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L’éducation des adultes dans le contexte des changements sociaux. Une analyse type basée sur les évolutions historiques en Suisse
Au moyen d’exemples issus de l’histoire suisse, cet article analyse les fonctions de l’éducation des adultes à l’aune des changements sociaux survenus entre le XIXe et le XXIe siècle pendant trois phases de développement. Cette analyse montre que l’éducation des adultes remplit des fonctions sociales spécifiques dans les contextes des progrès scientifiques et techniques, de la protection contre les menaces existentielles et de la gestion des bouleversements socio-économiques. Elle identifie des fonctions de développement social qui doivent être traitées au niveau individuel, ce qui soulève une discussion à la croisée d’intérêts divergents entre facilitation et fonctionnalisation. À partir de là, les conséquences en vue d’actions professionnelles dans l’éducation des adultes sont définies et des thèmes de réflexion sont identifiés.
L’éducation des adultes remplit différentes fonctions dans la société et revêt donc «une importance particulière dans les situations de bouleversements sociaux» (Siebert 1972, p. 21). À l’aide d’exemples de changements types qui ont jalonné l’histoire de l’éducation des adultes en Suisse, cet article aborde les formes et missions concrètes de l’éducation des adultes dans le contexte des changements sociaux. L’analyse s’appuie sur trois phases de développement majeur en Europe: le «long XIXe siècle» (Hobsbawm 2017), marqué par l’industrialisation et la fondation des États-nations en Europe, la fin du XXe siècle, «période d’incertitude» (Kreis 2014), et le début du XXIe siècle, caractérisé par la fin de la société industrielle et l’émergence de la transformation numérique. Les explications historiques du chapitre II sont classées par ordre chronologique et s’intéressent à trois formes de changement social pour chaque période étudiée: les progrès techniques et scientifiques, la protection contre les menaces existentielles et la gestion des bouleversements socio-économiques. Ce chapitre se termine par une analyse globale des formes et des fonctions de l’éducation des adultes dans le contexte des changements sociaux. Le chapitre III complète la présentation historique par une étude théorique de la fonction sociale de l’éducation des adultes et aboutit à une réflexion sur les conséquences qui en découlent pour ce domaine didactique. La conclusion résume les principaux enseignements de cette analyse.
Les sociétés sont en constante évolution. Du fait des innovations ou de graves crises, elles connaissent de brusques «sauts évolutifs» qui remettent soudainement en question ce qui était auparavant considéré comme normal, pertinent ou prévisible. Les changements sociaux s’accomplissent sous différentes formes et s’accompagnent de défis spécifiques, tant au niveau social que sur le plan individuel. Lors de tels processus de changement, l’éducation des adultes doit remplir différentes fonctions. Elle identifie notamment les besoins de développement sociaux qui doivent être traités par des processus d’apprentissage et de formation au niveau individuel.
Les progrès scientifiques et techniques engendrent régulièrement des innovations qui s’avèrent efficaces au quotidien, comme dans l’économie, et qui viennent remplacer les connaissances actuelles ainsi que les pratiques connues. De telles innovations placent les sociétés face à un problème de diffusion des connaissances ou de développement des compétences. Cela s’applique particulièrement aux personnes qui, ayant atteint l’âge adulte, ne peuvent plus acquérir de connaissances ni de nouvelles compétences dans le cadre du parcours scolaire et de formation. Dans ce cas, pour permettre l’innovation et éviter que des catégories entières de la société ne soient exclues des évolutions actuelles, ces nouvelles connaissances et compétences doivent être rendues accessibles grâce à l’éducation des adultes.
Les sociétés sont régulièrement touchées par des menaces existentielles qui, de facto, mettent en péril l’existence de chaque individu, avec une telle ampleur qu’elles présentent aussi un risque pour la société dans sa globalité. Pour endiguer ce risque, tant pour la société que pour chaque individu, il faut en général établir de nouveaux comportements. Or, certaines formes spécifiques de l’éducation des adultes peuvent y contribuer. Ces comportements font partie de la réaction d’une société à des menaces existentielles et s’adressent aux individus qui doivent adapter leur comportement. Le changement se manifeste d’abord au travers des comportements individuels, puis affecte les pratiques et les usages culturels et sociaux.
