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PdG : La Suisse dépend-t-elle du commerce international pour se nourrir ?
Camille Kroug : En l’état actuel, oui. Par exemple, plus de la moitié des légumes consommés en Suisse sont importés. La Suisse n’est pas autosuffisante, et il faudrait une restructuration totale de l’agriculture pour qu’elle le soit.
N’y a-t-il pas alors une absurdité à défendre la « souveraineté alimentaire » ?
Attention, il ne faut pas confondre « souveraineté alimentaire » et « autosuffisance » ! Le principe de la souveraineté alimentaire suppose qu’un pays puisse avoir le choix de la manière de nourrir sa population ; cela peut se réaliser ensuite de différentes façons. La souveraineté alimentaire s’oppose à l’imposition, par le biais d’accords commerciaux notamment, d’un modèle unique de développement agricole et de fourniture de l’alimentation. Pour la Suisse, ce concept signifie la défense d’une agriculture forte.
« Agriculture forte » ?
La politique agricole suisse a peu à peu abandonné la notion de production, pour transformer l’agriculteur en un « jardinier du paysage ». Ce sont les services environnementaux qui sont subventionnés, mais de moins en moins la production alimentaire. La défense d’une agriculture forte remet la notion de production au centre de la fonction d’agriculteur, ce qui ne signifie pas une indifférence aux conditions environnementales, bien au contraire.
Une telle souveraineté alimentaire est-elle remise en cause par le libre-échange agricole ?
Oui, la dérégulation des échanges commerciaux conduit à des conséquences néfastes. Premièrement, le libre-échange amène des formes de « dumping ». Les paysans suisses ne peuvent pas produire à des coûts aussi bas que dans d’autres pays. L’ouverture du marché amène donc à la disparition de ces producteurs. Deuxièmement, on perd la maîtrise sur les normes, notamment sanitaires, de production, qui sont relativement élevées en Suisse. C’est tout le problème du « Cassis de Dijon ».
Cela a-t-il aussi des conséquences écologiques ?
Il y a bien sûr un accroissement du transport des marchandises, ce qui est incompatible avec l’idée de relocaliser l’économie. Près de 90% des asperges que l’on trouve en Suisse ont été produites au Chili et amenées par avion ! Mais plus profondément, cela a des conséquences écologiques dans les pays du Sud qui sont forcés à la monoculture intensive d’exportation, au détriment de leur propre souveraineté alimentaire et du respect d’une agriculture soucieuse de l’environnement.
Mais à l’inverse, les prix de l’alimentation ne sont-ils pas trop élevés en Suisse ? Le libre-échange ne peut-il pas les faire baisser ?
Là, je crois vraiment qu’il faut recadrer le débat ! En Suisse, un consommateur utilise, en moyenne, moins de 8% de son budget pour l’alimentation. C’est le taux le plus bas d’Europe ! Ensuite, il faut bien sûr se battre contre les marges abusives des distributeurs et autres intermédiaires, mais dans le fond on doit défendre l’idée d’un prix juste pour les produits agricoles. La nourriture, c’est tout de même la base de la vie. On ne peut pas constamment défendre l’idée de réduire les prix agricoles au mépris des producteurs et des conditions de production.
Faut-il donc repenser la consommation ?
Il faut repenser notre rapport à la nourriture, ce qui passe aussi par une réflexion sur la contradiction ville/campagne. L’agriculture est à un tournant et elle doit montrer qu’elle est pleinement intégrée à la vie quotidienne des gens, en particulier en ville. La baisse des prix a des coûts sociaux et environnementaux. D’ailleurs, les supermarchés casseurs de prix commencent à avoir mauvaise presse. La crise écologique et la crise climatique, de même que certains scandales alimentaires incitent de plus en plus de gens à réfléchir sur la provenance et les conditions de production de ce qu’ils mangent.
Concrètement ?
Par exemple, on assiste à un boom de l’agriculture contractuelle et de la vente directe. Rien que dans le Canton de Vaud, après Lausanne, ce sont Yverdon, Nyon par exemples qui s’y mettent. Ces initiatives visent à rapprocher le producteur du consommateur, ce qui rend ce dernier plus attentif aux conditions de production, au travail de l’agriculteur, mais aussi tout simplement aux saisons et aux conditions météorologiques. Le succès est tel qu’on a maintenant de la peine à trouver des producteurs.
Propos recueillis par RF