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L'ascension du Gasherbrum IV
EXPÉDITION ITALIENNE 1958 AU KARAKORUM PAR FOSCO MARAINI, ROME
Avec 3 illustrations ( 63-65 ) Pourquoi le Gasherbrum IV?
Trois choses sont nécessaires pour entreprendre une expédition: une équipe, une montagne et de l' argent. Habituellement, l' entreprise démarre avec une montagne et des hommes, mais les finances manquent; ou bien vous avez l' argent et le sommet, mais pas les hommes. Notre expédition présentait la troisième et plus rare combinaison; nous avions les hommes et l' argent, mais pas la montagne. Du moins, telle était la situation aux premiers mois de 1958.
Depuis le succès au K2, de nombreux grimpeurs italiens, et des meilleurs, désiraient retourner dans l' Himalaya; mais pour une raison ou pour une autre, les divers projets mis en avant ne dépassèrent jamais le stade initial. C' est alors qu' un homme d' une grande autorité, énergique et prévoyant, M. Giovanni Ardenti-Morini, président central du CAI, prit l' affaire à cœur. « Les Alpes de notre jeunesse, disait-il, sont maintenant en Asie ou en Amérique du Sud ». Les choses commencèrent à bouger. En février 1958 les hommes étaient prêts et l' argent était là.
La nouvelle expédition italienne à l' Himalaya, dont le but était encore inconnu, fut placée sous la direction de Riccardo Cassin qui, avec ses 49 ans, était le doyen des alpinistes italiens, universellement aimé et estimé. Trois grands itinéraires classiques dans les Alpes portent son nom: dans la paroi nord des Grandes Jorasses ( Pointe Walker ), dans la face nord-est du Badile et dans la paroi nord de la Cima Ovest di Lavaredo dans les Dolomites. Nul n' était mieux que Riccardo désigné pour une charge qui exige à la fois des qualités rarement associées de prudence et d' audace.
Lorsque Riccardo commença à recruter une équipe de cinq hommes, il avait un riche choix parmi les plus grands noms italiens du moment. Il était tout à fait naturel que Walter Bonatti figure en tête de liste. Bien que jeune encore - à peine 28 ans - ses exploits spectaculaires au Grand Capucin, au Petit Dru, au Grand Pilier d' Angle du Mont Blanc lui avaient acquis une grande célébrité. Il avait déjà participé à l' expédition du professeur Desio au K2 en 1954, où il avait été le soutien de la cordée victorieuse de Compagnoni et Lacedelli. A cette occasion, il avait dû bivouaquer en plein air à environ 8000 m, une des plus dures expériences qu' un grimpeur peut être appelé à affronter. Sa connaissance des conditions de l' Himalaya fut considérée comme étant d' une importance décisive.
Après Bonatti venait Carlo Mauri, 28 ans, de Lecco en Lombardie. Les deux jeunes alpinistes avaient souvent fait cordée ensemble dans les courses les plus difficiles des Alpes. Cassin estimait qu' une équipe habituée à marcher ensemble chez nous offrirait de plus grandes chances de succès qu' une équipe formée d' hommes n' ayant pas eu le temps de se connaître à fond auparavant. Toni Gobbi, le guide bien connu, organisateur de sports alpins et une autorité sur tout ce qui touche à la chaîne du Mont Blanc, fut investi de la charge de chef-adjoint. Giuseppe Oberto, 35 ans, de Macugnaga, et Bepi Defrancesch, 34 ans, guide-instructeur de Moena dans les Dolomites, furent ajoutés à la liste, le premier pour sa technique éprouvée sur la glace, le second comme varappeur de première force.
Finalement Donato Zeni, 35 ans, de Vigo di Fassa, se joignit à l' expédition en qualité de médecin, et je fus invité à y participer comme photographe, interprète et, disons, chroniqueur.
1 La cote 7980 m fut modifiée par Mason qui estime que le Gasherbrum IV culmine à 7925 m. 148 Comment en arriva-t-on à choisir comme but un pic aussi rébarbatif que le Gasherbrum IV? Cette cime célèbre et magnifique, qui a frappé tous les alpinistes depuis que Sir Martin Conway en a donné en 1892 la première description, a deux très sérieux inconvénients: elle est d' une difficulté redoutable et elle ne cote que 7980 m, c'est-à-dire qu' elle est juste au-dessous des 8000. Mais nous n' avions pas le choix: c' est cette montagne qui nous fut offerte, et, étant donné les circonstances, l' offre ne pouvait être rejetée.
Tout fut décidé au cours des mois de février et mars 1958. A la requête adressée en 1957 par le CAI au gouvernement du Pakistan, il n' avait jamais été donné de réponse. C' est alors que sur mandat spécial de M. Ardenti-Morini, je pris l' avion pour Karachi, où j' entrai en contact avec diverses personnalités officielles du Ministère des Affaires étrangères afin d' obtenir une réponse précise. La requête originale avait pour objet le Gasherbrum I, 8068 m, ou Hidden Peak, un des derniers 8000 encore non gravi du Karakorum. Il se trouva que cette sommité, comme je l' appris bientôt, était déjà promise à une expédition américaine dirigée par Nick Clinch. Il restait d' autres possibilités: le Saltoro Kangri dans le Karakorum oriental, le Batura dans le district de Hunza, et finalement les Gasherbrums III et IV. On me suggéra que cette dernière cime serait un but digne de notre expédition, et elle fut promptement acceptée. Moins de deux mois plus tard, l' expédition était en route pour Karachi.
