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Une opération coup de poing sur La Côte: la fondation de Rolle en 1319
par Paul Bissegger
Etat de la question
Si les villes neuves fondées au moyen age ont été très nombreuses en Pays de Vaud, les circonstances de leur origine sont souvent restées obscures. Le cas de Rolle, bien documenté, fait donc exception. Le château, bâti dans les années 1260 par l’entourage des seigneurs de Mont alors maîtres des lieux, a été élevé peut-être sous la direction du prestigieux Jean Mésot, ingénieur du roi d’Angleterre. En janvier 1319, le comte Amédée V de Savoie, après avoir obtenu la suzeraineté sur cette forteresse, fonde une agglomération à sa proximité. La naissance de cette petite communauté urbaine marque une ultime étape de l’implantation de la famille de Savoie sur la rive nord du Léman. En effet, par la fortification de sites déjà existants ou par des créations ex nihilo, ces princes se sont progressivement imposés à Moudon (1207), Villeneuve de Chillon (1214), Les Clées (1250), Versoix (1258/1269), Rue (avant 1260), Yverdon (1260), La Tour-de-Peilz (1282), Morges (1286) , Nyon (1293), Châtel-Saint-Denis (1296) et Vaulruz (1315-1316)’. Rolle, dernière en date, s’ajoute comme une clé de voûte à cet ensemble.
En 1794 déjà, l’historien Jean de Müller fait remonter la fondation de Rolle à 1261, en référence au pacte des seigneurs de Mont, que nous évoquerons ci-dessous’. A sa suite, David Martignier et Aymon de Crousaz (1867), puis Louis de Charrière (1877) datent correctement le château de Rolle de la seconde moitié du XIIIe siècle, mais attribuent à Louis II de Savoie, vers 1330, la fondation de la ville’. Il est vrai qu’à cette date des arbitres fixent les limites de la nouvelle agglomération, dont le sire de Vaud dit alors effectivement avoir « entrepris la construction». Pour cette raison, Charles Gilliard propose en 1920 une fourchette chronologique entre 1302 (avènement de Louis II) et 1330 « , puis Louis Blondel, dès 1950, ainsi que Hektor Ammann, en 1954, situent correctement cette fondation urbaine vers 1318. Cette datation a par la suite été nuancée de manière discutable par Ruth Mariotte-Löber (1973), pour qui une ville neuve aurait été construite avant 1318, mais dotée cette année-là seulement de « remparts ». La question a été reprise de manière plus détaillée en 2004 par Bernard Andenmatten.
Un projet de ville neuve mûri de longue date
Dès le troisième quart du XIIIe siècle, le site de Rolle a été perçu comme propice à la création d’une agglomération. Celle‑ci, à mi-distance entre Morges et Nyon, avantageusement placée sur la route du lac et pouvant se doter d’un port, était susceptible de concurrencer Aubonne et Saint-Prex, qui bénéficiaient de franchises accordées en 1234 par d’autres féodaux locaux. En octobre 1261 déjà, les trois héritiers de la seigneurie de Mont – à savoir Ebal lI (1-1268), chevalier qui s’est acquis dès 1246 une belle position à la cour d’Angleterre, où il côtoie d’ailleurs le comte Pierre de Savoie son frère Rodolphe, chanoine de Lausanne, et leur neveu, Ebal III(t 1284), possessionné localement – signent un accord, tous trois voulant « bâtir une ville au bord du lac, dans le lieu appelé Ruello » « .
Les deux Ebal s’engagent même à édifier chacun la moitié de l’agglomération projetée, en la fermant de palissades. Le château, bien qu’il ne soit pas mentionné, faisait assurément partie du projet, un appui défensif paraissant alors indispensable. Si la forteresse a bel et bien été construite par un proche de la famille de Mont, l’agglomération urbaine, en revanche, restera longtemps lettre morte. Cet ajournement par les deux Ebal, oncle et neveu, est dû sans doute aux fréquents séjours à l’étranger du prestigieux aîné et aux difficultés de trésorerie du cadet. En 1265, 1266, 1276 et 1278, Ebal III cède en effet au comte Pierre de Savoie son château de Mont, au couvent de Romainmôtier des possessions à Bursins et à Gilly, enfin au seigneur d’Aubonne divers droits à Bière.
En 1293, la prise de Nyon consacre, dans cette région, la suprématie de la famille de Savoie sur celle de Prangins.
