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Les avis divergents et les discussions âpres font partie intégrante de toutes les démocraties. La Suisse est toutefois en proie à une polarisation particulièrement élevée. C’est un problème pour notre démocratie de concordance: si les principaux acteurs:trices ne parviennent pas à se rallier, nous risquons de perdre notre capacité d'action.
La gestion du Covid-19 a entrainé d’âpres discussions publiques, entre amis et parmi nos proches. Nombre d’entre nous en ont été témoins directs. Un sondage réalisé en octobre 2021 révèle que plus de 60 pour cent des personnes interrogées ont été impliquées dans des conflits provoqués par la crise sanitaire, qu’au moins 50 pour cent ont observé des antagonismes dans leur entourage immédiat et que 30 pour cent ont rompu les ponts avec des connaissances de longue date à la suite d’un différend (Sotomo, 2021).
La polarisation affective: une question de sentiments
Les discussions politiques se transforment en débats privés, une tendance qui ne date pas d’aujourd’hui. Avant la pandémie, la Suisse présentait déjà une polarisation affective plus prononcée que les autres États occidentaux. Cela signifie qu’en comparaison internationale, l’électorat suisse éprouve des sentiments négatifs envers les partis politiques qu’il ne soutient pas (et, par extension, envers les membres de ces mêmes partis). (Pour en savoir plus, consulter les études de Boxell et al, 2022 ainsi que Gidron et al, 2019 / 2022: elles comparent les sondages nationaux qui mesurent le degré de sympathie ou d’antipathie envers des communautés politiques différentes.)
Par rapport à d’autres pays occidentaux, le niveau de polarisation affective s’avère particulièrement élevé en Suisse (voir Boxell et al, 2022).
Une culture du conflit toxique?
La polarisation affective se traduit par une tendance à nous retrancher dans des groupes dont nous partageons les idées. D’une manière ou d’une autre, nous adoptons tous ce comportement. Certes, ce retranchement dans un monde familier est compréhensible. Il s’agit toutefois d’une dynamique nocive pour les systèmes démocratiques, car elle incite à rejeter toute différence. En effet, moins nous discutons avec «les autres», plus nous risquons de les diaboliser, de les considérer comme des adversaires, de mal saisir leur vision et de discréditer leurs souhaits (consulter, entre autres, Haidt, 2016).
La polarisation affective menace de scinder la société en camps ennemis. Ceux-ci, au lieu de poursuivre leurs débats, se livrent à un combat sans fin, comme c’est le cas aux États-Unis. Il en résulte une lutte de clans marquée par une culture de débat toxique, dominée par la peur, la colère, l’aversion, la révulsion et la méfiance ainsi que par un désir soutenu de nuire à son opposant (voir Ripley, 2021; Coleman, 2021; Klein, 2020).
Plus les identités collectives influencent nos décisions politiques, plus il est difficile de surmonter nos opinions divergentes et de parvenir à des compromis sensés. Une forte polarisation affective a un effet toxique sur toutes les démocraties. Sa menace est d’autant plus grande en Suisse, dont le principe de concordance ne peut fonctionner que si ses principaux acteurs trouvent un terrain d’entente.
La polarisation idéologique des partis
Il n’y a pas que la polarisation affective qui est particulièrement élevée en Suisse. Les positions politiques des partis suisses sont également particulièrement éloignées les unes des autres en comparaison européenne (Bochsler et al., 2015: Kriesi, 2015). Toute démocratie se fonde sur ses différences idéologiques, car celles-ci reflètent la diversité des souhaits et des besoins de la population. Or, si les divisions atteignent un niveau aussi élevé qu’en Suisse et que les partis au pouvoir privilégient autant la politique d’opposition, cela peut compromettre l’exercice collectif des droits civils. Résultat: les réformes importantes restent en plan (Häusermann, 2017; GfS Bern, 2022).
Les positions des partis politiques suisses s’écartent beaucoup plus les unes des autres que celles de leurs homologues européens (Bochsler et al., 2015).
Une population relativement modérée
À l’inverse des partis suisses très polarisés, l’électorat helvétique se montre plutôt homogène en comparaison avec les autres pays d’Europe: ses fractures politiques se révèlent moins radicales que celles des électeurs français, allemands ou britanniques (Armingeon et Engler, 2015).
Comment expliquer ce phénomène? En partie par notre démocratie semi-directe: tous les trois mois, nous sommes appelés à donner notre avis sur différentes questions de fond. Nous pouvons ainsi exprimer notre opinion sans adhérer à un parti ni à une idéologie particulière.
Presque tous les dimanches aux urnes, la Suisse se divise en deux. Tandis que les uns se réjouissent des résultats en leur faveur, les autres se montrent mécontents parce que la majorité a voté contre leurs intérêts.
Pas de gouffres infranchissables
Les États-Unis projettent une tout autre image: la situation des dernières décennies a divisé la société en deux camps politiques. Leurs membres vivent dans des mondes différents et se livrent à une lutte impitoyable pour atteindre le pouvoir: d’une part, il s’agit de libéraux plutôt urbains, cosmopolites et académiques; d’autre part, de conservateurs de tendance religieuse, critiques vis-à-vis de l’État et issus de régions rurales. Il n’existe pratiquement plus de points de contact entre ces deux factions, dans la vie quotidienne comme en politique (Mason, 2018).
La Suisse ne connaît pas de tels abîmes. Le pays n’est pas partagé en deux camps figés ni en deux moitiés ennemies qui s’opposent en tout. En revanche, nous constatons l’existence simultanée de plusieurs lignes de conflits importantes: entre les classes socio-économiques, par exemple, les progressifs et les conservateurs, les cosmopolites et les souverainistes, les amis et les sceptiques de l’État, entre les villes, les agglomérations et les campagnes, la Suisse alémanique, la Suisse romande et la Suisse italophone, ou encore entre les cantons contributeurs à la péréquation financière et les cantons bénéficiaires (voir, entre autres: Hermann, 2015; Bonschier et al, 2021). Ces fossés se recoupent, et aucun ne domine au point de diviser le pays en deux camps bien définis.
Une impression contradictoire
Cette première analyse donne une image contrastée de la polarisation de la Suisse. Il n’existe pas de fossé qui menace de séparer le pays en deux camps adverses. Mais au niveau des partis politiques la polarisation affective et idéologique s’avère relativement élevée. Cela pourrait saper la capacité d’action de notre démocratie de concordance.
Cet article fait partie d’une série
Ne manquez pas la suite: Dans les deux prochains volets, nous approfondirons notre analyse des divisions réelles et supposées de la Suisse. Dans la 2e partie, nous ferons le point sur notre culture du débat et la création collective de sens (sensemaking).