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Son engagement dérive de l’idée même qu’elle se fait de l’être humain, de sa condition, de sa dignité: vouloir la liberté est un choix qui s’impose, le seul qui soit conforme à la nature de l’homme, car l’homme a été créé libre et responsable de ses actes devant sa conscience morale. C’est pourquoi «chaque fois que les hommes ont progressé jusqu’à prendre conscience de leur nature divine, ils l’ont ressenti comme une libération morale et, infailliblement, leur recherche d’une forme de vie commune les a conduits à instaurer la démocratie», écrit-elle en septembre 1940.
Bien qu’elle se maintienne hors des religions instituées, les lectures bibliques de son enfance l’ont marquée. Il y a chez Annemarie Schwarzenbach une nostalgie d’absolu. Aussi la montée du nazisme dans les années 30 est-elle pour elle non seulement un danger politique, mais surtout un drame spirituel, un assaut des forces mauvaises tentant de détruire l’esprit. La déclaration de guerre, qu’elle apprend en arrivant à Kaboul avec Ella Maillart, la tourmente tellement qu’elle préfère retourner en Europe, car «lutter contre la barbarie est un impératif absolu».
Elle choisit finalement de se rendre en Afrique francophone pour défendre le gouvernement de Gaulle qui a installé ses autorités à Brazzaville, alors colonie française. Elle part le 12 avril 1941, seule, en train de Zurich pour Lisbonne (un voyage qui durera 12 jours !), où elle attendra encore trois semaines pour obtenir un visa.
En juin 1941, elle s’installe à Léopoldville (Congo belge) chez le consul de Suisse, M. Orlandi. La Belgique a fait allégeance à de Gaulle contre l’ordre de Vichy. Un mois plus tard, elle monte à bord du Colonel Chaltin pour remonter le fleuve Congo. Son récit de voyage le long de cette côte africaine est très beau. Journaliste et poète, elle écrit pour les journaux suisses allemands, dont la NZZ, des reportages et des poèmes magnifiques sur la forêt équatoriale qui lui inspire à la fois de la peur, car elle s’y sent emprisonnée, et de l’admiration. Sur le bateau, elle rencontre des Belges, des Portugais, des Anglais qui, pour la plupart, cherchent à rentrer en Europe par des voies détournées, souvent en passant par l’Afrique du Sud.
Fin juillet 1941, Annemarie Schwarzenbach arrive chez ses amis suisses, les Vivien, qui ont une plantation. Pendant plusieurs semaines, elle fera de grands tours dans la province du Kivu, jusqu’aux frontières du Soudan et du Tchad. Et toujours, elle écrit… À Noël 1941, elle passe quelques jours en solitaire dans la région de Thysville (Congo belge) et commence à rédiger son livre Le miracle de l’arbre. C’est là qu’elle prend la décision de retourner en Suisse. Quelques mois plus tard, en septembre 1942, alors qu’elle se trouve à Sils, dans les Grisons, elle fait une chute à vélo et se tue … tout comme Laurence d’Arabie décédant d’un accident de moto à son retour en Angleterre. Elle avait 34 ans.
Jeune, belle, riche, libre, Annemarie Schwarzenbach a vécu en Afrique un drame personnel: ceux-là mêmes pour lesquels elle voulait travailler, les Forces de la liberté, la soupçonnaient d’être une espionne nazie. Elle aura peur d’être internée, comme le furent nombre d’Allemands sur le continent noir, et s’en tirera grâce à des relations haut placées.
La jeune femme fit aussi l’expérience de la société blanche dans l’Afrique coloniale. Même si elle voyait la misère des Africains, sa « bonne cause » restera celle de la France libre. «La vie commune est-elle possible sans qu’il y ait aliénation?» se demande-t-elle néanmoins. Lucide, elle rejoindra le discours du général de Gaulle, prononcé en 1941 à Oxford: «…rien ne sauvera l’ordre du monde, si le parti de la libération ne parvient pas à construire un ordre tel que la liberté, la nécessité, la dignité de chacun y soient garantis. On ne voit pas d’autres moyens d’assurer en définitive le triomphe de l’esprit sur la matière.»
Annemarie Schwarzenbach n’était pas seulement une journaliste et une poète brillante, mais aussi une philosophe veillant à sa liberté et à son équilibre intérieur. Il est regrettable qu’elle soit si peu connue en Suisse romande où ses nombreux livres n’ont été traduits que récemment. «Après tout ce que j’ai vu et vécu, je suis sûre d’une chose, écrit-elle: quand on s’arroge des pouvoirs absolus en tant que juge, quand on décrète justes dans l’absolu des décisions qui sont le fruit de circonstances et de la nécessité, sans ‹rendre à Dieu ce qui est à Dieu›, on fait le lit de l’injustice et de l’inhumanité.»