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Des intérêts individuels sans objectif
A l’origine de l’UE se trouve la compatibilité des intérêts individuels français, allemands et américains à un moment historique précis, à partir duquel a émergé une zone de libre-échange pour le charbon et l’acier pendant la guerre froide. Dans la Communauté économique européenne ainsi développée, des entreprises allemandes pouvaient progressivement occuper une position de plus en plus dominante grâce aux exportations de produits industriels complexes. Les autres pays d’Europe étaient tôt ou tard forcés à se joindre au projet de l’UE, étant donné que ses marchés et les libertés douanières constituaient un trop grand avantage concurrentiel.
En 1993, on assiste à la mise en place du marché unique, 1999 à la monnaie unique. Il est crucial de comprendre que l’intégration européenne n’a pas suivi un objectif prévu. Beaucoup plus, elle est le produit et la reproduction de l’accumulation anarchique du capital. Chaque capitaliste et les gouvernements à travers lesquels ils opèrent tentent en permanence de renforcer leur position en cherchant de nouvelles possibilités d’investissements. Les nations constitutionnelles constituent ici le soutien politique et juridique. En d’autres termes, l’expansion du capital et de la domination vont de pair. Ainsi, chaque Etat est potentiellement un Etat impérialiste[1]. Quand la concurrence internationale s’acharne de plus en plus, les bourgeoisies se servent de leur appareil d’Etat pour regagner la compétitivité au niveau international. A travers cet article, nous allons voir que ce processus mène à une forte interdépendance de développement et de sous-développement des différents pays. Dans la structure hiérarchique liant les pays qu’est l’UE, celui-ci est davantage accéléré.
Compétitivités inégales et interdépendantes
Entre 1998 et 2010, l’Allemagne a augmenté sa compétitivité de 9%. Au cours de la même période, celle de l’Italie a chuté de 20%[2]. Une composition de chiffres de l’OCDE, Eurostat, de la BCE, de la Banque de Grèce et du FMI rend compte d’une baisse incroyable de la compétitivité grecque de 19%[3].
Cependant, il ne s’agit de loin pas d’un phénomène limité aux relations entre les Etats fondateurs du Nord et les pays adhérents du Sud. Car tous les Etats capitalistes sont en concurrence les uns avec les autres.
Jusqu’à l’année 2000, les balances commerciales de l’Allemagne et de la France se ressemblaient fortement pour ensuite diverger violemment. En 2012, la France a eu un déficit commercial de 2% du PIB alors que l’Allemagne a enregistré un excédent de 6%. Parallèlement, les prix des marchandises d’exportations françaises ont cru plus que deux fois plus vite, ce qui s’est manifesté à travers une chute des marges de profit de 20%[4]. Les produits allemands hautement spécialisés ont, eux, plus résisté aux hausses de prix.[5] Ces chiffres confirment de manière impressionnante la force du capitalisme allemand. Cependant, il y a la contradiction inhérente au capitalisme que la création de valeur se fait socialement alors que les profits incombent en grande partie à la classe dirigeante.
Extorquer la classe ouvrière
Entre 1995 et 2008, les salaires nominaux allemands sont restés à peu près au même niveau tandis que ceux de la zone euro dans son ensemble ont augmenté – dans les économies nationales périphériques de l’Irlande, de la Grèce, de l’Italie, du Portugal et de l’Espagne, même fortement[6]. Si nous regardons les chiffres concernant la part des charges salariales dans les coûts de production grecs – salaire versé pour la production d’une unité d’une marchandise – par rapport à ceux de ses 35 principaux partenaires commerciaux, nous constatons que la hausse de 20% correspond approximativement à l’ampleur de la perte de compétitivité grecque. Les mêmes données maintenant pour l’Allemagne : entre 1997 et 2010, les salaires réels en Allemagne ont chuté de 10%, la productivité des employés par unité de temps a augmenté de 8%. Le résultat a été une réduction de 25% de la part des charges salariales dans les coûts de productions allemandes[7]. Autrement dit, les employé-e-s ont été forcé-e-s de produire plus en moins de temps, tout en gagnant des salaires moins élevés. C’est précisément en ce vol de plus-value que consiste l’exploitation capitaliste.
