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Le littéraire et le social
Résumé
La littérature n’est jamais isolée du monde social et nombreux ont été les travaux qui ont développé, approfondi ou illustré cette affirmation. La littérature prend naissance dans des pratiques sociales spécifiques et tout texte littéraire entre en résonance, quelles que soient les intentions de son auteur, avec ce qui l’entoure, que ce soit les individus, les choses ou les discours. Cette anthologie reprend les grands textes en accès libre (Lénine, Lukács, Goldmann, Bourdieu, Angenot, Dubois, etc.) qui se sont penchés sur les rapports entre le littéraire et le social : classée chronologiquement, elle met en dialogue différentes approches marquantes comme la sociocritique, l’histoire littéraire, le marxisme et la sociologie des champs. Elle fait aussi une large place aux recherches les plus contemporaines qui croisent la sociologie de la littérature avec l’analyse du discours, l’histoire ou encore la psychanalyse. L’anthologie est accompagnée par une introduction qui retrace l’histoire des écoles de pensée qui ont animé la réflexion sur le littéraire et le social depuis le début du XXe siècle.
Introduction
Introduction
S’il y a bien un point sur lequel s’accordent celles et ceux qui ont porté un regard rétrospectif sur les mises en relation du littéraire et du social, c’est la difficulté de leur tâche : toutes et tous insistent sur l’instabilité, la dispersion, l’impossible synthèse. Aucune appellation n’a réussi à faire autorité : si l’expression « sociologie de la littérature » est la plus répandue, on lui trouve dans le dernier demi-siècle nombres de concurrentes, tantôt spécifiques à un ou deux auteurs, tantôt adoptées par des groupes de recherche et des programmes de cours universitaires : sociologie du texte, sociologie du littéraire, sociocritique, sociopoétique. En allemand, Literatursoziologie se rencontre comme Soziologie der Literatur, en italien, on parle de sociologie letteraria ou de letterature sociologica. Au-delà de la terminologie, il n’y a unité ni dans le corps de spécialistes (littéraires, historiens, sociologues, chercheurs en communication), ni dans les objets (les fictions, les textes, les discours, les pratiques, les acteurs, les conditions sociales de production et de réception, les médiations), ni dans les méthodes (analyse textuelle, récit historique, étude quantitative, développement théorique). Nombreux ont été ceux qui ont, pour exhausser la seconde, opposé une sociologie des faits et des pratiques littéraires à une « herméneutique sociale des textes » (Popovic, 2011) ; tout aussi nombreux ont été ceux qui ont jugé cette opposition artificielle et excessive, préférant étudier les médiations entre textes et contextes. D’où le caractère panoramique des synthèses sur la sociologie de la littérature. Pour ne retenir que les deux plus récentes, en français, Gisèle Sapiro (2014) organise son livre selon l’axe de la communication (depuis la production des œuvres jusqu’à leur réception) tandis que Paul Aron et Alain Viala (2006) articulent leur « Que sais-je ? » selon de grandes orientations (sociologie des contenus, des formes et des pratiques)1.
Ces ouvrages, d’excellente facture (outre les deux précédemment cités : Dirkx, 2000, Dörner et Vogt, 2016, Rondini, 2012, Sayre, 2011, Zima, 1985), ont tous proposé une histoire des idées sociologiques sur la littérature. Nous n’aurons pas ici la même ambition et préférons renvoyer le lecteur à ces ouvrages, au lexique Socius où sont présentés quatre-vingts concepts théoriques utiles pour les approches sociologiques du littéraire ainsi qu’à la bibliographie générale Le littéraire et la social (Glinoer, 2015). Dans la perspective d’une histoire de la vie intellectuelle (Charle et Jeanpierre, 2016) et d’une histoire des sciences humaines et sociales (Heilbronn, Lenoir et Sapiro, 2004), nous nous proposons plutôt de faire l’histoire de ces approches par les groupes, les réseaux, les clusters (Clark, 1973), les écoles et les étiquettes collectives.
