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L’installation de la Société des Nations à Genève y a placé nombre de magistrats internationaux, des diplomates. Mais la diplomatie relève d’un droit qui n’est peut-être pas aussi clair que les codes nationaux, car les rapports de force y jouent un grand rôle, et on peut se demander jusqu’à quel point une cité commerciale comme était Genève n’était pas prédisposée à devenir un centre diplomatique, puisqu’une cité dominée par le commerce construit son droit aussi en établissant des équilibres entre les forts et les faibles, des équilibres au moins autant fondés sur les nécessités pratiques que sur la justice en soi, prise absolument et indépendamment de tout contexte.
Or, même dans l’ancienne Rome, faut-il le rappeler? les premières lois sont censées être venues des dieux: on se souvient que le roi Numa Pompilius, fondateur du droit romain, s’est dit inspiré par la nymphe Égérie, qui vivait dans un bois sacré des environs, et on sait un peu moins que des traditions faisaient remonter les premières lois à une apparition de Jupiter dans le Ciel: les lois étaient écrites en lettres de feu sur sa poitrine. Les anciens Romains étaient plus proches de la tradition hébraïque, dans son essence, qu’on pourrait le croire. Cependant, je crois quand même qu’ils se fiaient davantage à la tradition qu’à l’inspiration, sous ce rapport; et cette tradition accordait forcément beaucoup aux nécessités pratiques du temps.
La confusion entre le guerrier qui avait conquis des territoires, ou gagné des guerres - et qui devenait, ainsi, Empereur -, et l’inspiration divine, était complète, le génie de l’Empereur - son ange gardien, dirait-on aujourd’hui - étant réputé demeurer parmi les hauts dieux, près de Jupiter. Le monde moderne a tendu à affiner la chose, d’abord, dans un sens chrétien, en distinguant l’inspiration divine des nécessités politiques et économiques, et en détachant la vie mystique de ces nécessités, comme c’est visible jusque chez François de Sales; ensuite - dans un sens dit laïque -, vers un matérialisme complet, et qui était sans doute plus naturel et plus inéluctable, après l’Antiquité: le christianisme étant à la fois une intrusion, en Occident, du mysticisme juif, et une sorte de miracle, de bizarrerie de la nature, d’hiatus dans l’enchaînement de l’histoire - une faille dans les calculs psycho-historiques d'Isaac Asimov, une manifestation individuelle imprévisible a priori, comme fut The Mule, dans le roman Foundation.
Asimov voyait cela comme une anomalie, et je ne partage pas cette idée, naturellement, mais ce n’est pas le problème. Joseph de Maistre avait saisi que la Révolution était d’une nature similaire, même si lui aussi - par conservatisme - l’a d'abord regardée comme une anomalie, au sein de l’évolution historique.