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CHAPITRE PREMIER. Les idées peuvent être unies ou séparées, c'est-à-dire ou affirmées ou niées, les unes des autres ; et cela s'appelle proposition, ou énonciation.
Parmi (a) les propriétés des idées que nous avons expliquées, nous en avons réservé une qui sert de fondement à la seconde opération de l'esprit; c'est que les idées peuvent être unies ou désunies, c'est-à-dire qu'elles peuvent être affirmées ou niées
(a) 1er alinéa barré : Nous avons jusques ici considéré les idées séparément, et examiné ce qui convient à chacune d'elles en particulier; il s'agit maintenant de les comparer ensemble.
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l'une de l'autre. On peut dire : Dieu est éternel; l’homme n’est pas éternel; Dieu n’est pas capable de tromper ni d'être trompé; l’homme est capable de tromper et d'être trompé.
Cette union ou désunion des idées, c'est-à-dire l'affirmation et la négation, s'appelle énonciation ou proposition, et c'est la seconde opération de l'esprit : lorsqu'on l'exprime au dehors, et qu'on mût ou qu'on désunit les termes qui signifient les idées, cela s'appelle oraison ou discours. Nommer Dieu ou homme, ou éternel, n'est pas un discours; mais assembler ou séparer ces termes en disant : Dieu est éternel; l’homme n’est pas éternel, c'est une oraison au sens dont on emploie ce mot quand on parle des parties de l'oraison ; cela s'appelle aussi discours, quoique le mot de discours se prenne aussi pour raisonnement.
Toute proposition a deux termes, et nous avons déjà dit que le terme dont on affirme ou on nie, s'appelle sujet, subjectum; celui qui est affirmé ou nié s'appelle attribut, en latin attributum ou prœdicatum. Le mot d’attribut explique la chose : l'attribut est ce qu'on attribue, comme le sujet est ce à quoi on attribue.
La logique met toujours le sujet devant l'attribut ; par exemple, elle dit toujours : Celui qui craint Dieu est heureux ; la morale est la science la plus nécessaire. Mais, dans le discours ordinaire, on renverse quelquefois cet ordre ; et on dit pour passionner le discours, ou pour inculquer davantage : Heureux celui qui craint Dieu; la science la plus nécessaire, c'est la morale.
Dans toute proposition, nous nous servons du verbe est, ou de quelque équivalent; et il faut entendre avant toutes choses la force de ce mot.
Le verbe est peut être pris en deux significations. Ou il se met simplement avec le nom, comme quand on dit : Dieu est; le cercle parfait est : ou il se met entre deux termes, comme quand on dit : Dieu est éternel; le cercle parfait est une figure dont toute la circonférence est également distante du centre.
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Ce verbe pris au premier sens, marque l'existence actuelle des choses. Quand je dis simplement : Le cercle est, je suppose qu'il y a un cercle qui existe actuellement; il a été vrai de dire : Troie est , et maintenant il est vrai de dire : Troie n'est plus : tout cela regarde l'existence actuelle. Elle s'exprime aussi en notre langue d'une autre manière, lorsqu'au lieu de dire : Dieu est, on dit : Il y a un Dieu.
Le mot est pris au second sens, ne signifie autre chose que la liaison de deux idées et de deux termes, sans songer si le sujet existe, ou s'il n'existe pas. Ainsi quand il n'y aurait aucun cercle parfait, il est toujours vrai de dire que le cercle est une figure dont la circonférence est également distante du centre.
Les propositions où le mot est se met absolument, s'appellent dans l'Ecole de secundo adjacente; et celles où il sert de liaison à deux termes s'appellent de tertio adjacente, parce que dans les premières propositions le verbe est paraît toujours le second, et que dans les autres il est comme un tiers qui en réunit deux autres.
Dans ce dernier genre de propositions, le verbe est se supprime quelquefois, comme quand on dit : Heureux celui qui craint Dieu; et le plus souvent il s'exprime par un autre verbe où il est contenu en vertu, comme quand on dit : Le feu brûle. Cette parole a la même force que si on disait : Le feu est une chose qui brûle; ou par le participe : Le feu est brûlant.
Ainsi le verbe en tout mode, excepté en l'infinitif, est une oraison parfaite : J'aime, vous aimez; c'est-à-dire, je suis aimant, vous êtes aimant. De sorte que le verbe est se trouve ou en effet, ou en vertu en toute proposition.
Les propositions se divisent, à raison de leur matière, c'est-à-dire de leurs termes, en incomplexes et complexes, simples et composées, absolues ou conditionnées ; à raison de leur étendue, en universelles et particulières; à raison de leur qualité, en
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affirmatives et négatives; enfin à raison de leur objet, en véritables et fausses. Voilà ce qu'il nous faudra expliquer par ordre dans ce second livre.
Les propositions incomplexes sont celles qui sont composées de termes incomplexes, comme quand on dit : La tulipe est belle ; la vertu est aimable. Les propositions complexes sont celles qui ont un terme ou les deux termes complexes, comme quand on dit : Le berger qui a tué un géant par un coup de fronde, a reconnu que Dieu est le seul qui peut donner la victoire.
Les propositions simples sont celles qui n'ont qu'un sujet et un attribut, comme quand on dit : La vertu est aimable. Les propositions composées sont celles qui ont un des termes ou tous les deux doubles, comme quand on dit : La science et la vertu sont aimables; le paresseux est lâche et imprudent; les ambitieux et les avares sont aveugles et injustes.
Les propositions composées, à proprement parler, sont deux propositions qu'on peut séparer, comme il paraîtra à quiconque y voudra seulement penser : et c'est pour cela même qu'on les appelle composées.
On voit maintenant la différence entre la première division des propositions et la seconde. Car telle proposition peut n'avoir que des termes incomplexes, qui toutefois sera composée, comme celles que nous avons données pour exemple (1) ; et telle autre aura des termes complexes, qui au fond n'aura qu'un seul terme, parce que selon la définition que nous avons donnée du terme complexe, il paraît qu'en plusieurs mots il ne signifie que la même chose.
Les propositions absolues et conditionnées s'entendent par elles-mêmes. On voit que la proposition conditionnée est celle où est apposée quelque condition, qui s'exprime ordinairement par le terme si : celle donc qui est affranchie et dépendante de toute condition, s'appelle absolue; ainsi dire : Le temps est serein, est une proposition absolue; et dire : Si le vent change, le temps sera beau, est une proposition conditionnée.
Les propositions universelles et particulières, affirmatives et
1 Voy. liv. I, chap. LX, ci-dessus, p. 328.
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négatives, véritables ou fausses, portent leur définition dans leur nom même.
Mais après avoir parlé des différents genres de propositions, voyons les réflexions qu'il faut faire sur chacune d'elles.
La première chose qu'il faut remarquer sur les propositions complexes, c'est qu'elles enferment en elles-mêmes d'autres propositions, directement toutefois, et incidemment.
Cela suit de la nature de leurs termes : par exemple, quand pour exprimer David, nous avons employé ce terme complexe : Le berger qui à tué un géant par un coup de fronde, nous avons supposé en parlant ainsi, ces trois propositions : David a été berger, a tué Goliath, et c'est avec sa fronde.
Mais toutes ces propositions ne sont ici regardées que comme des termes, ou plutôt comme les parties d'un même terme, parce qu'elles sont employées seulement pour désigner David, et non pour assurer de lui qu'il ait été berger, ou qu'il ait tué Goliath d'un coup de pierre : ce qu'on suppose comme connu.
De telles propositions, qui ne tiennent lieu que de termes, sont appelées indirectes ou incidentes, parce qu'elles ne sont pas le véritable sujet de l'affirmation et de la négation.
Si toutefois quelqu'un se trompait dans ces propositions indirectes, et que pour désigner un homme, il employât des choses qui ne lui conviennent pas, il devrait être averti qu'il désigne mal son sujet: comme si pour désigner Charlemagne, quelqu'un trompé ou par les romans, ou par l'opinion populaire, l'appelait : Celui qui a institué les douze pairs de France, quand même ce qu'il voudrait assurer ensuite de ce grand et religieux conquérant, serait véritable, il devrait être repris, comme n'ayant pas connu le sujet dont il parlait et l'ayant mal désigné.
Une seconde chose à remarquer dans les propositions complexes, c'est que quelques-unes d'elles peuvent se réduire en incomplexes, et d'autres non : c'est-à-dire qu'il y a des choses qu'on
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exprime en termes complexes, qu'on pourrait expliquer en un seul mot; comme dans ce que nous venons de dire de David, nous pourrions sans aucun circuit de paroles avoir nommé David tout court : et aussi il y en a d'autres qui ne peuvent être expliquées par un seul mot, comme quand je dis : Celui qui sait dompter ses passions, et se commander à soi-même, est le seul digne de commander aux autres, je n'ai point de terme simple pour exprimer celui qui dompte ses passions.
En bonne logique, on doit prescrire de se servir autant qu'on peut de termes incomplexes, c'est-à-dire d'exprimer autant qu'on peut par un seul mot, une seule chose ; et quand il faut se servir de termes complexes, de se charger le moins qu'on peut de paroles inutiles, qui embarrassent la chose et donnent lieu à la surprise.
Il arrive assez souvent que celui qui avance une proposition complexe, ne veut pas tant proposer que rendre raison de ce qu'il propose ; comme dans le dernier exemple que j'ai rapporté, je n'ai pas eu dessein de proposer seulement que celui qui se commande à lui-même est digne de commander aux autres, mais de rendre la véritable raison pourquoi il en est digne. Et si je dis que celui qui a châtié les Juifs désobéissants à Moïse son serviteur, châtiera bien plus sévèrement les chrétiens désobéissants à Jésus-Christ son Fils, je ne fais pas une simple proposition, mais un raisonnement et une preuve, où il faut principalement regarder la bonté de la conséquence.
