Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07111.jsonl.gz/284

Avec le souci des minimas olympiques en moins, Meta Antenen peut se préparer en toute sérénité, conformément au plan de 1967 établi par Jack Müller. Tout s’est déroulé comme prévu durant la préparation d’hiver. Deux compétitions de contrôle ont interrompu momentanément le processus, mais c’est vraiment pour un bien. Sans préparation spécifique, Meta a pris part le 25 février 1968 à un 60 m haies à Belgrade qu’elle a gagné dans un chrono qui reste à ce jour inconnu. Deux semaines plus tard, les 9 et 10 mars, elle prend part pour la troisième fois aux Jeux européens en salle à Madrid. Le 50 m haies et le saut en longueur sont à nouveau au programme de la Schaffhousoise et ses résultats vont être similaires à l’an dernier avec sur 50 m haies 7″18 en séries et 7″16 en demi-finales pour une élimination de justesse. Ces chronos électriques représentent bien entendu des nouveaux records suisses. Au saut en longueur, elle a franchi 6,08 m à son premier essai, mais elle n’a pas pu aller plus loin et elle termine au sixième rang. Cette parenthèse en salle étant terminée, il est temps de reprendre la préparation olympique.
Meta doit confirmer les minimas olympiques en pleine période de préparation !
Au début du mois de mai, Jack Müller reçoit une information aussi surprenante que décevante : Meta Antenen doit à nouveau se soustraire à atteindre une limite. Jusque-là, elle n’avait pratiquement pas eu d’entraînement spécifiques de vitesse. Faut-il changer le plan d’entraînement maintenant ? Faut-il forcer ? Non, Jack et Meta décident de maintenir la stratégie prévue, quitte à prendre des risques car l’entraîneur a toujours clairement indiqué à Meta qu’elle ne pourrait respecter les limites qu’au mois d’août avec cette configuration. Les premières compétitions du printemps apportent la preuve que la trajectoire n’est pas si fausse que ça, mais en même temps que la prédiction de Müller se vérifie: le mois d’août sera nettement meilleur que les mois de mai à juillet. Le 4 mai à Zurich, elle claque un joli 6,21 m en longueur, mais trois semaines après elle se rate un peu lors d’un meeting à Merano avec 11″2 sur 80 m haies et 5,86 m en longueur. Il faut attendre les championnats régionaux est le 7 juillet à Saint-Gall pour la voir approcher son record suisse du 80 m haies avec 11″0. Elle est censée arriver en bonne forme pour les championnats suisses de pentathlon prévus les 13 et 14 juillet à Lucerne. C’est qu’elle doit aller chercher son premier sésame olympique. Tout a bien commencé avec un record suisse du 80 m haies égalé avec 10″9, puis 10,80 m au poids et 1,57 m en hauteur. Il y a un peu de retard dans le plan de marche, mais tout est encore possible. C’était pourtant sans compter sur des contre-performances au saut en longueur avec 5,76 m seulement et au 200 m en 25″5. Voilà un titre suisse de plus pour Meta Antenen, mais avec son total de 4’566 points, il lui en manque cent trente-quatre. Elle n’est donc toujours pas qualifiée pour les Jeux Olympiques de Mexico ! La semaine suivante est dédiée à l’équipe nationale, que Meta a toujours privilégiée. À Blankenberge, deux records suisses vont être égalés par Antenen à savoir celui du 80 m haies en 10″9 et du 4 x 100 m en 47″7 avec Ruth Schmutz, Regine Scheidegger, Uschi Meyer et Meta pour la fin. Par contre elle n’y est toujours pas au saut en longueur où sa victoire n’a pas compensé un manque évident de performance (5,86 m). Les compétitions vont s’enchaîner semaine après semaine et c’est à cette période que son niveau devrait s’améliorer. Mais tout cela n’est que théorique et un meeting à Zurich le 24 juillet va prouver le contraire.
Si elle court un bon 80 m haies en 11″0, elle doit cependant subir un sacré affront avec une cuisante défaite au saut en longueur face à Sieglinde Ammann-Pfannenstill (LC Zürich), la femme du lanceur de marteau Ernst Ammann : 5,68 m contre 6,12 m ! Les choses s’améliorent un peu le 30 juillet à Grosseto avec un record suisse égalé du 100 m en 11″9 et 6,00 m pile en longueur. Les championnats suisses simples les 3 et 4 août à Zurich devraient être le point de départ de l’embellie prévue. Pourtant la pluie et le froid du samedi ne montrent rien du tout. Au contraire, Meta subit une nouvelle déconvenue au saut en longueur face à Sieglinde Ammann (5,92 m contre 5,99 m). La blonde Schaffhousoise est déçue car elle peine vraiment à trouver la forme. Beaucoup de gens demandent la cause et ont exprimé leurs doutes. Un fardeau psychologique presque insupportable se trouve sur les épaules étroites de Meta. Excès d’entraînement, pense-t-on alors.
