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25/09/2008
LE RROMANI : UNE LANGUE PAUVRE ET NUE?
Marcel Courthiade
Professeur à l'INALCO,
responsable des études linguistiques Rromani,
Commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l'union Rromani internationale, Paris
LE RROMANI : UNE LANGUE PAUVRE ET NUE ?
« Achever une libération sans la restauration d’une culture collective semble […] une insupportable carence ; restaurer une culture sans sa langue de base, une absurdité » Albert Memmi.
« Ces gens qu’on a cru incultes parce qu’ils étaient illettrés ont élaboré une nouvelle façon d’être au monde, exploré un autre versant des possibles de l’homme » Véronique Schiltz (sur les Scythes)
L'échec de cinquante ans de politiques sociales appliquées aux Rroms : tel est le bilan de l'erreur radicale qui a été de traiter un peuple européen comme "du vent le jouet, du monde le rebut" – comme l'écrivait Rajko Đurić . Dans ce malentendu destructeur qui a tout du cercle vicieux et refuse aux intéressés l'autonomie, la responsabilité et l'égalité, on constate que la langue rromani, ou plutôt sa négation, joue un rôle essentiel. En effet cette langue n'est autre que le levier pouvant faire basculer du négatif des identités (a)sociales avec tout le cortège de leurs tares au positif de l’identité culturelle nationale avec tous les trésors de son patrimoine –– et inversément.
Etat actuel du rromani en Europe
D’après le réseau européen Mercator sur les langues, il y aurait plus de neuf millions de locuteurs de rromani en Europe (sur dix à douze millions de Rroms au sens large – incluant Kalés et Sintés). Une estimation entre sept et huit millions semble plus réaliste . Il faut préciser ici que le rromani en tant que tel (rromani ćhib) est le patrimoine des Rroms au sens strict (c'est-à-dire de ceux qui se désignent eux-mêmes du nom de "Rroms" – donc Sintés et Kalés non compris), soit plus de 85% de ce chiffre total. Parmi les autres 15%, plus des deux tiers ont perdu de manière collective l’usage du rromani en raison de persécutions historiques : c’est le cas du million de Gitans ibériques ou Kalés qui n’ont recours qu’occasionnellement à quelques douzaines de mots rroms dans leurs échanges effectués en catalan ou espagnol, mais aussi celui des Gypsies britanniques disposant d'un vocabulaire encore plus limité ; ce type de parlers est connu sous le nom de *paggerdilecte .
*Paggerdilectes
En Espagne et Grande-Bretagne, les Rroms ont renoncé il y a plusieurs siècles à l’usage familial du rromani sous l’influence de brutales politiques locales antitsiganes, ceci pour protéger leurs enfants des châtiments auxquels l’usage public de la langue ancestrale les exposait. Toutefois les jeunes, après avoir grandi dans une variante populaire de la langue du pays, étaient exposés dès leur entrée dans le monde du travail et des adultes aux échanges de ceux-ci en rromani. Ils pouvaient ainsi acquérir quelques mots rrom isolés, qu’ils utilisaient ensuite dans la langue majoritaire (catalan, euskara, espagnol ou anglais), mais non les structures grammaticales du rromani. Les idiomes ainsi constitués portent le nom de kaló dans la péninsule ibérique et de paggerdi en Grande-Bretagne (d’où l’appellation de paggerdilecte pour ce type de parlers) ; ils concernent en tout un peu moins de 10% de l’ensemble des Rroms d’Europe.)
Enfin les derniers 3 ou 4% parlent diverses formes très influencées par les langues majoritaires (allemand, alsacien, italien, finnois etc.) et leurs parlers, dits périphériques, ne sont pas non plus compréhensibles aux locuteurs de rromani. C’est à ce dernier groupe qu’appartiennent les Sintés (souvent appelés Manouches en France). Au delà des chiffres cependant, il y a une constatation que chacun peut faire : c'est que du métro parisien aux vallées du Prekmurje slovène et du milieu des businessmen rroms de Pologne aux théâtres en rromani des Balkans, la langue est bien vivante, avec créativité, pittoresque, humour et poésie du quotidien local ou des rencontres entre Rroms de pays divers.
