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Musique et révolte noire en Afrique du Sud
Laurent Cheval, Paléoblogueur émérite, s'est envolé pour l'Afrique du Sud, afin de vivre pendant deux mois de folles expériences sous des cieux autrement plus cléments que les nôtres en cette période. Après un premier compte-rendu sur les trance-parties de la jeunesse dorée de Cape Town, voici un article sur les liens entre la musique et la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud.
Le 20 mars 2014 à Cape Town sera inaugurée une exposition intitulée "Singing freedom: music and struggle for freedom in South Africa" - Chanter la liberté: la musique et le combat pour la liberté en Afrique du Sud. L'occasion pour le musée national de revenir sur un siècle de musique révolutionnaire, noire, blanche, afrikaans, et de parler de musiques appelant à l'unité des couleurs, des peuples et des nations. Voyage historique et musical avec Paul Tichmann, conservateur des Iziko museums de Cape Town.
L'angle est intéressant. Présenter l'histoire de la lutte contre l'Apartheid par les musiques qu'elle a générées et montrer leur rôle pluriel. La musique comme mémoire, la musique comme éducation de la jeunesse, la musique comme incitation à agir, la musique comme un appel à la paix. La musique pour réunir un peuple morcelé. Alors, comme des mineurs de fond, ils ont creusé la mémoire des livres, des discothèques, des anciens prisonniers de l'Apartheid et des musiciens d'aujourd'hui pour remonter au début du 20e siècle, là où s'arrête la mémoire de la musique populaire.
En 1913, le gouvernement sud-africain a fait passer une loi, le Land Act. Elle limitait l'acquisition des terres aux natifs, comprenez aux Noirs, à 13% de la surface totale du pays. Un chanteur symbolique de cette période, Reuben Caluza, a composé cette chanson, Umteto we land act, en protestation à cette loi. La musique, comme nombre d'entre-elles de cette période, est inspirée des chants choraux chrétiens.
Une traduction des paroles:
Nous sommes les enfants de l'Afrique
Nous pleurons pour notre terre
Zulu, Xhosa, Sotho,
Unir les Zulus, Xhosas et Sothos
Cette loi nous rend fou
Une loi terrible qui permet aux occupants
De nous interdire nos terres
Nous pleurons car nous, indigènes,
Devrions payer pour avoir notre terre
Nous pleurons pour les enfants de nos pères
Errant autour du monde sans foyer
Même sur la terre de nos ancêtres
Et puis, il y a les chansons d'unité. L'unité des peuples noirs d'Afrique du Sud et au-delà. L'exemple le plus fameux est le chant Shosholoza. Avant tout, c'est une chanson de travail, une chanson que les mineurs chantaient en travaillant, à la manière des sept nains de Blanche-Neige. Le sho-sho de Shosholoza est d'ailleurs une onomatopée faisant référence au bruit du train. Nelson Mandela disait d'elle qu'elle "comparait la lutte contre l'Apartheid au mouvement d'un train se rapprochant." Les paroles racontent la vie des travailleurs et son titre peut être traduit par "allons de l'avant" ou "fais de la place pour le prochain homme". Cette chanson était et demeure si populaire qu'elle est parfois qualifiée de second hymne national. Aujourd'hui, elle est surtout chantée lors d'événements sportifs mais elle était alors un chant révolutionnaire.
La révolte continue et elle est internationale. L'une des principales voix de cette révolution, Miriam Makeba, s'associe en 1965 avec Harry Belafonte, artiste noir américain, et ils composent un album. Celui-ci, très rapidement interdit en Afrique du Sud, aura néanmoins un impact immense. Beaucoup d'artistes actuels y font encore référence. Une des chansons phare et protestataire de cet album est Beware Verwoerd. Verwoerd était un homme politique sud-africain qu'on a qualifié de "grand architecte de l'Apartheid". La chanson, en langage poli, indique à Verwoerd qu'il ferait bien de surveiller ses arrières car l'homme noir arrive et il gronde comme le tonnerre après un après-midi caniculaire de juillet. Peut-être la chanson a-t-elle d'ailleurs inspiré le fameux jeu enfantin "Qui a peur de l'homme noir?".
Le temps continue et la musique se transforme. Un des premiers groupes de Hip Hop, si ce n'est le premier, se forme à Cape Town en 1988. Il s'agit de Prophet Of Da City. Pour éviter la censure, ils ont utilisé une technique vieille comme la parole; à l'image de Montesquieu qui, pour critiquer la socitété française, déplaça ses Lettres Persanes à l'étranger, les MCs de Prophet Of Da City rappent dans un Afrikaans inintelligible pour les autorités, le Cape slang. Extrêmement populaire chez la jeunesse du début des années 90, ils étaient alors le porte-flambeau de la révolte noire, coloured (les métis) et blanche. Car, n'oublions pas que cette révolte n'était pas qu'une histoire de couleur de peau.
Enfin, je finirai avec la plus fameuse d'entre-elle; Asimbonanga de Johnny Clegg. Avant d'être un tube international, il faut se souvenir que celle-ci est une vraie chanson contestataire; un hommage à Nelson Mandela et un coup d'épée à l'Apartheid. L'histoire raconte que, malgré que Madiba - Mandela pour les intimes - fût le symbole sacré de la résistance noire, personne ne connaissait vraiment son visage. On n'avait que quelques photos de lui, jeune, avant qu'il ne se fasse emprisonner. Asimbonanga signifie ici "personne ne l'a vu". Il était un symbole fantôme, présent uniquement dans l'âme de révolte du peuple. Une sorte de divinité en quelque sorte.
Alors, si vous avez la chance de vous trouver à Cape Town durant les mois de mars à juillet, je vous supplie d'aller voir cette exposition car, pour ma part, je serai à nouveau avec vous, en train de préparer l'édition 2014 du Paléo Festival.
Laurent Cheval