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Le terme d'ouvrier n'a pas toujours désigné la même réalité au cours du temps. Bien définie à certaines époques et beaucoup moins nette en d'autres, cette notion sera présentée ci-après dans ses contextes sociohistoriques successifs.
Selon la doctrine des trois états (Société d'ordres) élaborée vers l'an mille, les laboratores ou operatores, souvent serfs, constituaient l'état chargé de nourrir, par son travail manuel, la noblesse et le clergé; autrement dit, ils étaient les ouvriers de la société agraire du haut Moyen Age et du Moyen Age classique (Paysannerie). Pouvait être considérée comme ouvrier toute personne, de statut libre ou non, travaillant à la production dans le système de la seigneurie foncière. Comme salariés dépendants, tant juridiquement qu'économiquement, les ouvriers ne commencèrent à former un groupe social distinct qu'à partir de l'essor urbain du Moyen Age et des transformations sociales qu'il entraîna. En même temps que déclinait le système de la réserve seigneuriale et des corvées, la seigneurie foncière se développait, entraînant un assouplissement des liens attachant les populations rurales serves à leur seigneur. La monétarisation, l'essor du commerce et de l'artisanat et l'urbanisation s'accompagnèrent d'une division du travail entre ville et campagne, de même que dans la production artisanale. Les villes en croissance attiraient les campagnards à la recherche de travail, qui, dès la crise du bas Moyen Age surtout, constituèrent les classes inférieures de la population urbaine. A la campagne, les seigneuries laïques et ecclésiastiques, les bourgeois propriétaires et les paysans fortunés employaient des ouvriers à l'année ou à la saison, principalement recrutés parmi les couches les plus modestes de la population rurale, les Tauner ou manouvriers.
Les ouvriers vivaient parfois dans le ménage de l'employeur. Ils étaient soumis à l'autorité et à la discipline du maître de maison, sa femme étant chargée de la surveillance des servantes et des apprenties. Le terme de valet (Knecht) désignait à la fois le personnel masculin domestique ou artisanal non qualifié et le compagnon, ouvrier formé et spécialisé. Le service des jeunes gens et des jeunes filles non mariés dans une autre maison était normalement considéré comme une phase provisoire à laquelle mettait fin le mariage ou la création de sa propre exploitation. Le système des travailleurs intégrés à la maisonnée du maître s'appliquait essentiellement au personnel des artisans et des commerçants, et non aux ouvriers des transports, des entreprises urbaines de construction, de jardinage et d'agriculture, ni aux mineurs. Dans tous ces domaines, les ouvriers mariés habitaient avec leur famille près des endroits (chantiers, jardins, mines) où ils pouvaient trouver un emploi, très incertain cependant, variable selon les saisons et sans garantie d'occupation à l'année. Du fait des nombreux jours fériés des fêtes patronales, les ouvriers de la construction avaient pratiquement une semaine de travail de cinq jours; leur revenu annuel n'était donc que la somme des salaires d'environ 265 journées. Pour assurer leur survie, les familles d'ouvriers devaient réunir le revenu des deux conjoints et des enfants en âge de travailler. Au bas Moyen Age et à l'époque moderne, les conflits sociaux furent surtout déclenchés par des organisations d'ouvriers qualifiés.
La classe ouvrière prit à l'époque moderne des caractéristiques qui la distinguèrent de ce qu'elle était au Moyen Age. La croissance démographique et l'ouverture de nouveaux marchés d'exportation favorisa la dispersion de la production (Verlagssystem), notamment dans l'industrie textile, donnant ainsi naissance en ville et à la campagne à de nouvelles catégories d'ouvriers en marge de l'artisanat et des corporations. Les marchands et les fabricants des villes s'appuyaient sur la main-d'œuvre rurale, à qui ils confiaient les matières premières (coton, laine, soie, par exemple), pour faire exécuter à domicile des produits semi-finis (fil, étoffes non teintées, pièces d'horlogerie, etc.) et des biens d'exportation (Travail à domicile). Les ouvriers à domicile, comme les artisans, organisaient eux-mêmes la journée de travail dans leur logis ou leur atelier. Pour la commercialisation, ils étaient entièrement dépendants d'un entrepreneur qui, le plus souvent, possédait aussi les outils, notamment le métier à tisser. La protoindustrialisation eut en maints endroits pour effet secondaire, comme à Genève, de reléguer au rang de salariés d'anciens maîtres entièrement tombés sous la dépendance du capitalisme commercial urbain. Le travail à domicile avait une place spécifique au sein de l'économie familiale dans les divers types de maisonnées rurales, y compris chez les artisans de profession. Il était pratiqué toute l'année ou à titre accessoire (entre les pics saisonniers du travail agricole), selon le niveau des salaires, le rapport entre les salaires agricoles et les autres, selon le groupe social, la main-d'œuvre à disposition et les exigences de l'exploitation familiale. Les travaux faiblement rémunérés, comme le filage, le torsadage ou le bobinage de fil étaient plutôt exécutés par les femmes (Travail féminin) et les enfants (Travail des enfants) et constituaient une source de revenus pour les couches rurales les plus modestes. Les travaux à domicile exigeant des investissements en capitaux, comme le tissage, étaient pratiqués dans des exploitations agricoles plus favorisées.
