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Sédentarité forcée
Les bateaux se balancent sur les eaux scintillantes du lac. Les rues semblent plongées dans la torpeur. Le seul endroit animé est une petite place gravillonnée sur le port. Là, une pieuvre tourne en rond, des grappes d’enfants hurlants accrochés à ses tentacules. Heinz est assis dans une cabine climatisée qui arbore un paysage sous-marin multicolore agrémenté de sirènes. Il porte des lunettes de soleil jaune vif relevées sur la tête et une chaîne dorée avec un pendentif en forme d’auto-tamponneuse autour du cou. Une relique du passé. « Montez à gauche, descendez à droite », dit-il d’une voix légèrement déformée par le haut-parleur. La fête foraine est de retour à Romanshorn, au bord du lac de Constance.
Toujours pas de soutien financier
« Nous n’avons que quatre manèges ici, mais c’est un début », explique Heinz Fries, qui organise la fête foraine et a installé deux de ses manèges. Des auto-tamponneuses et un palais des glaces attendent également le public. Le fait qu’ils aient été autorisés à ne serait-ce que rallumer les lumières est jusqu’à présent un cas isolé en cette année marquée par la pandémie du coronavirus. « En mars, nous nous sommes rendus au premier événement à Sion avec armes et bagages. Le confinement a été annoncé trois jours après. » Depuis cette date, la plupart des manèges ont été remisés au hangar. Maintenant, Heinz peut au moins faire quelques petites fêtes foraines en Suisse orientale. Romanshorn, Frauenfeld, Kreuzlingen. Dans cette région, le nombre de cas est faible et les autorités ont été prêtes à donner leur autorisation après des semaines de discussions, d’innombrables appels téléphoniques et une visite du site. La plupart des autres forains dans les autres cantons attendent encore.
Personne ne sait comment faire face à la crise, que ce soit les forains ou la classe politique. Une telle situation est inédite pour tout le monde. « Nous, les forains, nous n’avons jamais cessé de nous déplacer pendant la grippe porcine, même pendant les guerres mondiales. » Et nous voilà tout à coup forcés de faire une pause. Tous les événements sont annulés. Il n’y a pas de rentrées d’argent. Les forains attendent encore le soutien de l’État. « Les gens du voyage sont stigmatisés encore aujourd’hui. Et pourtant, nous les forains sommes des entrepreneurs, nous payons nos impôts et l’AVS comme tout le monde », explique Heinz, visiblement frustré. C’est pourquoi leur association a récemment organisé un grand rassemblement sur la Place fédérale. « Nous voulons montrer que nous sommes toujours là. »
Des visages radieux de mars à décembre
Heinz n’imagine pas arrêter les fêtes foraines. C’est plus une vocation qu’un métier. « Je travaille quasi sans interruption de mars à décembre, de tôt le matin à tard le soir, dans toute la Suisse. En hiver, je m’occupe de la comptabilité, des réparations et du remplacement des équipements. Février est mon seul mois de congés. Ce n’est pas un simple gagne-pain, il faut aimer cette vie. » Après trente ans de métier, il s’émeut encore d’entendre notamment le rire des enfants lorsqu’ils font quelques tours sur la pieuvre ou l’une de ses trois autres attractions. « Je veux que les enfants soient heureux et que les familles oublient leur quotidien pendant quelques heures. » C’est pourquoi il a vendu la piste d’auto-tamponneuses qu’il possédait depuis des années et qui était particulièrement populaire auprès des jeunes. Depuis il se concentre sur des attractions plus familiales comme les carrousels.
Heinz a souvent sa propre famille autour de lui. Sa femme, Ruth, dirige les manèges avec lui. Bien que sa fille de 25 ans exerce le métier de laborantine en chimie comme activité principale, elle aide régulièrement ses parents sur les fêtes foraines le week-end. « C’est tout ce qu’elle a connu, elle a grandi comme ça. » Tout le contraire de Ruth. Ce n’est qu’après sa rencontre avec Heinz qu’elle passe la porte de la cabine. « Depuis toute petite, j’ai toujours adoré les fêtes foraines. J’économisais chaque centime pour m’acheter des tours de manège et des sucreries. » Une véritable histoire d’amour née à la fête foraine, donc ? « Non, nous nous sommes rencontrés de manière classique en sortant », dit Ruth en riant.
Entre-temps, elle a remplacé Heinz à la caisse. Elle harangue le public au micro. De temps en temps, elle appuie sur les boutons de sa console. Ruth annonce le dernier tour avec un extrait de la chanson « Final Countdown ». Les enfants suivants attendent déjà. Cinq francs donnent droit à un jeton bleu. Il plaît tellement à un petit garçon qu’exceptionnellement Ruth lui en donne un en cadeau. Au moment de monter par la gauche, le jeton acheté est tendu à Krzysztof, son assistant. Désormais, il ne se contente plus d’aider les enfants à embarquer, il leur donne aussi quelques giclées de désinfectant dans les mains. Pour les petits, c’est déjà tout à fait normal. Ils tendent les mains à Krzysztof avant même qu’il ne dise quoi que ce soit.
