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L'historien Michelet aimait la montagne
Jean Piérard, Bruxelles
La montagne est une initiation, a-t-il écrit. Et peut-être s' étonnera de trouver semblable réflexion sous la plume de l' auteur de l' Histoire de France.
Mais quand on sait que Michelet avait une grande sensibilité alliée à une vive imagination, on comprend aisément que la poésie ne demandait qu' à naître chez cet illustre écrivain. De fait, on la rencontre à chaque pas dans L' oiseau, L' insecte, La mer et dans cette autre œuvre descriptive La montagne, parue en 1868, qui renferme des pages inoubliables, mais que peu de gens connaissent, parce qu' on sacrifie toujours cette partie, importante pourtant, de sa production à ses travaux d' histoire.
Michelet a célébré la montagne avec lyrisme. Le poète et le voyant, chez lui, s' exaltent, a écrit André Theuriet^ jusqu' à émettre a"audacieuses hypothèses. N' a pas été jusqu' à attribuer aux progrès et aux reculs des glaciers une influence déterminante sur la pensée, l' humeur et la vie des gens?
Et il est curieux de relever les notations qu' il a faites lors de son voyage en Suisse, texte qu' il a commencé à rédiger en août 1865, achevé en décembre 1867.
Les hauts passages des Alpes l' ont d' abord particulièrement séduit. Nulle part, a-t-il écrit, on ne sent plus les libertés de l' âme. J' en eus le sens très vif, lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la première fois ces routes sacrées, lorsque, après une longue nuit passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je vis, deux heures avant l' aurore, les Alpes déjà roses dans le bleu du matin.
Ne connaissant pas très bien les événements qui ont marqué ces contrées, ni les fondements de la liberté suisse, ni davantage les aventures des proscrits, des saints et des martyrs qui emprun- tèrent ces hautes routes, routes d' exil et du renouveau, il a néanmoins fort bien compris qu' elles constituaient en fait V' autel commun de l' Europe.
Michelet s' extasie devant la beauté des hauts sommets des Alpes, ces vierges de lumière qui nous donnent le jour quand le ciel même est sombre encore dans son azur d' acier.
Tu vas voir encore le soleil, fait-il dire au paysan de Savoie et à celui de Suisse découvrant la montagne teintée de rose bien avant le jour, les délivrant de la nuit et des mauvais songes.
Cette promesse, cette pureté de la montagne, il l' exprime avec une singulière intensité quand il relate la découverte qu' il fit de l' Engadine. Pour la bien apprécier dans toute sa majesté, il faut, poursuit-il, venir par l' Italie, remonter les cours d' eau de Come à Chiavenna, entre les châtaigniers, les vignes, et de Chiavenna à Vicosoprano. Là, dit-il encore, on se trouve au pied de l' énorme escalier si rapide de la Maloja, tournant sur lui-même à travers les sapins.
Comme tous ceux qui sont allés dans cette région ( la porte de l' Engadine ), on ne peut que souscrire à son choix et admirer, comme il le fit, en esthète, le petit village de Cresta et ce sommet désolé et battu d' un vent éternel qui le prolonge dans l' infini du ciel. On regarde en arrière, et l'on voit d' un coup d' ail toute cette échelle de Jacob. Cette échelle de Jacob, au sein d' un paysage qui m' a conquis, moi aussi, par l' ampleur et la limpidité de ses horizons, ne pouvait, on le conçoit, le laisser insensible.
Il compare ensuite ce contact avec l' Engadine par l' Italie, avec la découverte qu' on en fait en y accédant par le Col du Julier. Descendant de ce côté, on n' a pas l' impression que la descente on l'on s' engage est elle-même une haute montagne.
Et Michelet de décrire alors Silvaplana, agréable village, de propreté extrême, de maisons blanches et riches d' apparence et les trois petits lacs très verts encadrés de mélèzes et réfléchissant leur image qui, dit-il, semblaient gais au soleil malgré le sérieux des sommets qui les dominent.
