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Qu’est-ce que dada ?
DADA, selon le dadaïste engagé qu’était Tristan Tzara, ne serait pas « moderne », mais « anarchiste », au sens d’un individualisme radical refusant le moindre dogme. Qu’entendait-il par-là ? L’idée de la modernité était clairement celle d’une foi dans le progrès qui voulait œuvrer non pas, comme Dada, contre mais plutôt avec l’ordre établi afin de faire passer ses principes. Il est difficile de définir la notion de Dada en quelques mots simples. Notamment parce que Dada se voulait inter- et transdisciplinaire, collaboratif, européen avant de devenir transatlantique, et qu’il aspirait à rompre radicalement avec les traditions et les conventions dictées par les autorités religieuses et politiques. Pour cette raison, l’art dadaïste échappait – du moins au moment où il a émergé – aux réseaux de diffusion et d’exploitation habituels tels que musées, marché de l’art et grands éditeurs, et il s’est occupé lui-même de se faire connaître. Malgré toute l’hétérogénéité du mouvement et la difficulté à l’étiqueter, certains faits sont avérés : ainsi le lieu officiel de sa création et toute une pléiade d’artistes et écrivains, hommes et femmes, que ce site présentera plus en détail à travers des exemples choisis. À propos de l’étymologie de Dada, Tzara écrivit dans son manifeste de 1918 : « DADA – voilà un mot qui mène les idées à la chasse ; chaque bourgeois est un petit dramaturge, invente des propos différents. [...] DADA NE SIGNIFIE RIEN [...] On apprend dans les journaux que les nègres Krou appellent la queue d’une vache sainte : DADA. Le cube et la mère en une certaine contrée d’Italie : DADA. Un cheval en bois, la nourrice, double affirmation en russe et en roumain : DADA. [...] Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté. Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté. Nous ne connaissons aucune théorie. [...] Liberté : DADA, DADA, DADA, hurlement des couleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences : LA VIE. » Une autre forme de définition, tout aussi radicale et issue des rangs des dadaïstes eux-mêmes, se trouve dans la revue Der Dada (1919) publiée par Raoul Hausmann. À la question « Qu’est-ce que dada ? », il répliqua par d’autres questions sur un mode subversif, critiquant l’air du temps : « Un art ? Une philosophie ? une politique ? Une assurance incendie ? Ou bien : une religion d’état ? est-ce que dada est vraiment une énergie ? Ou est-ce que ce n’est rien du tout, autrement dit tout ? » Par ailleurs, en 1923, accompagné de Kurt Schwitters, Theo van Doesburg se rendit en Hollande pour faire en quelque sorte la propagande de Dada ; dans un pamphlet détaillé, proposé à la vente, la question « Wat is Dada ? » (Qu’est-ce que Dada ?) lui inspira le propos suivant, comme un espace ouvert à tout type d’interprétations : « Dada n’est pas un mouvement artistique – Dada est un mouvement de vie immédiat qui se retourne contre tout ce qui a été imaginé d’important. […] Savez-vous ce que c’est, “Dada”? »
Le 5 février 1916, une poignée d’artistes, écrivains et danseurs, émigrés des quatre coins du continent en Suisse – citons ici Jean Arp, Hugo Ball, Emmy Hennings, Richard Huelsenbeck, Marcel Janco, Marcel Słodki et Tristan Tzara – lance le dadaïsme au Cabaret Voltaire, Spiegelgasse 1 à Zurich. Dans les pays européens voisins, la Première Guerre mondiale faisait alors des ravages ; certains pour des raisons idéologiques et politiques, d’autres, blessés à la guerre, pour des raisons de santé, vinrent s’exiler en pays neutre. Le « isme » du dadaïsme n’avait aucune connotation négative, comme ça avait été le cas précédemment avec l’impressionnisme, mais fut au contraire très vite propagé par les protagonistes eux-mêmes, ainsi lorsqu’ils annoncèrent dans le Züricher Post leur soirée Dada du 