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Rodolphe Töpffer
* 31.1.1799 Genève, † 8.6.1846 Genève. Fils de Wolfgang Adam T., peintre.
En raison d’une faiblesse des yeux, T. doit renoncer dès l’âge de vingt ans à suivre la carrière de son père. À Paris (1819/20), il complète ses études et découvre aussi les scènes et les grands comédiens de l’époque, approfondissant un goût déjà vif pour le théâtre. De retour à Genève, il se marie (1823) et ouvre un pensionnat (1824) dont la réputation attire des élèves d’Europe et des États-Unis. Il organise chez lui un théâtre de Société avec ses proches et ses élèves, où il joue notamment Molière et des pièces qu’il écrit lui-même, les désignant comme des "folies". Il ne les publie pas, mais les huit textes de théâtre conservés parmi ses manuscrits à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève sont édités 150 ans plus tard par Jacques Buenzod et Jacques Droin (R. T., Théâtre, Genève, Société d’études töpffériennes, 1981). Il bâtit ses pièces sur un petit nombre de personnages bien typés et développe avec une habileté rare un incessant mouvement dramatique. Il présente chez lui L’Artiste (12.2.1829), où il trace la figure d’un peintre pauvre d’argent, riche d’espérance, poursuivi par les créanciers et persécuté par la bêtise philistine des bourgeois. Dans Les Grimpions, qu’il écrit en mars 1829 et joue peu après, il fait rire de la mauvaise foi de quatre pères, décidés à marier leur progéniture au-dessus de leur propre condition. Les Qui pro quo entrecroisent les tribulations de cinq voyageurs réunis par hasard dans une auberge, et dont la vie devient soudain un enfer étourdissant. Cette pièce fut créée avec Monsieur Briolet ou le dernier voyage d’un bourgeois, où les envolées romantiques d’amoureux Anglais croisent les terreurs et les colères d’un Genevois, père de famille en vacances (17.1.1832). Avec Les Aventures de Monsieur Coquemolle imaginées en décembre 1829, il touche l’actualité exotique de ces temps où la France envahit l’Algérie: son protagoniste est un habitant de Thonon naufragé sur les côtes d’Afrique du Nord, capturé comme esclave, qui se montre particulièrement prétentieux et inadapté à toute situation nouvelle (6.9.1830). Les Deux Amis (février 1830) développe le canevas des amours anglaises de M. Briolet, mais dans le monde francophone et sans perturbation extérieure. Monsieur du Sourniquet est un père qui choisit pour sa fille un mari quinquagénaire et fort dur d’oreille: par l’habileté du valet et la force des choses, le jeune amant que s’était choisi la demoiselle devient le gendre idéal pour le père dégoûté de son propre candidat. Didon, annoncé comme "drame larmoyant", est une parodie inachevée où la grandeur antique contraste avec le langage paysan. L’auteur emploie d’ailleurs dans toutes ses pièces les accents régionaux ou étrangers avec une rare justesse, loin des poncifs du théâtre parisien. Comme dans tout ce qu’il fait pour s’amuser et distraire les autres, il innove et transgresse les frontières des genres dramatiques qu’il revoit selon sa fantaisie. S’il y a invention dans le dessin à charge des personnages, la part de l’imagination se révèle mieux encore dans l’enchaînement des malentendus. Le bon vouloir de chacun devient la manifestation d’un parfait égoïsme lorsque tous interfèrent. Les situations s’enchaînent selon une procédure méthodique, épuisant toutes les ressources de chaque étape des aventures, brusquement relancées ensuite par des ruptures de logique. L’originalité de cette vision d’un monde en perpétuel déséquilibre enchante. Le modèle moliéresque affleure parfois et quelques réminiscences des pièces de Scribe peuvent être décelées, mais l’intelligence concrète du plateau que l’auteur manifeste laisse toute la place à une invention alimentée aux sources de souvenirs précis replacés dans des cadres connus qu’il a réellement