Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07275.jsonl.gz/150

Le renseignement aujourd'hui: entretien avec le colonel EMG Baud
20 juillet 2003
n début d'année, les éditions Lavauzelle ont publié une nouvelle version de l'Encyclopédie du renseignement et des services secrets. Son auteur, Jacques Baud, est l'un des rares spécialistes suisses du renseignement et des problèmes de sécurité. Il répond à nos questions écrites.
Les ouvrages de référence sur les menaces contemporaines, utilisables au quotidien, ne sont pas fréquents. Il est d'autant plus frappant que deux d'entre eux ont été écrits par le même auteur, le colonel EMG Jacques Baud, et publiés par le même éditeur, les éditions Lavauzelle. C'est la troisième version de l'Encyclopédie du renseignement et des services secrets qui est ici notre sujet, bien que l'auteur ait récemment publié un autre ouvrage, intitulé La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur.
«... Le renseignement est le premier outil de prévention… et non pas seulement la première ligne de défense comme le prétendent certains. »
Colonel d'état-major général dans l'armée suisse et fonctionnaire au Département fédéral des Affaires étrangères, Jacques Baud a été membre des services de renseignements suisses à l'époque de la guerre froide, où il a notamment été amené à s'intéresser aux forces du Pacte de Varsovie. Par la suite, il a participé à plusieurs projets internationaux en matière de sécurité, en particulier dans le domaine du déminage, et il a également fait partie du noyau d'officiers ayant construit les fondations de l'Armée XXI.
Pour le public, il est cependant plus connu comme expert du renseignement et des questions de sécurité, et est à plusieurs intervenu ces dernières années sur les médias audio-visuels et écrit. Outre le renseignement, il a également écrit une Encyclopédie des terrorismes, mais aussi un livre consacré aux forces spéciales du Pacte de Varsovie. Ses ouvrages sont donc le fruit d'années de recherches détaillées et s'appuient sur une quantité considérables d'archives accumulées par l'auteur.
La troisième édition de l'Encyclopédie du renseignement et des services secrets en témoigne. Ce livre de 736 pages fourmille littéralement de faits, de chiffres, de diagrammes et d'explications relatant la complexité du renseignement contemporain. Il constitue non seulement une base historique de première qualité, en dévoilant la réalité de l'espionnage au temps durant le dernier demi-siècle, mais également une somme indispensable à la compréhension des questions liées aux informations ouvertes, discrètes ou secrètes sur lesquelles reposent nos sociétés.
Le colonel EMG Baud a accepté début mars de répondre à un questionnaire écrit concernant cet ouvrage, son travail et le renseignement. Quelques difficultés informatiques ont fait que cet entretien ne peut être publié qu'aujourd'hui.
- Est-ce que la 3e édition constitue une mise à jour de l'ouvrage, ou est-ce que de nouveaux domaines sont traités?
- Les deux. Le danger de faire une encyclopédie relativement détaillée est de s'exposer à des changements fréquents de structures et de personnels. Les cadres des services de renseignement changent fréquemment et les structures s'adaptent relativement rapidement. A la fin de la guerre froide, c'est-à-dire jusqu'en 1997 environ, la plupart des services ont allégé leurs structures, les pays d'Europe orientale ont totalement restructuré et réorientés leurs services (souvent plusieurs fois consécutives). Puis, après de 11 septembre de nouvelles questions ont surgi et commencent à provoquer des changements profonds dans les services.
Par ailleurs, je traite des domaines qui ont pris une importance nouvelle, comme l'intelligence économique et la sécurité industrielle. Ces questions sont souvent associées à une évolution des technologies, notamment dans le domaine de la cryptologie.
- Quels sont les principaux publics cibles d'une telle encyclopédie? Est-ce que les médias, en particulier, sont susceptibles de l'utiliser?
- En fait, à l'origine, l'Encyclopédie du renseignement et des services secrets était destinée à un public relativement spécialisé (journalistes, historiens, politologues, etc.). Mais le livre a été dépassé par son succès: le public est beaucoup plus large que prévu. Tant mieux ! Le style simple et concis du livre, la densité d'information qu'il propose en fait un véritable "dictionnaire" à la portée de tous.
