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Vers le développement durable de la ségrégation sociale
Qui n'a pas son projet d' " écoquartier " ? L'implantation d'un " écoquartier " sur le site d'Artamis (en 2011, 2012 ou 2013, quand le site aura été décontaminé de toutes les saloperies laissées par les Services Industriels qui l'occupaient avant les milieux alternatifs) est pratiquement acquise, a annoncé Rémy Pagani; les radicaux ont eux aussi leur projet d' " écoquartier ", à la pointe de la Jonction. Quant aux Verts, trois de leurs députés ont déposé et fait accepter une motion pour en installer un à la Concorde, à Châtelaine, après que la Fondation Emile-Dupont pour des habitations bon marché ait décidé de démolir et de reconstruire une vingtaine d'immeubles du quartier des Ouches. La liste n'est ni exhaustive, ni close. Les écoquartiers sont conçus pour qu'on y privilégie des principes de " développement durable " (énergies renouvelables, toitures végétalisées, récupération des eaux de pluie, potagers etc…), qu'il n'y a cependant aucune raison de réserver à l'usage de quartiers expérimentaux, et qui mériteraient d'être appliqués dans toute la ville. Sauf à n'avoir aucun sens.
Ecoquartier et écho de la ville
La recherche d'un " développement durable " se traduit donc dans le champ de l'urbanisme par une floraison de projets d' " écoquartiers ", conçus pour être exemplaires en termes de densité, de mixité, de consommation énergétique, mais menaçant aussi de n'être que des concentrés de privilèges délayés dans une bouillasse de bonne conscience. Les procédures les plus démocratiques n'y changent rien : plus on fait participer la future population de l'écoquartier à son aménagement, plus le quartier risque d'être sociologiquement homogène, peuplé de couples quadragénaires et indigènes de la classe moyenne supérieure. Certes, quelques uns de ces projets sont intéressants -en particulier ceux construits sur des friches ou des espaces imparfaitement urbanisés. Mais comment peut-on sortir de l'exercice expérimental pour que les règles s'appliquant à ces projets deviennent des règles communes à toute la ville et éviter qu'en fait d' " écoquartiers " on n'obtienne que des parcs à bobos incapables de supporter la réalité urbaine qui les entoure ? Sans mixité sociale, et sans extension à toute la ville des règles qui président à leur conception, les " écoquartiers " ne seront que des " boboghettos ", des enclaves refermées sur elles-mêmes, abritant une population cherchant à se soustraire aux conditions de vie du vulgaire et déployant plus d'énergie pour tenter de se couper de la ville réelle que pour la changer. Mais bien plus forte que l'illusion de s'en pouvoir abstraire, la ville rattrape toujours ceux qui la mésestiment, comme ces riverains de l'Usine qui pensaient s'installer dans un quartier devenu résidentiel et, se retrouvant plongés dans la ville telle qu'elle est restée, finissent par s'y comporter comme ces citadins pas plus tôt installés dans un village rural qu'ils traduisent en justice curé, fermier et berger en exigeant que se taisent les cloches de l'église, les sonnailles des vaches et les bêlements des moutons.