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Nous achetons autant que possible les produits du commerce équitable, celui dans lequel le producteur (du concepteur à l’ouvrier, ou au paysan) est payé équitablement; celui qui s’occupe de faire en sorte que la nature soit équitablement entretenue lorsqu’elle est sollicitée – que ni l’un ni l’autre ne soient exploités. Les bananes, le café, certes… Et les ordinateurs?
Récemment, j’ai rencontré un jeune Sud-américain qui, il y a une quinzaine d’années, a réussi à fuir son pays, et, après un périple sur lequel on pourrait (et il devrait) écrire un roman, il est arrivé en Norvège, où il vit désormais. Appelons-le Pablo.
Il a été, je crois, adopté par une famille scandinave; en tout cas, il a fait des études, c’est un scientifique, et il était en Suisse pour un séminaire à l’Ecole polytechnique de Zurich.
Un type assez silencieux, qui n’a pas dit trois mots de toute la journée. Jusqu’au moment d’une discussion sur les prix respectifs des ordinateurs portables des présents: on comparait. Tous ou presque pensaient «avoir fait une affaire.»
«Vous savez ce que vous faites en réalité, lorsque vous répondez aux sollicitations de la concurrence, et cherchez à “faire une affaire”?» a soudain demandé Pablo.
Et comme nous le regardions, assez étonnés par cette soudaine irruption dans une discussion d’où il avait, jusque là, été absent, il a repris:
«Lorsque vous voulez payer vos vêtements, vos bananes, ou vos ordinateurs, le moins cher possible, vous le faites au prix du sang des autres.»
Nous n’étions plus seulement étonnés, nous étions figés sur place.
«Je peux vous en parler en connaissance de cause», a-t-il poursuivi, «j’ai été un enfant esclave, et parce qu’on ne me payait guère, qu’on m’attachait à mon lit la nuit, qu’on me donnait juste de quoi ne pas crever de faim, vos fruits exotiques coûtaient moins cher au supermarché. Les ordinateurs, je ne sais pas, parce qu’ils se font surtout en Asie, mais chaque fois que j’en touche un, je ne peux pas m’empêcher de penser à ceux qui les fabriquent, et qui ne gagnent pas assez, qui vivent mal. Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout ça, je sais que ce n’est pas cool, que de toute façon vous penserez que c’est du gnangnan sentimental.» Et dans le silence le plus profond, il a donné l’estocade: «Quoi que vous payiez, c’est toujours trop peu. Dans la société de consommation, ce sont toujours la sueur, le malheur, le sang des autres qui casquent la différence.»
La soirée a eu de la peine à se terminer gaiement, vous le comprendrez. Je vous la raconte pour vous expliquer par quel détour j’en suis venue à me demander si nos ordinateurs étaient plus ou moins “équitables”.
Technique de pointe sans droits? La question est posée.
L’obsession du «meilleur marché»
Un tour de la question m’a un peu effarée.
D’abord, j’ai découvert un problème sans doute évident, mais qui ne m’a guère préoccupée jusqu’ici; il implique un comportement plus inconscient que conscient qui est aussi le mien. Nous nous plaignons continuellement de la mondialisation; Pablo vous démontrerait, si vous le rencontriez, que c’est en partie à cela que sont dus les dysfonctionnements actuels de la société (des sociétés). Etre en communication avec le monde entier, c’est merveilleux, c’est un facteur de progrès. Mais la mondialisation est utilisée aujourd’hui beaucoup plus pour dresser les travailleurs les uns contre les autres, pour profiter du retard social de certaines régions du monde pour accroître les bénéfices d’une minorité, que pour le bien du plus grand nombre. Et dans la concurrence commerciale, comment accroît-on ses bénéfices? En payant la fabrication le moins possible, en vendant le produit au meilleur prix possible, et en faisant le profit le plus important possible.
La compétition entre coureurs (quel que soit le domaine), c’est sain. Mais le problème, c’est lorsque la compétition se fait à n’importe quel prix, et même dans une certaine mesure, en trichant.
La globalisation en chantant? Pas pour tout le monde…
La «triche» la plus importante, c’est le coût de la main-d’œuvre: on achète un produit fabriqué (on paie un service rendu) à l’autre bout du monde par un travailleur qu’on a sous-payé, qui vit dans des conditions indignes. Et «grâce» au fait que ces travailleurs existent, on fait pression sur le salaire de ceux des pays développés, ou on les met tout simplement au chômage parce qu’ils «coûtent trop cher», ce qui les oblige de toute façon à rechercher, de plus en plus désespérément à mesure que leur budget diminue par rapport au coût global de la vie, des produits bon marché. Le cercle vicieux est enclenché. Et j’y participe autant qu’un(e) autre.
Ordinateurs (in)équitables
Il en va de même avec les ordinateurs.
Lorsqu’on parle de commerce équitable, on parle le plus souvent de produits agricoles: légumes, fleurs, café, cacao, etc. On a pensé aux ballons de football, on a pensé aux chaussures de sport – mais, curieusement, on a peu considéré les ordinateurs sous cet angle-là. Y compris les Mac.