Sur les propositions composées, nous avons déjà remarqué qu'à proprement parler, ce sont deux propositions; d'où il s'ensuit que pour les bien examiner, il faut avant toutes choses les séparer ; sans quoi on s'exposerait au péril, de mêler le vrai avec le faux : par exemple, si je disais : Les courageux et les téméraires sont ceux qui font réussir les grandes entreprises, la proposition serait fausse en elle-même; mais pour bien démêler le
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vrai d'avec le faux, il faudrait faire deux propositions en séparant les deux termes : alors il se trouverait qu'il n'appartient proprement qu'au courageux de faire réussir les grandes entreprises , et qu'elles ne réussissent que par hasard au téméraire, qui de lui-même est plus propre à les ruiner qu'à les avancer.
Au reste il faut prendre garde que telle proposition paraît simple, qui est composée: comme si en parlant de l'entreprise de Louis XII sur le Milanez, on disait : Louis XII a commencé une guerre injuste, un discours qui paraît si simple est en effet composé de ces deux propositions : Louis XII a commencé la guerre dans le Milanez, et cette guerre est injuste. Et ce discours pourrait être faux en deux manières : la première, s'il se trouvait que ce n'est pas Louis XII, mais que c'est le duc de Milan qui a commencé la guerre, en secourant le roi de Naples contre les traités ; la seconde, s'il paraissait que la guerre serait très-juste, quand même Louis XII serait l'agresseur, parce qu'il serait le successeur légitime de ce duché.
On doit comprendre parmi les propositions composées, celles où celui qui fait la proposition exprime tout ensemble ses dispositions avec la chose même qu'il veut proposer, comme quand on dit : J'assure ou je soutiens que le vertueux est le seul habile, on ne marque pas seulement la vérité qu'on propose, mais encore avec quelle certitude on la croit.
De telles propositions se peuvent séparer en deux. J'assure est une proposition, ainsi que nous avons dit, en expliquant la force du verbe; et : Le vertueux est le seul habile, en est une autre.
On demande à quel genre de propositions se rapportent celles que l'Ecole appelle modales, et si elles ne font point une espèce particulière.
Les propositions modales sont celles où se rencontre un de ces quatre termes ; nécessaire, contingent, possible, impossible.
Nécessaire est ce qui arrive toujours ; contingent est ce qui arrive quelquefois ; possible est ce qui peut arriver ; impossible est ce qui ne peut arriver..
Ces quatre termes modifient les propositions, c'est-à-dire qu'elles
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n'expliquent pas seulement que la chose est véritable, mais encore de quelle manière elle est véritable.
De telles propositions se réduisent naturellement en propositions simples; comme quand je dis: Il est nécessaire que Dieu soit; il est impossible que Dieu ne soit pas; il est nécessaire que la terre soit mue ; il est possible, ou bien impossible qu'elle le soit; c'est la même chose que si je disais: L'être de Dieu est nécessaire, le non-être de Dieu est impossible ; le mouvement de la terre est nécessaire, ou le mouvement de la terre est possible, ou le mouvement de la terre est impossible.
Ainsi ces propositions ne sont point une espèce particulière ; ce sont de simples propositions qui se réduisent en propositions complexes ou incomplexes, selon la nature des termes dont elles se trouvent composées.
Sur la division des propositions en absolues et conditionnées, il faut remarquer :
I. Que la proposition conditionnée est ou simplement pour énoncer, ou pour promettre quelque chose. Quand je dis : Si le soleil tourne autour de la terre, il faut que la terre soit immobile , j'énonce seulement ce que je crois vrai ; mais quand je dis : Si vous me rendez ce service, je vous promets telle récompense, je n'énonce pas seulement ce qui doit être, mais je m'engage à le faire.
II. Qu'en l'un et en l'autre cas, la proposition conditionnée est une espèce de raisonnement où un certain principe étant posé, la conséquence est déduite comme légitime. Car, soit que j'énonce, soit que je promette, l'effet doit être certain, si la condition est une fois posée.
III. Que la vérité de la proposition conditionnée dépend purement de la liaison de la condition avec l'effet. Afin que cette proposition soit véritable : Si le soleil tourne autour de la terre, la terre doit être immobile, il n'importe pas qu'il soit vrai que le
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soleil tourne autour de la terre; mais il suffit que, supposé ce mouvement du soleil, l'immobilité de la terre soit assurée. De même dans cette promesse : Si vous me rendez ce service, je vous donnerai cette récompense, pour vérifier cette proposition, il n'importe pas d'examiner si vous me rendez ce service, pourvu que la liaison de la récompense avec le service soit véritable ; et elle l'est, quand d'un côté la chose dépend de moi, et que de l'autre j'ai la volonté de l'exécuter.
IV. Que c'est pour cela que la condition s'exprime toujours avec quelque doute, par le terme si, ou par quelque autre équivalent, parce que, ainsi que nous avons vu, quand même la condition serait douteuse, la proposition ne l'est pas, pourvu que la conséquence se trouve bonne.
V. Qu'on fait quelquefois des propositions conditionnées où le dessein n'est pas de révoquer en doute la condition, mais seulement de marquer la bonté de la conséquence : par exemple, lorsque je dis à un méchant : Si Dieu est juste, s'il y a une Providence, et que le monde ne soit pas gouverné par le hasard, vos crimes ne seront pas impunis, mon dessein n'est pas de mettre la Providence en doute, mais de faire voir seulement combien est infaillible la punition, puisqu'elle est liée nécessairement à une condition qui ne peut manquer : de sorte qu'une telle proposition a la même force que si je disais à un scélérat : Autant qu'il est assuré que le monde ri est pas régi par le hasard, et qu'il y a une Providence qui le gouverne, autant est-il assuré que vos crimes seront punis.
VI. Que la condition n'est pas toujours exprimée; mais que l'ayant été une fois suffisamment, elle est toujours sous-entendue. Ainsi lorsque Dieu dit qu'un juste sera heureux, cela s'entend s'il persévère dans la bonne voie ; et cette condition a été si clairement et si souvent exprimée, que lorsqu'elle ne l’est pas, elle est toujours sous-entendue.
VII. Que la force de la proposition conditionnée consistant dans celle de la conséquence, si cette proposition n'est pas nécessaire à la rigueur, elle est fausse. Ainsi posé que quelqu'un s'avisât de dire : S'il pleut demain, je gagnerai au jeu, quand même il arriverait,
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et qu'il plût et qu'il gagnât, dès là qu'il n'y aurait aucune liaison entre la pluie et le gain, la proposition serait fausse par la seule nullité de la conséquence.
Il faut excepter toutefois les propositions conditionnées qui emportent quelque signe d'institution; par exemple, la baguette d'or tendue par le roi de Perse à qui l'aborde sans être mandé, étant établie comme un signe de salut, la proposition qui assure que si le roi vous tend la baguette, vous êtes sauvé, est véritable, parce qu'encore qu'il n'y ait de soi aucune liaison entre le salut et la baguette tendue, il suffit pour la vérité de la proposition que ces choses se trouvent liées par l’institution du prince de qui tout dépend.
C'est par là que se vérifient plusieurs propositions de l'Ecriture : par exemple, celle-ci du serviteur d'Abraham ; La fille qui me dira : Je vous donnerai à boire à vous et à vos chameaux, est celle que Dieu destine au fils de mon maître, est conditionnée de sa nature, et néanmoins très-véritable, quoiqu'il n'y ait de soi nulle liaison entre la condition et la chose même, parce que par une espèce de convention entre Dieu et ce serviteur, cette parole lui était donnée comme un signe de la volonté toute-puissante de Dieu. Et voilà ce qu'il y a à considérer sur les propositions conditionnées.
On peut rapporter à celles-ci les propositions disjonctives; par exemple : C'est le soleil, ou c'est la terre qui tourne. Car c'est un raisonnement, et elle peut se résoudre en celle-ci : Si le soleil ne tourne pas, il faut que la terre tourne.
Il y a toutefois de telles propositions qui sont simplement énonciatives ; comme quand je dis que la justice regarde ou la distribution des biens, ou le châtiment des crimes, en un mot qu'elle est ou distributive ou vindicative, une telle proposition appartient à la division dont nous parlerons ci-après; de sorte qu'en quelque manière qu'on regarde la proposition disjonctive, elle ne fait jamais un genre particulier.
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Mais parmi les différentes espèces de propositions, celles qui mentent le plus de réflexion, sont les universelles ou particulières, les affirmatives ou négatives. Nous avons dit que les premières regardent la quantité, et les deux autres la qualité des propositions.
Les universelles sont celles dont le sujet est universel, et pris sans restriction, ou dans toute son étendue; comme quand je dis en affirmant : Tout homme est raisonnable, tout vertueux est heureux; ou en niant : Nul homme n'est irraisonnable, nul vertueux n'est malheureux. Les particulières sont celles où le sujet est pris avec restriction; comme quand je dis : Quelque homme est vertueux, quelque homme est sage.
Ainsi les termes de tout ou de nul, et celui de quelque, sont les marques de l'étendue ou de la restriction du sujet, et par là de l’universalité ou de la particularité des propositions.
On supprime pourtant quelquefois la marque de l'universalité. On dit : Le triangle est une figure terminée de trois lignes droites, sans exprimer tout triangle. De telles propositions sont appelées indéfinies, et de leur nature ont la même force que les propositions universelles.
La marque d'universalité ne se prend pas toujours à toute rigueur. On dit : Tout homme est menteur, ou indéfiniment : L'homme est menteur, pour signifier que la plupart le sont, et que leur nature corrompue les porte à l'être» C'est le sens et la suite du discours qui nous peut faire juger si de telles propositions se doivent prendre moralement, c'est-à-dire moins exactement, ou à la rigueur. Mais la logique, qui conduit l'esprit à une vérité précise, lui fait regarder les termes selon leur propriété, et les propositions selon des règles exactes.
