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26.8.2017
Quotidien Jurassien
Mosaïque de la Démocratie
Fragment no 40
Le libéralisme de la peur
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Comme la démocratie, le libéralisme est devenu une notion banalisée. Beaucoup le revendiquent, mais lui donnent généralement un autre sens, superficiel et rudimentaire. Du fait justement que les deux notions sont tellement valorisées, il importe de retrouver et de reconstruire leur substance. Surtout pour ceux prennent vraiment au sérieux la liberté, un noyau dur du libéralisme, au moins sur le plan rhétorique, et ne veulent pas la voir instrumentaliser contre la justice.
Encore beaucoup trop peu connue chez nous, la grande philosophe américaine Judith Shklar (1928-92) s’est efforcée toute sa vie de reconstruire une conception socialement acceptable et engagée du libéralisme.
Judith Shklar était née à Riga (Lettonie) à la fin des années 1920. Lorsque les nazis ont envahi la Pologne en 1939 et que les pays baltes étaient menacés d’une occupation soviétique, sa famille juive a pris la fuite, a émigré par la Suède et, grâce à de faux papiers, par la Russie et le Japon, pour finalement gagner le Canada. Judith a étudié à Montréal et obtenu son doctorat à l’université Harvard de Boston (USA), à laquelle elle est restée attachée toute sa vie.
Son expérience d’avoir échappé à deux des pires systèmes totalitaires du 20e siècle a aussi marqué le travail scientifique de Judith Shklar. Le libéralisme lui a toujours paru représenter beaucoup trop les intérêts des privilégiés, des vainqueurs et des gagnants. Elle a retourné la perspective: elle a adopté le point de vue des victimes, de ceux qui ont peur de la cruauté du pouvoir. Elle a baptisé sa doctrine le «libéralisme de la peur». Selon les chercheurs canadiens Fédéric Boily et Nathalie Boisvert, «Judith Shklar cherche à redéfinir les conditions politiques favorables à la liberté en partant de l’observation que la cruauté – et la peur qu’elle entraîne – est la plus dure atteinte à la liberté individuelle. Les principes universels du libéralisme sont refondus de façon à ce qu’ils soient toujours subordonnés à une tâche première, c’est-à-dire celle voulant qu’il faille favoriser l’exercice de la liberté personnelle en diminuant la portée de la cruauté, de l’humiliation et de l’injustice» (Politique et Sociétés, vol. 33, no 3, 2014).
Contrairement à beaucoup d’autres libéraux, Judith Shklar n’ignore pas l’économie en tant que source de peur existentielle et qu’objet de politique démocratique légitime. «Elle s’indignera des différences économiques et sociales parce que celles-ci génèrent la peur et la crainte qui paralysent des individus et empêchent leur épanouissement.» (Boily/ Boisvert) Ainsi, le libéralisme de Judith Shklar ne se limite pas à fixer à l’action publique des limites afin de protéger le citoyen. Il doit aussi empêcher les rapports de domination, donner aux individus les moyens de leur autonomie.
Finalement, Judith Shklar se différencie de nombreux libéraux autoproclamés en écrivant: «Il reste possible, même à notre époque, d’espérer une société meilleure et fondamentalement différente, non qu’il y ait quoi que ce soit dans le présent qui l’indique, mais parce qu’il est nécessaire de le croire, si nous voulons regarder au-delà d’un présent inacceptable.»
Judith N. Shklar, née à Riga (Lettonie) le 24 septembre 1928,
morte à Cambridge (Massachusetts/USA) le 17 septembre 1992,
était une politologue et philosophe américaine. Elle est devenue
une des plus importantes théoriciennes du libéralisme.
«
Tout adulte devrait être en mesure de prendre sans crainte et sans préjugé autant de décisions sur autant d’aspects de sa vie que cela est compatible avec la même liberté pour tout autre adulte. Cette conviction correspond à la signification originale du libéralisme, la seule qui se justifie. (...) La peur systématique rend la liberté impossible, et rien n’est plus terrifiant que l’attente d’une cruauté institutionnalisée. (...)
Le libéralisme doit pouvoir faire des maux de la cruauté
et de la crainte la référence fondamentale
de ses pratiques et règles politiques.
»
Extraits du célèbre essai Le libéralisme de la peur, publié par
Judith N. Shklar en 1989. On peut lire en français Judith Shklar,
le libéralisme des opprimés, de Paul Magnette, Michalon 2006
(collection Le bien commun).
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