Il faut d’emblée insister sur le caractère productif mais limité, parfois artificiel, de l’histoire par les communautés de pensée et les appellations collectives (Topalov, 2004 ; Hirschorn, 2018). Certaines écoles correspondent à la sphère d’influence d’un chercheur, d’autres à un véritable fonctionnement collectif, certaines ont mis en place une infrastructure institutionnelle (revue, centre de recherche), d’autres n’ont adopté la désignation collective qu’a posteriori. Et puis, si les écoles sont souvent désignées par le nom de la ville où elles se sont développées (Bordeaux, Metz, Liège), les réseaux entretenus par les chercheurs dépassent le cadre local, disciplinaire et national. Une telle perspective historique nous conduira à négliger l’apport de penseurs restés relativement isolés à leur époque (Erich Auerbach, Antonio Candido, Bernard Groethuysen, Jean-Marie Guyau, Levin Schücking et d’autres), mais qui n’ont pas moins fait une contribution significative. Il faut par ailleurs souligner le caractère très situé de ce qui va suivre : on ne saurait nier le primat masculin, francophone et occidental parmi les individus et les groupes pris en considération. Quant aux textes de l’anthologie, par rapport à laquelle l’histoire institutionnelle que l’on va lire fait contrepoint, ils subissent les mêmes limitations, auxquelles s’ajoutent la nécessité de choisir des textes en accès libre et la subjectivité de l’éditeur. Je signalerai pour clore ces précisions et précautions méthodologiques que je n’ai pas mis de l’avant les auteurs les plus importants historiquement mais les chercheurs et les chercheuses qui ont eu le plus grand impact sur l’histoire de la « discipline » qui m’intéresse, comprise comme l’histoire d’un ensemble d’approches entrecroisées et incarnées dans des individus et des groupes.
Préhistoire
Le questionnement pré-sociologique ou proto-sociologique sur les œuvres littéraires remonte pourtant à bien plus loin, voire aussi loin que l’interrogation sur l’art verbal. Dès La République de Platon est conçue la théorie de la mimèsis comme représentation et imitation du réel. La Poétique d’Aristote confère à la mimèsis un rôle central : l’art littéraire doit se rapprocher de la réalité, car il a un objectif politique et moral (faire entrevoir le vrai au citoyen en lui faisant éprouver des sentiments). Aristote fonde une théorie sur les effets sociaux de la littérature (la purification des citoyens) et inversement sur les effets esthétiques de cette purification. Or, la théorie aristotélicienne (poursuivie par l’Art poétique d’Horace) a eu une importance énorme et extraordinairement durable. À l’époque classique en France, elle servira encore de véritable catéchisme esthétique. Boileau, dans son Art poétique (1674), soutient à son tour que la littérature est une imitation édifiante et civilisatrice de la réalité et qu’elle a donc une fonction sociale. Il manque toutefois à ces considérations, d’une part l’autonomisation des concepts de littérature et de société, d’autre part une prise en considération des déterminations historiques pesant sur la création artistique. Cela se produira à partir de la fin du XVIIIe siècle avec la Révolution française et la structuration des disciplines scientifiques.
Déjà, les Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture de l’abbé Dubos (1719) ajoutaient des causes politiques et morales aux causes climatiques et géographiques pour justifier le déterminisme historique. Herder s’en souviendra dans ses Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité (1784-1791). On s’accorde pour conférer au livre de Germaine de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), un rôle séminal, même si la « littérature » est entendue par elle comme « tout ce qui concerne l’exercice de la pensée dans les écrits », soit à la fois la littérature d’imagination et la philosophie politique. Comme Louis de Bonald, inventeur au début du XIXe siècle de la formule « La littérature est l’expression de la société », Staël considère que la littérature est dépendante de l’état de la société. C’est pour elle l’occasion d’affirmer que depuis la Révolution une littérature de fraternité est devenue possible et pour le contre-révolutionnaire Bonald de penser que la société révolutionnée n’aura au contraire qu’une mauvaise littérature.
