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A LA SÉANCE DU DIES ACADEMICUS du vendredi 5 juin 1942
Au mois d'août 1699, trois hommes cheminaient côte à côte sur la route de Morat. Ils suivaient le chemin qui, de Genève, conduit par le Pays de Vaud, à Berne. L'un de ces hommes était le syndic Jean-Robert Chouet, ancien professeur à l'Académie; le second était le conseiller Pierre Lullin; le troisième, Jean-Alphonse Turrettini, professeur en exercice. Ce dernier — il devint un théologien éminent —avait été l'élève de Chouet, et peut-être le plus distingué. La Seigneurie de Genève déléguait, à Berne et à Zurich, une ambassade composée de Pierre Lullin, conseiller, et de Jean-Robert Chouet, syndic. Quant à Jean-Alphonse Turrettini, sans doute pour se trouver plus longtemps avec son maître et ami Chouet, il s'était, de lui-même, adjoint à ces envoyés.
Jean-Robert Chouet mériterait d'être mieux connu de la génération présente, surtout de celle qui vit, ou gravite, dans et autour de l'Université. C'est une grande figure de notre ancienne Académie.
S'il n'avait tenu qu'à lui, l'Académie serait devenue, depuis plus de deux cents ans, l'Université. Cellérier a écrit que, si
l'époque de la Réforme «avait donné la vie à Genève, l'époque de Chouet lui donna, plus tard, sa direction scientifique». Et Borgeaud ajouta: «Cela est si vrai que si l'on peut parcourir tout le premier siècle de l'Ecole genevoise en y étudiant l'oeuvre de Calvin et de Théodore de Bèze, on pourrait mettre le second, presque tout entier, sous le nom, comparativement inconnu, de Robert Chouet.»
C'est trente ans avant le voyage dont il vient d'être parlé, le 15 mai 1669, que Chouet est appelé à la chaire de philosophie. Il était le fils de l'imprimeur Pierre Chouet et de Renée Tronchin. C'est à Genève qu'il fit ses études préparatoires puis il se rend à Nîmes, où il soutient ses thèses, rentre à Genève, suit, pendant deux ans, les cours de théologie, puis part pour l'Académie de Saumur, alors centre important du protestantisme français, et y conquiert, de haute lutte, une chaire de philosophie. Après cinq ans de professorat dans cette ville, on le retrouve à Genève, rappelé dans sa patrie par le Conseil.
Chouet était cartésien — un des premiers cartésiens — ce qui, pour le milieu dans lequel il vivait, et pour l'époque même, n'était pas un fait banal. L'Académie lui doit la gloire d'avoir introduit chez elle ce qu'on appelle le doute scientifique et l'investigation par l'expérience.
L'an dernier, à pareille époque, j'ai dit quelques mots de cet homme éminent. Si j'avais vingt ans, je m'attacherais à cette haute figure de l'histoire intellectuelle et politique de Genève.
Chouet paraît avoir été, à côté d'un savant porté vers les
sciences expérimentales, un pédagogue de grande classe. Dans son ouvrage sur l'Académie de Calvin, Borgeaud donne deux citations auxquelles nous empruntons quelques lignes, parce qu'elles peuvent intéresser tous les pédagogues que nous sommes. Jacob Vernet, parlant des leçons de Chouet, écrit: «Personne n'a mieux entendu que lui l'art d'enseigner et l'art de faire aimer ce qu'il enseignait. Personne n'a mieux fait sentir ce que fut la raison bien dirigée... il faisait entrer de la lumière dans les esprits, et souvent la seule manière de poser la thèse lui tenait lieu de preuve, tant ses idées étaient claires et avaient une propension naturelle avec l'entendement humain. Et Pierre Bayle, qui fut — il faut le rappeler — étudiant à Genève, Pierre Bayle, grande figure du XVIIe siècle français, a noté, dans une de ses lettres: «Pour la philosophie, elle fleurit ici extrêmement. M. Chouet, fils du libraire et neveu de M. Tronchin, enseigne celle de M. Descartes, avec grande réputation et un grand concours d'étrangers... Il fait tous les mercredis des expériences fort curieuses où il va beaucoup de monde... Il en fait de fort exactes touchant le venin de vipères». Et Bayle continue, en parlant des expériences de physique, et, en particulier, de la vérification, par Chouet, des découvertes de Pascal sur les variations de pression de l'air avec l'altitude.
L'Académie de Saumur s'était séparée difficilement de Chouet. On trouve l'écho des regrets exprimés à cette occasion dans le procès-verbal de la séance de la Compagnie des pasteurs de Saumur du lundi 17 juin 1669, dans lequel il est question de «la grande capacité, de la merveilleuse dextérité qu'il a à bien enseigner, à faire fleurir extraordinairement notre Académie et à attirer un grand nombre d'écoliers de toutes les provinces de ce royaume».
Chouet vécut une longue carrière, toute de désintéressement pour la République. Il fut Recteur de l'Académie, plusieurs fois syndic. Il remplit de nombreuses missions politiques. Grâce à la largeur de son intelligence, à son vouloir de justice, au désir d'élargir l'horizon intellectuel de ses contemporains. certaines portes de l'Académie, jusqu'alors presque closes, s'ouvrirent. Et, ainsi, l'esprit de Chouet fut porté bien au delà de sa propre vie. Défendues avec talent par Jean-Alphonse
Turrettini, les vues de Chouet contribuèrent à multiplier et à développer les enseignements de l'Académie, dans une direction plus conforme aux idées nouvelles, dont le libre jeu axait été arrêté par les dogmes aristotéliciens, jusqu'alors tout-puissants.
