Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07282.jsonl.gz/801

Comité Directeur de la Jeunesse Socialiste Suisse
Ce papier de position détermine l’analyse et les revendications de la Jeunesse Socialiste Suisse concernant la crise financière de 2008. Cette crise, aussi appelée Grande Récession, trouve son origine dans les prêts hypothécaires à risque, qui ont complètement déstabilisé les Etats-Unis avant d’avoir un impact mondial.
Crise et capitalisme : une histoire d’amour
L’apparition d’une crise financière telle que celle de 2008 ne doit aucunement nous surprendre. Car son origine se trouve dans le système capitaliste lui-même. Le capitalisme a besoin d’une demande élevée afin d’écouler les marchandises produites. Mais le capitalisme a également besoin de salaires faibles, afin de maximiser les profits des plus riches et des puissants. Or, diminuer les salaires revient à diminuer le pouvoir d’achat, et donc la demande. C’est cette contradiction du capitalisme qui donne lieu à une surproduction et à un ralentissement économique puissant. Afin de contrer cela, le crédit à la consommation a été massivement développé ces quarante dernières années. Mais la conséquence de ce développement fut l’endettement massif des consommateurs/trices, entraînant finalement la crise que nous connaissons. Puisque c’est le système économique qui est à l’origine de la crise, c’est le système qui doit être critiqué, et pas la finance seule.
Grande Récession : le krach du néolibéralisme
La crise financière de 2008 n’a ni été prévue, ni comprise par les marchés financiers ou par les économistes dominants. Les problèmes qui allaient causer le grand krach de 2008 étaient encore vus comme résolus par la banque centrale états-unienne en 2007. Le monde de la finance nous a toujours fait rêver d’une croissance économique éternelle. Ce rêve était encore plus présent aux Etats-Unis : tout le monde rêvait de posséder sa propre maison. Avec le soutien des agences de notation ainsi que de spéculateurs déguisés en assurances, les banques ont créé un commerce avec la dette d’autrui et ont ainsi rendu possible ce rêve sur le court terme. La libre circulation du capital international a causé une forte dépendance entre les différents pays et la finance, qui elle a pris le pouvoir au mépris de toute idée démocratique. Cette finance a spéculé pour aboutir à des valeurs fictives impressionnantes. Mais quand cette finance s’est rendu compte que ses produits obscurs n’avaient aucune valeur réelle, elle a chuté. Les grandes banques impliquées dans ce jeu ont dû être sauvées, en Suisse comme aux Etats-Unis, et ce sur le dos de la population qui en a payé les frais. Les bénéfices sont privatisés, les pertes sont collectivisées – le libéralisme économique apparaît enfin au grand jour.
Revenons quelque peu en arrière. Pendant les trente années qui ont suivi la Deuxième Guerre Mondiale, une très forte croissance économique a eu lieu. Les fameuses Trente glorieuses. Suivant les propositions de Keynes, esquissées pour éviter une crise semblable à celle de 1929, les conditions de vie des populations du Nord se sont améliorées, les État-providence se sont développés, les inégalités économiques étaient modérées et les salarié-e-s s’organisaient. Mais les rapports de force dans les sociétés de marché se sont rapidement transformés : le développement économique des Trente glorieuses commençait à freiner et la classe dominante voulait rétablir ses taux profits. L’état, vu comme protecteur d’un capitalisme prédateur durant les trente glorieuses, est devenu « un obstacle pour le libre fonctionnement des marchés ». Des politiques néolibérales se sont mises en place, les lobbys économiques se sont développés, la finance a pris de l’importance et le travail s’est désorganisé. L’utopie néolibérale est devenue réalité dystopique, Les salaires ont stagné pour permettre aux possédants de continuer à gagner autant. Trois aspects de ce mouvement contraire sont importants :
-
Explosion des inégalités
Les riches sont devenus plus riches, et la pauvreté s’est étalée. Toute la richesse qui s’est accumulée dans les mains d’un petit nombre a basculé dans la finance, car le taux de rendement dans l’économie réelle y était devenu plus faible, et l’a ainsi renforcée. Le reste du monde a vu sa situation économique stagner ou diminuer, et a donc dû faire appel à des prêts pour maintenir leur niveau de vie.
-
Banques centrales sans contrôle démocratique
Les banques centrales ont déserté le concept de bien commun pour devenir des instruments servant les intérêts des plus riches. Auparavant sous contrôle démocratique, les prises de décision sont devenues technocratiques et sont sorties du débat public.
