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Vous vous êtes rendu à Kiev il y a deux semaines. Quel est le moment qui vous le plus marqué?
Ignazio Cassis: J'ai visité deux localités au nord de la ville, où j'ai pris conscience de l'ampleur de la destruction subie et de la souffrance des gens, qui était palpable. C'était très prenant.
Qu'avez-vous vu, là-bas?
Dans la ville de Borodianka, un quartier a été presque entièrement détruit par des tirs d'artillerie. J'ai pu discuter avec un groupe de femmes qui vivait dans une maison sans fenêtres, où il faisait très froid. Les autorités locales ne pouvaient pas les aider, car elles ne disposaient plus du matériel nécessaire pour les réparer. J'ai également rencontré une mère et ses trois jeunes enfants qui vivaient dans une maison en bois construite par une société suisse. Cette famille se considérait comme chanceuse par rapport à beaucoup d'autres, car elle disposait d'un abri qui la protégeait du froid.
Aviez-vous déjà été témoin d'une situation similaire à celle que vous avez vue à Kiev?
Non, je n'avais encore jamais vu une destruction d'une telle ampleur.
Comment la Suisse peut-elle aider les victimes de guerre?
Les besoins pour passer l'hiver sont immenses. Il manque beaucoup de choses: de l'argent, de la main-d'œuvre et du matériel. Les Ukrainiens doivent notamment réparer leur réseau électrique, visé par les frappes russes. La Suisse peut apporter une aide concrète dans le domaine des infrastructures grâce au savoir-faire de nos entreprises. Une livraison de matériel suisse a été acheminée de manière échelonnée vers l'Ukraine. Elle contient des équipements pour lutter contre les incendies et pour évacuer les décombres.
Pouvez-nous nous dire qui participe à ces opérations?
Non, il est trop tôt pour cela. Nous travaillons d'arrache-pied à l'aide dans le secteur de l'énergie et à la création d'abris. Nous avons plus que doublé notre soutien financier à l'Ukraine cette année. Les quelque 130 millions de francs récoltés par la Chaîne du Bonheur ont également été utiles.
Cet été, alors que la situation était calme à Kiev, plusieurs chefs d'Etat s'y étaient rendus. Vous aviez décidé de rester en Suisse en déclarant qu'il n'y avait aucune raison impérieuse de se déplacer. Et à l'automne, alors que la ville est le sous la menace des missiles russes, vous venez en visite. Pourquoi maintenant?
Cette visite était nécessaire pour clarifier plusieurs points: où en sommes-nous, quels sont les besoins sur place, comment la Suisse peut-elle aider? En juillet, une grande délégation ukrainienne a participé à la conférence sur la reconstruction à Lugano. Nous avons mis beaucoup de choses en place ensemble. Le temps était donc venu d'établir un contact plus personnel pour discuter de la suite. Et il était important de le faire avant la conférence sur la reconstruction de Berlin (réd: mardi 25 octobre).
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et le premier ministre, Denis Chmyhal ont apprécié que je réponde à leur invitation de juillet dernier.
Des exigences ont-elles été posées envers la Suisse?
Exigences n'est pas le bon mot. J'ai demandé concrètement comment nous pouvions aider au mieux. Et il y a beaucoup de choses à faire: il va falloir financer la reconstruction du pays, ce qui est un gros sujet, mais aussi offrir une aide adaptée et rapide en vue de l'hiver prochain. Il s'agit d'agir rapidement, efficacement et de manière coordonnée.
L'objectif de la Confédération est-il d'empêcher que davantage de personnes fuient l'Ukraine vers l'Europe occidentale et la Suisse?
L'aide sur place est le grand mot d'ordre. Bien entendu, nous continuons à nous occuper des réfugiés en Suisse. Mais le message du gouvernement ukrainien est aussi très clair:
Il y a donc un intérêt mutuel à ce que les citoyens ukrainiens puissent passer l'hiver dans leurs pays et dans de bonnes conditions.
