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Depuis sa création en 1876 la «Policlinique de l'Université de Genève» se donne d'emblée trois objectifs, qui vont rester constants pendant toute son histoire : il s'agit d'une structure d'accueil, de traitement et de prise en charge, d'une modalité d'enseignement et d'apprentissage et d'une forme particulière de production de la connaissance médicale. Ces objectifs ne sont pas nouveaux, mais ils acquièrent une nouvelle signification grâce à leur intégration dans la même institution. En tant que «clinique de la ville», la nouvelle institution associe l'assistance médicale aux malades pauvres et leur intégration à l'enseignement et à la formation des médecins généralistes, selon les modalités de la médecine scientifique née au début du XIXe siècle. La Policlinique, de par sa nature et depuis sa création, se trouve au centre des relations entre spécialités et médecine générale, entre l'hôpital et la cité, entre recherche médicale et accueil, prise en charge et intégration des malades, dans leur globalité, somatique, psychologique et sociale.
La mise en service de la «Policlinique de l'Université de Genève» à l'automne 1876,1 en même temps que la création de la Faculté de médecine, créa une nouveauté dans les pays de langue française, car les policliniques étaient connues surtout en Allemagne, rattachées aux facultés de médecine.2
Comme son nom l'indique, cette nouvelle structure se veut une «clinique pour la ville». Plus exactement, Littré et Robin dans leur Dictionnaire de médecine, publié trois ans auparavant, proposent une définition du terme «policlinique» qui opère en même temps une unification et une distinction : «Policlinique [de polis, ville, et clinique]. Clinique qui se fait dans la ville et non dans l'hôpital».3 A une unification théorique et méthodologique (il s'agit d'une «clinique»), s'associe une distinction de lieu : la clinique ne se fait pas à l'hôpital mais dans la ville.
La nouvelle institution médicale se donne d'emblée trois objectifs, qui vont rester constants pendant toute son histoire : il s'agit d'une structure d'accueil, de traitement et de prise en charge, d'une modalité d'enseignement et d'apprentissage et d'une forme particulière de production de la connaissance médicale.
Chacun des objectifs que la Policlinique se donne dès sa création n'est pas nouveau. L'ouverture des hôpitaux et des cliniques sur la ville pour assister les pauvres et les étrangers avait déjà, à l'époque, une histoire ancienne et nombreuses sont au XIXe siècle les institutions assurant des soins gratuits aux malades indigents qui ne nécessitent pas une hospitalisation ou qui la refusent. L'assistance aux pauvres fait partie des devoirs moraux des médecins face à la société et à la ville.
A Paris, de temps immémorial, les chefs de service des hôpitaux ont l'habitude de donner des consultations aux malades indigents qui n'étaient pas hospitalisés. L'Ecole de médecine à Paris tenait une consultation publique à laquelle se rendaient les pauvres de Paris, qui ne pouvaient ou ne voulaient pas entrer à l'Hôtel-Dieu. Le service de ces consultations fut même organisé et réglementé en vertu d'un arrêt du Parlement du 1er mars 1644.
La Société philanthropique, fondée en 1781, avait créé six établissements (sous le nom de Dispensaires) dans lesquels elle faisait donner gratuitement des consultations à toutes les personnes qui s'y présentaient, associant, pour la première fois, les étudiants en médecine aux médecins chargés de soigner les malades sur place ou à domicile. La municipalité de Paris avait créé, le 5 août 1791, sous le nom de Commission municipale de bienfaisance, un comité chargé de distribuer des ressources aux pauvres et de planifier l'assistance publique. C'est à ce comité que l'on doit l'institution des «Bureaux de bienfaisance», fondés par une loi du 7 thermidor an V, et réglementés par une ordonnance du 31 octobre 1821. Ces bureaux avaient comme finalité de faire face à tous les besoins des «malheureux», avec des interventions «ordinaires» ou annuelles, qui prenaient en charge les «aveugles, les paralytiques, les cancéreux, les infirmes, les vieillards à partir de 65 ans et au-delà», et des interventions «extraordinaires ou temporaires», destinées à une catégorie de personnes qui comprenait les blessés, les malades, les femmes en couches et les nourrices, les enfants abandonnés, les orphelins, les chefs de famille surchargés d'enfants en bas âge. L'assistance était largement médicalisée car les infirmités qui donnent droit aux secours annuels devaient être constatées par des médecins attachés aux bureaux de bienfaisance.
