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Où se sont déroulés les débuts de l’islam? Quelles traces historiques possède-t-on? Les réponses d’Alain Jean-Mairet et, en bonus, ses précisions sur la langue d'origine du Coran.
Le Grand Temple de Pétra
Les recherches se développent sur les débuts de l'islam, et tendent à montrer une réalité tout autre que celle des textes religieux. Entretien avec Alain Jean-Mairet, rédacteur et traducteur indépendant, intéressé très tôt par l’islam et le Coran.
- Y a-t-il beaucoup d’historiens qui croient à ce que vous appelez «la fable de Mahomet»?
Aucun historien, même musulman, n’y a cru sans réserve, mais presque tous s’en sont servis, car il n’y a rien d’autre. On trouve des masses de récits, mais rien de concret pour les vérifier. Très peu de chercheurs concluent que tout est faux. Mais l’étude scientifique du matériel musulman est encore toute jeune. Elle date des orientalistes du XIXe siècle. Et un historien canadien, Dan Gibson, montre que la part de fable est certainement bien supérieure à la part de vérité historique.
- Qui régnait dans la région au début de l’islam?
À ce sujet, Gibson rappelle qu’à partir de 300 av. J.-C., les Nabatéens avaient créé un petit empire admirable. Ils faisaient notamment le commerce de l’encens, entre le Yémen, où il était produit, et le nord de l’Arabie. Pour éviter les étapes traditionnelles et leurs taxes, ils ont disséminé dans le désert des systèmes de captation des eaux et des bassins souterrains, cachés. Ils ont aussi mis au point des systèmes ingénieux et originaux pour calculer la latitude et la longitude. Ils étaient nomades, mais pour optimiser la vente de leur cargaison au nord, certains sont restés sur place et ont bâti des entrepôts, protégés. Ils veillaient ainsi à maintenir une forte demande. L’encens était très prisé dans tout l’empire romain. C’était aussi un médicament.
La logistique des Nabatéens leur permettait d’obtenir d’excellents résultats, ils sont devenus les rois du désert. Ils ont alors bâti une ville restée légendaire: Pétra, aujourd’hui en Jordanie. Avec un excellent système d’irrigation, des jardins, des vignes, des troupeaux, et beaucoup de gens, sans doute 20.000 habitants. Certains disent jusqu’à 40.000. C’était aussi un important centre de pèlerinage, païen.
- Mais quel lien entre les Nabatéens et l’islam?
Eh bien, bizarrement, dans la masse de récits musulmans connus, il n’est jamais question de Pétra, pourtant si célèbre. L’islam serait né à La Mecque, un carrefour des routes de caravanes. Mais à l’époque, La Mecque n’existait pour ainsi dire pas. Les premiers vestiges archéologiques et sa simple mention sur une carte géographique datent de 900. D’autre part, les descriptions de La Mecque dans la tradition sont emplies d’incohérences. Les indications géologiques, géographiques et archéologiques ne correspondent pas à la réalité de La Mecque, mais, et c’est la découverte extraordinaire de Gibson, tout cela «colle» parfaitement à Pétra!
- Comment le démontre-t-il?
Outre les éléments de preuve littéraires et historiques, Gibson a découvert que jusqu’en 725, toutes les mosquées omeyyades dont on retrouve des vestiges clairs pointaient vers Pétra. Puis elles ont pointé dans plusieurs directions: Pétra, La Mecque et une direction parallèle à la ligne Pétra–La Mecque. Celles des Abbassides, à partir de 750, visaient toutes La Mecque. Et la qibla était définitivement fixée à La Mecque dès le IXe siècle. Gibson pense que la première Kaaba et sa pierre noire étaient à Pétra. Cette ville a hélas dû être abandonnée successivement à la suite de séismes (en 363, 419, 551 et 747). Il estime que le sanctuaire peut avoir été déménagé à la fin du VIIe siècle, période à laquelle nous sommes censés savoir que la Kaaba de La Mecque aurait été détruite puis reconstruite.