Je crois qu'il n'existe pas, à Genève, de rue Jean-Robert Chouet. Je me permets de proposer à nos magistrats de se souvenir de ce nom lorsqu'ils auront à baptiser une rue nouvelle ou à débaptiser une rue ancienne portant, comme, hélas! beaucoup d'entre elles, sur ses plaques, une indication qui n'est qu'une déplorable banalité.
Grâce à Chouet, l'esprit scientifique allait, dans notre ville, brusquement s'épanouir.
Quelle époque glorieuse, pour Genève, que ce XVIIIe siècle!
L'ambassade de Chouet est de 1699. Treize ans plus tard, naîtra Jean-Jacques Rousseau. Et c'est vers 1744 que commença la lignée clos grands naturalistes. Pendant deux siècles, ils feront de Genève la ville qui, proportionnellement à sa grandeur, a jeté le plus de lumière sur le monde.
En hâte, rappelons quelques noms. Pour encourager notre enseignement, un semblable rappel ne devrait-il pas être plus fréquent?
C'est, dans le domaine des sciences naturelles: Abraham Trembley (la régénération des tissus), Charles Bonnet (la parthénogénèse et la psychologie animale), Jean Sénebier (la respiration des plantes), François Huber (l'homme des abeilles), les deux De Luc, Jean-Pierre Vaucher (la sexualité des algues), Horace-Bénédict de Saussure, le créateur de la géologie alpine. C'est le mathématicien Gabriel Cramer, c'est le physicien Pierre Prévost. Plus tard, viendront Pierre Huber. l'homme des fourmis, Augustin-Pyramus de Candolle, considéré par ses pairs comme plus grand que Linné, Théodore de Saussure (la fonction chlorophyllienne, la physiologie végétale), Alphonse de Candolle (la géographie botanique), Edmond Boissier (la flore orientale) et toute une cohorte de botanistes, François-Jules Pictet, le grand paléontologiste et ses élèves, les zoologistes Henri de Saussure et Edouard Claparède 1er. Et, vers la fin du XIXe siècle, c'est Carl Vogt, c'est
Hermann Fol, c'est Alphonse Favre. Ce sont les mathématiciens Simon L'Huillier, Charles Sturm, Charles Cellérier, l'astronome Emile Plantamour, les physiciens Marc-Auguste Pictet, Gaspard et Auguste de la Rive, Jean-Daniel Colladon, le chimiste Charles de Marignac.
Est-il beaucoup d'universités, je vous le demande, de la grandeur de la nôtre, qui pourraient écrire un semblable palmarès. Et je me suis volontairement arrêté aux principaux sommets. Depuis Jean-Robert Chouet, il n'y a pas eu de solution de continuité. Et j'ose affirmer que les jours actuels n'ont pas démérité des jours anciens.
L'Université, hélas! au cours de l'année scolaire, a perdu plusieurs de ses professeurs.
Le 9 juillet 1941, c'était Georges Thudicum. Né à Genève le 9 mars 1861, Georges Thudicum avait fait ses études à la Faculté des Lettres. Il était d'abord devenu le collaborateur de son père, fondateur du grand pensionnat de jeunes gens de la Châtelaine, dont la réputation était, pour ainsi dire, universelle. Il devint plus tard le directeur de cet établissement où passèrent comme élèves tant d'hommes de hautes carrières. Dès 1891, Georges Thudicum est des nôtres, car cette année même il est chargé de conférences au Séminaire de français moderne et il donne un cours de privat-docent à la Faculté (les Lettres. En 1892, on lui confie l'enseignement de la phonétique et de la diction française au Séminaire, puis au Cours de vacances qu'il a fondé avec Bernard Bouvier. Il devint, en 1892, directeur de cette dernière institution, aujourd'hui plus que cinquantenaire.
Georges Thudicum fut, pour nous tous, une vivante leçon. Ayant conservé, jusqu'à quatre-vingts ans, une remarquable énergie, il fut, non seulement. un professeur assidu, mais un initiateur sans cesse en éveil. Il rendit au Cours de vacances et au Séminaire de français moderne des services inoubliables. Pédagogue averti, d'une complaisance à toute épreuve, dévoué
à ses étudiants, Thudicum fut, pendant bien des années, l'animateur de l'oeuvre qu'il avait aidé à créer. Le dévouement de l'homme égalait le dévouement du professeur.
Il aimait d'un amour ardent la montagne; il ne l'aimait pas en égoïste, en homme qui va chercher chez elle seulement des réconforts physiques ou des impressions de nature. S'il aimait la montagne profondément, il aimait aussi, de façon active, les montagnards. Il avait entrepris une oeuvre pour venir en aide aux populations pauvres de nos Alpes. Dans le Loetschental qu'il avait particulièrement adopté, son nom était sur toutes les lèvres. Aussi, dans ces régions, comme dans cette Maison même, le souvenir de Georges Thudicum ne sera pas oublié.
Frédéric Battelli était né en Italie, dans la province de Pesaro, en 1869. Il commença ses études de médecine à Turin; puis, pour des raisons personnelles, émigra. Il vint à Genève, où il s'inscrivit à la Faculté de médecine. Après avoir passé quelques années en dehors de Genève, il rentra dans la cité qui allait devenir sa seconde patrie. En 1895, il y passa ses examens de médecin. Elève de Maurice Schiff, puis de Jean-Louis Prévost, il publia sa thèse de doctorat sous ce titre: «Influence des médicaments sur les mouvements de l'estomac».
