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06/01/2017
John Berger est parti
Il y avait autrefois trois géants de la littérature dans le nord de la Savoie: Jean-Vincent Verdonnet, Michel Butor, John Berger. Ils nous ont quittés successivement, et le troisième, romancier anglais qui vivait à Mieussy, vient de le faire le dernier.
Je l'ai rencontré une fois, à l'occasion d'une lecture de ses poèmes: la librairie de Bonneville, aujourd'hui défunte aussi, avait demandé à trois personnes, dont moi, de la produire, et l'écrivain était venu; ensuite nous étions allés manger. John Berger m'avait félicité pour ma lecture, qu'il trouvait appropriée, s'appuyant sur le rythme plus que sur le sens, qui de toute façon était mystérieux; mais, au restaurant, nous n'avons rien trouvé de spécial à nous dire.
J'ai lu, de lui, Pig Earth (1979), son grand succès, consacré aux paysans de Mieussy et à une figure étrange, de femme-symbole, sorte de lutin, d'esprit local. Elle était parfaitement incarnée, mais Berger la voyait comme l'émanation des éléments, comme un être élémentaire. Elle était dénuée de morale spécifique, et était toute menue, comme un gnome. Elle vivait seule, et ne se faisait aucune illusion sur le monde, pensait à sa survie sans acrimonie non plus. Elle était une force qui va, comme eût dit Victor Hugo.
Au fond de l'apparent réalisme des mystères planaient, baignaient le monde, d'ailleurs la fin évoquait des fantômes, sans ornementation particulière: ils n'émerveillaient pas, n'épouvantaient pas, étaient plutôt réflexifs. Le réel même était magique.
John Berger pensait que le paysan savoyard était en phase avec la nature pure, avec les forces de vie et de production. Il décrit avec fascination le travail du boucher, et le découpage de la vache, l'ouverture et l'apparition des boyaux. Verdonnet avait fait un texte proche, sur le cochon.
À un certain moment, il cite une anecdote connue des paysans, dont j'ai oublié le contenu, mais dont j'ai aussitôt remarqué qu'elle venait en fait de François de Sales et avait été transmise par les prêtres, car les paysans que je compte parmi mes proches me l'avaient racontée aussi, et m'avaient dit qu'elle leur avait été dite par le curé dans leur jeunesse. Les femmes en particulier se souvenaient bien de ces anecdotes apprises au catéchisme. John Berger semblait un peu croire que, comme chez son personnage de Cocadrille, il s'agissait d'une sagesse spontanée. Mais François de Sales était lui-même de la noblesse campagnarde savoisienne, et il affirmait que les montagnards avaient une forme de sagesse instinctive: ils se retrouvaient, lui et Berger! Les écrits de François de Sales sont peut-être, après tout, la fleur de cette sagesse venue des montagnes, mêlée à la science théologique et produite en français.
J'aimais beaucoup les poèmes de John Berger, qui parlait de temps en temps aussi des Alpes; comme souvent chez les Anglais, elle créait des images énigmatiques, ouvrait sur autre chose, sans dire quoi. C'était un homme excellent.