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Lundi 6 novembre, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations Unies, a demandé un arrêt immédiat des bombardements sur la bande de Gaza en soulignant que la situation pour les populations civiles restait un cauchemar et que ce contexte était «plus qu’une crise humanitaire» mais «une crise de l’humanité». On pourrait en effet interroger l’usage de cette terminologie – crise humanitaire – largement répandu après le génocide rwandais, qui apparaît impropre à qualifier des événements dramatiques et semble ramener au second plan les responsabilités politiques à l’origine de ces crises, pour ne souligner que les conséquences terribles qu’elles font peser sur les personnes.
Si la notion même d’action humanitaire est née à la fin du XIXe siècle pour répondre à la crise que traversait le champ politique à cette période, et désignant initialement le secours aux blessés de guerre, sa définition s’est peu à peu élargie pour devenir un concept sibyllin, englobant des actions de secours sur des territoires nationaux et internationaux extrêmement hétérogènes. Après l’intervention «Restore Hope» et l’envoi de troupes américaines en Somalie, la Maison-Blanche, réfractaire à se laisser entraîner dans une nouvelle intervention en Afrique, poussera le Conseil de sécurité des Nations Unies à ne pas qualifier le conflit rwandais de 1994 de génocide et à privilégier le terme de «crise humanitaire». L’utilisation de cette notion se développera ensuite de manière exponentielle, notamment par les États parties prenantes de ces crises, dans le champ médiatique et le secteur de l’aide, décrivant les conséquences d’événements aussi divers que des catastrophes naturelles ou induites par un facteur humain.
Si l’usage de cette notion présente sans doute l’intérêt d’alerter sur des situations humaines catastrophiques, elle revient aussi à occulter les responsabilités politiques des crises, simplifiant à outrance des situations complexes et oubliant les faisceaux de causalité qui ont entraîné la survenue de drames. Un ancien président de MSF, Rony Brauman, a par ailleurs largement souligné l’écueil de l’usage abusif de l’expression «crise humanitaire» qui reviendrait à qualifier par exemple le viol de «catastrophe gynécologique». À Gaza, le conflit ne saurait également être réduit à la description de conséquences globales de la crise dite «humanitaire» sans énoncer l’origine des violences en cours. L’usage impropre de la notion pour qualifier cette situation renvoie également à une temporalité située dans l’urgence, en oubliant son historicité et les risques d’enlisement et d’élargissement du conflit.
La nécessité d’apporter des secours à la population civile de Gaza ne saurait faire oublier l’urgence du cessez-le-feu pour infléchir de manière pérenne les causes de ce désastre et fournir à la population de Gaza une aide à la mesure de l’immensité des besoins à couvrir ainsi qu’un minimum de sécurité pour les travailleurs de l’aide. Car l’objectif essentiel de toute action humanitaire médicale reste la fourniture de soins aux plus démunis, en aménageant des îlots d’humanité, exercice pratiquement impossible sans l’arrêt immédiat du déluge de feu actuel. Pour autant, elle n’a pas vocation à servir d’idiot utile en dissimulant la responsabilité d’acteurs ayant pris des décisions délétères, aucune crise n’arrivant ex nihilo. Enfin, l’usage de la notion de «crise humanitaire» ne devrait pas retarder le travail de qualification des événements actuels au Proche-Orient par les autorités compétentes, et en cela, l’usage d’une terminologie adéquate dans la narration du drame en cours nous oblige tous.