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22/10/2016
J'ai eu bien de la peine à abandonner
le dernier roman
de Michel Layaz, dédié à sa fille Judith.
Ma fascination n’est pas seulement due
à la personnalité
de Louis Soutter que Layaz a su évoquer
avec force et délicatesse
mais à la poésie
et à l’inventivité d'une écriture.
Michel Layaz: le don de l'écriture et de l'empathie
(collection privée).
Au début de tout, en 1887, me frappe ce lien très fort entre un frère, Louis, et une sœur Jeanne qui aimait grimper aux arbres, qui aimait les arbres «comme elle aimait les fleurs» et tant de choses dont «les bestioles sans nom».
Le lien entre un frère et une sœur
Un lien trop fort, peut-être, entre la sœur qui chante et le frère violoniste qui deviendra peintre,
«Et quand Jeanne chantait, c’était comme si elle avait oublié la présence des autres, comme si elle se trouvait seule au milieu des prés, entourée d’herbes protectrices dans lesquelles ont voudrait se rouler…»
Louis doit être le seul de la famille à la saisir en ses profondeurs. Mais peut-on fixer des limites aux sentiments et aux intuitions, aux évidences ?
Dans la petite ville de Morges, le père pharmacien et la mère ne sont pas des modèles d’ouverture. Ils entendent les «réussites» du fils de Fanny Yersin qui travaillera chez Louis Pasteur avant de devenir un scientifique de renom.
En écoutant sa voix intérieure, composée de musique et de peinture, Louis Soutter a sa propre cohérence.
En 1898, il a suivi à Colorado Springs «la belle Madge», qu’il a rencontrée au Conservatoire royal de Bruxelles et qui lui a prédit une brillante carrière américaine. Il dirigera certes le département des beaux-arts du Colorado college. Puis, serait-ce dû à l’autoritarisme de Madge, ce sera la débâcle. En 1903, Louis prend la fuite et retourne à Morges, chez son père, qui est souffrant. Un an plus tard, il décède. Dès lors, le destin de Louis, «l’enfant désenchanteur», ne cessera de se dégrader. Il est confiné dans une mansarde que son frère lui prête. Sa complice d’enfance, sa sœur Jeanne, elle aussi confrontée à ses propres maléfices, lui sert de modèle.
«En peignant sa sœur», écrit Layaz, «Louis devinait tout».
C’est ainsi qu’il intitula Deuil le tableau qu’il présenta, parmi six cents autres, à Rumine lors de la VIII me Exposition natale suisse des beaux-arts. Une œuvre qui suscita le sarcasme et effraya Jeanne en ce qu’elle contenait peut-être de prémonitoire…
Cet échec blessa l’artiste-peintre Louis Soutter.
De l’Orchestre de Théâtre de Genève à l’Orchestre Symphonique de Lausanne, il retrouva la musique, jusqu’à ce que, lassés de ses «excentricités», ses chefs d’orchestre le licencièrent.
Alors, houspillé par sa mère, l’artiste incompris arpenta les rues de sa ville natale tel «un vagabond chic, un dandy errant…» et multipliant les dettes au grand dam de son frère qui prenait soin de lui.
En 1915, il était mis sous tutelle. Un an plus tard, il perdait Jeanne, la sœur dont le seul crime avait été d’aimer sans limites.
A ses obsèques, Louis aurait voulu «soulever le catafalque» pour la rejoindre «l’accompagner jusqu’au bout, brûler avec elle…»
On n’en était plus aux jeux de l’enfance dans le jardin familial.
Musicien, peintre et incompris
Après l’énigmatique aventure américaine, ce deuxième deuil fut de trop… Le frère pharmacien, qui devait sombrer dans l’alcoolisme, décida d'interner Louis dans l’asile de personnes âgées de Ballaigues où, avec des échappées nimbée de lumière, Souter «vécut» de 1925 en 1942. Ce furent des années inhumaines parmi des résidents et responsables qui ne comprenaient rien à l’art ni à la psychologie. Toutes les demandes de Soutter aux autorités de Morges pour qu’il puisse retrouver sa ville et son indépendance financière furent rejetées.