-
Finance de plus en plus importante
L’accès au crédit est devenu plus souple, surtout dans l’immobilier. Si cela a permis aux classes moyennes et basses de garder un certain niveau de vie, cela les a aussi soumis à la violence du système capitaliste néolibéral, sans cesse mis sous pression par la haute spéciation. Une fois mélangée avec la mondialisation, la finance a pu devenir un acteur politique extrêmement important à travers le monde.
Les crises font partie intégrante du capitalisme. Il n’y a qu’en changeant profondément le système financier que nous pourrons diminuer les risques. Nous en avons l’exemple aujourd’hui : le discours néolibéral et le pouvoir extrême de la finance nous ont ramené dans une situation que nous pensions avoir dépassé. Cela fait des décennies que des tensions sociales profondes se développent. Elles apparaissent en plein jour, mais nous ne prenons pas de mesure pour lutter ne serait-ce que contre la prochaine crise.
Répercussions de la crise de 2008
Institutionnelles
En automne 2008, après le non-renflouement de la banque Lehman Brothers, les gouvernements ont décidé de sauver les banques d’importance systémique. En Suisse, le Conseil fédéral a ainsi versé 60 milliards d’argent public à l’UBS. Tous les États ont également investi dans l’économie, en faveur des peuples. Mais ces investissements ont grandement varié et restaient globalement faibles.
Mais l’instrument principal en réaction à la récession était de nature monétaire. Pour encourager l’investissement, les grandes banques centrales ont d’abord baissé les taux directeurs, en s’approchant de la borne zéro. Le manque de succès de cette politique n’a pourtant rien changé, et la BNS et consorts ont trouvé une autre technique pour faire la même chose : l’assouplissement quantitatif1. Ces deux moyens sont cependant doublement voués à l’échec : d’un côté, ils supposent que ce qui plaît aux banques plaira aussi aux gens. Mais c’est le contraire, l’assouplissement quantitatif augmente l’inégalité et cause des graves problèmes pour les caisses de pension et d’autres institutions de sécurité sociale. D'autre part, l'augmentation de la masse monétaire n'est pas une réponse à la trappe à liquidité. Une telle situation permet de disposer de beaucoup d'argent, mais en raison d'une situation globale pessimiste, l’argent est rarement investi - une stagnation peut ainsi devenir sans fin.
Ce ne sont que des politiques fiscales qui peuvent résoudre ces problèmes. Le pouvoir absolu et non-démocratique des banques centrales a marqué la vie de millions de personnes, déterminé des politiques gouvernementales majeures et laisse désormais la finance prendre encore plus de pouvoir politique, en négligeant son rôle néfaste au cours de la crise.
Pour les dominants, ces politiques monétaires expansives avaient encore une autre utilité : la justification des régimes d'austérité. Ces dernières ont rapidement pris le dessus des mesures anticycliques qui ont été décidées au plus fort de la crise. Globalement, une alliance néfaste de presque tous les chef-fe-s d’Etat occidentaux, du FMI et des banques centrales a normalisé cette politique vouée à l’échec. En zone Euro, c’est la BCE qui a gouverné par la panique et imposé des coupes budgétaires aux démocraties qui avaient déjà perdu toute souveraineté monétaire - une insulte aux peuples. Le néolibéralisme allemand y est un acteur clé : le fort excédent commercial de ce pays va de pair avec l’endettement de la périphérie européenne. La promotion de l'austérité par Merkel perpétue ce modèle injuste et instable. Entourée par l’Euro, la Confédération Helvétique n’a pas différé sur ses mesures.
Pour le franc suisse, l’injustice de l’Euro est devenue une arme à double tranchant : alors que la Suisse peut s’estimer chanceuse de ne pas y avoir participé d’un côté, d’un autre côté, l’instabilité de la zone Euro a eu pour conséquences que la monnaie suisse est devenue une valeur refuge. Ceci provoque une surévaluation structurelle du franc et est un problème pour l’économie d’exportation et le tourisme, qui souffre de la concurrence internationale. Grâce à des pressions de la part du PS et des syndicats, la BNS a établi en 2011 un taux plancher par rapport à l’Euro. Ce n’était que 4 ans après que la haute finance2 a regagné sa force et a éliminé ce taux.
Socioéconomiques
La Suisse a moins été touchée par cette crise que les autres pays. Aux Etats-Unis, près d’un million de personnes se sont retrouvées à la rue. En Europe, le nombre de personnes menacées par la pauvreté a explosé, passant de 6 millions à 120 millions cinq ans après la crise. Le chômage a même avoisiné les 50 % chez les jeunes dans certains pays et est resté incroyablement haut.
