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Fille du roi de la mer
Chapitre 4: DANS LA TEMPETE
«Dieu produit les éclairs et la pluie,
Il tire le vent de ses trésors.»
Psaume 135.7.
Le vent hurlait et la barque dansait comme un bouchon sur les flots déchaînés. Le ciel était d'un noir d'encre. Helga, cramponnée à la barre, giflée par les paquets de mer qui passaient par-dessus bord, serrait les dents, tandis que Thierry s'efforçait de réduire la voilure que le vent menaçait d'arracher. Les muscles tendus, le garçon tirait de toutes ses forces sur les drisses. Mais il aurait fallu être au moins deux pour la manœuvre, et Helga ne pouvait lâcher la barre un seul instant. Le jeune garçon, à peine remis de sa blessure, était encore faible. L'effort qu'il fournissait depuis deux heures était trop pour un convalescent. Thierry avait des vertiges, et, par moments, un voile noir s'étendait devant ses yeux...
– Mon Dieu! supplia-t-il, venez à mon secours! Faites que je ne tombe pas! Que deviendrait Helga dans une pareille tempête? Mon Dieu, ayez pitié de nous!
Malgré le temps menaçant, Helga avait décidé de prendre la mer. Et quand Thierry lui avait fait remarquer qu'une tempête se préparait, elle s'était mise à rire et avait lancé à son esclave un regard méprisant.
– J'aime la tempête! Les vagues ne me font pas peur! avait-elle déclaré avec orgueil
Thierry, résigné, était monté dans la barque. Comme il l'avait prévu, la tempête s'était déchaînée rapidement. Helga avait commencé par rire et par chanter, suivant la coutume des navigateurs normands. Mais la violence du vent, la furie des vagues l'avaient bientôt réduite au silence. Elle avait dû garder toutes ses forces pour se cramponner au gouvernail tandis que Thierry s'épuisait à la manœuvre.
Thierry n'était pas un novice dans le maniement d'une barque à voile. Il avait souvent passé les mois d'été, avec son cousin, chez un oncle de Didier, qui possédait un manoir au bord de la mer. Les cousins de Didier avaient une barque, et les garçons passaient des journées entières sur l'eau. Mais Thierry n'avait jamais eu à faire face à une pareille tempête.
Il y avait deux heures, maintenant, qu'ils luttaient, et ils avaient perdu tout espoir d'atteindre la côte tant que la violence du vent ne diminuerait pas.
Soudain, il y eut un éclair fulgurant. La foudre tomba avec fracas et les enfants furent renversés par la violence du choc. La foudre avait frappé le mât, qui s'était cassé net et s'était abattu, entraînant la voilure. La barque, déséquilibrée, chavira, et les enfants se retrouvèrent dans l'eau glacée. Le froid saisit Thierry, qui coula...
Quand le garçon revint à lui, il était étendu sur un rocher. Helga penchait sur lui un visage livide, et ses yeux verts avaient une expression désespérée.
Pendant un moment, il eut de la peine à réaliser où il se trouvait et ce qu'il faisait là. Puis la mémoire lui revint: la tempête, le naufrage... Il se sentait très faible et complètement glacé. Il tenta de se soulever.
– Où sommes-nous? demanda-t-il.
– Sur un petit îlot, répondit Helga. Il avait vaguement espéré, en sentant le rocher sous lui, que la tempête les avait jetés à la côte. Il n'en était rien, hélas! Ils étaient bel et bien perdus en mer, seuls sur un îlot minuscule, un rocher plutôt, battu de toutes parts par les flots en furie. Et la violence du vent ne diminuait pas. Il se demanda comment il se trouvait là, comment il ne s'était pas noyé quand une faiblesse l'avait pris et qu'il avait coulé...
– C'est toi qui m'as tiré da l'eau?
– Oui, j'ai vu que ta coulais, et j'ai plongé, dit Helga qui ne paraissait pas y attacher d'importance Elle nageait depuis son enfance, comme tous les petits Danois; la mer était son élément, et les vagues ne lui faisaient pas peur. Elle s'était souvent amusée à nager dans la baie les jours de tempête. Certes, elle avait eu de la peine à ramener Thierry à la surface à le soutenir jusqu'à cet îlot... Mais elle jugeait que cela ne valait pas la peine d'en parIer. Elle ajouta d'une voix sourde:
– Nous sommes perdus, les dieux nous ont abandonnés!
– Pas le mien, dit Thierry tranquillement. Et comme Helga le regardait avec surprise et incrédulité:
– Dieu n'abandonne jamais ceux qui croient en lui, dit-il avec assurance.
– Thor nous a frappés de la foudre. Il est en colère contre nous, dit Helga.
