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Allocution de M. Francis Persoz
recteurMesdames, Messieurs,
1. Priorité à la formation
«A la fois dépositaire et créatrice de connaissances, l'Université est l'instrument principal de la transmission de l'expérience culturelle et scientifique accumulées par l'humanité. Dans un monde où les ressources cognitives prendront de plus en plus le pas sur les ressources matérielles en tant que facteurs du développement, l'importance de l'enseignement supérieur ne pourra qu'augmenter.»
C'est sur une telle constatation que le rapport de l'UNESCO, établi par la Commission internationale sur l'éducation pour le XXIe siècle, introduit le chapitre traitant de l'enseignement supérieur.
La mondialisation de l'économie, l'obligation des nations à coopérer dans tous es domaines pour conserver une existence de niveau décent à leurs populations, les innovations technologiques — et principalement celles liées à la transmission d'informations — exigent des sociétés modernes qu'elles investissent largement dans l'éducation.
Favoriser en priorité la formation et notamment la formation supérieure, parce quelle seule permet d'élever le niveau général des compétences, constitue un passage obligé pour les pays industrialisés, s'ils tiennent à conserver leur position de tête dans les domaines de la création d'instruments de haute valeur ajoutée et de la qualité des services proposés.
Il en est de même des pays défavorisés, auxquels il revient de jouer cette carte de la formation afin d'échapper au dénuement.
Quel que soit l'endroit sur cette planète, l'Université, en raison même de son caractère multidisciplinaire et de l'indépendance qu'on lui accorde généralement, sera donc de plus en plus conduite à jouer un rôle central dans le développement de la société.
La composition de cette assemblée aurait dû me dispenser d'une telle profession de foi. Ce discours — et vous avez raison de le penser — devrait s'adresser à d'autres.
Mais qui donc le rappellera, si les responsables universitaires ne le clament pas eux-mêmes haut et fort. N'oublions pas que, même en Suisse, un nombre élevé de personnes n'est pas encore persuadé de cet enjeu.
Cet enjeu consiste à miser sur le développement de la jeunesse afin de lui donner les instruments d'une prise de conscience structurée et réfléchie du monde qui l'entoure et les aptitudes à en gérer les rapides changements.
2. Climat économique
Placer la formation en tête des priorités relève d'une figure imposée du discours politique helvétique. S'il est réjouissant de l'entendre, je dois malheureusement
constater que l'ordre de priorité se dilue très souvent face à d'autres problèmes d'apparence plus urgents. Si bien que dans les faits, le soutien à l'Université se trouve depuis quelques années en constant décalage par rapport aux intentions hautement proclamées.
La détérioration du climat économique, dont on a pensé quelque temps qu'il ne serait qu'un désagréable épisode, est dorénavant unanimement perçue comme un phénomène durable. Plus grave encore, le sentiment d'impuissance qui nous condamne à la stagnation, face à la complexité des changements, s'insinue de plus en plus dans les esprits. La morosité gangrène l'esprit d'entreprise.
Pour remédier à cette mélancolie qui nous gagne, la question qui nous est dorénavant posée, et à laquelle il s'agit de savoir répondre, si l'on veut donner à la jeunesse le goût de l'avenir, est la suivante: «Comment devenir fécond et créatif dans un système en non-croissance?»
Pour donner une orientation dans les réponses à cette question, les universités ont déjà exploré plusieurs pistes. Certaines se sont révélées potentiellement fructueuses, et des résultats sont déjà visibles. Autorisez-moi à prendre l'exemple neuchâtelois et à vous présenter quelques cas concrets.
J'aborderai, en premier lieu, la question de la mise en réseau des universités et, en second, celle du recentrage des forces autour de quelques projets mobilisateurs au sein des facultés.
3. BENEFRI
BENEFRI fête, cette année, son troisième anniversaire. Dès après la signature de l'accord du début 1993, les premières conventions de branches, qui règlent les dispositions de collaboration dans les disciplines, ont été signées le 11 octobre de la même année.
Elles concernaient cinq domaines: biologie végétale, sciences de la terre, informatique, langue et littérature espagnole, linguistique française. Depuis, les responsables de quatorze autres disciplines ont souhaité également se mettre en réseau et ont signé des conventions. Ce qui porte actuellement à une vingtaine le nombre total de disciplines coordonnées entre Berne, Neuchâtel et Fribourg. Quatre autres conventions sont en préparation.
BENEFRI a essuyé la critique dans les médias, mais aussi dans certains milieux universitaires. Des doutes ont été émis sur l'efficacité de tels accords.
