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SERMON LXVII. Mouvements et admirable effusion d'amour de l'Épouse en retour de lamour que lui témoigne le Christ son époux.
1. « Mon bien-aimé est à moi, et moi, à lui (Can. II,16). » Nous n'avons entendu que les paroles de l'Époux, prions-le qu'il daigne nous aider à expliquer dignement les paroles de son Épouse, pour sa gloire et pour notre salut. Car nous ne saurions les examiner et les discuter d'une manière digne de lui, si lui-même ne conduit nos paroles. Car si elles sont douces pour la grâce qu'elles renferment, elles ne sort pas moins fécondes pour le sens, et profondes en mystère. A quoi les comparerai-je? A l'une de ces viandes qui, par une triple vertu, sont délicieuses au goût, solides comme aliments, efficaces comme remède. C'est ainsi qu'est chaque parole de l'Épouse. Par la douceur du son, elle charme la volonté; par l'abondance de ses sens, elle engraisse et nourrit le coeur, et par la profondeur de ses mystères, elle exerce et étonne l'esprit, et en même temps elle guérit d'une façon merveilleuse la tumeur et l'enflure de la science. Car si quelqu'un de ceux qui se croient savants, voulant approfondir trop curieusement ces choses, voit son esprit accablé par cette recherche, et réduit comme en servitude, ne sera-t-il pas obligé de s'humilier et de dire : « Votre science est tout-à-fait merveilleuse, elle est infiniment élevée au dessus de moi, et je n'y saurais atteindre en aucune sorte (Psal. CXXXVIII, 5). » Et, sans aller plus loin, quelle douceur ne renferme pas le commencement de ces paroles? Car voyez comme elle commence : « Mon bien-aimé est à moi, et moi, à lui (Can. II, 16). » Cette parole parait simple, parce qu'elle est douce. Mais nous traiterons cela plus loin.
2. Elle commence par l'amour,et continue à parler de son bien-aimé, témoignant par-là qu'elle ne sait autre chose que son Époux. On voit bien de qui elle parle, mais on ne voit pas avec qui. Car nous ne pouvons pas croire que ce soit avec lui, puisqu'il n'est pas présent, comme on rien peut douter, car elle semble un peu plus loin le rappeler, et lui crier comme derrière lui : « Revenez, mon bien-aimé. » De sorte que nous sommes porté à croire, qu'après avoir achevé ce qu'il avait à lui dire, il s'est absenté à son ordinaire et qu'elle a continué à parler de lui, parce qu'il n'est jamais absent pour elle. Il en est ainsi, en effet; elle a sur les lèvres celui qui ne s'éloigne jamais de son coeur, lors même qu'il est absent. Ce qui sort de la bouche vient du coeur (Luc. VI, 45). Elle parle donc de son bien-aimé, en épouse vraiment aimée et aimable, parce qu'elle aime beaucoup. Mais avec qui n parle-t-elle? Car nous savons bien de qui, et je ne vois point avec qui ce pourrait être, si ce n'est avec les jeunes filles qui ne peuvent quitter leur mère, lorsque l'Époux s'est retiré. Mais je crois qu'il est mieux de dire qu'elle se parle à elle-même, non point à un autre, d'autant plus que ce qu'elle dit semble tronqué et peu lié avec ce qui précède, en sorte -que celui à qui elle parlerait ne pourrait pas l'entendre, ce qui est pourtant le but qu'on se propose quand on parle à quelqu'un : « Mon bien-aimé, dit-elle, est à moi, et moi à lui. » Elle n'en dit pas davantage. Le sens de ce discours est suspendu, ou plutôt il n'est pas suspendu, il tombe. Celui qui l'écoute est en suspens, loin d'être instruit, il diffère de l'être.
