Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07082.jsonl.gz/1656

Arcabas laisse une œuvre riche (plus de 6000 toiles) et un souvenir lumineux auprès de tous ceux qui l'ont connu ou ont contemplé ses tableaux. Marie-Thérèse Bouchardy en fait partie. Elle nous dresse le portrait d'un homme qui n'a cessé de créer. La découverte des textes des Évangiles a été le «rêve dont il avait besoin pour vivre et pour peindre.»
Jean-Marie Pirot -qui prendra plus tard le nom d’Arcabas- est né en Lorraine en 1926. Dès son plus jeune âge, il eut envie de peindre. À 17 ans, il est enrôlé dans la Wehrmacht, comme tous les jeunes de sa génération, mais après avoir reçu sa feuille de route pour aller se battre sur le front russe, il déserte et se cache afin d’éviter le mort pour désertion. Une fois sa région libérée, il part à Paris à vélo pour s’inscrire aux Beaux-Arts. Il s’y ennuie beaucoup et préfère aller au Louvre pour admirer les chefs-d’œuvre de la peinture.
Au contact d’un camarade qui illustre les scènes de l’Ancien Testament, le jeune étudiant découvre la Bible et la richesse des textes des Évangiles: c’était le «rêve dont il avait besoin pour vivre et pour peindre.» En 1949, après son mariage avec Jacqueline (ils auront deux enfants), on le retrouve à Grenoble, chef d’atelier puis professeur à l’École des arts décoratifs. L’année décisive sera 1951, quand il visite l’église Saint-Hugues de Chartreuse et qu’il obtient l’autorisation du maire et du curé Raymond Truffot pour décorer cette église en pleine restauration. Il y accroche des toiles sur les dix commandements et, dans le chœur, la Cène, peintes en noir, rouge et blanc.
En 1969, il part au Canada où il est invité par le Conseil des Arts du pays et dirige à l’Université d’Ottawa «l’atelier collectif expérimental». C’est là qu’est inventé son surnom d’Arcabas, qui est une contraction d’inscriptions faites par ses étudiants sur un paravent avec en haut l’«arc» et plus bas «à bas Malraux»! Il revient à Grenoble en 1972. Avide de couleurs, il peint les prédelles représentant des scènes évangéliques que l’on peut admirer aujourd’hui dans l’église de Saint-Hugues-de-Chartreuse. En 1984, l’église devient musée national où l’artiste garde la liberté d’accès et de création jusqu’à sa mort. C’est là que le mardi 28 août 2018, a eu lieu la messe de son enterrement.
Arcabas n’a pas cessé de créer, et pas seulement en peinture; il s’est aussi essayé en différentes techniques comme la mosaïque, le vitrail, la gravure, la sculpture. Sa dernière grande œuvre a été les vitraux de la basilique du Sacré-Cœur à Grenoble où, à l’heure actuelle, huit vitraux ont été posés sur les seize prévus. Avec l’aide du maître-verrier Christophe Berthier, il a conçu ces vitraux sur le thème de la Création, «c’est-à-dire ce que rencontre nos yeux». «Avec ce que j’ai à ma disposition, la lumière et la couleur, je voudrais faire partager à mes frères, ma reconnaissance au Créateur de qui émane toute beauté […] Les vitraux du Sacré-Cœur sont abstraits; il n’y a pas de clé de lecture.» À chacun la grâce de sa compréhension!
Un art profane ou sacré?
Arcabas n’aime pas cette différence. «Le mot "art sacré" me laisse de glace. Pour moi tout ce qui existe sur cette terre est sacré, que ce soient les pensées, les actions […] que ce soit la nature, que ce soit tout ou n’importe quoi, c’est de l’ordre du spirituel. Donc la notion de profane qui supposerait une soustraction de la présence de Dieu dans le monde […] serait une profanation.»
Depuis 1959, où j’ai découvert l’église de Saint-Hugues jusqu’à aujourd’hui, où je l’ai revue trois ou quatre fois, c’est toujours le même émerveillement. Je suis subjuguée par l’émotion de l’art d’Arcabas. Subjuguée par ses couleurs: son art pétille de couleur et de lumière. «Pour moi la couleur exprime la joie et la liberté», une liberté «qu’il faut conquérir tous les jours», disait-il.
Subjuguée par l’Évangile intériorisé, transfiguré. «Le peintre peut exprimer des choses essentielles de la foi car Dieu s’est fait chair […] Je vis cette réalité du Christ qui s’est fait homme, tous les jours dans mon atelier.» Son Évangile fait partie de la vie.
