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Jeter des ponts est une activité à laquelle leur pluralisme culturel et religieux destine peut-être et en tout cas incite les Suisses. S’il est vrai que la première confédération des Waldstätten est née du Gothard, ce col n’est devenu viable et carrossable qu’au moment où le pont du Diable a permis de franchir les gorges de la Reuss, et de relier le Midi au Nord du Saint-Empire. D’Italie sont montées les idées puis les arts, tandis que de la Germanie et des Ligues suisses des armées [p. 242] descendaient vers les plaines lombardes. Ce double mouvement culturel et militaire se ralentit dès le milieu du xvie siècle, avec la fin des guerres d’Italie, et bientôt s’exténue. Mais au xviiie siècle, c’est l’école suisse de Bodmer qui révèle aux élites allemandes Dante et la latinité. Et au xixe siècle, c’est à partir de Bâle, de Zurich et de Genève que l’Europe moderne va découvrir toute la virtù de la Renaissance italienne, grâce aux grands livres de Jacob Burckhardt, de H. Wölfflin et au « Quattrocento » de Philippe Monnier.
Dès la fin du xviiie siècle, un second axe d’échanges se dessine, ou, plus précisément, un mouvement de pensée d’est en ouest se prononce. Si Rousseau a fécondé le préromantisme allemand, c’est Germaine de Staël et c’est Benjamin Constant qui, par la « trouée de Coppet », révéleront à la France les génies de Weimar et les grands philosophes de la Souabe. Vers le milieu de notre siècle, c’est encore à des historiens, et à des critiques romands, tels Gonzague de Reynold ou Albert Béguin que la France devra de connaître, traduits non seulement dans sa langue mais dans une forme assimilable par ses catégories de pensée, l’esprit du Saint-Empire médiéval, ou le romantisme allemand.
Des revues telles que la Neue Schweizer Rundschau à Zurich, animée par le grand critique Max Rychner, et plus encore la Revue de Genève, fondée par Robert de Traz, illustreront, entre deux guerres, cette fonction d’intermédiaire culturel qui paraît dévolue à nos cités. Helvetia mediatrix est le titre d’un petit ouvrage classique du comparatiste zurichois Fritz Ernst.
Les mêmes raisons expliquent sans doute le don particulier des Suisses pour l’interprétation critico-sympathique d’autres nations : et cela va des Lettres sur les Anglais et les Français de Béat de Muralt107 jusqu’à La France à l’heure de son clocher d’Herbert Lüthy, en passant par De l’Allemagne de Mme de Staël et L’Italie de Sismondi.
[p. 243] L’ensemble des traits spécifiques que j’ai dénombrés jusqu’ici me paraît s’illustrer d’une manière exemplaire dans l’œuvre et la carrière de Carl J. Burckhardt. Lointain neveu de l’historien de la Renaissance, je ne pense pas qu’il tienne de lui ce don de prévision de l’avenir européen dont tous deux ont fait preuve dans leur correspondance108, mais qu’il faut plutôt l’attribuer à leur commune formation bâloise d’historiens scrupuleux mais sûrs artistes, héritiers d’une tradition humaniste où se mêlent intimement germanisme et latinité, esprit de la Cité et cosmopolitisme, et qui rend plus sensibles à l’oreille intérieure les arythmies annonciatrices d’accidents du cœur de l’Europe.
Peu de carrières ont connu tant d’alternances de périodes d’action et de méditation. Tantôt diplomate — attaché à Vienne dans sa jeunesse et chef de mission à Paris dans son âge mûr —, négociateur ou président de la Croix-Rouge internationale pendant la guerre, tantôt écrivain libre ou professeur ; tantôt historien des grandes têtes politiques du passé, de Charles Quint à Gentz en passant par Richelieu, tantôt mêlé à l’histoire vivante, ainsi dans le cyclone de Dantzig qui devait mener à la guerre en dépit d’une ultime et dramatique intervention auprès d’Hitler ; enfin mémorialiste d’événements qu’il a vécus et qu’il avait prévus, Burckhardt est le type même de l’écrivain qui ne peut séparer la pensée de l’action, ni la passion de la lucidité. Son expérience des hommes et de l’irrationnel qui conduit leurs affaires au pire a certes confirmé son pessimisme inné, et sa profonde méfiance à l’endroit de ce qui vient, de notre monde moderne en général, mais son goût puissant de la vie et son sens du service de la Cité n’ont cessé de le ramener aux grands postes publics, quand un appel pressant du pays l’y engageait.
Jeter des ponts, relier l’action à la pensée, concilier les cultures ou les grands intérêts, juger sans illusions mais servir avec force en toute indépendance d’esprit, peut-on dire que ces traits composent une personnalité typiquement suisse ? Je [p. 244] constate qu’on les trouve réunis chez quelques-uns des hommes les mieux liés par toutes leurs fibres aux traditions civiques et culturelles des Suisses. Voilà qui suffira peut-être à justifier l’existence autonome de ce pays, dans une époque où l’homme complet devient un phénomène tellement plus important, tellement plus rare, tellement plus exemplaire pour l’humanité à venir que le dictateur « prestigieux »…
(Mais j’allais oublier de dire que « CJB » est aussi un conteur fascinant, un humoriste redoutable, et un grand chasseur de chamois.)