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La Linusea. Un jardin botanique à la haute montagne
Un jardin botanique à la haute montagne.
Par Arthur de Claparède, J. U. Dr.
Les jardiniers et, après eux, les traités et les manuels d' horticulture désignent volontiers sous le nom générique de plantes alpines ou de plantes de rocailles, des végétaux n' ayant guère de rapports entre eux et provenant les uns des contrées montagneuses, les autres des régions boréales. Cette assimilation est impropre. Ces plantes ont, il est vrai, ceci de commun qu' elles demandent pour prospérer une température moyenne sensiblement plus basse que celle de nos pays de plaine; mais, sauf sur ce point on elles se rencontrent, leurs conditions de végétation diffèrent en général du tout an tout, et les plantes des montagnes sont plus difficiles à acclimater en plaine que les plantes du nord.
Les plantes des hautes régions montagneuses telles que les Alpes, le Jura, l' Apennin, les Pyrénées, les Carpathes, etc., tout particulièrement celles des Alpes, où l'on trouve, en Europe, la flore la plus élevée, jouissent, durant le jour et pendant l' été, d' une chaleur solaire que la raréfaction de l' air rend plus intense qu' en plaine. Dès la fin de septembre, à peine la température commence-t-elle à baisser sérieusement, qu' un épais tapis de neige recouvre le sol, mettant ainsi les plantes à l' abri du froid extérieur. A une certaine altitude, la terre disparaît sous la neige pendant six ou huit mois consécutifs; les plantes sont ainsi protégées contre les intempéries et, sous cette blanche couverture, le thermomètre demeure stationnaire aux environs de 0°, alors qu' à l' air libre il descend à —25° ou —30°. Ce n' est pas tout: les grands massifs de montagnes méritent par excellence cette épithète „ d' assembleurs de nuages " que le divin Homère donne volontiers à Zeus. Il pleut souvent et beaucoup à la fois à la montagne. Les Parisiens prétendent même qu' il y pleut toujours; les Tarasconnais aussi, voyez Tartarin. Quoi qu' il en soit, il est certain Arthur de Claparède.
que la précipitation aqueuse y est plus forte que dans la plaine. En outre, la fonte des neiges sur les hauteurs donne naissance aux mille ruisselets qui arrosent les pâturages et procurent aux plantes alpines l' humidité et la fraîcheur qui leur sont nécessaires.
De tout ceci résulte ce fait dont le simple énoncé paraît au premier abord paradoxal, mais il suffit d' avoir cultivé quelques saxifrages sur un semblant de rocaille dans un jardin pour en vérifier l' exactitude: c' est qu' en plaine les plantes alpines périssent fréquemment en été, par le fait de la sécheresse, tandis qu' en hiver l' humidité les fait mourir et que, lorsqu' elles résistent, elles fleurissent mal, leurs graines ne venant d' ailleurs presque jamais à maturité, faute d' une chaleur solaire suffisante.
Voilà ce qui rend si difficile, non pas l' établissement — rien n' est plus simple — mais l' entretien de jardins de plantes alpines en plaine. On peut, il est vrai, remédier à la sécheresse par d' abondants arrosages; on peut encore, jusqu' à un certain point, remplacer par des couvertures le manteau de neige qui fait défaut, mais on ne saurait suppléer à l' insuffisance de la chaleur solaire.
Les plantes des régions polaires sont d' une acclimatation plus aisée, car elles demandent infiniment moins de soleil que les représentants de la flore alpine; mais, habituées comme eux et plus qu' eux à la couverture des neiges, elles redoutent fort le froid de nos hivers, qu' elles ont souvent grand' peine à traverser.
Cependant la mode, qui sévit plus ou moins dans tous les domaines et jusqu' en horticulture, a mis les plantes alpines en faveur. C' est en Angleterre que l' engouement prit naissance. Il en devait être ainsi, le climat insulaire de la Grande Bretagne possédant une dose d' humidité qui le rend particulièrement propre à ce genre de culture. La France suivit l' exemple de l' Angleterre. On ne créa bientôt plus de jardin paysager sans y établir au moins une fougeraie, et, de proche en proche, la mode s' étendit plus ou moins partout.
