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L'illusion de la liberté aura souvent fait avancer l'humanité. Les forces mécaniques terrestres, pour ainsi dire, ne veulent pas d'elle pour l'être humain, et volontiers elles invoquent la loi, qui n'est que l'habitude imposée par le pouvoir temporel.
Je rappellerai ce que Jean-Jacques Rousseau disait du contrat social: il peut être rompu à tout moment soit par l'ensemble des contractants, soit par une partie. Il est évident que la plupart des démocraties modernes se contentent de faire voter les citoyens jusqu'au moment où cela ne rompt pas l'ordre séculaire imposé par les princes. Le contrat social a du mal à rompre avec la tradition du pacte féodal.
Mais on ne peut pas ignorer que Rousseau planait dans les hauteurs - que, même s'il s'en défendait, il croyait vraiment que la république des anges pouvait être instaurée sur terre. Peut-être, un jour. Mais l'être humain n'est sans doute pas encore assez évolué, notamment dans les parties du monde où le poids de l'ancienne Rome reste important.
Rappelons en effet que l'empereur Constantin était persuadé que pour rendre l'empire romain éternel, il fallait au pire que tout le monde parle latin, au mieux que tout le monde soit chrétien. Environ cent cinquante ans après son entreprise, néanmoins, l'Empire romain s'effondrait. Il ne devait renaître qu'avec Charlemagne et l'idée d'un saint Empire romain germanique, c'est à dire d'un empire romain certes chrétien, mais embrassant des langues et des nations différentes; et c'est ainsi, au fond, qu'est né le fédéralisme.
L'État ne doit pas être neutre seulement en matière de religion, mais en matière de culture en général. Tout État légitime est supraculturel, et fédéral, comme en Suisse. Comme disait Louis Rendu, les peuples appartiennent à la nature; les institutions doivent émaner, elles, d'une justice céleste. Donc un État ne doit pas se confondre avec un peuple, une culture; il doit être dans le projet commun aux citoyens, quelle que soit leur culture.
Pourquoi le cacher? Si les dirigeants essaient d'imposer une culture unique au nom de l'unicité de la nation, c'est parce qu'ils veulent orienter les projets communs dans un sens qui leur convient.
La liberté des peuples est donc conditionnée par l'existence d'un État fédéral, comme les protestants européens l'ont conçu, bien qu'un tel État impliquât la liberté, pour les cités, de développer une culture catholique si bon leur semblait.
Le problème catalan est que la culture, à Barcelone, a allié le catholicisme et l'Art Nouveau, comme le montre l'exemple de Gaudì, c'est à dire que l'art religieux a été imprégné de modernisme sous l'influence des donateurs appartenant à la bourgeoisie industrielle locale. C'est grand, c'est beau, c'est justement admiré.
Face à cela, l'Espagne castillane s'appuyait sur les grands propriétaires terriens - et Franco l'a imposée à l'inverse de ce qui s'est passé en Amérique du nord au dix-neuvième siècle. On peut, pour en livrer le symbole, évoquer les statues de Jean-Paul II en Andalousie, et les monuments, du reste sympathiques, consacrant les prêtres martyrisés durant la guerre civile: je ne suis pas de ceux qui donnent raison à leurs persécuteurs. Mais il s'agit, comme eût dit Victor Hugo, d'une culture encore liée au passé, à la tradition médiévale ou romaine.
Un décalage existait, et un conflit était inévitable. Surtout si on affectait de ne pas se comprendre. Le roi intervient, il règle les problèmes constitutionnels quoique pense le peuple, il est des pays où le passé restera encore longtemps, comme cristallisé. Et en son sein, évidemment, des régions qui s'impatientent. Le respect du principe de liberté de chacun pourrait imposer la paix, s'il était bien compris - c'est à dire appliqué à l'autre, plus qu'à soi.