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Raphael Urweider : "Comme si les lieux n'étaient que passagers"
par Daniel Rothenbühler
Ses débuts fulgurants - lauréat du Prix "Leonce und Lena" à 25 ans - , son succès - plus de 5'000 ventes de Lichter in Menlo Park - et ses nombreuses apparitions publiques ont valu à Raphael Urweider la réputation d'être un poète certes doué, mais trop porté sur les apparences et pas assez "profond". Cette image s'est appuyée sur le fait qu'il manie avec brio les mots et les formes poétiques et que l'insouciance plaisante du virtuose marque aussi, à première vue, les contenus de Lichter in Menlo Park.
Le cycle le plus important de ce recueil, "Manufakturen", présente les inventeurs et explorateurs de la Renaissance jusqu'au 20e siècle, de Gutenberg à Neil Armstrong. Ces grands esprits sont tous présentés comme des êtres têtus, obsédés par des idées fixes un peu bizarres - ce qu'ils devaient être, souvent, aux yeux de leurs contemporains. Ils fonctionnent comme les personnage d'un film muet, à l'instar d'un Buster Keaton, selon une logique figée. Et comme ce dernier, ils font rire tout en gardant un fond sérieux et triste.
C'est la même chose pour les petits paysans dans l'autre cycle important du recueil, "Kleinbauern". Eux aussi accomplissent leurs travaux de manière imperturbable, qu'ils soient confrontés à un prêtre enthousiasmé par la botanique ou à un flûtiste cherchant le calme de la forêt. Ils ont quelque chose de sublime et de ridicule à la fois.
On se rend compte que tout le recueil de Lichter in Menlo Park, sous l'amusement et l'entrain apparents, est porté par des sujets de profonde mélancolie. Et on se rappelle que, depuis la Renaissance, on place sous le signe de Saturne, le signe astrologique de la mélancolie, à la fois ceux qui songent aux découvertes et ceux qui travaillent la terre.
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Urweider se situe ainsi à mi-chemin entre les poètes qui tendent à l'expression d'une vérité et ceux qui libèrent la parole du devoir de transmettre des contenus. Avec ces derniers, il partage la jouissance des sons et des rythmes délestés, avec les premiers le souci de ne pas se borner à une rhétorique plaisante. Il cherche à représenter non pas les choses, mais nos manières d'en parler. Ses poèmes ressemblent ainsi à des cartes géographiques qui, au lieu de nous plonger dans les lieux qu'ils montrent, nous indiquent les possibilités de les atteindre. Un vers du premier poème d'"Armaturen" affirme: "en demi-deuil j'ai réduit / les pourquoi de toujours en où / géographiques". Et "Stationär", le dernier grand poème du recueil Das Gegenteil von Fleisch, affirme: "les destinations / changent ici sur des écrans comme si les lieux / n'étaient que passagers mais les directions restent".
Ce texte est suivi d'un long entretien et d'une série de poèmes de Raphael Urweider, avec leur traduction française inédite. En voici un :
Un poème et sa traduction (inédite)
tritt ein bergbach über die ufer sammeln
die kleinbauern auf wiesen forellen ein
ein bergbach tritt über die ufer wenn viel
schnee schmilzt unter der sonne kleinbauern
tragen die von ihrem element getrennten forellen
in großen körben nach der küche der bergbach
lässt die überfluteten wiesen fischreich
hinter sich die kleinbauern beschauen die
eingesammelten forellen genau wenn viel schnee
schmilzt tritt der bach weit über seine ufer
die forellen die sich aus ihrem element heraus in die
wiesen hinein getraut haben liegen bald schon in den küchen
der kleinbauern der bach macht sich auf wieder
zwischen seine ufer zu gelangen die kleinbauern finden
auf wiesen die forellen schnell sie glänzen hell unter der sonne
***
qu'un torrent de montagne quitte son cours
et les petits paysans ramassent des truites dans les prés
un torrent de montagne quitte son cours quand beaucoup
de neige fond sous le soleil des petits paysans
portent les truites coupées de leur élément dans
de grands paniers à la cuisine le torrent de montagne
laisse les prés inondés riches en poissons
derrière lui les petits paysans inspectent
attentivement les truites ramassées lorsque fond
beaucoup de neige le torrent quitte amplement son cours
les truites qui se sont risquées hors de leur élément
dans les prés se retrouvent bientôt dans les cuisines
des petits paysans le torrent entreprend d'à nouveau
regagner son cours dans les prés les petits paysans
trouvent bien vite les truites elles scintillent nettes sous le soleil
Poème extrait du recueil Lichter in Menlo Park, © DuMont Verlag, Köln, 2000. La traduction intégrale de ce recueil par Simon Koch paraîtra prochainement aux Editions Empreintes.
Le texte de Daniel Rothenbüher et le poème qui le suit sont tirés du dossier consacré par Feuxcroisés 7 (2005) à Raphael Urweider.