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Contrairement à une idée couramment admise, les femmes sont encore loin du compte en ce qui concerne l’«égalité». Pour s’en convaincre, il s’agit de jeter un rapide coup d’œil aux résultats des nombreuses recherches faites sur les inégalités entre les sexes. On y apprend que sur cinq Suissesses, une est battue par son conjoint au cours de sa vie ; les discriminations salariales, pour celles qui travaillent, sont de l’ordre de 25% ; les hommes assument un dixième des tâches domestiques ; si, effectivement, elles ont accès aux postes de pouvoir, les femmes représentent moins de 10% du corps professoral à l’Université, environ le quart des politiques au niveau national et elles occupent une fraction infinitésimale des postes à responsabilités dans les grandes entreprises et les médias. C’est vrai, elles ont massivement investi le marché du travail. Or elles en constituent les échelons inférieurs et dans une large proportion, occupent des postes à temps partiel, dont les conditions sont moins avantageuses. Si elles sont encore pratiquement absentes des filières de pointe, elles sont maintenant majoritaires dans certains secteurs traditionnellement masculins, comme la médecine ou le droit, mais simultanément, on observe une corrélation entre leur entrée en force et une détérioration des salaires et des conditions de travail dans ces disciplines.
Maman ours est toujours à la cuisine
Symboliquement, comment les femmes sont-elles représentées ? Dans les médias, on parle peu et mal d’elles. Des recherches exhaustives démontrent qu’elles ont droit à un traitement quantitatif et qualitatif nettement inférieur à celui accordé aux hommes. Dans la littérature enfantine, maman ours continue à être cantonnée dans la cuisine avec son tablier rose. Dans la publicité et la culture commerciale, «la» femme est une top model toujours plus jeune, maigre et dénudée. Et que dire du boom de l’industrie du sexe, alimentée par les flux migratoires, entraînant des millions de filles et de femmes des pays pauvres à se prostituer pour répondre à la demande des hommes occidentaux, ou de leur présence sur Internet, dont le principal fond de commerce est la pornographie ?
Est-ce là le reflet de l’«égalité» entre les sexes inscrite dans la Constitution et défendue par une société qui se targue d’être démocratique ? Même si à plusieurs égards la situation s’est améliorée, et s’il y a toujours quelques intellectuelles de service pour clamer à toutes les tribunes que «si on le veut vraiment, on peut y arriver», nous vivons dans une société à deux vitesses, où les rôles, les responsabilités, les devoirs, les comportements, les attitudes, les activités, les qualités sont clairement répartis entre deux ghettos et où les hommes ont peu à envier aux conditions de vie d’une majorité de femmes.
Si le féminisme a encore plusieurs raisons d’être, comment réussir à tendre vers un monde plus juste ? Si l’on souhaite léguer une société plus équitable aux générations qui suivent, les femmes doivent compter sur elles-mêmes. Dans un premier temps, elles doivent exprimer les injustices qu’elles ressentent ; mettre des mots sur des sentiments. En parler entre elles ; c’est ainsi qu’elles découvriront peut-être que ce qu’elles s’imaginaient être seules à vivre ou à déplorer, les autres aussi le ressentent, chacune dans son coin. Communiquer – en parler avec leurs hommes, leurs collègues, leurs ami-e-s – libère, crée des solidarités, permet l’échange et la recherche commune de stratégies et de solutions.
Les quotas sont nécessaires
Tant que les femmes ne seront pas majoritaires à réclamer ouvertement des changements et à exercer des pressions sur les mentalités, les progrès vont continuer à se faire à pas de fourmi, lorsqu’il ne s’agira pas de recul. Sur le terrain, pour que les femmes soient plus nombreuses là où s’exerce le pouvoir, les quotas de femmes – ou d’hommes – sont nécessaires pour accélérer le processus qui conduit vers une société plus équilibrée. Les quotas (qui, rappelons-le, privilégient les femmes seulement si elles ont des compétences égales à celles des candidatures masculines) sont souhaitables non seulement en politique, mais aussi ailleurs où s’exerce le pouvoir : dans les conseils d’administration ou dans le corps professoral universitaire par exemple. Les expériences de sociétés plus progressistes, comme la Suède et le Québec, illustrent que pour arriver à mieux représenter les intérêts de la moitié féminine de la population, les mesures contraignantes sont indispensables. Les changements que celles-ci peuvent engendrer sont d’autant plus intéressants qu’ils induisent également une évolution dans les mentalités, créant ainsi un cercle vertueux. Dans l’espoir de rendre un jour le féminisme effectivement un combat d’arrière-garde.
Andrée-Marie Dussault
Rédactrice en chef de L’émilie (presse féministe)