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I. L'heure n'est pas à la blague
En Suisse, la dette publique s'élève à 250 milliards de francs. Ce n'est pas dû à la baisse des recettes au cours des 20 dernières années, bien au contraire! Depuis 1990, les impôts et les taxes ont davantage augmenté en Suisse que dans n'importe quel autre pays industrialisé du monde, tout comme les dépenses de la Confédération, des cantons et des communes. Même si nous sommes le 1er avril aujourd'hui, ces chiffres ne donnent pas envie de rire.
250 milliards de francs de dettes représentent le cinquième de l'ensemble des dépenses annuelles de la Confédération. Connaissez-vous une entreprise, qui se trouvant dans une situation analogue, ne prendrait pas immédiatement des mesures pour assainir ses finances, baisser ses coûts et augmenter son efficacité? Vous ne pourrez m'en citer aucune, hormis des entreprises qui sont en faillite ou au bord du dépôt de bilan. Telles sont les règles auxquelles obéit le monde de l'économie, et le monde politique semble être le seul à pouvoir s'en moquer éperdument. Vous me direz que l'entreprise qui ne les respecte pas court à sa perte, je vous répondrais qu'il en va de même pour un Etat!
J'ai eu récemment entre les mains le postulat déposé par une parlementaire fédérale, il se trouve par hasard qu'elle vient de Thurgovie, et qui porte sur l'endettement des jeunes. Il se peut que les mineurs vivent déjà bien au-dessus de leurs moyens financiers et qu'ils adoptent un mode de vie qu'ils ne peuvent financer eux-mêmes. Mais le problème est autrement plus préoccupant, lorsque des politiciens adultes mettent en place un Etat qui vit au-dessus de ses moyens de manière plus négligente encore que des adolescents. J'aurais préféré que tous les politiciens identifient le problème que représente cette tendance à la dépense et à l'endettement dont souffrent la Confédération, les cantons et les communes et qu'ils agissent en conséquence. Comment des politiciens peuvent-ils prétendre apprendre aux jeunes à gérer leur argent, alors qu'eux-mêmes créent chaque année des milliards de déficit qu'ils acceptent comme s'il s'agissait d'un changement de saison? Cette conseillère nationale de Thurgovie critique le rapport insouciant que la jeunesse entretient avec l'argent: «Il devient trop facile pour les jeunes d'accumuler des dettes». Les jeunes assument cependant eux-mêmes leurs dépenses, ce que je faisais également en tant que chef d'entreprise. Même en tant qu'homme politique, je ne passe jamais à la caisse moi-même. Non, personne n'assume de responsabilité, et par dessus le marché, le politicien peut utiliser les sommes dégagés grâce à l'endettement de l'Etat pour s'attirer les faveurs de nouveaux électeurs qui célèbreront avec reconnaissance sa fibre «sociale» et «solidaire».
Nous devons nous libérer de cette absurdité. La voie que nous devons prendre n'est pas facile. Elle est impopulaire mais nécessaire.
II. Renforcer la prise de conscience des coûts
Mesdames et Messieurs, voilà 15 mois que j'exerce la fonction de conseiller fédéral et on ne peut malheureusement pas reprocher au Conseil fédéral de n'avoir rien fait d'autre pendant ce temps, que de diminuer les dépenses et d'augmenter la compétitivité de l'économie suisse.
Il est souvent question de baisser les dépenses, mais les plans ne sont revus à la baisse que sur le papier. Le Conseil fédéral a certes fait de l'assainissement du budget un objectif prioritaire du programme de législature, mais une véritable réduction des dépenses n'est pas en vue. En revanche, de nouveaux impôts et taxes ont été adoptés et encaissés.
Quel regard pose l'ancien entrepreneur que je suis, sur l'Etat en tant qu'organisme devant s'acquitter de certaines missions? Ce qui me frappe le plus, c'est le peu d'intérêt que suscitent les coûts et ce, à tous les niveaux, tant au Parlement et au gouvernement que dans l'Administration. En tant qu'entrepreneur, je savais pertinemment que le rapport coût-utilité est le facteur de décision le plus important. Il n'en va pas de même à la Confédération. Vous trouverez des réponses standard - à des questions qui n'ont guère été posées jusqu'à maintenant - jusqu'aux plus hauts niveaux de la hiérarchie: «A la Confédération, les amortissements et les intérêts ne sont pas des critères à prendre en considération. Et les frais de personnel ne sont pas non plus imputés, car les gens sont là de toute façon». Avec ce genre de mentalité, inutile de songer à réaliser des réductions ciblées des coûts.