Enfin, les bouleversements socio-économiques n’ouvrent pas seulement des possibilités identiques de participation à la vie en société à des catégories entières de la population; en effet, de tels bouleversements mettent aussi en péril la cohésion d’une société. Or cette cohésion fait partie des conditions essentielles nécessaires à l’établissement des structures et des institutions sociales. Dans ce contexte, une société réagit en général par le changement pour renforcer à nouveau la cohésion sociale au sein de la population et permettre la participation. Des activités relevant de l’éducation des adultes peuvent aussi y contribuer.
Ces trois formes de changement social se rapportant aux trois périodes citées sont abordées ci-après. Des exemples concrets mettent en lumière le rôle de l’éducation des adultes dans le processus de changement.
a) Le «long XIXe siècle» de l’Europe: industrialisation et fondation des États-nations
La présentation chronologique commence par le «long XIXe siècle» (Hobsbawm 2017), qui débute à la toute fin du XVIIIe siècle par l’industrialisation et la fondation des États-nations en Europe, puis qui se termine seulement à l’aube du XXe siècle.
Les réformes agraires et les débuts de l’éducation populaire
À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la Suisse traverse de profonds changements agricoles à la suite de l’industrialisation et des progrès scientifiques et techniques. Ceux-ci ont engendré des nouveautés avec l’apparition de nouvelles formes de production, l’intégration de l’élevage, des engrais et de la technique. Ces changements se sont poursuivis jusqu’au XXe siècle et ont constitué «l’une des conditions de la révolution industrielle» (Baumann 2011). Il fallait toutefois transmettre les connaissances et compétences agricoles à la population vivant de l’agriculture, cela afin de permettre une modification à grande échelle de la production. Cette transmission du savoir a principalement été assurée par des sociétés comme la Société économique fondée à Berne en 1759. Des thèmes en lien avec l’agriculture moderne ont été largement diffusés via différents moyens tels que des revues, calendriers, conférences, puis par le biais d’une école spécialisée dans l’agriculture. L’objectif était de transformer radicalement la production agricole grâce à l’introduction de nouvelles méthodes (Bichsel 2019). Des associations semblables ont été créées au XIXe siècle dans de nombreux cantons. Dans le cadre de la mise en œuvre à grande échelle de la révolution agraire, elles ont assuré un rôle de transmission du savoir et des compétences à la population rurale suisse. Ces sociétés formaient dans le même temps un maillon important de l’éducation populaire qui est apparue à cette époque. Au travers de conférences, de cercles de lecture et d’autres offres, l’éducation populaire intervenait dans de nombreux domaines, bien au-delà de l’agriculture (Furrer 2005).
Des formations destinées aux mères pour lutter contre la mortalité infantile
Au XIXe siècle, l’État a commencé à poursuivre des objectifs en matière de politique démographique. Il s’appuyait notamment sur les nouvelles possibilités de recueillir des données statistiques relatives à la population1 et sur l’amélioration des connaissances médicales et en matière d’hygiène (Wecker 2014, p. 454 ss). L’un de ces objectifs était de réduire la mortalité infantile. À l’époque, celle-ci était très élevée en Suisse par rapport aux autres pays (Perrenoud 2010) et représentait une menace existentielle pour la pérennité de la société suisse. Des organisations spécialement créées à cet effet, comme la Société suisse d’hygiène publique (1868), ainsi que des conférences d’experts, des revues et des calendriers avaient pour mission de diffuser les nouvelles connaissances parmi la population et d’inciter celle-ci à adopter le comportement adéquat que justifiaient de telles connaissances. C’est dans ce contexte que des formations et services de conseil destinés aux mères sont apparus, afin d’inciter les femmes à adopter de nouvelles habitudes pour le soin des nourrissons et à respecter des règles d’hygiène (Wiederkehr 2017). D’autres organisations, comme Pro Juventute ou la Société d’utilité publique des femmes suisses fondée en 1888, poursuivaient des objectifs similaires. Elles s’engageaient en faveur de l’éducation pédagogique, médicale et domestique des femmes et, plus tard, en faveur de l’institutionnalisation des formations correspondantes (Joris 2021). Ainsi, les nouvelles connaissances devaient être adoptées au quotidien par la population pour éviter que le taux élevé de mortalité infantile ne mette en péril la pérennité de la société. Cet objectif a été atteint car, à la fin du XIXe siècle, la Suisse affichait l’un des taux de mortalité infantile les plus faibles (Perrenoud 2010). Dans le même temps, l’éducation des mères et/ou des parents s’est imposée comme une composante clé de l’éducation des adultes en Suisse.
