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Publié en italien en 2013, le livre de Graziano Pestoni (Privatisations – Le monopole du marché et ses conséquences – Editions d’en bas, 2015) vient d’être traduit en français. Dans cet ouvrage, l’auteur, qui a exercé de nombreuses responsabilités syndicales et politiques et qui est actuellement président de l’Union syndicale du Tessin), dresse un constat implacable sur le démantèlement des services publics et leur transformation en entreprises privées et en sociétés anonymes. L’essor s’est entretenu avec lui.
Quelles différences entre service public et secteur privé?
La mission du service public consiste à fournir à la population une prestation (bien ou service) la meilleure possible au prix le plus bas possible. A l’inverse, l’objectif du secteur privé vise la réalisation du profit le plus élevé possible. Celui-ci ne s’atteint qu’au moyen de trois procédés distincts ou combinés: en réduisant la qualité des prestations, en s’attaquant aux conditions de travail du personnel, en augmentant le prix des prestations au public.
Quand le service public a-t-il commencé à être démantelé?
L’Etat et le service public ont constitué la base du développement économique et social du XXe siècle. Mais, à partir des années 1970, cette situation n’était plus agréée par la majorité des forces politiques et économique qui décida de changer de cap. L’objectif n’était plus la construction et le développement civilisateur d’un pays, mais la réalisation, à court terme, d’un maximum de profits.
Quelles conséquences?
Le marché, la concurrence, la compétitivité, l’individualisme furent présentés comme des valeurs censées satisfaire aux besoins de la société. On assista à un véritable triomphe du marché. C’est ainsi que l’Etat et les services publics devinrent soudain la cible de toutes les critiques. Mis sous pression par les milieux économiques et la finance, les gouvernements imposèrent partout une nouvelle politique: sous des formes et dans des proportions diverses selon les pays, les services publics furent libéralisés, externalisés, délocalisés et privatisés. Bref, une part importante des activités du secteur public (national, régional et local) fut livrée en pâture au privé ou à des sociétés autonomes nouvellement créées et gérées comme n’importe quelle entreprise privée. Simultanément, les prestations sociales, de même que les conditions de travail subirent d’importantes attaques et remises en cause.
Quels effets en Suisse?
Les rapaces (notamment les financiers et les entrepreneurs à la recherche de secteurs facilement rentables) et les mercenaires, souvent avec l’appui de leurs complices (qu’on peut appeler les modernistes), ont entamé une politique de destruction de l’Etat et de la société, sans précédent dans l’histoire de notre pays. Baisses salariales, réduction ou suppression des droits des travailleurs, généralisation de la précarisation du travail, chômage, redimensionnement des assurances sociales et privatisation de nombreux services publics, voilà ce qui fut fait. En ce début du XXIe siècle, les étudiants, les salariés et les retraités vivent moins bien qu’il y a vingt ans. Le pouvoir d’achat a baissé alors que l’incertitude et la peur du lendemain ont augmenté. Les rapports entre employés et employeurs ont radicalement changé: le salarié est passé de membre de l’entreprise, détenteur de compétences et d’expériences, à facteur de coûts qu’il faut, soit rentabiliser, soit liquider sur la base d’intérêts à court terme.
Pourquoi y a-t-il eu si peu de protestations?
Pour réaliser ses objectifs, la droite financière, économique et politique a fait croire – à tort – au moyen d’une puissante propagande que la pauvreté s’était installée, qu’il fallait faire des sacrifices et que le salut viendrait du marché et des privatisations. En 1997, l’UBS affirmait, sans produire la moindre preuve à l’appui, que les services publics seraient plus dispendieux que des services privatisés. Et alors qu’une majorité de la population était conviée à faire des sacrifices, des mesures d’exonérations fiscales furent concédées aux riches pendant que d’exorbitantes rémunérations et autres bonus étaient distribués aux patrons d’entreprises, même quand ceux-ci en avaient été les fossoyeurs.
Et la position du Conseil fédéral?
Elle est inquiétante. Le gouvernement suisse se fixe comme objectif de privatiser le maximum de secteurs possibles. Un premier groupe, intégrant notamment l’armée, est considéré comme non externalisable. Le deuxième, dont les tâches sont de caractère monopolistique (formation et recherche), est considéré comme étant apte à être externalisé. Le troisième groupe rassemble des entités occupées à remplir des tâches de vigilance; ici, la posture du Conseil fédéral est proprement incroyable: il entend confier des missions ultrasensibles, comme par exemple le contrôle de la sécurité des centrales nucléaires, à des organismes privés. Le quatrième groupe réunit les entités, déjà largement privatisées, qui dispensent des prestations de type commercial, comme la poste et les télécommunications.
Peux-t-on changer les choses?
Bien entendu. Les politiques néolibérales recueillent une masse croissante de critiques. Sergio Rossi observe que «le capitalisme financier qui domine actuellement est un régime économique insoutenable qui engendre des crises à répétition, menace la stabilité et la cohésion sociale. Il s’agit en fait d’un féodalisme qui, par l’accumulation du capital financier telle que réalisée par les sommets de l’escalier socioprofessionnel, crée des crises systémiques soumettant la majorité de la population à la dictature de la minorité.»
Afin d’éviter une dégradation ultérieure de la société, des conditions de vie, de l’environnement, de la démocratie, un changement radical s’impose même si, pour vaincre les vents contraires, de puissantes forces sont nécessaires.
Propos recueillis par Rémy Cosandey