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Première Ascension directe de la Pointe Alexandra du Ruvenzori par la paroi ouest (Congo)
par la paroi ouest ( Congo )
PAR ING. PIERO GHIGLIONE
Avec 3 illustrations ( 107 à 109 ) La première des quatre fois que je fus au Ruvenzori date de 22 ans: c' était en 1938. Mon itinéraire me conduisit d' Europe, par Marseille, à Oran-Colomb Béchar-Reggane-Gao-le Lac Tchad-Stanleyville. De là je me rendis d' abord, dans un camion piloté par un chauffeur noir à travers quelque 1000 km de la forêt primaire, au Lac Albert, dont le vaste bassin se situe à 600 m d' altitude; puis par l' important marais du Kioga en Uganda, à Campala sur la rive nord du Lac Victoria. J' avais rendez-vous en cet endroit avec deux missionnaires italiens, bons alpinistes, établis ordinairement à Nairobi: les Pères Borello et Bessone. Nous gagnâmes dans leur camionnette Fort Portai, à 300 km environ. A la Mission des Pères Blancs un troisième missionnaire d' origine allemande, le Père Reusch, se joignit à nous. Je l' avais déjà connu à Marangu, au pied S du Kilimandjaro, dont il avait fait l' escalade. Il nous avait alors obtenu, pour l' expédition que je fis avec le Dr Ed. Wyss-Dunant au Kibo et au Mavenzi, les porteurs noirs qui nous étaient nécessaires.
De Fort Portal, nous poursuivîmes en camionnette jusqu' aux quelques huttes qui, à 1400 m environ d' altitude, forment le hameau de Bugoye. De là il nous fallut sept jours à travers l' immense forêt vierge pour atteindre le pied du massif Stanley, le plus important de la chaîne du Ruvenzori, où s' élèvent les trois sommets principaux, les pics Marguerite, Alexandra et Albert. Nous passâmes par Mihunga, Nyabitaba, Kanyasabo, Nyamaleju, Bigo Camp, Cooking Pot Camp ( au lac Bujuku ) et Stuhlman Camp ( 4200 m ). On y trouvait alors des grottes en lieu et place des refuges-bivouacs d' aujourd!
Sur ce versant la forêt est d' une très grande humidité, avec beaucoup de marécages, tandis que le versant W, celui du Congo, n' a pas de marécages et présente une humidité moindre. Nous escaladâmes, les trois missionnaires et moi-même, la paroi E de la Pointe Marguerite jusqu' à 4955 m, c'est-à-dire toute la partie rocheuse difficile. Il ne nous restait que la facile partie neigeuse; mais un incident survenu au Père Reusch nous obligea au retour. Quoi qu' il en fût, la paroi elle-même était vaincue.
En 1949, j' étais de nouveau au Ruvenzori, cette fois avec les frères Ettore et Giuseppe Giraudo, de Turin, des alpinistes expérimentés. Les Belges avaient construit depuis quelques années des refuges modernes dans la forêt vierge et je décidai d' essayer cette fois la montagne par le versant congolais. Nous nous rendîmes en avion de Rome à Stanleyville, puis à Irumu, un peu à l' ouest du Lac Albert. De cette petite ville, nous continuâmes en auto jusqu' à Beni, chef-lieu du Haut Congo sur la voie carrossable N-S du Congo. De là enfin, nous gagnâmes, à 50 km, Mutwanga, situé à 1300 m environ au pied ouest du Ruvenzori. Depuis peu de temps on y avait bâti un bon hôtel tenu par M. Ingels.
Il convient de dire ici que du côté de l' Uganda l' accès au Ruvenzori est entièrement libre, pourvu qu' on ait le visa anglais sur son passeport. Du côté congolais, au contraire, la chose est assez compliquée, parce qu' il faut, outre le visa pour le Congo, un permis spécial pour entrer dans le Parc National Belge, dans l' enceinte duquel se trouvent les sommets des massifs Stanley et Luigi di Savoia. La frontière Uganda—Congo passe précisément sur la ligne de partage des eaux. Mais ce permis n' est pas encore suffisant: il donne l' autorisation de se rendre jusqu' à la limite inférieure des glaciers. Pour escalader les sommets, il faut un papier de plus!
