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De Lucerne à Zermatt
Durant l’été 1893, Arthur Conan Doyle se rend à Lucerne pour y donner une conférence sur la littérature de fiction. A l’époque, l’écrivain a déjà publié de nombreuses nouvelles et plusieurs romans, dont Micah Clarke, The Firm of Girdlestone et The White Company. Il est toutefois surtout connu aux yeux du grand public pour sa création du personnage de Sherlock Holmes, particulièrement depuis que les aventures de celui-ci paraissent sous forme de nouvelles, à partir de 1891, dans le Strand Magazine. La conférence qu’Arthur Conan Doyle doit donner en Suisse ne concerne cependant pas sa propre création littéraire, mais celle des autres auteurs de fiction anglais de son époque.
Une conférence donnée par Arthur Conan Doyle
En août 1893, l’écrivain britannique et son épouse Louise se rendent à Lucerne, où le créateur de Sherlock Holmes a été invité à participer à un cycle de conférences (“Young people’s fortnight”) organisé par les éditeurs de la revue The Young Man. Amené à se prononcer sur la littérature produite par ses contemporains britanniques, Arthur Conan Doyle rassemblera, le 9 août, un auditoire de plus de 400 personnes à Christ Church.
Plusieurs compte rendus de sa conférence, intitulée “Fiction as part of Literature” paraîtront dans des journaux anglais et américains. Il y sera noté que, contrairement à certains critiques ayant tendance à déprécier les œuvres contemporaines en regard des grands écrivains des générations précédentes, Conan Doyle porte un regard positif et confiant sur le travail des auteurs anglais de son époque. Parmi ceux-ci, il mentionnera Robert Louis Stevenson, James Matthew Barrie et Rudyard Kipling, trois écrivains qu’il fréquentait déjà à cette époque ou rencontrera par la suite.
Durant les quelques jours qu’ils passent à Lucerne, les Doyle résident à l’Hôtel de l’Europe, un établissement proche du lac. Arthur Conan Doyle prend quelques photographies de la ville, notamment du célèbre Kappellbrücke, et profite de se baigner régulièrement dans le lac. Un autre participant au cycle de conférences, Silas Hocking – prêtre méthodiste et, à l’époque, auteur célèbre – logeait également à l’Hôtel de l’Europe. Il sympathise avec les Doyle et c’est en grande partie grâce à ses souvenirs de ce voyage en Suisse en 1893 que nous connaissons les détails de la visite de Conan Doyle cet été-là. En effet, si Arthur Conan Doyle, dans son autobiographie Memories and Adventures, ne s’étend pas longuement sur cet intermède helvétique, Silas Hocking, à la fois dans un article pour le magazine The New Age (“A Holiday with Conan Doyle”, 1895) et, plus tard, son autobiographie (My Book of Memory, 1923), décrit davantage ce séjour lors duquel il a rencontré l’auteur de Sherlock Holmes et en partie voyagé avec.