Dans une loi du 24 septembre 1831 se trouvent des précisions sur la nature des secours médicaux à domicile assurés par ces bureaux. Près de chaque bureau, il y avait des médecins, des chirurgiens, des sages-femmes, des surs de la charité et des directrices de salle d'asile pour l'enfance. Chaque bureau disposait de locaux destinés à recevoir les malades à des jours et heures déterminés, tandis que des médecins attachés visitaient à leur domicile les malades indigents qui y étaient retenus par la nature ou la gravité de leur maladie et ils faisaient les opérations et les pansements. Les sages-femmes faisaient les accouchements, pouvaient appeler un chirurgien quand les accouchements présentaient des difficultés, et donnaient des soins aux indigentes enceintes ou en couche.
Jusqu'à la moitié du XIXe siècle les médecins et les chirurgiens avaient rempli leurs fonctions gratuitement, mais le désencombrement des hôpitaux résultant de la politique de réduction du nombre de malades hospitalisés, en faveur de l'assistance à domicile, permit de faire des économies qui furent destinées, grâce à un arrêté du 20 avril 1853, à attribuer aux médecins des Bureaux de bienfaisance une allocation identique à celle des médecins des hôpitaux.
A Genève, les «anciennes ordonnances sur l'estat de la Médecine, Pharmacie et Chirurgie, passées en Conseil le XIe May 1569», qui réglaient l'exercice de la médecine, à l'article 8 stipulaient que «outre les Médecins députés pour le grand hospital et pour les povres estrangers, chacun Médecin soit tenu visiter les povres malades du quartiel auquel il habitera, estant requis par aumosne».4 L'assistance aux démunis sous l'Ancien Régime était une sorte de contrepartie de la part des médecins à la reconnaissance par l'Etat de leur l'autorité contre les charlatans et les praticiens non diplômés.
Sous l'occupation française, la Société de bienfaisance, créée le 2 mai 1798, est chargée de l'administration de l'hôpital et en même temps d'assurer les fonctions d'assistance aux pauvres et aux malades de l'ancienne République. Quand en 1815 Genève devient un canton suisse, l'Hôpital général assure l'assistance médicale aux anciens habitants genevois, tandis que des associations et institutions charitables assistent les autres habitants du canton. Dans ce contexte, un Dispensaire des médecins est organisé en 1820 par les Drs Louis-André Gosse, Jean-Louis Prevost et Jean-Pierre Dupin.
Finalement, l'Hôpital cantonal est créé en 1849 pour soigner la totalité des citoyens du canton de Genève, sans tenir compte de leur origine ou de leur confession. L'article 2 de la loi du 23 juin 1849 assure que «tous les citoyens du canton de Genève qui ne peuvent subvenir aux frais que réclament une maladie ou des blessures, seront reçus gratuitement dans cet hôpital».
Après la création de l'Hôpital cantonal, le rôle médical de l'Hôpital général se limite à régler les frais des malades indigents. Grâce à une loi constitutionnelle, en 1868 il devient l'Hospice général, qui réunit en une seule comptabilité tous les biens des anciennes structures de bienfaisance et qui a comme but le «soulagement des malades, des vieillards, des orphelins, des infirmes et en général des indigents genevois», en renonçant «à toute distinction de territoires et à toute inégalité de droits qui pourraient résulter de traités ou d'une différence d'origine entre les citoyens du canton».
Au moment de la création de la Policlinique, nous informe Gustave Moynier, «sans parler des conseils que donnent volontiers la plupart des médecins aux nécessiteux qui leur en demandent, il n'existe pas à Genève moins de neuf institutions différentes, pour procurer des consultations gratuites aux indigents... Les seules différences portent sur la nature de la maladie et sur la fourniture des remèdes, qui ne sont pas toujours délivrés gratis».5 En effet, plusieurs institutions ne s'occupaient que de certaines spécialités, comme les maladies des enfants ou des femmes et les maladies des yeux.
