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Croyez-vous qu'une image vaut mille mots ?
Julian Hetzel: L'impact qu'une image peut créer est énorme. Nous vivons à une époque de domination visuelle - la quantité d'images (vidéos ou images fixes) qui sont créées, consommées et partagées sur une base quotidienne, a augmenté avec la démocratisation des outils de documentation (smartphones). J'ai toujours été beaucoup plus intéressé par les images que par tout le reste. Avant de découvrir le théâtre, j'ai étudié la communication visuelle et appris à créer, lire et manipuler des images. Mon travail commence toujours à partir d'images, et d'un concept - le texte s’insère beaucoup plus tard.
Pourquoi avez-vous choisi une approche politique et documentaire dans votre art ?
Nous vivons dans un monde beau, inspirant, mystérieux et diversifié. Et nous vivons à une époque qui est bruyante, bizarre, brutale et injuste. Alors, comment puis-je faire face à ces conditions ? Comment faire politiquement de l'art au lieu de faire de l'art politique ? Quelle langue parler pour être compris ? Quels mots choisir pour se faire entendre ? Je crois que pour relier l'art au monde en dehors du théâtre et inviter le réel dans la boîte noire (et vice versa), ce n’est pas une approche selon le concept du ready-made, mais une nécessité de créer à partir du et pour le monde qui m'entoure. Je suis un accro à l'information et un être politique. Je ressens le besoin de répondre à cette folie par des déclarations explicites et accessibles. Et c'est pourquoi l'art doit être fort, bizarre, brutal, injuste, beau, inspirant, mystérieux et diversifié !
Qu'est-ce que ce spectacle représente pour vous et a-t-il influencé votre relation à la création ?
Si tu fais de la merde, il faut que ça pue !
Cette phrase de Sodja Lotker a résonné dans mon esprit après une séance de feedback pendant le processus de création de la pièce, et j'ai compris que je devais aller jusqu'au bout, arrêter de me retenir et suivre et embrasser mes fantasmes les plus sombres pour que ça marche. Il est important de cultiver votre folie, d'écouter vos désirs et de faire confiance à vos pires idées. Nous avons trouvé la formule : quelque chose de mauvais est quelque chose de juste.
A un moment donné, j'ai présenté un projet que presque personne dans l'équipe n’était enclin à soutenir. Mais j'étais convaincu que cette idée pouvait faire une différence. J'ai donc insisté et convaincu l'équipe de suivre ma proposition et de me faire confiance - d'impliquer un groupe de personnes réfugiées comme visiteuses et visiteurs dans le musée. Il faut parfois sauter dans la boue pour se salir les mains....
Votre spectacle cherche-t-il à exposer, à condamner ? Si oui, quoi ?
All Inclusive est une œuvre à plusieurs niveaux qui s'articule autour de l'esthétisation de la violence et de l'économie de l'empathie. L'œuvre interroge le système hypocrite du marché international de l'art et ouvre un espace pour discuter et questionner la capitalisation de l'empathie et de l'art dit " politique". Elle soulève un sujet d'actualité brûlant aujourd'hui : la possession par rapport à l'appropriation. À qui appartiennent les histoires et les images qui font l'objet de la discussion ? Qui a le droit de partager ces histoires ? Qui devrait profiter de la multiplication et de la diffusion de ces récits ? Quel est le rôle de l'artiste, du commissaire d’exposition et du public dans tout cela ?
Essayez-vous de critiquer certaines pratiques artistiques ?
Je sais que je fais beaucoup plus partie du problème que de la solution. Ma carrière s'appuie en quelque sorte sur l'appropriation de matériaux qui ne m'appartiennent pas nécessairement, elle est basée sur la transformation de la souffrance des autres en produits artistiques. Je considère All Inclusive comme une œuvre autocritique dans laquelle je cherche à rendre l'art et moi-même vulnérables...
La beauté est-elle nécessaire, même dans l'horreur ?
