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SCHUMANN ET BRAHMS - 1853
PAR CLAUDE ROSTAND
BRAHMS - FAYARD
A la page du 30 septembre 1853, dans cet agenda qui servait aussi, à Robert et à Clara, de journal intime, Schumann avait noté, comme un simple rendez-vous à ne pas oublier : «Herr Brahms, de Hambourg».
Le lendemain, 1er octobre, à la première ligne en haut de la page : «Visite de Brahms. Un génie!». Schumann avait reçu Johannes l'après-midi. On n'avait pas tenu de longues conversations. A peine la présentation faite, Brahms s'était aussitôt, à la demande de Schumann, mis au piano. Le premier mouvement de la sonate en ut majeur se terminait à peine que Robert s'était levé en proie à une vive agitation. Il était soudain sorti de la pièce en s'écriant: «Clara doit entendre cela». Clara était accourue: «Chère Clara, avait dit Schumann, tu vas entendre une musique comme tu n'en as jamais entendu auparavant. Jeune homme, recommencez!» Et il avait fallu recommencer le premier mouvement. Et puis de même du deuxième, et du troisième, et de tous, parmi les cris de joie et d'émerveillement des Schumann transportés. Dans ces minutes émouvantes, comme d'un coup de foudre, venait de naître cette amitié qui allait unir maintenant les trois artistes. Dans les jours qui vont suivre, Johannes deviendra un familier de la maison. Sachant qu'il vit dans une modeste auberge, avec ses pauvres petits moyens de musicien ambulant, Schumann lui demande chaque jour de venir prendre ses repas chez lui. Johannes, timide, hésite, n'ose accepter. Et c'est alors Clara qui vient le chercher. La révélation du génie de Brahms bouleversa Schumann; dès cette première rencontre, son intelligence et son coeur vont se mettre au service du jeune homme. Dans son journal des jours suivants figure constamment le nom de Brahms. Celui-ci revient le lendemain après-midi, puis presque chaque jour jusqu'à la fin de la semaine, si bien qu'à ce moment les oeuvres complètes de Johannes y étaient passées : la sonate en fa dièse mineur, le Scherzo opus 4, la sonate pour piano et violon, un quatuor à cordes, des arrangements de mélodies hongroises, les trois premiers opus de lieder, ainsi qu'une fantaisie pour trio piano et cordes. Dans le journal intime, à la date du 4 octobre, Clara note: «Brahms nous a joué une fantaisie pour piano, violon et violoncelle, et son joli Scherzo en mi bémol mineur. Ce Scherzo est une pièce remarquable, un peu jeune peut-être, mais pleine d'imagination et d'idées splendides. Çà et là le son des instruments n'est pas toujours parfaitement adapté au caractère des idées, mais cela est un bien petit détail quand on pense à cette richesse d'imagination et de pensée.»
Et bientôt, l'on invite tous les amis, les élèves, à venir entendre le prodigieux poète musical qui vient de se révéler; les soeurs Japha, et surtout Albert Dietrich, un des principaux élèves de Schumann qui notera dans ses souvenirs les impressions produites par l'apparition de Johannes.
«Peu après l'arrivée de Brahms, en septembre,» écrit Dietrich, «Schumann monta vers moi avant le commencement d'une répétition de la société chorale. Il avait un air mystérieux et un sourire rayonnant de bonheur. Quelqu'un est arrivé, dit-il, dont nous entendrons un jour toutes sortes de choses merveilleuses; son nom est Johannes Brahms. Et il me présenta cet intéressant et étrange jeune musicien, qui, paraissant encore un enfant, dans sa légère et courte jaquette grise, avec sa voix perchée, et ses beaux cheveux longs, me fit la plus charmante impression. Sa bouche était joliment dessinée et avait une expression énergique très caractéristique; son regard profond et sérieux reflétait avec évidence une nature douée.»
En quelques jours, Johannes et Albert vont devenir d'inséparables amis. «Tout le monde était rempli d'étonnement, écrit encore ce dernier, et les jeunes surtout, par son jeu si particulier, puissant, et quand cela était nécessaire, d'une extraordinaire douceur. Il accueillait les louanges enthousiastes décernées à ses exécutions avec une modestie presque excessive.
«Sa constitution était extrêmement vigoureuse; les efforts d'esprit les plus durs le fatiguaient à peine, mais il pouvait s'endormir profondément lorsqu'il le désirait à n'importe quelle heure du jour. Avec ses camarades, il était plein d'entrain, parfois un peu arrogant, sec et plein d'idées pour jouer des tours. Quand il venait me voir, il avait l'habitude de gravir les escaliers tel un ouragan, d'ébranler la porte de ses deux poings, et de faire irruption dans la pièce sans attendre la réponse...
Brahms ne parlait jamais des oeuvres auxquelles il travaillait, non plus que de ses projets, mais un jour il me confia que souvent, lorsqu'il était à l'ouvrage, des chansons populaires lui revenaient à l'esprit, et qu'ainsi ses propres idées mélodiques se constituaient d'elles-mêmes.» Chaque jour, Schumann apprend à mieux connaître
Johannes. Chaque jour, c'est un nouveau sujet d'émerveillement qui vient confirmer et fortifier son impression première. Et Wasielewsky rapporte que le compositeur donnait l'impression d'être littéralement «possédé par un sortilège»... le sortilège de «ce délicat jeune homme à l'expression rêveuse et qui, sans la moindre affectation, parlait tout naturellement un langage poétique, signait ses manuscrits Joh. Kreisler jun., et répondait exactement à la définition qu'en avait donné Joachim: pur comme le diamant, doux comme la neige.»
Le nom de Brahms revient tout le temps sous la plume de Schumann; dans son journal d'abord («aujourd'hui, Brahms », « hier Brahms », « souvent avec Brahms », etc.) et, à une liste dressée vers cette époque des jeunes musiciens dans lesquels il y a le plus d'espoir, il ajoute le nom de Brahms qu'il fait accompagner de la mention « princeps».
Dans ses lettres ensuite, lettres amicales ou lettres d'affaires : «C'est celui-là qui devait venir». Puis: «Je pense que si j'étais plus jeune, écrit-il à Joachim à la date du 8 octobre, j'écrirais des odes pour célébrer ce jeune aigle qui est descendu des Alpes à Düsseldorf d'une façon si souveraine et inattendue. On pourrait aussi le comparer à un torrent impétueux qui, comme un Niagara, se montre dans toute sa splendeur quand il se précipite des hauteurs, ainsi qu'une chute d'eau rugissante, et sur les rives duquel volettent les papillons et chantent les rossignols... Le jeune aigle semble être heureux dans les Basses Terres; il a trouvé un vieux gardien qui a l'habitude de ce genre d'envolées, et qui sait comment modérer ces sauvages coups d'ailes sans que leur puissant élan en soit brisé.»
Et toujours à Joachim, le 27 octobre «J'ai commencé de rassembler mes pensées en ce qui concerne le jeune aigle. Je voudrais l'aider pour son premier vol à travers le monde, mais j'ai peur d'être trop épris de lui pour être capable de distinguer très exactement les couleurs sombres ou éclatantes de ses ailes. Quant j'aurais terminé mon article [pour la NEUE ZEITSCHRIFT FÜR MUSIK], je coudrais le montrer à son camarade [Joachim] qui le connaît beaucoup mieux que moi.
P.S. - J'ai fini le travail et je vous l'envoie ci-joint. Voulez-vous me le retourner dès que possible.»
Le 8 octobre, il écrit au Dr. Härtel, le grand éditeur de Leipzig : «Un jeune homme vient de se présenter ici, et nous a fait à tous une très profonde impression avec sa merveilleuse musique. Je suis convaincu qu'il fera la plus grande sensation dans le monde musical. À la première occasion je vous donnerai à son sujet des détails supplémentaires». Et quelques jours plus tard: «Vous lirez sous peu dans la 'Neue Zeitschrift für Musik', un article signé de moi sur le jeune Johannes Brahms de Hambourg qui vous donnera de plus amples renseignements à son égard. Je vous écrirai alors plus longuement au sujet des compositions qu'il a l'intention de faire publier. Il y a des pièces pour piano ainsi que des sonates, une sonate pour violon et piano, un trio, un quatuor, et nombre de lieder - tout cela plein de génie. Il est également un pianiste exceptionnel.»
A Strackerjan: «Il y a ici un jeune homme de Hambourg qui est doué d'un tel talent et d'un tel génie, qu'à mon sens il éclipse, et de loin, tous les autres jeunes compositeurs.»
Et à Joachim à nouveau : «Johannes est un véritable Apôtre. Nous lui devons, à lui aussi, des Révélations Révélations dont bien des Pharisiens, même dans des siècles, ne seront pas encore capables de pénétrer le secret.»
Enfin, on n'oublie pas les parents, la chère maman Johanna (qui a tenu sa promesse d'écrire toutes les semaines, ce dont elle s'est acquittée ponctuellement avec une gaucherie touchante), et le contrebassiste paternel, le brave Johann Jakob qui, pendant que son fils est en train de révolutionner le gratin du monde musical, continue de charmer les consommateurs de l'Alster Pavillon. Schumann en effet écrit aussi à Johann Jakob.
Celui-ci en a les larmes aux yeux voilà enfin bien récompensé l'entêtement de sa jeunesse à lui, petit paysan du Holstein; sa vocation ne l'avait pas trompé, il a donné au monde un vrai, un grand musicien. «Alors Fritz! s'écrie-t-il dans son patois bas-allemand, faisant irruption dans la maison de son vieux camarade Becker en brandissant la lettre de Schumann. Qu'est-ce que tu dis de cela? Schumann a dit que mon Hannes est un grand, un incomparable artiste, et qu'il sera un second Beethoven!» Et Fritz, que la comparaison choque, et qui ne se souvient du petit Hannes que comme d'un galopin, proteste « As-tu perdu la tête? Comment peux-tu penser de pareilles folies? » Mais Johann Jakob lui rive son clou: «Schumann l'a dit!»
On pourrait multiplier à l'infini les citations de ce genre de lettres enthousiastes mais dont le ton paraît encore bien faible à côté du fameux article que Schumann préparait pour la Newe Zeitschrift für Musik, qui devait paraître dans le numéro du 28 octobre, et dont on trouvera ici le texte intégral. Cet article était intitulé Neue Bahnen:
Chemins nouveaux
Des années ont passé - en presque aussi grand nombre que celui consacré jadis par moi à la première direction de ce journal, dix très exactement [Schumann avait fondé la Neue Zeitschrift für Musik en 1834 et en était resté le directeur-rédacteur en chef jusqu'en 1844. La revue avait alors été reprise par Fr. Brendel qui en avait fait l'organe officiel du groupe néo-allemand, ce qui explique en partie que Schumann n'y ait plus collaboré] - depuis que je n'ai plus paru sur cette scène pour moi si riche de souvenirs. Souvent, en dépit d'une activité productrice acharnée, j'avais été tenté de le faire; nombre de talents nouveaux et remarquables s'étaient révélés, un vigoureux renouveau musical avait semblé s'annoncer grâce à plusieurs des artistes les plus sérieux de l'époque, encore que leurs oeuvres n'aient été, pour la plupart, connues que d'un cercle très restreint - et je pense ici à Josef Joachim, Ernest Naumann, Ludwig Norman, Waldemar Bargiel, Theodor Kirchner, Julius Schäffer, Albert Dietrich, sans oublier le grave E.F. Wilsing. Comme hérauts fidèles et braves de la bonne cause, il faut aussi mentionner ici Nids W. Gade, C.F. Mangold, Robert Franz, et St. Heller. Observant avec une vive sympathie le chemin parcouru par ces artistes exceptionnels, je pensais qu'après une telle préparation apparaîtrait, et devait apparaître, soudain quelqu'un qui serait appelé à traduire d'une façon idéale la plus haute expression de l'époque, qui nous apporterait sa maîtrise, non par un développement progressif de ses facultés, mais par un bond soudain, comme Minerve surgissant toute armée de la tête de Jupiter. Et il est arrivé, cet homme au sang jeune, autour du berceau de qui les Grâces et les Héros ont veillé. Il a nom Johannes Brahms. Il vient de Hambourg où il travaillait en silence et où un professeur excellent et enthousiaste l'instruisait des règles les plus difficiles de son art; il m'a été présenté récemment par un maître estimé et bien connu. Il portait tous les signes extérieurs qui proclament : «Celui-là est un élu». À peine assis au piano, il commença de nous découvrir de merveilleux pays. Il nous entraîna dans des régions de plus en plus enchantées. Son jeu, en outre, est absolument génial; il transforme le piano en un orchestre aux voix tour à tour exultantes et gémissantes. Ce furent des sonates, ou plutôt des symphonies déguisées; des chants dont on saisissait la poésie sans même connaître les paroles, tout imprégnés d'un profond sens mélodique; de simples pièces pour piano tantôt démoniaques, tantôt de l'aspect le plus gracieux; puis des sonates pour piano et violon, des quatuors à cordes, chaque oeuvre si différente des autres que chacune paraissait couler d'une autre source. Et alors il semblait qu'il eut, tel un torrent tumultueux, tout réuni en une même cataracte, un pacifique arc-en-ciel brillant au-dessus de ses flots écumants, tandis que des papillons folâtrent sur ses berges et que l'on entend le chant des rossignols.
