues entre un idéal de désintéressement et la réalité de leurs besoins et de leur libre arbitre. Elles ont le sentiment de flotter à la dérive, déchirées par cette opposition. Malheureusement, comme souvent, on jette le bébé avec l’eau du bain. Ainsi, lorsque les femmes prennent conscience de leur entité à part entière, de leur droit de s’inclure dans le rayonnement d’une morale de responsabilité, elles veulent se débarrasser des « vieilles notions » de morale qui leur semblaient constituer un obstacle au but qu’elles se sont dorénavant fixé. On retombe dans la casuistique, la morale des cas selon laquelle toute situation doit être parcimonieusement analysée avant d’établir la loi qui doit s’appliquer. Ici, on prétend que les jugements moraux demeurent immanquablement faux et creux si nous ne veillons pas à tenir compte constamment des circonstances particulières qui sont le lot de chaque individu, selon cette logique. Le jugement moral doit être fondé sur « une sympathie et une compréhension toujours plus grandes », et tempéré par ce que l’expérience nous apprend, à savoir que les règles générales ne peuvent s’appliquer à toutes les situations.
En somme, leur problème est celui de la réappropriation de la loi : le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, qui se déroule souvent dans le cadre d’une remise en question violente et générale ; souvent pour revenir aux valeurs enseignées. C’est le passage de la théorie à la pratique. Beaucoup éprouvent aussi une tension intérieure entre leur féminité et leur vie professionnelle d’adulte. Là est le point, me semble-t-il. Comment conjuguer vie active et maternité. Dans l’optique de l’auteur, acquérir un pouvoir d’adulte se traduit nécessairement par une perte de sa féminité et de sa compassion. Il est difficile d’être à la fois une femme adulte et féminine. Le monde du travail est masculin de longue date, et la femme doit
2) Critiques externes
Le fait que l’éthique de la sollicitude soit féminine ne signifie pas qu’elle soit féministe, puisque le féminisme rejette souvent la notion de féminin. Seulement, ces théoriciennes réclament - à l’instar de Jean BAKER MILLER et d’autres - « une NOUVELLE PSYCHOLOGIE » qui reconnaisse le point de départ différent du développement féminin. Elles soulignent ainsi la nécessité d’élaborer une psychologie de l’âge adulte qui admette que l’attachement, la sollicitude et le maintien de contacts humains ont une place importante et permanente dans le développement de l’individu. Car en se définissant à travers ses relations avec autrui, la femme semble confondre identité et intimité. On considère que ce mode de définition de l’identité laisse un lourd passif à l’adulte et le rend vulnérable face aux problèmes de séparation qui surgissent à l’âge mûr. Or, nous l’avons vu, il n’en est rien.
Il faut aussi relever que la valorisation du féminin dans l’éthique demeure encore controversée ; elles-mêmes ne sont pas d’accord sur les réactions par rapports aux théories morales classiques : certaines se les réapproprient en les débarrassant des éléments désavantageant les femmes, d’autres rejettent les valeurs associées au féminin, les dernières enfin critiquent la notion même de valeurs sexuées.
Un certain nombre de philosophes féministes reprochent à cette éthique d’être une morale d’esclaves : la sollicitude prodiguée à une personne qui vous exploite relève de la pathologie morale et non de la vertu.
- Il reste aussi à déterminer comment ce modèle de rationalité morale peut éviter la partialité en faveur des individus particuliers connus par l’agent, et comment ils peuvent être appliqués à des problèmes sociaux de grande ampleur ou plus généraux : des « macro-situations ».
- En outre, cette éthique n’indique pas comment déterminer les réactions de sollicitude qui sont moralement adéquates. En effet, les comportements moralement inappropriés qui sont souvent justifiés par les agents et les bénéficiaires incluent notamment l’indulgence excessive ou la « gâterie », la dépendance mutuelle, et même la violence domestique voire l’inceste.
- Enfin, certains ont soupçonné chez Caroll et ses collègues les accents d’un féminisme libéral inoffensif. Néanmoins, ce courant a eu le mérite de donner la parole aux expériences et aux préoccupations typiquement féminines et qui ont été traditionnellement exclues de la philosophie morale.
Le jugement moral chez la femme Quelques constantes :
- Bonté vue comme l’acquittement d’obligations et de ses responsabilités envers autrui.
- Morale vue comme interactions sociales : l’action d’un individu est moralement mauvaise lorsqu’elle porte tort à beaucoup de gens et moralement bonne lorsqu’elle améliore le sort de chacun ; moralité des actes si absence de l’intention de nuire à autrui
- Morale estimée d’après les valeurs de sacrifices et de devoirs.
- Morale vue comme un ensemble de valeurs et de respect - de soi et des autres.
- Le principe directeur de l’agir est la conscience, il faut rester fidèle à soi-même.
- Absence d’absolus moraux (ou tout au plus la sacralité de la vie humaine) ; les lois sont des instruments pragmatiques et non pas des absolus. Conception qui rejoint la 1ère, en confondant morale et lois.
La « pulsion altruiste
Propre à la femme, cette pulsion entraîne l’individu à un mode de rapports avec les autres ancré dans un « désir d’union » avec eux. Selon FREUD, cette réalité, néfaste au développement individuel, peut conduire à la séparation non plus en passant par l’agression mais par l’interdépendance ; toujours par le biais de la différenciation. Le développement féminin a donc l’insigne avantage de montrer qu’il est possible de changer les relations sans interrompre leur continuité et sans la nécessité de les briser et de les remplacer. Dorénavant, il y a une alternative à la perte ; un autre type de maturation est possible.