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LETTRE CDXXX. BOSSUET A SON NEVEU (a). A Paris, 2 février 1699.
J'ai reçu votre lettre du 13; celle du 16, qui est venue par le courrier extraordinaire, avait prévenu toutes les nouvelles.
(a) Revue sur l'original.
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Vous aurez reçu à présent la Réponse d'un théologien pour M. de Chartres, qui est fort estimée, et ma petite Réponse aux Préjugés.
J'ai vu M. le nonce sur ce petit écrit. Je lui ai représenté la nécessité de détruire ici le mauvais effet que produit dans le peuple le nombre infini d'écrits de M. de Cambray, et la nécessité de nous y opposer; sans quoi les émissaires de ce prélat tirent avantage de notre silence, et l'imputent à impuissance de répondre et à la faiblesse de la cause. J'ai conclu qu'il fallait répondre, surtout au traité des Propositions principales (a), qui n'est rien en soi, mais dont il est demeuré d'accord qu'il éblouit beaucoup de monde, et a ajouté que je ferais bien d'y répondre. Il m'a même promis d'écrire à Rome à M. le cardinal Spada que je ferais bien et qu'il me le conseillait. Il faut user sobrement de ce dernier mot.
Il est vrai au surplus que si l'on n'écrit de notre côté, tout le monde nous croira battus, et dira que nous n'avons pour nous que l'autorité, qui, destituée de raisons, nous abandonnerait bientôt.
Votre audience a bien touché toutes ces choses, et elle est venue bien à propos, quoique le Pape vous y ait montré plus de patience que d'approbation pour les écrits. Il les faudra faire courts, et ne les présenter à Rome qu'à ceux que vous choisirez.
Prenez bien garde aussi aux signatures, dont M. le nonce m'a parlé plus douteusement que la première fois. Il m'a montré deux lettres de M. de Cambray sur ce sujet, et se plaint dans la dernière nommément, qu'on a dit à ceux dont on a demandé les signatures que lui, nonce, l'avait approuvé ; ce qui lui a fait de la peine. Ainsi ménagez le tout, et donnez-les à propos et avec la précaution des premières souscriptions.
Les nouvelles que l'on reçoit de Rome semblent réduire les délibérations des cardinaux à tout le mois de février; les autres poussent jusqu'au commencement du Carême. Ne vous relâchez point ; mais redoublez vos soins sur la fin.
(a) Ce traité avait pour titre : Les principales propositions du livre des Maximes des Saints, justifiées par des expressions plus fortes des saints auteurs. Bossuet le réfuta par son écrit intitulé : Les Passages éclaircis, etc.; vol. XX, p. 371.
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MÉMOIRE SUR LA RÉCRIMINATION (a).
Vous me marquez clans une de vos précédentes dernières, qu'elle se réduit à trois chefs, que je vois aussi marqués par d'autres lettres, comme aussi par les écrits de M. de Cambray. Le premier est sur la charité inséparable du désir de la béatitude; le second, sur la suspension des puissances et du libre arbitre; le troisième, sur les pieux excès et amoureuses extravagances.
Je suppose qu'on n'admettra pas une récrimination dans les formes, et qu'on ne songe en manière quelconque à me donner des examinateurs; ce serait une illusion trop manifeste : à toutes fins je vous marquerai ici les endroits où j'ai traité ces matières.
Le premier point a été traité dans les Etats d'oraison, liv. X, n. 29, p. 457, 458, 459, 460, etc., 463, 464, 465, où il faut remarquer sur la fin de la page ce terme : Du moins subordonné, et le reste jusqu'à la fin du livre.
La même doctrine est expliquée dans les additions, surtout à la page 476, etc., 481, 482, 485, 486; très-expressément 487, 488, 420 ; et enfin 499 et 500. Il faut voir aussi, p. 296 et 297, la réciprocité de l'amour. La page 82, etc., donnera aussi un grand éclaircissement à la vérité. Je ne parle point du Summa doctrinœ. Le second Ecrit depuis le n. V jusqu'au XI, et depuis le n. XV jusqu'au XXIII. Le quatrième Ecrit, V part. Le cinquième, principalement n. XI. Préface, sect. IV, n. XXXII, XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XLVI, sect. VII et VIII.
Dans la Réponse aux quatre lettres, ceci est très-expressément enseigné p. 97 ; et il y est porté en termes formels que la béatitude est la fin dernière, voulue implicitement ou explicitement, du commun consentement de toute l'Ecole.
La même chose est expliquée Scholâ in tuto, q. I, par trente-six propositions, notamment par la sixième; n. 4, q. II, n. 33, q. III, IV, V, VI.
Pour la seconde récrimination qui regarde la suspension des
(a) Revu sur l'original.
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puissances, tout est dit dans Mystici in tuto, p. I, art. I, tout du long.
Pour les pieux excès, ils dépendent de deux principes : l'un est que quiconque dévoue son salut, le fait en présupposant la chose impossible ; d'où suit le second principe : Securus hoc fecit; et la conclusion est que celui qui sacrifie ainsi son salut, sachant bien qu'il n'en sera ni plus ni moins, ne le peut faire que par un excès et par un transport amoureux. Tout cela est expliqué à fond Scholâ in tuto, q. XII, art. II, n. 194 et seq. La sécurité est traitée dans cet article second, et encore Quietismus redivivus, p. 399 ; et les folies amoureuses, Scholâ in tuto, q. XVI, art. XXI, p. 306. Il faut voir Scholâ in tuto, q. XIII, de Fine ultimo, où le principe est expliqué.
LETTRE CDXXXI. BOSSUET A SON NEVEU (a). Paris, 2 février 1699.
Dieu est le maître. Je croyais mon frère entièrement délivré de ce fâcheux accident de goutte, qui lui avait si vivement serré les mamelles et attaqué la poitrine, il s'était levé, et alla faire ses dévotions à la paroisse, comme un homme qui, sans dire mot et ne voulant point nous attrister, songeait à sa dernière heure. J'étais à Versailles, pensant à toute autre chose, et fort réjoui d'une longue lettre d'une main très-ferme et de ses manières ordinaires, mercredi matin.
Que sert de prolonger le discours? Il en faut venir à vous dire que la nuit suivante, il appela sur les trois heures par un coup de cloche, qui ne fit que faire venir d'inutiles témoins de son passage. On me manda seulement à Versailles qu'il était à l'extrémité. Je me vis séparé d'un frère, d'un ami, d'un tout pour moi dans la vie.
(a) Revue sur l'original. — Cette lettre et la précédente portent la même date : quand Bossuet écrivit la première, il n'avait pas encore appris le fatal événement qu'il annonce dans la seconde.
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Baissons la tête, et humilions-nous. Consolez-vous, en servant l'Eglise dans une affaire d'une si haute importance, où il vous a rendu nécessaire. Ne soyez en peine de rien : votre présence sera suppléée par moi, par M. Chasot, par votre frère même. Faites les affaires de Dieu, Dieu fera les vôtres. Le roi s'attend que vous n'abandonnerez pas ; car encore qu'on n'eût pas prévu cette affligeante mort, il en a su les dispositions. Ce me serait la plus sensible, et presque la seule sensible consolation, de vous avoir auprès de moi; mais offrons, vous et moi, ce sacrifice que Dieu demande de nous. Dieu est tout, faites tout pour lui.
M. Chasot vous instruira de tout ce détail. Je me suis appliqué comme il faut, n'en doutez pas ; mais je veux tâcher de m'épargner un récit trop affligeant, que vous pouvez recevoir d'ailleurs. On tiendra les affaires très-secrètes : c'est la vraie sagesse dans ces tristes accidents. Elles sont bonnes, Dieu merci.
Je vous embrasse de tout mon cœur. Ne vous embarrassez point de votre dépense : allez toujours votre train, avec votre retenue et votre prudence ordinaires. Ma santé est meilleure que ma douleur ne le devrait permettre. Je me conserverai le mieux qu'il me sera possible pour le reste de la famille, qui a perdu sa consolation et son soutien sur la terre. Nous avons bien de l'obligation à M. Chasot qui a bien soulagé mon frère dans ces derniers accidents. Ma sœur est comme vous pouvez juger. Bonsoir, mon cher neveu; fortifiez-vous en Notre-Seigneur.
LETTRE CDXXXII. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. 2 février 1699.
J'ai bien du déplaisir, Monsieur, d'être obligé de commencer cette lettre par un triste compliment sur la mort de M. votre père. Je prends beaucoup de part à la juste douleur que vous aurez de cette perte, et vous prie d'être persuadé que je serai toujours fort sensible à tout ce qui pourra vous arriver. L'âge et
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l'infirmité de M. Bossuet pouvaient vous préparer à le perdre, mais je sais que quelque préparé que l'on soit à ces sortes de malheurs, on ne laisse pas de les sentir bien vivement.
