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Pionniers littéraires des Alpes
rPar C. E. Engel.
Une théorie d' une facilité séduisante veut que l' amour des montagnes commence avec la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. On l' a déjà souvent critiquée, mais elle reparaît toujours. Elle est contraire aux faits en France et encore bien plus en Angleterre. Le début du XVIIIe siècle, et même déjà le XVIIe ont connu les montagnes, s' y sont intéressés et les ont décrites à leur manière qui n' est pas celle de Rousseau, sans doute, mais qui est plus sincère. L' auteur de la Nouvelle Héloïse n' a vu dans les Alpes qu' une tribune ou une chaire, du haut de laquelle il pouvait annoncer au monde son message. Avant lui on avait parfois regardé les montagnes pour elles-mêmes. Les textes qu' on leur consacre sont éparpillés et d' autant plus difficiles à atteindre qu' ils sont rarement l' œuvre d' écrivains de premier plan, mais enfin ils existent. Ici, sans vouloir échafauder de théorie générale, je voudrais présenter quelques pages, recueillies çà et là dans des ouvrages d' au anglais et écrites à une époque où le sentiment de la nature n' était pas encore codifié.
D' abord un court passage inédit du Dr William Cole, Evaluation approximative de la proportion des montagnes au diamètre de la Terre x ), écrit entre 1690 et 1716. C' est l' un de ces raisonnements subtils et minutieux dont le XVIIe siècle a été friand. Le D* Cole ( 1635—1716 ) qui a étudié à Oxford, a été membre de la Royal Society et du Royal College of Physicians. Ses écrits scientifiques en anglais sont rares: il se servait surtout du latin. Ce texte-ci est cependant en anglais. En voici la traduction:
« Cent grains de sable ( de sable blanc commun ), rangés côte à côte en ligne droite font un pouce de longueur, ou à peu près.
« Un globe de soixante-douze pouces ( c'est-à-dire six pieds de diamètre ) multiplié par cent, qui est le nombre des grains de sable, est proportionnel au globe de terre et d' eau, de 7200 milles: chaque grain de sable représente un mille.
« Faites un tel globe avec une surface lisse enduite d' une liqueur gluante quelconque, sur laquelle le sable colle. Prenez alors du sable et projetez-le Archives de la Royal Society. Mss. Classified Papers. Vili ( i ). 60. 1660—1740.
çà et là sur le globe, comme les montagnes le sont sur le sol, de façon que les grains se trouvent en couche simple, et non superposés.
« Les plus hautes montagnes de toute la Terre, d' après ceux qui sont les plus curieux en la matière, ne sont pas estimées s' élever à plus d' un mille en hauteur verticale. Ainsi les plus hautes montagnes, par rapport au diamètre de la Terre, sont dans la proportion d' un grain de sable à un globe de 6 pieds de diamètre. De sorte que le globe de terre et d' eau n' est pas plus irrégulier que celui de six pieds semé de sable. C' est donc imperceptible et sans effet sur sa surface sphérique. » L' échelle de proportions du Dr Cole est fantaisiste: on savait déjà l' al approximative du Mont Blanc, par exemple. Gilbert Burnet la citait, dès 1687. On attribuait aussi une altitude au moins égale au St-Gothard. On peut conclure que le Dr Cole n' avait jamais dû voir de hautes montagnes. Mais le résultat de son « évaluation » n' est pas très éloigné de la vérité.
En 1720, John Durand de Bréval vient à Genève. C' est là un personnage original. Son père, Francis Durand de Bréval, était Français et prêtre catholique, l' un de ceux qui, avant la révolution d' Angleterre, de 1648, escortaient partout la reine Henriette-Marie. Le catholicisme affiché de la reine avait eu les conséquences que l'on connaît, mais l' un de ses prêtres s' était fait anglican. Durand de Bréval s' était fixé en Angleterre, s' y était marié, et son fils John était né vers 1680. Ce dernier fait ses études à Westminster School, puis à Cambridge, à Trinity College; il prend tous ses grades et devient Fellow de son collège. C' est un garçon très cultivé qui dessine bien, sait plusieurs langues. Sa vie va être mouvementée. Un beau jour, il bat un mari qui maltraitait sa femme; le mari soutient que celle-ci est la maîtresse de Bréval. Expulsé de son collège bien qu' il ait nié les faits sous serment, le jeune homme se trouve dans la misère. Il a vingt-huit ans. Il s' engage dans l' armée des Flandres et il est rapidement nommé enseigne. Marlborough le remarque, le charge de missions diplomatiques auprès de petites cours allemandes. Bréval les remplit avec succès, puis il quitte l' armée et se met à écrire. Ses poèmes, pas très bons, dénotent une forte influence française, ce qui n' est pas étonnant. En 1720, il devient gouverneur d' un jeune seigneur, George, viscount Malpas, et il l' escorte au cours du classique « Grand Tour ». C' est à lui qu' il dédie, en 1726, les deux superbes volumes de ses Remarks on several parts of Europe. A Milan une religieuse s' éprend de Bréval, et ils finiront par se marier. Il revient souvent sur le continent et meurt à Paris en 1738.
