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Expression qui désigne le caractère sentimental d’une personne, la «fleur bleue» a aujourd’hui une connotation un peu naïve, voire négative. Elle est née au XIXe siècle, dans le mouvement romantique allemand, sous la plume de l’écrivain Novalis.
Né en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle, le romantisme est un courant de pensée qui se retrouve dans l’art, la littérature et la musique. Il s’oppose aux différents courants philosophiques de son époque: la philosophie raisonnée des Lumières d’une part, et le classicisme qui puise son inspiration chez les poètes et philosophes antiques de l’autre.
Le romantisme est parfois décrit comme une réaction hostile à la modernité. Il prône un retour à la vie simple (inspirée d’une idéalisation faussée du Moyen Âge) et à l’introspection.
À la base de ce mouvement, on retrouve alors les sentiments, l’individualité et l’expérience personnelle. Les tourments et la nostalgie sont des thèmes récurrents des artistes romantiques. Avec une telle place accordée aux émotions et aux sentiments, l’amour y a évidemment une place centrale.
Georg Philipp Friedrich von Hardenberg, connu sous le nom de «Novalis» est un philosophe et écrivain allemand né en 1772. Fragile et malade dès l’enfance, il meurt jeune, à 28 ans.
Cela ne l’empêche pas d’être l’un des représentants les plus éminents du mouvement romantique. Selon sa propre définition :
Le Romantisme, c’est donner au commun un sens élevé, à l’ordinaire un air de mystère, au connu la dignité de l’inconnu, au fini l’apparence de l’infini.
En 1801, à sa mort, Novalis laisse derrière lui un roman inachevé, Henri d’Ofterdingen. Henri est un troubadour du XIIIe siècle. Lors d’un voyage chez son grand-père maternel, il rencontre Mathilde, dont il tombe fou amoureux.
Cependant, au début du roman, avant de partir, il fait un songe particulier. Il est en voyage, et une fleur bleue attire son attention. Celle-ci finit par se transformer, et prend un visage féminin. Elle revient au cours de l’histoire, et devient le symbole de l’amour entre Henri et Mathilde.
[Henri] se trouvait sur un moelleux gazon, tout au bord d’une source qui sortait en plein air, et où ses eaux, apparemment, s’évanouissaient. Des roches d’un bleu sombre striées de veines multicolores se dressaient à une certaine distance. Mais la lumière du jour était plus limpide et plus douce autour de lui que d’ordinaire, et le ciel, d’un azur presque noir, était parfaitement pur.
Ce qui, pourtant, le fascinait avec la force irrésistible d’un charme tout-puissant, c’était, et ici-même, tout auprès de la source, une fleur élancée et d’un bleu lumineux qui l’effleurait de ses larges feuilles resplendissantes. Des fleurs sans nombre et de toutes les couleurs se pressaient autour d’elle, embaumant l’air du plus exquis parfum.
Il ne voyait cependant que la seule fleur bleue, et longuement, avec une tendresse qu’on ne saurait dire, il attacha ses regards sur elle. À la fin, comme il voulait s’approcher d’elle, il la vit tout soudain qui bougeait et commençait à se transformer. Les feuilles se faisaient de plus en plus brillantes et venaient se coller contre la tige, qui elle-même grandissait. La Fleur alors se pencha vers lui, et ses pétales épanouis se déployèrent en une large collerette bleue qui s’ouvrait délicatement sur les traits exquis d’un doux visage.
Dans un étonnement émerveillé et délicieux qui ne cessait de croître, il suivait la métamorphose singulière, quand, brusquement, il fut réveillé par la voix de sa mère et se retrouva là, sous le toit paternel, dans la chambre commune où le soleil matinal, déjà, mettait son or.
(Novalis, Henri d’Ofterdingen, 1802)
Après cette première mention de la fleur bleue, l’expression passe peu à peu dans le langage courant. Du registre littéraire, elle devient un élément culturel, symbole du romantisme et de la poésie. Elle garde longtemps sa notion d’idéalisme amoureux, avant de prendre une connotation plus naïve et péjorative.
On la retrouve ensuite dans de nombreuses œuvres du XIXe et du XXe siècle, dont voici un petit florilège!
… tout secoué par son besoin de cultiver la petite fleur bleue des romances.
(Emile Zola, Pot Bouille, 1882.)
Il fut toujours sentimental: la petite fleur bleue avait en lui des racines de chêne.
(Jules Renard, Journal, 1894.)
Il vous faisait à volonté une missive qui, transmise à un graphologue, trahissait un homme d’affaires, riche, volontaire, mais au fond un cœur d’or, généreux avec les dames, ou un timide employé de banque, sentimental, prêt à tout croire, épris de petite fleur bleue.
(Louis Aragon, Les Beaux Quartiers, 1936.)
Vous voulez lire une autre historiette?
« Fleur bleue : définition et origine de l’expression », La langue française. 13.08.2022. En ligne ici.
Marie, Stéphane et Gendrot, Nathalie. « Être fleur bleue », Le Robert, 25.02.2021. En ligne ici.
Schulz, Daniel. « À la recherche du « romantique » allemand ». La vie des idées, 07.12.2007. En ligne ici.
Images 1 et 4 : Pixabay
Image 2 : Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich, vers 1817. Domaine public, Wikipedia Commons.
Image 3 : Portrait de Novalis, auteur inconnu, 1799. Domaine public, Wikipedia Commons.