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On s'imagine souvent que l'ancienne Rome avait des fondements politiques dénués de toute connotation religieuse. Je crois, personnellement, que les historiens modernes projettent leur philosophie propre sur la cité antique, en particulier celle des Romains, qui sert de modèle à tout l'Occident. C'est peut-être lié à une réaction laïque contre le catholicisme, qui a voulu affilier les lois à la religion. Mais les régimes actuels n'ont pas besoin forcément de s'appuyer sur les régimes d'autrefois pour se fonder: ils peuvent être réellement nouveaux. En tout cas, la lecture de Plutarque montre que pour l'ancienne Rome, c'est une illusion.
De fait, même si sa présentation laisse supposer que lui-même demeurait sceptique, quant à la présence réelle des dieux dans l'acte de fondation de la cité latine, il n'en montre pas moins que Numa Pompilius, roi de Rome et grand législateur de ses premiers temps, a continuellement invoqué les dieux, dans ses actes de fondation. Je le cite dans la traduction d'Amyot, qui date du seizième siècle: pensant bien que ce n'était pas petite ni légère entreprise, que de vouloir adoucir et ranger à vie pacifique un peuple si haut à la main, si fier et si farouche, il se servit de l'aide des dieux, amollissant petit à petit, et attiédissant cette fierté de courage, et cette ardeur de combattre, par sacrifices, fêtes, danses et processions ordinaires, qu'il célébrait lui-même, dans lesquelles avec la dévotion y avait du passe-temps et de la délectation mêlée parmi, et quelquefois leur mettait des frayeurs et craintes des dieux, leur faisant accroire qu'il avait vu quelques visions étranges, ou qu'il avait ouï des voix, par lesquelles les dieux les menaçaient de quelques grandes calamités, pour toujours humilier et abaisser leurs cœurs sous la crainte des dieux. Plutarque ajoute qu'on a estimé que Numa était en réalité un disciple de Pythagore, dont la philosophie justement consistait en telles cérémonies et vacations aux choses divines.
Et il ajoute: aussi la feinte dont Numa s'affubla, fut l'amour d'une déesse, ou bien d'une nymphe de montagne, et les secrètes entrevues et parlements qu'il feignait avoir avec elle (...); et aussi la fréquentation des Muses. Car il disait tenir des Muses la plus grande partie de ses révélations.
Par sa démarche, Numa, quoiqu'à partir de figures visiblement tirées des Grecs, rappelle Moïse. Il a d'ailleurs lui aussi interdit de représenter les dieux; j'en reparlerai, si je puis. Mais Numa s'est vraiment affiché comme entendant les voix divines, notamment dans l'écriture des lois.