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Money is time. Voilà l'idée sur laquelle est construit X minutes, spectacle évolutif sous-titré comédie durable. Soit une machine de production théâtrale lancée sur un principe purement commercial, sans aucune indication esthétique ni aucune précision de contenu a priori. Le trio Schick/Gremaud/Pavillon vend à qui la veut une tranche de 5 minutes de spectacle, en précisant que les différentes tranches achetées par différents théâtres ou festivals sont cumulatives. Le CCS est le huitième lieu à accueillir le projet, il a acheté les minutes 35 à 40 : le spectacle s'appelle donc 40 MINUTES, et il reprend les 35 minutes déjà créées ailleurs en y ajoutant une nouvelle tranche, spécialement élaborée à et pour le CCS. La démarche est conceptuelle. Elle s’accompagne de quelques règles du jeu, purement formelles, par exemple : chaque tranche de 5 minutes est jouée dans la langue ou en relation avec la langue de l'endroit où elle a été créée ; chaque acheteur offre un objet à introduire sur le plateau.
Trio constitué en 2014
Martin Schick vit à Berlin et la Suisse. Après Title, primé au Theaterspektakel Zurich, il a créé CMMN SNS PRJCT, suivi de Not my Piece et Holiday on Stage, dans le cadre du Belluard Festival International. Il tourne au Far° de Nyon, Arsenic Lausanne, ADC Genève, Gessneralle Zurich, Beursschouwburg Bruxelles, Sophiensaele Berlin, Théâtre de la Bastille Paris, etc.). Il envisage le théâtre comme un lieu de transformation permanente, orienté vers le drôle, l'imparfait et l'incertain, entravant les conventions et les standardisations.
François Gremaud, est basé à Lausanne. En 2005, il fonde la 2b company et crée en 2006 My Way. Avec la 2b company, il crée Simone, two, three, four, KKQQ en 2009 et RE en 2012 ; avec le collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY il crée Récital et Présentation en 2011, Chorale (avec Laetitia Dosch) en 2013 et Western dramedies en 2014. Il tourne à Arsenic Lausanne, Théâtre Vidy-Lausanne, Belluard Bollwerk-Fribourg, far° festival/Nyon, Centre Culturel Suisse Paris, Fondation Cartier, Comédie de Saint-Etienne.
Viviane Pavillon, formée à La Manufacture à Lausanne, est comédienne avec Denis Maillefer, Muriel Imbach ou Julien Mages, collabore avec le collectif Zooscope. En 2012, elle écrit et compose les chansons du spectacle Il n'y a que les chansons de variété qui disent la vérité, mis en scène par Alexandre Doublet, créé à l'Arsenic et reprit au CCS.
Le projet de performance à long terme, X minutes, lancé en 2013 par Martin Schick, François Gremaud et Viviane Pavillon, contourne les mécanismes du théâtre contemporain. En automne 2015, Ils en montrent ...
Le projet de performance à long terme, X minutes, lancé en 2013 par Martin Schick, François Gremaud et Viviane Pavillon, contourne les mécanismes du théâtre contemporain. En automne 2015, Ils en montrent l'unique et locale représentation : 40 minutes, achetée aux enchères par le CCS.
Ce projet collaboratif a commencé à prendre forme à l'occasion d'une rencontre organisée par l'Office national de diffusion artistique (ONDA) où différents artistes eurent l'occasion de présenter et de vendre leurs travaux. Schick, Gremaud et Pavillon (regroupés dans la Ingoodcompany, domiciliée à Lausanne) ont décidé de prendre à la lettre cette notion de commercialisation artistique et de proposer une pièce à la vente, mais sous la forme d'une idée, d'un concept encore inexistant matériellement. Les programmateurs de spectacles et de festivals ont donc pu acquérir le concept présenté par les artistes au cours d'une vente aux enchères, soit 5, 10, 15, 20, 25,… minutes de performance et par là même devenir coproducteurs de la production.
Concrètement, le projet se décline de la façon suivante : à chaque représentation de X minutes dans un endroit donné, les artistes créent cinq minutes de performance dans la langue du lieu. Ces cinq minutes s'ajoutent aux autres tranches de spectacles pré-existantes, par lot de cinq minutes chacune. La production est donc cumulative et sa valeur monétaire augmente avec chaque tranche supplémentaire de cinq minutes. Une performance plurilingue se développe alors (à l'heure actuelle en français, suisse allemand, flamand, finnois et croate), composée de dialogues humoristiques, de monologues face au public et de séquences chorégraphiées. Chaque édition n'est montrée qu'une seule fois et donc annoncée au programme comme une première mondiale.
Grâce à ce procédé, Schick, Pavillon et Gremaud évitent élégamment l'écueil des subventions de l'État. Ils mettent leur performance sur le marché du théâtre et se financent directement par le biais de l'acheteur correspondant (commissaires d'exposition, programmateurs et directeurs de théâtres, notamment). Cela leur permet d'échapper à une certaine dépendance des mécènes. Par ailleurs, ils n'apparaissent plus seulement comme artistes, mais également comme partenaires de négociation et entrepreneurs à leur propre compte. La vente d'un concept ou d'une production devient le point central, et la valeur de ce « produit » augmente constamment. En réalité, la question posée est la suivante : combien de temps encore festivals et théâtres vont-ils continuer à fonctionner selon une logique néolibérale ? À partir de quelle somme d'argent une pièce devient-elle hors de prix pour un théâtre et injouable pour les acteurs à cause de sa durée ? De façon ludique, Pavillon, Gremaud et Schick mettent en exergue les principes néolibéraux du « plus il y en a, mieux c'est » et du « acheter tôt et vite, c'est acheter mieux et donc moins cher », ils mettent à nu le cercle vicieux de nos mentalités et comportements capitalisés à outrance.
Ils montrent à quel point les productions théâtrales et la danse sont devenues des produits qui circulent comme des marchandises (commerciales) qui obéissent aux règles des flux économiques ; ils posent la question du bien-fondé des dispositifs qui régissent aujourd'hui la culture. C'est une critique basée sur la pratique du système actuel de financement de l'activité culturelle dans lequel se meuvent nos trois compères en tant qu'artistes, et dont ils dépendent ; or, en vendant eux-mêmes leur projet, ils réussissent à reprendre le pouvoir sur leur destin et se distancier des structures de production artistique conventionnelles. Ils parviennent à redonner au théâtre sa dimension politique, en thématisant et en révélant les rouages du monde du théâtre en tant que tel, et avec tout son attirail institutionnel et structurel.
Mona De Weerdt, collaboratrice scientifique à l’Institut des sciences théâtrales de l’université de Berne