Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06977.jsonl.gz/1099

Les formes de l’engagement littéraire ont fait l’objet de nombreuses études, notamment en ce qui concerne les intellectuels communistes ou affiliés. Il en est une modalité moins connue, celle de l’«armée catholique de la plume», à savoir l’engagement littéraire des catholiques, à laquelle participent les convertis des années 1880 (Claudel, Bloy, Huysmans), mais aussi à l’orée du xxe siècle, des auteurs comme Jammes, Claudel ou Mauriac et jusqu’aux convertis des années 1920 (Cocteau, Delteil). Entre 1910 et 1930 environ, on assiste à une véritable «renaissance littéraire catholique», décrite ici dans son foisonnement de débats à travers revues, dont l’ambitieuse Vigile (1930-1933), œuvres et interventions diverses. Hervé Serry consacre à ces mouvements une thèse de sociologie culturelle, très fouillée, à partir du dépouillement de nombreux documents d’époque, publiés ou inédits.
De la figure tutélaire que se donne le mouvement, le Chateaubriand du Génie du christianisme (1802), jusqu’à la condamnation de Charles Maurras par Rome en 1926 qui inaugure une nouvelle ère, le sociologue restitue et analyse les débats cruciaux qui eurent lieu parmi les catholiques sur l’affaire Dreyfus, le moralisme en littérature, et le rôle d’une création spécifiquement catholique dans un monde moderne en pleine laïcisation. En France, contre celles des socialistes ou libre-penseurs qui rejettent la référence divine, contre la loi de laïcité (1905) ratifiant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, s’affirme peu à peu la figure de l’intellectuel catholique investi avec ses valeurs propres dans le débat culturel.
Avec Jacques Maritain ou Robert Vallery-Radot, notamment, les intellectuels catholiques s’opposent à diverses formes d’une «modernité» honnie (comme la démocratie et la science), sources du relativisme et du rejet de la révélation. Ils débattent également des formes d’une littérature catholique apte à traduire leurs options auprès d’un large public.
Mais l’écrivain catholique occupe dès la fin du xixe siècle une position inconfortable. Il se trouve pris entre deux contraintes douloureuses, où se contredisent vocation religieuse et artistique : celles de la hiérarchie catholique qui tente de limiter les droits des créateurs en les soumettant à celui du Créateur par l’Index librorum prohibitorum (aboli en 1966 seulement) et l’encyclique Syllabus (1864), et celles du champ littéraire qui affirme son autonomie grandissante et refuse de subordonner la création à des impératifs religieux.
Hervé Serry, Naissance de l’intellectuel
catholique, Paris, La Découverte,
coll. L’Espace de l’histoire, 2004.