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Un ouvrage du professeur Yvan Loskoutoff, La Sainte et la fée, a montré qu'il y avait une vraie filiation entre le conte de fées dit français, au dix-septième siècle, et François de Sales. Elle passe, dit-il, par Mme Guyon, mystique profondément marquée par le saint savoyard et son goût assumé pour le merveilleux: elle développait des pensées mystiques dont l'imagerie devait beaucoup aux contes, célébrant l'enfant divin et donnant à voir, en visions métaphoriques, des petits êtres comme échappés de son âme. Dans le même temps, elle assimilait Peau d'Âne, de Charles Perrault, à une histoire intérieurement édifiante: elle y voyait un sens mystique, une figure de la vie de l'âme en relation avec Dieu, déployée en conte. On se souvient qu'elle fut mise en prison, les autorités légales s'inquiétant de ce mysticisme déluré, en même temps mis à la portée de tous. Mêler le merveilleux des contes, en particulier, à la vie spirituelle apparaissait comme absurde et dangereux. Cela préfigurait, plus ou moins, les histoires fantastiques de Jacques Cazotte et de Louis-Claude de Saint-Martin: chez eux, le merveilleux relevait réellement de l'ésotérisme.
Mais entre Mme Guyon et l'illuminisme, le nom de Fénelon doit toujours être cité: il a nourri l'inspiration de toute une tradition mystique chrétienne, et même Jean-Jacques Rousseau l'adorait.
De fait, l'auteur des Aventures de Télémaque, excroissance artificielle mais merveilleuse de l'Odyssée d'Homère, a, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le premier écrit des contes en français classique dans des vues édifiantes. Il était évêque et mystique à la fois, et l'estimait utile voire nécessaire à la construction intérieure de ses élèves. Or, ce n'est rien d'autre que les principes énoncés par Perrault dans la préface à l'édition de ses Contes de 1697. Des critiques tels que Tony Gheeraert ont pu dire que ce n'était pas sincère, que ses histoires n'édifiaient pas réellement. Je n'en sais rien. Mais si son discours était convenu, il fallait bien, justement, qu'il le prît chez un autre, et il est clair que cet autre était Fénelon, ou un homme de son école.
Les mêmes personnes, nous rappelle Yvan Loskoutoff, gravitaient autour de Fénelon et de Perrault et de Mme d'Aulnoy: fréquentaient les mêmes cercles, affranchis des milieux académiques, en rupture avec eux, et dominés nettement par les femmes. Or, il est incontestable que Mme Guyon a souffert d'être une femme: on ne pouvait lui confier de ministère sacerdotal, contrairement à ce qu'il en était pour François de Sales et Fénelon, tous deux évêques. Elle avait été forcée de se marier, quand François de Sales avait pu y échapper: il y avait une différence. Et, à travers une écrivaine comme Mme d'Aulnoy, on sentait toute une sensibilité féminine s'affirmer, et s'efforcer de pénétrer les mystères. Le merveilleux en était justement un moyen.
Que tout cela soit venu de François de Sales relève de l'évidence aux esprits non prévenus, et qui l'ont lu: ce qu'on ne fait pas assez, dans les milieux académiques. Il s'adressait prioritairement aux femmes, pour commencer; écrivant, à cette fin, en français plutôt qu'en latin. Et il a explicitement énoncé, à propos d'une légende merveilleuse qu'il reprend dans le Traité de l'amour de Dieu, que si elle est difficile à croire, puisqu'elle est conforme à la vérité religieuse, il ne faut point en douter: pour lui le monde manifesté n'était qu'allégories enchevêtrées. Le merveilleux est donc possible à tout moment, Dieu fait ce qu'il veut – même si cela défie l'entendement, et les habitudes de la nature, que la raison saisit.
Or, Perrault a aussi parlé de l'effacement de la raison face au merveilleux, dans les mêmes termes – ce qui ne l'empêchait aucunement de croire aux miracles. Sur ce paradoxe, bien conforme à la pensée de François de Sales, nous publierons incessamment un article.