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J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de murs, ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies.Préface de l'Esprit des loisAu début de ses Aphorismes Hippocrate écrit : «Il faut prendre en considération le pays, la saison, l'âge et les maladies». En 1946, l'Organisation mondiale de la santé propose de définir la santé comme «un complet état de bien-être physique, mental et social ne consistant pas seulement en une absence de maladie». Elle ouvre ainsi la voie au modèle bio-psycho-social de la médecine proposé par Engel.1 Aujourd'hui, cet abord global holistique des patients se traduit par la GEM4 ou «grille d'évaluation du malade, de la maladie, du milieu et du moment».2 Ce qui était plutôt «géo-climatique» pour Hippocrate (les marécages, les fièvres) devient plutôt socio-culturel pour l'OMS.Entre les deux, Montesquieu procède à une large analyse des sociétés, de leur contexte historique, géographique et climatique, de leurs murs, de leur état de santé pour en déduire des lois qui aident les peuples ou les nations à vivre paisiblement.3Il dépend évidemment des connaissances de l'époque, qu'il lui est difficile de critiquer, même s'il sait en marquer les incertitudes et les limites, en les intégrant en une véritable démarche encyclopédique. Il lit des témoignages anciens et contemporains, parcourt l'Europe, tient compte parfois de ses propres ennuis de santé.Plus soucieux des sociétés et des nations et des lois qui les régissent, il reconnaît le rôle de la santé et de la maladie, dans le contexte contemporain d'une préoccupation «populationniste» qui fait de l'abondance d'un peuple la principale source de sa puissance, mais en tenant compte aussi de son hygiène, comme Disraeli l'affirmera un bon siècle plus tard.Comme l'écrit un commentateur, «Montesquieu inaugure l'analyse systématique des modèles du comportement des sexes en relation avec l'environnement et la biologie humaine». Il estime par exemple que «l'air de la mer, chargé de parties salines, doit crisper les fibres, augmenter leur ressort, et diminuer dans les vaisseaux la faculté qu'ils ont de céder au trop grand renouvellement des liqueurs». Cela explique les difficultés d'adaptation de voyageurs européens débarquant dans les îles des Caraïbes. D'une façon générale, «les grands corps et les fibres grossières des peuples du Nord sont moins capables de dérangements que les fibres délicates des peuples des pays chauds». Les peuples du Nord sont moins sensibles aux plaisirs comme à la douleur. Cela retentit sur la santé car, pour Montesquieu, «la grande joie est un état aussi éloigné de la santé que la grande douleur».Il note aussi le retentissement de religions «mahométane et indienne» sur l'hygiène, pas toujours facile à respecter dans des pays où manque l'eau pour se laver. Cela entraîne différentes fièvres et maladies par l'intermédiaire de bains et ablutions rituels que la police devrait surveiller en bornant «les inconvénients qui peuvent résulter de l'excès de la superstition». Ces mêmes religions sont influencées par le climat pour certaines prescriptions comme celles concernant le cochon. Il estime les Allemands hydrophobes, sans doute à cause de la mauvaise qualité de leur eau qu'il a expérimentée, tandis que «le caractère des Anglais
est une certaine impatience que le climat leur donne».Ils sont aussi, plus que d'autres, portés au suicide par une certaine «lassitude de l'existence», une «douleur
qui nous porte au désir de voir cesser cette douleur».Ces différences n'existent pas seulement aujourd'hui entre les peuples et les régions. Il y a aussi des évolutions dans le temps, plus difficiles à repérer, car seulement à travers des témoignages qui peuvent être biaisés par leur époque. Parmi leur cause, Montesquieu note, de façon ô combien actuelle pour notre temps : «la grande communication des peuples a répandu et répand tous les jours des maladies destructrices» ! Notre auteur se fondait en son temps sur la peste mais le nôtre ne manque pas de «pestes» non plus. Ce que Montesquieu note sur la morve des animaux, sur les mesures de «nettoyage» par désinfection et flammes, n'est pas non plus éloigné de ce que notre époque connaît avec l'encéphalopathie spongiforme bovine.Pour Montesquieu, cette curiosité ne relève pas seulement d'un esprit encyclopédique. Elle n'est pas une fin mais un moyen pour comprendre et en déduire des lois qui soient adaptées et efficaces. Pour lui, le climat et la culture conditionnent la physiologie qui, elle-même, détermine la psychologie. Aussi, tantôt les lois suivront les murs, tantôt elles tâcheront de les juguler. Montesquieu en donne deux exemples. «Le peuple des Indes est doux, tendre, compatissant : aussi ses législateurs
ont établi peu de peines, et elles sont peu sévères». Au contraire, «le peuple japonais a un caractère si atroce que ses législateurs
ne lui ont mis devant les yeux que des juges, des menaces, et des châtiments».En dehors d'inévitables anachronismes, d'observations aujourd'hui dépassées, de réflexions fondées sur les connaissances admises en son temps et sur lesquelles il ne porte pas de jugement, ce qui est le plus remarquable chez Montesquieu est sa méthode que l'on peut qualifier d'authentiquement scientifique. S'il n'est pas dépourvu d'hypothèses, il se dispense de préjugés qui biaiseraient son appréciation ultérieure. Il lit, il voyage, il note, il observe.Ces observations sont sans doute en partie subjectives mais il s'efforce de les rendre objectives, notamment en les répétant. Avec une grande honnêteté intellectuelle, parce qu'il n'a pas de parti à défendre mais vise seulement à la justice et à l'efficacité, il les relève, les confronte à d'autres observations, conscient que leur exactitude et leur pertinence entraîneront des lois justes et utiles. La diversité de ce qu'il remarque l'empêche de viser à l'uniformisation mais le conduit au contraire à reconnaître que les règles de fonctionnement d'une société varieront naturellement avec son histoire, sa composition, ses conditions de vie.Il se montre pragmatique, comme le sont souvent les juristes, comme le sont aussi les médecins.1 Frankel RM, Quill TE, McDaniel SH, ed. The biopsychosocial approach : Past, present, future. Rochester, NY : Univ Roch Press, 2003.2 Hrni B. La GEM4. Med Hyg 2000 ; 58 : 2504.3 Chiquet L. Montesquieu. Médecine et science au service des lois. Paris : Glyphe et Biotem, 2003.