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Un sauvetage aux Dolomites
Avec 2 illustrations ( 60, 61Par Louis Henchoz
Les Trois Cimes de Lavaredo sont à juste titre l' un des groupes les plus fameux des Dolomites. Les pointes principales qui le composent sont en partant de l' ouest: la Cima Ovest, la Cima Grande ( 3000 m .), puis trois sommets moins élevés: la Piccola, la Frida et la Piccolissima. Le groupe est d' accès facile; une route carrossable, très raide dans sa dernière partie, a été construite par les Italiens lors de la guerre 1914-18. Elle conduit de Misurina à l' actuel refuge Longeres ( 2400 m. environ ) situé à peu près au sud de la Cima Ovest. De là, en deux heures, il est possible de faire le tour de tous les sommets du groupe.
L' escalade des deux plus hautes cimes par leur versant sud ne présente pas de grandes difficultés. Si l'on se dirige vers l' est en direction de la Forcella Lavaredo, on voit brusquement surgir au détour du chemin le Spigolo Giallo de la Piccola dans toute sa verticalité, puis c' est la Punta Frida et la face jaune ocre de la Piccolissima.
A la Forcella Lavaredo où se voient encore des restes de tranchées, on passe sur le versant nord. Les deux parois de la Cima Grande et de la Cima Ovest, hautes de 500 à 600 mètres accrochent le regard, jaunes, compactes et verticales, parfois surplombantes. La face nord de la Cima Ovest, l' un des morceaux les plus difficiles des Dolomites, a été vaincue par les alpinistes italiens Ricardo Cassin et V. Ratti en 1935; ils durent bivouaquer deux fois. Plus de trente cordées - et non des moindres - avaient reculé avant la leur.
La face nord de la Cima Grande est à la mode aujourd'hui; l' escalade avait été réussie ( en 1933 ) par une cordée composée de Comici et G. et A. Dimaï avec un bivouac situé à 30 mètres au-dessous du point où se termine l' escalade artificielle. La première moitié de la paroi ( 250 mètres environ ) se fait entièrement en escalade artificielle et l'on se sert de pitons qui sont déjà en place; la seconde moitié se fait en escalade libre: c' est du 4e degré supérieur. Par la traversée en oblique exposée d' une côte rocheuse située dans le dernier quart de la hauteur, on se rapproche de l' aplomb du sommet qu' on atteint alors sans rencontrer d' autres difiScultés. Mais on peut aussi sortir directement sans passer par le point culminant en utilisant la variante Aschenbrenner, cheminée de 6e degré longue d' une soixantaine de mètres; elle aboutit sur une vire horizontale qui contourne le haut de la Cima Grande par l' ouest et mène directement sur le versant sud.
C' est donc cette paroi devenue escalade classique que deux jeunes Autrichiens avaient attaquée par la pluie un dimanche matin de l' été dernier. L' un d' eux avait fait déjà deux fois cette course en huit heures, et ils pensaient la répéter plus rapidement encore.
Ils n' avaient pas tenu compte de la pluie qui changeait sensiblement les données du problème. Le soir du même jour, ils ne se trouvaient qu' au bivouac Comici. Il leur restait 30 mètres à faire pour en avoir fini avec l' artificiel. Ils ne purent pas les surmonter avec leurs cordes de chanvre raidies. Ils bivouaquèrent dans une tente qu' ils avaient tout de même emportée. Le lendemain matin, il avait neigé et les rochers étaient verglacés. Ils répondirent pourtant négativement à un alpiniste venu leur demander s' il fallait les secourir; ils voulaient attendre le retour du beau temps. Vers la fin de l' après toutefois ils changèrent d' idée et réclamèrent de l' aide. Il était trop tard pour les rejoindre le même jour, mais les secours s' organisèrent aussitôt. Cortina d' Ampezzo possède une organisation d' aide volontaire dont les contingents sont fournis par le groupe des « Ecureuils » parmi lesquels Lacedelli, Franceschini, Alberti, Menardi, les deux Alvera. On fit aussi appel aux « Chamois » d' Auronzo avec les guides Forte Colo et Vercellio et encore aux deux Innerkofler de Cesto. Et nous en oublions. En tout cas il y avait là une pléiade de grimpeurs de toute première force.
Le plan d' action fut arrêté en tenant compte des expériences vécues lors d' un précédent sauvetage effectué à peu près au même endroit dans des conditions extrêmement difficiles, car il y avait un blessé et les sauveteurs avaient dû bivouaquer auprès de ceux qu' ils secouraient sous la neige qui tombait.
Partant de l' idée qu' après deux bivouacs sous le mauvais temps, il fallait réconforter le plus vite possible les secourus, une cordée composée des as parmi les as attaqua la paroi par le bas. En effet, vu la rapidité avec laquelle ces hommes font l' escalade de la paroi nord, ils devaient arriver avant le gros de la troupe qui passait par le haut; le verglas en décida autrement et, non sans avoir fait un vol de quatre mètres, le leader n' arriva au but qu' un quart d' heure après ceux du haut.
Revenons au gros des sauveteurs. Ils quittaient le refuge Longeres à 3 h. 30, grimpaient par la face sud, empruntaient sans passer par le sommet la vire qui mène sur le versant nord, et à S h. 30 ils prenaient position avec tout le matériel au-dessus de la variante Aschenbrenner. Es formèrent alors des équipes qui descendirent en rappels, établissant quatre étapes, chacune occupée par des grimpeurs, sur une distance d' environ 250 mètres. A 9 h. 15, le guide Mazetta et un compagnon atteignaient les bloqués et lançaient une corde à Lacedelli, leader de la cordée du bas. A partir de ce moment l' expédition devenait une. Chacune des deux cordées prit en charge un des jeunes gens, qui furent d' abord réconfortés. A mesure qu' un relais était atteint, le nombre de ceux qui aidaient augmentait. La manœuvre marchait à merveille, par moment les ordres fusaient, puis on entendait les chansons de ceux qui ne devaient pas avoir trop chaud.
A 13 h. 15, le groupe resté sur la vire du haut a commencé à tirer le premier Autrichien sur les soixante mètres de la variante Aschenbrenner. Onze personnes furent ainsi hissées à la corde, assises dans des anneaux. A ce moment-là, 21 alpinistes se trouvèrent réunis sur la vire; tout ce monde passa sur le versant sud où flambait un feu et où se trouvaient du thé chaud et des médicaments. LeDr Pagani s' occupa des rescapés.
Pour notre part, plus encore que l' exceptionnelle habileté d' exécution due à une équipe d' escaladeurs hors pair, ce qui nous a le plus vivement frappé, c' est le désintéressement absolu dont firent preuve les sauveteurs - une bonne moitié d' entre eux étaient des professionnels -accourus sans l' ombre d' une hésitation au secours de deux étrangers imprudents.
Nos remerciements vont à M. Spiro Dalla Porta Xidias de Trieste, participant à l' action, qui nous a communiqué les renseignements nécessaires à l' élaboration de ce bref compte rendu.