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MÉLANGES
SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
LA VÉRITÉ SUR LE PROCÈS DE GALILÉE
Pour bien comprendre l'enchaînement des circonstances qui ont amené le procès et la condamnation de Galilée en 1633, il faut se représenter la nature des difficultés qui s'élevèrent dans ses rapports avec Rome, par suite des merveilleuses nouveautés que le télescope lui avait fait découvrir dans le ciel pendant les années 1610, 1614 et 1612. Il sentait et signalait avec un sentiment de triomphe tout ce que ces phénomènes incontestables, la circulation de Vénus autour du soleil prouvée par ses phases, et la rotation de ce grand corps sur lui-même, pronvée par le mouvement, le transport et la périodicité des retours de quelques taches distinctes observées sur son disque, donnaient de force au système de Copernic, et de vraisemblance à la rotation diurne de la terre. Il étalait sans ménagements ces conséquences dans des lettres devenues bientôt publiques, et qui étaient lues avec avidité'. Ainsi, dans le mois de mai 1612, il écrivait au prince Cesi å Rome? : « Quant aux taches solaires, je conclus finalement, et je « crois pouvoir démontrer d'une façon péremptoire, qu'elles sont « contiguës à la superficie du corps du soleil, où elles s'engen« drent et se dissolvent continuellement, à peu près comme les « nuages autour de la terre; et s'en vont portées circulairement « par le même corps, qui tourne sur lui-même dans l'intervalle « d'environ un mois lunaire, avec un sens de mouvement révo
lutif pareil à celui des autres planètes, c'est-à-dire dirigé d'occi« dent en orient autour des pôles de l'écliptique. Je présume que « ces nouveautés seront les funérailles, ou plutôt la fin et le juge« ment dernier de la pseudo-philosophie, des signes en étant déjà « ainsi apparus dans la lune et le soleil. Et je m'attends à ouïr à ce « sujet de grandes choses proclamées par les péripatétiques, pour « maintenir l'immutabilité des cieux, laquelle je ne sais pas com« ment elle pourra être sauvée et conservée, quand le soleil lui« même en montre à nos yeux des effets si manifestes.» C'était ce que les partisans des anciennes doctrines voyaient tout aussi bien que lui, avec plus de frayeur; et, après avoir crié, soutenu autant qu'ils l'avaient pu, que les observations de Galilée étaient fausses, ils s'étaient réfugiés à dire, et à prétendre, que l'idée de supposer la terre en mouvement et le soleil immobile, est contraire au texte
· Les documents sur lesquels je m'appuierai dans cet écrit, seront tirés des trois ouvrages suivants :
1o Venturi : Memorie e Lettere inedite finora o disperse di Galileo Galilei, 2 vol. in-4. Modène, 1818 et 1821 ; 2° Opere complete di Galileo Galilei, Édition de Florence, dédiée au grand-duc actuel Léopold II, 16 vol. in-8, 1842-1856 ; 3o Marino-Marini : Galileo e l'Inquisizione, Roma, 1850.
Je désignerai respectivement ces trois publications par les lettres V. F. M. 2 F., t. VI, p. 181.
3 La dernière appréciation n'est pas tout à fait exacte. L'axe de rotation des taches n'est pas exactement perpendiculaire à l'écliptique il forme avec ce plan un angle un peu moindre que 85°,
de l'Écriture, conséquemment hérétique, et inadmissible catholii quement. Par malheur, Galilée eut l'imprudence de leur fournir É des armes contre lui-même en les suivant sur ce terrain. Dans les
années 1613, 1644 et 1615, il écrivit à ses amis de Rome plusieurs lettres, et il adressa à la grande-duchesse de Toscane, Christine de Lorraine, une dissertation en forme, pour établir théologiquement, par les témoignages des pères, qu'il ne faut pas faire intervenir témérairement les textes de l'Écriture sainte, dans la décision de questions purement naturelles qui peuvent se décider par l'observation et l'expérience'. En vain le cardinal Maffeo Barberino, qui fut depuis le pape Urbain VIII, et le cardinal Bellarmino, lui faisaient dire que, s'il voulait se borner à présenter ses doctrines au titre de spéculations mathématiques, on avait l'espérance qu'il ne serait pas inquiété ?. Il ne put se résoudre å cette prudence, et ses ennemis profiterent habilement de l'avantage qu'il leur offrait. Dans le cours de l'année 1615, un religieux dominicain, le P. Lorini, dénonça directement au Saint-Office une lettre imprimée, relative au système de Copernic, que Galilée avait adressée en 1613 à l'un de ses amis, le P. Castelli. Mais le plus acharné contre lui, et le plus actif, était un religieux du même ordre, appelé Caccini, le même qui, en 1614, dans un sermon prêché à Florence sur ce texte tiré des Actes des apôtres, viri Galilæi quid statis aspicientes in cælum, était parti de lå pour établir que la Mathématique est un art diabolique, et que les mathématiciens, comme auteurs de toutes les hérésies, devraient être bannis de tous les pays chrétiensă. Ce Caccini étant venu à Rome l'année suivante, se ligua avec une multitude d'autres moines de tous les ordres, pour dénoncer à l'inquisition le livre de Copernic de revolutionibus corporum cælestium, dont la publication depuis plus de soixante ans n'avait causé aucun ombrage, comptant bien, par ce détour, porter un coup mortel å Galilée, dont les découvertes développaient et fortifiaient si puissamment les mêmes doctrines. Galilée prévoyant la portée et les conséquences de ces attaques, se rendit à Rome au mois de décembre 1615 pour tâcher de les détourner, mais il ne put y réussir. Le 4 mars 1616, la congrégation des livres prohibés, rendit un décret portant': « Que la fausse doctrine pythagorique de la « mobilité de la terre et de l'immobilité du soleil est absolument « contraire au texte de l'Écriture. » Elle ordonna de corriger dans le livre de Copernic, certaines expressions et certains passages où cette doctrine est présentée, non pas à titre d'hypothèse mathématique, mais comme physiquement véritable; entre autres un où la terre est appelée Sidus. Elle prohiba complétement une dissertation publiée par le père Foscarini, religieux de l'ordre des Carmes, où il prétendait prouver que la doctrine susdite n'est pas contraire à l'Écriture; et la même proscription fut généralement étendue à tous les ouvrages qui l'enseigneraient. Galilée ne fut pas nommé. Toutefois, pour le ruiner à la cour de Toscane, ses ennemis ayant répandu le bruit qu'il avait été personnellement assigné, qu'il avait abjuré cette opinion, et que la congrégation de l'index l'avait condamné à une pénitence salutaire, le cardinal Bellarmino, sur sa demande, lui délivra une attestation écrite, en date du 26 mars 1616”, portant que ces imputations sont fausses ; mais qu'on lui a seulement signifié la déclaration faite par le pape, et publiée par la congrégation de l'index, où il est décidé, que «la « doctrine attribuée à Copernic que la terre se meut autour du « soleil, et que le soleil se maintient immobile au centre du monde « sans se mouvoir d'orient en occident, est contraire aux saintes « Écritures, et par conséquent ne peut être professée ni défen
1 F., t. II, p. 26. Cette lettre à la grande-duchesse Christine a été écrite par Galilée en 1614 ou 1615. Voy. Venturi, t. I, p. 222.
2 V., t. I, p. 220 et 221. 3 F., t. VI, p. 220.