La grève générale et la fondation des universités populaires
Au cours du XXe siècle, les répercussions de l’industrialisation et de la Première Guerre mondiale ont entraîné d’une part une grande richesse, et d’autre part une grande pauvreté parmi de larges catégories de la population, de même que des bouleversements socio-économiques dans la société. À travers toute l’Europe, une organisation politique de la classe ouvrière se met en place; des mouvements sociaux naissent et des grèves se produisent. À ce sujet, il convient de mentionner la grève générale de 1918 en Suisse. Ce mouvement a eu «des conséquences très diverses, allant des mesures de répression à l’adoption de réformes» (Degen 2012). L’une d’elles a été la création des universités populaires. Celles-ci sont nées, en particulier dans les villes, en «réaction au mouvement ouvrier perçu comme une menace pour l’État» (Furrer 2013). En Suisse, la création des universités populaires s’est inspirée du mouvement en faveur des universités populaires en Europe, dont le but était de démocratiser les connaissances scientifiques et de renforcer la communauté nationale. Dans le contexte de la grève générale, les cercles bourgeois de la Suisse voyaient dans les universités populaires un instrument d’intégration de la classe ouvrière aux structures étatiques via un affermissement «de la capacité démocratique de décider en connaissance de cause, et de permettre aux classes sociales inférieures d’avoir accès au savoir universitaire» (Furrer 2013). En Suisse, la création des universités populaires est donc directement liée aux troubles politiques et sociaux survenus au début du XXe siècle. Avec la grève nationale, la bourgeoisie suisse a fait l’expérience des conséquences possibles d’un échec de l’intégration sociale d’une grande partie de la population. Pour cette raison, elle a souhaité créer ces institutions de formation, car elle pensait ainsi favoriser l’intégration de la classe ouvrière et contribuer à la paix politique. Encore aujourd’hui, les universités populaires proposent des cours dans les domaines des langues et des sciences, jouant à ce titre un rôle important dans l’éducation des adultes en Suisse.
b) La fin du XXe siècle, «période d’incertitude»
Le dernier tiers du XXe siècle est appelé «période d’incertitude» (2014, p. 549) par les spécialistes. Cette période remplace l’essor et la stabilité économiques qui ont prévalu dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Elle est caractérisée par un développement économique jalonné de soubresauts, une pluralisation culturelle et sociale, ainsi qu’une polarisation croissante des débats politiques, autant de tendances qui se sont encore accentuées vers la fin du siècle.
Technologie de l’information et Offensive pour la formation continue
Vers la fin du XXe siècle, du fait des progrès scientifiques et techniques, les premières technologies numériques ont fait leur apparition dans le monde du travail. Il s’est rapidement avéré que, sans aide, les actifs ne pourraient pas maîtriser l’utilisation généralisée de l’informatique dans les processus de travail et de production. Dans le même temps, la Suisse redoutait de subir des désavantages économiques – notamment en matière de capacité d’innovation, de potentiel de développement et de compétitivité – si elle ne parvenait pas à garantir une utilisation à grande échelle des nouvelles technologies de l’information (von Matt 2022). Au printemps 1990, le Parlement suisse a donc lancé l’Offensive pour la formation continue2 et a classé plusieurs interventions parlementaires sur les thèmes de la formation professionnelle, de l’informatique et de la recherche. Le Parlement a exprimé le souhait d’un renforcement de la promotion de la recherche et de la diffusion des technologies informatiques. À la suite de quoi ses demandes ont été prises en compte comme objectifs de l’Offensive pour la formation continue. L’un des axes prioritaires de ce programme de six ans, doté d’environ 375 millions de francs, était la promotion de la formation continue aux niveaux professionnel et universitaire. Il a permis une large diffusion des connaissances et des compétences sur les technologies numériques dans le monde du travail. Dans le même temps, de nouvelles structures et institutions ayant durablement modifié la formation universitaire, professionnelle et continue sont également apparues dans le paysage éducatif de la Suisse.
