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Oetztal 1950
Avec une esquisse orographique et 2 illustrations ( 62, 63Par Marcel Kurz
( Course officielle des skieurs du CAS ) Durant la dernière guerre mondiale, le slogan national « Va, découvre ton pays » était en vogue, dicté tout naturellement par les circonstances qui bloquaient nos frontières. Et il semble avoir été fructueux. Beaucoup qui croyaient connaître leur pays ont fait des découvertes sensationnelles. Depuis lors, le Comité central du CAS a lancé chaque printemps ses Hautes Routes à ski à travers les Alpes valaisannes, bernoises, grisonnes et jusque dans les Préalpes. L' année dernière ( 1949 ) pour la première fois l' itinéraire officiel passait la frontière pour descendre à Aoste et franchir le Col du Géant, réalisant ainsi le raid Saas-Chamonix. Cette première expérience ne fut pas favorisée par le beau temps, mais elle fit germer une idée plus vaste et généreuse: profiter de l' accalmie momentanée pour visiter nos voisins immédiats et apprendre à les connaître, eux et leurs montagnes.
Plusieurs projets furent étudiés: Oetztal, Cevedale, Dauphiné. Le premier est certainement le plus facile des trois et le plus naturel. Il vient de se réaliser, grâce au concours de circonstances favorables et d' hommes de bonne volonté. Espérons que les suivants rencontreront autant de succès et de compréhension: le ski en montagne aura par là contribué au rapprochement de peuples voisins faits pour se comprendre et prouvé à chacun qu' il existe de bonnes choses ailleurs que dans sa paroisse.
Pour diriger une telle collective dans les meilleures conditions possibles, il fallait un homme énergique et dévoué qui voulût bien reconnaître l' itinéraire lui-même et tout préparer ensuite pour la venue de ses collègues. Le CC confia l' organisation technique de cette traversée 1950 à la section Bernina ( Pontresina ). Son président, le major Charles Golay, réunissait toutes les conditions requises pour une entreprise de ce genre. Il voulut bien se charger de tous les détails avec la compétence dont il avait fait preuve si souvent dans le domaine du ski militaire 1. Il remit le commandement du groupe I ( composé ] Vers la mi-janvier déjà, les intéressés avaient reçu un prospectus suggestif rédigé en français et en allemand, illustré de nombreuses photos et d' une carte montrant tout le tracé itinéraire. Chacun pouvait ainsi se faire une idée des joies qui l' attendaient dans ce paradis du skieur. Le prix forfaitaire était de fr. 140 par personne à partir de Buchs ( frontière ). Chaque clubiste avait le droit d' emporter mille schillings et autant d' argent suisse presque exclusivement de Romands ) à son ami H.P. Badoux ( Montreux ), major et membre comme lui de la Commission d' Alpinisme hivernal du CAS. C' est du voyage de ce groupe qu' il sera spécialement question ici.
Samedi 18 mars, nous sommes une trentaine 1 dans le wagon réservé de l' express qui nous amènera au delà de l' Arlberg et quittons Zurich à 10 h. 25. Dès 11 h., le lunch est servi au wagon-restaurant. C' est l' occasion de lier connaissance avec de nouveaux compagnons et de saluer au passage de vieux amis tels que Glärnisch, Mürtschenstock, Spitzmeilen, Piz Sol, etc. A Sargans, quart de tour à gauche pour descendre la vallée du Rhin jusqu' à Buchs. Les douanes suisses et autrichiennes se font dans le train. Chacun déclare ses compétences maximales et, grâce au ton décidé de notre ami Badoux, tout passe comme une lettre à la poste.
L' horaire accorde une marge d' une heure pour ces formalités, et ce n' est qu' à 13 h. 15 que nous franchissons le Rhin pour passer en transit dans le Liechtenstein. A Feldkirch on quitte la vallée du Rhin et la ligne de Bregenz pour remonter le Montafon jusqu' à Bludenz, triste agglomération de fabriques ternes et fumantes. Et voici enfin l' Arlberg et son tunnel ( 12 km. en 12 minutes ). En débouchant de l' autre côté, on découvre Sankt Anton ( 1287 m .) et l'on songe tout naturellement à Hannes Schneider qui en a fait la réputation. C' est donc ici ce fameux berceau du ski autrichien? où sont les nur-series 2? on ne voit que des forêts et peu de pentes favorables. Par contre des quantités d' hôtels, et des téléphériques qui montent vers des combes invisibles où gîtent sans doute les fameux dorados. Il faudra voir ça de plus près une autre fois, mais cette première impression est plutôt décevante, malgré le beau temps.
