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Trois anciens dirigeants et actionnaires de la banque russe National Bank Trust viennent d’être condamnés à Londres pour en avoir siphonné les comptes. Grâce un stratagème passant par la Suisse, ils ont engrangé frauduleusement 68 millions de dollars.
«Hello, Bank Trust, comment puis-je vous aider?», répondait Bruce Willis au téléphone, perché sur le toit d’un bus en équilibre au-dessus du vide et jouant le rôle d’un banquier cool et rassurant. «Si Bruce Willis vous le dit, vous pouvez lui faire confiance», lançait la star américaine dans ce spot publicitaire de la National Bank Trust (NBT) diffusé en Russie en 2011.
Huit ans plus tard, trois anciens dirigeants et actionnaires de la banque ont été condamnés à Londres à verser 900 millions de dollars à la NBT pour avoir siphonné les comptes de celle-ci, entraînant une perte de 750 millions de dollars et sa faillite en 2014. Dans un jugement du 23 janvier 2020, la Haute Cour d’Angleterre et du Pays de Galles a donné raison à la banque dans son litige entamé en 2016 avec les trois hommes d’affaires Ilya Yurov, Sergey Belyaev et Nikolay Fetisov, un trio dénommé «YBF» par le juge.
Une «machine à blanchir»
Durant plus de dix ans, ces anciens cadres ont contracté plus d’un milliard de dollars de crédits fictifs, destinés à des sociétés dont ils étaient les bénéficiaires effectifs. Les sommes étaient ensuite dispersées à l’aide d’autres prêts fictifs vers une armada de sociétés offshore. Ce schéma, qualifié par la banque de «machine à blanchir et usine de fabrication de faux documents», était administré par Benedict Worlsey, un Britannique qui n’a d’ailleurs pas été mis en cause.
Les prêts émis par la banque étaient en grande partie assurés par les dépôts de plus d’un million et demi de clients de détail. Selon la NBT, la faillite provoquée par la fraude aurait coûté plus d’un milliard de dollars aux contribuables russes. La banque a finalement été reprise par la Banque centrale de Russie (BCR).
Entre mai 2011 et décembre 2014, Yurov, Fetisov et Belyaev engrangent une partie des profits tirés de la fraude sur leurs comptes personnels ouverts auprès de la banque privée genevoise Bordier & Cie: 68 millions de dollars y sont déposés. Avant d’atterrir à Genève, les fonds destinés aux trois dirigeants sont d’abord versés sous forme de prêts fictifs à Kuri Hills, une société détenant également un compte chez Bordier et gérée par Worsley.
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L’administrateur britannique fait son travail avec zèle. Dans une feuille de calcul appelée «Kuri Hills Spreadsheet», il divise les sommes perçues par Kuri Hills et transfère les montants sur les comptes personnels de ses mandataires. Une fois les virements effectués, il les informe par sms ou par WhatsApp, comme par exemple le 22 décembre 2011, lorsqu’il écrit à Yurov: «Au fait, je t’ai envoyé plus de 500 mille euros, il y a deux jours.»
Le juge n’a pas été dupe. Selon lui, «le seul but possible de ces séries de transferts est de dissimuler le fait même que l'argent allait aux actionnaires personnellement.»
Une équipe de bénéficiaires fictifs
Afin de masquer la nature fictive des prêts émis par la banque, les trois dirigeants ont également falsifié son bilan comptable. Dans sa défense, Yurov affirme que cette manœuvre était une pratique courante en Russie à l’époque.
Le trio a également fourni une image erronée de la santé de la banque à la Banque centrale de Russie. Pour le juge Bryan, il ne fait aucun doute que si la BCR avait découvert le stratagème, elle aurait retiré la licence de la NBT «avec effet immédiat».
En 2009, la Banque centrale russe se met d’ailleurs à poser des questions et commande un audit à la NBT. La même année, les trois hommes délocalisent la gestion des offshore à l’extérieur de la banque et la confient à Benedict Worsley. A cette occasion, l’administrateur britannique est également chargé de restructurer le système. Il recrute parmi ses proches une équipe de «bénéficiaires fictifs» pour les sociétés offshore, dont un steward de British Airways, un agent de voyage et l’homme à tout faire de sa résidence en France. Le jugement constate que le nombre de personnes impliquées est tel que «des feuilles de calcul [doivent] être créées pour suivre les affaires».
Worlsey mandate également des sociétés fiduciaires domiciliés sur l’île de Man pour gérer les intérêts de Yurov, Fetisov et Belayev dans leurs nombreuses compagnies offshores, qu’ils détiennent toutes respectivement à 40, 30 et 30 pour cent. Le Britannique est plus qu’un administrateur pour les trois Russes. Selon l’arrêt, l’homme décrit comme «un ami très proche» par Yurov organise également les croisières en yachts et les voyages en jet privé des actionnaires et de leurs épouses, qui mènent grand train en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. En septembre 2010 et 2011, les trois couples et Worlsey partent en vacances en Méditerranée. La location des deux yachts est facturée à la NBT plus de 1,1 millions d’euros.
La faillite de la banque
Le stratagème des trois cadres tient bon jusqu’à la faillite de la banque. Les 17 et 22 décembre 2014, quelques jours avant la chute de la NBT, Fetisov reçoit encore 851’000 et 212’000 dollars sur son compte chez Bordier. Depuis février 2016, les avoirs de «YBF» sont soumis à un gel mondial. La majorité des 750 millions de dollars dus à la NBT sont considérés comme irrécupérables, mais les trois cadres disposent encore de biens immobiliers en Angleterre et des comptes auprès de la banque Bordier.
En juin 2016, le Ministère public de Genève (MPGe) séquestre environ 20 millions de dollars sur plusieurs comptes auprès de Bordier (lire notre article précédent: Plusieurs comptes russes séquestrés chez Bordier dans l’affaire National Bank Trust). A nouveau contacté, le parquet genevois n’a pas voulu dire si les comptes auprès de Bordier étaient toujours bloqués.
L’enquête ouverte par le MPGe en juin 2015 est toujours en cours. L’arrêt britannique révèle que les actionnaires ont mandaté l’avocat Marc Bonnant pour les représenter en Suisse. Contacté, ce dernier indique qu’il n’est plus en charge du dossier.
Les trois anciens dirigeants sont également poursuivis par les autorités russes, qui ont déposé une demande d’extradition à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.
Perte de confiance
Rêve prémonitoire? Dans une interview parue en 2011 dans le Moscow Times, Nikolai Fetisov avouait que la propension des clients en Russie à se ruer sur les liquidités en cas de chute de confiance envers une banque l’empêchait de dormir.
Trois ans plus tard, les clients de la NBT ont perdu confiance envers Bruce Willis, engagé pour deux millions de dollars par année pour représenter «le visage du peuple», «un gars qui inspire confiance de façon normale», selon Fetisov. Les clients, eux, ne reverront probablement jamais l’argent qu’ils ont confié à la National Bank Trust.
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