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Peut-on parler de Philosophie polonaise ?
La Philosophie en Pologne
Par Jacques Brafman
Rubrique Philosophie
13 mai 2012
Dissipons d'entrée l'ambiguïté guettant notre interrogation. Pas davantage qu'il n'existe d'art, de religion ou de science nationale, au sens exclusif de cet adjectif, il ne saurait être question de philosophie liée à une nation, ces disciplines œuvrant en vue de et proposant des vérités universelles, appartenant au patrimoine de l'Humanité. Leur appréciation et leur influence, par-delà les frontières qui les ont vues naître, le démontrent amplement. Mais s'il n'est point de pensée valide asservie à un génie natif, il n'en demeure pas moins vrai que celle-ci dépend pour son apparition (naissance) et son développement (formation) de circonstances historiques et sociales, dont les conditions nationales précisément. Aussi nous ne nous demanderons pas s'il y a ou non une philosophie proprement polonaise –question absurde, illégitime telle quelle, fleurant le pur nationalisme-, mais uniquement si la philosophie en général s'est acclimatée ou ancrée en Pologne, et sinon, pourquoi ne l'a-t-elle pas fait, lors même qu'elle est censée s'adresser à tous les hommes indistinctement et partant s'étendre partout et toujours.
Riche en littérateurs, dont pas moins de quatre prix Nobel, H. Sienkiewicz, L. Reymont, C. Miłosz, W. Szymborska -sans oublier bien sûr Potocki, Mickiewicz, Słowacki, Krasiński, Norwid, Prus, Żeromski, Wyspiański, Witkiewicz, Schulz ou Gombrowicz-, et en musiciens au rang desquels F. Chopin, K. Szymanowski, W. Lutosławski, H. Górecki ou K. Penderecki, la Pologne s'est montrée plus avare en philosophes renommés. Exception faite de R. Ingarden, un élève et compagnon de E. Husserl, et de L. Kołakowski, premier lauréat en 2003 du Prix de la Bibliothèque du Congrès de Washington –équivalent du Nobel en sciences humaines-, et encore, puisque ces deux figures n'ont point franchi le cercle des spécialistes et n'inspirent guère les travaux actuels, même dans leur propre pays, personne ne pourrait citer le nom d'un philosophe polonais d'envergure, à l'égal de ceux des métaphysiciens grecs (Platon, Aristote, Plotin, Proclus), français (Descartes, Malebranche) ou allemands (Leibniz, Kant, Hegel etc.). A une échelle plus restreinte, on notera qu'aucun manuel étranger d'histoire de la philosophie ne résume voire ne mentionne des ouvrages philosophiques polonais, fussent-ils mineurs, sans que l'on puisse attribuer cette omission à la barrière linguistique, moult théoriciens slaves s'étant exprimé en diverses langues, l'allemand essentiellement.
Certes d'autres contrées, et non des moindres, souffrent d'une lacune assez comparable. Ainsi ni l'Angleterre qui ne compte que des esprits empiristes, Bacon, Locke, Berkeley ou Hume ; ni la Hollande qui ne peut s'enorgueillir que d'un seul philosophe majeur, Spinoza, fils néanmoins d'immigrés juifs portugais et très marqué par Descartes dont il a commenté Les Principes ; ni l'Italie ou l'Espagne qui n'ont donné naissance à nul philosophe systématique, se contentant d'engendrer des théologiens mémorables ou des penseurs de talent -Saint-Thomas d'Aquin, G. Bruno, G. Vico, B. Croce ou M. de Unamuno et J.O. y Gasset-, ne peuvent se prévaloir d'une histoire ou tradition métaphysique digne de ce nom. Le don typiquement philosophique, la capacité à embrasser " la totalité " et/ou à en dégager le sens ultime, selon le vœu de Platon, le père fondateur de la discipline, c'est-à-dire la « ré-flexion » de soi ou le retour complet de la pensée sur elle-même, soit l'auto compréhension de la raison, semble tant géographiquement, que politiquement et socialement, fort inégalement réparti, en fait sinon en droit.
