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La caméra parcourt lentement les couloirs d'une maison de retraite catholique, déambule sans but apparent avant de se fixer sur un homme assis, seul, oublié pour ainsi dire. Le regard rivé sur nous, le vieillard de 75 ans raconte son histoire, comme une confession, et appelle un flashback qui nous aspire quelque cinquante ans en arrière.
Cet homme, c'est Frank Sheeran (Robert De Niro), vétéran de la Seconde Guerre mondiale, chauffeur de camion syndiqué qui détourne en douce quelques quartiers de viande qu'il est censé livrer. Accusé de vol, il est sauvé par un avocat qui l'introduit à son cousin, Russell Bufalino (Joe Pesci), parrain de la mafia de Pennsylvanie dont l'influence est proportionnelle à sa discrétion. Frank se lie d'amitié avec ce dernier et lui rend quelques services jusqu'à devenir l'un de ses tueurs. Russell le présente alors à celui qui deviendra son ami le plus proche: Jimmy Hoffa, (Al Pacino), truculent chef du syndicat des camionneurs, presque aussi puissant aux Etats-Unis que le président lui-même.
Focalisé sur la triangulaire formée par Sheeran/Bufalino/Hoffa, le récit ample mêle trois temporalités distinctes: le présent, soit le début des années 2000, où Frank Sheeran attend la mort dans son hospice; les années 1960 et 1970, où la mafia toute puissante tire les fils de la politique avec l'aide officieuse des syndicats; le road trip, en 1975, de Sheeran et Bufalino dont le chemin est censé les mener à un mariage, mais dérivera vers l'assassinat de Jimmy Hoffa.
>> A voir, la bande annonce du film:
Une épopée intimiste
S'appuyant sur des personnages ayant réellement existé, "The Irishman" adapte la biographie de Frank Sheeran rédigée en 2004 par le procureur Charles Brandt. Le livre est d'abord repéré par Robert De Niro qui en parle à son complice, Martin Scorsese. En 2008, un scénariste est engagé, mais en 2016, les financiers se retirent du projet, effrayés par l'ampleur du budget. Finalement, la plateforme Netflix met 159 millions de dollars sur la table, un budget colossal, le plus important jamais alloué à un film de Martin Scorsese. Une grande partie de cet argent est engloutie par les images numériques nécessaires pour rajeunir les acteurs principaux que le récit suit sur près de quarante années.
Le résultat s'affirme comme une épopée intimiste de 3h30 qui, en dépit de sa boulimie de personnages et de thématiques, étonne par son sens de l'épure et du détail. Il y a quelque chose de presque archaïque, une croyance très belle dans le pouvoir absolu du cinéma, dans la façon dont Martin Scorsese invite son public à s'installer sans hâte dans son œuvre feuilletonnesque. Après une bonne heure nécessaire pour nous accoutumer aux visages rajeunis de De Niro, Joe Pesci et Al Pacino, aux aller-retour incessants entre passé et présent, aux ballets de personnages secondaires qui arrivent aussi vite qu'ils disparaissent, on se laisse happer par cette fresque sublime qui infuse dans l’esprit de son spectateur bien après sa conclusion.
Un grand film de visages
Mais pour goûter pleinement à la beauté rare de "The Irishman", encore faut-il accepter son caractère déceptif. Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance d'y retrouver la flamboyance des "Affranchis", la caméra virevoltante de Scorsese, le générique dantesque de "Casino", où les séquences cultes de "Taxi Driver" et de "Raging Bull". Car en dehors de la performance "bigger than life" d'Al Pacino, rien, ni dans la direction d'acteurs ni dans la mise en scène, ne vise à la grandiloquence ou à la virtuosité démonstrative. Ce qui aurait pu constituer sa faiblesse se révèle in fine comme sa principale qualité.
Signant clairement un film-bilan, Scorsese a l'intelligence de revisiter son cinéma mafieux sans en dupliquer les codes. Certes, ses thématiques habituelles sont présentes: religion, loyauté, famille, violence et rédemption. Pour autant, le cinéaste n'a jamais paru autant sensible à la simplicité, à l'absence d'esbroufe, comme le démontrent les innombrables dialogues filmés de manière classique en champ/contre-champ. "The Irishman" est avant tout un grand film de visages, rajeunis ou vieillis, ceux des acteurs fétiches, Robert De Niro, Joe Pesci, Harvey Keitel, celui d’Al Pacino. Autant de paysages que Scorsese explore comme on observe le passage des saisons, avec la mélancolie d'un vieil homme qui, lui aussi, contemple ce qui n'est plus.
"Les jeux sont faits"
Portrait sans romantisme d'une mafia déclinante, "The Irishman" raconte aussi, et avant tout, plus de quarante ans de l'histoire des Etats-Unis. De la baie des cochons à l'assassinat de John F. Kennedy, du Vietnam à l'élection de Richard Nixon, les évènements marquants du passé américain sont constamment raccordés à la mafia, soulignant la corruption fondamentale des institutions du pays qui n'a rien à envier à l'Italie.
"Les jeux sont faits", entend-on au moment où Jimmy Hoffa s'apprête à rencontrer la mort. Ils le sont d'emblée dans ce film où chaque apparition d'un personnage secondaire est accompagné par une inscription sur l'écran qui indique la date et les conditions de sa mort prochaine. L'effet dépasse le clin d'œil amusant pour rappeler que tous, ici, sont des morts en sursis, balayés par un monde qui n'a plus besoin d'eux. Frank Sheeran, l'homme de main, l'homme de l'ombre, n'est le dernier survivant de ce monde que parce que personne, pendant tout le long de "The Irishman", ne prête véritablement attention à lui. Il est celui qu'on ignore, qu'on ne remarque pas, en bord cadre.
Robert De Niro est Frank Sheeran dans "The Irishman" de Martin Scorsese. [Netflix]
La seule à le regarder droit dans les yeux, c'est l'une de ses quatre filles, Peggie (incarnée par Anna Paquin adulte). Ce regard accompagne, ponctue, commente en silence ce que cette figure paternelle symbolise de plus effrayant et de plus monstrueux. En même temps que la disparition de Jimmy Hoffa, Peggie disparaîtra de la vie de son père et refusera de lui adresser un autre regard, une autre parole.
Sbire trop obéissant qui aura sacrifié sa famille comme son meilleur ami aux ordres de ses supérieurs, Frank Sheeran passera le reste du film à mesurer l'étendue de ce qu'il a perdu. Et d'espérer une rédemption impossible. Le dernier plan, celui d'une porte entrouverte qui résonne étrangement avec l'ultime image du "Parrain" de Coppola, achève cet "Irishman" de la façon la plus simple, pure et poignante qu'on puisse imaginer.
Rafael Wolf/ld