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CHICAGO – Les résultats d’une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’Université de l’Illinois à Chicago montrent que plus d’un tiers des adultes américains utilisent, sans le savoir, des médicaments d’ordonnance comme des hypotenseurs qui peuvent causer la dépression ou augmenter le risque de suicide. Étant donné que ces médicaments sont d’usage courant et n’ont souvent rien à avoir avec la dépression, les patients et les fournisseurs de soins de santé ne connaissent pas toujours le risque.
Plus de 26’000 adultes observés
Les chercheurs ont analysé rétrospectivement les habitudes de consommation de médicaments de plus de 26’000 adultes de 2005 à 2014. Les données ont été recueillies dans le cadre de l’Enquête nationale sur la santé et la nutrition. Ils ont ainsi constaté que plus de 200 médicaments d’ordonnance couramment utilisés – y compris les contraceptifs hormonaux, les médicaments pour la tension artérielle et le cœur, les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) comme l’oméprazole, les antiacides et les analgésiques – ont comme effets secondaires potentiels la dépression ou le suicide.
La polypharmacie mise en cause
Publiée le 12 juin 2018 dans le Journal of the American Medical Association (DOI : 10.1001/jama.2018.6741), cette étude est la première à démontrer que ces médicaments étaient souvent utilisés simultanément et que l’utilisation concomitante, appelée polypharmacie (ou polymédication), était associée à une plus grande probabilité de dépression. Environ 15 % des adultes qui prenaient simultanément trois de ces médicaments ou plus ont souffert de dépression pendant leur traitement, comparativement à seulement 5 % pour ceux qui n’en prenaient pas, 7 % pour ceux qui prenaient un médicament et 9 % pour ceux qui prenaient deux médicaments simultanément.
Les chercheurs ont observé des résultats similaires pour les médicaments qui mentionnent le suicide comme un effet secondaire potentiel. Ces résultats ont persisté lorsqu’ils ont exclu toute personne utilisant des médicaments psychotropes, considérés comme un indicateur de dépression sous-jacente non liée à l’utilisation de médicaments.
Attention à la prise de plusieurs médicaments
« Le message à retenir de cette étude est que la polypharmacie (polymédication) peut entraîner des symptômes dépressifs et que les patients et les fournisseurs de soins de santé doivent être conscients du risque de dépression qui accompagne toutes sortes de médicaments d’ordonnance courants – dont plusieurs sont également disponibles en vente libre », a déclaré l’auteur principal Dima Qato, professeur adjoint des systèmes, des résultats et des politiques de pharmacie au Collège de pharmacie de l’UIC. Le professeur poursuit : « Beaucoup peuvent être surpris d’apprendre que leurs médicaments, même s’ils n’ont rien à avoir avec l’humeur ou l’anxiété ou toute autre maladie normalement associée à la dépression, peuvent augmenter leur risque d’éprouver des symptômes dépressifs et peuvent mener à un diagnostic de dépression ».
Les symptômes suicidaires, un effet indésirable potentiel
Le Prof. Qato note que l’étude montre également une importante tendance à l’augmentation de la polypharmacie pour les médicaments contre la dépression, en particulier les symptômes suicidaires, en tant qu’effet indésirable potentiel. C’est pourquoi il est d’autant plus urgent de prendre conscience que la dépression est un effet secondaire possible.
38% des médicaments avec la dépression comme effet secondaire
Les chercheurs ont constaté que l’utilisation de tout médicament d’ordonnance ayant un effet indésirable potentiel de dépression est passée de 35 % entre 2005 et 2006 à 38 % entre 2013 et 2014. L’utilisation approximative d’antiacides ayant des effets indésirables potentiels de dépression, comme les inhibiteurs de la pompe à protons et les antagonistes de l’H2, a augmenté de 5 % à 10 % au cours de la même période. La consommation simultanée de trois médicaments ou plus est passée de 7 % à environ 10 %.
Dans le cas des médicaments d’ordonnance dont le suicide figure sur la liste des effets secondaires potentiels, l’usage est passé de 17 % à 24 %, et l’usage simultané de trois médicaments ou plus est passé de 2 % à 3 %.
« Non seulement les gens utilisent de plus en plus souvent ces médicaments seuls, mais ils les utilisent de plus en plus simultanément, alors que très peu de ces médicaments portent des étiquettes de mise en garde, de sorte que tant que nous n’avons pas de solutions publiques ou systémiques, il appartient aux patients et aux professionnels de la santé d’être conscients des risques », a déclaré le Prof. Qato.
Les solutions possibles à ce problème
Il ajoute également que les solutions qui valent la peine d’être étudiées plus à fond peuvent inclure la mise à jour du logiciel de sécurité des médicaments. Cette alternative permettrait de reconnaître la dépression comme une interaction médicamenteuse potentielle, de sorte que les professionnels de la santé, y compris les pharmaciens, soient plus susceptibles de remarquer si un patient utilise plusieurs médicaments qui peuvent augmenter le risque. Il en est de même pour l’évaluation de l’utilisation des médicaments dans le dépistage de la dépression et les outils diagnostiques utilisés par les médecins et les infirmières et recommandés par le U.S. Preventive Services Task Force, en particulier lorsqu’il s’agit de dépression persistante ou résistante au traitement.
« Étant donné que la dépression est l’une des principales causes d’invalidité et que les taux de suicide augmentent à l’échelle nationale (ndlr. Etats-Unis), nous devons penser de façon novatrice à la dépression en tant que problème de santé publique. Cette étude démontre que les habitudes de consommation de médicaments devraient être prises en compte dans les stratégies visant à éliminer, réduire ou minimiser l’impact de la dépression dans notre vie quotidienne », précise le Prof. Qato.
Les coauteurs de cette étude sont Katharine Ozenberger de l’UIC et Mark Olfson de l’Université Columbia.
Lien de cause à effet ?
Selon la Dr Tara Narula qui s’exprimait sur la chaîne américaine CBS en commentant cette étude mais qui n’a pas participé à ce travaille de recherche, il est difficile de savoir s’il y a un lien de cause à effet. Autrement dit, est-ce que certains médicaments provoquent une dépression ou est-ce que les personnes prenant ces médicaments ont ou avaient déjà des symptômes de dépression. D’autres études seront nécessaires pour y voir plus clair.
Le 15 juin 2018. Par la rédaction de Creapharma.ch (supervision scientifique par Xavier Gruffat, pharmacien). Sources : Communiqué de presse de l’Université de l’Illinois à Chicago (University of Illinois at Chicago), CBSNews. Référence : Journal of the American Medical Association (DOI : 10.1001/jama.2018.6741). – Crédits photos : Fotolia.com.