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Deux avant-projets de textes sur la politique culturelle cantonale genevoise sont soumis à notre sagacité : celui de "lignes directrices" (un programme politique) et celui d'une loi. "Avant-projet", c'est un peu le nom officiel d'un brouillon qui, par ce nom, est inséré dans un processus institutionnel : on lance un texte, on le soumet à consultation, on analyse les résultats de la consultation, on reformule le projet, on le présente à une institution (ici, pour le projet de loi, le parlement), qui l''amende, l'accepte ou le refuse. Et le peuple peut avoir le dernier mot si un référendum est lancé. Au stade où on en est, celui de la consultation, les avant-projets sont donc encore des brouillons. Le projet de loi, en particulier, est lacunaire, ou ambigu, voire sur certains points contradictoire du mandat constitutionnel. Il ne préserve pas les communes, et en particulier la Ville, de transferts de charges sans transferts de compétence, ni n'assure à la consultation des milieux culturels que son résultat soit réellement pris en compte. Enfin, il ne tient pas compte des différences considérables d'engagements culturels des communes, et notamment de la Ville de Genève et de la plupart des autres communes. C'est en quoi nous nous autorisons à le considérer comme un brouillon -le terme n'est cependant pas si péjoratif qu'on pourrait croire : quelle grande oeuvre n'a pas fait l'objet d'un brouillon ? pas même le Grand Oeuvre.... Et nul ne demande à Thierry Apothéloz d'être un nouveau Nicolas Flamel et de concevoir la pierre philosophale capable changer en or le plomb de la politique culturelle cantonale genevoise.
Des cimes de la création culturelle à la glèbe des budgets
Les "Lignes directrices de la politique culturelle cantonale" genevoise, proposées par le Département de la cohésion sociale et soumises à consultation, avec le projet de loi supposé en découler, sont les premières que le Conseil d'Etat présente depuis l'entrée en vigueur de la Loi cantonale sur la culture, en 2013. Et elles suivent de quelques mois la "feuille de route" que le Département municipal (de la Ville de Genève) de la culture avait présentée. Mais si la "feuille de route" municipale poursuit sur une voie qui est celle de la Ville depuis des années, les "lignes directrices" cantonales impliquent une profonde révision de la loi cantonale , et rendraient en outre caduque la répartition des tâches culturelles entre les communes et le canton, telle que posée par une autre loi cantonale, celle de 2015, qui faisait du soutien à la création et aux institutions culturelles une compétence exclusive des communes. Le projet de loi fondé sur les "lignes directrices", pourrait être soumis au Grand Conseil en septembre, mais d'ores et déjà l'avant-projet soumis à consultation en même temps que les "lignes directrices" digère à la fois la loi sur la culture et la loi sur la répartition des tâches en matière culturelle. Une fois la consultation close, un comité de pilotage gérera la suite de la procédure. La consultation court jusqu'à dimanche prochain, 22 mai. On ne saurait trop vivement vous inciter à y prendre part. Elle se fait exclusivement sur internet, et c'est par là que ça se passe : https://app2.ge.ch/sondage/126139
Les "lignes directrices de la politique culturelle cantonale" soumises à consultation se veulent "fédératrices et inclusives" (on voit d'ailleurs mal le DCS ou le Conseil d'Etat proposer des lignes sectaires et exclusives) et sont elles-mêmes issues d'un "large processus participatif", impliquant le Conseil consultatif de la culture, la Commission d'accès à la culture, trois départements cantonaux (celui de l'Instruction publique, celui de l'économie et celui du territoire, l'Association des communes genevoises, les délégué.e.s culturel.le.s des communes, l'office cantonal de la culture et du sport, les organisations professionnelles genevoises des différents domaines culturels, les faîtières culturelles romandes et fédérales. Des ateliers ouverts à tout le milieu culturel se sont tenus en juin 2021 -mais seules 250 personnes y ont participé (400 lors de la séance de restitution), ce qui est fort peu compte tenu de l'importance du secteur.
