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(à partir d') Aude Vidal, Le revenu garanti : une utopie libérale
Une critique qui manque sa cible...
Aude Vidal, Le revenu garanti : une utopie libérale Éd. Le monde à l'envers, Grenoble, 2020 95 pages, 8.50 CHF
On l'a vu sur la table du libraire. On a lu la quatrième de couverture, qui promettait une critique radicale, non seulement du revenu garanti dit aussi revenu de base mais également du "salaire à vie", d'un point de vue "anti-productiviste, anarchiste et féministe". Comme on aime bien la proposition de Bernard Friot (trop) résumée sous le titre de "salaire à vie" (mieux vaudrait dire "à la qualification personnelle" ou, comme le propose Frédéric Lordon sur son blog La pompe à phynance, "garantie économique générale"), on est en effet en demande constante de mises à l'épreuve théoriques, en attendant la pratique !
Las ! Aucun livre de Friot ne figure dans les références citées en notes. De fait, à la lecture, celui-ci est noyé avec les partisans du revenu de base que pourtant il critique radicalement, en partie pour les mêmes raisons que l'autrice… Celle-ci, anciennement partisane du revenu garanti et depuis lors revenue de ses illusions semble pressée de les détruire, quitte à confondre des concepts différents voire opposés.
En effet, si l'on peut être d'accord avec toutes les critiques, notamment économiques, de Vidal – et d'autres avant elle – du revenu de base : "gestion désabusée des personnes devenues surnuméraires dans un marché de l'emploi saturé", "subventions pour les entreprises qui rémunèrent mal leurs employés", renoncement à lutter pour améliorer les conditions de travail…, ces critiques ne peuvent tout simplement pas être appliquées à la proposition de Friot, sous peine de contresens.
L'autrice pose pourtant une question cruciale bien que rarement formulée de cette façon, ou du moins avec ce mot, à notre connaissance : celle de l'individualisme (consumériste) qu'induirait, d'après elle, la possession d'un revenu détaché de l'emploi. Malheureusement, elle y répond de façon fourre-tout, ne prenant pas du tout en compte la différence, ou plutôt le gouffre, existant entre revenu de base et "salaire à vie", ce second modèle bouleversant complètement les rapports sociaux de production que le premier tend au contraire à conserver.
Friot, en effet, ne part pas du "salaire à vie" pour le balancer du ciel dans un monde sinon inchangé. Au contraire, il formule d'abord et avant tout une proposition de rupture avec les institutions macroéconomiques capitalistes (propriété lucrative assortie de fiscalité, marché du travail, crédit…). Plus précisément, le "salaire à vie" n'est qu'une institution parmi d'autres (propriété commune d'usage, caisse d'investissement, caisse de gratuité, caisse de salaires…), prétendant faire système complet mais à partir de choses déjà existantes en germe (sécurité sociale, cotisation, salaire attaché à la personne appliqué jusqu'ici dans la fonction publique…) dont il s'agit alors de radicaliser et d'étendre les logiques grâce à une socialisation intégrale du revenu. Ce, non pas à travers l'impôt (l'État, donc, grand Satan désigné de manière spasmodique et évidemment sans nuances par Vidal) mais au moyen de la cotisation (donnant lieu à une forme de "démocratie des producteurs", que Vidal désire pourtant voir advenir… pensant l'atteindre par "la destruction de l'État" (qui sait, après tout ? Au point où nous en sommes)).
Pour revenir à la question de l'individualisme consumériste dont, reconnaissons-le, la bride serait potentiellement lâchée par tout revenu garanti, et pour s'en tenir à la proposition de Friot, seule de ces "utopies" à opérer un changement systémique se voulant révolutionnaire - à qui l'on peut donc légitimement demander d'affronter ce défi - posons les données.
D'un côté, on le comprend aisément, une garantie économique générale mène potentiellement à la surconsommation ; d'un autre côté, toutefois, le "lâchage" du travail (ou de certains types d'emplois ?) par une partie de la population ne pourrait-elle inversement aboutir à une sous-production relative ? N'y a-t-il pas là l'amorce d'une dynamique immanente, conflictuelle, bref d'une politique (eh oui ! celle-ci n'est point éliminée dans le communisme) ? Des choix productifs, donc, mais non plus (ou plus seulement) orientés par le marché sous contrainte d'accumulation indéfinie aux fins de valorisation du capital, ou par l'État comme en URSS, mais par une planification démocratique : les institutions macroéconomiques du capital ont été remplacées par des caisses gérées par des travailleurs, des citoyens et pourquoi pas des élus (ou tirés au sort ?). On imagine alors que la caisse d'investissement soit un pôle d'attribution (ou de refus d'attribution) de subventionnements aux entreprises sous condition d'utilité, de justice sociale et de critères écologiques. Un défi. Mais libéré de la principale entrave à sa résolution : ce qui est stoppé net, en effet, c'est la dynamique immanente du capital secondée par l'Etat capitaliste, qui mène droit à la catastrophe.
Bref, n'entrevoit-on pas là une forme possible de "décroissance" de fait, mais affrontée de manière délibérative (pas le goulag, donc) au travers d'institutions nouvelles ? Il faut être conséquent avec l'anti-productivisme, dont se réclame pourtant Vidal ! Mais aussi penser hors du cadre de l'Emploi et des luttes défensives qui le hantent. Or la modestie dont fait preuve Vidal en ces domaines est proprement décevante pour une pensée se voulant si "radicale"…
En effet, nous devons aujourd'hui produire moins et mieux. Mais, et c'est un autre impératif, tout chantage à la survie matérielle doit être éliminé (communisme) sur la base de la reconnaissance politique de tout en chacun en tant que porteur d'une capacité à créer de la valeur économique (et recoudre ton pull chez toi ou corriger le texte de ta voisine en font partie). Ces deux points ne sont possibles qu'en rompant radicalement avec ce qui fait le cœur du capitalisme tout en débattant d'un modèle de substitution répondant de façon crédible à ces défis. La proposition de Friot (et de Lordon désormais) semble bien représenter, aux yeux d'un nombre croissant de non-dogmatiques, l'une des plus solides fondations possibles de ce mouvement souhaitable. YB
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