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PREMIÈRE PARTIE
SCIENCES MORALES
ET
SCIENCE SOCIALE
LOUIS DE POTTER
MEMBRE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE BELGIQUE,
PAR SON FILS ELEUTHÈRE
CHAPITRE PREMIER
PROLÉGOMÈNES
C'est moins la logique qui manque aux hommes que la source de la logique.
Voltaire.
Parmi les questions que nous proposons d'examiner, il en est une, la plus importante, sans nul doute, qui puisse se présenter, et qui résume toutes les autres. Cette question est celle-ci :
Sommes-nous quelque chose de réel, quelque chose de plus qu'une succession de modifications, de phénomènes, d'apparences, d'illusions, de rien du tout ?
Nous sommes, pour nous-mêmes, modification, phénomène, apparence ; mais n'y a-t-il pas sous ces changements continuels, sous ces illusions successives, une réalité qui persiste, toujours une et simple, toujours identique, éternelle ?
Nos sensations, nos sentiments, nos convictions, ont-ils un sujet indépendant, absolu ? Ou bien notre existence entière est-elle une déception ; notre vie est-elle sans but ; nos espérances sont-elles un songe ? L'univers et son ordre de nécessité, l'humanité et son ordre moral, sont-ce des fantasmagories évoquées par le hasard au bénéfice du néant ?
Sans réalité, il n'y a ni société ni humanité possible ; l'intelligence, la liberté, ne sont que des mots. Il peut y avoir logique, pour nous servir de la phrase si sensée de Voltaire que nous avons prise pour épigraphe ; mais cette logique est sans fondement, sans source, sans point de départ irrécusable : c'est un vain enchaînement de conséquences, qui ne se rattachent à rien.
La meilleure, disons plus justement la seule bonne philosophie, est donc celle qui enseigne, qui prouve qu'il y a une réalité, et que la vérité qui représente cette réalité est susceptible d'être démontrée.
Comment l'homme parvient-il à se former un système d'idées sur
la vérité ou ce qu'il prend pour elle ? Deux voies lui sont ouvertes : la foi et la science.
Croire ou savoir : il n'y a pas de milieu. Croire c'est savoir à peu près ; c'est aussi se soumettre à la raison d'autrui, sans examen ; or, savoir à peu près ou ne savoir que sur parole, équivaut à ne pas savoir du tout. Pour savoir réellement, il faut connaître par soi-même et d'une manière incontestable. L'humanité ne possède encore aucune vérité réelle démontrée incontestablement, en dehors des mathématiques.
Chaque société a été jusqu'ici une réunion d'hommes professant la même croyance, c'est-à-dire, acceptant de confiance un raisonnement que la masse ne discutait pas et qu'on pouvait l'empêcher de discuter. Il y a une révélation pour chacune de ces sociétés, la même pour toutes, quant au fond des dogmes essentiels à la conservation de l'ordre dans une société quelconque, mais différente par la forme et les accidents bien plus importants aux yeux du vulgaire. Chaque révélation nationale constituait la conscience sociale du peuple dont elle était l'arche d'alliance, qui rattachait les citoyens les uns aux autres et tous au même Dieu. Les peuples, divisés, ennemis, ne pouvaient comparer entre elles les révélations, les civilisations, sous lesquelles ils vivaient.
Maintenant les nations qu'on ne parvient plus à isoler, et qui se connaissent et se jugent ; les hommes auxquels il n'est plus possible de refuser le droit d'examen et qui l'exercent, mais, hommes et peuples, sans méthode et sans but, ont cessé de croire ; ils n'ont pas encore commencé à savoir. Aussi ne forment-ils pas une vraie société : ils vivent agglomérés entre la société ancienne qui s'en va et la société nouvelle qui ne se manifeste pas encore.
Eux-mêmes, par leur état d'anarchie toujours croissante, en hâtent l'avènement.
Le temps approche où la société devra se composer d'hommes obéissant à leur propre raison, qui se confondra avec la raison sociale, la conscience absolue de l'humanité ; par cela seul que la conservation de l'ordre sera au prix de la connaissance de la vérité évidemment démontrée, et que l'existence de la société ne pourra avoir lieu qu'au prix de la pratique de la justice.
Pour qu'il y ait société durable, il faut non seulement communication, mais aussi communion d'idées.
