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La jeunesse est la phase de la vie humaine qui sépare l'enfance de l'âge adulte: sorti de l'une, on n'a pas encore tous les droits, devoirs, rôles et statut de l'autre. Sa durée a varié selon les définitions, mais elle va généralement de 14 à 24 ans. Depuis la fin du XVIIIe s. (un peu plus tard dans les sociétés rurales), on considère que cette période doit permettre l'acquisition d'un métier et de l'autonomie matérielle, la construction de relations sexuelles et la séparation d'avec la famille d'origine.
La jeunesse se définit en fonction de deux phénomènes fondamentaux qui se recoupent imparfaitement: d'une part, le cycle de vie individuel, d'autre part l'évolution collective des groupes d'âge à travers le temps. Les personnes nées au cours d'une même période (ensemble que les démographes appellent une cohorte) sont toutes marquées par certains événements; c'est ainsi que se forme une génération. Alors que la distinction des différents âges de la vie était déjà usuelle dans l'Antiquité, la notion de génération n'est devenue qu'au XXe s., avec l'accélération des mutations sociales, une catégorie opératoire dans la description de la jeunesse: on parle ainsi de "génération silencieuse", "génération du baby boom", "génération beatnik", "génération de mai 68", "génération X".
Auteur(e): Lucien Criblez / PM
Au Moyen Age, les termes de puer et d'adolescens désignaient non un enfant, mais un jeune se préparant à devenir chevalier; celui de iuvenis, un jeune homme (noble généralement) qui avait terminé sa formation militaire et avait été adoubé lors d'une cérémonie, mais n'avait pas de progéniture ou du moins n'était pas marié et qui, contrairement à l'enfant ou au noble adulte, n'avait pas de lieu fixe. Georges Duby définit la jeunesse (iuventus) comme la phase séparant l'adoubement de la paternité.
Dans la société moderne, la transition de l'enfance à la jeunesse n'était pas marquée globalement par un rite de passage ou d'initiation. Dans chaque domaine (sexuel, juridique, politique, religieux), la maturité comportait divers éléments; elle ne s'acquérait pas d'un coup, mais par étapes et par morceaux. Les limites de la jeunesse, tant vers l'enfance que vers l'âge adulte, variaient considérablement selon la région et le milieu social. Les seuls dénominateurs communs étaient le célibat et la dépendance envers un chef de famille, père ou patron chez qui l'on vivait (vivre ailleurs était inconcevable). La majorité des jeunes travaillaient comme domestiques ou compagnons; comme ce statut allait de pair avec de fréquents changements de place, jeunesse était synonyme de mobilité. Les jeunes gens se retrouvaient au sein de sociétés de jeunesse et de confréries qui, en dépit de rébellions occasionnelles, assuraient la transmission de l'ordre traditionnel. On connaît moins bien le monde des jeunes filles. La pratique généralisée du mariage tardif, différé jusqu'à l'entrée en jouissance d'un domaine ou d'un atelier (dès 27 ou 28 ans seulement pour la plupart des hommes, 25 ans pour les femmes), allongea la durée de la jeunesse; seul le mariage transformait enfin les époux en adultes de plein droit.
Dans une société plus complexe et soumise à une évolution plus rapide, il fallut davantage agencer l'éducation; divers modèles se développèrent, en fonction du sexe et du niveau social. Depuis le XIXe s., le système scolaire assume un rôle essentiel dans l'organisation du passage entre l'enfance et l'âge adulte. L'optimisme éducatif des Lumières fit surgir à la fin du XVIIIe s., dans la bourgeoisie libérale en voie de formation, l'image idéale du "jeune homme prometteur". La jeunesse fut dès lors définie comme une période de croissance, où l'on acquiert grâce à l'instruction une personnalité indépendante. L'industrialisation renforça la nécessité de protéger les jeunes contre les abus du monde adulte (Travail des enfants), au moyen de mesures légales tantôt incitatives (formation), tantôt dissuasives, qui firent de l'enfance et de la jeunesse, dans certains domaines, une période préservée. Libérés des tâches productives, appelés à des études plus longues ("puberté culturelle"), disposant de davantage de loisirs, les jeunes disposèrent depuis la seconde moitié du XIXe s. de nouveaux espaces sociaux: sous la forme soit d'organisations de jeunesse (fondation de la première des Unions chrétiennes de jeunes gens en 1825 et de leur première fédération nationale en 1864), soit d'animation de jeunesse (après 1945). En outre, bénéficiant d'un statut spécifique (programme du Jugendbewegung allemand, élaboré lors d'une réunion tenue en 1913 au Hohe Meissner, près de Kassel en Hesse), la jeunesse a développé une culture particulière, de plus en plus affirmée dans la seconde moitié du XXe s. (Mouvements de jeunes).