Il est évident que dans de telles circonstances, les produits allemands sont beaucoup plus compétitifs dans la concurrence pour de nouveaux marchés entre les États. En ce sens, nous pouvons constater que la force du capitalisme allemand réside avant tout dans l’exploitation accrue des travailleurs et travailleuses qui lui sont soumis-e-s. Cela répond donc à la question de ce que signifie le terme un peu général de la compétitivité. Il ne reste que la question de savoir comment cette extorsion de la classe ouvrière a été rendue possible.
Après la réunification allemande et l’effondrement économique y lié à l’Est, le taux de chômage a explosé dans l’ensemble du pays. Dans les années 1991 à 1993, par conséquent, des paiements de compensations internes d’une valeur de 900 milliards d’euros ont été finalisés, somme énorme qui correspond à 50% du PIB annuel. Ces coûts et la pression du chômage de l’Est ont largement été répercutés sur l’ensemble des salarié-e-s au cours des années suivantes[8]. Afin de sécuriser légalement ces mécanismes de couverture, le gouvernement allemand a appliqué, au début du millénaire, l ‘«Agenda 2010». En plus de l’assouplissement de la protection de l’emploi, les réformes sociale et du marché du travail prévoyaient surtout des réductions significatives des indemnités de chômage. Le fait que cette réforme ait été mise en œuvre par le PS, a finalement scellé la défaite amère de la classe ouvrière allemande.
L’exploitation ne s’arrêtait toutefois pas à la frontière allemande. Depuis 1993, l’Allemagne a augmenté ses importations de produits intermédiaires en continu et à grande échelle[9]. Cette «externalisation» (de la production à l’étranger) a surtout eu lieu en l’Europe de l’Est, où l’offre de force de travail bien formée mais moins chère est élevée[10].
Le mécanisme économique de l’impérialisme
Nous avons pu voir que le capitalisme allemand occupe une position qui lui permet de faire de gros profits au détriment de sa propre classe ouvrière et de celles des autres Etats. Dans la première partie était déjà été expliqué que le capital est contraint de se diffuser de manière de plus en plus agressive, globale et impérialiste. Seuls les capitalistes qui accumulent du capital afin de l’investir dans des méthodes plus efficaces, des nouvelles technologies et des machines peuvent résister à la concurrence. L’exportation des capitaux dans un pays précède une surabondance de capital dans ce pays. Le capital investi à l’étranger peut obtenir des profits plus élevés puisqu’il a été accumulé sous des conditions plus productives que le capital étranger avec lequel il entre en concurrence. Ce sont précisément ces mécanismes qui définissent les relations disparates mais interdépendantes au sein de l’UE. Les rapports de force entre les États précédemment établis jouent un rôle-clé, car chaque pays ne peut pas être le plus compétitif.
Crise
Dans ces conditions, pour les marxistes, il a toujours été clair que «l’intégration européenne» est impossible sur une base capitaliste. Les tendances autodestructrices, cependant, ne se révèlent qu’en temps de crise.[11] Selon Mario Draghi, président de la BCE, la zone euro a encore besoin de 31 trimestres (4 années !) pour retrouver les niveaux d’avant la crise. Le PIB grec a chuté de 25% depuis 2008, mais le lauréat de ce concours, l’Allemagne, souffre également des conséquences de la crise économique mondiale. Le commerce mondial stagnant depuis le début de 2015, les exportateurs allemands font ainsi face à une demande décroissante et les banques à des problèmes de remboursement des prêts[12]. Les surcapacités créées avant la crise s’expriment aujourd’hui dans l’augmentation du chômage dans les pays périphériques. Tandis que les taux de chômage nationaux au sein de l’UE étaient à un niveau similaire avant la crise, ils sont actuellement très divergents. Ainsi, le taux de chômage des jeunes en Allemagne s’élève à 7,1%, au Royaume-Uni à 17%. En Italie, Espagne et en Grèce, les chiffres se situent entre 40 et 50%. Jusqu’à aujourd’hui, on essaie désespérément de baisser les coûts afin d’accroître la compétitivité. Les derniers exemples : La nouvelle loi du travail en France ouvre les portes à la semaine de 60 heures ainsi qu’à la baisse du paiement des heures supplémentaires de 50% à 10%[13]. Et en Italie, la bourgeoisie nationale a cherché à avoir plus de pouvoir décisionnel au moyen d’un amendement constitutionnel[14].
