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Henri Boudet (1837-1915) a été curé de Rennes-les-Bains, dans le Languedoc, pendant quarante-deux ans, et, né à Quillan et mort à Axat, était un enfant du pays. Il a publié en 1886 un livre appelé La Vraie Langue celtique et le cromlech de Rennes-les-Bains, et il est du type de ceux qu'aimait André Breton – échafaudant des théories étranges, non attestées historiquement, à partir de rapprochements subjectifs, d'alliances de mots. Il établissait par exemple un lien entre l'anglais pun et les Puniques, ou Phéniciens de Carthage; ce qui est un peu absurde, puisque le u ne se prononce pas de la même façon, du latin à l'anglais ou même au français. En latin c'est [u], en anglais [œ], en français [ü]. Mais le rapprochement est amusant justement parce qu'en anglais pun signifie jeu de mot, calembour.
Boudet croyait en effet que l'anglais était émané du vieux celte, et que le vieux celte était lié à la langue primitive, à ce que Guénon aurait appelé la Tradition. Cela passait par l'hébreu, naturellement: vieille antienne chrétienne. Mais ce qui éclaire sur les sources de son imagination, c'est qu'en introduction il cite Joseph de Maistre (1753-1821), grand philosophe savoyard connu alors dans la France entière comme ayant tenté de refonder la légitimité du Pape et du Roi. Les curés le lisaient beaucoup, la République ne s'étant pas encore durablement installée, et se plaisaient à penser que la royauté reviendrait bientôt. Le clergé attendait de retrouver ses prérogatives perdues, et cherchait dans Joseph de Maistre de bonnes raisons d'y croire.
Il l'avait prophétisé. Mais plus encore, il avait annoncé que la France reviendrait dans le droit chemin catholique, et l'Angleterre aussi, et qu'à elles deux elles réformeraient le monde et le rendraient accueillant au Saint-Esprit, à la Révélation Nouvelle. Il aimait beaucoup ces deux pays, la France et l'Angleterre.
Et la raison en est son affection pour les Celtes. Il était persuadé que c'était un peuple saint, propre à recevoir singulièrement les lumières divines. Et il assimilait les Anglais et les Français aux Bretons et aux Gaulois, assurant même que certaines particularités du français et de l'anglais venaient des anciens Celtes, et que Charlemagne même était celte.
Cela n'avait aucun sens et il ne connaissait pas les langues celtiques, se trompait évidemment sur Charlemagne – qui était un Germain, un Allemand. Mais son enthousiasme le portait vers certaines croyances illusoires.
Par ailleurs il essayait de déchiffrer le réel comme s'il était un rébus, une allégorie matérielle de la volonté divine, comme l'avait recommandé son compatriote François de Sales. Le culte des anciens Celtes peut du reste venir d'un ami de celui-ci, Honoré d'Urfé: dans son Astrée, il prétendait que les Gaulois avaient toujours connu la Trinité, même avant leur conversion au christianisme. (Honoré d'Urfé était savoyard par sa mère, et a beaucoup vécu en Savoie.)
La tentation de l'abbé Boudet de regarder les rochers de Rennes-les-Bains comme un rébus renvoyant aux anciens Celtes baignant dans la lumière divine vient sans doute de là: de Joseph de Maistre. Car c'est à peu près ce qu'il fait, il essaie de prouver que son petit pays est sacré et vibre de divinité, et que cela passe par la référence aux Celtes. Le sud de la France était pourtant occupé aussi par les Grecs et les Aquitains, ce n'était pas le cœur du monde celtique. Mais sans doute le nom de Rennes, renvoyant à la Bretagne, l'a-t-il porté à croire le contraire pour sa paroisse. Rapprochement subjectif, là encore.
Les curistes de Rennes-les-Bains, découvrant, en même temps que les bienfaits de ses sources, les rêveries déjà surréalistes de l'abbé Boudet, ont pu être séduits, d'autant plus qu'elles plaçaient Dieu dans la nature, et qu'ils étaient venus là pour la savourer. Trait touchant. Il y a toujours un génie des lieux, et, de nature spirituelle, il suscite toujours d'ardents sentiments chez les poètes. Mais je ne pense pas que Dieu, au sens absolu, soit localisable sur Terre, ni non plus dans tel ou tel peuple. Joseph de Maistre, à cet égard, errait. Henri Boudet aussi, du coup.