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Pour la plupart des Genevois, la Fondation Baur c’est le bâtiment en Vieille-Ville vers lequel on trouve toujours de la place pour se garer Certes, mais il ne s’agit pas que de cela. Ce musée est un vrai trésor. Franchir sa porte est une invitation au voyage. En quelques marches, on se transporte en Chine et au Japon tout en ayant la vue sur les montagnes de chez nous. Madame Laure Schwartz, directrice du musée, nous a ouvert les portes de cet écrin, hélas actuellement fermé en raison de la situation sanitaire.
Qui était Alfred Baur ?
Rien ne prédestinait ce villageois, né dans le canton de Zurich en 1865, à une carrière de grand entrepreneur, de pionnier et collectionneur. Au cours de son apprentissage à Winterthur, il apprend le commerce international. Il travaille pour la société Volker, spécialisée dans les échanges avec l’Asie. Comme il se distingue parmi les autres apprentis, il est envoyé en Angleterre pour apprendre l’anglais et une autre manière de travailler. À 19ans, Volker l’envoie au Sri Lanka. Il arrive à Colombo et tombe alors sous le charme de Ceylan. En 1897, il crée la compagnie Baur & Co Ltd. Peu après, il acquiert un terrain pour en faire une plantation de cocotiers. Le succès est immédiat. Il eut l’idée de mettre au point un engrais organique qui fit sa fortune. Engrais qui est encore utilisé de nos jours. Au fil des ans, son entreprise prospère et il investit dans des plantations de thé. En 1906, à son retour en Suisse, il s’installe à Prégny avec son épouse genevoise, dans une ancienne demeure de Voltaire. La fortune faite à Ceylan leur permet d’acheter la propriété de leurs rêves. C’est dans cette villa qu’Alfred Baur et son épouse vont exposer les œuvres d’art asiatiques qu’ils ont ramenées.
Quelle est l’origine du musée ?
Peu avant sa mort, Alfred Baur avait souhaité exposer ses objets. Il voulait les montrer dans un musée mais également dans une belle demeure. C’est ainsi que le musée s’est établi à l’endroit actuel. En 1924, Alfred Baur rencontre un des plus importants marchands d’œuvres asiatiques : Tomita Komasaku. Cette rencontre est décisive. Dès 1928, Alfred Baur se dotera de céramiques chinoises impressionnantes (756 pièces). Au fil des ans et à ce jour, la collection privée de porcelaine de Chine est unique et la plus importante au monde. Outre la céramique, Alfred Baur collectionna les laques japonaises. Il aimait les beaux objets qui racontaient une histoire, qu’ils soient contemporains ou anciens; la qualité de l’œuvre primait. C’est avant tout le musée unique d’un passionné, inscrit dans son temps.
Actuellement, vous avez une exposition, «Dragons, phénix et autres chimères». Au milieu de ces œuvres, vous avez des jades qu’on nomme des «chamanes». De quelle époque datent-ils ? À quoi servaient ces chamanes ?
Cette exposition a juste eu le temps d’ouvrir ses portes au public avant de fermer avec le confinement. Nous espérons qu’elle pourra avoir le succès qu’elle mérite dès la réouverture des musées. La genèse de l’empire céleste nous donne l’occasion de regarder et d’apprécier l’un des plus importants jades archaïques chinois. C’est la première fois qu’il est dévoilé en Europe. Tout en nous racontant l’histoire du jade, nous admirons l’art du ciseleur, l’art du sculpteur. Nous suivons ces objets de rituels depuis le néolithique (-4000 av. J.-C.). Depuis toujours, le jade est associé à l’immortalité. Ces chamanes avaient un rôle de communication entre ciel et terre.
Parmi les pièces exceptionnelles du musée, vous avez un paravent géant que vous appelez «Tatsuta».
Acquis par la Fondation Baur à l’occasion de l’inauguration du musée, en 1963, ce splendide et magistral paravent japonais à six feuilles, de plus de 2mètres sur 5, illumine depuis 2010 la petite salle du deuxième étage du musée, où il est exposé, environné de délicats objets de la cérémonie du thé.
