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Jeanneret, dans la Biographie Neuchâteloise, lui consacre quelques lignes, mais il n'existe pas, à notre connaissanee, une biographie de cet acteur marquant de notre histoire.
C'est pour cette raison qu'il nous a paru intéressant de lui consacrer cette brève étude et d'utiliser pour cela quelques notes inédites recueillies dans la correspondance de Jean-Frédéric Ostervald à Turrettini, à Genève.
Ces commentaires jettent un jour favorable sur notre personnage.
Emer de Montmollin naquit en 1664 à Valangin où son père Jean, le receveur, résidait depuis trois ans.
Jean avait épousé dans ce bourg, l'année précédente, la fille du pasteur de Serrières, Esabeau Rosselet, dont le nom est très souvent cité comme marraine dans les anciens registres de paroisse.
Et le vieux Abraham Chaillet s'exprime en ces termes dans son journal au sujet de cette cérémonie:
Le 1er avril ont été faites les noces de Jean de Montmollin avec la nièce Isabeau Rosselet, et menées à cheval de Serrières à Valangin.
Nous étions une fort belle compagnie, tant de jeunes hommmes et filles qu'autres. Dieu veuille les bénir.
Mais ce séjour à Valangin fut de courte durée. Effectivement Jean est nommé trésorier général en 1669 et il s'installe vraisemblablenent à Neuchâtel, où sa famille de dix enfants se développera graduellement.
Citons en passant qu'Emer aura comme frères et soeur: Jonas, qui lui succédera dans la charge de chancelier et où il se maintiendra pendant vingt-sept ans;
Ferdinand, pasteur, et Marie, qui sera la mère du juriste Vattel.
Emer fréquente les écoles de Neuchâtel, puis il figure, âgé seulement de treize ans, dans le rôle des étudiants de l'université de Genève et par la suite dans celui de l'université de Bâle.
Il est examiné et admis à la Sainte Cène dans cette dernière ville en 1678.
Par la suite, il est inscrit "als Schweizer Mitglieder der deutschen Nation" dans le catalogue de l'université d'Orléans, en 1680.
Après une première disgrâce, le trésorier Jean, son père, est remis dans son emploi.
En 1683 il fait nommer son fils Emer, âgé de 19 ans, à la recette de Valangin où il prend la succession de son oncle Henri, malade.
Pendant onze ans, il y fera de la comptabilité dans de gros grimoires et il traitera avec les paysans, sans être visiblement affecté par la deuxième disgrâce qui frappe sa famille en 1693.
C'est pendant cette période que se situent les deux mariages d'Emer; le premier avec une jeune fille de 16 ans, presque une enfant, Suzanne-Marie Marval.
Cette dernière meurt prématurément après 129 jours de vie conjugale, en mars 1690.
La deuxième union eut lieu trois ans après ce décès, en 1693, à Montbéliard, avec une protestante de cette ville répondant au charmant nom d'opérette d'Elisabeth-Marguerite Barbauld de Florimont.
Montmollin faisait de fréquents voyages outre-Jura où il était appelé par un commerce de fer.
C'est probablement ce négoce qui le conduisit sur le chemin de l'hymen.
Cette seconde compagne, assez fortunée, peu lettrée si nous la jugeons par ses lettres constellées de fautes d'orthographe, lui donnera quinze enfants dont huit meurent jeunes et dont le plus connu des survivants
est le pasteur de Môtiers-Travers, tant malmené par les admirateurs de Jean-Jacques Rousseau.
Probablement maintenu à l'écart de Neuchätel en raison de son termpérament, ce n'est qu'en 1694, à trente ans, qu'Emer est nommé du Conseil des Quarante de la ville de Neuchâtel.
Il abandonne alors son activité de receveur des Montagnes.
Peu après il est nommé membre de la commission chargée de trouver un emplacement favorable à l'érection du temple du Bas.
Il se signale aussi à cette époque par des discours, prononcés, tant à Berne qu'à Neuchâtel, tendant à saper l'autorité du souverain.
En 1696, au début de février, il a le chagrin de perdre son père et c'est probablement à cette époque qu'il devient propriétaire de biens appréciables situés à Bevaix, au voisinage du château actuel.
La maison et la ferme qu'on y voit encore, exactement au nord de ce bel édifice; font partie de cet héritage.
