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La femme en rouge: à paraître en août 2018
INTERPRÈTE DES OISEAUX
J’avais passé vingt et un ans en poste à Sydney, quand notre filiale avait été vendue. Mes fils étaient désormais indépendants, l’un envoyé par son entreprise à Singapour, l’autre débutant un troisième cycle dans une université de Boston; mon ex-mari, avec qui j’étais restée liée, faisait des affaires au Kazakhstan ; quant à moi, j’étais installée dans un trois-pièces auquel je n’étais pas particulièrement attachée. Pas grand-chose ne me retenait en Australie, sauf peut- être la présidence du club ornithologique de la ville, mais plusieurs de nos membres émérites étaient parfaitement à même de me remplacer.
J’avais de la chance, je ne perdais pas mon emploi, la société se recentrait sur ses activités d’interprétariat européennes, on m’avait proposé du travail dans la maison mère, qui se trouvait dans ma ville d’origine sur le vieux continent. Revenir dans la région de mon enfance et de mes études me plaisait. Je n’y avais pas remis les pieds depuis mon départ dans l’hémisphère austral; mes parents étaient morts accidentellement alors que je finissais mon école d’interprète, j’étais enfant unique, le reste de la famille s’était dispersé ou avait quitté ce monde.
Je me mis à chercher un appartement sur internet, j’avais trois mois. Je commençai par le centre-ville. Excitée, je reconnaissais dans les listes des agences de location les noms des rues et des places. Les souvenirs me submergeaient. Dans cette impasse près de la gare, j’avais embrassé pour la première fois un garçon, Michel ; le long de cette avenue se dressait la façade en briques rouges et grises de mon lycée; et ce square, aïe, ce square que je traversais bon gré mal gré vers l’immeuble du dentiste (pas d’anesthésie, interminables et cuisants fraisages qui résonnaient dans toute la tête); ici le grand Monoprix, alors tout nouveau, l’Eldorado tentateur de mon adolescence, quand je commençais à m’acheter un peu de maquillage, ah! ses rayons colorés, parfumés ! je me revoyais errer là sans me décider, comptant mon peu de sous, additionnant frénétiquement les prix des modestes articles que je désirais. S’il me restait un peu d’argent, je m’offrais un milk-shake au comptoir en formica, le comble du luxe et de l’autonomie.
Je surfais, très émue. Je me rendis compte que les loyers du centre étaient hors de prix. Qu’à cela ne tienne, je ne rechignais pas à vivre en banlieue, j’y avais grandi. Ayant modifié mes paramètres de recherche pour «Centre-ville et banlieue», je me trouvai perdue : durant les deux décennies que j’avais passées à l’étranger, de nombreuses cités avaient poussé, dont le nom ne me rappelait rien et que je ne situais pas. Mais soudain mon cœur battit : un appartement correspondant à mes besoins était à louer au No 52, rue Colin Dubreuil. Cela avait été l’adresse, toute proche de celle de ma famille, de ma meilleure amie, l’inséparable, la confidente, celle qui, entre douze et dix-huit ans, compte plus que tout… J’avais de ses nouvelles fraîches par un réseau social, elle vivait en Espagne avec son mari et ses quatre enfants.
L’appartement était proposé en location; d’après les photographies qui accompagnaient l’annonce, il était de construction récente. Rien à voir donc avec la maisonnette aux étroites fenêtres à carreaux des parents de mon amie, dont la façade lézardée surplombait une cour, où le père tenait un atelier de menuiserie. J’en déduisis que leur habitation avait été démolie.
J’eus un coup de cœur pour cet appartement, une envie irrationnelle certes, due à l’adresse, à mes souvenirs, à l’impression de revenir à quelque chose de connu. Il était loué meublé, cela m’arrangeait dans un premier temps. Je m’inscrivis, insistai. Je l’eus.
