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" Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus… " (2 Thess 3,10). Cette citation biblique a profondément influencé les esprits occidentaux jusqu'à nos jours. Bien sûr, comme il y a d'autres préceptes que l'on peut citer afin de ne pas laisser les chômeurs affamés, les sociétés occidentales ont créé ce que nous appelons aujourd'hui « la charité» ou « l’aide sociale» ou «les systèmes de sécurité sociale". Cependant, toutes ces dispositions institutionnelles pour prévenir la pauvreté sont marquées par une certaine attitude hautaine des «forts» envers les «faibles». Dans la charité traditionnelle on ressent toujours une attente que ceux et celles qui "ne travaillent pas, mais veulent quand même manger" devraient se sentir coupables – et reconnaissants envers leurs bienfaiteurs qui « malheureusement doivent doubler de travail pour prendre soin des paresseux».
Qu'est-ce que l'expéditeur de la deuxième lettre aux Thessaloniciens voulait dire en écrivant que «celui qui ne veut pas travailler ne mangera pas»? Pour autant que nous puissions en déduire à partir du contexte, il a voulu exhorter une jeune communauté chrétienne de ne pas abandonner les règles de leur vie quotidienne normale en attendant le retour imminent de Jésus-Christ. Ainsi, voici une traduction plausible de cette simple exhortation qui, au fil des siècles, a été figée comme un dogme moral: "Continuez à prendre soin de vous-mêmes et les uns des autres, sinon vous ne serez pas en mesure de survivre!"
Qu'est-ce que le travail?
Si vous demandez aujourd’hui à n'importe qui au sujet de son travail, il ou elle va normalement préciser une profession: «Je travaille en tant qu’enseignant, coiffeuse, gestionnaire ...". Certaines femmes - et très peu d'hommes - d'un certain âge seront réticentes d'abord, puis vous diront quelque chose du genre: «Je ne travaille pas vraiment, je suis une femme au foyer et mère. Cependant, j'essaie de rester en contact avec le monde du travail et de contribuer au revenu de ma famille en donnant quelques leçons de tutorat… " - Beaucoup de personnes âgées vous diront qu'elles ne travaillent plus du tout parce qu’elles sont à la retraite. Mais elles sont certainement impliquées dans le bénévolat ... Donc, dans nos sociétés occidentales au moins, la notion de "travail" semble être fortement liée au «poste de travail» ou à l’«emploi» classique. « Le travail » dans ce contexte moderne implique de gagner de l'argent en remplissant certaines tâches qui sont habituellement une partie du fonctionnement d'une entreprise ou d’une institution. Ainsi, la notion de "travail" aujourd’hui n'est pas définie par son bénéfice pour la (co-)existence humaine, ni par l'énergie qui est dépensée, mais simplement par l'argent qui est gagné.
Paul, dans sa phrase supposée sans ambiguïté, n'a pas parlé d'argent. Ce qu'il avait en tête était le bien-être et l'avenir de la communauté à qui il s’adresse: "Continuez à prendre soin de vous-mêmes et les uns des autres, sinon vous ne serez pas en mesure de survivre!". En fait, nos sociétés modernes ne seraient pas capables de survivre seulement par des emplois rémunérés. Beaucoup de recherches ont prouvé que plus de la moitié des activités nécessaires pour la survie et le bien-être d'une société donnée ne sont pas payées. Il n’y a par exemple, aucune "incitation monétaire" pour la plupart des mères qui s'occupent de leurs enfants, pourtant elles font généralement tout ce qui est nécessaire. Pourquoi ? Et d’habitude des familles ne gagnent pas de l'argent pour cultiver des légumes dans leurs jardins familiaux, alors que ces derniers - les "datchas" russes par exemple - ont souvent permis aux gens de survivre aux crises fréquentes de ce qu'on appelle officiellement «le marché libre". De l'autre côté, il y a beaucoup de travail rémunéré qui semble être plutôt inutile: la production d'armes, la création de produits de luxe de plus en plus en concurrence à l'attention de quelques acheteurs aisés, l'accumulation des capitaux par des produits financiers opaques, etc. Cependant, la plupart des gens ont encore un certain sentiment qu’un travail doit avoir un sens. Alors, pourquoi ne devrions-nous pas redéfinir le travail à partir de ce point? Qu’est-ce qui nous empêche de mettre fin au couplage quasi-évident de l’argent et du travail, qui n’a jamais été réalisé dans l'histoire?
En effet, aujourd'hui, alors qu’il y a toujours beaucoup de travail utile et nécessaire à faire, le nombre d'emplois rémunérés est en constante diminution. Dans notre monde actuel, quelques super-riches qui tirent profit de la production rationalisée et d’un monde détaché de la finance se trouvent face à une grande majorité de chômeurs, de personnes peu ou pas rémunérées, et de « travailleur pauvre». Et l'écart se creuse. Le mécanisme moderne de l’«argent pour travail» qui en fait n'a jamais été réalisé dans le sens strict du terme a aujourd'hui totalement cessé de fournir le bien-être global. Alors que l'argent en tant que tel semble encore être un outil utile pour organiser l'échange de biens et de services, les mécanismes de sa distribution ont clairement échoué.
