Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06856.jsonl.gz/199

Hansjörg Honegger (texte), 12 juillet 2017
Il y a une odeur de poudre de talc dans l’air. On entend le cliquetis des mousquetons, les escaladeurs enfilent leur équipement avec concentration et s’échauffent avec des exercices d’étirements. Il se préparent pour une expédition difficile au centre de grimpe Earth Trek dans le Colorado (USA). Erik Weihenmayer est aussi en train de se préparer. Il est assis sur une chaise et hoche la tête verticalement et latéralement: «Un T à la fin», puis après une brève hésitation «Le dernier mot est ‹s’il vous plaît›?» Puis, satisfait, il se penche sur la prochaine carte.
Erik Weihenmayer est né avec une maladie oculaire incurable qui l’a rendu totalement aveugle au moment de la puberté. Cela ne l’a pas empêché de devenir l’un des meilleurs alpinistes du monde. Il est jusqu’ici la seule personne non voyante à avoir gravi les sommets les plus élevés des sept continents, y compris le Mont Everest. Et jusqu’ici, il a accompli ces exploits sans aucune assistance technologique, uniquement grâce à son sens tactile et à un accompagnateur qui lui indiquait le chemin. Maintenant, le grimpeur chevronné a décidé de tenter l’expérience avec un système qui lui permet de recouvrer la «vue»: c’est sa langue qui est censée remplacer ses yeux – du moins jusqu’à un certain degré.
Le cerveau ne voit pas qu’avec les yeux
Cette technologie s’appelle BrainPort, elle est étonnamment simple: une caméra frontale filme des images avec une résolution de 400 pixels et transmet les données à une platine posée sur la langue et dotée de 400 petites électrodes. Ces électrodes reproduisent les pixels à la surface de la langue: les pixels sombres génèrent une impulsion électrique plus forte, les pixels clairs un picotement plus léger. Le cerveau traduit ces impulsions en images. Voici comment Erik Weihenmayer décrit son expérience: «C’est comme si on peignait une image sur ma langue à l’aide de petites bulles.»
En l’état actuel, Erik Weihenmayer n’entreprendrait pas encore une expédition extrême comme par exemple l’ascension de l’Everest avec BrainPort, car cette technologie n’est pas encore assez aboutie pour lui confier sa vie dans un environnement hostile.
Erik Weihenmayer explique comment il parvient à «voir» avec BrainPort. Vidéo (en anglais): Youtube/National Eye Institute, NIH
L’idée du BrainPort est en fait déjà relativement ancienne: elle a été développée dans les années soixante par le neurophysiologiste Paul Bach-y-Rita. C’est l’expérience personnelle bouleversante de l’attaque cérébrale dont a été victime son père en 1959 qui l’a amené à effectuer des recherches dans ce sens. Les médecins avaient pronostiqué des dégâts irréparables au cerveau et pensaient que son père ne pourrait plus ni marcher ni parler. Paul Bach-y-Rita n’a pas baissé les bras et a commencé avec lui un entraînement intensif. Les progrès étaient stupéfiants. Une année après son IVC, le père pouvait de nouveau enseigner et deux ans plus tard, il avait retrouvé son autonomie totale. Il mourut en 1965 d’un infarctus au cours d’une randonnée en montagne.
Une autopsie a dévoilé par la suite que la zone cérébrale où siègent les fonctions motrices était pratiquement entièrement détruite. Paul Bach-y-Ritta, qui voulait comprendre comment il était possible que son père marchait de nouveau, venait de découvrir sa nouvelle passion. C’est alors qu’il a conçu sa théorie de la substitution sensorielle. La perte d’un sens – par exemple la vue – peut être remplacé par un autre sens. «Peu importe au cerveau au moyen de quel sens il voit le monde, cela peut être avec les yeux ou aussi avec la langue», affirmait le scientifique décédé en 2006. Ainsi, l’écriture braille ou la canne blanche des personnes non voyantes ne sont rien d’autre que des substituts de la vue.
Le dos remplace les yeux
Le premier BrainPort a été construit en 1969 à partir de pièces de récupération et devait bien peser 400 kilos: il s’agissait d’une chaise de dentiste dotée d’une platine pour le dos et d’une vieille caméra vidéo. Ce simple dispositif permit aux neurophysiologistes d’obtenir de premiers résultats étonnants: les six personnes test, toutes aveugles depuis la naissance, furent en mesure de reconnaître des lignes droites et des lignes courbes ainsi qu’une tasse de café. Le grand problème était la capacité de résolution de la peau. Celle du dos est relativement basse, les points stimulés doivent être assez éloignés les uns des autres pour que le corps puisse les différencier. Les doigts ont une sensibilité bien plus élevée, mais ne conviennent guère pour des raisons pratiques. C’est finalement la langue qui s’est révélée être l’interface idéale: elle est capable de percevoir jusqu’à 400 points sur une surface réduite.
Entraînement cérébral assisté par la technique
Mais il n’y a pas que BrainPort. Les chercheurs en neurosciences s’intéressent aussi à d’autres systèmes de substitution sensorielle: ainsi, par exemple, vOICe Pixel convertit des pixels en sons et crée donc une représentation musicale de la vision. En d’autres termes, une ligne qui monte en diagonale de gauche à droite est interprétée par un son de plus en plus aigu. Pour les personnes sourdes, ce sont à l’inverse les sons qui sont traduits en images ou en vibrations. Un entraînement intensif est toutefois nécessaire jusqu’à ce que le cerveau soit capable de décoder de telles systèmes de représentation. Les personnes aveugles de naissance méconnaissent la notion de vision spatiale: Comment interpréter le fait que certains objets en recouvrent d’autres? Pourquoi est-ce que les objets plus proches semblent être plus grands? Tous ces concepts doivent être acquis au prix d’un grand travail. A la suite d’un entraînement intensif, des sujets non-voyants réussissent à identifier un panier avec une pomme rouge et une pomme verte.
Le développement des appareils de substitution sensorielle en est encore à ses débuts, mais l’arrivée des moyens numériques est d’une grande aide. BrainPort pèse à peine quelques grammes et vOICe est déjà utilisable avec un simple smartphone doublé d’une paire de lunettes de réalité augmentée à prix abordable. Ce nouvel univers sensoriel est même visible en couleurs: la neurobiologiste israélienne Ella Striem-Amit a enrichi les sons de divers instruments: instruments à cordes pour le jaune, instruments à vent pour le bleu et ainsi de suite.
Pendant ce temps, Erik Weihenmayer redécouvre des perceptions longtemps oubliées. Lorsque par une belle soirée d’été il escaladait une paroi rocheuse, il était irrité par la surface irrégulière. «Pendant un certain temps, je n’ai pas compris ce qu’il se passait, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il s’agissait de ma propre ombre sur le rocher. C’était la première fois depuis des dizaines d’années que je voyais mon propre corps.» Enfin, il garde aussi un souvenir inoubliable du premier sourire de son fils: «J’ai vu comment ses lèvres se sont mises à bouger et comment son sourire a transformé son visage. J’avais oublié que le rire provoque un tel changement.»
Erik Weihenmayer en train de gravir l’Everest. Vidéo: Youtube/SnagFilms
Ce texte est une version abrégée d’un article paru dans le magazine américain «New Yorker». Vous pouvez lire la version intégrale en anglais surnewyorker.com.L’alpiniste Erik Weihenmayers vient de publier en anglais un livre intitulé «No Barriers».