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Mon nez, qui se voit bien au milieu de ma figure, est très semblable à celui de ma mère, lui-même inspiré de celui de sa propre mère, née en 1893 dans un gros village au sud de Rome. Vers la fin de sa vie, ma grand-mère maternelle, avec son écriture régulière d’institutrice, a écrit ses mémoires dans plusieurs cahiers à la couverture marbrée.
C’est sûrement d’elle que j’ai hérité, en plus de mon nez, ma graphomanie. Autrement, à première vue, je n’ai rien de commun avec cette femme, certes intelligente et diplômée de l’École normale, mais confite en conformisme social, collectionneuse d’images pieuses et au fait des mariages et des décès des cousines et cousins jusqu’au troisième degré.
Pourtant, en lisant ces pages venues d’un autre monde, j’ai parfois l’impression d’être son double –par exemple quand elle raconte l’incident provoqué par l’appellation de baccalà adressée au fils d’une voisine. Ce serait comme dire bobet dans le canton de Vaud, mais pas tout à fait, vu que le baccalà, c’est-à-dire la morue séchée et salée, qu’on apprête à la sauce tomate en Italie centrale, renvoie à l’idée de l’inertie d’un poisson mort, nuance absente de bobet. Lost in translation, et pas seulement la traduction des mots.
Je parle français sans accent (je suis bilingue), mais mon rire a un accent, ma gestuelle a un accent, ma manière de communiquer verbalement a un accent. Ph., qui était originaire de Vaulion (VD) avant de redevenir poussière cosmique, fut atterré la première fois qu’il m’accompagna à un repas chez des membres de ma famille romaine. La vitesse supersonique du débit, la véhémence du ton, les phrases interrompues parce que je sais déjà où tu veux en venir, il s’attendait à ce qu’on empoigne les couteaux à viande. Mais il avait trop d’expérience des choses humaines pour croire naïvement avoir découvert, enfin, ce jour-là, d’où je venais.
Les gènes, le territoire et la langue de l’enfance, et bien sûr «la culture», ce théâtre performatif où on nous enseigne à rejouer quotidiennement une identité collective de hasard: ce sont les fondements de ce qu’on appelle nos origines, inscrits dans les profondeurs de nos vies individuelles. Pour mes grands-parents, enracinés, des deux côtés, dans le temps lent des sociétés rurales, ces fondements avaient un semblant d’homogénéité, même s’il y avait ça et là, dans leurs généalogies, un missionnaire en Afrique, un émigré en Amérique et un nombre indéterminé de folles et de fous.
Pour moi, c’est plus compliqué. Les gènes, passe encore, les exigences de la reproduction sexuée n’ayant donné lieu, dans mon cas, à aucun mélange extravagant: gènes du Latium plus gènes de l’Ombrie, pas de quoi parler de métissage. Mais pour ce qui est du reste, je suis un palimpseste, un texte gratté et regratté dont les traces persistent, reconnaissables par fragments, sous l’accumulation des réécritures.
J’ai certes vécu mes vingt premières années à Rome, la ville de mes parents et aussi de leurs propres parents, qui y sont arrivés jeunes de leurs provinces respectives; et à la maison on parlait italien. Sauf que je passais une bonne partie de mon temps dans une enclave française, le Lycée Chateaubriand, où l’on parlait en classe le français de de Gaulle et dans la cour de récréation un sabir franco-romanesco. Mes origines sont originairement impures. Nous allons mettre en scène, disait le proviseur à la Distribution Solennelle des Prix, la performance de la culture française, et il remettait aux élèves méritants Le Rouge et le Noir, Madame Bovary ou Germinal ; c’était le 29 juin, San Pietro e Paolo, et à la sortie les rues avaient la transparence bleutée d’un jour férié à Rome au début de l’été; on allait à Piazza Navona prendre une granita di limone, pour fêter tous ces livres enrubannés de bleu-blanc-rouge, dans le grondement de la fontaine des fleuves du Bernin.
Les traces du texte persistent, mais le texte lui-même était, déjà au départ, polysémique. Par exemple, mon père, un padre padrone méridional de la plus belle eau, s’était battu pour la liberté dans la Résistance antifasciste. Il disait, comme tous ses ancêtres, ogni morte di papa (littéralement: à chaque mort d’un pape) pour illustrer la rareté d’un événement ; mais il abhorrait le Vatican et tous ses habitants, se prétendant dans l’âme à la fois calviniste et cartésien (d’où sa décision de nous envoyer à l’école française). Quand j’ai débarqué en Suisse romande, j’ai constaté que tous les francophones ne sont pas rationalistes, et que le calvinisme vaudois était plus arrondi que celui que mon père avait idéalisé. Cela m’a choquée bien plus que la cuisine au beurre, moi qui avais été biberonnée à l’huile d’olive. Comme une vraie Italienne, ce qu’après tout, n’est-ce pas, j’étais.
«Penser que [...] nos origines ou notre lieu de naissance ne comptent pas relève de l’utopie», déclare au Temps (30 janvier 2017) Frauke Petry, leader du parti populiste allemand Alternative für Deutschland. Subtile mise en abyme, l’étymologie du mot utopie renvoyant à l’idée d’absence de lieu? Je crois plutôt que Frauke Petry a seulement voulu dire qu’il est irréaliste de prétendre effacer les origines des gens. Juste! Mais ce qu’elle néglige de préciser, par ignorance ou par démagogie, c’est que nos origines ne se définissent pas comme ce point aléatoire sur la planète où nous sommes nés, ni comme une somme de stéréotypes culturels constituant une essence immuable: concept désormais pulvérisé par la mondialisation, mais dont je subodore qu’il était déjà inadéquat pour mes lointains aïeux sujets des États pontificaux, qui ont vu passer les lansquenets de Charles Quint et ont reçu des lettres de Brooklyn. Nos origines sont une construction de l’imagination, un jeu de significations où chaque moment de la mémoire, se reflétant dans un autre moment, se modifie et le modifie à l’infini.
«On se sent», me dit, à la fin d’un déjeuner à Lausanne, un ancien camarade, suisse, du Lycée Chateaubriand. Transposition de Ci sentiamo («On reste en contact») dans une langue où le verbe sentir met aussi en jeu l’odorat ; foudroiement sémantique explosant le gag linguistique, c’est fou comme, en ce moment, on se sent de là-bas.
Romancière, philosophe, journaliste, théoricienne et militante féministe, ainsi se présente Silvia Ricci Lempen sur son site. Une polyphonie d’identités, reliées par des gerbes de lettres. Car avant tout, la scrittrice... écrit. Des romans notamment, comme Un homme tragique (L’Aire 1991), Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver (En bas 2013), et les Rêves d'Anna (En Bas 2019). Lire ici son interview.