Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07247.jsonl.gz/902

TERRE
Tchernobyl : un sarcophage à un milliard
A Tchernobyl, 170 tonnes de combustible nucléaire se trouvent sous une enveloppe en béton, lézardé de fissures. Le 12 mai, la Commission européenne a attribué 49 millions d’euros supplémentaires pour couvrir d’acier la centrale nucléaire. Au total, un milliard d’euros ont été rassemblés par le Fonds international pour le sarcophage de Tchernobyl. Gros plan
Philippe de Rougemont / DATAS
Il est 1 heure 23 du matin, le 26 avril 1986, quand 70 tonnes de combustible radioactif sont projetées hors du réacteur 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl en Ukraine. Selon « l'Atlas des dépôts de césium 137 après l'accident de Tchernobyl » - publication de la Commission Européenne - des territoires de 17 pays d'Europe, couvrant une superficie de 207.500 kilomètres carrés, ont été pollués. Soit cinq fois la surface de la Suisse. A Tchernobyl, le 4 mai 1986, les membres de la commission gouvernementale gérant la catastrophe sont admis dans une clinique de Moscou pour irradiation intense et remplacés. La nouvelle commission décide la construction d’un " sarcophage " recouvrant le réacteur. Des centaines de milliers de volontaires et de soldats sont mobilisés pour éteindre l’incendie du réacteur 4, l’ensevelir de sacs de sable et le recouvrir d’un sarcophage de béton.
Fissures et masse critique
19 ans plus tard, le sarcophage est fissuré à de multiples endroits et laisse l’eau de pluie infiltrer. Selon l'académicien Dmitri Grodzinski qui supervise la centrale de Tchernobyl depuis 16 ans « Sous le Sarcophage se trouvent 170 de tonnes de combustible nucléaire » Si une masse critique d’uranium et de graphite entrait en contact, une explosion nucléaire de 3 à 5 mégatonnes pourrait se produire, rendant l’Europe inhabitable. « En fait personne ne sait ce qui reste dans le réacteur 4, ni dans quelles conditions, en raison des risques d’exposition aux radiations », nous déclare Roland Desbordes, directeur de l’association française de recherche indépendante sur la radioactivité CRII-RAD.
Un milliard pour contenir le réacteur
Aujourd'hui, tel un assemblage de poupées russes, le projet du deuxième sarcophage appelé à recouvrir le premier qui lui-même recouvre le réacteur N°4 est financé. C’est la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) qui gère la Fondation internationale du sarcophage, dont sont membres 28 pays ainsi que l’Union Européenne. Le 12 mai dernier, les pays donateurs se sont engagés à débloquer 200 millions de dollars supplémentaires pour la construction de la chape, menant à un milliard la dotation de ce fonds. La Suisse contribue par le Secrétariat d'état à l'économie (seco) à hauteur de 8.3 millions de francs.
Un siècle de confinement
Le défi lancé par la Berd ? Recouvrir et isoler de la biosphère pendant au moins 100 ans le contenu du réacteur 4. Aussi, la chape devra empêcher l’infiltration d’eau et l’émission de poussières radioactives. Large de 250 mètres et d’une hauteur de 100 mètres, la cloche de béton et d’acier sera érigée et positionnée sur des rails pour recouvrir l’ancien sarcophage. La Berd espère achever l’installation en 2008/09. Son Président, Jean Lemierre, est confiant « nous sommes certains que l'Ukraine achèvera le projet dans les délais impartis ».
Dissensions
Selon Roland Desbordes, il n’y a pas consensus sur ce projet : « Deux écoles s’affrontent : pour un sarcophage rigide ou un sarcophage à grillage métallique souple qui absorberait une explosion ». C’est le béton armé et l’acier qui ont été retenus. « Au moins avec le nouveau sarcophage, admet Desbordes, on enlève un des facteurs de risque : l’infiltration d’eau et le dégagement de poussières radioactives ». Même si on ne sait pas ce qui se passera lorsque la durée de vie du sarcophage aura été atteinte, dans 100 ans, alors que certains éléments seront encore radioactifs pendant des siècles encore, la construction semble indispensable.
Politique énergétique
Pendant que les ingénieurs Ukrainiens affûtent leurs plans de sarcophage, en Europe le nucléaire recommence à bien se porter. Depuis la catastrophe, 19 ans ont passé et la leçon paraît oubliée. « Bientôt la Sortie du nucléaire à l'allemande risque de ne plus être qu'un souvenir, si la coalition Schröder n’est pas réélue » nous rappelle Christian van Singer, physicien et co-président du comité romand Sortir du nucléaire. Et en Suisse ? « Après les Forces motrices bernoises qui veulent reconstruire une centrale à Mühleberg (BE), ce sera le tour à Axpo d'annoncer qu'ils veulent en construire une à Beznau (AG) » . Les centrales nucléaires d’Europe de l’Ouest seraient-elles infaillibles ? La probabilité de l’accident diminue, mais la possibilité persiste : « On ne peut exclure que dans les dix ans ou vingt ans à venir un accident nucléaire civil grave se produise dans l’une de nos installations ". Déclaration d’un écologiste convaincu ? Non, c’est celle de Pierre Tanguy Inspecteur général de la sûreté à EDF en 1986.