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Critique
par Marion Rosselet
Publié le 10/03/2011
En 2008 Alain Claude Sulzer – né en 1953 à Bâle – faisait une entrée remarquée dans le monde littéraire francophone avec la parution d' Un garçon parfait qui s'est vu récompensé par le prestigieux Prix Médicis Etranger, puis par le Prix des Auditeurs de la Radio Suisse Romande. L'auteur y raconte dans une langue sobre et élégante les amours tumultueuses de deux employés d'un grand hôtel des Grisons dans les années 1930. Les Editions Jacquelin Chambon ont ensuite publié successivement Leçons particulières en 2010, où un émigré soviétique et sa professeure d'allemand tombent amoureux au temps du rideau de fer, et Une autre époque en janvier 2011. Alors que les Leçons particulières lassaient quelque peu, Sulzer impressionne dans ce dernier roman par son intelligence narrative et la force du drame passionnel qu'il met en scène. Les thèmes du secret et de l'homosexualité, déjà présents dans les deux livres précédents, sont abordés ici au travers de l'histoire d'un adolescent parti sur les traces de son père décédé, Emil.
Le narrateur est un homme mûr, greffier, au goût du détail et à l'esprit de déduction certains. Il nous raconte les événements qui ont marqué ses 17 ans, lorsqu'il a cherché à sortir du brouillard d'indifférence où l'avait plongé le silence de sa mère. De son père, en effet, il ne sait rien, mis à part qu'il s'est donné la mort peu après sa naissance, en 1954. L'unique objet à témoigner encore de son existence est une photographie en noir et blanc, posée dans la chambre de l'adolescent. Le récit débute lorsque le jeune homme s'attarde pour la première fois sur cette image et la regarde comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Alain Claude Sulzer décrit brillamment la manière dont l'adolescent se laisse impressionner par le portrait, aiguise son regard et commence à imaginer sérieusement la personnalité de l'homme qu'il représente. La montre au poignet du père attire particulièrement son attention ; il aimerait la retrouver. Partir en quête de cet objet va désormais s'imposer comme une évidence et mettre en branle tout le récit. Cette montre est un témoin du passé qui l'orientera, « l'aiguille d'une boussole, la direction dans laquelle l'image de [s]on père allait peu à peu apparaître ». Et le lecteur de découvrir l'histoire d'Emil en même temps que le jeune homme.
Au dos de l'image figure l'adresse d'un photographe à Paris : André Gros. De cet homme, l'adolescent apprend par sa mère, arrachée brièvement à son mutisme, qu'il possède la montre. Alors le garçon s'enfuit à sa rencontre. Sulzer décrit habilement les perceptions sensorielles de l'adolescent, parti de Suisse pour la grande ville. Fasciné par l'animation de la capitale, il est troublé par ses odeurs âcres. Elles révèlent une vie grouillante, souterraine. Son inquiétude est encore renforcée par l'obscurité « impénétrable » de l'appartement d'André et son labyrinthe de portes fermées. La visite chez le photographe n'éclaire que partiellement le passé, le lien qui l'unissait à Emil demeure implicite, accentuant le trouble du jeune homme : « derrière chaque phrase, quelque chose était embusqué que, de toute évidence, je ne comprenais pas. »
Comme dans Un garçon parfait, Sulzer ne hâte pas le déroulement du récit . L'effet est maîtrisé ; son écriture semble évoluer inébranlablement sur une surface lisse et infinie. Pourtant, chemin faisant, elle nous mène jusqu'en des régions profondes et donne soudain vie à des personnages en chair et en os. Ils surgissent littéralement : le « je » du narrateur s'efface par intermittence et des scènes de la vie d'Emil s'animent sous nos yeux, donnant un accès direct à son vécu. Si le style distant d'Alain Claude Sulzer semble parfois sortir du XIX e siècle, ces ruptures narratives sont, elles, tout à fait contemporaines.
Au travers de l'histoire d'Emil, l'auteur aborde la question de l'homosexualité de manière plus frontale que dans ses autres romans. Son rejet est ici la cause même du drame. Le personnage est interné plusieurs fois dans une clinique psychiatrique dans le dessein qu'il « se normalise », pratique courante dans la société des années 1950. Il se trouve pris en étau entre ses désirs, qui le dépassent, et le modèle de vie petit-bourgeois imposé par ses parents. Il veut être artiste, il deviendra enseignant. L'intériorisation de ce modèle est si forte qu'il demandera lui-même à être hospitalisé, cherchant une guérison définitive. Et il se mariera avec Veronika, la mère du narrateur, par volonté de se conformer. En contraste, André, immergé dans le milieu artistique parisien, pourra vivre pleinement son homosexualité. Emil n'a pas seulement vécu « à une mauvaise époque » comme le suggère le titre original ( Zur falschen Zeit ), mais également au mauvais endroit.
Comme l'on pouvait s'y attendre, la conformité bourgeoise fait sombrer Emil dans le désespoir. L'abîme entre apparence et intériorité se creuse. La banalité des propos échangés cache l'agitation émotionnelle des personnages. Une fois Veronika enceinte, Emil fait la connaissance d'un jeune stagiaire, Sebastian Enz, dont il tombe follement amoureux. Sa passion le submerge au point de briser les cloisons qu'il a érigées. Incapable de tout abandonner pour partir vivre à Paris avec son amant, il va commettre l'irréparable. La violence des sentiments et l'érotisme de ces pages sont remarquables. L'écriture de l'auteur sait se montrer souple et rendre des ambiances combien contrastées. De l'immobilité lourde des secrets à la fulgurance passionnelle, Alain Claude Sulzer inscrit la relation homosexuelle dans le motif universel de l'amour impossible.