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L'Europe est-elle chrétienne?
Au risque de détonner dans le concert isolationniste de la quasi-totalité des candidats cantonaux aux élections fédérales du 19 octobre, je souhaite revenir sur la question de l'identité de l'Europe et des débats qu'elle a suscités cet été entre partisans et opposants à la mention de l'origine chrétienne des valeurs européennes dans la future Constitution européenne.
Les uns - parmi lesquels le pape Jean-Paul II - se réfèrent à l'histoire de l'Europe, qui est incontestablement enracinée dans une culture chrétienne, et défendent sa mention dans ce document. Les autres, tournés vers le présent et l'avenir, se fondent sur le principe laïc de la séparation entre Eglise et Etat, base des démocraties modernes, pour s'opposer vigoureusement à une telle mention. Ce débat, qui connaîtra encore des péripéties animées, me paraît naître d'un malentendu. II pourrait se résoudre aisément si l'on renonçait à confondre ou à amalgamer le passé et l'avenir.
Du point de vue du passé, les défenseurs des racines chrétiennes de l'Europe ont parfaitement raison. Depuis l'édit de l'empereur Constantin en l'an 313, l'Europe, à travers saint Augustin, le monachisme et les ordres mendiants, s'est bâtie sur des valeurs chrétiennes. Cependant, cette même Europe historique a intégré la culture gréco-romaine. Pensons à l'assimilation de Platon et d'Aristote par la théologie chrétienne au Moyen Age. Pensons au droit, à la notion d'empire et à la structure politique qui ont été repris des Romains. L'intégration de ces éléments de la culture gréco-romaine à la tradition évangélique est historiquement incontestable. Par ailleurs, la tradition chrétienne est inconcevable sans l'apport du monothéisme juif. Jésus, ne l'oublions pas, est né juif. Luther a pratiquement fait de la Bible le texte de référence de la langue allemande. L'Europe chrétienne des monastères est née en chantant les psaumes et en lisant les prophètes. En suivant Umberto Eco, il faudrait même aller plus loin et signaler que la tradition grecque pythagoricienne puise ses sources dans la culture égyptienne.
Par rapport à l'histoire, pourquoi donc ne pas mentionner ces racines dans le préambule d'une Constitution européenne, à condition qu'elles y figurent comme un héritage du passé et que l'on n'oublie pas de citer côte à côte les origines chrétiennes, gréco-romaine et juives? Etant un fait avéré, il serait opportun de le rappeler.
Si l'on se tourne vers l'avenir, en revanche, l'acquis démocratique doit être maintenu et défendu avec vigueur, et toute forme de césaro-papisme écartée afin de ne pas faire obstacle à l'assimilation des nouveaux venus ni de ramener les croyances et cultures autre que chrétiennes à des minorités tout juste tolérées.
Dans la mesure où les tenants d'une mention judéo-chrétienne dans le texte fondateur européen sont fidèles à l'histoire, ils ne peuvent que reconnaître que cette tradition avait intégré des cultures extérieures, la gréco-romaine et la juive. Par conséquent, ils sont aussi tenus de poursuivre cette tradition d'ouverture pour l'Europe de demain. A titre anecdotique - mais symbolique - rappelons que saint Augustin, un des Pères de la culture européenne, était Africain. Tout un programme.
La mention des racines historiques de l'Europe servirait de mémoire aux peuples de ce continent qui tout au long de son histoire, a été ouvert à l'intégration d'autres cultures, d'autres ethnies, et d'autres religions. Aujourd'hui, il s'agit d'intégrer des minorité
nouvelles, telles que, par exemple, les Arabes, les: Turcs et les Kosovars musulmans. Ainsi l'Europe d'hier et celle de demain se rejoindraient.