Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07119.jsonl.gz/1229

04/11/2014
J’ai évoqué ailleurs l’idée que la vie privée des grands de ce monde, lorsqu’elle était racontée, révélait quelque chose: les secrets de l’histoire en semblaient dévoilés. La source des décisions officielles paraissait plus proche: on la saisissait mieux.
L’origine de cette idée est sans doute dans l’histoire de l’ancienne Rome, notamment chez Suétone, l’auteur de la Vie des douze Césars; par delà le culte rendu aux empereurs, il pénétrait une vie privée qui ne montrait aucune propension à la sainteté. La construction d’un personnage officiel paraissait, comme chez Machiavel, une ruse, ou une illusion.
Cela donnait de l’histoire une image plutôt cynique, ou du moins paradoxale, car, dans le même temps, Suétone évoquait les signes célestes qui avaient maqué la naissance, la mort ou l’accession au trône de ces empereurs, en particulier d’Auguste. En cela aussi il pénétrait la sphère cachée: il tentait de déceler la volonté divine - ou du moins restituait ce qu’à cet égard le peuple croyait. Or, la réalité intime semblait contredire les augures; les dieux paraissaient agir d’une façon plutôt absurde.
Un historien savoisien assez connu pratiqua la même démarche: Charles-Albert Costa de Beauregard, auteur d’Un Homme d’autrefois. Ce livre évoquait un ancêtre ayant eu sous la Révolution un rôle majeur dans l’armée piémontaise; on pouvait comprendre que Costa fût entré dans la vie privée de ce personnage qui lui était proche. Mais là où il impressionna, c’est dans sa biographie du roi Charles-Albert; entrant dans l’intimité du prince, il put expliquer sa perpétuelle indécision, son hésitation à la Hamlet: toute sa politique, partagée entre le respect de l’Église catholique et les concessions faites aux républicains, se symbolisait par exemple par les cilices qu’il mettait pour se morigéner et les filles qu’il faisait venir presque chaque nuit dans sa chambre. Mieux encore, il consultait régulièrement une religieuse visionnaire de Chambéry, aux oracles contradictoires.
Dans un plus court récit appelé L’Envers d’un grand homme, Costa de Beauregard évoqua Victor-Amédée II (1666-1732), le premier duc de Savoie à avoir eu le titre de roi de Sardaigne; il y raconte que ce noble personnage, poussé par un malin vice, et plein de belles illusions, abdiqua par amour pour une femme d’un rang inférieur, qu’il voulut épouser en secondes noces, mais qui pensait, elle, s’unir à un roi en exercice; depuis un château de Chambéry où il s’était installé, il tenta de revenir au pouvoir, mais son fils Charles-Emmanuel III, aidé par son ancienne âme damnée passée au service de celui-ci, eut soin de le faire enfermer. Dans sa prison dorée, il devint fou; il passait ses nerfs sur sa femme en la frappant de sa canne, ou restait prostré sur son lit, à jouer tout seul aux cartes. À sa mort, un panégyriste loua le roi en exercice d’avoir pris soin de son père malade!
On a comparé Costa de Beauregard à Saint-Simon; en pénétrant sans ambages dans le tragique de l’existence des princes, il rappelait aussi Shakespeare. La face interne des hommes publics évidemment paraît plus proche du monde réel de l’âme, quoique plus loin de la mythologie de convention à laquelle la tradition et la naïveté populaire contraignent. Le fond de l’univers en paraît mieux touché.
Mais il faut remarquer que c’est toujours dans un sens négatif, cynique; le merveilleux en est entamé. Le temps où, dans la vie privée même, les rois avaient des relations avec les anges, comme Charlemagne dans La Chanson de Roland, est passé. Toutefois même ce trait de saint Gabriel venant dire au roi des Francs, dans son intimité, qu’il fallait se remettre en campagne, aller combattre les infidèles et libérer Rome, ce qui faisait pleurer Charles de désespoir, est révélateur d’une âme et de l’univers; sans doute l’histoire qui pénètre ces mystères vient-elle de cette conviction énoncée par Pétrarque dans son De Vita solitaria: que les anges, que Dieu ne viennent à l'homme que dans la solitude - quoique le diable aussi.
03/10/2014
J’ai fait un article il y a quelque temps sur la nécessité de pénétrer de l’intérieur l’âme des plantes, et de ne pas en rester à l’observation extérieure: je voulais qu'on crée, à partir de l'observation, des images qui donnent corps à ce qu’on pressent du tempérament d’un arbre, véritable source de la forme particulière de ses feuilles. Or, lorsqu’il s’agit du monde végétal, qui reste vivant, qui évolue selon les saisons, on l’accepte volontiers; mais avec les pierres, on hésite davantage. Cependant, je crois qu'il faut effectuer le même travail. Car quand j’étais petit, j’étais assez mauvais en géologie: le monde minéral, tel qu’il était présenté par les professeurs, ne me parlait aucunement. Or, la forme des pierres, elle aussi, dépend de leur tempérament!
