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Une agriculture sans femmes est inconcevable. Toutes ces femmes qui jouent un rôle actif dans le domaine traditionnellement masculin de l’agriculture sont souvent invisibles. Pour changer cela, Vision Agriculture et la HESB-HAFL ont lancé un projet commun.
Un article des invitées Laura Spring, Sandra Contzen et Anna Kröplin
Seules 6 % des exploitations agricoles sont dirigées par des femmes bien qu’environ 20 % des personnes terminant le CFC d’agriculteur et agricultrice soient des femmes (Rapport agricole 2022). La majorité des femmes en agriculture sont mariées ou vivent en concubinage avec un chef d’exploitation, et se considèrent comme paysannes, femmes au foyer et mères [1] selon la dernière étude sur les femmes en agriculture (Agridea 2022). Selon cette étude, au moins un tiers des paysannes travaillent dans l’exploitation de leur époux ou partenaire sans être rémunérées. D’une part, ce travail gratuit est lié à la tradition et est soutenu dans une certaine mesure par le droit matrimonial. D’autre part, certaines exploitations ne pourraient pas survivre financièrement sans ce travail gratuit. L’étude souligne également l’importance de la contribution économique des femmes dans les exploitations familiales. Or celle-ci est généralement trop fortement occultée, que ce soit dans les exploitations agricoles, dans les formations ou dans la politique agricole.
L’(in)égalité des genres en agriculture
La recherche sur l’égalité des genres dans l’agriculture [2] montre clairement que la répartition « traditionnelle » du travail dans les exploitations familiales est organisée par rapport au sexe et qu’elle conduit par conséquent à des tâches et des domaines typiquement masculins ou féminins. Dans cette division « traditionnelle » du travail, les femmes constituent souvent la main-d’œuvre non rémunérée ou invisible. Même si cette répartition prédomine toujours, de nouvelles formes d’organisation ont vu le jour. Une recherche de la HESB-HAFL [3] montre que certaines de ces nouvelles formes représentent des arrangements égalitaires, dans la mesure où la conjointe exerce par exemple une activité indépendante en tant que responsable de branche d’exploitation. D’autres formes sont choisies de manière pragmatique et consensuelle, mais sont objectivement inégalitaires. C’est par exemple le cas lorsque la conjointe exerce, en plus de sa collaboration à l’exploitation, une activité bien rémunérée externe à l’agriculture et dans ce contexte renonce à un salaire pour son travail à la ferme. Elles ont alors une prévoyance vieillesse, mais leur contribution économique à l’exploitation agricole reste invisible.
Même si le cadre juridique de l’agriculture ne prévoit pas explicitement de discrimination fondée sur le sexe, il semble que les structures existantes entraînent des inégalités. Il peut s’agir de traditions dans la transmission de l’exploitation ou de stéréotypes sexués dans la formation agricole de base et spécialisée. Certaines bases légales du Code civil posent également problème. La position de la conjointe ou du conjoint d’un chef ou d’une cheffe d’exploitation n’est à ce jour pas suffisamment réglée par la loi. Lors de la liquidation du régime matrimonial qui s’applique en cas de divorce, l’entreprise agricole est actuellement utilisée à sa valeur de rendement. La valeur de rendement s’appuie sur une estimation de ce que l’entreprise concernée peut rapporter si elle est exploitée selon les usages du pays. Mais souvent, les augmentations de valeur qui n’ont pas d’effet direct sur la valeur de rendement ne sont pas prises en compte. De nombreux investissements réalisés par les époux demeurent invisibles. Par exemple, le salaire d’une activité accessoire qui a été intégré dans l’exploitation agricole, n’est souvent pas pris en compte dans les calculs.
Dans une procédure de divorce, cela désavantage en particulier le conjoint ou la conjointe non-propriétaire qui a travaillé. D’après une étude de la HESB-HAFL, en cas de divorce, un mariage a duré en moyenne 21 ans en agriculture [4]. La personne quitte souvent l’entreprise après des années de service mais sans participation adéquate à la plus-value générée en commun. Une prévoyance vieillesse propre fait souvent défaut car toutes les économies réalisées en commun ont été intégrées dans l’exploitation. Cela s’applique aux conjoints et conjointes, quel que soit leur sexe. Cependant, les femmes sont majoritairement touchées en raison de la répartition des rôles dans les exploitations agricoles.
