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La manière dont le français a été introduit en Savoie et en Suisse romande comporte quelques différences, qui me paraissent significatives. Je parle ici du peuple : car la noblesse savoyarde a commencé à utiliser le français dès la fin du XIIIe siècle. Or, de ce point de vue, évidemment, il n’y a aucune différence entre la Savoie, les pays de l’Ain et la Suisse romande. Mais la scolarisation a suivi des chemins différents, selon qu’on a été en pays catholique ou en pays protestant : ce n’est un secret pour personne.
De fait, les Bernois, après avoir conquis le Pays de Vaud, y ont rapidement fait venir des pasteurs français afin qu’ils enseignent leur langue au peuple, lequel devait oublier à la fois le latin d’Église et le francoprovençal qu’utilisaient localement les prêtres.
La langue de François de Sales atteste que les Savoyards ont aussi appris le français. C’était dans la logique propre au duc de Savoie même, qui le désirait. Mais cela ne s’est pas fait aussi brusquement que dans le Pays de Vaud. On s’efforçait plutôt de gagner la population peu à peu à la langue de France. Et je crois que cela a eu des effets particuliers.
La langue française, telle qu’elle a été utilisée et développée en Savoie, n’a pas ce caractère presque mathématique que j’admire chez les écrivains genevois du temps passé, par exemple. Il a toujours quelque chose d’un peu flou, dans son organisation, d’un peu confus, parfois, d’un peu émotif, souvent. D’un côté, on pourrait dire qu’il manque de netteté, de volonté, de clarté ; de l’autre, qu’il a des gentillesses charmantes, des grâces discrètes, une forme de souplesse un peu lâche mais également séduisante.
Or, cela se reflète dans l’univers même évoqué : alors que les Genevois vont développer un sens du détail physique dans ce qu’ils évoquent, et n’auront de cesse d’évacuer les imaginations traditionnelles, les Savoyards s’efforceront de conserver celles-ci en vie, au travers du folklore, de la poésie, et ils continueront de mêler les images nées du sentiment aux pensées nées du raisonnement, pour ainsi dire. Même les évolutions philosophiques et morales provoqueront plus souvent une forme d’adaptation qu’une véritable transformation. Cela a eu pour effet la différence que j’ai déjà observée entre les Genevois et les Savoyards lorsqu’ils décrivaient les montagnes de leur environnement. Ramuz l’a senti, et s’est efforcé de ressusciter l’état d’esprit catholique, tel qu’il pensait le voir chez les Valaisans, par exemple. Son français a donc quelque chose de particulier qui le différencie aussi de celui d’un Vinet...