Tout au long du XIXe siècle, d’abondants discours ont été produits sur les conditions de la création littéraire, sur les fonctions sociales de la littérature et, ceci est nouveau, sur le personnage de l’écrivain. Pour n’en donner que quelques exemples, les grandes préfaces romantiques (Victor Hugo, Alfred de Vigny) et plus tard le Zola du Roman expérimental font de la condition de l’écrivain l’un de leurs thèmes principaux. Harold Needham a exploré en 1926 les diverses expressions au cours du siècle précédent de ce qu’il appelle « l’esthétique sociologique » tant en France qu’en Angleterre et il montre en particulier que les penseurs sociaux, tels Enfantin, Fourier et Proudhon en France, Ruskin et William Morris en Angleterre, ont tous eu une pensée plus ou moins développée sur les rapports entre l’art et le social. En outre, de très nombreux textes aux prétentions littéraires ont porté sur le monde social un œil sociologique, par exemple les physiologies, ces ethnographies critiques qui visaient à établir des sociotypes pourvus chacun de ses caractéristiques, et les romans de la tradition réaliste, attachés à la description de différents milieux sociaux. Enfin, les grands critiques littéraires français de la seconde moitié du siècle ont porté une attention particulière à l’historicité des phénomènes littéraires, que ce soit Sainte-Beuve sur la genèse du « groupe littéraire » de Chateaubriand, Taine et ses réflexions sur les déterminations climatiques, géographiques, politiques et sociales, ou encore Brunetière s’inspirant de Darwin pour étudier L’évolution des genres dans l’histoire de la littérature (1892).
Un acte fondateur passé inaperçu
Cette histoire commence en France, en 1904, quand les études littéraires et la sociologie, désormais constituées en disciplines universitaires, se rencontrent officiellement à l’occasion d’une conférence donnée par Gustave Lanson devant Émile Durkheim et ses collaborateurs [Voir la conférence de Gustave Lanson]. Les grands penseurs classiques de la sociologie, Weber, Simmel, Pareto, Durkheim, Tarde, ont consacré de nombreux travaux à la sociologie des religions, de l’éducation, des partis politiques, de l’opinion publique, etc., mais peu ou pas à une sociologie de la littérature, même s’ils ont beaucoup puisé aux sources littéraires. Il faut donc saisir l’importance de ce moment où Lanson et Durkheim, partisans d’une scientificité accrue par rapport à l’enseignement humaniste qui prévalait jusqu’alors, grands patrons de disciplines en pleine autonomisation (la Revue d’histoire littéraire de la France est fondée en 1894, L’Année sociologique en 1898), se rencontrent dans un séminaire de l’École des hautes études sociales (Aron, 2017). Lanson soutient alors qu’en plus des disciplines existantes (philologie, étude des textes, biographie), il convient de fonder une « sociologie littéraire » attentive aux conditions de production des œuvres et qui prendrait en compte non seulement l’auteur, mais aussi la société de son temps et la première réception des œuvres. La proposition était forte, cependant le coup n’a pas porté : il n’y a pas eu de réponse publiée de Durkheim et l’histoire littéraire de Lanson et de ses disciples a renoncé à toute sociologie pour la seule explication des grands œuvres de la littérature. Il en sera ainsi jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale.
Critiques et institutions marxistes
C’est loin de l’Université que le rapprochement va se faire entretemps. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, et même au-delà (voir les anthologies éditées par Fréville en 1936 et par Eagleton et Milne en 1996) on peut dire que la sociologie de la littérature est devenue synonyme d’analyse marxiste de la littérature. Si Marx et Engels eux-mêmes n’ont laissé que quelques lignes sur la littérature, où ils disent leur admiration pour Balzac, la théorie marxiste de la littérature va être développée et approfondie par de nombreux penseurs socialistes, dès les premières années du XXe siècle (Franz Mehring dans Die Lessing-Legende en 1906, Clara Zetkin dans Kunst und Proletariat en 1911). Lénine a lui-même laissé de nombreux textes sur l’art et la littérature, dont une célèbre série d’articles sur Tolstoï [Voir l'article de Lénine] (1908-1911) où il rapporte l’œuvre de celui-ci à la situation historique de la Russie d’avant 1905. Après la Révolution de 1917, les intellectuels vont se saisir de la question littéraire pour mettre sur pied une littérature révolutionnaire. Il n’y a pas seulement eu là combat d’idées (pour ou contre une littérature