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Télévision
Ca n'a rien à voir avec la télévision dominante et majoritaire. Il n'y a pas de sujet clairement déterminé, délimité, proclamé et la plupart du temps usurpé. Pas de commentaire faussement omniscient qui force le regard en faisant comme si des plans disparates tournés et montés en vitesse pouvaient avoir un sens ensemble. Ici on prend le temps de regarder, et d'écouter. Un arbre, par exemple. C'est un arbre, avec du vent dans les feuilles... Est-ce de la fiction, du documentaire ? Les deux à la fois, comme dans la petite enfance du cinéma. C'est un Ovni, un objet visuel non idientifié. Non seulement il passe - en première - sur Arte, mais encore dans la "la Lucarne", cette nouvelle case réservée aux inclassables, le mercredi à minuit. C'est tout dire.
De quoi s'agit-il au juste? Voilà les faits. Le film a été réalisé par la Suissesse d'adoption Samira Gloor-Fadel, tourné sur pellicule, noir et blanc et couleurs. Cent deux minutes qui sont le résultat de près de quatre années de tournage dans Berlin, le travail de quelques excellents cameramen. On y voit surtout des plans fixes ou en lents mouvements panoramiques. Potsdamerplatz, Alexanderplatz, la porte de Brandebourg, les bistrots de Kreuzberg, beaucoup de terrains vagues. Les vestiges et les chantiers d'une ville en transition. On y suit aussi Wim Wenders, donnant lecture à des étudiants, ou échangeant quelques idées avec l'architecte Jean Nouvel. Assez maniéré dans le genre désabusé, le cinéaste allemand se dit en exil de lui-même, bien en mal d'attraper quelque chose du lieu comme de lui-même. Il parle bien sûr de cinéma et de sa force, lorsqu'il fait mémoire. En contrepoint, on entend la voix de Jean-Luc Godard, notamment à propos de ce qui fait une image.
La belle idée de cette errance cinématographique qu'est «Berlin-Cinéma», c'est de faire se croiser les destins de cette ville et du cinéma. "Avant avec les maisons manquantes, les rues manquantes, il y avait du vide, dit Wenders. C'était une ville ouverte, vivable. Maintenant, on construit avec une vitesse insensée. On remplit tout. On efface la mémoire." Pareil pour le cinéma étouffé par le trop-plein d'images d'une télévision qui a horreur du vide. Le principal mérite de Samira Gloor-Fadel est alors de rappeler la nécessité de ce vide menacé. Pour laisser la place à la réflexion, pour laisser une trace, pour faire mémoire.
L'Hebdo, Lausanne - Pierre-Yves Borgeaud