Auteur(e): Lucien Criblez / PM
Les cantons portèrent peu à peu la durée de la scolarité obligatoire à neuf ans (Instruction publique). La formation professionnelle telle que nous la connaissons s'imposa vers 1870. Depuis les années 1950, on assiste à une explosion de la scolarité post-obligatoire. Dans la Suisse du début du XXIe s., 95% des jeunes commencent une formation au degré secondaire II et environ 80% l'achèvent, dans une filière gymnasiale pour près de 20% (Ecole secondaire supérieure, Maturité); les études supérieures attirent aussi de plus en plus. Il s'est donc produit un mouvement presque achevé de "scolarisation" de la jeunesse, qui a fortement modelé le caractère (dépendance économique) et la durée de cette phase de la vie.
L'obligation de contribuer aux travaux familiaux de subsistance disparut (pour faire place aux études) à des rythmes différents selon le milieu et le sexe: les premiers bénéficiaires furent les fils de la bourgeoisie libérale (Rôle des sexes). Mais cette libération donna aussi davantage de loisirs, que des groupes d'intérêt et diverses institutions, en particulier l'école et les nouvelles organisations actives dans la protection, l'éducation ou l'animation de la jeunesse, tentèrent de contrôler par des mesures de discipline sociale (Amies de la jeune fille, mouvement pour le relèvement moral, organisations de jeunesse). A la fin du XIXe s., l'école de perfectionnement vint combler la lacune entre la fin de la scolarité et l'armée: annonciatrice de l'école professionnelle, ouverte à tous les jeunes gens, elle leur dispensait une formation postobligatoire censée préparer aux examens pédagogiques des recrues.
Auteur(e): Lucien Criblez / PM
Sous la République helvétique, l'âge de la majorité politique fut fixé à 20 ans; il avait été auparavant plus bas dans certains cantons (16, voire 14 ans). Son abaissement à 18 ans, revendiqué après 1968, refusé en 1979, fut accepté sur le plan fédéral en 1991 (droit de vote et d'éligibilité) et en 1996 (responsabilité civile et droit de se marier, art. 14 du Code civil). D'autres âges limites relatifs à l'école obligatoire, puis postobligatoire et au travail des enfants furent fixés par des dispositions légales, comme les lois cantonales et fédérale (1877) sur les fabriques. Le Code civil suisse de 1911 introduisit à son tour certaines césures. Le Code pénal de 1942 distingua la responsabilité pénale de l'enfant (7-15 ans), de l'adolescent (15-18 ans), du jeune adulte (18-25 ans révolus). L'un et l'autre assuraient à la jeunesse une large protection; ils permirent de créer pour elle une justice habilitée à prononcer des peines socio-éducatives.
Le droit suisse ne s'en tient pas là: il faut avoir 14 ans pour accepter un travail de vacances, 16 ans pour entrer dans la vie active, fréquenter les salons de jeux, se faire servir des boissons alcoolisées (sauf alcools forts) dans un établissement public et se déterminer en matière de religion. A 14 ans révolus, on peut conduire un vélomoteur, à 18 ans une voiture: le permis est un sésame important vers l'âge adulte dans une société qui valorise la mobilité.
Toutes ces césures ont varié au cours du temps. Contrairement à une idée qui a longtemps prévalu en psychologie, la jeunesse n'est pas une constante anthropologique. Par exemple, l'engagement comme domestique (qui impliquait de quitter le domicile parental) a constitué pendant des siècles une étape fondamentale de l'existence. Mais l'industrialisation sonna le glas de la maisonnée comme unité de production et, au début du XXe s., on cessa d'entrer dans la vie active par la voie du service domestique. Les mutations économiques imposèrent de nouvelles habitudes: exercice d'un emploi salarié à l'extérieur, mais sans quitter le foyer familial, poids croissant de l'école, de la formation, du choix d'un métier. Le premier salaire et la fondation d'un ménage indépendant, signe d'autonomie économique, devinrent ainsi les grandes étapes sur la voie de la maturation.
