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« Il est bien convenu que ce qu'on appelle création chez les
grands artistes n'est qu'une manière particulière à chacun
de voir, de coordonner et de rendre la nature ».
- Eugène Delacroix
Dans un laboratoire universitaire de Sydney, en Australie, la réalité prend des allures de science-fiction. Des volontaires ont en effet acepté que certaines parties de leurs cerveaux soient neutralisées à l'aide d'impulsions magnétiques. Dans un premier temps, le test avant/après semble banal. On demande au cobaye de lire une série de dictons contenant des erreurs insérées volontairement : «C'est au pied du mur reconnaît qu'on le maçon», «Tout ce brille qui n'est pas de l'or», «À Rome, fais les comme Romains», etc.
La lecture se fait à haute voix, devant un écran où les dictons ne s'affichent que le temps de les lire et à un rythme plutôt élevé. Voici ce qui arrive à Alice, étudiante en biologie et cobaye de cette expérience. Comme la plupart des cobayes de ce test, son cerveau lui joue des tours. Elle connaît si bien ces dictions qu'elle les lit presque tous correctement, même s'ils se sont inscrits de manière erronée sur l'écran de l'ordinateur. Seules les formulations réellement absurdes la font trébucher, mais pour le reste Alice a lu ce que son cerveau s'attendait à lire.
C'est ce mécanisme d'auto-correction que l'expérience du professeur Allan Snyder, de l'université de Sydney, a cherché à déconnecter. Dix minutes plus tard, le cerveau d'Alice est neutralisé sur le côté gauche, à l'aide d'impulsions magnétiques. Lors de ce second essai, Alice a détecté infailliblement la moindre erreur dans les dictons. Cette perception inhabituellement précise et objective est aussi susceptible d'augmenter provisoirement sa créativité, à condition que tout se passe bien.
Le cerveau humain est la matière la plus mystérieuse qui soit. Plus la recherche progresse et plus ce système complexe nous apparaît magique. Aujourd'hui, au XXIè siècle, grâce aux technologies nouvelles, les scientifiques disposent enfin de moyens leur permettant d'être témoins de l'activité secrète qui se déroule sous nos crânes et d'observer l'activité des 100'000'000'000 de neurones en phase de réflexion. Parmi les sujets d'étude les plus fascinants, il y a un petit groupe de génies aussi exceptionnels qu'étranges. Ils sont capables de multiplier instantanément des nombres à 5 chiffres, de mémoriser intégralement le contenu de douze livres ou de rejouer une longue mélodie au piano qu'ils n'ont entendu qu'une seule et unique fois. Plus de la moitié de ces prodiges sont ce que les scientifiques appellent des «autistes de haut niveau». D'autres en revanche ont développé leurs capacités surhumaines suite à un accident cérébral.
Aujourd'hui les experts du monde entier se demandent si de telles facultés ne sont pas latentes en chacun d'entre nous, et – au-delà – si le génie ne serait pas véritablement la conséquence d'un fonctionnement différent du cerveau; une sorte d'effet secondaire de la défaillance. Les grands hommes du passé, de Newton à Albert Einstein, en passant par Mozart, auraient-ils été autistes, au moins partiellement ?
Parmi les autistes de haut-niveau, Stephen Wiltshire, originaire de Londres, fait figure de star. Son surnom «la caméra vivante» en témoigne. Stephen est autiste. Il vit dans son propre univers et ne communique que difficilement. Ce n'est qu'à l'âge de 5 ans qu'il a prononcé ses premiers mots : crayon et papier. Puis, à 11 ans, après un survol de Londres en hélicoptère, il se met à dessiner une vue aérienne précise du centre-ville. Même le nombre de fenêtres sur tous les grands immeubles était rigoureusement exact. Pour tourner un documentaire sur les extraordinaires capacités de Stephen, la chaîne Arte télévision a décidé de tester Stephen à Rome, une ville qu'il n'a jamais vue. Après un seul et unique vol d'une durée de 45 minutes, Stephen devra dessiner une vue panoramique du centre historique de la ville éternelle, en trois jours, et sans jeter le moindre coup d'œil supplémentaire à la ville.
