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La face nord du Gross Ruchen
Gross Ruchen
Lilo Schmidt, Wallisellen
1 Toni Fullin 2 Hans Baumgartner J' avais admiré bien souvent déjà les falaises de 900 à 1300 mètres de hauteur, orientées au nord-est, qui s' étendent sur six kilomètres du Gross Ruchen au Gross Windgällen. Je les regardais soit du versant opposé de la vallée, soit en venant du Ruch Chälen ou du Hoch Fulen. C' est en 1903 que cette paroi fut gravie et décrite pour la première fois. Au cours de ces vingt dernières années, une douzaine de voies y ont été ouvertes; mais à vrai dire, elles ne sont que rarement parcourues. Selon la saison et les conditions, on y rencontre du rocher dont les difficultés varient du 3e au 6e degré, des névés raides et de la glace.
Un mot enthousiaste de ma part au sujet de cette paroi suffit à faire rêver Toni \ qui prétend que son caractère alpin permet de la comparer aux grandes faces du Valais et de l' Oberland bernois. Mais il faudra encore deux bonnes années ( tout alpiniste connaît ces périodes d' attente !), avant que météo, conditions et date ne se présentent favorablement.
Enfin, en juillet 1987 je reçois une carte postale sur laquelle je lis: « Les conditions sont bonnes au Ruchen, suis disponible la semaine prochaine. Toni. » Enfin! J' exécute un saut de joie, qui malheureusement ne se termine pas très bien car il ravive la douleur d' une entorse datant de trois semaines! Quelles chaussures me feront le moins mal? J' entreprends immédiatement quelques essais, et finis par porter mon choix sur mes souliers d' expédition à coque plastique. J' ai un peu l' impression d' être dans des bateaux, mais au moins ils ménagent mes chevilles en terrain escarpé.
Avant le départ pour cette course tant désirée, je m' ouvre de mon projet à Hans2, un camarade de montagne. « J' aimerais bien venir avec vous! » fait-il. Un coup de fil à Toni, et nous voilà trois à prendre le départ.
A quatre heures et demie du matin, nous nous retrouvons dans le canton d' Uri et nous nous rendons par Unterschächen à la Brunnialp. Nous adoptons un rythme tranquille pour la marche d' approche. Le jour se lève et un ciel clair laisse présager une magnifique journée. Je commence enfin à croire à la réussite de cette course, même si je n' ai pas encore le pied très sûr pour monter dans les éboulis, aidée de mes bâtons de ski.
Photo: Li(o Schmidt Nous avons opté pour la voie classique, dont l' attaque se trouve près d' un éperon, dans la partie gauche de la paroi. Nous atteignons une crête herbeuse où nous nous encordons, pour progresser d' abord ensemble, encordés court.
Le terrain maintenant devient plus raide. Abrupte et verticale, la paroi se dresse devant nous. Pourtant, un passage s' ouvre toujours: par des vires, de courts ressauts rocheux et des rampes, Toni nous conduit en faisant preuve d' un sens étonnant du terrain et d' une grande connaissance des lieux. Nous atteignons ainsi bientôt le « saut de la truite », où nous faisons une pause et grignotons quelques provisions. À cet endroit, une petite cascade bondit dans le vide, et dans le rideau de gouttelettes se forme un arc-en-ciel qui m' ap comme un heureux présage. La tension que j' éprouvais me quitte lentement. Une joie tranquille et confiante m' envahit, et je laisse mes yeux errer sur le paysage sauvage qui m' entoure: à proximité immédiate s' ouvre le Griesstal; derrière lui, la coupure profonde du Schächental, dominé par les sommets du Rossstock, du Berglichopf, du Schächentaler 13 Vue du Gross Ruchen sur le Hüfifirn et le Tödi Windgällen, et d' autres sommets encore, qui se découpent dans la lumière du matin. Puis mon regard se tourne à droite vers le Griessstock, le Schärhorn et, tout à l' ouest, le Gross Windgällen et son impressionnante face nord. Enfin, tout au fond, je découvre encore le Glärnisch.
La pause terminée, nous reprenons l' ascen. Nous contournons des surplombs ventrus, franchissons des ressauts impressionnants, qui d' ailleurs s' avèrent plus faciles à escalader qu' on aurait pu le croire d' en bas. Nous nous étonnons de voir que cette paroi repoussante se laisse fort bien gravir lorsqu' on suit ses structures naturelles; mais nous restons conscients de la nécessité d' un instinct sûr pour trouver du premier coup le passage le plus favorable.
