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J’ai évoqué, déjà, le lien qui unissait Honoré d’Urfé à l’âme de la vieille Gaule: on dit que pour contrer la tendance, propre aux Médicis, à imposer l’héritage grec, il chercha à imposer l’héritage celte et même allemand, puisqu’il fit des Germains (en particulier les Francs) les libérateurs des Celtes qui selon lui avaient pressenti le vrai christianisme. Or, cet essor du nationalisme, à la Renaissance, est une constante, en Europe.
En Savoie, on a vu alors apparaître le patriotique poète Marc-Claude de Buttet, qui défendit l’honneur du Duché contre les attaques du rhéteur lyonnais Barthélemy Aneau. Mais même la grande figure littéraire du temps, William Shakespeare, s’inscrit bien dans cet essor du nationalisme européen.
On connaît le cycle consacré aux rois d’Angleterre; on sait aussi que ses sujets les plus étranges se relient à la Grande-Bretagne par l’Écosse, le Pays de Galles, voire le Danemark, dont les liens avec l’Angleterre furent si profonds. Cependant, même ses pièces italiennes rappellent que l’Angleterre fut terre romaine comme la France; Shakespeare y pénètre de façon remarquable l’esprit de l’ancienne Rome, et le suicide de Juliette rappelle celui de Lucrèce. On dit du reste que Sénèque fut une de ses principales lectures. Ses héros italiens sont vraiment issus des anciens Latins.
Si jusque-là, en Grande-Bretagne, on était anglais, ou écossais, ou gallois, on peut dire que Shakespeare fut totalement et profondément britannique - ce que même ses références à l’Italie dévoilent.
En France, pareillement, on cessa d’être issu du royaume des Francs, ou de celui des Bourguignons (qu’on nomme également les Burgondes), pour devenir un ressortissant de la Gaule. C’est aussi le sens de l’Astrée d’Honoré d’Urfé. En ce sens, et sans évoquer la question des qualités littéraires, Honoré d’Urfé est idéologiquement le vrai pendant français de Shakespeare.