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Le concept clinique de Relative Energy Deficiency in Sport, ou RED-S, a été introduit par un groupe d’experts réuni sous l’égide du Comité international olympique en 2014 pour élargir et actualiser l’entité de la triade de l’athlète féminine.1 Celle-ci décrivait un syndrome clinique réunissant trouble de conduite alimentaire (TCA), perturbation de la densité minérale osseuse et du cycle menstruel. Le RED-S fait référence à l’altération du fonctionnement physiologique du corps liée à l’insuffisance d’apport énergétique et comprend neuf domaines : risque de blessure élevé, diminution de réponse à l’entraînement et de performance, altération du jugement, diminution de la coordination, concentration et force musculaire, irritabilité, dépression et diminution des réserves en glycogène.2 C’est la différence entre les apports et les dépenses de l’athlète lors des exercices physiques qui sont en jeu.1 Le RED-S est parfois lié à un TCA et peut être présent chez les deux sexes, avec une prévalence différente.3,4 L’adolescence est une période particulièrement vulnérable à la survenue d’un TCA en raison des modifications physiques, psychologiques et cognitives classiques et du centrage autour des préoccupations corporelles.3 Les jeunes sportifs, en particulier dans les sports d’endurance, esthétiques, à catégorie de poids ou encore à caractéristique gravitationnelle sont à risque de développer un RED-S.5 Les conséquences peuvent être sévères sur le système endocrinien, sur la santé des os ainsi que sur le développement cardiovasculaire, immunologique, gastro-intestinal et psychologique.6 A ce jour, la détection du RED-S reste difficile au vu des multiples domaines cliniques impliqués, du manque d’indicateur biologique clair et possiblement du manque de connaissances des personnes encadrant de jeunes sportifs.7 La sensibilisation des entraîneurs semble primordiale, de sorte qu’ils sachent détecter et référer les athlètes vers les milieux de soins appropriés. Notre étude vise à connaître les représentations et connaissances actuelles sur le RED-S des entraîneurs de divers sports travaillant avec des adolescents en Romandie.
Il s’agit d’une étude qualitative, exploratoire, ontologique monocentrique auprès de dix entraîneurs travaillant avec des adolescents entre 12 et 20 ans dans divers sports (tableau 1). Ils ont été recrutés par des médecins du sport de la DISA (Division interdisciplinaire de santé des adolescents) et du Service de médecine du sport adulte au CHUV. Dix des quinze entraîneurs (67 %) contactés par courrier informatif ont répondu positivement et participé à un entretien semi-structuré d’une durée d’environ 1 heure. Les entretiens ont été analysés de façon thématique par une technique combinée inductive et déductive selon la théorie de Schutz et comportant plusieurs étapes.8
Les entraîneurs sportifs ont des connaissances très variables concernant la santé, l’entraînement, l’adolescence et les besoins nutritionnels des athlètes. Ils sont intéressés à se former et souhaitent en connaître plus sur différents domaines de la santé. Nous avons identifié cinq grands thèmes qui semblent prioritaires : connaissances médicales de base et sur le développement de l’adolescent, besoins énergétiques et nutrition, détection des problèmes de santé et du RED-S (drapeaux rouges), communication avec l’athlète et sa famille, et travail interdisciplinaire entre les milieux du sport et de la santé (figure 1).
Plusieurs entraîneurs voient l’adolescence comme une phase particulièrement à risque au vu de la sensibilité marquée au jugement des pairs et du pic de croissance. Cependant, leurs connaissances sur le développement de l’adolescent sont peu claires. Ils font souvent des liens erronés entre le développement de l’adolescent, le manque d’énergie et le fer, auquel ils attribuent beaucoup de responsabilité. Ils ne font que rarement le lien entre manque d’apport énergétique et répercussions éventuelles sur la santé physique et psychique de l’adolescent (figure 2 c). Sur le plan de la santé mentale, les entraîneurs se disent peu outillés pour accompagner les sportifs. Ils ne font pas le lien potentiel entre l’irritabilité ou encore la dépression et le manque d’énergie (figure 2 a et b). De plus, ils semblent moins à l’aise avec les adolescentes en mentionnant souvent les règles comme potentiel problème sans jamais mentionner leur absence comme étant un enjeu de santé. Ils mentionnent également la prise de poids fréquente chez les filles durant cette période de vie et la gêne qu’ils ressentent à parler de ces thèmes autour de la puberté avec les athlètes.