Pendant ce voyage de 1720, après avoir traversé la Hollande et l' Est de la France, il arrive en Savoie avec son élève. Comme tous ses contemporains, Bréval a le culte de l' antiquité et de l' Italie, terre classique. Cependant, il découvre les Alpes, et il écrit ceci:
« II n' est x ) guère possible de trouver paysages plus sauvages, plus variés et plus romantiques que certains de ceux que le trajet de cette journée nous a révélés parmi les rochers, les cascades et les parois à pic. J' ai été moins frappé par la nouveauté du spectacle que par cette espèce de splendeur brutale qui se montre dans ces stupéfiantes œuvres de la nature. Les nuages, qui flottaient manifestement sous nos pieds en certains endroits, me rappelèrent le passage où le poète latin décrit un personnage qui se dresse plus haut que l' atteinte des orages, sur le sommet d' une haute montagne:
... auditque ruentes Sub pedibus ventas et rauca tonitrua calcat. » Voici maintenant les abords de Genève:
« Comme l' a remarqué Mr. Addison 2 ), la large plaine fertile qui commence à se montrer à St-Julien, où s' ouvrent les Alpes, nous fut une agréable surprise, après les inquiétants horizons de neige et de montagnes que nous avons à peine quittés depuis trois jours. » L' esprit classique ne peut s' accou à des paysages continuellement sauvages. Il n' en est pas moins vrai que Bréval aime les montagnes. Après une longue visite de Genève, il part pour Lausanne:
« Le premier endroit 3 ) digne de remarque, lorsqu' on suit la voie romaine, est le château de Coppet; son plus grand mérite consiste dans la vue sur le vaste bassin du lac qui s' étend à ses pieds et sur les Alpes Pennines sur l' autre rive du lac qui se dressent les unes derrière les autres, aussi loin que l' œil peut aller, en mille figures irrégulières. » Ces « Alpes Pennines » sont les sommets de la chaîne du Mont Blanc, les Montagnes Maudites, encore presque anonymes sous cette désignation générale.
Bréval poursuit sa route, arrive à Lausanne, et monte derrière la ville pour contempler la vue. « L' un des plus beaux points de vue du monde est celui qu' on a depuis le cimetière de Lausanne; car, de là, l' œil parcourt librement un très large horizon, varié par la vaste étendue du lac, la riche plaine de Vaud et les hautes montagnes du Chablais, de sorte que rien ne manque à ce vaste paysage de ce qu' il peut emprunter à la nature pour être parfait et magnifique à un point surprenant. » Sans aucun doute, Bréval aime ces horizons accidentés. Son nom est à ajouter à la liste de ceux qui ont parlé du Mont Blanc avant son entrée dans le domaine public.
Encore un précurseur qui, cette fois, parle de la Styrie: David Hume. Diplomate, historien, philosophe rationaliste, esprit passionné de questions abstraites, il semble que rien ne le portait à admirer les montagnes.
En 1748, il voyage sur le continent; il va de Vienne à Mantoue et traverse la Styrie. A Knittelfeldt il note, dans le journal de voyage qu' il rédige à l' intention de son frère:
« 28 Avril. A environ 120 milles de Vienne. Les 40 premiers dans une belle plaine bien cultivée. Ensuite, nous pénétrons dans les montagnes et, à ce qu' on nous dit, nous avons encore 33 milles à y faire avant d' atteindre les plaines de Lombardie. La manière de voyager dans une contrée montagneuse est fort plaisante, en général. Il nous faut suivre le cours de fleuves, et nous sommes toujours dans une charmante vallée bordée de hauts sommets; nous avons toujours une succession rapide d' agréables perspectives qui changent à chaque quart de mille En Styrie, rien n' est plus curieux que le paysage. Dans les vallées qui sont fertiles et bien cultivées, le printemps est en ce moment en pleine floraison. Les montagnes, jusqu' à une certaine hauteur, sont couvertes de sapins et de mélèzes; les sommets sont tout brillants de neige.Vous voyez un arbre tout blanc de fleurs et à cinquante toises de là le sol tout blanc de neige. Comme bien vous l' imaginez, ces montagnes donnent une grande abondance' d aux vallées... » De Klagenfurt, il aperçoit les sommets de la Carniole. Enfin, de Trente, le 8 mai, il écrit: « Nous sommes encore parmi les montagnes et nous suivons le cours des fleuves... Le pays est plus sauvage que la Styrie. Les montagnes sont plus hautes, les vallées plus étroites et plus stériles... En un jour, nous avons passé par toutes les gradations de cette belle saison depuis son aube timide et pâle jusqu' à son plein et radieux éclat. » C' est une variation sur un thème qui deviendra vite banal: en montagne, on trouve toutes les saisons à la fois. Mais Hume le traite avec une spontanéité inattendue et gracieuse. L' image de l' arbre en fleurs est neuve.
Je ne veux tirer aucune conclusion de ces textes disparates. Toutefois, ces notes sont à ajouter à celles qui forment le passé littéraire des montagnes. On y saisit sur le vif quelques impressions neuves ressenties à une époque où l'on décrivait peu les paysages et où l'on méditait encore moins sur leur philosophie.
Letters, p. p. J. Y. T. Grieg, Oxford, 1932. T. I.