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Pátio - Educação Infantil
(Artmed, Porto Alegre, Brésil)
Pour éduquer de jeunes enfants,
le bon sens ne suffit pas !
Faculté de
psychologie et des sciences de l'éducation
Université de Genève
2003
L'éducation coûte cher. Les États cherchent donc à limiter les budgets alloués à l'éducation. Leur façon de concevoir les économies est parfois aberrante. On pourrait écrire un livre recensant toutes les coupures budgétaires qui engendrent &endash; mais ailleurs ou plus tard &endash; des dépenses cent fois supérieures. L'un des schémas classiques est d'attendre que les problèmes s'aggravent pour investir des ressources. C'est l'éternel dilemme de la prévention : elle coûte moins, mais tout de suite !
Le traitement médico-social et éducatif de la petite enfance en est une illustration. Tout ne se joue pas avant six ans, l'être humain est capable de se développer, d'apprendre, de changer à tous les âges de la vie. Toutefois, ce qui se construit dans la petite enfance, sans être irréversible, va peser très fortement sur la suite de l'existence.
Dans la plupart des pays, les enfants des classes favorisées disposent, avant même de naître, de toutes les ressources requises pour optimiser leur développement : alimentation riche et équilibrée, soins médicaux de pointe, environnement éducatif, amour et sollicitude. La différence entre pays riches et pays pauvres porte sur la fraction de chaque classe d'âge qui accède à ces privilèges.
Dans les pays développés, la médecine s'est développée aussi du côté de la néo-natologie et de la pédiatrie. Nul ne conteste l'importance d'une prise en charge pointue des problèmes de développement neurologique et sensoriel, de nutrition, ni la nécessité d'une détection précoce des handicaps ou des maladies invalidantes. Même si les pédiatres sont les médecins spécialistes les plus mal payés, nul ne pense qu'il suffit de confier les nouveaux-nés et les jeunes enfants aux spécialistes des soins infirmiers, en réservant l'intervention des médecins aux enfants plus âgés.
C'est pourtant ce qui se passe dans le champ éducatif. Dans de très nombreux pays, les enseignantes qui interviennent dans les jardins d'enfants et les écoles maternelles sont, aujourd'hui encore, moins formées et moins payées que leurs collègues qui enseignent à l'école obligatoire. Les éducatrices de la petite enfance sont, pour les mêmes raisons, moins formées et moins payées que les éducateurs qui prennent en charge des personnes handicapées ou mentalement perturbées.
Pourquoi ? Parce que la vie des jeunes enfants aurait moins de valeur ? Ce n'est plus de nos jours une explication suffisante, le " sentiment de l'enfance " s'est développé, même s'il reste trop souvent un luxe de pays riche. Non, ce qui donne bonne conscience à ceux qui refusent des moyens à l'éducation des jeunes enfants, c'est la conviction que les métiers de la petite enfance sont des extensions de la fonction maternelle, qui demandent de l'amour et du temps, mais aucune formation pointue. C'est ce que l'on a dit longtemps à propos des soins infirmiers, le dévouement des mères ou des religieuses tenant lieu d'expertise, le caring apparaissant une attitude humaine plus qu'une compétence fondée sur des savoirs et des capacités.
Il est temps d'opérer la même mise à jour pour la prise en charge professionnelle de la petite enfance. On pourrait même étendre le raisonnement à l'éducation et aux soins assumés par les parents ! On exige un permis de conduire, alors que le droit d'éduquer et d'instruire, de soigner et de nourrir, de récompenser et de punir est reconnu aux parents sans aucune condition préalable. Ce droit n'est retiré qu'à la suite de mauvais traitements durables et gravissimes. Encore faut-il qu'il y ait signalement, intervention, jugement. Les travailleurs sociaux, les psychologues, les soignants, les enseignants, tous ceux qui sont en contact avec des enfants mesurent les dégâts qu'entraîne une éducation parentale désastreuse et déplorent l'impunité de la plupart des parents incompétents ou irresponsables. Les professionnels qui travaillent avec des adultes en souffrance psychique savent que les problèmes s'enracinent souvent dans une enfance malheureuse.
Sans doute faut-il se résigner à laisser certains enfants aux mains de parents incompétents ou désinvoltes, sous peine d'entrer en conflit avec les droits reconnus aux parents. Un contrôle accru représenterait aussi une forme de violence culturelle, les psychologues, pédagogues, travailleurs sociaux et soignants imposant leurs normes aux parents d'autres classes sociales.
Raison de plus pour donner aux éducateurs de la petite enfance un niveau élevé de formation. Car leur mission est double : non seulement intervenir adéquatement auprès des enfants, mais diffuser des savoirs éducatifs et psychologiques auprès des parents, faire évoluer leurs attitudes et leurs croyances. Tâche d'autant plus délicate qu'elle ne saurait être conduite aux mépris des différences culturelles et de la dignité des parents.
Quant au travail avec les enfants eux-mêmes, il est temps de comprendre que la complexité des processus en jeu n'est pas proportionnelle à l'âge des enfants. La petite enfance est un moment où les structures fondamentales de la personne se mettent en place. Les erreurs éducatives ont donc de plus graves conséquences.
S'agissant de jeunes enfants, les processus en jeu sont en outre plus opaques, parce que le principal intéressé n'est pas encore capable de participer pleinement à l'élucidation des problèmes ou à la conduite d'une action éducative. À un adulte qui pleure, on peut demander où il a mal, ce qui l'angoisse ou pourquoi il est triste. Rien de tel avec un très jeune enfant. Le professionnel de la petite enfance doit en outre s'assurer de la coopération de parents parfois absents, parfois hyperangoissés, méfiants, paralysés ou agressifs.
De plus, les troubles de développement sont plus souvent encore d'ordre systémique. Tout se tient, les dimensions physiologiques, psychologiques, culturelles, relationnelles. Intervenir auprès d'un jeune enfant, c'est comprendre la dynamique familiale, avoir une représentation des conditions de vie, des données sanitaires, des habitudes alimentaires.
Aux connaissances pointues il faut donc ajouter une certaine polyvalence. A-t-on remarqué qu'un pédiatre est un expert des maladies d'un âge de la vie alors qu'un autre spécialiste se centre sur une pathologie spécifique ? Ce n'est pas par hasard : l'enfant est un tout, alors que la structuration en rôles et compartiments relativement étanches caractérise la vie adulte.
On insiste aujourd'hui fortement sur les droits de l'enfant, à juste titre puisqu'ils sont largement bafoués : exploitation du travail des enfants, tourisme sexuel, violence des adultes. Que cette juste cause n'empêche pas de faire progresser la connaissance des processus de développement et d'apprentissage durant la prime enfance. Si nombre de responsables politiques, d'électeurs et de fonctionnaires peuvent, souvent de bonne foi, penser que le bon sens suffit pour éduquer les jeunes enfants, c'est qu'ils n'ont pas compris ce qui se joue durant les premières années de la vie, ni pris la mesure de l'expertise dont les éducateurs doivent faire preuve.
Source originale :
http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_2003/2003_17.html
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© Philippe Perrenoud, Université de Genève.
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