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Un seul texte, un seul "oui".
La Jeunesse Socialiste a lancé et fait aboutir une initiative populaire fédérale, dite "99 %", pour taxer à 150 % les revenus du capital au-delà d'une certaine limite, fixée par le parlement, et d'affecter les ressources supplémentaires obtenues par cette taxation (entre cinq et dix milliards de francs) à une réduction de l'imposition des petits et moyens revenus tirés du travail, à des "transferts en faveur de la propriété sociale" ou au financement de prestations sociales (des crèches, des subsides à l'assurance maladie, des prestations complémentaires augmentées à l'AVS-AI) ou de la formation. On ne sera pas exagérément surpris que le Conseil des Etats et le Conseil national aient rejeté l'initiative, sans lui opposer de contre-projet. Les choses ainsi, seront claire, et les partisans d'une imposition plus forte des "super-riches" ne se diviseront pas entre deux textes : il n'y en a plus qu'un... un seul texte, un seul vote :
« Ils sont 1 %, nous sommes 99 % », vraiment ?
1 % de la population suisse possède 40 % des richesses du pays, et ce pourcent est encore favorisé par la fiscalité en vigueur, qui permet aux plus riches d'être encore plus riches en épargnant, en thésaurisant, en investissant ou en spéculant. Les dividendes et les loyers vont à la fortune existante, et le fossé se creuse entre ceux qui n'ont pas grand chose et ceux qui ont tout. Depuis le début de la pandémie, il y a un an, la fortune des six personnes les plus riches de Suisse a augmenté de quinze milliards et demi de francs -plus que ce qu'a dépensé la Confédération pour réduire les conséquences sociales de la pandémie. Et les ménages dont le revenu est inférieur à 4000 francs ont perdu en moyenne 20 % de ces revenus. Pour autant, si le 1 % possède presque tout, on ne pas en déduire que 99 % ne possède rien. On ne cèdera pas ici à l’illusion de croire que les 99 % de la population sont la nouvelle classe dominée, la nouvelle plèbe, une sorte de nouveau prolétariat de substitution : ces 99 % ne sont qu’un agrégat, même pas un amalgame : une addition de groupes sociaux qui n’ont entre eux aucune solidarité, ne forment ensemble aucune force sociale, ni aucune force politique cohérente, et moins encore une classe sociale distinctive... On peut en effet être de la classe des privilégiés sans être milliardaire, et de n’être pas un nabab ne fait pas d’un médecin, d'un avocat, d’un chef d’entreprise, d’un cadre dirigeant, d'un magistrat ou d’un haut fonctionnaire un exploité. Pas plus que d'être de gauche, voire d'extrême-gauche, ne fait d'un professeur d'université un prolétaire. Quand tout le monde et n’importe qui, sauf les milliardaires et les mendiants, est réputé faire partie de la « classe moyenne », c’est bien que cette classe n’en est pas une. Autrement dit, qu’elle n’existe pas, sinon comme un mythe. « Ils sont 1 %, nous sommes 99 % » n’est pas seulement une ânerie, c’est une ânerie dangereuse, en laquelle tout projet de changement social radical ne peut d’abord que s’engluer, pour ensuite se dissoudre, et enfin disparaître.
La classe dominante, en effet, ne se limite pas au pourcent d'individus les plus riches. Ni même à la couche sociale qui leur immédiatement inférieure. Il faut bien à ce pourcent quelques autres dizaines de pourcent qui vont constituer une couche (plus qu'une classe) "moyenne supérieure", qui va occuper l'essentiel du pouvoir politique et culturel. Sans d'ailleurs que cela ne fragilise forcément les partis de gauche, devenus partis de diplômés. Certes, tous les diplômés ne sont pas riches (si presque tous les riches sont diplômés), mais tous ont intérêt à ce que, fondamentalement, l'ordre social ne change pas.
Les choses seraient si simples, et les perspectives si radieuses, si la domination capitaliste se résumait en celle des 1 % les plus riches de la population, et qu'il suffisait de débarrasser ce 1 % de sa richesse pour la répartir sur le reste de la population, voire se débarrasser de ce 1 % lui-même pour se retrouver dans une société heureuse, libre, égalitaire, fraternelle et sororale... Mais le capitalisme produit, avec l'aide de l'Etat, un ensemble de rapports sociaux formant une totalité sociale dont une bonne part des 99 % sont complices mais dont tous les sociétaires sont dépendants, et qui est traversée par un rapport de forces sociales fondamental se jouant toujours entre les travailleuses et les travailleurs d'un côté -ceux qui doivent travailler pour vivre- et les autres, ceux qui peuvent, ou pourraient, se permettre de bien vivre sans avoir (ni, s'ils sont retraités, avoir eu) besoin de travailler en vendant leur temps à un employeur.
On la votera, l'initiative 99 %. On la votera comme on pousse un coup de gueule. Parce que cela fait du bien, de pousser un coup de gueule. Et que l'initiative, si illusoire que soit une partie de son discours, reste le moyen de mener une vraie bataille politique sur les deux questions, indissolublement liées, de la justice sociale et de la justice fiscale. Quand le travail est plus imposé que la rente foncière, il y a pour le moins quelque chose qui cloche. Surtout quand le travail humain rémunéré risque de se raréfier par le développement de la robotisation et de l'informatisation -sans même évoquer ce que la pandémie a révélé des inégalités de revenus et de fortune, et donc des possibilités de faire face à la crise : avant elle, le taux de pauvreté s'élevait déjà en Suisse à 8,7 % de la population.
L'initiative nous reparle de capitalisme, et nous permet de reprendre l'offensive sur un terrain qui a surtout été celui, ces dernières années, pour la gauche, de batailles défensives -parfois gagnées, certes, mais qui par définition ne sont que conservatrices, même quand elles le sont de droits acquis par des décennies de luttes sociales.