Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07200.jsonl.gz/1433

La houle est un phénomène peu connu du grand public, qui n'en prend conscience que lorsque les vagues prennent une allure particulière au bord des plages, avec ou sans vent. Apparaissent des vagues qui déferlent régulièrement, en régime serré, plus ou moins hautes et sans rapport avec le vent qui vient de la mer. Ces vagues peuvent ne faire que 2 mètres de haut mais elles peuvent aussi atteindre et dépasser les 4 mètres. Dans ce cas, leur choc sur les abords directs des côtes peut être particulièrement destructeur si aucune défense efficace n'a été mise en place pour les « casser » avant qu'elles n'atteignent la côte elle-même.
La particularité de la houle est qu'elle se forme en mer, parfois à plusieurs milliers de kilomètres des côtes. Elle est donc invisible dans le cadre d'une prévision météo locale qui prend en compte les variations de la pression atmosphérique dans une zone donnée, même très étendue.
La houle est donc imprévisible et peu fréquente mais elle existe, capable de provoquer de sérieux dégâts.
« Gouverner, c'est prévoir », dit-on.
À la fin de l'après-midi du dimanche 30 août, la Presqu'île du Cap-Vert et la Côte Sud de Dakar ont vu déferler une houle comme je n'en avais jamais vu depuis près de cinquante ans. Des vagues de près de 4 mètres se sont fracassées sans discontinuer sur la côte jusque tard dans la nuit et une partie de la journée de lundi. Les photos que j'ai prises du "Lagon" datent du lundi vers 17 heures, alors que les vagues mesuraient encore plus de deux mètres et frappaient toujours durement le ponton du "Lagon I" et l'Hôtel "Lagon II".
Dans le même temps, on apprenait que plusieurs infrastructures du bord de mer, en particulier les pontons de grands hôtels et un restaurant, avaient fini par s'effondrer devant les coups de boutoir répétés de la mer déchaînée. Sanction d'une mauvaise conception et/ou d'une mauvaise réalisation, sans parler de négligences dans la maintenance.
Pourtant, le Lagon I avait résisté alors que l'on vient de fêter ses soixante ans. Scaphandrier lourd à la retraite, son propriétaire, concepteur et bâtisseur n'avait pourtant aucune expertise dans la construction. Mais il connaissait la mer et possédait cette qualité qui manque le plus aujourd'hui : le bon sens.
Le Lagon I toujours sous les coups de la houle le lundi 31 août en fin d'après-midi
Vue d'un des poteaux solidement scellé dans la roche
Gros plan sur cette pauvre araignée de mer échouée sous le ponton.
En fait cela se voulait un tétrapode destinée à briser les vagues !
Œuvre d'un "spécialiste" consulté il y a moins de dix ans…
Désolé pour le "spécialiste" mais un tétrapode, ça ressemble plutôt à ça
(ben oui, les modèles normalisés, ça existe !)
Le secret du Lagon I
La structure du ponton du Lagon I est constituée d'une forêt de tubes d'échafaudage 40x49 reliés par des colliers d'échafaudage traditionnels, le tout constituant une ossature métallique cohérente, contreventée de manière homogène.
Son concepteur et réalisateur avait réinventé « le fil à couper le beurre » puisque les vagues sont découpées par les tubes très fins sur lesquels elles n'ont aucune prise. Pendant des années, les tubes rouillés étaient remplacés régulièrement par des tubes neufs. Je crois qu'ils sont maintenant en acier inox, ce qui évite les opérations de maintenance répétitives.
Son concepteur ? Il fêtera ses quatre-vingt-dix ans l'an prochain et je lui souhaite de pouvoir continuer jusque-là à jouer sa partie d'échecs chaque matin sur son ponton à l'heure du petit-déjeuner !
Cela dit, il faut bien reconnaître que lors de houles importantes, la mer rejaillit à travers le platelage en bois non jointif du ponton et que l'on a vite fait de se retrouver trempé "par en-dessous" lorsque l'on déjeune à l'une des tables.
Le Lagon II (vu du Lagon I) – Construit en 1977
En 1986-1987, nous avons été amenés à réhabiliter les 93 poteaux qui le soutiennent.
Par très forte houle, les occupants des chambres du premier étage (en rouge)
sont obligés de garder leurs fenêtres fermées s'ils ne veulent pas se faire tremper !
Les effets de la houle sur la route de la Corniche Est avoisinante
Cette Corniche est un peu notre "périphérique", dans la mesure où elle permet d'aller d'un point à un autre de Dakar sans passer par le centre. Elle est donc très fréquentée dans la journée. Le soir du 31 août, elle était coupée à la circulation car une partie menaçait de s'effondrer (zone visible entre les deux panneaux à l'horizon de la photo).
On notera la qualité du balisage "normalisé" destiné à interrompre la circulation
État des "défenses" de cette séquelle ancienne de la colonisation.
Au-dessus de la route, les remparts militaires de la résidence du général,
commandant les Forces françaises (ce qu'il en reste)
De sa terrasse, une des plus belles vue sur la Rade et sur Gorée.
Il faut dire que c'est de là que Dakar a démarré son extension au XIX° siècle.
Un hôtel de construction moderne : le « Radisson Blu »
Lorsque le Radisson fut construit en 2007-2008, il était plus connu sous le nom de Sea Plaza et changea de nom au moment de sa prise en exploitation par la chaîne canadienne.
Construit sur la côte Ouest de Dakar, il est dans la partie la plus basse d'une anse et sans aucune protection à la mer.
En 2009, il a subi les effets d'une très forte houle (déjà !) qui a détruit le peu de défenses qui avait été prévues, détruit la route de service le long de la piscine et projeté des "rognons" de basalte jusqu'à pulvériser les vitres du restaurant de la piscine.
2009 – L'hôtel vient d'être inauguré.
À gauche, la piscine qui n'a miraculeusement pas bougé.
On voit au centre ce qui reste de la route de service qui courait tout le long de la piscine.
Quant aux enrochements qui subsistent, leur taille est totalement dérisoire
2015 - Après la houle du 30 août
On voit la route de service qui a été reconstruite,
et les défenses qui ont finalement été mises en place.
Ce sont des blocs de béton de plusieurs tonnes, empilés et plus ou moins clavetés entre eux.
Le soir de la houle scélérate, les vagues venaient s'exploser sur ces blocs et retombaient en pluie sur la piscine, sans faire de dégâts.
Tout ça pour ça
Le but avoué de l'architecte : que l'horizon de la piscine se confonde avec celui de l'océan !
Et si l'on ne fait rien ?
D'abord, ça amuse les enfants.
Après, ça se complique.
Jusqu'à donner ça.
En guise de conclusion
L'érosion côtière existe partout dans le monde et le Sénégal n'y échappe pas. Le coup de tabac du 30 août a réveillé les esprits et chaque politique y va de sa larme devant les dégâts causés aux populations. Pourtant, si « Gouverner c'est Prévoir », il serait temps de s'y mettre… Ah ! Une commission a été créée ! Donc, tout va bien ! Rendez-vous à la prochaine colère de la nature.
On ne joue pas avec la mer.