Regain de forme au mois d’août
Mais en grande championne, elle va prouver au monde que tout cela n’est que passager. Sur le nouveau tartan du Letzigrund, elle apporte un gros démenti en pulvérisant de deux dixièmes le record suisse du 80 m haies dans le super chrono de 10″7. Il s’agit de la douzième performance mondiale de l’année et surtout elle obtient là une première qualification olympique, qu’elle devra confirmer une seconde fois.
On la disait hors de forme. Meta Antenen a répondu de la meilleure des façons avec un record suisse du 80 m haies en 10″7
Son regain de forme prend de l’ampleur en milieu de semaine suivante à Stuttgart avec un nouveau bon chrono sur 80 m haies en 10″9, malgré des conditions météo pas très favorables. Le long suspense prend fin le 11 août à Berne à l’occasion du match Suisse-Italie au stade du Neufeld. Le temps humide et frais n’a pourtant pas empêché Meta Antenen de satisfaire à sa deuxième limite olympique sur 80 m haies en couvrant la distance en 10″8. Elle a définitivement assuré son billet pour Mexico, ce qui est tout ça de pris. Elle a bien lancé la réunion et elle l’a également bien conclue avec ses camarades de l’équipe nationale du 4 x 100 m Elisabeth Waldburger-Ermatinger (LC Zürich), Ruth Schmutz (LC Basel) et Uschi Meyer (LC Zürich). Elle a terminé la course avec un nouveau record suisse amélioré de quatre dixièmes en 47″3. Toujours en bonne forme sur les haies, Meta a couru un nouveau 10″9 le 31 août à Friedrichshafen. Ce jour-là pourtant, elle a appris une mauvaise nouvelle en provenance de Zurich : imbattable en Suisse pendant des années au saut en longueur, Meta semble avoir trouvé en Sieglinde Ammann une farouche rivale. Après l’avoir battue à deux reprises, dont la seconde fois aux championnats suisse à Zurich, Sieglinde avait égalé le 24 août dernier à Zurich avec 6,25 m le record suisse de Meta Antenen. Une semaine plus tard, toujours à Zurich, elle a établi une nouvelle marque nationale avec un bond de 6,29 m et du même coup obtenu les minimas pour les Jeux Olympiques. La Schaffhousoise ne se démonte pourtant pas et court la semaine d’après à Schaffhouse un nouveau 100 m en 11″9. Ce record suisse égalé devrait donner la puce à l’oreille des sélectionneurs helvétiques en qualifiants pour le pentathlon une athlète qui arrive en forme et qui sera sans doute l’un de nos meilleurs atouts dans le stade olympique de Mexico. Ce sera heureusement le cas et il est désormais temps pour Meta de peaufiner sa préparation comme l’an dernier à Saint-Moritz. Le camp d’entraînement a lieu du 9 au 21 septembre et il va permettre à chacun de prendre confiance. Tous les sélectionnés ont également posé pour les journalistes dans un champ sur les hauteurs du village. C’est Meta Antenen qui a été mise en avant, en véritable fer de lance. La semaine entre Saint-Moritz et le départ a été utilisée pour l’entraînement et la mise en valise d’habits pour une durée de quatre semaines. Ce dernier point est évidemment le plus gros problème.