Subjuguée par la recherche permanente de la beauté, comme «porte qui ouvre vers Dieu». Sa rencontre avec le Père Ganne, jésuite au Centre de rencontre de Saint-Hugues-de-Biviers, a été décisive. Voici le texte sur la beauté qu’écrivait Pierre Ganne en 1977: «L’œuvre belle témoigne, et à sa manière prophétique, qu’il est possible, ici et maintenant, d’accéder à la paix, à la joie. Elle nous presse de ne pas désespérer car c’est de notre avenir que sa présence radieuse parle secrètement à notre cœur. Mais elle nous sollicite, et en même temps, elle nous aide à payer le prix de l’espérance par le renoncement à l’esprit de possession, de domination, de laideur, ce sinistre trio!» La beauté est chemin vers la prière. Et Arcabas répond à Michel Rondet: «Vous me parlez de prière mais cela ne veut pas dire que quand je peins une Vierge je prie davantage que si je peins des légumes. Dans les deux cas, je suis en état d’exaltation qui n’est pas un embrasement passager, car c’est un feu qui peut durer.»
Pour sauver le monde par la beauté, les thèmes d'Arcabas s’inspirent des paraboles et des récits de la Bible (pèlerins d’Emmaüs, enfance du Christ, rencontre de Marie et Élisabeth, Cène, Trinité ou hospitalité d’Abraham, Vierge à l’enfant, mort et résurrection, annonciation, femmes -Myrrhophores- au tombeau, etc.) ou de la vie quotidienne (guerre et paix, oiseaux, Orphée et Eurydice, signes du Zodiaque, cadrans solaires, cantique de François d’Assise, contes pour enfants, etc.)
Et tout cela dans un bruissement d’ailes omniprésent!
Arcabas a ramené les anges dans la peinture. Messagers, protecteurs, spectateurs. Selon les circonstances, l’ange accueille, espiègle il fait du vélo, porte des messages, chante, libère le prisonnier, propage des secrets, donne des couleurs à la réalité, inspire l’artiste, gifle l’endormi, assiste les endeuillés, annonce la Bonne Nouvelle, etc. Aucune expérience ne lui est étrangère. Il fait de l’invisible le moteur de la vie. Les anges ouvrent nos émotions au bruissement coloré et lumineux de leurs ailes. Je les caractériserais comme «Migrants» du monde et «Intermitants» de Dieu! «Les anges d’Arcabas sont contagieux. Un peu de leur bonté, de leur attention aigüe et de leur mobilité se communique à ceux qui prennent le temps de les regarder» écrit François Bœspflug, historien français du christianisme et de l'art chrétien. De simples ailes en toile de fond arrêtent le temps dans le présent de la rencontre et rendent la plénitude de l’instant. Ainsi je l’ai ressenti devant L’hospitalité d’Abraham, il y a quelques jours dans une église de Poncharra en Isère.
Dans nos églises, «on a trop larmoyé, trop gémi et pas assez agi», dit Arcabas. «Je pense au contraire que se centrer sur la résurrection du Christ mène à la joie.» Alors, que la joie s’élève en nous en contemplant les œuvres d’Arcabas qui est allé rejoindre ses anges, en ce mois d'août 2018, six mois après sa femme, qui l’a tant épaulé dans sa vie d’artiste.
Petite bibliographie qui m’a permis d’écrire cet article:
- Les couleurs de Dieu. Conversation spirituelle entre Arcabas et Michel Rondet, animée par Yves Gentil-Baichis, Paris, Vie chrétienne n°554 (40 p.)
- Arcabas. L’enfance du Christ, polyptyque dans la salle des évêques du palais archiépiscopal de Malines (Belgique), avec un entretien entre Arcabas et Enzo Bianchi, Paris, Cerf 2004, 126 p.
- Arcabas. Passion Résurrection. Reproduction des peintures avec un texte de Fabrice Hadjadt, à la fois œuvre théâtrale et jeu de société mystique, Paris, Cerf 2004, 126 p.
- Les Anges d’Arcabas. Un petit recueil (7 x 9,5 cm) des peintures d’anges avec une petite introduction de François Boespflug, Paris ADAGP 2005, 96 p.
- Arcabas. Réalisations monumentales. Un guide utile pour retrouver les peintures, mosaïques, vitraux, parfois sculptures sur les monuments de France et de l’étranger, Paris, Sciptoria, ADAGP 2015, 110 p.