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J'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite par Bède le Vénérable vers 730. Il évoque beaucoup de choses passionnantes dont je traiterai par ailleurs, mais un trait m'a amusé, car il rend problématique un symbole que les historiens modernes ont créé.
On apprend, en effet, que le fameux mur d'Hadrien, présenté en général comme la limite septentrionale de l'Empire romain, n'eut pas ce sens pour ses contemporains. Car Bède assure qu'il a été bâti par les Romains parce que ceux-ci en avaient assez de protéger les Bretons contre leurs envahisseurs - Pictes, Scots, Danois. Ils ont organisé une collecte auprès des Bretons eux-mêmes pour bâtir le mur selon leurs plans, puis le leur ont confié, pour qu'ils se protègent seuls. Et ils sont partis, pour ne jamais plus revenir.
Le plus amusant est que Bède assure que les Bretons, après s'être organisés en corps d'armée pour veiller sur le mur et guetter l'ennemi, se sont enfuis dès le premier assaut, de telle sorte que le mur n'a servi à rien. C'est ce qui a poussé ensuite les Bretons à demander de l'aide aux Saxons, lesquels, après être arrivés sur l'île, ont finalement décidé de s'allier avec leurs ennemis, en particulier les Irlandais. Ceux-ci ont eu une influence profonde sur les Anglo-Saxons et ont provoqué leur conversion au christianisme, pour une large part.
On apprend également, en lisant Bède, que les historiens sérieux qui nient l'essentiel des légendes courant sur le roi Arthur s'appuient en réalité sur son texte. Car ils disent qu'il n'y eut pas de roi breton appelé Arthur, mais un dignitaire romain nommé Ambroise, qui combattit avec succès, pour les Bretons, les ennemis de ceux-ci. Et c'est simplement ce que dit Bède.
Il apparaît comme plus fiable que Geoffroy de Mounmouth, prélat qui vécut quatre siècles plus tard et raconta l'histoire d'Arthur en la mêlant de merveilleux. On dit notamment que Geoffroy glorifiait les Bretons de façon fallacieuse. Mais Bède, de son côté, fait beaucoup de reproches aux Bretons, dont il estimait la religion et l'état d'esprit peu recommandables. Il les accuse de n'avoir pas cherché à éclairer les Anglo-Saxons de la lumière du christianisme, mais plutôt d'avoir tenté de les exterminer, sans égard même pour ceux qui s'étaient déjà convertis. Un prince breton appelé Cadwal est blâmé pour avoir tué les femmes et les enfants: les débats sur les génocides sont plus anciens qu'on croit. Il dit aussi que les Bretons n'ont pas abandonné les déviances doctrinales propres aux Celtes, contrairement aux Irlandais. Il les aimait peu.
Le merveilleux était également présent chez Bède: il évoque des miracles et des visions du monde spirituel, du paradis, de l'enfer, des anges, des démons, acquises soit par des religieux, soit par des rois. En particulier, le roi Edwin est présenté comme un sage, conversant avec sa conscience en silence et rêvant d'anges qui l'éclairent. Les rois bretons, en revanche, n'ont pas le même privilège; Bède d'ailleurs dit qu'il n'entend pas parler des impies. Quand Geoffroy de Monmouth assure que Merlin, conseiller d'Arthur, était né d'un être spirituel solidifié jusqu'à avoir pris forme humaine, apparaît-il comme plus fabuleux? Il s'enracine en tout cas davantage dans le paganisme.
Il est quand même troublant que notre époque préfère la version qui glorifie les Romains et leurs auxiliaires, qu'Arthur était réputé combattre, que celle qui glorifie leurs ennemis. Le mur d'Hadrien fait rêver, et on a préféré ne pas suivre Bède, qui le présente comme une entreprise vaine: la ligne Maginot du temps.
Les grosses ruines romaines n'ont pas toujours l'importance qu'on voudrait.