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Sur le vif - Samedi 26.12.20 - 12.30h
*** Dissertation sur le déclin des Parlements et la montée en puissance, en Europe, des voies directes du peuple***
Ils ne veulent pas comprendre que la démocratie représentative, c'est bientôt terminé. Encore quelques décennies, peut-être un siècle, un siècle et demi, que sais-je, et nous serons doucement passés, dans nos pays d'Europe, à une autre forme de prise de décision sur les grands enjeux politiques, où le suffrage universel aura pris beaucoup plus d'ascendant qu'aujourd'hui. Je ne dis pas qu'il remplacera les Parlements, mais il les dépassera, dans le rapport de forces.
Les Parlements, dans nos contrées, ont un peu plus de deux siècles. Ils sont arrivés au moment de la Révolution française, un peu avant (chez les Anglo-Saxons), un peu après. Le mot "Parlement" existait certes en France sous l'Ancien Régime, mais dans le sens d'instances judiciaires, la plupart du temps régionales. Ils n'étaient pas la machine à fabriquer des lois nationales, donnée comme modèle au monde par la Révolution française.
C'était le temps des diligences. Au dix-neuvième siècle, on envoyait des gens, dans la lointaine capitale du pays (Berne, Paris, Berlin), pour "représenter" les citoyens. Ils siégeaient de longues semaines, puis revenaient. La genèse des lois se passait très loin des consciences citoyennes, quelque part sous une Coupole. Les parlementaires faisaient la loi. Le citoyen subissait. Il était réduit, comme sous l'Ancien Régime, à l'état de sujet. Son seul droit était, tous les quatre ou cinq ans, d'élire ceux qui allaient, à sa place et en son nom, décider du destin du pays. C'est, à peu près, le système dans lequel est demeuré notre voisin et ami, la France.
La Suisse moderne, celle de 1848, la seule à laquelle je fasse en principe référence (vous ne m'entendez jamais sur les récits plus ou moins mythiques du treizième siècle, en Suisse centrale), a eu le génie de contrebalancer le pouvoir parlementaire par la démocratie directe. Ce chemin s'est fait dans la seconde partie du dix-neuvième siècle, avec comme fleuron le droit d'initiative populaire, en 1891. Ce système, unique au monde, représente pour nous une chance énorme : le corps des citoyens existe, il peut se mobiliser, il vote quatre fois par an, en plus d'élire les parlementaires fédéraux tous les quatre ans. Il n'est pas une anomalie de la démocratie suisse : il en est, au sens grec (Aristote), un organon, un outil. Le peuple, comme collège électoral, est l'une de nos institutions.
J'écris ces lignes le samedi 26 décembre 2020. Nous entrons dans le deuxième cinquième du vingt-et-unième siècle. Nous écrivons sur des ordinateurs. Nous accédons à internet, avec des milliards de milliards de données sur les connaissances humaines, qui nous épargnent le chemin des encyclopédies, dans les bibliothèques. Je m'apprête à publier mon texte sur un réseau social, j'en suis très fier et très heureux, c'est un mode de communication, de partage des connaissances, que je promeus depuis de longues années. Je le publierai aussi sur mon blog. Nous sommes dans l'univers numérique. Les nouvelles du monde, nous les avons immédiatement, sur notre téléphone portable. Les projets de loi, les initiatives, les grands textes politiques, nous les avons en ligne. En quoi la citoyenne, le citoyen, désireux de vivre activement la Cité, devrait-il encore se faire "représenter" par des "élus" qui, quatre fois par an, vont se tenir entre eux dans la capitale pour prendre des décisions ?
Se tenir entre eux. La politique suisse, à tous les échelons, frappe par la capacité de sa classe politique à se tenir entre elle. On se tient les pouces, ou la barbichette. On se tutoie. On se congratule. Surtout, on s'entend, entre adversaires, pour défendre l'institution parlementaire, comme si elle devait être éternelle. La démocratie directe, on la prend de haut. On la raille. On la vilipende. On la conspue.
Cela traduit quoi ? Une peur ! Celle de perdre ses chères prérogatives de corps constitué. Alors, ils disent "Nous sommes l'institution". C'est faux ! Ils sont l'institution, mais le peuple, sous la forme du suffrage universel, en est une, autant qu'eux. Ils nous mentent donc, sciemment, car nombre d'entre eux sont juristes, et sont passés par le droit constitutionnel. Ils nous trompent, pour s'élever et pour nous diminuer. Ils nous prennent de haut, pour survivre dans leur éternité constituée.
Ils ont tort. Ils livrent un combat d'arrière-garde. Partout en Europe, y compris en France, la voix des peuples gronde. De plus en plus, elle se fera entendre. Plus les corps intermédiaires voudront la mettre en sourdine, plus la colère populaire montera en puissance. C'est cela, d'en bas, qui fera basculer les régimes. Un élément y apporte son inexorable concours : la prodigieuse évolution des modes de communication, les chemins de la connaissance par le numérique, la capacité de tous à accéder au savoir, qui fera tomber en poussière les antiques Sorbonnes.
Je vous parle d'un temps que je ne connaîtrai pas. J'ai dit : plusieurs décennies, peut-être un siècle, un siècle et demi. Mais je suis sidéré de voir, dans la caste parlementaire, le refus dogmatique de prendre en compte cette évolution. On s'accroche à la survie d'un monde perdu, on se refuse à entrevoir celui qui émerge. On échappe à son temps, pour sauver ses prébendes.
Exactement de la même manière, dans les années 1780, les plus brillants esprits français, y compris parmi ceux qui célébraient les Lumières, s'accrochaient désespérément à leurs privilèges d'Ancien Régime. Leur cerveau était peut-être éclairé. Mais leur ventre demeurait prédateur.
Pascal Décaillet