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Quelle place accordons-nous à l’éducation existentielle de soi dans un monde dominé par le technocapitalisme?
Penser l’existentiel. Le psychologue existentiel Irvin Yalom a mis en lumière quatre thématiques existentielles: la liberté, l’absence de sens de l’existence, l’angoisse de la mort et l’isolement existentiel.
Depuis l’Antiquité, des philosophes comme Sénèque (dans De la brièveté de la vie) ont souligné comment les activités superficielles nous évitent d’avoir à penser aux questions existentielles, comme celle de savoir à quoi nous devons consacrer notre existence. Ce temps que les philosophes antiques consacraient à penser aux questions existentielles était le «loisir» (skholé en grec ou otium en latin).
Au début du XXe siècle, en France, le mouvement ouvrier a arraché au temps de travail la journée de huit heures: huit heures de sommeil, huit heures de travail, huit heures de loisirs. Le loisir ne devait plus être réservé à une élite sociale. Tout le monde devait avoir le droit de bénéficier de temps pour s’instruire et penser au sens de son existence.
Mais au cours du XXe siècle, le capitalisme a trouvé le moyen de coloniser ce temps de loisirs. Il a développé les industries de divertissement de masse. Le temps de loisir est devenu un temps rentable pour le système capitaliste: il s’agit de proposer de la consommation de loisirs.
Néanmoins, il est possible d’aller encore plus loin dans cette logique capitaliste en profitant du temps que les consommateurs et consommatrices consacrent à leurs loisirs pour leur faire produire de la valeur: c’est par exemple le «travail du consommateur» ou encore le digital labor. Il s’agit de formes de travail gratuit qui sont effectuées par le ou la consommateur·trice durant son activité de loisir.
Technocapitalisme et critique de la vie quotidienne. Depuis l’industrialisation, le rapport de l’être humain au monde s’est transformé. Notre existence se trouve médiatisée par des objets techniques qui ont été produits par le système capitaliste. La «critique de la vie quotidienne» peut désigner le temps de réflexion critique que nous accordons à penser la manière dont notre existence se trouve orientée par les objets produits par le technocapitalisme.
En effet, notre existence se trouve colonisée par un ensemble d’objets techniques qui capturent des données sur nous, nous analysent sans que nous en ayons conscience et qui tentent de prédire nos comportements pour nous faire acheter. L’économie capitaliste s’allie avec les sciences cognitives, et en particulier les neurosciences: économie de l’attention, neuromarketing… La «critique de la vie quotidienne» constitue un temps de loisir non aliéné que nous arrachons à la colonisation de l’existence par le divertissement technocapitaliste.
Penser l’existentiel dans le technocapitalisme. Se pose également la question de la reformulation des questions existentielles dans le technocapitalisme. En effet, le développement de l’intelligence artificielle conduit à nous interroger de nouveau sur ces questions: quelle liberté nous reste-t-il quand les décisions sociales sont prises par des algorithmes? Quel sens aura encore notre existence lorsque les robots remplaceront les êtres humains dans l’effectuation du travail? Quelle relation entretenons-nous aux autres quand nos relations sont médiatisées par des objets techniques? Quel sens aura encore notre existence lorsque nous pourrons abolir la mort dans le transhumanisme?
C’est en particulier par la confrontation de la philosophie et de la création artistique qu’il est possible de réfléchir à ces questions. La critique de la vie quotidienne dans le technocapitalisme ne signifie pas le refus en soi d’utiliser les objets techniques produits par le capitalisme. Si ces objets sont adoptés par les utilisateurs et les utilisatrices, c’est que les logiques capitalistes s’appuient sur la domination de la rationalité instrumentale, de la recherche d’efficacité. Mais en réalité, les techniques ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles ne sont pas non plus neutres: elles sont ambivalentes. Une critique de la vie quotidienne nous conduit à penser cette ambivalence technique: au-delà de l’intérêt pour l’efficacité technique, il s’agit également de scruter le «travail du négatif» à l’œuvre dans la technique.
Arracher le temps d’une critique de la vie quotidienne au divertissement capitaliste, c’est prendre le temps de sortir d’une relation purement technique aux techniques. C’est adopter une posture réflexive critique. Or les techniques nous appellent à l’action et non à la réflexion. Une technocritique de la vie quotidienne implique donc de penser une relation non technique au monde, ceci dans un monde de production capitaliste qui tend à réduire notre relation au monde à une relation technique.
L’agir éthique est la forme de la relation non technique au monde et à autrui. Il s’agit de développer une autre forme d’agir qui limite l’agir technique et qui ne se pose pas uniquement la question de l’efficacité des moyens. Il s’agit dès lors de sortir du voile technologique.
Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com.