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« Le Courrier » du 11 septembre a mis fort utilement en évidence les intéressants contenus du deal passé en mars dernier entre Jean-Claude Gandur et sa fondation, d'une part, et le Département de la Culture de la Ville de Genève d'autre part, dans le cadre du projet d'agrandissement du Musée d'art et d'histoire (MAH). La Fondation Gandur ferait certes « don » de 20 (voire 40) millions à la ville pour la réalisation du projet Nouvel d'agrandissement du musée, mais ce « don » n'est pas sans contreparties : c'est la Fondation (privée) Gandur, installée pour un siècle, et contre un loyer modeste, dans un musée public, qui déciderait seule du choix de ses pièces exposées au musée, dont elle pourrait à tout moment retirer « un ou plusieurs objets » avec un préavis de trois ou six mois, voire moins, alors que le musée aurait l'obligation de montrer, sur au moins 400 m2, au moins la moitié des 800 pièces de la collection Gandur -des pièces dont la qualité, l'intérêt et la provenance font débat : certaines proviendraient de trafics illicites, et la convention Ville/Gandur n'obligerait en aucune manière la fondation privée à restituer à leur pays d'origine des pièces qui en seraient sorties illégalement; le musée mettrait gratuitement ses collaborateurs à disposition de la fondation pour la mise en place et la surveillance des objets exposés, et mettrait également à disposition de la fondation trois espaces de bureaux, un espace d'archivage, des locaux de réserve et une salle de conférence.
D'un deal l'autre
Recevoir d'une fondation privée 40 millions pour agrandir un musée public, après tout, cela peut se défendre. Mais avec la convention passée entre la Ville et la fondation Gandur, on a comme l'impression de passer du partenariat public-privé au protectorat privé-public, et à quelque chose qui ressemble fort à la mise d'un musée public au service de la collection privée d'un marchand de pétrole : le don, conditionnel et conditionné, de la fondation Gandur à la Ville lui permet de disposer de son propre musée privé dans le Musée public d'Art et d'Histoire : le nouvel espace d'exposition construit dans la cour du musée devrait s'appeler « Espace FGA » (Fondation Gandur pour l'Art), et sur tous les supports de communication du musée (papier à en-tête, publications, site internet, journal du MAH, calendrier, newsletter, e-newsletter) serait mentionné le « partenariat » entre la Ville et la FGA. On n'est clairement plus dans le mécénat, mais dans le sponsoring. Tout n'est cependant pas coulé dans le bronze antique : si la convention entre la Ville et la fondation Gandur a bien été signée en mars dernier, elle ne se concrétisera que si le projet Nouvel d'agrandissement du MAH est accepté par le peuple, tacitement si aucun référendum n'est lancé, ou activement en cas de référendum et de vote populaire. En d'autres termes, au deal entre la Ville et la fondation peut en répondre un autre : si la convention est contestable, et elle l'est sur nombre d'aspects engageant la Ville et son musée à des contreparties excessives au don éventuel de la fondation, cette convention doit être renégociée, en échange d'un soutien au projet Nouvel s'il devait être combattu par référendum. Quant au fond du débat, il devrait porter moins sur la convention elle-même, ou sur le projet Nouvel, ou encore sur la nature et la qualité des collections Gandur, que sur le rôle culturel que l'on entend faire jouer à nos musées publics. Ces musées (mais à Genève moins évidemment qu'en France) sont des héritages de nos révolutions. Il s'agissait alors de donner « au peuple », et pour « élever son âme », accès aux œuvres du passé, puis, plus tard, à celles du présent, dans un but à la fois pédagoqique et catéchique (mais d'un catéchisme politique). En est-on encore là ? Le rôle du musée est-il toujours celui que pose, pour la collection Gandur, la convention entre la Ville et la Fondation : présenter un ensemble « cohérent et significatif de l'époque et du cœur de la collection en question » ? Au fond, le seul objet qu'un musée ne peut se passer d'exposer, c'est le musée lui-même, sa démarche, sa relation à la cité. A Genève, ce n'est pas le Musée d'Art et d'Histoire qui a besoin de la collection Gandur, c'est la collection Gandur qui a besoin d'un musée, et qui pourrait se l'offrir, pour deux ou quatre dizaines de millions, dans un musée déjà existant.