Au reste la restriction qui se fait par le mot de quelque dans un certain terme, ne regarde pas la force du terme, et ne lui ôte rien de sa raison propre; mais, comme nous avons dit, elle le
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resserre seulement. Quelque cercle est un cercle entier; mais c'est un cercle tiré du nombre de tous les cercles, et considéré à part.
Parmi les propositions particulières, il y en a qu'on peut appeler singulières, et ce sont celles qui ont pour sujet des individus particuliers ; comme quand on dit : Alexandre est ambitieux; Charlemagne est religieux, Louis IX est saint.
Ces termes particuliers signifient quelque homme, à la vérité; mais ce n'est point quelque homme indéfiniment, ou, comme on dit dans l'École, un individu vague; c'est quelque homme déterminé ment, c'est-à-dire un tel et un tel.
Quant à la proposition affirmative ou négative, on entend par soi-même quelle en est la force et la nature. Affirmer n'est autre chose que d'identifier le sujet de deux idées et de deux termes, ou plutôt reconnaître que deux idées et deux termes, ne représentent en substance que la même chose ; comme quand on dit que l'homme est raisonnable, on entend que l'idée et le terme d'homme, avec l'idée et le terme de raisonnable, ne montrent que la même chose ; c'est pourquoi on se sert du verbe est pour unir ces termes, afin qu'on entende que ce qui est montré par l'un est la même chose au fond que ce qui est montré par l'autre.
La négation doit faire un effet contraire; et ceci est si clair de soi, qu'on n'a besoin pour l'entendre que d'un peu d'attention.
Il faut ici observer pour éviter toute équivoque, que les propositions douteuses se rapportent aux affirmatives ou aux négatives, en tant qu'on affirme ou qu'on nie d'une chose qu'elle soit douteuse.
On peut encore observer que telle proposition qui paraît affirmative, enferme une négation : par exemple, quand je dis : La seule vertu rend l'homme heureux, ce mot de seule est une exclusion qui nie de toute autre chose que de la vertu le pouvoir de nous rendre heureux.
Et à proprement parler, cette proposition qui paraît si simple, en effet est composée et se résout en deux propositions, dont l'une est affirmative et l'autre négative. Car en disant que la seule vertu rend l'homme heureux, je dis deux choses : l'une, que la
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vertu rend l'homme heureux; l'autre, que ni les plaisirs, ni les honneurs, ni les richesses ne le peuvent faire.
Il sera maintenant aisé d'entendre certaines propriétés des propositions universelles et particulières, affirmatives et négatives, sur lesquelles toute la force du raisonnement est fondée.
La proposition universelle, soit affirmative, soit négative, enferme la particulière de même qualité et de mêmes termes. Cette affirmative : Tout corps est mobile, enferme celle-ci : Quelque corps est mobile, ou : Ce corps particulier est mobile; et cette négative : Nul corps ne raisonne, enferme celle-ci : Quelque corps, ou : Ce corps particulier ne raisonne pas. La raison est que ce terme tout enferme tous les particuliers, et que ce terme nul les exclut tous. Qui dit tout corps, dit chaque corps, de quelque espèce qu'il soit, et tous les corps particuliers sans exception; qui dit nul corps, exclut chaque corps, et tous les corps en particulier, sans rien réserver : de sorte que s'il était vrai que tout corps est mobile, sans qu'il fût vrai que quelque corps tût mobile, il serait vrai que la partie ne serait pas dans son tout.
Par la même raison il paraît que la particulière n'enferme pas l'universelle, parce qu'étant contenue, elle ne peut être contenante. Ainsi : Quelque homme est juste, n'enferme pas : Tout homme est juste; et ces choses sont claires de soi.
De là suit avec la même évidence, que la particulière détruit l’universelle d'une autre qualité qu'elle ; je veux dire que la particulière négative détruit l'universelle affirmative, et au contraire. S’il y a un seul riche qui ne soit pas heureux (et il n'y en a pas pour un), c'en est assez pour conclure qu'il est faux que tout riche soit heureux, ou que les richesses fassent le bonheur. Et s'il y a un seul homme exempt de péché, c'en est assez pour nier que nul homme ne soit sans péché. Et la particulière d'une qualité ne détruit pas seulement
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l'universelle de l'autre, mais encore elle détruit en quelque façon l'universelle de même qualité. Si, je dis seulement : Quelque homme est blanc, je fais entendre par là que quelque homme aussi n'est pas blanc, et qu'il y a des hommes qui ne le sont pas : autrement j'aurais plus tôt fait de dire, en général : Tout homme est blanc, puisque même quelque homme est blanc y serait compris.
Ainsi quand je me réduis à la particulière affirmative, je fais voir que je nie l'universelle affirmative, ou du moins que j'en doute; c'est pourquoi ce n'est pas assez de dire que quelque homme de bien est estimable; car alors il semblerait qu'on doutât du moins que tout homme de bien le fût : de sorte qu'il est véritable que la particulière affirmative détruit en quelque façon, l'universelle de même qualité, puisqu'elle la rend toujours ou fausse ou douteuse.
Ici commence l'art des conséquences, puisqu'on voit déjà que celle de l'universel au particulier est bonne, et non au contraire; et nous verrons dans la suite que le raisonnement est fondé sur cela.
Il y a même ici quelque raisonnement, puisqu'il y a une proposition induite d'une autre : mais ce raisonnement n'a que deux propositions, comme il paraît.
Les propositions affirmatives et négatives ont aussi leurs propriétés , qui ne sont pas moins remarquables, et qui ne servent pas moins au raisonnement ; et les voici.
Dans toute proposition affirmative, soit qu'elle soit universelle ou particulière, l'attribut se prend toujours particulièrement; et dans toute proposition négative, soit qu'elle soit particulière ou universelle, l'attribut se prend toujours universellement. Quand je dis : Tout homme est animal, ou : Quelque homme est animal, je ne veux pas dire que tout homme, c'est-à-dire chaque homme en particulier, et encore moins quelque homme, soit tout animal, mais seulement qu'il est quelqu'un des animaux; autrement un homme serait éléphant, ou cheval aussi bien qu'homme. Mais quand je dis : Quelque homme n’est pas injuste, je neveux pas dire seulement qu'il n'est pas quelqu'un, mais qu'il n'est
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aucun des injustes; et quand je dis : Nul homme de bien n'est abandonné de Dieu, je veux dire qu'il n'y en a aucun en parti' culier qui ne soit exclu de tout le nombre de ceux que Dieu abandonne.
C'est ce qui fait dire à Aristote que la négation est d'une nature malfaisante, et qu'elle ôte toujours plus que ne pose l’affirmation. Car l'affirmation ne pose l'attribut qu'avec restriction : Tout homme est animal, c'est-à-dire tout homme est quelque animal; et la négation l'exclut dans toute son étendue. Si je disais : Nul homme n'est animal, je voudrais dire que l'homme ne serait aucun des animaux.
Et la raison est qu'afin qu'il soit vrai de dire : L'homme est animal, il suffît qu'il soit quelqu'un des animaux; mais afin qu'il lût vrai de dire : L'homme n'est pas animal, il faudrait qu'il n'en fat aucun.
Ces propriétés des propositions affirmatives et négatives sont fondées sur la nature de l'affirmation et de la négation, dont l'une est d'identifier et d'unir les termes dans leur signification, et l'autre de les séparer; or je puis identifier et unir ces deux termes : homme et animal, pourvu qu'il soit vrai de dire que l'homme est quelqu'un des animaux : d'où il s'ensuit que pour les séparer, il faut que l'homme n'en soit aucun.
C'est pour cela que les deux termes d'une négation véritable s'excluent absolument l'un l'autre. Si nulle plante n'est animal, nul animal n'est plante; et si nul animal n'est plante, nulle plante n’est animal ; au lieu que les deux termes de l'affirmation ne s'unissent pas absolument l'un à l'autre ; car de ce que tout homme est animal, il s'ensuit bien que quelque animal est homme, et non pas que tout animal est homme.
C'est une seconde propriété des propositions affirmatives et négatives, que nous allons expliquer en parlant des conversions.
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La conversion des propositions est la transposition qu'on fait dans leurs termes, la proposition demeurant toujours véritable.
On appelle transposition des termes, lorsque du sujet on fait l'attribut, et que de l'attribut on fait le sujet ; comme quand on dit : L'homme est raisonnable, et : Le raisonnable est homme. Ces propositions s'appellent converses.
Il y a la conversion qu'Aristote appelle parfaite, et celle qu'il appelle imparfaite (1).
La parfaite est celle où la converse garde toujours la même quantité; c'est-à-dire quand l'universelle malgré la conversion de ses termes, demeure toujours universelle, et que la particulière demeure toujours particulière ; comme quand je dis : Tout homme est animal raisonnable ; tout animal raisonnable est homme ; ou : Quelque homme est juste ; quelque juste est homme : cette conversion est appelée dans l'Ecole conversion simple.
L'imparfaite est celle où la converse ne garde.pas la même quantité ; comme quand je dis : Tout homme est animal; quelque animal est homme; cette conversion est appelée dans l'Ecole conversion par accident.
Cela posé, il est certain que pour faire une conversion parfaite, il faut que les termes soient absolument de même étendue : comme, par exemple, homme et animal raisonnable; car alors ils conviennent et cadrent pour ainsi dire si parfaitement, qu'on les peut convertir sans que la vérité soit blessée ; à peu près comme deux pièces de bois parfaitement égales, qu'on peut mettre dans un bâtiment à la place l'une de l'autre, sans que la structure en souffre.
