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21/03/2017
On évoque des robots qui battent les êtres humains aux échecs, au poker, et les battront bientôt au tennis, au rugby, et on s'extasie, parce qu'on pense que ces jeux sont le propre de l'homme. François de Sales dénonçait l'attachement des êtres humains à ces activités ludiques, qu'il ne condamnait pas en soi, néanmoins: elles étaient un passe-temps. Un délassement. Il les recommandait le soir, après le repas et avant ses prières. Mais l'époque moderne les sacralise.
Elles constituent un délassement parce qu'au fond, elles participent de la nature animale de l'être humain, et qu'il faut bien la laisser s'exprimer, si on n'a pas, tel un saint, pu transformer ces instincts en pur amour. L'époque moderne les sacralise parce que, comme le disait Jean-Henri Fabre, elle aime bien rabaisser l'être humain à l'état animal, sous prétexte de hausser les animaux jusqu'aux humains.
Il est normal que les robots soient plus puissants que les hommes lorsqu'il s'agit d'activités purement manuelles ou intellectuelles. Peut-être est-il providentiel que les robots montrent leur supériorité dans ces domaines, parce que, par leurs limites, ils montreront ce qui est réellement, spécifiquement humain. Jean-Michel Truong, à propos du transhumanisme, a déclaré un jour que, une fois l'être humain mécanisé dans tout ce qu'on peut concevoir, on verra apparaître, comme une forme de preuve, de révélation, ce qui est humain d'une manière irréductible, et à quoi on n'avait jamais pensé.
Je lui ai dit: Mais, prophétiquement, ne peut-on pas déjà donner des pistes? C'est difficile: contre toute piste, les arguments peuvent être multipliés, parce que ce qui est irréductiblement humain est au-delà de ce que le langage humain a l'habitude d'exprimer.
Mais pensons à certaines choses. Pour trop de philosophes, l'être humain est seulement un corps, dirigé par un système nerveux évolué. Cela correspond exactement à ce qu'est un robot. Le psychisme est réduit aux concepts, et lorsqu'on parle de sentiments, on les ramène aux idées, lorsqu'il est question de pulsions volontaires, c'est ramené à des intentions conscientes. Il est donc presque impossible de se comprendre: la psychologie n'admet pas une vie propre des sentiments, indépendamment des pensées, ni une vie propre des pulsions volontaires, indépendamment des intentions conscientes.
Pensons à ce qu'on peut appeler le sentiment moral. Pour la philosophie ordinaire, il s'agit là d'un concept moral inoculé, arbitraire en soi, ou correspondant à des intérêts instinctifs. Or, pour moi, il n'en est rien. Le sentiment moral émane d'un sentiment de l'équilibre général, du rythme des choses, de l'harmonie de ce qui se meut. On veut cerner physiquement le sentiment: on ne parvient à localiser que des parties du système nerveux, du cerveau. Mais pour moi, le sentiment est dans ce qui se meut: dans le rythme interne. Celui-ci n'est pas dénué d'âme. Ce qui me lie au monde extérieur, et qui fait qu'il m'attire ou me repousse, c'est le rapport spontané que, par la respiration, j'entretiens avec lui: je l'absorbe, et l'aime, je le rejette, et ne l'aime plus.
Or, le robot ne respire pas. Il est fait d'une matière morte, et les pensées qui l'habitent sont mortes. S'il pense, il trouve le vivant inefficace, parce qu'il peut tomber malade, ou être troublé dans ses pensées par sa subjectivité - ce que spontanément, inexplicablement, il aime ou déteste. Cette subjectivité, combattue par le matérialisme et l'intellectualisme, est, disait Charles Duits, non pas le négligeable, dans l'être humain, mais son centre, ce qui le rend spécifique et précieux.
En effet, c'est par elle que l'être humain sait que la vie est supérieure à la mort - même quand elle perd contre elle au poker. Il le ressent en profondeur. Or, c'est un principe universel, que la vie soit supérieure à la mort. Elle l'est moralement. Et la preuve qu'on peut en donner est que l'homme qui assume ce sentiment vit mieux et plus agréablement que s'il ne l'assume pas.