J’ai publié, ailleurs, un texte rappelant que, pour les anciens, notamment Ovide, les pierres naturellement attachées à la terre étaient vivantes, que celles arrachées à cet état natif par l’homme étaient mortes; elles ont crû par des forces plus lentes, mais pas moins élevées, au fond, que les plantes: il s’agit sans doute des mêmes, mais reçues dans une sphère psychique différente. Est-ce qu’on peut prétendre que les os, qui sont en calcaire, sont morts, lorsqu’ils sont dans le corps d’un homme? Pas davantage ne peut-on le dire du monde minéral terrestre; lui aussi est plastique, plus qu’on ne croit; et lui aussi a ses tendances propres, ses courants, ses couleurs!
Dans l’occultisme, on représentait l’esprit des pierres sous la forme de gnomes. Or, ils ne sont pas uniformes; ils sont de différentes nationalités, pour ainsi dire - même s’ils appartiennent tous à la même espèce, même s’ils sont tous de la même race; ils ne parlent pas la même langue, même si toutes celles qu’ils parlent ont la même souche, différente de celle de la langue des plantes! On sait que Tolkien adorait inventer des langues antiques ou mythologiques, et les attribuer à des peuples d’immortels, ou à des nains vivant justement sous les parois rocheuses: avec quel génie il eût pu, à cet égard, distinguer les différents types de pierres, et enseigner, par le biais de cette imagination, la géologie! Son travail pourrait être poursuivi et affiné: car si ses nains sont liés à la terre, et ses elfes à l’air, à la lumière, ou au végétal, avec quelle application on eût pu évoquer les mœurs et dialectes des gnomes du granit, différents de ceux du calcaire!
Il est des roches qui s’arrondissent, et qui ont un lien avec l’eau: les gnomes s’en marient volontiers avec les ondines; il en est d’autres qui ont des angles pointus: leurs gnomes préfèrent fréquenter les sylphes - les esprits du vent! Les mouvements ne sont pas les mêmes, et les métaux créés en leur sein également sont divers. Or, ce sont les parures des gnomes: ils ont des armures qui diffèrent selon leur nature - et les joyaux qui les ornent pareillement brillent d’un éclat différent, appartiennent à une classe différente de pierres.
On pourrait en faire toute une mythologie.
Il ne doit pas s’agir, là, d’un simple procédé mnémotechnique, aidant les enfants à distinguer les types de roche et à retenir leurs noms, mais de représenter l’âme des pierres, qui se nuance de mille teintes. Celui qui ne croirait pas à la réalité de cette âme ne gagnerait rien à évoquer de telles figures: l’imagination n’est pas à développer pour elle-même.
Il viendra un temps, cependant, où il ne sera plus utile de briser les roches et leur faire subir toute sorte d’expériences pour vérifier qu’il s’agit de silice ou de gneiss: par l’imagination, on transpercera le voile que représente leur enveloppe physique, et on verra les gnomes qui se tiennent en leur sein - comme au sein d’une maison, d’un château. On les verra agir, on pourra raconter leur histoire, étudier les rapports qu’ils entretiennent avec le reste du monde - décrire leur cité, leur royaume!
Beaucoup de mythologies incompréhensibles aux contemporains - qui croient y voir des récits sur les extraterrestres, ou de vieux archétypes mal compris par les primitifs - ont en réalité été élaborées de
cette façon. Il y eut un temps où les gens voyaient autant les images qui naissaient d’eux-mêmes que celles qui leur arrivaient de l’extérieur - où, pour mieux dire, ils ne voyaient pas clairement la différence entre les deux. Owen Barfield en a parlé: la conscience originelle était foncièrement poétique; pour elle la métaphore désignait une réalité, au même titre que les noms désignant directement des objets. Lorsque André Breton a fait de cette même métaphore un instrument d’exploration du monde, et lorsqu’il faisait du merveilleux le seul élément qui pût sauver le genre du roman, il voulait renouer avec ce mode de connaissance ancien. Or, c’est un fait que les enfants ne peuvent parvenir à la connaissance que par ce biais: les autres sont illusoires - et stériles.
cette façon. Il y eut un temps où les gens voyaient autant les images qui naissaient d’eux-mêmes que celles qui leur arrivaient de l’extérieur - où, pour mieux dire, ils ne voyaient pas clairement la différence entre les deux. Owen Barfield en a parlé: la conscience originelle était foncièrement poétique; pour elle la métaphore désignait une réalité, au même titre que les noms désignant directement des objets. Lorsque André Breton a fait de cette même métaphore un instrument d’exploration du monde, et lorsqu’il faisait du merveilleux le seul élément qui pût sauver le genre du roman, il voulait renouer avec ce mode de connaissance ancien. Or, c’est un fait que les enfants ne peuvent parvenir à la connaissance que par ce biais: les autres sont illusoires - et stériles.
Mais il est également possible que, pour l’adulte, il en soit ainsi! La poésie doit devenir objective, la science doit parler à l’âme, au cœur; sinon, elle trace des lois pour de la fumée: car comme disait François de Sales, du monde qui nous entoure, un jour, il ne reste pas autre chose!
