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Jean-Claude Gogniat
Mes parents ont pensé que je pourrais faire un apprentissage de mécanicien de précision. Ma tante Agnès était infirmière chez Hispano-Suiza. Chaque usine à Genève avait une infirmerie avec une infirmière en permanence et une assistante sociale. Ma tante a demandé au chef du personnel si je pouvais faire un apprentissage de mécanicien de précision. Oui, mais je devais faire un test d’entrée. Je ne me suis pas posé de questions. Aucune idée du travail d’un mécanicien de précision. Je me suis présenté pour passer mon test. Je ne me souviens pas très bien quelles étaient les questions de cet entretien.
Je me souviens avoir dessiné un arbre dont le bas du tronc était évasé, où l’on voyait le début des racines.
Il y avait beaucoup de branches et du feuillage. L’arbre penchait un peu. Le chef du personnel était très content de mon dessin, surtout le tronc évasé qui voulait dire qu’une personne était bien sur ces jambes. Beaucoup de branches et du feuillage. Je ne me souviens pas du point positif de l’inclinaison de l’arbre. J’ai dû ensuite dessiner un vélo. Pas facile de tête et pour les proportions.
Ensuite il y avait une petite machine avec deux manivelles. Ces manivelles étaient raccordées sur des tiges filetées. À l’extrémité des tiges filetées, il y avait un crayon. En tournant une manivelle, le crayon faisait un trait vertical et l’autre manivelle faisait un trait horizontal. Il y avait un papier où un cercle était imprimé. Le test consistait à suivre avec le crayon le pourtour du cercle, ce qui demande une parfaite maîtrise des mouvements.
Quelque temps plus tard, je pouvais commencer mon apprentissage. A vélo, de la route de Veyrier à la rue de Lyon il avait environ quatre kilomètres. Quatre fois par jour., seize kilomètres que je parcourais l’été comme l’hiver sans problème.
Apprentissage
J’ai commencé l’apprentissage de mécanicien de précision le 6 août 1956 pour le terminer le 16 juillet 1960.
L’atelier était au dernier étage de ce bâtiment. Nous faisions quarante-huit heures par semaine. Toute la journée debout. C’était fatigant quand on n’avait pas l’habitude.
Plus quatre fois par jour le trajet de la maison au travail et vice-versa.
Nous avions quand même un jour où le chemin était plus court. C’est quand nous allions suivre les cours, une fois par semaine, à l’école professionnelle. Nous étions dix-sept apprentis dans ma volée en première année. Environ le même nombre dans les autres degrés, soit environ soixante apprentis. Nous avions un atelier uniquement pour la formation. Un maître d’apprentissage principal. Deux maîtres qui étaient responsables chacun de deux degrés.
Le premier jour on a vite été mis dans le bain. En arrivant à l’usine, nous devions timbrer (pointer). La pointeuse était au centre de deux supports des cartes de présence. On voyait du premier coup d’œil qui était présent. Si nous arrivions en retard, l’heure de timbrage s’inscrivait en rouge. Il fallait nous justifier. Nous recevions un petit salaire, toutes les deux semaines dans une petite enveloppe. Nous étions payés à l’heure. Je ne me souviens pas quelle somme cela représentait et de toute façon je donnais toute ma paye à ma maman. Nous avions une pause le matin et l’après-midi : je pense de quinze minutes. Le matin, on recevait une bouteille de lait qui était tiède. Plus tard nous avions des berlingots.
Nous avions un établi pour chaque apprenti. Un tiroir pour nos outils. Il y avait des limes de différentes tailles, un marteau, des pointeaux, une équerre, une règle. Il y avait aussi un cylindre en fer de 3cm de diamètre. Une rondelle qui s’enfilait sur le cylindre. Un bloc de « 100 ». Le bloc de 100 était une pièce en fer de 10×6 cm et 3 cm d’épaisseur environ.
Nous avions dix jetons qui portaient un numéro, j’avais le numéro quarante-huit onze. Quand nous avions besoin d’un outil, on allait le chercher au magasin d’outillage. Contre l’outil on devait donnait un jeton. On récupérait notre jeton quand nous rendions l’outil que nous avions utilisé. Je ne me souviens pas du nombre de fois où l’on comptait si nous avions toujours nos dix jetons.
