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Il y a un demi-siècle, Roland Barthes entreprenait une réjouissante aventure intellectuelle, une forme de safari mythologique, une quête de sens dans l'inépuisable jungle des légendes et des contes de notre temps. Tout cela conduisit à la publication, en 1957, de l'indépassable «Mythologies» que les éditions du Seuil offrent aujourd'hui dans une version réduite et, pour tout dire, presque gratuite.1 Une pépite de 233 pages qui impose certes de sortir le diamant de la gangue idéologique qui caractérisait une époque où les intellectuels parisiens du moins une bonne fraction d'entre eux ne résistaient pas aux charmes d'un marxisme qui avait pourtant nourri nombre d'entreprises dictatoriales hautement sanguinaires.Les sillons, rue d'Ulm, étaient si bien tracés que les élèves des maîtres marxistes allaient trouver là l'énergie de dépaver une partie de la rue voisine, baptisée Gay-Lussac en hommage à un physicien et chimiste prénommé Joseph, né à Saint-Léonard (Limousin) à la veille d'une autre révolution (1778), et qui découvrit, entre autres, la loi de dilatation des gaz, qui osa faire deux ascensions en ballon dépassant les 7000 mètres d'altitude à seule fin de vérifier que les caractéristiques du champ magnétique terrestre évoluaient dès lors que l'on se rapprochait de la voûte céleste. Gay-Lussac qui mourut à l'âge de 72 ans non sans avoir auparavant découvert le bore, démontré que le chlore n'était rien d'autre qu'un corps simple, isolé le cyanogène. L'époque, qui décapitait les rois et les reines mais qui n'avait pas encore inventé les tortures de la psychanalyse, goûtait ainsi goulûment aux joies aériennes des gaz et de la sublimation. Mais pourrait-on, aujourd'hui, raisonnablement lui en vouloir ?Quittons le physicien Gay-Lussac pour revenir au littérateur Roland Barthes qui, en dépit de son aura, ne dispose toujours pas à notre connaissance d'une artère portant son nom. Bertrand Delanoë, pour l'heure maire socialiste de la ville lumière qui ne craint pas d'organiser des marches annuelles dites «de la fierté homosexuelle et lesbienne» (ou «Gay Pride») devrait à notre sens trouver les moyens de corriger, au plus vite, une telle incurie. L'affaire est d'autant plus importante que Barthes est aujourd'hui l'un des rares intellectuels qui, grâce précisément à ses «Mythologies», nous offre ses lumières pour mieux appréhender ce mystérieux phénomène qui voit la France entamer un processus de divorce d'avec ses vins.Nous avons consacré dans ces colonnes, il y a quelques mois déjà, une série de textes à cette évolution sociologique selon nous majeure qui voit quelques-uns des plus grands vignobles français (la chose vaut aussi pour l'Allemagne, l'Espagne , l'Italie et peut-être qui sait, demain ou après-demain la Suisse) changer de monde et entrer dans celui dit, le terme est éloquent, de la biodynamie.2Le phénomène dont nous parlons ici aujourd'hui est certes voisin mais d'un tout autre ordre. Il nous renvoie en surface à la nouvelle prise de conscience collective de ce fléau récurrent baptisé alcoolisme. On pourrait aussi percevoir en lui le symptôme émergent d'une résurgence des démons prohibitionnistes, l'équation pour toujours insoluble qui voudrait instaurer de nouveaux tabous sans cesser de briser les anciens. Pour le dire crûment : dépénaliser au plus vite en France la consommation de cannabis et trouver les moyens légaux de protéger adolescent(e)s, femmes enceintes et citoyens de tous poils des ravages du «gros rouge». Roland Barthes, s'inspirant de Gaston Bachelard : «Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromage et sa culture. C'est une boisson-totem, correspondant au lait de la vache hollandaise ou au thé absorbé cérémonieusement par la famille royale anglaise.» Pour ce que nous en connaissons, le lait hollandais et le thé britannique sont toujours bien en place dans la galerie contemporaine de nos mythes. Est-ce encore vrai pour les vins les grands vins de France ? Roland Barthes et Gaston Bachelard qui semblent ne plus pouvoir être aujourd'hui perçus par les alcoologues français nous aident à comprendre lorsqu'ils nous expliquent en substance que «l'eau est le contraire du vin».Barthes, encore lui : «Etant par essence une fonction dont les termes peuvent changer le vin détient en apparence des pouvoirs plastiques : il peut servir d'alibi aussi bien au rêve qu'à la réalité, cela dépend des usagers du mythe.»(A suivre)1 Roland Barthes. Mythologies. Paris : Editions du Seuil. www.seuil.com2 Médecine et Hygiène des 17 décembre 2003 et 7, 14, 21 janvier 2004.