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Il y a 30 ans, le refus de l'adhésion à l'Espace économique européen (EEE) marquait le début de l'ascension de l'Union démocratique du centre (UDC / droite conservatrice) au rang de plus grand parti politique de Suisse. Le souvenir de ce premier succès reste central dans l’identité du parti de droite nationaliste.Ce contenu a été publié le 02 décembre 2022 - 09:00
- Deutsch Gross geworden gegen alle Anderen und die EU (original)
- Español Gross geworden gegen alle Anderen und die EU
- Português Crescendo contra todos os outros e contra a União Europeia
- 中文 瑞士人民党在特立独行中发展壮大
- عربي حزب كَبُرَ حجمُهُ بمواقفِهِ ضدَّ الآخرينَ جميعًا وضدَّ الاتحادِ الأوروبي
- Pусский Тридцать лет спустя: Швейцарская народная партия и европейский вопрос
- English The vote on European membership that ignited the Swiss People’s Party
- 日本語 なぜ国民党は強くなったのか
En 1992, tout était encore en ordre, selon celui qui parle sur scène. «La Suisse comptait six millions d'habitants. La pénurie d'électricité était un problème inconnu. Manger végétarien n’avait rien de fondamentaliste, c'était simplement se nourrir de plats sans viande comme la raclette, les Älplermagronen ou une croûte au fromage.» Applaudissements. Le discours du président cantonal bâlois de l'UDC Dominik Straumann fait mouche. Dans la salle polyvalente de Pratteln (BL), l’assistance mange du fromage d'Italie et de la salade de pommes de terre. «Moins de bouchons», «Moins d'impôts», «Plus de CH!», peut-on lire en lettres capitales sur les affiches.
Quelque 200 participants sont réunis pour le lancement de la campagne électorale de l'UDC Bâle-Campagne. Le point culminant de l’événement est l'apparition du conseiller fédéral UDC sortant, Ueli Maurer. Alors que Dominik Straumann peint tout en noir, Ueli Maurer dresse un tableau positif: «La Suisse va bien. Pourquoi?»
D’après lui, le système helvétique empêche les changements rapides, d’où la stabilité. L'indépendance est tout aussi importante. Si la Suisse se porte mieux que l'Union européenne (UE), c’est que «nous décidons nous-mêmes de ce que nous considérons comme souhaitable». Ueli Maurer pointe que cette évolution se trouve sa genèse dans une votation remontant à 1992. «Grâce au refus de l’Espace Économique Européen, l'EEE, nous avons pris la voie de l'indépendance. Et aujourd’hui, le pays se porte bien.»
Une progression fulgurante
A l'époque de la votation sur l'EEE, la part de voix de l'UDC était moitié moins forte que de nos jours. En 1992, cette force bourgeoise conservatrice est seulement au quatrième rang dans le pays. Le parti de droite va rapidement devenir le numéro un, et ceci pour une vingtaine d’années. Le discours de Dominik Straumann est typique du style qui a permis à l’UDC de se démarquer des autres partis, dès le non à l'EEE. Illustration: «La gauche-verte a créé des conditions dignes d’une porcherie qui non seulement mettent en danger notre Suisse, notre succès, notre prospérité, mais les détruisent.» On a «menti et trompé la population» et on se trouve «aujourd'hui devant un tas de ruines». Les prix élevés de l'essence et une «immigration démesurée» en sont les conséquences.
Dans le canton de Dominik Straumann, la «gauche-verte» n’est pourtant pas majoritaire, pas plus que dans le reste la Suisse. Mais l'UDC s'est fait une spécialité de marcher sur la corde raide entre les accusations populistes et la coresponsabilité. Ainsi, au plus fort de la pandémie, des politiciens de l'UDC ont parlé de la «politique de pouvoir dictatoriale du Conseil fédéral», bien qu’un représentant du même courant de l’UDC, Ueli Maurer, siège au sein du collège de sept membres.