Les entraîneurs font plusieurs liens entre la nutrition et le manque d’énergie, dont certains sont fondés scientifiquement, tandis que d’autres le sont peu (figure 2 d). Ils associent par exemple le manque d’énergie à la fatigue ou à la baisse de performance et invoquent souvent des motifs biologiques tels que le manque de fer, ou des facteurs externes (école, stress, alimentation de mauvaise qualité ou parents) et semblent par contre peu conscients du rôle potentiel de l’entraînement excessif (figure 2 e).
Aucun entraîneur interrogé n’avait connaissance du RED-S (figure 2 f). Après son explication détaillée, certains restent peu conscients du risque de RED-S dans leur sport. Ils identifient des sports plus à risque (esthétiques ou à catégorie de poids), mais n’en ont pas une représentation exhaustive (figure 3 a et b).
Ils mentionnent avoir des lacunes et souhaitent se former tout en invoquant des barrières à cela : manque d’accès et de moyens financiers en lien avec l’aspect amateur de leur club sportif ou de l’investissement qui se porte prioritairement sur l’équipe « phare ». Un des entraîneurs nous parle également de liste d’attente pour accéder aux cours Jeunesse et Sport, cours qu’ils doivent parfois payer eux-mêmes.
Les entraîneurs sont conscients de l’importance des enjeux de communication, dont ils soulignent la nécessité pour transmettre leurs connaissances aux athlètes et aux parents. Certains donnent des cours au sein de leur club, d’autres organisent des rencontres annuelles avec les parents, qui restent difficiles à mobiliser. Un autre enjeu est de trouver la bonne distance avec les parents et leur implication dans la vie de leur adolescent. Ils perçoivent deux types de parents : ceux qui sont excessivement impliqués dans la carrière sportive de leur adolescent, et ceux qui sont protecteurs et limitent leur progression. Concernant les premiers, les entraîneurs relèvent des difficultés dans la communication avec l’entourage, car les objectifs sportifs sont souvent en décalage, les parents attendant des résultats immédiats (figure 3 c). Pour les seconds, certains entraîneurs voient les parents comme « freins à l’entraîneur », lorsqu’ils mettent la priorité sur la scolarité et minimisent le sport. Le troisième enjeu central est leur inconfort dans l’approche des adolescentes sportives, en particulier entre 12 et 14 ans, et certains thèmes tabous avec lesquels ils ne sont pas à l’aise (poids, humeur, menstruations) (figure 3 d et e). La communication autour des aspects de santé mentale leur est également inconfortable et ils évoquent leur souhait de mieux travailler avec des professionnels de la santé mentale.
Les entraîneurs parlent souvent du rapport de confiance indispensable à créer avec l’adolescent sportif, afin d’avancer ensemble vers les mêmes objectifs. Ils rapportent leur besoin de clarification des rôles et leur difficulté à faire confiance aux professionnels de la santé qu’ils ne connaissent pas personnellement. Un exemple de rupture de confiance est rapporté, où un professionnel de la santé aurait empiété sur le domaine de l’entraîneur en se prononçant à propos de l’entraînement des athlètes, créant une méfiance et un frein au travail interdisciplinaire. Les entraîneurs mentionnent leur besoin de travailler avec un réseau spécialisé qui connaît la médecine du sport et les contraintes liées à la pratique intensive afin de pouvoir leur faire confiance.
Cette étude nous apporte un éclairage sur la situation actuelle dans certains clubs sportifs de la région et souligne plusieurs points importants pour améliorer la prise en charge des adolescents sportifs.
