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Une enquête nationale confirme la consommation élevée de sel dans la population suisse (9,1 g par jour). L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a lancé une stratégie de réduction de cette consommation afin de diminuer la morbidité et la mortalité cardiovasculaires, principalement via la baisse de la pression artérielle. Les mesures de santé publique les plus efficaces sont celles visant à réduire le contenu en sel des préparations alimentaires, car elles ne nécessitent pas un changement de comportement des consommateurs. L’OFSP a opté pour une collaboration avec l’industrie alimentaire sur une base volontaire. Des évaluations régulières de la consommation de sel, de l’hypertension artérielle et de la morbidité-mortalité cardiovasculaires dans la population seront nécessaires pour estimer l’impact de cette stratégie.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande que la consommation moyenne de sel (NaCl) dans la population générale soit inférieure à 5 g par jour1 et travaille à la création d’un document listant les approches pratiques permettant de baisser de façon efficace la consommation de sel dans la population.2 Plusieurs pays, dont le Royaume-Uni, la Finlande, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ont adopté des politiques de santé visant à réduire la consommation de sel dans la population générale.3 Ces initiatives ont souligné la difficulté de cette tâche, qui résulte notamment du fait qu’environ 70 à 75% de la consommation de sel proviennent des produits issus de l’industrie alimentaire et non pas du sel ajouté lors de la préparation des repas ou à table. En Suisse, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a lancé une stratégie visant à baisser la consommation de sel dans la population suisse en 2008 (Stratégie sur le sel 2008-2012).4
Une consommation de sel élevée influence la morbidité et la mortalité cardiovasculaires principalement en raison de l’association positive avec la pression artérielle.5 Le tableau 1 résume les résultats des méta-analyses des essais randomisés contrôlés sur la réponse de la pression artérielle à une réduction de la consommation de sel. On constate que la réduction de la pression artérielle est plus élevée chez les patients hypertendus par rapport aux personnes normotendues, et plus élevée pour la pression systolique que pour la pression diastolique. Les effets observés sur la pression artérielle peuvent paraître modestes, mais leur application à l’ensemble de la population est susceptible d’avoir un impact substantiel en termes de réduction de la morbidité et de la mortalité cardiovasculaires.6
Même si le sel est indispensable à la vie, sa consommation actuelle dépasse très nettement les besoins physiologiques estimés à moins de 2 g par jour.7 Une enquête nationale récente réalisée par le Service de néphrologie et l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV, mandatée par l’OFSP, a montré que la consommation de sel était de 10,5 g chez les hommes et de 7,8 g chez les femmes en Suisse,8 donc largement supérieure aux 5 g recommandés par l’OMS. Selon une étude de la Haute école suisse d’agronomie (HESA) également mandatée par l’OFSP, les sources principales de sel dans l’alimentation suisse sont les pains et leurs produits dérivés, les fromages et leurs produits dérivés, les produits dérivés de la viande (notamment la charcuterie) et les plats précuisinés.9 Cette dernière étude a aussi montré, à l’aide de tests réalisés en collaboration avec l’industrie alimentaire et d’enquêtes auprès d’échantillons de consommateurs, qu’il est tout à fait faisable, d’un point de vue technique, de réduire le contenu en sel des aliments riches en sel. De plus, de telles réductions n’entraînent pas d’altérations majeures de l’apparence, de la texture ou du goût des produits alimentaires testés et ne représentent pas de danger pour la sécurité alimentaire. Certaines des versions pauvres en sel de ces aliments étaient même préférées par les consommateurs.
L’hypertension artérielle (HTA) affecte un adulte sur quatre en Suisse,8 et seulement la moitié des patients hypertendus est bien contrôlée.10 L’HTA est un facteur de risque cardiovasculaire modifiable majeur : la relation positive entre la pression artérielle et le risque cardiovasculaire est continue et clairement démontrée à partir de valeurs de pression artérielle systolique/diastolique supérieures à 115/75 mmHg.11 Il a été estimé qu’environ 54% des accidents vasculaires cérébraux et 47% des cardiopathies ischémiques sont attribuables à une pression systolique supérieure à 115 mmHg.12 Une pression artérielle trop élevée est responsable de 7,8 millions de décès chaque année dans le monde (13,5% des décès) et de 92 millions d’années de vie perdues en bonne santé (6% du total).12 Il est important de réaliser que la moitié des événements cardiovasculaires attribuables à une pression artérielle élevée surviennent chez des individus en phase préhypertensive,12 d’où l’intérêt d’une approche populationnelle.