Si, outre cela, il plonge sa baguette magique dans le gouffre où la masse des choeurs et de l'orchestre lui prête sa puissance, nous pouvons nous attendre à des aperçus plus merveilleux encore sur les mystères du monde des esprits. Puisse le plus noble génie le fortifier, du moins en ce qu'il est déjà permis de prévoir; car un autre génie habite aussi en lui, celui de la modestie. Ses confrères le saluent à son premier voyage à travers le monde où, peut-être, l'attendent des blessures, mais aussi les lauriers et des palmes. Nous le proclamons bienvenu en vaillant combattant qu'il est.
Il y a, de tout temps, une secrète alliance des esprits frères. Vous qui appartenez à ce cercle, constatez que la vérité de l'art brille de façon de plus en plus éclatante, répandant partout joie et bénédiction.
[Brahms lut cet article pour la première fois le 2 novembre suivant, à Hanovre, où il se trouvait ce jour-là en compagnie de Joachim.]
[...] La fin du séjour à Düsseldorf devait être marquée par une fête, spécifiquement musicale elle, un concert au cours duquel Joachim devait venir créer la Fantaisie pour violon en orchestre op. 131 de Schumann, sous la direction de l'auteur. C'était en effet l'époque du Festival du Bas-Rhin. Le concert eut lieu le 27 octobre. Mais les amis avaient ménagé à Joachim une assez jolie surprise pour le lendemain. Voulant faire revivre une vieille coutume, Schumann avait, dans le plus grand secret, préparé une sonate collective pour piano et violon dont il avait lui-même composé l'Intermezzo et le Finale et dont il avait confié le premier mouvement et le Scherzo à Dietrich et à Johannes. L'oeuvre avait été écrite en dix jours. Robert avait lui-même rédigé la page de titre
«Dans l'attente de l'arrivée de leur ami très estimé et très aimé, Joseph Joachim. Cette sonate a été écrite par Robert Schumann, Johannes Brahms et Albert Dietrich.»
Les trois lettres placées en tête étaient les initiales des mots constituant la devise - nous l'avons vu déjà - de Joachim Frei, aber einsam (Libre, mais seul). Et c'était sur ces trois lettres que Dietrich avait bâti le thème initial de son premier mouvement, un Allegro en la mineur; l'Intermezzo et le Finale de Schumann étaient respectivement en fa majeur et en la majeur; le Scherzo de Brahms en ut mineur, et bâti sur un motif tiré de l'Allegro de Dietrich. La surprise fut complète, devant quelques amis parmi lesquels se trouvaient Bettina Brentano et sa fille Gisela. C'est cette dernière qui, vêtue d'une charmante robe de paysanne, offrit à Joachim une grande corbeille de fleurs dans laquelle se trouvait le manuscrit de la sonate, la page de titre en moins, Joachim et Clara devant deviner le nom de l'auteur de chacun des mouvements, ce qui, paraît-il, ne les embarrassa nullement, et fut bientôt fait.
Le lendemain, Schumann dirigeait le dernier concert du Festival du Bas-Rhin 1853. Ce devait être, pour lui aussi, le dernier concert. L'ultime tragédie allait commencer. Ces quatre inoubliables semaines d'octobre 1853 se terminaient. Tout le monde devait se séparer, chacun ayant à reprendre ses occupations d'hiver. Johannes quitta Düsseldorf le 2 novembre et alla s'installer à Hanovre, auprès de Joachim. Cependant, le vigilant Schumann n'était pas resté inactif. Ce n'est pas seulement sur le plan théorique qu'il s'occupait de la gloire de Brahms. Il avait également souci du côté matériel de la carrière du jeune musicien. A cet effet, dès le 3 novembre, il avait écrit au grand éditeur Härtel de Leipzig. Il lui conseillait de publier le quatuor à cordes, un cycle de six lieder, le Scherzo pour piano, un second cycle de six lieder et la sonate en ut majeur (respectivement sous les numéros d'opus 1,2,3,4,5). Il précisait les conditions du marché, les droits à percevoir dans l'avenir au cas où la vente aurait été bonne, et surtout le versement immédiat de certaines sommes à Johannes : en particulier dix louis d'or pour le quatuor, autant pour la sonate, huit pour le Scherzo et six pour chacun des cycles de lieder.
Härtel semble avoir répondu aussitôt, et avoir été intéressé par la chose, car le 9 novembre Schumann lui écrit pour le remercier d'avoir favorablement accueilli ses suggestions et il ajoute : «J'écris aujourd'hui à Brahms, et lui demande de se rendre dès que possible à Leipzig pour vous présenter ses compositions lui-même. Son jeu est intimement lié à sa musique. Je ne me rappelle pas avoir entendu auparavant des effets sonores aussi originaux». Et le 9 novembre toujours, ilécrit à Joachim: «Donne la lettre ci-jointe (la réponse de Härtel) à Johannes. Il faut qu'il aille à Leipzig; persuade-le de le faire, ou ils auront une idée fausse de sa musique; il doit jouer ses oeuvres lui-même. » Il résume ce qu'il a fait vis-à-vis de Härtel et il ajoute : «Encore une fois, décide-le à aller de toute urgence passer une semaine à Leipzig. Et maintenant, au revoir, cher ami. Ecris-moi encore avant notre voyage en Hollande, et dis à Johannes, ce flemmard, d'en faire autant.»
Depuis son retour à Hanovre, Johannes s'était en effet montré assez «flemmard». Il n'avait pas écrit une seule fois à son bienfaiteur, pas même après la lecture de l'article de la Neue Zeitschrift für Musik! Ce n'est qu'à la date du 16 novembre qu'il se décide enfin
Honoré maître,
Vous m'avez donné un si immense bonheur que je ne peux essayer de vous remercier avec des mots. Dieu veuille que par mes oeuvres je puisse bientôt vous prouver combien votre affection et votre bonté m'ont encouragé et stimulé. La louange publique que vous m'avez décernée aura annoncé mes oeuvres comme des choses si exceptionnelles que je me demande comment je serai capable de m'en montrer digne. Elle m'oblige avant tout à prendre le plus grand soin dans le choix des oeuvres à publier. Je ne pense pas devoir y faire figurer aucun de mes trios, et me propose de choisir comme opus 1 et 2 les sonates en ut et en fa dièse mineur, comme opus 3 des lieder, et comme opus 4 le Scherzo en mi bémol mineur...
Si j'ai été si long à vous écrire, c'est que j'avais envoyé ces quatre choses à Breitkopf et Härtel [Timide et modeste, Brahms, dans sa lettre d'envoie à l'éditeur, écrivait: «Ce n'est pas ma seule hardiesse, mais plutôt l'instance de quelques amis musiciens à qui j'avais communiqué les manuscrits, qui m'a amené à en rechercher la publication. Ainsi, Monsieur, vous voudrez bien excuser ces lignes au cas où il ne serait pas dans vos intentions d'y donner une suite favorable»], et voulais attendre la réponse afin de vous faire connaître le résultat de votre intervention en ma faveur. Votre dernière lettre à Joachim, cependant, nous l'apprend, et il ne me reste plus qu'à vous écrire que je vais, suivant votre conseil, me rendre à Leipzig dans les jours immédiats (probablement demain).
En outre, je voulais vous dire que j'avais remis au net ma sonate en fa mineur, et que j'y avais apporté des modifications considérables dans le finale. J'ai aussi arrangé la sonate de violon [Cette sonate est celle que Brahms et Remenyi avaient joué à Göttingen. Elle n'a jamais été publiée]. Je voudrais aussi vous remercier mille fois pour le cher portrait de vous que vous m'avez envoyé, ainsi que de la lettre que vous avez écrite à mon père. Par elle, vous avez rendu heureux un couple de braves gens. Fidèlement, votre
Hanovre, 16 nov. 1853.
Nous retrouverons bientôt Brahms à Leipzig. Mais tandis qu'il fait ainsi une entrée spectaculaire dans le «grand monde» de la musique, ce monde s'agite. Les attitudes les plus contradictoires sont prises à son sujet. Et l'on pourrait presque dire que des partis s'organisent déjà. Brahms venait de défrayer la grande chronique avec l'article de Schumann. On peut bien constater que jamais artiste débutant n'a bénéficié d'une pareille publicité. Et c'est sans doute en raison de l'ampleur et de l'autorité d'une telle publicité que, par réaction, dans certains milieux musicaux, on manifesta une extrême réserve.
Même aujourd'hui, avec le recul, l'article de Schumann - qui nous apparaît comme son testament littéraire - conserve toute son importance. Mais à l'époque, ne possédant pas une signification aussi prestigieuse, il constituait tout de même un événement d'une portée exceptionnelle, et dont le retentissement se fit sentir en dehors même des limites du petit univers musical. Le ton solennel et prophétique de Schumann, le fait que celui-ci n'écrivait plus dans la revue depuis dix ans, la revue elle-même - alors la plus avancée en Allemagne, et possédant une autorité que la presse musicale ne connaît plus de notre temps - tout cela donnait un poids et un éclat singuliers à la proclamation de Schumann, aussi bien aux yeux de ceux qui défendaient les mêmes idées que celui-ci, que ceux qui étaient plus habituellement dans l'opposition. Même dans son propre camp, Schumann rencontrait parfois une certaine tiédeur, conséquence normale d'un enthousiasme qui le portait souvent à d'excessives exagérations. On n'oubliait pas que s'il avait crié au génie àpropos de Chopin, il l'avait clamé aussi pour des musiciens tels que Ries, Hummel, Sterndale Bennett ou Henselt, prédictions qui, hélas!, ne devaient pas se vérifier dans la même mesure. Sans doute n'avait-il jamais commis d'erreur caractérisée, son instinct artistique était universellement reconnu comme sain, son sens critique très aiguisé, et son jugement - basé sur une culture musicale, littéraire et philosophique très vaste - parfaitement sûr. Mais on pouvait dire qu'il avait parfois pêché par manque de nuance. Enfin, les premiers symptômes de la maladie qui devait l'emporter, s'étaient déjà manifestés depuis plusieurs années; ils étaient connus; et cela n'était pas, il faut le croire, sans inspirer une certaine méfiance, notamment à ceux qui, fanatiques supporters de la jeune école néo-allemande, pouvaient déjà suspecter l'ensemble de ses opinions. C'est ainsi que devant le coup de tonnerre de l'article Neue Bahnen, l'un des principaux défenseurs de l'ordre nouveau, Bülow, se déclarait sceptique. A Liszt qui lui avait écrit : «Avez-vous lu l'article de Schumann dans le dernier numéro de Brendel?», Bülow répond en date du 5 novembre, ironisant sur la grandeur que l'on donnait à Johannes: «Mozart-Brahms ou Schumann-Brahms ne trouble point du tout la tranquillité de mon sommeil. Il y a une quinzaine d'années que Schumann à parlé en des termes tout à fait analogues du génie de W. Sterndale «Benêt» (Bennett). Joachim, du reste, connaît Brahms, de même l'ingermanique Remenyi».
D'autre part, l'aventure fâcheuse avec Liszt avait bientôt été connue de tous ces «Nouveaux-Allemands». Pour eux, Brahms était le jeune prétentieux qui n'avait manifesté à leur pape que du mépris. Or l'article de Schumann classait Johannes - assez artificiellement d'ailleurs, on s'en rend compte avec le recul - dans le camp des réactionnaires classiques. Comme l'observe Niemann, il en faisait l'antipape, et comme, aux yeux de ces Nouveaux Allemands rien ne pouvait paraître nouveau hors eux-mêmes, cet Allemand qu'on leur annonçait comme nouveau représentait un danger menaçant. Et puis la jalousie de ce petit monde musical jouait à plein. Seul Liszt observait une certaine réserve, et lui, le Sultan ainsi qu'on l'appelait - de tous ces Anti-Philistins se gardait de toute déclaration imprudente. Il avait une vue plus claire et raisonnable des choses, et ne se laissait aller à aucune réaction dictée par la passion, sachant bien pourtant que Brahms l'admirait comme pianiste, mais n'avait pour le compositeur que des sentiments très mélangés.
Par ailleurs, il est un autre cercle où l'article de Schumann avait fait l'effet d'un pavé dans une mare: celui des mendelssohniens leipzigois. C'était l'insulte à leur maître mort peu avant. Schumann constituait déjà à lui seul une insulte permanente au classicisme mendeissohnien. Mais en poussant Brahms de cette façon, il précisait encore sa position. Et nous verrons par la suite quelles difficultés ces milieux leipzigois sauront créer à Johannes. D'un côté comme de l'autre, on peut bien dire que la proclamation de Schumann fit à Brahms plus de mal que de bien. Elle contenait déjà en germe tous les différends qui allaient plus tard opposer le compositeur à Wagner, à Bruckner ou à Hugo Wolf.
