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« L’absolution pour celui qui abuse d’une jeune fille est taxée de six carlins » nous apprend Le Livre des Taxes de la Chancellerie romaine, qui fixait, avant la Contre-Réforme, si l’on en croit la tradition, le tarif des indulgences. « L’absolution pour un prêtre concubinaire est taxée à sept carlins » tandis que celui qui aura consommé des laitages en des temps défendus s’acquittera de six tournois, etc. » nous explique encore Le Livre des taxes.
Être au clair sur ce que valait ce « carlin », d’or ou d’argent émis pour la première fois par Charles Ier d’Anjou en 1278, est une mission impossible, puisqu’il prenait différentes valeurs suivant le royaume dans lequel il s’échangeait. Mais qu’il ait valu une fortune ou des clopinettes importe peu. L’essentiel réside dans le fait qu’il était possible, moyennant finance, d’être dispensé de la pénitence prévue par l’Église pour être amendé d’un péché qu’on avait commis, un peu à l’instar des jours-amende qui permettent de convertir une peine temporelle en une pénitence moins gourmande en temps contraint. La liste des péchés, comme l’histoire du christianisme en témoigne, était bien fournie et à chacun d’eux correspondait, au gré du temps et des évêchés, une peine bien définie pour faire pénitence. A défaut d’absolution (prérogative de Dieu seul – don’t ask…-), le pénitent bénéficiait alors d’une indulgence (au sens premier de « pardon ») obtenue en contrepartie d’un acte de piété comme le pèlerinage, la prière, la mortification ou le don qui s’est, au fil du temps, transformé en un véritable commerce lucratif, le commerce des indulgences (au sens second de « lettres à vendre ou à acheter »), vigoureusement dénoncé par Martin Luther dans ses 95 propositions, coup d’envoi de la Réforme :
« Ils prêchent des inventions humaines, ceux qui prétendent qu’aussitôt que l’argent résonne dans leur caisse, l’âme s’envole du Purgatoire.» (Luther, 27e proposition)
Geoffrey Chaucer (1340-1400), l’auteur des célèbres Contes de Canterbury, consacre un conte entier aux indulgences, Le Conte du Pardonneur, dans lequel un prêtre traverse la contrée pour vendre ses indulgences :
« J’ai des reliques et des pardons dans mon sac,
aussi beaux qu’homme d’Angleterre,
qui me furent donnés par la main du pape.
Si quelqu’un de vous, par dévotion,
veut faire offrande et avoir mon absolution,
qu’il avance aussitôt et s’agenouille ici
et humblement reçoive mon pardon ;
ou encore prenez des pardons en route,
tout neufs et tout frais, au sortir de chaque village, pourvu que vous offriez toujours de nouveaux et de nouveaux
nobles d’or et des sols qui soient bons et de poids.»
Geoffrey Chaucer, Canterbury’s tales, The Pardoner’s Tale
Voltaire se moque lui aussi de cette pratique, avec l’esprit qu’on lui connaît, dans l’article Expiations de son Dictionnaire philosophique et conclut placidement :
« Ce qui est très certain, c’est que jamais ces taxes (Les indulgences) ne furent autorisées par aucun concile ; que c’était un abus énorme inventé par l’avarice, et respecté par ceux qui avaient intérêt à ne le pas abolir. Les vendeurs et les acheteurs y trouvaient également leur compte : ainsi, presque personne ne réclama, jusqu’aux troubles de la réformation. Il faut avouer qu’une connaissance bien exacte de toutes ces taxes servirait beaucoup à l’histoire de l’esprit humain. »
Si le terme d’’indulgences’ est surtout attaché aux dérives du XVIe siècle, elles n’en continuent pas moins d’indiquer au fidèle, aujourd’hui encore, toutes les possibilités de s’amender en prouvant sa volonté de pénitence par des actes méritoires, comme s’abstenir de tabac ou d’alcool pendant un jour, par exemple. Un étonnant document (étonnant pour les non-initiés s’entend), daté du 22 octobre 2020, signé par le Pénitencier majeur Mauro Piacenza, indiquait récemment aux fidèles comment gérer leurs actes de contrition pendant la période du COVID.
