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Dès 1932, le compositeur franco-suisse Arthur Honegger se sert des ondes Martenot, présentées pour la première fois en 1928, comme voix onirique dans le court métrage d’animation «L’Idée» et de manière particulièrement dramatique dans le film «Rapt» de 1934. Bruno Spoerri a également utilisé l’instrument électronique monophonique à partir de 1966, par exemple dans des musiques de films publicitaires pour les fermetures à glissière Riri. Toujours en quête de nouvelles possibilités d’expression, le saxophoniste et compositeur est devenu un pionnier de longue date de la musique électronique en Suisse.
L’instrument qui se joue sans contact
Le précurseur des ondes Martenot est le thérémine, inventé en 1920 déjà. Plus populaire de nos jours, il est utilisé depuis les années 1990 par de nombreux musiciens suisses comme Anna Trauffer et Reto Suhner. Wieslaw Pipczynski le présente même en 2012 dans l’émission télévisée «Die grössten Schweizer Talente» (Les plus grands talents suisses). La production et le perfectionnement du thérémine par le développeur de synthétiseurs Robert A. Moog dès 1954, avant même le lancement de ses propres synthétiseurs en 1964, accompagnés également d’innovations pionnières, illustrent bien l’importance du thérémine dans la percée du synthétiseur. Parmi ses inventions figure notamment le Minimoog, commercialisé à partir de 1971, dont le fonctionnement est nettement simplifié et qui est encore utilisé aujourd’hui dans des versions modernisées, y compris en Suisse. Un point intéressant: Bob Moog recommence à produire des thérémines à partir des années 1990, et la société Moog Music est aujourd’hui le plus grand fabricant de thérémines au monde.
Pendant très longtemps, les synthétiseurs ont suscité aussi bien fascination qu’incompréhension et résistance. Bruno Spoerri écrit en 1974 dans le magazine Music Scene que les rumeurs les plus étonnantes circulaient sur ce nouvel appareil qui «appartient au no man’s land entre l’orgue électronique et le matériel de laboratoire». Elles faisaient mention de «fréquences dangereuses qui pénètrent dans la tête» et de trips mystiques. Les musiciens se seraient alors sentis «comme des prêtres qui accomplissent le sacrement», mais on parlait aussi de la «fin des instruments de musique». Il n’est donc pas étonnant que les concerts de Bruno Spoerri, malgré les explications du musicien, aient donné lieu à des commentaires dans les journaux rapportant un «effroyable massacre de la musique» et un «répugnant carnage sonore». Mais l’on note également des commentaires le décrivant comme «l’avenir de la musique». Et dès 1974, Spoerri prédit que l’évolution se fera rapidement vers l’ordinateur.
Pendant longtemps, les productions exigeantes de musique électronique ou électroacoustique ne sont possibles que dans un cadre institutionnel, car l’infrastructure nécessaire est très coûteuse. En Suisse, c’est surtout Radio-Genève qui est pionnière en la matière. S’y ajoutent le Studio de Gravesano du chef d’orchestre Hermann Scherchen, puis des conservatoires comme la Musik Akademie de Bâle, qui crée son propre studio électronique en 1975. Fondé par David Johnson, il est ensuite dirigé par le compositeur Thomas Kessler, un pionnier de la musique électronique live. Avec l’Electronic Beat Studio de Berlin, il avait déjà influencé à partir de 1968 la production expérimentale d’Ash Ra Tempel, de Klaus Schulze et de Tangerine Dream qui, à leur tour, ont crée un précurseur de la house et de la techno.
Les appareils et l’esthétique sonore
À partir de 1982, Kessler propose à Bâle des cours sur l’échantillonneur musical Fairlight. Lancé en 1979, c’est un instrument extrêmement innovant et polyvalent, mais aussi très coûteux, qui a fait sensation notamment grâce à son échantillonnage. Le Fairlight a longtemps été l’élément central de la production musicale de Boris Blank de Yello, mais aussi de Stella et PJ Wassermann, qui sont à l’origine du hit «Muh!» sous le nom de groupe Matterhorn Project. Le «DX-7» de Yamaha est le premier synthétiseur numérique commercialisé à partir de 1982. D’un prix abordable, il façonnera l’esthétique sonore de nombreuses productions pop pendant plus d’une décennie. Au milieu des années 1980, les premiers échantillonneurs relativement bon marché apparaissent déjà et se propagent rapidement en Suisse, par exemple avec le tube «Muhammar» (1987) du groupe bâlois Touch El Arab. Christoph H. Müller, membre du groupe, connaît plus tard un succès mondial avec l’électro-tango de Gotan Project.
Des ordinateurs petits et relativement abordables, comme l’Apple II et le Commodore PET, sont lancés sur le marché en 1977. Par la suite, on remarque un intérêt grandissant pour les possibilités numériques de création et de traitement du son, y compris dans le jazz, la pop et le rock. Bruno Spoerri le relève également, tout comme Gerald Bennett, qui avait auparavant travaillé au célèbre Institut de recherche et coordination acoustique/musique (IRCAM) à Paris. Avec d’autres personnes intéressées, ils fondent en 1982 la Schweizer Gesellschaft für Computermusik (Société suisse de musique assistée par ordinateur). Celle-ci organise alors des rencontres et invite des intervenants de renom comme Max Mathews et Jean-Claude Risset. Les démonstrations de projets innovants y occupent une place centrale, qu’il s’agisse d’instruments développés en interne comme le synthophone (Martin Hurni), d’appareils de commande comme les «Hands» (Michel Waisvisz) ou de logiciels comme «Presto» (Guerino Mazzola).
