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I
... comme la brume matinale
dévoile un à un les arbres du jardin...
C'est le noir.
Il nous a oubliés ?
C'est le noir depuis trop longtemps.
Il nous a oubliés !
Elles, elles dorment, je crois.
Je dois veiller.
NAËLLE
Elle avait pu s'asseoir.
C'était exceptionnel, les habitués de la ligne 58 avaient sans doute pris congé en cette veille de long week-end.
Elle croisa les jambes avec lenteur et sortit un livre d'un grand sac en cuir souple.
Le léger crissement de ses bas noirs électrisa l'atmosphère autour d'elle et quatre passagers avaient à présent les yeux rivés sur ses chevilles fines, sur la naissance de ses cuisses un peu trop dévoilées, peut-être, par cette jupe bleue rayée de noir.
Pour Naëlle, aujourd'hui était un jour bleu, et elle ne remarquait pas le regard de ces hommes ; plongée dans sa lecture, le reste du monde n'existait plus !
Elle avait du temps, toute la ville à traverser en métro pour se rendre à son travail ; mais ça en valait la peine : elle aimait ce nouveau boulot, et le petit appartement qu'elle occupait depuis deux ans avec Nicolas, son chat, et que son salaire lui permettait à présent de louer, lui plaisait énormément.
C'était la première fois qu'elle avait un « chez-elle », qu'elle se sentait bien quelque part, la première fois qu'elle n'avait pas peur et parvenait à passer des nuits relativement normales.
Nicolas y était sans doute pour beaucoup : quand il se nichait au creux du cou de Naëlle, la mécanique lente et rassurante de ses ronronnements l'apaisait mieux qu'aucun hypnotique n'avait pu le faire jusque-là.
Décidément ils avaient eu une excellente idée en lui offrant ce chaton le jour de son départ, il y a quatre ans. Nicolas était un chat extraordinaire : son poil long et soyeux d'une couleur beige crémeux inhabituelle et sa stature très impressionnante, même par rapport aux standards de sa race « maine coon » (les plus imposants des chats domestiques), faisaient de lui un félin atypique.
Naëlle était arrivée à destination, les quatre passagers, descendus plus tôt, avaient été remplacés par d'autres dont elle ne remarquait pas davantage les regards assidus.
Elle se leva.
Debout, elle était encore plus spectaculaire. Au boulot, ils l'appelaient « la gazelle » ; eux faisaient référence à sa taille élevée, à la gracieuse lenteur de ses mouvements, à ses yeux en amande, si grands et presque toujours baissés ; elle, pensait qu'on la voyait juste comme un animal terriblement farouche. Qu'importe, ils étaient gentils et ne lui posaient pas trop de questions ; d'ailleurs, la plupart des autres employés étaient des femmes, et comme Naëlle parlait très peu, les sujets de discussion ne se bousculaient pas et encore moins les raisons de désaccord.
Pour arriver à l'entrepôt où elle travaillait, Les Tissus du chien vert, elle devait longer le canal assez longtemps, et cette promenade du début du jour lui plaisait infiniment, même sous la pluie, même dans le froid, elle aimait regarder l'eau s'écouler, tranquille, parfois couleur de cendre, plombée par le ciel bas, parfois gris-vert quand la journée s'annonçait belle, parfois orangée quand, en hiver, son passage coïncidait avec le lever du soleil.
Elle adorait ce clapotis léger, troublé de temps à autre par le passage d'un cygne, impérial ; les bâillements obscènes et goulus d'une carpe ou les poursuites désordonnées de canards amoureux.
De sa marche lente, une main glissant sur le rebord en béton du canal, elle aurait pu regarder ce spectacle pendant des heures, apaisée ; mais, de son pas calme, elle arrivait néanmoins toujours la première au magasin ; c'était donc à elle que le patron, dès les premiers mois de son engagement, avait confié un jeu de clés.
Elle était l'employée rêvée : célibataire, pas d'enfant, pas d'obligation, pas de grippe ou de gastro intempestive du petit dernier, pas d'heure limite pour récupérer l'aîné au basket ; le rêve pour tout patron normalement constitué ; en plus, si jolie ! Non, ce n'était pas le qualificatif adéquat : elle était... sculpturale, époustouflante... et si secrète, si intimidante que même Guy, le propriétaire du magasin, n'avait osé l'aborder que dans un rapport purement professionnel... Il émanait d'elle un mystère qui tenait généralement ses interlocuteurs à distance.
Arrivée rue du Chien-Vert, dont le magasin tirait son nom, elle enclencha l'énorme clé dans la serrure du volet mécanique, se pencha pour passer en dessous avant qu'il n'ait terminé sa course, mit en branle le système d'ouverture automatique des portes, débrancha l'alarme et alluma les rampes successives d'éclairage.