En sortant de l’avion, je me sentais brouillée par le long vol, mais euphorique à l’idée de retrouver les lieux de mon enfance. Déjà sur le parking de l’aéroport, je reconnus la lumière, les odeurs, la végétation, la qualité de l’air. La voiture d’occasion que j’avais achetée, par internet aussi, m’attendait sur le parking. Elle n’était pas équipée d’un GPS, mais je connaissais le chemin par cœur. Sortie Vesbre le Château, prendre à gauche, une deuxième fois à gauche, le carrefour des Tilleuls et je serais dans ma rue! Je constatai avec plaisir que mes deux valises prenaient facilement place dans le coffre, je n’avais pas emporté grand-chose, je ne voulais pas me charger.
Avant de partir, je m’étais livrée à l’étrange jouissance de finir ce qu’il y avait dans les armoires de la cuisine (couscous, macaronis et purée en flocons proches de la péremption), de terminer les flacons de cosmétiques, d’achever les réserves de papier, d’occire les fonds de détergents par des nettoyages intensifs (tout servait, je ne gaspillais rien) et en fin de compte, de jeter ce qui était usagé ou n’avait jamais servi (toutes ces choses que je gardais pour si jamais– si jamais je refaisais du surf, si jamais j’avais à coller du cuir sur du bois, si jamais je changeais de rideaux et retrouvais un système semblable à celui que j’avais dix ans plus tôt). C’était devenu un défi personnel. J’en étais venue à jubiler quand je finissais un rouleau de papier WC. La dernière semaine, je vivais dans un appartement parfaitement reluisant, fleurant la poudre à récurer, mes deux valises ouvertes, comme à l’hôtel. Une belle façon de tourner la page.
Je m’engageai gaiement sur l’autoroute. Le besoin de retrouver mes racines grandissait. Le trajet n’avait pas changé, je reconnus les reliefs, puis le pont sur le fleuve et le nom d’un petit bourg, mais je fus stupéfaite en découvrant que des deux côtés des voies, les champs, les bocages et les bois avaient fait place à des barres d’immeubles, des zones de villas toutes identiques, serrées comme des plots, des terrains de sport bordés de projecteurs, des aires commerciales. La banlieue s’étendait aujourd’hui continûment entre le centre et l’aéroport, tout de même distant de vingt- cinq kilomètres! Je repérai à l’angle de mon pare- brise un couple de milans noirs tournoyant au-dessus des jardins. Je me demandai où ils pouvaient bien trouver à nicher dans ce capharnaüm.
À l’approche de la ville, je m’engageai sur ce que je pensais être son contournement et m’égarai. Je n’identifiais pas les noms des sorties, des bretelles, je tournicotais dans ces trèfles implacables, où l’erreur et le retour en arrière ne sont pas possibles, quand on ne sait pas quelle voie il faut prendre. Je réalisai que je m’éloignais de mon but : bon gré mal gré, je roulai en direction du Nord. Une vingtaine de kilomètres plus loin, j’aperçus enfin une station-service où je pus acheter une carte.
Je me tirai un café au distributeur automatique et debout, dépliant la carte sur une minuscule table haute en plastique gris, tentai de la déchiffrer. Je n’y reconnus rien. Je compris qu’il faudrait oublier ce que je croyais savoir et me diriger comme si je cherchais une adresse inconnue. Sortir de l’autoroute ici, y revenir par là en direction du sud, ressortir sur une artère neuve baptisée boulevard des Mésanges, tourner à gauche, encore à gauche, et là, je devrais me retrouver sur la place des Tilleuls.
Ayant rigoureusement suivi cet itinéraire, je me trouvai embarquée dans un énorme giratoire dont je fis trois fois le tour, avant d’apercevoir un bout de trottoir libre, où je me garai. J’étais de nouveau perdue. Je sortis de l’habitacle, aussitôt assaillie par un vacarme assourdissant. Au centre du giratoire se dressait un cône effilé surplombé par une boule à facettes brillantes, à mi- chemin entre le monument spatial soviétique et la décoration de Noël. De l’autre côté du flux de voitures, j’aperçus les ouvertures sombres et béantes d’un parking à dix étages. Il jouxtait deux hauts immeubles de bureaux en verre bronze et un supermarché. Je vis qu’une plaque indiquant le nom du lieu était placée près de son entrée, mais j’étais trop loin pour la déchiffrer. Je me résignai à emprunter les escaliers d’un étroit passage souterrain, retenant mon souffle pour ne pas inspirer une puanteur de vieille urine.