Je ne vous parlerai point d'affaires aujourd'hui : je vous dirai seulement que j'ai reçu votre lettre du 15 par le dernier courrier extraordinaire, et que j'y vois avec plaisir le bon effet de la lettre du roi et de vos soins continuels. Cependant nous ne sommes point encore hors d'affaire, et nous n'y serons qu'à force d'instances et de sollicitations. Mais en voilà plus que je ne voulois vous en dire : je finis en vous assurant, Monsieur, que je suis toujours à vous aussi sincèrement qu'on y puisse être.
LETTRE CDXXXIII. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, ce 3 février 1699.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles, du 12 janvier. Vous aurez appris par mes précédentes l'état de l'affaire et les bonnes dispositions qu'il y a à voir bientôt la fin d'une affaire, qui naturellement n'en devait point avoir, à considérer le génie de cette Cour, la délicatesse de la matière, et la puissante protection qu'a trouvée ici M. de Cambray, et surtout la faiblesse du Pape.
J'avoue franchement que si, il y a quatorze mois, on m'avait dit les embrouillements qu'on mettroit à cette affaire, les injustices qu'on ferait en faveur de M. de Cambray dans la procédure, les différents examens qu'on serait obligé de faire, etc., sur la même matière, tant des qualificateurs entre eux que des qualificateurs en présence du cardinal Ferrari et du cardinal Noris, puis en présence des cardinaux, puis Sa Sainteté, sur trente-huit propositions, sur lesquelles dix qualificateurs auraient à parler, et des qualificateurs divisés, très-animés, très-engagés et très-longs ; et en dernier Heu que douze cardinaux auraient à voter
(a) Revue et complétée sur l'original.
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de la manière qu'ils l'ont fait, et avec les oppositions qui se sont rencontrées : si, dis-je, je m'étais pu figurer ce qui s'est passé, je n'aurais jamais cru qu'on eût pu surmonter toutes ces difficultés en moins de dix ans, avec les gens à qui nous avons affaire. Mais par bonheur on n'a pu envisager les difficultés que les unes après les autres; j'ai toujours vu jour à les pouvoir surmonter avec un peu de patience ; ce qui m'a toujours laissé l'espérance d'une fin ; et enfin l'affaire en est venue à un point qu'il m'a paru qu'il fallait tout ou rien, et cela pour l'honneur du saint Siège et le repos de l'Eglise. J'ai toujours eu confiance en la vérité, et en celui qui a soin de son Eglise ; et j'ai toujours été persuadé que, pourvu qu'on parvînt à faire voter les cardinaux sur le particulier de la doctrine, que la décision ne pourrait être que bonne et authentique ; ce qu'il y a lieu d'espérer plus que jamais.
Je puis dire avec vérité que c'est le zèle, la constance et la fermeté du roi, qui a tout soutenu, et j'ose dire, qui a tout fait ; et tous ceux qui ont ici défendu la bonne cause, n'ont été que de très-faibles instruments. En mon particulier, je confesse que tout le service que j'ai pu rendre, a été d'être informé le mieux qu'il m'a été possible de ce qui se passait, des dispositions que je trou-vois, et surtout de ne rien mander que ce dont j'étais assuré, sans aucune passion. J'avoue que ce qui m'a le plus coûté, a été d'être obligé de démêler les artifices du cardinal de Bouillon, et d'avoir à écrire sur son sujet ce que j'ai été contraint de dire ; afin que la vérité ne fût pas en péril, et qu'on pût remédier à temps au mal qu'il voulait faire. J'ai fait ici de mon côté tout ce qui m'a été possible pour le rendre favorable à la bonne cause, et le faire changer par tous les motifs que je croyais les plus propres à cette fin, mais qui ont tous été inutiles.
Au reste, je sais de bonne part qu'il voudrait bien faire croire en France qu'il n'est pas si favorable qu'on s'imagine à M. de Cambray ; mais les faits parlent et les actions et la vérité. Et si cela était vrai, il serait bien malheureux ; car il n'y a personne ici de ceux qui le voient ou qui ne voient personne de ses amis ou de ses ennemis, de ceux devant qui il parle, qui ne le croie ce qu'il est. Venons à ce qui se passe.
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Il y avait plus que de la vraisemblance qu'on finirait le mercredi 28 janvier, le sixième chapitre ; ne restant plus à parler sur cette matière que les quatre derniers cardinaux, les sept premiers ayant fini dans la congrégation du lundi 20. Mais je ne sais comment il arriva qu'il n'y eut que le cardinal Ferrari qui parla le mercredi 28, à cause, dit-on, que les cardinaux du palais arrivèrent fort tard, et surtout le cardinal Albani, qui devait parler ce jour-là. Cela a fait qu'hier, lundi 2 février, on ne put commencer le septième chapitre, qui est le dernier, et qui traite de la méditation et contemplation. Au moins je me l'imagine ; car je n'ai pu rien savoir aujourd'hui de précis et de sûr de ce qui se passa hier lundi. Ce que je sais, c'est que la congrégation dura fort tard, et que pour la première fois on se servit de flambeaux. Il ne serait pas impossible que M. le cardinal de Bouillon n'eût commencé à parler. Mais ce qui ne laisse pas d'être certain, c'est que les cardinaux auront fini de voter et de parler, ou lundi prochain, ou de demain en huit, qui sera le 11 de ce mois : ainsi il ne reste plus que trois congrégations au plus.
Il s'est passé une scène entre le cardinal Panciatici et le cardinal de Bouillon, qui est assez remarquable. Panciatici a toujours été rondement et fortement contre M. de Cambray, et en particulier dans la congrégation du lundi de la semaine passée, qu'il parla le dernier, et battit en ruine les mauvaises excuses que le cardinal de Bouillon avait apportées, pour persuader que ce n'était pas M. de Cambray, qui avait mis cette parole involontaire. Le cardinal de Bouillon n'a pas cru s'en pouvoir mieux venger, qu'à l'occasion d'une grâce qu'il demande au Pape en faveur des Jésuites, pour laquelle le roi a écrit, et sur laquelle le cardinal Panciatici fait de grandes difficultés et s'oppose, comme c'est son ordinaire et quelquefois son devoir, à la facilité du Pape, et veut que les choses aillent dans les règles, et avec les formalités sur lesquelles le cardinal de Bouillon voulait qu'on passât. Jeudi donc, au sortir de la congrégation en présence du Pape, le cardinal de Bouillon alla à son ordinaire parler à Sa Sainteté, lui renouvela ses instances pour cette grâce. Le Pape dit qu'il avait ordonné qu'on l'accordât ; et le cardinal exigea du Pape de faire
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venir en sa présence sur cela le cardinal Panciatici. Le cardinal Panciatici entra, et il y eut une très-vive conversation entre le cardinal de Bouillon et lui. Le cardinal Panciatici sentit l'aigreur et répondit avec fermeté au Pape, qu'il quitterait plutôt sa charge que de faire une chose contre les règles, et que cette affaire n'était pas à présent en état de passer. Cette mortification que le cardinal Pancialici a reçue, d'avoir été obligé à se justifier devant le cardinal de Bouillon, lui a été très-sensible, et effectivement est très-injurieuse à un ministre comme lui. On a bien vu la faible vengeance de M. le cardinal de Bouillon : il joue de son reste. M. le cardinal de Janson n'avait gardé d'avoir de ces hauteurs, qui sont très-préjudiciables ordinairement aux affaires du maître.
A propos du cardinal de Janson, je crois qu'il ne trouvera pas mauvais que je me sois prévalu de l'estime que le cardinal Sacripanti a pour lui, et de son nom, pour faire entrer ce cardinal dans les intérêts de la bonne cause, et en particulier sur ce qui reste à faire au sujet de la bulle, auprès du Pape, sur qui ce cardinal a beaucoup de pouvoir, comme M. le cardinal de Janson le sait bien. Et je crois que cette aide ne nuira pas. On a ici, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, une vénération, une amitié pour le cardinal de Janson, que son absence n'a pas diminuée. Le cardinal de Bouillon a eu beau faire pour le décrier : ce qu'il a fait là-dessus a fort servi à le décrier lui-même. Je ne sais pourquoi, mais il est très-certain que le cardinal de Bouillon le hait plus qu'il ne fait le cardinal d'Estrées, qui est beaucoup dire ; au moins en dit-il ouvertement plus de mal.
Je crois savoir sûrement que le cardinal Albani est exclu de la fabrication de la bulle. J'ai quelque avis, et bon, que le Pape en a déjà parlé au cardinal Noris, qui commence à y travailler : apparemment on fera aussi travailler le cardinal Ferrari. Je ne sais s'ils travailleront conjointement ou séparément ; apparemment ils travailleront à part, et se communiqueront leur travail. Au moins je souhaite que cela se passe ainsi, et que le cardinal Casanate ait part à tout cela. Le cardinal Spada me dit hier qu'il n'y avait rien de déterminé sur ce particulier. Je lui fis voir, le mieux qu'il me fut possible, de quelle importance il était pour l'honneur
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du saint Siège que ce travail, qui devait couronner l'œuvre, tombât en de bonnes mains. Ce serait un grand point d'avoir exclu le cardinal Albani, et me paraît assuré. Le P. Roslet est avec moi, quelque assurance que lui ait donnée le cardinal Albani : il a bien compris qu'il fallait aller au plus certain.