L'ambition exprimée par ces lignes directrices découle bien de l'art. 216 de la Constitution, mais elle reste largement exorbitante des moyens financiers et humains dont dispose actuellement l'office cantonal de la culture... et même de ceux dont il espère pouvoir être doté, d'autant que le canton doit en outre assumer le rôle que la Constitution cantonale lui assigne désormais : coordonner la politique culturelle, assurer "une approche cohérente du "faire ensemble" afin de favoriser l'excellence tout en veillant au maintien de la diversité artistique". La question des moyens, au-delà des bonnes intentions politiques, reste donc centrale. Et donc, centrale aussi, la question du soutien politique, celui du Grand Conseil en particulier, à l'octroi de ces moyens -qui doivent s'ajouter à ceux déjà accordés par les communes, à commencer par la Ville de Genève, à leur politique culturelle -qui, dans le cas de la Ville, est déjà une politique d'impact cantonal, voire régional.
La"feuille de route" de la Ville est celle d'une municipalité qui donne le ton de la politique culturelle genevoise, par les moyens qu'elle y consacre, les instruments dont elle dispose et les ambitions qu'elle exprime. Le département municipal de la Culture (et de la transition numérique) de la Ville, c'est 1282 collaboratrices et collaborateurs, un budget de plus de 282 millions (en 2020), et aussi, en gestion directe 5 musées, 7 bibliothèques municipales, la Bibliothèque de Genève, ainsi que, généralement en gestion autonome, 13 théâtres et un opéra. La Ville a donc les moyens de concrétiser la politique culturelle qu'exprime la "feuille de route" du Département municipal de la culture. A côté de quoi, le canton ne s'est jamais engagé, ou à tout le moins n'avait jamais dit le vouloir avant les "lignes directrices" aujourd'hui proposées (et qu'il faut saluer pour cela), dans une politique culturelle, voire dans une pratique culturelle, que contraint par les milieux culturels, quand ce n'est pas par le peuple. Et même dans ce cas, il ne s'y est le plus souvent engagé qu'à reculons. D'autant qu'à toute politique culturelle il faut des moyens, humains et financiers. Que pèse le budget culturel du canton ? et quels sont les moyens de son service culturel ? Si le canton de Genève consacrait 1 % de son budget à la culture, il y consacrerait 93 millions de francs. Ce ne serait encore que le tiers de ce que la seule Ville de Genève y consacre, et en réalité le Conseil d'Etat annonce uniquement 11mio par année pendant 10 ans, le reste étant à la charge des communes via des transferts de charges... à leur charge.., ou des économies sur d'autres lignes budgétaires que celles de la culture.
Une ligne politique (Thierry Apothéloz en exprime une dans les "lignes directrices" qu'il propose pour la politique cantonale, comme Sami Kanaan en a fait ratifier une par l'exécutif municipal dans la "feuille de route" du Conseil administratif) ) ne vaut que par la capacité et la volonté de celles et ceux (le magistrat, le Conseil administratif et le Conseil d'Etat, dans leur ensemble, le Conseil municipal et le Grand Conseil, dans leur majorité) de lui donner réalité.
Entrons donc dans le détail (et qu'on nous pardonne la longueur de ce billet, qui tient carrément du rapport...) : Les "lignes directrices" se déclinent autour de quatre "missions". La première est de mettre en œuvre "une politique culturelle cohérente sur le territoire en favorisant la coopération". S'appuyant sur l'article 69 de la Constitution fédérale qui fait du canton le niveau institutionnel de référence en matière de politique culturelle (alors qu'en réalité, la politique culturelle est pour sa plus large part assumée par les communes, et en particulier les villes), celui de Genève affirme vouloir assurer une "vision d'ensemble" de la politique culturelle sur son territoire, "l’accessibilité pour toutes et tous à la culture", "le lien avec les autres cantons, notamment romands, ainsi qu'avec la Confédération (...) sans oublier l'espace transfrontalier" : une ambition largement exorbitante des moyens dont dispose actuellement l'office cantonal de la culture... d'autant que le canton doit en outre assumer le rôle que l'article 216 de la Constitution cantonale lui assigne désormais : coordonner la politique culturelle, assurer "une approche cohérente du "faire ensemble" afin de favoriser l'excellence tout en veillant au maintien de la diversité artistique". La "coordination" et la "concertation" entre le canton et les communes est défini comme un axe prioritaire : le canton veut instituer et piloter (mais en est-il capable ?) une "plate-forme de concertation culturelle réunissant les représentantes et les représentants des collectivités publiques genevoises". Consulter les milieux culturels sur la politique culturelle tient de l'évidence, au même titre qu'on consulte les milieux syndicaux et patronaux sur la politique du travail... mais cette consultation n'a de sens que si on tient compte de ses résultats, ce qui l'apparente à une concertation, à un "partenariat culturel" comme il y a un "partenariat social"... La distinction entre "concertation" (avec les communes) et "consultation" (des milieux culturels) paraît donc sans grand fondement.