Tandis que la mode s' en mêlait, la science s' en occupait, et les remarquables travaux de botanistes et d' alpinistes distingués, entre autres ceux du Dr Hermann Christ à Bâle, et de feu Eugène Rambert, alors professeur à l' école polytechnique fédérale de Zurich, ont beaucoup contribué à vulgariser la connaissance des plantes alpines; mais les jardins botaniques, si riches en espèces exotiques, sont en général d' une pauvreté relative dans le domaine de la flore alpestre. Les motifs que nous avons indiqués tout à l' heure suffisent à l' expliquer. Restent, sans doute, les herbiers des muséums. Nous n' avons garde d' en contester la valeur; seulement, les herbiers ne renferment que des plantes séchées, et l'on sait que la dessication apporte à de certaines plantes des transformations telles qu' elles les rendent à peu près méconnaissables. Ne sont-ce pas les herbiers qui ont fait dire un jour à Alphonse Karr que la botanique La Linnæa.
est l' art de sécher les fleurs dans du papier gris pour les injurier avec des noms latins?
Et demeurassent-elles intactes dans les herbiers, l' étude des plantes séchées ne saurait jamais remplacer entièrement celles des plantes vivantes. Ce n' est que sur celles-ci qu' on peut surprendre les secrets de la physiologie végétale; aussi cette partie de la botanique, la plus importante peut-être, est-elle en retard sur les autres en ce qui concerne la flore des montagnes. On conçoit que des botanistes, frappés de cette lacune, aient essayé d' y remédier, et il était naturel que des efforts fussent tentés dans ce sens en Suisse, la patrie par excellence des plantes alpines.
D' ailleurs, la mode dont nous parlions plus haut avait eu de très fâcheuses conséquences: elle avait été cause de véritables dévastations. Il y a quelques années, par exemple, que du val Medel, dans le canton des Grisons, quatre mille pieds d' edelweiss ont été expédiés en Amérique en une seule saison. Les arrachages faits à tort et travers dans la partie de la Haute-Savoie limitrophe du canton de Genève ont fait disparaître, ou à peu près, plus d' une espèce de fleurs autrefois abondantes dans cette région: ainsi le cypripède, dit sabot de Vénus ( Cypripedium calceolus L. ), et la gracieuse dent de chien ( Erythronium dens canis L. ), rune de nos plus jolies fleurs printanières, dont il se fait encore de grandes razzias sur les pentes du mont Vuache, tendent à devenir rares. C' était un dévalisement en grand de la flore des Alpes. Teile maison de Londres, que nous pourrions citer, commandait en bloc jusqu' à vingt mille pieds d' une espèce donnée. Et qui chargeait-on de les recueillir? La plupart du temps des enfants, dont les parents étaient bien aises de gagner quelques sous par leur moyen. Et comment ces gamins s' acquittaient de leur besogne? Ignorant les conditions requises pour qu' une transplantation puisse réussir, ils arrachaient à tort et à travers, et Yon n' exagère pas en affirmant qu' à peine un cinquième des plantes enlevées étaient en état de reprendre.
Pour obvier aux graves inconvénients de ce mode de faire, dont les conséquences devenaient chaque jour plus menaçantes pour la flore de notre pays, une société se constitua en 1883. C' est l' Association pour la protection des plantes, qui compte aujourd'hui plus de six cents adhérents. A son instigation, on créa à Genève un établissement spécial, le jardin alpin d' acclimatation, qui s' occupe de l' élevage des plantes alpines au moyen de semis. On a cru longtemps qu' il est impossible d' acclimater des plantes de montagne dans la plaine autrement que par une transplantation opérée au moment le plus favorable de l' année. C' est une complète erreur. La transplantation est toujours fort aléatoire. Le semis offre, au contraire, une réussite presque certaine. Et cela se conçoit aisément. Née en plaine, il est naturel que la plante alpine s' y développe dans des conditions bien plus favorables que lorsqu' on la transporte Arthur de Claparède.
brusquement du sommet du Chamossaire, par exemple, dans un jardin du bord du lac de Genève, lui imposant ainsi, sans transition, une différence d' altitude de plus de 1800 m. C' est ce qu' avaient compris depuis longtemps déjà les horticulteurs de Haarlem et d' autres jardiniers des Pays-Bays, qui mettent en vente de fort beaux pieds de rhododendron des Alpes élevés de semis en pots, alors que la transplantation de ces arbrisseaux offre de singulières difficultés.
Mais, si le jardin d' acclimatation de Genève a un caractère scientifique et protecteur de la flore alpestre, c' est en même temps une entreprise commerciale, destinée, par la force des choses, à ne cultiver guère que les espèces dont le débit paraît assuré. De plus, il est à remarquer que nombre d' espèces fort bien venues s' étiolent ou dégénèrent plus ou moins rapidement, par suite des conditions climatériques spéciales qui leur sont faites, et qui ne sont point celles dont elles auraient besoin pour prospérer. L' idée de créer un jardin botanique qui eût un caractère exclusivement scientifique, et qui fit place à une altitude suffisante pour que les plantes des hautes régions n' y souffrissent pas, devait naître tôt ou tard.
On a fait diverses tentatives à cet égard, dans le cours de ces dernières années. Un jardin alpin a été établi à l' hôtel du Weisshorn, dans le val d' Anniviers, à plus de 2000 " au-dessus du niveau de la mer; mais l' altitude trop élevée rendant la période de végétation trop courte fit abandonner plus ou moins l' entreprise qui, laissée au coin de l' hôtelier, ne donna pas les résultats qu' en attendaient ses promoteurs. En 1888, la société des botanistes du Valais, „ la Murithienne ", décida la création de trois jardins alpins, l' un à Sion ( 521 m ), pour la flore de la zone sous-montagneuse, l' autre à Zermatt ( 1620 m ), et le troisième au Grand St-Bernard ( 2472 m ). La surveillance de ce dernier, situé beaucoup trop haut, est confiée aux religieux de l' hospice. Ces essais sont extrêmement intéressants, et le gouvernement du Valais a eu grand raison de les subventionner; malheureusement, ils sont tentés sur un pied si restreint qu' il est douteux qu' ils puissent jamais avoir une réelle importance. Enfin, en 1889, à l' instigation de l' Association pour la protection des plantes, et notamment de son président M. Henri Correvon, à Genève, et grâce à l' appui de plusieurs botanistes et alpinistes suisses et étrangers, en particulier de sir John Lubbock et de M. G. Romanes, à Londres, grâce aussi à l' aide de quelques sociétés, entre autres du Comité central du Club alpin suisse et de la section centrale du Club alpin français, on a pu créer, à l' altitude de 1693 m au-dessus de la mer, un jardin botanique alpin assez étendu, ayant un caractère exclusivement scientifique, à Bourg-St-Pierre, dans le canton du Valais.
Bourg-St-Pierre est le dernier village de la vallée d' Entremont, sur la route du Grand St-Bernard. De Martigny, la station de chemin de fer la plus rapprochée, il faut cinq ou six heures de voiture pour y arriver.
La Linnæa.
On compte vingt et un kilomètres jusqu' à Orsières, où s' arrête le service des diligences fédérales; c' est la moitié du chemin; de là, on gagne Bourg-St-Pierre en deux heures et demie environ. Bonaparte, en route pour Marengo, y déjeuna le 21 mai 1800, en franchissant la montagne avec son armée. Le souvenir de ce repas du premier consul s' est perpétué jusqu' à nos jours dans le village, et l' unique auberge de la localité porte le nom pittoresque d' Hôtel du déjeuner de Napoléon Ier. On a prétendu qu' Annibal avait passé par là. Cela nous paraît infiniment peu probable, pour une foule de raisons trop longues à énumérer ici. Ce qui est certain, c' est que, de tous les passages des Alpes, le Grand St-Bernard est l' un des plus anciennement connus. Les Romains l' utilisaient déjà un siècle avant l' ère chrétienne. Pendant tout le moyen âge, et dans les temps modernes, jusqu' à l' ouverture des grandes routes carrossables du Simplon et du Mont Cenis, c' était le col le plus fréquenté pour aller de l' Europe centrale en Italie. On travaille activement sur le versant suisse de la montagne à la prolongation de la route de voitures de la cantine de Proz ( à une lieue au-dessus de Bourg-St-Pierre ), où elle cesse aujourd'hui, jusqu' à l' hospice même; mais il sera nécessaire que le gouvernement italien fasse transformer en une voie carrossable les dix ou douze kilomètres de chemin de mulets qui vont de l' hospice à St-Rémy, pour qu' on puisse établir un service de voitures entre Martigny et la cité d' Aoste.
L' église de Bourg-St-Pierre date du XIe siècle. Sur le mur, près de la tour, se dresse un milliaire romain de l' époque de Constantin, qu' on a trouvé dans la localité. La cure de Bourg-St-Pierre, comme la plupart de celles de la vallée, est desservie par un religieux du Grand St-Bernard, de l' ordre des chanoines réguliers de saint Augustin. Au sortir du Bourg, qui n' est d' ailleurs qu' un village de trois ou quatre cents habitants, la route' franchit le torrent de la Valsorey, qui bondit en écumant à une grande profondeur au-dessous du pont. Immédiatement après, un mamelon, isolé de trois côtés, s' élève à gauche de la route, qu' il domine d' une soixantaine de mètres. Jadis, le sommet était couronné par un château fort, résidence des seigneurs du Quart. Il ne reste pas pierre sur pierre de ce souvenir de la féodalité. C' est l' emplacement qu' occupe aujourd'hui le jardin botanique alpin de la Linnæa.
L' inauguration a eu lieu le 21 juillet 1889. Des savants, des alpinistes et de simples amateurs s' étaient, à cette occasion, donné rendez-vous à Bourg-St-Pierre. La veille, la société propriétaire du jardin s' était régulièrement constituée. Nous devons dire deux mots de son organisation, pour n' avoir plus à y revenir.
D' après les statuts, le jardin, placé sous la protection des autorités municipales du lieu, dont le concours était indispensable pour assurer la réussite de l' entreprise, est administré par une société dite Comité international du jardin botanique alpin de la Linnæa à Bourg-St-Pierre ( Valais ). Il est destiné „ à la culture des plantes des régions montagneuses de l' Europe ( en particulier de la Suisse ), éventuellement aussi des autres continents, ainsi qu' à toutes les études et observations scientifiques y relatives ". La société est une personne civile, conformément à l' article 716 du code fédéral des obligations. Elle se compose de vingt-cinq membres, qui se recrutent par cooptation 1 ). Le siège social est à Genève. La direction technique, la surveillance et l' entretien du jardin sont confiés à un directeur nommé par le Comité international. Un bureau de cinq membres, élus pour un an par le Comité international, est chargé de l' administration et possède les pouvoirs les plus étendus pour la gestion des affaires. En cas de dissolution de la société, l' actif ne sera pas partagé entre les sociétaires, mais sera remis au gouvernement du canton du Valais ou à la Société helvétique des sciences naturelles pour servir à un but analogue à celui du comité dissous.
Tels sont, dans leurs dispositions essentielles, les statuts adoptés par le Comité de la Linnæa dans sa séance du 20 juillet. La société ainsi constituée procéda aux nominations prévues par les statuts. Elle 1 ) Voici la liste des membres du Comité international de la Linnæa:
MM.
Fritz Bædeker, éditeur, à Leipzig, Gaspard Baileys, Dr méd., à Bourg-St-Pierre.
B.H. Budden, président de la section de Florence du Club alpin italien, à Rome. Auguste Burnier, Dr méd., à Genève. F. Benjamin Caron, Dr méd., à Bagnes. Arthur de Claparède, Dr en droit, à Genève. J. Coaz, inspecteur fédéral en chef des forêts, à Berne. Henri Correvon, président de l' Association pour la protection des plantes, à Genève.
E. Francillon, pépiniériste, à Lausanne.
B. Gallati, député au Conseil National, président central du Club alpin suisse, à Glaris.
Henri Goudet, Dr méd., à Genève René Guisan, ingénieur, à Lausanne.
Paul Joanne, secrétaire de la section centrale du Club alpin français, à Paris. H. Lévêque de Vilmorin, président de la Société botanique de France, à Paris. sir John Lubbock, baronnet, de la Société Royale de Londres, membre du. Parlement, à Londres.
C. Marguerettaz, Dr méd., président de la Société valdôtaine de botanique, à Aoste.
F. Moret, président de la commune de Bourg-St-Pierre. le comte Denis Biant, à St-Maurice.
W. Robinson, rédacteur du Garden, à Londres.
G.J. Romanes, de la Société linnéenne, à Londres.
F. Salut, président de la Société d' histoire naturelle de l' Hérault, à Montpellier.
le chevalier Stef. Sommier, à Florence.
Emile Thury, mécanicien, ancien président de la section genevoise du Club alpin suisse, à Genève.
Antoine de Torrenté, inspecteur cantonal des forêts, président de la section Monte-Rosa du Club alpin suisse, à Sion.
Louis Wuarin, professeur à l' université de Genève.
La Linnæa.
choisit M. Arthur de Claparède, à Genève, pour président, et M. Gaspard Baileys, à Bourg-St-Pierre, pour vice-président. MM. H. Goudet, E. Thury et L. Wuarin, à Genève, complétèrent le Bureau de cinq membres, auquel incombe l' administration de la Société. M. Henri Correvon, à Genève, dont l' initiative a fortement contribué à la création de la Linnaea, et sans lequel, on peut le dire, l' institution n' existerait probablement pas encore aujourd'hui, fut ensuite nommé directeur de ce jardin qu' il a lui-même établi.
Remarquons en passant que, bien que M. Correvon soit le président de l' Association pour la protection des plantes, le Comité international de la Linnaea, fondé sous les auspices de cette Société, en est entièrement indépendant.
Nous ne raconterons pas ici l' effet produit sur la population du village par le feu d' artifice tire dans la soirée du 20 juillet. Tout Bourg-St-Pierre était ce soir-là sur le pont de la Valsorey. C' était un spectacle inédit dans la localité; aussi eut-il le plus grand succès. Pas n' est besoin d' insister non plus sur la visite officielle du jardin qui eut lieu le, lendemain, non plus que sur le modeste banquet servi à l' Hôtel du déjeuner de Napoléon Ier, par lequel se termina la fête d' inauguration; nous avons hâte de parcourir avec le lecteur le part naissant de la Linnæa.
La superficie du jardin, qui était à l' origine de 8640 m2, a été portée à 9766 m2 — autant dire un hectare — par l' adjonction de deux parcelles de terrain dont le Comité a fait l' acquisition en 1890. Une clôture en ronce artificielle a été établie pour préserver les collections botaniques de la dent des chèvres et de la main des maraudeurs ou, ce qui revient au même, des touristes. La porte franchie 1 ), on gravit le flanc gazonné du coteau par un sentier qui ne tarde pas à se bifurquer, et permet d' atteindre le sommet du mamelon — à soixante mètres au-dessus de la route — par la droite et par la gauche. Les plantations commencent à partir de la bifurcation, et, de la grande route, on n' en peut rien voir.
On n' a pas classé les plantes par familles selon l' usage de la plupart des jardins botaniques. Il a paru préférable d' établir des plates-bandes régionales. C' est ainsi qu' une terrasse est consacrée aux plantes des Alpes centrales, une autre à celles du Tyrol, une troisième à celles des Pyrénées; les espèces des Sierras d' Espagne sont groupées ensemble, il en est de même de celles des Carpathes, du Caucase, etc.
1 ) Le jardin est ouvert au public tous les jours, moyennant le paiement d' un droit d' entrée de 50 cts. par personne. Les membres du Club alpin suisse, de la Section centrale du Club alpin allemand-autrichien, du Club alpin français, de la Société de botanique d' Aoste et de l' Association pour la protection des plantes sont exonérés de cette taxe. Les visiteurs ont à s' adresser au gardien, M. Jules Baileys, guide à Bourg-St-Pierre, et sont invités à apposer leur signature sur le registre ad hoc en indiquant, le cas échéant, leurs titres à l' exemption de la taxe.
24 Arthur de Claparède.
Cet arrangement ne s' oppose d' ailleurs nullement à ce que, dans telle section donnée, les plantes d' une même famille soient réunies dans une même division. Ainsi, la collection de saxifrages, qui compte déjà environ 80 espèces ou variétés, et celle de primevères, qui en a une vingtaine, pourront former chacune un tout distinct. Du reste, sauf ces deux collections qui sont assez complètes, le jardin de la Linnæa, créé en 1889, n' est encore qu' à l' état de formation. 2500 plantes en nombre rond, provenant en bonne partie du jardin alpin d' acclimatation de Genève, ont été mises en place pendant la saison d' été en 1889 et 1890 et ont fort bien repris. C' est à peine si une dizaine de plantes ont péri. Le succès de quelques plantations faites au mois de septembre 1889 pouvait paraître douteux; le brusque abaissement de température survenu au milieu du mois nous avait fait concevoir des doutes au sujet de leur reprise. Elles ont néanmoins toutes parfaitement réussi. Ce succès fait honneur à M. Correvon, qui avait présidé à ces installations.
On a planté un assez grand nombre de pins cembres ou aroles {Pinus cembra L. ) dans le jardin de la Linna a. Cet arbre majestueux, que Tschudi avant Rambert a appelé avec raison le „ cèdre des Alpes ", est l' un de nos plus beaux conifères. Il est en train de devenir aussi l' un des plus rares. Autrefois, il formait, en particulier dans le Valais et dans les Grisons, des forêts impénétrables que la hache du bûcheron n' avait jamais profanées, mais le déboisement inconsidéré auquel nos montagnes ont été soumises durant les trois premiers quarts de ce siècle en a fortement réduit le nombre. La croissance de l' arole est très lente. Il n' a pas la même force de résistance que le mélèze ( Larix europæa DC ), dont il a été planté une centaine de pieds à la Linnæa, quoiqu' il s' élève aussi haut que lui, souvent même plus haut. Comme il conserve ses aiguilles en hiver, tandis que le mélèze s' en dépouille aux premiers froids, l' arole offre une tout autre prise aux avalanches ou simplement à la masse des neiges qui en brise un grand nombre chaque année; aussi les aroles vont-ils diminuant sans cesse. Cet arbre est dans le monde végétal des Alpes ce qu' est le bouquetin dans la faune de nos montagnes. C' en est l' un des plus beaux ornements. Il ne faut pas le laisser disparaître, et l'on n' en plantera jamais assez.
Nous aurions dû citer en première ligne, avant toute autre plante alpine, la linnée ou linnæa ( Linnæa borealis L. ), cette gracieuse capri-foliacée dont le jardin de Bourg-St-Pierre porte le nom, ce qui le place ainsi sous le double vocable du grand botaniste suédois et de l' une des plus charmantes fleurs de nos Alpes. Cette plante des régions arctiques est assez rare dans les Alpes suisses; on ne l' y trouve que par places et à une altitude généralement élevée. Nous nous souvenons de l' avoir trouvée en très grande quantité dans le canton des Grisons, au milieu d' une forêt sauvage, sur la rive droite du lac de Silvaplana ( 1816 m ). Elle a là un La Linnæa.
habitat prospère; le sol et les souches moussues en sont recouverts comme d' un tapis; on n' y peut faire un pas sans fouler quelques-unes de ces ravissantes clochettes blanches lavées de carmin. On a découvert récemment des linnées dans la vallée de Bagnes, au-dessus de Fionnay, et c' est, si nous ne nous trompons, la seule localité de la Suisse romande où elles se trouvent. Dans l' Entremont, il n' y en a pas trace. Elles prospéreront sans doute à Bourg-St-Pierre.
On a planté vingt ou vingt-cinq espèces de gentianes dans le jardin de la Linnæa. Plusieurs s' y rencontraient déjà en grand nombre à l' état sauvage, entre autres la belle gentiane pourpre ( Gentiana purpurea L. ). En été, les pentes gazonnées de la Linnæa en sont à la lettre couvertes, et leur teinte d' un rouge foncé se marie agréablement avec les capitules jaune d' or des arnicas ( Arnica montana L. ) et les cloches mouchetées des lis martagons ( Lilium martagon L. ).
Les achillées, les adonis, les alysses, les alchimilles, les androsaces, les érigerons, les érines, les linaires, les joubarbes, les œillets, les orpins, les violettes, les véroniques, les silènes de différentes espèces sont nombreux à la Linnæa. Les renonculacées et les rosacées sont peut-être les familles les mieux représentées, la première par des aconits, des ancolies, des atragènes, des anémones et des renoncules de toute espèce; la seconde surtout par des benoîtes et des potentilles fort diverses. Une fougeraie établie l' été dernier débute avec 24 espèces de lycopodiacées et de polypodiacées appartenant aux genres Allosorus, Aspidium, Asplenium, Lomaria, Lycopodium, Nephrodium et Woodsia. Nous regrettons de ne pouvoir, faute de place, énumérer ici toutes les richesses du jardin.
Si la Linnæa a, en première ligne, pour but de créer une collection aussi complète que possible des plantes de la flore des Alpes suisses, l' établissement est aussi destiné à la culture des plantes de toutes les régions montagneuses de l' Europe, voire des autres parties du monde.
La flore tyrolienne est représentée à la Linnaea par l' œillet des glaciers ( Dianthus glacialis H. ), et par un grand nombre de saxifrages très curieuses, d' arums, d' alsines, etc. L' administration du jardin I. et R. du Belvédère, à Vienne ( Autriche ), a gracieusement envoyé au Comité de la Linnaea une jolie collection de plantes du Tyrol et des Alpes de Carinthie 1 ), qui ont été mises en place à Bourg-St-Pierre en juin 1890. La flore des Pyrénées nous offre un rarissime adonis, l' adonis dit des Pyrénées ( Adonis pyrenaica DC ), et la ramondia ( Ramondia pyrenaïca Arthur de Claparède.
