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La démocratie, c'est l'autodétermination
La visite de Carles Puigdemont à Genève, la rencontre que nous avons eu avec lui, le débat auquel il a participé à la clôture du Festival international du film et forum des droits humains, hier soir (on y reviendra) sont l'occasion ici de refaire le point sur le conflit politique majeur qui a secoué (et secoue encore) l'Espagne depuis l'engagement, par le parlement catalan, sa majorité indépendantiste, son gouvernement et son président, dans un processus d'autodétermination. Refaire le point sur ce conflit, et sur ce qu'il signifie précisément du droit des peuples à l'autodétermination -c'est-à-dire le droit des peuples de se définir comme des nations, et le droit des nations à l'indépendance étatique, toute relative qu'elle puisse être. Car qui peut décider qu'un peuple devient une nation, sinon ce peuple lui-même ? Et qui peut décider que cette nation peut être un Etat, sinon cette nation elle-même ? Et l'autodétermination n'est-elle pas précisément ce qui distingue la démocratie de toute autre forme de régime politique ?
"Il faut reconnaître l'autre comme un sujet politique avec qui il faut dialoguer, sans ligne rouge"
Il y a conflit en Catalogne et en Espagne entre deux légalités, entre la légalité et la légitimité, entre la légalité et la démocratie. Mais de tous ces principes, lequel est à la source des autres, lequel produit les autres, lequel mesure les autres, sinon la démocratie ? Une loi, aujourd'hui, n'est acceptable que si elle est acceptée par le peuple, qu'elle le soit directement, par le vote populaire, ou indirectement, par le vote d'un parlement élu par le peuple. Cette procédure de production des lois leur accorde leur légitimité -celle de dire ce que la société, représentée par l'Etat, attend des sociétaires, et de ses propres institutions politiques. La mesure de la légitimité, et l'adoption de la légalité, est donc la démocratie. Mais qu'est-ce que la démocratie, sinon, l'autodétermination collective ? L'autodétermination, cela signifie par définition et par étymologie se déterminer soi-même. C'est donc pouvoir choisir. L'autodétermination nationale, ce n'est pas forcément choisir l'indépendance, c'est permettre le choix de l'accepter ou la refuser. Or en Espagne, près de 1000 personnes sont actuellement sous enquête, inculpées ou jugées, parfois même incarcérées, pour avoir organisé ou permis la tenue d'un référendum d'autodétermination de la Catalogne. Dont le résultat probable, s'il n'avait pas été violemment saboté par le pouvoir central, aurait été un refus de l'indépendance. Mais un refus de l'indépendance exprimé précisément dans le cadre d'un processus d'autodétermination, où toutes les possibilités (indépendance, fédération, Confédération, autonomie élargie) sont ouvertes, chacun (ou presque) admettant que le statu quo n'est plus tenable.
Le mouvement indépendantiste catalan ne se réduit d'ailleurs pas à une revendication nationaliste, pas plus d'ailleurs qu'à ses deux organisations principales, celle de droite et celle de gauche. Même des anarchistes en sont partie prenante, comme ceux de la centrale syndicale CGT et de l'organisation libertaire Embat. Il y a non seulement une gauche indépendantiste réformiste, mais aussi une gauche indépendantiste révolutionnaire, certes plus récente que le catalanisme bourgeois (qui date du XIXe siècle), mais qui puise ses propres racines dans la longue (et héroïque) histoire de l'anarchisme en Catalogne -où il fut pendant des décennies la principale composante du mouvement ouvrier. Quand des anarchistes participent à un mouvement indépendantiste, ce n'est évidemment pas par nationalisme : dans le droit à l'autodétermination nationale, c'est le substantif auquel ils adhèrent, pas au qualificatif : rien n'est en effet plus cohérent des principes libertaires que le droit à l'autodétermination. Et même si l'autodétermination nationale n'est pas en soi un objectif libertaire, l'autodétermination l'est, et son application à des peuples qui se constituent en nation le devient aussi. Dès lors, pourquoi des anarchistes catalans soutiendraient-ils les droits des Kurdes et pas ceux des Catalans ? Et ce qui vaut pour des anarchistes vaut pour des communistes : dans un entretien à "Gauche Hebdo", l'ancienne députée de la formation anticapitaliste et indépendantiste catalane CUP, Ana Gabriel, explique : "l'élément fondamental pour nous est d'abord l'exercice du droit à l'autodétermination", que cet exercice aboutisse à l'indépendance, à un Etat fédéral, à une confédération d'Etats souverains déléguant des éléments de cette souveraineté à une institution centrale.
Selon les textes internationaux posant le droit d'autodétermination nationale comme un droit fondamental, une partie d'un Etat constitué et reconnu peut se séparer du reste de cet Etat, s'il y a consensus sur la procédure et les modalités de la séparation (ce qui avait été obtenu au Québec et en Ecosse, avant des référendums qui repoussèrent la séparation, mais n'a pas été obtenu en Catalogne du fait du refus de l'Etat central de négocier), ou lorsque la partie de l'Etat qui envisage de s'en séparer est opprimée par cet Etat, ce qui était le cas de la Kosovë par la Serbie, et aussi de la Catalogne et du Pays Basque sous le franquisme, mais plus, au sens du droit international, sous le régime de la "transition" toujours en vigueur (à se demander vers quoi cette "transition" est supposée mener, depuis quarante ans...), et des autonomies qu'il a reconnu aux trois composantes nationales de l'Espagne (Euzkadi, la Catalogne et la Galice), en même temps qu'à des régions sans aucune revendication indépendantiste (ni même autonomistes, avant qu'une autonomie qu'elles ne revendiquaient pas leur soit accordée histoire de diluer les autonomies catalane, basque et galicienne). Dans le cas catalan, on est en effet moins face à une oppression, par un pouvoir central dont elle serait un élément politiquement fondamental, qu'à une manifestation d'incompétence politique du gouvernement tenant ce pouvoir central.
Cela étant, le problème. en Catalogne comme ailleurs, n'est pas de proclamer le droit à l'autodétermination (l'Espagne a adhéré au texte onusien le proclamant), mais de le respecter. Car pour cela, comme le résume Puigdemont, "Il reconnaître l'autre comme un sujet politiquer avec qui il faut dialoguer, sans ligne rouge". La Grande-Bretagne a su le faire, en co-organisant avec le gouvernement écossais le référendum d'autodétermination de l'Ecosse. L'Espagne en revanche se refuse en à faire autant. Parce qu'elle a peur : le régime et le système espagnol, le national-catholicisme amnésique qui lui tient lieu d'idéologie, a peur de la Catalogne. Comme il avait peur du Pays Basque. Comme il a peur de tout ce qui se réfère à la République, qu'elle soit catalane, basque... ou espagnole.