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Tout le monde a en tête les noms d’athlètes, footballeurs, tennismen, boxeurs et autres sportifs qui, après avoir connu la gloire, ont sombré dans la déchéance. L’auteur suisse Alain Freudiger illustre bien cette problématique en narrant la vie de Matti Nykänen, véritable génie du saut à skis, qui fut adulé par toute la Finlande avant de connaître une véritable descente aux enfers.
Nykänen naît en 1963 à Jyvälskylä, au centre de son pays. A 15 ans il abandonne l’école et se consacre entièrement à son entraînement au saut à skis, un sport national en Finlande. Selon certains témoins, il aurait été intellectuellement limité. Toujours est-il qu’il réalise 30’000 sauts par année, alors que les entraîneurs jugent qu’un sauteur doit en faire 15’000. En 1982, à Holmenkollen en Norvège, il remporte son premier championnat du monde, à 18 ans. Puis c’est le succès aux Jeux olympiques de Sarajevo, en 1984. Mais dès cette date, il va être happé par l’alcool, démolit des voitures et des kiosques, est condamné pour vol à l’étalage. Quant à sa vie privée, elle sera mouvementée, puisqu’elle connaîtra cinq mariages, dont les quatre premiers s’achèveront par des violences conjugales et le divorce. Mais Matti se reprend. En 1987-1988, il gagne tout ou presque. Aux JO de Calgary, au Canada, il remporte trois médailles d’or. Il est alors considéré comme le meilleur sauteur à skis de tous les temps! En Finlande, il est une idole nationale.
De mascotte nationale à risée nationale
Mais c’est pour lui le début de la fin. Il abandonne la compétition. Il ne parvient pas à construire une vie normale. C’est hélas le problème de nombreux sportifs après leurs années de victoires. Il s’entoure de pseudo-amis à qui il paie à boire et qui l’exploitent. Il se retrouve seul et sans argent. Poussé par des organisateurs de spectacles intéressés, il se lance dans la chanson, mais le résultat est pitoyable. Les Finlandais adoptent à son égard une attitude où se mêlent l’admiration pour ce qu’il fut et le mépris pour ce qu’il est. La mascotte nationale est devenue la risée nationale. Il va encore plus loin dans la déchéance en se livrant à des séances de striptease… Succession de bagarres, de coups et blessures, de divorces. Au terme de cette dégringolade, Matti Nykänen décède en 2019.
Si le livre d’Alain Freudiger est passionnant, c’est qu’il va bien au-delà de la biographie. Il présente à des lecteurs qui n’y connaissent rien la technique du saut à skis et son évolution. Il y a de belles pages sur la sensation d’envol que peut connaître le sauteur. Il montre les enjeux politiques qui existent derrière les compétitions internationales. Pour la Finlande soumise à une constante pression soviétique (la «finlandisation»), le sport est une manière de faire exister le pays. Mais il y a plus intéressant encore. L’auteur connaît bien ce pays et parle finnois. Il va même jusqu’à intégrer dans son récit, en écho avec la vie de son personnage, des extraits du Kalevala, la grande épopée nationale finlandaise écrite au 19e siècle. Il offre une véritable fresque sociologique de cette république du Nord. Cela va de la pratique du sauna à une tradition d’alcoolisme et de violence qui, par exemple, fit 39’000 morts lors de la guerre civile opposant, en 1918, les Rouges et les Blancs. On constate aussi une forme de solitude typiquement finlandaise, qui explique peut-être le taux très élevé de suicides dans ce pays. D’ailleurs, ne pourrait-on pas considérer le côté autodestructeur de Matti Nykänen comme une forme de suicide social?
Ce petit livre donne donc à réfléchir sur certains aspects du sport de compétition. Il invite à prôner une plus grande prise en charge des jeunes sportifs, et la nécessité de mieux préparer leur reconversion dans la vie civile.
Alain Freudiger, Le Mauvais génie (Une vie de Matti Nykänen), Genève, La Baconnière, 2020, 129 p.