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Alors que l’hostilité à l’égard de la ville constitue une tendance globale et multiséculaire, elle est paradoxalement un phénomène peu explicité et peu étudié. Rares en effet sont les recherches consacrées à l’urbaphobie et encore plus rares sont celles qui ont tenté d’aller au fond des origines, des contenus et de la portée de la pensée urbaphobe. Parmi ces exceptions, il faut évidemment citer les travaux de Morton et Lucia White (1962) et leur passionnante analyse de l’hostilité à l’égard de la ville des intellectuels américains.
Jefferson, Emerson, Thoreau, Hawthorne, Poe, Melville, Henry Adams, Henry James, Frank Lloyd Wright, autant de célèbres auteurs qui ont façonné l’univers antiurbain nord-américain : « It is a significant fact of our national life that our most distinguished and influential writers have felt and expressed an extraordinary amount of antipathy toward the American city.»
Moins connue, la thèse de Klaus Bergmann (1970) offre dans un tout autre cadre un remarquable travail sur les origines de l’urbaphobie en Allemagne et ses implications dans le régime nazi. Par la suite, Bernard Marchand (2001) va prolonger son analyse alors qu’Anna Trêves (1981) et Ricardo Mariani (1976) vont s’intéresser sous un angle similaire au fascisme italien.
Le cas anglais a fait également l’objet de quelques contributions précieuses comme le classique The Country and the City de Raymond Williams (1985) qui s’attache à l’évolution des valeurs associées aux mots de ville et de campagne en montrant bien leur association dialectique et les renversements de valeurs : tantôt plus favorables à la ville, tantôt plus favorables à la campagne. Les valeurs associées à l’idée de ville sont également au cœur du propos de Cities perceived d’Andrew Lees (1985), ouvrage ambitieux qui identifie des alternances comparables en Angleterre, France, Allemagne et aux Etats-Unis, entre les années 1820 et 1840. Citons également l’article d’Anton King (1980) sur les caractéristiques de l’urbaphobie anglaise entre 1880 et 1939.
Dans La ville mal-aimée, j’ai voulu creuser la question du désamour de la ville en Suisse en particulier dans ses implications sur l’aménagement du territoire (Salomon Cavin, 2005). Cette relation avait été évoquée (notamment Walter, 1995) mais non approfondie. Il me semblait alors qu’au-delà d’un phénomène présenté comme une évidence : « En Suisse, on n’aime pas la ville », il fallait creuser pour comprendre les origines et les implications concrètes de ce désamour. Bernard Marchand travaillait au même moment sur le cas français. Ensemble nous avons constaté d’évidentes analogies entre les conceptions aménagistes françaises et suisses dans leur défiance vis-à vis de la grande ville (Marchand et Salomon Cavin, 2007).
En France, ce champ de recherche intéresse désormais aussi des historiens. Récemment, Arnaud Baubérot et Florence Bourillon (2009) ont dirigé un ouvrage consacré aux manifestations et aux projets urbaphobiques en France aux XIXe et XXe siècles. A quelques semaines d’intervalle, Bernard Marchand publie Les ennemis de Paris, première anthologie des textes hostiles à la capitale. Montesquieu, Rousseau, Henri Lecouturier, Renan, Taine, Veuillot, Maurras, Méline : les détracteurs de Paris sont nombreux.
A ces travaux, qui tentent une analyse en profondeur des imaginaires antiurbains, s’ajoutent des prises de positions de chercheurs qui dénoncent les effets néfastes de l’urbaphobie ambiante. Dans cette catégorie, citons le remarquable article de la sociologue Ruth Glass « Clichés of Urban Doom », mais aussi le texte de Tom Angotti « Apocalyptic anti-urbanism : Mike Davis and his Planet of Slums » ou celui de Moriconi Ebrard « Exploxion urbaine. Le sens de la démesure ». Ces trois articles dénoncent chacun à leur manière le destin funeste toujours promis aux villes et cette tendance à penser l’urbanisation avant tout comme une catastrophe. Pardessus tout, ils fustigent les préjugés qui empêchent toute analyse sensée de l’état urbain du monde : « Nevermind whether the doom watchers’ rhethoric makes sense. Its repetition on the international circuit endows it with an aura of authority (…). The city is the scapegoat for our troubles » (Glass, 1989), « (…) l’urbanisation représente un danger pour l’humanité. Cette angoisse, largement reflétée dans les médias, conduit à travailler dans l’urgence et bride toute réflexion de fond d’autant qu’elle s’appuie sur des prévisions et des projections que la réalité ne cesse de démentir » (MoriconiEbrard, 1996).
Le présent ouvrage s’ajoute à une liste encore courte de travaux consacrés à l’urbaphobie. Dans le prolongement du colloque de Cerisy « ville mal-aimée, ville à aimer », son ambition est de donner corps à un champ de recherche aux contours encore mal identifiés. Autant prévenir le lecteur, les controverses demeurent vives, y compris dans les textes réunis ici, sur la désignation et la définition de l’objet dont je vais esquisser le portait.
