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Chapitre 3
3
Tribom était une ville d’entre-deux. Avec une population atteignant presque cinquante mille habitants, elle avait dépassé le stade de village rural qu’elle avait longtemps tenu, mais n’était pas encore une véritable grande ville. Sa structure, son architecture, son aménagement et ses politiques témoignaient de cette oscillation entre passé et modernité. Tout le travail d’Hubert Ruquier, le Maire incontesté de Tribom depuis bientôt trente ans, consistait à maintenir cet équilibre fragile. Il devait constamment ménager la chèvre et le chou, promettre des avancées et des réaménagements à ceux de ses citoyens qui voulaient aller de l’avant ; rassurer et donner des garanties de préservation à ceux qui regardaient vers le passé avec nostalgie. Résultat, la ville se développait par zones, créant un ensemble de patches aussi peu harmonieux que possible.
Le centre-ville, constitué en grande majorité de rues pavées et de maisons individuelles aux toits pointus, était encerclé de quartiers industriels abritant des bâtiments carrés au toit plat. La modernité avait également fait quelques trouées dans le quartier du centre, avec l’obligation de rénover, agrandir et bétonner plusieurs rues principales pour fluidifier la circulation. Les aménagements avaient tracé de longues bandes de béton gris entre les maisons, remplaçant les mosaïques de pavés anciens. Le résultat était bien mince et ne suffisait de loin pas à contenir un trafic grandissant. Les camions de livraison se parquaient sur les bas-côtés et créaient des embouteillages à rallonge tout en obligeant les passants à frôler les carrosseries et à éviter les rétroviseurs qui empiétaient sur leur territoire. Les voitures devaient lutter contre les taxis qui ne cessaient de freiner par à-coups et de déverser leurs passagers à chaque coin de rue. Les bus publics, impuissants, incapables de suivre leurs horaires, n’abritaient que des malheureux qui n’avaient aucune chance d’arriver à l’heure où que ce soit. Un brouhaha de klaxons, de pots d’échappement et de mots durs formaient la toile sonore de ce méli-mélo routier.
Les bâtiments, historiquement construits de briques et de bois, laissaient progressivement leur place à de nouveaux espaces beaucoup plus cubiques, fonctionnels et froids. Les immeubles dépourvus d’ascenseur ou de porte protégée n’abritaient plus que des jeunes aux jambes solides ou des sans-le-sou. Quiconque avait un salaire décent choisissait un logement moderne, équipé des dernières technologies, ou allait vivre son rêve champêtre à plusieurs dizaines de kilomètres du centre.
Les commerçants s’étaient pour la plupart bien accommodés du nouveau rythme de la ville. Les boutiques avaient continué à fonctionner en visant une clientèle chic, ayant le temps et l’argent nécessaire aux longues flâneries entre des rayons de costumes de créateurs. Les centres commerciaux et les franchises s’étaient très vite emparés du reste de la population, cherchant moins cher et plus pratique. Rien que dans le quartier Fiquet, le supermarché côtoyait en toute amitié un vendeur de cravates en soie, un maraîcher et une antenne de salon de coiffure à la devanture rose fuchsia. Tous les vendeurs se retrouvaient au café Ground lors de leur pause quotidienne et comméraient sur leurs clients respectifs. La santé économique de la ville était au beau fixe.
Tant que les affaires allaient bien, le Maire n’avait aucun souci à se faire et tout le monde se contentait de le réélire de mandat en mandat. Pourtant, Hubert Ruquier ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter constamment du développement de Tribom. Il était attaché à cette ville dans laquelle il avait vécu toute sa vie. Comme un parent soucieux des crises d’adolescence de son enfant, il se demandait où mènerait ce développement incontrôlé. Il tâchait bien sûr de diriger les pelleteuses et les entrepreneurs en édictant ici et là quelques lois mais, dans l’ensemble, il savait bien qu’il n’avait que peu de pouvoir sur ce qui se passait. Cette impuissance lui faisait peur et il ne pouvait que suivre, anxieux, Tribom dans ses péripéties.
Il pensait à tout cela en nouant son éternelle cravate verte autour de son cou potelé. Il jeta un coup d’œil au miroir suspendu derrière la porte et y vit le visage rond et bienveillant d’un homme entre deux âges. Les yeux cerclés de petites lunettes rondes aux montures invisibles, les cheveux, ou du moins ce qu’il en restait, plaqués contre son front bombé. Le costume bien taillé, bien que dans du tissu de qualité modeste, habillait sa silhouette encore fine, malgré un petit ventre poussant au-dessus de sa ceinture.
Tout dans l’allure d’Hubert le désignait comme Maire. Il en avait toujours été ainsi. Il n’avait fait que suivre la voie tracée pour lui. Son physique banal, sa façon d’être courtoise et aimable, sa diplomatie et son sourire chaleureux l’avaient porté au pouvoir sans aucune difficulté trente ans plus tôt et l’y maintenaient depuis.
C’est donc avec le naturel qui naît d’une longue expérience qu’il prit son manteau sous le bras, appela son chauffeur et se mit en route pour l’inauguration de la nouvelle résidence pour personnes âgées du quartier périphérique de Friquet. Quoi de mieux à faire un samedi après-midi de toute façon.Lire le chapitre suivant
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