De l’autre côté, une baraque blanche en matériau synthétique vendait des viennoiseries. Je m’arrêtai pour m’acheter un muffin, je me sentais à bout de force. Avalant machinalement la pâte industrielle molle et sucrée, je me dirigeai vers le supermarché et lus l’écriteau : Place des Tilleuls. N’en croyant pas mes yeux, je fixais les lettres blanches sur fond bleu. « Place des Tilleuls, je suis à la place des Tilleuls? » Je me retournai. Un vaste chantier entouré de palissades jaunes mugissait derrière un panneau : Ville actuelle, ville sûre et propre. La municipalité construit ici pour vous de nouveaux locaux administratifs.L’image représentait un bâtiment rectangulaire, gris, à peine percé de vasistas. L’architecte avait apparemment décidé d’égayer cette façade carcérale en variant la taille et la position des ouvertures. Je me revis franchir la lourde porte du petit Hôtel de Ville ocre, avec ses moulures blanches et kitsch, dans l’intention d’annoncer le départ de la famille pour une durée indéterminée, il y avait vingt et un ans. Çaallait en prendre la place. Et cette déplorable boule métallique sur sa flèche au milieu du giratoire, avec ses reflets agressifs, remplaçait désormais les trois tilleuls et le kiosque à musique.
Je revins consternée à la voiture, soulagée néanmoins d’être presque arrivée. Des vagues de sommeil m’assaillaient et je ne songeais qu’à leur obéir. Je commençai à rouler dans la rue Colin Dubreuil. Je me trouvais heureusement du côté des numéros pairs : elle avait désormais l’aspect d’un axe à six voies avec glissière de sécurité centrale. Je contemplai d’un œil éteint le défilement des constructions : solderie en tôle ondulée, station de lavage de voitures, tours, grill couvert d’une enseigne flamboyante représentant un steak de cinq mètres de long, tours, Géant Fitness,et de l’autre côté de la voie, des tours encore ainsi qu’un Centre commercial des Marguerites.Mon dieu oui, L’épicerie des Marguerites, c’était le nom du petit magasin où nous faisions les commissions.
Je ne devais pas être loin… je m’arrêtai. Je me trouvais devant un éminent bâtiment argenté à plusieurs entrées numérotées. 48, je marchai vers l’entrée suivante, 50, la suivante, 52, j’y étais. Je fus étonnée d’y trouver un groupe d’hommes en cravate fumant sur les escaliers. Les plaques indiquaient toutes des officines et des bureaux, je ne voyais pas un seul nom de particulier. Je me renseignai :
- Il n’y a que des bureaux ici, m’indiqua l’un des fumeurs.
Je sortis de mon sac le contrat de location et nous l’examinâmes ensemble :
- Mais votre contrat indique le 252! Vous êtes au 52 !
Je le remerciai penaude et regagnai ma voiture. Comment avais-je fait pour ignorer ce 2 supplémentaire ? 52 ou 252, à vrai dire, cela ne changeait pas grand-chose dans ce contexte. Je roulai encore quelques minutes. J’avais l’impression qu’un garnement malveillant avait passé au bulldozer le quartier de mon enfance, avant d’y jeter au hasard les bâtisses d’un hideux playmobil. Ça faisait mal aux yeux, mal aux oreilles.