Autre axe prioritaire : la "consultation des milieux culturels", en élargissant le champ de la consultation telle que prévue par la loi actuelle, qui a certes instauré un Conseil consultatif de la culture mais l'a instauré comme une commission officielle tenue en tant que telle au secret de fonction. Un autre dispositif de consultation, par domaine culturel, serait instauré. Et à chaque début de législature, le canton organiserait avec les commune, le Conseil consultatif de la culture et les milieux culturels des "états généraux de la culture à Genève". C'est toujours bon à prendre, des états généraux : parfois, il en sort une révolution. On hésitera cependant à en attendre autant de ceux-là. Et puis, il manque un "axe prioritaire" : la continuité des engagements du canton et des communes dans la politique culturelle. Cette continuité est pourtant essentielle à la crédibilité de ces engagements et de cette politique.
Deuxième mission : soutenir la création professionnelle institutionnelle et indépendante et sa diffusion, en assurant "une cohérence des différents soutiens cantonaux et communaux", en "collaboration" (en concertation vaudrait mieux...) avec les communes genevoises, "tout au long du parcours des actrices et des acteurs de la culture et en tenant compte des spécificités des domaines artistiques (ce qui, en effet, vaut mieux). Cette mission se décline en trois axes prioritaires : cofinancer la création, cofinancer les institutions, créer des espaces pour la culture. S'agissant du cofinancement de la création, le canton entend élaborer avec la Ville et l'Association des communes une "stratégie de cofinancement artistique en s'appuyant sur les notions de coordination et de complémentarité, mais s'il est clair qu'il revendique pour lui le rôle de coordinateur, on discerne mal qui assurerait le financement "complémentaire" et qui assurerait le financement principal. Plus claire est son intention de mettre en place "un nouveau dispositif de soutien à la recherche artistique pour valoriser les temps de conception et de mise sur pied des projets". Enfin, il maintiendrait son soutien "au rayonnement de la culture genevoise hors de ses frontières" et son action transfrontalière, et annonce étudier "avec les partenaires con concernés" la création d'une structure "à définir" (qui pourrait s'associer à des "partenaires privés") pour mettre en commun les aides ponctuelles à la création.
Troisième mission : favoriser une "transition durable et sociale dans le domaine de la culture". Le canton veut "réduire la tendance à multiplier les événements dans le domaine de la culture" et donc "la dispersion des moyens". Un moyen de réduire les soutiens ? Non, affirme-t-il : il veut renforcer le soutien "aux structures de production et de diffusion". Et se donne cinq axes prioritaires : une culture "plus respectueuse de l'environnement", plus "inclusive", avec "davantage de protection des artistes, actrices culturelles et acteurs culturels", une culture "plus innovante dans un rapport conscient aux technologies", et un "encouragement à une culture du bâti de qualité. Sous les beaux mots, derrières les belles intentions, quoi ? c'est le troisième axe qui est le plus concret : remédier à la "précarisation de nombreuses actrices et nombreux acteurs de la culture et la fragilité de leurs conditions de travail", agir pour améliorer leur statut, leur rémunération, leur prévoyance professionnelle, renforcer l'accès au statut d'indépendant, inciter les structures à rémunérer les artistes "selon les tarifs recommandés par les faîtières professionnelles", soutenir les initiatives en ce sens portées par les actrices et acteurs des domaines artistiques, prendre en compte le temps de la conception artistique et pas seulement celui de sa représentation. Il manque toutefois une référence au "portage salarial" (l'engagement formel des artistes par une structure intermédiaire qui les salarie. Quant à l'"encouragement à une culture du bâti de qualité", il devrait se traduire par "la mise à disposition, dans les nouveaux quartiers, d'espaces à prix accessibles pour la culture ou (par) la reconversion, dans les quartiers en mutation, de bâtiments à haute valeur patrimoniale en lieux de création ouverts au public".
