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Le Bassin millénaire de Guðrun
Lonely Planet écrit: "Comme il se doit dans une saga, Guðrun mène les deux hommes par le bout du nez et les manipule jusqu'à leur mort…". C'est à Laugar que naquit il y a plus de mille ans la principale protagoniste de la Saga des Gens du Val-au-Saumon. Les historiens pensent y avoir retrouvé son bassin et une maisonnette. Nous sommes tombés dessus au retour de l'ascension du Ránargil.
Le bassin de Guðrun et la maisonnette qui sert aujourd'hui de vestiaire constituent notre expérience de thermalisme islandais la plus jouissive. Après le gros dénivelé de la marche qui nous a fait gravir la crête du Ránargil, se tremper seuls dans le bassin millénaire de Guðrun Ósvífursdóttir, avec une vue panoramique sur la vallée et de l'eau chaude jusqu'au cou, nous a détendu les muscles. Nous avons été marqués par le personnage de cette Guðrun, figure épique de la saga des Gens du Val-au-Saumon et nous avons eu envie d'en savoir un peu plus.
Les sagas (verbe segja = parler, raconter) islandaises racontent dans les années 1250, donc en plein Moyen Âge, des histoires ayant grosso modo eu lieu dans les années 1000. Elles commencent par être transmises oralement, tout comme la loi (nul n'est censé ignorer la loi). On peut les assimiler à des chansons de geste. Elles appartiennent avant l'heure au genre du roman historique. Les premières sont dites des islandais. Il y en a cinq: la saga d'Egill, celle de Snorri le Goði, celle des Gens du Val-au-Saumon, celle de Gréttir le fort et celle de Njáll le brulé. Cette dernière est considérée comme un des plus beaux textes jamais écrits au Moyen Âge. Les sagas disparaissent dans la longue nuit qui durera de la fin du XIVème à la fin du XIXème siècle, celle que va connaître l'Islande sous les tutelles norvégienne et danoise.
Une figure de la littérature émerge à l'époque des sagas, celle de Snorri Sturluson. Homme d'écriture et de pouvoir né en 1178, il meurt en 1241, assassiné par un homme de main de son propre gendre. On est en pleine saga, mais cette fois bien réelle. La plupart des manuscrits des sagas sont détruit en 1728 dans le grand incendie de Copenhague. Ils y avaient été réunis et conservés par le professeur islandais d'histoire Árni Magnússon.
Principale protagoniste de la saga des Gens du Val-au-saumon, Guðrun Ósvífursdóttir, en particulier connue pour sa très grande beauté, convola à quatre reprises. Y a-t-il une relation entre ceci et cela? Elle divorce de son premier époux Thorvaldr Halldorsson après un bref mariage malheureux. Mais elle conserve la moitié des biens de son ex-mari. Qui fut le plus malheureux des deux? Son deuxième époux Thord Ingunnarsson disparut en mer. Elle fut alors courtisée par les deux-frères adoptifs Kjartan Óláfsson and Bolli Þorleiksson. Le premier devint son troisième époux; mais soupçonné à tort de faire des yeux doux à la soeur Ingibjörg du Roi Óláfr Tryggvason, Guðrun se donna aussi à Bolli. Il s'en suivit une querelle entre les deux hommes où Bolli tua Kjartan et où les hommes de main de ce-dernier exécutèrent celui-là. Guðrun convole finalement en juste noce avec Thorkell Eyjolffsson, grand chef de la région d'Holyfell. Veuve, Guðrun devint la première religieuse islandaise et vécut recluse jusqu'à la fin de ses jours. Elle fut enterrée à Helgafell. Ne fut-elle pas le personnage de saga par excellence; mais aussi une égérie de l'indépendance de la femme?
L'Islande est un pays qui surprend notamment par sa précocité, celle d'une figure comme Guðrun, celle de l'Althing, le plus vieux parlement du monde datant de 930. Elle surprend également par le peu de bâtiments et de monuments transmis à la postérité. C'est vraisemblablement dans la mauvaise qualité des matériaux utilisés et dans la rudesse du climat que réside l'explication. Le principal héritage de son peuple tient à sa littérature, en particulier les sagas. Les chercheurs continuent de se demander par quel miracle un pays isolé, peuplé au moyen-âge que de quelques milliers de personnes, vivant dans des conditions extrêmement dures, a pu produire une littérature aussi abondante et remarquable que les sagas, sans oublier les eddas (compilations poétiques) et la poésie scaldique (poésie norvégienne et islandaise dont la métrique élaborée et le vocabulaire sophistiqué en sont les caractéristiques essentielles).
Aujourd'hui, cependant, ce sont les étendues inhabitées, les pistes traversant des paysages mystérieux et la rudesse de la vie des pionniers-paysans-pêcheurs qui attirent le touriste. Celui-ci contribue largement au redressement économique du pays qui a peut-être connu la pire crise financière des années quatre-vingt. Mais attention de ne pas l'exploiter à outrance, il pourrait se détourner vers d'autres destinations. D'autres régions ne savent que trop les conséquences d'avoir laissé s'en aller la manne touristique après en avoir abusé. Les prestations ne répondent pas toujours aux attentes et les prix sont généralement surfaits.
Laugar, le 18 juillet 2017 / RT
Via con me