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Les disputes religieuses des premières années de la Réforme
Spengler (lith.), Dispute de Lausanne (1-8 octobre 1536), Lausanne, 19e siècle. ©MIR, Genève
Dans l’Ancienne Confédération helvétique, les idées réformées circulent dès le début des années 1520. Elles sont prêchées par des clercs convaincus que le salut des âmes ne pouvait être assuré que par une profonde rénovation de l’Église. Le prêtre zurichois Ulrich Zwingli est l’un d’entre eux. Féru de lecture biblique et attaché à l’idéal du bon gouvernement incarné par les conseils et assemblées communales, ce clerc humaniste devient le chef de file de la Réforme helvétique : il ancre le mouvement dans la cité et fait du pouvoir politique un acteur essentiel dans la gestion des affaires religieuses. La dispute, assemblée destinée à départager partisans et adversaires de la nouvelle foi, est directement issue de la conception zwinglienne de la Réforme et des rapports entre communauté politique et communauté de foi qui sous-tendent la vision que le réformateur a de la place de l’Église dans le monde.
La première dispute est organisée à Zurich, en janvier 1523. Zwingli y défend avec succès sa conception d’une Église libérée de l’appareil romain, qui n’a d’autre chef que le Christ et qui existe à travers les fidèles rassemblés dans leur foi. Face à lui, une délégation épiscopale venue de Constance tente en vain de convaincre le conseil de Zurich de mettre fin aux discussions, jugées suspectes d’hérésie par l’évêché. À l’issue de la dispute, le conseil de ville autorise Zwingli à poursuivre son enseignement ; quelques semaines après une deuxième dispute, organisée en octobre de la même année, le magistrat ira plus loin, faisant siennes les propositions d’Ulrich Zwingli de retirer les images de dévotion des églises et d’abolir la messe dans les terres zurichoises.
Les disputes entre réformateurs et défenseurs de l’ancienne foi se multiplient dès lors au sein de l’Ancienne Confédération, mais aussi dans le Saint-Empire. Plusieurs d’entre elles débouchent sur l’adoption de la Réforme par les autorités, comme à Memmingen, Kaufbeuren et Nuremberg en 1525, à Berne et Hambourg en 1528, ou encore à Lausanne en 1536. Ailleurs, si elle n’entraîne pas immédiatement la conversion de la cité aux idées nouvelles, la dispute assure aux réformateurs une légitimité désormais garantie par l’autorité civique et leur permet de poursuivre leur ministère sans être inquiétés : c’est le cas, par exemple, dans les Grisons en 1526 (dispute d’Ilanz). Au long des années 1520-1530, les disputes religieuses s’imposent donc comme l’un des outils les plus efficaces pour faire progresser les idées nouvelles. Le soutien que les réformateurs ont trouvé auprès de magistrats eux-mêmes favorables aux idées nouvelles, et donc prêts à organiser une dispute, explique en grande partie ce succès. En effet, durant ces années, une seule dispute d’envergure procède d’autorités fidèles à l’Église romaine : en 1526, les cantons suisses convoquent une conférence à Baden dans l’espoir de contrer l’influence grandissante des réformés dans les territoires helvétiques, mais sans parvenir à leurs fins.
Les disputes sont marquées par la mise en œuvre des préceptes zwingliens en leur sein. Des séries de thèses résumant les positions théologiques et ecclésiologiques des réformateurs sont rendues publiques avant l’ouverture de toute conférence. Les participants sont invités à se prononcer pour ou contre chaque thèse et à justifier un éventuel rejet des préceptes défendus par les réformateurs. Toute argumentation doit respecter le principe sola scriptura impliquant que la Bible est la seule autorité recevable. De nombreuses éditions des Écritures sont donc mobilisées par des orateurs soucieux d’avoir recours au texte le plus authentique possible afin de prouver leurs dires.
