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Prof. Dr. Carl-A. Keller
* 02.08.1920, † 07.04.2008
Professeur d'Ancien Testament
puis de science des religions
à l'Université de Lausanne
Conférence pour les enseignants secondaires, Genève, le 8 mars 2005
Pour commencer, voici trois précisions :
C'est la perception du temps qui sera l'objet de ma communication, non la perception de l'histoire ; j'ai en effet l'impression qu'on confond trop souvent le temps pur, le temps vide, et le temps rempli, c'est-à-dire l'histoire. Pensant analyser le temps, on analyse en réalité la perception de l'histoire.
Il sera question du temps dans l'expérience religieuse de l'humanité. La religion est en effet une entité vivante, elle est vie, c'est à dire qu'elle est pratique et expérience.
On distinguera deux plans ou modes de l'expérience religieuse : le plan de l'expérience naturelle et banale du temps, et le plan plus spécifiquement religieux de l'expérience surnaturelle. Mon exposé se divisera donc en deux parties. Première partie : l'expérience naturelle et banale du temps et ses incidences sur la vie religieuse. Deuxième partie : l'expérience surnaturelle et spécifiquement religieuse du temps où nous analyserons deux religions choisies, le bouddhisme et l'islam.
L'expérience naturelle du temps est déterminée par l'observation du mouvement des astres. Cette expérience est universelle, elle est la même pour tous les humains, sans distinction de culture ou d'habitat. C'est principalement l'observation de trois grands cycles qui crée le sentiment qu'il y a un temps qui passe et qui par là même crée le temps. Voici les trois grands cycles qui créent chez les humains la perception d'un temps qui passe :
Le cycle journalier : matin, midi, soir, les veillées de la nuit, nouveau matin...
Le cycle lunaire : nouvelle lune, lune croissante, pleine lune, lune décroissante, nouvelle lune, et ainsi de suite.
Le cycle solaire : solstice d'hiver, équinoxe de printemps solstice d'été, équinoxe d'automne, solstice d'hiver...
L'expérience du temps est donc cyclique. L'observation du mouvement des astres crée le temps cyclique.
Toutefois, les cycles se suivent et s'alignent. Les jours s'ajoutent aux jours, en une ligne ininterrompue de jours, une ligne qui a commencé à un moment que les astronomes s'efforcent de déterminer, et qui se poursuivra sans interruption vers un terme qu'on ignore.
De même, les cycles lunaires, les mois lunaires, s'ajoutent les uns aux autres, comme aussi les cycles solaires, les années.
Les cycles journaliers s'alignent pour former une ligne d'une longueur virtuellement infinie : la lignée des cycles journaliers. De même, il existe une lignée des cycles lunaires et solaires. Il s'avère donc que l'expérience d'un temps cyclique est ipso facto l'expérience d'un temps linéaire. Le temps cyclique, loin de s'opposer à un temps linéaire, est en fait en lui-même linéaire.
Le temps, ou la perception naturelle du temps, est cyclo-linéaire.
La cyclo-linéarité du temps permet de mesurer le temps, de diviser la journée en heures, minutes et secondes, et de dater les événements d'après les années solaires ou lunaires, et les mois et les jours au courant des années.
En plus, il est tentant de procéder à des extrapolations et d'appliquer le principe de la cyclo-linéarité du temps à d'autres aspects de l'expérience humaine, par exemple en postulant une cyclo-linéarité de la vie : naissance, adolescence, maturité, vieillesse, mort et nouvelle naissance, adolescence, maturité, vieillesse... et ainsi de suite, en une succession infinie de nouvelles naissances ou de réincarnations. Les doctrines réincarnationnistes sont en effet le produit d'une réflexion sur la cyclo-linéarité naturelle de la vie et du temps de la vie.
Enfin, il est tentant d'appliquer le principe de la cyclo-linéarité à l'existence du cosmos en postulant une naissance du monde, son évolution suivie d'une involution et d'une fin du monde, donnant lieu à de nouvelles naissances et de nouvelles disparitions, donc une cyclicité, en un mouvement excessivement lent d'univers multiples qui se succèdent en une linéarité composée de ces cycles.
La perception – ou création – d'un temps cyclo-linéaire, fruit de l'observation spontanée et immédiate de la nature, a des incidences fort importantes sur la vie religieuse de l'humanité. Les grands moments des cycles invitent en effet à les saluer, à les célébrer, à en hausser les effets par des prières, des offrandes et d'autres formes de culte. Toutes les traditions religieuses connaissent des activités cultuelles à des moments précis de la journée : lever du soleil, midi, coucher, au cours de la nuit, ou encore lors des phases de la lune ou du mouvement du soleil. Un exemple : la période du solstice d'hiver est dans de nombreuses civilisations un temps particulièrement prisé pour célébrer des événements cultuels. Ajoutons que dans diverses civilisations, l'observation du mouvement d'autres planètes contribue à enrichir et diversifier le calendrier liturgique.