Campagne sur les pratiques sexuelles à moindres risques («Safer Sex») pour lutter contre le VIH/sida
En 1987, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a lancé la campagne sur les pratiques sexuelles à moindres risques («Safer sex»), en collaboration avec l’association Aide suisse contre le sida. En effet, la menace existentielle liée à une nouvelle maladie infectieuse avait pris une telle ampleur qu’une réaction des autorités publiques était devenue nécessaire. La campagne, qui est toujours d’actualité, a pour but, selon l’OFSP, «de rendre les individus à même de se protéger d’une infection au VIH ou d’une autre IST [et de les aider à] adopter le bon comportement en cas d’exposition à une situation à risque ou si des symptômes se déclarent.»3 Cette campagne poursuit donc plusieurs objectifs: transmettre des connaissances sur la maladie et ses formes de propagation, et inciter les individus à modifier leurs pratiques sexuelles afin d’éviter la transmission et la contamination. La campagne est déployée dans l’espace public, principalement par le biais d’affiches et d’autres supports visuels. Ces moyens de communication très accessibles permettent de sensibiliser la population à ce thème et de transmettre des connaissances à de larges groupes cibles. Grâce à leur emplacement dans des lieux très fréquentés par des groupes spécifiques, les moyens de communication utilisés permettent de mieux les cibler. Aujourd’hui, les affiches dont les motifs changent chaque année sont toujours visibles dans les gares et dans d’autres lieux publics. Elles maintiennent la présence, parmi la population, de connaissances sur la sexualité et les maladies infectieuses.
Réduire le chômage grâce à la formation continue à des fins professionnelles
En raison d’une récession et à la suite des changements mentionnés précédemment dans le contexte de l’émergence des technologies de l’information, des bouleversements socio-économiques sont apparus au début des années 1990. Ils se sont traduits par un chômage structurel qui a atteint son maximum en 1997 (Degen 2013). D’une part, les emplois disponibles étaient peu nombreux et d’autre part, les qualifications des personnes à la recherche d’un emploi ne correspondaient pas aux qualifications requises. Dans cette situation, l’État espérait réduire les chiffres du chômage grâce à un «conseil carrière personnalisé, à des indemnités pour initiation au travail, à des formations continues et à des mesures de reconversion» (Oesch 2020, p. 43). À l’époque, de nombreuses mesures relatives au marché du travail financées par les fonds publics des assurances sociales ont été lancées sous forme de formations continues pour personnes au chômage. Ces dernières ont effectué des mesures de qualification professionnelle, par exemple en informatique et dans les technologies numériques, et ont suivi des formations transversales (ateliers de préparation à une candidature, par exemple). Les mesures liées au marché du travail sont ainsi devenues une composante essentielle de la formation continue. Leur portée varie toutefois selon l’ampleur du chômage et la nécessité ou non d’intégrer des groupes cibles spécifiques au marché du travail.
c) Début du XXIe siècle: fin de la société industrielle, émergence de la transformation numérique
Cette dernière période se rapproche de l’époque actuelle et analyse des événements qui soulignent le rôle de l’éducation des adultes au début du XXIe siècle. Cette période est principalement marquée par la fin de la société industrielle et par l’émergence de la transformation numérique.