L'article pèsera toujours sur Brahms, et le musicien conservera longtemps la hantise de la responsabilité que cette prophétie de Schumann fait peser sur lui. Theodor Kirchner, avec qui il séjournera souvent en Suisse, en témoignera à plusieurs reprises et dira les crises de découragement que Brahms traversait. De même Rudolf von der Leyen qui, en 1884, fera un séjour sur le lac de come en compagnie de Johannes, écrira: «Il a eu un mauvais moment à passer. Le pauvre homme songe à son oeuvre et à son génie avec tant de sérieux, qu'il ne sait plus ce que c'est que la joie de vivre. Il me l'a dit lui-même on croit que je suis heureux, s'est-il écrié un jour, quand j'ai l'air de participer à la gaieté générale, mais je n'ai pas besoin de vous dire à vous qu'intérieurement je ne ris pas.»
En tout cas, cette gloire subite n'aura-t-elle fait naître chez lui nul orgueil. Sa modestie est remarquée de tous, et ses lettres en témoignent : «Puissiez-vous» écrit-il à Schumann «ne jamais regretter ce que vous avez fait pour moi; puisse-je en devenir tout à fait digne!» Et à Joachim, le jeune aiglon dira : «Fasse Dieu que mes ailes poussent vigoureusement!»
Le «jeune aiglon», justement, n'attendra pas longtemps pour montrer qu'il est vite devenu un aigle et de belle envergure. Pendant le mois d'octobre et les premières semaines de novembre 1853, avant de partir pour Leipzig, il termina en effet ce qui restera comme l'une des pages les plus gigantesques de la littérature romantique de piano, la grande sonate opus 5.

SCHUMANN ET BRAHMS - 1854
PAR CLAUDE ROSTAND
BRAHMS - FAYARD
Les premières semaines de cette année 1854 qui doit s'assombrir si rapidement pour Brahms, vont se dérouler, pour celui-ci, sous le signe du travail et de l'amitié.
Le travail c'est essentiellement la composition du trio en si majeur opus 8 auquel il pense depuis plusieurs mois déjà, mais auquel il ne s'est pas encore mis sérieusement, craignant sans doute que cette oeuvre nouvelle ne soit indigne des prédictions de Schumann. Celui-ci s'inquiète d'ailleurs de savoir ce que devient son jeune aigle, et dans une lettre à Joachim : «Et maintenant, où en est Johannes? Est-ce qu'il vole bien haut - ou seulement parmi les fleurs? S'est-il mis à l'ouvrage avec des tambours et des trompettes? Il faut qu'il se rappelle les débuts des symphonies de Beethoven; il doit essayer de faire quelque chose comme cela. Le commencement est tout; une fois que l'on a commencé, la fin semble venir d'elle-même...» Non, Johannes ne s'est pas mis à l'ouvrage avec tambours et trompettes, mais seulement, et très sérieusement, avec un piano, un violon et un violoncelle, pour ce qui va devenir sa première oeuvre de musique de chambre.
Dès son arrivée à Hanovre, Brahms fit le tour du petit groupe d'amis qui se trouvaient là attendant l'arrivée de Schumann pour la fin du mois, en particulier Joachim et Grimm. On le présenta aussitôt à Hans von Bülow, qui était venu passer les fêtes de Noer avec Joachim. Bülow,
âgé de vingt-quatre ans, appartenait déjà au cercle lisztien de la jeune école allemande, mais n'était pas encore complice de la cabale que les Neue-Deutscher devaient, par la suite, monter contre Brahms. Il eut, au contraire, une attitude extrêmement sympathique vis-à-vis de celuici dès le début. C'est lui le premier virtuose qui inscrira à ses programmes des oeuvres du jeune Brahms - le 1er mars 1854 il jouera, à Hambourg, le premier mouvement de la sonate en ut majeur. Le 6 janvier les deux jeunes gens se rencontreront pour la première fois. Bülow, dans une lettre à sa mère [6.1.1854], se réjouit d'avoir fait la connaissance »du jeune prophète de Schumann», et parle de sa nature franche et aimable ainsi que d'un talent «vraiment marqué du don de Dieu».
L'ambiance de ces semaines à Hanovre est, pour Brahms, à la fois laborieuse et joyeuse. Beaucoup de travail dans la journée, et, le soir d'interminables discussions avec les amis [...]. Schumann et sa femme ne devaient pas tarder à venir se joindre à eux. Lui avait été engagé par la 'Neue Singakademie' de Hanovre pour présider, le 28 janvier, un concert au cours duquel devait être donné Le Paradis et la Péri. Andreas Moser, le biographe de Joachim, a raconté tout au long ce qu'avait été cette semaine qui devait être pour Schumann la dernière semaine de bonheur et de gloire. Il dut donner plusieurs concerts de ses oeuvres. Joachim dirigea la 4e symphonie et exécuta la Fantaisie pour violon opus 131 que Schumann lui avait récemment dédiée, et Clara joua le concerto en mi bémol de Beethoven. Les uns et les autres ont raconté, depuis, combien, pendant ces journées qui se poursuivaient fort tard dans la nuit à la brasserie de la gare, Schumann avait été gai, vivant, brillant conteur.
La tragédie qui allait suivre ne s'annonce nullement dans la tendre et joyeuse lettre de Düsseldorf que Schumann date du 6 février: «Cher Joachim, nous sommes rentrés depuis huit jours, et nous ne vous avons pas encore envoyé un mot, ni à vous, ni à vos amis. Et cependant, je vous ai écrit souvent avec une encre invisible... Nous avons souvent pensé à ces journées. Dieu fasse que nous en ayons bien vite d'autres comme celles-là! La gentille famille royale, l'excellent orchestre, et les deux jeunes démons s'agitant au milieu de tout cela, voilà ce que nous ne sommes pas près d'oublier. Les cigares sont tout à fait à mon goût. J'ai l'impression qu'ils ont été une poignée de main de Brahms et, comme d'habitude, une très substantielle et agréable poignée de main. Lcrivezmoi vite - avec des mots et des notes! R. Schu.»
Hélas! Ce mois de février 1854 va être un des instants les plus pathétiques de l'histoire de la musique. On ne reviendra pas ici sur le détail de la tragédie schumanienne qui a été tant de fois et si douloureusement bien contée. On en rappellera seulement dans les épisodes principaux dans la mesure où ceux-ci se rattachent à l'histoire de Brahms. Et ils s'y rattachent très étroitement puisque, pendant ces jours et ces nuits qui vont voir Schumann sombrer avec extase dans la folie, celui-ci va écrire ses dernières mesures, ce fameux thème en mi bémol majeur sur lequel Brahms composera ses Variations pour piano à quatre mains opus 23.
Peu après la lettre que l'on vient de citer, dans la nuit du 10 au 11 février, le drame éclate. Déjà quelques jours auparavant, lors de son voyage en Hollande, Schumann avait noté dans son carnet : «Etranges troubles de l'ouïe». Il ne s'en était pas inquiété et avait poursuivi le travail qu'il venait d'entreprendre, un recueil de ses écrits critiques et une anthologie qui, sous le nom de Jardin des poètes, réunirait les textes littéraires les plus significatifs traitant de la musique, depuis la Bible jusqu'aux poètes comme Goethe et jean-Paul. Le 11 février, Clara écrit dans son journal: «Dans la nuit de vendredi 10 au samedi 11, Robert a tellement souffert de troubles auditifs qu'il n'a pu dormir. Il entendait sans cesse un seul et même son». Pour lui, c'est une note donnée par un orchestre entier jouant à l'unisson, et qui peu à peu va envahir son pauvre univers détraqué, la maison, la rue, la ville entière. Et ce son immuable, implacable, module soudain, pour lui. Et il peut y lire les mouvements entiers d'une étrange et terrifiante symphonie.
Le 12, Clara écrit dans son journal : «Il dit que c'est une musique splendide, avec des instruments d'une sonorité merveilleuse, telle que l'on n'entend jamais de semblable ici-bas... Le médecin dit qu'il n'y peut rien». Le soir de ce même jour, Schumann trouve une brève accalmie. La note s'est atténuée. Il est épuisé, et il essaye d'écrire à Stern - il lui écrit même - cette lettre inquiétante, terrifiante: «Dans la dernière de mes lettres, je vous proposais ouvertement d'échanger nos deux situations. Je fus froissé de rester cinq semaines sans obtenir de réponse; j'appris alors de Berlin qu'une rumeur circulait à ce sujet. Je ne m'en inquiétai pas: ce n'était encore qu'un de ces lointains projets dont on ne doit pas parler longtemps à l'avance, quand il n'est pas mûr... Je vis ensuite les choses sous un angle plus abrupt. Laissons pousser là-dessus de l'herbe, ou bien encore des fleurs. Je vis souvent dans des sphères à peine supportables où, pourtant, je me plais beaucoup; souvent aussi, je peux devenir méchant en fréquentant les hommes rouges, surtout quand un Stern ne me répond pas. Faites donc que votre lettre ne soit pas la dernière: j'ai joué la prime et la tierce; à vous d'ajouter la quinte. Je vous entretiendrai du gâchis inharmonieux qui règne ici, aussi approximatif que le premier accord du finale de la 9e symphonie. Portez-vous bien, et buvons ensemble l'eau du Léthé...»
Le lendemain de cette lettre effrayante, la musique étrange, la note recommence, et Schumann écrit dans son journal, à la date du 13: «Merveilleuses souffrances ». Le 14: «Vers le soir, très fort, de la musique. Magique musique». Le 15 : «Heures de souffrance». Qui saura jamais si ce n'est pas pendant ces jours de féerie douloureusement raffinée que Schumann a été le plus loin dans l'aigu de la sensation, de la perception!
Le 16, le Dr. Hasenclever, qui vient tous les jours, n'observe aucun changement. Et Schumann note: «Pas d'amélioration». Mais il lutte par le travail et, le même jour il note aussi, sans doute à propos de son jardin des poètes: «Rassemblé toutes les poésies».
Dans la journée du 17, il est soudain baigné d'un calme étrange. La suite va nous apprendre que ce calme est celui des silences et des apaisements qui précèdent, en mer, les tornades. Dans la nuit, au cours d'une crise terrible, il se lève soudain, réveillé par le bruit d'une violente musique que font les hommes rouges, les démons. Mais la voix des anges se fait entendre et dicte à Schumann, qui s'est mis à sa table de travail, un thème en mi bémol majeur sur lequel, dans les jours qui suivent, le musicien va s'efforcer d'écrire des variations car il pense que ces anges ont chanté de la part de Schubert et de Mendelssohn. Puis, c'est à nouveau l'assaut des démons, avec des cris de tigres et de hyènes. Le Dr. Hasenclever et son aide, appelés en pleine nuit, vont maintenir le malade délirant jusqu'à ce qu'il retombe, au petit matin, dans un épuisement passager. Dans la journée du 18, il se relèvera par moments pour revoir son concerto pour violoncelle ou esquisser une variation sur le thème en mi bémol, celui que l'on a appelé depuis le Geister-Thema, thème des esprits, thème spectral, non, certes, par son caractère expressif qui est doux et tendre, mais en raison des conditions qui l'on vu naître. Le 19, nouvel assaut des démons, puis nouveau retour des voix angéliques qui lui enjoignent l'ordre de lire la Bible, cette même Bible dont il voulait faire des extraits pour son Jardin des poètes. La confusion de son pauvre esprit est au comble, et ne cessera plus dans les jours qui suivent.
