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A. Introduction
Cette réflexion sur le travail se situe dans le sillage de la réflexion menée par Pierre Paroz dans son ouvrage La Reconnaissance, une quête infinie ?[2] et des discussions que nous avions eues à propos des luttes dans la sphère du travail.
Dans la troisième partie de son ouvrage, consacré à la manière dont le croyant peut se rapporter au fini, y vivre sa prise en charge de la réalité, les rapports au travail et à la reconnaissance, Pierre Paroz évoque le conflit de la Boillat[3] et par cet intermédiaire ouvre la question de la reconnaissance dans la sphère du travail en même temps que celle de la légitimité et des modalités d’une résistance à certaines décisions prises dans le domaine économique.
Au temps de la parution de son ouvrage, nous avions discuté de la manière de Honneth de traiter le thème de la reconnaissance et sur sa manière à lui de traiter le thème de La Boillat, lutte que nous avions suivie de plus ou moins près à l’époque. Comme collègues au Gymnase de Bienne, nous avions entrepris une lutte contre ce que je vais appeler la réification de la raison et contre la réification (due à l’irruption de l’idéologie managériale) de l’intersubjectivité pratique au sein de l’institution scolaire.
Pierre Paroz a mis en évidence, avec pertinence, que la quête de l’estime sociale risque bien d’être l’occasion d’une perte de soi, de laisser les fomes[4] occuper le terrain de la reconnaissance. Il ouvre un champ de réflexion dans la dernière partie concernant la manière dont l’homme peut vivre sa double situation devant Dieu et devant le monde en évitant le piège du luthéranisme où la prise de distance par rapport au monde se renverse finalement en une attitude non critique à l’égard de ce qui s’y passe, sans retomber dans le piège du calvinisme.
Dans ce cadre-là, je me suis demandé comment mener l’exigence critique par rapport au domaine économique, jusqu’où porter la critique du capitalisme et quel peut être le sens d’une lutte pour la reconnaissance dans la sphère du travail, qui ne cède pas à la tentation caïnique de légitimer un coup de force par réaction à la frustration et à l’humiliation. Cette interrogation nécessitait un examen critique des thèses marxistes sur l’économie capitaliste et sur leur manière d’aborder l’aliénation dans le travail ainsi que la réification du champ culturel. J’ai organisé ma démarche en trois parties :
I. J’ai d’abord tenté de clarifier le rapport de l’homme au travail en distinguant différentes conceptions du rapport de l’homme au fini, en cherchant de manière non exhaustive à repérer quelques points de divergences doctrinales, quelques points de confrontation entre la perspective de la foi chrétienne et d’autres conceptions présentes actuellement dans le débat en sciences humaines et sur la scène politique, pour cerner le problème de la reconnaissance dans la sphère du travail.
II. J’ai ensuite présenté la théorie économique marxiste (en rejetant sa philosophie de l’histoire et sa conception anthropologique) qui me semble éclairer de manière pertinente le passage du capitalisme au néolibéralisme ; de cette description du fonctionnement capitaliste, il me semble possible d’extrapoler des conditions de restauration d’une économie compatible avec le respect des personnes.
III. J’ai ensuite tenté de cerner en quoi l’organisation économique capitaliste colonise le monde vécu de manière inquiétante et cherché si et comment la lutte contre l’aliénation et contre la réification inclut la lutte pour la reconnaissance. Je déplace alors l’attention vers le problème de la communication bafouée dans le monde du travail et vers la crise de la transmission de la culture due à la réification de la raison.
I. Rapport au fini, au travail et à autrui
1. Comme question existentielle, le rapport au travail renvoie à la manière de comprendre l’importance du fini. Comme d’autres dimensions de la réalité, le monde du travail s’offre à notre responsabilité et peut être le lieu d’une expérience de souffrance voire de culpabilité, l’occasion d’une crise qui est celle de la vanité ou de la consistance de nos efforts.
1.1. Le rapport au fini fait l’objet de descriptions fort différentes s’il est compris comme le lieu de réalisation de soi, de l’accomplissement de l’humanité, de désinvestissement ou de prise en charge paradoxale.
1.1.1. Le rapport au travail dans le cadre de l’osmè, structure paradoxale de l’existence dans la foi chrétienne, est défini non comme lieu de la réalisation de soi ou de l’humanité, mais comme prise en charge de la dimension finie de l’existence, avec ce qu’elle comporte comme tâches diverses liées à la corporéité, à l’organisation des infrastructures de la communication. Cette prise en charge est sollicitude à l’égard de l’autre, visage qui m’interpelle, incarné et vulnérable. Le travail est d’emblée destiné à autrui, non pas seulement en tant que valeur d’échange, au moment où il est mis sur le marché, mais comme soin, comme contribution à la lutte contre le mal-être. Cette perspective demande donc que ce qui est produit ou effectué dans les services ne soit pas seulement rentable mais prenne sens pour le destinataire final, plus ou moins lointain du travail. Dans cette perspective, il n’y a pas de différence fondamentale entre le travail domestique et le travail salarié ni de frontière nette du point de vue de la responsabilité entre le loisir et le travail. Je reste, tant dans le travail que dans le loisir, engagé dans des relations plus ou moins proches, en devoir de réceptivité à l’égard de l’autre, de son appel, de son cri de souffrance ou de sa protestation critique.
Le travail intellectuel, découlant de l’endossement de la responsabilité en situation de vulnérabilité n’est pas lié à un espoir de maîtrise du mal. Travail intellectuel et artistique ne sont pas une manière de s’accomplir personnellement en vue de la reconnaissance de sa valeur intrinsèque, mais une manière d’assumer la tâche de clarification et de compréhension de l’existence et d’aider l’autre à assumer la tâche d’interprétation des textes à la lumière des textes et des paroles reçues, transmises et réinterprétées.
1.2. Le travail est compris différemment selon qu’il s’inscrit dans une philosophie ancrée dans le vouloir-vivre ou dans le devoir-vivre.
1.2.1. La conception du travail de Locke s’oppose à une conception de type utilitariste dans la mesure où elle s’organise autour de la notion de devoir-vivre. Locke tisse le lien entre propriété et travail à partir du devoir de rester en vie et d’une réflexion sur le fait que l’activité de travail est dans la prolongation de la dignité de la personne incarnée qui ne saurait, tant dans son corps que dans sa conscience, être asservie, aliénée. Le travail surgit non par rapport à une nature neutre, mais comme prise en charge personnelle d’une part d’un bien commun. Le droit à la propriété des fruits de son travail est donc doublement limité par la condition qu’il doit rester à chacun une part de ce bien commun pour pouvoir y travailler et que l’appropriation n’excède pas ce que chacun peut consommer. La conception de Locke est marquée historiquement par le fait que le problème de la rareté est sous-estimé, mais elle reste pertinente par l’idée de l’existence d’un bien commun préalable à l’activité individuelle et par le lien posé entre le fait de travailler à son maintien en vie et l’idée d’une exigence éthique par rapport à soi-même et à autrui.
1.3. Les réflexions sur la relation de l’homme au travail sont souvent assujetties à une conception non paradoxale de la réalité humaine, où l’homme est considéré comme un être qui peut s’accomplir dans la praxis.[5]
1.3.1. Le néolibéralisme invite à adhérer à une idéologie de l’accomplissement de soi par la carrière professionnelle, invite à se comprendre comme un gestionnaire de ressources, d’un capital de compétences, invite à croire à la maîtrise de sa vie, de ses émotions, de ses décisions, de son rapport à autrui, invite à se concevoir comme un battant, un être de performances qui s’accomplit en se dépassant. Cette vision de l’humain est un déni de la vulnérabilité et constitue une réification de l’existence. Le modèle de la gestion appliqué à l’ensemble de l’existence évacue la sphère des relations Je-Tu et l’attitude de la rencontre.
1.3.2. Il existe plusieurs descriptions critiques du néolibéralisme et de ses effets catastrophiques sur la sphère du travail et de l’intersubjectivité pratique. Souvent ces vues critiques, même effectuées dans la mouvance d’une pensée humaniste, sont élaborées dans le cadre d’une conception de la réalisation de soi non paradoxale, au sens où l’homme, une fois les causes socio-économiques de l’aliénation surmontées, n’aurait pas de problème à se rendre présent au monde, où le travail serait alors le lieu de l’expérience de reconnaissance réussie, soit que l’on se fasse reconnaître par son travail soit que l’on se reconnaisse dans l’œuvre. L’angoisse n’est pas saisie comme atmosphère de la liberté génératrice de contradictions et de projets confus. .[6]
La problématique pascalienne du divertissement par le travail est ainsi négligée.
1.3.3. La pensée de Marx, organisée autour d’une économie politique critique, contient l’idée d’une libération de l’homme par le travail, par la praxis. L’instauration de rapports socio-économiques, consciemment organisés comme production destinée à l’usage, permettrait la participation de tous à la prise en charge de la production des richesses et une utilisation d’un plus grand temps restant pour la prise en charge sociale de la vie (éducation, aide aux personnes invalides) ou pour des activités créatrices. Marx critique le fait de ne voir la liberté que dans la sphère extérieure au travail. Pour lui, cette conception est un effet de l’aliénation du travail en système capitaliste. Actualisée cette critique viserait la pseudo-opposition travail-loisir, où le loisir de l’homme consommateur-touriste n’est que l’autre face de l’aliénation. Marx a-t-il abandonné en cours de route le thème de l’aliénation ? Sa critique du système capitaliste comme production de marchandises où l’on produit ce qui crée un profit sur le marché et non ce dont les hommes ont besoin, permet de penser que le thème de l’aliénation n’a pas cessé d’accompagner celui de l’exploitation. Certes Marx n’avait pas de conscience écologique et croyait à une croissance infinie des forces productives, ce dont il attendait des effets positifs. (Je reviens plus en détails sur la pensée économique de Marx dans la partie II.) Mais sa critique du capitalisme est compatible avec une prise en compte de la nécessité de tenir compte dans la croissance de la limitation de l’environnement.
L’athéisme marxiste, ne se contente pas d’effectuer une critique de la religion, mais prétend répondre à l’aspiration qu’elle porte, réintroduire l’esprit dans un monde à l’envers et sans cœur par un changement économico-social, et donner ainsi à l’humanité les conditions de son autonomie. Elle consiste à revendiquer la possibilité pour l’homme de donner sens à la praxis, que l’on ne saurait réduire à la production, mais dont doit découler l’émancipation de l’homme hors de ses chaînes. Marx reproche au capitalisme non seulement l’exploitation du salarié, mais son aliénation. Il considère que le capitalisme, axé sur le principe de la vente de la force de travail, va priver le travailleur d’un rapport vivant et sensé à son travail, et oppose le travail praxis, vu comme action qui prend sens pour celui qui l’effectue, au travail comme marchandise, qui reste toujours extérieur au salarié. Pour Marx, l’organisation du travail autour de la production de marchandises (dont la caractéristique est non seulement qu’elles seront monnayées sur le marché, mais qu’elles ont été produites dans la mesure où elles permettaient une plus-value) est incompatible avec un sens humain du travail, ainsi qu’avec toute attente de reconnaissance. Marx, dans le cadre de son option doctrinale sociologisante, conçoit la reconnaissance du travailleur comme la possibilité d’affirmer la nature sociale de son être dans le travail.
La critique du contrat de travail conduit Marx à une critique du droit et des rapports de reconnaissance juridique. Il interprète les rapports de reconnaissance juridique comme des rapports masquant les rapports réels. C’est la généralisation de cette critique du contrat de travail en critique du droit comme idéologie qui pose problème et qui est le point le plus contestable de la philosophie politique de Marx. La reconnaissance au niveau juridique est une illusion et un instrument d’asservissement pour Marx.[7] La poursuite du but historique d’instauration du socialisme n’est plus pratiquée dans les limites d’un droit écrit, d’une reconnaissance de droits fondamentaux de la personne.
1.4. La relation au travail, aux tâches concrètes de la vie, change selon la manière dont on place son espérance, ce qui rebondit dans la compréhension des relations entre le proche et le lointain.
1.4.1. Pour Simone de Beauvoir par exemple, les tâches domestiques, ménage et maternage, ne font que répéter la vie et maintiennent la femme dans l’immanence ; seule la participation au monde économicopolitique, syndical, de parti, où des décisions se prennent sur l’avenir de la société, lui permet de vivre sa dignité humaine. La présentation que l’on trouve souvent, d’ailleurs reprise par Hanna Arendt, d’une stratification des activités humaines (subsistance-œuvre-praxis) repose sur un oubli majeur : une activité, même quand apparemment elle n’est que de subsistance, est à replacer dans le souci de prendre soin, de contribuer à résister aux puissances destructrices (faim, maladie, solitude, confusion). Comme Bettelheim l’a montré, il y a un enjeu du ménage quotidien : c’est dans les détails que se joue l’accueil de l’autre. La manière de prendre en charge le quotidien est indissociable de la manière d’espérer, d’espérer pour l’autre ou de prendre au sérieux la transmission de la promesse que la vie vaut la peine d’être vécue, qu’un avenir est promis à celui dont on prend soin ( sans être l’émetteur de la promesse). Hors de cette perspective, le proche, le quotidien, les détails de l’incarnation ne paraîtront jamais qu’une contingence dont il faut s’échapper en atteignant le niveau soit du ciel des idées, de la beauté ou des actions héroïques, où le salut de l’humanité se joue.
1.4.2. On trouve chez Bettelheim une critique pertinente de la conception du maternage et du travail domestique de Simone de Beauvoir. Bettelheim a rendu attentif au fait qu’il est dangereux de ne considérer l’action que du point de vue de son contenu pragmatique, car toute action contient une dimension de communication, engage une relation. Ainsi, la gestion de l’espace, du temps, de l’hygiène, l’organisation de la sécurité sont inséparables des messages que j’envoie à l’autre par la manière d’envisager le problème et de reconnaître sa présence.[8] Attentif à la relation, à la communication, analogique et digitale, incarnée et de parole, Bettelheim a aussi développé une conception du travail où le sens de l’action, objet de discussion et de rencontre, permet une collaboration qui oriente la répartition des tâches. Dans une institution comme dans une école ou un hôpital, éducateurs, soignants et concierges, doivent pouvoir comprendre leur activité comme une activité au service de l’autre et dans un projet dont le sens est partagé et compris, quand bien même chacun n’assume qu’une partie de la charge. Dans cette perspective, le travail productif, de service, domestique, administratif, est toujours un travail destiné à quelqu’un et qui engage ma responsabilité envers un autrui plus ou moins proche, mais qui reste destinataire de mon activité. Travail salarié, travail syndical, travail politique, travail coopératif bénévole, travail ménager, ne sont pas à opposer et aucun d’eux ne perd son importance quand il est compris à la lumière de ce souci de l’autre, sans prétention à s’accomplir plus dignement que dans toute autre activité de soin et d’effort de compréhension et de clarification, mais comme résistance au mal, à la souffrance et à l’aliénation. Le travail intellectuel, d’interprétation et de recherche technique, peut aussi être placé dans ce rapport libéré de toute glorification ou maîtrise.
1.5. Chacun est responsable de sa relation personnelle au travail car comme Pascal l’a rappelé, la course aux activités, domestiques ou professionnelles, et même le travail intellectuel[9], peut très bien n’être développé que pour mieux se fuir et s’oublier, dans la préoccupation ou la surcharge.
1.6. L’importance donnée au travail, la manière dont on revendique ou on espère la reconnaissance dans le travail dépend de l’instance devant laquelle l’individu place son existence.
2. La reconnaissance
2.1. Dans le cadre des rapports à autrui on parle d’un rapport de reconnaissance quand on veut signifier que les rapports ne sauraient être réduits à des rapports stratégiques de pouvoir, que les relations entre personnes engagent la problématique de la liberté, liberté qui est perdue, quand elle est interprétée comme affirmation de maîtrise.[10]
2.2. L’exigence de reconnaissance doit être comprise en lien avec le problème de la liberté, de la confiance et de la justification.
2.3. Comme Pierre Paroz l’a fait remarquer, la demande de reconnaissance est peu problématisée quant à sa légitimité et quand elle l’est, c’est souvent au nom du soupçon qu’elle cache un rapport de pouvoir,[11] soit au sens d’un désir de domination dans les relations interpersonnelles, soit au sens d’une demande de reconnaissance définie par les institutions pour obtenir la soumission.
2.3.1. Il existe bien une idéologie de la reconnaissance promue par le management néolibéral, mais le mot reconnaissance prend alors un autre sens que celui de la reconnaissance en tant que personne et signifie obtenir la confirmation par le gain de pouvoir d’une prétendue excellence, un mérite, qui se targue d’être une valorisation de la personne et le signe de son accomplissement ultime.
2.4. Contre l’avis de Foucault, comme quoi les demandes de reconnaissance ne sont que le résultat d’effet de subjectivation d’institutions particulières, je considère avec la philosophie de l’existence que l’attente de reconnaissance est intrinsèquement liée à la quête de compréhension de soi qui elle-même ne peut avoir lieu que dans l’interaction avec autrui, interlocuteur ou visage qui interpelle. L’indifférence ou le mépris sont destructeurs. L’impossibilité d’être reçu, reconnu comme émetteur d’un discours sensé, le déni systématique des intentions dans la communication sont pathogènes, comme l’ont montré Laing et Esterson dans leurs descriptions de la communication pathologique.
2.5. Il importe de préciser que, dans le cadre de la philosophie de l’existence, reconnaître autrui, c’est reconnaître une liberté, une présence qui engage ma responsabilité et une limite qui me somme de rendre compte de ce que je fais de ma force face à sa vulnérabilité, de la manière dont je réponds ou pas à son appel. En ce sens, reconnaître un enfant, ce n’est pas seulement le reconnaître comme être de besoin, c’est reconnaître que sa vulnérabilité ne m’autorise pas à m’emparer de sa liberté, de son avenir. Cette reconnaissance-là ne consiste pas à être témoin d’une particularité individuelle mais à inscrire l’interaction dans une perspective ouverte, de confiance. Reconnaître autrui, c’est le respecter comme destinataire de paroles et comme interlocuteur.
2.6. Avant de développer le thème de la reconnaissance dans la sphère du travail, il importe de relever quelques particularités de la reconnaissance dans la sphère de l’amour. En effet, vue dans la perspective de la philosophie de l’existence, la quête de reconnaissance dans la sphère de l’amour est traversée par les deux formes du désespoir : vouloir être soi-même ou se fuir soi-même.