Mais les termes peuvent être considérés comme égaux, ou en eux-mêmes, ou en tant qu'ils sont dans la proposition; comme, par exemple, homme et animal raisonnable, sont égaux d'eux-mêmes,
1 Analytic. prior., lib. I, cap. II.
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et ne s'étendent pas plus l'un que l'autre ; mais dans la proposition : Tout homme est animal raisonnable, ils ne le sont plus, parce que, ainsi que nous avons dit, par la nature de la proposition affirmative, l'attribut se prend toujours particulièrement. Ainsi dans cette proposition : Tout homme est animal raisonnable, on veut dire que chaque homme est quelqu'un des animaux raisonnables; autrement chaque homme serait tout homme, ce qui est absurde.
Quand les termes sont égaux seulement en eux-mêmes, la conversion qui s'en fait vient du côté de la matière ; mais quand ils sont égaux dans la proposition, la conversion qui s'en fait vient du côté de la forme, c'est-à-dire de la nature de la proposition prise en elle-même.
Il sera maintenant aisé de déterminer quelles propositions se convertissent parfaitement ou imparfaitement.
Je dis donc premièrement que toutes les propositions particulières affirmatives se convertissent parfaitement, par la nature même des propositions; comme de ce qu'il est vrai de dire ; Quelque homme est juste, il est vrai de dire: Quelque juste est homme.
La raison est que les termes sont précisément de même étendue, étant tous deux particuliers, le sujet par la restriction qui y est apposée, et l'attribut par la nature même des propositions affirmatives ; et en effet il paraît que dans l'homme qui est juste, il y a nécessairement un juste qui est homme.
Je dis secondement que les propositions négatives universelles se convertissent parfaitement par la nature même des propositions. La raison est que les termes y sont pareillement de même étendue, étant tous deux pris universellement, comme il a été dit. Ainsi de ce que nulle plante n'est animal, il s'ensuit que nul animal n'est plante; et en effet s'il y avait quelque animal qui fût plante, il y aurait quelque plante qui serait animal, comme nous venons de voir.
Je dis troisièmement que les propositions universelles affirmatives ne se peuvent, parleur nature, convertir qu'imparfaitement, et en changeant dans la conversion l'universel en particulier :
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par exemple, de ce que tout homme est animal, il n'en peut résulter autre chose, sinon que quelque animal est homme. La raison est que les termes sont inégaux, l'attribut étant toujours particulier.
Et par là se voit parfaitement la différence de l'universelle négative et de l'universelle affirmative : parce que dans les négatives le sujet et l'attribut ayant la même étendue, autant que le sujet exclut l'attribut, autant l'attribut exclut le sujet ; c'est pourquoi autant qu'il est vrai que nulle plante n'est animal, autant est-il vrai que nul animal n'est plante. Mais au contraire dans l'affirmation , où l'attribut pour cadrer avec le sujet se prend toujours particulièrement, si on le prend universellement, il ne cadre plus : par exemple, si je dis : Tout homme est animal, pour faire cadrer animal et homme, il faut par animal entendre quelque animal, ou quelqu'un des animaux; par conséquent, si on ôte à l’animal sa restriction, et qu'au lieu de dire quelque animal, on dise tout animal, il ne faudra pas s'étonner s'il ne cadre plus avec homme. Ainsi de ce que tout homme est animal, il s'ensuivra bien que quelque animal est homme, mais non pas que tout animal est homme.
Je dis quatrièmement que deux particulières négatives ne se peuvent convertir en aucune sorte parla nature des propositions, parce que les deux termes ne peuvent jamais être de même étendue ; l’attribut de la négative, même particulière, étant toujours universel : par exemple, de ce que quelque homme n'est pas musicien, il ne s'ensuit nullement que quelque musicien ne soit pas homme parce qu'il faudrait pour cela que, comme il y a quelque homme; qui n'est aucun des musiciens, il y eût quelqu'un des musiciens qui ne fût aucun des hommes.
De là donc il s'ensuivra que quand deux universelles affirmatives, ou deux particulières négatives se convertiront, ce sera par la nature des termes, et non par la nature des propositions.
Dans les universelles affirmatives, cela se fait avec quelque règle. Car les termes qui signifient l'essence ou la différence, et la propriété spécifique, sont tous de même étendue, comme il paraît, et par là se convertissent mutuellement. Ainsi : Tout homme est
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animal raisonnable et : Tout animal raisonnable est homme; tout homme est lisible, tout risible est homme.
Mais quant aux particulières négatives, quand elles ont ensemble quelque liaison, ce n'est point par elles-mêmes, ni en vertu d'aucune règle. De cette sorte s'il est vrai de dire que, comme il y a quelque triangle qui n'est pas un corps de six pieds de long, il y a aussi quelque corps de six pieds de long qui no sera pas un triangle, ce n'est pas que la vérité d'une de ces propositions entraîne celle de l'autre ; mais c'est, que chacune d'elles se trouve véritable en soi.
Tout ce que nous venons de dire appartient à cette espèce de raisonnement composé de deux propositions, dont nous avons déjà parlé: C'est pourquoi Aristote traite cette matière à l'endroit où il parle du raisonnement ; mais comme tout ceci sert à connaître la nature des propositions, il semble naturel de le mettre ici.
CHAPITRE X. Comment les propositions universelles et particulières, affirmatives et négatives, conviennent ou s'excluent universellement; et des propositions équipollentes.
Il sert encore à connaître la nature des propositions, de considérer comment les universelles et les particulières, les affirmatives et les négatives, conviennent ou s'excluent ensemble ; et cela se rapporte encore à cette espèce de raisonnement de deux propositions, dont nous venons de parler.
En comparant ensemble ces quatre sortes de propositions, on les trouve opposées en diverses sortes. Car, ou elles le sont dans leur quantité, en ce que l'une est universelle et l'autre particulière; ou dans leur qualité, en ce que l'une est affirmative et l'autre est négative; ou enfin, dans l'une et dans l'autre.
En prenant donc les propositions avec le même sujet et le même attribut, sans y changer autre chose que les marques de leur quantité, c'est-à-dire de leur universalité ou particularité; et celles de leur qualité, c'est-à-dire celles d'affirmation ou de négation, on en distingue de quatre sortes.
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Quand les deux propositions qui conviennent en quantité sont universelles, si l'une est affirmative et l'autre négative, elles s'appellent contraires; comme quand on dit : Tout homme est juste; nul homme n’est juste.
Quand les deux propositions qui conviennent en quantité sont toutes deux particulières, elles s'appellent sous-contraires, parce qu'elles sont comprises sous deux propositions contraires; comme quand on dit : Quelque homme est juste; quelque homme n’est pas juste.
Quand les deux propositions conviennent en qualité, c'est-à-dire, qu'elles sont toutes deux affirmatives; ou toutes deux négatives, si l'une est universelle et l'autre particulière, elles s'appellent subalternes; parce que l'une est sous l'autre, c'est-à-dire la particulière sous l'universelle ; comme quand on dit : Tout homme est juste, quelque homme est juste; nul homme n’est juste, quelque homme n’est pas juste.
Enfin quand elles ne conviennent ni en quantité ni en qualité, en sorte que l'une soit universelle affirmative, et l'autre particulière négative; ou au contraire, l'une universelle négative, et l'autre particulière affirmative, elles s'appellent contradictoires; comme quand on dit : Tout homme est juste; quelque homme n’est pas juste ; ou au contraire : Nul homme n’est juste; quelque homme est juste.
Il sera maintenant aisé en comparant ensemble ces quatre sortes de propositions, de voir comment la vérité de l'une induit ou la vérité ou la fausseté de l'autre.
Et déjà nous avons vu que parmi les subalternes, si l'universelle est vraie, la particulière l'est aussi, et non au contraire.
Pour ce qui est des deux contradictoires, il est clair que si l’une est vraie, l'autre est fausse : s'il est vrai de dire : Tout homme est juste, il est faux de dire ; Quelque homme n’est pas juste, et au contraire. Et s'il est vrai de dire : Nul homme n’est juste, il est faux de dire : Quelque homme est juste, et au contraire : autrement il serait vrai que ce qui est n'est pas ; ce qui se détruit de soi-même.
Quant aux propositions contraires, elles ne peuvent jamais
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toutes deux être véritables, mais elles peuvent être toutes deux fausses ; comme s'il est vrai de dire : Tout homme est juste, il ne peut jamais être vrai de dire : Nul homme n'est juste. Mais s'il y a seulement quelques justes parmi les hommes, il sera également faux de dire que tout homme est juste, et que nul homme n'est juste.
Mais les sous-contraires peuvent être toutes deux véritables, sans pouvoir être toutes deux fausses : il peut être vrai de dire : Quelque homme est juste, et Quelque homme n'est pas juste; mais si l'un des deux est faux, l'autre ne la peut pas être ; car s'il est faux de dire : Quelque homme est juste, la contradictoire : Nul homme n'est juste, est véritable nécessairement, et par conséquent sa subalterne : Quelque homme n'est pas juste; et au contraire s'il est faux de dire : Quelque homme n'est pas juste, sa contradictoire : Tout homme est juste, et par conséquent la subalterne de cette contradictoire : Quelque homme est juste, se trouveront indubitables.
Ainsi en parcourant toutes les espèces de propositions et les combinant ensemble, on voit comment elles conviennent, et comment elles s'excluent mutuellement ; ce qui est une espèce de raisonnement, mais qui, comme il a été dit, n'a que deux propositions.
Pour mieux faire entendre ces choses, on a accoutumé de faire une figure que voici.
Tout homme est juste. CONTRAIRES. Nul homme n'est juste.
Quelque homme est juste. SOUS-CONTRAIRES. Quelque homme n'est pas juste.
Outre les propositions que nous avons rapportées, il y en a
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que l’Ecole appelle équipollentes, qui ne s'induisent pas l’une de l'autre comme les précédentes, mais qui selon leur nom valent précisément la même chose, et ne ornèrent que dans les termes.
