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«Le premier qui dit se trouve toujours sacrifié, d'abord on le tue puis on s'habitue», chantait Guy Béart à la fin des années soixante de sa voix enrouée, témoignant que la vérité dans quelque domaine qu'elle soit, se fraie rarement un chemin dans la facilité. Lorsque la vérité, dût-elle être scientifique, vient heurter une croyance, c'est encore et souvent la croyance qui l'emporte.
L'alcoologie n'a pas échappé à cette posture lorsque dans les mêmes années soixante, quelques médecins contestèrent le dogme de l'abstinence stricte et définitive comme traitement indispensable de l'alcoolisme. A la suite d'observations empiriques puis de recherches solidement conduites, des preuves rigoureuses s'accumulèrent en faveur de la possibilité pour certains patients dépendants de retrouver une consommation d'alcool non dommageable pour leur santé. Ces conclusions changeaient totalement le paradigme qui avait prévalu jusque-là, à savoir l'alcoolisme est une maladie qui ne peut se soigner que grâce à l'abstinence stricte et définitive. Les auteurs de ces recherches ne mettaient, par ailleurs, pas en cause l'abstinence en tant que telle comme outil thérapeutique. Ils refusaient, parce que les résultats de leurs travaux le mettaient en évidence, d'accréditer le dogme de l'abstinence comme seul et unique moyen de traiter l'alcoolisme. Leurs conclusions, en règle générale prudentes, invitaient les soignants en général et les médecins en particulier à tenir compte de leurs résultats, à proposer des programmes dans lesquels l'apprentissage du contrôle de la consommation d'alcool était inclus et surtout dans lesquels le choix du patient dans les objectifs thérapeutiques était pris en compte. Au-delà des résultats, c'était aussi une conception de la place du patient dans le processus thérapeutique qui était bouleversée. Plus de cinquante études ont régulièrement corroboré les résultats des premiers chercheurs mais le dogme avait la vie dure et le couple de chercheurs Mark et Linda Sobell ont chèrement payé leur «hérésie». Procès, campagnes médiatiques calomnieuses, accusations de fraude scientifique, rien ne leur a été épargné jusqu'à ce qu'une commission indépendante déclare leurs résultats valides sur le plan scientifique. Pour autant, le débat est resté passionné et n'était guère envisageable sur la place publique au risque de se faire traiter de criminels, menaçant la vie des patients.
Aujourd'hui, dans un climat largement dépassionné, des programmes sérieux de consommation contrôlée ont vu le jour et sont proposés aux patients dépendants. Leur application ne s'adresse pas à tous les patients alcoolo-dépendants mais à ceux dont la dépendance reste dans des degrés faibles ou intermédiaires, dont l'histoire alcoologique n'est pas déjà largement occupée par des tentatives de contrôle infructueuses, à ceux dont la perte de contrôle n'est pas totale et surtout à ceux qui souhaitent essayer le contrôle avec une aide professionnelle. Parmi ceux qui essaieront certains réussiront et tant mieux pour eux et d'autres échoueront et accepteront d'autant plus facilement l'idée d'être abstinent qu'ils auront tiré eux-mêmes la conclusion que le contrôle n'était pas possible. C'est le paradoxe des programmes de consommation contrôlée de donner envie d'être abstinents à des patients qui y étaient initialement rétifs.
Dans ce numéro, l'article d'Anaïs Albrecht reviendra largement sur l'idée de consommation contrôlée et d'alcoolo-dépendance dans le même esprit que nous venons de le faire. Sophie Haaz nous rappellera que les problèmes d'alcool ne disparaissent pas avec l'âge et que les médecins ne doivent pas oublier de penser à l'alcool lorsque des événements tels que chute, dépression, perte d'appétit surviennent chez une personne âgée n'ayant jamais connu de problèmes avec l'alcool jusque-là. Repérer d'abord puis traiter ensuite, bien sûr. L'âge n'est pas un facteur de fatalité dans ce domaine.
En médecine, il est un lieu commun inscrit et proclamé partout à savoir que le médecin généraliste est au centre du dispositif de soins. Bien sûr, lesdits médecins généralistes ne manquent pas de sourire lorsque cette assertion est rappelée par des spécialistes hospitaliers. Ils auraient tort de se priver de ce petit plaisir. Il n'en reste pas moins que les médecins de premier recours demeurent des acteurs alcoologiques de premier plan. A cette fin, ils doivent pouvoir disposer d'outils adaptés à leur pratique quotidienne. Yves Beyeler, médecin interniste-généraliste, décrit ses outils habituels qui lui permettent de pratiquer une alcoologie moderne et efficace. Les outils sont simples d'emploi et donnent de la matière alcoologique à partager avec les patients aussi bien dans des conseils préventifs que dans l'accompagnement lors de problèmes plus sévères. A consommer sans modération !
Un point de vue psychanalytique sur les liens entre enfance, adolescence et alcoolo-dépendance. Sans jargon ni langue de bois, Florence Quartier met à notre disposition un regard efficace et pertinent sur quelques déterminants psychiques qui concourent à l'alcoolo-dépendance.Le Canton de Vaud a mis en place un système d'évaluation dans le but de clarifier et de coordonner les indications thérapeutiques des traitements alcoologiques. Les auteurs présentent ce dispositif qui voudrait à terme augmenter l'efficacité des traitements, privilégier les traitements ambulatoires et diminuer les coûts.Le style et les mots comptent beaucoup, même lors d'une intervention brève. Alicia Seneviratne donne quelques pistes utiles pour délivrer une intervention motivationnelle et brève aux jeunes adultes consommateurs de substances. Chaque opportunité doit être saisie pour augmenter la probabilité que ces jeunes adultes ne pâtissent pas de leur consommation.
Nous vous souhaitons beaucoup de plaisir à lire ces articles qui éclairent quelques aspects alcoologiques actuels. La science gagne du terrain en alcoologie et c'est une excellente nouvelle. Il reste une constante invariable, ce sont les patients qui doivent trouver, quoi qu'il arrive auprès de tous les soignants, un accueil inconditionnel associé à un espoir indéfectible. Leur changement est à ce prix.