Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07039.jsonl.gz/387

17/02/2012
Jeanne d’Arc prêtresse de la Lune
Nicolas Sarkozy a commémoré la naissance de Jeanne d'Arc à Domrémy, en Lorraine: il assume le rôle sacerdotal que lui donne sa fonction: Jeanne d'Arc étant un symbole national. Elle fait partie de ce qu'on peut appeler la religion de la République. J'ai dit ailleurs qu'à mes yeux cette fonction sacerdotale devait être assumée par un collège spécial, et non par des hommes politiques. Mais en soi, je n'ai rien contre le symbole que représente Jeanne d'Arc.
Georges Bernanos, à la fin des Grands Cimetières sous la Lune, fit d'elle la vivante image vivante de la Justice, son incarnation, et il la disait hostile, par conséquent, à toute forme d'injustice, y compris celle que semble approuver l'Église catholique: il fallait allusion aux persécutions dont étaient victimes les républicains espagnols. Il en fait une déesse brillante et argentée, à mon souvenir, et je n'ai rien lu de plus beau, sur la sainte guerrière d'Orléans.
Une statue d'elle orne l'église de Saint-Jeoire-en-Faucigny, où je suis parfois allé me recueillir: je pouvais la contempler, Walkyrie gauloise, dans son armure blanche comme le lys, brandissant une bannière; je songeais à Siegfried contemplant l'image étincelante et immense de Brünnhilde au seuil de sa mort, et il me semblait entrer dans la sphère des Immortelles d'argent qui gardent les portes de la Lune! Un arc-en-ciel l'entourait. Ses yeux luisants étaient ouverts sur l'éternité; son souffle suave parfumait tout l'air; elle me souriait, et m'accueillait de ses bras ouverts, comme elle le fait avec tous ses enfants.
On sait que Charlemagne fit rassembler les textes épiques rédigés par ses aïeux, les Francs. Il n'est pas déraisonnable de penser que des motifs en sont passés dans les chansons de geste. On peut y déceler des motifs de la mythologie germanique, se mêlant intimement aux symboles chrétiens. Une chanson de geste rédigée à Paris donna douze pairs à Alexandre comme on avait donné douze pairs à Charlemagne. On y trouve de vaillantes guerrières: les célèbres Amazones. Elles sont dites prêtresses de Diane, déesse de la Lune, et elles ont des aspects magiques. Dans la mythologie, les suivantes d'Artémis étaient des nymphes, et elles chassaient en sa compagnie; de la chasse à la guerre, le chemin est court. Le mythe des femmes guerrières du monde immortel est universel. Les apsaras khmères se revêtent aussi d'armures, et manient des épées, dans les spectacles qu'elles donnent pour représenter la variante locale du Râmâyana.
Les Amazones étaient réputées se reproduire en capturant des mâles; mais les nymphes ne se reproduisent que par parthénogenèse, de femme en femme, miraculeusement, par le biais d'une parole sainte, sacrée, magique, prononcée par leur mère à tous. Cela rappelle l'Immaculée Conception de la Vierge Marie: sa mère, sainte Anne, l'a engendrée sans passer par un homme; or, sainte Anne se confond, selon beaucoup de commentateurs, à la déesse Mère, à l'esprit de la Terre, de la Nature, à la reine de l'éther cosmique! La Lune est son emblème.
Il était donc important que Jeanne d'Arc apparaisse comme vierge.
On dit que c'est un symbole nationaliste; mais Teilhard de Chardin disait qu'avant de s'unir, l'humanité devait s'accomplir dans toutes ses parties distinctes, dans tous ses embranchements, chacune représentant une qualité de l'humanité prise dans sa globalité: on peut estimer que la civilisation telle qu'on la concevait en France devait aussi trouver son épanouissement hors de l'influence anglaise, afin de mieux donner au monde ce qui lui était propre. Rudolf Steiner admettait que Jeanne d'Arc disait vrai quand elle affirmait que l'archange saint Michel lui avait parlé en secret, avait murmuré au fond de son cœur des paroles saintes. Schiller avait déjà écrit, en Allemagne, une pièce sur elle, qu'avait reprise Verdi dans un opéra. En France, les épopées qui lui furent consacrées à l'époque classique ne convainquirent pas: le sujet était sans doute trop moderne. Jules Michelet lui consacra des pages plus exaltantes, marquées au coin d'un style romantique imité de Victor Hugo. Le sujet est bien plus large qu'il n'y paraît. Le sentiment que la vie culturelle propre à un pays doit rester libre de l'influence d'Etats étrangers est universel: une culture ne s'exprime pleinement que si elle n'est restreinte par rien, et les frontières semblent n'avoir été créées que pour permettre l'épanouissement libre de la culture. Elles deviennent pernicieuses, évidemment, quand elles permettent à un Etat de priver de liberté la vie culturelle sur le territoire qu'il contrôle. Alors il apparaît que la liberté doit devenir individuelle, et qu'au cas où la liberté individuelle est universellement respectée, au cas où la vie culturelle est assumée par chaque être humain, et défendue par tous les Etats, les frontières deviennent vaines. Or, de cette liberté individuelle, Jeanne d'Arc donne une image, déjà au quinzième siècle: car elle a agi de son propre chef, en dehors d'un clergé, en assumant personnellement une relation avec l'ange du temps, de l'histoire. Lorsque la Première République française érigera à Paris une statue d'or au génie de la Liberté, ne montrera-t-elle pas directement cet ange? Jeanne d'Arc a même agi contre les lois sociales, qui interdisaient à une femme de porter une armure et de s'habiller en homme. Lorsque le feu qui brûlait dans son âme brûlera dans la plupart des âmes, les peuples pourront librement s'unir, et même se confondre: ils ne pourront plus rien y perdre.