Après un séjour en Italie où il obtint, à l'Université de Gênes, le titre de docteur en médecine, nous le revoyons à. Genève. cette fois pour toujours. Il devint assistant du professeur Prévost. Dès lors, sa carrière scientifique était tracée et aussi sa carrière professorale. Très vite, Battelli donna un cours de physiologie, en qualité de privat-docent, dirigea les travaux pratiques, inspirant des thèses de doctorat. Il commença la longue série de ses recherches et de ses publications, soit en collaboration avec son maître Prévost, soit seul, soit avec des élèves. Les investigations de Prévost et Battelli sur la mort par les courants électriques eurent un très grand retentissement. En 1904, il entreprit avec Mlle Stern — qui devint plus tard professeur de physiologie à l'Université de Moscou — de nombreuses recherches de chimie physiologique sur le mécanisme de l'action des ferments sur la respiration
élémentaire des différents tissus chez plusieurs espèces animales, et dans des conditions variées.
En 1913, Battelli succéda à Prévost, dont il était devenu le gendre. Ainsi, pendant vingt-huit ans, la Faculté de Médecine le compta au nombre de ses professeurs. Ses biographes — ceux qui l'ont connu de près — ont rendu hommage à sa conscience de savant, à son dévouement de pédagogue. Epris d'idées générales, il élevait haut le plan de ses leçons et leur donnait toujours une allure philosophique.
A ceux qui ne le connaissaient que superficiellement, l'homme apparaissait réservé, presque austère. Mais c'était une âme ardente, capable d'enthousiasmes et de ferveur.
Le nom de Battelli demeurera vivant dans ce laboratoire de physiologie dont il fut, pendant près de quarante ans, un animateur passionné.
Battelli laisse derrière lui un nombre considérable de publications. Elles avaient assuré, elles assurent encore, sa réputation.
Je n'ose pas allonger ce panégyrique, car je ne serais pas fidèle à la mémoire de Battelli. Par une sorte de pudeur farouche, il voulut s'en aller de ce monde sans aucune des manifestations dont, en un tel moment, nous entourons ceux qui nous quittent.
Le 21 juillet 1941, en l'église du Petit-Saconnex, l'Université rendait un dernier hommage à son ancien recteur, Bernard Bouvier, l'un de ceux qui se sont le plus dévoués à cette charge, parfois lourde.
Né à Genève le 8 septembre 1861, fils du professeur de théologie dont on n'a pas oublié la carrière, Bernard Bouvier fit ses études universitaires dans notre ville, puis à Paris où il suivit les cours de la Sorbonne. Il fut pendant trois ans élève de l'Ecole normale supérieure, ensuite il se rendit à Leipzig et à Berlin. Dans cette dernière ville, l'Université le compta au nombre de ses lecteurs de français. En 1889, il est agréé, pour les langues vivantes — langues germaniques — à l'Université de Paris. La même année, il rentre à Genève, devient professeur à l'Ecole secondaire et supérieure des jeunes filles et professeur suppléant — puis, l'an suivant, professeur
ordinaire — de langue et de littérature allemandes à l'Université. En 1893, il est suppléant et, en 1895, professeur ordinaire de littérature française. Il occupera cette chaire pendant vingt-neuf ans.
En 1906, Bernard Bouvier est nommé recteur de l'Université. Il remplit cette fonction avec un zèle qui doit être, pour nous tous, un exemple. Il fut, dans toute l'acception du terme, le recteur magnifique. Si l'Université put fêter avec l'ampleur nécessaire le Jubilé de son 350e aniversaire, c'est en grande partie à Bernard Bouvier que nous l'avons dû; c'est lui qui prit l'initiative de créer ce qu'on a appelé le Bazar de l'Université, réussite morale et financière dont beaucoup de nous ont gardé le souvenir.
Bernard Bouvier fut le maître de très nombreux élèves, nationaux et étrangers. Et il fut un maître dévoué, dont le souci professoral s'étendait bien au delà des auditoires. Il suivait la carrière de ceux qu'il avait enseignés. Il savait se mettre, par une grâce particulière, à l'unisson des jeunes dont il avait la, charge d'orner et de former l'esprit.
A l'intérieur même de notre Maison, à côté de son enseignement régulier, Bernard Bouvier créa, de concert avec son ami Georges Thudicum, le Séminaire de français moderne et les Cours de vacances.
L'activité intellectuelle de Bernard Bouvier manifesta son action en dehors de l'Université par la création des Annales Jean-Jacques Rousseau, par une longue collaboration au Comité international de la Croix-Rouge.
Au moment de sa mort, on a rappelé les publications de Bernard Bouvier relatives à Zola, à J.-J. Rousseau, à Amiel. On n'oubliera jamais que c'est grâce à lui que put paraître le «Journal intime».
Le recteur d'aujourd'hui, lors des funérailles de Bouvier, a dit, au temple du Petit-Saconnex, ce que l'Université doit à cet ancien recteur. Il le redit aujourd'hui. Bernard Bouvier nous a donné son temps, son talent, ses initiatives, quelques-unes des meilleures parties de son intelligence et de son coeur. Nous devons à sa mémoire une très grande gratitude. L'Université ne l'oubliera pas, et, comme dit l'Ecriture, «son nom et ses actes le suivent».
Le professeur docteur Henry Henneberg était né le 20 avril 1877. Ses études au Collège terminées, il entra dans la Faculté de médecine de Genève. Puis il fit des stages à Heidelberg et à Berlin. En 1913, il fut nommé médecin-adjoint à la Maternité, sous la direction du professeur Alcide Jentzer; il occupa ce poste pendant douze ans. Durant son séjour à la Maternité, il publia plusieurs travaux: «A propos du choix des méthodes opératoires dans les affections utéro-annexielles», un mémoire sur «Les indications de l'avortement médical»; et, avec notre collègue Bickel: «Diabète, grossesse et insuline».
