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Annam, juin 1887
Dans un pan de ciel gris et plombé planent de gros oiseaux paresseux. La lumière est plus vive dans le coin en haut à droite, le soleil doit être par là, derrière, mais on ne le voit pas. On le voit rarement, et quand c'est le cas on souhaiterait finalement qu'il s'abstienne tant sa chaleur est cruelle. En bas, visibles en alternance selon les mouvements du bateau, les crêtes des arbres se confondent en un chaotique garde-à-vous végétal, toujours plus dense, toujours plus touffu, comme les mâchoires d'un piège d'isolement qui se referment à mesure que l'on s'éloigne de la côte.
Soudain, le paysage disparaît et la petite cabine rongée d'humidité se trouve plongée dans l'ombre, tandis qu'une face hilare s'inscrit dans l'encadrement du hublot. C'est un enfant, agrippé à l'extérieur et dévisageant sans vergogne l'occupante de la couchette trop épuisée pour réagir. Quelques cris furieux se font entendre et le garçon s'enfuit aussi rapidement qu'il était survenu. Bientôt trois coups sont frappés à la porte, c'est un domestique qui vient présenter des excuses.
Il n'obtient en réponse qu'un gémissement, dont on ne sait s'il est de mauvaise humeur, de douleur ou d'ennui. Sans doute un peu de tout. Pourtant cet incident a le mérite d'avoir sorti Auriane de sa torpeur. La surprise qui l'a éveillée lui donne le courage de se redresser sur sa couche moite. Elle prend une inspiration et se lève enfin. Tout tourne, elle se retient au bord de la tablette en fermant les paupières pour que le monde retrouve son aplomb, du moins autant qu'il est possible sur ce bateau poussif chahuté par les courants et les hauts-fonds du Mékong. La jeune femme ouvre les yeux, en attente. Non, tout va bien, enfin, à peu près. Elle aurait aimé se passer un peu d'eau sur le visage mais la cuvette est vide, alors elle empoigne sa brosse et entreprend de démêler ses longs cheveux châtains. La langueur qu'elle traîne depuis Saigon semble l'avoir quittée, mais elle sait d'expérience, déjà, que ce n'est peut-être qu'un sursis avant la rechute. Cependant, elle a besoin d'air et, surtout de faire bonne figure auprès de l'équipage. Depuis l'escale, il y a bientôt une semaine de cela, elle est, avec le commerçant malade, la seule Européenne qui reste à bord. Les indigènes sont presque livrés à eux-mêmes et, bien qu'ils n'aient qu'à remonter le fleuve, chacun sait qu'en l'absence d'une constante surveillance ils se relâchent. La dernière chose dont Auriane a besoin en ce moment, c'est de voir sapée la faible autorité que lui confère sa couleur de peau.
Un peu de poudre de riz fera l'affaire pour masquer ses cernes. Avec un profond soupir, elle ôte sa chemise trempée de sueur pour la remplacer par une propre, et, laissant de côté son corset, enfile une robe de coton et les gants en fil d'Écosse achetés rue Catinat sur les conseils de Mme Roncière, se coiffe d'une capeline par-dessus laquelle elle drape un voile qu'elle noue sous son menton. Pas question d'arriver avec un teint de Gitane, d'autant que le soleil tue, le soleil rend fou. On le lui a assez répété à Saigon, or elle refuse de se coiffer du casque colonial. Le ridicule aussi tue. Elle prend son ombrelle et sort sur le pont.
Après deux jours de navigation sur l'Atala, un messager à vapeur faisant la navette sur le Mékong de Saigon à Phnom Penh, avec des escales à Vinh Long et Chau Doc, Fabrice Giret et Auriane avaient embarqué avec les provisions à destination de la concession sur un autre bateau, plus rustique encore, et dépourvu de nom. Pour son retour, l'Atala aurait empli sa cale d'un chargement de glace, peaux, coton, cardamome, résine, laque, pierres à chaux et poivre pour la maison Denis Frères. L'administration française cherchait à tout prix à renforcer le commerce ; non seulement c'était une occasion idéale d'exporter les surplus de la métropole, mais encore un marché captif malgré les prix élevés, les producteurs locaux étant incapables de fournir les conserves, les vins fins, les petits articles de Paris que les colons s'arrachaient. Cependant, les négociants chinois n'entendaient pas se laisser faire, et l'on voyait déjà apparaître des répliques, de mauvaise qualité mais à bas prix, pour concurrencer les marchandises occidentales.
