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Jens Peers de Mirova détaille la réinvention des chaînes d’approvisionnement et la réduction de la dépendance aux matériaux essentiels grâce à la technologie.
En avril 2020, alors que le monde prenait conscience de l’étendue de la crise Covid, certains soulignaient que la pandémie prouvait – une fois de plus – que centraliser tous ses centres de production dans une seule ville était une mauvaise idée. Dans le cas du Covid, cette difficulté s’est illustrée avec le rôle de Wuhan en tant que plaque tournante pour les industries pharmaceutiques et automobiles.
Quelques années plus tard, la dépendance de l’Europe à l’égard du gaz russe et la bataille des semi-conducteurs entre les États-Unis et la Chine nous montrent qu’une dépendance trop forte à l’égard d’une seule entreprise, d’un seul pays ou d’une seule route commerciale peut coûter cher en cas de perturbation.
Dans cet article, Jens Peers, CIO de Mirova US et co-gérant de portefeuille de la stratégie Mirova Global Sustainable Equity, explique pourquoi les entreprises, les secteurs d’activité et les pays pourraient être amenés à reconfigurer les chaînes d’approvisionnement à l’avenir, et pourquoi les entreprises qui abordent aujourd’hui la question de leurs risques et responsabilités sont bien engagées pour devenir les gagnants de demain en matière de développement durable.
Dans l’industrie des semi-conducteurs, la politique fonctionne des deux côtés. Il suffit de voir comment, l’année dernière, le gouvernement américain est intervenu lorsqu’il a constaté que Nvidia vendait des types spécifiques de semi-conducteurs à la Chine.
Les États-Unis se sont aperçus que Nvidia fournissait principalement des technologies susceptibles d’être utilisées à des fins militaires, et qu’elle pouvait donc donner à la Chine un avantage concurrentiel dans la guerre de l’information. De même, les États-Unis ont empêché Huawei, l’entreprise technologique chinoise, d’acheter des puces informatiques de pointe fabriquées à l’aide de la technologie américaine et ont mis à l'arrêt des lignes entières de produits
Il faut cependant souligner que plus de 90 % des semi-conducteurs qui sont vraiment importants pour l’économie sont produits en Chine et à Taïwan1. Par conséquent, si les échanges commerciaux s’arrêtent, la croissance de l’économie américaine s’arrêtera et nous ne serons pas en mesure de remplacer certains produits. Nous ne contrôlons pas ces pays et nous ne voulons pas que la Chine puisse exercer une pression politique sur les États-Unis, le Royaume-Uni ou la France en stoppant la production de semi-conducteurs.
En ce qui concerne les entreprises, elles ne veulent pas avoir à défendre leur propre bilan en raison de problèmes qui échappent à leur contrôle – et cela vaut également pour les sous-traitants. Ainsi, si vous avez un confinement en Chine, avec tous les problèmes de transport et de fermeture des ports et autres, ce ne sera certainement pas bénéfique pour le sous-traitant.
Et ne serait-ce que perdre l’accès à un port spécifique peut avoir d’énormes conséquences. Nous avons vu ce phénomène s’amplifier avec les goulots d’étranglement et les problèmes de chaîne d’approvisionnement liés à la fermeture du canal de Suez il y a quelques années, par exemple. Fondamentalement, les questions liées à la sécurité nationale et à la concurrence commerciale ont d’énormes répercussions sur les chaînes d’approvisionnement. Et nous ne sommes qu’au début de la reconfiguration globale de celles-ci.
La gestion de la chaîne d’approvisionnement a toujours fait partie de l’approche du développement durable adoptée par Mirova. Elle s’inscrit souvent dans la perspective des droits de l’homme et des questions environnementales, et bon nombre des pays qui exploitent ces minerais essentiels ont la réputation de ne pas être très regardants sur les droits de l’homme. Cela a toujours été une pomme de discorde, mais nous sommes également dépendants de ces matières premières.
C’est pourquoi il y a eu beaucoup moins de progrès en matière de droits de l’homme et d’environnement dans ces régions – nous n’avons pas vraiment le choix pour le moment parce que nous avons besoin d’obtenir les volumes de ces régions. L’Agence internationale de l’énergie (IEA) a d’ailleurs récemment déclaré qu’il était nécessaire d’accroître l’exploitation de minéraux tels que le lithium, le cuivre et le nickel pour s’assurer d’atteindre les objectifs de décarbonisation.
Mais si l’on examine les différents maillons de la chaîne d’approvisionnement des énergies renouvelables, on s’aperçoit en réalité que nous n’utilisons que peu de métaux rares qu’il est impossible de remplacer. La concentration des fabricants de panneaux solaires dans une seule province chinoise s’explique par le fait que la construction d’un panneau solaire repose essentiellement sur des machines. Il vous faut donc des ingénieurs, beaucoup d’espace et des capitaux bon marché. Certains métaux utilisés dans le processus de production sont relativement rares, mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’un problème majeur, que ce soit dans la chaîne d’approvisionnement des énergies renouvelables solaires ou éoliennes.