Il y a un certain potentiel de beauté dans la destruction et il y a tout un héritage artistique qui travaille autour de cette idée. Différentes approches ont permis de conférer à l'horreur une qualité esthétique. Si vous regardez la destruction au ralenti, ou si vous tournez en boucle un événement encore et encore et encore – à un moment donné, votre perception s'éloignera de ce que vous voyez pour découvrir des éléments nouveaux et invisibles.
Nous vivons dans un monde en perpétuel changement et nous ne pouvons pas revenir au monde idéalisé où nous avons été jadis... Nous devons nous adapter à cette réalité et accepter les faits et puis partir de là. Nous devons apprendre à aimer les ruines et le chaos, car c'est tout ce que nous avons.
L'art s'est-il développé au détriment de sa relation au monde et de l'horreur ?
Permettez-moi de proposer un nouveau terme en guise de réponse, qui a été introduit pour décrire mon travail : empathyporn (porno empathique).
Je pense qu'il est important de reconnaître que l'art est un catalyseur de la réalité. L'art a le pouvoir de transformer et de créer de nouveaux systèmes de valeurs. L'art est devenu un outil de recyclage qui produit dans certains cas des "dommages collatéraux". L'art a besoin du monde pour alimenter le moteur de ce système et nourrir les esprits créatifs pour produire des réponses artistiques à cette situation. Tout peut être absorbé et transformé en marchandise par l'art.
Est-ce que vous questionnez aussi le rôle du public ? Pour lui faire prendre conscience de ses responsabilités ?
Je m'intéresse à la fine ligne entre les concepts de spectateur ou spectatrice et de témoin. Quand est-ce que voir devient faire ? Quand est-ce que regarder devient tuer ? Quand devient-on complice ?
Nous en savons tellement sur ce qui se passe dans le monde aujourd'hui, mais comment est-il possible que nous restions si calmes et tranquilles ? Je pense à la base aérienne militaire de l'armée américaine à Rammstein (Allemagne) et à bien d'autres questions qui se posent sous nos yeux....Dans mon travail, j'essaie de créer des simulations immersives de la réalité pour tester et expérimenter l'hyper réel – pour voir tous les détails et forcer les yeux à s'ouvrir en grand.
A-t-il été facile de prendre ses distances par rapport à ce que les débris représentaient lorsqu'ils ont été sélectionnés ? Pourquoi avoir pris des débris en Syrie et comment les avez-vous choisis ?
L'idée d'importer des débris d'une zone de conflit en Syrie est basée sur le concept du ready-made et je comprends que c'est la matérialisation la plus directe et la plus littérale de mes questions de recherche sur l'esthétisation de la violence. Durant les premières répétitions, nous travaillions avec des gravats que nous avions pris sur un chantier de construction derrière le théâtre de Leipzig. Mais au moment où le vrai matériel est arrivé de Homs, il a changé la gravité de la scène et peut-être même de l'ensemble de la pièce. Cette proposition a littéralement "fait exploser beaucoup de poussière". La friction entre ce qu'est le matériau et ce qu'il représente est si forte qu'il faut se souvenir activement de l'encadrement artistique pour voir à travers.
Je m'intéresse aux souvenirs touristiques et en particulier à la différence entre le souvenir et le trophée. Dès que vous entrez dans la boutique de cadeaux du musée théâtral, vous pouvez comprendre cette question et les problèmes qu'elle soulève.
Quelle est votre approche du thème de cette année, l'impact ?
L'art de l'impact est ce qui m'inspire. Je crois aux différentes formes et différents modes de création d'impact, selon les outils et les matériaux utilisés pour créer cette collision. J'ai l'intention de mettre mon public au défi en réalisant des œuvres qui soulèvent des questions sur le monde dans lequel nous vivons. Je me concentre sur la façon dont l'art peut directement influencer et interagir avec la société, l'économie et la politique.
Quel impact espérez-vous avoir avec votre projet ou avec votre pratique artistique en général ?
"La friction crée la forme", et c'est ce que je considère comme l'objectif dans tous mes projets artistiques : générer un choc, créatif, qui soulève des questions sur notre société et notre relation avec le reste du monde.