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Une exposition de superbes photogravures sur les Indiens d'Amérique du Nord fait escale au Musée de l'Elysée, à Lausanne. Aussi belle soit-elle, l'oeuvre du photographe pictorialiste américain, Edward S. Curtis, reste ambiguë.
En effet, le photographe Curtis ne montre pas vraiment les Indiens tels qu'ils vivaient à la fin du 19e ou au début du 20e siècle. Car ils avaient été dévastés par un génocide et plongés dans la misère.
Edward Sheriff Curtis les a plutôt photographiés tels que lui-même, et surtout le gouvernement américain, auraient voulu qu'ils se comportent.
Au début du 20ème siècle, aux Etats-Unis, il importait de présenter les Indiens comme de bons sauvages pacifiques, des êtres contemplatifs qui avaient fait le deuil de leurs tendances belliqueuses.
Explication: la photographie était alors un instrument de propagande. Il fallait inscrire l'Ouest américain dans l'imagination du public comme nature mûre pour l'investissement, l'installation et l'exploitation.
L'histoire l'atteste: avec l'aide financière des barons du rail et de la finance, Curtis a fabriqué un fantasme collectif sur les Indiens, à l'aide de ses fréquentes mises en scène et de ses gommages des signes de la modernité.
Reste que le photographe Edward Sheriff Curtis a accompli sa tâche avec un tel talent et une telle conviction que sa vision a fini par prévaloir sur toutes les autres.
Mais que voit-on au juste au Musée de l'Elysée à Lausanne? De magnifiques photogravures d'Indiens plongés dans les brumes.
Autrement dit, des photos inspirées du courant prédominant au 19ème siècle: le pictorialisme, qui invitait la photo à ressembler à un tableau pour gagner ses lettres de noblesse artistique. Et qui se traduisait par un maniérisme photographique qui, précisément, s'inspirait de la peinture.
Aussi, les trente ans de travail documentaire de Curtis prennent des allures d'œuvre d'art, au travers d'images floues et en clair-obscur romantiques.
Même sans l'avoir vue, et sans trop le savoir, chacun connaît l'œuvre de Curtis. Le travail du photographe américain a, en effet, conditionné l'image collective qu'aujourd'hui encore, tout le monde se fait des Indiens d'Amérique du Nord.
L'accrochage de l'Elysée s'inscrit ainsi dans une exposition itinérante pour commémorer le 100ème anniversaire des débuts de l'œuvre de Curtis: «The North American Indian». Les 150 tirages originaux présentés à l'Elysée appartiennent au galeriste américain, Christopher Cardozo.
L'une d'elles se profile comme une apparition. Un Indien attend sous un arbre, drapé et même voilé dans un vêtement d'une blancheur lumineuse qui contraste étrangement avec la presque obscurité de la forêt. En une seule photo, elle dit tout de la sagesse mystérieuse de l'Indien.
Emmanuel Manzi
Exposition jusqu'au 2 septembre.