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Une année après le départ de Burckhardt de Préfargier et dix ans après le lancement du projet, l’hospice cantonal des incurables de Perreux est inauguré à une dizaine de kilomètres à l’ouest de la ville de Neuchâtel. Comme plusieurs cantons de Suisse, Neuchâtel se dote d’un établissement dont le seul objectif est de désengorger les divisions des asiles d’aliénés existants. L’hospice de Perreux permet de vider la maison de santé de Préfargier de ses incurables et de mettre de côté la question de leur traitement, un problème qui avait tant occupé Gottlieb Burckhardt. Au problème médical et social des incurables, l’État donne une solution institutionnelle durable. Dans ce nouveau contexte, les tentatives de calmer et de soigner les déments dangereux par la chirurgie, proposées par Burckhardt, apparaissent encore moins pertinentes. Puisqu’il existe un établissement uniquement destiné à accueillir cette population d’aliénés, la question de leur traitement médical ou chirurgical est relayée au second plan, du moins jusqu’à ce que ce nouvel asile soit, lui aussi, victime de surpopulation.
En quittant Préfargier, Gottlieb Burckhardt ne quitte cependant pas le champ psychiatrique ; il se met dans ses marges. Entre 1897 et 1900, il participe à la fondation de l’asile de Sonnenhlade, près de Bâle. Il dirigera cet établissement rattaché à la maison des diaconesses de Riehen et spécialisé dans le traitement des femmes neurasthéniques de 1900 à son décès, sept ans plus tard. Cet ultime épisode dans la carrière de Burckhardt, le traitement des névroses bourgeoises, apparaît comme le paisible purgatoire d’un médecin qui avait transgressé les limites de sa profession. À Riehen, Burckhardt quitte la scène de la médecine à l’écart de ceux qui l’avaient condamné. Il décède en 1907 dans l’anonymat. Ses opérations avaient déjà été mises de côté par ses collègues dès le milieu des années 1890 ; son décès ne provoque donc pas une pléthore de nécrologies. Et les rares exemples d’hommages qui suivent à son décès ne le célèbrent pas comme « le pionnier de la psychochirurgie » ou « le père de la topectomie », à la différence des écrits de la seconde moitié du XXe siècle. La psychiatrie anatomo- pathologique localisatrice sur laquelle Burckhardt avait fondé toutes ses opérations est passée de mode. À l’orée du XXe siècle, la psychiatrie est marquée par son attrait pour la psychologie et son éloignement des questions physiologiques, qui sont laissées aux neurologues.
Réinsérées dans leur contexte, les opérations étrennées par Burckhardt dès 1888 n’apparaissent plus comme les premiers signes du développement d’une spécialité médicale, la neurochirurgie des troubles mentaux. Ces opérations se révèlent être à la fois une des tentatives de la psychiatrie anatomo-pathologique de la seconde moitié du XIXe siècle de prouver sa validité et son efficacité thérapeutique ainsi que le recours désespéré d’un directeur d’asile à la chirurgie pour faire face aux éléments violents et incurables de son établissement.
En aucun cas, les trépanations de Burckhardt ne sont de brillantes innovations négligées par des contemporains bornés. L’étude des conditions d’émergence de ces opérations a montré qu’elles étaient tout autant des instruments de discipline interne à l’asile que des esquisses de thérapies chirurgicales. L’analyse de la réception des travaux de Burckhardt a révélé que ceux-ci étaient en décalage avec l’actualité de la psychiatrie et qu’ils violaient des règles tacites d’éthique médicale.
Le fait de négliger les problèmes liés au fonctionnement de l’asile neuchâtelois ou à l’état de la psychiatrie de la fin du siècle dans la construction de l’histoire des « topectomies » ne peut qu’aboutir sur un récit incomplet de leur développement. En exploitant un maximum de sources variées pour ce travail, la complexité et l’ambivalence des gestes de Burckhardt apparaissent plus clairement que dans les histoires qui ont précédé. C’est la tension entre deux impératifs, gérer et soigner, articulée à la pression numérique croissante des aliénés incurables et à la nécessité de produire des connaissances médicales spécifiques, qui conditionne les interventions destructrices de Burckhardt. Selon la lecture que Pressman fait des lobotomies, les trépanations pratiquées à Préfargier sont une thérapie administrative aux ambitions scientifiques. Elles ne visent pas à guérir les patients d’une maladie déterminée, puisqu’une telle maladie n’existe pas dans le foisonnement taxonomique de la psychiatrie de la fin de siècle. Les opérations menées par Burckhardt visent à supprimer chez des aliénés violents un symptôme localisable pour tenter de les transformer en patients calmes et rétablir ainsi l’ordre interne nécessaire au bon fonctionnement thérapeutique de Préfargier. Les opérations ont pour but de convertir les incurables agités, incompatibles avec l’environnement asilaire, en incurables calmes1)Pressman, Jack D., Last Resort : Psychosurgery and the Limits of Medicine, Cambridge, CUP, 1998, p. 11., aptes à vivre parmi d’autres aliénés ou au sein de leur famille. Bien que reposant sur une connaissance du fonctionnement du cerveau qui se veut objective, ces opérations ont comme fonction de normaliser la place de l’aliéné dans la société et non de le guérir. Les circonstances sociales sont donc déterminantes dans la production des pratiques et théories médicales développées par Burckhardt. C’est un contexte social spécifique, associé à des théories médicales connues, qui rend possible l’émergence des gestes chirurgicaux de celui-ci. Aurait-il mené ses opérations si l’asile pour incurables en gestation avait ouvert ses portes plus tôt ?