Les forains sont contraints de se tourner vers d’autres jobs
La désinfection est presque la seule mesure exigée par les autorités pour l’autorisation. « La fête foraine est si petite qu’elle n’attire pas de foules immenses à proprement parler. Lorsque nous atteignons la limite de capacité de près de 300 personnes, nous disposons de grilles qui définissent les itinéraires et répartissent les personnes dans différentes zones », explique Heinz. N’importe quelle piscine rassemble plus de monde sur une surface plus restreinte. De nombreuses personnes, y compris les politiques, associaient la fête foraine aux fêtes populaires comme l’Olma ou la Foire d’automne de Bâle, d’où leur attitude très critique. « Nous voulons simplement organiser des événements familiaux sans beuverie ni stress. Nous voulons poursuivre notre passion et gagner de l’argent. » Si rien ne change rapidement, jusqu’à 60 % des forains pourraient disparaître l’année prochaine, selon Heinz. « Certains d’entre eux sont déjà inscrits à l’ORP ou exercent d’autres métiers. »
Heinz ne se réjouit pas d’être débarrassé de ses concurrents, au contraire. « Nous, les forains, nous sommes une grande famille. Bien sûr, on s’entend mieux avec certaines personnes que d’autres, mais au bout du compte, on se serre toujours les coudes. » Ruth est présidente de l’Association des femmes de forains et organise chaque année une grande fête pour tous. Cette fête a lieu en décembre la plupart du temps. On y mange, on y boit, on discute. Pour les enfants, il y a de petits cadeaux sous forme de sacs de saint Nicolas. « Nous aimons tous ce travail, cette vie. C’est ce qui nous soude. »
La sédentarité à long terme ne lui convient pas
Heinz ne pourrait pas imaginer une autre vie. « Je ne pourrais pas travailler dans un bureau. À long terme, la sédentarité ne me convient pas. Ma caravane me manque. » Depuis le début du confinement, Heinz et Ruth sont restés sans interruption dans leur maison à Kreuzlingen. Pour la première fois de leur vie. « On n’en peut plus. Au bout d’un moment, la maison a été nettoyée dix fois et il n’y a plus de gazon à tondre », explique Heinz. Il veut sortir et apporter de la joie aux gens. La plupart des forains sont dans le même cas. Même sa mère, âgée de 80 ans, s’assied encore de temps en temps dans la cabine pour vendre des jetons. « Même si elle a arrêté il y a trois ans à cause de ses problèmes de dos, elle ne peut pas vivre sans voir les visages radieux des enfants. Sans échanger quelques mots avec les adultes. Sans toute cette joie de vivre environnante. »
Si cela avait été une année normale, Heinz et Ruth auraient traversé l’Engadine en juin et seraient ensuite retournés en Suisse orientale pour toutes les fêtes nocturnes autour du lac de Constance. Chaque année, il se réjouit particulièrement de participer au festival d’Arbon. « Nos caravanes sont directement au bord du lac. À cinq heures du matin, je regarde le soleil se lever sur l’eau avec une tasse de café à la main. » Ce sont les rares moments de calme pendant la saison. Sinon, il faut s’activer du matin au soir. « Le sommeil en prend un coup, mais je peux me rattraper en hiver », raconte Heinz.
Des liens d’amitié dans les villages
Heinz ne voit aucun inconvénient à sa vie nomade. « Je connais toute la Suisse, je viens toujours dans de belles régions et je noue des contacts avec les gens dans les villages. » Avec le temps, de véritables liens se créent. « À la fête foraine de Davos, il y a des années, un petit garçon qui vivait juste à côté est passé nous voir pour la première fois. Puis il est revenu chaque année. Je l’ai vu grandir, je l’ai vu pour la première fois avec une petite amie. Il est maintenant marié, il a lui-même deux enfants et m’appelle encore régulièrement au téléphone. » L’éducation de sa propre fille s’est aussi bien intégrée à sa vie de forain. Quand elle était encore petite, elle était toujours dans la caravane. Lorsqu’elle a atteint l’âge d’aller à l’école, elle et sa mère restaient à Kreuzlingen pendant la semaine. Le vendredi après-midi, Ruth l’emmenait à la fête foraine où Heinz travaillait depuis plusieurs jours, et le dimanche, elle retournait à Kreuzlingen. « Avant, les enfants allaient simplement à l’école dans le village où la fête foraine avait lieu », dit Heinz.
Aujourd’hui, la hausse des coûts est un casse-tête pour les forains. « Tout est facturé séparément : l’eau, l’électricité, les déchets, les frais d’emplacement. Derrière chaque dépense, il y a une entreprise différente qui veut bien sûr gagner de l’argent. Les coûts ont explosé ces dernières années. » En revanche, la valeur de la fête foraine comme moyen de divertissement a décliné. « Avant, il y avait le cinéma et la fête foraine. Maintenant, il y a les jeux vidéo, les réseaux sociaux, Netflix qui rivalisent tous pour attirer les faveurs du public. » Mais c’est la météo qui a depuis toujours eu le plus grand impact sur le chiffre d’affaires. S’il pleut, les clients ne se déplacent pas. Et s’il fait trop chaud, beaucoup de gens ne viennent pas non plus pendant la journée, comme c’est le cas aujourd’hui. Il faudra attendre le soir pour que les manèges se remplissent. « Nous avons fait vingt minutes de voiture pour venir parce que nous avons entendu parler de la fête foraine sur SRF. Nous voulions proposer à nos deux filles quelque chose de spécial, surtout maintenant que nous sommes presque tout le temps à la maison », explique un père de famille près du carrousel pour les tout-petits.
L’ambiance de la fête foraine est particulière. Les nombreuses lumières clignotantes, qui ne sont vraiment mises en valeur qu’après le coucher du soleil, sont presque trop fortes pour les yeux. Les voix des ambianceurs qui encouragent le public se perdent dans l’écho. Leurs petites phrases se mêlent aux samples. On entend le claquement des fusils à air comprimé dans un coin, des peluches fluo sont fièrement portées en guise de trophée par les meilleurs tireurs. De l’autre côté, le gérant des auto-tamponneuses est nonchalamment assis dans une voiture qu’il gare sur le bord de la piste. Les enfants ont le visage barbouillé de glace à l’italienne. Tout n’est qu’amusement. Impossible de vouloir quitter cette ambiance.
Pour les forains, une chose est claire : cela ne doit pas se perdre.