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Helena Potocka en 1808, par Elisabeth Vigée Le Brun, Musée national Varsovie
En janvier 1793, le mariage d’Helena et de Vincent était célébré à minuit dans la chapelle du couvent des Bernardins près de Werky. Le motif apparent de cette discrétion était le deuil de la princesse trop récent pour permettre un mariage officiel, mais il faut dire qu’en réalité la permission du divorce n’avait pas encore été expédiée de Rome. Il a fallu l’influence du prince évêque pour qu’un curé consentît à célébrer un mariage dans de telles conditions.
Après un séjour assez prolongé en Lituanie, pendant lequel le comte visita les propriétés considérables de sa femme, ils revinrent tous deux en Ukraine. Helena avait 30 ans, Vincent 44 ans. Sidonie, oubliée de sa maman, avait 13 ans et François, le fils de Vincent en avait 11.
Eglise de Kowalowka
Kowalowka était un lieu très agréable à habiter. Le château était au milieu d’un grand parc, l’orangerie abritait les orangers pendant la saison froide. Un habile jardinier français transforma les jardins qui devinrent superbes. Le comte et la comtesse vivaient heureux.
Le comte devait se rendre, comme chaque année, à Dubno, ville voisine pour y rencontrer les fermiers qui prenaient à bail ses terres et renouveler leurs contrats. Cette absence désola Helena. Mais le comte devait également rencontrer l’intendant du prince évêque, car les questions du partage des biens de son frère Xavier n’étaient pas encore réglées.
Cette absence dura 2 mois, l’argent ne rentrait pas comme prévu et le partage des biens de Xavier n’avançait pas.
Après quelques mois, un petit Alexis agrandit la famille.
L’acte de séparation entre la comtesse Anna et Vincent n’était pas encore signé. Rome n’envoyait ce genre d’acte que contre de grosses sommes d’argent et comme l’argent manquait momentanément, l’expédition de cet acte était retardée. Pour tout compliquer, la comtesse Anna partit pour Paris et attendit la suite. Quand elle apprit la naissance d’Alexis, elle écrivit au prince évêque « ... je pars pour Varsovie afin de prendre les mesures nécessaires pour faire casser un mariage illégal et je refuse tout consentement au divorce... »
Cela mit le prince Massalski dans une grande colère, il se rendit compte qu’il avait fait célébrer un peu à la légère le mariage de sa nièce. Il accuse Vincent de n’avoir voulu que la fortune d’Helena. Ce qui était évidemment pas entièrement juste.
Aujourd’hui, on a de la peine à comprendre, comment Vincent n’arriva pas à emprunter la somme nécessaire, avec des biens si considérables.
Vincent se rend en janvier 1794 à Varsovie avec l’espoir de régler ses affaires avec le représentant du prince évêque et la comtesse Anna. Hélas, pendant ce temps, une nouvelle crise politique se préparait en Pologne. Le joug des Russes devenait de plus en plus insupportable. Des patriotes polonais battirent les Russes, s’emparèrent de Varsovie et firent prisonnier le prince évêque qui était arrivé dans cette ville en janvier. On l’accusait d’être le partisan des Russes. Après un procès qui traîna en longueur, il fut pendu le 28 juin 1794.
Quand cette tragique nouvelle arriva à Kowalowka, Helena venait d’accoucher d’un petit Vincent.
Le prince évêque est mort, le divorce n’est pas encore officiellement prononcé, les questions d’héritage ne sont pas réglées… En plus dans un mouvement de colère le prince évêque a menacé de tout léguer à Sidonie.
Vincent prend enfin les choses en main. Il emprunte la somme nécessaire pour payer Rome et rencontra enfin la comtesse Anna. Les négociations aboutirent et la dissolution du mariage fut prononcée le 20 novembre 1794, pratiquement deux ans après le mariage de Vincent et d’Helena.
En 1795, la Pologne est à nouveau partagée entre la Russie, l’Autriche et la Prusse. La Lituanie devint une province russe. Les biens des Massalski étant en Lituanie, le prince de Ligne écrivit à son amie l’impératrice Catherine II de Russie : « ...Helena a épousé Vincent Potocki à qui elle donne toutes les terres dont elle a hérité ou doit hériter de son oncle. Je prends la liberté de supplier votre Majesté de daigner ordonner que cette succession ne soit pas ôtée à ma petite-fille Sidonie... » C’est ainsi que Catherine II séquestra les biens du prince évêque pour sauvegarder les droits de Sidonie.
En 1795, Helena met au monde une petite fille qui mourut au bout de 6 semaines.
