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01/07/2007
Il y a 70 ans, la paix du travail.
Il y a septante ans: la paix du travail!
P. Gilardi
Le 19 juillet 1937, Konrad Ilg, président de la Fédération des ouvriers de la métallurgie et de l'horlogerie et Ernest Dübi, président de la très puissante Association patronale suisse des constructeurs de machines et industriels en métallurgie, mettent fin à trois mois de négociations secrètes et annoncent la signature de la première convention de paix du travail.
L'accord signé institue la paix sociale absolue dans l'industrie des métaux et des machines pour une période de deux ans. Les syndicats s'engagent à ne pas déclencher de grèves pendant la durée de la Convention. En contrepartie, les patrons renoncent, pour cette même période, à recourir au lock-out et reconnaissent au syndicat le statut de partenaire social..
Un régime de solidarité nationale
Voilà la lutte des classes remplacée, d'un commun accord, par la recherche du compromis. Ceci, comme l'affirme une résolution de la FOMH d'octobre 1936, dans l'esprit d'un "régime de solidarité nationale entre toutes les branches de la production (...) et entre tous les éléments humains de cette production".
L'accord intervient moins d'une année après la dévaluation de 30% du franc. Il doit assurer une période de paix industrielle afin de favoriser la relance de l'industrie d'exportation. Il empèche en particulier le déclenchement d’un large mouvement de grève chez Sulzer, à Wintherthur, et qui menace de s’élargir aux autres grandes entreprises de la métallurgie. L’accord permet ainsi à l’industrie d’exportation de ne pas rater les opportunités que le réarmement de l’Allemagne -le principal client- offre. Le ton est donné: c’est pour la réussite de l’économie nationale -et pour la reconnaissance du syndicat comme partenaire- qu’il faudra,a près sept ans de crise, continuer à se serrer la ceinture...
L'accord est historique: en y souscrivant, la FOMH accomplit le pas décisif dans la subordination des intérêts des travailleurs aux besoins de l'industrie d'exportation. A ce propos, l’historien Roland Ruffieux n'a pas hésité à parler de "creuset de la Suisse actuelle" ou encore de modèle "... des pratiques politiques qui forment la démocratie consensuelle ...".
En effet, les fondements idéologiques ainsi que les expériences propres à la politique de paix du travail opèrent encore en profondeur et de manière cumulative dans le tissu social en Suisse.
Consensus à sens unique
Tout d'abord, ses effets se font sentir sur le terrain immédiat des accords de 1937, celui des rapports entre patronat et salariés. Systématiquement reconduite, la paix du travail a modelé au fils des années la totalité des contrats de travail de l'ensemble des branches industrielles. Elle a surtout modelé la pratique syndicale toute vouée à la recherche du consensus.
La crise des années 1980 et surtout la facilité avec laquelle de 1990 à 2000 le patronat suisse a pu imposer l’ensemble des contre-réformes sociales a rapidement mis a nu les faiblesses du dispositif de défense du mouvement ouvrier lorsque les patrons n’ont plus voulu du consensus. Pratiquement seul au monde, le patronat helvétique a été en mesure d'opérer des restructurations industrielles de grande ampleur sans rencontrer de résistance, tout comme il n’a rencontré que peu d’opposition syndicale lors du démantèlement des régies fédérales et de grande partie des assurances sociales. C'est l'absence de traditions de lutte et d'organisation, combinée au refus des dirigeants syndicalistes de recourir aux méthodes "fortes", que traduit cette facilité.
En renonçant à son indépendance politique, en subordonnant les intérêts des travailleurs à ceux du capitalisme indigène, le mouvement syndical suisse a du même coup désarmé les salariés. La solidarité célébrée des ouvriers à l'égard de leurs patrons nourrit la xénophobie; des conventions de travail qui ne fixent aucune norme contractuelle renforcent la mise en concurrence et l'individualisme des salariés. N'est-ce pas là l'origine de l'exacerbation des divisions entre qualifiés et non qualifiés, hommes et femmes, jeunes et travailleurs âgés? L’origine de l’impuissance?
La coupe jusqu’à la lie...
L'absence d'options propres du mouvement ouvrier, son adéquation à la bourgeoisie nationale, ont ensuite des effets plus larges sur l'ensemble de la gauche, politique et culturelle et, par conséquent sur le pays dans son ensemble.
Acceptant les fondements mêmes de la société - l'Union syndicale suisse rejette le marxisme et la lutte des classes depuis 1927 - le mouvement ouvrier est dès lors incapable de propositions autonomes, autres que des aménagements plus ou moins “équitables” de l'ordre existant. Pendant des décennies, ses propres traditions culturelles, sa propre histoire se sont tellement identifiées à celles de la bourgeoisie que le mouvement ouvrier finit par ne plus avoir d'histoire ni de culture indépendantes. Il fondait néanmoins sur son insertion dans la classe ouvrière, chez les travailleurs, son poids politique, son pouvoir de négocier ... sa place dans les institutions. Et c’était sur sa place dans les institutions qu’il fondait son crédit parmi les salariés.
Son incapacité à s'ouvrir à de nouveaux besoins, à élaborer des stratégies de rupture ont largement contribué à sa perte d’influence, auprès des nouvelles couches de salariés d’abord - les jeunes, les femmes, les immigrés – et d’une part toujours croissante de ce qui reste de la classe ouvrière traditionnelle.
