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Sur l’eau, la victoire d’Oracle en deux manches est sans appel. Le trimaran américain coupe la ligne d’arrivée à la tombée de la nuit le dimanche 14 février, 5 minutes et 26 secondes avant le catamaran suisse qui avait reçu une pénalité au départ (faute de se trouver au-dessus de la ligne de départ au coup de canon des 5mn). L’avant-veille, la puissance de l’aile rigide équipant USA avait stupéfait le monde en laissant Alinghi 5 sur place. Pénalisé au départ de cette première manche pour s’être écarté trop tard de la trajectoire du jeune prodige australien James Spithill (à 30 ans, le plus jeune barreur vainqueur de l’histoire de l’America’s Cup), l’équipage d’Ernesto Bertarelli franchissait la ligne d’arrivée une éternité derrière celui de Russell Coutts, qui n’était pas à bord : 15mn28 ! Alinghi 5 a en effet dû effectuer sa pénalité une deuxième fois, il n’était pas revenu entièrement au-dessus de la ligne la première fois. Alinghi n’a pourtant pas été si mauvais au départ, maîtrisant mieux la relance après le « dial up » d’Oracle, qui a mis plus d’une minute à redémarrer et à passer la ligne de départ de la première manche. Tous les observateurs, et les concurrents eux-mêmes, avaient prévenu : « Nous verrons très vite quel bateau est le plus rapide. » Au ﬁl des bords, le trimaran noir creusait implacablement l’écart, son speedomètre afﬁchant à l’écran 10% plus de vitesse que celui du catamaran blanc, avec des pointes à 25 ou 30 nœuds. Deux fois plus grande qu’une aile de Boeing 757 et équipée de volets lui permettant d’exploiter le vent de manière optimale, l’aile rigide autoportée a agi comme un turbo, spectaculairement maîtrisée par James Spithill et son équipage.
Dans ces conditions de vent, une bonne partie du match s’est jouée sur les voiles arrière, or la force du gréement traditionnel suisse résidait sans ses voiles avant. Leur meilleure voile, le G Zéro, n’a ainsi jamais pu être sortie, alors qu’à Ras al-Khaimah ils naviguaient les trois quarts du temps sous G Zéro. Alinghi 5 a été conçu pour naviguer dans les brises thermiques et les vaguelettes du Golfe des Emirats arabes unis, pas dans la houle de Nord-Ouest venant du Golfe du Lion. Fair-play, Ernesto Bertarelli n’a pourtant pas hésité à féliciter les nouveaux détenteurs de l’America’s Cup : « Je suis très ﬁer de mon équipe et de ce que nous avons accompli ces dix dernières années. Ce sont des moments d’amitié, des moments forts. Il y a sûrement des choses que nous aurions pu faire différemment mais, sur la globalité, je n’ai pas de regrets. Bravo Larry, bravo Russell, well done ! Je tiens à féliciter le team BMW Oracle Racing pour ce qu’il nous a montré sur l’eau, comme pour l’impressionnant travail réalisé, en design et en développement. Leur bateau était plus rapide. »
Ce que l’histoire ne doit pas oublier
« Je pense que pour les prochains bateaux, nous devrions trouver un consensus avec le reste des personnes impliquées dans l’America’s Cup. Ce serait irresponsable pour l’une des parties de prendre des décisions au nom de tous les autres. » Quel est l’auteur de cette phrase en apparence pleine de sagesse et de respect, prononcée au cours de la conférence de presse le soir de la victoire d’Oracle ? Paradoxalement, elle émane de celui-là même qui a refusé le consensus des 19 challengers autour d’un projet commun avec Alinghi, l’hiver 2008-2009, et qui a imposé un duel en catamaran avec le seul Defender. Russell Coutts ne surprend plus personne quand il s’autorise ce qu’il critique chez les autres. Le verre à moitié vide pour lui est toujours à moitié plein pour son adversaire. Naviguer au Moyen-Orient est dangereux en multicoque, mais « fantastic » en RC44. Le Challenger of Record espagnol (Desaﬁo Espagnol) était à la solde d’Alinghi en juillet 2007, mais il n’y a rien d’anormal à voir celui de février 2010 (Mascalzone Latino) parader avec une veste d’Oracle en souhaitant voir couler Alinghi 5 ! Quand autant de prestige se trouve dans la balance et que le poids de l’émotion s’ajoute à celui de l’usure morale engendrée par deux ans et demi de procédures judiciaires (même si on en est l’instigateur), ce comportement irrespectueux envers l’adversaire, et envers le sport qui les encadre, peut malheureusement faire partie du jeu. Ce que l’histoire ne doit pas oublier non plus, c’est que ces dérives (sans jeu de mots) provenaient non seulement des hommes, mais également des institutions. Alinghi devait se battre aussi contre les arbitres. Pourquoi Valence en hiver serait en accord avec le Deed of Gift et Ras al-Khaimah pas ? Pourquoi le bateau des Américains a-t-il le droit de mesurer 2,5m de plus que celui des Suisses ? Pourquoi se voient-ils donner la possibilité de modiﬁer fondamentalement leur bateau trois ou quatre fois, même après l’avoir ofﬁciellement présenté, alors qu’ils étaient censés respecter une remise de certiﬁcat de jauge « as soon as possible » ? Pourquoi la cour de justice de New York fait-elle appel à des experts pour débattre des ballasts mais pas du gouvernail ? Les remarques objectives de Bruno Troublé à propos d’Alinghi et d’Oracle étant sufﬁsamment rares pour être soulignées, la réponse qu’il apporte à toutes ces questions mérite le clin d’œil : « Inutile de te plaindre de ta femme auprès de ta belle-mère. » L’histoire retiendra aussi certainement que le premier Français à la barre lors d’un match de l’America’s Cup, en l’occurrence Loïck Peyron, ne l’a pas été grâce à Louis Vuitton, mais grâce à Alinghi.