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ANALYSE
FMI: 60 ans de surveillance du marché de l'or en Suisse
Depuis sa création en 1944, le Fonds monétaire international tente de réguler le commerce de l'or. Le FMI a particulièrement surveillé la Confédération helvétique, accusée d'avoir recyclé l'or volé par les nazis pendant la Seconde guerre mondiale. 60 ans plus tard, la thésaurisation privée en Suisse, le rôle de Zurich comme première place sur le marché mondial de l'or, mais aussi les problèmes liés au blanchiment lui valent toujours autant d'avertissements
Gilles Labarthe / DATAS
Washington, juillet 1944. Les Alliés se réunissent à Bretton Woods pour plancher sur la création d'une institution financière mondiale, qui aurait pour mission de reconstruire au plus vite une stabilité monétaire. Le Fonds monétaire international (FMI) est officiellement fondé en décembre 1945 à la suite d'un traité ratifié par 29 pays. Il s'agit de favoriser la mise en place d’une économie mondiale solide et de reconstruire au plus vite une stabilité monétaire.
Se préparant à leur nouveau rôle de créanciers du monde (plan Marshall pour le reconstruction de l'Europe), les Etats-Unis détiennent alors à eux seuls les trois-quarts du stock mondial d'or. Il est décidé que le métal jaune sert de dénominateur commun pour la parité des monnaies des pays membres. Son prix, à l'époque: 35 dollars des Etats-Unis pour une once (31,10 grammes) d'or fin. Le dollar devient la seule monnaie convertible en métal jaune et de fait, la devise par excellence pour les réserves nationales - ce qui renforce encore l'hégémonie des USA dans le monde.
Une fois les règles du jeu fixées par le FMI, certains pays doivent passer à la caisse pour réparer en Europe le pillage de banques centrales commis par les Nazis. L'Allemagne, bien sûr. Mais aussi, la Suisse, accusée d'avoir profité de trafics éhontés avec le Reich, comme l'a souligné Jean Ziegler au moment de l'affaire des fonds en déshérence (lire encadré ci-dessous). Le FMI s'attribue un rôle de gendarme et de grand argentier. Il dicte dans les années d'après-guerre des prescriptions strictes concernant l'affectation des réserves et de la production aurifère. L'organisation monétaire cherche aussi à imposer des limites dans le commerce de l'or.
Dès ses débuts, la politique du FMI se heurte à de nombreux problèmes: statistiques nationales d'importation et d'exportation volontairement faussées par les autorités de nombreux Etats - dont la Suisse. Impossibilité d'évaluer de façon précise les quantités d'or sur le marché mondial, importance du marché noir, etc. Réputé secret en diable, le marché de l'or reste d'une opacité déconcertante. Il faut ajouter à cela le fait que le FMI ménage lui-même quelques portes de sortie. Les pays membres du FMI ont par exemple l'autorisation de procéder à des ventes ou à des achats d'or à des prix différents si le pays impliqué dans la transaction n'est pas membre de l'institution, relève en substance une récente étude des historiens suisses Sandra Bott, Sébastien Guex et Bouda Etmad (1).
Autre exception: "la réglementation sur les prix des achats et des ventes d'or n'est pas applicable aux transactions entre agents privés". Tanger, Paris, Beyrouth, Koweit, Hong Kong, Macao… marchés noirs et marchés libres pullulent dès 1947. Le FMI les accuse aussitôt d'absorber de l'or monétaire destiné aux réserves des banques centrales, au risque de perturber la stabilité de taux de change. Aux premières heures de la guerre froide, un avertissement rappelle les nations à l'ordre, condamnant la thésaurisation à des fins privées et certaines politiques laxistes, notamment de l'Afrique du Sud, premier pays producteur.
