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Le roman du lièvre (extrait)
Parmi le thym et la rosée de Jean de la Fontaine, Lièvre écouta la chasse, et grimpa au sentier de molle argile, et il avait peur de son ombre, et les bruyères fuyaient derrière sa course, et des clochers bleus surgissaient de vallon en vallon, et il redescendait, et il remontait, et ses sauts courbaient les herbes où s’alignaient des gouttes, et il devenait le frère des alouettes dans ce vol rapide, et il traversait les routes départementales, et il hésitait au poteau indicateur avant de suivre le chemin vicinal qui, blême de soleil et sonore au carrefour, se perd dans la mousse obscure et muette.
Ce jour-là, il manqua se buter à la douzième borne kilométrique, entre Castétis et Balansun, à cause que ses yeux ahuris sont placés de côté. Net, il s’arrêta; sa gencive, naturellement fendue, eut un imperceptible tremblement qui découvrit ses incisives. Puis, ses guêtres de routier, couleur de chaume, se détendirent ainsi que ses ongles usés et rognés. Et il bondit par la haie, boulé, les oreilles à son derrière.
Et, encore, il remonta longuement tandis que les chiens désolés perdaient sa piste. Et, encore, il redescendit jusqu’à la route de Sauvejunte où il vit venir un cheval attelé à une carriole. Au loin, cette route poudroyait comme dans soeur Anne, lorsque l’on dit : « Ma soeur, ne vois-tu rien venir ? » La sécheresse pâle en était magnifique, amèrement embaumée par les menthes. Bientôt le cheval fut auprès de Lièvre.
C’était une rosse qui traînait un char-à-bancs et qui ne pouvait plus qu’aller au galop, par à-coups. Chaque élan faisait sursauter sa carcasse disloquée, secouait son collier, éparpillait sa crinière terreuse, luisante et verte comme la barbe d’un vieux marin. La bête soulevait avec peine, comme s’ils eussent été des pavés, ses sabots gonflés ainsi que des tumeurs. Lièvre prit crainte de cette grande machine vivante qui remuait en faisant un tel bruit. Il fit un bond et continua sa fuite sur les prés, le museau vers les Pyrénées, la queue vers les Landes, l’oeil droit vers le soleil levant, l’oeil gauche vers Mesplède.
Enfin, il se tapit dans une chaume, non loin d’une caille qui sommeillait à la façon des poules, le ventre dans la poussière, abrutie de chaleur, suant sa graisse à travers ses plumes.
La matinée étincela vers midi. L’azur pâlit sous la chaleur, devint gris de perle. Une buse planait, dont le vol se laissait porter sans effort et décrivait des cercles de plus en plus élargis vers la hauteur. À quelque cent mètres, la nappe bleu-de-paon d’une rivière entraînait avec paresse le mirage des aulnes dont les feuilles visqueuses distillaient un amer parfum, et coupaient de leur noirceur violente la blême lumière couleur d’eau. Près de la digue, les poissons glissaient par bandes. Un angélus battit de son aile bleue la torride blancheur d’un clocher, et la sieste de Lièvre commença.
* *
Il demeura jusqu’au soir dans ce chaume, immobile, ennuyé seulement d’une nuée de moustiques tremblante comme une route au soleil. Puis, au crépuscule, il fit deux bonds, doucement, devant lui et deux autres, à gauche, à droite.
C’était le commencement de la nuit. Il s’avança vers la rivière où les quenouilles des roseaux laissaient pendre au clair de lune le chanvre des brouillards d’argent.
Lièvre s’assit au milieu du foin fleuri, heureux qu’à cette heure les sons ne fussent qu’harmonieux et que l’on doutât si l’appel des cailles n’était pas celui des fontaines.
Les hommes étaient-ils morts ? Un seul veillait au loin, faisant des gestes sur les eaux et retirant sans bruit son épervier ruisselant de rayons. Mais le coeur de ces eaux en était seul troublé, celui de Lièvre restait calme.
Et voici qu’entre les angéliques apparaissait peu à peu une boule. C’était la bien-aimée qui s’avançait. Et Lièvre alla vers elle jusqu’à ce qu’il l’eût rejointe au centre du regain bleu. Leurs petits museaux se touchaient. Et, un instant, au milieu des oseilles sauvages, ils se broutèrent des baisers. Ils jouèrent. Puis, lentement, côte à côte, ils s’en furent guidés par la faim, vers une métairie prosternée dans l’ombre. Dans le misérable potager où ils pénétrèrent, les choux étaient croquants, les thyms amers. L’étable voisine respirait, et, sous la porte de sa loge, le cochon passa son groin mobile et renifla.
Ainsi la nuit se passa à manger et à aimer. Peu à peu l’ombre remua sous l’aube. Des taches apparurent au loin. Tout se mit à trembler. Un coq ridicule déchira le silence, perché sur le poulailler. Il avait un cri furieux. Il s’applaudissait avec ses moignons d’ailes.
Lièvre et sa femelle se quittèrent au seuil de la haie d’épines et de roses. Un village de cristal, eût-on dit, émergeait du brouillard et, dans un champ, on distinguait des chiens affairés qui, balançant leurs queues roides comme des câbles, cherchaient à débrouiller, parmi les menthes et les pailles, les courbes idéales décrites par le couple charmant.