14 juillet 1916 en parlant de « futurisme, dadaïsme, cubisme ». Aujourd’hui, il est usage de strictement délimiter le dadaïsme historique à la période allant de 1916 à 1925. Bon nombre de ses adeptes se tournèrent d’ailleurs vers le surréalisme à partir de 1922 tout autour d’André Breton. Le caractère éphémère des productions artistiques de Dada, telles que manifestations performatives ou travaux sur papier, mais aussi les dissensions au sein du groupe, ainsi qu’une négation sélective de l’évolution historique par peur d’être traité de bolchevique, ont fait que le dadaïsme, jusque dans les années 1960 – soit jusqu’à son cinquantenaire –, soit resté un mouvement artistique sous-estimé. S’ajoute à cela que, pour certains observateurs de l’extérieur, l’attaque radicale des valeurs bourgeoises et nationalistes – accusées d’être à l’origine de la guerre –, le sarcasme et la rupture avec les normes verbales et esthétiques courantes, étaient très inconfortables. Enfin, le dadaïsme fut souvent mis en lien avec l’anarchisme et le bolchevisme, ce qui, en temps de Guerre froide, ne favorisa guère l’appréciation des acquis dadaïstes. C’est grâce à des personnes comme Felix Baumann et Hans Bolliger à Zurich, Georges Hugnet, Michel Sanouillet et Robert Lebel en France, Arturo Schwarz à Milan ainsi qu’Eberhard Roters et Hanne Bergius en Allemagne que l’héritage des dadaïstes pendant cette période ne tomba pas dans l’oubli, et que les universités, musées et marché de l’art lui portèrent une attention constante à partir des années 1960. Depuis, et plus particulièrement à partir des années 1990, les grands musées du monde entier, comme le Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou à Paris, le MoMA à New York, la National Gallery of Art à Washington, l’Israel Museum à Jérusalem, la Berlinische Galerie à Berlin, et bien entendu également le Kunsthaus Zürich, ont consacré à ce mouvement artistique important des expositions notoires. Certes, le dadaïsme ne peut se concevoir en dehors du contexte spécifique de son époque, mais, compte tenu des conséquences à long terme de la Première Guerre mondiale, l’étude du mouvement Dada reste pleinement d’actualité.
La Collection Dada du Kunsthaus Zürich
Dada et Zurich, Dada et le Kunsthaus Zürich – ce ne furent jamais des coups de foudre. Si les dadaïstes eux-mêmes étaient plutôt tolérés qu’accueillis à bras ouverts dans la ville, quelques décennies s’écoulèrent avant que les « productions dadaïstes » ne fussent accueillies dans les collections du Kunsthaus. Un premier précurseur de l’actuelle collection Dada fut la donation de Jean Arp en 1958 au Kunsthaus, avec trois œuvres de Sophie Taeuber.
Dans la pratique toutefois, les projecteurs d’exposition avaient déjà éclairé le dadaïsme et ses prédécesseurs immédiats : en 1912, deux ans après l’ouverture du Kunsthaus, son premier directeur, Wilhelm Wartmann, organisa l’exposition du « Moderner Bund » (Alliance moderne) où étaient présentés entre autres des œuvres du futur dadaïste Jean Arp – lequel entrait ainsi au musée en étant dada avant Dada. En 1919, l’exposition de l’association d’artistes « Das Neue Leben » (La nouvelle vie) présenta, à côté des Gestaltungen (Configurations) et des Stickereien (Broderies) d’Arp, des Reliefs de Marcel Janco et des dessins « méchanomorphes » de Francis Picabia ainsi que des têtes Dada et des marionnettes de Sophie Taeuber. Des conférences furent présentées en accompagnement de l’exposition, entre autres de Tristan Tzara et de Marcel Janco sur l’art abstrait. Wartmann mit en valeur d’autres aspects importants du dadaïsme, dans les expositions Abstrakte und Surrealistische Malerei und Plastik (Peinture et sculpture abstraites et surréalistes), en 1929 – parallèlement à une soirée Arp/Schwitters – et Abstrakte Malerei und Plastik (Peinture et sculpture abstraites) en 1934.
