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Trois jours après Fukushima, la conseillère fédérale Doris Leuthard a déclaré que tous les permis de construire pour de nouvelles centrales nucléaires avaient été suspendus.1 L’automne 2011 suivant, le Conseil national et le Conseil des Etats ont approuvé l’interdiction de la construction de nouvelles centrales nucléaires. Concernant cette question importante, il n’y a pas encore eu de votation populaire. Les avis étaient partagés. Certains partis politiques ne voulaient pas interdire une technologie, on préférait revenir sur cette question dans le cadre de la législation sur l’énergie. Dans la Stratégie énergétique 2050, ajustée après Fukushima, il est prévu de mettre hors service les cinq centrales nucléaires existantes «à la fin de leur durée d’exploitation conforme aux critères techniques de sécurité» (on parle de 50 ans) et de ne pas les remplacer. On désactiverait donc Beznau I en 2019, Beznau II et Mühleberg en 2022, Gösgen en 2029 et Leibstadt en 2034. Maintenant c’est au peuple de s’exprimer à l’occasion de l’initiative populaire fédérale «Pour la sortie programmée de l’énergie nucléaire (Initiative ‹Sortir du nucléaire›)». Elle exige de mettre hors service définitivement les centrales nucléaires existantes après une durée d’exploitation fixe de 45 ans au maximum. Cela reviendrait à désactiver Beznau I une année après l’acceptation de l’initiative, Mühleberg, Beznau II, Gösgen et Leibstadt 45 ans après leur mise en service, donc à chaque fois 5 années plus tôt de ce qui a été fixé (provisoirement) dans la Stratégie énergétique 2050. Cette votation aura lieu le 27 novembre 2016. Le Conseil fédéral refuse l’initiative, mais propose un contre-projet indirect en se référant à la Stratégie énergétique 2050.
Dans son message relatif au premier paquet de mesures de la Stratégie énergétique 2050 et à l’initiative populaire «Sortir du nucléaire», le Conseil fédéral a fait une déclaration importante sur la sortie du nucléaire: les centrales ne seraient pas mises hors service après la fin de la durée d’exploitation, comme l’exige l’initiative, mais seront exploitées «aussi longtemps que la sécurité est garantie».
Le citoyen lambda se demande quelle est la définition de «sécurité» et comment celle-ci peut être «garantie». En effet, on trouve dans l’ordonnance du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) sur les critères de la mise hors service d’une centrale nucléaire un critère de décision clair: un réacteur n’est plus sûr et doit être mis hors service, si, entre autre, la température de référence ajustée de transition ductile-fragile du matériel de la cuve du réacteur atteint 93° C. Cette valeur augmente avec la durée d’utilisation, suite à la fragilisation de la cuve du réacteur sous l’influence de la radiation neutronique continuelle venant de l’intérieur. Avec l’augmentation de la fragilisation le risque de fissures spontanées lors de la mise en marche du réacteur (froid) ou lors d’un refroidissement de secours avec de l’eau froide, il peut se déclencher une fuite de radioactivité. Etant donné que la cuve du réacteur n’est pas interchangeable, la fin de vie de la centrale nucléaire est ainsi définie de manière claire et univoque.
Concernant les déclarations du Conseil fédéral «aussi longtemps que la sécurité est garantie» et que les centrales nucléaires sont encore éloignées d’un état «précaire», il n’existe guère de débat public, bien qu’en cas d’accident de très nombreuses personnes et des grandes parties de la Suisse seraient concernées. La preuve de sécurité devrait être publiée de manière transparente. Les organisations environnementales suisses exigent des forums avec débat public sur ce sujet. Le petit nombre de documents publiés ne suffit pas pour analyser à fond les arguments des partisans et des opposants à l’énergie nucléaire.