Toutefois, le fait que Burckhardt réalise des opérations fondées sur des théories médicales en vogue pour répondre à des problèmes sociaux pressants ne suffit pas à les faire accepter par ses pairs. La mise en doute de la moralité et de la légitimité des opérations dans le contexte de la mutation de la psychiatrie de la fin du XIXe siècle va empêcher leur diffusion à large échelle. Parce que les théories et les sensibilités évoluent, une solution considérée comme valable à un moment donné ne le sera plus nécessairement des années plus tard. Les gestes de Burckhardt, qui naissent de la rencontre des conditions créées par plusieurs contextes différents, ne seront plus compatibles avec leurs contextes futurs. Le succès de la thérapie mise sur pied par le médecin bâlois – comme de toutes autres thérapies – ne dépend pas uniquement de son impact physiologique ou mental observé et mesuré, mais aussi de son acceptation par la société dans laquelle ce traitement est utilisé.
L’intérêt porté au contexte large des opérations de Burckhardt permet de mettre en avant le rôle de conditions locales spécifiques dans la naissance de savoirs ou de pratiques médico-scientifiques. Au niveau technique, les leucotomies d’Egas Moniz, les lobotomies de Freeman et Watts, n’ont presque rien à voir avec les essais de Burckhardt. Les psychochirurgiens des années 1940 balaient d’un pic à glace le lobe frontal de leurs patients ; ils sont loin des efforts de localisation des sources de troubles du langage dans le lobe temporal de l’aliéniste bâlois.
S’il existe un rapport entre Gottlieb Burckhardt et les promoteurs de la lobotomie du XXème, il faudrait le chercher dans l’analogie des contextes au sein desquels sont nées et se sont développées leurs techniques. Le problème de surpopulation asilaire, réglé par la construction d’asiles d’incurables à la fin du XIXe siècle, est-il à nouveau d’actualité dans les années 1930 ? Quelles sont les similarités ou les différences dans le rapport de la société à ses éléments déviants ? Quel rôle joue l’emphase sur une approche biologique de la folie dans les deux cas ?
La comparaison des contextes qui voient apparaître les opérations de Burckhardt et les lobotomies de Moniz permettrait de mieux comprendre ce qui rapproche et ce qui différencie les réalisations de ces deux médecins. Elle mettrait un terme à une vision réductrice de filiation entre ces différentes opérations.
Finalement, au-delà des spécificités du contexte de Préfargier, l’étude des opérations de Burckhardt révèle en sous-main la complexité du fonctionnement du champ psychiatrique et asilaire suisse de la seconde moitié du XIXe siècle. Sur ce point, beaucoup de questions restent encore ouvertes. Si les idées de la psychiatrie au XIXe siècle et les biographies de certains aliénistes de renom ont bien été étudiées, cela n’est pas nécessairement le cas de la routine des pratiques asilaires, du lien qu’entretiennent les psychiatres entre eux ou avec le reste de la médecine, du développement d’une politique des aliénés ou de l’histoire de ces milliers de patients qui ont passé quelques années de leur vie dans l’un des nombreux asiles psychiatriques de Suisse. Comme la lecture des archives de Préfargier ou des publicités de la presse de l’époque le révèlent, la gestion des aliénés n’était pas le fait des seuls grands asiles de Suisse, mais de nombreux asiles privés, de pensions familiales. Des communes à la famille, en passant par la justice et les aliénés eux-mêmes, une multitude d’acteurs, au- delà des seuls médecins, ont participé au façonnement de l’histoire des aliénés en Suisse romande dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il reste à les étudier.
Références [ + ]
|1.||⇑||Pressman, Jack D., Last Resort : Psychosurgery and the Limits of Medicine, Cambridge, CUP, 1998, p. 11.|