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Le corollaire de cette alternative serait: tout ce qui affecte la Terre n'est plus à développer, mais, au contraire, à proscrire. Un siècle de développement productiviste effréné, soit produire pour le seul profit des possesseurs des forces productives, aura suffi à rendre la Planète menaçante pour des millions d'êtres humains qui l'habitent et en vivent.
Il aura fallu plusieurs décennies pour qu'apparaissent les premiers symptômes du fiasco engendré par un mode de production fondé sur le pillage rédhibitoire des ressources de la nature et le rejet de leurs déchets dans cette même nature.
Les belles promesses de progrès, de croissance, de développement, ont été progressivement contredites lorsque les pertes du productivisme purent enfin être comparées aux bénéfices escomptés. C'est le tragique revers d'une médaille dont on ne voyait, hier encore, que la face aimable et avenante d'une American Way of Life.
« Reste à développer tout ce qui n'affecte pas la Terre; il se trouve, quelle chance! que les activités qui nous apportent le plus de satisfaction, la recherche, la création de la beauté, l'éducation, la lutte contre les maladies, se rangent dans cette catégorie. »
(Albert Jacquard,
Le compte à rebours a-t-il commencé ?
Stock, 2009).
La liste des pertes de ce qu'il convient d'appeler «production destructive» ou «destructivisme» s'allonge de jour en jour: exodes de la faim, de la désertification, de la montée des eaux, des pandémies, intoxications de masse par les toxiques, cancérigènes, radioéléments omniprésents, dégradation des conditions de vie, y compris dans les continents dominants… A ce sujet, on apprend que dans le pays le plus prédateur de ressources et le plus pollueur, le sixième des Etasuniens a souffert de la faim au cours de l'année 2008 (Les échos, 17.11.09). Mais la faim s'accroîtra dramatiquement puisque l'année qui s'achève aura été celle des pires sécheresses dans l'ensemble des continents (24H, 6.10.09). Qu'est donc devenue la «société d'abondance» qui nourrissait l'espoir de l'humanité?
«La société d'abondance est une société qui, disposant d'innombrables marchandises, manque des nécessités fondamentales de la vie: de l'air respirable, de l'eau pure, de la nourriture saine, de l'espace, du temps et du calme.» (Maria Mies et Vandana Shiva, Ecoféminisme, L'Harmattan, 1999).
L'insolent «mode de vie» imposé par le productivisme triomphant, repris jadis par l'URSS, singé par la Chine, l'Inde, le Brésil et propagé comme une plaie à travers le monde, a échoué et entraîné l'humanité dans une impasse. L'économie des pays dits «développés», que l'on croyait jadis exemplaire et prometteuse, est devenue le contre- modèle à proscrire. S'il continuait d'être contrefait par les peuples démunis, une catastrophe planétaire serait plus proche encore qu'elle ne l'est actuellement.
Que cela plaise ou non, le mode de production issu des révolutions industrielles et détourné de ses extraordinaires potentialités a échoué. Ceci, quel que soit le régime politique, capitalisme ou socialisme bureaucratique, démocratique ou dictatorial, qui l'ait suscité, en contraignant leurs populations à trimer, consommer, piller et polluer de plus en plus inutilement au détriment de leur propre épanouissement.
Au cours du siècle passé, le développement scientifique et technique a apporté suffisamment de solutions permettant de satisfaire nos besoins matériels pour que l'intelligence collective puisse s'attaquer aux questions urgentes. De plus, les effets du productivisme sont suffisamment désastreux pour que l'on bride au plus vite son emballement.
Cela implique que l'humanité puisse penser par elle-même, en faisant taire les faux prophètes de la croissance durable, autant que ceux d'une décroissance discriminatoire qui priverait des millions d'êtres aux abois de leur minimum vital. Libérés des propagateurs fanatiques du diktat productiviste, nous cesserons d'y sacrifier notre liberté, notre indépendance ainsi que tout ce qui dans ce monde et sa nature nous est cher.
«En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l'on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l'extérieur.» (Karl Marx, Le Capital, La Liberté de l'homme).
Il ne s'agit plus d'inventer l'énergie «propre», le puits sans fond qui «piégerait» le carbone, le stockage «sûr» qui protégerait pendant cent siècles nos déchets radioactifs, la voiture «innovante» qui roulerait sans carburant et autres mouvements perpétuels, pierres philosophales, quadratures du cercle et autres fils à couper le beurre. Ce sont là de faux problèmes tout juste bons à nous détourner des questions urgentes qui demandent la réflexion et la concertation libre de toutes et tous.
Les problèmes passionnants ne manquent pas. Par exemple, comment parvenir à faire cesser définitivement les émissions inutiles de gaz à effet de serre, arrêter et démanteler sans risques et au plus vite toute centrale nucléaire, mettre fin aux guerres de pillage, consommer sans gaspiller, se nourrir sans piller la planète ni affamer nos semblables… Il ne s'agit donc plus de prioriser la production, mais la création d'un autre mode de vie qui permette à l'humanité de survivre mieux et le plus longtemps possible.
Au stade actuel de l'histoire humaine, les réformes économiques ou démocratiques, les révolutions culturelles ou politiques, ne suffiront plus. Pour survivre et s'épanouir, il faudra renverser la dérive matérialiste par l'insurrection des consciences, un «retour en avant» en quelque sorte. La renaissance créatrice et libératrice qui en résulterait pourrait ressembler à celles que l'humanité a souvent dû accepter pour ne pas disparaître.