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10/01/2016
L'utilitarisme me semble la théorie morale la plus raisonnable car elle ne fait (quasiment) pas appel à des intuitions morales. En effet, elle se contente de constater que nous avons tendance, par nature (en tant qu'être humain), à très généralement préférer maximiser notre bien-être (nos sensations de plaisirs) plutôt que notre mal-être (nos sensations de déplaisir). Par le raisonnement utilitariste, nous pouvons justifier le choix d'une éthique individuelle, l'adoption de principes pour nous guider dans la vie qui maximisent notre bien-être, ainsi que le choix d'une éthique inter-individuelle, de principes guidant nos interactions sociales car ils maximisent le bien-être de tous les individus. Mais pourquoi en fait faudrait-il que les principes adoptés pour fonder nos interactions sociales postulent qu'il convient de maximiser le bien-être de tous les individus ? Pourquoi le raisonnement utilitariste, lorsqu'il recherche les principes devant organiser la société, doit-il postuler qu'il faut maximiser le bien-être de tous les individus et pas d'une majorité, d'une minorité, d'un groupe, bref, d'une partie de la population ? Autrement dit, pourquoi devrions-nous postuler l'égalité entre les individus ?
C'est le raisonnement utilitariste qui va nous permettre de justifier le raisonnement utilitariste (fort pratique conviendrez-vous). En effet, c'est parce que x cherche à maximiser son bien-être individuel (ce qui est probablement le postulat-constat-axiome utilitariste le plus facile à adopter je trouve) qu'il va postuler l'égalité entre les individus, car, s'il postule l'égalité entre les individus, il peut alors s'attendre à ce que autrui en fasse de même. Il s'agit là d'un calcul rationnel qui prend en compte la réciprocité dans les interactions humaines (merci à Thierry Falissard, au passage, d'avoir mis cela en évidence). Ainsi, x cherche à maximiser son bien-être individuel et, pour ce faire, postule l'égalité entre les individus, car, en postulant l'égalité plutôt que l'inégalité (et en adoptant évidemment un comportement en conséquence), x peut s'attendre à ce que autrui fasse de même. Or, il vaut clairement mieux pour x que autrui le considère comme son égal plutôt que comme son inférieur (ce qui pourrait justifier en ce cas pour autrui l'usage de la violence contre x afin de soumettre x à ses désirs par exemple).
Ce qui est intéressant, c'est que raisonner en termes de réciprocité est exactement ce que fait Rawls lorsqu'il propose que chacun imagine se trouver dans une position originelle sous un voile d'ignorance, sans connaissance sur son moi réel, et réfléchisse à la forme que devrait prendre la société. Sous le voile d'ignorance, chacun s'efforce d'imaginer ce qu'il aimerait qu'il ne lui arrive pas, et postule donc l'égalité entre les individus. D'une certaine façon, le calcul rationnel utilitariste individuel fondé sur la réciprocité et les anticipations n'est pas très différent : je postule l'égalité car je ne veux pas me retrouver du côté de ceux considérés comme inférieurs. Voilà donc posé le raisonnement utilitariste individuel nous permettant de justifier l'égalité entre les individus, fondement du raisonnement utilitariste sur les principes devant organiser la société.
03/11/2015
Je prends le temps de développer un peu davantage ma défense et ma vision de l'utilitarisme car je n'ai pas eu l'impression d'avoir été assez clair dans mon précédent billet.
1. L'utilitarisme et les principes
L'utilitarisme est selon moi avant tout une méthode d'argumentation philosophique en philosophie morale (éthique) et en philosophie politique permettant de traiter des problèmes et enjeux moraux de manière rationnelle. Là où le déontologiste propose des principes moraux comme prémisses à son argumentation morale qu'il justifie par Dieu, par la Raison, par un subterfuge du type du voile d'ignorance et de la position originelle (cf. Rawls), etc. Là où le jusnaturaliste et l'éthicien des vertus invoquent des principes intrinsèquement liés à la nature humaine (mais comment font-ils pour en savoir autant sur la nature humaine ? Y a-t-il donc tant de constantes immuables que l'on peut universellement observer sur l'être humain ?). Et bien l'utilitariste défend tel ou tel principe uniquement parce qu'il maximise (conséquemment) le bien-être des individus. De ce point de vue-la, l'utilitarisme est bien plus humble et modeste que les autres doctrines morales.
