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Vous la connaissez, je suppose, cette plaisanterie.
Comment appelle-t-on une personne qui parle quatre langues ? Un quadrilingue.
Comment appelle-t-on une personne qui parle trois langues ? Un trilingue.
Comment appelle-t-on une personne qui parle deux langues ? Un bilingue.
Comment appelle-t-on une personne qui parle une seule langue ? Un Français.
Bon, ok, je ne suis pas (vraiment) drôle (même si j'avoue avoir bien ri la première fois que je l'ai entendue) et mon propos du jour est en réalité ailleurs.
J'ai grandi dans un environnement bi- ou trilingue (2 ou 3, selon comment on compte, entre français, la langue "des autres et du dehors", allemand, la langue de ma mère, et suisse allemand, la langue de mon père, les deux derniers idiomes étant à mon avis largement assez différents pour être comptabilisés séparément) et j'ai passé toutes mes vacances scolaires jusqu'à l'âge de 15 ans en Allemagne (merci aux copines qui rentraient, enchantées, de leurs séjours à la mer, dans les vagues des océans azurés alors que j'avais passé un mois à regarder Horst Tappert avec ma grand-mère dans la très large banlieue de Frankfurt : vous pouvez compatir à ma douleur d'alors !).
Ces fréquents séjours, les édifiantes séries qui les ont émaillés ainsi que deux ans d'études à l'université de Saarbrücken ont eu pour conséquence que je parle l'allemand sans l'ombre d'un début du moindre accent et j'ai toujours affirmé être absolument parfaitement bilingue.
Parfaitement bilingue parce que j'ai grandi avec les comptes des frères Grimm, parce que j'ai été capable de réciter des passages entiers du Strubel Peter ou de Max und Moritz à sept ans, parce que je sais jurer en allemand depuis mes douze ans, je comprends l'argot, même " bien gras" depuis mes dix-huit ans, parce qu'il m'arrive encore de rêver dans cette langue, depuis toujours en fait.
Mon dessert favori (avant que mon tour de hanche ne se rappelle à mon bon souvenir) était le Frankfurter Kranz, j'étais une fan inconditionnelle de Gross, j'avais mis sur ma liste de prénoms potentiels "Joschka" pour mon premier enfant. J'avais donc "tout juste" et je pouvais continuer à me prétendre bilingue.
Tante Erna ne mettait pas de cerises !
Je découvre toutefois depuis peu un nouvel indicateur de "to be bilingual or not" qui n'est répertorié nulle part, dans aucun bouquin de linguistique - pourtant, comme traductrice, j'en ai lus, des bouquins sur le métalangage et la représentation sociale des signes ou des images... -.
Rappelez-vous l'amant dont je vous parlais il y a un mois : il se trouve être allemand et nous parlons allemand ensemble, nonobstant ses excellentes connaissances de français. Et, sans pour autant révéler de secrets d'alcôve, je parviens à la conclusion qu'être parfaitement bilingue, c'est être capable de comprendre, de ressentir et de dire toutes ces petites phrases que prononcent les amoureux, les amants, les amis quand ils sont "seuls au monde" : tendres ou cochonnes, douces ou sexuelles, factuelles ou imagées, elles ne s'accommodent pas d'approximation, elles se distinguent selon l'instant par un seul petit mot, choisi dans des répertoires différents; elles se déclinent différemment selon l'instant, selon l'effet escompté. Et là, il faut savoir trouver le "bon" terme, pioché dans la bonne nomenclature : scientifique, médicale, courante, argot, argot-grivois, humour, parfois même dans un registre plus "enfantin" parce que les sentiments, c'est de temps en temps très... envahissant ;-)
Et là, je constate que si je comprends - et réagis - à ces phrases en allemand, il m'arrive de ne pas savoir trouver mes mots : heureusement et tous les muets de la planète le confirmeront, les mains "parlent", le regard "dit", le corps "s'exprime"... Il est des sourires qui sont plus précieux que des mots, il est des soupirs qui sont plus rassurants que des phrases, il est des gestes qui sont plus éloquents que des discours....
Etre (ou ne pas être) parfaitement bilingue, AAA (amoureux, amant, ami) l'a compris au plus tard le jour où, voulant réitérer à une veuve de 92 ans ses condoléances après le décès de son mari, il a imaginé (je le cite) "changer de formule" : "tous mes voeux" a-t-il alors dit, pour apprendre dans le couloir - il travaille dans le médical - que "ça, tu ne peux pas dire, c'est pas approprié du tout, t'es fou ou quoi !". Heureusement, ladite veuve était un peu sourde de la feuille et elle a retenu avant tout la présence. le geste, le regard : comme quoi, le bilinguisme, parfois, c'est "surfait" !
Alors, qui parmi vous, peut encore s'affirmer "parfaitement bilingue" (ou plus si entente) ?