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Sil y a un secteur économique qui a crû fortement durant les années 1990, cest la bourse. Entre 1990 et 2000, la valeur globale des actions cotées en Suisse, est passée de 204 milliards de francs à 1’257 milliards, soit une progression de près de 500% en dix ans! Elle est retombée à un peu plus de 700 milliards à fin 2003 pour remonter à plus 1’170 milliards à fin 2005, soit plus de 200% du produit intérieur brut suisse. Dans aucun pays de lOCDE, la capitalisation boursière en relation avec le PIB natteint des proportions aussi fortes quen Suisse. Cette évolution contraste avec la faiblesse de la croissance économique durant la même période. Ce rôle croissant de la bourse dans le financement et lévaluation des entreprises est révélateur de laffirmation de ce «capitalisme actionnarial» en Suisse, axé sur la rentabilité immédiate des capitaux investis.
Bourse et rémunération des actionnaires
Un moyen relativement simple de mesurer limpact de la bourse sur le financement des entreprises est danalyser les apports de capitaux pour les entreprises lors de lintroduction en bourse ou lors de lémission de nouvelles actions. Dun autre côté, la cotation en bourse impose aussi de rémunérer les actionnaires à travers le versement de dividendes ou la progression du cours de laction. Le graphique ci-dessous fournit des données sur le total des émissions dactions, des versements de dividendes et des rachats dactions en Suisse depuis 1982 jusquà lannée dernière. Les entreprises peuvent racheter leurs propres actions afin de soutenir le cours de leur action.
Sur cette période, on peut voir un profond changement des pratiques des entreprises et du rôle de la bourse en Suisse. Alors que le solde entre lapport de capitaux et la rémunération des actionnaires est positif jusquau début des années 1990, il devient constamment négatif à partir de 1995 (à lexception de 1998 avec lintroduction en bourse de Swisscom), et cela dans des proportions considérables. La contribution nette de la bourse au financement des entreprises devient clairement négative à partir de 1995.
Entre 1995 et 2005, limpact de la bourse suisse a été de retirer du capital du financement des entreprises pour le reverser aux actionnaires (en dividendes ou en rachat dactions), pour un montant astronomique de plus de 130 milliards de francs (dividendes + rachats dactions émissions dactions sur la période 1995-2005). Les bénéfices des entreprises servent ainsi prioritairement à rémunérer les actionnaires plutôt quà financer le développement des entreprises. Une telle évolution favorise ainsi les détenteurs de capitaux et la rentabilisation des placements financiers plutôt que le dynamisme et linnovation des entrepreneurs. Ces chiffres illustrent le triomphe de la maximisation de la valeur actionnariale, préconisée par Martin Ebner durant les années 1990
Des conséquences négatives
Une telle modification de la répartition des bénéfices des entreprises sous lemprise de la pression des marchés financiers, a au moins trois conséquences dommageables pour le développement économique.
Tout dabord, on estime traditionnellement quune des fonctions centrales de la bourse consiste à drainer lépargne vers linvestissement des entreprises, favorisant ainsi le financement de celles-ci. Quen est-il vraiment? Contrairement à une idée reçue bien établie, la bourse, loin de favoriser les investissements, a contribué au contraire à rémunérer les capitaux placés en bourse plutôt quà soutenir lactivité économique. Cela incite les entreprises à privilégier la rémunération des actionnaires à court terme au détriment des investissements ou la recherche et développement, source dinnovations et de croissance économique à moyen et long terme.
La prépondérance des marchés financiers tend également à accroître linstabilité financière, où la moindre rumeur négative peut profondément affecter une entreprise. Elle contribue ainsi à une plus instabilité sur le plan économique général.
Enfin, ce nouveau modèle de capitalisme ne fait quaccroître les inégalités des revenus. Contrairement à ce que pourrait laisser penser lengagement des caisses de pension sur les marchés boursiers, les ménages qui détiennent, directement ou indirectement, des actions se concentrent parmi les couches sociales les plus riches, pouvant recourir à des conseils financiers sophistiqués, alors que les revenus modestes ne bénéficient que marginalement des marchés boursiers.
Mettant le doigt sur ces problèmes, deux économistes libéraux français, Patrick Artus et Marie-Paule Virard nhésitaient pas à titrer le dernier livre «Le capitalisme est en train de sauto-détruire». Alors que les «trente glorieuses» de la période daprès-guerre, en sappuyant sur une progression régulière des salaires, des politiques macroéconomiques dinspiration keynésienne et un rôle contrôlé de la finance, avaient permis une amélioration du niveau de vie du plus grand nombre. Linstabilité économique actuelle, le chômage et la faible croissance rendent plus difficile la perspective de retrouver un tel niveau de développement économique.