Le 20, Schumann reste tout le jour à sa table de travail. Les anges chantent sans arrêt. Mais ce chant est pour lui un reproche. Au soir, il se sent un criminel et se replonge dans la Bible. Le 21 et le 22 sont des journées de délire, entrecoupées de quelques promenades. Clara, alors enceinte, ne le quitte pas. Le matin du 23, la conscience revient, et Schumann se remet à ses variations sur le thème en mi bémol; au soir, il ira se promener avec Clara au bord du Rhin dont la beauté et la grandeur le hantent sans cesse. Le 24, nouveau délire au cours duquel il fait ses adieux à Clara. Le 25, dans une accalmie, il déjeune au restaurant avec un ami, Becker; après quoi il rentre, lit au piano une sonate nouvelle d'un jeune auteur; mais le délire revient; il est en sueur; et la musique des anges le submerge. Le 26, il travaille encore à ses variations; mais, à plusieurs reprises, il s'écrira: «Clara chérie, je ne suis plus maître de moi, je ne peux plus répondre de mes actes, je ne suis plus digne de ton amour». Ce sera maintenant l'obsession dominante, cette lumière dans la nuit. Il demande qu'on l'emmène dans une clinique. Au soir, épuisé, il sombre dans un sommeil écrasant. Le 27, dans une fièvre folle, il recopie la dernière de ses variations, et continue sans cesse de demander qu'on l'interne. On ne le quitte pas un instant Clara, le Dr. Hasenclever, Becker se relayent, à bout de nerfs. Dans la soirée, crise de prostration. La surveillance de Clara se relâche pendant quelques instants. Ce n'était, pour le malade, que ce calme habituellement annonciateur des grandes crises. Vers minuit, sournois, entêté, il s'échappe de la maison, court par les rues de Düsseldorf ruisselantes de pluie, nu-pieds, vêtu seulement de sa robe de chambre à fleurs vertes. Il court vers l'appel de son cher Rhin, de son Rhin majestueux, et saute du pont. Des mariniers sont là qui vont aussitôt se porter à son secours. Ramené chez lui, il va y passer plusieurs journées dans un abattement coupé de brefs et violents délires. C'est alors que Clara, sur le point de mettre au monde son dernier enfant, se décide, ainsi que Schumann l'avait demandé lui-même, à faire interner Robert, d'accord avec les médecins. Le 4 mars, celui-ci partira pour la clinique du Dr. Richarz, à Endenich, non loin de Bonn.
Nous voilà loin de la joyeuse lettre adressée à Joachim le 6 février. La nouvelle du drame de Düsseldorf atteint aussitôt les amis qui, au cours des deux dernières semaines, ont suivi avec une douloureuse anxiété les deux calvaires de Robert et de Clara. On ménage cette dernière, bien sûr, et tout le monde écrit à Dietrich, le seul du groupe qui se trouve alors à Düsseldorf.
Celui-ci reçoit des lettres de tout le monde. De Theodor Kirchner: «Jamais dans ma vie rien ne m'a ému et secoué aussi profondément que la terrible chose qui vient d'arriver à notre honoré et bien-aimé Schumann... Nou serions tous intolérablement seuls sans lui, et, en ce qui me concerne, je ne pourrais plus rien faire sans lui.» De Naumann:
«Je vous en prie, envoyez-moi aussi vite que possible une description exacte de la catastrophe, et surtout dites-moi s'il reste un espoir quelconque que Schumann puisse se remettre complètement, comment sa malheureuse femme a supporté ce cruel coup du destin, et comment vous allez vous-même. Je vous réitère ma demande de nouvelles immédiates.»
De Josef Joachim:
«Cher Dietrich, si vous avez quelque amitié pour Brahms et moi-même, soulagez notre anxiété et écrivez vite un mot pour nous dire si Schumann est vraiment aussi mal que le disent les journaux, et faites nous savoir aussitôt s'il y a un changement quelconque. Il est trop cruel de rester dans l'incertitude au sujet de la vie de quelqu'un à qui nous sommes attachés par ce que nous avons de plus précieux en nous. Je n'arrive pas à supporter l'attente de l'heure qui m'apportera de ses nouvelles. Je suis cruellement hors de moi. Ecrivez vite. Votre J. Joachim.»
C'est Brahms qui partit le premier pour Düsseldorf. Il y arrivait au surlendemain du drame, et le 3 mars, veille du jour où Schumann devait se rendre à la clinique d'Endenich, il écrivait à Joachim : «Très cher Josef, il faut que tu viennes samedi; cela réconforte Frau Schumann devoir les visages qu'elle aime. L'état de Schumann semble s'améliorer. Les médecins ont de l'espoir, mais personne n'est autorisé à le voir. J'ai déjà été voir Frau Schumann. Elle a beaucoup pleuré, mais était très heureuse de me voir et de l'espoir de ta venue. Nous t'attendons dimanche matin, et Grimm mercredi. Ton Johannes.»
Tout le monde accourut, en effet, ainsi qu'en témoigne une lettre de Dietrich à Naumann : «À mon grand soulagement, Brahms est arrivé dès qu'il eut appris l'horrible nouvelle. Grimm aussi est ici. Joachim est venu deux jours, et reviendra dans quelques semaines.
C'est à ce moment-là que Brahms fait connaître son trio opus 8 à ses amis : «Brahms a écrit un trio qui est tout à fait merveilleux, écrit Dietrich, et il est un homme que l'on doit prendre à tous égards comme un exemple. Avec toute sa profondeur, il est sain, pur, et vivant, et n'est nullement contaminé par la morbidité actuelle.»
La présence constante des trois amis Dietrich, Grimm et Brahms est un grand réconfort pour Clara. Aux environs du 1er avril, on commence à prendre quelque espoir sérieux. Les hallucinations auditives ont disparu, le malade dort bien et, dans la journée, il peut se promener un peu. Chacun reprend courage pour le travail, et l'on se remet à faire de la musique pour distraire Clara. «Hier et avant-hier, écrit Dietrich fin mars, nous avons lu avec elle toute la musique du Faust de Schumann. Nous sommes auprès d'elle chaque jour, et il m'est impossible de songer à la quitter pour l'instant.»
Chacun s'est remis à composer, et Brahms particulièrement qui prépare en secret une grande oeuvre de piano qu'il pourra offrir à Clara le 11 juin lorsque celle-ci aura mis au monde son septième enfant qui recevra le prénom de Félin en souvenir de Mendelssohn et dont Brahms sera le parrain: il s'agit des Variations sur un thème de Schumann opus 9, que le musicien termine pendant la convalescence de Clara, et dont il lui apporte les différentes parties au fur et à mesure de leur achèvement.
Tout ceci adoucit un peu le chagrin et l'anxiété de Clara qui, vers cette époque, écrit à son amie Emilie List: «Brahms est mon soutien le plus cher et le plus vrai; depuis le début de la maladie de Robert il ne m'a pas quittée, mais m'a accompagnée dans toutes mes épreuves, a partagé toutes mes souffrances.»
Les nouvelles de la maison de santé étant assez rassurantes, Clara se résolut à prendre du repos en allant faire un séjour chez sa mère à Berlin. Brahms demeura encore quelque temps, en compagnie de Grimm, à Düsseldorf de façon à être à proximité de Bonn si une rechute se produisait. Il s'est installé chez les Schumann et occupe ses loisirs à mettre de l'ordre dans la musique et la bibliothèque. Il passe son temps parmi les livres, et y travaille aussi. «Je me suis rarement senti aussi heureux que maintenant, à fouiller dans cette bibliothèque», écrit-il à Dietrich, lequel est allé se fixer à Leipzig.
Le 19 juillet, peu après le départ de Clara, les nouvelles étaient encore meilleures. Schumann avait demandé à sortir en ville, à Bonn, pour aller voir son ami Wasielewsky; il était allé se promener dans les champs, et avait cueilli des fleurs priant qu'on les fit parvenir à sa femme. Chose curieuse, c'était la première fois depuis sa grande crise que Schumann faisait allusion à Clara. «Je ne peux écrire mon émotion» écrit celle-ci de Berlin au reçu du précieux bouquet et des bonnes nouvelles «mais je ne savais pas qu'il était aussi difficile de supporter une grande joie! J'ai souvent l'impression que je vais perdre la raison.»
[...]
Une grande lettre de Brahms au Conseiller Blume, de Winsen, et datée de Ulm, 16 août, nous renseigne sur les déplacements du musicien : «Très honoré Monsieur, vous devez certainement penser que votre chère lettre ne m'a pas fait le moindre plaisir puisque je l'ai laissée si longtemps sans réponse. Les récentes semaines ont été si pleines de choses, que j'ai été forcé de remettre cette réponse de jour en jour. Frau Schumann, avec un ami, est allée le 10 de ce mois à Ostende pour le plus grand bien de sa santé. De mon côté, je me suis résolu à faire, en son absence, un voyage à travers la Souabe. Je ne savais pas à quel point j'étais attaché aux Schumann, combien je vivais en eux; tout semblait sans intérêt et vide, chaque jour je souhaitais rentrer, et je fus obligé de voyager par le train de façon à m'éloigner le plus possible et à oublier l'idée du retour. Mais ceci ne servit à rien; je suis revenu jusqu'à Ulm en partie à pied, en partie par le train; je me dispose à rentrer au plus vite, et j'aime mieux attendre Frau Schumann à Düsseldorf que d'errer dans le noir. Quand on a rencontré des gens aussi merveilleux que Robert Schumann, on ne peut que s'attacher à eux, ne plus les quitter, s'inspirer d'eux et s'élever grâce à eux. Le cher Schumann continue à faire des progrès, ainsi que vous avez pu le lire dans une lettre à mes parents. On a fait courir beaucoup de bruits plus ou moins bien informés sur son état. Je considère que l'on ne peut trouver la véritable et meilleure illustration de celui-ci que dans certains personnages de E.T.A. Hoffmann (Krespel, Separion, et surtout l'admirable Kreisler, etc.). Toute l'histoire est qu'il s'agit de quelqu'un qui s'est arraché de son corps trop tôt. Si vous voulez me faire plaisir, faites en sorte que je trouve une lettre de vous en rentrant à Düsseldorf - est-ce trop espérer? De là, je vous écrirai à nouveau et d'une façon plus ordonnée. J'écris cette lettre dans la salle d'attente d'une gare, ce qui lui donne sans doute une allure quelque peu décousue. Mille tendres voeux au cher oncle Giesemann. Je lui écrirai aussi de Diseldorf. Les plus tendres voeux également pour Frau Blume et pour votre fille. Souvenez-vous avec affection de votre Johannes Brahms.»
[...] Au printemps 1854, Brahms avait fait la connaissance d'un étudiant graveur, Julius Allgeyer qui achevait, à Düsseldorf, sa formation à l'atelier de Josef Keller. [...]
Allgeyer, grâce à son amitié pour Brahms, entra aussitôt dans le cercle des Schumann et, malgré des intermittences dues aux itinéraires de la vie de chacun des deux artistes, resta lié avec Brahms jusqu'à la mort de celui-ci.
Voici donc Brahms rentré à Düsseldorf dans cette maison des Schumann dont il ne peut se passer. Tout à la fin de sa vie, il en parlait encore avec passion à Florence May qui nous rapporte ces propos. La maison de Schumann était devenue pour lui son foyer d'adoption, et sa place dans l'affection de Robert et de Clara était celle d'un fils bien-aimé. Tout contribuait à fortifier dans le coeur du jeune musicien un intense sentiment d'affection: la noblesse de caractère de Schumann; cet intérêt subit et passionné que celui-ci avait pris sans condition, sans réserve, pour l'art si nouveau - et si vert encore du compositeur débutant et inconnu qui tombait soudain d'une région nordique réputée par son amusicalité; l'amour idéal qui unissait Robert et Clara; l'épouse merveilleuse qui consacrait si intelligemment et si passionnément son talent de pianiste au service du génie de l'époux, incarnant ainsi la plus essentielle vertu de la logique romantique; le drame de la folie, enfin, avec tout son pathétique. Et puis, là seulement, dans cette atmosphère de confiance, d'amitié et de liberté, il pouvait travailler, lire tous les livres, toutes les partitions de l'énorme bibliothèque de Schumann dans une solitude et un calme intellectuels qui lui épargnaient tout autant l'ambiance fébrile du cénacle lisztien, et celle, poussiéreuse, des conservateurs-par-principe de Liepzig. Après les confidences que Brahms fit à Florence May, celle-ci conclut: «Il sentit qu'à ce moment précis sa place était à Düsseldorf».
Au début du mois de septembre, Clara s'est réinstallée à Düsseldorf. Le lendemain de son trente-cinquième anniversaire, le 14, elle aura avec son pauvre malade dont l'état semble s'améliorer sans cesse, le premier contact direct. Schumann lui écrit lui-même une lettre tendre et pathétique: «Combien je suis heureux, ma bien-aimée Clara, de voir ton écriture. Mille mercis pour m'avoir écrit à l'occasion d'un tel jour, et pour la façon dont toi et les chers enfants vous souvenez encore de moi. Tous mes voeux et tous mes baisers aux petits! Oh! si je pouvais te revoir et te parler, mais c'est trop loin. Je voudrais tellement savoir comment va ta vie, où tu es, et si tu joues aussi merveilleusement qu'avant, si Marie et Elise continuent de faire des progrès - si elles chantent encore aussi - si tu as encore le piano de Klems [cadeau de Schumann à sa femme], où sont mes partitions et ce que sont devenus mes manuscrits (en particulier le Requiem et le Sanger's Fluch), où est notre album avec les autographes de Goethe, de Jean-Paul, de Mozart, de Beethoven, de Weber, et toutes ces lettres qui nous sont adressées à toi et à moi...
Premier contact avec l'épouse. Mais, dès la seconde lettre, il parle de Brahms. Elle est datée du 18: «Quelles bonnes nouvelles tu m'envoies encore..., que Brahms - à qui tu transmettras mes voeux les meilleurs et les plus admiratifs- soit venu s'installer à Düsseldorf. Quelle amitié! Si tu voulais savoir quel est pour moi, le nom le plus cher, tu ne te tromperais pas en suggérant le sien, ce nom inoubliable!... Si tu écris à Joachim, fais-lui mes compliments. Qu'est-ce Brahms et Joachim ont composé ?...»
