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C.-F. Ramuz et la montagne
La littérature alpine a toujours été pauvre et très en retard sur les autres littératures. Cette pauvreté est due sans doute au fait qu' il n' y avait pas d' écrivains, d' interprètes vrais, qui sussent exprimer la montagne comme aujourd'hui C. F. Ramuz.
Mais il y a certainement une autre cause: c' est que la montagne est une découverte récente.
Pendant des siècles les hommes ont passé devant les montagnes sans les voir; au contraire, ils s' éloignaient de cette nature bouleversée. La montagne n' inspirait qu' un sentiment d' effroi. Cependant, au XVIIe siècle déjà, quelques voyageurs osèrent lever les yeux vers elle, éprouvant une sorte d' admi fascinante mais confuse. Maximilien Misson, accompagnant un gentilhomme anglais en Italie, note ainsi en 1687 l' impression que lui firent les Alpes: « Leurs cimes chargées de neige se confondent avec les nues et ressemblent assez aux vagues enflées et écumantes d' une mer extraordinairement courroucée. Si l'on admire le courage de ceux qui se sont exposés les premiers sur les flots de cet élément, il y a sans doute aussi de quoi s' étonner qu' on ait osé s' engager parmi tous les écueils de ces affreuses montagnes. » Remy de Gourmont qui rapporte ce témoignage ajoute avec raison qu' il est curieux de noter dans ce passage la comparaison devenue banale de la montagne et de la mer.
Un siècle plus tard, Horace de Saussure « inventait » l' alpinisme par sa conquête du Mont Blanc. Depuis lors, et surtout dans la seconde moitié du XIXe siècle, la belle cohorte des pionniers de l' Alpe est venue donner l' assaut à ces sommets inconnus. On peut s' étonner que ces pionniers fussent en grande partie des Anglais, venus d' un pays où les montagnes sont plutôt rares. Mais l' Anglais est un sportif; probablement venait-il chercher dans les Alpes une façon nouvelle d' exercer ses muscles, tout en satisfaisant au besoin de voyager que ressent tout Britannique bien né.
M. Louis Spiro a écrit à ce sujet des pages d' un haut intérêt 1 ), disant entre autres: « Le sportsman s' affectionne au jeu qu' il pratique et non au lieu où il joue; pourvu que ce lieu remplisse les conditions requises, il n' en réclame pas plus; n' est point lui qui le crée et l' aménage; or, à la montagne, le grimpeur se heurtait aux cimes, non plus choses inertes, matière façonnable, mais personnalités vivantes avec qui il fallait compter. C' est ainsi que ces sportsmen venus aux Alpes pour les conquérir se laissèrent conquérir par elles; un Whymper, même un Mummery, à la volonté d' airain, ont senti là-haut qu' ils avaient une âme de poète et leur imagination, aux ailes jusqu' alors repliées, s' est essayée à prendre son vol. » La naissance de l' alpinisme allait réformer le jugement qu' on portait sur les montagnes. Ces rochers hideux, ces effrayants glaciers devenaient sympathiques maintenant qu' on pouvait s' en approcher, qu' on pouvait y grimper même. On commençait à admirer la montagne, on la regardait déjà avec envie quoique un peu craintivement.