On a bien évalué la consommation; on a (un peu) examiné la pollution provoquée, mais on a peu réfléchi aux conditions de fabrication.
Pendant très très longtemps, à l’époque où les Macs européens étaient fabriqués en Irlande ou au nord de l’Angleterre, par des travailleurs sans doute moins payés qu’un ouvrier de l’industrie automobile allemande, mais qui pouvaient se prévaloir d’un dialogue syndical, nous avons réclamé parce que les Macs étaient hors de prix. Du coup, on y regardait à deux fois avant de les acheter, et on se plaignait à n’en plus finir.
Nous, le noyau dur, on continuait à les choisir, parce que la simplicité de l’interface que nous avons qualifiée d’humaine nous importait plus que le prix. Mais bientôt, il a fallu procéder à des révisions déchirantes: «nous» étions toujours moins nombreux, et le spectre de la disparition du Mac se solidifiait de jour en jour.
C’est alors qu’est intervenu un patron moderne, celui-là même qui avait su exploiter génialement une invention faite par un autre (l’interface «humaine»), chez IBM si mes souvenirs sont bons, mais dont personne n’avait su voir les mérites, sauf lui et quelques-uns de ses copains (je ne refais pas ici l’histoire du Mac, ce n’est pas mon propos). Les iMac, les iBook et autres G3 ou 4 ont bientôt fait leur apparition, puis les iPod, et aujourd’hui j’obtiens pour 1’500 € une machine qui a dix, cent, fois plus de possibilités que mon premier PowerBook, payé quelque chose comme 5’000 € (20 MB de disque dur, et si j’avais pris le plus puissant, ç’aurait été encore bien plus cher). Et puis il a lancé l’iPod, et il a complètement requinqué son entreprise.
Mais comment a-t-il fait, ce Steve Jobs?
Facile, il a fait comme les autres: il a délocalisé, surtout en Asie.
iSweat – iSueur, c’est ainsi que de nombreux travailleurs asiatiques appellent les ateliers où ils travaillent.
Le magazine en ligne ethiscore.org a fait une évaluation des ordinateurs les plus connus sur le plan de la «production équitable», appelons-la comme ça. Je vous laisse aller voir. Pour les non-anglophones, je résumerai quelques résultats.
Le plus parlant, c’est le tableau récapitulatif de tous les ordinateurs examinés, que je vous laisse aller consulter ici.
Les rubriques «Droits humains» et «Droits des travailleurs» sont négatives pour pratiquement tout le monde.
La Pomme – équitable ou scélérate?
Apple reçoit des mauvais points sur le plan de l’environnement, de la pollution et de l’utilisation des matières toxiques, des droits humains (fabrication dans dix pays dont le régime est totalitaire ou «oppressif»), main d’œuvre (fabrication dans des ateliers «sweatshop»). Il y a d’autres reproches, mais ils sont moins graves. Je vous laisse aller voir ici. Et il y a un bon point: l’économie d’énergie.
Le véritable PC et Mac (inspiré d’une campagne publicitaire de Apple): «J’ai fait des milliards en exploitant et en empoisonnant le tiers monde». «Et moi de même.» Illustration d’une campagne anglaise pour une informatique équitable.
Ce qui me frappe, dans ce voyage à travers les sites consacrés au sujet, c’est l’affection manifestée à Apple en dépit de toutes les critiques, parfois graves, qui lui sont adressées. Je transcris ici, à titre d’exemple, ce qu’écrivait récemment l’organisation oecuménique “Pain pour le prochain”, qui regroupe les différentes églises de Suisse et qui mène depuis pas mal de temps une campagne énergique en faveur des enfants exploités du monde:
«Dommage ! Apple, malgré son design sympathique et son apparent dynamisme, fait partie des traînards du marché au chapitre de la responsabilité sociale.
Dans les usines qui fabriquent les composantes des ordinateurs Apple en Chine, aux Philippines et en Thaïlande, nos enquêtes ont révélé des abus courants en matière de droit du travail : heures supplémentaires à la chaîne, salaires comprimés, substances chimiques manipulées sans protection, libertés syndicales balayées, contrats et assurances sociales inexistants, pour ne nommer que les plus visibles.
Face à cette situation, Apple se contente d’une attitude réactive. Dénoncée en juin 2006 en raison des conditions désastreuses tolérées dans une usine du fournisseur Foxconn fabriquant les produits iPod en Chine, l’entreprise californienne a commandé un audit interne de l’usine et adhéré au Code de conduite de l’industrie électronique (Electronic Industry Code of Conduct), créé deux ans plus tôt par Dell, IBM er Hewlett Packard. Depuis cette annonce cependant, Apple n’a guère reparlé de responsabilité sociale. Sur son site Internet, aucune section n’est consacrée à ce thème et son rapport annuel fait l’impasse sur le sujet. Impossible donc de savoir si Apple a pris des mesures de fond pour éviter un scandale futur : effectuer des audits réguliers dans les usines de ses fournisseurs les plus «à risque», puis élaborer avec les dirigeants d’usines des plans correctifs, par exemple. Tout porte à croire qu’Apple, finalement, n’a pas encore réellement adopté de politique concernant sa responsabilité sociale, préférant éluder le fait que ses produits sont assemblés dans des conditions indignes. Un constat fort décevant pour une entreprise qui projette avec tant de soin une image de jeunesse, d’innovation et de modernité.»