Et, à nouveau, quelques jours plus tard, le 26: «Ce que tu m'a écrit m'a fait le plus grand plaisir. Aussi bien pour Brahms que pour Joachim et leurs compositions. Je suis étonné que Brahms travaille le contrepoint, ce qui ne lui ressemble pas. Je me rappelle bien le portrait de Brahms par Laurens [J.-B.Laurens était un dessinateur français qui, à la demande de Schumann, avait fait un portrait de Brahms au crayon], mais pas du tout le mien. Merci pour les dates d'anniversaire des enfants. Qui sont les parrain et marraine du petit dernier, et dans quelle église a-t-il été baptisé ?... [Félix Schumann n'avait pas été baptisé aussitôt après sa naissance. D'accord avec le parrain, Brahms, Clara avait décidé d'attendre que le père fût en état de participer â la cérémonie entouré de tous ses amis.]
Parmi tous les trous de mémoire, le souvenir de Brahms est toujours là, constamment. Au début d'octobre, Schumann reçoit les Variations opus 9 : «Très chère Clara, quel plaisir tu m'as fait à nouveau! Ta lettre, celle de Julie, les variations de Brahms sur le thème que nous avions déjà utilisé, les trois volumes du Knaben Wunderhorn d'Arnim
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Je me rappelle très bien Herr Grimm; nous allions ensemble, avec Brahms et Joachim, à la brasserie de la gare de Hanovre... J'écrirai à Brahms moi-même...»
Entre-temps, dans le courant du mois d'octobre, Herr Grimm a quitté Düsseldorf pour s'installer à Hanovre, puis à Göttingen où il sera professeur de piano et directeur de la société chorale. Brahms l'a accompagné dans son voyage et en a profité pour faire une brève apparition à Hambourg où il reste quelques semaines auprès de ses parents.
L'état de santé de Schumann ne cesse de s'améliorer. Il reprend, sinon une activité, du moins une réelle curiosité musicale. Et le 27 novembre, après avoir bien examiné les variations de Brahms, il écrit à Clara : «...Les variations de Johannes m'ont plu au premier coup d'oeil, et cette impression ne fait que s'accroître au fur et à mesure que j'en fais une connaissance plus appronfondie. Je vais d'ailleurs écrire aussi à Brahms. Est-ce que son portrait par Laurens est toujours accroché dans mon studio? Il est le jeune homme le plus attachant et le plus doué. Je me rappelle avec bonheur la merveilleuse impression qu'il fit lors de cette première rencontre avec sa sonate en ut majeur, puis avec celle en fa dièse mineur et le scherzo en mi bémol mineur. Ah! si je pouvais l'entendre jouer à nouveau! J'aimerais avoir ses ballades aussi.»
Et dans le même pli, il ajoute, à l'adresse de Brahms: «Que ne puis-je moi-même venir à vous, vous voir encore et entendre vos splendides variations et en connaître la merveilleuse interprétation de Clara dont Joachim me parle dans une de ses lettres. Comme tout cela est incomparablement fait! Comme l'on vous reconnaît par l'éclatante richesse de votre imagination par l'art le plus profond, assemblage de qualités que je n'avais jamais encore rencontré. Le thème émergeant çà et là, mais très discrètement, ou tout à fait dissout, et, à la fin, après la quatorzième variation, si ingénieusement écrite en canon; et combien est splendide la quinzième en sol bémol majeur, et la dernière! Et je dois vous remercier, cher Johannes, pour toute votre bonté et votre gentillesse pour ma Clara: elle m'en parle toujours dans ses lettres. À ma grande joie, elle m'a envoyé hier, ainsi que vous le savez peut-être, des volumes de mes compositions, ainsi que les Flegel-Jahre de Jean-Paul. Maintenant, j'espère lire bientôt votre écriture, bien que celle-ci me soit plus précieuse encore dans une autre forme. L'hiver est agréablement doux. Vous connaissez les environs de Bonn. J'aime regarder la statue de Beethoven et le merveilleux point de vue sur le Siebengebirge. Nous nous sommes vus pour la dernière fois à Hanovre. Je vous en prie, écrivez vite à votre affectionné et attentif Robert Schumann.»
Brahms répond aussitôt, de Hambourg, en date du 2 décembre : «Mon très cher ami, comment pourrais-je vous dire le plaisir que m'a fait votre chère lettre! Vous m'avez déjà si souvent rendu heureux en me rappelant à votre affectueux souvenir dans les lettres à votre femme, et maintenant j'ai une lettre entière pour moi tout seul. C'est la première que j'ai eue de vous. Elle est pour moi inappréciable. Malheureusement je l'ai reçue à Hambourg où j'étais venu pour rendre visite à mes parents. J'aurais beaucoup préféré la recevoir de la main de votre femme. Je pense retourner à Düsseldorf dans quelques jours. Il me tarde d'y être. Les éloges excessifs que vous avez bien voulu accorder à mes variations m'on rempli de bonheur. J'ai activement travaillé vos oeuvres depuis le printemps combien j'aimerais entendre aussi votre éloge à leur sujet! Depuis le printemps je suis resté à Düsseldorf; je ne l'oublierai jamais; je n'ai cessé d'apprendre à vous aimer, vous et votre merveilleuse épouse, chaque jour davantage.
Je n'avais jamais regardé devant moi avec autant d'entrain et de confiance, je n'avais jamais cru aussi solidement en un bel avenir que maintenant. Comment je souhaite qu'il soit près, et encore plus près le jour heureux où vous nous serez tout à fait rendu. J'essayerai de garder de plus en plus votre chère amitié. Au revoir, et pensez à moi avec affection.»
Et en post-scriptum, Brahms ajoute: «Mes parents et vos amis d'ici pensent à vous avec la vénération et l'affection les plus grandes. Les parents, Herr Marxsen, Otten, et Avé, me prient tout particulièrement de vous transmettre leurs voeux les plus cordiaux.»
La correspondance de Brahms et de Schumann est porteuse d'une si belle et profonde émotion que nul commentaire ne paraît possible.
Le 15 décembre, le jeune musicien reçoit une nouvelle lettre: «Cher ami, si je pouvais venir passer Noël avec vous! En attendant, j'ai reçu votre portrait que m'a envoyé ma chère femme, ce portrait qui m'est familier, et je sais quelle place il va avoir dans ma chambre, tout à fait bien sous le miroir. Je me délase encore avec vos variations; j'aimerais entendre quelquel-unes d'entre elles par vous et par ma Clara; je ne les possède pas encore complètement, en particulier la deuxième, la quatrième pas tout à fait, et la cinquième pas du tout; mais la huitième (et les plus lentes) et la neuvième - à la page 14, c'est probablement un souvenir de ce que Clara écrivit pour moi; de quoi est-ce pris? D'un lied? - et la douzième! Ah! si je pouvais seulement vous entendre!»
Dans aucune des lettres de Schumann il n'est question d'un projet très important, antérieur à l'accident, et que Brahms, bien qu'il n'en ait pas parlé à ce moment-là non plus dans sa correspondance, n'avait nullement oublié. Il s'agissait de la composition d'une symphonie. Au début de l'année 1854, Schumann s'était mis en tête que Brahms était fait pour composer une grande oeuvre orchestrale. Joachim appuyait également ce projet. Quant à Brahms, cette perspective commença surtout par l'intimider considérablement. Et c'est peut-être en raison de cette timidité que, dans sa correspondance de l'époque, on ne trouve guère d'allusion à ce projet qu'il ne perdait cependant pas de vue. Il s'était d'abord attaqué à une ouverture - qui ne vit jamais le jour - puis il passa ensuite à l'esquisse d'une symphonie pour laquelle il demanda de nombreux conseils d'orchestration à Grimm. Cette oeuvre non plus ne vit jamais le jour. Du moins sous cette forme. Décidément Brahms était trop impressionné par la grandeur de l'édifice dont il avait déjà sérieusement posé les premières pierres. L'ouvrage se transforma en une sonate pour deux pianos qui ne fut jamais édité mais que le compositeur joua souvent pour les amis, dans les mois qui allaient suivre, soit avec Clara, soit avec Grimm. Ce dernier fut un homme de très bon conseil. Il fit observer à Brahms que le matériau musical et l'ampleur de l'inspiration dépassaient de beaucoup les possibilités sonores d'une simple sonate pour deux pianos. Se référant à la version symphonique primitive dont l'allégro initial était déjà orchestré, il lui fit remarquer que tout cela suggérait une solution intermédiaire où le piano et l'orchestre pussent jouer leurs rôles respectifs. C'est ainsi que les deux premiers mouvements de la sonate devaient fournir peu après les deux premiers mouvements du 1er concerto pour piano et orchestre en ré mineur, opus 15. Le troisième ne resta pas inutilisé, et nous en retrouverons les éléments principaux dans le deuxième choeur du Ein Deutsches Requiem («Denn alles Fleisch»).
Brahms est resté à Hambourg pendant presque tout le mois de décembre. C'est pendant cette période, le 18, que sera donnée, à Breslau, la première audition européenne de son trio opus 8, audition qui prit place dans un concert donné par Mächtig et Seyfrise avec le concours de Clara Schumann qui effectuait à ce moment une tournée de concerts dans les grandes villes de l'Allemagne du Nord-Est, et au cours de laquelle elle avait révélé au public quelques-unes des oeuvres de Brahms. A la fin de cette tournée, Clara passa par Hambourg d'où elle devait rayonner dans les villes avoisinantes. Elle y fut reçue par Brahms qui la présenta à ses parents, «gens aussi simples qu'honnêtes», écrit la pianiste qui fut très touchée de la gentillesse sans manière et de l'affectueuse cordialité avec lesquelles elle fut accueillie par la famille de Johann Jakob et les amis de celui-ci. Sa tournée devait se terminer par un concert à Leipzig, le 21 décembre, avec Joachim, puis par un jour derepos à Hanovre, le 23. C'est là que la rejoignit Brahms qui, en compagnie du violoniste, la suivit à Düsseldorf où l'on devait passer la Noël en famille et avec les amis Joachim, lui, continuait son voyage et, le 24, alla rendre visite à Schumann qu'il trouva dans un état de santé assez satisfaisant.
Brahms nous a laissé le récit de ce Noël à Düsseldorf. Le 30 décembre, il écrivait à Schumann : «Très honoré ami, j'aimerais vous écrire beaucoup de choses à propos de ce soir de Noël qui a été si heureux grâce aux nouvelles que nous a données Joachim... Nous avons été remplis du joyeux espoir de vous revoir bientôt. Ces jours, qui sans cela auraient été pour nous des jours de tristesse, ont été de grandes fêtes. Pour votre anniversaire, votre femme a été autorisée à vous écrire sa première lettre. A Noël, un ami vous aura parlé, le seul auquel nous ne saurions disputer ce bonheur, tout en désirant être bientôt autorisés à lui succéder.
Le premier jour de ces fêtes, votre femme distribua ses cadeaux. Elle doit vous en parler de son côté dans une lettre. Elle vous dira comme Marie a bien joué votre sonate en la mineur avec Joachim, et Elise les Kinderscenen, et combien elle m'a fait plaisir en me donnant les oeuvres complètes de Jean-Paul. Je n'avais encore jamais espéré que je pourrais, avant longtemps, les posséder en propre. Joachim a eu les partitions de vos symphonies que votre femme m'avait déjà données.
Je suis rentré ici la veille de Noël; combien la séparation d'avec votre femme m'avait paru longue! Je m'étais tellement habitué à son exaltante compagnie, j'avais si agréablement passé près d'elle tout l'été, et j'avais appris à l'admirer et à l'aimer à tel point que sans elle tout me semblait insipide et que je ne désirais qu'une seule chose: revenir auprès d'elle. Quelles jolies choses j'ai rapportées de Hambourg cependant! La partition de l'Alceste de Glück (l'édition italienne de 1776) que m'a donnée M. Avé, la chère première lettre que vous m'avez écrite, ainsi que plusieurs lettres de votre femme bien-aimée. Je dois vous remercier beaucoup pour un mot amusant dans votre dernière lettre, et pour l'affectueux tutoiement. Votre femme aussi m'a fait plaisir en employant le «tu» plus intime; c'est pour moi la meilleure preuve de sa confiance; je m'efforcerai toujours de la mériter davantage.
J'avais grand besoin de vous écrire, très cher ami, mais cela ne sera probablement que la répétition de ce que votre femme vous dit dans sa lettre. Donc je termine avec la poignée de main et les compliments les plus chaleureux. Votre Johannes.»