Les Jeux Olympiques à Mexico
À la veille du départ pour le Mexique, le président de la ville, Walther Bringolf, n’a pas manqué de dire au revoir à la délégation très nombreuse venant de la ville de Schaffhouse. Il y a les rameurs Alfred Meister et Roland Altenburger, la cavalière de dressage Marianne Gossweiler, le cycliste Arthur Schlatter, les athlètes Meta Antenen et Thomas Wieser, ainsi que les deux entraîneurs Markus Handschin et bien sûr Jack Müller. C’est le 28 septembre que nonante-trois athlètes de tous les sports et leurs vingt-neuf accompagnants ont pris le vol Swissair à destination de Mexico. Après un vol merveilleux, la délégation suisse a atterri à Mexico à 19:15 heure locale. Dès le deuxième jour, la période d’adaptation à l’altitude de 2200 m a commencé. Comme à Saint-Moritz, le lanceur de poids Edy Hubacher (TV Länggasse) a aimablement collaboré pour donner des conseils techniques à Meta. Elle a encore quelques fluctuations de performance, mais la tendance est clairement à la hausse. Elle a également facilement passé le test de sexe. Sa préparation pour le pentathlon lui a donné une bonne condition physique et elle va pouvoir s’en servir, ce d’autant plus qu’elle possède aussi la sérieuse expérience acquise l’an dernier lors des Pré-Olympiques. Sauf que là, aux Jeux Olympiques, le niveau sera bien entendu nettement supérieur. Malgré cela, elle a placé son objectif d’obtenir une place dans le top-10 du pentathlon. Un matin, alors que tout semble au beau fixe, la délégation suisse apprend avec consternation que des incidents se sont déroulés durant la nuit à Mexico, incidents qui ont fait de nombreuses victimes. Le bruit de la fusillade n’a pas été entendu dans le village olympique. Le chef de la délégation suisse, M. Jean Weyermann, et le responsable technique, M. Jean Imesch, ont convoqué les responsables des diverses disciplines. Ils les ont priés de surveiller leurs athlètes et dans la mesure du possible de ne pas les laisser aller en ville. Une semaine avant le début des compétitions, Meta a pris part à un test sur 100 m et sur 80 m haies. L’entraîneur Jack Müller est absolument satisfait du niveau de forme de sa protégée.
Le 12 octobre, c’est le jour J pour la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques 1968 à l’Estadio Olímpico. «Il n’y a rien de mieux et de plus excitant que ça», déclare Meta. Puis c’est devenu sérieux car les compétitions ont ensuite commencé. Les Suisses n’ont hélas pas pris un bon départ. «Les résultats sont même loin des attentes», ont rapporté les journalistes helvétiques. Au niveau des athlètes ou des rameurs, on cherche déjà des coupables. Cela a mis une mauvaise ambiance et Meta est devenue nerveuse. Après les deux premiers mauvais jours, les espoirs suisses reposent sur la troisième journée de compétition, le 15 octobre, avec le réputé Urs von Wartburg (TV Olten) au lancer du javelot et Meta Antenen au pentathlon. Les deux sont allés au stade avec le même bus. Meta est complètement immergée dans sa bulle, mais elle lance tout à coup à son entraîneur : «Monsieur Müller, j’ai tellement peur». «Vous êtes en forme, ça va marcher», répond l’entraîneur, sûr de son fait. Et il a raison. Depuis sa place, il voit Meta à l’échauffement franchir les haies avec détermination; tout semble parfait. Placée dans ses starting-blocks, le moment tant attendu est sur le point de commencer. Le coup de pistolet libère les jeunes femmes qui bondissent comme des furies au-dessus des obstacles de leur 80 m haies. À mi-course, les deux quettes blondes de Meta Antenen émergent du groupe. Elle remporte cette série dans le temps fantastique de 10″7. Il s’agit d’un exploit car aucune autre athlète de ce pentathlon n’a fait mieux et surtout il a été bloqué électriquement et non manuellement. Il vaut donc mieux que les 10″7 de son record suisse lors des championnats suisses à Zurich. Enfin elle a été plus rapide de deux dixièmes sur les favorites, l’Allemande de l’Ouest Ingrid Becker et la Hongroise Anne Maria Toth. Trente minutes plus tard, Meta revient dans le stade en position de leader du pentathlon des Jeux Olympiques ! Elle doit maintenant s’attaquer au lancer du poids, la discipline qui hélas ne va pas lui permettre de marquer beaucoup de points. Pourtant grâce aux bons conseils prodigués par Edy Hubacher, elle prend avec confiance dans sa petite main le poids de fer de quatre kilos. Après un poussé énergique, elle voit son engin retomber à un très bon, pour elle, 11,06 m; jamais elle n’avait atteint cette distance en pentathlon. Si les principales concurrentes ont atteint les quinze mètres, il y a une autre athlète, l’Allemande de l’Ouest Ingrid Becker, qui pleure elle un tout petit 11,48 m. Au classement intermédiaire après deux épreuves, la Suissesse a reculé au onzième rang. Après une pause de six heures et sous une pluie diluvienne, Meta parvint à maîtriser une barre à 1,62 m. Malgré ce bon résultat, elle ne parvient pas à améliorer son classement et c’est ainsi qu’elle pointe au onzième rang au terme de la première journée. À leur retour au village olympique, Meta Antenen et Urs von Wartburg (80,66 m en qualifications) ont été l’objet de vives félicitations de la part de leurs camarades de la délégation helvétique.
