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Moi qui ne connais rien de l’hymne de la Roumanie (où je suis né) et encore moins de celui de la Suisse (où j’ai immigré avec mes parents), voilà que j’aime un hymne ! J’apprends les paroles par cœur. J’écoute Les lacs du Connemara en rentrant de l’école. J’ouvre un atlas de géographie (moi qui ne sait même pas où se trouve la Venoge et le sommet des Diablerets) pour pouvoir situer le Connemara. C’est en Irlande ! Et tout à coup, il me vient cette question existentielle avant l’heure : est-ce qu’on peut importer un hymne ? Est-ce que l’Irlande peut acheter cette chanson à Sardou ? Pour la prochaine Coupe du monde de football, les joueurs irlandais vont-ils chanter à tue-tête et en français Les lacs du Connemara ?
À treize ans, inexplicablement, mon coude gauche enfle. Après plusieurs consultations, le verdict tombe : polyarthrite juvénile à tendance récidivante. Mes articulations enflent les unes après les autres. J’ai mal partout et je boîte pour aller à l’école. Je suis jeune comme un vieux. Alors je regarde en boucle MTV et j’avale des clips.
- Le Live Aid à Londres pour sauver l’Éthiopie de la famine. Queen joue dans son jardin : le stade de Wembley. J’admire la forêt de bras qui frappe la mesure sur Radio Gaga. La communion parfaite entre un homme (Freddy Mercury) et une foule. Entre un homme et un milliard de téléspectateurs. Entre un homme et une génération.
- Bad de Michael Jackson dont le clip est réalisé par Martin Scorsese himself. Michael ne danse plus, il vole ; il s’immobilise avant d’exploser son corps la seconde suivante. Il m’éblouit.
- Scatterlings of Africa de Johnny Clegg et Savuka. Un blanc et un Africain du Sud jouent ensemble en plein apartheid : incroyable ! Ils dessinent le futur du pays. Et surtout, les danses zoulous sont absolument stupéfiantes ; Johnny et Savuka frappent la terre avec rage, puis esquissent des mouvements d’une grâce sidérante.
- À l’occasion de l’arrivée du Béjart Ballet à Lausanne, la Télévision suisse romande passe en revue quelques grands moments de la carrière du chorégraphe. Je découvre avec émerveillement le jerk endiablé que Béjart a créé en 1967 dans la cour du Palais des papes à Avignon, sur une musique électro de Pierre Henry. Le ballet s’appelle Messe pour le temps présent.
- D’un œil distrait, je mate le dernier clip de Mylène Farmer : Sans contrefaçon. Surprise : Zouk tient le rôle principal. Zouk ! Notre Jurassienne super drôle et si touchante incarne une chamane qui donne vie à une marionnette à l’effigie de Mylène Farmer.
Et tout à coup, juste au moment du bac, un médecin m’administre un médicament qui me guérit complètement de l’arthrite. Plus de douleur, plus de raideur, plus d’inflammation. J’en danse de joie dans ma chambre chaque matin. Et ce n’est pas une métaphore... Puis, je rejoins Christian Denisart, mon meilleur pote, qui a fondé le groupe Sakaryn. Il me propose de monter sur un podium et de danser. Mon corps intègre tous les clips que j’ai bouffés pendant mes années d’inflammation. Je suis Michael qui a épousé Freddy qui a couché avec Béjart qui a fait l’amour avec Savuka qui a eu un enfant illégitime avec Mylène.
À Lausanne, je vais danser tous les vendredi et samedi soirs au MAD. Ma drogue, c’est le cercle. Si je n’arrive pas à créer un cercle autour de moi, la soirée est gâchée. Peu à peu apparaissent les soirées Gay Friendly. Moi, j’ai besoin de danser. Alors soirée gay ou pas, j’y vais. Un soir, le DJ envoie Sans contrefaçon. Un cri de joie envahit le MAD. Tous les gays lèvent le poing, se lancent sur la piste, se touchent, se frottent, s’embrassent. Je m’arrête de danser pour voir ça. La chanson de Mylène Farmer est devenue une sorte d’hymne de la communauté homosexuelle. Ça alors ! Décidément, le destin des chansons est plus imprévisible qu’un caillou qui rebondit depuis le sommet d’une montagne.
