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«L'école en péril»: le thème du forum ouvert par l'essor mériterait au moins un point d'interrogation (ndlr: nous l'avons ajouté car la remarque de Mme Lyon est pertinente). Les inquiétudes à l'égard de l'efficacité de la formation datent de l'Antiquité, comme le rappelaient les sociologues Baudelot et Establet dans un ouvrage un peu polémique: «Le niveau monte», il y a plus de dix ans déjà.
Les affirmations selon lesquelles les parents n'assureraient plus leur mission éducative et les élèves se montreraient de plus en plus indisciplinés et violents,au point de mettre l'école en péril, sont récurrentes. Elles se fondent souvent sur de vagues souvenirs d'enfance, édulcorés par la distance qui sépare chacun de nous de ses premières années scolaires. A l'époque, l'autorité s'exerçait sans doute avec davantage de vigilance et les jeunes étaient plus enclins à suivre les consignes que leur dictaient les adultes, par nécessité plutôt que par choix délibéré.
L'école, en tant qu'institution, n'est pas plus en péril aujourd'hui qu'elle l'était autrefois. Si les parents sont plus inquiets qu'avant, ce n'est pas quant à l'avenir de l'école mais bien quant à celui de leurs enfants. La société attache de plus en plus d'importance aux compétences acquises en cours de formation et aux titres obtenus. Les emplois offerts sont toujours plus exigeants et la concurrence toujours plus vive entre celles et ceux qui voudraient les décrocher. Le niveau de formation est devenu l'indicateur le plus fréquemment utilisé pour estimer le capital humain nécessaire à un pays afin de couvrir ses besoins en matière de personnel qualifié.
En 2006, la Conférence des directeurs de l'instruction publique (CDIP) s'est fixé un objectif ambitieux: d'ici 2015, 95% des jeunes devraient bénéficier d'un titre du degré Secondaire II (CFC, certificat d'une école de culture générale ou de commerce, certificat de maturité). A ce jour, cette proportion n'est encore que de 90% en moyenne suisse. Elle est encore inférieure à cette moyenne dans de nombreux cantons.
En 2009, les Académies suisses des sciences se sont fixé elles aussi un objectif ambitieux: en 2030, 70% des jeunes devraient être diplômés de l'enseignement supérieur (universités, écoles polytechniques, hautes écoles de formation professionnelle supérieure). Ces formations sont en hausse constante dans la population, tant en raison de l'immigration de personnes très qualifiées que de l'offre croissante des hautes écoles spécialisées (HES).
Dans le même temps, le nombre de jeunes qui quittent l'école sans avoir acquis une formation professionnelle se réduit constamment. La difficile question de l'intégration des enfants et adolescents immigrés demeure cependant préoccupante. Leur nombre s'est accru au cours de ces dernières décennies et l'école peine parfois à leur offrir les conditions nécessaires à leur réussite.
Du côté des parents, la diminution du taux de natalité a permis de compenser la réduction générale du temps disponible. Le pourcentage des femmes qui exercent un métier à l'extérieur de leur foyer a considérablement augmenté, ce qui contraint à recourir à des solutions de prise en charge des enfants hors de la famille élargie, tout particulièrement dans les agglomérations urbaines. De nouvelles places d'accueil sont en train de s'ouvrir un peu partout. La pression morale exercée autrefois sur les mères qui optaient pour l'exercice d'un métier a pratiquement disparu, ce qui leur permet d'organiser leur vie professionnelle et familiale avec davantage de souplesse.
Evidemment, cette évolution n'a pas permis d'éradiquer toute délinquance et toute indiscipline à l'école. En se démocratisant, la société a offert davantage d'espaces de libertés et a intensifié le droit à l'expression. Les nouvelles technologies et les incitations à consommation ont élargi le champ des possibles. Or, quand tout devient possible, il faut apprendre à résister, à se frustrer, à renoncer, exigences nécessaires à tout apprentissage scolaire. Les parents ont parfois le sentiment de voir leur progéniture s'enfermer dans un monde qui leur est étranger. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils négligent leur mission éducative, mais plutôt que celle-ci leur échappe parfois, sans qu'ils sachent bien comment s'y prendre. Pour la première fois, certains enfants en savent plus que les adultes de leur entourage dans certains domaines, ce qui tend à miner l'autorité parentale.
Est-ce une raison pour craindre que l'école soit «en péril»? Je ne le pense pas. Au contraire. L'école reste et doit rester plus que jamais ce creuset où les jeunes apprennent non seulement les connaissances et les compétences qui leur seront utiles dans la vie, mais ce lieu où s'exercent la socialisation et la citoyenneté dont ils auront plus tard le plus grand besoin.
Anne-Catherine Lyon
Cheffe du Département de la Formation,
de la Jeunesse et de la Culture (DFJC)
Canton de Vaud
Le savoir est de beaucoup la portion
la plus considérable du bonheur.Sophocle
(extrait d'Antigone)
Une fortune est plus à l'abri
dans une tête que dans un sac.
Félix Leclerc
Dans «connaître», il y a «naître».
Victor Hugo