Il est avéré que le courrier que M. de Chanterac a dépêché le 25 du mois passé en Flandre, l'a été par un nommé Pressiat, banquier et créature du cardinal de Bouillon, et à la suite des conférences tenues entre cette Eminence, le P. Charonnier et M. de Chanterac. Il y en eut une mémorable et publique, samedi dernier à midi, chez le cardinal, où se trouvèrent l'abbé de Chau-terac, le P. Charonnier et M. Certes, elle dura près de deux heures. On va, comme vous voyez, la tète levée. On croit, à présent plus que jamais, devoir faire vanité de cette union, quelque déplaisir qu'on sache qu'elle fasse au roi, que le cardinal de Bouillon n'aimera jamais assurément; tant il est ingrat, et tant il a l'esprit de travers.
Je n'ai pu avoir encore la lettre dernière de M. de Cambray au Pape; seulement je sais que ce n'est que répétitions. Il y a seulement deux choses plus particulières : l'une, qu'il demande à n'être pas obligé de condamner les intentions de Madame Guyon, ni son sens intérieur ; l'autre, qu'il est prêt de corriger dans son livre les expressions qui paraîtront trop fortes, et qu'il ne pouvait pas supposer qu'on put désapprouver, puisqu'elles se trouvent toutes dans les meilleurs mystiques ; mais que le saint Siège n'a qu'à lui donner la règle, qu'il suivra exactement. Je ne crois pas que cette lettre lui ait fait grand honneur, et ne lui fera pas grand profit. On m'assura hier que l'on distribuait un manuscrit en faveur de M. de Cambray : je ne sais encore ce que c'est.
Vous devez avoir, il y a déjà longtemps, tous les nouveaux écrits imprimés de M. de Cambray, que je vous ai envoyés. Je fais bon usage de tout ce que vous m'écrivez, et je ne laisse perdre aucune de vos réflexions.
Les passages des mystiques, que M. de Cambray a mis en parallèle avec les siens, sont en effet tout contraires à ce qu'il s'est
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imaginé. On voit par là, combien le langage des mystiques est peu exact, et même outré, et de quelle nécessite il est de n’en pas faire la règle de la foi; mais encore, que M. de Cambray a outré les mvstiques les plus outrés, je parle des anciens, lui qui devait réduire leur langage à des expressions simples, exactes, théologiques, etc.
Le cardinal Ottoboni a dit à un de mes amis, qu'il fallait que je le crusse un grand minchione, pour m'imaginer qu'il ne serait pas contre M. de Cambray ; mais avec cela je ne me repens ni ne me rétracte de ce que j'ai cru de lui.
On ne peut manquer à faire bien engager nos docteurs à se déclarer : leur avis, et pour ce pays-ci, et pour celui où ils sont, cela ne peut faire que du bien.
Vous croyez bien qu'on crie ici persécution sur tout ce qui arrive de peu avantageux en France à M. de Cambray ; mais il faut laisser crier des gens qui mettent toutes leurs ressources dans des impostures dont on commence à découvrir l'artifice.
Je vous envoie un exemplaire du dernier jubilé : cette pièce commence ici à être rare, et n'en a pas qui veut. J'en ai eu deux exemplaires par une faveur singulière. On en fait ici un mystère depuis quelques jours, et il n'en a couru qu'un très-petit nombre d'exemplaires. On prétend que des amis du prince d'Orange ont fait faire attention ici, qu'il ne fallait pas le traiter de persécuteur, ni taxer de persécutions les rigueurs qu'on exerce contre les catholiques en Angleterre et en Irlande. Le cardinal Carpegna, qui veut être Pape, le ménage par considération pour le cardinal Ottoboni et le cardinal de Bouillon, qui ont ici grande liaison avec des Anglais protestants. On prétend que ces cardinaux empêcheront le Pape d'envoyer ce dernier jubilé dans les pays étrangers; mais je doute qu'ils y réussissent. Cela serait assez curieux si le parti du prince d'Orange était assez fort à Rome, pour empêcher la publication d'un jubilé, et qu'on ne priât Dieu par toute la chrétienté pour faire cesser de si cruelles persécutions.
Mon père me mande, et j'ai vu dans des lettres écrites de
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France de bon lieu, qu'on avait écrit d'ici que moi, seul de François, n'avais pas été invité par le cardinal de Bouillon à la fête de Sainte-Luce, et que cela avait ici un peu surpris tout le monde. Vous savez, mon père et vous, que je ne vous en ai pas écrit un mot, n'ayant pas cru que cela en valût la peine, et n'ayant pas cru devoir attribuer au maître le compliment ambigu que me fit M. Certes, son espèce do maître de chambre, qui me fit prendre le parti d'aller dîner chez moi avec de mes amis, de peur d'incommoder à un somptueux dîner, où l'on était très-pressé.
Je n'ai reçu aucun ordre précis de, vous pour l'argent, dont vous avez la bonté de me parler dans votre lettre du 5 : mon père me mande seulement que vous avez eu la bonté de tomber d'accord de tout ; que M. Souin lui vient de dire que le correspondant de M. Chaberé a ordre de me faire toucher 2,000 livres ; et mon père ajoute, que si j'ai besoin de toute la somme, de tirer une lettre de change du reste sur vous et sur lui, dont il paiera la part dont vous êtes convenus : ce que je serai obligé de faire par le premier courrier.
Je me porte bien, Dieu merci, et M. Phelippeaux aussi.
J'écris à M. de Paris qu'il est nécessaire que le roi parle à M. le nonce sur le décret qui doit suivre la bulle, et par lequel on doit défendre les livres faits en défense et explication du livre des Maximes. J'en ai déjà parlé au cardinal Casanate, qui l'a fort approuvé, et qui m'a promis d'appuyer ici fortement là-dessus. Unissez-vous avec M. de Paris auprès du roi sur ce particulier, et ne perdez point de temps, s'il vous plaît.
Il y a ici une nouvelle Lettre de M. de Cambray à M. de Meaux sur la charité, qu'on n'a pas encore vue. M. de Chanterac a commencé à la distribuer aux cardinaux : je ne l'ai pu avoir pour ce courrier. Que peut-il dire de nouveau?
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LETTRE CDXXXIV. BOSSUET A SON NEVEU (a). Paris, 9 février 1699.
Vous avez bien besoin que Dieu vous soutienne dans le coup que vous venez de recevoir : c'est lui qui frappe, c'est lui qui console. Vous êtes seul, et ce nous serait une espèce de consolation mutuelle de pleurer ensemble le plus honnête homme, le plus ferme, le plus agréable, le plus tendre qui fut jamais. C'en est fait • il n'y a qu'à baisser la tête; et à se consoler en servant Dieu. Vous en avez une grande occasion; et Dieu vous a mis en tête une cabale si puissante, si artificieuse, si dangereuse, qu'il y va de tout pour l'Eglise. Ainsi rappelez toutes vos forces, et songez qu'il faut qu'il en coûte quand on est appelé de Dieu pour défendre la vérité, et s'exposer seul à la fureur de ses ennemis pour elle.
J'ai reçu votre lettre du 20, et le journal. M. de Paris a tout vu. On a fait un extrait pour la Cour, qui sera rendu à Madame de Maintenon. Personne n'a rien vu que (Bossuet père) qui a fait l'extrait. On croit y être.
Vous aurez vu par mes précédentes ce qui fit connaître le courrier. C'est une lettre qu'il porta au cardinal d'Estrées.
M. de Cambray a écrit au nonce trois superbes lettres sur les signatures des docteurs. Il dit qu'il répondra, et en demande la permission à M. le nonce, qui ne dira rien. Extorquées, tronquées, etc.
Nous attendons un écrit de M. de Cambray sur les qualifications des docteurs. Il est ravi d'avoir occasion d'écrire par anticipation contre les qualifications qu'il craint de Rome.
Le P. Dez et le P. Gaillard sortent d'ici: ils m'ont dit que le P. Charonnier leur avait écrit, qu'il croyait que le décret de censure du livre arriverait aussitôt que sa lettre.
La lettre du roi (b) est admirable et digne d'un Constantin et
(a) Revue et complétée sur l'original. — (b) Elle est ci-dessus, pag. 170.
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d'un Charlemagne. Tout y est de sentiment : il faut être roi pieux et habile pour écrire ainsi. Le secret est bien recommandé.
La lettre du théologien de M. de Chartres fait ici un effet prodigieux : on ne devine point qui en est l'auteur. M. de Chartres y a mis de sa main beaucoup d'excellentes choses. Remarquez bien ce qu'il dit sur les prières de M. de Cambray avant toutes ces affaires. C'est sur la fin.
