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Une nouvelle forme de pathologie est ici étudiée, qui implique deux conjoints unis dans des liens très étroits, et concernés, à parts égales, par une problématique sexuelle commune. Les symptômes de l'un peuvent, dans cette optique, être le fruit des conflits de l'autre. Certains mécanismes de ces expulsions psychiques sont détaillés, ainsi que quelques implications pour les traitements sexologiques.
Les recherches que nous menons depuis maintenant une quinzaine d'années sur les traitements sexologiques de couple, nous ont amenés à explorer une voie nosologique très peu investiguée, celle des pathologies transpersonnelles, autrement dit des pathologies dont les symptômes se manifestent chez quelqu'un d'autre que le sujet lui-même. C'est à Racamier que nous devons cette étonnante découverte. Il y avait été amené par ses recherches sur les psychoses tout d'abord, puis par la mise à jour d'une pathologie inconnue qu'il a nommée «perversion narcissique». Celle-ci veut en effet que le sujet se débarrasse de ses difficultés en les faisant porter par d'autres, «non seulement sans peine, mais avec jouissance». Ces découvertes sont primordiales pour les traitements de couple en général et pour la sexologie en particulier. Nous aimerions, dans cet article, présenter comment ces troubles se manifestent en sexothérapie. A cette fin, nous nous appuierons sur certains extraits d'une première consultation.
Le couple, dans la quarantaine, elle secrétaire de direction, lui économiste, nous frappe par deux particularités qui s'imposent simultanément à notre esprit : alors que, d'une part, ils se montrent complètement discordants dans leur présentation et dans leurs attitudes (lui grand, lent et prostré ; elle menue, maigre et le regard vif), tous les deux s'adressent à nous en revanche de façon obséquieuse et soumise. Nous verrons par la suite l'importance transférentielle de ces messages non verbaux, simultanément concordants et discordants, que nous pouvons d'ores et déjà identifier comme paradoxaux. Ils se poursuivront de manière constante tout au long des consultations et jouent un rôle capital dans le processus d'expulsion des matériaux psychiques indésirables chez l'autre.
Lorsque nous les interrogeâmes sur les raisons qui les avaient poussés à nous consulter, le mari répondit en premier, sous le regard impassible de sa femme, figée sur son fauteuil. (Cette image parlera aux thérapeutes qui ont fait l'expérience du pouvoir déstabilisant de certains patients qui ont la capacité de se rendre absents tout en se posant comme quelqu'un en train d'observer au microscope des insectes se débattre ; il en résulte un vécu contre-transférentiel insupportable qui induirait le thérapeute à faire n'importe quoi pour s'y soustraire).
Monsieur : «Il y a des hauts et des bas. On a déjà consulté, récemment : on nous a branchés sur des sexologues, deux jeunes rigolos, très inexpérimentés : ils ont eu des problèmes avec nous».
Madame : «On a consulté car on n'avait plus de rapports sexuels. Les deux sont partis sur leurs techniques ; pour nous c'était de la rigolade, tout comme les deux médecins du CHUV en 1985».
La violence et le mépris manifestés d'emblée à l'égard des autres thérapeutes peuvent être envisagés sous l'angle de l'expulsion : les patients s'accordent sur le fait que ce sont les thérapeutes consultés précédemment, leur âge juvénile, leur inexpérience, leur vision théorique, qui constituent un problème. Le symptôme sexuel n'est évoqué que comme une constatation banale, dépourvue d'intérêt. Les patients, eux, se soustraient à toute formulation d'une demande. Cette modalité psychodynamique perverse leur assure une sorte d'immunité due au déni des conflits.
Monsieur : «Plus tard, notre fils aîné faisait pipi au lit comme moi. On est allé chez le Dr Tartempion, on a eu 4-5 séances avec l'enfant. Lors de la première séance, on a été mis dehors par le Dr Tartempion : il pensait certainement nous tester. Lui, il jugeait qu'on avait des problèmes de couple. Ma femme a pensé que ce qui serait sorti des entretiens serait insupportable pour moi, qu'elle s'était trompée en m'épousant. Elle a interrompu la thérapie».
Madame : «Monsieur Tartempion nous menait droit au divorce ! Tartempion m'agaçait en disant que nous avions des problèmes, mon mari en était ravi. On a vécu 10-13 ans sans divorcer, le couple fonctionne bien. J'ai beaucoup d'estime pour lui, il n'y a pas de reproches ; pour une petite chose qui n'allait pas, c'était pas la peine. Pendant des années on n'a pas eu de relation sexuelle, lui il le conteste. J'ai un manque, j'ai besoin de rapports à cause de lui, car lui il a un problème».
