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Éditer les Lumières
1. État de la recherche
Offrir à la collectivité des chercheurs et au public cultivé une édition savante des grands textes des Lumières est, paradoxalement, une entreprise assez récente. Paradoxalement parce que, les Lumières ayant développé les principes philosophiques et politiques sur lesquels s'est bâtie notre société contemporaine, on aurait pu penser que la simple édition selon des critères scientifiquement fiables d'écrits aussi fondamentaux que Du Contrat social (Rousseau), la Lettre sur les aveugles (Diderot), De l'Esprit des lois (Montesquieu) ou les Questions sur l'Encyclopédie (Voltaire) eussent constitué un indispensable prérequis à toute glose critique. Ce manque, dont il semble qu'une prise de conscience ait eu lieu au croisement des vingtième et vingt-et-unième siècles, s'explique tout à la fois par des raisons idéologiques, archivistiques et méthodologiques.
Il n'est, pour se rendre compte de l'impact idéologique inhérent à toute réédition des écrits des Lumières, que de se souvenir que la Société Jean-Jacques Rousseau a précisément été créée, à Genève, en 1904, pour lutter contre la récupération de l'image et de l'œuvre de Rousseau en France à des fins strictement politiques. Le climat de la Belle Époque étant marqué, à Paris, par la lutte des radicaux et de la droite catholique, lutte qui trouve dans l'affaire Dreyfus puis dans la loi de séparation des Églises et de l'État autant de relais naturels, il était normal que le combat idéologique se greffât sur l'héritage des Lumières et que la première figure d'entre elles, à savoir Jean-Jacques Rousseau, fît l'objet d'un véritable culte ou au contraire d'un rejet massif, ces deux attitudes s'opérant au détriment de la simple lecture de textes encore mal connus. La Société Jean-Jacques Rousseau l'a bien compris, qui fait en 1904 de la publication « d'une édition critique de ses œuvres » le premier des buts mentionnés à l'article 3 de ses statuts.
Sur le plan archivistique, de nombreux documents pouvant aider à une édition réellement complète des principaux textes des Lumières ont été récemment découverts ou retrouvés. C'est ainsi que les manuscrits des travaux scientifiques d'Émilie du Châtelet ont été dispersés le 29 octobre 2012 : parmi eux figurent l'Exposition abrégée du système du monde selon les principes de M. Newton ou les Examens de la Bible, qu'aucun chercheur n'avait pu encore consulter[1]. Plusieurs brouillons des lettres de La Nouvelle Héloïse et jusqu'à une carte à jouer préparatoire aux Rêveries du promeneur solitaire[2], et inconnue jusqu'ici, ont de même été mis à jour. Cette très récente abondance des sources impose une relecture des textes fondateurs des Lumières en même temps qu'une importante réflexion méthodologique.
Une autre innovation récente est le nécessaire croisement des modes d'édition : que faut-il privilégier, d'une publication papier ou d'une version électronique des textes ? Comment rendre non seulement compatibles mais réellement interactives ces deux approches apparemment antinomiques du savoir ? Le choix opéré par différents éditeurs commerciaux et qui consiste à simplement doubler, à des fins d'actualisation ou d'enrichissement du corpus, une édition papier par sa variante électronique n'obère t-il pas un possible débat de fond sur le plan méthodologique ? L'apparition récente de sources nouvelles n'est-elle pas dès lors une opportunité que nous devons saisir pour repenser l'édition de textes des Lumières ?
Si nous nous sommes principalement, mais pas exclusivement, concentrés sur Voltaire et Rousseau, c'est en fonction des fonds manuscrits de ces deux auteurs qui, heureusement conservés à Genève et à Neuchâtel, invitent à une entreprise éditoriale de grande envergure : les fonds rousseauistes genevois et neuchâtelois ont d'ailleurs été inscrits, en 2011, au registre « Mémoire du monde » de l'UNESCO. C'est donc par un examen succinct des éditions critiques de Voltaire et Rousseau réalisées jusqu'à présent qu'il convient de commencer, seul moyen d'évaluer les carences que nous nous proposons de combler.
