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Critique
"Avant tout, il faut savoir que les frères Coen ont été inspirés par le chef-d'œuvre éponyme de Cormac McCarthy, légende de la littérature américaine, dans lequel celui-ci évoque notamment le déclin du mode de vie lié au Far West, les derniers sursauts du sens de l'honneur et de la justice, l'emprise de la violence dans un pays ""pas pour le vieil homme"".
Le film s'ouvre sur un superbe panorama désertique, entre le Texas et le Mexique. La voix off du shérif local, fils et petit-fils de shérifs, annonce qu'il va conter une histoire peu ordinaire. Un chasseur solitaire suit les traces d'un cervidé qu'il n'a pas tué sur le coup et tombe par hasard sur quelques camionnettes entourées de cadavres criblés de balles; sous une bâche, une grosse cargaison de drogue. Le chasseur, en pistard chevronné, trouve au pied d'un arbre un cadavre et une mallette bourrée de dollars. Il s'empare de celle-ci, sans se douter qu'il va être l'objet d'une poursuite implacable, semée de meurtres sauvages. Son chasseur à lui est un psychopathe impassible qui, parfois, décide du sort de ses victimes en le leur faisant jouer à pile ou face.
Lors de la première vision de presse, une partie du public, s'attendant à retrouver une comédie, a commencé par rire (il faut reconnaître que certaines situations et répliques décalées s'y prêtent, même si l'humour est noir voire cynique) puis a réalisé que les thèmes abordés allaient plus loin et plus profond que la farce et prenaient du relief depuis les tueries dans les lycées.
La narration est parfaitement conduite et servie par des acteurs de premier ordre, dont Tommy Lee Jones (aussi bon en shérif vieillissant et désabusé qu'en justicier dans TROIS ENTERREMENTS), Josh Brolin (excellent dans sa lutte pour la survie), Javier Bardem (qu'on ne présente plus, inquiétant à souhait dans le rôle du cerveau criminel), Woody Harrelson en tueur à gages désinvolte. Peu de femmes, mais quelques-unes ""de sorte"", comme celle du shérif et deux tenancières de motel...
Daniel Grivel
Deux couples pour ce faux-western classique, œuvre d’une dimension peu commune: les frères Coen, la vengeance et la mort.
Adapté d’un roman éponyme de Cormac McCarthy, ce douzième film des frères Coen a toutes les allures d’un western contemporain par son intrigue et ses décors naturels. Autour de 1980, un homme (Josh Brolin) découvre une mallette remplie de dollars mais hélas munie d’un émetteur, et s’en empare; il se voit alors sans cesse poursuivi par un sombre personnage (Javier Bardem), alors qu’un shérif (Tommy Lee Jones) suit la piste des deux hommes grâce aux cadavres semés en route. Et tout cela se déroule dans un triangle circonscrit par la frontière canadienne du Midwest, le bassin du Colorado et le delta du Mississippi.
Autant dire que tout semble posé pour offrir un film d’action au classicisme absolu. Et pourtant, l’apparence est trompeuse, car il manque un détail, une musique qui fait monter la tension. Et si la musique n’imprègne presque aucune scène, c’est que ce film raconte autre chose qu’une poursuite impitoyable, il relate bien davantage la perte de valeurs et le désenchantement d’un monde. «Je ne me rappelle rien de pareil au temps où j’étais shérif dans les années 50», confesse le shérif Bell, qui, plus loin, ajoute même ces paroles qui dans un autre contexte passeraient pour ringardes: «Chaque fois qu’on oublie de dire monsieur et madame, la fin n’est pas loin. Et ça touche tous les milieux.» C’est d’ailleurs précisément dans ces derniers mots que le propos des frères Coen est fort et se montre révélateur d’une gangrène. Cette dernière s’est attaquée à tout un corps social et la pandémie avance, alors que rien ni personne ne paraît être en mesure de la juguler.
Ici, les personnages ne se rencontrent presque jamais et lorsque c’est le cas, ils ne se comprennent pas. Ils se cherchent pour mieux se faire disparaître, s’écoutent constamment au travers des cloisons, mais ne parviennent jamais à s’entendre. Aussi le personnage principal du film n’est-il pas un méchant, mené par sa cupidité et son désir de vengeance; si tel était le cas, peut-être pourrait-il «se racheter». Non, Javier Bardem, dans une composition impressionnante et magnifique incarne le Destin, avec ses «il faut», ses promesses absurdes et sa fascination du hasard ainsi que son jeu de pile ou face.
La mécanique excellemment huilée, le casting parfait, le suspense présent, les plans saisissants, tout fait de cette réalisation très soignée une œuvre remarquable. Glaciale et violente, elle demande un peu de recul et atteste que l’on a passé du western où la dramatique pouvait être qualifiée de «biblique» à un western de type tragédie grecque où le destin est en marche et où rien ne peut l’arrêter.
Serge Molla"
Ancien membre