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Quatre nouvelles ascensions dans la partie suisse du massif du Mont Blanc
la partie suisse du massif du Mont Blanc
Par Robert Gréloz. 1° Aiguille de I' Amène ( 3587 m. ).
Ascension par le versant Nord, 24 juin 1935.
Le versant Nord de l' Aiguille de l' Amône est constitué par deux pans de paroi glaciaire, le supérieur, orienté au Nord-Est, et l' inférieur, nettement orienté au Nord. L' intersection de ces deux parties de la paroi constitue une fine arête de neige.
L' itinéraire à ouvrir dans cette paroi encore vierge était de remonter les deux parties glacées, dont l' inférieure apparaissait très relevée. Il fallait donc pour le réaliser, des conditions de neige satisfaisantes. C' est pourquoi en ce tout début de saison, où la neige était encore en abondance sur les pentes de glace, nous nous trouvions, André Roch et moi-même, à la cabane Dufour avec l' intention de réussir ce projet que nous avait suggéré M. Marcel Kurz, l' auteur du Guide de la chaîne du Mont Blanc.
De la cabane, juchée sur un rognon rocheux, nous traversons horizontalement les éboulis pour gagner le glacier de la Neuvaz que nous parcourons en évitant de perdre le moins possible d' altitude. Pour cela, l' extrémité du promontoire rocheux, issu du Col d' Argentière, pris comme direction, est d' une grande utilité. De ce point, par une marche un peu ascendante, nous atteignons les premières pentes de l' Aiguille de l' Amône que nous remontons jusqu' à la rimaye. Il fait à peine jour lorsque nous y parvenons. Nous fixons les crampons sous nos chaussures et, par-dessus la rimaye, nous commençons l' escalade de la paroi.
La neige est d' une consistance assez bonne, bien qu' un peu profonde; notre progression en est par places très pénible.
Comme la profondeur de la neige est fonction directe de l' inclinaison de la paroi, et que celle-ci se redresse rapidement, l' épaisseur de la couche diminue d' autant, et, à quarante mètres sous l' arête qui délimite les deux parties de la paroi, elle est réduite à zéro. Il nous faut alors monter sur de la glace très dure et longue à tailler. En deux fois nous enfonçons un piton à glace afin d' assurer le passage du premier de cordée.
L' arrivée sur l' arête est caractérisée par une abondance de neige poudreuse, dans laquelle notre passage laisse un large et profond sillon.
L' arête elle-même, toute de neige poudreuse, est remontée partiellement, puis nous obliquons résolument dans la seconde partie de la paroi en direction du sommet.
Durant ce dernier parcours la taille des « degrés » à l' aide du piolet sera beaucoup moins fréquente que dans la partie inférieure, car le soleil nous éclaire déjà et a transformé la pente en neige légèrement fondante, dans laquelle un coup de pied suffit pour établir une marche, sinon très stable, du moins assez sûre. De temps à autre nous construisons une marche spa- cieuse, dans laquelle nous pouvons nous placer à l' aise, et ainsi délasser nos membres inférieurs toujours très crispés. Ces grosses marches nous serviront, d' ailleurs, admirablement pour l' assurage de la cordée lors du retour.
Cette dernière partie de l' ascension nous procure un plaisir intense, d' abord par l' ascension elle-même, toujours très sérieuse en dépit des bonnes conditions, puis par la superbe vision blanche des flancs Nord du Mont Dolent. Le soleil matinal ajoute encore son charme par les ombres allongées qu' il apporte. Tout contribue à nous rendre enthousiastes lorsque nous parvenons à l' arête faîtière à quelques mètres du sommet et que le cirque d' Ar nous apparaît dans sa splendeur matinale.
Nous ne restons pas longtemps au sommet, car bien qu' il soit encore tôt, 7 heures, nous ne voulons pas laisser au soleil le temps de trop ramollir la pente supérieure et de la rendre ainsi dangereuse.
Nous nous replaçons donc dans nos traces de montée, que nous parcourons à « reculons ». Tout se passe très bien jusqu' au passage glacé de la paroi inférieure, où nous usons d' extrêmes précautions pour éviter la glissade. Nous descendons alors directement le glacier de la Neuvaz et, à 11 heures déjà, nous sommes de retour à la Foully.
Horaire: Cabane Dufour2 heures Sommet 7 » La Foully11 » 2° Tour Noir ( 3844 m. ).
Ascension directe par le versant Est, 15 septembre 1935.
La grande muraille du versant Est du Tour Noir n' était à ce jour sillonné que par les itinéraires conduisant au Col supérieur du Tour Noir, et au Col d' Argentière. Il restait encore à effectuer l' escalade directe de la paroi rocheuse qui ne devait pas opposer de grandes difficultés.
