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A première vue, un tel titre ne paraît pas caractériser de façon assez éloquente les quatre dernières années de la vie de Smetana. Car dès la fin des années soixante-dix, les controverses que son oeuvre avait jadis soulevés disparurent, une nouvelle génération de ses partisans et d'interprètes de son oeuvre, intelligents et puissants, vint renforcer sa position, et la vie elle-même démasqua la stupidité et la petitesse de ses adversaires. Et ce n'est plus seulement le monde musical, ce sont les couches les plus larges de la nation - le mérite en revient en premier lieu aux nombreuses asociations chorales - qui commencent à se rendre compte de l'importance primordiale de l'oeuvre de Smetana pour la nation tchèque. Le maître vieillissant, vivant dans le calme refuge de la maison forestière de Jabkenice, tracassé par de nouvelles attaques de la maladie, est désormais considéré comme un grand créateur pour qui les gens éprouvent le plus grand respect et qu'ils considèrent comme un génie de la nation. A partir de 1880, Smetana est littéralement comblé d'honneurs. De très nombreuses associations chorales le nomment membre d'honneur et un grand nombre de villes de Bohême lui confèrent le titre de citoyen d'honneur. En septembre 1880, la ville de Litomysl - sa ville natale - organisa un grand concert en son honneur et inaugura une plaque commémorative sur
sa maison natale.
Tout cela réjouissait beaucoup le vieux maître; mais il ne pouvait pour autant s'empêcher de penser à la fin de sa vie qui s'approchait; les honneurs qui lui venaient de toutes parts ne pouvaient rien y changer, comme ils ne pouvaient améliorer en aucune façon sa mauvaise situation matérielle. Il en résulta une certaine tension qui accablait son esprit et qui évidemment n'était pas favorable à la création, accélérant même incontestablement les dernières attaques de la pernicieuse maladie.
Lorsque Smetana dit à ses amis qu'en 1880 il devrait fêter le cinquantième anniversaire de son premier «concert» public (faisant allusion à une soirée organisée à Litomysl lors de laquelle il avait joué, âgé de 6 ans, l'ouverture de La Muette de Portici), on décida d'organiser à Prague un concert en son honneur. Le concert eut lieu le 4 janvier 1880 dans la salle de l'Ile de Sofie; on y joua Vysehrad, on y donna en première audition Tábor et Blanìk, la Chanson tchèque (en version définitive) et les Chants du soir. Smetana qui, malgré sa surdité, était toujours un maître souverain du clavier, s'y produisit lui-même, après un long silence, comme pianiste: à côté de quelques-unes de ses propres oeuvres, il y joua aussi quelques pièces de Chopin, voulant rendre, en tant qu'auteur de nombreuses oeuvres pour piano, l'hommage à la mémoire du grand compositeur romantique. Le concert fut un immense succès dont Smetana se réjouissait beaucoup et qui l'encourageait à continuer son travail.
Les années quatre-vingts représentent d'ailleurs, dans l'histoire de la nation, une période de réconciliation et de calme relatif, grâce surtout à une série de compromissions auxquelles avaient résolu de procéder les deux principaux partis politiques tchèques, le parti Vieux-Tchèque et le parti Jeune-Tchèque. Plusieurs projets, formulés jadis avec une grande témérité, revêtaient désormais un aspect plus réaliste, quoique ce fût au cours de cette période que l'on réussit à réaliser une série de tâches dont la nation s'était littéralement nourrie durant plusieurs décennies. C'est ainsi par exemple qu'au bout de dix-neuf ans d'activité, le Théâtre Provisoire céda la place au
qui fut inauguré solennellement de 11 juin 1881.
