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Oppida celtes et villes romaines fouillés par les archéologues, fondations et développement de villes et de bourgs analysés par les historiens, structure des établissements humains et réseaux urbains étudiés par les géographes, population disséquée par les démographes et les sociologues, modèles d'aménagement examinés par les urbanistes... Malgré l'abondance de ces recherches sur le phénomène urbain, les habitants de la Suisse conservent une représentation largement rurale de leur pays.
Dès la sédentarisation de l'homme, donc dès le Néolithique, mais plus encore dès l'âge du Bronze, on connaît des villages ou hameaux, habitats regroupés avant tout pour des raisons de défense. L'introduction progressive de l'usage du fer et l'intensification de l'exploitation du sol ne modifient guère leur caractère presque exclusivement agricole. Les citadelles hallstattiennes (Châtillon-sur-Glâne), qui abritent quelques habitations derrière un rempart, s'apparentent davantage aux places fortes d'une aristocratie militaire qu'à des villes. Au cours de La Tène moyenne, les activités artisanales apparaissent dans des localités de plaine; mais c'est à la fin de la période de La Tène, au cours du IIe s. av. J.-C., que les premières structures urbaines se mettent en place, à la suite de transformations économiques majeures, en particulier le développement des échanges avec le monde méditerranéen, qui stimulent les productions artisanales et favorisent l'apparition de la monnaie et de l'écriture. Fondations volontaires, centres régionaux politiques, économiques et religieux, protégés voire délimités par une imposante fortification symbole de puissance et de pouvoir, organisés, dans leurs espaces bâtis, sinon par une trame régulière, du moins par des axes directeurs, la plupart des oppida illustrent ces premières formes d'urbanisation (Oppidum ). Avec la création des colonies de Nyon (Colonia Iulia Equestris) et d'Augst (Augusta Raurica), l'intégration du territoire dans l'Empire romain et la réorganisation de la Gaule par Auguste, les oppida sont progressivement abandonnés ou transformés au profit de villes installées au centre d'un terroir, comme Avenches (Aventicum) ou Augst, capitales de cités (Civitas ), et d'agglomérations secondaires (Vicus ) situées à la croisée ou le long des voies de communication terrestres et fluviales. Cette deuxième phase d'urbanisation constitue l'une des acquisitions les plus importantes et les plus durables de la conquête romaine. Désormais les villes, véritables vitrines de Rome, organisées selon une trame orthogonale, disposent d'un statut juridique (Colonie, peut-être forum et aussi, dans les régions aujourd'hui frontalières avec l'Italie, municipe), d'une administration autonome, d'une organisation sociale hiérarchisée et de la parure monumentale nécessaire à la gestion de la res publica (Forum, Basilique judiciaire, Curie, Thermes, Théâtre, Amphithéâtre, aqueducs, fontaines) et propre à convertir les indigènes à de nouveaux modes de vie. Les notables locaux, dont la fortune est d'origine foncière, sont incités, s'ils veulent accéder à une carrière administrative ou obtenir la citoyenneté romaine, comme à Avenches, à offrir des monuments, des jeux ou des banquets. Les agglomérations secondaires, dont les fonctions sont essentiellement administratives, religieuses et économiques, où la présence des traditions indigènes est plus marquée, peuvent se doter elles aussi d'un paysage urbain à la romaine; mais, pour des raisons fonctionnelles, socio-économiques et culturelles, la parure monumentale reste généralement modeste; ces bourgades satellites et administrativement dépendantes de la capitale (Avenches, Augst et Martigny) ne peuvent que rarement rivaliser avec elle.
Au Bas-Empire, le paysage urbain se modifie: des centres de pouvoir se déplacent, des agglomérations déclinent, d'autres prennent de l'importance. Les villes d'Avenches, de Nyon et plus tard d'Augst s'effacent au profit de Lausanne, Genève et Bâle, sièges épiscopaux. Martigny, siège du premier diocèse du Valais, est la seule ville "romaine" à demeurer florissante. Plusieurs agglomérations sont dotées d'enceintes réduites. Mais le déclin de l'urbanisme romain, amorcé au IIIe s. avec l'appauvrissement des bourgeoisies et de nouvelles conditions politiques, socio-économiques et religieuses, ira désormais en s'accélérant. Durant le haut Moyen Age, seuls subsistent comme petits centres urbains les villes épiscopales qui conservent le nom de "cités" (Bâle, Genève, Lausanne, Martigny puis Sion, Coire).
