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Après le désastre : comment le Koursk a sauvé la Marine russe
23 août 2002
ffet stratégique de la tragédie survenue dans la Mer de Barents, la Marine russe est passée du statut de parent pauvre de l'Etat à celui de force combattante principale. Elle est ainsi devenue une vraie priorité du gouvernement, et a reçu plus de moyens que les années précédentes.
Après le naufrage du sous-marin nucléaire Koursk, la majorité des spécialistes ont prédit que la Marine russe serait mise à l'écart du développement militaire ; la situation a cependant évolué dans l'autre sens, et le dernier souffle de l'équipage du Koursk est devenu le premier d'une réforme complète de la Marine.
En juin 2001, le gouvernement a signé un document nommé Doctrine Navale, qui définit le type de Marine dont la Russie a besoin. Ensuite, l'Etat a reformé le Conseil naval sous la houlette du Premier ministre Mikhail Kasianov. Un peu plus tard, des fonctionnaires de haut rang ont levé les couleurs du sous-marin nucléaire Gepard et lancé la construction de la corvette Steregushchii, dont la conception est basée sur la technologie furtive. Le Ministre de l'industrie Ilya Klebanov a déclaré que les problèmes de la Marine russe étaient "les problèmes de l'Etat". Le Président Poutine souligne l'importance de la Marine russe à chaque occasion.
Selon nos sources, la base navale de Leningrad a par ailleurs placé une commande au chantier naval Severnaya Verf pour la construction d'une péniche. Celle-ci devrait être achevée en mars 2003, pour la célébration du 300e anniversaire de St-Pétersbourg ; on estime que le Président Poutine prendra part à la parade de St-Pétersbourg à bord de ce navire – dont le nom officieux est la "galère de Poutine".
L'armée de terre favorite
Durant la période d'avant le Koursk, les généraux de l'armée de terre avaient l'avantage sur les amiraux. Cette tradition a été ruinée par le désastre du sous-marin. Des hauts fonctionnaires ont déclaré que, dans le proche avenir, la majeure partie du potentiel nucléaire russe serait concentrée sur des lance-missiles submersibles, et non dans la force de missiles stratégiques. Ce qui signifie que la Marine devient un investissement prioritaire.
En conséquence, le secteur naval du complexe militaro-industriel russe reçoit actuellement l'attention de l'Etat, alors qu'il a été longtemps réduit aux rations de survie – les ressources étant principalement consacrées à la construction de missiles Topol.
L'industrie de la défense a lancé en urgence le croiseur lance-missile Dmitry Donskoi, en présence du Ministre de la défense Sergei Ivanov. Le sous-marin nucléaire Severodvinsk rouillait dans les docks depuis 10 ans, tout comme le sous-marin de 5e génération Yury Dolgorukii ; à présent, ces navires de guerre ont une perspective réaliste de reprendre la mer.
De plus, à l'aube de l'exercice en Mer Caspienne, le commandement s'est souvenu d'une chose exotique – les véhicules ailés à effet de surface. L'URSS avait conçu plusieurs types de navires planant sur l'eau : le véhicule de débarquement Orlenok, qui pouvait transporter une compagnie de fusiliers marins, et le véhicule porte-missile Lun, qui pouvait détruire un porte-avions. La Russie a actuellement l'intention de les restaurer et de les améliorer.
Les plans des amiraux comprennent également le retour sur les océans de la planète. Ceci implique une révision cardinale du budget de la défense, puisque l'Etat doit investir des sommes importantes pour chaque mission de cette portée. Renforcer le statut océanique de la Marine russe signifie que Vladimir Kuroyedov a réussi à confronter ses rivaux, dont l'appréciation relative au futur de la Marine était quelque peu différent. Par exemple, l'une des versions de la réforme militaire considérée par le Kremlin ramenait le rôle de la Marine à la protection des eaux territoriales de la Fédération russe – une tâche sans prétention aucune. Les généraux comptaient baser l'endiguement nucléaire sur la Force de missiles stratégiques.
Le fait que le Président Poutine supervise personnellement de nombreuses questions liées au redressement de la Marine russe montre que les militaires aux pardessus noirs ont obtenu un statut spécial. On sait ainsi que le Président était présent lorsque l'amiral Vladimir Kuroyedov a défendu sa thèse de doctorat, qui est devenue la fondation de la Doctrine Navale. Nos sources les plus fidèles précisent que la cote de Vladimir Kuroyedov a sensiblement augmenté depuis le désastre du Koursk, et qu'il est désormais l'un des plus influents commandants en chefs du pays. Il rencontre plus souvent que ses collègues les hauts fonctionnaires du Kremlin et le Ministre de la défense. Ce qui déclenché des rumeurs selon lesquelles l'amiral Kuroyedov pourrait même remplacer l'actuel ministre.
