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Si jeune, et déjà mal peigné!
"Manuellement vous êtes nul: vous devriez faire des études en littérature"
Cette phrase, assénée en 1976 par son orienteur professionnel, l'a dérouté pour toujours. Cette année-là, il se faisait expulser de l'école avec une moyenne de 2,8 (sur 6) et démarrait somme toute assez mal dans la vie professionelle. Comme on lui avait fermé toute école et certifié, tests à l'appui, qu'il ne saurait rien faire de ses mains, il se retrouva bientôt apprenti électricien. C'était déjà un créateur. Probablement n'était-ce que par manque d'inspiration, mais la seule chose qu'il créa à cette époque fut des soucis pour son patron, ses parents et la maréchaussée.
Suivirent 10 ans où il navigua chaque fois entre deux extrêmes: travailler de ses mains et rêver. En 1986, il partit voyager avec son vieux sac "Athanase" (né en 1937, 4 litres de contenance et d'innomables cuirs qui sciaient les épaules). Ceci nous donna en chiffres: 67 pays traversés dans 4 continents, 40000 kilomètres en autostop, plus de 1200 kilomètres à pieds, 3000 kilomètres à vélo et plus de 300 nuits passées à dormir dehors sans tente. Plus prosaïquement, nous devrions aussi noter au passage une cinquantaine de dysenteries, les amibes et un palu du tonnerre. Quand il revint au pays, il avait l'esprit enfin lavé de cette espérance qui lui avait toujours fait croire qu'ailleurs devait être mieux. Les choses sérieuses pouvaient enfin commencer. Il travailla deux ans dans une entreprise de télécommunications, puis ouvrit en 1993 son propre atelier dans une arcade de la vieille ville de Sion. De cette époque datent ses deux premières grandes oeuvres: le réveil et le brouillon. Deux pièces qu'il considère comme des erreurs de jeunesse, mais qui lui dictèrent néanmoins la ligne car c'est uniquement grâce à elles que toutes les autres ont pu naître.
"Si vous aviez fait comme nous des études d'horlogerie, vous n'auriez jamais pu faire tout ça!"
C'était un atelier de réparations électroniques. Tout le monde pouvait venir avec sa vidéo en panne, son lecteur CD ou n'importe quoi à faire réparer. Marcel fabriquait aussi des prototypes pour l'industrie ou modifiait des installations existantes. Réparer est fascinant: il faut d'abord se mettre à la place de celui qui a fabriqué l'objet, penser comme lui puis trouver la panne. Et l'améliorer au besoin. Mais il remarqua très vite que ces objets n'étaient fait que pour durer quelques années, puis être jetés. Or Marcel à un problème avec le temps: il n'aime que ce qui dure. "J'avais vu mon grand-père planter des arbres dont il savait qu'il n'aurait jamais le temps de voir les fruits. Cette vision m'avait frappé quand j'étais enfant, et je pense encore qu'il était dans le vrai." Il commença peu à peu à détourner des objets pour le plaisir, et surtout pour se venger de notre époque où l'on jette tout. C'etait la période des lecteurs CD. On peut donc dire sans se tromper que c'est son travail qui l'a rendu ainsi. L'autre raison des objets détournés était le manque d'outillage: comme il ne pouvait pas toujours usiner ses pièces, il puisait dans son stock de vieilles pièces. D'ailleurs si vous le croisez le dimanche et qu'il vous dit qu'il va chercher de l'inspiration, ne croyez pas qu'il part en montagne: il va dans quelque décharge pour trouver des pièces. Tout est très lent chez lui: il se se passe fréquemment 4 ans entre le moment ou il acquiert un objet et celui où il en fait quelque chose. Les objets fabriqués perdent ensuite tout intérêt car ils ne sont passionnants que tant qu' ils sont en fabrication. Puis, en 1997, il arrêta la création de lecteurs CD car eux aussi pouvaient s'user: il se tourna alors dans la création de pendules. Elles qui, selon ses dires, ne vieilliront pas.
