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Erna (~1963) de Erna Banovac.
8mm transféré sur le support digital (2011), blanc-noir. Production Kino Klub Beograd, SFR Yugoslavie Avec: Erna Banovac, Dragan Kresoja. Son: Zoran Uzelac Musique: Zoran Simjanović.
Les films d’Erna Banovac ayant été perdus, il n’existe aujourd’hui que Erna, sans doute dans une version abrégée. Après ce dernier, Banovac s’essaye au montage puis quitte pour toujours le monde du cinéma. Toutefois, ce film amateur, conçu à l’âge de 17 ou 18 ans de Erna, constitue un chef-d’œuvre qui, sous forme de manifeste poétique, aborde les dangers écologiques et sociaux qui apparaissent dans les années 1960. Les jump-cut (ou coupe sautée) permettent d’alterner entre des images de catastrophes naturelles, tsunamis, fonte de glaciers ou forêts coupées (toutes issues de found footage), et des plans de foules faisant la queue devant les magasins (très probablement filmées aux pays du bloc de l’Est de l’époque). S’en suit une masse non identifiée de soldats, ainsi que des gens qui se précipitent quelque part, probablement dans un acte de rébellion. Entre ces plans, les regards subjectif et objectif d’une fille et d’un garçon (Erna et l’acteur/ réalisateur Dragan Kresoja) amplifiés par une musique d’alerte. Suggérant une sorte d’auto-fiction ou d’autoportrait conscient, entre « L’autoportrait du désespéré » de Courbet et les autoportraits de Dürer, ces regards semblent analyser avec anxiété le passé et le futur du monde qui les entoure. En voyant son film après plus de 50 ans, Erna déclare : « On a coupé les branches aux oiseaux, la vie des gens a été coupée par les guerres, un jeune homme et une fille restent et ne savent pas où aller, avec eux un oiseau laissé seul ». Les plans finaux du film suivent en effet un corbeau solitaire tout comme le lancement d’une fusée en orbite. Des plans qui questionnent de manière inquiétante sur le sens de l’expansion de l’homme dans l’Univers alors que la Terre quant à elle semble abandonnée à ses problèmes. Près de 60 ans plus tard, le geste d’avertissement poétique qu’est Erna est plus pertinent que jamais. La puissance de ce message cristallin, venant d’une femme cinéaste amateure, se ressent aujourd’hui comme un regard posé sur nous. Un regard qui nous observe toujours et nous gêne, tant il a anticipé les films récents abordant les enjeux environnementaux et climatiques.
Miroslav Bata Petrović, cinéaste amateur devenu réalisateur, a retrouvé Erna en 2017 à Belgrade, et après 50 ans, lui a montré son propre court métrage (daté provisoirement en 1963 et numérisé en 2011 par le professeur de montage d’Erna, Marko Babac). C’est d’ailleurs le seul indice concernant l’année de réalisation du film Erna. Dans le film de Bata Petrović, nous apprenons que l’inscription d’une femme au Kino Klub Belgrade n’était pas chose courante, que l’examen d’entrée était complexe, et que les hommes ont d’abord ri à l’idée qu’une fille s’empare d’une caméra. Ils lui conseillent notamment de faire “un film sur les nudistes du lac de Belgrade” – ce qu’elle a fait et lui aura valu 1 kilo de citrons comme prix “pour le pire film de l’année”. Encouragée par cette expérience négative, mais forte de la volonté de montrer le côté féminin de l’histoire, elle réalise le film Erna, qui en 1965 ou 1966 remporte le Grand Prix du Festival de Pančevo (SFR Yougoslavie). Si la carte de membre d’Erna montre qu’elle était membre de la première catégorie du cinéclub de Belgrade depuis juillet 1964, l’année exacte de la création du film (1963/64/65) reste floue, tout comme la version originale du film. Cependant, le manifeste cinétique de poésie visuelle d’Erna connaît un meilleur sort que les débuts de Tressie Souders, la première réalisatrice afro-américaine et son unique film A Woman’s Mistake (1922). Elle passera en effet le reste de sa vie en tant qu’aide-ménagère et son film restera à jamais inconnu (il n’est connu que par les écrits de la communauté afro-américaine de cette période). La liberté qu’inspire les efforts d’Erna, rappelle la liberté du cinéma amateur d’une Maya Deren (protagoniste de ses propres expérimentations cinétiques), mais aussi à l’activisme visuel de la photographe contemporaine sud-africaine Zanele Muholi, qui parle de la position des femmes et du monde qui l’entoure et qui était le sujet d’une série d’autoportraits. Pour conclure cet hommage à Erna, nous pouvons relever que le ciné-club amateur représentait pour Erna et tant d’autres femmes et hommes, ce que Virginia Woolf décrit dans « Une chambre à soi », c’est-à-dire un lieu pour produire la fiction nécessaire, dans la réalité du monde autour du quel « la fiction ressemble à une toile d’araignée, qui pour être attachée de façon très fine est tout de même attachée à la vie par les quatre coins »