Catherine II exigeant que le roi de Pologne Stanislas renonce officiellement au reste de royauté qui lui restait encore, Potocki, Grand Chambellan, se rendit avec Helena à Grodno, où se trouvait ce qui restait de la cour royale.
Ils y apprennent que la comtesse Anna attaquait la légitimité des enfants d’Helena. En effet la dissolution du mariage avait été prononcée après la naissance des 2 enfants d’Helena, la comtesse Anna les déclaraient donc enfants adultérins et incapables d’hériter.
Une seule personne pouvait encore tout régler : l’impératrice Catherine II de Russie, elle seule pouvait rendre valable le mariage religieux célébré en Lituanie.
En novembre 1795, Vincent entreprend le long voyage vers St Pétersburg. Helena le suivit quelques jours plus tard, elle ne voyageait pas seul, elle était accompagnée de son premier intendant, de quatre cosaques, de son secrétaire, de deux laquais, deux postillons, quatre femmes de service et de sa demoiselle d’honneur favorite mademoiselle Karwoska. C’est un voyage de plus de 1000 km dans l’inconfort et le froid qui dure plus d’un mois. La comtesse s’arrêtera à Mohilew à cause d’une épidémie de grippe à St Pétersburg.
Vincent, après des semaines de négociation, réussit enfin à faire reconnaître son mariage avec Helena. Il retrouve sa femme, passe par Vilnius où ils apprirent également que la succession du prince évêque était en bonne voie : on l’évaluait à 16 millions, moins les dettes de 6 millions.
Pendant ce temps, le prince Charles de Ligne, beau-père d’Helena se réfugie à Vienne, de son ancienne splendeur, il n’a conservé qu’une maison sur la Mölkerbaster. Il y recevait ses amis et rédigeait ses Mémoires. Il correspondait régulièrement avec Catherine de Russie. Le 17 novembre 1796, Catherine de Russie meurt et son fils Paul Ier lui succède.
Le prince devant sa maison de Vienne (château de Beloeil)
Les années 1796 à 1798 furent les plus heureuses de la vie d’Helena, rassurée sur le sort de ses enfants, aimant son mari, certaine de posséder la plus grande partie de la fortune de son oncle, elle reçut chez elle en Ukraine, une nombreuse société polonaise et les émigrés français chassés par la Révolution française.
Hélas, Vincent, son petit garçon, décède suite à une maladie. Le comte Potocki devait souvent s’absenter pour s’occuper des biens considérables qu’il possédait. Il possédait entre autres la ville de Brody, centre commercial important.
A Kowalowka, la vie continuait tranquillement. Mais le 29 mars, son dernier enfant Alexis décède à son tour.
Le 2 janvier 1800, Vincent Potocki repart pour St Petersburg, car ses affaires devenaient difficiles, le manque d’argent se faisait sentir. Il avait perdu des sommes considérables au jeu et devait des grosses sommes à ses créanciers. Les biens de Lituanie étaient encore séquestrés.
Pendant cette absence, Helena essaie de gérer au mieux les affaires locales.
A St Petersburg, les affaires ne s’arrangent pas. En août, Vincent demande à sa femme de le rejoindre. Pendant plus d’une année, ils luttèrent contre les difficultés sans nombre et ne réussirent à rien. Elle y retrouva plusieurs de ses amies de Paris et de Varsovie.
La folie du nouveau tsar Paul Ier ne facilitait pas les choses. Ce dernier fut assassiné et son fils Alexandre lui succéda. Alexandre se montra d’une grande bienveillance envers les Polonais qu’il voulait s’attacher. Le séquestre des biens de Lituanie fut levé et en septembre 1801 Helena et Vincent quittent St Petersburg.
La comtesse reste à Koenigsberg (actuellement Kaliningrad) pendant que Vincent part pour Vilnius, vendre une partie des biens du prince évêque. Cette vente permettait le remboursement des dettes du comte, évaluées à 6 millions de florins. Cette vente libérait aussi les autres terres de Lituanie.
Ils partent ensuite s’établir une année à Amsterdam. Pendant ce séjour les affaires de Lituanie s’arrangent.
Le château de Brody était entouré de fortification, sur cette gravure on voit bien le Palais (à 14h).
La ville de Brody en 1898
La ville de Brody en 1905
La ville de Brody
La grande synagogue de Brody
En 1803, ils rejoignent Brody, en Ukraine. Brody, petite ville de près de 20'000 habitants, était la principale source de revenu de Vincent Potocki. Il possédait toute la ville et le commerce était florissant, puisqu’à cause de la guerre dans le Levant, tout le commerce avec Odessa passait par Brody. La majorité des habitants de Brody étaient juifs.