3. Que signifie ce langage : «Lui à moi, et moi à lui ! » Nous ne savons ce qu'elle veut dire, parce que nous ne sentons pas ce qu'elle sent. O sainte âme, que vous est votre bien-aimé, et que lui êtes-vous ? Dites-moi, je vous prie, quel est ce don réciproque que vous vous faites de vous-même l'un à l'autre, avec tant de familiarité et de bienveillance. il est à vous, et vous êtes à lui. Mais que lui êtes-vous? Lui êtes-vous ce qu'il vous est, ou autre chose ? Si vous parlez pour vous, si vous voulez que nous vous entendions, expliquez clairement votre pensée. Jusques à quand tiendrez-vous notre esprit en balance ? Est-ce que, selon le Prophète (Isa. XXIV, 16) vous gardez votre secret pour vous? Il est vrai, c'est l'affection qui parle, non l'entendement. C'est pourquoi l'on a peine à vous entendre. Pourquoi donc a-t-elle parle? Pour rien, si ce n'est qu'étant ravie et fortement émue da l'entretien qu'elle avait tant désire avoir avec son époux, elle ne peut ni se taire, ni exprimer ce qu'elle sent, lorsqu'il cesse de lui parler. Car elle ne parle pas pour exprimer ce qu'elle éprouve, mais pour ne point se taire. La bouche a parlé de l'abondance du cur. Les passions ont leur langage, par lequel elles se découvrent même malgré elles. La crainte a des paroles timides, la douleur en de gémissantes, et l'amour d'agréables. Est-ce l'habitude, la raison ou la réflexion qui forme ou qui règle les plaintes de ceux qui sentent de la douleur, les sanglots ou les gémissements des affligés, les cris soudains et extraordinaires de ceux qui sont frappés ou effrayés, ou même les renvois d'un estomac trop rempli? Il est certain que ces expressions ne sont point réfléchies, mais viennent d'un mouvement soudain et imprévu. Ainsi l'amour brûlant et véhément, surtout celui de Dieu, ne pouvant plus se contenir en soi, se met peu en peine de l'ordre et de la suite de ces paroles, pourvu qu'il ne perde rien de sa vigueur. Quelquefois même, il ne recourt ni aux paroles, ni au langage, et se contente de soupirer. C'est ce qui fait que l'Épouse, étant enflammée d'un saint amour, et l'étant d'une manière incroyable pour trouver quelque soulagement dans l'ardeur qui la consume, ne considère point ce qu'elle dit ni de quelle manière elle le dit. L'amour qui la presse fait qu'elle parle beaucoup moins qu'elle n'exhale ce qui lui vient à la bouche. Et comment n'exhalerait-elle pas ce dont elle est si pleine et si rassasiée.
4. Repassez en votre mémoire le texte de cet épithalame sacré, depuis le commencement jusqu'ici, et voyez si dans les entrevues et les entretiens de l'Époux avec l'Épouse, il s'est communiqué à elle avec le même abandon que cette fois-ci, et si jamais il lui a tenu des discours aussi longs et aussi agréables. Faut-il s'étonner après cela que celle dont les désirs sont comblés, ait plutôt répandu son cur que ses paroles ? Ou, si ce sont des paroles, elles sont sorties avec violence, sans ordre et sans suite. Car l'Épouse ne croit pas faire un larcin en s'appliquant ce verset du Prophète : « Mon cur a exhalé une bonne parole (Psal. XCIV, 2) » puisqu'elle est remplie du même esprit que lui. « Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui. » Il n'y a point de liaison dans ce discours, et il ne faut pas s'en étonner ; c'est une effusion des coeurs. Pourquoi chercher dans cette effusion la liaison du discours et la propriété des mots? Quelles lois et quelles règles voudriez-vous imposer aux renvois qui s'exhalent d'un estomac trop rempli ? Ils ne reçoivent point vos ordres, ils n'attendent point vos commandements, ils ne cherchent point votre commodité. Ils sortent d'eux-mêmes, avec force, du fond de votre poitrine, non-seulement malgré vous, mais même à votre insu, et sont plutôt arrachés qu'envoyés. Cependant ils rendent quelquefois une bonne, et quelquefois une mauvaise odeur, selon les différentes qualités des vases d'oie ils montent. Car un homme de bien tire le bien de son trésor qui est bon (Matth. XII, 35), et le méchant le tire mal du sien qui est mauvais. L'Épouse de mon Seigneur est un bon vase, et il en sort pour moi une odeur excellente.