Il faut nécessairement de deux choses l'une : attachement, dévouement général à une même opinion, et généralité d'efforts pour combattre tout perturbateur de l'ordre public, qui tenterait d'ébranler cet attachement en portant le scalpel de l'examen sur l'opinion reçue ; ou bien découverte et application de la vérité, de manière que désormais l'acceptation d'une opinion quelconque ne fasse plus qu'un avec la maladie, avec la folie.
Nous appelons opinion tout ce qui n'est pas prouvé, que ce soit d'ailleurs vérité, ou erreur. Il n'y a de vérité réelle à nos yeux, nous le répétons, que ce qui est clairement conçu, mis par le raisonnement hors de tout doute, et démontrable à quiconque jouit de la plénitude des propriétés de son organisme.
Mais les opinions sont indéfinies en forme et en nombre ; elles sont (M. Cousin qui en a tant mis en circulation le dit lui-même) individuelles et variables de leur nature : la vérité seule est constante, est une. Aussitôt qu'il est permis de discuter, et à plus forte raison dès qu'on a cessé de croire, ou de nier, ou de douter, si ce n'est après discussion, l'accord par les opinions devient une véritable utopie ; l'ordre par un quasi-accord, par une manifestation de majorité, est une chimère stupide. Dès lors, quiconque croit est un sot ; le doute expectant et suspensif est la seule sagesse pour chacun ; et les hommes ne peuvent plus s'entendre, s'associer, s'unir, si ce n'est par la vérité ; il ne peut plus y avoir ordre et stabilité, si ce n'est dans l'unité des esprits que l'incontestabilité rend unanimes.
Y a-t-il encore conformité entre les idées par la foi ?
Non.
Le moment est donc venu ou, l'hypothèse étant insuffisante pour le maintien de l'ordre social, la vérité sera cherchée, trouvée et appliquée socialement.
Car une conformité nouvelle doit s'établir par la science, un peu plus tôt, un peu plus tard ; sinon la société, où l'ordre perd chaque jour une de ses garanties, finira par se désorganiser complètement. Il ne restera pas pierre sur pierre, c'est-à-dire, pas deux hommes qui se comprennent, plus d'humanité (1).
Pour peu que notre témoignage soit suspect, qu'on ait recours à celui de M. Blanqui, l'économiste du protestantisme, du gallicanisme, du bourgeoisisme, en un mot du système des majorités constituantes : " (ce système), dit-il, a brisé le lien qui unissait les nations chrétiennes, et substitué l'égoïsme national à l'harmonie universelle où tendait le catholicisme. Il n'y a plus aujourd'hui en Europe de pensée commune en état de rallier les esprits et les convictions. En industrie, en politique, en philosophie, en religion, les idées flottent au gré du souffle des révolutions. Chaque jour on défait l'ouvrage de la veille. Les peuples se disputent les débouchés et se font concurrence, au lieu de s'associer sous l'empire de leurs besoins et pour l'échange de leurs produits respectifs... Si le vieux catholicisme n'a pas su se mettre à la tête de la production des richesses, on n'a du moins pas à lui reprocher cette sécheresse de doctrine, en vertu de laquelle la distribution s'en fait d'une manière si peu équitable dans les pays protestants. "
C'est-à-dire, dans les pays gouvernés par les majorités, organes de la protestation pratique, politique et sociale ; dans les pays qui subissent le despotisme du capital, sous le régime libéral ou bourgeois.
Continuons à développer les motifs qui nous ont inspiré.
Que sont pour nous les livres élémentaires de nos pères ?
Des résumés de ce que la foi imposait aux esprits et aux consciences d'autrefois, au moyen d'une première éducation que l'instruction de toute la vie avait pour mission impérative de seconder, de fortifier, de rendre inébranlable.
Que doit être l'enseignement fondamental pour nos enfants ?
Le résumé de ce que le raisonnement doit imposer à tous les hommes, et dont la nécessité sociale les forcera bientôt de reconnaître l'incontestabilité. Cette révélation par l'éducation demeure soumise à l'instruction, appelée à lui servir constamment de base et de sanction logique.
Un travail qui représenterait ce résumé serait-il utile dès à présent ?
Nous le pensons. Voici pourquoi :
Qu'est-ce que la société inculque aux générations dont elle va secomposer ? Ce qu'il fallait aux générations dont elle se composait pour qu'il y eut ordre. Mais l'ordre est-il encore possible de cette manière ? Évidemment non. Ne vaudrait-il donc pas mieux leur apprendre, non ce que leurs pères devaient croire, mais ce que leurs enfants, devront savoir désormais pour que la société, pour que l'humanité se conserve ?
