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Du Manifeste Blair-Schröder aux programmes électoraux de l’Union démocratique du centre helvétique, la classe moyenne est sujette à toutes les convoitises.Mais lejargon politicien ne dit ni ce qu’elle représente, ni ceux qui la constituent.
Dans DP 1397, nous évoquions la classe moyenne, et nous interrogions sur la possibilité de définir sociologiquement et rigoureusement cette notion. Quelques notations pourront, sinon faire le point, du moins fournir un premier éclairage sur le terme et sur la réalité qu’il est supposé désigner.
Y a-t-il une définition sociologique de la notion de classe moyenne ? Le problème est qu’il en existe plusieurs. La littérature théorique est immense, et les recherches empiriques sur les différences sociales hiérarchisées sont innombrables. Il est en outre bien difficile d’être rigoureux dans un domaine où les a priori idéologiques sont inhérents au vocabulaire à disposition. Les historiens des sciences sociales rappellent que la notion de classe moyenne peut s’insérer dans deux modèles diamétralement opposés de la société : d’un côté le modèle aristotélicien ou tocquevillien, pour lequel la classe moyenne constitue le centre de gravité sociale, et pour qui les autres classes, vers le haut et vers le bas, sont anormales ou transitoires ; et de l’autre le modèle marxien, pour lequel au contraire ce sont les classes moyennes qui sont résiduelles, étant donné la polarisation inévitable entre exploiteurs et exploités, et l’émergence de conflits dans lesquels les catégories intermédiaires ne pourront pas ne pas prendre parti.
De la rhétorique ?
Entre ces deux visions l’histoire a-t-elle tranché ? Peut-être, dès lors que ne déclinent pas les groupes sociaux qui ne sont ni propriétaires des moyens de production, ni détenteurs de leur seule force de travail. Peut-être aussi, puisque la notion de classe moyenne est plus utilisée que jamais. Mais il faut voir que les termes utilisés pour rendre la société intelligible sont eux-mêmes situés socialement ; une notion aussi dense que celle de classe sociale est toujours le produit d’une relation entre celui qui l’emploie et la réalité qu’il prétend évoquer. L’utilisation par des tribuns politiques de la notion de classe moyenne semble avoir un aspect descriptif, mais elle a aussi une dimension « performative ». D’abord, elle ratisse large : ce qui ressort de l’usage incantatoire de la notion, c’est la hantise de ne pas se couper d’un électorat flottant. Ici règne le ni-ni : il ne faut exclure ni les riches ni les démunis, ni les qualifiés ni les spécialisés, ni les salariés ni les indépendants, ni les urbains ni les ruraux. Ensuite, le terme désigne des gens qu’il faut aussi mobiliser comme citoyens. La tactique la plus simple et la plus efficace consiste à flatter en suscitant la rancune : à suggérer à ceux qui ne sont pas des nantis mais qui sont relativement bien lotis qu’ils ne bénéficient pas de l’État autant qu’ils lui apportent ; ce sont ces catégories dont les politiciens supposent qu’elles peuvent se sentir lésées par le mécanisme de redistribution des richesses opéré par la fiscalité. Et pour que ce sentiment advienne et persiste, on présentera l’État et les politiques publiques sous un jour légèrement ou fortement turpide.
?aux représentations
Mais il faut reconnaître que le jargon politicien trouve des oreilles bien disposées. Une des activités de prédilection des sociologues de la stratification sociale consiste à demander à un échantillon représentatif de la population à quelle classe (ou couche) les sondés pensent appartenir. Dans la recherche très complète accomplie en Suisse par René Levy et son équipe (Tous égaux, Seismo, 1997, voir DP 1319, 6.11.1997), cette demande d’auto-affiliation aboutissait à un résultat classiquement observé : 87 % de la population (qu’il s’agisse de membres de professions libérales ou de petits employés, de cadres ou d’ouvriers) se placent eux-mêmes dans les classes moyennes et rechignent à évoquer tout autre ensemble social.
Les notions qui servent à illustrer les représentations de soi par les individus et les collectifs ne sont pas des concepts valides pour l’analyse : elles devraient être plutôt l’objet d’une analyse. Celle-ci peut être psychologique : l’usage têtu de la notion de classe moyenne traduit peut-être le souhait angoissé de ne pas appartenir aux extrêmes, d’être « dans la moyenne » ; être en haut, c’est trop haut, être en bas, c’est trop bas. L’analyse peut être goguenarde et sémantique : le terme « moyen » n’a aucun sens, sauf celui d’atténuer le mot tabou « classe » : aussi bien, les différences réapparaissent au sein de la classe moyenne, divisée illico en « supérieure » et en « inférieure » ? L’analyse peut encore être positionnelle : où qu’on soit, sur l’échelle ou dans la pyramide sociale, il y a encore des gens plus haut, et d’autres plus bas : on se pense donc volontiers comme appartenant à une catégorie intermédiaire.
?et à la sociologie
Il faudrait pourtant dire en quoi et entre quoi cette classe est moyenne : l’usage exclusif du terme « moyen » est logiquement absurde, et correspond à une description drastiquement inadéquate. Or les termes parents de classe possédante ou dominante ne surgissent que rarement, et ont l’air de vocables polémiques. Un prudent « classes supérieures » est quelquefois utilisé, dont le pluriel émousse la possible référence à un ensemble social cohérent. Dans l’autre sens, la terminologie est encore plus circonspecte, et traduit l’effort paternaliste de présenter les handicaps sociaux et matériels comme une détention de biens insuffisante : on ne verra guère utiliser la notion de classe dominée ou inférieure, mais plutôt celle de classes défavorisées.
En réalité
Une société n’abritant qu’une seule grande classe moyenne est peut-être bien un souhait de politicien centriste. Mais ce vœu n’est pas exaucé. Il s’agit donc de continuer à mettre au jour les différences hiérarchisées qui perdurent, en termes de revenus, de formation, d’accès aux ressources valorisées. Telle est du moins la raison d’être de la sociologie comme projet de connaissance. S’il existe une classe moyenne, il doit exister d’autres classes, et il s’agit de les décrire en tant que telles et dans leurs rapports réciproques, en utilisant des critères explicites (revenu et/ou fortune, formation, position professionnelle, mais aussi genre, nationalité, habitat, etc.). Pour rendre compte des différences et des inégalités, il est pour le moins malcommode de recourir à un terme dont l’usage impénitent est essentiellement voué à les estomper. jyp