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C'est du moins ce qu'a pu établir la police: on l'a retrouvé mort plusieurs semaines après dans son appartement, au sein du complexe d'immeubles du quartier de Paumière. La médecine légale a indiqué le jour probable, en conjonction avec les témoignages des voisins, et la relève du courrier. Y compris électronique: son ordinateur a pu être ouvert.
À côté de lui, une liasse de feuilles remplies de son écriture irrégulière, mais dont certaines courbes et lignes traînantes indiquaient une ambition esthétique qui sans doute était davantage un reste d'un passé plus optimiste que ne le permettait l'existence: Ramiel de Saint-Génys se rêvait amoureux, artiste et écrivain, mais est mort célibataire et n'a publié que quelques exemplaires, à son compte, d'un recueil de poésie abscons, dans lequel il s'efforçait de bâtir son propre mythe. De fait, la liasse de papiers qu'on a retrouvée près de sa dépouille contenait une généalogie le faisant remonter à Noé (celui de l'Arche) – et, au-delà, aux Géants maudits de Dieu, dans la Bible. Je ne sais où il avait trouvé les informations lui permettant d'établir un tel lignage personnel! Mais ce qui troubla le plus les policiers qui enfoncèrent la porte, alertés par la voisine dérangée par l'odeur, fut l'air de terreur mêlée de tristesse que son visage arborait, figé, et fixant pour l'avenir le souffle de sa peur obscure. Les pompes funèbres eurent beau tenter, après le médecin-légiste, de donner à ce visage un air plus amène, non seulement il conservait constamment en partie le reflet de ce souffle occulte, mais imperceptiblement la grimace arborée à la mort revenait, les yeux se rouvraient, effrayant tous les témoins. Quel était ce mystère?
Il avait, donc, septante-quatre ans. Il était né à Genève d'une mère genevoise, mais son père était un Lorrain de religion protestante, et il ne l'avait guère connu: ses affaires le ramenaient constamment à Nancy, dont il avait été maire, et il est mort durant un voyage en voiture pour cette ville, alors que Ramiel était encore tout jeune. Élevé, comme Jean-Paul Sartre, par ses grands-parents amateurs de livres – et, différemment de Sartre, d'occultisme en tout genre, de secrets d'histoire et de mysticisme biblique –, il avait très tôt mêlé la philosophie officielle à une trouble religion exaltée, dont les sentiments ardents étaient cependant limités au cercle familial dont il était devenu dorénavant le centre: à l'extérieur, même sa mère, pourtant visionnaire, était une dame polie, intelligente, rationnelle, posée, ne laissant rien paraître de ses agitations intimes, qu'elle conservait pour ses parents et son enfant, se pensant prophète et médium, mais s'étant convaincue que cela devait absolument demeurer dans la sphère privée, au sein de cette cité rationaliste devenue laïque à la manière anglaise, laissant les religions libres, mais faisant dominer la société par la mathématique des comptes, la rigueur des chiffres. Mme de Saint-Génys n'en évoquait pas moins, lors des veillées (la famille regardait peu la télévision), ses rêves visionnaires, qu'on trouvait très intéressants, tout à fait dignes d'attention, et le jeune Ramiel, au prénom d'emblée si étrange, les écoutait de même, les croyant normaux et les regardant comme faisant partie de la vie au sens le plus ordinaire.
(À suivre.)