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1.11.2015, 16h
Orchésographie funèbre de la Renaissance anglaise. Œuvres de William Byrd, John Bull, Giles Farnaby, Thomas Tomkins, Orlando Gibbons, William Tisdale
Patrick Montan-Missirlian, clavecin
Programme
Le Roi
La Reine
L’Archevêque
Les Nobles
Le Musicien
Présentation
La danse macabre était à l’origine une allégorie sur l’universalité de la mort: personne, quels que soient le rang et la condition sociale, n’y échappe. D’où cette devise figurant sur la célèbre danse macabre du début du 17ème siècle de l’abbaye bénédictine de St-Magne à Füssen, dans le sud de l’Allemagne: «Sagt Ja Sagt Nein, Getantzt Muess sein». Le Pape aussi bien que l’Empereur, le commerçant ou le mendiant, tous sont réunis dans la mort. L’allégorie devait ainsi rappeler aux humains la fragilité de l’existence et la vanité de toute chose.
Traditionnellement, le thème apparaît sous la forme d’un joyeux cortège où des squelettes jouent des instruments, dansent et entraînent différents personnages suivant l’ordre protocolaire, des plus hauts dignitaires de l’Église et du royaume aux plus communs des hommes. Celle du cimetière de la Predigerkirche à Bâle datant du 15ème siècle, inspira en 1526 la célèbre série gravée de Hans Holbein le Jeune (1497-1543), un des modèles précisément de la danse macabre de Füssen. Niklaus Manuel (c.1484-1530) a également peint une fameuse danse macabre à Berne entre 1514 et 1522, dont une copie du 17ème siècle nous est parvenue. Ceci pour ne citer que les danses macabres en Suisse à l’époque qui nous occupe.
Les œuvres de ce programme de la Toussaint sont toutes extraites du répertoire anglais pour le clavier (virginal) de la Renaissance tardive. Il s’agit essentiellement de danses et avant tout des pavanes avec ou sans gaillardes. Contrairement à la gaillarde, qui est une danse sautée, la pavane est une danse grave et solennelle. Elle était donc tout indiquée pour tenir lieu d’épitaphe musicale. Les compositeurs pour le clavier de l’Angleterre élisabéthaine et jacobine nous ont en effet légué de somptueuses pavanes sur la mort de leurs illustres contemporains, souverains, nobles et autres dignitaires, scellant ainsi leur mémoire dans les sons. La gaillarde, quant à elle, est une danse sautée, de caractère joyeux.
L’orchésographie et traicté en forme de dialogue par lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre & practiquer l’honneste exercice des dances est le titre d’un ouvrage publié en 1589 par un chanoine de Langres, Thoinot Arbeau (anagramme de Jehan Tabourot). Cet ouvrage didactique est une référence pour la danse à la Renaissance. Grâce à cette source, il est possible en effet de reconstituer les pas à exécuter de différentes danses en usage à cette époque, notamment la pavane et la gaillarde, dont la musique est mise en regard du texte.
Les pavanes, gaillardes et autres danses de ce programme toutefois n’ont pas été composées dans le but d’être dansées. Pas plus que les mazurkas et les polonaises de Chopin deux siècles plus tard, pour prendre un exemple parlant. La danse n’est ici que le canevas à partir duquel les compositeurs ont écrit pour le clavier. La stylisation de la danse permet ainsi l’émergence d’un langage musical proprement instrumental, qui est l’une des caractéristiques de la Renaissance tardive dans l’histoire de la musique.
Cette stylisation autorisait sans doute une certaine liberté à l’égard de la mesure, surtout dans les pavanes, qui sont les pièces de la déploration par excellence. Cette discrétion – un terme qui commence à apparaître dans la première moitié du 17ème siècle, précisément dans des tombeaux et autres pièces funèbres des compositeurs français et allemands – sera décisive dans le passage de la Renaissance au baroque naissant, avec la valorisation dans la musique instrumentale des formes libres, telles que la toccata, le prélude, la fantaisie etc. Cette nouvelle forme d’expression musicale peut désormais véhiculer les affects au moyen de l’instrument seul et rivaliser ainsi avec la musique vocale sur son propre terrain.
