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L'image de Tirésias Texte et image
L'image de Tirésias
En conclusion, quelle est l'image de Tirésias dans l'iconographie antique? La constitution de deux groupes s'impose : l'un réunissant les documents qui tournent autour du thème de la Nekyia et l'autre rassemblant ceux qui s'inspirent de la tradition théâtrale.
Dans les documents qui appartiennent à la tradition de la Nekyia, Tirésias a l'image d'un aveugle. Il a pour attribut un bâton. Ces traits correspondent bien au texte d'Homère. Cependant sur le miroir étrusque, il est montré sous la forme d'un personnage juvénile avec un détail, son petit doigt levé, qui pourrait être une allusion à sa bisexualité. La présence d'Hermès, sur ce même miroir, est intéressante car c'est un dieu psychopompe, qui conduit les âmes des morts dans les Enfers, ce qui est l'une des fonctions importantes du chamane. Toujours dans le domaine étrusque, il apparaît sur la fresque de Tarquinia comme un personnage qui a une fonction sacrée. Sur le vase du Peintre de Dolon, Tirésias apparaît sous la forme d'une tête mantique, associé par là à Orphée qui, lui, a des affinités avec le chamanisme, qui va aussi rechercher une âme dans les Enfers. Si l'on doit tirer de ce groupe un trait général, c'est sans conteste la nature particulière de l'âme de Tirésias, exprimée dans chaque cas de façon différente et originale.
Le second groupe est nettement plus stable : Tirésias apparaît comme un devin aveugle et vieux, portant un bâton. Dans la céramique italiote, il apparaît comme un personnage investi d'une certaine solennité. Le motif de l'enfant-guide a été retenu dans les deux cas. Il est confronté à un autre personnage qui représente le pouvoir royal. Il est difficile de trouver le passage exact chez Sophocle et il n'y a probablement pas à le faire. La ressemblance des deux représentations montre un thème iconographique opposant un devin, aveugle et guidé par un enfant, à un roi, comme le symbolisent les deux sceptres représentés sur le vase dessiné par Raoul-Rochette. Cela est compatibles avec les textes des Tragiques dans lesquels le devin a une altercation avec le dépositaire du pouvoir royal, qu'il s'appelle Oedipe, Créon ou Penthée.
Nous pouvons encore ajouter un dernier mot sur l'expression de la bisexualité. Nous n'avons finalement qu'un seul document qui exprime la bisexualité de Tirésias, par un corps juvénile et un petit doigt dressé rappelant Dionysos, Attis ou la nature homosexuelle. C'est relativement peu. Tirésias, rappelon-le, n'est pas un hermaphrodite. Il a passé successivement par les natures féminine et masculine avant d'être devin. On peut étudier, pour comprendre sa représentation dans l'art, le cas de Kaineus. Parmi tous les vases qui le montrent, un seul le présente comme un androgyne. Il s'agit d'un skyphos italiote représentant Kaineus se battant contre des Centaures [102](fig.11,pl.IV). Kaineus a des traits androgyniques: un sexe d'homme et des seins. Sa légende a quelques points communs avec celle de Tirésias. Il était à l'origine une jeune fille, aimée de Poséidon, et qui a obtenu de lui de devenir invulnérable. Lors d'un combat, les Centaures, ne pouvant le tuer, l'enterrèrent sous des troncs. Il se caractérise donc lui aussi par une bisexualité successive et son invulnérabilité se rapproche de la longévité de Tirésias. Un seul peintre a choisi d'exprimer son invulnérabilité par le biais de l'ambiguité sexuelle. La représentation de la bisexualité sur vase ou dans la sculpture donne l'impression d'un collage. Pour Tirésias et Kaineus, elle est utilisée comme un signe servant à indiquer une nature particulière: divination, invulnérabilité. Ce signe n'a cependant pas été utilisé de façon systématique.
