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"Peut-on changer la vie d'un enfant avec 50 dollars?", se demandait début avril le Guardian. Derrière ce titre accrocheur, le journal britanniquesur la pratique des "comptes d'épargne pour enfants" (CSA, pour "Children's saving accounts") qui fleurissent aux Etats-Unis.
Selon un rapport de 2020, une centaine d'entre eux existent déjà dans 36 Etats américains. L'Etat du Maine offre par exemple 500 dollars à chaque bébé depuis quelques années. Et certaines grandes villes s'y mettent aussi.
La ville de Los Angeles a récemment investi des millions pour ouvrir à plus de 40'000 jeunes élèves un compte bancaire doté de 50 dollars. L'objectif est d'encourager les familles à mettre de l'argent de côté pour financer les études de leurs enfants, dans un pays où les coûts d'accès à l'université ne cessent d'augmenter. Selon le site, ils se montent en moyenne à 35'000 francs par an tout compris.
Meilleure probabilité d'aller à l'université
Si la somme de 50 dollars n'est pas décisive en soi, la pratique semble assez efficace, selon différents experts qui étudient ces programmes. Pour le Pr. William Eliott, chercheur en travail social à l'Université du Michigan, les CSA permettent de centraliser les dons d'argent venant des politiques sociales, de la famille ou la communauté ou encore des bourses étudiantes, et ainsi les aider à construire leur épargne. "Une fois que chaque enfant a un compte, un Etat ou une ville peut assez facilement y verser de l'argent", explique-t-il.
Selon ce spécialiste des inégalités et de la dette étudiante, ces programmes ont des effets vertueux sur les enfants et leurs familles. Ils incitent les parents à planifier plus tôt les études de leurs enfants. Ils ont également des attentes plus élevées.
"Les enfants qui ont un compte ont plus de chances d'aller à l'université, en particulier les enfants les plus défavorisés", note-t-il. "Nous constatons aussi que les parents d'enfants qui ont des comptes sont moins sujets à des dépressions parentales."
Inspirés de l'économie comportementale
Ces programmes de CSA sont largement inspirés de l'économie comportementale, qui s’intéresse à la prise de décision des individus et vise à induire les consommateurs vers de "bons" comportements économiques. Et selon ces économistes, l'épargne n'est pas un comportement instinctif.
"L'épargne demande d'être capable d'abandonner de la consommation présente pour de la consommation future qui, elle, est incertaine, contrairement à vos besoins présents", explique l'économiste comportementaliste Mickaël Mangot.
Selon lui, l'acte d'épargne est donc difficile s'il n'est pas appris ou imposé. C'est pourquoi il faut aider les individus ou les ménages à mettre leur argent de côté, par exemple en donnant à cette épargne "un objectif plus saillant".
Pas de droit à l'éducation
Ce type d'incitations est utilisé dans les trois quarts de ces programmes pour enfants, qui dénotent aussi une conception du monde très libérale, souligne la socioéconomiste Solène Morvant-Roux, professeure assistante à l'Université de Genève et spécialiste des pratiques financières des populations précarisées.
"L'intention est intéressante, c'est aider les gens à s'aider", concède-t-elle. Mais elle doute que cela permette de mettre tout le monde sur un pied d'égalité. D'autant que la question du droit à l'éducation n'est pas du tout abordée avec ce type de politiques.
Au détriment des réseaux d'entraide
En outre, ces appels à l'épargne bancaire ne tiennent pas compte de l'épargne telle qu'elle est vécue par les classes les plus populaires, estime la chercheuse.
"En tant que population salariée avec des droits sociaux, on a tendance à penser que l'épargne est uniquement bancaire. Mais il faut sortir de cette vision simpliste. L'épargne peut être aussi faite en nature, ou par l'acquisition de biens durables", souligne-t-elle.
Elle peut aussi se faire à travers des prêts ou des dons au sein de réseaux d'entraide informels. Des réseaux qui peuvent être mis à mal par l'incitation à l'épargne bancaire, prévient Solène Morvant-Roux, qui relève aussi que l'inflation galopante en cours risque de grignoter la valeur des montants économisés.
Reste que ce type de programmes peut contribuer à donner de l'espoir dans un contexte américain très inégal en matière d'accès aux hautes écoles.
Blandine Levite/jop