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raison que de ce dernier, que si les faits transmis par la tradition eussent été vrais, il les aurait certainement connus, puisqu'ils se seraient passés de son vivant dans des lieux qu'enfermait nécessairement ce qu'on peut appeler son horizon naturel. Il suffit de lire, dans sa chronique, les passages où il est question de la Haute Allemagne, pour comprendre que le soulèvement des Waldstätten contre les baillis autrichiens et les actes de tyrannie qui en eussent été la cause ne lui auraient pas échappé. Mais, quand il parle des trois vallées, c'est seulement, comme l'annaliste de Carinthie, à propos de leur résistance contre le duc Léopold, « qui s'avançait avec une grande armée pour les soumettre à la domination de son frère, quoiqu'elles relevassent directement de l'Empire, et qui fut forcé de prendre la fuite en versant des larmes sur sa défaite. Dès lors les vallées, » ajoute le narrateur, « sont demeurées invaincues. » Le secrétaire de l'évêque de Strasbourg est trop friand d'anecdotes apocryphes ou véritables, pour n'avoir pas enrichi son recueil d'un aussi précieux butin que les aventures de Guillaume Tell ou les scènes tragiques de l'UnterWalden, si elles s'étaient accomplies peu de temps auparavant parmi ces mêmes peuplades dont il raconte avec complaisance la victoire. Or, non-seulement il ignore absolument que rien de semblable ait eu lieu dans les vallées, mais il assigne expressément à leur lutte avec l'Autriche une cause toute différente. On peut être néanmoins certain que les épisodes dramatiques, s'ils eussent eu la moindre réalité, auraient pris le pas, dans sa narration, sur les raisons politiques. Mais, si l'on trouve que le silence de l'abbé de Victring
et celui du chroniqueur alsacien ne suffisent pas à jeter un invincible doute sur l'existence d'événements qu'ils auraient dû connaître et rapporter, puisqu'ils s'étaient précisément passés au sein d'une population dont les destinées à cette même époque ont trouvé place dans leur récit, que dira-t-on du silence bien autrement persuasif d'un troisième narrateur, également contemporain, mais vivant plus près encore du berceau de la Confédération suisse, et chez lequel l'amour du détail et de l'historiette est la disposition dominante ? Nous voulons parler du moine Jean de Winterthur. Ce religieux avait environ douze ans lors de la bataille du Morgarten. C'est à l'occasion de celle-ci que, pOur la première fois, il parle, dans sa chronique, de « cette race rustique habitant les vallées de Switz, et qui, retranchée derrière ses montagnes, refusait au duc Léopold la soumission et les services qui lui étaient dus*. »
Le récit qu'il nous a laissé de la bataille révèle, par la nature même des informations qu'il renferme, un esprit de recherche et d'investigation qui permet de conclure que tout ce qui, dans les faits contemporains, méritait quelque attention, a dû être recueilli par lui, sinon avec beaucoup de critique, du moins avec une curiosité et un intérêt tout particuliers; à bien plus forte raison ce qui se passait à sa portée et comme sous sa main. « Je veux, » dit-illui-même en commençant son livre, « raconter ce qui est advenu de mon temps, soit que j'en aie été moi-même témoin, soit que je l'aie appris directement, ou que la voix publique et la renommée me l'aient fait connaître. Et, comme je suis de l'Allémanie, c'est principalement de ce qui s'est passé en Allémanie que je m'occuperai. » Il ne pouvait pas faire plus expressément entrer les Waldstätten dans son champ d'observation.
Mais ce ne sont pas seulement les événements importants et les personnages considérables de l'histoire qui trouvent place dans le récit du religieux. Sa chronique est remplie d'une foule d'incidents de la vie commune. Dans une seule page on rencontre le récit d'une vengeance conjugale, où l'adultère est assassiné et coupé en petits morceaux, d'une querelle de famille, dans laquelle, au milieu d'une noce, l'époux est tué par le frère de l'épouse, d'un triple homicide commis par des citoyens sur des citoyens du parti contraire*.Les incendies, les fléaux, les possessions diaboliques, les suicides, les parricides, sont consignés avec autant de soin que les grandes catastrophes politiques, et Jean de Winterthur montre une prédilection particulière pour tous les incidents empreints d'un caractère sombre et tragique.