Habile praticien, aimant l'enseignement, il succéda, en 1940, au professeur de Seigneux, dans la chaire de policlinique gynécologique et obstétricale.
Mais les publications d'Henneberg sont loin de représenter l'activité de notre collègue défunt. Au sein des sociétés de gynécologie, il faisait de fréquentes communications, fruit de ses recherches personnelles.
Il avait acquis, dans sa spécialité, une maîtrise que ses confrères reconnurent à maintes reprises. Il fut élu, en 1916, président de la Société d'obstétrique et de gynécologie de la Suisse romande. Il présida, pour la seconde fois, cette société savante, en 1937-1938.
En 1923, il fut rapporteur au Congrès des obstétriciens et gynécologues de langue française.
Henneberg fut un sportif de la première heure. Ses remarquables mérites d'administrateur le portèrent bientôt au premier rang de ceux qui pratiquent l'un ou l'autre des sports. Dès 1925, il fut élu président du Touring-Club suisse; en 1929, président de l'Alliance internationale du tourisme.
Coeur sensible, Henneberg atteignait par cela même le coeur de ses malades. Ils sentaient en lui, à côté du praticien qui tentait de les guérir, l'ami qui compatissait à leurs souffrances.
On a rappelé, le jour de sa mort, que notre collègue défunt axait, par une bienveillance qui ordonnait, d'une façon charmante, une vie de tous les jours, attiré l'admiration et l'amitié de tous ceux qui avaient le privilège de l'aborder. Après le témoignage scientifique que lui rendaient ses pairs, est-il un plus beau témoignage humain qui puisse être formulé?
A cette énumération douloureuse de professeurs décédés, je dois ajouter le nom d'un collaborateur universitaire particulièrement fidèle et dévoué:
Gustave Beauverd, Conservateur de l'Herbier Boissier, est mort le 19 mars 1942, dans sa 75me année, à Clarens, où, atteint gravement dans sa santé, il s'était retiré.
Né à Genève le 20 mars 1867, il fit ses études au Collège international, fréquenta l'Ecole des Beaux-Arts pour y apprendre la gravure sur bois et travailla pendant six ans dans un établissement industriel, dans le Valais. C'est dans ce canton aux richesses naturelles si variées qu'il développa ses goûts pour la botanique. De retour à Genève, en 1897, il entra chez Sadag comme dessinateur-retoucheur, sans délaisser pour cela ses chères études. En 1900, Beauverd trouvait, heureusement —il le garda fidèlement jusqu'à la fin de sa vie — le chemin qu'il aspirait de rencontrer. C'est alors qu'il devint le Conservateur de ce magnifique Herbier Boissier qui, dix-huit ans plus tard, fut donné à l'Université. Et Beauverd ne se sépara plus de ses chères plantes; et il continua, pour notre bénéfice, à utiliser, sans compter, ses qualités éminentes. Détenteur du Prix de Candolle pour une monographie des Mélampyres, il appartenait à ces savants, comme nous en avons eu beaucoup à Genève, qui se sont créés en dehors de nos cours et de nos laboratoires. L'Université, reconnaissant ses mérites, lui décerna, le 14 décembre 1925, le doctorat honoris causa.
Par des travaux où la conscience de l'artisan qu'il avait été rejoignait la conscience de l'homme de laboratoire, Beauverd avait acquis la réputation d'un savant véritable. Dans les listes de végétaux, on en voit plusieurs qui lui ont été dédiés.
Ce m'est un devoir de rendre hommage à un tel labeur scientifique, à une telle continuité d'inquiétudes intellectuelles.
Le docteur honoris causa de l'Université de Genève, Fritz Sarasin, fut un des savants les plus considérés de la Suisse. Il laisse une oeuvre immense et sa réputation était devenue universelle.
Né à Bâle le 3 décembre 1859, il fit ses premières études
dans sa ville natale, puis il vint à Genève où, très jeune encore, il se lia avec les principaux savants de chez nous, Carl Vogt, Henri de Saussure. Puis il passa à Würzbourg, où il obtint son doctorat. Peu de temps après, il commençait, avec son cousin Paul Sarasin, la série de ses grands voyages à Ceylan et à Célèbes. Les deux savants rapportèrent des documents inestimables, qui furent l'objet de publications abondantes. D'abord trois volumes sur les Veddahs de Ceylan, puis les cinq volumes intitulés: «Materialen zur Naturgeschichte der Inseln Celebes». En 1911-1912, Fritz Sarasin séjourna en Nouvelle-Calédonie, et aux îles Loyalty, en compagnie de notre concitoyen Jean Roux, alors conservateur du Musée d'Histoire naturelle de Bâle. L'oeuvre monumentale qui porte le titre général de «Nova Caledonia» est peut-être la plus grande monographie d'une région de cette sorte qui ait jamais été publiée.
A côté des sollicitudes scientifiques qui l'occupèrent toute sa vie, Fritz Sarasin avait consacré de nombreuses heures à ses devoirs civiques. Bâle, dont la grandeur scientifique est une des couronnes de la Suisse, se souviendra toujours de ce qu'elle doit à Fritz Sarasin pour tout ce qu'il a fait en faveur du Jardin zoologique, du Musée d'Histoire naturelle, du Musée d'Ethnographie. Grâce à lui, ce dernier est devenu l'un des plus beaux musées d'Europe.
