Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07189.jsonl.gz/602

Le 9 septembre dernier, dans une vidéo diffusée en direct via sa page Facebook, le Premier ministre Pashinyan a demandé aux habitants de Jermuk de débloquer les chemins qui mènent à Amulsar en expliquant que Lydian avait donné au gouvernement arménien des garanties supplémentaires sur le fait que ses activités minières ne contamineraient ni l’eau, ni le sol, ni l’air du pays. Il a souligné qu’il n’y avait aucun fondement juridique pour interdire l’exploitation de la mine d’Amulsar et a évoqué de sérieux problèmes pour l’image et la réputation économique internationale de l’Arménie en cas d’une telle interdiction. En rappelant que l’organe d’inspection de la protection de la nature était chargé d’effectuer des contrôles, M. Pashinyan a dressé trois scénarios du développement des évènements qui pourraient en résulter: Ou aucune infraction n’est découverte et tout est normal, ou l’on découvre des infractions et des irrégularités susceptibles d’être réglées sans modification du projet, ou bien les infractions découvertes nécessitent un nouveau projet et une nouvelle évaluation de l’impact sur l’environnement.
Cette décision inattendue de permettre à la société anglo-américaine Lydian International de relancer un projet d’exploitation minière controversé, suspendu il y a un an, survient dans un climat de tensions sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement. Ce projet minier à une dizaine de kilomètres de la station thermale de Jermuk avait été interrompu en juin 2018 suite à la mobilisation de la population locale, qui avait bloqué les routes menant au site. Opposés à l’exploitation de la mine qui, selon les experts comporteraient des risques de pollution de l’air, du sol et des eaux, les habitants de Jermuk avaient récolté 3000 signatures contre ce projet. En décembre 2018, le Conseil de la communauté urbaine de Jermuk avait adopté une résolution qui déclarait cette ville zone écologique et interdisait l’exploitation des mines de métaux dans la région.
Au début de cette année, dans le cadre d’une enquête ouverte à la demande du Premier ministre sur la légalité du permis d’exploitation de Lydian et une éventuelle dissimulation au public des risques dangereux du projet par les représentants concernés du gouvernement, la société de conseil libanaise ELARD avait été mandatée pour mener une évaluation environnementale. Le rapport final d’audit de 190 pages, rendu public en août, a fait l’objet de différentes interprétations.
Selon le chef du comité d’enquête et l’inspecteur en charge du dossier, le rapport avait conclu qu’il était extrêmement improbable que les déchets toxiques de la mine d’Amulsar contaminent les sources d’eau de la station thermale de Jermuk ou des rivières et canaux se déversant dans le lac Sevan, et que les risques environnementaux pour les autres rivières de la région étaient gérables. Pour sa part, Pashinyan a soutenu cette interprétation en faisant valoir que le gouvernement effectuerait « une surveillance cons-tante » et s’il constatait que Lydian n’assurait pas l’absence d’émissions d’eau contaminée de la mine, elle recevrait un avertissement pour rectifier la situation dans les 90 jours. « Si cela n’est pas fait, la mine sera fermée. Le gouvernement a tous les leviers pour résoudre ce problème » a t-il déclaré.
Le lobbying de quelques députés de l’alliance « Mon pas » de Pashinyan en faveur de la mine et les différentes rencontres de ce dernier avec les représentants du gouvernement local de Jermuk et des localités voisines ainsi qu’avec les militants écologistes pour expliquer sa position, n’ont pas pu atténuer l’opposition à l’extraction de l’or à Amulsar.
Le 29 août, suite aux vives réactions dans l’opinion publique, une vidéoconférence a été organisée à l’initiative de M. Pashinyan entre les experts d’ELARD d’une part, et les représentants du gouvernement arménien et des législateurs, d’autre part. Les experts d’ELARD ont indiqué que leur rapport avait été mal interprété et qu’ils ne pouvaient pas évaluer de manière définitive l’impact potentiel du projet d’Amulsar sur l’environnement, car Lydian avait présenté des informations erronées et incomplètes aux autorités arméniennes. Face à ces constatations par les experts, qui confirment les préoccupations des habitants de Jermuk et des défenseurs de l’environnement, le Premier ministre a demandé au Ministère de l’Environnement d’examiner le rapport pour décider jusqu’au 4 septembre s’il y a lieu d’ordonner à Lydian d’établir une nouvelle évaluation d’impact sur l’environnement. C’est dans ce contexte défavorable à Lydian que M. Pashinyan annonçait le 9 septembre sa décision de donner le feu vert à la relance du projet minier, avant même que l’avis du ministère ne soit rendu public.
Le même jour, les habitants de Jermuk ont annoncé qu’ils n’étaient pas prêts à rouvrir les routes et ne permettraient pas l’exploitation de la mine. Plusieurs personnalités et groupes de la société civile ont exprimé leur solidarité avec les habitants de Jermuk et les défenseurs de l’environnement. Par ailleurs, des marches de protestation ont été organisées à Erevan le 11 et le 14 septembre.
L’affaire Amulsar a dépassé les frontières de l’Arménie et a gagné les ONG actives dans le domaine de l’environnement à travers le monde et les communautés de la diaspora. Les organisations diasporiques Charjoum, Zoravik et Renaissance arménienne ont diffusé des communiqués en exprimant leur opposition à l’exploitation minière. D’autre part, une pétition adressée au gouvernement arménien, demandant l’annulation de la licence d’exploitation de Lydian, et aux établissements financiers, actionnaires principaux de Lydian, visant l’arrêt du financement du projet, a récolté plus de 25 000 signatures.
Rappelons que le projet Amulsar a été soutenu par les ambassades américaine et britannique à Erevan. Les diplomates américains avaient mis en garde le gouvernement contre la poursuite du blocage des opérations minières de Lydian, qui pourrait faire fuir d’autres investisseurs américains désireux de développer des projets en Arménie. Le 2 septembre, dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre, la Chambre américaine de commerce en Arménie a pris la défense de Lydian et a évoqué les conséquences négatives que les retards dans le projet pourraient avoir sur le climat des affaires en Arménie.
La crise provoquée par l’affaire Amulsar illustre la confrontation entre les intérêts de différents milieux économiques tant locaux qu’étrangers et les droits fondamentaux des citoyens d’Arménie. C’est un test majeur pour le gouvernement postrévolutionnaire. La gestion de cette crise au détriment de la volonté des habitants touchés par le projet ainsi que des valeurs démocratiques et humaines revendiquées par la révolution de velours n’est pas admissible.
M. S.