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« Je me rendais compte soudain que j’étais de l’autre côté. Ce que je voyais, c’était une foule incontrôlable de voyous complaisants de la classe moyenne. Quand je demandais à mes amis ce qu’ils voulaient, ce qu’ils essayaient d’obtenir, tout ce que je recevais comme réponse était un charabia ridicule, délibérément obscur et alambiqué, typique du marxisme.
J’en étais dégoûté, et en suis venu à penser qu’il devait y avoir un moyen de revenir à la défense de la civilisation occidentale contre ces assauts. C’est à ce moment que je suis devenu conservateur. Je savais que je voulais conserver les choses plutôt que de les détruire. » Roger Scruton est devenu conservateur en mai 1968, en observant les manifestants, comme il l’explique dans The Guardian le 28 octobre 2000.
Ce penseur anglais était le philosophe conservateur le plus important de notre temps. Il a connu la lutte contre le totalitarisme soviétique, l’avènement du libéralisme intégral après la chute du mur de Berlin, puis la résurgence totalitaire contemporaine des islamistes et de la gauche sociétale. Au milieu de ces tempêtes, sa silhouette élégante, ses cheveux blonds en bataille et ses yeux bleu profond ont fait figure de roc pour ceux qui espéraient une voie de l’intelligence et de la raison. Cette voie, Roger Scruton l’a patiemment bâtie, au fil des sujets dont il s’emparait.
Parmi eux, l’esthétique a eu une dimension très importante dans la première partie de son œuvre. Ses essais sur le beau dans l’architecture ou la musique sont des références appelées à durer. Il y a quelque chose de Tolkien dans cet érudit cultivé à l’extrême qui regrettait que la beauté ait disparu de l’univers mental de ses contemporains. Dans De l’urgence d’être conservateur, traduit aux éditions L’artilleur en 2016, il explicite d’une manière remarquablement claire la plus intime de ses convictions, née empiriquement d’un sentiment : « Je crois que les choses bonnes peuvent être aisément détruites, mais non aisément créées. » Une phrase limpide, taillée pour résonner dans les siècles. Une phrase à l’image de sa pensée, claire et structurée, à rebours des logorrhées marxistes pompeuses mais sans grand sens, qu’il ne supportait pas.
Depuis son bureau encombré de livres, de meubles anciens et d’instruments de musique, il a rédigé une quarantaine d’ouvrages et deux opéras. Ses traductions arrivées bien tard de ce côté-ci de la Manche y ont rencontré un succès très large. Espérons que ses essais plus anciens soient un jour traduits de la langue de Shakespeare à celle de Molière. Ce philosophe éclectique, pince-sans-rire, amateur de musique, ressemblant à s’y méprendre à Robert Redford, amoureux de la France, de ses bâtiments et de ses vins, a été emporté en six mois, à soixante-quinze ans, par un cancer foudroyant ; notre système universitaire arrivera-t-il à créer des géants à sa hauteur ? •
Benoît Busonier
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