Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07110.jsonl.gz/35

Je suis allé voir l'exposition, à Evian, de la collection d'art baroque des princes de Liechtenstein, et il est remarquable que les sujets religieux y soient assez rares. Les scènes mytholo-giques dominent, et même les tableaux réalistes étaient alors conçus pour idéaliser la nature. D'ailleurs la my-thologie, à laquelle plus personne ne croyait, était elle aussi regardée comme devant embellir les choses, l'histoire - le monde physique. Elle était l'expression de sa beauté; les dieux étaient placés dans sa sphère.
Une scène réellement religieuse a pourtant été peinte par Rubens, et il est troublant de constater que c'est l'une de celles qui ont le plus frappé les esprits, car il s'agit de religion antique, mais personne, précisément, n'y voit plus rien de religieux: Mars, sous la forme d'un beau et mâle guerrier à la cape rouge volant au vent, se précipite vers une jolie femme aux voiles légers qui a l'air d'implorer sa présence. Elle vient de l'invoquer en faisant brûler quelque offrande propitiatoire au pied de sa statue. Et lui, porté par un rayon divin, se matérialise, et accourt vers elle, un air plein de compassion au visage. L'amour est entre eux.
La belle cape du dieu le lie aux éléments d'en haut, et rappelle tous les vêtements qui sont battus par le vent dans les Métamorphoses d'Ovide. Il faut savoir que le christianisme disait qu'en réalité les dieux de l'Olympe étaient des démons de l'air. Mais Rubens n'en voulait pas moins leur rendre leur antique charme, lié aux voluptés terrestres.
Les paysages sont beaux à pleurer, d'une lumineuse profondeur, avec ses temples silencieux et ses forêts obscures. Les fêtes galantes semblent confondre les êtres humains peints avec les nymphes et les faunes de l'antiquité, car ils colorent de leurs habits et de leurs visages clairs les ombrages forestiers, étant à l'orée des bois profonds. Le mystère semble s'étendre au-delà: dans l'ombre, on s'aime déjà un peu. Cela rappelle Rousseau.
Les femmes sont blanches et scintillantes, leurs robes sont flamboyantes; parfois, on ressent de la mélancolie: à côté des femmes d'albâtre, pures comme des anges, sont des hommes sombres, pareils aux satyres, sous le regard de dieux de pierre qui semblent vivants, mais indifférents; ils laissent s'écouler, étant souvent des fontaines, une eau pure et lustrale, idéale.
Une nature morte incroyable m'a stupéfait: dans l'obscurité, les coupes brandissent leur or, leur argent, et les fruits et les jus prenaient des teintes vives, rayonnantes, comme si une force magique était en eux; le fond était obscur, et les grains de raisin et la pulpe d'orange semblaient être des pierres précieuses données par les fées, tant ils luisaient: ils avaient leur éclat propre. La nature était regardée comme abritant une puissance secrète, dont l'origine était inconnue. On ne voulait plus la rattacher aux mystères du christianisme. Cela renforce le sentiment d'une énigme profonde, qui instaure une forme de souffrance: quelque chose de miraculeux semble à portée, et s'échappe continuellement.
Cela se recoupe bien avec l'art littéraire et théâtral du classicisme français, Racine, Corneille, La Fontaine. Un charme divin se répand sur les choses, sans que les dieux apparaissent, sinon de façon déjà bien matérialisée, comme s'il s'agissait seulement d'hommes divinisés.