M. le nonce a bien remarqué que par l'écrit M. de Cambray s'engageait terriblement.
Je suis bien en peine de la manière dont la triste nouvelle vous sera venue. Je crains les lettres de traverse et les contretemps qui les accompagnent. Je n'aurai point de repos que je n'aie votre réponse.
J'ai reçu les thèses ; je n'y trouve rien contre nous, bien entendues.
Ce serait un grand malheur que le cardinal Albani fit la bulle: il faut toucher cette corde délicatement. Je suppose que, malgré les mauvais offices, Dieu vous donnera les moyens de vous bien entretenir avec le Pape.
M. le prince (a) nous fait mille amitiés sur notre malheur. Je lui ai demandé sa protection pour la famille sans rien articuler, et il l'a promise de l'air le plus sincère du monde.
Nous allons tous à Versailles.
Je crains d'avoir oublié de vous parler d'un libelle contre M. de Paris (b), qui a été brûlé par la main du bourreau. Ce prélat y est accusé d'être le chef des jansénistes, et d'en avoir donné la
(a) De Bourbon-Condé. — (b) Il était intitulé : Problème ecclésiastique proposé à M. l’abbé Boileau de l'archevêché, etc. « L'auteur alors inconnu de ce libelle satirique, dit M. d'Aguesseau, opposait Louis-Antoine de Noailles évêque de Châlons, à Louis-Antoine de Noailles archevêque de Paris; et demandait malignement lequel des deux on devait croire, ou l'approbateur des Réflexions du P. Quesnel sur le Nouveau Testament, ou le censeur du livre de l’Exposition de la Foi. Il se jouait avec assez d'esprit, dans cet ouvrage, sur la contradiction qu'il croyait trouver entre l'évêque et l'archevêque. C'est ainsi que fut donné comme le premier signal de cette guerre fatale que le livre du P. Quesnel a depuis allumée dans l'Eglise. Le soupçon tomba d'abord sur les Jésuites; mais le véritable auteur de ce fameux ouvrage fut enfin démasqué quelques années après. D. Thierry, bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et janséniste des plus outrés, qui fut mis à la Bastille par ordre du roi, avoua dans la suite que c'était lui qui avait composé le Problème». (Voyez Mém. sur les affaires de l'Eglise de France, depuis 1697 jusqu'en 1710, par le chancelier d'Aguesseau; tom. XIII de ses Œuvres, p. 195). On persuada néanmoins à M. de Noailles que les Jésuites étaient les auteurs du Problème, et il en conçut contre eux le plus vif ressentiment. Ce fut pour le satisfaire que le Parlement de Paris ordonna, par un arrêt du 10 janvier 1699, que cet écrit serait brûlé; ce qui fut exécuté le 15, suivant d'Avrigny, devant la porte de Notre-Dame.
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profession de foi dans la seconde partie de son Instruction pastorale sur cette matière (a). Son jansénisme est attaché principalement à l'approbation du livre du P. Quesnel sur le Nouveau Testament On s'en avise bien tard, après que ce livre a passé sans atteinte durant feu M. de Paris, et après cinq ans d'approbation de celui-ci comme évêque de Châlons.
On s'avise aussi, après dix ans, d'accuser de jansénisme par un libelle l'édition bénédictine de saint Augustin (b), à cause des notes, des lettres majuscules et des renvois. Certaines gens voudraient bien faire une diversion au quiétisme en réveillant la querelle du jansénisme ; mais on ne prendra pas le change.
LETTRE CDXXXV. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (c). Rome, ce 10 février 1690.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Paris, du 19 janvier. Le P. Roslet a reçu en même temps la signature de cent quarante et tant de docteurs, que M. de Paris lui a adressée. Voilà un consentement bien unanime de nos docteurs ;
(a) Cette seconde partie de l'Instruction pastorale de M. de Noailles, du 20 août 1690, avait pour auteur Bossuet, comme il l'avoua à l'abbé Ledieu. — (b) Peut-être Bossuet veut-il parler ici de la Lettre de l'abbé de *** aux RR. PP. Bénédictins de la congrégation de Saint- Maur, sur le dernier tome de leur édition de saint Augustin, imprimée à Rome en 1098. On disait qu'elle était d'un abbé allemand, et Dupin l'attribue au P. Lallemant, jésuite. Elle fut mise à l'Index à Rome par décret du 2 juin 1700, ainsi que deux autres lettres contre la même édition; l'une sous le nom d'un abbé commendataire, et l'autre sous celui à un bénédictin non réformé. Il serait malaisé de décider de laquelle de ces trois lettres il est ici question. Au reste le général des Bénédictins et le provincial des Jésuites se réunirent, d'après le désir du roi, pour imposer à cet égard un silence réciproque à leurs religieux. — (c) Revue et complétée sur l'original.
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et je ne sais pas ce que les amis de M. de Cambray pourront dire, après avoir assuré si hautement qu'on n'avait pu trouver que les soixante premiers qui eussent voulu condamner M. de Cambray, dont encore la plupart l'avaient fait par force. Mais il ne faut pas s'étonner de la hardiesse qu'ils ont à mentir, leur chef leur en donnant un si bel exemple. Leurs impostures font toujours quelque petit effet pendant quelque temps ; et cela leur sert toujours à quelque chose. Ce n'est pas que, dans l'esprit des honnêtes gens, cette conduite ne fait l'effet qu'elle doit faire. Je sais que le Pape a été prévenu heureusement par les lettres du nonce, dès le précédent ordinaire, sur cette nouvelle signature, et l'a trouvée bien, ainsi que les cardinaux, à l'exception de qui vous pouvez deviner, à qui cet accord de la Faculté de Paris contre son ami n'a pas fait grand plaisir.
Dieu merci, le cardinal Casanate jouit depuis un mois d'une bonne santé. Je le vis il y a trois jours, et il me dit que, puisque Dieu lui donnait une bonne santé, il voulait bien l'employer. Il ne sait pas encore si le Pape le chargera de l'extension de la bulle ; mais nous sommes convenus qu'il fera ainsi. Il remettra son vœu au Pape sur les trente-huit propositions; puis il dira comment il est d'avis qu'on les réduise pour les condamner. Il réduira toute la matière sous sept chapitres, comme on l'a examinée ; puis il prendra sur chaque matière les propositions principales, de la manière qu'elles doivent être conçues pour être le plus nettement condamnées, en suivant toujours les propres paroles de l'auteur, et retranchant seulement des propositions des qualificateurs ce qui est inutile, et ce qui embrouille le fond. En un mot, il réduira dans son vœu par écrit le tout, comme il croit qu'il doit être étendu dans la bulle. C'est à présent le plus grand service qu'il puisse rendre, et qui peut abréger beaucoup si le Pape a bonne intention. J'ai bien de la peine à croire que l'on puisse l'empêcher de lui donner une particulière autorité sur l'extension de la bulle. Il est vraisemblable que le Pape en chargera ses deux créatures, les cardinaux Ferrari et Noris, avec le cardinal Casanate ; mais il n'y a rien encore de déterminé là-dessus. Je vous envoie la lettre que m'écrivit hier au soir Monseigneur Giori; il parle par con-
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conjecture mais il n'y a rien d'assuré. Je le crois très-vraisemblable, et c'est ce qu'on doit faire. Si l'on ne le fait pas, ce ne sera pas faute d'instruction ; et le Pape sait tout. Il y a plus de deux mois que j'en vois l'importance, et qu'on y travaille efficacement à le faire tomber sur un cardinal bien intentionné et capable. Le cardinal de Bouillon, le cardinal Albani, Fabroni et les Jésuites font leur possible pour empêcher le cardinal Casanate, et faire tomber au cardinal Albani : mais je crois qu'en cela ils ne réussiront pas, au moins pour le dernier ; mais on ne peut répondre de rien avec le Pape.
Je vous envoie la lettre de M. de Cambray au Pape : elle donne ce me semble beau jeu contre lui. Quelque superficielle qu'elle soit, on fait ici tout remarquer à mesure. Je ne vous envoie pas la nouvelle lettre de ce prélat sur la charité, que je n'ai pu avoir. Je ne sais que les cardinaux du saint Office qui l'aient.
L'ouvrage du théologien qui défend M. de Chartres, ne saurait venir trop tôt.
C'est bien fait, selon moi, de ne rien laisser sans réponse : il faut parler fortement et avec autorité, comme vous avez toujours fait, supposant toujours comme indubitable la décision du saint Siège telle qu'elle doit être. Rien n'a mieux fait que d'avoir fait voir que le roi ne croyait plus devoir ménager M. de Cambray par ce qu'on a fait en dernier lieu.
Toutes les raisonnettes de M. le cardinal de Bouillon ont fait très-peu d'impression.
S'il y a quelque mal et quelque embarras par rapport au fond de la matière, et pour la bulle, il vient uniquement de l'embrouillement des propositions extraites, qu'il faudra qu'on redresse nécessairement, si l'on veut faire quelque chose d'honorable pour le saint Siège et de bien.
