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Comment peut-on intituler cette œuvre "Psyché recevant le premier baiser de l'Amour" ? Malentendus et énervements.
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Par une journée aussi chaude et étouffante, il n’y a plus que l’ombre complice des couloirs d’un musée qui puisse laisser espérer un peu de fraîcheur: les murs épais du grand bâtiment du Musée des Arts Figuratifs abritent les galeries de leurs ombres imperturbables.
Adèle est une belle femme d’allure sportive: avant le départ en vacances, il lui faut encore supporter cette semaine en ville et boucler un dernier texte critique comparatif de toiles et dessins du XIXe. Elle traverse le parvis écrasé de soleil et franchit le portail du musée. Dans le hall elle enlève sa casquette, secoue un peu ses cheveux et se dirige vers la caisse. Une employée, accablée sur son siège, agite mollement un éventail déchiré, représentant dans ses pliures des ailes de papillons. Un « bonjour » à peine audible sort de sa bouche; elle fait glisser le billet d’entrée sur le comptoir en marbre poli. La chaleur écrase tous les bruits. Le silence règne.
Adèle range le ticket dans son sac et gravit lentement le grand escalier qui conduit aux étages. Le musée est presque désert. Dans la salle qui précède l’exposition du XIXe, un ventilateur ronronne doucement. Elle avance dans le couloir en regardant l’une après l’autre les œuvres suspendues aux cimaises: des exploits techniques déposés par une mine de crayon sur du papier. Le rendu des dimensions, des épaisseurs, des transparences, des volumes, des clairs-obscurs est époustouflant. De toute évidence elle cherche quelque chose de particulier. L’éclairage tamisé l’oblige à se pencher un peu vers les dessins; elle passe assez vite devant une série de vitrines, puis, aux deux-tiers du couloir, elle s’arrête : un visage et un profil émergent en diagonale de la feuille couleur crème, de manière étonnamment asymétrique.
Ce dessin la désarçonne: la beauté esthétique incontestable contraste avec ce que suggèrent les deux personnages. Ils sont supposés être Amour et Psyché; bien que réunis sur ce papier, ils paraissent complètement étrangers l’un-e à l’autre: leurs regards ne se croisent pas.
La maîtrise académique de l’artiste restitue le visage parfait de Psyché: sa chevelure est relevée et coiffée avec une nonchalance très étudiée, laissant s’échapper de petites mèches folles, pour s’attarder au sommet de la tête dans un enroulement savant évoquant des rubans.
Son regard à ELLE est halluciné par quelque chose qui n’est pas LUI. Il est figé, épouvanté peut-être, mais par quoi? Amour est-il effrayant? Que voit-elle, ou que croit-elle voir en dessous du menton fuyant, qui la surplombe sans la toucher ? Dans ses pupilles agrandies s’ouvre un abyme de détresse. L’iris semble immobilisé par une vision inattendue, glaçante: défilé des épreuves qu’elle aura à surmonter avant de pouvoir approcher ce profil inaccessible? La surprise n’est pas loin de la peur… peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur; le prix à payer est inhumainement élevé.
Le dessin la fige définitivement là et pour toujours dans sa stupeur. Peut-elle comprendre ce qui lui arrive ?
C’est à partir de son front qu’une certitude glisse sur la ligne du nez long, décidé, et plonge sur le pourtour des lèvres, sensuelles et déterminées. La bouche fermée annonce la force qui la portera en avant.
LUI émerge de nulle part: il ne tient que dans un profil à peine suggéré par une paupière baissée, quelques cils, une narine et une bouche elle aussi fermée. Il domine en diagonale le dessin depuis la droite. Sous la paupière, entre les cils, l’œil oblique vers la gauche et évite ainsi le regard de la beauté qui lui fait face. Existe-t-il? Est-il présent? Peut-être, juste la fraction de seconde nécessaire pour signifier ensuite son absence absolue: il est tout à fait ailleurs, dans une indifférence prétendument sublime, à des années lumières de la possibilité d’une rencontre.
Adèle recule d’un pas pour ré-observer l’ensemble, pour comparer ce qu’elle a cru voir dans les reproductions avec la réalité de l’original: le visage de Psyché occupe le centre de la feuille; la ligne arrière du cou est à peine suggérée, alors que l’épaule droite et le buste disparaissent complètement dans la texture du papier. On pourrait penser que l’artiste a ajouté le profil d’Amour dans un deuxième temps, en le superposant à la tempe gauche de Psyché, ce qui expliquerait que le centre de gravité de l’image sort du visage de Psyché et se déplace vers cet angle, pourtant vide et blanc, alors qu’il est supposé « contenir » Amour.
Cet aspect du dessin lui avait échappé: la dissymétrie, la blancheur et le vide…
Un enfant tout excité fait irruption dans le couloir et le traverse en courant, poursuivi par sa mère, qui tente de le rattraper en l’appelant d’une voix étouffée: « Reste à côté de moi!… ». Elle s’excuse auprès de la visiteuse en passant rapidement derrière son dos et disparaît au-delà d’une baie vitrée.
Adèle observe distraitement les autres dessins de l’exposition; elle revient de temps à autre sur ces pas, pour les comparer à celui qui la capte le plus, et pour s’imprégner de la contradiction qui l’habite. Enfin, comme prise par une grande lassitude, elle sort du couloir et rejoint l’espace du book-shop et de la buvette.