Mais alors que l'absence de goût spéculatif s'explique dans les cas précédemment évoqués par l'orientation quasi exclusivement pratique, économique ou commerciale en l'occurrence pour les deux premières nations, et essentiellement politique ou esthétique pour les dernières, la carence d'une théorie philosophique structurée en Pologne s'avère plus difficile à saisir. Tout en effet prédisposait ce peuple à la culture métaphysique, à commencer par l'alliance qu'on y rencontre entre l'ouverture imaginaire, dont témoignent les nombreux écrivains cités, et l'exercice de la plus stricte rigueur, qu'illustrent à la fois son aptitude musicale déjà rappelée et surtout son école mathématique, mondialement reconnue et dans laquelle on dénombre des personnages aussi prestigieux que Łukasiewicz, Sierpiński, Leśniewski, Banach, Steinhaus, Tarski et Mandelbrojt ou Eilenberg, ces deux derniers membres du groupe Bourbaki. Prosaïquement on y constate une inclination à la dispute, inverse du pragmatisme anglais, et similaire au penchant français pour le débat d'idées, justifiant, entre autres motifs, la parenté de ces deux sociétés établie par Michelet, qui baptisait la Pologne d'"une France" du Nord. N'a-t-on pas envisagé récemment de réintroduire, fût-ce sur un mode suspect, parce que guidé par des intérêts moraux ou religieux, l'enseignement de la philosophie dans le secondaire, comme il se pratiquait entre les deux guerres, sous la 2nde République ?
Pourtant, loin de saisir cette chance, le génie polonais s'est complu tantôt dans une vaine tentative de rapprochement, voire de réduction, des questions spécifiquement philosophiques à des questions logico-mathématiques, tantôt dans l'élaboration incontrôlée et infructueuse d'une métaphysique mystique. Celle-là remonte à l'École de Lvov-Varsovie, où l'on retrouve évidemment quelques-uns des grands mathématiciens remémorés et dont une figure éminente, J. Łukasiewicz, devint ministre de l'éducation en 1919 ; celle-ci s'offre aussi bien dans l'œuvre de S.I. Witkiewicz, un farouche adversaire de la tendance précédente, que dans la floraison des doctrines théologiques, à peine ralentie au temps de l'idéologie marxiste officielle, cette dernière n'effaçant point entièrement les études catholiques, néo-thomistes en particulier, conformément à l'encyclique Æterni Patris publiée par le pape Léon XIII le 4 août 1879. Contrairement à leurs collègues russes, les communistes polonais n'ont jamais entrepris d'éradiquer la religiosité, trop conscients de son poids dans la société.
Rien, sauf les travaux spécialisés en esthétique et en éthique d'Ingarden ou de Tatarkiewicz et ceux à caractère historique de Kołakowski, décédé en 2009, –tous trois trop limités donc dans leur portée pour valoir comme des œuvres pleinement philosophiques ou universelles-, n'est venu depuis compléter (enrichir) ou rectifier cette fausse alternative et véritable impasse. A tout prendre il faudrait chercher plutôt en France, chez Bergson, d'origine polonaise, un essai, lui-même avorté, de solution de l'aporie. Aujourd'hui l'instruction philosophique universitaire balance ici encore entre le logicisme, sous la forme d'une reprise de la philosophie analytique, héritière à la fois du Cercle de Vienne et de l'École de Lvov-Varsovie, et une métaphysique davantage littéraire que philosophique, plus tournée, il est vrai, vers le commentaire des écrivains allemands (Nietzsche, Heidegger) ou français (Foucault, Derrida, Deleuze) que vers l'interprétation de Witkacy ; perdure et s'amplifie, depuis la chute du régime communiste, l'exégèse par contre des mêmes textes religieux.
Aussi l'on n'hésitera pas à parler de l'échec ou du défaut de la philosophie en Pologne. Pourquoi ? A quoi attribuer ce manque ? Antérieurement à la suggestion de sa cause probable, il importe de revenir aux termes du dilemme, pour en détailler quelque peu le contenu et montrer en quoi il conduit dans une voie sans issue.
Car une philosophie authentique ne se conçoit qu'avec un questionnement «libre», non asservi à des contraintes logico-positivistes, esthétiques ou religieuses, et radical, ne reculant devant aucun réexamen ou remise en cause. Seule une telle démarche, mise en œuvre par tout Grand Philosophe depuis Platon, et dont Descartes fournit le plus obvie, ce qui ne signifie pas forcément le meilleur, des exemples dans les Méditations sur la Philosophie première, est du reste susceptible de déboucher sur une Doctrine ou un Système philosophique démontré ou justifié et donc réel. Et une Philosophie consciente de soi –en existe-t-il une autre ?-, n'a sempiternellement caressé que cet unique Rêve désigné par Hegel, dont les cours furent suivis par nombre de jeunes intellectuels polonais, de Système de la Science et réitéré au début du XXè par l'auteur de La Phénoménologie -à l'idéalisme duquel s'opposa Ingarden lors d'une célèbre controverse-, sous l'intitulé La Philosophie comme science rigoureuse.
