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Pour une fois que le drapeau de l'Etat peut être utile...
25'000 personnes ont signé une pétition au Conseil fédéral, déposée mardi à Berne, demandant que la Suisse accorde son pavillon au dernier navire de sauvetage des migrants en Méditerranée, l'Aquarius, mouillé à Marseille dans l'attente d'en retrouver un -temps d'attente pendant lequel il ne peut assumer sa mission auprès des migrants en détresse.
une dizaine de personnalités, dont une ancienne présidente de la Confédération, un ancien président du CICR, une ancienne procureure du Tribunal pénal international, un Prix Nobel, un évêque, ont lancé un appel faisant la même demande, également soutenue au Conseil national par une interpellation déposée par des élus de gauche, du centre et de droite. Mardi, on proposera au Conseil Municipal de Genève de se souvenir que cette ville est le siège du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, et que la convention qui proclame le droit fondamental à l'asile porte le nom de Genève, comme celles qui proclament le droit international humanitaire. On proposera donc à son parlement communal d'exprimer son soutien à la demande faite à la Suisse d'accorder son pavillon à l'Aquarius. Pour une fois que le drapeau d'un Etat peut-être utile aux hommes...
Un pavillon de solidarité
En 2013, la mort de 366 migrants dans un naufrage au large de ses côtes avait incité l'Italie à lancer, seule, l'opération "Mare Nostrum" : par cette opération qui mobilisait sa marine et ses services sanitaires et hospitaliers à terre, l'Italie sauva, de sa propre initiative, plus de 150'000 personnes. Mais elle resta seule à assumer cet effort : l'Europe lui refusa son appui, et finit par imposer la substitution d'une opération de police des frontières (Frontex) à une opération de sauvetage des humains. L'Italie de Salvini naît de cette lâcheté européenne. Et les migrants ne purent plus compter que sur des opérations privées, comme celle mise en oeuvre, avec l'Aquarius, par SOS Méditerranée. Une dizaine de bateaux d'ONG ont été bloqués sous les prétextes les plus divers dans des ports européens. Et la mécanique de l'abandon est imparable : moins de navires de sauvetage, c'est moins de sauvetages. Et plus de morts. A lui seul, l'Aquarius a sauvé 29'000 personnes (car oui, braves gens, les migrants sont des personnes) de la noyade, sous les injures et les calomnies de l'extrême-droite, puis face aux entraves mises à la poursuite de sa mission par les Etats (Gibraltar, le Panama) qui lui avaient accordé leur pavillon avant que de l'en priver sur pression européenne. Et si le nombre de migrants traversant la Méditerranée pour gagner l'Europe a diminué (ils étaient 172'000 en 2017, alors qu'ils étaient plus d'un million en 2015), le taux de mortalité parmi eux s'est accru, et la Libye s'est transformée en poste-frontière avancé de l'Europe (qui la paie pour cela -comme elle paie la Turquie pour jouer le même rôle) -mais sous la forme d'un gigantesque camp de stockage des réprouvés, où la violence, le racket, la mise en esclavage, les viols sont la règle.
La loi fédérale sur la navigation maritime permet que des navires assumant des missions humanitaires puissent être inscrits dans le registre des navires suisses -autrement dit : arborer le pavillon suisse- pour autant qu'ils soient exploités par une société suisse ou ayant un siège en Suisse. Or SOS Méditerranée a une antenne suisse, et remplit donc cette condition. Et sa mission est soutenue par le CICR, le HCR et l'OIM. Qui ont leur siège à Genève. Il ne dépend donc que du Conseil fédéral de lui accorder non un pavillon de complaisance, mais un pavillon de solidarité. Ne serait-ce qu'au nom de ce que la Suisse elle-même prétend être : la gardienne des plus précieux des droits humains.
Dans les huit premiers mois de 2018, plus de 1600 migrants se sont noyés en tentant de gagner l'Europe : il n'y avait plus de navire d'ONG pour les sauver, mais des dizaines de navires européens et libyens pour les amener dans des camps de rétention où ils sont victimes des pires sévices. "Laisser mourir des gens dans les eaux internationales n'est pas une solution", écrivent dans leur appel commun Micheline Calmy-Rey, Jacques Dubochet, Carla del Ponte, Cornelio Sommaruga, Charles Morerod... Gageons que pour certains, c'est au contraire la seule solution acceptable : pour ceux-là un bon migrant est un migrant mort avant d'avoir pu atteindre nos terres sacrées. Et un navire de sauvetage des migrants doit rester au port, sans pavillon, à trois heures de train de Genève, sans que ni Genève ni la Suisse s'en émeuvent.
De ceux-là, décidément, nous ne sommes pas.