Remy de Gourmont, qui avoue n' avoir jamais gravi aucune Alpe, parle de la montagne en maître 2 ):
« La montagne est un monde, non plus mystérieux, sans doute, mais encore très difficile et qui n' accueille pas indifféremment tous ceux qui veulent faire sa connaissance. Il faut lui plaire, et pour cela montrer beaucoup de docilité, beaucoup de patience. Des présomptueux, tous les étés, arrivent aux pieds de la montagne et veulent tout aussitôt entrer en conversation avec elle; mais elle, haussant un peu les épaules, les envoie rouler au fond des précipices. Pour être admis en sa familiarité, il faut lui faire la cour, il faut respecter ses habitudes et surtout ses caprices; il faut attendre qu' elle vous fasse signe. Schopenhauer disait: Comportez-vous avec les d' œuvre comme il est d' usage de se comporter avec les rois. On ne prend pas la parole le premier, on attend. Plantez-vous devant les d' œuvre et attendez qu' ils vous parlent. Ainsi faut-il agir avec la montagne. On la contemplera longtemps respectueusement avant d' oser grimper sur son dos royal, et encore ne le fera-t-on que pas à pas et avec l' assistance d' un guide expérimenté. Même quand on est devenu digne d' être soi-même un guide, on ne s' aventure jamais seul dans la montagne, à moins que d' être fou. C' est dans la montagne comme sur la mer que le mot du vieux Jéhovah prend toute sa force: Il n' est pas bon que l' homme soit seul. » Les premiers alpinistes développèrent le goût de la montagne. Les récits enflammés des premières conquêtes firent davantage pour la cause de l' al que les faibles balbutiements d' un Rousseau ou d' un Byron.
Dans un autre ordre d' idées, Remy de Gourmont écrit: « Il est vraiment surprenant que le goût de la montagne se soit développé si tard, chez les Européens, car il semble bien que l' homme a toujours été attiré par les sommets. L' enfant ne voit pas un arbre sans avoir envie d' y grimper. Les montées abruptes, les collines escarpées le tentent également, et l' homme, tant qu' il possède quelque force musculaire, conserve souvent ce goût escaladeur. » L' amour de la montagne, pour être un sentiment très neuf n' en est pas moins un sentiment très complexe, qui se refuse presque à toute analyse. Peut-être est-ce la beauté de la montagne qui nous la fait aimer? Sans doute a-t-il fallu commencer par l' admirer avant que de l' aimer. Ainsi pourrait-on appliquer dans toute sa valeur le mot de Stendhal: le beau est une promesse de bonheur.
Les alpinistes de la première heure, au retour de leurs ascensions, écrivirent les impressions et les péripéties de leurs escalades. Ces récits étaient tissés d' un lyrisme parfois exubérant. D' autres fois ce n' était qu' une suite froide de détails tragiques. On parla de littérature alpine; inconsidérément on y joignit tous les ouvrages traitant de la montagne: les traités de géologie, de mouvements des glaciers, les guides alpins etc. On confondit l' art et la technique.
La littérature alpine attendait un créateur. Les Rousseau, les Byron, les Shelley, les Ruskin, les Michelet ont parlé de la montagne, mais c' était la montagne vue d' en bas, vue de loin. Dans leurs œuvres elle ne figure le plus souvent que comme décor, pour fermer l' horizon à une scène champêtre; c' était une nouvelle forme de lyrisme, de romantisme.
Il appartenait à C. F. Ramuz de faire entrer la montagne dans la littérature. On peut justement s' étonner que le nom de Ramuz n' ait jamais été imprimé dans nos revues alpines. Et pourtant combien nombreux les alpinistes qui fouillèrent les bibliothèques, qui fouillent encore, cherchant un auteur susceptible d' apporter quelque nouveau chuchotement sur la montagne.
Il y a trois ans, M. Emile Duperrex rompit une lance en faveur d' Alphonse Daudet 1 ). M. Duperrex s' étonne qu' à côté des grands noms qui ont « définitivement introduit les Alpes dans la littérature », comme Byron, Michelet, Chateaubriand, etc., ne figure pas le nom d' Alphonse Daudet. Il se peut qu' il y ait dans « Tartarin sur les Alpes » quelques jolis passages. Si Daudet a pris tant de soins à décrire les lieux où évolue l' irrésistible Tartarin, c' est bien pour mieux faire sentir tout le comique du héros.
Et M. Duperrex de conclure: « En attendant l' œuvre qui glorifiera à tout jamais la Montagne, admirons en Daudet l' un des plus fins artistes qu' aient inspirés les Alpes. » — Il y avait quinze ans déjà qu' avait paru un des premiers romans montagnards de Ramuz!
