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Absence
Le motif de l’absence connaît une grande faveur dans les écrits contemporains des Nouvelles Nouvelles. Spécifiquement abordé par le biais des relations amoureuses, il reçoit divers traitements.
Les effets de l’absence font l’objet de multiples débats.
La question se pose de savoir si l’absence doit être considérée comme le pire des maux que l’on peut éprouver en amour. Cette interrogation est exprimée chez
Madeleine et Georges de Scudéry…
l’”Histoire des amants infortunés”, insérée au livre III (1649) du roman Artamène ou le Grand Cyrus, propose une conversation dans laquelle on s’efforce d’établir quel amant est le plus malheureux. Un des protagonistes défend l’idée suivante :
« Enfin, soit qu’elles soient longues, courtes, sans termes, ou limitées, préméditées ou imprévues, je soutiens qu’à quiconque sait aimer elles sont insupportables et, bref, que l’absence comprend tous les autres maux et est la plus sensible de toutes les douleurs. » (livre I, partie III, p. 1515).
Un autre affirme à son tour : « Comme l’amour prend naissance par la vue et qu’elle s’entretient par elle, il s’ensuit sans doute que l’absence est ce qui lui est le plus opposé et que, comme il n’est rien de plus doux que de voir ce que l’on aime, il n’est aussi rien de plus cruel que de ne le voir pas. » (p. 1514)
A cette affirmation, un troisième protagoniste répond : « Etre absolument éloigné du cœur de la personne que l’on aime est une chose bien plus cruelle que de n’être éloigné que de ses yeux. » (p. 1583).
Donneau de Visé dans une question d’amour…
…posée dans l’Extraordinaire du Mercure galant (1680) :
« Si un amant qui a le plaisir de voir souvent sa maîtresse dont il se connaît haï, est moins à plaindre que celui qui, en étant éloigné sans aucune espérance de la voir jamais, a la certitude d’en être aimé ».
La réponse est :
« l’amant qui a le plaisir de voir sa maîtresse dont il se connaît haï est le moins malheureux et, par conséquent, le moins à plaindre », parce que dans l’absence « la douleur que cette pensée est capable de causer surpasse tout ce que l’esprit de l’homme peut imaginer de plus cruel. » (p. 26).
L’absence, que l’on accepte ou non la suprématie de la douleur qu’elle provoque, est présentée comme terrible par :
L’épistolière de Mlle Desjardins…
Dans les Lettres et billets galants (1668) la douleur de l’absence, comparable à nulle autre, est fréquemment thématisée. Ainsi l’épistolière, s’adressant à son amant, déclare :
« Hélas vous ne songez pas qu’à une infinité de déplaisirs que mon amour et votre indifférence me causent, je vais encore ajouter celui de m’éloigner de vous. » (Billet II).
Elle s’exclame également :
« Il n’y a point de douleur pareille à la mienne, quand je pense à ce que je souffre depuis trois jours et qu’il en faut encore passer trois aussi malheureux. » (Billet L).
On lit encore :
« Je croyais me prédire toujours plus de mal qu’il ne m’en arrive. Mais en voici davantage que je ne m’en étais prédit. Il faut se résoudre à passer encore deux jours sans vous voir, et je n’en comptais plus qu’un. Ne vous imaginez pas que vous jugiez bien de ma mélancolie ; elle est au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Ces petites absences m’en font appréhender de longues. » (Billet LIV).
Elle finit par écrire :
« L’on m’apprit que je suis à la veille de cette cruelle absence qui faisait toutes mes appréhensions, et dont la seule pensée m’a déjà tant fait répandre de larmes. Si vous m’avez vue inconsolable en vous perdant pour quelques heures, jugez quel est mon désespoir depuis que je sais que je vous perds pour jamais. » (Billet XI).
Il semble qu’elle réponde à la question précédente par l’affirmative, considérant qu’aucun mal n’égale celui provoqué par l’absence, puisqu’elle s’écrie :
« Je ressens déjà si fortement les chagrins que ces deux tristes jours me vont causer que je ne crois pas les pouvoir ressentir davantage. » (billet LXIII).
Molière… Dans l’Amphytrion (1668), on lit : « L’absence de ce qu’on aime,/ Quelque peu qu’elle dure, a toujours trop duré. » (II, 2, v. 866-867).