Un budget bleu comme la mer
Sur les 10 dernières années, le nombre d'unité combattantes de la Marine russe a décru dans des proportions gigantesques. Le Haut Etat-major de la Marine assure néanmoins que les capacités de combat effectives n'ont chuté que de 45% à 50% dans la zone océanique, et de 25% à 30% dans la zone côtière. Les amiraux disent que la Marine peut remplir ses missions ; en ce qui concerne ses perspectives, celles-ci dépendent du budget de la défense. Les amiraux pensent que l'Etat devrait dépenser 20% du budget militaire pour les besoins de la Marine – contre moins de 8% aujourd'hui. Sans cela, la Marine va continuer à perdre des unités de combat, et seuls 100 à 120 navires de guerre subsisteront en 2010. Selon le scénario le plus catastrophique, la Russie pourrait perdre le statut de puissance navale en 2015.
Même les analyses les plus approximatives montrent que, dans un proche avenir, les rivaux maritimes de la Russie vont doubler leur potentiel naval. Les pays occidentaux dépensent environ 30% des budgets militaires dans leurs programmes nationaux de construction navale. Les marins russes espèrent donc que le financement de la Marine russe va bientôt s'accroître. Vladimir Poutine a récemment déclaré "qu'il est grand temps pour la Russie de comprendre le rôle de la Marine dans le système de défense et de cesser de la traiter en parent pauvre". Est-ce que l'industrie navale et l'économie russes peuvent concrétiser ces aspirations ?
Vladimir Pospelov, directeur général de l'Agence russe de construction navale, relève que la part des commandes de défense institutionnelles dans l'industrie navale russe s'élève à 70%, dont la moitié sont des contrats pour l'exportation. Les constructeurs russes ont l'intention de présenter le sous-marin diesel Amur et un nouveau navire de guerre à la première exposition navale internationale qui se tiendra l'été prochain à St-Pétersbourg. Selon toutes les apparences, l'industrie russe proposera d'autres nouveaux bateaux à cette occasion. L'exposition navale coûtera 40 millions de roubles à l'Etat. Mais quand la Marine russe recevra-t-elle des vaisseaux neufs ?
Les leaders politiques et militaires se disputent sur les aspects tactiques de la réforme navale. Par exemple, la question du type de sous-marin dont la Russie a besoin est devenue d'une actualité brûlante après le désastre du Koursk : quelques gigantesques "centres spatiaux submersibles" ou beaucoup de sous-marins petits et agiles ?
De nombreux experts considèrent que la manie de construire des sous-marins géants ne s'est pas justifiée. La probabilité qu'un grand sous-marin soit détruit est trois fois plus grande. Néanmoins, il est très probable que la composante nucléaire stratégique s'appuie sur des sous-marins au déplacement immense. De toute manière, ces sous-marins n'ont pas été mis à la ferraille. Pour quelle raison ? L'inertie a évidemment joué son rôle. Le fait est que le Typhoon et le Koursk ont été conçus lorsque le monde était bipolaire, et quand l'URSS ne pouvait attaquer son ennemi potentiel qu'en naviguant sous la banquise polaire. La stratégie actuelle a changé ; mais changer les technologies, les dessins techniques et la philosophie conceptuelle prend de nombreuses années.
Le retour du statut océanique pour la Marine implique un autre problème aigu, que le naufrage du Koursk a révélé : le sauvetage des équipages dont le sous-marin a coulé. D'après la Doctrine Navale, la Russie compte envoyer sa flotte dans les océans Atlantique et Pacifiques, et dans la zone Arctique. La réalisation de cette tâche nécessite 2 à 3 porte-avions, 5 sous-marins lanceurs de missiles et 80 à 90 navires de guerres. Est-ce que la Russie est prête à assurer la sécurité de cette armada et secourir les équipages si nécessaire ? Pratiquement tous les sous-marins de sauvetage ont été mis au rebut, et les dispositifs de plongée ont été retirés des vaisseaux. C'est pourquoi la Russie devra presque tout restaurer.
Il est difficile de dire si l'idée navale a davantage de supporters que d'opposants. Mais une chose est évidente : elle est devenue connexe à l'idée nationale.
Texte original: Oleg Odnokolenko, "After The Kursk Disaster", Itogi, 13.8.02 © 1998-2002 CheckPoint
Texte original: Oleg Odnokolenko, "After The Kursk Disaster", Itogi, 13.8.02
© 1998-2002 CheckPoint