5. Je vous rends grâces, Seigneur Jésus, de ce que vous daignez au moins m'admettre à la sentir. Oui, Seigneur, vous daignez m'y admettre. Car les petits chiens mangent, les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres (Matt. XV, 27). Cet épanchement du cur de votre bien-aimée répand pour moi, je l'avoue, une odeur très-agréable, et le peu que je reçois de sa plénitude, je le reçois avec reconnaissance. Elle rappelle l'abondance de vos douceurs, et je ne sais quelle odeur ineffable de votre bonté et de votre amour je sens dans cette parole : « Mon bien-aimé à moi, et moi à lui. » Qu'elle soit je le veux, comme elle le mérite bien, dans un banquet délicieux, et qu'elle se sente transportée d'allégresse en votre présence ; mais si elle est hors d'elle-même pour vous, que du moins elle se possède pour nous. Qu'elle soit remplie des biens de votre maison, et abreuvée d'un torrent de délices; mais, je vous prie, que je sente au moins, si pauvre que je sois, une légère odeur de l'effusion de son âme, lorsqu'elle sera rassasiée. La pensée de Moïse s'est exhalée favorablement pour moi, et dans cet épanchement de son coeur, je sens l'odeur de la puissance qui a créé toutes choses : « Au commencement, dit-il, Dieu créa le ciel et la terre (Gen. I, 1). » Et Isaïe a exhalé aussi l'agréable odeur de la rédemption, lorsqu'il a dit : « Il s'est livré à la mort et a été mis au nombre des scélérats; il a porté les péchés de plusieurs, et il a prié pour ceux qui le faisaient mourir (Psal. III, 13), » afin qu'ils ne périssent point. Quelle odeur plus grande de miséricorde peut-il y avoir? Il est sorti aussi une odeur excellente de la bouche de Jérémie, et de celle de David, qui disait : « Mon coeur a exhalé une bonne parole (Psal. LXIV, 2). » Ils ont été tous remplis du Saint-Esprit, et épanchant leur coeur, ils ont versé de toutes parts d'excellents parfums. Voulez-vous connaître ce qui s'est épanché de Jérémie ? Je ne l'ai pas oublié, je me préparais à vous le dire : « Il est bon d'attendre en silence le, salut du Seigneur (Thren. III, 26). » Cette parole est de lui, approchez-vous pour en sentir l'odeur excellente. La douceur de la justice qu'elle renferme, et qui nous doit, donner la récompense de nos travaux, surpasse infiniment le baume le plus exquis. Il veut que, souffrant pour la justice, j'attende une récompense à venir, non pas que j'en reçoive une à présent, parce que la récompense de la justice n'est pas le salut du siècle, mais du Seigneur . « S'il tarde, dit un Prophète, attendez-le et ne murmurez point, parce qu'il est bon de l'attendre en silence (Abac II, 3), » Je ferai ce qu'il m'exhorte faire. J'attendrai mon Dieu et mon Sauveur.
6. Mais je suis pécheur, et il me reste encore une longue route à faire, parce que le salut est loin des pécheurs. Je ne murmurerai pourtant pas, et en attendant je me consolerai par l'odeur. Le juste se réjouira dans le Seigneur en goûtant ce que je ne fais encore que flairer. Celui que regarde le juste, le pécheur l'attend, et c'est dans son attente que se trouve l'odeur qu'il sent : « Les créatures corporelles et insensibles, dit saint Paul, attendent avec impatience la gloire des enfants de Dieu (Rom. VIII, 19). » Regarder, c'est goûter et voir combien le Seigneur est doux, ou plutôt n'est-ce point le juste qui attend et le bienheureux qui possède ? L'attente des justes est leur joie (Prov. X, 28). Le pécheur n'attend rien. Et il est pécheur, non-seulement parce qu'il est attaché aux biens présents, mais encore parce que, s'en contentant, il n'attend rien dans l'avenir, il est sourd à cette voix du Seigneur : « Attendez-moi, dit le Seigneur, au jour de ma résurrection qui doit arriver (Soph. III, 8). » Siméon était juste, parce qu'il attendait et sentait déjà Jésus-Christ en esprit, quoiqu'il ne l'adorât pas encore dans la chair. Et il fut bienheureux dans son attente, parce que, par l'odeur de l'attente, il arriva au goût de la vision. En effet, il a dit : «Mes yeux ont vu votre salut (Luc. II, 25). » Abraham aussi était juste, puisqu'il « attendit et souhaita de voir le jour du Seigneur, » et il n'a pas été confondu dans son attente, car « il a vu ce jour et s'en est réjoui (Joan. VIII, 56). » Les apôtres étaient justes, lorsqu'on leur disait : « Vous êtes comme des serviteurs qui attendent leur maître (Luc. XII, 36). »