Il agrandira continuellement ce domaine et le modifiera par des achats, des ventes et des échanges.
En 1697, désireux d'avoir un pied-à-terre à Neuchâtel, il loue et s'installe dans l'ancienne maison de son oncle, le chancelier Georges de Montmollin, à la rue de l'Hasle, actuellement du Trésor, à Neuchätel.
C'est à cette époque que Tronchin, à Genève, fait une description très favorable de notre personnage:
Homme le plus accompli de son pays, assez riche tant lui que sa femme.
Il a une lecture prodigieuse, beaucoup de savoir et une grande connaissance des affaires de son pays.
II est zélé, ferme, vigoureux.
Il a seulement un peu trop de feu, mais il s'étudie avec application à le modérer.
C'est un parfait honnête homme qui a infiniment d'esprit.
En 1699, a trente-cinq ans, il est nommé maître des clefs de Neuchâtel.
Nous avons de lui en cette année un brouillon de lettre par laquelle il remercie, au nom de la bourgeoisie, la duchesse de Nemours, du don d'une bannière, d'un vase et d'un portrait,
et encore une autre minute destinée à la même pour la féliciter de la nomination de Mollondin au poste de gouverneur.
Toujours en 1699, il rédige un mémoire, qu'il porte lui-même à Berne, pour demander l'envoi de 200 a 300 hommes pour parer un coup de main eventuel du prince de Conti.
Il "s'intrigue fort aussi pendant ce déplacement" en faveur du rétablissement du ministre Girard.
Le 28 janvier 1700, il remplace au Petit Conseil le banderet Chambrier, décédé, et il fait un voyage à Bienne pour assister à l'ensevelissement de Thellung, ancien maire de cette ville.
En 1702, il est nommé maitre-bourgeois et il demande en novembre de cette année au Conseil la permission d'entreposer à Neuchâtel, sans payer l'octroi, ses vins fins et exquis (probablemerit liquoreux), de Cortaillod et de Bevaix,
"lesquels il débite dans les pays voisins".
L'année 1703 le voit président du Conseil de ville.
En 1704 plus particulièrement, avec le trésorier Chambrier, il travaille a faire valoir en secret les droits du roi de Prusse.
En janvier de cette année notamment, les chefs de ce parti se réunissent à Bevaix, dans sa maison, pour arrêter les plans de l'entreprise.
En 1706, Ostervald écrit à Turretini, professeur à Genève: "Notre ami Montmollin fut élu hier (27 avril) banderet de cette ville, par le peuple.
Il eut 764 voix et son concurrent seulement 15;
Cela vous fera plaisir et me réjouit fort. Il fit de bons discours à l'assemblée des bourgeois."
Nous arrivons à l'année de l'interrègne.
"Emer s'est fort employé dans la coulisse ou ouvertement, à faire aboutir les menées du roi de Prusse et à porter des coups mortels au contisme."
Relevons ici la lettre écrite de Berlin par Wartenberg, chambellan, à Emer, le 15 novembre 1707:
Vous commencez présentement à cueillir les fruits de vos peines infatiguables, employées sans cesse pour faire réussir cette affaire et pour ôter tous les obstacles qui se sont présentés.
Comme vous avez été le premier des habitants de Neuchâtel qui a fait paraitre son attachement pour Sa Majesté et qui avez soutenu son droit avec tant de fermeté et de constance,
Sa Majesté vous donnera des marques de sa reconnaissance.
Emer félicite le roi de son élection en termes dithyrambiques, et il conclut: "Je m'arrête ici, Sire, de peur que l'admiration que j'ai depuis si longtemps pour Votre Majeste,
que l'ardent amour qui m'enflamme pour votre personne sacrée, ne m'emporte trop loin."
En cette fin de l'année 1707, il est délégué de la ville à la Diète évangélique de Langenthal.
Avec ses collègues députés, il a comme mission de demander à l'ambassadeur de France, qui y siège, le rétablissement du libre commerce et l'abandon de toutes vues hostiles sur Neuchâtel,
qui doit jouir, comme membre du corps helvétique, d'une neutralité inviolable.
D'ailleurs, en cette fin d'année, des mesures sont prises pour recevoir des renforts de Berne si cela est jugé utile.