2.6.1. Il n’est pas simple de prodiguer les soins, la reconnaissance au sens de la gratitude ne suit pas nécessairement, car la problématique de l’affirmation de soi, la revendication d’indépendance vient court-circuiter ce qui pourrait être l’expérience du don. Il ne suffit pas qu’un être soit objet de sollicitude, reconnu dans sa fragilité comme un être de besoin, pour qu’il se sente reconnu. Comme Bettelheim l’a bien montré, la problématique de la reconnaissance est liée à celle de la liberté, de l’autonomie. Et cela complique aussi l’expérience de reconnaissance dans la sphère de l’amour. La revendication d’autonomie, peut se transformer en fermeture à l’égard de l’autre, en méfiance.[12] Dans les relations parents-enfants, reconnaître l’enfant, c’est ne pas s’emparer de l’avenir dont on lui a transmis la promesse. Prendre soin, c’est d’après Bettelheim, répondre au besoin de sécurité mais aussi favoriser l’autonomie dans la mutualité. Selon Bettelheim, la sécurité sans l’autonomie est source de souffrance : il en va de même si sécurité et autonomie ne peuvent être vécues dans une expérience de mutualité. L’enfant a à reconnaître la présence de l’autre.
<ip-pii>. De même que l’accueil et la reconnaissance de l’enfant se font toujours à travers les détails de l’incarnation et du quotidien, la réponse à l’accueil se fait dans l’interaction incarnée et dans la participation progressive à la charge du quotidien. Pour Bettelheim, l’acceptation du travail et de l’effort se tisse dans la continuité de l’expérience de mutualité. C’est parce que des liens affectifs forts qui peuvent être vécus sans menace sur l’autonomie se créent, que la limitation de la toute-puissance ou du caprice peut être acceptée. Ainsi, ce que la perspective de Bettelheim souligne, c’est que le travail s’inscrit en continuité de la sollicitude, de la liberté et de la responsabilité.
<ip-pii>. Ces rapports de reconnaissance sont pourtant loin d’être faciles et paisiblement vécus. Aux yeux de Bettelheim, il importe à l’éducateur de faire constamment l’effort d’ouverture à l’autre, de lutter contre ce qui prive l’autre de la reconnaissance et de l’ouverture à l’avenir. L’accueil de la reconnaissance n’est pourtant jamais assuré, mais il n’est pas la condition pour que la promesse de l’ouverture à l’avenir, la promesse d’amour et de liberté soit répétée. Les histoires que l’on raconte, les œuvres d’art comme appel et communication indirecte, sont là pour ouvrir des pistes quand la crise surgit, ou pour reculer pour pouvoir se remettre en chemin. Rien n’assure que suite à une attitude d’ouverture aimante l’autre se sente reconnu ; chacun peut faire la douloureuse expérience de l’impossibilité d’arracher la reconnaissance, et même d’être reconnu dans son attitude d’ouverture de reconnaissance, aimante et non jugeante de l’autre. L’agapè, aussi patient se fasse-t-il, peut agacer, les coups du sort être interprétés de manière caïnique.
<ip-pii>. Comme dans la nouvelle de Dostoïevski, Carnets du sous-sol, la revendication d’autonomie, vécue dans l’angoisse, peut susciter une relation de double-contrainte à autrui et enfermer la personne dans ses aspirations contradictoires et ainsi la couper d’autrui.
<ip-pii>. Laing évoque le cas d’une jeune fille qui, sous l’emprise de sa mère, avait développé, pour se libérer, un soi conforme aux attentes maternelles, mais joué de manière parodique comme faux-moi exhibé, parodie de la mère et parodie de son obéissance. Mais Laing suggère en fin de description « Sous le manteau de la personnalité de quelqu’un d’autre, l’individu peut agir si librement qu’il en vient à préférer le sentiment obsédant de futilité, qui accompagne nécessairement le fait de n’être pas soi-même, au désarroi et à l’effroi qui accompagneraient non moins inévitablement le fait d’être lui-même »[13]. Cette remarque de Laing donne à réfléchir, car les rapports à autrui sont constitués étrangement d’aspiration à être reconnu et de stratégies pour se cacher, d’approches et de fuite.
2.7. La psychologie peut décrire l’importance de l’atmosphère de confiance et de dialogue, l’importance de relier autonomie et mutualité, les dégâts opérés par le déni, l’aliénation, la domination, la dérision, l’angoisse comme atmosphère de la liberté.
2.8. L’accès à une reconnaissance vraie, la possibilité d’une relation de confiance à autrui, d’une authentique compréhension de soi, fait l’objet du débat doctrinal.
2.8.1. Pour la foi chrétienne, « Il n’y a de reconnaissance vraie que celle que l’on reçoit, selon le modèle de la gratuité. Cela ne veut pas dire que l’agir de l’homme ne compte pas, la reconnaissance cherchée ne sera pas non plus une conquête de ses œuvres méritoires, à l’instant décisif, il lui sera demandé d’agir contre soi. Je lâche prise, je ne suis plus sur mes gardes, l’avenir est ouvert. »[14]
3. Reconnaissance et estime sociale.
3.1. Dans la perspective où la prise en charge concrète de l’existence est placée dans la lumière de la promesse reçue et à transmettre, le troisième niveau de reconnaissance distingué par Honneth est quelque peu modifié. Il me semble que deux idées différentes sont liées à ce troisième axe de l’estime sociale.
D’une part Honneth fait porter ce type de reconnaissance sur des particularités individuelles.
« La relation juridique ne peut cependant intégrer toutes les dimensions de l’estime sociale, ne serait-ce que parce que celle-ci, dans sa fonction même, ne s’applique qu’aux qualités et aux capacités par lesquelles les membres de la société se différencient les uns des autres. Une personne ne peut se juger estimable que si elle se sent reconnue dans des prestations qui ne pourraient être aussi bien assurées par d’autres. »[15] De plus, la dissolution progressive des hiérarchies de valeurs traditionnelles a conduit à une vision plus individuelle des rôles tenus dans la réalisation des fins sociales. « Parce qu’on ne décide plus d’avance quels modes de vie doivent être admis comme éthiques, ce ne sont pas des qualités collectives, mais les capacités développées par chacun au cours de son histoire personnelle qui en viennent désormais à commander l’estime sociale.» [16] D’une part l’honneur « désigne désormais l’aune à laquelle le sujet, et lui seul, choisit d’évaluer les aspects qu’il estime absolument dignes d’être défendus dans la conception qu’il se fait de lui-même. En revanche, dans l’espace public, l’honneur est remplacé par les catégories de considération ou de prestige qui traduisent le degré d’estime sociale que l’individu s’attire par ses prestations et ses capacités individuelles. ».[17] Les différentes formes d’autoréalisation, sont revendiquées et portées par différents groupes sociaux, qui luttent au niveau symbolique pour faire reconnaître la pertinence pour le bien commun de leurs choix de valeurs.
Mais d’autre part, Honneth insiste sur le caractère symétrique de cette reconnaissance, ce qui en modifie le sens. Le sentiment de sa propre valeur ou sentiment que ses propres capacités et prestations ont un rôle à jouer dans l’entreprise commune crée un lien social particulier. « Dans la mesure où chaque membre d’une société est désormais capable de s’estimer lui-même de cette manière, on peut parler d’une solidarité sociale post-traditionnelle (…). Des liens de ce type constituent des liens de solidarité parce qu’ils ne suscitent pas simplement une tolérance passive, mais un véritable sentiment de sympathie pour la particularité individuelle de l’autre personne : car c’est seulement dans la mesure où je veille activement à ce que ses qualités propres en ce qu’elles ne sont pas les miennes, parviennent à se développer, que nos fins seront réalisées »[18]. Honneth précise qu’il s’agit d’une estime symétrique, car « chaque sujet reçoit, hors de toute classification collective, la possibilité de se percevoir dans ses qualités et ses capacités comme un élément précieux de la société. (...) La solidarité, dans les sociétés modernes, est donc conditionnée par des relations d’estime symétrique entre des sujets individualisés (et autonomes) ; s’estimer, en ce sens, c’est s’envisager réciproquement à la lumière de valeurs qui donnent aux qualités et aux capacités de l’autre un rôle significatif à la pratique commune. » L’expérience de l’estime sociale s’accompagne dès lors d’un sentiment de confiance quant aux prestations qu’on assure ou aux capacités qu’on possède[19]. »
Il me semble que cette notion d’estime sociale a deux sens différents : soit qu’autrui attende de moi la confirmation de sa valeur personnelle, auquel cas on risque bien d’être pris dans les affres de la reconnaissance décrite par Pierre Paroz, soit qu’autrui me fasse place dans l’œuvre commune comme sujet agissant capable d’apporter quelque chose à autrui, me considère comme quelqu’un susceptible d’endosser la responsabilité du travail bien fait pour autrui et me fasse place dans le dialogue où les interprétations du monde vécu s’affrontent. La reconnaissance nous dit Honneth, n’a rien à voir avec une évaluation.
3.2. La reconnaissance de l’autre, en tant qu’il peut apporter quelque chose de spécifique par son point de vue et ses capacités particulières, peut être couplée avec une invitation à débattre des modalités de l’action commune. La reconnaissance est alors reconnaissance d’une présence. Reconnaître quelqu’un comme interlocuteur, comme participant à l’œuvre commune, comme susceptible, pour autant que je lui fasse place, d’être à son tour une personne capable de responsabilité et de sollicitude, ce n’est pas lui donner confirmation de sa valeur intrinsèque, comme résultante de ses actes, ce n’est pas répondre au problème de la valeur de son existence. Se réjouir de l’action de l’autre, ouvrir la sphère du travail à la coopération, à la dynamique du don, serait le vrai sens de la reconnaissance dans la sphère sociale. La coopération nécessite la confiance et l’ouverture aux initiatives de l’autre. L’estime sociale conquise dans la compétition n’est plus symétrique au sens de Honneth.
3.2.1. Reconnaître un collègue de travail, c’est l’inviter à contribuer à l’œuvre commune, le considérer, en lui faisant confiance, comme quelqu’un capable de porter une responsabilité dans l’action, de faire preuve d’ingéniosité, de perspicacité, pour contribuer à ce que le travail se fasse, comme service à un destinataire, plus ou moins proche. On peut imaginer comme Yves Clot[20] l’a suggéré, des relations de coopération avec un débat, une dispute, sur la manière de procéder ou de faire face aux pannes, aux résistances, aux contrefinalités. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le débat ne porte pas alors seulement sur des questions techniques d’ajustement des moyens, mais du moment qu’il est aussi reconnaissance de présence dans l’intersubjectivité pratique, il est apprentissage du dialogue, de la confiance et de la responsabilité.[21] Il y a une joie de la collaboration, du travail bien fait avec l’autre, qui est une manière de répondre présent à la situation, au monde, à la rencontre.
3.3. La reconnaissance comme acteur-destinataire-du travail, est une reconnaissance de présence, et de droit à participer à la discussion sur la manière d’organiser la production, de concevoir les besoins, et d’évaluer la pertinence des décisions. Le raisonnement devrait s’appliquer à toute activité productrice agricole ou industrielle : c’est dans le souci d’autrui que je fais bien mon travail, dans une manière de répondre à un appel, et non pas pour être reconnu dans une valeur personnelle intrinsèque. Le raisonnement peut s’appliquer à l’enseignant et au fonctionnaire : faire bien son travail dans le domaine de la justice ou de l’administration, c’est endosser la responsabilité de porter une certaine conception des rapports entre les hommes où l’arbitraire et la force ne sont pas la norme.
3.3.1. Si j’ai à faire reconnaître quelque chose c’est simplement mon rapport à l’exigence de sens : je ne peux me laisser décharger de la responsabilité à l’égard du sens de mon activité, je ne peux, sans devoir résister, me voir inséré dans un rapport au travail où la destination du travail est niée ou destructrice.[22] Je dois faire reconnaître la dimension de destination du travail. Il ne s’agit pas d’interdire le regard systémique sur l’échange au nom de la priorité du travail comme praxis, mais d’utiliser le regard systémique sur la circulation des biens pour ajuster la dimension de destination de la production compte tenu par exemple du problème écologique.
3.4. Dans les services, que ce soit l’enseignement ou la santé, la conception du travail comme soin, comme manière de répondre à un appel, de prendre en charge le fini, détermine une conception de la mutualité qui est incompatible avec une réciprocité dans le faire-valoir. Reconnaître un enfant, un élève ou un patient, nécessite que l’on reconnaisse en lui le porteur d’une histoire personnelle ouverte. Si je prends au sérieux mon travail de mère ou de ménagère, ce n’est pas pour que ma valeur intrinsèque de bonne mère-ménagère puisse être reconnue, mais pour que soit reconnue la dimension non objectivable de la personne, pour que les relations soient celles de visage à visage, où la proximité soit tendresse et confiance et non séduction et emprise. Le respect de mon travail peut être vécu dans des instants de gratitude qui ne sauraient être recherchés pour eux-mêmes.
3.4.1. Dès le moment où le soin donné par la mère ou l’infirmière ou le médecin devient revendication de reconnaissance de valeur intrinsèque, il détruit le lien de confiance qu’il était censé établir, il referme la relation sur une évaluation.
3.4.2. Dans le travail de l’enseignant, reconnaître un élève, ce n’est pas être le témoin de sa valeur personnelle intrinsèque, c’est lui reconnaître ce statut de dignité qui consiste à être le destinataire de textes qui se disputent l’interprétation pertinente de l’existence, à partir desquels il aura à construire son histoire personnelle ; ou dans un autre sens, reconnaître un élève, c’est le reconnaître concerné par les démarches de distance critique, d’ouverture à l’expérience et de communication claire, que l’on peut patiemment acquérir et pratiquer dans le travail scientifique , et ainsi, c’est se responsabiliser pour en tenter la transmission. Reconnaître un élève, c’est considérer qu’il doit être formé pour pouvoir entrer dans le débat des interprétations de l’existence, et postuler qu’il pourrait bien, si j’y prête attention, être quelqu’un qui vivifie en moi la force des textes et me donne l’occasion de prendre distance et de relire ma vie autrement (et non pas être formé pour lui donner l’occasion de se faire reconnaître dans une performance personnelle particulière). Il est évident que le maître qui tente de se faire reconnaître comme l’irremplaçable enseignant, introduit une contradiction pragmatique et fait de la communication pathologique.
3.5. Il me semble que la conception de la reconnaissance comme reconnaissance de présence et attitude de confiance dans l’intersubjectivité pratique pourrait être un socle commun aux défenseurs de la démocratie. La reconnaissance, au sens de respect du citoyen dans la sphère du travail, comme centre d’initiative et destinataire potentiel, devrait suffire. Elle laisse ouverte l’interprétation ultime du rapport à la praxis, la reprise dans l’orientation intérieure du sens des œuvres. Une législation du travail dans le cadre de la Déclaration des droits de l’Homme permettrait d’éviter que l’organisation du travail soit couplée avec une espérance dernière qui serait l’avènement de l’homme nouveau (Opéra bouffe de Maïakovski !).
3.6. Mais cette idée entre en tension avec l’organisation économique du capitalisme. La possibilité d’insérer le domaine économique dans la sphère du débat démocratique est à discuter. Le néolibéralisme est certes incompatible avec l’extension des droits démocratiques dans la sphère de la production et de la consommation. Le capitalisme est-il aménageable par l’intermédiaire d’une législation sur le travail[23] et la solidarité sociale ? La discussion mérite d’être menée : si la sphère du droit inclut un droit à la délibération démocratique concernant l’organisation du travail et de la production, le problème de l’estime sociale pourra être traité à travers celui du respect : respecter le travailleur, le reconnaître, c’est en faire un acteur-citoyen, invité à débattre du sens du travail. Quand l’éthique de la Déclaration des droits de l’homme aura pénétré la sphère économique, les services publics pourront à nouveau être compris dans leur spécificité, et les travailleurs seront protégés de la contrainte à entrer dans des rapports qui écrasent la solidarité et insèrent les rapports dans une communication pathologique ou créent une distorsion de la communication au deuxième degré. (cf. Partie III).
3.7. Comme nous le verrons ci-dessous, la conception du travail carrière, accomplissement de soi, véhiculée par le néolibéralisme en filant la métaphore du sportif qui va de défi en défi et de dépassement de soi en dépassement de soi, est fondamentalement opposée à la conception du travail destiné à autrui.
3.8. Le problème de savoir à quoi est dû le passage du fordisme au toyotisme néolibéral, si les attentes de reconnaissance comme valorisation personnelle intrinsèque, la vie professionnelle comme carrière, accomplissement de soi et obtention de l’estime sociale, relèvent de l’idéologie promue par le capitalisme, est une question qui m’a paru devoir être traitée minutieusement. Le néolibéralisme a-t-il, comme il le prétend, intégré la demande de reconnaissance revendiquée par les mouvements critiques du fordisme ou du taylorisme ? Nous aborderons ces questions après avoir rappelé quelques caractéristiques de l’économie capitaliste tant dans sa forme fordiste que néolibérale.
II. Quelle pertinence pour la description marxiste de l’économie capitaliste ?
4. La question et la démarche
4.1. Ainsi posée, la question permet d’envisager une reprise de la théorie économique de Marx sans adhérer à sa théorie politique de la révolution et sans adhérer à sa compréhension de l’humain qui s’accomplirait dans la praxis sociale. Je reviendrai au point 5 sur certaines thèses philosophiques du marxisme qui sont incompatibles avec un point de vue critique (Kant) et avec la philosophie de l’existence (Kierkegaard). A supposer que la description du capitalisme opérée à l’aide de la théorie marxiste s’avère pertinente[24], il restera à examiner le problème politique que pose la conjonction d’une économie non capitaliste avec des institutions démocratiques, avec un état de droit fondé sur la séparation des pouvoirs. Il y a dans le marxisme des options philosophiques qui font de la philosophie du droit et de la théorie politique de la démocratie parlementaire une pure idéologie. Je pense qu’il y a là une grande faiblesse de la théorie marxiste.
4.2. Comme Habermas ou Honneth l’ont montré, il y a un rapport de tension entre démocratie et capitalisme, et le débat est ouvert de savoir si le capitalisme peut évoluer dans le sens d’un maintien et d’une extension des droits démocratiques ou s’il ne peut se développer que dans le sens d’un démantèlement des institutions démocratiques.
