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29/06/2014
Le projet socialiste a-t-il été abandonné ? - Quelques constatations historiques
Quatrième partie de ma présentation donnée à la Journée de formation de la Jeunesse Socialiste Genevoise le 17 juin 2014.
Dans ma précédente publication, où je tentais d'esquisser une forme de définition historique du socialisme (en retraçant son évolution depuis sa genèse et ses sources d'inspiration), j'ai remonté le temps jusqu'aux années 1940 (plus ou moins certes, mais l'exhaustivité n'est pas ici recherchée). Le but était de donner une idée de l'origine historique du socialisme, ainsi que de montrer la matrice commune de tous les mouvements s'en revendiquant et les fusions et mélanges récurrents qui ont suivi malgré les scissions et les divisions régulières. A présent, j'aimerais m'intéresser à une question extrêmement contemporaine : le projet socialiste a-t-il été abandonné ?
Pour tenter d'y répondre, je propose de reprendre mon tracé historique là où je l'avais laissé, soit au milieu des années 1940.
Après la Seconde Guerre Mondiale, les partis communistes (staliniens), forts (entre autres) de l'intervention victorieuse de l'Armée Rouge et de leur rôle dans la Résistance, dominent en Europe. Toutefois, leurs aspirations révolutionnaires semblent s'être un peu assagies (en France, en 1936 déjà, le Parti Communiste Français se refusait à accompagner et soutenir les mouvements grévistes potentiellement révolutionnaires) et ils se contentent de prendre autant de pouvoir d’État qu'ils peuvent tout en obtenant des réformes progressistes. Face à cet endormissement réformiste des communistes, la social-démocratie ne fait pas mieux puisqu'elle a entrepris sa longue mutation du socialisme révolutionnaire au socialisme réformiste, du socialisme marxiste réformiste au socialisme non marxiste réformiste, et enfin du socialisme tout court au social-libéralisme. En France, il faut attendre 1983 pour voir Mitterrand et le Parti Socialiste Français abandonner les derniers restes de socialisme que l'on trouvait dans les programmes électoraux. En Allemagne, c'est en 1959 que le Parti Social-Démocrate (SPD) abandonne clairement ses derniers oripeaux socialistes marxistes (de fait l'abandon du socialisme marxiste semble anticiper l'abandon du socialisme tout court...). En Suisse, il est difficile de savoir exactement quand le Parti Socialiste a abandonné le projet socialiste, car il en a toujours gardé des restes phraséologiques dans ses programmes fédéraux et parce qu'une aile gauche socialiste a toujours subsisté bon gré mal gré, mais il est évident que l'idée même du socialisme semble aujourd'hui quelque chose de relativement incompréhensible (ou plutôt carrément ésotérique) à bon nombre (une vaste majorité ?) de membres du parti (essayez-donc d'aborder la question de la collectivisation de la propriété ou de l'abolition du salariat).
Ce premier paragraphe permet de poser deux constats.
Premièrement, les partis communistes européens ne cherchent plus vraiment (ou alors très mollement) à se rapprocher du projet socialiste durant (au moins) toute la deuxième moitié du XXème siècle. Cela est probablement dû (partiellement) à l'influence de l'URSS, qui, en tant qu'entité dictatoriale (capitaliste d'Etat ou pas) non socialiste, se contrefiche de l'avènement du socialisme et le redoute plus qu'autre chose. La formation de l'euro-communisme (qui marque la prise d'une certaine indépendance des partis communistes de l'URSS) ne change pas particulièrement la donne à mon sens. Jusqu'aux années 1990, et la chute de l'URSS, les partis communistes ne sont donc pas une force très positive pour l'avancement du projet socialiste en Europe (mais on peut nuancer cela, comme on me le faisait remarquer). Par la suite, une partie d'entre eux disparaît, une autre se reconvertit au social-libéralisme, comme le Parti Communiste Italien, et tous subissent un effondrement électoral important, que seule la crise de 2007-2008 va venir stopper. Les descendances des partis communistes européens ont de nos jours parfois préservé leurs racines de manière très explicites (comme le Parti du Travail belge, avec un certain succès) ou bien ont tenté une modernisation intéressante comme celle du Parti Communiste Français avec le Front de Gauche (qui est une coalition). Le projet socialiste n'a donc pas été abandonné par une partie d'entre eux, même s'il convient de constater que bien souvent il est peu apparent (peut-être est-ce volontaire, souci tactique face à une population qui ne comprend plus trop le sens du projet socialiste), voire caché sous des flots de rhétoriques gauchistes, keynésiennes, ou encore écologistes. A Neuchâtel, la Jeunesse du Parti Ouvrier Populaire est un exemple de transformation réussite et de mélange de sincérité socialiste et de de militantisme habile.
Deuxièmement, la social-démocratie européenne a bel et bien abandonné le projet socialiste. Son aile gauche ne semble être qu'un faire-valoir et son action est clairement social-libérale (collaboration avec la droite en Suisse s'accompagnant d'une recherche constante du consensus et d'un respect de la paix du travail, gouvernement français actuel, politique du Parti Démocrate en Italie, réformes libérales du SPD allemand, etc.). Il n'y a rien d'autre à ajouter à un niveau aussi élevé de généralisation. Une analyse plus fine au niveau suisse ou cantonale suivra (quand je serai à même de la faire).
Parallèlement à tout cela, de nombreux autres groupes politiques (libertaires, surréalistes, trotskistes, maoïstes, situationnistes, etc.) s'activent. L'apogée de leur influence au XXème siècle se fait sentir avec l'insurrection mondiale de mai 68. Toutefois, tous ces groupes politiques, quoique plutôt fidèles au socialisme, ne parviennent pas à atteindre suffisamment de gens pour renverser le capitalisme ou transformer ses structures.
Pourquoi le projet socialiste a-t-il été abandonné progressivement par tant de gens (que ce soit des partis ou des populations en Europe) ? Pourquoi nos idées ne parlent plus aux populations européennes ? Ce seront les questions auxquelles je tenterai de répondre dans la prochaine partie de mon exposé. Je mettrai principalement l'accent sur les problèmes théoriques rencontrés par le socialisme et ses théoriciens, ainsi que sur leurs erreurs et errements. Enfin, je proposerai quelques modestes pistes pour remédier à tout cela (ce qui nous amènera à une ultime publication supplémentaire).