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Le juge a tranché. Notre père est fou et doit demeurer dans l'asile où il passe ses nuits depuis deux mois. Notre père hypnotisait les mouches avec ses yeux. Les abeilles aussi. Il est fou, ont dit les médecins. Pas à cause des mouches. Ni des abeilles. A cause du matin où il a plaqué ses lèvres dans l'oreille du chef. Un cri qui a duré presque trois minutes, un cri magnifique qui a stoppé la marche de toutes les machines, un cri sans effroi et sans haine qui a fait que sur le visage des employés des sourires de ravissement se sont dessinés. Le chef avait beau essayer de se débattre, notre père le maintenait collé à lui, pour qu'il entende le cri jusqu'au bout, et au bout du cri, il y a eu un tympan crevé. Il s'est contenté d'un seul tympan.
Humaine était la révolte de notre père.
Le chef, nous, nous lui aurions volontiers crevé les deux tympans, nous lui aurions arraché la moitié de la lèvre, ou de l'oreille, nous lui aurions coupé les tétons, fendu le nez, nous lui aurions croqué la pomme d'Adam, craqué les couilles, parce que nous avons parfois la fougue des lionceaux, la rage des oiseaux de proie.
Et maintenant, las un peu, le juge a tranché: aussi souvent que nous le désirerons, nous pourrons rendre visite à notre père, une aubaine, et rond et rond…
D'une voix qui rase les murs, d'une voix qui voudrait s'éteindre avant même d'avoir été allumée, l'adjointe du juge a évoqué notre mère. Maman vit à New York depuis deux ans avec un politicien. Elle travaillait comme interprète quand elle a rencontré le politicien. Comme maman ne souhaite quitter ni le politicien ni New York, nous ne la verrons plus chantonner en buvant son café dans une tasse ornée de papillons blancs, nous ne la verrons plus laisser tomber à ses pieds des nuisettes satinées qui sentaient bon la chair après la nuit. Pour aimer notre mère, nul besoin – adieu maman! adieu! et pas d'autres paroles – nul besoin de la voir.
Nous ne sommes pas du genre à pleurer pour un rien.
A ouvrir la gueule pour un oui ou pour un non.
Le juge dit que notre mère continuera de nous envoyer les sommes d'argent qui nous aident à vivre. Le politicien et elle ont suffisamment d'argent. Le juge dit que notre cas n'est pas simple mais qu'il a tranché. Nous sommes grandes, assez pour nous débrouiller. D'une certaine manière, et depuis pas mal de temps, nous le faisons déjà. Nous placer dans une institution serait malvenu. Serait incongru. Le juge dit encore qu'une assistante sociale viendra nous rendre visite une fois par quinzaine, que si la situation ne devait pas aller, on aviserait. Le juge ne doute pas que son choix est le bon choix.
Tout ira bien.
Ça ira, ça ira! susurrons-nous en souriant et en nous demandant à quoi peut bien ressembler une assistante sociale.
Après cela, le juge se tait, déglutit, renifle, secoue ses narines, et ses lunettes bougent sur son nez, et ses yeux grandissent derrière ses lunettes.
Puis le juge demande si cela nous va.
Nous répondons oui, oui, cela nous va, nous va.
L'affaire est classée.
Une chose encore, avant de sortir: la maison nous appartient.
En partant, nous faisons une petite révérence devant le juge, la même qu'en entrant. Nous connaissons depuis longtemps l'effet de la révérence exécutée avec sourire et grâce de circonstance.
Derrière la porte, il y a quatre personnes qui attendent pour l'affaire suivante.
Notre affaire est une affaire parmi d'autres affaires.
