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"Poupée russe", la série qui s'intéresse à notre libre arbitre
Nous sommes dans une luxueuse salle de bain d'un appartement new-yorkais en vogue. Nadia est face au miroir. Elle ferme le robinet. Quelqu'un frappe à la porte avec insistance pour entrer. On entend la musique assourdie au loin. C'est parce que Nadia fête ce soir ses 36 ans chez une copine.
Nadia Vulvokov - interprétée par Natascha Lyonne ("Orange is the new black") qui est aussi la co-créatrice de la série - est un personnage déjanté, branchouille, un peu rock en apparence, mais aussi compliqué qu'une impro de jazz à l'intérieur. Elle finit par sortir de la salle de bain. Elle se mêle à ses amis, qu'elle salue petit à petit. La faune est bigarrée, ça sent les potes, la bonne soirée, l'alcool, la drogue et l'insouciance à plein nez! Nadia slalome entre les corps, jusqu'à la cuisine.
Changer son destin
La scène qui ouvre cette série Netflix, on va la voir et la revoir dans les huit épisodes d'une vingtaine de minutes qui composent la première saison de "Poupée russe".
Comme dans "Un jour sans fin", comme dans "Edge of Tomorrow", comme dans des épisodes de "La quatrième dimension" ou de "X-Files", la série est basée sur le principe de la boucle temporelle. Les protagonistes se retrouvent encore et encore à leur point de départ, condamnés à revivre le même moment pour essayer de changer leur destin.
>> A voir: la bande-annonce de "Poupée russe"
Nadia meurt donc plusieurs fois par épisode: en tombant dans les escaliers, d'un pont, dans une cave… Elle meurt dans une explosion, par arme à feu et, la première fois, renversée par une voiture en cherchant son chat. Et à chaque fois, elle se retrouve dans la salle de bain du début!
La trentenaire parcourt donc Manhattan, clope au bec, canette de boisson énergisante à la main et flamboyante crinière au vent pour comprendre ce qui lui arrive. Mais aucune de ses tentatives auprès de ses ex, de ses amis, de ses mentors n'a d'impact sur cette boucle temporelle jusqu'au coup de théâtre du troisième épisode!
Avons-nous le choix de nos choix?
En plus d'être divertissante, la série aborde avec succès la question philosophique du libre arbitre: "Avons-nous le choix de nos choix?" "Sommes-nous vraiment libres de choisir entre cette action-ci ou cette action-là?" "Que nous serait-il arrivé si nous avions pris telle ou telle décision?"
Un thème qui est semble-t-il en vogue puisqu'il était également au centre de l'épisode interactif "Bandersnatch" de la série "Black Mirror", diffusé récemment et qu'il a fait l'objet du livre de Paul Auster "4,3,2,1" sorti début 2018.
De l'existentialisme à la TV
Ce n'est pas la première fois qu'une série TV permet une lecture philosophique, avec, ici, cette question: "avons-nous le choix de nos choix?". Deux visions s'opposent. Il y a celle, existentialiste, de Jean-Paul Sartre pour qui nous nous définissons par nos actions, dont nous sommes pleinement responsables. Il dit que nous sommes condamnés à être libres, c'est-à-dire que l'on a pas d’autre choix... que de faire des choix. "L'existence précède l'essence", disait-il.
L'autre manière de voir les choses, c'est celle de Sigmund Freud. Pour le père de la psychanalyse autrichien, nos choix sont guidés par notre inconscient, réservoir de nos désirs refoulés, par notre surmoi, sorte de juge intérieur et par le "ça", qui abrite nos pulsions à satisfaire sans attente. Une addition de pressions qui font dire à Sigmund Freud: "Le Moi n'est pas maître dans sa maison".
>> A écouter: "L'Amérique en séries: Moralité vs. immoralité"
La multiplication des choix
Aujourd'hui, nous n'avons jamais eu autant de choix. Qu'il s'agisse de trouver une maison de vacances, un resto, ou un véhicule pour rentrer à la maison, l'économie de partage, numérisée, nous force à choisir en permanence.
Quelle solution à part accepter la peur de manquer quelque chose de "cool". Se résigner? L'exhaustivité est plus que jamais inatteignable.
Mais avant d'atteindre ce niveau de sérénité, nous passerons encore de longues heures d'angoisse.
Antoine Droux/aq/mcc
Publié le 08 février 2019 à 08:41 - Modifié le 08 février 2019 à 09:14