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La mondialisation est vue par certains comme une chance et un enrichissement, par d’autres comme une menace. Les recherches en sciences économiques plaident largement en faveur du point de vue des optimistes, en montrant que la mondialisation a des effets positifs sur la croissance et la prospérité et qu’elle réduit la pauvreté. Les possibles effets négatifs sur la répartition des richesses au sein des pays et sur l’environnement sont moins le fait de la mondialisation que des manquements des États.
L’économie mondiale forme aujourd’hui un réseau plus dense que jamais. Entre 1950 et 2010, le commerce mondial de marchandises – mesuré d’après les exportations – a été multiplié par trente-trois environ, tandis que sur la même période le produit intérieur brut mondial a été multiplié à peu près par neuf (voir graphique 1). Ce phénomène peut aussi s’observer à l’échelle des pays, dans des proportions et à des époques différentes. Il reflète l’accroissement de la spécialisation et de la division des chaînes de valeur ajoutée des entreprises et industries ainsi que l’intégration de nombreux pays dans l’économie mondiale. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) comprend 157 pays, un nombre plus élevé que jamais.La mondialisation touche aussi le commerce des services et les échanges de capitaux, travail et savoir-faire. Le graphique 2 montre, à l’exemple de quelques pays, combien s’est accru le niveau d’intégration dans le commerce des biens et des services. Il il-lustre aussi le niveau d’intégration dans l’échange des capitaux et du travail (temporaire), calculé comme la somme des facteurs internationaux de revenus et de coûts comparée au produit intérieur brut (PIB). On peut observer que la mondialisation a continué de progresser fortement durant les dernières décennies, aussi bien pour les flux de marchandises que – en particulier en Suisse – pour l’échange des facteurs de production.Les causes de cette progression sont nombreuses. Elles sont d’abord de nature technologique: les moyens de transport, tels que navires, avions et camions, ont amélioré leurs performance. L’évolution des technologies de la communication – du télégraphe à l’internet en passant par le téléphone et le fax – a aussi joué un rôle important dans l’accroissement du commerce mondial. L’échange des facteurs de production a pour sa part également bénéficié de nombreuses améliorations institutionnelles, notamment dans le do-maine de la sécurité du droit, de l’architec-ture financière et des assurances sociales.La dimension politique ne saurait être sous-estimée. L’impact des deux guerres mondiales et des limitations au commerce qui les ont accompagnées a été tel que la mondialisation, qui avait atteint un très haut niveau avant 1914, s’est effondrée. C’est seulement vers 1980 que la quote-part des exportations et des importations dans le PIB dépasse celle atteinte avant la Première Guerre mondiale. Les nombreux cycles de négociation réalisés dans le cadre de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le com-merce («General Agreement on Tariffs and Trade», Gatt) depuis 1948 et la fondation de l’OMC en 1995 ont permis de réduire les barrières commerciales à une échelle mondiale et empêché de les renforcer lors de la récente crise économique et financière. On peut encore mentionner la suppression d’obstacles aux transferts de capitaux et la facilitation des migrations (temporaires).
