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bles rochers du rivage, jusqu'à l'Axenberg, sur la droite quand on sort d'Uri. » Cet émouvant tableau n'a d'autre tort que de supposer une disposition des lieux exactement contraire à la réalité. Quand le föhn balaye le lac, une barque qui a dépassé le Grütli ne remonte pas contre le vent vers la Tellenplatte, elle se laisse aisément diriger sur Brunnen. Malgré tout le respect qui est dû à l'illustre historien, on ne peut s'empêcher de sourire de descriptions qui sont aussi peu conformes à la topographie vraie, que les formules de philosophie politique dont il a fait le texte du serment du Grütli, sont peu semblables aux stipulations des pactes d'alliance de 1291 et de 1315. En voyant avec quelle facilité la rhétorique vient se glisser sous la plume de Jean de Müller, on se sent moins disposé à attacher beaucoup d'importance au témoignage qu'il accorde à la tradition. Elle se prêtait trop bien à l'espèce d'exaltation patriotique sous l'influence de laquelle il écrivait son histoire, pour qu'il l'ait soumise à un examen sévère, quoiqu'il ait fait preuve, en d'autres occasions, d'une critique devant laquelle cette tradition n'aurait pas tenu. Mais on faisait alors de la légende nationale en général, et de l'existence de Guillaume Tell en particulier, une arche sainte sur laquelle on ne pouvait impunément porter la main. Bien loin de se rendre coupable d'un tel sacrilége, qui aurait irrévocablement compromis son caractère d'historien national, Jean de Müller se déclara, au contraire, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, le défenseur prononcé de la tradition. Mais on ne défend que ce qui est attaqué, et ceci nous amène, pour terminer notre étude sur la légende, à dire quelques mots des attaques, en effet, auxquelles celle-ci avait commencé à se trouver en butte.
VII
Jusqu'à l'époque où Jean de Müller vint sanctionner de nouveau par son crédit la tradition nationale, elle n'avait été mise en doute que sur un point. La personne et les aventures de Guillaume Tell avaient seules rencontré des incrédules. Pendant longtemps ce scepticisme ne produisit pas d'éclat, soit qu'on prit soin de le dissimuler, soit qu'on ne le laissât percer que dans des ouvrages où il ne risquait pas de heurter l'opinion. Ce qui est étrange, c'est qu'on en rencontre pour la première fois l'expression sous la plume d'un écrivain qui venait de reproduire lui-même, comme autant de faits avérés, tous les détails de l'histoire traditionnelle. En 1598 Guillimann, dans son Histoire suisse, raconte, sans témoigner le moindre soupçon, l'épisode de Guillaume Tell; en 1607 le même auteur écrit à Goldast, l'un de ses amis : « Quant à ce que vous me demandez au sujet de Tell, quoique dans mon livre sur l'ancienne histoire de la Suisse je me sois conformé, en ce qui le concerne, à la tradition Vulgaire, je dois dire, après y avoir mûrement réfléchi, que je tiens le tout pour une pure fable, d'autant plus que je n'ai pas encore pu découvrir un écrivain ou une chronique, anciens de plus d'un siècle, qui en fassent mention. Tout cela semble avoir été inventé pour donner plus d'aliment à
la haine, et cette fable doit provenir de l'expression reçue qui, pour faire l'éloge d'un archer, dit de lui qu'il peut abattre une pomme de dessus la tête de son enfant, sans lui faire de mal. Les gens d'Uri ne sont pas d'accord entre eux sur l'endroit où résidait Tell; ils ne peuvent donner aucun renseignement ni sur sa famille, ni sur ses descendants, quoique plusieurs autres familles qui remontent à la même époque subsistent encore. J'aurais bien d'autres raisons à alléguer. Mais à quoi bon vous retenir plus longtemps sur ce sujet " ? » Guillimann ne s'était pas même contenté, ainsi qu'il le dit, de suivre la tradition vulgaire, il l'avait accrue de son chef, en indiquant Bürglen comme le lieu de naissance de Guillaume Tell, bien que, suivant lui, l'opinion locale ne se fût pas encore mise d'accord sur ce point. Mais, tandis que son adhésion à la croyance générale était publique, son scepticisme demeura caché dans le secret d'une correspondance, et ce ne fut qu'en 1688, lorsque les lettres adressées à Goldast furent imprimées, que