Notre train descend maintenant la vallée jusqu' à Landeck où il rejoint l' Inn et la route venant de l' Engadine 16 h. 15 nous arrivons à la petite station d' Oetztal ( 688 m .) qui n' est pas même indiquée sur notre horaire international. Nous sommes à 40 km. seulement d' Innsbruck, à l' endroit où l' Oetz Ache conflue avec l' Inn. Il souffle une sorte de föhn et la température est remarquablement douce.
Ici nous rejoignons notre grand chef Golay qui vient d' arriver de Pontresina via Weinberg, Pfunds et Landeck. Il est descendu toute l' Engadine et le cours de l' Inn dans son auto et a mis trois heures jusqu' à Schuls, tant les chemins sont mauvais ( « mauvais! mauvais! » ). Sa voix de stentor s' impose immédiatement pour annoncer un « petit changement au programme »: nous coucherons ce soir à Sölden et monterons demain à pied à Ober-Gurgl, les chemins étant trop enneigés pour permettre le service prévu des jeeps. Les qu' il désirait. Notre ami Badoux voulut bien se charger pour son groupe de toutes les formalités pour l' obtention du passeport et des billets collectifs.
L' itinéraire est si facile qu' il n' exige ni piolet ni crampons. Nous avions cinq cordes qui ne furent utilisées qu' en deux occasions.
Par contre, il est bon d' emporter avec soi Ovosport, Nescafe, chocolat, sucre et fruits secs.
1 II avait fallu dédoubler ce premier groupe et former un Groupe I a qui partit le 20 mars. Les cinq autres groupes se succédèrent après Pâques, tous les deux jours, dès le 12 avril.
2 Terrains d' exercice.
hôtels de Gurgl et Ober-Gurgl sont du reste bondés, incapables de nous héberger un samedi soir.
Un grand car de 40 places nous conduit en une heure et demie de la station à Sölden ( 1352 m .) où nous arrivons vers 18 h. Sölden est la principale agglomération de cette longue vallée qui s' enfonce au sud, large et boisée, d' une pente régulière et qui n' est pas sans analogies avec celle de Saas, entre Baien et Grund, mais en plus vaste. Nous sommes fort bien reçus et logés à l' Hôtel Tirol. Le Kurdirektor, Dr Valentin Falkner, nous souhaite la bienvenue dans un vibrant discours qui reflète la cordialité naturelle des Tyroliens. Après ce voyage de 600 km ., les Genevois se retirent de bonne heure et nous en faisons autant \ Dimanche matin ( 19 ) le temps est encore beau et frais malgré un léger föhn. Nous laissons ici nos sacs à linge qui sont censés nous rejoindre à la Samoarhütte où nous coucherons mardi soir. Le même car nous conduit en 20 minutes à Zwieselstein ( 1446 m .) où la vallée bifurque. A droite ( SW ) le Ventertal ( prononcez Fent ) s' enfonce mystérieusement dans les montagnes. A gauche ( S ) c' est la vallée de Gurgl que nous allons remonter à pied. En été, on arrive facilement en auto à Ober-Gurgl, mais actuellement la route est fortement enneigée et ouverte seulement à de petits traîneaux qui vont transporter nos skis et nos sacs 2.
Coupant les premiers virages, nous suivons une trace battue qui s' élève dans la forêt et rejoint plus haut la route. Celle-ci remonte de très près la rive gauche puis la rive droite du torrent. Dans cette région, les rivières s' appellent toutes Ache: nous remontons donc la Gurgler Ache. La vallée s' élargit, très blanche et ensoleillée. Elle est longue et peu peuplée. On semble être sorti du monde. Et pourtant l'on croise de temps à autre des indigènes endimanchés qui descendent en ski à la messe. Egalement quelques traîneaux transportant des touristes et des bagages. On a peine à se représenter qu' une station hivernale importante se cache au fond de cette vallée perdue. Il y a beaucoup plus de neige ici qu' en Suisse romande, et c' est à se demander comment Ober-Gurgl n' est pas coupé du monde lorsque le mauvais temps dure quelques jours...
