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Les révolutions du XIXème siècle (dont celle de février-mars 1917, en Russie, fait encore partie) s'appuyaient sur une idéologie, se nourrissaient de mouvements artistiques et culturels et s'exprimaient par eux. Cet enracinement de la volonté révolutionnaire dans l'invention culturelle et artistique a pris fin à l'automne 1917, lorsque la révolution accoucha d'un putsch et que la volonté révolutionnaire se résorba en une volonté de pouvoir. La mort de l'art, la vacuité de la culture et la fin de l'idéologie ayant été successivement (quoique abusivement) proclamées, sur quoi appuyer aujourd'hui notre volonté de changement ? Sur cette mort, cette vacuité et cette fin, qui pourraient signifier aussi bien la mort du révolutionnarisme lénino-blanquiste, la vacuité de l'ouvriérisme et la fin de l'idéologie étatiste ?
Que la pensée d'une révolution possible,pût à nouveau s'exprimer par la poésie et à partir de la philosophie, et se nourrir des cadavres des proclamateurs de la mort des poètes et de l'absence des philosophes, voilà peut-être le plus réjouissant des signes du temps. Et qu'il y ait plus de subversion possible du réel dans un fragment d'Héraclite que dans tout Lénine, tout Trotsky et tout Mao ensemble, est soit le signe d'une résurrection, soit celui d'une permanence : celles précisément du désir de révolution -d'une révolution sans prise de pouvoir.
L'art moderne a fait, d'une certaine manière, place nette de quelques vieilleries encombrantes, nous autorisant à n'en plus tenir compte, et nous obligeant à la réinvention d'une « culture nouvelle » qui nous soit ce que le romantisme fut aux révolutionnaires de 1848 (ou Rousseau à ceux de 1792). La culture réunifiée avec la volonté de vivre une vie autre n'est plus, ne peut plus être, l'affaire de spécialistes vivant de la séparation de la vie et de la culture, ou du discours sur cette séparation. En révolution, la culture définit la possibilité de construire une nouvelle vie, et pas seulement pour les acteurs culturels, mais pour tous, sinon elle n'est plus qu'idéologie. Or le refus de l'idéologie mène à la même conséquence théorique que le refus d'admettre que l'art « moderne » soit l'aboutissement de l'art et la borne de la création artistique : il ne saurait y avoir d'idéologie « anti-idéologique » (ou d'anti-idéologie idéologique), ni d'art « anti-artistique » ou de culture « anti-culturelle ». L'idéologie du refus de l'idéologie et la proclamation de la mort des idéologies sont affaires d'idéologues, comme d'artistes (puis de marchands) la proclamation de la mort de l'art.
Pas plus idéologiquement (ou, si l'on veut, culturellement) qu'en tout autre domaine, nous ne serons jamais du côté des vainqueurs, nageant dans le sens du courant, flottant dans celui du vent, grimpant dans la même posture que l'on prend pour ramper, souffrant de cette « intropathie » que dénonçait Walter Benjamin et qui soude en connivence l'historiographe aux vainqueurs de l'Histoire : quiconque domine est toujours héritier de tous les vainqueurs. Nous abhorrons autant la domination que nous récusons l'héritage et méprisons les vainqueurs. La figure du « gagneur » n'est que celle, modernisée, du soudard. « Tous ceux qui jusqu'ici ont remporté la victoire participent à ce cortège triomphal où les maîtres d'aujourd'hui marchent sur le corps des vaincus d'aujourd'hui » (Benjamin). Nous sommes, spontanément et par raison autant que par souci esthétique, du côté des vaincus, et voudrions faire en sorte que sur leurs corps trébuchent leurs vainqueurs, dont le « cortège triomphal », comme ce fut toujours l'usage, trimballe aussi le butin, c'est-à-dire les « biens culturels », c'est-à-dire l'idéologie.
Il nous faut enfin dire un mot de ce vieux cerbère de tous les ordres imposés : la religion. Apparemment, à défaut d'être déjà mort, Dieu serait subclaquant. Mais ce cancer a ses métastases, ce cadavre ses parasites : les églises traditionnelles s'endorment doucement, d'autres, souvent pires, naissent de leur soue. Et puis, la religion ne s'éteint pas comme un incendie : elle s'embourbe comme une inondation. Et cela prend du temps : au début du XXIème siècle de l'ère chrétienne, 70 % des Français se faisaient encore enterrer religieusement (du moins leur famille l'avait-elle décidé pour eux). Que la mort soit toujours révoltante est d'autant plus évident qu'elle est devenue invisible, sauf comme spectacle. Le passage vers le néant doit être marqué, les religions sont là pour cela, et à cela au moins –mais à cela seul-peuvent-elles encore servir. Et puisque nul ne vit autrement qu'entre une naissance qu'il n'a pas choisie et une mort qu'il ne peut éviter, autant ajouter à l'absurdité de ce passage l'absurdité du signe qui le clôt. Ce signe est un signe de mort, et un signe mort : que les cadavres des hommes soient accompagnés de celui de leurs dieux rend au moins les hommes égaux des dieux.