Je trouvai enfin à me garer sous une tour qui portait le numéro 252, appelai la société de gardiennage, m’assis sur les escaliers extérieurs et attendis en somnolant. Les clefs enfin en main, j’entrai dans l’ascenseur, interloquée par les indications : 14e, couloir B, appartement 148-9. Si haut ? Cela ne figurait pas dans les renseignements que j’avais reçus par internet. La porte à peine refermée sur moi, j’abandonnai les valises dans le couloir et me jetai, sans un regard pour l’appartement, sur le matelas nu où je m’endormis.
Le lendemain, je me réveillai oppressée après douze heures de sommeil. Je mis cela sur le compte du décalage horaire. Je fis le tour des lieux, bus un peu d’eau au robinet, enclenchai le réfrigérateur vide. L’ameublement était correct sans plus, beige et brun foncé, terriblement anonyme. Je me serais cru dans un hôtel d’aéroport. J’ouvris la porte-fenêtre du séjour et découvris un minuscule balcon triangulaire, qui donnait sur l’axe à six voies que j’avais parcouru la veille. J’avais du mal à saisir l’usage que l’architecte avait envisagé pour ce balcon. Je constatai d’ailleurs en examinant les balcons des autres locataires qu’ils n’y avaient installé ni fleurs, ni linge en train de sécher (il serait sans doute devenu gris), ni chaise (on aurait pu en placer une à la rigueur, et encore, en biais).
J’avais faim et envie d’un café. Moyennant une passerelle piétonnière, cinq minutes m’auraient sans doute suffi pour aller à pied au centre commercial des Marguerites, qui se trouvait de l’autre côté de la route. Mais découvrant que rien n’était prévu pour traverser les six voies, je descendis au pied de la tour pour tenter ma chance en voiture. À huit cents mètres de là, je trouvai un rond-point qui me permit de faire demi-tour et allai me garer sous le centre commercial. Sortant de l’ascenseur, j’empruntai au hasard un couloir revêtu de marbre lustré, bordé de boutiques de mode. Je découvris un café avec des viennoiseries, la même chaîne et avec les mêmes produits que celle qui proliférait à Sydney. Cela m’agaça. J’avais eu envie de revenir chez moi, ce n’était pas pour y retrouver des muffins et des donuts, qui n’avaient jamais fait partie ici de la boulangerie traditionnelle. J’explorai plus en avant. Je longeai un magasin d’appareils électroniques encore fermé. Plus loin un hypermarché, une pharmacie dont la croix verte était surmontée d’une gigantesque flèche rouge clignotante, courbée et dirigée vers l’entrée, un fast-food omniprésent sur la planète, et finalement un café avec des viennoiseries – une autre chaîne en fait, très bien implantée aussi en Australie, qui vendait des variétés de muffins et de donuts légèrement différentes. Je me résignai et petit-déjeunai en vitesse sur sa «terrasse» en contemplant d’un regard morne une boutique de vêtements, dont j’avais croisé les succursales aussi bien à Hong-Kong qu’à Montréal.
Je flânai dans les rayons du supermarché, prenant conscience que je recherchais confusément les produits de mon enfance. Mais je ne trouvai que ceux auxquels je m’étais habituée à l’autre bout du monde, la différence étant qu’ils portaient des inscriptions en français. Seules exceptions notables, une saucisse AOC «de la région» et un fromage «du terroir», qui ne me rappelaient d’ailleurs rien – ce devaient être des nouveautés de tradition. Une sourde angoisse me saisissait. Il me semblait être embarquée dans un mirage, je commençais à douter d’avoir changé de continent.