19/07/2014
Poussé par des amateurs de merveilleux scientifique tels que Joseph Altairac, j’ai lu un classique de la science-fiction française paru en 1910, Le Péril bleu, de Maurice Renard. Il se passe en grande partie dans le Bugey, et quelques scènes même se déroulent au-dessus du lac du Bourget et sur le mont-Blanc; or, il y est question des célèbres lutins locaux qu’on appelle sarvants, et des étranges actions qu’ils effectuent.
Ici toutefois le thème est rationalisé: il s’agit d’une espèce d’araignées invisibles vivant sur une sphère supérieure, entourant la Terre: pour elles l’atmosphère est comme une mer, et elles l’explorent après avoir découvert le moyen technique de s’y rendre. On n’en sait pas beaucoup plus, somme toute, car ce qui les concerne est réduit à des hypothèses, des constructions intellectuelles. Le récit est bâti comme un roman policier qui déboucherait sur une portion inconnue de la nature céleste, ces êtres enlevant des êtres humains et même les tuant, et la science aidant la police à résoudre l’énigme qu’ils constituent; mais on n’entre au fond pas réellement dans le merveilleux, car le monde dévoilé ne l’est pas à la façon d’une révélation: on reste extérieur à l’espèce en question; ses motivations restent mystérieuses, ou sont extrapolées: elles n’ont pas même l’occasion de témoigner directement, ce qui, pour des accusés, est singulièrement anormal: on ne peut même pas dire que l’enquête ait abouti, d’un strict point de vue judiciaire - et, partant, scientifique, car les procédures de la science sont en réalité d’origine judiciaire. Même, précisément, la tendance à ne se soucier que des preuves matérielles sans tenir compte des témoignages est une déviance propre au droit moderne, notamment en Amérique.
Parce que l’enquête n’aboutit pas, parce que le point de vue des extraterrestres n’est ni deviné magiquement, ni donné directement par eux, l’impression est qu’au lieu de merveilleux, on est dans le genre fantastique, puisque le réel ordinaire est simplement nourri de fantasmes de savants qui ne peuvent pas confirmer leurs découvertes.
À l’intérieur de l’histoire, on ne doute pas vraiment de l’existence de cette espèce invisible; mais à la fin, le narrateur affirme qu’on pourrait aussi bien dire qu’elle est une invention, et n’est là que pour symboliser les possibilités de l’imaginaire, ou alors de la nature. Cela apparaît comme une vaste blague, et le ton de la comédie employé tout au long du récit y aide beaucoup; les invraisemblances délibérées font tendre le roman à la farce.
Le commentaire final est intéressant, Renard y suggérant que des sphères supérieures peuvent être peuplées d’espèces plus évoluées et que la surface solide de la terre est une sorte de purgatoire, subi après de mauvaises actions effectuées dans une vie antérieure. Mais précisément, on ne peut pas dire que son récit illustre spécialement une telle idée. Il va jusqu’à s’empresser de reconnaître qu’en parlant de métempsycose, il sort des limites admises! Là où il aurait pu créer une mythologie, il recule; là où il aurait pu avoir un ton grave, sérieux, qui eût crédibilisé son imagination, il s’y refuse. Il est difficile de regarder le roman comme autre chose qu’une agréable plaisanterie.
Dans ce même commentaire final, appelé par lui épilogue, Renard développe l’idée que, peut-être, comme dans le Horla de Maupassant, il existe sur terre des êtres invisibles dont les hommes ne sont que les involontaires instruments: cela fait frémir, affirme-t-il; et pour le coup, l’implication morale de cette image est forte. Mais dans le roman qu’il a écrit, de nouveau, on n’a rien de tel! Or, ce n’était pas incroyable, de dire cela: avant même Maupassant, le thème des esprits par lesquels les hommes sont possédés était connu. Ce qui aurait été original, c’est de le mettre en récit! D’en faire un roman. Mais les êtres invisibles du Péril bleu sont en fait matériels, solides! C’est curieux, car ils sont attirés par les hauteurs comme s’ils étaient remplis de vide. Mais alors, d’où vient leur enveloppe? Cela n’a aucun sens. Renard prétend qu’ils vivent au-dessus de l’atmosphère comme l’homme au-dessus de la mer, et qu’ils l’explorent; mais l’homme vit sur la terre, pas sur la mer, et la terre est plus lourde que la mer. Cela n’a donc rien à voir. Les démons qui s’emparent de l’âme des hommes sont faits d’air, en principe, et un feu les habite qui leur permet de vaincre la pesanteur terrestre, puisque, comme le dit saint Augustin, la flamme a un poids qui l’emmène vers le haut: il existe aussi une pesanteur céleste.
Ce qu’il doit aux anciennes cosmogonies, Renard y fait allusion: il cite Dante et ses cercles cosmiques. Mais il ne l’assume pas, il fait un mélange de mythologie et de science matérialiste qui pour moi ne fonctionne pas.
Cela dit, ses fantasmagories sont amusantes. Qu’il cherche à rénover le thème des sphères cosmiques, qui entourent celle de la Terre, est intéressant. Car il est certain que les esprits ont été compris comme vivant sur une telle sphère invisible! Mais Renard les humanise trop, reproduit trop en eux les mœurs humaines; c’est assez naïf.