Auteur(e): Daniel Paunier
Sur le territoire de la Suisse actuelle, le développement des villes s'inscrivit dans celui de l'habitat des espaces alémanique, burgonde et lombard. La densité du paysage urbain différait selon les régions. Les villes se concentrèrent dans l'ouest, le nord et l'est, tandis que le Tessin et les Alpes n'abritaient pas de centre important; cependant, les chefs-lieux des vallées alpines remplissaient des fonctions urbaines (Bourg). Les plus anciennes villes de l'espace préalpin apparurent au bord des lacs et rivières, dans des sites jouissant d'une protection naturelle et d'une position favorable le long des grands axes allant du Rhin supérieur aux cols grisons par le lac de Zurich ou en direction de la Bourgogne et de la Savoie par la vallée de l'Aar. Des sièges épiscopaux d'origine antique (Coire, Bâle, Genève, Lausanne), mais aussi d'anciens vici romains, comme Olten ou Soleure, acquirent au Xe s. le poids économique et politique d'une ville, tout comme, dès le XIIe s., des localités nées à l'ombre d'un monastère (Schaffhouse et Lucerne par exemple).
Dès le XIIe s., un grand nombre de villes neuves furent fondées par des seigneurs, ainsi les ducs de Zähringen, en lien avec les origines de Berne, Fribourg, Morat, Berthoud, Thoune et Rheinfelden. Vers le milieu du XIIIe s., ces villes neuves, qu'elles remplacent une localité plus ancienne ou qu'elles jouxtent un château fort, sont souvent établies selon un plan. A la fin du XIVe s., on comptait environ 200 villes. Souvent trop rapprochées les unes des autres, elles avaient une zone d'influence économique trop petite et ne pouvaient guère prospérer. Nombre d'entre elles, surtout en Suisse romande, ne perdurèrent pas. La terminologie se diversifia pour qualifier les différents habitats à caractère urbain (civitas, oppidum, stat, städtli, Vorburg, bourg, borgo).
Dans les villes les plus anciennes, un Conseil représentant la bourgeoisie apparaît dès le premier quart du XIIIe s. Les bourgeois reprirent peu à peu les droits de leur seigneur (empereur, évêque, abbé ou autre), mais ils ne réussirent pas partout à s'émanciper totalement. Berne, Zurich, Soleure, Schaffhouse, Bâle, Lucerne, Fribourg et dans une certaine mesure Zoug parvinrent au statut de villes libres d'Empire (Immédiateté impériale). La plupart de celles-ci participèrent à des alliances urbaines et adhérèrent dès les années 1330 au système de pactes de la Confédération. En revanche, Genève ou Saint-Gall ne se détachèrent qu'à la fin du Moyen Age de leur seigneur ecclésiastique et se rapprochèrent de la Confédération au titre de pays alliés. Les villes plus récentes (nées en majorité vers le milieu du XIIIe s.), pour lesquelles un Conseil et quelques marques d'autonomie ne sont attestés qu'à la charnière des XIIIe et XIVe s., restèrent toutes sous l'autorité d'un suzerain, d'abord un noble, puis, dès la fin du XIVe s., souvent une autre ville (Villes municipales).
Les chartes relatives aux droits municipaux (connues dès le XIIe s.) montrent que la ville était conçue comme un espace soumis à des règles particulières. Elles donnent des renseignements sur les rapports entre bourgeois et seigneur, sur les droits et les devoirs des bourgeois, sur les mesures prises pour assurer la paix publique. Mais la réalité concrète n'est clairement perceptible que depuis le XIIIe s., quand les bourgeoisies commencèrent à produire des documents juridiques et administratifs écrits.
