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Pour ma part, j’étais souvent seule avec les livres. On ne devinait rien, à me voir. Le matin, je me levais et faisais du café, je me plantais devant les livres, je les regardais, je buvais le café et m’en allais.
Plus tard, je revenais.
Je ne savais rien de ces livres. Ils avaient toujours été dans l’appartement au-dessus du poste de police. Je ne savais pas qui les avait apportés, je ne savais pas à qui ils appartenaient aujourd’hui, ni à qui ils appartiendraient plus tard.
Je lisais les livres techniques et scientifiques. Des écrits sur l’exploitation minière et la navigation, le deuxième volume d’un Précis d’histoire des révolutions civiles à nos jours, une introduction à l’astronomie, Mers du globe, deux volumes sur les oiseaux d’Europe et Alaska – Mexico (9148 miles de Anchorage à Oaxaca). (…)
Je lisais assise à la table de la cuisine. Pendant que Fritzi arpentait le territoire, je lisais. Une répartition jamais formulée. Parfois, je levais la tête et juste à ce moment-là, je la voyais passer au loin, lentement, à travers champs. Bien qu’elle marchât lentement, elle alla un jour jusqu’à St-Beinsen. Je me repérais aux cadres de mines, dit-elle à son retour.
J’empilais les livres sur la table de la cuisine. Je menais des recherches. Sur l’une des 191 vues d’avions prises par Walter Mittelholzer en 1928, j’ai découvert un jour de minuscules petites fleurs, que je connaissais déjà des Plantes, vol. 2. Dans le 6e volume de Merveilles du monde, on m’expliquait le fonctionnement et la construction d’un avion. (…) Dans le volume 5, un chapitre sur la formation des montagnes, de Hanns Günther, qui a aussi écrit Le Livre des machines volantes pour les garçons. Où il parle des puissants cadres de mine plantés au-dessus de puits plongeant verticalement dans le sol.
Tout était précieux, c’est ce que je remarquai bientôt et le soir, je faisais rapport. Fritzi écoutait et ajoutait ce qui devait encore être dit.
Je citais par exemple Joseph Conrad, à propos de son pilote, en Mer du Nord: Il se méfiait de ma jeunesse, de mon sens des réalités et de mes capacités de marin, et Fritzi disait alors qu’elle avait traversé un temps maussade et gravi un sommet sans éprouver aucun étonnement.
Nous savions peu de choses. Je ne savais pas pourquoi je lisais les livres. Fritzi ne savait pas ce qui devait encore être dit. (…)
La jeunesse de cette ville, c’est nous, Fritzi Ramona Stein et moi, filles uniques d’un commandant de police et d’une femme renégate, en grande partie inconnue de nous.
Notre héritage est une contrée abandonnée.<
La dévastation y règne, à laquelle nous ne savons pas faire face.
Nous sommes ses enfants, depuis toujours.
Elle est notre jeunesse.
Nous avons dû arriver trop tard.
Même si l’on nous assure que rien n’était mieux avant, même si le commandant de police et ses agents ne savent rien d’autre que patrouiller, réciter des règlements du bout des lèvres et obéir chronologiquement, et même si la mère s’est depuis longtemps mise en chemin seule, quelques indications, une marche à suivre sur le comportement à adopter face à l’avenir, un manuel pour le travail, les révolutions et la mer, nous auraient fait plaisir. Il aurait pu s’intituler Levez vos petits poings comme des antennes vers le ciel.
Mais tout lien avec les anciens, d’éventuels événements passés et nous, la jeunesse présente, fut empêché avec succès. Ce n’est que par bribes que les choses nous sont transmises. Il est possible que dans son empressement, le commandant de police administre aussi l’histoire, à moins qu’elle ne gise en jachère entre ses mains, comme je le soupçonne. Les nouvelles du passé sont classées dans les dossiers suspendus et les fichiers du poste. Comme statistiques, conclusions logiques, preuves irréfutables.