4.3. J’aimerais par cette réflexion défendre l’idée que la reprise critique de la description marxiste de l’économie capitaliste pourrait amener à étendre le débat démocratique au secteur de la production, non seulement sur les conditions de travail et les méthodes de production, mais sur la nature de la production et de l’organisation des services. En renonçant au principe de concurrence comme moteur de l’économie et en introduisant un débat démocratique sur les besoins, sur les ressources et leur gestion, avec un droit à débattre des méthodes de travail sur le lieu de travail et dans la sphère de la consommation, on pourrait articuler division du travail et coopération, sauvegarder la différence entre l’agir stratégique et l’agir communicationnel, mieux résister à l’invasion de l’agir stratégique dans l’agir communicationnel et à ses effets pathologiques dans la sphère de la transmission des valeurs et des interprétations du monde vécu. On peut très bien admettre que dans une société complexe, la division du travail est inévitable et qu’une modélisation systémique des problèmes est un apport majeur. On peut admettre qu’une lecture de l’économie comme si elle était un système peut aider à clarifier le lien entre les problèmes, les décisions et leurs conséquences. Mais la question reste de savoir si le mode de production capitaliste a un fonctionnement qui engendre sans cesse ce que Habermas appelle la colonisation du monde vécu et s’il faut intégrer les modalités sociales de la production au débat démocratique.[25] Habermas a d’ailleurs fait remarquer que l’instrumentalisation du rôle de consommateur représente une menace pour la reproduction symbolique du monde vécu et qu’il y a une interprétation des besoins qui ne peut être abandonnée aux impératifs du système sans effets pathologiques. Cette remarque me semble justifier une extension du débat démocratique aux orientations de l’économie et nécessite une clarification de l’influence réciproque du monde vécu et du système économique.
4.4. Je commencerai par présenter quelques points importants de l’analyse du fonctionnement de l’économie capitaliste en puisant chez Marx et Ernest Mandel,[26] afin de montrer que les descriptions du néolibéralisme effectuées par des auteurs comme Boltanski et Chiapello [27] , Axel Honneth[28], les souffrances au travail décrites par des auteurs comme Christophe Dejours[29], Yves Clot[30], Richard Sennett,[31], Danièle Linhart[32], correspondent à ce que le marxisme détecte comme caractéristiques du capitalisme. Cela permettra de saisir le lien entre ce mode de production et certaines pathologies du lien social et de la communication. Cette approche permettra une reprise critique des thèmes de la reconnaissance, de l’aliénation et de la réification. Cf. IIIe partie, points 8 et 9 et 10).
5. Distance critique par rapport au marxisme comme doctrine matérialiste et historicisme (Popper). Pour mieux permettre une réception des thèses économiques marxistes encore pertinentes, il importe de préciser les aspects philosophiques du marxisme incompatibles avec une philosophie de l’existence, et a fortiori avec la foi chrétienne, aspects philosophiques qui ne me semblent pas nécessairement engagés par l’adhésion aux thèses économiques.
5.1. Les thèses marxistes qui posent problème :
5.1.1. L’homme est défini comme être générique, dont la caractéristique est de chercher à se réaliser par la praxis. Cette notion de praxis déborde l’action de l’homo faber, car elle englobe la relation, mais referme la communication sur l’immanence.
5.1.2. La dimension pratique absorbe la totalité de la vie : créer les conditions d’un travail qui prend sens pour l’ensemble de la société, c’est assurer l’autonomie et la liberté.
5.1.3. « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. ».[33] Pour Marx, se libérer de la religion, nécessite non seulement la critique de l’illusion qu’elle constitue, mais la réintroduction de l’esprit dans la société grâce aux changements économicopolitiques.
5.1.4. Marx précise que la critique de la religion ne suffit pas, il faut aussi critiquer « les modes profanes de renonciation de l’homme à lui-même »[34]. Parmi ces obstacles il y a pour Marx celui du droit. La sphère de reconnaissance juridique est dénoncée comme mensongère, puisque qu’elle institue la pseudo-liberté de vendre sa force de travail.
5.1.5. La critique de la démocratie parlementaire, avec séparation des pouvoirs, ouvre la voie à une pratique politique dont l’action n’a pas d’autre limite que la prétention à atteindre le but d’une société où l’homme se réalise dans les rapports sociaux.
5.1.6. Le sens du matérialisme n’est pas toujours clair. Le matérialisme de Marx se présente comme une philosophie de l’histoire, celui de Engels et de Lénine comme une philosophie matérialiste et non critique de la nature.
5.1.7. L’histoire est appréhendée comme totalité, elle-même réalité englobante. L’histoire est à la fois histoire à comprendre et à faire, et production objective de son sens. Le problème de l’interprétation de l’histoire est ainsi occulté. Cet aspect du marxisme, avec son corollaire d’une classe porteuse du sens de l’histoire crée un risque constant de ne plus avoir d’autres normes à l’action politique que le but visé. La philosophie de la praxis risque toujours de tomber dans un matérialisme qui simplifie l’interprétation de l’histoire et dogmatise l’action, porte ouverte aux limitations des droits fondamentaux et à l’oppression politique par le glissement vers une forme de totalitarisme.
5.1.8. De plus le lien entre matérialisme et philosophie de la praxis n’est pas toujours clair. Parfois, il s’agit d’un matérialisme au sens où les liens sociaux sont en interaction avec la manière d’organiser la dimension matérielle de la vie (travail, habitat, etc.) mais où la dimension matérielle est elle-même une sédimentation de la praxis, parfois le matérialisme prend l’aspect d’une simple détermination de la superstructure par l’infrastructure, parfois enfin, comme pour Engels, Lénine, et hélas E. Mandel, le matérialisme reprend l’idée métaphysique de la nature qui produit et détermine la conscience. On arrive alors aux antipodes de la pensée critique qui comporte à la fois la conscience de l’historicité et la conscience des limites de la connaissance.
5.1.9. Il y a chez Marx l’idée d’une intersubjectivité pratique qui laissée à sa propre créativité génère des conditions favorables à la réalisation de soi de chacun, promeut la solidarité dans les divers secteurs de la réalité sociale (éducation, santé, communication, gestion des ressources) ; par des comités de quartiers, comités de parents, conseils des producteurs, associations de consommateurs, la vie sociale est productrice d’institutions mouvantes, productrices de ses propres normes. Cette idée selon laquelle la praxis produit ses propres normes ouvre la voie aux dérives du sociologisme. Il faudrait pour éviter ce glissement que cette solidarité créative reconnaisse le cadre de la Déclaration des droits de l’homme.
5.2. Reprise de la théorie marxiste dans un cadre philosophique issu de la phénoménologie. La reprise de l’économie marxiste que je propose se fera à la lumière de la phénoménologie dans un sens proche de la théorie de Merleau-Ponty du corps, de l’institution et de l’objet culturel. Dans cette perspective, on peut donner une certaine légitimité à l’analyse économique de Marx, sans postuler un sens de l’histoire ni un déterminisme économique. Dans cette optique la matérialité n’est pas le fondement ontologique de la réalité et l’objet, naturel ou historique, n’englobe pas le sujet. Les intentions se sédimentent dans les choses et apparaissent comme un ensemble apparemment déterminant, qui demande interprétation et sollicite la liberté. L’économie est à comprendre sur fond non seulement de la production et des échanges, mais sur les manières de coexister, qui incluent toujours interprétation, décision, dramatique de la rencontre et de la conflictualité, ouverture ou fermeture à la réciprocité. La communication n’est pas nécessairement refermée sur l’immanence.
6. L’éclairage marxiste de l’économie capitaliste.
6.1. Marx affirme qu’il faut analyser le mode et les rapports de production pour comprendre les caractéristiques de l’économie capitaliste et ne pas seulement s’en tenir au niveau de l’échange des marchandises, de l’offre et de la demande. Caractériser le capitalisme comme une économie orientée vers le marché n’est pas suffisant : il faut préciser ce que ce mode de production fait des relations d’échange. Cette perspective permet de dégager les caractéristiques suivantes de ce type d’économie :
6.1.1. La valeur d’échange d’une marchandise est le temps socialement nécessaire pour la produire. La source du profit est le surtravail.
6.1.2. L’importance prise par le développement des connaissances scientifiques et techniques a souvent été invoquée comme argument critique contre la théorie de la valeur. Mais le développement du troisième âge du capitalisme montre au contraire comment le domaine de la recherche scientifique est de plus en plus soumis aux principes néolibéraux de la rentabilité. Comme d’autres secteurs de l’activité sociale, ce domaine est aspiré dans le marché, au sens de la production de marchandises organisée selon la loi de la valeur.
6.1.3. La lutte pour rester concurrentiel se fait plus par le gain de temps que par l’augmentation de la qualité. Le fait que le gain de temps est compté avec le lean-management[35] à la fraction de seconde pour des prestations dans les services devenus soumis au marché appuie cette théorie de la valeur travail ; ceci d’autant plus que les prestations ainsi conçues constituent la plupart du temps une perte majeure de la qualité du point de vue de la relation humaine.
6.1.4. La force de travail, traitée comme marchandise, a sa valeur modulée par le type de rapports entre salariés et possesseurs des moyens de production que permet le contexte politico-social. Ce contexte peut être issu de luttes et revendications de droits démocratiques ou sociaux, ou de coups de forces répressifs, ou de situations sociales comme l’extrême précarité de la population souffrant en grande partie de chômage et poussée dans les bidonvilles par l’impossibilité de conserver son activité agricole.
6.1.5. En situation de concurrence, pour réaliser un profit, il faut produire plus, plus vite ou trouver de nouveaux lieux d’investissement où le capital constant est réduit, ou réduire les coûts salariaux. Selon Marx, les profits pour les investisseurs sont peu à peu minés par la concurrence : il y a une baisse tendancielle du taux de profit, liée au fait que l’augmentation de la productivité nécessite un investissement important pour le renouvellement des machines d’une part, et d’autre part au fait de la baisse de la valeur des marchandises avec la diminution sociale du temps de travail nécessaire à leur production.
6.1.6. Il faut donc sans cesse inventer de nouvelles marchandises, transformer de nouveaux secteurs de l’activité humaine en production de marchandises. Il y a là à la fois un moteur de développement et la cause d’un gaspillage social ainsi qu’une menace sur les secteurs qui devraient être pensés selon des normes différentes de ceux du marché, ceux du service public, tout particulièrement la santé et l’éducation.
6.1.7. Le développement de la production pourrait laisser penser qu’en dépit de la pression sur les salaires, l’économie capitaliste est globalement bénéfique à l’ensemble de la société et finit par élever le niveau de vie. Les rapports de dépendance entre capital et salariat, liés à une amélioration sensible du niveau de vie et à un contexte démocratique limitant les excès, pourraient faire penser que les rapports entre capitalistes et salariés vont aller dans le sens d’une pacification progressive, d’une expérience de collaboration, en soi expérience démocratique fondamentale. C’était la vision de Raymond Aron, c’est ce qu’a aussi souligné Popper, c’est ce que Habermas ou Honneth considèrent comme encore possible par un aménagement institutionnel du capitalisme, dans un sens proche de Keynes, pour autant donc que l’on donne au pouvoir politique son véritable rôle.
6.1.8. La description marxiste de l’économie capitaliste conduit au contraire à penser que le capitalisme du moment où la recherche de profit s’effectue dans le cadre de la concurrence entre possesseurs privés des moyens de production, est dans une dynamique de course en avant dans la recherche incessante d’innovations tant dans les moyens de production que dans les marchandises produites, dans une quête, menée avec une âpre lutte, de lieux pour écouler les marchandises produites, marchandises de plus en plus artificiellement liées aux besoins et toujours susceptibles d’être l’occasion d’une crise de surproduction, vu l’absence de coordination imposée par le principe de concurrence. Cette course en avant se traduit par des tentatives toujours plus politiquement désinstiutionnalisantes, d’intégrer au marché les secteurs des services publics (santé, éducation, administration).[36] Le néo-capitalisme ne serait donc que le vrai visage du capitalisme avec sa menace sur la démocratie, sa difficulté à tenir compte des limites environnementales et sa politique internationale à court terme, génératrice de conflits, et de nouvelles pauvretés. [i]
6.1.9. La situation de concurrence entre possesseurs des moyens de production fait que l’économie capitaliste nécessite une lutte constante des patrons contre les ouvriers pour faire baisser les salaires.[37] Celui qui n’est pas concurrentiel se fait éliminer. Cette lutte autour des salaires pour assurer le caractère concurrentiel de la production tend à empêcher l’extension des droits démocratiques, les luttes syndicales autour des conditions de travail étant un risque dans le jeu de la concurrence. Ce lien est manifeste dans les attitudes de soutien du FMI aux dictatures d’Amérique latine, par exemple, ou dans les choix des pays où s’effectue la délocalisation (textile). Dans cette lutte pour les salaires, la menace du chômage est un instrument de choix. Ainsi, le plein-emploi n’est pas une situation sociale que le capitalisme peut et cherche à assurer[38].
<ip-pii>. Cet aspect me semble remettre en cause l’idée que la réciprocité agit dans le marché derrière le dos des participants. Car ce que le schéma des relations d’échange entre différents producteurs liés par le marché ne laisse pas percevoir, c’est que, dans le cadre de la division capitaliste du travail, certains producteurs ont le pouvoir d’éjecter du circuit d’autres participants et font sans cesse peser cette menace. En analysant le rôle du capital dans les stratégies des multinationales de l’agroalimentaire, on peut dire que la manière capitaliste d’organiser la production éjecte du marché un grand nombre de petits producteurs et de consommateurs. Pourtant Anspach précise : « Ce n’est qu’au niveau de l’ensemble des échanges, au niveau du marché lui-même que se réalise la réciprocité dans l’économie moderne. Cette réciprocité se fonde sur un principe minimal, celui de la participation de tous au marché. Chacun renonce à ne travailler que pour lui-même ou ses proches et donne à tous les autres la possibilité de bénéficier de son activité productive en orientant celle-ci vers le marché. En retour, chacun cherche les biens et services dont il a lui-même besoin parmi tous ceux que les autres auront mis en circulation sur le marché de leur côté. Si cette réciprocité exprime un état de fait, la complexité de la division du travail moderne, elle présente aussi un caractère normatif. Celui qui choisit de se retirer complètement du marché, en refusant de vendre sa force de travail et en se logeant, se nourrissant et s’habillant uniquement par ses propres soins, sera immanquablement perçu comme un rebelle, un transgresseur, comme s’il avait commis une sorte d’inceste économique[39]. Mais encore une fois, l’engagement de chacun dans le jeu global des échanges marchands est bien la seule obligation nécessaire pour assurer la réciprocité. »[40] Or une économie où aucun producteur n’a le pouvoir d’éjecter l’autre du circuit, n’est plus fondée sur la concurrence entre possesseurs privés des moyens de production. Mais comme dit Anspach : « Les plus insidieux ennemis de la société ouverte sont ceux qui présentent comme inévitable la domination du monde par le marché. Cette domination n’est pas déterminée d’avance. Seule la croyance à son inévitabilité la rendra inévitable. Seule la croyance que l’on peut l’éviter rendra possible de l’éviter. »[41] Mais quelles décisions permettront de faire rebondir le cercle, de le faire tourner dans l’autre sens ? L’introduction d’un débat démocratique dans la production et les échanges ?
<ip-pii>. On peut objecter avec raison à Sandel ou aux communautariens que la relation à l’universel ne détruit pas les relations de voisinage, en ce qui concerne la relation entre personnes, référées à l’universalité de la Déclaration des droits de l’homme. En ce qui concerne par contre les relations établies par le marché, il s’agit d’un faux universel.
6.1.10. L’économie capitaliste est irrationnelle[42] au sens qu’elle engendre un gaspillage social, lié au fait que valeur d’usage et valeur d’échange sont de plus en plus disjointes. On produit pour vendre, on produit ce qui permet une marge intéressante de profit par le surtravail et la pression sur les salaires (délocalisation de la production dans des pays sans droits démocratiques ou syndicaux avec transports des marchandises peu écologiques, agriculture d’exportation, jeans à trous, multiplication des gadgets, jouets, appareils de photos jetables, etc., obsolescence programmée.) On n’exploite les nouvelles connaissances qu’à condition qu’elles soient suffisamment rentables pour des entreprises particulières. La rentabilité d’une invention n’est pas considérée par rapport à ce qu’elle représente comme apport social global (qualité de vie, coût social). Les progrès techniques ne sont pas utilisés pour alléger le travail mais pour augmenter le profit.
6.1.11. La production effectuée sans concertation n’est pas ajustée aux besoins, ou plutôt elle est potentiellement ajustée dans le cadre d’une lutte qui ne permet aucunement d’asseoir ses prévisions sur la rationalité calculatrice (cf. Keynes et la soumission du marché aux effets de foule). Le marché vient sanctionner la production après coup : les crises de surproduction sont inévitables. Le capitalisme se développe comme une course en avant, chacun espérant gagner, jusqu’au moment où la sanction s’opère, non par un ajustement rationnel et équilibré de l’offre et de la demande, mais par une crise, dont l’origine peut être un mouvement de foule irrationnel.
<ip-pii>. La possibilité d’une régulation de ce développement anarchique et imprévisible par des décisions politiques (Roosevelt ou propositions de Keynes) fait l’objet d’un débat. L’analyse économique de Marx, laisse penser que de telles décisions, sont un correctif insuffisamment efficace ; le passage au néolibéralisme dans le troisième âge du capitalisme en serait l’attestation. La politique menée par les sociaux-démocrates, en France comme en Angleterre, tant au niveau de la politique de la formation qu’à celui de la gestion de la dette et de la défense des conditions de travail, montre leur incapacité à faire opposition au néolibéralisme et à imposer une conception keynésienne du développement des services publics.
6.1.12. C’est parce que la production est impulsée par la quête du profit en situation de concurrence que le sens de la production est perdu. En plus de la distorsion de la destination de la production, (scission de plus en plus marquée entre valeur d’usage et valeur d’échange de la marchandise,) la dynamique de valorisation du capital pousse à une organisation de la productivité qui détruit les relations de coopération dans l’entreprise. La quête incessante du gain de temps va à l’encontre de la coopération entre les salariés et modifie le rapport du travailleur à son action. La dimension d’investissement subjectif plutôt qu’éliminée est déniée ou manipulée : le travail réel fait l’objet d’un déni ; la pression constante pour l’augmentation de la productivité, le type d’évaluation des performances met le corps habile et l’ingéniosité de l’ouvrier, le travail comme praxis dans la clandestinité. [43]Au stade du néolibéralisme, l’écart entre les critères d’évaluation selon les prescriptions et le travail réel en situation d’extrême concurrence entre salariés et de grande précarité de l’emploi, le déni du savoir-faire et de l’expérience au nom de la flexibilité et de la rentabilité, font qu’il est de plus en plus difficile de donner sens à son action.
6.1.13. Il faut insister sur le fait que cette aliénation n’est pas due à la division du travail au sens de la répartition des tâches. En effet, division du travail ne signifie pas nécessairement taylorisme pour produire des marchandises, ni toyotisme (capitalisme postfordiste). On pourrait très bien imaginer une division du travail qui, reposant sur une économie de concertation, permette la coopération et laisse apparaître le sens du travail au travailleur. Le lien entre producteur et consommateur est par exemple maintenu dans le commerce équitable, malgré la distance et la division du travail. Les salariés des SCOP[44], affirment que le rapport au travail est fondamentalement changé par le fait que l’intersubjectivité pratique est sauvegardée, car le rapport au temps est vécu différemment, la communication est ouverte et l’évaluation ne crée pas mensonges et menaces. Les SCOP restent pourtant vulnérables en ce qu’elles peuvent subir un boycott d’autres entreprises peu favorables à l’extension du modèle ; elles restent donc vulnérables à cause des rapports de concurrence dont elles ne peuvent totalement s’extraire.