Demain, 11 février, on finira. Il ne reste plus à voter que les trois derniers cardinaux, comme vous le verrez par ce que je vous envoie.
La manière de procéder pour ce qui suit, n'est pas encore déterminée. Je crois que le Pape voudra entendre les cardinaux en public et en particulier : cela doit être, et sera apparemment très-
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court; puis on chargera quelqu'un de la bulle, qui, après avoir passé per manus, doit être signée par le Pape. Dieu le veuille, et bientôt.
On parlera apparemment, jeudi 12, devant le Pape de modo tenendi dans le reste de l'affaire : peut-être même fera-t-on une congrégation lundi prochain, où les cardinaux discuteront entre eux ce qu'il y a à faire. Le cardinal de Bouillon y sera, et n'épargnera rien assurément pour embrouiller. Mais on est résolu de lui tenir tête : le cardinal Casanate surtout, qui est le chef, et qui est persuadé qu'il y va du bien de l'Eglise, du saint Siège, et du repos de la France, ne craint rien, Dieu merci. Je n'ose pas dire la même chose des autres, dont il y en a qui craignent moins les uns que les autres, mais qui craignent toujours un peu, et ne veulent pas si franchement rompre en visière au cardinal de Bouillon. Ce n'est pas que tous ne condamnent le livre et la doctrine; mais pas tous de la même manière et de la même force. On ne doit pourtant pas douter que la doctrine ne soit condamnée, au moins personne n'en doute à présent quant au fond ; mais les amis de M. de Cambray soutiennent qu'il faut avoir égard et ménager en quelque chose ce prélat, qui mérite assurément tout le contraire. Enfin, on n'oubliera rien pour représenter tout ce qu'il faut. Imaginez-vous quelle facilité on aurait trouvée, si le cardinal de Bouillon avait fait un autre personnage ? Il est vrai qu'il y a bien de quoi rire, de voir ce cardinal docteur et défenseur de l'amour pur.
Il est certain que le cardinal de Bouillon voulait absolument qu'on ne condamnât pas la proposition de l'involontaire, comme étant de M. de Cambray. Il voulait qu'on l'en crût sur sa parole, disant qu'il était à Paris dans ce temps-là, que M. de Cambray protesta d'abord qu'elle n'était pas de lui, que M. de Chevreuse lui avait avoué la vérité, etc. Il souffrit impatiemment la résistance qu'il trouva dans les cardinaux à ne vouloir pas sur sa parole épargner en cela son ami; et malgré lui la proposition resta comme du livre, et condamnée comme les autres. On n'hésita pas même à la qualifier d'hérétique.
M. le cardinal de Bouillon alla jeudi à Frescati : il avait achevé
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de parler la veille sur le dernier chapitre. Il y mena sa compagnie ordinaire, le P. Charonnier; et il y ajouta M. de Barrières, qui l'accompagna pour la première fois. Il en revint dimanche au soir, pour assister à la congrégation d'hier.
Il est arrivé ici une affaire qui intrigue fort le cardinal de Bouillon et cette Cour qui peut même avoir quelque suite, et dont il est bon que vous soyez instruit. Je vais le faire en peu de mots.
Il y a environ un mois qu'on attaqua l'écuyer de M. le cardinal de Bouillon. C'était à la vérité la nuit, mais par un si beau clair de lune, et lui étant si découvert, que personne n'a cru que ce fût une méprise. On a soupçonné quelques personnes : le gouverneur a fait quelques diligences, et on n'en a néanmoins vu aucun effet de ses recherches. L'affront était sensible pour M. le cardinal de Bouillon, et le devait être : néanmoins on n'a vu ici de sa part aucune diligence faite pour en tirer raison, sinon qu'il fit conduire, il y a environ quinze jours, dans sa maison un cocher de Madame la princesse Carpegna, qui s'était retiré dans une église trois jours auparavant, et l'a tenu chez lui ainsi dans une étroite prison. Le Pape l'a ignoré, ou fait semblant de l'ignorer pendant quelque temps. Enfin, averti de ce prétendu attentat contre son autorité, qui lui a été d'autant plus sensible que c'est une semblable action de l'ambassadeur de l'empereur, qui est cause des brouilleries de ce ministre et de son maître avec cette Cour; le Pape, dis-je, sachant M. le cardinal de Bouillon à Frescati, envoya chercher en diligence le sieur Poussin son secrétaire, pour se plaindre de cet attentat, et le fit avec véhémence et chaleur. M. Poussin trouva l'expédient de l'apaiser, en lui disant que le prisonnier était déjà sorti; et en même temps de mettre l'honneur du ministre à couvert, autant qu'il était en son pouvoir. Le Pape s'apaisa, et on dit qu'il traita très-bien ce petit ministre, et parut très-content de lui. Au moins je sais de science certaine par une personne, qui eut audience de Sa Sainteté un moment après, que Sa Sainteté en dit mille biens.
Le bruit de cette affaire se répandit aussitôt dans Rome. Elle ne fait pas honneur au ministre, d'autant plus qu'on assure que le prisonnier ne sortit que le soir. Pour moi, je puis dire que je
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sais sûrement qu'il fut conduit hors de Rome, et qu'on l'a fait embarquer pour qu'on n'en entendît jamais parler. Cela occasionne toute sorte de mauvais raisonnements. Ce qui est de fâcheux, c'est que Sa Sainteté s'imagine que M. le cardinal de Bouillon était de concert avec l'ambassadeur de l'empereur, afin de rendre son affaire commune, et que c'est par l'adresse de ce ministre que notre cardinal a fait ce faux pas. Je ne crois rien de tout cela; mais cette Cour en est persuadée, et on le dit hautement. On prétend même que le Pape s'en plaindra au roi. Vous en entendrez parler apparemment; et il est impossible qu'une chose qui fait ici tant de bruit, n'en fasse pas à la Cour. On dit ici mille et mille choses sur cela, que je laisserai dire à d'autres. Ce qui est de certain, c'est que le cardinal de Bouillon est faible, fou, et sans prudence ni cervelle.
J'ai vu les vers du cardinal Ottoboni, qui me les envoya des premiers, et m'invita à sa musique. Il voulut par là me donner une grande preuve qu'il était contraire au livre : mais cela n'avait rien de commun à la congrégation, et je savais ce que je savais, et je pris la liberté de lui dire que je ne doutais pas que son vœu ne fût encore plus précis, et que c'était là la pierre de touche. Ce fut une malice de la part du cardinal dei Giudice, de le faire remarquer au cardinal de Bouillon, et ce cardinal me l'avoua au sortir de cette musique.
M. de Bru, correspondant ici de M. Chabéré, m'a dit encore ce matin n'avoir ordre de me donner que 2.000 livres que j'ai prises de lui, et en même temps je pris les quatre autres d'une autre personne, et j'ai tiré une lettre de change de 4,000 livres sur M. Souin, payable à quinze jours de vue : de ces quatre mille livres mon père en paiera deux, comme vous êtes demeurés d'accord. J'ai cru cela plus court et plus commode pour le paiement, puisque par là vous aurez jusqu'à la fin de mars pour payer cette somme, et que moi je suis pressé de mon côté de payer ce que je dois. M. de Bru m'a donné aussi les 2,000 livres. Vous ne croiriez pas que pour ces 6,000 livres j'ai payé quatorze cents livres ou environ de change, et n'en ai touché que 4,600 livres, le change étant à près de 25 pour cent.
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Ma santé est bonne, Dieu merci. Celle de M. Phelippeaux aussi. Je ne crois pas que vous puissiez rien comprendre à la lettre que je vous envoie. Pour moi, je n'y ai rien compris. C'est M. Phelippeaux qui veut que je vous l'envoie. Vous ferez part à M. de Paris de la lettre de M. Giori. Faites-vous lire la lettre de M. Madot.
LETTRE CDXXXVI. BOSSUET A SON NEVEU (a). A Versailles, ce 16 février 1699.
J'ai reçu votre lettre du 27 janvier, et je viens de la lire à M. de Paris, qui avait les mêmes choses de vous-même.
M. le prince de Monaco a pris son dernier congé, et doit partir mercredi ou jeudi. J'eus avec lui samedi une longue conversation, où il témoigna toute sorte d'amitié et de confiance pour vous. Madame de Maintenon lui a parlé avec la dernière force. Le roi lui dit dans le dernier adieu, qu'il avait de grandes affaires à Rome; mais qu'il devait assurer le Pape, qu'il n'en avait point qui lui tînt tant au cœur que celle-ci ; qu'il ne pouvait trop inculquer que le bien de l'Eglise et de son royaume, et la gloire de Sa Sainteté, demandaient une décision prompte, nette, précise, sans ambiguïté, sans retour, et qui coupât la racine. C'est M. de Monaco qui l'a dit lui-même. Il me dit qu'il vous écrirait, et qu'il pourrait recevoir encore de vos lettres à Monaco, où le roi lui permettait d'être quinze jours.