La vie à Brody était fort ennuyeuse, Paris est loin...Le comte passait ses journées à s’occuper de ses affaires avec ses secrétaires. Les partages successifs de la Pologne avaient amené dans les fortunes privées un bouleversement total. La plupart des grands seigneurs possédaient des terres dans toutes les provinces du royaume, elles se trouvaient maintenant en Autriche, en Prusse et en Russie, soumises à trois régimes différents, d’où des difficultés d’administration et de comptabilité inextricables. L’entente entre la comtesse et le comte n’est plus très bonne.
Un soir Helena découvre que son mari la trompe avec sa demoiselle d’honneur favorite Karkowska. Cette dernière est chassée immédiatement et Helena tombe gravement malade.
Vincent soigne sa femme et finalement Helena se réconcilie avec lui. Mais cela ne dure pas, car le comte continue ses infidélités, et continue à perdre des sommes folles au jeu.
La comtesse décide de quitter son mari et part pour Léopol (Lemberg, actuellement Lwiw, chef lieu de la Galicie) à une centaine de km de Brody.
Chez la princesse Jablonowska, elle retrouve le prince Charles de Ligne, son beau-père. Elle lui parla de sa vie et lui demanda des nouvelles de sa fille Sidonie. Le prince lui fit comprendre qu’elle faisait une erreur de vouloir se séparer de Vincent. La seule justification de sa conduite étant l’amour qu’elle portait au comte, si elle se séparait de lui, elle devenait aux yeux du monde une vulgaire coquette obéissant à des caprices fugitifs. D’autre part, Sidonie avait été élevée dans le respect de sa mère et souhaitait enfin la connaître.
Cinq jours plus tard, Helena revenait à Brody et fut très bien accueillie par Vincent.
Peu à peu Helena se soucie de sa fille Sidonie, elle se rend compte qu’elle a privé cette enfant de ses droits et qu’elle l’a dépouillée de son héritage. Puisqu’elle avait donné tous ses biens à son mari Vincent, l’immense fortune des Massalski devait passer aux mains du fils de Vincent : François.
Et un projet étonnant germe dans son esprit : marier Sidonie et François !
Les difficultés étaient grandes : convaincre la famille de Ligne et convaincre la comtesse Anna.
Helena se chargeait de convaincre le prince de Ligne et Vincent entreprenait Anna. Pour cela il fallait se rendre à Paris. En cours de route Helena rencontre le prince de Ligne, en route pour Vienne, et ils s’accordent sur le projet.
1806 : vingt ans après son départ, Helena revient enfin à Paris. La Révolution avait passé par là et les changements étaient énormes : guillotine, exil, destructions.
Vincent réussit à convaincre Anna de laisser son fils épouser Sidonie.
Les Potocki s’installent royalement dans un bel hôtel particulier situé rue Caumartin, ils recevaient trois fois par semaine et leur cuisinier fut déclaré le meilleur de Paris. L’hiver passe ainsi dans la bonne société de Paris, entre repas et spectacles.
Puis, il fallut reprendre les démarches pour le mariage : Vincent partit pour Dresde, Anna s’y trouvait avec son fils François. Le mariage devait se tenir à Toeplitz. Pendant ce temps, Sidonie était encore à Vienne avec le prince de Ligne.
Sidonie (château de Beloeil)
Le 8 septembre 1807, le mariage eut enfin lieu en présence d’une brillante assemblée. Sidonie était âgée de 21 ans et François de 19 ans. Helena n’y assista pas pour des raisons familiales évidentes.
Les jeunes époux quittent Toeplitz fin septembre, passent par Vienne, pour se présenter à la grand-mère de Sidonie, la princesse de Ligne. Et enfin le 23 novembre 1807, ils arrivent à Paris et Sidonie fait enfin connaissance avec sa mère.
Ainsi après de nombreuses années, Helena voit ses désirs réalisés : elle vit à Paris, sa fille et son gendre s’entendent bien avec elle, Vincent est aussi présent.
Helena et sa fille visitent les musées et achètent de nombreux livres et tableaux.
En mars1808, François entre dans l’armée française, comme aide de camp du maréchal Davout, alors en Pologne, Sidonie accompagne son mari.
En août 1809, Vincent part à son tour en Pologne pour ses affaires, Helena reste à Paris avec Sidonie, revenue de Pologne.
