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08/08/2015
Petit complément au précédent extrait, réalisé dans le cadre du même séminaire de philosophie politique (bien que, à vrai dire, il s'agisse ici d'une discussion de pure éthique normative).
En éthique normative, il existe au sein de la famille des théories conséquentialistes deux grandes manières de tenir un raisonnement conséquentialiste. La première manière est celle développée et défendue par Jeremy Bentham1 qui consiste à affirmer que nos actes doivent maximiser dans leurs conséquences l'utilité des individus. Il s'agit d'un conséquentialisme de l'acte (ou direct). La seconde manière de tenir un raisonnement conséquentialiste est celle défendue de manière diverse par des philosophes comme Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou David Friedman2. Il s'agit d'un conséquentialisme de la règle (ou indirect) qui affirme que nous devrions respecter les règles qui maximisent dans leurs conséquences l'utilité (ou d'autres valeurs comme la liberté).
Le conséquentialisme de l'acte donne lieu à un certain nombre de dilemmes moraux que l'on peut étudier à travers des expériences de pensée. Voilà d'abord une expérience de pensée très classique qui semble a priori justifier le conséquentialisme de l'acte. Vous êtes conducteur d'un train et découvrez quatre personnes sur la voie devant vous, vous pouvez les sauver en déviant le train, mais alors le train écrasera une autre personne qui se trouve elle-aussi sur la voie. La plupart des gens ont l'intuition qu'il convient de sauver les quatre personnes et d'en sacrifier une, ce qui correspond au calcul conséquentialiste de maximisation de l'utilité.3 Prenons maintenant un cas un peu différent où vous vous trouvez sur le quai d'une gare et où vous voyez un train foncer sur quatre personnes qui se trouvent en aval de la voie (et vous en amont, proche du train qui arrive). Vous pouvez stopper le train et sauver les quatre autre personnes, mais pour ce faire vous devez obligatoirement (car c'est le seul moyen à votre disposition) pousser un énorme obèse qui se tient sur le quai sur la voie car son poids arrêtera le train. La plupart des gens ont l'intuition qu'il est injuste de pousser l'énorme obèse et c'est avec ce genre de dilemmes moraux que l'on peut constater les limites du conséquentialisme de l'acte. Imaginons maintenant un autre exemple où vous êtes membre d'un groupe majoritaire dans une société. Le conséquentialisme de l'acte pourrait être interprété comme vous enjoignant à soumettre les groupes minoritaires et à exiger d'eux des tributs. L'exemple fonctionne aussi si vous êtes seul et que vous côtoyez un individu plus faible que vous.
Le conséquentialisme de la règle a l'avantage sur le conséquentialisme de l'acte, qu'il permet de résoudre ces dilemmes moraux, pour peu que vous choisissiez la règle qui maximise vraiment l'utilité (ou d'autres valeurs) dans ses conséquences. David Friedman propose comme règle conséquentialiste le respect des droits de propriété légitimes des individus4. Si on applique cette règle conséquentialiste alors on peut résoudre les dilemmes moraux susmentionnés. Ainsi, selon cette règle, vous n'avez pas le droit de sacrifier les droits de x pour y (ce qui se rapproche du principe d'égale liberté de John Rawls), ce qui fait que vous n'avez pas le droit de sacrifier l'obèse pour les quatre individus qui sont sur la voie. Par contre, vous avez le droit en tant que conducteur de train de dévier le train pour qu'il n'écrase qu'une personne au lieu de quatre, puisque tous sont en situation de violation des droits du propriétaire des voies de train, dont on peut supposer que vous êtes le légitime représentant dans ce contexte. Selon cette règle conséquentialiste, vous n'avez pas non plus le droit de soumettre un groupe minoritaire à votre bon vouloir ou un individu plus faible.
1KYMLICKA Will, « L'utilitarisme » in Les théories de la justice, Éditions la Découverte, Paris, 2003.
2CARÉ Sébastien, « Les fondements moraux du libertarianisme » in Genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, Presses Universitaires de France, Paris, 2009.
3COVA Florian, « Psychologie morale et Philosophie morale » in La Morale Humaine et les Sciences, Éditions Matériologiques, 2011.
4FRIEDMAN David, « Ma position » in Vers une société sans État, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 1992.