De nouveaux accords déplacent dès lors vers l’ouest l’assise territoriale de Louis de Savoie, baron de Vaud, qui abandonne en 1294 à son frère Amédée V certaines châtellenies valaisannes en échange de la seigneurie nouvellement conquise de Nyon, du château de Mont-le-Vieux et de droits dans le Bugey et Valromey. Ce mouvement est consolidé par de nouveaux hommages vassaliques pour des territoires qui se trouvent sur le versant occidental de l’Aubonne, soit au-delà de la limite fixée en 1286 lors de la délimitation, entre les deux frères, de leur zone d’influence respective. Ainsi, font allégeance à Louis, en 1291 et 1294, Aymon de Sallenove, premier détenteur connu du château de Rolle, puis en 1300 Jean de Villars, coseigneur d’Aubonne.
La Côte prend alors un intérêt tout particulier pour le baron de Vaud, qui envisage peut-être d’y établir un centre politique, mais Amédée v veut lui aussi y garder des prérogatives. La fondation de la ville de Rolle s’inscrit dans ce contexte de rivalité entre les deux frères. Le château (castrum de Ruello) est mentionné pour la première fois en 1291, lorsqu’Aymon de Sallenove le soumet en fief à Amédée V. Louis de Savoie, cependant, soucieux de consolider son emprise territoriale dans ce secteur, obtient par un arrangement du 8 décembre 1294 que son frère, le comte Amédée v, ne pourra pas acquérir le château de Rolle à titre d’échange, ni y construire une ville ou consentir à ce qu’il en soit construit une, sinon par Aymon de Sallenove. Et, même dans cette éventualité, Amédée s’engage à n’accorder aucune aide à Aymon. Louis de Savoie meurt à Naples en 1302. Son fils Louis II poursuivra dans notre région la vigoureuse stratégie de son père. Entre 1303 et 1307, puis encore entre 1317 et 1321, ses troupes traversent à plusieurs reprises le Pays de Vaud, en lutte avec l’évêque de Lausanne, celui de Genève ou avec le sire de Faucigny.
Le projet urbain de Rolle refait surface en février 1314 lors d’un accord entre Louis Il de Savoie et Jean de Mont – il est alors question d’une ville neuve « fondée » (sans doute : à fonder) près du château – puis encore en août de la même année, lorsque Louis II affirme renoncer à ses prétentions sur le château de Rolle en faveur de son oncle Amédée V. Le fils de ce dernier, Edouard, successeur désigné du comte, promet alors de donner à Louis le fief de Rolle, au cas où lui-même ou le comte en titre y établirait une « ville franche». Le projet d’une ville neuve, qui serait cette fois le fait de la dynastie comtale, est donc toujours d’actualité et va prendre corps cinq ans plus tard.
Un coup de force en plein hiver
En janvier 1319, en effet, Amédée V impose ses vues, comme l’atteste un compte conservé aux Archives d’Etat de Turin. Pierre Dubuis, en 1990, a signalé ce document dans une brève étude analysant les premières reconnaissances relatives à Rolle (1339).
Un précieux microfilm, établi vers 1993 par Daniel de Raemy, est consultable aux Archives cantonales vaudoises et Marcel Grandjean a rédigé à ce sujet des notes inédites, qu’il m’a très aimablement communiquées. Je leur dis ici ma gratitude.
Une phase préparatoire de près de deux mois est accompagnée d’un intense travail diplomatique comprenant l’envoi de divers émissaires, notamment à Yverdon auprès de Louis de Savoie, à Fribourg auprès des autorités de la ville, ou encore, pour ce qui concerne Aubonne, auprès du seigneur de Faucigny et d’Agnès de Villars. Puis l’action se déroule très rapidement, en deux volets : l’un militaire, avec l’avance d’une colonne expéditionnaire en direction de Lausanne, sans doute pour détourner l’attention des seigneurs environnants; l’autre plutôt technique, avec la mise en place d’une enceinte préfabriquée, en bois, installée autour du terrain réservé à la future ville de Rolle (fig. 1). L’ensemble est coordonné par Humbert de Chevron, bailli du Chablais et du Genevois, et par Roland Garretti, banquier originaire d’Asti qui joue dès 1310 un rôle financier considérable comme administrateur du très lucratif péage de Villeneuve.