La tragédie de Louis Soutter, qui fut cependant nimbée des lumières qu’il entrevoyait lors de ses marches dans la campagne ou de quelques rencontres «humaines», aurait pu sans doute être évitée.
Rétrospectivement, on se dit qu’un artiste de cette dimension – aurait probablement trouvé sa place dans le monde d’aujourd’hui. Louis Soutter était né trop tôt dans un monde où le conformisme était mieux compris que l’originalité.
Il avait une juste prescience des personnages qui habitaient ses œuvres qu'il appelait les «Sans Dieu». «Ce sont des êtres douloureux, une caste pure, surélevée par le mal torturant de l’isolement» le dit-il un jour à son prestigieux cousin architecte.
La main des songes
Mais, écrit Layaz, «pour partager sa solitude, il aurait fallu inventer des mots neufs, ou changer le monde»…
Les dessins de Soutter «aux doigts, trop proches de la foudroyante vérité, ne trouvaient grâce, et encore!, qu’auprès de quelques rares connaissances»: Le Corbusier, Giono, Marcel Poncet, Auberjonois, Ramuz trop fugitivement et lâchement…
Grâce à son don d’empathie et à sa générosité, Michel Layaz a parfaitement réussi à se glisser dans l’âme et le corps de celui qui fut avant tout, même incompris, un grand artiste:
«La main des songes se mit au travail, féconde, elle remplit le papier de branches, de feuilles, d’herbes, de fleurs, comme un mur végétal, ou un tapis, ou l’un et l’autre, chaque élément traité à son rythme, la main des songes dessina cette flore fastueuse en respectant la sonorité de l’herbe qui n’est pas celle des branches…»
Sait-on combien de dessins de Soutter furent jetés, brûlés, méprisés!
Et l’auteur très lucide de Louis Soutter, probablement de stigmatiser «l’indifférence des braves gens dont la cervelle et le cœur tournent à vide, la vie durant» ainsi que «la sempiternelle et putride partition, qui traverse les pays et les époques!»
Heureusement, à l’en croire, lorsque Jean (Giono) et Louis (Soutter) se promenèrent ensemble dans la campagne près de Ballaigues, «il n’y eut que les oiseaux pour enregistrer leurs conversations et leurs silences». C’est en tout cas ce que nous retiendrons de ce magnifique roman de Michel Layaz qui nous interpelle en profondeur.
* Louis Soutter, probablement, Editions Zoé, 240 p.
14/10/2016
Dans Mémoire de fille*, Annie Ernaux évoque
cet été 1958 qui la marqua
à tel point qu’elle ne put l’évoquer par écrit
que cinquante-cinq ans plus tard.
Très exactement le 16 août 2013
et après plusieurs tentatives.
Entre-temps (le temps de plusieurs guerres
et révolutions,
d'un nouveau siècle...),
Annie Ernaux avait tenté de l’oublier,
cette jeune fille dont le souvenir la hantait
et qu’elle aurait par instants aimé renier peut-être.
«Chaque instant sans projet d’écriture ressemble au dernier».
Photo J. Sassier © Éditions Gallimard
Ecrire sur la vie...
Comme elle l’écrit elle-même dans le préambule d’Ecrire la vie**, Annie Ernaux ne «travaille pas sur des mots» mais «sur la vie» et l'été 1958, malgré son amertume, en faisait partie intégrante.
Nous nous sommes souvent retrouvés dans son enfance, ses écoles et ses internats religieux comme nous avons l'avons suivie dans ses drames intimes et familiaux, ses amours, ses liens avec ses fils, le cheminement avec la maladie et la vieillesse.
Née pour écrire, l’auteur française ne conçoit d’ailleurs pas la vie sans cette respiration qui lui est essentielle.