La documentation disponible sur les étagères dissèque l’histoire qui a inspiré cette œuvre, en partant de toutes les variantes grecques et romaines du mythe d’Éros et de Psyché, en passant par l’inventaire de toutes les épreuves que Psyché aura à surmonter, entre autres la trahison perfide de ses sœurs, sans oublier les bisbilles, jalousies et rivalités des dieux et déesses qui s’agitent autour de cette rencontre et s’ingénient à contrecarrer une histoire d’amour naissante. Ce serait presque fatiguant de ridicule, sauf qu’un peintre du début du XIXe en a fait un tableau étourdissant de prouesses techniques (où la transparence d’un voile ne cache rien de la perfection des jambes de Psyché, sagement repliées; où une torsade du même tissu dissimule le bas de son ventre innocent; où Éros s’affuble d’ailes emplumées et charnues) et qu’un demi-siècle plus tard un autre peintre est tombé en arrêt devant ce visage de Psyché, hypnotisé par son regard, et l’a repris, comme par défi, sur la pointe de son crayon.
La buvette du musée s’ouvre sur une petite cour; quelques personnes se sont installées à l’ombre de jeunes arbres, qui entourent un bassin d’eau fraiche: un jet d’eau y clapote; l’enfant qui courait tout à l’heure dans le couloir y plonge ses bras avec délice. Il fait si chaud que seul le regard semble être capable de se déplacer au ralenti. Celui d’Adèle passe de l’enfant au verre d’eau gazeuse posé devant elle et aux bulles d’air qui remontent lentement vers la surface.
Pourquoi ce dessin l’énerve-t-il autant, malgré la technique magistrale du peintre ? Qui a pu voir dans ce dessin « Psyché recevant le premier baiser de l’Amour » ? Elle n’y voit aucune trace du contact, même du plus subtilement léger, que suppose un baiser.
Psyché est l’âme, Amour est l’absence.
Illusion de l’Amour ? Oui, elle pense et rebat les cartes de ses souvenirs. Le mythe a fait un tour dans sa vie aussi. Elle a cru absolument qu’elle arriverait à surmonter toutes les difficultés, toutes les épreuves. Elles avaient eu le chic de ne pas s’annoncer toutes en bloc: elles s’étaient présentées les unes après les autres, en crescendo de gravité, chacune comptant sur le fait que la victoire remportée sur la précédente était un gage de force acquise pour affronter la suivante. La toute-puissance s’entraîne progressivement, étape par étape, et conduit brusquement au bord du gouffre… l’abyme des pupilles de Psyché évoque ce néant noir dans lequel se dissolvent tous les espoirs.
Le clapotis de la fontaine est apaisant, la transparence de l’eau convoque la lucidité: Adèle a cru dur comme fer qu’à force de détermination et de volonté elle y arriverait. C’était une question de temps, d’idéal et de loyauté. Le temps qu’ « il » réalise par lui-même qu’il faisait fausse route. Le temps qu’ « il » accepte de regarder la réalité en face. Mais la ligne d’horizon s’éloigne au fur et à mesure qu’on s’en approche; tout le monde le sait. C’était sans compter avec un imprévu majeur et fatal : la maladie et la mort. Amour et son profil sont devenus éternellement inaccessibles.
Au bord du gouffre définitif Adèle a vu le néant. Elle n’a pas voulu y tomber, s’est retournée, a rebroussé chemin… Elle repense maintenant à la dissymétrie, à la blancheur et au vide… analogies et métaphores de sa propre histoire.
Comment guérir, comment survivre, comment vivre encore, différemment et pendant combien de temps?
Est-ce cela qui traverse les pupilles de Psyché ? Rien pourtant ne va la retenir ; elle va y aller encore, car elle croit que l’amour est LA force toute-puissante. L’Amour lui-même n’est-il pas un dieu ? Un dieu qui l’a visée de sa flèche et l’a touchée en plein cœur.
Le mythe multipliera les péripéties des deux amoureux, mais finalement réservera à Psyché rien moins que l’immortalité. C’est bien la moindre des choses, au vu de tout ce qu’elle a enduré.
Un détail du tableau revient à l’esprit d’Adèle pendant qu’elle observe l’enfant, occupé maintenant à éclabousser les fleurs qui entourent le bassin et à poursuivre un papillon blanc parmi les feuillages: un papillon justement déploie ses ailes, au-dessus de la tête de Psyché. Les commentateurs prétendent qu’il s’agit de l’âme de Psyché. Adèle sourit imperceptiblement: plus léger et plus frais encore que l’eau du bassin, l’envol du papillon lui parle de l’Espoir, celui qu’un autre mythe fait découvrir tout au fond du vase de Pandore, lorsque tous les maux de la terre s’en sont échappés… mais il ne dit pas si l’Espoir est finalement sorti du vase et comment: en rampant prudemment tel un escargot, ou comme un oiseau gazouillant, dans un envol ébouriffé ? Les mythes se laissent donc inventer, écrire et commenter, pour la consolation ou le désespoir des pauvres humains.
Ce papillon qui vole de fleur en fleur, qui échappe à l’enfant qui « voudrait absolument » l’attraper, qui est libre et espiègle et imprévisible dans ses évolutions, incarne l’Espoir dans ce qu’il a de miraculeux: quand vous le croyez disparu pour toujours, il réapparaît sur le pétale d’une fleur.