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Qu'est-ce que la sociologie ?
La sociologie traite du fonctionnement et de la transformation des groupes et ensembles humains. Elle étudie les normes, codes et croyances qui organisent une société ; les hiérarchies, rôles et rites qui la structurent ; les signes et symboles à travers lesquels elle s'exprime ; les conflits et contradictions qui la transforment ou la déchirent.
La réflexion sur la vie collective est aussi ancienne que la pensée elle-même et, d'Aristote (~384 -~322) à Ibn Khaldun (1332-1406), la sociologie pourra trouver de nombreux précurseurs. Si l'on souhaite cependant s'interroger sur la signification et la portée de la démarche sociologique, il convient de scruter non seulement ses lointaines origines comparatistes, mais aussi et surtout les conditions de son émergence.
Dans une telle perspective, tout autant sociologique qu'historique, ce qu'il convient d'envisager, c'est essentiellement la capacité de sociétés à s'interroger sur elles-mêmes, leur aptitude à considérer ce qui allait de soi et qu'elles vivaient sur le mode du Fatum antique comme un construit humain qui demande à être compris et expliqué.
Dans la mesure où l'on s'accordera pour reconnaître dans cette " étrangeté à soi " des collectivités le plus sûr marqueur de l'émergence d'une pensée proprement sociologique, la pensée de Montesquieu (1689-1755) se donnera pour initiatrice et exemplaire tout à la fois, à travers le mouvement qui conduit des Lettres persanes (1721) à L'Esprit des Lois (1748).
La fin du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle viendront donner un caractère d'urgence et de nécessité à un type d'interrogation qui, dans son premier mouvement, pouvait paraître comme un luxe propre aux sociétés incertaines de leurs fondements et peut-être fatiguées d'elles-mêmes.
La double révolution démocratique et industrielle emporte les sociétés dans un mouvement qui les éloigne d'elles-mêmes sans possibilité de retour, les contraignant ainsi à s'interroger sur leur devenir. C'est dans ce contexte que surgissent les grands classiques de la pensée sociologique.
Derrière des oeuvres aussi diverses que celles de Comte (1798-1857), Tocqueville (1805-1859) et Marx (1818-1883), c'est une même préoccupation que l'on retrouve : celle du processus à l'œuvre dans les sociétés modernes et des tendances lourdes qui les travaillent. A travers des approches diverses - accession à l'âge positif chez Comte, déploiement de l'égalité statutaire chez Tocqueville, polarisation sociale et révolution chez Marx - c'est à la fois la nature et l'aboutissement du travail de décomposition-recomposition du tissu social, sous les coups de la modernité, que vivent ces auteurs.
Révolution technologique, mondialisation des échanges, aspirations démocratiques, inégalités sociales, crispations identitaires, etc. : notre vingtième siècle finissant est confronté aux problèmes mêmes qui ont suscité la pensée sociologique classique. Force est de reconnaître cependant que la sociologie contemporaine les aborde dans un esprit quelque peu différent de celui des grands fondateurs.
Instruite par l'expérience effroyable du XXe siècle - des charniers de la première guerre mondiale aux camps de la mort en passant par le totalitarisme - elle sait qu'aucune philosophie de l'histoire ne vient verrouiller notre avenir ou nous fournir le dernier mot de notre aventure collective.
Attentive aux tendances lourdes qui se manifestent dans nos sociétés, tout comme aux modes qui la font frémir, la sociologie contemporaine les pensent comme convergentes et divergentes tout à la fois et si pour elle l'idée d'évolution garde quelques significations, c'est à condition de l'envisager comme multilinéaire.
Fécondée et déniaisée par ses acquis méthodologiques, la sociologie contemporaine, comparée à celles des grands fondateurs, a surtout gagné en modestie ; elle tente d'apporter des éléments de réponse aux questions cruciales des sociétés d'aujourd'hui, telles que :
- Comment s'opèrent, à travers les migrations, les chocs de civilisation ? Avec quelles conséquences pour les personnes et les sociétés ?
- Comment se construisent et se rompent les solidarités familiales (évolution du mariage, du divorce, des liens de parenté) ?
- Comment se transforment les croyances religieuses, les attitudes face au travail, les sentiments régionaux et nationaux ? Avec quels enjeux pour la cohésion sociale ?
- Comment se définissent et s'affrontent les générations : coexistence pacifique ou conflit entre les " cultures jeunes " et les adultes ? Quelles identités pour le troisième et le quatrième âge ?
- Quels conflits marquent les rapports entre classes sociales, entre milieux urbains et ruraux, entre nationaux et étrangers (xénophobie) ? Comment ces luttes évoluent-elles ?
- Quel est le degré d'efficacité des interventions publiques (action de l'Etat, des collectivités locales) dans la vie sociale ?
On voit que la sociologie se situe dans la vie très concrète, qu'elle dépend pour une part des positions philosophiques de chacun et vise à apporter, le plus objectivement possible, une connaissance de la réalité à différents niveaux : un niveau théorique, celui des définitions et des concepts, mais toujours orienté vers la pratique ; celui des expériences historiques, envisagées dans une perspective comparative ; enfin celui des observations concrètes et quotidiennes, donnant lieu à des enquêtes sur le terrain.
Le Département de sociologie offre un certain nombre de spécialités et d'orientations qui traduisent la diversité de la discipline. Les étudiants sont appelés à acquérir les éléments de base de la sociologie et des méthodes qu'elle propose et à penser par eux-mêmes cette insertion du social dans la vie humaine, collective et personnelle. Une aventure passionnante et parfois passionnée.
Yves Fricker †
Directeur du Département de sociologie du 15 juillet 1998 au 1er novembre 2002