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«Nous ne pouvons pas compter sur les personnes qui ont créé notre système alimentaire inéquitable pour y remédier.»
Corinna Hawkes et coll., The Lancet, juillet 2022.
Depuis que la Révolution verte s’est imposée dans différentes régions du monde dans les années 1960 et 1970, elle s’est heurtée à une profonde résistance de la part de la paysannerie, des communautés locales et de la société civile dans son ensemble. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient peut-être pas ce terme, la «Révolution verte» était une initiative des fondations Ford et Rockefeller basées aux Etats-Unis. Elles ont décidé d’utiliser la fortune dont les entreprises automobiles (Ford) et énergétiques (Standard Oil) des deux familles leur avaient confié la gestion pour développer la productivité agricole dans ce qu’on nomme aujourd’hui les pays du Sud. A l’époque, il s’agissait de «remplir les estomacs affamés» afin d’enrayer la propagation du communisme, principalement en Asie et en Amérique latine. D’où le nom de Révolution verte, plutôt que rouge.
L’«aventure», comme l’appelaient ses fondateurs, a commencé avec la création de l’Institut international de recherche sur le riz aux Philippines, puis de l’Institut international de recherche sur le maïs et le blé au Mexique. En 1971, les fondations ont transféré cette responsabilité à la Banque mondiale, qui a accepté d’héberger un secrétariat international pour ce qui est devenu un réseau de 16 centres internationaux de recherche agricole, étroitement liés à leurs homologues au niveau national pour avoir le maximum d’impact.
Ces centres étaient essentiellement des laboratoires de sélection végétale. Au fur et à mesure qu’ils ont progressé dans leur travail, ils ont remplacé l’incroyable biodiversité et les prouesses agricoles qui nous ont apporté des cultures comme le blé, le maïs, le riz et les pommes de terre par des variétés radicalement standardisées, dites à haut rendement. Les nouvelles semences, comme les agriculteurs et les agricultrices allaient l’apprendre, nécessitaient tout un ensemble d’engrais chimiques, de pesticides et d’irrigation pour bien se développer. Comme elles étaient soutenues par des subventions gouvernementales et des programmes de crédit contraignants (pas de prêts à moins d’utiliser les bonnes semences), ces semences financées par l’Occident ont également donné un nouveau rôle aux sociétés semencières mondiales en plein essor, qui ont vendu des hybrides et, plus tard, des OGM à une nouvelle clientèle captive. Dans les années 2000, le cofondateur de Microsoft, Bill Gates, a eu un coup de cœur pour cette opération et a commencé à financer directement les centres de recherche internationaux et des projets similaires, comme l’Alliance pour une révolution verte en Afrique.
Cette stratégie a effectivement permis d’augmenter la production céréalière à certains endroits, mais au prix de dégâts considérables. Elle a éliminé la biodiversité et la connaissance que les gens en avaient, détruit les sols, empoisonné les ressources en eau, entraîné des problèmes de santé pour de nombreuses communautés à cause des produits agrochimiques et des monocultures, et endetté la population agricole. Mais 70 ans plus tard, elle est toujours promue comme la solution pour nourrir le monde. Il n’est donc pas étonnant qu’il existe un contre-mouvement fort et dynamique, venant du terrain ainsi que des alliés au sein de la communauté des ONG. Aujourd’hui, ce mouvement s’est rassemblé autour de la promotion de «l’agroécologie» comme antidote au «système alimentaire industriel». Les mots ont changé, le contexte aussi. Mais il s’agit toujours de la même bataille que celle que nous avons menée au départ contre la Révolution verte.
Des logiques binaires inquiétantes
Ce qui est préoccupant aujourd’hui, c’est la tendance, du côté des mouvements et de leurs alliés, à essayer de se servir du même argent et des mêmes acteurs qui sont à l’origine du problème pour en faire une plate-forme ou un tremplin vers la solution. Très souvent, nous entendons dire que la tâche n’est pas seulement d’arrêter le financement de l’agriculture industrielle (l’équivalent actuel de la Révolution verte), mais aussi, «à la place», de mettre ces fonds au service de l’agroécologie ou de l’agriculture à petite échelle. La même chose se produit dans le débat sur le climat, où de nombreuses campagnes appellent à mobiliser des fonds – par le biais de l’annulation de la dette, des taxes sur le carbone, des réparations ou en tant qu’obligation en vertu de l’Accord de Paris – et à les affecter aux énergies renouvelables «à la place» des combustibles fossiles.