Pour faire diversion, donc, une armée conduite par Edouard de Savoie, le fils d’Amédée V, marche sur Lausanne. En fait, cette expédition a dû être pacifique, puisque depuis 1316 la ville abrite un bailli savoyard en vertu d’un accord de partage de juridiction entre l’évêque Pierre d’Oron et Amédée V, ce dernier protégeant les terres épiscopales contre les visées de Louis II. Ce corps expéditionnaire, renforcé de contingents venus de Savoie (notamment de Maurienne) 39 et de Bresse, comporte 95 chevaliers groupés en «bannières », dont on mentionne celles de Pierre de Ternier et de Theobald de Arlo. Le châtelain d’Evian, tout comme celui des Allinges, accompagnés chacun de 14 hommes armés, ou encore celui de Châtel-Saint-Denis, épaulé par trois combattants, font partie de l’équipée 41. Quant au gros de la troupe, composé de 1524 soldats, il est constitué d’arbalétriers et de « clients », soit fantassins, qui dépendent de divers seigneurs associés aux Savoie. Parmi ceux-ci, on cite Louis de Cossonay, Jean H de Montbéliard, sire de Montfaucon, d’Echallens et Montagny, Pierre de Blonay, de Saint-Paul-en-Chablais et Girard d’Oron, du Bourg de Vevey. Quant au volet principal – essentiellement logistique – de l’opération, il est dirigé, dès la mi-novembre 1318, par Jaques Perrin de Bondellis, un familier du comte, qui vient tout exprès de Rippolis (sans doute Rivoli, en Piémont, appartenant aux Etats de Savoie) et s’installe à Evian. Il y fait préparer, sous forme d’éléments démontables, une enceinte en bois, régulièrement rythmée de structures verticales en charpente, alternativement tours (chafallos) et échauguettes ou plutôt tourelles (échiffes), et dotée à chaque extrémité d’une porte. Elle protégera la future ville neuve de Rolle (env. 500 x 250 m), établie près du château, de part et d’autre de la grande route.
Tout commence donc par des achats de bois tout autour du Léman: à Perroy, Bière, Nyon, Genève, Ripaille, Evian, Montreux, Vevey et Châtel-Saint-Denis. L’énumération des pièces de charpente atteste l’existence d’un projet précis et de plans qui permettent d’établir un compte exact des pièces nécessaires à cette entreprise. Il y a ainsi 68 grandes poutres pour les tours (trabibus … pro columpnis chaffallorum) longues de 32 pieds (9 m), et 98 poutres pour les échauguettes (pro columpnis eschiffarum) de 20 pieds (5,60 m). On acquiert en outre 62 « entre pyez » (traverses ?) de 22 pieds (6,20 m), z88 pannes de 40 pieds (11,20 m), 296 pannes et 150 chevrons, tous de 30 pieds (8,40 m). A cela s’ajoutent 276 lattes et 860 planches (« Ions »). Une partie de ces matériaux est regroupée en un seul jour par 63 charpentiers organisés par équipes qui s‘activent à Bière, à Châtel-Saint-Denis et à Vevey, puis est stockée sous bonne garde durant deux semaines (du 18 novembre au 3 décembre environ) sur la place du marché à Vevey. Ces éléments de charpente seront ensuite transportés par le lac. Par souci de discrétion peut-être, ou pour des raisons pratiques, le comte préfère louer des embarcations privées plutôt que d’utiliser sa flottille de guerre stationnée à Villeneuve.
Ainsi, 15 grandes barques, desservies par 135 marins, transportent ces matériaux à jusqu’à Evian. Ils y sont mis en oeuvre par les charpentiers Michel dou Benevys et Pierre Thierry, de Romont ou étroits passages pour piétons. Enfin, 28 cordes sont destinées au levage des structures et 6000 clous permettront de fixer des éléments particuliers; les charpentes, quant à elles, sont chevillées.
Très précisément entre le 5 et le 12 janvier 1319, pendant que le corps expéditionnaire marche sur Lausanne, cet ensemble préfabriqué est monté en hâte par une armée de tâcherons placés sous la direction des charpentiers Michel dou Benevys, Perrod Thierry et Pierre Fotet. Si les journées sont courtes, les nuits, en cas de ciel clair, bénéficient au moins de la pleine lune simplement dédommager le seigneur de Mont. Enfin, en juillet 1321, Louis et Amédée, qui nourrissent manifestement encore des projets concurrents dans cette région de La Côte, conviennent qu’aucun d’entre eux ne pourra procéder à de nouvelles fortifications sans l’assentiment de l’autre partie.
