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Des empires en mouvement ? Impacts et limites des migrations coloniales (Compte-rendu)
Référence : SINGARAVÉLOU Pierre, “Des empires en mouvement ? Impacts et limites des migrations coloniales”, in SINGARAVÉLOU Pierre [dir.], Les empires coloniaux. XIXe-XXe siècle, Points Histoire, Paris, Le Seuil, 2013
Dans ce chapitre, Pierre Singaravélou, par le biais d’une histoire comparée et croisée des empires coloniaux, met en lumière les multiples mouvements migratoires qui s’y sont déroulés depuis le début du XIXe siècle. Il souligne ainsi l’importance des migrations asiatiques, longtemps négligées ou sous-estimées par des historiens focalisés sur les migrations européennes. En effet, on apprend dans ce chapitre qu’à côté des 56 millions d’Européens qui ont quitté le continent entre 1840 et 1940, 30 millions d’Indiens et 51 millions de Chinois ont émigré pour plusieurs raisons concomitantes : les abolitions progressives de la traite et de l’esclavage et le développement des économies de plantation qui ont conduit les empires à chercher une nouvelle main-d’œuvre.
Cependant, l’auteur nous rappelle que ce qui rend d’abord possible de telles migrations massives est la révolution des transports au milieu du 19e siècle, induite par le développement des chemins de fers et la création du bateau à vapeur, permettant un raccourcissement du temps de trajet – renforcé, en outre, par l’ouverture du Canal de Suez en 1869 – et une diminution drastique des coûts de transport. Dès lors, ces migrations européennes, asiatiques, mais également africaines, ont conduit à une reconfiguration des sociétés coloniales qui deviennent alors « plurales » car composées de diverses catégories d’individus aux statuts hétérogènes : coloniaux, colons, autochtones, étrangers blancs et étrangers de couleur (Balandier, 1951).
Toutefois, les capacités techniques de migration n’expliquent pas en elles-mêmes les diverses causes et formes de migrations qui ont eu lieu durant ce siècle. Entre les diasporas impériales, les diasporas de travail, les push factors et pull factors – c’est-à-dire respectivement les facteurs qui poussent à quitter son pays pour des raisons internes (économiques, politiques, etc.) et les facteurs attirants les migrants vers leur destination (terres disponibles, métaux précieux, stabilité) –, nous avons tout un éventail de raisons différentes au départ des migrants, eux-mêmes très hétérogènes, qui sont restituées dans ce chapitre.
Au-delà des multiples détails exposés sur les migrations coloniales, ce texte de Singaravélou, mis en relation avec les représentations contemporaines dominantes sur le sujet, comporte trois remises en question fondamentales.
Tout d’abord, selon une idée reçue couramment répandue, la colonisation moderne, et en particulier la colonisation de peuplement, serait l’apanage des Européens. Or, cette lecture nous éclaire sur le fait que les Etats-Unis et, plus particulièrement, le Japon ont également été acteurs importants de cette colonisation moderne. L’auteur montre ainsi que l’Empire nippon a été particulièrement efficace et entreprenant en ce qui concerne la colonisation de peuplement. Il a fortement encouragé l’émigration dans ses colonies en Asie dont le taux d’encadrement est spectaculaire en comparaison des colonies européennes. Rien qu’en termes de civils, on en compte plus de 3 millions de Japonais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, démontrant ainsi la « réussite » de la colonisation de peuplement de l’Empire nippon, longtemps oubliée.
Ensuite, ce lien entre colonisation et migration qui semble aller de soi constitue lui-même une autre idée reçue héritée de la colonisation qui perdure aujourd’hui. L’étude des fait exposés dans ce chapitre apporte en fait un éclairage tout autre. En effet, parmi les 56 millions d’Européens qui émigrent outre-mer entre 1840 et 1940, 37 millions le font en direction des Etats-Unis et 10 millions en Amérique du Sud, remettant dès lors, ce lien en question. Il est vrai que l’émigration dans les colonies avait mauvaise presse, due au taux élevé de mortalité causé par les maladies tropicales en Afrique et en Asie. Mais le développement de la médecine d’émigration permettant de réduire fortement cette mortalité, parallèlement au développement des moyens de transports et de communication, n’a inversé que partiellement cette tendance. En effet, au début du XXe siècle, les Européens restent très minoritaires dans les colonies, dépassant rarement 0,5% de la population totale. Par exemple, la seule « vraie » colonisation de peuplement de la France démontre ce constat : sur les 400’000 européens présents en Algérie en 1880, seule la moitié est Française.