Au delà des dernières forêts, dans une cuvette éblouissante, et sous des mètres de neige, se tapit le petit village d' Ober ( 1910 m .) où nous 1 Sölden est relié par un téléphérique à Hochsölden ( 2070 m .) qui possède plusieurs hôtels et où l'on peut faire du ski jusque tard au printemps.
2 A partir de Zwieselstein nous étrennons la feuille Gurgl de la nouvelle carte au 1: 25 000 des Oetztaler Alpen que vient de publier l' Alpenverein et qui fait grand honneur à ses artisans, Fritz Ebster, Karl Finsterwalder, Erwin Schneider. A vrai dire, cette feuille est un luxe presque embarrassant pour des skieurs, tant elle est grande, mais c' est la seule qui soit vraiment exacte. La feuille occidentale ne paraîtra que dans deux ans seulement. Le 50 000 officiel est mauvais et le 100 000 trop petit. Une carte très pratique, quoique déjà ancienne, est celle levée au 50 000 pour le DÖAV ( Deutscher und Österreichischer Alpenverein ) par notre compatriote S. Simon ( Interlaken ), surtout les feuilles III et IV qui ont paru comme annexes à la Zeitschrift du DÜAV en 1893 et 1897. Comme facture, elles rappellent beaucoup l' Atlas Siegfried mais ne semblent pas être dans le commerce. Le 25 000 est également annexé au dernier annuaire ( 1949 ) de l' ÖAV qui porte le n° 74 et fait suite à la fameuse Zeitschrift du DÖAV. Une édition de cette feuille Gurgl a paru avec surimpression rouge des itinéraires pour skieurs.
arrivons à 11 h., soit deux heures et demie de marche depuis Zwieselstein. En attendant le lunch nous nous installons sur une terrasse donnant de plain-pied sur les champs de neige. Elle est déjà couverte de lézards multicolores qui se bronzent béatement au soleil. On doit devenir très vite paresseux à Ober-Gurgl et il faut sans doute l' énergie des professionnels pour vous secouer. Comme terrain, le skieur est servi à souhait: partout ce ne sont que pentes favorables plus ou moins raides. Un seul petit téléski, bien anodin en comparaison de nos puissants Oehler ou Constam.
Mais Gurgl est avant tout un centre d' excursions splendides. Sur la rive droite, toutes les vallées latérales rivalisent de douceur et de régularité pour aguicher le client: König, Ferwall, Gaisberg, Rotmoos, autant d' auges parfaites ouvertes en plein nord, avant-coureurs des dorados paradisiaques qui se nomment Langtaler et Gurgler Ferner. Partout ici c' est le triomphe du ski, surtout sur les glaciers, ces fameux Ferner, beaucoup moins rébarbatifs que nos Gletscher valaisans.
Après un excellent lunch, notre colonne se scinde en trois groupes qui partent successivement sous la conduite d' un guide 1 pour remonter la vallée et gagner la Neue Karlsruher Hütte ( 2430 m. ). Car nous abandonnons toute velléité de monter au Festkogel ( 3035 m .), prévu comme entraînement. Le programme judicieusement rectifié, nous gagnerons ainsi deux heures et demie sur la journée de demain qui devait débutera Ober-Gurgl même. Dédaignant le téléski, nous remontons la « nursery » battue comme plâtre, traversons le torrent issu du Gaisberg et suivons une piste facile et régulière qui conduit en une heure et demie à la Schönwieshütte ( 2262 m. ). Cette cabane ne semble pas indispensable et sert plutôt de buvette aux passants. Elle domine l' em du Rotmoostal dans lequel nous plongeons des regards d' envie. Une combe splendide et vierge de traces s' élève insensiblement vers un glacier moulé tout exprès pour les skieurs et couronné de cimes débonnaires.
Renonçant à ces tentations et à de nouvelles orangeades, nous poursuivons dans la piste qui coïncide avec le sentier estival indiqué sur la carte à flanc de coteau, parfois raide et avalancheux. Après un dernier coup de collier et une très courte descente, on arrive à la Neue Karlsruher Hütte, qui s' appelle aussi Langtalereckhütte. Elle est campée sur un mamelon à l' orée de ce Langtal que l'on devine en face de la chute terminale du Gurgler Ferner. On voit très bien d' ici l' endroit où notre célèbre compatriote Auguste Piccard réussit à atterrir en ballon après son ascension dans la stratosphère ( 1931 ). A Gurgl déjà, une immense photo rappelle ce haut fait dont la gloire rejaillit tout naturellement sur la station. Une caravane de skieurs est en train de plonger dans le goufre de 150 mètres qui se creuse sous la cabane pour remonter ensuite ce glacier et gagner le Hochwildehaus où nous coucherons demain soir. Ces deux cabanes sont reliées par un cable qui sert au transport des marchandises, mais il est détérioré actuellement et le transport se fait à dos d' hommes.
