Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07207.jsonl.gz/661

Pionnière de la peinture paysanne, Babeli Giezendanner a mené il y a 150 ans une vie d'errance tout en élevant seule ses trois enfants. Son œuvre grandiose est le produit de la misère. Aujourd’hui, chacune de ses images représente un trésor.
Ses œuvres se vendent pour des milliers ou des dizaines de milliers de francs chez Christie's. De son vivant, Babeli aurait fait un bon usage de cet argent. Mais une triste ironie veut parfois que des œuvres qui valent maintenant de larges sommes aient été créées par des artistes qui ont croupi toute leur vie dans la misère.
Première représentante féminine de la peinture paysanne du Toggenbourg et de la Suisse orientale, Anna Barbara Aemisegger-Giezendanner est restée sa vie entière une des plus pauvres parmi les pauvres. Son savoir-faire, son application et sa minutie n’auront rien changé: une fois tombée dans la misère, «la Babeli», son diminutif, n’a jamais pu en sortir et a fini sa vie dans la maison des pauvres d’Hemberg, une maison qualifiée dans un rapport cantonal d’inspection de l’époque d’«ancienne ferme délabrée», habitée par des «dérangés» et des malades pour lesquels la psychiatrie n’avait pas de place. «Il faut se baisser en entrant pour ne pas se faire mal», disait ce rapport de 1873. «À côté de la chambre du responsable de la maison, celle-ci n’a qu’une pièce chauffée par un vieux four d’argile où les pauvres se tiennent la journée, travaillent et mangent. Il y a cinq chambres dortoirs avec 19 lits… La cuisine et ses ustensiles sont misérables… Il n’y a ni lavoir ni salle de bain.»
«Les cas sociaux n’écrivent pas l’histoire»
Babeli a fini dans cette maison en 1904, définitivement vaincue par la misère. Elle était âgée de 73 ans et avait tout tenté pour échapper à un tel sort. Elle est toutefois morte dans des conditions un peu plus humaines, parce que l’institution avait entretemps déménagé dans un nouveau bâtiment. C’est aussi là qu’a été prise la seule photographie de la Toggenbourgeoise: on y découvre sur un escalier une femme efflanquée en robe de veuve avec un foulard noir et qui regarde le sol.
Barbara Giezendanner-AemiseggerLien externe a-t-elle laissé d’autres traces? Hans Büchler a consacré dix ans de recherches à cette artiste et il hausse les épaules: «L’histoire est écrite par les riches et les puissants, les cas sociaux ne l’écrivent pas.»
Ses traces à l’état civil:
- 1831 naissance à Bendel près d’Ebnat-Kappel, dans le canton de Saint-Gall
- 1861 mariage avec le cordonnier et fils de paysan Ulrich Aemisegger, d’Hemberg, la commune voisine
- 1863, 1867, 1872, trois fils
- 1873 décès de l‘époux
- 1905 mort de Barbara Giezendanner-AemiseggerFin de l'infobox
Hans Büchler dirige le musée régional du Toggenburg de Lichtensteig (SG). Il n’a aucune certitude, mais relève qu’on trouve dans les archives de la commune d’Ebnat la mention d’une femme nommée Aemisegger qui s’est plainte qu’un pommier ne portait plus de fruits suite à la construction d’une route. Elle demandait des dommages. «Si quelques pommes de moins sont ressenties comme une telle perte, oui, c’est bien possible qu’il se soit agi de Babeli.»
La Babeli qui montait pieds nus pour aller peindre à l’alpage. Cette image est restée longtemps dans les mémoires. Les enfants allaient souvent nu-pieds à cette époque, mais les adultes portaient des chaussures.
«Une œuvre riche et pleine de poésie»
Aucune des images peintes par Babeli au cours de sa vie ne porte de signature. Peut-être parce qu’elle ne se considérait pas comme une artiste ou peut-être plus simplement encore parce que ses commanditaires ne le voulaient pas.
Pourtant son œuvre a refusé avec entêtement qu’Anna Barbara Aemisegger-Giezendanner sombre dans l’oubli. C’est une œuvre riche, pleine de poésie et de force archaïque. Mais c’est aussi une œuvre tendre et féminine où l’on rencontre des jeunes filles et des femmes, ce qui n’était pas courant dans la peinture paysanne d’Appenzell et du Toggenburg.
«Avez-vous remarqué la dernière figure derrière les vachers? demande Hans Büchler. C’est une fillette qui garde les cochons.» Il sourit. C’est typique de Babeli. «Quand elle peignait des gens, elle peignait aussi des femmes – parce qu’elles sont une composante évidente du travail paysan». Aucun des peintres paysans n’a peint comme elle et aucun des maîtres n’a été aussi précis que cette mère qui éduquait seule ses trois fils. Moitié travailleuse journalière, moitié colporteuse, toujours à la recherche d’une nouvelle commande, elle ne s’en sortait que grâce à sa bonne santé et à son coup de pinceau fin et précis.
Aujourd’hui tout le monde connaît «la Babeli» dans le Toggenburg et on y est fier d’elle. Des originaux sont encore accrochés dans certaines maisons où ils sont conservés comme des bijoux de famille et sur lesquels on garde le secret. Il faut éviter que tout le monde sache qu’on en possède un – autrement dit une petite fortune. En plus, ces images sont fragiles: si on les sort de leur cadre, le papier risque de s’effriter.
