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Sous le parapluie de la défense des animaux, on trouve des organisations de protection animalière, des écologiques qui font prévaloir les écosystèmes sur les défense des animaux non-humains ou des secteurs animalistes d’orientation plus essentialiste qui mettent la vie des animaux au-dessus de tout. Une brèche entre animalistes et écologistes n’a cessé d’augmenter depuis des années. Dans ce contexte, il est difficile pour les organisations politiques de développer une position cohérente dans le cadre d’une organisation révolutionnaire.
Si nous tentons d’aborder l’animalisme à partir de la tradition marxiste, il semble évident que la porte d’entrée se situe dans la théorie de la nature. Le concept de nature, chez Marx, est fondamental parce qu’il conditionne son anthropologie et sa théorie de la création de valeur. Il est important de rappeler que, conformément aux postulats matérialistes, Marx affirme que la nature est un cadre de réalité pour toute activité et aussi une source de production de valeurs d’usage. « La matière naturelle et le travail » sont les éléments sous-jacents à toute production et, au-delà, Marx avance que, dans sa production, l’homme peut seulement procéder comme la nature elle-même, c’est-à-dire en changeant simplement la forme des matériaux. « Bien plus, dans cette œuvre de simple transformation, il est encore constamment soutenu par les forces naturelles. Le travail n’est donc pas l’unique souce des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Il est en le père et la terre, la mère, comme dit William Petty. » 1
Dans ce passage, on observe clairement l’importance de la nature comme une réalité objective dans laquelle s’insère l’activité humaine, non seulement comme une limite extérieure qui serait établie par la présence de matière naturelle, mais parce que l’être humain peut seulement produire en imitant la nature. Cette production est un échange, une médiation, qui décrit le travail en tant que processus « dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature », où l’être humain agit comme « une puissance naturelle » 2. Ainsi, les bases les plus élémentaires de la conception du travail sont résolues en termes abstraits, en tant que moyen de satisfaire les besoins matériels. Évidemment, dans ces passages, Marx ne détermine pas quel doit être le mécanisme concret par lequel la culture se développe, c’est-à-dire quelles sont les formes de vie permettant de satisfaire les besoins matériels de la survie, mais les éléments de base sur lesquels ils se construisent.
Le terme métabolisme, apparu dans la citation précédente, est une autre des pièces-clé pour construire une approche éco-socialiste. Avec ce terme, Marx pose la relation que les êtres humains entretiennent, comme appartenant à la nature, avec le reste de celle-ci. Dans ses premiers écrits, il semble défendre un horizon d’émancipation dans lequel des sociétés, libérées du capitalisme, établissent un rapport d’harmonie avec la nature ; cependant, le Marx mature opère avec une notion d’humain-nature en conflit. En effet, une anthropologie qui ne tombe pas dans un certain mysticisme doit assumer que les êtres humains ont besoin d’agir sur la nature objective pour obtenir leurs moyens de subsistance. C’est là que la notion de métabolisme société-nature acquiert sa pertinence, dans la mesure où elle désigne les relations établies par les sociétés pour répondre à leurs besoins, relations qui dépendent de la forme acquise par la nature et doivent s’adapter à leurs modèles de développement et de régénération.
La nature objective
Dans ce schéma théorique, la nature apparaît scindée en deux perspectives: la nature subjective et la nature objective, cette dernière faisant référence à la réalité naturelle telle qu’elle est vécue et perçue par les sujets humains comme le cadre de vie des communautés, ainsi que comme l’objet sur lequel se développe leur activité. C’est dans ce cadre qu’il faut envisager une théorie sur la condition animale. Marx lui-même ne l’a pas développée, pas plus qu’il n’a développé une théorie que nous pourrions dénommer écologiste, bien qu’il en ait jeté des bases solides et qu’on puisse tirer quelques conclusions de ses approches.
La première et la plus évidente est que, pour Marx, les animaux ne font pas l’objet d’une considération particulière: dans la nature objective, aucune distinction n’est faite entre l’une ou l’autre classe d’entités, quelles qu’elles soient. Mais deux points nous intéressent, car ils permettent de construire une position consistante: premièrement, la question du conflit inhérent à la relation entre la société humaine et la nature, où s’inscrivent les positions maximalistes de défense des animaux. Deuxièmement, la possibilité – la nécessité, dans la théorie marxiste – de contrôler non pas la nature, mais la relation que nous établissons avec elle. On peut l’énoncer de la manière suivante: nous ne pouvons pas ignorer notre besoin de fonctionner comme sujet historique agissant sur son environnement matériel, mais nous pouvons contrôler et diriger nos interactions avec cet environnement.