Le plus surprenant est que ce livre est devenu un ouvrage de référence pour les services de renseignements eux-mêmes. De très nombreux témoignages aux niveaux les plus élevés du renseignement international m'ont été adressés. Certains services utilisent le livre comme référence technique et même l'ont comme ouvrage pour l'enseignement de leurs agents ! De même, il est très largement utilisé en Europe par les organes de contrôle parlementaires des services de renseignement, car il les éclaire sur des processus et des mécanismes mal connus (même des services de renseignements eux-mêmes!)
- Quelles sont les principales sources ouvertes nécessaires à la rédaction d'une telle somme? Est-ce que l'Internet a détrôné les livres papier?
- Innombrables… La rédaction de la première édition a nécessité 5 ans de travail et l'exploitation de milliers d'articles de journaux que je collectionne depuis plus de trente ans ! Aujourd'hui, les mises à jour nécessitent moins de temps mais requièrent une palette de sources considérable.
Internet est malheureusement insuffisant. Les informations disponibles sont en général de qualité très médiocre et sont généralement copiées entre elles. Internet sert souvent de "point de départ", mais, si l'on veut une certaine qualité, doit être complété par une recherche plus fouillée dans la presse écrite.
- Compte tenu de la structure de l'encyclopédie, est-ce qu'un CD-ROM (ou un DVD-ROM) ne serait pas un support préférable, ou à tout le moins complémentaire?
- …J'y travaille!
- En-dehors de cet ouvrage, vous êtes également l'auteur de l'Encyclopédie des terrorismes, dont la première édition date de 1999. Est-ce que vous préparez également une nouvelle édition de cette encyclopédie?
- Oui, elle sortira cet automne. En fait, la première Encyclopédie des Terrorismes s'est faite dans le prolongement d'une publication faite avec la Revue Militaire Suisse en 1997, et qui avait connu un bon succès. Elle était conçue pour un public relativement large, et traitait les mouvements terroristes de manière relativement générale afin de ne pas devoir être mise à jour trop souvent. Avec la nouvelle version, le concept change et se rapprochera de celui de l'encyclopédie du renseignement. On y trouvera une information plus fouillée et évidemment mise à jour. Je prévois un livre décrivant près de 800 mouvements terroristes ou violents, avec leur doctrine, leur stratégie et leur structure, etc…
- Vous avez travaillé plusieurs années durant au sein du Groupe des renseignements suisse, respectivement du Groupe renseignement et sécurité. Est-ce que c'est à cette époque que vous avez cerné la nécessité de telles encyclopédies?
- En fait, l'idée est venue juste après avoir quitté le GRS. L'affaire des fiches m'avait montré deux choses:
a) que les détracteurs des services de renseignements ne voyaient dans nos services une sorte de "Stasi" ou de "Securitate" (qui venaient d'être mise à jour à l'étranger). Les fiches, et un peu plus tard la P-26, ont été vues comme des scandales potentiels en Suisse, simplement, parce qu'en Allemagne de l'Est et en Italie, la découverte de la Stasi et du réseau Gladio avaient effectivement été des scandales, et on a tout fait pour qu'il en soit de même en Suisse. Ainsi, la démarche se résumait à tenter de découvrir le scandale et non à essayer d'améliorer un système. Le résultat est que l'on a mal démantelé le système des fiches, et l'on s'est privé d'un outil qui serait utile, par exemple, pour lutter contre les réseaux mafieux ou violents. Au lieu d'améliorer les processus, on a supprimé l'outil!
b) que l'administration en général et les services en particulier n'avaient pas su se défendre, et surtout pas su expliquer leur raison d'être. En fait, on ne s'était jamais vraiment posé la question de la finalité du renseignement et ses structures étaient davantage issues d'une évolution historique que d'une réflexion sur la manière de produire le renseignement. Malheureusement, en dépit de changements structurels, on retrouve les mêmes travers aujourd'hui et le renseignement est resté un talon d'Achille. Et cela ne s'explique pas seulement par un manque de moyens, mais aussi et surtout par une inadéquation entre les structures de production et le produit. Moyennant peu, des améliorations substantielles du produit seraient possibles…
Il fallait donc mieux expliquer le renseignement et donner un outil pour mieux en comprendre les mécanismes. Après une série de trois articles publiés dans l'ASMZ et qui avaient eu du succès, j'ai décidé d'en faire un ouvrage. Cet ouvrage étant essentiellement destiné à communiquer sur les services, je l'ai présenté avant publication au Chef du GRS d'alors, le divisionnaire Regli, puis, faute d'éditeurs suisses, le livre a été publié en France.
