Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07177.jsonl.gz/328

Réglementation du cannabis : la fenêtre qui s'ouvre
10 juillet 2016
|Tous droits réservés : Alvaro Küper, https://www.flickr.com/photos/alvarokuper/|
Le mercredi 18 mai, le forum de recherche « Les drogues dans tous leurs états » est arrivé à son terme avec la présentation d’Anne Philibert, chercheuse et doctorante à l'Institut de Recherches Sociologiques. Pour une clôture très englobante et compréhensive, Philibert nous a proposé une analyse comparative de la légalisation du cannabis au travers de trois études de cas.
Le Pays-Bas, d'abord, et ses premiers efforts pour décriminaliser la consommation du cannabis dans les années 70. Le cas de l'Uruguay, ensuite, un pays accoutumé aux lois progressistes, où la volonté du président de faire avancer les efforts vers la décriminalisation de l'usage du cannabis a coïncidé avec des efforts dirigés vers la prévention de la criminalité, pour finalement aboutir à la légalisation du cannabis en 2013. Le cas du Colorado, enfin, aux États-Unis, où la production du cannabis a été légalisée en 2012.
Lors de sa présentation, Philibert a proposé une étude approfondie des processus qui ont conduit à des changements d'attitude au niveau politique, ainsi que les phénomènes sociaux qui ont caractérisé le contexte de ces changements. Au Pays-Bas, les autorités ont été alertées par une augmentation de la consommation de cannabis et d’héroïne, et une prise de conscience du problème a eu lieu. Le gouvernement s’est organisé et a répondu au travers de la mise en place d’une commission d’experts. Ensuite, dans le cas de l’Uruguay, la conjonction d’une augmentation de la population en 2006 se déclarant consommatrice et d’une prise de conscience du problème du narcotrafic a catalysé une ouverture chez le gouvernement pour penser le problème autrement. Cette ouverture a été en même temps facilitée par l’élection de Mujica à la presidence en 2009, une figure progressiste très connue et très respectée. Aux Etats-Unis, la tolérance envers l’usage du cannabis médical en Californie, puis au Colorado depuis 2013, s’est conjuguée à la prise de conscience d’une possible augmentation des revenus fiscaux au travers de la réglementation du cannabis.
Ensuite, Philibert nous a présenté le poids des traditions culturelles et politiques et la manière dont les choix du passé influencent les décisions du présent. Au Pays-Bas, la tradition de tolérance s’est transformée en une politique pragmatique, et après en une normalisation du contrôle social, en opposition à un modèle dominant de dissuasion. En Uruguay, la tradition de lois progressistes et l’importance moindre de la religion par-rapport aux pays voisins ont renforcé un environnement favorable à la légalisation. Aux Etats-Unis, la forte idéologie anti-drogue diffusée par l’industrie culturelle s’est retrouvée en contraste avec une culture politique de l’individualisme et de la liberté d’entreprendre.
Finalement, en observant la manière dont s’installe et se discute le débat autour de la légalisation du cannabis, Philibert propose de distinguer trois modèles en fonction de leur approche relative au risque, l’intensité du recours à la science et à l’expertise, et leur mode de prise de décisions politiques. Elle qualifie ainsi les Pays-Bas d’un modèle avec une orientation envers la protection de l’individu consommateur, l’Uruguay d’un modèle avec une orientation vers la collectivité, et, finalement, les Etats-Unis d’un modèle avec une orientation envers la liberté et la responsabilité de l’individu consommateur.
En continuant après Philibert, Frank Zobel, Vice-directeur ad-interim d’Addiction Suisse, nous a également présenté une brève revue des modèles de régulation du marché du cannabis. En partageant certains des points relevés par Philibert, Zobel nous a rappelé les avantages de l’approche étasunienne, avec une réduction significative du marché noir, une diversification de l’offre et une opinion publique favorable. Mais en même temps, il a soulevé la grande question de l’articulation de la politique cannabis et de la politique alcool. Selon lui, en effet, il faut comprendre que, immédiatement après la légalisation du cannabis, il faudra penser la régulation de cannabis en termes d’égalité de traitement par rapport aux politiques de régulation de l’alcool.
Après une continuité d’exposés qui ont révélé un large éventail de dimensions relatives à l’existence des drogues dans notre société, les différents conférenciers ont fait des présentations avec des opinions et des approches parfois contrastées, parfois convergentes. Mais cette douzième et dernière conférence nous rappelle que les efforts nationaux vont toujours influencer la réalité au delà des frontières, et que chaque tentative d’avancement résonnera dans le voisinage. Ces trois études de cas nous invitent à évaluer, dans le contexte particulier des autres pays, les fenêtres d’opportunités qui s’ouvrent et qui nous permettent de continuer dans la construction d’une réalité plus adaptée aux besoins des citoyens à l’aide de l’évidence scientifique, et finalement de contribuer à la stabilité de nos sociétés.
Par Heber Gomez Malave (étudiant du Master en sociologie, Unige)
Blog du forum de recherche sociologique