Arrivés sur le névé, nous fixons nos crampons et saisissons les piolets. Entre temps, l' horizon s' est encore élargi et laisse voir de nouveaux sommets. Les conditions répondent bien à notre attente: une couche de neige dure, qui porte, et peu de glace dans ce couloir de 50° environ. Je suis contente de ne pas être obligée de progresser sur les seules pointes frontales, car mon pied ne fonctionne pas encore parfaitement.
Nous gagnons de l' altitude lentement, silencieusement. Seul le bruit régulier des piolets et des crampons mordant dans la neige interrompt le silence. Progresser ainsi pénible- Vaste panorama en direction du nord-est, depuis le Gross Ruchen. A droite, Chli et Gross Schärhorn ment, ensemble, procure l' une des sensations les plus fortes de l' alpinisme: chacun se concentre en posant un pied devant l' autre, confiant en soi-même et en ses camarades, sachant qu' il ne doit commettre aucune erreur et sentant qu' il n' en commettra aucune. J' aimerais crier de joie! Mais je me retiens, car la pente est encore longue et il convient d' économiser ses forces et son souffle.
Bientôt nous atteignons le haut de la paroi, sur l' épaule rocheuse où, en hiver, on dépose les skis. La partie la plus difficile de la course est ainsi derrière nous. La vue embrasse maintenant le beau panorama qui s' ouvre au sud, comblant mon désir de voir enfin ce qu' il y a de l' autre côté de la montagne ( désir qui est peut-être la raison première de l' alpinisme !). Je jouis pleinement du spectacle de cet univers montagneux, qui découpe l' horizon comme un dessin au crayon. Nous gravissons rapidement les derniers mètres, bien qu' il Le haut du Brunnital, avec le Wiss Stöckli et le pilier nord du Stäfelstock faille encore assurer chaque pas, chaque prise. Et nous voici sur l' exiguë plateforme sommitale, après cinq heures et demie d' ef. Nous apprécions le soleil, la chaleur et la vue magnifique; nous ne sommes pas pressés, nous pouvons nous accorder un bon piquenique. Je soigne mon pied en lui appliquant un cataplasme de neige, en prévision de la descente, qui va sans doute le faire souffrir.
L' étrange clarté de la journée nous donne l' impression de tout dominer de haut. Sur ce trône isolé, j' ai le sentiment d' être un peu plus près du ciel. Je suis en train de vivre « l' expé du sommet », cette expérience différente pour chacun, et qui pourtant unit promeneurs, alpinistes et touristes de tous les pays et les pousse à entreprendre toujours et encore de nouvelles ascensions.
Chaque fois que je quitte un sommet, je suis pleine de mélancolie. Nous redescendons par la voie normale, le Ruchenfirn. Au col brille un petit lac, turquoise ornant le bord du glacier. Nous continuons par le Ruch Chälen, où la descente se révèle plus simple que prévu. En été, ce couloir gigantesque paraît moins raide qu' en hiver, lorsque d' énormes masses de neige s' y accumulent. Mais je dois tout de même bien serrer les dents dans la descente de ces éboulis. Lorsque le terrain s' aplanit, la distance entre mes compagnons et moi augmente, ce qui me convient, car ainsi j' ose enfin gémir à chaque mouvement douloureux!
Arrivés aux chalets d' alpage de la Brunnialp, nous faisons une petite pause; appuyés à une paroi de bois bien exposée au soleil, nous tournons nos regards vers le Gross Ruchen, heureux chacun à sa manière. Mon cœur est rempli d' amour pour cette contrée, et je sens que j' entretiens avec elle une relation plus profonde qu' auparavant. Ce monde est devenu un peu mon domaine personnel, quelque chose que je garde au plus profond de moi. Il n' y a pas de plus belle émotion que celle qui nous emplit après une course réussie. J' en renouvelle quant à moi l' expérience à chaque fois. La vie me paraît plus simple après une course de montagne, les problèmes moins terribles. Je les aborderai demain avec un courage neuf, même si ce soir j' ai le dos fatigué, la tête brûlante de soleil et les jambes lourdes!
Traduction de Annelise Rigo