Pour survivre, les villes médiévales devaient compter sur une immigration permanente. Parmi les citadins, tous n'avaient pas le droit de bourgeoisie complet (Droit de cité): outre les femmes de bourgeois, les nouveaux venus ayant statut d'habitants et les juifs (Judaïsme). Dès le XIVe s., la composition de la classe dirigeante changea (Révoltes urbaines) et donc celle du Petit Conseil (20 à 50 membres) et du Grand Conseil (de 50 à plus de 200 membres). L'élite noble céda la place, surtout dans les villes comme Zurich où les corporations étaient bien organisées, à des familles de la bourgeoisie montante, prospères grâce à leurs activités économiques et militaires. Dans les villes sous influence bourguignonne en revanche, comme Berne, les vieilles familles tinrent tête aux nouvelles, au moins jusque dans le premier tiers du XVe s. Les élites bourgeoises ne purent consolider leur pouvoir et leurs réseaux qu'après 1500.
La ville et la campagne environnante se trouvaient à bien des égards dans un rapport de dépendance mutuelle (relations ville-campagne). Les villes situées sur les axes de transit profitaient également du trafic international. Une production textile destinée à l'exportation se développa à Zurich dès le XIIIe s., puis, à la fin du Moyen Age, à Fribourg et Saint-Gall. D'importantes foires stimulèrent l'économie de Genève du XIIIe au XVe s. L'essor économique des villes, dès la seconde moitié du XIVe s. leur permit d'envisager la formation de seigneuries territoriales. Berne par exemple édifia aux XVe et XVIe s. le plus grand Etat-cité du nord des Alpes. Lucerne, Zurich, Fribourg, Soleure, Bâle et Schaffhouse acquirent aussi des territoires étendus. La formation territoriale renforça les villes, dans leur fonction de centre économique et culturel, aussi bien que dans leur rôle de chef-lieu administratif, mais, en parallèle, se fit au détriment de leur position dans le commerce à longue distance.
On estime que la plupart des villes de la Suisse actuelle comptaient moins de 2000 âmes au Moyen Age; il s'agissait donc de petites villes (elles occupaient moins de 20 ha). Des villes moyennes comme Lucerne et Schaffhouse avaient entre 3000 et 5000 habitants, Berne, Zurich ou Fribourg entre 5000 et 7000. Seul Bâle, avec environ 10 000 habitants et une surface de 130 ha, fait partie des grandes villes de l'époque.
L'essor démographique transparaît dans l'évolution du bâti (Urbanisme). C'est surtout le long des principaux axes de transit que l'on trouve des localités susceptibles de grandir et de devenir une ville. Le noyau est un siège épiscopal (Bâle, Coire, Lausanne, Genève), une abbaye (Saint-Gall, Schaffhouse), une collégiale (Zurich, Soleure, Zofingue), une église paroissiale (Zurich, Lucerne, Bâle), dès le XIIIe s. un couvent rattaché à l'un des nouveaux ordres mendiants, un marché. L'espace bâti s'accroissait par vagues, mais à la fin du XVe s., il n'occupait jamais toute la surface. Dès le XIIIe s., la ville se caractérisait par ses murailles, qui matérialisaient le fait qu'elle n'était pas soumise au droit territorial en vigueur aux alentours. Cependant, le ressort urbain, où s'appliquait le droit municipal, comprenait généralement aussi les abords immédiats de la ville, hors les murs. Les villes relativement anciennes eurent des faubourgs dès le XIIIe s. Les quartiers sont une conséquence de la densification. Ils servaient surtout à organiser le guet, la défense et la perception des impôts. Dans les villes médiévales suisses, on n'observe ni ségrégation nette de certaines activités (Topographie sociale) ni ghettoïsation de la population juive. Néanmoins, les métiers pouvaient se concentrer en fonction des ressources dont ils avaient besoin (eau courante par exemple). Pendant longtemps, seule la place du marché occupa une position prééminente dans l'espace urbain.