Les opinions religieuses, base ancienne de toutes les sociétés encore existantes, mais base vermoulue, n'ont plus de force comme principe social. Elles sont descendues au niveau des opinions personnelles, auxquelles les hommes, errant à l'aventure, demandent un peu de fixité, un peu de repos, chacun pour soi, sans jamais arriver à renouer le lien commun, indispensable néanmoins pour qu'il y ait, socialement, stabilité, repos, ordre (2).
Parcourez les catéchismes catholiques, les formulaires protestants, les professions de foi des sectes chrétiennes et non chrétiennes : où est l'unité, ou est la vérité ?
Les opinions philosophiques ou libérales présentent-elles plus d'accord ?
Soit qu'il n'y ait de tranché que les questions purement spéculatives, soit qu'il y ait aussi détermination d'une règle de conduite, soit enfin qu'il s'agisse de tout le système social, ce n'est partout que contradiction, confusion, incertitude.
Peut-il avec cela y avoir espoir d'ordre, de calme, de paix ?
" Anarchie de la société ", a dit M. Pierre Leroux, anarchie de chaque homme au fond de son cur ; voilà notre époque. "
Cependant, nous ne cesserons d'insister sur ce point : si la société ne peut plus croire, il faut qu'elle sache ; si l'ordre n'est plus soutenu par une aveugle soumission, il faut le fonder sur le raisonnement incontestable.
Voilà ce qui nous fait hasarder la publication de ces Questions d'ordre social.
Nous avons encore un autre but.
Après les opinions religieuses et philosophiques, la discussion s'est attaquée aux formes politiques. Et à peine celles-ci ont-elles succombé sous l'analyse, que l'examen se rue de toutes parts sur les questions sociales.
En effet, on ne se borne plus à prononcer entre Rome et Genève ; on ne s'arrête plus à prendre parti pour l'encyclopédie ou le christianisme ; on s'inquiète même assez peu de vivre sous les lois d'une république ou d'une monarchie, d'être réglementé par des ministres ou par un parlement. Des soins plus pressants agitent les intelligences. On se demande s'il y aura, oui ou non, société, humanité ? si la famille, cette société en germe, restera debout ? si la pierre angulaire de toute société imaginable, la propriété ne tombera pas sous le marteau démolisseur du libre débat ?
Questions immenses qui procèdent de l'anarchie dans les esprits et qui amèneront l'anarchie dans les faits !
Il nous semble qu'un écrit où sont fixées les vérités principales auxquelles il a, de tout temps, fallu croire pour que la société existât, qu'il faudra dorénavant connaître et mettre en pratique pour que la société ne périsse point, est, au milieu d'évènements pareils, un travail de circonstance.
Toutefois, nous ne nous faisons point illusion sur l'effet que les Questions d'ordre social sont appelées à produire. Pour que la vérité
se fasse jour, il est nécessaire que les hommes en éprouvent préalablement le besoin ; que ce besoin soit réel, urgent, généralement, et vivement, et cruellement senti ; or, cela ne peut avoir lieu que lorsqu'il n'y aura plus de ressource pour aucun homme dans aucune injustice, dans aucun mensonge.
L'ignorance ne cède que devant la force. Tout développement de l'intelligence, dans quelque sens que ce soit, n'a jamais été que le résultat du besoin qu'on en avait eu. C'est toujours la théorie qui est venue en aide à la pratique, devenue de nécessité. Quand la vérité absolue sera une condition d'existence pour la société, cette vérité sera proclamée par elle.
Il est indispensable que les hommes se convainquent, d'abord que la vérité est à chercher, puis qu'ils ne l'ont jamais possédée, enfin qu'il dépend d'eux de la découvrir.
M. Arago a dit : " Je suis grand partisan du principe de la souveraineté de la raison, pourvu qu'on m'indique à quel signe certain on reconnaîtra cette raison, à quel caractère on pourra la distinguer de l'erreur. " Le savant professeur ne croit donc pas que la vérité puisse être déterminée de manière à réunir forcément tous les suffrages. Et, désespérant de la souveraineté de la raison, il se jette aux bras de la souveraineté du peuple, et accepte le dogme social, quel qu'il soit, qu'enfante, au jour le jour, l'incommensurable sottise des assemblées délibérantes. La chute est énorme.
