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[2] Le nouveau libéralisme
La crise de 1929 marque également celle du modèle de l’économie libérale et de son idéologie et la confirmation de l’analyse marxiste de ses contradictions structurelles : l’accumulation du capital par l’exploitation du sur-travail, la pression concurrentielle et la baisse des salaires, conduisent en effet à une compression de la demande et à une crise des débouchés, ainsi qu’à une sur-accumulation du capital productif et financier qui ne trouve plus à s’investir.
Après la seconde guerre mondiale, la déliquescence puis la chute des empires coloniaux va réintroduire avec force la problématique des débouchés et porter la nécessité de rendre solvable la demande intérieure par la promotion du pouvoir d’achat, du progrès matériel, associés à la montée des classes moyennes. Ce mouvement s’accompagne d’une remise en cause du modèle et de l’idéologie libérale du « classicisme » de la part des élites intellectuelles libérales, dans une sorte de « droit d’inventaire » devant présider à sa refondation durable. Les bases de cette refondation seront posées lors du colloque Walter Lippman qui se tient à Paris durant l’été 1938 et qui rassemble les penseurs et économistes libéraux les plus influents de l’époque comme Friedrich Hayek, Raymond Aron, ou encore Ludwig Von Mises, à l’occasion de la traduction française du livre de Lippmann, La cité libre. L’objectif est de poser les bases conceptuelles d’un nouveau libéralisme, qui doit faire barrage au « planisme », c’est à dire au collectivisme communiste[1]. Le colloque permettra ainsi de mettre en forme le nouveau libéralisme et débouchera sur la formation de la société du Mont Pèlerin par Friedrich Hayek en 1947, think tank chargé de promouvoir son influence.
Friedrich Hayek et Ludwig Von Mises
Les nouveaux libéraux vont porter l’essentiel de leur critique sur l’interprétation du « laissez-faire » comme principe directeur de la libre concurrence qui, dans les faits, avait abouti dans la plupart des pays occidentaux à la constitution de monopoles ou de cartels, l’exemple le plus célèbre fut peut-être la Standard Oil de David Rockefeller, qui utilisèrent leur position dominante afin de fixer leurs prix et mettre en échec le principe de concurrence. Ainsi, selon Louis Rougier, l’organisateur du colloque Lippmann :
« Le libéralisme constructeur, qui est le libéralisme véritable, ne permet pas qu’on utilise la liberté pour tuer la liberté. Il diffère radicalement en cela du libéralisme manchesterien, qui ne peut être que conservateur ou anarchique, et du planisme socialiste, qui est nécessairement despotique et arbitraire. [2]»
Friedrich Hayek, qui sera à la pointe de l’offensive contre l’idéologie marxiste et le planisme, en convient également :
« Rien n’a sans doute tant nuit à la cause libérale que l’insistance de certains libéraux sur certains principes massifs, comme avant tout la règle du laissez-faire. [3]»
Le premier libéralisme sera ainsi qualifié par les participants du colloque « d’archaïque » car reposant sur des conceptions anciennes et périmées de l’ordre social dérivant des « lois naturelles » de Spencer et du darwinisme social. Les nouveaux libéraux vont insister sur la nécessité pour l’État d’organiser le jeu du marché et de la libre concurrence, d’en garantir le respect des règles et le bon fonctionnement. Le marché ne relève plus d’un ordre « naturel » inspiré de la survie des plus aptes, mais d’un ordre juridique, politique et social[4]. Le nouveau libéralisme se présente ainsi comme un projet de transformation de la société à son image, il s’agit d’un remodelage de l’organisation sociale selon la règle du droit et le principe de la concurrence. Ce projet nécessite un Etat fort, capable de produire et de faire respecter les réglementations destinées à organiser le marché, mais aussi une éducation des individus en vue de les adapter à un ordre nouveau fondé sur la « révolution permanente ».