6.1.14. Les analyses économiques de Marx comportent une certaine ambiguïté si l’on ne replace pas certaines de ses descriptions du travail vécu dans le cadre du fonctionnement central de l’économie capitaliste au niveau de la production tel qu’il l’a mis en lumière. Quand en effet, Marx décrit l’aliénation de l’ouvrier en usine, il oppose souvent cette manière de travailler au travail de l’artisan qui fait un meuble. Cela pourrait donner l’impression que le marxisme n’arrive pas à penser l’évolution de l’économie dans une société complexe et diversifiée. La différence entre le travail concret, descriptible en termes d’action des travailleurs, et le travail abstrait, comme valeur du point de vue du capitaliste qui en fait une marchandise quantifiable, pourrait paraître inévitable au sens où, sitôt que les rapports d’échange se complexifient, il faut bien un point de vue systémique sur l’échange qui inclue comparabilité et monnaie.
<ip-pii>. Tel est le point de vue de Habermas, pour qui ni la monétarisation de la force de travail, ni l’autonomisation de la valeur d’échange ne peuvent être considérées comme pathologiques ou pathogènes. « Selon Marx, la réification intervient dès lors que les interactions cessent d’être coordonnées en passant par des normes et des valeurs ou par des processus d’intercompréhension, pour être coordonnées par le médium de la valeur de l’échange. La transsubstantiation de la force de travail concrète en force de travail abstraite signifie un processus de réification de la vie communautaire comme de la vie personnelle. Le rapport du travail salarié neutralise les prestations du producteur par rapport au contexte de ses actions insérées dans le monde vécu. »[45] . . Et Habermas résume ainsi le projet marxiste : « La critique théorique n’a qu’à briser semble-t-il le charme qui pèse sur le travail devenu abstrait, subsumé sous la forme de la valeur, elle n’a qu’à libérer de sa torpeur l’intersubjectivité des travailleurs socialisés dans la grande industrie, intersubjectivité paralysée par le mouvement autonome du capital- pour qu’une avant-garde mette en marche le travail vivant, le travail vivifié par la critique, contre le travail mort, et pour faire triompher le monde vécu sur le système de la force de travail rejetée hors du monde vécu. » Il dénonce alors la naïveté due à un résidu d’hégélianisme de cette vision en donnant raison à Max Weber : « Mais le pronostic de Max Weber « La suppression du capitalisme privé ne signifierait absolument pas une rupture de la cage d’acier du travail industriel moderne » a finalement le dernier mot. (…) Marx n’a pas résisté aux tentations de la pensée hégélienne de la totalité. (…) Sinon, il n’aurait pu se tromper sur le fait que toute société moderne quelle que soit la forme de sa structure de classe doit témoigner d’un fort degré de différenciation sociale. (…). Marx, distingue mal entre destruction de formes de vie traditionnelles et réification des mondes vécus post-traditionnels. »[46]
<ip-pii>. Mais le centre de l’analyse marxiste du capitalisme me paraît consister dans le lien spécifique entre capital, concurrence, production de marchandises et aliénation des salariés. Marx en disant que le capital se met entre le travailleur et son travail, désigne le fait que le capital oriente et organise de manière particulière la production et le travail : le critère de rentabilité en situation de concurrence modifie autant la destination du travail que le vécu du travail en entreprise. La destruction des liens de coopération entre travailleurs, la difficulté du travailleur à faire reconnaître la différence entre travail prescrit et travail réel en sont des exemples. Ce point me paraît essentiel et donne aux analyses de la souffrance au travail de Christophe Dejours dans le néolibéralisme, ainsi qu’à celles du Yves Clôt toute leur acuité. Nous y reviendrons dans la partie III.
<ip-pii>. La transformation des conditions de la recherche scientifique à l’ère du néolibéralisme et de la soumission de la recherche aux critères économiques du capitalisme est un bon exemple de ce que devient la division du travail quand le capital se met entre le travailleur et son travail. D’une division du travail dont la destination conserve le sens et les méthodes de coopération, on passe à une division du travail qui détruit les racines et les fruits de la coopération. On assiste à une précarisation et une prolétarisation de plus en plus marquée des intellectuels, qui sont de plus en plus soumis à des contrats de recherche très limités, avec toute l’insécurité de l’emploi et la dégradation des conditions de travail que cela implique. L’introduction de la concurrence dans ce domaine, la mise en concurrence des chercheurs entre eux, des laboratoires, des universités, rebondit sur la nature de la démarche scientifique. Ainsi comme, le remarque Sylvain Piron sur la base des travaux de Peter Lawrence : « l’évaluation quantitative produit une perturbation généralisée de la morale scientifique. Le règne des indicateurs de performance exacerbe des valeurs de concurrence et de compétition. De ce fait, il concourt à ruiner ce qui devrait être au contraire les valeurs centrales de la recherche scientifique : le partage, la collaboration et la critique éclairée au sein de communautés bienveillantes »[47].
6.1.15. En plus de la perte du sens du travail par l’orientation de la production menée selon le principe de valorisation du capital et de la destruction de l’intersubjectivité pratique, la théorie marxiste considère que le salariat génère une conception du loisir aliéné autant que le travail lui-même. On peut donc accorder à Habermas que la réification se trouve tant au niveau de travail, de la production que de la consommation, sans que cela constitue une objection à la théorie économique marxiste.
6.1.16. Comme nous l’avons déjà vu, l’économie capitaliste, par les effets de la concurrence sur le taux de profit, doit sans cesse inventer de nouvelles marchandises, transformer de nouveaux secteurs de l’activité humaine en production de marchandises. C'est ainsi que l’éducation est visée actuellement par le néolibéralisme et que la course à l’innovation est le thème central qui lie formation et économie. Le domaine de l’éducation, si on le conçoit comme un domaine où les programmes d’apprentissage deviennent des marchandises achetées par les clients, est très prometteur. Non seulement c’est tout un nouveau créneau qui s’ouvre, (après épuisement relatif des profits liés à d’autres secteurs comme l’électro-ménager ou l’automobile ou les médias audio), mais de plus, dans le programme « apprendre tout au long de la vie », c’est à chacun de porter la responsabilité de se présenter sur le marché du travail avec son portfolio personnel de compétences, ce qui signifie la possibilité pour l’employeur de personnaliser les salaires et d’échapper aux contrats collectifs. Chacun est censé gérer son capital de ressources personnelles, de prendre en charge sa propre employabilité concurrentielle et rentable pour des entreprises, qui elles-mêmes ne sont pourtant pas tenues à ne pas délocaliser quand une plus grande rentabilité le demande ou le permet.
<ip-pii>. Depuis 2002, soit depuis les accords de Lisbonne, l'idée s'énonce crûment. Dans l'état de concurrence mondiale, avec l'apparition de la Chine comme puissance économique, la seule possibilité pour l'Europe de survivre économiquement est de se constituer en société de la connaissance, avec une main d'œuvre spécialement formée pour répondre aux exigences de l'économie : posséder ténacité, flexibilité, une grande part de capacité d'adaptation et un zeste d'autonomie pour l'innovation...Philippe Carré est un des auteurs largement cité et très souvent invité à des colloques universitaires, qui a développé cette idéologie de l’apprenance, elle-même intégrée à l’idéologie entrepreneuriale.[48] Selon Philippe Carré le grand problème dont doit s’occuper la politique de la formation est celui de l’écologie de l’apprenance. Par ce terme, il remet en cause l’institution scolaire et toute la conception de la transmission du savoir, en désignant le maître comme un fonctionnaire qui défend un monopole et des privilèges, et en présentant la classe comme une unité désuète. Ainsi le slogan « apprendre tout au long de la vie» signifie pour Philippe Carré[49] que chacun est entrepreneur de sa propre formation et aussi que l’école n’est plus le centre de la formation ; il propose de considérer comme également importants pour la société de la connaissance, tous les apprentissages, ceux acquis dans son centre sportif, dans sa communauté de loisirs, dans l’entreprise, et de temps à autre, dans un module scolaire. Pour vraiment renforcer l’idée que l’école comme service public importe peu, on propose de ne plus faire de l’enseignement une profession en soi et on peut lire que les enseignants devraient faire des stages en entreprise. (Cette nouvelle mobilité professionnelle est suggérée par l’OCDE). Cette idéologie de la formation est complétée par les principes de l’acquisition de compétences en soi, pensées comme éléments discrets, ce qui brise le sens profond de la culture. Il ne peut y avoir de culture quand on ne se soucie plus de ce que signifie transmettre, interpeller, interpréter et reconnaître. L’idéologie de l’apprenance du client entrepreneur aboutit donc à ce tour de force de ressasser l’idée d’autonomie en la dégageant totalement d’une transmission de l’esprit critique.[50]
<ip-pii>. L’introduction de la notion de compétences pour parler de l’école est en accord parfait avec l’objectivation managériale du travail humain ; il a rendu possible la comparabilité et la stratégie du benchmarking. Ce qui est présenté comme une manière scientifique d’analyser le réel est en fait une manière d’agir sur le réel en le normalisant, un fantastique instrument de pouvoir qui change les rapports entre le niveau juridique et les niveaux politico-économiques, comme l’expliquent les auteurs de La grande mutation, néolibéralisme et éducation en Europe. [51]« Au niveau national, le benchmarking est un outil de persuasion politique, souvent largement repris par les journalistes, ou par les « spécialistes », qui permet de légitimer les réformes impopulaires : « on ne peut pas rester les seuls à faire ainsi » « on est en retard sur nos voisins, on doit aller dans le même sens que les autres », « on est les derniers de la classe européenne. » En d’autres termes, le benchmarking est un formidable instrument de normalisation. Cette modalité managériale de gouvernement légitime la mise en place jusqu’au niveau le plus fin de procédés d’évaluation quantitative qui sont aujourd’hui les leviers des mutations professionnelles et constituent des techniques de pouvoir d’autant plus fortes qu’elles sont supposées faibles, «douces»,volontaires et non coercitives. Ce qui prime n’est pas l’argument politique ou culturel, c’est l’argument statistique, censé enfermer dans un chiffre l’ensemble du réel, en mettant de côté l’histoire, la société, les interactions entre institutions. Par cette méthode de gouvernance européenne, purement gestionnaire et quantitative, issue du monde des entreprises, recourant au ressort de l’émulation compétitive, l’Union s’éloigne des modes de décision et de réflexion propres aux démocraties parlementaires, comme elle s’écarte de la tradition juridique des Etats ( «de droit» ) européens. L’Europe est gérée, de ce point de vue, comme une grande entreprise plus que comme une institution officiellement régie par le droit public européen ». Ordonnée à l’objectif de performance et de compétitivité de ses entreprises, elle intériorise et met en pratique le modèle de l’entreprise supposée efficace. Ce cadre n’est pas juridiquement contraignant. Pour autant, il n’en demeure pas moins politiquement contraignant pour les Etats. De fait, sur le plan strictement juridique, l’UE ne produit pas de directives d’harmonisation. Les lignes directives de la MOC (méthode ouverte de coordination) ne sont pas formellement obligatoires, et aucun pays n’est tenu de les suivre. Le traité ne reconnaît même pas l’existence d’une politique européenne de l’éducation, à la différence de la formation professionnelle. Mais la MOC donne lieu de facto à un processus de convergence par la production de normes, d’indicateurs statistiques, de rapports, de cibles chiffrées, de catalogues de bonnes pratiques. L’Union possède en ce sens un véritable pouvoir normatif en dehors du cadre juridique. La contrainte ne se manifeste jamais mieux que par les rappels réguliers aux Etats qu’ils ont à prendre des mesures conformes aux objectifs communs. Ainsi, lorsque les progrès sont trop lents, les organes de l’Union pressent les Etats d’accélérer les réformes, au nom de l’agenda de Lisbonne, comme ce fut le cas encore en mars 2004 avec un rapport intermédiaire de la Commission et du Conseil au titre éloquent : « Education et formation 2010 : l’urgence des réformes pour réussir la stratégie de Lisbonne. »[52] Un calendrier du même type, existe maintenant pour les prochaines décennies, accentuant le rôle de l’enseignement à distance. »
6.1.17. Dans ce contexte, la conception de la formation dans les gymnases risque bien d’être complètement transformée et dirigée vers une conception utilitaire, sans esprit critique par rapport au positivisme ou à l’idéologie managériale, avec ce qu’elle comporte comme cécité à l’égard de la vulnérabilité humaine, et avec ses illusions de maîtrise. On a vu l’apparition du sport comme branche de maturité, la suppression du grec, l’évaluation de la qualité des maturités dans les différentes options spécifiques effectuée en fonction des critères économiques d’employabilité rentable. La pression se fait forte autour d’une conception linéaire de la progression de l’élève, avec travaux communs dans des délais rapprochés, évaluation à partir de processus standards; la pression, qui se fait forte pour une diminution de l’enseignement de la littérature au profit de la maîtrise de l’orthographe et de la maîtrise de plusieurs langues utilitaires, a déjà commencé ses ravages. Le temps d’étude pour le français en langue première est raccourci, les exigences sont rabattues : il devient possible d’obtenir une maturité sans avoir connaissance du 16e siècle, sans parler de la Réforme, de Rabelais, sans avoir jamais lu Pascal, ni Bayle, ni Voltaire, ni Montesquieu. Jean Zumstein, lors de la fermeture de l’Institut d’herméneutique, a présenté quelques points de repères culturels importants pour comprendre l’importance de l’herméneutique, La Réforme, Les Lumières avec Kant et sa critique de la métaphysique. Or ces repères culturels sont de moins en moins transmis.
On voit apparaître le thème du PAA (projet d’apprentissage autonome), avec l’idée d’un individu guidé par ses motivations personnelles, constituées de goûts, préférences et potentialités, qui lui permettent d’avancer dans le magasin des connaissances accompagné de manière sporadique par un coach.
6.1.18. L’économie capitaliste colonise de manière inquiétante le monde vécu en en compromettant l’interprétation, en court-circuitant la transmission de l’héritage culturel, faussant tant le débat politique que doctrinal et modifiant l’idée même de raison. L’économie suscite une crise de la transmission de la culture et une destruction de la notion d’institution au profit de celle d’entreprise. C’est la liquidation de la démocratie remplacée par le règne des experts doublé du règne de l’opinion, où on navigue entre flottement, confusion et pensée unique ; une grave menace pèse sur l’émergence de la vie subjective, de la vie spirituelle. Habermas qui dans un premier temps considérait que c’est l’idéologie technocratique qui menace la démocratie, a affiné son analyse en montrant que l’étouffement de la communication provient, plutôt que de la seule idéologie technocratique, de la subordination du monde vécu aux impératifs systémiques de la reproduction matérielle. Les sous-systèmes de l’Etat et de l’économie intégrés, spécialisés dans la reproduction matérielle, s’hypertrophient au point d’entrer en force dans les domaines de la reproduction culturelle, de l’intégration sociale et de la socialisation. Cette intrusion des systèmes dans les sphères d’action dont la reproduction dépend entièrement de l’agir communicationnel entraîne une déformation pathologique de la structure communicationnelle du monde vécu qui met en péril sa reproduction symbolique.
Faut-il comprendre que ce ne sont que des mauvaises décisions politiques qui ont laissé le capitalisme prendre la forme du néolibéralisme ou, selon les termes de Habermas, laissé s’hypertrophier le système ? Ou, comme essaie de le montrer la théorie marxiste de l’économie, cette logique d’extension et de destruction des institutions des services publics, de destruction des liens de coopération est-t-elle liée au moteur même des investissements privés ? Habermas pensait que Marx s’était trompé en donnant trop d’importance à la théorie de la valeur et à la sphère de la production. Mais la description effectuée par différents sociologues du travail ou cliniciens du travail des nouvelles souffrances liées au néolibéralisme d’une part et du lien entre ces souffrances et la nouvelle conception de l’organisation du travail d’autre part confirment les hypothèses de l’économie marxiste sur les liens entre marchandisation, concurrence, fétichisme et réification.
III. Le néolibéralisme : stratégies capitalistes et colonisation du monde vécu et destruction de l’intersubjectivité pratique.
7. Néolibéralisme et management de la subjectivité
7.1. Dans leur ouvrage, Le Nouvel esprit du capitalisme[53], Luc Boltanski et Eve Chiapello ont fait une description détaillée des procédés par lesquels le néolibéralisme a changé le rapport de l’homme au travail : la précarisation du travail a été obtenue par l’intermédiaire d’une organisation en réseau permettant la flexibilité et l’externalisation des fonctions d’exécution, ce qui permet le recours à des mains-d’œuvre sans droits syndicaux, des structurations juridiques distinctes pour les emplois, l’évaluation individuelle relative à des tâches, la pression donc pour une intensification du travail. Le toyotisme introduit la concurrence entre équipes et les procédés de management font de chaque collègue un rival potentiel. L’entreprise devient le paradigme par lequel chacun est censé comprendre son rapport au travail et à sa vie, chacun devient son propre entrepreneur, invité à réussir sa vie par sa vie professionnelle, et chacun est seul responsable de ce qu’il fait de ses propres ressources. Seul et en concurrence contre tous.
7.2. Le passage du capitalisme fordiste, tayloriste, au néo-capitalisme, axé sur la flexibilité et la dérégulation, est interprété différemment par des auteurs qui partagent pourtant la conscience de la grave menace du néolibéralisme sur les fondements de la démocratie à cause de la pénétration des méthodes de rentabilisation dans le service public et à cause de la dévitalisation, au profit d’instruments liés au marché, des institutions politiques. Ils s’accordent sur le fait que le néolibéralisme a augmenté la précarité, a détruit les instruments de solidarité sociale, qu’il s’est constitué sur le management et l’annexion de la subjectivité des travailleurs.
7.3. Pour Boltanski et Chiapello, le management postfordiste a habilement intégré et ainsi désamorcé la critique artiste, (critique qui porte sur l’aliénation plutôt que sur l’exploitation des salariés). Pour H. Kocyba[54], il ne s’agit pas d’une véritable reconnaissance de la part subjective du travail vivant ni d’une intégration de la critique de l’aliénation. En effet, cette nouvelle organisation de l’évaluation, appuyée par un discours sur la reconnaissance et par l’idéologie de l’accomplissement dans la carrière professionnelle, a pour effet une efficacité économique accrue par l’intensification du travail et l’extension de la journée. Les salariés, même les cadres, sont tenus de prouver sans cesse la qualité de leur investissement et de leur dévouement, sont tenus d’accepter une présentation de soi qui est un nouveau déni de la subjectivité. En lisant A. Honneth, on peut avoir l’impression que les protestations contre le fordisme au nom de l’exigence de reconnaissance ont eu un effet émancipatoire et débouché sur une certaine victoire : le néomanagement a été contraint de donner plus de place à l’initiative personnelle et à la reconnaissance individuelle. Mais comme le remarque S. Voswinkel,[55] le travail n’est plus reconnu en fonction d’une tâche attribuée, (ex ante, selon la reconnaissance d’un diplôme, d’un certificat de qualification) mais en fonction de la réussite d’un projet (ex post). La frontière entre la vie privée et la vie professionnelle est abolie, la révolution informatique a contribué à cela en permettant le transfert à la maison d’un travail de bureau, travail compté de plus en plus, comme preuve de prise au sérieux de son investissement dans l’entreprise. L’évaluation postfordiste ne porte plus seulement sur le résultat du travail comme application des prescriptions dans la réalisation d’une tâche, mais comme réussite d’un projet dont le salarié porte avec son équipe la responsabilité de la réussite ou de l’échec. Le salarié est présenté comme autonome dans l’action et porte la responsabilité de résultats qui dépendent plus de facteurs extérieurs liés aux surprises du marché qu’à la pertinence de ses initiatives propres. De plus l’évaluation est menée non seulement sur le résultat, mais sur l’attitude, le « savoir-être » car l’investissement corps et âme dans la vie de l’entreprise est un prérequis. La preuve à donner de son investissement personnel a pour effet d’intensifier le rythme et la quantité de travail, mais le risque d’être soudain perçu comme élément peu rentable est permanent. Les techniques de management pour obtenir l’adhésion à cet investissement corps et âme, à l’acceptation d’attitudes concurrentielles envers les autres membres du personnel vont jusqu’à l’infantilisation et à la manipulation psychique.[56] Des stages de formation des cadres, avec jeux de rôle, jeux infantilisants, cours de gestion des émotions et de techniques d’ouverture à autrui, avec mandala, sophrologie, PNL, et méditation de la grande sagesse du Dalaï-lama ont lieu, qui ont surtout pour but de réclamer un don total de soi à l’entreprise, une totale soumission à l’objectif, faire des chiffres, et en définitive un renoncement à une sphère personnelle.
Le management, qui utilise la méthode Lean, (flux tendu, pas de gaspillage, qualité totale), joint cette mobilisation constante de la subjectivité à un encadrement dans des protocoles et des bonnes pratiques, qui ne peuvent que transformer le travailleur en robot désinvesti ou qui le met en danger constant d’être en faute, par impossibilité de suivre tous les protocoles. Cette contradiction entre les sollicitations de la subjectivité pour se vouer à l’entreprise et l’interdiction de vivre son travail humainement, soit avec une attention à la particularité des situations et une ingéniosité créative pour y répondre, se voit particulièrement dans des emplois comme ceux de la poste : les employés, qui sont au guichet et qui vivent toute la complexité sociale d’un tel lieu de travail, se voient prisonniers de protocoles pour faire du chiffre et dans l’impossibilité de respecter l’usager. Certes, les employés peuvent bien agir comme si ce n’étaient pas eux, mais ce type de clivage fait des ravages intérieurs ; étant donné les actes peu solidaires quotidiennement répétés qui sont réclamés par l’entreprise et surtout présentés comme légitimes et honorables, le risque d’effondrement psychique est là, par souffrance éthique, pourrait-on dire avec H. Baruk.
7.4. Comme H. Kocyba[57] l’a décrit, ce nouveau type de reconnaissance, liée à l’évaluation individuelle et à la flexibilisation croissante, a donc plutôt eu pour effet de renforcer le déni de reconnaissance du travail réel et de renforcer la soumission du salarié aux objectifs et méthodes de management de l’entreprise, avec ce qu’elles comportent de mesures vexatoires et injustes pour certains collègues de travail. « Tandis que les principes tayloristes de l’organisation du travail, malgré toutes les inévitables concessions dans la pratique de l’entreprise, aboutissent au fond au mépris des exigences d’autonomie et de réalisation de soi des travailleurs, la nouvelle valorisation de la subjectivité des travailleurs, dans le cadre de concepts de management orientés vers la participation, est l’illustration d’une situation extrêmement ambivalente. Le dépassement du taylorisme n’est pas le résultat d’une critique normative et de ses répercussions sur un plan pratique et politique, mais finalement une victoire des principes fondamentaux du taylorisme lui-même. Dans ces conditions, des formes de manifestation de la reconnaissance, introduites pour des raisons stratégiques, se dévoilent fréquemment, en réalité, comme l’expression d’un manque de considération. Les potentialités d’humiliations liées à la communication sur la reconnaissance ne sont pas uniquement identifiables dans des cas de reconnaissance instrumentale, mais aussi là où des formes de reconnaissance standardisées échouent à répondre à des attentes centrales de reconnaissance des salariés, qui sont liées, elles, à des réalisations spécifiques. Les attentes de reconnaissance se transforment au gré de l’aplatissement des hiérarchies que l’on peut observer, et de la vogue toujours plus grande de la sémantique de l’innovation. À côté du problème de la reconnaissance absente ou insuffisante apparaissent également des problèmes de spécificité, de l’inadaptation entre des formes de reconnaissance standardisées et les attentes de reconnaissance, sur l’arrière-plan des processus sociaux de désinstitutionnalisation. (…). Ce ne sont pas les aspirations des travailleurs à l’épanouissement personnel dans le travail qui suppriment les frontières traditionnelles qui séparaient le travail et la vie, l’économie et le « monde de la vie ». Ce sont essentiellement les nouveaux concepts de l’entreprise, des stratégies de management orientées vers la participation, qui non seulement favorisent mais promeuvent et exigent ces tendances. La mentalité du « job » est désormais devenue synonyme de « démission intérieure » du salarié. Le travail doit être vécu, de plus en plus, comme une « vocation », ou à tout le moins présenté comme tel. Dans toute situation, ce à quoi le travailleur est confronté doit pouvoir être présenté comme choix, comme décision. Même les « gagnants » des processus actuels de restructuration peuvent difficilement se soustraire à cet engagement personnel total. Les nouvelles contraintes de présentation de soi aboutissent en fait à une nouvelle forme de déni de soi, à une nouvelle phénoménologie de l’aliénation, une forme d’inauthenticité qui résulte de la contrainte de se présenter toujours de manière authentique, qui interdit le soulagement, fût-il partiel, que constitue le fait de se réfugier dans la routine et l’instrumentalisme. »[58]
7.4.1. Le désir de reconnaissance, au sens d’accomplissement de soi et de réussite aux yeux des autres, est utilisé pour mieux installer une organisation rentable et concurrentielle qui fonctionne sur la menace de l’exclusion. Elle se retourne de diverses manières contre les salariés, cadres comme simples ouvriers. Dans le contexte de la flexibilité, le temps est un temps ultra-court, soi-disant dicté par des instances impersonnelles, un temps où le passé ne compte jamais que comme poids, où l’on efface les traces tant des efforts accomplis que des souffrances subies. Les savoir-faire liés à l’expérience font souvent l’objet d’un déni et même d’un rejet, ce qui permet d’augmenter la rentabilité, la qualité n’étant pas le souci majeur des actionnaires. Il y a actuellement, selon les ergonomes du Conservatoire national français des arts et métiers et selon les cliniciens du travail, une souffrance des salariés due au sentiment d’un travail mal fait, une souffrance du travail empêché, alors même que l’on ne parle qu’excellence et qualité totale. Richard Sennet[59], sociologue, a étudié les conséquences humaines de la flexibilité, et montré que le flextime, rend difficile le maintien de soi, et crée une souffrance d’éclatement. Dans le contexte mensonger du travailleur autonome, qui ne compte que sur lui-même et qui ne saurait être mis en échec par la réalité, où pourtant la vulnérabilité ne cesse de peser et menacer, la flexibilité est selon Sennet destruction des liens à autrui, déni du sentiment de responsabilité à l’égard d’autrui. Il conclut son ouvrage, non par un programme politique, mais par ces mots : « Un régime qui n’offre pas aux êtres humains de raisons profondes de veiller les uns sur les autres ne saurait durablement conserver sa légitimité ».
8. La banalisation du mal selon C. Dejours
8.1. Une autre souffrance repérée par les cliniciens du travail, en plus de celles liées à la surcharge, au travail empêché, au manque de reconnaissance, à une temporalité sans mémoire, provient de la participation à des procédés vexatoires, humiliants, injustes, à des procédés d’exclusion. Une souffrance éthique peut alors surgir brusquement sous la forme d’un effondrement, marquant l’échec des procédés de défense et de banalisation du mal.
8.2. Selon C. Dejours, la prétendue intégration de la subjectivité et la politique de gestion de la reconnaissance néolibérale conduisent en fait, sur fond de grande précarité, de distorsion de la communication et de consentement, à une banalisation du mal, à une destruction de la subjectivité.
8.3. Installée dans le service public, dans la psychiatrie censée reconnaître et soigner la souffrance, l’idéologie managériale tend à masquer sans cesse les véritables lieux de dérapage dans l’éthique du travail et de la communication. Ainsi, certains ergonomes comme Yves Clot ou cliniciens comme Christophe Dejours, Roland Gori et Marie Pezé font-ils remarquer que tout un appareil d’accompagnement est proposé à ceux qui souffrent au travail, coaching, développement personnel, conseils de vie saine, pour prévenir « les risques psycho-sociaux ». Mais la conceptualisation même avec laquelle leur souffrance est appréhendée, en tant que décompensation d’un être spécifiquement vulnérable ou troublé, est déjà un déni du problème que leur souffrance pose. Ils désignent cela par le terme de confiscation symbolique. Les salariés n’ont plus la possibilité de parler du travail réel, car tout est déjà transposé en termes d’analyse managée de la prestation. La technique de gestion du stress repose sur une analyse de la souffrance au travail qui renforce l’isolement et le consentement, car elle ne permet pas la confrontation au problème principal : la destruction des liens de solidarité et l’éthique dans la communication. Mais se penser véritablement augmente la souffrance.
8.4. Pour C. Dejours, les luttes syndicales se sont trop limitées à la question de l’emploi, et l’attention n’a pas été assez portée sur le rapport subjectif au travail et sur le type de souffrances que les nouvelles organisations du travail ont suscité. La souffrance au travail n’a pas de lieu pour se dire. La honte d’exprimer sa souffrance face à ceux qui subissent le chômage, fait que des événements comme les suicides au travail restent sans analyse directe. Alors commence une spirale négative où l’impossibilité d’être reconnu dans sa souffrance et la honte de se taire devant celle des autres engendrent des procédés de défense, d’insensibilisation par désinvestissement et tentative d’anesthésie éthique.
8.4.1. La description managériale du travail ne correspond pas au travail réel, les méthodes d’évaluation individualisée, qui conduisent à la surcharge sur fond de prétention à la qualité totale et de menace d’exclusion, suscitent une tricherie et un maquillage des rapports, en fonction des résultats attendus. Sous la pression des performances dans le cadre de l’évaluation individuelle, chacun maquille les rapports, cache les pannes. [60] Cette méthode renforce la brisure de la solidarité et de la coopération. Ce mensonge organisé rebondit comme maltraitance à l’égard de certains membres de l’équipe et comme souffrance morale quand cette pseudo qualité, appelée officiellement qualité totale met en jeu la sécurité.[61] (Dejours donne l’exemple d’un ingénieur qui a craqué psychiquement à cause de pseudo-contrôles des installations d’un barrage.) Un mensonge organisé se tisse dont chacun souffre d’être le complice et risque de devenir la victime. Les relations entre collègues se détériorent, la méfiance règne.
8.4.2. Enfin, Dejours souligne que ces nouvelles méthodes pathogènes de management ne pourraient pas s’exercer sans le consentement des travailleurs, nouvelles méthodes de domination qui ne doivent pas leur succès à leur pertinence technique vis-à-vis du travail mais au supplément de puissance qu’elles octroient.
8.5. Dejours décrit le mal dans le travail dont il décrit les processus de banalisation : « Le mal, dans le cadre de cette étude, c'est la tolérance au mensonge, sa non-dénonciation et, au-delà, le concours à sa production et à sa diffusion (p106). Il s'agit d'abord des infractions de plus en plus fréquentes et cyniques au Code du travail (...) Le mal, c'est ensuite toutes les injustices délibérément commises et publiquement exhibées concernant les affectations discriminatoires et manipulatoires aux postes les plus pénibles ou les plus dangereux (…) Le mal, c'est encore la manipulation délibérée de la menace, du chantage et des insinuations contre les travailleurs, en vue de les déstabiliser psychologiquement, de les pousser à commettre des erreurs, pour servir ensuite des conséquences de ces actes comme prétexte à licenciement pour faute professionnelle (p106). Le mal, c'est encore de manipuler la menace à la précarité pour soumettre autrui (p107). Nous qualifions ici de "mal" toutes ces conduites lorsqu'elles sont: 1. érigées en système 2. publiques, 3. banalisées (p107).[62] (…) Commettre l'injustice au quotidien contre les sous-traitants, menacer ceux qui travaillent de licenciement, assurer la gestion de la peur comme ingrédient de l'autorité, du pouvoir et de la fonction stratégique, apparaissent comme une banalité pour les jeunes embauchés qui ont été sélectionnés par l'entreprise (p136).(…) Le recrutement de jeunes diplômés (...), l'absence de transmission de mémoire collective à cause du licenciement des anciens, et l'effacement des traces (…), forment un dispositif efficace pour éviter la discussion sur les pratiques managériales dans l'espace public (p136)(..) Ce que nous avons tenté de mettre à jour, le processus de banalisation du mal par le travail, n'est pas nouveau ni extraordinaire (…) Ce qui est nouveau, c'est seulement le fait que ce système puisse passer pour raisonnable et justifié; qu'il soit donné pour réaliste et rationnel; qu'il soit accepté, voire approuvé, par une majorité de citoyens; qu'il soit enfin prôné ouvertement, aujourd'hui, comme un modèle à suivre, dont toute entreprise devrait s'inspirer, au nom du bien, du juste et du vrai. Ce qui est nouveau donc, c'est qu'un système qui produit et aggrave constamment souffrance, injustice et inégalités, puisse faire admettre ces dernières pour bonnes et justes. Ce qui est nouveau, c'est la banalisation des conduites injustes qui en constituent la trame (p199).
8.6. Ce que montre cette analyse de Dejours, c’est que : le néolibéralisme colonise gravement le monde vécu car il altère la communication au deuxième palier[63], en faisant passer pour légitime ce qui est transgression de l’éthique de la communication.
