Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07107.jsonl.gz/785

Nos émotions sous la loupe
Lettre du jeudi 12 avril 2018 - Source: La Gazette
Géraldine Coppin, docteure en psychologie, enseignante et chercheuse à l’Universite de Genève est interviewée par Charlotte Debionne conseillère conjugale à l’association « Couple et Famille »
Les émotions sont un sujet d’étude vaste qui intéresse de plus en plus le public et les chercheurs tels que vous. Pourriez-vous définir ce qu’est une émotion?
Une émotion est «un processus rapide, focalisé sur un événement et constitué de deux étapes: un mécanisme de déclenchement fondé sur la pertinence de l’événement – par exemple, l’événement est-il pertinent pour mes besoins, buts et valeurs? -, et une réponse émotionnelle à plusieurs composantes: les réactions physiologiques, les expressions, le sentiment subjectif, les tendances à l’action et l’évaluation cognitive». Une émotion est donc brève (quelques secondes à quelques minutes) et est toujours déclenchée par un événement spécifique. Par exemple, l’émotion de peur peut être déclenchée par la vue d’un animal sauvage. L’émotion est à distinguer de l’humeur qui n’a pas nécessairement de cause identifiable. On peut être de bonne ou mauvaise humeur le matin au réveil pendant quelques jours ou quelques semaines sans raison clairement identifiable.
Quelles sont les émotions identifiées par les chercheurs?
Cela dépend des théories, entre une et une infinité! Les théories des émotions de base (TEB) en identifient souvent six : joie, tristesse, peur, colère, dégoût et surprise. Dans notre centre de recherche à l’Université de Genève 1 , qui défend une approche cognitive des émotions, nous pensons qu’il existe une infinité d’émotions potentielles, notamment des émotions plus complexes comme la honte, la fierté, la gratitude, l’intérêt, etc.
Quelles sont les caractéristiques de l’émotion?
On dénombre cinq composantes de l’émotion. Tout d’abord la réaction physiologique (rougir, nœud dans le ventre, tremblements, etc.). Puis, il y a aussi l’expression émotionnelle repérable par les gestes, la posture du corps, la voix, et peut-être même les odeurs corporelles. La troisième composante est la partie consciente des émotions, qui correspond à notre ressenti « j’ai peur, je suis en colère». La tendance à l’action est la composante motivationnelle, en ce qu’elle nous prépare à agir dans un sens ou l’autre : si vous êtes en colère, vous aurez tendance à vous approcher de ce qui vous a mis en colère, par exemple une personne; si au contraire vous avez peur, vous pourrez fuir, affronter ou encore « freezer » c’est-à-dire être tétanisé, ne plus bouger. Enfin la dernière composante de l’émotion qui est également le déclencheur de l’émotion est l’évaluation de la situation: en quoi cette situation est-elle importante pour moi? Permet-elle de satisfaire mes buts, mes valeurs ou non? Par exemple, si on vous marche sur le pied dans la rue, vous pouvez évaluer que la personne ne l’a pas fait exprès et dans ce cas, l’évènement ne déclenchera pas nécessairement une émotion, mais vous pouvez aussi évaluer que la personne l’a fait volontairement, et dans ce cas, vous pourriez plutôt ressentir une émotion de colère. L’évaluation de la situation est donc essentielle dans l’émotion puisqu’elle est au cœur de son déclenchement.
Chez Couple et Famille, nous accompagnons les personnes à verbaliser leurs pensées et leurs émotions par la reformulation, la parole est notre outil de travail. Or, chacun est dans un état émotionnel différent en fonction de son humeur, de ce qui lui est arrivé le matin même ou juste avant de venir en consultation… la séance de conseil conjugal ou de médiation ne sera pas la même selon la disponibilité psychologique et émotionnelle de chacun.
Il y a en effet des différences énormes entre les personnes en ce qui concerne la verbalisation des émotions. Certaines personnes ont des difficultés à mettre des mots sur leurs émotions ou à correctement les identifier, cela s’appelle l’alexithymie. Le contexte est aussi important. En tant que thérapeutes, vous travaillez sur le facteur de la réévaluation ou régulation émotionnelle. Si les personnes ont déjà des émotions négatives envers leur conjoints ou leurs enfants, vous essayez de susciter la (re)formulation de ce ressenti, et d’encourager la réévaluation pour que les personnes reprennent une autre perspective. Il s’agit pour vous souvent de réévaluer des situations de conflit : comprendre ce qui a déclenché le conflit, l’intention de chaque partie dans le conflit, etc. Le déclenchement du conflit dépend de l’évaluation qui en a été faite au départ et ensuite. Si on change d’évaluation, on pourrait changer de posture et donc de perspective sur le conflit.