Bien qu'il ne soit pas encore possible de tirer un bilan rigoureux, permettez-moi de faire quelques commentaires. Tout d'abord au plan des chiffres.
Un calcul rudimentaire et théorique sur le nombre de personnes impliquées dans le réseau, établi au travers de cette vingtaine de conventions, conduit à une estimation de l'ordre de 2000 étudiants et enseignants.
C'est l'équivalent des deux tiers de la taille de 'Université de Neuchâtel. Un tel chiffre est imposant. li ne représente, cependant, qu'un peu moins de 10% de l'ensemble BENEFRI.
Bien évidemment, «impliqués» ne veut pas dire actifs. De nombreux étudiants ne suivent pas encore un enseignement BENEFRI, mais ils disposent de la liberté d'y participer. Liberté dont il faut constater qu'elle n'est pas encore utilisée sur une grande échelle.
Par contre, la plupart des conventions prévoient des échanges d'enseignants et cette option porte déjà des fruits. En effet, comme le révèle le programme des cours BENEFRI, une trentaine de professeurs se déplacent dans les universités partenaires pour y donner des cours réguliers ou des cours blocs.
La participation de chacune des trois universités dans les commissions de nominations des professeurs est probablement l'une des retombées BENEFRI qui
aura les plus grandes conséquences pour l'avenir. Dans certaines disciplines, de réelles complémentarités sont déjà effectives. Complémentarités qui, nécessairement, conduiront à des collaborations accrues.
Dans le domaine de la recherche, l'effet BENEFRI a déjà conduit à plusieurs projets communs, plus particulièrement en biologie végétale, en chimie, comme cela a déjà été évoqué lors du «Dies academicus» de l'an passé à Fribourg, et dans les sciences de la Terre.
Dans le domaine des équipements lourds, BENEFRI enregistre, cette année, un premier succès puisque, sur décision du Grand Conseil neuchâtelois, l'Université participera pour Fr. 200000.— à l'achat d'un spectromètre, installé à l'Université de Fribourg, à l'usage de l'ensemble des chimistes. Un projet est en cours d'étude pour faire de Neuchâtel le centre d'analyse en diffraction X pour les trois partenaires avec, à la clef, un soutien financier de leur part.
Comme je l'écrivais récemment, les effets de la coordination BENEFRI peuvent paraître encore fragmentaires pour un observateur extérieur. Cela ne me contraint en aucune manière au pessimisme.
Ma conviction se base sur le fait qu'indéniablement un nouvel état d'esprit s'est instauré au sein du corps professoral, chez les chercheurs et même chez certains étudiants. Bien qu'à ses débuts, le processus ne peut que s'amplifier; il nécessitera encore beaucoup d'efforts et surtout la volonté de décloisonner «l'esprit de maison» propre à chacune des trois universités et celle d'abandonner d'apparentes prérogatives.
4. CUSO
Dans un autre cadre, la signature récente, par les chefs de département, de la convention permettant aux universités partenaires de créer des formations postgrade CUSO, ouvre aussi des voies nouvelles à la coordination.
Je rappelle que le réseau CUSO ou Conférence universitaire de Suisse occidentale, est constitué des universités romandes, de celle de Berne et de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.
Cette convention, en donnant à deux universités ou plus la possibilité d'unir leurs efforts pour mettre en place une formation de haut niveau représente également une percée significative. Elle ne conduira pas à une non-dépense, évidemment, mais devrait réduire sensiblement les charges financières qui auraient dû être consenties par une seule université et répondra à des besoins que chacune ne pouvait envisager de satisfaire seule.
5. Théologie
Une autre initiative de répartition des tâches, issue des facultés de théologie protestantes romandes, a conduit au réaménagement de l'institut d'herméneutique en un Institut romand d'herméneutique et de systématique à Neuchâtel. Cette nouvelle structure implique, pour les étudiants qui choisissent ce cursus en herméneutique religieuse, qu'ils passent forcément par une autre faculté au cours de leur deuxième et troisième année d'étude.
La création de cet institut complète un ensemble de mesures anciennes et récentes qui font de la théologie protestante l'un des domaines les plus coordonnés des universités de Suisse romande.
6. Développement dans les facultés
Si des possibilités de développement existent au travers de la mise en place de réseaux de coordination, les facultés ne sont pas dépourvues d'outils pour innover.
Ils nous sont devenus familiers: l'un consistant à cerner au plus près des objectifs rigoureux dans le cadre d'une planification à long terme, l'autre à réallouer les ressources existantes.
