Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07062.jsonl.gz/1358

Le Doigt de Champéry
Chaîne des Dents du Midi.
rPar J. Ramel.
1re ascension de la paroi nord-est.n. „, Si l'on veut admirer dans toute sa beauté le Doigt de Champéry, c' est bien depuis le sentier du pâturage de la bergerie de la Montagne de Chalin:
II se présente, tel un clocher d' église, hardi et svelte; rien ne le masque; sa grande paroi nord-est d' un seul bond, du Glacier de Soix, lui donne un air vraiment titanesque.
LE DOIGT DE CHAMPÉRY.
Gagner le sommet par cette paroi nord-est, sans emprunter dans une partie de l' ascension le couloir de la Dent Jaune, il n' y fallait pas songer. Entre les Doigts de Champéry et de Salanfe se trouve un éperon rocheux, appelé par les vieux guides de Salvan: « Le Pouce » ( 3180 ). Entre le Pouce et le Doigt de Champéry un couloir de glace prend naissance, d' une raideur extrême sur toute sa longueur et qui vient aboutir à mi-hauteur du couloir Dent Jaune. Ce couloir est continuellement pilonné par les chutes de pierres. Nous le désignerons sous le nom de « Couloir du Pouce ».
Le 12 juillet 1936 nous nous trouvions à 5 heures du matin au Col de la Dent Jaune, René Lugon et moi, dans l' intention de trouver une voie d' ascension de cette paroi nord-est; mais une série de vents du sud fondaient des les premiers rayons du soleil neige et glace sur toute cette face; ce n' étaient que tirs de mitrailleuses. Nous descendîmes assez bas dans les rochers de la rive droite du couloir pour étudier à fond la paroi. Nous pûmes nous rendre compte que pour réussir il fallait que toute trace de neige eût disparu, ou presque, sur les nombreuses vires et couloirs. Plutôt tenter la chance par temps froid. En août, de nouvelles chutes de neige dans les 3000 m. nous firent renoncer à toute tentative.
Eté 1937. Saison tardive; mais notre secret était bien garde; du moins nous le croyions. Seul Coquoz junior avait eu des soupçons sur notre projet. Il nous avait vus à Salanfe regarder certaines photos, et du « Munich matériel » était reste à l' hôtel pendant plus d' un mois. Aussi je ne fus pas peu surpris de recevoir un jour une lettre d' un tiers ami résidant dans le pittoresque Valais me demandant de bien vouloir lui fournir certains renseignements sur nos projets de conquête. J' en informe Lugon! Quoi! des renseignements... e nous partons! » Le samedi nous partîmes, mais ce fut un désastre. Dans le Monthey-Champéry un vrai déluge de grêle. Toutes les batteries de 7,5 s' étaient donne rendez-vous sur les hauts sommets de la vallée. A 19 heures nous prenions nos cantonnements dans une grange au haut du Val d' Illiez. Jusqu' à minuit ce fut la bourrasque. A 3 heures du matin réveil par un vent froid; au ciel quelques étoiles, aussi prenons-nous précipitamment le départ.
Le RooceDoigt " de Champéiy .«s-E— Nous déjeûnerons chez l' ami Marclay à Chalin, et en vitesse nous gagnerons le pied du couloir de la Dent Jaune. Mais si le varappeur propose, le ciel dispose.
Bien calés par les petits fromages de chèvre, café et crème Marclay, d' un pas lourd nous gravissons la crête de Soix, traversons le glacier, tout en nous admirant dans le vert émeraude du petit lac, et aux premières gouttes de pluie nous franchissons la rimaie béante. Nous tenons la rive gauche sur cent mètres, mais déjà pris sous la mitraille nous traversons en vitesse sur la rive droite et rapidement nous gagnons les rochers où nous nous trouvons en sécurité. Mais quels rochers! Tout est instable sur des dalles assez lisses, une vraie débauche de gravier. Dans le couloir du haut de son comptoir, la caissière, à pleines mains, nous déverse ses paniers de noisettes et de citrons.
Mon ami René n' est plus aussi morose que la veille. On pourra voir de près cette paroi tant désirée, et il ne fait pas froid; un calme complet. Une fine bruine nous donne l' apparence que bientôt tout se dissipera; au Col de Coux une éclaircie; quoi! le moral comme le physique est en plein rendement. Sous un rocher nous cassons la croûte; pas de temps à perdre. Un noir cumulus vient de masquer le groupe des Doigts, puis, comme poussé par des mains invisibles, il descend au Col de la Jaune et nous enveloppe. Rapidement nous bouclons les sacs et, un peu déçus, nous reprenons la montée.
Le sourire de Lugon disparut dans le brouillard, pendant que je me frictionnais violemment les mains. La neige et la pluie, par tous les pores de nos vêtements, s' introduisaient. Sous un vent glacé nous traversons le col et, en vitesse, en foulant la neige fraîche, nous gagnions Salanfe, où un malicieux collègue nous posait la question suivante: « Avez-vous réussi la paroi nord-est? » Jamais deux sans trois, dit le proverbe. Le 8 août, par un samedi idéal, nous montions à Salanfe. Inutile de dire quel est notre projet: à Van d' En, Mme Clémence, tout en nous servant un demi de Fendant madéré, nous présente son superbe bébé rose. René n' a d' yeux que pour lui! Papa Revaz déclare: « Pour demain, grand beau; les nuages vont du côté du Ruan. » A Salanfe, Frédéric nous traite de fous.
A 3 h. 30 nous quittons Salanfe par une nuit d' encre; peu d' étoiles au ciel. Aux Plans de Gagnerie, Lugon, qui porte le falot, perd le sentier, et moi je le perds lui-même pour ne plus le revoir que sur le glacier.
