Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07145.jsonl.gz/202

Photos: Gaà«l Grivet.
Claudia Bosse quitte une nouvelle fois l’enceinte du théâtre après TURN TERROR INTO SPORT, une chorégraphie de masse présentée sur la Maria Theresien Platz à Vienne l’an passé; c’est dans le lieu éminemment populaire de la Salle du Faubourg à Genève, et fort à propos sur un ring, que se déroule cette tragédie aussi cruelle et sanglante dans les textes de Racine que de Sénèque dans lesquels Claudia Bosse a puisé.
Au mariage des textes s’ajoute la juxtaposition des situations : dans une mise en scène totale les comédiens évoluent nus au milieu des spectateurs, pendant que l’un mime les mouvements d’un boxeur dans la galerie supérieure, le texte central est dit par un autre qui esquisse des pas de danse baroque sur le ring alors que les extraits du texte de Senèque sont déclamés, eux, depuis la périphérie. Le regard du spectateur ne peut englober la totalité des champs, il doit faire des choix, ce qui amène la question de ce que l’on regarde : «Soi-même ? L’action en train de se faire ? L’autre ? Ou encore, l’autre en train de regarder l’action en cours ? Voir et être vu ?».
Questions à Claudia Bosse : [display_podcast]
Racine voyait dans cette tragédie une illustration de la vertu. Claudia Bosse examine le dispositif d’un pouvoir tyrannique : « Je suis fascinée par la structure de l’alexandrin à l’époque de Louis XIV. Un Roi Soleil qui met en place des mesures drastiques de contrôle linguistique et culturel, comme moyen de politique. Il impose une pensée et un modèle politiques pour la France, une sorte d’identité nationale, dont le raffinement de l’alexandrin pouvait être l’une des manifestations poétique et théâtrale. A l’époque, la politique de contrôle s’immisce jusque dans la langue, dans le corps et l’esprit de chacun des sujets du roi, parallèle intéressant à mettre en évidence dans la respiration, la diction, le verbe comme outil de contrôle de la raison sur les passions, mais aussi, la langue comme outil de négociation et le théâtre comme récit des opérations militaires ».
Le rappel de ce dispositif d’un pouvoir d’exception en illustre un autre, actuel, dénoncé par le philosophe Giorgio Agamben « ce qui nous apparaissait comme des exceptions – les camps de concentration, l’épuration ethnique – devient la règle de fonctionnement des politiques occidentales » ou François Detrix : « Comment caractériser le type de pouvoir qui se met actuellement en place au niveau mondial ? L’état d’exception, proclamé dans le cadre de la lutte antiterroriste, n’est pas suspension momentanée des libertés, mais démantèlement permanent, constamment renouvelé de celles-ci. La réduction des libertés publiques grâce aux législations antiterroristes, ainsi que le démantèlement du droit de grève par le recours systématique aux tribunaux, entravent toute réaction collective face au démantèlement du droit du travail et du droit social.»Rapports humains, rapports amoureux, Phèdre est aussi l’histoire d’une passion masochiste où la belle se torture pour éviter de rencontrer l’objet de son fantasme. Une belle que Racine ne voyait ni tout à fait coupable ni tout à fait innocente et qui permet à Claudia Bosse « d’ouvrir une réflexion contemporaine sur la politique des rapports humains et des rapports amoureux: la mise sous contrôle du sujet et de ses passions devient affaire d’Etat; irrationnelles et capricieuses, elles menacent la raison d’Etat.»
Dans ce jeu où les comédiens jouent plusieurs rôles, ou celui Phèdre est tenu par un homme, ou une très belle femme incarne un vieux conseiller, l’action qui se déroule simultanément en plusieurs points, soulevant la question de la hiérarchie, le rôle du spectateur est aussi interrogé: placé au début en trois endroits distincts, il est ensuite libre de se déplacer, de choisir.Egalement libre d’apprendre, puisque tel est aussi le rôle des tragédies selon Jean Racine: “Si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu’à les divertir, ils suivraient en cela la véritable intention de la tragédie”.
Jacques Magnol
Phèdre Racine (1677) et Sénèque (50)Du 22 avril au 4 mai 2008 à la Salle du Faubourg, Genève.
Concept, espace et mise en scène: Claudia Bosse, Frédéric Leidgens: Phèdre, Serge Martin: Hippolyte, Armand Deladoà«y: Thésée, Véronique Alain: Oenone, Aricie, Marie-Eve Mathey-Doret: Panope, Ismène, extraits de Sénèque.
Les Perses, une mise en scène du texte d’Eschyle par Claudia Bosse au Théâtre du Grütli.