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Mark Herkenrath est professeur titulaire de sociologie à l'Université de Zurich et a fait de la recherche entre autres sur les conséquences du développement de la mondialisation économique et sur la résistance civile en Amérique latine et aux USA contre l'accord de libre-échange panaméricain ZLÉA. Il fait partie de l'équipe d'Alliance Sud depuis 2008 et était responsable du domaine de la politique financière et fiscale avant de reprendre la direction en 2015.
L'Agenda 2030 pour le développement durable a été adopté en 2015, ce qui fut alors célébré comme une étape importante au niveau international. Mais jusqu'à présent, le Conseil fédéral ne l'a guère mis en œuvre et les objectifs de durabilité sont peu connus de la population. A quoi cela est-il dû?
Le Conseil fédéral ne s'engage pas suffisamment au sens de l'Agenda 2030. Il ne veut pas accorder de fonds supplémentaires pour la mise en œuvre de l'Agenda et souhaiterait simplement intégrer le développement durable mondial à la politique actuelle. Il entreprend aussi trop peu pour faire connaître publiquement l'Agenda 2030. Les organisations non gouvernementales devraient le faire, bien que maintenant, sur ordre du chef du Département fédéral des affaires étrangères Ignazio Cassis, elles ne doivent plus employer de fonds fédéraux pour le travail de formation et de sensibilisation en Suisse.
Cependant, le Conseiller fédéral Cassis, dans la nouvelle stratégie de politique extérieure, s'est fixé la durabilité comme objectif…
Le Conseiller fédéral Cassis s'est même désolidarisé de l'Agenda 2030 en 2018, un an après son investiture! Lors d'une interview avec la « Basler Zeitung », il s'est plaint, agacé, de n'avoir jamais été consulté sur l'Agenda 2030 durant sa carrière de membre du Parlement. Il a critiqué l'Agenda, de même que le pacte de l'ONU sur les migrations, comme étant une œuvre factice de la diplomatie, en contradiction avec les décisions de politique intérieure. Dans l'entretemps, il semble cependant avoir mieux compris qu'un monde équitable et durable est également dans l'intérêt de la Suisse.
Avec l'Initiative multinationales responsables, la société civile suisse a remporté aux urnes un succès d'estime. Après la votation, des politiciennes et politiciens bourgeois voudraient limiter la marge de manœuvre des ONG (voir global #81). Les ONG seraient-elles devenues trop puissantes?
(Il sourit.) Il semblerait que les ONG se seraient rendues en masse aux urnes, le dimanche des votations, pour y jeter leurs bulletins de vote. Mais en fait, dans la démocratie suisse, c'est toujours l'électorat qui décide en fin de compte. Et il se forme sa propre opinion. Lors de la votation sur l'Initiative multinationales responsables, 50,7% des votants se sont prononcés en faveur d'une Suisse ouverte et solidaire. La population fait à juste titre confiance aux recherches de cas fort bien documentées des ONG; en revanche, la confiance dans les associations professionnelles et leurs groupes est vacillante. On ne croit plus à l'affirmation que les intérêts de l'économie soient toujours bons pour la Suisse également. Cela donne naturellement des maux de tête aux milieux bourgeois dans la politique.
Dans la coopération internationale, la Suisse mise de plus en plus sur les partenariats avec le secteur privé. Alliance Sud a constamment signalé les risques, mais n'y a-t-il pas aussi des chances?
Bien sûr, il y a des chances, par exemple de nouveaux emplois, investissements et technologies respectueuses de l'environnement. Mais cela ne doit pas nous encourager à masquer les risques. Des groupes étrangers évincent souvent du marché les entreprises indigènes des pays en voie de développement et transfèrent leurs bénéfices non imposés vers des paradis fiscaux comme la Suisse. A cela s'ajoutent des violations des droits humains et des problèmes écologiques. Dans la coopération internationale, il devrait y avoir, pour les partenariats avec le secteur privé, des critères de sélection au moins aussi stricts que pour les partenariats avec les ONG. La DDC et le SECO en sont encore loin.
Dans le cadre du mouvement en faveur du climat et de la pandémie, des scientifiques élèvent davantage leur voix afin d'influencer la politique: est-ce une évolution positive?
Oui, c'est un bon développement. Dans une démocratie qui fonctionne bien, la population et ses représentantes et représentants politiques doivent prendre des décisions bien fondées. Cela exige de l'expertise. Outre l'expertise de la science, il faut également le savoir-faire des ONG et l'expertise éthique des églises. Lorsque j'étais encore principalement engagé dans la science, les déclarations sur des questions politiques d'actualité étaient encore largement prescrites; même les articles de tribune libre dans la «NZZ» ou «Le Temps» provoquaient parfois des froncements de sourcil. Fort heureusement, cela s'est amélioré.
Alliance Sud fête cette année son 50ème anniversaire: dans quelle direction la politique de développement va-t-elle et en aura-t-on encore besoin dans 50 ans?
Il y aura toujours une politique de développement: il s'agit en fait d'une politique intérieure mondiale. L'Agenda 2030 insiste sur le fait que lors de toute décision politique, il faut tenir compte de la manière dont elle se répercute sur toute la population mondiale et sur l'avenir de la planète. Mais nous avons encore un long chemin à parcourir pour que le principe du développement mondial durable puisse être mis en pratique. Dans les puissants pays du Nord, on constate à nouveau une forte tendance à placer les intérêts nationaux à court terme au-dessus du bien-être de la nature et de l'humanité. La coopération internationale est à nouveau, de plus en plus, mise au service des intérêts de politique économique et de migration. Il faudra donc, à l'avenir également, une Alliance Sud qui mène une politique visant à créer un monde équitable.