Sur fond de poudre d’or, sous des bandes de nuages stylisés et dorés, la rivière Tatsuta serpente, au centre de la composition, entre le vert émeraude des pins et les dégradés de rouge des érables, avant de s’évanouir au loin vers de douces collines. Symbole de l’automne dans la culture classique et l’imaginaire japonais, ce cours d’eau fait partie de l’ensemble des «vues célèbres» distinguées par l’élite aristocratique à l’époque de Heian (794-1185); on le trouve souvent, dans les œuvres littéraires et picturales, combiné à l’évocation d’un printemps magnifié par la floraison des cerisiers du Mont-Yoshino.
Outre la beauté poignante émanant de ses harmonies chromatiques alliées à la puissance de sa composition, l’œuvre impressionne par sa taille imposante, bien supérieure aux paravents traditionnels; le recours au précieux support en soie, la qualité des pigments utilisés – ocre, malachite, azurite – l’utilisation d’or ou encore le raffinement décoratif des brocards et des appliques, tout indique le faste associé à son contexte de création. Et c’est ce que confirme la présence dans le coin inférieur gauche de la signature à l’encre et de deux sceaux attribués à l’artiste Kanô Shôsen-in (1823-1879), l’un des derniers grands représentants de la prestigieuse école de peinture Kanô fondée à Kyoto au XVesiècle.
Comment donc un tel paravent est-il arrivé en Suisse et dans quelles circonstances ?
Au terme d’une enquête minutieuse prenant en compte ses dimensions et sa facture exceptionnelles, son sujet, l’identité du peintre ainsi que les matériaux et motifs utilisés, le paravent de la Fondation Baur a pu être identifié comme l’une des précieuses peintures décrites dans les inventaires japonais. Ils mentionnent les objets qui accompagnaient le séjour de Tokugawa Akitake, frère cadet du shogun Yoshinobu, à Paris à l’occasion de l’Exposition universelle de 1867. Il a été commandé en haut lieu en vue de ce qui était la première participation officielle du Japon à cet événement d’importance mondiale. Le paravent, embarqué depuis le port de Shinagawa en 1866, serait ainsi parvenu à Marseille en 1867, pour être présenté à la capitale le 1eravril de cette même année, comme l’un des deux éléments d’une paire formée avec une autre peinture représentant les cerisiers en fleur du Mont-Yoshino. On ne sait aujourd’hui ce qu’il est advenu de ce compagnon printanier; et il reste encore beaucoup de mystères sur ce que fut le cheminement du paravent de la Fondation Baur après son exposition à Paris. Mais sa présence à Genève est un petit miracle dont il faut profiter
La salle des Estampes a un grand succès d’autant plus pour les voyageurs du monde entier que pour les Genevois. Certaines d’entre elles ont-elles des histoires particulières?
Déjà à l’époque d’Alfred Baur, les estampes séduisaient les Européens. Notre salle du 2eétage attire effectivement beaucoup d’amateurs du monde entier. Alfred Baur s’est surtout penché sur les paysages, les beautés féminines. Cela nous permet d’avoir des estampes remarquables. Ces estampes sont exposées par roulement ou par thème spécifique.
La salle des des sabres semble avoir « son public », qu’en est-il ?
Effectivement, cette salle est très populaire auprès des amateurs ou pratiquants d’arts martiaux. Il nous arrive d’avoir des visite de clubs. cette salle est toute petite par sa taille mais très riche en terme de nombre de pièces.
Comme tous les musées, vous organisez des ateliers ouverts au public. Quels sont-ils ?
Nous organisons des dégustations de thé avec la culture du thé au sens large, des ateliers de création d’éventails, des ateliers liés à la céramique et enfin des ateliers très ludiques.
Fondation Baur Musée des arts d’Extrême-Orient, 8, rue Munier-Romilly Tél.: 022 704 32 82, https://www.fondation-baur.ch/
Peu connue des Genevois, la Fondation Baur mérite pourtant le détour. Rencontre avec sa directrice.