Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07031.jsonl.gz/120

Évoquant sa lignée, Denis de Rougemont écrit dans Suite neuchâteloise : « Cela fait, au début et à la fin, pas mal de robes et de rabats » et entre-temps plus de deux siècles de participation continuelle au gouvernement du pays. L’écrivain a bien voulu remonter le temps. Toujours tourné vers l’avenir, il convient volontiers qu’il « faut avoir le sens de son histoire personnelle ».
On ne connaît pas le sens d’une histoire, si on ne connaît pas le passé.
Il a donc fait des recherches généalogiques qui l’ont conduit à de surprenantes découvertes. Ce fils de pasteur compte parmi lointains ascendants Gilles et Charlotte Corday.
Cela ne vous fait pas peur ?
J’ai toujours en tête une recommandation d’un de mes oncles : « Plus l’ancêtre dont on se réclame est éloigné, moins on a de chances de tenir de lui. »
Quand débute votre famille ?
Si l’on consulte Les Familles bourgeoises de Neuchâtel, on constate que la famille compte parmi les plus anciennes de Besançon. Dans les archives du Doubs on retrouve trace d’une femme de cette famille de Rougemont qui a épousé le comte de Neuchâtel en 1360. On trouve également un abbé de Rougemont, à Neuchâtel, en 1372.
Quand la ville était principauté prussienne, Frédéric II, prince de Neuchâtel, a donné à Denis de Rougemont une lettre de reconnaissance de noblesse. Je suis le quatorzième du nom.
Point de militaires chez vous. Pourquoi ?
Cela distingue ma famille de beaucoup d’autres en Suisse. C’est une lignée de conseillers d’État, le dernier, Frédéric, fut professeur et écrivain. Ses livres de géographie étaient utilisés dans les écoles. Il y eut aussi un graphologue. Il le fut auprès du Tribunal de la Seine au moment de l’affaire Dreyfus. Son analyse permit d’innocenter le capitaine.
Sur les trente-deux ancêtres de votre père à la cinquième génération, vous comptez quatorze Neuchâtelois, un Hollandais, deux Allemands et quinze Français. Vous sentez-vous seulement Suisse ?
Au point de vue de ma communauté politique, je me sens complètement Suisse.
Vous habitez en France.
J’ai besoin d’être à cheval sur une frontière. Je sens les choses françaises comme si j’étais Français et je suis complètement Suisse.
Est-ce que l’idée de l’unité de l’Europe vous vient de vos ancêtres ? Ce n’est pas une idée suisse.
Le Suisse est cosmopolite. L’idée est au contraire très suisse. Les Suisses étaient destinés à être des Européens.
Votre vie intellectuelle commence à Paris ?
Oui, j’y ai publié mes premiers livres. La France ou la Suisse ? Je me sentirais très mal si j’étais limité à l’une ou à l’autre.
« Comment ne pas croire à l’influence des professions héréditaires » ? C’est vous qui l’écrivez. Vous n’avez jamais songé à être pasteur ?
Il est intéressant de savoir d’où l’on vient. Cela ne dicte pas une carrière. Je descends des troubadours — c’est sans doute pourquoi les châteaux en ruines me touchent tant, mais je suis tourné vers l’avenir.
Avez-vous songé à l’Église ?
Quand je suis parti pour Vienne, j’étais très loin de l’Église. Je voulais devenir chimiste quand j’étais jeune, mais quand j’ai pris des leçons j’ai compris qu’il ne saurait plus en être question. Vous savez, quand la passion est devenue un devoir… j’ai compris que j’étais écrivain. J’avais lu un Paradis à l’ombre des épées, de Montherlant. J’ai écrit une critique que j’ai envoyée à une revue à Genève qui l’a publiée. Je n’en étais pas plus fier pour ça : je me voulais poète et seulement poète.
L’hérédité des dons ?
Je n’y crois pas. Disons que j’ai eu un milieu favorable. Dans la famille de ma mère, il y avait des artistes. Ma mère faisait des pastels. L’hérédité des dons, cela n’existe pas. Disons qu’il y a des dispositions complémentaires chez le père et chez la mère.
Du pasteur de Rougemont, son père, l’auteur de Suite neuchâteloise, note : « Il trouvait dans son héritage des vertus de prudence, d’ordre et d’autorité, un goût marqué pour l’argumentation et la dialectique légaliste, qui l’eussent conduit, en d’autres temps, vers une carrière d’homme politique… Le ministère pastoral le conduisit vers de plus humbles tâches, en Dieu plus grandes, et vers la liberté d’esprit. »
Qu’avez-vous hérité de lui ?
Le sens de l’engagement et celui de la justice. Il était bon, libéral avec de l’amitié pour les socialistes — ce qui faisait scandale. J’ai été très influencé par lui jusqu’à l’âge de 18 ans.
De votre mère ?
À 97 ans, elle est comme un fil. Je lui ressemble physiquement. Elle vient d’une famille de bons vivants avec des tendances artistes. Mon père et ma mère : deux tempéraments fort différents.
Vous qui vivez dans l’avenir, que pensez-vous de celui de la famille ?
La famille est devenue un choix, pas une nécessité. Ce que je trouve assez bien. Il y avait une homogénéité dans les familles d’autrefois, à cause de leur implantation géographique.
La famille ne mourra pas ?
Non, elle se transformera.
En ce qui vous concerne ?
À partir de ma génération, on faisait autre chose que son père.
Vos enfants ?
Mon fils est psychologue, ma fille assistante du maître de conférences à l’Université de Paris. C’est amusant, car elle est enseignante et moi je suis membre du conseil dans la même université. Nous nous retrouvons chacun de l’autre côté de la barrière.
Plus de juges, plus de pasteurs, point de militaires, mais toujours des intellectuels chez les de Rougemont. Comment nier l’hérédité des dons ?