7. David n'était-il pas juste aussi, lorsqu'il disait : «J'ai attendu le Seigneur avec impatience (Psal. XXXIX, 2) ? » C'est le quatrième de ceux dont j'ai dit qu'ils ont épanché leur coeur (Psal. CXVIII, 131), et j'allais presque l'oublier. Cependant il ne le faut pas. Car il a ouvert la bouche, et il a attiré l'esprit, puis, lorsqu'il fut rassasié, non-seulement il a épanché son coeur, mais encore il a chanté. O bon Jésus, quelle odeur et quelle, douceur m'a-t-il fait sentir et entendre dans ses effusions et ses cantiques remplis de cette huile de joie dont votre Dieu vous a sacré d'une manière plus excellente que tous ceux qui participent à votre gloire, de cette myrrhe, de cet aloës, et de cet ambre, qui parfument les vêtements, qu'on tire pour vous, de vos palais d'ivoire, et dont les filles du roi vous ont fait présent au jour de votre triomphe (Psal. XLIV, 8). Plût à Dieu, que vous me fissiez la grâce de me favoriser de la rencontre de ce grand prophète, votre ami intime, en ce jour de fête et de réjouissance, lorsqu'il sortira de votre chambre nuptiale, en chantant son épithalame sacré, sur sa harpe et sur sa, guitare, comblé de délices, rempli et remplissant tout de ces admirables parfums. En ce jour, ou plutôt en cette heure, peut-être même en cette demi-heure, selon cette parole de l'Apôtre : « Il se fit un grand silence dans le ciel, environ une demi-heure (Apoc. VIII, 1), » en cette heure donc, ma bouche sera remplie de joie, et ma langue d'allégresse, lorsque je sentirai l'odeur non-seulement de chaque psaume, mais de chaque verset, une odeur beaucoup plus excellente que celle des parfums les plus précieux. Qu'y a-t-il de plus parfumé que les effusions de saint Jean, elles exhalaient l'odeur de l'éternité, de la génération, et de la divinité du Verbe? Que dirai-je de celles de saint Paul? Quelle odeur n'auront-elles point répandue par toute la terre ? Car il était la bonne odeur de Jésus-Christ (II Cor. XII, 15) eu tout lieu ; bien qu'il ne me découvre pas les paroles ineffables qu'il a entendues, il me les offre néanmoins, pour me faire désirer ardent ment de sentir ce qu'il ne m'est pas permis d'entendre. Car je ne sais comment il se fait, que plus elles sont cachées et plus elles plaisent, et que nous désirons plus ardemment ce qu'on nous refuse. Mais remarquez quelque chose de semblable dans l'Epouse, et comment, de même que saint Paul, elle ne révèle point son secret, et ne le laisse lias néanmoins passer sans y toucher, comme si elle voulait au moins nous faire sentir ce qu'elle trouve qu'il n'est pas encore à propos de nous faire goûter, soit à cause de notre indignité, soit à cause de notre incapacité.
8. « Mon bien-aimé à moi, et moi à lui. » On voit à n'en point douter, en cet endroit, brûler un amour ardent et réciproque de deux personnes l'une pour l'autre. Mais dans cet amour éclatent la félicité de l'une, et la bonté merveilleuse de l'autre. Car cette union d'amour si étroite n'est point entre deux personnes égales. Au reste, qui oserait se flatter de connaître clairement ce que l'Église se glorifie d'avoir reçu de cette prérogative d'amour, et d'avoir donné en échange d'un amour si extrême, sinon celui qui, par une éminente pureté de corps et d'esprit, a mérité d'éprouver en soi quelque chose de pareil ? Car tout cela se passe dans les mouvements du coeur, et ne se connaît point par la raison, et par la conformité. Combien peu y en a-t-il qui puissent dire : « Pour nous, contemplant la gloire du Seigneur à découvert, nous sommes transformés en son image, et passons de lumière en lumière, comme conduits par son esprit ( II Cor. III, 18). »
9. Mais, pour rendre intelligible ce que nous lisons dans le Cantique, je laisserai à l'Épouse son secret, auquel il ne nous est pas permis de toucher, à nous surtout qui sommes si imparfaits, et je vous proposerai quelque chose d'autant plus intelligible que ce sera plus ordinaire, et de nature à mieux faire comprendre aux moins éclairés le sens et la suite des paroles de l'Épouse. Je crois qu'il suffira pour notre intelligence commune et grossière, de sous-entendre ces mots : « Fait attention, » entre ces paroles : « Mon bien-aimé,» et celles-ci, « à moi, » en sorte que le sens soit : Mon bien-aimé fait attention à moi, et moi à lui. Après tout, je ne suis pas le premier ni le seul qui l'ait expliqué ainsi, puisque le Prophète a dit avant moi . « J'ai attendu le Seigneur avec impatience et il a fait attention à moi (Psal. XXXIX, 7). » Vous voyez clairement que Dieu fait attention au Prophète. Vous voyez aussi que le Prophète fait attention au Seigneur en ce qu'il dit : « J'ai attendu avec impatience, » or celui qui attend fait attention à ce qu'il attend, car attendre s'est appliquer. C'est le même sens et presque les mêmes paroles que l'Épouse, mais elles sont transposées dans le Prophète. Car il a mis en premier lieu ce que l'Épouse met en dernier.
