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Deux volumes rédigés par John Paul Meier sur ce que nous pouvons connaître du Jésus de l'histoire ont déjà fait l'objet d'une appréciation élogieuse de la part de la critique.[1] Après un long silence, dû semble-t-il à la maladie, ce prêtre de l'archidiocèse de New York et professeur à l'Université Notre-Dame, dans l'Indiana, livre dans un troisième volume ses réflexions sur l'entourage juif de Jésus. Qui étaient les gens que Jésus a été amené à fréquenter ? Comment les a-t-il influencés et, inversément, comment l'ont-ils influencé ?
Dans le premier volume de son « Jésus historique », Meier a traité entre autres des relations de Jésus avec sa propre famille,[2] et dans le deuxième, de celles avec Jean-Baptiste.[3] Poursuivant sa réflexion, il cherche dans ce troisième livre à approfondir les relations de Jésus avec son entourage juif plus large. Il s'agit donc pour l'auteur d'établir ce que l'on peut connaître historiquement des relations que Jésus entretenait avec ce que l'on appellerait aujourd'hui son « milieu ».
Meier reprend tout d'abord son objectif énoncé dans les précédents volumes : fournir la description la plus fiable possible de ce qu'a pu être le Jésus de l'histoire. Il n'est donc pas question d'une biographie, ni de décrire Jésus ou ses pro- ches tels qu'ils ont été - tâches d'ailleurs impossibles - ni de se pencher sur un Jésus théologique ou sur celui de la foi. L'auteur résume ensuite quelle est sa démarche : après avoir estimé le degré de validité des sources, l'historien doit énoncer des critères reconnus qui établiront avec une probabilité suffisante l'historicité d'un fait ou d'une parole rapporté. Ces critères devront être appliqués en toutes circonstances avec une même rigueur.
Meier pénètre enfin dans le vif de son sujet. Il répartit l'entourage juif de Jésus en deux groupes : les compagnons et les concurrents. Cette répartition forme les deux parties principales de son livre.
Les compagnons
La première partie est donc dédiée à ceux qui suivaient Jésus de manière plus ou moins convaincue. Pour un croyant, elle sera peut-être la plus fascinante. Meier clarifie le débat en répartissant les « compagnons » en trois cercles concentriques autour de Jésus. Le cercle extérieur est formé des foules, terme vague aussi bien en grec qu'en français, le cercle du milieu est celui formé par les disciples, et le cercle interne par les Douze. Meier précise bien que ce sont là des distinctions utiles pour comprendre les typologies évangéliques. Il met cependant en garde d'imaginer des frontières bien définies et fixes entre les trois cercles.
En traitant des disciples de Jésus, Meier tente d'en définir le contour et, plus particulièrement, leur originalité par rapport à ceux du monde grec ou juif. Il constate tout d'abord que Jésus a procédé à des appels explicites. Cette manière de faire n'était probablement pas unique, mais certainement peu habituelle. Ensuite, il établit qu'il ne s'agissait pas seulement de « suivre » Jésus de manière abstraite ou éthique, mais radicalement et physiquement. Enfin, les disciples devaient s'attendre à faire face à de l'hostilité et même à des dangers.
Meier souligne que ce sont là des traits généraux qu'il faut éviter de forcer. Surtout, les disciples ne devaient pas se considérer comme un groupe fermé au monde externe, à l'instar des qumrâniens. Il y avait d'ailleurs des sous-groupes intermédiaires, ceux par exemple qui ne quittaient pas leur foyer mais qui étaient plus que de simples auditeurs, comme Zachée ou Marthe.
Un élément original de la réflexion de Meier concerne les femmes. Se taillant un passage à travers le monde forcément androcentrique du Proche-Orient de l'époque, l'auteur conclut que Jésus a très probablement eu des disciples femmes au sens où il le définit, dont Marie Madeleine, que l'on retrouve auprès de tous les Evangélistes.