Fondée à la fin du XIXè siècle, avant la naissance du Cercle de Vienne, par K. Twardowski -dont les premières thèses furent discutées par Husserl dans ses Recherches logiques-, l'École de Lvov-Varsovie comptera parmi ses participants J. Łukasiewicz, S. Leśniewski, T. Kotarbiński, K. Ajdukiewicz et A. Tarski entre autres, tous mathématiciens de formation. D'aucuns veulent y voir l'Âge d'or de la philosophie polonaise, oubliant l'esprit qui l'animait. Sans aller explicitement jusqu'à la négation de la possibilité de tout discours métaphysique, comme le feront les philosophes (?) - théoriciens empiristes, positivistes-logiques autrichiens, leurs homologues polonais s'accordent sur le programme proprement «scientiste», tel qu'il ressort du titre même du Manifeste du Cercle : La conception scientifique du monde paru en 1929. Et si chez les tenants d'une telle vision cela reviendra à la volonté de réduire toute vérité à un calcul propositionnel d'allure mathématique ou à des choses dûment prouvables par l'expérience, comme dans les sciences naturelles ou positives, chez eux il se formulait dans la dénonciation du style ambigu dans lequel auraient été posés les problèmes métaphysiques et l'exigence d'une langue syntaxiquement et sémantiquement claire, dénuée de toute équivoque ou erreur. L'analyse sémiotique devait du coup devenir " la méthode fondamentale de la philosophie ", selon l'expression de l'initiateur du mouvement.
Ses disciples ou successeurs, spécialistes ès logique mathématique –certains enseignaient à la Faculté de Mathématique-, mettront donc également au point de nouvelles notations et des techniques opératoires permettant de jauger la validité formelle des énoncés de tout savoir ; et ils vérifieront quelques catégories épistémologiques (cause, déterminisme, induction etc.). En quoi ils creuseront leur matière et y laisseront leur nom à la postérité, avec Łukasiewicz et sa logique plurivalente et modale, Adjukiewicz et sa théorie des catégories syntaxiques ou et surtout Tarski et sa mal dénommée théorie sémantique de la vérité, destinée à prémunir le discours scientifique contre toute antinomie, tel le paradoxe d'Épiménide le Menteur. Cependant ils ne feront pas progresser d'un pouce le champ strictement philosophique. Au contraire ils le maintiendront en l'état, faute de comprendre ce qui se joue effectivement en lui et qui transcende les concepts ou schémas logico-mathématiques.
Car que veut dire au juste ce projet sinon l'abandon définitif de toute proposition artistique, religieuse ou philosophique qui ne respecterait pas les canons de la logique mathématique, -fût-elle élargie à " un système trivalent " mais toujours sous la dépendance du principe de non-contradiction, et partant finalement bivalent-, ou ceux de l'expérimentation physique ? Or chaque énoncé intrinsèquement philosophique échappe en réalité à de tels critères, dans la mesure où, loin de se contenter d'une vérité formelle ou factuelle, il se rapporte bel et bien à un contenu, et à un contenu absolu, total ou universel (Nature, Homme, Dieu), et non à une possibilité axiomatique ou à un fait matériel. Qui plus est, en ces contenus la forme doit coïncider avec le contenu, sous peine de les voir déchoir de leur signification fondamentale. Ils doivent en conséquence s'auto-justifier ou se réfléchir eux-mêmes, fût-ce au prix d'une « contra-diction » –mais celle-ci n'est-elle pas la marque d'une diction véritable, id est complète ou véri-dique ?- et non demeurer tributaires d'une logique qui leur soit étrangère, ne valant que pour des symboles vides, inaptes certes à se contredire, puisqu'ils ne disent de toute façon rien de substantiel, à l'inverse des signes philosophiques.
