Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07116.jsonl.gz/597

Daly Belgasmi est directeur du Programme alimentaire mondial, à Genève. Il était invité par la Société académique de Genève, dans le cadre de son cycle de conférences «Santé, droits de l'homme et mondialisation». Il rappelle que la faim n'est pas seulement une conséquence de la paupérisation, mais aussi l'une de ses causes. Faim et pauvreté s'entretiennent mutuellement, un cercle vicieux que l'agence des Nations Unies et la communauté internationale sont au défi de briser, notamment en augmentant l'aide au développement, nécessaire pour éradiquer la faim.Depuis sa création, le Programme alimentaire mondial (PAM) est l'agence principale des Nations Unies responsable de la lutte contre la faim dans le monde. Il a vu le jour en 1962 pour répondre à de multiples besoins d'aide alimentaire d'urgence : un tremblement de terre en Iran, suivi par un terrible ouragan en Thaïlande, ainsi que la présence de cinq millions de réfugiés dans l'Algérie fraîchement indépendante. En 2002, quarante ans plus tard, le Programme a nourri, dans plus de 82 pays, 72 millions de personnes, dont 9 millions de déplacés internes et de réfugiés.Le cadre internationalEn septembre 2000, le Sommet du Millénaire a réuni à New York les dirigeants politiques du monde entier. Il a adopté un ensemble d'objectifs mesurables et assortis de délais, dont font partie la lutte contre la pauvreté et la faim. Ces «objectifs du Millénaire pour le développement», répertoriés dans la «Déclaration du Millénaire», constituent un cadre dans lequel le système des Nations Unies collabore de façon cohérente en vue d'atteindre le même but.La Déclaration du Millénaire consolide l'engagement pris pendant la décennie précédente. Pour la première fois, un document de ce type reconnaît la nécessité de mécanismes capables de mobiliser beaucoup plus de ressources privées et publiques. La Déclaration représente donc le point de départ d'un redoublement d'effort au XXIe siècle.La Conférence internationale sur le financement du développement, qui s'est tenue du 18 au 22 mars 2002 à Monterrey (Mexique), s'est fixé comme but de trouver des mécanismes pour renforcer les systèmes monétaires, financiers et commerciaux d'appui au développement. Elle a également constitué le premier échange de vues quadripartite entre les pouvoirs publics, la société civile, les milieux d'affaires et les institutions concernées.Cette conférence est une chance de mettre fin au paradoxe des années 1990 : alors que l'engagement mondial pour promouvoir la lutte contre la pauvreté s'affirmait avec une force croissante et que les moyens pour s'attaquer au problème se multipliaient, le volume des ressources effectivement mobilisées tombait d'année en année. L'écart entre engagement et action n'a cessé de grandir et c'est inévitablement l'authenticité de l'engagement qui est remise en cause.Le sommet mondial sur l'alimentation «Cinq ans après» qui s'est tenu à Rome, au siège de la FAO en juin 2002, a décidé de la création d'un groupe de travail intergouvernemental qui aura pour mandat d'encourager les états membres à élaborer une stratégie sur le droit à l'alimentation dans le cadre de leur programme national sur la sécurité alimentaire.Le cercle vicieux de la pauvreté et de la faimDans le monde aujourd'hui, 24 000 personnes meurent chaque jour de la faim ou de ses effets. La présence généralisée de la faim et de la malnutrition dans un monde où la nourriture est abondante démontre que la pauvreté extrême est à l'origine de la sous-alimentation. Mais il n'est pas toujours compris que la faim et la malnutrition sont à leur tour des causes majeures de pauvreté. En raison de plusieurs mécanismes :I la diminution des aptitudes physiques et du potentiel productif des personnes touchées ;I la diminution de la capacité de développement physique et mental des individus, avec retard de croissance des enfants. La réduction des performances scolaires, qui compromet l'efficacité des investissements pour l'éducation ;I la détérioration à long terme de la santé, liée à des taux plus élevés de morbidité et de mortalité prématurée ;I la transmission d'une génération à l'autre : les mères qui ont faim donnent naissance à des nourrissons de poids trop faible, qui démarrent dans la vie avec un handicap ;I la contribution à l'instabilité sociale et politique, laquelle diminue la capacité des gouvernements à réduire la pauvreté.La faim et les situations d'urgenceSi l'insécurité alimentaire est le corollaire des conflits, elle peut aussi en être la cause. La faim peut favoriser l'apparition d'un conflit lorsque les populations estiment n'avoir rien à perdre. D'autant plus lorsqu'elles trouvent une réponse à leurs besoins immédiats au sein des troupes de rébellion, qui leur procurent un repas gratuit et le pouvoir associé au port du fusil. Très peu de conflits éclatent dans un environnement où la sécurité alimentaire est acquise.L'Irak, pour ne prendre qu'un exemple, était considéré comme étant le dragon de l'économie du Moyen-Orient. Il fut l'un des pays les plus riches de cette région. Pourtant, en raison d'une mauvaise gestion politique et