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Le Musée alpin de Zermatt
Réminiscences.
A l' extrémité du parc de l' Hôtel du Mont Cervin se cache un petit bâtiment au pied de la colline sur laquelle s' élève la chapelle anglaise.
Au haut de l' escalier, le visiteur est cordialement reçu par un brave homme, un Taugwalder, ancien guide mutilé, non de la guerre, mais au cours d' une ascension dans les Andes.
Il doit souvent regretter le temps où il gravissait les sommets d' alentour, mais il a toujours un bon sourire et aime à conduire les visiteurs.
Les snobs qui, hélas! pullulent à Zermatt à certains moments, ne se rencontrent point là. On y voit plutôt ceux que Töpffer appelait d' un si joli mot les touristes « constatants », bien qu' à notre époque enfiévrée, ils soient moins fréquents. Le vieil alpiniste y vient souvent; lui se dirige vers les beaux reliefs d' Imfeld; il peut errer sans fatigue sur les flancs du Cervin ou du Mont Rose, mesurer l' effort du fameux « fliegende Holländer », un charmant homme très modeste, qui, en une journée de l' été dernier, parcourut la série des sommets du Breithorn au Mont Rose.
La majorité des visiteurs est attirée par des vitrines renfermant des débris de vêtements, cordes, objets d' équipement recueillis après les catastrophes. Il est curieux de constater qu' on n' y voit aucun fragment de piolets; que sont-ils donc devenus dans ces terribles chutes? Il aurait été intéressant de retrouver ces fidèles serviteurs.
Deux objets attirent pourtant l' attention; le chapeau de Michel Croz, légèrement troué et le chapelet qui permit, paraît-il, d' identifier son cadavre déchiqueté.
Puis le Prayer-Book du Rev. Hudson, parfaitement intact. L'on évoque le souvenir de cette lugubre journée du 15 juillet 1865 où Whymper et quelques compagnons, dont le chapelain anglais de Zermatt, arrivèrent pour la première fois sur ce glacier du Cervin, grand plateau se terminant par une magnifique falaise que l'on admire depuis le glacier de Zmutt et qui est utilisé quelquefois pour gagner l' arête du même nom.
Notre collègue Spiro ( Echo des Alpes, 1914 ) a relaté cette scène; il a même, sur la foi d' un document que j' ignore, cité les passages que lut le Rev. Mac Cormick. Car Whymper, sobre, toujours contenu, et qui devait frissonner au souvenir de cette scène tragique, ne donne aucun détail, n' imitant pas, heureusement, certains conteurs modernes qui ne nous eussent fait grâce d' aucun détail.
Mais passons ces visions funèbres et regardons les parois de la salle. Elles sont garnies de photographies d' alpinistes connus et on y a dernièrement ajouté celles de nos regrettés collègues Topali et Zachmann.
La majorité de ceux qui s' y trouvent sont anglais. Voici Whymper à son premier voyage en Suisse; à l' inverse de ses compatriotes chevelus et barbus, il porte la figure rasée; ses yeux d' acier sont étincelants, il cherche les conquêtes. Plus tard, c' est l' homme qui connaît la vie, a fait ses expériences de montagnard; le regard, toujours vif, est même dur. Peut-être est-ce après la grande douleur de sa vie, alors qu' à la fin de son livre il écrivait ces conseils toujours bons à méditer: « Faites des ascensions si vous voulez, mais souvenez-vous bien que le courage et la force ne sont rien sans la prudence, qu' une seconde de négligence peut détruire le bonheur de toute une vie. » En tout cas, c' est cette image qu' il faut garder de lui et non celle de l' être désabusé, amer, qu' on a malheureusement reproduite dans un médaillon apposé contre l' hôtel du Mont Rose.
Tyndall, le grand physicien, le premier qui, de son temps, étudia scientifiquement les glaciers, vient ensuite. Figure douce, un collier de barbe, on dirait un bon bourgeois de Londres. C' est pourtant lui qui, au cours de la première ascension du Weisshorn, alors que son guide fatigué doutait du succès, se rappelle, puissance de l' esprit, ce que sont les Anglais sur les champs de bataille, la ténacité qui les fait se cramponner au terrain, et cette pensée renouvelle son énergie. Lui aussi, descendant du Cervin lors de sa traversée du Breuil à Zermatt, regardant la montagne qui se désagrège, laisse son esprit errer dans l' infini, contemple pour ainsi dire la nébuleuse primitive et se pose ces questions, presque insondables, de la plus haute philosophie.
