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Le terme bonheur date à peu près du XII° siècle; il est composé de bon et de heur. Et heur vient du latin augurium, qui signifie augure, présage. Donc, dans un sens premier, bonheur signifie bon présage, bonne chance, bonne aubaine; cela ne va pas très loin... (= gagner le gros lot dans une loterie). Dans un sens second, le bonheur désigne d'après le Petit Robert "l'état de la conscience pleinement satisfaite"; selon le Larousse, un "état de complète satisfaction, de plénitude". C'est déjà mieux, mais est-ce suffisant ?
En grec, la particule eu signifie bon, bien, heureux. Rappelons que eu-thanasie désigne, au sens étymologique, bonne mort, belle mort, ou mort heureuse. Eubios signifie la bonne vie, la vie heureuse.
On peut partir d'une constatation universelle de l'expérience humaine: Tout être humain aspire au bonheur. Blaise Pascal allait jusqu'à affirmer que tous les hommes cherchent à être heureux, même celui qui décide de mettre fin à sa vie.
Au plan biblique, le premier mot des Psaumes est heureux ! (ascher) (Ps 1, 111, 118). Le premier mot du premier discours de Jésus en Mt est heureux ! (makarios).
Dans l'antiquité grecque, la question du bonheur était la question centrale des philosophes. Aristote consacre au bonheur le premier et le dernier livre de l'Ethique à Nicomaque.
Saint Augustin constatait l'unanimité des êtres humains dans la recherche du bonheur: "Tous, certainement, nous voulons vivre heureux! Dans le genre humain, il n'est personne qui ne donne son assentiment à cette proposition avant même qu'elle ne soit pleinement énoncée"; à la question difficile concernant ce qu'il convient de demander à Dieu dans la prière, Augustin répond en trois mots: "Ora beatam vitam" "Demandez la vie heureuse".
Pour Saint Thomas, le Traité de la béatitude est la clef de voûte de l'édifice moral dans la Somme théologique. Selon lui, la fin ultime de l'homme est la béatitude, le bonheur parfait.
On peut donc dire que le bonheur est une question fondamentale de l'existence humaine.
· Selon Aristote, « Le bien est ce vers quoi toutes choses tendent » (bien pris dans un sens ontologique) .Tous les éléments de la création, les végétaux, les animaux, tendent vers leur bien, c'est-à-dire vers leur accomplissement, leur plénitude. La plante tend vers le soleil, vers sa nourriture, vers l’eau, elle tend vers sa croissance et sa plénitude par ses fleurs et ses fruits. Ce tendre vers est comme une orientation, une dynamique, un appel… (cf. théorie de l’évolution…)
· Ce tendre vers se présente chez l’être humain sous la forme du désir. Le désir est pris ici dans le sens de l’attirance vers ce qui nous apparaît comme un bien. L’être humain tend vers sa croissance, vers son accomplissement, sa plénitude ; dit autrement, l’être humain tend vers son bien (pas au sens moral, mais au sens ontologique, fondamental). « Le bien attire, est désiré » [1] en l’être humain.
· Mais « les biens que nous recherchons se hiérarchisent » [2] : Nous désirons faire des études pour pouvoir réaliser une profession. Nous faisons cette profession pour avoir un salaire. Nous voulons ce salaire pour pouvoir fonder une famille et construire une maison. Nous voulons fonder une famille pour… En fin de compte, « il y a une motivation ultime qui est à l’origine de toutes nos actions » [3].
· Donc, pour conduire notre vie (et non pas nous laisser conduire par la vie), nous devrions repérer quel est le désir premier qui oriente tous les autres désirs. Il s’agit de discerner le désir fondamental de notre cœur, le plus profond, le plus unifiant, le plus constructif, celui qui va permettre notre accomplissement [4]. Selon Aristote, et selon la doctrine chrétienne (catholique), « ce bien suprême auquel nous tendons maladroitement porte un nom : le bonheur. Le désir du bonheur est la clef de voûte du comportement humain… la finalité de toutes non finalités » [5]
· Donc, le bonheur se présente à nous comme un bien, sous la forme d’un désir. Le bonheur est en fait le but (conscient ou non) de tout choix. Et le désir du bonheur nous porte toujours vers une réalisation plus grande de cette vie heureuse.
