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12/07/2016
Le principe d'exclusivité : économie et éthique sexuelle
J'ai publié il y a peu le premier numéro d'une petite revue indépendante, le Diurnambule, que j'ai créée avec une amie, Loraine Imfeld. Vous pouvez trouver la revue ici. Je vais publier les articles de la revue sur ce blog, bien qu'ils seront par la suite aussi publiés sur un site en cours de création. Pour commencer, voici un texte stimulant de Mikaël Mugneret.
Bonne lecture !
Adrien Faure
Ce qu'on pourrait appeler le principe d'exclusivité, comme « droit de jouir de X de manière exclusive » est un principe qui est commun à la notion de propriété privée et aux unions à caractère monogame. Ce n'est probablement pas un hasard. Sans prétendre refaire un historique complet et détaillé que mes compétences et l'espace imparti n'autorisent pas, on peut néanmoins souligner que le mariage monogame a été institué afin de répondre à une problématique liée à l'héritage, donc à la transmission de la propriété privée (essentiellement patriarcale) à la descendance (essentiellement masculine).
Dans le cadre économique, la défense du principe d'exclusivité — via la défense de la propriété privée — est souvent associée à la pensée libérale, laquelle paraît indissociable de cette notion, à tel point que certains auteurs comme Murray Rothbard ont défini la liberté à partir du droit de propriété.
Dans le cadre des relations amoureuses et sexuelles, la contestation du principe d'exclusivité est souvent associée à une certaine liberté relationnelle et, inversement surtout, la liberté sexuelle et amoureuse ne va guère sans une remise en question du principe d'exclusivité.
Certains auteurs comme Michel Houellebecq ou Jean-Claude Michéa font un rapprochement entre la pensée libertaire (identifiée à un certain libéralisme qui concernerait l'éthique, notamment sexuelle et amoureuse) et la pensée libérale (identifiée à un certain libertarisme économique). D'où le néologisme « libéral-libertaire » créé par Michel Clouscard. Il y a là un certain paradoxe, en ce sens que cette liberté « libérale-libertaire » est convoquée à la fois pour justifier le principe d'exclusivité en économie et pour le contester en éthique sexuelle. Alors, où se situent les vraies libertés libérale et libertaire ? Du côté de l'exclusivité ou de la non-exclusivité ?
Il me semble que la réponse est : « ni l'une ni l'autre ». Exclusivité et non-exclusivité sont à mon sens orthogonales, tant au libéralisme qu'au libertarisme, que cela soit en termes économiques ou d'éthique sexuelle. La différence entre libéralisme et libertarisme ne tient pas aux domaines auxquels ils s'appliquent mais à leur conception de la liberté. La liberté libérale est seulement négative, c'est le droit de faire tout ce qui n'empêche pas autrui de jouir du même droit. La liberté libertaire, si elle reconnaît cette liberté négative, va au-delà, en embrassant également une conception positive de la liberté, comme capacité à réaliser nos aspirations.
Ces deux conceptions de la liberté sont compatibles avec l'exclusivité ou la non-exclusivité, en termes économiques ou d'éthique sexuelle. Seules des questions de volonté et de consentement libres peuvent faire opter pour l'une ou l'autre.
La notion de propriété privée, d'un point de vue libéral, recouvre le plus souvent, non seulement les biens possédés par la personne, mais également cette dernière, considérée en son corps.
La propriété privée de soi ne soulève guère d'objection, sinon purement sémantique (peut-on être à la fois l'être qui possède et la chose possédée ?). Elle permet de fonder tout mode relationnel, du plus monogame au plus polyamoureux. Si je suis, de base, la seule personne qui a le droit de décider de ce que je fais de mon corps, il est évident que personne ne peut m'interdire d'avoir des relations intimes non-exclusives, si toutes les personnes impliquées sont d'accord pour ce mode relationnel. Et si certaines ne sont pas d'accord, nous n'entrerons pas en relation intime ensemble, ou nous mettrons un terme à celle-ci.
