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Isaac Asimov (1920-1992) était un grand adepte du scientisme, et il assurait que les scientifiques avaient une conscience morale extrêmement développée: leur démarche expérimentale les y contraignait. Il disait qu'en aucun cas on n'avait besoin du paradis et de l'enfer pour savoir ce qu'il était bien ou mal de faire: la conscience morale se suffisait à elle-même.
Et je ne suis pas en désaccord avec une telle idée, car la conscience morale peut être un acquis de l'éducation, ou même une grâce particulière, et je la crois naturelle chez l'être humain, je la crois présente dans son âme.
Toutefois, je m'étonne de ce paradoxe, voire de cette contradiction, qu'on peut observer chez l'auteur célèbre de Foundation: car s'il avait l'esprit scientifique, comme il le jurait, quelle place précisément avait la conscience morale dans la logique de la science expérimentale dont il vantait les mérites? Il faut admettre qu'il n'y en a pas, car la conscience morale est un fait psychique. Si elle vient mécaniquement de l'éducation, elle n'est pas elle-même, puisqu'elle émane de l'arbitraire d'une lignée: elle ne peut donc être objective et Asimov ne peut assurer que muni d'elle on fera le bien et on fuira le mal; en effet, ce bien et ce mal émaneraient simplement de l'égoïsme des peuples, de ce qu'ils ont appris à regarder comme leur étant profitable. Et comment dès lors défendre un humanisme universel, comme le faisait notre auteur?
Il eût donc fallu explorer scientifiquement, méthodiquement, la conscience morale, indépendamment de la matière, mais à partir d'une pensée logique rigoureuse. Or, celui qui fait cela, de mon point de vue, voit apparaître des pôles: lumière, ténèbres. Et s'il creuse encore, il voit, dans cette lumière, dans ces ténèbres, se dessiner des figures: esprits angéliques, esprits infernaux.
Car cela se recoupe avec les pôles: conscient, inconscient; impulsions positives, impulsions négatives; raison, passion.
Or, symboliquement, ils sont situés dans l'espace: la droite, la gauche, le haut, le bas. Corporellement, c'est l'opposition entre la tête et les membres; physiologiquement, entre le système cérébro-spinal et le système ganglionnaire.
Si on approfondit encore, chaque pôle moral s'étend en lieu, et l'image qui surgit renvoie à ce qui dans le monde s'oppose aussi: chaud, froid; vie, mort; harmonie, cacophonie; bonheur, malheur. Ainsi la figure du paradis et de l'enfer peut-elle resurgir, indépendamment des religions, par la seule force de l'imagination poétique, entrant en résonance avec les profondeurs du psychisme. Pour autant, il s'agit de connaissance, dans la mesure où elle peut s'exprimer en symboles.
Et l'intérêt des religions apparaît: elles portent des tableaux mythologiques et poétiques qui à l'origine ont pu être réellement inspirés, et aider à imager ce qu'on a en soi.
Naturellement, il faut refuser les idées imposées de l'extérieur; si cela ne résonne pas dans les profondeurs, cela reste vide. L'individu doit pouvoir par sa recherche propre, sa pensée maîtrisée, pénétrer les mystères de sa propre âme. Il ne saurait être question de se soumettre aux principes, aux théories, aux dogmes d'un groupe. En ce sens Asimov a pleinement raison: c'est à partir de la conscience morale de chacun que l'univers intérieur doit se redéployer en images, et créer de nouvelles mythologies. Celle qu'il a bâtie, située dans le futur, munie d'un empire galactique, était de cette nature. On peut trouver qu'elle manque de poésie, qu'elle est trop intellectuelle: Tolkien, dans son univers, plaçait des matérialisations des pôles de l'âme: les elfes, les orcs. Asimov est plus diffus, dans ses symboles. Le monde intérieur devait manquer, pour lui, de repères physiques, de données mesurables.