10. Et véritablement l'Épouse a mieux parlé, en ne représentant point ses mérites, mais en commençant par le bienfait qu'elle a reçu, et en confessant qu'elle a été prévenue par la grâce de son bien-aimé. Oui, elle a très-bien parlé en s'exprimant ainsi. Car, comme dit l'Apôtre, qui lui a donné le premier et on lui rendra (Rom. XI, 35) ? Ecoutez aussi ce que saint Jean dit à ce sujet. « L'amour extrême de Dieu envers nous parait en ce qu'il nous a aimés avant que nous l'aimions. » Si le Prophète n'a pas parlé de la grâce prévenante, il n'a pas nié la grâce subséquente. C'est pourquoi il dit ailleurs, en s'adressant au Seigneur : « Votre miséricorde me suivra tous les jours de ma vie (Psal. XXII, 6). » Ecoutez encore son opinion sur la grâce prévenante, elle n'est pas moins certaine ni moins claire : « C'est mon Dieu, dit-il, sa miséricorde me préviendra (Psal. LVIII, 11). » Et parlant au Seigneur : « Que sa miséricorde nous prévienne promptement, car nous sommes dans un excès d'accablement et de misère (Psal. LXXVIII, 8). » C'est encore avec beaucoup de sagesse qu'ensuite l'Épouse ne met pas les mêmes paroles dans le même ordre, mais suit celui du Prophète, en disant : « Moi à mon bien-aimé, et mon bien-aimé à moi. » Pourquoi s'exprime-t-elle ainsi? Pour montrer qu'elle est plus pleine de grâces, quand elle a tout donné à la grâce, en lui attribuant le commencement et la fin. Autrement, comment serait-elle pleine de grâce, si elle avait quelque chose qui ne vînt point de la grâce, lorsque le mérite a (a) tout occupé. Cette concession d'une
a Saint Bernard parle ici du mérite qui ne vient pas de la grâce, qui se place au dessus d'elle, et l'exclut. On peut voir sur ce point les notes de Horstius et le sermon suivant.
grâce pleine et entière marque la plénitude de la grâce dans l'âme de celle qui la fait. Car s'il y a quelque chose qui vient de l'âme, comme de l'âme, en tant que telle, il faut que la grâce lui cède le pas. Tout ce que vous imputez au mérite, vous l'ôtez à la grâce. Je ne veux point de mérite qui exclue la grâce. J'abhorre tout ce qui est de moi, parce que je veux être à moi, à moins peut-être que ce qui fait que je suis davantage à moi soit beaucoup plus à moi. La grâce me rend à moi justifié gratuitement, et délivré ainsi de la servitude du péché. Car où est l'esprit du Seigneur, la est aussi la liberté (2 Cor. III).
11. O Synagogue, épouse insensée, qui méprise la justice de Dieu, c'est-à-dire la grâce de son époux, veut établir sa propre justice, et ne se soumet point à celle de Dieu. C'est pour cela que cette misérable a été répudiée, et qu'elle n'est plus épouse, titre qui revient à l'Église, à qui le Sauveur dit : « Je vous ai épousée par la foi, je vous ai épousée par l'équité et la justice ; je vous ai épousée par la clémence et la miséricorde (Osee. II, 19). » Vous ne m'avez pas choisi, mais c'est moi qui vous ai choisie, et ce ne sont pas les mérites que j'ai trouvés en vous qui m'ont porté à vous choisir, mais j'ai prévenu vos mérites. C'est donc par la foi que je vous ai épousée, non par les oeuvres de la loi ; c'est par la justice, mais par la justice qui vient de la foi, non de la lui. Ce qui manque maintenant, c'est que vous rendiez un jugement équitable entre vous et moi, et que vous reconnaissiez que je ne vous ai pas épousée pour vos mérites, mais par un effet de ma pure bonté; que vous n'éleviez point vos propres mérites, que vous ne préfériez point les oeuvres de la loi, que vous ne vous vantiez point d'avoir porté le poids du jour et de la chaleur, puisque vous avez été épousée par la foi et par la justice qui vient de la foi, aussi bien que par la clémence et la miséricorde.
