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Lors de l’inventaire des œuvres graphiques d’Albert Welti (1862−1912), de vieux souvenirs d'enfance reviennent à Thomas Zweifel, stagiaire universitaire au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale suisse.
Enfant, j’aimais parcourir le livre de contes de mes parents, un gros volume de Hans Peter Treichler, et m’amusais à me faire peur jusque tard dans la nuit. Ce recueil était peuplé de fées, de dragons, du Greiss (démon uranais dévoreur de troupeaux), du Toggeli (fantôme de la nuit qui étouffait ses victimes), d’il buttatsch (un ventre de vache doté de quatre yeux et qui roule), des esprits d’armaillis morts, de Milanais pénitents et, bien sûr, de sorcières.
Je suis actuellement stagiaire universitaire au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale suisse et j’inventorie la collection d’estampes d’Albert Welti (1862–1912). Je me suis soudain souvenu de tous les frissons de plaisir procurés par la lecture de ce livre, car le chapitre sur le sabbat des sorcières était illustré du tableau de Welti, La nuit de Walpurgis, dont une reproduction se trouvait désormais sous mes yeux sous la forme d'une gravure grand format.
Enfant, je me suis toujours demandé pourquoi les sorcières représentées n’avaient pas de chapeaux pointus sur la tête et de corbeaux ou de chats sur l’épaule. Pourquoi étaient-elles nues ? Dans sa Nuit de Walpurgis, Albert Welti fait jaillir les sorcières d'une cheminée dans une ronde effrénée. Il observe lui-même avec étonnement le brouhaha nocturne depuis sa fenêtre et se fait chatouiller par le balai de la plus grande des sorcières. Il est ainsi tiraillé : d'une part il essaie (on peut le supposer) de retenir la sorcière qui émerge à moitié de la cheminée, d'autre part la vue des corps qui tourbillonnent dans l'air ne le laisse pas indifférent.
Plus tard, un jour que je visitais le Kunsthaus de Zurich, j'ai remarqué une pièce sombre et octogonale à côté des salles qui inondaient de lumière les Hodler, Monet et autres Macke. Elle était remplie de peintures de petit format qui m’ont semblé ennuyeuses par rapport à l'ivresse des sens expressionniste et impressionniste que je venais d’éprouver. Parmi elles se trouvait une peinture particulièrement simple, Les parents de l'artiste, qui m’évoqua un tableau d’autel de la Renaissance. Jamais je n'aurais associé l'artiste qui a peint ce tableau d’apparence médiocre avec le peintre des figures féminines sauvages et tournoyantes de mon enfance.
Toute sa vie, Albert Welti a été tiraillé entre l’idéal bourgeois et familial et sa sensibilité artistique. Même Franz Rose-Döhlau, le mécène qui s’est engagé à financer sa subsistance en échange de la totalité de son œuvre artistique, a exigé qu’il peigne moins de « nus » après la Nuit de Walpurgis, et plus de paysages décoratifs du sud, raison pour laquelle il s’empressa d’envoyer toute la famille Welti en voyage d’étude à Capri.
C’est précisément ce contraste qui caractérise l’œuvre d’Albert Welti. Aujourd'hui, quand je vois toutes ses estampes, c’est bien plus que de vieux souvenirs d’enfance totalement surprenants qui refont surface, c’est un amas de réminiscences hétéroclites qui se fondent en un tableau aux multiples facettes, éclairant d’un jour nouveau l’un des artistes les plus importants que la Suisse ait donnés.
Thomas Zweifel
Cabinet des estampes
Dernière modification 15.10.2020