1 Nous avons trois guides: un guide autrichien répondant au nom de Franz Kneisl ( Sölden ), un guide grison, Christian Gredig, de Poschiavo, amené par le major Golay, et un guide valaisan, Vital Vouardoux, de Grimentz, membre du CAS Montreux. Dans ce trio, chacun est animé d' un certain amour-propre qui l' engage à se distinguer.
le gardien. On étanche sa soif avec force Skiwasser, breuvage national composé d' eau froide ou chaude, de jus de citron et de sirop de framboises. Comme chaque soir, la « Wohnstube » retentira de nos chants romands et des ordres militaires de nos deux majors. Notre gaieté semble en imposer aux Tyroliens eux-mêmes.
Lundi 20, les trois groupes s' ébranlent dès 8 h. Départ mouvementé, car la neige atrocement dure est striée de vieilles traces gelées. Nos as s' y lancent à tombeau ouvert, en faisant gicler les étincelles et même les carres métalliques. Par contre, dès que l'on commence à monter dans l' auge parfaite du Langtal, la neige devient poudreuse. Ce vallon glaciaire n' a pas volé son nom. Il est long, très long, d' une pente uniforme, presque monotone jusqu' à 2900 mètres. Le ciel se voile puis se couvre lentement, l' éclairage s' estompe et tout le paysage devient mat. Rien de transcendant pour accrocher nos regards. Malgré cela subsiste le charme de pénétrer dans une vallée inconnue, charme tempéré sans doute par la banalité d' une piste toute faite.
Laissant à gauche le Langtaler Joch, dépression principale sur la frontière italienne, nous décrivons quelques zigzags sur la pente plus raide, évitons quelques crevasses et parvenons à 11 h. 15 sur un col anonyme, coté 3290 sur le 25 000, col glaciaire incurvé entre la Hohe Wilde et l' Annakogel. Notre guide Franzi l' appelle « Ober-Schwärzenjoch ».
Le temps se gâte.Voici déjà les premières vagues de brouillard. Il serait plus sage de renoncer au sommet et d' entamer la descente pendant que le terrain est encore visible. Mais une trace toute faite monte vers la Hohe Wilde ( 3461 m .) et nous invite. Abandonnant ici les sacs et les skis, nous poursuivons à pied le long de la croupe neigeuse et jusqu' aux premiers rochers sommitaux. Ceux-ci sont pourvus de tringles métalliques mais encore plâtrés de neige et, par ce brouillard, la plupart d' entre nous renoncent au sommet lui-même. Il commence à neiger.
De retour au col, nous chaussons nos skis et plongeons dans le brouillard. La visibilité est presque nulle mais le terrain facile et la neige agréablement poudreuse. Longeant le pied W de l' Annakogel nous passons la selle 3150 et filons bientôt, tout droit vers le Hochwildehaus ( 2858 m ) 1 où nous parvenons en moins d' une heure ( 15 h. ).
Cette cabane de pierre est encore plus belle et plus moderne que celle d' où nous venons. Elle a été construite par les Allemands en 1938 et se dresse à côté de l' ancienne ( en bois ). Eau courante, électricité, chauffage central, rien n' y manque. Ici, comme dans la plupart des cabanes de 1' Alpenverein, les lits ont 1-2 draps et 3-4 couvertures. Cet après-midi nous avons tout loisir de nous reposer. Malheureusement le temps est bouché, beaucoup trop doux. La neige a de la peine à venir. Les brumes semblent à bout de souffle et restent suspendues dans l' air sans vent. Une bonne crachée de neige durant la nuit, voilà ce qu' il nous faudrait ...a suivre ) 1 Cote du prospectus. Non cotée sur le 25 000. Cette carte indique Hochwilde Haus et Hohe Wilde ( -Spitze ). Pourquoi cette différence?