Agents officiels et porteurs A Rawalpindi nous fîmes connaissance avec notre officier de liaison, le capitaine Abdul Karim Dar, de l' armée pakistanaise. Dans cette même ville, nous rencontrâmes quelques membres de l' expédition américaine en route pour le Gasherbrum I. Comme cela arrive fréquemment, le mauvais temps régnant sur l' Himalaya retarda le départ des avions qui devaient nous transporter à Skardou, nous et nos sept tonnes de bagages, et ce n' est que le 25 mai que nous fûmes enfin réunis dans le Rest House ( bungalow ) hospitalier qui est devenu depuis quelques années une sorte de cabane alpine pour les grimpeurs de toutes les nations.
A Skardou, nous fûmes reçus par le préfet politique du Baltistan, Sir Habib-ur-Rahman Khan; l' aide bienveillante qu' il nous accorda pour organiser et mettre en route une caravane de quelque 500 porteurs n' a d' égale que son amicale hospitalité. Sir Habib Rahman donna à Riccardo Cassin, de même qu' à tous les autres chefs d' expédition en campagne cet été-là dans la région, une lettre dans laquelle toutes les relations et obligations réciproques entre l' expédition et les porteurs étaient réglées et fixées officiellement. Ce geste était le bienvenu, car je pense que tout le monde sera d' ac avec moi qu' il est plus facile dans la suite de traiter avec des centaines d' hommes exécutant un travail des plus pénibles dans des conditions difficiles, lorsqu' il existe une règle, une loi quelconque comme base de discussion.
La longue marche dans les vallées de Shigar et de Braldou en passant par Askolé a été décrite tant de fois que j' en épargne la description au lecteur. Je me bornerai à mentionner la révolte de Paijou, au cours de laquelle trois Européens et l' officier pakistanais ( les autres membres de l' expé ayant pris les devants ) discutèrent pendant toute une journée en cinq langues différentes ( urdou, italien, anglais, balti et le dialecte de certaines vallées reculées ) avec 490 porteurs. La caravane avait dégénéré en cohue, la cohue en racaille. A un certain moment nos turbulents Baltis furent sur le point de nous quitter. Heureusement, l' ordre fut finalement rétabli et la marche continua, avec un jour de retard sur l' horaire.
Le 22 juin, les derniers membres de la caravane et les dernières charges arrivèrent au camp de base, installé à 5150 m sur le Glacier des Abruzzes, à l' endroit même où en 1956 les Autrichiens - Fritz Moravec et ses compagnons - avaient dressé leurs tentes pour l' assaut victorieux au Gasherbrum II, 8035 m. Les porteurs ordinaires furent alors licenciés, et nous ne gardâmes que six porteurs de haute altitude - les HAP' s comme les appellent les Américains. Au début, nous avions choisi 14 hommes pour le travail en montagne, mais bien avant Urdukas nous avions dû en renvoyer plusieurs. Les Baltis, porteurs ordinaires, s' avérèrent bien meilleurs que les HAP' s. Sans doute avaient-ils leurs lubies et leurs moments d' humeur, mais leur vigueur, leur patience qu' il fallait affronter des conditions très dures, leur résistance à la fatigue et au froid en faisaient de précieux auxiliaires pour surmonter les énormes difficultés qui se présentèrent au cours de la marche d' approche. Tandis que les HAP' s étaient pour la plupart prétentieux, assez paresseux et souvent malades. Un seul d' entre eux, Taqui, du village de Satpara, se montra à la hauteur de la réputation d' un vrai « tigre ». Nous n' en fûmes pas surpris, car il avait une excellente lettre de recommandation signée Eric Shipton. Mahmoud Hussein, autre HAP de Satpara, suivit son ami avec patience et bonne humeur, mais ce n' était pourtant qu' une piètre réplique de Taqui.
Il peut être intéressant de mentionner ici que dans une expédition ultérieure dans le Chitral et à l' Indou Kouch durant fete 1959, j' avais une équipe de sept Chitralis. Les renseignements qu' on m' avait donnés sur ces hommes étaient en général plutôt défavorables, néanmoins je les trouvai très bons, certainement bien meilleurs que les Baltis, du moins en haute altitude.
Exploration du Glacier sud de Gasherbrum Mais revenons à 1958 sur le Baltoro. Le champ de glace que nous avions devant nous était relativement peu connu. Le Glacier sud de Gasherbrum avait été parcouru pour la première fois en 1934 par l' expédition internationale à l' Himalaya. H. Erti et A. Roch ( 26 juin ), puis O. Dyhrenfurth et A. Roch ( ler juillet ) avaient franchi la grande cascade de séracs lors de leurs tentatives de trouver une voie d' accès aux précipices du Gasherbrum I. La même chute de séracs et une partie du glacier en amont avaient été explorés en 1956 par des membres de l' expédition autrichienne dirigée par F. Moravec. Au-delà, nous devions ouvrir une route à travers des glaces que nul pied humain n' avait jamais foulées.
Les dimensions réelles du Glacier sud de Gasherbrum sont bien plus grandes, et sa configuration bien plus compliquée qu' on ne le supposait avant que notre expédition en achève l' exploration. Permettez-moi de traiter brièvement ce point, qui constitue le résultat le plus important, au point de vue géographique, de notre voyage. Sur toutes les cartes existantes, le Glacier de Gasherbrum est représenté simplement comme occupant une profonde vallée orientée nord-ouest—sud-est. En fait, la partie inférieure du glacier coule du nord au sud, avec une forte pente et hachée de crevasses tandis que la partie supérieure tourne graduellement à l' ouest et s' aplanit en un vaste plateau, la « Cwm » de Gasherbrum, entourée des pics de ce nom, qui s' étend de l' ouest à l' est sur près de 5 km. Notons finalement que le bassin supérieur reçoit deux glaciers tributaires, longs et étroits, descendant l' un du Col NE ( 7100 m environ ), entre les pics III et IV des Gasherbrums, l' autre du Gasherbrum La ( 6700 m environ ), entre les pics I et II. Le glacier est ainsi complètement entouré par les sommets des Gasherbrums, groupe d' une remarquable complexité mais d' une grande beauté.