· Selon Aristote, le désir d’être heureux fait partie de la nature humaine (il est, on pourrait dire ontologique). Ce désir est antérieur à tout choix. Il s’enracine dans l’être même de l’homme, et il est censé l’orienter vers une croissance, et en fin de compte, vers son accomplissement. Ce désir d’être heureux est comme une dynamique de vie orientant l’être humain vers ce à quoi il est appelé. Il est une force de vie fondamentale qui le pousse sans cesse plus loin vers de nouvelles réalisations.
Pourquoi ce désir du bonheur est-il enraciné en tout être humain ? Est-ce un idéal illusoire (Nietzsche)? Un idéal de l’imagination, qu’il ne faudrait pas rechercher (Kant) Ou encore un désir infantile (Freud [6]) ?
· Selon Aristote, ce désir du bonheur est présent en l’homme car il est un être en croissance (en puissance), c'est-à-dire un être pourvu de potentialités, de virtualités, qu’il est appelé à développer.
· Le désir du bonheur trouve sa source précisément dans la structure de l’homme comme un être en croissance : ce désir manifeste notre attirance vers la pleine réalisation de nous-mêmes, vers la réalisation de notre humanité. C’est en fait un désir vital, un désir de croissance, un désir qui nous porte vers la réalisation de ce à quoi nous sommes appelés. Ce désir est une aspiration fondamentale au-delà du psychologique, qui s’enracine dans l’être même de l’homme [7].
· « De même qu’il y a dans la graine toute une puissance de vie, une attirance [orientation] à devenir plante, de même l’homme tend à la pleine actualité de ses potentialités intellectuelles, affectives, sensibles et physiques » (Michel Collin, Le bonheur, p. 75)
Mais il y a une différence entre l’être humain et la plante : La croissance de la plante se fait naturellement, encore qu’elle a besoin d’un bon terrain, d’eau, d’ensoleillement, de soins… Chez l’être humain, la réalisation de soi passe par des activités et par des choix. On ne naît pas violoniste, on le devient…, par des choix, des priorités dans la vie, par des études, par de l’entraînement… Mais on ne devient un bon violoniste que si l’on a un goût, un attrait réel pour la musique et cet instrument.
· « Le désir du bonheur n’est pas d’abord désir de ce que nous n’avons pas, mais attirance vers le bien » [8], attirance vers ce à quoi nous sommes appelés à être.
"Tous les hommes sont d'accord sur le fait de bien vivre et de réussir à être heureux. Par contre, concernant la nature du bonheur, on ne s'entend plus" (Aristote, Ethique à Nicomaque, I, 2, 1095, a. 20). Tous cherchent le bonheur, mais tous ne le cherchent pas de la même manière, ni au même endroit.
Cf. Hebdo 52 du 24.12.98, p. 44: Sous les cocotiers, la félicité; Club Med: Le bonheur couché. Dans l'Antiquité grecque, Thalès de Milet donne sa propre conception du bonheur: "Qui est heureux ? L'homme bien portant, riche et instruit". Des conceptions un peu réductrices du bonheur…
Dans notre culture occidentale, le bonheur est conçu de manière individualiste : selon un article d'Actualité Religieuse (abrégé AR par la suite) 144, p. 17, pour les Américains, le bonheur réside principalement dans le respect et l'estime de soi, dans la réalisation de soi; dit autrement, le bonheur consiste dans l'intégration de sa propre personnalité physique, psychique et affective.
Cette conception individualiste du bonheur découle en grande partie de la philosophie des Lumières, qui concevait "le bonheur comme l'oeuvre des hommes eux-mêmes, comme le résultat de leur émancipation sociale et religieuse" [9].