Ce fut le fleuve à nouveau, plus étroit et moins fréquenté, n'offrant même plus la distraction d'assister au bain des éléphants près des villages ou au ballet de minuscules embarcations se précipitant au passage du vapeur pour vendre poissons et fruits. Une dernière escale à la plantation Desmarais, producteurs de poivre et de café, puis plus rien. Rien que la jungle pendant des jours et des jours, à guetter avec inquiétude les signes des terribles ethnies sauvages, Kinh, Odu ou Ro Man, poseurs de pièges en piques de bambous sur les pistes et lanceurs de flèches empoisonnées, chez lesquelles plus d'un missionnaire ou explorateur s'étaient fait décapiter. Où commençaient les faits, où s'arrêtait le fantasme ? Même en tenant compte de l'exagération des ragots de Saigon, il ne faisait aucun doute que ce n'était pas des lieux où il faisait bon voyager. Et pourtant
La végétation défilait immuablement sur les rives, tellement monotones. Palmes, fougères, troncs secs et nus alternaient avec ce qui ressemblait à de grands buissons montés en graine, des passages particulièrement touffus, des petits villages de paille, des clairières dues à des incendies, vestiges de la saison sèche dont les marques disparaissaient déjà. Les fleuves et les moindres cours d'eau étaient encore gonflés des dernières pluies, mais cela ne durerait pas. Auriane, à qui un père lieutenant de marine avait légué quelques notions de navigation, repérait çà et là des bancs de sable, des affleurements. La terre assoiffée absorbait l'eau des sources au delta, ne laissant qu'un intervalle de quelques semaines pour la navigation. Pas un pêcheur ne s'aventurerait sur les rivières déchaînées par la mousson, et à la saison sèche même une barque ne flotterait pas.
Quelques pas, malgré l'étroitesse du bastingage, lui firent du bien, mais elle savait que le voyage était loin d'être terminé. Encore deux jours de navigation, trois peut-être, et il faudrait abandonner le confort relatif du fleuve pour s'enfoncer dans la jungle. À ce moment, regretterait-elle ce rafiot comme elle regrettait à présent l'Irrawaddy ?
Pourtant, au moment d'embarquer, quelle angoisse elle avait ressentie ! Il pleuvait sur Marseille en ce dimanche de février quand le fiacre l'avait déposée non loin du quai des Messageries Maritimes où se bousculait, parmi les porteurs et les bagages, la foule des passagers composée essentiellement d'hommes, de tous âges et de toutes conditions. L'Irrawaddy (qui avait pu choisir un nom si compliqué pour un navire ?) se dressait comme une falaise dominant l'agitation humaine. En sa qualité de femme, Auriane avait eu droit à des égards réconfortants ; on l'avait fait passer devant tout le monde et un officier l'avait conduite à sa cabine de deuxième classe, qu'elle devait partager avec une autre voyageuse. Celle-ci ne s'étant jamais présentée, elle avait connu le luxe d'avoir la cabine, étroite mais bien aménagée, à son entière disposition. Et elle avait eu une pensée reconnaissante envers son employeur d'avoir investi 1 400 francs pour lui procurer un passage confortable plutôt que la laisser dans les affres d'une traversée en troisième classe, ou pis, sur le pont.
À l'anxiété dans laquelle elle avait vécu la semaine précédente s'était mêlée celle du voyage à venir. Elle n'avait pas eu le temps d'y songer jusque-là, mais une fois installée, des craintes informes l'avaient assaillie. Mal de mer, naufrage, attaques de pirates tout était possible, sans compter ce qui l'attendait à l'arrivée. Et dont elle n'avait, à dire vrai, qu'une très vague idée. Auriane, souviens-toi que tu as la tête froide, s'était-elle dit en ajustant son corsage devant le petit miroir avant la collation de seize heures. Tu es en mer, la France s'éloigne tout ira bien, maintenant. Tout ira bien.
Trente-deux jours de traversée. La chaleur, de plus en plus oppressante. Les interminables parties de whist, de bésigue ou de jacquet. Les conversations insipides et guindées. Les attentions inopportunes de la part des passagers masculins, en écrasante majorité, qui refusaient de prendre un non pour ce qu'il est, et poursuivaient d'autant plus la jeune femme qu'elle les repoussait. Avant que, enfin, ils se détournent d'elle et concentrent leurs efforts sur celles qui les acceptaient, et souvent même les recherchaient – même si elles étaient moins jolies, moins distinguées, et bien moins mystérieuses qu'Auriane qui avait fini par fuir même le salon réservé aux dames, lieu de médisances qui l'ennuyaient et de confidences qu'elle n'avait nulle envie de faire. Elle se réfugiait dans sa cabine, relisant pour la deuxième fois les trois derniers romans de Zola qu'elle avait réussi à glisser dans son bagage – surtout, ne pas penser à sa bibliothèque abandonnée, que sa mère devait déjà être en train de démanteler livre après livre.