Cette violence survenue dans le monde a tout de même eu des conséquences en Suisse : la pression sur les acquis sociaux a augmenté, et les mesures d’économie n’ont cessé de grandir. Ces coupes dans l’éducation, la santé ou le social poursuivaient un but précis : garder des impôts bas pour satisfaire les riches. En conséquence, alors que les riches ont vu leur niveau de vie s’améliorer, les classes moyennes et basses ont vu le leur stagner.
De plus, les nombreuses délocalisations que la Suisse a connu depuis démontre que ces mesures ne remplissent même pas leur but: le bloc bourgeois se plaît à utiliser l’argument de la pression internationale pour se déresponsabiliser de leurs actions politique néfastes.
La crise ne s’est pas arrêtée de sitôt pour les pays européens : les peuples ont continué à souffrir de cette crise et de cette austérité. Le taux de suicide qui a depuis explosé en est l’indicateur le plus morbide et le plus scandalisant.
Ils ont perdu toute confiance dans les partis au pouvoir. Ils se sont donc tournés vers autre chose. Là où la gauche était en lambeaux, une nouvelle droite nationaliste a émergé. Elle s’est approchée du pouvoir, jouant sur la peur et l’échec de la gauche qui a trop longtemps collaboré avec le néolibéralisme. Dans les pays où une gauche combative existait encore, cette extrême-droite n’a pas réussi à percer. La classe des travailleurs et des travailleuses s’est tournée vers une autre gauche, comme nous pouvons le voir en Espagne ou en Grèce.
En Suisse également, les effets de la crise se poursuivent. L’abandon du taux plancher en 2015 a eu des effets dévastateurs, que ce soit sur le chômage ou sur les salaires eux- mêmes.
10 ans après, à l’abri d’un nouveau cataclysme ?
Après la crise 2008, tous les Etats occidentaux ont essayé de contrôler la finance. La tentative
la plus importante sont les accords de Bâle III qui ont voulu chapeauter ces régulations à l’international.
La finance devant être régulée, chaque tentative cohérente est salutaire. Il est toutefois évident de réaliser leurs insuffisances :
- Bâle III estime que l’enjeu principal est de pouvoir mesurer les risques. Concept appelé value at risk, il appartient aux économistes orthodoxes et consiste à calculer, domaine financier par domaine financier, le risque encouru. L’idée est d’ensuite esquisser le fond de capital nécessaire en fonction du risque encouru. Mais sachant qu’une des bases de la crise de 2008 réside dans l’échec des agences de notation à correctement évaluer le risque de certains produits financiers, ce projet reste cocasse.
- Bâle III ne va pas assez loin : L’exigeant d’un taux minimum de 7% de capitaux propres dans les banques commerciales, afin de les sécuriser, reste beaucoup trop faible. Celui-ci, auparavant de 2%, est quasi inutile pour face à une nouvelle crise potentielle.
- Bâle III ne touche pas la finance de l’ombre (fonds spéculatifs, une partie de la gestion du patrimoine...), représentant pourtant un risque réel et se développant rapidement.
Plutôt que d’oser attaquer la finance, les politiques ont préféré le compromis. Et les mesures ont été partout faibles. Aux Etats-Unis, les régulations mises en place après la crise de 2008 ont déjà été fortement vidées de leur contenu. Cela montre un pouvoir politique toujours plus grand de la finance, qui souhaite retourner à une totale impunité pour jouer avec notre destin.
Alors que nous ne sommes même pas sortis de la Grande Récession, la prochaine crise pointe déjà le bout de son nez. Ces deux dernières années, les marchés financiers ont connu plusieurs périodes d’instabilité : incidents autour de la plus vieille banque du monde Monte dei Paschi di Siena, chute du Dow Jones en janvier 2018 car les prévisions donnaient les salaires en hausse, ou encore chute vertigineuse de la valeur boursière de Facebook. S’ils n’ont pas encore provoqué de crise mondiale, de tels événements peuvent en déclencher. Car ces moments d’instabilité motivent des acteurs économiques à étudier de plus près les produits financiers traités. S’ils découvrent qu’ils ne correspondent pas à la réalité économique et que la bulle financière est massive, tout implose : chute de la liquidité et de la solvabilité de certaines banques, matérialisation des risques systémiques et des aléas moraux.