Or, dans d'autres cultures (la culture Sénégalaise, par exemple), le bonheur ne se conçoit pas comme une réalité individuelle, mais comme quelque chose de collectif, communautaire; on ne trouve le bonheur qu'à travers les autres; et on ne peut être heureux si les autres ne le sont pas également. (Si J.-P. Sartre disait: "L'enfer, c'est les autres", dans certaines cultures africaines on pourrait dire : "Le bonheur, c'est les autres")
Dans la Bible, les anciens hébreux privilégiaient en toute chose le groupe, même pour le bonheur; il n'y avait de vraie réussite que collective. Dans l'anthropologie juive et chrétienne, c'est l'altérité d'autrui qui est première, et non pas moi-même; ce n'est qu'en sortant de moi-même pour me faire le prochain de l'autre que je peux réellement devenir moi-même, que je peux me réaliser et devenir heureux. Si l'être humain est relationnel par nature, il ne peut être vraiment heureux que dans la relation à l'autre, et en vivant bien cette relation.
Donc, on peut déjà voir ici une première divergence fondamentale par rapport à la conception du bonheur: bonheur individuel ou bonheur communautaire? Heureux tout seul ou avec les autres ? Rappelons-nous la parole de Jésus: "Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir" (Ac 20, 35)
Il existe une autre divergence fondamentale dans la conception de concevoir le bonheur, déjà présente dans l'Antiquité grecque: il existait à cette époque deux écoles philosophiques qui s'opposaient radicalement dans la conception du bonheur: les épicuriens et les stoïciens: le bonheur se trouve-t-il dans le plaisir (épicuriens) ou dans la maîtrise des passions (vertu = stoïciens)?
Les épicuriens [10] (du nom de leur fondateur Epicure) recherchent le bonheur dans le plaisir. Qu'il s'agisse d'un plaisir purement physique ou d'un plaisir plus raffiné, la clef du bonheur est toujours dans le plaisir: Epicure disait: "Pour ma part, je ne sais pas ce qu'est le bonheur si l'on écarte les plaisirs de la table, ceux de l'amour et tout ce qui charme les oreilles et les yeux". Pour Epicure, "le bonheur est un plaisir sans douleur ni trouble, une absence de souffrance" (Charles Delhez, Mal où est ta victoire, p. 74)
Pourtant, la morale épicurienne n'est pas une pure jouissance ou libertinage. Il est très intéressant de souligner que, chez les épicuriens, la recherche du plaisir passait néanmoins par une certaine ascèse, un certain renoncement: ils s'étaient aperçus que trop de plaisir nuisait au plaisir lui-même, et qu'un certain renoncement permettait plus de plaisir. Par exemple, un excès de nourriture ou de boisson occasionne des souffrances. Inversement, une douleur momentanée peut permettre par la suite un plus grand plaisir.
Pour les épicuriens, le critère de choix entre les différents plaisirs n'est pas éthique, mais quel est celui qui est plus important, qui dure le plus et qui entraîne le moins de douleur: "C'est souvent en réduisant les besoins au minimum qu'on atteindra la santé du corps et la tranquillité de l'âme" (C. Delhez, op. cit., p. 76). Pour les épicuriens, il y a donc une hiérarchie entre les désirs et les plaisirs, et ceux de l'âme priment sur ceux du corps. ("Je m'épanouis de volupté avec quelques graines d'orge et un verre d'eau." Epicure)
L'éthique épicurienne "est un art du juste calcul et de la juste mesure dans la conduite de la vie. Il s'agit de modérer le désir. (...) Une ascèse est donc nécessaire, un contrôle du corps par l'âme, des sensations par la pensée" (Delhez, op. cit., p. 77).
Si cette éthique comporte donc une certaine sagesse que beaucoup de nos contemporains n'ont pas, elle reste néanmoins centrée sur le plaisir comme unique but; et surtout, elle est profondément individualiste, et même égoïste.
Une théorie moderne a fait du plaisir un principe de vie; elle s'appelle l'hédonisme (du grec hédoné, plaisir). Un philosophe actuel, Michel Onfray, se situe dans cette ligne: il a écrit un livre dont le titre est significatif: "L'art de jouir: pour un matérialisme hédoniste". Il y affirme entre autres: "Jouir et faire jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, le fondement de toute morale".
