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12/06/2011
La manière dont on conçoit le lien entre la Nature et l'Homme, en Occident, s'enracine dans l'ancienne Rome. On y met spontanément le salut de l'humanité dans le corps social; or, Cicéron présentait Rome comme immortelle, et les historiens romains en général décrivaient les cités comme des êtres vivants, évoluant, et se métamorphosant - à la façon des dieux. On voyait se refléter, dans la cité et son histoire, un être divin qui vivait et, ce faisant, s'accomplissait.
Le culte du dieu et celui de la cité étaient donc une seule et même chose. Les hommes survivaient à leur mort, de leur côté, au travers de la cité, et en entrant dans le sein de ce dieu. L'idée que l'immortalité s'acquérait en laissant un souvenir parmi les descendants entrait dans cette perspective. Plus en profondeur encore, l'âme de la cité, en accueillant en son sein l'individu, lui permettait de revoir ses ancêtres et de continuer à veiller sur la cité, même au-delà de sa mort. La perspective individuelle était atténuée, et elle l'était parce que, d'un autre côté, paradoxalement, il n'existait pas de perspective universelle absolue: l'univers ne se reflétait pas dans l'individu; il vivait dans la cité. Le lien spirituel par excellence était celui qui existait entre les membres de la cité. Cette idée existe toujours, même si elle est appliquée à la Nation, à l'État - voire à l'Humanité entière.
Or, Teilhard de Chardin, pourtant largement héritier de la tradition latine, perçut que l'être humain ne pourrait pleinement se trouver soi-même qu'en s'unissant à l'univers entier, au-delà même de la Civilisation: après l'union entre tous les hommes, disait-il, il faudrait en passer par l'union avec les êtres vivants en général - puis, même, avec la matière dite inanimée! J'y ai fait allusion dans mon article sur William Hope Hodgson, qui, précisément, ne concevait pas l'union de l'homme avec l'univers comme s'étendant au-delà de la Civilisation: le reste de la Création demeurait fondamentalement hostile, étranger, au sein du futur étrange qu'il a imaginé. De fait, beaucoup d'hommes sont exclus, dans son Pays de la Nuit, de la Cité ultime, de la pyramide de lumière que l'humanité des derniers temps a pu bâtir sur Terre pour se protéger des effets de l'extinction du Soleil. Ces exclus sont devenus monstrueux, semblables finalement à ce que les Romains imaginaient dans leurs cauchemars, quand ils considéraient les barbares depuis le monde de l'âme: car ils les assimilaient à des monstres, à ce que nous appellerions des démons. Un écho de cette pensée existe, on le sait, chez Lovecraft, qui, du reste, se réclamait des anciens Romains. Chez Hodgson aussi.
Mais Teilhard de Chardin s'opposait radicalement à une telle conception: quoique sa pensée semblât devoir beaucoup à celle de Cicéron, il avait fait évoluer la pensée de celui-ci même jusqu'à la métamorphoser - notamment par le biais du christianisme, saisissant que le Christ était non seulement le dieu des hommes et de leurs cités, mais de l'univers entier, et que son règne créait forcément les conditions d'une union de l'Homme avec la Nature, au-delà même du lien social universel. L'enracinement du lien social dans l'Esprit était, à ses yeux, certes, la condition d'un monde devenu réellement fraternel: la loi ne pouvait pas le créer à la place des cœurs. Mais il affirmait que viendrait un temps, aussi, où l'Homme s'unirait, par son âme, également avec les bêtes, les plantes, les pierres.
Or, le secret de cette conception est qu'en aucun cas, il n'admettait que la Nature pouvait être, à proprement parler, inanimée: ce n'était, à ses yeux, qu'une apparence. Il était à cet égard l'héritier de Lamartine, ou même des esprits qui ont appréhendé la pensée des peuples dits premiers, et non plus des seuls Latins. Il intégrait ce qu'il admettait être une forme de panthéisme: le Christ était partout présent, quoiqu'à différents degrés; il l'était jusque dans les pierres, jusque dans les atomes. Le développement de la conscience et de l'amour, chez l'être humain, devait lui permettre d'appréhender cette âme des plantes et des pierres. L'amour divin baignant tout, il ne pouvait pas rester muet.
La conséquence en est que l'Union ultime devait se faire de l'Individu à l'Univers entier, Cités et Nature comprises, et que le triomphe de l'Homme était dans cette Union ultime. Son triomphe, et son salut. Or, notons que dans la tradition occidentale, le matérialisme empêche d'atteindre à de telles conceptions: aux limites données à la cité dans l'ancienne Rome fait en réalité écho dans la distinction radicale qu'on effectue entre êtres animés et êtres inanimés. Distinction que condamna précisément Lamartine, lorsqu'il déclara que les âmes qui n'attribuaient pas d'âme aux choses se glorifiaient illusoirement elles-mêmes, en se croyant les seules détentrices d'une flamme de la vie divine.