« La Seraccata degli Italiani » ( Les séracs des Italiens ) Le temps avait été beau durant presque toute notre remontée de la vallée de Braldou et du Glacier de Baltoro. Il se maintint ainsi après l' installation du camp de base. Nous avions tous beaucoup entendu parler des orages du Karakorum, et nous redoutions de le voir changer. Aussi, sans.
perdre de temps, nous abordâmes notre programme d' acclimatation et de préparation à l' assaut, poussant en avant aussi vite que possible, dans l' espoir d' arriver très haut, peut-être d' atteindre le sommet, avant que le mot redouté « mousson » ne paraisse dans les bulletins d' information. Le camp I fut établi le 22 juin juste au-dessus de la première chute de séracs, le camp II le 25 au centre de la Cwm de G., et le camp III le 29 juin au milieu de la deuxième chute de séracs.
La deuxième cascade de glace est beaucoup plus haute, plus difficile et plus dangereuse que la première. Le professeur Dyhrenfurth l' a justement qualifiée de « redoutable ». Nous souvenant de Y « Eperon des Genevois » à l' Everest, nous l' avons baptisée « La Seraccata degli Italiani ». Partis du camp III, Bonatti, Gobbi et Oberto frayèrent peu à peu un chemin sur des pentes neigeuses très raides conduisant au pied d' une falaise de glace haute d' environ 60 m, véritable mur barrant l' étroite vallée glaciaire entre les sommets III et IV des Gasherbrums. Il était évident que d' énormes tours et quartiers de glace s' en détachaient de temps en temps et dévalaient les pentes pour aller nourrir le glacier inférieur. Une de ces tours, de la dimension d' un haut campanile, semblait reposer sur des débris instables; elle était complètement séparée du mur principal. Lorsque nous passions sous cette ruine menaçante, nous n' osions presque pas lever les yeux: il nous semblait qu' un seul regard suffirait à mettre en mouvement ce colosse de glace! Les craquements et gémissements de cette masse disloquée étaient souvent inquiétants. Nous estimons avoir été grandement favorisés par la chance qu' aucune avalanche importante ne soit tombée pendant toutes nos allées et venues sur ces pentes.
La dernière section des séracs était la plus mauvaise. Le 5 juillet, après une semaine de travail harassant, un passage fut ouvert à l' extrême gauche de la gorge ( W ), sur les rochers du Gasherbrum IV, où 100 m de cordes fixes furent placés pour faciliter le passage des porteurs. Durant toute cette période, le temps fut généralement beau. Le soleil se levait dans un ciel serein et poursuivait sa course à peine voilé l' après par quelques nuages vagabonds. Sans doute était-il le bienvenu; toutefois, l' ardeur tropicale de ses rayons nous rendait la vie pénible: la peau de nos visages et des mains fut cuite, la chair mise à nu, les yeux souffraient d' inflammation, les gorges étaient douloureusement sèches. Après quelques tentatives des plus décevantes de grimper dans l' embrasement du soleil de midi, nous décidâmes d' effectuer la tâche journalière tôt le matin, de 6 à 10, ou tard dans l' après, de 16 à 20 heures, et demeurions sous l' abri des tentes durant les heures les plus chaudes. Même là vivre était un problème. L' air lui-même n' était pas d' une chaleur insupportable, mais les radiations violentes nous atteignaient sans avoir été diluées par l' atmosphère et pénétraient partout. La tente n' était habitable qu' à condition d' empiler sur la toile presque tout notre équipement: sacs de couchage, duvets, chandails et pantalons.
Pendant ce temps, Carlo Mauri, souffrant de graves brûlures au bras droit, dues à l' explosion entre ses mains d' une marmite à pression, était invalide au camp de base. Heureusement sa forte constitution, secondée par sa jeunesse, amenèrent une rapide guérison. Le 6 juillet, Gobbi, le Dr Zeni et Mauri réussirent à prendre pied sur le rebord supérieur de la falaise, au-dessus de la Seraccata degli Italiani. Parvenus à cet endroit, les grimpeurs découvrirent une sorte de vallon suspendu insoupçonné offrant un chemin facile et sûr vers le Col NE, 7100 m, entre les Gasherbrums III et IV. En observant d' en bas la montagne, on pouvait déjà deviner qu' il devait y avoir une dépression entre les deux pics géants, mais aucun de nous n' avait prévu que ce serait une vallée charmante et de tout repos. C' était une agréable surprise après les affreux précipices de glace au-dessous. Toni Gobbi déclarait que cet endroit lui rappelait des prairies et prétendait même entendre les sonnailles des troupeaux, aussi le nom fut vite trouvé: la Combe aux vaches! Le Col NE, au sommet de cette combe cachée, fut atteint le 8 juillet par Bonatti, Mauri, Cassin et Defrancesch.
C' était un vrai col, permettant le passage entre les Glaciers sud et nord de Gasherbrum, et non pas un de ces « balcons comme on en rencontre si souvent dans l' Himalaya et qui ne sont accessibles que d' un seul côté » ( G, O. Dyhrenfurth ). Nous étions contents d' avoir élucidé un point géographique aussi important. On ne connaissait jusqu' ici aucun passage, dans cette section de la chaîne principale, entre le bassin du Baltoro et l' Asie centrale.
Le premier assaut ( 14 juillet ) En observant le Gasherbrum IV du Col NE, il était facile de voir que l' arête NE devait conduire directement au sommet Nous fîmes toutefois deux constatations troublantes: la présence sur cette arête d' une suite continue d' obstacles du plus haut degré de difficulté de l' échelle alpine, et d' un ressaut d' environ 800 m, cela à très grande altitude. Le 9 juillet, une tente fut dressée audessus du col par Bonatti, Mauri, Cassin et Defrancesch. Le premier assaut était lancé.
