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28/02/2014
La Crimée ou la vengeance de la poupée soviétique
La situation en Crimée, parcourue par le bruit des grosses bottes russes, illustre la complexité de cet espace jadis occupé par l’Union soviétique. Celle-ci avait organisé son Etat de façon fédérale, du moins en apparence. Car les principales décisions étaient prises par les instances du Parti communiste à Moscou et même, sous Staline, par un seul homme. Mais pour administrer le plus vaste pays du monde, il fallait bien prévoir une certaine autonomie sous le vigilant contrôle du Parti.
Dès lors, les peuples de l’Union soviétique ont été disposés à la ressemblance des matriochkas, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Aujourd’hui, le système matriochka se rappelle à notre bon ou mauvais souvenir.
Voici, en résumé, comment s’imbriquaient les matriochkas :
1- Au sommet, trônait l’Union soviétique placée sous la férule du Parti communiste (PCUS).
2- En-dessous, figuraient les quinze (voire seize selon les époques) Républiques socialistes soviétiques (RSS), avec un statut spécial pour l’immense République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), l’actuelle Fédération de Russie. Parmi ces RSS, on trouvait, outre la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, l’Arménie etc. Avec pour les RSS d’Ukraine et de Biélorussie, un petit plus après la Deuxième guerre mondiale : elles pouvaient siéger comme Etats «indépendants» à l’Organisation des Nations-Unies, comme l’URSS. Il s’agissait de marquer symboliquement la part prise par ces deux RSS à la victoire contre l’Allemagne nazie. En fait, grâce à ce tour de passe-passe, Staline disposait de trois voix supplémentaires à l’ONU. Car, bien entendu, il était impossible aux représentants biélorusses et ukrainiens aux Nations-Unies de voter contre la volonté du Kremlin.
3- Le troisième étage était dévolu aux Républiques socialistes soviétiques autonomes (RSSA) qui se trouvaient placées au sein de certaines RSS aux vastes territoires. Elle n’avait pas accès direct à Moscou et devait en passer par la capitale de leur RSS.
4- Appartenant soit directement à la RSS, soit à la RSSA, on trouvait l’Oblast autonome
5- Sous l’oblast, se nichait le district autonome.
La hiérarchie de l’organisation «matriochka» permet de comprendre ce qu’il adviendra de la Crimée.
Cette péninsule a été arrachée à l’Empire ottoman en 1783 par l’impératrice russe Catherine II, annexion confirmée par le Traité d’Iaşi en 1792. Après le coup d’Etat léniniste en 1917, la Crimée est restée dans le giron russe où elle a connu fortunes et infortunes diverses. Après la création de l’Union soviétique, la Crimée disposait du statut de République socialiste soviétique autonome (RSSA), au sein de la RSFS de Russie ; elle occupait donc le troisième étage de l’organigramme, tout en appartenant directement à la Russie. La ville-forteresse portuaire, stratégiquement décisive, de Sébastopol a été attribuée à la RSSA de Crimée dès 1921.
La Crimée dégradée
Après la guerre, Staline a pris des décisions à la fois positive et négative à l’égard de la Crimée. En 1945, il a attribué le titre de ville-héros de Sébastopol en raison de la résistance de ses habitants aux troupes nazies. Toutefois, cette année-là, il a rétrogradé la RSSA de Crimée au quatrième étage de son édifice. La péninsule est ainsi devenue un simple oblast, toujours au sein de la RSFS de Russie. Un an auparavant, à l’initiative de son sinistre de l’Intérieur Béria, Staline avait fait déporter 193 865 Tatars de Crimée dans les RSS d’Asie centrale.
Le Kremlin accusait ce peuple musulman d’origine turque d’avoir collaboré avec l’armée allemande. Ne s’agissait-il pas plutôt de russifier la Crimée ? En effet, les Tatars déportés ont été remplacés le plus souvent par des Russes. Finalement, justice a été rendue aux Tatars en 1967, lorsqu’un décret du Kremlin a effacé les accusations portées contre eux par Staline, toutefois sans que Moscou n’ait songé à réparer ses torts de façon autre que symbolique.
Comme on le verra par la suite, la «question tatare» reste au centre de l’actualité.
Le "cadeau" empoisonné de Khroutchev
En 1954, le nouveau maître du Kremlin, Nikita Khroutchev a offert l’oblast de Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, afin de célébrer le 300e anniversaire du Traité de Pereyaslav qui scellait le rattachement de l’Ukraine à l’Empire russe. Pourquoi ce «cadeau» ? Ancien patron du Parti à Kiev dès 1937, natif d’un village russe mais situé tout près de l’Ukraine, Khroutchev a toujours clamé son affection pour ce pays. Sentiment ambigu, dans la mesure où il était un rouage important de la machine à broyer stalinienne et qu’à ce titre il a porté une lourde responsabilité dans la famine organisée qui avait ravagé l’Ukraine au début des années 30, ainsi que dans l’organisation des purges sanglantes prescrites par le Petit Père des Peuples.
A-t-il voulu faire oublier ce passé en offrant ainsi la Crimée à l’Ukraine ? Nina Khrushcheva – petite-fille de Nikita Khroutchev, aujourd’hui professeure à New York – suppose que son grand-père trouvait simplement plus rationnel de détacher la Crimée de la RSFS de Russie pour la «coller» à la RSS d’Ukraine. (lire ce lien) Ce «don» ne mangeait pas de pain, dans la mesure où tout cela restait dans le contexte de l’Union soviétique ! Toutefois, ce «cadeau» paraît aujourd’hui bien empoisonné.
Sébastopol et l'emprise russe
Lorsque l’Ukraine a quitté les décombres de l’URSS pour redevenir indépendante en 1991, la Crimée est restée dans son giron avec le statut de république autonome, la ville de Sébastopol étant placée sous un régime administratif particulier.
En emportant la Crimée avec elle, l’Ukraine a hérité d’une population majoritairement russophone et attachée à la Russie, mais aussi d’une autre source d’ennuis potentiels : la flotte de guerre russe à Sébastopol. Un élément crucial pour Moscou. Un accord entre Kiev et Moscou assure à la flotte militaire russe la jouissance de la rade jusqu’en 2017. Par la suite, ce «bail» a été prolongé jusqu’en 2047, en échange d’un «loyer» annuel de 100 millions de dollars. Et il ne faudra pas compter sur Poutine pour céder quoique ce soit à Sébastopol qui reste donc sous emprise moscovite.
Le retour des Tatars
En consultant la carte, on pourrait se dire : «Pourquoi l’Ukraine tient-elle à cette Crimée qui ne lui a été attribuée qu’en 1954 et qui est de culture russophone?» C’est oublier un peu vite les Tatars! Après leur réhabilitation en 1967, certains d’entre eux sont revenus en Crimée où ils forment aujourd’hui entre 10 et 12% de la population. Or, ces Tatars ne veulent pas entendre parler d’un rattachement de la Crimée avec la Russie et soutiennent activement l’insurrection de Kiev.
Pour paraphraser Sempé, en Crimée, rien n’est simple et tout se complique.
Jean-Noël Cuénod