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évrier 1939: la Suisse économique en général et horlogère en particulier est inquiète, elle vient de traverser une décennie de crise comme rarement elle en a connu. Les effets du crash de 1929 ont laminé une industrie au bord du gouffre et malgré la création de l’ASUAG en 1931 pour tenter de défendre les intérêts de la place horlogère suisse, par le biais de la mise en place d’un cartel qui ne regroupe pas toutes les marques horlogères, la situation helvétique reste compliquée.
Elle l’est davantage encore avec l’URSS qui, après avoir vécu la Révolution bolchévique en 1917, voit s’installer au pouvoir Lénine puis Staline à partir de 1922. Peu à peu, l’économie planifiée de type marxiste impose un rythme de croissance ordonné via les plans quinquennaux qui ont débuté en 1928. Etonnamment, l’économie soviétique – comparée à celle des Etats-Unis par exemple – résiste assez bien aux effets pervers de la crise. Il n’en demeure pas moins que les chiffres d’exportations de l’horlogerie suisse en direction de l’URSS parlent d’eux-mêmes puisque de 838’000 CHF en 1929 on passe à 190’000 CHF en 1938, toutes marques confondues.
Un différentiel de l’ordre de 77% qui trouve son explication dans la crise, certes, mais pas uniquement, tant l’anticommunisme régnant auprès d’une bonne partie de l’opinion en Suisse est vivace en cette fin des années 1930. Il l’est également auprès de la classe ouvrière horlogère qui a vu partir en fumée un marché que le régime des Tsars tenait pour plus que prometteur, notamment pour des marques comme Tissot, qui a vécu la Révolution comme une catastrophe économique. Certes, les combats de la gauche républicaine en Espagne et les avancées sociales obtenues par le Front populaire en France redorent quelque peu le blason du socialisme, sans pour autant que son dogmatisme ne séduise véritablement auprès de l’opinion.
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- Affiche de propagande communiste, vers 1920. L’aiguille de l’horloge qui représente le communisme est sur le point de couper la tête de l’homme qui représente le capitalisme. La légende indique: «La dernière heure».
Aurèle Jaccot en «lanceur d’alerte»
Ne dit-on pas que le diable se cache dans les détails? Rien n’est plus vrai que dans la missive qu’envoie l’horloger biennois au chômage Aurèle Jaccot au président de la Confédération Philipp Etter (1891-1977), en date du 1er février 1939. Dans l’écriture soignée et calligraphiée de Jaccot, on devine l’homme minutieux mais révolté. A la manière d’un lanceur d’alerte, Aurèle Jaccot questionne: comment se fait-il que la Confédération se refuse à exporter ses produits horlogers en URSS? «[Nous pourrions] ramener un peu de bien-être parmi les masses ouvrières des horlogers et du même coup alléger les caisses de l’Etat(…)», explique Aurèle Jaccot.
Une remarque frappée au coin du bon sens à laquelle la réponse des autorités fédérales, via la Chambre suisse de l’Horlogerie sise à La Chaux-de-Fonds et le Secrétariat fédéral de l’économie à Berne, ne fait pas écho. Dans les milieux patronaux, on s’offusque qu’une fois encore le monde ouvrier se soit montré «complétement égaré par la campagne de presse socialiste et qu’ils se figurent de vendre des montres en Russie [suffirait] (…)» pour ramener le calme et la sérénité sur les marchés, comme l’expliquent les archives de l’industrie horlogère. Bref, malgré une situation économique tendue, le secteur de l’horlogerie semble comme prisonnier d’un combat idéologique.
Le «livre blanc» du professeur Marbach
Il n’en demeure pas moins que la réalité du marché est implacable et la Suisse horlogère se doit de trouver des solutions si elle entend sortir de l’ornière. C’est ce qu’elle va faire par le biais du Schweizerische Metall- und Uhrenarbeiter Verband (SMUV) en commandant un rapport au professeur Fritz Marbach (1892-1974). Publié en mai 1939, le rapport se veut une synthèse instantanée des relations commerciales entre la Suisse et l’URSS.
Pour Marbach, il existe une parenté conceptuelle entre la réciprocité et la bilatéralité qui est la méthode commerciale usitée entre les deux pays. En d’autres termes, chaque trimestre, des délégations suisses et soviétiques se rencontrent soit à Berne soit à Berlin, dans le cadre strict de la bilatéralité, pour faire le point de la situation. Pour Marbach, pas question d’une reconnaissance diplomatique de l’URSS et si des relations commerciales plus élargies devaient être entreprises, cela ne pourrait se faire qu’à titre expérimental.
Une des raisons pour lesquelles la position de l’industrie horlogère helvétique est intransigeante est qu’elle refuse de fournir des machines pour la fabrication de montres et de chablonnage à l’URSS. En d’autres termes, il s’agit d’une protection logique du marché et du savoir-faire indigène. Peu à peu, les autorités, sous la pression de la gauche helvétique notamment, s’ouvrent à l’idée de négociations avec l’URSS et c’est ainsi qu’au début décembre 1940, après la signature du stupéfiant pacte Molotov-Ribbentrop fin août 1939, la Suisse industrielle se décide à envoyer une délégation négocier des accords commerciaux à Moscou.
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- La délégation suisse en partance pour Moscou. Après d’âpres négociations, les accords se fracasseront sur l’anticommunisme helvétique.
- Source: ETH Zeitgeschichte Zurich
Le 24 février 1941 ou l’expression d’un accord «mort-né»
A peine arrivé dans la capitale soviétique, une ambiance délétère va s’installer entre Russes et Suisses. Conduite par Anastas Mikoyan, la délégation soviétique va exercer une pression énorme lors des négociations pour obtenir de la Suisse horlogère la fourniture de machines pour la fabrication de montres et le chablonnage horloger.
La manœuvre est tout sauf innocente: depuis l’introduction du troisième plan quinquennal ordonné par Staline en 1938, une attention particulière est accordée à la production d’outils de précision, y compris et surtout les montres, que les Soviétiques entendent produire en série, notamment pour les besoins de l’armée. Mais la Suisse horlogère ne l’entend pas de cette oreille et ne va jamais céder devant la pression soviétique.
Malgré tout, un accord au forceps sera signé entre Suisses et Soviétiques le 24 février 1941, mais à peine rentrée de Moscou, la délégation suisse, qui est conduite par Hans Ebrard, un diplomate délégué du Département fédéral de l’économie, va se heurter au sentiment anticommuniste qui prévaut en Suisse. L’accord finalement ne trouvera jamais d’issue favorable et le début de l’opération Barbarossa entraînera le gel des avoirs soviétiques en Suisse, un événement enterrant toute forme de collaboration économique entre la Suisse et l’URSS durant la Seconde Guerre mondiale, y compris et surtout au niveau de l’industrie horlogère.
Daniel Bujard est l’auteur en 2023 d’un Mémoire académique auprès de l’Université de Fribourg sur les relations Suisse-URSS en 1941.