Pain pour le prochain (qui analyse les conditions de travail de plusieurs fabricants d’ordinateurs, propose l’envoi à Apple et à quelques autres d’une carte postale électronique. Je me suis laissé dire que ces cartes ennuyaient prodigieusement les responsables – rien de tel pour les pousser à corriger leurs défauts, si suffisamment de monde le fait.
La carte postale électronique de Pain pour le prochain.
Et je ne voudrais pas terminer ce tour de la question (qui ne fait qu’effleurer les problèmes) sans parler de la campagne lancée par Greenpeace en juin 2006, sur cette page. Ici, le ton est carrément à l’amour blessé. Nous aimons Apple, disaient les rédacteurs.
En jouant sur leur nom (greenpeace = paix verte), ils se souhaitaient une Pomme «verte jusqu’au trognon». Apple est à la pointe de l’industrie, mais sur le plan «équitable» la Pomme a tendance à tomber du panier, disaient-ils. Or, sur le plan de l’environnement, Apple devrait être un leader. «Que le Tigre morde!» souhaitaient ceux de Greenpeace.
J’aime ma Pomme – j’aimerais tant la trouver en vert. Signé: verdissez ma pomme.com (greenmyapple.com)
Il semblerait qu’ils ont été entendus: neuf mois après le lancement de leur campagne, Steve Jobs a publié un message proclamant: notre pomme sera plus verte, nous changeons notre politique. Et il détaille les mesures prises pour transformer la production et éviter un maximum de gaspillage de matières premières.
Pour ce qui est du recyclage, dans ce message, Steve ne s’engage que pour les Etats-Unis. Mais enfin, bon… C’est un début. A nous d’exiger que cela devienne global (il y a une directive européenne sur laquelle s’appuyer, à ce sujet, appelée WEEE, ou Waste Electrical and Electronic Equipment).
«Très bien, mais peut mieux faire», disent les spécialistes des droits du travail – car le message de Steve Jobs présente un autre problème encore: il n’y est question ni des conditions de travail, ni des travailleurs eux-mêmes.
Illustration de la campagne Greenpeace pour une Pomme «verte jusqu’au trognon»
Informatique équitable – quelles alternatives?
Les choses étant ce qu’elles sont, l’ordinateur est désormais partout. On ne peut pas décider, comme pour la voiture: «Je vais m’en passer.» Cela dit, puisque nous sommes obligés (et je ne dis pas «condamnés», vous le remarquerez) d’utiliser l’ordinateur, autant le faire de manière réfléchie.
La manière la plus «équitable» d’aborder le problème, c’est peut-être, avant d’acheter un nouvel ordinateur, de se demander si vraiment on en a besoin. D’envisager la possibilité de mettre à niveau celui qu’on possède. De ne rechercher que la puissance qui correspond réellement à ce que nous faisons.
La deuxième démarche, c’est d’exiger que la marque qu’on choisit (Apple pour nous) ne change pas toutes ses spécifications de telle sorte que nous soyons forcés de changer notre matériel au fil des passages. Qu’on ne nous pousse pas à la consommation, en d’autre termes. J’ai été frappée par une montagne haute de trois étages de claviers en parfait état, par exemple, que les Mac ne pouvaient plus utiliser parce qu’on avait passé à l’USB et qu’ils avaient toujours leur entrée ronde (j’ai oublié son nom). J’ai été frappée également par le fait que lorsque mon PB G4 est tombé en panne terminale, et avant que je puisse passer au MacBook depuis lequel je vous écris, j’ai utilisé pendant plusieurs jours mon tout vieux PowerBook 140 (il date de 1991, et je l’ai toujours gardé, avec le SE30, par sentimentalisme); la seule chose à laquelle j’ai dû renoncer, c’est le surf couleurs. Il est plus lent – mais il marche! Autrement dit, comme d’autres, je suis une consommatrice sans discernement.
Et enfin, en choisissant un ordinateur neuf, on pourrait s’informer à haute voix sur les conditions de travail de ceux qui le fabriquent, exiger des contrôles stricts: ce genre de curiosité et d’exigence fait merveille lorsqu’il commence à se multiplier, et si on est suffisamment nombreux, peut transformer l’exigence d’un ordinateur «équitable» en argument de vente. Steve Jobs a déjà commencé à s’en apercevoir.
Voilà quelques considérations inspirées par la rencontre de Pablo. On trouvera de nombreux sites qui donnent chiffres et arguments. Par ceux que je vous indique, vous en trouverez d’autres.
Pour ma part, je n’ai voulu qu’inciter à la réflexion. Et peut-être soulever une question à laquelle je n’ai pas de réponse, mais nous pourrions réfléchir ensemble et faire des propositions: que serait un ordinateur à 100% équitable?
Atelier de fabrication d’iPod en Asie du Sud-Est. «On m’a dit que tout le monde veut un iPod de couleur, maintenant…» «Pas moi, je n’ai pas envie de me faire remarquer.»