N'importe quel artisan le sait bien: pour que son entreprise prospère, il doit augmenter la performance, l'efficience et la qualité, tout en maintenant un faible niveau des coûts. Doit-il en être autrement pour l'Etat? Pourquoi un Etat serait-il incapable de travailler de manière plus efficiente? Pourquoi une entreprise de la Confédération serait-elle incapable d'améliorer son offre, sans devoir en même temps augmenter les prix? Il serait possible de réduire les coûts, mais la volonté fait défaut!
C'est pour cette raison que non seulement l'on refuse de diminuer les prix, mais l'on refuse même de les chiffrer. On refuse de connaître le coût d'une prestation de service, ce qui nous empêche d'identifier les réductions potentielles de coûts et de les appliquer. En tant qu'ancien entrepreneur, je sais que dans les années prospères d'après-guerre, certaines entreprises n'étaient pas davantage préoccupées par la question des coûts. Ces entreprises ont aujourd'hui fait faillite ou - lorsqu'elles ont eu de la chance - ont été rachetées par un tiers qui, lui, était conscient des coûts.
Au fond, chacun de nous sait que nous devons mettre de l'ordre dans les dépenses de la Confédération, mais, comme je l'ai dit précédemment, nous nous y refusons. Et c'est là que réside le problème. Je sais que la voie que nous devons prendre est difficile, désagréable et exige avant tout d'avoir de la discipline. C'est la raison pour laquelle, nous refusons de l'emprunter. Comme l'écrit la conseillère nationale de Thurgovie citée auparavant: «Il devient trop facile pour les jeunes d'accumuler des dettes». C'est peut-être facile pour les jeunes, mais c'est encore plus facile pour l'Etat.
III. Être «encore en Suisse»
Le langage que nous employons indique au fond que nous sommes conscients de la mauvaise tournure que prennent les événements. Celui qui fait attention à la façon qu'ont les gens de s'exprimer, même de manière inconsciente, le remarque. Nous disons par exemple «ça va encore», ou «nous sommes encore le pays les plus riches de la planète». Autres exemples; le taux des impôts est encore comparativement bas, des prestations fédérales sont encore renforcées et financées à l'aide moyens apparemment illimités ou nous visons «encore en Suisse».
Cette expression «encore en Suisse» est une image trompeuse. L'Etat providence qu'est la Suisse est un vou pieux, une promesse faite par des politiciens un peu illusionnistes, qui achètent aujourd'hui la bienveillance de leurs concitoyens à l'aide de dettes qu'il faudra rembourser demain. Prétendre que cette politique est «sociale» et «solidaire» relève du cynisme.
L'Etat suisse peut être comparé à une entreprise en faillite, dont l'insolvabilité n'a pas encore rendue publique. Pourquoi? Parce que l'on croit qu'il suffit d'augmenter continuellement les impôts, les taxes et les redevances pour éviter l'insolvabilité. On omet cependant de dire que les fondements de la prospérité - reposant en particulier sur l'activité économique - en sortent affaiblis. Les salaires sont encore versés; les responsables gardent encore le sourire, assurant que tout va pour le mieux; de somptueuses fêtes d'entreprise sont encore organisées au cours desquelles on s'échange des éloges; les apparences sont encore sauves, car les rues sont propres, les trains sont à l'heure et les jardins publics sont élégamment fleuris. En apparence, nous vivons dans un Etat qui fonctionne, mais dans les coulisses, le système est corrompu. On dit aux gens que les prestations sociales peuvent être maintenues, voire améliorées. Mais les déficits se creusent inexorablement: il manque des milliards dans les comptes des caisses de pensions, de l'AVS, de la santé, de l'assurance invalidité, des transports publics. Je ne parle pas de quelques milliards égarés, mais de dizaines voire de centaines de milliards.
Nous vivons «encore en Suisse».
La Suisse passe encore pour un Etat libéral où les impôts sont peu élevés. En vérité, depuis 1990, presque aucun pays industriel n'a connu une croissance aussi importante des impôts et des taxes que la Suisse.
Nous avons un taux de chômage encore relativement faible - bien que le chômage résiduel, qui est plus élevé qu'auparavant,, semble aujourd'hui ne plus redescendre en dessous des quatre pour cent, ce que nous acceptons comme s'il s'agissait de la volonté divine.