Les bâtiments reflétaient l'émancipation de la bourgeoisie, sa prospérité et son prestige social. Les cités les plus développées possédaient déjà un hôtel de ville au milieu du XIIIe s., ailleurs une maison dévolue à diverses fonctions publiques n'est généralement attestée qu'au XVe s. On trouvait aussi en ville des lieux voués à la production et à la vente (moulins, boulangeries, boucheries, forges, cordonneries, ateliers de tissage, etc.). Dans les petites villes, les métiers ne pourvoyaient qu'aux besoins essentiels, dans les plus grandes, ils se spécialisaient davantage. Dès le XIIIe s., les échanges se faisaient en partie sur le marché public, en partie dans des entrepôts qui facilitaient les contrôles et la perception de taxes, en partie dans les maisons de corporation semi-publiques, voire dans les auberges, de manière incontrôlée. Les maisons de corporation, immeubles parfois imposants (par exemple à Zurich), avaient des fonctions économiques, mais étaient aussi des lieux de sociabilité, voire des centres politiques. Des écoles sont attestées dès le XIIIe s., même dans de petites villes. Dès la même époque, l'hôpital et la maladrerie sont érigés hors les murs par les bourgeois ou le seigneur de la ville. A la fin du Moyen Age, on trouvait en périphérie des bains et des bordels, entreprises privées, mais contrôlées par le Conseil. Aux portes de la ville, l'arsenal et le stand de tir montrent que celle-ci prend de plus en plus en main sa défense.
Dès la seconde moitié du XIVe s., on renforça la réglementation relative, notamment, à l'adduction d'eau, à l'évacuation des eaux usées, aux matériaux de construction des maisons (bois, pierre, tuiles) et à la lutte contre le feu. La prévention des incendies devint l'objet d'ordonnances et se traduisit dans de nouvelles manières de construire.
Auteur(e): Martina Stercken / PM
A côté des villes qui se caractérisaient par une administration autonome, un droit municipal propre, une forte proportion d'artisans et de commerçants, ainsi que des fortifications, certaines localités campagnardes jouaient un rôle important à l'époque moderne. Elles remplissaient de plus en plus un rôle de centre et leurs habitants tendaient à adopter un genre de vie citadin. Des bourgs comme Altstätten, Glaris, Hérisau, Herzogenbuchsee, Schwytz, Altdorf, Appenzell, Trogen, La Chaux-de-Fonds, Lugano et Locarno étaient comparables à des villes par le nombre et la densité de leur population, ainsi que par leur poids politique (domicile des élites).
Dans les villes, le cercle des dirigeants devint toujours plus étroit (Oligarchie, Oligarchisation); ce phénomène toucha aussi les bourgs, dans une moindre mesure. On limita fortement l'admission de nouveaux bourgeois. Les familles influentes enlevèrent peu à peu à la majorité des bourgeois le droit d'éligibilité au Conseil. Enfin, les décisions importantes furent de plus en plus réservées au Petit Conseil ou Conseil secret; le Grand Conseil perdit en influence. A Zurich, Bâle, Saint-Gall, Schaffhouse, ainsi que dans la ville municipale de Bienne, les corporations disposaient d'un certain pouvoir (Villes corporatives). A Berne en revanche et dans les chefs-lieux catholiques de Lucerne, Fribourg et Soleure, les familles dirigeantes réussirent à former un patriciat fermé (Cantons à régime patricien). Les bourgeois non représentés au Conseil s'opposèrent à cette évolution, mais sans grand résultat.
Les villes renforcèrent leur activité gouvernementale et leur emprise administrative, y compris sur les campagnes environnantes. Dans la seconde moitié du XVIe s., elles commencèrent (surtout les chefs-lieux de canton) à établir des recueils législatifs systématiques. La réglementation s'étendit à des domaines de la vie quotidienne (mœurs, écoles, assistance, santé publique, approvisionnement).
Les ressources provenaient d'impôts indirects, de taxes et d'apports tels que les pensions liées au service étranger; la perception d'impôts directs était exceptionnelle. Alors qu'au bas Moyen Age, les villes étaient souvent endettées, dès 1500 leurs comptes devinrent excédentaires, notamment à cause des pensions. Les revenus des biens d'Eglise sécularisés à la Réforme n'eurent pas un grand effet dans l'assainissement financier des cantons protestants. Il est difficile d'estimer à quel point les campagnes contribuaient au ménage urbain.
