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La puissance des think tanks américains peut se mesurer à leur capacité de production des idées qui structureront le débat public international, ainsi que de la promotion des personnages qui les incarneront. L’un des cas les plus emblématiques est sans doute celui de Francis Fukuyama, universitaire lié au Département d’Etat et à la Rand Corporation, qui, en 1992, publia un livre intitulé La Fin de l’histoire et le dernier homme, traduit dans des dizaines de langues. Sa thèse centrale est bien connue: la chute du mur de Berlin et du communisme entraîne la disparition de la guerre froide et des idéologies, ainsi que l’avènement de la démocratie libérale de marché devenue le point d’arrivée de l’histoire universelle. Après la défaite par KO de la parenthèse soviétique, une façon de présenter le capitalisme comme l’état naturel (et souhaitable) des sociétés.
Avec le traité de Rome (1957), la construction européenne avait devancé Fukuyama en se dotant d’institutions et de politiques correspondant parfaitement aux prédictions de son livre. C’est ainsi que, à la fin de 1992, le traité de Maastricht était ratifié et le marché unique était en place. La réunification de l’Allemagne, l’incorporation à l’Union européenne (UE), en 2004, des anciennes «démocraties populaires» d’Europe centrale et orientale (sauf la Bulgarie et la Roumanie qui attendront 2007), ainsi que celle des pays Baltes ont contribué de manière décisive à faire basculer cette dizaine d’Etats dans l’ère de la «fin de l’histoire». Mais il a fallu pour cela qu’ils satisfassent à des critères stricts, dits «de Copenhague», pour être acceptés comme nouveaux membres.
C’est en 1993 que le Conseil européen (les gouvernements) réuni dans la capitale danoise a défini ces critères qui ont été renforcés à Madrid en 1995. Sans surprise, il est exigé que les Etats candidats fonctionnent dans le cadre d’une économie de marché; qu’ils soient capables de transposer dans leur législation nationale les quelque 100 000 pages de l’«acquis communautaire» (traités, politiques, règles, normes, etc.); qu’ils souscrivent aux objectifs de l’union économique et monétaire (l’euro). Mais le premier critère est politique: les institutions nationales doivent garantir la démocratie, l’état de droit et le respect des minorités.
Or ce qui, dans ces domaines, paraissait définitivement acquis après les élargissements de 2004 et 2007 est aujourd’hui ouvertement remis en cause dans plusieurs Etats membres de l’UE.
Sur fond de crise migratoire, des partis populistes, parfois alliés à l’extrême-droite, gagnent des élections et accèdent démocratiquement au pouvoir, comme c’est le cas en Autriche, en Hongrie et en Pologne. Dans ces deux derniers pays, les gouvernements instaurent des mesures de contrôle des médias, des universités, des institutions judiciaires, des ONG, etc. C’est l’Etat de droit qui est ainsi progressivement démantelé.
Pour caractériser cette situation, une expression revient de plus en plus souvent dans le discours politique: la «démocratie illibérale». Elle a été lancée par une star du journalisme américain, Fareed Zakaria, dans son livre L’Avenir de la liberté: la démocratie illibérale aux Etats-Unis et dans le monde publié en 2003. Pour contrecarrer la progression de cet autoritarisme «populaire» qui bafoue les valeurs qu’elle proclame, l’UE n’a rien d’autre à proposer qu’une feuille de route néolibérale dans laquelle les libertés démocratiques ne débouchent pas sur des avancées progressistes, sur un véritable projet social et solidaire. Comment alors s’étonner que l’invocation rituelle du «rêve européen» ne fasse pas recette?
Secrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac, www.medelu.org