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Société
Pourquoi l'église catholique fait-elle une représentation de l’image de Jésus et non la Bible?
Réponse de Philippe Matthey
Unité d'anthropologie et d'histoire des religions
Département des Sciences de l'Antiquité
Université de Genève
Cher Jule,
Merci pour votre question. Je ne suis pas absolument certain de bien interpréter ce qui vous intéresse, aussi vais-je vous proposer d’éclaircir de manière assez large pourquoi et comment l’iconographie de Jésus s’est développée au fil de l’histoire des communautés chrétiennes alors que, selon la Bible, il est interdit de fabriquer des images et surtout de leur rendre un culte (ce qu’on appelle "idolâtrie").
L’interdiction de fabriquer des images est formulée dans les Dix commandements de l’Ancien Testament, en Exode 20, 4-5 et en Deutéronome 5, 7-8, dont le premier ou le deuxième commandement (la manière de les numéroter varie selon les communautés) dit: "tu ne feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont dans les cieux, sur terre ou dans les eaux." Les Dix commandements constituaient pour les anciens juifs le cœur de la Loi qui leur avait été transmise par Moïse, et ils furent également adoptés par Jésus et les premiers chrétiens comme des règles essentielles qui devaient guider leur vie religieuse et en société.
En pratique, toutefois, l’interdit biblique de fabriquer des images ne semble pas absolu. Si le judaïsme ancien était en majeure partie aniconique (on n’y utilisait pas d’images), on peut tout de même lire dans l’Exode 25 de l’Ancien Testament que Dieu ordonne de fabriquer des images de chérubins (des sortes de sphinx ailés) pour décorer l’Arche d’alliance dans laquelle étaient entreposées les Tables de la Loi. À Doura Europos (en Syrie actuelle), on a découvert les ruines d’une synagogue juive du III siècle de notre ère qui était décorée de magnifiques fresques représentant plusieurs épisodes bibliques (sacrifice d’Isaac, vie de Moïse, etc.), preuve que certaines communautés juives acceptaient l’usage d’images même dans un contexte cultuel.
Du côté chrétien, plusieurs courants aux avis divergents se sont opposés au fil du temps: les uns résolument aniconiques et iconophobes (contre l’utilisation des images de toute sorte) voire iconoclastes (recommandant la destruction des images), les autres iconophiles (appréciant les images) voire iconolâtres (pratiquant l’adoration d’images). Ainsi, pendant les premiers siècles de notre ère, les auteurs que l’on appelle les "Pères de l’Église" ont vigoureusement critiqué l’utilisation d’images dans un cadre cultuel. Il s’agissait pour eux de se distinguer des pratiques polythéistes ("païennes") des Grecs et des Romains, coupables d’idolâtrie aux yeux des chrétiens puisqu’ils rendaient un culte à des divinités figurées sous forme d’"idoles".
Ensuite, avec la christianisation de l’empire romain dès le milieu du IV siècle de notre ère, l’utilisation d’images en contexte chrétien a connu un essor considérable. Certains Pères de l’Église ont opéré une distinction entre "idoles" – des figures auxquelles on rendait un culte parce qu’on croyait qu’elles étaient habitées par une (fausse) divinité –, et images ou icônes en tant que représentations de choses ou de personnes existant ou ayant, à leurs yeux, réellement existé. La représentation de Jésus en image est alors devenue l’un des sujets les plus répandus de l’art chrétien, certains chrétiens argumentant qu’il était permis de le représenter puisqu’il s’était incarné dans un corps humain.
Mais comment s’est imposée l’iconographie de Jésus que nous connaissons aujourd’hui (barbu aux cheveux longs), alors qu’aucune description précise de son apparence physique n’est donnée dans le Nouveau Testament ? En fait, les premiers chrétiens n’étaient pas intéressés à établir un portrait de Jésus qui aurait été historiquement ressemblant: pour eux, l’important était d’en fabriquer une image idéalisée, de représenter sa majesté. Au fil du temps, deux manières de représenter Jésus ont connu plus de succès. La première est celle le figurant comme un beau jeune homme sans barbe, aux cheveux courts et bouclés. Il s’agit de l’iconographie dite du "Bon Pasteur", peut-être dérivée de certaines représentations du dieu grec Hermès. Cette iconographie de Jésus a connu un grand succès jusque vers le XI siècle de notre ère, mais n’a plus beaucoup été utilisée ensuite. La deuxième manière, celle du Christ barbu et aux longs cheveux, est apparue au IV siècle de notre ère et s’est ensuite imposée comme l’iconographie la plus populaire jusqu’à notre époque.
Pour en revenir à l’usage général des images par les chrétiens, on peut conclure en disant que des avis divergents ont été adoptés par les différentes Églises chrétiennes à propos des images. L’adoration d’icônes représentant Jésus et d’autres saints est devenue la norme dans la plupart des Églises orthodoxes (notamment grecque et russe), et que l’utilisation d’images de Dieu, Jésus et d’autres figures saintes a été acceptée par l’Église catholique. En revanche, la Réforme protestante s’est construite en bonne partie sur les accusations d’idolâtrie portées contre les Églises orthodoxes et catholique: c’est pourquoi une majorité des édifice religieux protestants sont vides de toute image.
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