S’il est absolument vrai qu’il faut de l’argent pour faire avancer de nombreuses initiatives, ce type de pensée binaire – comme s’il s’agissait d’actionner un interrupteur – peut dépolitiser la question et la transformer en piège. L’argent, tout comme les technologies, n’est pas neutre. Pas plus que les acteurs qui en assurent la création, la possession ou le simple transfert. Les institutions, en particulier, sont tout sauf neutres. Qu’il s’agisse de la Banque mondiale, de Goldman Sachs ou de BlackRock, de la Fondation Bill & Melinda Gates, de Rockefeller ou du FIDA [Fonds international de développement agricole], ou encore du gouvernement français, japonais ou britannique, l’argent apporté par ces entités est lié à un agenda. Il est fondamentalement politique. Il ne suffit pas de modifier l’agenda, de réaffecter les financements pour que tout aille «bien». Cela ne fonctionne pas.
Nous l’avons appris il y a longtemps, avec nos alliés, en combattant les premiers instituts de recherche de la Révolution verte et leurs bailleurs de fonds. La solution des centres de recherche à la destruction de la biodiversité par la diffusion massive de leurs semences standardisées était de constituer des banques de gènes. Pourtant, les banques de gènes posaient d’énormes problèmes. Elles étaient centralisées. Elles essayaient de congeler des semences vivantes. Elles étaient inaccessibles aux personnes qui travaillent la terre, car elles étaient principalement destinées aux scientifiques. Et elles étaient considérées comme un affront aux communautés auprès desquelles les graines avaient été prélevées à l’origine (sans leur consentement ou à leur insu). Nous avons fait valoir qu’il n’est possible de préserver véritablement la diversité, d’une manière à la fois scientifiquement sensée et politiquement juste, que si ces efforts sont menés dans les champs des paysan·nes, sous leur propre contrôle.
Après de nombreuses années, les instituts de la Révolution verte ont semblé être d’accord. Mais cela signifiait qu’ils adoptaient désormais la «conservation à la ferme», comme ils l’appelaient, collectaient des fonds, mettaient en place des programmes (dont ils n’avaient pas la moindre idée) et prétendaient ensuite œuvrer à cette conservation. Cela n’a jamais été plus qu’une goutte dans l’océan! Mais cela leur a rapporté plus d’argent, plus de pouvoir et une nouvelle légitimité, parce qu’ils reprenaient dorénavant les critiques et se mettaient au diapason des revendications sociales.
Ce scénario s’est répété avec d’autres acteurs et dans d’autres contextes. Le résultat? D’après notre expérience, c’était une perte de temps. Nous avons appris qu’on ne peut pas prendre un mauvais acteur, lui donner une nouvelle orientation ou un nouveau programme, et s’attendre à ce qu’il fasse les choses correctement. Si les institutions et les personnes changent, elles restent cependant profondément rattachées à leurs origines, leurs racines et leur histoire – et ces choses ne disparaissent pas.
Le danger de la dépolitisation
La logique qui consiste à inverser les agendas est également potentiellement dangereuse. Car elle peut détourner l’attention de la véritable source du problème: le capitalisme et les inégalités qu’il génère. Au lieu de nous attaquer au pouvoir, de réellement changer ceux qui le détiennent et modifier la manière dont il fonctionne, nous risquons simplement de réaffecter les financements ailleurs, presque comme si l’argent était la solution en soi.
Beaucoup de gens prétendent que nous ne pouvons pas nous contenter de travailler «contre» les forces qui sous-tendent l’agriculture industrielle, depuis les fonds de pension jusqu’aux lois sur les brevets. Ils disent que nous devons également promouvoir un agenda positif, qu’il s’agisse de la recherche agroécologique ou des droits des agriculteurs et des agricultrices.
Nous sommes d’accord, mais nous devons faire les deux. Nous ne parviendrons jamais à faire avancer le bon agenda si nous ne nous attaquons pas à la source du problème. Les grandes fondations comme Rockefeller ou Gates, les géants de l’agroalimentaire comme Nestlé, Syngenta ou Cargill et les banques de développement comme le néerlandais FMO ou le français Proparco ne devraient sans doute pas exister. C’est de cette vaste concentration de pouvoir et de richesse qu’ils représentent – permise par le capitalisme, le colonialisme et l’injustice raciale – que nous devons nous éloigner. Cela ne signifie pas qu’il faille ajouter un programme d’agroécologie à leurs vastes activités ou investir une partie de leurs fonds dans des mouvements paysans.
Dans notre remise en cause du système alimentaire industriel, comme dans le cas de l’urgence climatique, nous devons veiller à nous attaquer à la source du problème, et non le contourner ou, pire, l’accepter.
* GRAIN est une ONG internationale de soutien aux petits paysans et mouvements sociaux, www.grain.org