“ Nous avons parlé des délices de nager dans le lac. Ou plutôt lui l’a fait, car étant à Lucerne depuis plusieurs jours, il avait, au moins une fois par jour, fréquenté ses eaux froides. ”
Silas Hocking, “A Holiday with Conan Doyle”, The New Age, 24/02/1895 [1]
Richard Doyle
à Lucerne
Richard Doyle (1824-1892)
(BCU-Lausanne, IS 4314/5/1/1)
“ Ici se trouvent de vraies montagnes bleues et, comme nous l’avons vu à notre arrivée il y a deux heures, un ciel et une eau d’un vrai bleu. ”
Arthur Conan Doyle n’est pas le premier membre de sa famille à passer par la ville de Lucerne. Son oncle Richard (1824-1883), illustrateur renommé ayant notamment travaillé pour la revue satirique Punch, s’y était également rendu, au demeurant dans les années 1850. Le paysage helvétique semble avoir impressionné l’artiste, comme en témoigne la retranscription d’un passage d’une lettre – non datée et non terminée – écrite depuis sa chambre au “Schweitzer Hof [sic] Hotel” (Schweizerhof) à un destinataire non identifié (probablement sa sœur Annette ou son frère Charles):
“ Quelle vue ! Le lac de Lucerne !! Je suis assis dans une chambre, écrivant et regardant alternativement par la fenêtre l’une des plus belles vues imaginables. Nous sommes tout au bord du lac et sommes entourés par les montagnes, la lune brille sur l’eau, des tours et des églises pittoresques s’élèvent ici et là, le célèbre Rigi est directement en face, et une horrible montagne d’apparence singulièrement sauvage et accidentée – le Pilate, où l’on dit que Ponce Pilate s’est noyé dans un lac à son sommet – s’élève à droite. La beauté de tout ceci me submerge de sentiments de joie et d’émerveillement, et je me sens comme si je devais défier la Nature (ou n’importe qui) de créer un paysage ou une vue qui puisse surpasser celle-ci. Hourrah ! Je n’ai pas vécu en vain. Ici se trouvent de vraies montagnes bleues et, comme nous l’avons vu à notre arrivée il y a deux heures, un ciel et une eau d’un vrai bleu. C’est le lieu des exploits de Guillaume Tell. Demain, à quatre heures du matin, nous partons sur le lac en bateau à vapeur, en route pour les Alpes, et nous verrons le lever du soleil sur le lac. ”
Le Schweizerhof, à Lucerne, où s’est rendu Richard Doyle. Gravure tirée de Souvenirs du Righi, Henry Fuessli & Co., Zürich ([après 1836]) (Bibliothèque nationale suisse, nbdig-18824)
Brown, Jones et Robinson
The Foreign Tour of Messrs Brown, Jones and Robinson : being the story of what they saw and did in Belgium, Germany, Italy and Switzerland (Richard Doyle, 1854)
C’est aussi à cette période que Richard Doyle publiera The Foreign Tour of Messrs Brown, Jones and Robinson : being the story of what they saw and did in Belgium, Germany, Switzerland & Italy, un ouvrage humoristique illustrant les pérégrinations de trois amis qui, comme leur auteur avant eux, passent aussi par Lucerne.
L’APPEL DES MONTAGNES
“The Matterhorn”
Le Cervin ([1893]). (BCU-Lausanne, IS 4314/5/1/3)
Après avoir profité de la ville de Lucerne, le couple Doyle poursuit sa visite en Suisse, continuant vers Meiringen, traversant la Grosse Scheidegg puis le col de la Gemmi pour rejoindre ensuite la vallée du Rhône, en route pour Zermatt.
Pour s’y rendre, les Doyle peuvent emprunter la ligne de chemin de fer Viège-Zermatt, dont le tronçon menant au terminus avait été inauguré à peine deux ans auparavant, en 1891. Comme pour d’autres petits villages de montagne, cette voie d’accès ferroviaire a favorisé le développement de Zermatt, dès lors plus facilement accessible aux touristes, qui profitent de l’essor hôtelier dans la station valaisanne depuis les années 1850. Alexander Seiler est l’un des entrepreneurs ayant contribué à faire de Zermatt un lieu à même d’accueillir les touristes adeptes de montagne et d’alpinisme. Il y créera plusieurs hôtels dont le luxueux Riffelalp, où descendront Arthur et Louise Conan Doyle en cette année 1893. Situé à plus de 2200 mètres d’altitude, celui-ci offre une vue directe sur le Cervin.
“Riffelhaus Hotel (in an earthquake)”
L’hôtel Riffelalp, à Zermatt ([1893]).
