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L’histoire de nos villages: Les Tavernes
Claude Cantini | Il n’est pas possible de s’intéresser aux Tavernes sans parler en détail de l’Abbaye de Haut-Crêt. Tout commence en 1134 quand Guy Merlen, évêque de Lausanne, octroie à un moine appelé Guidon des terres alors désertes et incultes à « Chastellens » afin d’y établir une abbaye de l’ordre cistercien de Bourgogne. En plus de l’évêque, d’autres seigneurs effectueront par la suite des donations en terres et forêts : les seigneurs de Blonay, de Palézieux, les comtes de Neuchâtel, de Savoie et de Bourgogne, et même le prieuré de Saint-Maurice. La donation originelle concernait l’actuel lieu-dit « Moulin du Haut-Crêt », séparé de Châtillens lors du partage de 1814. En 1141, la donation s’étend déjà à une bonne partie du « Daisolet » pour y faire des vignes.
L’abandon progressif de la règle de l’ordre « ora et labora » (prie et travaille) – que le Doyen Bridel a bien résumé en écrivant qu’« auparavant, on joignait le travail et la prière, ensuite on se borna à prier » – s’aggravera encore à la suite des épidémies de peste. Celle de 1346 à 1348 provoque plus particulièrement le tarissement des vocations monacales, d’où l’engagement massif de salariés agricoles, puis de fermiers, liés à l’abbaye par un contrat de longue durée et parfois héréditaire (emphytéose). Certains auteurs avancent le chiffre de 388 familles installées sur le domaine ecclésiastique, fragmenté, et qui allait bien au-delà des Tavernes (une trentaine de familles seront dans les vignes du Dézaley). Cela fit que les moines vécurent de plus en plus à la sueur des autres.
Par ailleurs, les moines ne se limitèrent pas à la prière. En 1342, l’abbaye conclut une convention avec un des fermiers et sa femme qui « s’engagent à construire, dans un délai de deux ans, dans une maison située vis-à-vis de l’abbaye et appartenant à celle-ci, une auberge (hospicium) et des écuries et cela à leurs propres frais, pour pouvoir y loger les hôtes qui se présenteront ainsi que leurs chevaux » (Dictionnaire Mottaz).
Ce « droit de taverne » a été annulé en 1757.
Cette réalisation influencera néanmoins le toponyme, et « Freydevillaz » (Froideville) deviendra logiquement « Les Tavernes ». L’auberge représentera une tentation de plus pour les moines… L’auteur d’un rapport demandé par la maison-mère de Bourgogne à propos de l’abbé Antoine Régis, en charge du Haut-Crêt de 1465 à 1489, s’exprime de fait ainsi : « Cette situation répugnante et lupanar existait peut-être depuis longtemps, mais il la favorisait et l’aggravait. Aux moines qui s’étaient déjà laissés aller à ça, il permit d’avoir ouvertement affaire aux filles publiques, il les accompagnait la nuit et le jour, jouait avec eux aux cartes et aux dés. » Par ailleurs le copiste de l’abbé, Père Dominique, également chapelain au château des seigneurs de Blonay « était aussi connu pour sa paresse et ses colères, sans parler des ribaudes qu’il visitait sous prétexte d’œuvres charitables ».
Le dernier abbé, Pierre Morel, quitta l’abbaye en 1536, accompagné des trois moines restants, et sa gestion (dans une situation de lourdes dettes) fut confiée à des laïques. C’est dire que sa sécularisation à l’arrivée des Bernois (l’abbaye servira d’infirmerie de 1539 à 1544) ne fut que le dernier acte d’une fin annoncée. Ses ruines serviront pendant des siècles à la construction des fermes en dur de la région.
En 2006, des fouilles permirent la mise au jour des vestiges de l’église, du cloître et d’un caveau funéraire.
Avant la Réforme, le Haut-Crêt fit partie de la paroisse de Saint-Saphorin.
La Dausaz a aussi son histoire. Une des premières granges de Haut-Crêt (de 1154) fut remise par donation et à fief à Jean Ier de Gruyère, baron d’Oron, à la fin du XVe siècle. Les Bernois l’érigèrent également en seigneurie en faveur des seigneurs de Joffrey en 1665. Ces derniers vendirent le domaine aux Sonnay en 1815, qui y sont encore présents.
C’est Jean-Daniel Sonnay, instituteur, qui décide en 1831 de fonder à la Dausaz un asile rural dans le but de former ses élèves aux travaux des champs en été et les instruire en hiver. Il utilisera pour cela une petite maison en ruine qui sera reconstruite. Il accueillera dans son institut des jeunes campagnards, fils de familles aisées, mais aussi des enfants de familles pauvres placés par la Société pour l’éducation de l’enfance abandonnée. Excellent pédagogue mais piètre administrateur, il ne parviendra pas à éviter le déclin de son établissement et mourra en 1842. La reprise de l’institut par son fils Rodolphe, également enseignant, ne pourra pas empêcher sa liquidation en 1850.
L’ensemble des bâtiments de la Dausaz comprend une maison de maître de 1612, la tour de 1620 (rénovée en 2001), un grenier de 1681 et une maison paysanne de 1784. L’ancienne école est de 1837. Il y a aussi une scierie d’avant 1835 comprenant un moulin, une laiterie de 1840 et une fromagerie de 1858.
Le pont sur le Grenet a été reconstruit vers 1910.
Une petite et éphémère industrie d’extraction de lignite a existé autour de 1900.