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Aux 17e et 18e siècles, la colonisation européenne accélère la globalisation du monde. Et la langue française est diffusée aussi au-delà de ses territoires européens.
Si cette diffusion commence sous l’Ancien régime déjà, notamment au Canada français, c’est vers 1880 que le mot francophonie apparaît sous la plume du géographe Onésime Reclus.
Par francophonie, il entend l’ensemble des territoires où les populations parlent français. À l’espace, au groupe social et à la langue, il ajoute ce qu'il appelle « la solidarité humaine, le partage de la culture et de l’échange ».
Le contexte colonial dans lequel il énonce sa vision géopolitique ne laisse toutefois pas de doute.
L’objectif est bien de faire exister la France en tant que puissance impériale. L’un de ses ouvrages s’intitule Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique (1904).
Il conçoit donc la francophonie de manière « franco-centrée » dans une visée impérialiste. Il utilise comme synonyme de francophonie la « France intégrale » : les francophones seraient donc tous ceux et celles qui sont acceptés par la France.
La colonisation n’est pas directement liée à la francophonie ; en revanche, la francophonie ne serait pas ce qu’elle est devenue sans la colonisation. La langue est évidemment une courroie de transmission du pouvoir.
École française en Algérie, env. 1860. ©Archives Charmet
La francophonie, un objet colonial?
La langue fait partie des « valeurs civilisatrices » exportées par la métropole.
La colonisation s’accompagne de la prétendue nécessité de « civiliser » des « sous hommes », ce qui implique une inculcation des traits culturels européens et la langue du colon.
Il faut souligner d’une part que l'enseignement de la langue n’a touché qu’une petite part des populations habitant les territoires colonisés et qui ont été éduquées.
D’autre part, la langue française a pénétré des territoires explorés par les missionnaires, bien avant l’implantation d’un système administratif et politique de type colonial.
À côté de l’imposition de la langue de la métropole, la langue sert aussi à hiérarchiser.
Des linguistes français comme Maurice Delafosse classent les différentes langues : les langues européennes arrivent toujours en tête en termes de complexité et d’élaboration.
Les langues africaines seraient quant à elles primitives et n’auraient jamais été au contact de la civilisation.
A côté de cette hiérarchisation, ces linguistes renforcent une conception culturaliste et essentialiste des langues et poussent à l’assimilation de cultures jugées inférieures.
Onésime Reclus s’inscrit dans ce courant nationaliste et colonialiste.
La francophonie crée donc un rapport de force sur le plan global.
La France peut légitimer sa position de puissance impériale sur le nombre de personnes parlant le français.
On se situe alors quelques années seulement avant la conférence de Berlin (1884-1885) où les puissances européennes se partagent l’Afrique.
Au moment des indépendances, les leaders politiques africains ont grandi dans ce contexte de domination linguistique.
Appartenant le plus souvent à une élite, ils ont appris le français, et pour une bonne partie d’entre eux, ont étudié en France.
Après 1945, le gouvernement français augmente en effet la formation de « cadres » pour africaniser partiellement l’administration coloniale.
Et que devient la francophonie dans tout ça ?
Pendant ce temps, le terme de francophonie tombe dans l’oubli et reste inutilisé. La date précise de la réémergence du terme n’est pas tout à fait clairement établie.
En revanche, on peut affirmer que c’est bien Léopold Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal, qui popularise le terme à partir des années 1960.
En 1962, dans la revue Esprit et son numéro sur «Le français langue vivante», Senghor définit ce terme comme un « humanisme intégral qui se tisse autour de la terre ». La francophonie est un métissage et une proposition qui vient de l’extérieur à la France.
Dès ce moment, la francophonie connaît une tension entre un mouvement franco-centré, du centre vers les périphéries, et un espace compris comme inclusif.
Ce dernier ne remplace pas le premier, mais en complexifiant la francophonie telle qu’elle est énoncée par Onésime Reclus, il ouvre de nouveaux horizons pour penser les relations.
Comment définir la francophonie?
Au début, le terme en concurrence avec la « francité », terme à connotation davantage identitaire et cher à Senghor, mais qui ne sera pas retenu.
La francophonie reste ambigüe et problématique. Parle-t-on :
- de la culture française?
- des locuteurs français?
- de contenus culturels en français?
Malgré tout, le terme entre progressivement dans le langage courant (il faut attendre les années 1970 pour le voir apparaître pour la première fois dans les dictionnaires), sans qu’il ne soit absolument convaincant.
Cela se complexifie puisqu’une vision en cercles se substitue à la trilogie d’Onésime Reclus – territoire, groupe social, langue :
- le cercle des pays où le français est une langue maternelle (France, Québec, Suisse, Canada)
- le cercle des pays où le français a un statut particulier (pays africains dits francophones)
- le cercle des pays où des programmes d’études existent pour apprendre le français
À cette théorie des cercles s’ajoute le fait qu’en devenant de plus en plus politique et en s’institutionnalisant, la francophonie devient aussi un ensemble de valeurs (démocratie, diversité culturelle, État de droit, etc.) qui doivent légitimer l’action de ces institutions.
Ces valeurs se veulent partagées, inclusives. Pour souligner ce fait, les auteurs de l’ouvrage Pour une littérature monde en 2007 utilisent le terme de « littérature-monde en langue française », plutôt que celui de « littérature francophone ».
Alors qu’Onésime Reclus parlait de solidarité francophone dans une perspective franco-centrée, les valeurs prônées par les différents termes désignant l’espace francophone sont-elles exemptes d’un européo-centrisme ?
Pour aller plus loin :
- Canut Cécile, « « À bas la francophonie ! » De la mission civilisatrice du français en Afrique à sa mise en discours postcoloniale », Langue francaise n° 167 (3), 22.10.2010, pp. 141‑158.
- Michel Le Bris et Jean Rouaud (dir.), Pour une littérature monde, Paris, Gallimard, 2007.
- Christophe Premat, Pour une généalogie critique de la Francophonie, Stockholm University Press, 2018.
- François Provenzano, Vies et mort de la francophonie. Une politique française de la langue et de la littérature, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2011.
- Paola Puccini, « Le fonctionnement du mot « francophonie » dans la revue Esprit, novembre 1962 : à la recherche d’une définition », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 40/41, 2008.