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Quand la notion de médecine populaire prit pied dans le discours savant, dans la première moitié du XIXe s., elle désignait encore l'ensemble des comportements profanes en matière de santé (Maladie), qu'ils relèvent des médecines naturelles et de la magie, de l'hygiène ou d'une offre quelconque du marché médical, y compris le recours au médecin. Elle servait à décrire l'infinie diversité des idées populaires sur la maladie et sur la manière de se soigner. Néanmoins, les médecins de cette époque n'hésitaient pas à dénoncer certaines pratiques répandues, mais pernicieuses; Jeremias Gotthelf fit de même dans son roman Anne-Babi et sa manière de tenir ménage et de guérir les gens (1843-1844, trad. franç. 1895).
A la fin du XIXe s. s'imposa l'acception actuelle, plus restreinte, où l'on entendait par médecine populaire des pratiques généralement irrationnelles, issues de traditions ancestrales, s'opposant à la médecine savante et souvent assimilées à des superstitions. On tendit à présenter la médecine populaire (celle d'une région par exemple) comme quelque chose d'isolé et de singulier. Cela répondait à la quête romantique d'une culture originelle authentique (folklore), mais aussi à la tentative du corps médical, alors en voie de professionnalisation, d'imposer son monopole en se démarquant clairement des méthodes et des points de vue de non-médecins. L'usage fréquent de termes péjoratifs pour désigner ces derniers (charlatans, médicastres) visait le même but.
Dans les années 1970, des spécialistes du folklore et de l'histoire de la médecine commencèrent à recenser les pratiques populaires de manière exhaustive et en évitant de les juger. Dans ce contexte, la notion de médecine populaire passa à l'arrière-plan ou fut même abandonnée, car les limites entre médecines savante, empirique et magique, officielle et officieuse sont difficiles à tracer, même si les différences sont évidentes. Entre-temps, la recherche a introduit, à la place de celle de médecine populaire, la notion de culture médicale ou de culture médicale profane.
Parmi les moyens et méthodes de la médecine populaire, on compte des substances végétales (Plantes médicinales), animales et humaines, plus rarement minérales (cristaux), des denrées alimentaires, en Suisse des produits laitiers (cure de petit-lait), les saignées (souvent pratiquées selon des prescriptions astrologiques), les vomitifs, les suées, le recours aux reliques et aux pèlerinages, à la magie (formules, amulettes, report par "sympathie" de la maladie sur une autre personne, un animal ou un objet). L'éventail thérapeutique incluait même des interventions chirurgicales. Quelques pratiques de médecine populaire (au sens traditionnel), par exemple le traitement naturel et magique des verrues, sont relevées de manière détaillée dans l'Atlas de folklore suisse (1950-1995).
Jusqu'à la fin du XVIIIe s., la médecine populaire ne se distinguait pas fondamentalement de la pratique médicale savante, comme le montre le recueil de remèdes Sicherer und geschwinder Arzt […] (1684, 71748) du médecin bâlois Theodor Zwinger. Toutes deux se basaient en effet sur la théorie des humeurs, depuis longtemps enseignée par la Faculté. Dans les siècles suivants, les convictions populaires en matière de santé subirent l'influence de modèles contemporains issus de la médecine universitaire, comme la médecine romantique ou la bactériologie.
Les praticiens sont aussi divers et difficiles à définir que les méthodes. On passait insensiblement des traitements sur sa propre personne et de l'assistance dispensée dans la famille ou le voisinage aux activités différenciées, exercées plus ou moins professionnellement, des herboristes sédentaires ou ambulants, magiciens-incantateurs, spécialistes de l'opération de la taille ou de la cataracte, sages-femmes, barbiers-chirurgiens et autres guérisseurs de formation artisanale. Parmi ces derniers, Michel Schüppach, à Langnau im Emmental, acquit une clientèle bourgeoise et une célébrité internationale, grâce notamment à son habileté dans l'examen des urines. Le choix de tel ou tel praticien et en dernier recours la consultation d'un médecin de la Faculté dépendaient de motivations complexes. Les interdictions de toutes sortes contre le charlatanisme, qui se multiplièrent en Suisse à partir de l'Helvétique, ne réduisirent nullement la variété des thérapeutes sans formation, universitaire ou artisanale. Leur forte présence dans le canton d'Appenzell Rhodes-Extérieures n'est cependant pas le fruit de vieilles traditions; elle résulte surtout d'une législation libérale sur l'exercice de la médecine, mise en place à la fin du XIXe s.
La lutte accrue des médecins contre le charlatanisme contribua au recul des pratiques liées à la médecine populaire à la fin du XIXe s. et au début du XXe. La population adopta des comportements nouveaux, par exemple dans le domaine de l'hygiène. Au XIXe s., un processus complexe avait élevé la propreté au rang de vertu nationale. La modernisation de la médecine et la professionnalisation du corps médical suscitèrent dans le public et dans le milieu des thérapeutes profanes une réaction qui fit le succès de méthodes alternatives dont on soulignait le côté naturel pour mieux les distinguer de la médecine officielle. Cependant, ici de même, il n'est pas possible de tracer des limites claires. Développée par un médecin, l'homéopathie, dont l'efficacité n'a cessé d'être mise en doute sur le plan scientifique, fut adoptée non seulement en automédication et par des thérapeutes non conventionnels, mais aussi par des médecins reconnus. L'hydrothérapie, exemple type de pratique empirique et profane, trouva place dans la médecine savante (Bains). Dans le sillage du mouvement pour une vie saine apparurent, dans les milieux bourgeois et citadins, des associations vouées aux médecines naturelles ou au végétarisme, ainsi que des institutions comme la clinique du médecin zurichois Maximilian Oskar Bircher-Benner, le sanatorium du naturopathe Theodor Hahn ou la colonie du Monte Verità. L'Association suisse des médecins naturopathes fut fondée en 1920.
L'imprimerie a joué un rôle important dans la diffusion des théories et des pratiques non conventionnelles: recueils de remèdes populaires, almanachs contenant des informations sur la santé, manuels à l'usage des familles, fréquemment orientés vers les médecines naturelles. Les ouvrages de la doctoresse Anna Fischer-Dückelmann (La femme médecin du foyer, 1901, trad. franç. 1905?) et du curé-herboriste Johannes Künzle (Bonnes et mauvaises herbes, 1911, trad. franç. 1914) furent fréquemment réédités.
Depuis les années 1980, un scepticisme assez répandu envers la médecine savante a favorisé l'avènement de méthodes alternatives, relevant parfois de l'ésotérisme et généralement utilisées à titre complémentaire. On en compte environ 200, pratiquées en Suisse par plus de 10 000 thérapeutes enregistrés; dans la plupart des cantons, l'autorisation d'exercer leur est aujourd'hui délivrée sur examen. En 2012, des médicaments sans ordonnance ont été vendus pour une valeur de 726 millions de francs (prix de fabrique).
Bibliographie
– I. Baumer, Rätoromanische Krankheitsnamen, 1962
– M. Möckli-von Seggern, Arbeiter und Medizin, 1965
– G. Heller, Propre en ordre, 1979
– Guérir et aider, cat. expo. Kippel, 1993
– ASTP, 89, 1993, no 1
– E. Wolff, «"Volksmedizin" - Abschied auf Raten», in Zeitschrift für Volkskunde, 94, 1998, 233-257
– H. Steinke, P. Meier, éd., Krank - was nun?, 2003
– J. Debons Les soins populaires en Valais, 2009
Auteur(e): Eberhard Wolff / PM