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«Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître...» Eh non, car le 1er juillet 1918, Aimé Ray venait au monde, cela fait donc bien 100 ans. Un siècle! Et quand Aimé Ray raconte sa vie, nous sommes transportés dans un autre monde, loin des fureurs actuelles.
L'histoire débute dans une famille pauvre, comme il en existait beaucoup à l'époque. Son père est bûcheron et paysan. La famille comprend 5 enfants, 3 garçons et 2 filles et les paires de chaussures sont rares et rarement neuves! Aimé commence à travailler très jeune. Toute la famille monte à l'alpage durant l'été avec un troupeau de génisses d'une soixantaine de têtes dont elle a la charge. Aimé apprend à s'occuper des bêtes, à les traire. Il faut aussi habituer les génisses à «tirer le tombereau», une petite charrette sur deux roues avec laquelle on ramasse le fumier des animaux. Durant quatre années, Aimé va ainsi côtoyer les vaches.
Après avoir terminé l'école primaire, à 16 ans, Aimé se demande ce qu'il va bien pouvoir faire de sa vie. Aux côtés de sa mère, il a aussi appris à dépecer les poulets, les lapins. Ses grands-parents habitent du côté de Genève où ils sont employés à la mairie de Russin. Aimé part à Genève les retrouver et commence à travailler pour le maire. Il soigne les poules, les cochons, les vaches, il donne des coups de main dans les champs. Le matin, il part sur son vélo avec sa faux, pour aller couper l'herbe qui servira à nourrir la trentaine de vaches dont il s'occupe. Il apprend aussi à jardiner. Le voilà donc paysan, vacher et jardinier pour un salaire de 40 francs par mois.
C'est ainsi qu'il atteint l'âge de 20 ans, l'âge pour lui d'aller faire son école de recrue. Nous sommes juste avant la seconde guerre mondiale. Aimé décide de faire une école d'ordonnance d'officier ; un métier qui demande de s'occuper des chevaux d'un officier et de son uniforme. Il apprend à monter à cheval. Il réussit son école et commence à chercher du travail dans ce nouveau domaine. Un officier a besoin de ses services du côté de Berne. Et voilà Aimé parti pour la capitale, en qualité d'ordonnance du lieutenant Bridel. Il va rester auprès de lui durant toute la guerre. Il sillonne ainsi toute la Suisse à cheval pour accompagner le lieutenant dans les différentes casernes où ce dernier est instructeur. Il traverse les vallées, passe les cols, chemine sur les sentiers.
Une dizaine d'années plus tard, les temps commencent à changer. Berne offre aux officiers une Mercedes pour remplacer leurs chevaux. Il perd sa place. C'est à cette même époque qu'il fait la connaissance d'une jeune fille, qui tombe enceinte. Aimé cherche du travail. Il en trouve à l'arsenal de Bière. Il apprend un nouveau métier : s'occuper de la remise en état des affaires des jeunes recrues. Il devient aussi instructeur pour le maniement des petits canons. Ce nouveau métier lui plaît bien.
Quelques années plus tard, il apprend que le colonel Sutter recherche une ordonnance pour s'occuper de ses chevaux. Et voilà Aimé parti s'installer à Aigle avec femme et enfant. Il reste au service du colonel de nombreuses années. Sa tâche est multiple. Non seulement, il s'occupe des chevaux mais aussi de l'entretien de la grande maison du colonel. Il monte à cheval tous les dimanches en sa compagnie et réalise de belles virées aux alentours d'Aigle.
Puis, soudain, le colonel meurt. Aimé va continuer à s'occuper de sa propriété. Il cherche cependant un autre travail. Il décide de s'engager au Moulin d'Aigle et débute une autre profession. Il s'agit de mettre la farine dans des sacs, de les empiler, travail pénible s'il en est. Mais Aimé n'a jamais rechigné à la tâche, il finit par devenir chef magasinier.
Et c'est ainsi qu'il atteint l'âge de la retraite. Il termine son travail au moulin, mais continue de s'occuper de la propriété du colonel, histoire de travailler un peu ! En compagnie de sa femme, il découvre l'Europe et réalise de nombreux voyages, au Havre, à Paris, en Italie, à Vienne... Lorsqu'il était à Hambourg, le mur de Berlin était toujours debout. Un dictateur était à l'œuvre lorsqu'il a découvert la Bulgarie. Aimé fait partie de la société de chant l'Helvétienne. Durant 60 ans, il a mêlé sa voix de baryton à celle des autres. Il porte un regard assez critique sur la société actuelle «où tout le monde veut devenir millionnaire» et sur cette civilisation de consommation qui nous ronge. Il se souvient d'une anecdote: ses parents n'ont jamais eu assez d'argent pour lui acheter un dictionnaire. À l'école, un dictionnaire était à la disposition des élèves qui devaient demander l'autorisation du maître pour le consulter. Le dictionnaire était sous clef!
Hé oui, les temps ont bien changé...