A l'instar de toutes les traditions religieuses, le bouddhisme connaît lui aussi, l'expérience naturelle du temps dont nous venons d'explorer les caractéristiques. Les activités liturgiques et cultuelles du bouddhisme s'orientent en effet au phases du cycle lunaire.
Toutefois, l'expérience spécifiquement bouddhique, donc religieuse, montre un autre visage. Pour comprendre cela, il faut rapidement évoquer l'essence de l'enseignement bouddhique.
L'expérience bouddhique se fonde sur une anthropologie particulière. La cosmologie n0intéresse guère e Bouddha et ses disciples. Tous les dogmes fondamentaux du bouddhisme sont d'ordre anthropologique. Le Bouddha, dit-on, ne voulait pas expliquer le monde mais sauver les humains. Or, qu'est-ce que l'être humain ? Contrairement aux apparences, et en opposition radicale avec la pensée occidentale, l'être humain n'est ni un individu ni une personne. Il l'est assurément au niveau d'une approche naïve et naturelle, mais superficielle, de son être. L'homme est une personne dans la vie quotidienne et pour la vie quotidienne. En un mot, nous sommes des personnes dans le monde empirique. Cela fait partie de la « vérité à usage courant », vyavahârika satya, la vérité convenue pour tous les jours, la vérité dont nous avons besoin pour survivre. Mais au niveau de la « vérité véritable » ou « vérité ultime », paramârtha satya, l'être humain n'est ni un individu ni une personne. Il n'est même pas un être.
En vérité ultime, paramârtha satya, ce qui apparaît comme un être, un être humain, est le jeu infiniment subtil des interactions de cinq skandha, de cinq « tas » ou « amas » (couramment « agrégats ») de particules. Ce qui au niveau de la vérité banale nous apparaît comme un être vivant, est un entassement granulaire constamment fluctuant. Or, ces particules, grains minuscules, ont des caractéristiques dont il faut mentionner au moins deux : elles n'ont ni durée ni nature substantielle.
Les particules manquent en effet de durée, elles sont anitya, « sans durée ». Elles sont ponctuelles, elles apparaissent pour disparaître immédiatement, elles ignorent totalement la dimension du temps. Elles sont atemporelles. Atemporelles en elles-mêmes, elles ne peuvent pas non plus être perçues dans une suite temporelle puisque aucun des cinq « amas » de particules ne dispose d'un élément de durée.
En un mot : au niveau de la « vérité véritable » le temps n'existe tout simplement pas. La « vérité véritable » est atemporalité pure (d'où l'insistance, dans l'enseignement et la pratique bouddhiques, sur la « présence d'esprit », l'attention au moment et à sa ponctualité.)
La deuxième caractéristique de ces particules atemporelles : elles manquent de « substance propre », elles sont « vides », elles n'ont pas d'« être intrinsèque », de âtman, elles sont anâtman. Ce qui au niveau de la vérité banale apparaît comme un être humain, en réalité un amassement atemporel de particules atemporelles, est vide de substance propre, est dépourvu d'être.
C'est cette atemporalité pure, cette absence de nature propre des particules atemporelles, cette « vacuité » de ce qui semble constituer un être, que le méditant bouddhiste essaie de réaliser. S'il y parvient, s'il devient atemporalité et vacuité de tout ce qui semble le composer, il sera sauvé, il sera buddha, il sera « éveillé » à la vérité véritable : existant/inexistant, au-delà du temps et de l'espace il ne sera plus, il sera nirvâné. On dit que le Buddha Shakyamuni, ayant réalisé cet état au-delà de tout état, ce non-état, a vécu une félicité au-delà de tout nom, une félicité dont il ne voulait plus se départir.
Le temps n'existe pas : voilà l'expérience authentiquement bouddhique du temps.
Rappelons que l'islam lui aussi connaît et pratique le temps naturel, le temps cyclo-linéaire et qu'il s'en inspire pour sa pratique liturgique et cultuelle (importance du cycle lunaire !)
Mais en islam, l'expérience religieuse spécifiquement islamique est en principe déterminée et dirigée par la Révélation, c'est-à-dire par le Coran et la sunna, l'« habitude » du Prophète, sa manière de vivre en sa personne l'islam, son interprétation normative de la Révélation. En régime islamique toute piété et toute expérience religieuse s'inspirent de la tradition coranique et muhammadéenne. Je me propose donc de baser mon exposé sur un passage du Coran qui me paraît particulièrement signifiant.