En récusant cette vérité élémentaire, les logiciens polonais signent leur acte de renoncement à la métaphysique et épousent la thèse viennoise, nonobstant les protestations de Twardowski. Bien que ce dernier ne se soit jamais départi de son désir de "résoudre" les questions philosophiques, force est de reconnaître que les moyens qu'il promouvait ne pouvaient servir qu'à leur résiliation, tant ils sont incompatibles avec la visée d'une objectivité ou universalité caractéristique de la Philosophie, et qu'aucune science positive n'accomplit ; d'où d'ailleurs la nécessité de celle-là. C'est en effet parce que la science ne répond pas aux problèmes essentiels que s'ouvre l'espace de l'interrogation philosophique, indécidable non pas en soi, mais en termes de formalisation logistique ou de tests empiriques.
Rien d'étonnant qu'Ajdukiewicz, élève de Twardowski et de Łukasiewicz et figure de proue de la seconde génération du logicisme, positivisme, scientisme est européen, ait oscillé entre " le conventionnalisme radical " de ses débuts et " l'extrême empirisme " à la fin de sa vie, à l'image de la tension qui habite les théoriciens de l'Europe centrale. Si le premier explique la science axiomatique que forme la mathématique, le second réfléchit à peu près la physique ; ces deux positions reposent néanmoins sur un égal rejet de la Vérité philosophique absolue. Il n'est pas davantage surprenant que le représentant le plus illustre du courant de Varsovie, A. Tarski, ait co-appartenu aux deux écoles qui disent in fine le Même, à des nuances près. A son propos observons qu'il avait formalisé l'apparente impossibilité du Discours total dans un théorème de non définissabilité, proche de celui de Gödel sur l'incomplétude, membre à part entière du Cercle de Vienne, et ce sans que ni l'un ni l'autre ne s'aperçoivent du paradoxe d'une démonstration censée démontrer l'indémontrable, et n'en tirent la leçon qui s'impose : il n'y est pas question des bornes de la démonstration en général mais exclusivement de la limite de la démonstration mathématique.
Plus étrange pourrait paraître le fait que cette tentative ait vu le jour en une terre si imprégnée par le christianisme. Mais cette bizarrerie s'estompe dès que l'on remarque que la dogmatique catholique se satisfait parfaitement du scepticisme en matière de connaissance, elle qui sépare volontiers, pas toujours cependant, la foi du savoir. Aussi être dominicain et savant, comme le fut J.M. Bocheński, un autre logicien et historien de la philosophie, à l'instar du Père D. Dubarle en France, ne lui semble nullement inconciliable ; il s'agirait de deux faces distinctes voire parallèles -d'une même existence pourtant, empressons-nous de le souligner. Il est difficile, impossible en fait, d'imaginer qu'un être puisse se scinder en deux ou que nous soyons en possession de deux raisons sans rapport entre elles. S'introduirait-on dans l'église avec une autre tête que celle avec laquelle on rentre dans son cabinet d'études ou songerait-on à Dieu avec un autre intellect que celui avec lequel on pratique les sciences ; souffririons-nous à ce point d'une complète schizophrénie ?
Face à ces contradictions ou inconséquences, virera-t-on, en désespoir de cause, vers l'irrationalisme ou, ce qui n'en est qu'une variante, la tentation « poétique » de Witkiewicz de quitter la sphère du raisonnement logique pour se rabattre sur la saisie purement esthétique du "Mystère de l'Existence" ? Celui-ci fuyant par définition "tout système conceptuel" qui se perdrait fatalement dans la considération ou régression à l'infini des "concepts primitifs", il importerait de l'admettre sans autre forme de procès. Partant, plutôt que d'essayer en vain de le dériver, on le présupposera d'emblée, et laissera le soin à l'artiste d'en exprimer quelque chose via "la forme pure". Seul ce dernier serait capable de combler en partie l'abîme insondable qui sépare chaque "Je ou monade individuelle" indéductible et "le Monde ou la Monade universelle", non moins irréductible, tous deux composant, telles des œuvres d'art, des "unités dans la multiplicité". L'Art, sous réserve d'incarner un " art pur ", authentique, débarrassé de la simple contingence, singularité ou utilité, se substituerait ainsi totalement à la philosophie raisonneuse, ce qui fut somme toute le mot d'ordre de la philosophie romantique allemande, et en-deçà de Shakespeare : " Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en rêve votre philosophie ".
