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Une tentative oubliée à l'Aiguille Verte
Avec Y illustration ( 111Par L. Seylaz
La première ascension de la plus belle des cimes de la chaîne du Mont Blanc fut accomplie le 29 juin 1865 par Whymper avec les guides Christian Aimer et Franz Biner. Cette sommité, nous dit-il, avait été auparavant l' objet de plusieurs tentatives restées sans succès. Lui-même, dès 1864, avait examiné la montagne sous toutes ses faces et était arrivé à la conclusion que le versant sud devait être le plus facilement accessible. Mais sur ces tentatives nous ne savions rien. Tout au plus pouvait-on citer une phrase du Journal de Whymper où il raconte qu' en descendant le glacier d' Argentière, au retour de la célèbre traversée du Col Dolent, « il s' arrêta devant ce qu' il pensait être le couloir Birkbeck à la Verte, et ne put s' empêcher de rire »; ce qui laisse supposer que Birkbeck avait envisagé et peut-être essayé l' esca par ce versant d' Argentière. Le hasard nous a fait retrouver le récit d' une de ces tentatives dans le Journal de Genève du 29 août 1856:
« Après avoir heureusement escaladé l' Aiguille du Midi, M. le comte de Bouille a tenté d' arriver au sommet de l' Aiguille Verte, 4081 mètres. Malgré le courage de l' intrépide touriste et le dévouement de ses six guides, cette tentative a échoué. Quelques détails feront comprendre les difficultés que les voyageurs ont rencontrées.
Ils étaient arrivés jusqu' au pied de l' Aiguille au prix de fatigues inouïes, et là commença pour eux l' étude de la direction à suivre pour parvenir au sommet. On remarqua un petit glacier qui partait à quelques mètres de la cime et descendait encaissé dans les rochers sur le flanc de la montagne. La base de ce glacier, formée par un mur élevé de 130 mètres était entourée d' une large et profonde crevasse qui s' étendait et se perdait sous ce mur même.
Ce glacier fut adopté comme le seul passage pouvant conduire sur la crête de l' ai, et les voyageurs se mirent à l' œuvre, en creusant des trous dans la glace vive, où l'on plaçait alternativement les mains et les pieds; les 6 hommes de la caravane, à la file, la poitrine et les genoux collés contre le mur de glace... montèrent ainsi suspendus sur l' abîme pendant deux longues heures. Arrivés au sommet ( du mur ), ils allaient entrer dans un couloir de neige au milieu de deux arêtes de rochers, lorsque tout à coup une avalanche de pierres descendit le couloir et s' abattit sur eux. Toute la bande crut être à sa dernière heure, mais un accident de la neige arrêta les pierres, à deux mètres de la tête de la colonne. Le premier homme étant renversé par cette avalanche ( si le premier homme avait été renversé ) les cinq autres étaient perdus sans ressources, et tous trouvaient la mort dans la crevasse.
Alors Mugnier, chef de la caravane, dit que, comme instigateur et chargé de la direction, il déclarait le péril imminent, et qu' il ordonnait de redescendre le plus vite possible. On voulait se récrier, mais Mugnier persista, et les 6 hommes audacieux... descendirent le mur de glace et reprirent le chemin de Chamonix où ils arrivèrent à 6 heures du soir. » Le comte Fernand de Bouille avait fait en 1846 déjà l' ascension du Mont Blanc. Il avait la passion de la montagne, dit Stephen d' Arve, et, « véritable figure chevaleresque... il fut l' un des premiers à disputer aux Anglais cette manie d' aventures » et à tenter d' autres ascensions.
Celle de l' Aiguille du Midi, le 5 août 1856, n' avait été qu' une demi-réussite. Après plusieurs tentatives stériles, un nouvel assaut avec six guides, trois porteurs, des échelles, le mineur Jean Bellin portant des outils pour sceller des chevilles de fer dans le rocher, aboutit à 24 mètres sous le sommet. Trois des guides seulement continuèrent jusqu' au point culminant où ils plantèrent un drapeau. Ils firent à leur retour une description si effroyable des difficultés rencontrées que le reste de la caravane refusa d' aller plus loin, malgré les insistances du voyageur: « C' est pour vous comme pour nous, M. le comte; le drapeau y est; que voulez-vous de plus? Tout I' honneur n' est pas pour vous?... H Ce fut quinze jours plus tard que le comte de Bouille fit sa tentative à l' Aiguille Verte. Cette fois encore, il a six guides; toutefois le chef de l' ex n' est pas Gédéon Balmat, mais Mugnier. Peut-être le touriste a-t-il été déçu de l' attitude défaitiste de G. Balmat à l' Aiguille du Midi.
Certains traits, certains indices laissent supposer que le récit ci-dessus émane d' un des guides participant à l' expédition. Malgré ses lacunes, ses exagérations ( les fatigues inouïes pour atteindre le pied de la montagne ) et ses contradictions, il permet cependant de se faire une idée de ce que fut cette tentative. Il parle de six guides, ce qui, avec le touriste, doit faire sept personnes; mais plus loin, à deux reprises, il mentionne « les 6 hommes de la caravane... les 6 hommes audacieux », etc. Où était donc le septième?
1 Stephen d' Arve, Les fastes du Mont Blanc, p. 130.
Le récit ne contient aucune indication topographique; mais la description du « petit glacier qui descend de la cime, encaissé entre des rochers sur le flanc de la montagne », est suffisante pour y reconnaître le couloir gravi par Whymper lors de la première ascension et qui porte son nom. C' est au passage de la rimaye que la caravane de Bouille, effrayée par une dégringolade de pierres, fit demi-tour. Les rimayes de l' Aiguille Verte, certes, sont parfois formidables, mais ce mur de 130 mètres de haut a dû être évalué avec passablement d' imagination et dans le souvenir rétrospectif de l' im qu' il produisit sur le moment.
J' ai souligné les mots « on voulait se récrier ». Sous cette forme impersonnelle, qui se rencontre souvent dans les documents de l' époque, et qui marque la prudence rusée des gens qui ne veulent pas se compromettre, il est évident que ce « on » désigne ici le comte de Bouille. Le principal obstacle de la rimaye était surmonté, le couloir vu d' en bas se présentait dans un raccourci trompeur, le succès lui paraissait assuré et proche. Il dut être fort déçu du manque de cran de ses guides, comme il l' avait été quinze jours auparavant à l' Aiguille du Midi.
Et cela explique aussi le dépit rageur des Chamoniards lorsque, quelques années plus tard, Whymper et ses deux guides étrangers réussirent à atteindre le sommet au pied duquel ils avaient renoncé.