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Plébiscitée par la population, l'Armée XXI commence en beauté son sprint final
18 mai 2003
e référendum sur l'Armée XXI a donné à celle-ci une légitimité démocratique sans précédent. Ce succès populaire est un encouragement indéniable pour les mois d'activité frénétique qui attendent désormais l'institution militaire, mais souligne surtout le bienfondé de la méthode retenue.
Plébiscité par 76% des votants, le projet Armée XXI entamera demain son sprint final, après avoir vécu un parcours sans précédent dans notre pays. Jamais une réforme de l'armée n'aura en effet pris autant de temps pour être mise en œuvre. Lancée sur le fond en août 1996 avec la formation de la Commission d'étude sur les questions stratégiques présidée par Edouard Brunner, l'Armée XXI entrera en vigueur le 1er janvier 2004, soit 90 mois plus tard ; si l'on considère que la majeure partie des innovations ne seront appliquées qu'en 2006, après deux années complètes de reconversion, on parvient en fait à une réforme étalée sur 10 ans.
De même, jamais une réforme de l'armée n'aura fait l'objet de tels débats sur la place publique. Trois documents essentiels ont donné lieu à un large débat politique : le Rapport Brunner publié en 1998, le Rapport du Conseil fédéral sur la politique de sécurité 2000 l'année suivante et le Plan directeur de l'Armée XXI en 2001. De plus, six votations populaires ont fondé les bases démocratiques de la réforme : la nouvelle constitution approuvée en avril 1999, le projet de diminution du budget militaire rejeté en novembre 2000, la double révision partielle de la Loi sur l'armée et l'administration militaire (LAAM) approuvée en juin 2001, l'initiative pour la suppression de l'armée massivement rejetée en décembre 2001, en plus du vote de ce week-end.
C'est dire à quel point le verdict final de la population souligne la conduite politique judicieuse du Conseil fédéral, la communication efficace du Département de la Défense, de la Protection de la population et des Sports, mais aussi la qualité du projet imaginé et développé par les militaires. En dépit des craintes légitimes éprouvées ces dernières années dans leurs rangs, et des commentaires sarcastiques ou funestes qui ont proliféré à leur endroit dans les médias, les réformateurs de l'armée vont en effet appliquer presque sans mélange les idées essentielles de leur projet. L'absence de débat ayant caractérisé la campagne a d'ailleurs prouvé qu'aucune alternative n'existait.
Un projet de qualité
Formé à la fin de 1997, le Kernteam Armée 200X a été la première structure spécifiquement mise en place par l'armée suisse pour préparer la réforme en cours. A cette époque, celle-ci n'était qu'un grand chantier rempli d'incertitude, et la première activité majeure du groupe à partir de février 1998 a consisté à évaluer les prises de positions liées au rapport Brunner et à effectuer un nombre important d'auditions au sein de l'armée et des milieux proches, afin de cerner les vœux et les réticences quant à la transformation de l'institution militaire. Ce travail de recherche intense et fastidieux a fourni aux réformateurs une compréhension globale des limites à ne pas franchir et des lacunes à corriger, et ainsi imposé un réalisme qui porte aujourd'hui ses fruits.
Les éléments-clefs de la réforme ont été cernés dans le courant de 1998 et approfondis dans les premiers mois de 1999 par un ensemble d'études préalables recouvrant tous les domaines traités. La fonction de chef de l'armée, la séparation entre instruction et engagement, la modularité au niveau bataillonnaire, la suppression d'échelons de commandement, la formation d'état-majors d'engagement, le système de la disponibilité échelonnée, mais aussi des sujets plus pointus tels que les forces d'opérations particulières, ont émergé durant cette période comme des nécessités. D'autres éléments issus du rapport Brunner, tels que le service en un bloc ou la collaboration accrue avec les Forces armées étrangères, ont également été étudiés. Tous ces éléments ont été réunis en un seul document donné en consultation auprès des cantons et des partis politiques à l'été 1999.
