Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07191.jsonl.gz/1040

Critique
C'est la première fois que LE MARCHAND DE VENISE de William Shakespeare est adaptée au cinéma. Et pour cause! La pièce est considérée comme antisémite. Michel Radford (IL POSTINO) relève le défi en posant clairement le contexte historique. Venise, à l'entrée du XVIIe siècle connaît une intolérance féroce à l'égard des Juifs. Au point que ceux-ci sont contraints de porter un chapeau rouge et de vivre dans un quartier qui leur a été assigné, où ils sont enfermés la nuit venue, celui d'une ancienne fonderie. Getto en italien signifie fonte. La Cité des Doges invente le premier ghetto. Cela ne suffit pas. Tandis qu'ils s'enrichissent en pratiquant l'usure, profession que les chrétiens leur laissent pour ne pas salir leurs mains, on leur crache à la figure tout en profitant de leurs crédits.
Lorsque Bassanio (Joseph Fiennes) veut demander la main de Portia (Lynn Collins), il est ruiné et ne voit d'autres solutions que d'emprunter 3'000 ducats à son riche ami Antonio (Jeremy Irons). Ce dernier n'est pas en fonds, ses bateaux de commerce sont au large avec sa fortune et les attendre prendrait trop de temps. Lui qui a honni le Juif Shylock (Al Pacino), se décide à lui emprunter la somme. Le Juif accepte, à condition que si le marchand ne le rembourse pas, il puisse se payer d'une livre de sa chair, qu'il prélèvera où il voudra. Et voilà que la fortune d'Antonio fait naufrage.
Si l'on en croit l'histoire, Shakespeare avait doté Shylock d'un nez crochu. Michael Radford a gommé certains passages outranciers. Mais surtout, Al Pacino, comédien admirable, donne à ce personnage les nuances qui conviennent à un homme humilié, désespéré, trahi même par sa fille et qui tout à coup tient l'occasion de se venger. LE MARCHAND DE VENISE est classée parmi les comédies du dramaturge anglais. Le réalisateur en donne une reconstitution fidèle, dans une mise en scène plus littérale qu'imaginative. Son film est un beau spectacle, si l'on oublie l'antisémitisme qui le sous-tend. Mais peut-on faire l'impasse sur ce qui, dans la réalité, a causé tant d'horreurs?
Geneviève Praplan