Quels sont les autres facteurs qui peuvent impacter l’état émotionnel?
Nous préférons parler d’épisode émotionnel que d’état émotionnel car l’émotion est un processus très bref. Beaucoup de facteurs entrent en jeu. Citons un exemple : je travaille sur le lien entre émotions et prise alimentaire. Il a été observé que si on demande à des personnes de discuter sur un sujet conflictuel juste avant de manger, quand leur niveau de glucose est bas, la résolution du conflit sera plus difficile, d’où l’utilité des repas d’affaires! Le taux de glucose et plus généralement les taux hormonaux auraient donc un effet sur la résolution de conflit, l’impulsivité et la réactivité. Des chercheurs étudient aussi comment les émotions peuvent varier au cours des étapes de la vie. Les personnes âgées auraient ainsi plus d’émotions «positives » que les plus jeunes adultes. L’adolescence serait une période de vulnérabilité. Le cortex préfrontal n’étant pas encore totalement formé, les prises de décision et de risque ne sont pas les mêmes qu’à l’âge adulte. Mais la variabilité inter-individuelle est énorme: il existe bien entendu des adolescents inhibés qui n’adoptent pas de comportement à risque. Il convient donc d’être prudent et considérer l’éducation, l’évaluation de la situation, le contexte, et les facteurs interindividuels.
Est-ce que l’état émotionnel peut s’auto-déclencher juste par la pensée?
Une émotion pourrait en effet être déclenchée non seulement par un événement réel mais aussi par un événement imaginé.
Nos émotions sont-elles aussi influencées par nos expériences passées?
Tout à fait. Notre évaluation de la situation est influencée par nos expériences passées – par exemple en tant qu’enfant, nous allons apprendre que notre pré- nom est un stimulus pertinent. Nous allons aussi apprendre énormément via le conditionnement et l’observation des autres. Ainsi, la meilleure façon de susciter l’intérêt pour une activité (par exemple la lecture) chez les enfants semble être de prendre soi-même en tant qu’adulte du plaisir à lire, ce qui peut donner des pistes de réflexion aux parents et aux éducateurs…
Les humains sont souvent très sensibles aux émotions des autres, par exemple nous allons au cinéma pour recevoir les émotions de celui qui est le héros. Cela crée un lien ou une autre émotion. Est-ce de l’empathie?
Il faut différencier la contagion émotionnelle de l’empathie : dans les pouponnières, un bébé qui pleure est souvent imité par les autres. On ne parle pourtant pas ici d’empathie mais de contagion émotionnelle. Le concept d’empathie est un sujet complexe bien étudié qui inclut quatre composantes. La première est l’imitation qui est essentielle pour ressentir de l’empathie mais ce n’est pas suffisant. La capacité à imiter les autres s’acquiert très tôt par le bébé et jouera un rôle important dans l’enfance également. Ainsi, les émotions que les parents éprouvent dans une situation ont une influence sur l’enfant. Quand il chute, l’enfant pourra par exemple rechercher le contact visuel avec l’adulte pour déterminer son émotion et potentiellement l’imiter. La contagion émotionnelle dont vous parlez est cette capacité à «attraper » les émotions des autres. L’imitation et la contagion sont nécessaires mais non suffisantes pour éprouver de l’empathie. L’empathie est cet état affectif qui serait similaire à l’état affectif de l’autre et qui serait déclenché par le fait d’imaginer dans quel état émotionnel se trouve l’autre, ce qui est typiquement le cas dans les films. L’empathie est encore différenciée de la sympathie par les chercheurs : ce n’est pas seulement la capacité à se mettre à la place de l’autre, à se représenter son état émotionnel, c’est aussi s’associer avec son état affectif, qui vous pousse par exemple à vouloir l’aider et vous mènerait à un comportement altruiste. L’empathie existe chez tous les mammifères même s’il s’agit d’une capacité assez développée : la capacité de se mettre à la place de l’autre en sachant qu’on reste nous-mêmes. Pour se représenter l’état émotionnel de l’autre, il n’est pas nécessaire de l’avoir vécu soi-même même si c’est vraisemblablement plus facile quand c’est le cas.