C'est d'ailleurs certainement cette année-là que le projet a réuni les conditions du succès. Au-delà des discussions et des échanges permanents mis en place autour de la réforme, les études conceptuelles lancées à partir d'août 1999 ont en effet permis d'approfondir les options retenues et de définir assez précisément le format, la structure et le fonctionnement de la nouvelle armée, tout en vérifiant le caractère irréalisable de certaines variantes pourtant réclamées ces dernières semaines encore. Ce travail réalisé pendant 8 mois par 80 militaires de carrière et de milice reste modeste au regard des effectifs que d'autres armées engagent en permanence dans leur transformation structurelle et doctrinale, mais il a fourni les bases pour la rédaction du Plan directeur de l'Armée XXI et de la première révision de la LAAM, en passant ainsi à la phase purement politique du projet.
L'état d'esprit des réformateurs à cette époque était partagé entre la conviction de proposer le meilleur projet possible et la crainte que la classe politique ne le démembre. De plus, les échéances populaires étaient clairement redoutées, en particulier l'initiative socialiste dite de redistribution des dépenses, qui aurait réduit le budget de l'armée à un point tel que la réforme aurait été impossible. Dans les faits, le véritable défi politique a été la remise en cause de la stratégie du Conseil fédéral consistant à garantir la sécurité par la coopération, à l'occasion de la révision partielle de la LAAM, où l'opposition venue de la gauche antimilitaire et de la droite nationaliste a échoué de justesse. Les autres votations n'ont été somme toute qu'une formalité, et les choix militaires ont été préservés par une conduite politique souple et prévoyante.
Les parlementaires ont en effet discuté dans le détail la réforme de l'armée et fixé eux-mêmes des éléments aussi précis que la durée des écoles de recrues et l'effectif annuel des soldats en service long. En repoussant d'une année le passage à l'Armée XXI et en faisant des compromis modestes, comme le maintien d'unités du train ou la création d'un état-major de brigade supplémentaire pour les cantons alpins, le conseiller fédéral Samuel Schmid est cependant parvenu à maintenir concrètement toutes les innovations du projet et à susciter le consensus à leur propos. Le fait qu'aucun parti gouvernemental n'ait choisi de s'opposer à l'Armée XXI dans la votation de ce week-end est à lui seul le signe d'un succès politique majeur.
Il est vrai que la réforme de l'armée a souvent été combattue de manière sournoise, par la dérision, le procès d'intention ou la calomnie pure et simple. Les préjugés du conservatisme passéiste et de la haine antimilitaire ont souvent été relayés dans la presse, et on se rappelle que des commentateurs dont il est charitable de taire le nom annonçaient par exemple fin 2001 que "le projet Armée XXI était au bord de la tombe". Le verdict cinglant de la population, l'approbation massive de tous les cantons – même ceux décrits voici peu comme des "bastions antimilitaristes" – montrent au contraire que la transformation de l'armée a été clairement ressentie comme une nécessité, et que les doutes au sujet de la politique étrangère du gouvernement n'ont en rien déteint sur la confiance dont jouit l'institution militaire.
La fracture entre l'armée et la nation annoncée au début des années 90 s'est aujourd'hui transformée en une adhésion marquante. Il s'agit désormais de mettre en pratique l'Armée XXI et de faire la preuve que la nouvelle armée sera à même de fournir des réponses adaptées aux menaces et aux risques contemporains. Dans ce cadre, remédier aux problèmes de conduite entre cadres, à l'usure accélérée du personnel enseignant, à la pénurie des effectifs professionnels et à la chute des budgets annuels feront certainement partie des priorités. Car si cette votation est un succès pour l'armée, il n'en demeure pas moins que celle-ci se trouve aujourd'hui dans un état alarmant, et qu'il faudra des années d'efforts acharnés pour corriger les effets pervers de l'Armée 95, qui vont de la dérive soixante-huitarde dans la conduite à la perte du savoir-faire chez les cadres, en passant par la faiblesse prospective et l'incohérence des programmes d'armement.
Maj EMG Ludovic Monnerat