Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07136.jsonl.gz/681

Cosmopolis
Le grand David Cronenberg adapte avec maestria le roman culte et visionnaire de Don DeLillo, Cosmopolis. Pour retranscrire la désincarnation de l'univers dans lequel évolue Eric Michael Packer, un trader multimilliardaire imbu de sa personne et dont l'arrogance le dispute à la vacuité, le réalisateur de Spider fait le choix pertinent d'aseptiser tout ce qui se passe autour de son protagoniste principal, en atténuant le son ambiant de manière à ce que l'on entende très clairement, voire même artificiellement, les nombreux dialogues sur lesquels reposent le film et ce même dans les séquences les plus peuplées, avec comme point d'orgue celle de la rave party. Dans la limousine dernier cri de Packer par exemple, le son extérieur ne pénètre pas et cela donne la sensation d'être dans une bulle hermétique qui se ballade lentement dans un New-York en effervescence due à la visite du président des Etats-Unis. Malgré cet événement, Packer décide de traverser toute la ville pour se rendre chez son coiffeur. Escorté en permanence par trois gardes du corps, il a le sentiment qu'on pourrait lui en vouloir et attenter à sa vie, et ces vingt-quatre heures vont lui faire perdre le peu de repères qu'il lui reste.
Ce roman était fait pour David Cronenberg par son aspect très visuel et son côté surréaliste. Il l'adapte quasiment à la virgule près, ce qui nous donne droit à de longues scènes où Packer parle avec son entourage soit dans sa limousine, soit à l'extérieur quand il reconnaît des gens dans la rue et va vers eux. Il croise trois fois la femme qu'il vient d'épouser et avec laquelle il aimerait avoir des relations sexuelles plus fréquentes. Il prend le temps d'honorer une de ses maîtresses dans sa voiture, et une autre dans une chambre d'hôtel. Alors qu'il parle boulot avec une de ses collaboratrices dans son véhicule, véritable petit salon ambulant, il se fait faire son check-up quotidien par un médecin qui lui apprend que sa prostate est asymétrique. Dehors, plus la journée se fait avaler par la nuit, plus les événements s'enchaînent. Sa voiture est prise à partie par une manifestation d'anticapitalistes, qui jettent des rats morts sur les gens, et perd toute sa blancheur virginale.
La limousine interminable est traitée comme un personnage à part entière et toute la violence qui fond sur Packer doit franchir cette barrière de protection pour l'atteindre. Dans son véhicule, rien n'atteint Packer, mais dès qu'il en sort, malgré l'omniprésence de sa protection rapprochée, il est à la merci de tout et tous. La caméra de Cronenberg, qui bénéficie d'une photographie magnifique signée Peter Suschitzky, suit Packer au plus près, mais elle est elle aussi comme enfermée dans des carcans qui l'empêchent de s'évader ou de sortir de la ligne qu'on lui impose. Elle ne se permet que quelques courtes désobéissances comme quand elle va chercher l'image des chaussures de Packer que caresse son amante, par exemple. La musique de Howard Shore aborde exactement le même procédé en étant entièrement composée d'instruments ayant obligatoirement besoin de la technologie pour exister.
Dans le rôle de Packer, Robert Pattinson fait des merveilles. Le comédien anglais possède cette arrogance hautaine qui sied tellement à son personnage. Il tient tout le film sur ses épaules en étant présent dans l'intégralité des scènes du long métrage. Il faut voir son petit sourire en coin quand il pénètre dans l'immeuble de la séquence ultime.
Il semblerait que, d'après un sondage MTV (sic), Cosmopolis soit le film le plus attendu de l'année avant l'épisode final de la saga Twilight. Les fans du vampire édulcoré Edward Cullen risquent de déchanter car le dernier né de Cronenberg est à l'opposé total du produit lisse et sans âme que l'on regarde entre amis un soir de week-end. C'est une nouvelle fois une expérience cinématographique qui risque de dépasser ceux qui ne supportent plus guère que ce qui est conçu pour les masses selon des recettes de supermarché. Cosmopolis est une œuvre exigeante qui ne se consomme pas, mais se mérite et se déguste, même si la digestion risque d'être douloureuse chez certain(e)s.