9. Souffrance au travail et aliénation, selon C. Dejours
9.1. Dans un article intitulé Aliénation et clinique du travail[64] , C. Dejours dresse un tableau des nouvelles pathologies dans le travail telles qu’il les a observées dans son travail clinique : surcharge, troubles musculosquelettiques, burnout et karoshi, pathologie du harcèlement (déstructuration des ressources défensives, démantèlement de la solidarité et des réponses collectives) et il analyse la souffrance en termes d’aliénation. « En d’autres termes, l’expérience authentique du monde obtenue par le truchement de l’expérience du réel devient incommunicable dans le monde désolé des nouvelles techniques de domination du travail. Cette situation peut tourner au tragique. Alors même que le travailleur en cause possède un lien authentique avec le réel, qui le conduit par exemple à douter de la sécurité, de la sûreté ou de la qualité, il se retrouve seul et désavoué, quand il ne devient pas, pour cette raison même qu’il ne consent pas à se taire, la cible d’une manœuvre de déstabilisation stratégique (harcèlement professionnel). Il se trouve alors dans une position psychologiquement scabreuse : ou bien, sous l’effet du désaveu des autres, il finit par douter de la validité de son expérience et il risque alors la dépression, ou bien il continue de plaider seul contre tous les autres et il est alors guetté par les effets délétères de l’autoréférence. Et il risque de dériver vers la paranoïa. Cette situation a été décrite par François Sigaut (1990) sous le nom d’«aliénation sociale ». L’aliénation au sens psychopathologique du terme trouve bel et bien, ici, son assise dans la non-reconnaissance (par les autres qui se soumettent à la loi du silence et de l’obéissance à la domination managériale) de la qualité et de la véracité du rapport qu’un sujet entretient avec le réel. L’analyse exige un pas de côté pour porter le regard sur ce qui se passe chez les collègues, ceux qui se dérobent, ceux qui savent la vérité mais la dénient, ceux qui refusent d’apporter leur soutien ou leur solidarité, ceux qui refusent de témoigner. La passivité vis-à-vis du processus dans lequel se trouve pris le collègue isolé dans le processus d’aliénation sociale joue un rôle essentiel dans le développement du processus pathogène. Dans de nombreux cas, il est possible de montrer que la spirale dans laquelle se trouve entraînée la victime est non seulement connue des autres, mais qu’elle est même l’objet d’une véritable publicité, laquelle est destinée à impressionner et à faire peur. Le harcèlement fonctionne alors pour les témoins comme un moyen d’intimidation efficace. Et de surcroît, cette publicité fait d’eux, insensiblement, des complices de ces techniques de déstabilisation psychologique. C’est pourquoi l’aliénation au sens psychiatrique du terme, lorsque son principe est l’aliénation sociale, implique de fait les autres qui, en se dérobant, se nient et se trahissent eux-mêmes. Dans une certaine mesure, le consentement par la dérobade est aussi une contribution à l’aliénation. Car, en fin de compte, en se dérobant à la lutte collective pour la reconnaissance du réel, ils s’éloignent d’eux-mêmes, ils commencent déjà à se nier eux-mêmes. Ainsi l’aliénation sociale ne concerne-t-elle pas que la victime la plus visible du processus, c’est-à-dire le sujet qui devient fou, mais bel et bien le collectif. Et, dans le silence, c’est le vivre-ensemble qui se désagrège progressivement. Il semble bien, si l’on examine la clinique, que les dégâts soient plus sérieux encore, mais on n’y prête guère d’attention parce qu’ils se jouent dans l’ombre. L’aliénation des autres n’est pas seulement une perte du rapport à soi et à l’essence générique de l’homme dans ce processus. L’effacement des liens que les individus du collectif fondent sur leur connaissance partagée du réel, conféré par l’expérience commune du travail, laisse un vide. Et ce vide se remplit insensiblement par la peur et la défiance, sinon par la méfiance entre les individus d’un groupe qui a perdu la trame constitutive d’un collectif, d’une équipe ou d’une communauté d’appartenance. Les normes de la qualité totale, par exemple, contraignent les travailleurs à dissimuler, plus encore que naguère, les infractions qu’ils doivent faire par rapport aux prescriptions, pour atteindre les objectifs (gestion de l’écart entre la conception de l’organisation du travail et la réalité du procès de travail). Tout le monde est ainsi progressivement appelé à participer à une description déformée et enjolivée de la réalité, qui occulte les infractions mais aussi le réel. Jusques et y compris au niveau des bilans comptables. Ainsi les rapports d’activité risquent-ils de s’écarter de plus en plus de la réalité du travail et de la production. C’est là certainement une des dimensions les plus inquiétantes de « l’aliénation culturelle » qui consiste en ceci que les dirigeants d’entreprise s’auto-congratulent et s’auto-félicitent sur la base de descriptions qui ont perdu le rapport avec le réel. Lorsqu’elle s’installe, l’aliénation culturelle peut acquérir une emprise si puissante sur l’esprit qu’elle résiste aux épreuves de réalité les plus radicales. À côté des effets « ligne Maginot » et autres désastres à dimension politico-militaire, quelle place faut-il faire aux errements contemporains qui affectent le monde économico-gestionnaire ? Les catastrophes industrielles et financières récentes conduisent à une question nouvelle concernant les limites du domaine de l’aliénation : si les retours du réel ne suffisent pas à interrompre la spirale de l’aliénation, qu’est-ce donc qui pourra l’arrêter ? Et si nous revenons maintenant à la souffrance stricto sensu, il apparaît que l’aliénation culturelle a aussi un coût psychique considérable. L’aliénation culturelle est une dérive qui passe par la distorsion des descriptions de la réalité (cf. les rapports d’activité enjolivés) d’une part, par l’euphémisation ou la dissimulation de l’expérience du réel et des fraudes commises pour obtenir ou sauver les certifications qualité (normes ISO). Tous sont impliqués dans la participation au mensonge sur lequel repose l’aliénation culturelle. La clinique montre que beaucoup de décompensations psychopathologiques sont liées à l’obligation de participer à la distorsion communicationnelle ou à taire les réticences ou le désaccord personnel avec la fraude sur la qualité. Le ressort psychologique de ces décompensations est la « souffrance éthique », c’est-à-dire la souffrance que fait naître le conflit entre les convictions morales et l’injonction à participer à des actes qu’on réprouve. Il en résulte un sentiment de trahison de soi-même qui, dans le contexte de la désolation, peut conduire au pire. On remarquera toutefois que ces décompensations ont ceci de pathétique qu’elles résultent justement d’une défaite subjective dans la lutte que mène un individu contre l’aliénation. Le recours à la phraséologie du stress peut être tenu pour un des moyens de la domination du travail. Elle permet de canaliser la pensée critique vers un comportementalisme qui évacue et l’analyse de la domination et l’analyse de la souffrance, pour ne laisser en scène que la mondialisation, fatum intangible, d’un côté, le coût pour les systèmes d’assurance santé, de l’autre. Curieusement, les coûts engendrés par le coaching et la gestion du stress qui, pourtant élevés, sont financés directement par les entreprises, ne sont pas pris en considération dans la phraséologie du stress. Il faudrait procéder à une analyse trop longue ici pour montrer aussi comment le modèle de l’homme véhiculé par la phraséologie du stress sert d’ingrédient dans la production du consentement, en ceci qu’il aide les agents à ne pas penser leur commune humanité et à rendre vain ou impossible l’effort pour penser le remaniement des principes qui gouvernent l’organisation du travail. En assimilant la phraséologie du stress, les agents renoncent à se penser eux-mêmes comme sujets. Cette capitulation de la pensée est pour une bonne part volontaire, dans la mesure où penser la condition qui leur est faite, ainsi que leur devenir, en tant que promesse de réappropriation, passe d’abord et inévitablement par une prise de conscience qui accroît la souffrance. L’analyse précise des différentes formes concrètes de l’évaluation montre qu’elles impliquent en tant que telles un cahier des charges qui accroît significativement la charge de travail. Le succès de ces nouvelles méthodes de domination n’est donc possible que si une fraction significative des travailleurs, aussi bien parmi les cadres que dans la base, s’implique fortement dans son succès. Au-delà, même, il faut que ceux qui la subissent y apportent aussi activement leur concours. Aucune organisation, aucune administration, aucune institution, aucune entreprise ne fonctionne si les agents s’en tiennent à exécuter strictement les prescriptions. Car si tel était le cas, il s’agirait d’une grève du zèle et le système tomberait en panne. Or, dans le cas de l’évaluation, le zèle à la faire fonctionner est d’autant plus important qu’il est facile de montrer que, quelles que soient les méthodes mises en œuvre elles sont toujours fausses et injustes. Elles ne doivent donc pas leur succès à leur pertinence technique vis-à-vis du travail, mais bel et bien à ce qu’elles apportent comme supplément de puissance à la domination. C’est pourquoi on ne peut tenir pour vraie l’hypothèse selon laquelle la progression de méthodes injustes et réprouvées par les travailleurs serait imposée à ces derniers contre leur gré. C’est tout le contraire. Ils en sont au contraire les serviteurs zélés. Nous atteignons ici la question des rapports entre aliénation et servitude volontaire. »
(…)« Récemment, les magistrats eux-mêmes se sont vus imposer l’introduction de l’évaluation individualisée des performances couplée à un système de primes au rendement ! Plus récemment encore, le plan d’orientation en matière de santé mentale publié par le ministère de la santé impose, sous la houlette de la Haute autorité de santé, l’introduction généralisée à tous les psychiatres français de l’évaluation individualisée des pratiques professionnelles (EPP). Nul ne sait sur quelle base elle peut être conçue, puisqu’on ne sait même pas décrire, en termes de travail, en quoi consiste l’activité d’un psychiatre, tant elle est complexe et variable d’un praticien à l’autre, d’une clientèle à l’autre, d’un registre de soin à l’autre. Peu importe, elle est imposée par la loi, elle sera donc mise en place. La place qui revient au zèle est ici facile à identifier dans le succès ou l’échec de ces nouvelles prescriptions nationales. Il suffirait en effet que les psychiatres se laissent faire, stricto sensu, pour que le système meure dans l’œuf. Se laissent faire, c’est-à-dire acceptent de se faire évaluer, voire de s’autoévaluer, mais s’en tiennent tout aussi rigoureusement au constat qu’ils ne savent pas comment faire et ne peuvent donc apporter aucune contribution à la concrétisation du projet. Ceci serait d’autant plus facile que non seulement l’évaluation leur est prescrite mais que, de surcroît, chaque psychiatre devra payer lui-même à un organisme centralisateur les coûts occasionnés par l’évaluation dont il va être l’objet. Or, malgré ces obstacles, le système va sans doute se mettre en place. Comment ? Par le truchement précisément d’un petit nombre de psychiatres qui vont apporter leur zèle à l’évaluation. Rassemblés par des organisations proches du ministère et de la Haute autorité de santé, les URML – Union régionale de médecine libérale – certains praticiens parfaitement incompétents dans le domaine des sciences du travail, comme le sont pratiquement tous les praticiens en France, vont cependant recevoir une habilitation par la Haute autorité de santé à devenir évaluateurs de leurs confrères. Il est par ailleurs évident que, parmi les praticiens, ceux qui sont les plus actifs auprès de leurs malades n’ont aucun goût ni aucun désir de s’impliquer dans ces techniques d’évaluation qui ne peuvent rien leur apporter par rapport aux problèmes cliniques et pratiques avec lesquels ils se débattent au quotidien et ne peuvent que leur faire perdre un temps précieux dont ils manquent déjà. Ainsi, inévitablement, ce sont les praticiens les moins investis dans la pratique clinique ou les moins talentueux qui répondent à l’offre de devenir évaluateurs, ce qui leur permet de s’éloigner des contraintes de la pratique de soin. Ils seront donc payés pour exercer un pouvoir sur leurs confrères. On retrouve ici une forme concrète de ce que La Boétie désigne sous le nom de « tyranneaux » sans lesquels le pouvoir du tyran ne saurait perdurer. (La Boétie, 1574, pp. 213-214). « (…) dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins perdus de réputation, qui ne peuvent faire mal ou bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ardente ambition et d’une notable avarice se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux ».[65] S’ils font preuve de zèle, et seulement à condition qu’ils fassent preuve de beaucoup de volontarisme, tant sont importants les obstacles qu’ils vont inévitablement rencontrer, l’évaluation des pratiques professionnelles en psychiatrie s’installera en France. Faute de ce zèle, le système s’effondrera de lui-même in statu nascendi. Quoi qu’il en soit, l’étape décisive dont dépend la réussite du projet est la mise en œuvre de l’EPP sur une partie, fût-elle quantitativement faible, de la profession. Dès lors qu’un petit nombre aura accepté de s’y soumettre, la Haute autorité de santé proclamera non seulement que l’EPP est possible, mais qu’elle a fait ses preuves. Cette étape sera décisive : réussir une première vague d’EPP, en l’absence de tout contenu, de tout fondement et de toute justification théorique et pratique, puisque sa visée n’est pas l’amélioration de la qualité, qu’on ne peut pas définir, mais l’accroissement de la domination des médecins. C’est pourquoi les URML (Unions régionales de médecine libérale) proposent à tous les praticiens qui se présenteront spontanément pendant la première année à l’EPP d’être évalués sans avoir à payer les coûts de cette évaluation. »
10. Reprise critique de la théorie de la réification : pour une défense de la raison et de la démarche scientifique contre sa carricature idéologique néo-positiviste
10.1. Pour Lukacs, le capitalisme organisé autour de la production de marchandises introduit une réification de la praxis, de la manière de penser le travail, de l’homme, de l’objet et du sujet. Le capital fait apparaître comme chose ce qui est un rapport social entre des personnes, médiatisé par les choses. La marchandise devient la catégorie à partir de laquelle l’ensemble des activités humaines sont pensées. Elles sont objectivées, coupées de la praxis qui les produit. Le fait est considéré comme une entité en soi, isolée, fétichisée, d’où le règne du positivisme.
10.2. Mais chez Lukacs, la critique de la réification, comme effet de la marchandise et comme hégémonie du positivisme, est effectuée à l’aide de la notion de totalité. Lukacs associe la critique marxiste de la division du travail et l’idée que pour sortir du positivisme, il faudrait lutter contre la séparation des disciplines et replacer les faits au sein de la totalité historico-sociale, faits compréhensibles que replacés dans le processus historique.
10.3. A la lumière d’une compréhension husserlienne de la connaissance et de la démarche scientifique, nous ne pouvons suivre Lukacs sur ce terrain. La notion de totalité historico-sociale est aussi une abstraction. Il est certes possible de faire la critique de l’économie qui fait de la loi de l’offre et de la demande une sorte de loi naturelle et l’on peut reprocher à certains économistes une vision rudimentaire et positiviste de l’objectivité scientifique qui devient un instrument d’occultation des pouvoirs d’action sur l’économie et du rôle des décisions. L’ontologie régionale de l’économie politique est à constituer dans une démarche de clarification qui donne autant d’importance aux notions de don, de confiance, de réciprocité, de changement, qu’à celles de production et d’échange.
10.3.1. Ce n’est pas la démarche scientifique qui est un instrument de domination, une idéologie. C’est le positivisme. La démarche scientifique éclairée par une réflexion philosophique qui respecte le principe de l’honnêteté intellectuelle nous montre l’inévitable mise en forme de la réalité dans la démarche de connaissance. A la suite de Kant, Bohr et Hamburger, nous sommes conduits à renoncer à l’idée de la science reflet du réel et de saisie de la chose en soi. Mais cela montre la nécessité de garder à l’esprit que toute démarche de connaissance est relative à une question, à un type de question, qui permet la saisie d’informations, justement dans la mesure où l’on s’autorise à construire une modélisation de la portion du réel que le type de question découpe. La modélisation permet la mise en relation des phénomènes étudiés en même temps qu’elle renonce à pouvoir saisir le réel en soi, ou la totalité du réel. L’abstraction, la modélisation, la césure entre les différentes disciplines, l’impossibilité de fonder ontologiquement la physique (Bohr) constituent les conditions d’une démarche objective et définissent ses limites. La limitation et donc la division des sciences, des différentes disciplines, reste une condition de la connaissance objective de son objet. Encore faut-il que la question directrice ait été clarifiée, ainsi que les notions clefs de la discipline. L’ontologie régionale au sens de Husserl, effectuée dans la modestie d’une tâche de clarification, permet une conscience critique des démarches scientifiques qui évite le positivisme tout en laissant au calcul sa portée heuristique.
10.4. Dans cette perspective, je propose de reformuler la théorie de la réification dans le champ culturel de Lukacs de la manière suivante [66]:
10.4.1. Le capitalisme tend à faire de la marchandise la catégorie à partir de laquelle l’ensemble des activités humaines sont pensées. Elles sont objectivées, coupées de leur ancrage dans le monde vécu. La connaissance se met à ignorer le mouvement qui la produit, la visée qui en est la source. Le fait est considéré comme une entité en soi, isolée, fétichisée, d’où le règne du positivisme, qui rend aveugle au mouvement de pensée qui permet l’accès à l’objet.
10.4.2. La réification de la pensée brouille les frontières entre idéologie et démarche scientifique. La rationalité se déforme en sa caricature qui est par exemple la technique de gestion appliquée aux relations humaines. La recherche ne s’effectue plus selon le critère intrinsèque de la connaissance mais selon des critères de rentabilité et de contrôle social.
10.4.3. La réification s’étend à la sphère de la subjectivité qui est pensée selon le modèle de la gestion plutôt que par celui du vécu / parole/ praxis.
10.4.4. L’idéologie managériale qui exporte les critères de rentabilité dans les services publics contribue aussi à l’extension du positivisme au niveau académique.
10.5. On peut donc dire que le capitalisme favorise une réification de la raison et un brouillage des frontières entre science et idéologie, une dénaturation de la science qui perd sa rigueur, faute de conscience critique de ses propres démarches. La pression économique sur les modalités de la recherche, l’irruption de la concurrence entre laboratoires et universités, la précarisation des scientifiques, l’évaluation quantitative et à court terme de la recherche, la bibliométrie, corrompent l’interprétation et la publicité des résultats.
10.6. Ce ne sont pas uniquement les sciences humaines (économie, psychologie behavioriste ou cognitiviste dont les courants positivistes sont présentés abusivement comme plus scientifiques, qui sont touchées par ce processus de réification, mais aussi les sciences comme la physique, la biochimie et actuellement tout particulièrement les neurosciences. Si l’on oublie que les images du cerveau obtenues par résonance magnétique sont un type de modélisation, liées à un type de questionnement et à une échelle, on peut recevoir les informations, pourtant précieuses qu’elles nous donnent, sans précaution, comme la preuve que c’est le cerveau qui pense, et que c’est à l’échelle des neurones que peut se comprendre le sens des conduites. Quand le positivisme règne, on consulte les images du cerveau comme le reflet direct d’une réalité fondamentale, qui nous livrent les causes des conduites. Cette réification des sciences du cerveau n’est pas seulement un désastre philosophique, mais devient un obstacle dans la recherche scientifique elle-même. Une fois le positivisme installé, la recherche est guidée de manière unilatérale tant dans ses questions que dans les modèles pour interpréter les résultats.
10.6.1. En ce qui concerne l’autisme, des images du cerveau en fonction, qui montraient que des zones souvent activées par des sujets normaux lors de l’écoute d’une histoire, ne l’étaient pas chez des sujets autistes de l’expérience, ont été prises comme preuve de l’origine biologique de cette pathologie, et dans la foulée, comme une légitimation du modèle de la théorie de l’esprit, modèle qui se réfère à une conception biologisante de la communication (module mis en place au cours de l’évolution pour interpréter les intentions des autres chasseurs) et, au bout du raisonnement, comme un appui scientifique au choix des thérapies comportementalistes. Une fois installée comme nouvelle norme de rationalité, la raison réifiée se met à évacuer les démarches interprétatives du champ de la rationalité. Elle brouille aussi la frontière entre science et idéologie. On peut constater cela dans différents domaines : la tentative de l’INSERM de couper les ressources financières, en ce qui concerne la recherche, à toute la psychologie clinique interprétative, la prétention scientifique des DSM III, IV et V, et pis des RDoC[67]. Tout l’apport de la psychiatrie menée par Binswanger et ses successeurs, Jean Naudin, Georges Charbonneau, est évacué, comme s’il s’agissait d’un savoir non scientifique. Dans un tel virage positiviste se perd le lien entre souffrance, angoisse et liberté. C’est donc toute une compréhension de l’humain, de l’existence, de la relation qui est perdue. Mais la cascade ne s’arrête pas là, c’est ensuite tout le domaine de l’éducation qui est atteint par ces mésinterprétations de la science, comme le montre l’effet des théories issues du DSM IV sur l’organisation de la classe et sur le traitement des difficultés d’apprentissage. Quand le repérage des troubles devient la première tâche de l’éducation, la classe s’ouvre aux spécialistes et un pas est franchi vers la conception néolibérale de l’éducation sans maître, mais avec coach pour élèves-clients, sommés de gérer de manière optimale leur potentiel d’employabilité.
10.6.2. Un exemple de réification de la pensée, de la recherche : les programmes de prévention de la délinquance. Dans l’émission, L’Enfance sous contrôle,[68] on peut voir comment l’idéologie positiviste est utilisée pour aborder de manière très idéologique le problème de la prévention de la délinquance. On y voit comment deux chercheuses en neurosciences s’opposent dans l’interprétation des images d’activité cérébrale, selon le cadre réifié ou non dans lequel se déroulent leurs recherches scientifiques[69] On voit comment un spécialiste de l’agressivité, le Professeur Tremblay qui développe une théorie biologisante très réductrice sur l’agressivité,[70] est écouté de manière très peu critique, par un auditoire de chercheurs à l’Université de Lausanne, comment cette approche a été généralisée au Québec et comment elle menace de déformation tout le projet éducatif. On voit cette idéologie pénétrer en France. On y voit aussi une chercheuse en psychologie, Isabel Roskam, [71]effectuer l’interprétation des attitudes d’un enfant, dans le cadre d’une expérience sur la frustration. L’expérience scientifique de Isabel Roskam consiste à étudier les réactions à la frustration dans un jeu truqué pour que l’enfant perde. A voir la manière dont l’enfant qui joue est observé et « codé »[72] on peut se demander quelle conception de l’objectivité est mise en œuvre. La preuve d’une pathologie est pour cette chercheuse un écart statistique et cet écart est obtenu en décomposant les attitudes et en les isolant de leur contexte de communication. Quand on a mesuré un écart, a-t-on l’indice d’un dysfonctionnement biologique ? ! Nombreux sont ceux qui le pensent. Nombreux sont ceux qui cherchent l’élément biologique qui détermine l’écart statistique et s’empressent d’annoncer qu’ils l’ont trouvé, ou presque, mais que la preuve définitive ne peut qu’advenir.