Repenser l'économie
La meilleure chose à faire dans cette impasse est donc de repenser l'ensemble de l'économie. Plus précisément, il faut reprendre le sens original du mot « économie » qui est «la règle de la maison" (gr. oikos / maison, ménage; nomos / loi, règle, principe). Ce qui est crucial dans l'économie est la satisfaction des besoins humains. Donc, notre travail humain devrait fournir de la nourriture, des abris, des vêtements, de l'éducation, de la joie, du repos, du sens, du confort etc., pour nous et pour nos sept milliards de semblables avec lesquels chacun et chacune vit ensemble dans ce bel habitat, fini et généreux, que nous appelons "la terre". Chaque jour, nous sommes nourries par la terre qui nous donne de l'air, de l'eau, des plantes, des animaux, des matières premières précieuses que nous pouvons utiliser pour répondre à nos besoins. Et chaque jour, nous sommes nourris par nos frères et sœurs qui cultivent la nourriture, construisent des maisons, des rues, des ponts, des canalisations et beaucoup d'autres choses utiles, qui préparent des repas, protègent et éduquent les nouveaux venus, fabriquent des vêtements, impriment de l'argent, gèrent les comptes bancaires, soignent les personnes âgées, handicapées ou malades etc. Travailler signifie nourrir ce qui me nourrit: le monde et mes sœurs et frères, les humains. Contrairement à une opinion commune, il est évident que presque tous les êtres humains sont prêts à travailler dans ce sens, pas (seulement) parce qu'il y a «des incitations monétaires", mais simplement parce qu'il est logique de mener une bonne vie ensemble.
Afin de nous permettre de nourrir ce qui nous nourrit, l'idée d'un revenu de base inconditionnel est née. Ce projet combine la conviction que l'argent, comme un moyen d'échange commun, est, en principe, utile, avec l'idée que le concept d’ «argent pour travail » a échoué dans l'ère patriarcale et capitaliste. L'idée du revenu de base inconditionnel accepte le fait que personne aujourd’hui n'est capable de vivre sans argent. Justement, parce que l'argent est devenu si indispensable, il faut le redistribuer de manière à ce qu’il aide à faire librement ce qui nourrit l’ensemble des êtres humains dans l'habitat commun. L'argent ne suit pas une loi de la nature, mais c’est une invention humaine. Alors, en nous rendant compte qu'il ne sert plus à nos besoins et qu'il favorise la production inutile et néglige les activités nécessaires, en tant que membres responsables de l'espèce humaine, nous devons tout simplement le réorganiser.
Le revenu de base inconditionnel comme un projet post-patriarcal
Introduire le revenu de base inconditionnel signifie allouer une certaine somme d'argent à chaque membre d'une société donnée - les hommes et les femmes, aussi bien que les enfants, mais moins. Avec cette somme, il ou elle peut vivre dans la dignité. Cela ne signifie pas abolir le travail rémunéré, mais nous laisser libre de décider si nous voulons faire ou ne pas faire un tel travail. Si oui, dans quelles conditions ? Personne ne sera plus obligé de faire un travail insensé, destructeur ou abrutissant, par peur de son existence. Ainsi, ce nouveau type de revenu va nous donner la marge de manœuvre dont nous avons besoin pour savoir quel type de travail est nécessaire, raisonnable et correspondant aux compétences et désirs personnels de chacune et chacun, que nous choisissons d’élever des enfants ou non, qui va prendre soin d'eux etc. Donc, c'est une base à partir de laquelle les membres d'une société donnée peuvent commencer à repenser leurs définitions du travail, du bien-être, de la richesse, de l’avenir viable etc.
Le revenu de base inconditionnel en tant que telle, cependant, ne résout pas d’un coup tous les problèmes, mais il est encore à nous, les êtres humains, de déterminer collectivement la qualité de notre coexistence. Le problème, par exemple, que les activités des femmes au foyer et des mères n’ont, pendant des siècles, pas été considérées et appréciées comme «travail réel», mais ont été cachées derrière des concepts idéologiques tels que « l'amour maternel» ou la «nature féminine» ne sera pas résolu directement car le revenu de base inconditionnel n’est pas un «salaire pour les ménagères ». Cependant, libérées de la dépendance des soi-disant «soutiens de famille » les femmes - et certains hommes au foyer - seront habilitées à négocier les conditions dans lesquelles elles sont disposées à mettre au monde des enfants et faire - ou ne pas faire – le travail de soin traditionnel.
Le revenu de base inconditionnel ne fournit pas une solution toute prête au déséquilibre de genre qui a grandi au fil des siècles. Il s'agit plutôt d'un projet post-patriarcal dans un sens strict, car il ne présente pas une solution miracle mais compte sur la liberté et la capacité des femmes et des hommes de remodeler le monde des humains par la renégociation du tout au tout de leurs positions respectives, ainsi que de leurs tâches et désirs.
Ina Praetorius Avril 2012
Merci Brigitte!
Réactions:
Bien chère Ina,
Merci beaucoup pour cette merveilleuse intuition. J'ai toujours été mal à l'aise à cette manière dont notre monde pense presque tout à partir de la catégorie de l'argent et ton texte m'ouvre beaucoup de perspectives, spécialement dans notre société congolaise où justement ce qui fait survivre les familles ce sont des choses non monayées par l'argent: le travail des mères et des filles dans les familles; les visites liées aux relations de solidarité, d'amitié, à divers niveau.x J'ai beaucoup aimé la perspective de penser la gestion de notre humanité et de nos relations humaines autrement. Merci.
Sr. Dr. Josée Ngalula, Kinshasa/RDC, 20/04/2012