Vous jugez bien du cardinal Albani malgré ses beaux discours; mais vous avez raison de dire le mieux qu'on pourra.
La censure de nos docteurs est assurément trop faible : tant mieux au sens que vous le dites.
Il y a trois nouvelles lettres de M. de Cambray adressées à moi : deux sur la censure, avec ce titre : Lettre I et II à M. l'évêque de
(a) Revus et complétée sur l'original.
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Meaux, sur douze propositions qu'il veut faire censurer par les docteurs de Paris (a).
La première commence : « Je ne puis vous regarder autrement que comme la source de tous les desseins qu'on a formés contre moi, et je prends l'Eglise à témoin de celui qui vient d'éclater, etc.» Partout il me dit : vous tronquez, vous altérez, etc., comme si j'étais l'auteur ; au lieu qu'il est vrai que je n'ai eu aucune part, ni au conseil ni à l'exécution, et je n'ai rien su, ni des qualifications ni des signatures : je dis rien du tout, qu'après que tout a été fait. M. le nonce l'a su dès l'origine, et je l'ai même prié dans ce temps-là de le mander à Rome; ce qu'il m'a dit avoir fait.
Outre ces deux lettres, il y en a une troisième à moi sur la Charité, nouveau recommencement. L'acharnement; de M. de Cambray à me mettre tout sur le dos, a pour principe, outre la haine, le dessein de faire voir que je suis sa partie formelle, et de me rendre en cette cause, non seulement suspect, mais encore odieux.
Si j'avais eu la moindre part à la censure, elle serait plus juste, par conséquent plus forte, et l'on n'aurait pas omis des propositions capitales.
On me promet fort secret.
M. l'archevêque de Paris m'a dit que M. le cardinal de Bouillon négociait avec l'abbé de Chanterac une rétractation de M. de Cambray; le tout afin d'arrêter une décision, puis gagner du temps pendant qu'on nous la communiquera. Il faut s'attendre à tous les artifices. Vous aurez à veiller, si cela arrive, aux tentatives que fera M. de Cambray pour me faire exclure, comme son ennemi. C'est ce qui ne se fit jamais. Saint Cyrille, qui s'était déclaré dénonciateur de Nestorius auprès du Pape, loin d'être exclu du jugement, y présida. Cela est capital, et donnerait lieu à tout éluder. D'ailleurs, j'ai seul la clef de cette affaire : c'est où il faut être attentif plus qu'à tout le reste. Le courrier de l'abbé de Chanterac est chargé de l'instruction pour cette rétractation.
Le livre de Vargas (b) sont des lettres atroces contre le concile
(a) Bossuet répondit à ces trois lettres dans l’Avertissement sur les signatures des docteurs, qu'il a placé à la tête des Passages éclaircis. Voyez vol. XX, p. 371. (b) Les Lettres et Mémoires de François Vargas, jurisconsulte espagnol, concernant le concile de Trente, dont l'abbé Bossuet demandait un exemplaire à son oncle, mis en français, et publiés à Amsterdam avec plusieurs autres lettres et mémoires de Pierre Malvenda, et de quelques autres évêques espagnols, au commencement de 1099, par Michel le Vassor, d'abord prêtre de l'Oratoire, et depuis ministre anglican, connu principalement par sa mauvaise histoire de Louis XIII. (Les édit. )
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de Trente avec une préface de le Vassor l'aposlat, qui soutient Molinos contre le zèle de l'Eglise romaine : qu'il ne fallait pas crier à l'hérétique contre M. de Cambray, auteur d'une spiritualité raffinée, dont le Nouveau Testament ne dit mot, parce que, quelque inconnue qu'elle soit aux apôtres, elle ne fait aucun mal; et que si elle est hérétique, il y a longtemps que cette hérésie a cours dans l'Eglise de Rome. Il ajoute que M. de Paris et M. de Meaux ont dérogé aux libertés gallicanes, en permettant que cette affaire fût portée à Rome, et que le roi s'est laissé trop engager à cette poursuite. Cet ignorant malicieux abuse du nom de libertés gallicanes. Je vous donne ce petit extrait en attendant le livre, aussitôt que j'en aurai un exemplaire que je vous puisse envoyer.
Il est certain que les Anglais ont traduit le livre des Maximes avec de grands éloges, et que les Hollandais impriment un recueil des ouvrages des deux partis, avec une Préface en faveur de M. de Cambray.
On agira efficacement pour le procureur général des Augustins (a). Le principal du collège de Bourgogne, nommé Colombet, frère de l'assistant, est celui à qui la tête a tourné pour avoir trop travaillé pour M. de Cambray.
L'ambassadeur est ami du cardinal de Bouillon. Palliera, vous nul secret intime, le gagner, paraître instruit avec grand ménagement pour M. le cardinal de Bouillon, 35... de l'accès de M. de Meaux et de M. de Paris près de Madame de Maintenon et du roi; ménager cela délicatement.
Vous jugez bien de l'impatience que j'ai d'avoir de vos nouvelles. Consolez-vous, et songez que vous servez Dieu et son Eglise. Ne vous laissez point abattre à une douleur, quoique si juste.
(a) Il se nommait Nicolas Serrani, et avait été un des examinateurs du livre des Maximes, contre lequel il s'était fortement déclaré.
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Vous devez avoir reçu des ordres pour quatre mille livres. On achèvera le reste et on ne vous laissera manquer de rien.
J'embrasse M. Phelippeaux de tout mon cœur.
Tout le diocèse se signale envers nous à l'occasion de notre malheur. On n'en revient pas, et on se trouve à dire à tous les moments : Dieu, Dieu, et c'est tout.
LETTRE CDXXXVII. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. 16 Février 1699.
Je reçus hier, Monsieur, votre lettre du 27. Je suis surpris et même fâché de ce que j'y vois que vous n'en aviez point reçu de moi, non plus que le P. Roslet. Je n'ai pas manqué un seul courrier de vous écrire à l'un ou à l'autre; ainsi il faut que mes lettres aient été retenues. Tâchez de savoir ce qui en est, afin que nous prenions des mesures pour empêcher que cela n'arrive davantage.
J'ai conféré ce matin à Versailles la lettre que vous m'avez écrite avec celle qu'a reçue M. de Meaux : nous y avons trouvé à peu près les mêmes choses, par conséquent que l'affaire va bien, et qu'elle finira heureusement dans ce mois. Cette espérance me fait grand plaisir ; cependant il ne faut s'assurer de rien que le jugement ne soit prononcé. Continuez vos sollicitations avec la même attention et la même vigueur : surtout prenez garde qu'on ne soit attendri de cette nouvelle lettre de M. de Cambray. Vous savez combien il est adroit et pathétique.
Le P. Roslet me mande sa conversation avec le cardinal Albani : je lui réponds de ne s'y pas fier, à moins qu'il ne rende ses actions conformes à ses discours.
Le cardinal Casanate fera mieux la bulle qu'aucun autre; mais il n'y aura pas d'inconvénient qu'on lui donne les cardinaux Noris et Ferrari pour y travailler avec lui; pourvu que le cardinal Albani n'en soit pas, nous serons bien.
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La négligence du cardinal de Bouillon à assister à la cérémonie de ce nouveau jubilé n'est pas excusable : il est étonnant qu'il garde si peu de mesures.
Je ne manquerai pas de dire au roi ce que vous me mandez de M. le prince Vaïni, et de faire de mon mieux pour le Père procureur général des Augustins : j'en parlerai fortement.
Je crains que les paquets que je vous ai envoyés et que vous n'avez pas reçus, ne soient ceux qui contenaient cent quarante-six signatures de docteurs tout à la fois : il serait fâcheux qu'elles fussent supprimées; il y aurait pourtant remède. Si la censure ne paraît pas assez forte, dites, s'il vous plaît, que c'est par modestie et par respect pour le saint Siège qu'on ne l'a pas chargée davantage. M. de Cambray ne la trouve pas trop faible; car il n'a jamais crié si haut qu'il fait depuis cette censure. Croyez-moi toujours, Monsieur, à vous autant que j'y suis.
Il n'est point vrai que Madame Guyon soit morte; elle se porte au contraire très-bien : c'est une femme qui la servait qui mourut il y a cinq ou six semaines. M. de Monaco part demain.
Comptez sur un aussi grand secret de ma part que vous pouvez le désirer.
LETTRE CDXXXVIII. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, 17 février 1699.
J’ai reçu en même temps, par le courrier ordinaire, les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire : l'une du 27 janvier, et l'autre du 22, que vous croyiez qui devait arriver par un extraordinaire qui n'est pas parti, mais qui m'a été sûrement. J'ai reçu en même temps le paquet de la Réponse aux préjugés, que j'ai distribuée d'abord aux cardinaux et dans Rome. Cet écrit est venu fort à propos et a été bien reçu, étant fort court, et paraissant dans une conjoncture ou la quantité de libelles que M. de Cambray a fait distribuer, remplis
(a) Revue et complétée sur l’original.