Nous affichons encore un taux d'occupation parmi les plus importants (près de 70 pour cent), même s'il diminue continuellement. De plus en plus de personnes, en particulier des jeunes, demandent des prestations et de l'aide sociales ou sont pris en charge par l'AI. Toutes ces prestations sociales ne les incitent guère à faire des efforts pour sortir de leur condition.
Nous nous réjouissons encore de vivre dans un Etat social qui fonctionne. Mais il devient de plus en plus évident que cet Etat social est une construction asociale, qui saigne les meilleurs et vit à crédit. Ce principe socialiste encourage une mentalité dans laquelle on est exigeant avec la société au lieu de l'être avec soi-même.
Nous passons pour un Etat qui a encore une grande capacité et une grande volonté en matière d'intégration. Cette volonté est toutefois en passe de s'épuiser et le mécontentement grandissant de la population face à une immigration illimitée a des raisons bien fondées. Depuis 1990, un million de personnes environ ont immigré en Suisse (en d'autres termes, 1,2 moi. d'immigrés face à 800 000 émigrants pendant la même période). En pourcentage, ce chiffre est supérieur à celui des pays d'émigration traditionnels tels le Canada ou l'Australie. Le taux d'occupation des nouveaux immigrants a dramatiquement baissé par rapport à celui des générations d'antan (chez les immigrés, le nombre de personnes actives est passé de 53% à 38% en 1990). Nous observons une augmentation de l'immigration de personnes voulant profiter du système social au lieu de se tourner vers le marché du travail - ce qui est également une conséquence du renforcement de cet Etat providence. Une immigration libérale ne peut fonctionner que dans une économie de marché libérale. Lorsqu'un nombre disproportionné d'immigrants se retrouve au chômage, profite des prestations de l'assurance invalidité ou des systèmes de pédagogie différenciée, et vivent de la prévoyance sociale, la cohabitation devient difficile et la volonté d'ouverture au monde en souffre.
Nous vivons «encore en Suisse».
La Suisse est encore caractérisée par des citoyens responsables, disposés à travailler et qui n'appellent pas l'Etat au secours au moindre problème ou effort. Mais le socialisme a insidieusement infiltré notre pays, avec un peu de retard, mais avec une virulence d'autant plus grande. Suite à un programme régulier de rééducation, les qualités d'entrepreneur sont tout d'un coup devenues suspectes. Le premier devoir d'un employeur, qui est de réaliser des bénéfices, est depuis peu remis en question pour des raisons morales. Pour l'Etat, c'est même devenu totalement aberrant. En tant qu'entrepreneur, j'ai usé de toutes mes forces pour réaliser des bénéfices, parce que je savais que c'était la seule façon de garantir un avenir à l'entreprise. Cette règle ne serait-elle pas également valable pour notre pays? Je savais que seuls ceux qui réussissent sont à même de créer de nouveaux emplois. Depuis que je suis conseiller fédéral, je remarque que ce sont les entrepreneurs, les artisans et les commerçants, dont l'activité vise à réaliser des bénéfices, qui représentent les vrais «travailleurs sociaux» de notre pays. Ils oeuvrent en effet au service d'une croissance saine, mue par l'économie privée, et bénéfique pour la prospérité générale.
Ce pays qu'est «encore la Suisse» est célébré par un chour de personnes croyant au consensus et refusant la réalité, alors que ceux qui rappellent à la réalité sont encore mis à l'écart et diabolisés. Si nous continuons à accepter cette distorsion de la réalité, nous entrerons irrémédiablement dans une impasse intellectuelle et économique. En d'autres termes, nous verrons le niveau de vie d'une large part de la population baisser, ce qui est synonyme de chômage, de paralysie économique, voire de faillite.
Le modèle de réussite de la Suisse repose sur le rôle mesuré accordé à l'Etat et sur une économie libre et prospère. Il n'existe aucune raison de s'écarter de ce modèle. Nous avons simplement renié nos idées au cours de ces dernières années. Nous devrions à nouveau nous souvenir de notre héritage libéral, basé sur le travail et la responsabilité personnelle, sur la compétition et l'ouverture des marchés, sur la libre formation des prix et une politique monétaire stable, sur la propriété privée et non sur la redistribution, sur davantage de liberté et moins d'Etat! C'est le discours que je tenais auparavant en tant qu'entrepreneur et parlementaire. Cette conviction s'est encore renforcée depuis que je suis conseiller fédéral.
