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2ème article de la série On m’appelle handicapé
Je suis donc handicapé. Reprenons cette phrase ; qu’est-ce qu’elle veut dire ? Il y a le terme « handicapé », qui vient de l’anglais « handicap », – l’anglais n’utilise d’ailleurs plus ce terme, il parle de « disability », terme à l’origine français, c’est intéressant, cette inversion, n’est-ce pas ? -, « hand in the cap », la main dans le chapeau ou dans la casquette. Au départ, semble-t-il, c’était une sorte de jeu, lors d’un échange d’objets personnels, pour égaliser la différence de valeur. Egaliser les chances, faire de sorte que le jeu reste ouvert, comme au golf, que le plus faible ait la même chance de gagner que le plus fort, au fond, le terme « handicap » pourrait me convenir, d’autant plus que dans le sport c’est le plus fort qui est handicapé.
Dans cette phrase « je suis handicapé » ou « il est handicapé », pire encore « c’est un handicapé », je suis identifié à mon handicap, réduit à mon handicap. Handicapé ou handicaper ? Suis-je moi handicapé, déficitaire, en manque, en besoin, infirme, invalide, ou être handicapé par quelqu’un ou quelque chose qui me handicape ? Depuis bien un moment il y a des discussions à ce sujet, des disputes même, entre ceux qui ont une vision médicale du handicap et ceux qui en ont une vision sociale.
Les premiers partent de ce qui m’est arrivé, avant, lors ou après ma naissance, les incidences de celle-ci, ma maladie, mon accident et leurs conséquences sur mon cerveau, les lésions cérébrales qui ont diminué mes capacités intellectuels et cognitifs, les raisons pour lesquelles je ne comprends pas toujours ce qu’on me dit et ce qui m’arrive et pour lesquelles on m’appelle « handicapé mental ». Ils font tout pour compenser mes manques et mes incapacités. Ils parlent de ma vulnérabilité, de mes besoins et essaient d’y répondre, ce qui, en soi, est une bonne chose ; mais, comme la majorité des gens, ils me prennent toujours et encore comme un être déficitaire.
Les seconds disent qu’il faut me prendre tel que je suis et adapter les conditions de ma vie, l’environnement, le contexte physique et social, afin que je ne me retrouve plus en situation de handicap, malgré mes déficiences et mes incapacités ; ils partent de mes capacités et de mes potentiels, de ce que je peux faire et que j’aurais droit à faire, et parlent de mes « capabilités », au pluriel, ou de ma « capabilité », au singulier, de l’ensemble de mes possibilités qu’ils essaient de discerner, – ce qui n’est pas simple, parce que je ne parle pas et parce que je ne comprends pas ce qu’ils veulent de moi -, et qu’ils essaient de favoriser et de développer, afin que je devienne « autonome » et puisse me réaliser, à l’intérieur des limites qui sont les miennes. Malgré toute leur bonne volonté, souvent, trop souvent, ils se trompent et ne savent pas vraiment ce qui est bon pour moi. Comment pourraient-ils le savoir, comment pourraient-ils se mettre à ma place, me comprendre vraiment ? Nous avons un autre langage, , une autre culture, une autre manière d’envisager le monde et d’y être. L’autonomie, je ne peux même pas la concevoir, c’est justement mon problème, handicap mental est « handicap d’autonomie » par excellence me semble-t-il.
Vous voyez, la compréhension mutuelle est un grave problème. Comprendre, se comprendre, ne pas comprendre des personnes avec des facultés cognitives réduites[1] ? Comprendre quelque chose, donc le « prendre avec », je peux le concevoir. Mais comprendre autrui, le prendre avec, lui ou une partie de lui ? Encore une chose qui m’angoisse ; je n’aime pas qu’on m’arrache des choses, et m’arracher des choses est m’arracher une partie de moi-même.
Armin Kressmann 2011 ; On m’appelle handicapé 2
« La communication humaine devient, de plus en plus, un sujet central de réflexion dans diverses disciplines. Après avoir longtemps étudié et décrit les facultés cognitives, fonctionnelles, spécifiquement motrices ou perceptives, nous assistons aujourd’hui à la redécouverte et à la mise en valeur des relations humaines. Cette faculté spécifique de créer des liens revêt une grande importance chez les personnes ayant un retard de développement. Nous qualifierons de mesquine et simpliste l’expérience qui tente de décrire et comprendre les personnes mentalement handicapées uniquement en fonction de leurs facultés cognitives. … Scherrer attribue à la communication six fonctions fondamentales :
– la reconnaissance de l’identité
– l’expression de l’état intérieur
– la production d’interaction
– la revendication
– la transmission de savoir
– la régulation de relations.
… Nous devons … savoir que ces fonctions ne correspondent au besoin de communication des personnes que si elles agissent conjointement. » (Andreas Fröhlich ; Qualité de vie ; Lavigny 1995, p. 7)