La création de la Policlinique de l'Université n'est donc pas due à l'absence d'une politique d'assistance publique. Elle est le résultat de considérations sociales et théoriques, liées aux nécessités d'une bonne intégration de l'Hôpital et de la Faculté avec la Cité et aux besoins de l'enseignement de la médecine générale. L'ouverture de l'Hôpital cantonal à l'ensemble de la population du canton ne résout pas la question de l'assistance à domicile et du traitement ambulatoire. Au contraire, le problème devient de plus en plus présent, pour deux ordres de facteurs. D'un côté la tendance générale de la médecine est de réduire au minimum l'hospitalisation et de l'autre les hôpitaux se transforment de plus en plus dans un ensemble de cliniques très spécialisées qui ne prennent en charge que les maladies aiguës.
A la moitié du XIXe siècle, de nombreuses et décisives raisons justifient au point de vue moral, économique et hygiénique, les avantages du traitement à domicile comparé au traitement à l'hôpital. Comme écrivait en 1878 Gustave Moynier, «à moins de nécessité, les considérations morales et économiques qui militent en faveur du maintien de l'indigent dans sa famille doivent l'emporter».6 Une diminution de la population hospitalière allège les charges qui incombent aux hôpitaux et permet une économie importante des frais de traitement. L'hospitalisation est la seule solution si les malades n'ont personne pour les soigner ou si leur logement est insalubre ou trop exigu, sinon on estime qu'il n'est pas moral d'éloigner un malade de sa famille. De plus, «réclamer un lit à l'hôpital c'est recourir à la charité publique, et il est bon d'avoir égard, dans la mesure du possible, à la répugnance que cette démarche inspire à beaucoup de gens».
Mais le plus important est l'abaissement de la mortalité obtenu en diminuant l'hospitalisation. A Paris, c'est surtout à la suite de l'épidémie de choléra de 1849 que l'administration de l'assistance donne une importance toujours croissante au service médical à domicile. Elle profite, pour utiliser cette expression qu'on retrouve dans les textes de l'époque, des vides laissés par la mort dans les galeries de Bicêtre et de la Salpêtrière pour «désencombrer les dortoirs». A cette époque, avant l'antisepsie et l'asepsie, l'hôpital est en effet un lieu très dangereux. La pathocénose de la ville au XIXe siècle est dominée par les maladies contagieuses et un hôpital surpeuplé multiplie les possibilités de diffusion de la contagion.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle encore, on continue à fuir les hôpitaux, ce qu'on appelle dans les traités d'hygiène du terme plus neutre de «dispersion». L'hygiéniste A. Bouchardat dans son grand Traité d'hygiène publique et privée, publié en 1881,7 écrit : «Nous avons reconnu que ni la ventilation ni les désinfectants n'avaient répondu aux espérances qu'on pouvait légitimement concevoir. Un seul remède vraiment souverain est la dispersion ou l'isolement autant que possible des malades chez lesquels existent ou se développent des maladies qui peuvent se transmettre aux malades des mêmes salles, réunissant les conditions de la transmission. Fuir ces lieux, surtout pendant la nuit, c'est la chance la plus certaine de salut». Les enfants surtout doivent être éloignés de l'hôpital, continue le même Bouchardat : «la rougeole, la scarlatine, la coqueluche, qui en ville sont considérées comme des maladies bénignes, deviennent très meurtrières dans les hôpitaux consacrés à l'enfance. Certaines maladies comme le croup attaquent plutôt les enfants que les adultes. La conclusion la plus nette de cette discussion, c'est qu'il faut tout faire pour retenir, par des secours donnés à propos, les enfants au domicile de leurs parents».
Si une épidémie se déclenche, on arrive à la décision, paradoxale à nos yeux, de fermer les hôpitaux. La «dispersion» est appliquée alors aux maternités et aux salles d'accouchement dans les hôpitaux : «On a trouvé une telle puissance à ce mode hygiénique, que la règle aujourd'hui admise est de fermer immédiatement les maternités ou les salles d'accouchement dans lesquelles se montrent les premiers indices d'une épidémie de fièvre puerpérale».8
Plus généralement, dans la plupart des cas, la meilleure conduite des médecins semble être celle de s'abstenir de toute médication active, se bornant à s'en tenir à l'observation devant la maladie, à en suivre la marche et l'évolution naturelle, sous la réserve d'intervenir si nécessaire. A la «médecine agissante», on substitue ou au moins on ajoute la «médecine expectante». On se tient encore aux préceptes du père de la clinique moderne, Thomas Sydenham : la nature «exerçant une action médicatrice ou réparatrice» reste «le meilleur médecin» et «le médecin doit attendre de la nature la cessation des troubles organiques et de leurs symptômes».9 Au début du XIXe siècle Johann Peter Frank écrivait : «Il y a des maladies, surtout des fièvres et des exanthèmes, qui, lorsqu'elles suivent leur marche normale, non seulement ne réclament l'emploi d'aucun médicament, mais se trouvent encore exaspérées par les remèdes. Ces affections doivent être traitées par la méthode dite expectante».10
Ce n'est qu'après la révolution pastorienne et son application systématique à l'hygiène nosocomiale, que les hôpitaux deviendront un lieu de guérison et d'action efficace contre les maladies.