À la première escale, Naples, elle s'était jointe à un couple maussade pour un tour de ville en calèche âprement négocié. Auriane, malgré la présence revêche et les critiques incessantes de ses compagnons d'excursion, avait été ravie de se retrouver à terre et de découvrir l'animation des rues, plutôt malpropres, il est vrai. Mais aux escales suivantes, Port Saïd à la chaleur abominable, Suez, Aden où c'était encore pis, Colombo, Pointe de Galle, Singapour, Batavia, elle n'avait trouvé personne pour l'accompagner – personne de suffisamment convenable, s'entend – et elle avait dû, avec regret, demeurer à bord, avec pour toute distraction la vue, depuis le plus haut pont, de l'extraordinaire agitation du port. Si je pouvais me procurer un costume d'homme, avait-elle songé en voyant avec envie débarquer les jeunes gens en quête d'aventures, je me mêlerais à eux Tant pis pour la chaleur ! Je marcherais dans les rues, je boirais du rhum, je humerais les épices. Mais ce n'était que rêveries absurdes, bien sûr. Elle avait le visage bien trop fin et les mains bien trop blanches pour passer pour un homme.
Quand le navire était reparti, elle avait mis ses ridicules lunettes grillagées pour braver les escarbilles envoyées par les cheminées, et repris ses promenades solitaires sur le pont. Elle n'avait pas eu le mal de mer. C'était une grande chance, sans doute. Beaucoup gisaient des jours entiers dans leur cabine, vomissant et gémissant sous les migraines qui les vrillaient, mais pas elle. La chaleur l'incommodait, bien sûr, mais elle ne se lamentait pas. D'une part elle n'avait personne à qui se plaindre, d'autre part à quoi cela aurait-il servi ? Supporter les incessantes jérémiades de sa mère lui avait inculqué un certain stoïcisme face aux épreuves, et une endurance enviable devant les désagréments auxquels on ne peut remédier.
Quatre jours de mer encore depuis Batavia, et ce fut l'arrivée. Mais pas exactement. C'est au cap Saint-Jacques qu'on abordait, une plage sale, des bicoques branlantes, un ciel bas. Un phare de rien du tout, un fortin, des bateaux de pêche aux voiles rapiécées Rien d'enthousiasmant. Quand débarque-t-on ? s'impatientaient les voyageuses qui avaient revêtu leur tenue de ville dernier cri, jaquette ajustée, jupe à tournure, petit chapeau élégant, histoire d'impressionner les dames de la bonne société qui allaient guetter leur arrivée. Or, il fallait encore quatre à cinq heures de navigation à l'Irrawaddy sur le Donnai, fleuve aux eaux jaunes bordées de palétuviers, guidé par les pilotes et peut-être espionné par les pirates des rives, pour atteindre enfin sa destination : Saigon.
Auriane avait supporté la monotonie de la traversée, la curiosité des autres, la chaleur, le roulis, s'était efforcée de laisser sa terrible angoisse derrière elle, avec sa vie en miettes ; mais au moment de débarquer, tout revint comme une énorme vague et elle n'eut qu'une envie, se réfugier dans sa petite cabine et n'en plus bouger. Une certaine Mme Roncière devait l'attendre juste en face du navire amarré au quai Napoléon, mais la cohue qui régnait était effrayante : ballots de marchandises, coolies pliés sous le poids de leurs charges, Européens en casque blanc attendant courrier et passagers, bagages accumulés, charrettes, indigènes malingres, cris, bousculades, embrassades, coups de sifflets et une chaleur moite, collante, des odeurs de vase, de métal brûlant et d'arômes indéfinissables, écoeurants. Je suis arrivée, se dit Auriane. Je ne sais pas ce que je fais là, mais je suis arrivée.
Mme Roncière se révéla fort dodue, emmaillotée de dentelle rose imbibée de sueur, bavarde et affairée, submergeant Auriane d'exclamations apitoyées sur ce que la pauvre enfant venait de subir durant la traversée en s'inspirant directement de sa propre expérience – Et ces nausées ! Quelle horreur ! Je ne pouvais rien avaler, j'ai cru mourir mille fois ! – sans laisser à la pauvre enfant le temps de la contredire. Ce qui à vrai dire arrangeait bien Auriane : moins elle aurait à expliquer, mieux cela vaudrait.
Mme Roncière avait un époux, surveillant des Postes de troisième classe dont elle se plaignait du salaire insuffisant (à peine trois mille francs annuels, malgré son dévouement et le fait que son supérieur gagnait deux fois plus en ne faisant rien), deux jeunes enfants laissés le plus souvent aux soins de leur amah, un cuisinier chinois et un boy qui avait la taille et le regard sournois d'un collégien craignant le maître, mais qui devait être largement adulte.
