Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06952.jsonl.gz/1299

C’est en 1892 que le jeune Dunand, prénommé Jules-John, entre à l’École des arts industriels de Genève. Cet établissement, situé aujourd’hui encore à une encablure de la gare Cornavin, a pour vocation de former des spécialistes dotés de compétences à la fois intellectuelles et techniques aux fins de réaliser des ouvrages conformes au goût et aux besoins du moment. Inscrit en section sculpture, le jeune homme y trouve un enseignement exigeant et se distingue rapidement par ses aptitudes artistiques, comme par son aisance à manier l’ensemble des outils à disposition. Ses années d’études sont à ce titre couronnées de plusieurs prix, dont celui de ciselure et de modelage. Curieux de toutes les disciplines enseignées à l’école, l’étudiant s’exerce également à l’orfèvrerie, la gravure sur bois, l’émaillerie et peut-être même à la bijouterie et à la céramique. La formation qu’il reçoit là constitue le socle de connaissances et de compétences qui l’orientera vers les arts décoratifs.
Jean Dunand (1877-1942) et l’École des arts industriels de Genève
En 1895, Dunand exécute pour la Ville de Genève une Helvetia « hiératique et puissante qui rencontre un certain succès auprès des édiles1 ». Cette statuette pourrait, selon toute vraisemblance, correspondre à celle offerte deux ans plus tard au roi Chulalongkorn de Siam, lors de son passage à Genève. Décrit comme « représentant l’Helvétie et provenant de l’École genevoise des arts industriels2», ce gracieux souvenir est alors remis par le Conseil d’État au monarque progressiste, conformément au rituel protocolaire inhérent aux visites diplomatiques.
L’École des arts industriels de Genève, dont l’excellence de l’enseignement et la collection de modèles antiques et modernes en plâtre sont alors reconnues à l’échelle internationale, est le creuset d’artistes brillants. Carl Albert Angst (1875-1965), qui saura inscrire son talent de sculpteur sur les édifices et dans le paysage urbain de Suisse romande, en est par exemple issu. La volée de Dunand compte également François-Louis Schmied (1873-1941), futur maître de la gravure sur bois et novateur dans l’art du livre, qui fréquente alors les cours de xylographie d’Alfred-Louis Martin (1839-1903). Les trois étudiants partagent une même sensibilité et les liens d’amitié qu’ils nouent à l’institution genevoise dureront toute leur vie. Voyages, ateliers mitoyens, collaborations artistiques et liens entre les familles constitueront les ingrédients de cette sincère et durable entente.
En 1896, Genève accueille la deuxième Exposition nationale suisse qui attire, six mois durant, une foule de curieux. Alors que le jeune Angst y participe en présentant un singulier meuble sculpté qui lui vaut sa première récompense, Dunand y fait la connaissance d’Abdou Faye, un jeune orfèvre d’origine sénégalaise. Engagé comme figurant au sein du « Village noir » installé au cœur du Parc de Plaisance, ce dernier accepte également de poser comme modèle pour les élèves de l’atelier de sculpture de l’École des arts industriels. Il inspire ainsi à Dunand une série de statuettes et de bustes en plâtre durci polychrome que le jeune artiste se plaît à vendre aux passants sur le pont de l’Arve et qui lui rapporte un petit profit.
Sitôt son diplôme en poche, Dunand obtient, en 1897, une bourse de la Ville de Genève pour poursuivre ses études à Paris. Il y retrouve Angst et, suivant son exemple, entre dans l’atelier du célèbre sculpteur Jean Dampt (1854-1945). Le maître, qui fait figure de mentor pour les deux Suisses, reconnaît en eux ses meilleurs élèves et les engage sur la réalisation d’importants chantiers. D’autres condisciples de l’École des arts industriels convergent à leur tour vers la capitale française, ainsi Pierre-Eugène Vibert (1875-1937) ou François Bocquet (1874-1955). Autour de cette petite communauté helvétique se forme d’ailleurs, en 1906, l’Association des artistes suisses à Paris, qui organise plusieurs expositions.
À l’instar de Dunand, qui deviendra une figure majeure du mouvement Art déco, nombre d’artistes en herbe ont ainsi fait leurs classes dans l’institution genevoise du boulevard James-Fazy, faisant dire en ces termes enthousiastes à Georges Hantz : « Ces artistes, nos concitoyens, ardents piocheurs, amoureux sincères de leur art, font, hors de la frontière, honneur au pays de Genève3! ».
Notes
- 1.
- 2.
- 3.