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À quel point la pandémie de coronavirus est-elle extraordinaire d'un point de vue historique? Pourquoi l'OMS semble-t-elle dépassée par la crise sanitaire et quelles leçons peut-on tirer du passé? L'historien Thomas Zimmer s’exprime sur l'histoire de la politique de la santé à l’échelle mondiale.Ce contenu a été publié le 17 juin 2020 - 11:00
- Deutsch Covid-19-Pandemie: Beispiellos durch Wucht als Dreifach-Krise
- Italiano La pandemia di Covid 19: senza precedenti come fonte di triplice crisi
- Español “La triple crisis del coronavirus: global y sin precedente”
- 中文 “新冠病毒危机是史无前例的三重危机”
- Pусский Коронавирус и ВОЗ: тройной кризис глобальных масштабов!
Sept millions de personnes infectées et plus de 400’000 morts, la pandémie de Covid-19 tient le monde en haleine. Vivons-nous actuellement des événements sans précédent?
Thomas Zimmer: En tant qu'historien, on développe par réflexe un certain scepticisme à l'égard de telles idées. Dans le cas de la pandémie de coronavirus, c’est néanmoins le cas.
Dans quelle mesure?
Nous sommes confrontés à au moins trois crises, qui ont été déclenchées par celle du coronavirus et qui se chevauchent. Il y a une crise sanitaire, une crise économique mondiale, qui se manifeste déjà de manière évidente aux États-Unis, où 40 millions de personnes ont perdu leur emploi en quatre semaines, et une crise politique, dont la forme n’est pas encore évidente.
Tout cela n'est jamais arrivé auparavant?
Pour certains aspects de cette crise, il y a des précédents. En ce qui concerne le nombre de décès, nous n’avons encore de loin pas atteint les dimensions de la grippe espagnole de 1918/19. Toutefois, lorsque nous considérons le fait que quatre milliards de personnes ont été confinées sous une forme ou une autre depuis mars et que nous prenons en compte la violence des crises qui se chevauchent, alors la crise sanitaire, politique et économique globale est sans précédent.
Mais cela ne veut pas dire qu’il s’agisse de la plus grande crise sanitaire de l'histoire, ni même depuis 1945?
Non. Ce serait une perspective très occidentale. Dans les années 1950, par exemple, le paludisme touchait environ 300 millions de personnes dans le monde et la maladie causait la mort de trois millions de personnes par année.
À quel moment, les États ont-ils commencé à élaborer des réponses à de telles pandémies?
Les débuts de la politique de santé moderne remontent au XIXe siècle, lorsque les conférences entre États européens ont fait de la lutte contre les maladies un thème de relations internationales. Leur but était de mettre l'Europe à l'abri des maladies du monde, en particulier du choléra. Cette idée de base est encore présente aujourd’hui: les maladies ne connaissent pas de frontières politiques, pourtant la première réaction est de fermer les frontières nationales.
Lorsque les Nations unies ont fondé l'OMS en 1948, celle-ci a déménagé son siège à Genève. Pourquoi?
L'organisation de la santé de la Société des Nations était déjà basée à Genève. Et en tant qu'agence spécialisée des Nations unies, l'OMS s'efforce d'obtenir une certaine indépendance par rapport à l'ONU. Le lieu doit en être le reflet. Dans l'ensemble, Genève a été choisi relativement rapidement et sans controverse.
Dans quelle mesure les critiques actuelles à l'encontre de l'organisation sont-elles justifiées?
L'OMS est ce que ses États membres en font. C’est pour cette seule raison qu’elle a un besoin urgent d’être réformée. Les critiques semblent toutefois supposer qu'il s'agit d'une sorte de force d'intervention rapide qui fournit une assistance mondiale partout où des épidémies se déclarent. C'est totalement irréaliste. L'OMS n'a jamais été habilitée à le faire ni équipée pour cela.
S’agit-il du principal problème?
