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Deux entretiens inédits de Tristan Klingsor avec
Transcrits, présentés et annotés par Malou Haine
Dans la série des entretiens que l'acteur Stéphane Audel a réalisés avec des musiciens pour Radio Lausanne dans les années 1950 se trouve une interview avec le poète Tristan Klingsor concernant Maurice Ravel. De son vrai nom Léon Leclère (La-Chapelle-aux-Pots, 1874 -- Le Mans, 1966), Tristan Klingsor montre un intérêt égal pour la poésie, la peinture et la musique. Il crée dans ces trois domaines et s'adonne également à la critique d'art. Aujourd'hui, on retient surtout de lui ses recueils de poésies: Squelettes fleuris (1897), L'Escarpolette (1899), Schéhérazade (1903), Poèmes de Bohême (1921), Humoresques (1921), L'Escarbille d'or (1924).
Si le but de ces entretiens est de recueillir les souvenirs de Tristan Klingsor concernant Ravel et le groupe des Apaches, Klingsor s'exprime également sur ses différentes passions et précise les raisons qui l'ont amené à prendre un pseudonyme. Il évoque aussi les milieux littéraires du début du siècle et l'abondance des revues qui accordent une place à la poésie.
Les «Apaches»
Il n'est sans doute pas inutile de présenter le groupe des Apaches auquel ont appartenu Maurice Ravel et Tristan Klingsor au début du XXe siècle. Ce cercle atypique se compose de deux groupes de jeunes gens mélomanes de vingt-cinq à trente ans qui se sont constitués durant leurs études; les uns sont issus de la Schola Cantorum et du Conservatoire de Paris, les autres proviennent des écoles des Beaux-Arts et des Arts Décoratifs.
Tous partagent une passion commune pour la musique, la poésie et la peinture nouvelles. Les Apaches s'intéressent à l'art chinois et japonais, se passionnent pour Mallarmé, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, s'émerveillent devant les tableaux de Cézanne, Van Gogh, James Whistler, Claude Monet, Edouard Manet ou Odilon Redon, et découvrent avec une ferveur qui frôle l'idolâtrie Debussy, la musique russe et plus particulièrement Borodine, Moussorgski et Rimski-Korsakov. Ils sont avant tout sensibles à l'avant-garde, et plus particulièrement aux oeuvres rejetées par les milieux académiques. C'est la création de Pelléas et Mélisande de Debussy le 30 avril 1902 (suivie de 13 représentations) qui réunit les deux bandes d'étudiants auxquels se joignent alors des gens de lettres et des hommes d'horizons différents.
Les Apaches se rencontrent plusieurs fois par semaine les uns chez les autres de manière informelle. Ils constituent l'un de ces groupes qui naissent spontanément entre des hommes de disciplines différentes; ils tissent entre eux des liens amicaux renforcés par des goûts esthétiques communs. On devise sur la musique, les arts plastiques, on montre ses dernières créations dans le domaine musical ou littéraire et l'on compare avec ferveur ses impressions. On récite de la poésie et l'on déchiffre avec enthousiasme des oeuvres à quatre mains ou à deux pianos. Lors de ces réunions, tout est improvisé, rien n'est établi d'avance: pas de rituel, pas de cérémonial, pas de programme imprimé. La sociabilité de ce début du XXe siècle se manifeste aussi par des sorties en bandes, aux concerts, dans les ateliers d'artistes, dans les galeries d'art ou aux ventes publiques.
Le groupe existe bel et bien avant qu'il ne soit gratifié accidentellement du surnom d'Apaches un soir de 1904, par un vendeur du journal L'Intransigeant qui les bouscule en les apostrophant. Ce terme «apache» leur plaît assurément, à cette époque où l'appellation vient d'entrer dans le vocabulaire pour désigner les voyous parisiens, en référence aux Indiens d'Arizona dont les aventures sont décrites dans les romans du XIXe siècle de Fenimore Cooper. Par glissement sémantique, ce terme devient synonyme d'anarchiste, au sens restreint «d'anarchiste de salon»: les artistes et intellectuels qui s'éloignent des dogmes institutionnels veulent réformer la société par des moyens pacifiques sans aucune visée politique.
Ce vivier intellectuel des Apaches où se croisent avec bonheur la musique, la peinture et la littérature sert de vecteur de connaissances et d'enrichissements mutuels. L'alchimie qui s'y crée entre les arts suscite de nombreuses collaborations, car ce groupe de camarades comprend des personnalités dont les talents s'épanouissent à cette époque et dont la plupart laisseront un nom dans leur discipline. Les dédicaces réciproques entre les membres et les oeuvres communes témoignent de l'amitié et de l'affinité profondes qui les unissent. Aux plus beaux jours de l'Apachie, on compte une trentaine de membres. Citons-en quelques-uns. Pour la musique: les compositeurs Maurice Ravel, Florent Schmitt, Maurice Delage, Déodat de Séverac, André Caplet et Paul Ladmirault, le pianiste Ricardo Viñes, le chef d'orchestre Désiré-Emile Inghelbrecht, le répétiteur d'opéra Marcel Chadeigne, les critiques musicaux Dimitri Calvocoressi, Emile Vuillermoz et le Norvégien Magnus Synnestvedt, l'éditeur Pierre Haour, le correcteur Lucien Garban. Parmi les derniers à rejoindre le groupe, on dénombre Manuel de Falla, Albert Roussel, Roland-Manuel et Igor Stravinsky. Pour la littérature: Léon-Paul Fargue et Tristan Klingsor. Pour les arts plastiques et décoratifs: Paul Sordes, Edouard Bénédictus, Charles Guérin, Léon Pivet ou Georges Mouveau. Parmi les personnalités d'horizons divers se trouvent l'aviateur Maurice Tabuteau et l'abbé Léonce Petit...
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(page mise à jour le 14 décembre 2018)