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18/01/2011
affolement du récit
par antonin moeri
Une nouvelle de Carver se déroule en général à huis clos. On dirait une pièce de théâtre. Il y a les paroles que prononcent les personnages et il y a les indications scéniques, du genre: “ayant vidé son verre, il tendit la main vers la bouteille”. Ici, c’est la première didascalie signalant l’état dépressif du protagoniste et son irrépressible besoin de se pocharder.
La “Rencontre entre deux avions” se passe dans un bar de l’aéroport de Sacramento, capitale de l’État de Californie. Les, le narrateur, y a donné rendez-vous à son père qui apporte un cadeau pour ses petits-enfants (boules de gomme dans un sachet). Le père va raconter dans le détail comment, avant son divorce, il a trompé sa femme (mère de Les) avec une jolie vendeuse à domicile. Le lecteur navigue entre la situation d’énonciation (le bar de l’aéroport où une femme rit en tenant deux hommes sous chaque bras) et le récit de la tromperie avec la petite Sally: “J’ai senti sa langue qui se pressait pour entrer dans ma bouche”. Plus la confession se précise, plus la situation dans l’établissement public échappe au contrôle du barman: la femme éméchée “tendit les bras au-dessus de sa tête en traçant des petits cercles sur le plancher”.
Le fils garde le silence et s’impatiente. Le père aimerait qu’il diffère son départ: “Laisse-moi te payer encore un verre”. Il veut lui raconter comment il fut un jour surpris dans le lit de Sally par le mari de celle-ci et comment il fracassa une baie vitrée pour s’enfuir. Il voit que son fils ne peut rien comprendre à son aventure et qu’il est préférable qu’il prenne son avion. En volant vers Chicago, Les s’aperçoit qu’il a oublié le sachet de bonbons dans le bar. “C’est sans importance”, se dit-il.
La sensation de vertige, que provoque la confession dans la tête du lecteur, fait valser la femme éméchée avec une énergie grandissante. Ou inversement: la danse de la femme éméchée augmente la sensation de vertige que fait naître la confession. La valse des points de vue (celui du fils écoutant et observant, celui du père racontant) nous donne le tournis. Un égarement qui me rappelle celui que j’ai connu quand, pour la première fois après son AVC, j’ai revu un ami qui ne trouvait plus ses mots pour parler.
R.Carver: Parlez-moi d’amour, STOCK, 2003