La structure dialectale du rromani proprement dit (celui des 85%)
L'un des malentendus les plus coriaces sur le rromani est celui des « innombrables dialectes ». Bien sûr le mot dialecte est pris là au sens du 19ème siècle avec sa part de sauvagerie inquiétante, porteur donc de connotations condescendantes de type colonial et non d'information scientifique, car la réalité est bien plus simple : des Rroms qui savent bien leur parler maternel arrivent le plus souvent à se comprendre assez vite, tandis que ceux qui l'ont en grande part oublié n'y parviennent pas – ce qui n'a rien de spécifique.
D'un point de vue strictement dialectologique, la langue se divise en deux « superdialectes » (dits "O" et "E"), qui se distinguent au niveau de deux formes de la conjugaison au passé, dans le pluriel de l’article défini et par quelques lexèmes. C'est dire qu'il n'y a guère entrave à la communication. Par ailleurs, une évolution phonétique très systématique, appelée mutation, sépare dans chacun de ces superdialectes les parlers qui l’ont subie et ceux qu’elle n’a pas touchés, constituant de la sorte quatre dialectes. Ces différences non plus n’empêchent pas l’intercompréhension, même si on y ajoute les spécificités locales de prononciation que l’oreille apprend très vite à « filtrer » pour extraire de la chaîne sonore le message pertinent. En effet, la compréhension orale, qui est un phénomène naturel, dispose d’un tel système de « filtres » pour rétablir les messages déformés par des traits dialectaux ou des défauts de prononciation des interlocuteurs, ce que ne possède pas la compréhension écrite (lecture), qui est une opération artificielle.
Lors de leur arrivée dans les Balkans, les Rroms, pourtant héritiers d’une très haute culture en Inde, puis traumatisés par la déportation et la migration jusqu'à l'Europe, se sont souvent trouvés rejetés parmi les populations les plus fermées (c’est à dire les milieux appelés palanka par les sociologues yougoslaves), ce qui a entraîné une perte qualitative sévère de leur langue – réduite au niveau des basilectes locaux. Lorsqu’à partir du XIXème siècle les parlers des autres peuples des Balkans se sont développés et enrichis – au moins parmi les élites locales, rien n’a été fait pour le rromani, qui est resté avec les ailes coupées. Les attitudes méprisantes des pouvoirs locaux et la conscience de ce décalage ont fait naître chez de nombreux locuteurs de cette langue, surtout en milieu urbain, un véritable discrédit vis-à-vis de leur patrimoine ancestral – contrastant avec la fierté d’être Rrom. Ceci a conduit à l’oubli progressif du vocabulaire, surtout celui relatif à des réalités disparues de la vie moderne mais aussi aux sentiments et mouvements affectifs – moins souvent discutés de nos jours que la technique et la consommation. Bien entendu, les lacunes ont été compensées par des emprunts de plus en plus nombreux aux langues locales.
Les réponses des chercheurs rroms
Dès le XIXe siècle, des observateurs avaient reconnu le principe profond d’unité qui sous-tend une grande variété apparente de formes. Par exemple le Polonais Anton Kalina dans la préface de sa grammaire publiée en 1882 à Poznań, décrivait la langue rromani « comme une, homogène et ayant les mêmes droits que toutes les autres. Il est du devoir de la science, écrivait-il, de connaître cette langue dans la forme qui lui est propre, d’extraire de tous les dialectes le fonds commun, de débarrasser le pur métal de tout l’alliage qui s’y était accumulé ». Ce n’est que cent ans plus tard qu’un réseau d’une vingtaine de professionnels, presque tous Rroms, ont élaboré, en s’appuyant sur la décision d’égalité en droit et dignité des divers parlers rrom proclamée par le premier Congrès mondial des Rroms réuni en 1971 à Londres, une graphie commune permettant à tous les usagers d’écrire d’une manière quasi unique et facilement compréhensible d'un bout de l'Europe à l'autre, tout en laissant à chacun[e] la liberté de lire tout texte écrit de la manière dont il ou elle parle. Comme il a été dit plus haut, le « filtre » existant dans l’intercompréhension orale naturelle fait défaut dans la lecture, laquelle est un acte artificiel comme l’écriture. C’est donc au moment d’élaborer la graphie et d’écrire que l’on doit choisir la lettre qui assurera une lecture facile au récepteur, c’est-à-dire qui peut revêtir d’une forme graphique unique les diverses prononciations dialectales. Cette graphie, adoptée par le Congrès mondial des Rroms en 1990, est en usage dans de nombreux pays. Elle est même officielle en Roumanie où grâce à elle près de 26.000 élèves bénéficient chaque année d’un enseignement en rromani.
