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06/01/2016
La charité, un concept qui a de l'avenir
« En 2015, la philanthropie a pris des dimensions toujours plus spectaculaires » titre le quotidien « Le Temps » du 29 décembre 2015. Une directrice du département « Client Philantropy » de la Banque Barclays compte sur « une professionnalisation croissante du domaine ». L’article mentionne également le fondateur de la plate-forme « facebook » qui a décidé récemment de léguer 99% de sa fortune de USD 46 mia à une fondation caritative qui portera son nom. Marc Zuckerberg et son épouse souhaitent « rassembler des gens du monde entier afin d’avancer et de promouvoir l’égalité pour les enfants de la prochaine génération ». On y lit que la fondation « Bill and Melinda Gates » disposerait d‘un capital « supérieur à celui de l’OMS » pour éradiquer des maladies telles que la rougeole au tiers monde. Contrairement à l’OMS, toujours selon l’article du « Temps », la fondation aurait réussi à « faire baisser le nombre de décès annuels de plus de 2 mio avant « Bill et Melinda » à 200'000 après « Bill et Melinda ». L’article conclut avec cette phrase : « C’est la meilleure réponse que l’on puisse apporter à ceux qui se plaignent que ces entrepreneurs devraient payer l’impôt, plutôt que d’utiliser leur argent comme bon leur semble ».
Dans un autre article, également paru dans « Le Temps », du 12 juillet 2015, sous le titre « La philanthropie change de style », on apprend que le prince Al-Walid ben Talal, petit-fils du roi Ibn Saud, fondateur du royaume d’Arabie Saoudite, annonce, qu’il souhaite consacrer la totalité de sa fortune de USD 32 mia à des projets philanthropiques. Le prince veut « aider à créer un monde plus tolérant et plus égalitaire, favoriser l’autonomie des femmes et lutter contre la pauvreté et la famine ».
Ni la fortune de Marc Zuckerberg ni celle de Bill Gates aurait pu se faire sans l’invention du « World Wide Web », une application « internet », inventée par deux chercheurs du CERN (Centre Européen de Recherches Nucléaires) avec de l’argent public.
Les méthodes agressives et la faiblesse des autorités de la supervision de la concurrence ont permis à la société « Microsoft » à monopoliser une industrie d’une importance capitale pour le développement économique et social, l’informatique, et de tuer la concurrence, au détriment des utilisateurs. La valeur ajoutée pour l’intérêt général de la plate-forme « facebook » est, à ce jour, sujet à débat, considérant que les sommes qui y avaient été investies auraient pu l’être à des fins plus utiles.
En ce qui concerne le prince Al-Walid ben Talal, né avec une cuillère en argent dans la bouche, il est titulaire d’une maîtrise en science sociale et investisseur de profession, donc créateur de rien. L’Arabie Saoudite, dirigée par la maison Saud, connue pour sa philanthropie, est également patrie du jeune bloggeur Raif Badawi qui a créé en 2008, avec une militante saoudienne des droits de la femme, un site internet, consacré à la libéralisation religieuse. Son blog se voulait une plate-forme de débat libre. Le 29 juillet 2013, le bloggeur est condamné à six cents coups de fouet et sept ans de prison. Il y séjourne jusqu’à ce jour, ensemble avec son avocat qui l’a défendu devant un tribunal saoudien. Le quotidien « Le Temps » a oublié de mentionner ce détail dans son article.
Le fait que « la philanthropie ait pris des dimensions toujours plus spectaculaires » comme le souligne l’article, n’est pas un hasard. Les rendements spectaculaires sur les marchés financiers appartiennent probablement au passé et la bulle finira bien par éclater à nouveau. A ce niveau de fortune, l’argent se transforme facilement en pouvoir politique voir idéologique. L’optimisation fiscale, partie intégrante du concept néolibéral, permet à quelques entreprises, multinationales en l’occurrence, mais aussi à quelques individus de se substituer au souverain, le peuple Cela leur permet d’utiliser la démocratie et d’acheter l’opinion publique. Quelqu’un qui fait du bien n’a pas d’arrière-pensée. Pour anesthésier l’opinion publique, nul besoin de dictature.
Toujours en quête d’allié, le pouvoir s’associe fréquemment à la religion, un autre dogme, pour la diffusion de la doctrine néolibérale. La glorification d’une religieuse albanaise, Agnes Bojaxhiu, plus connue sous le nom de Mère Teresa, démontre la collusion entre le monopole spirituel et le « statut quo terrestre sans alternative » sous le couvert de l’empathie. Dans le documentaire « Hells Angel » de l’année 1994 le journaliste et écrivain anglais Christopher Hitchens, décédé en 2011, raconte la genèse. L’histoire commence en 1969 avec le tournage d’un documentaire de la BBC, « Something Beautiful », du reporter Malcolm Muggeridge, un fervent catholique, dans le sanctuaire de Calcutta de Mère Teresa, le « Home for the dying ».
L’institution s’occupait de « patients » en phase terminale de maladies incurables. L’objectif étant de sauver leurs âmes, plutôt que de leur apporter des soins palliatifs. Ainsi, les seringues se nettoyaient à l’eau froide et les médicaments, antibiotiques et analgésiques, ne faisaient pas partie du traitement « spirituel ». Un jour, l’équipe de la BBC s’apprêtait à tourner une séquence dans le dispensaire, dans lequel il faisait sombre, au point que le metteur en scène pensait que le matériel serait probablement inutilisable. De retour à Londres, à la vision de la dite séquence, la qualité des images s’avérait excellente. Le personnel technique attribuait cet état de fait à une nouvelle technologie de la firme Kodak, mais Malcolm Muggeridge y voyait la preuve d’un miracle. Quelques jours plus tard, les journaux du pays entier commençaient à s’intéresser au « miracle de Calcutta », ce qui donnait naissance à l’icône « Mère Teresa ».
Fervente adversaire du contrôle des naissances par la contraception, elle reçut le prix Nobel de la Paix en 1979, la « médaille de la liberté » des mains de l’ancien président américain, Ronald Reagan, qu’elle accepta avec ces mots « je n’aurais jamais pensé que vous aimiez les humains si tendrement ». Pour la catastrophe environnementale de Bhopal en 1984, occasionnée par la multinationale américaine Union Carbide, elle s’adressait aux survivants et aux familles des 2500 morts avec ces mots: « Pardonnez aux pêcheurs » ! Présente dans plus de 500 pays, dans lesquels elle a réussi à ouvrir 500 nouveaux couvents, la fondation « Mère Teresa » a réussi à lever plus que USD 100 mio dont 5 à 7% étaient attribués à l’éradication de la pauvreté dans le monde, car Mère Teresa estimait que « la souffrance était un cadeau de dieu ». Ainsi il y a, depuis toujours, une sorte de consensus à laisser les choses telles qu’elles sont.
Dans notre pays le minimum vital est, encore, un droit, mais les réductions budgétaires sont dans l’air du temps et les temps sont durs. Fort de ce constat, la « Chaine du Bonheur » a décidé en 2015 de consacrer ses recettes, non à la pauvreté traditionnelle des pays lointains, mais aux jeunes suisses « en rupture ». Décidément, le concept de la charité a de l’avenir.