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Cet article est l’occasion d’évoquer la vie dans une mégalopole dont personne n’est capable de quantifier exactement ni la taille (superficie totale de plus de 3’500 km2), ni le nombre d’habitants (environ 24 millions d’habitants, +/- 4 millions), tant son expansion est galopante et la sédentarité de sa population est volatile (environ 10 millions de mexicains séjourneraient de manière illégale aux Etats-Unis).
Dans un survol à but introductif, il semble utile d’évoquer les problématiques endémiques que connaît la zone métropolitaine de Mexico : approvisionnement irrégulier en eau courante, bypass entre les réseaux d’eaux claires et d’eaux usées, encombrement général du trafic malgré les principes de circulation alternée et les transports publics en site propre, pollution de l’air et de l’eau dépassant régulièrement les seuils de tolérance, criminalité sous-jacente dans les zones sous contrôle d’organisations mafieuses ou corrompues, enfoncement général de la ville dû au puisage excessif des nappes phréatiques, séismes et éruptions volcaniques dont le potentiel d’anéantissement en biens et en vies humaines n’est que partiellement modéré par un système d’alarmes annonciatrices.
Au niveau urbanistique, chaque sous-unité administrative (delegacion) se vit comme une ville dans la ville abritant un bassin d’environ 1.5 millions d’habitants. Une logique de planification est perceptible à l’échelle du quartier (colonia) suivant un dessin en damier plus ou moins homogène. Dans une forme réductrice et lacunaire, disons ici que le tissu urbain de Mexico a atteint un paroxysme infranchissable en colonisant les premières pentes des montagnes qui délimitent son bassin géographique. Le paradigme de l’étalement infini semble avoir été supplanté par des réflexions sur la densification, le perfectionnement et la régénération du tissu existant. La nécessité de recoudre entre eux les différents quartiers, découpés sans ménagement par le passage des grands axes de circulation, crée des opportunités pour améliorer l’offre en espaces de détente, la relation à l’environnement naturel et le mélange des classes sociales.
Face au gigantisme de cette mégastructure, nous nous évertuerons à évoquer notre vécu des espaces publics de la ville. En d’autres termes, nous traiterons de micro-urbanisme en nous plongeant dans les détails du quotidien qui retranscrivent sa vie trépidante, son pouls quotidien, sa diversité culturelle et ses interactions de trottoirs. Cette lecture perceptive, sensible et contemporaine thématise indirectement la fabuleuse résilience d’un organisme urbain et infrastructurel hors-norme.
Pour qui y séjourne, même temporairement, l’atmosphère urbaine de Mexico suscite une fascination qui prend sa source dans son organisation inextricable et son fonctionnement miraculeux dont les règles nous échappent. A nos yeux, l’ébauche d’une vision structurante est inconcevable et toute tentative cherchant à établir une cohérence d’ensemble relève de la fiction.
Ecrit sous le sceau des rencontres éphémères et du hasard des découvertes, notre récit se réclame du charme de l’arpenteur insouciant qui se délecte d’adjectifs aux saveurs suaves. Il se fonde sur deux hypothèses qui ont jalonné nos réflexions et guidé notre regard durant notre séjour de six mois à Mexico. Le premier s’enquière de la valeur de l’échelle humaine dans l’immensité d’un tissu sans fin, la deuxième du métissage d’une société profondément ancrée dans la culture moderniste sans aucunement renier ses valeurs traditionnelles.
Il est rassurant de constater que l’omniprésence de l’échelle humaine gagne en vigueur plus la ville est densément peuplée. La stabilité idéale du climat (entre 15 et 30°C sur l’ensemble de l’année), l’abondante végétation des rues, la prédominance des rez commerciaux et l’apparente absence de règlement se révèlent comme autant de particularités de la vitalité de l’espace public à Mexico.
L’aspect temporaire de l’occupation détermine l’impact et l’emprise sur le domaine public. Chaque surdimensionnement inutile, chaque recoin délaissé, recèle une opportunité d’utilisation. La décrépitude et la vétusté agissent comme des potentiels de singularisation. Le nettoyage, quotidien et méticuleux, a valeur de délimiteur de l’appropriation spatiale. L’habitude informelle et tacite prédomine sur les règles et au besoin des « contrôleurs » auto-désignés et adoubés règnent sur le non-droit.
