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Parmi les spectacles dont on ne peut que garder la mémoire, certaines leçons inaugurales, certaines ouvertures de congrès scientifiques et médicaux occupent une place toute particulière. Sous les ors parisiens de l'Institut, entre le quai Conti et la rue Mazarine, le miracle s'est reproduit dans les derniers jours bleutés du mois de mars lors de la séance inaugurale d'un important colloque franco-britannique consacré aux cellules souches, organisé par l'Académie française des sciences, l'Académie nationale de médecine et son homologue du Royaume-Uni. A la tribune, le Pr François Jacob, prix Nobel de médecine.Ecoutons-le. «Depuis ses débuts, au tournant du XIXe siècle, la biologie a été essentiellement sinon exclusivement analytique. Le processus réductionniste a révélé progressivement des structures enfouies les unes dans les autres, comme des poupées russes. On peut dire que l'étude du génome, la structure la plus profonde du vivant, représente le triomphe du réductionnisme. Avec le décryptage du génome et l'avènement de ce qui est appelé «le protéome», c'est-à-dire l'étude des protéines et de leurs interactions, apparaît une phase entièrement nouvelle. A la désorganisation qui a caractérisé les deux siècles de biologie, vient se substituer une phase de reconstruction du vivant. Celle-ci concerne, en premier lieu, les interactions des protéines et celles des cellules. Et l'un des plus remarquables outils pour cette dernière recherche a été fourni par les cellules souches embryonnaires.»Cellules souches ? Pour le Pr François Jacob, la meilleure définition est celle qui consiste à dire qu'une cellule souche est une cellule qui peut donner une population de cellules filles identiques, mais qui est aussi capable, dans certaines conditions, de se différencier en un ou plusieurs type(s) cellulaire(s) spécialisé(s). «Tous les tissus à renouvellement rapide (peau, intestins, glandes, etc.) possèdent des cellules souches produisant le type cellulaire correspondant. Les embryons, eux, contiennent des cellules souches dites "totipotentes" car elles sont capables de produire tous les types cellulaires qui constituent l'organisme.» Balayant à grand trait, et de superbe manière les travaux sur les «tératocarcinomes» et les «cellules de carcinome embryonnaire» qui sont directement à l'origine des promesses d'aujourd'hui, le Pr François Jacob poursuit. «On voit les immenses possibilités offertes par les cultures de ces cellules. D'abord pour l'étude du développement de l'embryon, particulièrement difficile et même, pour certains, soumis à un tabou quand il s'agit d'embryons humains. Et aussi pour la médecine, avec l'espoir d'un traitement de certaines maladies dégénératives. Pour les biologistes, il s'agit d'abord de comprendre dans quelles conditions les cellules souches se différencient dans tel ou tel type cellulaire. Les difficultés pour atteindre un tel but paraissent moins insurmontables dans des cultures de cellules où l'on peut obtenir des milliers de cellules dans le même état physiologique que dans un embryon où l'on ne dispose que de quelques cellules cachées au fond d'autres tissus. Pour le biologiste, l'idéal est de pouvoir induire une population entière de cellules souches à former des populations pures d'un type ou d'un autre de cellules spécialisées. Le médecin, lui, voudrait aussi pouvoir disposer de populations pures de cellules spécialisées obtenues par la différenciation synchrone de cellules ES pour remplacer tel ou tel tissu détruit par une maladie dite dégénérative. A l'heure actuelle, on n'a encore réalisé que de rares essais.»Puis, renouant avec la tradition du scientifique de renom ne craignant pas d'entrer dans l'arène du débat public, le prix Nobel de médecine s'avance. «Avant même que ne soient précisées ces tentatives, elles donnent lieu à un débat éthique. Car le débat éthique fait rage. On ne parle que cellules souches embryonnaires dans les journaux, à la radio, à la télévision. A part le sida, jamais question de biologie ou de médecine n'a autant agité les populations. Et, bien souvent, les passions se déchaînent sur ce qui, pour longtemps sinon pour toujours, risque de rester des non-sujets. L'un des effets les plus marquants de la biologie moderne sur notre culture occidentale est la dévaluation du sacré dans le monde vivant. Pour la biologie moderne, tous les processus du vivant, y compris naturellement la reproduction, résultent d'un certain arrangement de la matière et de son évolution, C'est dire que le naturel et le sacré n'y ont plus guère de place. Aujourd'hui, c'est l'embryon qui constitue souvent l'un des derniers refuges du sacré dans la mesure où s'y prête le statut de cet embryon. Un statut qui varie selon les croyances : personne humaine, pour certains, dès la fécondation ; au 14e jour, à l'apparition d'un système nerveux, pour d'autres ; à la naissance après la coupure du cordon pour un troisième groupe. La loi française actuelle interdit toute expérimentation sur l'embryon, au nom de la dignité humaine, de l'argument kantien «ne traite jamais une personne humaine comme un moyen, mais toujours comme une fin.»Et encore : «C'est un argument très fort. C'est notamment celui qui fut utilisé à Nüremberg au procès des criminels nazis. Son éventuelle application à l'embryon dépend évidemment du statut que l'on attribue à celui-ci. D'où débat entre ceux qui privilégient le sacré de l'embryon et ceux qui favorisent avant tout les avancées médicales pour diminuer les misères du monde. On aurait pu croire que l'utilisation de cellules ES permettrait d'éviter celle de l'embryon. Mais, pour préparer de nouvelles cellules ES, il faut sacrifier des embryons très précoces. D'où débat.»A suivre.