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Résumant l’homme, ses passions et sa vie, l’un de ses élèves eut ce mot : « Paul Tessier ou le chirurgien de la démesure ». Un autre : « Le maître des maîtres ». Comment mieux écrire ? Comment mieux situer l’importance planétaire de ce médecin, inconnu ou presque dans l’Hexagone, mort le 6 juin dernier à son domicile de Boulogne à l’âge de 90 ans ?
Paul Tessier naît le 1er août 1917 à Héric (Loire-Atlantique). Après des études au Collège Saint-Louis de Saint-Nazaire, il entre à l’Ecole de médecine de Nantes en 1936. Ses études seront interrompues de 1939 à 1941 : il fait alors son service militaire ; service au cours duquel il est fait prisonnier de guerre. Interne des hôpitaux de Nantes, il est nommé docteur en médecine en novembre 1943 à la Faculté de médecine de Paris. Une passion précoce pour la chirurgie le pousse bientôt à se spécialiser en chirurgie maxillo-faciale à l’hôpital de Puteaux auprès des Drs Virenque et Aubry. De 1945 à 1950, on le retrouve à l’Hôpital Saint-Joseph de Paris prenant les leçons du Dr Georges Huc dont il dira plus tard à ses élèves qu’il fut son maître.
On est loin, alors, d’avoir pansé toutes les plaies de la Seconde Guerre mondiale. Paul Tessier effectue de nombreux séjours en Angleterre où des chirurgiens comme Harold Gillies ou Archibald McIndoe développent les techniques de chirurgie plastique sur les tissus mous de la face. On parlera bientôt de Sir Harold Gillies et de Sir Archibald McIndoe. Le Dr Tessier ne sera fait, quant à lui, chevalier de la Légion d’honneur (sans jamais l’avoir demandé) qu’en 2004. La France sait parfois ne pas reconnaître à temps la valeur des siens.
En 1951, il poursuit encore sa spécialisation durant cinq mois aux Etats-Unis dans les hôpitaux de New York, San Francisco, Los Angeles et Saint-Louis. Puis c’est en France, au sein du département de chirurgie plastique et des brûlés de l’Hôpital Foch de Suresnes (service qu’il dirigera de 1946 à 1983), qu’il met au point et développe avec brio les différents chapitres de ce qui deviendra la chirurgie craniofaciale, prolongement de ce qui, pendant et au lendemain du conflit de 1914-1918, fut celle des « gueules cassées ». Parallèlement à la chirurgie plastique des tissus mous, il ose ce défi : corriger les déformations monstrueuses comme les craniofaciosténoses. « Il a été le premier au monde à oser intervenir chez l’homme sur les os du crâne et de la face et ce au début des années 1960 grâce à la riche collaboration qu’il avait pu établir avec le neurochirurgien Gérard Guyot, a déclaré au Monde le Dr Jean-François Tulasne qui travailla longtemps à ses côtés. C’était à tous égards un chirurgien remarquable, d’une rigueur et d’un talent qui impressionnaient tous ceux qui venaient le voir opérer pour améliorer leur pratique. C’était aussi un chirurgien de la démesure qui, pour ne parler que de la France, a pratiqué plus de 50 000 interventions. »
Car c’est effectivement ne parler que de la France. De 1972 à la fin des années 1980, le Dr Tessier effectue, plusieurs semaines et deux fois par an, des interventions programmées dans les plus grands établissements hospitaliers d’Amérique du Nord (Boston, Philadelphie, Montréal, New York, San Francisco, KansasCity, Houston, Chicago, Los Angeles, Louisville…) mais aussi en Angleterre, en Suisse (Bâle, Berne), au Brésil, en Chine, à Cuba ou en Irak. Il effectuera aussi de nombreuses missions à Téhéran, d’abord au Shabanou Hospital de 1973 à 1978 puis au Tatemeh Hospital de 1990 à 1994 où il prendra en charge des blessés de la guerre Iran-Irak. Sans jamais disposer d’une chaire officielle universitaire, sans jamais avoir fondé une « école » stricto sensu, il est parvenu, durant trente ans, à dispenser son enseignement au sein de son service de l’Hôpital Foch et dans les « démonstrations » de chirurgie qu’il organisait pour ses confrères dans de nombreuses capitales étrangères.
Extrait du curriculum vitae tapé par ses soins sur une machine à écrire que l’on imagine noire et blanche: cours sur la chirurgie orbito-palpébrale (Foch, 1963, 5 jours) ; les trois premières présentations mondiales sur la chirurgie craniofaciale (Rome, 1967 at the IV Meeting of the International Federation of Plastic Surgery) ; démonstration de chirurgie craniofaciale (Göteborg, 1970, 1 jour) ; workshop on craniofacial surgery (Foch, 1972, 10 jours) : symposium sur la chirurgie craniofaciale 15 après Rome (1982, 3 jours)…
Tous ceux qui l’ont croisé gardent le souvenir d’un homme à l’aura hors du commun, passionné de chasse au gros sur le sol africain (ce qui explique vraisemblablement ses déplacements de chirurgien à Bangui) et dont la détermination et le volontarisme au sein des blocs opératoires pouvaient aller jusqu’à effrayer tant il prenait de plaisir à reculer sans cesse les limites du possible chirurgical.
Ses confrères collègues anglo-saxons le considéraient comme l’un des dix meilleurs chirurgiens du XXe siècle. Des Américains tentèrent de l’attirer sur leur sol en 1981 lorsque la gauche prit le pouvoir en France. Ils postulaient que celui qui n’était pas sans faire songer à Charles de Gaulle fuirait volontiers une France devenue communiste, ou presque. Ils avaient tort.
The Times vient, fait hautement notable, de lui consacrer une large nécrologie rappelant notamment les séjours professionnels qu’il fit sur le sol britannique. Ce célèbre et distingué titre rapporte à cette occasion dans quelles circonstances, invité à un pique-nique par les étudiants en médecine à qui il donnait des leçons, le jeune interne des hôpitaux de Nantes échappa à la mort promise par les B52 américains aux soignants restés ce jour-là en fonction. Hasard ou fatalité ? Nous ne l’avons jamais demandé à Paul Tessier. Nous n’avons pas non plus eu la chance de l’interroger sur les raisons profondes qui peuvent faire que l’on peut prendre un immense plaisir à, d’une part, tuer au fusil des éléphants en République centrafricaine et, de l’autre, faire revenir à la vie des personnes qui, hasard ou fatalité, n’avaient plus de visage humain. Qui désormais nous le dira ?