Pendant ces trois jours, Stephen devra se souvenir de milliers de détails : le dédale des ruelles, d'innombrables coupoles, chaque colonne et chaque fenêtre de tous les monuments de Rome, du Panthéon au Colisée, en passant par la Basilique Saint-Pierre. Qui pourrait croire que Stephen réussirait effectivement à dessiner Rome de mémoire, en trois jours ? Le vide d'une feuille blanche de cinq mètres de long a quelque chose d'effrayant... mais Aneth, la sœur de Stephen qui accompagne son frère dans tous ses déplacements, est plus optimiste : «Mon frère enregistre comme un magnétoscope ce que nous filtrons en général, ce qui ne nous paraît pas important. Avec ceci de mieux qu'il enregistre ce qu'il veut, il revient en arrière, puis il se met en « lecture » et il le transcrit sur le papier». Le professeur Elkhonon Goldberg, de l'université de New-York, dit de ces personnes : « C'est notre étonnement qui les étonne. Cela leur vient tout naturellement. Si quelqu'un nous demandait: Comment faites-vous pour marcher droit, sans dévier constamment à droite ou à gauche?, nous répondrions Que voulez-vous dire? C'est simple, ça vient tout naturellement».
En comparaison, un artiste retenu par Arte a visionné les mêmes images aériennes de Rome que Stephen. Il a essayé de dessiner à son tour au moins la Basilique Saint-Pierre de mémoire. Quand Ben peint, il ne recherche pas une restitution exacte du sujet. Au bout de quelques secondes, il a oublié combien de colonnes bordent la place Saint-Pierre. Il ne dessine pas la réalité mais l'interprétation qu'il en a. Que se passerait-il s'il avait la mémoire de Stephen et l'implacable précision de sa perception ? Est-ce qu'il verrait le monde différemment ? Serait-il un génie, un petit Einstein ? En tout cas, vous pouvez admirer la fresque romaine de Stephen sur internet (voir références).
«En médecine, tout ce que nous savons de la santé, nous l'avons appris en étudiant les maladies» explique le docteur Darold Treffert, de la société médicale du Wisconsin. Le docteur Treffert est persuadé que c'est en étudiant le fonctionnement du cerveau désorganisé que nous avancerons dans la connaissance du cerveau en général. En quoi est-il différent du fonctionnement ‘normal' ? Le syndrôme des autistes de haut niveau ouvre une fenêtre privilégiée sur le fonctionnement du cerveau et ses étonnantes capacités créatives.
En voici encore un exemple : avec son look à la Harry Potter, le jeune garçon Marc Savage est lui aussi un prodige parmi les autistes de haut niveau. Dans son très jeune âge pourtant, le moindre bruit lui arrachait des hurlements hystériques et compulsifs. Même sa mère ne parvenait pas à le toucher. à l'époque, son pédiatre avait établi que Matt était atteint d'autisme typique et irréversible. Mais les parents de Matt réussissent à trouver une thérapie. à six ans, Matt dit à sa mère qu'il a «la tête pleine de problèmes mathématiques». Quelques temps plus tard, Matt découvre la logique des 88 touches d'un piano. Il apprend à en jouer en une nuit. Six mois plus tard, il maîtrise des sonates de Schubert et depuis l'âge de 7 ans, il est… compositeur de jazz !