Il faut d'abord distinguer, s'agissant de Voltaire, l'édition des Œuvres complètes et celle de la correspondance. Si toutes deux ont été prises en main par la Voltaire Foundation, créée par le milliardaire anglais Theodore Besterman après son départ de Genève, en 1971, elles l'ont été différemment : tandis que les Œuvres font depuis près de quarante ans l'objet d'un vaste programme de publications qui, par son ampleur même, pose le problème de sa continuelle réactualisation, la Correspondance a quant à elle été intégralement publiée par Theodore Besterman à deux reprises : une première fois depuis Genève, aux Délices, en 1953 et 1954, et une seconde entre 1968 et 1976 à Genève puis à Oxford[3]. Combien de nouvelles éditions faudra-t-il mettre à jour, et à quels intervalles, pour rendre compte des sources nouvellement découvertes ? La Voltaire Foundation propose certes une version en ligne, mais accessible à un coût prohibitif et discutable sur le plan scientifique. Besterman s'est en effet arrêté au 30 mai 1778, date de la mort de Voltaire, et il n'a intégré, à de rares exceptions près, que les correspondances active et passive -autant d'erreurs que n'a pas commises, au même moment, son collègue Ralph Leigh, éditeur de la correspondance de Rousseau : Ralph Leigh étend en effet son corpus jusqu'en 1806 et rend parfaitement compte du réseau de lettres qui s'échangent sans que Rousseau soit nécessairement l'un des correspondants. Une récente édition de quelques éléments des fonds CA (correspondance active) et CB (correspondance passive) de l'Institut Voltaire a permis de développer pour Voltaire quelques éléments de réflexion et de dessiner un premier cadre épistémologique[4].
La situation pour Rousseau est quant à elle particulière : si chacun s'accorde à penser que l'édition des Œuvres complètes parue dans la Bibliothèque de la Pléiade[5] est aujourd'hui dépassée (de nouveaux documents ont en effet été découverts et les grilles d'interprétation de nos prédécesseurs deviennent difficilement exploitables), plusieurs options ont été envisagées par les différentes équipes en place. Celle mise en place par Raymond Trousson et Frédéric S. Eigeldinger (Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, édition thématique du tricentenaire, éditions Slatkine, Genève et Champion, Paris, 2012, 24 vol.) visait à offrir une édition synthétique apte à saisir, en dépit de l'extrême diversité des champs opératoires (autobiographie, biologie, musique, philosophie politique, écriture romanesque, pédagogie), une ligne directrice concluante. Celle des éditions Classiques Garnier s'est de son côté fixé pour objectif d'approfondir la recherche inhérente à chaque titre dans les différents domaines d'intervention de l'éditeur : étude des manuscrits, établissement des textes selon de rigoureux principes philologiques, commentaire et réception de l'œuvre.
L'abondance des sources manuscrites et notamment de documents récemment découverts nécessite de surcroît, s'agissant de Voltaire et Rousseau, un travail en amont qui est depuis quelques années le propre de l'ITEM (Institut des Textes et Manuscrits Modernes), unité mixte de recherche française CNRS/ENS, lequel se propose d'« analyser le document autographe pour comprendre les mécanismes de la production », d'« élucider la démarche de l'écrivain et les procédures qui ont permis l'émergence de l'œuvre » et enfin d'« élaborer les concepts, méthodes et techniques permettant d'exploiter scientifiquement le précieux patrimoine que représentent les manuscrits conservés dans les collections et archives.[6] » C'est précisément dans l'articulation ou le passage de cette critique « génétique » à la livraison d'un texte achevé, susceptible de provoquer le questionnement ou d'engager la démarche interprétative, que réside l'intérêt des travaux du groupe « Éditer ».
La littérature relative à l'exploration des divers modes d'édition savante est en général directement liée à l'objet concerné : cela se comprend aisément, chaque texte édité, chaque corpus ayant ses caractéristiques propres. Les enjeux théoriques d'un tel travail et les meilleurs modèles semblent toutefois avoir été développés par l'unité mixte de recherche 537 du CNRS en France, et plus particulièrement par l'équipe chargée d'éditer les Œuvres complètes et la correspondance de Montesquieu. On se référera donc à l'article synthétique de Catherine Volpilhac-Auger, « Onze mille pages : les Œuvres complètes de Montesquieu à Oxford : projet, réalisations, perspectives », Astérion n°4, avril 2006.
2. Plan de recherche
La première démarche, et la plus naturelle, est d’aller à la source, de revenir à la pensée en cours de formulation, par le biais des manuscrits. C’est essentiellement à partir des fonds de l’Institut et Musée Voltaire et des Bibliothèques de Genève et de Neuchâtel qui comptent, pour le dix-huitième siècle, parmi les plus riches d’Europe, que peut se cristalliser une telle démarche. Elle prendrait, au sein du groupe « Éditer » d'’Herméneutique des Lumières, deux directions principales :
Éditer Rousseau : autour du manuscrit d’Émile
Les fonds manuscrits rousseauistes de Suisse romande ont été inscrits en 2011 au registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO. Si plusieurs chercheurs ont naturellement commencé à les explorer de manière suivie, d’importants travaux restent à faire : manuscrits d’Émile et de la Nouvelle Héloïse, papiers Dupin de Francueil, manuscrits musicaux, etc.
Nous avons choisi de nous concentrer pour commencer sur le manuscrit d’Émile, ou de l’éducation, et ce pour deux raisons : il s’agit d’abord d’un texte absolument central dans l’économie des Lumières (à la fois traité de pédagogie, grand livre de métaphysique et roman) ; par ailleurs, l’établissement fautif du texte proposé par la Bibliothèque de la Pléiade n’ayant pas été corrigé par les éditions les plus récentes, une immense collecte des variantes reste à faire.