prolétarienne, pour ou contre le réalisme socialiste) mais aussi concurrence entre des institutions. En Russie soviétique, le Proletkult, qui sous l’impulsion de Bogdanov a tenté de fonder une « culture prolétarienne », s’est opposé aux associations d’écrivains prolétariens (la VAPP ou Association panrusse, la RAPP ou Association russe, formée en 1925) dont la doctrine s’est élaborée dans les revues Na postu (La Sentinelle, 1923-1925) et Na literaturnom postu (La Sentinelle littéraire, 1926-1932). Très vite, le débat s’est internationalisé : dans tous les pays où l’Internationale communiste (Komintern) a essaimé, naît ou se développe une réflexion sur les rôles de la littérature dans la combat révolutionnaire. À la même époque, le cercle de Moscou puis le cercle de Prague, lieux de discussion entre linguistique, esthétique et théorie de la littérature, se réunissent, même si leurs travaux ne seront connus dans le monde occidental qu’à la fin des années 1960 (grâce à Tzvetan Todorov, pour les formalistes russes, et à Julia Kristeva, pour les écrits de Mikhaïl Bakhtine). À coups de congrès, de rassemblements, de pétitions, de polémiques, de nombreux discours théoriques ont paru dans des lieux de publication non universitaires et souvent éphémères, que ce soit en Allemagne, en France, en Russie ou encore aux États-Unis. Chez les compagnons de route comme chez les intellectuels communistes, d’intenses réflexions ont eu lieu sur le rôle socio-politique de l’art et de la littérature, notamment dans des associations internationales ou dans des institutions de la vie littéraire (Viala, 1990) tels Octubre, doublé par les Ediciones Octubre en Espagne, Tanemakuhito (Les Semeurs, entre 1921 et 1923) puis Bungeisensen (Le front des arts littéraires, de 1924 à 1930) au Japon, Nouvel Âge et le Bulletin des écrivains prolétariens en France, ou encore la revue internationale Literature of the World Revolution qui paraissait simultanément en russe, en anglais, en allemand et en français. Ces réseaux internationaux évoluaient hors des universités grâce au prestige dont bénéficiaient alors les intellectuels et aux débouchés dans la presse et l’édition.
Tout cela prend fin au milieu des années 1930 quand les organisations sont éliminées et quand un carcan de pensée rigide est imposé aux écrivains et aux penseurs communistes (parmi lesquels Christopher Caudwell en Grande-Bretagne, Paul Nizan en France, Upton Sinclair aux États-Unis) avec le réalisme socialiste comme seul horizon. Le hongrois Georg Lukács a certainement été le plus influent d’entre eux pour notre objet, celui aussi dont le cadre conceptuel a été le plus achevé. L’œuvre dite réaliste (qu’il oppose au naturalisme et au modernisme) présente selon lui un personnage typique qui porte en lui les contradictions structurant la dialectique du monde réel transposé, ce qui rend ce type d’œuvre seule apte à exprimer une totalité historique cohérente et non décomposable. Il souscrit ainsi à l’axiome marxiste selon lequel le réel est positivement connaissable : l’étude adéquate des déterminations socio-historiques permet de saisir la rationalité non seulement de ce qui s’est produit dans le passé mais aussi des évolutions à venir.
Contre ces rigidités et contre l’obsession de la monosémie, des penseurs et des praticiens vont plutôt s’interroger sur la part de négativité que révèlent les grandes œuvres littéraires. C’est en particulier le cas au sein de l’École de Francfort, nom donné à partir des années 1950 aux membres de l’Institut für Sozialforschung, créé en février 1923 sur le campus de l’Université de Francfort avant de se déployer (et de fuir à cause de la montée du nazisme) dans ses annexes de Genève, de Paris, de Londres et de New York. L’Institut va constituer pour Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Walter Benjamin ou encore Herbert Marcuse un ancrage commun sans pour autant qu’un chef de file se soit déclaré. Ces chercheurs vont peu se pencher sur la littérature en tant que telle mais produire des travaux déterminants sur l’art à l’ère des industries culturelles [Voir l'article de Theodor Adorno]. Autre institution parallèle, voire « sauvage » (Devevey, 2016), le Collège de sociologie a été porté par les écrivains Georges Bataille, Roger Caillois et Michel Leiris entre 1937 et 1939. Entre le groupe d’avant-garde et l’institution savante, le Collège a dispensé des conférences hebdomadaires et a été un lieu de recherche interdisciplinaire (sociologie, anthropologie, biologie, art, psychanalyse) où discours sociologique et discours littéraire sont entrés en dialogue.