Freud a établi au plan psychologique ce qu'il appelle le principe de plaisir. Selon Freud, l'homme ne recherche en définitive que son plaisir; l'hypothèse de base de la théorie psychanalytique est que la finalité ultime de tout effort humain consiste dans la satisfaction du plaisir (au sens large = satisfaction homéostasique). Mais il faut signaler que pour Freud, le principe de plaisir doit s'accorder au principe de réalité, sans quoi l'être humain vit dans l'illusion: autrement dit, ce plaisir, il doit le fonder, le rechercher dans le réel, dans ce qui constitue sa vie, avec ses limites et ses difficultés, et non pas dans les chimères d'un monde irréel ou utopique.
Transposée au plan de théorie économique, l'hédonisme devient l'utilitarisme, dont le principe de base et le maximum de plaisir, de satisfaction, de bien-être pour un maximum de personnes.
Une autre école philosophique grecque, les stoïciens recherchaient le bonheur dans ce qu'ils appelaient la vertu. Ils pratiquaient une morale très exigeante: "Les passions et les sentiments doivent être réprimés, voire éteints. Il s'agit de se rendre insensible (apathia) aux passions et aux coups du sort, de s'abstenir et de supporter (abstine et sustine)" [11]. Etre heureux signifie choisir le Souverain bien, c'est-à-dire vivre conformément à la nature, conformément à la raison. Mais le bonheur stoïcien résulte d'une certaine impassibilité (passions réprimées), donc par le renoncement aux plaisirs sensibles.
Le bonheur se trouve-t-il dans le plaisir (épicuriens et hédonistes), ou dans le refus du plaisir, dans l'acèse, la maîtrise des passions (stoïciens) ? Heureusement, il existe une voie médiane entre ces extrêmes. Selon Aristote, le bonheur se situe dans le juste milieu (cf. vertu), dans le juste équilibre: il n'est pas tout simplement dans le plaisir, ni non plus dans le refus du plaisir. Il n'est pas non plus ni dans l'individualisme, ni dans le refus de tout désir et tout plaisir personnel. Le bonheur consiste en un juste équilibre, difficile à trouver entre ces extrêmes. S. Hurel dit que le bonheur est une savante alchimie.
Retenons ce que nous ont laissé de positif ces penseurs:
- Les épicuriens nous ont déjà montré que le plaisir, lorsqu'il est excessivement recherché, nuit à lui-même. On peut même dire que le plaisir, lorsqu'il est pris comme fin, nuit au bonheur. Les épicuriens nous ont montré que le bonheur implique une juste mesure dans la conduite de la vie. Il s'agit de modérer le désir. Il y a d'autre part une hiérarchie entre les désirs et les plaisirs. Une ascèse est donc nécessaire, un contrôle du corps par l'âme, des sensations par la pensée. De plus, le bonheur se construit dans la durée, il n'est pas de l'ordre de l'immédiat.
- Freud a fait remarquer que le principe de plaisir doit s'accorder au principe de réalité; autrement dit, la recherche du bonheur doit passer par l'accueil de la réalité de l'existence, en assumant les problèmes et difficultés qui se présentent. = bonheur dans le réel de l'existence
- Les stoïciens ont montré que le bonheur est à rechercher dans la conformité à la nature (dans une certaine harmonie avec les lois de la nature = harmonie avec soi, avec la nature et avec le prochain), et dans la conformité à la raison (raison = proche de la conscience). Ils ont aussi montré qu'une certaine maîtrise des passions, une certaine maîtrise de soi-même est nécessaire.
En tenant compte de cela on pourrait définir le bonheur comme une harmonie, un équilibre entre les diverses dimensions de l'être humain (physiologique, psychologique, spirituel; affectivité, volonté, passions, raison). Cet équilibre ou harmonie permet à l'homme d'être libre, maître de lui-même, de poser des actes conformément à la raison.....
Le bonheur découle d'un certain ordre, d'une harmonie avec soi-même, avec la création, avec les autres et avec Dieu. Cette harmonie est à construire tout au long de l'existence.