* *
Lièvre alla se gîter dans une marnière voûtée de mûriers où il demeura jusqu’au soir, assis, les yeux ouverts. Il s’y tenait comme un roi, sous l’ogive des branches qu’une ondée avait ornée de ses graines de soleil bleu. Il s’y assoupit. Mais son rêve inquiet n’était point celui que donne le calme sommeil du torpide après-midi. Il ne connaissait point le repos sans alerte du lézard dont la vie palpite à peine dans le songe des vieux murs, ni la sieste confiante du blaireau dans son terrier qu’emplit une obscure fraîcheur.
Le moindre bruit lui redisait le danger de tout ce qui bouge, tombe, frappe; l’insolite mouvement d’une ombre, l’approche de l’ennemi. Il savait que, dans le gîte, il n’est de bonheur que si tout est semblable à ce qui s’y trouvait à l’instant. De là, naissait pour lui l’amour de l’ordre qu’entretenait son immobilité.
Pourquoi, dans le calme azuré des jours pesants, la feuille de l’églantier remuerait-elle ? Pourquoi, lorsque l’ombre du taillis est si lente qu’elle semble arrêter les heures, viendrait-elle à s’agiter ? Pourquoi se fût-il mêlé aux hommes, qui, non loin de sa retraite, cueillaient les quenouilles des maïs où le soleil fila des grains pâles de lumière ? Ses paupières sans cils ne se pouvaient accommoder de l’éblouissante palpitation des midis et, par cela seul, il savait ne pouvoir s’approcher sans danger de ceux qui fixent sans aveuglement les flammes blanches des labours.
Rien ne le sollicitait au dehors que lorsqu’il était temps qu’il sortît de lui-même. Sa sagesse obéissait à l’harmonie. La vie lui était une musique dont chaque note discordante lui conseillait qu’il se méfiât. Il ne confondait point la voix de la meute avec celle, lointaine, des cloches; ni le geste de l’homme avec celui de l’arbre agité; ni la détonation du fusil avec celle de la foudre; ni celle-ci avec le roulement des tombereaux; ni le sifflet de l’épervier avec celui des batteuses à vapeur. Il y avait ainsi tout un langage dont il tenait les mots pour ennemis.
* *
Qui donc aurait pu dire d’où Lièvre tenait cette prudence et cette sagesse ? Nul n’eût expliqué cela, ni comment elles lui avaient été transmises. Ses origines se perdaient dans la nuit des temps où les histoires se confondent.
Descendit-il de l’arche de Noé sur le mont Ararat, à l’heure où la colombe olivière, qui garde encore en son roucoulement le bruit des grandes eaux, vint signifier que baissait le déluge ? Avait-il été créé tel, ce courte-queue, ce poil-de-chaume, ce museau-fendu, cet oreillard, ce patte-usée ? L’Éternel l’avait-il jeté spontanément sous les lauriers de l’Éden ?
Avait-il vu, blotti sous un buisson de roses, Ève, comme une jument cabrée, promener parmi les glaïeuls la grâce de ses jambes ténébreuses, et tendre ses seins d’or à travers les grenades mystiques ? Ou ne fut-il d’abord qu’un brouillard incandescent ? Déjà vivait-il au coeur des porphyres ? Avait-il, incombustible, ressurgi de ce civet de lave, pour habiter tour à tour, jusqu’à ce qu’il osât montrer son nez, la cellule du granit et de l’algue ? Devait-il au jais ruisselant ses yeux de bitume ? Aux limons argileux ses poils ? Aux varechs ses molles oreilles ? Au feu liquide son sang vif ?
... Peu lui importaient ses origines en ce moment que, dans la marnière, il reposait en paix. C’était par un août orageux, par une mûre fin d’après-midi dont. le ciel d’un bleu de prune sombre, gonflé çà et là, se préparait à crever sur la plaine.
Bientôt l’averse commença de retentir sur la ronceraie. Le tambourinement des longues baguettes d’eau s’accéléra. Mais Lièvre n’eut point peur, car la pluie obéissait à un rythme qu’il connaissait. D’ailleurs, elle ne l’atteignait point, impuissante encore à pénétrer l’épaisseur de la voûte végétale. Seule une goutte frappait le fond de la marnière, claquante et renouvelée au même point.
Ainsi le Patte-usée n’avait point le coeur troublé par ce concert. Il connaissait l’harmonie qui enchaîne comme des strophes les larmes de l’ondée, sachant que ni le chien, ni l’homme, ni le renard, ni l’épervier n’y prenaient part. Le ciel était comme une harpe où se tendaient les fils d’argent de l’averse, de haut en bas. Et, en bas, chaque chose la faisait résonner d’une façon particulière et, tour à tour, reprenait son propre thème. Aux doigts verts des feuilles les cordes de cristal sonnaient, légères et creuses. On eût dit la voix de l’âme des brouillards.
L’argile touchée par elles sanglotait comme une adolescente longtemps inquiétée par un vent du sud et, là où elle était plus altérée et plus sèche, on entendait le bruit continuel de l’imbibition, l’aspiration de ses lèvres ardentes qui cédaient à l’orage mûr.
* *
Mais cette nuit qui suivit cet orage fut sereine. L’averse était presque évaporée : elle n’était plus, sur la pelouse où se rencontraient Lièvre et son amie, qu’un amas de brume en boules. On eût dit que des cotonniers de paradis crevaient leurs gousses dans l’inondation de la lune. Sur les berges, les fourrés pesants de pluie s’alignaient pareils à des pèlerins ployés sous des besaces et des outres. La paix régnait. Une main soutenait le front de l’espèce angélique. L’aube secouée de frissons attendait sa soeur l’aurore, et l’herbe agenouillée adorait l’aube.