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Alors que le président de la République française, Emmanuel Macron, et la chancelière fédérale d’Allemagne, Angela Merkel, souhaitent que l’Union européenne se dote d’une véritable composante militaire commune, serait-il vraiment judicieux de planifier la levée d’une armée dans un contexte de tensions internationales croissantes ?
La réaction américaine s’est déjà fait entendre par deux fois via les tweets de son président, Trump voyant comme « insultante » l’idée d’une armée européenne, qui n’avantagerait en aucun cas le commerce d’armes entre le Vieux Continent et les États-Unis[i].
« Forces armées européennes »
L’idée de la création d’une armée européenne n’a rien de nouveau : dans le cadre de la Guerre froide, en 1950, le projet de la Communauté européenne de défense (CED), prévoyait la création d’une armée européenne supranationale pour faire face aux menaces armées proférées par le bloc de l’Est[ii]. Un projet porté par René Pleven, président du Conseil français. Après ratification du traité par l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, c’est l’Assemblée nationale française, qui, par 319 voix contre 264, refuse de donner l’aval au gouvernement pour ratifier le traité. La France se montre en partie réticente, 5 ans seulement après la chute du Troisième Reich, de réarmer l’Allemagne.
La donne géopolitique de 2018 n’a cependant strictement rien à voir avec celle des années 1950. Aujourd’hui, dans les esprits d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel, la construction d’une armée européenne doit se produire[iii] pour que l’Europe puisse faire face aux défis stratégiques posés par les grandes puissances actuelles ou en devenir (Chine, Russie…). Cette motivation s’explique également par une Amérique de plus en plus isolationniste et dont les relations avec les chefs de file de l’UE (Allemagne, France) sont de plus en plus tendues. L’Europe tend à percevoir la Maison Blanche comme un partenaire sur lequel il est de plus en plus difficile de s’appuyer.
Quel commandement ? Quel impact sur la relation UE-USA ?
Dans son discours face au Parlement européen, le 13 novembre 2018, Angela Merkel propose l’idée d’un « conseil de sécurité européen », doté d’une présidence annuelle tournante[iv].
Merkel la voulant « complémentaire de l’OTAN », l’Alliance Atlantique pourrait donc, pourquoi pas, jouer un large rôle dans la création et la supervision hiérarchique du projet de défense européen. Cependant, il s’agit bien d’un projet d’émancipation par lequel la chancelière veut promouvoir le développement de systèmes d’armements communs au sein de l’UE et d’une politique commune d’exportation des armes.
Cette ambition défensive européenne ne peut qu’être rejetée par les États-Unis. Donald Trump veut une Europe qui « s’assume » financièrement concernant sa contribution économique au sein de l’OTAN mais ne souhaite pas un divorce stratégique avec les États européens. Dans ce cas éventuel, cela signifierait la perte d’une position géopolitique et stratégique en Europe occidentale et centrale, mais surtout la perte d’un marché de l’armement juteux.[v] Sachant qu’Angela Merkel veut promouvoir l’idée d’une industrie européenne commune, la création d’une armée européenne impliquerait l’achat exclusif d’armes entre membres de l’UE, et donc la perte d’un marché de l’armement colossal pour les États-Unis, qui ne pourraient plus autant exporter leurs technologies militaires en Europe.
Un projet loin d’être réalisé
La création d’une véritable armée européenne impliquerait d’abord une véritable rupture entre le Vieux continent et les États-Unis. La mise en place d’une armée européenne commune serait, vis-à-vis du parapluie militaire américain, un symbole d’émancipation qui pourrait aggraver la crise secouant actuellement les relations transatlantiques.
Si ce projet était mené à terme sans l’aval des États-Unis, on pourrait imaginer une hausse accrue des tensions diplomatiques entre les deux continents avec de possibles représailles politiques et commerciales.
Le projet se heurterait également à la réticence des pays de l’Est, membres de l’UE, dont l’adhésion à l’OTAN est une véritable garantie contre les ambitions expansionnistes russes. Le temps qu’une véritable armée soit érigée, la protection des pays d’Europe orientale, sans le « bouclier » américain, se verrait largement compromise.
Le Royaume-Uni quittant l’Union, les pays de l’Est étant défavorables au projet d’armée européenne, l’Italie étant aux mains d’une coalition souverainiste d’extrême droite, l’Allemagne reste le vrai moteur de l’ambition d’une « armée européenne ». Or le pays dispose d’une armée relativement petite, dénuée de dissuasion nucléaire et de porte-avions. On peut donc se questionner sur l’utilité d’un tel projet qui ne pourrait faire face aux menaces stratégiques actuelles qu’avec difficulté.
De plus, la Russie verrait la constitution à ses frontières d’une composante militaire pouvant être perçue comme concurrente de ses forces armées. Ceci renforcerait la vision d’un face-à-face déjà bien largement entamé par l’adhésion de la majeure partie des États européens, dont les États-baltes, à l’OTAN.
Ces velléités « d’indépendance » de l’Europe pourraient accentuer l’isolement des États-Unis et forger ainsi un climat international de repli, ce qui accentuerait encore plus la crise que rencontre actuellement le multilatéralisme.
Au vu des arguments développés précédemment, la construction d’une armée commune européenne n’aura strictement aucun effet positif sur les objectifs à long terme de paix mondiale et de coopération internationale, objectifs pourtant au cœur de la stratégie globale européenne émise en 2016[vi].