Il existe cependant, à l’heure actuelle, encore un débat dans la littérature médicale sur la pertinence d’une réduction de la consommation de sel dans la population générale, notamment en raison des résultats récents d’études d’observation suggérant que les personnes avec la consommation de sel la plus basse ont une mortalité cardiovasculaire plus élevée.13,14 Dans ce débat s’affrontent deux groupes dont les positions n’ont guère changé durant les 30 dernières années15 et dont l’interprétation des données existantes varie systématiquement.5,16
Pourquoi l’OFSP a-t-il choisi de réduire la consommation de sel dans la population suisse si les experts ne sont pas unanimes ? Premièrement, il existe peu de doutes sur le bénéfice cardiovasculaire important d’une réduction de la consommation de sel dans la population lorsque celle-ci est très élevée (par exemple : supérieure à 10 g par jour), comme ce fut le cas en Finlande dans les années 197017 ou encore actuellement au Japon et au Portugal.18 De plus, même parmi les opposants à une campagne de réduction générale de la consommation de sel dans la population, peu contestent le bénéfice de réduire la consommation de sel chez les individus hypertendus.13 Finalement, il n’existe aucune évidence expérimentale qu’une baisse de la consommation de sel dans la population générale serait nuisible à la santé de cette population. Ainsi, dans un contexte de vieillissement de la population et tenant compte du fait que la prévalence de l’HTA et que la sensibilité au sel de la pression artérielle augmentent très fortement avec l’âge (en Suisse, plus de la moitié des personnes de plus de 60 ans sont hypertendues),8 diminuer la consommation de sel dans la population générale apparaît comme une mesure de santé publique importante. Il a récemment été estimé qu’une réduction de la consommation de sel, même modeste, dans la population générale représente la mesure de santé publique la plus efficace en termes de coûts.19,20 Une réduction d’un gramme de sel par jour sur une période de dix ans dans la population générale est même considérée comme susceptible d’aboutir à des économies au niveau des dépenses pour la santé.19 Selon une analyse récente, une baisse de 15% de la consommation de sel au niveau mondial permettrait d’éviter 8,5 millions de décès sur dix ans.20 Nous considérons donc qu’il est justifié d’entreprendre des mesures visant à baisser la consommation de sel dans la population générale en Suisse.
Nous allons passer ici en revue les mesures actuelles qui permettent de diminuer la consommation de sel dans la population. Ces mesures peuvent viser, d’une part, l’industrie alimentaire ou le consommateur individuel, et d’autre part, la population générale ou une population à risque (tableau 2). Une campagne de réduction de la consommation de sel doit s’accompagner de mesures de monitoring de cette consommation, de la prévalence de l’hypertension artérielle, de l’incidence des événements cardiovasculaires, y compris la mortalité. En outre, étant donné qu’en Suisse, le sel de cuisine est substitué en iode afin d’éviter les carences notamment chez les enfants et les femmes enceintes, une surveillance de la consommation d’iode via des récoltes urinaires de 24 heures est fortement recommandée, ceci d’autant plus que l’industrie alimentaire utilise le plus souvent du sel non substitué en iode.
Pour les actions qui concernent l’industrie alimentaire, la réduction du contenu en sel des aliments devrait se faire de façon progressive et sur le long terme, afin que les consommateurs ne détectent pas de différence. De plus, il existe des limitations dans la réduction en sel pour des raisons de consistance, de texture et de conservation de certains aliments.21 La mesure la plus efficace est de légiférer pour réduire le contenu en sel des aliments les plus riches en sel. Il a été suggéré que cette approche serait dix à vingt fois plus efficiente que des réductions volontaires par l’industrie alimentaire.22 Une telle approche nécessite au préalable d’identifier le contenu en sel des aliments dérivés et de savoir quels aliments sont responsables de la plus grande part du sel consommé afin qu’ils soient ciblés en priorité. Comme il est difficile de modifier les lois et que cela prendrait beaucoup de temps et de ressources, l’OFSP a opté pour des mesures non coercitives d’incitation de l’industrie alimentaire à réduire le contenu en sel des aliments de façon ciblée. De telles mesures volontaires de la part de l’industrie alimentaire sont possibles,22,23 bien que dans certains pays les accords obtenus sont très peu contraignants et permettraient même à certains acteurs de l’industrie alimentaire de contourner les intentions formulées.24
Une autre approche est de contrôler le contenu de la publicité pour les aliments, y compris des restrictions de contenu, de volume et du moment de diffusion, ainsi que l’inclusion de messages visant à promouvoir une alimentation saine.25 L’efficacité d’une telle démarche peut varier en fonction des niveaux d’éducation et socio-économique du public-cible.26 L’engagement volontaire de certains producteurs dans des activités de marketing visant à promouvoir une alimentation saine est une très bonne chose en soi, mais l’impact sur la santé publique de telles mesures reste incertain car il n’a pas été évalué.27
L’instauration d’une taxe sur les produits salés a aussi été préconisée, bien que l’industrie alimentaire puisse être tentée de compenser, du moins en partie, les coûts additionnels générés par une diminution des coûts de production ou des marges de profits, ce qui pourrait être contreproductif si le prix d’autres produits pas très sains pour la santé baissait en parallèle.28 Une meilleure stratégie serait une taxe ciblée combinée avec des subsides sur les produits sains comme les fruits et les légumes.29
Plusieurs pays ont opté pour une amélioration de l’étiquetage des produits alimentaires, avec notamment des symboles simples (feux rouge, orange et vert) permettant au consommateur d’identifier rapidement les produits les plus sains, notamment ceux dont le contenu en sel est faible. Comme beaucoup de consommateurs ne sont pas à l’aise avec la conversion du sodium en sel,30 il serait important que la quantité de sel (NaCl), et non pas celle de sodium (Na), comme c’est le cas actuellement en Suisse, figure sur les étiquettes.
