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David Bowie a fait intervenir la science-fiction dans ses chansons, notamment à l'époque où, impressionné par Stranger in a Strange Land, de Robert Heinlein, il a inventé une mythologie interstellaire et le personnage de Ziggy Stardust. Il présentait celui-ci comme envoyé par des êtres sublimes d'une autre planète pour lutter contre des monstres obscurs et changer la face du monde. Dans le roman de Heinlein, c'est un homme élevé par des Martiens qui arrive sur Terre; il est en communion avec les esprits des ancêtres des Martiens, qui sont vivants et conscients, quoique sans enveloppe corporelle. Il enseigne que la morale traditionnelle humaine est dénuée de sens, que chacun est Dieu, et que le plaisir sexuel notamment doit être partagé avec tous sans esprit de possession. Il est faux que la révolution sexuelle et le mouvement hippie aient été sans mythologie: chez Heinlein, les valeurs nouvelles sont bien inspirées par des esprits vivant dans les étoiles. Finalement, l'homme de Mars est martyrisé par les sectateurs des religions traditionnelles. Ziggy Stardust lui aussi meurt, impropre à la vie terrestre.
David Bowie se lassait vite des formes fictives qu'il affectionnait, mais il est resté assez fidèle à la science-fiction. On se souvient qu'un rôle proche de celui du roman de Heinlein lui fut donné dans un film étrange, The Man Who Fell to Earth (1976). Je l'ai vu mais il ne m'a pas laissé de souvenir précis, sinon que, comme souvent dans les films de cette époque, il y avait un fantastique bizarre et du sexe, comme si les deux étaient mêlés, comme si le fantastique réalisait les fantasmes.
J'ai commencé à écouter David Bowie vers l'âge de douze ans, alors qu'il venait de sortir son album Scary Monsters (1980) et que, l'ayant chez moi, je l'écoutais en boucle en lisant le cycle épique de Philip José Farmer sur Opar: il y était raconté l'histoire grandiose d'une cité perdue d'Afrique, colonie de l'Atlantide inventée par Edgar Rice Burroughs et brièvement évoquée dans son cycle de Tarzan. Je trouvais que la musique correspondait merveilleusement bien à ce roman, parce qu'elle contenait une forme d'étrangeté qui avait trouvé, par une forme pleine, entière, massive, un vêtement idoine. Je pense encore que cet album est le meilleur de David Bowie; il est dynamique, cohérent, unitaire, et en même temps le sentiment de l'ailleurs y demeure. Notre chanteur savait donner ce sentiment, sous la forme d'une nostalgie, peut-être assez anglaise, pour un monde existant mais inaccessible, et d'une rage de ne pouvoir l'imposer à la Terre - un sentiment d'injustice, de colère. Les albums antérieurs avaient de l'énergie, mais ils mêlaient des chansons aux styles très différents, et, surtout, des chansons fascinantes à d'autres ennuyeuses.
Il en avait, du reste, dans The Man Who Sold the World (1970), écrit une sur les surhommes qui étaient censés vivre dans les temps anciens, et qu'évoquait justement Philip José Farmer dans ses livres. C'est celle qui se nommait The Supermen et avait ces vers rappelant Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, autres auteurs que je lisais alors abondamment:
When all the world was very young
And mountain magic heavy hung
The supermen would walk in file
Guardians of a loveless isle
And gloomy browed with superfear their tragic endless lives
Clark Ashton Smith en particulier a composé un magnifique poème sur les surhommes de Mû ou d'Atlantis, puissants mais orgueilleux, s'adonnant à des rites abominables. (Plus tard, j'ai découvert que Lamartine, dans La Chute d'un ange, avait évoqué des êtres proches.) Cette mythologie était assez répandue, peut-être par l'entremise de H. P. Blavatsky, et je l'aimais.
Mais, après Scary Monsters, ses albums ont cessé de porter en eux cette étrangeté des débuts, et Let's Dance (1983) en a marqué le deuil; que cela ait été son plus grand succès montre assez que le public, s'il est attiré d'instinct par le mystère, n'adhère à ceux qui le portent que lorsqu'ils l'ont délaissé, lorsqu'ils s'en sont édulcorés.
Puis, un jour, j'ai vu la pochette de son nouveau disque, Heathen (2002), et une impression d'énigme fantastique y était empreinte. On le voyait avec les yeux blancs - non pas seulement païen, mais aussi prophète d'une force lumineuse et spectrale. Et j'ai recommencé à m'intéresser à l'artiste. Lui-même était conscient d'avoir retrouvé un fil. Les chansons de l'album étaient souvent poignantes, comme saisissant un flux profond.
Finalement, il se pose en étoile noire, comme un être d'un autre monde, mais bizarre, ambigu; comme dans le surréalisme, l'au-delà ne touche que s'il est inattendu, inquiétant. C'était un bon chanteur.