- Le numéro d'octobre 2002 de la Revue militaire suisse était largement consacré à un petit guide des forces spéciales, et vous également publié l'an dernier un ouvrage sur les forces spéciales de l'organisation du traité de Varsovie. Est-ce que vous envisagez une troisième encyclopédie consacrée aux forces non conventionnelles?
- Pourquoi vous acharnez-vous à dévoiler mes projets ?
- Vous donnez également régulièrement des exposés sur la guerre asymétrique et possédez votre propre site Internet; de même, vous avez par exemple pris part à l'exercice multinational Viking 99. Comment se répartissent aujourd'hui vos différentes activités?
- Napoléon disait à peu près: "Les jours ont 24 heures et s'il le faut nous travaillerons la nuit en plus!"… L'écriture représente un peu moins du doublement de mon temps de travail journalier! En plus, je m'efforce de maintenir une heure de sport par jour… Le perdant dans l'aventure est le sommeil!
- On a coutume d'affirmer que les services de renseignements constituent la première ligne de défense d'un Etat. Mais est-ce qu'une telle réalité est vraiment admise en Europe, et notamment en Suisse?
- Cette réalité est admise un peu partout. La vraie question est: "Est-elle mise en pratique ?" et là, la réponse est plus délicate. Il est généralement coutume de rejeter sur la classe politique l'erreur de ne pas utiliser le renseignement et de ne pas avoir cette "culture du renseignement" que nous envions tellement à nos partenaires anglo-saxons. La réalité est un peu plus complexe et il faut se demander si le produit offert correspond aux besoins du marché… mais permettez-moi de ne pas entrer dans les détails ici…
Comme en tactique, il faut placer la première ligne de défense le plus en avant possible. Et là, nous avons un réel problème. Et cette première ligne de défense, ne la comprenez pas comme un réseaux de senseurs et de satellites: c'est de la réflexion, c'est comprendre l'adversaire, c'est connaître sa manière de réagir, etc… En d'autre terme, cette première ligne de défense c'est l'anticipation de l'action. Mais pour la mettre en œuvre efficacement, il faut maîtriser les processus du renseignement… et là il y a un certain potentiel d'amélioration !
- Le jugement de l'affaire Bellasi vient d'être rendu. Comment évaluez le rôle des médias dans cette affaire rocambolesque de prétendue "armée secrète", et comment jugez-vous les responsables politiques qui à l'époque demandaient la suppression des SR?
- Nous connaissons le rôle des médias dans notre société, la pression concurrentielle qui règne sur ce marché et… leur dimension politique… Mais ceci n'explique pas tout. Nous ne maîtrisons pas l'art de la communication.