C'est aussi par lui qu'il sait être supérieur aux robots, et penser mieux, parce qu'avec plus de cœur. Il ne se contente pas de se représenter des concepts: il en imagine, dans sa subjectivité vivante, de nouveaux, et crée notamment un horizon moral, dans la lumière du soleil couchant. Sa vie morale n'est pas faite de procédures apprises, mais d'intuitions subjectives qui intègrent miraculeusement l'évolution des temps, et dont émane réellement la Civilisation.
La poésie mythologique d'un Goethe, voilà ce qui est proprement humain: une mythologie nouvelle, avec un sens nouveau, pour accompagner ce qui est nouveau au fil du temps, dans le rythme du temps.
05/03/2017
J'ai pratiqué abondamment deux auteurs qui opposaient moralement les outils traditionnels et les machines au détriment des secondes: Jean-Alfred Mogenet, mon arrière-grand-oncle, poète distingué en patois de Samoëns, et J.R.R. Tolkien.
Le premier haïssait les machines, qu'il trouvait sans âme, alors que les vieux objets, utilisés par les ancêtres, en étaient pleins. Le second, au début du Seigneur des anneaux, fait l'éloge des Hobbits parce qu'ils se contentent d'outils traditionnels et rejettent les machines, lesquelles il lie au diable: plus loin, elles sont clairement utilisées par le mage noir Saruman, et l'anneau même est une sorte de machine, créée par le pervers Sauron. Cela a-t-il un fondement?
Les machines déclenchent souvent des passions irraisonnées, et les focalisent, voire les cristallisent: elles naissent de désirs démesurés. On peut dire qu'elles en sont la manifestation, avant d'être leur moyen d'assouvissement. Et pour Tolkien, elles matérialisaient les pulsions égoïstes, sans réaliser aucun authentique miracle. Ainsi s'expliquent les rapports particuliers que son héros Frodo entretient avec l'anneau.
Les vieux outils, cependant, sont-ils si purs? On pourrait aussi dire qu'ils ont été inventés pour servir des besoins égoïstes.
Maniés en toute modération et piété par les ancêtres, ils avaient, aux yeux de Jean-Alfred Mogenet, une forme de sainteté que les machines, nées de l'orgueil humain, ne partageaient pas. En elles brûle le feu de l'arrogance humaine. Les vieux objets, consacrés par la tradition, renvoient à un temps où on se contentait de peu, et où le cœur était tourné vers la divinité, vers l'âme du monde, et la vie morale. Ils rappellent l'époque religieuse qui a précédé la nôtre. Ils n'étaient utilisés que par habitude, parce que d'autres les avaient créés avant eux, de telle sorte qu'eux-mêmes n'avaient pas la même tache, sur leur âme, que les modernes qui prétendaient renouveler l'outillage. En quelque sorte, les vieux outils étaient nés de la nature même, non de l'artifice.
Toutefois, si, comme lui catholique traditionaliste, Tolkien était totalement d'accord avec mon parent, il ajoutait une dimension qui atteste de son génie supérieur: le sens de la beauté, et l'amour qui présidait à la confection des objets.
Cela n'était que suggéré par mon arrière-grand-oncle. Chez Tolkien, c'était affirmé. L'objet saint avait été créé par amour pour autrui, et non, comme la machine, dans un élan d'égoïsme caractérisé. Cela faisait des objets purs de véritables œuvres d'art.
L'art, en effet, sanctifie le besoin humain; la beauté, matérialisation dans l'objet de la vie morale, fait pardonner les désirs, en les transfigurant. L'amour est en effet ce par quoi le beau et le juste se lient.
La science-fiction, j'en ai parlé, affirme que l'âme naîtra aux machines grâce à la complexification technique; en attendant, c'est la science-fiction qui leur attribue une âme, dans ses projections futuristes! En réalité, Jean-Alfred Mogenet le disait, c'est l'homme qui donne une âme aux objets, quel que soit leur degré de complexité. Les vieux objets sont un pont avec les ancêtres: ils sont les messagers de ces derniers, désormais purs esprits dans le monde spirituel!