Le bonheur doit pouvoir à la fois intégrer le plaisir et les joies de l'existence, mais aussi la souffrance et les difficultés de la vie. Il doit pouvoir intégrer aussi biens les désirs et les besoins du prochain que les miens ( = "aimer son prochain comme soi-même").
Y a-t-il un lien entre le bien (moral), c'est-à-dire un acte bon, et le bonheur, et lequel ? Tout au long de l'histoire de la philosophie, on peut repérer quatre réponses à cette question:
Pour les épicuriens et les hédonistes, est bien, ce qui procure du plaisir ou rend heureux. Une chose ou un acte est bon du moment qu'il procure du plaisir ou du bonheur.
· Pour l’utilitarisme, est bien ce qui procure un maximum de bonheur pour un plus grand nombre (même si une minorité doit en pâtir).
Pour les stoïciens, il y a identité entre le bonheur et bien moral: le bien moral, c'est-à-dire un acte bon, est le bien véritable et suffit à rendre l'homme heureux; l'homme n'a par conséquent pas besoin de biens extérieurs.
Kant a posé une distinction radicale entre bonheur et moralité. Il exclut toute finalité extrinsèque de la moralité. Il existe un lien entre le bien (moral) et le bonheur, mais ce lien est extrinsèque (extérieur): le bonheur est donné comme une récompense par Dieu à celui qui a posé un acte bon. Mais on ne peut poser un acte bon dans le but d'être heureux, car ce n'est plus alors véritablement un acte bon, mais un acte intéressé.
Il y a un lien intrinsèque entre le bien moral et le bonheur. Telle est la position par exemple de Saint Thomas et, à notre époque, d'Eric Weil. Il y a une coordination, une implication réciproque entre le bien moral et le bonheur: "le bien est la cause du bonheur et le bonheur réalise la plénitude du bien" [12]. La vertu ou le bien moral fait partie du bonheur véritable de l'homme; mais ce dernier étant un être raisonnable, son bonheur ne peut qu'être raisonnable. Le bonheur implique par conséquent une vie conforme à la raison. Si le bonheur est l'accomplissement plénier de la nature humaine, il implique un agir épanouissant cette nature, c'est-à-dire un agir libre et raisonnable. Ainsi que le dit Pinckaers, "on ne peut donc pas placer n'importe quel désir du bonheur à l'origine de la morale; mais il existe au fond de nous un certain sens du l’origine de la morale ; mais il existe au fond de nous un certain sens du bonheur qui s'identifie au sens même du vrai bien ; il vient de Dieu et nous attire vers Lui" [13].
Commençons d'abord par distinguer et définir plaisir, joie et bonheur [14]:
Le plaisir, qui relève de l'ordre de l'affectivité, est une sensation ou une émotion agréable résultant de la satisfaction d'un désir ou d'un besoin; il est en quelque sorte l'appaisement d'une tension, d'un manque. Bien qu'il comporte en lui-même une plénitude, il a un caractère ponctuel, fugitif et donc limité. Il ne s'oppose pas forcément à la peine: le plaisir issu de la contemplation du paysage au sommet d'une montagne est parfois d'autant plus intense que la montée a été rude. La réussite d'une activité difficile est susceptible d'apporter d'autant plus de plaisir.
La joie est une émotion beaucoup plus plénière, plus globale que le plaisir, lequel se réduisait au niveau de la sensibilité. La joie rejaillit dans tout l'être pour atteindre jusqu'à l'âme. Elle se déploie dans le temps, étant liée à une oeuvre à accomplir, et a donc un caractère moins ponctuel que le plaisir. Elle peut jaillir au sein même de la souffrance, tels des malades en phase terminale apportant la joie à tout leur entourage.
