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Quelle est notre place dans l’Univers ? qui sommes-nous ? Nos émotions, nos croyances, nos espoirs et nos rêves ont-ils un sens dans ce grand tout? L’homme a-t-il un sens, dans une vision scientifique du monde ?
Le zombie philosophique
David Chalmers, qui a défini le « problème difficile de la conscience », est certainement le principal partisan actuel de la théorie selon laquelle il faut ajouter un ingrédient supplémentaire à la réalité physique si l’on veut parvenir à expliquer la conscience − en particulier, pour expliquer les expériences mentales intérieures que le problème difficile de la conscience met en évidence. L'un de ses outils de prédilection est une autre expérience de pensée : le zombie philosophique.
Contrairement au zombie mort-vivant, qui se délecte de cerveaux et qui a inspiré plusieurs séries de films, le zombie philosophique a exactement la même apparence et le même comportement qu'un être humain ordinaire. En effet, son allure physique est parfaitement similaire à celle des non-zombies. La différence est que le zombie philosophique est dépourvu de toute expérience mentale interne. On peut se demander, avec perplexité, ce que ça fait d’être une chauve-souris ou même une autre personne. Mais par définition, on ne peut pas savoir « ce que ça fait » d’être un zombie. Les zombies n'ont pas de ressenti.
L'existence éventuelle des zombies repose sur l'idée qu'on peut être naturaliste sans être pour autant physicaliste − on peut admettre qu'il n'y a que le monde naturel mais on pense qu'il y a autre chose que ses propriétés physiques. Dans cette optique, il n'existe pas de choses non physiques comme des âmes immatérielles. Néanmoins, les choses physiques qui nous sont familières peuvent avoir d'autres propriétés − il peut y avoir une catégorie distincte de propriétés mentales. Cette manière de voir est le dualisme des propriétés, par opposition au bon vieux dualisme des substances de Descartes, principe selon lequel il existe des substances physiques et d’autres non physiques.
Un zombie serait ainsi un ensemble de particules avec exactement la même organisation que pour une personne ; il obéirait aux mêmes lois de la physique et se comporterait donc exactement de la même manière, mais serait dépourvu des propriétés mentales qui rendent compte de l'expérience intérieure. Quand on discute avec nos amis et les membres de notre famille, on peut penser que ce sont secrètement des zombies ; eux-mêmes n’ont pas de certitude à notre égard, peut-être ont-ils des soupçons.
La vraie question concernant les zombies est simple : leur existence est-elle possible ? Si oui, c’est un argument massue contre l’idée qu’on puisse expliquer la conscience en des termes entièrement physiques. Si l’on peut avoir deux ensembles identiques d’atomes, qui prennent chacun la forme d’un être humain, que l’un dispose de conscience mais pas l’autre, alors la conscience ne peut être uniquement physique ; il faut qu’il y ait autre chose, pas obligatoirement un esprit désincarné mais au moins un aspect mental en plus de la configuration physique.
Les zombies existent-ils ?
Quand on se demande si l’existence des zombies est possible, on ne veut pas forcément dire physiquement possible. Nul besoin d’imaginer qu’on puisse trouver un véritable zombie dans notre monde réel, constitué des mêmes particules que vous et moi (à condition que vous ne soyez pas un zombie, hypothèse que je retiens à partir de maintenant). On imagine juste un monde possible, à l’ontologie fondamentalement différente, en dépit de particules et de forces à l’allure très similaire ; il serait en revanche dépourvu de propriétés mentales.
Selon Chalmers, si les zombies sont concevables ou logiquement possibles, alors on sait que la conscience n’est pas purement physique, que les zombies puissent exister dans notre monde ou pas ; car dans ce cas, on saurait que la conscience ne peut être simplement attribuée à ce que fait la matière : le même comportement de la matière pourrait se produire, avec ou sans expérience consciente.
Bien entendu, Chalmers poursuit en disant que les zombies sont une chose concevable ; il n’a aucune difficulté à se les imaginer, comme vous-même peut-être. Peut-on alors conclure qu’il y a quelque chose qui dépasse l’univers physique ?
Etat mental
L’ennui est que la notion d’« état mental intérieur » ne concerne pas seulement notre manière d’interagir avec le monde ; elle joue un rôle important pour expliquer comment les gens se comportent. De manière informelle, on s’imagine certainement que nos états mentaux influencent nos actions physiques : je suis heureux, donc je souris. L’idée que les propriétés mentales sont distinctes des propriétés physiques sans pour autant les influencer est plus difficile à se représenter avec cohérence qu’il n’y paraît.
Pour le naturalisme poétique, les zombies philosophiques sont tout bonnement inconcevables parce que la « conscience » est une manière spécifique de parler du comportement de certains systèmes physiques. L’énoncé « faire l’expérience de la couleur rouge » fait partie d’une terminologie de haut niveau qu’on emploie pour évoquer le comportement émergent du système physique subjacent, et non d’une chose séparée du système physique. Cela ne signifie pas que ce n’est pas réel : mon expérience de la couleur rouge est tout à fait réelle, comme la vôtre. Cette réalité est similaire à celle des fluides, des chaises, des universités et des codes législatifs – dans la mesure où ils jouent un rôle crucial dans une description efficace d’une partie du monde naturel, à l’intérieur d’un domaine de validité spécifique.
Il peut sembler étrange que la possibilité logique d’un concept dépende de la véracité de telle ou telle ontologie, mais on ne peut pas décider si « les êtres d’apparence humaine sans conscience » est un concept raisonnable sans savoir ce qu’est la conscience.
Cet article n'est qu'une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète.
Pour en savoir plus : Sean Carroll est aujourd’hui considéré comme l'un des plus grands penseurs humanistes de sa génération, capable de traiter de la question des bosons de Higgs et des dimensions supplémentaires de l’Univers tout autant que des questions fondamentales liées à l’existence de l’homme : On découvre ainsi, au fil de courts chapitres riches en anecdotes historiques surprenantes, apartés personnels et données scientifiques vulgarisées les différences entre les mondes quantique, cosmique et humain, et comment chacun se connecte à l'autre. La présentation de Carroll quant aux principes qui ont guidé la révolution scientifique de Darwin et Einstein aux origines de la vie, de la conscience et de l'univers est éblouissante.
Extrait du titre Le grand tout De Sean Carroll Collection Quanto Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR)