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Livre commenté :Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. Paris : Gallimard, Folio classique, 1999.L'histoire est bien connue et le roman est un classique : Bouvard et Pécuchet, deux copistes, se rencontrent par hasard et, se rendant compte qu'ils ont les mêmes centres d'intérêts, se lient d'amitié. Ils en viennent à vivre ensemble à la campagne. Là, ils se lancent dans toutes sortes d'entreprises l'agriculture pour commencer qui échouent lamentablement. Sont-ce d'inguérissables imbéciles ? La critique en a débattu, mais Flaubert n'a pas beaucoup hésité, puisqu'il décrit en des termes très crus son projet, dans une lettre de 1855 : «Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. J'en veux faire une pâte dont je barbouillerais le XIXe siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes.» Ailleurs, il emploie le terme «cloportes» pour décrire ses deux héros.Ce qui caractérise la démarche des deux compères, c'est qu'ils veulent tout faire selon les règles de l'art, c'est-à-dire de manière scientifique. Or cela ne leur apporte que des désillusions, théoriques d'abord, vu que la science fait perdre à l'homme sa dignité : «Ils éprouvaient une sorte d'humiliation à l'idée que leur individu contenait du phosphore comme les allumettes, de l'albumine comme les blancs d'ufs, du gaz hydrogène comme les réverbères» (p. 117) ; pratiques ensuite, puisque tous leurs projets échouent. Est-ce donc la faillite de la science elle-même, qui ne serait bonne que pour les sots et ne mènerait à rien ? Non, car il s'agit surtout, dans le dessein de Flaubert, de rédiger un Dictionnaire des idées reçues.Parmi les sciences que pratiquent nos deux compères, il y a la médecine. Ils y sont venus à la suite d'une discussion avec le médecin du village et, comme toujours, par la lecture de livres (d'anatomie et de physiologie), dont ils testent immédiatement les théories, souvent sur leur propre personne. C'est hilarant de naïveté et de bêtise ; ainsi : «Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la viande dans une fiole, où était le suc gastrique d'un canard et la portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat que d'infecter leurs personnes» (p. 122-123) ; ou encore : «Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et les membres pelviens de hausser la température d'un bain tiède. Bouvard alla chercher leur baignoire et quand tout fut prêt, il s'y plongea, muni d'un thermomètre» (p. 124). Leur apprentissage théorique terminé, ils passent à la thérapie, mais en la concevant moins comme un art que comme l'application des théories juste ingurgitées. Le résultat est toujours aussi cocasse : «D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors» (p. 130). Le bon sens paysan contre la science ? Il s'agit en fait de tout autre chose, mais avant d'y venir, j'aimerais encore insister sur le côté comique de toute cette histoire : il y a longtemps que je n'avais plus autant ri en lisant un texte ressortissant à la grande littérature. Pour moi, le chapitre sur la médecine emporte la palme sur ce point (suivi de celui sur la philosophie, car nos deux compères vont aussi s'y frotter) ; on peut d'ailleurs très bien y borner la lecture, car il n'y a pas d'intrigue qui nécessiterait de lire la totalité de l'ouvrage. Il est bon de se laisser aller au comique de l'histoire, même si, parfois, le rire grince un peu, surtout lorsqu'on a le soupçon que notre attitude par rapport à certaines théories que nous chérissons pourrait se révéler, dans deux siècles, pas toujours plus sage que celle de nos compères vus du XXIe siècle.On peut en rester là et refermer le livre ; mais si notre rire a grincé, il est possible qu'on désire aller plus loin. J'ai intitulé cette présentation «la médecine à l'aune de la bêtise humaine», on comprend aisément pourquoi. Ma première contribution à cette rubrique avait eu pour titre «la médecine à l'épreuve de la crédulité humaine» ; j'y avais présenté un livre de Martin Gardner (Fads and Fallacies in the Name of Science). Il y a plus que des analogies entre ces deux ouvrages, si on fait abstraction de leur type d'écriture, puisque tous deux exposent des théories passablement farfelues (même si ce jugement est fortifié par un zeste d'anachronisme, en ce qui concerne le roman de Flaubert). A un siècle d'intervalle, l'histoire se répète, et il n'y a pas de doute que cela continue, car la matière est toujours là. Ne lit-on pas dans un fascicule intitulé Remèdes du passé bons pour la santé, distribué aux membres d'une caisse-maladie honorable (la SUPRA), une recette comme celle-ci pour lutter contre les rhumatismes ? «Récolter quelques marrons, puis en glisser un dans la poche de tous les vêtements portés par la personne qui souffre de rhumatismes, même dans le pyjama ou la chemise de nuit
Après quelques jours les douleurs devraient s'atténuer» faut-il vraiment en arriver là dans l'espoir de faire baisser les coûts de la santé ? Au moins Bouvard et Pécuchet, eux, cherchaient à comprendre et s'ils expérimentaient, certes à leur façon, c'était en se méfiant de l'approche médicale de l'école empirique. Plus tard cependant, quand ils feront de la psychologie, ils seront moins regardants et adopteront la méthode introspective, purement empirique, puisque «le but de la psychologie est d'étudier les faits qui se passent «au sein du moi» ; on les découvre en observant» (p. 304). Le résultat ne sera d'ailleurs pas plus brillant : «Observons !» Et pendant quinze jours, après le déjeuner habituellement, ils cherchaient dans leur conscience, au hasard espérant y faire de grandes découvertes, et n'en firent aucune ce qui les étonna beaucoup.»Pourquoi donc cette résurgence constante, siècle après siècle ? La réponse est sans doute complexe, facteurs psychologiques et sociologiques y jouant manifestement un rôle central ; mais d'autres sont aussi à l'uvre, liés à la manière dont nous concevons la science. Or, sur ce point, le roman de Flaubert donne des indications d'un grand intérêt qui mettent en évidence que, de la médecine scientifique au charlatanisme, la distance n'est pas infinie. Je m'explique.Pour une théorie scientifique, la simplicité et la clarté sont des vertus. Bouvard et Pécuchet partagent ce point de vue : «La clarté de la doctrine (de Raspail) les séduisit. Toutes les affections proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux pour s'en délivrer c'est le camphre» (p.128). Immédiatement, ils passent à l'application : «Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des flacons d'eau sédative, et des pilules d'aloès. Ils entreprirent la cure d'un bossu». C'est évidemment absurde, mais où est le problème ? Dans la recherche de la simplicité à outrance, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle doit se matérialiser en la découverte d'un seul principe et d'un seul remède : la panacée.«Cependant le bossu ne se redressait pas. (
) Ils perdirent confiance dans le Raspail (
) et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine» (p. 129). Quand une théorie ne marche pas, il faut la modifier ou l'abandonner (c'est le principe même de la falsification, énoncé à juste titre par Karl Popper) ; mais cela n'implique pas qu'on doive adopter n'importe quoi : la falsification nous indique où chercher, que modifier. Bouvard et Pécuchet, eux, changent du tout au tout et n'apprennent donc rien de leurs erreurs. Leur errance médicale est un éternel recommencement à zéro ; elle n'est d'ailleurs que l'image de leur errance intellectuelle, tout au long du livre.«Ils perdirent confiance dans le Raspail». Toute la science médicale de Bouvard et Pécuchet vient des livres qu'ils ont trouvés ou qu'on leur a recommandés, pêle-mêle. La pratique médicale n'est pas indispensable, puisque «ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas ! Van Helmont, Boerhaave, Broussais lui-même» (p. 132). Mais les livres sont légion, ils ne s'accordent pas, se contredisent même : chacun propose sa panacée
qui se révèle inefficace ; nos compères changent alors de livre, et ainsi de suite. Ils finiront tout de même par s'éveiller et, adoptant encore une fois une solution radicale, délaisseront la médecine au profit de l'astronomie, commentant : «Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son existence ! La vie n'est bonne qu'à la condition d'en jouir» (p. 136). Bref, c'est la médecine elle-même qui a été falsifiée !On a remarqué que les consommateurs de pseudo-médecines n'allaient pas voir leurs thérapeutes en lieu et place de médecins, mais qu'ils y allaient en plus ou à la suite. La lecture de Flaubert suggère qu'un des facteurs qui l'explique est que ces consommateurs ont des attentes inexactes et démesurées en la médecine : ils en espèrent une panacée. Quand ils sont déçus ce qu'ils sont inévitablement un jour ou l'autre , ils se tournent vers une autre approche thérapeutique, qui leur promet à son tour tout ce qu'ils espèrent et qui l'explique de manière claire et simple. Et vogue la galère !