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Un voyageur à Zermatt au XVIIe siècle
Par C. E. Engel.
Lorsque le XVIIIe siècle commence à s' intéresser aux montagnes, les écrivains, obsédés par l' une des hantises de leur temps, veulent voir dans ces régions inhospitalières les derniers asiles de l' âge d' or — pour se consoler de leur sauvagerie, probablement. On tente de localiser ces contrées favorisées du sort à Chamonix, près de Glaris, dans l' Oberland, dans différents coins du Valais. Bourrit engage même une assez importante campagne de presse sur ce sujet. A l' affût de l' actualité, autant qu' un reporter moderne, il tient à lancer une nouvelle de dernière heure: le vrai, l' unique pays de l' âge d' or est Zermatt, haute vallée perdue que d' aventureux chasseurs de chamois viennent de retrouver par hasard. En réalité, Zermatt n' a jamais été perdu. Ses montagnes, bien plus favorisées en cela que beaucoup d' autres cimes des Alpes, avaient été dessinées depuis plus d' un siècle. Et ceci par un personnage dont les prophètes de l' âge d' or n' avaient pas prévu la fonction: un cartographe du roi de France.
Il s' appelait Nicolas Sanson, et il était né à Abbeville en 1600. On sait qu' il eut trois fils, tous trois géographes, et qu' il mourut en 1667. Il fut conseiller d' Etat, enseigna la géographie à Louis XIII puis à Louis XIV et, en 1627, devint ingénieur géographe de Picardie. C' était là un poste aux attributions aussi vagues que variées. Celui qui l' occupait dépendait du corps du génie; il levait les cartes et s' occupait des fortifications; Vauban lui-même fut ingénieur ordinaire du roi. Sanson d' Abbeville fut chargé de fortifier plusieurs places du Nord de la France, et ses cartes de cette région étaient encore en usage pendant la Révolution.
On a peu de renseignements sur sa personnalité. Il était sans doute érudit. Sa Remarque sur les cartes de l' Ancienne Gaule ( 1652 ) est un long commentaire d' une traduction des Commentaires de César. Il étudie minutieusement les anciennes mesures, les noms de lieux, leur étymologie, etc. Ses propres cartes sont généralement d' une précision et d' une exactitude de contours très remarquables pour l' époque. Il ne manquait pas d' une belle audace: en 1657, il donne la carte des deux pôles; évidemment, on y voit surtout des taches blanches, terree incognita.
Avec les pôles, nous sommes très loin de Zermatt, mais nous allons nous en rapprocher. Sanson d' Abbeville publie en 1647 une Introduction à la Geographie, petit opuscule concis dans lequel il définit ce qu' on appelle topographie, géographie, etc. Et il arrive à ceci: « La Montagne ou Mont est une eminence de terre fort exhaussée au-dessus de tout ce qui lui est contigu. Sous le nom de montagne, l'on entend quelquefois une suite de montagnes, comme quand l'on dit la Montagne des Pyrénées, la Montagne des Alpes... Les rochers sont de grosses masses de pierres éparses par les montagnes, et principalement vers le haut ou sommet, la plupart coupes en précipices. » Et ailleurs: « Les montagnes sont représentées par des espèces de UN VOYAGEUR A ZERMATT AU XVII« SIÈCLE.
grands A fort évasés, ombrés d' un côté par de petites ondes pour marquer le penchant des montagnes. » De fait, il y a énormément de montagnes, sur les cartes de Sanson d' Abbeville: peut-être demandait-il à ces horizons tourmentés des paysages qui le changeraient des éternelles plaines de la Flandre ou de la Picardie, où l' enchaînaient souvent les charges de sa profession. Toujours est-il qu' il publie deux cartes des Etats de Savoie, à grande échelle, deux cartes du Canton de Berne, l' Evêché de Coire, la Bavière, etc., sans parler des régions plus lointaines ses atlas couvrent le monde entier. Très souvent, il s' en tient aux « grands A ombrés », entre lesquels il plante de petits sapins Les Suisses et leurs Alliés. Carte de Sanson d' Abbeville 1648 ( collection de Mlle E. de Ferré de Péroux ).