Dès la fin du XVIe et le début du XVIIe s., la production de rubans de soie, dirigée par les grands négociants de Bâle, commença à s'établir dans le plat pays bâlois. Dans les campagnes zurichoises, les cotonnades grossières dites Tüechli, le peignage et le tissage de la laine jouèrent un rôle important, même si les ateliers de peignage étaient souvent regroupés en ville de Zurich ou dans sa périphérie. L'industrie de la soie (filage de schappe, tissage), celle du coton et le tricotage des bas (bonneterie) connurent un essor à Zurich et dans ses campagnes dès la fin du XVIe s. L'industrie à domicile dirigée depuis Zurich se répandit également en Suisse centrale. A Genève, la production textile - en particulier la draperie et la soierie (velours, taffetas) -, la bijouterie et l'horlogerie employaient une nombreuse main-d'œuvre, venue pour une part des régions voisines plus ou moins proches. Une partie de cette main-d'œuvre, au XVIIe et au XVIIIe s., travaillait déjà dans des manufactures. Dans l'indiennerie notamment (mais aussi dans la bonneterie genevoise), des entrepreneurs fondèrent peu à peu des manufactures réunissant pour la première fois toutes les étapes de production de l'impression des toiles, organisées hiérarchiquement et selon le principe de la division du travail, où les ouvriers n'avaient plus la possibilité d'adapter la durée et le rythme de travail aux besoins de l'économie familiale.
Auteur(e): Dorothee Rippmann / LA
Au cours du XIXe s., la notion d'ouvrier - ou, de plus en plus, de travailleur - se restreignit, excluant désormais les paysans et autres personnes indépendantes. Après le milieu du siècle encore, le terme s'appliquait à diverses catégories comme les journaliers, les ouvriers de fabrique, les compagnons de fabrique, les petits employés, les compagnons, les domestiques et les manœuvres. Il désignait des personnes occupées principalement à des tâches physiques, engagées selon un contrat de travail libre, mais fortement dépendantes de leur patron du fait qu'elles ne disposaient pas de leurs propres moyens de production. Dans les années 1860, Marx définit le travailleur idéal aux yeux du patron comme "libre à un double point de vue. Premièrement le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui; secondement ...[ il doit] être pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse." Pour pouvoir faire usage de cette force de travail, l'employeur ou le maître artisan paie un salaire. A partir de la fin du XIXe s., c'est l'ouvrier d'usine et non plus l'ouvrier à domicile ou l'artisan qui incarne le type même du travailleur. Encore marquées au tournant du siècle, les différences entre ouvriers et employés, quant aux droits sociaux et au statut, se sont progressivement estompées depuis 1945, de sorte que la distinction est devenue toujours plus difficile, tant dans la pratique que dans le langage scientifique. Mais l'usage courant continue à désigner comme ouvriers plutôt les personnes employées à des tâches physiquement pénibles.
