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Dans le texte qui suit, il s’agira de faire un pas en arrière, et de revenir sur une partie de l’histoire qui constitue le socle sur lequel la société actuelle repose. Car malgré son aspect fragmentaire, le monde dans lequel nous vivons et les relations qui le constituent sont imbriquées et reposent sur une vision du monde développée il y a bien des années, notamment durant cette époque qu’on appelle la modernité, et plus particulièrement lors de ce qui est nommé le siècle des Lumières. Parce que les diverses formes de domination se rejoignent et se nourrissent entre elles. Si nous analysons la technologie en tant que telle, nous n’en faisons qu’un objet détaché de son contexte historique et social.
Ce mot est finalement très difficile à définir, et cela serait un faux débat que de s’acharner à vouloir définir ce que nous considérons ou non comme une technologie. Néanmoins, on peut discuter des formes d’organisation de la société, de la vision du monde qu’elle sous-tend, et pour ceci, l’époque de la modernité constitue un point charnière fondamental pour comprendre le présent.
Pour rappel, la période des Lumières commence principalement dans la seconde moitié du 17ème siècle avec des philosophes comme Spinoza, Locke, Newton, mais ce courant de pensée s’amorce déjà bien avant, à partir du 16ème et 17ème siècle, avec des auteurs qui développent notamment la physique et les mathématiques comme nouvelles clés de lecture du monde, à l’instar de Copernic et Galilée.
Ce qu’inaugure le siècle des Lumières est une vaste entreprise qui s’articule autour de la connaissance, celle-ci impliquant une distanciation du sujet par rapport au monde qui l’entoure, et qui aboutit finalement à une entreprise de domination du sujet sur la nature, puis des individus sur eux-mêmes. La modernité s’articule autour d’un projet, celle de l’émancipation du sujet face à toutes les formes de ce qui s’appelait l’obscurantisme, des mythes à la religion. Il s’agissait bien de l’idée de se libérer de toutes formes de contraintes extérieures, de l’Eglise à l’Etat absolutiste et pour ce faire, c’est la connaissance et le savoir qui allaient prendre leur place, à travers la science, avec en son cœur la technique. Néanmoins, c’est autour de la notion de Raison que ce projet d’émancipation va prendre forme. A travers des écrits comme ceux de Kant, l’individu se voit proposé de faire usage de sa raison. En d’autres termes, ce ne seraient plus des autorités extérieures qui auraient la charge de dicter les lois du monde, mais ce serait au sujet que reviendrait la possibilité de penser par lui-même et à partir de lui-même. Le sujet se retrouve donc désormais au centre du projet de connaissance, il est le point de départ face à un monde qu’il doit appréhender. Les autorités extérieures ne sont plus acceptées, l’individu possède lui-même l’autorité.
Mais appréhender ce monde implique de se mettre en face de lui, ou pourrions-nous dire de le présenter face à soi, et, de fait, de s’en distancer. Ce qui est autour de l’individu va se transformer en un objet de science, éloigné, inconnu, en une chose qu’il s’agit de disséquer. Pour mieux le lire, il s’agira de le fragmenter, et ce sont les nouvelles lois mathématiques et physiques qui en seront la nouvelle clé de lecture. Finalement, ce qui devait être l’usage de la raison, le penser, la réflexion, se transforme en formules scientifiques, en l’application d’une méthode. Il s’agit du règne du fait, de ce qui a été appelé le positivisme. Ce qui est observable, prouvable est désormais uniquement considéré. La critique devient uniquement affirmation. Cette coupure de l’individu face au monde n’est désormais plus une interaction réciproque mais se transforme peu à peu en un projet de domination de l’un sur l’autre. L’individu ne se reconnaît plus comme faisant partie du monde qui l’entoure, ce qui implique progressivement qu’il ne se reconnaîtra également plus lui-même. Ainsi, des auteurs ont invité à distinguer deux formes de raison. La raison en tant qu’elle s’est proposée comme projet émancipateur pour l’individu, c’est-à-dire une nouvelle autonomie pour le sujet par rapport aux anciennes formes de domination, une capacité de réflexion, et son deuxième versant, appelé la raison instrumentale, celle-ci étant une raison calculatrice, orientée uniquement en vue d’une fin. La raison devient ainsi un instrument, et n’est plus un processus de la pensée. Elle devient finalement elle-même mythe, non questionnable et au nom duquel les individus justifient leurs actions.
Ainsi, à travers ce projet articulé autour de la connaissance, c’est la maitrise et le contrôle qui vont prendre place. L’individu, désormais au centre du monde, ne veut ou ne peut plus rien laisser à l’inconnu, effrayant et rappelant les terreurs des anciens mythes. C’est un projet de domination de la nature, qui se voit réduite à de simples formules scientifiques. Bien plus, celles-ci inaugurent les lois mathématiques de l’équivalence. Devant la peur de l’inconnu, il vaut mieux que tout en face de nous se ressemblent, se ressemblent et se répètent. Et tout ceci n’est pas bien loin des recettes économiques, car le siècle des Lumières est une révolution bourgeoise, et ce qui apparaît également avec les mathématiques sont les lois économiques du marché. Peu à peu, la domination de la nature apparaît également alors dans la domination par une minorité « éclairée » qui détient le pouvoir économique d’une majorité qui se trouve asservie. Après la division du monde en parcelles analysables, il s’agit de la division du travail. Cette emprise va se poursuivre avec le développement acharné du capitalisme industriel et la vaste entreprise de rationalisation qui l’accompagne. En lien direct avec la raison instrumentale, celle-ci consiste en la mise en place d’activités pratiques, de but et de moyens dirigés en direction d’une fin précise.