– Ce n'est pas Thor qui lance la fondre, répondit Thierry. C'est notre Dieu. Il est dit dans nos livres sacrés (il ne savait comment expliquer à Helga ce qu'était la Bible) que Dieu «produit les éclairs et la pluie, il tire le vent de ses trésors». Helga, cette fois, ne se mit pas en colère. Elle parut réfléchir.
– Si c'est ton Dieu qui a lancé la foudre, dit-elle enfin, c'est qu'il est en colère contre nous... Je pense que c'est à cause de moi.
– A cause de toi? Pourquoi? fit Thierry, étonné. Dieu n'est pas en colère contre nous, il a permis que la foudre frappe notre bateau, mais cela ne veut pas dire...
Il chercha ses mots, ne trouva pas comment exprimer sa pensée en langue norse. Comment expliquer à une petite païenne, et dans une langue qu'il connaissait à peine, que Dieu a en vue le bien de ceux qui l'aiment et qu'il permet l'épreuve dans un but défini et par amour pour ses enfants? Avant qu'il eût résolu ce difficile problème, Helga avait repris:
– Je sais pourquoi ton Dieu nous a frappés. J'avais fait un vœu, et je n'ai pas tenu ma promesse. Et elle raconta à Thierry stupéfait ce qui s'était passé le jour de la chasse au sanglier, comment elle avait prié le Dieu des chrétiens et la promesse qu'elle lui avait faite.
– Ton Dieu a exaucé ma prière, mais moi je ne lui ai pas donné ce que j'avais promis. Je lui avais promis un beau présent, et je pensais lui offrir un sacrifice, ou de l'argent; mais quand je t'ai demandé ce qu'on pouvait offrir à ton Dieu, tu m'as dit qu'il ne voulait pas de cadeaux, seulement notre amour et notre obéissance. Je ne voulais pas servir le Dieu des chrétiens et lui obéir.
Helga avait parlé d'une voix frémissante. Thierry demeura saisi. Helga ajouta d'un air farouche:
– Ton Dieu ne me pardonnera pas.
– Oh! si! fit Thierry avec élan. Dieu est toujours prêt à pardonner. Et sur cet îlot battu par la tempête, au milieu du fracas du vent et des vagues se brisant contre les rochers Thierry se mit à expliquer à la fille du roi de la mer l'amour du Dieu pour les hommes, et comment ce Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour les sauver. Helga écoutait en silence ces choses étranges et nouvelles.
Le vent diminua peu à peu, les vagues s'apaisèrent. Mais le froid était tel que les vêtements mouillés des enfants gelaient sur eux. La nuit tombait très vite, car les journées sont courtes, en hiver, dans les pays du Nord. Thierry se dit que si le secours ne venait pas rapidement, ils seraient morts de froid bien avant l'aube.
Et soudain, il se rappela que cette nuit qui venait était la nuit de Noël... .
ll revit la grande salle du château décorée de guirlandes et toute illuminée, la table préparée pour le réveillon, et la joie qui régnait... Mais la joie de Noël pouvait régner même sur ce petit îlot danois perdu dans la Baltique. Pour cette petite païenne qui se tenait à côté de lui, ce Noël pouvait être le premier Noël...
Alors, il commença à mi-voix:
– Cette nuit, dans mon pays, c'est une grande fête... C'est cette nuit que Jésus, le fils de Dieu, est venu sur la terre... Et il raconta la merveilleuse histoire de Noël. Il dit l'amour de Jésus pour tous les hommes, et comment il était venu sur la terre, et comment il était mort sur la croix pour les sauver...
* * * *
– Où est Helga? Demanda le chef.
– Elle est partie avec son esclave au début de l'après-midi et elle n'est point encore rentrée, dit Astrid. Avec cette tempête, je suis folle d'inquiétude!
Olaf fronça les sourcils.
Depuis l'aventure du sanglier, qui avait failli coûter la vie à Helga, il avait formellement interdit à sa fille de retourner à la chasse. Mais il savait qu'Helga était désobéissante. Craignant un nouveau malheur, il décida de partir à sa recherche, se promettant cette fois de lui donner une bonne correction pour avoir désobéi de la sorte.
Il appela les chiens, leur fit flairer un vêtement d'Helga et les lança sur la piste. Mais à sa grande surprise, les chiens, au lieu de se diriger vers la forêt, se dirigèrent droit vers la grève et se mirent à hurler désespérément. Olaf, qui les avait suivis, jeta un cri : la petite barque à voile qui appartenait à sa fille avait disparu. Il appela ses hommes à grands cris, leur ordonna de mettre les embarcations à la mer et de partir à la recherche de sa fille perdue dans la tempête. Lui-même prit la tête de l'expédition.
...Ils les découvrirent après de longues recherches, quand la tempête se fut calmée, alors que la nuit tombait déjà. A demi-morts de froid, ils étaient blottis l'un contre l'autre, et Thierry avait enlevé sa peau de loup pour couvrir Helga qui dormait, sa tête blonde appuyée sur l'épaule de son esclave.