L’absence de l’être aimé empêche le repos et nuit à la tranquillité. Cette idée est reprise dans :
L’un des recueils de Suze et Pelisson Dans le Recueil de pièces galantes, en prose et en vers de 1668, Damon se voit répondre : « En effet, Damon, l’absence d’une maîtresse est une éclipse funeste au repos d’un amant, et rien ne peut la dissiper que le seul retour de l’objet aimé. » (p. 221).
L’un des recueils de Sercy Le Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce temps de 1660 contient une “Lettre de Dorinice à un amant qu’elle soupçonnait d’infidélité envers elle”. Dorinice fait état de la même incapacité à trouver le repos en l’absence de son amant : « Lorsque vous avez été absent de moi, je n’ai point eu de repos, et j’ai toujours appréhendé quelque infortune. » (p. 317).
Les Conférences de Richesource La seizième des Conférences académiques et oratoires (1663), proposée par Monsieur le Marquis d’Alüin traite de la question : «Si un amant condamné, par sa maîtresse, à une absence perpétuelle souffre plus la nuit que le jour? » (p. 161)
Les douleurs que cause l’absence sont si fortes qu’il n’est possible de les endurer longtemps. C’est ce qu’affirment
L’épistolière de Mlle Desjardins
Dans les Lettres et billets galants (1668), l’amoureuse s’écrie :
« Il ne faut pour cela que rompre absolument avec vous ; je ne souffrirais pas longtemps, puisque je ne saurais vivre sans vous voir. » (Billet XLII).
Elle prévient également son amant :
« S’il arrive toutefois que malgré ma résolution votre absence ou quelque autre mal m’ôte la vie, ne m’en réputez pas coupable : il faudra que tous mes efforts aient été inutiles et que mon âme étant plus chez vous que chez moi, il n’ait pas été en mon pouvoir de vivre sans vous. » (Billet XCI).
Marianne, la religieuse portugaise L’une des Lettres de la religieuse portugaises (1669) comporte cette déclaration : « J’ai appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable qu’il me fera mourir en peu de temps. » (Lettre cinquième).
Le débat majeur, concernant les effets de l’absence, porte sur sa capacité à mettre fin à l’amour. La question est discutée par :
Bussy Rabutin
Dans les Mémoires de messire Roger Rabutin comte de Bussy (1697), la question suivante est posée : « Savoir si l’absence fait vivre ou mourir l’amour ? ».
La réponse est : « On parle fort diversement / Des effets que produit l’absence : / L’un dit qu’elle est contraire à la persévérance, / Et l’autre qu’elle fait aimer plus longuement. / Pour moi voici ce que j’en pense. / L’absence est à l’amour, ce qu’est au feu le vent, / Il éteint le petit, il allume le grand. » (p. 274)
Suit une autre question très semblable :
« Savoir ce que fait l’absence en amour ? ».
Les réponses se succèdent : « La longue absence en amour ne vaut rien, / Mais si l’on veut que son feu s’éternise, / Il faut se voir et quitter par reprise. / Un peu d’absence fait grand bien», l’amant est « mille fois plus aise / Que s’il le voyait tous les jours.» et «Le cœur n’en est pas plus touché, / Mais les sens le sont davantage. »
Les Conférences de Richesource Dans le cadre du "Deuxième discours" au sujet de l’affirmation « Que l’Amant condamné par sa maîtresse à une absence perpétuelle souffre plus la nuit que le jour », il est écrit : « Je ne veux point alléguer que l’absence est le remède de l’amour et le secours d’un cœur qui veut guérir, et que tout de même que le feu qui s’éteint si nous retirons l’aliment qui nourrit son activité, que les fleurs qui sèchent à l’ardeur du soleil cessent de se flétrir si on les met à l’ombre, aussi la flamme qui couronne un cœur perd toute la force dans l’éloignement de ce qui l’allume. Il est certain que le temps joint à l’absence efface aisément de la mémoire un objet qui s’y était glissé par surprise. Mais si l’amour est appuyé par le raisonnement, s’il est lié par la sympathie et s’il a de longues racines, il est bien difficile que la distance des lieux sépare des cœurs qui sont unis par un nœud si puissant. » (p. 166)
Madeleine et Georges de Scudéry
Dans l’”Histoire des amants infortunés” (Artamène ou le Grand Cyrus, 1649), après que l’on a présenté cette opinion, l’un des protagonistes rétorque : « […] et je ne sais même si le plaisir de revoir ce que l’on aime, après en avoir été privé quelques jours, n’est pas plus grand que tous les maux que l’absence peut causer. » (p. 1583)
Plus loin on lit :