Mais en 1810, des rumeurs lui parviennent sur l’infidélité de son mari. Helena décide de partir, sans prévenir, pour la Pologne. L’explication des deux époux fut orageuse, mais ils se réconcilient, séjournent quelque temps à Brody et reviennent ensemble à Paris.
Le 10 mai 1811, ils achètent le château de Saint-Ouens, au bord de la Seine. C’était un ancien château royal entouré d’un parc superbe.
Rien de particulier entre 1811 et 1814. François quitte le service de la France pour celui de l’empereur Alexandre Ier de Russie, Vincent continue ses voyages fréquents en Pologne.
En 1814, la chute de Napoléon permet la restauration de la monarchie bourbonienne. Soutenu par la Grande-Bretagne et agréé par le gouvernement provisoire présidé par Talleyrand, Louis XVIII entre dans Paris le 3 mai 1814. La veille de son entrée à Paris, Louis XVIII logea au château de Saint - Ouens, chez la comtesse Potocka. (Par la suite, le roi rachète la propriété, la fait détruire, et charge l’architecte Jean-Jacques Marie Huvé d’édifier un château destiné à sa favorite, la Comtesse du Cayla. )
Le 1er octobre 1814, la comtesse part pour Brody rejoindre Vincent qui avait quitté Paris au début mars.
Construit entre 1664 et 1669 par Le Pautre pour Joachim Séglières de Boisfranc, chancelier du duc d’Orléans, le château de Saint Ouen passe dans la famille De Gresves par le mariage de la fille Boisfranc au fils De Gresves en 1690. Par la suite il passe entre différentes mains entre 1797 et 1811 où, le 10 mai, il est acheté par le comte Vincent Potoki. A la mort de la comtesse Helena, il est racheté par Louis XVIII qui le détruit et fait construire celui que nous voyons toujours. (Gravure fournie par l'Office de Tourisme de Saint-Ouen www.st-ouen-tourisme.com)
Louis XVIII et l'actuel château de St Ouen à Paris
Au même moment à Vienne, entre octobre 1814 et juin 1815, le Congrès de Vienne redessine la carte de l'Europe en annulant la plus grande partie des transformations géopolitiques provoquées par les guerres révolutionnaires et poursuivies pendant l'ère napoléonienne. Dernière manifestation des fastes diplomatiques de l'Europe de l'Ancien Régime, il consacre la défaite française, et pose les bases - précaires - d'un équilibre européen.
Le 13 décembre 1814, le prince Charles de Ligne décède à Vienne, à l’âge de 79 ans. Ses funérailles furent suivies par toute la noblesse réunie à Vienne, elles furent grandioses.
Il est inhumé dans le petit cimetière sur le Kahlenberg. (Son épouse Françoise de Lichtenstein l’y rejoindra en 1821, ainsi que Sidonie en 1828.)
Après les funérailles, Sidonie rejoint sa maman à Brody. Au printemps 1815, elles partirent pour Vienne et s’installèrent dans une petite maison de campagne à Hitzing, Vincent les rejoint et après 3 mois, elles retournèrent à Paris, où elles arrivèrent le 7 septembre 1815. Vincent de son côté retourne en Pologne.
Tombe de Sidonie, de Charles de Ligne et de sa femme dans le petit cimetière sur le Kahlenberg
Dans la nuit du 30 octobre, Helena fut prise de douleurs subites et expira après douze heures, à l’âge de 52 ans. Elle fut inhumée au cimetière du Père Lachaise.
On peut lire dans les registres du cimetière :
« Helena Massalska, femme Potocki, deuxième ligne, à la droite du tombeau du maréchal Ney, 44e division, inhumée temporairement pour 5 ans, le 2 novembre 1815, a été transportée le 21 mars 1840 dans la fosse commune, où elle a été délaissée ! »
Le personnel était composé d’un cuisinier, de deux marmitons, un crédencier, un sommelier, un frotteur, deux laquais, un maître d’hôtel, une première femme de chambre, deux secondes, deux filles de garde-robe, une femme de charge, deux cochers, quatre palefreniers, deux chasseurs, deux valets de chambre, deux secrétaires et un intendant. Soit un total de 28 personnes.
Sa garde-robe dépasse ce que l’on peut imaginer :
Ses bijoux :
Quand elle partait pour Brody, elle emportait généralement 100 pots de rouge, 200 livres de poudre à poudrer, 200 pintes d’odeurs, 100 pots de pommade et pour les cadeaux divers :
100 pièces d’étoffes, 100 petites corbeilles, 500 différents joujoux d’enfants,...