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Journal d'Architecture
Luca Ortelli
Les autres architectures modernes
Depuis longtemps déjà, les fondements de l'architecture moderne font l'objet d'études critiques qui tendent à mettre en évidence la pluralité des voix qui la composent.
Il s'agit notamment d'études basées sur l'oeuvre et la personnalité d'architectes tels que Perret, Pouillon, Moya, Plecnik, Tessenow et Schumacher, volontairement hétérogènes, dont l'objectif principal est de fournir un spectre, le plus ample possible, de ce qui nécessairement devra être reconductible à l'idée même d'architecture moderne (et qui rend implicite, dans ce sens, une définition de modernité qui va au-delà des limites les plus communément reconnues). En effet, l'épopée mythique du Moderne s'est effritée petit-à-petit, donnant naissance à des fragments doués d'une autonomie propre. Aujourd'hui il est de plus en plus difficile de rétablir l'unité d'une expérience qui se révèle composite et hétérogène, parfois même contradictoire. Nombreux sont ceux qui, architectes, critiques ou historiens, se sont adressés ailleurs, en explorant et en récupérant des expériences et des personnages oubliés ou marginalisés.
Et là se posent deux problèmes fondamentaux. Le premier consiste à comprendre si, et dans quelle mesure, des architectes qui généralement n'appartiennent pas à la mythologie reconnue et acceptée par les histoires de l'architecture les plus répandues, peuvent être considérés modernes.
Le deuxième problème consiste, lui, à reconnaître les raisons et les finalités de telles récupérations. Il ne faut pas oublier qu'en général ces autres modernes ne sont pas facilement accessibles (justement du fait de leur marginalité). Cette inaccessibilité est d'ordre historico-critique, mais aussi d'ordre pratique, puisque très souvent il n'y a pas d'études sérieuses et complètes sur ces personnages qui sollicitent de plus en plus l'intérêt des spécialistes et des architectes.
Ces problèmes sont de natures très différentes mais il apparaît évident qu'ils ne peuvent pas être résolus isolément. En effet, il serait impossible d'élargir ou de modifier le concept même de modernité en faisant exclusivement référence au patrimoine sur lequel s'est bâti, par exemple, l'histoire du Mouvement Moderne (à condition que l'usage des majuscules soit philologiquement acceptable).
Peter Behrens et Auguste Perret étaient-ils modernes? Theodor Fischer l'était-il? Et Ridolfi?
Une curieuse vision caractérise beaucoup de manuels de l'histoire de l'architecture; une sorte d'évolutionnisme architectural selon lequel des limbes de proto-modernité (ou proto-rationalisme) enveloppent tous ceux qui sont considérés comme précurseurs d'une chose qu'ils ne sont pas encore dignes de représenter. C'est le cas de Behrens et de Perret, même si aujourd'hui il nous paraît difficile de ne pas en reconnaître la modernité. Le discours est encore plus complexe pour Fischer, sans aucun doute l'un des grands maîtres de l'architecture moderne allemande, trop souvent exclu ou oublié. Le cas de Ridolfi est aussi compliqué parce qu'il a un certain parfum d'«hérésie», surtout au vu des caractères propres au rationalisme italien.
Même s'il ne s'agit que de quelques exemples désordonnés, il est évident que derrière ces noms se cache un problème plus vaste et profond, qui franchi nécessairement le fossé des générations (dans le sens où il n'y a pas que ceux qui sont nés dans l'avant-dernière décennie du XIXe siècle qui peuvent aspirer au titre de modernes). Et il est aussi évident que des situations de ce type peuvent être relevées dans tous les pays européens et il serait sans doute possible de retrouver l'équivalent helvétique d'un Ridolfi.
Mais le sens ultime de ces interrogations va vers l'élargissement de l'univers architectural auquel il est non seulement légitime mais souhaitable de se référer. C'est pour cette raison - et non pas en vertu d'une dispute idéologique abstraite - qu'il est nécessaire de s'interroger sur la modernité de ces architectes, c'est-à-dire de savoir si leur enseignement est toujours valable ou capable de suggérer de nouvelles voies de recherche. Et ce point nous amène directement au deuxième problème.
L'étude de ces personnages, de leurs expériences et de leurs aspirations est non seulement utile mais même nécessaire en face des lacunes de notre culture et de l'indéniable incapacité de résoudre les innombrables problèmes avec lesquels notre discipline se trouve confrontée. Au-delà des polémiques stylistiques, au-delà des différences linguistiques, un des caractères les plus fréquents dans l'oeuvre de ces autres architectes est leur réflexion continuelle sur la ville, sur son développement et sur sa transformation. Attitude qui se révèle particulièrement intéressante aujourd'hui, face à l'interrogation générale au sujet du futur de nos villes historiques et au sujet de la capacité de l'architecture contemporaine de se mesurer avec le passé.
Au-delà de toute polémique donc, il faudra reconnaître que l'apport spécifique et le plus original de l'architecture «rationaliste» est adressé à la «ville nouvelle» plutôt qu'à la confrontation directe avec la ville ancienne. Il faut souligner que, dans ce sens, le travail de nombreux protagonistes est moins connu ou peu étudié justement parce que l'image véhiculée par la critique militante est décidément tournée vers d'autres aspects. Pour citer un exemple, il suffit de penser au cas de Terragni et de voir comment l'analyse et les études des résultats formels de ses édifices sont prépondérants par rapport à l'illustration, ou au déchiffrement d'une stratégie urbaine qui ne doit pas être négligée.
Il est possible de répliquer que tous les maîtres de l'architecture moderne se sont mesurés avec la ville historique en obtenant des résultats positifs et une telle objection ne pourrait recevoir que notre accord. Il faudrait néanmoins accepter le fait - en soi assez évident - que les rares exemples se présentent toujours comme des solutions extraordinaires et particulières face à la ville historique, alors que d'autres tendances, dans notre siècle, ont privilégié un type de réponse plus paisible, beaucoup plus orientée vers une généralisation de l'expérience et explicitement intéressée à une continuité avec la tradition. Penser qu'à partir de ces fondements il n'est pas possible de produire des architectures «modernes» est sans doute un acte de simplification. Dans ce sens, notre culture est encore victime du lieu commun selon lequel en face de l'architecture moderne il n'existe que l'académie. On peut rappeler comme autre exemple le jugement habituellement accrédité sur les résultats du grand concours du Palais des Nations à la fin des années 20.
De nombreuses et diverses expériences, tout en prenant les distances des présupposés et des résultats du Neues Bauen, peuvent être pleinement considérées modernes. Il suffit de penser au classicisme nordique, à l'Ecole de Stuttgart, à l'activité du premier Werkbund ou bien à certains apports très originaux qui mettent en discussion l'International Style dans toute l'Europe, bien avant la seconde guerre mondiale, en poussant à explorer des territoires qui ouvriront la voie aux divers «régionalismes» à nouveau d'actualité aujourd'hui. Très souvent la «marginalité» supposée de ces expériences est déterminée uniquement par la distance critique par rapport aux termes d'un débat qui se voulait «central» et seul porteur des vraies valeurs de la modernité.
En conclusion, il est important de souligner que tout cela n'est pas à prendre comme une opposition aux histoires et aux mythes établis, mais plutôt comme un complément. A propos de questions semblables, il y a douze ans, Manfredo Tafuri écrivait: «Il ne s'agit pas d'affranchir quelqu'un, mais de construire historiquement un rôle pour ceux qui ont voulu l'inactualité».
© Faces, 1994
Traduit de l'italien par Carmelo Stendardo