Le bonheur est l'état de l'être humain vivant le comblement de ses besoins, désirs et aspirations essentiels. Il consiste dans le comblement de la soif d'infini qui habite l'homme ou la jouissance de la fin ultime qu'il recherche. Tout être humain aspire au bonheur; celui-ci est comme une aspiration fondamentale de notre humanité. Selon le christianisme, cette soif de bonheur a été mise dans le coeur de l'homme par Dieu lui-même. Soif illimitée, aspirant à la plénitude et au toujours, que Dieu seul peut combler: en effet, cette plénitude et ce toujours ne sont pas de l'ordre de l'ici-bas. Le bonheur plénier, ou béatitude, qui est la fin ultime de tout être humain, consiste en la vision de Dieu, en l'union plénière à Dieu.
"Tous les êtres vivants sont des êtres de besoins; ils sont habités par un manque permanent" [15]; pour la plante, besoin d'air, d'eau, de soleil, de terre avec des minéraux; pour les animaux, encore plus, il y a des besoins affectifs, besoin de se regrouper, besoins instinctuels... Pour l'être humain, qui n'est pas que biologique, les besoins sont d'une autre ampleur: besoins relationnels, culturels, spirituels, besoin d'amour, et en fin de compte de bonheur... L'être humain est en continuelle croissance tout au long de sa vie, à tous les niveaux de son être, et d'une certaine manière jamais achevé; et cette croissance implique des besoins. D'une certaine manière, les besoins de l'homme sont illimités; et à ces besoins illimités correspond un désir illimité: l'homme est un être de désir, et son désir infini, sans limites. "Rien en ce monde n'est assez grand et assez vaste pour combler la profondeur, la hauteur et l'étendue du coeur de l'homme" (W. Kasper, La foi au défi, p. 95-96).
De fait, seul celui qui est infini peut combler ce désir infini; c'est ce que disait St Augustin: "Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne demeure en toi". Déjà Aristote faisait ce constat: "La nature du désir est d'être sans bornes (apeiron), et la plupart des hommes ne vivent que pour le combler" [16].
Faudrait-il renoncer aux désirs pour être heureux, comme le propose le bouddhisme ? ou en perdant tout espoir, comme le suggère A. Comte-Sponville ?
En face de ce désir infini, il faut parler du plaisir. Le plaisir est ce qui achève et accomplit une activité de l'homme. Ayant en lui-même une certaine plénitude, il est en quelque sorte totalisant. Il est totalisant, apporte un accomplissement mais seulement dans l'instant, pour un acte particulier; ce caractère totalisant peut justement le rendre totalitaire. Le plaisir est nécessairement limité puisqu'il achève, il accomplit un acte particulier. Or, je viens de le dire, le désir est illimité. Il y a donc ce que l'on appelle antinomie (contradiction) entre le plaisir limité et le désir illimité. Le côté accomplissant du plaisir, sa plénitude, son caractère totalisant font qu'on va souvent le confondre avec le bonheur, infini. On va prendre le plaisir pour le bonheur, ce qui ne peut que laisser une satisfaction et rendre malheureux. Notre culture occidentale, en particulier la société de consommation et la publicité qui l'entoure, joue beaucoup sur cette confusion entre bonheur et plaisir: on présente le plaisir comme si c'était le bonheur, et surtout on laisse croire que la souffrance, tout manque, toute limite ou toute frustration est un obstacle au bonheur. Chacun en est consciemment ou inconsciemment marqué, qu'il le veuille ou non. Notre conception du bonheur est marquée par notre culture
A l'inverse, il ne faut pas démoniser le plaisir, ou le suspecter, comme cela a été souvent le cas dans l'histoire de l'Eglise. Il faut le mettre à sa juste place. Pour un chrétien, le plaisir est une chose bonne; il fait partie de la création que, dans la Genèse, Dieu regarde comme bonne, et même très bonne quand il s'agit de l'homme. Mais il ne faut pas en faire un Dieu, une fin, un but (= ne pas inverser la fin et les moyens). St Thomas d'Aquin présente le plaisir comme une chose bonne, et affirme que le plaisir sera même un élément constitutif du bonheur éternel. Jésus lui-même apparemment n'a pas refusé le plaisir: il était par exemple aux noces de Cana, et il n'a sûrement pas jêuné; on le voit plusieurs fois invité à des repas, et on l'a même accusé d'être un glouton et un ivrogne.
