Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07246.jsonl.gz/467

En 1957, la Valaisanne Katharina Zenhäusern et 32 autres citoyennes d’Unterbäch votent sur le service civil obligatoire pour les femmes. Comme celles-ci sont toujours privées de droits politiques, il s’agit d’un acte de désobéissance civile. Cette action protestataire fait sensation dans toute la Suisse et au-delà des frontières.
C’est le 3 mars 1957 qu’a lieu la votation fédérale sur l’introduction du service civil féminin obligatoire. Les hommes suisses sont appelés à voter sur un projet qui concerne exclusivement les femmes. Les féministes et les organisations féminines protestent : «Pas de nouveau devoir sans l’égalité des droits!».
À Unterbäch le soir du 2 mars 1957, Katharina Zenhäusern est la première femme à déposer un bulletin de vote dans une urne fédérale. Elle est alors âgée de 37 ans, agricultrice et mariée au président de la commune Paul Zenhäusern. «Il fallait bien que quelqu’un commence», dira-t-elle plus tard. Ce soir-là, sa mère de 80 ans vote également. Au total, 33 femmes sur les 106 de la commune participent au scrutin, sous les huées. Les insultes, proférées par des hommes et par des femmes, fusent encore pendant des jours. La votation d’Unterbäch fait sensation : des journalistes viennent d’Asie et des États-Unis pour couvrir l’événement. Même le New York Times est là.
Comment se fait-il que les femmes de cette petite commune haut-valaisanne se soient retrouvées à l’avant-garde de la lutte pour les droits politiques féminins ? Cela s’explique certainement en partie par la situation économique locale. Dans cette région de montagne, les emplois sont rares et beaucoup d’hommes quittent leur village pour travailler comme saisonniers dans les vignobles et les vergers ou comme ouvriers sur les chantiers des tunnels et des barrages. Ils restaient parfois plusieurs mois loin du village. Pendant ce temps, les femmes s’occupaient de tout : le ménage, les travaux des champs, les enfants et les commerces locaux. Elles ont ainsi acquis une grande autonomie de décision. Une deuxième raison réside dans la collaboration politique avec Iris et Peter von Roten, qui habitent près d’Unterbäch, à Rarogne, et interviennent régulièrement en public en faveur de l’égalité des droits des femmes.
De fait, Peter von Roten et Paul Zenhäusern, collègues au Grand Conseil, discutent de la votation à venir. Ils ont précédemment déposé au parlement cantonal deux motions en faveur du droit de vote et d’éligibilité des femmes, en vain. Ils veulent maintenant faire participer les femmes d’Unterbäch au scrutin fédéral. Ils demandent conseil au juge fédéral Werner Stocker, qui estime que cela est compatible avec l’article constitutionnel sur les droits politiques, à la seule condition que les femmes soient inscrites dans le registre électoral. Le conseil municipal d’Unterbäch décide alors, le 6 février 1957, d’inscrire les femmes dans le registre électoral du village et de mettre en place une deuxième urne pour recueillir leurs votes. Le procès-verbal de la séance précise : particulièrement en cette occasion, « la bienséance et le bon ton exigent que nous, hommes, ne nous comportions pas comme des tuteurs tout-puissants », mais mettions en accord les droits et les devoirs de nos femmes. La tenue du registre électoral relevant de la compétence des communes, le conseil municipal invoque l’autonomie communale. La loi électorale valaisanne prive des droits politiques uniquement les forçats et les assistés ; elle ne mentionne pas les femmes. Le gouvernement cantonal valaisan et le Conseil fédéral n’apprécient pas : ils considèrent que cette démarche est anticonstitutionnelle. Mais Unterbäch persiste. Certaines autres communes (Sierre, Martigny-Bourg, Lugano, La Tour-de-Peilz et Niederdorf BL) autorisent leurs résidentes à participer au scrutin, mais seulement à titre consultatif. Unterbäch reste la seule commune qui annonce son intention d’accorder l’égalité de traitement aux votes des femmes et des hommes.
Même si les votes des femmes d’Unterbäch seront finalement invalidés, la fronde lancée par la commune constitue un pas en avant majeur vers l’égalité des droits politiques pour les femmes. Contre la volonté du gouvernement valaisan, ce petit village de montagne aura été la première commune suisse à inscrire les femmes dans un registre électoral communal. Il faudra attendre encore treize ans pour que les Valaisannes obtiennent le droit de vote au niveau cantonal. Jusqu’à son décès en 2014, Katharina Zenhäusern ne manquera pas un seul scrutin.
Devenu un symbole de la participation politique des femmes, le village de montagne haut-valaisan se veut le « Grütli des femmes suisses ». Lorsqu’en 1984 Elisabeth Kopp est la première femme élue au Conseil fédéral, Unterbäch la nomme bourgeoise d’honneur. Contrainte de se retirer en 1988, elle est invitée à Unterbäch en février 1989. À cette occasion, Elisabeth Kopp, Iris von Roten et Katharina Zenhäusern font connaissance. Trois pionnières de la lutte pour le suffrage féminin (Source: EKF).
« Il fallait bien que quelqu’un commence. » Katharina Zenhäusern, 2007