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Lausanne et Flon entretiennent la relation du lierre à l’arbre. La plante grimpante étouffe lentement son support.
La ville s’est constituée sur le cours de sa rivière, mais l’a tuée au cours des derniers siècles. Elle lui a d’abord volé son nom. Ensuite, elle l’a souillée, le transformant en égout. Pour faire bonne mesure, elle l’a enterrée et finalement annihilée en détournant son cours. Entre-temps, le Flon n’est pas resté inerte : par son action, il a rendu son embouchure impraticable, anéantissant ainsi l’axe de circulation naturel de Lausanne et brisant ainsi son unité originelle.
Les archéologues et historiens ont longtemps défendu la thèse selon laquelle la ville est descendue et montée comme un ascenseur. À l’époque celtique, période réputée peu sûre, la population aurait vécu exclusivement à La Cité. Pendant la Paix romaine, elle se serait concentrée à Vidy pour commercer. Les invasions du IIIe siècle arrivant, le peuple aurait pris la route de la Cité en une foule compacte. Elle aurait laissé derrière elle un port définitivement désert, habité par quelques squatters hagards. En réalité, la ville a depuis toujours possédé deux pôles en même temps, parfois le port était plus important que la citadelle. Parfois c’était l’inverse. Pendant des millénaires, La Cité et Vidy, puis La Cité et Ouchy. Cette bipolarité s’avère parfaitement logique : la ville a un besoin crucial de port et le port a un besoin crucial de sécurité.
Ainsi, depuis la Préhistoire sans doute et jusqu’au XIIIe siècle, l’agglomération possède deux pôles habités : la Cité et Vidy. C’est donc bien le cours de la rivière qui fait le lien entre ces deux extrémités. Au départ, la ville à deux têtes prend le nom de Lausonna. Selon les dernières recherches étymologiques, ce mot signifie en langue celtique « la rivière aux pierres plates ». C’est donc la rivière qui baptise la ville. Et devant l’importance croissante de l’agglomération, la rivière perd son propre nom. La Ville la nommera en latin flumen qui donnera Flon. Flumen, cela veut dire « rivière ».
La Cité est sans doute habitée à l’époque celtique et romaine, mais les vestiges sur les hauteurs ont tendance à descendre, surtout quand le site est sans cesse reconstruit. Ce sont donc quelques objets de ces périodes que les archéologues ont mis au jour et pratiquement pas de structures. En revanche, le passé romain de Vidy est bien connu grâce à des fouilles systématiques. Son passé celtique refait plus péniblement surface. Au début des années 1990 a été découvert un cimetière celtique à l’avenue de Chavannes : 17 inhumations, 13 incinérations et des objets de grand luxe. Une récente fouille à Vidy le long d’une conduite a mis au jour des structures arasées. Des archéologues ont émis l’hypothèse qu’il s’agit des vestiges d’une muraille gauloise… Manifestement du beau monde vivait à Vidy déjà au IIe siècle avant notre ère.
Pour le début du Moyen Âge, on est de mieux en mieux servi. On savait qu’il existait à Vidy, sous le château, une ancienne église paroissiale en fonction jusqu’à la Réforme. Elle était à la tête d’une grande paroisse recouvrant Renens et Chavannes. Or les paroisses se mettent en place au début du Moyen Âge et les églises paroissiales une fois consacrée ne bougent plus : il devait donc y avoir originellement une agglomération autour de cette église.
Au XIXe, au Bois-de-Vaux a été mise au jour la tombe très riche d’un aristocrate germanique du VIe siècle. En outre, un texte négligé datant de l’an 846, la Translation de saint Gorgon de Rome à Marmoutiers mentionne comme étape « le port qui se trouve à deux milles environ de Lausanne ». Deux milles, ce sont 2964 mètres, précisément la distance entre Vidy et Saint-François… Le port existait donc toujours en 846.
Enfin, les récentes fouilles autour du siège du CIO à Vidy ont mis au jour un énorme cimetière et des fonds de cabanes du début du Moyen Âge. Contrairement à ce qu’on pensait, Vidy n’a pas été abandonné aux invasions et la Cité a continué à disposer d’un port commercial à Vidy des siècles après le passage brutal des Alamans en 275-277. Mais le Flon allait enfin se venger.
Chaque année, il déposait du sable et du gravier dans la baie. Un beau jour, les bateaux de transport se sont systématiquement échoués avant d’atteindre la rive. C’était probablement au XIIIe siècle. En effet, à cette époque, l’évêque de Lausanne rachète Ouchy à l’Église du Valais. Lausanne y construit un château. Ouchy devient le nouveau centre de transport de marchandises pour Lausanne. Vidy est cette fois abandonné. Il devient un désert. Lausanne y déplace ce qu’il n’a pas envie d’avoir sous les yeux : la léproserie et le gibet. Ouchy reprend le flambeau du commerce, mais Lausanne se mord les doigts de ce changement imposé. La pente entre Ouchy et la ville est si raide que les chariots qui suivaient allégrement le cours du Flon n’arrivent pas à affronter le dénivelé. Il faut charger des ânes de sacs pour assurer l’approvisionnement de la ville. C’est nettement plus coûteux et moins efficace.
Lausanne a perdu son bassin naturel qui l’avait créée. Elle va dès lors s’employer à détruire cette ancienne voie naturelle. Le Flon servira à l’industrie et deviendra le collecteur principal des égouts de la ville. Nauséabond, il ne résistera pas à la vague hygiéniste du XIXe siècle. Le Flon est enterré sous des voûtes. Mais il continue à couler invisible. Lausanne n’a-t-elle pas la conscience tranquille de sentir constamment sa victime sous ses pieds ? Arguant que son débit trouble le travail d’épuration des eaux usées, elle décide de détourner son cours. En 1996, un tunnel est creusé sous La Sallaz. Désormais, l’eau du Flon est détournée dans la Vuachère. Le travail de déni d’existence du Flon semble terminé. Reste un pan de forêt accroché à la pente. Il rappelle vaguement que le cours du Flon fut un cordon boisé, comme en possèdent tous nos cours d’eau. Sa destruction planifiée est-elle le dernier avatar de la damnatio memoriae de la rivière qui a fait Lausanne?
Illustration: Carte de Lausanne en 1806
(crédits: Archives de la Ville de Lausanne)