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Sur le vif - Samedi 26.06.21 - 10.14h
Nulle Histoire des Allemagnes n'est envisageable sans une Histoire de la langue allemande, une Histoire des mots allemands.
Si vous ambitionnez d'établir, sur de longues années de votre vie, une approche du monde germanique qui tienne un peu la route, vous ne pourrez vous contenter de l'Histoire politique, déjà complexe par ailleurs. Ni de l'Histoire économique, fondamentale et passionnante. Ni de l'Histoire religieuse : au pays de la Réforme, elle est centrale. Ni de l'évolution musicologique, celle qui me passionne le plus. Ni de la fréquentation des poètes, des artistes.
Non. Il vous faudra entrer, en profondeur, dans l'Histoire de la langue allemande, elle-même. J'ai eu l'occasion, naguère, de me frotter au Mittelhochdeutsch, au Althochdeutsch, tout comme un étudiant en français s'initie aux textes médiévaux. Mais le Moyen-Âge, pourtant si fondateur dans l'identité germanique telle que la récupéreront le Sturm und Drang, puis le Romantisme, à partir des années 1770, j'ai choisi en 2015 de ne pas l'inclure dans mon champ d'investigations, déjà immense, circonscrit de 1522 à nos jours.
1522, c'est l'acte majeur de l'Histoire allemande : la traduction de la Bible, par Martin Luther, en allemand de son temps. C'est un acte politique, qui affranchit les Allemagnes de Rome, et préfigure une existence propre du monde germanique face au Saint-Empire. Ce dernier, fondé par Charlemagne en l'an 800, tiendra tout de même jusqu'à la défaite d'Iéna, en 1806. Mais avec Luther, une certaine Allemagne est née, et c'est le grand Frédéric II de Prusse, entre 1740 et 1786, qui affirmera sa puissance, sa détermination, sa rupture des liens avec l'Autriche, son tropisme vers l'Est.
C'est donc, au début du 16ème siècle, une Histoire de mots qui détermine le destin du peuple allemand. Une traduction. Luther part des langues anciennes, l'hébreu, le grec, il s'enferme dans le Château de la Wartburg, et il oeuvre jour et nuit à une transmutation philosophale : rendre ce texte accessible à tout lecteur (on vient d'inventer l'imprimerie), et surtout à tout auditeur (le dimanche, à l'église) des Allemagnes. Par rapport à Rome, c'est un acte d'affranchissement sans précédent. Luther ne l'opère pas par les armes. Mais par les mots.
J'aurai l'occasion, maintes fois, de revenir sur la suite, déjà souvent abordée dans les 32 premiers épisodes de ma Série : l'Aufklärung, au 18ème, ça passe par les mots ; le Sturm und Drang, puis le Romantisme, ça passe par une prodigieuse exhumation des mots médiévaux ; le saisissant Dictionnaire de la langue allemande, des Frères Grimm, ça passe par une mise en lumière des mots allemands, dans leurs souches médiévales, leurs inflexions dialectales ; l’œuvre de Bertolt Brecht, c'est une incessante alchimie sur les mots ; le théâtre de Heiner Müller, la Cassandra de Christa Wolf, c'est une orfèvrerie de mots ; la prose de Günter Grass, complexe et picaresque, c'est une féérie de mots ; le Troisième Reich, c'est la réduction du langage à quelques mots que tous doivent utiliser ; le travail de Friedrich Hölderlin sur Sophocle, ce sont des mots appliqués à d'autres mots ; l'Hymne à la Joie, à la fin de la Neuvième Symphonie, ce sont les mots de Schiller sublimés par la musique géniale d'un homme sourd ; le principe même du Lied, c'est faire coller une note à chaque syllabe d'un mot ; l'immense poète Paul Celan, surgissant du néant après la Shoah, il ne lui reste que les mots pour continuer à vivre ; lorsqu'il choisit de quitter ce monde, à l'âge de 50 ans (avril 1970), il opte pour le Pont Mirabeau pour se jeter dans la Seine. On prend congé de la vie, sous l'ombre d'un autre poète, Guillaume Apollinaire.
Dans les longues années qui me restent pour rédiger les 112 épisodes restants de ma Série (je ne suis absolument pas pressé), je continuerai à vous parler d'Allemagne en vous parlant des mots. Et je continuerai mon exploration, en profondeur, de l'évolution musicale, depuis Buxtehude et Bach jusqu'aux créateurs les plus contemporains. C'est un voyage dans les entrailles auquel je vous convie, celles de la langue, des mots, des notes et des sons. Mais il y aura aussi la sidérurgie, le charbon, la chimie, l'optique. Le destin allemand est une totalité. Dont il s'agit de retrouver, peut-être un jour, le fil conducteur. Chez Richard Wagner, on appelle cela le Leitmotiv. Tenter de le retrouver est une oeuvre de vie, face à la mort. L'affirmation d'une filiation, face à la déshérence.
Pascal Décaillet