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Dans le tome 1 de la trilogie "La chute des géants" de Ken Follett, la jeune Ethel Williams se retrouve enceinte et loin de sa famille dans une ville inconnue. Elle réussit à décrocher un travail dans un atelier de couture où elle est formée avec d'autres ouvriers pour coudre les uniformes des soldats britanniques. C'est précaire, d'autant plus que les femmes sont payées nettement moins que les hommes, mais Ethel arrive à se loger et à nourrir son bébé. En recherchant en 2018 un travail pour survivre et nourrir son enfant, Ethel Williams devrait avoir suivi un cursus en couture assorti d'au moins une expérience professionnelle préalable. En exigeant une formation en bonne et due forme pour des métiers qui peuvent être appris après une ou deux semaines de formation comme la vente ou la conciergerie, plusieurs employeurs ferment la porte à des femmes et des hommes qui, comme Ethel, ont besoin de travailler pour survivre. Pire: plusieurs cursus sont inaccessibles soit à cause de leurs coûts, soit à cause de préacquis exigés, à des personnes qui désirent changer d'orientation pour augmenter leurs chances d'obtenir un emploi. Pour Ethel et son enfant: Game Over!
Qu'on le veuille ou non, le monde du travail dans les pays de l'OCDE est en train de changer de visage. Totalement sous l'emprise de la compétitivité, les entreprises les plus stables choisissent de délocaliser la majeur partie de leur production - plus de 10'000 emplois perdus en Suisse en dix ans - et robotisent tous les travaux répétitifs. Les multinationales les plus puissantes imposent leurs règles aux syndicats qui n'arrivent plus à protéger les travailleurs, de plus en plus sous pression pour un salaire de moins en moins attractif. A ajouter à cela la contribution de plus en plus grande du client dans sa propre prestation de service, comme le remplissage du réservoir d'essence ou la caisse automatique des supermarchés, qui a peu à peu poussé à la disparition de nombreux emplois. C'est face à ces changements que s'est propagée l'idée de revenu de base inconditionnel, rejetée par votation populaire en 2016, mais toujours d'actualité.
Si le peuple a rejeté à 77% cette solution universelle, c'est principalement à cause du financement, car le remplacement des aides sociales par le revenu de base risque de ne pas suffire. Mais il y a autre chose: attribuer un revenu inconditionnel ne poussera-t-il pas à la paresse? Nous sommes réputés en Suisse pour vivre pour travailler et non pas travailler pour vivre, mais serons-nous toujours aussi attirés par le labeur si nous percevions un minimum vital sans avoir à bouger le petit doigt? L'alémanique Rebecca Panian projette de réaliser un film documentaire dans le but de répondre à toutes ces questions. Elle a lancé un appel aux communes suisses pour tenter l'expérience pendant douze mois et en montrer les conséquences. Chez nos voisins également, huit départements français ont lancé dernièrement une enquête en ligne dans le but de tester un revenu de base universel. Le président de la République promet même un allègement de la constitution pour permettre ce genre d'expérimentations.
Nous attendons avec impatience les résultats. Mais nous savons qu'ils ne seront pas significatifs car un tel revenu ne changera pas les comportements en si peu de temps. Il faudra plusieurs générations habituées au revenu inconditionnel avant de voir s'établir un vrai changement de mode de vie et de travail. Mais à ce moment-là, il ne sera plus possible de revenir en arrière!