12. Celle qui est vraiment épouse reconnaît ces choses, et confesse avoir reçu l'une et l'autre grâce, celle qui prévient, et celle qui suit. C'est pourquoi l'Epouse dit maintenant : « Mon bien-aimé à moi, et moi à mon bien-aimé, » en attribuant le principal à son bien-aimé, et ensuite elle dit : « Moi à mon bien-aimé et mon bien-aimé à moi, » pour lui donner aussi la fin et la consommation. Maintenant voyons ce que signifient ces paroles : « Mon bien-aimé à moi » car elle sous-entend ces mots : « fait attention, » comme nous l'avons déjà dit, et comme le dit le Prophète : « J'ai attendu le Seigneur avec impatience, et il a fait attention à moi (Psal. XXXIX, 1). » Je trouve que ces paroles contiennent quelque chose de grand et une prérogative toute particulière. Mais il ne faut pas proposer à des esprits et à des oreilles déjà fatigués une chose qui mérite d'être écoutée avec un esprit tout dispos. Si vous le voulez bien, nous la remettrons à une autre fois, et je commencerai par là le discours de demain. Priez seulement, en attendant, que la grâce et la miséricorde de l'époux de l'Église, Jésus-Christ Notre-Seigneur, nous délivre des occupations qui nous accablent de toutes pots; lui qui étant Dieu, est par dessus tout béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE LXVIIe SERMON SUR LE Cantique, n. 10.
295. Il ne saurait plus y avoir place pour la grâce là où le mérite subsiste tout entier. Pour comprendre comment il ne répugne point de réunir le mérite et la grâce, il faut savoir que toute la source de nos mérites est dans la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car si nous avons perdu tous nos biens en Adam, il faut confesser que nous les avons recouvrés tous en Jésus-Christ, dans les bonnes oeuvres que Dieu a préparées, afin que nous y marchassions (Eph. II, 10). » Par où il est facile de faire disparaître la répugnance qui semble se trouver entre la grâce et le mérite. En effet, les mérites sur lesquels et pour lesquels nous espérons la vie éternelle, ne sont point, à vrai dire, présentés comme nous étant propres, c'est-à-dire comme étant produits par nos propres forces, mais comme nous étant acquis par la garce de Dieu, en vertu des mérites de Jésus-Christ. Aussi, quand nous rapportons tous nos mérites à la grâce de Dieu, nous proclamons hautement que c'est de cette même grâce, source de tous nos mérites, que nous vient la récompense que nous attendons. A ce compte, la vie éternelle est en même temps une grâce et une récompense; c'est une grâce pour Adam, depuis sa chute, et pour nous tous qui naissons de lui selon le siècle; c'est une récompense pour ceux qui travaillent bien à leur salut; c'est-à-dire pour tous les hommes qui ont été régénérés en Jésus-Christ par la grâce. Voici, à ce sujet, le langage que tient saint Augustin dans sa lettre cv : « La vie éternelle même, dit-il, qui sera possédée à la fin et sans fin, est la récompense des mérites précédents. Cependant, comme ces mérites, dont elle est la récompense, ne sont point en nous le fruit de. notre suffisance, mais sont le fait de la grâce en nous, elle prend aussi le nom de grâce; et ce n'est point pour une autre raison que parce que elle nous est donnée gratuitement. Ce n'est point à dire qu'elle n'est pas accordée aux mérites, mais, c'est-à-dire que les mérites même auxquels elle est accordée, nous sont donnés gratuitement. » Et plus bas, il continue en ces termes encore : « Quand l'Apôtre dit : Le salaire du péché c'est la mort, n'est-on pas en droit d'ajouter comme juste conséquence, la récompense de la justice c'est la vie éternelle? Il n'y a rien de plus certain. En effet, de même que la mort est la rétribution que mérite le péché, de même la vie éternelle est celle que réclame la justice. Mais le saint Apôtre voulant combattre la présomption en nous, dit avec infiniment de sagesse: Le salaire du péché c'est la mort. Puis, pour empêcher la justice de se glorifier du mérite de l'homme comme étant bon en soi, tandis qu'on ne peut doute , que le mérite