Pour déterminer la fragilité croissante de la cuve du réacteur, on suspend dans le réacteur des échantillons du même matériel, qui se fragilisent plus rapidement du fait qu’ils sont plus proches du cœur du réacteur que la paroi de la cuve et peuvent ainsi prédire la fragilisation. Environs tous les dix ans, on extrait des échantillons pour les tester. Les tests permettent de prédire le moment quand les critères de mise hors service – définis par le législateur – seront atteints. La méthode actuelle, ayant fait ses preuves pendant plusieurs décennies, selon laquelle est déterminée la température de référence décisive, est déjà près du critère de mise hors service définitif de la plus ancienne centrale nucléaire du monde [Beznau I]. La confiance dans les «preuves de sécurité» n’augmente pas, quand on réalise que justement dans cette situation, on veut utiliser une nouvelle méthode d’évaluation moins conservatrice, montrant une plus grande distance des critères de mise hors service et permettant ainsi une plus longue durée d’exploitation. Il ne suffit pas que cette méthode, reposant sur une «Master Curve» pour les matériaux typiques d’une cuve de réacteur, soit déjà utilisée dans d’autres pays. D’autres pays désactivent leurs réacteurs en moyenne après 25 ans, plus rarement après 30 ans, de manière à ce que les problèmes ne deviennent pas virulents.
La vérifiabilité de la situation réelle et des analyses et évaluations effectuées jusqu’à présent n’est, sur cette base, que très limitée. Avec le peu de données publiées, il est pratiquement impossible de faire une comparaison directe et détaillée des anciennes et des nouvelles méthodes de mesure. Il semble aussi que les longues durées de vie actuelles n’étaient pas prévues à l’origine et qu’il n’y a donc plus assez d’échantillons à disposition dans le réacteur pour une évaluation fiable. On a donc commencé à utiliser des échantillons d’un matériel différent de l’original, ce qui ne reflète pas la situation réelle. Ce n’est que la nouvelle méthode de la «Master Curve» qui permet un procédé aussi douteux.
Selon nos connaissances actuelles, notamment après la découverte surprenante de composants de matériaux étrangers dans la paroi de la cuve du réacteur, après des décennies de fonctionnement «sans danger», le réacteur Beznau I a été mis hors service. De nouvelles analyses concernant la solidité du matériel de la cuve et de nouveaux calculs suite à cette découverte sont nécessaires. L’exploitant fait de grands efforts pour analyser de plus près le problème et pour fournir la preuve pour une éventuelle remise en marche fiable. Cette année, on a même reconstruit une «réplique» d’une partie de la cuve, basée sur les anciennes spécifications des années 60. Il est cependant plus que douteux de pouvoir recréer le matériel identique à celui d’il y a 60 ans, dans une autre fabrique, avec d’autres installations, réalisé par une autre équipe et d’obtenir ainsi des données fiables. En outre, il faudrait théoriquement faire des calculs savants pour inclure les effets de fragilisation causés par le fonctionnement du réacteur. A l’époque, il s’agissait de faire un travail de pionnier pour la technologie nucléaire, de nombreuses choses étaient en évolution et le processus de production lui-même ainsi que sa documentation étaient encore loin en-dessous des normes actuelles de fabrication. Suite à ces incertitudes, la Fondation suisse de l’énergie (SES) revendique, de manière tout à fait justifiée, qu’il est urgent de demander des seconds avis d’experts indépendants dans cette affaire. Les coups de force hâtifs avec lesquels on tente d’obtenir maintenant, avec des composants neufs, les «bons» résultats pour les composants installés – en négligeant les principes fondamentaux de l’ingénierie – suscitent le doute quant à la sérosité de toutes les preuves de sécurité présentées jusqu’à présent.
Dans d’autres pays, les centrales nucléaires sont mises hors service pour de bonnes raisons, en moyenne, après 25 à 30 ans de fonctionnement. Dans le domaine de l’ingénierie, on connaît bien le phénomène de la «courbe en baignoire». C’est une représentation classique du fait que lors du rodage d’une installation technique, la courbe des incidents aléatoires, ou difficultés initiales, commence à un niveau élevé puis décroit et reste bas un certain temps. Avec l’usure du système, la courbe débute à des niveaux faibles et croît de façon continue avec le temps. C’est ce qui se passe aussi avec les centrales nucléaires, où les risques d’un accident majeur augmentent avec la durée de fonctionnement. Toute personne peut faire cette expérience, par exemple, avec son propre véhicule. Pourquoi veut-on – à l’encontre de toutes les expériences faites dans le domaine technologique – que les centrales nucléaires en Suisse aient une durée de vie entre 50 et 60 ans, un âge où la probabilité d’incidents augmente constamment? Il s’agit d’une génération pionnière de centrales nucléaires, pour lesquelles les nouvelles connaissances sécuritaires n’étaient pas encore disponibles et où elles ne peuvent être intégrées après coup. La plupart des centrales sont mises hors service prétendument «pour des raisons économiques». La réalité cachée est cependant que pour garantir un fonctionnement relativement sûr, il faudrait faire des investissements considérables sans que, pour autant, le risque d’incidents baisse sensiblement.
