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John Berger est un écrivain né à Londres qui a un peu vécu à Genève et s'est finalement installé en Haute-Savoie, assez haut dans les montagnes, au-dessus du Giffre. Il a alors écrit plusieurs livres sur la vie des travailleurs de la terre, dans ces hauteurs, en essayant de restituer leur point de vue, leur vision, en se mettant dans leur âme, un peu comme l'avait fait Ramuz, et le résultat en a été célébré jusqu'aux États-Unis. Peut-être a-t-il contribué à faire connaître la vallée du Giffre en Grande-Bretagne, car beaucoup d'Anglais y ont acheté une maison. Comme il a, quoi qu'il en soit, reçu le titre de membre d'honneur de la Société des Auteurs savoyards, je l'ai mis parmi mes Muses contemporaines de Savoie.
Or, dans le premier volume de sa trilogie consacrée aux paysans savoyards, Pig Earth, il fait évoquer la frontière entre Genève et la Savoie de la façon suivante: We are surrounded by natural frontiers: snow, mountains, rock walls, rivers, ravines. For centuries we have also lived near an invisible political frontier. Where exactly it runs, changes according to the force of foreign governements and armies. This frontier divides the rich from the poor, and it is the easiest of all to cross.
Selon le personnage de John Berger, donc, la frontière entre Genève et la France voisine est artificielle, le pur produit de la volonté humaine, dépendant du simple rapport de force entre les gouvernements et destinée à séparer les riches des pauvres. Le point de vue d'un Anglais, non directement intéressé, est un apport important. Déjà, au dix-huitième siècle, Windham avait ouvert la voie du mont Blanc, que l'on regardait comme fermée.
La vraie frontière naturelle, dans les temps anciens, était surtout constituée par les gros cours d'eau, parce qu'ils nécessitaient un pont, un ouvrage humain, pour être traversés: même les cols pouvaient être franchis à la seule force des membres. Mais il est de toute façon certain que la frontière entre Genève et la France voisine doit tout aux États, rien à la Nature. Elle témoigne de la manière dont, à la fin du Moyen Âge, les lois humaines ont commencé à essayer d'imposer aux choses une organisation nouvelle. Pour ainsi dire, elle est contemporaine de l'horloge, qui impose un temps indépendant du cours des astres.
Ainsi, il faut en tirer que tout écologiste est forcément favorable à la suppression de cette frontière, d'une façon ou d'une autre. Et s'il est vrai qu'elle n'a été en réalité instituée que pour séparer les riches et les pauvres, comme le dit John Berger, tout socialiste est forcément dans le même cas.
Certes, séparés par des lois, les riches et les pauvres peuvent toujours constituer des peuples distincts; néanmoins, aujourd'hui, alors que la frontière est bien ouverte, on voit des pauvres de l'intérieur s'installer à l'extérieur, faute de logements, des riches de l'extérieur s'installer à l'intérieur, pour trouver une vie plus belle. Les deux communautés ne sont pas devenues deux espèces impossibles à unir. Les lois humaines sont trop fragiles.