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Le cinéma, au même titre que les livres, la musique, le théâtre ou la peinture, m'a éduquée, m'a ouvert les yeux sur le monde. J'ai appris à travers lui tant de choses. Plus je grandissais, plus je me rendais compte de son importance, de l'impact qu'il pouvait avoir, de son lien étroit avec l'époque à laquelle il était produit, de ce qu'il racontait du pays d'où il provenait. La force du cinéma est telle que de nombreux régimes dictatoriaux l'ont utilisé comme moyen de propagande. Oui, le cinéma est populaire. Oui le cinéma est puissant. Non, le cinéma dit "d'auteur" n'est pas, et ne doit pas, être réservé à une pseudo élite. Contrairement à ce que de nombreuses personnes pensent, nul besoin d'être particulièrement initié pour l'apprécier. Il suffit d'ouvrir les yeux, les oreilles, le cœur. D'être curieux et avide d'apprendre.
Malheureusement, nous sommes dans une société dite de consommation. On consomme, mais on ne réfléchit plus. Nous vivons dans une société où tout doit être rapide, avec des résultats immédiats, le tout en effectuant le moins d'efforts possibles. Oui, réfléchir est un effort. Se positionner, en dehors d'une pensée globale, unique, demande un effort. S'affirmer, en tant qu'individu, et ne pas être bêtement un mouton qui suit le troupeau, demande un effort. Et de cela, nous en sommes de moins en moins capables. Nous prenons de moins en moins de responsabilités, préférant les déléguer à quelques illuminés, guidés uniquement par le goût du pouvoir et l'appât du gain. On ne prend plus le temps, ni de réfléchir, ni de cuisiner, ni d'entretenir les liens sociaux. En gros, on ne prend plus soin de notre humanité.
Albert Camus écrivait :"Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude". Voilà où nous en sommes. Les budgets alloués à la culture, au sens large du terme, s'amenuisent partout. Les programmes scolaires sont de moins en moins fournis au niveau du contenu. Sans vouloir blâmer la jeune génération, ni vouloir parler comme une "vieille conne", la culture générale, notre tronc commun, n'est plus qu'une petite brindille.
Tout ça pour vous dire, que durant cette semaine de festival, l'actualité a fait écho à presque toutes les séances auxquelles j'ai assisté. J'ai vu 35 films et une quinzaine de courts-métrages. A l'issue de presque chaque séance j'avais une alerte média : attaque au gaz en Syrie, attentat à St-Petersbourg, Trump bombarde la Syrie, camion fou à Stockholm... Tout, absolument tout ce que j'ai vu cette semaine résonnait, de près ou de loin, avec l'actualité ou avec l'histoire avec un grand H. A croire que notre humanité a la mémoire courte. Que les erreurs du passé se répètent inlassablement. Que nous sommes incapables d'apprendre des horreurs du passé. J'ai mal à notre humanité. Et je vous assure, bien que j'aie été émerveillée à de nombreuses reprises cette semaine, par la force de certains films, la puissance de certains documentaires, l'audace de certains réalisateurs, le courage d'autres, j'ai été habitée par une tristesse de fond permanente.
A quoi s'attaque-t-on en premier en temps de guerre? A faire disparaître les livres, à brûler les films, à niveler vers le bas l'éducation. Les exemples, ne serait-ce que dans l'histoire contemporaine, sont nombreux. Et j'en viens au documentaire A FLICKERING TRUTH de la néo-zélandaise Pietra Brettkelly.
A FLICKERING TRUTH présente le travail de titan, de toute l'équipe d'Afghan Film pour tenter de sauver le patrimoine cinématographique afghan. Appelé à la rescousse pour cette tâche colossale, et urgente, Ibrahim Arify, un cinéaste afghan en exil en Allemagne, va devoir, non seulement trouver des solutions miracles pour conserver, restaurer, ce qu'il reste du cinéma afghan après le passage destructeur des Talibans, mais également, à travers ce travail, trouver les ressources pour sauver ce qui fait l'identité afghane, sa mémoire.
Ce documentaire est bouleversant. Il mêle des images de vieux films afghans où les femmes pouvaient encore se promener tête nue, à des images plus politiques d'événements majeurs, capturées sur pellicules par des réalisateurs qui ont pris des risques considérables en les tournant. Détruire ce patrimoine, c'est détruire la mémoire, détruire les preuves qu'un autre mode de vie a été possible, et serait vraisemblablement possible.
Par bribes, de façon morcelée, on découvre l'histoire du peuple afghan. On découvre aussi, lorsqu'en toute fin du documentaire certains archivistes de la cinémathèque afghane parcourt les villages en projetant ces archives, que de nombreuses personnes ne se doutaient même pas de l'existence de ces images. Que certains enfants découvrent, fascinés, ce que leur pays a une fois été: libre et joyeux.
Ce documentaire est troublant aussi. Troublant parce que les images sont sublimes. Les pellicules, dans leurs boîtes en fer rouillé, qui gisent sous les gravas, recouvertes de poussière, ont quelque chose de poétique. Les espaces dans lesquels elles sont retrouvées, dont les murs sont transpercés par des impacts de balles, ressemblent à des cathédrales. Les rayons de soleil qui passent à travers tous ces petits trous leurs donnent des allures de vitraux. C'est très troublant, je vous le garantis.
Nous sommes à la veille des élections présidentielles de 2014, Ibrahim Arify repart en Allemagne, son travail accompli, mais sa sécurité n'est plus garantie. Tout a été trié, rangé. Tout est potentiellement sauvé. Mais jusqu'à quand?
Et après, certains politiques de par le monde viennent nous dire que l'art, que la culture, ne sont pas des choses essentielles, pas des produits de première nécessité. Que ce n'est pas grave si on coupe dans les budgets alloués à l'éducation, qu'il est bien plus important d'avoir des armées solides et bien fournies que d'utiliser les ressources financières pour nourrir un peuple. Que ce soit l'estomac ou la tête... sérieusement?
Oui, le cinéma est un des pans essentiels de notre humanité, au même titre que la littérature, la musique, la peinture ou toute autre forme d'art. Oui, le cinéma doit être une source de réflexion, un espace d'expression libre, un outil d'éducation. Oui, le cinéma doit aussi être un lieu de divertissement. Mais pas que.
ST / 8 avril 2017