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Amélie Gex fut sans doute le meilleur poète dialectal que la Savoie ait eu depuis que son dialecte s’écrit. Or, le patois lui permettait de se plonger avec ardeur dans l’état d’esprit foncièrement mythologique des paysans. Un poème censé restituer le chant d’une procession en donne un exemple clair: il dit celle-ci si belle que Dieu ne pourra pas ne pas remplir les celliers! Le rituel avait une valeur magique; le dieu impliqué aurait pu être Bacchus. En français, dans son recueil de souvenirs, Amélie Gex se contente, à propos des processions, d’exprimer sa nostalgie: elle mentionne que la foi y était vive - sans dire qu’elle la partageait.
Philippe Terreaux, dans son ouvrage La Savoie jadis et naguère, consacré à Amélie Gex et Henry Bordeaux, a bien remarqué que le patois est utilisé dans les récits de la première pour mieux s’insérer dans la psychologie des Savoyards anciens, mieux partager leurs croyances: car elle a aussi rédigé, en français, un conte fondé sur la foi en les revenants, les âmes en peine.
Toute son œuvre atteste qu’elle ressentait les choses de cette façon: le français servait aux souvenirs, aux idées abstraites (dont ses poèmes dans la langue de Paris, imités de Lamartine, sont effectivement remplis); mais le patois la plaçait dans une lignée plus médiévale - lui servant à évoquer une malédiction tombant sur un château dont le seigneur péchait et qui fut changé en rocher par un ange à l’épée de feu (à peu près comme la cité des Phéaciens, chez Homère, est changée en rocher par le dieu de la mer), ou bien à composer un conte en vers de huit syllabes ressuscitant le roi Salomon et le rendant amoureux d’une reine de Saba montée sur un serpent volant et surgissant du lointain Ouest. Car Gex a placé l’Ancien Testament dans la féerie comme seul osait le faire le Moyen Âge; en français, se le serait-elle permis?
Henry Bordeaux était classicisant; cela a fait dire qu’il était surtout un Parisien d’origine savoyarde. Il évoquait les croyances des Savoyards avec une certaine tendresse, mais qui confinait à l’idéologie, puisqu’il louait leur amour de la terre à travers l’idée qu’ils avaient qu’elle avait une âme; d’ailleurs cette âme se confondait avec celle des ancêtres. Mais pour les montagnes que personne n’avait habitées, quel sens cela avait-il? Bordeaux faisait des sarvants de simples revenants, ou des sorciers, alors que Gex avait bien saisi qu’il s’agissait d’esprits de la nature: elle en a fait un poème fantastique, inquiétant et beau à la fois.
On peut songer à Ramuz, qui admirait notre poétesse, et on peut se demander s’il était de son côté, ou de celui de Henry Bordeaux. Car sa démarche était bien la même. Sans doute était-il entre les deux: il essayait d’entrer plus profondément que Bordeaux dans l’âme des montagnards, mais la visée psychologique demeurait: il ne reprenait pas totalement à son compte leur mythologie. Toutefois son style apparemment inséré dans le milieu paysan était bien fait pour participer à celle-ci de façon approfondie.
Le dialecte assurément est un moyen de pénétrer l’âme d’un lieu - et d’y déceler les êtres élémentaires, les bons et les mauvais génies. Que Genève ait conservé son hymne dialectal en est certainement la marque: il s’agit bien de s’attirer, en le chantant, les bonnes grâces de son bon ange!