D' autres de ses amis et contemporains, L. Stephen, Matthews, Hinchliff sont présents. A propos de ce dernier, allez, vous qui aimez les heures de réconfort dans la solitude, vous asseoir au pied du petit monument qu' on lui a élevé un peu au-dessus du chemin qui, de Riffelalp, conduit à Findelen.
Tout est paix, silence, à peine le bruit de la Viège arrive-t-il à vos oreilles. C' est en souvenir de ce lieu qu' une femme de cœur et d' esprit a écrit un de ses plus beaux poèmes alpestres 1 ).
« Autour de moi dans l' espace libre, tout est paix et beauté. Pas une figure humaine sur le pâturage où l' herbe rase et sèche est dorée par le soleil.
Plus bas le long de la pente abrupte, les pins aroles montent, persévérants. Leurs grands bras noueux sont levés vers la clarté, comme en un geste d' imploration. Vieillards pleins de vigueur, sous les morsures des intempéries, ils sont le symbole de l' endurance et de la foi qui soutient leur vie fruste et simple. » Laissez-vous pénétrer par cette vue sublime qui va du Weisshorn à la Dent Blanche et au Cervin, laissez parler la voix de la montagne, vous redescendrez rafraîchis et rassénérés.
Plus loin, c' est Mummery qui nous apparaît, figure quelque peu énigmatique, le regard voilé par les lunettes, l' apparence d' un être calme. Il est regrettable que nous n' ayons pu avoir aucun détail sur sa vie intime; il nous a cependant donné le résumé de son expérience dans un chapitre de son livre « Plaisirs et pénalités ». Doué d' un humour un peu ironique, il n' a rien d' un philosophe; c' est un homme pratique qui voit les choses froidement. De temps à autre éclate son enthousiasme; il sait que c' est toujours l' inattendu qui arrive, mais ne s' en préoccupe pas.
Puis ce sont des portraits de guides, bonnes figures simples, énergiques; il faudrait la plume de G. Rey pour les bien décrire. Il en est de très vieux; l' un d' eux porte le sobriquet de Weisshorn-Peter. J' aurais voulu, bien qu' il ne fût pas de la même vallée, y ajouter la figure de mon vieil ami Elie Peter, le vainqueur de la Pointe de Zinal en 1870, un des rares alpinistes qui aient traversé le col de Moming, avec Javelle, et que tout Zermatt connaissait sous le surnom de Trift-Peter, tant il parcourait souvent ce col aujourd'hui bien délaissé.
Voici A. Gentinetta, petit, trapu, avec sa barbe blanche; des sept hommes qui gravirent le même jour l' arête de Zmutt pour la première fois, il est le seul qui mourut dans son lit; ses compagnons ont péri tragiquement.
Maintenant que cette visite est terminée, allons nous asseoir près de la chapelle anglaise; laissons nos regards errer sur les sommets voisins, tandis que l' esprit se pose de multiples questions.
Ces vies si brusquement interrompues, qu' auraient donné? Ces hommes, jeunes pour la plupart, ont-ils bien fait d' exposer leur vie, au risque de faire couler tant de larmes? Accidents inévitables, dira-t-on banalement; intervention de sa sacrée majesté le hasard, proférait Frédéric le Grand.
C' est tout le problème de la vie et de la mort qui se pose, auquel l' humanité, courbée sous le poids de la douleur, ne peut donner aucune solution. Il n' en reste pas moins que ces êtres, inconsciemment peut-être, ont cédé à ce besoin de s' élever, de vaincre, qui est une des plus belles qualités de l' homme. Ils ont voulu quelque chose, ils sont partis joyeux pour la conquête.
Puis un rien, une cause souvent futile, a amené la catastrophe. Ce n' est point de l' héroïsme, comme on le dit trop souvent; il est des morts plus justifiées, mais il y a un caractère de grandeur dans leur action, que le tragique de leur fin ne saurait diminuer. Et, nous penchant sur la tombe d' une victime du Lyskamm, nous y lisons cette consolante affirmation: « II repose jusqu' au lever du jour. » Noël 1926.Dr E. Thomas.