Cette équipollence se remarque dans les propositions modales : par exemple, cette proposition : Il est possible que l'homme soit juste, est équipollente à celle-ci : Il n'est pas impossible que l’homme soit juste ; et celle-ci : Il n'est pas nécessaire que l'homme soit juste; est équipollente à cette autre : Il est contingent que l'homme soit juste; et les quatre ont toutes la même force en prenant le possible comme purement possible, auquel sens il est opposé, non-seulement à l'impossible, mais au nécessaire.
Ceci est clair et peu important. Mais il a fallu le dire, afin que l'on entendît ce que l'Ecole entend par l'équipollence.
Reste à parler de la vérité ou de la fausseté des propositions, qui sont leurs propriétés les plus essentielles, et auxquelles tend toute la logique, puisqu'elle n'a point d'autre objet que de nous faire embrasser les propositions véritables et éviter les fausses.
La proposition véritable est celle qui est conforme à la chose même : par exemple, si je dis : Il est jour, et qu'il soit jour en effet, la proposition est véritable; la fausse s'entend par là, sans qu'il soit besoin d'en discourir davantage.
C'est une qualité merveilleuse de l'entendement, de pouvoir se rendre conforme à tout ce qui est, en formant sur chaque chose des propositions véritables ; et dès là qu'il peut en quelque manière se rendre conforme à tout, il paraît qu'il est bien d'une autre nature que les autres choses qui n'ont point celte faculté.
Il est certain que toute proposition est véritable ou fausse : mais on fait ici une question, savoir si de deux propositions qui regardent un futur contingent, l’une est vraie et l'autre fausse déterminément : par exemple, s'il est vrai ou faux déterminément que j'irai demain à la promenade, ou que je n'y irai pas.
Aristote a fait naître la difficulté, quand il a dit qu'une de ces
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deux propositions était vraie ou fausse ; mais indéterminément, et sans qu'on put dire laquelle des deux (1) : s'il parle de l'entendement humain, il a raison; mais s'il parle de tout entendement absolument, c'est ôter à l'entendement divin la prescience de toutes les choses qui dépendent de la liberté ; ce qui est faux et impie.
Et il faut remarquer qu'Aristote reconnaît que de deux propositions sur le présent ou sur le passé contingent, l'une est vraie déterminément. Il est vrai, par exemple, déterminément, ou que je me promène, ou que je ne me promène pas actuellement ; ou que je me suis promené, ou que je ne l'ai pas fait. Mais ce qui fait qu'Aristote ne veut pas admettre la même chose pour l’avenir, c'est qu'il dit que ce serait introduire une nécessité fatale, et détruire la liberté. Car, dit-il, s'il est vrai déterminément, ou que je me promènerai, ou que je ne me promènerai pas demain, il était vrai hier, il était vrai il y a dix ans, il était vrai, il y a cent ans, en un mot, il était vrai de toute éternité ; ce qui emporte, dit-il, une nécessité absolue et inévitable : et il n'a pas voulu considérer que, de même que la liberté n'est pas détruite de ce qu'il est vrai déterminément que je me promène maintenant, parce qu'il est vrai en même temps que je le fais avec liberté, il en faut dire de même, non-seulement . du passé, mais de l'avenir : et comme Aristote avoue qu'encore qu'il soit vrai déterminément que je me promenai hier, ma liberté pour cela n'est point offensée, parce qu'il est vrai aussi que je le fis librement; elle ne le serait pas non plus quand il serait vrai déterminément que je me promènerai demain, parce]qu'il sera vrai en même temps que je le ferai avec liberté.
En un mot, les propositions du présent, du passé et de l'avenir, sont toutes de même nature, à la réserve de la seule différence des temps. A cela près, elles ont toutes les mêmes propriétés ; et , si l'une est vraie déterminément, l'autre le doit être aussi.
Et ce qui pourrait faire penser aux hommes que les propositions du futur contingent sont vraies ou fausses indéterminément, c'est qu'ils ne savent pas laquelle est vraie et laquelle est fausse; mais il faudrait considérer que Dieu le sait et que le nier, c'est détruire sa perfection et sa providence.
1 De Interpret. cap. IX.
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Les philosophes anciens ont parlé en beaucoup de choses fort ignoramment, pour n'avoir pas su, ou pour n'avoir pas toujours considéré ce qui convenait à Dieu. Il est de sa perfection de savoir tout éternellement, même nos mouvements les plus libres : autrement, ou jamais il ne les saurait; et comment pourrait-il, ou les récompenser quand ils sont bons, ou les punir quand ils sont mauvais ? ou il en acquerrait la connaissance, et deviendrait plus savant avec le temps. L'un lui ôte sa souveraineté et sa providence, et l'autre détruit la plénitude de sa perfection et de son être.
Parmi les propositions véritables et fausses, il y en a dont la vérité est connue par elle-même, et d'autres dont elle est connue par la liaison qu'elles ont avec celle-ci.
De ces propositions, les unes sont universelles, comme : Le tout est plus grand que sa partie; les autres sont particulières et connues par expérience, comme quand je dis : Je pense telle et telle chose ; Je sens du plaisir ou de la douleur ; Je crois ou je ne crois pas; et ainsi des autres qui sont connues par une expérience aussi certaine.
Les propositions universelles connues par elles-mêmes, s'appellent axiomes, ou premiers principes (a).
Comme en parlant des idées, nous avons d'abord exercé l'esprit à en considérer de plusieurs sortes, et à les démêler les unes des autres, ce n'est pas un exercice moins utile que d'attacher notre esprit à remarquer ces propositions universelles connues par elles-mêmes.
Nous appelons propositions connues par elles-mêmes, celles dont la vérité est entendue par la seule attention qu'on y a, sans
(a) Alinéa barré : — Il faut entendre qu'elles sont les premiers principes de connaissance, et on leur donne ce nom par rapport aux premiers principes de génération d'où les choses sont formées. Comme donc ces premiers principes font être tout ce qui est, ainsi les premiers principes de connaissance font1 connaître tout ce qui est connu.
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qu’il soit besoin de raisonner ; autrement, celles où la liaison du sujet et de l’attribut est parfaitement entendue par la seule intelligence des termes.
Des propositions ainsi clairement et distinctement entendues sont sans doute véritables ; car tout ce qui est intelligible de cette sorte ne peut manquer d'être vrai ; autrement il ne serait pas intelligible.
Nous allons ici rapporter beaucoup de ces propositions intelligibles par elles-mêmes.
Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, autrement : Ce qui est, ne peut point n’être pas.
Cela n'est pas seulement vrai de l'être absolument pris, mais encore d'être tel et tel : ce qui est l’homme ne peut pas n'être pas homme ; ce qui est rond ne peut pas tout ensemble n'être pas rond.
Nous verrons dans la suite (1) que ce principe est celui qui soutient tout raisonnement; et que qui nierait une conséquence d'un argument bien fait, en accordant la majeure et la mineure, serait forcé d'avouer qu'une chose serait et ne serait pas en même temps.
Ce principe est tellement le premier, que tous les autres s'y réduisent; en sorte qu'on peut tenir pour premiers principes tous ceux où, en les niant, il paraît d'abord à tout le monde qu'une même chose serait et ne serait pas en même temps.
Ainsi voici encore un premier principe : Nulle chose ne se peut donner l'être à elle-même; et encore : Ce qui n'est pas, ne peut avoir l'être que par quelque chose qui l'ait; et encore : Nul ne peut donner ce qu'il n'a pas.
De ce principe quelques-uns concluent qu'un corps ne se peut donner le mouvement à lui-même, et d'autres infèrent encore qu'il ne se peut non plus donner le repos. Mais nous examinerons ailleurs ces conséquences ; il nous suffit maintenant de voir que nulle chose ne se donne l'être à elle-même : autrement elle serait avant que d'être.
Il est d'une vérité aussi connue que ce qui est de soi est nécessairement.
1 Liv. III, ch. VIII, ci-après.
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Car pour cela il ne faut qu'entendre ce que veulent dire les termes. Etre de soi, c'est être sans avoir l'être d'un autre : être nécessairement, c'est ne pouvoir pas ne pas être ; et maintenant il est clair que ce qui est sans avoir l'être d'un autre, ne peut pas n'être pas ; et qu'une chose qui serait un seul moment sans être ne serait jamais, si quelque autre ne lui donnait l'être.
Ce principe est le même au fond que le précédent, et tout le monde en connaît la vérité. C'est de là qu'il est clair que Dieu ne peut pas être qu'il ne soit nécessairement, parce qu'il est de soi ; et les philosophes qui ont supposé que la matière ou les atomes étaient d'eux-mêmes, ont dit aussi qu'ils étaient nécessairement.
En géométrie tout le monde reçoit comme incontestables les principes suivants : le corps est étendu en longueur, largeur et profondeur.
On peut considérer le corps selon chacune des dimensions ; et selon cela donner les définitions incontestables de la ligne, de la surface et du corps solide.
Si deux choses sont égales à une même, elles seront égales entre elles.
Si à choses égales, on ajoute choses égales, les touts seront égaux.
Si de choses égales on ôte choses égales, les restes seront égaux.
Et au contraire : Si à choses inégales on ajoute choses égales, les touts seront inégaux, et si de choses inégales, on ôte choses égales, les restes seront inégaux.
Si des choses sont moitié, ou tiers, ou quart d'une même chose, elles seront égales entre elles.
Si des grandeurs conviennent, c'est-à-dire si on les peut par la pensée ajuster tellement ensemble, que l'une ne passe pas l'autre, elles sont égales.
Le tout est plus grand qu'une de ses parties.
Toutes les parties rassemblées égalent le tout.
Tous les angles droits sont égaux.
Deux lignes droites n'enferment point entièrement un espace. Deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais, quand elles seraient prolongées jusqu'à l'infini.
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Deux lignes non parallèles, prolongées par leurs extrémités, à la fin se rencontreront en un point.