Les notions peu scientifiques de troubles de l’apprentissage, de troubles de la personnalité, pénètrent les sciences de l’éducation et contribuent à modifier toute la conception de la communication pédagogique, la compréhension des résistances que peuvent rencontrer les pédagogues et de la manière de solliciter un élève en difficulté. Cette idéologie a certes un rôle de contrôle social et d’instauration d’un conformisme, mais le plus inquiétant est la transformation de la notion de rationalité. Un tel document montre l’importance qu’il y a à s’intéresser au débat instauré en France avec l’INSERM, concernant la notion de scientificité en psychiatrie et en psychologie, débat ouvert grâce à des collectifs comme Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans, ou par l’intermédiaire d’une saisine du Comité d’éthique. Ce genre de collectif a l’intérêt de faire se rencontrer des résistants au positivisme de toutes les disciplines, des neurosciences aux professionnels de l’éducation et de la santé et de l’assistance sociale.[73]
10.7. Plus la raison se réifie, plus la mécompréhension de la démarche scientifique s’installe, plus les disciplines liées à l’herméneutique seront évacuées de l’Université. Et l’on sait que beaucoup s’en réjouissent ! Se montrer l’allié de la véritable rationalité est un acte indispensable pour ne pas être victime du New Public Management et de ses prétentions à l’efficacité. C’est à ce niveau que se joue une bataille décisive, si l’on veut pouvoir encore être pris au sérieux quand on parle d’interprétation de l’existence, d’angoisse, de liberté et de culpabilité.
IV. Conclusion
11. L’évolution du capitalisme va dans le sens d’une menace sur la démocratie et d’une colonisation croissante du monde vécu, crée une crise de la transmission culturelle. Si cette évolution est due au nerf même de cette dynamique économique, la production organisée dans le cadre d’une concurrence entre entreprises privées, il faudra bien concevoir autrement le rapport entre économie et état de droit.
12. Il faut restaurer le lieu de travail comme un lieu de coopération et de dialogue, de confiance et de respect, pour que la notion de reconnaissance prenne sens. Comme je l’ai présenté dans la première partie, la reconnaissance de l’autre, au sens d’un rapport de confiance dans l’activité commune, qui permette l’initiative et la collaboration dans le travail destiné à la communauté, suffit. Mais la condition de la confiance, c’est d’abord de pouvoir reconnaître les failles, les résistances, les dérapages et de ne pas travestir le réel par des dénominations qui relèvent du déni.
12.1. Le travail est le lieu d’une idéologie dangereuse qui menace actuellement les institutions démocratiques, qui suscite une communication pathologique et qui favorise la banalisation du mal. Marie-Grenier Pezé, dans le film documentaire « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » suggère que l’attente de reconnaissance a favorisé l’adhésion à des techniques de management pourtant destructrices. L’idée de l’accomplissement de soi dans la performance reconnue est dangereuse et aliénante. La résistance aux dérives actuelles de l’organisation du travail passe aussi par une critique de la réalisation de soi dans des œuvres, de la réduction de la vie intérieure à l’utilité sociale. Il faut instaurer une législation du travail qui ne cautionne plus l’idéologie de la performance et de la concurrence, qui inclue la réflexion démocratique sur les orientations de la production, sur la destination des services, une législation qui reconnaisse les limites de la connaissance, la vulnérabilité humaine, qui protège contre des procédés de déshabillage psychique pour supprimer les points faibles de la personne, et qui ne s’aventure pas à définir l’homme accompli.
Evilard, le 9 octobre 2016- 17 juillet 2018
[1] J’ai constitué ce texte comme base de discussion à une séance du groupe de travail qui a créé le site Croire et reconnaître. Une version plus courte est accessible sous le même titre.
[2] Pierre Paroz,⸷ La reconnaissance, une quête infinie ? Labor et Fides,2011
[3] Conflit économico-social qui opposé en 2005-6 les ouvriers métallurgistes de Reconvilier à une nouvelle direction néolibérale, (Martin Hellweg)
[4] P. Paroz rappelle que Luther utilisait ce terme pour évoquer le péché, « fomes qui veut dire littéralement le brûlot ou l’aliment de la flamme, l’allume-feu, ou le tison ; par cette image le péché n’est plus saisissable comme transgression de tel commandement, de telle règle, ou comme état stable d’imperfection, mais apparaît « comme une virulence qui s’empare en particulier des choses les plus naturelles et des conduites les plus saines pour les charger d’un dessein inavouable et malheureux. » Ibid. p.102
[5] La notion de praxis déborde celle de production. (Sur ce point, la critique que fait Habermas au marxisme ne me semble pas pertinente). Elle englobe une action qui ne s’épuise pas dans la dimension pragmatique d’efficacité, mais qui englobe une réflexion concertée sur le type de relation sociale que l’action comporte, instaure. La praxis est-elle liée à des intransgressibles qu’elle reconnaît comme tels ? Dans la perspective marxiste et son matérialisme historique, qui inclut la critique du droit, la réponse est négative. Dans une perspective de recadrage de la théorie socio-économique marxiste telle que Merleau-Ponty en a fait l’esquisse, la réponse peut être positive.
[6] Quelques héritiers de Keynes, dont Bernard. Maris, font emprunt à la psychanalyse pour évoquer la présence d’un désir de mort. » «Antimanuel t. 2 p. 298 Peut-on rêver d’un autre système qui abolirait la propriété privée ? Sourire de Freud. Supposons que l’on fasse profiter tous les hommes de la propriété et des fruits de la propriété. Les besoins économiques seront satisfaits, nul ne sera porté à voir son ennemi dans l’autre, et tous se soumettront avec joie, tels les 7 Nains, au travail nécessaire. Illusion, évidemment. En supprimant la propriété, on supprime un des éléments du désir d’agression, mais assurément pas le plus solide. » Malaise dans la civilisation p. 30
B. Maris esquisse l’idée, tout en adhérant à un athéisme qu’il voudrait humaniste, que le rapport de l’homme au bonheur est paradoxal, car l’angoisse de la mort, le refus de la finitude et de la vulnérabilité compliquent la quête du bonheur : son aspiration est loin d’être réductible à un intérêt quantifiable en biens et plaisirs, comme un économisme naturaliste le pose comme s’il s’agissait d’une évidence : au début de l’Antimanuel d’économie t. II, Les cigales, B. Maris fait d’ailleurs référence à la nouvelle de Dostoïevski Carnets du sous-sol.
[7] En soulignant l’importance du deuxième axe de la reconnaissance, la reconnaissance juridique, qui ouvre au respect de soi, A. Honneth s’oppose avec pertinence à cette critique de Marx.
[8] Point de vue développé en particulier dans son ouvrage « Un lieu où renaître », Laffont, 1978.
[9] Pascal, Pensées, 136, « Et enfin, les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils le savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande (…) ».
[10] Il me semble que Hegel ne voulait pas tellement insister sur l’impossibilité d’une reconnaissance, mais sur le malheur de conscience que constitue le choix de l’affirmation de soi dans la domination ou de la sauvegarde de soi dans la servitude. Une fois ce double malheur surmonté, l’on pourrait trouver selon Hegel un nous qui concilie subjectivité et objectivité dans la cité démocratique. C’est ce dernier point qui, par sa conception de la synthèse, s’oppose à une conception kierkegaardienne de la dialectique de l’existence personnelle et qui reste peut-être très fortement dans l’humanisme marxiste.
[11] Deleuze reprend la conception nietzschéenne selon laquelle toute demande de reconnaissance est un désir d’esclave.
[12] Certaines critiques des soins palliatifs illustrent ce surgissement de la méfiance à l’égard de la mutualité dans la relation d’aide.
[13]Ronald Laing, Le Moi divisé, Essai, Stock, 1960, p.92-93.
[14] Pierre Paroz, La reconnaissance, une quête infinie ? Labor et Fides, 2011
[15] A. Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, Cerf, 2002, p.152
[16] Ibid.p153
[17] Ibid.p153
[18] Ibid. p. 157
[20] Yves Clot, professeur de psychologie du travail au Conservatoire National des Arts et Métiers a publié récemment Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux
[21] C’est ce que détruit l’organisation du travail néolibérale, cf. dernière partie, points 7, 8,9.
[22] Cf. Les analyses de Dejours sur la banalisation du mal dans la sphère du travail, en entreprise et dans les services publics, causée par les nouvelles techniques de management (Lean, qualité totale, flexibilité).
[23] L’échec des lois Auroux en 1981, montre qu’il y a une réelle difficulté à rendre compatibles la dynamique économique axée sur la concurrence au sens capitaliste et la démocratie des conseils dans l’usine.
[24] Bernard Maris dit de la théorie économique marxiste que c’est la théorie la plus pertinente de l’économie capitaliste, mais que le marxisme tout en ayant fort bien prévu l’évolution du capitalisme s’est complètement fourvoyé dans ses espérances historiques faute de n’avoir pas intégré à sa conception anthropologique le rapport particulier que l’homme entretient avec la mort, avec sa finitude.
[25] Le danger que représentent les nouveaux accords TISA pour les services publics et pour que l’économie n’asservisse pas complètement le champ politique montre l’urgence d’un tel débat.
[26] Je reprends sa théorie du capitalisme développée dans son Traité d’économie marxiste,10/18, 1971, La Brèche-Pec, Le Troisième âge du capitalisme, 10/18, 1976 en réfutant ses thèses philosophiques qui relèvent d’un matérialisme métaphysique ou d’un sociologisme historiciste.
[27] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999
[28] Axel Honneth Le Droit de la liberté, Esquisse d’une éthicité démocratique, Gallimard, 2015
[29] Christophe Dejours, Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 1998
Christophe Dejours, La Panne, Repenser le travail et changer la vie, 2012
[30] Yves Clot, Le travail à cœur, pour en finir avec les risques psychosociaux, La Découverte, 2010
[31] Richard Sennett, Le travail sans qualités : les conséquences humaines de la flexibilité, Paris, Albin Michel (Coll. Fait et cause) 2000.
[32] Danièle Linhart, La Comédie humaine du travail, Erès, Sociologie clinique, 2015
[33] Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, in Sur la religion, p.41, Editions sociales
[34] Marx, ibid.p.41
[35] « Le terme lean (de l'anglais lean, « maigre », « sans gras », « dégraissé ») sert à qualifier une théorie de gestion de la production qui se concentre sur la « gestion sans gaspillage »1, ou « gestion allégée »2,3 ou encore gestion « au plus juste » L'école de gestion lean trouve ses sources au Japon dans le système de production de Toyota ou SPT (en anglais Toyota Production System ou TPS)5.
L'école de philosophie du lean est marquée (dans la lignée du taylorisme) par la recherche de la performance (en matière de productivité, de qualité, de délais, et enfin de coûts), censée être plus facile à atteindre par l'amélioration continue et l'élimination des gaspillages (muda en japonais), afin d'améliorer la valeur globale pour le client. Les mudas sont au nombre de sept6 : surproduction, attentes, transport, étapes inutiles, stocks, mouvements inutiles, corrections/retouches. Formalisée aux États-Unis dans les années 1990, adaptable à tous les secteurs économiques, le lean est actuellement implanté principalement dans l'industrie et surtout l'industrie automobile » Wikipédia. Elle est appliquée actuellement dans tous les secteurs, services publics compris.
[36] Cet effet de désinstitutionnalisation a été fort bien décrit par A. Honneth dans son ouvrage Le droit de la liberté Esquisse d’une éthicité démocratique, Gallimard, 2011, cf. dernière partie ou par Christian Laval, dans « L’école n’est pas une entreprise, le néolibéralisme à l’assaut de l’enseignement public, La découverte, 2004. E.Dockès, professeur de droit du travail, a proposé un texte de réforme du Code du Travail et mis en évidence le glissement inquiétant de la nouvelle loi sur le travail proposée par Macron : elle renforce le passage à une mise hors droit de la sphère du travail, remplaçant la protection des personnes (sécurité, hygiène, précarité majeure) par la négociation dans des rapports de force et ôte au juge la possibilité d’amender fortement des licenciements illégitimes. Cf.Proposition de code du travail 2017Sous l'égide du Groupe de recherche pour un autre Code du travail (GR-PACT)Editeur : Dalloz ISBN : 978-2-247-17037-1
[37] Cette dimension conflictuelle au cœur du mode de production capitaliste peut être reconnue sans pour autant faire de la lutte des classes le seul principe de lecture du monde socio-culturel et sans devoir adhérer à l’idée que le prolétariat porte la dynamique d’émancipation de l’humanité.
[38] A noter que Rawls qui considérait le marché compatible avec sa conception de la justice instituée en démocratie considérait que le point crucial est la possibilité pour chacun de participer à la coopération en ayant accès à une part du capital réel et humain. (La Justice comme équité, p. 192La Découverte, 2001 et imagine un Département de stabilisation chargé d’assuré plus ou moins le plein emploi. TJ, Points, p. 316). Mais justement il liait fondamentalement démocratie liberté et réciprocité.
[39] Note du texte d’Anspach : Le transgresseur peut être un individu ou un pays tout entier : aujourd’hui, la même réprobation du repli incestueux anime la rhétorique des partisans du libre-échange mondial.
[40] M.R. Anspach, A charge de revanche, Figures élémentaires de la réciprocité, Seuil, Paris, 2002, p.62-63
[41] Ibid. p.133
[42] La critique est souvent faite au capitalisme d’avoir généralisé une raison formelle, le calcul, et dépersonnalisé les relations humaines. Il faudrait peut-être plutôt montrer que l’économie capitaliste n’utilise qu’irrationnellement le calcul et l’ignore quand il va à l’encontre du profit. Les résistances à intégrer les prévisions écologiques du Club de Rome en sont un exemple.
[43] Les analyses d’Yves Clot et Christophe Dejours relatives à la fracture entre travail réel et travail prescrit montrent que l’évaluation est conçue comme déni du travail réel, qui lui, subsiste comme praxis, en dépit des formes d’organisation, mais doit rester en quelque sorte en clandestinité. C’est une des différences entre le capitalisme fordiste et postfordiste : dans le second des formes de défense collective, étaient possibles et l’isolement des salariés moindre.
[44] Les SCOP sont des sociétés coopératives de production, les ouvriers ayant par exemple racheté une entreprise en faillite. Jean-François Draperi : explique dans « Rendre possible un autre monde, « L’entreprise d’économie sociale renoue le lien entre les actifs et le capital. Elle réunit en association des personnes volontaires, chacune disposant d’une voix et d’une seule dans la prise de décision lors d’assemblée générale, indépendamment des différences d’investissement financier. Le bénéfice réalisé n’est pas considéré comme un profit, mais comme un excédent de gestion sur lequel l‘entreprise constitue des réserves impartageables et inaliénables. Le capital est constitué par les apports des seuls salariés coopérateurs. L’échelle des salaires est volontairement limitée. Le gérant est élu par les salariés coopérateurs .L’affectation du reste des bénéfices est décidée collectivement (destination sociale, culturelle…). Dans le cas d’une liquidation des actifs, les éventuels surplus vont à une autre coopérative. Les SCOP présentent une certaine vulnérabilité comme l’a montré la faillite d’une entreprise coopérative phare de l’électro-ménager Fagor-Mondragon, qui a voulu s’étendre selon les principes de la compétitivité et qui a subi la chute de la demande liée en partie à la bulle immobilière. Les analyses qui en ont été faites, montrent que les sociétés coopératives ne peuvent tenir face à la concurrence que si elles occupent des niches de plus-value facilement accessibles sans grands moyens pour la recherche.
[45] . Habermas : Rappel de Marx : Théorie de l’agir communicationnel t. 2. P. 369
[46] Habermas, TAC, p.375
[47]« Merton avait listé quatre valeurs fondamentales de l’ethos scientifique : l’universalisme, le communalisme (c’est-à-dire le fait de concevoir la recherche comme un bien public), le désintéressement, et le scepticisme organisé. Ce modèle est périmé. Dorénavant, vos quatre vertus cardinales sont : l’anglo-américanisme, l’appropriation privée concurrentielle, l’ambition personnelle et le conformisme calculé. Gravez bien ces formules dans votre mémoire. Faites-en votre credo et votre leitmotiv. « Grégoire Chamayou productivité des chercheurs universitaires Article contretemps.
[48] On peut constater l’influence des Accords de Lisbonne et de cette conception de l’éducation impulsée par l’ERT (European Rond Table, organisme qui représente des grandes entreprises comme Petrofina) puis reprise par l’OCDE jusque dans la transformation des textes sur les finalités de l’école de la CIIP, depuis 2002, et plus tard sur les différents profils d’établissement où les mots concurrence, compétition, défi, font leur apparition et où l’idée d’autonomie est celle de l’individu client futur salarié en quête de carrière.
[49] Philippe Carré, L’apprenance, vers un nouveau rapport au savoir, Dunod, 2005
Philippe Carré, L’autoformation, perspectives de recherche, PUF, novembre 2010
[50] Toutes ces idées, avec référence à l’OCDE, la proposition que l’architecture scolaire ne permette plus de distinguer les lieux de formation d’autres fonctions sociales et cohabitent avec les acteurs économiques, la critique de la classe comme unité pédagogique, la suggestion que la formation , surtout développée comme la vente de programmes d’apprentissage à distance, est un marché juteux, que l’on ne doit plus être enseignant toute sa vie mais passer à un travail en entreprise, sont déjà développées en 2004,dans un bulletin de la CIIP (Conférence intercantonale de l’Instruction publique no14 )
[51] Isabelle Bruno, Pierre Clément, Christian Laval, La grande mutation, néolibéralisme et éducation en Europe, Syllepse, 2010, p.72-74
[52] Ibid.