L’urbaphobie, équivalent des termes Antiurbanism ou Anti-urbanism (Slater, 2009) et Grossstadtfeindschaft (Bergamnn, 1970 ; Marchand, 1999), désigne une idéologie qui condamne la ville par opposition à la campagne ou à la nature. Loin de se suffire à elle-même, cette courte définition mérite explicitation ; en creux, pour commencer. L’urbaphobie n’est pas un sentiment individuel. La présence du verbe « aimer » dans l’intitulé du colloque de Cerisy a orienté parfois les communications et les débats vers la relation affective que l’individu entretient avec la ville en général ou une ville en particulier, par exemple celle qu’il habite. Il s’agit là de la valeur positive ou négative accordée au milieu de vie ou encore à la relation sensible à l’environnement bâti. Si on parle d’amour, ne doit-on pas parler des gens ? Pourquoi aiment-ils la ville ? Pourquoi ne l’aiment-ils pas ? Ce point de départ individuel, intime, n’est pas celui de l’urbaphobie qui désigne un imaginaire collectif, un système de croyances, de symboles, de mythes, de valeurs et de signes. L’urbaphobie peut évidement influencer la valeur que chaque individu accorde à la ville, mais appartient néanmoins à un imaginaire commun, indépendant et précédant l’expérience individuelle. Dans la catégorie générale des représentations antiurbaines, que l’on pourrait dénommer « la ville mal-aimée », il est important de distinguer une sphère collective des idéologies antiurbaines et une sphère individuelle du désamour individuel de la ville. Ces sphères s’interpénètrent mais sont loin de se superposer l’une à l’autre.
Autre élément d’identification en creux, l’urbaphobie désigne une condamnation de la ville, un rejet de celle-ci. Toute critique de la ville n’est pas signe d’urbaphobie. Sans hostilité particulière vis-à-vis de la ville et même par amour de la ville, ne peut-on dénoncer ce qui n’y fonctionne pas bien ? Dire que des quartiers sont insalubres n’est pas condamner la ville en soi, mais au contraire regretter que des conditions ne permettent pas de la rendre plus accueillante. Dans Espèces d’espaces, Georges Perec juge Paris inhabitable mais cette sentence le rend malheureux car il adore sa ville. En revanche, quand Rousseau déclare dans l’Emile que Paris est « le gouffre de l’espèce humaine » il ne se contente pas de la critiquer, il la condamne.
Evoluant dans la sphère des représentations collectives, l’urbaphobie est une idéologie au sens où Althusser a pu la concevoir (Ruby, 2003), soit un système d’idées, de jugements, de valeurs hostiles à la ville qui possède la capacité d’orienter les pratiques. Même si ce terme d’idéologie est parfois considéré avec méfiance, il correspond parfaitement à la dimension dans laquelle évolue l’urbaphobie : celle de l’idéel certes, mais d’un idéel parfois décalé du réel pour servir plus ou moins consciemment des intérêts partisans. L’étude de l’urbaphobie prend tout son sens dans sa relation avec la réalité et les pratiques. Ainsi, son analyse est apparentée à celles de Lynch (1971), Ledrut (1973) ou, plus récemment, Chalas (2000) ou Lussault (2007) qui interrogent la relation entre l’imaginaire urbain et les pratiques urbaines. Ces auteurs considèrent l’idée de ville non pas comme une dimension résiduelle mais comme une dimension déterminante de la fabrication de la ville. Il s’agit en particulier de décrypter les représentations cachées des faiseurs de ville (architectes, urbanistes, politiques, etc.), représentations d’autant plus invisibles, enfouies dans l’inconscient, qu’elles sont négatives. Cette ville invisible infléchit en effet, loin en amont, les politiques et les projets urbains toujours justifiés de manière technique et concrète. La chose est toujours simple et raisonnable : la ville va mal, changeons la ville ! Or, comme le formulait si justement Françoise Choay dans la postface de La dimension cachée d’Edward T. Hall (1971), décrypter cet imaginaire urbain, c’est démolir « la prétention scientiste et universaliste de la tradition de l’aménagement de l’espace. Le paradigme fonctionnaliste [auquel Frick consacre un texte dans cet ouvrage], a largement contribué en effet au développement de pratiques d’aménagement s’inscrivant dans un territoire (…) comme si ceux qui étaient chargés d’aménager le territoire étaient exempts de représentations et de valeurs. » Tout aussi occultées, les valeurs des habitants se sont effacées devant les solutions rationnelles proposées.
Enfin, négatives ou positives, les valeurs associées à la ville sont indissociables de celles de la campagne ou de la nature. Comme l’a très justement souligné Nicole Mathieu dans son intervention au colloque de Cerisy (2007), l’idée de ville s’établit dans la relation avec son symétrique l’idée de campagne (ou de nature). « La ville n’est pas mal-aimée en soi » mais toujours dans son rapport à la non-ville. La détestation urbaine est ainsi indissociable de l’idéalisation d’un ailleurs naturel et rural. Le projet du colloque de Cerisy « ville mal-aimée, ville à aimer » est d’ailleurs né à la suite de la tenue d’un colloque sis également à Cerisy, sur les origines culturelles de l’idéalisation de la nature et son impact sur les formes urbaines contemporaines. Il nous avait alors semblé évident que la démarche consistant à faire un objet de recherche de la nature idéalisée appelait légitimement cette réflexion sur l’origine et l’effet de la ville mal-aimée. Le rejet de la ville et le désir de nature ne sont-ils pas l’endroit et l’envers d’une même doxa ?
Pour défricher le champ des questions ouvertes par cette définition de l’urbaphobie, deux hypothèses de travail peuvent être esquissées en prenant appui sur les différents travaux cités et aussi sur les débats menés lors du colloque de Cerisy. La première hypothèse est géographique, la seconde est historique.
Première hypothèse : l’urbaphobie est un phénomène transnational mais dont les manifestations sont ancrées localement…
Extrait du titre Antiurbain
Joëlle Salomon Cavin, Bernard Marchand (eds)
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes