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Abbaye Saint Benoît de
Port-Valais

ANALYSE. De même que les merveilles qui éclatent à la naissance de saint Jean sont destinées à mettre davantage en relief les grandeurs de Jésus-Christ, ainsi la conduite de Zacharie en face de l'ange fait mieux ressortir la vertu de Marie, que la foi rend mère sans qu'elle cesse d'être vierge. Mais aussi Marie proclame hautement qu'elle doit tout à la grâce de Dieu.
1. Il n'est pas besoin de vous dire quel jour nous célébrons aujourd'hui, puisque vous avez tous entendu lire l'Evangile. Aujourd'hui donc naît parmi nous saint Jean, le précurseur du Seigneur, le fils d'une mère stérile qui annonce le Fils de la Vierge, le serviteur qui annonce son Maître. En effet, l'Homme-Dieu devant avoir pour Mère une Vierge, s'est fait précéder d'un homme admirable qui a pour mère une femme stérile; afin que l'homme admirable se proclamant indigne de dénouer les courroies de ses souliers, on reconnût le Dieu fait homme. Admire Jean autant que tu en es capable ; ton admiration tourne au profit du Christ : au profit du Christ, non pas en ce sens que tu lui donnes, mais en ce sens que tu fais en lui des progrès. Admire donc Jean autant que tu le peux.
Or, tu viens d'entendre de quoi admirer en lui. Un ange l'annonce au prêtre, son père, et celui-ci ne croyant pas, l'ange le rend muet; il reste ainsi sans parole jusqu'à ce que sa langue se délie à la naissance de son fils. Jean est conçu par une femme stérile et de plus avancée en âge : ce qui est l'infécondité ajoutée à l'infécondité. L'ange aussi prédit ce qu'il sera; la prophétie s'accomplit, et ce qu'il a d'extrêmement merveilleux, c'est que dès le sein de sa mère l'enfant est rempli du Saint-Esprit; puis à l'arrivée de sainte Marie, il tressaille dans les entrailles maternelles et salue par ses mouvements Celui qu'il ne saurait saluer encore par ses paroles. Il naît et rend à son père l'usage de la parole; le père, qui n'est plus muet, donne un nom à son fils, et tous admirent des grâces aussi éclatantes (1). Qu'était-ce en effet, si ce n'étaient des grâces ?
1. Luc, 1.
Qu'est-ce que Jean avait jusqu'alors mérité de Dieu ? Qu'a-t-il pu mériter de Dieu, puisqu'il n'existait pas encore ? O grâce vraiment gratuite !
2. Tous sont dans l'étonnement, dans une sorte de stupeur, et sous l'impression qu'ils ressentent, ils disent ce qu'on a écrit pour que nous ayons à le lire : « Que pensez-vous que sera cet enfant ? car la main du Seigneur était avec lui. Que pensez-vous que sera cet enfant? » Il dépasse les bornes de la nature humaine. Nous connaissons les enfants ; mais « que pensez-vous que sera celui-ci ? » Pourquoi dire : « Que pensez-vous que sera cet enfant, car la main du Seigneur est avec lui ? » C'est que si nous savons déjà que la main du Seigneur est avec lui, nous ignorons encore ce qu'il sera. Sans aucun doute il deviendra fort grand, puisqu'il est si grand au début. Que sera ce petit qui est si grand ? Que sera-t-il ? La faiblesse humaine est à bout, tous les esprits attentifs sont saisis d'effroi. « Que pensez-vous que sera cet enfant? » Il sera grand : que sera donc Celui qui l'emportera sur lui en grandeur? Il sera fort grand : que sera donc Celui dont la grandeur l'emportera sur sa grandeur ? S'il doit être si grand, lui qui vient de commencer, que sera Celui qui était auparavant? Qui était auparavant? Que dis-je? Avant le précurseur était Zacharie ; à plus forte raison Abraham, Isaac et Jacob, le ciel et la terre étaient avant lui. Que sera donc Celui qui était dès le commencement? En effet, « au commencement » , avant l'existence de Jean et de tous les autres hommes, « Dieu fit le ciel et la terre (1) ». Veux-tu savoir ce qu'il employa pour cela ? Au commencement
1. Gen. I, 1.
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Dieu ne fit pas le Verbe, car le Verbe était : « Au commencement était le Verbe», non pas un Verbe quelconque, car « le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui ». Or, ce Verbe, qui était dès le commencement, s'est fait à son tour, pour ne laisser pas périr ce que lui-même avait fait : « Que pensez-vous que sera cet enfant? car la main du Seigneur est avec lui ». Si un enfant doit être si grand parce que la main du Seigneur est avec lui, que sera la main du Seigneur elle-même ? Car cette main du Seigneur n'est autre que le Christ, que le Fils de Dieu, que le Verbe de Dieu. La main du Seigneur, en effet, n'est-elle pas Celui par qui toutes choses ont été faites? « Que pensez-vous que sera cet enfant? car la main du Seigneur est avec lui ». O faiblesse humaine ! que feras-tu en face du Juge, puisque tu es si peu sûre en face de son héraut? :gais qu'est-ce que je viens de dire moi-même? Je rentre dans des considérations purement humaines. Qu'est-ce que je viens de dire? Je viens de parler de héraut, de juge. Un héraut n'est-il pas un homme? un juge n'est-il pas un homme-? J'ai donc parlé de ce qui était visible dans le Christ : qui parlera de ce qui restait caché ? « Le Verbe s'est fait chair (1) » , sans toutefois se changer en chair. Le Verbe s'est fait chair en prenant ce qu'il n'était pas, mais sans rien perdre de ce qu'il était.
Nous venons d'admirer la naissance de son héraut, que nous célébrons aujourd'hui: ne nous lassons pas de considérer Celui qui en était le but.
3. L'ange Gabriel descendit près de Zacharie ; il, ne vint pas vers Elisabeth son épouse et la mère de Jean ; l'ange Gabriel vint donc vers Zacharie et non vers Elisabeth. Pourquoi? Parce que c'était Zacharie qui devait donner Jean à Elisabeth. Or, il convenait qu'en annonçant la future naissance de Jean, l'ange s'adressât à celui qui le donnerait, plutôt qu'à celle qui le recevrait. Jean devait être le fils de l'un et de l'autre, le fruit de l'union d'un homme et d'une femme; mais, encore une fois, ce fut au père que l'ange l'annonça. Dans son message suivant, ce fut à Marie et non à Joseph que fut envoyé le même ange Gabriel, parce qu'en Marie devait se former et prendre naissance la chair du Fils de Dieu. En quels
1. Jean, I, 1, 2, 14.
termes l'ange prédit-il au prêtre Zacharie qu'il allait avoir un fils? « Ne crains pas, Zacharie, lui dit-il, la prière est exaucée ». Mais quoi? mes frères, ce prêtre était-il entré dans le Saint des saints pour demander des enfants au Seigneur? Loin de nous cette idée. Comment prouver que ce n'était pas pour cela, demandera-t-on, puisque Zacharie n'a point fait connaître ce qu'il venait de demander ? Je ne ferai qu'une seule et courte observation : Si Zacharie avait demandé un fils, il aurait cru quand Dieu le lui fit annoncer. L'ange lui assure qu'un fils lui naîtra bientôt; il ne le croit pas, et c'est ce qu'il venait de demander. Prie-t-on sans espoir? Ne croit-on pas quand on espère? Si tu n'espères pas, pourquoi demandes-tu ? Si tu espères, pourquoi ne crois-tu pas? Que dit donc l'ange? « Ta prière est exaucée; car Elisabeth concevra et t'enfantera un fils ». Pourquoi ? «Parce que ta prière est exaucée ». Supposons que Zacharie ait demandé Pourquoi ? est-ce que j'ai sollicité cette faveur? L'Ange n'eût été ni trompeur en répondant; « Ta prière est exaucée ; car ton épouse t'enfantera un fils ». Pourquoi, en effet, cette raison donnée par l'Ange? C'est que Zacharie sacrifiait pour le peuple ; il sacrifiait pour le peuple, en sa qualité de prêtre. Or, le peuple attendait le Christ, et Jean l'annonçait.
4. Le même Ange, cependant, dit à la Vierge Marie : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » ; déjà est avec vous Celui qui doit venir en vous : « Vous êtes bénie parmi les femmes ». Un idiotisme de la langue hébraïque, c'est d'appeler femmes toutes les personnes du sexe ; c'est ce qu'attestent les saintes Ecritures, et c'est ce que je remarque pour prévenir l'étonnement ou le scandale de ceux qui n'ont pas l'habitude d'en écouter la lecture- Ainsi le Seigneur y dit quelque part en termes formels : « Mettez de côté les femmes qui n'ont pas connu d'homme (1)». Rappelez-vous aussi nos origines. Quand Eve fut formée du côté d'Adam, que dit le texte sacré ? « Dieu lui tira une côte et en bâtit la femme (2) ». Dès ce moment, Eve est appelée femme ; et pourtant, quoique tirée d'Adam, elle ne s'était pas encore unie à lui. Lors donc que vous entendez l'Ange dire à Marie.: «Vous êtes bénie parmi les femmes », comprenez ces paroles dans le même sens que si nous
1. Nomb. XXXI, 17, sel. les Sept. 2. Gen. II, 22.
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disions aujourd'hui, : Vous êtes bénie parmi les personnes du sexe.
