Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07153.jsonl.gz/1120

Amartya Kumar Sen, né en 1933 à Santiniketan, est un économiste et philosophe indien. Marqué par la famine qui touche le Bengale en 1943, il oriente ses recherches vers les questions des inégalités, de la misère et de l’éthique dans l’économie. En 1998, il reçoit le prix Nobel d’économie pour sa théorie du choix social.
Issu d’une famille d’universitaires, il entreprend des études d’économie en Inde qu’il poursuit à l’Université de Cambridge où il obtient un doctorat. Il enseigne ensuite l’économie et la philosophie dans des universités d’Inde, des Etats-Unis et d’Angleterre, notamment à Harvard, et à Cambridge, où il occupe le poste de directeur du Trinity College entre 1998 et 2004.
Avec son approche par les capabilités, Sen propose de voir le développement comme une extension des libertés substantielles (ou capabilités), autrement dit une extension des possibilités que l’individu a de choisir la vie qu’il souhaite mener. L’approche de Sen change radicalement la manière de voir le développement: les indicateurs traditionnels (croissance, industrialisation, etc.) se trouvent rejetés au profit d’autres, plus adéquats pour mesurer le bien-être.
L’approche par les capabilités
Deux expériences marquantes
Deux expériences personnelles marquent profondément Amartya Sen pendant son enfance et vont influencer son oeuvre. En 1943, Sen est témoin d’une famine qui dévaste sa région – le Bengale – pendant deux ans et fait trois millions de morts, alors même que les réserves de nourriture étaient suffisantes pour alimenter la population. Cette tragédie engendre chez Sen une réflexion sur les causes de la famine, dont il tirera un livre : Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation (1981). L’autre expérience marquante se déroule en 1947, lors de la partition des Indes qui engendre de violents conflits interreligieux. Sen voit son père recueillir un ouvrier musulman agonisant, poignardé en raison de sa religion alors qu’il venait chercher du travail dans un quartier hindou; l’homme finit par mourir de ses blessures. Cet épisode inspirera plus tard à Sen la théorie des capabilités.
Théorie du choix social
Dès les années 1960, les recherches de Sen concernent la théorie du choix social et se rapportent notamment l’oeuvre de Kenneth Arrow. Cette théorie traite du passage des préférences individuelles aux préférences collectives (que l’on trouve par exemple lors d’une élection ou alors dans les mécanismes du marché), mais aussi des indicateurs pertinents pour mesurer le bien-être de la société. Sen a contribué à améliorer et enrichir la théorie d’Arrow, en y introduisant des idées telles que l’inégalité, les droits et la liberté, et en utilisant d’autres critères que l’utilité pour évaluer les préférences individuelles. Les recherches de Sen articulent économie et justice sociale: l’économie est pour lui indissociable de l’éthique.
Les causes de la famine
En 1981, dans son livre Poverty and Famines, Sen analyse les causes des famines, en particulier celle du Bengale de 1943. Il observe que toutes les classes de la société ne sont pas touchées pareillement par la famine. Cette dernière n’est selon lui pas due uniquement à une sous-production de nourriture mais surtout à des inégalités d’accès à celle-ci: certaines classes de la population ayant vu leurs revenus chuter fortement, elles sont trop pauvres pour se procurer de la nourriture, bien qu’elle soit disponible. Sen montre que la famine est causée par divers facteurs économiques et sociaux plus que par le manque de nourriture (le chômage, l’inflation, la mauvaise distribution des denrées alimentaires, etc.).
Sen développe le concept d’entitlements (que l’on peut traduire par droits d’accès), qui se réfère à toutes les combinaisons de biens et services qu’un individu peut obtenir légalement à l’aide de ses dotations. Il se distingue de l’access (l’accès physique à une ressource) car le concept d’entitlements comprend l’accès physique mais aussi légal aux ressources. Par exemple, on peut avoir accès à un morceau de pain en le volant (access) mais il ne s’agirait pas d’entitlement car il faudrait enfreindre la loi pour se le procurer. Ainsi l’achat d’un produit est considéré comme un entitlement, déterminé notamment par le prix du produit. Pendant la famine du Bengale par exemple, les entitlements à la nourriture sont affaiblis par l’augmentation des prix et le fort taux chômage d’une partie de la population.