On peut discerner, dans sa production, deux sortes d'horloges: celles que Marcel fabrique de toutes pièces, et celles composées d'objets détournés. Les plus faciles sont celles où il fait tout car il lui suffit d'avoir une idée et de la concrétiser. " Quand j´usine une pièce, je suis seul maître à bord. Elle aura donc les qualités que je lui donne, ainsi que mes défauts. Autrement dit très peu de mystère. Quand je détourne un objet, c'est lui qui me dicte ce que je dois faire. Une pièce faite d'objets détournés, comme Moreno, demandera beaucoup plus d'écoute, beaucoup de temps à la réalisation et beaucoup de satisfaction lors du montage. La démarche est complètement différente.
"Il m'arrive fréquemment de perdre trois jours à usiner une pièce et de voir, une fois terminée, qu'elle pouvait être être mieux si fabriquée autrement. Alors j'en fabrique une autre. Du coup, ce qu'on voit dans une horloge n'est plus rien par rapport à ce qui fut refusé. Rien qu'avec les pièces non acceptées durant la construction de l'Anachrone, j'aurais pu en construire 5 autres." Pour "Skyport", une des pièces ainsi refusée lui coûta pas moins de 3 mois de travail et n'est toujours pas terminée! La simplicité est à ce prix. "La première idée est toujours trop compliquée. Le temps vient ensuite effacer tout ce qui est superflu." Un pendule comme le Chronolithe, par exemple, n'est lumineux que par sa simplicité car on ne peut plus rien lui ôter.
"Je ne comprends pas comment vous faites pour créer d'aussi jolies choses habillé comme vous êtes!" (une visiteuse durant l'exposition de la galerie Grande Fontaine)
Il n'avait jusque là jamais rien voulu ou imaginé vendre: aussi une exposition comme celle de la galerie de la Grande Fontaine, en décembre 2001, lui donna enfin une bonne leçon de conduite. Ces oeuvres pouvaient donc intéresser des gens? C'est seulement à partir de ce moment qu'il osa se détacher de certaines pièces qu'il fabriquait. Ce qui n'eut aucune incidence sur sa production.
"Il n'a aucun goût, mais beaucoup de chance" Caroline Baumann (sa femme)
Il n'a jamais eu, au fond, qu'une seule règle: ne pas marcher sur les traces d'un autre, et surtout pas deux fois sur les siennes. Lui-même ne peut nommer ce qu'il fait. De l'art? "Une bonne idée, suivie de plusieurs mois de travail. Il suffit d'être borné et de travailler. " On est maintenant sûr qu'il n'a pas de maître. Aussi, chaque pièce qui sort de son atelier est une création unique, parfois même une invention. Et certaines (Alcoographe, Paix des ménages, Natel valaisan....) poussent même le luxe à nous faire rire, ce qui constitue une victoire pour ces bouts de métal. Une chose est sûre: il ne sait pas où il va. Il a toujours trois ou quatres projets dans l'esprit et les suit tête baissée sans regarder ailleurs. C'était comme cela il y avait quelques années, il en sera sûrement ainsi dans vingt ans. Tous les objets qu'il touche ont tendance à se transformer en oeuvres d'art, comme s'ils devenaient soudain beaucoup plus larges que leur fonction initiale. Cette fonction même devient accessoire, comme n'importe quelle partition de musique. L'essence est, comme toujours, ailleurs.
