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La question
L’une des questions philosophico-théologique les plus discutées, dans les livres comme dans les bistros, consiste à mesurer la science et la religion (ou la philosophie). Qui, de la science ou de la religion, est le plus à même de répondre à nos questions profondes? Lequel permet au mieux d’expliquer et donner du sens au monde? Lequel nous conduira vers plus de vérité, nous permettra de résoudre nos problèmes et de réduire nos souffrance?
La formulation la plus élégante de la question est sans aucun doute celle du crypto-philosophe Simon Jérémi, dans son Dialogue avec Serge Karamazov1:
Alors qui est le plus fort, l’éléphant ou l’hippopotame?
- Conflit: chaque fois qu’un éléphant croise un hippopotame, c’est le combat à mort. Science et religion sont incompatibles. Pour certains, c’est clairement l’éléphant le plus fort, pour d’autre, c’est clairement l’hippopotame, à savoir soit la science a (ou aura) toutes les réponses et peut expliquer la religion, soit la religion a toutes les réponses. Cette position est rentable financièrement parce qu’elle permet à Dawkins et autres de vendre des livres, et aux média d’organiser plein de débats.
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Indépendance: chacun son domaine — l’hippopotame est le plus fort dans l’eau, mais l’éléphant est le plus fort sur la terre ferme. La science répond à la question « comment », et la religion à la question des valeurs et au « pourquoi ». Cette position est la réponse la plus facile pour avoir l’air très sage tout en n’ayant jamais réfléchi en détail à la question, mais elle est aussi utilisée par des gens très intelligents, par exemple:
« La science est l’étude par l’homme du fonctionnement du monde alors que la religion est acte de louange. » 3
- Dialogue: en partageant leurs techniques de chasses, l’éléphant et l’hippopotame peuvent apprendre l’un de l’autre, et devenir chacun plus fort. Étant donné qu’il y a des questions à la frontière des deux disciplines (Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Qu’est-ce que le temps? etc.), et des analogies intéressantes entre la science et la religion (Y a-t-il des hypothèses testables en religion?), chacune peut apprendre de l’autre. Mais en se rencontrant dans un terrain plus ou moins neutre, et en rentrant ensuite chacun dans son laboratoire.
- Intégration: l’éléphant peut manger des hippopotames pour devenir encore plus fort. Ici, scientifiques sympathisants et religieux (de fait, théologiens) posent des questions métaphysiques sur la base des avancées scientifiques, pour réfléchir à la question du sens. Le plus célèbre exemple est la théologie naturelle, où la science conduit à la religion (et une de ses formes les plus pratiquées — et critiquées — aujourd’hui, l’intelligent design4). Barbour, qui se retrouve dans ce quatrième modèle, s’oppose pourtant à la théologie naturelle et affirme faire une « théologie de la nature » 5:
« Les doctrines théologiques doivent être cohérentes avec les données scientifiques, même si on ne peut pas les dériver à partir des théories scientifiques actuelles. »
Alors, qui est le plus fort? Dans quelle catégorie se situer?
L’éléphant et l’hippopotame existent-ils?
Et si la question n’était pas très bien formulée?
Qu’est-ce que « la science »? « La religion »? Est-ce que toutes les disciplines scientifiques, et toutes les démarches religieuses, se comportement intrinsèquement de la même manière dans leur rapport les unes aux autres, comme s’il y avait une structure éternelle de « la science » et une structure éternelle « la religion »? Non. Ultimement, « la science » n’existe pas, « la religion » n’existe pas. Il n’y a pas une science qui décrirait le monde. Il y a des sciences, qui ont des approches et des perspectives bien différentes, et parfois contradictoires, et peuvent être portées à avoir un rapport plus ou moins explicite avec les questions de sens. De même, il n’y a pas une religion, mais des religions, et des sous-groupes de ses religion, et chacun de ces groupes est porté à voir différemment son rapport avec le monde et la démarche scientifique, selon sa logique interne. « La science » et « la religion » sont des constructions utiles en ce qu’elles clarifient et simplifient la vie de tous les jours, mais dangereuses si on les absolutise.
Une première étape serait alors de poser la question du rapport entre « les scientifiques » et « les religieux ». Mais là encore, il n’y a pas de frontières nettes entre la catégorie « scientifique » et la catégorie « religieux ». Où placer quelqu’un comme Isaac Newton? Était-il plus scientifique que théologien? Certes, sa contribution à la science est considérablement plus significative que sa contribution à la théologie, mais qu’en était-il pour lui?6 Et quel a été le rôle de sa vie religieuses dans son travail scientifique, et réciproquement? Les exemples d’hommes et de femmes à la frontière entre « scientifique » et « religieux » ne manquent pas.
Au final, il est peut-être plus juste de dire qu’il n’y a que des individus dont certains sont plus rationnels que d’autres, consacrent plus de temps à une entreprise reconnue soit comme « science » soit comme « religion » que d’autres, ont des croyances explicitement formulées et assumées ou pas, appartiennent à une communauté plus clairement identifiée dans une catégorie que dans l’autre, etc. Ultimement, il n’y a que des êtres humains, situés, qui cherchent à comprendre les choses. Ce qu’on attribue généralement à la science (le comment) et à la religion (le pourquoi) ne sont que deux lieux d’un même continuum, l’un ne peut exister sans l’autre. Dans à peut près toute théorie articulée, il y a du quoi et du pourquoi, tant dans « la science » que dans « la religion ». Car une théorie qui répondrait à l’un des aspects mais pas à l’autre — ou de manière contradictoire — serait profondément insatisfaisante intellectuellement.
Si bien que, sur cette base, on peut redéfinir « science » et « religion », quelque part dans la ligne suivante:
- La religion, c’est l’effort passionné de l’être humain pour comprendre le monde qui l’entoure afin de donner sens à son environnement, et contribuer si possible à son plaisir, son confort et sa sécurité.
- La science, c’est l’effort passionné de l’être humain pour comprendre le monde qui l’entoure afin de donner sens à son environnement, et contribuer si possible à son plaisir, son confort et sa sécurité.
On le voit, ultimement, on n’est pas dans des registres très différents.
Bien sur ces deux définitions ne suffisent pas à définir toute « la science » ou toute « la religion ». Mais elles touchent un point fondamental de l’aspiration humaine derrière ces entreprises. Plus que par exemple « la science est une explication du monde sur la base de modèles mathématiques. » C’est vrai aussi, mais ce n’est pas aussi fondamental.
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » écrivait Gargentua à Pentagruel7. La ruine actuelle, à mon sens, c’est d’avoir perdu la conscience que la science fait partie des grandes aspirations humaines pour comprendre sa place dans le monde — comme la religion, la philosophie, l’art, etc. C’est la conclusion à laquelle certains philosophes des sciences nous ramènent. En particulier Polanyi (on s’en serait douté!). Ayant montré l’importance de la connaissance tacite, des passions, de l’intuition, de l’engagement et de la responsabilité du chercheur, Polanyi peut dire que dans sa réalisation, la science n’est pas une entreprise qualitativement différente de l’art ou la religion:
« Science can then no longer hope to survive on an island of positive facts, around which the rest of man’s intellectual heritage sink to the status of subjective emotionalism.« 8
À un niveau très fondamental, donc, il n’y a pas des éléphants et des hippopotames, mais que des pachydermes plus ou moins grands, gros et gris, qui cherchent à survivre dans un monde hostile. Il n’y a pas une nette séparation entre « science » et « religion », et donc la question n’est plus: « qui est le plus fort, de la science ou de la religion? », mais « comment parvenir au mieux à faire sens du monde, comprendre ce que cela signifie d’être vivant et humain, et nous aider à mieux nous comporter? »
Vers un monde de pachydermes
Le problème avec la question « science vs religion », comme avec toutes les réponses apportées en ces termes, c’est qu’elles présupposent une distinction radicale entre deux ordres de la connaissance, entre « croire » et « savoir ». Cette distinction est ancrée très profondément dans notre culture, et donc très difficile à décrotter. Il apparaît pourtant de plus en plus qu’il s’agit d’une fable. Revaloriser l’aspect profondément humain de la démarche scientifique comme de la démarche religieuse permet de voir certaines similarités: au final, l’aspiration du fondamentaliste-créationniste qui cherche à calculer l’âge de la terre sur la base de ses connaissances bibliques, n’est pas différente de l’aspiration de Ian Barbour qui cherche à comprendre Dieu sur la base de ses connaissances scientifique. Les deux cherchent passionnément une connaissance cohérente de la vérité, en utilisant toutes leurs capacités cognitives.
