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Le groupe Atel a déchaîné les passions en déposant une demande de construction de nouvelle centrale nucléaire. Dans le village concerné, Niedergösgen, la population n'y voit guère d'inconvénient. Reportage.
Le village respire le calme et la tranquillité, voire la léthargie: à Niedergösgen, dans le canton de Soleure, il y a une rue principale, des maisons familiales aux volets verts ou rouges, une boulangerie, quelques restaurants et autant d'ateliers mécaniques pour voitures.
Ce qui différencie radicalement le village argovien et ses 4000 habitants d'autres bourgades, à part une jolie église néobaroque, c'est la tour de refroidissement de la centrale nucléaire du village voisin de Däniken, construite il y a 30 ans. Depuis, l'église est reléguée dans l'ombre de la monstrueuse tour en béton nommée Gösgen.
Le curé de Niedergösgen, Jürg Schmid, avait tenté la comparaison lors du 100e anniversaire de l'église, affirmant que cette dernière «pouvait donner davantage d'énergie.» «La métaphore n'avait pas été très appréciée dans la commune», rappelle-t-il aujourd'hui.
Sur trois communes
Le groupe Atel (pour «Aare-Tessin für Elektrizität AG»), qui exploite Gösgen, veut désormais construire une nouvelle centrale nucléaire sur les communes de Niedergösgen, Gretzenbach et Däniken. «Je trouve ça vraiment osé, de vouloir une deuxième centrale ici», lâche le curé.
Non pas que Jürg Schmid ne comprenne pas le besoin d'une nouvelle centrale: «Mais faut-il vraiment la construire ici, dans une région si peuplée?» demande-t-il.
Le prélat rappelle que, selon une récente étude allemande, les enfants de moins de cinq ans vivant près de centrales nucléaires sont plus souvent atteints de leucémie que les autres. Le rapport de cause à effet n'est pas prouvé scientifiquement mais Jürg Schmid admet qu'il aurait des doutes s'il apprenait qu'il y a des cas de leucémie chez des enfants du village.
N'y a-t-il vraiment aucun mécontentement ou résistance à l'encontre de la centrale de Gösgen? «Les gens s'y sont habitués», répond le curé.
Nombreux emplois
«En 30 ans de bon voisinage, la population a acquis une grande confiance pour les exploitants de la centrale», explique le maire Kurt Henzmann. Comme la majorité de ses concitoyens, il soutient la construction d'une 2e centrale dans la région. «La Confédération et le canton contrôlent régulièrement Gösgen, explique-t-il. De plus, nous connaissons les gens qui y travaillent.»
La centrale de Gösgen occupe quelque 400 personnes, dont 80% habitent dans l'un des villages alentour, selon le maire. Cela amène aussi des emplois en termes de travaux d'entretien.
«Bien sûr, il y a toujours un risque, avec une centrale nucléaire, admet Kurt Henzmann. Mais je serais nettement moins tranquille si elle était juste de l'autre côté de la frontière.»
Rentrées fiscales: petit problème
Il n'y a qu'un aspect qui mécontente le maire: Niedergösgen souffre de l'ombre de la tour de refroidissement, son horizon est occupé en permanence par un nuage de vapeur et une image négative lui colle aux basques.
Malgré cela, la commune ne perçoit que peu de dédommagement. C'est en effet la commune de Däniken qui touche le gros du pactole, soit deux tiers des quelque 3 millions de recettes fiscales annuelles générées par la centrale. Le tiers restant est partagé entre les dix communes avoisinantes.
Kurt Henzmann n'est pas non plus très enthousiaste à l'idée de voir 35 millions de rentrées fiscales annuelles couler vers les caisses de la ville d'Olten, où Atel a son siège. Si une nouvelle centrale était construite, Niedergösgen exigera une hausse de rentrées fiscales.
Le maire ne croit pas que les centrales nucléaires soient révolues. Il n'y a aucun danger à ce que le village se retrouve avec deux ruines que plus personne ne voudrait exploiter, assure-t-il.
Kurt Henzmann se souvient bien des grandes manifestations de 1979 contre la construction de la centrale de Gösgen. Il était enfant. Il préférerait ne plus devoir vivre ce genre de situations, mais on doit plutôt s'y préparer, selon lui.
