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Tête chercheuse
Rodolphe Töpffer: des Belles Lettres à la BD
Considéré comme le père du 9e art, Rodolphe Töpffer s’est pourtant longtemps gardé de publier ses «histoires en estampes». Portrait d’un professeur de rhétorique reconverti à la ligne claire
Ses héritiers s’appellent Hergé, Franquin, Zep ou Wazem. A Genève, la ville qui l’a vu naître, une rue, un théâtre, une école et un prix annuel destiné à de jeunes auteurs prometteurs portent son nom. Considéré par la plupart des spécialistes comme l’inventeur et le premier théoricien de la bande dessinée, Rodolphe Töpffer (1799-1846) a pourtant bien failli ne pas connaître une telle postérité. Directeur d’internat, puis professeur de l’Académie, le père du 9e art s’est en effet longtemps gardé de rendre publiques ses «histoires en estampes».
La trajectoire de Töpffer est d’abord celle d’un amour déçu. Fils d’un peintre et caricaturiste réputé, Rodolphe rêve très tôt de marcher sur les traces de son père, à qui il doit probablement son goût de la satire et de l’observation. Adam emmène ainsi régulièrement son fils avec lui lors de ses excursions et son atelier, où Rodolphe s’essaie au dessin, lui est également ouvert. Le développement d’une maladie des yeux, contractée dès la naissance et qui le contraindra toute sa vie à porter des lunettes noires, brise pourtant dans l’œuf cette vocation.
littérature refuge
Rodolphe Töpffer, la mort dans l’âme, doit se résigner: il ne sera pas peintre. Il lui faut cependant songer à un moyen de gagner sa vie. Ce sera l’enseignement. Après des études de lettres, qu’il achève à Paris, il est de retour à Genève en août 1820. Il devient sous-maître de latin, de grec et de littérature ancienne dans la pension du pasteur Heyer et, le 6 novembre 1823, il se marie avec une amie de sa sœur, Anne-Françoise Moulinié. La forte dot de cette dernière permet à Töpffer d’ouvrir son propre pensionnat sur la promenade Saint-Antoine. L’année suivante, il s’essaie à la littérature et publie son premier ouvrage, les Harangues politiques de Démosthène. Plusieurs critiques d’art, puis la parution de nouvelles lui offrent un début de notoriété dans les cénacles littéraires genevois.
«Töpffer fait partie des auteurs qui refusent le credo romantique popularisé par des écrivains comme Hugo ou Balzac, explique Daniel Maggetti, directeur du Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne. Pour une partie du public, ses textes constituent une sorte de littérature refuge. Contrairement aux histoires dessinées, qui sont d’une très grande modernité, ils reflètent un attachement très fort aux valeurs traditionnelles qui ont fait l’identité de Genève au cours des siècles précédents. Ce sont des récits amusants, destinés à tous les publics, qui sont à la fois bien faits dans la forme et rassurants sur le fond.»
Ce profil plutôt sage, doublé d’un réseau de solides amitiés, lui permet de forcer les murs de l’Académie. Le 17 octobre 1832, Töpffer est nommé à la tête de la chaire de rhétorique créée le même jour. En 1836, on lui attribue également celles des Belles Lettres, autrement dit, la littérature. «Töpffer ne connaissait pas grand-chose à la rhétorique, explique Jacques Droin, cofondateur de la Société d’études topffériennes et éditeur de sa correspondance, dont le quatrième volume est prévu pour la fin de l’année. Par conséquent, ses cours ne devaient pas être extraordinaires. Mais, pour quelqu’un comme lui, qui éprouve un très grand besoin de reconnaissance, cette nomination représente une forme de consécration.»
Nature mixte
C’est la même logique qui le pousse à publier, l’année de son entrée à l’Académie, le début de ce qu’il considère comme l’œuvre de sa vie. Roman épistolaire de près de 600 pages et achevé en 1839, Le Presbytère reçoit quelques bonnes critiques sans obtenir le succès escompté par son auteur.
Ce n’est que partie remise. Pour égayer les soirées d’hiver au pensionnat, Töpffer a en effet pris l’habitude de réaliser de petits récits où se mélangent textes et dessins. Des courses d’école qu’il organise pour ses élèves, il tire la matière des Voyages en zigzag, tandis que les «histoires en estampes» mettent en scène un personnage central – généralement imaginaire – courant de catastrophe en catastrophe. «Ce petit livre est d’une nature mixte, explique Töpffer à propos de «Mr Jabot». Il se compose d’une série de dessins autographiés au trait. Chacun de ces dessins est accompagné d’une ou deux lignes de texte. Les dessins sans ce texte n’auraient qu’une signification obscure; le texte sans les dessins, ne signifierait rien. Le tout ensemble forme une sorte de roman, d’autant plus original qu’il ne ressemble pas mieux à un roman qu’autre chose.»
Efficace, la formule séduit un cercle toujours plus large d’initiés. Mais Töppfer ne veut pas risquer sa réputation pour une activité qui pourrait sembler puérile. Il faudra les encouragements de Goethe, avec qui Töpffer entre en contact par l’intermédiaire d’un ami, pour dissiper définitivement ses craintes. «C’est vraiment trop drôle! C’est étincelant de verve et d’esprit! Quelques-unes de ces pages sont incomparables. S’il choisissait, à l’avenir, un sujet un peu moins frivole et devenait encore plus concis, il ferait des choses qui dépasseraient l’imagination», s’exclame le poète allemand à la lecture des planches réalisées par ce professeur genevois à demi aveugle.
Dès lors, la machine est lancée. Durant la quinzaine d’années qui lui reste à vivre Töpffer publie pas moins de sept histoires en estampes: Histoire de Monsieur Jabot (1833), Histoire de Monsieur Crépin (1837), Les Amours de Monsieur Vieux-Bois (1839), Docteur Festus (1840), Monsieur Pencil (1840), Histoire d’Albert (1845) – qui est directement dirigée contre James Fazy, chef de file du Parti radical genevois – et Monsieur Cryptogame (1846).
Cette fois, le succès est au rendez-vous. Tirés à 500 exemplaires à partir de 1833 par les Editions Cherbuliez, ces albums seront régulièrement réédités du vivant de Töpffer. Ils sont également très tôt copiés. A Paris, des Jabot, Crépin et Vieux Bois maladroitement redessinés sortent de presse dès 1839. Töpffer est traduit aux Etats-Unis dès 1842. En Allemagne, une édition bilingue comprenant six titres est publiée en 1846. La même année, Monsieur Cryptogame débarque en Grande-Bretagne, en Norvège, en Suède et au Danemark.
«Ce qui est extraordinaire chez Töpffer, c’est qu’immédiatement, ce fut parfait», résume le dessinateur Georges Wolinski. Dit autrement, c’est la même idée qu’expriment Benoît Peeters, scénariste des Cités obscures et Thierry Groensteen, grand spécialiste de l’histoire de la BD, dans un livre consacré au Genevois: «L’auteur de M. Crépin a perçu d’emblée les principales spécificités de la bande dessinée: sa nature mixte, le caractère indissociable du texte et de l’image, le rôle moteur du personnage, le traitement des expressions. Certains développements sur le visage, l’invention graphique, la photographie, la ressemblance, vont même bien au-delà de la bande dessinée, faisant de lui un précurseur de la sémiotique visuelle.»
Vincent Monnet