Quatrième et dernière mission : s'engager "pour un accès et une participation à la culture pour le plus grand nombre". Là, il s'agit de poursuivre sur une voie déjà tracée, et de renforcer les moyens d'une politique déjà engagée : "le canton poursuit son engagement dans l'éducation artistique et culturelle", développe les pratiques collectives au sein de l'école publique, "augmente le nombre d'enfants et de jeunes ayant un accès à la formation artistique". Nouveauté : un "chèque formation culture à destination des adultes âgés de plus de 25 ans". Le canton devrait mettre en oeuvre "une politique tarifaire favorisant l'accès de toutes et tous", mais il ne peut guère le faire que dans les lieux qu'il contrôle directement )et il en contrôle fort peu, surtout si on le compare à la Ville) : les lieux et institutions autonomes le sont aussi dans leur politique tarifaire... Il lui serait en revanche peut-être plus facile de, comme il se le propose, mettre en oeuvre des "actions ciblées dans les communes et les quartiers les plus précarisés", mais on voit mal comment il pourrait le faire sans se "concerter" avec les communes concernées... Enfin, il veut encourager les projets artistiques et culturels intégrant "la médiation culturelle sous toutes les formes possibles" et favoriser "le développement des pratiques culturelles en milieu scolaire", ce qui en effet relève, comme l'école elle-même, de sa compétence. En revanche, la garantie des droits sociaux des acteurs culturels n'est pas mentionnée dans la liste des tâches du canton. Elle devrait l'être.
De ces "lignes directrices" découle, ou est supposé découler, le projet de loi du Conseil d'Etat. L'exposé des motifs du projet de loi l'assure : "Genève a besoin de se doter d'un cadre législatif débarrassé des ambiguïtés législatives, voire des contradictions, accumulées, au fil des années". Le projet de loi y parvient-il ? L'exposé des motifs, évidemment, le proclame : "le présent projet de loi donne à la culture genevoise les moyens d'être l'un des ciments de la cohésion sociale et de déployer son plein potentiel en matière de recherche, de création, d'accès à la culture et de rayonnement", et il "apporte une cohérence transversale à l'action du canton". En réalité, le projet de loi donne des compétences, mais pas vraiment de moyens, les moyens ne pouvant être donnés (ou pas) que par le Grand Conseil, dans le cadre des débats budgétaires -et donc des rapports de force politiques. Le Conseiller d'Etat Thierry Apothéloz évoque l'objectif d'accorder 1 % du budget cantonal à la politique culturelle, mais, à supposer que cet objectif soit approuvé par le Grand Conseil, l'idée dominante au Conseil d'Etat semble bien être de faire financer en grande partie un effort accru du canton par un transfert de charges sur les communes, sans transferts de compétences.
L'avant-projet de loi définit quatre missions et treize axes de la politique culturelle cantonale. Le canton devrait coordonner les politiques culturelles (la sienne et celles des communes), en concertation avec les communes et en consultant les milieu culturels (on notera la différence des démarches : concertation dans un cas, simple consultation dans l'autre, sans garantie qu'il sera tenu compte du résultat de la consultation). Dans ses "principes" (art. 4) le projet proclame que "l’initiative en matière culturelle appartient en priorité aux particuliers et aux organismes privés ou publics" (autant dire qu'elle appartient à toutes et tous...) et qu'"une transition durable dans le domaine de la culture est encouragée" (il serait utile de préciser de quoi vers quoi il s'agit de faire transition..). On note également, dans plusieurs articles, qu'il est parfois fait mention des communes en général, la Ville équivalant alors à Céligny comme acteur de la politique culturelle, et que l'on distingue ailleurs la Ville de Genève des autres communes alors que nulle part dans la loi on ne distingue LES villes (et pas seulement LA Ville) des autres communes. Il serait plus cohérent dans le dispositif de la loi qu'une formulation unique ("les communes" ou "la Ville de Genève et les autres communes") soit utilisée, sachant que de toute façon, vu son poids dans la politique culturelle, la Ville de Genève a de fait, sinon de droit, un statut particulier. Le projet de loi propose la création d'une commission cantonale consultative d'accès à la culture pour "assurer la coordination dans ce domaine", mais la Ville de Genève et l'ACG ne sont pas représentées dans cette commission alors même que le projet de loi ouvre la possibilité d'un retrait du canton dans ce domaine, alors qu'il est posé comme une compétence exclusive du canton. Le projet détermine donc des compétences exclusives du canton, il est donc logique d'en conclure que toutes les autres compétences sont partagées, même les compétences "prioritaires", surtout si les communes n'ont plus de compétences exclusives alors que le canton s'en garde pour lui. D'entre les compétences prioritaires que le projet de loi attribue (art. 10) au canton, il conviendrait d'ajouter, pour reconnaître leur statut d'institutions d'intérêt stratégique, celles concernant la Bibliothèque de Genève, le Musée d'Art et d'Histoire et le Grand Théâtre, voire l'OSR. Pour la BGE et le MAH, actuellement en gestion directe par la Ville, cela impliquerait leur "autonomisation" sous la forme de fondations de droit public. Pour l'OSR, fondation de droit privé, il deviendrait une fondation de droit public. Pour le GTG, le subventionnement cantonal ne devrait pas s'en tenir, s'il devait s'agir d'un subventionnement prioritaire, à la reprise de l'actuelle subvention d'exploitation versée par la Ville, qui ne représente, hors investissements, qu'un quart du coût de l'institution pour la Ville.