Ce faisant, les différentes tactiques nationales de gestion de crise – à savoir l’austérité prolongée, les privatisations et les vagues de baisses salariales – étaient en ligne avec l’idéologie néolibérale de l’UE. Aujourd’hui, cependant, plusieurs fractions du capital des différents Etats-nations – tous sous pression de la crise continue et approfondie – n’identifient plus nécessairement les outils pour la réalisation de leurs intérêts au sein de l’Union.
Désintégration : Chacun est son propre voisin
Les antagonismes entre les différents Etats-nations qu’on croyait avoir surmontés sont maintenant aussi réapparus avec la crise. Même les principes partiellement progressistes de l’intégration européenne, tels que la libre circulation des personnes ou le libre-échange sont de plus en plus remis en question, et bafouent ainsi le conte de fée de « l’Europe unie ». Pour certains capitalistes et leurs représentants, l’UE devient la cause du mal. Cela confirme ce que nous avons déjà expliqué : l’UE est une collection d’intérêts particuliers. Les mécanismes coordonnés de l’UE pour la défense des flux de réfugiés dans la mer (FRONTEX) et les accords d’expulsion avec la Turquie forment le dénominateur commun qui reflète la cruauté d’une classe en déclin. Ils appellent à une augmentation des pouvoirs discrétionnaires en ce qui concerne le contrôle aux frontières et se blâment mutuellement de ne pas respecter l’accord de Schengen. La France a ainsi mis en œuvre sa menace en été 2015 et a effectivement fermé la frontière italienne pour une courte période. Le même schéma est applicable aux mesures protectionnistes de l’Europe ; l’UE a établi des tarifs douaniers sur, par exemple, les importations de marchandises chinoises bien avant le Brexit mais pour une fraction de la bourgeoisie de la Grande-Bretagne, cela ne suffisait pas. Comme réponse au Brexit, l’UE a, à son tour, à nouveau renforcé son protectionnisme, entre-autre aussi pour prévenir de futurs « Exits ». La crise actuelle montre que, dans le capitalisme, l’idée d’une Europe sans frontières restera un rêve jamais réalisable.
Le fonctionnement technocratique de l’UE fait que les combats doivent être guidés avant tout contre les bourgeoisies nationales. Cependant, il est essentiel d’analyser les tendances générales avec précision et d’en tirer les conclusions. C’est seulement ainsi qu’un internationalisme cohérent peut être appliqué. Et c’est seulement ainsi que nous pouvons faire chuter ce système marqué par des contradictions extrêmement tendues.
Dersu Heri
JS Genève
Dario Dietsche
ASEMA Genève
[2] Marsh, David, 2011, The Euro: The Battle for the New Global Currency (Yale University Press).
[4] France et Allemagne : Une histoire du désajustement européen, Mathilde Le Moigne, Xavier Ragot, OFCE, Mars 2015
[5] Ducoudré and Éric Heyer, 2014; Artus, 2010
[6] Callinicos
[8] France et Allemagne : Une histoire du désajustement européen, Mathilde Le Moigne, Xavier Ragot, OFCE, Mars 2015
[9] France et Allemagne : Une histoire du désajustement européen, Mathilde Le Moigne, Xavier Ragot, OFCE, Mars 2015
[10] Callinicos
[11] Ce faisant, le besoin à l’expansion illimitée se heurte aux capacités de consommation limitées par l’exploitation capitaliste. Nous appelons cela une crise de surproduction.