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«Ils croyaient être les seuls à être placés»
Marco Leuenberger lève le voile du silence sur l’histoire des enfants placés.
Marco Leuenberger: «Ces pratiques étaient considérées comme tout à fait normales.»
Coopération. Quand ces pratiques ont-elles débuté?
Marco Leuenberger. Il y a toujours eu des enfants placés, déjà dans l’Antiquité. Mais lorsque la population européenne a explosé au cours des XVIIIe et XIXe siècles, des milliers d’enfants ne pouvaient plus être nourris par leur famille. Les autorités ou les parents les plaçaient alors chez des paysans qui recevaient une pension de la commune pour les nourrir et les utilisaient comme main-d’œuvre. Ces pratiques s’étendent de 1750 jusqu’au milieu du XXe siècle.
De quels milieux venaient ces enfants?
Au XIXe siècle, c’était surtout des orphelins et des enfants de familles pauvres. Jusqu’au début du XXe siècle, les autorités avaient le droit de séparer une famille en situation précaire et de placer les enfants. Il y a aussi eu beaucoup d’enfants abandonnés ou délinquants.
Ces pratiques étaient-elles répandues dans toute la Suisse?
Oui, mais aussi dans toute l’Europe. Dans les années 1930, environ un quart de tous les enfants placés l’étaient dans le canton de Berne. Une famille séparée voyait ses enfants placés dans le canton du lieu d’origine, même si elle vivait en terre zurichoise ou saint-galloise. On connaît aussi bien la situation dans le canton de Vaud.
Combien d’enfants étaient placés chaque année?
Le recensement de la population de 1930 comptabilise environ 60 000 enfants placés en Suisse (entre 5 et 10% de la population totale des enfants). Mais ce chiffre était probablement nettement plus élevé, parce qu’on a seulement compté les enfants jusqu’à l’âge de 14 ans alors qu’ils restaient généralement placés jusqu’à 16 ans. De plus, une grande partie des enfants placés par leurs parents n’était pas prise en compte dans les statistiques.
Qui décidait des placements?
Les autorités communales, les parents, les organisations privées et, plus tard, les autorités judiciaires et les offices tutélaires. Les parents décidaient d’envoyer leurs enfants travailler dans une famille pour éviter des sanctions. Jusqu’au milieu du XXe siècle, une famille qui recevait une aide financière perdait le droit de vote et était obligée de la rembourser.
Existait-il une législation?
Non, mais il y a eu des règlements dans diverses lois. Par exemple, dans la loi sur les pauvres ou loi tutélaire. La pratique des placements différait selon les cantons, qui déléguaient ensuite la chose aux communes. Ce n’est qu’avec la révision du droit de l’enfant en 1978 qu’une protection juridique a aussi compris les enfants placés.
Les enfants de familles pauvres étaient parfois bradés sur la place communale...
Oui, les paysans qui demandaient la plus petite pension l’emportaient. Le but de la commune était de ne pas dépenser trop d’argent pour placer l’enfant. Au cours du XIXe siècle, ces pratiques ont commencé à être interdites partout en Europe. Mais on sait qu’à Fribourg, elles n’ont été abolies qu’à partir des années 1920. J’ai même encore parlé avec une Fribourgeoise qui a été bradée dans les années 1930.
Qu’est-il advenu des enfants battus ou abusés?
Certains sont tombés dans la délinquance, d’autres se sont suicidés pendant l’enfance alors qu’ils étaient placés, ou plus tard. Mais il faut aussi dire qu’il y a beaucoup d’enfants qui ont vécu une enfance heureuse dans la famille d’accueil. Pour notre étude, nous avons surtout eu des témoignages de Verdingkinder, d’anciens enfants placés qui ont été battus ou ont travaillé plus que les autres.
Pourquoi a-t-il fallu tant de temps avant que cet épisode de l’histoire ne sorte de l’oubli?
Les gens qui ont vécu cela n’en ont jamais parlé. Depuis la Réforme, on culpabilisait la pauvreté. On a toujours dit à ces enfants que ce qu’ils avaient vécu était de leur faute. C’est seulement lorsqu’on a commencé à parler des enfants placés que ces derniers, devenus adultes, ont réalisé qu’ils n’étaient pas les seuls à avoir vécu cela!