On peut mentionner aussi la tradition plastique d'Hermaphrodite. Elle s'inspire non pas de modèles physiques mais d'une spéculation artistique. M.Delcourt voit dans l'effigie d'Hermaphrodite un pur symbole amené tardivement de la zone des rêveries à celle des réalités concrètes [103]. Par ailleurs, elle a montré que les êtres humains frappés d'hermaphrodisme étaient rejetés, considérés comme des terata: ils représentent un très grand danger, s'appuyant sur plusieurs textes antiques, datant essentiellement l'époque romaine [104].
En conclusion, L. Brisson exagère le côté androgyne de Tirésias dans l'iconographie. On peut dire que la tradition théâtrale semble donner naissance à un type stable: celle de la dispute entre un roi et un devin aveugle, guidé par un enfant. Il y a fort à parier que si l'on découvrait d'autres pièces, elles pourraient correspondre à ce schéma. Les représentations de la Nekuya sont plus problématiques: chaque fois l'artiste a dû chercher une solution pour exprimer la nature ambiguë du devin, puisant dans d'autres traditions iconographiques comme celle d'Orphée ou de Dionysos.
Texte et image
A travers les images antiques, la bisexualité de Tirésias apparaît peu. Seul le petit doigt levé sur un miroir étrusque la signale. Les textes parlent d'une double transformation sexuelle qui conduit à la divination. Mais la vision du corps d'Athéna lui permet également de devenir devin. Luc Brisson a raison de penser que ces deux types d'événement sont équivalents. Athéna a un aspect bisexuel indubitable. Tirésias n'est donc pas un bisexuel au sens propre du terme: il ne cumule pas deux natures de façon simultanée mais, comme le relève Marie Delcourt, il a une bisexualité successive. Tirésias a à voir avec la bisexualité; sa fonction, son mode d'être sont liés à la bisexualité.
Chez Homère, il est devin, vivant parmi les morts. Il n'y a pas de traces d'une quelconque ambiguité sexuelle. Même si il est impossible de le prouver, la double métamorphose doit être un motif plus récent, traduisant en quelque sorte dans un langage neuf la nature de Tirésias. N'oublions pas qu'à l'époque archaïque, on évolue vers la représentation de dieux tels Dionysos, Apollon, comme des êtres juvéniles, alors qu'on les montraient comme des hommes d'âge mûr auparavant. Le même processus se retrouve pour l'épisode du bain d'Athéna, qui n'existe pas avant l'époque hellénistique. L'aventure d'Actéon a la même évolution. On pourrait reconstituer une archéologie du mythe de Tirésias, qui se déroule à travers plusieurs couches successives dans le temps, mais qui sont cependant nettement discernables.
Dès lors la bisexualité constitue une clé qui nous permet de comprendre Tirésias sans en envahir la figure. Les peintres et sculpteurs antiques, dans leur majorité, n'ont pas éprouvé le besoin de ce signe pour exprimer la nature de Tirésias. Les auteurs tragiques non plus. Restent tous ceux qui s'intéressaient à la mythographie, du Pseudo-Hésiode à Ovide, pour qui la nature de Tirésias, dans le cadre plus global de la mythologie grecque, était marquée par la bisexualité, qui constitue en elle-même un signe. D'autres auteurs ont préféré substituer un signe équivalent, correspondant à une vision des choses qui leur était plus proche. Ainsi, à chaque époque, à chaque contexte correspond une façon d'exprimer la nature de Tirésias. Cela nous autorise d'abord à reconnaître des équivalences, ensuite à choisir un marqueur, la bisexualité, et à l'explorer dans une perspective plus large. Vue sous cet angle, le comparatisme devient précieux pour poser des questions au domaine grec.
102.LIMC,s.v.Kaineus,n°52
103.M.Delcourt, Hermaphrodite, Paris, 1958, p.87-89
104.M.Delcourt, Stérilités mystérieuses et naissances maléfiques dans l'Antiquité classique, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, fasc.83, Liège, 1938, p.54-59 . Voir aussi Aileen Ajootian, LIMC, art.Hermaphrodite.