Ces notes de voyage auraient été rédigées en partie par sa femme. Elle l' aurait aidé dans la rédaction de ses souvenirs. C' est ce que confirme M. Robert Van der Eist, docteur en médecine de la Faculté de Paris, dans son ouvrage consacré à Michelet naturaliste^.
Cédant à son tempérament lyrique, Michelet a beaucoup admiré la flore alpine, les mélèzes surtout, de ce vert clair dont on peint les jouets d' en. Et sous leur ombre légère, il s' émerveillait de voir s' éclairer les plus belles fleurs des hautes Alpes, communes ici tout comme ailleurs est la pâquerette aux prairies, la superbe anémone jaune aussi, tant recherchée par les botanistes et qu' il se faisait une joie d' identifier.
Et Michelet d' évoquer le bonheur qu' éprou son ami et les dames qui les accompagnaient au cours de ce voyage, à la vue de cette flore des Alpes à nulle autre comparable par la luminosité de ses tons et la délicatesse de ses formes ciselées, dirait-on de la main géniale de Benvenuto Cellini, mais vivantes de leur simple beauté. Elles ne doivent rien, ces fleurs de montagne, aux effets du soleil; elles sont belles d' être elles-mêmes. Et c' est ici que le poète laisse, à nouveau, parler son tempérament:
Mystérieuses dans l' ombre, inclinées vers la route, elles semblaient des yeux, de grands yeux qui nous regardaient.
Michelet continua son voyage par Saint-Moritz. Il salue au passage le groupe de la Bernina. Le grand groupe de la Bernina avec tant de glaciers, de sources, est assez près, mais on ne le voit qu' à de rares échappées. Il est énorme, et on le cherche, on ne sait où le trouver.
Puis, c' est Celerina et Samedan qu' il découvre. Ce que vous y admirez, écrit-il, c' est une aisance, lentement et honorablement gagnée, les fruits de la sagesse et de l' économie.
Fruits de la sagesse, mûris au soleil de la montagne, les paysages de l' Engadine l' avaient littéralement transporté, ébloui de tous leurs feux. Et ici encore, on ne peut que s' étonner de trouver chez l' auteur de Jeanne d' Arc de telles 1 Librairie Charles Delagrave qualités de poète, que la Suisse a sûrement contribué à développer. Comment d' ailleurs ne le pourrait-elle pas?
Sur la route de la Bernina, Pontresina a soulevé son enthousiasme, la vue du Val Roseg aussi. Il détaille, avec beaucoup de tendresse et de sensibilité, les torrents qui s' unissent là dans la montagne, la neige immaculée de cette vierge Bernina et, une fois encore, la flore des Alpes, pauvre, exquise dans cette région et tellement supérieure à la vulgarité d' en bas.
On retrouve, dans ces pages qu' il a consacrées à la lumineuse Engadine, toute l' émotion qui le saisissait quand, dans son Journal ( 1888 ), il notait les sentiments qui le traversaient lorsque, tout jeune, il lisait des romans. Il a vécu, en fait, avec la montagne comme avec les héros dont il partagea les aventures. Avec elle, il souffre, aime et vibre de tout son être à chaque nouvelle découverte.
Il relate ensuite une course qu' il fit avec un guide de l' endroit vers le Col de la Stretta, là on je fus, il y a quelques années, un coin de pays d' ailleurs dont la rudesse et la sauvage beauté m' ont toujours laissé une profonde impression.
Nous avions pris, à Bernina, écrit-il, le chariot rustique des faneurs. Un champ de neige nous arrêta. Je le traversai avec une joie d' enfant, craintive et hardie. Mon guide, de son jarret nerveux, me devançait; il avait trop pratiqué la montagne pour ne rien éprouver d' un trouble d' âme neuve... Un sifflet me fit tressaillir ( c' était une marmotte surprise ), et après, le désert n' en fut que plus muet. Point de ruisseau, point d' eaux qui murmurassent. Le torrent coulait bas et loin. L' air seul, tourmenté, gémissait, ou par moment criait, éclatait en sinistres plaintes.