Il me restait quelques jours avant de commencer le travail, je m’employai à m’installer. Je cherchai à lutter contre l’anonymat de l’appartement, mais ce fut peine perdue. Les quelques objets personnels que j’avais emportés se fondaient dans les étagères beigeâtres, on ne les voyait plus. Je dénichai au fil de parcours harassants dans de grandes surfaces d’ameublement des bibelots, des coussins et des tissus qui n’améliorèrent rien : il me semblait avoir sous les yeux un catalogue de décoration. Tout prenait une allure artificielle ou se montrait insidieusement répulsif : la texture de la moquette synthétique, l’odeur de colle dans les armoires, les revêtements en matériaux artificiels, les canapés à ce point standard que je n’arrivais pas à me rappeler où je les avais déjà vus – partout, sans doute. J’avais souvent l’impression d’étouffer, mais quand j’ouvrais la fenêtre, l’air était chargé d’émanations de friture ou de gaz d’échappement, et vraiment frais seulement quand le vent soufflait du nord-ouest. D’ailleurs que regarder? Ici l’avifaune se réduisait à des bancs de corneilles tournoyant autour des bacs à déchets.
Je consacrai mon dernier samedi libre au centre-ville. J’eus un peu de mal à le repérer, mais alors qu’une fois de plus, je tournicotais dans un giratoire en me demandant quelle avenue emprunter, j’aperçus les flèches de la cathédrale qui me guidèrent. Je m’engageai dans une ruelle de la vieille ville. À première vue, elle était telle que dans mon souvenir. Les façades avaient été joliment restaurées, mais la quincaillerie, la boulangerie, le vendeur de bouteilles de gaz, la sombre épicerie et ses fumets de jambon fumé, la miroiterie, le petit garage avec son unique pompe à essence, l’atelier de couture et celui du ferronnier avaient cédé la place à des boutiques de souvenirs et des bistrots sur le pouce. Des groupes en villégiature avançaient à petits pas, des appareils photo battant sur leurs ventres. Je fis le tour de la cathédrale pour constater qu’il ne restait de ma ville que quelques pâtés de maisons envahis par les touristes, les moineaux et les pigeons. Je trouvai chez un traiteur les mêmes saucissons et fromages «du terroir » inconnus que j’avais aperçus au supermarché, mais aussi des brioches aux amandes caramélisées que je reconnus. J’en achetai une et y mordis avec ferveur. Les goûters du dimanche de mon enfance… elle avait la même merveilleuse saveur! Pour prolonger mon plaisir, je trouvai une place sur une terrasse où je bus un café en observant la foule. Comme si j’étais en excursion dans une cité étrangère… Au bout d’un moment, ne sachant plus ce que je faisais là, je rentrai.
J’étais désœuvrée. Le frigo était plein, la lessive faite, l’appartement rangé, je me sentais fatiguée mais en même temps, j’avais trop de temps devant moi. Comme je me serais réjouie, dans ma vie antérieure, de ce moment enfin rien qu’à moi! Aujourd’hui, j’envisageais seulement un grand blanc informe jusqu’au lundi matin, jour de la reprise du travail. Je surfai sur les pages blanches du répertoire téléphonique, à la recherche de noms connus, de noms d’autrefois, et n’en trouvai pas. Il y avait bien un club ornithologique, mais il déclarait suspendre ses activités jusqu’à la rentrée de septembre.
Je m’assoupis un instant sur le canapé et quand je me réveillai, je sentis que je n’avais aucune envie de rester entre ces murs. Dehors, un petit crachin semblait s’installer pour la journée. Je sortis néanmoins et vis quatre films en deux jours. Je tentai aussi le grill dont l’enseigne représentait un énorme steak agrandi et le deuxième soir, la chaîne MegaPizza. Au moins j’avais fait un semblant de quelque chose de mon week-end.
Lundi matin, je retrouvai le travail. J’étais planifiée sur une série de conférences internationales avec une équipe de traduction simultanée. Cela tombait bien. Quand je travaille, cela me demande beaucoup de concentration : exit les états d’âme. Je me sentis tout de suite à l’aise, les missions étaient du même type que celles que j’accomplissais à Sydney. Cependant, une difficulté imprévue se précisa au fil des semaines : un sentiment d’ennui tenace m’étreignait dès que j’étais sortie du travail. Pire : à peine revenue chez moi, j’avais envie d’en ressortir. En vérité, je ne tenais pas en place, dans cet appartement.