Cette contagion émotionnelle confirme que nous sommes des êtres sociaux qui ont besoin d’être touché physiquement et psychiquement?
Nous sommes évidemment des êtres sociaux. Vous connaissez bien les conséquences de la négligence émotionnelle, notamment chez les bébés. Etre touché est très important, tant chez les bébés que chez les adultes.
Dans nos consultations, nous entendons souvent le terme « impulsivité» pour désigner la colère. Comment les distinguer?
L’impulsivité est un trait de personnalité qui se décline en 4 facettes : le manque de persévérance, l’absence d’anticipation, la recherche de sensations et l’urgence face aux émotions. La colère est une émotion.
Comment certaines personnes arrivent mieux que d’autres à réguler leurs émotions, par la mentalisation, la réflexion, ce qu’on appelle la gestion des émotions?
La régulation émotionnelle s’apprend, par exemple par l’humour. En vous autocritiquant, en faisant preuve d’autodérision, vous vous permettez de prendre du recul et mieux gérer vos émotions. Nous n’avons pas tous les mêmes stratégies de régulation: essayer de supprimer l’émotion, nous distraire, réévaluer la situation, etc.
Que dit la science sur le fait de «digérer » une émotion?
«Digérer une émotion» est une métaphore. Cela peut prendre du temps. Les chercheurs étudient notamment l’influence du sommeil sur la capacité de régulation émotionnelle.
Qu’en est-il du concept d’intelligence émotionnelle (IE)?
C’est un concept étudié scientifiquement qui a connu beaucoup de succès depuis la parution du livre de Daniel Goleman2 Venu de la psychologie des ressources humaines, ce concept atteint maintenant le monde de la psychologie de l’émotion. Les chercheurs ont dressé une liste de compétences émotionnelles qui nous permettraient d’être plus adaptés à notre vie sociale, émotionnelle, même professionnelle. La première compétence de l’IE est de reconnaître et nommer les émotions. Des études sont faites notamment aux USA sur l’effet de cet apprentissage sur les petits enfants. Il semblerait que l’effet soit positif sur les compétences académiques. En bref, si vous savez ce que vous ressentez, vous pouvez mieux réguler vos émotions ce qui est un atout à l’âge adulte. De plus, susciter dès le plus jeune âge les émotions épistémiques comme l’intérêt, permettrait d’améliorer l’apprentissage. L’intelligence émotionnelle serait ainsi une compétence importante dans le cadre de l’école. La capacité d’attendre pour obtenir plus tard un bien supérieur à celui obtenu immédiatement serait aussi une des formes de l’intelligence émotionnelle en ce qu’elle constitue l’inverse de l’impulsivité. Il s’agit d’être capable de se représenter correctement le futur et de s’y projeter à l’aide d’une stratégie de motivation.
Cette stratégie de motivation qui demande une faculté de projection dans le futur n’est pas forcé ment évidente pour les jeunes dont le cerveau est encore en construction jusqu’à 25 ans…
C’est vrai. La stratégie de régulation émotionnelle que les jeunes utilisent parfois est la distraction. Vous venez de vous séparer de votre ami, vous êtes très triste, vous allez sortir et changer d’air. Vous ne faites pas de réévaluation sur le sens de cette rupture, vous allez vous distraire, penser à autre chose. Sans relever du déni, cette stratégie serait adaptée lorsque les émotions sont intenses. C’est pour cette raison que les personnes peuvent sortir et boire beaucoup d’alcool pour éviter de penser, de réévaluer.
Est-ce aussi en lien avec le sentiment de maitrise et celui d’impuissance? Si le sujet rejette toute responsabilité sur l’extérieur, il peut se sentir très impuissant et donc adopter des stratégies de distraction?