Le réseau médiéval des foires et marchés s'étoffa, dans l'espace et dans le temps. Les citadins investirent dans l'agriculture, domaine que les villes réglementèrent de plus en plus. Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, les banques et autres institutions financières se trouvaient presque toutes en ville. Au début du XVIe s., les villes monopolisaient largement les métiers et le commerce; après 1500, elles imposèrent des règles corporatives restrictives. Avec l'essor démographique du XVIe s., l'artisanat rural se développa et des corporations apparurent dans les villages, par exemple dans les campagnes bernoises, lucernoises et soleuroises ou dans des bourgs (Schwytz, Altdorf, Stans, Sarnen). Le Verlagssystem contrôlé généralement par des marchands joua un rôle important dans l'économie de l'époque moderne. Il prit pied dès 1520 à Lugano et Locarno, dès les années 1540 à Genève, plus tard à Zurich et Bâle; dans la région de Saint-Gall, il fut lancé par de petits artisans indépendants. Il devint ensuite un système de répartition du travail entre artisans citadins et tisserands ruraux ou auxiliaires féminines. Il s'étendit bientôt au-delà des villes où il était apparu. Les marchands-entrepreneurs de Bâle et de Zurich revendiquèrent un monopole sur le territoire cantonal. Dans d'autres villes apparurent des marchands-entrepreneurs indépendants. Vers 1700, on comptait quatre régions protoindustrielles sur le territoire de la Suisse actuelle: autour de Saint-Gall, Zurich, Bâle et Genève.
Les villes qui accueillirent des imprimeries au XVIe s. participèrent à la diffusion des idées nouvelles. C'est notamment pour son rôle pionnier dans ce secteur que Bâle, seule ville universitaire sur le territoire de la Suisse actuelle jusqu'au XIXe s., devint un centre de l'humanisme. A la suite des bouleversements religieux du XVIe s., des écoles supérieures de théologie protestante furent créées à Zurich, Berne, Lausanne et Genève. Les jésuites fondèrent des collèges à Lucerne, Fribourg, Porrentruy, Sion, Brigue et Soleure. Le niveau d'alphabétisation était plus élevé dans les villes protestantes que dans les villes catholiques et qu'à la campagne. Les différences ne s'estompèrent qu'au XVIIIe s. Les villes protestantes furent aussi le terrain le plus favorable aux idées des Lumières.
Le taux d'urbanisation en Suisse, entre 1500 et 1800, varie entre 5 et 8%. Si l'on inclut les petites villes de moins de 5000 âmes et les chefs-lieux des cantons campagnards, il est de 16 à 19% vers 1600 et de 12% seulement vers 1800. Il n'y avait pas de grande ville; Genève n'atteignit les 20 000 habitants que peu avant 1750. Les projets de villes nouvelles, telle Henripolis ou la place forte de Versoix sur le Léman, restèrent dans leurs cartons. La seule fondation réussie fut celle de Carouge, sur des terres alors savoyardes. Dans la plupart des villes petites et moyennes, l'agriculture restait un secteur marquant.
Démographiquement, les villes dépendaient de la campagne, car, la plupart du temps, les décès y excédaient les naissances. Jusqu'au milieu du XVIIe s., la croissance des plus grandes villes ne peut s'expliquer que par l'immigration qui provenait surtout des environs proches. La part des femmes était supérieure à la moyenne dans la population urbaine, surtout dans la catégorie des domestiques.
Les villes transformèrent les campagnes par leurs activités économiques et administratives et à travers leurs modèles sociaux. Elles y firent construire ou élargir des routes. Leurs services y élevèrent des sièges administratifs, des fermes, des greniers, des granges pour les dîmes, des postes de péage. Les maisons de campagne des aristocrates et patriciens étaient aussi des signes de la présence citadine. Des faubourgs devinrent des villages-rues voués à l'approvisionnement de la ville voisine (cultures maraîchères, engraissement de bétail, entreprises spécialisées); ils abritaient des journaliers, de petits artisans, des jardiniers, des vignerons, des mendiants; on y trouvait les ateliers de certains métiers, des dépôts de marchands-entrepreneurs et, dès la fin du XVIIe s. des manufactures, des filatures et des indienneries.