Fritz Sarasin avait recueilli, au cours de son existence, toutes les marques d'estime qui peuvent être accordées à un savant. En 1919, le 28 novembre, l'Université de Genève avait décerné à Fritz Sarasin le doctorat ès sciences honoris causa. La Société d'Anthropologie de Berlin lui avait octroyé sa médaille d'or; il reçut aussi la médaille d'or de la Société de Géographie de Genève.
C'est une grande figure de notre pays qui vient de disparaître.
Le 27 mai 1921, l'Université accordait, sur la proposition de la Faculté des Lettres, le titre de docteur honoris causa à un linguiste de grande classe, Renward Brandstetter, ancien professeur à l'Ecole cantonale de Lucerne. Brandstetter était connu des spécialistes du monde entier par ses recherches
sur les idiomes de l'Indonésie ainsi, d'ailleurs, que sur les langues suisse alémanique et rétho-romanche. L'ouvrage considéré comme l'oeuvre maîtresse de Brandstetter: «Wir Menschen in der indonesischen Erde», avait attiré sur son auteur les yeux du monde.
Il était membre d'un grand nombre de sociétés savantes, de l'Europe et de l'Amérique; et nous avons été heureux de pouvoir ajouter un brin de laurier à cette magnifique couronne.
Je sais que Brandstetter avait été extrêmement touché par le geste de l'Université de Genève et qu'il avait conservé pour notre Maison une gratitude qu'il a eu l'occasion de manifester à quelques-uns d'entre nous.
Brandstetter, né le 29 avril 1860 à Beromünster, est décédé à Lugano le 17 avril 1942.
L'Université a perdu, cette année, deux élèves: Mlle Nelly Tempel dans la Faculté des Sciences, et M. Gilbert Devernaz, dans la Faculté de Médecine.
C'est pour nous une véritable douleur de voir brusquement s'éteindre de jeunes intelligences, de jeunes forces en qui on pouvait mettre des espérances. Peut-être l'avenir de ceux qui nous ont si vite quittés aurait-il été rayonnant, utile à tous.
Cette année, l'Université a agrégé quelques nouveaux professeurs et chargés de cours.
Dans la Faculté de Droit, M. Walter Yung a été nommé professeur extraordinaire de Droit civil suisse.
Dans la Faculté des Lettres, M. Louis Gielly, jusqu'ici chargé de cours d'Histoire de l'art, a été appelé aux fonctions de professeur extraordinaire, et M. Sven Stelling Michaud, chargé, pendant l'année universitaire, de l'enseignement de l'Histoire du XVIIe siècle.
A la Faculté de Médecine, M. le Dr Henri Flournoy, au titre de chargé de cours, donnera un enseignement de Psychologie médicale.
Pour succéder à notre regretté collègue Frédéric Battelli, le Conseil d'Etat a appelé M. Oscar Wyss aux fonctions de professeur ordinaire de Physiologie, et M. le Dr Franz Leuthardt aux fonctions de professeur extraordinaire de Chimie physiologique.
M. le Dr Georges de Morsier, précédemment chargé de cours, a été nommé professeur extraordinaire de neurologie.
Dans la Faculté des sciences, Mlle Kitty Ponse a été désignée pour donner un cours de Technique biologique et d'endocrinologie.
Enfin, à la Faculté de Théologie, M. E.-F. Jaccard, de Lausanne, a été appelé, en qualité de chargé de cours, à donner pendant le semestre d'hiver 1941-1942 des leçons sur: Saint-Cyran, précurseur de Pascal.
Plusieurs privat-docents ont été agréés: M. Marc-R. Sauter par la Faculté des Sciences, M. Perceval Frutiger par la Faculté des Lettres, MM. Sigismond Gavronsky et Panays Papaligouras par la Faculté des Sciences économiques et sociales et M. René Mack par la Faculté de Médecine.
Le Recteur souhaite, encore une fois, à ces collègues, une cordiale bienvenue.
Les règlements de l'Université, comme toutes les lois humaines, ne peuvent pas être intangibles. Les circonstances changent avec les événements et les années et conduisent obligatoirement à des transformations. C'est ainsi que, dans nos règlements, plusieurs textes ont été modifiés:
Par arrêté du 30 juillet 1941, le Conseil d'Etat a approuvé le nouveau texte du Règlement du Séminaire et des Cours de vacances de français moderne, et de l'Ecole pratique de langue française.
Par arrêté du 27 septembre 1941, le Conseil d'Etat a approuvé les nouveaux règlements de la Faculté de Droit et de la Faculté de Médecine.
Le 9 mai 1942, la Faculté des Sciences économiques et sociales fêtait le 25 me anniversaire de sa fondation. Ce fut une belle soirée au cours de laquelle M. le Doyen Antony Babel, M. Adrien Lachenal, chef du Département de l'Instruction publique, et M. Eugène Pittard, recteur, prirent la parole pour féliciter la Faculté jubilaire, car son activité a été grande et couronnée de succès.
Cette même Faculté, il y a trois jours, a participé à la manifestation offerte à l'un de ses maîtres, M. le professeur Folliet, par ses disciples d'hier et d'avant-hier. Au cours d'une réunion consacrée à fêter ses quarante années d'enseignement à l'Ecole de commerce et à l'Université, de très aimables paroles furent adressées au jubilaire par les autorités universitaires — doyen et recteur — et aussi par d'anciens élêves.
L'Université a été invitée à diverses manifestations.
Tout d'abord, ce fut à l'Université de Fribourg, dont on célébrait le Cinquantenaire. MM. les professeurs Eugène Pittard, Eugène Bujard et Paul-Edmond Martin apportèrent l'hommage de l'Université de Genève à l'Université de Fribourg à qui, de plus, fut remise une adresse rappelant l'heureuse combourgeoisie ayant existé entre les deux cantons.
