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Coopération. Que représentent à vos yeux la Kunstgewerbeschule et l’Académie de Mendrisio?
Oliviero Toscani. Au début des années 1960, je cherchais une bonne école de photographie. Je l’ai trouvée à Zurich. J’ai passé les examens d’admission, et j’ai été ravi lorsque mon père a reçu une lettre annonçant que j’étais admis à la Kunst-gewerbeschule. J’ai donc déménagé à Zurich, où j’ai vécu de 1960 à 1965, années durant lesquelles j’ai suivi ma formation, avec Walter Binder pour maître.
L’école de Zurich m’a appris à distinguer l’essentiel du superflu, à être discipliné, à m’appliquer consciencieusement pendant les cours de photographie mais aussi, le soir, lorsque j’allais «alphabétiser» les émigrés italiens dans les Colonie Libere. Ou encore lorsque je collais des timbres sur les lettres aux PTT. Avec Mario Botta, j’ai compté parmi les fondateurs de l’Académie d’architecture de Mendrisio. J’y ai enseigné l’analyse de la communication visuelle pendant deux ans, mais je n’étais pas un bon professeur: je me concentrais uniquement sur les élèves doués, ce qui est une erreur. J’ai donc renoncé.
Le photographe Oliviero Toscani préfère-t-il l’appareil photo ou ce qu’il représente?
Je ne suis pas un fétichiste de l’appareil photo, mais c’est à travers lui que je documente ma vision de la condition humaine. Du fait de mon ferme engagement contre la guerre, j’irai par exemple sur le terrain faire un reportage de guerre et donner corps à ma vision des choses, indépendamment du contexte social et politique dans lequel je vis. Je crois que la photographie constitue la mémoire historique de l’humanité: une lourde responsabilité, qui synthétise l’art, la philosophie et la psychologie de la condition humaine dans une image instantanée. Ce qui n’est possible qu’en travaillant comme un humaniste, et non comme un technicien.
La nonne qui embrasse le prêtre, le mannequin anorexique, l’ange blanc et le diable noir, les préservatifs formant les cercles des Jeux olympiques en 1992, ces affiches cherchaient-elles à souligner la myopie humaine?
Non, je ne cherchais pas à interpréter le monde. Je voulais exprimer ma vision de la réalité, en la conciliant avec les besoins de l’agence de communication de Luciano Benetton, à laquelle j’ai donné prestige, pouvoir et richesse en échange de la liberté d’expression. Une symbiose parfaite: d’un côté l’artiste et son monde, de l’autre le mécène puissant. Mon ennemi d’alors, c’était le bureau de marketing, qui ne comprenait pas comment je pouvais faire vendre un produit en parlant de la condition humaine. Dans mon cas, il existe une expression contemporaine qui deviendra peut-être un art. Oui, mes images sont subversives, mais je n’ai jamais cherché l’intégration. Je me suis toujours présenté tel un commando visant à bouleverser toutes les règles, car seule la subversion peut mener à l’innovation.
Si vous étiez ambassadeur de l’Italie en Europe, comment la raconteriez-vous?
L’Italie n’est pas un pays qu’on peut raconter. Avec sa démocratie libérale, la Confédération helvétique est beaucoup plus intéressante. Je serais très embarrassé, mais je pourrais tout de même raconter des choses fantastiques sur l’Italie des minorités, de ceux qui luttent contre les clichés, contre les préjugés. En ce moment, l’Italie est abrutie par une télévision qui produit de la médiocrité. Changer est possible, mais je ne vois pas de nouveauté. Une nouveauté qui, d’après ma vision, ne saurait être autre chose qu’une révolution… L’Italie est le seul pays qui n’en ait jamais fait.
Et l’Europe?
(Songeur) Il s’agit d’un grand projet, dont le futur est une Confédération d’Etats. J’ai demandé à un homme politique suisse important d’imaginer le canton de l’Europe pour l’intégrer ensuite à la Confédération suisse. Une idée révolutionnaire… Mais les Suisses seraient-ils capables de gouverner 600 millions d’habitants?
Si vous deviez résumer l’Italie par une image, comment la représenteriez-vous?
L’Italie d’aujourd’hui est difficile à raconter. On imagine un paysage de Toscane ensoleillé, une avenue bordée de cyprès, un portail qui s’ouvre, ciselé par Benvenuto Cellini, puis un jardin à l’italienne, une villa du Palladio, une salle de bain avec des fresques de Giotto, un salon dédié au Caravage, ou les arcades du Colisée. Et un maître de maison qui vous demande: en quoi puis-je vous être utile? Quel comptable, quel technocrate oserait considérer l’Italie comme un pays insolvable? Si nous ne valorisons pas notre passé, sur quelles bases construirons-nous un avenir? Sur la bureaucratie qui tue les idées, la créativité, l’aptitude à innover?
L’Italie est-elle un pays où la nourriture est une valeur culturelle qui inspire l’art?
La nourriture est avant tout une cérémonie, à laquelle nous devrions tous participer. On ne peut vivre sans manger. Manger est une obligation, qui prime sur toutes les autres expressions physiques de notre corps. Sans nourriture, il n’y a rien. Il s’agit d’un besoin primaire et d’une communion. Chez moi, on s’assied à table et l’on mange pour vivre, pour nourrir l’âme et le corps. Par essence, la cuisine est un art, l’expression d’une civilisation qui n’a pas été induite par une évolution technologique. Manger représente une constante dans la nature et dans l’évolution humaine, et permet, à l’intérieur d’un cycle, de procréer.
Le slow food et l’agriculture biologique représentent-ils l’avenir du secteur primaire?
Je me rappelle la lenteur des mouvements de ma grand-mère lorsqu’elle mélangeait la polenta. Pour moi, le slow food, c’est cela. La valorisation de la nourriture par la culture biologique est l’une des nombreuses possibilités qui existent. Toutefois, n’oublions pas que la nature peut aussi être perverse. Les tremblements de terre, les tsunamis et les maladies modernes sont causés par la nature. Par chance, l’homme est intelligent et, en s’aidant de la chimie et de la technologie, il est capable de la contenir. Si elle peut donner des orgasmes, la nature est aussi capable de tuer.
Que fait Oliviero Toscani aujourd’hui?
J’aurais pu jouer au retraité de luxe, mais je préfère cultiver mon rêve de trentenaire, quand je venais sur ces collines toscanes pour y peindre à l’aquarelle. A l’époque, j’avais une maison avec deux hectares de terrain. Aujourd’hui, je possède le domaine de Campigallo (150 hectares), avec des chevaux, un vignoble en amphithéâtre de cabernet franc, syrah et petit verdot (12 hectares), et des oliviers (5000 arbres). L’expérience directe des choses vaut mille fois plus que le temps passé sur les réseaux sociaux ou sur une île perdue au cœur d’une mer lointaine.
Préférez-vous l’huile ou le vin?
J’aime connaître mon vin et le faire connaître avant de le vendre. Par sa puissante symbolique, l’huile représente peut-être l’ingrédient le plus complexe de la nature. L’homme l’utilisait pour éclairer ou pour brûler, il s’enduisait d’huile pour l’amour et pour la guerre. Elle provient surtout d’une plante immortelle, dont le fruit est par conséquent immortel lui aussi. L’huile est un ingrédient utile à la nourriture et donc à l’homme.
Vous considérez-vous davantage photographe ou publicitaire?
Je ne fais pas de publicité. Je n’ai pas vendu de noisettes ou de biscuits, même si je les apprécie. Je suis un photographe.