La somptueuse architecture de l'édifice situé sur les bords de la Vltava, à la réalisation de laquelle avait pris part avec enthousiasme toute une génération des meilleurs artistes tchèques, devait donc ouvrir ses portes à la nation qui avait réuni elle-même les moyens nécessaires à sa construction. Ce but ne fut pas respecté lors de l'inauguration du Théâtre à laquelle on procéda avant le terme, pour profiter de la visite du prince héritier Rodolphe à Prague. La fête de la nation faillit ainsi devenir une fête dynastique. La présence du prince prêta à la cérémonie la magnificence de l'éclat officiel. Le Théâtre fut inauguré par la création de l'opéra Libuse de Bedrich Smetana. Rien n'est plus bouleversant et rien ne témoigne mieux de la place qui était réservée au compositeur tchèque au sein de cette société officielle que le fait que Smetana, sourd depuis de longues années, après avoir assisté à toutes les répétions de l'oeuvre, ne reçut pas l'invitation à la création de l'opéra. A la fin, il dut être introduit, presque clandestinement, au milieu des cordons de la police secrète qui gardait l'édifice, dans la loge du directeur du Théâtre d'où il suivit ensuite la représentation. Et lorsque, pendant l'entr'acte, le prince impérial daigna recevoir les constructeurs du Théâtre, on faillit de nouveau ne pas inviter Smetana, et lors de l'audience on dut assister à une scène pénible, lorsque le prince ne réussit pas à comprendre que cet homme triste et étrange qui se tenait au fond du salon était l'auteur de l'opéra et que, par-dessus le marché, il était entièrement sourd. Ce ne fut qu'après le départ du prince qui à la fin du IIIe acte quitta, avec sa suite, le théâtre que la représentation se transforma en un grandiose hommage au compositeur. Smetana cependant dut se contenter de regarder, car de toutes ces ovations du public il n'entendait rien. De sourds bourdonnements d'oreilles constituaient les seules eons qui, aux moments d'excitation, pénétraient dans son monde intérieur. Or bientôt après, une terrible catastrophe dut se produire. Le 12 août - avant qu'on n'y eût commencé des représentations régulières - le Théâtre National fut dévoré par un incendie. Et comme si le destin voulait prouver l'étroite appartenance de Smetana à cette institution, le jour même de la catastrophe le compositeur faillit être tué à la gare de Neratovice par un train. La catastrophe du Théâtre National toucha profondément Smetana qui se mit - avec le même élan avec lequel il avait jadis donné des concerts au profit de l'édification du Théâtre - à organiser une série de concerts dont le benefice était destiné à la reconstruction de l'édifice. Et ce n'était que sa maladie, toujours plus grave, qui l'empêcha de développer cette activité dans la mesure voulue. Néanmoins, en septembre 1881, ii dirigea à Prague - pour ne citer qu'un exemple - l'ouverture de son opéra Libuse et en octobre il se rendit jusqu'à Pisek pour y donner un grand récital de piano; mais ce fut aussi son dernier concert.
Vers la fin de 1881, Smetana apprit avec joie que son opéra Deux veuves avait été représenté avec succès à Hambourg. Il avait déclaré à plusieurs reprises qu'il ne s'intéressait guère aux succès que ses oeuvres remportaient à l'étranger et que les sympathies et l'admiration que lui témoignait sa propre nation lui apparaissaient comme une récompense suffisante. Néanmoins, il lisait avec une grande joie les lettres qui lui parvenaient de temps en temps de Liszt et les nouvelles des succès que ses oeuvres remportaient à l'étranger le remplissaient de satisfaction, d'autant plus qu'il croyait qu'ils pourraient lui permettre d'améliorer sa situation matérielle.
Durant ces allées, sa fantaisie et sa puissance créatrice demeuraient encore intègres, quoique Smetana se rendît déjà compte que sa mémoire musicale commençait de fléchir. En travaillant, il éprouvait des malaises et devenait nerveux, de sorte qu'il ne pouvait consacrer à la composition que des moments de plus en plus courts. Il transgressait cependant les conseils des médecins qui lui recommandaient le calme et le repos, car les idées musicales constituaient désormais le seul élément sûr et inébranlé de sa vie psychique. Au prix d'une tension croissante, il se retranchait ainsi dans un monde intérieur qui ne le quittait et ne le trahissait pas. Dès le mois de septembre 1879, ii s'était entendu avec Eliska Krasnohorska au sujet du livret d'un nouvel opéra -
Le travail à la nouvelle oeuvre ne progressait cependant que lentement. L'oeuvre elle-même fut terminée le 18 avril 1882, et en juin de la même année Smetana écrivit le prélude orchestral à l'opéra.
