Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07232.jsonl.gz/1147

Pages A4 - 167 à 170.
5. 4. 2- De Beyrouth vers Israël.
Sur la Place des Canons, grand centre de la capitale libanaise, je pris place avec mon guide à l'intérieur d'un car en partance pour Neqoura via Saïda et Tyr. Du quartier de Raoucheh, une très large route va côtoyer la mer vers Khaldé, fort connu pour son aérodrome, et envahie aux moments de loisirs, par une grande partie de la population de Beyrouth, venant profiter du sable fin de sa majestueuse Damour, au passé mythologique, une voie a été conçue spécialement pour la promenade des automobilistes. On attribue le nom de Damour au dieu Damouras, père de Melquart (l'Hercule phénicien), qui était en relation avec le lion (Léontopolis). Au moyen âge, elle fut une seigneurie indépendante du fief de Sayette (Saïda). Deir el Qamar, quant à lui, se distingue par ses maisons blanches bâtie sur des pentes abruptes, et qui fut la résidence des gouverneurs du Liban du XVIe au XVIIIe siècle. De son passé de petite capitale, il conserve encore une place entourée de divers palais, parfois masqué par des constructions modernes, qui en rompent l'harmonieuse beauté. Diverses restaurations ont été effectuées, principalement dans la mosquée Fakhr ed Dîn et dans le sérail de l'émir Melhem Chebab. Dominé par le couvent de Mâr Abda, le village est remarquable par ses jardins construits en terrasses, véritables prodiges d'industrie et de patience. On y cultive la vigne et le mûrier, on y fabrique des tissus de soie et des broderies.
Redescendant la rivière Nahr ed Damour, nous rencontrons sur la côte Saadiyât, qui fut le théâtre du défi de l'armée de Ptolémée II par Antiochos le Grand. Longeant les oliviers et une verdure mirobolante, nous abordons Nébis Yoûnès, où le sanctuaire, se miroitant dans la mer, a donné son nom au village. Selon l'antique tradition musulmane, ce serait en ce lieu que Jonas aurait été restitué par la baleine. Les localités de Jiyé et de Nebi Yoûnès ont été identifiées avec l'ancienne Porphyréon, et fut nommé ainsi sans doute à cause de la pêche du murex, qui se pratiquait activement sur cette partie de la côte phénicienne. Quelques fragments de colonnes subsistent au bord de la mer et sous le sable fut découvert les débris d'un beau pavage en mosaïque portant une inscription datée de l'an 573 de notre ère qui indiquait sa destination religieuse. La route atteint un promontoire, le Râs es Sakhri d'où l'on découvre Saïda, en partie cachée par les vergers, après avoir franchi le Nahr el Awali.
Bâtie, comme presque toutes les anciennes cités phéniciennes, sur un promontoire, devant lequel se trouve uns île, Saïda est entourée de délicieux jardins, où prospèrent les orangers, les citronniers, les bananiers, les néfliers, les abricotiers, les amandiers, etc. C'est l'antique Sidon, chef-lieu de mohafazat, qui fut la tête de pont de la cinquième Satrapie perse sous Darius. Elle se divisait en deux, comme le confirment les inscriptions du temple d'Eshmoun: la ville maritime (Sidon Yam) et la ville haute (Sidon Sadé). Moïse en parle comme frontière nord de Canaan, et Jésus vint y prêcher. Elle fut l'objet de nombreuses dominations: Philistins, Tyriens, Assyriens, Chaldéens, Egyptiens, Perses, Grecs, Séleucides, Lagides, Romains, Byzantins, Arabes Damascènes, Francs, Palestiniens, Croisés, Sarrasins, Templiers, Turcs, Français et, après la 1ère guerre mondiale, devint Libanaise. Au-delà du Sahel, se dressent les premiers contreforts du Liban, que dominent le Djebel Niha et les Toghmat Jezzin. Outre le commerce des fruits, un petit artisanat donne une certaine activité à la ville. La rue El Moutan, artère la plus animée, mène à la plage. On peut se rendre au Qalaat el Bahr (Château de la mer), forteresse édifiée sur un petit îlot à l'entrée d'un port, par un pont le reliant à la terre ferme. Construit par les Croisés, de nombreux fûts de colonnes antiques ont été engagés dans la maçonnerie, rendant l'épaisseur de ses murailles gigantesque. Le petit port n'est accessible qu'aux bateaux à voile (Mahonnes). Tout comme les autres ports: celui des étrangers, des grenades et l'égyptien, son mouillage est naturel grâce à une digue de récifs. Ils sont tous abondamment garnis, ainsi que de nombreuses bittes d'amarrage.