SCHUMANN ET BRAHMS - 1855
PAR CLAUDE ROSTAND
BRAHMS - FAYARD
Le 6 janvier, Schumann devait écrire à Clara, à propos des récentes compositions de Brahms : «Je veux aussi te remercier, ma Clara, pour les gentilles lettres, et Joahnnes pour la sonate et les ballades. Je les sais maintenant. La sonate - je me rappelle l'avoir entendue une fois jouée par lui - si profondément pensée, vivante, chaleureuse, et si solidement construite tout à la fois. Et les ballades - la première merveilleuse, tout à fait nouvelle; il y a seulement une chose que je ne comprends pas, c'est le Doppo movimento [sur cette remarque de Schumann, Brahms fit par la suite un Allewgro ma non troppo] qu'il y a dans la première ou dans la deuxième, n'est-ce pas trop rapide? La fin est magnifique, très originale! Et comme la deuxième est différente, comme elle est variée, comme elle est suggestive pour l'imagination; il y a là des sons d'une beauté magique! La basse en fa dièse à la fin semble amener la troisième. Comment définirai-je celle-là? Démoniaque - vraiment splendide, et devenant de plus en plus mystérieuse après le pp du trio. Et la reprise ! Et la fin ! Est-ce que cette ballade t'a fait à toi aussi, ma Clara, une semblable impression? Et dans la quatrième, de quelle façon merveilleuse l'étrange mélodie hésite entre majeur et mineur, puis reste lugubrement en majeur. Et maintenant, au travail pour des ouvertures et des symphonies! Ne préfères-tu pas cela, ma Clara, à de l'orgue? Une symphonie ou un opéra qui déchaîne l'enthousiasme et fasse une grande sensation! Il doit. Et maintenant, mes meilleurs souvenirs pour Johannes, pour les enfants et, mon très cher coeur, rappelle-toi celui qui t'aime, Robert.»
Le souhait de Johannes allait bientôt se réaliser, et après Joachim, il allait faire le voyage de Bonn: il passa la journée du 11 janvier avec Schumann, lui joua du piano, et joua même avec lui. Peu après, il devait lui écrire: «Mon très honoré ami, je veux vous remercier moi-même pour le grand plaisir que vous m'avez fait en me dédiant votre magnifique Concertstück [Il s'agit de l'Allegro de concert pour piano et orchestre op. 134]. Comme je me réjouis de voir on nom ainsi imprimé! Comme je me réjouis aussi de ce que, comme Joachim, j'ai à moi, en propre, un concerto de vous [J. avait reçu la dédicace de la Fantaisie pour violon et orchestre op. 131]. Nous avons souvent parlé des deux oeuvres, et nous n'arrivons pas à décider laquelle des deux nous préférons.
«Je pense avec joie aux quelques heures que j'ai été autorisé à passer avec vous. Elles ont été bien merveilleuses, mais aussi ont passé bien vite ! Je ne cesse d'en parler à votre femme. Et ce qui me rend doublement heureux, c'est que vous m'ayez reçu avec tant d'amitié et de bonté. «Nous pourrons ainsi vous voir de plus en plus fréquemment et avec toujours plus de joie jusqu'à ce que nous vous possédions à nouveau (...). Au revoir, cher homme, pensez parfois avec affection à votre Johannes. Düsseldorf, Janvier 1855.»
Et Brahms ajoute en post-scriptum: «Vous vous rappelez que vous m'aviez poussé l'hiver dernier à composer une ouverture pour Roméo. Pour le reste, je me suis essayé à une symphonie pendant l'été dernier; j'ai même instrumenté le premier mouvement, et composé le deuxième et le troisième.»
Pendant les semaines qui suivent, alors que Clara et Joachim voyagent pour donner ensemble des concerts, Brahms reste à Düsseldorf pour être à proximité de Schumann en cas de besoin. «Très honoré ami, écrit-il à celui-ci en février, je vous adresse ci-joint les choses que vous m'avez demandées une cravate et le Signale. C'est moi qui suis responsable de la première, car votre femme est à Berlin, et c'est moi qui ai dû décider. J'espère qu'elle vous plaira et qu'elle n'est pas trop haute.
Je vous envoie aussi le Signale. Il y a quelques numéros qui manquent, nous ne les avons pas conservés assez soigneusement. Mais à partir de maintenant vous les aurez régulièrement.
Je peux d'ores et déjà vous donner l'assurance absolue que Herr Arnold est en possession de vos épreuves des Gesange der Frühe. Il doit y avoir quelque autre raison pour qu'il en ait si longtemps retardé la publication.
«Je me demande si la longue marche que vous avez faite avec moi vous a fait du bien. Je l'espère. Avec quelle joie je pense à cette merveilleuse journée! J'ai rarement été si parfaitement heureux! Votre chère femme a été tout à fait rassurée et apaisée par une lettre pleine de bonheur. Je suis chargé de vous faire mille compliments de la part de tous les amis d'ici, en particulier ceux des enfants et de Fraülein Bertha [gouvernante des Schumann].
«Dieu fasse que tout continue d'aller bien pour vous. Pensez souvent avec affection à votre Johannes. »
Début mars, Brahms écrit encore: «Honoré maître, vous avez dû vous étonner que j'aie écrit une sonate en fa dièse mineur laquelle devait vous être envoyée avec les autres choses et qui n'y a pas été jointe. je l'avais complétement oubliée. Je vous l'envoie maintenant avec les lieder et les choeurs de Marie Stuart. Je pense que vous aimerez les avoir; vous m'en avez souvent parlé. Votre femme vient de m'écrire, ravie de votre lettre. Elle va vous envoyer du magnifique papier à musique...» La réponse de Schumann à propos de la sonate opus 2 ne se fait pas attendre: «Ta seconde sonate, mon cher ami, m'a beaucoup rapproché de toi. Cela est tout à fait nouveau pour moi. Je vis en ta musique à tel point que je peux presque la jouer à vue, un mouvement après l'autre. Je t'en suis reconnaissant. Le début, le pp, le mouvement tout entier - il n'y a jamais eu rien de tel! L'andante et les variations, ainsi que le scherzo qui les suit, tout à fait différents de la musique des autres; et le finale, le sostenuto, la musique du début de la deuxième partie, l'animato, et la fin! - bref une couronne de laurier pour ce Johannes qui vient on ne sait d'où! Et les lieder, le premier! Il m'a semblé connaître le deuxième. Mais le troisième a - en son début - une mélodie dans laquelle il y a beaucoup de belles filles,et se termine magnifiquement. Le quatrième, tout à fait original. Dans le cinquième, il y a une si belle musique - comme le poème. Le sixième tout à fait différent des autres. La mélodie et l'harmonie vives et bruissantes me plaisent beaucoup...»
Ici les documents font quelque peu défaut pour nous renseigner sur l'activité de Brahms au cours des semaines suivantes. Fin mars ou début avril, nous le retrouvons à Cologne où il a rejoint Clara et où il a la révélation de la Missa solemnis de Beethoven. Le 21 avril, en compagnie de Clara toujours, il est à Hambourg pour quelque temps sur l'invitation du chef d'orchestre Otten qui dirige le Manfred de Schumann. Puis il revient à Düsseldorf où, après s'être arrêté à Hanovre chez Joachim, il fêtera son vingt-deuxième anniversaire. Nous sommes donc le 7 mai. Clara lui fera cadeau d'une Romance pour piano de sa composition et lui remettra, de la part de Schumann, le manuscrit de l'ouverture pour La Fiancée de Messine opus 100 avec une affectueuse dédicace du maître bien-aimé. A quoi Brahms répondra aussitôt - c'est la dernière lettre qu'il adressera au malade d'Endenich: «Très honoré ami, je dois vous envoyer mes remerciements les plus sincères pour vous être si affectueusement souvenu de moi le 7 mai. Combien j'ai été surpris et comblé par le magnifique cadeau et par votre dédicace amicale! Toute cette journée de fête a été merveilleuse; on n'en vit pas souvent de pareilles. Votre chère femme sait faire ce qu'il faut pour donner du bonheur. Et vous le savez mieux que personne.
«J'ai eu aussi la surprise de recevoir un portrait de ma mère et de ma soeur. Dans l'après-midi, Joachim est arrivé, et nous espérons l'avoir ici pour un bon bout de temps.
«J'ai entendu l'ouverture de La Fiancée de Messine l'autre jour à Hambourg, ainsi que vous le savez. Combien cette oeuvre profonde et ardente m'a touché, et puis Manfred!... Je pensais tout le temps combien j'aurais souhaité que vous fussiez là pour entendre et pour voir quelle joie ces splendides oeuvres nous ont donné. J'aurai attendu longtemps l'audition de Manfred et de Faust. Quant à ce dernier, qui est le plus important, j'espère que nous l'entendrons un jour ensemble.
«Seul votre long silence - qui nous a inquiété - m'avait empêché de vous envoyer plus tôt mes remerciements. Recevez-les maintenant du plus profond de mon cour pour le cher souvenir que vous m'avez manifesté ce 7 mai 1855. Avec toute mon affection et ma vénération, votre Johannes.»
À partir de cette époque, le rythme de la vie de Brahms va quelque peu changer. C'est toute une période de travail qui commence. Non pas travail de composition mais le jeune musicien doit parfaire sa formation à la fois musicale et générale, et songer à gagner sa vie. Rien de vraiment créatif, donc, pendant les mois qui vont suivre.
La fin du mois de mai provoque une grande affluence de musiciens à Düsseldorf: c'est là que se déroulait cette année le traditionnel Festival du Bas-Rhin, et il revêtit en 1855 un éclat tout particulier. On y entendit la Création de Haydn et Le Paradis et la Péri de Schumann, oeuvres pour lesquelles on avait constitué et longuement fait répéter une chorale de 650 personnages. L'ensemble du festival était dirigé par Ferdinand Hiller.
Jenny Ling y fit une apparition triomphale - Brahms lui fut présenté, mais il ne semble pas que les deux artistes aient trouvé en cette rencontre l'occasion d'entrer utilement en contact. Hanslick
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était venu de Vienne, Stephen Heller
de Londres. C'est alors que se noua cette profonde et robuste amitié entre Brahms et le grand critique viennois qui se rencontraient pour la première fois : «Dans le jardin Jacobi, lieu sacré pour moi en ce qu'il rappelle Goethe, écrira Hanslick, j'ai rencontré un matin Brahms et Joachim. Brahms ressemble à un jeune et idéal héros de Jean-Paul, avec ses yeux couleur myosotis et ses longs cheveux blonds.»
Liszt était là aussi, et ce fut pour Johannes l'occasion de refaire connaissance avec lui. Mais cette rencontre-là ne semble pas non plus avoir été fructueuse. Aucun rapprochement véritable ne s'ensuivit entre les deux hommes.
En juin les nouvelles de Schumann recommencèrent à devenir inquiétantes. Brahms et Joachim restèrent donc auprès de Clara pour l'aider à traverser ces nouvelles épreuves. Brahms habitait un petit appartement au-dessus de chez les Schumann, et Joachim logeait non loin de là. On fit énormément de musique pour tâcher de dissiper l'écrasante anxiété qui pesait sur la malheureuse Clara. «Johannes et moi faisons beaucoup de musique ensemble, écrit Joachim. Entre autres choses, nous avons joué toutes les fraîches sonates de Haydn. Et l'autre jour nous avons déchiffré la sonate de Bach en mi majeur.» L'après-midi, on fait de grandes promenades au Grafenberg, au Stadtwald ou dans le parc du joli château de Benrath.
En juillet, après que Joachim fut parti pour une tournée au Tyrol, Brahms et Fräulein Bertha firent un voyage à Ems où ils accompagnaient Clara qui devait y donner un concert le 15. Mais le jeune musicien, très sauvage, ne semble pas avoir été bien content de ce bref séjour dans cette ville d'eau trop mondaine. Dès le lendemain du concert, on plia bagages et l'on s'en fut faire un petit voyage sur le Rhin, ce qui permit à Brahms de visiter Coblence, Mayence, Heidelberg et Francfort. «Ces dix jours ont été très heureux, écrit Brahms à Grimm. Je n'aurais jamais pensé que j aurais pu avoir autant d'agrément à voyager avec deux femmes.» Fin juillet, tout le monde était de retour à Düsseldorf. Là, Brahms déménagea et s'installa définitivement au premier étage d'une maison située 135 Poststrasse. C'est alors qu'il se remet très sérieusement à travailler son piano en prévision des concerts qu'il a l'intention de donner. Dans le courant du mois de septembre, en effet, le Signale annonce une première tournée. Celle-ci commença non pas à Leipzig comme prévu mais à Dantzig. A la mi-novembre, escorté de Clara et de Joachim, Brahms débarque à Dantzig. «J'y étais à peine depuis une semaine, écrit Anton Door, lorsque je vis dans les rues de grandes affiches annonçant le prochain concert de Clara Schumann, Josef Joachim et Johannes Brahms. Je fis aussitôt signe à Joachim qui me reçut très cordialement et nous bavardâmes comme de vieilles connaissances. Pendant tout le temps que dura notre entretien, un jeune homme mince, avec de jolis cheveux blonds, n'arrêtait pas de faire les cent pas dans le fond de la pièce en fumant cigarette sur cigarette, sans avoir l'air de se douter le moins du monde de ma présence, et même sans avoir marqué par le plus petit salut qu'il m'avait vu. En un mot, pour lui, j'étais du vept. Ce fut ma première rencontre avec Johannes Brahms.»
