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Les Quatre Sœurs sont quatre films de Claude Lanzmann issus de l’énorme collecte d’entretiens (environ 300 heures) menés pendant une douzaine d’années afin de parvenir à la réalisation de son chef-d’œuvre testimonial, Shoah, sorti en France en 1985. Ruth Elias, Ada Lichtman, Paula Biren, Hanna Marton ont toutes traversé les atrocités de la persécution nazie et de la déportation. Ces rescapées que le cinéaste appelle dans son autobiographie, le Lièvre de Patagonie, des «revenants», qu’il préfère au terme de «survivants», déploient ici leur récit dans la continuité d’un montage qui préserve la durée de quasi-monologue face caméra.
Le premier témoignage, le Serment d’Hippocrate, est aussi le plus long (1 h 40). Ruth Elias est une belle femme, souriante, qui reçoit le cinéaste un soir chez elle en Israël. Elle a un accordéon dont elle jouera à deux reprises pour entonner des chansons chargées de souvenirs, d’espoirs et d’épouvante. Elle est née et a grandi dans la communauté juive de Moravská Ostrava, en Tchécoslovaquie. Son père est propriétaire d’une usine de saucisses et la famille possède trois magasins. Sa vie bascule quand les troupes hitlériennes envahissent la région, en 1939. Ruth, 17 ans, est là le jour où son père apprend que l’usine ne lui appartient plus. Un an plus tard, la famille est envoyée dans le ghetto de Theresienstadt. Par instinct de survie, elle décroche un travail aux cuisines afin de voler de la nourriture. Elle se marie alors afin d’échapper à un nouveau déplacement que son père lui intime de faire. Ruth, en se rebellant, sauve une première fois sa peau car elle ne reverra jamais ses parents (sa mère est abattue sous les yeux de son père, qui sera déporté et gazé).
La suite du récit est proprement hallucinante, dans une sorte de lente pérégrination en direction des plus épaisses ténèbres. Plus elle parle, plus autour la nuit semble devenir silencieuse. Ruth se sort à plusieurs reprises d’un destin qui la veut morte parmi les autres alors qu’elle ne cesse de répéter à quel point «elle veut vivre». Enceinte, elle est déportée à Auschwitz, où elle croise la route du docteur Mengele, un homme «séduisant, jeune, beaucoup de charme, de très bonnes manières». «Accouchez et après vous verrez», lui dit-t-il dans l’infirmerie où il vient chaque jour lui rendre visite. Mengele a pour son enfant un projet, en faire le cobaye pour une expérience : combien de temps un nourrisson peut-il survivre sans être alimenté?
Après-guerre, Ruth a voulu se suicider, elle a écrit ses mémoires, est partie vivre en Israël dès 1949, où elle a pu se reconstruire et fonder une nouvelle famille. Elle est morte en 2008. La retrouver dans toute la cruelle précision de ce récit (et des trois autres) est absolument inestimable.
Didier Péron, Libération