L’implantation de Rolle a pu susciter, en réaction, l’agrandissement contemporain d’Aubonne. En outre, par le jeu sans doute des alliances, d’autres pouvoirs plus lointains, comme la ville de Fribourg, ont pu manifester quelque hostilité, désamorcée, on l’a vu, par le jeu diplomatique. Les seigneurs de Mont, particulièrement lésés par l’action d’Amédée V, ont dû opposer une certaine résistance. Les comptes de Vevey-La Tour-de-Peilz parlent en tout cas d’une expédition punitive de deux jours, menée par une troupe de soixante hommes envoyés sur les terres de Jean de Mont, pour venger « les injures faites par lui et ses gens aux hommes du seigneur de Rolle »; de même, les comptes de la châtellenie d’Evian évoquent une troupe de plus trois cents hommes participant assurément à la même équipée ».
Toutefois, en avril 1320 déjà, Jean de Mont, vassal de Savoie, accompagne sagement son prince dans une expédition contre Genève… De même, la nouvelle petite ville neuve fournit quarante « clients » à Louis de Savoie, qui accompagne lui aussi son oncle lors de cette même campagne. Très rapidement, donc, la tension provoquée par l’implantation de Rolle s’estompe. Vu la lenteur du développement de cette communauté urbaine, celle-ci est loin de constituer une menace pour les autres marchés régionaux, même si la nouvelle ville est dotée des franchises de Moudon qui lui accordent des libertés susceptibles d’attirer des colons. Une année déjà après la fondation, l‘apaisement des esprits est manifeste, comme en témoigne le démontage, par les mêmes charpentiers Michel dou Benevys et Perrod Thierry, des portes et d’une partie de l’enceinte de Rolle, dont les matériaux sont alors réutilisés à Yvoire. La ville n’a désormais plus de défenses, hormis son fossé symbolique, dont le tracé, définitivement fixé en 1330, subsistera jusqu’à la fin de l’Ancien Régime comme limite juridique des franchises. Nous avons vu qu’en 1330, dix ans après la fondation, la ville n’est dite encore que « commencée » par Louis II de Savoie. Ce dernier accorde alors au seigneur de Mont les droits de mestralie et de vidomnat (tels qu’ils s’exercent à Moudon), ainsi qu’un cheseau où il pourra établir une maison, même fortifiée s’il le souhaite
Conclusion
La fondation de Rolle en 1319 est donc le fait d’Amédée V. Tout autour du Léman, la plupart des lieux mis à contribution pour la préparation de ce coup d’éclat relèvent en effet de l’autorité comtale. Font exception cependant Perroy, Bière et Nyon. Cette frappe stratégique n‘est que l’une des nombreuses aventures du bouillant prince, dont le long règne de trente-huit ans compterait trente-deux sièges cum ingeniis et machinis.
L’antagonisme entre le comte de Savoie et le seigneur de Vaud, après avoir été territorial à la fin du XIIIe siècle, est alors surtout d’ordre féodal. Le comte exige de voir sa suzeraineté reconnue par le baron de Vaud. Ainsi, en août 1314, Louis II renonce à ses prétentions sur le château de Rolle, à condition que le comte Amédée V le lui concède en fiefs. Louis renouvelle en juin 1321 ce genre de soumission, même si, un mois plus tard, chacun des deux princes nourrit encore son propre projet de création urbaine à Rolle. Bernard Andenmatten rappelle toutefois que, malgré leur rivalité, les deux branches de la famille de Savoie collaborent pour les grandes options stratégiques. Dans ce cas aussi, nous avons vu que le comte s‘est assuré au préalable de la neutralité de son neveu. Rolle étant géographiquement intégrée au territoire de Louis II, le baron de Vaud ne peut que profiter de cette création urbaine. D’ailleurs, en 1324 déjà, Edouard de Savoie, qui succède à son père sous la couronne comtale, donne définitivement Rolle à Louis II, s’acquittant ainsi d‘une promesse faite dix ans plus tôt. La ville peut désormais poursuivre plus sereinement son lent développement; elle retombera dans le giron comtal en 1359, lors de l’acquisition du Pays de Vaud par Amédée VI.