Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06968.jsonl.gz/360

La majorité des patients utilisateurs d'implants cochléaires ne disposent, à l'heure actuelle, que d'un implant sur une seule oreille. Bien que l'implant permette dans la grande majorité des cas à ces personnes sourdes de comprendre le langage, celles-ci rapportent qu'elles ont beaucoup de peine à localiser les sources sonores. En effet, notre faculté de localisation spatiale est étroitement liée à notre audition binaurale. Le Centre romand d'implant cochléaire vient de commencer une étude visant à quantifier la capacité de localisation des porteurs d'implants cochléaires. Une première expérience a été mise sur pied. Elle permet de mesurer et de comparer les capacités de localisation en situation d'écoute monaurale et en situation d'écoute binaurale. Les résultats, obtenus sur deux sujets implantés, ont confirmé qu'en écoute monaurale les capacités de localisation sont quasi inexistantes. En revanche, en écoute binaurale les deux sujets étaient capables de localiser une source sonore avec une précison de ± 23° dans 75% des cas. Ces résultats sont très encourageants compte tenu du fait que les implants utilisés n'étaient pas identiques, ni synchronisés de façon particulière.
L'implant cochléaire permet à des personnes totalement sourdes de retrouver une audition suffisante pour la compréhension de la parole. Les résultats obtenus sont généralement très bons : dans la majorité des cas, les patients deviennent capables d'utiliser le téléphone. Bien que l'audition normale soit binaurale, les implants cochléaires ne sont usuellement posés que dans une seule oreille. On peut dès lors se demander si un deuxième implant permettrait de retrouver certaines des facultés liées à l'audition binaurale, notamment la capacité de localisation d'une source sonore. Cette faculté a toute son importance dans la vie de tous les jours : tourner la tête du bon côté en entendant une voiture, faire face à son interlocuteur lorsque celui-ci nous appelle.
Peu d'études ont été publiées concernant les avantages de l'utilisation d'implants cochléaires binauraux. Au Centre romand d'implants cochléaires, deux patients ont eu l'opportunité de recevoir un second implant. Nous avons donc commencé une étude visant à quantifier la capacité de localisation des porteurs d'implants cochléaires binauraux. Nous présentons ici les capacités de localisation spatiale en situation binaurale et monaurale de ces deux patients.
Les deux patients (C1 et C2) qui ont participé à ces expériences portent quotidiennement leurs deux implants. Le premier sujet est un homme de 33 ans, sourd depuis l'âge de 16 ans en raison d'une méningite. Il a été implanté à gauche en 1985, puis à droite en 2002. Le deuxième sujet est une femme de 50 ans, souffrant d'une surdité progressive d'étiologie inconnue. Elle a été implantée à gauche en 1988, puis à droite en 2002. Tous deux ont été volontaires pour recevoir le deuxième implant en vue d'améliorer leur perception auditive.
Les deux sujets portent un implant Ineraid à gauche et un implant Clarion (Hi Focus II) à droite, utilisant tous les deux une stratégie de codage de type Continuous Interleaved Sampling (CIS). Cette stratégie consiste à stimuler continuellement les différentes électrodes implantées de manière non recouvrante, afin de limiter les interactions entre les différents canaux. Le nombre d'électrodes actives était de 5 et 16 pour le sujet C1 et de 5 et 11 pour le sujet C2 (respectivement implant Ineraid à gauche et implant Clarion à droite). Finalement, les deux implants fonctionnaient de manière indépendante via des processeurs distincts, celui de l'Ineraid étant porté à la ceinture et celui du Clarion derrière l'oreille (BTE, Behind The Hear).
Nous disposons d'une chambre anéchoïque dans laquelle sont installés neuf haut-parleurs (Tannoy, I5 AW/STAW) disposés en un arc de cercle de 180° (1,60 m de rayon). Ces derniers ont été positionnés autour du sujet de manière régulière, par intervalle de 22,5° (fig. 1). L'expérience consiste à activer aléatoirement l'un des neuf haut-parleurs, et ensuite à demander au sujet de nous indiquer par quel haut-parleur (ceux-ci étant numérotés de 1 à 9) le son a été émis. Le stimulus suivant n'est présenté qu'une fois la réponse donnée par le sujet. Un test comporte 45 stimuli (chacun des 9 haut-parleurs est stimulé 5 fois). Chaque sujet a effectué six tests : 2 en binaural, 2 en monaural gauche et 2 en monaural droite. Les stimuli acoustiques utilisés étaient des salves sonores d'une durée de 200 ms (avec un temps de montée/descente de 25 ms) de speech shaped noise (CCITT).1 L'intensité des salves (mesurées au niveau des oreilles du sujet) était de 60 dB SPLA, afin de ne pas enclencher le contrôle de gain automatique (AGC) des processeurs.
Afin d'éviter tout mouvement de la tête ou des yeux pendant l'écoute du son, nous avons demandé aux sujets d'utiliser une mentonnière et de fixer un point lumineux (situé à 0° azimut). Lors de chaque stimulus, le point lumineux clignote deux fois, puis le son est émis au troisième clignotement. Etant donné que le délai minimal pour initier une saccade oculaire à la suite d'un signal acoustique est supérieur à 300 ms,2 un éventuel mouvement réflexe de la tête ou des yeux ne peut se produire qu'après la fin du stimulus et ne peut ainsi influencer la réponse de localisation dans ces conditions expérimentales.
