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Pierre Dubochet | 18 août 2015
Voici la preuve qu'une publication scientifique d'un professeur d'université présenté comme n'ayant pas de conflit d'intérêts peut être rédigée pour promouvoir l'activité d'un industriel.
C'est l'histoire d'un chercheur publié qui se dit indépendant, qui nie être en lien avec l'industrie du tabac, qui accuse de diffamation les auteurs d'un communiqué qui le dénoncent comme «secrètement employé par Philip Morris USA» et «l'un des consultants les plus grassement payés de Philip Morris»... et qui perd le procès en appel à la Chambre pénale.
En 1965 et peut-être déjà avant, le cigarettier Philip Morris connaît l’existence d’un lien direct entre la fumée passive et le cancer. Au début des années 1970, Philip Morris achète le laboratoire INBIFO (Institut für industrielle und biologische Forschung) à Cologne en Allemagne afin de disposer de la confidentialité nécessaire à diverses recherches et à ses résultats. Les Fabriques de Tabacs Réunies (FTR), filiale à Neuchâtel de Philip Morris, servent d’intermédiaire pour éviter un lien entre elle et INBIFO.
En 1973, Ragnar Rylander devient consultant pour Philip Morris. Dans la mesure où il souhaite continuer ses collaborations avec divers organismes, tels que l’Université de Genève, qui pourraient ne pas tolérer pareil conflit d’intérêts, le contrat qui lie Ragnar Rylander à Philip Morris reste confidentiel.
À l’époque, plusieurs scientifiques renommés déclarent que la fumée du tabac dans des locaux fermés est l’un des problèmes de santé publique les plus urgents à traiter. Des expériences avaient démontré les effets négatifs de quantités de fumée peu importantes, notamment sur les enfants exposés à la fumée de leurs parents.
Ragnar Rylander organise un symposium consacré aux effets de la fumée du tabac sur les non-fumeurs en 1974. But principal : faire passer le message, tant aux chercheurs qu’au public, que les données disponibles concernant les effets néfastes de la fumée sur les non-fumeurs sont insuffisantes et incertaines eu égard notamment à d’autres facteurs susceptibles d’influencer leur santé.
Un compte-rendu de ce symposium, destiné à la revue Science, dit : «Des non-fumeurs en bonne santé exposés à la fumée de tabac ne courent aucun danger quantifiable de développer des affections pulmonaires. Je ne pense pas non plus que le CO généré par les cigarettes présente un danger majeur pour la santé des non-fumeurs».
À propos du fait que la fumée de tabac incommode certaines personnes, le texte oriente le lecteur entre autres vers des «facteurs psychologiques».
Les documents de ce symposium qui avait réuni d’éminents scientifiques autour du sujet de la fumée passive, ainsi que l’avis du professeur Ragnar Rylander, selon lequel «le risque de développer une affection pulmonaire chronique en raison de l’exposition à la fumée de tabac était inexistant dans la population en général» serviront de base, durant des années, à la désapprobation lors de la parution d’articles sur les dangers de la fumée passive.
Ultérieurement, l’opinion publique et la pression de certains scientifiques se faisant à nouveau sentir à propos de la nocivité du tabac, Ragnar Rylander organise un deuxième symposium en 1983, à Genève.
Les participants parviennent au consensus d’«absence de preuve que la fumée des cigarettes pouvait provoquer un cancer des poumons et que la question de savoir si la fumée pouvait affecter la santé des jeunes enfants nécessitait des études supplémentaires sur la base de critères à déterminer». Le compte-rendu a été largement diffusé dans la presse spécialisée, et dans un second temps distribué aux États-Unis, notamment aux membres du Congrès, aux organismes chargés des questions de santé et à la presse.
Une étude consacrée aux maladies respiratoires chez l’enfant montrait une relation entre ces affections et la consommation de certains légumes verts, mais aussi entre le nombre de cigarettes fumées par la mère et la survenance de bronchites. Après que Ragnar Rylander ait procédé à quelques corrections de la banque de données, il n’apparaît plus de relation entre la fumée passive et la fréquence de maladies respiratoires supérieures. Mais un lien étroit entre la consommation d’œufs, de fromage ainsi que de produits laitiers et la survenance de maladies respiratoires avait été découvert...
Ragnar Rylander dit aussi que l’humidité de l’air ambiant est un facteur entraînant un effet de confusion, pour relativiser voire minimiser l’effet exercé par la fumée de tabac sur le développement du cancer du poumon.
Lorsqu’il intervient en 1992 durant la conférence internationale de l’Americain Thoraxis Society par exemple, Ragnar Rylander passe sous silence que dans les années quatre-vingt, au moins trois études ont démontré que l’effet d’une mauvaise alimentation sur le développement du cancer était faible par rapport à celui de la fumée passive. Rylander continue de colporter qu’il n’existe aucun lien significatif entre la fumée passive et diverses maladies respiratoires.
C’est dans le même état d’esprit qu’il soumet l’article «Dietary habits for non-smoking females living with smokers or non-smokers» en vue de sa publication dans la revue European Journal of Public Health le 5 février 1998. Le discret consultant de Philip Morris USA affirme qu’aucune partie de la recherche n’a été financée par des sources susceptibles d’engendrer un conflit d’intérêts.
En réaction à l’article, plusieurs lecteurs déclarent que Ragnar Rylander entretient des liens avec l’industrie du tabac. L’intéressé nie les faits au rédacteur en chef le 28 mai 2001. Il n’a jamais été un consultant officiel de Philip Morris — aucun contrat n’avait été signé — il n’a jamais reçu de paiement régulier pour des prestations de consultant, seulement des frais de voyage et des indemnités journalières. Et il n’a jamais participé au développement de produits ou à des discussions de politique scientifique pour la société.
En mars 2001, le médecin Jean-Charles Rielle — responsable du Centre d’information pour la prévention du tabagisme — et Pascal Diethelm — cadre retraité de l’OMS — rédigent puis diffusent un communiqué de presse dans lequel Ragnar Rylander est présenté comme un fraudeur à la solde des cigarettiers. Les mots sont forts, puisque le professeur est l’auteur principal d’une «fraude scientifique sans précédent», «secrètement employé par Philip Morris USA» et «l’un des consultants les plus grassement payés de Philip Morris». Deux autres personnes sont aussi visées.
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