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Un récit traverse les siècles en Suisse. C'est celui dit du Pont du Diable. Il place la figure de ce dernier face aux villageois de Göschenen, piètres ingénieurs et piètres maçons, et lui fait promettre de leur construire un viaduc capable de résister aux fureurs de la Reuss – moyennant quoi l’âme du premier promeneur utilisant l’ouvrage lui reviendra.
Cette légende a-t-elle surgi de notre Histoire collective étayée sur la base de faits dûment certifiés par les recherches archivistiques? Ou provient-elle de l’imaginaire commun que nous ne cessons d’entretenir pour qu’il nous serve encore aujourd’hui de matrice comportementale? La réponse n’a pas d’importance, l’essentiel étant ceci: le récit qui a fait des Helvètes les captifs du Diable a fabriqué leur surmoi, et nous ne cessons d’en payer le prix. Au point que notre âme dominante est un peu de «la première» que le Malin se mit en droit de prélever dès l’ouverture du Pont.
Le contexte historique objectif est connu. Nous sommes au moment où s’affirme l’indépendance des cantons suisses primitifs, quand la conjoncture européenne se renverse aux XIIe et XIIIe siècles: l’économie se ranime et les villes s’efforcent d’accroître entre elles le volume des courants commerciaux. Les empereurs germaniques veulent en effet conforter leur prépondérance en Italie, ce qui suppose le renforcement des échanges entre l’Allemagne et le monde méditerranéen.
Ils assignent donc une vocation nouvelle aux Alpes centrales, qui changent de statut: d’obstacle elles deviennent un lieu de transit. Les Uranais aménagent en conséquence les gorges de Schöllenen pour favoriser le franchissement du Gothard, et les vallées qui convergent vers le lac des Quatre-Cantons deviennent des paramètres territoriaux décisifs.
Tel est le décor spatial et temporel du récit décrivant la transaction de nos ancêtres avec les forces du Mal – pourvu que celles-ci leur procurent une infrastructure propice aux trafics les plus rentables: il s’agit d’obtenir une prospérité maximale en provenance d’autrui quelles que soient les confusions du Bien et du Mal requises par cette opération, et même quelles que soient les atteintes aux principes de la réciprocité.
C’est à la lumière de ce dispositif mental collectif que nous pouvons éclairer quelques éléments de l’actualité politique et médiatique la plus brûlante en cette semaine inaugurale du printemps 2023, dont se dégagent la thématique insubmersible de la «neutralité» suisse et la cession, ce dernier dimanche, du Credit Suisse à l’UBS.
Deux domaines évidemment distincts, mais semblablement pourris sous l’effet d’une hypocrisie devenue la compagne de nos raisonnements indigènes comme de nos agissements. Une hypocrisie qui s’inscrit parfaitement dans celle en provenance imaginaire de notre pacte diabolique à Göschenen: pourvu que les affaires économiques et financières nous profitent, ou simplement paraissent nous profiter, abstenons-nous d’en décortiquer les ressorts, les dissimulations et la moralité.
Ainsi, quand le président du Conseil fédéral Alain Berset fait sienne la vision d’une neutralité si peu nuançable qu’elle ne lui permet plus de différencier non pas rhétoriquement, mais utilement les agresseurs des agressés au sein du monde réel, en armant plus efficacement ces agressés face à ces agresseurs, c’est qu’un peu de notre hypocrisie séculaire a momentanément voilé son regard sur les choses.
Au point, on l’a vu, qu'un déferlement de critiques a déferlé sur lui dans les médias alémaniques et francophones allant du président des libéraux-radicaux à celui du Centre, et jusque dans son propre camp socialiste. Au point, on l’a noté d’autant plus vivement, que sa propre «âme» façon Pont du Diable le fasse apparaître en complice objectif de l’UDC – dont nous connaissons de vieille date la position sur ce thème de la neutralité. Tant il est vrai que ne pas distinguer les agresseurs des agressés sur le plan pratique, c’est ne s’aliéner vraiment personne et profiter possiblement de tous.
L’affaire du Credit Suisse marié de force à l’UBS ne quitte pas notre affaire, mais la transpose un peu. Je veux dire que la légende du Pont du Diable salue, parmi d'autres traits, notre obsession de prospérité matérielle comme étant un de nos vœux les plus essentiels. En saluant donc nos institutions financières comme des sanctuaires inviolables où faire valoir ces vœux. Le fait que le Credit Suisse ait pu se constituer ces dernières années comme un lieu d’incontrôlabilité comme un lieu d’impunité, malgré les errements pourtant notoires de ses dirigeants, est infiniment révélateur à cet égard, et nous allons tous le payer comme autant d'ouailles transies. A bas le Pont!
Un récit traverse les siècles en Suisse. C'est celui dit du Pont du Diable. Il place la figure de ce dernier face aux villageois de Göschenen, piètres ingénieurs et piètres maçons, et lui fait promettre de leur construire un viaduc capable de résister aux fureurs de la Reuss – moyennant quoi l’âme du premier promeneur utilisant l’ouvrage lui reviendra.