Tout d’abord, le besoin de formation des entraîneurs sur les spécificités développementales de l’adolescence, sur l’approche de l’adolescent et de sa famille et sur les aspects de communication à propos de thèmes sensibles. L’implication et le soutien des parents sont des facteurs protecteurs très importants à l’adolescence.9 De ce fait, inclure les parents dans la relation avec le coach afin de pouvoir avoir une continuité du discours et des objectifs sportifs communs est une démarche indispensable au bon développement de l’adolescent.
Les résultats de cette étude soulignent le besoin de former les entraîneurs à détecter les drapeaux rouges qui indiquent des problèmes de santé et mettent à risque les adolescents. Par exemple, les problèmes en lien avec le manque d’énergie sont sous-diagnostiqués dans les milieux sportifs et la présence de symptômes tels qu’une aménorrhée est encore trop souvent banalisée et pas mise en lien avec un potentiel manque d’apport énergétique. Les entraîneurs sont les personnes-clés les plus au contact des athlètes en dehors de la famille et représentent un partenaire idéal pour la prévention et la détection des risques liés à la santé dans le sport.
Drapeaux rouges du RED-S : fatigue prolongée, diminution de la performance, perte de poids, TCA, blessures et maladies récurrentes, variabilité de l’humeur.
Sports à haut risque : sports mettant l’accent sur l’esthétique, l’apparence ou l’endurance, sports à catégorie de poids ou à caractéristiques gravitationnelles.10
En termes de formation, nous identifions un besoin pour les professionnels de la santé qui gravitent autour des adolescents (médecins généralistes, pédiatres, diététiciennes, nutritionnistes, psychologues, etc.). Pour favoriser le travail interdisciplinaire, il est essentiel d’avoir confiance dans les autres professionnels. Former les professionnels de la santé aux besoins des adolescents qui pratiquent du sport et aux spécificités liées à tel ou tel sport serait un élément important pour la prévention et la détection précoce. De plus, promouvoir la santé des adolescents nécessite une approche incluant les parents, les entraîneurs, l’école et les professionnels de la santé.
Mieux échanger entre les entraîneurs et les professionnels de la santé permettrait de réaliser les contraintes des uns et des autres et de partager les préoccupations souvent communes, afin de trouver des solutions centrées sur les besoins des adolescents sportifs.
Les clubs sont un lieu en théorie idéal pour promouvoir la santé des adolescents, par le lien évident entre santé et activité sportive (tableau 3). De plus, le sport bien pratiqué a un net bénéfice pour la santé, l’estime de soi et la socialisation, à plus forte raison s’il est pratiqué en groupe.11,12 Cependant, les adolescents qui pratiquent un sport d’élite sont, eux, à risque de blessures de surcharge, de burnout sportif, de déficit énergétique ou de symptômes liés au surentraînement tels que fatigue, anxiété ou encore dépression.13 Une sensibilisation des entraîneurs aux besoins de santé des adolescents est essentielle si l’on veut continuer à promouvoir un sport bénéfique pour les jeunes.
Nous mettons en évidence le manque de connaissances des entraîneurs sportifs sur le RED-S et ses conséquences et certaines lacunes sont clairement identifiées dans des domaines clés de la santé et du développement des adolescents. Les clubs sportifs sont un lieu idéal pour promouvoir une pratique sportive performante, associée à une bonne santé (tableau 3).14 Améliorer la collaboration entre le monde du sport et les professionnels de la santé est indispensable pour pouvoir offrir aux athlètes adolescents la possibilité d’un développement harmonieux, tout en pouvant aborder la recherche de performance sportive en bonne santé physique et psychique (tableau 2).
Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article.
▪Les entraîneurs ont besoin de formations par thèmes, accessibles facilement
▪Les thèmes importants à développer sont l’approche des parents et l’accompagnement du processus d’autonomisation nécessaire à l’adolescence
▪L’interdisciplinarité des domaines de la santé et du sport passe par l’implication des professionnels de la santé dans la formation d’entraîneurs, notamment au sein des cours jeunesse et sport
▪Nous prévoyons d’étudier en détail les barrières des entraîneurs à se former et pourquoi les ressources fiables à disposition actuellement ne sont pas utilisées