observés et "croqués". À l’intention de la jeunesse dont il s’occupe, il dessine de même des types de personnages entraînés dans des Histoires ou Aventures, celles de Mr. Jabot, Crépin, Vieuxbois, Pencil, Festus, Cryptogame, Albert (1833-46). Apprenant que Goethe loue ses "récits en estampes", il les publie à Genève en autographie et ces ouvrages, fréquemment réédités, sont reconnus aujourd’hui comme les premiers albums de bande dessinée. Or l’invention de ces figures dessinées procède du même geste créatif que les personnages de son théâtre. Il y laisse tout aussi libre cours à son goût facétieux pour le trait inexorablement signifiant, ce qu’il formule dans son Essai de physiognomonie (1845): toute esquisse informe de courbe fermée, dessinée même sans aucune intention de la part de son auteur évoque pour celui qui la regarde un visage avec des caractéristiques, des intentions. Cette "loi de T.", aux incidences évidemment importantes pour les arts graphiques, se révèle non moins décisive dans le domaine du théâtre, où elle contrebalance le topos de l’indispensable observation et imitation de la vie, ouvrant d’infinies perspectives pour le jeu créatif des personnages. L’auteur publie autographiés les récits de ses voyages à travers les Alpes où chaque année, il entraîne ses élèves dans des excursions pédestres en Suisse, en Italie ou en France, rassemblés ensuite en Voyages en zigzag (1844) puis en Nouveaux voyages en zigzag (1854). Il est aussi l’auteur de deux romans Le Presbytère (1832), Rosa et Gertrude, (1847) et d’essais comme les Réflexions et menus propos d’un peintre genevois (1831-43), de la Bibliothèque de mon oncle (1832) et des Nouvelles genevoises (1841). En octobre 1832, il est nommé professeur à l’Académie de Genève dans la chaire de rhétorique qui vient d’être créée. Il est ensuite élu membre du Conseil représentatif, s’oppose aux nouvelles idées radicales et défend les thèses conservatrices dans Le Courrier de Genève, qu’il fonde et rédige (1842-43). Son engouement pour les formes populaires du théâtre reste en revanche aussi vif à 20 ans, lorsqu’il décrit à sa mère la →Fête des Vignerons de Vevey en 1819, qu’en 1842 dans les pages de son Voyage autour du Mont-Blanc évoquant l’émotion ressentie lors d’une représentation à Stalden dans le Haut-Valais. Il donne aussi des conférences à la →Société genevoise des amis de l’instruction (1843), peu avant que l’atteigne gravement la maladie qui l’emporte à l’âge de 47 ans. Quelques-uns de ses textes de théâtre sont épisodiquement joués dès 1913 par des compagnies d’amateurs genevois. Ses fictions en estampes ont plus souvent encore été adaptées à la scène, comme aux →Faux-Nez à Lausanne l’Histoire de M. Jabot, présentée par →Charles Apothéloz dans un dispositif et une improvisation à l’orgue de →Pierre Estoppey (1953). Trois de ses pièces de théâtre, Les Qui pro quo, Monsieur Briolet, Les Grimpions composent une réalisation du →Théâtre de Carouge-Atelier de Genève mise en scène par →François Rochaix dans des décors et des costumes de Gérald Poussin (2004).
Bibliographie
- Paul Chaponnière, T. et son petit théâtre, Genève, Skira, 1943.
- Daniel Maggetti (éd.), T., avec des contributions de Lucien Boissonnas, Philippe Kaenel, Marie Alamir-Paillard, Daniel Maggetti et Jérôme Meizoz, Jean-Daniel Candaux, Annie Renonciat, Thierry Groensteen, Genève, Skira 1996.
- Philippe Kaenel, "Paradoxe sur le comédien: R. T., la physiognomonie et le théâtre", in De la rhétorique des passions à l’expression du sentiment, Paris, Cité de la Musique, 2003.
- Joël Aguet, "Portrait de R. T. en auteur dramatique", in R. T., Les Grimpions, Les Qui pro quo, Lausanne/Genève, Bibliothèque des arts/Société d’études töpffériennes, 2004.
Auteur: Joël Aguet
Source:
Aguet, Joël: Rodolphe Töpffer, in: Kotte, Andreas (Ed.): Dictionnaire du théâtre en Suisse, Chronos Verlag Zurich 2005, vol. 3, p. 1954–1956.