Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06917.jsonl.gz/316

Evénement aux confins de la médecine et de la diplomatie, des chiffres et du drame, des statistiques et de la politique. Dans la nuit du 28 au 29 octobre 2004, soit cinq jours avant l'élection présidentielle, The Lancet mettait sur son site Internet une étude épidémiologique sans précédent, une enquête de terrain qui, «sur la base d'une estimation prudente», chiffrait à cent mille, dont une majorité de femmes et d'enfants, les personnes décédées à la suite des violences de l'occupation de l'Irak par une coalition armée composée pour l'essentiel de troupes américaines et britanniques. Cette enquête originale, sorte d'épidémiologie de guerre, n'a pu être menée que grâce à la collaboration établie entre des chercheurs américains de la célèbre Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health de Baltimore (Maryland) et des médecins irakiens appartenant au College of Medicine Al-Mustansiriya de l'Université de Bagdad.Cette équipe américano-irakienne, dirigée par le Dr Gilbert Burhnam, s'était fixée pour objectif de comparer les causes de décès et les taux de mortalité tels qu'ils pouvaient être observés dans la population irakienne avant et pendant l'occupation. Ils ont choisi, d'une part, les quatorze mois qui ont précédé cette occupation et, d'autre part, les dix-sept mois suivants.Compte tenu de l'impossibilité de disposer de données nationales exhaustives et fiables à partir de registres d'état civil, les chercheurs ont dû bâtir une méthodologie originale : ils ont recueilli leurs données à partir de trente-trois échantillons représentatifs de la population irakienne ; chacun de ces échantillons étant constitué de trente familles. Les enquêteurs ont ensuite procédé de manière systématique à des interrogatoires sur les décès survenus dans ces 990 familles durant les deux périodes. Dates des décès et causes de la mort furent alors systématiquement recensées.Au terme de leur travail, les auteurs de l'étude aboutissent à une série de conclusions frappantes : selon eux, les taux de mortalité ont été deux fois et demie plus élevés depuis l'occupation que durant la période précédente. Les deux tiers des décès par mort violente ayant été recensés dans la région de Fallouja, les chercheurs expliquent que si l'on prend soin d'exclure cette zone, le facteur d'augmentation du taux de mortalité peut être ramené à un et demi, ce qui correspond selon eux à un total de 98 000 morts supplémentaires. Ils ajoutent que les extrapolations statistiques faites à partir des données collectées leur permettent d'établir une fourchette comprise entre 80 000 et 194 000 décès supplémentaires survenus en Irak depuis l'occupation militaire, zone de Fallouja exclue.«Sur la base d'une estimation prudente, nous évaluons à environ 100 000 le nombre de morts en excès constatées depuis l'invasion de l'Irak en 2003, a commenté Les Roberts, l'un des auteurs américains de la publication du Lancet. La violence est responsable de l'essentiel de ces morts en excès, et les attaques aériennes des forces de la coalition sont responsables de la plupart des morts violentes.»Il faut aussi ajouter qu'avant l'occupation des forces armées l'essentiel des décès enregistrés dans la population irakienne étaient, comme on pouvait l'imaginer, dus à des infarctus du myocarde, des accidents cérébrovasculaires ou à des complications de maladies chroniques. Par la suite, ce sont les décès dus à des violences qui sont devenus la principale cause de mortalité. Ces décès sont, pour la grande majorité d'entre eux, attribués aux forces armées de la coalition et ils concernent des femmes et des enfants. Pour le dire autrement, le risque pour un civil irakien de mourir de mort violente est, depuis l'occupation, cinquante-huit fois plus élevé que dans la période précédente.Les auteurs de cette étude soulignent sur le fond que ce travail fournit la démonstration qu'il est possible de mener des études épidémiologiques de santé publique dans des pays et des périodes où règne «une extrême violence». Ajoutons que jusqu'ici les quelques estimations concernant des pertes irakiennes faisaient état, au maximum, d'environ 16 000 civils et 6370 militaires. Quant aux chiffres officiels américains, ils font état de 849 soldats tués en mission et 258 autres militaires morts dans des accidents non liés aux combats.Pour sa part, le Dr Richard Horton, rédacteur en chef de The Lancet, consacre un éditorial que l'on pourra qualifier de «musclé» au travail de ses confrères américains et irakiens. Il prend soin d'anticiper sur les controverses que ne manquera pas de provoquer la méthodologie retenue et précise que ce travail a fait l'objet d'une relecture attentive par de nombreux spécialistes. Il ajoute que The Lancet avait reçu ce texte dans les premiers jours du mois d'octobre et sa publication a été accélérée du fait de son importance sur l'évolution de la sécurité sur le sol irakien.Richard Horton : «l'impérialisme démocratique a conduit à plus de morts, pas à moins». «Cet échec politique et militaire continue de provoquer d'innombrables victimes parmi les non-combattants, conclut-il. Cet échec devrait être l'objet de sérieuses recherches.»Quelques jours après la diffusion de ces chiffres et de ces mots, George W. Bush, directement à l'origine de l'occupation armée en Irak, était triomphalement réélu président des Etats-Unis. Il annonçait aussitôt, sans surprise aucune, que cette occupation allait se poursuivre. A notre connaissance, ni The Lancet ni les auteurs de cette étude n'ont fait savoir s'il en irait de même pour l'observation épidémiologique. Et à l'heure où nous écrivons ces lignes, l'armée américaine intensifie les combats dans la région de Fallouja tout en demandant à la population civile de quitter la zone au plus vite.