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Józef Piłsudski était un révolutionnaire professionnel, qui fait l’objet aujourd'hui d’un véritable culte en Pologne. Alors que la plupart de ses camarades du Parti socialiste polonais prônaient une idéologie internationaliste, lui-même militait pour une Pologne souveraine et indépendante.
Exilé en Sibérie, rédacteur d’un journal subversif à Lódż, il quitte la partie de la Pologne sous domination russe, pour gagner la Galicie, en Autriche-Hongrie, et son ambiance plus indulgente. De là il organise des associations paramilitaires, transformées en unités militaires combattantes, engagées contre la Russie aux côtés des puissances centrales. La Russie, en effet, est perçue par Piłsudski comme l’obstacle principal à la résurrection de la Pologne. Quoique ministre dans le conseil de la Régence créé à Varsovie par l’occupant allemand, il refuse de prêter serment aux autorités des puissances centrales et finit la guerre emprisonné par les Allemands, ce qui le rend, objectivement du moins, un allié des puissances de l’Entente.
Des idéologies opposées
Tant Jan Ignacy Paderewski que Józef Piłsudski proviennent des marches orientales de l’ancienne République polonaise: le lieu de naissance de Paderewski se trouve dans l’actuelle Ukraine, et Piłsudski a vu le jour en Lituanie, une région longtemps rattachée à la Pologne. Il se considérait d’ailleurs comme un lituano-polonais. Malgré cette similarité d’origine, tant géographique que de classe (les deux hommes étant issus des hobereaux appauvris et patriotiques), leurs idéologies politiques ne pouvaient être plus différentes. Piłsudski rêvait de reconstituer la Pologne disparue à la fin du XVIIIe siècle, une Pologne multinationale où les autres peuples, Lituaniens, Ukrainiens, Biélorusses, etc., vivraient sous la domination bienveillante (!) des Polonais. Paderewski, pour sa part, se rapprochait plutôt de l’idéologie de Roman Dmowski, fondateur du Parti national-démocrate, qui était prêt à sacrifier le multi-nationalisme d’autrefois pour une Pologne ethniquement plus homogène.
Les choix politiques de ces deux hommes d’État ont fait couler beaucoup d’encre. Les liens qui unissaient Paderewski à Dmowski (aide financière avant la Première Guerre, collaboration proche pendant la Guerre et après, lors des négociations de paix à Paris) ont valu à Paderewski, surtout en Amérique, des accusations d’antisémitisme. Mais l’avancée de Piłsudski vers l’est et les alliances qu’il a conclues durant la guerre civile en Russie ont aussi fait aussi l’objet de critiques soutenues. C’est d'ailleurs la méfiance des puissances victorieuses de l’Entente envers Piłsudski, ancien socialiste et ancien général autrichien, qui explique la désignation de Paderewski comme Premier ministre, en janvier 1919, alors même que Piłsudski règne à Varsovie comme chef d’État. Paderewski, en effet, n’avait-il pas épousé la cause de l’Entente dès la première heure de la Guerre?
Sa notoriété comme pianiste, avec à son crédit des centaines de concerts dans les grandes villes de l’Entente (Londres, New York, Paris), avait fait de lui le Polonais le plus connu et, du moins dans certains milieux, le plus aimé. Le patriotisme de Paderewski ne faisait pas de doute. Il s’était engagé pour la cause polonaise avant 1914. Pendant la Guerre, lui et sa femme s’étaient donnés corps et âme pour la Pologne souffrante, en multipliant les interventions, notamment en Amérique. Or Paderewski n’avait jamais fait à proprement dit de politique; sa nomination comme Premier ministre ne pouvait donc que surprendre. D’autant plus que l’enjeu, en ce début 1919, était de taille. La Pologne autoproclamée, aux frontières floues tant à l’est qu’à l’ouest, n’était pas encore reconnue par les puissances victorieuses. Elle le sera au cours de cette même année grâce, en particulier, au travail de Paderewski à Paris.
Impossible cohabitation
Sur le plan interne, les relations venimeuses entre Piłsudski, partisan de l’expansion à l’est et ancien socialiste, et Paderewski, indifférent sinon hostile envers cette expansion et ennemi de tout ce qui se disait socialiste, ont rendu leur cohabitation difficile. Ce qui les unissait toutefois, c’était la situation désespérée du pays, en proie à la famine et à la maladie, situation que Paderewski avait tenté de gérer avec l’approbation tacite du chef de l’État.
Néanmoins, après plusieurs tentatives avortées, la démission de Paderewski comme Premier ministre fut acceptée. Il se retira à la fin 1919 dans son domaine de Riond-Boisson, dans le canton de Vaud, sans pour autant se détourner du sort de sa patrie. C’est lui qui a avancé la thèse selon laquelle la victoire polonaise sur les troupes bolchéviques à Varsovie, en août 1920, a été l’œuvre de général Weygand et non celle de son rival le maréchal Piłsudski, comme il est largement admis. En 1936, Paderewski a aussi encouragé l’opposition aux successeurs de Piłsudski dans ce qu’on a appelé le Front de Morges.
Une Pologne inspirée de Paderewski
Même si le culte de Piłsudski, mis en sourdine pendant la période communiste, n’a cessé de s’amplifier depuis 1989, la Pologne d’aujourd’hui ressemble beaucoup plus à celle souhaité par Paderewski. La réhabilitation officielle de Roman Dmowski, compagnon d’armes de Paderewski et nationaliste longtemps honni, en est un témoignage. Même sur le plan personnel, la religiosité catholique de Paderewski est beaucoup plus alignée sur l’ambiance officielle que l’indifférence religieuse de Piłsudski. Si la Pologne d’aujourd’hui vénère Piłsudski, c’est Paderewski qui en est le héros.
1919 - Paderewski président
Une vie d’engagement patriotique en faveur de la Pologne, entre Morges et les États-Unis
Une exposition au Château de Morges, du 22 mars au 15 décembre 2019
Cette exposition est construite sur la base de documents souvent inédits. Elle présente l’engagement d’Ignace Paderewski, des discours fondateurs de Cracovie et de Lwów en 1910, jusqu’à l’ultime combat du gouvernement polonais en exil en 1939-1941, en passant par le Comité de Vevey (1914), la Société des Nations (1920) et le Front de Morges (1936).