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Du 11 au 17 avril, la Grange de Dorigny a accueilli $.T.O.r.M., adaptation libre du Théorème de Pasolini, mise en scène par Vincent Bonillo.
Théorème impressionne depuis longtemps Vincent Bonillo. Plus qu’un film, cette œuvre représente à ses yeux un « objet artistique entre le film, l’œuvre picturale et la déclaration ». Partant de l’impression que lui a laissée ce film, il se l’est approprié pour finalement donner naissance à $.T.O.r.M., dont le nom est un jeu de mots formé sur Théorème. Il s’agit d’une famille bourgeoise qui accueille un inconnu. Celui-ci fera émerger pour chaque membre de la famille des pulsions refoulées ou oubliées en ayant avec chacun un rapport charnel puis, les abandonnant, il les laissera totalement transformés. Cette œuvre, que Bonillo qualifie de « troublante », critique la société bourgeoise et établit un lien étrange entre marxisme et mysticisme dans l’Italie des années 60 ; un lien « énigmatique que l’on cherche sans y répondre ». Fonctionnant par impressions, la structure est plus mathématique que dramaturgique : poser des éléments, y introduire une contradiction, y mettre un terme. Abrupt.
Pour répondre à ces impressions, il fallait une scénographie ouverte, pure, qui n’impose pas de structure au spectateur. L’espace se résume à six chaises, une table, cinq tableaux blancs sur les côtés. Sur la table, un verre de vin rouge. Un espace vierge que les comédiens viennent combler par leurs pas, leur présence. Après un long silence, le premier comédien s’avance et met l’espace en désordre ordonné. Chaque chaussette lancée a une place précise, chaque tache de vin sur le sol blanc a une forme précise. Chaque pas de la bonne a un rythme précis. Tout est normé. Et tout le monde en est épuisé, malheureux et frustré. Faisant transition entre les différentes scènes, un film passe sur le mur du fond tandis qu’évoluent à l’avant les ombres des comédiens, dans un mélange harmonieux de couleurs variées.
La mère, la bonne, le père et le blanc faussement parfait - ©Pénélope Henriod
Bien que l’histoire ne soit pas aussi variée, puisque nous assistons à cinq scènes sensuelles, Bonillo y introduit un jeu remarquable de nuances. Chaque membre de la famille confronté à l’inconnu se dévoile : non par les mots mais par les corps. En effet, il y a peu de texte mais le spectateur se projette, imagine, ressent l’intériorité des personnages avec force. Pourquoi dire ce que l’on peut voir ? Les corps parlent d’eux-mêmes et dansent. La bonne, coincée d’abord, libère sa sauvagerie et, en transe, sublime, fait exploser une tension entre foi et désir d’amour. La mère, subissant les assauts de son mari, rencontre en cet inconnu un amour qu’elle n’a jamais ressenti. La fille, jeune et rebelle, y trouve ce prince dont elle rêve depuis toujours. Nous n’en apprendrons pas autant des deux autres hommes : ne voulant sans doute pas choquer, Bonillo n’a fait que sous-entendre à l’extrême les scènes « homo-érotiques ». Elles n’apportent rien aux personnages masculins et ils nous demeurent opaques. Un constat malheureusement trop genré, d’autant plus que surviennent sur scène un attouchement et un viol conjugal.
Après le départ de l’inconnu, la famille est détruite : l’un meurt, lentement, beaucoup trop lentement. La bonne part. Ne restent que père, mère et fille, désemparés. Maintenant, les mots prennent le relai et éclairent ce que nous avions pu supposer lorsque les corps parlaient. Sincères, puissants, détruits, désespérés, ils s’immobilisent dans le noir tombant. Une dernière citation de Pasolini s’affiche à l’écran et tout disparaît, sur un goût d’inachevé avec une part légère d’incompréhension – bien légère, si l’on considère l’œuvre de départ. Les impressions demeurent, les questions aussi.