Dans le cas qui nous intéresse, les événements parlent d'eux-mêmes. Le DDPS, voulant offrir toute la transparence possible dans cette affaire a réagit vite… mais… L'histoire de l' "armée secrète" n'est pas venue toute de suite, mais s'est appuyée sur l'information du DDPS, selon laquelle on avait découvert un "dépôt" d'armes appartenant à Bellasi. Lorsque j'ai entendu cela à la radio j'ai immédiatement téléphoné "à-qui-de-droit" pour que l'on remplace le mot "dépôt" par le mot "collection"… on m'a avoué ne pas y avoir pensé! Mais le mal était fait. L'avocat de Bellasi a dès lors pris la perche qui lui était tendue et a imaginé l'histoire de l'"armée secrète". Beaucoup de peines auraient pu être évitées par un choix de mots plus judicieux…
Quant à l'idée d'une suppression des SR elle vient simplement du fait que pour beaucoup, le SR était un organe de sécurité intérieure, apparenté à des organisations comme la Stasi ou la Securitate, et que l'on a jamais vraiment "expliqué" le renseignement depuis l'affaire des fiches. D'ailleurs, très symptomatiquement, le rapport de la commission Brunner sur les services de renseignements ne mentionne pas une seule fois de manière explicite que le renseignement est un élément du processus de décision (politique ou militaire) ! Je vous délivre un scoop: dans les années 80, alors membre des SR, j'avais découvert les plans de Ceaucescu pour raser les villages des minorités magyares en Roumanie, ce qui nous a permis de faire intervenir le DFAE dans le cadre de l'OSCE et de rassembler la communauté internationale afin de stopper ce projet. Voilà à quoi sert (entre autres) le renseignement! Vouloir supprimer le renseignement dans un pays est tout simplement saugrenu…
- Ces dernières années, plusieurs sociétés commerciales de renseignement et/ou d'analyse ont commencé à offrir leurs prestations par Internet (Stratfor, DebkaFile, Geostrategy, etc.). Comment jugez-vous la qualité et la fiabilité des informations disponibles par ce biais?
- Ils offrent des "second opinions" souvent de bonne qualité, mais trop fréquemment biaisées politiquement. Ils peuvent se le permettre et doivent "plaire" à leurs clients. Ce n'est évidemment pas le cas d'un "vrai" service de renseignement…
- Vous avez certainement été attentif aux informations dévoilées par Colin Powell début février lors de son intervention au Conseil de sécurité de l'ONU. Hormis le rapport britannique qui constitue un plagiat, comment évaluez-vous les renseignements – en particulier visuels et sonores – rendus publics à cette occasion?
- Lentement la presse américaine nous dévoile… ce que nous savions depuis près d'une année !
Je ne veux pas épiloguer sur la qualité ou les erreurs du renseignement américain ou britannique. La question ici est: "Avions-nous les moyens de faire mieux ?" ou "Que pouvions-nous leur opposer ?" Lorsque l'on parle de guerre de l'ombre, nous voyons trop souvent des agents de battant entre eux. La réalité du renseignement actuel est de savoir comment avoir l'information la plus pertinente et surtout, comment l'opposer valablement à celle de son adversaire.
Les Américains et les Britanniques ont avec raison développé leurs instruments de renseignements, alors que nous les avons lentement démembrés. Il est facile de se lamenter sur les velléités de suprématie des Anglo-saxons dans ce domaine, mais nous leur laissons le champ libre et n'avons aucun moyen fiable pour nous opposer à eux. Or, le renseignement est un outil comparativement beaucoup moins coûteux que la remise sur pied d'un pays… mais malheureusement on préfère réparer que prévenir. Prévenir suppose un renseignement de qualité et pointu… Le renseignement est le premier outil de prévention… et non pas seulement la première ligne de défense comme le prétendent certains.
Adversaires et défenseurs du renseignement doivent s'accorder autour de cette fonction de prévention…
- Lorsque vous travailliez au GRS, vous vous êtes intéressé au pirate de l'air Mohammed Hussein Hariri. Comment jugez-vous son escapade au Maroc, et que vous inspire le livre d'Anne-Catherine Ménétrey consacré à ce personnage?
- J'ai même suivi de très, très près cet événement. Je peux comprendre qu'un pirate de l'air suscite une certaine fascination. Le fait de placer l'idéal au-dessus de la vie (la sienne ou celle des autres) dépasse sans doute notre sens commun et n'est pas dépourvu d'un certain romantisme. Mais en fait, nous nous trouvons dans l'ambiguïté permanente lorsque l'on parle du terrorisme: la finalité justifie-t-elle la méthode ? Ou plus prosaïquement "La fin justifie-t-elle les moyens ?" Répondre oui c'est souvent donner raison à bien des dictatures – et même les pires.
Ceci étant dit, la sanction d'un acte terroriste ne peut faire abstraction de la méthode utilisée. En revanche, dans la lutte contre le terrorisme, on devrait prêter plus d'attention à la raison et aux motifs des terroristes, non pour les excuser, mais pour tenter de trouver d'autres solutions, voire de prévenir leur action.
Questions: Maj EMG Ludovic Monnerat