Le Roi
La pavane intitulée A Sad Pavan for these distracted Tymes a été composée par Thomas Tomkins (1572-1656), fervent royaliste, organiste de la cathédrale de Worcester et membre de la Chapelle Royale, un 14 février 1649, soit deux semaines à peine après l’exécution du roi Charles I (1600-1649). Le caractère triste de cette pavane écrite dans le ton d’ut tierce mineure évoque non seulement la mort du roi, mais sans doute aussi la destruction par les membres du Parlement de la maison du musicien et de l’orgue de la cathédrale, privant ainsi Tomkins de tout moyen de subsistance. Toute musique sacrée étant bannie sous le Commonwealth, le chœur de la cathédrale qu’il dirigeait fut également dissout.
Cette période de troubles (distracted Tymes) permit néanmoins à Tomkins de rassembler tout un répertoire de musique pour le clavier, parmi ses meilleures pièces, dans un manuscrit autographe conservé à la Bibliothèque nationale de France (Paris, rés. 1122) (cf. ill.). Outre la pavane en question, d’autres pièces dans ce manuscrit comportent l’invocation finale latine «laus Deo».
Conséquence immédiate de l’instauration du Commonwealth, Oliver Cromwell (1599-1658) fit fondre l’or des joyaux de la couronne, symboles du pouvoir royal. Ces derniers étaient toutefois encore intacts à l’époque de la composition de l’allemande variée intitulée The Kings Juell par Orlando Gibbons (1583-1625), compositeur et organiste de la Chapelle Royale, l’une des figures de proue de la musique de son époque, soit «l’une des meilleures mains d’Angleterre». Le caractère enjoué de cette pièce contraste avec le ton élégiaque de la pièce précédente.
La Reine
L’une des plus somptueuses pavanes jamais écrites a été composée par John Bull (1562/3-1628), sans doute sur la mort de la reine Élisabeth I (1533-1603) (ill.). Intitulée selon les sources Queene Elizabeth’s pavin and galliard ou Paven Chromatique, l’œuvre recourt aux artifices musicaux les plus novateurs à l’époque pour évoquer l’humeur mélancolique: chromatismes, mélismes tournoyants, motifs du soupir, hexacorde, tocsin final, etc. La gaillarde, quant à elle, procède par modulation chromatique d’une clausule répétée telle quelle d’un ton à l’autre, jusque dans les tons les plus inusités de l’époque, rendant ainsi hommage à l’excellente virginaliste royale, qui dominait le clavier comme le royaume.
Comment ne pas songer ici au sonnet 128 de William Shakespeare (1564-1616), célébrant lui aussi la reine musicienne:
How oft, when thou, my music, music play’st,
Upon that blessed wood whose motion sounds
With thy sweet fingers, when thou gently sway’st
The wiry concord that mine ear confounds,
Do I envy those jacks that nimble leap
To kiss the tender inward of thy hand,
Whilst my poor lips, which should that harvest reap,
At the wood’s boldness by thee blushing stand!
To be so tickled, they would change their state
And situation with those dancing chips,
O’er whom thy fingers walk with gentle gait,
Making dead wood more blest than living lips.
Since saucy jacks so happy are in this,
Give them thy fingers, me thy lips to kiss.
Autre pièce usant du genre chromatique, la fantaisie de John Bull fait écho aux pièces précédentes. Le chromatisme du sujet n’est pas sans évoquer la fantaisie chromatique de Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), dont une version est d’ailleurs attribuée à Bull.
L’Archevêque
Le 10 janvier 1645, accusé de trahison, William Laud (1573-1645), archevêque de Canterbury, fut exécuté par pendaison à Tower Hill. William Laud et Thomas Tomkins, tous deux royalistes, collaborèrent notamment à la construction d’un nouvel orgue à la cathédrale de Worcester. Dans le manuscrit autographe, la pavane en mémoire de Lord Canterbury est cependant datée de 1647, quelques jours après que Tomkins, alors âgé de 75 ans, en composa une autre pour Thomas Wentworth (1593-1641), comte Strafford (voir ci-dessous), emprisonné lui aussi à Tower Hill, en même temps que Laud.
La pièce Pavan: Lord Canterbury est en deux parties, avec reprises variées. Comme Bull, Tomkins fait aussi usage du chromatisme et même, dans la seconde partie, du faux-bourdon. La pièce est dans le ton d’ut tierce mineure et porte l’inscription finale «laus Deo», tout comme la pavane pour la mort de Charles I.