Quelques semaines plus tard la société, qui me devait une semaine de solde de vacances datant de l’an passé, me demanda de la rattraper pendant qu’on se trouvait entre deux mandats. Qu’allais-je en faire? Un saut à Boston ou à Singapour pour voir l’un de mes fils ? Je préférai garder ces projets pour l’été, quand j’aurais plusieurs semaines libres à la suite.
Une envie s’imposa. Quand j’avais entre huit et douze ans, nous avions pu profiter en famille d’un chalet appartenant à un cousin de mon père. Il se trouvait dans une vallée isolée reliée à la plaine par une mauvaise route. Je désirai soudain ardemment revoir cet endroit. Je me souvenais de ces vacances comme d’un paradis hors du temps, hors de la vie ordinaire. Sur les photos de ces étés-là, nous sommes ébouriffés, sauvages, heureux. Nous dégageons une insouciance que je ne retrouve pas sur d’autres photos de mon enfance.
Je me rappelais du nom du village et voyais comment y aller, mais je ne parvins pas à mettre la main sur les coordonnées du cousin de mon père ou des enfants de ce cousin. On approchait de la fin du mois de mai, une saison idéale pour l’observation des oiseaux aussi… Je me décidai brusquement un samedi matin. Je partis retrouver cette vallée, emportant un sac pour une semaine, de bonnes chaussures, mes jumelles, mes calepins et mes appeaux, anxieuse à la perspective de ce que j’allais découvrir : une station de ski bétonnée, avec des galeries commerçantes et des montagnes transformées en luna-parc grandeur nature?
La route, autrefois en terre, avait été goudronnée, mais elle était toujours aussi étroite. Je n’y croisai personne. Une quinzaine de lacets plus loin, j’avais quitté la plaine et je me trouvai à l’orée de la vallée. Je me garai sur une place d’évitement et sortis. À ma joie, les lieux étaient aussi beaux, aussi sauvages que dans mon souvenir. Quelques vieux chalets et une minuscule église serrés entre les pâturages, les pentes intactes des forêts sombres, plus haut, le vert clair des alpages au pied des roches. Le parfum de la résine et des plantes humides de montagne qui poussaient dans le fossé au bord de la route, mêlé à cette sensation transparente, fraîche, quasi minérale qu’offre l’air d’altitude, me bouleversa. Pour la première fois depuis mon retour de Sydney, je me sentis chez moi.
Le chemin n’était plus très long jusqu’au hameau. Son unique magasin d’alimentation semblait s’être un brin modernisé. Sa façade de bois sombre, patinée par la rudesse du climat, autrefois percée d’une seule porte étroite, était maintenant éclairée par une vitrine. Du coup, il me parut plus avenant que dans mon souvenir. Je remarquai en entrant qu’il disposait désormais d’un rayonnage réfrigéré. Je me souvenais que nous ne mangions ni viande ni poisson durant nos vacances, car le petit magasin, approvisionné deux fois par semaine, n’avait pas d’endroit plus frais qu’une cave aux murs épais pour conserver fromages et jambons.
L’épicier actuel avait à peu près mon âge. Ce n’était plus la dame, haute en couleur, qui nous découpait de grandes tranches de lard à l’aide d’un tranchoir à deux manches qui nous effrayait, mais qui nous distribuait, pendant que les parents cherchaient leur monnaie, des bonbons acidulés en forme de quartiers de citron ou d’orange. En engageant la conversation avec lui, je
compris qu’il s’agissait de son fils. Il se lamentait :
- Voyez! Les pentes de la vallée sont trop abruptes, trop de barres de rochers aussi : pour le ski c’est impossible. Alors le Conseil régional l’a classée zone naturelle. On ne peut rien construire, rien développer, rien, on végète, c’est une catastrophe.
Je me gardai de lui donner mon avis. En l’interrogeant, j’appris que le cousin de mon père avait cédé le chalet à l’un de ses fils, qui cherchait à le vendre :
- Y trouve personne. Que voulez-vous faire dans une vallée pareille? Y a rien, je vous dis.