Les ouvriers n'ont jamais formé une classe sociale homogène (Société de classes). Du fait de leur diversité à de nombreux égards (sexe, provenance régionale et sociale, langue, religion, profession, qualification, branche économique, etc.), on a longtemps utilisé le terme de "classes laborieuses". C'est à partir de la Révolution française seulement que se répandit la notion de "classe ouvrière" (au singulier), étroitement liée aux conceptions sur l'émancipation économique et politique, sur la conscience de classe, les organisations propres aux différentes classes et la lutte des classes. L'image traditionnelle de la société, divisée en riches et pauvres, fit place à celle de la société de classes divisée en travail et capital (Capitalisme). Les années 1830-1840 virent l'apparition du terme de prolétariat, dépréciatif à l'origine et qualifiant les couches les plus miséreuses (sous-prolétariat, paupérisme). Le mouvement ouvrier, au milieu du XIXe s., valorisa le mot pour en faire un terme choc du marxisme, à la suite de la célèbre conclusion du Manifeste du parti communiste: "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!" Comme le montra l'histoire du mouvement ouvrier, l'appel toucha principalement les ouvriers qualifiés.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Il est convenu de distinguer au XIXe s. entre ouvriers de l'industrie (catégorie qui comprend les ouvriers à domicile et ceux de fabrique), ouvriers artisans (principalement des compagnons) et des catégories particulières comme les ouvriers du chemin de fer, les ouvriers agricoles ou le personnel de service. Du fait de l'imprécision des définitions, les statistiques ne peuvent se fonder que sur des estimations sommaires.
|1830/40||1850||1860/65||1870/72||1880/82|
|textile||99,0||134,0||186,0||189,0||187,0|
|horlogerie, métallurgie||21,0||31,0||43,0||67,0||64,0|
|chimie||0,5||0,6||0,8||2,7|
|papier et imprimerie||2,5||2,6||3,0||5,6|
|alimentation, tabacs et alcools||2,2||5,0||4,6||9,5|
|habillement||3,0||3,0||2,5||3,8|
|bois et construction||2,0||3,0||4,5||6,1|
|Total||175,2||243,2||271,4||278,7|
Au XIXe s., les travailleurs de l'industrie à domicile et des fabriques (Industrie, secteur économique) ne se recrutaient pas exclusivement parmi les hommes et les adultes: la part des femmes et des enfants était très importante, voire prépondérante dans certains secteurs.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Les critères de définition des ouvriers restent très difficiles à établir pour une bonne partie du XIXe s. D'un côté, la limite est floue entre les petits agriculteurs qui complétaient le revenu du ménage par une activité artisanale occasionnelle exercée par eux-mêmes ou leur épouse, et les ouvriers à domicile dont l'autosubsistance alimentaire était très faible. D'un autre côté, toute la famille participait au travail à domicile, qui était donc en premier lieu un travail de femmes et d'enfants.
C'est l'industrie du coton qui, pendant longtemps, employa le plus de travailleurs et de travailleuses à domicile. Vers 1800, il existait, selon les estimations, quelque 100 000 fileuses et fileurs à la main, qui cependant n'exerçaient de loin pas tous cette activité à titre principal. C'est précisément dans le filage que la production domestique fut rapidement supplantée par les machines. En revanche, le tissage manuel n'atteignit son point culminant qu'après le milieu du XIXe s. La broderie, le tressage de la paille, le tissage de soieries et de rubans fournissaient également du travail à de nombreux ouvriers à domicile. Leur nombre total dans l'industrie textile augmenta jusque dans les années 1860 pour atteindre les 150 000, avant de diminuer. L'horlogerie fut elle aussi un important pourvoyeur de travail à domicile, avec un maximum d'environ 55 000 à 60 000 personnes employées vers 1870. Le premier recensement systématique des ouvriers à domicile fut effectué en 1905 à l'occasion du recensement des entreprises. Parmi les 92 162 travailleurs à domicile, presque trois quarts étaient des femmes et les principales branches d'activité étaient la broderie (35 087), la soierie (22 454), l'horlogerie (12 071) et l'habillement (9221). Selon des observateurs de l'époque, le phénomène aurait été encore plus répandu. Certains ouvriers à domicile jouissaient d'une situation confortable (par exemple dans la broderie, l'industrie horlogère et la rubanerie), mais, à partir de 1900, ils furent surtout regardés comme une couche sociale à la condition extrêmement précaire. De fait, ils restèrent exclus des progrès de la législation sociale; en outre leur isolement et leurs qualifications souvent modestes entravaient la communication et par conséquent les possibilités d'action collective.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Ce furent les fabriques qui donnèrent sa forme moderne au travail salarié, même si, longtemps encore, elles furent loin d'atteindre, en termes d'emplois, l'importance des exploitations artisanales et de l'industrie à domicile. La percée des fabriques commença avec les filatures de coton au début du XIXe s. (Saint-Gall en 1801, Wülflingen en 1802, Zurich en 1805). La famille ne constitua plus le cadre du travail commun de l'homme, de la femme et des enfants, souvent aussi des apprentis, compagnons et domestiques. Il n'était pas rare toutefois qu'un couple et ses enfants fussent employés dans la même fabrique; on trouvait encore à la fin du XIXe s. des offres d'emploi rédigées dans ce sens.