On trouvera beaucoup de tels axiomes dans les Eléments d'Euclide.
A cela se rapporte aussi ce que les géomètres appellent pétitions ou demandes, comme : Qu'on puisse mener une ligne droite d'un point donné à un autre point donné.
Qu'on puisse continuer indéfiniment une ligne droite donnée.
Qu'on puisse décrire un cercle, de quelque centre et de quelque intervalle que ce soit.
Qu'on puisse prendre une quantité plies grande ou plus petite qu'une quantité donnée.
Il est aussi certain que ce qui agit est, que ce qui a quelque qualité ou propriété réelle est: de là se conclut très-bien l'existence de toutes les choses qui affectent nos sens ; et de là saint Augustin et les autres ont très-bien conclu, en disant : Je pense, donc je suis (1).
C'est encore un autre principe très-véritable : En vain emploie-t-on le plus où le moins suffit (2); par où l'on prouve que les machines les plus simples, tout le reste étant égal, sont les meilleures ; et parce qu'on a une idée que dans la nature tout se fait le mieux qu'il se peut, tous ceux qui raisonnent bien sont portés à expliquer les choses naturelles par les moyens les plus simples; aussi les physiciens nous ont-ils donné pour constant que la nature ne fait rien en vain (3).
A ce principe convient celui-ci, qui est un des fondements du bon raisonnement : On ne doit point expliquer par plus de choses, ce qui se peut également expliquer par moins de choses.
Par là sont condamnés ceux qui mettent dans la nature tant de choses inutiles; et dans la politique ceux qui, ayant un moyen sûr, en cherchent plusieurs; et dans la rhétorique ceux qui chargent leur discours de paroles vaines.
Il est encore vrai d'une vérité incontestable, qu'il faut suivre
1 Saint Augustin, De Trinit. lib. X, n. 13. — 2 Frustrà fit per plura, quod potest fieri per pauciora. — Non sunt multiplicanda entia sine necessitate. — 3 Natura nihil facit frustrà.
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la raison connue, et cela tant en spéculative qu'en pratique ; c'est-à-dire qu'il faut croire ce que la droite raison démontre, et pratiquer ce qu'elle prescrit.
Que l’ordre vaut mieux que la confusion, que tout le monde veut être heureux ; et que nul ne veut être dans un état qu'il tienne pour absolument mauvais.
Que ce qui est intelligible est vrai; ou, ce qui est le même, que le faux, c'est-à-dire ce qui n'est pas, ne peut pas être intelligible.
Que ce qui se fait expressément pour une fin, ne peut être dirigé ni connu que par la raison, c'est-à-dire par une cause intelligente. Il ne faut qu'entendre ces termes pour convenir de la proposition, parce qu'agir de dessein, ou concevoir que quelqu'un agit de dessein, enferme nécessairement l'intelligence.
A ce qui est intelligible de soi, on pourrait joindre certaines choses qu'on connaît par une expérience certaine ; comme je connais que je sens, que j'ai du plaisir ou de la douleur, que j'affirme, que je nie, que je doute, que je raisonne, que je veux; et je connais aussi par le discours que me fait un autre, qu'il a en lui-même des pensées et des sentiments semblables : mais ceci ne s'appelle pas principe; ce sont choses connues par expérience.
En physique, il y a beaucoup de choses d'expérience qu'on donne ensuite pour principes. Par exemple, de ce qu'on connaît par expérience que toutes les choses pesantes tendent en bas et y tendent avec certaines proportions, on a fondé des principes universels qui servent à la mécanique et à la physique. Mais ces principes ne sont point de ceux que nous appelons intelligibles de soi, parce qu'on ne les connaît que par l'expérience de plusieurs choses particulières, d'où on conclut les universelles ; ce qui appartient au raisonnement.
Je ne sais si on doit rapporter à ces principes de pure expérience, celui-ci : Que les corps se poussent l'un l'autre, et que le corps qui entre en un lieu en chasse celui qui l'occupait. Car outre l'expérience, il y a une raison dans la chose même, c'est-à-dire dans les corps qui sont naturellement impénétrables.
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Mais du moins il est certain que l'impénétrabilité des corps étant supposée, on n'a plus besoin d'expérience pour connaître certaines choses; mais on les connaît par elles-mêmes : par exemple, Un corps ne peut passer par une ouverture moindre que lui; ce gui est pointu, le reste restant égal, s'insinue plus facilement par une ouverture que ce qui ne l'est pas, et ainsi du reste.
On connaît avec la même évidence qu'un agent naturel et nécessaire, dans les mêmes circonstances, fera toujours le même effet ; par exemple, que le soleil se levant demain avec un ciel aussi serein qu'aujourd'hui, causera une lumière aussi claire, et que le même poids attaché à la même corde et toujours dans la même disposition, la tendra également demain et aujourd'hui.
Il n'est pas moins vrai que, quand ce qui empêche égale ce qui agit, il ne se fait rien : par exemple, si le poids A, qui doit tirer après soi une balance, en est empêché par le poids B posé vis-à-vis, et que le poids B soit égal en pesanteur au poids À, il est clair que l'un empêchera autant que l'autre agit, et qu'il ne se fera aucun mouvement, c'est-à-dire que la balance demeurera en équilibre. On peut encore rapporter ici ces vérités incontestables, que ce qui se meut naturellement, tend toujours à continuer son mouvement par la ligne la plus approchante de celle qu'il devait décrire; d'où il arrive que les corps pesants, étant empêchés, continuent leur mouvement par la ligne la plus approchante de la droite.
Ainsi dans cette figure,
A
B C , la boule qui roule sur le plan incliné, s'approche, autant qu'il se peut, de la perpendiculaire A, B. Et ce principe est conjoint à celui-ci, que la ligne droite est la plus courte de toutes, ce qui fait que le mouvement selon cette ligne est aussi le plus court de soi : et que si la nature cherche le plus court, elle doit mener les corps pesants au centre où elle les pousse par la ligne la plus droite, ou quand ils sont empêchés, par la ligne la plus approchante de la droite.
Ces vérités premières, et intelligibles par elles-mêmes, sont éternelles et immuables; et Dieu nous en a donné naturellement la connaissance, afin qu'elle nous dirige dans tous nos raisonnements,
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sans même que nous y fassions une réflexion actuelle, à peu près comme nos nerfs et nos muscles nous servent à nous mouvoir, sans que nous les connaissions.
Il sert pourtant beaucoup pour plusieurs raisons, de faire une réflexion expresse sur ces vérités primitives.
1° Elle accoutume l'esprit à bien connaître ce que c'est qu'évidence, et lui fait voir que ce qui est évident, est ce qui étant considéré ne peut être nié quand on le voudrait.
2° Elle lui apprend à tenir pour vrai tout ce qu'il entend clairement et distinctement de cette sorte. Car c'est par là que ces axiomes sont tenus pour indubitables.
3° Elle lui apprend qu'il doit suspendre son jugement à l'égard des propositions qu'il ne connaît pas avec une pareille évidence, et à ne les point recevoir, jusqu'à ce qu'en raisonnant il les trouve nécessairement unies à ces vérités premières et fondamentales.
Mais en considérant les vrais axiomes ou premiers principes de connaissance, il faut prendre garde à certaines propositions que la précipitation ou les préjugés veulent faire passer pour principes.
Telles sont ces propositions : Ce qui ne se touche pas, ni ne se voit pas, ou, en un mot, ne se sent pas, n'est pas ; ce qui n'a point de grandeur ou de quantité, n'est rien; et autres semblables, qui font toute l'erreur de la vie humaine : car déçus par ces faux principes , nous suivons les sens au préjudice de la raison; et le mal est que souvent après avoir reconnu en spéculation que ces principes sont faux, nous nous y laissons toutefois entraîner dans la pratique.
C'est encore un principe très-faux que celui que posent certains physiciens, que pour être bon philosophe, il faut pouvoir expliquer toute la nature sans parler de Dieu.
Afin que ce principe fût véritable, il faudrait supposer que Dieu ne fait rien dans la nature, c'est-à-dire qu'il faudrait donner pour certain la chose du monde, je ne dis pas la plus incertaine, mais la plus fausse.
Il est vrai que qui ne rendrait raison des effets de la nature qu'en disant : Dieu le veut ainsi, serait un mauvais philosophe,
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parce qu'il n'expliquerait pas les causes secondes, ni l'enchaînement qu'ont entre elles les parties de l'univers. C'est un excès que ces physiciens ont raison d'éviter ; mais ils tombent dans un autre beaucoup plus blâmable, en supposant comme indubitable que toutes ces causes secondes n'ont point de moteur commun, ni de cause première qui les tienne unies les unes aux autres.
Il n'est pas moins faux de dire, comme font la plupart des nôtres : Il faut se contenter soi-même; ou suivre ce. qui fait plaisir, ou avoir le plaisir pour guide.
La fausseté de ces principes paraît en ce que les plus grands maux nous arrivent en suivant aveuglément ce qui nous plaît; il n'y a point de séduction plus dangereuse que celle du plaisir. Et cependant c'est sur ce principe que roule la conduite de la plupart des hommes du monde.
En voici encore un très-commun et très-pernicieux : Il faut faire comme les autres; c'est ce qui amène tous les abus et toutes les mauvaises coutumes, et ce qui est cause qu'on s'en fait des lois. Or ce principe qu’il faut faire comme les autres, n'est vrai tout au plus que pour les choses indifférentes, comme pour la manière de s'habiller. Mais, pour l'étendre aux choses de conséquence, il faudrait supposer que la plupart des hommes jugent et font bien.
On entend dire à beaucoup de gens cette parole comme une espèce de principe : Quand on est bien, il ne faut pas se tourmenter des autres; chose fausse et inhumaine, qui détruit la société.
