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Ahmad Jamal met fréquemment en parallèle sa découverte du piano avec sa découverte des classiques. De fait son phrasé et sa légèreté dans l’harmonie évoquent l’impressionnisme d’un Ravel, d’un Debussy ou d’un Gershwin. Il dénonce la dichotomie fréquemment postulée entre jazz et musique classique : pour lui, le jazz est la musique classique américaine. C’est dans le même esprit que Ahmad Jamal fait référence aux standards dans son jeu : il semble faire primer l’interprétation des « anciens » sur la créativité pure : «Je ne connais personne qui travaille dans cette musique et qui n’utilise pas les standards. C’est ce qui rend unique la musique classique américaine. Je pense que nous avons interprété ces standards au-delà des rêves les plus fous de leurs compositeurs. Art Tatum a très peu composé. Dans mon cas, j’ai commencé comme pianiste et compositeur. Maintenant, je joue soixante-dix pour cent de mes compositions, contre trente pour cent de compositions d’autres musiciens.»
Malgré le véritable tourbillon qu’est sa vie, Ahmad Jamal a fréquemment déclaré rechercher la paix: « La quête, c’est celle de la paix, musicale et intérieure. Je ne peux pas dire, reconnaître que je suis en paix, ce serait dangereux de l’exhiber : un homme en paix avec lui-même ne le dit pas. ». De même, il a fréquemment posé pour des photographies en costume blanc avec une colombe, c’est notamment le cas sur la pochette de l’album « After Fajr ». Jamal a toujours été un artiste à contre-courant. Dans les années 1950, alors que les musiciens de be-bop pratiquaient une véritable surenchère en termes de vitesse de jeu, Ahmad Jamal affirmait un toucher cristallin et un véritable éloge du silence. « J’étais un ange parmi les diables […], les boppers faisaient exploser les notes. Moi, je les laissais résonner jusqu’au bout de leur vie». Dans les années 1960, alors que le jazz expérimente l’abstraction au travers de la vague free, Jamal reprend les tubes de Stevie Wonder et se voit alors accusé de verser dans un jazz purement commercial. Enfin, lorsque les années 1970 voient le jazz se tourner vers la fusion, lui revient aux sources avec The Awakening, sobre et acoustique. Cette réputation d’artiste en marge explique en partie son manque de notoriété. Du fait de la durée de sa carrière et sans doute également du nombre important de ses tournées, Ahmad Jamal a été en contact avec l’essentiel des acteurs significatifs de la scène jazz de la seconde moitié du XXe siècle. Auditeur attentif, il ne s’est pas contenté d’être spectateur des évolutions du jazz mais a intégré de nombreuses influences à sa personnalité propre. Ainsi, chacune de ses interventions fait la part belle aux musiciens qu’il a connu : « J’ai connu l’époque des premiers grands succès commerciaux de musiciens comme Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Benny Goodman, Billie Holiday, Duke Ellington, Nat King Cole… ». Ces déclarations, reflets de sa grande expérience, ont sans doute contribué à la réputation d’« intellectuel » qui lui est parfois attribuée.
Ahmad Jamal reste avare de phrases, les siennes s’écrivent sur les 88 touches d’un clavier qu’il garde léger. « Je ne suis que le quatrième de mon ensemble », souligne encore le pianiste qui préfère ce terme à celui de quartet, qui, en février dernier à Los Angeles, a reçu un Grammy Award pour l’ensemble de son œuvre. L’ensemble qui se produira sur la scène de l’Opéra de Marseille (juin 2017), où il est désormais citoyen d’honneur, sera celui des retrouvailles. Avec son contrebassiste James Cammack qu’il est allé chercher « il y a 37 ans alors qu’il était à l’école militaire de West Point ». Avec le batteur Herlin Riley, qui lui a fait des infidélités pour Wynton Marsalis « pendant 17 ans ». Avec le percussionniste Manolo Badrena, qui a joué trois décennies durant avec Joe Zawinul et Wheather Report.
Musique et interprétation tout en finesse quelles que soient les instruments mis en avant (percussion, piano, bass acoustique ) Ahmad Jamal nous démontre dans ce morceau « Ponciana » (dont il est le compositeur) toute la spontanéité de sa composition mais aussi l’art combien original qu’est la complicité entre musiciens lorsqu’il s’agit d’improviser sur un thème (notamment à 4’57 et de nouveau 6’50).