- Qu’était Médine au temps de l’existence supposée du prophète?
Yatrib (Médine), pour autant qu’on puisse le savoir, était une simple oasis, pas un grand centre.
- Des juifs y vivaient-ils par milliers comme en témoigne le Coran?
Ce n’est qu’une fable. Ils sont censés avoir pris une pâtée terrible, mais on n’en a aucune trace. Selon la Sira, il y avait là trois grandes tribus juives, dont deux auraient été chassées et la troisième exterminée par les musulmans. Or, on n’a aucune chronique, aucune correspondance, aucune note, rien. Les juifs n’auraient pas ignoré des choses pareilles!
- L’existence de Mahomet lui-même pourrait-elle être une invention?
On n’a aucune trace de lui datant de l’époque des faits jusqu’à deux ans après sa mort supposée. Il semble que personne, alors, n’ait parlé de lui. Dans le Coran, il n’y a que quatre mentions de ce nom. Et ce pourraient être des personnes différentes ou un simple titre. Mohamad signifie «digne d’éloge». La première pièce de monnaie portant ce nom date de 685 – les Arabes ont même utilisé des monnaies portant une croix chrétienne pendant des décennies. S’il a existé, il est sans doute né à Pétra. Mais on ne voit guère pourquoi on n’en aurait aucune trace. Il me semble donc plausible que ce personnage soit une sorte d’ami imaginaire des Arabes de l’époque. J'ai développé ce sujet sur le blog de Sami Aldeeb.
- Le Coran ou les corans, de quand datent-ils?
Les premiers sont de la fin du VIIe siècle. Il y a des fragments plus anciens, mais disparates, qui ne forment pas un livre. Il y a notamment les manuscrits de Sanaa, dont la teneur est encore incertaine.
- Comment celui qui sert de référence aujourd'hui se serait-il constitué?
La doxa musulmane nous dit que le troisième calife, Othman, en a fait une recension définitive en 656, avec quatre à sept copies, et a détruit le reste du matériel. On connaît aujourd’hui une demi-douzaine de corans présentés comme l’authentique Coran d’Othman, notamment au Caire, à Istanbul, à Tachkent. Mais ce sont des faux – même les paléographes musulmans admettent qu’ils ne datent pas d’Othman. Tout indique que lors des premières conquêtes arabes, il n’y avait pas de Coran écrit. Les premières versions complètes n’apparaissent qu’aux VIIIe et surtout IXe siècles, sous les Abbassides. Selon toute probabilité, il s’agit d’un agglomérat de textes épars, rassemblés et adaptés pour convenir à ce que les dirigeants de l’époque souhaitaient faire savoir.
- Et les hadiths?
Les grandes collections de hadiths datent de 200 à 300 ans, voire plus, après les faits qu’ils décrivent. Et plus le temps passait, plus ils étaient précis et meilleures étaient leurs chaînes de transmission. Ce qui est extrêmement suspect. Leur grande variété permet aux écoles juridiques de l’islam de cimenter leurs différences. Tout le monde admet qu’une partie a été inventée. Les principaux auteurs des collections, Bukhari et Muslim, avancent même n’avoir jugé valables que quelques pour cent des anecdotes collectées. Ce sont simplement des fables, basées sur le Coran et qui reflètent les luttes d’influence de diverses époques.
- Peut-on croire la première biographie de Mahomet, la Sira?
On doit aussi la Sira aux Abbassides. L’auteur, Ibn Ishaq, aurait été mandaté par Al-Mansûr dans les années 750-760. Le Coran existait déjà en partie, et quand on lit les deux, on a vite l’impression que la Sira est là pour expliquer le Coran, pour lui donner un sens précis. La Sira est un livre de contes… et de comptes – elle est pleine de listes de noms: des gens qui côtoyaient le prophète, qui l’ont cru, l’ont aidé, ont participé aux expéditions. Et ceux qui portaient ces noms à l’époque d’Ibn Ishaq en tiraient du prestige, de l’influence politique, voire des droits monnayables. Tout cela passionnait les lettrés et les puissants. Mais au fond, je pense que ce qui a fait l’attrait de cette nouvelle religion pour les gens, c’était le retour à un monothéisme pur, unitaire, contre les dogmes de l’époque, notamment trinitaires, liés à des empires sur le déclin. C’est à ces grandes idées que l’islam a dû son succès initial, et ses textes dits fondateurs ont simplement servi à organiser et entériner le résultat de cette évolution.
