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Ce texte a paru dans Terra Cognita, revue suisse de l’intégration et de la migration, printemps 24/2014, p. 105.
J’écris ton nom sur une feuille quadrillée, même si cette lettre, tu ne pourras pas la lire. Je dis ton nom à mi-voix : Akofa, Akofa.
Je t’écris parce que je n’arrive pas à dormir. Je pense à ce moment, la deuxième nuit sur le bateau, où tu as compris que tu n’allais pas t’en sortir. «Il n’y a plus d’eau» a murmuré Kelvin à mon oreille, pour que tu n’entendes pas, mais tu as entendu, et tu as fermé les yeux dans la pénombre. Un seul falot était allumé, du côté de la proue. Combien étions-nous, debout ou accroupis, sur le pont de ce bateau pourri? On t’avait fait de la place pour que tu puisses rester couchée. J’ai caressé ton ventre à travers la couverture. Le bébé a remué, j’ai senti la bosse d’un de ses pieds, et j’ai pensé: si elle meurt, pourvu qu’il meure aussi.
Je n’arrive pas à dormir. Dans les rues du village, de temps en temps, un moteur s’emballe dans le silence — tu te souviens des nuits bruyantes de Lomé, quand nous restions lovés l’un contre l’autre à recompter dans notre tête l’argent pour le passeur, à nous raconter cette vie meilleure qui nous attendait en Europe? Tu te souviens, Akofa? Non, tu ne te souviens de rien, ton corps n’est plus qu’un amas d’os et de lambeaux de chair, et ton âme, le prêtre prétend qu’elle est encore vivante, mais si c’était vrai, elle m’enverrait un signe de là-haut.
Les médecins italiens ont fait naître notre fille, mais pendant qu’elle venait au monde, toi, tu t’en allais. On m’a mis dans les bras ce petit paquet hurlant, mais moi, c’est toi que je voulais serrer fort contre moi, embrasser une dernière fois, ta poitrine si douce, tes hanches lisses, ton beau visage de reine. Mon Akofa. Tu te souviens, la première fois, sous les étoiles, au fond de la pirogue de Mawuko? Je vais devenir fou si je pense à des choses comme ça.
On nous a envoyés dans ce village du nord, dans une région qui s’appelle le Trentin. La petite et moi. La directrice du foyer voulait nous mettre ensemble dans une chambre, la chambre pour les familles, peinte de rose et de bleu. J’ai refusé. Nous ne sommes pas une famille. Ne dites plus jamais ce mot, jamais, jamais. Alors la petite dort avec la gardienne de nuit. Quand je rentre du travail, je passe un moment avec elle, dans la salle commune du foyer. Je la regarde jouer sur le tapis. Je ne la touche pas, si elle pleure je lui parle un petit peu, en attendant qu’une des femmes vienne la prendre. Ce n’est pas ma faute, Akofa, on m’a arraché le coeur.
Je travaille comme aide-apiculteur dans la montagne. Je prends le car tôt le matin et quand je rentre le soir d’automne est en train de tomber. Là-haut c’est calme, et quand je suis dans la forêt, à couper du bois pour réparer les ruches, des fois il me semble que j’entends ta voix qui chuchote entre les branchages dénudés. Mais c’est seulement le vent aigre d’ici, le vent d’altitude à l’approche de l’hiver.
L’apiculteur est vieux et il parle peu, mais c’est un homme plein d’humanité. Il a perdu son fils dans une avalanche de neige. Dans une petite maison à côté de la sienne habitent sa belle-fille et son petit-fils de 12 ans. Le garçon adorait son père, il en veut au monde entier et il s’en prend à sa mère, parce qu’elle, elle est encore vivante. Nous avons quelque chose en commun, lui et moi. Des fois, après l’école, il me rejoint dans la forêt, et nous marchons ensemble dans les feuilles mortes.
Tu étais courageuse. Les dernières nuits, à Lomé, pendant que je massais tes reins endoloris, tu me disais de ne pas avoir peur. Je caressais tes reins puissants, ta peau soyeuse, et j’ai cru que le bonheur était possible. C’était de l’inconscience, nous n’aurions jamais dû partir. Mais rester, Akofa, c’était aussi la mort, la mort de la jeunesse, la mort de l’espoir.
Je vais aller brûler cette lettre dans les lavabos.
J’entends la petite qui pleure dans la chambre de la gardienne. Je ne sais pas si elle a faim, ou si elle a fait un cauchemar.
Pour Louise
Ce texte a paru dans «Le livret des dix mots. Dis-moi dix mots qui te racontent», publié en 2011 par Opale, le Réseau des organismes francophones de politique et d’aménagement linguistiques, en collaboration avec l’Organisation Internationale de la francophonie, pp. 10-11. Chaque écrivain.e sollicité.e était invité.e à écrire autour d’un mot différent, tiré de l’œuvre de J.J. Rousseau – ici, «autrement».
