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Mosaïque d'un symposium figurant un asarotos oikos (au sol non balayé)
Art romain, Est de la Méditerrannée, Levant, Collection privée
En dépôt au Musée, cette somptueuse mosaïque représente une scène de banquet, comprenant neuf personnages couchés sur un lit en demi-cercle appelé stibadum ou lit en sigma. Servis par sept serviteurs, les convives reposent tous sur leur côté gauche, selon l'usage romain du symposium,autrement dit du banquet. Le repas est déjà bien avancé, comme l'indiquent les nombreux restes de nourriture éparpillés sur le sol, ainsi que la tenue des convives, décrits plus ou moins déshabillés et ivres. Le banquet a lieu dans le triclinum, la salle à manger romaine, qui se caractérise par les tentures cachant les entrées et les fenêtres et la disposition des lits de banquet arrangés autour d'une table centrale.
Par sa taille immense, la composition et le soin apporté dans la description des détails, cette mosaïque compte parmi les œuvres les plus importantes et spectaculaires de cette période. Elle offre à la fascination du spectateur un regard sur une scène de la vie quotidienne de l'aristocratie romaine. Les moindres détails, stylistiques ou historiques, sont représentés et partout où que l'on pose le regard, une nouveauté amusante apparaît : une souris grignotant un morceau de nourriture, un serviteur remplissant un liquide chaud, probablement du vin, d'une sorte de samovar, dont le feu est attisé par un autre garçon, un des invités a sombré dans un sommeil aviné, un autre boit du vin dans une petite bouteille en verre qu'il tient haut au-dessus de la tête, enfin un chat regarde en direction du spectateur.
Bien que les convives semblent avoir déjà beaucoup bu et mangé depuis un bon moment, la scène décrit le moment où le plat principal est en train d'être servi. Au centre de la scène, un serviteur a attrapé l'une des trois volailles, qui se trouvent sur les tables au milieu du stibadum. Chaque table est recouverte d'une nappe diaphane à franges. Autre détail qui atteste une fois de plus du soin apporté par l'artisan à son œuvre, la silhouette des pieds de la table, s'arquant au sommet pour s'attacher au plateau, apparaît à travers la nappe.
Le soin apporté à rendre les détails physiques et les caractéristiques personnelles de chaque convive et serviteur laissent penser qu'ils représentent de vrais portraits et non des image "stocks". Aucun des personnages n'est semblable à un autre. Le personnage principal se trouve au centre sur la couche, vers le haut de la scène ; il regarde par-dessus son épaule gauche et passe la main droite dans ses cheveux. Les interactions entre les personnages sont bien rendues par le contact des yeux ou les gestes.
Un autre détail frappant de la mosaïque est la variété de couleurs utilisées. La peau des personnages est rendue tout en nuance, avec un rose léger, blanc tirant sur le rose, le jaune et le gris. Les vêtements et draperies sont somptueusement colorés en verts, bordeaux profonds ou ocre, qui contribuent à la richesse de la scène
Les serviteurs ont le crâne rasé, à l'exception d'une petite mèche centrale, attachée en queue de cheval, qui est caractéristique des esclaves romains d'un statut particulier. Le serviteur au centre de la scène, qui va débiter l'une des volailles, est coiffé de la même manière que deux des convives. Les serviteurs chargés de couper la viande avaient un statut particulier par rapport aux autres esclaves, ce qui explique les différences dans le vêtement et la coiffure.
Parmi les ustensiles utilisés, on remarque de la vaisselle en argent et en bronze, notamment, en bas à droite, un grand samovar en bronze, devant lequel est posé une cruche en argent. De l'autre côté, en bas de la scène à gauche, une sorte de caissette en bronze munie d'un couvercle et d'une chaîne qui le retient.
Le sol de couleur noire crée un grand contraste avec la vivacité de la scène figurée au-dessus et bien que les deux niveaux de la mosaïque sont visuellement chargés, le dynamisme des figures s'équilibre parfaitement avec le calme du tableau « de nature morte » du sol .
Le sol, jonché de restes de nourriture, nous permet de nous faire une idée sur le contenu d'un repas de banquet aristocratique romain. Têtes et arêtes de poisson, têtes de crevettes, coquilles d'escargots et de fruits de mer, os de poulet et pinces indiquent les sortes de viandes et de poissons servis. Les légumes sont aussi représentés avec des tiges d'artichauts, de longues feuilles vertes,des noix et bien d'autre …
Le thème de l' asarotos oikos, ou « sol non balayé » est attesté pour la première fois à l'époque hellénistique et serait l'œuvre du maître Sosos de Pergame. L'œuvre originale est perdue mais l'historien Pline [1] en fait une description complète. Plusieurs thèmes hellénistiques furent utilisés à l'époque romaine avec un grand succès.Les scènes de banquet et de sol non balayés ont certainement été très populaires, mais la pièce en examen est probablement le seul exemple où ces deux thèmes sont représentés en une scène. Combiné avec la taille gigantesque de la mosaïque, l'effet est époustouflant.