Qur’anic Geography. A survey and evaluation of the geographical references in the Qur’an with suggested solutions for various problems and issues. Independent Scholars Press, Canada, 2011. L'auteur est un arpenteur infatigable des régions qu'il étudie et un puits de science. Cet ouvrage passionnera tous ceux que l'histoire islamique intéresse.
Depuis cet article, Dan Gibson a écrit un autre livre, Early Islamic Qiblas: A survey of mosques built between 1AH/622 C.E. and 263 AH/876 C.E. Il a aussi produit un excellent documentaire sur la question de La Mecque et Pétra. En voici la bande-annonce (le doc est payant).
Aux origines de la langue arabe
Dans divers commentaires que j'ai rassemblés, Alain Jean-Mairet donne des précisions sur l’apparition de l'arabe écrit et sur la langue du Coran. Les voici.
La première étude systématique de l’influence syriaque dans le Coran est probablement celle d’Alphonse Mingana (Syriac Influence on the style of the Koran, Bulletin of the John Rylands Library, 1927).
Mingana précise qu’il est normal que le Coran présente des traces d’influences étrangères, car le Coran est l’un des tout premiers, sinon le premier livre en arabe. Ce texte devait donc nécessairement se référer à d’autres langues pour construire des termes, son orthographe, ses phrases, etc. Outre ce qui était ou est devenu spécifiquement arabe, il a identifié plusieurs sources d’influence parmi les langues (cultures) alors bien établies:
l’hébreu,
le syriaque,
l’éthiopien,
le persan,
le gréco-romain.
Il a ensuite isolé certains éléments du coran pour en étudier les sources d’influence. Ces éléments sont les suivants:
1. Noms propres (par ex. Salomon, Pharaon, Isaac, Ismaël, etc.)
2. Termes religieux (par ex. prêtre, Christ, Jugement dernier, sacrifice, etc.)
3. Noms communs (par ex. coran, création, croyant, montagne, etc.)
4. Grammaire (manière d’orthographier les termes en fonction de la situation grammaticale, etc.)
5. Construction des phrases (disposition des pronoms, des attributs, etc.)
6. Références historiques étrangères (manière spécifique de romancer les anecdotes, de décrire l’histoire, etc.)
En conclusion, Mingana indique que les influences étrangères sur le style et la terminologie du Coran peuvent être résumées comme suit:
5% éthiopien
10% hébreu
10% gréco-romain
5% persan
70% syriaque
Il note par exemple que quasiment tous les noms propres de personnages bibliques du Coran y sont rédigés sous leur forme syriaque. Aucun n’est repris de l’hébreu. Il avance l’hypothèse que les éléments talmudiques du Coran peuvent donc provenir de sectes chrétiennes syriennes.
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On trouve aussi des liens troublants avec des juifs de Syrie. Les manuscrits de la mer Morte retrouvés à partir de 1947 contenaient notamment des psaumes inédits, inconnus dans la littérature rabbinique, mais dont on peut identifier très clairement le contenu dans le Coran. On estime que ces psaumes peuvent être attribués aux Esséniens, des juifs dont on sait qu’ils ont vécu notamment en Syrie au Ier siècle.
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Autre détail d'importance, les habitants de la région de La Mecque et de Médine ne connaissaient pas l'écriture arabe à l'époque de Mahomet, il est apparu entre 30 et 50 ans après sa mort!
Quand j'écris que les premières traces d'écritures arabes trouvées et datant de 512, ce n'était pas l'arabe actuel, celui-ci apparaissant aussi en Syrie dans une forme plus proche de l'alphabet actuel vers les années 580-600.