Michelet, enthousiaste, concluait en ces termes: Teile est l' ivresse des montées, F attraction de ces lieux, le besoin de planer. Le besoin déjà, à cette époque, de s' évader de la vie tumultueuse pour atteindre à plus de pureté et de solitude.
Dans le même ouvrage, il nous conte les promenades qu' il fit sur les chemins des Grisons; il fait surgir devant nos yeux Coire et son ambiance si chaleureuse et si caractéristique.
Les douceurs du Valais et ses molles tiédeurs — il y fut au mois de juin - l' avaient beaucoup captive. Les arbres qui couvrent les versants des hautes vallées et qui grimpent jusqu' où la pierre commence, avaient suscité son admiration par leur majesté, leur vigueur et leur éternelle verdeur. L' arole, écrit-il, c' est le plus fort des arbres, mais aussi le plus lent. On ne refera pas ce bois qui veut des siècles.
On ne refera jamais le travail de la nature qu' il faut protéger, ni ces chemins de là-haut qui se sont, pour la plupart, créés tout seuls par l' usage plutôt que par le travail volontaire des hommes, chemins naturellement traces par la nécessité du temps et des lieux.
Entre tous les chemins, je préfère, dit Michelet, les grandes voies historiques où l' humanité a passé. Pour entrer, par exemple, en Italie, j' aime mieux les antiques passages, graduels, légitimes, le Mont Cenis, le Saint-Gothard, que le saut violent du Simplon. De même - et il revient à une région dont il a gardé un inaltérable souvenir — allant vers l' Engadine, je suis le chemin ordinaire, le Julier.
On le constate, il a une prédilection pour les chemins naturels de la vie, et tout ce qui s' en écarte le laisse indifférent ou provoque sa réprobation.
La montagne est pour lui l' image de la vie. Elle est aussi le symbole des évolutions que subit l' esprit pour se dégager des réalités vulgaires et s' élever graduellement jusqu' aux pures conceptions de l' idéal.
Personne n' a peut-être exprimé mieux que lui, en son temps, la philosophie de la montagne et les leçons à tirer d' une communion intime avec elle. La montagne est une éducation de la volonté, un mâle élan vers les choses hardies, dangereuses, pénibles...
Il a insisté aussi sur le fait que cette union intime et totale avec la montagne n' est possible que si la nature alpestre est abordée avec recueillement et maturité.
Son livre, a dit André Theuriet, est un peu le Cantique des cantiques des hautes cimes, mais ce cantique s' achève par un cri d' alarme qui annonce déjà les appels lancés par notre revue Les Alpes. Il pourrait constituer, en quelque sorte, un avant-propos à l' article de M. Ed. Rieben, paru dans le numéro de septembre 1970 sous le titre Le plan national d' aménagement intégral de la montagne.
Michelet, en effet, après avoir chanté les splendeurs de l' Engadine, se demande tout à coup ce que cette belle région deviendrait si les bois qui la couvrent disparaissaient, laissant libre cours aux torrents, aux ravines d' eau, de neige ou de pierres. Cela est vrai également pour les montagnes de France où les forêts s' ap. Il faut que l' Etat exerce une sollicitude de plus en plus attentive à cet égard. L' ar, comme le dit Michelet, est un palladium sacré. Lui vivant, la contrée se soutient, vit encore. Lui mourant, elle meurt, dépérit peu à peu, et, le dernier coupé, disparaîtra le dernier homme.
Sans adopter toutefois entièrement un point de vue aussi pessimiste des choses, on ne peut cependant que défendre l' essentiel de sa thèse, admirer la clarté de pensée de l' écrivain, la philosophie qui inspire tout son livre et qui reste de profonde actualité, malgré le travail du temps et le renouvellement des hommes.
La montagne de Michelet est celle de la vérité.