Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06882.jsonl.gz/910

C’était il y a 51 ans. Après un mois d’octobre très pluvieux, la région de Florence et le bassin du fleuve Arno reçoivent des précipitations hors normes. On compte par endroit jusqu’à 700 mm de pluie en 24 à 28 heures.
Le 4 novembre en fin de nuit le niveau d’eau est si haut et le débit si puissant qu’il rompt les levées, ces digues de terres qui protègent les zones habitées en contrebas du fleuve. L’eau commence à s’engouffrer dans la ville. Un phénomène identique à celui qui s’est produit à La Nouvelle Orléans pendant le passage de l’ouragan Katrina.
Le centre-ville est noyé sous 5 mètres d’eau. Au plus fort de l’inondation, en certains endroits, le fleuve monte même à 6m70 au-dessus de sa cote ordinaire. De nombreuses oeuvres d’art (environ 8’000) sont sous l’eau, ainsi que le très célèbre crucifix peint par Cimabue au XIIIe siècle qui ornait la basilique de Santa Croce. Il reste, aujourd’hui dégradé malgré un long travail de restauration (image 2, cliquer pour agrandir les images).
À Florence et dans sa province on compte 34 morts. 50’000 familles ont tout perdu – y compris leur maison. Un pont, des milliers de boutiques et de voitures sont détruits. Selon Wikipedia:
« La Bibliothèque nationale centrale de Florence voit ses collections détruites ou endommagées par centaines de milliers de volumes. Ses archives photographiques disparaissent, dont certaines qui étaient les seules traces d'œuvres détruites ou volées pendant la guerre. D'après l'UNESCO, plus de deux millions de volumes rares et irremplaçables et d'innombrables manuscrits sont sérieusement endommagés. Le fond étrusque du musée archéologique national est entièrement détruit. »
Les causes
Le 6 novembre l’eau se retire, laissant une couche de boue qui rend la ville impraticable. Il n’y a plus d’électricité ni d’eau courante. L’aide à la reconstruction viendra du monde entier, par des dons et par des centaines de bénévoles arrivés d’Europe et d’Amérique.
Les causes de cet événement historique ne peuvent pas être imputées aux modifications du climat. Pas en 1966. Que s’est-il passé? Le déboisement a été mentionné, ainsi que l’étroitesse du bassin de l’Arno. C’est un fleuve relativement court: 241 km de la source à l’embouchure. Son débit est irrégulier. Il prend sa source dans une vallée des Apennins où il collecte rapidement les eaux de ruissellement. Mais la cause est ailleurs, selon les annales de Maurice Pardé:
« Une dépression très marquée était visible entre l’Algérie et la Provence, avec son centre à l’ouest de la Sardaigne et de la Corse le 3 à 12 heures. Et un anticyclone très marqué, avec isobares allongés sensiblement du nord au sud, occupait l’Europe centrale et les Balkans et même le sud de l’Italie. Le 4 à 0 heure (ndla: image 3), puis à 12 heures le même anticyclone persistait, aussi puissant aux mêmes lieux, mais la dépression avait avancé sur les deux îles, puis sur l’Italie elle-même, sauf dans sa partie sud. En conséquence un très fort vent du sud, chaud et humide, parcourait toute la péninsule avec une vitesse moyenne de l’ordre de 60 km/h et des rafales de 100 km/h. »
1333
« En même temps un anticyclone situé sur l’Atlantique septentrional envoyait à l’arrière de la dépression et jusqu’en son milieux un afflux très fort et très froid du nord. Entre les deux courants ainsi déchaînés, la différence de température à proximité du sol avoisinait 15 degrés; d’où les conditions frontales extrêmement accentuées et qui expliquent la violence de la pluie. »
Florence et sa région connaissent les crues de l’Arno. Les très grandes crues sont centennales ou bicentennales. Une autre crue exceptionnelle a eu lieu en 1333, d’autres en 1547 et 1557, et 1844. Léonard de Vinci avait travaillé sur un projet de canal entre Florence et la mer, autant pour détourner les grandes crues que pour la navigation.
L’inondation de 1333, à la fin de l’optimum climatique médiéval, fut consignée par le chroniqueur Giovanni Villani (v. 1280-1348). Selon sa description impressionnante et détaillée, rapportée par Laurence Moulinier et Odile Redon, « les cataractes du ciel paraissaient ouvertes ».
Et puisque nous parlons d’événements exceptionnels, voici les raisons météorologiques générales qui, combinées ensemble de manière exceptionnelle, ont permis à l’ouragan Irma d’être aussi puissant. Selon le météorologue Olivier Proust, cité par Science & Vie:
« D’abord, une température de l’Atlantique tropical de 2°C plus élevée qu’à l'accoutumée, atteignant 29°C près des Antilles, qui a fourni, sous forme de vapeur d’eau, l’énergie colossale nécessaire au phénomène. Ensuite, explique Olivier Proust, « un très faible cisaillement », autrement dit peu de différence entre les vents de basse et de haute altitude. Ceci a permis à Irma de s’organiser verticalement, avec une spirale régulière autour d’un œil cyclonique bien structuré ; en cas de cisaillement fort en effet, la spirale cyclonique s’incline, l’air n’est plus aspiré vers le haut et le cyclone se désagrège.
Troisième ingrédient : une zone de hautes pressions a empêché Irma de remonter naturellement vers le nord, où les eaux plus froides auraient contribué à l’affaiblir. « Du coup le cyclone s’est dirigé vers l’ouest, et est resté dans des eaux très chaudes qui l’ont renforcé », résume le prévisionniste. Enfin, quatrième ingrédient, les conditions en haute altitude étaient bonnes « pour permettre à la cheminée du cyclone de tirer, avec des vents divergents », conclut Olivier Proust. »
Un regard sur le passé, sur d’autres événements météorologiques majeurs, et sur les circonstances détaillées d’un phénomène, permet de sortir de l’émotionnel instantané, devenu une plaie mondiale, et de poser les événements présents dans une rationalité historique. Cela paraît nécessaire afin d’éviter de donner, par trop d’émotion et de peur, tout pouvoir à une minorité de décideurs politiques alarmistes. Et ce quels que soient par ailleurs le réchauffement actuel, ses multiples origines possibles et ses avantages et inconvénients futurs.
Ici un documentaire sur le désastre, réalisé par Alain Tanner pour la RTS en 1966: