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Une nouvelle polémique est venue perturber la saga du recomptage des voix de l'élection sénatoriale en Floride. Quelques milliers de bulletins postaux, principalement de jeunes électeurs, ont été annulés par l'administration républicaine sous prétexte que leur signature ne correspondait pas à des paraphes antérieurs de documents officiels. Les démocrates crient au scandale, arguant du fait qu'une signature peut évoluer au gré de l'existence de son auteur. Leur indignation est évidemment partisane, mais elle se fonde aussi sur des faits objectifs.
Citée par le New York Times, Tamara Thornton, professeure à l'Université de Buffalo, constate ainsi que "la culture et la technologie ont fait de la signature un instrument dévalué. Elle devait sa popularité en tant que moyen pour une personne d'exprimer son individualité, garantissant son identification. De nos jours, on préfère utiliser un emoji (1)".
"Les jeunes électeurs n'ont pas une identité affirmée; leur signature est en flux. Ils vivent dans un monde digital où leur signature ne constitue pas une mesure permanente de leur identité", affirme pour sa part Daniel Smith, de l'Université de Floride, auteur d'une étude concluant que les jeunes électeurs risquent davantage une invalidation de leur bulletin postal, car ils n'ont pas suffisamment pratiqué leur écriture manuelle pour acquérir une signature immuable.
En d'autres termes, à l'ère d'internet et du smartphone, l'usage de l'écriture se perd - particulièrement parmi les nouvelles générations - au point que nombre d'écoles américaines ont renoncé à l'enseigner. En fait, seuls 10 des 50 Etats de l'Union maintiennent l'apprentissage de l'écriture cursive dans leur cursus scolaire.
L'auteur de ces lignes, pour qui cette matière lui valait ses plus mauvaises notes, n'aurait certes pas regretté son abandon. Dans ma lointaine enfance, j'avais été la victime peu consentante de l'une de ces nombreuses réformes dont l'école genevoise est si friande. Il s'agissait alors d'apprendre l'écriture scripte, des lettres faites de ronds et de bâtons, soigneusement calligraphiés. Quelques années plus tard, patatras, on revenait à l'écriture cursive. J'en ai gardé un ensemble de hiéroglyphes informes que je suis à peu près le seul à plus ou moins déchiffrer et sur lequel - heureusement pour moi - aucun graphologue n'a fondé une analyse de personnalité.
Quant à ma signature, elle remonte à mes années de collège lorsque, pour tromper l'ennui d'une leçon particulièrement somnolente, avec mon voisin de classe, nous avions entrepris de nous fabriquer un paraphe définitif, sésame indispensable pour aborder l'âge adulte. Inutile de dire qu'il n'avait qu'un lointain rapport avec ma signature actuelle.
Heureusement, elle est de moins en indispensable, puisque les émetteurs de cartes de crédits européens, très en avance sur leurs homologues d'outre-Atlantique, ont depuis longtemps renoncé à la signature comme moyen d'identification, au profit d'un pin beaucoup plus sûr. Mais les Américains s'y mettent aussi: quatre des plus grandes entreprises du secteur - Amex, Discover, Mastercard et Visa - viennent à leur tour d'abandonner le paraphe comme garantie de paiement.
Du coup, Walmart, la première chaîne de supermarchés du pays, a suivi le mouvement. C'est d'autant plus significatif que cette entreprise attire surtout une clientèle aux moyens modestes et d'un niveau d'éducation peu élevé, pour qui l'écriture manuelle n'est certes pas le point fort.
(1) Emoji, terme japonais pour désigner les pictogrammes utilisés dans les messages électroniques et les pages web.