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Pierre Dubochet | 1er mai 2014
Même lors d'un grave accident nucléaire, vous n'avez que peu de probabilités d'être reconnu comme victime
Voici comment limiter drastiquement le nombre de victimes d’une fuite radioactive
Selon le Dr Rosalie Bertell, l'AIEA/OMS avait créé initialement deux catégories, puis les circonstances l’ont obligé à reconnaître la leucémie dans une troisième catégorie.
Les experts reconnaissent les «cancers mortels radio-induits». Les quatre morts ont du sens. Le cancer mortel est reconnu, mais l’AIEA est très réticente à admettre les cancers radio-induits non mortels, de même que les tumeurs bénignes. Un cancer initié par un autre agent puis favorisé par les radiations n’est pas indemnisé. Si le plaignant souffre d’un cancer et que l’origine de se cancer pourrait avoir été entraîné par un autre facteur (par exemple un fumeur qui aurait un cancer du poumon), alors le cancer est réputé provenir de l’autre facteur.
L’autre catégorie reconnue est constituée des «maladies génétiques graves chez des enfants nés vivants». Chaque mot a également sa portée. Il faut qu’il s’agisse d’une «maladie génétique grave», donc une maladie normalisée. Les atteintes plus courantes comme l’asthme, une maladie auto-immune ou d’une autre affection non cancéreuse n’est pas comptée. La catégorie d’«enfants nés vivants» exclut la mortalité périnatale et les avortements causés par des malformations congénitales du fœtus.
Un enfant congénitalement aveugle, sourd ou mal formé, même si la ou les maladies sont liées aux radiations, n’est pas inclus dans les chiffres parce que ce n’est pas un dommage génétique transmissible à la descendance de cet enfant, mais plutôt un dommage tératogène. Une prédisposition génétique au cancer du sein ou d’une maladie cardiaque n’étant pas considérée comme une maladie grave, donc non comptée.
Les effets tératogènes, ceux qui provoquent le développement de malformations congénitales, sont limités au «retard mental grave» et l’exposition doit avoir eu lieu entre la huitième et la quinzième semaine de grossesse. L’industrie atomique qualifie «retard mental grave» implique l’incapacité à répondre à un salut, ou l’incapacité de se nourrir soi-même, à l’exclusion de tout autre état. Il s’agit d’états particulièrement néfastes et importants, alors que les habitants des régions contaminées par des radiations ionisantes souffrent d’une quantité d’autres maladies non reconnues.
Enfin, si un enfant a effectivement reçu un rayonnement ionisant qui a provoqué un cancer mortel ou une grave maladie génétique, le rayonnement doit être supérieur à 100 mSv. Mais l’AIEA peut botter en touche en estimant que le rayonnement a touché une partie du corps où ne se trouve pas la zone atteinte. Youri Bandajevsky a toutefois montré que la radioactivité s’accumule dans les organes les plus actifs : pancréas, cœur, rein, rate, foie, etc. spécialement chez les enfants.
La lecture de ces paragraphes fait prendre conscience que la population n’est pour ainsi dire pas protégée quand ce sont des physiciens qui détaillent les conditions qui engagent la responsabilité des exploitants de l’énergie nucléaire. Les quelques membres de la CIPR –pratiquement tous liés à l’industrie nucléaire– n’ont pas suivi une longue formation spécifique dans le domaine de la santé publique ou de la médecine du travail. Les victimes d’irradiations deviennent ensuite des victimes de l’administration au moment où elles demandent à être indemnisées.
Pieds et poings liés par le contrat WHA 12-40, l’OMS dépend du bon vouloir de l’AIEA. Quand on se penche sur la question atomique, qu’il est loin, loin, l’objectif constitutif de l’OMS : «amener tous les peuples du monde au niveau de santé le plus élevé possible», la santé étant définie comme un «état de complet bien-être physique, mental et social et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité» !
Voilà pour le rayonnement ionisant, dont tout le monde s'accorde pour souligner les dangers. S'agissant des rayonnements non ionisants, l'OMS a classé les champs électromagnétiques «peut-être cancérogène pour l'homme» en mai 2011. Il a fallu septante ans pour en arriver là. Combien de temps, combien d'agissements encore à vaincre avant que les victimes des rayonnements non ionisants soient correctement indemnisées ?
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