La première exposition explicitement consacrée à Dada fut présentée par le Kunsthaus Zürich en collaboration avec le Musée national d’art moderne de Paris en automne 1966, à l’occasion du cinquantenaire du mouvement. Felix Baumann, alors assistant du directeur René Wehrli, organisa à Zurich cette exposition qui partit ensuite pour Paris. Cette présentation exhaustive était une réaction conjointe des deux musées aux initiatives de l’« Association internationale pour l’étude de Dada et du Surréalisme », fondée en 1964 par Michel Sanouillet (1924-2015) et Henri Béhar, spécialistes du dadaïsme. Le catalogue de l’exposition parut alors comme numéro 2 d’une série publiée par cette association parisienne extrêmement active.
À Zurich aussi, quelques particuliers s’intéressaient au dadaïsme, telles que Carola Giedion-Welcker (1893-1979), Hans Bolliger (1915-2002) et Peter Schifferli (1921-1980). Leurs contacts directs et leur amitié avec des dadaïstes, de même que leurs activités infatigables de collectionneurs, d’écrivains et d’éditeurs engagés, firent beaucoup pour la connaissance et la diffusion du dadaïsme. D’autres passionnés comme Peter K. Wehrli et René Simmen actualisèrent à leur façon un héritage représenté à partir de 1966 au Kunsthaus Zürich.
En 1968, des parties de la bibliothèque et de la collection de Tristan Tzara furent dispersées aux enchères par Kornfeld & Klipstein, à Berne : pour de nombreux lots proposés à la vente, le Kunsthaus Zürich dut céder le pas au collectionneur et galeriste milanais Arturo Schwarz. Sous l’égide de Felix Baumann, directeur du Kunsthaus à partir de 1976, Dada devint toutefois un véritable point fort des collections. En 1980, le premier apogée fut l’exposition Dada in Zürich, dans l’ensemble un état des lieux aussi bien qu’une campagne d’achats, avec plus de 120 œuvres et presque 300 documents montrés : la plupart d’entre eux étaient accessibles (les premières venant de la collection d’Arturo Schwarz, les seconds de celle de Hans Bolliger). L’objectif était d’acquérir durablement le plus de pièces possible, à la suite de l’exposition. Grâce à des dons privés (1 183 000 francs suisses, dont une partie provenant de la collecte publique organisée durant l’exposition) et à des fonds étatiques (1 172 000 francs suisses), le Kunsthaus put acquérir 70 tableaux, reliefs, collages et dessins, ainsi que 130 documents. À cela vinrent s’ajouter des dons, que compléta un legs antérieur de plus de 30 œuvres provenant de l’héritage de Hans Richter. Le Kunsthaus est ainsi devenu, à côté du Museum of Modern Art (New York) et du Centre Georges-Pompidou (Paris), un nouveau centre essentiel de présentation et de recherches sur le dadaïsme. Les liens étroits avec Hans Bolliger ont été déterminants pour la constitution de la collection : il fut de longues années un conseiller avisé et mécène du musée.
L’exposition de 1980 fut, dans son genre, sans exemple pour Zurich et préluda à l’engagement durable du vice-directeur Guido Magnaguagno envers le dadaïsme. Conjointement avec Felix Baumann et des membres de la commission des collections (Sammlungskommission) et de l’Association des amis du Kunsthaus de Zurich (Vereinigung der Zürcher Kunstfreunde) – il veilla à la poursuite de la politique d’achats et d’expositions ciblés, bien documentés dans les publications du Kunsthaus. Ces efforts culminèrent en 1994 avec la présentation de Dada global. Pendant de longues années, le conservateur Harald Szeemann s’attacha également à laisser des empreintes, grandes et petites, du dadaïsme, avec des expositions consacrées au Monte Verità, à « l’Œuvre d’art totale », à Alfred Jarry, à Suzanne Perrottet et à Mary Wigman.
