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Un certain nombre d’attitudes, que pourraient possiblement adopter des contractants cherchant à déterminer comment traiter la question de la pauvreté sans savoir qui ils sont dans la vraie vie, ne seront pas discutées de façon approfondie ici car elles sont automatiquement exclues par l’expérience de pensée du voile d’ignorance. Je vais néanmoins expliquer, brièvement, les raisons de cette exclusion.
Attitude 1 : La non-assistance à personne en situation de pauvreté
D’abord, il est possible d’imaginer des positions morales affirmant que la pauvreté est un phénomène globalement positif et qu’en conséquence il n’est souhaitable d’intervenir en aucune manière pour réduire, encadrer ou supprimer ce phénomène. Ce type de positions ne sont évidemment pas audibles pour les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance, car, étant rationnels, aucun d’entre eux ne souhaite se retrouver individuellement dans une telle situation, quel que soit leur opinion sur l’existence d’éventuels bienfaits de la pauvreté sur le plan collectif.
Ensuite, il existe des positions qui affirment que, bien que la pauvreté soit un phénomène négatif, ceci n’implique aucune obligation morale pour quiconque d’intervenir en aucune façon. Cette position non-interventionniste est notamment défendue par certains anarcho-capitalistes[1], comme Murray Rothbard[2], et par certains minarchistes[3].
Enfin, il est possible qu’il existe une catégorie de gens qui suspendent leur jugement concernant l’évaluation morale de la pauvreté, sceptiques ou nihilistes moraux sur ce point, qui pourraient ne pas voir de raisons suffisantes pour justifier une obligation à intervenir de qui que ce soit.
Toutefois, si nous soumettons cette position morale non interventionniste à l’expérience de pensée rawlsienne des contractants situés dans la position originelle sous le voile d’ignorance, nous pouvons constater qu’elles ne pourraient pas être sélectionnées par eux. En effet, les contractants souhaitent rationnellement minimiser les risques qui pourraient les affecter dans la société dont ils choisissent les institutions. Or, se retrouver dans la pauvreté, sans qu’il n’existe aucune obligation pour quiconque à se porter à leur aide, peut raisonnablement être considéré comme un risque excessif à prendre pour les contractants. L’expérience de pensée rawlsienne semble ainsi nous indiquer que les positions morales niant toute obligation d’intervention en faveur des plus pauvres sont déraisonnables.
Attitude 2 : La charité privée comme unique remède à la pauvreté
Il existe un deuxième groupe de positions morales qui ne seront pas discutées de façon approfondie ici car elles sont automatiquement rejetées par le test du voile d’ignorance. Il s’agit des positions morales affirmant qu’il est désirable que quelqu’un intervienne pour aider les plus pauvres et qu’il existe un devoir moral pour les individus à les aider, mais que ce devoir moral est restreint aux seuls acteurs privés et ne s’étend pas à l’Etat, ce dernier ayant l’interdiction absolue de leur venir en aide. On trouve dans ce groupe des anarcho-capitalistes, comme Gary Chartier[4], et des minarchistes, comme Ayn Rand avec son éthique des urgences[5]. Richard Arneson mentionne aussi cette position comme plausible selon lui.
Cette position morale ne pourrait toutefois pas rationnellement être adoptée par les contractants se trouvant dans la position originelle sous le voile d’ignorance. En effet, il serait irrationnel de la part des contractants de considérer que les membres de la communauté politique avec lesquels ils vivront seront nécessairement suffisamment altruistes pour pouvoir leur garantir un soutien matériel adéquat dans le cas où ils se retrouveraient en situation de pauvreté[6]. De plus, même s’ils supposent que les membres de la communauté politique seront majoritairement, voire en grande majorité, altruistes, ils ne peuvent pas savoir s’ils parviendront à entrer en contact avec eux ou s’ils se retrouveront à vivre dans des zones où se concentrent des individus trop peu altruistes ou trop peu aisés, pour pouvoir les aider de façon adéquate[7]. Enfin, il semble intuitivement préférable de ne pas vouloir vivre dans une société où la seule solution, pour survivre en situation de pauvreté, consiste à mendier la charité auprès de ses pairs humains. Au contraire, il semble intuitivement préférable de souhaiter vivre au sein d’une société où chacun sait que l’Etat viendra à son secours s’il se retrouve dans une situation de pauvreté[8].
Dans mes prochaines publications, j’explorerai et évaluerai les trois principales familles d’attitudes morales possibles face à la pauvreté que sont l’égalitarisme, le prioritarisme et le suffisantisme, ainsi que leurs diverses ramifications.
Adrien Faure
[1] Les anarcho-capitalistes défendent la privatisation complète de l’Etat et du droit.
[2] Rothbard Murray, L’éthique de la liberté, Editions les Belles Lettres, Paris, 1991 (1982).
[3] Les minarchistes défendent un Etat-minimal, réduit à ses fonctions régaliennes de protection des individus, d’arbitrage judiciaire et de maintien de l’état de droit (the rule of law).
[4] Chartier Gary, Government Is No friend of the Poor, Foundation for Economic Education, 4 janvier 2012.
[5] Rand Ayn, « Ethique des urgences » in La Vertu d’égoïsme, 1964.
[6] Ici l’aversion au risque des contractants les amène à anticiper des scénarios peu optimistes plutôt que l’inverse.
[7] Nous supposons ici que plus x est riche, moins le coût de la charité est élevé pour x.
[8] Cette intuition morale est-elle liée à une conception intuitive de la dignité humaine ?