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Le patrimoine industriel, fosse commune de l'histoire sociale?
Fondée par les scientifiques genevois Marc Thury et Auguste De La Rive, la Société genevoise d'instruments de physique devait initialement répondre à l'impossibilité de se fournir, en Suisse, en appareils d'expérimentation et de démonstration pour l'usage scientifique. Dès 1870, l'ingénieur et politicien Théodore Turrettini oriente la SIP vers la fabrication en série de diverses machines destinées à l'industrie (moteurs, compresseurs, chambres froides, compteurs électriques, etc.).
Haute précision
Parallèlement, la société produit des machines à mesurer et de règles de haute précision. C'est dans ce dernier domaine que la SIP concentrera ses activité, dès les années 1920, avec les machines à pointer. Elles servent à usiner avec une grande précision des pièces destinées à un assemblage ultérieur. L'innovation est double. D'une part, le standard élevé de précision supprime les opérations d'ajustage et autorise l'assemblage des pièces dès la sortie de la machine. D'autre part, l'usinage complet de la pièce sur une seule machine réduit la manutention.
L'objectif de l'exposition du Musée d'histoire des sciences est d'illustrer la transformation d'un atelier de fabrication d'appareils scientifiques en un acteur du marché mondial de la machine-outil. Le visiteur suit un parcours – assez bref vu l'exiguïté des lieux – qui le mène de la machine à reproduire les aurores boréales mise au point par De La Rive à des machines à pointer. La «trajectoire industrielle» est ici entendue dans une acception plutôt étroite. En effet, sur la SIP comme entité économique, sur ses rapports avec ses concurrents, sur le travail dans les ateliers de la rue des Bains et des Charmilles, l'exposition est tout à fait muette.
Bénédict Frommel et Stéphane Fischer ont choisi de se limiter à la période allant de la fondation en 1862 à 1950 environ. Pourtant, par sa production, la SIP est une entreprise typique de la période dite des Trente glorieuse (1946-1975). Elle a en effet développé et commercialisé les machines-outils nécessaires à l'essor de la fabrication massive de biens de consommation, en particulier d'automobiles. Les machines produites par la SIP ont pu contribuer de façon déterminante à abaisser les coûts de fabrication en diminuant notamment le nombre d'ouvriers requis pour l'usinage des pièces.
Par ailleurs, la nécessité de conserver une main-d'oeuvre qualifiée amène l'entreprise à offrir très tôt aux employés des avantages en nature. Il existe ainsi une caisse maladie maison depuis 1873, une caisse de retraite depuis 1938 et une commission ouvrière depuis 1914. Un rapport sur les propriétés immobilières de la SIP montre qu'en 1970 une moitié des employés mariés sont logés dans des appartements dont l'entreprise est propriétaire. Enfin, la SIP dispose de sa propre école d'apprentissage au sein de laquelle les apprentis de l'entreprise suivent des cours théoriques.
Journal d'entreprise
Une source particulièrement riche éclaire à la fois la période des Trente glorieuses à la SIP et le caractère paternaliste extrêmement marqué de l'entreprise. Il s'agit du journal interne, paru 108 fois entre 1951 et 1980 . En 1951, un groupe d'employés obtenait de Fernand Turrettini, directeur général, l'autorisation de publier un journal, à condition d'en soumettre les sommaires et les maquettes à la direction. Tiré sur les presses de l'usine, le Journal SIP proposait les récits de voyage des monteurs chargés d'installer les machines SIP à l'étranger aussi bien que le compte-rendu de l'assemblée générale des retraités.
Le Journal SIP participait surtout à la construction d'une représentation de l'entreprise à l'intention de ses employés, une sorte d'image de marque interne. Un des moyens de cette construction était la publication de très nombreux portraits. Les grandes figures de l'entreprise côtoyaient les nouveaux retraités, les jubilaires ou les employés décédés en activité. Pour les premiers, une large photo et un texte de plusieurs pages rédigé par un cadre ou un proche collaborateur. Pour les seconds, une photo plus modeste et quelques lignes d'un collègue. Chez les uns comme chez les autres pourtant les mêmes valeurs sont célébrées: précision, pondération, méticulosité. Ces qualités ne se limitent pas à la sphère professionnelle, elles structurent aussi les relations sociales.
