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Un manuel de théologie morale annonce la quatrième de couverture? Est-ce encore faisable dans des sociétés pluralistes comme les nôtres ? L'auteur, professeur de théologie morale au Centre Sèvres, les Facultés de théologie et de philosophie des jésuites à Paris, répond clairement par l'affirmative, à condition toutefois de s'entendre sur la spécificité chrétienne. Je retiens trois points de repère.
L'éthique s'enracine dans une herméneutique. Pour s'orienter, il faut interpréter son propre désir d'éthique, les récits bibliques et les jalons normatifs que pose la tradition. Ainsi le désir éthique individuel peut être subjectif s'il n'est pas guidé par des sources externes : il s'agit donc d'interpréter ce désir, de le former. La Bible, pour sa part, contient certes des normes comme le décalogue, mais elle raconte surtout comment des personnages, à commencer par Jésus, agissent : il s'agit d'une « méta-éthique ». La tradition, enfin, permet de guider la conscience, mais elle est aussi sujette à interprétation à la lumière de la Bible et du sens de la foi des croyants et des croyantes, à l'exemple de la morale sexuelle.
La justice et l'amour sont indispensables l'une à l'autre. La règle d'or « faites à autrui ce que vous voudriez qu'il vous fasse » est un principe de justice inscrit dans une logique d'équivalence. Le commandement d'amour « aimez vos ennemis » fait entrer dans une logique de surabondance. Les chrétiens, sûrs de la surabondance de l'amour divin, ont la capacité d'interpeller la société sur les limites de sa justice, qui risque sans cesse de se réduire à un calcul utilitariste dans lequel on finit par ne prêter qu'aux riches.
Le contenu de la morale chrétienne n'est pas spécifique, c'est le sens que la foi lui donne qui est original. La conclusion de l'auteur s'inscrit dans la tradition thomiste : « La vie chrétienne renvoie aux exigences de la commune humanité » (p. 342). Il souligne la pertinence que peut avoir aujourd'hui la morale des vertus et la notion de loi naturelle. La raison est apte à découvrir ce que la Parole divine révèle comme normes de comportement, mais cela ne va pas sans discernement, où prière, pondération des arguments, dialogue et information jouent un grand rôle. La vie spirituelle, personnelle et communautaire nourrit ainsi la vie morale et fait partie intégrante du processus de discernement du croyant.
Ce livre est bien un manuel. Table des matières détaillées, visite des principaux auteurs de la pensée éthique, d'Aristote à Kant, de St-Augustin à Habermas, il nourrit la réflexion, permet de ressaisir de nombreuses questions contemporaines. Il souligne surtout que rien n'est acquis : obéir à des normes ne fonde pas encore un agir moral, il faut interpréter le donné. Ce livre appelle à la liberté, non sans rappeler que certains interdits, comme celui de l'adultère, restent indispensables à cette liberté !