Cette Monadologie a peu à voir toutefois avec celle de Leibniz, toute rationnelle ou métaphysique elle, et signe la défaite de la pensée argumentée ou démonstrative, autant dire de la philosophie tout court. Elle retrouve le plus plat des empirismes ou des scepticismes, ceux-ci se spécifiant par l'écart toujours maintenu entre le sujet et l'objet de la connaissance, soit par la confusion entre ces termes et des corps particuliers externes l'un à l'autre, ou, ce qui revient au même, par une interprétation naturaliste, physicaliste ou biologiste, de l'homme. Son auteur qualifiait pertinemment sa théorie de " monadisme biologique ", trahissant son appartenance inavouable à une orientation de pensée qu'il entendait combattre, lui qui n'a cessé de polémiquer avec Kotarbiński et d'ironiser sur la "carnapisation" –du nom de Carnap, un des maîtres du Cercle de Vienne-, synonyme pour lui de la crétinisation de l'esprit. Entre l'irrationalisme et le scientisme la frontière s'avère décidément poreuse.
Historiquement, et en dépit des différences flagrantes, l'essai antécédent s'inscrit dans la longue tradition du messianisme – mysticisme polonais qui date du XVIIè avec le théologien franciscain W. Dębołecki qui initia le fantasme romantique d’une Pologne "Messie des Nations". La nostalgie aidant, ce mythe s'est donné libre cours durant les XVIIIè et XIXè siècles, lorsque la Pologne avait été rayée de la carte du monde, avec J. Hoene-Wroński, mathématicien et philosophe hégélien (?), naturalisé français, aux accents plutôt cosmopolites, A. Towiański, chef religieux charismatique et obscurantiste, exilé en France où il séduisit Mickiewicz et A. Cieszkowski, un inspirateur de Proudhon. Quoiqu'il en soit de sa généalogie précise, l'incohérence d'une telle réponse ne permet guère que l'on l'adopte, fût-ce à titre d'idéologie ou de philosophie de rechange. Quant à l'ouvrage littéraire, et a fortiori pictural –les deux domaines où a brillé Witkacy-, ils souffrent d'une limitation rédhibitoire, liée aux matériaux dont ils usent (sons et images), et qui les condamne à des manifestations partielles du Vrai, des chefs-d'œuvre peut-être, mais certainement pas à la Vérité (absolue) même, le Chef-d'œuvre, articulable uniquement en concepts.
De ce double échec de la pensée polonaise à construire un système cohérent ou conséquent, on conclura que celle-ci n'a pas su ou voulu répondre au(x) réquisit(s) de la Philosophie, à savoir la constitution d'un Discours d'ensemble et sui-réflexif. Elle lui a préféré les langues scientifique et littéraire qui partagent une incapacité, sinon équivalente du moins semblable, à englober la totalité du pensable, soi-même inclus, c'est-à-dire ce que les philosophes ont invariablement nommé l'Absolu et les religieux Dieu. Ainsi s'est elle interdite, à ce jour en tout cas, de produire de Grands Philosophes, lors même qu'elle fut prodigue, outre en artistes et en mathématiciens, en savants glorieux de toutes sortes. Pour mémoire, N. Copernic, fondateur de l'héliocentrisme moderne, Marie Skłodowska-Curie, deux fois prix Nobel, de Physique pour ses recherches sur la radioactivité et de Chimie pour la découverte du polonium et du radium, travaux menés en France, et L. Infeld auquel on doit la loi de l'électrodynamique, dite loi de Born-Infeld, et qui a co-rédigé avec A. Einstein la classique histoire des théories physiques, L'évolution des idées en physique.
Reste à rendre compte de cette « anomalie », particulièrement dans une nation peu inhibée, on l'a dit, par le pragmatisme et tant immergée dans la « croyance ». Et si précisément c'était cette foi elle-même qui empêchait ici l'essor de la philosophie ? Car il convient de distinguer, sans les séparer, deux significations du religieux, un sens courant et négatif : une croyance aveugle ou irréfléchie, rétive par principe à tout examen ou critique libre, et un sens éclairé et positif : une croyance consciente ou se fondant en raison, acceptant/assumant donc la remise en cause. Il va de soi que seul ce deuxième sens est compatible avec la Théologie qui, correctement comprise, introduit à la Philosophie. Or, et sans aucunement faire injure à la Pologne, on constatera que le premier y a prévalu, étant donné le règne sans partage qu'y a exercé l'Église catholique, plus soumise à la révélation, qu'ouverte à la discussion, malgré ses multiples écoles théologiques. Ayant largement dominé le paysage mental et intellectuel, elle a freiné le développement d'une pensée autonome ou méthodique.
