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On dit souvent que les religions ont été inventées par les rois pour mieux asservir le peuple. C'était plus ou moins l'idée de Voltaire, et le fait est que sous Louis XV, le roi de France ne croyait guère en Dieu mais protégeait l'Église parce qu'il en avait besoin: que le peuple crût à sa nature divine l'arrangeait. Peut-être aussi qu'il avait peur des prêtres: qu'il savait que leurs intrigues pouvaient réduire à néant ses décisions et monter le peuple contre lui. Mais Voltaire préférait penser que le roi était tout-puissant: l'idée l'en arrangeait, car lorsqu'il se dressait contre l'Église, il craignait pour sa vie, et espérait se sauver par la protection secrète de la Cour. Au bout du compte, chacun crée les fictions qui lui conviennent et vont dans le sens de ses intérêts. Nul besoin pour cela qu'il y ait un enjeu religieux explicite.
On admet volontiers que la France moderne a pareillement créé une fiction nationale, imposant rétroactivement à des contrées exotiques une identité qui arrange l'État central: on pense aux départements et territoires d'outre-mer, bien sûr, mais aussi aux régions périphériques qui n'ont parlé français que parce que Paris l'a voulu et ne sont devenues agnostiques que parce que Jules Ferry l'a entrepris. Car par l'agnosticisme il faut entendre le fameux rationalisme à la française, que la Savoie avant son rattachement ne connaissait pas vraiment, et qu'à mon avis les régions qui ne parlaient pas français spontanément ne connaissaient pas non plus. L'abbé Grégoire en atteste, puisqu'il liait le breton et l'alsacien à la superstition...
Bref, l'identité nationale est comme une mythologie, et elle est destinée au culte de l'État, et elle a sa langue sacrée.
Mais peu importe, peut-être. L'important serait de savoir si cette mythologie a une telle valeur qu'elle est légitimée à remplacer celles qui avaient cours autrefois. Et la réponse officielle, partagée par nombre de philosophes, en particulier ceux qui ont droit à la parole, on la connaît: bien sûr que cette image de la France universellement philosophique correspond à un idéal humain qui dépasse de tous les bords l'image de la France catholique et morcelée que nous offre l'état antérieur! Il n'y a donc rien à dire: même si c'est fictif, la fiction contient une vérité qui tient de l'absolu.
Pourtant, la France apparaît dans le monde comme isolée: le rationalisme au fond ne concerne qu'un tiers environ de l'humanité. Même en Europe, cette tendance paraît minoritaire. On a pu croire que cela allait changer, que le monde suivrait la France, qui était à la pointe de l'Évolution: il y avait des prophètes, pour le dire. Mais après une période incertaine, cela a reculé. Et la nation s'en recroqueville.
Or, toute fiction a une part d'imperfection. Il s'agit aussi de l'adapter au réel. Sinon, elle se brise d'un coup. Et c'est un fait qu'il n'est pas absolument obligatoire de s'arrêter aux portes du mystère, comme le veut le rationalisme: on peut y pénétrer, et le monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, ou une autre religion, n'a pas à être chassé de la sphère culturelle. C'est bien là qu'est une sorte de limite fatale à la fiction d'une France entièrement philosophique. Car les statues par exemple de la Vierge qui ornent les places publiques en Savoie viennent bien du monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, et elles sont une réalité: elles correspondent à un sentiment profond, dans le peuple. La peur face au monde du mystère, cette peur qui empêche d'en créer des représentations, ne peut pas être érigée en système. Rien n'empêche en effet de conserver une certaine logique au sein de l'Inconnu: Victor Hugo l'a dit.
La tradition française est partiale; il lui manque quelque chose. Et c'est ce que signifient les problèmes identitaires de la France actuelle face à ses régions, ses banlieues, ses voisins. Elle doit encore trop à Voltaire, au règne de Louis XV.