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du 12 mars au 22 mai 2005
Plus que toute autre peut-être dans l'histoire internationale de la photographie, l'œuvre de Helmar Lerski (1871-1956) a été souvent mal comprise et controversée. « Dans chaque être humain, tout est contenu ; ce qui importe, c'est ce que la lumière met en relief ». Fort de cette conviction, Lerski a créé des portraits qui ne visent pas à montrer le visible mais qui permettent au spectateur de laisser libre cours à son imagination. Cette démarche a longtemps valu à l'artiste le reproche de trahir la « vérité » de l'image photographique. Aujourd'hui, Lerski (de son vrai nom Israel Schmuklerski), né en 1871 à Strasbourg, citoyen zurichois, compte parmi les maîtres classiques de l'histoire de la photographie.
En 1876, la famille Schmuklerski s'établit à Zurich-Aussersihl. Le père de Helmar, un petit entrepreneur textile, est le premier juif polonais à obtenir le droit de citoyenneté de la ville de Zurich. En 1888, Lerski abandonne la carrière de banquier à laquelle on le destinait et émigre aux Etats-Unis où il gagne sa vie tant bien que mal en tant que comédien. Ce n'est qu'en 1910, à l'âge de 39 ans, qu'il se met à la photographie, sous l'impulsion de sa femme, actrice issue d'une famille de photographes. Rapidement, il se fait un nom aux Etats-Unis avec ses portraits singuliers qui jouent avec des effets de lumière.
En 1915 Lerski rentre en Europe et se tourne vers le cinéma. Pendant plus de dix ans, il travaille à Berlin comme caméraman, éclairagiste et expert en effets spéciaux pour de nombreux films muets expressionnistes, notamment pour « Metropolis » de Fritz Lang (1925/26). A la fin des années 1920, il se remet à la photographie de portraits et se rallie rapidement au mouvement avant-gardiste qui renouvellera de manière radicale le langage photographique. Lors de la légendaire exposition du Werkbund « Film und Foto » (1929) à Stuttgart puis à Zurich, qui marque la première grande entrée en scène de la Nouvelle Photographie, Lerski, devenu dans l'intervalle un des portraitistes les plus connus de son temps, est bien représenté, avec pas moins de quinze photographies.
Cependant Lerski ne suit pas à la lettre les règles de la Nouvelle Photographie et remet en cause la « Sachlichkeit », l'objectivité pure. Ses portraits se caractérisent par un éclairage théâtral-expressionniste, parfois pathétique, inspiré du film muet. Si ses gros plans retiennent les traits essentiels d'un visage - les yeux, le nez, la bouche -, Lerski ne se soucie pas de l'apparence physique, de la ressemblance superficielle de l'individu, mais de son potentiel intérieur. Il souligne le caractère changeant de l'individu, ses différents visages. Sympathisant de la gauche politique, Lerski se démarque ainsi notamment de la photographie de portraits types, souvent détournée à des fins idéologiques racistes, pratiquée par maints photographes de l'époque.
Dans son livre Köpfe des Alltags (1931), qui marque un jalon dans l'histoire des livres de photographies, Lerski exprime clairement son credo. On y voit des gens anonymes de la couche inférieure de la société berlinoise mis en scène tels des acteurs. Ainsi, la « femme de chambre », le « mendiant » ou la « travailleuse dans le textile » semblent jouer un rôle qui leur aurait été attribué par le hasard. Ces images font en quelque sorte contrepoids à celles d'August Sander, qui réalise en même temps son projet « Menschen des 20. Jahrhunderts », tentative d'un bilan social de différents représentants de la société de Weimar.
Helmar Lerski concrétise ses idées de la manière la plus radicale dans « Métamorphose», projet photographique réalisé en quelques mois (début 1936) en Palestine où il a émigré en 1933 avec sa deuxième femme Anneliese. Dans « Transformations par la lumière » (« Verwandlungen durch Licht »), le deuxième titre de l'œuvre, Lerski amène l'art de la mise en scène à son sommet. Par un jeu de miroirs et d'écrans, il capte la lumière du soleil et la renvoie de différents angles sur le visage de son modèle (Leo Uschatz, originaire de Berne, dessinateur en bâtiment alors au chômage et athlète) afin d'en révéler des facettes sans cesse nouvelles. Il réalise ainsi une série de plus de 140 plans rapprochés, « plus de cent visages différents produits à partir d'un seul visage original, parmi lesquels un héros, un prophète, un paysan, un soldat mourant, une vieille femme, un moine … » (Siegfried Kracauer). Pour Lerski, ces portraits démontrent « que l'objectif n'a pas besoin d'être objectif, que le photographe, qui crée à l'aide de la lumière, peut façonner le visage à sa guise, grâce à la lumière justement, caractériser librement un individu selon son propre visage intérieur ». Contrairement à la représentation conventionnelle du portrait comme expression de l'identité individuelle, Lerski fait du visage un paysage sur lequel il projette des personnages sortis de son imagination. C'est aujourd'hui seulement que l'on peut saisir l'extraordinaire modernité d'une démarche qui avait dérouté ses contemporains.
Après la guerre, Helmar Lerski rentre à Zurich avec son épouse Anneliese et renoue avec le cinéma. Diverses tentatives de publier « Métamorphose » échouent, en dépit du soutien d'historiens de l'art renommés, comme Konrad Farner. Farner a comparé l'importance de Lerski à celle d'un Alfred Stieglitz, d'un Edward Steichen ou encore d'un Paul Strand. Aujourd'hui, les spécialistes s'accordent à dire que Helmar Lerski fait partie des principaux innovateurs de la photographie du 20e siècle. En Suisse, la patrie de Lerski, son nom n'est pourtant guère connu du grand public. Reprise de la collection photographique du Musée Folkwang (Essen), l'exposition sera l'occasion de réparer cet oubli et de rendre hommage à un grand maître de la photographie.
Peter Pfrunder
Fotostiftung Schweiz