Le temps restait incroyablement beau; jour après jour, le soleil brillait glorieusement dans le ciel, au point que nous nous demandions parfois si nous n' étions pas dans les Andes au lieu du Karakorum. Cela était sans doute très favorable à notre entreprise, mais comportait aussi quelques sérieux inconvénients. Outre les morsures incessantes que le soleil infligeait à nos personnes, nous n' avions jamais pu prendre de repos, et l' horaire des transports du camp de base aux camps supérieurs était gravement compromis. D' une part les grimpeurs étaient très fatigués, d' autre part -conséquence de la hâte continuelle et parce que les équipes de pointe étaient montées trop haut et trop tôt - les vivres, le combustible et le matériel ne parvenaient aux camps supérieurs qu' avec des retards et d' une façon intermittente.
A partir du 10 juillet, Bonatti et Mauri, secondés par Cassin, Gobbi, Defrancesch et Zeni entreprirent la tâche de forcer les obstacles formidables de l' arête. Au début, il y avait un vague espoir que le sommet pourrait être atteint en une longue journée, peut-être avec un bivouac à la descente, et c' est avec ce projet derrière la tête que Bonatti et Mauri quittèrent le camp V au matin du 10 juillet. Mais déjà au bout d' une heure il devint évident que la conquête de l' arête serait une longue et dure affaire, avec des pitons et des cordes fixes pour faciliter et accélérer les assauts successifs. Le mot « arête » est ici tout à fait trompeur. En fait, la structure du Gasherbrum IV entre le Col NE et le sommet est la collection complète de toutes les difficultés alpines imaginables: grandes tours de rocher brunâtre avec cheminées, murs verticaux, surplombs et traversées de flanc; il y a des crêtes de neige et de glace en lame de couteau, des dalles branlantes entassées comme une pile de vieilles briques, des pentes de neige d' une raideur vertigineuse dominant d' insondables précipices. Je ne crois pas exagérer en disant que jamais des difficultés aussi soutenues aient été rencontrées -et surmontées - à telle altitude.
Il nous arrivait souvent de faire des comparaisons. Certaines sections neigeuses de I' arête passaient pour être aussi scabreuses que celles de l' arête sud-est du Mont Maudit; des passages rocheux aussi difficiles que ceux de l' arête sud de la Noire de Peuterey; des cheminées rappelaient celles de la voie Ryan-Lochmatter à l' Aiguille du Plan. Une traversée de flanc dans une pente de neige extrêmement redressée, au-delà des grands gendarmes, faisait penser à la première partie de la voie Gervasutti au Petit Capucin. Quant aux dalles verglacées, elles étaient aussi redoutables que celles de la finale de la voie Major au Mont Blanc.
Ce jour-là, 10 juillet, Bonatti et Mauri n' avancèrent que de 100 m le long de la Crête des Corniches ( Cresta delle Cornici ). Us rentrèrent au camp exténués. Le lendemain matin, ils s' attaquèrent pour la première fois aux grandes tours qui se dressent menaçantes à cheval sur l' arête NE du Gasherbrum IV. Le gain d' une journée entière de travail pénible se borna à la découverte d' un passage pour tourner le premier gendarme ( la Prima Torre ). Une fissure de la paroi nord de cette tour ressemble beaucoup à la fameuse cheminée Bill du K2 et Bonatti l' appelait en plaisantant il Camino Bill del G. IV. Rappelons en passant, en guise de comparaison, que la cheminée Bill fut l' un des plus sérieux obstacles au K2, tandis que sa copie du Gaserbrum IV n' était qu' un passage ordinaire, bien plus aisé, selon Bonatti et son compagnon, que les morceaux vraiment très durs qu' ils rencontrèrent plus haut. Le 12, Bonatti et Mauri se sentaient très fatigués, ce qui n' est pas étonnant après deux jours de labeur incessant. Ils se remirent néanmoins en route avec effort pour aller explorer une autre section importante de l' interminable arête conduisant au sommet. Ce jour-là ils atteignirent et escaladèrent la Tour Grise ( Torre Grigia ). Ils plantèrent des pitons, fixèrent des cordes et taillèrent des marches dans le névé et la glace, afin de gagner du temps lors des assauts subséquents. S' étant accordé un jour de repos, le 14 juillet, Bonatti et Mauri partirent très tôt, espérant cette fois atteindre le sommet. Les deux hommes passèrent lentement la première, puis la deuxième, la troisième et enfin la dernière ( Ultima ) tour et montèrent jusqu' au Cone de Neige ( Cono di Neve ), ouvrant la route sur près de 300 m de terrain nouveau. Mais le sommet leur apparaissait immensément loin, défendu par de nouveaux obstacles imprévus. Il devenait évident qu' un sixième camp, placé très haut sur l' arête, serait nécessaire pour gagner le sommet sans trop de risques. La distance dès le camp V était trop grande.
Retour au camp de base Le 15 juillet survint un événement auquel tous s' attendaient depuis longtemps, et qui en fait était en retard: le temps se gâta. C' était la mousson enfin Pendant trois jours, dispersés dans les divers camps sur la montagne, nous avons patienté, espérant que le soleil serait plus puissant que les nuages et le vent. Mais après d' abondantes chutes de neige et un ouragan, il fallut bien reconnaître que l' air même que nous respirions était changé, lourd, humide et parfois d' une tiédeur suspecte. Cassin donna l' ordre à toute l' équipe de rallier le camp de base pour se reposer et se réorganiser. Ce repos, dont nous avions grand besoin, commença le 19 juillet et dura une semaine. Cassin, Bonatti et Gobbi préparèrent jusque dans les moindres détails le second assaut, qui devait être lancé dès que le temps s' améliorerait. Gobbi dressa par écrit le programme et l' horaire pour chacun de nous, à partir du jour « J » jusqu' au moment de l' assaut final.