Effets positifs de la mondialisation sur la prospérité
Quel effet cette formidable croissance de l’interdépendance économique a-t-elle eu sur la croissance mondiale et la prospérité? Les recherches théoriques et empiriques s’accordent ici sur une réponse étonnamment nette: l’ouverture des marchés, par la libéralisation des échanges de biens, de services et de facteurs de production – comme le travail, le capital et le savoir-faire – favorise la croissance et conduit à une plus grande prospérité macroéconomique.Cette affirmation est soutenue par les résultats de diverses recherches. Wacziarg et Welch (2008), qui ont examiné les effets d’une libéralisation du commerce sur la croissance économique, montrent que les pays ouverts ont une croissance plus rapide que les pays fermés. Ces auteurs ont établi que les États qui ont libéralisé leur commerce extérieur entre 1950 et 1998 affichent en moyenne une croissance économique supérieure de 1,5% aux autres. La recherche de Wacziarg et Welch confirme ainsi les apports essentiels des thèses classiques de Sachs et Warner (1995).Les mêmes auteurs ont par ailleurs montré que les économies nationales ouvertes convergent vers un même niveau de revenu. Dans ce groupe, les pays pauvres croissent nettement plus vite que les riches, tandis que dans les économies nationales fermées, aucun écart systématique de croissance entre pays riches et pays pauvres ne peut s’observer. L’ouverture profite donc tout particulièrement aux pays pauvres. Cet effet positif de l’ouverture se manifeste de façon particulièrement nette lorsqu’un pays se tourne vers le commerce mondial en un temps relativement bref, comme l’ont fait de nombreux pays asiatiques. La Chine et le Vietnam par exemple, après s’être ouverts par décision politique, ont connu une très forte croissance.Nulle part le contraste entre ouverture et autarcie n’est plus patent que dans la péninsule coréenne. Sur le 38e parallèle se côtoient actuellement l’un des pays les plus riches et l’un des plus pauvres de la planète, alors même que les deux Corées ont connu jusqu’en 1945 une histoire presque semblable, qu’elles se distinguent à peine sur les plans géographique, linguistique et culturel, et qu’elles ont affiché jusque dans les années soixante un degré de développement économique similaire. Depuis que la Corée du Sud s’est ouverte, vers le milieu des années soixante, elle a atteint des taux de croissance records. Son voisin du nord au contraire souffre d’une famine quasi-permanente. Le graphique 3 illustre cet immense écart de prospérité, visible même depuis l’espace par la différence de consommation d’électricité.
Canaux d’influence de la mondialisation
La théorie du commerce international identifie différents canaux par lesquels le commerce international influe sur la prospérité et la croissance. Les travaux de David Ricardo ont été décisifs à cet égard: il a montré, en 1817, dans le chapitre «Du commerce extérieur» de son ouvrage Des principes de l’économie politique et de l’impôt, que les pays accroissent leur prospérité en se spécialisant dans les domaines où ils sont plus compétents que les autres. Cette mise en relief des avantages comparatifs implique qu’un pays, tout en ayant des ressources limitées, peut accroître sa consommation globale, et qu’il a besoin d’exploiter moins de ressources pour atteindre un certain niveau de consommation. L’ajustement des salaires au sein de l’économie d’un pays lui assure, indépendamment de sa productivité, de pouvoir prendre part au commerce international.Les avantages absolus d’un pays dans une industrie déterminée n’entrent pas en ligne de compte. Le commerce n’est pas favorable à la prospérité parce qu’il crée par exemple des emplois, mais parce que les biens produits permettent d’accroître les importations et de faire un usage plus efficient de ressources limitées.La théorie classique s’est enrichie en bientôt deux cents ans de très nombreux enseignements. Alors que Ricardo rattachait les avantages comparatifs des pays à des écarts technologiques, la théorie néoclassique du commerce de Heckscher et Ohlin a mis l’accent dans la première moitié du XXe siècle sur les différences en termes d’accès aux ressources et aux facteurs. Cette nouvelle approche a conduit à des découvertes intéressantes sur l’ajustement des prix des facteurs – par exemple des salaires – entre différents pays.Il y a environ 30 ans est apparue une autre théorie, étroitement liée au nom de Paul Krugman, nommée la nouvelle théorie du commerce et qui situe principalement les avantages de celui-ci dans l’élargissement des marchés et dans la possibilité qui en découle pour les entreprises de créer leurs produits avec moins de ressources. Cette orientation des recherches, très active encore aujourd’hui, met aussi l’accent sur l’accroissement de la concurrence et sur ses effets sur l’évolution d’entreprises aux niveaux de productivité différents.Les canaux d’influence ainsi identifiés ne concernent pas seulement le commerce des biens et des services mais s’appliquent aussi de façon analogue à l’échange des facteurs de production et des produits intermédiaires. Dans tous ces domaines, le commerce a pour effet que les ressources sont employées là où elles livrent une contribution optimale à la valeur ajoutée.Outre ces effets dits d’allocation, qui permettent un accroissement de prospérité unique, existent des effets à plus long terme sur la croissance. Le commerce et les investissements directs favorisent la diffusion des technologies au niveau international, permettant à des pays moins développés d’accroître leur production en recourant à des technologies sans avoir à mener les recherches nécessaires. Ce facteur explique en partie que la Chine connaisse depuis des décennies une crois-sance plus rapide que ce qu’ont pu connaître les pays occidentaux dans leur histoire.