l'incrédulité de Guillimann reçut quelque publicité. Reproduits dans une des notes dont Rod. Iselin avait accompagné la Chronique de Tschudi, quand il la fit paraître en 1734, les arguments de Guillimann y étaient en même temps combattus et ils ne paraissent pas avoir ému personne. Il en fut de même des objections que deux savants bâlois, Christian et Isaac Iselin avaient, dans la première moitié du dix-huitième siècle, dirigées contre la tradition courante ; elles étaient aussi renfermées dans des ouvrages où le public ne les alla point chercher*. Une phrase de Voltaire qui disait : « L'histoire de la pomme est bien suspecte et tout ce qui l'accompagne ne l'est pas moins, » aurait dû avoir plus de retentissement ". Mais il est peu probable qu'elle eût pénétré jusque dans les lieux où l'on devait bientôt traiter comme un crime public la tentative d'effacer des annales helvétiques l'histoire de Guillaume Tell. Le moment, en effet, allait venir où la négation se montrant au grand jour, ouverte et provocante, la réprobation publique ferait explosion. Conduite de longue main, l'attaque, avant d'éclater, avait laissé à la défense le temps de préparer ses armes. Vers l'année 1752, Emmanuel de Haller, le savant bibliographe de l'histoire suisse, avait fait part à son ami, Uriel Freudenberger, pasteur de Gléresse au canton de Berne, des doutes qu'il avait conçus sur l'authenticité des incidents groupés autour du nom de Guillaume Tell, et il l'avait engagé à examiner lui-même de plus près cette question. Freudenberger, s'étant mis à l'œuvre, consigna dans un opuscule écrit en allemand et intitulé : La fable de Guillaume Tell, le résultat de son étude. Ce travail demeuré inédit porte la date du mois de septembre 1752 ". Communiqué par Haller au baron de Zurlauben et à M. Félix de Balthasar, très-versés tous les deux dans la connaissance de l'histoire nationale, le mémoire de Freudenberger arriva par leur intermédiaire entre les mains de Jean Imhoff, vicaire de Schaddorf au canton d'Uri, qui devait rechercher s'il n'existait point de documents propres à mettre à néant les objections élevées par le pasteur de Gléresse. Au bout d'un temps assez long, Imhoff fit parvenir, le 30 mai 1759, à ses correspondants le dossier des pièces qu'on lui avait demandées. Jamais avocat n'a recueilli, pour plaider la cause qu'il a prise en mains, de plus chétifs moyens de défense. Les pièces transmises par Imhoff étaient, en effet, ou parfaitement insignifiantes ou manifestement apocryphes. Il faut bien en parler toutefois, puisque ce sont, avec deux autres documents que nous mentionnerons plus loin, les seules autorités que les défenseurs de la tradition aient jamais invoquées en sa faveuro. C'est d'abord un récit sur Guillaume Tell, tiré d'un prétendu manuscrit fort ancien, mais qui n'est que la copie de la narration d'Etterlin avec quelques modifications puisées dans Tschudi. Ce sont ensuite des « extraits de documents de 1385, 1408, 1414, 1553, » qu'on ne donne pas, mais desquels il résulte qu'il y « avait à Altorf une place où se tenaient les assises et la landsgemeinde. » C'est encore l'extrait d'une pièce du 29 septembre 1568, dans laquelle il est dit que, sur cette place d'Altorf, il y « avait un tilleul, près duquel Grissler avait suspendu le chapeau et qui fut abattu en 1567 pour être remplacé par une fontaine. » On peut également placer dans la catégorie des documents sans valeur, —d'abord, une attestation postérieure à 1644, dans laquelle un médecin de Küssnacht déclare que « la chapelle du chemin creux a été bâtie quelque temps après celle de la Tellenplatte; » —puis, un témoignage qui paraît daté de 1460 et d'après lequel Jean de Brunnen prétend « avoir trouvé dans un ancien écrit que la chapelle érigée à l'endroit du saut de Tell sur le lac d'Uri a été construite en vertu d'un décret rendu dans une landsgemeinde, tenue en 1388, où se trouvaient plus de cent quatorze personnes qui avaient connu le Tell; »—enfin, la décision prise en 1582 par les autorités ecclésiastiques d'Uri de faire célébrer à Altorf, quand le temps ne permettrait pas d'aborder à cette chapelle, le service religieux en mémoire de Guillaume Tell qui s'y faisait tous les ans.