L'identification des intérêts des travailleurs avec la prospérité de l'industrie d'exportation a, de plus, amené le mouvement ouvrier à s'adapter à l'essentiel des projets de la bourgeoisie. Dans les années 1980, l’USS soutenait le nucléaire, la politique d'armement; elle accepte l’éclatement des CFF , elle fait activement campagne en faveur d’une libre corculation sans droits correcteurs. Sauf que, si il y a trente ans elle pouvait espèrer avec les centrales atomiques ou l’industrie d’armement du moins le maintien de l’emploi, aujourd’hui ce sont des projets de démantèlement qu’elle soutient...
Nécessaire contre le fascisme?
La convention de 1937 a souvent été présentée comme une nécessité historique pour faire face au danger fasciste. Ilg lui-même affirmait déjà en 1935 que "dans l'avenir, le poids essentiel du combat syndical devra être mis plus sur la défense de l'État que dans la lutte contre les patrons..."
C’est une logique qui a été souvent invoquée, tant sur le plan historique que plus récemment pour justifier des alliances politiques des socialistes avec le “centre”, radical ou PDC.
Sans entrer dans le détail de l'étendue réelle du danger fasciste en Suisse durant les années trente –on surseoira ici sur l’absurde théorie du danger fasciste aujoud’hui qui fait office de support à toutes les capitulations-, il est important de relever deux éléments.
Tout d'abord, en Italie et en Allemagne le fascisme a joui d'appuis financiers et politiques déterminants de la part des magnats de l'industrie lourde. Le grand capital a choisi le fascisme dans le but de réduire à néant les conquêtes sociales des années 1918-1923 et d'utiliser l'appareil d'État militarisé pour relancer de manière brutale l’accumulation capitaliste. On ne peut pas dire que dans la Suisse de l’époque les conquêtes ouvrières étaient de nature à provoquer une crise d’accumulation comparable à celle connue par l’Allemagne. De plus, même en Allemagne, la Fertigindustrie, comparable à l’industrie suisse, n’avait qu’en dernier recours opté pour le fascisme, la nature de sa production exigeant un rapport avec sa main-d’oeuvre moins brutal et cassant que dans l’industrie lourde.
Avec la mob et le portrait du Général...
Plus fondamentalement, l'évocation des "périls extérieurs" provoque l'adaptation définitive de la majorité du mouvement ouvrier aux structures de l'État démocratique bourgeois. Car les "périls" évoqués par la bourgeoisie sont bien de deux ordres. En effet, si elle redoute les limitations au libéralisme économique et les entraves au "fonctionnement normal de l'État" imposées par la démagogie fasciste, la bourgeoisie suisse craint par dessus tout l'autre "péril", le bolchévisme.
C'est à ce niveau qu'elle parvient à parachever l'oeuvre à laquelle elle s'attelle depuis la fondation de l'État fédéral, la création d'un sentiment de spécificité nationale.
Au milieu d'une Europe où révolution et contre-révolution s'affrontent, la Suisse apparaît comme un îlot protégé. Les luttes qui traversent le continent, leurs formes spécifiques, finissent par apparaître comme étrangères, extérieures à une manière de faire plus "de chez nous". C'est à partir de ce principe d'extranéité que l'on parvient à décréter la grève, la lutte des classes comme antinomiques avec "l'esprit suisse".
Les vertus du travail, la franche poignée de main entre patrons et ouvriers accèdent ainsi au sanctuaire de l'imaginaire collectif pour y côtoyer l'arbalète de Tell, la mob et le portrait du Général... C’est l’offensive bourgeoise des années 1990 qui portera un coup au sanctuaire, laissant toutefois les salariés orphelins d’ idoles qui n’étaient pas les leurs...
Fruit d’un long processus
Les accords de 1937 sont l’aboutissement d’un processus qui a combiné luttes, compromis et répression sévère. Mais, en 1927 déjà, l'Union syndicale suisse biffait la lutte des classes de son programme. Une première proposition de paix du travail avait été formulée par la FOMH en 1929, proposition déclinée par le patronat puisque l’accord proposé fixait des “contraintes” telles la durée du travail et d’autres normes. Et c’est en 1936 que, sur ordre de Moscou, le Parti communiste, qui bénéficiait d’un écho important parmi les travailleurs de la métallurgie, adopte le principe de la défense nationale, donc de l’Etat bourgeois.
Cette évolution se base sur plusieurs facteurs structurels. L’absence de grandes usines concentrant des milliers d’ouvriers, concourt à l'identification du travailleur à "son" entreprise. L'important niveau de qualification des travailleurs - propres à la nature de l'appareil industriel - est à l'origine d'une attitude plus collaborationiste du patronat. Les origines du mouvement ouvrier dans les "Sociétés du Grütli" contribuent aussi à l'absence d'une culture propre, indépendante de celle de la bourgeoisie. De même, le paternalisme d’une génération d'entrepreneurs qui se sentent investis d’une mission civilisatrice, éducatrice, a aussi façonné la manière de penser des gros bataillons de la classe ouvrière de ce pays.
Au delà de l’anniversaire, il y aura lieu de revenir sur les raisons qui ont permis, après la défaite du fascisme, la poursuite de la politique de paix du travail et sur comment, malgré les critiques sévères qui se sont manifestées dans les années 1970, Renzo Ambrosetti, le vrai patron actuel du syndicalisme suisse n’est autre qu’un pur produit de la paix du travail...■