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D’un point de vue sociologique, les langues dominantes souvent qualifiées de « classiques », comme le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol ou le russe constituent le pôle d’un capital littéraire international. Ce dernier s’oppose d’un côté à un pôle autonome, à savoir des langues dominées souvent dites « mineures » dont la terminologie est souvent démunie et qui sont souvent dépendantes des instances politiques et nationales auxquelles elles sont liées.
Il est attaché à chaque langue un capital littéraire. Il s’agit du prestige, de la croyance propre à une langue, de la valeur qui lui est accordée littéralement et qui tiennent à son ancienneté, au prestige de sa poésie, au raffinement de ses formes littéraires, aux traditions, au « effets » littéraires liés notamment aux traductions et à leur nombre, etc ».
Les langues dominées ne forment pas un ensemble homogène. Elles peuvent être réparties en trois groupes distincts.
1. Les langues orales ou dont l’écriture a été récemment fixée (par exemple le turc ou l’azerbaïdjanais).
2. Les langues de culture ou de tradition ancienne liées à de « petits » pays ou des régions (le rhéto-romanche)
3. Les langues de grande diffusion, peu connues sur le marché littéraire international (globish).
Pour se donner la chance de comprendre les enjeux véritables de la traduction d’un texte, il est nécessaire de décrire la position qu’occupent la langue départ et d’arrivée dans l’univers des langues littéraires ; de situer ensuite l’auteur traduit dans le champ littéraire mondial, et ce deux fois : une fois, selon la place qu’il occupe dans son champ littéraire national et une fois, selon la place qu’occupe ce champs dans le champs littéraire international ; d’analyser pour conclure la position de l’auteur et des différents agents consacrants qui participent au processus de consécration de l’œuvre.
Les écrivains issus de champs littéraires nationaux dominés doivent, s’ils veulent entrer dans la concurrence littéraire mondiale, travailler à importer du capital, à gagner de l’ancienneté et de la noblesse en « nationalisant (c’est-à-dire ici, très précisément, en traduisant dans la langue nationale), les grands textes universels, soit ceux qui sont reconnus comme capital universel dans l’univers littéraire. C’est pourquoi les traductions de textes écrits dans une langue littéraire dominante vers une langue littéraire dominée peuvent être analysés dans les termes d’un « détournement de capital.
C’est en réalité en s’appuyant sur le pôle autonome du champ mondial et en s’y référant que chaque espace national parvient en premier lieu à émerger, puis à s’autonomiser. L’homologie de structure est le produit de la forme même du champ mondial, mais aussi du processus de son unification : chaque champ national apparaît et s’unifie sur le modèle et grâce aux instances de consécration spécifiques qui permettent aux écrivains internationaux de légitimer leur position au plan international.
La traduction « est » dans les régions dominées de l’espace littéraire, le seul moyen spécifique d’accéder à la perception, à la visibilité, c’est-à-dire à l’existence. Loin de se réduire à une simple à une simple « naturalisation » (au sens de changement de nationalité ), elle est, beaucoup plus, l’obtention d’un certificat de « littérarité ». Etre traduit dans l’une des grandes langues littéraires, c’est d’emblée devenir littéraire, autrement dit légitime.
La traduction permet ainsi à l’écrivain non seulement d’être reconnu littéralement hors des seules frontières nationales, d’exister, au sein même de son univers national et d’acquérir une position internationale, c’est-à-dire autonome.
Philippe Golay