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Le 16 août 2005, frère Roger entrait dans l'au-delà, poignardé à Taizé par une femme déséquilibrée durant la prière commune. Celui qui était parti de Genève pour la bourgogne en 1940, jeune pasteur de 25 ans, chercher une maison où prier, y créa une communauté à partir de presque rien: un appel, un désir. Quelques frères, un prêt modique, l'achat d'une maison, où très vite des juifs et des résistants trouvèrent refuge. Sous pression de la Gestapo, il quitte Taizé en 1942 accompagné de ses frères et trouve refuge à Genève. En 1944, retour à Taizé, il se consacre à l'accueil de jeunes orphelins et... de prisonniers de guerre allemands. Taizé est né.
Taizé, expérience communautaire, de partage, grandit, vite. Aujourd'hui, au quotidien, ce sont des milliers de jeunes qui s'y rassemblent. Les réunions annuelles dans des villes différentes en recueillent jusqu'à 40'000. En 2007, ce fut le tour de Genève. On se souvient des foules paisibles qui déambulaient sac à dos dans les rues de la ville. Frère Roger a été un arpenteur, il n'a cessé d'aller par le monde et d'y envoyer ses frères. Un maître mot pour lui: consentir. Il affirmait que l'on ne se construit pas dans la révolte, non, on s'y détruit, disait-il, lui, qui ne voulait pas être un maître spirituel, mais un homme d'écoute. Et pourtant, il n'a jamais cédé devant l'état du monde, reculé devant le pessimisme, baissé les bras avec la pesanteur. Mais en bas, toujours se mettre en bas. On entend en écho la voix de Georges Haldas qui disait: "celui qui cherche à s'élever s'abaisse, celui qui s'abaisse s'élève". Consentir n'est pas subir. Frère Roger faisait profession de foi de comprendre, sans cesse, plutôt que juger. Profession de foi : la douceur. Un agneau parmi les loups. Un utopiste? Peut-être. Mais comment un tel écho dans les consciences, une telle mobilisation à sa suite?
Exemple d'oecumémisme, levain de réconciliation pour le christianisme où catholiques, protestants, orthodoxes, étaient invités à mettre de côté leurs divisions pour chercher les convergences; invitation aux religions à dialoguer ensemble, Taizé a été, est, est devenu un lieu de compréhension, de non-jugement. Frère Roger était un apôtre de l'écoute. Envoyé de Dieu, il est encore en mission dans sa mort, missionaire dont l'on entend plus doucement mais plus fortement encore la parole.
L'attention à l'autre, aux jeunes était le pivot de son existence. Sa fin brutale, incompréhensible, pour un homme ayant fait profession de paix et d'attention à tout ce qui vit, pose crûment la question de la violence, de la destruction, de la solitude et de l'absurde. Elle nous interroge sur la place de la spiritualité dans le monde, son mystère, et son absence visible sous le rouleau compresseur du matérialisme, de la vitesse. Rendre hommage à frère Roger fait apparaître à ses côtés les visages de Simone Weil, Edith Stein, martyres chrétiennes, mortes pour l'une sur un lit d'hôpital anglais en solidarité avec les affamé-e-s d'Europe, pour l'autre dans un camp nazi, par refus d'échapper au destin de son peuple, toutes deux emportées en août. Le deuil permet de faire mémoire de l'exceptionnel et de s'y enraciner plutôt que de faire de l'exception des faits divers un universel. Il suffit parfois de peu, d'un tout petit patient bouturage des pousses de l'espérance, pour recomposer des forêts.
Frère Roger fait bouture à l'au-delà depuis 7 ans. Son testament continue de s'écrire au quotidien. Lui qui citait volontiers la phrase de Saint Augustin: "Aime et dis-le par ta vie" murmure le même amour dans sa mort. Sa dernière phrase, suspendue, fut : "dans la mesure où notre communauté crée dans la famille humaine des possibilités pour élargir...." Elle nous place face à une question politique. Celle de savoir ce qu'est cet élargissement, ce qu'il peut contenir de sens, d'épanouissement, de refus des inégalités et de finalité pour l'existence. Combien faut-il de lumière pour pousser, pour que les greffes tiennent et que les abres donnent des fruits? Combien de terrain à sarcler pour que les herbes pointent et les fleurs fassent passage? La mort: une graminée?