Au terme de son analyse historique, Meier tente de comprendre pourquoi les évangélistes en font si peu cas. Parmi plusieurs indications, il souligne que ni l'araméen, ni l'hébreu n'ont de féminin pour le terme « disciple ». Il n'est donc pas impossible que les auteurs évangéliques écrivant en grec n'aient fait que reprendre les contraintes linguistiques antérieures. Cela sans tenir compte des préjugés bien naturels pour des rédacteurs de cette époque. D'ailleurs, Meier ne cache pas que le fait de voir certaines de ces femmes quitter leur famille pour suivre un Jésus célibataire, sans être chaperonnées convenablement, devait faire froncer les sourcils à plus d'un Juif, pieux ou non !
Quant aux Douze, plusieurs arguments militent en faveur de leur institution par Jésus, même si les contradictions internes quant aux membres et leur disparition rapide en dehors des quatre Evangiles peuvent surprendre. Leurs personnalités nous échappent presque entièrement, exception faite de Pierre pour lequel une esquisse est tentée.
Les concurrents
La deuxième partie du livre traite des opposants ou, comme préfère les appeler Meier, les concurrents de Jésus. Les pharisiens et les sadducéens, historiquement très mal connus, sont les premiers à faire l'objet d'une analyse fouillée. Suivent ensuite les autres groupes pouvant entrer en ligne de compte, tels les esséniens et les qumrâniens, les samaritains, les scribes - ensemble peu défini s'il en est - ainsi que les hérodiens et les zélotes. Sur le plan historique, on peut chipoter sur des détails. Les divergences de vue au sujet des frères et des soeurs de Jésus (Meier estime qu'ils ont existé) sont mentionnées dans un précédent article.[4]
De même, dans le long passage évoquant la dispute de Jésus avec les sadducéens au sujet de la résurrection (Mc 12,18-27), l'impression prédomine que Jésus épouse la position des pharisiens. Pourtant, l'on pourrait défendre que Jésus renvoie implicitement sadducéens et pharisiens dos à dos, tant dans la foi en la résurrection que dans la conception que les pharisiens pouvaient avoir de celle-ci. Mais ce sont là des broutilles par rapport aux conclusions soigneusement étayées et par rapport à la rigueur de la réflexion.
L'ensemble non seulement présente des arguments historiques solidement charpentés, il fournit aussi l'état des lieux quant aux autres théologiens et historiens qui se sont penchés sur le Jésus historique. Ce panorama confère à l'oeuvre un aspect encyclopédique et il est vraisemblable que le travail de Meier deviendra une référence incontournable. Des tables et des index très complets permettent de retrouver facilement l'état actuel de la science pour une question donnée. Les propositions sont soutenues par des notes en fin de chapitres qui fourmillent d'informations.
Le style est allègre, non dénué d'humour et garde cette simplicité, voire ce suspense, que l'on trouve souvent sous la plume d'auteurs scientifiques américains. Très didactique, Meier se donne la peine de faciliter le cheminement du lecteur : il reprend, au risque de se répéter, résume en fin de chapitre, propose en deux mots les éléments qui vont suivre. Les lecteurs auront cependant intérêt à mettre à jour leurs connaissances de la genèse des textes néotestamentaires pour bien saisir les nuances de l'auteur.
Reste que ce ne sont pas ces aspects techniques qui suscitent le plus l'admiration. L'essentiel est ailleurs. D'abord, il y a la méthode. Meier est prêtre catholique et ne s'en cache nullement. Son état n'enlève rien au souci quasi obsessionnel d'honnêteté qui émane de son travail. Si l'on excepte les tendances sectaires, la plupart des hommes et des femmes de notre culture occidentale entendent se démarquer nettement de la mythomanie. Ils veulent bien croire, mais non accorder crédit à un récit idéalisé ou à une personne inhumaine à force d'être parfaite. Les succès de films hyperréalistes sur la Passion de Jésus sont certainement aussi dus au désir de connaître les faits tels qu'ils se sont passés. C'est à ces lecteurs que Meier s'adresse. Il dit ce que l'on peut savoir, ce que l'on ne peut pas savoir, sans rien cacher, mais aussi sans rien omettre.