Les passions humaines créent l'âme des objets auxquels ces passions se vouent. Et si le sentiment est pur, sain, ou même saint parce qu'il cherche à créer, dans l'objet, la beauté des anges, l'âme de l'objet sera douce et bonne, voire grandiose. Mais si la passion qui brûle l'être humain est celle d'obtenir le pouvoir d'un dieu en restant sur Terre, en demeurant dans la matière, l'être élémentaire qui se glisse dans l'objet acquiert une forme monstrueuse, devient un démon.
Chaque être humain a en lui l'ange et le démon. L'objet beau, pur, accueille l'ange; l'objet immonde, créé pour assouvir les bas instincts, accueille le mauvais esprit.
Pour Henry Corbin, les images créées par les pulsions humaines, bonnes ou mauvaises, sont destinées à se matérialiser, à prendre vie, à devenir vraies. En ce sens, l'être humain est bien destiné à créer des êtres vivants. Mais pas de la manière qu'on croit, en s'appuyant sur les mécanismes apparents du vivant, et en leur soumettant la matière. Car cela n'est qu'une singerie, et n'a pas plus de réalité que n'est un homme la statue qui le représente. L'homme, qu'il le veuille ou non, crée des formes qu'il ne voit pas, qui ne s'incarnent pas. Ses pensées sont emportées par le vent. Les plus pures, les plus belles, les plus nobles, se hissent jusqu'à l'orbe de la Lune, où elles prennent vie. Les autres demeurent dans l'atmosphère terrestre, où elles errent sans but et sans objet. Or, toute pensée se cristallise - se substantialise - quand elle trouve à se mirer dans l'objet qu'elle crée.
17/02/2017
J'ai lu récemment un excellent roman, palpitant et bien écrit, d'un style à la fois ferme et imagé, souple et drôle, Le Successeur de pierre (1999) de Jean-Michel Truong. J'en ai déjà fait le compte-rendu général ailleurs. Je voudrais parler aujourd'hui d'un aspect et d'un passage qui m'ont étonné.
Dans le livre, l'auteur donne des noms d'êtres animés à des logiciels. Les personnages, en effet, agissent principalement à distance, par le biais d'Internet, et c'est une force du récit, que de s'être placé dans cette perspective. Comme les identités des gens qui interviennent sur la Toile sont problématiques, l'intrigue en joue, et le héros passe beaucoup de temps à chercher qui sont vraiment ses interlocuteurs, au-delà de ceux qu'ils prétendent être. Il s'avère finalement qu'il est en relation avec des gens d'un rang élevé, fondamentaux pour l'ordre du monde. Comme ils agissaient dans des chapitres apparemment sans lien avec l'intrigue principale, le tableau général se met peu à peu en place, et c'est rondement mené, intelligent au possible.
Or, les logiciels par lesquels ce héros, appelé Calvin, agit sur Internet, reçoivent de lui des noms d'animaux, parce qu'ils se comportent comme tels: les uns sont des Chiens, parce qu'ils flairent des pistes et les suivent, les autres des Saumons, parce qu'ils remontent des interventions jusqu'à leur source. Enfin il existe aussi des Gnomes, qui ont déjà un mécanisme moral, une procédure répondant à un comportement, oscillant entre hostilité et bienveillance selon les situations. (Leur rituel en trois temps leur permet de dominer les autres logiciels, aux comportements moins judicieux.)
En lisant ces pages, je me disais que l'auteur était plaisant, et qu'il maîtrisait à merveille l'art de la personnification. Dans la préface que j'ai donnée aux poèmes en patois de Samoëns de mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet, je remarquais que la poésie de celui-ci était essentiellement constituée de personnifications: il douait d'âme les objets traditionnels, les outils des paysans. Mais il refusait de faire de même avec les objets modernes, qu'il détestait, et disait vides. Il parlait du balai comme s'il agissait de lui-même, et n'aurait pas admis que l'aspirateur pût avoir les mêmes honneurs!
