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L'histoire des plumes de l'Antiquité à l'ère moderne
Depuis la nuit des temps, la plume s’épanouit en parure, lui insufflant une aura divine. Une étude menée par la section de paléontologie de l'Université de Ferrare publiée en 2011 affirmait qu’il y a entre 400 et 40’000 ans, l’homme de Néandertal utilisait déjà en éléments de décoration celles des grands oiseaux, comme les vautours, les aigles ou même les coucous.
En Égypte, les plumes d’autruche revêtent une importance particulière, ornant les parures de Maât, déesse de la vérité, de la justice, et d’Hathor, déesse de l’amour, des arts et de la fertilité. Ces atours symbolisaient l’harmonie cosmique et la justice divine. Les plumes de faucon, également portés par la déesse Maât, rappellent la croyance en une connexion profonde entre l’humain et le divin. Les Égyptiens étaient convaincus que le cœur d’une personne décédée était pesé, lors du jugement final dans l’au-delà, contre la plume d’autruche dite «de vérité» que Maât arborait. Si le cœur était plus léger que la plume, cela signifiait que la personne avait vécu une vie juste et équilibrée.
À Rome, les femmes se paraient d’éventails en plumes de paon et les soldats se coiffaient d’une sorte de casque à plumes, comme le casque Montefortino surmonté d’un panache, que Jules César a également porté.
Les Mayas et les civilisations indiennes d’Amérique du Sud utilisaient également les plumes. Celles du quetzal, oiseau emblématique, étaient réservées à la royauté et aux prêtres. Intégrées à des parures et des coiffures somptueuses, elles symbolisaient le lien entre terre et ciel. Dans les tribus des plaines d’Amérique du Nord, seuls les chefs portaient des coiffes de plumes d’aigle, symboles de leur statut et de leur liaison avec les esprits. Celles de faucon, de corbeau et de hibou servaient aux parures tribales. En outre, certaines civilisations amérindiennes leur attribuaient des significations spécifiques en fonction de leurs couleurs. Les blanches étaient souvent associées à la paix, à la spiritualité et à la guérison, les rouges à la force, au courage et à la guerre, tandis que les jaunes étaient liées à la connaissance et à la sagesse.
Réservées à l'élite
Utilisées parfois sur des chapeaux à bec comme celui de Robin des Bois au Moyen Âge, il faut pourtant attendre le XVIe siècle pour que le charme de la plume inonde les somptueuses cours de l’Ancien-Monde. De retour d’expéditions aux Amériques, le conquistador espagnol Hernán Cortés rend hommage au roi d’Espagne avec quelques spécimens de plumes des espèces les plus disparates. Pas à pas, la demande de plumes ornementales se répand dans les cercles aristocratiques. Cet ornement devient la représentation d’un statut social, en particulier dans les hauts rangs militaires. Un nouveau métier naît, celui de piumaio (le responsable du travail de la plume) d’ornement qui deviendra le raffiné plumassier d’aujourd’hui.
À la Renaissance, la plume n’est également réservée qu’à l’élite, et orne les coiffures nobles et les heaumes de guerre. Les portraits des princesses Sibylla, Emilia et Sidonia de Saxe peints par Lucas Cranach l’Ancien en 1535 capturent l’essence majestueuse des coiffures ornées de plumes de cygne. En France, la plume fait son entrée triomphale à la cour du Roi-Soleil, tandis que Paris s’impose comme la nouvelle capitale de la mode mondiale avec des coiffures exagérément élaborées. Il s’agit souvent de compositions de perruques et de plumes d’autruche, d’émeu, de canard ou de paon.
Créations somptueuses
Plus tard, Rose Bertin, marchande de mode de la reine Marie-Antoinette, donnera ainsi vie à des créations somptueuses. Les plumes d’autruche, de coq ou de cygne sont soigneusement agencées pour créer des effets visuels saisissants. Les éventails sont, eux aussi, un accessoire de mode incontournable et Rose en crée de somptueux. Grâce aux plumes de paon, et leurs teintes iridescentes, une dimension exotique y est ajoutée.
Mais c’est le XIXe siècle qui marque vraiment l’apogée des plumassiers et l’éclat sans précédent de la plume en parure. Les maisons de couture, les ateliers de plumasserie et les créateurs de chapeaux se multiplient, répandant une esthétique opulente. À cette époque, les chapeaux de dames sont richement décorés de plumes d’aigrette, de paon, de coq et d’autres oiseaux exotiques.
Oiseaux traqués
Cependant, l’essor de l’industrie plumassière menace les populations aviaires. Les plumes d’aigrette garzette, si légères, suscitent une demande grandissante. Le pauvre oiseau est traqué sans répit. L’équilibre écologique se fissure sous la pression insatiable de la mode. En 1900, la loi Lacey voit le jour aux États-Unis et marque un jalon majeur dans la protection des espèces aviaires. En réponse à la menace croissante pesant sur la faune, le commerce des espèces sauvages est ainsi régulé. Héron cendré, ibis sacré, grue du Canada, héron bihoreau, pélican blanc, fuligule à tête rouge, condor de Californie ne sont que quelques-uns des oiseaux protégés de l’extinction.
