Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06862.jsonl.gz/1393

«Chaque mouvement politique qui réussit s’adresse à l’envie, à la rivalité ou à la haine, mais jamais au besoin de collaboration». Ces propos, prononcés il y a plus de 80 ans par Bertrand Russell, n’ont pas pris une ride. Il suffit de voir le contenu des affiches et des pleines pages de publicité du premier parti de Suisse. La réédition des Essais sceptiques du mathématicien et philosophe anglais mérite donc un détour.
Le scepticisme de Russell n’est pas le doute systématique d’un intellectuel désabusé, mais la défiance envers les croyances qui ne sont jamais vérifiées par les faits. Cette démarche empirique fait apparaître les faux-semblants politiques et remonter à la surface les stratégies opaques.
La clé du succès consiste, pour le politicien, à défendre des opinions qui semblent justes au citoyen moyen et à fournir à leur appui des arguments de la plus extrême simplicité. Le politicien habile choisira d’attiser les passions les plus faciles à soulever. Nous sommes par nature enclins à attribuer nos malheurs à la méchanceté des autres. Nous n’aimons pas être privés d‘un ennemi; nous avons besoin de haïr quelqu’un quand nous souffrons. Le politicien qui a la noblesse de défendre ce qui est considéré comme juste par une analyse éclairée et qui préconisera la coopération pour y parvenir sera balayé pour faire place à d’autres.
Pour Russell, l’expert (souvent un fonctionnaire), qui ne vise pas le pouvoir politique, est de nature différente. Il recherche ce qui serait avantageux plutôt que ce qui serait populaire. Mais il a tendance à surestimer l’importance du domaine dont il est spécialiste. Il perçoit mal les passions populaires et sous-estime la nécessité du consentement aux mesures administratives qu’il suggère. Il est donc impossible de transférer le pouvoir aux fonctionnaires.
Mais, dans une société de plus en plus complexe, il conviendrait que les experts acquièrent plus d’influence. On devrait y parvenir en réunissant le plus grand nombre de sceptiques pour combattre les idéologies aveuglantes et les croyances aux programmes politiques attrayants. Si la presse abandonne les excitations à la haine, une nouvelle génération mieux éduquée verra la nécessité d’une politique de coopération plutôt que de confrontation.
Plusieurs générations se sont succédé, mais les espoirs du pacifiste et internationaliste avant l’heure qu’était Bertrand Russell ne se sont évidemment pas réalisés. La mondialisation fait renaître le protectionnisme et le danger de guerre commerciale. Les migrations soulèvent des passions irrationnelles. En Suisse, la politique de coopération, qui semblait être une caractéristique nationale, est une vertu dépassée.
Russell rêvait d’un monde plus rationnel éclairé par le scepticisme. Il avait tort. Mais il avait raison d’être sceptique à l’égard de son scepticisme.