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Le nom de Thomas Edison nous dit quelque chose à tous. Mais pratiquement personne ne connaît celui de son principal collaborateur John Krüsi, élevé dans un orphelinat d’Appenzell Rhodes-Extérieures.Ce contenu a été publié le 30 mars 2021 - 12:59
La naissance de Johann Heinrich Krüsi fut un déshonneur. C’est du moins ainsi que la virent en 1843 les autorités d’Appenzell Rhodes-Extérieures, car sa mère Juditha Krüsi l’avait engendré hors mariage. Pire, elle avait commis l’erreur capitale de poursuivre le père présumé. On ne sait pas si elle espérait ainsi obtenir le mariage, ou du moins un avantage pour son fils.
Ce qui est sûr, c’est que le tribunal lui donna tort et la condamna à quatre semaines de prison et vingt coups de bâton pour «fausse recherche en paternité, déclarations calomnieuses et allégations mensongères auprès des autorités».
Le «déshonneur», soit Johann Krüsi, lui fut enlevé. À l’âge d’un mois, le bébé est placé à l’orphelinat de Speicher, canton d’Appenzell Rhodes-Extérieures, où il va grandir sans mère ni père, comme un «bâtard».
Durant ces premières années, il reçoit une formation scolaire minimale et économique. Comme tous les enfants de l’orphelinat à cette époque, il doit travailler dans l’atelier de tissage installé dans la cave de la maison, dans des conditions misérables. Le jeune Krüsi participe ainsi bien malgré lui à un chapitre sombre de l’histoire d’Appenzell.
Malgré ces mauvaises conditions de départ, il poursuit stoïquement son chemin, qui va le faire entrer dans l’histoire. Sans lui en effet, nos ménages et nos vies seraient bien différents. Car Johann Krüsi sera un proche collaborateur de l’Américain Thomas Edison, dont les inventions vont changer le monde.
«L’invention et le développement de l’ampoule électrique, du téléscripteur, d’une des premières caméras de cinéma, du phonographe, dont dérivera le tourne-disque, tout cela remonte à Thomas Edison», rappelle Arthur Kammer, vice-président de la Fondation du Musée TelephonicaLien externe à Islikon (Thurgovie).
Edison a aussi amélioré les télégraphes, les téléphones et les micros et a installé à Manhattan le premier réseau électrique complet du monde. Mais il n’a pas fait tout cela seul: «rien n’aurait été possible sans de jeunes collaborateurs du monde entier, dont Krüsi fut l’un des plus importants», affirme Arthur Kammer.
Le laboratoire exploité par Edison dans la zone de développement urbain de Menlo Park, sur la commune de Raritan Township dans le New Jersey, est généralement considéré comme le précurseur et le modèle des départements de recherche et de développement industriel des entreprises technologiques d’aujourd’hui.
Aujourd’hui, la commune est surnommée «berceau du monde moderne». Depuis le 10 novembre 1954, la ville s’est rebaptisée Edison, en hommage à l’inventeur.
Un processus enclenché notamment 100 ans plus tôt dans la commune de St-Fiden – aujourd’hui un quartier est de la ville de St-Gall – par un certain Johann Heinrich Krüsi.
Émigré pour fonder le monde moderne
St-Fiden était la commune de Krüsi. À l’âge de 17 ans, elle lui paye un apprentissage de serrurier. En parallèle, il suit des cours du soir en mathématiques et dessin technique et apprend ensuite le métier de mécanicien à Zurich.
Sa formation achevée, Krüsi part voyager en Europe, avec un sac plein de fascination pour tout ce qui est mécanique, technique et nouvelles connaissances.
En tant qu’ouvrier, il accomplit des stages et des formations à Rorschach, à Salzbourg, à Plauen, dans le sud-ouest de la Saxe, à Copenhague et à Hambourg. En 1870, il décide d’émigrer aux États-Unis d’Amérique. Il a alors 27 ans.
Krüsi fait ses premiers pas à New York. C’est là qu’il trouve son premier emploi fixe, dans la fabrique de machines à coudre Singer. À cette époque, Thomas Edison est déjà une célébrité. Et lorsqu’en 1872, il ouvre un nouveau laboratoire de recherche à Newark, dans le New Jersey, Krüsi lui offre ses services. Et il obtient le job.
L’orphelin d’Appenzell devient alors l’un des plus importants constructeurs mécaniques au monde. L’apprenti serrurier de St-Fiden fait désormais partie de l’équipe du siècle de Thomas Edison. Il est en charge des inventions et des développements dans le domaine de la lumière électrique – et de l’électrification du monde.
«Krüsi, fais-moi ça!»
