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Barrage des Trois-Gorges, 2003-2006
(...) Pour les besoins du barrage, deux millions d’individus ont été déplacés, souvent de force. Les transferts ont débuté au milieu des années 1990 et se poursuivent de nos jours. Les populations urbaines, un tiers environ, sont relogées dans de nouvelles cités, généralement, au prix d’un fort endettement pour l’achat d’un nouvel appartement. A la clé, toutefois, le confort moderne et la promesse de meilleures opportunités de commerce.
La population rurale, quant à elle, est pour l’essentiel contrainte d’émigrer vers de lointaines provinces où l’accueil de ces étrangers est plus que mitigé puisque nulle part en Chine n’existe de terrain libre. Beaucoup de ces paysans déracinés, peu indemnisés, mal relogés, mal lotis, tentent de retourner vers leur terre natale après une année ou deux d’exil.
(…) Comme toutes les villes situées en aval, le vieux Fengdu a soudain lui-même pris l’allure d’une cité fantôme, à la fin des années 1990, lorsque l’on a commencé à déplacer sa population vers l’autre rive du fleuve, dans une ville nouvelle. Ses édifices, anciens ou récents, ont d’abord été condamnés par un caractère signifiant démolition cerclé d’un épais trait rouge tracé au pinceau. Puis on a dessiné des lignes indiquant le futur niveau du Yangtsé : 135 mètres dans un premier temps, et plus haut à 175 mètres. Ces lignes de flottaison coupent par endroits des immeubles en deux, des maisons à hauteur du genou, une ruelle à mi-chemin. Quand j’y suis passé, les habitants qui n’avaient pas encore déménagé déambulaient dans ce décor absurde, la tête sous l’eau selon une ligne imaginaire mais partout présente. Des ouvriers démolissaient leurs usines, des passants récupéraient des briques de maisons partiellement détruites, des paysans arrosaient leurs champs d’excréments humains : tous, comme des mal-morts, semblaient errer dans un entre-monde, certes réel, mais promis à la disparition à partir de juin 2003, lorsque les eaux commenceraient à monter.
Pour encourager ces zombies à quitter leur maison, les autorités locales avaient multiplié les slogans volontaristes comme Les émigrés apportent leur contribution à la construction d’un nouveau pays ou Traversons le fleuve, construisons un nouveau jardin familial ou encore Le développement dans l’émigration et l’émigration dans le développement. De l’autre côté du fleuve, voilées par la brume, des tours flambant neuves pointaient comme une promesse lointaine. Ceux qui étaient restés n’avaient pas reçu d’indemnité ou n’avaient pas assez d’argent pour accéder à ce rêve. A défaut, ils rejoindraient probablement le flot de ces millions de Chinois déracinés de leur terre en quête d’un chantier ou d’une usine où vendre leur force de travail.
Frédéric Koller
Livre Le Fleuve Muré, publié par Cadrat éditions, Genève.
This beautiful and clever book takes as its subject the construction of the Three Gorges Dam in China. Swiss photographer, Pierre Montavon, photographed the affected provinces of Hubei and Chongquin, between 2003 and 2006.
Le Fleuve Muré is eloquently presented in three sequences. The first chapter, photographed in black and white, shows parts of the construction of the dam. Abstract tragic landscapes and details cohabit here, depicting the enormous scale of the dam. The second part is on human and social upheaval caused by the rise of water level. Numerous neighbourhoods were completely destroyed, forcing more than two million residents to migrate away from their roots and occupations.
When the photogrpher turns to color, in the final section, it automatically brings a more modern tone and shows a new side of China.It is dedicated to the country’s urban plans and on the relocation of the population affected by the dam. The sudden use of colour emphasises what has been lost on the way.
It seems a shame that Montavon did not concentrate on one particular family. It would have been fascinating to document the journey and battle of one small group of people rather than have a less personal but more global approach to the situation. Yet the standard of photography, the pristine design and the beautiful Chinese calligraphy which opens the book ensure this oversight is not terminal. The text by Frederic Koller accompanying the photographs is in French, and is also translated into Chinese in the book. It definitely deserves to be translated and published in English too, as it cleverly describes the historical, political, social and ecological impact of the construction of the dam in great detail.
Foto8, London
Le Fleuve Muré, published by Cadrat Editions, Genève.
Réalisation : NoPixel