L’Empire britannique fait toutefois figure d’exception quant aux colonies de peuplement avec, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une population blanche fortement majoritaire dans les dominions, dépassant 95% de la population exceptée en Union sud-africaine (21,4%). P. Singaravélou met ainsi en lumière la faiblesse des tentatives de peuplement des puissances coloniales européennes, exception faite pour le Royaume-Uni, tout en restituant également la réussite de l’Empire nippon dans ce domaine. La politique volontariste de peuplement de Salazar au Portugal à partir des années 1940 portera également ses fruits, mais excède la borne temporelle considérée. Quant à l’Italie, il est vrai que l’arrivée de Mussolini au pouvoir se traduira par une véritable colonisation de peuplement guidée par l’idéologie fasciste, faisant passer les Italiens de 50’000 à 300’000 en Afrique orientale de 1934 à 1939, mais il s’agit d’un phénomène de courte durée et d’un nombre mineur par rapport à l’émigration italienne en dehors des colonies (Amériques et autres pays européens) .
Enfin, il y a souvent dans l’imaginaire commun, l’idée selon laquelle l’émigration coloniale aurait été un moyen pour les puissances coloniales d’envoyer dans leurs colonies les individus les plus « indésirables » en métropole, au premier rang desquels les prisonniers suivis des masses rurales et pauvres. Il y a par exemple cette image persistante qui voit dans les habitants actuels des anciens dominions des descendants de prisonniers envoyés par le Royaume-Uni. À nouveau, l’auteure s’attache à déconstruire cette thèse dite de la « soupape de sécurité en montrant que, bien que des colonisations pénitentiaires et des émigrations assistées visant des populations pauvres aient eu lieu, elles restent minoritaires par rapport à l’ensemble des migrations. De fait, les colonisations pénitentiaires ne concernent que près de 150’000 individus pour l’Empire britannique en direction de l’Australie et de la Tasmanie et 10’000 prisonniers pour l’Empire français en Nouvelle-Calédonie. Quant à l’émigration assistée concernant les migrants les plus modestes au Royaume-Uni, elle ne concerne que 7% des départs. Au contraire, la plupart des émigrants anglais et irlandais sont des travailleurs qualifiés, auxquels il faut ajouter de nombreux jeunes aristocrates.
Comme pour les émigrants européens, la plupart des travailleurs indiens qui émigrent dans le système du « coolie » – c’est-à-dire le recrutement bon marché et sous contrat individuel de travailleurs asiatiques et africains pour travailler dans les colonies britanniques, françaises, portugaises et néerlandaises pour faire vivre leur famille restée sur place – ne font pas partie des groupes sociaux les plus pauvres, à l’instar de 39% des travailleurs indiens transporté à Fiji appartenant aux plus hautes castes. De plus, contrairement à une autre idée reçue, à côté de l’engagisme (coolie trade), la grande majorité des migrants asiatiques se sont mus librement, pouvant même parfois former une sorte de sous-impérialisme dans certaines colonies du fait de leur réussite économique.
Peu après cette période, les processus de décolonisation vont bouleverser ces tendances. La décolonisation conduira en effet au retour de millions de coloniaux et de colons, mais surtout au déplacement de millions de colonisés, qu’il s’agisse de retour dans leur pays ou région d’origine, mais aussi de départ vers la métropole, parfois à la suite de conflits survenant lors des constructions nationales. Dans tous les cas, le développement concomitant des empires coloniaux et de l’industrialisation, à la croisée de logiques impérialistes, capitalistes, et racistes, a été « à l’origine de l’essor des premiers réseaux de migrations « globales » reliant les trois océans ».
Hugo Da Silva Gonçalves