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Pascal Couchepin commença son intervention au sujet de « l'homme politique et l'actualité » avec une citation d'Edward Heath qui, interrogé sur le plus grand challenge de l'homme politique, répondit: « events, friends, events ».
L'homme politique doit composer avec la réalité et l'Homme, tels qu'ils sont, et par là même avec l'irrationnel et le risque. La politique est un art et l'homme politique un artisan, et non pas un artiste qui, lui, crée une œuvre originale. L'homme politique doit avoir des opinions et une vision du monde; il ne doit néanmoins pas perdre de vue la pensée d'Aristote selon laquelle la vertu première du politicien est la prudence.
C'est cette référence à la prudence aristotélicienne – ainsi que la distinction entre morale de responsabilité et morale de conviction établie notamment par Max Weber – qui servit ensuite de fil conducteur à l'exposé de M. Couchepin. La morale de conviction n'est pas adaptée à la politique puisqu'elle fait abstraction des circonstances. La morale de responsabilité commande à l'homme politique de trouver un équilibre entre ses convictions et la réalité.
Pascal Couchepin illustra son choix en faveur d'une politique de prudence basée sur une morale de responsabilité à l'aide de plusieurs exemples. Tout d'abord quelle était la logique suivie par Daladier en 1938 lorsqu'il signa le Traité de Munich? Le président du Conseil avait-il opté pour la prudence, en se disant que la France n'était pas suffisamment armée pour une confrontation militaire? Mais, dans ce cas, ne devait-il pas tout entreprendre pour améliorer la préparation militaire de la France? Ou alors avait-il signé le Traité par faiblesse, en pensant ainsi maintenir la paix à tout prix, en dépit des conséquences sur le long terme, auquel cas il mériterait la critique de l'histoire?
Quels enseignements l'homme politique doit-il tirer de cette distinction entre morale de responsabilité et morale de prudence? L'homme politique doit connaître les réalités politiques et faire de son mieux pour s'y adapter. Machiavel constitue à cet égard un bon guide… Sans tenir compte des réalités géopolitiques, les bonnes intentions ne suffisent pas: les tentatives infructueuses de l'administration Bush pour instaurer la démocratie au Moyen-Orient en sont une bonne illustration.
L'homme politique doit aussi connaître les êtres humains, leurs sensibilités et leurs failles. P. Couchepin rappela les débats politiques sur l'internement à vie de certains délinquants et sur l'imprescribilité des actes d'abus sur les mineurs. La logique de l'histoire va bien sûr dans le sens de la multiplication des crimes imprescriptibles. Une société ne doit pas ignorer le passé. Mais elle doit aussi savoir oublier pour pouvoir aller de l'avant.
Enfin, la troisième règle d'action de l'homme politique doit être l'acceptation du risque. La crise financière actuelle montre bien que la politique ne peut pas abolir l'incertitude et le risque. Cette crise devrait nous permettre d'aller au-delà des solutions à court terme et d'analyser les faiblesses du système qui ont conduit à l'impasse actuelle.
Pascal Couchepin termina son exposé par trois événements clés de son mandat de Président de la Confédération. Dans l'affaire Tinner une morale de conviction aurait pu exiger que l'on protège les documents nécessaires à la procédure judicaire contre les frères Tinner accusés de trafic de matériel nucléaire. Mais le Conseil fédéral a décidé de la destruction de cette documentation afin de protéger l'intérêt national, voire international. La décision prise a été conforme à une politique de prudence basée sur une morale de responsabilité.
Le deuxième exemple cité par Pascal Couchepin fut l'affaire Nef. Ici, le Président de la Confédération est moins convaincu par la gestion de l'affaire. Peut-être aurait-on dû, faute de nouveaux éléments, assumer la décision d'accepter certains aspects du passé de Roland Nef qui avait depuis sa nomination servi le pays sans reproche.
Enfin, Pascal Couchepin revint à la crise financière et au pacte financier débattu au Parlement suisse le jour même. Il s'agit là d'une situation d'urgence qui exige que soient suspendues les procédures démocratiques ordinaires. L'homme politique est parfois obligé, dans certaines occasions qui doivent rester rares, d'agir rapidement, guidé par la raison d'Etat et par l'intérêt général de ses concitoyens. Il ne s'agit en aucun cas d'affaiblir le système démocratique, mais de permettre à l'homme politique de prendre des décisions d'urgence pour autant qu'elles soient justifiées et expliquées. Dans le cas de la crise financière, le système démocratique est préservé par une décision collégiale au sein du Conseil fédéral et par un débat au Parlement sur la suspension des procédures ordinaires.
Certes, l'on pourrait tenter de réglementer une telle situation par un droit d'urgence. Mais il ne pourrait en aucun cas tenir compte de toutes les éventualités. L'on courrait alors le risque de ne pas pouvoir répondre à une situation inattendue. La règle d'or de l'homme politique face à l'actualité – et ce sera la conclusion de Pascal Couchepin – est d'accepter les réalités politiques et les hommes tels qu'ils sont et avec les risques qu'ils impliquent. C'est là la base d'une politique de prudence fondée sur une morale de responsabilité.