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À partir du moment où aux éléments physiques s’ajoutent des vues de l’esprit, la cartographie devient objet heuristique. À plus forte raison encore si les éléments ajoutés ont trait à la philosophie politique ou à une forme d’ethnologie “morale” comme c’est le cas dans cette magnifique carte publiée en 1837 par William C. Woodbridge !
Ce document, bien plus que de représenter la situation géopolitique du début du XIXe siècle, nous donne un aperçu tout à fait fascinant de la vision qu’avait de ce monde “moral” un américain “éclairé”. Il est un exemple tout à fait probant de ce que l’histoire de la cartographie d’information peut nous apprendre près de deux siècles plus tard sur les représentations intellectuelles de l’époque. De plus, cette carte documente de manière originale les techniques de visualisation de données utilisées pour représenter de telles informations. Fasciné par ce document (qui m’a été conseillé par Eric Butticaz), je vous en propose ci-dessous un descriptif ainsi qu’une version redessinée, augmentée de considérations liées à la réalisation d’une telle carte.
Un document de 1837
Publiée au Connecticut en 1837 dans le “Modern atlas, on a new plan, to accompany the System of universal geography”, cette carte de 25×31 cm se base sur des données dont la source est malheureusement inconnue (elle inclut un tableau de populations daté de 1826). Elle classe les territoires selon des degrés de civilisation (de sauvage à éclairé, en passant par barbare, demi-civilisé et civilisé) tout en indiquant leur religion et système politique.
Cette carte fait partie de la David Rumsey Historical Map Collection qui contient plusieurs dizaines de milliers de cartes historiques et les partage en ligne après numérisation.
La carte du monde de 1837 redessinée dans le monde de 2013
Excepté le cartogramme (représentation des populations sous la forme de cercles d’aire proportionnelle), toutes les informations présentes sur la carte redessinée sont présentes sur la carte originale. N’ont pas été reportées les informations suivantes : longitudes, latitudes et noms de lieux qui ne sont pas des territoires liés au peuplement (en particulier géographie maritime).
Les surfaces : entre “sauvages” et “éclairés”
Les quatre niveaux “moraux” inférieurs sont classiquement rendus par une gradation du remplissage allant du quadrillé au pointillé en passant par des surfaces lignées et lignées/pointillées. Les territoires “éclairés”, par contre, sont rendus par des lignes concentriques de points, donnant l’impression d’une luminescence.
Parfois centrés sur un point précis du territoire (capitale ou ville d’importance) et parfois centrés sur le centre du territoire, ces éclairages étaient difficilement visualisables dans un flat design facilement lisible. Il leur a donc été attribué une coloration plus légère.
On remarquera avec intérêt que Woodbridge ne s’est pas borné à colorer les surfaces des Etats mais a bel et bien tenté de représenter les niveaux de civilisation de territoires peu balisés. L’exemple du Mexique (ci-dessus), un Etat aux frontières bien définies, est particulièrement illustratif puisque sa surface est divisée en plusieurs territoires aux “degrés de civilisation” différents. À l’inverse, la Russie occidentale (ci-dessous) est un contre-exemple intéressant puisqu’on y observe des pôles “éclairés” dans une surface demi-civilisée.
La représentation d’une telle surface composite a dès lors été éludée par une surface de valeur moyenne (“civilisée” en l’occurrence) pour ne pas surcharger cette région de très nombreux découpages.
La Russie occidentale est le seul territoire pour lequel Woodbridge semble faire la distinction entre villes éclairées et campagnes peu civilisées. Il est dès lors légitime de se demander si une telle bipartition ne serait pas également applicable à d’autres grands territoires susceptibles d’être soumis à une répartition non homogène des populations.
