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Il est né dans l’Emmental, le pays du fromage à trous (le vrai) et du biscuit Kambly. Lieu exact: Bumbach, sur la commune de Schangen. Un décor comme on en voit que dans les pubs Ricola ou après une déviation sur l’autoroute.
Ici, Beat Feuz a grandi dans des valeurs assez tenaces de friponnerie paysanne, parmi les taiseux, les marioles et les rudement durs, graine de champion jaillie d’un petit lopin de terre, un peu poussée par papa, un peu laissée dans la nature, comme un vrai don du ciel: Schangen cultivait plutôt une passion pour la lutte.
Rudolf, le grand-père, est une fierté locale pour avoir créé le seul ski-lift de ces montagnes, un acte fondateur réalisé dans la plus pure tradition du pays; des arbalètes pour la montée et des pommes sur la descente (une piste bleue, mais on en trouve aussi une rouge).
Hans, le papa, était «un tout bon skieur», les gens racontent au Bund qu’il aurait pu taquiner les piquets, lui aussi, et qu’il aurait sûrement bien voulu, «mais il se rattrape un peu avec le fiston». La maman s’appelle Hedi, on ne lui a mis qu’un «i» pour ne pas exagérer avec les symboles. Elle gère encore le ski-lift, où elle emporte toujours son thermos à café - avec un Kambly, what else?
Avant de devenir le «Kugelblitz», ce que l’on pourrait traduire par «boule de feu» ou «éclair», Beat Feuz était un rabotson (mot vaudois non admis au Scrabble qui désigne un petit être rondouillard).
Il s’est cassé les deux talons à la veille de son huitième anniversaire. Une infection dans le sang a failli le priver de sa carrière en 2013, sinon de sa jambe toute entière (les médecins ont envisagé l’amputation). Il a subi une douzaine d’opérations au genou gauche, il ne sait plus exactement combien, mais sa carrière s'y étale en traitillés.
Plus la vie l'a joué à l'envers, plus Beat Feuz a appris à la prendre du bon côté. Mieux: il a fait de tous ses déboires une chance inestimable.
Avec le temps, Beat Feuz a grandi un poil (1,72 m), tout en restant joufflu (80 kg). Mais il a développé des aptitudes immenses. Il a acquis ce que les ténors de l’exégèse alpine appellent une «qualité de pied», on ne comprend pas vraiment ce que ça veut dire, mais les mots sont choisis, et on pense immédiatement à Zidane et Maradona.
Beat Feuz s’en expliquait dans une magnifique interview accordée à Florian Müller dans Le Matin, juste avant les JO 2018:
C’est vrai qu’il n’a jamais eu une tête de premier de classe, avec cet œil doux des flâneurs et ce teint rougeâtre des vilains farceurs, dernière rangée près du radiateur d’où, entre deux rêveries, il pouvait voir la piste de son grand-père.
Il a toujours aimé manger, n’a jamais refusé une bonne bière ou une bonne blague et, forcément, ses entraîneurs ont commencé à le trouver lourd. Graine de champion trop arrosée, trop protégée, impropre à la compétition.
Il n’a en pas moins entamé une formation de maçon à l’été 2002 et ne semblait pas en prendre ombrage. Il retrouvait ses potes au Gasthof Rosegg, un petit troquet près du ski-lift, et y abattait ses cartes avec un certain aplomb. Mais comment passer à côté d’un tel talent?
Ce talent fut d'abord son défaut, sa petite faiblesse. Pour le reste, il était plutôt casse-cou, évidemment, car les vocations de descendeurs ne naissent pas dans un cour de poterie. Mais ceux qui ont coaché le jeune Feuz décrivent surtout un instinct inné, un touché de neige délicat et subtil.
Le pied, toujours. «Le gauche», insiste-t-il dans la même interview au Matin. «Depuis que je me suis déchiré le tendon d’Achille de ce pied, il a compensé son manque de force par plus de sensations. C’est lui, le métronome: il décide de la pression que je peux mettre. Alors que le droit, qui est plus musclé, sert de garde-fou. Il est là pour compenser.»
A Val-d’Isère, le speaker a lancé un jour, avec des hardiesses de fin de banquet, que «Feuz a des pieds aussi agiles que les mains d’un pianiste». Tout dans son style n’est qu’appuis légers et subreptices, souplesse et efficacité du mouvement, en gardant un centre de gravité très bas, proche des éléments.
Peu de descendeurs ont cette fluidité naturelle, développée sur un pâturage de l’Emmenthal jour après jour, pour le seul plaisir de folâtrer, sans autre enjeu existentiel, à priori, que d’éviter l’école et l’écurie.
Feuz a joué du piano là où d’autres sont faits pour le déménager - une pensée pour son grand rival Dominik Paris, 102 kilos de muscles, dans un style plus pic à glace. «Chez les descendeurs, Feuz serait un peu Federer et Paris Nadal», résume joliment la NZZ.
La Suisse restait sur une série de six victoires en six matchs. Mais comme souvent aux championnats du monde, elle est restée au stade des grandes intentions, stoppée dans son élan par un adversaire accrocheur, avec une force de conviction supérieure.