Le principe du cofinancement des institutions culturelles par le canton et les communes est sans doute l'élément central de l'avant-projet de loi. Il découle directement de l'article constitutionnel issu de l'IN 167, mais comment ce principe est-il traduit, avec quelles limites ? D'abord, quand on parle dans la loi de cofinancement d'une institution, on ne sait pas si cela concerne le fonctionnement, les investissements ou les deux. Ensuite, il est prévu à l'art. 16 de poser des "critères indicatifs permettant de guider le canton et les communes dans la détermination, pour chaque institution culturelle, de l’opportunité d’un cofinancement et, le cas échéant, de la mesure de celui-ci", mais le canton s'attribue la compétence d'édicter ces critères sans obligation de consultation des communes ou des milieux culturels, et évidemment sans obligation de concertation. Cette délégation législative (usage de la voie réglementaire pour les modalités d'application de l'article) devrait au moins avoir pour condition un accord de l'ACG sur son contenu.
Autre principe posé à plusieurs reprises dans le projet de loi : la consultation. A ne pas confondre avec la concertation : la concertation engage sur son résultat, la consultation n'engage qu'à elle-même... dès lors, quand il est prévu (art. 17) que "le canton consulte les actrices et acteurs du domaine de la culture sur sa politique en la matière", il ne serait pas superfétatoire de préciser que la résultat de la consultation doit être pris en compte. Et de donner par ailleurs aux communes (notamment les plus importantes d'entre elles, en particulier la Ville de Genève) la possibilité de consulter le Conseil consultatif de la culture sur les orientations et les priorités de leur politique culturelle. En outre, les règles de fonctionnement du CCC ne devraient pas pouvoir lui être imposées sans qu'il ait participé à leur élaboration. Et le nombre des "expert.e.s" membres du Conseil paraît excessif (c'est le plus gros contingent).
L'avant-projet de loi affirme (art. 8) que "Les communes peuvent prendre ou soutenir toute initiative en matière culturelle", mais c'est pour ajouter que "les compétences exclusives et les compétences prioritaires du canton sont réservées", les communes n'ayant plus de compétences exclusives, et pour imposer aux communes la responsabilité "du soutien à la création et du subventionnement des institutions culturelles lorsqu’un cofinancement par le canton n’a pas été jugé opportun", même dans le cadre d'une "compétence conjointe"... Que reste-t-il d'une compétence "conjointe" du canton et des communes si le canton peut de son propre chef décider de se retirer d'un financement en imposant aux communes de le reprendre ?
L'avant- projet de loi prévoit (art. 6) que "le canton et les communes peuvent déléguer tout ou partie de l'exécution de leurs tâches à une autre collectivité publique ou à une organisation publique ou privée ". Mais la délégation, sans ratification par le Grand Conseil et/ou les conseils municipaux des communes concernées, est un affaiblissement de l'engagement public et peut menacer la pluralité des sources de financement, et donc la diversité culturelle, en faisant dépendre trop étroitement les acteurs culturels d'une entité, qu'elle soit publique ou privée. Cet alinéa devrait être supprimé, ou contenir une exigence de ratification par le Grand Conseil et/ou les conseils municipaux des communes concernées de toute délégation de tâche culturelle.