Bien qu’elle ait été écrite avant l’exécution de l’archevêque, la pièce intitulée Tower Hill de Giles Farnaby (c.1563-1640), désigne en tout cas le lieu où l’on emprisonnait les personnalités de haut rang. Cette petite pièce, d’inspiration populaire contraste singulièrement avec le caractère sinistre des lieux évoqués.
Les Nobles
D’abord publiées dans l’anthologie Parthenia, or the Maydenhead of the first Musicke that ever was printed for the Virginalls, fin 1612, la pavane et la gaillarde de William Byrd (1540-1623) dédiées au comte de Salisbury, commémorent la mort de Robert Cecil (c.1563-1612), 1er comte de Salisbury, survenue le 24 mai de la même année. Le comte de Salisbury était le fils du Premier ministre de la reine Élisabeth I, William Cecil, Lord Burghley (1520-1598). Il fut secrétaire d’État au service d’Élisabeth I et de Jacques I, ainsi que chef de la police secrète. Grand connaisseur de musique, il employa le compositeur Thomas Morley (c.1557-1602). Cecil connaissait Byrd et l’aurait soutenu, bien que le musicien fût catholique.
Extraites de la même collection que la pavane et la gaillarde précédentes, The Lord Salisbury his Pavin and Galiardo d’Orlando Gibbons sont dédiées au même homme d’État, Sir Robert Cecil.
Autre victime du gouvernement Cromwell, Thomas Wentworth, 1er comte Strafford, était un partisan du roi Charles I, et devint conseiller du roi, conjointement à William Laud, archevêque de Canterbury, pour renforcer la position du monarque contre le Parlement. Lorsque le Parlement condamna le comte au billot, Charles I signa à contrecœur l’arrêt de mort, et son fidèle serviteur fut exécuté le 12 mai 1641.
L’écriture de Tomkins se caractérise par une certaine densité polyphonique, qui, dans le cas de la gaillarde qu’il dédie au comte Strafford (Pavan and Galliard: Earl Strafford), va jusqu’à la polyrythmie, une manière peut-être de suggérer la complexité de la situation politique à l’origine de cette période de troubles.
Lord Lumley’s pavan and galliard de John Bull rendent hommage à John Lumley (c.1533-1609), 1er baron Lumley. Fin connaisseur et collectionneur de livres et de tableaux, il hérita de Nonsuch Palace dans le Surrey, un château construit par Henry VIII (1491-1547) pour rivaliser avec le château de Chambord. Après la mort de Lumley, sa bibliothèque fut acquise par Jacques I (1566-1625) et constitua le fonds à l’origine de la British Library.
Catherine Tregian, née Arundell, est l’épouse de Francis Tregian (1548-1608), un fervent catholique, forcé à l’exil par la reine Élisabeth I. Leur fils, également prénommé Francis (1574-1619) est le supposé compilateur du fameux Fitzwilliam Virginal Book, l’une des sources les plus importantes de musique de clavier de la Renaissance anglaise, d’où est extraite la pavane du programme, intitulée Pavana Chromatica. Mrs Katherin Tregian’s Paven. Le chromatisme de cette pavane est un indice du caractère funèbre de la pièce.
Enfin, My Lady Carey’s dompe, pourrait être, comme son titre le laisse entendre, un tombeau dédié à Mary Carey (1499-1543), épouse de Sir William Carey (1500-1528), et sœur de la reine consort d’Angleterre Ann Boleyn (c.1501-1536). Elle était décrite par François I (1494-1547) comme «la truie anglaise, une grande putain, la plus infâme de toutes». La pièce est écrite sur un envoûtant ostinato à la basse.
Le Musicien
Les œuvres choisies pour ce programme de la Toussaint ne suivent donc pas un ordre chronologique, mais plutôt le protocole de la danse macabre, établi par le modèle pictural. Au roi Charles I, succède ainsi Élisabeth I, puis l’archevêque de Canterbury et toute une série de nobles, jusqu’au musicien, en l’occurrence le compositeur John Bull. La dernière pièce de ce concert, intitulée ironiquement Bull’s Goodnight est moins un memento mori que le compositeur s’adresse à lui-même, qu’une sorte de dernière danse (Kehraus), ponctuant ainsi la danse macabre sur un ton léger et réaffirmant par cela même le caractère tragi-comique de la représentation. Une manière enfin de prendre congé de la musique, une fois la danse macabre terminée, en lui assignant l’immortalité. (PMM)