2. Utilitarisme et principes généraux
Quels sont les principes généraux qui doivent fonder et organiser une société ? Quels droits faut-il accorder aux individus ? On l'a vu dans mon précédent billet, l'utilitarisme libertarien répond que seul le principe de non agression maximise le bien-être des individus et que par conséquent il est le seul principe à pouvoir légitimement fonder et organiser la société. Autrement dit : le seul principe qui doit organiser la société selon l'utilitarisme est celui selon lequel les individus ont des droits négatifs que nul ne doit violer (et qui seront préservés sur un marché libre de la sécurité par les mécanismes mêmes du marché).
3. Utilitarisme et principes individuels
Comment l'individu doit-il agir dans sa vie quotidienne ? Certes, il doit respecter les droits négatifs d'autrui (ne point violer leurs droits de propriété sur eux-mêmes et sur leurs biens acquis pacifiquement, ne point violer leur liberté négative), mais qu'est ce que peut nous apprendre l'utilitarisme sur comment l'individu devrait agir ? Je pense qu'il faut avant tout comprendre à nouveau l'utilitarisme comme un moyen, une méthode d'argumentation (de réflexion et de justification), pour trouver les principes qui devraient guider notre action. C'est seulement dans les cas ultimes, pour autant qu'ils existent, où nous nous trouvons sans principes pour nous guider, que nous pouvons éventuellement effectuer un calcul en comparant des niveaux de bien-être. Mais le cœur de la réflexion utilitariste doit être une réflexion sur les principes. Autrement dit : nous utilisons l'argumentation utilitariste pour découvrir les principes justifiés qui peuvent guider notre vie, tout comme nous employons l'argumentation utilitariste pour découvrir les principes justifiés qui doivent organiser la société. Si cet exercice est bien mené, nous devrions trouver des principes pour guider notre action et être à mêmes de nous passer de l'utilitarisme compris (et réduit) comme calcul et comparaison de taux d'utilité.
Comme nous recherchons des principes pour guider notre action (notre agir), nous sommes en fait en train de chercher quels traits de caractère (modes d'être) nous devons incarner, car nos actes ne sont que le résultat de certaines dispositions psychologiques que nous avons adoptées (ou qui nous conditionnent). Déterminés par un grand nombre de facteurs qui nous dépassent et sur lesquels nous n'avons pas d'emprise, nous pouvons tout de même travailler sur nous-mêmes dans une certaine marge. C'est sur cette marge que la réflexion éthique individuelle peut porter et c'est sur cette marge que le raisonnement utilitariste peut nous permettre de justifier certains principes et certains modes d'être pour nous guider dans la vie.
02/11/2015
Cette grande doctrine morale qu'est l'utilitarisme est constamment présentée comme une vieillerie dépassée par ses adversaires déontologistes et comme la pente glissante vers le totalitarisme par les plus dogmatiques des jusnaturalistes. Tant de mépris et de haine envers la seule doctrine qui nous permette de tenir de manière justifiée un discours rationnelle sur les phénomènes moraux me semble parfaitement déplacé et indique une incompréhension probable de l'utilitarisme. Je me dois de faire ma part dans la tentative de réhabiliter (puisqu'il le faut) la doctrine du bonheur, en essayant de dissiper quelque peu les ombres et les nuages qui obscurcissent son horizon.