Puis à Salzbourg, les 21 et 28 septembre, on fêtait le quatrième centenaire de Paracelse. M. le professeur Jentzer, doyen de la Faculté de Médecine, et MM. les professeurs Adolphe Franceschetti et Ernest C.-G. Stueckelberg ont, à cette occasion, représenté l'Université.
Les 4 et 5 octobre, MM. les professeurs Eugène Pittard et Eugène Bujard étaient présents à Einsiedeln où la Suisse, à son tour, rappelait avec éclat la mémoire de son illustre compatriote schwytzois.
Le Sénat a confirmé les renouvellements de divers mandats. Ceux de:
M. le professeur Emile Briner en sa qualité de délégué à l'Office d'entr'aide universitaire;
MN. les professeurs F. Chodat, A. Oltramare et E. Pittard, comme membres du Comité de la Caisse de subsides pour les étudiants suisses;
MM. Lendner, Frommel et Terrier comme membres du Comité de la Caisse d'assurance contre la maladie instituée en faveur des étudiants.
Qu'il me soit permis de remercier ces collègues de l'aide qu'ils apportent à l'Université. Je sais que plusieurs de ces collaborations prennent beaucoup de temps à des gens déjà très occupés.
L'assemblée des professeurs ordinaires a désigné, pour entrer en fonctions le 16 juillet prochain, M. Eugène Bujard comme recteur, M. Logoz comme vice-recteur et M. Rolin Wavre comme secrétaire. Ils composent une équipe de grande classe. Dès le 1 5 juillet prochain, l'Université sera remise entre des mains sûres.
Je souhaite à ces collègues de pouvoir accomplir ces fonctions dans la même atmosphère de cordialité dont j'ai moi-même bénéficié.
L'an dernier, le rapport du Recteur indiquait les générosités dont l'Université était devenue bénéficiaire. Je suis heureux, cette année aussi, de signaler que de nouveaux dons ont enrichi notre Maison.
Par arrêté du 18 novembre 1941, le Conseil d'Etat a autorisé l'Université à accepter la donation d'un immeuble que lui fait le professeur Jentzer, en son nom et au nom de la Fondation Mary Blair. Qu'il me soit permis de redire ici à notre collègue, le doyen de la Faculté de Médecine, la profonde reconnaissance de l'Université. Non seulement la Faculté de Médecine, mais toute l'Université ont été très sensibles à ce geste généreux.
Par testament, Mlle Marie Gretler, décédée à Zurich, a institué une Fondation en faveur de recherches d'ordre philosophique à l'avantage des universités de Zurich et de Genève. Notre ville bénéficiera, en plus, de la bibliothèque rassemblée par la testatrice. Et j'adresse, pour ce qui concerne notre Université, à la mémoire de Mlle Gretler, la gratitude de notre Ecole.
A plusieurs reprises, Edouard Claparède avait manifesté l'intention de faire don à l'Université de sa propriété familiale. Quelques jours avant sa mort, il renouvela ce voeu. Mon successeur vous annoncera, de la part des héritiers d'Edouard Claparède, des décisions qui seront, sans doute, heureuses pour l'Université.
Je crois encore que mon successeur, M. Bujard, aura le plaisir de vous faire connaître un autre don exceptionnel en faveur de l'Université.
Un généreux anonyme a remis au recteur une somme destinée à créer un fonds en faveur de l'Institut d'Anatomie normale, que dirige le professeur Amédée Weber. Les revenus de ce fonds seront remis à la disposition du directeur de l'Institut pour des recherches scientifiques.
L'Association des Médecins-Dentistes de Genève a institué un prix de stomatologie qui sera décerné par l'Université tous les deux ans.
Le recteur remercie les auteurs de ces libéralités, toutes utiles à la grandeur de l'Université et du pays.
Les conditions économiques sont devenues si dures que, chaque année, plusieurs de nos élèves, arrivés au doctorat, ont beaucoup de difficultés pour publier leur thèse. L'Université a créé un fonds dont — lorsqu'il aura été suffisamment alimenté — les revenus serviront à aider ces publications. Je signale aux mécènes cette création dont l'utilité apparaissait tous les jours plus évidente; elle l'apparaît davantage encore maintenant. Cette Fondation portera le nom de «Fonds de l'Université».
L'Université a bénéficié de quelques heureuses acquisitions mobilières. La Ville de Genève, par l'entremise du Musée d'Art et d'Histoire, a orné la salle des professeurs de deux tableaux de maîtres.
Le Département des Travaux publics nous a dotés de quatre bancs — j'ai constaté qu'ils étaient très utilisés — pour le vestibule d'entrée.
Deux garages pour bicyclettes ont été installés, l'un pour l'Université même, à la rue de Candolle, l'autre devant l'Ecole de Chimie. L'an prochain, l'Ecole de Médecine possédera la même installation.
La réfection de l'Aula est aujourd'hui chose assurée. La maquette représentant la nouvelle salle — celle qui a été envisagée par le Département des Travaux publics — a été exposée quelques jours à la salle du Sénat. Les travaux de transformations qui devaient commencer le mois prochain seront malheureusement renvoyés de quelque temps à cause de la pénurie presque totale des matériaux de construction.
Et puisque je parle des bâtiments dans lesquels nous sommes, nous demandons au Département des Travaux publics de nous continuer sa bienveillance en assurant — ne serait-ce que par étapes — la réfection de diverses parties des bâtiments universitaires où des transformations sont devenues absolument urgentes.