Babeli a réalisé de nombreuses peintures, ce qui s’explique aussi par sa misère. Elle allait souvent de ferme en ferme, proposant de peindre l’exploitation et ses environs. La photographie était encore peu répandue, mais les paysans étaient fiers et le courant Biedermeier était parvenu jusqu’au Toggenburg. Alors que les citoyens des villes affichaient leur statut social dans l’aménagement de leurs appartements, les paysans voulaient qu’on retienne ce qu’ils possédaient: du bétail sain, une maison prospère, un jardin opulent et des enfants aux joues rouges jouant dehors.
La photographie a eu raison d’elle
Ces représentations réalistes de paysages ou de villages constituent une grande partie de l’œuvre d’Anna Barbara Aemisegger-Giezendanner – ce qui devient un problème pour elle à partir de 1890. «La photographie s’est rapidement diffusée, dit Hans Büchler. Aussi détaillées qu’aient été les peintures de Babeli, les gens voulaient des photos.»
Son savoir-faire n’était plus demandé. Jusque-là, Babeli s’était accommodée de la misère, mais quand son commerce s’est effondré, elle n’a plus eu d’autre solution que d’aller vivre chez son frère qui tenait une auberge.
Les déménagements constants semblent d’ailleurs constituer une des seules constantes de la vie de cette femme laborieuse. Les recherches d’Hans Büchler lui ont permis de reconstituer le parcours mouvementé de cette veuve démunie. Elle a donné naissance à son premier enfant dans la maison qu’avait construite son père, un enseignant qui lui a appris à dessiner. Mais au moment de cette naissance, la maison de ses parents appartenait à son frère. À l’époque, on ne donnait pas une maison à une femme.
Un marchand d’eau-de-vie mort sous un pont
Le mari de Babeli était d’origine paysanne. Il gagnait sa vie à Lichtensteig comme cordonnier et marchand d’eau-de-vie, donc rien de bien stable. Après quatre ans, la famille a déménagé dans une maison de Thurau achetée pour 2700 francs. Un an plus tard, elle la revendait avec un bénéfice de 300 francs pour s’installer ailleurs puis déménager à nouveau deux ans plus tard. À la naissance du deuxième fils, Babeli avait 36 ans.
Mais la nouvelle demeure n’avait pas assez de terrain pour l’homme qui voulait exploiter un domaine. La suivante était située plus haut, à 950 mètres d’altitude. Babeli avait alors 39 ans, deux enfants et deux métiers à tisser. Son époux travaillait dans la vallée comme cordonnier ambulant et marchand d’eau-de-vie, il ne remontait à la maison qu’en fin de semaine. À 41 ans, elle mit au monde son troisième enfant.
Un an plus tard, le père ne revint pas. C’était en janvier. On retrouva son corps trois mois plus tard à la fonte des neiges au fonds d’un ruisseau. En remontant chez lui depuis Wattwil, le marchand d’eau-de-vie avait manqué le pont passant la Thur.
Maintenant, Babeli était veuve. Trois ans plus tard, elle fut contrainte de vendre la maison, laissant également là son ainé comme garçon de ferme. Avec les deux derniers, elle continua à monter en direction des alpages où il était moins cher de se loger. Son deuxième fils avait neuf ans quand elle le laissa aussi derrière elle comme garçon de ferme.
Par la suite, Babeli déménagea pratiquement chaque année, trouvant abri dans des familles, des auberges, des chambres vacantes ou auprès d’autres veuves. Son fils Johannes raconta cependant plus tard qu’elle était toujours en bonne santé et alerte, portée par une confiance inébranlable en Dieu.
«Elle n’avait pas le choix»
«Elle devait peindre, elle n’avait pas le choix. Ce n’était pas une paysanne et le tissage ne lui aurait pas permis de s’en sortir», dit Hans Büchler. En définitive, c’est la misère qui l’a poussée à faire de l’art.
Ce qu’on sait de Babeli vient de l’histoire orale. Il a fallu attendre 1937 pour que son œuvre soit étudiée un peu plus sérieusement. Quelques personnes qui l’avaient connue vivaient encore. C’est ainsi qu’on sait qu’elle peignait en pleine nature sur un petit tabouret, sa feuille posée sur un sac de jute sur ses genoux.
Un riche admirateur
L’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher est un grand admirateurLien externe de l’œuvre de cette peintre-paysanne. À l’époque où Babeli travaillait dans les alpages, la nostalgie d’une patrie idyllique était dans l’esprit du temps. Ce repli sur les valeurs du passé étant à nouveau au goût du jour, le succès actuel des peintures de Babeli n’a donc rien d’étonnant. Et quand des collectionneurs ayant un pouvoir d’achat aussi fort que Christoph Blocher s’entichent d’une artiste, ses prix prennent l’ascenseur.
Dans le cas de Babeli, il n’y a pas d’héritier pour en profiter. Ses trois fils sont morts sans enfant. Deux d’entre eux ont tout simplement disparu. Le troisième a fini sa vie dans la même maison des pauvres que sa mère.
Cet article est paru une première fois dans le magazine WANDERN.CHLien externe
BabeliLien externe: Heimat, Leben und Werk der Bauernmalerin Anna Barbara Aemisegger-Giezendanner von Hans Büchler, Toggenburger Verlag Wattwil, 2004
Traduit de l'allemand par Olivier Huether , swissinfo.ch