La jeunesse est donc une période que découpent toutes sortes d'événements, successifs ou simultanés. Outre les césures déjà évoquées, citons pour les jeunes gens la participation aux activités de cadets ou à des exercices militaires, pour les jeunes filles le mariage et sa préparation. Actuellement, il existe une multitude de petites transitions: choix d'un métier, premières expériences sexuelles, premières vacances sans les parents, première voiture, achèvement des études ou de la formation professionnelle, fondation d'un ménage, mariage, naissance du premier enfant (Famille), etc. Quant à la sexualité, elle a perdu pour les jeunes, depuis les années 1960, son caractère de domaine interdit, monopole des adultes et des gens mariés.
Auteur(e): Lucien Criblez / PM
Dans la société de consommation, la jeunesse est devenue une valeur recherchée, alors qu'elle n'était autrefois qu'une étape à dépasser. Elle subit une raréfaction relative (en effet, la part des jeunes dans la population totale a diminué, à cause de l'augmentation de l'espérance de vie et de la baisse de la natalité) et s'offre ainsi comme un objet de projection pour les adultes. Elle est élevée au rang d'idéal, étendant son règne dans les domaines de l'apparence (mode vestimentaire), de la culture (prédominance et commercialisation de ce qui plaît au public jeune), de la médecine (chirurgie esthétique) et de la biologie (recherches sur les gènes du vieillissement).
Dans l'après-guerre, les styles et sous-cultures "jeunes" (musique, vêtements et accessoires, activités de loisir) présentés comme des modes par les médias, se succédaient plus ou moins rapidement, l'un remplaçant l'autre. Mais dans le dernier quart du XXe s., ils se mirent à cohabiter, tout en perdant leur ancien enracinement régional en raison de la mobilité et de la diffusion de masse. La culture juvénile fut valorisée comme alternative à la culture traditionnelle des élites bourgeoises, mais est de plus en plus l'objet d'une exploitation commerciale. Depuis que les jeunes disposent, même quand ils restent économiquement dépendants de leurs parents, de moyens financiers qui les transforment en consommateurs, ils constituent un important segment du marché.
Globalement, on peut dire que dans le dernier tiers du XXe, la jeunesse se vit de manière plus individualisée et moins institutionnalisée (tendance aux groupements informels) qu'autrefois. Il y a des signes évidents qu'après une phase d'homogénéisation (effacement des différences entre les sexes, des distinctions régionales et sociales), de nouvelles disparités se font jour.
La contestation est un élément ancien de la culture juvénile. Dès l'époque des Lumières, il y eut des cercles revendiquant l'émancipation de la jeunesse, par l'obtention de droits que la société voulait réserver aux plus âgés. Généralement, les jeunes rebelles des XVIIIe et XIXe s. faisaient partie de l'élite sociale masculine. Les mouvements de jeunesse du XXe s. (Wandervogel, jeunesse socialiste, blousons noirs, mouvements de 1968 et de 1980) eurent un recrutement plus large, mais restèrent un phénomène minoritaire.
Auteur(e): Lucien Criblez / PM
La jeunesse en tant que phénomène a suscité l'intérêt de diverses disciplines: pédagogie, psychologie et sociologie (à la suite du développement des sciences sociales modernes, dès la fin du XIXe s.), mais aussi médecine, psychiatrie, droit, ethnologie, anthropologie. Comme catégorie historique, elle a bénéficié d'une attention renouvelée dès les années 1960 dans le cadre de l'histoire sociale et des travaux sur l'histoire de l'enfance et de la famille. Auparavant, elle avait fait l'objet de recherches isolées (dues notamment à Wilhelm Wackernagel, Alice Denzler, Hans Métraux, Albert Lutz), généralement au point de vue de l'histoire des traditions populaires.
La vision scientifique traditionnelle se fondait sur des prémisses biologiques: de l'époque des Lumières jusqu'à la première moitié du XXe s., la jeunesse était perçue d'abord comme un processus de maturation biologique accompagné d'une évolution mentale. Cette conception biologique et psychologique a peu à peu fait place à des analyses qui insistent sur le rôle de la société, privilégiant les aspects sociologiques, culturels, juridiques et économiques. Les études récentes ont rompu avec les représentations statiques de la jeunesse qui ne tenaient compte ni de l'évolution historique ni des spécificités sociales, culturelles ou liées au sexe. Cette diversité était autrefois dissimulée par une focalisation sur les étudiants, sur les jeunes de sexe mâle et de milieu bourgeois.
Auteur(e): Lucien Criblez / PM
Auteur(e): Lucien Criblez / PM