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Les eaux usées des zones d’habitation ont constitué pendant des siècles une menace majeure pour la population. À l’époque, les citadins vivaient en permanence dans des conditions d’hygiène précaires : les déjections se faisaient à même la chaussée, sur laquelle poules et cochons évoluaient en liberté. La contamination récurrente des fontaines d’eau potable qui s’en suivait a été l’origine d’épidémies dévastatrices de typhus et de choléra. Il a fallu attendre le XIXe siècle et la réforme des cloaques pour voir médecins et urbanistes réclamer la maîtrise des eaux résiduaires.
Cette question sanitaire vitale a favorisé le développement rapide des premiers égouts dès que l’importance de l’hygiène communautaire a été reconnue. L’espérance de vie dans les villes a alors doublé, passant de 40 à 80 ans. L’hygiène urbaine est considérée comme l’une des principales avancées de la médecine moderne – bien avant la découverte des antibiotiques.
L’important gain en qualité de vie a toutefois entraîné une pollution exponentielle de l’hydrosphère. Les eaux usées parvenaient alors sans traitement dans les cours d’eau et les lacs, générant une surmortalité piscicole, des tapis de mousse et une importante prolifération d’algues. Dès les années 1950, les autorités ont interdit la baignade à certains endroits. Quiconque plongeait dans une rivière prenait le risque de ressurgir au beau milieu de matières fécales.
Cette nouvelle menace sanitaire a une nouvelle fois déclenché une action rapide : les eaux usées de plus de 98 % de la population suisse sont actuellement traitées dans des stations d’épuration (STEP). La contamination des eaux et les épidémies liées à une hygiène urbaine insuffisante appartiennent désormais au passé.
Moins de poissons malgré les STEP
Aujourd’hui, nos cours d’eau paraissent certes propres, mais les animaux et les plantes qui y vivent souffrent : 60 % des espèces de poissons, 70 % des espèces d’amphibiens et 60 % des plantes aquatiques sont menacées : les canalisations ont d’une part détruit de nombreux biotopes comme des zones alluviales, des marais et des sources ; d’autre part, les charges trop élevées en nutriments et en pesticides contribuent au recul de la biodiversité. Le réchauffement climatique, qui affaiblit de nombreux organismes vivants, représente un défi supplémentaire.
Le plan d’action « Stratégie Biodiversité Suisse » part du constat que les zones intactes ou conservées à l’état quasi naturel ont chuté à un niveau alarmant. Les pertes de biodiversité se traduiront tôt ou tard par des coûts élevés pour la société si des efforts considérables ne sont pas mis en œuvre pour enrayer cette spirale. Le Conseil fédéral voit là une urgente nécessité d’agir.
Une prise de conscience analogue s’observe à l’échelle mondiale : la surexploitation du territoire par les infrastructures et l’agriculture industrielle menace de détruire nos ressources de base. L’eau des bassins versants utilisés pour l’agriculture est ainsi fortement polluée par les pesticides. Les concentrations de certaines substances dépassent souvent les valeurs limites pendant plusieurs mois, ce qui perturbe considérablement les organismes aquatiques. L’agriculture intensive a non seulement un impact fatal sur l’hydrosphère, mais également sur les terres : on constate depuis plusieurs années un fort recul des populations d’insectes et d’oiseaux.
À la différence des hommes, les plantes et les animaux menacés ne peuvent pas se défendre. Une solution visible existe pour, au moins, ralentir l’extinction des espèces : outre des efforts concertés pour préserver efficacement le climat et limiter le gaspillage du sol, il est nécessaire de se tourner vers l’agriculture durable.
Une sortie de l’agriculture intensive passe par une réduction drastique des pesticides et des engrais chimiques. C’est la seule solution pour ramener la charge environnementale à un niveau supportable, diminuer la pression liée à l’utilisation des terres, redonner à la nature les portions de territoire indispensables à la survie des espèces animales et végétales sensibles, rendre aux cours d’eau leur dynamique naturelle et réactiver les « points chauds de la biodiversité » que sont les zones humides – zones alluviales, marais et sources.
L’être humain agit vite lorsqu’il est menacé – notre histoire en atteste. Visiblement, les plantes et les animaux nous importent trop peu pour que nous déployions une volonté analogue en faveur de la conservation des espèces. C’est manquer de vision, car la biodiversité forme la base de notre vie et de celle des générations futures. Toute atteinte à ce système complexe est fatale : la perte de biodiversité constitue une plus grande menace pour notre survie que les épidémies de l’époque. Une réponse rapide et conséquente est indispensable.
Un défi pour la politique et pour nous tous
Le monde politique doit relever le défi et fixer les conditions-cadres nécessaires à une protection efficace du climat, à un aménagement durable du territoire et à une agriculture durable. Mais chacun de nous peut également contribuer, au quotidien, à maintenir la propreté des cours d’eau et à ralentir l’appauvrissement de la biodiversité en adoptant les comportements suivants :
- ne pas « aseptiser » son jardin ou sa toiture, mais les aménager de manière à offrir le plus d’abris possible aux espèces animales et végétales ;
- renoncer aux pesticides à titre privé ;
- éliminer correctement les produits chimiques (peintures, solvants, médicaments périmés, etc.) sans les évacuer dans les toilettes ;
- valoriser les denrées alimentaires encore comestibles au lieu de les jeter ;
- acheter des produits bio et manger moins de viande ;
- penser à son empreinte écologique en général.
Il ne s’agit pas là de renoncer à notre bien-être, mais d’utiliser nos ressources de manière réfléchie. Une nature intacte avec des cours d’eau propres et vivants dans lesquels foisonne une irremplaçable biodiversité : tout cela n’a pas de prix.