Revers de la médaille
Si donc la mondialisation est à ce point positive, pourquoi peine-t-elle à convaincre aujourd’hui? Deux raisons au moins peuvent être avancées. Premièrement, elle ne bénéficie pas nécessairement à tous au sein d’un même pays, certains risquent aussi d’en souffrir. Deuxièmement, elle peut aggraver les atteintes à l’environnement lorsque les institutions sont insuffisamment outillées.Le premier aspect renvoie au théorème de Stolper-Samuelson (1941), généralisé par Jones (1965) sous le concept de «Magnification Effect», selon lequel la mondialisation entraîne une forte modification des prix relatifs des facteurs dans les pays concernés. La diminution relative des revenus de la main d’œuvre peu qualifiée observée dans plusieurs pays pourrait ainsi être liée aux progrès du commerce international. Une autre explication réside dans le progrès technologique, qui remplace la main d’œuvre peu qualifiée par le capital. Dans le cas de la Suisse, les salaires relatifs de la main-d’œuvre peu qualifiée ne diminuent pas, mais son chômage relatif augmente. Cependant, comme le montrent Weder et Wyss (2011), on ne peut pas rattacher ce phénomène au commerce international (mais éventuellement à l’immigration).L’augmentation des inégalités qui accompagne la forte croissance économique dans des pays comme la Chine ou l’Inde n’est au demeurant pas inhabituelle, elle est similaire à celle qu’ont connue les pays européens au XIXe siècle. L’augmentation des inégalités en Chine s’explique par le fait que les villes s’enrichissent à un rythme rapide et que les régions agricoles ne peuvent pas suivre. Il serait pourtant faux de dire que les pauvres en Chine ne bénéficient pas de l’essor du pays. Dollar et Kraay (2004) ont en effet montré par une étude empirique intégrant plus de cent pays que la libéralisation du commerce de marchandises a un effet positif sur la réduction de la pauvreté au sein des pays.Le deuxième aspect renvoie aux effets négatifs que la mondialisation peut avoir sur la pollution de l’environnement et sur la surexploitation des ressources. Certains types de polluants – comme ceux générés notamment par le transport – sont sans nul doute en relation directe avec l’accroissement du commerce. Les principales conséquences de la mondialisation sur l’environnement sont, cependant, liées à l’augmentation parallèle de la prospérité.Des analyses théoriques et empiriques de cette relation complexe identifient des effets variés sur la pollution, dont certains se neutralisent. Antweiler, Copeland et Taylor (2001) montrent ainsi que, si le commerce entraîne un accroissement de la production et donc de la pollution (effet d’échelle), l’augmentation des revenus conduit dans le même temps les États à durcir leurs directives sur l’environnement, contraignant les entreprises à mettre en œuvre des techniques environnementales plus élaborées (effet technique). Dans leur étude, qui aborde les émissions de dioxyde de soufre (SO2) dans un grand nombre de pays, c’est le second effet qui l’emporte; le commerce réduit donc la pollution. Pour d’autres substances en revanche – comme le dioxyde de carbone (CO2) – le premier effet semble prévaloir (Cole et Elliott, 2003).L’impact du commerce sur l’environnement dépend donc fortement du type de pollution et des contre-mesures étatiques. Alors que, pour le SO2, l’État et l’économie ont soutenu des mesures permettant d’améliorer les techniques de production, pour le CO2 la volonté d’en réduire les émissions paraît bien plus faible.Négliger les questions environnementales entraîne l’apparition d’externalités mal anticipées. Dans un tel cas, le commerce international peut renforcer celles qui sont indésirables. Par exemple, comme nous l’apprend Taylor (2011), les gigantesques hordes de bisons, non protégées, qui parcouraient le centre des États-Unis ont été pratiquement anéanties en l’espace de quinze ans vers la fin du XIXe siècle suite à la découverte en Europe d’une technique rendant possible l’exploitation industrielle des peaux de bisons. Sans l’existence d’un commerce entre l’Europe et les États-Unis, une telle exploitation effrénée n’aurait pas eu lieu, du moins dans une telle ampleur et à un tel rythme; ce n’aurait naturellement pas été le cas non plus si l’État leur avait assuré sa protection.