1. Utilitarisme et nature humaine
Qu'est ce que la nature humaine ? Ou autrement dit : quelles sont les caractéristique immuables que l'on retrouve universellement (en tout temps et en tout lieu) chez l'être humain ? A cette question, le sage utilitariste répond que l'on ne peut pas savoir grand chose de la nature humaine, les individus sont fort différents, et encore davantage lorsqu'on compare des individus d'époque différente ou de contextes culturels différents. Pourtant, les êtres humains partagent tous une même caractéristique : ils recherchent ce qui leur procure du bien-être, du plaisir (parfois, certes, ils recherchent le plaisir dans la douleur physique, ce n'est nullement contradictoire), et symétriquement, fuient ce qui leur procure du déplaisir, du mal-être, afin d'être le plus heureux possible. L'utilitariste part donc d'une certaine conception de la nature humaine, d'une certaine ontologie ou anthropologie, qui paraît évidente (axiomatique). Cette conception humble et modeste (minimaliste) de ce que l'on peut savoir de la nature humaine est une conception hédoniste.
2. Utilitarisme et droits des individus
Alors que le jusnaturalisme proclame que l'être humain, de par sa nature, a des droits, l'utilitariste considère que les droits ne sont pas quelque chose de pré-existant à l'action de l'être humain. Les droits sont le fruit d'un agir et non d'un être, ils sont un produit, un créé social, et non une essence précédant l'acte. L'utilitarisme libertarien (celui qui nous intéresse) établit que les seuls droits qu'il convient d'accorder aux individus sont des droits négatifs (la liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui), car si les individus se reconnaissent de tels droits, alors, en conséquence, le bien-être de chacun d'entre eux est maximisé (sans que n'intervienne le sacrifice de qui que ce soit). On peut aussi le formuler différemment : le principe de non agression est justifié car si la société est organisée selon ce principe (c'est à dire, si l’État est aboli au profit d'une société totalement libre), alors, en conséquence, le bien-être des individus est maximisé.
3. Utilitarisme et liberté
J'ai longtemps pensé que l'utilitarisme n'était pas un conséquentialisme suffisamment complet (pas suffisamment axiologiquement pluraliste), qu'il ne prenait pas en compte l'importance de la liberté. Mais après mûre réflexion, je me dois de constater que la liberté n'est qu'un moyen pour permettre aux individus d'être heureux (ou de tendre vers le bonheur) et non une fin en soi. Ce qui justifie une société libertarienne, moralement (éthiquement), c'est qu'une telle société maximise la liberté négative et positive (en conséquence de la liberté négative) des individus. Une telle maximisation de la liberté permet ensuite aux individus de maximiser leur bien-être et le bien-être permet d'atteindre la fin suprême : le bonheur.
4. Utilitarisme et argumentation
L'utilitarisme n'a pas besoin de se livrer à de savants calculs pour justifier telle ou telle de ses positions. Il n'a pas forcément non plus du tout besoin de procéder de manière inductive, en passant par exemple par les sciences sociales. L'argumentation utilitariste peut suivre les modèles (dans leurs oeuvres philosophiques) de John Stuart Mill ou de Milton et David Friedman et présenter (proposer) des arguments sous la forme de raisonnements : je pars de l'axiome untel pour dériver par implication logiquement valide telle ou telle proposition (position). Ce qui compte dans l'argumentation utilitariste que nous pouvons employer en philosophie est donc la pertinence, plausibilité, cohérence, bref, la valeur, de nos arguments. Il nous faut démontrer par l'argument, par le raisonnement, que telle ou telle proposition maximise bel et bien dans ses conséquences le bien-être des individus.
5. Utilitarisme et éthique individuelle
Comme vous pouvez le constater, l'utilitarisme développé ci-dessus nous permet de régler la question du cadre dans lequel les individus devraient vivre. Mais il ne nous dit rien de comment les individus devraient vivre individuellement. C'est un pas supplémentaire qu'il nous faut entreprendre à présent en recherchant les traits de caractère et le mode de vie (un mode d'être) idéal pour tout être humain. Quels sont les modes d'être qui permettent à l'individu de maximiser son bien-être ? Qu'est ce qui donne à la vie de la valeur et la rend digne d'être vécu ? Comment l'individu peut-il s'épanouir ? Je tâcherai d'aborder ces questions essentielles dans mes prochains écrits.