En ce qui concerne les lacunes de vocabulaire, il a été décidé de remettre en large circulation tout le patrimoine lexical encore gardé ça et là, afin de le sauver de l’oubli et lui rendre la vie, grâce à des stratégies pédagogiques efficaces et une création littéraire dynamique – en particulier pour les mots se référant à des réalités rares de nos jours. L’usage figuré de mots anciens est également recommandé (comme on le voit en français avec galère, bouffon, navette etc.). Pour certaines notions de base dont « le mot manque », la néologie se révèle indispensable. Les locuteurs doivent donc accepter certains mots étrangers pour des réalités dites modernes et s'ouvrir à ces réalités. Cependant il ne faudrait considérer que les techniques, l'administration et la consommation sont le nec plus ultra de la civilisation et de la communication humaine ou qu’une langue qui n’a pas le vocabulaire correspondant n’en est pas une. Ce vocabulaire représente dans la vie moins de 1% des échanges mais l'erreur est couramment commise de focaliser toute l'attention sur ce 1% et d'oublier tous les autres types de conversation avec toute leur densité émotionnelle et humaine.
Toutes ces questions sont désormais bien cernées d’un point de vue strictement linguistique et les réponses apportées consolident le principe de respect vis-à-vis des diverses variétés de rromani, même si certains pouvoirs locaux, notamment des pays de cultures germanique et scandinave, ont du mal à comprendre qu’un standard puisse être commun et en même temps flexible et respectueux des différences dans la mesure où l’intercompréhension n’est pas menacée. Le système choisi a rejeté dès le départ à la fois la séparation des divers parlers en entités distinctes, chacune avec une graphie différente et un vocabulaire forcément sommaire , et l’imposition d’une norme unique et rigide, qui aurait supplanté les variétés vivantes . Au contraire l’écriture commune permet de respecter les diverses prononciations, le vocabulaire rromani des quatre dialectes est intégré à la langue dite du rassemblement et tout locuteur peut choisir, selon les circonstances de sa communication, une forme de langue soit plutôt proche de son parler natal, soit plutôt voisine de la langue commune, elle-même flexible comme nous l’avons vu ; certaines formes de création littéraire préfèrent celle-là et les écrits émotionnellement plus neutres (textes encyclopédiques ou politiques) optent plutôt pour celle-ci.
Il faut bien entendu une ferme volonté politique de promotion du rromani – ce qui est possible, comme le démontre la Roumanie, accompagnée d'un vrai désir de création littéraire et de ressources techniques pour la diffusion, notamment dans les écoles. Il faut aussi que l'apprenant accepte d’apprendre ce que l’on ne sait pas – comme le font les élèves de toutes les autres langues, ce qui peut sembler un truisme mais il est fréquent que l'on nous dise "l'enfant rrom ne peut pas apprendre ce mot car il ne le sait pas". Il faut enfin et surtout qu’il n’y ait pas d’obstacles institutionnels, même s’ils sont travestis en soucis démocratico-paternalistes. C’est pourtant ce qui se passe. Et ce qui bloque.
(prochaine suite : Tsiganophobie et négation de l’identité rromani)