Mardi, vous vous êtes ensuite rendu à Berlin pour la conférence du G7 et de l'UE sur la reconstruction de l'Ukraine. Vous y avez notamment retrouvé le chancelier allemand, Olaf Scholz, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Que signifie cette invitation pour vous?
Cela signifie qu'à Lugano, nous avons fait le premier pas sur le long chemin d'un processus de reconstruction, qui ne peut pas attendre la fin de la guerre. Il s'agit d'offrir une perspective aux habitants de l'Ukraine, de leur donner de l'espoir. Pour cela, nous devons agir maintenant: d'ici à la fin de l'année, la plate-forme doit être définie pour mettre en place cette coordination et acheminer l'aide promise pour cet hiver. Les sommes en jeu sont immenses: pour que les autorités ukrainiennes puissent continuer à fonctionner, des milliards sont nécessaires chaque mois.
Combien paie la Suisse?
Cette question est prématurée. Pour l'heure, il s'agit de définir les compétences de chacun pour que la communauté internationale puisse s'organiser.
Avec cette conférence, les grandes puissances prennent-elles le relais en faisant passer la Suisse au second plan?
La Suisse et l’Ukrain ont donné ensemble le coup d'envoi à Lugano. Les principes de Lugano ont servi de cadre à Berlin pour le processus de reconstruction.
Avec votre présence, la Suisse rejoint le cercle des puissances occidentales qui soutiennent l'Ukraine sur le plan militaire. Comment cela s'accorde-t-il avec la neutralité suisse?
Bien, tant que l'on indique clairement que la Suisse ne peut pas fournir ni d'armes, ni de troupes. Mais neutralité ne signifie pas indifférence. Nous pouvons assumer d'autres tâches importantes, comme l'aide d'urgence, la diplomatie, le développement de la démocratie et des réformes. La Suisse s'est engagée sur ces dossiers depuis plusieurs années déjà.
Et pourtant, tant Vladimir Poutine que Joe Biden ont indiqué que, pour eux, la Suisse n'était plus neutre. Même Volodymyr Zelensky l'a remise en question. Le Conseil fédéral peut-il seul décider de ce statut? Ne serait-il pas plus honnête de dire que la Suisse ne peut pas rester neutre face à la violation du droit international et des droits de l'homme par la Russie?
Non, nous sommes et restons neutres. Nous ne participons pas à la guerre avec des troupes ou des armes. Mais nous défendons la liberté, la démocratie et nos valeurs. Et cela est pleinement compatible avec notre neutralité.
Cet été, vous avez évoqué la notion de «neutralité coopérative». Mais le Conseil fédéral s'en tient désormais à l'interprétation de la neutralité telle qu'elle est en vigueur depuis 1993. Que était le concept de cette «neutralité coopérative»?
Avec la neutralité coopérative, la Suisse aurait pu continuer à respecter intégralement le droit de la neutralité, tout en l'interprétant plus fortement encore en faveur de la coopération en matière de politique étrangère et de sécurité avec des Etats partenaires. Cela aurait également impliqué des adaptations légales. Il aurait par exemple été possible de renoncer à des déclarations de non-réexportation pour les exportations de matériel de guerre auprès des Etats partenaires.
Vous avez rencontré la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen lors de la conférence. Les relations entre la Suisse et l'UE ont-elles été abordées à cette occasion?
Oui, je l'ai rencontrée et nous avons évoqué la situation des entretiens exploratoires et des discussions techniques.
Qu'est-ce qui en est ressorti?
Qu'un mandat de négociation est envisageable lorsqu'il y a de réelles chances de trouver des solutions aux points d'achoppement qui ont poussé le Conseil fédéral à mettre fin aux négociations sur l'accord-cadre. Nous y travaillons actuellement de manière intensive via des sondages et des discussions techniques.
