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L’année dernière, le service de l’enseignement et de l’évaluation de la Direction générale de l’enseignement obligatoire (DGEO) a renoncé à utiliser la «nouvelle» orthographe (1990) pour rédiger ses épreuves cantonales. Cette réforme orthographique, validée à l’époque par l’Académie française – que l’on continue pourtant à qualifier de nouvelle après trente ans – peine à s’imposer.
Comme le relèvent Arnaud Hoedt et Jérôme Piron dans La faute de l’orthographe, «les francophones confondent souvent l’orthographe et la langue». L’orthographe d’une langue, c’est son écriture, son code graphique. L’orthographe doit rester un outil au service de la langue orale afin de la transmettre et de la retranscrire. En aucun cas, elle ne peut être la langue, et ses usagers/ères ne devraient pas lui être assujetti-e-s.
Un peu d’histoire
Revenons au XVIIe siècle. Lorsque Richelieu crée l’Académie française, il la charge de rédiger un dictionnaire pour fixer la norme afin qu’elle devienne la marque de l’appartenance à la bonne société, le «bon usage». Ainsi en 1673, l’Académie française adopte une orthographe exagérément étymologique et volontairement pédante, afin de bien distinguer selon le vœu de François Eudes de Mézeray «les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes». Au XIXe siècle, lors de l’avènement des nationalismes, la langue devient un véritable enjeu identitaire. Parallèlement, l’orthographe devient à l’école le principal critère de sélection des enseignant-e-s et parvient si bien à s’imposer qu’elle n’a pratiquement plus évolué depuis 1835, contrairement aux orthographes des langues des autres pays européens qui évoluent environ tous les trente ans. Les réformes orthographiques sont enseignées à ceux et celles qui n’ont pas encore d’orthographe (les enfants et les adultes en formation). Ainsi, la «nouvelle» orthographe de 1990 était simplement appelée à remplacer progressivement un code graphique finalement arbitraire, avec un code plus cohérent et plus adapté à l’usage actuel de notre langue. S’il vous tient particulièrement à coeur de continuer à écrire clé «clef», rien ne vous en empêche. Il n’est pas demandé aux usagers et aux usagères de se faire violence en modifiant leurs habitudes. Mais pourquoi vouloir imposer à toutes et tous les usagers/ères présent-e-s et futur-e-s d’utiliser la même orthographe qu’il y a cent-cinquante-ans et ce pour toujours?
Faire évoluer l’orthographe pour défendre la langue
En revanche, les enseignant-e-s genevois- e-s, d’après le Plan d’études romand (PER), sont tenus d’enseigner conjointement l’ancienne et la nouvelle orthographe. Ce choix institutionnel s’inscrit à l’opposé de l’esprit même de la réforme qui a été formalisée entre autres pour rendre l’apprentissage de l’orthographe plus accessible et interroge d’un point de vue pédagogique. En effet, enseigner deux codes différents ne peut qu’accentuer les difficultés de certain-e-s élèves. Celles et ceux notamment pour qui cette réforme a été pensée. Les institutions comme la CIIP au niveau romand et le DIP au niveau genevois ont donc un véritable rôle d’exemplarité à jouer. Si l’usager/ ère doit prendre acte de l’évolution, il ou elle peut choisir le code graphique qu’il ou elle souhaite adopter, mais les institutions se doivent de promouvoir la nouvelle orthographe car ces réformes, raisonnées par des linguistes, les spécialistes de la langue, visent à gagner en cohérence et à faciliter l’entrée dans la langue à tous et toutes les usagers/ères. L’orthographe, ce n’est pas la langue, c’est seulement l’écriture de la langue. La langue orale évolue en permanence. L’orthographe d’une langue doit adapter son code graphique à cette évolution afin de retranscrire les pratiques de ses usagers/ ères. Une langue qui n’évolue pas est une langue morte. «Si faire évoluer l’orthographe, c’était défendre la langue? Parce que ça la rapproche de ceux qui la pratiquent?», se demandent encore Arnaud Hoedt et Jérôme Piron.
Un nivellement par le haut?
Les élèves passent des heures à mémoriser les règles les plus arbitraires du code graphique du français alors que ce temps pourrait être dévolu à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, de l’analyse et de la réflexion. En effet, ce qui fait la richesse d’une langue, c’est son vocabulaire, sa syntaxe, sa morphonologie. En somme, ce qui la rend complexe. Mais complexe n’est pas inutilement compliqué. Dégager du temps pour enseigner ces aspects de la langue en simplifiant l’orthographe, revient donc - contrairement à ce que dénoncent les détracteurs de la «nouvelle» orthographe - à niveler la langue vers le haut. Alors pourquoi continuons-nous à discriminer par l’orthographe, en la laissant rester un outil de sélection?
Une orthographe exclusive pour une école inclusive
La CIIP devrait donc dans une perspective d’égalité et d’équité commencer à rédiger ses moyens d’enseignement romands (MER) en adoptant l’orthographe réformée des années 1990. La DGEO, quant à elle, de par son choix de renoncer à rédiger ses épreuves cantonales avec la «nouvelle» orthographe, légitime, voire encourage la discrimination par la langue, à travers une orthographe exclusive. Cette position parait difficilement défendable. Comment justifier en effet et promouvoir une orthographe exclusive dans une école inclusive?