Le problème du manque de locaux se pose, pour l'Université, avec toujours plus d'acuité. L'augmentation du personnel enseignant rend extrêmement difficile une répartition des salles affectées aux leçons. Et les années qui viendront augmenteront encore ces difficultés.
D'autre part, il apparaît indispensable que le concierge de l'Université soit logé à l'intérieur du bâtiment. Si les débuts d'incendies, à l'Ecole de Chimie, avaient eu lieu à l'Université, l'accident aurait pris des proportions autrement plus graves. N'oublions pas que nous possédons des collections infiniment précieuses, uniques même. Leur perte — ou seulement leur détérioration — serait irréparable.
Au cours des vacances de Pâques, une cinquantaine de nos étudiants et de nos étudiantes ont prêté un concours bénévole à l'agriculture suisse.
Comme chaque année, au début du semestre d'hiver, une soirée de bienvenue a été offerte aux étudiants nouvellement inscrits dans nos rôles. Elle fut réussie en tous points grâce à la collaboration de plusieurs artistes: Mmes Françoise Grandchamp, Nelly Grétillat, Guignard-Rau.
Et comme, au second semestre, un grand nombre de nouveaux élèves sont entrés dans nos rangs, nous avons pensé qu'il était légitime de les réunir à leur tour. Cette rencontre eut lieu à la Maison internationale des Étudiants, toujours si accueillante. Je présume que les uns et les autres ont gardé un bon souvenir de ces rendez-vous.
Les obligations sans cesse répétées du service militaire ont gêné considérablement les études de beaucoup de nos élèves, et bien des sacrifices — entre autres une augmentation du nombre des semestres — ont dû être, par eux, consentis.
Nous avons trouvé auprès de l'autorité militaire beaucoup de compréhension pour aider à diminuer le plus possible le tort causé à nos élèves par les interruptions de leurs études.
Je viens de parler de la Maison internationale des Etudiants. Qu'il me soit permis de souligner l'importance, pour l'Université, d'avoir à notre disposition ses salons de réception. Nous y trouvons la plus heureuse atmosphère. Si une telle maison n'existait pas, il faudrait la créer.
Je remercie Mlle Balmer et ses collaboratrices, toujours si dévouées, de l'aide précieuse qu'elles donnent à l'Université.
Et je dis aussi notre gratitude à Mlle Gampert qui, du même coeur, dirige le Foyer des Etudiantes.
Tout à l'heure, j'ai rappelé — avec une brièveté dont je m'excuse auprès de leur mémoire — quelques-unes de nos gloires scientifiques. Une telle évocation m'autorise à redire, cette année encore, l'intérêt que nous aurions à rassembler en un «Musée de la science genevoise» les souvenirs des trouvailles, des inventions, de tout ce qui a été médité, ici même, et réalisé, en vue de mieux connaître les phénomènes. Les échos qui, lors de ma première suggestion, me sont revenus, me font croire que cette proposition a été accueillie avec sympathie; et, cette année, où l'on fête un deuxième millénaire de la Cité, où nous devons nous accorder pour montrer —avec une légitime fierté — sa grandeur, cette année me semble favorable pour un tel acheminement. Ce que j'aimerais, si j'ai le droit d'émettre un tel voeu, c'est de voir un jour une salle de cette Université consacrée à rappeler, par la vue des objets mêmes, les découvertes faites par les savants genevois, dans toutes les directions des recherches scientifiques; autrement dit, de constater, par une vue d'ensemble —démonstration immédiate par l'image — ce que fut l'apport de Genève à la science universelle.
Notre époque a, plus que jamais, besoin de grandeur; elle a, plus que jamais besoin de s'élever. La plus haute fortune qu'un pays puisse envisager, n'est-elle pas de conquérir par la pensée? N'est-elle pas — et sous toutes les formes qui lui sont possibles — de favoriser les victoires de l'esprit? Une ville qui peut graver sur sa muraille les noms de Calvin et de Rousseau, et qui peut mettre à leur suite les noms de plusieurs lignées humaines qui, toutes, lui donnèrent — privilèges insignes — du lustre, du prestige, de la dignité, cette ville doit à ceux qui l'ont faite telle qu'elle est, ce témoignage permanent de respect et de reconnaissance.
Ce Musée que je rêve, il ne serait pas la manifestation d'un orgueil inélégant, il ne serait pas qu'un simple rappel, qu'un banal historique, mais un nécessaire et respectueux hommage à des mémoires consacrées, un témoignage déférent des savants d'aujourd'hui aux savants d'hier et d'autrefois. Il y a dans le travail désintéressé que suppose chacune des trouvailles scientifiques, quelque chose d'auguste, un mérite dont il faut, de toute manière, souligner la vertu.
Et cette attestation légitime serait, du même coup, le plus précieux des stimulants.
Tous les hommes illustres ont raconté comment ils avaient été conduits vers leur destin. Une image, une lecture, un nom prononcé, ont été les déclics qui déterminèrent une carrière. Le père de Rousseau lisait à son fils les Vies de Plutarque.
L'autre jour, nous étions quelques-uns dans le Laboratoire de Physique; M. le professeur Weigle montrait un ou deux des objets composant la belle collection historique de son institut. Il y avait là des instruments que de Saussure emporta au Mont-Blanc, une pile que Volta utilisa ici même, des instruments avec lesquels Ampère, à Genève, expérimenta sur les actions réciproques des courants et des aimants; les résonateurs originaux de Hertz, la machine d'Auguste de la Rive avec laquelle il réalisa les aurores boréales; les appareils ayant servi à Sturm et à Colladon pour mesurer la vitesse du son dans l'eau; ceux par lesquels Charles-Eugène Guye démontra la réalité des vues d'Einstein; beaucoup d'autres.