Ce projet d' ascension au Tour Noir fut envisagé avec André Roch à notre retour de l' Aiguille de l' Amône. Nous pensions bien que la course serait sans histoire, mais craignant les chutes de pierres qui sur ce versant sont assez fréquentes, nous l' avions reportée à la fin de fete, alors que le soleil est moins matinal et moins ardent et les nuits plus fraîches.
Il fait encore nuit lorsque nous quittons la cabane Dufour en même temps que deux camarades qui vont faire l' ascension de la même cime, mais par la voie classique du Col d' Argentière. Nous remontons ensemble le glacier de la Neuvaz jusqu' à la base des escarpements rocheux qui descendent du Col d' Argentière, et, alors que nos deux camarades continuent en direction de celui-ci, Roch et moi remontons plus haut le glacier jusqu' à un cône neigeux, situé à peu près dans l' axe du sommet, et par lequel nous prenons pied sur les rochers de la paroi.
Cette dernière se présente au début comme une succession de gradins qui n' offrent aucun problème d' escalade.
Deux petits névés et quelques éboulis qui interrompent quelque temps notre escalade nous conduisent dans une zone de rochers plus escarpés où la grimpée devient un peu plus intéressante.
Nous suivons alors une longue côte rocheuse dont l' escalade très variée mais toujours facile nous autorise un « dilettantisme » que nous apprécions beaucoup, car le temps est magnifique. La chute d' une pierre à proximité de la tête de Roch vient faire un instant diversion. Puis nous nous transformons en chercheurs de cristaux, mais en dépit de nombreux arrêts et de longs efforts pour recueillir quelques beaux spécimens, notre récolte n' est pas fructueuse.
MONT DOLENT 3.833 "
TOUR NDIR ÌS44 "
La côte rocheuse que nous suivons nous amène à la Vire de Javelle que nous traversons pour terminer notre ascension à la crête sommitale entre les deux sommets.
Le temps, toujours splendide, nous permet de faire de nombreuses photographies, et une demi-heure plus tard, après que nos deux camarades nous eurent rejoints, nous reprenons tous ensemble le chemin du retour par le Col d' Argentière.
Horaire: Cabane Dufour 4 h. 40 Sommet 9 h. 40 Cabane Dufour13 h. 00 3° Pointe Kurz ( 3694 m. ).
Ascension par le versant Est, 13 juin 1937.
Bien orientée pour être longuement ensoleillée, la paroi Est de la Pointe Kurz devait à notre avis offrir une agréable course de début de saison. C' est ainsi que cette ascension fut, pour Raymond Lévy et moi-même, l' ouverture de la saison dernière.
Le parcours, au départ de la cabane Dufour, est le même que celui pour l' Aiguille de l' Amône, mais, après avoir double le promontoire rocheux du Col d' Argentière, nous obliquons immédiatement dans les pentes de neige qui s' étendent à la base des Aiguilles Rouges du Dolent et gagnons à peu près l' aplomb du sommet de la Pointe Kurz.
L' attaque de la paroi s' effectue par un couloir très étroit à sa base. Nous y entrons par sa rive droite grâce à de bons rochers faciles qui se continuent pendant une cinquantaine de mètres.
Le couloir présente ensuite un large replat que domine un ressaut très abrupt. Nous ne nous attardons pas sur ce replat, qui semble être le collecteur des trajectoires des pierres tombant des régions supérieures, et gagnons la rive gauche du couloir d' où, par une courte escalade un peu plus ardue, nous nous hissons au niveau supérieur du ressaut.
Au-dessus du ressaut, le couloir s' évase et devient plutôt une large tombe rocheuse limitée à gauche par une fine crête de neige. Nous le retraversons aussitôt et progressons sur la gauche dans des rochers faciles qui conduisent à l' arête neigeuse.
Celle-ci délimite dans la paroi la partie glaciaire de la partie rocheuse.
Nous remontons l' arête sur une cinquantaine de mètres, mais une corniche nous refoule sur le flanc neigeux où, grâce à nos crampons qui mordent à la perfection dans la neige gelée, nous progressons rapidement.
La corniche disparaissant, nous revenons à l' arête qui se termine contre les rochers à mi-hauteur de la paroi.
La montée dans les rochers, sans être ardue, est rendue délicate par l' abondance de la neige et sa consistance souvent très décevante. Notre ligne d' ascension revient alors vers la droite, dans l' axe du sommet; elle traverse de petits névés déjà ramollis par le soleil et utilise les côtes rocheuses qui en émergent.
Vers le haut de la paroi, celle-ci se redresse, la neige disparaît, le rocher devient excellent et la grimpée beaucoup plus attrayante.