Pendant le discours du conseiller fédéral Maurer, Ermando Imondi fait un signe aux journalistes de swissinfo.ch à travers la salle. Un peu plus tôt, le parlementaire cantonal de l'UDC racontait son parcours politique. «J'ai adhéré après la votation de 1992.» La question de l'EEE le préoccupait, par inquiétude pour le marché du travail et la démocratie. A ce moment-là, le conseiller national zurichois Christoph Blocher a innové avec un nouveau style. «Son style polarise. Mais sur le fond, il a toujours eu raison.»
Le 6 décembre 1992, 50,3% des personnes votantes s'opposent à l'adhésion de la Suisse à l'Espace économique européen. Quelque 78,7% des citoyennes et citoyens se sont rendus aux urnes. Le taux le plus élevé depuis l'introduction du droit de vote des femmes. La campagne de votation a montré que la Suisse romande était pro-européenne et la Suisse alémanique, sceptique.
Le clivage a traversé toutes les forces politiques. Y compris l'UDC. Mais contrairement à tous les autres partis, les opposant-es à l'EEE, réunis autour de Christoph Blocher, étaient majoritaires au sein de l'UDC. La campagne de votation sur l'EEE est ainsi devenue la première que l'UDC de Christoph Blocher a menée sur le modèle du «nous contre tous les autres». Un schéma qui a fait ses preuves depuis.
Cette posture a également amené des électeurs et électrices. Les forces radicales, libérales et démocrates-chrétiennes dominantes ont massivement perdu du terrain. Et l'UDC a réussi à se positionner comme un mouvement de rassemblement de la droite. Les partis populistes comme les «Démocrates suisses» ou le «Parti des automobilistes» se sont complètement fondus dans celui de Christoph Blocher.
Le discours novateur de Christoph Blocher
Penchés sur leurs salades de pommes de terre, des UDC racontent à Pratteln comment ils se sont éloignés de leurs partis d'alors, dans le sillage du vote sur l'EEE. Le Bâlois Bernie Bosshart était au parti radical. Une apparition de Christoph Blocher à l'association des officiers l'a stupéfié: «Il a dit tout ce que je n'osais pas dire.» Pour Bernie Bosshart, la Suisse abandonnait sa souveraineté pour se soumettre à l’UE. D'autres votaient auparavant pour le Parti des automobilistes, comme un homme en col roulé qui évoque les «envies de grande puissance» de l'UE et affirme, faisant référence à la pandémie, qu'il n'y a pas de liberté de la presse.
Le politicien UDC Hanspeter Weibel rapproche le vote de 1992 du Brexit britannique. «Pour la Suisse, c'était décisif. Sinon, nous serions aujourd'hui dans l'UE.» Les prédictions pessimistes des partisans de l’EEE ne se sont pas réalisées. Sur le plan économique et politique, la Suisse s’en porte mieux.
Une jeune génération de femmes et d’hommes politiques de l'UDC a également découvert la politique à cette époque. Aujourd'hui conseillère d'État du canton de Zurich, Natalie Rickli avait 16 ans en 1992. «Notre professeur d’économie a abordé la votation sur l'EEE en classe.» Elle et deux de ses camarades de classe craignaient une perte d'indépendance et un affaiblissement de la démocratie directe en cas d'adhésion. Aujourd'hui, Natalie Rickli voit, elle aussi, la votation sur l'EEE comme «un aiguillage pour l'avenir du pays». La votation sur l'EEE l'a en outre incitée à suivre les événements politiques. La politicienne indique qu'elle connaît beaucoup de personnes qui, comme elle, se sont politisés lors du débat sur l'EEE pour ensuite adhérer à l’UDC. Né en 1989, Pascal Messerli appartient à la génération suivante. Ce parlementaire cantonal de Bâle-Ville considère le non à l'EEE comme «l'événement le plus important après le droit de vote des femmes».
