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Carte postale et territoire.
Benoît Chattaway, photographe
En 1931 Walter Benjamin conclut sa Petite histoire de la photographie en statuant, pour assurer l’authenticité de la photographie, sur la nécessité d'un “travail de rédaction des légendes, qui intègre la photographie dans une littérarisation de toutes les situations de la vie et sans lequel toute construction photographique ne peut que rester dans l'approximatif”[1].
Si le rapport texte image revient souvent dans mon dialogue avec le médium photographique, j'admets être justement intéressé par cette spécificité, qu'aurait celui-ci, d’être seulement approximatif. J'aimerais pouvoir trancher, en disant que la seule évocation du réel lui donne une de ses principales forces. Pour peu que l’on accepte un état d'ambiguïté. Mais je ne suis pas sûr que l’on accepte, cet état, pour la photographie. En pratique, les choses ne sont malheureusement pas si simples. Pierre Bourdieu constatait que le monde de l’image était dominé par les mots. Il soulignait toutefois que ces “légendes font voir n’importe quoi”[2]. Comment ne pas actualiser ce constat en pensant aux réseaux sociaux, aux hashtags, aux mèmes? Dans les contextes médiatiques à travers lesquels nous interagissons aujourd’hui, le texte n’est sûrement pas garant d'une authentification de l’image. L’est-il même seulement de sa circulation? En vue de cette dernière, en imaginant par conséquent que cela soit possible, peut-on prendre le risque, en tant que producteur d'images, de laisser une photographie à sa seule pensivité - ce nœud, comme l’écrit Jacques Rancière dans Le spectateur émancipé, entre plusieurs indéterminations[3] - ? Je ne le pense pas. Comment alors ne pas anéantir le potentiel évocateur d'une photographie si l’on persiste à l’accompagner d’une légende? De toute façon, l’image ou une succession d’images suffisent-elles, lorsque l'on établit un système esthétique? Ou bien doivent-elles, afin que l’effet soit perçu, toujours être présentées d’une note d’intention? Admettre cela en tant que producteur, n'est -ce pas, en quelque sorte, admettre l’échec du médium que l’on utilise? Ou pire, sa propre incapacité à l'utiliser efficacement? À une position que j’aimerais absolue, j’admets devoir répondre par le compromis. Reste que la question de l’autonomie de mes images se pose et, en passant, celle de leur agentivité. Là réside, pour ma part, un des défis de la photographie.
Hormis le rapport texte image, il était clair que rien dans notre correspondance ne serait défini à l’avance. D’un document partagé en ligne, nous avons, au moyen de la carte postale, choisi de continuer nos échanges. Communément, de nos jours, la carte postale est une représentation d’un territoire souvent associé au tourisme. Le rapport texte image y est évident puisque l’image est généralement accompagnée d’une légende précisant l'endroit où la photographie a été prise. C’est aussi un objet de communication, où le texte que l’on écrit au destinataire pourrait être interprété comme une assertion de notre passage dans ce lieu. On pourrait voir là une forme d'authentification de l’image.
À travers cette dimension touristique, la carte postale ferait partie, selon le sociologue Dean MacCannell, du processus de sacralisation d’un site[4]. Un lieu considéré comme digne d’être préservé est ainsi désigné. Ensuite, élevé et encadré par des artefacts, ce lieu est mis en valeur puis protégé. Vient la troisième étape qui est celle de sa consécration. Le lieu est reproduit mécaniquement sous forme d’objets - qui sont à leur tour valorisés. Cette quatrième étape serait la plus à même d'amener le touriste au site. La dernière étape, celle de la reproduction sociale, vient quand des entités, des groupes, villes ou régions se nomment après ces lieux. Le terme anglais sightseeing n’a pas de traduction autre en français que faire du tourisme, MacCannell compare cet acte à un rituel moderne défini par une morale et des codes qui lui sont propres. Si l’un va en Europe, il doit voir Paris, il doit voir Notre-Dame, la tour Eiffel et le Louvre et, au Louvre, cet individu doit impérativement voir la Vénus de Milo et la Joconde. Même si dans la dimension assertive, mentionnée plus haut, elle est graduellement remplacée par le selfie, il est sûr que par la carte postale nous pouvons voir certains aspects de Paris.
On pourrait en dire autant de Genève et de la Suisse. On dit souvent de la Suisse que c’est une carte postale d’ailleurs. Cette métaphore peut être interprétée tant positivement que péjorativement. Un peu comme on qualifie une photographie qui serait seulement belle. Mais l’est-elle seulement? Cette “image” incarnant le beau, le calme, la sérénité n’est-elle pas mise au service d’autre chose? Indéniablement, la Suisse a su exploiter les atouts de son paysage pour promouvoir son image de marque nationale. Nation Branding en anglais. Notion élaborée par le conseiller politique britannique Simon Anholt qui la définit comme « l’identité nationale rendue tangible, robuste, communicable et par-dessus tout utile »[5]. La Suisse a créé une unité administrative chargée de promouvoir son image à l’étranger. Elle n’est pas la seule, mais le fait avec succès, car elle arrive souvent en tête du Nations Brands Index, ce classement créé par Anholt qui évalue depuis 2005 la réputation globale de cinquante pays[6]. Selon l’analyse du chercheur, la perception de stabilité, fiabilité, intégrité, véhiculée par des pays comme le Canada, la Suède, l'Allemagne ou la Suisse serait un atout en ces temps perçus comme troublés et face à un monde perçu comme turbulent[7]. Pris sous ces angles, la carte postale pourrait - à l’instar d’une carte d’état-major, d’un billet de banque ou d’un timbre - prendre une dimension géopolitique qu’il me paraît intéressant d’explorer.
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[1] Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie, traduit de l’Allemand par Olivier Mannoni,Paris, Payot & Rivages, 2019, p. 64.
[2] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raison d’agir, 1996, p. 19.
[3] Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 122.
[4] Dean MacCannell, The Tourist: A New Theory of the Leisure Class, Oakland, University of California Press, 1999, p. 43-45.
[5] Wikipédia.org, consulté en avril 2022 https://fr.wikipedia.org/wiki/Image_de_marque_nationale.
[6] Idem.
[7] Simon Anholt, Competitive Identity The new brand management for nations, cities and regions, Londres, Palgrave Macmillan, 2007, p. 70.