Les figures 2A à 2F représentent les réponses des sujets C1 et C2 en fonction de l'angle d'incidence des stimuli. Pour chaque condition (binaurale, monaurale gauche, monaurale droite), les deux tests effectués ont été fusionnés de manière à obtenir un ensemble de 90 stimuli par condition. La diagonale représente une situation de localisation parfaite où les réponses du sujet correspondraient parfaitement à l'angle d'incidence des stimuli. Chaque point représente l'angle moyen désigné, calculé sur l'ensemble des dix réponses données.
En situation monaurale, nous constatons que les sujets ont tendance à percevoir les stimuli systématiquement du côté de l'implant utilisé. En effet, en situation monaurale droite (fig. 2A et 2B), les sujets C1 et C2 perçoivent les stimuli comme provenant systématiquement du côté droit et ils désignent typiquement les haut-parleurs 6-7-8. Inversement, en situation monaurale gauche (fig. 2C et 2D), ils perçoivent les stimuli comme provenant systématiquement du côté gauche et ils désignent typiquement les haut-parleurs 3-4-5 (sujet C1) ou 1-2-3-4 (sujet C2).
En situation binaurale (fig. 2E et 2F), nous constatons que les réponses se rapprochent de la diagonale représentant des réponses parfaites, avec une distance moyenne à la diagonale de 13° ± 10° pour le sujet C1, et 14° ± 10° pour le sujet C2.
Afin de pouvoir mieux estimer en termes pratiques la capacité de localisation de ces deux sujets, nous avons effectué l'analyse suivante. Nous avons calculé la somme cumulative du pourcentage des réponses correctes en fonction de l'erreur angulaire admise. Ces résultats sont représentés aux figures 3A et 3B. A titre de comparaison, nous avons également représenté sur ces figures la courbe (en pointillé noir) correspondant à des réponses purement aléatoires, comme si le sujet répondait de manière stochastique avec une même probabilité pour chaque haut-parleur. Une localisation sans erreur correspondrait à une droite horizontale située à 100%.
Il est frappant de constater que les résultats obtenus par les deux sujets dans les deux situations monaurales ne sont pas très différents du hasard. Par exemple, pour le sujet C1, on obtient seulement 37%, respectivement 25-35% pour le sujet C2, de localisation avec une précision inférieure à ± 22,5°. En situation d'écoute binaurale, les résultats obtenus sont nettement meilleurs. Les deux sujets obtiennent dans 75 % des cas une localisation de la source sonore avec une précision inférieure à ± 22,5°.
L'audition binaurale permet au sujet sain de localiser une source sonore dans l'espace. Pour ce faire, il utilise trois indices.3 Le premier est la différence interaurale de temps (DIT), l'oreille proche de la source percevant le son avant l'oreille controlatérale. Le deuxième est la différence interaurale d'intensité, l'oreille du côté de la source percevant le son à une intensité plus forte que l'oreille controlatérale, la tête faisant obstacle à l'onde sonore. Le troisième indice est la différence interaurale de spectre due au fait que le timbre du son est légèrement différent pour chaque oreille, l'ombre acoustique de la tête n'affectant pas toutes les fréquences de manière identique. Le sujet sain est capable de percevoir une DIT de l'ordre de quelques dizaines de microsecondes et une DII de moins de 1 dB,4 permettant de localiser une source sonore avec une précision allant de 4 à 10° selon la position de la source dans le plan azimutal.5 Les sujets testés dans ce travail sont bien loin de ces performances. En effet, ils n'étaient capables de localiser la provenance des sons qu'avec une précision égale ou inférieure à ± 22,5°, 3 fois sur 4. Malgré ce manque de précision, l'information auditive supplémentaire dont bénéficient nos patients avec deux implants cochléaires pourrait s'avérer utile pratiquement. En effet, imaginons qu'un de nos sujets perçoive une source sonore située en dehors de son champ visuel d'attention, que nous définissons comme le champ de recouvrement binoculaire, et qui couvre un angle d'environ 120° dans le plan horizontal.6 Grâce à l'information auditive donnée par les deux implants, il serait en mesure de tourner la tête dans la direction de la source sonore pour, ensuite, effectuer une saccade oculaire de recentrage et porter son regard sur elle (fig. 4).
Les résultats obtenus dans notre travail concernent des patients avec des implants cochléaires de types différents à droite et à gauche, ce qui implique un traitement différent du signal acoustique. Nos résultats sont toutefois comparables à ceux obtenus par Van Hoesel et coll.7 qui ont effectué des tests similaires avec des patients porteurs d'implants de mêmes marques sur les deux oreilles. Dès lors, il apparaît que l'amélioration des performances de localisation spatiale des sources sonores, pour les patients sourds réhabilités par deux implants cochléaires, nécessite l'utilisation d'implants non seulement de mêmes marques sur les deux oreilles, mais surtout d'implants dont le fonctionnement est synchronisé et coordonné. Des développements allant dans ce sens sont en cours à Genève ainsi que dans quelques autres laboratoires de recherche dans le monde.