Deux concerts eurent lieu, les 14 et 16 novembre. Brahms participait à chacun des deux. Les programmes se partageaient à égalité entre les trois musiciens qui jouaient soit en solo, soit en duo. Le grand cheval de bataille de Brahms restait, en la circonstance encore, la Fantaisie chromatique et fugue de Bach. Par ailleurs, il risquait deux petites pièces de sa composition, une Sarabande et une Gavotte choisies parmi ces feuillets d'album qu'il avait soumis l'année précédente à l'appréciation de Marxsen et qui ne furent jamais publiés. Il semble que cette première réapparition de Johannes sur l'estrade fut un four complet. Le jeune homme avait un peu perdu l'habitude de jouer en public. Il était extrêmement nerveux. De plus, le piano était dans un tel état de délabrement que seule Clara put en triompher honorablement.
Après Dantzig, le trio allait se séparer. Brahms partit le premier pour donner son premier concert avec orchestre. Cet événement eut lieu à Brème le 20 novembre. Johannes joua d'une façon très satisfaisante semble-t-il, le concerto en solde Beethoven, et la Fantaisie opus 17 de Schumann, ce qui montre que, dans ces concerts provinciaux, Brahms tenait à rester assez audacieux pour la composition de ses programmes. Le 24 novembre, nous le retrouvons à Hambourg où il joue à l'un des concerts d'abonnement de G.D. Otten. De nouveau, il eut le trac. Et il a raconté lui-même par la suite combien le fait de jouer devant ses concitoyens, et surtout combien la présence dans la salle de quelques amis décidés à lui organiser un bruyant succès, l'avait paralysé. Le résultat fut un accueil assez tiède avec le concerto en mi bémol de Beethoven, et des pièces pour piano de Schubert et de Schumann.
Le Hamburger Nachrichten écrivit: «La partie de piano du concerto fut jouée par Brahms avec la timidité d'un jeune artiste débutant et fut un peu submergée par l'effet de la partie symphonique de l'oeuvre. A notre avis, il montre trop de réserve. Il pourrait, sans pour cela que l'esprit de l'oeuvre en subisse le moindre préjudice, faire montre d'un peu plus de virtuosité. Car cette virtuosité il la possède, ainsi qu'on l'a vu par la façon dont il a joué un Canon de Schumann, et une marche de Schubert pour quatre mains transcrite par lui-même pour deux mains.» Entre ces concerts, il travaille, non seulement son piano pour augmenter un répertoire déjà assez considérable et assez lourd, mais aussi la musique. De ces travaux, on a retrouvé la trace dans les partitions qui constituaient alors sa bibliothèque musicale, en particulier dans le recueil de chorals de J.-S. Bach qui avait été publié en 1765 par son fils, Karl-Philipp-Emmanuel - sur la couverture, Brahms a écrit son nom et la date de 1855, et l'ouvrage comporte un index alphabétique de la main de Brahms lui-même. On a également retrouvé un exemplaire manuscrit - qui n'est d'ailleurs pas de l'écriture de Brahms - de l'Art de la Fugue où il a corrigé quelques fautes de copie à grands coups de crayon; sur la couverture est portée la mention «Joh. Brahms, nov. 1855, Hamburg». Enfin, quelques autres partitions, toujours annotées et datées de sa main au crayon, sont conservées aujourd'hui à la bibliothèque de la 'Gesellschaft der Musikfreunde' à Vienne: un recueil d'Orlando de Lassus, la Messe du Pape Marcel de Palestrina, le Salve Regina de Rovetta et un Gloria de Palestrina. On a également retrouvé des esquisses de Brahms lui-même pour une messe a cappella d'une écriture canonique qui frappa beaucoup son ami Grimm. Ceci montre d'une part quelle était sa curiosité et son éclectisme - car c'était là un répertoire ne possédant pas, à l'époque, le succès public qu'il a acquis aujourd'hui - et d'autre part, ce goût du contrepoint que l'on va retrouver dans la plupart de ses oeuvres. Les concerts que Brahms donne un peu partout en cette fin d'année 1855, vont à nouveau attirer sur lui l'attention du monde musical. En date du 14 décembre, la 'Neue Zeitschrift für Musik', qui ne s'était plus occupée du jeune homme depuis plusieurs mois, en dépit de la publication de plusieurs oeuvres importantes, écrit ceci: «Que Brahms se soit heurté à une certaine opposition lors de la première apparition (à Leipzig), cela n'a pu être pour lui qu'un hommage assez rare, et cela signifiait qu'il possédait une forte personnalité artistique. Cependant, quand des amis enthousiastes s'écrièrent qu'ils voyaient en lui le prophète d'un âge nouveau et surtout quand ils proclamèrent qu'il s'agissait là d'un artiste développé et mûr, nous n'avons pu considérer cela que comme le fruit d'un enthousiasme excessif... Brahms a parfois été désigné comme celui des schumanniens ayant le plus de talent et le plus de relief. Dans la mesure où cela est vrai, nous le regrettons... Schumann ne peut pas être égalé. Sa personnalité très importante et tout à fait indiscutable possède une haute valeur, mais seulement en raison-de son originalité. Mais Brahms ne peut être dit un imitateur de Schumann. Il possède, dans l'ensemble des tendances de sa nature et de son activité créatrice, une profonde affinité schumannienne qui dépasse la simple sympathie et qui n'a rien de forcé, ni d'artificiel. Mais il possède quelque chose que Schumann n'a pas et qui nous fait penser que, s'il lui est donné d'atteindre un plein développement, il trouvera sa propre voie. Plus il réussira à se libérer de l'influence de Schumann, plus on pourra attendre de son avenir... Brahms n'est pas encore à l'abri de la menace schumannienne. Lui aussi a encore des habitudes d'esprit un peu trop subtiles, la tendance au vague et au brumeux qui caractérise les tenants du romantisme. Il partage cette profonde conviction de Schumann suivant laquelle l'impulsion du génie et l'inspition du moment doivent être suivies, quoi qu'il en soit, sans hésitation et sans discrimination. Il introduit parfois dans ses oeuvres des passages qui m'ont ni tenant ni aboutissant, et qui ne sont évidemment pas des révélations du ciel. Son oeuvre est inconsciente et défectueuse quant au style. Il aurait dû être considéré comme un artiste manquant encore de maturité. Mais, cela dit, il faut tout de même reconnaître qu'il y a là un phénomène assez rare et assez frappant: un compositeur aussi jeune qui montre, dès ses premières oeuvres, une liberté dans le traitement et le maniement de la forme, une diversité dans l'invention rythmique et harmonique, et une richesse d'idées telles que l'on ne les rencontre que dans les oeuvres de ceux qui sont appelés à devenir un jour des maîtres. Personne ne peut nier qu'il y ait là, aujourd'hui, beaucoup de choses dans l'air, beaucoup de choses qui devront, par la suite, être conquises en de rudes combats et qui sortiront de tout cela.»
C'est là une critique au fond assez sympathique et compréhensive. Il était difficile, à l'époque, de parler de Brahms. Plus tard, Hanslick a raconté qu'il était lui-même resté assez perplexe devant les premières oeuvres de Brahms, que celles-ci l'avaient intéressé au plus haut point, mais plus intéressé que satisfait, et que l'on ne pouvait nullement préconiser si ce «jeune Hercule» allait choisir la route de gauche pour aller vers le plus extrême romantisme, ou celle de droite pour retrouver les chemins classiques.

SCHUMANN ET BRAHMS - 1956
PAR CLAUDE ROSTAND
BRAHMS - FAYARD
Après sa tournée de concerts, Brahms devait rentrer à Düsseldorf pour passer les fêtes de Noël en compagnie de Clara. Mais, dès les premiers jours de janvier, il repartait. Nous le retrouvons le 10 janvier au concert du Gewandhaus de Leipzig, interprétant le concerto en sol majeur de Beethoven, et, en solo, quelques pièces de Schumann. La critique qui parut dans le Signale est caractéristique de la façon dont Brahms jouait - et continuera d'ailleurs toujours de jouer - du piano: «Bien des artistes possèdent une technique plus éclatante, mais il en est peu qui savent traduire les intentions du compositeur d'une façon aussi convaincante, ou suivre, comme Brahms le fait, le vol du génie beethovénien, et en révéler toute la splendeur.» Est-ce que là n'est pas aussi le secret et l'explication de son art à lui, et de son génie?
Johannes, se dirigeant ensuite sur Hambourg, s'arrête à Hanovre pour saluer l'ami Joachim, ce qui lui donne l'occasion d'assister à un des concerts d'abonnement que dirigeait celui-ci, et au cours duquel il entendit pour la première fois le grand Anton Rubinstein,
alors âgé de vingt-cinq ans. Les deux artistes firent connaissance, et c'est à l'occasion de cette rencontre que Rubinstein écrivit à Liszt la lettre contenant ces lignes restées célèbres: «J'ai fait la connaissance de Grimm et de Brahms à Hanovre, ainsi que celle de Joachim que je n'avais jamais vu auparavant. Des trois, c'est ce dernier qui m'a le plus intéressé; il m'a fait l'effet d'un novice qui sait qu'il peut encore choisir entre le cloître et le monde, mais qui ne s'est pas encore décidé. Quant à Brahms, il me serait difficile de préciser l'impression qu'il m'a faite. Pour le salon, il n'est pas assez fougueux, pour la campagne il n'est pas assez primitif, pour la ville il n'est pas assez général. J'ai peu de foi en ces natures-là. Grimm m'a paru être une esquisse incomplète de Schumann.» Si le pronostic s'est révélé plutôt controuvé par la suite, le portrait n'était pas mauvais, et vient assez bien compléter et résumer ce que nous connaissons jusqu'alors de Brahms. On sait, par différents et nombreux témoignages, celui de W.A. Thomas San-Galli en particulier, que les réactions et les gouts du grand Rubinstein
ont été au-dessus de tout soupçon. C'est donc très sincèrement, si l'on ose dire, qu'il n'éprouve, pas plus ce jour-là que plus tard, la moindre sympathie pour Brahms. Il resta toujours complètement formé à sa musique, prétendant qu'il n'avait jamais pu retenir aucun de ses thèmes, et que d'ailleurs la lignée des grands musiciens s'arrêtait avec Schumann.
De son côté, Brahms n'éprouva pas une vive sympathie pour le grand virtuose. Ou plus exactement, si le pianiste produisit sur lui une grande impression, le compositeur ne lui plut pas du tout : «Tantôt insignifiant, tantôt abominable, mais toujours adroit», écrit-il à Clara. [...]
Clara voyageait. Schumann, qui n'allait guère mieux, ne pouvait recevoir personne, et écrivait à peine. Brahms fut repris par la poésie de son cher Holstein natal, et décida de s'intaller auprès de ses parents pendant les mois de février et de mars. Il travaillait pour lui, et donnait quelques leçons, en particulier à une cousine de Otten, une certaine Fraülein Friedchen Wagner, professeur de piano. Par contre, il compose peu. Non, certes, qu'il fut découragé par ses expériences passées. Mais il n'a pas attendu la critique de la 'Neue Zeitschrift für Musik' pour être convaincu qu'il doit travailler et mûrir encore. Depuis l'automne 1854, en effet, il n'a rien publié. Sa tentative d'écrire cette symphonie à quoi l'avait poussé Schumann l'a un peu refroidi. Il s'est senti assez inférieur à une tâche aussi grande. Brahms conservera toujours, tout au long de sa vie, une impitoyable faculté d'autocritique. Là, il a connu ses faiblesses, ses manques. C'est donc à combler ceux-ci qu'il décide de consacrer le temps que lui laisse son activité de concertiste. Toutefois, il n'abandonne pas complètement son papier à musique et il commence, sans hâte, à noter les esquisses de ce qui deviendra par la suite le quatuor avec piano opus 60, lequel conportera un thème emprunté à Joachim à qui il en parle dans une de ses lettres de ce début de l'année 1856.
De temps à autre, Johannes recevait des nouvelles de Clara qui, parcourant l'Europe centrale, s'affirmait une des plus grandes pianistes de l'époque, et où, tristement, elle allait de triomphe en triomphe. A Vienne, où elle donna six récitals au cours de l'hiver, elle introduisit pour la première fois la musique de Brahms en jouant deux des fameux feuillets d'album restés inédits, la Sarabande et la Gavotte, ainsi que l'Andante et le Scherzo de la sonate en ut majeur. Le critique de la 'Wiener Zeitung', l'un des principaux journaux de la ville qui allait plus tard devenir la résidence de Brahms, trouvait ces pièces «d'une rare beauté, ce qui ne fait que confirmer l'impression que l'on avait déjà de l'exceptionnel talent du compositeur».
