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15/12/2016
Gustav Meyrink et les Adeptes immortels
Gustav Meyrink (1868-1935) est connu pour avoir écrit Le Golem (1915), roman plein de mystère dans lequel le personnage principal a la vision d'êtres grandioses et étranges, ayant à la poitrine des lettres étincelantes. Mais la trame en est si énigmatique qu'il est difficile d'affirmer que le récit place dans l'époque présente des êtres divins. Or, l'originalité de Meyrink est sans doute celle-ci, telle qu'il la manifeste dans sa dernière œuvre, L'Ange à la fenêtre d'Occident (1927).
Le narrateur, en effet, y apprend à connaître le monde spirituel au travers de visions d'un autre siècle, dans lequel il était son propre ancêtre, l'alchimiste John Dee. Dans cette incarnation, il n'a guère fréquenté que des succubes, des spectres hideux, et un ange vert qui n'était, apprend-on à la fin, qu'une projection psychique des personnes présentes lors des séances d'invocation. Il n'était pas, comme on croyait, l'ange de l'Occident, le génie d'un des quatre points cardinaux tel qu'il existe dans les mythologies asiatiques ou même l'ésotérisme chrétien.
Car chaque point cardinal, comme chaque saison, avait son esprit, son ange, et en Asie on invoque encore les déités veillant sur les quatre point de l'espace. Tout cela, semble dire Meyrink, n'est que tromperie.
Mais dans sa vie présente, le narrateur trouve la voie du salut. Elle n'est pas représentée par les anges. Le monde divin ne semble pas en contenir. La femme du narrateur dans sa précédente vie, et qu'il revoit dans la présente, est dite avoir pénétré le sein de Dieu, et s'y être dissoute dans l'éternité, y avoir perdu son âme propre. Meyrink semble affirmer que c'est la voie mystique propre aux femmes. Les hommes sont différents.
Car le narrateur rejoint une chaîne d'adeptes immortels, voués à l'alchimie et à l'obtention d'un corps immortel, de substance éthérique. Cette chaîne est invincible, et les êtres qui la composent sont lumineux et beaux. Mais il s'agit d'hommes transfigurés.
Autrefois, ils étaient assimilés aux Elfes blancs, par les peuples du nord et de l'ouest. Ils donnaient, sous ce nom, des armes magiques, ou le secret d'en forger. On reconnaît les légendes qui attribuent aux Elfes les armes des héros, dans la mythologie germanique.
Le lien avec Vulcain fournissant les armes d'Énée n'est pas fait! D'ailleurs, après avoir montré que l'ange vert de l'Ouest n'était qu'une illusion, Meyrink ne reparle pas des dieux ni des anges.
Ce roman est intéressant, à deux titres. D'abord il est captivant et aisé à la lecture, malgré les aspects plutôt repoussants de la vie de John Dee. Mais même dans la partie réservée à ce digne alchimiste, des apparitions spectrales surviennent souvent, comme dans les récits gothiques anglais. Un rapport avec le Faust de Goethe pourrait aussi être établi.
Le meilleur est toutefois constitué par l'époque du narrateur, quand les êtres apparemment ordinaires manifestent, à travers des rêves et des visions, non pas seulement des êtres appartenant à une vie antérieure, mais des entités obscures ou lumineuses, symboles obscurs ou clairs qui en eux-mêmes ne bougent guère, mais se déploient à travers les personnages et leurs actions. On est alors entre le rêve et la réalité, et des énigmes surgissent, entretenant un suspense haletant. J'ai souvent songé aux films de David Lynch, et à ce que le mystère peut avoir de beau.
C'est l'aspect passionnant de l'ouvrage: le merveilleux se lie au monde présent. Des bâtiments en ruine cachent des châteaux éthériques, splendides, et contenant des immortels.
À vrai dire, je regrette un peu, d'un certain point de vue, qu'il ne s'agisse que d'êtres humains transfigurés. Pour moi, cela manque de grandeur et d'ampleur. Dans les mythologies anciennes, il y avait des êtres célestes, anges ou dieux, mêlés à ces hommes transfigurés: des êtres qui avaient évolué non sur Terre, mais dans le Ciel, dans les astres, ou les sphères planétaires. Cela donnait un fond grandiose à leur nature, et Lovecraft, par exemple, a retrouvé cette qualité, dans ses Grands Anciens, en les liant au Ciel.
D'un autre côté, comme ces entités de Meyrink restent des hommes, elles conservent des préoccupations morales accessibles, et cela manquait à Lovecraft. La question de la pureté du cœur, face à la beauté, face à l'amour, face à Cupidon, est centrale: comment aimer sans être entaché d'impureté est le grand problème de l'auteur praguois. Il semble l'avoir résolu en renonçant à la déesse nue et tentatrice au profit de la reine idéale couronnée de gemmes brillantes. C'est Vénus et Marie qui s'opposent, pour ainsi dire.
Meyrink apporte à la question une réponse assez différente de celle de Charles Duits, qui voulait les confondre. Meyrink, en un sens, est plus classique, en faisant parvenir le narrateur à l'amour pur. Il existe néanmoins un lien: l'amour pur passe, chez les deux auteurs, par la figure de l'androgyne, qui unit les âmes au-delà de la chair, en faisant des deux êtres un seul. La forme en existe sur un plan supérieur.
Toutefois, pour Duits, au-delà de cet androgyne (ou plutôt de cette gynandre), il y avait encore la Famille Royale, les êtres célestes. Pour Meyrink, il n'en est guère question, sinon à travers l'idée d'un Dieu tout-puissant et impénétrable. Il refuse de peupler, pour ainsi dire, l'espace qui sépare les hommes immortels du dieu tout-puissant des monothéistes.
Il s'agit d'un roman comme j'ai longtemps rêvé d'en rencontrer: un roman qui se passe à l'époque de son auteur, et qui mêle la vie humaine aux fantômes, aux esprits des morts, tantôt bons, tantôt mauvais. C'est une sorte de mythologie des fantômes, comme on en trouve en Orient. Peut-être que le ton est un peu trop exalté, pour un monde sans anges ni dieux. Mais je comprends l'enthousiasme de Meyrink, face à l'image de ces adeptes immortels qui forment une chaîne de lumière dans les mystères du cosmos. C'est une figure rare et belle, en soi.
Qu'on n'ait pas de raison, en principe, de se réincarner dans sa propre famille, et que les femmes puissent sans doute faire aussi bien que les hommes dans l'initiation alchimique, ne doit pas en masquer la valeur.