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04/12/2010
La nouvelle salle du Conseil d'Etat
Le Conseil d'Etat inaugurait plutôt discrètement il y quelques semaines la rénovation de la salle dans laquelle il tient ses séances hebdomadaires. On explique dans la presse que cette salle historique n'a pas connu de rénovation majeure depuis 1958. On ajoute qu'"une transformation s'avère nécessaire" et on plaide qu'une "modernisation permet de créer un espace de travail adapté aux besoins actuels". Lors d'une récente visite de ladite salle l'occasion m'a été donnée de me rendre compte par moi-même de l'opération récente. Mais avant d'analyser la situation actuelle, quelques rappels s'imposent.
La salle de l'actuel Conseil d'état est logée dans la Tour Baudet, partie la plus ancienne de l'Hôtel de Ville, remontant au milieu du XVe siècle. C'est en 1488 que le Petit Conseil genevois, ancêtre de l'actuel Conseil d'état, décide de siéger dans la salle du 2e étage de ladite tour, à l'emplacement de l'actuelle salle du Conseil d'état. Des peintures murales, commandées à Hugues Boulart et enrichies peut-être après la Réforme de la fameuse scène de la "Justice aux mains coupées" ornent rapidement les murs. Le professeur Frédéric Elsig effectue en ce moment une recherche approfondie sur ces peintures. Des boiseries de soubassement de la fin du XVIe siècle enrichissent le décor de la salle.
Au XVIIIe siècle, dans une perspective d'embellissement et de modernisation chère aux Lumières, la salle du Conseil reçoit un lambrissage dessiné par l'ingénieur breton Joseph Abeille qui vient momentanément recouvrir le décor peint. Bel architecte éclairé, Abeille s'est alors illustré par la construction de l'hôtel Lullin de la Tertasse et par ses travaux hydrauliques pour Genève. Il a aussi dessiné les plans du château de Thunstetten dans le canton de Berne.
La salle du Conseil d'Etat avant travaux dans son esprit historique tel que reinventé au début du XXe siècle. Un ensemble par le matériau bois des lambris et du mobilier et par la polychromie tenue dans des tonalités chaudes et mordorées.
Il faut attendre 1900 pour que l'architecte Gustave Brocher, chargé d'une rénovation de la salle, redécouvre avec émotion les peintures murales de la Renaissance sous les lambris d'Abeille. Attentif aux monuments anciens, il décide de mettre en valeur cet exceptionnel ensemble artistique en l'accompagnant d'un décor "Vieux Suisse", pensé pour s'accorder avec lui. L'opération du début du XXe siècle témoigne d'une démarche attentive (pour ne pas dire attentionée) qui vise à redonner aux peintures retrouvées un cadre adéquat. Durant le XXe siècle des travaux d'entretien qui ne se distinguent pas par leur habileté succèdent à d'intempestifs époussetages, de sorte que la salle du Conseil d'état, saint des saints de l'Hôtel de Ville, monument classé depuis 1922 par Louis Blondel, attendait l'intervention qui lui redonnât un supplément de vie.
S'agissant d'un monument de grande ancienneté, dont la valeur artistique n'est plus à établir, dont le caractère historique est indéniable, la salle du Conseil d'Etat réunissait en 2010 toutes les conditions pour mériter une conservation-restauration dans les règles de l'art, effectuée avec sensibilité et égards, par un maître d'oeuvre averti. Qu'on en juge à l'aune de LPMNS genevoise, de l'appareil législatif fédéral et des chartes internationales édictées par l'Unesco, l'Icomos ou le Conseil de l'Europe!
Or les maîtres de céans en décident autrement et menacent de quitter le local "anxiogène", (qu'ils n'occupent pourtant qu'une matinée par semaine), s'il n'est pas modernisé dans les meilleurs délais! Le bureau d'architectes commandité, qui se fiche du patrimoine comme de l'an quarante, balaie sur son passage la bonhomie du style Vieux Suisse et l'esprit de salle historique. Une commission d'experts fédéraux est constituée dans l'urgence pour tenter de minimiser l'impact. On se rassure que l'opération de 1.300.000 M° frs sera réversible (elle n'est du reste peut-être que temporaire?). Le sol passe de la catelle rousse à l'anthracite. Une immense table de conseil d'administration gris perle satinée, équipée pour l'informatique et entourée de sièges abominablement confortables, se répand et réfléchit le plafond lumineux trop blafard, impossible à régler. L'oeil cligne pour accomoder ... et distinguer encore les peintures murales, toutes désemparées dans ce nouvel environnement. Télescopage de pièces, qui additionnées ne constituent plus un tout. Rupture de l'harmonie polychrome des bois chauds, des luminaires dorés et des peintures. L'esprit du lieu a disparu, la magie aussi; on est tombé dans le prosaïque.
Comment interpréter ce signal qui nous vient de la Tour Baudet? Mépris endémique, mais qui semble aller croissant, à l'encontre du patrimoine que l'on foule aux pieds? Inculture de notre population, de nos édiles (pourtant parmi eux figure un historien!) qu'Easyjet a emmenés voir le monde, mais qui ne connaissent et n'aiment plus leur pays (n'est-ce pas Jean-Jacques?)! Primat de la mode, de la démode et du bling bling? Caprice ou irrévérence ou les deux?