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16/10/2016
Les élémentaires particules de Michel Houellebecq
J'ai lu, pris d'une soudain curiosité, Les Particules élémentaires (1998), de Michel Houellebecq, que m'avait déjà conseillé à sa sortie un poète appelé Patrice Dyerval; mais j'avais refusé, car les histoires d'atomes et de molécules ne m'intéressent pas, et j'ai renoncé à des études scientifiques à cause d'elles.
C'est un livre remarquable, en ce qu'il semble exprimer des pensées latentes au sein d'une époque, en ce qu'il semble les transmettre telles quelles, en état de transe: Houellebecq avoue écrire tôt le matin, quand il est encore à la frange du monde éveillé. Il approfondit le monde contemporain vers un monde diffus, et y diffuse une poésie qui le rend désirable.
Pourtant, il est présenté comme affreux. Et c'est là la force principale du livre: tous les mythes humanistes auxquels la génération précédente a cru, se trouvent laminés, anéantis par la parole qui se déroule selon une logique abstraite - et non selon le désir de croire vrai ce que les autres disent, ou la crainte de les contredire. Dans la première partie du roman on rit bien, en ressentant l'inanité de ces mythes modernes, de ces illusions républicaines et laïques.
Ainsi les figures consacrées par l'enseignement public sont-elles dissoutes par des fins de phrase inattendues, dans lesquelles une sincérité enfin s'exprime: Au même moment, dans une salle de cours, Annabelle étudiait un texte d'Épicure – penseur lumineux, modéré, grec, et pour tout dire un peu emmerdant (op. cit., Paris, J'ai lu, 1998, p. 89-90). Tout le néoclassicisme républicain détruit en un mot!
Houellebecq n'hésite pas à parler simplement et naturellement de la culture officielle, et de ses effets: L'agnosticisme de principe de la République française devait faciliter le triomphe hypocrite, progressif, et même légèrement sournois, de l'anthropologie matérialiste (ibid., p. 70). Sous des dehors objectifs, c'est en réalité violent, et contrarie toutes les bienséances interdisant de révéler que la République a favorisé l'agnosticisme et donc le matérialisme. Que l'énumération des défauts retarde le moment où le matérialisme est évoqué, qu'il soit même relativisé par son état d'adjectif qualifiant un substantif savant, donne une force énorme à cette formulation.
Voici un autre beau passage; il anéantit les nobles valeurs brandies au moyen de mots pompeux et d'une liste bien ordonnée, scolaire: Cependant, le Lieu n'était pas une nouvelle Communauté; il s'agissait – plus modestement – de créer un lieu de vacances, c'est à dire un lieu où les sympathisants de cette démarche auraient l'occasion, pendant les mois d'été, de se confronter concrètement à l'application des principes proposés; il s'agissait aussi de provoquer des synergies, des rencontres créatrices, le tout dans un esprit humaniste et républicain; il s'agissait enfin, selon les termes d'un des fondateurs, de « baiser un bon coup » (ibid., p. 98). La surprise des derniers mots est grande; ce qui précède semble anodin, réfléchi, poli. Ainsi est ruinée toute une rhétorique, à laquelle le peuple croit.
En outre, le livre présente des relations sexuelles qui, loin d'être émancipatrices, sont généralement décevantes, et ne laissent aucune place aux vantardises indirectes. Les problèmes réels des individus y sont évoqués avec naturel, et viennent détruire la mythologie hédoniste de nos pères. Pis, les effets sur la famille, l'amour et la santé sont dévastateurs.
Face à cette situation, les personnages ne peuvent pas s'en sortir: ils n'ont aucune chance, nous dit le narrateur. Comme dans un roman de Zola, de Flaubert, ils sont férocement détruits par l'évolution historique. Le récit alors bouleverse, fait verser des larmes.
Peut-être trop: l'identité des destins des différents personnages est assez grande pour n'être pas crédible.
La fin du livre baigne dans un mysticisme impressionnant, sur lequel je reviendrai dans un autre article, car il pose des questions qui dépassent les limites d'un roman naturaliste.