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Et le CIO créa la femme
Qu’est-ce qu’une «vraie femme»? Cette question est sans réponse, et pourtant les instances internationales du sport, à commencer par le Comité international olympique (CIO) et la Fédération internationale d’athlétisme, s’évertuent depuis des lustres à en fabriquer. «L’histoire du sport, depuis les années 1930, est marquée par les affaires d’athlètes féminines dont les (trop bons) résultats ont été mis en cause sous prétexte qu’elles ne sont pas de «vraies femmes», et surtout par les moyens mis en place par les instances sportives pour tenter de définir qui est apte ou non à concourir avec les «dames»», explique Anaïs Bohuon, maître de conférence en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives à l’Université Paris- Sud, spécialiste de ces questions et auteure d’un livre passionnant qui vient de paraître sur le sujet (*).
Les premiers tests de féminité dans le sport ont été introduits de manière systématique dans les années 1960, en pleine guerre froide, alors que l’on accusait le bloc soviétique de masculiniser ses athlètes féminines pour en faire des machines à gagner. Ces tests ont d’abord consisté à soumettre toutes les athlètes féminines à un humiliant examen gynécologique et morphologique, puis ils ont été remplacés par des tests chromosomiques jusqu’à la fin du XXe siècle. Depuis les JO de Sydney en 2000, ces examens, qui ont évolué vers la mesure des taux d’hormones, ne sont plus systématiquement pratiqués sur toutes les athlètes, mais restent une option en cas de «doutes». Entendez: forcément axés sur des a priori morphologiques, ce qui renforce encore leur caractère discriminatoire.
A Londres aussi
Cette approche purement médicale et biologique de la différence des sexes perdure. Cet été, lors des Jeux olympiques de Londres, la question de la «vraie femme» se posera une nouvelle fois, époque se signalant par l’introduction d’un nouveau test, décidé en avril 2011 suite à l’avis de la commission médicale du CIO: il permettra de dépister l’hyperandrogénisme des athlètes. Confidentiels, ces examens consisteront à mesurer leur taux d’hormones androgènes. Par là-même, le CIO reconnaît l’existence de nuances dans la détermination du genre (ce qui n’allait pas de soi à une époque), mais pour s’octroyer aussitôt le droit de disqualifier les personnes concernées: «Une personne reconnue en droit comme étant de sexe féminin devrait être habilitée à concourir dans des compétitions féminines pour autant que ses niveaux d’androgènes soient inférieurs aux valeurs enregistrées chez les hommes ou, s’ils se situent dans la fourchette en question, que sa résistance aux androgènes soit telle qu’elle n’en retire aucun avantage pour la compétition», dit le nouveau règlement.
Où se situe exactement la limite faisant pencher une athlète du côté des vraies femmes ou des athlètes non admissibles pour cause d’attributs de masculinité? Pour l’heure, le CIO, à Lausanne, se contente de nous dire qu’il «n’est pas en mesure de répondre à des directives qui n’ont pas encore été publiées», mais qu’elle le seront d’ici les JO de Londres. A vrai dire, il est impossible de répondre à cette question. «D’ailleurs, les hommes présentent eux-mêmes des taux d’hormones variables d’un individu à l’autre. Or il ne vient pas à l’idée du CIO de tester le taux naturel de testostérone des hommes pour disqualifier ceux qui en tirent un avantage», relève Anaïs Bohuon.
L’introduction de ce test est la conséquence directe de l’immense polémique qui avait éclaté autour de l’athlète sud-africaine Caster Semenya, victorieuse du 800 mètres aux championnats du monde d’athlétisme de 2009, et qui avait vu sa médaille d’or contestée pour «soupçon de masculinité». Elle s’était fait exclure des compétitions durant onze mois, le temps qu’une enquête soit menée pour «déterminer son genre». Au nom du secret médical, on ne sait pas quel est le verdict de ces investigations. Mais il a été dit que Caster Semenya présenterait «un syndrome de résistance aux androgènes» et un taux de testostérone trois fois supérieur à celui d’un homme. A 18 ans, Caster Semenya, qui a grandi dans un petit village sud-africain et n’avait «jamais eu de doute sur le fait qu’elle était une fille», avait été psychologiquement détruite par cette affaire. Elle a néanmoins été réhabilitée et participera aux JO cet été.