À la veille de son 13ème anniversaire, Matt se produit au Birdland, l'un des plus célèbres clubs de jazz de New-York, et pratiquement tout ce qu'il joue ce soir-là est de sa propre composition, notamment ‘El-Fuego' (le feu). Diane, la mère de Matt, témoigne des étranges capacités de son fils: «Matt nous dit que la musique est déjà en lui… qu'il n'a pas besoin de répéter. Nous lui avons expliqué qu'il devait travailler sa technique, et il le conçoit, mais la musique, dit-il, est déjà là». Ironie du sort, Matt s'est tourné vers le jazz à cause d'une erreur dans une sonate de Schubert. Quand son professeur de piano le lui fait remarquer, Matt n'en démord pas, objectant que sa version est la meilleure. Fort de cette expérience, il décide de composer lui-même. Il a sept ans quand son premier album sort. Le Dr Darold Treffert commente : «Matt possède une connaissance innée de la musique, qui est antérieure en lui à tout ce qu'il a appris. En travaillant avec des autistes de haut-niveau, j'en suis venu à l'hypothèse que ces individus naissent –et nous tous d'ailleurs– avec ce que j'appelle des ‘progiciels natifs', c'est-à-dire des configurations intellectuelles qui pourraient être vulgairement comparable au micro-processeur de la musique, ou celui du langage, ou des mathématiques. Ces configurations contiendraient déjà un important volume de connaissances». Comment font-elles pour s'exprimer chez les uns… et pas chez les autres ? C'est ce que les neurologues étudient. Mais la prestation de Matt au Birdland n'a pas suscité que l'enthousiasme de sa mère et de deux neurologues venus de Washington pour l'observer, elle a aussi touché l'acteur Robert de Niro, grand amateur de jazz.
« Qui genus humanum ingenio superavit »
(Son génie surpassait celui du genre humain)
inscription sur la pierre tombale de Newton.
Les attributs présumés du génie et de la cérativité nous préoccupent depuis qu'Isaac Newton a établi la loi de pesanteur et changé le cours de l'histoire. Aux quatres coins du monde, des monuments rendent hommage à ce géant de la pensée. Depuis des siècles, les scientifiques s'intéressent aux crânes et aux cerveaux des disparus, dans l'espoir de dénicher ce qui permet aux hommes de figer leurs idées dans le marbre d'une grandeur. Ils ont recensé des circonvolutions cérébrales, mesuré le cerveau sous toutes ses coutures, découvert des lobes pariétaux surdimensionnés chez Einstein et un nombre anormal de cellules pyramidales chez Lénine. Mais tout cela n'explique finalement pas grand chose. De même que démonter pièce par pièce un appareil de télévision n'explique pas pourquoi ce poste-ci émet un documentaire intelligent tandis que l'appareil voisin se contente de rediffuser un insipide épisode de Dallas. Sur le plan matériel, les deux appareils peuvent pourtant être à peu près similaires.
Les facultés inouïes des autistes de haut niveau ont donc orienté les chercheurs vers une idée nouvelle : Et si la créativité des génies reposait avant tout sur la précision de la perception et la capacité à ignorer les stéréotypes et les conventions ? La créativité est par définition un acte de rébellion. Il faut être subversif pour briser les règles et s'attaquer aux idées reçues. C'est la définition même de la création: si tout le monde accepte ce que vous faites, vous n'êtes pas un pionnier, vous faites quelque chose qui rentre dans la norme. Vous pourriez tout aussi bien aller faire les courses ou vous contenter d'une promenade en montagne… Tandis que les autistes de haut niveau verraient le monde tel qu'il est réellement, et non pas –comme nous– à travers le prisme de nos expériences passées. C'est comme si ces personnes présentaient une défaillance dans le système de filtrage qui permet à notre cerveau de séparer l'important de l'accessoire. Ce qu'ils produisent à partir de leur perception directe du monde (fresque, musique ou tout autre chose) nous apparaît alors comme l'expression d'une créativité à priori incompréhensible. L'idée avancée par les chercheurs a elle-même quelque chose de profondément subversif : cette défaillance cérébrale des autistes de haut niveau serait justement la raison de leur créativité exceptionnelle…
Article adapté à partir d'une émission d'Arte télévision
Voir aussi sur le web :
Le panorama de Rome, dessiné par Stephen Wiltshire (grand format):
www.stephenwiltshire.co.uk/gfx/Rome_Panorama_by_Stephen_Wiltshire.jpg
et aussi :
en.wikipedia.org/wiki/Allan_Snyder (en anglais)
www.centreforthemind.com (en anglais)