La chaussée suivant un moment le quai, pénètre dans un souk fort pittoresque où s'ouvre l'entrée du Khân el Frange ou Khân fransaoui, bâtis par Fakhr ed Dîn. Il affecte la forme d'un vaste rectangle entouré de galeries couvertes. Au centre de la cour se trouve un bassin alimenté par une fontaine. Une très vive animation y règne. En traversant une petite place, je remarquai un café qui occupe le bâtiment de l'ancien sérail et en poursuivant: la mosquée el Kechiyé, le château de Saint-Louis (Qalaat el Mezzé), la grande Mosquée (Jami el Kébir du XIIIe s.), le temple phénicien, pour me trouver finalement face à une colline de décombres de 45 mètres de haut, dite colline de murex, constitué par l'accumulation des déchets des matières employées à la fabrication de leurs produits tinctoriaux. Un petit cimetière chiite occupe le sommet du tertre, du haut duquel on jouit d'un panorama sur la ville qui me permit de m'orienter.
Peu après le passage du pont sur le Nahr el Barghout (l'Ardupia des Anciens), torrent très souvent asséché, nous longeons les nécropoles phéniciennes (du XVIIe au IVe siècle avant Jésus-Christ). L'un des monticules renferme la grotte appelée Mougharat Abloûn ou caverne d'Apollon qui contenait des sarcophages dans des niches cintrées dont celui d'Echmounazar II. Outre les gracieux jardins qui offrent d'attrayantes promenades, le temple d'Echmoun (dédié à Adonis et Esculape), Miyoumiyé (sarcophages anthropoïdes), Sayidet el Mantara (ou Notre-Dame de la Garde consacré à Astarté) et Joûn sont autant de lieux mirobolants remplis de merveilles de l'antiquité qui environnent Saïda. Nous franchissons le pont sur le Nahr es Senik situé près d'un khân dans lequel est englobé un milliaire romain et un autre pont sur le Nahr Zaharani où l'on trouve de nombreux tankers de pétrole, aboutissement du pipe-line venant d'Arabie Saoudite. Me voici maintenant à Sarafand, qui relève une grande célébrité dans l'Ecriture par le séjour et les miracles du prophète Elie (miracle de la veuve de Sarepta). Les sidoniens fabriquaient leur verre à Sarepta, d'où le nom de la ville, car saraph, en hébreu, signifie fondre. Pendant les croisades, Sarepta était une grande bourgade entourée de murs et fut un très important port. Le cap de Sarafand (Râs ech Chak) s'appelait le cap Saint-Raphaël. La ville elle-même formait un des fiefs d'un évêché, ainsi qu'un prieuré de l'Ordre du Carmel. Son château s'élevait au bord de la mer et devait occuper le monticule que forme le Râs el Qantara. L'église Saint-Elie était au milieu de la bourgade, sans doute sous l'emplacement actuel du Wali el Khader. Un peu plus loin se trouve la nécropole d'Adloûn avec ses nombreuses grottes. Lorsque nous arrivâmes à la traversée du fleuve Nahr el Litani, je fus surpris d'y trouver un contrôle douanier où l'on doit déposer son passeport pour éviter toute incursion en Israël.