Etant donné l'état de nos sources, les adjectifs d'approximation abondent. Il est presque toujours « vraisemblable », « probable », « guère possible », « difficile d'imaginer », « presque certain »? Cette prudence, loin d'aboutir à un Jésus flou et insaisissable, rend à celui-ci une humanité qui devient, au fil de la lecture, de plus en plus solide et crédible.
Meier souligne à quel point il devait être difficile pour la première Eglise d'admettre ce qu'elle pouvait considérer comme les échecs de Jésus. Le fait même qu'ils ne soient pas omis dans les Ecritures leur confère une crédibilité historique supplémentaire. A titre d'exemple, la trahison de Judas devait poser un problème majeur : comment Jésus, l'envoyé du Père, pouvait-il s'être trompé à ce point dans le choix d'un des Douze ? Il est difficile de boucler un des trois volumes de Meier sans se confronter derechef au mystère de l'Incarnation.
Il y a ensuite le regard. Tout historien qu'il est, Meier trouve une clef à bien des énigmes dans la préoccupation eschatologique de Jésus. Etant donné que cette visée eschatologique est elle-même un mystère difficile, les constatations que nous propose Meier sont loin de résoudre tous les problèmes. Mais au moins, on se libère quelque peu de l'aspect souvent normatif de nos interprétations latines et romaines, pour pénétrer dans un univers prophétique dont Meier nous montre tout l'impact dans les Evangiles. Ainsi, en analysant les disputes de Jésus avec les pharisiens, sous l'angle notamment de la déclaration radicale concernant l'indissolubilité du mariage (Mc 10,1-12 et Mt 19,1-9), Meier met en évidence à quel point l'attente eschatologique de Jésus traverse de part en part sa vue sur l'unité du mariage. Son espoir est, en effet, qu'à la fin des temps, cette unité de l'homme et de la femme, voulue dès l'origine par le Créateur, soit restaurée.
Enfin, il y a l'impact sur le lecteur. Apparemment, le succès des premières éditions en langue française a dépassé tout ce que les éditeurs avaient imaginé.
Remises en cause fortifiantes
C'est que l'approche de Meier, loin de nous laisser un Jésus et un monde juif plats comme un tableau, nous les restitue comme des pièces en trois dimensions, douées d'une vie que l'on n'avait pas imaginée et mettant en cause bien des conceptions quelque peu sclérosées de nos croyances. Mais c'est une mise en cause rassurante par sa probité et son intelligence. La description historique devient sous sa plume un levier puissant pour faire se joindre autant que possible le Jésus de l'histoire et le Jésus de notre foi.
Le dernier volume de cette oeuvre traitera des énigmes que Jésus a posées et de l'énigme qu'il était lui-même. On devrait y trouver une recherche sur les liens de Jésus avec la loi mosaïque, sur les paraboles, sur la manière que Jésus avait de se considérer lui-même et sur l'énigme la plus troublante de Jésus sur le plan historique, à savoir sa condamnation à mort par un fonctionnaire romain parce qu'il se serait déclaré « Roi des Juifs ».
Le lecteur des premiers volumes ne peut que souhaiter une santé solide à l'auteur, non seulement pour son propre bien, mais aussi pour lui permettre de mener sa tâche à bonne fin. Car le travail de cet homme de foi qu'est Meier, tout scientifique qu'il cherche à être - et peut-être même à cause de cela -, est un outil convaincant pour renforcer sa propre foi.
2 - John P. Meier, A Marginal Jew, Rethinking the Historical Jesus. Vol. I. The Roots of the Problem and the Person, Doubleday, New York 1991, 484 p. Traduction en français par J.-B. Degorce, Ch. Ehlinger et N. Lucas, Un certain Juif : Jésus. Les données de l'Histoire. Vol. I. Les sources, les origines, les dates, Cerf, Paris 2004, 496 p.
3 - John P. Meier, A Marginal Jew. Rethinking the Historical Jesus. Vol. II. Mentor, Message and Miracles, Doubleday, New York 1994, 1118 p. Traduction en français par J.-B. Degorce, Ch. Ehlinger et N. Lucas, Un certain Juif : Jésus. Les données de l'Histoire. Vol. II. La parole et les gestes, Cerf, Paris 2005, 1344 p.