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Prix littéraires: l’attentat contre Charlie Hebdo a plané sur les récompenses
Lorsqu’au printemps dernier "Le Lambeau" de Philippe Lançon a été publié chez Gallimard, le récit du calvaire de cet homme victime de l’attentat contre Charlie Hebdo a été immédiatement salué comme un événement littéraire sans précédent. Ainsi, a-t-on supposé qu’il aurait un grand prix d’automne. Très vite, le jury du Renaudot a fait savoir qu'il appréciait beaucoup le livre mais le Femina lui a damé le pion.
Une troisième solution
Il restait alors au jury du Renaudot trois possibilités. La première, récompenser tout de même "Le Lambeau". Le fait est rare, mais il est déjà arrivé qu’un texte cumule deux prix, tel Andreï Makine qui, en 1995, a eu Médicis et Goncourt pour "Le Testament français" publié chez Mercure. Deuxième option, se tourner vers un autre texte de sa dernière sélection. L’heureux gagnant aurait alors été Pierre Notte, David Diop, Gilles Martin-Chauffier ou Diane Mazloum.
Mais les jurés du Renaudot ont opté pour une troisième solution: récupérer un titre qu’ils avaient dans un premier temps écarté, "Le Sillon" de Valérie Manteau. Un choix qui ne doit rien au hasard. Non seulement une partie des jurés et de la critique soutenait ce livre de longue date, mais comme "Le Lambeau", il a été écrit dans les suites de l’attentat contre Charlie Hebdo.
>> A écouter, l'entretien avec Valérie Manteau dans "Versus-Lire":
Valérie Manteau a travaillé dans le magazine satirique qu’elle a quitté quelques mois avant le drame. Après un premier texte en 2016, "Calme et tranquille", où elle racontait comment elle avait vécu l’événement, son nouveau livre se déroule à Istanbul, où elle se rend pour rejoindre un amant, et enquêter sur l’assassinat du journaliste Hrant Drink, un Arménien de Turquie. "Le Sillon" examine ainsi la thématique de la liberté d'expression sous un angle nouveau.
Mise en valeur d'un petit éditeur
Le choix de Valérie Manteau a le mérite de mettre à l’honneur un petit éditeur de grande qualité: Le Tripode, maison exigeante, curieuse et inventive. On a suffisamment reproché aux grands prix de ne soutenir que "Galligrasseuil" pour s’en réjouir. A noter qu’il s’agit peut-être là d’une nouvelle tendance. En 2017, dans le même esprit, le Goncourt du premier roman avait été attribué à "Marx et la poupée", de Maryam Madjidi, publié au Nouvel Attila.
Avalanche de prix spéciaux
Autre originalité cette année, les "prix spéciaux", qu’on a un peu de mal à analyser sauf à penser qu’il ne sont là que pour témoigner qu’entre la poire et le fromage les jurés ont vraiment du mal à se mettre d’accord. Ainsi Pierre Guyotat, qui a eu le Médicis, a eu un prix Femina spécial pour l’ensemble de son œuvre, et Philippe Lançon, qui a eu le Femina, a eu un prix Renaudot spécial. Une première. Pourquoi pas.
Fiction ou témoignage?
Cet automne, la décision des jurés du Goncourt de ne pas retenir "Le Lambeau" a été souvent incomprise par la critique. Il aurait paru logique que le texte le plus important de l’année, voire de la décennie, soit récompensé par le prix le plus prestigieux. Bernard Pivot, président du jury, s’en est expliqué, estimant que le Goncourt devait aller à une œuvre d’imagination, ce que n’était pas le livre de Lançon.
On entend l’argument. Pourtant la spécificité du roman moderne est justement de briser les frontières entre récit et fiction, comme on l’a vu avec deux grands textes de cette rentrée, celui de Christophe Boltanski sur sa mère et celui de Vanessa Schneider sur sa cousine. Car aujourd’hui, ce qui fait un roman tient plus de la construction et de la composition, de la capacité à témoigner d’une mémoire collective à travers l’intimité d’une expérience singulière, et surtout la capacité à créer une langue, à faire entendre une voix particulière.
Un très bon Goncourt quand même
Cela dit, le choix de donner le Goncourt à Nicolas Mathieu met finalement tout le monde d’accord, le livre ayant été unanimement salué cet automne. "Leurs enfants après eux" raconte une génération, celle qui était ado dans les années 90, à travers une bande de jeunes qui s’ennuie dans une région frappée par la désindustrialisation et le chômage, la Lorraine.
Excellent choix qui fait sortir la littérature française de la sphère parisienne et renoue avec la tradition du grand roman tout en la renouvelant. Nicolas Mathieu a une façon extrêmement ingénieuse de construire son texte, en isolant quatre moments, quatre étés qui racontent le passage de l’adolescence à l’âge adulte et disent la découverte de la sexualité, de l’amour, mais aussi la violence de l’existence dans une France périphérique où l’énergie de la jeunesse se fracasse sur une réalité sociale implacable.
Ce Goncourt est aussi la consécration d’une maison, Actes sud, qui avait déjà eu le prix l’an dernier avec Eric Vuillard.
>> A écouter, Nicolas Mathieu dans "Versus-lire":
Le favori finalement oublié
Dans ce grand chambardement, on déplore tout de même un disparu: David Diop, qu’on disait favori pour le Goncourt. Mais après avoir récompensé un livre sur la guerre de 40 l’an dernier, le jury a fait le choix de ne pas distinguer un livre qui parlait de la guerre de 14, pourtant d’une manière inédite puisqu’elle était vue par un tirailleur sénégalais. "Frères d'âme" reste en tous cas une des belles révélations de la rentrée.
>> A écouter, l'entretien avec David Diop, auteur de "Frères d'âme":
Sylvie Tanette/mcm
Publié le 08 novembre 2018 à 12:33 - Modifié le 15 novembre 2018 à 12:40