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De Roland Jaccard, qui vient de prendre congé de ses amis, d’une vie et d’un monde qu’il supportait de plus en plus mal, que dirons-nous? Il perpétuait une tradition fort noble, non pas de révoltés, de polémistes, d’incendiaires, et moins encore de progressistes, mais de sécessionnistes élégants. Un stoïcien qui aurait pu passer pour libertin si la société dans laquelle il était né, et qu’il a vu décroître et s’effondrer, avait eu des mœurs. Au fond, un anti-moderne comme ses maîtres Weininger, Wittgenstein, Caraco ou Cioran. Weininger, philosophe juif autrichien tenté par la version kantienne du christianisme, auteur de Sexe et Caractère, maître-livre qui lui avait valu l’admiration de Freud et de Wittgenstein et dont Roland Jaccard préfaça la traduction française, se suicida à l’âge de vingt-trois ans. Roland Jaccard attendit son quatre-vingtième anniversaire pour tirer sa révérence.
In memoriam R. J.
Deux jours avant sa mort il jouait au ping-pong,
Souriant à la ronde et tutoyant les dieux.
Il avait pris sur lui de frapper sur le gong
Et comme un samouraï il nous fit ses adieux.
Il avait bu le vin et nous laissait la lie,
En sage il a vécu, choisissant ses amis
Et son poème écrit il a quitté la vie.
Les amis qu’il avait ont pleuré et souri.
Préférant au caviar saucissons et radis,
On l’a vu quelquefois descendre d’un avion
Une rose à la main, don du dieu Apollon,
Sur l’île où par Vénus est pleuré Adonis.
Il avait des dandies la grâce surannée,
Le côté spleenétique et l’échine courbée.
Comme Albert Caraco, Weininger et Cioran
Il avait ses entrées dans le cœur du Néant.
Ce qu’il est aujourd’hui, nous le serons demain;
Un doigt de cendre grise au creux de notre main.
Attend-il ses amis dans un monde plus beau,
Tête et buste sortis à demi du tombeau?