M. Duperrex aurait pu aussi parler de Guy de Maupassant. En effet, l' auteur de « Boule de Suif » situe une de ses nouvelles à la Gemmi. On y trouve des descriptions de sommets et de glaciers point banales du tout.
M. A. Roussy consacra aussi une courte étude à la littérature alpine 1 ), disant: « La littérature alpine semble n' avoir jamais eu une vogue pareille à celle dont elle jouit depuis quelques années, aussi bien dans les pays de langue française que partout ailleurs. » Et plus loin: « Ce n' est pas ici le lieu de porter un jugement sur cet engouement subit, ni sur les conséquences qui en ont découlé; il ne s' agit, aujourd'hui, que d' une question purement littéraire. » M. Roussy énumère ensuite une vingtaine de noms « parmi les auteurs qui ont écrit, ces deux ou trois dernières années, des ouvrages en français sur tout ce qui touche à la montagne »; mais le nom de Ramuz en est absent. Il est vrai que M. Roussy fait rentrer dans la littérature alpine tous les ouvrages indistinctement qui ont trait à la montagne. Nous ne pouvons, à notre avis, souscrire à cette classification générale.
Où nous sommes d' accord avec M. Roussy, c' est quand il parle de l' abon des livres se rapportant à la montagne. Mais les derniers parus, qu' on veut absolument classer dans la littérature alpine, ne sont trop souvent que des Baedekers très perfectionnés, des itinéraires choisis. On s' est si bien rendu compte de la pauvreté des textes, en matière littéraire et d' évocation alpestre, qu' on y supplée par de magnifiques photographies.
Des Rambert, des Javelle, des Tœpffer avaient déjà parlé des montagnes, des glaciers étincelants, de la solitude formidable des déserts de pierre. Mais c' étaient des citadins qui restaient anéantis, terrifiés, émerveillés devant la beauté des montagnes. Leurs descriptions s' en ressentirent: ils ne sont pas arrivés à les dépouiller de ce lyrisme exubérant, de ces effusions déclamatoires. Avant Ramuz, les Alpes n' étaient que des abîmes, des parois titanesques. Cette conception nous valut des romans fantaisistes tels que « L' Alpe homicide » de Paul Hervieu.
M. Henri de Ziegler écrivait très justement 2 ): « Plusieurs peintres s' ap à étudier la montagne d' une façon objective, pendant que d' autres s' abandonnaient à une orgie d' effusions sentimentales, sur quoi les écrivains, les « poètes de l' Alpe », renchérissaient. Si la pratique des sommets affranchit l' âme de l' homme et l' ouvre, en proportion de l' altitude, à toutes sortes de pensées sublimes, que n' en retiennent-ils quelques-unes pour leurs écrits où s' avère la banalité la plus bouffie, où traînent des truismes granitiques, où bouillonne on ne sait quelle effervescence de sottise prud' hommesque et béate? La cime, le rocher, le précipice, etc., deviendront des symboles utiles aux sermonaires et aux orateurs de tir fédéral. C' est l' époque des « glaciers sublimes » et des « pics sourcilleux ».
Avec Ramuz, point de lyrisme, aucune exaltation; il décrit strictement ce qui est visible, ce qui frappe la rétine. Il décrit la montagne par étage, par palier, et c' est toujours ainsi qu' on la voit, toujours ainsi qu' elle nous apparaît. Il s' est placé à de nouveaux points de vue que ses prédécesseurs ne connaissaient pas, modifiant complètement les perspectives. Ses premiers essais étaient un peu accentués, les teintes un peu vives, mais le fini était déjà une réussite.
Edmond Jaloux écrivait * ): « II y a dans tel de ses livres une description de montagne, qui est un prodige de réussite; et chacun de nous sait s' il est difficile de décrire une montagne! » Sans doute Edmond Jaloux faisait-il allusion à « La séparation des races ». Dans ce roman, paru en 1923, C. F. Ramuz débute par une description remarquable qui illustre bien sa manière d' opérer:
« On va, on va avec les yeux contre cette côte; elle est si élevée que, pour arriver jusqu' en haut, il faut renverser fortement la tête.