L'espace bâti intra muros se densifia. Dans les plus grandes villes, l'élevage du gros bétail fut déplacé hors les murs. A la fin du XVIe s. et au XVIIe, Genève, Schaffhouse, Berne, Soleure et Zurich modernisèrent leurs fortifications. Les villes protestantes installèrent généralement les écoles supérieures dans d'anciens couvents; dans certaines villes catholiques, les jésuites édifièrent, jusqu'au XVIIIe s., des collèges et des églises. Dans l'architecture des arsenaux et des greniers, on s'efforça de combiner le fonctionnel et les marques de prestige. Cela vaut aussi pour les maisons d'habitation et de commerce de nombreux marchands et marchands-entrepreneurs, de style Renaissance, baroque et néoclassique. Les premières salles de théâtre et de concert apparurent dans les villes au XVIIIe s. Dans le domaine de l'adduction d'eau, de riches bourgeois obtenaient parfois une dérivation vers la cour intérieure de leur demeure. Dès la fin du XVIIIe s. (1761 à Berne), on commença à offrir un éclairage public et à débarrasser régulièrement les rues et les canaux pour eaux usées du crottin, des déchets et des immondices.
Auteur(e): Martin Körner / PM
Au seuil du XIXe s., le fait urbain en Suisse se caractérise encore par son extrême modération. Quelque 42 localités de 2000 habitants et plus constituent l'armature urbaine. Ce sont des villes et bourgs aux fonctions administratives (les chefs-lieux des cantons), des bourgs-marchés et des cités bien situées sur les routes de transit, sans oublier quelques localités aux fonctions nettement industrielles. Seules les villes importantes (les huit villes de plus de 5000 habitants), par leur rôle d'animatrices des échanges et de la production industrielle, exercent une influence qui déborde les cadres administratifs étroits des espaces cantonaux. Cependant, avec la révolution helvétique (1798), les villes ont perdu les privilèges juridiques qui leur assuraient la primauté dans le système politique de l'ancienne Confédération. Elles ne sont plus désormais que des communes comme les autres, à l'exemple de la France révolutionnaire et napoléonienne. Seuls subsistent les appareils fortifiés, pour la plupart obsolètes, qui confèrent son caractère à la ville physique.
La modification physique des villes s'accomplit après 1830 dans le contexte des mouvements libéraux. Ce sont en effet les révolutions des années 1830-1840 qui parachèvent l'évolution amorcée durant la période révolutionnaire en institutionnalisant définitivement l'égalité politique entre ville et campagne. Pour les chefs-lieux, cela signifie le démantèlement des fortifications, systématique parfois (à Zurich dès 1833, Berne dès 1834 ou Genève dès 1849), souvent symbolique avec la simple démolition des portes fortifiées (à Saint-Gall en 1835, à Fribourg en 1848). Quoi qu'il en soit, l'ouverture des villes est un moment décisif de l'histoire urbaine: à partir de la seconde moitié du XIXe s., avec la croissance rapide de la population, la ville va s'étendre sans contraintes et tendre à se fondre dans le territoire puisque ont disparu les limites matérielles entre ville et campagne. La dilution de l'urbain dans le territoire marque l'avènement des organismes flous et mouvants que sont les agglomérations contemporaines.
L'urbanisation croissante modifie les rapports des villes entre elles et leur ancrage dans un réseau hiérarchisé. Après 1850, on assiste à l'émergence massive de localités de 2000 à 10 000 habitants. Ainsi, on comptera 89 villes de plus de 5000 habitants en 1910. Ce phénomène produit des recentrages autour de régions urbaines de plus en plus polarisées. L'amélioration de l'accessibilité, grâce à la construction des grandes lignes de chemin de fer dans les années 1850 à 1870, opère des reclassements décisifs. En profitent les grandes villes comme Bâle, Zurich et Saint-Gall, ainsi que des nœuds ferroviaires (Olten par exemple). A la fin du XIXe s. déjà, la densité du tissu urbain, le dynamisme des activités et la force des grandes villes dessinent cette vaste zone urbaine du Moyen Pays, que l'on a appelé la Bandstadt helvétique (ruban urbain). Zurich en est la métropole.