D'autres scènes de "sol non balayé" sont attestés dans l'art romain, notamment une mosaïque signée par un Grec, Héraklite, qui se trouve maintenant au Museo Gregoriano Profano, dans les Musées du Vatican, qui mesure environ 4.05 m de long et date du 2ème siècle ap. J.-C. . La scène représentée contient également une souris grignotant des restes, ce qui laisse penser que ce détail figurait sur l'œuvre originale de Sosos. La mosaïque est délimitée sur le sol en trois bandes correspondant à la disposition des lits de banquet dans le triclinum. Cela nous laissent aussi imaginer que la scène de la mosaïque du Vatican était visible par les convives pendant qu'ils banquetaient, éparpillant sur le sol les restes de leur repas sur un sol "déjà sali".
La grande taille, le thème et la technique indiquent que cette mosaïque appartient au groupe de l'est du bassin méditerranéen. Elle devait probablement se trouver dans une résidence privée et devait avoir été spécialement commandée par les propriétaires, car généralement, on trouve plutôt des scènes religieuses ou mythologiques que des représentations de la vie quotidienne.
Les mosaïques représentant des figures de grande échelle sont typiquement levantines. Des scènes figurées, de composition semblable, avec des personnages isolés et répartis sur un sol à fond blanc sont bien attestées dans la deuxième partie du 5èmesiècle ap. J.-C. : parmi d'autres, un exemple connu est la mosaïque de la chasse provenant de la maison de Triclinos à Apamée, et datant de 539 ap. J.-C.
Dans l'est de l'Empire romain, les scènes de la vie quotidienne sont un thème très populaire pour les mosaïques du sol parallèlement aux nombreuses -et célèbres - scènes mythologiques. Le grand palais de Constantinople nous a transmis des exemples parlants de représentations du monde séculaire dans la mosaïque. On y trouve également une scène de "sol non balayé" combinée avec une scène de la vie aristocratique romaine.
Un autre exemple représentant une scène de la vie quotidienne vient du site de Mariamin et date de la fin du 4ème siècle ap. J.-C. La mosaïque, d'une très grande taille, quoique moins grande que la pièce en examen, se trouvait dans la salle à manger et représente des musiciennes.
Enfin, on peut noter que la composition de cette mosaïque est le précurseur de l'une des scènes les plus célèbres de l'art chrétien, à savoir le dernier repas du Christ avec ses disciples. Le lien entre le banquet romain païen et l'iconographie chrétienne est un autre élément unique de cette mosaïque.
La condition générale de la mosaïque est excellente, puisqu'elle est quasiment intacte. On notera de petites restaurations sur certaines parties autour des têtes des personnages, marquées par un changement brutal dans la couleur des tesselles. Le large éventail de couleurs est obtenu par l'utilisation de différents types de pierres. Les tesselles de couleur vive, surtout le rouge et l'orange utilisés pour les détails physiques comme les lèvres ou pour les vêtements, sont en verre.
C'est dans le Bas-Empire romain que la disposition des lits du triclinum change, abandonnant les trois couches rectilinéaires pour une seule grande pièce en demi cercle, appelée stibadum ou couche en sigma. On ne sait pas exactement quand le stibadum devient vraiment populaire, mais on sait qu'il apparaît sur les mosaïques et les fresques murales dès le 3ème siècle ap. J.-C., bien que la forme soit connue avant. Le style tridimensionnel de la pièce et la manière dont est suggérée la profondeur, permettent de dater la mosaïque à 450au plus tard.
N.Blanc / A. Nercessian La Cuisine RomaineAntique Editions Glénat, 1992 .
K.M.D. Dunbabin,Mosaics of the Greek and Roman World, Cambridge University Press, 1999fig. 26.; Hagenow, G. "Dernichtausgekehrte Speisaal" RM 121, 1978, 260-275;
D. Levi, AntiochMosaic Pavements, Princeton, 1947; Pliny Natural History 36.184
[1] Pavimenta originem apud Graecos habent elaborata arte picturaeratione, donec lithostrota expulere eam. celeberrimus fuit in hoc genere Sosus,qui Pergami stravit quem vocant asaroton oecon, quoniam purgamenta cenae inpavimentis quaeque everri solent velut relicta fecerat parvis e tessellistinctisque in varios colores. mirabilis ibi columba bibens et aquam umbracapitis infuscans; apricantur aliae scabentes sese in canthari labro. —Pliny,Natural History, Book XXXVI.184