Si l’on pose cette question, en particulier en régime moderne, c’est parce qu’on craint le péché par excellence: que la foi, la croyance, la religion — ou quelque chose de cet ordre — influence la science. Argh! Le retour de l’inquisition! Non, l’hippopotame doit rester dans sa mare! Et pourtant, cela a toujours été le cas que la foi influence la science. À grande échelle: la vision du monde chrétienne a joué un rôle décisif dans l’avènement de la science moderne. À plus petite échelle: énormément de « croyances » injustifiées continuent de guider les scientifiques dans leurs démarches heuristiques — et sans icelles, la science ne serait pas possible. Il est donc souhaitable que les fois/religions/croyances influencent les scientifiques dans leur recherches. Pas de manières imposées de l’extérieure, mais comme moteur personnel de la recherche. Un fondamentaliste veut essayer d’expliquer le monde avec son modèle young earth? Génial ! Peut-être que ce faisant il remarquera des choses que personnes n’a vu autrement. Le faire taire en imposant une distinction qui n’existe que dans certains esprits ne mènera à rien. Un neuro-scientifique veut expliquer la croyance en Dieu en décortiquant le fonctionnement du cerveau? Super. Un archéologue veut partir à la recherche des ossements de Jésus pour montrer que le christianisme est faux? Tant mieux!
Ne craignons pas ici de sombrer dans l’obscurantisme: les approches conservatrices non-fécondes ne feront pas de petits, ne convaincront personnes et s’éteindront d’elles-même. Un pluralisme méthodologique est clairement bénéfique pour la recherche (autant que le réductionnisme méthodologique en sciences dures), pour autant que l’on garde quelques principes en tête:
- Je suis situé, il n’y a pas de connaissance qui ne soit pas située, il n’y a pas de connaissance qui soit sans risque
- Celui qui parle depuis une autre perspective que moi est peut-être au moins aussi intelligent et honnête que moi, et engagé dans une même quête profonde et sincère que moi
- Je ne suis pas menacé par celui qui offre une explications incompatible avec ce que je crois profondément. Même si cette connaissance porte le label scientifique.
- Un pluralisme méthodologique n’est pas un pluralisme idéologique: toutes les idées ne se valent pas, ce n’est pas parce que je prétend que la recherche de l’autre a une légitimité que je pense qu’il a raison
Ne cherchons pas trop à réguler les rapports entre « science » et « religion ». Que chacun poursuive ses passions, et cherche à partager ses découvertes, c’est ainsi que nous avancerons le plus.
Bref, il n’y a pas d’éléphants ou d’hippopotames — il n’y a que des pachydermes plus ou moins gros, grands, gris.
Bonus: l’exemple typique du pachyderme flou qui ne veut rien dire: le tapir.
- Dominique Farrugia et Alain Chabat, La Cité de la peur (1994), écrit par Gérard Darmon, Alain Chabat, Dominique Farrugia et Chantal Lauby ↩
- Ian G. Barbour, When Science Meets Religion: Enemies, Strangers, or Partners?, HarperOne, 2000, 205p. D’autres grands noms sur la question sont par exemple John Polkinghorne, Arthur Peacocke ou Stephan J. Gould, qui proposent tous leurs typologies, plus ou moins similaires. ↩
- Gilles Castelnau, Ces mots qu’on n’aime pas: créationnisme, Évangile et Libertés, Août-Septembre 2013, n°271, p.5. ↩
- Bien sûr, tout le monde n’est pas d’accord pour dire que l’intelligent design est une forme de théologie naturelle, dont W.A.Dembski lui-même. ↩
- Cette « théologie de la nature » est une forme d’objectivisme scientifique, soumis aux mêmes problèmes que ceux que je soulève par ailleurs. ↩
- Newton a clairement passé plus de temps a étudier la bible que la science. Il semblerait que sur les 3’600’000 mots que Newton a écrit, seuls 27% concernent la science, alors que 40% concernent la théologie. Cf. The Correspondence of Isaac Newton, édité par H. W. Turnbull, F.R.S., Cambridge 1961, tome 1, pág. XVII., cité sur wikipédia. ↩
- François Rabelais, Les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel Roi des Dipsodes, fils du Grand Géant Gargantua, ch. 8: « Comment Pantagruel estant à Paris receupt lettres de son pere Gargantua, et la copie dicelles. », 1532. Texte complet sur wikisource, et en ePub pour ceux qui voudraient le relire confortablement. ↩
- M.Polanyi, Personal Knowledge, Towards a Post-critical Philosophy, Chicago, University of Chicago Press, 1958,1964, p.133. ↩