Si un minimum de plaisir est nécessaire à l'éclosion du bonheur, néanmoins, la satisfaction des besoins ne suffit pas à combler la soif d'infini présente en l'être humain. Ainsi, le plaisir, lorsqu'il est pris pour fin, ne peut qu'entraîner la désillusion. S'il est correctement hiérarchisé par rapport à d'autres valeurs, et par rapport à la fin ultime de l'être humain, il peut devenir avant-goût du bonheur. Le plaisir doit rester un des moyens pour atteindre la fin qui est le bonheur plénier.
Jules Barbet d'Aurevilly avait cette formule originale pour exprimer le rapport entre le plaisir et le bonheur: "Le plaisir est le bonheur des fous. Le bonheur est le plaisir des sages"
J'ai dit précédemment que le bonheur est une savante alchimie:
- Il ne consiste pas à éteindre les désirs, comme le suggèrent le bouddhisme et le stoïcisme, mais à le faire porter sur l'infini, et non pas vouloir l'assouvir par des objets limités.
- Le bonheur doit pouvoir intégrer le plaisir, en le laissant à sa juste place (un moyen), en n'en faisant pas une fin ou un substitut du bonheur.
- Il doit aussi pouvoir intégrer la souffrance, les peines, les limites et les difficultés de la vie, sans quoi ce n'est pas véritablement le bonheur, mais un mirage qui risque de se dissiper tôt ou tard. La recherche d'un bonheur plénier, sans combat, sans peine ou sans souffrance est illusoire en ce monde. L'homme peut vivre ici bas un bonheur partiel, relatif, de l'ordre de ce que j'ai appelé auparavant la joie: celle-ci est le prélude ou le signe de la béatitude éternelle.
Michel Maret, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges
[1] J. Vanier, Le goût du bonheur, p. 22.
[2] Ibidem
[3] Ibidem
[4] Cf. Vanier, op. cit. p. 27
[5] J. Vanier, Le goût du bonheur, p. 29.
[6] Le désir du bonheur serait, selon Freud, un désir infantile : « Le désir du bonheur peut correspondre chez l’individu à la recherche de satisfaction immédiate, correspondant à ce que Freud appelle principe du plaisir » (M. Collin, p. 9). Mais ce principe du plaisir doit s’adapter à la réalité. Or, la réalité m’empêche de chercher en toute chose le plaisir. Cet empêchement peut provoquer un mécanisme de fuite en dehors de la réalité. « Le désir du bonheur conduirait ainsi à une idéalisation de la vie opposée à la réalité » (M. Collin p. 10).
[7] Certes, «l’homme naît homme, il l’est substantiellement, en ce sens il n’y a pas de degrés dans l’humanité. Cependant, d’un autre point de vue, l’homme est inachevé et tend à son accomplissement. » (Collin, Le bonheur, p 75) « Le désir du bonheur est la manifestation psychologique de l’être en puissance de l’homme » (Collin, p. 21). L’homme est un être finalisé, orienté vers son accomplissement. Et cet accomplissement, coïncide précisément avec le bonheur.
[8] M. Collin, Le bonheur, p. 24.
[9] Monique Castillo, in AR 144, p. 35.
[10] Cf. O. Höffe, Dictionnaire, 251- 252. Cf. Qo 2, 24: "Il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger et le boire, et dans le bonheur qu'il trouve dans son travail"; Qo 8, 15: "Je fais l'éloge de la joie, car il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger, le boire et le plaisir qu'il prend".
[11] J. Hirschberger, Abrégé d’histoire de la philosophie occidentale, p. 56.
[12] S.Pinckaers, Les sources de la morale chrétienne, p. 416.
[13] Op. cit., p. 470.
[14] Cette distinction est tirée de X. Thévenot, op. cit., p. 61-69.
[15] Aubert, Abrégé, 26; la suite s'inspire des p. 26-27 de l'ouvrage.
[16] Politique, II, 7, 1267 b 3-5; cité in J.-M. Pohier, Au nom du Père, p.182.