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Intégration dans les cultures étrangères
Dès le début, le christianisme a intégré les symboles des cultures voisines tout en influençant leur compréhension. Au cours des siècles, ces interactions interculturelles ont généré des synthèses intéressantes. Un regard sur le sous-continent indien illustre une variété de ces développements, passés et présents.
Un exemple remarquable d’une telle association vient du temps où le christianisme nestorien a rencontré le bouddhisme en Chine: sur la stèle de Xi’an (érigée le 7 janvier 781 et qui décrit les 150 premières années de l’histoire du christianisme en Chine), la croix et le lotus y sont gravés comme formant un ensemble.
En nous référant au sous-continent indien, on peut déjà observer, vers 40 Av. J.C, le christianisme se réclame de l’apôtre Thomas- qui interagit de façon naturelle avec la culture locale. Au 16ème siècle, Akbar le Grand, d’une envergure exceptionnelle, gouverna l’Empire moghol de 1556 jusqu’en 1605. Généralement considéré comme le plus grand — akbar en arabe — Moghol, il était d’une grande ouverture intellectuelle et religieuse. Sa dynastie fondée en Asie centrale, il était conscient qu’il ne pouvait affirmer sa suprématie en Inde qu’en intégrant la culture locale et la religion des populations assujetties. C’est ainsi qu’il invita régulièrement des représentants des grandes religions à débattre de questions religieuses. Après que les Européens eurent établi leurs premiers comptoirs en Inde, Akbar a également cherché à échanger avec les commerçants portugais et à prendre en compte le christianisme se propageant grâce aux missionnaires qui les accompagnaient.
Quels éléments de la religion d’origine prennent le relais?
À ce stade, à mesure que les communautés chrétiennes se forment des tensions importantes apparaissent. Les convertis rompaient généralement radicalement avec leurs pratiques religieuses antérieures. Quels éléments de leur croyance et de leur culture originelle, -désormais considérées comme dépassées, voire païennes-, pouvaient-ils intégrer dans leur nouvelle identité chrétienne? Parmi les missionnaires européens, il existait aussi des points de vue différents. La question de savoir si une tradition locale doit être intégrée ou non religieusement ou culturellement a conduit à « la querelle des rites».
En 1742, Rome interdit aux missionnaires en Chine d’intégrer dans leurs enseignements des expressions culturelles locales, telles que le culte des ancêtres.
À partir de 1744, il en fut de même pour les missionnaires en Inde.
Ce n’est seulement depuis la Lettre apostolique «Maximum illud» du pape Benoît XV, publiée en 1919 -il y a pratiquement 100 ans- qu’il y a eu une approche positive des peuples et de leurs expressions culturelles. Si l’Église veut vraiment être catholique, elle ne peut être «étrangère à aucun peuple».
L’accent est mis sur le contexte local
Vatican II a également initié un changement de paradigme dans ce domaine. Auparavant, la notion de base, c’est l’acculturation (voir aussi article p.14) qui favorise le contact entre deux cultures. L’Eglise concevait le christianisme comme une entité plus ou moins rigide et désormais elle met l’accent sur la rencontre de l’Evangile avec la culture.
A partir de Vatican II, c’est donc la notion d’inculturation qui s’impose. Alors que les missionnaires occidentaux étaient les acteurs de l’acculturation, -l’inculturation, œuvre de l’Esprit, se fait par la communauté locale, et surtout les laïcs considérés comme les principaux acteurs de l’évangélisation. L’accent fut vraiment mis sur la communauté locale. Pedro Casaldáliga, évêque émérite de São Félix, au Brésil, l’a formulé ainsi: «Le mot «universel» ne parle que le dialecte».
L’inculturation suit consciemment le concept théologique de l’incarnation: le message évangélique renaît dans chaque nouveau contexte et dans chaque culture. L’Eglise va connaitre les «douleurs de l’enfantement», processus qui cherche à exprimer culturellement les vérités de la foi.
Prenons à nouveau l’Inde comme exemple: quelques œuvres créées par des artistes indiens se trouvent essentiellement dans les chapelles de communautés religieuses. Elles ont été jugées critiques par les autorités ecclésiastiques qui n’y retrouveraient pas la représentation la plus complète du dogme chrétien.
Pour comprendre l’importance de l’art chrétien en Inde, nous devons considérer à la fois l’histoire de la mission et la situation sociopolitique actuelle. Les chrétiens syro-malabars du sud de l’Inde, dont l’origine remonte à l’apôtre Thomas, ont une approche plus connaturelle de la culture traditionnelle. Mais contrairement aux chrétiens se réclamant de l’Eglise romaine, ils recherchent leurs racines dans des manières de faire et de penser d’avant Vatican II. Leur identité chrétienne repose sur une rupture radicale avec la culture de leurs ancêtres considérée comme profondément païenne, entraînant une dévaluation de leur culture.
L’imagerie occidentale traditionnelle donne une identité
Après Vatican II, des tensions apparaissent. Ainsi, beaucoup de nouveaux chrétiens de ces dernières décennies proviennent de groupes marginalisés de la population indigène, les Adivasi (aborigènes) et des Dalits (intouchables). Les deux groupes de chrétiens sont toujours réduits- en raison de la pureté rituelle prônée dans le système des castes – à une existence marginale. Le christianisme est donc attrayant pour ces groupes de population, parce que Jésus, à plusieurs reprises, réintègre les marginalisés. Une fois convertis au christianisme, ils n’ont aucun intérêt à conserver et à reproduire les formes culturelles d’une société basée sur le système des castes.
A leurs yeux, Jésus ne peut pas ressembler à un dieu des brahmanes. Dans leur manière de vivre le christianisme, Adivasis et Dalits cherchent leur identité en tant que chrétiens indiens, dans une forme traditionnelle occidentale et avec ses représentations bien typées, comme les statues. Toutefois, ils y intègrent quelques éléments de leur propre culture, comme le tambour et la danse.
Du kitsch plutôt que de l’art chrétien
Une autre explication au développement plutôt lent de l’art religieux proprement indien réside dans le climat politique actuelle. La « safranisation», un mouvement nationaliste radical (orange safran est la couleur de l’hindouisme) reproche aux chrétiens de pratiquer une religion qui n’a pas d’ancrage dans la culture traditionnelle indienne.
Il en résulte que pendant plusieurs décennies, on n’a pas érigé des églises d’une grande capacité d’accueil permettant aux artistes de s’exprimer. Les chrétiens construisent actuellement des salles polyvalentes. En raison de leur architecture simple et de leurs usages multiples, ces lieux de culte sont conçus sans l’apport d’artistes locaux. En conséquence, on n’y retrouve que trop souvent des copies de modèles occidentaux, que ce soit en architecture, en statuaires ou des reproduction d’images pieuses sans grand niveau artistique. Cet état de fait est regrettable aux yeux des artistes indiens, car leurs œuvres ne sont que rarement exposées dans l’espace public.
Toni Kurmann, SJ