« […] après une fort longue conversation où Xanthus me dit toujours que, pour cesser d’être jaloux, il fallait cesser d’aimer et que, pour cesser d’aimer, il fallait cesser de voir ce que l’on aimait, je le quittai et je fus me promener seul, fort occupé à déterminer ce que je voulais faire. » (p. 1688)
Le Mercure galant
La question est posée à diverses reprises dans le Mercure galant de 1680 : « Si l’absence est incapable d’augmenter l’Amour » (p. 26, p. 89, p. 125, p. 232, p. 254)
« Le brasier de votre amour n’est-il jamais revenu de Flandres plus ardent qu’il n’y est allé ? Si vous vous examinez bien là-dessus, vous me répondrez que vous avez toujours senti votre passion accrue et qu’effectivement à chaque retour il vous a semblé trouver de nouveaux charmes dans la personne que vous aimiez. Donc l’absence n’est pas incapable d’augmenter l’amour. (p. 27)
« L’on a toujours proposé l’absence comme un remède souverain pour diminuer insensiblement un amour qui a établi son empire dans un cœur, néanmoins cette maxime n’est pas infaillible et l’on reconnaît quelques fois que l’éloignement efface les défauts qui nous rebutaient lorsqu’ils étaient présents à nos yeux. Nous soupirons souvent pour un bien que nous ne pouvons posséder qu’avec de très grandes peines, au lieu que nous négligeons un objet qui est proche de nous, et donc la conquête nous est facile. Combien s’en trouve-t-il qui méprisent les merveilles qui sont dans leur pays, pour en chercher de moins estimables dans des climats étrangers ? » (p. 89)
« L’amour est un désir du bien que nous ne possédons pas, et l’absence n’est autre chose que la privation de ce même bien. Il est aisé de conclure que l’absence augmente le désir et par conséquent l’amour. Mais tout est fini dans l’homme et encore plus dans l’homme amoureux et quelque soin que celui-ci prenne de tracer et de retracer à son esprit l’image de sa maîtresse, il en est comme de ceux qui s’embarquent sur une rivière. Les objets se diminuent peu à peu et enfin s’effacent tout à fait […]. De même, l’amant absent conserve pendant quelque temps une vive idée de l’objet aimé. Il la conserve même aux dépens de son propre repos, et à la honte de tout ce qui s’offre pour détruire cette chère idée, mais enfin comme ce qui fait la lumière est la présence du soleil, la présence de l’objet aimé fait aussi l’amour, et comme la privation de la lumière cause la nuit, qui est pour ainsi dire la destruction du jour, la privation aussi de l’objet aimé cause par nécessité la destruction de l’amour. » (p. 125)
« Vous me demandez, Monsieur, si l’absence est incapable d’augmenter l’amour, à quoi je réponds fort décisivement que non. Moi qui vous parle, je n’ai jamais mieux aimé que pendant l’absence. Elle a sans doute un secret particulier d’augmenter le mérite des personnes. Mon esprit les voit alors mille fois plus aimables que mes yeux ne le pourraient voir. Des défauts qui me paraîtraient de près disparaissent de loin, il ne me reste que l’idée des belles qualités. » (p. 232)
« J’ai, par exemple, pour six mois de tendresse dans le cœur. J’ai pour six mois de soins, d’assiduités, et de tout ce qui vous plaire. Je vois ma maîtresse pendant six mois entiers, et bien, voilà ma mesure épuisée, mes six mois sont faits. Mais mettez au milieu deux mois d’absence, pendant ce temps-là mes assiduités, mes soins ne s’épuisent point. Mon amour est allongé de deux mois, j’aimerai huit mois au lieu de six. » (p. 235)
« Si l’absence est le plus grand de tous les maux d’Amour, elle est aussi le plus excellent remède que l’on puisse apporter à ses dérèglements, et le plus sûr moyen d’arrêter les prompts et violents progrès de ces dangereuses saillies, que rien ne peut mieux détruire que cet important secours, sans lequel elles ne cessent d’inspirer des nouveaux désirs et d’allumer de plus ardentes flammes […] »
« C’est ce qui fait juger qu’il n’est point en amour de si constantes flammes et de douleurs si sensibles, que l’absence ne ralentisse, lorsque cette passion n’est plus favorisée de la présence de l’objet aimé, qui ne peut plus porter l’activité de ses feux […] et qui ne laisse pas moins de froideur dans le cœur des amants, que l’éloignement du soleil sur la terre, tant il est vrai qu’il est peu de grandes amours qu’une longue absence ne détruise. » (p. 254).
des questions et maximes d’amour :
Parmi les Questions d'amour ou conversations galantes dédiées aux belles, (1671) on lit :
Si l'on peut dire au vrai et hors de la poésie
L'absence ni le temps ne me sauraient guérir :
Et l'absence ne peut rien sur une âme fidèle?