Coran 57,3-5 :
« (Dieu) est le Premier et le Dernier, l'Extérieur et l'Intérieur (l'Apparent et le Caché, le Visible et l'Invisible, le Manifeste et le Non-manifeste), et il sait toutes choses.
C'est lui qui créa les cieux et la terre en six jours. Puis, il s'est installé (en majesté) sur le Trône.
Il sait ce qui pénètre dans la terre et ce qui en sort, et ce qui descend du ciel et ce qui s'y élève, et il est avec vous où que vous soyez. Dieu, sur ce que vous faites, est clairvoyant.
A lui le règne des cieux et de la terre, et Dieu fait revenir les choses à lui. »
On aura remarqué les nombreux échos de la Bible hébraïque, comme aussi du Nouveau Testament, mais le passage condense l'essentiel de ces réminiscences circonscrivant l'expérience islamique en peu de mots.
Ont notera tout d'abord quatre des célèbres Noms de Dieu : Dieu est « le Premier et le Dernier, le Manifeste et le Non Manifeste ». Il est le Premier, il précède toutes les créatures qu'il va faire apparaître, et il est le Dernier, il englobe toutes les créatures, mettant fin à leur existence et les ramenant à lui (« Dieu fait revenir les choses à lui »). En dehors de lui, il n'y a rien. Dieu est l'unique Existant. Tout ce qui existe encore, existe en lui, par lui et pour lui. La « déclaration d'unicité », tawhîd, selon laquelle « il n'y a de Dieu que Dieu », ce condensé des certitudes théologiques de l'islam, signifie concrètement : « il n'y a rien, rien n'existe, si n'est Dieu seul ; il n'existe rien sauf Dieu », Dieu étant l'unique Etre.
La conviction que rien n'existe en dehors de Dieu, que tout existe par Dieu et en Dieu, est entrée profondément dans la mentalité islamique. Qu'on pense aux nombreuses formules courantes, coraniques ou autres, avec lesquelles le musulman réfère constamment sa propre personne et tout ce qui lui arrive à Dieu. Tout est volonté et oeuvre de Dieu, et tout ramène toujours à lui.
Ces deux Noms de Dieu : « le Premier » et « le Dernier », renferment une durée, un espace de temps. Le temps n'est rien, il n 'existe pas, si ce n'est en Dieu. Dieu est le temps.
A ces deux Noms clefs, le Coran en ajoute deux autres : Dieu est « le Manifeste et le Non Manifeste ». Ces deux Noms dénotent une structure en Dieu, pour ainsi dire dans son intériorité. Les phénomènes qui deviendront le monde empirique sont d'abord la manifestation, dans l'Etre même de Dieu, de son Etre non manifesté. Non Manifesté, il est cachée dans son Etre le plus intime. Manifesté, il déploie, en son propre Etre, son Etre non manifeste. Non Manifeste, il cache en son Etre intime son omniscience atemporelle et la multitude de ses Noms. La manifestation consiste dans le déploiement, dans l'intériorité divine, du contenu de son savoir et de ses Noms. On pourrait dire que Dieu projette sur l'écran de sa propre intériorité l'immensité de son savoir éternel et la multitude de ses Noms.
En Dieu, dans le savoir de Dieu, tout est éternel, sans changement, car le savoir de Dieu et ses Noms sont radicalement atemporels. Atemporels, ils sont aussi ponctuels. Ils sont le point qui s'étend dans l'infini et l'instant qui recouvre l'éternité. Or, le savoir illimité de Dieu et les Noms divins contiennent en puissance, dans l'Etre divin, tous les phénomènes qui formeront le monde créé. Dans l'Etre atemporel de Dieu, les phénomènes de la manifestation sont donc atemporels, éternels, et immatériels.
Toutefois, ces phénomènes atemporels et purement spirituels peuvent être appelés à une existence temporelle par l'acte créateur de Dieu. Dieu prononce alors le fameux impératif coranique « kun ! », « sois ! » qui marque l'acte créateur. C'est par l'impératif « kun ! », « sois ! » que le monde de la créature existe et qu'il est sans cesse renouvelé. Le monde créé par le « kun ! » est autre que son existence éternel puisqu'il est instantané et soumis au changement. Mais il existe toujours en Dieu puisque l'Etre contient toutes choses – n'est-il pas le Premier et le Dernier ? – les choses incréées et éternelles comme les créées et éphémères.