Deux ans plus tard, les accusations du FMI sont aussi destinées à la Suisse, l'un des principaux acheteurs: dans une déclaration, l'organisation s'inquiète de l'augmentation à une cadence soutenue du "montant des ventes et des achats, sur les marchés mondiaux, d'or destiné à la bijouterie, aux arts et à l'industrie". Ce qui signifie qu'une bonne partie du métal jaune, même importé sous la rubrique "or industriel", disparaît de la production pour finir en réalité sous forme de lingots dans les coffres de particuliers.
Pendant toutes ces années, la Suisse joue "un rôle important de plaque tournante entre l'utilisation, officiellement industrielle, de certaines ventes sud-africaines et la véritable destination du métal jaune, la thésaurisation privée", soulignent les historiens de Genève et Lausanne. La libéralisation du commerce de l'or en Suisse dès 1951 - il était jusque-là centralisé par la Banque nationale suisse (BNS) - vient encore accroître la tendance. Allègement des contrôles des métaux précieux sur les registres d'achat et de vente d'or, suppression des inspections sur le transit d'or passant par les ports francs, rétablissement d'un marché libre de l'or en 1952, développement des industries de raffinage au service des grands établissements bancaires pour fondre puis exporter l'or sous toutes ses formes… Autant de décisions prises à Berne qui permettent aux prix de l'or de s'envoler, mais provoquent régulièrement les foudres du FMI.
Un demi-siècle plus tard, la parité des monnaies avec l'or a été supprimée, mais ce sont des problèmes similaires, liés notamment au blanchiment de l'or, qui préoccupent toujours les organisations internationales. Orchestré par les grandes banques suisses qui gèrent le commerce de l'or et possèdent leurs propres raffineries productrices de lingots, Zurich représente aujourd'hui la première place sur le marché mondial. Cette place exporte plus de 1000 tonnes de métal jaune par an vers l'Italie, la Turquie, l'Europe centrale et l'Asie.
"Les spécialistes du GAFI (Groupe d'action financière sur le blanchiment des capitaux, créé à Paris en 1989 par le G7, ndlr) considèrent que l'ampleur du phénomène de blanchiment sur le marché de l'or constitue une menace réelle", observait une étude de l'Université de Lausanne en mars 2003, s'étonnant du silence de nos autorités. A Berne, la Police fédérale n'est pas du même avis, et minimise toujours le rôle de la Suisse comme plaque tournante. Les exemples de trafic et de blanchiment impliquant des établissements suisses sont pourtant légion.
Gilles Labarthe / DATAS
(1) Sandra Bott, Sébastien Guex, Bouda Etemad: "Les relations économiques entre la suisse et l'Afrique du Sud durant l'apartheid (1945-1990)", éditions Antipodes, Lausanne, 428 p.
Blanchiment de l'or et "gold swaps"
Très peu de chercheurs se sont intéressés au rôle prépondérant du commerce de l'or dans l'essor, au niveau international, de la place financière suisse après la fin de la Seconde guerre mondiale. Dans son livre intitulé "La Suisse, l'or et les morts" (2), le sociologue et essayiste Jean Ziegler dénonçait la collaboration des banques suisses avec le régime nazi. Au cœur de ses accusations virulentes, deux pratiques récurrentes.
Premièrement, le "blanchiment" par les banques suisses de l'or prélevé par les sbires de Hitler à la suite de butins de guerre, pillages, vols de bijoux et d'alliances appartenant aux familles juives, arrachages de dents ou couronnes dentaires en or. Extorqué, cet or était fondu en Suisse, transformé en lingots par des entreprises de raffinage, marqué au poinçon "BNS" et rendu méconnaissable. Après quoi, "les grandes banques échangeaient l'or volé et d'autres fruits du pillage nazi sur de nombreux marchés financiers internationaux - et ce en quantités incroyables, pour le compte de leurs clients de Berlin. Les places de Shangai et de Lisbonne étaient fréquemment citées. Les Alliés firent régulièrement des remontrances aux dirigeants de Berne. Le gouvernement de la Confédération avait toujours une double réponse: d'abord, la Suisse assurait la représentation diplomatique des intérêts du Reich dans plusieurs Etats; ensuite, elle respectait strictement le secret bancaire, de sorte que le gouvernement ne pouvait pas contrôler les affaires des grandes banques, des gestionnaires privés, etc."
