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Sa femme s’appelle Tursunguli. «Ça signifie jolie fleur», me précise-t-il, depuis sous son chapeau de paille. Lui, c’est Ahmet. Il vient de Altai, à l’extrême nord du Xinjiang. Depuis 1988, il vit à Hotan, «à l’extrême sud du Xinjiang.» «A Altai, c’est l’or qu’on cherche. Ici, c’est le jade!» lance-t-il, exhibant cinq petits cailloux translucides protégés par une pochette en plastique.
«J’ai passé vingt jours à piocher là-bas», dit-il, montrant fièrement la tranchée qu’il a creusée au bord de la rivière. Sa récolte vaudrait au moins 1500 yuan, soit 250 francs suisses. Autant que le salaire mensuel de son épouse, qui enseigne la géographie. De quoi motiver les nombreux chercheurs de jade, qui passent leurs journées à racler le lit de la rivière Yulong, juste à côté du marché aux bestiaux.
«Regardez-le, il va avoir des rhumatismes, avec ses savates, se moque Ahmet en pointant son voisin de tranchée qui se démène sous un soleil de plomb avec sa pelle, sa pioche, sa passoire et ses chaussettes détrempées. Moi je vous dis, pour chercher du jade, il n’y a rien de tel qu’une bonne paire de bottes en caoutchouc!» A côté, deux gamins s’éclaboussent en riant, complètement nus. Un vieil homme a mis le volume de sa radio portative à fond, pour tenter de ne plus entendre le bruit de sa pelle contre les cailloux.
Soudain, l’homme aux savates de caoutchouc s'interrompt. Au milieu des gravats, il distingue un éclat. «Du jade, du jade», s’écrie sa fille, qui le regarde depuis des heures, sous un parapluie rose. Le morceau est gros comme une pièce de cinq centimes: «Il vaut cinquante yuan, pas plus», décrète Ahmet, un rien altier, s’empressant de comparer la trouvaille de son concurrent avec ses propres trésors. Infatigable, insensible au soleil ardent et à ses pieds qui doivent ressembler aux raisins secs de Turpan, son voisin de tranchée a déjà repris sa pioche. Il est midi, la pêche ne fait que commencer.
On a beau savoir que la route est mythique, l’ébahissement reste entier. La route du Karakoram qui relie la Chine au Pakistan, de Kashgar à Islamabad offre des paysages somptueux. Dunes, roches rouges, glaciers, canyons, on ne sait plus où donner la tête tant les cirques sont époustouflants. Les Pamirs d’un côté, le mont Ata Muztagh de l’autre, la route traverse les contrées ouïgoures, kirghizes, tajikes. Les yourtes côtoient les maisons de terre, les yaks les chameaux et le désert le lac Karakul aux eaux turquoises. Magique!
Dimanche, jour de marché à Hotan (Hetian), au sud de l'immense désert du Taklamakan, sur la route de la Soie. Un marché aux bestiaux incroyable, des visages et des regards intenses. Il faut se pincer pour réaliser que nous sommes encore en Chine.
«Rendez-vous à 20h50 devant la Mosquée», me lance Mohammad. Avant de préciser «20h50, heure de Pékin!» Car la Chine, qui avec son énorme superficie couvre l’équivalent de trois fuseaux horaires, n’en a en réalité qu’un. A Urumqi, capitale de la Région autonome du Xinjiang, située à 2500 kilomètres de Pékin, il fait donc nuit noire à 7h30 du matin, et grand jour à 20h du soir. On décale donc un peu les horaires, et on ne déjeune pas à 12h, mais à 14h. Un monde, un rêve, un fuseau horaire!
Cui Jian, c’est Le rocker chinois. Un mythe. Des dizaines de millions de fans connaissent toutes les paroles par cœur. Il a été le premier au tout début des années 1980 à arborer un look particulier, à hurler dans un micro, à proposer des rythmes et sons nouveaux, n’hésitant pas à mêler influences punk et airs chinois. Bref, une légende vivante. En gros, Cui Jian, c’est un peu le Johnny Hallyday chinois.
Cui Jian était en concert hier soir, dans le périmètre olympique. Deux dizaines de rangées de bancs. Les premières places – réservées aux VIP – sont à une dizaine de mètres de la scène. Un public assis, presque silencieux, comme au cinéma. Des volontaires répétaient en boucle: «Veuillez vous asseoir s’il vous plait», s’assurant que tout ce monde était bien tranquille. Il y avait de tout: des jeunes bien sûr, mais aussi juste là devant moi des grands-mères, qui passaient par là avec le petit-fils et ont eu envie de profiter des bancs pour donner à boire au bébé et se reposer les jambes.
Etrange de voir cette légende chanter ses tubes qui ont fortement influencé toute la jeunesse de 1989 devant un public silencieux, épars, les bancs accusant de nombreuses places vides. L’annonce de sa venue s’est visiblement faite par bouche à oreille. Aucune mention sur le net. Il faut dire que le chanteur a été interdit de concert pendant toute la décennie 1990, notamment en raison de sa chanson centrée sur l’aliénation: «Un bout de tissu rouge». «Ce jour-là, tu as utilisé un bout de tissu rouge, pour me rendre aveugle et couvrir le ciel.» (écoutez l'extrait).
«Bienvenue dans un concert open-air en Chine», souffle soudain ma voisine de banc, voyant mon air un peu désemparé face à ce spectacle qui me rappelait les après-midi «magicien» au Signal de Bougy. Pendant que les gosses écarquillaient les yeux pour dans un silence respectueux, tentant de comprendre où étaient passés les foulards du monsieur, les parents pouvaient déguster leur glace en toute tranquillité.