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Deux visions s’affrontent en politique d’asile. Pour les uns, une minorité de vrais réfugiés doit être distinguée d’une majorité de migrants économiques qui abusent de la procédure d’asile; afin d’opérer un tri, il s’agit d’examiner sévèrement les motifs d’asile et d’avoir recours à des mesures dissuasives rendant la Suisse peu attractive. Pour les autres, les demandeurs d’asile sont, avant tout, des personnes à protéger et tout doit être mis en œuvre pour éviter de les renvoyer vers des pays où elles pourraient être en danger.
Les tenants de la première thèse s’installent assez confortablement dans une position «dure mais juste» et les seconds dans une sauvegarde des «valeurs humanitaires fondamentales», elle aussi confortable. Tout le monde, en fin de compte, affirme chercher à protéger efficacement les personnes en détresse. Les partisans de la fermeture comme ceux de l’ouverture se fondent cependant sur des conceptions biaisées des réalités actuelles des mouvements migratoires.
Une première erreur est de penser qu’il existerait d’une part de vrais réfugiés, méritant d’être accueillis en Suisse, et de l’autre des migrants économiques sans besoin de protection. Certes, seule une minorité des requérants sont personnellement persécutés et correspondent à la Convention de 1951 sur les réfugiés, mais l’examen de la situation politique et économique des pays d’origine montre que, dans une large proportion d’autres cas, ce sont bel et bien des situations de violence ou de violation des droits humains qui expliquent la fuite. Des analyses statistiques permettent ainsi de montrer qu’à l’échelle mondiale, le chômage et la pauvreté sont sans incidence sur le nombre de demandeurs d’asile quittant un pays alors que leur effectif augmente si la situation politique se dégrade et diminue si elle s’améliore.
Une deuxième erreur est cependant de croire qu’une politique de portes ouvertes est une réponse adéquate aux besoins de protection dont nous venons de mesurer l’ampleur. Elle buterait vite, en effet, sur un problème d’effectifs et d’équité. Un problème d’effectifs, car le nombre de personnes en quête de protection à l’échelle du globe est sans commune mesure avec les possibilités d’accueil. Un problème d’équité, car les personnes qui parviennent à gagner l’Europe et la Suisse sont rarement celles pour qui le besoin de protection est le plus aigu: il est beaucoup plus difficile pour les femmes, les personnes âgées et les plus démunis de fuir sur de longues distances. Or, dans les milieux défendant les réfugiés, l’énergie déployée pour défendre les cas individuels de demandeurs d’asile parvenus jusqu’en Suisse contraste souvent avec une attention limitée portée à l’assistance au-delà des frontières. Le déséquilibre impressionnant (de 1 à 25) entre la contribution financière de la Suisse au budget du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et le budget fédéral lié à l’asile en Suisse illustre cette myopie humanitaire.
Nos arguments invalident donc l’idée selon laquelle on peut, avec bonne conscience, renvoyer une majorité de «faux» réfugiés pour accueillir la minorité des «vrais». Il en ressort cependant aussi qu’un accueil réservé aux personnes remplissant les conditions strictes de la Convention de 1951 et restrictif vis-à-vis de celles qui fuient la détresse et l’insécurité est nécessaire pour éviter de susciter des espoirs chez des centaines de milliers de migrants potentiels. Une telle politique de sélection n’est cependant moralement justifiable qu’à deux conditions: d’une part, si elle s’accompagne d’efforts plus soutenus pour offrir des alternatives de protection à proximité des zones de tension et soutenir les efforts du HCR, d’autre part, si les autorités garantissent à tous les demandeurs d’asile une procédure respectant leurs droits fondamentaux. La mission des défenseurs de l’asile est donc double, veiller à garantir l’humanité des politiques en Suisse sans perdre de vue les enjeux mondiaux.