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Appenzell, une région du nord-est de la Suisse, est trop souvent identifiée à son fromage, si célèbre soit-il. Et pourtant, à l'occasion du 500e anniversaire du 13e canton de la Confédération, l’ancien conseiller fédéral Arnold Koller estime qu’Appenzell est un modèle de démocratie vécue.
Dans le jardin de son chalet, avec une vue magnifique sur l'Ebenalp, l’ancien ministre fédéral de la Justice Arnold Koller médite sur le caractère appenzellois et revient sur la partition des deux demi-cantons en 1597 pour des motifs religieux.
swissinfo.ch: Comment expliquez-vous à des étrangers l’existence des deux demi-cantons d'Appenzell?
Arnold Koller: Appenzell, et surtout Appenzell Rhodes-Intérieures, mon petit pays natal, est un modèle réduit de l’exception suisse par rapport à l’Europe. En particulier parce qu’en termes de population, nous sommes de loin le plus petit canton: les Rhodes-Intérieures ne comptent que 15’000 habitants, contre 52'000 dans les Rhodes-Extérieures.
Il est donc tout petit, mais très original. Et surtout, il a une grande histoire. Ici et là, d'autres Suisses me disent: «15’000 personnes, c’est la taille d’une commune moderne». Peut-être, mais pas avec une telle conscience civique!
En 1513, alors que nous étions encore unis, nous sommes devenus le 13e membre de la Confédération suisse. Ces siècles d’indépendance ont beaucoup marqué la population. Il y a ici beaucoup d'autonomie et, aussi, d'obstination. Et puis, naturellement, nous avons un paysage merveilleux. C’est la concordance de toutes ces particularités qui a forgé le caractère des gens.
swissinfo.ch: On dit que les Appenzellois sont coriaces. Il y a aussi le célèbre dicton: «Mon père est appenzellois, il mange le fromage avec l'assiette». Ce qui signifie qu’il aurait été si pauvre qu'il utilisait le pain en guise d’assiette.
A.K.: Appenzell, surtout les Rhodes-Intérieures, était un Etat agricole jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Et donc plutôt pauvre. Contrairement à Glaris ou à d’autres cantons, on n’y monte pas immédiatement à 2000 mètres d’altitude. C'est plutôt un paysage charmant, mais les fermes étaient très petites. Une famille pouvait à peine en vivre.
Il n’y avait que l'industrie laitière et le fourrage et, accessoirement, l'élevage de porcs. Les femmes faisaient de la broderie, mais ce secteur a traversé une grave crise au XIXe siècle. Et la dureté des temps a naturellement marqué le caractère de la population, si bien qu’elle est devenue coriace.
Jusqu'à récemment, notre canton était qualifié de financièrement fragile. Actuellement, la situation s’est plutôt améliorée et il figure parmi les cantons moyennement forts.
swissinfo.ch: Pourquoi, au milieu du XIXe siècle, Appenzell s'est-il opposé si longtemps à l'industrialisation?
A.K.: Ici, il faut à nouveau faire la distinction entre Rhodes-Extérieures et Intérieures. Au XIXe siècle, les premières furent l'un des premiers cantons fortement industrialisés du pays. Les Rhodes-Intérieures sont restées agricoles jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale.
Le sociologue Max Weber a émis la théorie que la religion protestante encourageait l’habileté des gens et l'industrialisation. La religion catholique a au contraire toujours eu une certaine peur du contact avec l'argent et la richesse. Pour moi, ce n'est donc pas un hasard si les Rhodes-Extérieures (protestantes) sont devenues un des premiers cantons industrialisés et que les Rhodes-Intérieures (catholiques) sont longtemps restées agricoles.
Arnold Koller
Né en 1933 à Appenzell, il suit des études d’économie à l'Université de Saint-Gall et de droit à celle de Fribourg, où il obtient un doctorat en 1966.
Après une année à l'Université de Californie, à Berkeley, il est nommé en 1972 professeur de droit européen et international à l'Université de Saint-Gall, jusqu'à son élection au Conseil fédéral en 1986.
En 1971, il entre à la chambre basse du Parlement fédéral en tant que député démocrate-chrétien.
De 1973 à 1986: il est ministre de la Justice d’Appenzell Rhodes-Intérieures.