Nous entreposons nos crampons sur une vire située à cinquante mètres environ de l' arête faîtière, et nous nous dirigeons vers la droite en direction d' une pointe qui nous paraît être le sommet. Nous parvenons alors sans difficultés à une petite brèche de l' arête à la base d' un magnifique gendarme qui n' est pas du tout le sommet de la Pointe Kurz, car celle-ci domine non loin de là vers le sud.
Bien que navrés de notre erreur, nous ne manquons pas d' effectuer l' es de ce gendarme insolent, et cela d' autant plus qu' elle se présente d' une façon des plus aériennes. En opposition sur le versant d' Argentière, il faut ainsi grimper les premiers mètres, pour ensuite enfourcher l' arête et se hisser dans cette position jusqu' au sommet, lequel est très exigu.
Revenus de notre mésaventure, nous retournons immédiatement à la vire où nous avons laissé nos crampons, et redressons notre itinéraire vers le véritable sommet. Nous avons alors à emprunter la partie inférieure d' une large cheminée pleine de glace qui nous demande un long travail au piolet. C' est ensuite l' escalade d' une succession de fissures, toutes pourvues de bonnes prises, jusqu' à une dernière cheminée presque verticale dont la moitié inférieure est délicate et la partie supérieure fort pénible.
La cheminée aboutit à une brèche de l' arête faîtière, distante d' une dizaine de mètres, au nord, du sommet que l'on gagne sans peine par le versant Est.
Immédiatement entreprise, la descente s' effectue par la même voie. Elle sera conduite avec de grandes précautions, car dans les rochers enneigés et sur le flanc neigeux l' état de la neige est devenu des plus mauvais.
Une fois sur le glacier, nous descendons directement à la Foully par de longues glissades.
Horaire: Cabane Dufour2 h. 30 Base des rochers4 h. 30 Sommet11 h. 30 Retour base des rochers18 h. 15 La Foully19 h. 30 4° Grande Luis ( 3516 m. ).
Ascension de la face Nord, 12 octobre 1937.
La face Nord de la Grande Luis a la forme d' un triangle compris entre l' arête Nord-Ouest et un éperon rocheux qui pourrait presque constituer une arête Est. Paroi entièrement glacée, elle présente cependant dans son quart inférieur une barre rocheuse qui la traverse presque complètement.
Il pouvait paraître prétentieux en saison si tardive d' envisager l' ascension d' une paroi encore vierge, mais notre projet, s' il présentait quelque ambition, était cependant bien mûri. En effet, la barre de rochers qui ceinture la paroi dans sa partie inférieure devait offrir de sérieuses difficultés, et la face elle-même se trouvait rarement en bonnes conditions durant fete pour y envisager une escalade.
La condition pour le succès d' une tentative était donc, à notre avis, que la paroi fût garnie d' une bonne couche de neige adhérente, qui, tant sur la glace que sur la barre de rochers, faciliterait l' escalade. Or, les chutes de neige du mois de septembre avaient, selon nos prévisions, fait se réaliser cette condition.
Il faut bien dire qu' avec mon ami Jean Duchosal nous étions très désireux d' échapper encore une fois à notre travail de chaque jour et de nous retremper, en dépit de la saison terminée, dans une course de haute montagne. La face Nord de la Grande Luis fut aussitôt arrêtée comme but de notre projet. Et c' est pourquoi nous étions en fin d' après sur le sentier aux interminables lacets qui joint Praz-de-Fort à la cabane de Saleinaz.
A la nuit tombante nous sommes les seuls maîtres de la vaste cabane en bois. Illumination, feu, dîner et un bon repos, le dos chauffé du côté de la cuisinière, puis c' est le coucher dans le grand dortoir où, sous un nombre imposant de couvertures, nous nous endormirons non sans avoir évoqué de nombreux et savoureux souvenirs de courses.
Il était entendu qu' un départ tardif serait de rigueur à cause de la température; c' est ainsi qu' il est presque 8 heures lorsque nous quittons notre gîte d' une nuit. La neige recouvre complètement les éboulis, dans lesquels est trace le sentier conduisant au glacier, mais de récentes traces de chamois, qui l' ont traversé, nous y conduisent tout de même sans difficulté.
Sur le glacier de Saleinaz, la couche de neige très épaisse, qui bouche superficiellement les crevasses, nous contraint à une attention toute particulière, car cette surface unie pourrait nous ménager bien des désagréments. Néanmoins, c' est sans trop de heurts, mais avec de nombreux détours cependant que nous parvenons à l' endroit où nous quittons le glacier de Saleinaz pour prendre, à notre gauche, les grandes pentes supérieures qui s' étagent au pied des Darreï et de la Grande Luis.