Les légendes : rendre les symboles intelligibles
Le jeu de symboles mis en place par l’auteur est à lui seul un témoignage de la mentalité dans laquelle la carte a été dressée. Une couronne pour les monarchies, opposée à un faisceau républicain surmonté d’un bonnet phrygien, mais combinée avec ce dernier pour désigner les monarchies limitées par un parlement. Les religions sont très sommairement résumées, en particulier le très grand groupe des “payens”, symbolisés par un temple grec en perspective.
Afin de simplifier la lecture et parce que les symboles sont souvent très proches les uns des autres, il a été décidé de ne pas combiner les symboles dans la version redessinée mais d’en créer de nouveaux pour les catégories des monarchies constitutionnelles et des territoires sous la régulation d’un autre souverain. De plus la décision de ne pas conserver les symboles liés aux vice-rois et gouverneurs est également motivée par l’irrégularité de Woodbridge à faire appel à ces symboles, parfois remplacés par le symbole de leur autorité supérieure.
Les symboles figurent généralement à proximité du nom du territoire, à l’exception des “Indépendants” (étoiles larges) dont la position est très aléatoire et ne permet malheureusement pas de tirer des conclusions fermes sur la volonté de l’auteur.
Dans le cas de la Sibérie, trois étoiles sont agglutinées, malgré le territoire gigantesque (exemple ci-contre à gauche) alors qu’en Amérique du Nord elles semblent réparties (exemple ci-contre à droite) en fonction des tribus indiennes (ou alors simplement aléatoirement, mais selon une logique de remplissage).
L’Europe, quand à elle, pose un autre problème en raison de la densité d’informations à visualiser (on notera que Woodbridge a recours à une mini-carte agrandie de cette région, en bas à droite de sa page) :
Bonus : démographie mondiale
Sur la base des indications fournies par la carte de Woodbridge, voici un cartogramme des populations de 1837 (il ne s’agit pas des données fournies par son tableau – tout à fait intéressant au demeurant puisqu’il indique aussi les proportions de religions -, mais de celles indiquées sur la carte).
L’aire des cercles est proportionnelle à la population des territoires concernés. Les cercles colorés représentent les grandes régions telles que découpées par l’auteur, elles contiennent les cercles des pays décrits par la carte. Comme la population des grandes régions est souvent estimée imprécisément, la somme des population des pays n’atteint pas leur total (particulièrement visible dans le cas de l’Afrique et de l’Asie).
Commentaire
Témoignage de la mentalité d’une région et d’une époque (respectivement l’Occident au XIXe), ce genre de carte n’en essaie pas moins de représenter une réalité, à destination d’un public ciblé. Dès lors, quel est le message de cette cartographie d’information ? Au-delà d’un manque évidement de moyens pour étayer une critique de la source en raison de la non-citation de l’origine des données, il apparait évident que cette carte est marquée du sceau de l’“éclairé”, voire de l’“éclaireur” (dans la démarche de celui qui compile ces informations pour les transmettre). Pour ne pas dire finalement de l’“illuminé” ?
Si ce travail de recomposition d’un document historique vous a intéressé et/ou que vous connaissez d’autres initiatives de ce type ou d’autres cartes porteuses d’un tel appareil intellectuel (ou simplement belles), n’hésitez-pas à lancer la discussion dans les commentaires ci-dessous !
Bravo pour cet excellent travail!
Il est à mon avis intéressant de noter l’homogénéité de la carte quant au degré de “civilisation” de l’Europe. Si au début du 19e siècle les Européens semblent égaux à cet égard, il ne le sont plus un siècle plus tard. Le développement d’un racisme biologique virulent a largement compliqué ce schéma. La phrénologie, la craniologie, l’anthropométrie, mais aussi l’ethnologie, la linguistique, l’archéologie, la géographie, etc., ont permis de raffiner les types humains à l’intérieur même de l’Europe. A cause de l’immigration massive de populations venues du Sud et de l’Est de l’Europe et jugées “inférieures” et “indésirables”, ce type de classifications fut très en vogue aux États-Unis pour militer en faveur de l’imposition de quotas drastiques aux ressortissants de ces régions.
