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05/11/2010
"Le testament d'Olympe", regard nocturne de Chantal Thomas
Lecture. Parmi les droits de l'homme les plus imprescriptibles figure celui de se contredire soi-même. Voilà quelques petites semaines seulement, je disais dans Marges mon indifférence pour la rentrée littéraire et ma méfiance envers les prix divers qui la célèbrent. Et me voici emporté par un livre laissé sur le rivage par le flot des nouveautés et inscrit pour un temps sur la liste des ouvrages retenus en vue du Goncourt. L'œuvre d'un auteur que couronna déjà le Femina en 2002 pour Les Adieux de la Reine.
Chantal Thomas est une érudite, détentrice d'un gai savoir. Elle fréquente Don Juan, Casanova et le marquis de Sade. Son jardin est le dix-huitième siècle, où se mêle comme jamais, pour le plaisir de l'esprit et de la langue, le léger et le grave. Le siècle des Lumières et des Révolutions, de la liberté et de la licence, de Madame de Pompadour et de Mademoiselle de Lespinasse, de Voltaire, Diderot et Laclos. Le siècle des Philosophes et du Style.
Chantal Thomas écrit des ouvrages savants. Elle s'aventure aussi dans le roman. Elle appartient au cercle étroit de ces auteurs dont il suffit de lire un livre pour éprouver l'envie de découvrir les autres, tous genres confondus.
Avec Le testament d'Olympe, Chantal Thomas fait une entrée tardive dans ma bibliothèque, par surprise, si ce n'est par effraction. L'effet est dévastateur et délicieux. L'histoire est celle de deux sœurs nées dans une famille bordelaise d'un père à l'âme simple et pieuse qui ne prit aucun soin de ses affaires, comptant sur la bonté divine à l'instar des petits oiseaux du ciel et du lys des champs, et d'une mère convulsionnaire, appartenant à un rassemblement d'illuminés issus du jansénisme. La famille court à la ruine, elle s'y trouve sans tarder.
La cadette s'appelle Apolline, elle est envoyée au couvent de Notre-Dame-de-la-Miséricorde, qui assure l'éducation de ses pensionnaires en vue de les amener à prendre le voile. Sur la maison règne Mère Sainte Félicité de l'Oraison, surnommée Mère Lamproie à cause de ses dents. La relique vénérée du couvent est une épine de la couronne du Christ, présage sinistre d'adolescences transpercées.
Apolline quitte le couvent pour endosser l'état morose de préceptrice dans une famille. Le père est un mondain vivant le plus clair de son temps à Paris et revenant au foyer pour battre sa femme. La mère supporte son sort en lisant avec ferveur Julie ou La Nouvelle Eloïse. Elle écrit même un jour à Rousseau une lettre pétrie d'admiration, qui ne lui valut qu'une réponse publique du destinataire dans les pages d'un journal, un avis «Aux auteurs et beaux esprits» priés de «ne plus lui écrire de lettres de compliments, même affranchies, n'étant pas en état de payer tant de ports, ni de répondre à tant de lettres».
Apolline reçoit un jour une convocation du chef de la police: sa sœur Ursule se meurt et la demande à son chevet. L'expédition est hasardeuse, dans les tréfonds de la misère parisienne. Les deux sœurs se retrouvent dans un taudis. Ce sont les derniers instants. Apolline emporte un sac en tapisserie. Elle y découvre plusieurs cahiers retenus par un ruban. Le récit d'une vie, le testament d'Olympe.
Le livre est conçu comme un diptyque. Le second volet conduit le lecteur à changer de registre. Il le maintient dans un tableau de l'infortune des femmes en ce siècle aux dehors étincelants.
Ursule, l'aînée, est rebelle. Elle entend échapper à son destin indigent, elle suit le duc de Richelieu, petit-neveu du célèbre cardinal et gouverneur d'Aquitaine. Un libertin de haut vol, féroce prédateur lui-même, qui sert de rabatteur à Louis XV. Il est chargé par le roi de lui amener des jeunes filles vierges.
Ursule change de nom. Elle devient Olympe. Elle se rêve actrice de théâtre. Elle est promise aux caprices du roi. Elle ne connaîtra des splendeurs des appartements royaux que les alcôves, de Versailles que le Parc-aux-Cerfs, pavillon des maîtresses subalternes. La désillusion sera brutale.
Le regard de Chantal Thomas porte sur les bas-côtés du règne et de la figure de Louis XV. Il en restitue l'éclat et l'obscurité. Les munificences de la Cour et les désastres de la guerre de Sept Ans, le jeu de la séduction et l'angoisse du péché, la débauche élevée au rang des beaux-arts et la vision torturante de la mort. De ce voyage nocturne dans le dix-huitième siècle subsiste en héritage, rare aujourd'hui, une écriture vive, tendue, brillante.
Chantal Thomas, Le testament d'Olympe, Seuil, 2010.