L’idée de domination part ainsi de ce projet de connaissance, et accompagne le processus du capitalisme moderne. Bien plus, les individus eux-mêmes vont se retrouver sous l’emprise de leur propre soif de contrôle. Ainsi, plusieurs dispositifs seront mis en place.
Le temps apparaît comme un moyen extrêmement efficace de contrôle des corps. La perception du temps change entre 1300 et 1650 dans la culture occidentale, notamment avec la généralisation de l’horloge. Cet exemple est particulièrement parlant dans la mesure où il implique cette distanciation du monde et l’application d’une mesure abstraite et arbitraire, de lois universelles sans relation avec ce qui nous entoure. En effet, l’unité de temps par l’horloge se différencie de ce qu’on appelle un temps « orienté par la tâche », et dans le travail, ce qui va notamment constituer le point charnière est l’emploi de main d’œuvre. La mesure du temps devient ainsi valeur monétaire, et c’est avec l’essor du capitalisme industriel que la discipline par le temps se généralise, notamment avec les fiches de pointage. Il s’agit à la fois de calquer le travail des employés sur l’emploi généralisé des machines, mais également une manière de discipliner les corps au labeur.
Nous pouvons également penser aux prisons dans leurs formes modernes, pour ce qu’elles sont en premier lieu, mais également comme une allégorie de la société de manière générale. Sans parler des contrôles des corps et des mouvements par l’enfermement direct de ceux-ci, des hauts murs et des barbelés, le modèle du panoptique en est l’illustration la plus flagrante. Il s’agissait d’une tour placée au centre de la prison, depuis laquelle il était possible de voir dehors, mais où il était impossible de voir à l’intérieur de celle-ci. Les personnes à l’intérieur de la tour pouvaient de fait contrôler ce qu’il se passait, mais surtout, la seule idée de savoir, pour les prisonniers.ères, qu’il était possible d’être vu.e.s à tout moment était un moyen de contrôle qui s’avérait et s’avère encore particulièrement efficace. Ces mesures tendent à être répandues aujourd’hui, sous de multiples exemples, différents du modèle du panoptique mais qui le rejoignent sous bien des aspects, que nous pensions à la multiplication des caméras, ou encore à la géo-localisation des ordinateurs et des téléphones. Nous assistons bien à un dressage des corps et des consciences, à une forme différente de société disciplinaire utilisant de nouveaux outils de contrôle. Et ceci se fait de plus en plus pressant, dans la mesure où l’usage du contrôle par l’ADN permet de pénétrer plus encore dans le corps.
Une forme de domination s’est également mise en place à travers le savoir médical. L’établissement de normes se fait désormais non plus sous le couvert de la religion, mais par le savoir scientifique. Nous pouvons par exemple penser aux recherches effectuées dans le domaine de la sexualité, un domaine qui a de tout temps subi l’établissement de règles ainsi que de normes strictes. Pour prendre un exemple plus ou moins récent, une étude en Amérique, l’étude Kinsey, effectuée en 1948 auprès des hommes et en 1953 auprès des femmes visait à faire des recherches sur le comportement sexuel des individus. Elle a abouti, par exemple, à définir le nombre de contractions que l’organe génital doit effectuer afin de considérer ceci comme un orgasme. Compter, rationnaliser.
Nous avons ainsi peu à peu affaire à la fois à des contraintes sociales et des dispositifs de contrôle qui demeurent forts mais qui vont de pair avec une internalisation des normes, une auto-censure, et à un conformisme de plus en plus répandu.
Comment expliquer ce saut de l’individu dans une autre forme d’asservissement. Une analyse développée par un auteur s’articule autour de ce qu’il a appelé la «peur de la liberté». Selon cette théorie, l’individu, désormais affranchi de toutes règles extérieures d’autorité et face à une liberté qui apparaissait par bien trop effrayante, aurait eu trois possibilités, se jeter dans l’autoritarisme, dans la destructivité ou dans ce qu’il a appelé le conformisme des automates. Le sentiment d’isolement aurait provoqué une incertitude insurmontable et l’aurait poussé à se jeter dans de nouvelles formes de servitude. Ce que nous avons pu observer par avant autour de la notion de Raison, la régression du penser derrière des formules toutes faites apparaît alors comme le terreau favorable à l’acceptation de ce qui est. Certaines analyses ont poussé cette réflexion plus en avant en soulignant cette condition de l’esprit comme étant celle qui a permis l’acceptation par un nombre non négligeable de personnes d’un régime autoritaire, à l’instar du fascisme. Bien évidemment, il ne s’agit pas de nier l’importance des violences et des structures de contrainte directes de tels régimes, et nous n’aurions pas la place d’évoquer ici l’entièreté d’une analyse historique et sociale aussi complexe. Nous pouvons simplement souligner les différents éléments qui caractérisent à bien des égards la société dans laquelle nous vivons actuellement, soit la substitution du penser par des méthodes scientifiques déterministes, la rationalisation, ainsi que la perte du lien avec le monde qui nous entoure, aboutissant à sa domination.