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L'ethnologue Pierre Centlivres connaît bien l'Afghanistan. Dans les années 60, il fut même conseiller au Musée national de Kaboul. La destruction des bouddhas de Bamiyan ne le laisse pas indifférent. Les silences sur le sort du peuple afghan non plus.Ce contenu a été publié le 13 mars 2001 - 13:44
Pierre Centlivres, professeur honoraire de l'Université de Neuchâtel, est quelque peu agacé de voir que l'affaire des bouddhas de Bamiyan tient en haleine les médias du monde entier et qu'elle suscite mille démarches de hautes personnalités internationales à Kaboul, alors même que des organisations comme le HCR ou le CICR n'arrivent pas à recueillir auprès des gouvernements occidentaux le minimum nécessaire à la survie de la population afghane.
Cet ethnologue dont on connaît bien aussi la fibre humaniste ne peut tirer qu'un décevant parallèle entre l'isolement politique dans lequel le régime afghan s'est enfoncé et qui a pu contribuer à des mesures extrémistes, et l'isolement humanitaire qui fait que l'aide aux Afghans est tout à fait insuffisante alors même que le sort d'une multitude d'agriculteurs, de personnes déplacées et de réfugiés est de plus en plus dramatique.
Après le long séjour où il avait non seulement œuvré au Musée national afghan, mais aussi entrepris des recherches dans le nord du pays, Pierre Centlivres avait pris l'habitude de retourner dans ce pays tous les deux ou trois ans. Il a donc vu Kaboul sous tous les régimes, de la monarchie aux talibans en passant par la période communiste.
Lors de son dernier séjour, en 1998, il avait déjà pu mesurer l'étendue des dégâts de la guerre sur le patrimoine afghan. «Dès la fin du régime communiste, raconte-t-il, le Musée national a été quelque peu endommagé par des tirs ou des bombardements, mais les collections étaient grosso modo intactes.»
Les choses se sont gâtées lorsque que Kaboul a été 'libérée' par les partis islamistes. C'est à ce moment-là qu'ont vraiment commencé les destructions et les pillages, les vols massifs ou les transferts d'objets dont on n'arrivait plus à suivre la trace.
«Les vols ont pu être sauvages, notamment ceux de petites pièces comme les médailles ou les monnaies, commente Pierre Centlivres. Mais il est vraisemblable qu'une partie du pillage a été organisée de l'extérieur, depuis le Pakistan, par des amateurs d'art, des marchands ou des trafiquants qui connaissaient la valeur de ces trésors.»
Et les immenses statues de Bamiyan? Selon l'ethnologue neuchâtelois, elles ont une valeur identitaire pour toute une période de l'Afghanistan et pour toute une région. Mais à Bamiyan, il n'y avait pas que cela, se souvient-il.
«Dans cette falaise, il y avait aussi des grottes et des cellules décorées de fresques et de peintures, des décorations assez typiques de l'art iranien, des éléments de style gréco-bouddhiste ou d'autres révélant des influences indiennes. Bref, c'était une rencontre des cultures qui correspondait à une rencontre de modes de pensées différents.»
Mais la population afghane se reconnaissait-elle vraiment dans ces prestigieux témoins de la période pré-islamique? Pierre Centlivres admet que la majorité afghane n'y était pas passionnément attachée, cela d'autant plus qu'elle connaît mal cette période lointaine de son histoire. En revanche, il a pu constater en Asie du Sud-Est l'écho énorme que ces destructions ont auprès de populations fondamentalement bouddhistes.
S'agissant des raisons qui ont poussé le mollah Mihammad Omar à décréter la mort de ces vestiges, Pierre Centlivres ne prête guère d'attention aux explications du genre: réactions contre les sanctions, volonté de briser l'isolement, chantage ou destruction volontaire de figures identitaires.
«Ces explications, dit-il, ont peut-être quelque chose de vrai mais elles ne sont pas suffisantes. Le commandant des croyants de l'Afghanistan est persuadé qu'il est le véritable et légitime interprète de la loi islamique. Sa conviction fondamentale est qu'il faut faire appliquer l'Islam et la loi islamique dans toute sa rigueur, même si cette conviction n'est pas partagée par tous les théologiens musulmans.»
Propos recueillis par Bernard Weissbrodt
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