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Trop de café exposerait à moins bien y voir
Honoré de Balzac (1799-1850) en consommait, dit-on, des quantités considérables. Le café a-t-il aidé l’auteur de la Comédie humaine à percevoir les secrets des âmes et des corps humains? S’il avait eu l’opportunité de ne pas mourir prématurément, aurait-il souffert dans ses vieux jours de glaucome? On peut le penser, après avoir lu et relu les conclusions établies à partir de deux grandes études de cohortes menées sur plus de 100’000 participants. Ce travail a été effectué à partir des travaux conduits par des chercheurs du Brigham and Women's Hospital et de la Harvard Medical School. Les résultats de cette analyse, soutenue par les National Institutes of Health (NIH), sont publiés dans la livraison d’octobre de la revue Investigative Ophthalmology and Visual Science et doivent néanmoins être lus avec prudence.
Regardons d’un peu plus près de quoi il retourne. On connaît un phénomène ophtalmologique (dénommé syndrome d'exfoliation) dont l’existence est plus fréquente après la cinquantaine. Il n'entraîne pas nécessairement un glaucome, mais il augmente toutefois de manière importante le risque de développer la maladie. Ce syndrome se caractérise par la présence de dépôts cellulaires anormaux (appelés dépôts d’exfoliation) qui, s’accumulant à l'intérieur de l'œil, en viennent à exercer une pression sur le nerf optique, ce qui entraîne un rétrécissement du champ visuel et une perte de la vue avec parfois une évolution jusqu’à la cécité totale. C’est le premier des facteurs dits «secondaires» expliquant l’apparition d’un glaucome.
Les habitudes de consommation de caféine sous la loupe
Dans l'étude prospective dont nous parlons, les chercheurs, dirigés Jae H. Kang (Channing Laboratory, Boston), ont comparé les taux d’incidence du syndrome d’exfoliation avec les habitudes de consommation de caféine, sous la forme de café, thé et cola, en suivant deux groupes importants de 78’977 femmes participant à la cohorte Nurses Health Study et 41’202 hommes participant à la cohorte Health Professionals Follow-up Study. Tous les 2 ans, les participants volontaires ont été invités à dire quelles étaient leurs habitudes alimentaires; notamment en matière de café, de décaféiné, de thé, de chocolat et de sodas avec et sans caféine. Les chercheurs se sont parallèlement renseignés sur les incidences du syndrome d’exfoliation et du glaucome. Puis, ils ont ajusté et statistiquement corrigé leurs résultats en tenant compte des autres biais et facteurs confondants possibles (antécédents familiaux de glaucome, de crise cardiaque, tabagisme, etc.).
Au final, les chercheurs constatent que les consommateurs de trois tasses quotidiennes (et plus) de café augmente de 66% le risque de syndrome d’exfoliation et de glaucome par rapport aux non-consommateurs. Cette association s’avère plus élevée encore chez les femmes ayant des antécédents familiaux de glaucome. Les chercheurs constatent aussi qu’une consommation de 500 mg ou plus de café par jour marque le début d’une tendance vers un risque accru de glaucome ou de syndrome d’exfoliation par rapport à des consommations de café qui reste inférieure à 125 mg par jour.
Trois tasses par jour, c’est trop?
La lecture de ces chiffres coulent de source: les auteurs suggèrent que trois tasses (ou plus) de café caféiné par jour peuvent contribuer à l'accumulation progressive de dépôts intraoculaires d’exfoliation. Ils avancent pour cela une piste physiopathologique originale: une augmentation, avec la consommation de café, des niveaux d’homocystéine. Il s’agit là d’un acide aminé soufré dont la présence dans le liquide lacrymal (comme dans le sang) pourrait contribuer à déclencher ou accélérer selon eux le développement des phénomènes d'exfoliation.
Haro sur le café, si l’on veut y voir plus clair plus longtemps? Peut-être, mais en sachant que la consommation chronique d'alcool peut elle aussi entraîner une augmentation des concentrations d’homocystéine dans le corps.
Et puis, on ne peut passer sous silence une donnée embarrassante exposée par ces chercheurs: ils n'ont pas identifié d’association problématique avec la consommation régulière d'autres produits contenant de la caféine comme les sodas ou le thé. Des études plus approfondies semblent donc nécessaires pour valider cette association entre petits noirs et bien voir. Pour finir, ajoutons que le syndrome d’exfoliation et les symptômes qui le caractérisent sont très fréquents dans certains pays où la consommation de café est élevée. On peut imaginer ce qu’aurait pu faire de tout ceci, un Honoré inspiré – entre autre– par ses litres nocturnes de café.