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Vers la fin de l'Iliade, après la terrible scène où le poète nous fait voir le cadavre d'Hector traîné par des chevaux dans le sang et la poussière, l'atmosphère brusquement s'apaise. Achille en pleurs acquiesce à la demande du vieux Priam et lui rend le corps de son fils ; certes la déesse, sa mère, n'est pas étrangère à ce retournement, mais c'est parce qu'il revoit en Priam son propre père défunt qu'Achille est bouleversé. Le corps d'Hector est ramené chez les Troyens :«Puis c'est Andromaque aux bras blancs qui aux femmes à son tour donne le signal des plaintes funèbres. Elle tient entre ses mains la tête d'Hector
», plus loin, s'adressant à son mari défunt : «Tu ne m'auras pas de ton lit tendu vers moi tes bras mourants ! Tu ne m'auras pas dit un mot chargé de sens que je puisse me rappeler, jour et nuit, en versant des larmes !».1 La parole chargée de sens, PUKINON EPOS. Pas le LOGOS, clair, brillant, plein de cette «rationalité qui est une forme subtile de pouvoir» (Georges Haldas), mais la parole de l'épopée qui exprime les sentiments dans tout ce qu'ils ont de mal défini, d'irrationnel, mais aussi de puissant et de créatif.Qu'on croie ou non que la mort n'est pas la fin de tout, la dernière parole revêt pour les proches une importance décisive. Certes, dans l'histoire européenne en tout cas, on a toujours aimé se rappeler les dernières paroles des gens célèbres, mais bien souvent elles ont été fabriquées dans un souci hagiographique, ou alors c'est le grand homme qui avait en quelque sorte «préparé sa sortie».Les discussions parfois ardentes au sujet de l'état spirituel du mourant, de sa bonne ou mauvaise mort, de son salut, n'ont plus cours. Pourtant, même si les théologiens d'aujourd'hui ne parlent qu'avec beaucoup de retenue de l'au-delà, l'inquiétude millénaire est là. Ceux qui restent se posent des questions. Bien souvent la crainte du «jugement», le bilan d'une vie fait par les autres n'exprime pas un vrai souci du destin éternel du défunt ; c'est plutôt, pour ceux qui restent, la quête d'un modèle éthique au sens le plus précis du terme.Le moment de la mort est-il si déterminant ? Les plus grands philosophes, Jeanne Hersch en parlait souvent, ont échoué à vouloir expliquer le temps. Pourtant tous, rejoignant le bon sens populaire, nous font remarquer que seul le présent, le KAIROS des Grecs, existe. «Le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore
». Il n'est donc pas surprenant que le dernier moment d'une vie soit d'une importance capitale, car pour la personne, sujette au devenir perpétuel, chaque jour est une nouvelle naissance. C'est un constat très banal. Ce que le mourant exprime à ses derniers instants, correspond le plus à ce qu'il est aujourd'hui, et il n'y aura pas de demain. Comme médecins, nous savons bien que les morts subites, inattendues ou prévisibles avec une grande précision sont rares. La fin de vie est très souvent une lente descente vers la mort. Mais, combien de fois, hasard ou bénédiction, le mourant dans un éclair de lucidité a confié à un proche ou à un soignant quelque chose d'essentiel sur lui-même ! Et que dire des hommes et des femmes comateux ou déments depuis des mois ou des années ? Qu'ont-ils pensé, qu'ont-ils souffert, quel a été leur dernier bonheur ? Questions à jamais sans réponse. Pour les parents et amis, la silencieuse présence est souvent riche d'expériences. Plutôt que de «communication non verbale», terme assez sinistre, osons parler d'accompagnement et de compassion. Vivent les soins palliatifs !La plainte d'Andromaque me paraît caractéristique du sexe féminin. En général, c'est l'épouse qui pose ces questions : S'est-il rendu compte ? Qu'est-ce qu'il a dit ? L'inverse, dans mon expérience, est exceptionnel ; l'homme pose rarement des questions ; en peu de mots il exprime sa tristesse et son désarroi d'abandonnique. Pourquoi cette différence ? Rôle traditionnel du mâle, à l'extérieur, et de la femelle au gîte ? Différence psychologique fondamentale ? Parole masculine, opposée à la palette féminine plus riche à exprimer ses sentiments ? La question reste ouverte et les hypothèses fourmillent.Pour Euripide ou Racine, Andromaque n'est pas seulement une veuve, une victime ; c'est une femme noble, parfois hautaine, passionnée et jalouse. Baudelaire,2 suivant Homère, l'a mieux comprise : «Andromaque, je pense à vous !
»Les questions, souvent, s'enchaînent : Est-ce qu'il a souffert ? Etait-il conscient ? S'est-il senti mourir ? Est-ce qu'il a prononcé mon nom? Cette progression dramatique, comme pour Andromaque, cache la question essentielle, la seule dont la réponse permettra de survivre au deuil : M'aimait-il ? ou plus profondément car on est ici hors du temps : M'aime-t-il ?Cette interrogation en rappelle d'autres, hors du contexte de mort inattendue, plus fondamentales, masculines autant que féminines, qu'on entend parfois à la consultation et qui nous laissent souvent désemparés et sans voix : Ma vie a-t-elle un sens ? Ai-je été désiré par mes parents ? Est-ce que je compte pour quelqu'un ? Y a-t-il pour moi une place sur cette terre ?Il faut alors écouter Albert Camus : «Car il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé : il y a du malheur à ne pas aimer».3 Et dépasser, peut-être, cette avant-dernière marche et réaliser que nous existons parce que nous sommes, tous, aimés.* Réflexions à la suite d'un exposé du Pr David Bouvier, à la Faculté des lettres (Histoire des religions) de l'Université de Genève, semestre d'été 2006.Bibliographie 1 Iliade. Chant XIV, v. 743-5.2 Baudelaire C. Le Cygne, Les Fleurs du Mal, uvres complètes, Ed. Laffont, p. 64.3 Camus A. Retour à Tipasa, dans l'Eté. Paris : Ed. Folio, 99-113.