Après son entrée au gouvernement fédéral, il devient ministre de la Défense pendant deux ans, puis reprend la Justice en 1989, jusqu’à son retrait du Conseil fédéral en 1999. Il a été président de la Confédération en 1990 et 1997.
swissinfo.ch: Récemment, l'ancien ministre des Finances Hans-Rudolf Merz a écrit dans un article que, au XVème siècle, au lieu de verser les impôts exigés par le Couvent de Saint-Gall, le maître argentier appenzellois s’est contenté de signer une promesse de paiement écrite. Ce genre de rébellion est-elle typiquement appenzelloise?
A.K.: Oui, Appenzell appartenait alors à l'Abbatiale de Saint-Gall. Et les guerres d'indépendance ont été lancées contre le prince-abbé ainsi que ses alliés autrichiens. Quand ceux-ci exigeaient trop d’impôts et de taxes, les Appenzellois se sont soulevés en 1403 et en 1405, ce qui leur a permis de conquérir leur indépendance.
swissinfo.ch: Les deux Appenzell se sont séparés en 1597 pour des raisons religieuses. Comment deux demi-cantons peuvent-ils encore subsister au jour d'aujourd'hui, avec la globalisation?
A.K.: Dans l’acte de partition de 1597, on peut lire cette conclusion: «Aussi longtemps que cela conviendra aux deux parties». On n'a donc pas exclu une réunification. Mais le fossé confessionnel se caractérisait aussi déjà dans le quotidien. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, cela a été une simple coexistence. On vivait côte à côte, mais on avait peu de choses à se dire. Il n'existait pas non plus d’associations communes.
Les Rhodes-Intérieures collaboraient davantage avec Saint-Gall qu'avec les Rhodes-Extérieures. L'unique association supra-cantonale était la Société des Officiers, mais elle était composée avant tout de ressortissants des Extérieures, car les Intérieures comptaient très peu d’ officiers.
swissinfo.ch: Cependant, en comparaison à d'autres, il n'y a jamais eu de guerre de religion entre ces deux demi-cantons.
A.K.: La partition elle-même était déjà une action très civilisatrice, si on pense aux guerres de religion qui ont pris à l’époque la dimension de guerres civiles, en Suisse également. La partition a aussi été rendue possible grâce à l'entremise helvétique.
swissinfo.ch: Comment avez-vous expliqué à vos interlocuteurs étrangers le refus des électeurs de votre demi-canton, en 1990, d’accorder le droit de vote aux femmes?
A.K.: J’ai dû l’expliquer à l’Université de Berkeley, qui était très progressiste. Cela n’a pas été une tâche facile. Alors, un peu malicieusement, j’ai répondu avec cette question: «Expliquez-moi la peine de mort!» (rires). Ce sont des atavismes qui ne sont plus explicables dans le monde civilisé d'aujourd'hui.
Mais il y avait naturellement des raisons, par exemple le souci de préserver la Landsgemeinde. Dans les années 1980, je me souviens que des jeunes femmes avaient répondu dans un sondage: «Non, nous ne le voulons pas, par amour de la Landsgemeinde.»
Précisément, cette assemblée sur la place de la ville n’est pas seulement un événement politique, mais aussi social. Les gens se réunissent tous pour élire le gouvernement et se prononcer sur les lois. C’est difficile d’expliquer cela à des gens qui n'ont pas vécu cela de près.
swissinfo.ch: Et comment avez-vous réagi quand, la même année, le Tribunal fédéral a imposé le vote des femmes, annulant ainsi le scrutin de la Landsgemeinde cantonale?
A.K.: Cela a été une grande surprise, un peu comme un jugement biblique. Dans les Rhodes-Extérieures, cela a été plutôt difficilement accepté. Mais dans les Rhodes-Intérieures, les femmes et les hommes se sont réunis pour la Landsgemeide en 1991 déjà, comme si cela avait toujours été ainsi.
Je l'ai toujours dit: juridiquement, ce verdict du Tribunal fédéral était faux mais, politiquement, il a fait un vrai miracle. Avec cela, nous avons fait sensation dans le monde entier. Des journalistes sont venus de partout. Bien que très vivante, la Landsgemeinde avait presque un caractère de musée. Jusqu'à ce point, le jugement a été libératoire.
(Adaptation de l’allemand: Isabelle Eichenberger), swissinfo.ch