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Quand il devait donner un discours devant les habitants de la ville de Lausanne, le Directeur des Transports Publics racontait toujours la même histoire. Et cette fois-ci encore, à quelques heures de sa retraite :
« Un jour, à l’arrêt du 14 avril, un enfant monta à bord du bus avec un ballon attaché au poignet par une ficelle. Le chauffeur, maussade, le remarqua mais ne dit rien. Le lendemain, l’enfant apporta deux ballons, puis trois, puis quatre, si bien qu’après une semaine, il monta dans le bus avec sept ballons.
– « Que fais-tu avec tous ces ballons dans mon bus? demanda le chauffeur à l’enfant. Ils prennent toute la place!
– Ce ne sont pas des ballons, Monsieur, ce sont mes oiseaux » répondit-il.
Comme l’enfant était très poli et souriant, le chauffeur haussa les épaules et reprit le volant de son bus dans le chahut habituel qu’il essayait d’ignorer.
La semaine qui suivit, l’enfant apporta huit, puis douze et même vingt ballons dans le bus. Là encore, le chauffeur s’agaça, voyant que les passagers étaient mécontents et commençaient à manquer de place. « Ce sont mes oiseaux » répondit à nouveau l’enfant, tout sourire.
La semaine suivante, il fallut ajouter une remorque au bus de la ligne 17 pour transporter les passagers qui ne parvenaient plus à embarquer à cause des dizaines de ballons apportés par l’enfant.
Après un mois, le chauffeur avait tant de difficultés à conduire son bus qui tirait dorénavant trois remorques qu’il se décida à parler à l’enfant.
– « Tu ne crois pas qu’il est temps de libérer tes oiseaux?
– Si vous le dites, alors il est temps » répondit l’enfant.
Ensemble, ils retournèrent à la centrale de Perrelet à Renens et ouvrirent les portes du bus. L’enfant tira sur les ficelles et tous les ballons s’envolèrent dans le ciel. En admirant le spectacle, le chauffeur dit « ils sont mieux là-haut, tes oiseaux, non? ». « Oui mais, dorénavant, leurs sourires et leurs chants vous accompagneront chaque jour ». Le chauffeur ne comprit pas ce que l’enfant voulait dire mais il acquiesça et le reconduisit chez lui.
Le lendemain, quand le chauffeur arriva à l’arrêt du 14 avril, les passagers qui piaffaient d’impatience pour trouver une place furent surpris et heureux de voir que le bus était vide et le chauffeur à nouveau accessible. Ils montèrent tous par la porte avant, firent un grand sourire et remercièrent le chauffeur pour sa m ponctualité et sa gentillesse. Et lui fut ravi de les retrouver, de réentendre leurs rires et leurs pépiements. Il pensa à l’enfant et sourit à son tour.
Ce jour-là, le bus 17 eût six minutes de retard en arrivant à Chauderon mais personne ne le remarqua. »
À la fin du discours, quelqu’un demanda au Directeur s’il s’agissait d’une histoire vraie. « À vous de voir » répondit-il. Puis, à l’issue de la cérémonie, un millier de ballons furent lâchés dans le ciel. Nombreux furent ceux qui crurent voir de sublimes oiseaux s’envoler. Et quelques uns affirmèrent qu’à cet
instant précis, le Directeur eût un sourire d’enfant.