En revanche, du côté belge, la traversée de la grande forêt nécessite seulement 4 jours, et l'on arrive à 4350 m, au col entre le glacier Alexandra et le glacier Stanley occidental. Un site toujours envahi par un épais brouillard, ce col-là! En 1949, nous escaladâmes, le 14 janvier, la Pointe Albert ( 5084 m ) par l' arête NE; puis, de ce sommet, la Pointe Marguerite ( 5125 m, selon l' évaluation de l' expédition du Duc des Abruzzes en 1906 ), en suivant Parete joignant les deux cimes.
En 1956, je retournais pour la troisième fois au Ruvenzori, et de nouveau par le Congo belge et le pied W de la montagne. Mes compagnons étaient le brave guide Ernesto Frachey, de Champoluc ( Vallée d' Aoste ), et le Dr George Gualco, de Milan, fort grimpeur et aussi bon cinéaste. Nous réussîmes l' ascension de la Pointe Marguerite par voie très directe sur le glacier Alexandra, en passant à proximité de la paroi W de la pointe du même nom. Quelques jours après nous essayâmes la paroi W de cette Alexandra, mais le très mauvais temps survenu quand nous étions à environ 4650 m nous conseilla le retour.,.
Je suis revenu pour la quatrième fois au Ruvenzori en janvier de la présente année ( 1960 ); non pas seulement pour gravir la paroi W, encore vierge, de FAlexandra - la plus belle, je pense, de toute la chaîne du Ruvenzori -, mais aussi parce que la traversée de la vaste forêt, unique au monde, représente pour moi un plaisir très vif, malgré les deux jours de gymnastique terrible qu' elle impose parmi les bruyères géantes aux innombrables racines.
Mes compagnons sont cette fois le jeune Carlo Mauri, de Lecco ( celui même qui gravit seul dans l' été 1959 la voie de la Poire, à la Brenva ), et Bruno Ferrario, de Monza, moins jeune, mais toujours bon grimpeur ( il a accompli deux nouvelles routes dans la chaîne du Mont Blanc en 1959 avec W. Bonatti et A. Oggioni ).
Nous quittons Milan le 14 janvier, et le même jour Rome dans un avion de la ligne belge Sabena. Via Le Caire et Stanleyville, nous atteignons Bunia ( près du Lac Albert ). Puis, à travers la forêt primaire, 250 km environ d' auto nous conduisent à Mutwanga, on nous arrivons à 9 h. du soir. Par chance, nous n' avons pas de rencontres critiques avec les éléphants, assez fréquents sur cette route, surtout le soir, quand ils vont boire les eaux de la Semliki, toute proche de la piste, juste avant d' arriver à Mutwanga. Des poteaux indicateurs le proclament clairement: Attention aux éléphants!
J' avais déjà fait engager, par ordre envoyé d' Europe, 14 porteurs noirs pour la traversée de la forêt. Le 18 janvier, nous quittons Mutwanga avec nos bagages et un port ( se déplaçant par ses propres moyens !) pour la nourriture des Noirs. L' habitude des indigènes est de manger du poisson des Lacs Edouard et George ( au S et à l' E de la chaîne du Ruvenzori ), ainsi que du manioc, arbuste à grosses racines en forme de tubercules, blancs à l' intérieur. De cette racine, ils tirent une farine qui est, une fois cuite, un excellent aliment contenant amidon, protéines, etc Le porc devait servir à remplacer le poisson, qui manquait alors.
Durant les quatre jours de la traversée de la forêt, nous n' eûmes pas de pluie, mais toujours un brouillard épais, et des orages nocturnes avec éclairs et tonnerre dont tremblaient les refuges. C' était pourtant la saison sèche! Mais cette expression est en général fort peu respectée au Ruvenzori. L' humidité de l' énorme forêt se condense toute l' année dans les hauteurs et apporte toujours de nouvelles précipitations. Le terrain est par conséquent détrempé et saturé d' eau, soit dans le matete ( herbe géante ou herbe à éléphant ), soit parmi les podocarpes et les cèdres, dans les bananiers sauvages ou les fougères arborescentes, ou encore dans les bambous, les alchemilles, les bruyères géantes, les lobélies et les séneçons.
