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Jacky Ducret n'avait que 9 ans lorsqu'il a vu de la magie pour la première fois à la télévision. C'était en 1958 et c'était sur le petit écran noir et blanc du restaurant Galicien à Lausanne. «Le Brésil disputait le Mondial en Suède et il y avait un jeune joueur de 17 ans et demi qui était fantastique.» Son nom: Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé.
Le prodige est né à la connaissance du monde en demi-finale (triplé contre la France), puis a fait gagner son pays «à lui tout seul en finale contre la Suède», rembobine Gabet Chapuisat, 10 ans cet été-là, émerveillé par la vedette qu'il suit religieusement depuis le salon des grands-parents à Saint-Prex.
Dans cette finale, Pelé s'est distingué par son sens du but mais aussi par sa créativité. «Il faisait des choses que les autres ne faisaient pas», se souvient Gabet. Comme ce coup du sombrero qui surprit ses adversaires, encore peu habitués au «Joga Bonito» (le «beau jeu») que popularisera le mythique numéro 10 auriverde à travers le monde.
L'ancien international suisse Claudio Sulser a une autre image en tête. «C'était lors d'un match contre l'Uruguay. Pelé avait reçu une longue passe. Comme il se trouvait très près du gardien, il avait laissé passer le ballon devant lui et avait tourné autour du portier. Il n'avait pas marqué mais cette action m'est restée en mémoire car les autres joueurs ne faisaient pas ça.»
Pelé a étendu son influence sur le football mondial entre 58 et 70. Il a remporté trois titres avec le Brésil mais plus que son palmarès ou son nombre de buts (plus de 1000 inscrits durant sa carrière), c'est la manière avec laquelle il a imposé son autorité sur le terrain qui a marqué les esprits.
«Quand on le voyait à la télévision, il sortait du lot», retrace Marcel Parietti, figure du LS des années 70, qui gardait jalousement une vignette Panini de Pelé dans une boîte à compas. «C'était le genre de joueur capable de faire la différence à n'importe quel moment du match.» Une attraction. Claudio Sulser: «En 1970, je me levais pendant la nuit pour suivre ses rencontres au Mexique.»
La star brésilienne faisait peser une menace constante sur la défense adverse. «C'est pour cette raison qu'il s'est fait massacrer lors du Mondial anglais en 1966», retrace Chapuisat. Cette année-là, Pelé avait été agressé sur le terrain par les Bulgares et surtout les Portugais. «J'ai commencé le travail, Morais l'a terminé», avait commenté le défenseur bulgare Dobromir Zhechev. «C'est à ce moment que le foot est devenu méchant», considère avec le recul Jean-Paul Loichat, ex-international suisse. Les cartons jaunes et rouges sont apparus pour la première fois au Mondial suivant.
Cette animosité venait aussi du fait que Pelé était insaisissable. D'ailleurs, quand on demande à Jacky Ducret, qui est un ancien défenseur, ce qu'il aurait pris chez le Brésilien, il répond sans hésiter «son art du dribble». «Il avait une rapidité d'exécution phénoménale dans les petits espaces, grâce notamment à un centre de gravité très bas.» Son accélération fulgurante figeait ensuite son adversaire direct.
Doué avec les pieds, ce joueur de deux clubs (Santos puis Cosmos New York) l'était aussi avec la tête malgré ses 173 cm. «Il avait une très, très bonne détente», dit Jacky Ducret. Une élévation ronaldesque qui lui permit de sauter plus haut que la défense italienne en finale de la Coupe du monde 1970. Et de menacer Gordon Banks sur la pelouse de Guadalajara quelques jours plus tôt.
Une parade miraculeuse du portier anglais qui fit dire à Pelé: «Aujourd'hui j'ai marqué un but, mais Banks l'a arrêté.»
Cette action, Claudio Sulser l'a gardée en tête pour toujours. «Elle appartient au répertoire de ma jeunesse.» Il explique que Pelé était «le premier grand joueur de l'histoire, la première vedette internationale». «Il fait partie du patrimoine de l'humanité», ajoute-t-il. L'ancien international tessinois aurait aimé le voir jouer plus souvent. «La malchance de Pelé, c'est qu'il n'y avait pas les images télévisées de ses matches de championnat au Brésil puis aux Etats-Unis.»
Peut-être le Brésilien aurait-il été plus grand encore. «C'était un phénomène. Il savait tout faire», insiste Gabet Chapuisat. Même lâcher son ballon, une qualité dont tous les joueurs offensifs (il évoluait comme 9 et demi ou 10) ne se sont pas toujours prévalus. «C'était tout sauf un égoïste, reprend le Vaudois. Je pense même qu'il avait autant de plaisir à faire un assist qu'à marquer.»
«Sur le 4-1 face aux Italiens en finale du Mondial 70, regardez-bien: il reçoit le ballon à l'entrée de la surface, il peut aller provoquer la défense mais il préfère donner son ballon, nous fait remarquer un ancien international suisse. Pelé savait qui arrivait derrière lui car il sentait le foot.»
Cette finale disputée au Mexique est pour Marcel Parietti une sorte de best of de la carrière du Brésilien. «Elle donne une merveilleuse idée de la classe du joueur.» Et de celle de ses coéquipiers comme Rivelino, Jairzinho, Gérson ou Tostão. Une génération dorée qui a aussi permis de façonner le mythe.
Le foot auriverde est devenu tendance. «À Porrentruy, les gens se précipitaient chez Beuret Sports pour acheter la chaussure Puma Pelé 10 avec la longue languette», se remémore le Jurassien Jean-Paul Loichat, qui a aussi chaussé les prestigieux souliers.
Jouer sur la même pelouse que celle foulée par le «Roi» et investir les mêmes lieux, même des années après, ne laissait pas insensible. Jean-Paul Loichat raconte cette anecdote:
Le mythe n'a jamais cessé de grandir, et n'a pas été altéré par la retraite sportive du footballeur en 1977. Pelé est toujours une star en 2021. Il est suivi par 19,5 millions de personnes sur les réseaux sociaux (Twitter, Instagram et Facebook).
Le chanteur et ancien ministre de la Culture Gilberto Gil disait que Pelé était «une étoile brillante qui étincelait dans le ciel noir des Brésiliens». Elle brille toujours, mais plus seulement sur un seul pays.
C'était une bien curieuse façon d'embrasser, un peu du bout des lèvres, un peu du bout des doigts. Façon délicate d'exprimer l'amour du maillot, de peur qu'il ne se brise à nouveau. Peut-être. Ou alors la gêne des retrouvailles.