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Interview
«La maltraitance n’est pas toujours intentionnelle.»
Le Conseil fédéral examine actuellement comment améliorer l’accessibilité aux offres de prise charge pour prévenir la violence envers les aînés. Le moment semble donc approprié pour dresser un état des lieux de cette forme de violence dans notre pays et chercher à savoir si une bonne prise en charge peut contribuer à réduire les risques. La professeure lausannoise Delphine Roulet Schwab travaille depuis des années sur la violence envers les personnes âgées. Elle l’affirme: «Le risque principal réside dans le fait de décider à la place de la personne ou simplement de la traiter comme si elle était un objet que l’on nourrit et déplace.»
En Suisse, les personnes âgées sont fréquemment victimes d’une forme de maltraitance émanant de l’entourage. Une bonne prise en charge pourrait se révéler un outil essentiel pour prévenir la violence. Nous approfondissons la question dans cette interview.
Comment définissez-vous la violence envers les personnes âgées?
Delphine Roulet Schwab: Il y a une petite différence entre les langues: en allemand, on parle plutôt de «Gewalt», ce qui correspond à la violence en français, et en français, concernant les personnes âgées, on a plutôt tendance à parler de maltraitance. Dans les deux cas, il ne s'agit pas de simples conflits, mais d’actes ou de comportements qui portent atteinte à l'intégrité de la personne âgée. Il existe différentes formes de maltraitance. On pense généralement en premier lieu à la violence physique. Les violences psychologiques sont toutefois beaucoup plus fréquentes. Donc tout ce qui est humiliation, dénigrement, les pressions, l’infantilisation. Les maltraitances financières sont aussi très courantes. Par exemple, un enfant qui fait les commissions pour son parent âgé sans lui dire qu’il a utilisé sa carte de crédit pour faire ses propres achats.
La négligence est également une forme de maltraitance, c’est-à-dire le fait de pas répondre aux besoins d'une personne âgée dépendante. Donc imposer un régime ou une activité physique qui ne correspond plus du tout à ses capacités ou à ses envies. Ou le fait de lui imposer d'habiter dans un logement qui n’est pas chauffé ou dont elle ne peut plus sortir par elle-même.
«Le principal enjeu, c'est vraiment un enjeu de sensibilisation sur le fait que les personnes âgées sont des personnes comme les autres. Elles ont les mêmes droits et la même valeur dans la société.»Delphine Roulet Schwab, professeure, Lausanne
Pourquoi les personnes âgées subissent-elles des violences?
La violence n'est pas toujours motivée par de mauvaises intentions. Au contraire: parfois les proches ou les professionnels pensent bien faire, mais sans tenir compte de ce que la personne souhaite vraiment et peut faire. Et parfois, on fait des choses en pensant bien faire, mais sans s’interroger, «est-ce que c'est vraiment ça qui est important pour mon proche?». Il y a des proches aidants épuisés et qui ont mis leur vie de côté. Si, en plus, vous leur dites «vous êtes maltraitants», c’est très difficile à entendre. Mais si vous leur dites: «Je vois bien que vous essayez de faire au mieux, mais peut-être que votre maman, a d'autres priorités», c’est plus facile d’instaurer un dialogue et de trouver des solutions.
Comment réduire le risque que les personnes âgées soient victimes de violence? Quel est le principal défi à relever?
A mon avis, le risque principal est lié aux situations où on perd de vue qu’on a une personne en face de soi, avec une histoire, des droits et une volonté propre, et où on va décider à la place de la personne, ou simplement la traiter comme si c’était un objet qu’il faut nourrir, déplacer, etc. Donc, en fait, le principal enjeu, c'est vraiment un enjeu de sensibilisation sur le fait que les personnes âgées sont des personnes comme les autres. Elles ont les mêmes droits et la même valeur dans la société.
Les discriminations liées à l’âge, c'est quelque chose qu’on a observé de manière assez forte pendant la pandémie. Il y avait un discours de type: «La maladie n'est pas si grave, car elle ne tue QUE les personnes âgées», ou bien «Les personnes âgées doivent rester chez elles pour que la société puisse continuer à tourner». Donc on traite différemment les personnes selon le critère de leur âge, et non pas selon ce dont elles sont capables, ce dont elles ont envie, la vie qu’elles ont eue ou leurs valeurs.