Il existait bien évidemment des textes arabes longtemps avant l'islam. Mais ils étaient généralement rédigés à l'aide de l'alphabet sabéen, utilisé dans le sud de l'Arabie (où tout le monde parlait l'arabe). On trouve aussi quelques inscriptions arabes au nord, rédigées à l'aide de l'alphabet araméen, le support du syriaque (la langue parlée à l'époque dans la région), mais c'était très rare (car l'arabe était tout simplement peu parlé hors d'Arabie).
Le fait que l'arabe du Coran, puis de l'arabe classique, se soit basé sur l'alphabet araméen pour devenir en quelque sorte le successeur du syriaque (qui a disparu), a de quoi étonner. En effet, l'alphabet du sud, le sabéen, convient mieux au rendu écrit de la langue arabe parlée. Il comporte, à la base, les 28 phonèmes de l'arabe de manière parfaitement univoque, tandis que l'utilisation de l'alphabet araméen obligeait à utiliser des diacritiques (points à placer au-dessus ou au-dessous des caractères) pour différencier la prononciation de certaines lettres et ainsi restituer tous les phonèmes de la langue arabe.
Pourquoi ce détour étrange? Certains estiment que c'est dû au fait que l'islam a été inventé au nord de l'Arabie, en Syrie, par des gens qui certes savaient parler l'arabe, mais qui n'écrivaient que le syriaque. Ils auraient donc écrit l'arabe à l'aide de la langue écrite syriaque. On trouvera tous les détails sur cette hypothèse dans «Christmas In The Koran: Luxenberg, Syriac, and the Near Eastern and Judeo-Christian Background of Islam» aux Éditions Prometheus.
Ainsi, les premiers corans sont écrits en «rasm», c'est-à-dire sans diacritiques ni accents. Concrètement, au niveau de la prononciation, on n'y trouve ni les voyelles courtes, ni les diacritiques, de sorte que plusieurs consonnes y sont écrites de la même manière. Pour donner un exemple, cela équivaut à écrire «Imaginons un texte écrit de cette manière» comme ceci: mgmmt m txt ctt d ctt mmt . Aujourd'hui, pas un arabophone sur mille ne peut lire ça et il faut des heures de travail à un spécialiste pour décrypter la moindre page de texte.
Les diacritiques sont apparus plus tard. Et c'est ce script qui a servi de base au développement de la langue arabe écrite que nous connaissons. C'est pourquoi l'on peut dire du Coran que c'est l'un des premiers livres en arabe, sinon le premier.
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D'une manière générale, l'arrivée de l'islam a marqué un virage très important pour la communauté arabe. Non seulement les Arabes avaient dès lors une nouvelle religion, mais ils héritaient d'une nouvelle langue écrite et toute leur culture antérieure était enterrée dans ce que les musulmans appellent la jâhilîya, le temps de l'ignorance.
La doxa musulmane dicte que ces changements ont été bénéfiques et reflétaient le meilleur de la culture arabe. Mais est-ce bien sûr?
Après tout, des éléments historiques sérieux indiquent que des Arabes avaient pu établir des relations solides avec la Chine des siècles avant l'islam -- une prouesse largement hors d'atteinte d'ignorants croyant que la Terre est plate et que les cailloux protègent du mauvais sort.
Et l'islam est-il vraiment inspiré par la culture arabe? Après tout, leur langue écrite vient du syriaque, les premiers corans connus viennent des Omeyyades (Damas), et de loin la plus grande masse de récits sur l'avènement de l'islam vient des Abbassides (Bagdad).
En outre, l'archéologie n'a pas encore permis de confirmer que des armées arabes se sont élancées un beau jour à la conquête du monde depuis le Hedjaz. Tout, ou du moins tout ce qui était vraiment important, semble s'être passé beaucoup plus au nord, hors du territoire typiquement arabe de l'époque.
En fin de compte, l'islam a probablement bien davantage contribué à effacer la culture arabe qu'à la répandre. Et dans ce cas, elle reste largement à (re)découvrir.