Une nouvelle ère de responsabilité envers la nature s’ouvre, écrivant un nouveau chapitre dans la relation entre la mode et l’environnement. La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, CITES, voit le jour en 1973. Cette réponse mondiale à la menace pesant sur la biodiversité vise à réguler le commerce des espèces en danger, parmi lesquelles de nombreux oiseaux. Son impact résonne à travers le monde, mobilisant les pays signataires pour protéger la richesse biologique de la planète. Convoitées naguère pour leur exotisme, les plumes de l’oiseau de paradis sont un bon exemple d’un prélèvement raisonné. La demande effrénée menaçait certaines branches de l’espèce. Sous l’égide de la CITES, la biodiversité aviaire a été respectée.
Imitations plus éthiques
La plume connaît ainsi une renaissance éthique, animée par une sensibilité envers la préservation de la nature. On ne peut désormais utiliser que des plumes provenant d’élevages responsables et celles d’oiseaux destinés à la consommation.
Ces plumes domestiques sont d’une grande diversité et non soumises aux restrictions légales, encourageant ainsi une substitution ingénieuse. L’imitation devient alors une solution écologique et économique: le marabout est contrefait par la dinde ou l’oie, les plumes de paradis sont imitées grâce à celles du coq ou du nandou, et celles d’oie, de faisan, de paon ou d’autruche sont transformées avec des traitements acides pour obtenir les qualités visuelles d’espèces rares.
La plume en parure, témoin silencieux des époques et des aspirations humaines, demeure une source intarissable d’inspiration. De l’Antiquité à nos jours, elle a évolué, s’est réinventée et a embrassé la responsabilité environnementale. Aujourd’hui, chaque plume raconte une histoire de beauté, de créativité et d’engagement envers la nature et entame un dialogue entre passé et avenir. Elle nous rappelle que la mode peut être une célébration de la nature, une expression artistique honorant la richesse de notre planète, tout en préservant son équilibre. Chaque création est une ode à l’inventivité humaine et à la nécessité de coexister harmonieusement avec le monde naturel.
Interview: «Les plumes donnent une touche sacrée à l’humain»
Depuis soixante ans, au cœur des Apennins toscans, le plumassier GaleottiPiume travaille les plumes naturelles avec un soin artisanal. Ce n’est pas un hasard si les plus grands noms du monde de la mode font appel à cette maison italienne: Valentino, Gucci, Prada, Armani ou encore Alexander McQueen. Rencontre avec le PDG et héritier de la maison, Guido Galeotti, gardien du savoir-faire traditionnel, avec le regard tourné vers un futur de plus en plus industrialisé.
FEMINA Qu’est-ce que représente une plume pour vous?
Guido Galeotti Depuis le début de l’histoire de l’humanité, la plume est le moyen de se distinguer des autres. Pensez aux populations très anciennes qui attribuaient aux plumes des pouvoirs magiques, elles étaient portées par les chefs tribaux. Elles ont donné la touche sacrée à l’homme. Une plume est certainement le symbole suprême de la légèreté. Dans le passé, nous avons fait des recherches pour produire des plumes artificielles mais sans grand succès; impossible d’égaler la volatilité des vraies.
Savoir-faire manuel et industriel cohabitent dans votre maison. L’un prévaut-il sur l’autre?
Ces deux composantes sont complémentaires, car la méthode industrielle n’existerait pas sans la maîtrise du savoir-faire manuel. La main-d’œuvre en Italie a un coût très élevé et se trouve en concurrence avec des pays où les salaires sont dérisoires. Cela nous a amenés à faire des recherches pour effectuer mécaniquement certaines étapes du processus de fabrication. La dextérité manuelle est toujours primordiale, car les plumes ne peuvent pas, par exemple, être déplacées automatiquement par des robots.
Avez-vous un département dédié au travail manuel?
Au sein de notre maison, nous avons six départements différents, dont l’un s’occupe exclusivement du traitement manuel. Il s’agit de plumes destinées à de petits accessoires comme des chaussures, des chapeaux, des sacs, ou à appliquer sur des patronages. Dans ce cas, le client nous le fournit en tissu, avec un fil de contour, où nous collerons chaque plume, une à une.
Votre maison fournit à la fois le prêt-à-porter et les maisons de haute couture.
Pour la haute couture, il y a plus de recherche d’unicité et plus de travail manuel, nous produisons au maximum deux vêtements par modèle, un pour le défilé et un pour la vente. Pour le prêt-à-porter, le processus est plus industriel car produit en plus grande quantité.
C’est à vous de proposer des idées, des échantillons, ou la demande vient des studios de création?
C’est le directeur artistique ou son équipe qui nous communique les «moods» et nous essayons de les interpréter et de proposer les plumes, avec leurs formes et leurs teintes les plus adaptées. D’abord nous leur montrons des simulations faites par ordinateur et, une fois approuvées, nous commençons la production.
Un produit qu’on trouve exclusivement chez vous est le fil de plumes (fil di piuma).
Oui, nous avons breveté le système de production. Le fil de plumes de dinde ou d’autruche est très léger, parfait pour réaliser une maille à la fois chaude et légère. Il a été utilisé par Chanel dans certains pulls pour créer le double CC ou des pois.
Quelle est l’origine des plumes utilisées?
Elles doivent être impérativement certifiées pour garantir qu’elles n’appartiennent pas à des espèces protégées. Nous utilisons celles d’oiseaux destinés à la consommation tels que les autruches (120 qualités différentes), les oies, les dindes, les coqs, les pintades.
Les demandes les plus insolites?
Nous recevons des demandes d’imitation de plumes protégées comme celles de héron, que nous reproduisons avec des procédés spéciaux (coupe, brûlure, effilochage) sur celles d’autruche ou de dinde.