Tentative de chronique. Elle devrait nous aider dans ce pétrin. J’ai écrit :
Essaie l’obéissance! En subordonnant les événements, obéissante, au cours de l’histoire telle qu’elle est considérée communément. En les subordonnant donc sagement à une chronologie, bien que cette chronologie implique une simplification éhontée des choses, ainsi qu’une relativisation et un renoncement fondamental à la contradiction, à la constitution d’alliances et de clans irréconciliables. A l’irruption d’une possibilité dans l’espace. (…)
Tapé plus tard:
sur la position de l’homme moderne face à son passé,
sur le sens des anciennes marques dans le terrain, cadres de mines, entrées de puits, rails de train, tas de décombres. Sur le sens des marques récentes et des toutes dernières: fissures dans le terrain, tracés vers nulle part, affaissements du sol.
Sur Joseph Conrad, qui a un jour acheminé un chargement de charbon à travers les mers et commis des réflexions sur la jeunesse.
Sur l’écrivain James Jopek, plutôt mince et délicat. A 20 ans, c’est ce qu’on suppose, il a manié la pelle pendant trois semaines dans une mine de charbon. Peu de temps après, il a rejoint un collectif de jeunes historiens londoniens qui préparaient un livre sur le mouvement ouvrier britannique.
Sur la poétesse argentine Alfonsina Storni, qui s’est jetée dans la mer à la plage de La Perla, en octobre 1938. (...)
Finalement, j’ai simplement tenté de m’expliquer.
C’est l’histoire d’une ville en train de disparaître. Après qu’un incendie, rien de moins, a éclaté des décennies plus tôt et continue à brûler dans les galeries souterraines.
Plus tard, il sera question des rares maisons demeurées dans le pays dévasté, de leurs habitants et de leurs habitantes. (...)
L’histoire n’a rien de mystérieux, même si elle peut parfois désarçonner et troubler les esprits sensibles, comme la vie le fait souvent. Cela ne pourra malheureusement pas être évité. (…)
Ce soir-là, dans un livre, je suis tombée sur le fleuve pour la première fois.
Mes amis du Missouri me conseillèrent d’emporter les outils nécessaires pour construire des canoës, afin que je puisse atteindre le Pacifique par le fleuve.
J’ai vu le fleuve se déployer devant moi. Il s’appelait Buenaventura. Il s’écoulait lentement et largement, pas sans danger pourtant. Parfois, il me semblait rude; à peine jailli du flanc de la montagne, il traversait des chaleurs méridionales, des régions suptropicales, la Floride.
J’étais seule. Fritzi était en route. Le père, H. Stein, installé en bas, dans le poste de police. Je n’avais encore rien dit du fleuve à Fritzi. J’ai mangé un morceau de pain, puis je me suis rassise à la table.
Deux Pères et un vieux cartographe avaient découvert le fleuve en 1776, au cours d’une expédition. C’était au début de l’automne et le cartographe marchait sans doute un peu plié en deux, le ventre douloureux. Par signes, ils choisirent un nom. Le cartographe inscrivit rapidement le fleuve et son emplacement sur la carte, et ils poursuivirent leur route.
Dans les livres, j’avais trouvé une carte de 1823 où un fleuve du nom de Buenaventura s’écoulait dans un lac. A gauche, tracé à l’encre de Chine: TERRITOIRE INEXPLORĒ. (...)
J’ai déplacé le faisceau de la lampe de table. Au cours d’expéditions ultérieures, des années plus tard, le pays inconnu avait été conquis. D’abord, on avait manqué le fleuve, puis il avait semblé disparu, puis on l’avait cherché trop au sud. On le croyait plus à l’est, on l’attendait au nord, on doutait de lui, buena ventura.
En 1844, J. C. Le Mont exclut définitivement l’existence du fleuve. Son expédition topographique ne l’avait pas trouvé. Lorsqu’il rendit son rapport au président du pays, celui-ci lui dit qu’il était jeune et parla du comportement impulsif des jeunes gens.
Fritzi rentra tard ce soir-là. Elle accrocha son anorak au dossier de ma chaise de cuisine. Le fleuve continuait à couler large devant mes yeux. Je dis juste: d’après mes propres calculs, il y a 240 ans, le fleuve Buenaventura coulait pile à travers ce territoire.
Fritzi hocha la tête: alors il faut le chercher.
Extraits de Einladung an die Waghalsigen,
choisis et traduits de l’allemand par Dominique Hartmann.
Publié dans Le Courrier le 08.06.2012