La neige, toujours très profonde, ralentit notre marche. Un banc de séracs nous oblige à un long détour vers la gauche, puis, après avoir longé quelques énormes crevasses qui, par la neige fraîche, ont l' air de véritables combes neigeuses, nous arrivons enfin au pied de la paroi convoitée.
Celle-ci a vraiment belle allure, et son inclinaison est telle, qu' une énorme quantité de neige poudreuse, qui n' a pu se maintenir sur ses flancs, s' est accumulée à sa base. Nous y enfonçons jusqu' à la ceinture, et comme nous n' avançons guère plus de cinq mètres sans nous arrêter pour reprendre haleine, l' in Grande Luis, 3516 m. Face nord.
quiétude commence à nous pénétrer quant au résultat final. Après le passage de la rimaye la situation s' améliore sensiblement. Bien qu' encore épaisse, la couche de neige nous permet une marche plus aisée. Toujours très lentement, car l' adhérence de la neige sur la glace n' est pas toujours parfaite, nous montons obliquement vers la droite, avec l' intention datteindre une petite côte neigeuse qui part d' un rocher et qui nous paraît être de bonne consistance. Nous avons bientôt à traverser la barre rocheuse de la partie inférieure de la paroi. Le passage de ces rochers était dans notre esprit l' X de la course; or ce fut pour nous une heureuse surprise d' effectuer cette traversée avec une aisance, toute relative bien entendu, que nous n' escomptions pas. En effet, la neige qui adhérait très bien à la pierre constituait un terrain favorable à notre passage en crampons.
Les rochers une fois franchis, nous étions encore distants d' une trentaine de mètres de la côte neigeuse que nous nous proposions d' atteindre.
Sur cette distance, de très forte inclinaison, la pente était encombrée de neige folle sur de la glace très dure. Ce parcours devant s' effectuer sur deux longueurs de corde, il devenait indispensable d' agir avec une grande attention. Débarrassant d' abord la neige poudreuse qui ne suffisait pas à assurer nos pas, nous taillons avec effort de grosses marches dans la glace. Et, au milieu du tronçon délicat une longue fiche d' acier, plantée dans la glace, va, avec l' aide d' un mousqueton, nous donner un peu plus de sécurité durant ce mauvais passage.
Comme prévu, la côte neigeuse est en bonnes conditions. Nous pouvons alors grimper ensemble, les pieds suffisant à établir les marches nécessaires à notre progression qui, des lors, est très rapide.Vers le haut de la paroi les conditions se modifient, la côte neigeuse a disparu, la neige est à nouveau poudreuse sur de la glace, il convient alors de reprendre beaucoup de précautions. Les derniers mètres, très relevés, qui se heurtent à une corniche, sont entièrement en glace. Après y avoir taillé quelques marches, c' est la corniche qu' il nous faut percer pour parvenir au faîte de la paroi, accueilli par un soleil d' automne qui nous réchauffe agréablement. Le véritable sommet étant encore distant de trente à quarante mètres, nous nous y rendons sans tarder.
Il serait injuste de passer sous silence le grand bonheur que venait de nous procurer l' escalade de cette jolie paroi. Maintenant que nous étions au sommet, délivrés désormais de toute anxiété, et que nous nous délassions dans la magnifique vision automnale qui nous entourait, nous ressentions au plus haut degré ce sentiment qui satisfait tant l' alpiniste parvenu au bout de sa tâche. De tout ce beau panorama, l' Aiguille d' Argentière est incontestablement la reine avec son admirable et farouche versant de Saleinaz.
Le versant Est de la Grande Luis, avec ses pentes de neige en conditions exceptionnelles, était pour nous un chemin de retour idéal. Nous le dévalons à toute allure, et, arrivés dans les parties supérieures du glacier de Saleinaz, nous reprenons nos traces du matin. Sur le glacier, dans le but de raccourcir notre parcours, nous descendons le long de sa rive droite. Les crevasses y sont tout aussi nombreuses que dans le milieu et même plus perverses, puisque Duchosal crève un pont qui avait cependant résisté à mon passage. Il en est quitte pour une chute de cinq mètres dans la crevasse, fort heureusement enrayée par la corde. Il en ressortit, hélas, avec un pied foulé, mais sans toutefois que sa bonne humeur en soit altérée.
A la cabane nous remettons tout en ordre et, aussi vite que le permet la blessure de Duchosal, nous descendons à Praz-de-Fort où nous parvenons à la nuit tombante.
Horaire: Cabane de Saleinaz 7 h. 45 Rimaye11 h. 30 Sommet13 h. 45 Cabane de Saleinaz16 h. 30