Extrêmement impopulaire, le travail en fabrique n'attira d'abord que ceux qui n'avaient pas d'autre choix, avant tout des anciens ouvriers à domicile, à la différence de ce qui se passa dans d'autres pays. S'y ajoutèrent des artisans appauvris et la population rurale la plus pauvre. Le premier recensement exhaustif des fabriques (1882), qui incluait aussi les grandes exploitations artisanales, enregistra 134 862 ouvriers de fabrique, dont 64 498 femmes. L'une des conséquences les plus marquantes du développement des fabriques fut l'introduction d'un horaire régulier. Toutes les libertés d'aménagement du rythme et de la durée du travail, des pauses, qu'offrait l'industrie à domicile n'avaient plus cours. Les exigences de ponctualité et de fidélité imposées par les fabricants se heurtèrent souvent à de fortes oppositions (grève de la cloche de fabrique à Glaris en 1837, "lundis bleus" non travaillés). Les règlements de fabrique insistaient sur l'ordre, la propreté, l'obéissance à l'égard des supérieurs et la bonne moralité à l'intérieur comme à l'extérieur de l'entreprise. Jusque dans les années 1920, les ouvriers d'usine étaient en majorité employés dans l'industrie textile, qui compta 10 000 à 20 000 ouvriers vers 1830-1840, 40 000 à 45 000 vers 1860-1865 (estimations), 84 669 en 1882 et 102 092 en 1911 (recensements). Depuis l'apparition de statistiques détaillées, on constate que la part des femmes fut toujours prépondérante, allant de près de trois quarts des travailleurs dans l'industrie de la soie à un peu plus de la moitié dans la broderie.
Les ouvriers ne connurent longtemps que les mauvais côtés de l'industrialisation, soit la précarité de l'emploi, de très longues journées de travail, la perte des réseaux de sécurité traditionnels, des salaires permettant tout juste de survivre et l'absence d'institutions de prévoyance. L'adoption des lois sur les fabriques et les inspections d'usines d'une part, l'action du mouvement ouvrier d'autre part amenèrent une amélioration durable dans le dernier quart du XIXe s.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Au XIXe et au début du XXe s., les compagnons traditionnels formaient une catégorie importante au sein de la classe ouvrière, avec un effectif d'environ 90 000 (dont près d'un septième d'Allemands) vers 1850 et 130 000 vers 1900, soit presque 4% de l'ensemble de la population. Mais, au cours du XIXe s., leurs chances de devenir maîtres et d'avoir leur propre entreprise diminuèrent. La plupart étaient employés dans le bâtiment (maçons, tailleurs de pierre, charpentiers, plâtriers, peintres), parce que la percée industrielle, manifeste surtout dans les villes, alors en très forte croissance, entraînait de gros investissements en équipements et en constructions. Les autres domaines d'activité principaux de ces compagnons étaient l'alimentation (boulangers, bouchers), le travail du bois (menuisiers), l'habillement (tailleurs, cordonniers), le travail des métaux (ferblantiers, serruriers, forgerons) et l'imprimerie (imprimeurs, compositeurs typographes). Beaucoup mieux organisés, sur le plan politique et associatif, que les autres ouvriers, ils entretenaient une culture spécifique, qui mettait en exergue la maîtrise du processus de production. Jusqu'à la fermeture des frontières en 1914, ils furent très mobiles, se déplaçant d'un pays, voire d'un continent à l'autre, lors de leur tour de compagnonnage, et les plus qualifiés d'entre eux se distinguaient souvent par une remarquable connaissance du monde et des langues.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Les travaux ferroviaires du milieu du XIXe s. firent apparaître une nouvelle catégorie d'ouvriers appelée à prendre une importance considérable dans les décennies suivantes. Pour les petits chantiers, la main-d'œuvre locale pouvait suffire, mais les grands projets touchant des régions peu habitées nécessitaient un recrutement plus large. La construction du tronçon Sissach-Olten, comprenant le premier long tunnel ferroviaire de Suisse (Hauenstein), requit la participation, entre 1855 et 1858, d'au moins 5500 ouvriers de l'extérieur précisément identifiés, pour trois quarts citoyens étrangers (94% d'Allemands). Les effectifs furent nettement plus élevés pour la construction des lignes alpines. Le travail, dans les tunnels surtout, était très pénible et dangereux et il y eut de nombreux accidents mortels. Pour les chantiers situés loin des localités, les ouvriers étaient logés dans des baraquements construits à leur usage. Cela n'empêcha pas les conflits avec la population, qui voyait dans cet afflux une menace pour l'intégrité de ses biens et pour les bonnes mœurs, cela d'autant plus que les Allemands avaient fait place à des Italiens culturellement moins bien intégrés. Les conditions de vie et de travail inhumaines provoquèrent plusieurs conflits violents (grève du Gothard en 1875). De telles colonies temporaires, abritant des centaines d'ouvriers, réapparurent à l'occasion des chantiers des grands barrages hydrauliques dès le début du XXe s., puis des autoroutes dès les années 1960.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Au XIXe s., le secteur des services comprenait de nombreuses activités assimilables à celles des ouvriers par les conditions de travail et le salaire. Les travailleurs du tertiaire étaient souvent considérés comme des employés, notamment dans le commerce, dans les postes, téléphones et télégraphes, les chemins de fer et dans d'autres entreprises du secteur public. Certains métiers étaient indiscutablement des métiers d'ouvriers, surtout dans le magasinage et le roulage, également dans les entreprises de transports et l'administration publique. Le personnel domestique des secteurs secondaire et tertiaire (servantes, cuisinières, cochers, jardiniers) constituait une catégorie à part, qui comptait 33 778 employés en 1870 et 56 216 en 1910 (en majorité des femmes), généralement très étroitement liés au ménage de leur employeur. L'agriculture employait relativement peu de personnel de maison, mais, durant les périodes de récolte, faisait appel à des journaliers qui, au début du XIXe s., étaient souvent des Tauner. En 1900, ce personnel étranger à la famille était fort de 114 501 individus, soit environ un quart de tous les actifs du secteur primaire. Du fait de leurs liens étroits avec la famille du patron et de la dispersion de leurs lieux de travail, ces personnes avaient un mode de vie très différent de celui des ouvriers de l'artisanat et de l'industrie. A cela s'ajoutaient encore la particularité d'un salaire versé pour une bonne part en nature et une soumission permanente à l'autorité du maître de maison.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
A cause du bas niveau des salaires, de la durée des journées de travail et de la forte dépendance à l'égard de l'entreprise, seule une élite parmi les ouvriers pouvait espérer sortir de sa condition prolétaire. Très souvent, le travail ne laissait guère de temps pour d'autres activités. A cette charge s'ajoutait, avant l'institution des assurances sociales, la certitude de ne plus avoir de revenu si l'on était vieux, malade, victime d'un accident ou au chômage. Beaucoup d'ouvriers avaient conscience d'être les victimes de conditions sociales qu'ils étaient de moins en moins disposés à admettre comme relevant de l'ordre divin. Le mouvement ouvrier leur offrait une perspective collective en même temps qu'il favorisait l'épanouissement individuel et l'intégration dans la société (Associations ouvrières, Syndicats) Il joua un rôle important en créant un espace social dans l'entreprise et dans le quartier.
Les industries modernes exigeaient de leurs ouvriers un maximum de productivité. Mais cela ne pouvait être obtenu que moyennant un temps de repos suffisant. Une distinction toujours plus régulière et plus nette fut ainsi introduite entre temps de travail et temps libre. Par l'ouverture de cantines, la création de caisses maladie et de caisses de retraite, l'augmentation des salaires, la diminution de la durée du travail et diverses autres mesures de plus en plus précises (Politique sociale d'entreprise), les entrepreneurs essayèrent de s'attacher durablement les services de leur personnel. Dans les régions rurales, les paysans-ouvriers comptèrent longtemps encore sur l'appoint que fournissait leur domaine agricole.