Nous étions tous lourdement handicapés par la fatigue générale et l' exaspération de l' attente; nous avions toutefois deux gros atouts contre les défenses de la montagne: nous connaissions celle-ci presque jusqu' à son sommet; nous connaissions les humeurs de ses glaciers, de ses chutes de séracs, de ses avalanches, et nous avions une chaîne de cinq camps échelonnés entre la base et le Col NE. Tous les membres de l' équipe avaient atteint une fois ou l' autre le Col NE ( 7100 m ); même le capitaine Dar était monté au camp V ( 6900 m ), le plus haut point touché par un Pakistanais. Tout cela nous mettait en confiance, du moins lorsque réapparaissaient des coins de ciel bleu et que notre digestion n' était pas troublée par les effets sournois de la haute altitude.
L' été 1958 fut meilleur que d' habitude. C' est certainement une des raisons de la réussite de plusieurs expéditions importantes: les Américains ont gravi le Gasherbrum I, les Japonais le Chogolisa, les Britanniques le Rakaposhi et les Autrichiens le Haramosch. Une seule expédition secondaire, celle des Britanniques au Minapin, eut un accident et dut abandonner. La mousson est très irrégulière au Karakorum. Certaines années, comme en 1954, elle sévit en plein sur la région, amenant de longues périodes de mauvais temps et de tempêtes; d' autres fois, comme en 1958, elle ne fait qu' une brève apparition vers la mi-juillet.
Le second assaut Le 23 juillet, le temps parut s' améliorer de façon durable, et Cassin décida de lancer le second assaut dès le lendemain. Toute une semaine fut consacrée à ravitailler les camps supérieurs; l' attaque décisive ne devait avoir lieu que la deuxième semaine Le ravitaillement comprenait aussi l' oxy; quelques bouteilles furent transportées au camp IV; elles ne furent toutefois pas utilisées.
Chaque jour, des hommes charges de vivres, de combustible, portant des tentes, des cordes et des pitons, gravissaient lentement et patiemment les longues pentes de neige jusqu' au bassin supérieur du Glacier sud de Gasherbrum. Le 2 août, le camp V fut réoccupé par Bonatti et Mauri, suivis de Gobbi et Defrancesch. Le lendemain matin, par beau temps et dans d' excellentes conditions de neige, les deux cordées Bonatti-Mauri et Gobbi-Defrancesch montèrent très lentement, mais sans à-coups, jusqu' à un petit replat au pied de la dernière tour ( Torre Ultima ) où le camp VI fut installé dans une situation fort exposée. Gobbi et Defrancesch redescendirent le même soir, par clair de lune, au camp V, laissant Bonatti et Mauri seuls en face de la tâche la plus dure de toute leur carrière.
Le jour suivant - 4 août - se leva clair mais très froid. Lentement, comme cela est de règle aux grandes altitudes, les deux hommes rassemblèrent leurs forces et leur équipement; ils réussirent cependant à quitter la tente au point du jour. A grand-peine, ils parvinrent au point extrême touché par eux le 14 juillet et continuèrent le long de l' arête, franchissant maints passages difficiles, dont une dalle lisse du cinquième degré. Mais ils se ressentaient de l' effort fourni la veille en montant de lourdes charges au camp VI. Le sommet paraissait encore très loin; ils durent renoncer et redescendre lentement au camp VI où ils arrivèrent au coucher du soleil.
Le matin du 5 août annonça une autre journée splendide de soleil et de ciel bleu sur les cimes du Karakorum. Mais les fatigues des jours précédents pesaient encore sur eux: Bonatti et Mauri durent se reposer. En outre, le stock de vivres et de combustible était faible. Bonatti ne voulait pas courir des risques inutiles; sur ce point, il était intraitable. Heureusement, toutes les autres opérations des équipes inférieures se déroulaient selon le programme établi. Partis de bonne heure du camp V, Gobbi et Defrancesch, accompagnés de Zeni, apportèrent des vivres, du combustible et le courrier au camp VI. Les lettres familiales, venues de la lointaine Italie, eurent un effet bénéfique sur le moral de nos compagnons. Lorsque Gobbi, Defrancesch et Zeni les quittèrent pour redescendre au camp V, ils étaient certains que le lendemain serait le jour du Gasherbrum IV.
Une montagne à double sommet « Bonatti et moi n' avons pu dormir », griffonna Carlo Mauri dans son journal en date du 6 août. « Ce n' est pas par impatience ou nervosité, mais j' ai hâte que ce soit fini. » Le réveil sonna à 2 h. 30 dans la tente solitaire sur l' arête. Plusieurs fois au cours de la nuit, les deux hommes avaient inspecté le ciel. Le temps n' avait pas l' air très sûr. La veille, le soleil s' était couché enveloppé de sombres nuées; maintenant des brouillards montaient lentement du fond des vallées. Un nouveau changement de temps s' annonçait. Jusqu' à 1 heure du matin, l' air avait été trop chaud; puis un vent dur et froid s' était levé. « Il est presque 4 h.30, et le vent ne paraît pas vouloir tomber », écrit Bonatti dans son carnet.
A grand-peine, Bonatti et Mauri rampèrent hors de la tente et réussirent à fixer leurs crampons. Bientôt, heureusement, le vent se calma et le soleil parut, apportant un peu de chaleur. A 6 heures, soit une heure à peine après avoir quitté le camp VI, ils posaient le pied sur le « Cone de Neige ». Auparavant, il leur avait fallu 4 heures pour atteindre cet endroit; les perspectives, cette fois, étaient vraiment encourageantes.
A 7 h. 30 ils avaient dépassé la Tour Noire ( Torre Nerade là, c' était terrain vierge. Les difficultés, raconte Bonatti, n' étaient pas extraordinaires, mais la crête extrêmement mince était constituée par des dalles noires, instables, qui la rendaient très dangereuse. Tandis qu' il déblayait la neige, une petite corniche s' effondra et faillit entraîner Bonatti dans un des insondables précipices qui cernent de tous côtés la pyramide finale du Gasherbrum IV.
