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Épisode 47 : Impressions de Bali VI : Corruption et volupté en Indonésie
« … les choses seront toujours plus faciles si l’on suit la pente dans le sens du courant. » Pramoedya Ananta Toer
Pramoedya Ananta Toer, dit PRAM, est l’un des écrivains indonésiens les plus respectés à l’étranger. Mort en 2006 à l’âge de 81 ans, il a écrit une œuvre considérable qui comporte près de 40 titres dont 8 romans traduits en français. Pram commence sa carrière en tant que dactylo dans un journal nippon sous l’occupation japonaise de l’île, puis, peu après l’indépendance de son pays en 1946, il devient un journaliste engagé, ce qui lui vaudra plusieurs incarcérations. Du côté des indépendantistes, il soutient la politique anti-impérialiste et anticolonialiste du premier président de la République indonésienne, Sukarno. En 1966, lorsque Sukarno est contraint de transférer ses pouvoirs au général Suharto, Pram est accusé sans preuve d’appartenance au parti communiste indonésien. Il est d’abord emprisonné, puis déporté sur l’île de Buru où il est soumis à des travaux forcés. L’enfermement lui permet de poursuivre son œuvre tout en dénonçant les nombreuses formes d’injustice dont, entre autres, la politique discriminatoire envers la communauté chinoise.
C’est en 1954 que paraît Corruption. Ce roman se situe dans les premiers temps de l’indépendance indonésienne. Le pays est en train de se construire. Les tentations de corruption sont d’autant plus grandes que le fossé entre les classes sociales se creuse. Bakir est un fonctionnaire de l’État. Il est marié et vit avec ses 4 enfants. C’est un bon père de famille et un chef respecté, mais peu ordinaire par les temps qui courent, car il roule avec un vieux vélo rouillé, porte toujours les deux mêmes chemises et ses souliers sont éculés. Sa famille occupe deux pièces d’une petite maison qu’elle doit partager avec des commerçants chinois, car il faut bien arrondir les fins de mois. De plus, les enfants réussisent bien à l’école et le passage au niveau supérieur va coûter très cher. Comment leur assurer une vie digne ? C’est alors que la tentation de s’enrichir commence à le travailler. Faut-il tout avouer et faire confiance à sa femme pourtant d’une loyauté exemplaire ? Faut-il garder ou renvoyer l’employé studieux, à qui il autorise de lire et d’étudier pendant les heures de bureau, mais qui semble l’espionner et décèler dans ses gestes le moindre signe de corruption ?
À quoi sert d’être honnête si sa probité ne lui offre pas des conditions de vie décentes ? Avec une nouvelle cravate, du cirage et la location d’un taxi, il pourra en imposer. Plusieurs hauts fonctionnaires possèdent déjà une voiture et une maison dans les beaux quartiers, fument le cigare et boivent de l’alcool. Il est si facile pour lui de prendre au passage une commission sur les commandes passées par l’État aux entreprises internationales. Les Chinois sont les premiers clients sur sa liste. Le moyen de s’enrichir est donc simple, il lui suffit de passer à l’action.
Après maintes hésitations Bakir décide d’en finir avec la pauvreté. Ce n’est pourtant pas sa première femme qui le pousse vers l’ambition, ni ses amis d’enfance, mais cette jeune beauté, pense-t-il, cette fontaine de jouvence qui va lui redonner vie et vitalité. La spirale de l’enfer ne fait que commencer. Sur un fond de balade dans les rues de Djakarta des années 50, ce récit introspectif écrit à la première personne nous charme durablement, car on y respire l’air dégradé, mais ô combien envoûtant, de l’Indonésie.
Pramoedya Ananta Toer. Corruption, trad. de l'indonésien par Denys Lombard, (Éditions Picquier, 1981, 214 p.).