de l'homme ne soit mauvais, ne soit le péché même, il ne dit pas le salaire de la justice est la vie éternelle, mais : La grâce de Dieu c'est la vie éternelle. » Un peu plus loin, il continue ainsi : « O homme, si tu dois recevoir la vie éternelle, il est vrai qu'elle est la rétribution de la justice, mais pour toi elle n'en est pas moins une grâce, puisque la justice elle-même est pour toi une grâce. Et ce serait à toi qu'elle serait donnée comme une dette, si la justice, à qui elle est dite, venait de toi. » Dans son livre de la Grâce et du libre Arbitre, chapitre VII, il dit encore : « Si la vie éternelle est donnée aux bonnes couvres, comme le dit fort bien la Sainte-Écriture, lorsque Dieu rendra à chacun selon ses rouvres, comment se fait-il que la vie éternelle soit une grâce ? La grâce, en effet, ne se donne pas aux bonnes couvres, mais gratuitement. » Puis, un peu plus loin, il ajoute : « Cette question me semble tout à fait insoluble, à moins qu'il ne soit bien compris que les bonnes rouvres elles-mêmes auxquelles la vie éternelle est donnée, se rapportent aussi à la grâce de Dieu. « Ailleurs, dans son livre de la Réprimande et de la grâce, chapitre XIII, il dit : « Comme la vie éternelle elle-même, que nous savons certainement être donnée aux bonnes oeuvres, est appelée grâce de Dieu par un si grand apôtre, puisque la grâce n'est pas donnée aux bonnes couvres, mais est donnée gratuitement, il n'y a pas de doute qu'on ne doive confesser que la vie éternelle est appelée grâce, parce qu'elle est donnée aux mérites que la grâce prouve à l'homme. » Tel est le langage de saint Augustin, chez qui on trouve encore bien d'autres passages semblables, où il montre, comme dans son traité de la Grâce et du Libre Arbitre, chapitre VI et VII, que tous nos mérites sont des dons de Dieu. Il en est de même dans le livre IX de ses Confessions, chapitre XIII ; dans son Enchiridion, chapitre CVIII; dans les psaumes LXVM et CXVIII, et dans le psaume CIV. Enfin, pour confirmer cette doctrine par une plus grande autorité encore, voici comment le concile d'Orange, dont le pontife romain fut moins le confirmateur que fauteur, décide la chose dans son dix-huitième canon : « Il est dû une récompense aux bonnes oeuvres, quand il y en a de faites, mais ces bonnes rouvres ne sont faites que par la grâce qui les précède et qui ne leur est point due..» Avant Léon, le pape Célestin avait dit dans sa lettre aux évêques de la Gaule, chapitre XII : « La bonté de Dieu envers tous les hommes est si grande, qu'il veut que ses dons même soient nos mérites et qu'il nous donne la vie éternelle, pour ses propres largesses. « Les premiers mots de cette pensée de saint Augustin se trouvent reproduits par le concile de Trente, dans sa session VI, chapitre VI. Le langage de saint Augustin explique exactement ce qu'est le mérite et comment la vie éternelle est en même temps une grâce et une récompense.
Saint Bernard nous a donné une définition aussi claire qu'élégante du mérite chrétien, dans son sermon LXVIII, sur le cantique, n. 6, qu'on ne pourra lire qu'avec beaucoup de fruit. Aussi m'étonné je que la doctrine chrétienne, après avoir été exposée d'une manière si claire par saint Augustin et saint Bernard, les hétérodoxes aient encore trouvé le moyen de ne point voir et de se tromper. Ainsi nos mérites ne dérogent en rien à ceux du Christ, parce qu'ils ne sont pas autre chose eux-mêmes, que les mérites de Jésus-Christ, d'où tous nos mérites tirent leur valeur, comme le bourgeon tire du cep son suc et sa sève : ils ne sont en effet fou des que sur une pure promesse, non point sur la justice d'une chose donnée et reçue. En effet, nos oeuvres, qui sont à plus d'un titre dues à Dieu, sont des dons de sa grâce et ne lui sont d'aucune utilité. Pourquoi cela? Parce que les mérites de Jésus-Christ sont plutôt rehaussés d'un nouvel éclat par nos propres mérites, quand nous leur reconnaissons une telle puissance qu'ils donnent à nos oeuvres même la puissance de mériter. (Note de Horstins.)