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Alejandro (ou Alexandro) Jodorowsky, dit « Jodo », né le 17 février 1929 à Tocopilla (Chili), est un réalisateur, acteur, auteur d’une poignée de films ésotériques, surréalistes et provocateurs ; il est également auteur de « performances » Panique (groupe actionniste qu’il crée avec Roland Topor et Fernando Arrabal), mime, romancier, essayiste, poète et prolifique scénariste de bande dessinée, chilien et français.
Source (et suite) du texte : wikipedia
Bibliographie, filmographie voir : wikipedia
Avez-vous commencé à faire des rêves lucides après l'avoir lu [Le Rêve et les moyens de les diriger, d'Hervey de Saint-Denis], ou était-ce déjà pour vous une expérience familière ?
J'ai eu l'incroyable chance de faire mon premier rêve lucide à l'âge de dix-sept ans. Dans le rêve, je me trouvais au cinéma ou l'on projetait un dessin animé digne de Dali. Soudain, je me suis vu assis au milieu de la salle et j'ai réalisé que j'étais en train de rêver ! J'ai regardé vers la sortie, mais comme je n'étais qu'un adolescent dépourvu de toute culture spirituelle ou psychanalytique, je me suis dit : "Si je passe cette porte, je vais entrer dans un autre monde et mourir."
J'ai alors été saisi de panique ! La seule solution était de me réveiller et j'ai fait d'énormes efforts pour sortir du rêve, jusqu'au moment où il m'a semblé monter des profondeurs vers mon corps qui se trouvait comme en surface. Tout d'un coup, j'ai réintégré mon enveloppe et me suis réveillé. Ce fut ma première expérience, pour moi tout-à-fait terrifiante. Par la suite, j'ai commencé à me familiariser avec le rêve lucide.
Comment être sûr que l'on rêve ? Après tout, je pourrais tout aussi bien décider maintenant, tandis que nous nous entretenons, que je suis en train de rêver...
au début, je procédais à une vérification. De mes deux mains, je prenais appui dans l'air, comme sur une table invisible et me lançais vers le haut. Si je flottais, je savais être en train de rêver. Ensuite, je faisais un looping et commençais à travailler sur le songe. Je vais vous lire un rêve lucide noté dans mon cahier jaune en 1970 et qui revêtit pour moi une importance particulière, j'y mis en effet pour la première fois en pratique la technique précédemment décrite :
"Je suis seul dans une maison inconnue. Tout m'a l'air absolument réel mais, sans savoir pourquoi, puisque rien ne me l'indique, je me dis :"Peut-être suis-je en train de rêver... Si je rêve, il m'est possible de voler, voyons voir..." Je fais un effort, prends appui sur l'air avec mes mains et me lance vers le haut. Je flotte dans la pièce. "C'est un rêve", me dis-je. Je décide de profiter de cette expérience pour bien voler, non pas me regarder voler, mais me sentir voler. Je fais un tour complet sur moi-même, je monte et descend. Je suis satisfait. Je décide de planer dans toute la maison. (...)
Votre pratique du rêve est, je suppose, passé par différentes étapes...
J'ai commencé par être le maître du jeu, je me disais : "Je veux voir passer des éléphants en Afrique." Quelques secondes plus tard, je me trouvais en Afrique et regardais passer un troupeau d'éléphants. Je pouvais changer de décors, décider d'aller au pôle Nord voir des milliers de pingouins .. Cela me procurait un tel plaisir que je finissais par me réveiller. Par la suite, je me suis livré à toutes sortes d'expériences sur moi-même. Désirant savoir ce que c'était que de mourir, je me suis jeté du haut d'un édifice et me suis écrasé à terre. Immédiatement, je me suis retrouvé vivant dans un autre corps parmi la foule qui regardait le cadavre du suicidé. J'ai ainsi découvert que le cerveau ignore la mort. (...)
Où réside la dimension initiatique de ces expériences ?
Dans le fait que dès que je commençais à faire l'amour avec toutes ces femmes animales, le désir me happait, si bien que je perdais la lucidité et que le rêve échappait à mon contrôle. J'avais oublié que je rêvais. Idem pour la richesse. Dès que la fascination de l'argent me happait, mon rêve cessait d'être lucide. Chaque fois que je tentais d'assouvir mes passions humaines, le scénario m'absorbait et je perdais toute lucidité. Ce fut une grande leçon : j'ai compris que dans la vie comme dans le rêve, pour rester lucide, il fallait être détaché, agir sans être identifié à l'action. Voilà un vieux principe spirituel dont le rêve lucide m'a rappelé l'importance. Le désir et la peur sont, comme l'affirment toutes les traditions, les deux faces de notre identifications.
Justement, le rêve m'a aussi montré comment me comporter face à mes frayeurs. Fut une période ou je faisais souvent le même cauchemars : je me trouvais dans un désert quand surgissait de l'horizon comme un immense nuage de négativité une entité psychique décidée à me détruire. Je me réveillais avec un hurlement, tout en sueur... Un jour, j'en ai eu marre et ai décidé de m’offrir en sacrifice à cette entité. Au plus fort du rêve, dans un état de terreur lucide, je me suis dit : "OK, j'arrête de vouloir me réveiller. Tu n'as qu'à venir me détruire." L'entité s'est approchée puis, d'un seul coup, a disparu. Je me suis réveillé quelques secondes pour me rendormir d'un sommeil paisible et réparateur. J'ai alors compris que nous alimentons nous-mêmes nos propres terreurs. Ce qui nous fait peur perd tout pouvoir sur nous dès lors que nous lâchons prise. C'est l'un des enseignements classiques du rêve lucide. J'ai ainsi pu à plusieurs reprises éroder ma peur du trépas en traversant ma propre mort. (...)
Extrait de : Alexandro Jodorowsky, interview de Gilles Farcet, Le théâtre de la guérison (chap. III, L'Acte onirique), Ed. Albin Michel, 1993.
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