Dans sa vie privée également, Krüsi sent des étincelles: en 1873, il épouse Emilie Zwinger, la fille immigrée du pharmacien thurgovien Jakob August. Ensemble, ils auront huit enfants. Il nomme son aîné Walter Edison Krüsi – son parrain est Thomas Edison.
En peu de temps, John Krüsi - comme on le nomme désormais - devient l’un des collaborateurs les plus importants, les plus productifs et les plus proches du grand inventeur. Edison reconnait son talent pour la mécanique et le promeut d’abord à la tête de l’atelier des machines, puis à celle du laboratoire de Menlo Park. Là, Krüsi supervise la construction des prototypes pour les expériences d’Edison.
Souvent, Edison donne à Krüsi un simple dessin de ce qu’il veut qu’il construise. Selon les recherches de l’historien Helmut Stadler pour le livreLien externe «Visionnaires méconnus – 24 histoires de vie suisses» (en allemand), Krüsi était tellement doué comme mécanicien qu’Edison pouvait lui faire confiance lorsqu’il s’agissait de finaliser un projet dont les contours étaient encore flous.
Et selon les biographes d’Edison Robert Friedel et Paul Israel, ce talent a été décisif pour le succès de l’inventeur. «Quand une invention ne fonctionnait pas, ce n’était pas à cause d’un défaut de fabrication, mais parce que l’invention était mauvaise. Et quand l’idée était bonne, elle se voyait validée par le produit sorti de l’atelier de Krüsi».
C’est ainsi que John Krüsi reçoit en 1877 un croquis très simple, avec une note «Krüsi, fais-moi ça». Et lorsque le mécanicien demande à l’auteur de l’esquisse ce que «ça» est censé être, Edison répond «une machine qui parle».
En seulement deux jours de bricolage et d’essais, Krüsi construit une machine qui correspond à la vague idée que s’en est fait Edison. Le phonographe est né – un enregistreur audio qui capture les sons de manière mécanique et les restitue après les avoir gravés sur un rouleau. La même année, Edison dépose un brevet pour ce qu’il nomme alors la «machine parlante»
Un Appenzellois illumine New York
Pour autant, le phonographe n’est que l’un des coups de maître de la maison Edison auxquels Krüsi a participé. En 1879, il a contribué à développer le premier grand générateur électrique. Entretemps, il a travaillé à l’amélioration du télégraphe et des microphones. Et finalement, devenu lui aussi multimillionnaire, il a été l’un des moteurs du développement de l’ampoule électrique.
En 1881, Edison confie la direction de la «Edison Electric Tube Company», qu’il vient de fonder, à John Krüsi. À ce titre, le Suisse devient responsable de la pose du réseau électrique souterrain de Manhattan.
Krüsi développe pour cela un câble en forme de tube, dans lequel il place trois fils conducteurs séparés par une isolation et terminés par ce que l’on nomme des manchons, éléments permettant de relier deux sections de câble sans interruption. Ces câbles vont servir pour le système de courant continu développé par Edison. Afin que tout fonctionne comme Krüsi le souhaite, il met également au point une bande isolante auto-adhésive.
Ce type de câble sera installé pour la première fois lors de la construction de la Pearl Street Station, première centrale électrique de New York. Pour son inauguration le 4 septembre 1882, ce n’est pas John Krüsi qui officie, mais le showman et génie du marketing Thomas Edison, dont la compagnie porte le nom. Les câbles de Krüsi, tout comme leur inventeur, restent invisibles pour le grand public.
4000 collaborateurs à son enterrement
Quatre ans plus tard commence le dernier voyage de Krüsi. La fabrique de machines d’Edison a déménagé à Schenectady, dans l’État de New York, et fusionne en 1892 avec plusieurs autres firmes pour devenir la General Electric Company – alors la plus grande entreprise électrique au monde. John Krüsi, l’orphelin appenzellois, en sera le directeur général, puis plus tard l’ingénieur en chef.
En 1899, alors qu’il n’a que 56 ans, John Krüsi est emporté par la grippe, deux ans après avoir perdu sa femme. Le quotidien américain «Troy Daily» rapporte que près de 4000 employés des entreprises Edison assistent à ses funérailles. Thomas Edison est là, bien sûr, et c’est lui qui sera l’exécuteur testamentaire du fidèle Krüsi.
Johann Heinrich, l’Appenzellois, est resté un inconnu. Nous ne savons pas si cela convenait au Suisse réservé qu’il était. Mais son histoire et ses réalisations sont au moins aussi remarquables que celle de Thomas Edison. Et tout sauf un déshonneur.
Cet article a été publié le 26 novembre 2020 sur higgs.chLien externe, le premier magazine indépendant consacré à la science en Suisse. swissinfo.ch reprend des contributions de Higgs dans un ordre informel.End of insertion
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