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Le groupe Ecart – qui cumule les activités d’un collectif d’artistes, d’un lieu d’exposition, d’une maison d’édition et d’une librairie – occupe, entre 1972 et 1979, une arcade dans le quartier des Pâquis à Genève. Début 1979, Ecart invite l’artiste zurichoise Manon (*1946) à imaginer la dernière exposition à avoir lieu dans ces locaux. Manon y présente une emblématique série de photographies intitulée La Dame au crâne rasé (1977-1978), où elle se met en scène, travaillant son personnage de « femme fatale », tout en questionnant les attributs de la féminité et de la sensualité, dont la chevelure, qu’elle s’est rasée.
L’exposition ouvre le 6 février 1979 par une performance intitulée Traps (« pièges »). L’actuelle présentation revient sur cet événement grâce à une série de documents d’archives. Imaginée comme un parcours initiatique soigneusement chorégraphié, la performance que Manon présente à Genève reprend une création pour la galerie De Appel d’Amsterdam, où elle s’est produite quelques jours auparavant. Manon utilise dans cette action son corps et son image à la fois comme vecteurs et comme mediums de son œuvre. En théâtralisant son apparition, elle interroge les notions d’intimité et de voyeurisme, de pudeur et de pathos.
Au-dessus d’une porte gardée par deux femmes, les mots « Donnez-moi une minute de votre temps pour échanger un regard » annoncent la performance. Munis de tickets numérotés, les participant·e·s sont appelé·e·s à entrer un·e à un·e. Ils et elles sont conduit·e·s à travers un « labyrinthe », avant de déboucher sur un couloir sombre. Là se tiennent, de part et d’autre, des hommes aux visages masqués par des bas en nylon, tenant dans leurs mains des lampes de poche. Cette inquiétante haie d’honneur mène à une dernière pièce, plongée dans la semi-obscurité, où sont disposées deux chaises, dont l’une est occupée par Manon. Tandis qu’un métronome égraine les secondes, deux spots s’allument. La visiteuse ou le visiteur est invité·e à s’installer sur la chaise inoccupée et à soutenir le regard de l’artiste durant une minute, avant d’être raccompagné·e à la sortie par deux personnes portant, inscrits sur leur vêtement, les mots « le regret » et « le désir ».
Les photographies documentaires montrées ici permettent de retracer le déroulement de l’événement. Le papier peint, sur le mur du fond, montre Manon en pleine préparation de son personnage dans une chambre d’hôtel. Avec Traps, Manon résume les étapes du « voyage sentimental » de tout un chacun : le doute, le poids du regard des autres, les rêves accomplis ou abandonnés. En offrant son regard comme le miroir de soi-même, Manon semble rappeler que c’est bien la somme de tous ces instants qui constituent la complexité émotionnelle de l’individu.