Monsieur : «Oui, j'ai un problème, la libido n'est pas forte, je cumule des messages adverses : elle tous les jours, moi je ne peux pas».
Ces patients nous contraignent à faire un effort mental immense pour nous soustraire à l'action confusionnante de leur discours aussi incohérent que lisse et sans conflit. Il s'agit d'un premier agir2 du couple, portant sur notre capacité de penser l'absence de rapports sexuels et de nous interroger à ce sujet.
En outre, ils s'expriment sur un ton neutre, utilisant une formulation impersonnelle, qui traduit l'impossibilité qui afflige ces patients d'accéder à leur propre subjectivité.
Ils nous soumettent une mosaïque de faits sans liens logiques ni curiosité, un récit vidé de toutes ses incidences dramatiques, mais qui transmet en revanche directement une forte charge d'hostilité, tous symptômes d'une déficience des processus de mentalisation, dont sont atteintes les fonctions de représentation et de symbolisation.3
Les diverses thérapies entreprises et leurs arrêts sont décrits comme des actes qu'ils avaient accomplis de façon automatique, en tant que réactions obligées, auxquelles ils restent étrangers. L'agir continuel se substitue ici à la fonction mentale du penser.4Ceci exclut tant la réflexion que la prise de décision. Eux-mêmes se proposent en réalité comme uniquement mus de l'extérieur, par les autres.
Une autre observation porte sur la multiplicité des paradoxes contenus dans ces premières interactions (discordance entre leurs deux attitudes, consultent mais n'ont pas de motivation propre ni de problème sexuel, etc.). Ces paradoxes infiltrent la dynamique transféro-contre-transférentielle et instaurent d'emblée ce que, après Anzieu5,6 nous nommons le transfert paradoxal, spécifique donc révélateur de ces pathologies mues par la nécessité de dominer et de posséder l'objet.
Ce dernier constitue une forme d'agir psychique7 qui transporte les expulsions, paralysant les capacités intellectuelles de l'interlocuteur et infligeant à son sentiment d'identité, sa charge dévastatrice. Pour ces patients il ne s'agit pas d'associer l'autre, ici les thérapeutes ou le conjoint, à une interrogation intérieure, mais d'obnubiler leur esprit.
Leur façon de persévérer imperturbablement, tout en nous ignorant, met en lumière une autre facette du transfert : sa puissance inanitaire. Celle-ci nie à l'objet, ici en l'occurrence à nous, non seulement toute latitude ou capacité de donner un sens à ce qui vient d'être exprimé, mais aussi notre propre altérité. Le transfert inanitaire nie l'existence psychique et exige conjointement l'existence concrète voire la présence de l'autre (le thérapeute) pour pouvoir s'exercer. Sa paradoxalité n'a d'autre issue que la répétition aveugle ; au cours des séances ultérieures nous apprendrons qu'ils ont consulté un nombre incroyable de médecins, urologues, sexologues, psychiatres, etc. les mettant tous en échec.
Cette façon de vider l'interlocuteur de toute importance, de toute vie, et ce qu'il dit de tout sens, est bien perceptible entre eux, entre eux et nous, et se manifeste assurément aussi à l'égard des proches de ce type de patients, par exemple leurs enfants. Nul doute que l'impact répété de ce genre d'attitude soit dramatique.
Cet extrait de consultation, quoique bref, met donc en lumière une effarante absence d'émotion, de pensées ou de logique, un contenu purement factuel et la prédominance de la violence relationnelle. On y constate que toutes les relations évoquées sont perverses : avec les thérapeutes, avec leurs enfants, entre eux. Par exemple, prêter à l'intervention du docteur Tartempion l'intention de les tester est une façon de pervertir la relation thérapeutique en lui attribuant une intentionnalité sadique. L'évocation si abrupte de l'enfant, auquel le patient s'identifie, au milieu de leurs plaintes intimes, peut également être vu comme un manque de discernement de la différence des générations, voire des êtres, qui conduit à utiliser l'enfant dans leurs difficultés conjugales. La suite du traitement fera d'ailleurs apparaître cet élément de façon malheureusement patente.
