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Une certitude anime Jean-Marc Jancovici : notre système économique, nos modes de vie – qui dépendent essentiellement des énergies fossiles – ne sont pas tenables. Déjà parce que ces énergies ne sont pas illimitées, mais surtout parce que cette dépendance aux énergies fossiles est destructrice pour la planète.
"Les énergies fossiles nous permettent de faire des choses que ne nous permettraient pas les énergies renouvelables. Avec les énergies renouvelables, on n'aurait pas fait deux milliards de tonnes d'acier par an dans le monde. On ne ferait pas quatre milliards de tonnes de ciment par an dans le monde. Avec les énergies renouvelables, on ne ferait pas la chimie organique qu'ont fait aujourd'hui et qui fait qu'on a des fibres synthétiques, que l'on a tous les objets en plastique. "
Changer de mode de vie
Jean-Marc Jancovici appelle alors à accélérer la transition vers les énergies renouvelables, mais sans avoir l’illusion qu’elles nous permettront de mener le même type de vie.
"L'idée qu'on puisse conserver avec les énergies renouvelables - et même en y ajoutant l'énergie nucléaire - quelque chose qui ressemble de près ou de loin à la civilisation industrielle que nous connaissons aujourd'hui, je fais partie des gens qui pensent que ce n'est pas possible."
Il y a une partie de ce qu'on a aujourd’hui qu'il sera difficile à garder en quantité
"Ce qui est certain également, c'est qu'il existe une baisse de la consommation des énergies fossiles qui peut être relativement indolore. Par exemple quand on passe des chaudières à fioul ou à gaz à des pompes à chaleur ou quand on passe des voiture à pétrole aux voitures électriques, c'est raisonnablement indolore."
"Après il y a des choses qui vont être beaucoup plus difficiles à faire, par exemple la marine marchande mondiale sans combustible fossile, je ne sais pas trop comment ça marcherait. [...] C'est pareil pour toute la métallurgie, qu'on aura de la peine à faire sans combustible fossile. Donc il y a une partie de ce qu'on a aujourd’hui qu'il sera difficile à garder dans les mêmes quantités."
Faire pression sur le politique
Pour l'ingénieur, il est inévitable de se préparer à des changements radicaux. Si on ne fait rien, les dérèglements climatiques nous frapperont de plein fouet. Et pour les éviter ou les atténuer, il faut changer nos modes de vie.
"Le changement radical, on va y faire face de toute façon. Parce que les combustibles fossiles sont épuisables, parce qu'il y a 8 milliards d'individus sur la planète, et parce que ça commence à déclencher des processus qu'on ne voyait pas avant. Ne serait-ce que l'adaptation au changement climatique, c'est quelque chose qui va déclencher des changements significatifs."
Les politiques feront 'ce qu'il faut' le jour où la population le souhaitera vraiment
Pour Jean-Marc Jancovici, ce changement est l’affaire de tout le monde. "Le politique fera ce qu'on lui demandera de faire. Si on demande au politique de s'occuper du réchauffement climatique sans toucher à la liberté de circuler en voiture et en avion ou sans interdire d'acheter certaines choses, le politique ne fera rien. Ou plus exactement il ne s'occupera pas du réchauffement climatique."
"Dans l'action, il y a une partie qui relève de l'initiative individuelle. On ne met un revolver sur la tempe de personne pour s’acheter une voiture plus grosse que ce dont a besoin. Mais il y a des choses qui relèvent de l'organisation collective. Construire un barrage, construire une infrastructure de transport ou l'isolation thermique des bâtiments n'est pas quelque chose que chacun peut faire dans son coin."
"Mais l'individu ne peut pas dire 'j'attends que les politiques fassent ce qu'il faut', parce qu'ils feront 'ce qu'il faut' le jour où la population le souhaitera vraiment."
L'illusion de la technologie salvatrice
Pour celles et ceux qui croient à une solution technologique "miracle" qui permettrait de régler la question du CO2, Jean-Marc Jancovici a une réponse sans appel: "Depuis que notre espèce fait des développements technologiques, il y en a 5% qui servent à essayer de régler éventuellement des problèmes créés par les technologies précédentes, et 95% qui servent surtout à rajouter de nouveaux usages."
Pour lui donc, il faut en finir avec notre modèle de croissance. En un mot: la sobriété. "Il faudra accepter délibérément de moins circuler en voiture, de renouveler sa garde robe moins souvent et de repriser ses habits quand ils sont abîmés. Ce n'est pas drôle, c'est vrai, mais ça permettra aussi de préserver la paix, une forme de cohésion sociale, une maîtrise de son destin. Alors que l'alternative, c'est que le monde va plier sous des crises qui arriveront sans crier gare."
Des émotions vives
Des choix douloureux, difficiles à faire et que contestent les climato-sceptiques. Pour le Français, il s'agit en partie d'une forme d’aveuglement ou d’appréhension.
"Toutes les raisons qui nous poussent à être climato-sceptique font appel à nos émotions. C'est une affaire de désarroi. En fait, c'est une façon de recréer de la certitude là où l'acceptation du problème crée de l'incertitude. Donc le climato-scepticisme n'a rien à voir avec de la science rationnelle, et tout à voir avec le fait que nous sommes des êtres faits de chair et de sang et que nous avons de émotions."
On aurait pu utiliser le mot d''éco-préoccupation'. Et ça c'est pas mal, parce que ça appelle à agir
Ces émotions se retrouvent également dans l'éco-anxiété, qui peut paralyser face aux défis climatiques. "C'est rare que l'anxiété soit un moteur. Ce n'est pas sain l'anxiété. Parfois l'’éco-anxiété n'en est pas une au sens psychiatrique du terme, c'est juste une préoccupation. On aurait pu utiliser le mot d''éco-préoccupation'. Et ça c'est pas mal, parce que ça appelle à agir", conclut Jean-Marc Jancovici, qui donnait lundi une conférence à l’Université de Genève.
Propos recueillis par Patrick Chaboudez/asch