Progressivement, l'espace s'animait et constituait son deuxième bonheur de la journée : cet endroit était magnifique ; elle aimait la poésie décalée qui s'en dégageait.
Le propriétaire, passionné de voile, avait réussi à y créer une atmosphère originale ; il avait confié la décoration de ses énormes entrepôts à des peintres, scénographes, charpentiers, passionnés et baroques ; en rentrant dans ce lieu destiné à la vente de tissus et de mercerie de luxe, on avait le sentiment confus et rassurant de pénétrer dans le ventre doux d'un énorme navire, une caverne d'Ali Baba soyeuse et chatoyante. Et, chaque jour, quand, avec la lumière, elle y amenait la vie, Naëlle s'y sentait bien, regrettant juste un peu que le prochain va-et-vient des vendeuses et des clientes vienne troubler cette harmonie sereine.
Elle mit la machine à café en marche et endossa son grand tablier en denim noir... Tout ici était étudié avec soin, jusqu'au look branché des vendeuses ; jusqu'au petit salon où l'on servait aux clientes indécises un espresso mousseux, le temps pour elles de faire leur choix.
Naëlle, d'un coup d'œil, repérait celles qui, oisives, ne sachant que faire de leurs après-midi, traînaient dans les rayons, touchaient distraitement les soieries, achetaient vaguement quelques métrages à donner à leur couturière et puis, leur espresso avalé, remontaient dans leur Range Rover ou dans leur Mini One (décidément plus « smart » en ville).
Elle détestait ces clientes, papotantes par groupes de deux ou trois, médisantes, froufroutantes, méprisantes... Donnez-moi un maximum de votre fric, mesdames, moi, la vendeuse anonyme, je vous donne un minimum de mes mots mais n'espérez pas un sourire !
De toute façon, Naëlle souriait rarement, même les jours bleus.
Bien sûr, il y en avait d'autres, plus sympathiques : les fauchées, qui fouinaient avec enthousiasme dans les grands bacs de coupons soldés ; les mères de famille nombreuse, toujours à la recherche du joli motif qui allait égayer la chambre de bébé... ou alors, les professionnels : couturières, costumières, décorateurs ; ceux qui savaient ce qu'ils voulaient et allaient droit au but. Elle nouait parfois avec eux une relation un peu plus suivie et, connaissant leur goût, les orientait directement vers les nouveautés susceptibles de les intéresser.
Naëlle avait ainsi, parmi ses clientes régulières, une décoratrice d'intérieur, Céline, moins envahissante que les autres, une des rares personnes à ne pas la regarder avec cette insistance lourde qu'elle supportait de moins en moins.
Pourtant, et ce n'était là qu'une des nombreuses contradictions dans la vie de Naëlle, elle ne faisait rien pour se fondre dans la masse, pour paraître plus ordinaire. Elle aurait pu renoncer aux talons hauts mais elle appréciait la jolie cambrure qu'ils donnaient à ses jambes, elle aurait pu couper ses longs cheveux, mais elle aimait les sentir caresser sa taille au moindre mouvement, elle aurait aussi pu cesser de les décolorer, mais ce blond léger, enfantin la rassurait.
SIMON
Le front appuyé contre la vitre de la grande baie vitrée de son salon, il regardait le sublime panorama qui s'offrait à lui ; déjà six mois qu'il occupait ce penthouse et il ne s'y sentait toujours pas à sa place.
L'endroit était pourtant magnifique, peut-être était-ce trop parfait, trop design ? Peut-être était-il juste trop seul dans cet espace trop grand ?
Simon avait sauté sur l'occasion, un an plus tôt, d'acquérir les deux derniers étages de l'immeuble bourgeois qu'il occupait avec son fils Lucas depuis maintenant six ans.
Cette nouvelle organisation de leur petite cellule familiale, outre l'avantage d'offrir un peu d'autonomie à son fils, lui évitait de croiser, au petit déjeuner, l'une ou l'autre de ses copines, souvent charmantes, au demeurant, mais sommairement vêtues d'un vague tee-shirt défraîchi.
Même s'il n'avait pas de position morale particulièrement arrêtée sur le sujet, partager son intimité avec des jeunes filles dont il avait à peine le temps de mémoriser le prénom ne lui semblait pas le comble du confort à quarante-deux ans passés.
Pour être honnête, le bruit de leurs ébats enthousiastes et répétés le renvoyait aussi avec un peu trop de brutalité à sa solitude.
