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Nichée au cœur du quartier de Trastevere depuis 35 ans, la Casa internazionale delle Donne est un emblème du mouvement féministe et lesbien en italie. Mais ses jours sont en danger à cause d’un vieux contentieux avec la mairie de Rome…
Arpenter le long couloir du premier étage de la belle bâtisse historique de la Casa Internazionale delle Donne, c’est s’offrir une balade nostalgique dans le passé flamboyant de cette vénérable institution italienne. De grands tirages en noir et blanc disent la légende de ce lieu féministe autogéré: ici des femmes rieuses, déployant une banderole féministe sous une fenêtre; là une AG noire de femmes, toutes assises en cercle, à même le sol d’une cour pavée. Un peu plus loin, on découvre un dortoir improvisé, lits de camp sur tapis persans, dessins aux murs, peuplé de femmes en salopettes ou en culotte, aux longues chevelures seventies. Ou un mur garni de mobylettes aux airs de carte postale, sur lequel des femmes ont tracé à la bombe une phrase traduite en plusieurs langues: «Nos désirs sont des souvenirs projetés dans l’avenir.»
La «Casa», comme la surnomment affectueusement les Romaines, a vu le jour dans la capitale italienne en 1978, lorsque les féministes de l’AFFI (Associazione federativa femminista internazionale) ont occupé un immeuble de bureaux à l’abandon situé à deux pas de la célèbre Piazza Navona. Cinq ans plus tard, les activistes ont quitté ce bâtiment qui tombait en ruine pour trouver refuge de l’autre côté du Tibre, dans le vibrant quartier de Trastevere.
Symbole fort
La «Casa» a pris ses quartiers dans un autre immeuble abandonné, l’ancien Palais du Bon Pasteur: «Ce bâtiment a une histoire intéressante car au XVIIe siècle on y enfermait des femmes errantes, des femmes qui ne se conformaient pas aux normes et aux standards de l’époque, des lesbiennes, des femmes qui refusaient un mariage forcé ou d’entrer au couvent, des femmes considérées comme malsaines», raconte Loretta Bondi, journaliste italienne à la retraite et membre du comité directeur de la «Casa». «C’est donc un symbole fort d’occuper ce lieu qui autrefois a été le théâtre des souffrances de nombreuses femmes, et où désormais les femmes ont la possibilité de s’exprimer.»
Sous le toit de la «Casa», on trouve aujourd’hui une quarantaine d’organisations féministes qui offrent pléthore de services, du soutien juridique aux femmes en instance de divorce au soutien psychologique des femmes victimes de violence, du suivi gynécologique des femmes sans assurance santé au soutien administratif des femmes migrantes… «L’ensemble de nos services et de nos activités représente 700’000 euros par an que nous faisons économiser à la ville», affirme Loretta Bondi, qui tient là un argumentmassue face à la mairie de Rome, propriétaire de l’immeuble. Cette dernière a envoyé un avis d’expulsion à la «Casa» à l’automne 2017 pour cause de dettes impayées.
Après avoir squatté l’immeuble pendant 20 ans, les féministes romaines ont en effet obtenu le droit de devenir locataires des lieux en 2003, à condition de rembourser les loyers dus depuis 1983. Faute de moyens, les dettes se sont accumulées. «Le travail que nous faisons ici est bénévole. Et les professionnel.lle.s qui travaillent à la Casa adoptent des tarifs que nous appelons ‘politiques’», précise Loretta Bondi, qui suspecte la mairie de Rome, elle-même dans le rouge, de vouloir récupérer ce bel immeuble au cœur de la vieille ville pour pouvoir éponger une partie de ses dettes.
Bouffée d’oxygène
Bien que la «Casa» se présente avant tout comme féministe, les lesbiennes y ont leur place, autant historiquement que de nos jours. «Elles ont été une force motrice du mouvement féministe italien», souligne Loretta Bondi. La «Casa» abrite notamment l’association lesbienne Kesbile, créée en 2010 dans le sillage d’un festival baptisé les «Cinq journées lesbiennes». «Nous sommes actuellement une dizaine de volontaires. Nous organisons une soirée chaque troisième vendredi du mois, on ne peut pas faire plus», explique Sara Sacerdote, une agronome romaine de 41 ans membre de l’association depuis ses débuts. «Notre but est de proposer un événement réservé aux femmes, de passer du temps ensemble en s’amusant. Tout est fait par et pour les femmes. C’est important pour nous d’avoir un lieu exclusivement féminin à Rome, nous sommes les seules à proposer ce type de soirée», ajoute Sara Sacerdote.
Dans une société italienne qui se remet à peine des années Berlusconi et de son offensive médiatique sexiste, et où le Vatican conserve un fort pouvoir, un lieu comme la «Casa» est une bouffée d’oxygène, et un lieu essentiel à Rome, où la communauté lesbienne se fait discrète, faute de disposer de lieux de sociabilité. Le bras de fer engagé avec la mairie devrait se poursuivre sur plusieurs mois. Mais la «Casa» a déjà reçu de nombreux soutiens. Preuve que le sort des femmes de la «Casa» ne laisse pas les Romaines et les Romains indifférents: la Région Latium s’est engagée fin décembre 2017 à leur verser la somme de 90’000 euros pour les aider à régler leurs dettes. Affaire à suivre…