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25/11/2009
Éloge de l'ennui
Par ANTONIN MOERI
“Les gens qui écrivent”, cette formule devait exercer un pouvoir de l’ordre de la fascination sur l’adolescent que je fus. Si je songe aux “écrivains” qui m’ont littéralement envoûté, ce sont les noms d’Artaud, Céline, Genet, Beckett, Walser, Thomas Bernhard, Brecht, Poe, Rimbaud, Lautréamont, Conrad, Melville qui me viennent à l’esprit.
Lorsque je mangeais avec Georges Haldas au Domingo, ses bretelles me plaisaient, sa voix, son costume noir, son rire et, surtout, ses gestes. Les bras filaient dans tous les sens. L’écrivain vitupérait contre la bêtise crasse, la médiocrité universelle et l’hypocrisie du petit-bourgeois. Il me tenait en haleine en évoquant le journal de Pavese, tel poème de Cavafy, de Giauque ou de Saba, le séjour de Hölderlin dans sa tour et le suicide de Kleist, en me faisant connaître “L’Institut Benjamenta” que Marthe Robert avait traduit en français.
Et quand nous marchions dans le Parc des Bastions ou le long de l’Arve, l’écrivain d’origine grecque m’encourageait à poursuivre mon effort jusqu’au bac. “Vous ferez ensuite ce que vous voudrez, Tomoto”. Il accordait de longues heures à l’ado perplexe qui disait s’ennuyer sur les bancs du lycée. Songeant à cet ennui qui m’allait si bien, je me demande si cette impression de vide, cette lassitude ne forment pas le terrain permettant à une conscience de s’éveiller.
C’est une question rhétorique car je suis persuadé que l’ennui est incontournable dans la construction du château de sable. Or ce sentiment est très mal vu en ces temps de bonheur obligatoire. Serait-ce un privilège de classe, comme Chesterton le disait du désespoir?