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La robe, une histoire culturelle du Moyen Age à aujourd’hui de Georges Vigarello, directeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, est un livre aussi beau que passionnant.
Il est découpé en 6 parties:
13e-16e siècles: le laçage médiéval et l’émergence du buste
17e-18e siècles: l’image du piédestal, corsets et paniers
Des Lumières à la Révolution: critique des contraintes
1815-1910: les résistances de l’artifice
1910-1945: l’invention de l’élancement
De 1945 à aujourd’hui: individualité, éclectisme, sensibilité
Les sous-titres donnent une idée de son histoire et de celle des femmes. La robe médiévale recouvre l’ensemble du corps, dissimulant l’anatomie, tout en marquant la distinction sociale par la couleur et la richesse du tissage. Puis on sépare le haut du bas. Le buste féminin subit un étroit laçage, avec étranglement de la taille, et évasement de la jupe, qui enveloppe pudiquement les jambes. La robe cantonne la femme au décor, alors que la tenue masculine est celle de l’action, avec les jambes découvertes et déliées. Certaines dames sont affublées de manches immenses, qui les condamnaient à l’immobilité. Il s’agissait certes de nobles disposant de plusieurs domestiques.
Cette façon d’entraver les mouvements fait penser à la mode des pieds bandés, que la Chine imposa aux fillettes dès 5-6 ans, du 10e siècle au 20e siècle. La taille idéale était de 7,5 cm, obtenue au prix de véritables tortures, et qui les empêchait de marcher. Un milliard de femmes chinoises ont souffert de cette pratique, dont le taux de mortalité est estimé à 10% pour cause de septicémie. Elle ne fut interdite qu’en 1912 par la République de Chine. J’imagine qu’on ne laçait pas les bustes des servantes, ni ne leur bandait les pieds: il fallait bien qu’elles puissent bouger!
La tapisserie «scène de chasse du Devonshire, 1425-1430» illustre les rôles dévolus aux hommes et aux femmes: les premiers s’activent auprès de leurs chevaux et de leurs chiens, en haut, tandis que les femmes, au premier plan, regardent, passivement, empêtrées dans leurs robes à traîne, rehaussées de bijoux et de coiffes. Dès le milieu du 15e siècle, le surcot porté sur la robe, boutonné sur le devant, étreint toujours plus la poitrine, au point d’avoir été considéré comme l’ancêtre du corset. A ces contraintes s’ajoute le hennin démesuré, jusqu’à 4 ou 5 fois la hauteur du visage, ce qui devait être bien mal pratique pour se déplacer ou simplement tourner la tête. La fin du 15e siècle ajoute au vêtement féminin une large ceinture, dont le rôle est autant de resserrer la taille que de soutenir, voire de compresser le buste. L’Espagne invente le «vertugadin»: ensemble de cercles rigides, faits d’osier fin (vertugo), placés sur l’étoffe pour l’arrondir et l’élargir.
Le 16e siècle pousse encore la géométrie de la robe en élargissant la jupe, séparée du haut par une ceinture étranglant la taille. Les portraits de Claude de France et d’Eléonore d’Autriche les affublent de surcroît de manches de fourrure qui tombent jusqu’à la moitié de la jupe. Même tendre la main devait être compliqué… Cette mode s’est internationalisée au 16e siècle, en France, Italie, Espagne, Angleterre. Elle trahit le statut identique de la femme, unissant la perfection formelle à l’immobilité.
Ce siècle dit de la «Renaissance» du modèle antique invente également le corselet de fer, pour tenir le buste. La représentation de la page 38 fait frémir. Des femmes ont porté cet engin de torture? Il fut suivi par le corset, sous-vêtement rigide comportant des baleines, destiné à affiner la taille et à maintenir la poitrine. Certains tableaux donnent une idée de ce que devait être le port d’un corset: la taille incroyablement fine est prolongée par un triangle de tissu qui plonge dans les plis de la robe, la cage thoracique est si étroite qu’on se demande comment la dame fait pour respirer. La médecine a dénoncé les effets désastreux du corset: il provoque des problèmes dorsaux et musculaires, les abdominaux, non sollicités, se relâchent, il dégrade la peau, blesse les organes internes: sous l’effet de la compression, l’estomac et les intestins remontent et endommagent le foie, la rate et les reins. La respiration devient difficile, car le diaphragme, n’ayant plus assez de place, gêne les poumons et le cœur. Or, c’est l’oxygène qui aide tous les organes à fonctionner… Enfin, il provoque des reflux gastriques et la constipation… Tout ça pour paraître belle! Pourtant, il fut porté du 16e siècle au début du 20e siècle.
Le 17e siècle ajouta le vertugadin évasé, comme dans le tableau des Ménines de Vélasquez. Ainsi que la collerette, portée, il est vrai, par les femmes comme par les hommes. Il invente les paniers et les cerceaux, qui font ressembler les femmes à des montgolfières, avant leur invention!
Grâce aux Lumières puis à la Révolution, les tenues des femmes se simplifient et se libèrent de leurs entraves. On porte des tuniques inspirées par l’Antiquité, des tenues légères et souples qui laissent deviner les formes. Les femmes peuvent à nouveau bouger, marcher, courir…
La Révolution de 1789, qui aurait dû être celle du peuple, a été dévoyée par un empereur, puis par le retour de la royauté, enfin par le rétablissement de l’Empire. Il fallut attendre 1863 pour que la France se dote enfin d’un système républicain. La mode suivit donc ce retour en arrière. On retrouve les laçages, les corsets, les paniers, les jupes encombrantes. On invente la crinoline, le faux-cul, qui relève et bombe l’arrière. Ce qui devait être pratique pour s’asseoir!
A partir de la république, les robes raccourcissent (les robes qui traînaient à terre devaient rendre la marche difficile!) A la toute fin du 19e siècle apparaissent les premiers maillots de bain, constitués d’un pantalon jusqu’au genou et d’une tunique à manches courtes.
Le 20e siècle va enfin libérer les femmes du corset et favoriser un élancement de la silhouette, dans des tissus fluides. Les tenues sportives favorisent cette fluidité. Rappelons que les JO n’ont été ouverts aux femmes qu’en 1912 à Stockholm! Les tenues se simplifient également quand les femmes exercent des activités professionnelles. Gabrielle Chanel porte ses propres modèles dès les années 1910, la jupe est relevée, la taille peu marquée, ce qui favorise l’activité. 1925 voit l’arrivée de la mode garçonne: cheveux courts, pantalon, qui accompagne le changement du statut féminin. En 1940 apparaît la jupe-culotte adaptée à la bicyclette. Dès 1950, les nouveaux matériaux permettent un jeu libre des formes. Le début de l’émancipation féminine…