Après tout, n’importe quelle maladie a son remède et n’importe quel remède a sa posologie.
L’idée de pénitence et les actes de contrition qui l’accompagnent sont probablement aussi vieux que l’humanité. Pas question ici de tourner en dérision une « mécanique rédemptrice » qui se tient à mi-chemin entre le domaine juridique (la pénitence vue comme une punition devant la Justice divine, comme dette à payer) et le domaine médical (la pénitence considérée comme purge, comme guérison d’une faiblesse de la volonté, d’une propension aux mauvaises habitudes). Après tout, n’importe quelle maladie a son remède et n’importe quel remède a sa posologie. Sans compter que, sans ce commerce, la Basilique Saint-Pierre n’aurait pas vu le jour.
L’indulgence est un amendement qui a valeur de compensation. La question est de savoir en quoi cette compensation, au-delà de la prise de conscience qui l’accompagne et qui légitime peut-être bien l’essentiel de la démarche, a du sens lorsque le rapport de cause à effet est, pour le moins, ténu.
Le principe de compensation carbone envisagé aux accords de Kyoto et plus sérieusement mis en œuvre depuis ceux de Paris n’a pas non plus échappé aux accusations d’hypocrisie éthique et il continue de faire l’objet d’attaques régulières. Le débat, tout particulièrement dans le monde anglo-saxon, a été vif sur la similarité entre l’achat de « crédits carbone » et le « commerce des indulgences au moyen-âge ». Le débat est d’ailleurs largement favorisé par le fait que le terme de « Indulgence » est employé tel quel pour désigner, sans aucun glissement métaphorique, le mécanisme de compensation des émissions dans le domaine anglophone. (Richard Conniff: Carbon Offsets, the indispensable indulgence)
Le principe de compensation carbone envisagé aux accords de Kyoto et plus sérieusement mis en œuvre depuis ceux de Paris n’a pas non plus échappé aux accusations d’hypocrisie éthique.
Si les indulgences religieuses, dans le meilleur des cas, pouvaient nourrir une prise de conscience et initier un changement de comportement véritable, il est certain qu’elles ont largement permis de se dédouaner hypocritement d’actions nocives sans que ne soit enclenchée aucune modification d’attitude. Ainsi, si l’efficacité des indulgences monnayées est difficile à estimer et franchement égale à zéro pour ce qui était de se sortir rapidement du purgatoire (d’ailleurs inventé pour la cohérence du dispositif), l’efficacité réelle de l’achat de crédits de compensation carbone est absolument cruciale. Il en va de la confiance des investisseurs et de celle des défenseurs du climat à l’endroit de cet outil tant financier qu’écologique. Il ne peut plus être aujourd’hui seulement question de foi.
En clair, les compensations carbone sont-elles efficaces ou sont-elles simplement un moyen d’apaiser notre « culpabilité carbone », ce sentiment de honte si bien illustré par le « flygskam » suédois ?
Les compensations carbone sont-elles efficaces ou sont-elles simplement un moyen d’apaiser notre « culpabilité carbone », ce sentiment de honte si bien illustré par le « flygskam » suédois ?
Pour qui aurait manqué une messe de cette liturgie renouvelée, le principe de la compensation carbone consiste à permettre à des gouvernements, à des entreprises, voire à des particuliers de « compenser » leurs émissions de gaz à effet de serre en « achetant » des crédits carbone, soit sous la forme de diminutions d’émissions à des partenaires qui seraient parvenus à abaisser les leurs, soit en investissant dans un projet de production d’énergies renouvelables, par exemple.
Le marché de la compensation offre grosso modo deux types de produits : le marché dit réglementé, comme celui qui est en vigueur dans l’Union européenne et qui fonctionne selon un système d’échanges de quotas d’émissions grâce auquel les industries et les entreprises peuvent maintenir leurs niveaux d’émissions sous un certain plafond imposé par les gouvernements. Ce marché aurait permis de dégager 48 milliards de dollars en 2019, réinvestis pour l’essentiel dans la transition climatique. Le second produit est celui du marché non réglementé qui fonctionne sur une base volontaire de la part des acquéreurs. Il dégage une manne nettement plus faible, quoiqu’en constante augmentation.
