Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06884.jsonl.gz/63

Akeelah and the Bee est le dernier film en date, après le documentaire Spellbound et le film Bee Season, sur le thème des “spelling bees”, ces compétitions d’orthographe pour écoliers qui sont devenues très populaires ces dernières années aux USA.
Il ne faut pas imaginer des concours de dictée à la Pivot: l’anglais a la chance de ne pas connaître l’accord du participe passé et d’autres subtilités qui affligent les francophones. Lors d’un concours de “spelling”, des juges prononcent un mot que l’élève doit épeler à haute voix dans un micro, devant un public de parents et de professeurs. L’élève a droit à une seule possibilité, mais il peut auparavant demander la définition et l’étymologie du mot, ou qu’il soit utilisé dans une phrase. C’est une activité parascolaire hautement compétitive, qui culmine chaque année au championnat national à Washington, le “Scripps National Spelling Bee”.
C’est dans ce monde de mots et d’intellos que se trouve propulsée Akeelah Anderson, une écolière noire de 11 ans dans une école de Crenshaw, un des quartiers les plus violents de Los Angeles. Elle est jouée avec sensibilité par l’adorable Keke Palmer. Sa mère (Angela Bassett, What Love Got To Do With It) élève seule ses enfants depuis l’assassinat de son mari. Le frère aîné est dans l’armée, la soeur aînée a déjà un bébé sans père, un autre frère adolescent se mêle de trop près au gang local et se retrouve régulièrement au poste de police. Akeelah, la cadette, se réfugie dans les mots pour échapper aux disputes et aux bruits d’hélicoptères survolant son quartier.
C’est au hasard d’une punition que le directeur découvre son talent pour l’orthographe, et un coup de chance lui permet de passer les sélections locales. Il s’agit désormais de se préparer sérieusement au championnat californien qui l’enverra, ou non, à Washington. Elle est prise en main par le professeur Larabee (Laurence Fishburne, Matrix), un ancien prof de littérature de UCLA avec son propre passé tragique. Il devient son entraîneur et s’applique à lui inculquer non seulement la mnémotechnique, mais aussi un minimum de culture et surtout ce qui fait l’âme du langage: l’étymologie, donc le latin et le grec.
En effet les concurrents seront confrontés à des vacheries lexicales telles que “rhésus” (qui se prononce en anglais presque comme “recess”, la récréation) ou “xanthosis” (le x prononcé comme un z en anglais).
C’est là qu’interviennent nos chères langues dites mortes. C’est grâce à l’apprentissage systématique des racines grecques et latines qu’Akeelah pourra affronter avec confiance des mots qu’elle n’avait jamais rencontrés auparavant. Par exemple “argillaceous” (argilleux) semble un mot barbare quand il est prononcé à l’américaine; ce n’est que quand elle réalise que cela vient simplement du latin ARGILLA qu’elle est capable de l’épeler sans hésitation.
Ce film est aussi une charmante fable sur l’amitié: lors de sa première compétition Akeelah fait la connaissance de Javier, un gentil garçon latino qui la prend sous son aile, et de Dylan, un glacial asiatique drillé sans merci par son père. Les deux garçons vont à l’école à Woodland Hills, un quartier chic où l’on enseigne encore le latin… impensable à Crenshaw. Les trois jeunes Californiens finiront par se serrer les coudes plus qu’ils ne le pensaient.
Le film présente aussi une vision encourageante d’un quartier plus connu pour ses meurtres quotidiens que pour le talent de ses écolières. Quand Akeelah se fait sélectionner pour la finale et qu’elle n’a que quelques mois pour mémoriser des milliers de mots, son école et le quartier tout entier se mobilisent pour l’encourager et la driller. On la voit réciter avec les retraités, les commerçants, les gangsters. Morale de l’histoire: la mauvaise réputation de Crenshaw cache au fond une communauté chaleureuse et solidaire, qui aurait peut-être juste besoin de meilleures écoles et un peu plus de… latin.
Le film, on l’aura compris, n’échappe pas aux clichés de rédemption à l’américaine, mais il vaut la peine d’être vu (avec des élèves ?) tellement il est attachant et positif. Le film a ses moments de grâce, comme quand Akeelah tombe sur le mot “pulchritude”. La tension est au maximum. Arrivera-t-elle à l’épeler ? Peu importe, car on lit soudain sur son visage que ce qui compte, ce ne sont plus les lettres qui composent ce mot, mais la perspective qu’il ouvre par son sens et son histoire: la beauté, et la beauté de tous les mots qui nous ont été transmis, enrichis de son et de sens, depuis l’origine immémoriale de la parole.
Akeelah and the Bee
Ecrit et dirigé par Doug Atchison, avec Keke Palmer, Laurence Fishburne, Angela Bassett, Curtis Armstrong, J.R. Villarreal et Sean Michael (2006)