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Sunn O))) ou de l'absence d'oeuvre dans le rock non-"rock"
Dans les traditions artistiques que sont la peinture et la sculpture la question "En quoi consiste l'oeuvre d'art?" est absurde. C'est évidemment en le tableau ou la sculpture en question, en l'objet physique lui-même. Dans la musique classique, on s'accorde généralement à dire que l'oeuvre d'art consiste en une partition. Si deux performances d'une même oeuvre diffèrent et que l'on se demande laquelle était la bonne, ou la plus proche de l'oeuvre, il n'y a pas de doute que c'est à la partition qu'on se réfèrera. C'est cela que le créateur nous a laissé et c'est à cela qu'on se rapporte pour établir l'identité de l'oeuvre.
Quant au rock, nombreux sont ceux qui pensent que c'est dans l'enregistrement qu'on trouve généralement l'essence de l'oeuvre. Lorsque l'on parle de Pink Floyd et qu'on dit: "Je trouve leur travail vraiment intéressant quand il y avait encore Syd Barrett mais dès qu'il a quitté le groupe, ça a vite viré au easy-listening psychédélique et je trouve ça trop kitsch." On se réfère bien sûr à leurs albums. A quoi d'autre? Un concert? Mais quel concert? Imaginez Bike en concert: il n'y aurait pas les centaines de kling-klang des sonnettes et autres objets sonores non-identifiés. Ils n'auraient pas pu reproduire les trémolos fous et les panages hérétiques de Interstellar Overdrive. Comme le Sgt Pepper des Beatles ou celles de Joy Division, les oeuvres de Pink Floyd sont de toute évidence un travail de studio.
Certains (Theodor Gracyk, Roger Pouivet, Andrew Kania et Stephen Davies par exemple) prétendent que c'est le cas de toutes les oeuvres "rock". Soit. Mettons que, par définition, toutes les oeuvres "rock" sont des oeuvres de studios, à l'instar des oeuvres de la musique concrète et de l'électro-acoustique. Soyons généreux et mettons dans ce sac les oeuvres techno, rap, métal, pop... dont l'essence est l'enregistrement. Que reste-t-il dès lors? Il reste ce que j'appelle le rock non-"rock" à défaut d'un terme approprié.
Dans le rock non-"rock" on trouve tous les groupes qui n'ont jamais fait d'enregistrement. On trouve aussi certains vieux groupes qui ont naïvement enregistré leurs chansons comme on enregistre un interview: en ignorant les possibilités des médiums que sont les micros, les bandes enregistreuses, les réverbs, les échos et la table de mixage. Ils ont enregistré leur album un peu comme on prend une photo sans penser au cadrage ou à la lumière mais seulement pour figer l'image de l'objet. On ne trouverait pas Bob Dylan dans le rock-non"rock" parce que, même si certains de ses albums (avant et après la trilogie électriques) s'efforcent de sonner transparents, ils le sont consciemment. Le choix des micros, de l'acoustique de la salle, de l'instrumentation minimale et du mixage sont autant de façons d'utiliser le médium de l'enregistrement pour donner un sens spécifique à l'album studio. C'est l'enregistrement, encore une fois, qui devient le centre d'intérêt principal, comme pour Pink Floyd et Joy Division.
A mon avis, le cas de Sunn O))) est particulièrement problématique quant à la classification des genres musicaux selon les médiums utilisés. En effet, bien qu'ils aient une discographie qui est au centre de l'attention des critiques et qui permet de découvrir nombre de ses qualités, le concert auquel j'ai assisté le 3 février à la AstraKulturhaus (Berlin) a complètement modifié ma perception de ce qu'est véritablement l'oeuvre de Sunn O))).
Ce n'est pas seulement que leur concert était un show, c'est plutôt que j'ai eu l'impression de découvrir leur musique à travers ce show. Le groupe se fait d'abord attendre pendant environ une heure après la première partie (en passant le dernier album de Scott Walker, qui est formidable). Des tonnes et des tonnes de fumée sont sprayées sur scène où les lumières violettes et jaunes, bleues et oranges font littéralement vibrer le champ de vision, comme une peinture de Rothko. Les couleurs complémentaires et la fumée brouillent la perception des distances et des formes et l'on ne sait pas si quelque chose se passe sur scène ou si c'est une illusion d'optique.
Puis ils entrent sur scène, au ralenti, vêtus de leur traditionnel costume de moine à capuche masquant leur visage d'ombre. Le son est extrêmement puissant, mais jamais douloureux. Les narines et le torax vibrent, attestant de fréquences que nos oreilles ne pourraient percevoir. Les aigus et les médiums ne sont toutefois pas laissés pour compte. Le son est très rond et chaleureux, l'analogique-électrique à son paroxysme. Les quelques dix amplificateurs géants que se partagent les deux guitaristes diffusent une musique minimale mais néanmoins fascinante par sa puissance et sa plénitude. Le chanteur hongrois Attila Csihar (ex-membre du groupe Mayhem) joint le duo de guitare après environ une heure de drone. Il récite des paroles en latin ou en hindou en utilisant le chant diphonique, technique permettant à une seule personne de produire plusieurs fréquences vocales simultanément. Il maîtrise plusieurs de ses technique et atteint des fréquences très hautes et très basses, imitant dans un sens le spectre sonore extrême des deux guitares.
Jusqu'à ce concert, j'ai considéré Sunn O))) comme un groupe de drone doom intéressant mais un peu ennuyant. C'est que je n'avais entendu que leurs albums. Quant on est à un de leur concert, on comprend que leur oeuvre ne peut pas être réduite à un enregistrement studio, si bonne soit la qualité. D'abord parce que personne n'a les moyens de faire sonner un album comme ils font sonner leur armada d'amplificateurs mais surtout parce que l'expérience visuelle et physiologique du concert est intimement liée au sens de leur musique.
Il est possible que l'on puisse enregistrer leur performance avec d'excellents micros et une caméra 3D (pour les effets de lumière). Leur travail pourrait garder son essence durablement en diffusant cela dans des cinémas appropriés, où l'on aurait préalablement installé des machines de fumée. Néanmoins, à l'heure qu'il est, un groupe comme Sunn O))) ne produit réellement que des oeuvres éphémères, des performances. Cela est un problème si on les range dans le compartiment "musique" puisque dans cet art-là, la tradition occidentale veut que l'on produise des oeuvres durables; dans la musique classique des partitions, dans le rock "rock" des enregistrements, les oeuvres jazz sont écrites et enregistrées, certaines oeuvres de musique contemporaine se contentent d'indications mais toutes ont des médiums permanents.
Ainsi, comme l'on considère généralement les groupes de rock non-"rock" comme des groupes de rock quand même, on s'attend à ce que l'essence de leur travail se trouve dans leurs albums. C'est ce que je pensais de Sunn O))) avant de les voir en concert. Malheureusement, il n'existe pas de catégorie appropriée pour classer ces groupes de rock non-"rock". Contrairement aux artistes comme Joseph Beuys, on ne considère généralement pas leurs oeuvres comme étant des performances. C'est normal, dans un sens, car personne ne veut leur refuser le statut de musicien. Ainsi, à l'instar de Sunn O))), je pense qu'il existe un certain nombre de groupes sans oeuvre-durable dans le rock non-"rock", leur véritable création disparaîtra avec leur dernier concert. Et si on considère que le rock ne produit que des oeuvres durables, comme on le fait souvent (en particulier avec les musiciens morts) et comme le pensent les penseurs cités plus haut, ces groupes-là sont véritablement des artistes sans oeuvres, selon l'expression de Jean-Yves Jouannais.
Constant Bonard