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1705
Jean-Léonor de Grimarest, La vie de M. de Molière
Paris : Chez Jacques le Febvre, 1705.
Réception du Tartuffe
Dans cet extrait de sa vie de M. de Molière, Grimarest relate sa version des débats ayant eu lieu autour de la sortie du Tartuffe.
On sait que les trois premiers actes de la comédie du Tartuffe de Molière furent représentés à Versailles dès le mois de mai de l’année 1664, et qu’au mois de septembre de la même année, ces trois actes furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec applaudissement. La pièce entière parut la première et la seconde fois au Raincy, au mois de novembre suivant ; et en 1665 ; mais Paris ne l’avait point encore vue en 1667. Molière sentait la difficulté de la faire passer dans le public. Il le prévint par des lectures ; mais il n’en lisait que jusqu’au quatrième acte : De sorte que tout le monde était fort embarrassé comment il tirerait Orgon de dessous la table. Quand il crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5 d’Août 1667, il fait afficher le Tartuffe. Mais il n’eut pas été représenté une fois que les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au Roi qu’il était de conséquence que le ridicule de l’Hypocrisie ne parût point sur le théâtre. Molière, disait-on, n’était pas préposé pour reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour enfreindre les lois les plus saintes ; et pour troubler la tranquillité domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la représentation du Tartuffe. Cet ordre fut un coup de foudre pour les comédiens, et pour l’auteur. Ceux-là attendaient avec justice un gain considérable de cette pièce ; et Molière croyait donner par cet ouvrage une dernière main à sa réputation. Il avait manié le caractère de l’hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu’il s’était imaginé que bien loin qu’on dût attaquer sa pièce, on lui saurait gré d’avoir donné de l’horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même dans sa préface à la tête de cette pièce : mais il se trompe, et il devait savoir par sa propre expérience que le public n’est pas docile. Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu’il avait eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté ayant vu par elle-même qu’il n’y avait rien dont les personnes de piété et de probité pussent se scandaliser, et qu’au contraire on y combattait un vice qu’elle a toujours eu soin elle-même de détruire par d’autres voies, elle permit apparemment à Molière de remettre sa pièce sur le théâtre. Tous les connaisseurs en jugeaient favorablement ; et je rapporterai ici une remarque de Mr Ménage, pour justifier ce que j’avance. « La prose de Mr de Molière, dit-il, vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisais hier son Tartuffe. Je lui en avais autrefois entendu lire trois actes chez Mr de Monmor, où se trouvèrent aussi Mr Chapelain, Mr l’abbé de Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à Mr …V, lorsqu’il empêcha qu’on ne le jouât, que c’était une pièce dont la morale était excellente, et qu’il n’y avait rien qui ne pût être utile au public. »
Jean-Léonor Le Gallois Grimarest, La Vie de M. de Molière, Paris : Chez Jacques le Febvre, 1705, p. 174-180.
Ouvrage retranscrit sur la plateforme Obvil.
Ouvrage original disponible sur Google Books.
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