En ce qui concerne les biens possédés, on peut souligner que la propriété privée permet de s'approprier intégralement le fruit de son propre travail lors d'un processus de homesteading. En revanche, et ce point est souvent ignoré par le libéralisme contemporain (essentiellement néolockéen / rothbardien dans son approche du droit de propriété), puisque le monde matériel est fini, il est clair que si on exerce le droit de se l'approprier individuellement au-delà d'une certaine quantité et qualité de matière, on empêche autrui de jouir du même droit. L'objection souvent adressée est que ce n'est pas le droit de s'approprier le monde matériel qui est impacté, mais la possibilité effective de se l'approprier. Ce point reposerait donc sur une confusion entre liberté-droit (liberté négative) et liberté-capacité (liberté positive). Mais cette objection ne tient pas. Un droitcomme le droit de s'approprier ne peut être limité que par un autre droit, et non pas par une capacité. De même, une capacité ne peut être limitée que par une autre capacité, et non pas par un droit. Par conséquent, en absence d'un organe (public, privé, coopératif, etc.) efficace de protection de l'acquisition individuelle, il demeurera possible, dans les faits, de s'approprier tout bien revendiqué exclusivement par un tiers, dans les mêmes conditions qu'il est possible de s'approprier toute ressource qui n'est revendiquée par personne. Ce n'est donc pas la capacité de s'approprier qui est limitée par le droit de s'approprier, mais bien le droit de s'approprier lui-même. En conséquence, la liberté libérale étant le droit de faire tout ce qui n'empêche pas autrui de jouir du même droit, elle doit inclure une limite au droit de s'approprier des un-e-s, au nom même du respect du droit de s'approprier des autres. Et cette limite implique donc que le principe d'exclusivité ne peut s'étendre indéfiniment sur tout bien non-approprié ou reçu par don ou échange. Par contre, au sein d'une communauté donnée, il est évidemment possible que par des arrangements contractuels, il soit décidé d'appliquer un régime d'appropriation sans limite, ou inversement un régime où il soit impossible de s'approprier quoi que ce soit. Toutefois, ce régime ne sera valable que pour les membres de cette communauté et durant le temps où ces arrangements refléteront leur volonté (en vertu du principe rothbardien de non-aliénation de la volonté humaine).
D'un point de vue libertaire, en partant d'une conception différente de la liberté, il me semble que l'on peut aboutir sensiblement aux mêmes conclusions.
La mise en commun des biens semble l'option libertaire la plus évidente d'un point de vue économique, car selon l'adage de Michel Bakounine, « la liberté des autres étend la mienne à l'infini ». Ainsi, si à ma disposition pour servir mes objectifs je peux bénéficier non seulement de mes biens mais aussi des biens d'autrui, je suis davantage sûr de les réaliser. Pourtant, si les biens sont mis en commun, alors ils sont gérés aussi en commun, ce qui limite inversement leur propension à servir mes objectifs. Ainsi, la possession individuelle (de jure selon les principes mutuellistes, ou bien de facto) peut nous donner la capacité économique de satisfaire nos aspirations dans un bon nombre de cas. Au sein d'une communauté de personnes dont la plupart n'auraient cure de posséder des biens ou qui rechercheraient une situation de domination économique — mais de façon libre, volontaire et consentie ; un peu comme on peut rechercher la domination sexuelle au sein du BDSM — alors un authentique capitalisme libertaire serait même possible.
J'ai longtemps pensé que si une relation intime exclusive pouvait être l'expression d'une liberté au sens libéral, elle ne pouvait pas satisfaire à une conception libertaire de la liberté car chacun-e interdirait à l'autre d'aller « voir ailleurs ». Interdiction dans le cadre d'un contrat implicite ou explicite certes, interdiction choisie donc librement au regard de la liberté libérale, mais interdiction quand même. J'imaginais donc qu'une sorte de pression réciproque (dans le meilleur des cas) était en jeu : chacun-e acceptait de renoncer à donner corps à ses inclinations sexuelles extra-conjugales, parce qu'iel espérait que l'autre en ferait autant. La monogamie résultait donc d'un compromis équilibré entre deux volontés de contrôle de l'un-e par l'autre. En discutant avec des monogames, je me rends compte qu'un certain nombre au moins n'interdisent en aucune façon à leur conjoint-e d'avoir des relations intimes extra-conjugales. Ça ne veut pas dire qu'en cas de relations intimes extra-conjugales cela n'aboutit pas à une rupture, ou tout au moins à une souffrance. Mais de ce que je comprends, ce n'est pas vraiment la relation extra-conjugale en tant que telle qui pose problème, c'est ce qu'elle manifeste : la nature de l'amour porté n'est pas celui auquel on s'attendait. Il ne s'agit pas de dire qu'une relation intime extra-conjugale manifesterait nécessairement un manque d'amour ou un désamour. En tant qu'adepte du polyamour, loin de moi une telle pensée. Mais apparemment, il semblerait que dans un certain nombre de cas au moins, en dépit d'une désignation identique, l'amour spécifiquement monogame et l'amour tel qu'il peut exister dans les relations polyamoureuses sont des amours de nature différente, et l'amour spécifiquement monogame serait monogame non pas par accident mais par essence. J'avoue que j'ai toujours eu du mal à opérer une distinction nette entre l'amour et l'amitié assortie d'une attirance physique. Pourtant, cette distinction semble évidente à pas mal de personnes, notamment des monogames. Cette différence de conceptualisation des rapports entre l'amour et l'amitié fait peut-être sens au point de vue du sujet qui nous occupe et peut permettre d'étayer la possibilité d'un amour libertaire néanmoins monogame.
Mikaël Mugneret