Ce couple forme une entité fonctionnelle sur le plan psychique, au sein de laquelle il n'est plus possible de distinguer qui pense quoi, qui éprouve quel affect, à qui appartiennent les pulsions en jeu. Les espaces internes s'interpénètrent et se structurent en un entrelacement d'interactions inconscientes obligées. Les partenaires sont enchaînés l'un à l'autre par un lien de coercition réciproque, qui implique nécessairement le contrôle et l'emprise sur la sexualité de l'autre.
Ces manifestations ne se limitent pas aux conjoints, mais s'étendent à toutes les personnes avec lesquelles ils entrent en relation, induisant un agir qui transforme ces personnes en «opérateurs de défense» (la femme, le mari, l'enfant, le pédiatre, les sexologues, les psychothérapeutes, etc.). Tous sont chargés de maintenir coûte que coûte le déni de tout problème chez soi («C'est lui qui pensait que nous avions des problèmes de couple...», «j'ai besoin de rapports sexuels parce que lui a un problème...», «le médecin nous a chassés...», «mon mari était très content ...» etc.), ce qui aboutit ainsi à son verrouillage (le conflit conjugal est expulsé dans le médecin ; celui-ci incarne dès lors la personne à laquelle ils en donnent la responsabilité et qui doit être anéantie pour annuler l'existence même de ce conflit).
Par ailleurs, il convient de ne pas perdre de vue que, dans la réalité de la consultation, la pathologie transpersonnelle est occultée par l'étonnante faculté de ces patients d'imposer une apparence de normalité. Ainsi, la phrase du mari «Oui, j'ai un problème, la libido n'est pas forte, ... : elle tous les jours, moi je ne peux pas» pourrait nous induire à croire qu'il peut «penser» avoir un problème. En réalité, il est surtout dérangé par les exigences de sa femme qu'il estime excessives.
Monsieur : «Moi, j'évacue mes désirs dans toute ma vie, je ne veux pas tartiner sur ça. Mon désir c'est de vivre bien les deux ; moi, je suis mis en demeure de changer, sinon elle me trompera. Je suis très désemparé : s'il n'y a pas d'érection je sais que je ne la désire pas assez ; je me compare avec les autres hommes».
Madame : «J'ai eu en effet quelques relations extraconjugales, mais j'étais traitée comme un objet. Il l'a découvert ; elles sont terminées, mais la dernière était avec notre voisin et lui [le mari] a des problèmes de confiance».
Monsieur : «J'ai été beaucoup frustré. J'avais compté sur ma femme pour m'épanouir».
Monsieur, qui avait déjà consulté à maintes reprises à cause de sa dysfonction érectile, évoque ici de surcroît des problèmes de désir voire d'alibidinie, imputant les deux à la sexualité terroriste de sa femme. Madame de son côté ne ressent la sexualité que comme un besoin frustré par les défaillances de son mari.
On perçoit clairement le cercle vicieux sado-masochique dans lequel les exigences de Madame et sa menace d'assouvir son besoin sexuel avec un amant, maintiennent son mari dans l'impuissance, impuissance qui, à son tour, renforce la frustration de son épouse.
La compréhension de la dynamique relationnelle perverse s'enrichit si l'on tient compte de la phobie sexuelle sous-jacente chez chacun, et expulsée mutuellement en l'autre (et qui se révélera plus clairement en cours de traitement). En tant qu'«opérateur de défense» de la phobie expulsée en lui par Madame, Monsieur se doit d'être impuissant, et ainsi répondre à ses attentes inconscientes. Il détient en même temps le pouvoir sadique de la frustrer (sexuellement et narcissiquement) et le pouvoir masochique d'être la cause de son recours aux amants.
En qualité d'«opérateur de défense» de la phobie sexuelle expulsée en elle par le mari, Madame est censée agir à sa place sa sexualité perverse, tronquée et transgressive, ce qui lui permet de jouir du pouvoir sadique de l'humilier et du pouvoir masochique de se soumettre à des relations dans lesquelles elle dira se sentir traitée en objet.
Cet extrait de la consultation met aussi particulièrement bien en évidence le collapsus de l'espace intermédiaire transitionnel, l'absence de différenciation entre sujet et objet, entre le monde interne et le monde externe. Ce collapsus est perceptible dans l'absence de fantasmatisation et de symbolisation, d'un quelconque jugement moral et dans le vécu du symptôme sexuel comme uniquement réactionnel aux problèmes du conjoint. Ainsi, par exemple, l'impossibilité, exprimée par le mari, de savoir s'il éprouve ou non du désir pour sa femme : pour se déterminer, il a besoin de savoir concrètement s'il a ou non une érection. Cette réaction physiologique constitue pour lui la seule possibilité de se représenter ce que peut être un «amant».