Montmollin eut le plaisir de régaler une quinzaine de délégués, dont le banderet Kilchberger, chez lui à Bevaix.
Et pour combler encore cette année bénie, Emer est flatté d'être l'objet de deux marques honorifiques.
Il est en effet, avec ses frères Jonas et Ferdinand, reçu bourgeois de Valangin, car "ils ont établi entre les deux bourgeoisies de Neuchâtel et Valangin une union et une harmonie qui ont contribué à maintenir la paix dans ce pays".
D'autre part, Metternich accepte d'être parrain de sa fille, Sophie-Dorothée.
Le succès suscite la jalousie.
Montmollin est en butte aux vexations, certains groupements lui sont hostiles.
En 1708, cette politique rencontre du crédit à Berlin.
Saint-Saphorin écrit alors d'Orbe à Wartenberg pour rappeler que c'est lui qui s'est mis sur la brêche, que c'est grâce a lui que le parti français a été renversé et il s'étonne qu'on ait déjà l'air d'oublier les services rendus.
Cest au début de l'année 1708 que Montmollin et Samuel Pury sont délégués a la Diète d'Aarau pour obtenir la neutralité permanente de Neuchâtel et son inclusion dans les traités d'alliance entre la France et la Suisse,
d'où de volumineux rapports rédigés avec l'assistance du secrétaire Bonhôte.
1709 est encore une année à succès.
Emer est nommé en mai conseiller d'Etat et chancelier.
Suivant la déclaration de Saint-Saphorin, nul n'était mieux qualifié pour remplir cette charge.
D'ailleurs Saint-Saphorin n'écrivait jamais à la cour à Berlin sans vanter le bon coeur, l'habileté, le désintéressement et la modestie de son ami.
La Ville lui accorda son congé de banneret et de membre du Conseil des Vingt-Quatre en lui votant une adresse dans laquelle on se plait à reconnaitre que, plus particulièrement depuis la mort de la duchesse de Nemours,
il a rendu de très bons services, en rédigeant et en faisant obtenir les Articles généraux et particuliers pour l'Etat et la Ville.
Montmollin quitte en cette année 1709 son obscur logis de la rue de la Hasle et va s'installer avec sa famille dans la maison bâtie depuis peu, dénommée Nouvelle Chancellerie, aux Escaliers du Chäteau actuels.
Autre épisode survenu en 1709: en juin, il va rejoindre Metternich à Ratisbonne, mais on ne sait pas quel à été l'objet de ce voyage.
1710 ne nous apporte rien de sensationnel, si ce n'est qu'un personnage de l'entourage du roi, à Berlin, l'assure qu'il est bien en cour et que les allusions que l'on fait sur ses affaires domestiques ne lui font point de tort.
(Mentionnons que le chancelier s'est débattu à la fin de sa vie au milieu de difflcultes financières inextricables.)
L'annee 1711 est caractérisée par une indigence absolue d'information.
Il n'y est relevé qu'un détail: en novembre, Metternich écrit de Ratisbonne qu'il ne peut pas le tirer d'embarras au point de vue pécuniaire.
Par contre, 1712 est plus étoffé.
Frédéric Ier l'informe que "son intention est qu'il se rende instamment aux conférences qui se tiennent présentement pour la paix générale à Utrecht,
pour y assister ses plénipotentiaires de toutes les informations nécessaires dont ils pourront avoir besoin, dans ce qui regarde les affaires de Neuchâtel et Valangin".
Nous sommes en février, il part le 8 mars: De Hollande, il correspond avec Jean-Frédéric Ostervald sur des questions de religion.
Montmollin a vu souvent là-bas l'évêque de Bristol qui lui a témoigné de la bonne volonté pour notre Eglise.
Et Ostervald d'écrire: "Je concois que le service divin se fait bien cavalièrement en Hollande et qu'on y témoigne peu de respect pour la religion."
Et plus loin:
Il voit et visite tout ce qui concerne la religion; il a été à la synagogue, aux assemblées des quakers, il a vu tout ce qu'il y a d'habiles gens,
par exemple Monsieur Bernard qui lui a donné un livre sur la repentance tardive, etc., de sorte qu'au retour de notre chancelier nous aurons un répertoire général pour tout ce qui regarde les hommes illustres,
les livres, les coutumes, les sentiments.
Vers la fin de 1712, Montmollin est signalé à Berlin d'ou il décrit les merveilles de la cour.