Durant l'Ancien Régime, les consultations données ou les opérations pratiquées aux pauvres de la ville avaient également une importante fonction pédagogique. Elles étaient une sorte de leçon clinique à laquelle les bacheliers étaient obligés d'assister. L'article XLIV des règlements de la Société philanthropique de Paris statuait que «les élèves doivent assister à toutes les séances et exécuter les pansements et les opérations de petite chirurgie qui leur sont confiés par les médecins et chirurgiens». De même, les élèves accompagnaient le médecin au domicile des malades traités au nom de la Société ou ils s'y rendaient seuls. La création de la clinique de la ville et en Allemagne des policliniques continuait cette tradition. Là où cet enseignement faisait partie du programme officiel des facultés, un professeur était chargé de cette chaire, qui portait aussi le nom de clinique ambulante, par opposition à la clinique d'hôpital ou clinique fixe.
L'enseignement consistait en consultations données par les élèves sous la direction du maître et de plusieurs assistants, et en visite à domicile pour les malades alités. Ceux-ci étaient répartis entre tous les étudiants inscrits aux cours, étudiants qui rendaient successivement compte au professeur et à ses assistants de l'état de leur malade, du diagnostic qu'ils avaient posé et du traitement qu'ils avaient institué. S'il y avait erreur ou embarras de la part de l'élève, le professeur ou l'un de ses aides se rendait avec lui au domicile du malade.
Au moment de sa création, la Policlinique a donc des fonctions d'assistance mais elle est surtout un lieu d'enseignement, grâce auquel «les élèves se familiarisent avec la pratique des consultations et des visites médicales. Les policliniques ont donc un caractère essentiellement scolaire», même si elles ont une utilité «au point de vue des services qu'elles rendent à la population indigente».11
Le Rapport établit par Gustave Julliard, chef du Service de chirurgie de l'Hôpital cantonal, qui aboutira à la création d'une Faculté de médecine de Genève contient la première définition claire de la Policlinique comme instrument spécifique d'enseignement : «La policlinique n'est pas autre chose que l'assistance publique sous forme de consultations et de visites à domicile, utilisée au point de vue de l'enseignement. Des élèves déjà avancés, sous le contrôle d'un professeur et de ses assistants, soignent et visitent les malades indigents».
La nouvelle institution est par conséquent rattachée au Département de l'instruction publique et, insérée dans un contexte universitaire, devient la «Policlinique de l'Université», tout en étant gérée par l'Hospice général. Cette situation ambiguë ne durera que quelques années, car en 1888 la «clinique pour la ville» est rattachée à l'Hôpital cantonal et aura donc le même statut que les autres cliniques. La Commission administrative de l'hôpital s'engage dans la Convention du 11 septembre 1888 avec l'Etat «à organiser, à ses frais, en complément du service de chacune des cliniques médicale, chirurgicale et obstétricale, un service de policlinique gratuit destiné aux indigents suisses d'autres cantons ou étrangers. Ce service, qui constitue un moyen d'enseignement pour les étudiants de la Faculté de médecine, est placé sous la direction et la surveillance des professeurs des cliniques».
La nouvelle institution a immédiatement un grand succès, mais ne remplace pas complètement les autres institutions d'assistance, qui continuent à avoir une consultation médicale. Pendant les onze premiers mois d'activité on enregistre 3455 consultations pour 1334 individus. Selon Moynier c'est dans le lien entre les soins et l'enseignement qu'il faut rechercher les raisons de ce succès : «La nécessité pour le professeur d'aller au fond des choses, s'il veut instruire ses élèves, est pour les malades une garantie qu'ils seront l'objet d'une investigation consciencieuse, et contribue probablement pour une bonne part à attirer du monde à la Policlinique».12 Mais, en même temps, selon la tradition, les professeurs des diverses cliniques de l'hôpital, tous les matins de 8 à 9 heures, continuent à donner des consultations «externes», ce qui introduit une tension constante entre la Policlinique et les consultations des diverses cliniques de l'hôpital.