« Elle est si élevée et si raide qu' il ne faut pas se tenir trop près d' elle; il faut se donner un certain recul, sans quoi elle serait cachée par ses premiers avancements.
« Ils ne sont, en effet, qu' un étage, et au-dessus de cet étage, il y en a un autre, au-dessus de cet autre, un autre: alors il faut aller se mettre jusqu' au delà du fleuve, qui est ici près de sa source, c' est pourquoi il n' est guère encore qu' un torrent.
« Enfin l' œil a trouvé sa pleine liberté. Là où il faut au pied des heures, un seul mouvement lui suffit. Là où les hommes d' ici vont si difficilement, avec une grande sueur et une grande peine, sous la hotte d' osier ou celle en douves pleines où on met le raisin, leurs énormes charges de foin, leurs cinq ou six gerbes de seigle; ou chassant devant eux leurs chèvres, marchant devant le troupeau de leurs vaches, parmi les cailloux, sous le grand soleil, de haut en bas, de bas en haut: — lui, c' est d' un seul coup d' aile et sans que rien le gêne. » Ramuz est un réaliste de pure école; naturellement il ne faut pas donner ici au mot réalisme un sens péjoratif, mais l' entendre comme étant la recherche de sensations réelles. « Pour moi, dit-il, le but unique est de donner au lecteur la sensation du réel. » On pourrait aller à dire que Ramuz est impressionniste s' il n' y avait pas un danger à employer ce terme que la critique a déformé. L' auteur de « La séparation des races » décrit ses paysages sous un angle optique nouveau. Avec lui, l' imagination n' a pas besoin de suppléer aux yeux pour la compréhension de ses tableaux. « En lisant Ramuz, nous comprenons avec stupeur que nous ne savons pas regarder tandis que lui considère chaque chose avec des yeux neufs et jamais habitués. Il découvre le monde à chaque page de ses livres », écrit Frédéric Lefèvre 2 ).
Il y a entre Claude Monet et C. F. Ramuz des rapports de vision très analogues. Claude Monet s' était fait une réputation avec ses marines. Marcel Proust analysa le procédé de Monet, qui, tout comme Ramuz, créa une nouvelle façon de voir, une nouvelle perspective optique.Voici quelques passages de Proust3 ), définissant aussi bien la méthode de Ramuz que celle de Monet.
« Depuis les débuts de Claude Monet, nous avons connu ce qu' on appelle „ d' admirables " photographies de paysages. Si on cherche à préciser ce que les amateurs désignent dans ce cas par cette épithète, on verra qu' elle s' applique d' ordinaire à quelque image singulière d' une chose connue, image différente de celles que nous avons l' habitude de voir, singulière et pourtant vraie, et qui à cause de cela est pour nous doublement saisissante parce qu' elle nous étonne, nous fait sortir de nos habitudes, et tout à la fois nous fait rentrer en nous-même en nous rappelant une impression... Or, l' effort de Claude Monet de ne pas exposer les choses telles qu' il savait qu' elles étaient mais selon ces illusions optiques dont notre vision première est faite, l' avait précisément amené à mettre en lumière certaines lois de perspective, plus frappantes alors, car l' art était le premier à les dévoiler... Sur une de ses toiles, la continuité de l' océan n' était suggérée que par des mouettes qui, tournoyant sur ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient au contraire l' humidité du flot. » — Ce vol de mouettes par rapport à la mer, ne fait-il pas songer aux petites fumées bleues des villages de Ramuz, cachés dans les replats?
C' est ainsi que les tableaux de Ramuz paraissent brossés d' une manière un peu brutale; des plaques de couleurs vives où s' infiltre une lumière blafarde, où se joue la grande ombre de la montagne. On dit qu' il suffit d' une ligne, qu' il faut trouver, pour fixer un paysage: Ramuz connaît cette ligne.