stratégique, il n'a pas pu exploiter ses nombreuses richesses afin d'assurer la sécurité alimentaire de sa population. Malgré la présence de deux importants fleuves, le Tigre et l'Euphrate, l'Irak importait, avant la guerre de 2003, 500 000 tonnes de denrées alimentaires pour subvenir aux besoins des Irakiens, et c'est encore le cas aujourd'hui.Aide directeL'aide alimentaire est l'un des moyens qui permet de fournir un apport nutritionnel aux personnes qui en ont un besoin urgent. Elle s'exerce dans le cadre de projets d'alimentation scolaire, d'alimentation d'appoint et de vivres contre travail mené auprès de populations qui vivent dans des zones marginales et délaissées.On possède désormais des preuves importantes des avantages socio-économiques des interventions précoces de santé et de nutrition. Les interventions nutritionnelles ciblées constituent un moyen efficace, en accroissant la productivité et en générant des rendements économiques.L'alimentation scolaire génère d'importants avantages à long terme. Elle attire davantage d'enfants dans les écoles et les rend plus aptes à la concentration, élevant ainsi leurs performances scolaires et, à terme, leurs chances d'être mieux rémunérés. Les programmes d'alimentation scolaire du PAM ont aidé plus de 15,6 millions d'enfants et permis ainsi un accroissement de l'assiduité scolaire.Le PAM utilise également l'aide alimentaire afin de ralentir la progression de certaines maladies. Il a notamment mis en place des projets conjoints avec l'Organisation mondiale de la santé pour la lutte contre le VIH/sida. Rien qu'en 2002, de sa propre initiative ou en coopération avec d'autres organisations, le PAM a mené seize projets répondant aux problèmes spécifiques du VIH/sida, notamment en Afrique subsaharienne.Les tendances de l'aide alimentaire sont fluctuantes. On a enregistré une chute alarmante des niveaux d'aide alimentaire dans les années 90 malgré des besoins croissants. L'aide alimentaire ne devrait représenter que 8% des besoins d'importation des pays à faible revenu et à déficit vivrier. L'aide alimentaire est en train de chuter de façon dramatique pour les pays qui en ont le plus besoin.Mobilisation de ressources à l'échelon nationalLe PAM, le FIDA et la FAO ont joint leurs efforts pour rechercher des moyens d'accroître le volume des fonds disponibles pour le renforcement de la sécurité alimentaire. Un des aspects étonnants du processus de financement du développement est qu'aucune attention réelle n'est donnée à d'éventuels nouveaux mécanismes de financement.Un mécanisme important pour la mobilisation de ressources destinées à la réduction de la pauvreté, est l'Initiative d'aide aux pays pauvres très endettés (PPTE). Celle-ci prévoit l'établissement de Cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP) par les pays participants. Ces derniers doivent fournir la preuve des progrès réalisés dans l'application de ces stratégies, pour avoir droit à un allégement du service de la dette. L'Initiative PPTE aurait réellement aidé les gouvernements à mobiliser des ressources pour des mesures de lutte contre la pauvreté, mais nos institutions ont noté que les CSLP ont souvent accordé une attention insuffisante à la sécurité alimentaire, à l'agriculture et au secteur rural.Eradiquer la pauvreté et la faim à brève échéance est possibleLa société mondiale est tout à fait en mesure d'éradiquer la pauvreté et la faim à brève échéance. Mais il faut pour cela une volonté politique. De nombreux éléments prouvent que la lutte contre la faim est un investissement à haut rendement en termes de croissance et de bien-être général, et qu'il ne s'agit pas seulement d'un impératif moral ou d'un acte de compassion humaine. Il est très encourageant que le groupe des grands donateurs du CAD (le Comité d'aide au développement de l'OCDE, ndlr) ait reconnu la nécessité d'inclure explicitement la faim parmi ses objectifs prioritaires. La mention spécifique de la sécurité alimentaire, de la faim et de l'importance de l'agriculture dans le communiqué de la réunion du G8 qui s'est tenue à Gênes en 2001, est également le signe d'une sensibilité politique accrue à l'égard de ces questions importantes.Les pays développés, avec le soutien des institutions commerciales internationales, ont la possibilité de montrer leur volonté d'apporter une contribution importante à l'éradication de la faim et de la pauvreté rurale. Ils peuvent ouvrir leurs marchés, notamment aux exportations agricoles des pays en développement, réduire les subventions à la production agricole ou partager la technologie.Le financement national et international pour l'éradication de la faim et le développement agricole et rural, doit répondre aux besoins. Il doit être offert à des conditions abordables, sans aggraver l'endettement des pays en développement.Les organisations de la société civile, notamment les ONG internationales et nationales qui uvrent dans les pays en développement, doivent s'engager avec une vigueur redoublée à résoudre les problèmes de la faim et de la pauvreté rurale. Elles ont un rôle important à jouer dans la mobilisation des ressources, la fourniture de services techniques et la défense des intérêts.