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Victor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.
Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.
Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.
Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.
Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.
D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.