Si l'on cherche à cerner les effets de l'industrialisation sur ce processus de concentration et de hiérarchisation, force est de constater que les villes n'ont pas été fondamentalement transformées par la première étape de la révolution industrielle. Durant la majeure partie du XIXe s., l'industrialisation s'opère en dehors du contexte urbain: liées à la force des cours d'eau, les filatures mécaniques de coton ont en majorité un enracinement rural. Toutefois, l'implantation villageoise de la fabrique permet aussi de comprendre le processus de croissance organique qui multiplie peu à peu les petites et moyennes villes. L'effet d'agglomération provoqué par l'industrie est nettement plus marqué avec l'avènement de l'industrie des constructions mécaniques et des machines durant la seconde moitié du siècle. Ce type d'industrie structure le paysage par ses besoins en surfaces et en main-d'œuvre ainsi que par ses exigences de dessertes ferroviaires: Winterthour est un bon exemple de ces villes où la croissance est commandée par l'industrie. On pourrait aussi citer Arbon (927 habitants en 1850 et 10 299 en 1910), Rorschach, Bienne ou, un peu plus tard, Renens. Toutefois, l'industrie n'est jamais un phénomène exclusivement urbain. La Suisse est un pays très industrialisé et très urbanisé mais, en 1930 encore, sur 100 travailleurs actifs dans les secteurs secondaire et tertiaire, seuls 57,6% d'entre eux sont des citadins. Ce taux est relativement faible comparé à celui d'autres pays européens.
Au XXe s., les activités industrielles ne sont plus seules à entraîner massivement l'urbanisation. En effet, la ville en tant que place centrale dispensatrice de services joue un rôle multiplicateur d'emplois aussi important que celui des fonctions de production. Mis à part les villes industrielles où elle est dominante, la part du secteur secondaire est partout ailleurs de l'ordre de 45 à 55% des emplois vers 1900. Dès lors, la proportion des emplois tertiaires (surtout commerce et transports, mais aussi banques, assurances et tourisme) ne cesse d'augmenter. La composition sociale de la population urbaine s'en trouve largement affectée. La ville d'avant 1850 voyait se côtoyer une majorité d'ouvriers des métiers, une domesticité encore nombreuse et le petit monde de l'artisanat et de la boutique. La fin du XIXe s. voit naître ce que l'on a nommé les classes moyennes avec le nouveau statut social de l'employé. Sans être exclusivement urbain, ce type social qui regroupe les nouvelles professions de la vente, celles du bureau et de l'administration, ainsi que des professions techniques, est très fortement lié à la ville. Ainsi, durant l'entre-deux-guerres, les grandes villes (Zurich, Bâle, Berne, Genève, Lausanne et Saint-Gall) concentrent à elles seules 45% du personnel de bureau, 40-50% des vendeurs, 30% des employés techniques et seulement 17-23% des ouvriers. L'avènement des nouvelles professions modifie la structure sociale. Le secteur domestique, le travail à domicile et le petit artisanat reculent. A Bâle en 1925, les ouvriers et les employés constituent chacun près d'un tiers de la population active.
Le phénomène dit de tertiarisation sera encore plus spectaculaire lors de la phase de croissance qui suit 1960: à ce moment-là, les villes regroupent 46% de la population résidente du pays mais 55% de l'emploi industriel et 68% des emplois tertiaires. Entre 1960 et 1970, les villes absorbent 30% de l'augmentation de l'emploi dans le secondaire et plus de 68% de l'augmentation dans le tertiaire. Ainsi se retrouvent les éléments primordiaux du fait urbain: la ville lieu d'échanges de biens et de services, la ville espace de culture, la ville lieu de production du savoir et de l'information, ce qui constitue à proprement parler les avantages urbains.