Conclusion
La mondialisation a donc un effet positif sur la croissance et la prospérité. Elle tend en outre à réduire la pauvreté, même si elle risque d’accroître les inégalités au sein d’un même pays. Le commerce international peut, par ailleurs, avoir un effet positif sur l’environnement, dans la mesure où, la prospérité aidant, les règlements environnementaux tendent à se durcir. L’écologie et les ressources risquent surtout de subir des catastrophes lorsque le commerce conduit à une surexploitation rapide et incontrôlée des biens communs (mondiaux). Les politiques doivent alors agir en prenant des mesures ciblées: en protégeant, par exemple, une espèce ou en levant un impôt sur le CO2.
Graphique 1: «Évolution du commerce mondial de marchandises et du produit intérieur brut mondial, 1950–2010»
Graphique 2: «Intensité du commerce international et des échanges de facteurs pour plusieurs pays, 1950–2009»
Graphique 3: «Ouverture et autarcie vues de l’espace: l’utilisation de l’éclairage électrique comme indice de l’écart de développement économique entre la Corée du Sud et la Corée du Nord»
Encadré 1: Liens de causalité entre commerce et prospérité
Liens de causalité entre commerce et prospérité
La forte connexion entre commerce et prospérité n’est pas encore en soi la preuve d’un effet positif du commerce. Les écarts de prospérité pourraient provenir d’autres facteurs – par exemple la diversité des institutions – et les différences d’ouverture n’être qu’une conséquence des différences de prospérité. La Corée du Sud serait dès lors plus ouverte que la Corée du Nord par le fait qu’elle est plus riche.Frankel et Romer (1999) ont affronté ce problème avec l’idée suivante: certains facteurs géographiques, par exemple une distance importante entre les pays, ont sur le commerce des effets négatifs similaires à ceux d’une restriction, comme des droits de douane. Or contrairement à ces derniers, les facteurs géographiques ne sont pas influencés par la prospérité d’un pays. Le lien entre flux commerciaux tels qu’influencés par la géographie et prospérité peut donc recevoir une interprétation causale. Comme le montrent Frankel et Romer, cet effet de causalité se situe dans le même ordre de grandeur que celui que livre une simple considération du rapport entre commerce et prospérité. D’autres travaux basés sur des effets différés dans le temps confirment la causalité de la libéralisation du commerce sur l’accroissement de la prospérité.
Encadré 2: Bibliographie
Bibliographie
− Antweiler Werner, Copeland Brian et Taylor M. Scott, «Is Free Trade Good for the Environment?», American Economic Review, 91, 4, 2001, p. 877–908.− Cole Matthew A. et Elliott Robert J.A., «Determining the Trade-Environment Relationship: The Role of Capital, Labor and Environmental Regulations», Journal of Environmental Economics and Management, 46, 3, 2002, p. 363–386.− Dollar David et Kraay Aart, «Trade, Growth, and Poverty», The Economic Journal, 114, février 2004, F22–F49.− Frankel Jeffrey et Romer David, «Does Trade Cause Growth?», American Economic Review, 89, 3, 1999. P. 379–399.− Jones Ronald W., «The Structure of Simple General Equilibrium Models», Journal of Political Economy, 73, 1965, p. 557–572.− Ricardo David, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Londres, 1817 (plusieurs éditions en français).− Sachs Jeffrey et Warner Andrew, «Economic Reform and the Process of Global Integration», Brookings Papers on Economic Activity, 1, 25th Anniversary Issue, 1995, p. 1–118.− Stolper Wolfgang et Samuelson Paul, «Protection and Real Wages», Review of Economic Studies, 9, 1941, p. 58–73.− Taylor M. Scott, «Buffalo Hunt: International Trade and the Virtual Extinction of the North American Bison», American Economic Review, 101, 7, 2011, p. 3162–3195. − Wacziarg Romain et Welch Karen Horn, «Trade Liberalization and Growth: New Evidence», World Bank Economic Review, 22, 2, 2008, p. 187–231.− Weder Rolf et Wyss Simone, International Trade and Unemployment: An Investigation of the Swiss Case, 2011, université de Bâle (mimeo).