Institution de formation de tous les médecins au départ, la Policlinique acquiert assez rapidement et dès la fin du XIXe siècle une mission pédagogique beaucoup plus précise, c'est-à-dire la formation des praticiens généralistes, qui, appelée en anglais «the family doctors», semblait être destinée à devenir, selon une phrase célèbre de William Osler en 1892, «a relic of the past», un vestige du passé, face au besoin grandissant de spécialités médicales de plus en plus poussées.13Au contraire, la Policlinique, lieu privilégié de l'enseignement de la médecine générale, permettra de donner une dimension académique à la médecine de premier recours.
L'utilisation du terme «clinique» dans la dénomination de la nouvelle institution médicale, à la place d'infirmerie ou de dispensaire, est dense de signification. Ce qui est spécifique de la Policlinique est en effet le lien entre assistance, enseignement et production d'une connaissance spécifique. A partir de la fin du XVIIIe siècle, la clinique devient une institution nouvelle regroupant les soins, l'enseignement et la recherche, le lieu physique et théorique de production d'une forme de connaissance spécifiquement médicale, capable d'opérer une synthèse entre l'empirisme fondé sur l'observation des malades individuels et le «dogmatisme», les théories générales sur les maladies.
Vers 1800 commence, en effet, à se constituer dans les grands hôpitaux de Paris, de Londres et de Vienne une médecine nouvelle, dont les racines sont à la fois sociales, philosophiques et scientifiques. Des bouleversements sociaux, tels que les changements démographiques et l'urbanisation massive, des changements institutionnels, comme la transformation des hôpitaux et la réorganisation du corps médical, et des restructurations professionnelles, comme l'unification de la médecine interne et de la chirurgie et la réforme de l'enseignement, affectent profondément, dans l'ensemble des pays européens et tout particulièrement en France, l'exercice de la médecine et son statut épistémologique.
L'enseignement de l'école anatomo-clinique de Paris, qui se développe dans les hôpitaux parisiens à partir de la Révolution française, grâce en particulier à l'uvre de Pinel, Bayle et Laennec, est considéré comme le point de départ de la médecine moderne. La raison de cette célébrité est la possibilité offerte par la nouvelle méthode d'affirmer la spécificité d'une maladie, sa nature unique et particulière, en la liant à une lésion anatomique également spécifique, lésion qu'on pourra reconnaître par l'analyse des symptômes, l'isolement des signes cliniques et qu'on pourra observer directement sur le corps du malade et post-mortem à l'autopsie.
La connaissance médicale fonde sa certitude sur la proportion du nombre de cas qui servent de base à l'analyse. Sans «la déduction rigoureuse» d'un nombre de cas suffisants, la connaissance médicale «reste dans l'ordre des conjectures et des vraisemblances ; il n'est plus que l'expression simple des observations particulières».14 Comme l'a bien écrit Michel Foucault dans son livre sur la naissance de la clinique, «la certitude médicale se constitue non pas à partir de l'individualité complètement observée, mais d'une multiplicité entièrement parcourue de faits individuels».15 Cette multiplicité est en soi une forme de connaissance, spécifique, nécessaire à la connaissance médicale. La variabilité individuelle n'est pas un obstacle à la connaissance, elle en est la source inépuisable.
Les maladies sont individuelles dans leur réalité, chaque «histoire clinique» est nécessairement unique, chaque malade a une histoire différente, mais la médecine clinique permet l'intégration des données individuelles dans une connaissance générale. La richesse de la clinique trouve ses racines dans la richesse et la diversité des manifestations pathologiques individuelles, à condition que cette diversité trouve sa «lecture» à l'intérieur d'un cadre théorique général, qui définit la variation en fonction d'une loi générale ou d'une norme. L'hôpital est le lieu où le fait pathologique se présente dans sa nature individuelle d'événement. Mais, ce fait ne prend son importance pour le savoir médical qu'à partir du moment où il est inséré dans une série d'événements de même nature.