Devant ces objets, écoutant les explications qui nous étaient données, ce qu'avaient été les essais, les tâtonnements, les résultats négatifs et les réussites, nous avons senti, par le simple énoncé de ces noms, et de ces richesses d'acquisitions humaines, la puissance déterminante de l'exemple. Nous avons tous regretté de n'avoir pas été des physiciens de talent.
Et ce que la physique nous disait ce jour-là, nous l'aurions sans doute écouté et senti de la même façon si les voix d'autres disciplines de l'Université nous avaient parlé.
Serait-ce également trop demander que nos salles soient ornées par les portraits de ceux — appartenant à l'Université ou vivant à ses côtés — qui, dans l'ordre des sciences, des lettres, de la théologie, du droit, de la médecine, des sciences économiques et sociales, ont ajouté une page ou un chapitre au livre des connaissances. Devant cette galerie des travailleurs, des inventeurs, des penseurs, de ceux qui ont réellement créé (je ne demande rien pour les autres), nos étudiants éprouveraient l'impérieuse obligation d'apporter à leur vie quelque chose de plus qu'un certificat d'examen. Une université ne peut pas être seulement une école où l'on donne des leçons — aussi élevées que soient celles-ci. Elle doit viser à faire gravir les plus hauts sommets. Par l'enthousiasme de ses maîtres, elle doit entraîner, susciter; elle doit ouvrir des rideaux sur les mondes inconnus; elle doit donner de la joie créatrice: n'a-t-elle pas pour mission d'enfanter des esprits?
C'est bien cela, n'est-ce pas? étudiants qui m'écoutez, c'est bien cela que vous venez chercher chez nous?
Mais vous-mêmes, mes jeunes camarades, il faut que vous répondiez à notre appel; il faut que vous ne soyez pas qu'un écho de nos voix. J'ai coutume de dire à mes élèves: «Pour qu'il y ait un progrès dans notre science, vous devez me dépasser».
Et le recteur que je suis termine aujourd'hui le principal de sa tâche. Il en a, malgré tout, quelque mélancolie. S'il a pu la remplir, cette tâche, sans trop de ratés, sans trop de défections, il le doit à tous ceux qui l'ont aidé, à tous ceux qui ont simplifié sa besogne.
Pour M. le chef du Département de l'Instruction publique je tiens à mettre ici un hommage. Nous avons tous senti chez lui ce qu'on peut appeler l'esprit universitaire. Il consiste principalement — n'est-ce pas là le secret des chefs — dans la confiance accordée à ceux qui ont la charge de notre Maison. à qui on a donné des responsabilités, à tous les professeurs,
aux doyens, au recteur. Dans tous ses actes, et dans ses paroles, le Président de l'Instruction publique a marqué, vis-à-vis de nous, le désir, le souci sincère de ne pas imposer, mais de comprendre et de nous faire crédit, de laisser à l'Université toute l'autonomie compatible avec les obligations de l'Etat, toute l'autonomie qui lui est nécessaire. Il l'a dit lui-même, paroles que je veux souligner: «l'Université a besoin de libertés». S'il avait été présent, M. Adrien Lachenal, je lui aurais dit: «Permettez-moi, vous qui, un jour, fûtes mon élève, de vous dire, avec la simplicité que ce rappel autorise: Monsieur le Président, je vous suis — nous vous sommes reconnaissants».
Mes chers collègues du Bureau, sachez combien j'ai apprécié votre aide au long de deux années, au cours desquelles certes, le travail n'a pas manqué. Pendant quatre semestres, nous avons vécu coude à coude dans la plus complète compréhension réciproque. Toutes mes besognes universitaires —elles sont parfois ardues — ont été simplifiées grâce à cet esprit de parfaite collégialité.
A tous les fonctionnaires de l'Université — leur charge n'est pas, non plus, toujours facile — à tous, je le répète, j'adresse aussi mes remerciements chaleureux.
En achevant ce rapport, je veux exprimer à notre secrétaire, M. Blanc, et d'une façon toute spéciale, ma gratitude. Sans lui, sans sa collaboration journalière, le recteur qui vous parle — j'en fais l'aveu public — aurait été dans l'incapacité de remplir sa tâche. Au surplus, le Bureau du Sénat, tout entier, sait ce que nous devons, les uns et les autres, au dévouement jamais lassé de notre secrétaire.
Et vous, enfin, étudiantes, étudiants, vous, mes jeunes camarades, sachez que le recteur qui vous quitte ne s'en va pas sans exprimer le plaisir qu'il a éprouvé à vous sentir quelquefois près de lui. J'ai beaucoup apprécié la confiance que vous m'avez témoignée. Je n'ai pas fait appel en vain à vos sentiments les plus élevés.
Je me rappelle, au sujet de notre demande d'aide à l'agriculture, qu'il a suffi d'une lettre personnelle du recteur à ses étudiants pour que les inscriptions passent, instantanément, de six à cinquante. Vous voyez que je me souviens.
M. le Président du Département de l'Instruction publique, à qui j'associe M. Grandjean, secrétaire du Département (je le prie d'être mon porte-parole auprès de son chef), mes chers collègues du Bureau, collaborateurs de tous les jours, mes chers collègues de toutes les Facultés, étudiantes, étudiants, le recteur de 1940-1942 vous quitte en vous affirmant qu'il gardera, de vous tous, un souvenir dont la durée sera celle de ses propres jours.