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Dans le monde scintillant d’un aéroport, un couple bien habillé avec leur bébé d’environ cinq mois a pris place dans des fauteuils. Le père, des écouteurs dans les oreilles, regarde fixement son téléphone portable en, tapotant en permanence sur les touches. De temps en temps, il sirote son Coca. La mère, également avec un Cola devant elle, a le regard fixé sur le grand écran d’un appareil électronique avec lequel elle reçoit et envoie en permanence des messages. L’enfant assis dans son siège porte-bébé, est placé à côté de la table. Devant lui se trouve un iPad. L’haut-parleur du hall diffuse de la musique de fond. Les mains de l’enfant tapotent l’écran. Un visage en bulle idiot avec des jambes ultra-courtes et des bras en triangle se présente l’un après l’autre en rouge, bleu, jaune, vert, ils sourient à l’enfant et disparaissent. Et l’enfant rit aussi à la vue de ces têtes en bulle, veut les attraper avec ses petits doigts sans savoir ce que sont des images irréelles – comme mon chien qui cherche derrière le téléviseur le chien aboyant à l’écran. De temps en temps, l’enfant pousse de petits cris. De temps en temps, la mère se penche, sans un mot, vers l’enfant pour ensuite à nouveau se concentrer sur son appareil. Parfois, une «information» est transmise entre les deux adultes, un petit regard puis, à nouveau, l’image d’auparavant. Et cela pendant presque deux heures.
Mon regard et mes pensées retournent souvent, pendant que je lis, vers ce couple et son enfant. Ensemble, chacun se trouve dans son propre monde. Que se passe-t-il dans une telle situation?
L’enfant est bien nourri, chaudement vêtu, les parents semblent être aisés. Il ne semble pas que l’enfant manque matériellement de quoi que ce soit. Il est assis là, tranquille et attentif et «communique» activement avec son «médium social», une «machine intelligente», selon les cybernéticiens qui donnent actuellement le ton dans le domaine de la pédagogie. L’enfant a donc tout ce qu’il lui faut, il est stimulé mentalement et émotionnellement par cette machine, on le reconnaît à sa mimique animée. N’est-ce pas ainsi qu’on éveille tôt la reconnaissance des formes et des couleurs ainsi que l’imagination? L’enfant ne s’entraîne-t-il pas ainsi – au tout premier âge! – à coordonner les mouvements de ses petites mains et de ses yeux? Et même de manière autonome! Ne fait-il pas justement de nouvelles découvertes et ne sonde-t-il pas de manière autonome les possibilités offertes par ce médium avec ses illustrations? Donc, un parfait exemple de l’«auto-apprentissage», pourrait-on croire.
Ou tout de même? Ne manque-t-il pas quelque chose?
Cela me rappelle un essai scientifique de Harry Harlow, chercheur américain spécialisé dans le domaine des primates: dans une cage avec une cloison au milieu, se trouvent deux répliques en fil de fer de mères chimpanzés avec de grands yeux en verre. L’une est recouverte d’une fourrure très douce. L’autre n’est pas recouverte de fourrure mais possède deux petites bouteilles remplies de lait pour remplacer les poitrines. Un singe nouveau-né est placé entre les deux objets factices. Harry Harlow s’est posé la question suivante: quelle «mère» le singe favorise-t-il? Selon la conception freudienne courante – que Harlow partageait à cette époque – cela aurait dû être la mère factice avec les poitrines fournissant du lait: l’attachement émotionnel à la mère ne se crée que suite à la satisfaction des besoins, c’est-à-dire par la nutrition. Le petit singe cependant se déplace rapidement vers la réplique recouverte d’un pelage et se blottit contre elle. De temps en temps, il file vers l’autre mère factice pour boire du lait mais retourne aussitôt vers la fourrure douce dont il préfère le contact et la sécurité. Harlow révisa son hypothèse initiale et conclut: le premier et le plus important besoin dans la vie n’est pas la nourriture mais l’amour maternel, le sentiment de sécurité. Ce singe, cependant, grandit avec un pelage comme «mère». A l’âge de procréer, la tragédie cachée jusque là se révèle. Lorsqu’on place un singe nouveau-né inconnu dans sa cage, la femelle qui a grandi avec un pelage en tant que mère s’enfuit anxieusement dans un coin de la cage. Le nouveau-né la poursuit, à la recherche de la sécurité maternelle, comme l’avait fait jadis la femelle adulte avec la réplique recouverte de fourrure. Mais la femelle chimpanzé rejette le nouveau-né lorsqu’il s’approche d’elle en cherchant la tendresse maternelle. Elle semble avoir peur de ce petit singe qui cherche désespérément un contact avec cette mère n’étant pas capable d’y répondre, car elle ne l’a pas vécu elle-même.
