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Né il y a vingt ans à peine, le concept de « cellules souches cancéreuses » n’a pas seulement révolutionné notre vision du cancer ; il nous livre progressivement des pistes pour lutter contre la maladie.
Si on y réfléchit, le fait qu’un seul ovule fécondé puisse donner naissance à un organisme complet tient du miracle. Un miracle qui s’explique toutefois par l’existence de cellules souches, des cellules polyvalentes qui ont le potentiel de se transformer en cellules aussi différentes que des cellules sanguines ou des cellules cérébrales. Une cellule souche ne peut certes pas transporter de l’oxygène comme la cellule sanguine ni transmettre des signaux nerveux comme la cellule cérébrale ; sur le plan fonctionnel, elle leur est donc inférieure. Mais lorsqu’une de ces cellules a une défaillance, c’est la seule qui peut la remplacer.
C’est pour cela qu’en 1997, des chercheurs canadiens ont fait sensation en rapportant avoir découvert, lors d’essais sur des souris, des cellules souches du cancer du sang d’où la maladie semblait partir. Dans les années qui ont suivi, différents groupes de chercheurs ont pu montrer que les cellules souches cancéreuses sont aussi souvent à l’origine de tumeurs solides, comme les tumeurs du cerveau, du sein ou du côlon.
Une idée révolutionnaire
D’après ces travaux, les cellules cancéreuses connaissent, comme les cellules normales, une sorte de division du travail, avec un groupe de cellules qui apparaît comme la source de toutes les autres. Cette idée révolutionnaire bouscule bien des certitudes, de sorte qu’elle alimente la controverse aujourd’hui encore. Cela signifie-t-il que les médecins ne doivent plus lutter contre une infinité de cellules cancéreuses toutes égales, mais se concentrer avant tout sur un nombre bien plus petit de cellules souches cancéreuses d’où part le mal ?
Cette question, Jörg Huelsken, chercheur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, s’y intéresse depuis plus de dix ans. Les agents chimiothérapeutiques classiques restent impuissants contre les cellules souches cancéreuses, car les cellules souches se trouvent généralement dans des niches bien protégées et sont capables de refouler les substances qui leur sont toxiques. « En comparaison avec des cellules cancéreuses normales, les cellules souches cancéreuses parviennent aussi mieux à réparer les dommages causés à leur ADN », explique le chercheur.
Diminuer le potentiel de renouvellement
Avec son équipe, Jörg Huelsken cherche non pas à détruire les cellules souches cancéreuses, mais à affaiblir leur potentiel de renouvellement – une approche qui s’inspire de la biologie des cellules souches normales et saines. Quand on se plante une épine dans la peau, par exemple, le corps doit fabriquer de nouvelles cellules cutanées pour que la plaie cicatrise. Les cellules souches se mettent donc à se diviser. Mais à chaque division, seule une des deux cellules filles peut se transformer en cellule cutanée ; l’autre doit conserver les propriétés de la cellule mère – et donc celles de la cellule souche – pour que le processus de guérison puisse être assuré à la prochaine blessure.
Comme l’équipe de Jörg Huelsken l’a découvert, une voie de signalisation cellulaire particulière détermine l’identité de la cellule souche dans les tumeurs du côlon : lorsque les gènes impliqués dans cette voie de signalisation sont activés, la cellule reste dans son état d’origine ; lorsqu’ils sont inactivés, la voie de signalisation est interrompue et la cellule connaît un autre destin. Elle commence à se transformer ; dans le jargon scientifique, on dit qu’elle se différencie. Jörg Huelsken et ses collègues ont pu montrer récemment, lors d’essais sur des souris, que la trétinoïne – la forme acide de la vitamine A – est en mesure de bloquer la voie de signalisation en question et de perturber sensiblement l’identité de la cellule souche.
D’excellents résultats dans une forme rare de leucémie
La trétinoïne est utilisée – avec succès – depuis plus de trente ans dans le traitement de la leucémie promyélocytaire, une forme rare de cancer du sang. Alors que cette leucémie a longtemps eu un très mauvais pronostic, la trétinoïne, associée à d’autres substances actives, permet un traitement efficace dans 70 à 80 % des cas. Ce dérivé de la vitamine A influence la différenciation cellulaire dans la leucémie promyélocytaire. Il permet la maturation des cellules progénitrices du sang caractéristiques de la maladie et bloque ainsi leur multiplication.
Le fait que l’efficacité de la trétinoïne ait déjà été démontrée sur le plan clinique constitue un avantage, estime Jörg Huelsken, car les médecins ont pu se faire une idée de ses effets tant positifs que négatifs. Mais comme cette substance est utilisée depuis très longtemps, elle n’est plus protégée par un brevet, de sorte que, pour l’industrie pharmaceutique, il n’est plus intéressant, financièrement, de la tester dans le cadre d’études cliniques coûteuses en s’appuyant sur les résultats prometteurs du chercheur. « Je le regrette, car avec un traitement axé spécifiquement sur la différenciation des cellules souches cancéreuses, on pourrait s’attaquer à la racine et au moteur du cancer du côlon, voire de quelques autres tumeurs malignes », déclare Jörg Huelsken.