Donner plus de visibilité aux femmes, les renforcer et les relier entre elles
Jusqu’à présent, la recherche s’est surtout penchée sur la situation des femmes qui vivent selon des représentations des rôles et répartition des tâches classiques. C’est pourquoi il est important de mettre l’accent sur les femmes dans l’agriculture qui ne correspondent pas aux rôles « traditionnels » et qui n’ont jusqu’ici pas été l’objet de la recherche sur le genre : des agricultrices, des (co-)cheffes d’exploitants, des femmes provenant d’une autre profession, bref les « praticiennes ». Elles aussi fournissent à l’ensemble de l’agriculture une importante contribution économique. Cependant, leurs prestations passent presque inaperçues et contrairement aux paysannes, elles n’ont aucun lobby et sont rarement organisées en réseau.

Participez au projet !
Pour les entretiens dans le cadre du projet, nous recherchons des femmes du monde agricole de Suisse romande et de Suisse alémanique. Vous êtes disposées à parler avec les chercheuses de la HESB-HAFL de vos propres rôles dans l’exploitation agricole, de votre contribution économique à l’exploitation et au ménage et d’autres sujets connexes ?
Vous pouvez vous annoncer auprès d’Anna Kröplin : <email-pii>
Nous nous réjouissons d’un échange passionnant avec vous ! Plus d’infos
Vision Agriculture et la HESB-HAFL ont donc lancé un projet commun visant à rendre les « praticiennes » de l’agriculture plus visibles, à les renforcer et à les relier entre elles. Cela vise les femmes qui sont activement impliquées dans les travaux de l’exploitation, les processus de décision et les responsabilités, quel que soit leur diplôme ou statut officiel.
Les trois objectifs principaux du projet sont :
- d’acquérir des connaissances sur la contribution économique des femmes aux exploitations agricoles et sur leur place dans le système agricole ;
- de concevoir et mettre en œuvre des mesures visant à mettre en réseau et à renforcer ces « praticiennes » ;
- de diffuser les connaissances acquises par le biais d’un travail d’information au public et aux organisations partenaires afin d’initier des changements.
Nous nous réjouissons d’élaborer avec ce projet des bases pour contribuer à une plus grande égalité entre hommes et femmes dans l’agriculture suisse.

Des petits sous des œufs à l’AVS
Fille de paysan, agricultrice, en reconversion : dans leur diversité, les carrières des femmes dans l’agriculture sont exemplaires pour notre époque. Le projet journalistique de Vanessa Simili donne la parole à ces femmes. Il rend visible l’évolution actuelle des rôles des paysannes et sensibilise à l’importance de la part féminine dans l’exploitation agricole. zvg
Publication : « Vom Eiergeld zur AHV. Die Landwirtschaft wird weiblich » Sept portraits-textes de Vanessa Simili, initiatrice du projet, avec des photos de Daniel Rihs. www.fraueninderlandwirtschaft.ch
Projection du film : 27 août 2023, Bildungszentrum Wallierhof, 4533 Riedholz.
Exposition virtuelle : Scanner le code QR et découvrir les portraits filmés des femmes à la maison.
[1] Moser, Ruth et Saner, Kathrin (2022). Les femmes dans l’agriculture. Rapport sur l’étude 2022. Lindau: AGRIDEA
[2] Rossier, Ruth et Reissig, Linda (2014). Contribution des paysannes aux exploitations familiales agricoles en Suisse : Une enquête budget-temps. Agroscope Transfer, Nr. 21.
Droz, Yvan; Ott, Valérie und Reysoo, Renneke (2014). L’agriculteur et la paysanne suisses: Un couple inégal ? Swiss Journal of Sociology, 40, 237–257.
[3] Contzen, Sandra and Forney, Jérémie (2017). Gendered division of labour on the move: a typology of Swiss family farming. Agriculture and Human Values, 34(1), 27-40.