Saucisse à rôtir et vêtements chics
Pratteln est une commune périurbaine marquée par l'industrie. Autre ambiance lors de la manifestation de l'UDC à Zollikon sur la «Goldküste», la «côte dorée» du lac de Zurich. Il y a toujours des saucisses grillées et du pain, mais les vêtements sont plus chic, et les coiffures plus nettes qu'à Pratteln. Le président de district de l'UDC Tumasch Mischol considère qu'ici, le débat est particulièrement passionnant, «parce que les protagonistes de l'époque sont ici chez eux.» Deux villages plus loin habite le multimilliardaire Christoph Blocher, le tribun de l’UDC qui s’est fait un nom lors de la campagne de votation sur l'EEE. Christoph Blocher a déclaré à la radio-télévision suisse alémanique SRF qu’en 1992, il avait «investi de sa poche quelques millions de francs dans la lutte».
«Assurer la paix. L'idée de l'UE était bonne autrefois», déclare l'UDC Stephan Geiger. Mais il estime qu'avec l'UE, la coopération est impossible. Selon lui, Bruxelles parle de partenariat «en mettant le pistolet sur la tempe de la Suisse sur différents sujets». Il y a tout juste dix ans, Stephan Geiger a été naturalisé. «La Suisse a tellement de particularités attachantes, c'est une petite UE avec 26 cantons, sans moloch bureaucratique comme Bruxelles.» Ce militant regrette que dans son pays d’origine, l'Allemagne, «le citoyen» est à l'écoute de l'autorité et que même les politiciens qu'il apprécie sont soumis à la contrainte du groupe parlementaire. Stephan Geiger redoute qu'en Suisse, si la majorité des cantons ne devait pas être atteinte, une population à caractère urbain dans une proportion supérieure à 50% adhère à l'UE.
Dans les faits, les avis en faveur d’une adhésion à l'UE sont au plus bas. Selon l'étude Selects de Smartvote.ch, à peine 6,5% des moins de 34 ans la défendait en 2019. En 1995, ils étaient près de 60% dans cette tranche d'âge. Aujourd'hui, ce sont les personnes retraitées qui y sont les plus favorables mais à 20,5% seulement.
Les candidates et candidats aux prochaines élections se sont présentés lors de la manifestation à Zollikon en tenant des discours tantôt encourageants, tantôt inquiets. Ainsi, «65’000 Ukrainiens bénéficiant d'un statut de protection S» fuiraient vers la Suisse. «On ne regarde pas qui arrive.» Un monsieur d'un certain âge réagit: «Jésus, Marie!» La criminalité des jeunes serait au point le plus haut depuis sept ans. Le monsieur: «Jésus Christ.» Les délits en bande seraient en outre particulièrement nombreux. «Mon Dieu!»
Le monsieur s'appelle Toni Bottinelli, il est musicien d'église et garde un souvenir lumineux de la votation sur l'EEE. «Le 6 décembre, nous avons tenu un service d'intercession avec des groupes de prière, plusieurs prêtres et de la musique de fanfare. J’ai joué de l'orgue», relate-t-il. Le service religieux a été organisé pour que l'adhésion à l'EEE soit «jetée aux toilettes». «C'est ainsi que nous avons soutenu Monsieur Blocher. C'est comme si c'était hier», se réjouit Toni Bottinelli. La campagne de votation l'a rallié à l'UDC. Auparavant, il votait pour les nationalistes des «Démocrates suisses». Aujourd'hui encore, Toni Bottinelli craint que le gouvernement ne planifie une «adhésion à l'UE par la petite porte».
Toutes les personnes membre de l'UDC avec lesquels swissinfo.ch s'est entretenu s’accordent pour dire que la Suisse serait aujourd'hui membre de l'UE si les choses s'étaient passées autrement le 6 décembre 1992. Que ce soit vrai ou non, le non à l'EEE a été l'étincelle qui a permis d’allumer la puissante machine politique du plus grand parti de Suisse.
Relu et vérifié par David Eugster, traduit de l'allemand par Mary Vacharidis
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