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Toutefois, malgré les explications de l’unige et de l’Académie française (billet précédent), je conviens que l’absorption du neutre par le masculin est troublante. Depuis quand ? Pour quelles raisons ? Et le français est-il un cas particulier ?
Un neutre changeant
Un coup d’oeil sur Wikipedia. On y apprend d’abord qu’en latin classique, le genre neutre « était normalement absorbé de façon syntactique et morphologique par le masculin ». Toutefois certains noms neutres ont été ensuite absorbés par le genre féminin : mare, maris, neutre en latin, devient la mer en français. De même des mots masculins en latin ont été féminisés avec le temps : imper, mot masculin, devient féminin : la pluie en français.
Dans différentes langues, masculin et féminin sont attribués à des êtres animés selon leur genre naturel : la fille, le garçon, le chien, la louve, etc. Ce qui montre que nos aïeux, qui ont formé notre langue, considéraient le genre culturel comme représentant le genre naturel. La nature faisant partie des choses que l’on ne choisit pas, il ne peut y avoir de découplement entre genre naturel et genre culturel.
Les langues évoluent. Le français lui-même doit beaucoup à l’Académie française et aux poètes de la Pléiade. Les évolutions sont lentes et se déroulent sur des siècles. Ces évolutions correspondent bien sûr au besoin des populations qui forgent les usages, mais aussi à des règles de cohérence en vue d’assurer la clarté de la communication et l'unité de l'idiome.
Des influences diverses modèlent un idiome. On ne peut exclure que des périodes marquées de misogynie aient laissé des traces dans la langue comme dans l’Histoire. Par exemple dans le code Napoléon qui interdisait aux femmes mariées d’avoir une activité professionnelle sans l’accord du mari. A noter que cette disposition a été peu appliquée et concernait surtout les couples de la bourgeoisie d’époque; les paysannes, au contraire, tenaient souvent les cordons de la bourse.
Mais ces influences misogynes, véhiculées par une partie des religieux et de la classe bourgeoise d'époque, ne sauraient expliquer toute l’évolution d’une langue, évolution qui s’est déroulée sur plusieurs siècles.
La féminisation remonte à loin
La perception de l'attitude masculine comme dominante ou oppressante date en réalité de la fin du XIXe siècle et non de la nuit des temps ; avant cela les femmes discutaient avec les hommes et prenaient leur place, comme aujourd'hui, chacun ayant la sienne propre, mais dans un autre contexte socio-culturel. Mais au XIXe siècle l'école obligatoire enseignait que « Le masculin l'emporte toujours sur le féminin ». Il s'agissait bien sûr de la grammaire, pas des personnes. Seuls les esprits biaisés et sous influence pouvaient faire dire à cette phrase ce qu'elle ne dit pas. La radicalité féministe a corrompu le sens véritable de la langue. Elle en a supprimé l'esprit pour n'en garder que la lettre, interprétée sans aucune nuance comme le feraient des barbares ou des intégristes religieux. De ce point de vue le féminisme se nourrit globalement à la même racine que l'intégrisme.
Ainsi que le rappelle la linguiste féministe Eliane Viennot, le français n’a pas toujours été réfractaire au genre féminin :
« Les poètes de la Pléiade, qui ont effectivement œuvré à l’enrichissement du français, ne se sont pas préoccupés de cette question, pour la bonne raison que ce n’en était pas encore une ! Il était évident, pour tout le monde, qu’on parlait des femmes avec des mots féminins et des hommes avec des mots masculins, comme cela avait toujours été le cas depuis le latin, et comme cela semblait logique en français. »
Et plus loin :
« Les bouchères, heaumières, brasseuses, féronnes, maréchales, mairesses, portières, prévôtes… étaient répertoriées en tant que telles sur les listes de contribuables, et cela depuis le Moyen Âge. Et l’on trouve des seigneures, des possesseures, des emperières… dans les documents notariés ou les chroniques. Il y avait encore quelques jugesses en Bretagne. Et il y avait des officières dans tous les couvents de femmes. »
Enfin :
« Si certains mots désignant des métiers n’existaient pas au féminin ou au masculin, c’est que ces métiers n’étaient exercés que par l’un ou l’autre sexe. Mais dès qu’on désignait une posture plus qu’un métier, on déclinait le mot en fonction du sexe de la personne concernée. On attribuait par exemple à une femme le terme d’avocate, si elle se faisait la défenseuse d’une cause. »
Il ou elle
Un jour il y aura une femme à la présidence de la république française. Comment la nommera-t-on ? Madame la Présidente ou Madame le Président? Puisque c’est un nom de fonction plus qu’un métier, il ne devrait normalement pas changer. Il fait partie du masculin non marqué. Être président n’est pas attaché à une personne mais à une fonction. La féminisation n’est pas de mise. Mais la circulaire Jospin de 1998 imposera cette féminisation inappropriée. L'usage fera loi.
Et on lui dira : « Madame la Présidente ». Comme à Dilma Roussef, président en exercice du Brésil.
Rappelons la règle proposée par les académiciens : les mots désignant une fonction et non une personne précise doivent être considérés comme neutres et classés, en français, dans le masculin non marqué. Par contre l’académie encourage la féminisation des noms de métiers.
Présidente ? On doit s’attendre à voir le féminin s’imposer par réflexe. En effet le discours victimaire répété depuis des décennies fait son lit de la confusion des notions et des rôles. Dans une sorte de « devoir de réparation » beaucoup d’hommes pensent aujourd’hui, à tort, qu’ils sont coupables et qu'ils doivent se soumettre au discours féministe dominant.
Il y aura donc du Madame la Présidente en France, qui doit répondre aux besoins de ses usagers. Il est regrettable cependant que cette évolution soit fondée sur une vision des relations femmes-hommes aussi biaisée et contestable que celle proposée par les différentes mouvances du féminisme.