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La géophagie, ingestion volontaire de terre, est une pratique relativement répandue dans plusieurs pays et plus particulièrement en Afrique et en Amérique du Sud. Dans certains cas, les migrants poursuivent cette pratique dans le pays d’accueil. La géophagie a des effets bénéfiques, présumés ou réels, mais aussi des effets délétères pouvant avoir un impact significatif sur la santé.
Nous décrivons l’histoire d’une jeune patiente d’origine camerounaise qui consulte pour une fatigue chronique, des douleurs abdominales et des ménométrorragies. Les examens de laboratoire révèlent une anémie sévère avec carence martiale.
Une Camerounaise de dix-neuf ans, en Suisse depuis dix ans, consulte pour des douleurs abdominales, une constipation et une ménométrorragie accompagnées d’un état de fatigue. Dans ses antécédents médico-chirurgicaux, on retient deux interruptions volontaires de grossesse. L’examen clinique met en évidence une sensibilité à la palpation abdominale profonde des deux fosses iliaques sans autre anomalie. Le bilan sanguin montre une anémie de type microcytaire hypochrome avec une hémoglobine à 74 g/l (N : 117-157), un volume corpusculaire moyen à 63 fl (N : 81-99), une concentration corpusculaire moyenne en hémoglobine à 278 g/l (N : 310-360) et une ferritine à moins de 3 μg/l (N : 30-300). Une anémie ferriprive d’origine spoliative sur pertes gynécologiques est initialement retenue. Concernant la constipation, une enquête alimentaire ne met pas en évidence d’écart de régime particulier ni un déficit en fibres alimentaires. Par contre, la patiente reconnaît consommer de la craie africaine, appelée «mabele» en lingala, langue bantoue parlée en République démocratique du Congo et qui veut dire la «terre, le sol». Les quantités rapportées sont énormes avec une estimation à près d’un kilo par jour depuis plusieurs années. L’anamnèse laisse suspecter un véritable craving pour ce produit. En appliquant les critères de dépendance à une substance selon le Diagnostic and Statistical Manual (DSM-IV), la patiente remplit quatre critères sur sept. Ces critères sont la tolérance, la tentative d’arrêt infructueux, le temps passé à utiliser ou se procurer la substance et une utilisation malgré la connaissance des risques pour la santé. En refaisant l’historique médical de la patiente, on réalise que l’hyperménorrhée n’a pas toujours été présente, contrairement à l’anémie qui s’est installée depuis plusieurs années et est restée réfractaire aux épisodes répétés de substitution martiale per os. Nous conseillons à la patiente d’interrompre sa consommation de craie africaine et instaurons une substitution en fer par du carboxymaltose ferrique deux fois 500 mg en intraveineux tout en régularisant sa dysménorrhée par une substitution hormonale assurée par nos confrères gynécologues.
Les douleurs abdominales s’amendent complètement, l’abdomen devient souple. Un contrôle biologique à neuf mois montre une hémoglobine à 126 g/l, un volume corpusculaire moyen à 81 fl et une ferritine à 10 μg/l. Nous concluons que derrière cette anémie spoliative d’origine gynécologique se cache une cause secondaire par chélation du fer digestif dans le contexte de la géophagie.
La «PICA» est le terme utilisé pour désigner la consommation compulsive de produits non comestibles. L’étymologie de ce mot d’origine latine signifie «pie», en référence à la voracité de cet oiseau. La géophagie, absorption volontaire de terre, est la forme de PICA la plus répandue. Le DSM-IV définit la PICA dans son chapitre sur les troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires de la première ou de la deuxième enfance en quatre points dans le tableau 1.
En regard de la vignette clinique, la patiente présente des critères psychiatriques de dépendance à une substance, en l’occurrence la craie africaine, et entre également dans certains critères de la définition de la PICA. Peut-on conclure que la géophagie est une pathologie psychiatrique et que notre patiente devrait bénéficier d’un suivi ? La question est bien sûr plus complexe et doit intégrer un facteur fondamental, l’origine culturelle de la patiente.
La géophagie est une pratique ancestrale décrite par Hippocrate au IVe siècle avant Jésus-Christ et semble très répandue en Afrique et en Amérique du Sud selon une revue de la littérature faite via pubmed. Elle touche plus particulièrement les jeunes enfants et les femmes enceintes. Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer ce comportement particulier qui peut avoir des conséquences non négligeables sur la santé. Cette tradition semble également se perpétuer avec la migration d’un pays en voie de développement à un pays riche. L’hypothèse principale des raisons de la géophagie est la croyance en des vertus «nutritives» de la terre. Ces effets positifs sur la santé sont résumés dans le tableau 2, les effets négatifs sont listés dans le tableau 3.
La question fondamentale de savoir si la géophagie est une cause ou une conséquence du manque de fer reste controversée. Le concept du cercle vicieux de la géophagie est résumé dans la figure 1. Dans la vignette clinique, la patiente ne présentait plus de craving à la craie africaine après restitution de son stock martial par voie intraveineuse, la substitution per os n’étant pas efficace. Certains auteurs semblent ainsi penser que la géophagie serait plutôt la conséquence d’un déficit en fer. Une autre hypothèse intéressante décrit une distorsion du goût provoquée par la carence martiale et qui de fait serait responsable d’un appétit pour des substances qui ne sont pas considérées comme de la nourriture.2 Dans la littérature, plusieurs case reports décrivent des anémies ferriprives réfractaires qui se sont corrigées après l’arrêt de la géophagie, et ce, chez des patients n’ayant par ailleurs aucune autre étiologie à une carence martiale.7 Ces case reports renforcent donc la thèse de la géophagie comme cause de l’anémie ferriprive.
Cette patiente a donc présenté une anémie d’origine mixte sur pertes gynécologiques et chélation du fer par la pratique de la géophagie. Nous retenons que cette pratique est fréquente et maintenue malgré la migration et l’intégration dans des pays riches, et de ce fait, peut concerner certains de nos patients. Une possible géophagie devrait donc être systématiquement évoquée avec nos patientes anémiques d’origine africaine ou sud-américaine en utilisant des synonymes possibles au vocable «mabele» par «craie africaine, kaolin, Kalaba, craie, calabash chalk, calabash stone, Kaolin, claie, argile ou Nzu». Dans certaines situations, une question simple peut permettre d’éviter bien des investigations coûteuses et parfois pénibles pour nos patients. La substitution martiale par voie intraveineuse permet très probablement de stopper la pratique de la géophagie. Nous retenons également que cette pratique, qui nous est peu connue, est sous-estimée et est de plus rarement exprimée par les patientes car vécue parfois comme honteuse.
> La géophagie est une pratique courante dans certaines populations et peut persister en cas de migration
> Une anémie ferriprive réfractaire chez un patient d’origine africaine ou sud-américaine devrait faire évoquer une possible géophagie
> L’éviction de cette pratique permet une correction rapide de l’anémie