Dans son traité de médecine clinique, Philippe Pinel souligne l'importance de l'hôpital comme lieu de production de la connaissance : «Quel tableau disparate et sans cesse mobile offre un rassemblement de cent cinquante à deux cents malades attaqués de symptômes simultanés ou successifs plus ou moins graves, certains dus au caractère particulier et spécifique des maladies, d'autres aux localités ou à des dispositions individuelles, certains enfin à l'influence spéciale des saisons et de l'atmosphère ! Pouvais-je diriger ma marche d'après des descriptions générales des maladies, toujours insuffisantes pour fixer avec précision les idées, ou d'après des histoires particulières si souvent surchargées de détails superflus ?».16 Et dans une édition successive du même traité, publiée en 1815, il écrira : «L'hôpital est le lieu où la grande diversité due aux saisons, à la constitution, aux modifications de l'âge, peut être dépassée pour arriver à la nature même de la maladie, pour arriver à une généralisation».17
La clinique produit un déplacement des lieux de l'enseignement et de la pratique médicale. Auparavant tout se passait au lit du malade, à son domicile, le malade couché ou assis dans son lit et le médecin toujours debout, ce qui lui conférait un air d'autorité. La clinique moderne devient une grande structure où l'on soigne les gens et surtout où l'on connaît les maladies. Le «schisme de Galien», qui avait nettement séparé le savoir du savoir-faire, en faisant du premier, en particulier de la connaissance anatomique, seulement un savoir philosophique, sans influence sur la pratique médicale, est renversé à partir de la première moitié du XIXesiècle par le développement de la médecine scientifique. Le savoir, la connaissance, deviennent le fondement de la pratique, du savoir-faire ; la médecine de l'hôpital, la clinique, s'associent à la médecine de laboratoire et aux enquêtes épidémiologiques dans la production des bases scientifiques de la médecine moderne, qui trouve sa crédibilité et sa reconnaissance sociale grâce à ce savoir acquis et développé.
La Policlinique, en tant que lien entre la médecine clinique et la cité se trouve au centre d'un autre changement important, de nature sociale cette fois, concernant la relation médecin-malade. La médecine classique était fondée sur le triangle hippocratique, sur une relation entre trois «M» : le malade, la maladie et le médecin. L'acte médical est dans son essence une relation sociale qui trouve son origine dans la prise en charge de la souffrance de l'autre et le médecin définit son soi par rapport à l'autre, par une pratique interpersonnelle qui unit le médecin et le patient face à la maladie. Selon le triangle hippocratique, «l'art [*****] se compose de trois termes : la maladie, le malade et le médecin. Le médecin est le serviteur de l'art ; il faut que le malade aide le médecin à combattre la maladie».18 Dans sa symbolique géométrique, ce triangle exprime la nécessaire relation d'empathie entre patient et médecin. Le médecin n'a pas de prise sur la maladie sinon à travers son patient. C'est le patient qui lui parle, c'est son discours sur la maladie qui donne au médecin sa capacité d'intervention. La relation clinique est avant tout un dialogue, qui se fonde sur la capacité du médecin d'interpréter le discours de son patient et les signes cliniques provoqués par sa maladie.
A partir du XVIIIe siècle, pour des raisons sociales (la crise de la population et la révolution agricole et industrielle) et culturelles (le siècle des lumières, des réformes, des révolutions), le triangle hippocratique commence à s'élargir. Le médecin et les autres professions de la santé, désormais relevantes et socialement reconnues, ne sont plus responsables seulement du malade qui se confie à eux. Ils commencent à ressentir une responsabilité sociale et chaque acte médical est évalué par son effet sur le malade, mais également par ses conséquences sur la société toute entière. La dimension collective de la médecine devient centrale et aux trois «M» du triangle hippocratique s'ajoutent les trois «S» d'un triangle qu'on peut appeler médico-social : santé, salubrité, sécurité.19
A la fin du XIXe siècle la médecine est la véritable «science de l'homme». Les médecins remplissent des fonctions très diverses dans la science et dans la vie quotidienne : ils sont chercheurs, physiciens, chimistes, naturalistes, ils sont psychologues et anthropologues, ils sont hygiénistes et légistes collaborant avec les législateurs, il sont également économistes et statisticiens, impliqués dans les réformes sociales et enfin ils sont, grâce à leur pratique, partout dans la société, en rapport avec les femmes et les hommes de toutes les classes sociales, dans les villes, les campagnes, les lieux de travail, l'armée. Les médecins ne se contentent pas de soigner les malades. Ils veulent prévenir les maladies et assurer «la santé, la force, la rectitude du corps et de l'âme, etc., ils rendront la vie plus longue, plus saine, plus douce, meilleure ; la médecine s'appliquera avec les mêmes avantages à chaque homme et à l'humanité».20
Il s'agit d'un programme social et culturel aux vastes dimensions, qui attribue à la relation entre la profession et les institutions médicales et l'ensemble de la société une place centrale.
