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Pierre Assouline, sur son blog, a fait l'éloge de la façon dont s'étaient déroulées les cérémonies de commémoration de l'intégration de la Savoie à la France - de façon maîtrisée mais intellectuellement active, les débats entre historiens ayant animé l'ensemble. Il a marqué sa crainte que l'anniversaire de la fondation de la Normandie ne ravive les sentiments autonomistes, parce que, dit-il, le roi Philippe-Auguste l'a conquise par la force, tandis que la Savoie eût été acquise par des voies pacifiques. C'est un peu naïf, à mon avis, car au Moyen-Âge, la guerre était souvent légale, et les conditions du plébiscite de 1860 ne satisferaient sans doute pas aux exigences de la démocratie moderne. D'ailleurs, la commémoration de cette intégration du duché de Savoie au Second Empire français a bien permis aux régionalistes de faire entendre leur voix, et à moi-même, par exemple, de montrer qu'il était légitime d'étudier le patrimoine culturel spécifiquement savoyard. Finalement, tout s'est bien passé: il n'y a pas eu de cataclysme. Le président de la République, lors de sa venue à Chambéry, s'est d'ailleurs montré sensé et pragmatique, en reconnaissant que la Savoie avait été une petite patrie, et en disant qu'elle en avait intégré une plus grande, synthèse de plusieurs petites préexistantes. Cela fait très Teilhard de Chardin, comme discours. Et je l'aime, Teilhard de Chardin.
Est-ce que Pierre Assouline pour la Normandie s'inquiète à juste titre? Si depuis Paris on venait dire aux Normands que la spécificité de la Normandie n'est qu'un leurre et que la Normandie n'est rien d'autre qu'une partie de la Gaule éternelle, que la création du duché de Normandie par Rollon le Norvégien n'est qu'un épisode sans intérêt ou un accident malheureux de l'histoire, à bannir forcément des mémoires, il faut reconnaître qu'on ne prendrait pas le chemin d'une voie pacifique de la commémoration. Car ce qui a longtemps agacé les Savoyards, c'est qu'on parle de la même manière de leurs princes. L'unité regardée comme synthèse, c'est beau; mais par gommage, non.
L'histoire crée les nations dans la succession des temps, et non une fois pour toutes à l'aube des temps. Ce qu'on admet pour la nature, qu'elle s'est créée progressivement, pourquoi ne l'admettrait-on pas de l'histoire, qui resterait fixiste? Quelle cohérence y aurait-il? L'homme n'est pas en dehors de la nature. C'est bien ce qu'avait saisi Teilhard de Chardin. Rollon est une sorte de héros fondateur, qui est à respecter comme tel. Il a déversé sa spécificité dans un endroit de la Gaule qui a pris une couleur nouvelle, qui a enrichi la France moderne, qui n'est plus la Gaule antique. Cela venait de l'âme même de ce prince de Norvège! On sait bien que des toponymes et même des patronymes normands en ont gardé le souvenir; il serait ridicule de prétendre que cela ne correspond à rien, dans la réalité. Mais Pierre Assouline a du reste commencé par admettre que cela correspondait à quelque chose, en en parlant. Comme le président de la République à Chambéry au printemps dernier, il s'est montré sensé et pragmatique. Teilhard de Chardin peut bien remplacer les visionnaires gallicans (j'appelle ainsi ceux qui, dans les chroniques royales, reliaient directement les Français à Noé), comme référence.