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Que l’on traverse le Chablais par les grandes voies ferroviaires et routières ou que l’on descende des montagnes, toujours le château d’Aigle offre sa belle silhouette au milieu des vignes. C’est en effet sur un site exceptionnel que se développent les diverses entités qui le composent : corps de logis, tours et murs d’enceinte s’organisent autour de plusieurs cours intérieures. La restauration qui vient de s’achever, dans le respect de la substance historique, et les études qui ont été menées à cette occasion, ont permis de faire de belles découvertes.
Des deux grandes tours appartenant aux seigneurs d’Aigle et au comte de Savoie qui formaient le site au XIIIe siècle, l’une a été transformée en annexe rurale, l’actuelle Grange de la Dîme, sise en face du château, et l’autre, incorporée dans les constructions bernoises plus tardives de la fin du XVe siècle et du début du XVIe siècle. A cette époque en effet, entre 1480 et 1510, Leurs Excellences de Berne, nouvellement installées dans le Chablais, transformèrent en profondeur l’ancien édifice médiéval. Le système défensif fut adapté aux armes contemporaines, les enceintes se développèrent et se parèrent d’une nouvelle grande tour, confectionnée avec d’imposants quartiers de pierre. Ces derniers furent taillés avec beaucoup de soin dans le « marbre» provenant de la colline voisine de Saint-Triphon.
Les gouverneurs bernois s’établirent dans l’ancienne tour primitive des seigneurs d’Aigle, la transformèrent, en l’abaissant, en la divisant en plusieurs niveaux et en l’agrandissant vers le nord, pour former le grand corps de logis central situé en face de l’entrée. Au cours du XVIe siècle, dès 1584, l’aile ouest qui permet de relier le bâtiment principal à la grande tour carrée de l’enceinte fut élevée. En aménageant l’ancien château, les souverains bernois l’adaptèrent au goût du jour en le dotant notamment de nombreux décors peints remarquables. Ces peintures, qui avaient disparu sous de nouvelles couches d’enduits et de badigeons, ont été peu à peu mises au jour lors des transformations effectuées au XXe siècle. Elles viennent d’être remises en valeur grâce à la dernière restauration.
Dans la grande salle dite des gouverneurs, ce sont précisément les armoiries de ces derniers qui ornent les parois dès la fin du XVe siècle et de manière continue jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Ces peintures fourmillent de petits détails très plaisants. Des oiseaux, des personnages en costumes de fête, des ours anthropomorphes rappelant l’emblème de Berne agrémentent les écus et leurs cimiers ornés de grands rinceaux. Une des séries de blasons peut être attribuées à l’habile peintre Humbert Mareschet, artiste lyonnais réputé, réfugié en Pays de Vaud dans la seconde moitié du XVIe siècle.
Jouxtant cette pièce, la salle du poêle, comme son nom l’indique, conserve un beau fourneau en pierre ollaire. L’espace situé à l’étage au-dessus conserve le seul décor médiéval retrouvé dans le château. Des grands carrés ocre rouge de couleurs alternées forment une ornementation dite en « pointes de diamant ».
Dans l’aile ouest, l’ancienne salle des Audiences a reçu, vers 1588, un beau décor de plafond à mauresques dû au peintre Andreas Stoss. Entre les solives, des ornements noirs s’enroulent en de gracieuses volutes, complétées de motifs ocre jaune et ocre rouge. Inspirés de l’art de la bibliophilie, ces motifs rappelant l’art islamique ont essaimé dans toute l’Europe, véhiculés grâce aux modèles reproduits au moyen de la gravure sur bois.
Au-dessus de cette salle, le petit cabinet de Madame la gouvernante a également été décoré, à la fin du XVIIe siècle, d’un plafond polychrome très élégant, alors que dans la tour carrée, d’intéressants graffitis des XVIe - XVIIe siècles, parfois écrits en grec ou en latin, nous renseignent sur la culture des habitants du lieu. D’autres, plus récents et plus frustes, témoignent de l’affectation de la tour en prison. A partir de l’escalier, on peut atteindre le mur d’enceinte où, sur la porte-bretèche de l’entrée, le visiteur a encore la surprise de trouver un petit cabinet entièrement peint au XVIIe siècle, la loge du guet.
Avant de quitter les lieux, un petit détour par l’ancienne grange de la dîme, convertie en restaurant, s’impose au visiteur pour pénétrer dans l’autre château, devenu dépendance rurale, celui qui appartenait au comte de Savoie.
Brigitte Pradervand "Châteaux en Pays de Vaud"
Bibliographie