C'est important que les personnes âgées puissent s'exprimer elles-mêmes sur ce qui est important pour elles. Je participe à différents groupes de travail nationaux en lien avec la thématique de l’âge et je constate que c'est très rare qu’il y ait des organisations de seniors qui soient autour de la table. Et ça, pour moi, c'est un vrai problème: on est souvent dans cette posture où l'on considère que, nous, en tant qu’experts, on sait ce qui est bien et ce qui est important pour les personnes âgées, mais on ne leur donne pas la parole. Ça renvoie à cette question de la définition de la maltraitance, à une forme d’infantilisation et d’abus de pouvoir. Pour moi, l'enjeu principal est là.
Vous menez des recherches sur différents aspects de la maltraitance envers les aînés. Sur quoi vos travaux se concentrent-ils actuellement?
Je suis en train de mener un projet sur la violence dans les couples âgés. La Haute Ecole de la Santé La Source (HES-SO), le Centre de compétence national Vieillesse sans violence et le senior-lab ont constaté qu’à partir de 60 ans et quelques, les situations de violence de couple disparaissent complètement des radars. Si on regarde les statistiques correspondantes, on voit qu’il y a très peu de personnes âgées qui utilisent des ressources d’aide ou qui consultent. Alors qu'on sait que la violence dans le couple existe aussi chez les personnes âgées et qu’il n’y a pas de raison qu’elle s'arrête, tout d'un coup, parce qu'on a 60 ou 65 ans.
Avec ce projet, nous souhaitons mieux comprendre, d'une part les spécificités de la violence de couple avec l'avancée en âge et, d’autre part, la manière dont les professionnels de l’aide et de soins aux personnes âgées et des violences domestiques collaborent autour de ces situations. On observe en effet que ce sont deux réseaux professionnels qui travaillent souvent en silos. Pour favoriser l’accès aux ressources d’aide existantes, nous allons développer du matériel de sensibilisation: des brochures pour les professionnels, des flyers pour les personnes âgées et les proches, et puis des petites capsules vidéo qui vont inciter à demander de l'aide. Il s’agit pour nous d’essayer de comprendre le mode de pensée des personnes concernées et d’en tirer des messages pour les inciter à se poser les bonnes questions et à solliciter de l’aide.
«Il y a très peu de personnes âgées qui utilisent des ressources d’aide ou qui consultent. Alors qu'on sait que la violence dans le couple existe aussi chez les personnes âgées et qu’il n’y a pas de raison qu’elle s'arrête, tout d'un coup, parce qu'on a 60 ou 65 ans.»Delphine Roulet Schwab, professeure, Lausanne
En quoi, selon vous, la prévention de la violence et l’amélioration de la prise en charge sont-elles liées?
Il y a un lien fort. Il existe un certain nombre de situations de maltraitance qui émanent de la part de proches aidants qui sont épuisés, mais aussi qui sont parfois mal informés. Donc un meilleur soutien aux proches aidants, une meilleure reconnaissance de leur travail et un financement plus sûr permettraient de réduire les risques de maltraitance.
Pour contrer la violence envers les aînés, le Conseil fédéral envisage un programme d’impulsion qui met l’accent sur la prise en charge. Un tel programme est-il vraiment nécessaire?
Selon moi, c’est vraiment un programme important. Cela donnerait à cette problématique la reconnaissance qu’elle mérite. Ce programme devrait tenir compte de deux choses : d’une part, rendre plus visibles et soutenir les offres et organisations existantes qui contribuent à la prévention de la maltraitance et, d’autre part, en favoriser l'accès aux personnes qui en ont besoin. Les victimes doivent savoir que ces offres existent, qu'elles ne coûtent rien et qu’elles sont disponibles en plusieurs langues nationales.
Il importe aussi que ce programme favorise la collaboration et la coordination entre les acteurs, car actuellement il existe de nombreuses organisations qui s'engagent dans le domaine de l'accompagnement et des soins aux personnes âgées ou de la prévention de la violence domestique, mais chacune un peu dans son coin. Il y a certes des réseaux, mais personne n'a une vue d'ensemble. Il existe donc un vrai besoin de visibilité, de facilité d'accès et de coordination.
Portrait
Delphine Roulet Schwab, Dr. en psychologie (Ph.D.), 43 ans, est professeure ordinaire à l’Institut et Haute Ecole de la Santé La Source (HES-SO) à Lausanne. Elle enseigne et mène des recherches dans le domaine de la gérontologie. Par ailleurs, elle préside «alter ego», association romande pour la prévention de la maltraitance envers les personnes âgées. Elle est également Présidente de Gerontologie CH et du Centre national de compétence Vieillesse sans violence.