Simon et Lucas vivaient tranquillement dans cet immeuble cossu, entre l'avenue Louise et le site de l'abbaye de la Cambre ; situation enviable, à deux pas du centre-ville, au bord d'une des plus belles avenues bruxelloises. À un jet de pierre, se trouvait la place Flagey, rénovée en lieu de branchitude désœuvrée, et le bois de la Cambre, endroit idéal de promenade dominicale dans cette nouvelle capitale européenne qu'était devenue Bruxelles, squattée par des eurocrates aisés qui contribuaient à lui rendre les couleurs fanées par la « bruxellisation » hâtive et dramatique des années 1970.
L'endroit offrait, en outre, l'avantage d'un vaste parking au sous-sol permettant de garer en toute tranquillité son Aston Martin DB9, flambant neuve, et la Smart Roadster qu'il venait d'offrir à Lucas pour ses dix-sept ans.
En ce matin glacial et ensoleillé de janvier 2009, Simon contemplait les buis symétriquement disposés sur sa terrasse arborée, recouverts d'une épaisse couche de neige rarement aussi présente dans cette région de l'Europe.
Trois jours que le blanc persistait dans tout le pays, plongeant chacun dans une torpeur inhabituelle, rendant les routes peu praticables.
Simon s'en moquait, il pouvait rester chez lui, aucune obligation ne le poussait à l'extérieur ; il contemplait ce paysage irréel, écoutant en boucle l'Adagio de Barber que ses amis trouvaient ringard, mais qui lui arrachait immanquablement des larmes quand les violons, crescendo, attaquaient le dernier mouvement.
Sur la terrasse, des moineaux minuscules picoraient la mœlleuse nappe immaculée qui recouvrait tout, épousant les reliefs, leur offrant sa rotondité rassurante. S'il avait eu trente ans de moins, il aurait sûrement déjà tout saccagé avec bonheur, rassemblé ce blanc tapis en un bonhomme de neige aussi sublime que fugace, quintessence des plaisirs simples de l'hiver, de l'enfance, les doigts engourdis par le froid, les jointures bleuies par le gel qui vous picotaient, plus tard, quand on se réchauffait à l'intérieur de la maison, un bol de chocolat chaud lové au creux des paumes.
Mais Simon avait passé l'âge de ces plaisirs enfantins et Lucas, depuis longtemps, n'avait plus envie de les partager avec lui.
Il était donc pensif, le front collé à la vitre froide, se demandant pourquoi il n'était pas plus heureux ; lui, l'homme à qui tout semblait avoir réussi, pouvant assouvir la plupart de ses envies – matérielles, du moins –, mais aujourd'hui cela ne suffisait plus.
Il aurait pu cesser d'écrire depuis longtemps déjà, et profiter de la vie... mais quelle vie ?
Tout semblait fade et tiède, l'écriture seule lui offrait encore des étincelles de plaisir, des moments de joie évidents et immédiats.
Tout avait été si vite ! Son enfance confortable, ses études d'ingénieur rondement menées ; sa première société fondée l'année suivante, et puis, deux ans plus tard, le grand saut : l'Australie et l'ascension foudroyante du golden boy ; la rencontre avec Meryl, miracle de la vie ; leur mariage, rapide, précipité comme pour ne rien laisser échapper de cette chance inouïe de s'être rencontrés ; la naissance de Lucas, révélation inattendue.
Ces deux-là à aimer et, comme objectif à atteindre, à maintenir : le bonheur, le bonheur !
Tout semblait si simple, si lumineux.
Meryl, l'inouï fait femme ; chaque jour, l'émerveillement de voir que la veille n'était pas un rêve, que la beauté, la bonté, le bonheur existaient, qu'on pouvait, chaque matin, se réveiller content, se repaître, insatiable, de la pureté d'un profil ; attendre, impatient, que son regard à elle s'ouvre sur le monde, que la lumière de ses yeux éclaire enfin le jour ; que la vie vibre, par ses yeux à elle, Meryl ; que la joie fuse, par ses baisers, par son sang, par son ventre, par Lucas, enfin.
Une bulle de bonheur entourant ces trois êtres parfaitement égoïstes, parfaitement inconscients, parfaitement heureux... pour si peu de temps !
Trois ans plus tard, une leucémie foudroyante : la descente aux enfers, rapide, terrible ; les cheveux de Meryl, hier encore si beaux, si pleins de vie, laissés pour morts sur l'oreiller ; le corps doux, sensuel, jamais lassé de caresses, tout à coup si froid et dur, rétif à toute étreinte, douloureux, anguleux, fermé de plus en plus à la vie... et bientôt, la mort, le vide ; et deux êtres abandonnés, perdus, orphelins, naufragés du destin, soudés l'un à l'autre, désespérés.