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Stratégies performantes: pourquoi le paon a survécu. Révolution verte: comment un petit pays change le monde.
Ce que nous savons de la théorie de l’évolution de Darwin s’applique aussi à l’économie dans une certaine mesure. Il est ainsi possible d’expliquer en partie pourquoi même des petits États comme les Pays-Bas peuvent remporter un grand succès en sortant des sentiers battus en matière d’entrepreneuriat et apporter aujourd’hui une forte contribution à l’alimentation de l’humanité. Il s’agit aussi de l’histoire de pionniers qui craignent la médiocrité et signent des réalisations bien supérieures à la moyenne. Face aux défis posés par le changement climatique, nous estimons que la révolution verte offre de grandes opportunités aux investisseurs, à l’instar du style de placement «qualité», qui amène à s’intéresser aux avant-gardistes les plus performants dans leur secteur.
Comment se fait-il que le paon ait survécu à l’évolution? Il a des plumes gigantesques mais ne peut guère voler. En outre, il est mal camouflé et se déplace lentement. En fait, la question «To have lunch or to be lunch?» («manger ou être mangé?») aurait dû être résolue par l’évolution, aux dépens de ce volatile bien sûr. C’est une question que s’est également posée l’auteur de la théorie de l’évolution, le naturaliste anglais Charles Darwin (1809 – 1882).
En effet, le beau paon a survécu et ne semble pas craintif. La réponse de Darwin à ce phénomène a été la théorie de la «sélection sexuelle», selon laquelle le paon ne-survit pas malgré, mais grâce à son caractère inadapté, c’est-à-dire à sa magnifique et remarquable parure. Pourquoi? Le mâle possède un plumage attirant qui accroît ses chances de se reproduire.
Après son expérience «L’habit fait l’homme» («Kleider machen Leute»), le contemporain de Darwin, le chancelier d’État zurichois Gottfried Keller (1819 – 1890), aurait peut-être approuvé cette théorie lui aussi. L’hebdomadaire allemand «Die Zeit» s’est récemment moqué du «pouvoir des frimeurs» en publiant la photo d’un paon gonflé de fierté. «Démarquez-vous de la moyenne» pourraient répliquer des conseillers en stratégie. D’un point de vue stratégique en effet, la voie royale menant au succès consiste justement à répondre aux besoins par des solutions attrayantes tout en ayant le courage de se démarquer. C’est avec «The Road Not Taken» (le chemin qu’on ne prend pas) que Robert Frost (1874 – 1963) avait dépeint en vers, en 1915, cette voie très personnelle dans son œuvre qualifiée de poème du siècle.
Il est question ici d’entrepreneurs et de pionniers qui s’élèvent au-dessus de la moyenne, qui s’assurent avec ténacité le pouvoir de fixer les prix grâce à des modèles commerciaux innovants, des modèles solides que nous regroupons sous le style de placement «qualité», notre préféré. Ces entreprises affichent une croissance qui n’est ni trop rapide ni trop lente, mais durable, car ce sont généralement elles qui s’imposent à long terme.
Bien que les Pays-Bas soient petits en termes de superficie, ils se profilent en géant de l’agriculture. De dimensions similaires à celles de la Suisse, ils sont devenus le deuxième exportateur mondial de produits agricoles, derrière les États-Unis, bien que ces derniers possèdent un territoire 237 fois plus grand (voir graph. 1).
Ce succès dans le secteur agricole, toutefois terni par l’élevage intensif et les monocultures notamment, n’avait rien d’évident. En effet, les États-Unis, l’Amérique du Sud, la France, l’Espagne, l’Allemagne ou encore la Russie sont disposent de conditions naturelles bien plus avantageuses.
Quels sont donc les facteurs de réussite de ce géant agricole de la mer du Nord? Les Néerlandais eux-mêmes citent un vieux proverbe avec beaucoup d’assurance: «Dieu a créé la terre, nous avons créé la Hollande.» Qu’entendent-ils par là? Au début de «l’âge d’or» de leur puissance coloniale et commerciale (au XVIIe siècle surtout), les deux tiers de la superficie actuelle du pays étaient encore sous l’eau. Mais le succès de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (1602 – 1799) et l’immigration en découlant (notamment celle de nombreux réfugiés fuyant l’Inquisition espagnole) ont ouvert de nouveaux horizons. L’esprit entrepreneurial et l’essor de cette époque ont encore des répercussions aujourd’hui, notamment sur le droit foncier, lequel privilégie la propriété foncière publique, non privée. On a commencé à gagner des terres sur la mer. Depuis lors, la superficie du pays a triplé, atteignant 41'543 km2, soit 1% ou 258 km2 de plus que celle de la Suisse. Le courage de sortir des sentiers battus fait partie de la success story des Pays-Bas qui, comme la Confédération helvétique, comptent aujourd’hui de nombreux «champions cachés».
«Produire deux fois plus de nourriture avec deux fois moins de ressources»
Comme la population est très dense aux Pays-Bas, la question de savoir comment la nourrir s’est posée très tôt, sans parler des besoins des quelque dix milliards de personnes qui vivront sur terre en 2050.
L’ambitieux slogan de l’an 2000, à savoir «Produire deux fois plus de nourriture avec deux fois moins de ressources» a annoncé la couleur. Aujourd’hui, cet objectif est devenu réalité. Pourtant, les Néerlandais ont l’impression d’être seulement tout au début d’une révolution verte, car cette fois, le succès ne repose pas sur la conquête de terres, mais sur l’avance technologique, le «Smart Farming» (l’agriculture intelligente). J’ai visité une ferme installée sur le toit d’une ancienne usine de La Haye, qui produit des légumes et pratique la pisciculture selon le principe de l’économie circulaire: les déjections des poissons fertilisent les plantes qui, à leur tour, filtrent l’eau pour les poissons. Les restaurants voisins font la promotion des produits de cette ferme, en mettant en avant leur fraîcheur, leur qualité, la prévention du gaspillage alimentaire et l’économie durable. Avec quatre millions de vaches, 13 millions de porcs et plus de 100 millions de poulets, le pays est en outre le plus grand exportateur de viande d’Europe. Le caractère ambivalent de l’élevage intensif d’animaux de rente est reconnu, mais politiquement controversé. Quoi qu’il en soit, l’utilisation d’antibiotiques a été réduite de plus de 60% depuis 2009. Les Pays-Bas sont également des pionniers de la production «in vitro» de viande au moyen de cultures de cellules. On en attend de grands avantages, tant pour les entreprises que pour le climat.
En outre, les Pays-Bas possèdent la plus grande banque de données de semences au monde, laquelle fait l’objet d’une recherche intensive et permet notamment de cultiver des plantes plus résistantes au changement climatique. Ils sont également réputés pour leur technologie agricole moderne, la mise en réseau intelligente et l’économie circulaire.
Les résultats sont impressionnants. Selon la FAO, les Pays-Bas produisent une quantité de pommes de terre par hectare (environ 42 tonnes) qui est plus de deux fois supérieure à la moyenne mondiale (20 tonnes). Et ils affichent une avance encore plus grande dans le domaine des serres de haute technologie, un pilier de l’agriculture intelligente ou de précision. Ces serres assurent une production par mètre carré environ dix fois supérieure à la moyenne mondiale. En outre, elles ont permis de réduire la consommation d’eau de 90% et d’éviter presque entièrement les pesticides chimiques. Alors que la culture d’un kilo de tomates nécessite en moyenne 105 litres d’eau au niveau mondial, et même jusqu’à 300 litres dans certains pays, elle ne requiert que quatre litres dans ces structures.1 Et une expansion est possible: les serres néerlandaises actuelles couvrent seulement une superficie correspondant à la taille de la ville de Zurich. Ces dernières années, certaines entreprises du pays en ont implanté au Maroc, en Tunisie, en Asie, en Australie et aux États-Unis.
Ce succès implique une activité constante de recherche et de développement. Par exemple, la lumière du soleil est remplacée par la lumière bleue et rouge de lampes LED à faible consommation, laquelle optimise la photosynthèse des végétaux et permet, par exemple, d’obtenir des tomates plus sucrées (voir graph. 2).
Ce sont des sous-produits de la production d’électricité, généralement intégrale (chaleur et CO2), qui chauffent les serres et stimulent la croissance des plantes. Tout cela est rendu possible par une imposante infrastructure de recherche, dont le centre se trouve à Wageningue, la «Food Valley» néerlandaise, un écosystème international dans lequel des organisations et des partenaires de divers secteurs économiques et scientifiques collaborent étroitement. À l’Université de Wageningue, quelque 12’000 étudiants et plus de 3000 scientifiques de plus de 100 pays étudient, enseignent et font de la recherche dans les domaines de l’alimentation, de la production de denrées alimentaires, de l’environnement, de l’économie circulaire, de la santé, ainsi que du style et du cadre de vie. Cette université se considère comme une pionnière de la deuxième révolution verte car, selon ses professeurs et ses étudiants, le principal produit d’exportation de la Hollande n’est pas la tomate mais le savoir.
Nous nous permettons ici une digression amusante: au cours des 200 dernières années, les Néerlandais ont vu leur taille augmenter de quelque 20 cm en moyenne, ce qui fait d’eux les plus grands du monde aujourd’hui, en moyenne. Dans le cadre d’une étude menée à large échelle, des spécialistes en évolution de la Royal Society of Biologocial Sciences au Royaume-Uni ont attribué ce phénomène à la théorie de la sélection sexuelle de Darwin, en dehors d’une alimentation riche en protéines et d’une répartition égalitaire des richesses.2 Il semble qu’en Hollande, les hommes grands aient davantage d’enfants que les petits et que leur taille se perpétue de cette manière. Selon les auteurs toutefois, les critères de beauté varient d’une société à l’autre. C’est bon à savoir.
Je n’ai abordé l’évolution de l’agriculture aux Pays-Bas qu’à titre d’exemple. La plupart des grands agriculteurs néerlandais ne sont pas cotés en bourse. Mais cette évolution montre ce que signifie, sur le plan stratégique, «se démarquer de la moyenne». Que ce soit grâce au leadership en matière d’innovation ou grâce au leadership en matière de coûts et de volumes, la meilleure protection du pouvoir de fixation des prix réside dans les niches stratégiques du marché qui permettent aux entreprises de déployer leurs atouts.
Parallèles tirés avec des entrepreneurs
La semaine dernière, j’ai rencontré une centaine de dirigeants d’entreprises de taille moyenne de différents secteurs et cantons. Étonnamment, ils évaluent tous leurs propres perspectives commerciales d’une manière nettement plus positive que la conjoncture globale. La plupart d’entre eux ont encore des carnets de commandes bien remplis, de solides marges et ont réussi à se prémunir de la fragilité des chaînes d’approvisionnement. La pénurie de main-d'œuvre qualifiée reste leur principale préoccupation. Où puisent-ils cette confiance en ces temps difficiles?
Peut-être dans le fait qu’ils poursuivent des stratégies de marché très différenciées, dans le fait qu’ils consolident leurs positions sur le marché grâce au pouvoir de fixation des prix que leur confèrent des produits spécifiques, une innovation durable et leur proximité avec les clients. Ce phénomène revêt une importance capitale, surtout lorsque la conjoncture ralentit. Voilà une considération qui nous ramène à la Suisse, notre marché favori parmi les pays industrialisés, lequel possède lui aussi un réservoir de «champions cachés» supérieur à la moyenne. Certains sont cotés en bourse, d’autres non.
Est-ce un hasard si les marchés boursiers helvétique et néerlandais comptent depuis longtemps parmi les plus performants du monde? Est-ce un hasard si les deux pays sont considérés comme étant plus compétitifs, plus libéraux économiquement parlant et plus mondialisés que la moyenne? Est-ce un hasard s’ils affichent la dette publique la plus faible?
Pour éviter tout stéréotype national, soulignons qu’il y a partout de tels «champions cachés». Un constructeur automobile italien est peut-être un exemple qui boucle la boucle avec le superbe paon (je pourrais bien sûr citer également les créateurs de mode et les fabricants de produits de luxe français leaders sur le marché mondial). Rapporté à sa capitalisation boursière, chaque bolide de la manufacture de Maranello a une valeur de plus de 3 millions de dollars américains, ce qui le place également loin devant un certain constructeur américain de voitures électriques, sans parler des véhicules des constructeurs traditionnels allemands (voir graph. 3).
Qu’est-ce que cela signifie pour les investisseurs?
En conclusion, je souhaite exposer trois réflexions:
- La révolution verte a commencé, une évolution qui ouvre des perspectives réjouissantes pour le climat et pour les investisseurs. Mais, bien souvent, ses «pionniers» ne sont pas encore cotés en bourse. Raison de plus pour tirer parti de cette grande tendance en recourant également au private equity.
- La qualité est un style de placement. Dans un contexte d’affaiblissement de la croissance, nous misons avant tout sur des entreprises qui ont un pouvoir de fixation des prix et des stratégies de marché clairement définies. Bref, des leaders en matière de qualité.
- La Suisse est bien positionnée. Comptant parmi les économies les plus ouvertes et les plus compétitives d’Europe, elle dispose d’entreprises extrêmement bien positionnées qui tirent profit de grandes évolutions telles que le changement climatique et la transition énergétique dans des niches bien spécifiques et rentables.