Un livre de 1899 en particulier fournit de très belles cartes d’index céphaliques, de formes de visages, de pigmentation cutanée et capillaire, de degré de “nigrescence”, etc., pour les pays et les régions d’Europe. Beaucoup de cartes sont consacrées à la France, voire à certaines de ses régions comme le Limousin, la Normandie, la Bretagne, l’Alsace. La Suisse est également représentée. Les développements p. 131-179 valent le détour. En particulier, on appendra que la Bourgogne, peuplée originairement de Teutons, a réussi le tour de force de replonger cette souche de population “supérieure” dans son primitivisme! Il est vrai que les Français appartenaient dans leur ensemble à des types raciaux intermédiaires, loin de la “perfection” nordique…
Il s’agit de l’ouvrage de William Z. Ripley, The Races of Europe, disponible à cette adresse (édition de 1900). Ripley était un professeur américain d’économie politique à Columbia University et au MIT. Dans les faits, il était une sorte de professeur de sciences sociales. Son livre différenciait trois grandes races en Europe: la race Teutonique, la race Alpine, la race Méditerranéenne. A l’époque, on pouvait en distinguer bien plus (cf. p. 599).
Tout le livre est un travail méticuleux (et obsessionnel!) de distinction de la différence. Il traque les corrélations intrigantes entre certaines variables (à tels toponymes telle couleur de peau, à telle fréquence des inventions telle stature) et les explique par la race, et dans une moindre mesure par l’environnement. Dans le livre, la race est ainsi posée en facteur explicatif global de l’histoire humaine. Tous les faits humains s’expliqueraient par la race. En cela, ce livre n’était que l’expression de son époque.
Sans doute un travail de reconstruction cartographique pourrait aussi être très intéressant sur certaines de ces cartes…
Merci beaucoup pour votre développement ! Cet ouvrage est un objet en effet tout à fait passionnant, lui aussi témoignage d’une mentalité qui fascine (et terrorise…). En matière de cartographie, il contient effectivement des visualisations tout à fait intéressantes !
Vous pointez à juste titre le manque de précision de la carte de Woodbridge en ce qui concerne cette homogénéité feinte des territoires (européens, d’un part, mais il est certain que la question se pose dans la description visuelle de tous les continents). Il apparaît toutefois évident qu’une carte mondiale destinée à être présentée dans le cadre d’un atlas de format conventionnel ne peut pas intégrer une telle précision.
De plus, les classes civilisationnelles de Woodbridge n’interfèrent pas avec les catégories raciales auxquelles vous vous référez. Il s’agit de cartographier le monde “moral” et, même s’il est parfois fait mention des ethnies qui peuplent certains territoires, il n’est pas question de leur race, pigmentation cutanée, etc… . On notera d’ailleurs que le terme “sauvage” semble moins désigner les populations que les territoires eux-mêmes puisque les zones “sauvages” sont très largement des régions non peuplées.
Je ne pense pas qu’en 1899 la question de la précision descriptive se pose pour tous les continents. A la fin du 19e siècle, les Pygmées, les Inuits et les Aborigènes sont toujours considérés comme des “sauvages”. En revanche, pour l’Europe en particulier, le raffinement des classements raciaux a pris une dimension inouïe, qui n’existait pas en tant que telle au début du 19e siècle. Les questions de pigmentation de la peau et des cheveux, de volume et de forme du crâne, etc., fonctionnent désormais comme des indices de cette hiérarchie “morale” de l’humanité que l’on retrouve en partie à l’intérieur des frontières de l’Europe. Le livre de Ripley et la carte de Woodbridge parlent exactement de la même chose, mais pas dans les même termes. Ces auteurs donnent à voir deux époques du racisme.