Pour cela, même si le secret est bien gardé, il est probable que l’athlète ait dû se soumettre à un traitement hormonal limitant ses «performances masculines» afin, comme le suggère le règlement du CIO, qu’elle «n’en retire aucun avantage pour la compétition». En 2012, on peut donc être une athlète intersexe et concourir chez les femmes, à condition de se soigner pour répondre à la définition biologique de la femme du CIO… C’est d’ailleurs sous l’argument fallacieux de «la protection de la santé des athlètes», sous-entendu un interventionnisme médical permettant de soigner ces athlètes intersexe, que le CIO justifie en outre la pratique des tests d’hyperandrogénisme.
Bicatégorisation
De fait, le nouveau test introduit aux JO de Londres ne fait que conforter la longue pratique des instances internationales du sport consistant à «bicatégoriser les individus entre genres féminin et masculin», souligne Anaïs Bohuon, et à en surveiller le respect dans les compétitions au nom de l’équité sportive (principe appliqué soit dit en passant pour la seule catégorie féminine). Or cette vision binaire du genre ne tient pas la route scientifiquement. «Un grand nombre d’exceptions remettent en cause l’affirmation d’une bicatégorisation sexuée, que ce soit au niveau des appareils génitaux, c’est-à-dire de l’anatomie, au niveau des gonades (testicules, ovaires), des chromosomes (XX ou XY) ou de la psychologie, relève la sociologue. Plus encore, nombre de chercheuses ont souligné l’impossibilité de déterminer de façon univoque le sexe biologique de tous les individus, intersexes et non intersexes. Certaines athlètes peuvent avoir par exemple un sexe anatomique apparent féminin (clitoris) et un sexe chromosomique qui ne soit pas XX mais XXY.»
Difficilement justifiable
Autrement dit, l’obstination du CIO à déterminer la limite où se situent le début et la fin de la féminité est indéfendable scientifiquement. «Elle ne répond qu’au seul besoin de maintenir en vie la non mixité du sport, qui demeure l’un des derniers espaces sociaux à séparer hommes et femmes», commente la chercheuse. «Quand, par exemple, Caster Semenya fait un chrono supersonique, se rapprochant d’un temps d’un coureur masculin, non seulement elle bouscule la vision binaire des genres, tuant au passage le spectacle dans la compétition qui lui est assignée, mais elle menace l’idée même qu’une femme ne peut forcément pas faire aussi bien qu’un homme.» D’ailleurs a-t-on jamais vu le CIO avoir l’idée de faire passer un bilan hormonal aux athlètes masculins pratiquant le plongeon ou le patinage artistique, sous prétexte qu’ils pourraient bénéficier «des caractéristiques de féminité aptes à les avantager»?
L’assurance affichée du CIO de respecter l’éthique des athlètes en pratiquant des tests de genre «pour mieux les traiter» a malgré tout été ébranlée par le cas Semenya. Dans cette affaire, pour la première fois, l’ONU a été saisie par un pays (l’Afrique du Sud) pour dénoncer une violation des droits humains. On peut aussi imaginer à l’avenir qu’une athlète intersexe australienne, dont l’identité peut désormais être officiellement reconnue comme telle sur son passeport (le choix entre homme ou femme n’est plus obligatoire), revendique elle aussi sa place dans un stade olympique. Tôt ou tard, ces questions pourraient contraindre le CIO à mettre au goût du jour la doctrine olympique, qui prône, faut-il le rappeler, la non discrimination et le respect des individus. Et à se mettre en conformité avec le droit international.
(*) A lire de toute urgence, cet été, pendant les JO de Londres: Anaïs Bohuon, Le test de féminité dans les compétitions sportives: une histoire classée x, éditions iXe, juin 2012