Il me donna volontiers les coordonnées du propriétaire, qui s’était établi en plaine. J’eus la
chance de le joindre au premier appel. Bien sûr, je pouvais aller visiter le chalet, même y rester quelques jours si je voulais, un double des clefs se trouvait au magasin. Il articula spontanément un prix, que je trouvai modeste. À vrai dire, je n’étais pas préparée à acheter, mais je lui signifiai à tout hasard que j’étais intéressée.
J’y grimpai le cœur battant. Toujours le même haut sapin à l’orée du chemin, tel un vieux sage, puis la mare brune, frémissante de libellules et de batraciens, où on capturait des têtards. Je me sentais libre et légère comme je l’étais à douze ans. Les marches en rondins, la fontaine creusée dans un tronc, la porte en bois gris de la remise qui se trouvait sous le balcon, un peu grinçante sur ses gonds rouillés… l’odeur! Parfum de foin, de résine, de fumée de bois, de poussière, de copeaux, rien n’avait changé, toutes les senteurs de mon enfance me revenaient d’un coup.
Quelques marches, la terrasse en dalles de granit où nous dînions quand la soirée n’était pas trop fraîche, la porte d’entrée protégée par ses volets rabattus. Je tournai impatiemment la clé dans la serrure et pénétrai dans la petite cuisine, rideaux rouges à carreaux blancs, table en bois marquée d’entailles, plafond bas. La joie qui m’habitait s’évasa, me remplit toute entière. Je souris aux parois de sapin où je reconnaissais des nœuds sombres, à la cuisinière électrique qui avait remplacé l’antique fourneau en fonte et au plancher neuf, qui me montraient aussi qu’on avait pris soin de ce chalet, qu’il n’avait pas été abandonné, que je ne me trouvais pas dans un musée.
J’ouvris les portes des trois chambres. Une literie moderne remplaçait les matelas bourrés de foin et les couvertures brunes à bande rouge jetées sur les châlits, une douche avait été installée dans le placard à balai et les toilettes, où l’on s’asseyait autrefois sur une planche percée d’un trou s’ouvrant sur une fosse puante, présentaient une cuvette impeccablement blanche. Pourtant c’était le même chalet. La même âme, la même atmosphère…
Je m’installai.
Je repris ma place préférée sur le banc fait d’un demi-tronc, qui dehors surplombait la vallée. Je goûtais le silence, le timbre pacifiant des cloches des génisses, je devinais le fracas du torrent, je humais l’odeur des prairies le soir, quand l’humidité monte de la terre et que la végétation passe en régime nocturne.
Le soir venu, je n’allumais pas l’électricité. Le propriétaire avait laissé les lampes à pétrole sur une étagère, j’aimais leur éclat laiteux. Au-dessus de leurs pieds en laiton, les mèches protégées par les bulbes opalins se consumaient dans un léger ronflement. Des insectes tournoyaient autour des tubes, des courants d’air souffletaient la lumière, il me semblait être entourée de présences. Je me sentais protégée, accueillie, pour ainsi dire épaulée par les épaisses parois de bois brut. Cette matière vivante, partout proche vu l’exiguïté des lieux, paraissait me reconnaître et me parler.
Ma semaine de vacances s’écoula bien trop vite. Je marchais tous les jours, seule, libre et joyeuse, arpentant les pentes d’herbe drue et rase, attentive au parfum d’un orchis vanillé, à l’enluminure des lichens sur les rochers, à la pureté vivifiante du vent. J’écoutais et j’épiais les oiseaux, surtout.
