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La beauté d'une société libre
Une soirée-débat thématise une dimension peu intuitive mais non moins pertinente de l'idée libérale.
La liberté est souvent considérée comme une condition préalable à la justice et à l'efficacité. Mais y a-t-il une esthétique de l'existence libre? Peut-on affirmer qu'une société est plus ou moins belle selon le degré de liberté qui y prévaut? Y a-t-il a contrario une laideur de la servitude, du collectivisme et du socialisme, dont l'État-providence est aujourd'hui le principal vecteur? C'est sur les enjeux philosophiques et politiques de ces interrogations et leurs implications pour la valeur des sociétés humaines, qu'a porté la soirée-débat de l'Institut Libéral du 26 mars, à la Société de Lecture de Genève.
Comme l'a rappelé Pierre Bessard, directeur de l'Institut, la culture de la liberté n'a pas toujours été très explicite en tant que système philosophique ou idéel; elle est la continuation de l'héritage gréco-romain et judéo-chrétien de la civilisation et de ce qu'il convient d'appeler aujourd'hui la démocratie libérale, très bien exprimée chez Benjamin Constant, notamment. Cette culture de la liberté est beaucoup plus importante qu'il est présumé en général, car la conscience de ce que représente l'idée libérale doit reposer sur des valeurs partagées, et ne peut pas se résumer à des slogans de marketing, selon celui qui crie le plus fort, ou qui frappe le plus fort. Les armes libérales sont celles du savoir, de la conviction, de la persuasion. D'où l'intérêt d'une analyse philosophique de la question de la beauté d'une société libre.
Dans sa conférence, Philippe Nemo, philosophe, auteur et directeur de plusieurs ouvrages encyclopédiques des idées occidentales, et professeur depuis 1982 à ESCP Europe, la première business school du continent, cofondée en 1819 par l'économiste Jean-Baptiste Say, a présenté ses perspectives sur la beauté d'une société libre, objet de son dernier ouvrage paru aux PUF Esthétique de la liberté. Il existe en effet une anthropologie de la liberté qui l'élève au-delà d'une valeur morale, intellectuelle, politique et économique: la liberté est aussi une source d'esthétique, dans la mesure où elle seule permet de mener de belles existences. Le lien entre libéralisme et beauté est une constante dans l'histoire des idées et des arts, à l'exemple de la fable du chien et du loup de La Fontaine: le chien est nourri, mais attaché à un collier, alors que le loup mène une vie certes plus risquée, mais libre, qu'il ne voudrait pas échanger contre un confort le soumettant à la servitude. Ce thème converge vers l'idéal du vrai, du beau et du bien, qui pour devenir tels doivent être volontaires. Une vie marquée par la contingence, le risque, le surgissement du nouveau peut rencontrer et créer la beauté. Cela contraste avec la laideur du socialisme ou du social-démocratisme, qui mutilent l'existence humaine en l'insérant dans un cadre tracé d'avance, où l'être humain est en quelque sorte déshumanisé.
Dans les sociétés actuelles, lorsque les dépenses publiques ou obligatoires atteignent 50% de la production de richesses, on peut dire que 50% de collier a été mis: les citoyens vivent en semi-servitude ou en semi-collectivisme. L'individu ne peut plus parvenir à la perfection de sa nature. La fiscalité socialiste ou social-démocrate est déshumanisante, dans le sens où il y a un lien entre ce que l'on a et ce que l'on est. La propriété privée permet de conserver ce que l'on possède, le fruit de son activité, et de poursuivre l'aventure de sa vie. Au contraire, le collectivisme confond les avoirs et empêche les différences. Seule une société libérale permet dès lors à la vie d'avoir un sens, de la maintenir ouverte à la création de nouvelles beautés, des œuvres des grands artistes aux découvertes scientifiques, à la créativité entrepreneuriale et économique. La liberté n'est jamais une garantie, mais elle maximise les chances de l'individu de mener une existence originale, échappant à la tyrannie du conformisme. Un esprit qui serait soumis à une contrainte extérieure, en revanche, cesserait d'être un esprit. L'idéal occidental de la beauté, dans la perfection du corps et de l'esprit individuels, rayonne à juste titre: seule la liberté permet de cultiver les quatre vertus cardinales de la prudence, de la justice, de la force et de la tempérance. Le contexte social de liberté, dans les interactions interpersonnelles, se traduit par l'échange libre fécond et pacifique. La propriété privée et le commerce sont sources de paix, au contraire de la prédation collectiviste.
Une société de liberté est aussi une société de tolérance. Le pluralisme implique de vivre et de laisser vivre, de laisser autrui faire ce qu'il veut sans être indûment curieux de ses projets. Le socialisme, au contraire, est forcément intolérant et indiscret, s'immisçant dans la vie et les choix de chacun du fait de la collectivisation de la propriété. Au contraire d'une société libre, où l'on aime créer et produire, la société socialiste ou socialisante génère par conséquent beaucoup d'activité stérile, de manœuvres et de lobbying, qui aboutissent à un amoindrissement de l'humain. Pour jouir de la beauté, il est nécessaire de vivre dans une société libre où chacun peut poursuivre ses activités et les idéaux de l'esprit, où la vie prend une dimension d'œuvre d'art.
27 mars 2015