Dans Mémoire de fille**, elle le précise clairement: «Juste profiter de la vie» est une perspective intenable, puisque chaque instant sans projet d’écriture ressemble au dernier».
Cet été 1958 où des jeunes Français sont appelés en Algérie, Annie est engagée en tant que monitrice de colonie de vacances, dans l’Orne.
A part une voyage à Lourdes avec son père, elle n’est jamais sortie de son «trou». Ses parents, qui tiennent un café-épicerie dans une ville de province, la couvent et sa mère la tient à l’écart des garçons «comme du diable». L’élève brillante lit Hugo, Camus, Proust, Prévert et «sa vie la plus intense est dans les livres dont elle est avide depuis qu’elle sait lire».
... et le premier amour
Annie a dix-huit et elle attend de vivre une histoire d’amour. C’est le moniteur-chef de la colonie, H., qui la séduira avant de la rejeter pour une autre jeune fille. Après, elle fut «dans l’abandon de la perte, dans l’injustifiable de l’abandon». Fut-elle inspirée par l’exemple alors à la mode de B.B., l’événement la jettera dans d’autres (més)aventures. H. le muffle lui collera longtemps à la peau. Des années après, sur Google, elle tentera de découvrir ce qu'était devenu celui qui ressemblait, dans son souvenir, à Marlon Brando...
Prix Renaudot en 1984
Heureusement, tempi e passatti… En 1960, de retour d’Angleterre, Annie Ernaux peut écrire: «Je marche vers le livre que j’écrirai comme deux ans auparavant je marchais vers l’amour». Celle qui deviendra agrégée en lettres modernes, en écrira beaucoup dans lesquels beaucoup de ses contemporains se reconnaîtront.
De son premier roman, Les Armoires vides, à La Place, Prix Renaudot 1984, sans oublier Les Années, livre dans lequel elle évoque les années de l’après-guerre à aujourd’hui, son œuvre est couronnée par des Prix importants: Marguerite-Duras et François Mauriac en 2008. La même année, elle obtient le Prix de la langue française pour l’ensemble de son oeuvre.
Des livres courageux et nécessaires
Cette année 2016 lui a valu (en attendant le Goncourt et le Nobel souhaités par Frédéric-Yves Jeannet***) le Prix Strega de la littérature européenne. Au fil de ses livres, Annie Ernaux est demeurée fidèle à son souci de transparence et à son intégrité. La générosité, le courage l’humanisme font partie de ses gènes.
Nous l’aurons notamment constaté voici quatre ans lorsque, suivie par une centaine d’écrivains parmi lesquels Le Clézio, elle écrivit dans Le Monde Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature celui-ci ayant publié un Eloge littéraire d'Anders Breivik…
Assurément, après Mémoire de fille, Annie Ernaux aura encore bien des choses à nous dire sur la vie comment elle va (ou pas) dans le monde d’aujourd’hui confronté à ses démons.
Voilà pourquoi ses livres très personnels et universels nous sont nécessaires.
ANNIE ERNAUX DANS LE TEXTE
«Ecrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle: le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil».
(Journal inédit, juillet 2011 in Ecrire la vie).
«Seuls mes enfants sont capables de me donner cette angoisse viscérale, cette hantise qu’il leur arrive quelque chose: ce sont les seuls êtres pour lesquels j’ai l’impression que j’accepterais de mourir à leur place».
(Journal inédit, mai 1996, in Ecrire la vie).
* Mémoire de fille, 150 pages, Editions Gallimard, 2016.
** Ecrire la vie,1088 pages, Quarto, Gallimard, précédé d’extraits d’un Journal intime inédit de 100 pages illustré par des photos personnelles (avec notamment Les armoires vides, L honte, L’événement, La femme gelée, La place, Journal du dehors, Une femme, Je ne suis pas sortie de ma nuit, Passion simple, Se perdre, L’occupation, Les années, 2011.
*** Auteur notamment de L’écriture comme un couteau (entretiens avec Annie Ernaux), Editions Stock, 2003.