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Le libéralisme n’était donc pas égalitaire. Il l’est devenu par la pression des démocrates. Jusqu’à l’apparition du suffrage universel seuls quelques citoyens votaient. Les libéraux de l’époque pensaient que seules les personnes autonomes socialement, c’est-à-dire financièrement, avaient le temps et l’esprit pour s’occuper des affaires publiques.
Si le libéralisme avait incarné une partie importante du projet révolutionnaire, les inégalités restantes étaient son point faible. Un autre fut la montée en force de la bourgeoisie, classe de notables décidant - parfois en collaboration avec des représentants de la noblesse - de la marche de la société. Les démocrates ont fait en sorte que le pan de l’égalité se concrétise, en particulier par le droit de vote.
Nous avons vu que celui-ci s’est imposé progressivement et inégalement en Europe. La France faisant référence dans le renouvellement social sans précédent issu de la Révolution, la date du 25 février 1848 devrait être célébrée universellement comme l’une des plus importantes dans l’Histoire du monde. C’est ce jour-là que les républicains, c’est-à-dire des démocrates catholiques sociaux, ont décidé et instauré le droit de vote universel masculin. Il est surprenant que cette date ne soit jamais célébrée. On célèbre régulièrement l’introduction du suffrage féminin comme une victoire de la démocratie mais on néglige le suffrage masculin, qui fut pourtant décisif pour la suite. En effet, sans suffrage masculin, il n’y aurait pas eu de suffrage féminin.
Quelques précisions à ce sujet. On entend régulièrement dire que les femmes n’avaient pas le droit de vote parce qu’elles étaient considérées comme inférieures aux hommes. C’est inexact. D’abord rappelons-nous que les hommes ne votent dans leur ensemble que depuis peu de temps historiquement. La plupart des hommes n’avaient dans le passé pas de droits politiques, seule une minorité exerçant le pouvoir public. Ensuite le code Napoléon avait assujetti les femmes à leurs maris. Le centralisme napoléonien, issu de la Révolution, avait structuré juridiquement la famille. Dans cette structuration il n’y avait qu’un seul représentant. L’homme étant ce représentant, c’est lui qui votait, au nom des siens. Pour cette raison, pendant longtemps, les enfants mâles majeurs vivant sous le toit familial n’avaient pas le droit de voter. Le principe était d’un vote par famille. A moins de considérer globalement les hommes comme des brutes stupides, on peut supposer que ce vote était discuté préalablement au sein de la famille.
Les raisons juridiques de l’assujettissement des femmes à leurs maris est aujourd’hui difficilement compréhensible, d’autant plus que les femmes avaient alors perdu des droits dont elles disposaient au Moyen-Âge (...les droits que la femme exerce alors, en tant que telle, la rendent pratiquement autonome. Les deux partenaires jouissent de droits et de devoirs très différenciés, qui font d'eux des égaux, bien que très dissemblables. - Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales). La misogynie de Napoléon, et d’ailleurs la misogynie ambiante dès la Renaissance, expliquent peut-être cela. Mais l’assujettissement juridique ne suppose pas pour autant une moindre valeur. Il n’est que de voir l’omniprésence des femmes du peuple ou de la bourgeoisie dans les représentations graphiques de l’époque, dans les salons féminins, dans le travail, pour constater que si le droit de vote féminin n’était pas encore d’actualité, les femmes occupaient une grande place dans la société. Société que d’ailleurs elles faisaient elles-mêmes tourner quand les hommes mouraient à la pelle pendant les guerres. Il suffit par exemple de penser que Napoléon avait entamé sa campagne de Russie avec près de 700’000 hommes dans la force de l’âge et que seuls 10% d’entre eux sont revenus.
Une autre raison aux réticences à instaurer le suffrage féminin en même temps que le suffrage masculin était l’influence de la religion sur les femmes. Les libéraux, anticléricaux, voulaient éviter un retour à l’Ancien Régime par le vote d’inspiration religieuse que les femmes auraient, dans leur majorité, exprimé. Les hommes de l’époque étaient davantage novateurs, les femmes plus conservatrices. Mais le suffrage masculin a ouvert la porte au suffrage féminin, même si celui-ci est venu plus tard: 1893 en Nouvelle-Zélande, 1912 en Belgique, 1919 en Allemagne, 1920 aux Etats-unis, par exemple.
Le droit de vote universel voulu par les démocrates était la suite logique de la philosophie libérale qui revendiquait la liberté individuelle. On a dès lors assisté à une fusion entre les idéaux libéraux : liberté individuelle, liberté de presse et d’opinion, liberté économique, l’argent - fruit du travail - comme facteur de renversement des vieilles hiérarchies sociales corporatistes, Etat de droit doté d’une Constitution écrite, de chambres de représentants, limitation de la toute-puissance étatique, et de ceux de la démocratie: élection au suffrage universel, démocratisation des études, égalité des chances, mobilité accrue entre les couches sociales, en particulier.
Ici il faut trancher sur un point: le libéralisme est-il réellement opposé à l’Etat? Le marché est-il vraiment le dogme libéral par excellence? Certains le pensent et assurent que le libéralisme n’a jamais vraiment pu se réaliser et montrer l’auto-équilibrage du marché parce que l’étatisme hérité de la Révolution et de Napoléon empêche le desserrement de l’emprise de l’Etat. Mais il n’est pas certain que cette hypothèse fonctionne. Nous avons vu précédemment que le libéralisme suppose, par le fait de la liberté individuelle et la lutte contre l’absolutisme, que les individus fonctionnent ensemble par contrat gagnant-gagnant. C’est une condition de la prospérité et de la pérennité de la liberté. Or de fait, les forces sociales en présence ne sont pas égales: ni en moyens financier, ni en nombre. L’humain étant ce qu’il est (le libéralisme n’a pas pour objectif de changer l’humain, idéal laissé aux systèmes totalitaires ou religieux), il faut qu’un accord soit d’une manière ou d’une autre garanti pour éviter qu’il ne tourne en conflit et en absolutisme. Or on ne peut imaginer que seuls les partenaires de l’accord le garantissent, puisque si l’un est plus fort en nombre ou en moyen, il peut tourner cet accord à son seul avantage.
Il faut donc un médiateur. C’est logiquement l’Etat, représentant de la «chose publique», qui est ce médiateur. L’Etat à qui l’on confie également les fonctions non rentables de l’organisation sociale, et qui ont besoin de l’impôt pour être réalisées: police, justice, armée, éducation. Il serait donc erroné de penser que le libéralisme peut se passer de l’Etat. La grande question est dès lors celle de l’équilibre entre la liberté individuelle et la puissance de l’Etat.
Bien que largement fusionnées, les deux forces s’affrontent encore aujourd’hui: le libéralisme qui veut plus de liberté et moins de contraintes - individuelles, sociales, politiques, économiques - et la démocratie qui veut plus de contrôle de l’Etat sur la société.
Nous verrons plus loin que cela produit de part et d’autre des excès qui minent la liberté et la responsabilité, de même que le sens de l’interaction et du partage.
A suivre.
Image 1: "Ma femme et mes filles dans le jardin", 1910, Joaquin Sorola; image 2: "Les repasseuses", 1886, Degas; image 3: femmes pendant la Commune de Paris, 1870. Cliquer pour agrandir.