5. Un fils est promis à Zacharie, un fils aussi est promis à sainte Marie, et celle-ci prononce à peu près les mêmes paroles qu'avait proférées Zacharie. Qu'avait dit Zacharie? «Comment m'assurer de cela? car je suis vieux; de plus mon épouse est stérile et fort avancée en âge». Que dit à son tour sainte Marie? « Comment cela se fera-t-il? » Les expressions se ressemblent; les dispositions sont fort différentes. Si l'oreille nous dit que les paroles sont semblables, apprenons de l'ange même combien sont dissemblables les intentions. David, après son péché, fut repris par un prophète et s'écria: « J'ai péché », et aussitôt il lui fut répondu : « Ton péché t'est remis (1)». Saül aussi pécha et fut également repris par un prophète; il répondit aussi : « J'ai péché », mais son péché ne lui fut point pardonné, et la colère de Dieu continua à peser sur lui (2). Ici encore n'est-ce pas le même langage avec des dispositions contraires? Ah ! si l'homme entend la voix, c'est Dieu qui lit dans le coeur. L'ange vit donc que Zacharie ne parlait pas avec foi, mais avec doute et défiance; il le montra en rendant Zacharie muet et en le punissant ainsi de son manque de foi.
Sainte Marie dit dans un autre sens: « Comment cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme ». Reconnaissez ici sa résolution de garder la virginité. Si elle avait dû lier des rapports avec un homme, comment aurait-elle dit : « Comment cela se fera-t- il ? » Sinon Fils avait dû naître de la même manière que tous les autres enfants, aurait-elle dit : « Comment cela se fera-t-il? » Mais elle avait le souvenir de sa résolution, la conscience de son voeu sacré, car elle savait ce qu'elle avait promis à Dieu, lorsqu'elle disait : « Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d'homme? » Sachant donc que les enfants ne naissent que par suite des relations entre époux, comme elle avait résolu de n'avoir pas de ces relations, lorsqu'elle dit : « Comment cela se fera-t-il? » elle n'exprimait pas un doute sur la toute-puissance de Dieu, elle demandait comment elle deviendrait Mère. « Comment cela se fera-t-il?» Quel moyen est à employer pour y parvenir? Vous m'annoncez un Fils, vous connaissez les dispositions de
1. II Rois, XII, 13. 2. I Rois, XV, 30, 35.
mon âme, dites-moi la manière dont ce Fils me viendra. Vierge sainte, elle pouvait craindre qu'en voulant lui donner un Fils Dieu ne désapprouvât son voeu de virginité; elle pouvait au moins rester dans l'ignorance sous ce rapport. Et si l'ange lui avait dit : Consommez votre mariage, unissez-vous à votre mari ? Dieu ne pouvait parler ainsi; il avait agréé en Dieu son voeu de virginité : il ne faisait même, en l'agréant, qu'accepter d'elle, ce que lui-même lui avait donné. Dites-moi donc, messager divin, « comment cela se fera-t-il? » Reconnais ici que l'ange connaissait le secret, et que Marie, sans manquer de foi, cherchait à le savoir aussi. Aussi, la voyant chercher à s'instruire sans manquer de foi, il ne refusa pas de le lui enseigner. Voici ma réponse, dit-il : Vous resterez Vierge ; croyez seulement la vérité, conservez votre virginité, recevez même ce qui la complétera. Votre foi étant intègre, voire virginité restera sans tache. Ecoutez encore comment cela se fera : « L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ». Sous un tel ombrage on est à l'abri des ardeurs de la passion. « Aussi », parce que « l'Esprit-Saint surviendra en vous, et que la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre » ; parce que vous concevrez par la foi, et que la foi, non les rapports sexuels, vous donnera un Fils; « le Saint qui naîtra de vous s'appellera le Fils du Très-Haut ».
6. Vous qui devez être Mère, qui êtes-vous ? Comment avez-vous mérité cette grâce? Comment se formera en vous Celui qui vous a formée? D'où vous vient donc un tel bonheur? Vous êtes Vierge, vous êtes sainte, vous avez fait un voeu sacré: voilà beaucoup de mérites ou plutôt de grâces reçues. Comment, en effet, avez-vous mérité tout cela? En vous se forme Celui qui vous a formée, en vous se forme Celui qui vous a faite, ou plutôt Celui qui a fait le ciel et la terre. Celui qui a tout fait devient en vous le Verbe fait chair ; il y prend un corps sans perdre sa divinité. Le Verbe s'unit, le Verbe s'incorpore à la chair; votre sein est comme le lit nuptial de cette union mystérieuse; oui, cette union mystérieuse du Verbe et de la chair s'opère dans votre sein; aussi le Verbe est-il comme « l'Epoux sortant de son lit nuptial (1)». Il vous a
1. Ps. XVIII, 6.
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trouvée vierge en y entrant, il vous laisse vierge en en sortant. Il vous rend féconde sans altérer en vous l'intégrité. D'où vous vient cette grâce ?
Je semble peu réservé en faisant ces questions et importuner des oreilles si chastes en parlant ainsi. Mais, je le vois, tout en rougissant, la Vierge me répond et me dit : Vous me demandez d'où me vient ce bonheur? Je rougirais de vous parler de ma félicité; écoutez plutôt la salutation de l'ange, et reconnaissez en moi ce qui fera votre salut. Croyez à qui j'ai cru. D'où me vient ce bonheur ? Que l'ange réponde. Dites-moi donc, ange de Dieu, d'où vient à Marie cette faveur? Je l'ai fait connaître quand je lui ait dit: « Je vous salue, pleine de grâce (1) ».
1. Luc, I, 28.