Un acte du notaire Paris nous apprend qu'iI a fait un geste obligeant en faveur d'une compatriote qui détient une créance sur un Neuchâtelois habitant Berlin.
Une lettre d'un certain Brunetti, datée de Breslau Ie 3 janvier 1713, laisse entrevoir que Montmollin va rentrer prochainement dans son pays afin d'y jouir du plaisir innocent de son beau jardin de Bevaix.
Toutefois, les notes dont nous disposons pour 1713 laissent nettement entendre qu'il prolonge son séjour à Berlin où il vit dans l'entourage du roi et de la reine.
Cette dernière le recevait volontiers et MontmoIlin, qui avait fait venir son fils Jean, le lui presenta.
C'est pendant cette année 1713 que le chancelier tenta, sans succès, de lever un régiment suisse de Neuchâtel, pour les Etats Généraux.
C'est aussi à la fin de cette année, le 20 décembre, que nous avons un des derniers documents mentionnant Emer en vie, soit une lettre qu'il écrit de Berlin à Gaillard, à Morat,
l'avisant de l'expédition d'un ballot de marchandises marqué: E.M. N° 3.
Et nous abordons l'année 1714, tragiquement et doublement marquée par la fin du diplomate et par I'incendie qui détruisit, quelques mois plus tard, la résidence de sa veuve.
La mort surprit Emer sur la route, près de Minden, en Westphalie, alors qu'il se rendait probablement en mission secrète, sur les ordres du roi de Prusse, de Berlin a Paris.
La légende s'est emparée de ce dénouement funeste; on a vu là un crime politique ou peut-être crapuleux;
En variante, le pasteur Durand, dans sa Vie d'Ostervald, écrite 64 ans après l'événement, donne une version plus pittoresque: Durand relate que: "Il mourut au cours d'un voyage, pour avoir disputé, jusqu'à l'enrouement,
avec un moine qui lui tint tête le long du chemin, dans la même voiture où ils roulaient de compagnie, et cela sur des matières de religion qui ne sont pas toutes aplanies".
Mais, pour notre part, nous préférons la note de Jean-Frédéric Ostervald.
Il écrit dans une lettre adressée à Turrettini, en date du 21 février 1714:
Cette mort jette sa familie dans la dernière désolation.
J'ai perdu en lui un bon ami et un ami qui prenait à coeur tout ce qui concerne le bien de la religion.
Il avait déjà eu avant son départ de fréquents vertiges, ils ont continué et dégénéré en convulsions qui l'ont emporté, proche de Minden, où il a été enterré honorablement.
II mourut le 24 janvier.
On a aussi raconté que notre conseiller d'Etat reposait dans une église de Minden, sous une dalle armoriée.
Toutes les recherches faites dans ce sens sont restées infructueuses.
Pourtant Samuel Ostervald écrit dans ses Memoires concernant mes voyages: "Le jeudi 18 septembre (1716) j'arrivai à Minden qui est un assez triste séjour,
monsieur le chancelier de Montmollin y est enterré dans le cimetière de l'église française".
Jonas, frère du chancelier, parti aussitôt pour recueillir les effets du défunt, et il nous apprend que tous ses papiers furent brûlés.
Quelques jours avant cette fatalité, sa femme lui écrivait quelques mots pathétiques dans leur concision, qui se terminent par cette phrase:
"... les enfants ce porte bien Dieu mercy, ils s'impatiente tout de vous revoire à Neufchatel le 8 janvier 1714."
Elle devait encore être éprouvée par la destinée cette même année, car la Nouvelle Chancellerie fut détruite par le feu, lors du sinistre qui anéantit une partie des rue du Château et du Pommier, au mois de septembre.
La liquidation des biens d'Emer fut laborieuse.
Sa veuve, pour subsister, prit des pensionnaires et réussit à élever sa grande famille d'une façon honorable, soit six enfants survivants de 3 à 11 ans, dont la descendance mâle disparait au début du XIXème siècle.
Emer, emporté à 50 ans, n'avait certainement pas donné toute sa mesure.
Son activité à Berlin reste encore un mystère et un point interrogatif.
Nous considérons néanmoins que cet homme très cultivé, au tempérament généreux très accusé, restera un des politiciens marquants de notre histoire.