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06/12/2013
Albert Einstein et le pays des elfes
Quand j’étais jeune, j’ai lu le petit livre d’Einstein appelé La Théorie de la Relativité: je voulais connaître par moi-même les grands noms de la science. Et puis Lovecraft le citait avec un ton admiratif.
Je me souviens avoir été charmé par une image qu’il a prise pour illustrer l’idée de la relativité du temps: durant l’enfance, on a le sentiment que celui-ci passe plus lentement que durant la vie d’adulte! Cela m’a semblé très vrai. Le temps n’était donc pas cette machine universelle dont le rationalisme classique avait voulu donner l’image. Étendant à l’univers entier la figure de l’horloge, il avait fait du temps une chose morte, figée; Einstein le rendait soudain bien plus souple, fluide, vivant.
Je lisais alors beaucoup de récits au sein desquels le temps passait différemment selon qu’on était parmi les hommes ou parmi les dieux: chez les Irlandais, en particulier, ils sont innombrables. Une de leurs sublimes légendes montrait des mortels passant quelques années chez les fées, puis revenant au bord du monde périssable. L’un d’entre eux, y posant le pied, tombait en poussière! Pendant leur court séjour parmi les êtres enchantés, il s’était déroulé des siècles sur la Terre. Les autres rebroussèrent chemin et demeurèrent au pays enchanté.
Cela n’a rien d’exclusif aux Celtes, néanmoins: je ne suis pas de ceux qui lient les motifs mythologiques aux nations. Un poème japonais célèbre suivait le même fil, ou à peu près: un mortel vieillissait instantanément après avoir ouvert une boîte que lui avait laissée son amie fée quand il avait, après avoir passé du temps avec elle dans son royaume, exprimé le désir de revoir ses parents. Elle lui avait recommandé de ne pas l’ouvrir, mais il n’était pas parvenu à s’en empêcher! La curiosité l’avait dévoré. Un texte sublime! Je l’adorais.
Un poème du Québécois Nelligan racontait l’histoire d’un moine se rendant au pays des anges quelques heures; durant son absence il s’était passé, pareillement, plusieurs années: tous ses proches avaient eu le temps de mourir; quant à lui, il était déclaré disparu.
Quand Charlemagne demandait à Dieu de ralentir le soleil, il le faisait: le moment était fatidique, le temps s’arrêtait!
Les dieux de l’hindouisme naissent, vivent et meurent, mais selon un ordre temporel différent de celui de l’être humain: un de leurs jours est mille de nos ans - ou un million, selon leur rang!
Quand on est amoureux, on le sait bien, on est comme aux anges; et le temps s’arrête.
Le rêve, pareillement, semble placé dans une durée parallèle à celle du monde éveillé.
Je regrettais simplement qu’Einstein négligeât ces aspects qualitatifs, propres à la vie vraie: plus le temps est lent, plus le moment est pur, beau, lumineux, plein. N’étudiant la chose que sous l’angle physique, il atténuait la profondeur mythologique potentielle, ce qui hiérarchise les mondes selon la manière dont le temps y passe.
Des auteurs modernes ont repris ce thème, souvent sous son influence: sur le plan moral, ils manquaient de clarté; ce n’était chez eux qu’une péripétie compliquant un voyage intersidéral, au sein duquel néanmoins on avait peine à voir que leurs personnages pénétraient une sphère de l’existence plus élevée. L’un des seuls qui aient vraiment intégré la dimension mythologique de la question est J.R.R. Tolkien, qui naturellement n’était pas influencé par Einstein, mais directement par les anciens mythes. Ses personnages, après avoir traversé le divin domaine forestier de la Lothlórien, devaient s’apercevoir qu’ils y avaient passé bien plus de temps qu'ils ne s’en étaient rendus compte! Mais l’écart temporel restait faible, à causes des contraintes de l’intrigue. Cependant, dans ce grandiose règne, les êtres étaient réellement sublimes, et la reine même, Galadriel, était semblable à une déesse, et elle semblait liée plus intimement aux puissances du Ciel, par delà l’Occident terrestre, que n’importe qui d’autre! Tolkien comprenait la mythologie de façon authentique: c’était un génie.
Certains ont tiré de la théorie de la relativité que le point de vue humain était futile, vide de sens, et que le temps même n’avait aucune qualité morale prédéfinie. Le plan purement physique effectivement ne montre rien, à cet égard; mais ce n’est pas vrai seulement dans ce qu’a énoncé Einstein! Et il n’est pas exact que la relativité du temps empêche d’avoir de l’univers une perception morale: il suffit de saisir que celle-ci n’oppose pas platement un bien et un mal prédéfinis, mais se fonde sur une hiérarchie. L’enfance a quelque chose de charmant: l’exemple du célèbre physicien suggérait quelque chose. Mais cela n’avait rien de net. Tout restait à construire: le lien entre cette théorie et l’existence humaine devait encore être établi. Car même l’influence du fait objectif sur les satellites au fond ne touche pas à la vie humaine dans son intimité: les avantages qu’on en tire ne sont que matériels. En soi, cela demeurait vide d’âme.