La phrase «J'avais compté sur elle pour me réaliser» confirme que sa femme a pour Monsieur le rôle de complément essentiel et vital de son unité psychique, assimilable à un fétiche. La rancur est ici liée à la frustration narcissique, et non sexuelle, une constatation lourde de conséquences pour le traitement
A la fin de la consultation, les deux conjoints semblent d'accord sur le fait qu'«il faudrait» changer quelque chose dans la relation. Une fois de plus, nous nous heurtons au vide psychique (ils ne pensent et ne désirent rien, n'envisagent que le «faire») et à l'incapacité de se définir et d'assumer une quelconque responsabilité. La parole pour eux, n'est pas le support d'un sens, mais un acte destiné à toucher, ébranler, faire réagir l'autre (ce que Monsieur a dit n'a suscité aucune réflexion chez Madame, mais elle se dira «secouée» ; tout comme nos interventions qui l'ont «excitée»).
Chacun des concepts évoqués mériterait d'être approfondi. Nous nous bornerons ici à une brève réflexion sur les conséquences qu'impliquent obligatoirement ces concepts sur le processus thérapeutique.
Dans cette pathologie, le symptôme individuel, plus ou moins déformé, ne peut plus être identifié que dans le psychisme du conjoint. Son élaboration va nécessiter qu'il y soit en premier lieu mis en lumière, au travers de l'analyse de la relation, puis rendu reconnaissable et enfin restitué au psychisme du patient
Paradoxalité, mécanisme d'expulsion, perversion de la relation, tendent à pervertir la scène thérapeutique en une arène où le couple poursuit sa lutte en utilisant les thérapeutes pour l'exacerber en les contraignant à y prendre part, souvent à leur insu et à leur détriment.
Les armes à répétition de cette lutte sont les injonctions paradoxales, qui exigent une solution impossible, agressent le narcissisme et disqualifient le Moi. Ses projectiles en sont les paroles, dépouillées de signification symbolique et transformées en équivalents d'actes.
Elles pervertissent même la fonction du cadre de la consultation, qui, de contenant, devient le contenu des séances.
Afin que le processus thérapeutique puisse avoir lieu, un certain travail est donc indispensable, souvent long et astreignant pour les thérapeutes, destiné à reconstituer la fonction initiale du cadre en tant que garant de la démarche de soins.
Pour affronter les pathologies transpersonnelles, il est donc indispensable de réviser notre attitude thérapeutique. La neutralité et le silence dans ce contexte pourraient se révéler par exemple sous une forme de complicité et les interprétations une forme de traumatisme iatrogène.
L'exploration des pathologies sous-jacentes à des symptômes sexuels a priori anodins, nous a amenés vers des registres inattendus et passablement sombres. La rencontre de deux êtres, l'établissement d'une relation aimante et stable, ont été de tous temps des gageures ; mais chez ces couples à relation perverse, ce n'est pas à des simples aléas de la vie ordinaire que nous avons affaire, mais bien à des façons mortifères, organisées, d'exister aux dépens des autres.
Dans cette perspective, il est pathétique de voir à quel point cette autre constitue pour ces patients un objet (au sens littéral du terme) mystérieux et incompréhensible, quels efforts laborieux sont nécessaires à son approche et enfin quelle surprise survient face à sa réaction déconcertante.
Ce type de pathologie pourrait bien être plus répandu qu'on ne le soupçonne, et affecter tous ces hommes politiques ou dirigeants qui, du haut de leur mégalomanie inexpugnable, jouent avec les êtres humains avec un mépris aveugle de ce type, cherchant à induire chez eux les figures de leur propre désarroi, qu'ils s'emploieront ensuite à anéantir. C'est à cette aune que cette citation de Racamier prend toute son ampleur :
«Ne croyons pas trop vite que les frontières entre les psychés se perdent ; nous observons plutôt qu'elles se traversent. Quand la psyché devient un produit d'exportation forcé, le pire peut advenir. Mais il adviendra ailleurs. C'est dans ces eaux d'interactions pleines de puissance et d'obscurité que nous avons vu passer des concepts comme celui d'expulsion, d'excorporation, d'opérateur de défense, de verrouillage, d'opercule de défense, etc. Tous ces processus interactifs, ces transports plutôt maléfiques vont à l'inverse de la communication entre les âmes».