En 2018, de nombreux produits financiers sont soupçonnés de ne pas correspondre à la réalité économique et représentent ainsi un énorme danger, symboles de la fragilité de notre système économique. On peut citer les Catastrophe bonds, les subprimes automobiles, les deep subrimes, les Gafam, ou encore le danger de la pratique du leverage buy out. Tous ces dangers sont le simple symbole de la fragilité de notre système économique.
L’économie suisse est plus que jamais liée à des banques internationales, et est en conséquence particulièrement vulnérable. Il faut donc prendre rapidement des mesures 200 fortes et à court terme pour éviter de nous retrouver dans une situation similaire à celle d’il y a 10 ans. La Jeunesse Socialiste Suisse se doit de revendiquer la construction d’un régime financier plus stable, en gardant en tête le paradoxe de ce projet sous un régime capitaliste. À terme, nous devons nous efforcer de mettre en place une économie financière démocratique qui sert les intérêts de la population en général.
La Jeunesse Socialiste Suisse émet les revendications suivantes :
A court terme :
Nous devons exiger des régulations des banques plus ambitieuses :
- Séparation entre banques d’investissement et banques de dépôt. Les dépôts des 99% ne doivent pas être menacés par l’avidité des banques et de leurs délires spéculatifs.
- Démembrement de toutes les banques too big to fail en entités représentant un risque inférieur.
- Imposer un taux de capital propre à un minimum de 30 % du total des passifs.
- Limiter la part titrisable à 5% dans les portefeuilles de crédit.
La politique monétaire doit changer :
Même dans une économie socialiste, la politique monétaire reste centrale. Mais elle doit être démocratiquement contrôlée :
- Démocratisation de la Banque Nationale Suisse : la BNS doit agir selon la volonté du peuple. Son mandat doit être élargi aux thématiques du chômage, d’éthique et de la durabilité.
- Arrêt du dogme de la stabilité des prix : un taux d’inflation trop bas peut être contre- productif et accentue l’inégalité des richesses. Par contre, une inflation d’entre 3 et 8 pourcents ne cause pas de dommages et nous aide à lutter contre ce phénomène.
- Création d’une politique monétaire dédoublée consistant en des taux directeurs qui dépendent de la participation des banques à l’économie réelle ou à la sphère financière.
Pour une vraie politique fiscale progressiste
L’initiative 99% est nécessaire pour réduire l’inégalité et la financiarisation grâce à une redistribution bien plus forte. Mais elle ne sauvera pas tout. Nous exigeons donc :
- Diminuer massivement l’écart salarial pour atteindre un rapport de 1:12 dans chaque entreprise.
- Mettre en œuvre au niveau national une microtaxe sur les transactions financières pour diminuer l’énorme flux présent dans la finance spéculative. Cette mesure doit être suivie par la poursuite d’un accord international sur la question.
- Redistribuer les bénéfices de la BNS à la Confédération, aux Cantons et aux Communes.
- Mettre fin à terme au deuxième et troisième pilier au profit d’une AVS beaucoup plus forte : la présence de fonds de pension dans la finance est dangereuse pour la retraite de tout individu. Les retraites doivent être versées selon un système par répartition.
- Interdire aux entreprises d’emprunter pour rémunérer leurs actionnaires.
- Moduler l’impôt des sociétés selon l’utilisation qu’elles ont de leurs bénéfices : plus l’argent réinvesti contourne l’économie réelle, plus le taux de taxation augmente.
Pour que la finance serve les intérêts de la population
Afin de minimiser le risque de crise, un changement en profondeur du secteur financier est 250 indispensable. Afin que celui-ci ne profite plus qu’à une petite minorité, nous exigeons une vraie démocratie financière :
- Rachat des banques commerciales en faillite pour les mutualiser à terme. Dans une économie socialiste, l’état ne devrait pas avoir à gérer seul une multitude de banques commerciales. Il est préférable que ces banques privatisées adoptent un fonctionnement collaboratif en y intégrant les travailleuses et travailleurs.
- Étatisation des agences de notation. Actuellement, les agences et notation ont un biais intrinsèque : elles ont des intérêts propres dans ce qu’elles doivent évaluer. Comme leurs mesures déterminent ensuite le marché, elles n’hésitent des fois pas à instrumentaliser ces mesures.
- Sortie du dogme de la libre circulation du capital. Ce dernier ne bénéficie qu’à la classe possédante et cause une énorme souffrance, surtout dans les pays du Sud.
- Interdiction des produits financiers à but purement spéculatif.