Provoquer la transformation numérique de l’économie et de la société
Le 11 septembre 2020, la Confédération a lancé la stratégie Suisse numérique4, une campagne à grande échelle pour faciliter le changement structurel de la Suisse et permettre le développement numérique de l’économie et de la société. Dans cette campagne de soutien de la transformation numérique, les enseignements des progrès techniques et scientifiques doivent être appliqués par l’ensemble de la population et mis en œuvre dans tous les secteurs de la société. L’un des aspects de cette campagne est la transmission de compétences numériques à des catégories de la population qui n’ont pas grandi dans une société numérique. Compte tenu du risque d’exclusion de celles et ceux qui ne possèdent pas les compétences de base exigées par une société numérique, des mesures de formation continue sont notamment proposées. Elles incluent des cours pour des groupes cibles précis et des initiatives à grande échelle comme les Journées suisses du digital5. Dans le cadre de ces Journées, de nombreuses manifestations décentralisées sont proposées aux citoyen·ne·s pour qu’ils puissent s’initier aux technologies numériques et échanger à ce sujet. L’informatique fait désormais partie des principaux thèmes dans le domaine de la formation continue à des fins professionnelles.6
Connaissances épidémiologiques et comportement approprié pour lutter contre la pandémie de Covid-19
Nous avons beaucoup appris de la pandémie de coronavirus. Nous savons à présent ce que signifient le taux de reproduction R et le taux d’incidence. Nous sommes capables d’expliquer le principe de fonctionnement des nouveaux vaccins, la transmission par aérosols et pourquoi ces derniers peuvent être dangereux. Cela représente une somme importante de connaissances spécialisées. Jusqu’à récemment, elles étaient connues seulement d’un cercle restreint de spécialistes. Désormais, elles font presque partie de la culture générale de la population suisse. En plus de la présence des spécialistes dans les médias pour transmettre leurs connaissances, les campagnes menées par la Confédération et les cantons avaient notamment pour objectif de contrer la menace existentielle de la pandémie en encourageant des comportements protecteurs lors des interactions sociales, par exemple dans la manière de se saluer. La nécessité d’appliquer de manière immédiate et systématique des mesures de comportement pour endiguer la pandémie a été régulièrement justifiée et expliquée par des connaissances épidémiologiques. Ces campagnes visant à inciter l’ensemble de la population à adapter son comportement devaient permettre de limiter rapidement le risque de propagation du virus. Dans cet objectif, les autorités ont eu recours à des affiches et à des pictogrammes pour toucher de larges groupes cibles adultes. Les pictogrammes décrivant les comportements à adopter ont occupé l’espace public et numérique, et sont restés présents dans la lutte contre la pandémie, même après la fin de la première vague.
Rétablir l’équilibre travail/vie privée
Alors que les conditions de travail et les parcours de vie perdent leur caractère uniforme en ce début de XXIe siècle, la question de l’équilibre entre travail et vie privée est au centre des préoccupations. Des phénomènes comme la flexibilisation des lieux et des temps de travail, la généralisation des modèles à temps partiel et des travaux sous forme de projets, les exigences en matière de joignabilité et la subjectivisation du travail remettent en question la limite entre le travail rémunéré et d’autres domaines de la vie. Aujourd’hui, cette limite est moins marquée qu’à l’époque de la société industrielle, caractérisée par une standardisation élevée. Cette situation implique la recherche permanente d’un équilibre entre les différents domaines de vie. Cette recherche n’est pas seulement un défi sur le plan individuel, elle entraîne aussi des bouleversements socio-économiques. En effet, un déséquilibre permanent aurait également des effets négatifs au niveau social et économique (Kraus 2006). Des campagnes publiques sur cette problématique sont donc mises en œuvre pour un large public et les entreprises sont invitées à prendre des mesures correspondantes. De même, de nombreux cours et guides destinés aux adultes ont été publiés pour aider ces derniers à trouver, rétablir ou préserver un équilibre entre leurs différentes sphères de vie. Ce thème a été largement abordé dans les guides et ouvrages de conseil.
d) L’éducation des adultes dans le contexte des changements sociaux – Tâches professionnelles et aspects de réflexion
Si l’on présente les explications ci-dessus sous la forme d’une grille analytique contenant les événements types, on obtient la vue d’ensemble suivante:
L’étude historique, avec pour exemple le domaine de l’éducation des adultes en Suisse, montre clairement que les sociétés réagissent aux grands défis liés aux changements sociaux en proposant des offres pédagogiques correspondantes. L’analyse montre que l’éducation des adultes remplit des missions spécifiques dans le cadre des processus de développement social et qu’elle «transpose» au niveau individuel le changement social au travers d’une grande variété de formats et de groupes cibles. D’une part, il s’agit de diffuser de nouvelles connaissances, notamment pour équilibrer les relations entre les générations, et d’offrir à la population adulte l’opportunité d’acquérir de nouvelles connaissances et des compétences actualisées. D’autre part, il s’agit de réagir à des crises sociales par l’appropriation de nouveaux comportements et d’un soutien pour favoriser l’intégration sociale. Par ces processus, le domaine pédagogique vaste et diversifié qu’est l’éducation des adultes se développe également. De même, les formes d’offres, les thèmes, les prestataires et les groupes cibles évoluent.