IV. De l'Etat responsable à l'Etat pourvoyeur
Appelons les choses par leur nom et n'ayons pas peur d'aller au fond des problèmes.
Alors que la Suisse était par le passé un Etat modèle fondé sur un degré élevé de responsabilité individuelle, elle s'est transformée aujourd'hui en un Etat pourvoyeur. Ce jugement vous paraîtra sans doute trop abrupt, mais au Conseil fédéral, plus le temps passe, plus je reçois de dossiers et plus mes conclusions sont sévères. Je vis cela dans mon propre département à l'heure actuelle, - au niveau de la politique d'asile par exemple. Comment a-t-on pu en arriver là?
Dans les années d'après-guerre, notre pays est passé d'un Etat fondé sur la responsabilité individuelle à un Etat providence. La forte croissance économique laissait entrevoir des possibilités illimitées. En matière de politique sociale, depuis les années 70, des assurances ont été mises en place et assorties de nouvelles prestations qui ont contribué à augmenter les coûts sans aucune limite. Songez à l'AI et à l'assurance-maladie. Les conséquences de ces développements incontrôlés sont ressenties aujourd'hui dans toute leur ampleur.
Aujourd'hui, ce développement irréaliste, dépassant largement nos capacités économiques, remet en question l'État providence dans toute sa structure: il suffit de voir dans quelle piteuse situation financière se trouvent la Confédération et de nombreux cantons. Un état d'esprit étatiste - auquel les partis bourgeois ont succombé comme les partis de gauche, surtout dans les années 80 et 90 - a transformé la Suisse en un État fournisseur de services perfectionnés, qui fait miroiter à ses citoyens la gratuité d'une prise en charge généralisée. Seul un nouvel endettement massif a permis de financer cette emprise croissante de l'Etat: alors que l'endettement brut de la Confédération s'élevait encore à 38,5 milliards de francs en 1990, il se montait déjà à 123,7 milliards en 2003. Et nous mettons le cap sur les 150 milliards - en dépit d'un frein à l'endettement approuvé par tous les cantons et 85 % de la population en 2001 déjà!
Il est frappant de constater avec quelle docilité est acceptée aujourd'hui la charge financière croissante résultant des impôts, taxes et redevances - alors qu'elle avait suscité, du moins lors des années électorales de 1999 et 2003, de violentes controverses. Pareils développements sont supportés avec une impassibilité qui ne peut que surprendre.
- Les milliards de déficit qui se répètent annuellement? On s'y fait comme s'il s'agissait d'une chose naturelle.
- Les crédits supplémentaires, dépassements des coûts, écarts à la planification relèvent tous du courant normal, depuis longtemps déjà.
- L'augmentation record du nombre de rentiers de l'AI provoque tout au plus un haussement d'épaules.
- Les milliards que coûtent nos relations avec l'étranger sont écartés du débat, au nom de «l'ouverture», de «l'équité» et de la «solidarité internationale».
- L'augmentation des dépenses de ces prochaines années est largement niée. On prétend que l'État fait des économies, réduit ses dépenses, se serre la ceinture. D'autres parlent «d'économies à outrance» et «d'État affamé». Mais, dites-moi sérieusement: quelles sont les économies que fait l'État par rapport aux années précédentes?Quelqu'un a fait courir le bruit que la Confédération diminue ses dépenses. Et tout le monde répète la même rengaine. Et tout le monde écrit les mêmes histoires. Mais la vérité toute nue est la suivante: il est prévu pour ces prochaines années une augmentation des dépenses de 10 pour cent. En dépit de tous les programmes d'allègement! Les dépenses de l'État n'ont pas été et ne seront pas réduites. Naturellement, on peut renoncer à tout effort en se lamentant, à titre préventif, des conséquences d'une mesure qui n'existe pas. Certains milieux politiques trouvent un intérêt à le faire, et c'est bien leur droit. Mais lorsque ce refus des réalités s'empare du Conseil fédéral et de la majorité des partis bourgeois - ce qui est un fait -, il en résulte des décisions erronées qui mènent à la catastrophe.