Le nom de Ruvenzori signifie à vrai dire en langue bantoue: Le roi de la pluie. Et de fait on se mouille passablement en passant dans toute cette végétation - et même parmi les « immortelles », ultimes fleurs que l'on trouve à 4400 m à côté du dernier lac: le lac Blanc ( en général gelé ) qui fait suite aux lacs Noir, Vert et Gris.
Nous fixâmes nos tentes sur le col entre les deux glaciers Alexandra et Stanley. Il neigeait.
Pendant quatre jours, nous eûmes un très mauvais temps: brouillard et tempête. Le cinquième jour, soit le 25 janvier, il neigeait encore à 5 heures du matin. A 7 heures cependant le soleil se montra. On décida de partir à 8 heures... bien que le ciel, entre temps, se fût une fois de plus obscurci. Mauri proposa d' attaquer la grande paroi en ligne absolument directe. En 1956, nous y avions fait quelques détours en montant. Elle offre en vérité une escalade des plus complètes, la moitié inférieure étant rocheuse, la supérieure en glacier.
Un long couloir de neige et de glace coupe la paroi sur environ 250 m de hauteur. A peu près au milieu se trouve le barrage d' une cascade presque surplombante de dure glace vive. En haut, à la sortie du couloir, la gorge tourne vers la gauche et devient très étroite. Là devaient se trouver les deux points les plus difficiles. Nous ne pouvions encore savoir comment se présenteraient les parties supérieurs en glace, le brouillard ayant été jusque là le roi de la situation. Mais ce que m' avaient appris mes reconnaissances antérieures me donnait bon espoir.
Mauri a force tous les passages avec son habileté bien connue, et cela très rapidement, malgré l' altitude et les grandes difficultés. Entre temps, il neige et un épais brouillard a envahi toute la paroi ainsi que les montagnes environnantes. Nous continuons cependant, comptant - spes ultimasur une éclaircie. 11 fallut encore, après avoir vaincu le couloir, traverser des névés raides et gravir d' autres rochers parmi de nouveaux couloirs, sur 150 m environ de hauteur.
Enfin nous touchons les roches terminales: là haut commence le glacier supérieur de FAlexandra, très raide lui aussi, coupé d' abord d' une grande crevasse avec un mauvais pont. Nous suivons plus haut l' arête de glace qui monte au sommet ( environ 300 m ) et surplombe sur le côté NW une grande paroi verticale de roches mêlées de neige. Cette paroi est le dernier problème qui reste sur ce versant W du massif Stanley; mais elle n' a que 350 m de hauteur environ.
Il fallut encore gravir d' autres rochers, généralement assez raides. Partout la roche est du granit noir et lisse, souvent couvert de mousse et de lichen, ce qui rend l' escalade plus difficile et dangereuse. Notre premier de cordée tâchait toujours de prendre la ligne droite en montant, tant parmi les rochers que sur le glacier nu. Le sommet de 1' Alexandra est forme, sur ce versant W, par une tour rocheuse haute de 30 m environ, où la pierre est encore couverte de cryptogames.
A 13 heures, au milieu de la neige et du brouillard, nous sommes au point culminant à 5098 m. Je ne peux même pas photographier la Pointe Marguerite, pourtant toute voisine, là juste en face. Le brouillard demeure trop dense... En revanche, je fais le calcul des années qui séparent ce jour de 1960 de celui de ma naissance, en 1883. Je ne photographierai pas la Marguerite, mais je fêterai mes 77 ans.
Nous entreprîmes bientôt la descente, tandis qu' il neigeait de plus en plus fort. Par chance nous pûmes encore apercevoir ici ou là les papiers rouges que nous avions laissés comme marques en montant. Grâce à la double corde, nous eûmes vite fait de dévaler entonnoirs et couloirs, en y laissant quatre pitons. A 17 heures, nous étions de retour aux tentes... Un léger rayon de soleil les éclaira un instant par ironie.
A noter que pendant toute l' escalade ( neuf heures ) nous n' avons rien mangé, nous contentant de sucer des pastilles de vitamine-dextrose et de boire un petit verre de the chaud au sommet.