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Paterson
[…] Pour cela, Jarmusch construit une figure de femme, Laura, qui plaît et irrite en même temps, à la fois accueillante et inquiétante — une invention unique, magnifiquement jouée par Golshifteh Farahani.
[…] Si la caméra très fluide de Frederick Elmes et l’excellent montage d’Affonso Gonçalves donnent de la solidité au film, avec «Paterson» Jim Jarmusch nous défie à travers une radicalisation de son minimalisme. «Less is more», dit-on, mais ici l’on a souvent la sensation que le moins frôle le rien.
Paterson est un conducteur de bus dans la ville de Paterson ; sur son bus est constamment écrit “Paterson”, et non pas le dernier arrêt d’une ligne spécifique. Avec Paterson, Jim Jarmusch ne raconte pas seulement l’histoire d’un homme quelconque qui a la poésie pour hobby, il fait également un exercice de géographie, car l’homme semble coïncider avec son lieu. Et Paterson n’est pas une ville quelconque : Samuel Colt y fabriqua son premier Colt, les usines de soie y ont connu les toutes premières grèves de l’histoire américaine, et aujourd’hui Paterson constitue un bastion démocrate — Barak Obama y a recueilli 93,6 % des suffrages en 2012, peut-être aussi grâce au très haut taux d’immigrés à Paterson, où vit la deuxième plus grande communauté musulmane du pays. Mais la personnalité historique que Jarmusch met au centre de son récit aux traits semi-documentaires est le poète William Carlos Williams, qui a dédié à sa ville natale un recueil de poèmes en cinq volumes, sous le titre Paterson. Cette dernière œuvre de William Carlos Williams, publiée en 1963, est considérée par beaucoup comme le pont entre The Waste Land de T.S. Eliot et la “Lost Generation” — et Williams lui-même fut le mentor d’Allen Ginsberg. De plus, Paterson a été non seulement la ville natale du comédien Lou Costello, mais un lieu de tournage de films très fréquenté. Jarmusch semble ainsi trouver dans Paterson une des sources les plus pures de son art, de sa biographie, de son esthétique.
Mais que voit-on dans ce film ? Très peu : la vie quotidienne de monsieur Paterson, rythmée régulièrement par sa vie au foyer, le travail comme conducteur de bus, l’écriture des poèmes, la promenade quotidienne avec le chien Marvin et la visite au bar du coin. Tout est simple et structuré dans la vie de Paterson, même les sentiments semblent suivre une cadence prévisible, sans surprise, sans excès. La relation avec sa femme est exemplaire, à ce propos : affectueuse et distante en même temps, parfois cordiale, souvent formelle. Il s’agit plus d’une cohabitation gentille que d’un partage passionné, laissant à chacun la liberté de poursuivre son propre chemin solitaire. Pour cela, Jarmusch construit une figure de femme, Laura, qui plaît et irrite en même temps, à la fois accueillante et inquiétante — une invention unique, magnifiquement jouée par Golshifteh Farahani. La vie de Paterson est toute en retraite, sans élans vers le devant, sans aventure, concentrée dans l’observation de la vie quotidienne, qui s’exprime sans précipitation sur son carnet de poèmes.
Justement, les poèmes : la façon dont Jarmusch nous dit ces poèmes, entre lecture et récitation, est très convaincante. Et — il faut le dire — il est rare qu’au cinéma on réussisse à faire passer la poésie d’une façon acceptable. Mais les poèmes eux-mêmes nous rappellent constamment le minimalisme et la simplicité du propos de Paterson/Williams, une simplicité qui touche souvent à la banalité. La poésie de Williams est considérée un exemple mûr d’“imagisme”, courant littéraire dédié à une écriture simple et claire, réduite à des images presque photographiques, sans développement narratif. Et c’est justement le manque de développement narratif qui hante le récit de Paterson, et particulièrement ses personnages, qui semblent rater toute possibilité d’évolution. Nous devons nous contenter d’un enchaînement d’“images” : elles sont véhiculées par les poèmes mais également par des idées et des situations filmiques, qui semblent étalées comme une série de sketches illustrant le script. Si la caméra très fluide de Frederick Elmes et l’excellent montage d’Affonso Gonçalves donnent de la solidité au film, avec Paterson Jim Jarmusch nous défie à travers une radicalisation de son minimalisme. Less is more, dit-on, mais ici l’on a souvent la sensation que le moins frôle le rien. Grâce à toutes ses vertus — transmission de la poésie, caméra, montage, exploitation du genius loci, acteurs — Jarmusch garde son style cool dans son dernier film, qui par contre risque de nous laisser un peu froids…