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Havane - Assise dans le bus pour la plage de Santa Maria, une journée magnifique de lecture et de solitude couleur bleu horizon s'annonce. Une jeune fille s'assied à mes côtés, plus légère qu'un papillon, elle s'est glissée sans bruit, furtivement. A peine âgée de 20 ans, de type indien à la peau mate, des yeux noirs, des pommettes à peine saillantes, les cheveux d'un noir de jais légèrement ondulés, elle porte une petite robe à fleurs aux fines bretelles et arbore une casquette rouge.
Le bus à peine démarré, elle s'adresse à moi en espagnol:
"Buenos dias, señora. Vous connaissez les plages de Santa Maria?"
- Oui, lui répondis-je.
- C'est la première fois que je vais au bord de la mer, est-ce que je peux rester avec vous, señora ? me demanda-t-elle timidement.
- Vous savez nager?
- Si señora. Ne vous inquiétez pas, je nage parfaitement.
J'imaginai déjà ma solitude solaire brisée par cette présence inopinée. Puis je me consolai aussitôt en me convainquant que ce serait une bonne pratique de l'espagnol ponctuée de señora à toutes les phrases.
"Porque no! Restez avec moi si vous voulez", lui répondis-je sans enthousiasme.
Puis elle me dit s'appeler Andrea et venir de Bogota et que c'était le premier voyage de sa vie à l'étranger et même hors de sa ville natale. Elle avait si peur, une peur immense de partir seule. Mais à l'idée qu'elle le faisait pour son grand-père malade diminuait cet affreux sentiment.
"L'amour a été plus fort que la peur!" conclut-elle.
Ma curiosité allait en s'accroissant et je commençai à regarder cette jeune fille avec un intérêt nouveau et une réelle attention.
- Quel est le lien entre votre grand-père et votre voyage à Cuba?
- Señora, le venin de scorpion bleu ! me répondit-elle en expliquant que le venin ne guérissait pas mais ralentissait la propagation des cellules cancéreuses et que le médecin avait diagnostiqué un cancer de l'oesophage, il y a trois mois, à son grand-père adoré. Réparateur d'appareils ménagers dans un petit atelier de Bogota et âgé de 70 ans, tous le voulaient voir vivre encore quelques années de plus et craignaient l'apparition de métastases.
Ce traitement largement répandu à Cuba pour lutter contre le cancer et quasi gratuit pour les Cubains représentait une fortune pour cette famille colombienne de condition modeste et qui n'avait jamais eu les moyens de quitter Bogota pour la côte pacifique colombienne. Le prix à payer pour ce traitement représentait une véritable fortune, tous avaient mis la main à la poche pour sauver le grand-père, cette dépense considérable représentait environ l'équivalent de 1600 frs pour 10 échantillons de venin de scorpion bleu qui prolongeraient la vie de quelques années et auxquels il fallait ajouter le prix du voyage de la jeune fille, à Cuba et le logement pour trois jours dans une famille cubaine. Le grand-père devrait ensuite mettre cinq gouttes du venin sacré par jour sous la langue, garder quelques minutes le précieux liquide et l'avaler courageusement et cela durant un an et demi.
- Et pourquoi vous a-t-on choisi vous pour ce voyage et pas quelqu'un d'autre? Demandé-je à brûle- pourpoint, la voyant si menue et si inexpérimentée, n'y connaissant rien aux voyages.
- Parce que j'étais la seule à posséder un passeport dans ma famille, señora. Il y a un an, j'avais projeté de me rendre en Allemagne y apprendre la langue mais le visa m'a été refusé. Maintenant, je suis à l'université, à la faculté des sciences pour devenir laborantine en chimie, me dit-elle en souriant.
Elle repartait le jour même, le soir, ce qui lui laissait encore le temps de voir l'océan. Arrivées à la plage, je l'ai vue s'ébahir devant l'étendue bleue, nous avons loué un parasol pour deux et pris nos chaises longues côte à côte. Elle me demanda de la prendre en photos pour montrer les clichés à ses parents. Elle éclaboussait l'eau de ses mains joyeuses riant aux éclats et criait "La olas", les vagues. Ô mon dieu que l'eau est salée disait-elle en riant. Mais pourquoi y at-il des différences de couleurs dans la mer? S'interrogeait-elle.
A mon tour, il me paraissait redécouvrir la mer et je la regardais avec les yeux du premier jour, à travers ce nouveau contact de Andrea avec le Pacifique. Cette petite jeune fille frêle avait fini par m'émouvoir et je me prêtai volontiers à toutes ces demandes de prises de vue. Dans l'eau, sur le sable, dans les vagues, de dos. Puis avant de quitter la plage, de son index, elle écrivit sur le sable "A ma famille que j'aime" et elle prit une dernière photo. Elle m'offrit pour me remercier de l'avoir accompagnée, du maïs grillé, puis une mangue découpée par des mains expertes sur la plage.
De retour à la Havane, elle m'accompagna à l'hôtel pour accéder à la wifi depuis le patio, je lui offris mes cartes de navigation pour internet pour qu'elle puisse confirmer son vol retour du soir et prévenir ses parents.
Je l'entendis heureuse, leur dire, j'ai les médicaments! Tout va bien! Et entendre des exclamations joyeuses à l'autre bout, avec des remerciements à tous les saints.
Puis nous bûmes un mojito à la santé de l'abuelo!
Longue vie au grand-père soigné au venin de scorpion bleu.
Articles
Quand le scorpion pique le cancer
http://www.courrierinternational.com/article/2013/05/30/quand-le-scorpion-pique-le-cancer
http://world-docphytoplus.com/venin-de-scorpionneurologieimmunologiecanceranalgesie/