Les biais induits par les dispositifs de compensation n’ont pas manqué et ils sont loin, malgré les efforts, d’être tous résolus. La première difficulté est celle dite du « double comptage » (Péché de gourmandise ?) où se trouvent comptabilisés à la fois les crédits achetés et les crédits vendus. Le second est celui de la transparence, particulièrement délicate à certifier dans le cas des « compensations d’évitement » qui consistent à payer, par exemple, pour éviter qu’une forêt ne soit détruite (comment prouver que le projet de destruction n’était pas un subterfuge pour augmenter ses crédits ?) (Péché d’avarice ?). Un autre problème est celui de l’équité : comment éviter de transformer le principe de l’achat carbone en un nouveau colonialisme, vert celui-ci ? (Péché d’égoïsme, de vol ?) Un autre encore, celui de la fiabilité : comment s’assurer que les fonds investis dans les projets contribuent véritablement à réduire les émissions de gaz à effets de serre de manière durable ? (Péché de paresse ?)
Le commerce de la compensation contemporaine a eu besoin de son pénitencier majeur, de son « pardonneur », un rôle endossé par plusieurs instances qui viennent attester (« comme par la main du pape » aurait peut-être dit Chaucer) de la fiabilité des produits, de l’efficacité de l’engagement, de l’efficience de l’acte de contrition : l’OCDE a défini des normes et des lignes directrices, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) a établi des critères pour la qualité et la transparence des projets, Le Carbon Trust ou le Gold Standard, deux organisations indépendantes, valident et certifient la qualité des projets, pour ne citer que celles-ci.
Le commerce de la compensation contemporaine a eu besoin de son pénitencier majeur, de son « pardonneur. »
Le paradis à gagner est terrestre cette fois-ci. Notre purgatoire, plus réel à chaque épisode caniculaire et à chaque hiver aux températures dangereusement printanières. Les « indulgences » environnementales peuvent constituer un outil transitoire crédible pour peu qu’elles ne soient pas laissées aux marchands du temple, aux projets bonimenteurs, à l’éthique limitée au seul marketing.
Mais la rédemption ne sera complète que si les actes de pénitence s’accompagnent d’une prise de conscience individuelle véritable, d’un engagement fondé sur la connaissance la plus exacte possible du degré de nocivité de nos comportements et des efforts à fournir pour en finir avec les péchés mortels.
Ainsi soit-il.
♦ Cydney Posner (2022): Is buying a carbon offset like buying a medieval indulgence ?
https://cooleypubco.com/2022/06/27/carbon-offset-medieval-indulgence/
♦ Richard Conniff (2008): Carbon offsets: the Indispensable Indulgence
https://e360.yale.edu/features/carbon_offsets_the_indispensable_indulgence
♦ Steffen Dalsgaard (2020): Tales of Carbon Offsets: Between Experiments and Indulgences?
https://pure.itu.dk/ws/portalfiles/portal/86249175/Tales_of_Carbon_Offsets_final_for_web.pdf
♦ Tarif des indulgences
https://elettres.com/tarif-des-indulgences/
♦ Voltaire : Dictionnaire philosophique, Expiation
https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_philosophique/Garnier_(1878)/Expiation
♦ Chaucer : Le Pardonneur
https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Contes_de_Canterbury/Conte_du_pardonneur
♦ Décret COVID
https://www.vatican.va/roman_curia/tribunals/apost_penit/documents/rc_trib_appen_pro_20201022_decreto-indulgenze_fr.html
Illustration : Réformes : l’ubris des indulgences
Lettre de rémission contresignée par dix cardinaux de Rome pour l’église paroissiale Sankt Maria à Altshausen au Nord du lac de Constance, ancienne résidence de l’ordre Teutonique et la confrérie de Saint Sébastien. Les cardinaux accordent chacun 100 jours (au total 1000 jours) de rémissions de péchés pour tous les croyants qui, les jours désignés, se rendent à l’Église et contribuent par leurs œuvres pieuses à sa construction et son équipement. De quoi rassembler une belle somme !
Publié le 29 octobre 2017 par Bernard UMBRECHT
https://www.lesauterhin.eu/reformes-lubris-des-indulgences/