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La Madeleine pénitente (Madeleine Fabius), Georges de La Tour, vers 1640
Comme pour Saint Jérôme, le crâne est ici aussi un signe iconographique. Il permet de reconnaître Madeleine, pécheresse repentie.
Georges de La Tour installe une autre mise en scène. Le crâne est toujours au bout de la main. Il est en dialogue aussi, avec Madeleine. Les doigts de la pécheresse l'effleurent délicatement et la masse sombre du crâne semble se prolonger dans ses doigts et son bras. Le toucher délicat semble pouvoir capter le message de l'au-delà, comme un flux sombre diffusé du crâne par ses doigts et le bras jusqu'au plus intime de la réflexion de la femme.
Mais cette réflexion est orientée vers un autre dialogue. Tournée vers le miroir en face d'elle, elle nous invite aussi à le regarder ! Nous y trouvons l'autre côté du crâne, révélé par la lumière de la bougie. Mais si nous voyons cette image dans le miroir, que peut donc y voir Madeleine ? L'inclinaison du miroir renvoie son regard en dehors de l'espace du tableau, dans le vide à notre gauche. Le miroir n'a donc plus rien à lui révéler. Il est disposé là pour nous ! C'est pour notre oeil qu'il est savamment installé, insistant, renforçant la présence du crâne. À cette double image du crâne, une autre paire peut donc être associée : Madeleine représente alors le double du spectateur.
La mise en scène de Georges de La Tour rassemble ainsi plus d'éléments que le tableau n'en montre : deux images alternatives du crâne auxquelles sont associés deux êtres de chair, la Madeleine et le spectateur. Ce dernier reste toutefois dans une situation plus précaire que celle de la paisible repentie. La lumière de la flamme lui est cachée.
Madeleine, méditative, absorbée dans sa réflexion, noyée dans cette pénombre qui occupe tout le tableau est à peine révélée par la flamme de la bougie. On n'en voit que la pointe tremblante, mais c'est elle qui définit toute la scène. C'est autour d'elle que sont très judicieusement positionnés les protagonistes : le face à face artificiel de la femme et du reflet destiné au spectateur est posé de part et d'autre de la chandelle ; le crâne réel, lui, confirme par sa situation un autre axe, perpendiculaire au premier et sur la trajectoire duquel le spectateur est interpellé. Attiré par l'appel de la lumière et de la révélation proposée, il est en même temps retenu, arrêté par la masse sombre du crâne, prolongée dans le livre et la lourde pénombre qui s'étale encore en dessous et enveloppe toute la scène.
Ce crâne noir se manifeste plus discrètement que celui qui accompagne Saint Jérôme, mais comme lui, il s'affirme en partenaire extrêmement présent et actif de la scène composée par le peintre. Et comme chez Caravage, plus que le personnage vivant représenté, c'est lui qui interpelle avec insistance le spectateur, le défie, l'interroge, l'invite avec quelques indices, à trouver sa place !
Comme Caravage, Georges de La Tour est présenté dans un chapitre particulier des Trésors de l'Art du Monde.
Robert Cottet