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Depuis plus de 20 ans, je suis un sociétaire convaincu auprès de la banque Raiffeisen, une des 255 banques juridiquement autonomes, organisées sur le principe de la mutualité. Ces derniers temps, certaines évolutions au sein de la banque m’ont inquiété – comme beaucoup d’autres sociétaires. Le cas Vincenz, que je ne désire pas traiter ici, n’en est qu’un symptôme.
Sur le site internet de ma banque, la banque Raiffeisen Rohrdorferberg-Fislisbach (AG), on trouve en première place une BD, faisant de la pub pour devenir sociétaire de la banque. Elle se termine par le slogan: «Devenez copropriétaire d’une banque et décidez de la ligne conductrice.» Ainsi, on confirme un important principe de la mutualité. Si je veux devenir membre d’une banque Raiffeisen, je signe une part sociale et en le faisant, je deviens copropriétaire de la banque. Chacun n’a qu’une seule voix aux assemblées générales annuelles, qu’il ait une ou plusieurs actions, selon le principe «un homme, une voix». Mais l’idée coopérative est beaucoup plus large.
En lisant le statut de ma banque Raiffeisen, je trouve d’après l’article 2 (but de la société) la phrase suivante: «La banque exerce les opérations bancaires suivantes […] selon les idées coopératives de Frédéric-Guillaume Raiffeisen par l’entraide communautaire.» Que signifie cet article définissant le but de la société? Que veut dire «l’entraide communautaire»? Que contiennent concrètement les idées coopératives de Frédéric-Guillaume Raiffeisen? D’après l’article 5, on apprend que la banque est «membre de Raiffeisen Suisse» et reconnaît leur statut. La Raiffeisen Suisse est elle-même organisée comme société coopérative. Ma banque, la Raiffeisen Rohrdorferberg-Fislisbach est donc pour ainsi dire sociétaire de Raiffeisen Suisse. Si l’on analyse l’article définissant le but de la Raiffeisen Suisse, sise à St-Gall, on y trouve (art. 3), là aussi, «Raiffeisen Suisse a pour but de propager et de faire pénétrer en Suisse, par l’entraide communautaire, les idées coopératives de Frédéric-Guillaume Raiffeisen.» A nouveau, on tombe sur le terme de l’«entraide communautaire», et les «idées coopératives de Frédéric-Guillaume Raiffeisen» doivent même être promues et approfondies.
Ici, il faut recourir à l’histoire. Frédéric-Guillaume Raiffeisen (1818–1888), dont nous fêtons cette année le 200e anniversaire, se vit confronté, en tant que maire de son pays en Allemagne, aux soucis et difficultés des paysans et des corps de métier de son temps. Les gens ne recevaient des crédits qu’au prix d’intérêts massivement surélevés et s’enfonçaient rapidement dans l’endettement. Raiffeisen conclut que les souffrants ne pouvaient lutter qu’ensemble contre l’usure et pour des crédits équitables, selon le principe «un pour tous, tous pour un». La première «association d’entraide» fut de l’entraide communautaire vivante et forma le fondement de la première banque Raiffeisen. Raiffeisen obligea des citoyens plus nantis à servir de garant pour l’octroi d’un crédit. Par exemple, des agriculteurs recevaient de l’argent pour acheter des vaches. Ils devaient amortir le crédit au cours de cinq ans. Les personnes aisées se portaient garantes en cas de défaut de paiement de façon solidaire, avec leur fortune privée. Il n’y avait pas de dividendes. Plus tard, les bénéficiaires d’un crédit devinrent également membres, parce que dans les bons temps, ils accumulaient des économies, pouvant, eux aussi, servir de crédits. Cette entraide communautaire est un principe de l’éthique sociale, un élément constitutif de l’idée coopérative, et a ses racines dans la charité chrétienne, comme Raiffeisen le soulignait souvent.
Hormis par l’entraide communautaire, le mutualisme peut être expliqué par la responsabilité individuelle et l’autodétermination. La volonté de s’autodéterminer a une longue tradition dans la Confédération suisse. Des coopératives sous formes diverses sont répertoriées en Suisse depuis le bas Moyen-Age. Pour cette raison, l’idée de Raiffeisen trouva un sol particulièrement fertile dans notre pays. En 1899, le curé Johann Traber (1854–1930) fonda la première banque Raiffeisen à Bichelsee (TG). Depuis lors, on appelle Bichelsee le «Grütli de Raiffeisen Suisse». Le père Traber écrivit au sujet de la première banque Raiffeisen: «L’institution est donc vraiment démocratique et en même temps réellement chrétienne. Ce n’est pas le pouvoir de l’argent, mais les valeurs morales des personnes qui règnent.» Les banques coopératives ont soutenu durablement l’industrialisation de la Suisse, et ce sur une base démocratique.
Hormis ceci, le principe coopératif, et avec lui l’autodétermination, prenaient une place centrale dans les traditions de la Suisse du XIXe siècle pour créer et développer de façon continue la démocratie directe avec le droit au référendum et à l’initiative populaire, d’abord au niveau des communes, puis des cantons, et finalement de Etat fédéral suisse.
Que représente aujourd’hui le principe de l’idée coopérative? Comment peut-on divulguer et approfondir les idées de Raiffeisen, et comment peut-on actualiser par de nouveaux contenus l’«entraide communautaire»? Voilà trois réflexions:
Je me suis personnellement convaincu que les représentants de Raiffeisen sont prêts à la discussion. A l’heure actuelle, il faut mener un large débat avec la base, c’est-à-dire
les sociétaires, pour assurer ainsi la survie des principes de codécision et d’autodétermination coopérative également au XXIe siècle. •
* René Roca est historien universitaire et professeur de gymnase (lycée). Il est le directeur de l’Institut de recherche sur la démocratie directe (www.fidd.ch).
(Traduction Horizons et débats)
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