L'augmentation massive de la population, la multiplication du nombre des villes, les effets de l'industrialisation et les modifications des statuts sociaux qu'amènent les nouveaux modes de production, autant de phénomènes qui viennent bouleverser les formes de vie urbaines. Celles-ci sont dominées par l'incertitude et la mobilité. Ce sont les grands brassages humains des XIXe et XXe s. qui rajeunissent les populations citadines. Les bilans migratoires favorables aux villes contribuent à l'essentiel de leur croissance. Mais l'instabilité est extraordinairement forte. Il n'est pas rare que plus de la moitié des habitants arrivent ou partent dans l'année. La ville attire une masse de migrants dont une bonne partie retrouve ensuite l'errance et une nouvelle expérience. La stabilisation par le mariage est l'un des signes du succès, celui d'un début d'intégration. Le ralentissement du nomadisme interurbain marquera d'ailleurs les années de l'entre-deux-guerres. En outre, la précarité de la vie urbaine et le caractère saisonnier de nombreux emplois, surtout féminins, entraînent une grande mobilité à l'intérieur même des villes. Au début du XXe s., dans les villes importantes, 30-40% des logements changent d'occupants dans l'année. Les gens déménagent souvent parce qu'ils ne peuvent plus payer les loyers. Cette instabilité s'est atténuée avec la sécurité accrue de l'emploi, du moins lors des années de prospérité (une partie des années 1920, puis après 1960). Un autre type de mobilité enfin, quotidienne celle-ci, caractérise de plus en plus le mode de vie urbain (Navetteurs). Du fait de la séparation du lieu de travail et du lieu de résidence, favorisée par la mise en place, dès la fin du XIXe s., de moyens de transport accessibles (le tram électrique notamment ou la bicyclette), les habitants des villes peuplent les villages de banlieue. Ceux-ci se transforment en communes-dortoirs, les espaces interstitiels qui les séparaient de la ville se comblent peu à peu jusqu'à une complète fusion. Où s'arrête donc la ville?
Dans un premier temps, une fois les limites physiques des remparts abolies, il a été d'usage de définir le fait urbain par un seuil statistique. Celui-ci a été fixé à 10 000 habitants en 1882. Ensuite, pour rendre compte du bourgeonnement de l'urbanisation autour des villes existantes, la statistique a introduit le terme d'agglomération, défini précisément en 1930. Elles sont autant d'espaces urbains complexes qui comprennent des villes proprement dites, des espaces suburbains, des espaces périurbains et des campagnes "rurbanisées". Cet espace polycentrique constitue aujourd'hui ce que la statistique désigne comme "zones urbaines", dans lesquelles vit 73,3% de la population (2000), soit 50 agglomérations où se dessinent 5 aires métropolitaines (Zurich, Genève-Lausanne, Bâle, Berne et le Tessin).
Cette réalité d'un territoire de plus en plus urbanisé et d'une généralisation des modes de vie citadins a subi une longue mise entre parenthèses dans la culture politique helvétique. A partir du XIXe s., l'urbanisation et ses conséquences n'ont cessé d'inquiéter les observateurs de la vie sociale, dans une vision rousseauiste. Plus que les avantages matériels et culturels de la vie urbaine, ce sont ses aspects négatifs qui ont attiré l'attention. Espace de liberté, la ville a été perçue comme multipliant les occasions de s'affranchir des valeurs traditionnelles, voire de développer les comportement déviants et d'attiser la misère morale et matérielle. Que les grands conflits sociaux aient les villes pour cadre, que les citadins votent traditionnellement plus à gauche que l'ensemble de l'électorat, que les villes aient souffert bien plus que les campagnes de difficultés d'approvisionnement génératrices de mécontentement durant les deux guerres mondiales, ce sont là des faits objectifs. Ils ne suffisent pas à expliquer la permanence d'attitudes anti-urbaines dans la culture politique suisse et sa crainte pathologique de la subversion sociale.
Dès la dernière décennie du XXe s., la Suisse vit la redécouverte des valeurs urbaines. Cela se manifeste de multiples manières. Après des décennies durant lesquelles les citadins ne rêvaient que d'une petite maison à la campagne, nombreux sont ceux qui affichent aujourd'hui leur prédilection pour des formes de logement conviviales dans un cadre de vie résolument urbain. Après avoir occulté l'urbain dans la politique d'aménagement du territoire, la Confédération a opté en 1996 pour une politique de gestion du "réseau des villes suisses". Absente du vocabulaire administratif où il n'était question que de communes et de localités, la ville revient en force. La situation particulière des villes et des agglomérations est expressément mentionnée à l'article 50 de la nouvelle Constitution fédérale de 1999. L'article doit beaucoup au combat de l'Union des villes suisses. Fondée en 1897 pour développer les contacts entre les municipalités, l'Union défend maintenant la position spécifique de ses membres, par exemple dans les discussions sur la nouvelle péréquation financière entre Confédération et cantons. D'aucuns pensent déjà à accorder aux villes un nouveau statut qui en ferait des partenaires de la vie politique au même titre que les cantons ou les communes.
Auteur(e): François Walter