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d'une hardiesse et d'une effronterie étonnante, et d'un ton bien haut, a fait s'apercevoir dans ce pays-ci, si je ne me trompe, du caractère de l'auteur et de la nécessité qu'il y a de lui tenir tête. La disposition est d'autant meilleure, que MM. les cardinaux connaissent à présent par eux-mêmes la pernicieuse doctrine du livre des Maximes, et ne peuvent qu'être bien aises qu'on instruise le public, qu'on lui fasse connaître de plus en plus l'esprit dangereux de M. de Cambray. Je n'ai pas jugé à propos de le présenter à Sa Sainteté, quoique j'aie eu audience d'elle aujourd'hui, dont je vous rendrai compte.
J'ai dit partout que ce petit ouvrage n'était fait que pour la France, et n'était nécessaire que pour empêcher la séduction des peuples par le nombre infini de libelles que M. de Cambray répand partout, et le triomphe du parti de M. de Cambray.
Nous n'avons point reçu ici encore l'écrit du théologien pour M. de Chartres, que l'on distribuera sans dire que c'est vous qui en êtes l'auteur : cela fera bien mieux.
Venons aux affaires essentielles. Je vous dirai donc que ma première pensée ces jours-ci était de dépêcher un courrier, pour informer de tout ce qui s'est passé dans la dernière congrégation et depuis; mais ayant fait réflexion qu'il fallait trouver le remède présent, et qu'il ne pouvait venir que de ce pays-ci, j'ai cru qu'il n'était pas absolument nécessaire, et qu'il n'importait pas extrêmement qu'on sût huit jours plus tôt ou plus tard les nouveaux et extraordinaires efforts qu'on a faits de nouveau pour sauver à la vérité M. de Cambray, mais pour déshonorer la France et le saint Siège et soi-même. Ils n'ont pas réussi, Dieu merci : et la vigueur de nos amis a soutenu le bon parti, et l'a emporté. Voici ce qui s'est passé.
Mercredi 11 de ce mois les trois derniers cardinaux parlèrent sur le dernier chapitre. Après qu'ils eurent parlé, le cardinal de Bouillon fit une harangue, dans laquelle il rassembla tout ce qui pouvait le plus contribuer à épargner M. de Cambray, dont la piété, le savoir,... etc. Il joignit à cela des considérations politiques, et de ce qu'il y avait à craindre d'un homme innocent comme celui-là, éloquent, appuyé, et qu'on poussait à bout. Il voulut
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aussi intéresser le saint Siège pour un évêque prêt à se sacrifier pour son autorité, ses maximes, etc. Enfin, il finit en disant qu'il n'y avait que le seul intérêt de la vérité qui le faisait parler, puisqu'on savait que la Cour n'était pas favorable à M. de Cambray.
On le laissa dire tout ce qu'il voulut sur toutes ces considérations et sur les propositions du livre, qu'il soutenait qu'on pouvait entendre dans un bon sens, conforme à celui de sainte Thérèse, de saint François de Sales, etc. ; qu'il était de la dernière conséquence, et de l'honneur du saint Siège, de déclarer, s'il voulait entrer dans le détail, les sens bons et mauvais des propositions, pour ne pas confondre les bons mystiques et les mauvais. Après quoi MM. les cardinaux résolurent, avant que d'aller au Pape, et parler devant Sa Sainteté, de tenir les congrégations nécessaires et préliminaires pour convenir de modo tenendi. Et ils résolurent, pressés par Sa Sainteté, qui veut absolument finir, de tenir une congrégation le vendredi suivant, 13 de ce mois, hier lundi 16, et demain mercredi 18 du mois, afin de pouvoir commencer à parler devant le Pape dès jeudi prochain.
M. le cardinal de Bouillon prétend avoir arraché la congrégation du vendredi par force, et croit qu'on lui en doit avoir une obligation éternelle : il m'en a parlé à peu près dans ces termes. On sait bien à quoi s'en tenir. Si l'on veut l'en croire, on lui aura obligation de tout, et personne n'aura frappé plus fortement M. de Cambray. Ce qui est de certain, et le cardinal Panciatici me l'a dit, et les cardinaux Carpegna et Casanate, c'est qu'il fait beaucoup de bruit et très-peu d'effet.
La matière des congrégations présentes des cardinaux, était de la dernière conséquence. Les partisans de M. de Cambray, qui sont en très-petit nombre parmi les cardinaux, prétendaient le sauver, au moins en partie, par la difficulté qu'on trouverait dans l'exécution de ce qu'il y avait à faire : les propositions trop longues, et extraites à l'avantage de M. de Cambray, qui étaient néanmoins celles qu'on avait qualifiées et examinées. Si on les refait, qu'on les change, c'est un nouveau travail, sujet à mille chicanes : ce n'est plus, disent-ils, les mêmes propositions qualifiées. Les requalifier de nouveau, c'est tout recommencer. Vous
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pouvez vous imaginer tous les tours artificieux et plausibles qu'on peut donner pour embrouiller la décision. De plus, sur la qualification des propositions, chaque cardinal a, à la vérité, donné sa qualification ; tous les condamnent, mais la même qualification d'hérétique, par exemple, ou d'erronée, tous ne la donnent pas également aux mêmes propositions. Voilà un nouvel embarras. Les difficultés de plus qu'ils croient insurmontables sur la distinction des sens, dont ils prétendent trouver l'exemple et le fondement dans la censure de Sorbonne, leur faisaient espérer quelque avantage, et qu'ils emporteraient quelque modification.
Je fus heureusement, dès le mercredi matin, averti de tout. Je sus que le cardinal Casanate était un peu inquiet : il m'avait fait dire que ce point était tempus tenebrarum ; qu'on s'assemblerait le vendredi, et qu'il n'y avait point de temps à perdre pour soutenir et confirmer. Je me mis en campagne auprès des cardinaux principaux ; et les premiers qui me voulurent bien parler, s'ouvrirent franchement à moi sur le particulier de tout ce que je vous ai dit ci-dessus. J'entrai avec eux dans tout le particulier et le détail, leur levai les petites difficultés qui les retenaient, qui les embarrassaient, et les trouvai fermes à n'épargner en rien M. de Cambray; surtout le cardinal Carpegna, qui le premier devait parler après le cardinal de Bouillon, et qui me dit franchement qu'il s'agissait ici de l'honneur du saint Siège ; à quoi il fallait sacrifier toute considération humaine, voulant parler de l'amitié du cardinal de Bouillon. Assuré de lui et de son théologien, je vis le cardinal Nerli, que je trouvai tout tremblant, qui me demandait s'il n'y avait point à craindre le parti de M. de Cambray, qu'on disait puissant. Je fis mon possible pour le rassurer, et il me parut dans la bonne voie; mais vous savez ce qui me le fait un peu craindre. Je fis bien parler par le commissaire au cardinal Marescotti. Je vis le cardinal Spada, que je vis disposé avec sa douceur à suivre le cardinal Casanate. Pour le cardinal Panciatici, je fus bien vite assuré. Pour les théologiens, je sus qu'ils sauraient ce qu'ils avaient à faire. Je fis avertir de tout le cardinal Casanate.
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On tint la congrégation de vendredi sur tous ces chefs, et pour convenir de tout. Le cardinal de Bouillon recommença avec plus de force que jamais, insista fortement sur la distinction des sens comme sur une chose absolument nécessaire et de justice, en cas qu'on voulût entrer dans la qualification des propositions, soit respective, soit particulièrement. Qu'à la vérité cela ne pouvait se faire si vite, dans l'état où étaient les propositions, mais qu'il fallait faire ce travail; insinuant, si l'on ne le voulait faire, qu'on pouvait se tirer de là en condamnant le livre en général, comme contenant, si l'on voulait, des propositions équivoques, ambiguës, dangereuses, et qui en un certain sens étaient erronées, etc. Voilà où il en voulait venir, mais il trouva à qui parler ; et en un mot, dans la congrégation de vendredi, qui dura cinq grosses heures, et dans celle d'hier, il fallut en passer par l'avis des forts cardinaux. On rejeta donc la distinction des sens ; on résolut de condamner et qualifier les propositions de M. de Cambray, comme on a toujours condamné et qualifié les propositions erronées, hérétiques et mauvaises, sans entrer dans aucune modification qui pût donner lieu à M. de Cambray de dire qu'on ne les avait pas condamnées dans son sens. On a résolu de réduire les propositions comme elles doivent être, pour en faire voir tout le mal et le venin, et on y appliquera les qualifications déjà prononcées : et sans perdre de temps on parlera en bref devant Sa Sainteté, qui après ordonnera la bulle en conformité, et chargera qui il jugera à propos de tout ce qui restera à faire.
Je sus hier du cardinal Casanate que tout allait fort bien ; mais il ajouta ces propres paroles : Qu'on avait fait le diable, et qu'on avait même poussé jusqu'à manquer d'honnêteté, et dire des choses dures ; qu'on voulait faire la loi ; mais qu'on avait tenu ferme, et qu'avec un peu de patience la vérité triompherait pleinement et bientôt. Tout ce que je vous dis là va être bientôt public.