La présence illégale, mais largement tolérée, de toute une collection d’aménagements semi-publics et semi-éphémère développe un vocabulaire urbain hétérogène et varié aux dimensions humaines : tubulures recouvertes d’une tôle ou de bâches, alimentations électriques pendues à un mât ou un candélabre, cordes tendues entre deux stands, cheminées d’évacuation des fumées de cuisson, dispositifs de suspente propice à l’exposition de marchandises diverses, banquettes brinquebalantes, parasols arrimés pour résister aux bourrasque d’un orage soudain. La richesse rudimentaire et empirique de l’assemblage de ces dispositifs, qui prennent des airs d’abris de fortune, démontre l’imagination et l’ingéniosité de leurs concepteurs. Leur durée de vie va de la journée à quelque mois, une fois inutilisé ce bric-à-brac redevient la matière première d’une nouvelle constellation dans un esprit de réinvention perpétuelle. Cette infrastructure éphémère et bricolée crée un contexte urbain propice à la spontanéité et à l’émergence d’une échelle humaine.
Se jouant du trafic et des aspérités du sol, l’espace public s’étire le long des trottoirs, occupe les devantures des arcades, s’installe aux angles des rues. Il accueille indifféremment une baraque à tacos, un chariot à ordures, un taxi qui stationne, un stand de coiffure ambulant, un atelier de manucure, un grill fumant, un abri à journaux. Tout est prétexte à générer de l’activité, à accrocher le passant et à faire du commerce. Ici l’espace public est vécu de manière dynamique ; il est bruyant, foisonnant, hélant, vivant, chaleureux et profondément humain, comme les gens qui l’occupent et le considèrent comme un bien commun.
Plus haut sur les toits et les terrasses surélevées, l’ambiance est plus douce. Protégée du tumulte de la rue, elle est propice au séjour prolongé. Depuis ces belvédères, la ville dévoile sa silhouette en toile de fond et révèle partiellement son étendue. L’échelle humaine s’inscrit par un garde-corps, un parapet, une marquise, une tonnelle, une ou deux marches, quelques pots de fleurs, des guirlandes en papier, un éclairage sommaire, des tables et des chaises disposées aléatoirement.
Dans un lien visuel direct et immédiat avec l’espace public décrit précédemment, les volumes bâtis s’affirment par leurs expressions hétérogènes de leurs alignements hypothétiques. Un regard plus approfondi laisse cependant émerger une unité formelle, une sorte d’esthétique tacite aux relents modernistes, révélant indirectement l’essor formidable qu’a connu le tissu urbain et la société mexicaine durant le XXe siècle. Ce modernisme, qui traverse toutes les couches sociétales, devient le support d’une kyrielle de particularités architecturales. Evocateur et bienveillant, il s’émancipe des dogmes et se mexicanise par cohabitation, portant une forte identité populaire par l’adjonction d’éléments traditionnels issus du savoir-faire local. Il n’est pas surprenant de constater que la vigueur des déclinaisons s’intensifie en fonction de la complexité du contexte urbain. Ceci est particulièrement perceptible sur les bâtiments d’angle dont la singularité engendre une libération des modèles et des canons modernes. Si le registre formel demeure d’aspiration moderniste, il s’en dégage une esthétique contemporaine tant l’expression architecturale peut être altérée.
L’expression moderniste des maisons, ni isolées, ni chauffées, s’imprègne fortement des généreuses ouvertures et des nombreux prolongements extérieurs, témoignant de la clémence du climat. Dans une approche plus empirique et nonchalante, les façades s’émancipent rapidement de leurs fonctions constructives pour devenir le seul support d’une composition colorimétrique autonome capable d’évoluer dans le temps.
Au niveau de l’expression architecturale, la matière première n’a que peu de valeur et se substitue aisément à une succession de couches patinées aux expressions diverses et aléatoires témoignant d’une créativité débordante et naïve. Le seul entretien de cette dernière couche vigoureusement pigmentée génère une esthétique contemporaine au travers de ces changements fréquents et cycliques. Rien ne semble jamais figé, les aplats colorés modifient sans gêne la lecture des ordonnances et des proportions, pour le pire et le meilleur, c’est selon les sensibilités et les points de vue. L’enclin pour l’étrange et l’inhabituel est une manière d’exister et de se démarquer, le fait d’apposer des motifs, des logos et des slogans, une occasion de passer un message.
A cela s’ajoute, comme dans le cas de l’occupation de l’espace public, une perception à échelle humaine engendrée par une capacité de mise en œuvre exempte de mécanisation lourde et une approche artisanale et manuelle où la débrouillardise engendre des merveilles implanifiables. Ces dernières s’émancipent intuitivement des canevas et des canons codifiés pour tendre par des effets de réinterprétation personnalisée vers des actes sociaux et artistiques résolument contemporains.