Mais l' estomac fonctionne mal, un sommeil de plomb m' assaille; aussi, à l' abri d' un gros bloc je fouille mon sac et, par une chance miraculeuse, je découvre une minuscule gourde où quelques gouttes d' dmpôt payé » me remettront d' aplomb pour la journée.
A 7 h. 30 nous quittons le Col de la Dent Jaune, descendons environ 80 m. dans le couloir et, par quelques marches taillées dans la glace, nous le traversons pour prendre une large vire en direction d' un petit éperon rocheux, le pied de la paroi nord-est. La vire est coupée par un éboule- Die Alpcn — 1938 — ies Alpes.7 71 LE DOIGT DE CHAMPÉRY.
ment rocheux des plus instable. Nous descendons environ 10 m. par une sorte de cheminée-couloir et, par une deuxième vire étroite, nous nous élevons environ 20 m. La vire est coupée; il faut ramper sous un surplomb en rejetant le corps dans le vide; juste une aspérité au bon endroit pour poser le pied gauche et d' un rétablissement s' élever sur une troisième vire laquelle, au bout de 15 m ., se transforme en gros blocs superposés qui nous conduisent au pied d' une cheminée haute d' environ 15 m. Le haut de la cheminée est un superbe bloc carré que l'on croirait façonné par la main d' un tailleur de pierre, entièrement détaché de la paroi; on se demande comment il tient. Nous sommes à quelques mètres du couloir du Pouce; une glace grisâtre en tapisse le fond; à tout moment une grêle de pierres le sillonne.
Pour gagner le sommet du Doigt de Champéry d' ici il faut le traverser sur sa rive droite ( face à la montagne ). En-dessus de nous un pont est pose; le couloir se trouve partagé en deux par une crête rocheuse; au pied même de la crête, un bloc, formant une large marche, dégagée de glace, permet d' aborder l' arête.
De l' endroit où nous sommes, je fixe un piton, passe la corde, et Lugon, d' un bond, est sur l' escalier; tel un chat, il gravit la crête d' une grande enjambée, gagne la droite du couloir et, sous un surplomb de la paroi, tout en m' assurant, observe le haut du couloir. Enlevant le piton et, imitant mon compagnon, en quelques secondes je suis auprès de lui. Pour nous, le passage le plus risqué était fait, du moins nous le croyions.
Par des dalles aux prises inversées mais solides, dans un rocher rouge ocre, nous gagnons un épaulement à droite du couloir ( visible depuis le Col de la Dent Jaune ) où nous érigeons un cairn.
Il est 9 h. 30; un petit casse-croûte est de rigueur. Devant nous se dresse une haute paroi, où, à gauche, une cheminée nous facilite la grimpée. En-dessus de la paroi, par des dalles polies, on accède au pied d' une seconde cheminée dont un surplomb barre la sortie. Lugon s' engage dedans, mais à peine a-t-il fait quelques mètres que tout s' écroule sous ses pieds; vivement je me retire sous le bord gauche et anxieusement j' observe le leader. Une demi-heure d' efforts et de prudence sont nécessaires pour gagner le surplomb.
Nous sommes à cheval sur une étroite arête où tout s' écroule; derrière nous au bord du précipice une lame de rocher ayant la forme d' un bec d' aigle, devant nous une paroi d' une raideur extrême, sillonnée à son milieu d' une étroite fissure. Dans le bas, sur environ 10 m ., juste assez de place our pouvoir y introduire les mains. Dans la partie supérieure, s' évasant n profonde cheminée, mais à l' endroit même où la fissure se soude au ied de la cheminée, un surplomb accentué en barre la sortie.
Je juge tout de suite que le morceau sera dur à vaincre. Je suis en espadrilles et prie Lugon de mettre les siennes, mais il préfère garder ses souliers.
A sa ceinture il passe mousqueton, piton et marteau. De mon poste je peux l' assurer et suivre ses mouvements; en peu de temps il s' élève jusque sous le surplomb et, ramassé en boule, de la main gauche il cherche avidement une prise en-dessus, soufflant, tempêtant aussi fort qu' une vieille Glion-Naye; je vois disparaître lentement dos, sac et godasses; quelques secondes après, sa voix de basse me demande un instant pour tirer une lampée à la gourde, ce que je lui accorde volontiers.
« Viens »; et je montai avec facilité jusque sous le surplomb, mais là je passai un mauvais quart d' heure! Colle par la corde tendue, la pointe du piolet passée dans le sac butant sous le surplomb, j' avais beau demander un peu de corde, mon compagnon se gardait bien de lâcher du lest; je fus oblige de lâcher prise en faisant un quart de tour à gauche et, presque coupé en deux, je me trouvai en-dessus du surplomb.
La cheminée s' élève à environ 10 m. sous le sommet, mais elle est délitée et la sortie s' avère impossible, aussi par sa paroi gauche gagnons-nous une étroite vire où il y a place pour nous deux. De cette vire il faut s' élever dans la paroi de droite à gauche par quelques rares prises; pour plus de sûreté je fixe une cheville-mousqueton et y passe la corde. Lugon, avec grande prudence, s' élève environ de 8 m ., puis, par une dalle où les prises sont inexistantes, il gagne une étroite arête à main gauche. Plus que quelques mètres, et le sommet est à nous; mais l' état du rocher est tellement mauvais dans la partie terminale que ce trajet nous prit plus d' une demi-heure.
Après une heure de repos sur l' étroite arête du sommet nous traversons sur le Pouce, le Doigt de Salanfe et, par les cheminées de la paroi sud-est, gagnons le Col de la Dent Jaune et retrouvons les éboulis qui, le matin, étaient si peu stables.