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Le rapatriement des prisonniers de guerre accapare le Comité international de la Croix-Rouge jusqu’en juin 1922. Le conflit a métamorphosé l’institution créée par Henri Dunant.
Prisonnier de guerre en Allemagne pendant deux ans et demi, après sa capture à Verdun, le capitaine Charles de Gaulle est libéré peu après l’armistice du 11 novembre. Fin novembre, il y a cent ans, on retrouve sa trace en Suisse, à Romanshorn, sur les bords du Lac de Constance. De Gaulle prend le train pour Genève, emprunte 5,80 francs pour pouvoir voyager dignement, car un officier de sa trempe, estime le futur général, ne peut fréquenter la troisième classe!
De Genève, il regagne Lyon le 1er décembre. A son chef de régiment, il écrit: «A l’immense joie que j’éprouve avec vous des événements, se mêle, il est vrai pour moi, plus amer que jamais, le regret indescriptible de n’y avoir pas pris une meilleure part […] N’avoir pu assister à cette Victoire les armes à la main, c’est pour moi un chagrin qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.»
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) garde précieusement dans ses archives la fiche du futur président français, comme celles de 2,5 millions de prisonniers de la Première Guerre mondiale. L’employé de l’Agence internationale des prisonniers de guerre, fondée en août 1914 par le CICR, reconnaît en langage télégraphique une petite erreur initiale dans l’orthographe du capitaine: «Avions fait erreur et avions demandé pour un de Goutle au lieu de de Gaulle.» Sur ces fiches numérisées, rendues récemment publiques par le CICR, on apprend que de Gaulle écrit régulièrement et qu’il est notamment détenu au camp d’Osnabrück.
Le CICR face à la guerre chimique
Le 8 février 1918, le CICR lance un appel solennel aux belligérants pour les exhorter à renoncer à l'usage des «gaz asphyxiants et vénéneux». Sans succès auprès des deux camps, qui se rejettent la responsabilité de la guerre chimique. Après guerre, le CICR poursuit son action pour la prohibition absolue des gaz de combat, notamment auprès de la Société des Nations. Les démarches du CICR contribueront directement à l'élaboration du Protocole concernant l'interdiction d'emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques du 17 juin 1925 (appelé aussi Protocole de Genève).
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Rumeurs inquiétantes
Des millions de prisonniers n’ont pas la chance du Français, pour qui armistice signifie libération presque immédiate. Chez les vaincus, les détenus devront attendre la conclusion d’un traité de paix pour retrouver leur «Heimat». Côté vainqueurs, les prisonniers sont censés être rapatriés immédiatement, mais fin décembre 1918, il reste environ 200’000 Français en Allemagne (sur 475’000 avant l’armistice) et un bon million de Russes.
Dans l’Hexagone, «les rumeurs les plus inquiétantes circulent sur le traitement imposé aux prisonniers français», note l’historien Bruno Cabanes dans son ouvrage La Victoire endeuillée. Le gouvernement français demande au CICR d’envoyer une mission sanitaire et d’enquêter sur place.
Visiter les prisonniers, le Comité international installé à Genève sait faire. En quatre années, le CICR s’est métamorphosé. L’«association philanthropique locale, peu expérimentée et surtout de dimension réduite (10 membres en août 1914)», comme la décrit Daniel Palmieri, chargés de recherches historiques au CICR, est devenue une organisation considérable, dont la seule Agence pour les prisonniers de guerre emploie 3000 collaborateurs durant le conflit mondial.
La grippe prolifère
Les quinze délégués suisses envoyés en Allemagne en reviennent choqués. «L’organisation allemande, basée sur une discipline de fer, a fait place à l’arbitraire le plus complet. Les officiers ont dû se retirer ou ne sont tolérés que s’ils se soumettent au contrôle des Conseils de soldats.»
De la révolution allemande naissante, les Suisses perçoivent surtout les défauts: hygiène désastreuse dans les camps et «nombre exagéré de congés de Noël». Du coup, la grippe espagnole prolifère, «la morbidité atteint par endroits 90% des prisonniers», s’inquiètent les délégués. Un «œdème de famine» gangrène les détenus astreints hier à des travaux de construction de chemin de fer, près du front, dans des zones que le CICR n’a jamais pu visiter, faute d’autorisation.
Côté allemand, on s’alarme également des conditions de vie des 200’000 à 300’000 prisonniers de guerre, en grande partie embrigadés depuis l’armistice dans les travaux de reconstruction des régions françaises dévastées. Au printemps 1919, le CICR envoie dans le nord et l’est de la France deux de ses plus fins limiers, Théodore Aubert et le lieutenant-colonel Edouard Bordier.
«Road trip»
Commence alors un véritable «road trip» de 2600 km à travers les anciennes zones de combat, de Compiègne à Armentières et de Meaux à Verdun. «Les loueurs d’automobiles mettaient peu d’empressement à aventurer leurs voitures dans un pays dévasté par la guerre», témoignent les deux Genevois. Ils connaîtront même les joies d’un bivouac à la belle étoile, «la route prise étant coupée par une tranchée infranchissable; le retour en pleine obscurité était impossible à cause de nombreux trous de mines.»
LIRE
La Victoire endeuilléeLien externe, par Bruno Cabanes. Editions du Seuil.
La Première guerre de Charles de GaulleLien externe, par Frédérique Neau-Dufour. Editions Tallandier.
L'Entente internationale anticommuniste de Théodore AubertLien externe (1924-1950), par Michel Caillat. Editions de la Société d’histoire de la Suisse romande.
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Bilan de ce périple: pour Aubert et Bordier, l’état des prisonniers allemands est correct. Les délégués notent que «chez le militaire français victorieux, l’acuité de la haine s’était quelque peu émoussée». Les travaux des prisonniers au grand air sont moins pénibles que ceux d’hier, à la mine, au port ou à l’usine, estiment Aubert et Bordier, trop optimistes sans doute.
Les mois passent et la situation des détenus allemands n’évolue guère. Le président du Conseil français, Georges Clemenceau, s’en sert comme d’une monnaie d’échange dans la grande punition que doit être le traité de Versailles. Il faudra attendre janvier 1920 pour que soient enfin rapatriés les prisonniers allemands. Aux frais de l’armée allemande.
Pour le CICR, la guerre n’est pas encore terminée. Les prisonniers austro-allemands retenus dans la nouvelle Russie soviétique et les Russes aux mains des Puissances centrales «sont totalement abandonnés à leur sort au milieu des désordres politiques survenus en Europe centrale et en Russie», note Daniel Palmieri. Le Comité mettra plus de trois ans pour rapatrier 500’000 détenus, via parfois le Japon, la Finlande ou la Mer Noire.