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Aujourd'hui, c'est la « journée internationale de la femme ».
Déjà la formulation est révélatrice d'une idéologie symbolique spécifique, selon laquelle « la femme » est une fin en soi, une détermination biologique, une inscription génétique définie et un genre rationnel auquel nulle ne peut se détacher. Il s'agit dès lors d'un différentialisme qui conditionne les individus à se cantonner, comme c'est le cas depuis des siècles sinon plus, à des comportements représentatifs de leur sexe. C'est une conception pour le moins manichéenne de la pluralité des êtres humains. Il y a plus de cinquante ans, Simone de Beauvoir prononça une phrase qui, encore à notre époque, fait office de prophétie : « on ne naît pas femme, on le devient ». Combien d'esprits simples ont dû buter sur cette affirmation ! Et pourtant, la logique est imparable.
La différencialisation imposée de facto comme étant une expression de la Loi de la Nature, et ce dès la naissance, ne tient pas compte de la versatilité des caractères humains. Au contraire, cette attitude enferme l'expression de la diversification humaine en deux schèmes antagonistes, comme s'il suffisait d'un terme, naturalisant un genre donné, pour comprendre et percevoir les spécificités d'un être humain. Ainsi la phrase de Simone de Beauvoir prend tout son sens, et permet de penser l'importance non-négligeable des constructions sociales, et l'impact sur le développement psychique et physique que peuvent avoir l'intériorisation de codes sociaux et de croyances métaphysiques.
Ces enfermements dogmatiques ne prennent guère en considération un fait qui est pourtant connu.
De nombreuses femmes, et de nombreux hommes ne se retrouvent pas dans la fatalité de leur « genre » et décident alors d'en changer, soit par une lourde intervention chirurgicale, soit par travestissement. Que conclure de ce malaise répandu ? Que la nature fait mal son travail ? Ou que l'essentialisme qui catégorise les « hommes » et les « femmes » selon l'aspect visuel de leur sexe n'est pas suffisamment diversifié pour rendre compte de la pluralité des personnalités et donc de permettre aux individus une liberté de développement psychique et physique qui leur est propre ?
Il faut également considérer les hermaphrodites, probablement perçus comme des « erreurs » biologiques, et qui pourtant font partie intégrante des êtres humains. Dans ce cas de figure, les parents sont généralement amenés à définir le « sexe » de leur enfant, pour qu'il puisse se sentir en adéquation avec ses semblables. Dès lors, il est irréfutable que le genre se construit socialement.
Pourquoi alors les croyances humaines sont-elles aussi strictes ?
Citons les propos d'Edgar Morin relevés dans son ouvrage « Introduction à la pensée complexe », sur l'actuel paradigme idéologique : « L'ancienne pathologie de la pensée donnait une vie indépendante aux mythes et aux dieux qu'elle créait. La pathologie moderne de l'esprit est dans l'hyper-simplification qui rend aveugle à la complexité du réel. La pathologie de l'idée est dans l'idéalisme, où l'idée occulte la réalité qu'elle a mission de traduire et se prend pour la seule réelle. La maladie de la théorie est dans le doctrinarisme et le dogmatisme, qui enferment la théorie sur elle-même et la pétrifient. La pathologie de la raison est la rationalisation qui enferme le réel dans un système d'idée cohérent mais partiel et unilatéral, et qui ne sait ni qu'une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l'irrationalité. »
Cet extrait permet de justifier ma réflexion sur la formation des genres. Le rationalisme et l'universalisme (voir également Immanuel Wallerstein à ce sujet) sont des conceptions idéologiques relativement récentes. Elles permettent, dans le cadre politique actuel, de simplifier à outrance des problèmes d'une rare complexité. Il n'est pas rare de nos jours d'entendre des politiciens user du même champ lexical restreint tout au long d'un discours pour se faire entendre du plus grand nombre, en dépit de la réelle ampleur de la problématique débattue. Cette « hyper-simplification » a des conséquences souvent désastreuses, et rempli des fonctions néfastes pour la compréhension des schémas non-manichéens.
La « journée de la femme » n'est donc pas une victoire, ni un avancement des mentalités, mais la juste continuité de la mainmise idéologique sur le concept des genres, rappelant aux femmes, et indirectement aux hommes, qu'elles ne sont que « ça » et rien d'autre, et que la fatalité biologique ne leur permettra jamais de s'extraire des carcans sociaux desquels elles sont prisonnières depuis des centaines d'années.
Il ne faut donc pas se réjouir pour la cause féministe, mais plutôt se tenir prêt à continuer la lutte, car elle est loin d'être terminée. En ce sens, le XXIe siècle devrait être intronisé « siècle des femmes » pour rappeler à l'ensemble de l'humanité qu'il y a des batailles qui ne se remportent pas en quelques manifestations et petites victoires.
Le combat est macro-social, et englobe donc l'ensemble des êtres humains. L'égalité professée n'est pas une preuve en elle-même, il faut encore qu'elle soit appliquée.
Tout comme les êtres humains ne sont pas égaux en droits face à la Justice, les femmes et les hommes ne le sont pas face à la diversification de leurs caractères.
Femmes et hommes de tous les pays et de toutes les cultures, unissez-vous !
Grégoire Barbey