A 9 h. 10, les deux grimpeurs étaient sur une sorte de petite selle. Là, la roche noire du Gasherbrum IV fait place, sans transition, au calcaire marbré blanc du pic terminal. Ils eurent encore à escalader une cheminée très dure ( il Camino Bianco ), du 4e degré supérieur, puis le monde entier parut s' ouvrir devant les deux grimpeurs. 3000 m au-dessous d' eux, le Glacier de Baltoro s' étirait pareil à un monstre préhistorique dont les écailles étaient les moraines de teintes et de composition variées. Un seul coup d' oeil embrassait plus de 30 km du fleuve de glace, de Concordia à Paijou, spectacle inoubliable.
A 10 h. 30, les deux hommes atteignirent ce qu' ils pensaient être le sommet du Gasherbrum IV et ne furent pas peu surpris de découvrir en face d' eux, à environ 300 m plus au sud, un autre sommet peut-être plus élevé. C' était vraiment déconcertant! Le temps semblait vouloir se détériorer et la crête reliant les deux cimes paraissait rien moins que facile. Pourtant il n' était pas possible de faire demi-tour en disant: « à une autre fois ». « Tant qu' il restait l' ombre d' un doute, quant à savoir lequel des deux sommets était le plus élevé, écrit Bonatti, nous ne pouvions pas retourner sur nos pas. » Et la petite caravane continua à suivre la crête, haletant dans l' air raréfié et giflée par le vent brutal et glacé.
La première partie du trajet - un petit névé à l' ouest du sommet, qu' ils baptisèrent « le Vallon Brillant » ( Conca Lucentene présenta pas d' obstacle sérieux; mais le vrai sommet du Gasherbrum IV se trouve être le plus haut d' une rangée de clochers et de pinacles comme on en rencontre dans les Dolomites, mais pas près de la cote 8000 dans l' Himalaya. Ce secteur de l' arête présenta des passages de varappe très durs, quelques-uns du 5e degré supérieur, sur des dalles d' une roche si compacte qu' il était presque impossible d' y enfoncer des pitons de n' importe quel format. Les crampons étaient très gênants, mais le froid était tel que les grimpeurs n' osaient les enlever, de peur de ne pouvoir les remettre pour la descente, où ils seraient indispensables. « Ce fut une lutte désespérée », note Bonatti dans son journal, « mais nous eûmes finalement le dessus. » A 12 h. 30, le 6 août 1958, les deux hommes posaient le pied sur le point culminant du Gasherbrum IV.
Après la cérémonie rituelle des drapeaux et des photos et un dernier coup d' œil ravi sur le merveilleux panorama, Bonatti et Mauri commencèrent la descente. Tout autour, les nuages formaient de grandes masses sombres; la tempête assaillait le Karakorum. Le début de la descente ressemblait à celle d' un campanile ou d' une Guglia des Dolomites. Trois rappels furent nécessaires pour regagner le pied de la tour finale. Après quoi ce fut la course contre la tempête qui soudain enveloppa la montagne de nuées, apportant la neige et le vent furieux. Au prix de grandes difficultés, les deux hommes réussirent à rejoindre le camp VI, tard dans l' après, treize heures après l' avoir quitté. Ils avaient fourni un effort surhumain; mais c' était un grand jour.
Descente dans la tempête Durant la nuit du 6 au 7 août, l' état du temps s' aggrava rapidement. Lorsque Bonatti et Mauri passèrent le nez hors de la petite tente du camp VI, ils se trouvèrent au milieu d' un effroyable ouragan. La visibilité était nulle, le vent soufflait avec une rage déchaînée, déchargeant de la neige fraîche et soulevant l' ancienne en tourbillons de poussière glacée; la température était très basse.
Ils comprirent immédiatement que rester où ils étaient serait la mort. Même sans tenir compte du froid, du manque de nourriture et de combustible, s' il advenait une grosse chute de neige, il leur serait techniquement impossible d' atteindre le Col NE. Il était donc urgent de descendre sans tarder.
Au dire de Bonatti, cette descente dans la bourrasque fut une aventure infernale. « Les heures les plus atroces que j' aie jamais vécues en montagne », nous raconta-t-il plus tard. Miraculeuse-ment, les deux hommes réussirent à progresser à tâtons le long de l' arête, à se glisser en bas les couloirs et cheminées, souvent guidés par les cordes fixes placées quelques jours auparavant pour faciliter la grimpée. « La plupart du temps, je ne pouvais voir mon compagnon à une longueur de corde devant moi », dit Carlo Mauri. Il était presque impossible de tenir les yeux ouverts, à cause des continuelles rafales et des nuages de neige en poussière.
Dans les camps inférieurs, tous attendaient anxieusement le retour de l' équipe du sommet, aussi ce fut avec un vif soulagement que Gobbi et Defrancesch accueillirent nos deux camarades au camp V, tard dans la matinée du 7 août. L' après, toujours dans la tempête hurlante, les deux cordées descendirent au camp IV, où ils retrouvèrent Cassin et Zeni. Le 9 août, sous un ciel enfin rasséréné, tout le monde regagna le camp de base.
Pour nous, c' était la fin du Gasherbrum IV, à la fois rêve, merveille et cauchemar. Maintenant nous pouvions nous reposer.Traduit de Vanglais par L. S. ) Berge der Welt. Das Buch der Forscher und Bergsteiger ( tome 13Fondation suisse pour explorations alpines. Zurich 1961.
