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La source, nto et la tête, ntu
Comme le démontre des nombreux travaux dont ceux des égyptologues sénégalais et congolais Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga, la vallée mère du Nil est l'origine de tous les peuples d'Afrique Noire. En Egypte comme dans une grande partie de l'Afrique Noire, l'organisation sociale est régie par le matriarcat[1].
La succession au trône n'était possible qu'en fonction du lignage maternel. Si l'on constate l'absence d'une tradition monarchique chez les Grecs, en Egypte tout comme dans toute l'Afrique Noire, se trouvait au sommet de l'organisation une incarnation monarchique masculine ou féminine. C'est le cas de Nefertiti, souvent présentée que comme l'épouse d'Akhénaton, alors qu'elle fut l'héritière du trône qu'elle seule pouvait passer à son époux. L'histoire retiendra aussi le nom de la reine Candace du Soudan Méroïtique qui résista farouchement aux armées romaines de César-Auguste. Malgré la perte d'un oeil au combat, elle réussit à repousser l'envahisseur au point de forcer le respect d'un écrivain chauvin comme Strabon: « Cette reine eut un courage au-dessus de son sexe.[2]».
Dans toute l'Afrique Noire, là où l'islam ou le christianisme n'a pas entamé la tradition, c'est la femme, la mère est la source des droits politiques qu'elle seule peut transmettre, contrairement aux rois francs qui, de leur vivant, réglaient déjà leur succession en ne désignant que des héritiers mâles. Cette pratique est née d'une conviction tout à fait simple, l'hérédité n'est indiscutable que lorsqu'elle est d'origine maternelle. La femme noire a acquis ce droit par le fait qu'au huitième millénaire avec J.C., elle a, dans les régions verdoyantes d'Afrique, développé l'activité agricole dans un contexte sédentaire. Elle a ainsi pris une ascendance économique sur la vie de la famille. A cet effet, il n'est pas rare encore de ce jour de voir la femme cultiver un petit lopin de terre autour de sa demeure. Et dans ces temps de crise que traverse l'Afrique, avec une maigre offre du travail salarié, produit du colonialisme occidental et phallocrate, la femme africaine est celle qui soutient une activité économique de survie. C'est ce que le langage du capitalisme triomphant appelle par dénigrement l'économie informelle.
La mère-source
Depuis les grandes migrations venues d'Egypte, la place de la femme dans les sociétés noires africaines se décline au gré des influences endogènes et exogènes subies selon les régions considérées. Dans le Royaume Kongo, et selon la langue kikongo, la femme est appelée la source de la vie, nto ya moyo. Peu importe sa fragilité, la femme est celle qui donne la vie et surtout qui la veille et la protège. Plus que dans cette culture qu'ailleurs, une femme insouciante, vagabonde et volage sera autrement stigmatisée, dans la mesure où la bonne ou la mauvaise santé de la société de demain dépend de l'éducation qu'elle donne à ses enfants, adultes en devenir. C'est dire combien la responsabilité de la mère est grande dans la société Kongo. Sa parole est bue, ses gestes scrutés et son comportement imité par les enfants. Ces derniers, devenus adultes, ne feront que répéter ce qu'ils ont vu dire et faire dans leur sphère familiale. Les relations qu'ils entretiendront avec leurs conjoints respectifs, avec leurs voisins, les opinions et options de vie qu'ils prendront seront inspirées de la vie de la mère d'abord avant celle du père. Le garçon lira les attitudes de son épouse à la lumière de son vécu avec sa mère. Il respectera et traitera son épouse à l'instar de la vénération qu'il a pour sa mère. Le comportement de la fille vis-à-vis de son mari sera à l'image de celui de sa mère à l'égard du père. La mère est donc véritablement la source d'inspiration ou nto ya mpeve. Autrement dit, l'esprit de la mère souffle sur les enfants.
Aussi, voyons-nous que la fonction maternelle dépasse largement le domaine du biologique connu. Dans la tradition kongo, telle mère c'est telle fille et tel fils. La défaillance maternelle est un drame communautaire et sociétal et non pas seulement individuel.
La mère-tête
La mère est aussi ntu, la tête. Le petit bourgeon qui émerge de la pomme de terre qu'on a longtemps gardée de côté s'appelle ntu, la tête. Aussi vulnérable soit-il, ce bourgeon renferme une fulgurance de vie insoupçonnée. Il est ntu, la tête, le point de départ de la naissance de la vie. C'est pourquoi, un enfant kongo, même devenu à son tour père et responsable, se doit non seulement d'écouter sa mère mais aussi de la révérer. En tant que dépositaire d'un savoir ancestral transmis de génération en génération, elle a la charge d'inculquer à ses enfants les valeurs de base du clan. Sens de la dignité, de respect de soi et d'autrui, d'amour, de partage, de solidarité, de compassion, de respect de l'engagement et de la parole donnée, d'honneur, de travail et du mérite, c'est-à-dire tout ce qui fonde l'humanité de l'homme.
