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De l’importance du jeu de dé dans le monde romain
L’exposition César et le Rhône. Chefs-d’œuvre antiques d’Arles est l’occasion de rappeler la fameuse expression «Alea jacta est» attribuée à Jules César et, par le biais de dés retrouvés dans la colonie romaine d’Arles, d’évoquer la pratique des jeux de hasard et de plateau.
Alea jacta est !
Cette expression latine, habituellement traduite par «les dés sont jetés» ou «le sort en est jeté», est employée pour indiquer, en un moment crucial, que l’on remet son sort au hasard. Jules César aurait prononcé cette phrase passée à la postérité le 11 janvier 49 av. J.-C. – en latin selon Suétone, en grec selon Appien – avant de franchir, à la tête de la XIIIe légion, le Rubicon. Ce modeste fleuve côtier marquait alors la frontière entre l’Italie et la Gaule Cisalpine. Le franchir à la tête d’une armée contre l’avis du Sénat était illégal. Outrepassant cette limite symbolique, Jules César devient hors la loi. Il sait qu’il joue son avenir politique… Mais le coup est gagnant! Il s’empare de l’Italie, puis écrase l’armée de Pompée en Thessalie et les derniers partisans de celui-ci en Espagne. En 45 avant J.-C., César est le maître incontesté de Rome. Ses écrits traitant de cette période troublée ne font aucune allusion au passage du Rubicon, épisode de rébellion qu’il avait avantage à passer sous silence. La fameuse sentence n’est, par ailleurs, rapportée que par trois historiens (Plutarque, Vies parallèles des hommes illustres, Vie de César, 32, 8 ; Suétone, Vie des douze Césars – César, 32, 3 et Appien, Guerres civiles, 2, 35).
Les dés à jouer
Le terme alea désigne en latin à la fois le dé et le jeu de hasard. Les fouilles archéologiques ont révélé de nombreux dés à six faces gravés d’un chiffrage composé de cercles ocellés. La somme du chiffrage des faces opposées totalise généralement sept, comme sur les exemplaires employés de nos jours. Fabriqués à partir de différents matériaux (bronze, bois, ivoire, etc.), les dés sont communément réalisés en os, ce qui permet une production en série et bon marché. Il existe des exemplaires de différentes tailles (fig. 1) mais leurs dimensions dépassent rarement 16 mm en raison des dimensions maximales des os animaux à partir desquels ils sont conçus.
Tout comme les jetons, les dés sont des témoins de la pratique des jeux de hasard et de plateau auxquels les Romains de toutes les couches sociales s’adonnaient, comme le rappelle Juvénal: «Le jeu et l’adultère ne sont honteux que chez les petites gens. Quand ce sont les riches qui s’y livrent ils deviennent plaisants et de bon ton», (Satires, 11, 176). Les jeux de hasard sont socialement nettement moins bien considérés que les jeux de stratégie qui nécessitent de la réflexion.
Il existait des traités sur l’art de jouer aux dés, mais aucun ne nous est parvenu, tel l’ouvrage rédigé par l’empereur Claude qui aurait peut-être abordé les questions de probabilité. Ceci expliquerait l’intensité avec laquelle il s’adonnait à ce jeu, même en voyageant: il avait en effet fait confectionner une table spéciale neutralisant les secousses (Suétone, Vie des douze Césars – Claude, 33, 5).
Contrer l’addiction
Pour limiter les excès, surtout liés aux jeux d’argent, la pratique des jeux de hasard a été prohibée sous peine de forte amende dès l’époque républicaine. Horace, au Ier siècle av. J.-C., s’en fait l’écho en parlant de «dé proscrit par les lois» (Odes, 3, 24, 55). Seule exception à cet interdit: la fête des Saturnales qui a lieu au mois de décembre. Nombreux étaient néanmoins ceux qui fraudaient au risque de se faire attraper; ainsi le poète Martial (Ier siècle) fait allusion au cas d’un joueur pris en flagrant délit dans un tripot par un édile (Épigrammes, 5, 84).
Le jeu d’argent était réputé attiser les mauvais penchants: «Inattentifs et entraînés par l’ardeur du jeu, nous ouvrons notre cœur dénudé. La colère, ce vice honteux, et l’amour du gain s’emparent de nous; de là naissent les querelles, les rixes, et le chagrin amer. On s’invective. L’air retentit de cris furieux; le chacun invoque en sa faveur les dieux irrités», (Ovide, L’Art d’aimer, 3, 377-384).
Le jeu pourrait donc être un révélateur de la force morale des protagonistes. C’est la démonstration que fait Suétone lorsqu’il décrit le goût pour le jeu de dés de certains empereurs: si Auguste s’y adonnait (trop) fréquemment, il le pratiquait tout en modération, le considérant comme un simple délassement. Il savait se montrer généreux en laissant leur mise à ses adversaires (Vie des douze Césars – Auguste, 71, 3-5). À l’inverse, Caligula ou Néron sont décrits comme des joueurs invétérés, dévorés par la passion et prêts à tous les excès pour satisfaire leur cupidité: «Ne méprisant pas non plus le profit résultant du jeu et des dés, il gagnait encore davantage en trichant et en se parjurant», (Suétone, Vie des douze Césars – Caligula, 41, 3).
La tricherie
Dans l’Antiquité déjà, certains artifices permettent de piper les dés. C’est le cas d’un exemplaire découvert à Arles, dans le Rhône. Une partie du dé en os, sous la face portant six ocelles, a été percée afin de pouvoir intégrer du plomb, dont on perçoit des résidus (fig. 2). Cette astuce permettait donc d’obtenir aisément le chiffre un.
Si l’on sait que le «coup du chien», qui consiste à avoir quatre fois le chiffre un, est considéré comme un mauvais résultat, on s’interroge encore sur le jeu dans lequel un tricheur pourrait en tirer profit
Malheureux au jeu, heureux en amour?
Dans son traité sur L’Art d’aimer, Ovide rappelle qu’il peut être utile de perdre quand on veut séduire sa belle: «Si tu joues aux osselets, pour lui éviter de perdre et d’avoir à payer, arrange-toi pour avoir souvent les chiens qui font perdre», (2, 208). Le dé pipé d’Arles appartenait-il donc à un tricheur ou à un amoureux transi?