Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07199.jsonl.gz/616

J'ai évoqué la tendance des contes, en France, d'avoir été, dans leur diffusion par écrit, vidés en partie de leur merveilleux, dans le même mouvement qu'Homère amendé par le classicisme de Victor Bérard, ou de l'Évangile réécrit par Ernest Renan. Cela a son pendant en anthropologie, et on a vu Max Weber et d'autres savants célèbres postuler un stade réaliste de l'humanité qui n'a jamais existé – un stade au sein duquel les hommes eussent nommé simplement les objets physiques, sans métaphores. Owen Barfield a réglé son compte à cette théorie que démentent les faits, les textes les plus anciens témoignant au contraire de l'éternelle mythologie, et les peuples vivant à l'état de nature s'exprimant continuellement par métaphores et symboles.
Même Jean-Jacques Rousseau, avec son calvinisme spontané, représentait le bon sauvage comme profondément réaliste, et il critiquait (stupidement) le merveilleux, rejetant même La Fontaine parce qu'il faisait parler les animaux.
La science-fiction est née, au fond, de cela, du désir de réécrire les mythes en les expliquant par des théories scientifiques. Pour moi, le résultat artistique est ce qui compte, et je crois que, en tant qu'œuvres d'art, les romans de science-fiction restent mus, en profondeur, par le désir de poésie et de mythologie, et que les théories scientifiques ne servent que d'alibi, d'excuse. Mais je dois reconnaître que j'ai rencontré plusieurs auteurs de science-fiction, et que, dans leur vie, dans leurs discours ordinaires, s'ils avouaient aimer la littérature, la poésie, ils avaient bien une philosophie dominée par le matérialisme et l'athéisme, ou au moins le rationalisme.
C'était d'ailleurs le cas de H. P. Lovecraft, que j'admire, mais qui distinguait soigneusement les paroles internes à la fiction poétique, et les idées qu'on devait avoir, selon lui, sur le monde. C'était aussi le cas de Gérard Klein, dont j'ai déjà parlé: il citait souvent Jean Racine comme une référence absolue en matière d'art littéraire, et créait de merveilleuses histoires pleines d'imagination, mais il leur préférait somme toute les machines qui s'élançaient à la conquête de l'espace. C'était encore le cas – plus proche, dans l'espace, de Genève – de Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, nourris d'ésotérisme, mais aussi de science-fiction. Nous avons souvent parlé ensemble et, au fond, nous n'étions pas très d'accord. Je me sentais proche du spiritualisme de Tolkien, qui croyait au monde des esprits, aux elfes et aux anges, et pas lui.
J'ai pas mal écouté les nouvelles d'Arthur C. Clarke, dans ma voiture, lues par divers comédiens anglophones, et j'ai remarqué la même tendance: dans sa jeunesse, il aimait l'imaginaire, et l'exploitait, nourri de la lecture d'Olaf Stapledon, de Lord Dunsany, de C. S. Lewis, mais il avait déjà tendance à le ramener à des spéculations rationalistes sur les extraterrestres, et, à mesure qu'il a avancé en âge, il s'est de plus en plus contenté de parler d'inventions singulières de savants cachés, ne débouchant sur rien de fabuleux. Je reviendrai sur les nouvelles de qualité qu'il a écrites, tout de même. Une en particulier (The Parasite) m'a semblé grandiose, dans la masse qu'il a composée. Mais son évolution personnelle tend à montrer que le réalisme sec n'est pas franchement dans l'enfance de l'humanité, mais bien dans sa vieillesse.