La fourrure était une mauvaise alternative au véritable amour maternel. Tout de même, elle a permis la survie. Mais le pelage n’a pas pu répondre au besoin d’amour du petit singe. Sans avoir fait l’expérience réelle d’être aimée, la femelle chimpanzé ne put, en tant qu’adulte, donner de l’amour au nouveau-né. Elle ne savait pas être mère. Elle n’était pas apte à fonder une famille! Elle ne pouvait pas aider à développer sa propre espèce. Un pelage ne peut remplacer une mère, ce n’est pas une créature vivante et empathique pouvant offrir son entière attention à autrui.
Soudainement je sais ce qui manque à cet enfant dans le hall de l’aéroport. L’iPad ne peut pas (à l’instar du pelage pour le petit singe de Harry Harlow) créer une relation, offrir son entière attention. Bien que le pelage a été doux et agréable pour le malheureux petit singe, il ne put répondre à ses besoins relationnels. De même, l’appareil électronique ne put pas non plus entrer en relation avec l’enfant et répondre à ses besoins. L’enfant lui-même ne put pas non plus faire des expériences, apprendre à connaître les effets que ses expressions émotionnelles provoquent chez son prochain. Tous les sens sont stimulés, mais le «sens» suprême reste inactif: la propension de l’enfant de créer un rapport empathique ne trouve pas de réponse. Pour développer un rapport empathique, il faut nécessairement obtenir un écho émotionnel, de l’attention entière, de se sentir aimé. Tout cela, la «machine intelligente» ne peut pas l’offrir.
Les parents sont mentalement très loin de leur enfant. Ces trois personnes sont «solitaires ensemble». Cela ne dérange guère les adultes. Mais, pour l’enfant l’attention maternelle, l’écho émotionnel et l’amour sont vitaux.
D’autres familles parlent ensemble, partagent leurs sentiments, échanges leurs observations, se réfèrent les uns aux autres, ont un lien émotionnel intime et se regardent dans les yeux. Ils s’associent mentalement et émotionnellement dans un monde intérieur commun – ils créent et forment leurs relations. Ce processus prioritaire pour la survie des petits enfants manque ici pendant deux heures. Comment cette privatisation se montrera-t-elle plus tard? Quelles en seront les conséquences? Le vide émotionnel et spirituel résultant est rempli d’indicibles images primitives et irréelles apparaissant sur l’écran. Pas de personnes réelles, pas d’images ou d’objets réels, pas d’odeurs réels, rien à toucher, rien à sentir ou à goûter, rien de vraiment dur ou mou.
A l’âge de six mois, cet enfant plonge déjà dans un monde d’irréel sur écran. Avant même que la découverte concrète de la réalité – si importante pour le savoir vivre – puisse se développer. Cet enfant n’a encore guère fait connaissance de la vie réelle! Et voilà que ce petit peu de vécu réel se mélange déjà avec l’irréel sans que l’enfant puisse les différencier.
Ainsi se prépare une voie dangereuse. Car si l’enfant ne peut pas différencier entre la réalité et l’irréalité, il ne développera pas d’ego stable. Il ne pourra développer une base intérieure solide à partir de laquelle il saura réagir et évaluer le monde et ses semblables. De telles situations préparent le terrain pour des évolutions psychiques négatives, sans que les parents en soient conscients. Si, par exemple, les parents dans le hall de l’aéroport en étaient conscients, ils changeraient immédiatement leur comportement, car ils aiment leur enfant. Tous ces fausses théories de «promotion précoce» par les médias «intelligents», les discours concernant «l’apprentissage autodirigé» et d’autres idées similaires leur seraient tout simplement égal, car ils préféreraient jeter cet appareil à la poubelle plutôt que de lui soumettre leur enfant. Ils préféreraient parler avec leur enfant, leur lire quelque chose à haute voix en lui donnant tout ce dont il a besoin pour apprendre à vivre en communauté avec ses semblables: de l’ attention humaine bienveillante, des conseils, des instructions, des corrections, une formation de la conscience – bref: des relations humaines. •
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