Elle doit avoir été d'autant plus pénible à M. Arago que, selon lui et la raison, " en toute matière, ce sont les opinions incertaines qui forment la majorité ". Puis, il devait avoir présent à l'esprit que Christophe Colomb et Galilée ont été condamnés par la presqu'unanimité de leurs contemporains, quoiqu'ils eussent seuls raison contre tous (3).
Néanmoins, au point de vue présent, et partant des choses telles
qu'elles sont, nous accordons au publiciste français que l'opinion des majorités est le seul criterium gouvernemental actuellement possible, un moyen d'ordre provisoirement indispensable, aussi longtemps que la détermination sociale de la raison ne se sera pas imposée à l'humanité comme une condition d'ordre et de vie.
Or cela viendra ; il n'est plus permis d'en douter : on le pressent, on se l'avoue timidement, de loin en loin ; des craintes vagues troublent les esprits, et se formuleront bientôt en un long cri de détresse qui ébranlera le monde. Alors, mais seulement alors, apparaîtront comme dernière, comme unique, comme inévitable ressource, l'équité et la raison.
Nous avons été dominés par des minorités tant que celles-ci ont conservé le monopole des développements de l'intelligence : et il y a eu ordre par le despotisme. Nous sommes dominés aujourd'hui par une majorité anarchique. Nous devons faire un pas de plus pour ne plus obéir qu'à la raison, seul moyen d'obtenir l'unanimité, c'est-à-dire l'ordre sans contrainte physique.
Ici se présente une objection qu'il importe de résoudre avant toutes choses.
Est-ce, me dira-t-on, en fouillant le sol aride de la métaphysique, que vous vous flattez d'extraire les quelques réflexions pratiques qui doivent aider à organiser les intérêts sociaux ?
Nous répondons sans hésiter : oui.
Et nous prouvons.
Aux forts donc et aux puissants la société et ses jouissances ; le lot des faibles est de souffrir et de ramper jusqu'à ce qu'ils deviennent forts à leur tour. Ils se vengeront alors en gros et avec éclat, comme ils font, en attendant, par des attentats de détail et dans l'ombre, chaque fois qu'ils peuvent travailler à l'abri des gendarmes et du bourreau.
Voila où conduit infailliblement le raisonnement qui se dit positif, physique, le raisonnement matérialiste.
La science, telle qu'elle est professée à notre époque, est, elle aussi, matérialiste implicitement ou explicitement ; elle repousse toute métaphysique comme un songe, comme une chimère. Les académies, les universités, les corps savants, les écoles de philosophie, en désaccord sur tout le reste, n'ont qu'une seule et même opinion sur ce point ; que la conclusion tirée par le maître soit le néant ou Dieu, la conclusion que tire la logique n'en est pas moins le matérialisme, doctrine de ceux qui le savent et de ceux qui l'ignorent, de ceux qui l'avouent et de ceux qui s'en défendent (4).
Les spiritualistes prétendus, surtout dans les pays où la philosophie se montre moins crûment conséquente qu'en France, professent deux doctrines inconciliables, celle de la science actuelle dont ils ne peuvent nier les faits constatés, et celle que leur suggèrent les besoins de la société en contradiction avec les conclusions de la science. Chez eux le raisonnement renverse tous les principes d'ordre, rompt tous les liens sociaux ; le bon sens empirique, pratique, leur fait sentir que l'ordre est néanmoins nécessaire, et que, sans un lien commun, il n'y a point de société durable : les croyants religieux appellent ce bon sens révélation ; les philosophes, inspiration, intuition, sens moral, sentiment. Cet état de choses ne saurait se maintenir. Immanquablement le raisonnement progressera ; et, tant que ce raisonnement aura le même point de départ, le matérialisme progressera avec lui. L'égoïsme organique, seul logique dans l'état des intelligences, triomphera de l'égoïsme rationnel : jusqu'à ce que la religion sociale, que le besoin de conservation fait pressentir, soit devenue la véritable science, c'est-à-dire, ait été rendue incontestable, et que les faits physiques et mathématiques soient venus lui servir de corollaire et de confirmation.
Mais en attendant cette grande époque, bien des malheurs encore doivent nous arracher à notre torpeur et nous pousser violemment dans la voie du salut. Il faut que la doctrine matérialiste se fasse jour de plus en plus et s'étende, que le peuple soit de plus en plus attentif à ses enseignements et les comprenne ; qu'il s'assimile la doctrine et ses conséquences indéniables, et qu'il s'y laisse entraîner.