Au niveau de la population et notamment du consommateur, les campagnes d’information sur les dangers d’une consommation de sel trop élevée devraient être initiées et maintenues, car il a été démontré qu’elles peuvent changer les comportements alimentaires.31,32 Le problème est que l’effet disparaît rapidement à l’arrêt de ces campagnes.32 Le financement consacré à de telles campagnes d’information serait de toute façon très modeste en regard des sommes énormes que l’industrie alimentaire consacre à promouvoir des produits le plus souvent riches en sel. Mettre sur pied de telles campagnes pourrait donc s’avérer peu efficace en termes de coûts sur le long terme.
Une campagne d’éducation dans les écoles serait une autre possibilité, mais il semblerait que l’impact sur les comportements soit relativement limité.33 Une alternative intéressante serait l’utilisation d’interventions personnalisées par voie informatique,34 sachant que le coût pourrait être élevé et que l’impact au niveau de la population n’a pas été suffisamment évalué.
Une étude réalisée en France 35 a montré, en ce qui concerne la consommation de fruits et de légumes, que le coût par année de vie sauvée est le plus bas pour une campagne d’information (€ 3000, soit CHF 3600.–), suivi par une réduction de la TVA (€ 99 000, soit CHF 119 000.–) et par une politique de subside alloué aux personnes à bas revenu (€ 403 000, soit CHF 484 000.–). Cependant, la campagne d’information aboutirait à moins d’années de vie sauvées qu’une réduction de la TVA.
La consommation moyenne actuelle de sel dans la population suisse (9,1 g/jour) dépasse largement le seuil des 5 g par jour recommandé par l’OMS. L’OFSP a lancé une stratégie de réduction de la consommation de sel dans la population suisse en partenariat avec l’industrie alimentaire, via des mesures volontaires visant à réduire le contenu en sel de certains aliments. Des démarches complémentaires seront probablement initiées dans les années à venir, mais leur nature précise reste encore à déterminer. Le but de ces mesures est de baisser la pression artérielle, ainsi que la morbidité et la mortalité cardiovasculaires dans la population. L’expérience des pays industrialisés ayant lancé des stratégies de réduction de la consommation de sel montre les difficultés et la complexité de mettre en place et de maintenir de telles stratégies sur le long terme. Des enquêtes dans la population suisse seront nécessaires pour évaluer l’efficacité de la stratégie mise en place.
Les auteurs déclarent qu’ils n’ont aucun conflit d’intérêt en lien avec le contenu de cet article.
> Une consommation de sel élevée influence la morbidité et la mortalité cardiovasculaires principalement en raison de l’association positive avec la pression artérielle
> Selon une analyse récente, une baisse de 15% de la consommation de sel au niveau mondial permettrait d’éviter 8,5 millions de décès sur dix ans
> La consommation actuelle de sel en Suisse (environ 9 g/jour) dépasse largement les besoins physiologiques
> Les sources principales de sel dans l’alimentation suisse sont les pains et leurs produits dérivés, les fromages et leurs produits dérivés, les produits dérivés de la viande (notamment la charcuterie) et les plats précuisinés
> L’Office fédéral de la santé publique a lancé une stratégie de diminution de la consommation de sel dans la population suisse en partenariat avec l’industrie alimentaire, via des mesures volontaires visant à réduire le contenu en sel de certains aliments
> Des enquêtes dans la population suisse seront nécessaires pour évaluer l’efficacité de la stratégie mise en place