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On parle de développement alors qu’il faudrait parler de croissance. Celle-ci n’est pas le fruit de la fatalité ou de l’évolution logique de la civilisation; elle est voulue par ceux à qui elle procure avantages, profits et sinécures de toutes sortes. Elle est basée sur un socle qui nous concerne tous: la société de consommation. Dans son dernier livre, Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), Jean Ziegler explique clairement cette notion.
«La société de consommation est un type de société très particulier. Les capitalistes l’ont installée après la Seconde Guerre mondiale, dans les années1950-60. Après la guerre, il fallait reconstruire une économie de paix. Pour faire vivre le capitalisme, pour assurer l’accumulation de capital et générer des profits en continuelle augmentation, il fallait une production toujours plus importante, diversifiée, concurrentielle, innovante à un rythme accéléré. Résultat, à ses habitants, la société de consommation a procuré l’«abondance». Sa déesse est la marchandise. Les consommateurs lui vendent leur âme.
La société de consommation est fondée sur quelques principes simples: ses membres sont des clients incités à acheter, consommer, jeter et acheter de nouveau des biens en quantité la plus élevée possible, même s’ils n’en ont pas véritablement besoin. Ces biens sont conçus pour une courte durée».
Jean Ziegler donne des exemples concrets: chaque nouveau modèle de téléphone portable est doté de fonctions toujours plus sophistiquées, un logiciel chasse l’autre, les ampoules et la plupart des objets ménagers sont fabriqués pour durer le moins longtemps possible. C’est ce qu’on appelle l’obsolescence programmée. Certains fabricants déploient des trésors d’ingéniosité pour rendre leurs produits moins durables et en écouler davantage. Les gouvernements doivent faire face à une montagne de déchets et commencent à s’inquiéter du coût et des dégâts environnementaux.
Malheureusement, cette société d’abondance a une face obscure. Jean Ziegler la désigne: «l’exploitation des matières premières et de l’énergie nécessaire à produire les objets, l’inégalité de l’accès à l’abondance, la gestion des déchets, l’absorption des esprits dans la consommation individuelle forcément égoïste, l’angoisse de conserver le revenu nécessaire à ce mode de consommation, la dévaluation, voire l’abolition de la valeur d’usage. Et les trois quarts des habitants de la planète n’ont pas accès à cette abondance.»
Qui permet et dirige un tel système? Jean Ziegler répond sans détour à sa petite-fille: «Tu te demandes qui gouverne l’économie mondiale. Ce sont les oligargues, les détenteurs du capital financier mondialisé, le mince groupe d’hommes et de femmes de nationalités, de religions, de cultures différentes mais tous animés d’une même vitalité, d’une même avidité, d’un même mépris pour les faibles, d’une même ignorance du bien public, d’un même aveuglement pour la planète et le sort des hommes qui y vivent. Par leur puissance et leurs richesses, ils sont les véritables maîtres de la planète.»
Pour Jean Ziegler, l’ordre cannibale du monde que le capitalisme a créé doit être radicalement détruit, mais les formidables conquêtes de la science et de la technologie doivent non seulement être préservées mas aussi potentialisées. «Le travail, les talents, le génie humains doivent servir le bien commun, l’intérêt public de nous tous – de tous les humains – et non uniquement le confort, le luxe, la puissance d’une minorité.»
Petit par son format (il fait une centaine de pages), le livre de Jean Ziegler (Seuil, 2018) est grand par le message qu’il contient. Il montre de manière éclatante que le développement ne profite qu’à une toute petite minorité et que la décroissance est indispensable pour éviter la disparition des êtres humains.
Une évidence habite Jean Ziegler: l’action de chacun compte. Son espérance se nourrit de la conviction du poète Pablo Neruda: «Ils pourront couper toutes les fleurs, mais jamais ils ne seront les maîtres du printemps.»
Rémy Cosandey