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«Rien qu'une écaille», un bouclier de plomb, une carapace au toit de l'océan. C'est ainsi que Paule voit «son » île apparaître. Elle l'attend depuis des jours, penchée au bastingage du cargo. Cette île est l'un des sommets de la dorsale atlantique nord. Elle fait partie de l' Archipel des Açores, terres en équilibre instable sur trois plaques tectoniques. Dans le livre, je le nomme Archipel des Autours, Azores étant un mot de vieux portugais pour désigner ces rapaces.
Paule est en rupture avec son passé. La semaine précédente, elle a vibré aux nouvelles de la chute d' Allende, à ce qu'elle pouvait deviner de l' étouffement du Chili. Sur l'île, personne ne semble au courant, sauf Jacinto, le sage. Parce que Paule n'a pas débarqué sur une île déserte. Elle apprend à connaître les habitants de l'île. Hauts en couleur, ils sont issus d'un grand brassage des sangs. Ils ont la gravité des personnages d'un retable intemporel. Tous ces insulaires verront leur vie bouleversée par la guerre, le deuil, ou par l'oppression qui caractérise les états totalitaires. Le seul confident de Paule sera un gecko, mélomane, exclusif et glouton.
L'Ile du Fatalisme vit les derniers soubresauts d'une guerre coloniale qui ne la concerne pas, ou seulement quand les ordres de marche tombent sur les téléscripteurs, en réclamant des conscrits. Les îliens se font tirer l'oreille pour envoyer leurs enfants «cerner quelque poche de résistance dans des terres lointaines».
Paule passe huit mois sur l'île. Une semaine après la Révolution des OEillets, elle embarque pour le continent. Le cargo s'éloigne sous le regard des badauds. De loin, on les croirait réunis pour une photo de famille.
C. R.