Le Mur du Diable est une des oeuvres les plus originales que Smetana eût écrites. Sa fantaisie créatrice exigea plusieurs transformations essentielles du livret de l'opéra. Smetana avait demandé en effet à Eliska Krasnohorska tout d'abord le livret pour un nouvel opéra comique. Il semble que son esprit, tellement accablé au cours des dernières années de sa vie par des idées sombres, s'opposait instictivement à un sujet grave. Mais comme nous avons déja vu, les sujets comiques se transformaient rapidement sous ses mains pour revêtir un aspect beaucoup plus sérieux et profond, différent parfois de l'intention du librettiste. En plus Smetana fut cette fois influencé par un lyrisme subjectif : car il comprenait très bien le drame du seigneur Petr Vok, son rêve de la jeune femme qu'il avait jadis aimée et de sa fille, jeune et belle, dont il s'éprend. Il serait possible d'ailleurs de trouver des parallèles assez sérieux sinon directs entre la vie seuntimentale du compositeur lui-même et, celle du héros de l'opéra. Le monde des anciens chevaliers était également très proche au compositeur. Enfin, Smetana ne renonça même pas au dessin de petites figures de genre, comme la figure du burgrave Michalek qui apparaît ici comme un nouveau type de la galerie de ses ténors buffo; et il trouva enfin dans le livret de l'opéra le climat d'un accord harmonieux entre les seigneurs et le peuple. Mais il fut captivé surtout par le double personnage de Rarach (le Diable) et de l'ermite Benes. Ce double motif n'y revêt pas seulement l'aspect d'une confusion des deux personnages (comme dans le livret de Viola dont Smetana s'était occupé dans les années soixante-dix), mais celui de deux consciences. Dans la conception du compositeur, Rarach n'est pas un brave diable des contes de fée tchèques; c'est au contraire un démon qui s'efforce de s'emparer des âmes humaines. L'ermite Benes, un grand avare sous le masque duquel Rarach apparaît de temps en temps sur la scène, succombe à sa puissance. Le conflit entre les deux personnages n'est tranché au profit de Benes que lorsque celui-ci fait une sincère pénitence, avouant que c'était par cupidité qu'il s'opposait au bonheur du seigneur Vok. Ce n'est qu'alors que Rarach est dompté et que l'harmonie de la vie est renouvelée. Vok épouse Hedvika, fille de la femme qu'il avait jadis aimée, dont il feignait d'abord de n'être qu'un défenseur paternel. Et Jarek qui a juré de ne pas se marier avant le seigneur Vok, son maître, et qui a failli tomber dans le piège du diable, épouse Catherine. Pour faire mieux comprendre la transformation du récit, il est nécessaire de rappeler que le sujet de l'opéra s'appuie sur une légende du «Mur du Diable» qui aurait jadis été élévé sur le haut cours de la Vltava. Le diable voulait voyant l'échec de ses efforts -élever à travers la Vltava un mur et noyer Vok dans le nouveau monastère dont il désirait devenir l'abbé. Mais sous les puissantes paroles de l'ermite Benes le mur s'est écroulé, ne laissant comme trace que des rochers sauvages et des chutes d'eau, que d'ailleurs nous chercherions aujourd'hui en vain dans la région.
La fantaisie créatrice de Smetana fut captivée, comme nous avons déjà dit, avant tout par le thème de Rarach; Smetana le traduisit par une mélodie traînante et mystérieuse, accompagnée d'un enchaînement inhabituel d'accords altérés. Le monde du Seigneur Vok est par contre tracé avec un grand éclat, comme il sied à un chevalier du Moyen Age. Mais Smetana dota le personnage de Vok encore d'une autre qualité. Nous avons vu que Premysl, le héros de l'opéra Libuse, est non seulement un prince, mais aussi - surtout aux moments décisifs de sa vie - un homme passionné, un homme amoureux, un personnage lyrique par excellence. Le seigneur Vok qui commence à vieillir devient à son tour un personnage lyrique quand il se souvient de la poésie de ses jeunes années, et ses souvenirs sont d'autant plus profonds et chaleureux qu'il sent que Hedvika remplit son cour d'un nouvel amour. Tout cela reflète incontestablement l'état d'esprit de Smetana lui-même qui cherche à être compris non seulement par la nation, mais encore et surtout par les personnes les plus proches. Car devant la vie sentimentale de Smetana commence à s'ouvrir un vide qui ne peut pas être comblé par les honneurs les plus officiels qui puissent lui être accordés. Smetana était sans doute ému par le nom même de l'héroïne de son nouvel opéra: car Catherine avait été aussi le nom de sa première femme. Il dota donc ce personnage d'une musique très profonde et lyrique - un reflet des souvenirs qui lui rappelaient les années de son jeune bonheur. L'amant de Catherine, le chevalier Jarek, est à son tour un homme jeune et beau, plein de feu; le personnage de Michàlek qui, par la fonction dramatique qui lui est assignée, est un personnage comique est présenté avec un charme gracieux et cordial. Un grand rôle incombe, dans le nouvel opéra, aux ensembles et aux choeurs que Smetana manie avec une admirable maîtrise. Il est d'ailleurs caractéristique que parmi les scènes les plus populaires de l'opéra il faut citer non seulement l'air du seigneur Vok Une seule femme m'a enchanté à ce point où Vok se souvient de l'amour de ses jeunes années, mais encore le double choeur à la fin du IIe acte: voulant mettre la fidélité de la jeune Hedvika à l'épreuve, Vok proclame en effet qu'il épousera celle des jeunes filles qui n'aura pas peur de venir le rejoindre pendant la nuit au monastère avant qu'il n'entre dans les ordres. La scène, interrompue par une tempête et par une danse de diables, décrit la lutte de deux choeurs de jeunes filles qui, se frayant au milieu des ténèbres la voie pour atteindre le château, sont surprises par leurs amants.