Dans le courant de l’année, nous avons dû acheter un pied à coulisse, outil indispensable pour un mécanicien de précision. Notre nom y était gravé. On apprenait à l’utiliser et nous faisions des exercices de mesures. La précision était de deux centièmes de millimètre quand nous avions une bonne vue. L’entreprise retenait sur notre salaire une petite somme pour payer notre pied à coulisse.
On avait une petite banquette en bois que l’on utilisait pour faire différents travaux. Ces travaux étaient fixés sur l’étau. On devait régler la hauteur de l’étau. On montait sur la banquette, le poing sous le menton, notre coude avec le bras replié devait être posé sur les mors de l’étau. Ceci afin de ne pas se faire mal au dos.
Pendant cette première année, nous faisions principalement des travaux à la lime. Je me souviens que l’on devait limer un petit carré de fer de 1 cm de côté. Nous devions utiliser une lime qui était plus large que le cube, si bien que l’on ne voyait pas la pièce. Le but de cet exercice était de nous apprendre la sensibilité au toucher. En effet une lime a toujours une bosse et cette bosse devait se trouver au centre de notre petite pièce. C’est avec un mouvement de rotation horizontal que l’on positionnait notre lime. Délicatement on limait, il fallait que chaque face soit plate et bien sûr les faces entre elles parallèles et d’équerre. La tolérance était, si je me souviens bien, de 5 centièmes de millimètre.
Tous les soirs, avant de quitter l’atelier, c’était le même rituel. On fixait le cylindre sur l’étau, on introduisait la rondelle sur le cylindre et c’était parti. Hop sur la banquette. Avec la lime posée sur le champ, on faisait un va-et-vient. Le but était de se muscler les bras. Nous avions terminé notre exercice au bout de x jours, quand le cylindre que nous limions avait le diamètre d’un clou. Heureusement que toutes les limes étaient neuves ! Si on avait une lime usée, je ne vous dis pas le temps pour arriver au diamètre d’un « clou » !
Pour neutraliser l’acide que nous avions dans les mains avec la transpiration, tous les jours on devait s’enduire les mains d’une pommade. Cette pommade neutralisait l’acide de notre transpiration afin d’empêcher les pièces de métal que nous touchions de rouiller.
Pendant cette première année, nous faisions principalement des travaux à la lime. Je me souviens que l’on devait limer un petit carré de fer de 1 cm de côté. Nous devions utiliser une lime qui était plus large que le cube, si bien que l’on ne voyait pas la pièce. Le but de cet exercice était de nous apprendre la sensibilité au toucher. En effet une lime a toujours une bosse et cette bosse devait se trouver au centre de notre petite pièce. C’est avec un mouvement de rotation horizontal que l’on positionnait notre lime. Délicatement on limait, il fallait que chaque face soit plate et bien sûr les faces entre elles parallèles et d’équerre. La tolérance était, si je me souviens bien, de 5 centièmes de millimètre.
En deuxième année, j’avais beaucoup grandi, j’allais une fois par semaine faire des piqûres de calcium. L’entreprise s’occupait bien de nous.
Anneau de serviette
Le but de cet exercice était de marquer avec un poinçon la première lettre de notre prénom. Dans du cuivre nous avons découpé les lettres H et S (Hispano-Suiza). Plier le métal en rond. Souder les lettres et le raccord à l’étain. Notre anneau de serviette a été ensuite chromé et nous avons poli les lettres en cuivre pour enlever le chrome.
Pendant la première année, nous n’avions pas accès aux machines. Nous apprenions les travaux de traçage, de perçage.
Le taraudage, l’affûtage des mèches, etc. Et sans oublier les travaux à la lime. Combien de pièces compliquées à souhait nous avons dû faire, plus compliquées les unes que les autres. Par exemple dans un bloc de fer on devait limer un carré. Un carré de 2 cm.