D'où vient cette indifférence - ce refus des réalités ? Reconnaître que des problèmes existent est une démarche pénible et ingrate, car elle oblige à agir. Il est plus commode de ne pas y penser. Mais ce déni de réalité pourrait avoir des raisons plus profondes que le simple confort moral. Se pourrait-il qu'ils soient toujours plus nombreux, ceux qui ne peuvent résister aux atours/tentations? De l'État providence ? Et ce jusque dans les couches professionnelles les plus favorisées, jusqu'au sommet de la hiérarchie politique et économique ? En sommes-nous déjà au stade où l'on préfère s'inquiéter de la manière de se faire entretenir par l'État, ou plus précisément par la collectivité, plutôt que de s'employer, comme une personne responsable, à améliorer son quotidien et celui de ses proches et à veiller soi-même à l'obtention de biens et prestations ? Il est extrêmement dangereux de pénaliser la réussite et le travail par des taxes et des impôts toujours plus élevés, alors que l'échec et la paresse sont récompensés par des prestations sociales.
V. Etat social et endettement
Mesdames et Messieurs, le budget de l'Etat et la croissance économique sont étroitement liés. Celui qui veut analyser en profondeur les problèmes, doit pouvoir aller au fond des choses et les nommer par leur nom. Je vous invite à le faire dans deux ou trois domaines négligés depuis longtemps.
Dans ce contexte, il convient de relever que les raisons principales de l'augmentation fulgurante du taux des charges sociales sont dues à l'extension de l'assurance invalidité et de l'assurance-maladie, autrement dit à l'augmentation du nombre des personnes bénéficiant d'une rente de l'AI et à la nouvelle loi sur l'assurance-maladie:
En 1950, peu après l'introduction de l'AVS, les charges sociales se montaient en Suisse à 1,5 milliard de francs. En 1990, avant l'introduction de la nouvelle loi sur l'assurance-maladie, les charges étaient passées à 63,2 milliards de francs. L'augmentation a été encore plus marquée par la suite: douze ans plus tard, en 2002, les dépenses ont doublé pour atteindre 123 milliards de francs. Si l'on prend en considération le produit intérieur brut (PIB), le taux des charges sociales est passé de 19,3 % (1990) à 28,8 % (2002). Ces taux de croissance sont supérieurs à celui de l'économie, taux de renchérissement compris. Au vu de ces chiffres, quiconque parle de «démantèlement social» a perdu tout sens des réalités.
S'agissant des assurances sociales, c'est l'AI qui exerce actuellement une pression sur les finances fédérales. Fait réjouissant: d'autres milieux et même les médias n'hésitent pas à parler des problèmes de l'AI. C'est un bon début! Examinons, si vous le voulez bien, les faits: en 1990, seules quelque 160 000 personnes bénéficiaient de l'AI, en 2003, ce ne sont pas moins de 280 000. Les bénéficiaires de l'AI ont considérablement augmenté non seulement en chiffres absolus, mais également proportionnellement à la population active. Depuis 1990, ce taux a augmenté de plus de 50 % au sein de la population active. A l'âge de 64 ans, une personne sur cinq perçoit une rente AI. Cette évolution alarmante se répercute sur les dépenses. En 1990, les Suisses ont déboursé environ 4 milliards de francs pour l'assurance-invalidité, contre environ 11 milliards par an aujourd'hui.
Si l'on examine le profil des nouveaux rentiers AI, on s'aperçoit qu'il s'agit de plus en plus souvent de personnes atteintes de pathologies d'ordre psychique (40 % des nouveaux bénéficiaires). Une foule de nouvelles maladies, plus ou moins vérifiables, servent à justifier une mise à l'AI. Citons en quelques unes à titre d'exemple: phobie sociale, dépendance à l'Internet, taux élevé de cholestérol, surcharge pondérale, ménopause, ostéoporose, problèmes intestinaux, troubles du sommeil, constipation, syndrome d'épuisement, hyperactivité, sudation excessive, syndrome du déracinement, dépression nerveuse, acouphènes (sifflements dans les oreilles) ou manque de vitamines. Au vu de cette multitude de pathologie, tout citoyen peut être considéré comme un bénéficiaire potentiel de l'AI. Et chacun d'entre vous pourrait d'ailleurs sûrement invoquer l'un ou l'autre de ces symptômes.