Dans « Jean-Luc persécuté », son premier roman montagnard: « Tout à coup, la pente, elle casse et tout le village paraît d' une fois, levant en l' air sa haute église, les maisons se serrant autour. » Et encore cette image semblable dans une de ses histoires de la montagne: « Là, tout à coup, reparaît le village, le bord du village qui est à plat ventre et regarde un peu par-dessus la crête, avec un embrouillement de petites fumées marquant sa place sur le replat. » On a écrit que Ramuz avait subi l' influence de Cézanne; c' est très probable, car il a écrit des pages enthousiastes sur le maître de Provence: « Tout prétexte est bon à Cézanne: planté dans le pays il ne va pas chercher plus loin. Acceptation, ici aussi, des alentours, tels qu' ils existent: utilisation de ces alentours. D' autres ont poussé jusqu' en Océanie; lui il a trouvé l' Océanie dans son cœur. » Et Ramuz rapporte aussi cette phrase de Cézanne: « Peindre d' après nature, ce n' est pas copier l' objectif, c' est réaliser des sensations. » — N' est pas ce que fait toujours Ramuz? Comme Henry Poulaille a raison d' écrire: « Un millier de mots à peine suffit à Ramuz et cela ne l' empêche pas d' être un descriptif inimitable: tant il est vrai que davantage que la variété des coloris, compte l' art de leur jeu. » « ...Ramuz nous touche, écrit Pierre Courthion 1 ), en nous parlant du Rhône, de la Terre vaudoise, de telle ou telle montagne parce que, ce faisant, il nous montre, d' un geste large et circulaire, tous les fleuves, toutes les terres où la vigne est plantée, toutes les montagnes — ces accidents géologiques —... Cette montagne — qui avait fait peur aux gens jusqu' au XVIIIe siècle — Ramuz s' attaque à elle comme Saint-Georges au dragon: c' est un solide monstre à vaincre... Par son rythme, par les allées et venues de ses hommes, par son dynamisme, Ramuz est parvenu à faire vivre tout cela. La perspective n' est plus immobile, mais c' est l' homme qui la fait, et ce, comme il la voit. Alors tout se met à vivre. » Le nom de Ramuz n' était prononcé que par un nombre excessivement restreint d' amis et d' admirateurs, quand parut chez Grasset à Paris en 1924 une nouvelle édition de « La guérison des maladies ». C' est alors qu' on découvrit Ramuz et avec lui toutes ses œuvres antérieures, vraiment régionalistes. On peut même se risquer à dire que Ramuz a eu une grosse influence sur ce qu' il est convenu d' appeler aujourd'hui le régionalisme. Car il l' est de cause et de fait; il le dit lui-même: « Je suis régionaliste et profondément régionaliste, en ce sens que je n' ai jamais cherché à tirer de leçons que des choses mêmes, et que tout naturellement je me suis adressé à celles qui m' entouraient déjà à l' heure de ma naissance et que j' espère bien ne quitter qu' à ma mort... Je vénère mon temps et ma terre; j' ai tâché de leur être fidèle. » Ce qui éloignait les lecteurs des livres de Ramuz, ce qui rendait parfois les critiques peu justes, c' était son style. On ne comprenait pas, et jourd' hui encore toutes les résistances ne sont pas vaincues, on ne comprenait pas, disons-nous, qu' un style si abrupt, si tourmenté, était nécessaire à rendre réelle la vie des personnages de Ramuz. Ce sont des hommes simples, vivant terre à terre, n' ayant pas l' habitude des longues phrases, employant toujours les mêmes mots; ils s' expriment lentement, par répétitions. On doit savoir gré à Ramuz de l' effort qu' il fait pour descendre au niveau de ses héros, pour parler par leurs bouches, voir par leurs yeux, entendre par leurs oreilles. « Il subordonne l' intérêt du sujet à sa réalité », écrira Henry Poulaille.
