Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07266.jsonl.gz/1485

Cinéma Effacé de son dernier film, Kevin Spacey semble devenu un fantôme
Accusé d’agressions sexuelles, Kevin Spacey a été viré des scènes où il apparaissait dans «Tout l’argent du monde», de Ridley Scott. Que penser de cet effacement? Des cinéastes romands répondent.
Signaler une erreur
Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?
À gauche, Kevin Spacey dans le rôle de J. Paul Getty. À droite, l’acteur Christopher Summer, qui l’a remplacé dans le film de Ridley Scott.
Un spectre hante l’usine à rêves de Hollywood comme le reste de la planète: le spectre de Kevin Spacey. Accusé en octobre de plusieurs agressions sexuelles, il a été effacé du film de Ridley Scott que la Suisse romande découvrira bientôt: «Tout l’argent du monde» (sortie prévue le 14 février). Déchu de son trône, le comédien oscarisé (meilleur acteur en 2000 pour «American Beauty») a été emporté par la tempête née de l’affaire Weinstein. Kevin Spacey semble devenu un fantôme.
La peur donne des ailes. En six semaines, à raison de dix-huit heures de travail par jour, les vingt-deux scènes où il apparaissait ont été remises sur le métier. Christopher Plummer a pris la place de Kevin Spacey dans le rôle du multimilliardaire américain J. Paul Getty.
La plupart des plans ont été refilmés à l’identique, dans les mêmes décors et avec les mêmes comédiens convoqués en catastrophe. Pour certaines scènes, Ridley Scott a également fait appel aux sorciers de l’image numérique, qui ont substitué le corps du remplaçant à celui du banni. Et tout a été bouclé dans les temps; le calendrier du lancement est respecté. La performance s’explique sans doute moins par l’horreur de la morale outragée que par la peur d’un boycott et d’une mise à l’écart dans la course aux oscars.
De Kevin Spacey incarnant J. Paul Getty, on ne connaît que quelques images destinées à la promotion du film et diffusées avant que le scandale n’éclate. Elles font penser à un texte de Milan Kundera évoquant le «coup de Prague», en 1948. Au balcon d’un palais baroque de la vieille ville, le dirigeant communiste Klement Gottwald harangue la foule. Tête nue, sous la neige. À ses côtés, son camarade Clementis manifeste sa sollicitude en enlevant sa toque et en la posant sur le crâne de Gottwald. Plus tard, Clementis tombera en disgrâce, sera pendu, puis effacé des photos officielles de ce moment historique: «De Clementis, écrit Kundera, il n’est resté que la toque de fourrure sur la tête de Gottwald.»
Grand coup de gomme
Ces images de Spacey incarnant Getty produisent le même effet fantomatique. Elles sont le signe résiduel de ce qui a été effacé par un grand coup de gomme collectif. Car l’acteur disparaîtra aussi de la série «House of Cards»: les scénaristes se torturent les méninges pour imaginer une sixième saison sans lui. Et l’on ne saura pas non plus comment il a tenu le rôle de l’écrivain américain Gore Vidal dans un biopic produit par Netflix: sa sortie a été annulée. On est là devant un immense «repentir» au double sens du mot: artistique et moral. Humainement, rien de nouveau sous le soleil de Hollywood. La chute de Kevin Spacey illustre ce que les Romains savaient déjà: la roche Tarpéienne, d’où l’on précipitait les condamnés à mort dans le vide, était proche du Capitole, où la puissance des dieux était célébrée. En soi, le remplacement d’un comédien par un autre n’est pas non plus chose nouvelle. Morte pendant le tournage de «Saratoga» (1937), Jean Harlow a été remplacée par une doublure. En 2013, quand Paul Walker décède dans un accident de voiture, la production sollicite son frère cadet pour jouer les dernières scènes de «Fast And Furious 7». Les exemples sont innombrables.
Ce qui trouble aujourd’hui, c’est plutôt le climat de panique dans lequel l’industrie du cinéma manie la gomme. Kevin Spacey n’est pas seul en cause. Également accusé d’agressions sexuelles, Danny Masterson va être éliminé de la série «The Ranch» (Netflix). La machine à purifier les écrans serait-elle en train de s’emballer? Jusqu’où se poursuivra l’épuration morale?
C’est la question que pose le réalisateur vaudois Lionel Baier: «L’effacement de Kevin Spacey marque un tournant philosophique dans l’histoire du divertissement. Mais pourquoi en rester là? Tant qu’à faire, on pourrait aussi effacer Michel Simon de tous ses films. Et tant d’autres…» En réalité, la révision du passé est déjà à l’ordre du jour: la voix de l’humoriste Louis C.K. (accusé de harcèlement) vient d’être effacée et remplacée dans trois épisodes d’une série d’animation, «Gravity Falls», qui datent de 2015.
Le personnage et la personne
«Vouloir effacer d’un film un personnage qui se comporte mal dans la vie, poursuit Lionel Baier, c’est faire preuve d’une grande immaturité intellectuelle: on révèle ainsi une incapacité à distinguer le personnage de la personne. Un acteur, c’est un corps traversé par quelqu’un d’autre. Et le grand acteur est celui qui parvient à faire coexister les deux: ce n’est pas lui, mais ce mélange que je vois sur l’écran. À mes yeux, les œuvres sont autonomes. Si je crois en l’art, c’est précisément parce qu’il crée des entités puissantes et capables de s’autonomiser de leurs créateurs.»
L’effacement de Kevin Spacey révèle en outre que le pouvoir de la censure a changé de camp. Il n’est plus du côté de l’État ou de ces politiques enclins à jouer les pères la vertu. Désormais, on le constate, la censure est passée du côté de la société. (Le Matin)
Créé: 08.01.2018, 18h35