Le droit, qui fonde le contrat et garanti le respect de la propriété, est au centre de la nouvelle organisation. Selon Lippmann :
« Toute propriété, tout contrat, toute société n’existent que parce qu’il existe des droits et des garanties dont l’application peut être assurée, lorsqu’ils sont sanctionnés par la loi, en faisant appel au pouvoir de coercition de l’État. [5]»
L’éducation des individus aux nécessités de l’ordre du marché, toujours mouvant, et aux modes de production en bouleversement permanent, vise à la création d’un « homme nouveau », l’homme libéral, qui répond ainsi au projet des totalitarismes soviétiques ou nazis, qui soit capable de s’adapter en permanence aux mutations technologiques et aux fluctuations du marché du travail, et qui fonde ses choix et ses modalités d’existence sur le calcul rationnel des coûts et des avantages. Il s’agit en somme d’un homme « entrepreneurial ».
Au niveau social, le contrôle doit s’effectuer par l’intermédiaire de la loi qui régit les obligations des individus les uns envers les autres, et qui présente l’avantage de pouvoir intégrer en temps réel les changements continus de l’ordre social. Cependant, pour que cette dernière puisse produire le cadre réglementaire adapté à la révolution permanente qui caractérise la société libérale, elle doit être préservée de l’influence néfaste de l’opinion publique et des passions populaires qui se limitent à la défense de leurs acquis et de leurs intérêts particuliers, ce que Hayek formule ainsi :
« Que la règle de la loi prenne, dans différents pays, la forme d’une charte de droits, d’une constitution ou se transmette de génération en génération par des traditions fermement établies, peu importe. Sous tous ces aspects, elle implique une limitation des pouvoirs législatifs, la reconnaissance des droits inaliénables de l’individu, l’inviolabilité des droits de l’homme. [6]»
L’empire du capital
Le champ politique, qui comporte toujours le risque de se transformer en instrument de pouvoir aux mains des classes populaires, doit ainsi être étroitement subordonné à celui de l’économie, ce qui va se traduire par un renversement de l’ordre légal et une subordination du droit et des politiques nationales à l’ordre libéral. Cela passe par la constitutionnalisation et l’universalisme des droits de l’homme, mais aussi par l’émergence d’un droit commercial international ainsi que d’institutions chargées de le faire respecter et qui s’imposent aux parlements et aux juridictions nationales. A ce titre, l’émergence d’un « ordre mondial » libéral destiné à soumettre et limiter les représentations et les lois nationales à sa logique apparaît consubstantiel au projet libéral lui-même. Le nouvel ordre économique mondial s’est ainsi matérialisé à travers l’autonomisation de la sphère commerciale et financière contre les particularismes locaux, par le biais de traités de libre échange négociés au niveau de superstructures mondiales exerçant des pouvoirs législatifs ou judiciaires. Ce fut l’accord du GATTT en 1948, harmonisant les politiques douanières et tarifaires, ou encore l’AGCS en 1995, libéralisant le commerce des services et les droits de propriété intellectuelle et instituant l’OMC, institution judiciaire supranationale. Ce déploiement mondial de l’empire du capital est complété et renforcé par la création de grandes zones économiques régionales, telles l’Union Européenne, qui sanctuarisent à l’échelle des grandes zones économiques les principes du libéralisme, comme la libre concurrence ou la libre circulation des marchandises et des capitaux. Ces zones peuvent également négocier en vertu de délégation de souveraineté des états membres, des accords trans-régionaux, comme le traité Trans pacifique entre la zone de libre échange nord-américaine ALENA, et celle de l’Asie du sud-est, APEC, ou encore le traité transatlantique, en cours de négociation entre l’Union Européenne et les États-Unis.