Se représente-t-on cet esprit éveillé et curieux, qui a glané de tous côtés sa gerbe d'anecdotes, ignorant des épisodes qui se seraient accomplis pendant son enfance, à quelques heures de distance de sa ville natale, et qui, plus que tous les faits étranges qu'il a recueillis dans sa chronique, auraient dû remplir sa jeune âme d'épouvante et sa mémoire du désir de les retracer ?
Si un père a, sur la place d'Altorf, risqué la vie de son fils pour abattre une pomme; si un fils a vu dans le Melchthal son père aveuglé pour venger la blessure d'un valet ; si, dans la baignoire d'Altzellen, un nouveau Tarquin a trouvé la mort, tandis que, plus heureuse que Lucrèce, la paysanne d'Unterwalden conservait tout à la fois la pudeur et la vie, — et qu'à Winterthur on n'en ait rien su, et que, si on l'a su, les enfants n'en aient ouï parler ni au foyer paternel, ni dans les conversations de l'école, ni sur la place publique, ou que, s'ils en ont ouï parler à dix ans, ils l'aient oublié à quarante, — et si le silence du chroniqueur doit s'expliquer par cette série d'invraisemblances, alors nous ne pouvons rien conclure, il est Vrai, du mutisme de Jean de Winterthur, rien, sinon que de tous les témoignages connus, antérieurs à l'an 1350, il n'en est aucun qui atteste, de près ou de loin, directement ou par allusion, la réalité des incidents auxquels la tradition rattache l'affranchissement des Waldstätten.
Au silence des documents authentiques est donc venu s'ajouter le silence des historiens contemporains. Pas la plus petite pierre d'attente ne se laisse entrevoir, à laquelle puisse s'appuyer l'édifice de la légende. Comment donc cette légende, qui a contre elle, répétons-le, tout à la fois le témoignage et le mutisme de l'histoire, comment cette légende a-t-elle pu naître, se glisser, s'établir, s'incruster dans les annales du peuple suisse? C'est la question qui nous reste à étudier.
II
LES RUDIMENTS DE LA LÉGENDE
Le temps marchait, et les premiers confédérés, par de nouvelles alliances et par des victoires nouvelles, avaient agrandi et affermi leur indépendance. Lucerne, Zurich, Berne, Zug et Glaris sont entrés dans la Confédération, et les batailles de Laupen, de Sempach, de Naefels, ont jeté un nouvel éclat sur la bravoure militaire des montagnards suisses. Mais, pendant qu'ils travaillent ainsi à se faire un nom et une place dans l'histoire, l'histoire se tait sur leur compte. Ce n'est qu'au bout de soixante et dix ans, vers l'année 1420, que l'on voit apparaître un narrateur, national cette fois, qui renoue la chaîne longtemps interrompue des récits historiques relatifs aux trois vallées. Conrad Justinger, secrétaire du Conseil de Berne et auteur d'une chronique suisse , donne sur les origines politiques des Waldstätten et sur les causes de leur affranchissement les premiers renseignements qui aient quelque rapport avec la thèse adoptée et propagée plus tard par la tradition. C'est moins, toutefois, une narration de faits précis, qu'un résumé des idées conçues ou recueillies par le chroniqueur bernois, que nous trouvons dans son livre. Il s'exprime d'une manière très-générale et très-vague, comme un homme qui ne se rend pas très-bien compte de ce dont il parle. En portant, dans son exposé, un peu plus de clarté qu'il n'en a mis, on voit qu'il divise en deux périodes l'histoire des Waldstätten antérieure à la bataille du Morgarten. La première remonte, selon l'un des textes de la chronique, « bien avant la fondation de Berne, » ou simplement, selon une autre leçon, « à l'an 1260. » C'est alors que les vallées se trouvaient en guerre avec les seigneurs de Habsbourg, « auxquels, » dit le narrateur, « appartenaient ceux de Schwytz et d'Unterwalden, tandis qu'Uri relevait du couvent de Zurich. Cette querelle, » ajoute-t-il, « venait de ce que les seigneurs, leurs baillis et leurs officiers, cherchaient à introduire de nouveaux droits et de nouvelles charges, à côté des anciennes obligations et des anciens