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L’histoire de la Fête des Vignerons de Vevey est indissociable de celle de la Confrérie des Vignerons. Plus qu’un spectacle, elle est avant tout une célébration issue d’une tradition plusieurs fois centenaire.
Au XVIIe siècle, la Confrérie des Vignerons, qu’on appelait Abbaye de l’agriculture, dite de Saint Urbain, et qui se disait issue de la Nuit des temps, organisait annuellement, tout comme de nombreuses autres sociétés, un cortège – appelé parade, pourmenade ou bravade – à travers la ville. Drapeau et statuette du saint patron en tête, marmousets (figurines fixées sur des perches, figurant des scènes de la vie quotidienne des vignerons) fièrement exhibés, le cortège quittait le parvis de l’église Saint Martin au sommet de la petite colline et descendait jusqu’au bord du lac en sillonnant à travers les étroites ruelles de Vevey. Cette parade faisait suite à l’assemblée générale où le travail des vignerons-tâcherons était commenté (et critiqué) et précédait le traditionnel banquet de la Société. Au cours du XVIIIe siècle, la promenade à travers la ville s’étoffa. Ce furent d’abord quelques musiciens et quelques chanterelles (chanteuses), puis un petit garçon juché sur un tonnelet jouant le rôle de Bacchus (1730), un autre travesti en fille incarnant Cérès, la déesse des blés et des moissons (1747), qui vinrent enrichir les cortèges. Alors que la Réforme protestante instaurée par les baillis bernois était encore très sévère et ne tolérait que peu de réjouissances communautaires, le cortège de la Confrérie des Vignerons attirait de plus en plus de curieux.
Vers 1770, la Confrérie des Vignerons, société de bourgeois propriétaires terriens, se donna pour objectif d’encourager le perfectionnement de la viticulture et de récompenser la bienfacture des travaux confiés aux vignerons-tâcherons plutôt que de mettre l’accent sur les éventuelles lacunes de culture. Lorsque les finances et les circonstances économiques et politiques le permettaient, les meilleurs se virent dès lors primés et couronnés.
C’est cette cérémonie du couronnement des meilleurs ouvriers qui transforma l’ancienne parade en Fête des Vignerons. En 1797, alors que les fêtes champêtres et tout ce qui avait trait à la nature étaient en vogue dans la bonne société, on érigea à Vevey une première estrade sur la place du Marché, afin que les nombreux curieux puissent assister à ce couronnement. Comme le soulignèrent quelques Veveysans, ce fut aussi la première fois qu’il fallut bourse délier pour assister aux solennités de l’Abbaye des Vignerons.
Le spectacle naquit du souci de mieux mettre en valeur la cérémonie des récompenses aux meilleurs vignerons-tâcherons. On le structura et on y ajouta de nouveaux ornements : on divisa le déroulement du spectacle-cortège en quatre saisons, une nouvelle divinité, Palès, vint rejoindre Bacchus et Cérès.
Les années troublées qui suivirent la révolution vaudoise ne permirent pas d’envisager la mise sur pied d’une nouvelle Fête. Après vingt-deux ans enfin, en 1819, le moment était venu de faire découvrir aux jeunes générations ce qu’était la Fête des Vignerons. Jamais un laps de temps aussi long n’avait séparé deux célébrations ! Cette année-là, les Anciens Suisses, symboles de la nouvelle conscience patriotique vaudoise et le chant du Ranz des vaches, l’hymne ancestral qui consacrait ici les liens économiques et sociaux étroits entre vignerons du bord du lac et paysans de la Veveyse fribourgeoise, vinrent compléter les thèmes aujourd’hui encore présents. Avec l’amélioration des moyens de transports – les bateaux à vapeur dès la Fête de 1833, le chemin de fer dès celle de 1865 – les spectateurs vinrent de plus en plus nombreux à Vevey.
La Fête des Vignerons ne cessa de prendre de l’ampleur, tant du point de vue de l’importance de la manifestation que de celui de sa qualité artistique. Au patchwork musical et poétique des premières Fêtes du XIXe siècle, où l’on se contentait de commander un arrangement de paroles de circonstances sur des airs populaires connus, succédèrent des Fêtes pour lesquelles des artistes reconnus créèrent des oeuvres originales et cohérentes. En 1851, François Grast composa la première partition complète qui donna une certaine unité aux textes encore disparates écris par différents poètes amateurs. Il composa également la partition de la Fête de 1865.
Enfin, en 1905, une oeuvre cohérente fut pour la première fois réalisée grâce à la collaboration étroite des frères René et Jean Morax – respectivement auteur du livret et peintre – avec le compositeur Gustave Doret. Ils firent naître un véritable hymne à la terre dont le succès populaire marqua des générations de chanteurs.
Après un succès aussi retentissant, la peur de décevoir et d’innover durant une période difficile incita la Confrérie à faire appel une nouvelle fois à Gustave Doret en 1927. Le livret fut confié à Pierre Girard. La Deuxième Guerre mondiale retarda la célébration d’une nouvelle Fête. Le monde avait changé. En 1955, dans une société qui découvrait avec enthousiasme de nouvelles distractions, la Confrérie des Vignerons craignit que sa traditionnelle Fête ne sache plus répondre aux attentes de son public. Carlo Hemmerling et Géo-H. Blanc contribuèrent à sortir la Fête de ses frontières régionales. Une impressionnante palette d’artistes internationaux vinrent ainsi compléter l’enthousiasme des figurants locaux, et un petit air de Broadway souffla sur la Grande Place du Marché de Vevey.
En 1977, Jean Balissat composa une musique qui soutenait admirablement le souhait du librettiste Henri Debluë. Cet auteur vaudois rêvait, après les fastes de l’édition 1955, de ramener la Fête à sa terre d’origine et de recréer un lien avec la tradition chrétienne – telle la symbolique christique de la vigne et du vin – qui, jusqu’alors, n’apparaissait que très timidement au milieu d’un panthéon de dieux antiques et païens.
La dernière Fête eut lieu en été 1999. Elle fut pensée et mise en scène par François Rochaix. Les vignerons furent véritablement placés au centre de la dramaturgie. Une célébration unique, le Couronnement, leur fut entièrement consacrée, avant qu’Arlevin, le facétieux vigneron couronné de fiction, ne les représente tous durant les quatorze représentations.
Le succès que rencontrait chaque nouvelle édition de la Fête des Vignerons et l’ambition des organisateurs de faire toujours mieux, impliquaient des investissements financiers croissants. Il devint dès lors difficile d’en organiser plus de cinq par siècle. Cette longue dormance aurait pu condamner à terme cette célébration. Il n’en est rien. Vevey n’est plus la bourgade rurale qui avait vu naître les premières parades des vignerons. Dans cette petite cité industrielle et commerciale, souvent bien éloignée des réalités vigneronnes et paysannes, la Fête des Vignerons, une fois par génération, est une fête de la mémoire, de l’identité. Elle réunit traditions ancestrales et préoccupations contemporaines. Elle réveille en chaque spectateur son passé tout en célébrant le présent de l’homme qui travaille. Ainsi, la Fête des Vignerons est un grand chant d’amour et d’espoir, un hymne à la terre, à la patrie, à l’Homme et à ses racines. Elle célèbre le cycle de la vie.