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La notion de réification fait un retour dans la pensée philosophique contemporaine pour penser un ensemble de phénomènes sociaux qui prennent actuellement de l’ampleur.
Les racines de la réification
La réification (Gallimard, 2007) est le titre d’un ouvrage du philosophe contemporain Axel Honneth: «Dans son sens littéral, la réification désigne le fait de prendre pour des objets des phénomènes qui n’en sont pas. Par exemple, percevoir ou traiter des êtres humains comme étant de pures choses. Je distingue trois formes de réification: la réification dans le rapport aux autres, dans le rapport au monde et dans le rapport à soi.» Ce renouveau de la réflexion sur la réification a entre autres inspiré un ouvrage collectif: La réification (La Dispute, 2014).
La notion de réification s’inscrit historiquement dans une perspective marxiste, mais aussi weberienne. Pour le sociologue Max Weber, la modernité capitaliste et bureaucratique est marquée par le développement progressif d’une «cage d’acier» de règles dans laquelle l’existence des individus se trouve enserrée.
On doit plus particulièrement au philosophe marxiste hongrois Lukacs d’avoir réellement développé la réflexion philosophique autour de cette notion dans son ouvrage Histoire et conscience de classe (1923). La réification y apparaît comme la conséquence de la marchandisation capitaliste. Les êtres humains et les relations entre les êtres humains subissent une réification sur le modèle de ce qu’imposent la marchandisation et les relations marchandes.
La réification est également une notion qui se trouve au cœur de Pédagogie des opprimés (1970) de Paulo Freire. L’ouvrage du philosophe brésilien se présente comme une critique de tous les processus qui aboutissent à une déshumanisation de l’être humain et qui transforment l’être humain en un objet. Ainsi, le concept critique chez Paulo Freire de «pédagogie bancaire» est souvent mal compris et se trouve réduit à une critique de la pédagogie transmissive. Alors que la pédagogie bancaire désigne toute relation pédagogique dans laquelle les participants ne sont plus considérés comme des sujets, mais sont réduits au rang d’objet. L’éducation peut alors prendre pour modèle le dressage ou la programmation.
La réification à l’ère du techno-libéralisme
Ce processus de réification connaît actuellement de nouvelles formes d’exacerbation dont il est possible de donner des exemples.
C’est ce que met en lumière le philosophe Eric Sadin dans son ouvrage L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle: anatomie d’un anti-humanisme radical (L’Echappée, 2018) lorsqu’il analyse le techno-libéralisme: «Alors comment fait-on? Je crois qu’il faut faire valoir des témoignages qui viennent du terrain. Ça suffit les témoignages d’experts payés par les grands groupes qui nous disent ‘tout ça est formidable, les gens vont monter en compétence’. Allez demander à un manufacturier Amazon qui reçoit ses ordres par des systèmes d’intelligence artificielle dans son casque audio si ça le fait monter en compétence.»
C’est également ce constat que fait la philosophe Cynthia Fleury dans Le soin est un humanisme (Gallimard, 2019) lorsqu’elle écrit au sujet du milieu médical: «Nous vivons une nouvelle crise de la subjectivité, au sens où elle est au carrefour de plusieurs pressions: la pression de la rationalisation économique, qui veut faire du nom un chiffre, du qualitatif un quantitatif; la pression technologique et numérique qui tend à réduire le sujet à des données (…) Le monde du soin et de la santé est le terrain même de cette expérimentation de la crise du sujet chez les patients comme pour les soignants.»
Ce phénomène est également à l’œuvre dans le champ de l’éducation avec l’injonction à l’évaluation de l’efficacité des systèmes éducatifs et la volonté d’introduire une éducation par les preuves1chronique «La médecine: un modèle pour l’éducation?»,
Le Courrier, 27 septembre 2019 . C’est ce phénomène de la montée de la réification dans le système éducatif que j’analyse dans mon ouvrage Bréviaire des enseignant-e-s – Science, éthique et pratique professionnelle (Editions du Croquant, 2018).
Penser la réification aujourd’hui
Quels sont les principaux aspects qui se dégagent de l’exacerbation de la réification telle qu’elle se présente dans sa forme actuelle?
Pour penser la réification actuellement, il est nécessaire de la relier aux transformations engendrées par le capitalisme néolibéral. En effet, se sont mises en place des nouvelles formes de management qui visent toujours plus la rentabilité et le profit. Pour cela, le techno-libéralisme compte sur les nouvelles technologies pour diminuer la place du «capital humain» et donc augmenter le taux de profit. Cela ne conduit pas seulement à une diminution des emplois («la numérisation du travail»), mais également à une réification des conditions de travail, comme le relève Eric Sadin. Cette réification, des psychologues du travail comme Christophe Dejours en ont souligné les conséquences: souffrance au travail, détresse morale…
* Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com.
Publications récentes: Bréviaire des enseignant-e-s – Science, éthique et pratique professionnelle, Editions du Croquant, 2018, et Philosophie critique en éducation, Didac-philo, 2018.
Notes [ + ]
|1.||↑||chronique «La médecine: un modèle pour l’éducation?»,|
Le Courrier, 27 septembre 2019