Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07144.jsonl.gz/927

Alors que nous naviguons le long de la côte ouest de Montserrat, je sens tout à coup une puanteur épouvantable. Serait-ce un poisson volant échoué sur le pont sans que nous l'ayons repéré ? Non, l’odeur rappelle celle des œufs pourris. Nous finissons par voir de petits nuages de soufre qui jaillissent de la gueule du volcan avant d’être poussés vers nous par le vent. Il faut dire que le volcan de la Soufrière crache, et ce depuis près de trente ans.
Lors de son éruption en 1995, le volcan a complètement surpris les insulaires. La Soufrière n'était plus en activité depuis le 16e siècle et, après un sommeil de 270 ans, elle s'est tout à coup réveillée. Elle a commencé à vomir des cendres et de la lave, ce qui a contraint d’évacuer la capitale Plymouth, située sur le flanc ouest du volcan. La plupart des quelque 11 000 habitants sont partis. Montserrat étant encore aujourd'hui un territoire britannique d'outre-mer, beaucoup ont gagné l’Angleterre, où de l’aide leur a été fournie.
Adolescente au moment de l’éruption, Vernaire Bass a également quitté son pays à l'époque. « Non seulement l'infrastructure était détruite, mais il n'y avait plus de travail et plus aucun avenir pour nous », se souvient-elle. Elle dirige aujourd'hui le musée national de l'île, entre autres activités. Le volcan n'était d’ailleurs pas le seul danger. « Chaque année, à partir du mois de juin, nous devons nous attendre à ce que tout ce que nous avons construit soit détruit par un ouragan. Cela revient à devoir vivre dans une insécurité permanente. De nombreux habitants de l'île — pas seulement ici, mais dans toutes les Caraïbes — souffrent de trouble de stress post-traumatique (SSPT) ». L'ouragan Hugo a par exemple balayé les Caraïbes en 1989 et causé d'énormes dégâts, à Montserrat y compris. Pendant six ans, la capitale Plymouth et l'infrastructure de l'île ont été reconstruites, un nouvel hôpital et de nouvelles écoles sont sortis de terre ; lorsque tout a été remis en état, le volcan est entré en éruption. « Sans l'aide de l'Angleterre, l'île serait probablement déserte aujourd'hui. Nous n'aurions tout simplement pas eu les moyens financiers pour tout reconstruire », explique Bass.
Montserrat n'est pas la seule île volcanique de la région. Ici, la plaque caraïbe se heurte à d'autres plaques, ce qui crée des frictions ; c'est pourquoi des tremblements de terre et des éruptions volcaniques s'y produisent régulièrement. La région des Antilles, dont fait partie Montserrat, se trouve au carrefour des plaques nord-américaine, sud-américaine et caribéenne, ce qui fait que des tensions particulièrement fortes peuvent s’y produire. La saison des ouragans commence chaque année en juin et dure jusqu'en novembre. En 2022, 14 grandes tempêtes et huit ouragans ont balayé les Caraïbes. Ils ont causé d'importants dégâts sur certaines îles. Ainsi, l'ouragan Ian a frappé Cuba en septembre dernier. Plus de trois millions de Cubaines et Cubains ont été directement touchés, des dizaines de milliers de personnes ont perdu leur maison. Selon les climatologues, si la température augmente de deux degrés par rapport à l'ère préindustrielle, la probabilité d'ouragans, de tempêtes et de graves inondations est cinq fois plus élevée dans les Caraïbes. Le scénario d'avenir tient donc en ces termes : un espace de vie réduit et des millions de personnes déplacées.
L'année dernière, Montserrat a également été frappée par un ouragan majeur. Baptisé Fiona, il a fait de gros dégâts sur l'île le 16 septembre 2022. La ville la plus touchée a été Plymouth, l'ancienne capitale, qui avait déjà été rasée par le volcan. La Soufrière n'a pas cessé de cracher depuis 1995. Ces dernières années, le dôme du volcan s’est régulièrement surélevé de plusieurs centaines de mètres avant de s'effondrer. Le dernier effondrement remonte à 2010. Les deux tiers de l'île et un rayon de dix miles nautiques autour de la partie sud de l'île sont toujours une zone interdite, Plymouth comprise. Ce n'est que grâce à une autorisation spéciale que nous pouvons visiter les vestiges de la capitale. Un silence de mort règne désormais sur des ruines et a remplacé l’animation frénétique d’autrefois. Le volcan a littéralement incinéré et englouti la cité. Seuls les derniers niveaux des bâtiments de trois étages émergent encore. Et là où un long dock accueillait autrefois les bateaux de croisière, on ne voit aujourd’hui que de maigres vestiges — le volcan a craché une telle masse de matériaux que la ligne côtière a été déplacée de cent mètres en direction de la mer. De nouvelles terres s’avancent désormais dans l’eau.
Le volcan est actuellement surveillé 24 heures sur 24 par un groupe de scientifiques internationaux du Montserrat Volcano Observatory. José Manuel Marrero, un volcanologue espagnol, est l’un d’entre eux. « Le risque d'une nouvelle éruption majeure existe. Mais nous ignorons toutefois quand elle aura lieu », confesse-t-il.
Malgré tout, Vernaire Bass est revenue sur sa petite île des Caraïbes il y a trois ans, après plus de deux décennies passées en Grande-Bretagne. « J'avais la nostalgie de mon pays et je voulais participer au développement de l'île », confie-t-elle. Mais Montserrat a changé. Sur les quelque 11 000 habitants d'autrefois, seuls 3 000 sont restés. Tout le monde se connaît, la corruption est omniprésente. Faire passer des idées nouvelles s’avère souvent difficile à cause des conceptions figées des quelques familles détentrices du pouvoir et de l'influence. Il y a des moments où Vernaire Bass regrette sa décision de retour au pays. Elle affirme malgré tout que le volcan lui a fait un cadeau : « Il m'a appris à m'adapter. Je peux survivre partout si j'ai de la nourriture et un abri. C'est probablement ce qui nous distingue, nous les insulaires, des Européens : le danger permanent nous rend résilients et capables de survivre.»