De l'art sur la tour
Dans un restaurant du village, des joueurs sont concentrés sur leurs cartes – portant la marque de la centrale nucléaire. Pour les quatre hommes, employés de Gösgen, une deuxième centrale n'amènerait que des avantages.
«Comment aurions-nous notre électricité sans centrale?», questionne l'un. Esthétiquement, deux tours de refroidissement dans le paysage, «ça me gêne un peu aux entournures», lâche un collègue. «Mais une deuxième tour serait sûrement moins haute», rétorque son voisin.
A quelques centaines de mètres de la centrale, une femme cueille des fraises avec ses deux enfants. Le bruit des lignes électriques concurrence les cris des oiseaux.
«Une deuxième tour ne serait pas belle, dit-elle. Mais on pourrait lui donner une forme artistique», propose-t-elle.
Cynisme
C'est bien le seul souci que lui causerait une deuxième centrale. «S'il y a un accident, toute la Suisse sera touchée. Autant être tout prêt et mourir très vite», lâche-t-elle.
Le jeune paysan dont la ferme se trouve directement dans l'ombre de la tour et qui a grandi là espère bien qu'une deuxième centrale sera construite. «Cela amènerait des emplois», dit Bruno Meier.
«Une centrale nucléaire est une industrie comme une autre, affirme-t-il encore. Mais si Gösgen II voit le jour, il faudrait qu'elle rapporte un peu plus d'argent à la commune que Gösgen I». Bruno Meier n'a pas peur pour la qualité de ses produits ni pour la sécurité de la région. «Un accident peut arriver partout», dit-il.
«Comme un blasphème»
Cette large acceptation suscite l'incompréhension d'une pédagogue sociale d'Olten. «Toute critique envers le nucléaire est ressentie comme un blasphème par la population», analyse-t-elle. Elle montre aussi que les exploitants s'attachent la sympathie de la population en organisation des manifestations populaires sur le site de Gösgen.
Outre celle du curé, la seule voix négative sera celle de la boulangère. «Nous vivons avec une centrale depuis 30 ans. Je n'ai vraiment pas besoin d'en avoir une deuxième, ça suffit», s'énerve-t-elle. Selon elle, l'opposition apparaîtra lorsque le projet deviendra concret. «Maintenant, c'est trop tôt».
swissinfo, Corinne Buchser
(Traduction de l'allemand: Ariane Gigon)
Nouvelles centrales
La consommation d'électricité ne cesse d'augmenter en Suisse mais les cinq centrales nucléaires existantes arrivent en fin de vie.
En 2020, Mühleberg, Beznau I et Beznau II devront être éteintes. L'autorisation d'exploitation de Gösgen court jusqu'en 2040, celle de Leibstadt jusqu'en 2045.
Le 10 juin, Atel a déposé une demande d'autorisation pour un nouveau projet de centrale sur les trois communes soleuroises de Däniken, Niedergösgen et Gretzenbach.
Axpo et FMB Energie planifient aussi la construction de nouvelle centrale pour remplacer Beznau I et II et Mühleberg.
Mais il est peu vraisemblable que la Suisse se dote d'un coup de trois nouvelles centrales nucléaires. Les trois exploitants disent eux-mêmes qu'en raison des coûts d'investissement (6 à 7 milliards de francs par centrale), seul un partenariat permettrait de construire une centrale.
Les Suisses pourraient être appelés à voter. L'Alliance «Non au nucléaire» et les Verts ont déjà annoncé qu'ils lanceraient le référendum.
Les entreprises d'électricité estiment que, sans nouvelle centrale, l'approvisionnement ne sera plus assuré à partir de 2020.
Leucémie chez les enfants
Le registre des cancers chez les enfants de la ville de Mainz, en Allemagne, montre que le risque de développer une leucémie avant l'âge de cinq ans est plus grand chez les enfants grandissant près d'une centrale nucléaire que chez les autres.
En Suisse, l'Institut pour la médecine sociale et préventive de l'Université de Berne, le Groupe d'oncologie pédiatrique suisse et le Registre suisses des cancers d'enfants doivent mener une étude semblable.
Un médecin, Pierre Morin, s'est penché sur la question dans une thèse en 1994. Or il avait constaté une augmentation inexpliquée de cas de leucémies dans le canton de Soleure, qui abrite la centrale de Gösgen.