Marchandisation et spécisme
La dynamique d’exploitation du capital détermine donc les formes d’usage des animaux, humains et non-humains, bien que sous diverses formes. Nous avons rappelé antérieurement que, pour Marx, la création de richesses dépend autant de la nature que du travail, mais il est important de poser ici une question illustrée par le fameux passage des abeilles, qui, selon Marx, font honte à l’homme par leur perfection ; mais ce qui différencie les créations humaines de l’activité des animaux non-humains, c’est que ces derniers peuvent développer dans leur esprit le projet qu’ils souhaitent réaliser ; ils peuvent le concevoir et le décider.
Cela peut être interprété de deux façons: la capacité supérieure des êtres humains à imaginer, construire et décider les place dans une situation de force pour laquelle ils sont responsables, à un degré plus ou moins grand, des formes sociales d’exploitation ; dans le sens contraire, cette capacité supérieure rend plus grave la soumission imposée par la vente du travail, dans la mesure où elle subordonne la liberté plus complète que donne leur capacité intellectuelle supérieure.
Nous entrons ici dans la question du spécisme. La différenciation sur la capacité de réaliser une projection intellectuelle caractérisant l’être humain a été partiellement modulée par la recherche scientifique contemporaine, mais confirmée en termes généraux.
Bien que nous ne devrions pas soutenir la vision de la science et de la philosophie traditionnelles sur la dépendance totale des instincts, il est certain que les animaux ne peuvent pas prendre des décisions complexes ou décider de leur avenir ; nous ne pouvons donc pas les considérer comme des sujets politiques. Néanmoins, on ne peut, ni ne doit dériver vers une défense du spécisme. Dans certaines limites, les animaux humains et non-humains partagent une histoire évolutive et il serait ridicule de prétendre qu’il existe entre eux une brèche absolue: les animaux humains peuvent être sujets d’une vie bonne ou de souffrance, il n’existe donc aucune justification à une exploitation indiscriminée produisant de la douleur. D’autre part, la condition animale des êtres humains et leur dépendance envers la nature pour obtenir leurs moyens de subsistance restent un élément inévitable de la discussion. Un antispécisme valorisant la vie de tous les animaux en acceptant le conflit latent entre les différentes formes de vie semble l’option la plus solide.
La prise en compte des animaux non-humains
Jorge Reichmann a défendu la capacité des animaux à ressentir la douleur 3 en évoquant la formule « ne pas endommager ce qui peut être endommagé ». Elle nous place dans l’alternative de la survie de tous les êtres. Nous avons pointé la relation de tous les êtres avec l’exploitation capitaliste et nous croyons avoir démontré l’illégitimité de l’usage de toute vie pour obtenir des bénéfices mercantiles. En même temps, nous avons rappelé la condition de l’être humain comme être dépendant de la nature. Mais il est évident qu’il ne s’agit pas de l’exploitation animale systématique imposée actuellement par le capital, en traitant les formes de vie comme objets de la reproduction marchande. Les êtres humains n’ont pas besoin de consommer la viande issue de l’élevage et peuvent remplacer cet apport de protéines par d’autres aliments.
L’important, c’est d’apporter les capacités cognitives – et morales, et politiques – supérieures de l’être humain pour contrôler le dommage réalisé dans le cours de cette relation conflictuelle. En définitive, cela consisterait à contrôler le métabolisme entre société et nature.
Il s’agit d’un cadre plus qu’adéquat dans la réalité actuelle, de crise écologique et d’abattage généralisé d’animaux dans des conditions infernales. L’augmentation de la production et de la consommation produite par l’expansion du capital a laissé un bilan clair: la croissance indéfinie de la production de biens matériels ne bénéficie pas à l’émancipation des sociétés, elle ne peut être soutenue dans le cadre écologique, ni pour les vies non-humaines. Une forme de société contrôlant ses relations avec la nature non–humaine et avec sa propre organisation sociale doit passer par le dépassement du capitalisme.
Juanjo Álvarez membre du secteur écosocialisme de Anticapitalistas.
Traduction de l’espagnol: Delphine Rumpczyk et Hans-Peter Renk pour le Groupe écosocialiste de solidaritéS.
Raccourci et adapté de l’article original: « Animalismo, antiespecismo y ecología desde una perspectiva marxista » paru en mai sur le site Vientosur.
1 Karl Marx, Le Capital, Livre I. Editions sociales, Paris, 1978
2 Karl Marx, Le Capital, Livre III. Editions sociales, Paris, 1978
3 Un mundo vulnerable, éd. Catarata, 2005 (non traduit en français).