Nesthorn ( 3824 m)-Südostgrat
VON DANIEL BÖDMER, BERN Avec 2 illustrations ( 61, 62 ) Wir turnten schon eine gute Weile über die endlos scheinenden dunklen Gneis- und Glimmer-schiefer-Tafeln zwischen Unterbäch- und Nesthorn. Je mehr wir in diesem unübersichtlichen Felsgewirr, einer wahren Steinbrandung, vorrückten, desto vollkommener fühlten wir uns vom Berg in seiner ganzen, zugleich wohltuenden und beklemmenden Einsamkeit und scheinbaren Unermesslichkeit umfangen. Wie eine Bulldogge, breit und lauernd, hockte dort drüben, ockerfarbig, das Nesthorn; nur zuoberst war es von einem Hermelinstreifen verbrämt. Der reichliche Schnee in der Nordost-Abdachung unseres Grates und die Klarheit der Luft kündeten die vorgerückte Jahreszeit. Wie gerieten wir eigentlich in dieses Riesenunternehmen hinein, wo wir uns fast mechanisch mit diesen widerborstigen, keineswegs interessanten, aber doch stete Aufmerksamkeit erfordernden Sägezähnen zu beschäftigen hatten? Latent begleitete uns der Umkehrentschluss, jederzeit bereit zur Ausführung...
Ursprünglich hatten wir nur das Unterbächhorn vor ( 3554 m ). Um 3 Uhr waren wir von der Belalp aufgebrochen und weglos im unstät flackernden Laternenschein über die weichen Alpweiden, am erahnten Lusgenseelein vorbei zum Rücken von P.2317 und diesem entlang Richtung P.2852 angestiegen. Die Nachtfrische hatte unsere Schritte beflügelt. Nur hie und da ein dünnes Gebimmel eines vereinzelten Schafs in der nächtlichen Stille oder das Gurgeln einer Wasserfuhre. Mit einem Mal flutete vom Tal her weisser Nebel gespenstisch über die Alpterrasse empor und dahinter verbarg sich das Morgengrauen. Dann hatten wir uns in den Rundhöckern am Rande des Unterbächgletschers zur Rast niedergelassen und zugeschaut, wie himmelrein, in roten Schimmer gebadet, ein neuer Tag erstanden war.
Auf gut tragendem, körnigem Firn hatten wir bald den westlichen Gletscherflügel erreicht, von wo ein gutartiges Couloir zum SO-Grat des Unterbächhorns führt. Der plattige Gneis hatte unsere Kräfte so wenig beansprucht, dass wir nach fünf Stunden beinahe enttäuscht den Fuss auf den Gipfel setzten. Was tun mit dem angebrochenen Tag, mit einem solchen Glanztag ?!
Ein Wirbel widerstreitender Gefühle hatte uns erfasst. Dort, scheinbar unerreichbar fern, aber in königlicher Schönheit erstrahlend, lockte das Nesthorn, das grosse Bergabenteuer! Der Führer belehrte uns darüber, dass kein Geringerer als Geoffrey Winthrop Young diesen Marathon-Grat 1909 als erster im Aufstieg begangen hatte; im Abstieg hatte er schon 1895 Besuch erhalten. Die Beschreibung sprach von respektheischenden Türmen, denen ausgewichen werden musste, und vor allem von einem ausgedehnten Anmarsch.
Dem Bergdrang erwiderte in uns die warnende Stimme: Bedenkt die frühen Nächte des Sep-temberausgangs und den vielen Schnee im Gefels!
Schliesslich hatte Huttens: « Ich hab' s gewagt! » obenauf geschwungen, und wir hatten den Gra unter die Füsse genommen Ohne eigentlich schwierig zu sein, hielt er uns doch unablässig in Atem mit seinen brüchigen Felstafeln, die tektonisch nach NO einfallen. Erst im Sattel vor dem höchsten Gratpunkt ( 3621 m ) beruhigt sich der Fels etwas, aber mit dessen Überschreitung wird er wieder « wild ». Es geht nun 100 m hinab in die tiefste Scharte vor dem Ansatzpunkt des eigentlichen Nesthorn-SO-Grates. Unvermittelt stellte sich uns ein schwieriger Doppelgendarm in den Weg. Sollten wir ihn rechts oder links umgehen? Im « Geschirrladen » der abschüssigen SW-Flanke gefiel es uns gar nicht; noch weniger einladend waren die winterlich dreinsehenden Platten jenseits. Auf dem toten Punkt angelangt, hatten wir schon den Entschluss zum Umkehren gefasst. Um dessen Richtigkeit zu beweisen, probierte ich zaghaft in den verschneiten Platten. Aber siehe da: wir kamen weiter und hatten bald das Hindernis hinter uns. Zwar folgten sich diese nun Schlag auf Schlag, aber wir hatten unser Selbstvertrauen zurückgewonnen und liessen uns nicht mehr abweisen. Meist konnten wir die Zacken südwestlich umgehen. Um 11 Uhr 30 standen wir am Fusse des von uns umworbenen Bergs, am Beginn einer neuen Tour, die wir auf die ursprüngliche « aufpfropften ». Oder soll ich es mit einem Bild aus der Musik schildern? Nach dem ausgiebigen Präludium setzte nun die Fuge ein.
