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«Je souhaite dire que ce travail est inscrit dans ma chair, et que, par dessus tout, j'ai cherché dans ces pages à penser par moi-même.» Grégory Bénichou conclut le prologue de son livre, «Le Chiffre de la vie»1 par cette étonnante profession de sincérité, comme pour avertir le lecteur qu'il entre là dans son intimité intellectuelle. Comme pour lui demander le respect dû aux pensées fragiles et inattendues. Comme pour le prier de ne pas exécuter par un jugement expéditif dix ans de réflexions.Précautions nécessaires. Car Grégory Bénichou, né en 1971, docteur en philosophie et en pharmacie, va prendre des libertés que beaucoup jugeront d'emblée suspectes. Notamment celle de tracer des parallèles entre les découvertes récentes de la biologie et les textes fondateurs des grandes religions. Stephen Jay Gould n'avait-il pas brillamment plaidé pour le respect des dicastères distincts de la science et de la foi ? Ici, l'auteur enfreint la règle, au nom de la curiosité. Ce n'est pas le dogme de l'idéologue, mais «l'il rond du philosophe» qui se pose sur le monde.La question fondamentale qui justifie «Le Chiffre de la vie» est celle-ci : pour expliquer le code génétique, on utilise souvent la métaphore du langage. Mais ne s'agit-il vraiment que d'une ressemblance ? Le linguiste trouve réunies dans le code génétique toutes les caractéristiques d'une véritable langue. Est-ce par hasard ? Le code génétique n'est-il pas en réalité un vrai langage, une sorte de parole portée au cur des êtres vivants ? La science moderne, tout occupée au démontage soigneux de la mécanique moléculaire, serait-elle aveugle à ce qui pourrait être le «langage de la nature» des Lumières, le «Verbe» de la Genèse ou le secret des kabbalistes ?Les points d'interrogation demeurent, car l'auteur s'interroge plus qu'il n'affirme. Il fait preuve d'une connaissance approfondie des mécanismes biologiques en jeu ; son essai n'a rien d'une interprétation fantaisiste de faits scientifiques mal compris. En revanche, et Grégory Bénichou le revendique, il s'agit bel et bien d'une interprétation. Mais l'accepter à titre d'hypothèse, c'est aussi se confronter à de nouvelles interrogations : «S'il existe un programme, existe-t-il un Programmeur ? Si la vie programme l'homme, l'homme peut-il programmer la vie ?»C'est en abordant cette dernière question que Grégory Bénichou s'enflamme et se livre. Soudain virulent, il dénonce la légèreté avec laquelle la société réalise un nouvel eugénisme, privé cette fois-ci, par diagnostic prénatal et fécondation in vitro. Il s'inquiète de la facilité d'adoption de certaines techniques. Il dénonce le «nettoyage des mots» qui permet d'accepter des réalités douloureuses, comme par exemple l'adjonction fréquente du qualificatif «thérapeutique». Il va traquer jusqu'au cur d'un service de fécondation les fêlures qui trahissent ce qu'il considère comme un aveuglement scientiste, par défaut d'humanités.On laissera au lecteur le soin de penser par lui-même. Mais «Le Chiffre de la vie» mérite toute l'attention de ceux qui aiment cultiver le doute. Car il montre qu'il existe d'autres façons de lire le monde, sans pour autant céder au dogme, à la mauvaise foi ou à l'ignorance.1 Bénichou G. Le Chiffre de la vie. Paris : Seuil, 2002.