Je suis encore une fois d’accord avec vous, mais réitère qu’il n’est pas évident de conclure que la carte de Woodbridge traite de “races” (même s’il ne fait aucun doute que, comme vous en concluez, cette carte donne une vision d’une “époque du racisme”) : Comme l’auteur s’intéresse au système politique des territoires, son “sauvage” ne signifie à mon avis pas un jugement sur la “race” mais sur la structure organisationnelle de ces sociétés. Cela est particulièrement visible dans les colonies, où les territoires sont souvent “civilisés” ou “semi-civilisés” parce qu’ils sont soumis à des structures politiques occidentales alors qu’ils sont peuplés très largement par des populations qui seraient très certainement considérées comme “sauvages” ou “barbares” sur le plan racial.
je ne suis ni expert en histoire, en cartographie ou en civilisation, mais je me demande si on doit interpreté le vocabulaire utilisé avec un peu plus de distance. Je suis certain que l’époque était raciste et l’Eurocentrisme de la carte en est une confirmations.
Mais je pense que notre interpretation des termes “civilized civilization” ou “enlightened civilization” peut avoir un biais important. Le sens des mots change souvent rapidement avec la société et leur définition au 19e et au 21e sont certainement très différent. Subjectivement, on imagine ce qu’un européen du 19e voulait dire par “barbarous”, mais il serait interessant de vraiment voir ce qu’en était la définition à l’époque et comment elle diffère de l’idée qu’on s’en fait.
Merci pour votre réflexion. Il s’agit en effet de prendre les termes avec des pincettes. C’est la raison pour laquelle j’ai scrupuleusement respecté la nomenclature utilisée par l’auteur dans la carte redessinée, pour ne pas laisser place à l’interprétation a posteriori.
En particulier pour le terme “barbarous”, on notera que les territoires d’Afrique du Nord sont nommés “Barbary” sur la carte, comme nom de lieu et pas comme jugement sur les populations qui les constituent (même si nommer un lieu de telle façon implique de facto un jugement sur ses population, mais c’est à un niveau différent).
Merci pour ce travail. A mon avis, il ne faut pas oublier que la première guerre outre mer des USA a été contre la Lybie, et ses peuples “barbares” (guerre tripolitaine, 1801-1805, dont l’un des héritages est le sabre des officiers de marine USA, mais passons). Ce qui m’a le plus étonné, surpris, c’est l’absence de notation de la conquête française sur l’Algérie (1830 pour la prise d’Alger si je ne m’abuse, ou ai-je 10 ans d’avance ?).
En tous les cas, et comme souvent sur le site, un travail remarquable.
Oui, la fraîcheur de ses sources n’est pas absolue, il semble d’ailleurs que la carte ait été dessinée un certain nombre d’années avant sa publication de 1837. Les valeurs chiffrées sont datées de 1926, par exemple.
Bonjour Martin,
Je lis enfin cet article ajouté à ma liste de lecture il y a bien longtemps et cette lecture amène quelques questions :
– la carte est-elle sous cc-by comme le reste du blog?
– y a-t-il une version svg ou autre format vectoriel quelque part ?
– tu parles dans l’introduction puis en commentaire de chiffres de 1926 soit postérieurs à la publication de la date, n’est ce pas plutôt 1826 ? C’est en tout cas ce qui semble indiqué sur la carte d’origine et dans les informations de la carte sur le site source disent en effet : “Engraved map. Includes inset map “Central Europe” and table “Distribution of mankind with their races & religions, 1826.” Prime meridians: Philadelphia and London.”
Merci par avance pour les réponses (les questions cc-by et vectoriels m’inciteraient a déposé l’image sur Wikimedia commons, on n’est jamais trop prudent avec la pérennité des infos en ligne surtout quand il y a autant de travail derrière)
Merci
Merci pour ce commentaire !
Oui, la date est une erreur de ma part, je corrige.
La carte est bien sous CC-BY comme le reste de mes publications ici. C’est vrai que je pourrais la déposer sur Commons en SVG, je le fais dès que j’ai une minute.