Dans cette nouvelle perspective le patient est vu dans son individualité mais également comme membre d'un groupe social et d'une collectivité, ce qui déplace l'attention de la médecine aux composantes minoritaires et marginales, qui ne sont pas prises en charge par les médecins installés, par les hôpitaux et par les autres organisations d'assistance. La Policlinique, de par sa nature et depuis sa création, se trouve au centre de ces relations. Elle constitue un pont entre spécialités et médecine générale, entre l'hôpital et la cité, entre recherche médicale et accueil, prise en charge et intégration des malades, dans leur globalité, somatique, psychologique et sociale, en s'opposant, selon la mission originale de l'Hôpital cantonal et de la «Policlinique de l'Université», «à toute inégalité de droits».
1 Pour une histoire détaillée et bien documentée de la Policlinique voir : Mayer R. La Policlinique universitaire de médecine de Genève et son histoire. Revue Médicale de la Suisse Romande 1985 ; 105 : 563-728.
2 C'est d'autre part du même modèle allemand que s'inspire l'organisation de l'enseignement de la Faculté de médecine. Sur ce point voir le livre de Philip Rieder en cours de publication sur les origines de la Faculté de médecine de Genève.
3 Littré E, Robin C. Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, de l'art vétérinaire et des sciences qui s'y rapportent. Paris : J.-B. Baillière et Fils, (treizième édition entièrement refondue) 1873. Ce dictionnaire souligne la différence avec le terme «Polyclinique», qui indique une «Clinique dans laquelle on s'occupe de maladies d'ordres divers et non d'une maladie spécialement». En Italie, par exemple, le «Policlinico» est un grand hôpital constitué par plusieurs cliniques spécialisées.
4 Cité par R. Mayer, op. cit. p. 574.
5 Moynier G. Etude sur les institutions genevoises pour le soin gratuit des malades pauvres en dehors des établissements hospitaliers. Genève : Imprimerie Jules-Guillaume Fick, 1878.
6 Moynier, op. cit.
7 Bouchardat A. Traité d'hygiène publique et privée basé sur l'étiologie. Paris : Librairie Germer Baillière, 1881.
8 Ivi, p. 1061.
9 Sydenham T. Observationes medicae circa morborum acutorum historiam et curationem. Lugd. Batav., 1726.
10 Frank JP. Traité de médecine pratique. Paris, 1820.
11 Moynier, op. cit.
12 Moynier, op. cit.
13 Osler W. Boston Medical and Surgical Journal 1892 ; 126 : 457-9.
14 Dumas C-L. Discours sur les progrès futurs de la science de l'homme, Montpellier, 1804 ; an XII : 28.
15 Foucault M. Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical. Paris : Presses universitaires de France, 1963 ; 101.
16 Pinel Ph. La médecine clinique rendue plus précise et plus exacte par l'application de l'analyse, ou Recueil et résultat d'observations sur les maladies aiguës, faites à la Salpêtrière, Seconde édition, revue, corrigée et augmentée. Paris : Brosson JA, 1804. Introduction
17 Pinel Ph. La médecine clinique, 3e édition. Paris: 1815 ; Introduction, p. ii.
18 Hippocrate. Epidémies 1, 5 Littré 2, 637.
19 Canguilhem G. Le statut épistémologique de la médecine. Hist Phil Life Sci 1988 ; 10 (Suppl.) : 15-29.
20 Boyer L. Médecine. Du rôle de la médecine et des médecins dans la société. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Réd. A. Dechambre. Paris : Masson, 2e série, 1873 ; 5 : 607-25.