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La vallée de la jeunesse
par Francesco Biamonte
Publié le 31/08/2012
« Dix objets qui m'ont fait du bien, dix objets qui m'ont fait du mal » : un catalogue « à la Prévert » ouvre La Vallée de la Jeunesse, dernier livre d'Eugène. Chacun de ces objets est au centre d'un petit tableau narratif à la première personne. Le fil rouge, c'est le narrateur-auteur — le propos est ouvertement autobiographique — qui se raconte à travers vingt-et-une anecdotes (la « Eugène attitude » veut que deux fois dix égale vingt-et-un). Un tableau chasse l'autre selon un ordre chronologique. La première scène nous présente Eugène à cinq ans, dans un appartement de la Roumanie de Ceausescu, réussissant avec son frère une bêtise splendide, et un mensonge qui leur vaut une récompense jouissive. Les parents émigrent, en confiant les enfants à d'autres membres de la famille. Puis Eugène et son frère Alex partent à leur tour pour la Suisse. Bègue, atteint à la puberté par une maladie rare très diminuante, le petit Eugène n'en vit pas moins d'extatiques moments à cheval sur une panthère rose mécanique dans un supermarché, avant de prendre une éclatante revanche sur son corps dans son costume de scène, devenu danseur remarqué d'un groupe pop aux débuts fulgurants. Au milieu de tout cela, il affronte comme tout enfant les normes et leur potentiel d'oppression. La période roumaine est à ce titre saisissante, de par la combinaison entre l'oppression du régime, que l'enfant perçoit concrètement mais indistinctement, avec celle rencontrée à l'école ou dans la famille. La vie en Suisse aussi sait se montrer cruelle en même temps qu'elle est généreuse envers ces réfugiés roumains. Le regard de l'enfant est particulièrement bien rendu en ceci : il ne hiérarchise pas l'importance ou la gravité des situations desquelles il est témoin. L'écriture tente elle aussi de rendre justice au regard de l'enfant, sorte de fusion entre un parler adulte et enfantin. La réussite, sur ce plan, nous a semblé moins nette. Heureusement, ces approximations stylistiques ne font pas écran à la qualité des anecdotes en elles-mêmes, excellentes pour la plupart, drôles, savoureuses, mystérieuses ou poignantes. De plus, on accepte de bonne grâce un style inégal tant l'ensemble séduit de par sa spontanéité. C'est grâce à elle que sur l'arc du livre, la joie l'emporte d'une bonne encolure sur la peine. Le dernier objet du livre est pourtant de ceux qui font du mal : c'est le corps mort du père d'Eugène, qui chasse l'auteur de la vallée de sa jeunesse. Dans un bref avant-propos, Eugène décrit sa démarche : il s'agirait pour l'auteur de ne pas raconter lui-même sa vie, mais de raconter vingt objets qui sauront, eux, raconter Eugène. Le propos peut paraître plus ambitieux que nécessaire : le livre nous apparaît comme une séquence de fragments autobiographiques, dix petits récits disjoints, encore que des éléments fréquents les relient entre eux. Mais la méthode « en vingt objets » permet à Eugène de se raconter de manière originale et vivante. Le cadre maintient dans le genre autobiographique quelque chose de menu ; chaque anecdote reste simple en dépit de sa valeur emblématique et de ses enjeux. Eugène reste à une distance très égale et bien sentie de son objet (lui-même), ose ça et là, sans risque de lourdeur, essayer de s'interpréter. Ce faisant il parvient, tout en se mettant en scène, à s'attirer la vive sympathie du lecteur. De sorte que La Vallée de la jeunesse pourrait figurer sans complexe dans un catalogue d'objets qui font du bien à Eugène et à son lecteur.