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«Un chemin frayé entre d’immenses falaises…» Grande randonnée sur des chemins historiques
La Via Spluga: un parcours de 65 kilomètres menant de Thusis à Chiavenna en quatre jours de marche, sur les traces des Romains et des transhumants. Un voyage dans le temps.
Le ciel est chargé de sombres nuées après le passage d' un front froid. Nous quittons Thusis par un chemin gagnant en zigzag le promontoire de Hohenrätien. Le chemin passe à côté d' un oratoire en ruine pour mener à la gorge de Traversina que franchit une spectaculaire passerelle de mélèze, dont la construction suspendue évoque les ponts vertigineux de l' Himalaya. De même l' arachnéen Punt da Suransuns, lancé sur le Rhin postérieur pour rejoindre Zillis dans le Val Schons, en pays romanche. Le village doit sa renommée mondiale au plafond de bois peint ( 12e siècle ) de son église St. Martin. Les 153 scènes illustrent la vie du Christ. On y voit aussi des figures bibliques, des anges, des créatures grotesques et des monstres à queue de poisson: un monde où la foi chrétienne offrait un refuge face aux menaces d' un environnement plein de mystères.
La Viamala ou « mauvais chemin », courant au-dessus de la gorge, matérialisait tous les dangers. Certains passages de l' autre côté du précipice portent des noms redoutables tels « Verlorenes Loch » ( trou perdu ) ou « Höll » ( enfer ). Parcours de transit dès l' époque romaine, la Viamala a toujours stimulé l' imagination des voyageurs. En 1820, le plus jeune fils de Wolfganz Amadeus Mozart, Franz Xaver, notait dans son journal de voyages: « Après deux heures, nous enfourchâmes nos rossinantes et arrivâmes à l' endroit périlleux nommé Via Mala. Le chemin serpente entre de hautes falaises, le Rhin se creuse un passage dans un boyau étroit, quelque 500 pieds au-dessous, et des parois d' une même hauteur défient le ciel sur nos têtes. » Pour ressentir la puissance des flots écumants, il faut depuis le kiosque descendre les 320 marches de l' escalier plongeant dans la gorge.
Moins sauvages et plus calmes, les bains thermaux de l' étape d' Andeer sont aussi plus chauds. La noblesse y débarquait de ses calèches pour prendre les eaux à la Funtana Nera. Sur un pont couvert de bois, on peut encore lire l' inscription gravée « Reiten und Fahren über die Brücke ausser dem Schritt ist bei Busse von Fr. 1.– bis Fr. 5.– untersagt » ( Il est interdit aux cavaliers comme aux cochers, sous peine d' une amende de 1 à 5 francs, de passer le pont autrement qu' au pas ).
Depuis Andeer, le chemin monte en lacets jusqu' à la hauteur d' Arsiert, puis longe la Roflaschlucht ( gorge de Rofla ) sur des passerelles de caillebotis aménagées en marge de la route cantonale. Le vacarme de la circulation sur la route A13 accompagne le grondement du torrent. Lorsque la vallée s' ouvre au sortir de ce profond entonnoir, on entre dans le royaume des Walser, cette population émigrée au 13e siècle du Haut-Valais dans le Rheinwald. Un ancien chemin muletier mène à Splügen. Dans le centre historique du village, les hauts palazzi aux murs blanchis entourent le « Weisses Kreuz » et son ancienne souste ( entrepôt de marchandises ). Jusqu' au siècle dernier, des corporations de paysans transhumants conduisaient leurs chevaux de bât pour le transport des marchandises d' une souste à l' autre. Ici, les muletiers de l' Ausser Rheinwald prenaient en charge les produits amenés par les gens du Val Schons pour les livrer à l' hospice de Monte Spluga, d' où ils étaient acheminés par les rouliers de la Valle San Giacomo jusqu' à Chiavenna.
On quittait Splügen à 3 h du matin pour gagner le col. C' est vers 1750 que la fréquentation de cette voie fut la plus soutenue: on y transportait quelque 30 000 charges par an sur un itinéraire connu des Romains déjà. La Tabula Peutingeriana – copie médiévale d' une carte romaine du quatrième siècle – mentionne les lieudits « Lapidaria », qui pourrait être l' actuel Zillis-Reischen dans le Val Schons, « Cunu Aureu », correspondant peut-être au col du Splügen, et « Tarvessedo », peut-être Gallivaggio dans la Valle San Giacomo. Contrairement aux cols du Julier et du Septimer, le Splügen semble n' avoir pas été carrossable à l' époque romaine, du fait de la descente trop raide vers le palier de Monte Spluga.
Jusqu' au 19e siècle, il existait deux itinéraires sur le versant méridional: le chemin muletier « di sotto » suivant le Liro dans la gorge du Val del Cardinello pour déboucher sur Isola, et celui « di sopra » passant par la croupe d' Andossi, Madesimo ou Pianazzo pour aboutir à Campodolcino, où les deux chemins se rejoignaient. La route carrossable de Chiavenna à Splügen ne fut construite qu' en 1818, donnant au trafic de marchandises un élan que l' ouverture du tunnel ferroviaire du Gothard en 1882 allait définitivement briser.
Du col, nous descendons à travers des pâturages par un chemin empierré vers Monte Spluga dont le petit clocher de l' hospice carillonnait par mauvais temps pour donner aux muletiers la direction à suivre. Ce village habité toute l' année respire l' Italie, et l'on y est en situation idéale pour faire l' ascension du Pizzo Tambo et du Pizzo Ferrè.
La descente par le chemin muletier « di sotto » commence vers le barrage de Monte Spluga, pour s' enfoncer dans la gorge du Val del Cardinello, qui était redoutée au même titre qu' une « Viamala » du versant italien. « On se trouve ici au milieu de tout ce que l'on peut voir de grandiose, d' affreux et d' épouvantable. Il n' y manque que les sorcières, les lutins, les dragons, les hydres, les serpents et le diable. Tous ceux qui ont le don de poésie devraient faire ce chemin », écrivit dans son journal le dessinateur et peintre Ludwig Emil Grimm, ami de Goethe, après avoir parcouru la gorge à cheval en 1816. Pour ceux qui ont le pied sûr, cette partie de la randonnée est aujourd'hui un des grands moments de la Via Spluga. Le dernier jour de notre grande randonnée convoque un ciel pareil à celui du départ. Les nuages s' accumulent en noires boursouflures masquant les contours du paysage. L' exubérance de la végétation augmente à mesure que nous avançons vers le sud. Le chemin suit le Liro, louvoyant dans le décor enchanté de forêts de feuillus presque méditerranéennes. Les ruines d' habitations abandonnées apparaissent en maint endroit. Dans le bois de châtaigniers de Vallesegna se trouve une chapelle construite là où deux jeunes filles du village auraient assisté voici plus de 500 ans à une apparition de la Vierge Marie. Il reste encore une longue descente, au milieu d' une végétation toujours plus luxuriante, jusqu' à Chiavenna. La vallée s' ouvre progressivement. Pour nous comme pour les rouliers jadis, cela signifie « Benvenuti a Clavenna » ( ancien nom de Chiavenna ).