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Merci à Mr Michel Jullien d'existerJ'ai découvert (tardivement) Michel Jullien dans Denise au Ventoux, depuis je suis fan. Je le situe comme l'un des meilleurs écrivains français actuels : il sait ce qu'écrire veut dire et à mon sens c'est assez rare. Chacun de ses livres est une prouesse, un travail d'orfèvre dont la matière est la langue au service de (ou en imbrication avec ?) ce qu'est exister. J'ose à peine écrire ces mots tant ils sont pauvres en regard du souffle qui nous coupe le nôtre à la lecture, afin de nous faire entendre, pauvres humains que nous sommes, les mugissements dans et hors la Caverne. Tout comme Ilias, le personnage sourd du récit, se penche au dessus d'un gouffre pour que les rafales furieuse qui en sortent lui giflent le tympan. Magistral.
"Panser" l'écartEnfin une véritable réflexion sur la question. Ici, pas d'essai de définition ou quantification de ce que serait la "surdouance", pas de comportements types, pas de recettes à l'emporte-pièce pour s'adapter à la vie courante. On se penche sur l'essentiel : "l'écart" qui fait la différence. De quoi est-il constitué ? Quelles sont ses incidences ? La première partie de l'ouvrage tente en 12 postulats de camper la "norme" et son fonctionnement à partir du récit collectif. Le surdoué est celui qui s'en démarque, ne prenant justement pas ce dernier pour acquis, y confrontant en permanence son récit singulier. Deux positions très distinctes, d'où antagonisme. La deuxième partie rentre dans le vif du sujet (surdoué) en l'analyse de 13 facettes du problème de l'écart : "L'écart face à la mort", "L'écart face à l'ennui", "L'écart dans la sensation et l'émotion", "L'écart face à l'autorité", "L'écart face au désir"..., avec à chaque fois la description d'un côté clinique pouvant en découler (c'est à dire les aspects pathologiques symptomatiques de l'écart mal vécu) et une "sortie de cadre" signalant une voie de résilience ou de contournement spécifique. Ce compte-rendu est succinct en regard du contenu extrêmement riche du livre, difficile à résumer en quelques lignes et qui plaira à ceux qui n'attendent pas d'être rassurés par des propos simplistes. Avec une générosité et un respect qui font du bien, les auteurs permettent un avancement de la recherche sous un autre angle, tout comme ils nous décryptent la fable du Lièvre et la Tortue d'une toute autre manière que celle habituellement admise... N'est-ce pas l'apanage des surdoués :-) ? En tout cas, merci à eux, et j'attends leur prochain ouvrage avec impatience.
Le cri du ouistiti dans une oreille bourrue d'oursPour moi, le principal intérêt du livre est de lancer ce nouvel intitulé : philo-cognitifs, qui rebutera peut-être moins les normaux-types (souvent hérissés par les termes "HP" ou "surdoués") et les intéressés eux-mêmes, discrédités par ces qualificatifs à connotation pédante. Mais on peut encore trouver mieux.
Le propos novateur serait la classification en deux branches, validées par une observation scientifique : les philo-cognitifs "complexes", et les "laminaires".
Les "laminaires" présenteraient une pensée intelligente, fluide et sans chaos. Ils seraient tout à fait consensuels et un peu anesthésiés du côté de l'affect. Les "complexes" eux auraient "une surcharge cognitive mal maîtrisée", des conduites "d'opposition, de transgression et de déni" et des pulsions "d'autosabordage" perpétuelles.
Cette nosographie est étayée par un dernier chapitre "Recherche en cerveau inconnu" (36 pages sur la totalité du livre dont 3 illustrations) visant à démontrer que ces cerveaux qui carburent plus que la moyenne ont des connexions plus rapides et différemment réparties que celles des normaux-types (vous êtes là mon cher Watson ?), selon des protocoles d'expériences peu explicites et un nombre de sujets étudiés non précisé. Elles seraient également différentes entre "complexes" et "laminaires", en regard d'observations établies à partir de tests qui me paraissent discutables (sur le principe qu'on ne peut tester correctement les capacités de vol chez un poisson ; donc si on étudie un "complexe" sur les bases d'un "laminaire"... ou d'un neurotype, etc.)...
Heu... ? Je ne mets pas en cause la bonne foi des auteurs. Mais le gros du livre vise à définir (sans justificatif) ce que serait le profil de chacun des deux types envisagés. On commence par un animal (le "complexe" serait un ouistiti, le "laminaire" un ours), puis le premier serait comme ci, l'autre comme ça, et enfin arrivent les conseils pour chacun : "trouver autour de soi quelqu'un à consulter avant d'émettre un avis" ("complexes"), "développer une activité sexuelle plus primaire" (laminaires"), le tout à l'avenant...
C'est vraiment dommage. Ces chercheurs ont des outils et il y a un réel problème (passionnant) à étudier du côté de la neurodiversité, avec son corollaire d'acceptation sociétale, sa dose de génétique en point d'interrogation et sa dimension transcendantale qui peut-être touche au cosmique. Pourquoi ont-ils sombré dans la facilité ? Pourquoi cette psychologie comportementale à la petite semaine, recouverte d'un vernis scientifique ?
Un malaise m'a envahie au fur et à mesure de la lecture du livre, puis la colère. Les-dits "philo-cognitifs" y sont réifiés, et franchement, au bout du compte, on les prend pour des imbéciles.
Pour une approche plus subtile, je recommande "Les "surdoués" et les autres : penser l'écart" de Carlos Tinoco, qui tente de défricher la question sous un tout autre angle.
P.-S. : 21,90€ pour 200 pages : les éditions Odile Jacob surferaient-elles sur la vague ?
(En)lisierD'après ce que j'avais entendu, Règne animal était un roman justement nommé sur la condition animale à partir de l'élevage de porcs, l'auteur se présentant comme un militant de L214. Pas du tout. C'est une saga sur 5 générations d'une famille de paysans dépeinte d'une façon obstinément misérabiliste, les pieds et le cœur dans le purin. La partie "moderne" où l'élevage se profile commence page 211. La première partie est assez classique, impression de déjà vu allant jusqu'au cliché (l'agonie du père, la mère desséchée et méchamment bigote, la pauv' petite, le retour de la guerre de 14 du jeune mâle avec la gueule cassée...). Un bond de cinquante ans, et voilà qu'on retrouve aussi dégénérés qu'eux les descendants des précédents protagonistes, la porcherie industrielle ne servant finalement que de toile de fond au déploiement des tares diverses des membres qui sont restés dans leur jus. Tout ça au moyen d'une écriture ciselée, je reconnais que Jean-Baptiste Del Amo a bien bossé pour nous vautrer dans le lisier. Mais dans quel but ? Sur 420 pages, le cochon n'apparaît réellement que dans les 5 dernières, magnifiques : c'est qu'il se tire, respirant à plein poitrail l'air du grand large (la liberté), enfin un peu de transcendance, et ça tombe bien, nous aussi on sort du bouquin, ouf !