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La légende que nous vous contons ici mentionne une seule trace égyptienne du Jeu des Jeux, évoquant les circonstances de la formulation par écrit d’une règle, sur un manuscrit en soie, à la demande de la reine Cléopâtre. L’histoire est savoureuse et riche d’enseignements. Les ancêtres du roi Ptolémée avaient conçu la bibliothèque d’Alexandrie pour contenir tout le savoir du monde. Leur dessein était d’acquérir les œuvres écrites de l’humanité entière. Il y mirent les grands moyens, faisant confisquer le moindre livre trouvé à bord des bateaux mouillant au port, pour le faire recopier par ses scribes… puis ils gardaient l’original et restituaient la copie. Mais l’essentiel de la bibliothèque d’Alexandrie fut rapporté par des émissaires envoyés aux quatre coins du monde pour demander aux souverains de leur transmettre les ouvrages dignes d’intérêt qu’ils connaissaient. C’est ainsi que la réputation du Jeu des Jeux serait arrivée jusqu’à Ptolémée : toute la sagesse du monde, disait-on, se trouvait réunie dans un simple jeu. Le pharaon se promit d’en obtenir un exemplaire dans sa bibliothèque !
Son épouse et sœur Cléopâtre partageait son goût pour la quête du savoir absolu. C’est elle qui aurait envoyé des émissaires à la recherche du jeu, jusqu’au-delà des déserts de l’Asie. Elle mit toute sa puissance au service de cette tâche, dont la réussite lui apporta suffisamment de renommée pour inquiéter Rome et troubler ses empereurs. L’un des émissaires serait revenu accompagné d’un sage chinois de la dynastie Han, qui avait accepté d’offrir l’enseignement sacré à la reine d’Égypte.
Connue pour sa beauté et sa curiosité, la reine avait une autre réputation : elle aimait faire venir auprès d’elle des sages, médecins ou prêtres, pour s’épancher sur sa vie intime. Mais ceux qui l’écoutaient connaissaient un sort terrifiant : si leurs conseils avaient contrarié la reine, ils étaient décapités sur l’heure; aux autres et aux simples témoins, on coupait simplement la langue, pour qu’ils ne parlent pas, et les mains, pour que rien ne soit écrit.
Dès son arrivée, le sage chinois fut ainsi convié à conseiller la reine à l’aide du fameux jeu. Son enseignement étant strictement réservé aux rois, aux reines et aux chefs religieux, le sage suggéra que la partie se joue en toute confidentialité et que la cour veuille bien s’éloigner suffisamment pour ne point entendre. La cour accepta avec la reconnaissance qu’on imagine. Le sage se retira alors pour préparer la cérémonie. Porté par deux esclaves sourds et muets, il revint enfermé dans un sarcophage dont la figurine tenait devant son visage un miroir tourné vers l’extérieur.
Lorsque la reine fut installée face à cette étrange statue, les esclaves lui tournèrent le dos et le sage, de l’intérieur, après l’avoir invitée à terminer ses réponses en frappant le miroir, posa la première question : “Que cherches-tu ?”
La quête énoncée par la reine concernait sa vie amoureuse. On dit cependant que les treize questions posées ce jour-là ne changèrent pas seulement sa vie affective, mais aussi sa façon de gouverner. Elles mirent fin en tout cas aux répercussions tragiques provoquées habituellement par ses confidences. L’introspection à laquelle la reine avait été soumise aurait dû avoir une issue fatale pour les trois témoins de la rencontre. Mais les deux esclaves sourds et muets s’étaient retournés pendant la partie et, lorsque l’on sortit le sage du sarcophage, on s’aperçut qu’il avait les yeux bandés et de la cire dans les oreilles… Il n’avait rien vu ni entendu, juste senti les coups sur le miroir lui intimant de poser la question suivante. Agréablement surprise et quelque peu intriguée, la reine lui demanda ce qu’il avait pensé de sa partie. “Tout est là”, répondit le sage en lui tendant le miroir. L’objet fut déposé à la bibliothèque d’Alexandrie dans un coffret scellé. Cléopâtre baptisa cette pratique « Jeu du Miroir » en souvenir de ce jeu exceptionnel.
Lorsque Ptolémée apprit qu’il n’existait aucune forme écrite de ce jeu et que sa seule transmission en était orale, il fit venir le sage pour exiger que la règle soit inscrite sur un manuscrit de soie. Le sage tenta de dissuader le roi. Rien n’y fit. Devant la menace, il se plia à son exigence, mais protesta auprès de Cléopâtre contre ce sacrilège et l’avertit des risques représentés par la fixation par écrit d’une tradition orale réservée aux sages et aux princes. La reine en avertit Ptolémée, qui n’en tint aucun compte.
Lorsque César, en 48 avant Jésus-Christ, incendia le port d’Alexandrie dans sa bataille contre Ptolémée, quarante mille rouleaux furent détruits. Cléopâtre, vaincue, n’eut que deux exigences : elle demanda que le Jeu du Miroir, épargné, lui soit remis, et que César reconstruise la bibliothèque.
Le Jeu du Miroir rejoignit bientôt le Jeu des Jeux dans différents langages ésotériques. De nombreuses disciplines initiatiques, des derniers maîtres constructeurs égyptiens aux bâtisseurs des cathédrales, en inscrivirent les signes dans la pierre, inscriptions muettes seulement parlantes pour qui sait les voir.
En 691, le général Al-as Amrou, après le siège d’Alexandrie, ordonna la destruction de tous les livres restants, qui furent utilisés pour chauffer les bains publics pendant six mois, car “si tous ces livres sont conformes au Coran, ils sont inutiles, et s’ils ne sont pas conformes, ils sont dangereux. » Lorsque, averti de l’existence du Jeu, il demanda à ce que l’on lui apporte le coffret, il ne trouva à l’intérieur qu’un miroir brisé et des cendres de soie…
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