Rich .), qui n' est pas spécialement rare, mais dont les grandes fleurs en corymbe du plus beau pourpre-violet sont l' un des ornements caractéristiques de cette chaîne de montagnes. Du Caucase, qui n' est plus en Europe sans être encore en Asie, viennent quelques saxifrages intéressantes, entre autres, la saxifrage cartilagineuse ( Saxifraga cartilaginea Willd. ) et la saxifrage à feuilles de genévrier ( Saxifraga juniperina Adams. ).
La flore de l' Himalaya a des androsaces et des primevères bien dignes d' attirer l' attention. Ce sont les androsaces lanugineuse ( Androsace lanuginosa Wahl .) et sarmenteuse ( Androsace sarmentosa Wahl .), la primevère à capitules ( Primula capitata Hook .) et surtout les primevères du Cachemir ( Primula cashmeriana Hook .) et du Sikkim ( Primula sikkimensis Hook. ). N' oublions pas l' edelweiss de l' Himalaya ( Gnaphalium leontopodium L. var. himalayense ), dont la fleur ressemble à celle de „ l' étoile de nos glaciers " et dont la tige, beaucoup plus longue et flexible, lui donne une grâce que n' a pas l' edelweiss des Alpes. Enfin, la flore des régions boréales nous montre le rhododendron du Kamtschatka ( Rhododendron kamtschatkicum Pall .), de taille plus petite que les deux rosages indigènes dans les Alpes. Sa fleur est par contre sensiblement plus grande et d' un incarnat plus vif. On a planté aussi à la Linnaea un grand nombre de pieds de ronce arctique ( Rubus arcticus L. ) qui paraissent devoir très bien réussir.
Les collections de plantes étrangères à l' Europe prendront sans doute dans la suite une vaste extension. Il y a là un champ étendu d' obser du plus haut intérêt au point de vue botanique. Pour faciliter les travaux, chaque espèce de plantes sera munie, des l' ouverture de la saison de 1891, d' une étiquette métallique portant gravée l' indication de la famille de la plante, de ses noms générique et spécifique ( avec la mention du botaniste ) et enfin de son indigénat.
L' intérêt qu' a suscité la création de ce jardin s' est manifesté sous une forme palpable par de nombreux dons venant de la Suisse et de l' étranger, par les allocations des Clubs alpins suisse et français et surtout par un subside de mille francs que le haut Conseil fédéral de la Confédération suisse a accordé en 1890, au Comité international, en vue de l' étiquetage des plantes selon certaines prescriptions déterminées.
Déjà quelques botanistes distingués de l' étranger se sont rendus à Bourg-St-Pierre pour voir ce jardin. D' autres ont annoncé leur visite pour la saison prochaine. Quelques années encore et la Linnæa deviendra, nous aimons à l' espérer, un véritable laboratoire scientifique dont l' im grandira sans cesse.
La Linnæa nous paraît destinée à contribuer au progrès des études relatives à la question si complexe de la variabilité des espèces. Que deviendront, transportées dans un milieu si distant du leur, ces espèces originaires des plateaux du centre de l' Asie, „ ce toit du monde ", ou des La Linnæa.
plaines glacées de la Sibérie et de la Laponie? Comment se compor-teront-elles dans leur nouvelle patrie? On sait que, pour être fécondée et pour porter du fruit, mainte espèce de fleurs a besoin du concours d' insectes sans lesquels le pollen des fleurs à étamines ne parviendrait jamais jusqu' aux ovaires des fleurs à pistils. Combien de fécondations les abeilles n' opèrent pas ainsi chaque jour en butinant de prairie en prairie et de jardin en jardin? Qu' adviendra des espèces exotiques dont la fécondation n' a lieu, dans leur habitat naturel, que par l' inter de quelque mellifère inconnu dans nos vallées? On a bien pu donner à ces plantes, à Bourg-St-Pierre, une température peut-être en tout semblable et des conditions climatériques analogues à celles du lieu de leur indigénat; mais on ne saurait leur donner les insectes du Cachemir ou du Thibet. Ces plantes fructifieront-elles? Toutes questions, et il en est encore bien d' autres dans ce domaine, auxquelles seul l' avenir pourra répondre.