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« Papa, je ne veux pas d’un mariage à la belge ». Ce que ce jeune homme entendait par là, c’était qu’il ne voulait pas d’un faire-part commandé auprès d’une papeterie de renom où ses ascendants fairaient part à qui de droit de son mariage, ni non plus d’une réception et d’un dîner, auxquels seraient conviés l’Oncle Anatole et la Tante Agathe du seul fait qu’ils sont l’Oncle Anatole et la Tante Agathe. Au lieu de quoi, les jeunes gens invitèrent leurs copains à une grande fête, mettons en Andalousie, qu’une brève cérémonie religieuse dans une chapelle pittoresque viendrait rehausser.
De tous temps et partout, le mariage était conçu comme un contrat social ; lorsque Marie est promise à Joseph, un homme de la descendance et de la maison de David, elle s’engage tout autant envers son fiancé qu’envers sa maison. Si aujourd’hui en Occident, il est de plus en plus envisagé comme une affaire privée, strict reflet du sentiment des partenaires, sous d’autres lieux il en va, mutatis mutandis, comme pour Marie et Joseph.
La Ligne Claire a sous les yeux le faire-part de mariage de deux jeunes gens, lui issu d’Afrique de l’Ouest et elle d’un pays d’Europe. Du côté du jeune homme, le premier à annoncer n’est ni le père ou le grand-père mais le chef coutumier, Sa Majesté le Naba de XY un peu comme si, mettons, le Duc de Bavière, s’associait à chacun des mariages des Bavarois. Ce que Sa Majesté veut nous dire, c’est que le jeune homme est de sa descendance et appartient à sa maison. Suivent alors les familles proches, qui sont désignées sous « les grandes familles », par quoi il faut entendre les familles étendues, signifiant que c’est dans ce cadre-là, la famille au sens large, celle dont font partie l’Oncle Anatole et la Tante Agathe, que s’inscrit cette union.
Si les jours où Harpagon tentait de forcer le mariage d’Elise et d’Anselme sont révolus (même si La Ligne Claire a épousé la fille que sa mère a eu le bon goût de lui présenter) c’est que le mariage suppose le consentement. Cependant le mariage ne se réduit pas au seul consentement ni le consentement à la seule expression de sentiments mutuels et c’est la raison pour laquelle, qu’il soit civil ou religieux, il se déroule devant témoins et qu’un tiers, officier d’état civil ou prêtre, préside la cérémonie. Si les autorités civiles et religieuses ont jugé bon d’entourer la célébration de formalités, c’est justement parce que le mariage est empreint d’une forte dimension sociétale, dont les effets s’opposent aux tiers, l’état civil des enfants à naître par exemple.
Si les hommes partout et toujours ont jugé nécessaire d’ériger le mariage en une institution, c’est dans le but de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Tout cela, les grandes familles d’Afrique de l’Ouest le savent et l’ont toujours su tandis qu’en Europe on assiste à un phénomène de privatisation de cette institution, qui, une fois les sentiments fanés ou le consentement retiré, laissera un goût amer dont pâtira la société tout entière.