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March 29, 2007
L’autre soir, un activiste des droits de l’homme demandait à la ronde, dans une conversation qui tournait autour de la situation au Darfour: «Quel est donc le sens essentiel des Nations unies?» Je répondis «Les Nations unies sont une association de nations, c’est-à-dire des entités les plus puissantes de notre temps.» «Mais à quoi bon?» s’écria mon interlocuteur. «À défendre les intérêts des entités les plus puissantes», répliquai-je. Éclats de rire.
La conversation évolua vers d’autres rives. Mais j’aimerais reprendre cette réflexion qui semble si paradoxale. Les Nations unies sont bel et bien une société rassemblant les organes les plus puissants de notre époque – les gouvernements des nations. Et si le fait de constater que leur objet central consiste à défendre les intérêts des puissants prête à rire, de bon cœur, il n’en reste pas moins que c’est là la réalité vraie. L’aspect contradictoire de cette affirmation provient de deux éléments:
D’abord, les puissants réunis au sein des Nations unies affichent généreusement leur volonté de résoudre les conflits autant que possible sans violence et lorsque les puissants renoncent à la violence, la défense de leurs intérêts se confond aisément avec celle de la population, de la personne humaine. Ensuite, ces nations, ces puissants, décidèrent ostensiblement de consacrer ladite société, les Nations unies, à la préservation et à la diffusion des droits de l’homme, reconnus comme universels.
De sorte que les Nations unies sont devenues dans les esprits une sorte d’institution dédiée aux droits des gens ou à la démocratie dans ce qu’elle a de plus fondamental ou encore à «la paix dans le monde». Mais ce n’est qu’un leurre. Le peuple lui-même n’a pas voix au chapitre aux Nations unies, ni directement, car il faut être un expert de la diplomatie et du dialogue courtois pour être toléré dans ce milieu, ni indirectement, puisque les entités qui y siègent n’ont pas à respecter les moindres conditions démocratiques, même pas les droits de l’homme, pour cela. Il suffit bel et bien qu’elles soient puissantes, qu’elles règnent sur leur territoire, qu’elles y possèdent cet attribut fondamental de l’État qu’est le monopole de la violence.
Si bien que de prêter aux Nations unies le rôle de gardien des droits de l’homme et des libertés individuelles est tout à fait irrationnel, et même schizoïde. Dans le meilleur des cas, cette institution ne se soucie de la volonté et du bien-être des gens qu’à travers l’avis d’experts. Elle ne constitue que la moins mauvaise solution que pouvaient mettre en place les puissants de bonne volonté au sortir de la Deuxième Guerre mondiale.
Mais aujourd’hui, ces bonnes intentions se retournent contre les faibles. Au cours des décennies, les puissants de moindre envergure en ont envahi tous les rouages importants, pervertissant les principes fondateurs des droits de l’homme en concentrant l’attention sur des malheurs bien précis au détriment d’autres, créant des coalitions d’intérêts d’origine idéologique ou religieuse et tronquant l’histoire pour salir les auteurs même de cet outil qui devait permettre de faire cesser les conflits et de vaincre la pauvreté et les injustices.
Tout ceci sans réaction notable des vrais puissants, ou de leurs représentants, censés préserver l’esprit fondateur des Nations unies, mais trop aveugles ou trop lâches pour préférer la substance à la forme et pour empêcher la malversation systématique qui a transformé les principaux organes des Nations unies en l’équivalent moral de décharges à ciel ouvert.
Faut-il réformer les Nations unies? Ou les supprimer? Je pense qu’il est possible aujourd’hui de les réinventer, plutôt, de créer une institution, ou une forme d’institution, qui respecterait d’emblée et tout au long de ses processus les principes universels de la civilisation tels que la dignité humaine. Un moyen de connaître et de concrétiser la pensée des gens dans leur ensemble, de prendre en compte la volonté intime des populations, de s’orienter en fonction des élans authentiques, des forces de vie qui nous animent. Pour répondre valablement aux plus difficiles des questions que pose l’avenir et prendre les décisions que la communauté humaine pourra soutenir en connaissance de cause.
Comment? En posant la question, pour commencer.