On en voit qui croient que pour montrer qu'une chose est douteuse, il suffit de faire voir que quelques-uns en doutent : comme si on ne voyait pas des opinions manifestement extravagantes suivies non-seulement par quelques particuliers, mais par des nations entières. A cela se rattache encore ce que les hommes disent du bonheur ou du malheur : Je suis heureux, je suis malheureux, et c'est pourquoi telle et telle chose m'arrive : par où on entend ordinairement ce je ne sais quoi d'aveugle qui fait notre bonne ou notre mauvaise destinée; chose fausse et qui renverse la Providence divine.
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C'est un beau mot d'Hippocrate, que la fortune est un nom qui, à vrai dire, ne signifie rien.
Ces principes imaginaires, et autres semblables , outre qu'ils peuvent être réfutés par raisonnement, paraissent faux en les comparant seulement avec les principes véritables, parce qu'on voit dans les uns une lumière de vérité qu'on n'apercevra pas dans les autres. Personne ne dira qu'il soit aussi clair que ce qui n'est pas sensible n'existe pas, qu'il est clair que le tout est plus grand que la partie, ou que ce qui n'est pas ne peut de lui-même venir à l'être.
Parmi les propositions affirmatives, il y en a deux espèces absolument nécessaires aux sciences, et que la logique doit considérer ; l'une est la définition, et l'autre la division.
Ces deux choses peuvent être considérées ou dans leur nature ou dans leur usage.
La définition est une proposition ou un discours qui explique le genre et la différence de chaque chose.
C'est ce qui s'appelle expliquer l'essence ou la nature des choses.
Pour connaître une chose, il faut savoir premièrement à quoi elle tient, et de quoi elle est séparée. Le premier se fait en disant le genre, et le second en disant la différence.
Il en est à peu près de même comme d'un champ à qui on vent donner des bornes. On dit premièrement en quelle contrée il est -, afin qu'on ne raille pas chercher trop loin ; et puis on en détermine les limites, de peur qu'on ne l'étende plus qu'il ne faut.
Le mot de définir vient de là ; et la définition, tant en grec qu'en latin, marque les bornes ou les limites qu'on met dans les choses semblables à peu près à celles qu'on met dans les terres.
Ainsi en disant : L'homme est un animal raisonnable; je fais voir premièrement qu'il le faut chercher dans le genre des animaux, et secondement comme il le faut séparer de tous les autres.
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Puisque la définition est faite pour donner à connaître l'essence des choses elle doit aller, autant qu'il se peut, au principe constitutif et à la différence propre et spécifique, sans se charger des propriétés, ni des accidents. La raison est que les propriétés se déduisent de l'essence et y sont comprises, de sorte qu'il suffît de l'expliquer : et pour ce qui est des accidents, ils sont hors de la nature de la chose, et par là ils n'appartiennent pas à la définition!
Ainsi en définissant un triangle, loin qu'il faille dire qu'il est grand ou petit, il ne faut pas même dire qu'il a trois angles égaux à deux droits, mais seulement son essence ou sa nature propre, en disant que c'est une figure terminée de trois lignes droites.
Par la même raison, on ne doit pas définir l'homme animal capable de parler, mais animal raisonnable, ou capable de raisonner, parce que être raisonnable est sa propre différence constitutive, d'où suit la faculté de parler; car on ne parle point, si on ne raisonne.
Mais comme on ne connaît pas toujours la différence propre et spécifique des choses, il faut quelquefois les définir par une ou par quelques-unes de leurs propriétés.
De là vient qu'on reconnaît deux sortes de définition : l'une parfaite et exacte, qui définit la chose par son essence; l'autre imparfaite et grossière, qui la définit par ses propriétés.
En ce dernier cas, il faut prendre garde de ne pas entasser dans la définition toutes les propriétés de la chose, mais seulement celles qui sont les premières et comme le fondement des autres.
Et il faut, autant qu'il se peut, se réduire à l'unité, afin que la définition soit plus simple, et approche au plus près qu'il sera possible de la définition parfaite.
Ainsi on définira le cheval ,par sa force et par son adresse, le chien par son odorat, le singe par sa souplesse et par la facilité qu'il a d'imiter ; et ainsi les autres choses dont l'essence n'est pas connue, par une ou par quelques-unes de leurs propriétés principales.
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De là suit que la définition doit être : 1° courte, parce qu'elle ne dit que le genre et la différence essentielle, ou en tout cas les principales des propriétés; 2° claire, parce qu'elle est faite pour expliquer; 3° égale au défini, sans s'étendre ni plus ni moins, puisqu'elle doit le resserrer dans ses limites naturelles.
Ainsi la définition se convertit avec le défini par une conversion parfaite, parce que l'une et l'autre sont de même étendue. S'il est vrai que le triangle soit une figure terminée de trois ligues droites, il est vrai aussi qu'une figure terminée de trois lignes droites est un triangle.
Voilà ce qui regarde la nature de la définition. Venons à l'usage.
Sur cela voici la règle : Toute chose dont on traite doit premièrement être définie.
Mais comme il y a des choses dont la nature est parfaitement connue par elle-même, et d'autres dont elle ne l'est pas, dans les premières on fait précéder une définition parfaite qui explique leur essence, pour ensuite en rechercher les propriétés ; dans les autres, on fait précéder une définition imparfaite, pour venir, s'il se peut, à la connaissance de la nature même de la chose, et par là à une parfaite définition.
Ainsi la géométrie, qui a pour objet les figures, choses dont la nature est parfaitement connue, en pose d'abord des définitions exactes, dont elle se sert pour rechercher les propriétés de chaque figure, et les proportions qu'elles ont entre elles.
Il n'en est pas de même dans la physique. Car on ne connaît que grossièrement la nature des choses qui en font l'objet, et la fin de la physique est de la faire connaître exactement : par exemple, nous connaissons grossièrement que l'eau est un corps liquide de telle consistance, de telle couleur, capable de tels et de tels accidents ; mais quelle en est la nature et de quelles parties elle est composée, et d'où lui vient d’être coulante, d'être transparente, d'être froide, de pouvoir être réduite en écume et en vapeurs, c'est ce qu'il faut découvrir par raisonnement.
Mais il faut faire précéder cette recherche par une définition grossière, qui la réduise à un certain genre, comme à celui de
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corps le guide, et en détermine l'espèce par une ou par quelques-unes de ses propriétés principales.
Que s'il s'agit en général de la nature du liquide, il faut avant toutes choses marquer ce que c'est, en disant que c'est un corps coulant et sans consistance; mais par là je n'en connais guère la nature. Si je viens ensuite à trouver que toutes ses parties sont en mouvement, je connais mieux la nature du liquide : et si pénétrant plus avant, je puis déterminer quelle est la figure et le mouvement de ses parties, je la connaîtrai parfaitement, et je pourrai définir exactement le liquide.
Dans toutes les questions de cette nature , les définirons exactes sont le fruit de la rechercha, et les autres en sont le fondement.
Ces sortes de définitions qui précèdent l'examen des choses, c'est-à-dire presque toutes les définitions, doivent être telles que tout le monde en convienne. Car il s'agit de poser le sujet de la question, dont il faut convenir avant toutes choses.
Quelquefois au lieu de définir les choses, on les décrit seulement ; et cela se fait lorsqu'on ne songe pas tant à en expliquer la nature, qu'à représenter ce qui en paraît aux sens : comme si je dis : L'homme est un animal dont le corps est posé droit sur deux pieds, dont la tête est élevée au-dessus du corps, couverte de poils qui descendent naturellement sur les épaules, et le reste. Cela s'appelle description, et non pas définition.
Après avoir défini les choses et les avoir réduites à leurs justes bornes, on est en état de les diviser en leurs parties.
La division est une proposition ou un discours qui, prenant un sujet commun, fait voir combien il y a de sortes de choses à qui la raison en convient; comme quand prenant pour sujet ce terme être, on dit que tout ce qui est, a l'être ou de soi-même ou d'un autre : de soi-même, comme Dieu seul; d'un autre, comme tout le reste : et encore, que ce qui a l'être, l'a ou en soi-même
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comme les substances, ou en un antre comme les modes et les accidents.
Par là il paraît que la division est une espèce de partage d'un tout en ses parties, parce que le sujet commun est regardé comme le tout, et ce qui résulte de la division est regardé comme les parties.
C'est pourquoi les parties de la division sont appelées membres.
De là suivent deux propriétés de la division ; l'une, que les parties divisées égalent l'étendue du tout et ne disent ni plus ni moins, sans quoi le tout ne serait divisé qu'imparfaitement ; l'autre, que les parties de la division ne s’enferment point l'une l'autre, mais plutôt s'excluent mutuellement, sans quoi ce ne serait pas diviser, mais plutôt confondre les choses.
Si l'une de, ces deux propriétés manque, en l'un et en l’autre cas la division est fausse par de différentes raisons. Au premier cas elle est fausse, parce qu'elle donne pour tout ce qui ne l'est pas, puisqu'il y manque quelque partie : au second cas elle est fausse, parce qu'elle donne pour une partie ce qui ne l'est pas, puisqu'elle est enfermée dans l'autre contre la nature des parties qui s'excluent mutuellement.
Par exemple, si je disais : Toute action humaine par son objet est bonne ou mauvaise, la division est fausse, parce qu'outre les actions qui sont bonnes ou mauvaises par leur objet, telles que sont celles d'adorer Dieu et celle de blasphémer son nom, il y en a qui par leur objet sont indifférentes, telle qu'est celle de se promener, et qui peuvent devenir bonnes ou mauvaises par l’intention particulière de celui qui les exerce.
Cette division est donc fausse, parce que promettant de diviser toutes les actions humaines, elle en omet une partie, et ainsi donne pour tout ce qui ne l'est pas.
Que si je dis : La vie humaine est ou honnête ou agréable, la division est fausse par l'autre raison, parce que la vie honnête, quoiqu'elle ait ses difficultés, est au fond et à tout prendre la plus agréable : ainsi ce que je donne pour parties, c'est-à-dire peur choses qui s'excluent mutuellement, ne sont point parties, puisque l'une enferme l'autre.
