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Pour être digeste, le dogme doit être chambré
Quand on dit que vous avez l'«esprit dogmatique», c'est rarement un compliment. Pourquoi? Au sens strict, le dogme exprime en termes humains les réalités du monde surnaturel. Il n'y a rien de scandaleux à cela.
Pourtant, invoquer le dogme est généralement considéré comme une manifestation de simplisme borné, de volonté de puissance, de prétention intellectuelle et d'hypocrisie. L'accusation de dogmatisme est évidemment bien utile au polémiste qui veut dévaloriser la position adverse sans se donner la peine d'argumenter.
Cela dit, il y a effectivement des croyants qui se prévalent de leur connaissance du dogme comme s'il s'agissait d'une supériorité personnelle. Et cette supériorité leur donnerait le droit d'imposer leur religion à tout le monde et par tous les moyens. On ne le sait que trop, cette attitude fut à l'origine de plus d'une guerre et de plus d'un massacre. En réaction, certains en viennent à nier la pertinence même de la notion de dogme. Le dogme gêne, on l'évacue.
En réalité, on croit l'évacuer. Car tout croyant pense naturellement que ce qu'il croit est vrai et que, par conséquent, le contraire est faux. C'est le fondement psychologique du dogme. Et ce n'est pas vrai que pour la religion. Les idéologies modernes se présentent toutes, et plus encore que la religion, sous la forme de développements dogmatiques. En d'autres termes, le dogme est mal vu de tous, mais personne ne peut s'en passer. Alors on dogmatise en catimini. Le dogme honteux et rampant se substitue au dogme triomphant.
Il serait plus à propos de reconnaître la nécessité du dogme, mais d'en user en tenant compte de sa nature.
D'abord, le dogme ne s'identifie pas avec la réalité qu'il exprime. Il n'en est qu'une formulation aussi explicite que possible. Le dogme n'est jamais que l'écrin du diamant, le support de la lumière. Affirmer le dogme, ce n'est pas user d'un marteau qu'on nous aurait confié pour écraser notre interlocuteur, c'est désigner à celui-ci une étoile lointaine pour en partager avec lui, à travers une lunette de haute précision, la connaissance et la contemplation.
Le dogme est le résultat d'un travail d'interprétation de longue haleine conduit par des théologiens en principe inspirés. C'est donc un superconcentré de sens et de clarté. Autant dire qu'il n'est pas fait pour être consommé tel quel.
Pour le rendre digeste, il faut le chambrer, comme on dit d'une bouteille qui sort de la cave. Il faut le diluer dans de justes proportions pour tenir compte de la situation particulière de notre vis-à-vis. Il faut le faire passer des hauteurs glacées de l'abstraction à la chaleur de l'échange personnel. En deux mots, l'«esprit dogmatique» bien compris est l'esprit le plus humble et le plus aimable de tous.
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 30 juin 2015)