(BCU-Lausanne, IS 4314/5/1/3)
Sur la route de Zermatt, les Doyle avaient recroisé Silas Hocking, rencontré à Lucerne et qui, à nouveau, logeait dans le même hôtel. Il rapporte qu’Arthur Conan Doyle, toujours muni de son appareil photographique Kodak, aurait pris des clichés tous les jours. Il aura ainsi son appareil avec lui lorsqu’il effectuera, avec Silas Hocking et E. F. Benson, fils de l’archevêque de Cantorbéry – qui séjournait lui aussi au Riffelalp –, une excursion au glacier de Findelen, l’un des grands glaciers de la région, à l’est de Zermatt. A la fin du mois d’août, Arthur Conan Doyle et son épouse retournent en Angleterre.
“ Quelle charmante semaine nous avons passé sur cette glorieuse éminence, avec le Cervin solitaire nous dominant de mille pieds, et les glaciers étrangement impressionnants nous encerclant presque entièrement. ”
Silas Hocking, “A Holiday with Conan Doyle”, New Age, 24/02/1895 [3]
A la conquête du glacier de Findelen
Une histoire
jamais écrite
“On the Gemmi Pass”
Arthur Conan Doyle et un guide sur le chemin du col de la Gemmi ([1893]).
(BCU-Lausanne, IS 4314/5/1/3)
Dans son ouvrage Through the Magic Door – un essai sur ses auteurs favoris publié sous forme de livre en 1907 – Arthur Conan Doyle évoque une anecdote de son passage au col de la Gemmi. Parvenu au haut du col et s’étant arrêté dans l’auberge à son sommet, il est impressionné par la solitude du lieu, dont on lui rapporte qu’il est totalement isolé au cœur de l’hiver. L’auteur imagine alors un récit mettant en scène des voyageurs sur ce même col qui, bloqués par la neige, doivent chercher refuge dans une cabane, où leurs différends, leur isolement et l’impossibilité d’échapper à la présence des uns et des autres conduit à des conséquences néfastes. Cependant, quelques semaines plus tard, au hasard d’une lecture d’un recueil de textes de Guy de Maupassant, il découvre la nouvelle L’Auberge, inspirée par le même lieu et proposant un scénario très similaire. Il n’écrira donc jamais cette histoire, soulagé d’avoir évité de reprendre, sans le savoir, une idée déjà exploitée.
Lors de ce voyage en Suisse, un lieu visité par Arthur Conan Doyle stimulera l’inspiration de l’écrivain et jouera un rôle clé dans le dénouement d’un récit, qui marquera les lecteurs des aventures de Sherlock Holmes.
Les chutes du Reichenbach, situées près du village de Meiringen dans l’Oberland bernois, sont déjà à l’époque un site touristique connu et Arthur Conan Doyle ne manque pas d’y passer. Au moment où il s’y rend, il n’existe pas encore de funiculaire. Celui-ci sera inauguré en 1899 et permettra d’accéder directement au haut des chutes, qui forment plusieurs paliers sur une hauteur de plus de 100 mètres. Le sentier qu’emprunte alors Arthur Conan Doyle sera celui que parcourront également Sherlock Holmes et le Docteur Watson dans la nouvelle l’Aventure du dernier problème, rédigée en cette même année 1893. Pour l’auteur, ce n’est qu’une excursion plaisante, mais pour son détective de fiction et le fidèle ami de celui-ci, les conséquences seront plus tragiques, car c’est là que Sherlock Holmes va disparaître.
“ C’est le 3 mai que nous atteignîmes le petit village de Meiringen, où nous nous installâmes à l’Englisher Hof, alors tenu par Peter Steiler l’ancien. Notre hôte était un homme intelligent et parlait un excellent anglais, ayant travaillé trois ans comme serveur au Grosvenor Hotel à Londres. Sur son conseil, l’après-midi du 4, nous partîmes avec l’intention de passer la nuit au hameau de Rosenlaui. Nous avions cependant la stricte injonction de ne dépasser sous aucun prétexte les chutes du Reichenbach, à mi-chemin, sans faire un détour pour les admirer. ”
Arthur Conan Doyle, l’Aventure du dernier problème (1893) [4]
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