L’approche par les capabilités
Sen propose une approche du développement basée sur la notion de capabilité, que l’on peut comprendre à l’aide des concepts de functionings et de libertés:
- Functionings (fonctionnements ou réalisations): il s’agit des réalisations effectives de l’individu (p. ex. se nourrir, participer à la vie politique). Celles-ci dépendent des dotations de l’individus et donc de ses entitlements. Les fonctionnements dépendent des choix de l’individu: plus on a d’entitlements plus on a le choix d’effectuer telle ou telle action. Les fonctionnements sont mesurables à l’aide d’indicateurs (p. ex. le nombre de calories consommées, le nombre d’engagements dans des associations).
- Libertés: la liberté peut être positive (capacité de faire quelque chose) ou négative (définie par l’absence de contraintes). La liberté substantielle est la liberté positive de choisir un mode de vie. Il s’agit de l’ensembre des fonctionnements dont un individu peut bénéficier. L’élargissement des libertés est à la fois une fin et un moyen du développement.
- Capabilities (capabilités): les capabilités ne se réfèrent pas à des réalisations effectives, mais aux possibilités (ou libertés) de choisir la vie que l’on souhaite mener. Par exemple, il existe une différence entre un moine qui jeûne et un pauvre qui a faim: aucun des deux ne se nourrit (donc on observe un fonctionnement identique mesurable par le manque de calories), mais pour l’un il s’agit d’un choix et pas pour l’autre. Pour l’un il y a un manque de capabilité mais pas pour l’autre. Fonctionnement et capabilités sont donc différents. Si l’on ne regarde que le fonctionnement, il est identique pour les deux personnages, mais leurs capabilités sont différentes. Le fonctionnement dépend des capabilités.
Le développement est l’expansion des libertés, qui dépendent de l’élargissement des entitlements et des capabilities (mais pas forcément des functionings). Il s’agit d’une extension qui se traduit par plus de possibilités de choisir tel ou tel mode de vie. Cette vision du développement dépasse la vision traditionnelle dont les seuls éléments importants sont la croissance économique ou l’industrialisation.
Renversant la vision commune de la pauvreté envisagée comme un manque de revenu, Sen la considère comme un manque de capabilités. Ses recherches ont d’ailleurs eu un impact important sur les indicateurs de développement que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) utilise dans son rapport annuel. La croissance économique n’étant pas un indicateur satisfaisant du développement, Sen a élaboré pour le PNUD un indicateur plus large: l’Indice de Développement Humain (IDH), qui prend en compte l’éducation, l’espérance de vie et le revenu.
D’autre part, Sen a oeuvré pour la reconnaissance des inégalités de genre et pour montrer le rôle des femmes dans le développement.
Bibliographie commentée
Sen, A. (1999). Development as Freedom. Oxford: Oxford University Press.
Ce livre synthétise la pensée de Sen sur le développement, et en particulier sur les liens entre liberté et développement. Il y considère que le développement ne se limite pas à la croissance économique et à l’industrialisation mais qu’il doit être mesuré par d’autres indicateurs, tels que la liberté. Celle-ci est à la fois un moyen et une fin du développement. Sen présente les concepts de liberté, de justice et l’approche par les capabilités, mais aussi les institutions telles que le marché ou l’Etat, ainsi que le rôle des femmes, la démocratie et la culture.
Sen, A. (1981). Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation. Oxford: Oxford University Press.
Dans cet ouvrage qui synthétise les recherches qu’il a menées entre les années 1976 et 1980, Amartya Sen propose une nouvelle manière d’envisager les famines. Allant à l’encontre de la théorie économique orthodoxe, qui voit la famine comme une fatalité de la nature, Sen montre que la famine ne provient pas d’un manque général de nourriture, mais bien du fait que certains individus n’ont pas accès à la nourriture. Les causes de la famine résident dans des facteurs sociaux, économiques ou politiques. Après avoir présenté des concepts théoriques comme la pauvreté ou les « entitlements », Sen donne des exemples concrets de famines (Bengale, Ethiopie, Bangladesh et Sahel) auxquels il applique son approche.
Références
Amartya Sen – Biographical. (s. d.). Consulté à l’adresse http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/economic-sciences/laureates/1998/sen-bio.html
Ferey, S., & Pichon-Mamère, F. (s. d.). Ses Amartya Kumar (1933- ). In Encyclopaedia Universalis [en ligne]. Consulté à l’adresse http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/amartya-kumar-sen/
Reboud, V. (dir.). (2008). Amartya Sen : un économiste du développement ? Paris: AFD.
Schor, A.-D. (2009). Amartya Sen: vie, oeuvres, concepts. Paris: Ellipses.