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Pourquoi avoir choisi Reinhold Niebuhr?
Niebuhr était très attaché à la question de l’éthique politique, son grand thème c’est comment dépasser l’individualisme protestant qui était très en vogue aux Etats-Unis à son époque pour envisager ce que Ricœur appelait les relations longues. Est-ce que le christianisme a encore quelque chose à dire sur le plan collectif, et si oui, comment et à quelles conditions? Toute sa vie cela a été sa question et finalement je me rends compte que c’est aussi la mienne, mais je n’étais pas conscient de cela en arrivant à l’Union Theological Seminary.
Ce livre est une remémoration de mes années américaines. Lorsque j’étais à New York comme enseignant dans les années 1970, Niebuhr était une référence dont tout le monde parlait. J’arrivais tout frais moulu de Genève et j’avais appris l’anglais à toute vitesse pour enseigner la philosophie de la religion et je n’ai pas eu le temps de le lire à l’époque. Je me suis plongé dans son œuvre depuis deux ans.
Ce passage de l’individuel au collectif en théologie politique sous-entend-il parfois des décisions radicales, une sorte de guerre juste?
Il n’y a jamais de guerre juste pour Niebuhr, mais parfois (et exceptionnellement) une guerre nécessaire. Pour le comprendre, il faut se remettre dans le contexte des années 1930-1940, la grande époque de la Seconde Guerre mondiale. Quelquefois il est nécessaire de faire échec au mal. Niebuhr était un pacifiste dans sa jeunesse. Mais peu à peu, il a quand même considéré qu’une intervention armée, notamment contre Hitler, ne se discutait plus. A l’époque, les Américains ne voulaient pas s’engager militairement. Lutter contre Hitler cela paraît clair pour nous aujourd’hui, mais cela ne l’était pas dans ces années-là. Niebuhr a vu dans l’avènement d’Hitler au pouvoir un problème universel et global et il a eu raison.
Niebuhr fait partie des livres de chevet de Barack Obama.
Oui, Obama a été influencé par Niebuhr sur la question de l’intervention et des limites de l’intervention. En Syrie, on lui a reproché de n’être finalement pas intervenu, il avait conscience de ses limites et du fait qu’on ne peut pas s’engager n’importe comment et c’est toute la problématique de Niebuhr. S’il s’est fait l’avocat de l’intervention contre Hitler, il a en revanche résisté contre l’intervention américaine au Viet Nam.
L’éthique dépend-elle donc de la situation?
Oui, l’éthique chrétienne change selon les contextes dans lesquels elle s’énonce, à l’évidence l’éthique est situationnelle. Il ne s’agit pas de dire: adaptons-nous au n’importe quoi du moment; il ne s’agit pas non plus de proclamer des principes absolus. Il faut en rester au commandement concret: que dois-tu faire ici et maintenant?
La prière de la sérénité
Inspiré des maximes stoïciennes on doit, entre autres, à Niebuhr né en 1892 aux Etats-Unis et décédé en 1971 la prière de la sérénité. Reprise par l’armée en prière du soldat puis par les alcooliques anonymes cette prière résume l’attitude spirituelle et la lucidité de ce théologien protestant.
«Dieu, donne-nous la grâce d’accepter avec sérénité les choses qui ne peuvent pas être changées; le courage de changer les choses qui doivent être changées; et la sagesse pour distinguer les unes des autres».
Info
Henry Mottu, «Reinhold Niebuhr, la lucidité politique d’un théologien américain», collection Figures protestantes, éditions Olivétan, 2017.