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C’est une polémique à la française, la nouvelle manifestation d’une épine irritative tricolore dont on perçoit les conséquences sans en saisir l’exacte origine. C’est aussi une nouvelle manifestation d’une quête identitaire nationale qui se perd dans le passé et que le présent ne parvient pas à éclairer.
C’est enfin, et c’est suffisamment rare pour être souligné, une polémique politique à laquelle la science génétique et biologique est appelée à participer.
Tout a commencé avec une phrase dont on imagine qu’elle était provocatrice. Une phrase qui provoqua. Elle fut prononcée par une ancienne ministre, ancienne fidèle du précédent président de la République française Nicolas Sarkozy ; Nadine Morano, 51 ans aujourd’hui députée européenne clairement affichée à droite et exprimant souvent des propos extrêmes. Elle est membre du parti Les Républicains. Elle devait cette fois déclarer parlant des Français, «Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche».
Contrairement à ce que pensèrent nombre de téléspectateurs, les mots avaient été triés, soupesés. Celle qui les prononça se plaça bien vite sous la protection de Charles de Gaulle. De fait, la phrase est rapportée par Alain Peyrefitte, biographe de Charles de Gaulle. Le Monde fait toutefois observer que l’ancien ministre est le seul à la citer, et ce en 1994. Dans le tome 1 de «C’était de Gaulle», il est écrit que le premier président de la Ve République aurait prononcé cette phrase le 5 mars 1959, en pleine guerre d’Algérie :
… l’usage du terme «race» est devenu une forme de tabou moderne …
«C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.»
A part les écrits d’Alain Peyrefitte, rien ne permet d’authentifier ce texte, que conteste l’historien Jean-Paul Bled, ancien président des Cercles universitaires d’études et de recherches gaulliennes : «Le général de Gaulle considérait qu’il n’y a que l’écrit qui pouvait engager sa personne. Or, cette phrase a été prononcée à l’emporte-pièce dans une conversation privée mais il n’y a aucune trace écrite dans ses mémoires ou ses discours. Le général de Gaulle ne peut donc en être comptable.»
Pour autant, de Gaulle a bel et bien utilisé le mot aujourd’hui honni. Il écrit ainsi, dans «Mémoires d’espoir», paru en 1970, au sujet de l’Europe : «...Pour moi j’ai, de tous temps, mais aujourd’hui plus que jamais, ressenti ce qu’ont en commun les nations qui la peuplent. Toutes étant de même race blanche, de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation ...»
Un demi-siècle plus tard, pour diverses raisons par toujours explicitées, l’usage du terme «race» est devenu, en France, une forme de tabou moderne. Que peuvent dire, sur un tel sujet, la génétique et les généticiens ? Dans ses pages Sciences/Médecine datées du 7 octobre, Le Monde publie sur ce sujet la tribune politique que l’on attendait. Elle est signée du Dr Dominique Stoppa-Lyonnet (Institut Curie de Paris). Cette spécialiste internationalement reconnue d’oncogénétique est aussi conseillère de Paris dans le même parti (Les Républicains) que Nadine Morano. Pour le Dr Stoppa-Lyonnet, en revendiquant l’appartenance des Européens à une race, et en sous-entendant la détestation de ceux qui seraient censés appartenir à une autre, Mme Morano a, comme beaucoup, fait preuve d’ignorance quant à l’histoire de notre humanité.
La généticienne reprend l’argumentaire développé par ses pairs chaque fois qu’un responsable politique (voire un scientifique) tient des propos publics laissant penser que la génétique pourrait d’une manière ou d’une autre justifier les théories racistes et, corollaire, les redoutables conséquences pratiques qui peuvent en découler.
On connaît l’essentiel de cet argumentaire : la science ne peut servir le racisme. La vieille science tout d’abord. «La paléoanthropologie, l’hématologie géographique et, plus récemment, l’analyse génomique comparée des populations humaines ont maintenant établi qu’Homo sapiens constitue notre humanité et qu’il a progressivement migré depuis l’Afrique de l’Est où il est né il y a 200 000 ans, nous dit le Dr Stoppa-Lyonnet. Il est plus que probable qu’il ait reçu quelques contributions génétiques d’Homo neanderthalensis, entre 50 000 et 100 000 ans au Proche-Orient, avant qu’il ne se répande à travers l’Europe, l’Asie, puis l’Océanie et l’Amérique. Au cours de notre longue préhistoire puis histoire, des groupes humains, ou populations, se sont ensuite constitués sur notre planète – au hasard des migrations guidées par la géographie des lieux, les événements climatiques et plus tard les grands événements politiques et religieux.»
La science génétique, plus jeune et plus puissante encore, n’a fait que confirmer ces vérités renaissantes : le séquençage des nombreux génomes humains de personnes appartenant à «différentes populations» a permis de démontrer que les sept milliards d’humains d’aujourd’hui partagent «essentiellement» le même patrimoine génétique. Pour autant, nous ne sommes pas identiques, ce que chacun sait sans être versé dans la science génétique : il existe de «légères variations» entre les personnes – variations «dont seulement un petit nombre contribuent à nos différences».
Là encore le Dr Stoppa-Lyonnet reformule un fait trop mal connu du plus grand nombre : deux personnes, prises au hasard dans la population, diffèrent entre elles, en moyenne, par 0,05% de leur génome ; il existe autant de ces différences à l’intérieur d’une «même population» qu’entre deux «populations différentes» de taille comparable. C’est généralement à ce stade du propos vulgarisateur que survient la question de la peau ; et plus précisément de sa couleur qui constitue l’élément majeur sur lequel se fonde généralement la notion de race humaine. Une notion, écrit l’auteur, biologiquement inepte.
Penser que, parce que certains traits physiques sont quasi constants dans une population – en particulier la couleur de la peau –, les génomes des individus qui la composent sont identiques, et que cette identité les réunit en un groupe fermé, génétiquement – distinct, est une extrapolation fallacieuse. C’est pourtant sur ce raisonnement erroné que repose le concept de race développé au XIXe siècle ; un concept qui catégorise, classifie, mais par-dessus tout hiérarchise les populations. Le Dr Stoppa-Lyonnet l’affirme avec toute la puissance de la science : «Les races humaines n’existent pas, ou plutôt, elles n’existent que selon des définitions culturelles et non biologiques, dans nos lois d’homme et non dans celles de la nature, dans – l’invective et non dans la raison. L’ensemble de notre humanité n’appartient qu’à une seule et même espèce : Homo sapiens. La connaissance de l’origine de notre humanité et la compréhension de ce qui fait nos différences, qu’il serait puéril de nier, mais surtout nos ressemblances, sont la seule façon de dénuer de sens le mot race chez l’homme.»
Connaître, en somme, pour comprendre et ne pas se méprendre. Connaître et comprendre pour ne pas avoir peur et, partant, pour ne pas haïr.1 Sera-ce suffisant ? Peut-être. Encore faudrait-il s’y employer. Ne pas donner trop d’échos aux propos de Nadine Morano ? Mais ces échos sont déjà là ; moqués certes, mais aussi amplifiés, commentés, résonants en boucle dans les esprits apeurés. On peut redouter qu’à eux seuls les savants généticiens, pour mille et une raisons historiques, ne parviennent plus à endiguer la vague, dévastatrice et contagieuse, de la frayeur née des fantasmes de la race.