Comme la dispute suit des règles qu’ils ont eux-mêmes définies, les orateurs réformés parviennent à y imposer leur interprétation de la foi bien plus facilement que leurs contradicteurs. De plus, peu nombreux sont les clercs possédant les compétences pointues que suppose la participation au débat savant dont les conférences sont le théâtre. Titulaires de grades universitaires et versés dans les savoirs rhétoriques et exégétiques, Ulrich Zwingli, Johann Oecolampad ou Martin Bucer disputent ainsi souvent face à un clergé local peu formé, que sa situation force cependant à assister à la dispute, même si ses membres ne se sentent pas capables d’y défendre leurs idées. Les magistrats menacent en effet de la perte de leurs revenus les clercs récalcitrants dont ils contrôlent les bénéfices. Ce déséquilibre est aggravé par le refus de nombre de théologiens catholiques confirmés, comme Johann Eck et Thomas Murner, de participer à un événement condamné par leur institution comme nourrissant l’hérésie. Rares sont donc les spécialistes qui, à l’instar de Konrad Treyer, provincial des Augustins de Fribourg venu disputer à Berne, acceptent de relever le défi des réformateurs alors que personne ne peut les y contraindre.
Face à l’hostilité de l’Église romaine et pour convaincre les autorités civiques, les réformateurs érigent la dispute en assemblée chrétienne ouverte à l’inspiration divine et donc apte à se prononcer sur les questions de la foi. Cette justification, développée par Ulrich Zwingli dès janvier 1523, inscrit la dispute dans une longue tradition de la recherche de la décision juste au sein d’instances collectives. Au sein de la dispute s’imposent donc, d’une part, le principe d’une décision rendue plus juste et plus sûre par le nombre des participants, et d’autre part, la certitude que Dieu éclairera les disputants, qui s’en remettent d’ailleurs explicitement à l’inspiration divine pour arrêter leur choix. L’exercice n’est donc pas très éloigné des votes des conciles ou de l’élection du pape, et montre aussi des similitudes avec le fonctionnement des conseils de ville et des Diètes fédérale ou impériale.
Transfigurée en assemblée chrétienne, la dispute religieuse correspond presque parfaitement à l’idéal helvétique du bon gouvernement exercé par des assemblées garantissant la préservation du bien commun. Cette homologie explique pourquoi la dispute a connu un tel succès dans l’Ancienne Confédération, au sein de laquelle se sont déroulées toutes ses manifestations les plus marquantes. La dispute organisée en 1526 à Baden par les cantons hostiles à la Réforme confirme cette hypothèse : s’ils rejettent les idées nouvelles, les cantons catholiques n’en jugent alors pas moins que seul le recours à la décision collective mettrait fin au conflit religieux, tout comme seule la réunion de la Diète fédérale permettait, depuis toujours disait-on, de trancher les litiges entre cantons.
Fabrice Flückiger,
Université de Neuchâtel
Bibliographie sélective
Irena Backus, The Disputations of Baden (1526) and Berne (1528). Neutralizing the Early Church, Princeton, Princeton Theological Seminary, 1993.
Olivier Christin, «La formation étatique de l’espace savant. Les colloques religieux des XVIe-XVIIe siècles», Actes de la recherche en sciences sociales, n°133, 2000, p.53-61.
Fabrice Flückiger, «Dire le vrai. L’expérience de la différence religieuse dans les disputes de l’Ancienne Confédération (1523-1536)», in Bertrand Forclaz (dir.), L’expérience de la différence religieuse dans l’Europe moderne (XVIe-XVIIIe siècles), Neuchâtel, Alphil, 2013, p.67-88.
Thomas Fuchs, Konfession und Gespräch. Typologie und Funktion der Religionsgespräche in der Reformationszeit, Cologne, Böhlau, 1995.
Bernd Moeller, Zwinglis Disputationen. Studien zur Kirchengründung in den Städten der frühen Reformation, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2011.