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Dans le cadre de sa désormais traditionnelle «Leçon d'ouverture», dont le but est d'inaugurer l'année académique par une conférence touchant un large public, l'Université de Genève accueillait, le 18 octobre, le Pr Jean Starobinski. Connu pour son immense uvre de critique littéraire, initiée avec sa thèse sur Jean-Jaques Rousseau (La transparence et l'obstacle), Jean Starobinski est aussi docteur en médecine. C'est toutefois en tant qu'historien des idées et philosophe que ce grand intellectuel genevois est venu proposer à un public de tout âge et de tout horizon une réflexion sur la notion de guérison.1Retraçant l'histoire de la signification que les Occidentaux ont donné au terme «guérir» au fil du temps, Jean Starobinski a défendu une conception étonnante du mot qui tranche fortement avec la vision traditionnelle qu'en a notre époque.Ainsi, Jean Starobinski a d'abord défini deux conceptions erronées et pourtant largement répandues de la notion de guérison. En se référant à l'étymologie du mot issu du francique warjan qui signifie «défendre, protéger, guérir», il a commencé par rappeler l'origine quasi militaire de la notion de guérison qui a pendant longtemps hanté la conception des hommes. Selon cette vue, comme une cité assiégée, l'organisme doit se protéger contre un intrus extérieur. La lutte contre la maladie est assimilée à une défense de l'organisme face à un être hostile et la guérison comprise comme une riposte quasi militaire face à cet intrus. A cette première croyance concernant l'éradication de la maladie vient s'ajouter une autre, que la définition donnée par Emile Littré au XIXe siècle met parfaitement en lumière. La guérison consisterait, selon ce dernier, en la «terminaison d'une maladie par le retour des éléments anatomiques, des humeurs et des tissus à leur constitution normale, entraînant la cessation du trouble des actes de l'économie, qui reprennent leur régularité naturelle.» Elle serait ainsi une sorte de retour à la santé par lequel le malade retrouve son statut originel.Les progrès des connaissances médicales réalisés ces cinquante dernières années ont toutefois montré que ces conceptions qui veulent faire de la «guérison» un «retour» à un état antérieur qualifié de «naturel», par une lutte acharnée contre un intrus hostile, sont fausses. La «guérison» serait bien au contraire une transformation vers un autre état. Il suffit en effet que l'organisme ait à subir une maladie suivie d'une convalescence pour que des changements irréversibles se déroulent au sein même du corps malade. En progressant, la médecine a appris que la maladie surmontée provoquait des modifications importantes du comportement biologique, notamment au point de vue immunitaire. Il suffit pour s'en convaincre de penser à la vaccination. Un facteur de maladie est introduit dans un élément sain. La personne n'est pas pour autant éternellement malade, son organisme s'est simplement transformé et est devenu résistant à certaines infections.Le même phénomène peut être observé lorsque la médecine supplée au déficit humoral d'une personne (anémie, diabète, dépression). Le traitement n'est pas unique et définitif, son succès réside bien au contraire dans la poursuite sur une longue période des prescriptions recommandées. En neurologie ou en psychiatrie, la nécessité de continuer le traitement antiépileptique ou antipsychotique montre bien que le malade n'est pas guéri une fois pour toutes. Les agents pathogènes n'ont pas disparu, même si les traitements prescrits ont permis d'améliorer l'état de la personne ou de prolonger sa vie. L'homme concerné n'est toutefois plus malade, même si son organisme n'est plus le même qu'avant.Ainsi, du fait des progrès effectués dans le domaine médical, on ne peut plus croire que «vaincre la maladie veut dire éliminer un être malfaisant, repousser un intrus insinué dans l'organisme, et revenir à l'état antérieur» (Starobinski). Il a fallu se résoudre à chercher une définition plus précise du terme guérir. Pour le neurologue Kurt Goldstein (1878-1965), la maladie suivie de guérison est «le passage d'une norme individuelle à une autre norme individuelle». Pour Georges Canguilhem (1904-1995), l'organisme est un système ouvert, guetté par la dégradation, et pour lequel «aucune guérison n'implique un retour».En se délivrant de cette vision trop simple de retour restitutif, la science médicale n'a pas seulement gagné en clarté verbale, elle s'est également ouverte à de nouvelles pistes de recherches. C'est surtout dans le domaine des maladies tumorales malignes que cette conception a permis d'enregistrer un bon nombre de succès en rendant obsolète la croyance que les seules chances d'une intervention curative résidaient dans la destruction précoce et complète des cellules infectées. Malgré l'efficacité des nouveaux traitements, les spécialistes s'abstiennent toutefois de parler de guérison et lui préfèrent un ensemble de paramètres jugés plus objectifs. Prudents, ils associent également une probabilité de durée pour souligner l'effet souvent provisoire du résultat obtenu. Pour mesurer l'effet ponctuel d'un traitement, on parlera de «taux de rémission». Pour juger la qualité d'une guérison sur une période plus longue, le médecin, qui parlera alors de «taux de guérison prolongé», sera confronté à une situation plus complexe. Il doit en effet d'une part rester «à l'affût du marqueur pathologique de la persistance de la maladie» (Starobinski), et, d'autre part, tenir compte de la toxicité de la thérapeutique choisie. Le traitement de la maladie de Hodgkin a par exemple monté qu'il existait un risque d'induction de tumeurs secondaires lors de l'administration de la thérapeutique. Plus récemment, le cas du VIH va dans le même sens. Même si les traitements permettent le maintien ou le rétablissement d'une validité satisfaisante, on ne pourra pas parler d'une guérison du sida.En partant de son sens étymologique, Jean Starobinski a ainsi retracé une des évolutions de la notion de guérison. D'abord considérée comme un retour à un état naturel, la guérison est aujourd'hui largement relativisée par les spécialistes qui lui associent des paramètres objectifs et une durée limitée. Loin de l'idée de retour restitutif, même si celle-ci persiste au niveau linguistique lorsque le malade exprime la perception qu'il a de soi, la conception actuelle de la guérison est comparable, pour paraphraser Jean Starobinski, à cette «divine et miraculeuse métamorphose» du corps dont parlait déjà Montaigne.1 On retrouvera l'essentiel du propos du Pr Starobinski dans : Jean Starobinski, «Guérison», in Dominique Lecourt, Dictionnaire de la pensée médicale. Paris : PUF, 2004 ; 546-52.