Il faut se bien rendre compte, encore une fois, que la perfection du dessin n' est obtenue que par ce style puissamment original. « Je sais parfaitement qu' il est impossible d' exprimer les choses exprimées par Ramuz, dans un autre style que le sien; style qui nous donne souvent l' impression physique de voir la chose qu' il décrit comme si vous la voyiez avec vos propres yeux. Et je voudrais que l'on prît connaissance des grands livres de Ramuz, uniques dans notre temps, qui font penser parfois à de beaux poèmes épiques et qui recèlent d' étranges beautés que l'on ne trouve nulle autre part », écrit Edmond Jaloux.
On est un peu surpris de constater que chez nous, en Suisse romande, on fut si long à reconnaître en Ramuz un constructeur, le créateur d' un état d' esprit romand. Pourtant, quelques initiés, quelques amis virent en Ramuz une personnalité nouvelle et de chez nous. En 1913 déjà, M. Edmond Gilliard publiait sur Ramuz une étude d' une grande perspicacité 1 ).
« La personnalité de Ramuz, écrivait-il, est vraiment „ nouvelle ", son œuvre est vraiment une œuvre „ première ". Et cette nouveauté, ce n' est pas une nouveauté du dehors, c' est une nouveauté du dedans; elle n' est pas étrangère, elle est indigène. M. Ramuz n' est pas qu' une personnalité, il est un tempérament. C'est-à-dire que tout en lui décèle, affirme, atteste la profondeur de l' origine; il doue d' expression certaines tendances physiques, certaines nécessités du milieu, de l' hérédité, certaines puissances de la race, certaines forces des choses, qui font, au sens précis, l' originalité... Oui, l' œuvre de M. Ramuz est une œuvre „ première ". C' est l' entrée dans une ère. L' œuvre de M. Ramuz est une naissance. » Jamais écrivain n' avait réussi, avant lui, avec un si simple assemblage de mots, à donner des impressions de montagne plus plastiques. Il sait rendre incomparablement la silhouette d' un mazot sur un ciel argenté, une arête de neige au soleil couchant, les premières lueurs de l' aurore.
Ramuz est un montagnard, il a contemplé la montagne, il est resté devant, puis il y est monté; il y a tout observé, le bruit des torrents, comme les névés éblouissants. Il connaît la vie des montagnards, qui sont toujours restés dans leurs montagnes et attachés au sol qui les nourrit, qui les fait vivre: la civilisation et son affreux progrès ne les touchent que lentement.
Pourquoi vouloir absolument une littérature strictement de la haute montagne? où s' arrête toute vie animale et végétale? Il faut prendre la montagne dans son ensemble. Y a-t-il une littérature des pôles ou des saharas? La montagne est inséparable de ses montagnards.
C. F. Ramuz est aussi un alpiniste: il connaît les difficultés, les peines et les plaisirs des ascensions. Quelques-unes de ses « Nouvelles » sont dédiées à des clubistes connus. Il a observé et décrit ce phénomène connu de tous les alpinistes: la déviation dans le brouillard, que M. Pierre Jaccard a été le premier à étudier 1 ).
