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Nour (Maël Rouin Berrandou) a douze-treize ans et vit dans un quartier populaire dans le sud de la France, au bord de la mer dans une ville qui n’est pas nommée. La séquence d’ouverture le montre, assis sur un muret, tentant de faire la conversation à une adolescente muette comme une carpe tant elle est absorbée par l’écran de son téléphone. Nour lui commente ses frères en train de jouer au football sur la plage : l’aîné, Abel (Dali Benssalah), Mo le cadet (Sofian Khammes),et le troisième, Hédi (Moncef Farfar). En voix off, Nour annonce que « l’été sera chaud et qu’il ne faudra jamais marcher pied nus sauf sur le sable quand il est mouillé ». Pas de baignades ni de séances de bronzage sur le sable chaud pour Nour qui s’apprête à passer un été à effectuer les travaux d’intérêt général sous les ordres quasiment militaires et bruts de Pietro (Luc Schwarz), travaux réalisés dans le cadre du service communautaire tandis que d’autres activités se déroulent dans le bâtiment. Pas de répit pour Nour non plus à la maison où les soirées comme les journées sont rythmées par les aventures de ses grands frères, la maladie de sa mère qui est en fin de vie et les visites intempestives de son oncle, Manu (Olivier Loustau), qui essaie de remettre une certaine discipline dans cette fratrie éclatée !
Alors qu’il endosse un gilet jaune portant l’acronyme TIG – travail d’intérêt général – et qu’il est sommé par Pietro de repeindre un couloir de son collège, il perçoit une musique lyrique dans une salle au bout du couloir. Il interrompt son travail et place l’échelle devant la porte de la classe d’où provient cette musique qui l’interpelle et se met à épier la professeure de chant et les élèves, mais ce moment de grâce est violemment interrompu par l’intervention musclée de Pietro qui le fait chuter de son échelle. Sa dégringolade lui permet ainsi de rencontrer Sarah (Judith Chemla) qui est sortie de son cours pour s’enquérir de l’incident. Une rencontre qui va lui ouvrir de nouveaux horizons : son talent est inné et miraculeux, mais sa situation familiale très complexe tient à son envie timide de fréquenter l’atelier et au lyrisme qui aide ce jeune talent à déployer ses ailes.
Nour est le personnage central de ce film choral où divers personnages se retrouvent mais c’est ce jeune adolescent mélomane et doué pour le chant lyrique qui les réunit et leur permet de se croiser. Un adolescent remarquablement interprété par le jeune Maël Rouin Berrandou … Un comédien en herbe à suivre ! Le jeune acteur rend son personnage si sympathique que le public se prend rapidement d’affection pour cet enfant qui parvient à surmonter les obstacles et s’épanouit dans un autre monde, un monde pour lequel il semble prédestiné.
La vie est difficile pour Nour avec ses trois frères aînés : Abel est à la fois dominateur mais protecteur et il lui arrive de distribuer des gifles ; on suppose qu’il n’a pas appris à exprimer son affection autrement. Mo, enjoué, sympathique et avenant, passe son temps à se muscler. Hédi, rebelle, impulsif, agressif, voire violent, brutalise souvent Nour, lui soutirant les sous destinés aux médicaments de leur mère et se consacre surtout au trafic de drogues. Cette fratrie extrêmement pauvre et bruyante est pourtant liée par l’amour, s’occupant d’une mère alitée dans le coma dans une pièce de l’appartement. Leur père est décédé et leur mère est sous assistance respiratoire; au grand désarroi de leur oncle, ils la gardent à la maison et mettent en commun tout l’argent qu’ils peuvent pour payer ses soins. Mais Nour, l’artiste de la famille, même s’il ignore encore son talent, entretient l’historie parentale en ne cessant de rappeler que leur père, qui venait d’Emilie-Romagne, « la terre de Pavarotti », chantait et c’est en chantant « Una furtiva lagrima », la célèbre romance pour ténor issue de l’opéra L’Élixir d’amour de Gaetano Donizetti, qu’il a séduit leur mère d’origine maghrébine. Nous connaît cet air par cœur.
D’ailleurs, il chante pour sa mère qui semble réagir aux notes de musique.
Cette nouvelle passion devient une échappatoire salutaire qui lui permet de trouver un équilibre qu’il ne risque pas d’avoir auprès de ses trois frères. Dans ce film, il est aussi question de transmission : Sarah repère les capacités vocales de Nour et le prend sous son aile, s’attache à développer son talent et l’encourage à regarder le cours et à chanter. Sarah lui choisit des chansons qui lui sont familières, comme le fameux Brindisi, de La Traviata, de Giuseppe Verdi, où Alfredo chante avec Violetta. Sarah lui réserve la surprise de lui offrir un billet pour un opéra.
Mais Nour doit batailler pour pouvoir suivre les cours de Sarah, d’autant plus qu’Abel désapprouve le nouveau passe-temps de Nour et le pousse à trouver un vrai travail pour payer les médicaments de leur mère, mais cela ne décourage ni Nour ni Sarah. Le film alterne les moments successifs de colère, d’hostilité et de brutalité avec ceux, tendres et poétiques, des échanges de la professeure avec son élève inespéré dont l’évolution, tant du point de vue du chant que de la révélation de ce possible exutoire, se fait sous les yeux des spectateurs à travers le jeu parfait des divers comédiens et l’excellente bande-son signée Bachar Mar-Khalifé, qui propose une partition envoûtante, fraîche qui suscite des émotions inspirantes.
Si toute la palette de comédiens impressionne, soulignons les remarquables prestations des quatre rôles principaux, particulièrement humains et naturalistes. Sofian Khammes, qui interprète Mo, a reçu une salve d’applaudissements lors de la première cannoise pour une scène hilarante et un brin pathétique dans laquelle il essaie de flirter avec une femme hollandaise plus âgée et riche. Sa performance en dragueur d’abord muet, narcissique puis doux et attentionné est un grand moment du film. On retiendra l’immense travail du talentueux Berrandou en tant que jeune chanteur et acteur. Judith Chemla en mentor passionné et enseignante attentive, n’essayant jamais de se mettre à la place de la mère mais ressentant toujours autant sa passion et de compassion pour les autres.
Mes frères et moi, de Yohan Manca, est un pur moment de poésie malgré un contexte familial difficile et fait de Nour un papillon qui sort de sa chrysalide sous les yeux des spectateurs. Librement inspiré du drame d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre qui a écrit le scénario du film à quatre mains avec le cinéaste, le film de Yohan Manca se révèle l’un des plus humains, tendres et sensibles de Cannes, magnifiquement mis en scène et interprété.
Un véritable coup de cœur et peut-être, espérons-le, un candidat sérieux pour le Prix du Jury de la section Un certain regard !
Firouz E. Pillet, Cannes
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