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Une histoire de la migration arabe à Cuba
SOLÈNE PAILLARD
La culture arabe a été importée à Cuba lors du débarquement de Christophe Colomb en 1492, après qu’elle eut fortement marqué le sud de l’Espagne. Six siècles plus tard, elle imprègne toujours les rues de La Havane, jusque dans les plats dont se régalent les Cubains !
Qui aurait cru qu’on pourrait entendre la zaghrouta dans les rues de La Havane, à Cuba ? Elle provient le long du Paseo del Prado, l’artère principale de la capitale cubaine, du cours de danse orientale d’Alexia Silvia Rodriguez, située à l’intérieur du siège de l’Unión Árabe de Cuba, lit-on dans un reportage publié en septembre dernier par le site d’information Middle East Eye.
Oui, il y a effectivement bien des Arabes à Cuba et, à travers eux, leur culture. Elle y a été importée lorsque Christophe Colomb a revendiqué l’île au nom de l’Espagne, après que ses navires y eurent débarqués le 28 octobre 1492. «Moins d’un an plus tôt Grenade, le dernier État musulman de la péninsule ibérique, était tombé aux mains des forces de la monarchie chrétienne», précise Middle East Eye. L’islam s’était en effet ancré à travers al-Andalus, et la nourriture, la langue et la culture arabes devinrent indissociablement liés à la culture espagnole. A travers l’arrivée de l’Espagne à Cuba, c’est donc aussi un peu des Arabes qui débarqua.
«La Casa de los Árabes»
Six siècles plus tard, l’influence arabe n’a pas disparu des rues de Cuba. On la retrouve aussi bien dans l’arroz moro, un plat de base composé de riz et de haricots noirs, que sur les «grandes portes qui s’ouvrent sur des cours intérieures à haut plafond avec une architecture de style mudéjar qui rappelle les médinas arabes».
Plus récemment, au XXe siècle, durant l’ère Batista, du nom de l’ancien président de la République de Cuba (1952-1959) chassé en 1959 lors de la révolution cubaine conduite par Fidel Castro, les Arabes se firent surtout remarquer dans l’industrie textile. On pense notamment au tailleur libanais Saïd Selman Hussein, qui a popularisé dans les années 30 la guayabera d’El Libano, du nom de cette chemise blanche de toile légère populaire en Amérique latine et aux Antilles, frappée de deux franges devant et trois derrière, rappelant le drapeau cubain.
L’emblème de cette migration arabe à Cuba est certainement «La Casa de los Árabes» («La Maison des Arabes»), érigée au XVIIe siècle. Le musée qui porte son nom a quant à lui été inauguré le 16 novembre 1983 dans le cadre d’un projet de restauration intégral mené par l’Office de l’histoire de la Ville, dans le centre historique de Cuba. L’objectif de cette institution culturelle est de «diffuser les valeurs, coutumes, traditions, arts et architectures arabes et d’encourager l’étude de la présence arabe à Cuba, couvrant les premiers contacts ayant conduit à la colonisation espagnole, et le mouvement migratoire né entre le siècle XIX et XX», indique l’encyclopédie en ligne cubaine Ecured. Plusieurs des pièces muséales ont été offertes par des personnalités du monde arabe, par des diplomates de Cuba ou par le commandant Fidel Castro.
«La Casa de los Árabes» a été inauguré le 16 novembre 1983 dans le cadre d’un projet de restauration intégral mené par l’Office de l’histoire de la Ville. | DR
Une histoire aussi liée à la lutte contre le colonialisme
Le musée retrace ainsi une histoire de la migration arabe à Cuba, qui fut «multiethnique, multinationale et multiconfessionnelle», explique Elena Fiddian-Qasmiyeh, professeure d’études sur les migrations et les réfugiés et codirectrice de l’unité de recherche sur les migrations à l’University College de Londres (UCL), dans une étude sur le transculturalisme et la migration arabe à Cuba. D’après plusieurs auteurs cubains, «il est aujourd’hui pratiquement impossible de distinguer les quelque 50 000 descendants de ces immigrés arabes du reste de la population cubaine», ajoute la chercheuse, précisant que tous «partagent l’objectif politique de promouvoir une nation cubaine forte et unifiée».
Dans ce sens, Elena Fiddian-Qasmiyeh souligne «l’invisibilité persistante des Arabes musulmans», bien qu’un petit nombre d’espaces demeurent dans La Havane contemporaine, comme le quartier de Monte, «directement associé aux Arabes qui s’installèrent à La Havane à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle».
Cependant, ajoute l’historienne, «contrairement à Chinatown de La Havane, aucun soutien de l’Etat n’est prévu pour la restauration» de ce quartier emblématique de la présence historique des Arabes à Cuba. Les projets de restauration initiés auraient été «systématiquement monopolisés» par l’Office de l’histoire de la Ville, qui a sélectionné des sites clés «dignes d’investissement».
Ceci dit, l’histoire des Arabes à Cuba ne se limite pas à cet héritage. Elle est aussi intimement liée à la lutte contre le colonialisme, notamment espagnol. Dans un article publié en octobre 1893, José Julián Martí Pérez, philosophe, penseur, journaliste et poète cubain, considéré comme un héros national de la lutte pour l’indépendance, exprima sa solidarité et apporta son soutien aux Rifains contre le colonialisme espagnol.
José Julián Martí Pérez, philosophe, penseur, journaliste et poète cubain, héros national de la lutte pour l’indépendance. | DR
Dans un document intitulé «El colonialismo español en Marruecos», on retrouve un extrait de cet article. Aux Rifains, il adressera ainsi ces mots :
«Une race opprimée ne cède jamais ; un peuple dont l’étranger occupe la terre pétrie avec les os de ses enfants ne cède jamais. Le Rif est retourné en guerre contre l’Espagne et l’Espagne vivra cette guerre avec le Rif jusqu’à ce qu’il l’expulse de son pays sacré.»
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