Un séminaire de recherche dirigé par François Jacob et Martin Rueff et doublé de séances pratiques d'initiation aux techniques paléographiques pourra dès lors aboutir à la publication d’une banque de données critique. La publication elle-même sera précédée d’une série d’articles relatant le travail en cours dans le domaine archivistique, en critique génétique ou relatif à l’interprétation des textes.
Le travail sera globalement organisé en cinq temps : repérage par une lecture approfondie des manuscrits de tous les indices pouvant permettre un établissement fiable du texte, y compris les indices codicologiques, trop rarement pris en considération par les chercheurs ; transcription des différentes strates de rédaction ainsi obtenues et définition d'un outil de description adapté au manuscrit ; interrogation d'autres textes et d'autres pratiques herméneutiques d'abord dans le corpus rousseauiste (un contact suivi avec les équipes qui travaillent à Paris sur les brouillons de La Nouvelle Héloïse ou à Montmorency sur les écrits botaniques de Rousseau est évidemment indispensable) puis chez d'autres écrivains des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Condorcet) ; édition du texte de Rousseau selon le protocole défini durant le processus de lecture des manuscrits ; synthèse organique des éléments de ce « geste » éditorial, et tentative de réponse aux questions qu'il entraîne : éditer Rousseau appelle-t-il des modes particuliers de lecture ou de traitement des sources ? Quelles seraient les spécificités d'une édition d'un texte des Lumières ? Quel lien une telle édition entretiendrait-elle à sa propre lecture, voire à la réception de l'auteur considéré ? L'édition d'une œuvre phare des Lumières est-elle d'ailleurs possible, ou pensable, en-dehors de sa réception ?
Éditer Voltaire : des premiers textes à la Correspondance posthume
Les voltairiens connaissent l’édition dite de la Correspondance définitive de Voltaire publiée par Theodore Besterman, premier conservateur de l’Institut des Délices. Or cette édition, contrairement à celle qu’avait réalisée Ralph Leigh pour la correspondance de Rousseau, s’interrompt à la date de la mort de Voltaire, le 30 mai 1778.
L’équipe mise en place dans le cadre d'Herméneutique des Lumières se propose dès lors de lancer la publication d'une Correspondance posthume avec pour point de départ la mort de Voltaire et pour guide les « affaires » qui suivent ce moment capital : vente du château de Ferney au marquis de Villette, bouleversements socio-économiques à Genève et dans le pays de Gex, transfert de la bibliothèque de Voltaire à Saint-Pétersbourg, mise en chantier par Beaumarchais de l’édition de Kehl.
Les deux premiers volumes d’une telle série, volumes composés de cent trente lettres chacun environ, s’étendraient du 30 mai au 2 juillet 1778 pour le premier (c’est-à-dire de la mort de Voltaire à celle de Rousseau) et du 2 juillet au 15 août 1778 pour le second. Le cercle herméneutique doit ici s’appliquer dans toute sa rigueur : on ne saurait éditer une lettre sans avoir pris connaissance de toutes les autres lettres ou des documents susceptibles d'éclairer l'ensemble du corpus. Il s’agit en effet d’éviter les doublons, voire les triplets d’annotations. Lorsqu’une lettre datée du 15 juin reprend par exemple la nouvelle d’un journal paru le 12 juin et inclus dans le corpus, l’éditeur du dernier document devra renvoyer à l’annotation de l’éditeur du 1er document.
[2]Carte à jouer publiée par Gauthier Ambrus et Alain Grosrichard dans Vivant ou mort il les inquiètera toujours : amis et ennemis de Jean-Jacques Rousseau, catalogue de l'exposition présentée à la Bibliothèque de Genève, à la Fondation Martin Bodmer et à l'Institut Voltaire (20 avril - 16 septembre 2012), éditions inFolio, 2012, n°105, p. 79.
[3]Voltaire's correspondence, edited by Theodore Besterman, Institut et Musée Voltaire, Les Délices, Genève, 1953-1954, 102 vol ; The complete works of Voltaire : correspondence and relative documents, definitive edition by Theodore Besterman, Institut et Musée Voltaire, Genève, University of Toronto Press, puis Voltaire Foundation, Oxford, 1968-1976, 48 vol.
[4]Voltaire, Un jeu de lettres : 1723-1778, correspondance inédite établie et présentée par Nicholas Cronk, Olivier Ferret, François Jacob, Christiane Mervaud et Christophe Paillard, collection Hologrammes, éditions Paragdigme, 2011, 448 p.
[5]Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, édition publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond et sous le patronage de la Société Jean-Jacques Rousseau, avec l'appui du Fonds National Suisse de la recherche Scientifique et de l'État de Genève, 1959-1995, 5 vol.
[6]ITEM, « Enjeux de recherche » (en ligne), site de l'ITEM, mise à jour du 29 novembre 2012.