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Dictionnaire suisse de
politique sociale
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Instruction publique

En Europe, l'éducation et l'instruction ont été l'apanage des familles et des Églises jusqu'au XIXe siècle. Elles sont devenues une affaire des pouvoirs civils à la faveur des idées de la Révolution française et du processus d'industrialisation et de modernisation.
À la fin de l'Ancien Régime, il existe un petit nombre d'universités (certaines remontant d'ailleurs au Haut Moyen Âge), des Collèges ou Gymnases qui y préparent (très sélectivement), ainsi qu'un ensemble assez disparate et plus ou moins dense d'écoles élémentaires - à caractère religieux pour la plupart - qui assurent la catéchèse et favorisent l'alphabétisation croissante des enfants du peuple. L'étatisation de cet héritage institutionnel est plus ou moins précoce selon les pays et elle s'accommode de formules de partage plus ou moins étroit avec les Églises. Mais partout, au cours du XIXe siècle, l'enseignement primaire devient gratuit dans les écoles publiques et tous les États imposent progressivement une obligation légale de s'instruire à tous les enfants (et à leurs familles). Destinée à soustraire les enfants (de six à douze ans environ) au marché du travail et à la rue, cette mesure visait aussi une certaine homogénéisation linguistique et idéologique des espaces nationaux, tout en assurant à chacun une maîtrise minimale des techniques culturelles de base (lire, écrire, compter) et en préparant les jeunes à leurs rôles futurs de citoyens d'un État national et démocratique et de producteurs dans une économie en voie d'industrialisation.
Une réorientation utilitariste de l'enseignement parachèvera en effet le processus de modernisation vers la fin du XIXe siècle. Elle justifiera aussi la progressive différenciation des filières selon les destinées professionnelles et sociales probables des élèves. La première moitié du xxe siècle verra se développer un triple mouvement : a) l'allongement de la durée de la scolarité obligatoire (aujourd'hui en général jusqu'à l'âge de 15-16 ans) ; b) la multiplication des écoles ou institutions de formation à vocation technique et professionnelle ; c) l'intégration de cet ensemble d'écoles en un système à la fois différencié et intégré de filières de formation. En matière de formation professionnelle, les pays germanophones ont opté durant cette période pour un système dual, où la formation est partagée entre l'entreprise et l'école, tandis que la plupart des autres pays ont opté pour une formation en école.
La bascule de l'autorité éducative du champ religieux vers le champ politique est ainsi consubstantielle de la formation de l'État moderne. Les États territoriaux de l'Ancien Régime s'étaient construits autour du monopole du pouvoir de violence physique (Max Weber, Norbert Elias), c'est-à-dire du droit de lever des troupes, de maintenir une police et d'administrer la justice pénale. L'État enseignant moderne cumule ce monopole avec celui du pouvoir de violence symbolique (Pierre Bourdieu) au sens du droit d'imposer des significations légitimes (connaissances et croyances, savoir-faire et savoir-être) par le biais d'une action pédagogique délibérée et organisée.
Ce monopole est toutefois moins entier que celui du droit de violence physique. L'autorité éducative reste partagée avec les familles et avec d'autres réseaux de communication, tels les médias. De plus, le droit constitutionnel garantit en général la liberté d'enseignement et, selon les pays, à côté de l'enseignement public soumis à la régulation politique, il existe un marché de l'enseignement privé plus ou moins étendu, dont les prestations sont parfois subventionnées par les pouvoirs publics mais de toutes façons soumises à un certain contrôle étatique.
De nos jours, les systèmes éducatifs atteignent partout des dimensions appréciables. Les collectivités publiques des pays industrialisés consacrent entre 10 et 15 % de leurs budgets à l'éducation. Le personnel du secteur éducatif forme entre 3 et 5 % de la population active, tandis que les élèves, étudiants et apprentis en formation initiale représentent entre 15 et 20 % de la population résidente. Au-delà de la formation initiale, l'éducation des adultes, la formation continue et le perfectionnement professionnel sont en très rapide expansion mais, beaucoup plus que la formation initiale, ce domaine est régi par les lois du marché.