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Petit moment de zoophilie
Au moment où notre démocratie-modèle s'apprête à voter sur le sort à réserver aux cornes des vaches, on peut s'autoriser à s'interroger sur notre "rapport aux bêtes" -aux autres bêtes que nous-mêmes, animaux humains, "animaux dénaturés", comme disait Vercors. Tout se passe comme s'il n'y avait plus de figures possibles de l'animal que celle de la victime, de la nourriture et celle du compagnon. Mais victime de l'homme, nourriture de l'homme, compagnon de l'homme. La majorité des gens, dans nos pays en tout cas, acceptent comme une banalité le fait de manger des animaux, sans s'interroger ni sur les conditions de production de la viande qu'ils mangent, ni sur le traitement réservé à l'animal qu'ils consomment pour qu'ils puissent le consommer : la proportion de végétariens dans la population française n'atteint pas 3 %. Et combien d''entre eux ont des chiens ou des chats qu'ils nourrissent (forcément) de ce que chiens et chats mangent, c'est-à-dire de viande ? Pour la plupart de nos contemporains, la souffrance animale est un "mal nécessaire" à la survie, voire seulement au bien-être, de l'animal humain. Quand ce n'est pas purement et simplement à son amusement ou à son désir de paraître : porter un manteau de fourrure n'est plus nécessaire depuis la derrière glaciation. Les tests effectués sur des animaux pour pouvoir produire un rouge à lèvre ne relèvent d'aucune nécessité -pas plus que le rouge à lèvres lui-même d'ailleurs.
Nous ne tuons pas les animaux pour les manger, nous les mangeons pour avoir une raison de les tuer
Nous sommes omnivores, et donc carnivores, soit. Mais pourquoi le restons-nous, alors qu'il n'y a plus nécessité que nous le restions au point où nous le sommes ? Pour la philosophe Françoise Burgat, nous mangeons de la viande pour marquer notre supériorité sur les autres animaux, marquer notre étrangeté au reste du monde animal, signifier en somme que nous ne sommes pas des animaux comme les autres -voire que nous ne sommes pas des animaux, mais un quatrième règne : il y aurait ainsi le minéral, le végétal, l'animal et l'humain. De cette prétention découle la tuerie des animaux par les hommes : nous ne les tuerions pas pour les manger, nous les mangerions pour avoir une raison de les tuer. Manger de la viande ne serait alors pas un moyen de survivre, mais un moyen de prendre le pouvoir sur le monde animal. Dès lors que l'animal est bon à manger, il n'est plus un animal, il n'est plus qu'un aliment : une viande n'est pas un animal.
Et puis, quels animaux réels, vivants, voit-on dans les villes où désormais vivent la majorité des humains ? les animaux de compagnie, ceux des zoos, des cirques et des ménageries, les pigeons, et peut être, mais fugacement, la nuit, un furet... mais plus ceux que l'on mange : ni vaches, ni cochons, ni poules, ni moutons, ni chèvres, ni autres lapins que de compagnie. Dès lors, quel rapport peuvent établir celles et ceux qui n'ont jamais vécu à la campagne, à commencer par les enfants, entre un boeuf vivant et un hamburger ? entre un mouton vivant et un kebab ? entre un poisson vivant et une croquette ? Et ceux qui consomment ce hamburger, ce kebab, cette croquette, les consommeraient-ils s'ils étaient faits de viande de chien, de chat ou de hamster ? Ce que nous avons dans nos assiettes n'évoque plus qu'exceptionnellement l'animal d'où cela vient... On n'égorge plus le cochon à la ferme ou dans la boucherie du village, on l'ingère en tranches sorties de sous cellophane, en attendant que nous nous mettions à consommer de la viande produite "in vitro"... et que nous ressuscitions par génie génétique les mammouths pour les bouffer et les tigres à dent de sabre pour faire des papouilles à leur petits.
Sans doute l'animal humain mange-t-il d'autres animaux depuis le néolithique, si ce n'est le paléothique -mais dans quelles conditions différentes, au fil de l'histoire ? Toutes les cultures humaines sont carnivores, observe Elisabeth de Fontenay. Disons qu'elles sont omnivores, donc aussi carnivores (même le végétarisme hindouiste tolère des exceptions à ses règles). On ne mange pas que par besoin ou par réflexe : il y avait toujours de la culture dans la nourriture -du rite, de l'explication, de la justification, de l'art ou de l'artisanat... mais pense-t-on à l'animal vivant dont nous mangeons la viande ? et quelle pensée y'a-t-il dans l'élevage et l'abattage industriels, et dans les conditions faites aux animaux qui y sont voués ?
Chaque jour, 500'000 bovins, porcins et ovins sont tués dans les abattoirs français. En 2006, on avait abattu plus de huit milliards d'animaux aux Etats-Unis pour l'alimentation des humains et d'autres animaux. C'était près d'un million d'animaux abattu chaque heure, plus de 15'000 chaque minute. Un carnage. Des abattoirs arrivent à tuer 180'000 animaux par semaine, et des élevages engraissent pour eux jusqu'à près de 100'000 boeuf, passant en six mois d'un poids de 300 kilos à un poids de 600 kilos. Certains bovins sortent de ce traitement si gros qu'ils ne tiennent plus sur leurs pattes (pour ce qu'elles vont leur servir, de toute façon...). Ces animaux sont le plus souvent tués dans des conditions apocalyptiques, et le plus souvent consommés dans des modes qui n'ont de justification rationnelle qu'économique, renvoyant non au bénéfice alimentaire mais au seul profit économique. Quant au mode de production de ces nourritures carnées industrielles, ils sont ravageurs pour l'environnement : il faut 100'000 litres d'eau pour produire un kilo de viande consommable. On a produit plus de 300 millions de tonnes (soit 300 milliards de kilos) de viande dans le monde en 2012, soit cinq fois plus en cinquante ans. Cette production représentait il y a cinq ans près de quarante kilos de viande par tête d'humain et par an, affamés, nourrissons et grabataires compris, mais avec d'énormes inégalités entre régions : en France, on consommait en 2012 90 kilos de viande par an et par personne -dix fois plus qu'au Mali. Pour produire ces centaines de milliards annuels de kilos de viande, on a mis en place un système d'extermination massive : chaque année, a moins 60 milliards d'animaux terrestres et 1000 milliards d'animaux marins, toutes espèces confondues, sont tués pour être consommés par une seule espèce : la nôtre (à laquelle il convient cependant d'ajouter ses animaux de compagnie, puisque des animaux abattus à la chaîne dans les abattoirs industriels, on tire aussi les croquettes de Minou et la pâtée de Médor). Et on ne compte pas les animaux tués pour la production de cosmétiques, de médicaments, de vêtements (40 millions d'animaux à fourrure sont abattus chaque année dans le monde) et de produits non alimentaires divers. Dans les seuls USA, 200 millions d'animaux sauvages (ou relâchés dans la nature pour être des cibles...) sont abattus chaque année lors de chasses, et des millions d'autres sont utilisés comme cobayes pour la recherche médicale et le test de nouveaux produits de toute nature.
Il n'y a pas que le végétarisme ou le végétalisme qui offre une alternative à la gloutonnerie carnivore qui empreint nos sociétés : il y a désormais aussi la recherche d'une consommation "éthique" de viande, qui reconnaît comme indigne les conditions faites aux animaux consommés dans la chaîne de production de ce qu'on en consomme.
Encore faut-il s'entendre sur ce que signifie une "consommation éthique" : quelle "éthique" est à l'oeuvre aux Etats-Unis dans le boycott du foie gras pour cause de gavage des oies, parallèlement à la surconsommation de hamburgers garnis de viande sortie tout droit des abattoirs industriels ? Pour le philosophe Dominique Lestel, "le problème éthique majeur" n'est pas celui de la consommation mais celui de la production de viande", dans un élevage et un abattage industriels qui dégradent non seulement l'animal qui en est l'objet mais aussi l'humain qui en est le sujet -comme la torture dégrade à la fois le torturé et le tortionnaire. A cette dégradation, la "consommation éthique" est sans doute une réponse plus efficace que le végétarisme ou le végétalisme, parce qu'elle s'attaque à l'essentiel : à ce qui fait de la consommation de viande le moteur d'une puissance économique considérable, celle des industriels de l'élevage et de la boucherie, et d'une destruction non moins considérable de l'environnement naturel : il faut des terres pour l'élevage, et pour le fourrage -d'où ce paradoxe que la production de l'alimentation carnivore entretiens la sous-alimentation d'une part importante de la population humaine.
En attendant le jour, fort hypothétique (et pas franchement enthousiasmant), où l'humanité deviendrait intégralement, et de force, végane, un programme politique radical doit être mis en oeuvre : la fermeture des élevages et des abattoirs industriels, la substitution d'un élevage artisanal à l'élevage intensif, la récupération des surfaces dévolues à l'industrie de la viande pour en faire des espaces dévolus à cet élevage, le "réensauvagement" d'une partie des animaux d'élevage : de telles mesures réduiraient sans doute de 90 % la production mondiale de viande, mais si elles sont couplées à une politique de réelle redistribution des ressources alimentaires, il n'en resterait pas moins suffisamment de nourriture carnée disponible pour satisfaire les besoins de toute la population humaine, et pas seulement une minorité ayant les moyens financier de s'en procurer à un prix décuplé : que nous soyons omnivores n'implique pas autre chose que nous puissions réduire (sans forcément supprimer) notre consommation de viande au profit de notre consommation de végétaux (et de produits lactés) : le bon roi Henri IV avait pour programme de permettre à chaque famille française de s'offrir une poule au pot le dimanche -pas de s'en goinfrer tous les jours...