Nul ne doutant que la question du financement de la culture et en particulier des grandes institutions culturelles sera celle qui fera le plus polémique, le projet de loi pose plusieurs problèmes, en en laisse plusieurs autres sans réponse. Ainsi prévoit-il (art. 15) la possibilité pour le canton d'"établir un partenariat avec des organismes actifs dans (le) domaine" du soutien aux infrastructures culturelles, mais sans prévoir de concertation avec les communes. Il ne prévoit pas non plus explicitement la possibilité de créer des lignes générales par domaines culturels, permettant au canton, en y puisant, d'attribuer des subventions uniques, non reconductibles, à des projets spécifiques.
Enfin, si certaines institutions culturelles jugées "stratégiques" bénéficieraient d'un cofinancement par le canton et la commune ou les communes, au premier rang de celles concernées, il est à craindre que n'en bénéficieraient, en tout cas dans un premier temps, on ne trouve que des institutions sises en Ville : le Grand Théâtre, la Comédie, le MAH, la Bibliothèque de Genève, voire Am Stram Gram et le Théâtre des Marionnettes.
Le projet de loi traite enfin (art. 21) de la situation des artistes, créateurs, acteurs culturels indépendants. Il est proposé que "lorsque le canton ou les communes accordent des aides individuelles aux actrices et acteurs du domaine de la culture, ils s’assurent du versement des cotisations sociales. Les montants des aides sont adaptés en conséquence". C'est une excellente proposition. Il conviendrait toutefois de préciser, comme cela est fait pour les aides individuelles, que les subventions doivent être adaptées à l'exigence du respect des droits sociaux des personnes engagées (salariées ou non) par les bénéficiaires des subventions. Il conviendrait également que le canton encourage le système du portage salarial, là où il est opportun : le système du portage salarial permet aux artistes et créateurs culturels indépendants de bénéficier des droits sociaux des salariés, sans l'être de l'entité culturelle qui les emploie mais d'une entité intermédiaire assumant formellement le rôle d'employeur (comme les entreprises de travail temporaire pour les travailleurs qu'elles missionnent dans leurs entreprises clientes). Il manque un article à ce sujet dans le projet de loi.
Etrangement, l'article 22 , qui autorise le canton à réduire, voire carrément supprimer, un financement qu'il accorde en imposant aux communes de le reprendre (ou de reprendre la charge concernée) lorsqu'il s'agit de l'accès à la culture des écoles, n'est pas soumis à consultation. De toute évidence, il s'agit d'un choix délibéré. Or ses alinéas 2 et 3 posent problème, et une évaluation du projet dans son ensemble ne peut se passer d'une évaluation de cet article. Le projet de loi n'a de sens que s'il permet un engagement renforcé du canton dans la politique culturelle. Cet engagement ne peut se traduire par le jeu à somme nulle à quoi aboutirait la reprise obligatoire par les communes des financements cantonaux supprimés, ou de la part de ces financements qui aurait été supprimée. Surtout s'il s'agit de financements qui correspondent à une compétence que le projet de loi accorde exclusivement au canton, comme les mesures d'accès à la culture pour les élèves de l'instruction publique. Si cette compétence est exclusive, sa charge financière doit l'être également. Et si cette charge est reportée sur les communes, cette compétences n'a plus lieu d'être exclusive. Ce à quoi il faut aboutir, c'est un renforcement de l'action culturelle de toutes les collectivités publiques, canton et communes. C'est d'ailleurs ce que demande une résolution que la commission des arts & de la culture du Conseil municipal propose à l'agrément de la plénière du parlement de la capitale culturelle du monde culturel genevois...
Reste donc, toujours, la fort triviale question des moyens, des finances, des budgets : "il s'agit d'assurer sur le long terme des budgets suffisants de soutien à la création", mais aussi aux "grandes institutions des arts vivants, dont la Ville assume la responsabilité", lit-on dans la "Feuille de route" de la politique culturelle de la Ville de Genève. Il s'agit aussi de "renforcer le statut professionnel des artistes, acteurs et actrices culturel-le-s", et cela aussi coûte : inscrire des rémunérations minimales des artistes dans les conventions de subventionnement passées par la Ville avec des institutions culturelles, ou de grands acteurs cultures collectifs, cela implique forcément une augmentation des subventions accordées à ces institutions et ces acteurs. Et c'est ainsi qu'après nous être gracieusement envolés vers les cimes éthérées de la création culturelle, on retombe lourdement dans la glèbeuse réalité budgétaire...