Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07249.jsonl.gz/26

L’hétéronomie morale
Les histoires créées pour analyser la notion du mensonge mettent en scène des personnages qui énoncent soit des affirmations simplement erronées (ce que le personnage en question ne sait pas), aux conséquences plus ou moins fâcheuses, soit des mensonges d’intentions variées, et dont certains ont des conséquences plus ou moins néfastes.
Quant aux histoires ayant pour objet de cerner la notion que les enfants se font du juste et de l’injuste, il s’agit de situations dans lesquelles des personnages sont sanctionnés à tort ou à raison pour avoir effectué une action aux conséquences là aussi plus ou moins fâcheuses.
Haut de page
- Par exemple le sujet de ce niveau pourra estimer plus "vilain" le mensonge d’un enfant qui, dans une histoire, dit à sa maman qu’il a cassé les dix oeufs qu’il portait, non pas parce qu’il les a laissé tomber en jouant avec, mais parce qu’un chien l’a attaqué, que le même mensonge d’un autre enfant qui, lui, n’a cassé qu’un oeuf.
De même, dans les histoires où ce n’est pas un mensonge, mais simplement une affirmation erronée qui est en jeu, les enfants de ce stade jugeront plus gravement responsables les personnages dont les affirmations ont eu des effets plus néfastes pour une autre personne de l’histoire.
Haut de page
Dès lors on peut s’attendre à ce que, comme l’ancienne justice sociale qui n’hésitait pas à rendre automatiquement responsable d’une action fâcheuse un homme, un enfant, un animal supposé avoir commis cet acte, le sujet de ce stade trouvera normal le comportement d’un parent qui sanctionne plus fortement l’action d’un enfant que celle d’un autre sous le simple prétexte que la première a eu des conséquences plus néfastes que la seconde.
- C’est ce que confirment les commentaires apportés par les enfants interrogés par Piaget et ses collaborateurs aux histoires de sanction dans lesquelles on voit, par exemple, un personnage qui a renversé dix pots de confiture être puni davantage qu’un autre personnage qui en a renversé seulement deux, alors que les actions ne diffèrent que par leur conséquence.
De même un enfant de ce niveau admettra sans broncher, ou même suggérera que, lorsque dans l’une des histoires un élève d’une classe a fait une bêtise (cassé une vitre par exemple), toute la classe soit punie parce que personne n’a voulu le dénoncer. Le même enfant pourra même affirmer qu’un élève, pourtant absent lorsque la bêtise a été commise, doit lui aussi être puni avec les autres, «puisque c’est toute la classe qui doit être punie» (JP32, p. 190).
Haut de page
La morale de ce stade paraît bien ainsi être hétéronome, dans la mesure où c’est toujours à l’extérieur de l’auteur de l’acte que sont recherchés les critères permettant de juger la valeur morale d’une action ou d’une affirmation.
Cela dit, dans quelle mesure ces résultats convergents sont-ils généralisables aux situations non factices de la vie de l’enfant? Tout en étant très prudent à ce sujet, Piaget croit cette généralisation possible, mais en y appliquant le même type de décalage que celui constaté à propos du jeu de billes.
Alors que bon nombre des enfants de huit à neuf ans, interrogés sur des histoires fictives, formulent des réponses qui reposent sur une morale hétéronome, il est vraisemblable que, placés dans des situations de la vie réelle où des injustices sont commises, les mêmes enfants sauront faire preuve de sentiments moraux plus avancés, qui relèvent de la morale autonome.
Si l’on admet l’hypothèse du décalage entre l’action et la conscience réfléchie des règles, hypothèse confortée par l’enquête sur le jeu de billes, les résultats obtenus en demandant aux enfants de juger des situations fictives offrent une image plausible des sentiments et des jugements moraux que les mêmes enfants peuvent éprouver ou formuler dans leur vie de tous les jours.
Haut de page