[53] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999
[54] Hermann Kocyba, ( Institut für Sozialforschung an der Goethe –Universität, Frankfurt-am Main,
[55] Derzeit Gastprofessur für Kritische Gesellschaftstheorie am Fachbereich Gesellschaftswissenschaften der Goethe-Universität Frankfurt. Soziologie der Anerkennung; normative Einbettung wirtschaftlichen Handelns; Verbände- und Organisationssoziologie. Auteur cité par Emmanuel Renault, in Reconnaissance et travail, Revue Travailler, 2007, n02, p.119-135
[56] Un très bon reportage, La mise à mort du travail, en trois volets, que l’on peut voir en ligne, La destruction, L’aliénation, la dépossession (Jean-Robert Viallet et Christophe Nick), montre les différentes souffrances au travail, et particulièrement le deuxième volet, l’aliénation, porte sur la souffrance des cadres, qui subissent le formatage psychique,cf lien page suivante
[57] [57] de Hermann Kocyba, ( Institut für Sozialforschung an der Goethe –Universität, Frankfurt-am Main,
[58] https://www.google.ch/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&cad=rja&uact=8&ved=0ahUKEwia5p-KxebOAhXsL8AKHQyLCPMQFggeMAA&url=https%3A%2F%2Fwww.cairn.info%2Frevue-travailler-2007-2-page-103.htm&usg=AFQjCNHVU-5QlTVfxGqkGH7q5m9IX2CNgQ&sig2=Jq_6i1888wGllKFzrywyyQ H. Kocyba, Reconnaissance, subjectivisation, singularité, trad. D. Renault, Revue Travailler
[59] Richard Sennett, Le travail sans qualités, les conséquences humaines de la flexibilité, Albin Michel, 2000
[60] C’est pour cela que la conception de Yves Clot de la clinique du travail par la réintroduction de la disputatio dans l’équipe est intéressante.: « On vente souvent la coopération, mais on sait que lorsqu’elle est vraie, elle n’a rien d’irénique.(…) En somme disons qu’il n’y a pas de vertu thaumaturgique du collectif et faisons de la coopération professionnelle une disputatio moderne sur ce qu’on n’arrive pas encore à faire ou à dire, sur les désaccords à comprendre pour ne pas tourner le dos aux inattendus que la réalité prépare toujours. La coopération n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle descend jusqu’au dissensus, alors qu’on la rêve souvent apaisée dans des accords affichés. (…) Cette vitalité « délibérée » sur les conditions du travail bien fait dans les collectifs est véritablement instituante quand on la prend au sérieux. Yves Clot Le travail à cœur p. 177-17
[61] C’est le thème d’un film de Ken Loach, The Navigators, qui montre l’effet des mesures Thatcher sur les relations entre cheminots lors de la privatisation du British Rail. Le film de Jean-Marc Moutout, De bon matin, présente cette déliquescence des relations de travail, mais inclut une démarche existentielle : le passage à la violence et au suicide comme dernière manière de refuser l’impuissance. Le film suggère que le personnage aurait pu interpréter différemment son échec, dans la perspective de la foi chrétienne. Film du même auteur, Violence des échanges en zone tempérée, suit la déchéance orale d’un consultant, pris au piège de la reconnaissance.
[62] C. Dejours, La souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, Seuil, Points, 1998, 2e é avec préface et postface.
[63] Notion empruntée à Marc-André Freudiger, in Le rôle-clé de l’éthique de la communication pour la société, in La communication bafouée, Les accords d’Helsinki et les Eglises, Labor et Fides, 1985
[64] Article disponible en ligne à l'adresse : http://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2006-1-page-123.htm
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[65] C. Dejours, ibid.
[66] Contrairement à Honneth, je maintiens le lien entre réification et capitalisme, mais j’ôte ce qui relève de la philosophie de l’histoire totalisante.
[67](…) l’originalité espérée féconde des RDoC est de partir non plus des étiquettes pathologiques léguées par la tradition clinique, mais plutôt des grands « domaines » du fonctionnement normal du cerveau. À une approche « top-down», qui partait de la clinique, les auteurs veulent substituer une stratégie « bottom-up», qui « construit » explicitement ses concepts à partir des données les mieux établies au croisement des recherches génétiques, des neurosciences cognitives et des sciences comportementales. À partir de là, le projet RDoC repose sur un triple pari : méthodologique, ontologique, mais aussi clinique.(…) Sur le plan ontologique, les RdoC assument l’hypothèse polémique que les troubles mentaux sont des troubles du cerveau.”Steeves Demazieux ,Vincent Puidoux. Le projet RDoC: la classification psychiatrique de demain www.academia.edu/15486124/... Les domaines sont :gènes, molécules, cellules, circuits, physiologie, comportements et self-reports.
[69] Abigaël Marsch d’une part, qui cherche l’origine biologique des troubles de la conduite et Valérie Doylène d’autre part, qui est attentive au fait que l’IRM ne livre pas des causes.
[70] -« Les enfants naissent avec une propension à utiliser l'agression physique. lls naissent capables de survivre dans la jungle. Plus on a des problèmes de comportement à l'âge de 3 ans, plus on risque d'avoir des problèmes de comportement à l'adolescence et à l'âge adulte. La capacité de prédiction est aussi forte, et dans certains cas plus forte, que notre capacité de prédire... le cancer à partir du tabagisme. » (Tremblay). Un professeur de psychologie l’Université de Cambridge Graeme Fairchild, affirme: Les gens qui sont hors de contrôle ont toujours existé. On le voit bien, puisque ça existe chez les rats, chez les souris. Et c'est pour ça qu'on dit que c'est une maladie du cerveau qui ne fonctionne pas bien, qui n'arrive pas à respecter les règles de la société. Et la maladie mentale, c'est une maladie biologique-« Université de Cambridge, Royaume-Uni. Il est chercheur au service de psychiatrie, étudie le trouble des conduites en orientant ses recherches sur les adolescents. Il cherche à expliquer pourquoi certains individus deviennent des criminels à vie et cherche l’effet du déficit en cortisol sur les conduites.
[71] Chercheuse en psychologie et en sciences de l’éducation, à la Faculté de psychologie en Belgique
[72] Les protestations de l’enfant contre les coups du sort, « c’est injuste » sont ramenées à une grande agitation et son balancement pendant l’attente et l’espoir d’une prochaine victoire et crainte d’une prochaine perte, « par mouvement du tronc ».
[73] Bien sûr, ces mouvements militants ne sont pas exempts de courants que l’on peut aussi qualifier d’idéologiques, et par exemple chez Gaulejac, Gori, la question de la religion est traitée de manière rudimentaire et caricaturale.
[i] L’œuvre sociologique de Weber a laissé une vision de la rationalisation liée au capitalisme et une analyse de l’administration qui ont donné pâture à différents courants critiques de la modernité. La rationalisation aurait mis en place une raison instrumentale, une raison qui ne fait que calculer, que viser une meilleure adaptation des moyens aux objectifs restreints, se rendant ainsi indépendante d’une raison substantielle accrochée à des fins ultimes consistantes fondatrices du lien social. En même temps la mise en place d’une administration mise au service de cette technicité donnerait naissance au phénomène bureaucratique. Les nostalgiques des liens féodaux, les critiques d’un lien social ancré dans la reconnaissance juridique en référence à la Déclaration des droits de l’homme, s’en sont abondamment servis pour rejeter l’idée de citoyenneté et d’état de droit.
Mais à l’encontre de cette interprétation de la modernité, il importe de distinguer entre la rationalisation opérée par le capitalisme, qui est une pseudo-rationalisation biaisée par le principe du profit à court terme, pseudo-rationalisation qui élimine les paramètres liés jugés inintéressants d’un point de vue concurrentiel (préservation de l’environnement, solidarité dans la santé, l’éducation, etc.) et une authentique rationalisation, qui a recours à une modélisation de différents secteurs de la réalité, à différentes échelles ; authentique rationalisation, dans la mesure où elle reste conscience de ses démarches et de ses limites et reste arrimée à une thématisation du sens de la quête de connaissances, sur fond de reconnaissance de la vulnérabilité et de l’impératif du dialogue, arrimée à la reconnaissance d’un débat irréductible mais dont l’esquive risque de transformer la raison en sa carricature idéologique. Une fois la distinction opérée entre recours à la rationalité et rationalité soumise à l’irrationalité de la lutte concurrentielle, il importe de contester l’image de la fonction publique et du type de rationalité donné par Weber et de s’interroger sur la fonction spécifique du secteur public et du type de rationalité qui doit y régner. Toute l’évolution de l’organisation des services publics (santé, droit, administration, éducation) le montre : les changements opérés par l’idéologie antibureaucratique et antifonctionnariat, (administration caractérisée par son incapacité de changement, par sa rigidité qui la coupe du public et qui la transforme en caste défendant des privilèges, rigidité qui perpétue des procédures coûteuses et inadaptées au monde changeant) ne vont pas comme on l’a prétendu dans le sens d’une gestion plus rationnelle, mais dans le sens du changement d’horizon de la fonction publique : on perd celui du maintien d’un lien social axé sur la reconnaissance et non sur la force, d’un lien social et d’une Etat qui reconnaît sa limite dans les droits fondamentaux des personnes, dans le double principe de la liberté et de la réciprocité, on le remplace par celui d’une conquête des marchés et de la course concurrentielle. La temporalité institutionnelle d’un service public attaché à un cadre juridique démocratique ( respect des personnes et réciprocité) n’est pas la temporalité néo-libérale de l’instantanéité, de l’effacement de la mémoire, de l’oubli des principes au nom des circonstances. Le paradoxe, c’est que ce changement d’horizon a multiplié une autre bureaucratie, celle de la gestion par benchmarking, celle des statistiques du contrôle de la rentabilité individuelle, et a créé une autre sorte de gaspillage, celle liée au turn over, à l’effacement de la mémoire, et à l’augmentation de la souffrance au travail, chacun étant invité à penser à faire carrière plutôt qu’à servir la fonction publique. La manière d’utiliser l’informatique a créé toute une nouvelle couche de travailleurs du contrôle individuel, des statistiques pour instaurer le gaspillage zéro, creusant le fossé entre tâche réalisée et travail prescrit. Paradoxalement plusieurs dysfonctionnements reprochés au secteur public par l’analyse d’un Crozier, par exemple, sont en fait renforcés, mais passées sous silence, car le but de cette réorganisation néolibérale de la fonction publique par le néomanagement n’est pas de diminuer la bureaucratie, mais de transférer le secteur public au secteur privé. Les analyses des transformations de la poste faites par Yves Clot, qui travaille au Conservatoire national des arts et métiers, ont montré combien les nouvelles attitudes exigées des fonctionnaires postaux par les coachs dans la formation continue coupent les guichetiers des usagers. Ces exigences sont liées à tout un appareil bureaucratique de ressources humaines, dont la fonction est de faire accepter les critères du profit de l’entreprise privée dans le secteur public.
Michel Crozier a mené l’étude sociologique des organisations. (Cf texte ci-dessous). Ce terme d’organisation recouvrait tant le secteur privé (entreprises) que public (administration, institutions). Pour Crozier, en accentuant la différence entre le public et le privé on aurait été empêché de voir l’essentiel, soit l’ensemble des rapports complexes de pouvoir, d’influences diverses qui se tissent indépendamment des fins poursuivies. Le fonctionnement d’une organisation obéit, selon Crozier, à deux logiques, affective et rationnelle. Chacun possède un pouvoir en fonction de da maîtrise de la zone d’incertitude dont dépend la survie et la stabilité de l’organisation. Chacun luttera pour préserver sa zone d’incertitude et réduire celle de ses concurrents. Pour Crozier la différence entre le public et le privé ne dépend pas tant d’une différence quant au type de fonction des activités de chacun des secteurs, mais des conditions empiriques de leur effectuation. Jusqu’à l’invention de l’informatique il n’était pas possible de rationaliser vraiment le secteur public, quant à ses moyens techniques et à sa dimension économique. Toujours selon Crozier, l’informatique a permis de redéfinir les tâches et de dégager la composante essentielle de l’action administrative, produire de l’information. Grâce à l’informatique on peut enfin échapper à l’arbitraire de la structure hiérarchique et agir selon des procédés scientifiques.
On voit bien dans la citation suivante le point de vue négatif de Michel Crozier sur le secteur public et son engouement pour le néomanagement : « Un principe d’organisation indépendant des traditions et besoins du système social ou du corps politique administratif apparaît, imposant des contraintes nouvelles et exigeantes, et faisant ainsi éclater au grand jour l’absurdité des circuits anciens. Les structures traditionnelles, dont le caractère d’écran est mis en évidence, sont condamnées. Le fonctionnaire qui jouissait d’une situation de monopole face à son environnement devient un producteur d’information et doit se plier à des règles de discipline scientifique qui l’empêchent de conserver du moins sur ce terrain le rôle politique de négociation et d’échange qui était le sien. C’est cela qui rapproche le public du privé. Certes des marges de liberté subsistent, certes la négociation est aussi dans les entreprises privées, mais dans les limites d’un système rationnel contraignant. Autre conséquence, le rôle des directions s’accentue. Cela implique la disparition, l’atténuation d’un des traits essentiels des administrations à savoir la propension très naturelle aux dysfonctions, aux cercles vicieux bureaucratiques fondés sur la rigidité de la protection. La détermination politique de l’administration tend à s’atténuer pour devenir un service.
La première conséquence de cette révolution administrative c’est de faire émerger dans la fonction publique, un type d’homme nouveau, pourvu d’un rôle nouveau, le manager, à côté des rôles anciens du juriste, du financier ou de l’homme politique. L’art du manager est d’une nature totalement différente de celle des rôles précédents, dont la rationalité pouvait être d’autant plus rigide qu’elle restait partielle. Le rôle du manager est d’intégrer rationnellement des rationalités en partie contradictoires et d’organiser le meilleur trade-off entre une intégration par le calcul économique et l’intégration d’ordre politique qui permet de maximiser l’apport des moyens humains disponibles.[i] »
Cf.unesdoc.unesco.org/images/0002/000242/024201fo.pdf
Le rapprochement actuel entre administrations publiques et grandes entreprises privées et ses conséquences. Michel
Mais le point de vue selon lequel la tâche des administrations est de produire de l’information, l’idée que la redéfinition des tâches permises par l’informatique en vue du contrôle économique de la gestion des ressources, l’idée que la décomposition du travail en processus, bonnes pratiques, prescriptions, constituent une saisie plus scientifique et plus rationnelle du travail, sont précisément les idées que les ergonomes et psychologues du travail comme Dejours et Yves Clot, (de même que les défenseurs du secteur public comme instrument d’un Etat de droit qui vise à mettre en œuvre la réciprocité), ont fait apparaître comme néfastes, contreproductives et irrationnelles..
Crozier ne fait jamais l’hypothèse que les travailleurs s’ils ne sont pas contraints à s’isoler les uns des autres (mesures de la discipline taylorienne et de l’évaluation individuelle dans le néocapitalisme) font dans leur travail une expérience de l’intersubjectivité pratique qui pourrait porter des fruits intéressants si on la laissait se développer. C’est en tout cas ce qui apparaît dans les SCOPS. De plus, si l’on forme le personnel administratif de la santé ou de l’éducation, non pas à se méfier des usagers trop exigeants, ou des enseignants prétendument portés à l’attente des vacances, mais que l’on sollicite leur créativité pour se mettre au service de l’institution dans laquelle ils travaillent, pour le bien des patients, des usagers, des étudiants, leur travail n’en perdra pas sa qualité, tout au contraire, mais il s’agira d’une autre qualité, à laquelle le néolibéralisme ne s’intéresse pas, puisque la solidarité n’étant pas une valeur sur laquelle il peut s’appuyer pour continuer la lutte concurrentielle, puisque la pensée critique n’est qu’un obstacle au développement d’une société de la connaissance au sens de la connaissance à caractère concurentiel.
Table des matières
A. Introduction : Annonce de la démarche en trois temps
I. Saisie de quelques points de friction entre la conception chrétienne du rapport au fini, au travail et à autrui, et d’autres conceptions marquant actuellement le débat sur la reconnaissance dans le travail.
II. Présentation de la théorie économique marxiste (sans adhésion à une philosophie de l’histoire ou à une anthropologie matérialiste) qui me semble éclairer de manière pertinente le passage du capitalisme au néo-libéralisme, et qui permet de dégager certaines conditions d’une économie compatible avec le respect des personne
III. Colonisation du monde vécu et sens de la lutte pour la reconnaissance : résistance contre la communication bafouée dans le monde du travail et contre la réification de la raison
I. Rapport au fini au travail et à autrui : repérages de quelques points de divergence et de confrontation entre diverses conceptions du travail
1. Le travail comme question existentielle
1.1. Différents rapports au fini : fini lieu de la réalisation de soi, de l’accomplissement de l’humanité ou de prise en charge paradoxale
1.1.1 Rapport paradoxal au travail dans la perspective de la foi chrétienne
1.2. L’opposition entre les conceptions axées sur le vouloir-vivre et celles axées sur le devoir vivre
1.3. L’accomplissement dans le travail : opposition entre la conception néo-libérale de la carrière et la philosophie de la praxis
1.3.1. La conception néo-libérale de la carrière
1.3.2. La critique du néo-libéralisme dans sa version humaniste
<ip-pii>. Le travail dans la philosophie de la praxis marxiste 4
1.4. Le travail dans les rapports proches et lointains
1.4.1. Travail et engagement selon Simone de Beauvoir
14.2. Travail et communication dans le quotidien selon B. Bettelheim
1.5. Travail comme occasion de divertissement (Pascal)
1.6. Le travail et l’instance de reconnaissance : un choix existentiel
2. La reconnaissance
2.1. -2.5. Pertinence de la problématique de la reconnaissance en tant que critique de la réduction des rapports interpersonnels et sociaux à des rapports de pouvoir et de forces
2.6. -2.7. Mise en relation dans la sphère de l’amour de l’interaction entre la quête de reconnaissance et la tâche difficile de devenir soi-même
2.8. Les conditions et la possibilité de l’accès à une reconnaissance vraie comme objet d’un débat doctrinal
3. Reconnaissance et estime sociale
3.1. Présentation critique de la notion d’estime sociale selon Honneth
3.2. 3.3. Reconnaissance comme ouverture confiante aux initiatives de l’autre
3.4. Quête de reconnaissance et pathologie de la communication
3.5.-3.8. Reconnaissance dans la sphère économique du travail
II. Quelle pertinence pour la description marxiste de l’économie capitaliste ?
4. La question et la démarche
5. Distance critique par rapport au marxisme comme matérialisme et historicisme
5.1. Les thèses marxistes qui posent problème
5.2. Reprise de la théorie marxiste dans un cadre philosophique issu de la phénoménologie
6. L’éclairage marxiste de l’économie capitaliste
6.1. Mode de production capitaliste et effets dans les rapports sociaux : la fausse réciprocité du marché, la rationalité distordue et l’aliénation
6.1.16. La transformation du secteur de l’éducation par l’idéologie du marché
III. Le néolibéralisme : stratégies capitalistes, colonisation du monde vécu et destruction de l’intersubjectivité pratique
7. Néolibéralisme flexibilité et management de la subjectivité
8. La banalisation du mal selon C. Dejours
9. Souffrance au travail et aliénation selon C. Dejours
10. Reprise critique de la théorie de la réification : pour une défense de la raison, de la démarche scientifique contre sa carricature idéologique néo-positiviste
IV Conclusion
Note sur le phénomène bureaucratique