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Ingénieure horloger, diacre, auteure de romans historiques et de poésie... Lucienne Girardier Serex vit intensément, passionnément. A 48 ans, cette mère de deux enfants adultes et d'un adolescent, retourne sur les bancs de l'université en vue de décrocher un bachelor en histoire et en ancien français. Pour le simple bonheur de voyager sur les traces de Chrétien de Troies, Christine de Pisan, Rodolphe de Neuchâtel ou des Croisés entre la Bourgogne et Constantinople.
Mais pour l'heure, la Neuchâteloise s'offre une délicieuse incursion dans le 18e siècle en compagnie de Friedrich Schiller. Pas parce qu'on célèbre le 250e anniversaire de sa naissance cette année. Les biographies convenues ne sont pas le genre de la maison. Ni même par ferveur littéraire. Elle avoue, dans un sourire désarmant, qu'avant de travailler à ce livre, elle se sentait peu d'affinités avec l'écrivain. Alors? C'est une petite phrase saisie au vol dans les «Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme», qui fut à l'origine de l'aventure: «Un esprit noble ne se contente pas d'être libre, il confère la liberté à tout ce qui l'entoure»... «Je me suis dit qu'un homme capable d'écrire quelque chose d'aussi profond valait la peine de s'y investir!»
Avant de poursuivre, Lucienne Girardier Serex se lève en s'excusant, va cueillir un bouquet d'herbes aromatiques sur son balcon pour la sauce des spaghettis qui mijote à la cuisine dans des parfums de Provence. Revient au salon et à son livre: «Je n'ai pas voulu faire un livre sur Schiller», avertit-elle. L'auteure aborde son propos par le biais d'une artiste peintre qui a réalisé l'un des plus célèbres portraits de Schiller: Ludovike Simanoviz (qui est une lointaine aïeule de Lucienne Girardier Serex).
Entre 1793 et 1794, alors que Schiller n'a pas encore tout à fait digéré sa disgrâce dans la campagne souabe, cette femme libre, attachante, en avance sur son temps, aura la délicate mission de réaliser un portrait à la convenance du maître: «Non pas Friedrich Schiller», lui intime-t-il dans la lettre par laquelle il passe commande. «Mais un Schiller idéalisé. Je veux que mes lecteurs imaginent Karl Moor ou le marquis de Posa et la postérité, un poète nommé Schiller»...
C'est l'histoire de ce tableau et la tentative du peintre de capter l'âme du poète lors de sept séances de pose que narre l'écrivaine empruntant la plume à la fois pudique, drôle et tendre de Ludovike.
En chercheuse passionnée, avec la minutie de son premier métier, la fabrication des garde-temps, Lucienne Girardier Serex a assemblé des petits morceaux d'histoire, puisant dans la correspondance des deux protagonistes la trame de conversations pétillantes sur l'art, la politique ou les simples contingences du quotidien.
Perfectionniste, elle s'est aussi familiarisée à l'art du portrait «pour me mettre dans la peau de Schiller, pour comprendre l'impression que ça fait de poser et saisir l'essence des liens d'amitié, de connivence, qui se tissent entre l'artiste et son modèle».
Alors, fiction ou réalité? Quelle importance finalement, il est si fascinant, le sourire de Schiller. /CFA
«Le sourire de Schiller», Lucienne Girardier Serex, éd. In Octavo, Paris, octobre 2009 Du même auteur: «Le secret d'Aymon de Belligny, croisé Bourguignon», roman historique, Ed. Cabédita, 2001 «Envie d'envol», recueil de poèmes, éd. In Octavo, 2007
En clair-obscur
Au fil des pages, c'est un Schiller en clair-obscur qui apparaît: «Il y a le personnage de façade, l'homme public, soucieux des conventions sociales; et le personnage intime au caractère sauvage, sombre, rétif à l'autorité», relève Lucienne Girardier Serex. Il y a le fustigateur des tyrans à qui Danton offre la citoyenneté française pour «Les Brigands» et le philosophe dégoûté par les débordements de la révolution française. Un homme, surtout, qui semble singulièrement préoccupé de son image: «Miné par la tuberculose, il savait que le temps lui était compté pour devenir le grand penseur et le grand écrivain qu'il ambitionnait de devenir. Durant la période du portrait, il dit aussi dans sa correspondance son désespoir de ne pas pouvoir écrire... Pourtant, c'est durant ces années-là qu'il esquisse son chef-d'uvre, les «Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme». /cfa