Or, qu'en est-il du temps ? A l'instar de toutes choses, le temps existe éternellement, non déployé, ponctuel, dans le savoir atemporel de Dieu. En son essence propre, le temps est en effet atemporel et ponctuel. Il est atemporel aussi dans son déploiement dans l'Etre atemporel de Dieu. Mais le temps atemporel, non manifeste et manifeste, déployé dans l'Etre même de Dieu, est susceptible d'être activé par l'acte créateur de Dieu, par le kun ! divin qui lui donnera l'existence d'une créature. Et à l'instar de toute créature, le temps créé demeure englobé dans l'Etre divin, car Dieu sera toujours et immuablement « le Premier et le Dernier. »
La suite du texte coranique évoque justement l'apparition du temps comme créature : « C'est lui qui créa les cieux et la terre en six jours. » Ici, le « kun ! » divin est implicite. Ces quelques mots, empruntés à la tradition biblique, dénotent la création du temps cyclo-linéaire, le temps naturel dont nous avons parlé au début de notre exposé. Il était virtuellement, invisiblement, présent dans le savoir atemporel de Dieu. Désormais, il sera visible, grâce aux astres, jusqu'à ce que Dieu, « le Dernier », le ramène à lui. Car son existence en tant que créature dépendra toujours de la volonté créatrice de Dieu qui est « le Premier et le Dernier. »
Ayant mentionné la création des six jours, le texte coranique se départit de la tradition biblique. Loin de « se reposer » de ses travaux, Dieu « s'établit majestueusement sur le Trône. » Cette tournure, très fréquente dans le Coran, signifie entre autres qu'il a établi l'ordre de l'univers et dans l'univers, assignant leurs tâches aux garants du temps cyclo-linéaire que sont le soleil, la lune et les astres (Coran 7,52).
Notre texte se termine par l'affirmation que la création tout entière est dirigée par le savoir de Dieu et par sa présence universelle : « Il est avec vous où que vous soyez. » Les humains vivent toujours et partout en Dieu, par Dieu et pour Dieu. Pour eux, l'expérience religieuse consistera à sentir, dans les événements du temps cyclo-linéaire, la présence du temps atemporel, caractéristique du Dieu atemporel. Il faut que chaque point du cycle et de la ligne du temps empirique devienne infinité, que chaque instant du temps naturel redevienne atemporalité surnaturelle, divine. Ce qui signifiera que le musulman fidèle revivra l'atemporalité de son être, atemporalité qui est son être véritable dans le savoir atemporel de Dieu.
Dans le bouddhisme comme dans l'islam, l'expérience religieuse du temps contraste radicalement avec la perception spontanée du temps cyclo-linéaire. Dans l'expérience bouddhique, le temps n'existe pas au niveau de la vérité véritable, mais en vertu de la doctrine de la vacuité de toutes choses, le temps est, tout en étant inexistant, intégré au temps cyclo-linéaire de la vérité d'usage courant. Dans l'expérience islamique en revanche, le temps ordinaire, cyclo-linéaire, est ramené à son origine divine où, dans l'intimité de l'être divin, il est ponctuel et atemporel.
Non manifeste et manifeste, déployé, dans l'Etre éternel de Dieu, il devient, par l'acte créateur de Dieu, le temps ordinaire, cyclo-linéaire de la création visible. L'expérience du musulman consiste en un dépassement constant du temps ordinaire par le retour à l'atemporalité de Dieu. Dans les deux cas, bouddhique et islamique l'expérience religieuse implique un dépassement du temps ordinaire, voire son annulation, soit qu'il s'abolit dans la vacuité universelle, soit qu'il se fond dans l'atemporalité divine.
Y a-t-il des passerelles qui conduisent du temps ordinaire au non temps de l'expérience religieuse ? Il y en a : ce sont les actes religieux réguliers, les rites, les cultes qui égaient à des moments précis le déroulement monotone du temps cyclo-linéaire. Toutes les traditions religieuses connaissent l'acte religieux qui est passage de la vérité de surface à la vérité véritable, passage du temps cyclo-linéaire au non temps de la vérité ultime. C'est dans le rite que culminent la vie et l'expérience religieuses, que s'achève l'aventure religieuse, cette aventure qui ancre l'éphémère dans l'essentiel, qui fait goûter à l'atemporalité divine, qui fait savourer le charme de l'être/non être inimaginable. Le rite, acte religieux par excellence, libère le chercheur des contraintes du temps cyclo-linéaire, et par là même le libère des contraintes de l'existence tout court. Par sa beauté et par son intensité, l'acte religieux rend le pratiquant victorieux des vanités de la vie.
L'acte religieux invite le chercheur avide de vérité à explorer les espaces illimités d'un au-delà à la fois infiniment proche et infiniment lointain.
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