***
Dans le jardin de notre maison, il y a un tilleul comme les tilleuls peuvent l'être: immense, et sur les branches de ce tilleul nous aimons monter. De la plus haute des branches on découvre la totalité de la ville et du lac. Nous écartons le majeur et l'index pour regarder, dans l'espace de ces deux doigts, comment se mêlent les lumières. Nous écoutons la rumeur de la ville, nous imitons les piaillements des oiseaux qui ne sont ni gais ni tristes, nous nous adossons au tronc et ne pensons à plus rien, attendant que vienne la fin du jour. Avant de redescendre, nous lançons un bout d'écorce en essayant de le faire voler le plus longtemps possible, persuadées que l'esprit du tilleul ira féconder la terre et les humains.
Notre mère nous empêchait de grimper sur l'arbre.
Elle avait peur des chutes et des habits déchirés, elle avait peur de nous voir sans peur. Comme elle se trompait! Plus petites, grimper nous épouvantait, mais férues des vertiges, des périls à défier, que nous importaient les genoux, les mollets ou les coudes écorchés? Là-haut, dans la paume de notre main, nous aimons emprisonner pour quelques minutes des chenilles ou des coléoptères.
La vie peut frémir contre nos doigts.
Nous tirons la langue à l'infini et nous nous sentons capables de tout.
Il y a trois ans, c'est dans le tilleul que nous avons passé notre anniversaire. Nous sommes nées le même jour, à une année près: pas jumelles mais presque. Pour la fête, nous avions invité des camarades d'école: filles et garçons. Et nous les avons contraints à grimper sur le tilleul.
Les plus peureux tremblaient, pleurnichaient.
Les veines sur les tempes tapaient fort.
Le vent claquait sur les joues.
Les plus féroces enrageaient, s'époumonaient.
Armées de fourches, nous les empêchions de redescendre.
La magie du tilleul, petit à petit, ils l'ont sentie, la fraîcheur du feuillage, la douceur de l'écorce, ils ont senti la chair de l'arbre, sa respiration. Plus d'inquiétude. Plus de cris et de craintes. Nous avons bu le thé, mangé le gâteau et nous sommes passés, écureuils à tête d'humain, de branche en branche.
Certains ont réussi à faire le poirier dans le tilleul.
Certains se sont endormis dans le tilleul.
Certains se sont caressés dans le tilleul.
Certains se sont soulagés dans le tilleul.
Certains, dans le tilleul, se sont fait des tresses, des couettes, des frisettes, des houppes, des huppes, des guiches.
***
Dans une poubelle en fer blanc, remplie aux trois-quarts, nous conservons notre réserve de coquilles d'escargots. Nous retirons le couvercle de la poubelle et d'un mouvement ample nous renversons toutes les coquilles sur le sol de la chambre. On dirait le bruit du ressac. La mer est entrée quelques secondes dans notre maison. Les coquilles jonchent le sol et nous nous couchons parmi elles. Avec le temps les coquilles ont perdu de leur éclat et de leur couleur, elles finissent par toutes se ressembler. Cela n'a aucune importance. Dans la chambre, nous avons disposé sur le sol une vingtaine de récipients de différentes tailles et de différentes matières: vases en verre et saladiers en céramique, pots de terre et pots de fer, gobelets en plastique et gobelets en carton. Sans jamais nous lever, glissant, rampant, avec les doigts et avec les orteils, nous attrapons des coquilles que nous laissons tomber dans les récipients. Notre partition musicale pour coquilles d'escargot n'est jamais la même selon la vitesse à laquelle nous ramassons les coquilles, selon la hauteur depuis laquelle nous les laissons tomber; notre chorégraphie n'est jamais la même non plus, parce que nous n'avons aucune préférence pour des mouvements lents ou rapides, saccadés ou harmonieux, tendus ou relâchés, et que nos façons de saisir les coquilles, de les transporter et de les lâcher, sont infinies. C'est au crépuscule, quand le ciel commence à noircir, que nous entamons notre spectacle, sans oublier au préalable de nous frotter un peu de musc derrière les oreilles. Quand nous pratiquons l'art du maniement des coquilles d'escargot, nous aimons que cela sente fort, que cela dise le désir.
Michel Layaz
Retrouvez une note biographique et les publications de Michel Layaz sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.
Page créée le 23.10.09
Dernière mise à jour le 23.10.09