A l’impérialisme de la seconde moitié du XIXème siècle, motivé par la crise des débouchés et la compétition des capitalismes et des industries nationales, répond ainsi l’impérialisme néo-libéral, fondé sur un droit commercial autonome et la création de vastes zones de libre-échange transnationales, c’est à dire, au sens propre, un empire du capital, créé par ce dernier à son image et doté de ses propres superstructures mondialisées lui garantissant une pleine souveraineté contre les particularismes locaux. Hayek définissait en 1946 le futur ordre mondial en ces termes :
« Les pouvoirs qu’une autorité internationale devrait assumer, ce ne sont pas les nouveaux pouvoirs que l’Etat s’octroie depuis peu, mais un minimum de pouvoir sans lequel il est impossible de sauvegarder des relations pacifiques, c’est à dire essentiellement les pouvoirs d’un Etat ultra-libéral où règne le « laissez-faire ». Et dans le domaine international, plus encore que dans la sphère nationale, l’autorité doit être strictement limitée par la règle de la loi.[7] »
Le recul de la polis et la constitution d’un ordre néolibéral supranational, par exemple au sein de l’Union Européenne, va vider d’une grande partie de son sens le fétichisme démocratique et les oppositions traditionnelles entre partis. Le choix des possibles, enkysté dans l’ordre économique régional et mondial, va réduire l’éventail des choix de politique économique et budgétaire à des fonctions de gestion et d’administration, elles-mêmes soumises à la pression du marché et de l’ordre concurrentiel international. Il s’agira d’être nationalement attractif pour les investissements étrangers, de promouvoir une fiscalité concurrentielle par rapport à ses concurrents régionaux, de maintenir et développer la compétitivité du tissu entrepreneurial national par un allègement de l’impôt et des réglementations du marché du travail, ou encore d’accroître la performance et l’efficacité des administrations publiques afin d’en réduire les coûts pour les contribuables ou les entreprises. Ce sont en définitive les états eux-mêmes qui se retrouvent placés en situation de compétition et qui doivent donc adopter les discours et les logiques de la grande entreprise. Le rationalisme économique impersonnel de l’empire du capital colonise ainsi les structures et l’exercice du pouvoir public, rendant invisibles les figures de la domination derrière l’assemblage juridique et réglementaire supranational et les impératifs de la logique concurrentielle qui s’impose comme un fait total et transcendant.
La destruction des identités traditionnelles, la promotion d’une classe moyenne mal définie et non homogène, vont rendre possible l’atomisation des identités sociales et l’émergence de la figure de l’individu contre l’identité collective. Ce dernier, objet d’une gigantesque promotion de la part des industries culturelles, s’impose comme la référence normative universelle et l’unité sociale de référence de l’empire du capital. Il est mû par sa rationalité et son égoïsme « vertueux », fondé sur le respect des réglementations et des normes juridiques et la souveraineté absolue de ses choix en termes de calcul de ratio coût/bénéfice. Dans sa conquête du monde, il est à la fois l’agent et le promoteur de l’idéologie sociale de l’empire du capital et s’impose avant tout contre les identités collectives traditionnelles, avec pour effet la destruction des formes de solidarités attachées à l’identité de groupe. Selon Serge Latouche :
« L’Occident est émancipateur, en ce qu’il affranchit des milles contraints de la société traditionnelle, et ouvre une infinité de possibles ; toutefois, cet affranchissement et ces possibles ne se réaliseront que pour une infime minorité. En contrepartie, la solidarité et la sécurité seront détruites pour tous. [8]»
C’est ainsi au nom de ce nouveau cadre idéologique totalitaire reposant sur la logique concurrentielle et l’extension du marché, associés à la doctrine bourgeoise des droits de l’homme que seront menées les guerres impérialistes du XXIème siècle et les opérations de changements de régimes politiques dans les pays de l’ancien bloc soviétique ou dans le Maghreb. L’impérialisme humanitaire se présente toujours comme une entreprise de libération sur le modèle de la révolution bourgeoise de 1789, et vise à détruire les cadres et les structures des sociétés traditionnelles afin de leur substituer le nouvel ordre de l’empire du capital. Les néo-conservateurs américains, par l’intermédiaire de leurs fondations ou de leurs organisations de promotion des « droits de l’homme », comme l’Open Society de Georges Soros, joueront un rôle de premier plan.
Guillaume Borel | 14 mai 2016
Guillaume Borel est l’auteur de l’essai Le travail, histoire d’une idéologie. Éditions Utopia: 2015. Il s’intéresse aux questions de macro-économie, à la géopolitique et aux questions de propagande et d’intoxications médiatiques.
[1] Denord, François, « Aux origines du néo-libéralisme en France. Louis Rougier et le colloque Walter Lippmann de 1938 », Le mouvement social n°195, 2001
[2] Rougier, Louis, « L’offensive du néo-libéralisme », conférence devant la société d’économie politique de Lyon
[3] Hayek, Friedrich, La route de la servitude, 1946
[4] Dardot, Pierre, Laval, Christian, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société libérale, La découverte, Paris, 2009
[5] Lippmann, Walter, La cité libre, 1937
[6] Op. Cit., Hayek, Friedrich
[7] Ibid.
[8] Latouche, Serge, L’occidentalisation du monde, La découverte, Paris, 1989