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La végétation des tourbières
Par Sam. Aubert
On va se demander: Existe-t-il quelque rapport entre les tourbières et les montagnes, les Alpes en particulier? Certainement, plusieurs sont connues dans celles-ci et explorées par divers botanistes. Et j' ai souvenance d' avoir rendu visite en 1898 à la tourbière de Barberine qui dès lors a disparu sous les flots du lac de ce nom. Les membres du CAS ne s' intéressent pas à tout ce qui a trait à la montagne, à sa végétation en particulier, que ce soit celle des Alpes ou du Jura. Du reste, bon nombre de ceux-ci tout en étant alpinistes sont également « jurassistes ». Donc, pourquoi ne pas leur présenter en raccourci la végétation des tourbières jurassiennes, ces terrains dont la physionomie est si spéciale et qui, bien que présentant des points de contact avec la forêt, se différencient nettement de la prairie.
La tourbière s' apparente à la forêt par les arbres qui la peuplent, mais en général, ce ne sont pas les mêmes espèces. Ceux qui caractérisent le paysage qu' elle dessine dans la nature, sont le Pin et le Bouleau. Le Pin, soit l' espèce connue sous le nom de Pin de montagne ( Pinus montana ), ne doit pas être confondu avec le Pin arole ( Pinus Cembra ) commun dans la région de Zermatt, d' Arola, en Haute-Engadine et dans le haut du val Scarl où vers 2200 à 2300 m ., il forme la célèbre forêt de Tamangur; ni avec le Pin silvestre, hôte du Plateau, de ses forêts, des collines qui le jalonnent. Le Pin de montagne croît avec une lenteur extrême, vu l' infertilité, l' acidité de la tourbe dans laquelle il enfonce ses racines. Tenez, un individu observé dans la tourbière de Praz-Rodet ( Vallée de Joux ), altitude 1040 m ., mesurant 3 m. de haut, 6 cm. de diamètre à 10 cm. au-dessus du sol, était âgé de 85 ans.
La vue d' une tourbière n' inspire guère des idées riantes; au contraire, car elle fait figure sévère dans le paysage ambiant, grâce au feuillage vert sombre des Pins. Cette sévérité est heureusement atténuée par la teinte argentée des Bouleaux qui leur sont associés. Mais à côté des Bouleaux arborescents, plusieurs tourbières donnent asile à une autre espèce de petite taille, le Bouleau nain ( Betula nana ) vite reconnaissable à ses petites feuilles rondes, finement festonnées. Ce Bouleau est un des principaux composants de la toundra arctique, immenses plaines tourbeuses où ne pousse aucun arbre.
Parmi la végétation arbustive, citons en premier lieu la Bruyère ( Calluna ) qui ne doit pas être confondue avec la Bruyère rose ( Erica ), plante extrêmement répandue dans les sous-bois de pins du Parc national. La Bruyère des tourbières appelées aussi sagnes affectionne les lieux les moins humides, qu' elle recouvre de la multitude de ses individus et transforme en tapis d' un rose délicat au moment de sa floraison.
Les quatre Airelles: myrtille, Airelle des marais, Airelle ponctuée et la Canneberge ( Oxycoccus ) sont des hôtes habituels de la tourbière. L' Airelle des marais produit des fruits plus gros et plus bleus que la myrtille. A la vallée de Joux, on l' appelle crullie, terme dont j' ignore l' origine. L' Airelle ponctuée y est connue sous le nom de rougeole, grâce à la couleur rouge vif de ses fruits. Mais la canneberge est une plante minuscule et délicate, dont les tiges menues s' étalent sur la mousse et s' ornent de jolies fleurs, autant d' étoiles d' un rose pâle, qui lui valent l' admiration de quiconque l' observe. L' Andromède, proche parente des Airelles, se remarque par ses feuilles pruineuses, ses fleurs ovoïdes, rose pâle, disposées en ombelles. Une plante qui ne passe pas inaperçue. Rien de brillant ne caractérise la Camarine ( Empetrum ) aux tiges rampantes portant des feuilles linéaires et donnant naissance à de minuscules fruits noirs. On la rencontre aussi comme l' Airelle des marais dans les champs de Rhododendrons.
La flore herbacée se compose avant tout de mousses de nombreuses espèces, dont plusieurs appartiennent au genre Sphagnum, caractérisées par leur spongiosité et leur humidité permanente. C' est sur les Sphagnum que vit une plante insectivore, le Rossolis ou gobe-mouches, qui est organisée pour capturer de petits insectes, puis les digérer grâce à l' action d' un suc acide sécrété par des glandes spéciales. Une autre plante insectivore est la Grassette ( Pinguicula ) que l'on observe surtout sur les prairies marécageuses entourant les tourbières. Ses feuilles allongées, étalées sur le sol, sont recouvertes d' une infinité de fines gouttes d' une substance gluante, auxquelles de petites mouches se laissent prendre, après quoi un liquide acide attaque leurs parties molles et les digère pour que la plante s' en nourrisse. Les Lapons fabriquent une espèce de fromage en trempant des feuilles de cette Grassette dans le lait, dont l' acidité provoque la coagulation.
Bien d' autres plantes intéressantes encore vivent dans les tourbières. Ainsi, la Violette des marais, petite plante aux fleurs d' un bleu pâle, aux feuilles rondes. Le Comaret ou Potentine d' eau, remarquable par ses fleurs d' un beau rouge grenat, qui s' élèvent fièrement au-dessus des petites gouilles où la plante est enracinée, ainsi que les élégantes grappes florales du Trèfle d' eau ( Menyanthes ), ainsi nommé parce que ses feuilles nageantes à trois folioles, sont du même style que celles des Trèfles des prairies, mais il n' y a aucune parenté entre lui et eux. Nous avons encore les Linaigrettes ( Eriophorum ), vite reconnaissables aux gracieux panaches d' un blanc soyeux insérés à la base des fruits. Elles vivent d' ordinaire en sociétés nombreuses qui font du site un tapis virginal d' une grande beauté.
Jadis, la flore des tourbières était plus riche encore mais leur exploitation intensive a causé la disparition ou l' extrême raréfaction de plusieurs espèces. Aussi, actuellement, on assiste à un énergique mouvement de conservation qui a donc pour but de placer les tourbières encore intactes sous réserve, à l' abri de toute exploitation. Grâce à l' activité déployée par la Ligue Suisse pour la Protection de la Nature et au désintéressement des propriétaires, communes ou particuliers, d' heureux résultats ont été obtenus.
La plupart des plantes des tourbières sont originaires des contrées arctiques, d' où elles ont été refoulées progressivement par l' ancienne et gigantesque extension des glaciers arctiques, jusque dans l' Europe centrale où elles ont vécu longtemps et où les restes fossiles de certaines d' entre elles ont été découverts. Lors du recul des glaciers alpins, tout un contingent les a suivies dans leur retrait et finalement s' est installé dans des localités dont les conditions d' existence rappellent dans une certaine mesure celles des contrées d' origine de ses composants, savoir les tourbières et lieux marécageux.
Voyager à travers une tourbière, cela ne ressemble en rien à l' ascension d' une sommité de nos Alpes, Mais tout de même, il y a beaucoup à observer, à apprendre et le touriste qui sait regarder et cherche à enrichir son esprit par la contemplation des divers tableaux que lui offre la nature, n' hésitera pas une fois ou l' autre à prendre le chemin de telle de nos grandes tourbières du Jura.