A l'occasion des quinze ans du décès de l'inventeur de la machine à pointer, l'article in memoriam mêle ainsi la perfection mécanique à celle de l'organisation du travail. Fernand Turrettini, peut-on lire, «s'efforça de tout temps non seulement de créer des machines de qualité exceptionnelle, mais [...] d'améliorer, dans la mesure du possible, le sort de ses collaborateurs». Dans le numéro spécial du Journal SIP consacré au centenaire de la société, Frédéric Maurice, directeur général en 1962, célèbre, dans un registre identique, les valeurs de l'entreprise: «[...] cet anniversaire a été source de joie : c'était non seulement pour nos visiteurs, mais pour nous-mêmes aussi, la démonstration de ce que peut accomplir une communauté de travail quand elle est animée d'un idéal de qualité, voire même de perfection».
Durant cet âge d'or de la SIP que furent les Trente glorieuses, l'entreprise s'est représentée, notamment à travers son journal, comme un groupe homogène au sein duquel les intérêts particuliers convergeaient vers un même objectif. Le journal ne survivra pas à l'éclatement de cette représentation.
Restructurations
Dès la fin des années 1960, la direction réorganise la production. L'objectif est de diminuer le délai entre la commande et la livraison des machines. Les premiers licenciements interviennent en 1971, précédés par des périodes de chômage partiel. La SIP employait environ 1500 personnes dans les années 1960, l'objectif, annoncé fin 1975, est la suppression de 850 postes en deux ans. Dans le journal, la célébration de la «communauté de travail» fait place à une rhétorique plus menaçante. Ainsi lit-on dans les voeux annuels de la direction pour 1973: «S'il est normal et souhaitable que chacun se préoccupe de sa situation personnelle, il est fâcheux que quelques-uns aient accepté de subir une certaine pression politique, organisée uniquement pour jeter le trouble dans les esprits.» Ou encore: «[les grèves] finissent par frapper chacun d'entre nous dans sa situation personnelle [...] les augmentations de salaires qui en ont résulté, pour désirables qu'elles aient pu paraître sur le plan personnel à très court terme, ne pouvaient pas tomber plus mal sur le plan général.»
La SIP est victime de la crise mondiale et non pas de l'appétit de ses actionnaires, martèle Jacques Turrettini dans de longs articles didactiques. «J'espère qu'il est clair pour tout le monde, écrit-il par exemple en 1971, que ces décisions [de licenciement] sont sans rapport avec le caractère peu favorable des résultats de l'exercice 1970/71. En effet, aurions-nous maintenant des perspectives de ventes importantes, il n'en aurait pas été question.»
Le Journal SIP ne paraît pas en 1975. Puis, le cahier habituel d'une quarantaine de pages est remplacé par quatre feuilles agrafées. Les portraits des nouveaux retraités ou des jubilaires font place à des listes de noms. La parution cesse définitivement fin 1980. Cinq ans plus tard, la SIP est achetée par un concurrent. Une gestion erratique la mènera au dépôt de bilan en 1996. A cette date, le nombre d'employés est d'environ 150, soit un dixième de l'effectif de 1962. Dès lors, les investisseurs se succèdent pour acheter et revendre la réputation d'une marque, jusqu'au dernier dépôt de bilan intervenu cet automne.
En se bornant à illustrer des développements techniques, l'exposition du Musée d'histoire des sciences colle à la représentation officielle de la SIP: un instrument au service du progrès technique, comme une «communauté de travail [...] animée d'un idéal de qualité» selon les termes du directeur général Maurice. Le choix chronologique, qui occulte les cinquante dernières années d'exploitation, va également dans ce sens. Pourtant, la valorisation du patrimoine industriel profiterait à coup sûr de la restitution des réalités historiques complexes dans lesquelles s'ancrent les avancées techniques et scientifiques. I
Exposition «La SIP: du microscope à la machine-outil», jusqu'au 3 avril 2006 au Musée d'histoire des sciences.