Le Mur du Diable captivait les contemporains de Smetana surtout par les nouveaux aspects du langage musical du compositeur qui apparaissaient dans les scènes de Rarach; dans ces scènes fantastiques l'écriture de Smetana devenait très compliquée au point de vue harmonique, présentant des traits nouveaux et insolites. On considérait donc même le dernier opéra de Smetana, Viola - qui demeura inachevé - comme la continuation et l'aboutissement d'un processus créateur ininterrompu. Or en réalité c'est le contraire qui est vrai. Car les scènes orageuses du début de Viola ainsi que le lyrisme profond et extatique de cette esquisse proviennent des années soixantedix. Il semble que maints traits d'un monde que Smetana n'avait pas alors voulu exprimer apparaissent précisément dans Le Mur du Diable.
La création du Mur du Diable qui eut lieu le 28 octobre 1882 causa au compositeur une très grande déception, l'une des plus grandes de sa vie. Il en fut d'autant plus bouleversé que cette fois-ci ce n'était pas le public, mais le théâtre qui ne comprit rien à son oeuvre. La représentation de l'oeuvre fut tout à fait conventionnelle et assez médiocre, de sorte que certaines scènes que Smetana avait conçues comme des scènes sérieuses apparaissaient même comme des scènes comiques. L'oevre qui exigeait une scénographie et une mise en scène très soignées fut présentée mal et il n'y avait que la musique qui planait très haut, pour ainsi dire, au-dessus de ce qui se passait sur la scène. Smetana en était tellement navré que même l'éclatant succès de la première audition intégrale de Ma Patrie ne put guère changer ses mauvaises impressions.
Malgré les attaques toujours plus graves de la maladie, Smetana continuait à développer une importante activité créatrice même au cours de ces dernières années de sa vie. Il écrivit pour une fête jubilaire de la Société patriotique de Prague une nouvelle polka, La Campagnarde, étincelant de joie. A la fin de 1882 et au début de 1883, il donna son IIe quatuor à cordes, oeuvre de facture nettement moderne et de grande concentration créatrice, continuant - d'après un propos de Smetana lui-même - là où le premier quatuor finissait; c'est donc de nouveau une oeuvre profondément autobiographique. En mai 1883, il termina sa dernière oeuvre chorale - Notre chanson et, le 14 avril, sa dernière grande oeuvre symphonique - l'introduction et Polonaise du cycle de tableaux symphoniques Carnaval de Prague qu'il se proposait encore d'écrire. Et tout en travaillant à cette dernière oeuvre, il recommenca à s'occuper d'une manière intense de l'opéra Viola.
L'année 1883 apporte au compositeur une série de nouveaux triomphes - mais à partir de l'automne son état de santé commence rapidement à empirer. C'est alors que, le 18 novembre 1883, une représentation solennelle de Libuse inaugure l'activité du nouveau Théâtre National, reconstruit après l'incendie de 1881. Quelques jours après, le 23 novembre, la première représentation de La Fiancée vendue sur la scène du Théâtre National - ce fut déjà la 117e représentation de l'oeuvre à Prague - fut un nouveau triomphe. Répondant au vieux désir de Smetana, le directeur dit nouveau théâtre, Frantilek Subert, augmenta en même temps sa pension, qui devait s'élever désormais à 1500 florins par an, et procéda même à une révision avantageuse de certaines autres points du contrat que Smetana avait conclu jadis avec la direction du Théâtre. Or le compositeur ne put plus profiter beaucoup de ces avantages. C'était déjà un vieil homme brisé, qui se promenait dans les rues de Prague d'un pas chancelant, enveloppé dans un lourd manteau de fourrures, entièrement plongé dans un étrange monde de visions et d'halucjnations et ne reconnaissant même plus ses meilleurs amis. Quelle pénible vue pour ceux qui savaient qui c'était. Or Smetana ne s'en souciait plus. Car il vivait désormais dans son propre monde, très dramatique et très triste, qui n'accordait plus aucun repos à son esprit.