Georges Balandier, en observateur avisé, constate que « le nouveau-né n'est qu'une « chenille », l'adolescent non initié attend la métamorphose qui le transformera en homme et en citoyen. L'éducation kongo est un lent processus qui s'accompagne de changements de situation ou de modifications provoquées de la personnalité. Durant la première enfance, jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, garçons et filles restent soumis à l'influence prépondérante de la mère. Ils vivent dans son intimité; ils reçoivent d'elle les consignes fondamentales; ils lui doivent l'apprentissage de la langue, la connaissance de leur lignée, la découverte du monde légendaire ou fabuleux qu'évoquent ses chansons; ils apprennent aussi à stimuler ses gestes, à reconnaître les produits de cueillette, à repérer les frontières qui délimitent les lieux et les comportements interdits.[3] ».
Selon la tradition kongo, on ne naît pas un homme. On le devient. Il ne suffit pas d'avoir des os, des muscles, des veines, des artères et du sang qui y coule, et des organes. Encore faut-il porter dans sa tête les valeurs qui transforment cette carcasse biologique en humain, qui font passer ce corps de l'état animal tout court à une personne spirituelle. Car tout se passe dans la tête, mu ntu (mu (dans) + ntu (la tête) = muntu ou mutu = humain, homme). Sans ces valeurs, celui ou celle qui se considère comme humain est en réalité au mieux un zombie, au pire une bête féroce qui dévore les autres pour ses intérêts égoïstes. Il y a une expression kikongo qui peut se traduire par « il n'a pas de tête » pour désigner une personne qui vit comme un animal, dépourvue de tout jugement, de tout sens éthique. Elle broute la vie comme la chèvre broute l'herbe, sans scrupule, sans intelligence et sans but.
Le 9, Vwa, comme chiffre d'appartenance
Dans les origines légendaires du peuple Kongo, on raconte que la mère d'origine de cette ethnie possédait une forte poitrine pourvue de neuf tétons, même si cela est discuté par tant d'autres chercheurs kongo qui pensent qu'elle en avait douze. Cela correspondrait aux 9 ou 12 tribus de l'ethnie kongo, selon le décompte de chaque camp. Aussi l'appelle t-on Ngudi Kisina (la Mère-Primordiale, la Mère-Source ou la Mère-Trésor) ou Mama vwa dia mabeni (la maman aux 9 tétons).
Or le nombre Vwa, 9, correspond au verbe « posséder ». Les bisi-kongo, les ressortissants du Kongo, se comprennent comme des Mvwilu ya Ngudi Kisina ou l'héritage de la Mère-Primordiale qui est de ce fait leur socle d'appartenance.
Vwa, 9, est aussi le chiffre de la féminité dans la numérologie kongo, alors que mosi, 1, est le symbole de l'homme. De ceci découle qu'avant la rédaction du deuxième récit de la création de Genèse 2, 24, texte tardif qui doit dater de la période exilique, voire post-exilique c'est-à-dire pas avant le 6e siècle avant J.C., disant : « C'est pourquoi l'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair.[4]», les bisi-kongo, descendants d'une tradition plusieurs fois millénaires, savaient que l'union d'un homme et d'une femme donnait une unité. Puisque 1 + 9 = 10. Or les deux chiffres qui composent cette somme à savoir le 1 et le 0 additionnés donne 1.
Comme l'affirme, le chercheur Melo Nzeyitu Josias, dans son ouvrage, Jésus Christ, l'Africain[5], « le kikongo est la seule langue au monde (je n'exagère pas, j'invite quiconque à me prouver le contraire) à réciter la genèse de l'humanité telle que rapportée dans la Bible rien qu'en comptant de un à dix », la culture kongo ainsi que sa langue n'ont pas encore livré tous leurs secrets. Elles gagneraient à être connues.
Mambuene Masivi
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[1] Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture, Présence Africaine, Paris, 1979, p. 214.
[2] Ibidem, p. 216.
[3] Georges Balandier, La vie quotidienne au Royaume Kongo du XVIe au XVIIIe siècle, Hachette, 1965, p. 211
[4] Traduction de la Bible de Jérusalem, éditions Desclée De Brouwer, Paris, 1975.
[5] Melo Nzeyitu Josias, Jésus l'Africain : le Vrai Grand Secret de Fatima, Editions Pyramide Papyrus Presse, 2002.
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