En revanche, les batteries – et tous les autres matériaux nécessaires à l’électrification pérenne de nos économies – posent un problème tout autre. Nous devons extraire beaucoup plus de cuivre. Le lithium, en particulier, est au cœur de la transition vers la neutralité carbone, compte tenu de son importance dans la fabrication des batteries. Les constructeurs automobiles, les fabricants de panneaux solaires ainsi que d’autres secteurs d’activité qui s’orientent vers une énergie bas carbone dépendent tous d’une source d’approvisionnement aisément accessible de ce métal.
C’est la raison pour laquelle la Chine a une telle influence en Afrique. C’est aussi la raison pour laquelle Tesla commence à envisager d’acheter des mines de lithium et de contrôler sa chaîne d’approvisionnement, parce qu’elle veut s’assurer de disposer également de batteries.
Mais si le lithium est relativement abondant, d’autres métaux comme l’or, le quartz, le nickel, le platine et les terres rares se trouvent principalement en Russie et au Congo, en Afrique. C’est pourquoi nous nous attendons à un glissement du pouvoir des pays producteurs de pétrole et des entreprises du Moyen-Orient vers les pays producteurs de métaux et de minerais. Parce que c’est celui qui contrôle les chaînes d’approvisionnement dans ces pays qui détient le pouvoir.
C’est pour cela que la France, et l’Europe en général, misent autant sur l’hydrogène. Il est possible de produire de l’hydrogène n’importe où, à condition d’avoir accès à l’eau. Ce n’est pas une solution de stockage d’énergie très efficace, mais c’est une solution de stockage d’énergie à très grande échelle. Et il est possible de réaliser ce stockage de manière plus sécurisée, même si l’on n’a pas accès aux batteries.
À court terme, les pays qui possèdent les exploitations minières seront les plus puissants, et les pays qui contrôlent indirectement ces pays auront également beaucoup plus de pouvoir. Mais à plus long terme, l’Europe et d’autres pays cherchent progressivement à remplacer ces matériaux critiques pour s’assurer de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. Nous n’en sommes qu’au tout début, mais dans les cinq à dix prochaines années, de nouvelles technologies verront le jour qui devraient nous permettre de réduire notre dépendance à l’égard de certains matériaux essentiels. Cela permettra d’éliminer certains goulets d’étranglement au niveau géopolitique, mais aussi en termes de croissance. Parce que les investissements considérables qui seront nécessaires pour électrifier la planète exigent également de meilleures alternatives.
Tout d’abord, nous regardons si les entreprises ont conscience de l’ensemble des risques que nous venons de mentionner. Ensuite, nous évaluons si elles sont capables de contrôler ces risques – et si elles comptent réellement agir sur ce point.
Dans ce cadre, nous examinons également dans quelle mesure elles peuvent exercer leur pouvoir de fixation des prix au sein de leur chaîne d’approvisionnement. En effet, si une entreprise subit les prix plus qu'elle ne les fixe, il est peu probable qu’elle ait suffisamment d’influence dans la chaîne d’approvisionnement pour pouvoir vraiment changer les choses. Nous essayons donc de voir ce que les entreprises font à court terme pour atténuer les risques, et ce qu’elles ont l’intention de faire à plus long terme.
Les conseils d’administration des entreprises ont-ils une bonne compréhension de leur chaîne d’approvisionnement? Certains oui, d’autres non. Prenez l’industrie automobile, par exemple. Il y a une énorme disparité. S’ils sont proactifs, ils auront connaissance des risques et sauront quoi faire. Mais de nombreuses entreprises ne réagissent que lorsque le risque devient réellement effectif.
Des entreprises comme Tesla et Mercedes, par exemple, ont réagi très tôt. Elles contrôlent une grande partie de leur chaîne d’approvisionnement – et là où ce n’est pas le cas, elles essaient activement de prendre beaucoup plus de contrôle.
Pour nous, le dialogue avec les entreprises est un prolongement naturel de notre processus d’investissement. Il est essentiel pour comprendre comment une entreprise gère ces risques et pour l’aider à voir où elle pourrait avoir besoin de renforcer son approche. Si nous décidons d’investir dans une entreprise, nous estimons que notre rôle est de l’aider à prendre conscience de toutes ces questions. Nous en discutons avec elles lorsque nous avons des entretiens individuels avec les équipes de direction. Nous examinons la question au cas par cas, en sachant qu’il faut au moins dix ans pour modifier fondamentalement les chaînes d’approvisionnement.
N’oublions pas qu’il a fallu une dizaine d’années pour que la mondialisation tourne à pleine capacité. Depuis, elle est demeurée relativement constante – et tout a été conçu pour vivre avec ce système.
Achevé de rédiger en septembre 2023.
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