Ainsi la renommée du jeune aigle, du jeune prophète de Schumann commençait de franchir les frontières. Le critique viennois, Carl Debrois van Bruyck, schumannien ardent, connaissait d'ailleurs d'autres oeuvres de Brahms, en particulier les variations opus 9 et, à l'occasion des concerts de Clara, avait longuement entretenu ses lecteurs de la personnalité du nouveau génie qui commençait de rayonner sur l'Allemagne. «Un talent authentique et tout à fait original» s'écriait-il «une nature d'artiste merveilleusement douée. Certaines de ses pièces sont vraiment magiques, irréelles; les plus belles d'entre elles rappellent Schumann, peut-être intentionnellement; dans certaines autres, en particulier la dernière, le jeune compositeur montre une certaine tendance au vague et au mystique qui est plutôt inquiétante et dangereuse. A côté des variations, je mettrai les lieder; on y trouve des choses d'une grande profondeur et vraiment exquises... Brahms est évidemment dans le cercle des élus, et est déjà parvenu à une très réelle maturité bien que celle-ci ne soit pas encore actuellement suffisante pour ce qu'il a à nous dire. Et c'est le devoir de la critique sérieuse et impartiale que de le protéger des sarcasmes que les hommes les plus hautement doués n'ont jamais évité, surtout quand leurs dons sont particulièrement faits d'originalité. Comme nous l'avons dit, le talent naturel de Brahms est au-dessus de toute discussion, et les dangers qui le guettent, les doutes que l'on peut éprouver en ce qui concerne son évolution résident, pensons-nous, dans la tendance mi-instinctive, mi-volontaire qui le pousse vers la recherche d'un raffinement excessif, dans la tendance trop affirmée pour le démoniaque, le fantastique. Fasse Dieu qu'il réussise à combattre cela. Alors nous pourrons attendre beaucoup de fruits plus mûrs et plus parfaits, soit pour l'immédiat, soit pour le futur.» Cet article de Bruyck est d'autant plus étonnant et d'autant plus méritoire que Vienne, ainsi que l'on sait, a été, et reste, la ville la plus conservatrice de l'univers musical. C'était là pour Brahms - à qui Clara envoya l'article - un sérieux encouragement, et sans doute l'affection qu'il conservera toujours à la capitale viennoise sera-t-elle due en partie à l'intelligence et à la clairvoyance d'un critique tel que Bruyck dont la sympathie le consolait de certains articles aigres-doux et sournois parus à son sujet dans la presse de l'Allemagne occidentale.
L'état de Schumann devenant de plus en plus alarmant, et Clara, dans l'obligation d'accepter les tournées de concert qu'on lui proposait, étant partie pour l'Angleterre le 7 avril, Brahms décida de s'occuper lui-même de son maître bien-aimé. Il nourrissait secrètement le projet de faire sortir le malade de l'asile d'Endenich dont le traitement ne donnait pas de résultats bien encourageants. Il quitta donc Hambourg, où il passait des semaines laborieuses, et entreprit une enquête auprès des principaux psychiatres. Clara, qui était alors à Londres, apprit cette nouvelle avec soulagement. Dans une lettre du 15 avril adressée à Dietrich, alors directeur de la musique à Bonn, elle écrit : «... Je dois vous remercier encore très chaleureusement, vous et le professeur Jahn, pour la sympathie que vous avez témoignée à Johannes afin de favoriser son entreprise. C'est une grande consolation pour moi que de savoir qu'il n'est pas seul. Cela serait trop dur pour lui. En ce qui me concerne, je n'ai rien de particulièrement gai à raconter. En esprit, je suis toujours en Allemagne. J'ai joué hier à la Philharmonique avec le coeur bien meurtri. J'avais reçu le matin une lettre de Johannes dans laquelle j'ai lu entre les lignes, bien qu'il se soit efforcé, en toute affection, de me dire tout ce qu'il pouvait y avoir de consolant. Je ne sais comment j'ai trouvé la force de jouer...» Et elle ajoute en postscriptum: «Je pense vraiment que la lettre ci-jointe n'a pas grand intérêt. Johannes vous la montrera certainement ainsi qu'au professeur Jahn. J'ai simplement entendu parler du traitement des affections cérébrales par l'eau froide, et je suis très anxieuse de savoir si on va essayer de l'appliquer à mon mari. Voulez-vous, je vous prie, dire à Johannes que je vais lui écrire demain à ce sujet.»
Brahms a fait le tour de tous les spécialistes. Il est maintenant convaincu que l'heure est venue, et que le traitement préconisé par Clara n'est même plus à tenter. Il veut voir Schumann une dernière fois pour s'en convaincre. Il sort bouleversé de la maison de santé où il n'était pas revenu depuis tout juste un an. Pendant ce temps, Clara, seule à Londres, relit la dernière lettre reçue de Robert, qui date, elle aussi, tout juste d'un an, cette lettre dans laquelle Schumann parlait à nouveau des anges, et des ailes qui lui avaient permis de faire parvenir à Brahms son cadeau d'anniversaire. Dès lors Johannes, doucement, va préparer Clara, qui sait lire entre les lignes...
Celle-ci poursuit courageusement sa tournée triomphale dans les grandes villes britanniques en mai et juin. Ses programmes sont audacieux pour l'époque. Ils sont dominés par les noms de Schumann, de Sterndale Bennett,
de Brahms (dont elle continue de jouer la Sarabande et la Gavotte), et d'un musicien complètement oublié pour lors, Scarlatti.
Dans les intervalles que lui laissaient ses tournées, Brahms habitait Bonn. Il était ainsi à proximité de Schumann, il retrouvait l'ami Dietrich, et surtout il pouvait rencontrer le grand poète bas-allemand Klaus Groth
DISEGNO DI HANS OLDE
dont il avait fait la connaissance récemment. Les deux Nordiques passaient ensemble des heures au bord de ce Rhin qu'ils aimaient. Le Festival eut lieu à Bonn entre cette annéelà, du 11 au 13 mai. C'est à cette occasion que Brahms se lia avec Julius Stockhausen
venu là pour chanter l'Elie de Mendelssohn, des airs de Boiëldieu, ainsi que des lieder de Schubert, de Mendelssohn et de Schumann. Il allait devenir un grand ami de Brahms, avec lequel, d'ailleurs, il donnerait bientôt quelques concerts à la fin de mai, le 27 à Cologne au Casino, le 29 à Bonn dans la salle de la Lesegesellschatf. Brahms joua en solo la Fantaisie chromatique de Bach, les variations en ut mineur de Beethoven ainsi que celles en mi bémol, la romance de Clara, un impromptu de Schubert, et une fugue en la mineur de Bach. Puis il accompagnait Stockhausen dans une série d'airs et de lieder. Il eut personnellement un grand succès, ce qui est très significatif si l'on pense qu'il était surtout là en simple accompagnateur de vedette.
C'est la semaine suivante que tombait le quarantesixième anniversaire de Schumann. Accompagné des amis Dietrich, Groth et Jahn, Brahms se rendit à la maison de santé. Seul il fut autorisé à visiter le malade. Celui-ci le reconnut et lui dit, un moment, la joie qu'il éprouvait de le revoir. Clairière dans la nuit de ce pauvre cerveau qui avait sombré depuis longtemps. Brahms sortit sans illusions sur l'imminence de la perte que la musique allait faire.
Clara rentra d'Angleterre au début de juillet, épuisée de fatigue et d'angoisse. Le 23, elle reçoit le télégramme: «Si vous voulez voir votre mari encore vivant, venez en hâte, son aspect est terrifiant». Elle ne l'avait pas revu depuis la «chute» de 1854, les médecins s'étant toujours refusés à toute visite. Clara accourt à Bonn, mais un très léger mieux s'étant manifesté, la consigne d'interdiction rentre en vigueur, et Clara ne voit pas encore Robert ce jour-là. Le dimanche 27, elle revint à Bonn. Brahms était là et il la soutint quand elle entra dans cette chambre de mort où respirait encore celui qu'elle n'avait plus revu depuis deux ans et demi.
Florence May, à qui Brahms raconta la scène, nous la transmet ainsi: «Schumann reposait, les yeux fermés, au moment où elle entra, mais il les ouvrit aussitôt sur le visage de celle qui venait s'agenouiller au bord de son lit. On s'aperçut, après un court moment, qu'il avait reconnu sa femme. Il n'avait plus l'usage de la parole, mais une lueur de conscience passa dans son regard. Il prononça d'une façon à peine compréhensible un mot de tendresse, et soudain, dans un dernier sursaut de forces, il put mettre ses bras autour de son cou».
Laissons la parole à Clara elle-même: «Il me sourit et m'enlaça à grand-peine d'un de ses bras, car il ne pouvait plus commander à ses membres. Jamais je n'oublierai cet instant. Je ne donnerais pas cette étreinte pour tous les trésors du monde. C'est ainsi qu'il a fallu que nous nous revoyions. Avec quelle peine n'ai-je pas tenté de retrouver ses traits bien-aimés. Quel spectacle de douleur.»
Deux jours encore Clara et Johannes veillèrent le moribond qui était maintenant complètement dans les ténèbres. Un moment, le lundi soir, Clara mouilla ses lèvres d'un peu de vin. Il ouvrit les yeux et sembla la reconnaître une seconde. «Il mourut doucement le mardi à quatre heures de l'après-midi, le 29 juillet, écrit Florence May, et Frau Schumann, qui avait été se reposer un court moment à l'hôtel, revint accompagnée de Brahms et de Joachim...»
«Les funérailles, très simples, eurent lieu le 31. Brahms, qui précédait Joachim et Dietrich, avait dans les bras une couronne de lauriers», écrit Ferdinand Hiller, qui rendit compte de la cérémonie dans la 'Neue Zeitschrift für Musik'.
Au cimetière, Clara se tenait à l'écart. Brahms posa la couronne de la veuve sur le cercueil. Le pasteur Wiesemann et Ferdinand Hiller prononcèrent quelques mots. Puis on entendit la chorale, dirigée par ce dernier, pendant que les amis jetaient, l'un après l'autre, la pelletée de terre.
Brahms se tenait au bord de la fosse.
Le lendemain, tous les amis reconduisirent Clara à Düsseldorf. Mais là, le petit cercle schumannien devait se rompre définitivement. Le 2 août, Joachim écrit à Liszt: «Frau Schumann est rentrée hier; la présence des enfants et de Brahms - que Schumann aimait comme un fils - soutient cette noble femme qui me semble, dans son profond chagrin, d'une force surhumaine. Je resterai ici encore quelques jours.» Il devait, en effet, bientôt aller reprendre son poste à Hanovre. Grimm, lui, partait pour Göttingen où il était nommé directeur de la musique, fonction que Dietrich allait remplir à Bonn en remplacement de Wasielewsky, nommé à Dresde. Tous les jeunes amis de Schumann, un solide métier en main, sont maintenant, si l'on ose dire, casés. Brahms avait bien un moment brigué la place laissée libre à Düsseldorf par l'internement de Schumann, mais la chose ne se fit pas. On le trouva trop jeune, trop lié, aussi, avec les Schumann, et c'est le candidat officiel du comité et de la municipalité, Julius Tausch,
qui fut nommé.
Johannes n'ayant donc pas de fonction lui imposant en été des obligations précises avant les concerts qui l'attendaient pour la rentrée d'octobre, il put se consacrer encore un peu à Clara. L'état de santé de celle-ci, ses fatigues physiques des derniers mois, le choc de ses souffrances morales, lui commandaient, avant de reprendre ses tournées d'hiver, de faire une sérieuse cure de repos. C'est Brahms, là encore, qui fut l'ami de ces heures tristes et calmes. Sa propre soeur, Elise, qui souffrait de terribles maux de tête et à laquelle son modeste mais écrasant travail de couturière à la journée faisait une vie assez pénible, avait aussi besoin de repos. On se retrouva à Düsseldorf, et, sous la direction de Johannes, tout le monde, y compris les enfants Schumann, alla s'installer en Suisse, à Gersau, sur les bords du lac des Quatre-Cantons. A la fin de ces bonnes vacances, sur lesquelles nous n'avoos aucun détail, chacun reprit le travail. Clara repartit en tournées. Et Brahms regagna le bercail de Hambourg. Nous l'apercevons le 25 octobre au concert d'abonnement de Otten où il joue le concerto en sol majeur de Beethoven avec un grand succès, cette fois. Puis le 22 novembre au concert de la Philharmonique entièrement consacré à Schumann. Son interprétation du concerto pour piano - qui ne semble pas avoir particulièrement conquis le public - passa d'autant plus inaperçue que Joachim joua la Fantaisie pour violon avec un succès si foudroyant qu'il dut donner en bis la chaconne de Bach.