Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06856.jsonl.gz/751

30.12.2018
Quotidien Jurassien
Mosaïque de la Démocratie
Fragment no 102
L’Union européenne a besoin ------------------------
d’une rénovation totale
Tout comme Max Frisch ne voulait pas être appelé «écrivain suisse», Robert Menasse renoncerait volontiers à sa «patrie» autrichienne. Il se voit plutôt comme «intellectuel européen» de Vienne. C’est certainement le premier romancier à avoir consacré un ouvrage à l’Union européenne: «La Capitale». En allemand c’est un best-seller depuis l’automne 2017, en français il n’était pas (encore?) traduit.
Problème central du premier roman mondial sur l’UE: l’organisation est affaiblie par des intérêts nationaux trop puissants. Résultat: l’UE se trouve dans une situation critique, elle ne parvient plus à résoudre les principaux problèmes dans l’intérêt de la majorité des gens. Ceux-ci se détournent de l’Europe au profit des nations. Menasse: «Le nationalisme européen a détruit plusieurs fois notre civilisation. Il y a eu une deuxième guerre de trente ans en Europe, entre 1914 et 1945. Elle a réduit le continent à un monceau de décombres. L’UE a été créée pour empêcher que cela se reproduise.»
Robert Menasse sait aussi pourquoi l’UE est en crise: elle ne connaît pas la démocratie. «Il n’existe toujours pas de modèle démocratique européen», observe-t-il. Avec la politologue franco-allemande Ulrike Guérot il plaide donc «pour une république européenne». Menasse/Guérot: «L’Europe dans laquelle nous vivons ne peut pas durablement se développer, elle va forcément exploser, car la démocratie nationale et l’économie internationale s’opposent. (...) L’Europe a donc besoin d’une démocratie transnationale: une république européenne donnant à tous les mêmes droits et les mêmes règles politiques, économiques et sociales.»
Quand des intellectuels engagés venus d’horizons et de pays différents parviennent de manière simultanée et indépendante à des analyses, diagnostics et propositions de réformes semblables, c’est que celles-ci sont nécessaires et plausibles. Ainsi, d’anciennes personnalités politiques européennes ont lancé un appel il y a quinze jours: «Européens, reprenons notre destin en mains!». Ils veulent organiser le 22 mars 2019 à Bruxelles un Congrès des Européens, ouvrant la voie à une refondation démocratique de l’UE. Pour eux, «il est urgent de réagir et de retrouver confiance en nous-mêmes, de donner un nouveau souffle à nos démocraties, et de donner une âme à notre Union, qui a trop souvent été réduite à une technocratie prisonnière de la méthode intergouvernementale.» (Libération, 14.12.2018).
Le chercheur français Thomas Piketty va encore plus loin. Avec 128 autres experts, dont le chef de l’opposition belge Paul Magnette, il appelle dans un manifeste à des réformes fondamentales dans l’UE (Libération du 13.12 et le Guardian du 16.12.2018). Il réclame «un traité de démocratisation» et un budget permettant notamment de financer un grand programme d’investissements, l’accueil des migrants et les transformations imposées par le réchauffement climatique. «L’Europe doit bâtir pour ses citoyens un modèle original de développement social, équitable et durable.» Ca ressemble à l’écho scientifique d’un slogan spectaculaire du mouvement des Gilets Jaunes: «Fin du mois, fin du monde – même combat!» Ce n’est pas réalisable sans l’UE. Mais pas non plus avec l’UE actuelle. C’est pourquoi il faut la rénover totalement. Au bout de 61 ans, ce n’est pas trop tôt!
Robert Menasse, né en 1954 à Vienne, a étudié la littérature allemande, la philosophie et les sciences politiques à Vienne, Salzbourg et Messine. Il a aussi été assistant à l’institut de littérature de l’Université
de Sao Paulo (Brésil). C’est aujourd’hui l’un des
principaux écrivains engagés d’Autriche.
«
On fait toujours comme si les pro-européens ne voyaient pas la crise et enjolivaient tout. C’est faux. Nous défendons l’idée européenne, mais pas le statu quo européen. (...) Nous avons un marché commun, une devise commune et une bureaucratie commune. Mais nous n’avons pas de démocratie commune. Un élément essentiel de légitimation politique fait donc défaut. C’est aussi pour cette raison que les Européens ont si peu de reconnaissance politique pour ce projet. (...) Nous avons aujourd’hui un système infiniment antidémocratique dans l’UE, et nous sommes tous les otages d’intérêts dits nationaux qui ne croient pas avoir à se légitimer davantage. (...) J’ai étudié l’histoire et je connais le nationalisme européen. Il a détruit plus d’une fois la civilisation européenne.
»
Tiré d’un entretien de Paul Jandl avec Robert Menasse, publié
le 19 décembre 2018 dans la Neue Zürcher Zeitung (NZZ).
Le recueil de Menasse en français est paru en 2015 sous le titre
«En finir avec les nationalismes. Pour une Europe de la paix
et une nouvelle démocratie» (Editions Buchet/Chastel).
Kontakt mit Andreas Gross
Nach oben