Au cours des deux décennies qui suivirent, la collection continua de s’agrandir ponctuellement, par exemple avec le « Dossier Dada » d’André Breton, présenté en 2005 dans une exposition organisée par Tobia Bezzola (aujourd’hui directeur du Museum Folkwang à Essen). En 2016 à l'occasion du centenaire de Dada, la collection a une fois de plus pu être enrichie d'acuisitions importantes incitées par les expositions Dadaglobe Reconstructed, Picabia. Une rétrospective, ainsi que des recherches minutieuses. Cet élan soutenu coïncide avec le mandat directorial de Christoph Becker. Également à l’année du jubilé, le Kunsthaus reçut en don Das Huthbild de Kurt Schwitters (1919), que les Giedions avaient acheté à Schwitters en 1929, après son exposition. Ainsi ce collage – l’un des premiers connus – arrivait-il définitivement dans le lieu où il avait été montré à plusieurs reprises. L’œuvre fut entre autre présentée dans son contexte en 2007, lors de l’exposition Carola Giedion-Welcker und die Moderne, organisée par Cathérine Hug.
La collection Dada du Kunsthaus Zürich est de niveau mondial. Elle se distingue par son ampleur et sa profondeur de champ – tout particulièrement pour ce qui est du dadaïsme à Zurich. Plus de 100 documents et 70 œuvres illustrent et documentent de façon ciblée chaque chronique zurichoise. La plus grande partie de la collection – les 130 œuvres et 400 documents supplémentaires – offrent un panorama sur les épicentres dadaïstes et leurs ramifications, en déployant le parcours « dadaglobal » de 1915 à 1925. L’un des premières obligations était en effet de rassembler Dada dans ce vaste contexte géographique et chronologique. Pour ce faire, ce n’est la solution de facilité dadaïste – « Dada est tatou. Tout est Dada » (Tristan Tzara, 1916) – qui donna la direction, mais plutôt l’appréciation que le Mouvement Dada ne pouvait être compris et développer ses effets que comme mouvement international hétérogène. Cette approche ne nie pas la question du noyau dadaïste : elle n’arrête pas au contraire de la relancer.
À propos du dadaïsme, Felix Baumann, 2015
En 1966, pour les cinquante ans de Dada, Dr. Felix Baumann réalisa une exposition anniversaire au Kunsthaus Zürich. Pendant ses années à la direction du Kunsthaus (de 1976 à 2000), d’autres expositions importantes sur le dadaïsme eurent lieu, notamment Dada in Zürich en 1980 et Dada global en 1994. Les acquisitions des principaux fonds sur le dadaïsme remontent également à cette période. Dans la présente interview, enregistrée à l’automne 2015 au Kunsthaus Zürich, Felix Baumann se remémore ces années-là et répond aux questions de Cathérine Hug, conservatrice au Kunsthaus, Raimund Meyer, spécialiste de Dada, et de Manuela Reissmann, historienne d’art.
Hans Bolliger s’entretient du dadaïsme avec Juri Steiner, 1994
Hans Bolliger (1915-2002) fut une figure clé dans la diffusion et l’historiographie du dadaïsme à Zurich. Comme libraire et antiquaire, il commença très tôt à étudier, puis à collectionner des œuvres et documents Dada. Une grande partie de sa collection privée fut reprise dans les collections du Kunsthaus Zürich. Il joua un rôle essentiel dans les expositions Dada in Zürich (1980) et Dada global (1994) et participa dans la production des publications de Dada in Zürich (1985) et Dada global (1994). Cet entretien avait été filmé par Peter Münger à l’occasion de l’exposition Dada Global. Juri Steiner posa lesquestions.
Expositions au Kunsthaus Zürich 1910–2016 (Un choix en référence au Dadaïsme)