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A Kiev, une unité spécialisée de l'armée ukrainienne s'occupe d'armer les troupes sur le front avec des appareils de communication et des drones. Son travail consiste aussi à faire de la rétro-ingénierie (ou "reverse engineering"). Elle démonte les armes de l'ennemi afin de mieux comprendre leur conception et leur fonctionnement. Certaines armes russes peuvent même ensuite être réutilisées par l'armée ukrainienne.
"Il y a des drones, des récepteurs radio pour les soldats, des ordinateurs portables. Tout ce matériel est destiné à un usage militaire", explique l'un des membres de cette unité, Igor, interrogé par l'envoyé spécial de la RTS Raphaël Grand pour l'émission Tout un monde.
Des ingénieurs volontaires au service de la troupe
Le matériel récupéré sur le terrain est livré à la caserne. [Raphaël Grand - RTS]La caserne, qui est située au centre de la capitale ukrainienne, regroupe une unité de soldats volontaires composée essentiellement d'ingénieurs. Certains ont étudié à l'étranger, avec des spécialités dans les systèmes de communication.
Le dernier arrivage est encore emballé dans des cartons. "Là, ce sont des drones que nous utilisons pour le renseignement. Nous avons déjà envoyé à nos troupes plus de mille de ces drones", détaille Igor. "Et on les équipe avec des caméras de vision nocturne. Il y en a ici pour des millions de dollars, je pense."
Il s'agit d'engins du fabricant chinois DJI, numéro un du secteur. Officiellement, pourtant, la compagnie ne livre plus en Russie et en Ukraine.
Une technologie de mauvaise qualité
La caméra destinée aux photos aériennes. [Raphaël Grand - RTS]Mais le plus intéressant se trouve peut-être au sous-sol de la caserne, où Igor et son équipe désossent du matériel russe. C'est le cas d'un drone abattu quelque part au-dessus de Kiev.
"C'est une très belle machine. C'est les restes, après le crash", explique-t-il. "On essaie de comprendre exactement quelles pièces ont été utilisées pour construire ce drone".
L'engin est efficace, les Russes l'utilisent souvent, mais sa conception est de faible qualité. "Avant que l'on abatte cet engin, on croyait qu'il était équipé des meilleures caméras, des meilleures technologies. Ce n'est pas du tout le cas, on le comprend maintenant", souligne le militaire.
Une bouteille en plastique utilisée comme réservoir
Sur le papier, ce modèle de drone russe coûte entre 80'000 et 120'000 francs l'unité. En le démontant, on voit que l'appareil est assemblé avec du ruban adhésif. Une simple bouteille en plastique sert de réservoir, le boîtier de la caméra destinée aux photos aériennes est également de mauvaise qualité. Le drone a d'ailleurs dû voler à basse altitude à cause d'une optique inadaptée, ce qui l'a exposé aux systèmes anti-aériens ukrainiens.
"Je pense que c'est à cause du haut niveau de corruption en Russie", avance Igor. "C'est censé être leur meilleur drone, mais en fait de l'argent a dû être détourné et c'est ce qui explique la mauvaise qualité des composants."
Des oligarques soucieux surtout de s'enrichir
La corruption toucherait donc le niveau d'armement de l'armée russe, confirme Léo Péria-Peigné, chercheur à l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI).
"C'est effectivement une des réputations de l'industrie russe en général et a fortiori depuis la chute du Mur", dit-il. "Le potentiel industriel soviétique a été partagé entre de grands oligarques souvent plus soucieux de s'enrichir rapidement que de fournir du matériel de grande qualité."
Et c'est un cas que l'on retrouve à plusieurs reprises dans d'autres domaines de l'armement russe, notamment en matière de modernisation de la flotte.
"Il y a eu des cas similaires où l'Etat russe payait une somme très importante pour une modernisation ambitieuse", relève ce spécialiste en armement. "Mais il s'avérait qu'une fois la modernisation payée et théoriquement achevée, soit elle était essentiellement de façade, soit elle était incomplète, soit elle avait été mal faite parce que réalisée par des ouvriers peu payés et peu qualifiés."
Des pièces occidentales fournies malgré l'embargo
Le démontage des drones réserve des surprises. [Raphaël Grand - RTS]A la caserne de Kiev, un autre membre de l'unité spéciale, Pavlov, montre comment les armes russes comportent aussi de nombreuses pièces occidentales.
"Déjà la bouteille en plastique à l'intérieur, c'est sans doute Coca-Cola. Ok, je rigole!", plaisante-t-il. "Mais on sait que les Russes ne construisent pas les moteurs de ces engins. Ils utilisent des pièces venant d'autres pays."
Il s'agit de moteurs américains ou parfois chinois, achetés en ligne à faible coût. Mais des pièces de très bonne facture sont aussi retrouvées sur les champs de bataille.
"On a retrouvé des systèmes de visée optique européens dans des tanks russes produits en 2016, après les premiers embargos visant l'équipement militaire en Russie", assure son collègue Igor. "Comment est-ce possible que des entreprises européennes vendent leur produit à la Russie malgré toutes les sanctions?", s'interroge-t-il.
Car l'appareil de visée dont il parle est fabriqué par l'entreprise française Thales, qui a récemment confié au journal Le Parisien avoir livré des équipements à l'armée russe jusqu'en 2020.
L'armement reste avant tout un commerce
"Le monde de l'armement est avant tout un monde du commerce", rappelle Léo Péria-Peigné. "C'est un commerce très politique, mais c'est un commerce."
Les pays occidentaux ont décrété un embargo sur les armes à destination de la Russie après l'annexion de la Crimée en 2014. Mais "la réponse que semblent s'être donnés les industriels de l'armement a été qu'ils avaient été payés et qu'il s'étaient engagés à fournir certains systèmes avant que l'embargo soit décrété et qu'ils étaient donc contractuellement obligés de le faire", explique ce spécialiste.
Européennes, américaines, chinoises ou même russes, ces pièces stockées dans la caserne de Kiev retourneront sans doute rapidement sur la ligne de front. Car en temps de guerre, rien ne se perd.
"Les Russes ont certainement un meilleur armement que nous, mais on essaie d'être plus malins", relève Igor. "On répare ces équipements russes et on essaie de leur donner une seconde vie en les envoyant à nos militaires."
Raphaël Grand/oang