Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07192.jsonl.gz/451

Vartan Gregorian, des livres et lui
Comment un immigré arménien a transcendé l’humiliation d’avoir été spolié d’une prestigieuse nomination académique en sauvant d’une mort programmée la bibliothèque publique de New York.
Vartan Gregorian, né en 1934 à Tabriz, en Iran, dans une famille d’intellectuels chrétiens arméniens, se révèle vite surdoué. Au fil d’études, de déménagements et d’emplois de plus en plus qualifiés, il apprend une dizaine de langues – ses biographes disent qu’il a maîtrisé le français en un an – et émigre aux États-Unis, où il décide de s’installer et obtient des doctorats en histoire et en littérature à Stanford. S’ensuit une brillante carrière académique, avec des chaires prestigieuses et de nombreux honneurs. Vu comme un « pédagogue visionnaire », Gregorian n’hésite pas à affirmer que le système universitaire américain doit être réformé, notamment parce que les humanités y sont de moins en moins mises en valeur, au profit de branches plus « rentables », et parce que les étudiants, mal préparés, « passent deux ans à se demander quelles options choisir ». Selon lui, les enseignants, journalistes et bibliothécaires sont les gens les plus utiles à une société dont l’aspect orwellien n’est pas d’être privée d’information, « mais d’en recevoir tant qu’elle s’en retrouve paralysée ».
Lions crasseux
En 1980, pour une raison inconnue – ses vues anticonformistes, son origine, son domaine d’étude axé sur le Moyen-Orient ? –, la présidence de l’Université de Pennsylvanie, dont il est recteur, lui est refusée. « J’accepte d’être rejeté, mais pas humilié ni insulté », commente-t-il avant de démissionner. C’est alors qu’il se penche sur le sort de la bibliothèque publique de New York (New York Public Library, NYPL). Frappée de plein fouet par la quasi-faillite de l’administration municipale new-yorkaise, la prestigieuse institution aux près de huit millions de livres (la sixième collection du monde) est alors en voie de mort clinique. Le New York Times la décrit ainsi : « Avec son siège entre la 42e rue et la 5e avenue et ses 83 succursales dans tous les quartiers de New York, la NYPL est veillée plutôt que gérée par un personnel sous-payé et démotivé. Il manque jusqu’aux ampoules électriques et les deux lions géants qui gardent la porte de l’institution – Patience et Fortitude – sont crasseux et couverts de tags. La poussière recouvre les quelque 100 kilomètres de rayonnages. Les dealers et leurs clients ont colonisé le parc attenant. »
Les plus graves problèmes ne sont cependant pas là : la bibliothèque affiche un déficit de 50 millions de dollars et aucun politicien ne semble s’y intéresser. On est obligé de fermer tous les jeudis et certaines succursales n’ouvrent plus qu’un jour par semaine. Pour Vartan Gregorian, le défi est irrésistible : la NYPL est finalement, comme lui, victime de mépris ! Lorsqu’il se présente devant le Conseil d’administration, il est froidement accueilli : ce pur intellectuel n’est pas un manager ! Mais il finit par surprendre cet aréopage blasé. « La bibliothèque n’est pas un coût, c’est un investissement. Elle fait partie de New York, elle est New York, elle crée de la vie, elle sauve des vies ! Elle mérite le respect pour son rôle social et culturel. Elle est le passé, le présent et le futur de notre cité ! »
Trésor de papier
Son discours est si convaincant qu’il est – cette fois-ci – nommé président et directeur exécutif. Il met alors au service de la « vieille dame » ses talents de leveur de fonds (développés au sein du monde académique américain) et recrute des alliés de poids comme Andrew Heiskell, président sortant de Time Inc., ou la veuve du milliardaire Vincent Astor, dont la fondation fait des dons de 195 millions de dollars par an aux bonnes œuvres. Il peut aussi compter sur Richard Salomon, vice-président de la NYPL, qui mobilise l’influente communauté juive. Aujourd’hui, la New York Public Library compte 91 succursales et fait figure de joyau parmi les bibliothèques les plus modernes du monde. Outre ses collections sur papier, elle propose près de 50 millions de documents numérisés et compte 16 millions de clients physiques, ainsi qu’un million de lecteurs en ligne. Quant à Vartan Gregorian, il est décédé en avril dernier à New York, âgé de 87 ans. Dans sa nécrologie, le New Yorker le décrivait ainsi : « Il était une Académie des arts, des lettres et des humanités à lui tout seul. » ■