L'an passé, je soulignais la nécessité, pour une université de la taille de celle de Neuchâtel, de concentrer une partie importante des moyens disponibles sur quelques centres de gravité tout en entretenant l'indispensable dans les autres disciplines. Depuis 1995, début de la nouvelle période de la planification cantonale, le processus est en cours et atteint déjà un niveau de réalisation qui, s'il est encore modeste, mérite d'être souligné.
6. 1 Lettres
Grâce à diverses restructurations au sein de la Faculté des lettres et un faible apport financier, le centre de gravité en ethnologie et phénomènes migratoires a pu se développer par la création d'une seconde chaire et d'un soutien supplémentaire pour l'encadrement. La géographie, partenaire de ce centre, se verra dotée d'un professeur assistant. Les sciences du langage, autre centre de gravité de la Faculté, se voient également renforcées dans leur encadrement.
6.2 Sciences
En Faculté des sciences, un développement modéré du centre de gravité en microtechnique figure au budget 1997. L'Institut pourra, par ailleurs, grâce à une politique scientifique extrêmement dynamique disposer, dans le cadre du programme prioritaire MINAST, de près de 12 millions de crédits de recherche échelonnés sur 4 ans. Une part importante sera redistribuée, dans le cadre de collaborations, au Centre suisse d'électronique et de miocrotechnique et à l'Ecole polytechnique de Lausanne, nos deux autres partenaires du pôle microtechnique. Créé l'an passé, cet organe permet d'assurer en permanence un dialogue fertile visant à dégager des complémentarités, notamment dans les domaines de la recherche.
Assurer une meilleure assise au centre de gravité en hydrogéologie procède d'une autre démarche, celle de BENEFRI, qui répartira les compétences au sein d'un Département des sciences de la Terre commun aux trois universités.
En réalisant un tronc commun pour les deux premières années d'étude et des spécialisations propres à chaque université pour les 3e et 4e années, l'offre se verra nettement augmentée par la mise en place de quatre orientations de formation, lesquelles permettront de mieux répondre aux besoins actuels et futurs. Dans les sciences de la vie, Neuchâtel a développé une voie originale à fort accent naturaliste. Domaine prioritaire de la Faculté des sciences, même s'il n'est pas classé comme centre de gravité, il a fait récemment l'objet d'un débat public.
Au travers de ces discussions se dégage l'impression que les autorités universitaires chercheraient à réduire leur soutien à l'institut de botanique, voire à supprimer la chaire de physiologie végétale ou à vider d'une partie de sa substance le diplôme de biologie, orientation écologie et systématique.
Je tiens à dire clairement qu'il n'en est nullement question ni pour l'un, ni pour l'autre.
La croissance du nombre d'étudiants nous a conduit à examiner les meilleurs moyens de renforcer l'encadrement. Je tiens à rassurer ceux qui ont manifesté des inquiétudes à cet égard: l'Université poursuivra son effort en faveur de ces domaines.
6.3 Droit et sciences économiques
En Faculté de droit et des sciences économiques, la création d'un Institut de l'entreprise, proposé par l'Université au Département de l'instruction publique et des affaires culturelles a valeur d'exemple.
Par la réunion de plusieurs groupes et séminaires en une seule structure, une coopération accrue, dans le cadre de moyens existants, devrait permettre une meilleure efficacité dans les domaines de la recherche, comme de l'enseignement.
Un tel modèle a été également mis en place en informatique où le groupe informatique de la Division économique et sociale s'est associé à l'institut d'informatique de la Faculté des sciences pour former un Institut interfacultaire d'informatique.Mesdames, Messieurs,
Ce bref rappel de quelques réalisations de l'année écoulée a pour but de souligner que l'Université, en appelant à la bonne volonté et à l'intelligence des hommes, et malgré des temps difficiles, est encore capable d'innovation. Un seul principe, vous l'aurez constaté, sous-tend la plupart de ces réalisations: rassembler les enseignants et les chercheurs autour d'un même projet afin de créer une dynamique de groupe.
Pour les acteurs, la motivation d'une telle attitude peut être double: celle qui consiste à se réunir en face du danger, partant du réflexe qu'à plusieurs on se défend mieux que seul, et qui s'exprime par l'expression populaire «serrer les coudes» ou celle qui se manifeste au travers d'un instinct de générosité, de don de soi, d'ouverture aux autres. J'ose espérer — mais peut-on sonder le coeur des hommes et des femmes — que la seconde prédomine. C'est en tout cas à cette fibre que je fais appel, pour la poursuite des nombreux projets de notre université.
