Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07139.jsonl.gz/1211

Selon le Baromètre des préoccupations, le chômage, la santé et la prévoyance vieillesse sont les principaux sujets d'inquiétude de la population suisse. Avez-vous fait le même constat?
Selon moi, la plupart des inquiétudes sont avant tout d'ordre familial, même si le thème de la "politique familiale" est peu cité dans le Baromètre des préoccupations. Comment faire face aux dépenses de santé croissantes? Que restera-t-il de nos retraites? Que se passera-t-il si je perds mon emploi? Comment payer les impôts? Voilà les questions que les familles se posent au quotidien.
Nos voisins nous envient notre faible taux de chômage et notre système de prévoyance vieillesse, deux thèmes qui arrivent pourtant en tête des préoccupations des Suisses. Comment l'expliquez-vous?
Malheureusement, les milieux politiques ont attisé les peurs et cela se répercute dans le Baromètre des préoccupations. Or, d'un point de vue objectif, notre système est très stable et bien armé pour affronter l'avenir. Nous avons en outre amélioré la situation des familles en augmentant et en harmonisant les allocations pour enfant.
En tant que femme politique, comment montrer à la population que l'on prend ses préoccupations au sérieux?
Il faut exposer clairement les problèmes et proposer des orientations, voire des solutions. Ainsi, je n'ai pas peur de dire que nous devons rationaliser notre système de santé en renforçant la collaboration entre cantons, ce qui nous obligera peut-être à fermer des hôpitaux.
Vous prévoyez la fermeture d'hôpitaux dans le Tessin?
Non, pas vraiment car une collaboration par delà les frontières du canton me paraît irréalisable, à moins d'imposer aux Tessinois de franchir le Saint-Gothard pour se rendre à l'hôpital. Rationaliser n'est pas rationner. Je me réjouis par exemple que nous soyons aujourd'hui en mesure d'apporter les meilleurs soins médicaux aux personnes âgées.
Quelles doivent être les autres priorités politiques?
Compte tenu des difficultés économiques actuelles, l'Etat doit mettre en place un "New Deal". Mieux vaut promouvoir les investissements dans les infrastructures de transport, l'éducation et la recherche qu'économiser en attendant des jours meilleurs. La politique familiale aussi doit être une priorité claire. Elle doit inclure l'ensemble des mesures et équipements susceptibles de soutenir les familles. Ainsi, nous attendons depuis longtemps une réforme fiscale allégeant l'imposition des familles avec enfants. Par ailleurs, il est toujours aussi difficile pour les femmes – et de plus en plus pour les hommes – de concilier travail et famille. Là encore, il reste beaucoup à faire. Enfin, nous devons veiller à ce que l'économie fonctionne et puisse créer des emplois. Les PME en particulier doivent bénéficier de mesures d'aide et d'un allégement des charges administratives.
Vous réjouissez-vous de l'image plus positive qu'ont les Suisses du rôle de l'Etat?
En tant que Tessinoise, j'ai toujours été étonnée de l'image déplorable de l'Etat en Suisse alémanique. L'idéologie dominante de ces dernières années faisait de l'économie privée une panacée et de l'Etat une source importante de risques. Aujourd'hui, cette idéologie recule et ce n'est pas pour me déplaire.
Ne risque-t-on pas de tomber dans l'excès inverse : s'en remettre totalement à l'Etat et entraver l'économie privée par des réglementations inutiles?
Ce risque existe, nous devons rester prudents. En ma qualité de membre du PDC, je milite pour une économie sociale de marché, qui assume également une responsabilité éthique. Hélas, l'éthique a souvent été jugée obsolète par l'économie de marché ces derniers temps. Le secteur bancaire, en particulier, a exagéré et été rappelé à la réalité. L'Etat, pour sa part, reflète la société. La raison d'être de cette institution démocratique est de créer les conditions nécessaires au bien public et de veiller à ce que tous les intérêts soient pris en compte et pas seulement certains d'entre eux.
Vous allez être la première citoyenne de Suisse pendant un an. De quoi notre pays peut-il être fier?
C'est exceptionnel de réunir quatre communautés linguistiques, avec des contextes culturels différents, tout en maintenant une grande cohésion. Je suis fière de la façon toujours positive dont ces différences sont perçues, qu'elles soient linguistiques ou culturelles. Cette diversité fait la richesse de la Suisse.
Dans le Baromètre des préoccupations, la différence et le multiculturalisme ne sont pas jugés uniquement comme une chance mais aussi comme une menace. Les étrangers nous posent-ils un problème?
Seul un infime pourcentage des 1,5 million d'étrangers vivant en Suisse crée des problèmes. La plupart contribuent à notre prospérité. Je suis davantage préoccupée par l'individualisation croissante de la société. J'ai toujours expliqué à mes trois fils combien il était important, plaisant et gratifiant de s'engager personnellement pour le bien public. Ils me répondaient alors que ce n'était plus vrai. Et je suis malheureusement obligée d'admettre que l'engagement en faveur des autres et la contribution à l'intérêt général n'ont plus la cote. Mais nous ne devons pas renoncer pour autant. Au cours de mon mandat, je compte aborder ces sujets. Je me rendrai dans tout le pays et veillerai en particulier à ce que les petites associations soient invitées afin de leur permettre de se faire entendre. Je souhaite aussi faire mieux valoir les atouts de mon canton, le Tessin.
Le Tessin se considère souvent comme incompris du reste de la Suisse. Que compte faire la présidente du Conseil national pour y remédier?
La Suisse italophone est encore trop souvent oubliée ou bien réduite à quelques clichés touristiques. Mais qui sait qu'à 80 kilomètres au sud de Lugano se trouve l'un des pôles économiques majeurs de l'Europe, l'agglomération de Milan, conférant au Tessin la position de plate-forme d'échange pour la Suisse? Pourquoi les entreprises fédérales telles que La Poste, Swisscom ou les CFF sont-elles exclusivement dirigées par des hommes germanophones? Il serait pourtant utile de nommer plus fréquemment à leur tête des Tessinois qualifiés afin de faciliter les relations et les affaires avec la Lombardie. La mentalité et les particularités des Italiens sont en effet plus familières aux Tessinois.
Vous avez des origines alémaniques et tessinoises. Réunissez-vous les deux mentalités?
En quelque sorte. Mon père, tessinois, était le créatif de la famille, et ma mère, bernoise, était plutôt sévère et méticuleuse, avec un sens aigu de la justice. Ces deux mentalités présentent des avantages et des inconvénients. L'une peut conduire à se montrer trop imaginatif ou chaotique, et l'autre trop obstiné ou réservé. Je pense être une bonne combinaison des deux et capable de comprendre l'une et l'autre. Mais il appartient plutôt aux autres d'en juger.
Publié avec l'aimable autorisation de Mario Tuor / E Magzine "In Focus" Credit Suisse