« La montagne est un thème compliqué, écrit encore Pierre Courthion 2 ). Mais quelle récompense ne réserve-t-elle pas à ceux qui l' interrogent! Cette immensité d' infini, cette liberté d' écouter la voix des torrents et des cascades, du vent poussant les avalanches. Et ce grand ciel calme qui couvre de sa sérénité tous ces géants de glace... N' est pas la verticale qui donne à l' horizontale sa valeur en l' ornant de ses plis, en la coupant de ses accidents, en la dominant du haut de ses pyramides? » Ramuz est bien l' écrivain de la montagne. M. Louis Seylaz écrit dans les avant-propos de « Nos Alpes Vaudoises »: « Et les premières nouvelles du plus grand de nos écrivains ne furent-elles pas inspirées par nos montagnesLa vallée des Ormonts n' est pas le sujet d' un de ses meilleurs romans 3 ) ?» Les Rambert, les Javelle, les Juste Olivier ont déjà parlé de la montagne; ils ont eu peut-être le pressentiment d' une littérature alpine à naître. Mais leurs écrits ne sont souvent que des récits d' ascensions ou de chasse. Il n' y a guère dans l' œuvre de Rambert que « La marmotte au collier », ce petit d' œuvre, ou « Le chevrier de Praz-de-Fort » qui ne soient pas des récits. Quand Rambert écrit, parlant de Javelle: « La nature alpestre lui offrait, dans la variété de ses formes et de ses phénomènes, un monde inépuisable de symboles personnels », on peut aussi rapporter ces paroles à lui-même. Ainsi que l' écrit très justement M. Pierre Jaccard: « Rambert, Javelle, se sont contentés de décrire un paysage et d' analyser leurs sentiments. Ils nous ont montré la montagne à travers eux-mêmes. Ramuz s' efface devant la montagne et nous la montre telle qu' elle est 4 ). » C' est ainsi qu' apparaît « La grande peur dans la montagne », le dernier roman de C. F. Ramuz; c' est le couronnement de son œuvre actuelle; sujet magnifique, traité admirablement.
« La grande peur dans la montagne » est une catastrophe comme il en arrive dans les Alpes: une poche glacière crève, l' eau dévale dans la vallée et la moitié d' un village est emportée. Mais une quantité de malheurs se succèdent implacablement avant l' accident final; et les montagnards superstitieux y voient la main d' un génie malfaisant. Le roman y tient peu de place et paraît un accessoire. Dès les premières pages le mystère nous saisit, on est transporté, on est enchanté par la puissance d' évocation; mais aussi la lecture de ce livre nous anéantit; on en ressent comme un mal physique. La montée au pâturage est une vision parfaite. Regardez ces cinq hommes qui traversent un névé, non loin du chalet: « Là, il a fallu qu' ils s' avancent avec précaution, à cause d' une large coulée de neige. Crittin allait devant avec sa canne ferrée, commençant par bien creuser avec le pied un trou où il enfonçait jusqu' à mi-jambe, puis il faisait un pas; et les autres suivaient un à un, mettant le pied dans les trous faits par Crittin. On les a vus ainsi avancer les cinq par secousses, par petites poussées, et ils ont été longtemps cinq points, cinq tout petits points noirs dans le blanc... » Tout le livre est écrit d' une manière ainsi vivante, exacte et concrète; c' est peut-être ce qui lui a valu un accueil enthousiaste par le public et la critique. Cependant, M. Jean Nicollier ne voit, dans « La grande peur dans la montagne », « qu' un poème de la fièvre aphteuse»1 ). Et, en terminant son article, M. Nicollier en vient à supplier M. Ramuz « de laisser là une fois le domaine de la montagne et des créatures trop frustes qu' elle nourrit », ( sic. ) A côté de descriptions si objectives, « La grande peur dans la montagne » nous montre aussi la vie des montagnards, cette vie toute végétative et animale. Mais il est bon parfois de faire un retour au naturel, à cette vie plus instinctive que consciente.
Il faut saluer en Ramuz un écrivain montagnard, un poète aussi; le premier grand écrivain français qui soit tout à fait de chez nous. Un poète et un écrivain qui a créé la Suisse romande. Toute la personnalité de Ramuz apparaît dans son sublime « Chant des Pays du Rhône ». Ramuz est bien du pays du Rhône qui le ramène toujours aux montagnes, sa vraie patrie.
Il dit: « Connaître, savoir, déduire; rapprocher selon les similitudes et les parentés; mettre ensemble ce qui va ensemble; se mettre d' abord à sa place, mettre autour de soi les choses à leur place; savoir qui on est, savoir d' où on vient, savoir où on va; chanter ensemble une origine, le point atteint, le point à atteindre. » Et encore cette parole de C. F. Ramuz, si vraie, si pleine de promesses pour nous, qui donne tant de valeur à son œuvre: « ...Tout est vieux ici, et pourtant tout est neuf, parce que pas encore dit.»J. F. Rebeaud.