Les trois colonnes de la grille analytique montrent les différentes fonctions que l’éducation des adultes remplit dans le contexte des changements sociaux. Concernant les progrès scientifiques et techniques, l’objectif consiste à diffuser de nouvelles connaissances et compétences ou à favoriser leur accès, comme présenté plus haut à l’aide des exemples sur les formes de production agricole, les technologies de l’information et les compétences numériques. La protection contre les menaces existentielles va de pair avec la nécessité d’adopter collectivement de nouveaux comportements qui visent à réduire la menace pour la société et à atténuer le risque de mortalité pour les individus. Les campagnes consacrées au soin des nourrissons, aux comportements sexuels et aux formes d’interaction durant la pandémie en sont l’illustration. Concernant la gestion des bouleversements socio-économiques, les exemples décrits à propos des mouvements de la classe ouvrière, du chômage et de l’équilibre entre travail et vie privée expriment une intégration via l’éducation qui renforce la cohésion sociale et qui ouvre de nouvelles possibilités aux individus de participer à la vie de la société. Des tâches spécifiques en lien avec l’action professionnelle sont liées aux différentes fonctions, par exemple la planification des programmes et les analyses des groupes cibles. Elles renvoient aussi à des éléments de réflexion centraux pour l’éducation des adultes, qui sont examinés dans le chapitre suivant dans le cadre d’une étude théorique.
Dans le contexte des changements sociaux, l’éducation des adultes identifie des tâches de développement social qui doivent être traitées au niveau individuel. Elle contribue d’une part à favoriser le développement de la société et renforce d’autre part la capacité d’action et de conception dans le contexte de ces changements. L’éducation des adultes se situe donc dans l’équilibre ambivalent entre le soutien aux individus dans les processus de changements sociaux et une individualisation des problèmes sociaux. Cette dernière se déroule notamment sous la forme d’une «pédagogisation», c’est-à-dire d’une «transformation des problèmes sociaux en problèmes pédagogiques» (Proske 2002, p. 279). Le traitement de ces problèmes «pédagogiques» est ensuite effectué selon des mesures de formation appropriées – de l’encouragement précoce à la formation des adultes, en passant par l’école et le travail social. Dans le cadre de ces mesures, les pédagogues doivent créer des contextes de transmission et les individus doivent acquérir des connaissances, des compétences et des comportements. En se concentrant ainsi sur les individus, on perd de vue les cadres structurels et les mesures politiques qui sont également nécessaires pour faire évoluer la société et surmonter les crises – les mesures pédagogiques ayant tendance à être réduites à leur fonction sociale. Dans le même temps, il est indéniable que l’accès à l’éducation – de manière générale et dans le contexte des changements sociaux en particulier – est un acquis important et une condition préalable pour que les individus soient en mesure d’organiser leur vie et de participer à la vie de la société. Les groupes désavantagés sont particulièrement tributaires des mesures pédagogiques et des offres de soutien financées par les pouvoirs publics. Les crises sociales ne peuvent pas être surmontées par l’apprentissage individuel, «mais pas non plus sans cet élément» (Strzelewicz 1984, p. 51). Sans un accès aux offres d’apprentissage et d’éducation, il y a un risque d’exclusion sociale, en particulier dans un contexte de changement.
La fonction sociale de l’éducation des adultes, entre facilitation et fonctionnalisation, est l’un des enjeux centraux auxquels l’éducation des adultes a toujours été confrontée. En plus de ses fonctions dans le contexte des changements sociaux, l’éducation des adultes a aussi pour rôle, dans les sociétés démocratiques, de promouvoir la démocratie, la culture et le discernement politique. Elle doit aussi assumer une fonction de culture générale et elle est tenue de contribuer au développement de la personnalité et de l’individu. Parmi certains aspects de l’histoire de l’éducation des adultes, Tietgens formule ce rôle comme suit: l’éducation des adultes a pour but «l’amélioration professionnelle, le renouveau moral, la participation culturelle, l’émancipation politique et sociale» (1985, p. 8). Il fait ainsi référence à la nécessité de se fonder sur les besoins socio-économiques, tout comme sur le rôle permettant la participation individuelle et le développement personnel, afin de pouvoir influencer l’évolution de la société.