Vous avez repris le dossier européen lors de votre élection au Conseil fédéral, mais vous avez échoué à le faire avancer depuis. A part des réorganisations dans l'organigramme de la Confédération, rien n'a bougé. Quand les choses vont-elles enfin avancer?
En mai 2021, le Conseil fédéral a décidé de ne pas signer l'accord-cadre en raison des divergences trop importantes sur des thèmes centraux comme la protection des salaires et la libre circulation des personnes. Nous travaillons désormais en vue de faire un plus petit pas en direction de notre principal partenaire économique, avec lequel nous formons également une communauté de valeurs.
Pourtant, d'autres politiciens se montrent plus impatients sur cette question. Dernièrement, des délégations du Parlement, des partis et des cantons se sont rendues à Bruxelles pour y rencontrer votre partenaire de négociation, le commissaire européen Maros Sefcovic. Que pensez-vous de cette diplomatie parallèle?
Je constate que ces efforts n'ont pas non plus abouti à un résultat pour l'instant. Les délégations constatent, elles aussi, qu’il existe encore des divergences avec Bruxelles. La situation n'est pas satisfaisante et nous serions tous heureux de parvenir à une percée.
L'élection complémentaire du Conseil fédéral pour remplacer Ueli Maurer aura lieu en décembre. Si l'occasion se présente de changer de poste, quitterez-vous le Département des affaires étrangères?
J'estime que mon implication dans le dossier européen a démontré ma volonté de trouver une solution. La question de la répartition des départements sera menée après l'élection de décembre.
Nous sommes confrontés à un hiver incertain en raison de la crise énergétique et sommes isolés en Europe faute d'accord sur l'énergie. La crise énergétique va-t-elle obliger la Suisse à faire des compromis avec l'UE?
Je ne pense pas. Si un accord est trouvé avec l'UE, ce ne sera pas à cause de la crise énergétique. Mais il va de soi que la guerre en Ukraine joue un rôle. A moyen terme, nous sommes confrontés à un énorme problème de politique de sécurité en Europe. L'architecture de sécurité basée sur l'Acte final d'Helsinki et éprouvée depuis 1975, qui a abouti à la création de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), est remise en question.
Savez-vous à quoi pourrait ressembler cette position du côté suisse?
Non, parce que nous ne connaissons pas encore la position européenne. Récemment, l'UE a invité à Prague tous les Etats européens qui ne sont pas membres de l'Union pour former la nouvellement dénommée Communauté politique européenne (CPE), une instance qui doit protéger son espace économique et être compétitive ensemble. Il s'agit de savoir comment renforcer le continent européen.
La dépendance vis-à-vis du gaz russe s'est avérée problématique. La dépendance vis-à-vis de la Chine est encore plus grande. Moins de Russie et moins de Chine ne signifient-ils pas automatiquement: plus d'Europe ?
Oui, dans une certaine mesure, c'est la conséquence naturelle de la guerre actuelle. Nous sommes une communauté de valeurs.
Nous devons former avec nos voisins une communauté aussi forte que possible, afin d'être compétitifs au niveau mondial et de nous protéger sur le plan sécuritaire. Les relations de la Suisse avec l'UE doivent être considérées avec cette nouvelle configuration. La situation n'est pas plus simple, mais elle ouvre de nouvelles opportunités.
Traduit et adapté par Alexandre Cudré
«Il est inutile de paniquer, mais il faut nous aider à limiter sa propagation». C'est le message répété par Daniel Cherix, professeur honoraire à l’Université de Lausanne et responsable du Réseau suisse des moustiques en Romandie. L'expert a dans son collimateur le moustique tigre, espèce invasive qui peut être vectrice de maladies tropicales comme la dengue, le virus zika ou le chikungunya. Cette méchante bestiole «qui se nourrit principalement de sang humain» a posé ses valises en Suisse depuis 21 ans déjà. watson fait le point de la situation et vous donne les meilleurs conseils pour ne pas devenir sa prochaine cible.