Quand ce travail était terminé, on devait ajuster une pièce de façon à pouvoir la faire passer à travers le bloc de fer, y compris en la tournant de 90°. On avait d’autres travaux comme indiqués ci-dessus, mais la pièce carrée était remplacée par une pièce en queue d’aigle.
J’ai toujours beaucoup aimé les travaux de lime, je crois que j’étais le seul de ma volée. Nous avions aussi un autre exercice pour apprendre à utiliser une scie à métaux.
Nous avions une pièce en U de 4 cm de long. Une rainure centrale qui avait l’épaisseur de la lame de la scie. On retournait la lame de notre scie, les dents vers le haut. La pièce fixée dans l’étau. Perché sur notre petite banquette, on faisait des mouvements de va-et-vient comme si on sciait vraiment dans du métal. La scie devait toucher chaque extrémité de la monture. Ceci pour nous apprendre à user la lame sur toute sa longueur et non uniquement au centre comme c’est souvent le cas. On devait positionner le manche de la scie, ou de la lime, au centre de la paume et serrer la main sur le manche en faisant un mouvement rotatif pour avoir une bonne prise de l’outil.
Quand je pense à tous ces gestes qu’il m’arrive encore de faire, j’ai eu une chance incroyable d’avoir été apprenti dans cette entreprise.
En deuxième année nous poursuivions notre formation sur les machines. Nous avions un parc de machines impressionnant. De la planeuse à l’étau limeur, du tour (grands et petits), de la fraiseuse, etc. La première approche était d’expliquer à notre maître d’apprentissage le fonctionnement de la machine que nous allions utiliser. Pour certaines machines c’était relativement facile. Pour les petits tours, on faisait un dessin avec un moteur, des poulies, une courroie, un porte-burin. Mais pour une planeuse la compréhension était plus difficile. La planeuse est une machine qui permet de « planer » des pièces de métal, mais uniquement des pièces métalliques. La pièce que l’on devait « planer » était maintenue sur la table par magnétisme. La pièce à rectifier se déplaçait horizontalement de gauche à droite et vice-versa. Au centre il y avait une meule que l’on pouvait régler en hauteur. On mettait en marche la table, la meule tournait, un liquide de lubrification arrosait la pièce et doucement on descendait la meule, pour que la pièce que l’on usinait arrive à sa cote finale. Si nous avions oublié d’enclencher l’alimentation de la table, la pièce allait dire bonjour au plafond. J’étais pensif devant cette machine, comment expliquer le fonctionnement du déplacement de cette table. ? À force de réfléchir et d’aller chercher quelques informations chez les « anciens», j’ai pu faire un dessin. J’ai appris le magnétisme et la circulation de fluides. En effet, le déplacement de la table se faisait par l’inversion, en fin de course, de la circulation du liquide qui actionnait la table. Pas facile d’expliquer…
Les autres machines étaient toutes conventionnelles à part l’étau limeur. C’était une machine qui permettait d’enlever rapidement de la matière sur un bloc de métal. On fixait sur un étau la pièce à usiner. L’étau limeur portait sur sa partie mobile un burin. Cette partie était actionnée par un mouvement de va-et-vient. On transformait une rotation circulaire en mouvement linéaire. Le même système que pour une voiture entre les pistons et l’arbre de transmission. Le travail pour enlever de la matière pouvait aussi se faire avec une fraiseuse.
Nous suivions un jour par semaine des cours à l’école professionnelle. Les matières étudiées étaient le français, la rédaction de lettres, la comptabilité double avec bouclement des comptes. Nous avions aussi le dessin technique avec la projection orthogonale (la pièce était dessinée vue de trois faces), le dessin de pièce à main levée. Une fois le dessin terminé, on devait pouvoir, avec ce seul document, construire la pièce. Les cotes devaient être écrites avec une police de caractères qui était réservée pour ce type de dessin. Nous apprenions aussi la connaissance des matériaux, la composition des alliages (fonte blanche, fonte noire, bronze, laiton, etc.). L’étude des hauts fourneaux, la différence entre du fer et de l’acier. Je ne me souviens pas si nous avions l’instruction civique.