Le cardinal de Bouillon a dit à M. l'abbé de la Trémouille, et à bien des gens que son avis était et serait toujours, de distinguer le bon sens d'avec le mauvais ; que la Sorbonne en avait donné l'exemple par son quatenùs, qui indiquait qu'il pouvait v avoir
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un autre sens. Je savais la difficulté il y a longtemps; et dans les conférences que j'ai eues avec les cardinaux, je les ai fait convenir qu'il fallait faire une qualification plus précise, en mettant : Hœc propositio, quœ excludit, etc., ou quia, ou le participe excludens, ce qui déterminerait précisément que le sens de la proposition est le sens du livre. La plupart avaient pensé à mettre tanquàm; mais je leur ai fait voir que cela n'était pas si précis, et il m'a paru qu'ils se sont rendus. Ce qui est de certain, c'est qu'ils ont exclu le quatenùs, comme n'étant pas assez précis. Il me semble que c'est tout ce qu'on peut demander.
Je ne vois pas encore qu'on soit déterminé si l'on se contentera d'un respectivè, mettant toutes les qualifications in globo. Les cardinaux Casanate, Noris et Ferrari tenteront autre chose : mais peut-être l'autre manière allongerait-elle, à cause, comme j'ai dit ci-devant, que tous les cardinaux ne s'accordent pas précisément dans leurs vœux jusqu'à cette heure, de chaque qualification particulière. Mais néanmoins, j'espère que la différence ne se trouvera pas si grande d'une qualification à l'autre, qu'ils ne puissent s'accorder. Cela dépend d'un détail que je ne puis savoir : pour moi, je ne dis rien sur tout cela. La qualification précise serait fort à souhaiter, si elle est forte et nette : dans le doute, le respectivè est peut-être le meilleur, plus court, et laisse les évêques maîtres de l'explication. M. de Cambray ne pourra pas même s'en plaindre, puisqu'on le traitera comme Molinos.
Le Pape sait tout ce qui se passe, et parle très-mal, à beaucoup de gens, du cardinal de Bouillon. Je ne sais s'il n'ose pas en mander quelque chose au nonce, cela serait bien à souhaiter : mais le cardinal Spada, par qui tout passe, ne s'y pourra peut-être pas résoudre; cela ne laisse pas d'être très-vraisemblable.
J'ai cru devoir voir Sa Sainteté dans ces conjonctures, pour savoir plus précisément par moi-même ses dispositions. Je l'ai vue aujourd'hui, et elle a paru aussi bien aise de me voir. Je ne vous dis pas tout ce que je lui ai dit : tout a roulé sur lui faire comprendre la nécessité d'une décision qui fit honneur au saint Siège : que c'était là ce que le roi avait en vue, aussi bien que les évêques; ce que demandait le bien de l'Eglise, et la
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réputation particulière de Sa Sainteté. J'ai ajouté ce que j'ai cru qui le pourrait le plus presser. Il m'a répondu sur tout avec sa bonté ordinaire, il m'a assuré qu'on verrait bientôt par des effets les sentiments qu'il avait dans le cœur, qu'il pressait les cardinaux, que tout s'avançait, et qu'il était résolu à entendre Messieurs les cardinaux cette semaine devant lui, quatre à quatre, jeudi, vendredi et samedi prochains. Je ne l'aurais pas cru, si je ne l'avais entendu moi-même : il me l'a répété deux fois, me voyant surpris, mais très-agréablement. Il paraît content des cardinaux qu'il appelle barbons : et il dit qu'ils ont bien fait voir qu'ils en savent plus que les autres qualificateurs, et mille choses pareilles. J'ai fini par tâcher de lui bien faire comprendre de quelle nécessité il était d'abattre l'orgueil de M. de Cambray, qui triompherait pour peu qu'on l'épargnât : il m'a dit d'avoir l'esprit en repos; et sur sa parole j'en dormirai mieux cette nuit.
Comme je commence à voir le champ de bataille un peu plus libre et plus assuré, j'ai cru qu'il n'était pas hors de propos d'insinuer au cardinal Casanate, au cardinal Carpegna et aux théologiens, qu'il serait de l'honneur du saint Siège et de son autorité, d'exiger de M. de Cambray une soumission pure et simple à la bulle et à la condamnation des propositions, avec une rétractation des erreurs proscrites dans la bulle. Ce pas ne plaira pas à M. le cardinal de Bouillon ; mais j'espère qu'on pourra ordonner quelque chose de pareil, et en même temps on prendra garde de ne faire blesser en rien nos évêques de France. L'affaire de Jansénius servira de règle à tout cela. Je vous en parlerai plus précisément dans huit jours : j'espère, Dieu aidant, qu'on y mettra toutes les sauces.
Le parti cambrésien est bien consterné. Le P. Charonnier est enfermé des six heures tous les jours avec le cardinal de Bouillon : il est plus que sur qu'ils travaillent ensemble sur tout cela. Les Jésuites disent publiquement que M. de Cambray est sacrifié à la passion de Madame de Maintenon.
L'abbé de Chanterac dit ici que M. de Cambray a reçu plusieurs lettres de docteurs de Paris, qui gémissent sous l'oppression
Tous les discours du cardinal de Bouillon et des Jésuites tendent
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à faire peur du parti, du crédit de M. de Cambray, et de son esprit. Le cardinal de Bouillon ne put s'empêcher de dire l'autre jour, qu'on aurait beau faire, qu'on lirait toujours les livres de ce prélat.
Je vous envoie cet écrit latin fait contre les quatre propositions envoyées à Louvain, par M. Navens, licencié en théologie de la Faculté de Louvain, habile homme, grand directeur de religieuses, et qui a connu par expérience le mal de la doctrine de l'amour pur. Il est chanoine de Saint-Paul à Liège. L'écrit me paraît très-bon.
Je crois que vous serez content de ma réponse sur Sainte-Luce. Je méprise bien d'autres choses, et vais toujours mon chemin.
Je vous envoie une lettre de M. Phelippeaux, que j'ai ouverte, pour voir si je n'apprendrais rien de nouveau. Effectivement j'y ai appris une chose qui m'a paru très-nouvelle, qui est qu'il a un commerce de lettres réglé avec M. de Paris. Ce qui me surprend le plus, c'est qu'il me l'a toujours caché avec un extrême soin, m'ayant souvent dit qu'il n'écrivait à personne, qu'à vous quelquefois, et qu'il sait que j'informe assurément M. de Paris plus exactement de tout qu'il ne peut jamais faire, puisque tout passe par mes mains. Je remarque il y a longtemps qu'il ne va pas assez rondement avec moi sur le chapitre de M. de Paris et de moi (a). L'ambition et un peu de vanité lui occupent la cervelle. Je vois par sa lettre, qu'il ne vous avait pas mieux informé que moi de son attention à instruire M. de Paris. Il s'excuse comme il peut auprès de vous: quant à moi, il n'osera jamais me le dire. Je n'aurais eu garde de ne pas trouver très-bon qu'il écrivît tant qu'il voudrait, à qui il voudrait; mais il me semble qu'il le devait faire de concert avec moi et avec vous, avec moi surtout, pour prendre bien garde de ne rien mander que de conforme. Je crois que vous ferez bien de lui mander sur cet article, que vous n'avez garde de trouver mauvais qu'il écrive à M. de Paris, étant bien persuadé qu'il ne l'a pas fait que de concert par toutes sortes
(a) Ces petites brouilleries, quel qu'en fût le motif, n'empêchaient pas que l'abbé Phelippeaux ne fût un homme de mérite et d'un vrai savoir, comme Bossuet le témoigne assez dans ses lettres.
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de raisons avec moi. Ne soyez du reste pas en peine de mon procédé à son égard : j'ose dire qu'il est plein de prudence et d'une modération infinie, sans que personne puisse s'apercevoir qu'il manque quelquefois à ce qu'il vous doit et à moi. Vous savez que je ne vous ai jamais rien témoigné sur ce sujet; mais ce que je vois dans cette lettre, me fait voir un peu plus clair, et m'apprend à connaître ce dont je me doutais. Ne faites semblant de rien à M. de Paris ; car notre homme s'en ferait immanquablement un mérite auprès de lui. Vous me croirez, si vous voulez; mais j'ai eu besoin ici de flegme et de fermeté, dont je ne me croyais pas capable : je ne prétends pas me louer.
Le pauvre cardinal Cavallerini est à l'extrémité.
Voilà la plus insolente lettre que M. de Cambray ait jamais écrite : je l'ai bien fait remarquer aux cardinaux. Voyez un peu comme il parle du tribunal du saint Office, où le crédit empêchera que vous ne soyez censuré.
Je finis, parce que la poste part. Je n'ai le temps que d'écrire deux lignes à M. de Paris : je vous prie de lui faire part de ma lettre. Je doute qu'on l'ait informé si exactement de tout.