Nos rencontres furent ensuite: le Chihor Libnat de l'Ancien Testament, les ruine d'un aqueduc, un khân et la source thermale d'Aïn Abriân, situé au pied du Tell Abriân et à la lisière de l'oasis de Tyr. Cette ville est située sur une presqu'île autrefois détachée du continent, auquel la rattache un isthme sablonneux. L'île primitive, base et rocheuse, était parallèle à la côte et mesurait un mile (1609 m). Les deux extrémités forment les bras de la croix de chaque côté de l'isthme et se prolongeant encore par une ligne d'écueils, délimitant deux baies. L'activité commerciale de Soûr est assez restreinte. La fermeture de la frontière israélienne à la suite des guerres arabo-juives a porté un coup funeste à la prospérité de la ville. La population se compose de pêcheurs, de constructeurs de barques et de quelques boutiquiers; la petite ville sert d'entrepôt aux habitants de la montagne, qui viennent s'y approvisionner en denrées alimentaires et en matériaux de construction. L'origine de Tyr (en arabe Soûr: rempart; en hébreu Tsor: rocher) se perd dans la nuit des temps. Hérodote apprit qu'elle avait été fondée en même temps que le temple d'Hercule, ce qui le ferait remonter à 2.750 ans avant Jésus-Christ, c'est-à-dire vers le temps de l'invasion cananéenne. Elle accepta la suprématie des pharaons, de Thoutmès 1er à Ramsès II. Hiram 1er monta sur le trône de Tyr peu avant la construction du temple de Salomon (1.011 avant J-C). La fondation de Carthage fut le commencement de la décadence pour Tyr mais su encore se défendre admirablement contre toutes les attaques du continent et notamment contre celle du Babylonien Nabuchodonosor (en 574 avant J-C). La ville fut à moitié détruite par Alexandre le Grand en 332 avant J-C. Passa sous les dominations des Séleucides, des romains, des arabes, des croisés, et des francs. C'est seulement au lendemain de l'effondrement de l'empire ottoman que Soûr fut rattachée au Liban et devint le chef-lieu d'un Caïmacan. La visite de la ville moderne ne présente pas un très grand intérêt et ne retiendra pas longtemps l'attention du voyageur. La bourgade actuelle n'a rien d'attrayant. Quant à la ville antique, elle est en partie submergée par les flots, mais des fouilles, dirigées par l'émir Maurice Chéhab, ont cependant permis de découvrir d'intéressants vestiges de ses anciens bâtiments.
Partant du chantier de fouille de l'ancienne Tyr, la route de Kana longe le Tell Recidiyé, qui est l'acropole de Palaetyr et Râs el Aïn, composé de sources et de réservoirs antiques. Quant au village de Deir Quanoûn, il offre au passage la vue impressionnante des curieuses figures sculptées dans le roc. D'el Kleilé sur le Nahr el Mansoura, nous débouchons dans Azziyé, qui pourrait répondre à l'Echazi des tablettes d'el Amarma. Bigoud es Seid, situé sur l'antique Sinée, précède le promontoire nommé Râs el Baïyade. Ce promontorium album (blanc) de Pline avec ses rochers à pic, se projette dans la mer. À Iskanderounu, simple Khân, ont dit qu'Alexandre le Grand y aurait campé, d'où son nom d'Alexandroscène. Tout au long du chemin côtier jusqu'à Naquoura, se rencontre châteaux, ruines, auges sépulcrales, vestiges de remparts perchés sur l'une ou l'autre colline ou promontoire. Naquoura est à proximité de l'ancienne Palestine, où la vigilance des douaniers est fort sérieuse. Un chemin muletier mène vers Yaroun, l'ancienne Yeren de Josué, l'une des villes de Nephtali, village grec-catholique et chiite. Pour emprunter toute piste le long de la frontière israélienne, il est nécessaire de se renseigner sur la possibilité d'y cheminer auprès de chaque poste de contrôle douanier. Mais malgré tout, leur hospitalité demeure souriante et ne gâte en rien la beauté du paysage particulièrement riche en souvenirs antiques.
F.J-L : 8 juillet 1968