Fester, brauner Granit löst nun den dunklen, brüchigen Gneis ab. Er kam uns wie eine einzige ungegliederte, fast erdrückende Felsmasse vor. Die vier im Führer erwähnten mächtigen Türme lassen sich nicht recht ausmachen; der Grat ist hier nämlich sozusagen ununterbrochen mit grösseren und kleineren Zacken und Gendarmen gespickt, denen man in der sonnigen SW-Flanke mehr oder weniger gut ausweichen kann. Um Zeit zu gewinnen, machten wir von dieser Möglichkeit ausgiebig Gebrauch. Erst der oberste, imposanteste Turm verstellte uns, kirchturmsteil und kantig aufgerichtet, ernsthaft den Weiterweg. Die nordöstliche Umgehung, wie sie nach der Routenbeschreibung üblich wäre, erwies sich beim Versuch angesichts der verschneiten und darunter vereisten Platten bald als zu gefährlich, zumal wir ohne jede Hakenausrüstung waren. Zurück! Neuerdings fühlten wir uns einem toten Punkt nahe, während unsere Blicke sich suchend an dem Granitpfeiler emportasteten. Aber der unermesslich lang gewordene Rückweg zwang uns zur sogenannten « Flucht nach vorn ». Wie froh war ich um die Ablösung durch Kamerad Otto, der sich rasch entschlossen mit Technik und Energie in einen feinen, teilweise vereisten Riss rechts der Kante verbiss und nach harter Arbeit einen ersten Absatz im Turmaufbau erreichte. Hier beginnt ein absteigender Quergang in der SW-Flanke. Kommen wir wohl in diesem Neuland durch? Vom Band gewannen wir eine denkbar luftige Felskanzel, fast wie ein Schwalbennest an den bombierten Platten angeklebt. Die folgende Seillänge in griffarmem, senkrechtem Granit bis fast zur Spitze des Turms möchte ich als eigentliche Schlüsselstelle bezeichnen. Von der kleinen Kerbe, die wir keuchend erklommen, wäre der Turm leicht vollends zu erklettern, doch schien dies sinnlos, da sich dahinter eine Gratscharte öffnet. Beim Abseilen ( ca. 10 m ) wurde mein Gefährte, als üble Belohnung für sein Bravourstück, von einem Felsbrocken getroffen, den das Seil gelöst hatte. Die reichlich blutende Kopfwunde jagte mir nicht geringen Schreck ein, doch erholte er sich während der Pflege allmählich so, dass er langsam weiterklettern konnte. Trotzdem spitzte sich die Lage für uns zu, denn inzwischen war der Uhrzeiger auf 14 Uhr vorgerückt. Sollten wir in den oberen zwei Dritteln des Grats nochmals auf ähnliche Schwierigkeiten stossen, so wäre uns das Biwak gewiss. Glücklicherweise wird das Gelände aber leichter. Die Kletterei bleibt im sehr steilen, gut griffigen Fels anregend und anstrengend. Stufe um Stufe rückten wir empor, mitunter leicht nach NO in die verschneite Flanke ausweichend. Der letzte Aufschwung hat es in sich: wie mit einem innern Verteidigungsring hielt uns hier die Bergzitadelle nochmals auf. Bei meinem Frontalansturm brach mir ein Griff aus, was mich natürlich unsicher machte. Mehrere weitere Anläufe links und rechts blieben stecken. Schliesslich meisterte zu meiner grossen Bewunderung Kamerad Otto, mit seinem turbanartigen Verband am Kopf, die widerborstige Stelle. Wächtenfrei wölbte sich die Firnkuppe über uns. Welch einer erhebender Augenblick war es, als wir die letzten Schneestufen zum Gipfel verliessen und in die flachen Strahlen der schon tiefen Sonne traten! 15 Uhr 15, zwölf Stunden seit dem Aufbruch in der Belalp waren wir fast anhaltend unterwegs gewesen.
Zauberhaft war die Stimmung über dem Firnhochplateau, mit dem Schattenkontrast, den das Lötschentaler Breithorn zum gleissenden Schnee hervorbrachte. Dahinter als Kulisse bauschige Wolkenberge am Horizont. Unermesslicher Friede erfüllte uns. Ein leichtes Frösteln mahnte indessen warnend an den rasch zur Neige gehenden Tag. Als ich an den weiten Weg dachte, der noch vor uns lag, beschlich mich sogar etwas Bangigkeit und mischte sich - ich mochte mich noch so sehr dagegen sträuben - sogar mit dem unbändigen Glücksgefühl. So rissen wir uns denn nach einigen Photos und einem Bissen Schokolade von der Gipfelwonne los und strebten in flottem Tempo durch den Pulverschnee dem Gredetschjoch zu. Die vorsorglich mitgeführten Steigeisen hatten die lange Reise vergeblich mitgemacht und kamen nicht zum Zug.
In drei Stufen fällt der breite Firnrücken ab, zuoberst von einer kurzen Gegensteigung unterbrochen. Im letzten Stück gingen wir links in die Randfelsen über. Der Abstieg von hier durch einige weitere Felsen und Schnee auf den Gredetschgletscher ist einfach. Die feste Unterlage trug eine ideale « Schmierschicht », die es uns gestattet, zwischen dem Felsabsatz von P.2999,8 und dem Ausläufer des Nesthorn-Südgrats bis ca. 2700 m Tiefe abzufahren. Nach SW ausholend erreichten wir um 17 Uhr den Talgrund, bei P. 2223. Noch lagen gewaltige Lawinenreste quer über das ausgesprägte Trogtal. Durch diese und die Schuttkegel wurde es in eine Anzahl Wannen zerlegt.
Nun begann das Wettrennen mit der Nacht, die sich schon bald mit der ersten Dämmerung ankündigte. Dem Hochgebirgsskifahrer ist die Länge dieses Tales ja wohlbekannt. Ein undeutlicher Schäferpfad erleichterte uns das Fortkommen Zwischen Inner- und Ausser Senntum, wo sich auf 1400 m immer noch Lawinenschnee unter einem Schuttmantel hielt, ereilte uns das Dunkel. Glücklicherweise gesellte sich der Schein des Halbmondes als freundlicher, willkommener Gefährte zu uns. So klang die Fahrt im kühlen Frieden einer klaren Nacht in Birgisch aus, wo wir 17 Stunden nach dem Aufbruch eintrafen, die Augen vom Licht der lärmigen und qualmenden Wirtsstube geblendet. Schwer fiel uns die Rückkehr ins Alltagsleben nach einem Tag, aus dessen Fülle noch lange zu zehren blieb!