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Mémoires divisées, mémoires partagées. Ukraine / Russie / Pologne (XXe-XXIe siècles) : une histoire croisée
Requérante responsable : Professeure Korine Amacher
Janvier 2016 - Décembre 2018
Les événements récents montrent combien la Russie, l’Ukraine et la Pologne s’opposent sur l’histoire qu’elles partagent. Ces trois puissances de l’Est de l’Europe se sont définies entre autres à travers des conflits. La puissance soviétique s’est manifestée en 1918-1920 par la conquête de l’Ukraine et la lutte contre l’État polonais, et en 1939-1940 par la mainmise sur des terres ukrainiennes au détriment de la Pologne. L’après-guerre voit l’URSS étouffer les aspirations nationales ukrainiennes et polonaises. Inversement, la Pologne et l’Ukraine ont conquis ou réaffirmé leur indépendance grâce à la désintégration des empires russe puis soviétique. Si ces trois pays sont liés par une histoire commune, ils sont séparés par des « romans nationaux » antagonistes. Les conflits pluriséculaires qui en forment la trame sont réapparus au grand jour avec la chute du communisme sous la forme de conflits mémoriels dont l’impact est encore visible. Dans la récente crise ukrainienne, l’histoire (surtout celle de la Seconde Guerre mondiale) est constamment sollicitée, du positionnement antagonique de la Pologne et de la Russie face au nouveau régime ukrainien à la fracture dans l’opinion ukrainienne entre « pro-européens » et « pro-russes ».
Dans une perspective croisée, la recherche proposée vise à étudier les regards portés dans ces trois pays sur les mêmes événements et figures historiques, du début du XXe siècle à nos jours. Ces personnages et événements ont tous la particularité d’avoir eu une résonance en Ukraine, en Russie et en Pologne, et d’avoir été l’objet de récits historiques divergents, voire conflictuels. Dépassant l’étude du processus de fabrication d’identités historiques nationales singulières, nous analyserons les interactions entre l’Ukraine, la Russie et la Pologne, c’est-à-dire dans un espace transnational, chaque polémique historique bilatérale influençant, voire impliquant le troisième État. Afin de repérer de façon précise l’évolution des lignes interprétatives dans les trois pays, les ruptures et les continuités, ainsi que le degré d’influence de chaque acteur impliqué dans l’élaboration d’une mémoire historique, quatre lieux de production du discours historique seront isolés : la fabrique d’une histoire officielle ; la fabrique d’une histoire académique ; la fabrique d’une histoire scolaire ; la fabrique des représentations historiques (littérature et cinéma). Dans chacun de ces lieux de production, nous analyserons la façon dont sont interprétés les personnages et les événements historiques choisis. Notre attention ne sera pas uniquement centrée sur les conflits. Nous essaierons de déterminer si des interprétations convergentes (souvent moins évidentes à cerner que les « guerres de mémoire ») ont émergé autour de certains événements ou figures historiques : que ce soit avant la chute des régimes communistes ou après, tout au long d’un siècle scandé par une alternance d’ébranlements et de (relatives) stabilisations politiques et diplomatiques, les fabriques du discours historique ont-elles seulement contribué à l’écriture de récits nationaux fermés ou ont-elles aussi œuvré à l’élaboration d’une mémoire partagée ?
La démarche choisie (un large cadre chronologique, la diversité des sources, une analyse croisée et une perspective transnationale) apportera un éclairage nouveau sur les modes de fabrication des discours historiques, en dépassant les lieux communs qui sous-tendent encore nombre de travaux consacrés à la « mémoire et l’histoire » dans les pays postcommunistes. Ainsi, l’hétérogénéité des mémoires historiques en Ukraine est encore souvent considérée comme un problème, de nombreux chercheurs postulant qu’une politique historique nationale est préférable. Cette vision essentialise le fait national et ignore les réflexions fécondes sur l’« invention de la tradition » et la construction des nations comme « communautés imaginaires » (Hobsbawm/Ranger, 2005 ; Anderson, 1996).
Notre recherche vise à une meilleure compréhension de la formation des représentations historiques et des polémiques mémorielles qui en découlent. Elle fournira des outils aux acteurs locaux et aux institutions européennes œuvrant à l’intégration de ces pays dans un espace de valeurs communes. Comme le montre le conflit ukrainien actuel, cela ne pourra se faire que lorsqu’une appréhension partagée du passé, aussi conflictuel soit-il, sera élaborée.