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Critique
"Le réalisateur parle mieux que personne des petites gens et de la fracture sociale. Son film est émouvant, sans pathos, avec des comédiens formidables.
La guerre est finie depuis peu. Elle laisse sur l'Angleterre un climat sévère. Pourtant, certains vivent heureux dans les sombres quartiers de Londres. Vera Drake et sa famille se débrouillent. Ses deux enfants sont adultes, ils travaillent. Le père (Richard Graham) seconde son frère dans son garage, Vera (Imelda Staunton) travaille comme domestique dans des familles riches.
C'est sur elle que se pose d'entrée la caméra de Mike Leigh. Elle la découvre qui débouche d'une rue, grimpe un escalier et pénètre dans un petit appartement. Le temps de faire bouillir de l'eau pour le thé d'un handicapé, de remonter ses coussins, la voilà repartie vers un autre logement, en train de faire chauffer une autre bouilloire. Elle aime aider les autres et fait tout ce qu'elle peut, sans histoire, un sourire infatigable fixé sur son visage.
C'est là tout le bonheur et tout le malheur de Vera, aider est sa raison de vivre. Si bien que lorsqu'elle rencontre une femme qui se trouve ""dans un état qu'elle n'a pas voulu"", Vera fait ce qu'elle estime nécessaire pour la ""soulager"". Vera est une ""faiseuse d'anges."" Elle ne prend aucun argent pour cela, elle veut juste ""aider"". Et voilà son malheur, dans cette Angleterre de 1950, l'avortement est illégal. Lorsque ""l'aide"" vient à être connue, Vera doit se présenter sous un autre jour à sa famille.
""Je voulais simplement montrer la difficulté dans laquelle se retrouvent celles et ceux qui sont convaincus que l'avortement constitue parfois un mal nécessaire"", explique Mike Leigh. Il prend le temps, avant d'aborder sa thématique, de tourner autour de la vie de Vera, de la faire connaître telle qu'elle apparaît à tout le monde, afin qu'on la comprenne plutôt qu'on ne la juge. Vera est généreuse, simple, heureuse. On se dit qu'il n'y a pas la moindre parcelle d'obscurité chez cette femme. Au point qu'on s'étonne à peine de la voir sortir son matériel d'avorteuse. On a compris que son bon sens n'a rien à voir avec les principes moraux, mais tout avec les besoins des pauvres gens. La délicate question de la désobéissance civile s'ouvre ici, à des lieues d'un enthousiasme héroïque, sous l'angle d'un quotidien insignifiant, presque médiocre.
Mike Leigh met tout en œuvre pour que cette question soit posée fondamentalement. Notamment à travers les réactions de la famille. Mais l'essentiel se lit sur le visage de Vera, remarquable Imelda Staunton, Vera qui fait passer dans ses yeux, dans sa bouche tremblante, le déchirement entre le crime - elle le sait bien - et la nécessité vitale de secourir. Se repose aussi la question de la limite entre le mensonge et le secret, que Mike Leigh avait superbement explorée dans SECRETS ET MENSONGES. Car Vera cache son activité d'avorteuse et, face à la police, demandera qu'on n'en dise rien. Cacher une vérité qui pose tant de problèmes, est-ce mentir?
Mike Leigh aime observer les familles. Il observe les plus pauvres, comme celle de Vera, qui n'ont rien à voir avec l'exultation consommatoire, mais tout avec la fidélité des sentiments. Il montre aussi les plus riches, celles qui emploient des domestiques avec un mépris courtois et peuvent s'offrir des avortements sans risques, en clinique. Vera conduit les spectateurs chez les unes et chez les autres, sans faire de différence. Le décor, lui, la fait. Les logements verdâtres des années d'après-guerre, les rues humides et les éclairages troublés par le brouillard accompagnent le drame qui prend corps.
Tout de retenue, riche en suggestion, dosant avec justesse les silences et les dialogues, VERA DRAKE est une œuvre émouvante, servie par la qualité de son classicisme. Le film a été couronné par le Lion d'Or au dernier Festival de Venise, tandis qu'Imelda Staunton y recevait le Prix d'interprétation."
Geneviève Praplan