7. Loi sur l'Université
A fin juin de cette année, une nouvelle loi sur l'Université a été adoptée à l'unanimité par le Grand Conseil neuchâtelois. La communauté universitaire en porte pour l'essentiel la responsabilité puisque le projet initial a été élaboré en son sein au cours de nombreuses séances et dans de vifs débats.
A tous ceux qui ont collaboré à ce projet: membres du Grand Conseil, du Conseil d'Etat, du Département de l'instruction publique et des affaires culturelles et à toute la communauté universitaire, le rectorat tient à exprimer sa gratitude.
Nous disposons, maintenant, d'un outil législatif adapté aux réalités modernes. Pour sa mise en oeuvre, au cours de cette année, et son entrée en vigueur dès juin 1997, je fais appel à la bonne volonté de chacun. Car ne l'oublions pas, elle nous conduira à modifier des structures mais aussi des comportements.
La loi définit des unités de recherche et d'enseignement comme bases de toute la structure universitaire. Cela aura pour conséquence le transfert «top down» d'un certain nombre de responsabilités. Certaines facultés sont déjà ainsi structurées, d'autres devront faire l'effort. J'ose espérer que, dans ce domaine aussi, le principe de rassemblement et le réflexe de générosité prévaudra sur celui d'autodéfense.
L'enveloppe financière qui nous sera accordée par l'Etat, innovation importante de la nouvelle loi, procède aussi d'un transfert de responsabilité. En nous offrant une autonomie accrue, la loi nous délivre, du même coup, un certificat de majorité dont nous devrons faire bon usage.
Je tiens ici à remercier le Grand Conseil d'avoir fait confiance à l'Université. Répondre à cette confiance, c'est aussi constamment nous évaluer. Cette obligation nouvelle a déjà été introduite dans les faits.
Des experts sont à l'oeuvre dans trois domaines: l'histoire et le journalisme, le droit privé et la microtechnique. Les rapports devraient nous parvenir en fin d'année.
8. Politique suisse
Si je suis confiant dans la capacité de l'Université de Neuchâtel à se structurer et à se développer en concentrant ses ressources sur des objectifs de mieux en mieux cernés, j'ai tout de même quelques inquiétudes face aux changements qu'entraîneront la renégociation de l'accord intercantonal et la révision de la loi d'aide aux universités.
En proposant de baser l'accord intercantonal sur la reconnaissance officielle de trois catégories d'étudiants: sciences humaines, sciences exactes et naturelles et médecine selon un barème de coût croissant, on introduit un facteur de discrimination qui risque de freiner le développement des sciences humaines en Suisse.
Quel que soit le modèle de calcul proposé, les hautes écoles sans faculté de médecine et à fort taux d'étudiants en sciences humaines se verront pénalisées. A cela s'ajoutent les effets pervers d'une telle discrimination. L'un d'entre eux, et pas des moindres, sera, dans une société où domine le jugement quantitatif, d'accroître le sentiment d'appartenance à des classes de valeurs différentes, sentiment qui ne peut qu'accroître les déséquilibres d'une société déjà déstabilisée par la crise économique.
En ce qui concerne la révision de la loi d'aide aux universités, je reconnais que le soutien de la Confédération aux universités cantonales doit davantage prendre en compte les prestations de celles-ci. Cependant, en introduisant trop de critères quantitatifs, on se condamne à mettre en place des structures plus rigides et à créer artificiellement des dérives qu'il sera difficile de corriger. Si, par exemple, le nombre de diplômes et de licences délivrés devenait prépondérant dans le calcul des subventions, cela pourrait entraîner une baisse des exigences et donc du niveau d'enseignement.Mesdames, Messieurs,
Notre université est petite. Mais sa taille n'est pas seulement ou même principalement une source de faiblesse. Nous avons à saisir toutes les chances qu'elle nous offre. Dans l'Université de Neuchâtel, nous sommes proches les uns des autres. Les relations d'enseignement et de recherche coïncident bien souvent avec les rapports simplement humains. Nous réunissons les conditions principales de l'ouverture aux autres et de l'entraînement dans la générosité que j'appelle de mes voeux.
Monsieur le Conseiller d'Etat, vous conviendrez avec moi, que bien des soucis enrichiront nos nuits. Mais il en est un dont je puis vous assurer qu'il sera constamment à mon esprit: celui de faire de notre université le lieu de culture, de réflexions scientifiques et de travail que mérite le peuple neuchâtelois qui nous a toujours soutenus et qui continuera de nous appuyer, j'en suis convaincu.