Un centre pour la musique informatique
Comme il n’est pas réaliste pour la société d’acquérir son propre système d’ordinateur musical librement programmable, le Schweizerische Zentrum für Computermusik (Centre suisse de musique assistée par ordinateur), qui bénéficie d’une assise plus large, est fondé en 1984 et s’établit à Oetwil am See. Le studio genevois ESPACES de Rainer Boesch s’y joint en tant que succursale. Le centre a pour objectif de donner accès à la musique informatique «à toutes personnes intéressées, y compris celles qui ne font pas partie du monde de la musique classique et conventionnelle». Après une période de mise en place difficile, une génération de jeunes compositrices et compositeurs peut apprendre pour la première fois en Suisse les procédures de base de la musique assistée par ordinateur et les mettre en pratique.
Le centre d’Oetwil am See, près de Zurich, souffre toutefois de problèmes d’argent, car la musique assistée par ordinateur n’a à l’époque qu’une faible valeur. Vers 1990, les limites du système se font sentir. Parallèlement, les ordinateurs personnels «sont arrivés à un stade utilisable pour la musique», de sorte que «de plus en plus de fonctions du système à grande échelle deviennent obsolètes». Le centre trouve néanmoins en 1992 un nouveau partenariat prometteur dans la collaboration avec la Haute école de musique de Zurich, et en 2005, il est remplacé par l’Institute for Computer Music and Sound Technology.
Du disco, de la dance et de la technopop à l’électro-rock
Dans la musique pop, la possibilité de relier les instruments électroniques à l’ordinateur via le protocole MIDI introduit en 1982 provoque une révolution. Au début, son ampleur n’est encore que limitée : l’utilisation de synthétiseurs compliqués, d’un système MIDI déroutant et d’ordinateurs longtemps sujet aux pannes a rendu fou de nombreux musiciens. Néanmoins, le magazine Music Scene constate en 1983 que «Les ordinateurs se sont imposés». Un an plus tard, le Live Computer Music Project de Zurich démontrait qu’avec un Apple II comme quatrième «musicien», il était possible de présenter en direct du techno-funk aux accents disco. Stephan Eicher a lui aussi utilisé très tôt un ordinateur sur scène: «Pendant le concert, je peux tout assembler selon mon humeur. Il se peut que j’associe le morceau ‹Nice› aux ‹Filles du Limmatquai›, bien que sur l’ordinateur, il soit situé complètement ailleurs. Je peux aussi changer le tempo, supprimer la caisse claire ou la rendre plus forte.»
Le quatuor zurichois UnknownmiX, fondé en 1983, rencontre une grande notoriété dans l’espace germanophone, et ce, même sur la scène du jazz et de l’avant-garde. Ce n’est pas un hasard, étant donné que le groupe a créé une expression très originale avec sa technopop aux sonorités abstraites et austères. Le trio suisse romand Young Gods introduit l’échantillonnage dans la musique rock d’une manière singulièrement nouvelle en 1986 avec le coup de tonnerre de leur premier maxi «Envoyé». Un précurseur peu remarqué de la percée naissante de la dance est venu de la scène disco, en particulier du groupe Fresh Color de Kurt «Gutze» Gautschi. Le titre de ce dernier, «Disco Future», figurait au hit-parade suisse au printemps 1985, tout comme «Vicious Games» de Yello et «Muh!» de Matterhorn Project. Au début des années 1990, Gutze Gautschi joue un rôle important dans la percée de DJ BoBo.
La bande-son de la Street Parade
La scène suisse de la dance a très longtemps été fortement marquée par la Street Parade de Zurich, organisée pour la première fois en 1992, et par les styles dominants de house, trance et techno minimale. De nombreux DJs comme Tatana et Energy doivent leur carrière en grande partie à la popularité de cette parade qui a attiré jusqu’à un million de personnes. Elle entraîne dans son sillage non seulement d’innombrables soirées, mais aussi des clubs qui accueillent des DJs tout au long de l’année pour satisfaire leur public cible. Grâce à la Street Parade, les compilations de CDs spécifiquement mixées sont également devenues très populaires. C’est notamment le cas de DJ Antoine, qui publie souvent plusieurs albums par an et associe son son dance-house à un certain style de vie.
Si cette scène a pu se développer aussi rapidement, c’est aussi parce qu’il est devenu de plus en plus rentable et facile sur le plan technique de produire soi-même de tels morceaux : les consoles de DJ ont été progressivement remplacées par des PC et des ordinateurs portables équipés de logiciels spécialisés. Vers 2011, le DJ et producteur Remady s’illustre à l’échelle européenne avec des succès comme «No Superstar» dotés d’une électro-house pop, qu’il a en grande partie créée chez lui. Selon ses dires, «avec une offre spéciale pour un PC d’une chaîne de magasins d’électronique pour un montant d’environ 1000 francs et un logiciel tout-en-un coûtant environ 400 francs qui réunit toutes les fonctions de production musicale en un studio virtuel complet».
Une décennie plus tard, les DJs, compositeurs et producteurs d’une nouvelle génération, comme Panda Eyes, créent bien souvent eux aussi leur musique électronique dans le confort de leur domicile. Les logiciels de musique spécialisés sont en effet devenus plus complets et plus sophistiqués, et ils offrent, grâce à l’intelligence artificielle, des fonctions entièrement nouvelles qu’il convient d’explorer en profondeur.
Livre conseillé (en allemand)
Bruno Spoerri (éd.): Musik aus dem Nichts. Die Geschichte der elektroakustischen Musik in der Schweiz (éditions Chronos).
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