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30 ans après mai 1968, et sa revendication de liberté sexuelle, les militants vieillissants reçoivent un cadeau : le Viagra, premier traitement oral de l’impuissance. Cette génération s’est vue promettre une meilleure vie à travers la chimie, à commencer par la pilule contraceptive, suivie du Prozac qui rend heureux, et récemment du Propecia qui fait repousser les cheveux.
Le Viagra a été approuvé pour le traitement de la dysfonction érectile le 27 mars 1998 et on en est à plus de 100 000 prescriptions par semaine aux USA, délivrées par des urologues qui comptent déjà parmi les médecins les plus fortunés. Le cours des actions Pfizer a triplé.
Un quinqua sur vingt sur la touche
L’érection est une affaire de flux sanguin : la stimulation sexuelle ( consciente, sous contrôle du cerveau ) dilate les artérioles, le sang afflue et reste accumulé dans le corps du pénis. La dysfonction érectile, qui inclut non seulement l’incapacité d’avoir une érection, mais aussi d’accomplir une performance sexuelle satisfaisante, touche, c’est une estimation, un homme sur 20 entre 40 et 65 ans, et un quart des hommes au delà.
Des traitements de l’impuissance existaient déjà : suppositoires à insérer dans l’urètre, ou injection directe dans la base du pénis. Cela manquait un peu de spontanéité et ces substances provoquaient une érection quel que soit le contexte. Avec le Viagra, l’érection doit toujours être obtenue par les moyens classiques ( stimulation directe ou méditation contemplative ) ; c’est le maintien de l’érection qui est amélioré par le médicament.
Un des agents de la dilatation, une petite molécule ubiquitaire ( le GMP ) est inactivé par une famille d’enzymes ( les phosphodiestérases, PDE ) qui présentent une distribution particulière selon l’organe ; ainsi le cœur est riche en PDE2, la rétine en PDE6 et le pénis en PDE5. Il se trouve que le citrate de Sildenafil [ alias Viagra ] bloque assez spécifiquement le PDE5, l’agent dilateur reste donc actif plus longtemps. Le Viagra bloque partiellement le PDE6 rétinien ; si votre compagnon prétend d’un coup que vos beaux yeux verts ont pris la couleur du ciel, c’est l’effet Viagra.
Le Viagra avait commencé sa carrière comme un traitement potentiel de l’angine pectorale ( il était sensé augmenter le flux sanguin vers le cœur ). Il n’y était pas très efficace ; curieusement, beaucoup de patients cobayes rechignaient à rendre les pilules restantes Ð c’est ainsi que Pfizer eut connaissance de l’effet secondaire intéressant. Les vingt et une études cliniques effectuées par le producteur Pfizer sur 3000 hommes ( et aucune femme ) montrent qu’au total, près de 80 % des hommes mentionnent une amélioration de leurs rapports Ð avec des variations selon la cause de l’impuissance. Il faut noter que, dans ces études en double aveugle, 30 % des patients qui reçoivent un placebo mentionnent eux aussi une amélioration. L’effet sur les hommes sans dysfonctionnement érectile ( s’il en reste ) n’a pas été investigué.
Les femmes sont ignorées
Comme dans beaucoup d’études pharmacologiques, une fraction de la population a été totalement ignorée : les femmes. Les lacunes sont si graves que je crois que même si le Viagra avait un effet sur les femmes, on ne saurait où regarder ni quoi mesurer. La vie sexuelle post-ménopause et ses problèmes sont largement inconnus de la recherche médicale Ð même si les rayons de psychologie populaire en sont remplis. Le Viagra aura eu comme premier effet de déclencher les études pilotes pour combler ce scandaleux retard dans notre connaissance sur la sexualité féminine. S’étant avéré efficace dans le cas d’impuissance d’origine psychologique, il arrache partiellement à la psychothérapie le traitement de l’impuissance. Surtout, il fera vivre Ð encore un peu plus Ð le mythe de la puissance illimitée et de la jeunesse éternelle.
Comme le Viagra Ð un médicament cher ( 10 dollars par cachet aux USA, et probablement bien plus en Suisse ) Ð n’est pris qu’avant un rapport sexuel, les assurances maladie seront donc au courant du nombre de rapports planifiés par le patient. Vont-elles oser définir un seuil normal ( donc remboursable ) de la fréquence de nos intimités ? ge