A cette question, on répond :
« Il est de certaines absences sans espoir de retour et sans aucun commerce, qui font qu'à la fin on oublie l'objet aimé comme l'on se console de la mort des personnes qui nous ont été les plus chères. Mais en cas de lettres, ou qu'on ait quelque sorte espérance de revoir ce qu'on aime : je crois que l'absence ne peut rien sur un âme fidèle. » (p. 88)
L’opinion commune semble être que l’absence permet de mettre fin à l’amour. C’est ce qui est soutenu dans des textes de :
René Bary Dans son traité de La Morale, où après l'examen des plus belles questions de l'école, l'on rapporte sur les passions, sur les vertus et sur les vices les plus belles remarques de l'histoire (1663), il produit une liste de conseils contre l’amour déréglé et parmi diverses façons d’y remédier le dernier « et le plus efficace consiste à s’absenter de la personne qu’on aime, parce que comme la presence entretient l’amour, l’absence le détruit. » (p. 229).
Thomas Corneille
Dans le Stilicon, on touve ces vers : « L’absence sur l’amour a beaucoup de pouvoir,
Et l’on cesse d’aimer quand l’on cesse de voir. » (I, 3, p. 352)
Pourtant, nombreux sont ceux qui se défient de ce remède :
René Le Pays
Dans ses Amitiés, amours et amourettes (1664), il écrit :
« Une petite absence, un dédain, quelque peine, / Le fait penser d’abord à sortir de sa chaîne : /, Mais un cœur éprouvé par mille maux soufferts, / Souffre et jamais ne pense à souffrir de ses fers. » (p. 460)
Les Maximes et lois d’amour de 1669 Dans les Maximes et lois d’amour, Lettres, Billets doux et galans, poésies (1669) la réponse à cette question d’amour dénie un tel pouvoir à l’absence : « Savoir si en l’absence d’une personne qu’on aime bien on en a toujours l’idée présente : Alors qu’on aime extrêmement / Et qu’on languit dans une absence / Iris on songe incessamment / A la cause de sa souffrance : / Mais quand parfois on s’en dispense / Si l’on peut lire [sic] des dictons / On en revient bientôt à ses moutons. » (p.55). On lit encore : « Je ne me flatte plus du secours de l’absence / Elle augmente mon mal au lieu de le guérir / Au service d’Iris il faut vivre et mourir. » (p.97).
Les Délices de la poésie galante
Dans Les Délices de la poésie galante (1663) il est écrit :
« Amour qui dans mon cœur règne avec violence / N’est point refroidi par cette longue absence / Toujours loin de le voir éteindre tant soit peu /Hélas ton souvenir en ranime le feu / Oui quand ce doux penser venait flatter mon âme / Il me semblait te voir prendre soin de ma flamme […] » (p. 248).
L’exagération des souffrances endurées lors de l’absence est déjà malicieusement dénoncée par
Bussy Rabutin Dans la Carte géographique de la cour et autres galanteries lorsqu’il aborde les Maximes d’amour, il écrit : « Tout est siècle pour eux ou bien est un moment / Et jamais au milieu leur calcul ne demeure / Ils vont tous à l’extrémité / Ils disent que leur bien ne dure qu’un quart d’heure / et leur mal une éternité ». (p. 22)
Richelet
Les plus Belles Lettres françaises sur toutes sortes de sujets (1699) livrent des remarques qu’il joint, à la manière d’un Vaugelas, pour expliquer comment écrire les missives, il relève :
« On marque à la personne aimée que l’on souffre de l’absence tout ce qu’on peut jamais souffrir, que la sienne est très longue et très dure, et qu’elle nous fera sans doute succomber, si le Ciel ne nous renvoie bientôt l’objet que nous aimons tendrement et que nous respectons véritablement. » (p. 441).]
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