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Les vivants à l’abri, L’Ours blanc 12, Héros-Limite, 2016.
«Deux femmes regardent en direction de la mer. C’est une photographie. Elles sont en hauteur, dans un écart entre des rochers. Des deux femmes c’est la plus petite qui s’est installée tout au bord de la falaise, la plus grande est restée debout. Elles tournent le dos à l’appareil. La terre est ocre, la roche poussière-verdâtre. La mousse et les herbes sèches dessinent au sol des pseudo-triangles végétaux que personne n’ose piétiner.
Au verso, sur la face blanche du papier, dans le coin supérieur gauche, on a écrit le nom du lieu et la date. Une ville du Portugal en 1999. Orientée portrait, l’image retient au moins du paysage la limite terre-eau.
Les femmes ont les bras nus. Leurs cheveux sont presque roux. La grande les porte courts, ceux de la petite sont longs et retenus haut par une barrette enfouie dans la masse. On a passé leurs corps à la lumière liquide. La petite a les pieds plantés fermement dans le sol, les fesses contre les mollets. Elle a formé avec sa main à demi-fermée un appui-tête confortable. La grande, le bras souple, la main légère, comme si elle venait de lâcher un poids. Les bouts des doigts se touchent (pouce contre index et majeur) de façon à former une pince, une boucle, un hublot.
Si elles ne contemplent pas la mer, c’est pourtant dans cette direction qu’elles regardent.
Sur la tranche, la photographie tient debout, légèrement inclinée, contre le pied d’une lampe. À la vue du papier en équilibre, et à cause de la teneur en eau de la scène, on imagine une assiette creuse, un instrument capable de remuer les éléments et, avec de la chance, faire tomber dans l’image ce qui lui manque.
La mer est secouée. Des plis d’écume blanche se rabattent les uns sur les autres. Ce sont les vagues. On suppose qu’elles occupent la conversation. Tu as vu ces vagues ? Oui, j’ai vu ces vagues.»
isbn 978-2940-517558