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Deux livres recensés ici présentent des exemples de cette crise, aux retombées différentes selon son lieu et contexte d’émergence. Le premier est celui de Shafique Keshavjee, qui, en désaccord avec les nouvelles orientations de certaines facultés de théologie protestante en Suisse, annonçait en novembre 2009 sa démission de son poste de professeur ordinaire de théologie de l’Université de Genève (voir pp. 33-35).
Le deuxième ouvrage est de Matthias Preiswerk, théologien suisse qui réside en Bolivie depuis 1976, qui propose une réflexion critique et constructive de l’éducation théologique œcuménique en Amérique latine (voir p. 36). (rédaction)
Shafique Keshavjee, Une théologie pour temps de crise. Au carrefour de la raison et de la conviction, Genève, Labor et Fides 2010, 230 p.
La publication de l’ouvrage de Shafique Keshavjee avait fait grand bruit. D’abord à cause de la personnalité médiatique de son auteur. Ensuite parce qu’elle se présentait, dans la ligne des « gestes prophétiques » de l’Ancien Testament, comme un acte de mise en œuvre concrète de son propos : en écrivant un livre de théologie académique fort documenté, le pasteur d’origine indienne Shafique Keshavjee récusait dans les faits les reproches de « non-scientificité » qui lui avaient été adressés par certains membres de l’institution universitaire, à cause notamment de son enracinement premier dans les milieux évangéliques. Par-là même, il illustrait les contradictions dans lesquelles se sont empêtrées, à son avis, les facultés romandes de théologie protestante et explicitait les raisons qui l’ont amené à démissionner de la chaire de théologie œcuménique et de théologie des religions de l’Université de Genève. Du reste, la « crise » dont il fait état bat son plein, à en croire le récent pamphlet de Pierre Glardon et Eric Fuchs[1] dont les constats se rapprochent de ceux de Keshavjee.
C’est sans doute l’essor des sciences des religions qui est à l’origine de la crise actuelle de la théologie que dénonce l’auteur et qui la force à redéfinir sans cesse sa spécificité, pour la refonder sur de nouvelles dynamiques. Car il y va de sa place non seulement à l’Université, mais également dans la société et dans l’Eglise.
Keshavjee pose le problème méthodologique en discutant les approches de deux figures importantes de la théologie réformée francophone : Carl-Albert Keller et Pierre Gisel.
Le premier a vécu en Inde et a été marqué par la mystique hindoue. Cependant, il est resté toute sa vie un théologien chrétien, « confessant clairement que l’Ultime révélé en Christ et pensé par la théologie éclairait les mystères des ultimes étudiés par la science des religions ». Tout au long de sa recherche, il s’est constamment référé à la Trinité. Il considérait que la crise de la théologie chrétienne provenait « d’une sorte de déni de son identité profonde ». Inscrit dans la mouvance barthienne, il estimait qu’une « théologie véritable n’est possible que dans la prière, dans une communion intime avec Dieu qui nous transforme ». Aussi Keshavjee affirme-t-il en synthèse que Keller n’a cessé dans ses œuvres de « valoriser une communication confiante de l’Ultime et de l’intime ».
Quant à Gisel, c’est entre autre sous son impulsion qu’en 2006 l’institution lausannoise a changé de nom et est devenue Faculté de théologie et de sciences des religions. Gisel lui-même a demandé à être transféré dans la section « sciences des religions », dans son souci central d’établir « une compatibilité critique des savoirs et des croyances », c’est-à-dire de « promouvoir une théologie acceptable dans “les limites d’une raison complexe” », et de s’interroger avant tout sur la « signification culturelle et sociale de la religion et de ses enjeux ». Aussi, selon lui, la théologie « n’a pas à penser (…) une question directrice qui serait chrétienne, mais bien une question de tous, un questionnement universel ».
Il récuse ainsi « explicitement toute perception de Dieu comme fondement » et considère « qu’il convient d’être décentré du christianisme ou de décentrer le christianisme ». Le résultat est qu’il plaide « pour une intégration de la philosophie des religions et de la théologie déconfessionnalisée au sein de la science des religions ».
Keshavjee résume de cette manière la différence essentielle entre les deux figures considérées : « Alors que Keller, du commencement jusqu’à la fin, s’est voulu être témoin du Christ ressuscité à ses contemporains, Gisel, au nom du Christ caché et d’une doctrine de la création abstraite et élaborée, a évolué d’une théologie explicitement chrétienne vers une théologie déchristianisée, se voulant en phase avec son temps. »
Une troisième voie
Dans le troisième et dernier chapitre du livre, l’auteur présente sa propre proposition. Si elle veut trouver son identité, la théologie doit articuler la conviction et la raison. La critique et la conviction dirait Paul Ricœur.[2] Si certains courants à l’Université tendent à réduire la tradition chrétienne à sa dimension de système religieux parmi d’autres, sous prétexte de scientificité et de neutralité - c’est la posture de Gisel et de la science des religions -, d’autres en Eglise seraient tentés d’isoler la réflexion théologique et de l’extraire des questionnements rationnels et académiques - c’est la tendance de la théologie « ecclésiale confessante » qui n’a pas sa place telle quelle dans le monde académique, d’après l’auteur.
Pour sortir de cette impasse, il propose une troisième voie, ambitieuse et séduisante : au-delà d’une rationalité sécularisée et d’une foi qui se satisferait d’une « répétition de la tradition », il suggère une théologie « convictionnelle », nourrie aux trois sources de la vérité, de la contemplation et de la compassion ; une théologie qui, tout en restant rattachée à une tradition confessionnelle majoritaire, soit d’abord chrétienne et conçue œcuméniquement ; une théologie qui s’efforce de penser une tradition majoritaire dans ses relations avec les autres traditions religieuses et l’ensemble de la société ; une théologie qui résiste au désinvestissement éthique préconisé par les sciences des religions et valorise « la prière et la réflexion, le dialogue et l’engagement ».
Le livre séduit par la rigueur de sa construction et la pédagogie de son développement. Il souffre inévitablement de certains défauts attachés au genre littéraire « apologétique ». La thèse de l’ancien professeur de théologie à Genève étant connue a priori, sa démonstration n’en est plus vraiment une, puisqu’il apparaît à la fois comme « juge et partie ».
D’ailleurs, la troisième voie « convictionnelle » qu’il préconise ne se situe pas entre Gisel et Keller, mais entre la neutralité scientifique d’une théologie universitaire « philosophique et historico-critique » et la confessionnalité d’une théologie ecclésiale fermée aux questionnements académiques. Du point de vue catholique, la question de « l’ecclésialité » de la théologie à l’université mériterait d’être davantage approfondie.
De même, Keshavjee ne survalorise-t-il pas l’importance de la théologie universitaire, en décrétant d’entrée de jeu que « si les Eglises sont en crise, c’est parce que les facultés de théologie le sont aussi » ? La crise des Eglises ne provient-elle pas également d’autres sources ? Reste que sa théologie pour temps de crise aide indéniablement à sortir de la « crise de la théologie », en montrant comment articuler révélation divine et rationalité humaine et comment penser une « théologie des religions » du point de vue chrétien.
1 • Turbulences. Les Réformés en crise, Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture 2011, 328 p. Voir la recension de cet ouvrage par Philibert Secretan, « Les Réformés en crise », in choisir n° 628, avril 2012, p. 37. (n.d.l.r.)
2 • Paris, Calmann-Lévy 1995, 288 p.