Accomplir ses rêves est une qualité chez beaucoup de gens. Chez Marcel Bétrisey, c'est un défaut majeur. Un défaut qui lui pique son temps, pirate ses aspirations, empiète ses nuits et emmerde passablement ses amis. Sa conversation même est devenue lassante: après cinq minutes, il arrivera toujours à vous placer les nouvelles de la "petite dernière", ses problèmes techniques, etc. Et si vous gardez encore une oreille attentive, il vous parlera de la plus belle de toutes les horloges: invariablement la prochaine! La prochaine, c'est "celle qui tue", celle qui dépasse toutes les autres. Elle fera ceci, aura un laser là, aura un balancier comme ça, il nous fera croire au passage que c'est une première mondiale, puis qu'il arrêtera de faire des horloges après. Tous ceux qui le connaissent l'ont cru les premières fois aussi fort que lui y croit toujours. Plus maintenant. Dans 6 mois, il parlera toujours de "l'horloge qui tue" mais elle fera cela, aura un laser dessous et quatre balanciers... Les années qui passent n'arrangent pas du tout Marcel: il empire. Mais il reste quand même un peu d'espoir: ses dernières créations tendent à se faire enfin plus sobres, légères et silencieuses.
Génie?
Le génie peut arriver au travail avec des souliers différents, des chaussettes dépareillées ou avec la veste de sa copine, arrive le lendemain à ses rendez-vous, est incapaple ne serait-ce que d'additionner un ticket de bistrot, à déjà rempli deux fois le réservoir de sa moto avec du diesel et passe parfois par-dessus le guidon parce qu'il en oublie le cadenas. Il a dû entrer 4 ans par la fenêtre de sa voiture (il ne fallait surtout pas réparer la porte), devait actionner l'essuie-glace à la main et n'a toujours pas été capable d'installer une lampe devant sa maison. Et quand il entre dans un tunnel avec ses lunettes de soleil sur le nez, il accusera d'abord la qualité des phares de sa voiture. Voilà pour le génie! Alors s'il vous plaît, trouvez n'importe quel autre terme.
Créer?
Tout le problème est là: il n'est pas capable de faire autre chose. C'est une maladie qu'il n'a pas su soigner quand il était petit, et qui ne pouvait forcément que dégénérer. Exactement comme n'importe quelle calvitie, rhumathisme ou myopie. La preuve est qu'il rêve toujours de s'en sortir. Trouver un emploi comme concierge dans une école, balayer les feuilles mortes l'automne, et surtout arriver au soir l'esprit libre et disponible. Ce qui fait évidemment hurler ses amis chaque fois qu'il en parle...
Mais jusqu'où ira-t-il?
Ca, c'est le plus facile à savoir: il manque d'outillage, de
temps et n'a pas les moyens de fabriquer plus de pièces. Limites
qui se retrouvaient déjà dans celles qu'il à déjà
faites. Mais donnez-lui seulement un peu de n'importe lequel de ces trois
(outillage, temps ou argent), et vous verrez soudain naître dix créations.
Car elles sout toutes là, prêtes et alignées en rang
dans son cerveau d'handicapé: le pendule photonique (encore
une première mondiale), le vélo pendulé (qui
ferait se retourner Tinguely dans sa tombe), le projet d'horloge géante
à billes , le pendule à flux de mercure, etc etc...
Les moyens lui manquent terriblement, mais son entourage est unanime à penser que c'est mieux comme ça. Et Marcel, comme d'habitude, ne comprend rien ce qui se passe.
Poésie mécanique
200 personnes visitent quotidiennement son site. Un tiers sont des physiciens ou des gens intéressés par la physique, un autre vient de gens que seule l'horlogerie concerne et le dernier tiers est composé d'artistes. Pour les horlogers, c'est un artiste. Pour les artistes, ce n'est qu'un mécanicien. Pour les mécaniciens, c'est impossible de travailler avec si peu d'outils. Pour les électroniciens, c'est un poète. Alors quoi? "La seule chose qui importe est que les idées qui tournent dans ma tête se concrétisent. Elles ont rire quand je ris, réfléchir car moi non plus je n'y comprends rien, et surtout rêver. Il suffit de continuer à prendre des outils." Il sait que les objets qu'il fabrique lui survivront. "On peut en dire ce qu'on veut, mais nous disparaîtrons et mes pendules continueront à agiter leur balancier. C'est ce que je préfère dans ces pièces: mots et modes ne peuvent plus rien contre elles." Ce qui ne fait pas de mal à une époque où ce qu'on dit des choses est tellement plus important que les choses elles-mêmes.