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Mais au contraire si je divise la vie humaine en vie raisonnable ou vie sensuelle, la division est juste, parce que d'un côté je comprends tout, étant nécessaire que l'homme vive ou selon la raison, ou selon les sens; et de l'autre les parties s'excluent mutuellement, n'étant pas possible ni que celui qui vit selon la raison s'abandonne aux sens, ni que celui qui s'abandonne aux sens suive la raison.
Autant qu'il y a de sortes de tout et départies ; autant y a-t-il de sortes de divisions.
Il y a le tout essentiel, c'est-à-dire universel, qui a ses parties subjectives, telles que sont les espèces à l'égard du genre; ainsi c'est une des sortes de divisions, que de diviser le genre par ses différences dans les espèces qui lui sont soumises, comme quand on dit : L'animal est raisonnable ou irraisonnable.
Mais comme il y a des différences accidentelles, aussi bien que des essentielles, on peut diviser un tout universel par certains accidents, comme quand on divise les hommes en blancs ou en nègres.
À cette sorte de division se rapporte celle d'un accident à l'égard de ses différents sujets ; comme quand on dit : La science se trouve ou dans des esprits bien faits qui en font un bon usage, ou dans des esprits mal faits qui la tournent à mal; c'est diviser la science à l'égard de ses sujets divers, par des différences qui lui sont accidentelles ; et si on voulait la diviser par ses principes intérieurs et essentiels, il faudrait dire : La science est ou spéculative, ou pratique; et ainsi du reste.
Il y a un tout de composition qui a des parties réelles dont il est réellement composé, et de là naît la division qui fait le dénombrement de ses parties; comme quand on dit: L'homme peut être considéré ou selon l’âme ou selon le corps; une maison, dans les parties où l'on habite, comme sont les chambres; et dans celles où l'on resserre et où l'on prépare les choses nécessaires pour la vie, comme sont les greniers et les offices.
A cette espèce de division se rapporte la division du tout en ses parties intégrantes, desquelles nous avons parlé ailleurs (1).
1. Livre 1, chap. XLVII, ci-dessus.
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Il y a un tout que l’école appelle potentiel, qui fait regarder une chose dans toutes ses facultés et dans toutes ses actions. En regardant l’âme comme un tout de cette sorte, on la peut diviser en ses facultés sensitives et ses facultés intellectuelles. Ainsi peut-on regarder le feu selon la vertu qu'il a d'éclairer, selon ceUe qu'il a d'échauffer, selon celle qu'il a de sécher, selon celle qu'il a de brûler et de fondre certains corps, et ainsi du reste. De même on peut regarder le cerveau selon qu'il peut recevoir les impressions des objets, et selon qu'il peut servir à la direction des esprits.
Toutes ces sortes de divisions se rapportent ordinairement à ces quatre : I. Du genre en ses espèces. II. Du tout de composition en ses parties. III. Du sujet en ses accidents. IV. De l'accident en ses sujets. Nous en avons rapporté des exemples suffisants.
Lorsqu'on divise en d'autres parties une partie déjà divisée, cela s'appelle subdivision, comme quand dans l'Introduction (a), nous avons regardé l'homme en tant que composé d'âme et de corps, c'est une division; et la subdivision a été de regarder l’âme dans sa partie sensitive ou intellectuelle, et le corps dans ses parties extérieures et intérieures ; et ainsi du reste.
L'usage de la division est d'éclaircir les matières, et de les exposer par ordre. Ainsi les divisions que nous venons de rapporter, aident l'homme à se connaître lui-même.
La division n'aide pas seulement à faire entendre les choses, mais encore à les retenir. L'esprit retient naturellement ce qui est réduit à certains chefs par une juste division.
Pour cet usage, il paraît que la division doit se faire, premièrement, en peu démembres, et secondement, en membres ordonnés ; et l'expérience fait voir que les divisions et subdivisions trop multipliées confondent l'intelligence et la mémoire.
Et la nature elle-même nous aide à faire ces divisions simples,
(a) Bossuet avait intitulé l'ouvrage qui précède celui-ci, Introduction à la philosophie ou de la connaissance de Dieu et de soi-même, les éditeurs ont supprimé, nous ne savons pourquoi, le titre principal pour ne garder que le sous-titre. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que le renvoi de l'auteur à la Connaissance de Dieu et de soi-même montre manifestement l'authenticité de la Logique.
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parce qu'en effet les choses se réduisent naturellement à peu de principes, et qui ont de l'ordre entre eux ; c'est-à-dire qui ont un certain rapport. C'est ce que dans la division nous avons appelé membres ordonnés.
Ainsi nous avons connu ce qui convient à la division tant dans sa nature que dans ses usages ; et il est aisé de voir par les choses qui ont été dites tant au chapitre précédent que dans celui-ci, que quel que soit le sujet dont on veut traiter, il faut premièrement le définir, afin qu'on sache de quoi il s'agit; et secondement le diviser, afin d'en connaître toutes les parties, ou de déterminer celles dont on veut traiter en particulier. Ainsi dans les Instituts de Justinien, où il s'agit de donner les principes du droit, on définit premièrement la justice en disant que c'est une volonté constante et perpétuelle de faire droit à chacun. Ensuite on définit la jurisprudence, science des choses divines et humaines, de ce gui est juste et injuste. Après on divise le droit en droit des gens qui est commun à tous les peuples, et droit civil, qui règle chaque peuple particulier, comme les Romains, les Grecs, les François; et celui-ci en droit public et particulier, et encore en droit écrit et on écrit, qu'on appelle autrement coutume.
Il n'est pas besoin ici de récapituler la doctrine précédente, ni les définitions et divisions de ce second livre, qui paraissent assez .par le seul titre des chapitres. Il suffira donc de ramasser en peu de mots les préceptes qui en sont tirés.
I. Réduire autant qu'il se peut tout le discours en propositions simples, et décharger les complexes de tous les termes inutiles et embarrassons.
II. Diviser les propositions composées en toutes leurs parties, c'est-à-dire les réduire en toutes les propositions qui les composent, comme en celle-ci: La seule vertu rend l'homme heureux; remarquer deux propositions ; l'une, que la vertu rend l'homme heureux ; l'autre, que nulle autre chose ne le fait.
III. Regarder dans les propositions conditionnées la bonté de la conséquence. Elle se doit examiner par les règles du syllogisme, auquel il la faut réduire; ce qui appartient à la troisième partie.
IV. Connaître les propriétés des propositions, principalement celles de l'affirmative et de la négative, qui sont que l'attribut de l'affirmative se prend toujours particulièrement, et que l'attribut de la négative se prend toujours universellement.
V. Convertir les propositions selon l'étendue de leurs termes.
VI. Convertir l’universelle négative en universelle négative, et la particulière affirmative en particulière affirmative : par exemple, de ce que nulle plante n'est animal, conclure la vérité de sa converse : Nul animal n'est plante; et de ce quelque homme est juste, conclure que quelque juste est homme.
Cette règle suit de la quatrième et de la cinquième, parce qu'il paraît que les termes sont également étendus.
VII. Convertir l'universelle affirmative en particulière affirmative ; dire, par exemple : Tout homme est animal, donc quelque animal est homme; et non pas Tout animal est homme.
Cette règle suit pareillement de la quatrième et de la cinquième.
VIII. Conclure la particulière de son universelle,, et non au contraire. De ce que tout feu brûle, conclure : Donc quelque feu brûle, et tel feu en particulier brûle, et non au contraire, parce que la particulière est enfermée dans l'universelle, et non l'universelle dans la particulière.
IX. De ce que l’une des contradictoires est véritable, conclure la fausseté de l'autre : s'il est vrai que tout vertueux est sage, il est faux que quelque vertueux ne soit pas sage.
X. De ce que l'une des contraires est vraie, conclure la fausseté de l'autre; par exemple, de ce qu'il est vrai que tout vertueux est sage, conclure la fausseté de la contraire : Nul vertueux n'est sage ; mais de la fausseté de l'une, ne conclure pas la vérité de l'autre, parce qu'elles peuvent être toutes deux fausses : Tout homme est juste, nul homme n'est juste, sont deux propositions
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fausses; parce que la particulière : Il y a seulement quelques hommes justes, les renverse toutes deux.
XI. Définir chaque chose, en posant son genre prochain et sa différence.
XII. Faire cadrer la définition avec le défini, sans qu'elle s'étende ni plus ni moins.
XIII. La faire courte, simple et claire.
XIV. Commencer chaque traité et chaque question par la définition de son sujet.
XV. En donner d'abord, s'il se peut, une définition précise, où le vrai genre et la vraie différence essentielle soient expliqués. S'il ne se peut, en donner par quelques propriétés principales une définition moins exacte, mais dont tout le monde puisse convenir.
XVI. Chercher par l'examen de la chose même, une définition plus exacte.
XVII. Après avoir défini son sujet, le diviser.
XVIII. Faire que la division cadre au sujet divisé.
XIX. La faire en parties distinctes, et dont l'une n'enferme pas l'autre.
XX. La faire en termes simples et précis.
XXI. La faire en peu de membres, et qui soient ordonnés entre eux, c'est-à-dire qui aient un certain rapport.
XXII. Se modérer dans les subdivisions.
XXIII. Tenir pour véritable toute proposition qui s'étend distinctement, et n'en recevoir aucune jusqu'à ce qu'elle s'entende de
XXIV. Accoutumer son esprit à discerner les propositions qui s'entendent distinctement d'avec les autres.
XXV. Considérer les propositions qui s'entendent distinctement par elles-mêmes, et les faire servir de fondement à la recherche des autres.
C'est ce qui fait le raisonnement, dont nous allons maintenant traiter.