L'OMS a toujours eu deux problèmes. Premièrement, elle ne dispose que d'un peu plus d'argent par an que les Hôpitaux universitaires de Genève et nettement moins que les grands hôpitaux des États-Unis. Malgré cela, elle devrait protéger la santé du monde entier. Deuxièmement, elle est théoriquement autorisée à prendre des mesures contraignantes en vertu du droit international. En pratique, cependant, ce sont les États qui déterminent ce que l'OMS peut et ne peut pas faire.
Par exemple?
Lorsque l'OMS a tenté de réglementer les ventes de produits pharmaceutiques, cela a entraîné une résistance féroce dans les années 1980, en particulier de la part des États-Unis, ainsi que le gel permanent du budget ordinaire de l'OMS par les États membres. Ajustées pour tenir compte de l'inflation, les contributions ont tout de même diminué depuis lors.
Est-ce la raison pour laquelle les dons privés, tels que ceux de la Fondation Bill et Melinda Gates, sont devenus si importants?
Depuis le gel du budget, les dons dépassent le budget ordinaire alimenté par les États membres et représentent jusqu'à 85 % du financement. Après les États-Unis, la Fondation Gates est en effet le donateur le plus important. L'OMS ne décide pas seule de l'utilisation de ces ressources, mais en collaboration avec les donateurs.
Les États-Unis ont maintenant quitté l'organisation, estimant que l'influence de la Chine était trop importante.
L'influence excessive de certains Etats a toujours été critiquée. Cependant, on faisait surtout, et souvent à juste titre, référence au rôle des États-Unis. La Chine est en effet devenue de plus en plus importante au sein de l'OMS récemment - mais jusqu'à présent, il n'a pas été question d'une influence financière majeure.
Tout le monde parle de l'OMS en ce moment. Mais il y a quelques mois encore, beaucoup de gens ne savaient même pas quelles étaient ses tâches.
Cela renvoie au problème central: en Occident, nous ne nous sommes intéressés à l'OMS que lorsque nous nous sentions gravement menacés par une épidémie. L'exemple du sida en est la preuve: la grande majorité des quelque 32 millions de personnes qui ont succombé au sida depuis 1981, en particulier dans le Sud, sont mortes après que l'Occident a estimé qu'il n'était plus nécessaire de s'en occuper.
Comment doit-on gérer ces intérêts divergents?
Cette succession récurrente de moments de panique et de désintérêt a empêché un engagement durable à ce jour. Il serait préférable de se concentrer essentiellement sur l'objectif d'alléger la souffrance humaine, qui est indépendante des cycles économiques.
«En matière de santé, nous faisons partie d'une communauté de destin mondiale et nous devons trouver des réponses aussi globales dans leur réflexion que les défis auxquels nous sommes confrontés»End of insertion
Ce serait un retour aux années 1940, lorsque les Nations unies ont fondé l'OMS.
À cette époque, on craignait aussi davantage les épidémies qui se propagent au-delà des frontières nationales. Mais cette crainte, qui n'a cessé de se manifester depuis le XIXe siècle, n’a exceptionnellement pas conduit ici à la tentative de séparer les parties du monde «saines» des parties «malades». Cette fois-ci, la conviction était la suivante: les maladies ne s’arrêtant pas aux frontières, personne n'est à l'abri alors qu'elles sévissent encore quelque part dans le monde. Il fallait donc combattre les maladies où qu'elles se manifestent, dans le cadre d'un projet commun de la communauté mondiale.
En ce sens, l'histoire offre certainement des leçons.
Je considère que cette idée de la santé mondiale est en fait très moderne. Elle nous rappelle qu'en matière de santé, nous faisons partie d'une communauté de destin mondiale, que nous devons trouver des réponses aussi globales dans leur réflexion que les défis auxquels nous sommes confrontés. Et qu'il est possible de répondre aux maladies transfrontalières non pas par l'isolement, mais par la solidarité mondiale.