Deuxième pratique très contestée: celle des "crédits-or" (gold swaps), que la Suisse octroyait sans compter au régime du Führer. De tels crédits permettaient à l'Allemagne de se procurer des devises fortes, malgré l'embargo imposé par les Alliés - contre l'engagement de faire parvenir en Suisse une valeur équivalente en métal jaune. Ces deux pratiques couvertes par la Confédération suisse ont bel et bien contribué à déstabiliser l'économie mondiale. De nombreux spécialistes s'accordent aujourd'hui à dire qu'elles ont aussi certainement prolongé la logique de guerre des nazis: elle aurait pu être enrayée plus tôt si on lui avait coupé les relais financiers nécessaires à son approvisionnement en armes et en matières premières stratégiques.
Créé au lendemain de la guerre pour "promouvoir la coopération monétaire internationale, garantir la stabilité financière et faciliter les échanges", le Fonds monétaire international a lui aussi condamné à de nombreuses reprises le rôle de la Suisse dans le commerce de l'or. 60 ans plus tard, les avertissements du FMI sont toujours d'actualité.
Gilles Labarthe / DATAS
(2) Jean Ziegler, "La Suisse, l'or et les morts", éditions du Seuil, 1997.
Tensions sur le marché de l'or
Impossible à contrôler ou à juguler, trafic et commerce international de l'or ont fini par l'emporter sur les règles de parité monétaire. A Washington, en mars 1968, les gouverneurs des banques centrales se réunissent et décident de séparer le marché de l'or en deux rôles distincts: un premier "marché" pour les banques centrales, où l'échange d'or monétaire se fait toujours sur la base du prix de 35 dollars l'once, et un second marché à prix variable où producteurs et acheteurs privés suivent les règles de l'offre et de la demande.
"Immédiatement après cette décision, les trois grandes banques suisses (de l'époque, soit Crédit Suisse, SBS et UBS, ndlr) annoncent qu'elles se constituent en Pool d'acheteurs", le "Pool de Zurich", notent les historiens suisses. L'or reste une valeur-refuge importante. Dans les années 1960, les prix flambent. Londres perd sa place de premier marché mondial de l'or. En pleine période d'apartheid, les plus importantes transactions se déroulent maintenant à Zurich.
La convertibilité est suspendue par Nixon en 1971, puis la parité finalement abandonnée par l'institution financière en 1973. L'endettement et le déficit chronique des USA (60 milliards en 13 ans) grèvent aussi les stocks d'or. Le FMI s'assigne de nouvelles tâches: limiter et réguler la vente de métal jaune sur les prochaines années, pour assurer une stabilité sur le marché. La moindre annonce de vente de stock d'or par les banques centrales risque de faire chuter les cours.
Les responsables du FMI se préoccupent aussi du blanchiment de l'or, qui représente une menace réelle pour les cours. Définitivement "libéré", le prix de l'or connaît d'importantes fluctuations, grimpe dans les années 1980, baisse la décennie suivante... et atteint aujourd'hui des sommets de 470 dollars l’once, en raison de la forte demande des pays arabes et de l'Asie. "D’aucuns voient ainsi le prix de l’or grimper au-delà des 700 dollars l’once à l’horizon 2010 quand la Chine, encore elle, deviendra le plus gros consommateur mondial de bijoux", écrivait avançait récemment le quotidien financier l'Agefi.
Bonne nouvelle pour certains, source d'inquiétudes pour d'autres, cette hausse est à double tranchant. "Comme les diamants, l'or a toujours servi de monnaie internationale pour financer des activités mafieuses. La CIA l'a utilisé pendant la guerre pour des interventions au Vietnam, nous rappelle à Bâle la spécialiste Mascha Madörin. Les experts internationaux estiment que 5% de l'or exporté par les raffineries suisses en Italie finissent dans les réseaux de contrebande".
Gilles Labarthe / DATAS