De même, le pourcentage de personnes bénéficiant de l'AI est élevé chez les personnes souffrant de maux de tête et de dos ou qui ont été victimes du coup du lapin. Il est frappant de voir que, dans le secteur public, bon nombre d'employés sont déclarés inaptes au travail de façon anticipée. L'argument selon lequel ce serait essentiellement les entreprises privées qui pousseraient leurs employés les plus faibles à se mettre à l'AI, n'a aucun fondement. Tout aussi inexacte est l'affirmation selon laquelle le marché du travail devient de plus en plus dur, ce qui inciterait les actifs à se déclarer invalides. Si c'était vrai, comment expliquerait-on la forte proportion, parmi les bénéficiaires de l'AI, d'anciens employés du secteur public, dont on ne saurait affirmer qu'ils ont été exposés à la dureté de l'économie privée?
Mesdames et Messieurs, ce sont des choses désagréables, dont il faut pourtant parler. Il faut finalement pouvoir jeter un regard implacable sur la réalité. Malheureusement, en politique, force est de constater que de nombreux représentants de ces milieux, désireux de profiter de ces problèmes et de cette vaste exploitation sociale, s'évertuent à ce que les milliards versés par le contribuable tombent dans leurs escarcelles et disparaissent à jamais.
VI. Où en est l'économie?
D'une manière générale, la politique n'a que peu progressé, ces dernières années dans le domaine des finances et de l'économie. Mais où en est l'économie au juste? Dans une démocratie directe, la voix de l'économie est décisive en matière de politiques financière et économique. Mais cette voix peine à se faire entendre aujourd'hui. Aucun conseiller fédéral ne se sent obligé par les milieux économiques à aller de l'avant. Et surtout pas par les associations économiques. Une bonne politique économique, base essentielle au fonctionnement d'une place économique, semble être tombée dans l'oubli. Au contraire, le comportement des associations responsables est en totale contradiction avec les doléances de leurs membres. Bien sûr, ces associations publient de belles brochures, illustrées en couleur, au vocabulaire choisi, prônant une politique mesurée en matière de dépenses et de fiscalité. Mais dès qu'il s'agit de devenir plus concret, les belles paroles s'envolent.
Par ailleurs, il me semble que l'économie a perdu, suite à l'échec de la votation sur le paquet fiscal et l'AVS, tout courage de s'engager pour ses objectifs. La Suisse n'a pas besoin de milieux économiques qui préfèrent passer des alliances avec le Parlement, le Conseil fédéral et les médias dans le but de constituer des majorités en faveur de nouvelles aventures dans le domaine de la politique des finances et d'un activisme onéreux en politique étrangère. Leur mission originelle est de veiller à une bonne politique économique.
J'estime qu'il est urgent que les entreprises ne fassent pas que se plaindre d'une politique économique bâclée qui entraîne une fiscalité élevée et génère des charges sociales nouvelles, mais qu'elles mènent enfin une politique financière et économique crédible, que se soit globalement ou dans les points de détail. Vous devriez toujours montrer aux conseillers fédéraux et aux parlementaires ce qu'est une bonne politique économique. Vous devriez, en tant que représentants de l'économie, faire part de vos besoins à la Confédération. Au Palais fédéral, nous travaillons comme dans un atelier protégé. Survivre, être compétitif font partie des combats quotidiens de l'industrie et de l'économie et ces combats nous ne les connaissons que par les statistiques, les rapports et les médias. Et ils sont la plupart du temps enjolivés. Vous, vous êtes au cour de l'événement.
De même, en tant que représentants des milieux économiques, vous devriez conseiller les partis, voire même les guider dans la politique économique. Peut-être serez-vous considéré comme prêchant dans le désert, mais sans votre participation la Suisse risque de devenir un désert dans lequel il n'y aura plus rien à prêcher! Les partis n'ont pas besoin «d'amis du monde économique» qui souhaitent faire passer leurs voux dans la politique. Qu'il s'agisse des partis, des gouvernements et des parlements, tous requièrent des personnes qui les avertissent, qui élèvent la voix en faveur de l'ensemble de l'économie pour le bien du pays et du peuple.
VII. Conclusion
Mesdames et Messieurs,
La Suisse est-elle de taille à relever ces grands défis? Je ne peux malheureusement pas répondre par l'affirmative. La condition sine qua non serait de faire éclater au grand jour les problèmes sans ménagement et d'avoir la volonté de les régler. Il faudra donc s'y atteler. J'en appelle à votre aide. Ainsi, ces dysfonctionnements ne seront plus balayés sous la table.
Dernière modification 01.04.2005