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Le paradigme des données
Au moment de sa création dans les années 1970, l’ordinateur personnel servait exclusivement d’outil de traitement de données. Son interface, alors très simple, était axée sur l’axiome de la donnée : toute opération possible et souhaitable était exprimée comme une combinaison d’ajouts, de recherches, de délétions et de sauvegardes. De même, le schéma d’organisation des données – en fichiers et dossiers – reflétait celui que l’on retrouvait dans n’importe quelle entreprise. Lorsque l’interface graphique apparaît, elle reprend naturellement ces éléments à travers l’abstraction du « bureau », sur lequel elle affiche des icônes représentatives pour permettre une interface plus naturelle. Cependant, le « bureau » reste une interface entre deux mondes distincts : celui des données, dénuées de sens, stockées par l’ordinateur dans son système de fichiers, et celui de votre espace mental, où les données sont liées à un contexte et à une intention précise, que seul·e vous comprenez. Pour vous, chaque fichier est lié à une idée qui dépasse l’information binaire, comme un rapport que vous devez écrire, une image qui immortalise vos vacances, ou un projet créatif que vous envisagez. L’ordinateur est incapable de percevoir ces intentions et ne comprend que son organisation en système de fichiers. Ainsi, lorsque vous voulez sauvegarder un fichier, l’ordinateur vous demande de lui accorder un nom et un emplacement, c’est-à-dire de traduire ce que vous venez de produire en termes que lui est capable de comprendre, pour que vous puissiez récupérer votre travail dans le futur et réintégrer l’information stockée dans votre monde mental intentionné. Cette obligation de traduire chacune de nos idées pour qu’elle puisse être gardée en mémoire interrompt l’état de flow, défini comme l’état mental dans lequel une personne se trouve lorsqu’elle atteint la concentration maximale. En effet, à chaque instant auquel vous pensez à un nom de fichier, à quelle organisation du système vous permettra de le retrouver dans le futur, ou même à comment vous allez traduire votre idée à travers des outils informatiques, vous orientez votre concentration vers la forme de votre idée plutôt que son fond. De plus, l’abstraction des fichiers n’est compatible qu’avec une fraction de nos tâches quotidiennes ; par exemple, elle se prête difficilement à la plupart des opérations qui peuvent être effectuées en ligne, comme la communication ou les transactions financières.
Mais si l’ordinateur est l’outil omnipotent du futur, pourquoi sommes-nous si souvent obligé·e·s de nous attarder sur les détails de son fonctionnement ? Avec la puissance croissante de nos ordinateurs portables et les capacités diverses et impressionnantes des logiciels existants, le paradigme des données brutes et des fichiers représente un obstacle à la réalisation du potentiel maximal d’outil des ordinateurs.
Les smartphones, l’avant-garde de l’interface humain-machine
Les smartphones représentent la démocratisation de l’outil informatique sous sa forme la plus pratique. Leur force réside dans le concept des applications, qui font d’eux des outils extrêmement modulaires d’un point de vue logiciel. De même, leur petite taille et leur portabilité privilégient l’écran tactile, qui lui-même conduit à un nouveau paradigme d’interface graphique. Sous cette nouvelle forme, l’interface entre humain et machine se base sur l’emploi d’effets visuels et haptiques qui permettent une compréhension plus intuitive par l’utilisateur·trice. Par exemple, les éléments interactifs à l’écran réagissent lorsqu’ils sont touchés, le contenu se déplace de haut en bas ou de droite à gauche ; ceci forme un langage d’interaction cohérent, par lequel on peut répondre par des gestes simples. Ces gestes ne demandent pas une charge mentale importante, sont relativement simples à apprendre, et deviennent rapidement réflexifs, un peu comme apprendre à marcher. La mise en place d’une langue intermédiaire entre le monde informatique et le monde humain, qui ne demande pas une représentation mentale complexe, constitue la prochaine étape vers un système capable de comprendre nos intentions.
Parallèlement, le format du smartphone invite la spontanéité et les opérations rapides. On retrouve ainsi plusieurs éléments logiciels qui anticipent l’intention immédiate, notamment les URI, qui apparaissent comme des liens : on peut donc appuyer sur un numéro de téléphone pour l’appeler, ou une adresse courriel pour y envoyer un message, et certaines applications fournissent leurs propres URI qui permettent de rediriger un·e utilisateur·trice vers l’application lorsque la tâche s’y prête. De plus, l’interface graphique présente l’information de sorte à ce qu’elle soit immédiatement apparente, au travers de widgets : vous n’êtes pas obligé·e de lancer une application complète pour voir votre calendrier du jour, par exemple. Certains smartphones proposent aussi des suggestions d’applications ou d’opérations en fonction de l’heure du jour et des habitudes de chacun·e pour permettre des raccourcis utiles. Dans l’idée d’apporter du contexte aux données, la plupart des services de gestion de photos proposent aujourd’hui de trier les photos automatiquement par voyage, en fonction des données de géolocalisation.
Cependant, le smartphone reste un outil de loisir, peu adapté au gros des tâches professionnelles. Les raccourcis qu’il propose et son interface intuitive en font un outil agréable à utiliser, mais son format le contraint à des tâches moins professionnelles et plus spontanées. Comment peut-on alors imaginer une interface permettant la réalisation de tâches lourdes ou complexes, tout en minimisant les interruptions de bas niveau ?
Vers une informatique sensible au contexte
La première réponse est peut-être la plus évidente : le portage des applications et services des smartphones vers les téléphones portables. Depuis quelques années déjà, beaucoup de développeurs combinent les applications pour smartphones avec les applications pour ordinateurs, avec des interfaces similaires et une approche similaire du traitement automatique des données. On retrouve aussi les systèmes de notifications et de widgets qui s’apparentent de plus en plus à leurs analogues mobiles. La plus grande leçon apprise des smartphones reste la redéfinition de concepts abstraits en-dehors de la dichotomie des fichiers et des dossiers. De nos jours, les ordinateurs sont capables de présenter des groupes de données dans plusieurs contextes : votre ordinateur est capable de comprendre un ensemble de données comme une « personne » à travers un contact sauvegardé, et de proposer des informations auxiliaires lorsque vous y faites référence ; il comprend qu’une adresse indique un lieu, qui peut aussi être représenté par des coordonnées GPS sur une carte, et que ce lieu peut avoir un sens personnel pour l’utilisateur·trice en tant que « résidence » ou « lieu de travail ». La contextualisation des informations est la différence entre un ordinateur comme un simple support de travail et un outil puissant d’assistance à la productivité. Toutefois, les solutions actuelles ne permettent pas de résoudre le problème des tâches plus complexes, qui demandent plus de contexte.
L’abstraction actuelle du bureau, bien que commode, restreint le champ des possibilités d’interaction. Il faudrait, pour atteindre un flux de travail ininterrompu, concevoir une interface capable de prendre en compte le contexte et l’intention. Celle-ci devrait pouvoir permettre une concentration absolue sur la tâche du moment ; toute autre information serait disponible sous la forme d’un résumé, accessible en un coup d’œil. De plus, le système devrait être capable de comprendre les différentes sous-tâches liées à ce que vous êtes en train de faire, et les associer, pour qu’elles soient facilement accessibles depuis la tâche principale.
Imaginez ainsi qu’on vous demande de produire une affiche depuis Photoshop. C’est votre tâche principale de la journée. Vous réveillez votre ordinateur, démarrez le logiciel, et ouvrez un nouveau fichier. Au fur et à mesure de votre travail, vous cherchez des références, communiquez avec votre équipe, et créez plusieurs tests visuels de votre concept d’affiche. Chacune de ces productions de données est sauvegardée automatiquement et associée avec le projet actuel, dans une « collection » qui regroupe des éléments liés entre eux dans un espace visuel commun. Satisfait·e de vos efforts, mais lassé·e de travailler sur la même chose, vous décidez de vous concentrer sur un autre projet pendant quelques temps. Quelques jours plus tard, en réveillant votre ordinateur, celui-ci vous présente un index de vos projets en cours, triés par sujet, ou alors une timeline que vous pouvez remonter pour retrouver le projet de la semaine dernière. En sélectionnant l’affiche, tous les éléments actifs de la collection sont rappelés à l’écran et vous pouvez résumer votre travail instantanément. Dans un tel environnement de travail, le système perçoit l’intention « créer une affiche », qui devient sa façon de catégoriser le projet, et sauvegarde le contexte dans lequel vous opérez. Vous n’avez aucun besoin d’interagir inutilement avec le système de fichiers, ni de garder des fenêtres ou onglets ouverts pendant longtemps. Contrairement au système actuel, il n’y a aucun besoin de traduire vos idées pour pouvoir les travailler et les garder dans la mémoire de l’ordinateur. Vous exprimez vos intentions de la manière qui vous paraît la plus naturelle, et c’est au système de s’adapter à votre façon de penser.
L’informatique du futur repose donc sur une compréhension naturelle de l’expression humaine et sur la capacité d’exposer à l’utilisateur·trice seulement les aspects pertinents de son fonctionnement. L’ordinateur de demain, c’est avant tout une extension de la volonté.