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Durant des millénaires, il a fallu faire dix enfants pour que deux d'entre eux survivent. Les uns mourraient à la naissance. D'autres succombaient en bas âge de maladies infantiles ; plusieurs finissaient terrassés par une alimentation déficiente, en quantité ou en qualité, par une eau pour laquelle l'adjectif « potable » n'avait pas encore été inventé, par des infections en tout genre. Bref, de la bonne vieille sélection naturelle dans toute sa splendeur. Le Tiers-monde en est encore à peu près là. Mais pour le monde solvable, les choses allaient changer complètement.
Arrivèrent la technique omnipotente, la médecine de pointe et la chirurgie tous azimuts ; les vaccins, l'hygiène, les désinfectants, les antibiotiques, le lait en poudre, les dépistages précoces, la diététique, les échographies. Et bientôt, pour amener deux enfants à l'âge de 14 ans, il suffisait d'en concevoir 2,018... un rendement que nulle autre espèce animale ou végétale n'avait jamais atteint dans toute la partie connue de l'univers. L'Homme triomphait enfin de la sélection naturelle.
Pas très loin de chez moi, Monsieur et Madame R. avaient trois fils. Le premier succomba à une overdose de je ne sais quelle drogue, à l’âge de 19 ans. Le second se suicida à 16 ans et demi. Quant au troisième, pour un plaisir sans restriction, il rendit son hypothétique âme au virus du sida, quelques années plus tard. Trois décès qui ont en commun de résulter d'un acte volontaire, apparemment d'un choix. L'engouement croissant pour des activités de plus en plus extrêmes et des comportements à risque signifierait-il que l'être humain refuse de se voir hyperprotégé et qu'il éprouve le besoin de braver des dangers ? Allez savoir ...
Au diable la sélection naturelle, soit ! Mais dorénavant prévoyez quand même cinq ou six enfants, histoire d'en sauver deux pendant que les autres s'emploieront à s'autodétruire, plus ou moins joyeusement.