Tiens, ça me rappelle l’histoire incroyable d’une chanson de Boney M. Cordillère des Andes, printemps 1985. Joe Simpson et Simon Yates, deux alpinistes anglais, viennent de réussir l’ascension du Siula Grande culminant à 6344 mètres. Mais la descente est un calvaire. Tempête, brusque chute de température. Comble de malheur, Joe Simpson dévisse et tombe lourdement : son tibia droit remonte contre le fémur, explosant sa rotule au passage… Il vient de signer son arrêt de mort comme on dit dans les romans. Sauf que là, c’est la réalité. Exaspéré et paniqué par cette situation, Yates aide tout de même son ami. Encordés, ils descendent vaille que vaille le long de la face nord. Mais au milieu de la nuit, Simpson se retrouve pendu dans le vide. Le bruit du vent les empêche de communiquer. Pour sauver sa propre vie, après plus d’une heure d’hésitation, Yates coupe la corde. Joe tombe de plusieurs dizaines de mètres et atterrit au fond d’une crevasse. Yates rentre au camp de base, la mort dans l’âme, persuadé d’avoir tué son ami.
Mais Joe est en vie. Par miracle, il trouve la sortie de la crevasse. Durant deux jours, il traîne sa rotule broyée sur un pierrier. Centimètre par centimètre. Le temps presse, car Yates et les autres alpinistes ne vont pas tarder à lever le camp. « Pendant la deuxième nuit, tout s’est effondré en moi, raconte Joe, dans le fabuleux documentaire Touching the void de Kevin Macdonald, sorti en 2003. Je crois que je me suis perdu. Je ne savais plus ce que je faisais. À un moment, une chanson m’est passée par la tête : Brown girl in the ring. C’était le groupe Boney M. Je n’aime pas particulièrement ce qu’ils font. Ça a duré des heures et des heures. Effroyable ! J’essayais de m’enlever ça de la tête. Et je me suis dit : Oh non ! Bon sang, je vais mourir sur Boney M… » Situation tragi-comique : refusant qu’une chanson pop soit la bande-son de son trépas, l’alpiniste transcende son désespoir. Il trouve la force de continuer et rejoint le camp de base quelques heures à peine avant que ses collègues ne partent. Par exemple, l’amour de Mozart pousse Éric-Emmanuel Schmitt à écrire un livre en forme de déclaration au compositeur de Salzbourg.[1] Le fait que l’ouvrage sorte pile pour le 250e anniversaire de la naissance de Wolfgang Amadeus, en 2005, est un pur hasard (natürlich).
Autre exemple : ces six foules de trente-cinq mille personnes qui s’agglutinent sur un terrain agricole, au nord de Nyon, chaque mois de juillet pour célébrer les musiques du monde, transcender les générations et accéder à un monde meilleur sans avoir besoin d’être mort pour autant. Et accessoirement générer 279 tonnes de déchets (méthodiquement recyclées, puisque Daniel Rossellat a l’amour de la musique et de la nature). Quand j’y pense : combien de musiciens américains, cubains, brésiliens, français, japonais, tziganes, anglais, italiens, maliens, algériens ou australiens ont pris l’avion pour débarquer dans ce champ ! Musique globalisée dans la boue régionale…
J’ai bossé au Paléo comme bénévole. J’écrivais des chroniques pour le journal distribué gratuitement à la foule, à l’occasion de la 20e édition. J’ai rencontré un Irlandais qui descendait chaque été à Nyon pour construire la grande scène. Il offrait deux semaines de ses vacances au Paléo. Quel autre festival peut générer un tel enthousiasme ? Un soir, je lui ai posé la question : - « Tu connais Les lacs du Connemara ? - La région ? - Non, la chanson. » Il ne voyait pas de quoi je parlais…
Pourtant Michel Sardou a eu son moment de gloire irlandaise. Le 15 novembre 2011, à l’occasion du 30e anniversaire des Lacs du Connemara, l’ambassadeur d’Irlande à Paris a symboliquement remis les clés du Connemara à Sardou ! Premier pas vers l’importation d’un hymne national…