Ce ne sera pas comme tu l’auras imaginé. Souvent ce sera pire mais des fois mieux, si si, je t’assure, tu vas être étonnée.
Douze grains de riz brillent de joie dans ta bouche et tu me fais remarquer en rigolant (car ton vocabulaire est encore limité) que j’ai en tout cas réussi ma bulle de savon : elle se détache barbapapesque, translucide, irisée, du petit anneau en plastique où j’ai soufflé, et vole vers toi en ondoyant majestueusement. Tes yeux stellaires suivent son trajet. Tu ris encore plus fort quand elle éclate dans ta main.
Ce ne sera pas comme tu l’auras imaginé. Ton petit cerveau est déjà très performant, et tu désignes sans hésiter, de ton minuscule index nacré, sur les albums que tu feuillettes inlassablement, tes dix ou douze personnages familiers; même plus jeunes de quinze ans ou en tenue de ski, tu les reconnais avec satisfaction; mais devant l’ancienne photo de classe tu restes coite, la photo de classe de ta grand-mère l’année du bac. C’est la brunette du dernier rang, perchée sur un muret, inexplicablement souriante face à l’objectif.
Tu auras cet âge-là. Tu seras amoureuse, ou tu voudras devenir astronaute. Ou peut-être rien de tout cela, le monde que tu habiteras, kaléidoscope de fragments de vies virtuelles, orage d’émotions électroniques, te suggérera des projets et des rêves que ta grand-mère sera incapable même de concevoir. Mais peu importe. Ce que j’essaie de te dire, c’est que, de toute façon, ça se passera autrement.
La jeune Italienne (celle qui sourit sur la photo de classe) n’a pas fermé l’œil dans le wagon-couchettes, mais elle n’est pas partie en Suisse toute seule pour dormir. Elle a écouté les ronflements, les toussotements, l’avide absorption de tout l’oxygène disponible par les cinq autres corps coincés dans le compartiment, les annonces nocturnes, caverneuses des haut-parleurs – Florence, Bologne, Milan – dans les gares désertes. Le frottement exaltant des roues de fer sur les rails lisses pointés vers le Nord. Maintenant le train file le long du Rhône vert-de-gris – le soleil de juillet soulève déjà le ciel à une altitude vertigineuse au-dessus des montagnes, mais n’atteint pas encore le fond de la vallée. Le couple d’immigrés italiens fume dans le couloir, mais le vieux monsieur suisse, membre du Club Alpin, veut lui faire les honneurs de ce pays à deux étages: «Regardez, mademoiselle: les Dents du Midi !». Elle lève les yeux vers la cathédrale de roche, la vaste base enfouie dans l’ombre et les sept cimes miroitantes, frangées des taches blanches des glaciers. Tel sera le bonheur, vivre sur les sommets.
Tu connais la montre sous trois espèces: le son du mot, l’image sur le livre et l’objet attaché à mon poignet. Tu ne connais pas encore le mot «montre» imprimé, et surtout tu ne sais pas à quoi ça sert. Ton futur ne va pas au-delà de la porte d’entrée, par laquelle tu espères, à chaque bruit de moteur, voir apparaître l’un de tes parents. Mais tu verras, les images sortent des livres et les parents rentrent par la fenêtre, quant aux heures, il est rare qu’elles durent soixante minutes. Et les sommets ? Ah, les sommets. En principe, ils ne bougent pas – sauf qu’on annonce, pour les prochaines décennies, la fonte partielle des neiges éternelles.
Extrait d’un récit paru dans l’ouvrage collectif Rencontre, L’Aire, 2008, pp. 285 à 301
«… Suivre du bout du doigt le trajet de la fêlure, invisible à l’œil nu, indécelable pour l’œil publicitaire qui cherche la bonne grosse faille, la fracture surlignée au marqueur orange – tâter du bout du doigt la ligne irrégulière à travers le chaos des matériaux de l’âme, météorites, chaux vive, paille, racines, cailloux. Où commence l’histoire, où est-ce qu’elle se brise ? A quel moment l’héroïne de l’histoire, une fille passionnée et pleine d’espoir, s’aperçoit-elle qu’elle a déraillé, dérapé, glissé sur l’herbe humide ou sur une crotte de chien, pas mis les bonnes chaussures, oublié son plan de ville, qu’elle s’est mise en retard, n’a pas répondu juste, qu’il lui manque quelque chose, qu’elle n’est pas à la bonne place, qu’elle n’y a jamais été, qu’elle n’y sera jamais. Qu’elle est guettée par l’effacement, l’engloutissement ? Pour moi, j’ai oublié comment ça s’est passé. …»
Interview avec Florence Grivel à l’occasion de la parution de ce texte, «Entre les lignes», Radio Suisse Romande Espace 2, 24 juin 2008