En à peine quelques jours, je repérai plus d’une vingtaine d’espèces. Il faut savoir que nous autres ornithologues avons notre petit côté collectionneur. Nous n’aimons rien tant qu’observer une espèce que nous n’avons jamais rencontrée et dresser une liste de celles que nous apercevons dans une région. Et justement, j’eus la chance de découvrir une rare bécasse des bois en montant dans la forêt, puis un accenteur mouchet en plein gazouillis, et alors que je débouchais dans les pâturages, un pipit spioncelle en train de patauger dans un ruisseau. J’observai à plusieurs reprises une colonie de martinets à ventre blanc installée dans une face rocheuse et beaucoup plus haut, à la limite des neiges, je surpris une niverolle alpine et deux lagopèdes des Alpes. Il me sembla apercevoir la silhouette d’un aigle filant derrière un piton rocheux, cela demandait à être vérifié, et plus habituellement des faucons crécerelles, des éperviers et une bondrée apivore. Un groupe de becs-croisés était établi dans la forêt près du chalet et je repérai à l’oreille des coucous et de bruyants casse-noix.
J’étais enthousiasmée. La richesse de l’avifaune paraissait ici particulièrement préservée. Bien sûr, d’inénarrables chocards à becs jaunes, ces clowns, ne tardèrent pas à repérer que j’étais disposée à jeter des miettes de pain sur le balcon. La balustrade devint le terrain de mille pitreries et chamailleries.
J’écoutais. Ça babillait, ça piaillait, ça jabotait, ça roucoulait, ça vocalisait. Et je comprenais ce langage : les appels, les alarmes, les cris voraces des petits, les fredaines et le marivaudage, les
menaces, les plaintes, les protestations, les causeries. Je sortis mes appeaux et me mis à discuter avec eux.
Certaines idées ne surgissent qu’au tout dernier moment, dans l’urgence, quand plus tard sera trop tard.
Dimanche à la fin de ma semaine enchantée, tandis que je peinais sur la tirette de la fermeture éclair de mon sac bourré de trésors (de belles petites pierres dérobées au torrent, du fromage de la vallée, des pives…), la perspective de retourner m’enfermer dans ma tour me parut irréelle, quasi incongrue. Bien sûr, sans oser me le dire clairement, j’avais déjà acheté ce chalet. Je décidai d’appeler le propriétaire dès que j’aurais regagné la plaine. Tout à coup, une espèce d’urgence s’installait, je redoutais qu’un autre acheteur me devance.
«Ne pas pouvoir s’arracher», l’image me traversa : comme dans un tableau de Magritte, mes pieds et mes chevilles deviennent en bois, se fondent dans le plancher, prennent racine. Évidemment, il n’était pas question de ne pas reprendre le travail lundi. «Je reviendrai chaque fois que possible», m’exhortais-je, et traînant mon sac, je sortis sur la terrasse, donnai deux tours de clé et refermai soigneusement les volets sur la porte vitrée de la cuisine.
C’est alors que ces mots s’imposèrent, cristallins, évidents : interprète des oiseaux.Je restai interdite. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Je réfléchissais, plantée sur les dalles en granit, mon sac entre les pieds. Traduire. C’était mon métier. Alors devenir l’interprète des oiseaux, décrypter leurs communications pour les gens, leur raconter ce qu’ils se racontaient, ce qu’ils vivaient, qui ils étaient.
Ça me sembla soudain lumineux, aussi absolument évident qu’imprévu : interprète des oiseaux.Mais bien sûr! Dans la certitude, la parfaite justesse de cette vision en trois petits mots,
une foule d’idées connexes m’apparurent simultanément, que je concevais toutes en même temps,
dans un état d’extralucidité et d’hyperrapidité de la pensée : – je monte un centre ornithologique dans la vallée – c’est maintenant ou jamais – voilà enfin à quoi va m’être utile ce foutu Master en biologie animale – je trouve les financements – j’invite des classes – des groupes de randonneurs – je trouve où les loger – je vais réussir.
Je vais réussir.
Ici.
La seule question que je me posai en définitive fut celle-ci : défaisais-je tout de suite mon sac, ou, plus raisonnablement, redescendais-je en ville pour donner mon congé, travailler encore pendant mes trois mois de délai et profiter de ce temps pour préparer mon projet?