13/03/2011
L'écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke n'avait pas l'esprit religieux. Mais j'ai lu récemment son roman The City and the Stars, et il est véritablement construit comme une initiation à des mystères. Le gouffre qui sépare notre époque du lointain futur dans lequel vit le personnage principal, Alvin, progressivement se dévoile, et ce qui est pour lui passé est pour le lecteur avenir. Or, il apparaît, étrangement, que même si aucun dieu n'a, en apparence, présidé au destin de l'humanité, il existe un rapport assez étroit entre la conception manifestée par ce roman et celle de Pierre Teilhard de Chardin. Sans doute, l'Esprit, à l'origine des temps, ne planait pas sur les eaux; mais il croît assez en l'Homme pour que celui-ci le maîtrise et lui soumette la matière et crée les conditions de l'immortalité et même de la télépathie, permette à la Conscience de voyager au-delà des corps. A cet égard, le mystère le plus étonnant est que l'Homme parvient même à créer un esprit qui n'a plus besoin de cerveau pour exister: les forces qui, dans l'univers, président à la formation des cerveaux, ou sont concentrées dans les cerveaux durant l'existence, ont été captées, et de pures âmes ont pu être techniquement forgées. Les hommes étant devenus télépathes, ils peuvent communiquer directement avec elles.
Arthur Clarke n'admet pas de forme d'esprit préexistant à la matière; néanmoins, il faut signaler que, dans son livre, si l'humanité a pu maîtriser le temps et l'espace et fait un bond en avant énorme dans l'Évolution, c'est grâce à sa rencontre avec des extraterrestres eux-mêmes plus évolués qu'elle. On aurait pu alors se dire que ceux-ci eussent pu avoir déjà appris à vivre sans corps; mais Arthur Clarke n'en dit rien: cette invention, dans son livre, est réservée à l'être humain. Or, je crois que c'est parce qu'il ne veut admettre la divinité qu'en haut et en avant de l'évolution humaine: il rejette le point Alpha, mais il attend et espère le point Oméga tellement chanté et espéré, en son temps, par Teilhard de Chardin! Car quand on lit le jésuite des astres, comme j'aime à l'appeler, on voit qu'il met l'Esprit au bout de l'Avenir parce qu'il a intégré la science moderne, qui, au fond, fait naître le psychisme humain des conditions matérielles existantes.
La science-fiction apparaît comme une extension mythologique du matérialisme moderne; mais à toute mythologie, il faut un soleil spirituel. Pour concilier les deux, les esprits mystiques ont choisi de regarder vers l'Avenir, et d'y voir, né de l'humanité, le Saint-Esprit, enfant de l'humanité - Fils de l'Homme.
On se souvient de la dernière image du film 2001: l'Odyssée de l'Espace, adapté précisément d'une nouvelle d'Arthur Clarke: elle a bien ce sens. Il s'agit d'un enfant cosmique et divin, argenté et transparent, purement éthérique. S'il a une forme, il n'a certainement pas de chair. Même quand on pense avoir chassé de sa conscience tout concept religieux, dans le flot inspiré de l'imagination futuriste, elle ressort des profondeurs du subconscient. La grande vertu de Teilhard de Chardin est d'en avoir pris conscience et de l'avoir assumé. Arthur Clarke apparaît comme plus fantaisiste et hasardeux dans ses inventions. Cependant, lui-même reconnaît que les réalisations de l'avenir ont été étrangement pressenties par les religions! Ses imaginations apparaissent, de surcroît, comme agréables et poétiques, alors que Teilhard de Chardin est plus aride. Mais on se dit parfois que c'est gratuit et peu vraisemblable - quoique grandiose quand on parvient à y croire: Teilhard a plus de rigueur. Celui-ci a du reste aussi vu de l'esprit à la source des formes elles-mêmes, et s'il est au bout de l'Avenir, il est logique de le mettre également à l'aube du Temps. La Matière nage dans une mer d'esprit, en naît et y retourne! Mais il n'a pas voulu aller trop loin sur cette voie. Il s'est contenté de brièvement dire que la Matière n'est en réalité qu'une illusion. Clarke dit simplement qu'elle est le fruit des organes de ceux qui la perçoivent! Il existe quand même quelques ressemblances...
30/11/2010
Je viens de finir de lire un livre mythique: Robinson Crusoe. Inutile de revenir sur le détail de l'intrigue: un Anglais échoué sur une île déserte qui y recrée la Civilisation, et en devient le Gouverneur. Ce n'est que la surface des choses. Le mythe même vient du sens que Robinson, le narrateur de sa propre légende, donne à sa vie.