En deuxième année nous avons dû acheter un micromètre 0-25. Un micromètre permet de mesurer de 0 mm à 25 mm . Le payement était comme pour notre pied à coulisse, retenu sur notre paye.
Dès la troisième et quatrième année, on faisait des stages dans l’usine. Hispano-Suiza fabriquait des armes, des canons pour la DCA (j’ai eu l’occasion de voir ces canons en action lors de mes cours de répétition comme armurier). J’ai fait un stage dans l’usine de Cointrin. C’est dans cette usine que l’on fabriquait des obus de 20mm. Je me souviens qu’un ouvrier mettait ces obus dans des tubes de carton, il les empilait dans une petite caisse en bois. L’intérieur de cette caisse était revêtu de tôle en fer blanc, les obus rangés, l’ouvrier soudait un couvercle pour la rendre étanche. À ma question pour quelle raison on prenait autant de soins pour cet emballage, il me répondit d’un air très grave et en chuchotant que ces caisses étaient immergées dans la mer et récupérées par des pirates…
Comme nous ne pouvions pas toucher à l’armement, le chef d’atelier m’a demandé ce que je voulais faire. Je commençais à m’intéresser à la photo. Je lui ai demandé de faire un agrandisseur photo. Pas de problème, tout content d’avoir un « pommeau » qui avait une idée et un objectif. J’ai trouvé dans les rebuts d’aluminium le matériel dont j’avais besoin. Quand il a fallu souder les pièces entre elles, comme j’utilisais de l’aluminium, la soudure doit se faire sous une protection avec un gaz qui s’appelle l’argon afin d’éviter que les pièces ne s’oxydent avec le contact de l’air. J’ai récupéré sur un vieil appareil de photo l’objectif. Une fois mon agrandisseur terminé je commence mes essais. Je mets un film négatif et stupeur je vois sur ma photo l’inscription « 100W ». C’était la marque qui était sur l’ampoule. Après mettre informé, j’ai acheté un morceau de plexiglas que j’ai rendu mat en le frottant avec de la toile d’émeri et les « 100W » avait disparu.
J’ai aussi fait un stage à l’usine de Vernier. On y fabriquait des machines textiles. Sur plusieurs mètres, c’était impressionnant de voir ces brins de fil se torsader et se transformer à toute vitesse en bobine en forme de « pain de sucre ».
En quatrième année j’ai fait un stage en production. Je travaillais sur un tour semi-automatique. Je devais fabriquer des petites pièces cylindriques, faire environ une vingtaine de manipulations différentes. Les pièces étaient réussies quand mon travail était fait « machinalement », mais chaque fois que je comptais mes mouvements la pièce était bonne pour le rebut.
Nous avons passé nos examens de fin d’apprentissage au mois de juin 1960 . Ces examens ont eu lieu à l’École des Arts et Métiers. Nous avions l’habitude de travailler sur des machines modernes, ce qui n’était pas le cas dans cette école. Trois jours de pratique, travaux de lime et travaux de tournage. Si je me souviens bien, c’était deux pièces mobiles qui s’emboîtaient l’une dans l’autre en forme de queue d’aigle et le déplacement se faisait au moyen d’une vis avec filet rectangulaire à gauche.
Je ne me souviens pas du nombre de jours que nous avons passés pour les questions orales et sur la connaissance des matériaux, etc. Nous avons eu ensuite un exercice de comptabilité, une lettre pour faire une commande. Pour le dessin technique, chaque apprenti recevait une pièce et nous devions dessiner dans les règles de l’art afin de pouvoir la fabriquer. C’était une note importante. Quelque temps plus tard, nous avons reçu les résultats, excellents en pratique et dessin technique, mais moins bons pour la « paperasse ». Le principal c’est d’avoir un papier (Certificat fédéral de capacité) et surtout l’acquisition d’un métier qui m’a rendu service tout au long de ma vie professionnelle. La pratique de ce métier nous a appris que si l’on commence un travail en le prenant par le mauvais côté, on ne peut jamais le terminer.
Je n‘avais pas terminé mon apprentissage que j’étais déjà engagé par une entreprise qui fabriquait des cadrans de montre de haute qualité.