Répandue dans la bourgeoisie, l'idée du salaire suffisant pour nourrir une famille n'était pas sans exercer une certaine fascination sur les ouvriers, mais elle resta d'abord sans aucune portée concrète. Jusqu'en plein XXe s., il était de règle, dans les milieux ouvriers, que la femme ait une activité lucrative. La situation financière de ces familles ne leur laissait généralement que très peu de marge. Elles devaient vivre à six, voire plus encore, dans de tout petits logements. Dans la seconde moitié du XIXe s., les maisons délabrées et humides des vieux centres villes formaient de véritables taudis. Les familles d'ouvriers n'avaient pas de sphère privée au sens où nous l'entendons. Beaucoup devaient partager des pièces exiguës avec des sous-locataires femmes ou des travailleurs qui leur louaient un lit pour quelques heures par jour. La durée du travail et la dépendance à l'égard des patrons réduisaient la vie familiale à un minimum, surtout pour les ouvriers de fabrique. En dépit des nombreuses doléances moralisatrices critiquant cette situation, ce minimum n'était probablement guère différent de la situation que connaissait la population rurale la plus pauvre. Entre les centres industriels et à l'intérieur même de ceux-ci, la mobilité était très forte. Mais, au sein des entreprises, le taux de fluctuation, jusqu'alors élevé, diminua après la Première Guerre mondiale. Comme même Bâle et Zurich, au pire moment de la misère des logements, n'étaient que des villes modestes en comparaison des métropoles étrangères, les grands quartiers ouvriers à casernes locatives furent rares en Suisse.
Vers la fin du XIXe s., les diverses catégories d'ouvriers commencèrent à former une seule classe sociale, qui se percevait et que la population voyait aussi comme telle. Divers facteurs y avaient contribué. Le développement industriel avait resserré les réseaux de communication dans les grandes entreprises, mais aussi et surtout les échanges entre les régions et les différentes branches. A cela s'ajoutèrent les effets de la législation sociale qui, depuis la loi fédérale sur les fabriques de 1877 et les débats sur l'assurance sociale dans les années 1880, s'adressait de plus en plus à une classe ouvrière homogène. Il convient enfin de ne pas sous-estimer l'impact du mouvement ouvrier et de ses appels à la formation d'une classe unie. De nombreux syndicats se constituèrent à la fin du XIXe et au début du XXe s., qui remplacèrent les anciennes appellations professionnelles (comme ferblantier, fondeur, tonnelier, cordonnier) par des noms en relation avec la position sociale: ouvrier métallurgiste, ouvrier du bois, du textile, du cuir, employé communal, employé d'Etat.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Au début du XXe s., la notion d'ouvrier était bien établie. Mais la délimitation d'avec la catégorie des employés, en plein développement, ne tarda pas à poser problème. Une enquête menée en 1923 par l'Association patronale suisse de l'industrie des machines auprès des grandes entreprises montra que les industriels utilisaient le terme d'ouvrier pour les personnes payées à l'heure et d'employé pour celles payées au mois ou à l'année. D'une manière générale, on peut relever que, dans la première moitié du XXe s., le traitement des employés était généralement plus stable et plus élevé que le salaire des ouvriers et que, sauf dans certaines branches, les ouvriers avaient des emplois plus précaires.
La frontière floue entre ouvrier et employé posa des problèmes parfois insurmontables pour les statistiques. Les premiers recensements de la population (dès 1850) ne réussirent pas à faire une distinction satisfaisante entre activité indépendante et activité salariée. Les employés, les ouvriers et les apprentis ne furent séparés qu'en 1900. Puis, dès 1945, de plus en plus de salariés, n'étant plus payés à l'heure, furent classés parmi les employés, ce qui fit perdre de leur valeur à ces catégories. Pour le recensement de 1990, il fut donc décidé de renoncer à la distinction entre ouvriers et employés. Les lacunes ne peuvent pas être comblées par d'autres statistiques, parce que les recensements des entreprises ne comprennent une catégorie particulière pour les ouvriers que de 1905 à 1965. Les chiffres les plus sûrs sont fournis par les recensements des fabriques effectués dès 1882 et les contrôles périodiques des inspecteurs des fabriques.
