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Parmi les critiques portées contre les analyses de Thomas Piketty sur les inégalités économiques, à travers le monde en général et aux États-Unis en particulier, l’une épingle l’ignorance de la mobilité sociale. L’économiste, auteur à succès (Le capital au XXIe siècle; Capital et idéologie) aurait oublié, non pas la dimension culturelle, mais la dynamique sociale de ses analyses économiques. Il n’aurait pris que des photographies instantanées des revenus et des patrimoines, les expliquant dans son dernier livre par l’idéologie qui fait de la naissance, du caractère ou du génie entrepreneurial, les justifications discutables des écarts constatés.
Certes, disent ses contradicteurs, les écarts de revenus et de patrimoines sont croissants dans tous les pays, y compris en Chine et dans les pays émergents; mais ce ne sont pas toujours les mêmes personnes ni les mêmes familles qui occupent les premières places. Certains descendent les échelons pendant que d’autre les montent. Ceux qui descendent les échelons sont nombreux dans les pays occidentaux où près de la moitié des enfants ne dépassent pas le niveau de vie de leurs parents. La chose est moins vraie en Chine et en Inde. En revanche, ceux qui montent les échelons sont plus rares.
Les États-Unis, pays de la libre entreprise, restent dans l’imaginaire populaire comme le lieu où le génie, l’audace, le travail et le courage permettent de construire une fortune et de se faire un nom. L’image du Far-West a encore frappée! Des études récentes montrent que cette image est largement surestimée. En Suisse, la mobilité sociale est beaucoup plus grande qu’outre-Atlantique. Ce constat avéré est d’autant plus difficile à admettre que chacun -même s’il a oublié les chevaliers d’industrie du début du siècle dernier (Guggenheim, Ford, Carnegie)- pense aux Success-stories des champions du numérique qui aujourd’hui domine l’économie mondiale, américains et pas seulement, que sont Amazon, Alibaba, Apple, Google, Huwei, Facebook, Microsoft… en oubliant tous ceux qui furent laissés sur le bord du chemin.
C’est oublier également les institutions, l’organisation politique, la culture, qui permettent dans certains pays aux plus chanceux d’accaparer la plus grosse part de la richesse nationale. Lorsqu’il n’est pas tempéré par une gouvernance démocratique adéquate, le libéralisme économique laisse libre court à la concurrence, et fournit des résultats qui sont dus en partie au hasard. Comme le rappelait Friedrich Hayek:
Il faut accepter que, dans ce système, certains réussissent qui ne le méritent pas, alors que d’autres affrontent un échec qui n’est dû qu’aux circonstances.
C’est la force des institutions et des traditions politiques et sociales helvétiques de pouvoir encadrer les initiatives économiques et compenser les dérives inévitables. Ce qui explique que la mobilité sociale en Suisse soit nettement plus grande qu’aux États-Unis.
Reste que la civilisation urbaine qui est la nôtre, comme celle à laquelle s’affrontaient les prophètes de l’époque biblique, favorise l’écart des revenus et des patrimoines. De même que, sur le marché de l’art, les montants astronomiques de certaines œuvres (plus de cent dix millions de dollar récemment pour un tableau peint par Monet représentant une meule de foin dans le frémissement de l’atmosphère d’un soir d’été) cache la multitude des artistes dévalorisés, de même les personnages propulsés au pinacle de la richesse par un mélange de travail, d’intuition et de hasard ne peuvent guère cacher la décroissance économique de la multitude.