stylisés. Il en fait même croître dans des endroits fort intempestifs. Mais, une carte de 1648, intitulée Les Suisses et leurs Alliés, est tout à fait remarquable. Elle représente le sud de l' Oberland bernois, la Vallée du Rhône et les montagnes frontières, depuis le St-Bernard jusqu' à l' Engadine, à peu près. Une série de petits filaments rejoignent le Rhône venant du sud. La plupart de ces cours d' eau traversent des vallées délimitées au hasard par des sommités régulières, uniformes, anonymes. Mais il n' en est pas toujours ainsi. A l' est de la carte coule la « Vispach », et les quatre ruisseaux qui la forment descendent d' une région dont le relief est curieusement familier à un lecteur moderne.
Examinons l' une après l' autre, et de gauche à droite, les cinq cimes centrales que rayent les lignes de couleur — grises sur la photo donnée ici — qui indiquent les séparations d' Etats. La première, sorte de Cime des Trois Frontières, avec son contour massif, sa teinte blanchâtre qui peut indiquer la glace, cette espèce de large pente douce arrondie en face de l' observateur, n' est pas la stylisation un peu gauche du Mont Rose? Puis vient un grand col et une seconde cime enneigée, au sommet rectiligne, à la face très ombrée: le Lyskamm, avec l' ombre portée de ses terribles corniches. Une troisième montagne de glace plus basse, dont l' arête s' infléchit légèrement en trois endroits: le Breithorn. Et le dessin de Sanson d' Abbeville devient alors plus hardi et plus révélateur. Le pic suivant a un sommet aigu, nettement supporté par trois arêtes. Celle de gauche se dresse à pic, présente un léger replat et se redresse à nouveau; celle du milieu, dont l' inclinaison est continue, s' infléchit au milieu sur la droite, puis revient en arrière; la dernière s' étend beaucoup à l' ouest, après une brusque chute depuis le sommet. La première face est enneigée, la seconde, dans une ombre épaisse, semble faite de neige et de rochers: n' est pas là le Cervin, avec les arêtes de Furggen, du Hörnli et de Zmutt, ses faces Est et Nord? Enfin, la dernière pointe, plus en arrière, dont le contour rappelle celui du Cervin, doit être la Dent d' Hérens. Un détail permet d' attribuer quelque certitude à ces hypothèses: en travers de ce qui semble représenter le Lyskamm et le Breithorn est inscrit Mte Silvio, l' ancien nom de la montagne.
Seulement l' orientation est fausse: le Mont Rose devrait être à l' est, la Dent d' Hérens à l' ouest. Evidemment, Sanson les a vus depuis le nord, dessinés comme il les voyait et transportés tels quels sur son épure, sans se soucier que, du fait de l' orientation de sa carte, il aurait dû montrer leurs faces sud. Un point paraît hors de doute: le cartographe est allé à Zermatt: de nulle part ailleurs il n' aurait pu voir le massif sous l' aspect qu' il lui donne. Peut-être même est-il possible de situer plus nettement sa base trigonométrique — si l'on peut employer ici un si grand mot —, un point de la vallée de Zmutt, sur ce qui est à présent le chemin qui mène au refuge de Schönbühl. De partout ailleurs, le Cervin masque la Dent d' Hérens.
Aucun autre document, jusqu' ici, ne permet de préciser dans quelles conditions et en quelle année exactement le cartographe du roi de France est venu dans le Valais. Peut-être était-il chargé d' une mission diplomatique auprès des cantons et a-t-il fait ce détour pendant son voyage. Le village devait être alors une infime agglomération de chalets de bois de mélèze noirci par le temps, massés autour d' une petite église blanche, quelque chose comme le sont encore Zmutt ou Platten, dans la même région. On aimerait à imaginer la venue de Sanson d' Abbeville dans ce petit coin perdu, tapi au pied des grandes cimes. Mais ce ne serait plus là de l' histoire. Il faut seulement retenir que, dès l' époque du Grand Roi, le Cervin avait déjà conquis un admirateur qui tenta de le dessiner et non de le représenter comme « un grand A ombré ».