Le deuxième jour, place au saut en longueur, prévu à 11:30. Si une place parmi les dix premiers devait devenir réalité, il fallait que quelque chose se passe dans cette discipline. Jack Müller suit Meta qui semble un peu irritée à l’échauffement. Mais il voit surtout que son athlète possède une belle vigueur. Son impression a été totalement juste puisque lors de sa première tentative, elle réussit l’exploit de sauter 6,30 m, ce qui lui permet de battre le record suisse d’un centimètre et d’ainsi reprendre son bien vis-à-vis de Sieglinde Ammann qui lui l’avait pris il y a un mois et demi à Zurich. Ce très joli bond lui donne le troisième résultat de ce pentathlon, ce qui la fait remonter à la sixième place du classement provisoire. En fin de journée, elle se retrouve derrière ses starting-blocks pour la quatrième et dernière série du 200 m. Le classement du pentathlon étant très serré, elle va devoir s’accrocher aux cinq favorites. Elle a bien couru dans le virage, mais elle s’est ensuite crispée dans la ligne droite et elle a vraiment dû mobiliser toutes ses dernières réserves pour ne pas trop faiblir. Elle est créditée de 24″9, record personnel égalé. Ce résultat est toutefois trop faible par rapport à ses adversaires car il lui fait perdre deux places et par la même occasion, hélas, le diplôme olympique. En effet, on peut voir maintenant sur le tableau électronique du stade le classement final :
1. Ingrid Becker (RFA) 5’098 pts / 10″9 – 11,48 m – 1,71 m / 6,43 m – 23″5
2. Liesel Prokop (AUT) 4’966 pts / 11″2 – 14,61 m – 1,68 m / 5,97 m – 24″0
3. Anna Maria Toth (HON) 4’959 pts / 10″9 – 11,69 m – 1,60 m / 6,12 m – 23″8
4. Valentina Tikhomirova (URSS) 4’927 pts / 11″2 – 14,12 m – 1,65 m / 5,99 m – 24″9
5. Manon Bornholdt (RFA) 4’890 pts / 11″0 – 12,37 m – 1,59 m / 6,42 m – 24″8
6. Pat Winslow (USA) 4’877 pts / 11″4 – 13,33 m – 1,65 m / 5,97 m – 24″5
7. Inge Bauer (RDA) 4’849 pts / 11″4 – 13,00 m – 1,59 m / 6,22 m – 24″5
8. Meta Antenen (SUI) 4’848 pts / 10″7 – 11,06 m – 1,62 m / 6,30 m – 24″9
Jamais auparavant aux Jeux Olympiques il n’y avait eu de tels totaux et des écarts aussi serrés. Avec un peu plus de chance, Meta Antenen aurait facilement pu se retrouver mieux classée.
Meta Antenen a battu les records suisses du 80 m haies (10″7), du saut en longueur (6,30 m) et du pentathlon (4’848 pts)
L’exploit est impressionnant car elle améliore son propre record suisse de 139 unités avec le magnifique total de 4’848 points. Les félicitations fusent ensuite de partout, mais l’athlète elle-même n’est pas satisfaite, du moins tout de suite après la compétition. Meta, qui a tout donné durant ces deux jours, est surtout complètement épuisée mentalement. C’est pourquoi le lendemain lors des séries du 80 m haies, elle est apparue sans jus. Son départ a été bon, mais on la voit faiblir petit à petit, puis nettement sur les trois dernières haies. Elle termine en 10″9, ce qui ne lui a pas permis de se qualifier pour les demi-finales. Meta peut maintenant encourager librement son copain au saut en hauteur, le très talentueux Thomas Wieser (co-recordman suisse en compagnie du Genevois Michel Portmann avec 2,11 m). Comme beaucoup d’autres camarades de l’équipe suisse, il n’a pas réussi à s’exprimer pleinement et il a été éliminé lors des qualifications après avoir sauté 2,03 m. À partir de là, les deux ont pu profiter des merveilles du Mexique : un voyage culturel très intéressant à Oaxaca, combiné d’une visite à Monte Alban et à Mitla, ainsi qu’un voyage dans le complexe sophistiqué d’Acapulco. Après un séjour de trois jours à Washington et une journée à New York, l’expédition olympique 1968 s’est terminé le 31 octobre.
PAB
A découvrir prochainement
Meta Antenen – La première icône féminine de l’athlétisme suisse