A preuve l'absence de génies rénovateurs, excepté Copernic, enfantés par la Renaissance, le peu d'impact de la Réforme, hâtivement pourchassée en vertu de l'adage "Être polonais, c’est être catholique", et la pénétration tardive et sans effet majeur des Lumières dans ce pays, hormis l'écriture, sous influence française mais sans portée, de la Constitution du 3 mai 1791. De ce point de vue, et quels qu'aient été ses mérites par ailleurs, l'action de l'Institution ecclésiale fut autrement plus durable et profonde que celle du communisme dont la lutte contre une partie de l'Intelligentsia n'a ni asphyxié la circulation des idées ni surtout marqué assez fermement les esprits, au point de les obliger à renoncer à tout avis indépendant, comme le confirment a posteriori les jugements négatifs ultérieurs rapidement portés sur ce régime. La longévité de la première n'ayant, il est vrai, pas grand chose à voir avec celle du second, leurs résultats mentaux respectifs s'en ressentent forcément, au bénéfice de celle-là qui a modelé, pour le meilleur comme pour le pire, la psyché polonaise et l'a littéralement détournée du Discours ou Logos philosophique, soit d’une Parole libre ou systématique.
Telle nous paraît la raison essentielle, à défaut d'être l'unique, de la carence d'une philosophie polonaise, ou, et pour éviter tout malentendu, de la Philosophie en Pologne. La position fidéiste –premier sens du mot croyance-, ne saurait tolérer à ses côtés qu'une pensée scientiste ou esthétique, unanimement sceptiques, sous peine de se voir concurrencer sur les questions fondamentales, Dieu, Origine du Monde, Immortalité de l'Âme (Homme).
Adéquatement traduites et attendu qu'elles touchent au Tout et/ou au Sens ultime, ces questions, relèvent de la sphère spéculative où elles ont été continûment traitées et ont de surcroît reçu une résolution, autre que seulement postulée, mais souvent occultée par la cécité ou les préjugés tenaces de ses lecteurs. Il suffit de relire attentivement et sans prévention excessive les Philosophes grecs, français ou allemands pour s'en convaincre et dépasser le lieu commun selon lequel il n'aurait jamais existé de Philosophie partagée - universelle ou, à supposer qu'on l'accorde, qu'elle ait toujours mal formulé ses interrogations, ainsi que le prétendaient à tort Twardowski et ses épigones, et bien d'autres avant et après eux.
Au fur et à mesure de la perte de l'emprise du catholicisme–fidéisme, qui ne manquera pas d'arriver, toute société connaissant l'évolution ou la progression -qui se réalise déjà sous nos yeux, avec le reflux des valeurs strictement chrétiennes-, le Philosopher pérenne acquerra droit de cité dans cet État. Et celui-ci l'adoptera d'autant mieux que ses prédispositions métaphysiques, signalées plus haut, le rendent particulièrement ouvert à ses exigences, l'obstacle « clérical » une fois levé. A moins qu'il n'ait commencé à le conquérir çà et là ... . On en rencontre du reste des traces patentes, y compris chez les penseurs dénoncés ci-dessus, quand bien même elles se présenteraient chez eux de manière paradoxale, sous l'aspect de la dénégation ou de l'inconséquence –la négation d'une possibilité impliquant l'affirmation du contenu de ce qu'elle nie, auquel par conséquent nul n'échappe.
Encore faut-il s'armer de patience, l'Histoire de la Philosophie authentique ne se comptant point en jours ou années mais en siècles voire millénaires, ce dont témoigne tout son passé. Au demeurant le temps chronologique ne pèse guère lourd face à la tâche de l'Esprit ou de la Pensée qui a l'éternité devant lui/elle ; mieux, qui s'identifie à l'Éternité, ou au Temps même. Et de même que pendant tout son parcours, l'étude de la Philosophie s'est communiquée de génération en génération et de société à société, elle se transmettra fatalement à celles où elle ne s'est pas pour l'heure solidement enracinée, faute d'avoir trouvé un terreau propice, son destin, ou celui de la Vérité qu'elle énonce, étant de devenir "la propriété de tous" (Hegel).
Le propre du Langage, en lequel elle s'exprime fatalement, n'est-il pas d'être universalisable et de transcender justement la date et l'espace originaires de ses messages, notamment de ceux qui le concernent ou thématisent directement ?
© Jacques Brafman
Rubrique Philosophie
13 mai 2012