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Se remet-on jamais de son enfance? Quoi qu'il en soit, le sauteur à ski Matti Nykänen a télescopé celle d'Alain Freudiger dans sa dixième année alors qu'il collectionnait les autocollants des albums Panini consacrés aux sportifs d'élite. Bien que le saut à ski ne soit pas l'activité la plus populaire, il a au moins le mérite d'imiter le vol d'Icare durant quelques secondes.
Et Matti Nykänen a précisément réussi l'exploit de se hisser à ce niveau légendaire, raflant toutes les médailles aux J.O. de 1988, après avoir impressionné les Finlandais lors des épreuves nationales ou les Coupes du Monde. Bien parti pour dominer sa discipline, Matti en a pourtant cruellement manqué quand il s'est agi de prolonger sa carrière. Comment cet archange blond à la mine poupine, souriant et volontiers hâbleur, s'est-il fourvoyé?
De fait, décrit comme un grand adolescent perturbé, au visage poupon, il devient rapidement un phénomène, et la première véritable "star" médiatique de ce sport un peu fou, le saut à ski.
Une affaire nationale
Élargissant son regard, l'écrivain lausannois Alain Freudiger ne se centre pas seulement sur les mésaventures éthyliques du jeune Matti ni sur son style aérien, mais prend soin de situer la Finlande dans le concert plutôt discordant de la Guerre froide. Car depuis son indépendance en 1917, ce Grand-Duché qui dépendait de l'Empire russe, a toujours promu le sport pour exister dans le monde.
A cet égard, Nykänen fut l'ambassadeur malgré lui de son pays natal, encore menacé lors de ses premiers exploits dès 1983-84 par une "finlandisation", l'influence de l'URSS voisine pesant lourd dans la géopolitique. Puis l'ange, trop icarien, trop impatient, s'est lassé des tremplins en se biturant plus souvent qu'à son tour, ratant de plus en plus ses envols et ses vols d'avion, d'une compétition à l'autre.
>> A écouter, un entretien avec Alain Freudiger:
La gloire lui fut-elle fatale et se devait-il donc de la fuir? Alain Freudiger ne tranche pas la question, lui préférant le compte-rendu minutieux des écarts du mauvais génie. Violent, cognant ses épouses ou compagnes, Matti fut à plusieurs reprises interpellé et menacé d'emprisonnement. Pour échapper à ses démons, il se lança dans une improbable carrière de chanteur pop-rock, sans voix ni rythme. Nouvelle posture qui devait durer près d'un quart de siècle et qui nous vaut des pages savoureuses, entre consternation et ironie.
Matti n'a jamais eu beaucoup de voix, elle est faiblarde, et ses deux guitaristes aident beaucoup à tenir le concert. Néanmoins, il est surprenant. Très concentré, sérieux, appliqué, il essaye de faire de son mieux.
Matti Nykänen sur scène au RMJ Festival en 2004. [LEHTIKUVA - AFP]
Fin de partie
Avec un vrai talent de dramaturge, Alain Freudiger varie les approches et les registres pour cerner un parcours si singulier. Lui-même passionné par la culture finlandaise après un premier séjour à l'âge de dix-huit ans, il s'est plongé dans ce climat nordique, dans la langue, la documentation locale pour suivre les méandres de cet anti-héros, si typiquement finnois, sinon finaud, on l'aura compris. Et ce n'est pas une moindre surprise que de croiser, comme prédestinée, l'épopée nationale du Kalevala avec celle de Nykänen. Révélateur d'une époque, Matti s'est brûlé les ailes sans éviter excès de vitesse et de sensations.
D'une écriture "blanche", subtilement distanciée, l'auteur maîtrise quant à lui parfaitement son sujet jusqu'à nous rendre désirable le saut à ski. Prouesse tout de même remarquable, à l'heure de l'hégémonie d'un tennisman suisse dans tous les médias!
Christian Ciocca/ld
Alain Freudiger,, Editions de La Baconnière, 2020.
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