N'est-ce pas déjà ce que nous commençons à voir sous nos yeux ?
Encore un peu de temps, et la situation deviendra autrement critique. Caveant consules ! Capitalistes, soyez sur vos gardes !
(Louis De Potter : La justice et sa sanction religieuse, 1846, pp. III à XVIII.)
[1]. En dehors de l'acceptation de la vérité, démontrée incontestablement, la société n'a que l'alternative entre l'arbitraire ou le despotisme, par la foi, et l'anarchie par l'examen, le doute. Voyez l'Église chrétienne régie par des conciles, elle allait périr dans les contradictions et le désordre elle retrouva l'unité et l'existence dans l'infaillibilité catholique du pape. Et lorsqu'il y eut eu révolte contre le pape, les Églises dissidentes n'échappèrent au principe dissolvant des synodes qu'en se livrant à la tutelle conservatrice du pouvoir civil.
[2]. Nous croyons être clair. Nous ajouterons cependant un mot, probablement surabondant, d'explication.
Chacun de nous se propose un but de ses actions, de ses pensées : il veut, et sait ce qu'il veut et pourquoi il le veut. Nous supposons, pour abréger, que toutes les intentions, quelles qu'elles puissent être d'ailleurs, sont essentiellement sincères. Mais les vues n'en sont pas moins différentes ; et les résultats seront nécessairement opposés. Quelles intentions réalisées produiront le bien ? Chacun répond et doit répondre : les miennes. Soit... Mais les miennes de qui ? De tous ? C'est impossible. Lesquelles choisir alors ? Y a-t-il un juge, reconnu compétent par deux hommes d'opinions diverses, pour prononcer sur ce choix indispensable ? Ou bien ces deux hommes ont-ils une mesure commune pour trancher entre eux la question à résoudre ? Hélas ! non... Il faudra donc en venir aux coups. Et si personne n'a plus le courage de frapper, il faudra marchander, ruser, tromper. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela signifie incontestablement que, jusqu'à présent, pas une seule vérité morale, sociale, n'a été acquise à deux hommes ; qu'il n'y a eu et qu'il n'y a encore que des opinions individuelles sur le vrai, le juste, l'ordre, en un mot sur toutes les questions qui intéressent l'humanité ; qu'enfin nous avons toujours vécu et que nous vivons actuellement sous le régime, soit de la force sans phrases, soit de la force palliée par des sophismes, domptés par l'ultima ratio des lois, ou énervés par la charlatanerie des majorités libérales. Quil y eût ordre par la force lorsque la force enchaînait les esprits, on le conçoit ; mais depuis que l'intelligence scrute la force et analyse l'imposture, le désordre existe et doit s'accroître, jusqu'à ce que mort sociale s'ensuive. Puisqu'il est impossible de supprimer l'examen, il faut opposer aux progrès du mal dont il est cause, la démonstration de la vérité. À moins qu'on ne soutienne (abominable absurdité) que la perpétuité de l'anarchie est dans les décrets de la Providence, ou (absurdité fort triste) que les hommes y sont fatalement prédestinés.
[3]. L'immense majorité objectait à Colomb limpossibilité qu'il semblait y avoir à ce qu'il existât des antipodes, et à Galilée qu'on voyait le soleil tourner autour de la terre. Certes les apparences étaient pour elle. Mais M. Arago que nous venons de citer a affirmé avec infiniment de bon sens, que, " lorsqu'une chose peut être de deux manières, elle est presque toujours de la manière qui paraît la moins naturelle ". Pourquoi ne pas appliquer ce raisonnement à la sensibilité seulement apparente des animaux, contre l'opinion de la presqu'unanimité des savants et du vulgaire qui la considèrent comme réelle ?
[4]. Ils devraient cependant réfléchir qu'on ne professe le matérialisme qu'en vertu d'un raisonnement. Or, si tout est matière, le raisonnement n'est qu'illusoire ; car il est mécanique et nécessaire. Le matérialisme alors auquel le raisonnement conduit, est illusoire aussi ; et il n'y a plus en réalité ni matérialisme ni spiritualisme. Si, au contraire, le raisonnement est réel, il provient d'un être réel, et il n'y a qu'un raisonneur dont l'âme est immatérielle qui puisse affirmer qu'il n'y a point d'immatérialité.