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Comme je songe à faire un voyage au pays des Khmers, j'ai lu, entre autres choses, le roman qu'André Malraux lui a consacré, appelé La Voie royale, et il a confirmé mon étonnement qu'il ait pu entrer au Panthéon, car quoique ce livre parvienne à créer une atmosphère, il le fait de façon lourde, en reprenant des lieux communs de la philosophie moderne sur la nature qui ramène en permanence l'homme à la bête pour finalement l'anéantir. Dans ses pages, souvent pénibles à lire, le pays des Khmers n'offre aucune forme de respiration, ne serait-ce que par le biais des sculptures d'Angkor que le héros de l'histoire, à l'image de Malraux même, est venu voler: les figures d'Apsaras, sortes de déesses d'un rang mineur - de fées, de nymphes -, deviennent dans sa prose si noble de simples danseuses, qui peinent évidemment à luire d'un feu divin dans le climat tropical concerné.
J'avoue que pour moi cela ressortit à une sorte de bouffonnerie involontaire. Il faut d'ailleurs savoir que Malraux a été arrêté, à la suite de ses vols à Angkor, et condamné à de la prison, mais les artistes et les intellectuels de Paris ont fait tellement de bruit qu'ils ont réussi à le faire libérer. Ensuite, comme on sait, un président de la République plaça sa dépouille au Panthéon. Mais c'était parce que Malraux avait rejoint De Gaulle: il s'agissait de Jacques Chirac. Le ressort en était plutôt politique. Soit dit en passant, je trouve que les mémoires de Charles de Gaulle donnent aux fées et aux madones - lesquelles il assimilait à la France - un scintillement plus pur que celui que Malraux donnait aux apsaras des Khmers. Dieu sait pourtant qu'elles aussi dansent, lorsqu'elles s'approchent pour accueillir l'âme qui leur a voué une longue et constante affection. Car l'Église catholique a interdit qu'on mêle la danse à la liturgie sacrée, mais en Orient, les déesses peuvent danser, et elles le font assez souvent; d'elles on peut dire comme Baudelaire a déclaré d'une dame créole - si ma mémoire est bonne:
Même quand elle marche on croirait qu'elle danse.
Il serait donc erroné de considérer que les sculpteurs de ces apsaras ont simplement voulu représenter des danseuses de cour.
Quoi qu'il en soit, je dois dire que je n'ai jamais beaucoup aimé Malraux. J'ai étudié La Condition humaine à la Sorbonne, et il m'a paru que c'était comme Les Misérables de Victor Hugo en moins bien: cela se voulait plus soigné, plus rigoureux, mais c'était en réalité moins inspiré - selon moi.