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Le Temps
Quand Léautaud faisait mieux que «Loft Story»
Isabelle Rüf , samedi 27 octobre 2001
Plus fort que Loft Story! De décembre 1950 à juillet 1951, les trente-huit entretiens radiophoniques de Paul Léautaud avec Robert Mallet mobilisent des centaines de milliers de Français devant leur poste. Pour les écouter, on annule des dîners, on renonce à des spectacles. Peu avant sa mort, Gide s'étonne: «Je n'en reviens pas, on ne parle que de cela.» Le vieil écrivain misanthrope est lui-même tout surpris d'éveiller autant d'intérêt et, surtout, de sympathie.
Un demi-siècle plus tard, on comprend l'enthousiasme que suscita cette série. A 80 ans, Léautaud est un grand acteur. On dirait par instants une composition comique de vieillard hargneux. Il n'a pourtant pas été facile de le convaincre. Paul Gilson, alors directeur de la radio, programmait de grands entretiens avec des auteurs aussi célèbres que Paulhan, Gide, Colette, Claudel, Cendrars. Robert Mallet, chargé d'établir le lien avec Léautaud, était convaincu de l'intérêt d'enregistrer cette parole si libre, portée par une voix stupéfiante (de sirène, dit-on au Mercure de France!) et ponctuée par un rire qui se module du registre de la crécelle au hululement ou au caquètement, avec des éclats qui font sursauter l'auditeur. Circonvenu par sa fidèle maîtresse Marie Dormoy, Léautaud finit par accepter de se rendre au studio pendant trois mois, et même d'y retourner pour les raccords exigés par une censure qui voulait protéger les oreilles sensibles et les jeunes esprits. «Je ne me souviens pas du tout de ce que j'ai pu dire, plus de bêtises certainement que de choses valables», constate le bavard.
Si les questions des journalistes vieillissent en général plus vite que les propos de ceux qu'ils interrogent, ce n'est pas le cas ici. L'excellente connaissance que Mallet a de l'oeuvre de son interlocuteur et son humour établissent une véritable complicité. Entre eux, on sent le jeu: chacun assume sa place. Mallet endigue, relance, fait entendre l'avis général contre les vociférations de Léautaud, au risque de paraître bien conventionnel face au vieil écrivain toujours vert. Les entretiens suivent un axe chronologique avec des développements thématiques qui concernent aussi bien la biographie que l'oeuvre, sans oublier le plus divertissant: les commentaires sur la vie littéraire française.
Léautaud commence par évoquer les amours de son père avec la toute jeune femme qui deviendra sa mère et la soeur de celle-ci. De telles libertés sont inimaginables sur une radio de service public. «J'ai dû recommencer, réduire, diminuer, châtrer cet espèce de Don Juan paternel», se plaint l'écrivain, qui se prête pourtant à ces arrangements. Plus périlleux encore sont les commentaires sur le comportement des intellectuels pendant l'Occupation et à la Libération: là, on se contentera de lui demander d'éviter de nommer trop précisément.
Malgré ces précautions, alors que des députés communistes accusent la radio d'être au service de la bourgeoisie, tel autre, de tendance gauche chrétienne, s'indigne d'entendre déblatérer sur les ondes celui «qui prétendait ne se plaire que dans la compagnie des animaux». Le débat qui s'ensuit dans la presse satirique semble des plus réjouissants d'après les extraits qu'en donne l'excellente brochure qui accompagne les disques. Léautaud déteste les attendrissements, pousse les hauts cris et tape avec sa canne quand Mallet essaie de lui faire avouer sa solitude de petit garçon abandonné ou ses sentiments à la mort de son père. Mais les âmes maternelles ne s'y trompent pas: l'écrivain reçoit un abondant courrier de femmes prêtes à consoler ce misanthrope, anarchiste «aristocrate». Cet immense succès l'étonne, le réconforte un peu et l'attriste à la fois. Il en conçoit de l'amertume, lui qui se sent, à la fin de sa vie, méconnu comme auteur. Le texte intégral des entretiens paraîtra à l'automne 1951 au Mercure de France: les lecteurs sont moins fragiles que les auditeurs!
La parole de Léautaud est extrêmement construite malgré son apparente spontanéité, ses indignations bruyantes et ses éclats de rire. La cohérence de son propos, guidé par les questions de Mallet, fait de ces quelque dix heures d'écoute un témoignage humain étonnant mais aussi un document sociologique sur la vie littéraire entre la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe.