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Comme beaucoup de mystiques qui ont gravi le pic de Bugarach, j'ai aussi mon expérience à raconter. La première fois que je suis allé au sommet, il ne faisait pas beau. C'était avec mon fils, venu me voir dans le Languedoc. Et bien sûr, je n'ai rien vu d'extraordinaire, sinon une belle vue en haut et, surtout, une file de vautours volant ensemble, mais de façon curieuse. Car ils volaient les uns à la suite des autres, non pas en se suivant de près, mais en laissant un intervalle régulier entre eux, qui était assez long, comme si une ligne les attachait, mais très à distance, seulement ponctuée de façon éparse de leurs corps physiques. Je les voyais surgir l'un après l'autre de derrière un rocher, et suivre exactement la même ligne – comme si une route existait là, que je ne voyais pas. Et cela donne une image nouvelle des mystères de la nature.
Car plusieurs auteurs, observant des vols organisés d'oiseaux, ont remarqué que, collectivement, ils traçaient des figures. Le cinéaste Terrence Malick s'est souvent employé à les filmer, suggérant un ordre secret des choses. Mais les vols en foule sont faciles à filmer. Les vols de mes rapaces, qui se suivaient à intervalles réguliers mais assez longs, donnent une image similaire, mais plus profonde de l'organisation d'une troupe d'oiseaux.
À la conscience imaginative, le chemin qu'ils suivaient s'illuminait d'or, et un esprit était en lui, qu'on pouvait représenter par un être surmontant les oiseaux, et les chevauchant. Ils suivaient une direction précise, une idée qu'ils n'avaient pas, mais que leur instinct sentait, et qu'avait une personne que je ne voyais pas. Et cet instinct lumineux, on pouvait, sur chaque oiseau, le représenter sous la forme d'un lutin le chevauchant.
J'ai vu, dans ma conscience imaginative, ces oiseaux montés de lutins armés, qui les dirigeaient de rênes invisibles. Et je ne doutais plus que c'était ce qu'on avait pris pour des extraterrestres, en ne distinguant pas bien ce qui relève de la conscience imaginative humaine de la réalité physique.
Ces lutins sont ce qu'on appelle en occultisme les sylphes, lesquels habitent l'air, lui donnent forme, et dirigent par conséquent les oiseaux, en même temps que ceux-ci leur donnent un point d'appui dans l'espace physique, et donc, de leur vol, de leur élan, les soutiennent dans leurs efforts!
Car la région du Bugarach en général, et le sommet du Bugarach en particulier, sont presque toujours battus de vents énergiques, et on peut s'y représenter des esprits puissants et rageurs. On dit, on raconte que les gnomes de la terre se sont dressés contre eux, il y a des millions d'années, et qu'il en est venu le mont Bugarach. Mais à son sommet rôdent toujours les ennemis, montés sur des rapaces! Le troll de Bugarach, géant pétrifié gardant la région des vents âpres, se tient ferme sous leurs assauts, après avoir jailli du sol – c'est ce qui a donné son air particulier au rocher, dont les parties les plus anciennes se trouvent au-dessus, ce qui prouve un élan spécifique, une action déterminée.
La fée de la vallée l'a permis, dit-on. Les anges étaient d'accord. Dieu. À présent la montagne protège les bergers. Du moins elle les protégeait quand il y en avait. Depuis qu'il y en a plus, le sentiment de protection s'est étendu à l'humanité entière, dans la pensée universaliste mais peut-être mal dirigée de certains mystiques. On a parlé de dôme invisible, de fin du monde, d'extraterrestres, mais on a sans doute manqué de modestie. On a voulu dramatiser, augmenter l'importance d'un fait spirituel local, en le rendant universel. On s'est inquiété. On en a rajouté.
Ma vision du Bugarach n'en est bien sûr pas moins fiable.