|1900||1920||1941||1960||1980|
|secteur primaire||264 791||270 527||110 732||66 042||91 561|
|dont femmes||55 245||70 574||3 513||2 145||45 313|
|dont étrangers||11 927||8 259||2 968||17 764||5 505|
|secteur secondaire||466 080||518 326||565 511||821 627||672 611|
|dont femmes||168 429||161 854||137 477||190 180||148 346|
|dont étrangers||96 188||81 884||39 005||181 136||256 926|
|secteur tertiaire||117 599||180 760||268 022||382 325||483 657|
|dont femmes||42 317||73 240||164 829||202 985||239 609|
|dont étrangers||22 477||25 463||21 843||28 380||120 400|
|total ouvriers||848 470||969 613||944 265||1 269 994||1 247 829|
|total population active||1 555 247||1 871 725||1 992 487||2 512 411||3 091 694|
|dont personnes actives occupées dépendantes||1 129 787||1 431 866||1 571 577||2 146 910||2 792 895|
Seules les données relatives à l'industrie et à l'artisanat présentent une homogénéité satisfaisante. Dans l'agriculture et les services, des décalages furent observés, en 1941 surtout, qui n'étaient pas dus à une évolution réelle, mais à des changements dans les conceptions et dans le système de recensement. Dans le premier cas, les membres de la famille participant à l'activité (les paysannes principalement) ne furent plus comptés comme ouvriers, dans le second les personnes employées dans les ménages (domestiques avant tout) devinrent une catégorie spécifique d'ouvriers. Le nombre le plus élevé d'ouvriers fut enregistré dans les années 1960. Leur part à l'ensemble de la population active passa de 60% en 1900 à 41% en 1980. Encore importante au début du XXe s., la catégorie des ouvriers à domicile ne comptait plus que 12 154 personnes en 1941. La proportion de femmes oscille autour des 30%, avec un creux sensible en 1941; mais les recensements sous-estimaient systématiquement le travail salarié féminin. La proportion d'étrangers, très haute avant la Première Guerre mondiale, atteignit son minimum en 1941, avant de remonter jusqu'à environ 30% en 1980. Les recensements ne tenaient cependant aucun compte des saisonniers qui, dans les années 1960 et au début des années 1970, furent plusieurs fois près de 200 000.
|1900||1920||1941||1960||1980|
|bâtiment||78 470||74 409||100 617||170 145||143 471|
|dont femmes||408||284||486||804||1 389|
|bois||35 898||29 251||37 709||38 259||35 094|
|dont femmes||467||767||1 253||1 562||2 831|
|métallurgie||18 175||29 331||51 945||100 185||95 676|
|dont femmes||877||1 998||3 665||8 573||11 684|
|machines||32 608||74 286||85 978||146 079||131 883|
|dont femmes||696||5 797||10 493||20 131||28 683|
|horlogerie||42 707||47 077||40 155||60 902||36 732|
|dont femmes||15 430||19 823||18 522||30 034||20 873|
|chimie||2 057||13 943||15 758||29 771||29 990|
|dont femmes||222||2 740||2 814||6 724||8 553|
|textile||146 664||104 014||67 614||62 785||27 538|
|dont femmes||99 211||72 290||43 104||39 127||15 117|
|habillement||54 861||53 211||49 584||59 780||26 309|
|dont femmes||39 370||36 203||33 599||45 779||20 541|
|alimentation, alcools, tabacs||32 499||44 659||48 879||57 212||50 783|
|dont femmes||7 804||14 172||12 044||16 272||15 734|
|commerce||10 671||19 783||30 534||57 768||85 714|
|dont femmes||1 131||1 708||4 007||12 994||22 745|
|transports||41 720||58 118||40 831||70 513||75 598|
|dont femmes||1 490||1 504||1 108||2 239||6 781|
|hôtellerie||28 497||39 847||47 256||62 181||82 458|
|dont femmes||20 533||29 637||36 696||41 184||54 426|
La répartition par branche d'activité connut de fortes variations au cours du XXe s. Le nombre d'ouvriers employés dans l'industrie des métaux, l'industrie chimique, le commerce et l'hôtellerie augmenta, tandis qu'une régression fut manifeste surtout dans l'industrie du textile et de l'habillement. La répartition par sexes tendit à s'équilibrer dans certaines branches après 1945, mais il subsiste des activités presque exclusivement masculines (métaux, machines, chimie, bâtiment, bois et transports) et d'autres à prépondérance féminine (textile, habillement et hôtellerie). Dans l'industrie horlogère, le nombre de femmes dépassa celui des hommes à partir de 1960.