Le Conseil fédéral a réagi à l’initiative «Sortir du nucléaire» par un contre-projet contenant la Stratégie énergétique 2050, retravaillée après l’accident de Fukushima. Dans les arguments, on constate une étrange contradiction. L’initiative populaire «Sortir du nucléaire» prend en compte l’augmentation des risques dans les centrales nucléaires vieillissantes. Le contre-projet fédéral demande également la sortie du nucléaire, mais pas avec la même clarté. L’abandon du nucléaire est soumis à des conditions, voulant laisser suffisamment de temps à l’introduction étendue d’énergies renouvelables et prenant en considération d’éventuelles solutions transitoires, par exemple des centrales à gaz. La multitude des programmes partiels planifiés et décrits sont, chacun pour lui, sans doute pertinents et innovants. Cependant, le gain d’efficacité dans l’utilisation du courant électrique ou le «Programme Bâtiments» visant à économiser le mazout et le gaz, ont pourtant un effet dilutif sur la question du nucléaire. En s’entretenant avec des initiés, on apprend que la manière plutôt hésitante de l’introduction des nouvelles énergies renouvelables pourrait finalement aussi aboutir à la conclusion que «l’énergie nucléaire reste encore indispensable». Il faut aussi rappeler que la Suisse se trouve à la queue des pays européens concernant l’utilisation des énergies solaire, éolienne et de biomasse et que l’influence exercée par divers lobbies empêche une avancée rapide. Les risques de l’énergie nucléaire, notamment suite au vieillissement des installations – ne pouvant pas être fondamentalement améliorées même par des mesures de modernisation étendues – ne figurent nulle part dans le contre-projet du Conseil fédéral.
Une décision populaire en faveur d’une durée d’exploitation des centrales nucléaires clairement définie n’éviterait pas seulement des risques inutiles suite au vieillissement des centrales, mais dynamiserait l’introduction des nouvelles énergies renouvelables en Suisse. En font également partie les centrales de pompage-turbinage, existantes ou planifiées mais en partie suspendues. Il est important de les développer de manière prioritaire.
Les bassins d’accumulation, pour la construction desquels la Suisse est prédestinée, sont le complément naturel des producteurs volatiles utilisant le vent et le soleil à l’intérieur du pays et à l’étranger. La Suisse, en tant que pays à technologies de pointe, pourrait également contribuer à la technologie de l’avenir «power to gas» [conversion d’électricité en gaz]. L’acceptation en votation d’échéances clairement planifiées de mise hors service des centrales nucléaires serait aussi un signal en faveur de la promotion des activités de recherche et de la construction d’installations de démonstration dans tous les domaines de la production et du stockage de courant électrique. •
(Traduction Horizons et débats)
1 «Tagesgespräch» avec la conseillère fédérale Doris Leuthard, SRF, 28/8/15, «Der Atomausstieg war kein Bauchentscheid»
La comparaison des anciennes et des modernes centrales par rapport à leurs types de construction montre clairement et de façon impressionnante, que les incidents «relevant de l’âge» sont 4 à 10 fois plus fréquents chez les constructions plus âgées étant naturellement déjà plus longtemps en service.* Lors de la construction des premières générations de centrales nucléaires, l’état des connaissances était plutôt restreint, comparé aux centrales plus récentes. On apprend beaucoup suite aux accidents. La science et la technique, ainsi que la conscience des risques liées aux installations nucléaires, ont évolué avec le temps et ont abouti à des systèmes de sécurité très complets, plusieurs fois redondants et entièrement indépendants les uns des autres.
Cependant les défauts des anciens réacteurs ne peuvent souvent pas être corrigés par des modernisations. En équipant une vieille Citroën 2CV, datant des années 60, de ceintures de sécurité et d’appuie-têtes, on ne peut la transformer en voiture correspondant aux normes de sécurité actuelles.
* Etude commandée par le groupe parlementaire au Bundestag «Bündnis 90/Die Grünen», Wolfgang Renneberg, 22/6/10
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