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Doctorant en sciences économiques et assistant à l’enseignement à l’Université de Lausanne
Thèmes: Politique monétaire, économie internationale, histoire de la pensée économique
Adam Smith a été parmi les premiers économistes à travailler à l’université. Contrairement à ses prédécesseurs, il est professeur de philosophie morale et sera le père fondateur de la théorie économique.
Avant d’écrire son éminent ouvrage la Richesse des nations, Smith écrit sa Théorie des sentiments moraux où il insiste sur le bénéfice de la poursuite du bien-être individuel. C’est un ouvrage d’ordre éthique dans lequel il avance que la main invisible est une force providentielle qui s’accomplit au mieux lorsque chacun poursuit ses buts individuels.
Principes méconnus
Contrairement à la pensée commune, l’économie, selon Smith, ce n’est pas la loi de la jungle. «L’intérêt propre n’est pas le seul principe qui gouverne les hommes», disait-il, «il y en a d’autres, tels que la pitié ou la compassion par lesquels nous sommes sensibles aux malheurs d’autrui». En fait, un système philosophico-comportemental préexiste au bon fonctionnement de l’économie. Celui-ci se résume en deux principes:
- sympathie
- poursuite du bien-être individuel
Ensemble, ces deux principes définissent les hommes comme des êtres à la fois égoïstes mais aussi dotés de sentiments. Dans la société conceptualisée par Smith, les hommes poursuivent leurs intérêts propres uniquement dans la mesure où ceux-ci n’empiètent pas sur la liberté d’autrui. Mais comment s’en assurer?
Pour Smith, sans la société, l’homme n’a aucune idée du mérite de ses actions. C’est des autres que naît sa capacité à établir le bien et le mal, le beau et le laid, le juste et l’arbitraire. Car, pour juger de l’impression qu’il laisse sur eux, il doit être en mesure d’examiner sa propre conduite en se mettant à leur place. C’est le concept du spectateur impartial: la société établit des règles générales (ou normes éthiques) sur la base des sentiments qu’inspirent telles ou telles actions. Et la volonté des hommes d’avoir une haute opinion d’eux-mêmes les forcent à s’y soumettre, car cette opinion passe par le regard des autres.
La main invisible intervient alors comme la réalisation d’une efficience collective obtenue par le biais d’une poursuite individuelle du bien-être. Mais comment est-ce possible?
Smith émet l’hypothèse que nul n’est mieux placé que soi-même afin de déterminer ce qui vaut la peine d’être entrepris. Le mécanisme suivant lequel la main invisible opère peut être expliqué ainsi. Parce que chacun souhaite s’enrichir, l’homme maximise constamment les profits qu’il peut tirer des ressources à sa disposition. Mais l’homme, aussi avide soit-il, n’est pas insatiable. L’excédent des richesses qu’il dégage contribue alors, d’une façon ou d’une autre, au bien-être collectif.
Le fondateur d’une approche
Smith est le pionnier de l’approche gravitationnelle de l’économie, dont vont se servir la plupart de ses successeurs. Il est ainsi le premier à distinguer le long terme (base systématique de la théorie, équilibre) et le court terme (oscillations temporaires inexpliquées).
À la manière d’un lac, l’économie est soumise à des forces la stabilisant. Elle se retrouve tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son niveau d’équilibre, mais tend toujours à y retourner.
Dans le contexte de Smith, la définition d’un équilibre stable est nécessaire à l’existence d’un ordre spontané. La main invisible et les forces qui y opèrent contribuent collectivement à l’établissement presque métaphysique d’un équilibre.
Adam Smith aujourd’hui
Son héritage est colossal. Même si les instigateurs de la révolution marginaliste (Walras, Menger et Jevons) balayeront à la fin du 19e siècle le paradigme classique bâti (notamment par Ricardo et Marx) sur les fondements de Smith, ce dernier est l’auteur d’une approche.
Aussi, trop souvent détournée, la main invisible n’est pas la justification théorique du néolibéralisme. Oui Smith croyait aux marchés, mais il reconnaissait le besoin d’intervention dans certains cas. En particulier, il défendait la présence d’une structure régulatrice promouvant la concurrence économique, l’entreprenariat privé et la dévotion au travail. En ce sens, l’économie moderne, dite de marché, est conceptuellement proche de Smith.
À ce sujet d’ailleurs, le journal The Economist rapportait récemment que les économistes s’inquiétaient de plus en plus du degré de manipulation des prix sur les marchés. Smith, en son temps, craignait que les capitalistes n’essayent d’exploiter en permanence la société en influençant les prix ou les lois: un enseignement toujours pertinent aujourd’hui.
La main invisible, c’est ainsi la première manifestation théorique de l’idée que personne n’a besoin de travailler activement au bien-être social pour que celui-ci soit atteint. Retournez donc à vos occupations… vous ne sauriez mieux vous rendre utiles à la société!
Pour en savoir plus
- Module iconomix. Marché et formation des prix
- Dossier du blog iconomix. Economie comportementale
- The Economist. Rescuing Adam Smith from myth and misrepresentation. (26.07.2018)
Applications des concepts de Smith aux question économiques d’aujourd’hui.
- Contrepoints. Cette main invisible qui masque l’originalité d’Adam Smith. (22.10.2016)
Article et vidéo sur la pensée d’Adam Smith.
Cet article est une contribution d’un invité. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.
Doctorant en sciences économiques et assistant à l’enseignement à l’Université de Lausanne