La distinction entre ouvriers et employés commença à s'estomper après 1945, du moins pour les citoyens suisses. Les différences, quant à la sécurité sociale, n'atteignirent jamais en Suisse l'ampleur qu'elles eurent dans quelques autres pays et, pour cette raison, la délimitation se fit essentiellement par convention. Dans de nombreuses entreprises, l'affiliation à une convention collective fut longtemps le principal critère de distinction, mais il perdit de son importance dès les années 1980. La tendance fut à la diminution des écarts entre les salaires et à l'atténuation de la différence professionnelle entre travail manuel et intellectuel. Même les syndicats s'adaptèrent à cette évolution et, dès 1963, supprimèrent progressivement de leur appellation le terme d'ouvrier.
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Après la suppression des corporations, il n'exista pendant longtemps aucune disposition obligatoire sur la formation professionnelle. Les métiers artisanaux connaissaient le système de l'apprentissage, dont les examens finaux n'étaient toutefois pas harmonisés à l'échelle nationale. L'industrie, à ses débuts, employa une bonne part de gens non formés. Puis les progrès de la mécanisation firent croître les besoins en personnel qualifié, surtout dans l'industrie des machines. Plusieurs maisons suivirent l'exemple des ateliers d'apprentissage créés par Sulzer à Winterthour en 1870. Les nouvelles associations professionnelles s'efforcèrent également d'améliorer la formation et de la soumettre à des normes. Elles réussirent vers 1900 à donner aux communes la responsabilité des écoles des métiers, institution qui s'était développée depuis l'adoption de la loi sur les subventions de 1884. Parallèlement, les cantons commencèrent à introduire l'école obligatoires. Ainsi s'imposa le "système dual" combinant la formation en entreprise et la fréquentation d'une école professionelle publique. La première réglementation fédérale date de 1930 seulement; la version modifiée de la loi sur la formation professionnelle (1978) régla également la formation élémentaire, sanctionnant ainsi la gradation depuis longtemps déjà établie dans les faits entre professionnel qualifié, personnel avec formation élémentaire et personnel non formé. Les nouvelles technologies et leurs exigences de qualification tendent à reléguer au second plan le "système de formation dual" et sa liste des métiers reconnus par l'Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (et jusqu'en 1998 par l'OFIAMT).
Auteur(e): Bernard Degen / LA
Au début du XXe s., les premières catégories de privilégiés, comme les typographes, purent accéder à un niveau dépassant la simple survie économique. La réduction de la durée du travail, notamment par l'introduction de la semaine de 48 heures au lendemain de la Première Guerre mondiale, laissa plus de temps pour la vie privée, tandis que l'augmentation des revenus donnait plus de marge aux ménages. A la fin du XIXe s., une famille devait encore consacrer quatre cinquièmes de son revenu à une nourriture, un logement et un habillement des plus modestes; la proportion passa à moins des deux tiers durant la Deuxième Guerre mondiale et en dessous de la moitié en 1970, malgré l'élévation des exigences. L'augmentation des salaires permit à un nombre croissant de familles de réaliser l'idéal bourgeois de la femme au foyer, non obligée de travailler. Après 1945, la situation de plein emploi fit oublier momentanément aux couches les plus défavorisées leur expérience séculaire de la précarité. Les biens de consommation durables commencèrent à équiper les ménages (radio, réfrigérateur, aspirateur, téléphone, machine à coudre électrique, télévision, automobile, etc.), encore que leur apparition n'ait pas été précoce: en 1960 en effet, les concessions de télévision étaient quasiment inexistantes et la plupart des familles ouvrières ne possédaient pas d'automobile.
Les progrès de la sécurité sociale invalidèrent peu à peu l'image traditionnelle du prolétariat. L'introduction de l'assurance obligatoire contre les accidents en 1918, la très large adhésion aux caisses maladie, la création de l'assurance vieillesse et survivants (AVS) en 1948 et l'assurance obligatoire contre le chômage adoptée en 1976 apportèrent des protections efficaces contre les quatre principaux risques susceptibles de mener à la pauvreté, soit l'accident, la maladie, la vieillesse et le chômage. Les conditions de travail s'améliorèrent après la Deuxième Guerre mondiale, le délai de licenciement étant par exemple plus long.
Cette évolution a amoindri la conscience de classe. L'appel à un changement social et à une perspective collective a perdu de sa fascination. La vision sociale et la maîtrise de son existence par l'individu se sont dissociées l'une de l'autre. Il ne reste que la résignation ou l'espoir d'un progrès au sein du système existant.
Auteur(e): Bernard Degen / LA