— Je prie pour que cette chère Cécile se porte bien, disait Mme Roncière en faisant entrer Auriane dans la chambre qu'elle allait occuper durant son séjour. Je suis certaine qu'elle vous accueillera bien. Nous sommes amies de pension, savez-vous ? Quelle surprise de se retrouver ici, au bal de l'amiral, en ce bout du monde ! Bien qu'elle appartienne à un cercle bien supérieur au mien, n'est-ce pas, Cécile a toujours été d'une merveilleuse simplicité et elle m'a embrassée comme si nous nous étions quittées la veille. Quelle émotion, quel honneur pour moi !
La main sur le coeur, Mme Roncière en rougissait encore.
Le boy déposa le sac de tapisserie d'Auriane. Ses deux malles arriveraient plus tard. Elle se sentait étourdie, moite, comme flottante encore. Le sol lui paraissait tanguer, la course en chaise à porteur l'avait à la fois désorientée et amusée. Elle s'étonna de la sobriété de la maison de Mme Roncière : pas de tapisseries, de fanfreluches, de tapis ni de rideaux, mais des murs blanchis à la chaux, des meubles de rotin, des nattes et des stores de bambou, austérité compensée par des vases tarabiscotés et dorés, des Bouddhas ventrus, des laques sans finesse.
— Vous regardez la collection de mon mari ? Il est très amateur d'art chinois. Il est impossible de décorer son intérieur comme on l'aimerait, ici, vous savez. Rien ne résiste à l'humidité, ni à la vermine si l'on n'y prend garde.
Sa chambre était toute aussi dépouillée, sombre, avec un lit de fer dont les pieds trempaient dans des bols de pétrole.
— C'est pour empêcher les fourmis de feu et les scolopendres d'envahir vos draps, ma chère. Ne craignez pas les cancrelats, je leur fais faire une chasse acharnée par les enfants de ma blanchisseuse et nous n'en avons presque pas. N'oubliez pas de dérouler votre moustiquaire chaque soir et pour la sieste. La salle de bains est au bout du couloir. Soyez aimable de n'utiliser le tub qu'une fois par jour, nous avons toujours des problèmes d'approvisionnement en eau. Je vous laisse vous reposer. Nous dînons à sept heures.
En une semaine, Mme Roncière apprit à sa protégée tout ce que, à ses yeux, il fallait savoir, l'emmenant partout où il était de bon ton d'être vu, la submergeant de potins au milieu desquels se glissaient, parfois, des informations utiles. Elle la mettait notamment en garde contre les Français qui n'étaient pas employés par l'administration, car beaucoup venaient là pour fuir quelque trouble ou poursuite en métropole, espérant se racheter une respectabilité.
— Je ne dis pas cela pour vous, bien entendu, mais les commerces de certains sont peu avouables. On les appelle d'ailleurs « les Frères de la Côte », comme les pirates de jadis, n'est-ce pas excitant ?
Elle s'enorgueillissait aussi de pouvoir lui donner les derniers chiffres de l'office colonial, qu'elle tenait des dires de son mari et glissait sur un ton de confidence, comme s'il s'agissait de secrets d'État. Au dernier recensement, on approchait des mille sept cents civils installés à demeure, dont M. Roncière faisait fièrement partie. À cela s'ajoutait six mille cinq cents personnels flottants (quel drôle de terme ! Auriane se les représentait comme autant de silhouettes de liège lâchées dans les remous du port), essentiellement des militaires, des marins, des fonctionnaires et divers employés spécialisés, qui n'effectuaient qu'un séjour colonial de trois ans, et étaient donc regardés avec un certain dédain par les « vrais », ceux qui avaient osé s'expatrier pour de bon. Ces chiffres ne prenaient pas en compte les femmes et les enfants, ni les aventuriers qui se gardaient bien de signaler leur arrivée. Cela signifiait donc probablement qu'Auriane non plus n'avait pas été enregistrée. D'un côté, voilà qui l'arrangeait bien. D'un autre le voyage était périlleux, les dangers innombrables. Si elle venait à disparaître dans la jungle, il ne resterait d'elle, sans parler de sépulture, même pas une ligne hâtivement recopiée au crayon dans un registre.
En revanche, sur les de Villardière, ses futurs employeurs, Mme Roncière ne confiait presque rien. Auriane en conclut que, malgré ses vantardises, elle n'en savait pas grand-chose. Elle avait accepté avec empressement d'héberger la gouvernante en transit à la demande de « sa grande amie » Cécile de Villardière, en attendant la constitution de la caravane qui devait l'emmener à la concession, mais elle n'avait qu'une très vague idée de l'endroit où celle-ci se trouvait : « Quelque part dans les hauteurs, là où il fait plus frais, j'en suis sûre ! »
© Éditions Nouvelles Plumes, 2014