À l’ère des changements sociaux, l’éducation des adultes remplit des fonctions spécifiques qui ont été présentées dans le second chapitre dans le contexte historique de la Suisse avec les progrès scientifiques et techniques, les menaces existentielles et les bouleversements socio-économiques. En assumant cette fonction, l’éducation des adultes s’est perfectionnée et a acquis une certaine légitimité en tant que domaine pédagogique ouvert, avec différents prestataires, groupes cibles et offres. Elle se voit ainsi attribuer à la fois une importance sociale et des ressources matérielles. Grâce à ses offres, l’éducation des adultes contribue au développement social et à la participation individuelle. Elle se trouve d’une part imbriquée dans la relation conflictuelle entre facilitation et adaptation, et d’autre part dans l’ambivalence entre le renforcement de la capacité d’action et de conception et une individualisation des problèmes sociaux. L’éducation des adultes ne remplit donc pas uniquement des fonctions dans le contexte des changements sociaux. Elle doit aussi mener une analyse théorique et une réflexion professionnelle à propos des ambivalences qui en découlent, cela afin de conserver sa capacité d’agir et de concevoir un sens professionnel.
- Le premier recensement a par exemple eu lieu en 1850 et le premier bureau statistique fédéral a été créé en 1860.
- Désignation officielle: «Mesures spéciales en faveur de la formation continue aux niveaux professionnel et universitaire ainsi que de la promotion des nouvelles techniques de fabrication intégrée par ordinateur (CIM).»
- https://www.bag.admin.ch/bag/fr/home/strategie-und-politik/kampagnen/lovelife/diehivpraeventionskampagne.html
- https://www.digitaldialog.swiss/fr
- https://digitaltage.swiss/
- https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/education-science/formation-continue/population.html
Bundesblatt: 1989-318 49 Bundesblatt. 141.Jahrgang. Bd. II «Botschaft über Sondermassnahmen zugunsten der beruflichen und universitären Weiterbildung sowie zur Förderung neuer Technologien im Fertigungsbereich (CIM)».
Hobsbawm, Eric (2017): Das lange 19. Jahrhundert. Europäische Revolution, Die Blütezeit des Kapitals, Das imperiale Zeitalter. 3 Bände. Wissenschaftliche Buchgesellschaft: Darmstadt.
Joris, Elisabeth: «Société d’utilité publique des femmes suisses», in: Dictionnaire Historique de la Suisse (DHS), Version du 4.2.2021. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016502/2021-02-04/, consulté le 18.8.2022.
Kraus, Katrin (2006): «Work-Life Balance» campaigns and their contribution to re-define the notion of vocational qualification, in: Mjelde, Liv; Daly, Richard (Ed.). Working knowledge in a globalizing world: from work to learning, from learning to work. Bern: Peter Lang, pp. 237-253.
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Kreis, Georg (2014): Viel Zukunft – erodierende Gemeinsamkeit. Die Entwicklung nach 1943, in: Kreis, Georg (Ed.): Die Geschichte der Schweiz. Schwabe Verlag: Basel, pp. 549-605.
Matt, Hans-Kasper von (2022): Die Schweizerischen Fachhochschulen: eine Biographie. UniversitätsVerlagWebler.
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Proske, Matthias (2002): Pädagogisierung und Systembildung. Das Pädagogische im gesellschaftlichen Umgang mit dem Dritte-Welt-Problem, in: Zeitschrift für Erziehungswissenschaft, 5 (2002) 2, pp. 279-298.
Siebert, Horst (1972): Erwachsenenbildung. Aspekte einer Theorie. Düsseldorf: Bertelsmann Universitätsverlag.
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Tietgens, Hans (1985): Zugänge zur Geschichte der Erwachsenenbildung. Bad Heilbrunn: Julius Klinkhardt.
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Wiederkehr, Kathie (2017): Ein Bick zurück. 50 Jahre SBE/Elternbildung Schweiz. Vortragsmanuskript. https://www.elternbildung.ch/fileadmin/dateiablage/DE/Geschichte_der_Elternbildung/50_Jahre_EBCH.PDF (téléchargé le 18.8.2022).