Dans mon texte, je remarque que c'est assez arbitraire, car on est toujours prêt à attribuer une âme à un objet qu'on a utilisé et qui a rendu de grands services, qu'il soit ancien ou moderne. Je me souviens que quand ma première voiture, une petite Ford verte, a rendu l'âme, j'en ai parlé à mes amis comme si, la malheureuse, après avoir vaillamment parcouru des kilomètres, et avoir porté ses propriétaires sur toutes les routes, elle s'était envolée au ciel, délaissant son corps inerte sur terre. Là, sous la forme d'un carrosse d'or, elle portait les anges, les saints, et roulait sur des routes de velours, sans créer autour d'elle aucune mauvaise odeur, ne laissant dans son sillage que de suaves parfums - et voici! sa carrosserie, entièrement refaite, avait des formes souples et dénuées d'angles, luisantes et polies, et était incrustée de nombreuses pierres précieuses, qui étincelaient! On la sentait palpiter, comme si elle fût vivante. Et, à l'avant, le sigle de la marque avait été remplacé par un symbole divin, un Tau signifiant l'accueil au paradis!
Était-ce blasphématoire? Je ne sais. Je ne suis pas sûr. Comme le paradis ne peut pas être pollué, je disais que la tiraient des chevaux de feu, qui étaient en elle, et la couronnaient de gloire. Peut-être même qu'elle portait la sainte Vierge et l'Enfant Jésus!
Je ne suis pas sûr que ce soit blasphématoire, car je crois en la rédemption de la matière, en sa spiritualisation. L'art la transfigure, et l'imagination qui s'appuie sur le souvenir pour lier son objet au monde divin, réellement a le pouvoir de le placer dans l'éther de lumière. Voilà pourquoi la Jérusalem céleste ne saurait être un lieu vide, fait seulement de clarté pure: en son sein des formes se voient encore - y compris celles des voitures qu'on a aimées, et chantées. Elles y acquièrent une âme, un être élémentaire s'y place, et s'y met au service des dieux!
Dans la réalité terrestre, il n'en est pas ainsi. Le minéral ne devient pas vivant, parce qu'il n'est minéral que parce qu'il est mort. Or, un passage du livre de Jean-Michel Truong dit le contraire. La mère du héros, dans une sorte de testament, affirme que les logiciels agissant sur Internet sont vivants parce qu'ils se comportent conformément au système de Darwin. C'est son principal argument.
Je veux bien faire confiance à Jean-Michel Truong, spécialiste de l'intelligence artificielle. Je veux bien le croire, lorsqu'il dit que les logiciels peuvent se comporter comme dans le système de Darwin. Mais si c'est le cas, pour moi, cela signifie que Darwin a décrit la vie telle qu'elle se manifestait, a décrit la matière telle qu'elle agit quand la vie s'y est placée, mais qu'il n'a jamais saisi l'essence de la vie. Car même si les machines se comportaient comme des êtres vivants à ce point, je ne les croirais pas vivantes. La vie est au-delà. Et reproduire le mécanisme qu'elle crée dans la matière, ce n'est pas la faire apparaître.
Certes, le matérialisme prétend que ces mécanismes sont bien ce qui l'a fait apparaître. Mais je n'en crois rien. Pour moi, c'est le contraire, c'est la vie qui a fait apparaître ces mécanismes. En soi, je la crois d'essence spirituelle, et rien selon moi ne peut la contraindre à apparaître, même pas l'imitation de ses mécanismes.
Au fond, sous une forme plus évoluée, des logiciels qui imitent le vivant dans ses mécanismes ne sont pas plus vivants qu'une statue ne contient l'âme de celui qu'elle représente.
La science-fiction présuppose que plus les outils seront complexes, plus ils seront susceptibles de faire apparaître la vie. Je n'en crois rien. Jean-Alfred Mogenet nous montre que l'âme se place dans les objets même les plus primitifs, du moment que la poésie l'effectue. L'âme est donnée à l'objet par l'homme, par la poésie, par l'art. Un objet devient doué d'âme quand il est beau. C'est parce que la statue de Pygmalion était belle et que son auteur l'aimait, que Vénus a daigné l'animer.
Les personnifications, ainsi, ont pour moi plus de chance de donner la vie à ce qu'elles personnifient, à terme, que la complexification technique. L'essence de la science-fiction, c'est la poésie. C'est elle, non la science, qui donne une âme aux machines.
À cet égard, même ses théories étranges nourrissent l'art. Pour moi, elles ont ce but - ou du moins cet effet.