Un des critères importants de l’évaluation est en effet la force du sentiment de responsabilité ou de contrôle de la situation par le sujet. Cette impuissance est aussi liée à la tendance à agir ou pas. Si vous êtes en colère et pensez que quelqu’un est responsable, vous aurez tendance à approcher et avoir des comportements actifs. Les gens auront des stratégies pour faire face à cette situation. En revanche, si vous êtes triste parce que vous perdez quelqu’un ou que vous pensez ne pas avoir de contrôle sur la situation, le sentiment d’impuissance peut être renforcé. La colère est ainsi associée avec le sentiment de se sentir capable de faire face à la situation.
Philippe Jeammet évoque dans son dernier livre le fait que l’impuissance amène à une réaction de destruction: quand «avoir» n’est pas forcément possible, alors «détruire» est l’option choisie car maîtrisée.
En effet c’est une option. Nous pensons que le comportement est une conséquence de l’émotion mais pas une composante de celle-ci. Imaginons que vous êtes en colère et que vous frappez votre chef, ce comportement est une conséquence de l’émotion. Dans l’émotion, il n’y aurait que la tendance à l’action, d’approche ou d’évitement dans ce cas. En cas de peur, la tétanie est par exemple une conséquence possible de votre émotion.
Quel est l’impact des émotions sur la santé?
Je suis très intéressée personnellement par ce sujet de recherche puisque j’étudie comment les émotions changent notre comportement alimentaire. La clé d’une bonne santé mentale serait un mélange d’émotions positives et négatives et non un cocktail d’émotions uniquement positives comme la joie, la fierté, etc. Vous pouvez être frustré, puis joyeux, puis vous vous mettez en colère, puis vous êtes joyeux à nouveau. Toutes les émotions positives ou négatives ont une fonction, même si les émotions négatives ne sont pas forcément agréables à vivre, d’où leur nom.
L’idéal serait d’être capable d’éprouver toutes les émotions?
En effet, cela serait l’idéal! Quand les émotions négatives surgissent, en plus de les reconnaître, les verbaliser et les accompagner, il faut chercher leurs causes. La réévaluation est alors utile! Par exemple, vous traversez la rue et il y a un bruit qui vous surprend, vous pouvez avoir cet état de peur, mais vous pouvez aussi vous poser la question après: «pourquoi j’ai eu peur, j’ai été stupide, ce n’était pas un tram». Souvent on réalise après coup pourquoi on a eu cette émotion.
Est-ce qu’il y a des émotions qui donneraient lieu à des problèmes de santé plus spécifiques que d’autres ou pas?
Le stress chronique a des conséquences délétères sur la santé. Au travail, chacun réagit différemment face à une situation: certains restent calmes tandis que d’autres vont tout de suite ressentir du stress car ils pensent qu’ils ne sont pas capables de faire face tout de suite à la situation, ce qui est lié au sentiment d’impuissance. De manière constante, cela produit un stress chronique qui peut mener au burnout. On peut mesurer l’impact des émotions sur la santé en mesurant par exemple les taux d’hormones ou la fréquence cardiaque. Le débat est toujours très actif entre les chercheurs pour déterminer si les réactivités physiologiques sont spécifiques à certaines émotions. On sait que la fréquence cardiaque augmente dans certaines émotions ce qui indique à quel point l’émotion est agréable ou désagréable. Elle est différente si vous êtes dans la tristesse, la colère ou la joie. Mais cela n’est pas spécifique à une émotion. Nous pensons que c’est l’évaluation qui déclenche l’émotion, ce qui n’exclut pas la rétroaction. Des études ont notamment été réalisées au niveau de l’expression, et de la rétroaction faciale. Des sujets regardaient des films drôles soit avec un stylo qui leur tiraient les lèvres pour sourire, soit avec les lèvres pincées… Le stylo activait la contraction des muscles zygomatiques qui permettent de sourire: les sujets concernés jugeaient le film plus drôle, plus agréable que ceux qui avaient les lèvres pincées. Il s’agit de l’effet de rétroaction faciale.
Les émotions n’ont donc pas fini d’être explorées?
Le domaine des émotions est un sujet d’étude très vaste qui intéresse de nombreux chercheurs que cela soit dans la santé, la famille ou le travail. Les différences culturelles entre les personnes apportent encore une diversité d’émotions et de stratégies de régulation selon les situations. La psychologie est une science qui n’a que 150 ans, ce qui laisse encore un grand champ de découvertes devant nous!
Livre de la semaine
La princesse qui n’aimait pas les princes