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1672
Jean Donneau de Visé, Le Mercure galant
Paris, Girard, 1672
Discours sur Bajazet de Racine
Le premier tome du Mercure galant relate le Bajazet de Racine en inscrivant fortement la pièce dans la production de littérature galante.
On représenta ces jours passés sur le théâtre de l’Hôtel de Bourgogne une tragédie intitulée Bazajet et qui passe pour un ouvrage admirable. Je crois que vous n’en douterez pas, quand vous saurez que cet ouvrage est de Monsieur de Racine, puisqu’il ne part rien que d’achevé de la plume de cet illustre auteur. Le sujet de sa tragédie est turc, à ce que rapporte l’auteur dans sa préface. Voici en deux mots ce que j’ai appris de cette histoire dans les historiens du pays, par où vous jugerez du génie admirable du poète, qui, sans en prendre presque rien, a su faire une tragédie si achevée.
Amurat avait trois frères, quand il partit pour le siège de Babylone. Il en fit étrangler deux, dont aucun ne s’appelait Bajazet et l’on sauva le troisième de sa fureur, parce qu’il n’avait point d’enfants pour succéder à l’empire. Ce grand seigneur mena dans son voyage sa sultane favorite. Le Grand Vizir, qui se nommait Mahemet Pacha, y était aussi, comme nous voyons dans une relation faite par un Turc de sérail et traduite en français par Monsieur du Loir, qui était alors à Constantinople, et ce fut ce Grand Vizir qui commença l’attaque de cette fameuse ville vers le Levant, avec le gouverneur de la Grèce Ali Pacha, fils d’Arlan et l’Aga des Janissaires avec son régiment. À son retour il entra triomphant à Constantinople, comme avait fait peu de jours auparavant le Grand Seigneur son maître. Cependant l’auteur de Bajazet le fait demeurer ingénieusement dans Constantinople sous le nom d’Acomat, pour favoriser les desseins de Roxane, qui se trouve dans le sérail de Byzance, quoiqu’elle fût dans le camp de Sa Hautesse, et tout cela pour élever à l’empire Bajazet, dont le nom est très bien inventé. Le troisième frère du sultan Amurat qui restait et qui lui échappa par les soins de leur commune mère, se nommait Ibrahim, dont ce cruel empereur eut la barbarie de se vouloir défaire, dans l’extrémité de la maladie qui le fit mourir, à dessein (dit-on) de faire son successeur le jeune Mustapha Capoudan Pacha, son favori, à qui il avait donné en mariage une fille unique qu’il avait eue de la sultane qu’il aimait le plus.
Je ne puis être pour ceux qui disent que cette pièce n’a rien d’assez turc : il y a des Turcs qui sont galants et puis elle plaît, il n’importe comment et il ne coûte pas plus, quand on a à feindre, d’inventer des caractères d’honnêtes gens et de femmes tendres et galantes que ceux de barbares qui ne conviennent pas au goût des dames de ce siècle, à qui sur toutes choses il est important de plaire. […]
Mais retournons à l’auteur de Bajazet, dont l’ouvrage m’a donné lieu de vous raconter cette aventure. Je n’ai rien à vous dire de son mérite, il est si grand qu’on ne peut trouver de place sur le Parnasse aujourd’hui digne de lui être offerte, et ses amis le placent entre Sophocle et Euripide, aux pièces duquel il semble que Diogène Laërce veuille nous faire entendre que Socrate avait la meilleure part des plus beaux endroits. Les rivaux de cet Euripide ou Socrate français voudraient bien, je crois, le voir déjà où sont ces grands personnages grecs, quand bien même sa mémoire devrait être aussi glorieuse que celle qu’ils ont méritée.
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