J'ai été frappé par la ressemblance formelle entre son récit et celui de l'Odyssée. On sait que les malheurs d'Ulysse viennent de l'impiété de ses marins, qui ont mangé les bœufs du Soleil: les dieux décident ensuite de les en châtier. Finalement, néanmoins, Zeus veut le faire revenir dans sa patrie, et il envoie Hermès et Pallas Athéna pour l'y aider. Conseillé au mieux, il suit les indications des Immortels et retrouve sa royauté. Or, le fond moral du récit de Defoe est bien l'action de la Providence: Robinson en parle tout le temps.
Il fut d'abord un marin impie qui n'obéit jamais à ses parents, et qui s'est bien moqué de Dieu, cherchant l'aventure sans se soucier d'aucun commandement divin ni d'aucune pratique pieuse. Or, échoué sur son île, il a, après un orage terrible, une fièvre qui l'amène à rêver d'un être céleste nimbé de feu qui pointe sur lui une lance accusatrice. C'est le seul élément visionnaire que contient le livre: car il n'a pas du tout le style mythologique d'Homère, étant en réalité nourri du style plus épuré de l'Ancien Testament.
Justement, Robinson a pu récupérer une Bible, sur le vaisseau échoué; se repentant amèrement de ses fautes, il n'aura plus de cesse de la lire, et de s'en remettre à la Providence, qui le sortira peu à peu de l'assujettissement de la Nature. Il renoncera même à suivre son entendement, jugé trop humain pour être fiable, et préférera les conseils secrets des êtres non incarnés (unembody'ed) dont il dit qu'ils entretiennent réellement une conversation constante avec les êtres incarnés: Upon these, and many like reflections, I afterwards found those secret hints, or pressings of my mind, to doing, or not doing any thing that presented; or to going this way, or that way, I never fail'd to obey the secret dictate. C'est vrai en particulier quand il s'agit de dangers, dont il conseille de ne pas rejeter les obscurs pressentiments, étant certain discoveries of an invisible world, and a converse of spirits, we cannot doubt, and if the tendancy of them seems to be to warn us of danger, why should we not suppose they are from some friendly agent, whether supreme, or inferior and subordinate, is not the question. Il rejette l'idée que les communications du monde invisible doivent être distinguées selon qu'elles viennent de Dieu même ou d'un esprit inférieur. Car le débat existait depuis quelque temps: si Hamlet hésite, par exemple, après avoir entendu parler le fantôme de son père, c'est qu'il ne sait pas s'il vient de Dieu ou d'un démon, c'est-à-dire un esprit inférieur. Mais pour Defoe, la question n'est pas là: il suffit d'être à l'écoute du monde des esprits.
Et le fait est que la vie de Robinson, ensuite, devient plus facile, et qu'il se rachète peu à peu, guidé sur la voie d'une sorte de triomphe. Il civilise l'île durablement et devient lui-même l'incarnation de la Providence, sauvant un commandant de vaisseau de mutins méchants qui ont voulu l'abandonner sur cette même île devenue expiatoire. Il crée alors un mystérieux personnage de Gouverneur qu'on ne voit jamais, et qui installe une forme de terreur sacrée dans le cœur des rebelles. C'est la fondation de la royauté, mêlée à la divinité dans l'esprit du Peuple pour lui permettre de revenir dans le droit chemin. (Le commandant du vaisseau, appartenant à l'aristocratie, est bien sûr au courant de la mystification.)
Finalement, revenu en Europe, et séjournant à Lisbonne, il doit, pour regagner l'Angleterre, passer les Pyrénées, et affronter des centaines de loups féroces que la neige et la faim ont jetés sur les êtres humains. C'est sa dernière épreuve. C'était les chevaux des voyageurs, qui avaient attiré ces loups: ils prétendaient les manger, et Robinson a dû vaincre ces prétendants (présentés comme evil) avant de retrouver la joie du foyer ancien.
Le roman est fabuleux également grâce au personnage de Friday, ou Vendredi, et cela annonce les romans amérindiens de James Fenimore Cooper. Ce personnage est un auxiliaire qui vaut bien Hermès. Il est joueur, et incarne à lui seul les forces de la Nature - lesquelles apparaissent comme un simple voile, au fond, de la volonté divine. Je reparlerai, à l'occasion, de ce sublime Arawak et de ses descendants mohicans dans la littérature de langue anglaise. Je voulais de toute façon montrer comment Robinson Crusoe créait un mythe en restant dans un réalisme qui imprègne en fait le réel d'un sens moral venu d'en haut. L'influence de l'Ancien Testament, comme je l'ai dit, est patente. Mais il y a déjà, dans ce magnifique roman, du romantisme.