Entrée à l’Université
Après la Seconde guerre mondiale, hormis quelques contributions marquantes datant de l’immédiat après-guerre (Qu’est-ce que la littérature ? de Jean-Paul Sartre, Morales du grand siècle de Paul Bénichou, Mimésis d’Erich Auerbach), la sociologie de la littérature, dans ses différentes incarnations, va retourner dans le giron de l’Université pour ne plus en sortir. Les années 1956-1958 sont particulièrement fructueuses avec la publication de The Rise of the Novel d’Ian Watt (sur la genèse du roman aux XVIIe et XVIIIe siècles), Ideal und Wirklichkeit in der höfischen Epik d’Erich Köhler (sur le roman courtois comme développement par compensation d’une mythologie glorifiant la petite noblesse chevaleresque au moment où elle perd de son pouvoir au profit du pouvoir royal central), Le dieu caché de Lucien Goldmann (sur l’homologie entre la situation historique de la noblesse de robe, la vision du monde janséniste et les œuvres de Racine et Pascal) et Sociologie de la littérature de Robert Escarpit dans la collection « Que sais-je ? ».
L’heure était, en France, à l’alliance entre disciplines et aux recherches à leur intersection (psychologie sociale, histoire économique, sociologie politique) même si la philosophie restait la discipline reine. Il n’est donc pas surprenant que les deux premières formes d’institutionnalisation de la « sociologie de la littérature », sous l’impulsion de Goldmann et d’Escarpit, a eu lieu à ce moment. Goldmann [Voir la conférence par Lucien Goldmann], d’origine roumaine, donne dès 1959-60, à l’École pratique des hautes études de Paris, un séminaire intitulé « Sociologie de la littérature et de la philosophie ». Sans quitter l’EPHE, où il dirige un « Groupe de sociologie de la littérature » qui lui survivra sous la direction de Jacques Leenhardt (Dumont, 2018), il fonde à l’Institut de Sociologie de l’Université libre de Bruxelles le Centre de sociologie de la littérature en 1961 et en prend la direction trois ans plus tard. Ces deux inscriptions institutionnelles vont permettre à la pensée philosophique et sociologique de Goldmann d’être au cœur des débats sur les rapports entre le social et le littéraire au cours des années 1960. Golmann organise notamment les Rencontres de sociologie de la littérature à Royaumont et édite des numéros de la Revue de l’Institut de sociologie, des ouvrages collectifs tels Problèmes d’une sociologie du roman (1963) et Littérature et société, Problèmes de méthodologie en sociologie de la littérature (1967). Après sa mort en 1970, le Centre de sociologie de la littérature a été dirigé par Ralph Heyndels jusqu’au départ de celui-ci aux États-Unis (Heyndels, 1988), puis par le juriste et romancier Pierre Mertens.
Sociologie de la littérature (1958) annonce l’avènement de « l’École de Bordeaux » et veut en quelque sorte en être le manifeste [Voir le livre de Robert Escarpit]. Robert Escarpit avait obtenu une chaire de littérature comparée à l’université de Bordeaux en 1952. Fort du succès de son « Que sais-je ? » (souvent traduit et réédité jusque dans les années 1990), il crée en 1960, à Bordeaux, le Centre de sociologie des faits littéraires (rebaptisé ensuite Institut de Littérature et de Techniques Artistiques de Masse) et lance de vastes chantiers de recherche sur les lectures des conscrits, les adaptations ou encore les bibliothèques d’entreprises (Van Nuijs, 2008). Son nom restera attaché à une branche des études sociologiques sur le littéraire : la sociologie empirique du livre et de la lecture avec la publication entre autres de La Révolution du livre (1965) et de Le Littéraire et le social. Eléments pour une sociologie de la littérature (1970), ouvrage collectif largement consacré aux recherches d’Escarpit et de son équipe.
Il faut aussi ajouter que le groupe réuni autour de Louis Althusser à l’École normale supérieure de Paris a donné lieu, en pleine explosion de la pensée structuraliste, à une tentative d’application de la pensée philosophique d’Althusser à la littérature : Pour une théorie de la production littéraire de Pierre Macherey (1966) théorise et met en pratique ce que Lire le Capital, dont Macherey était co-signataire avec Althusser, Balibard, Establet et Rancière, appelle une « lecture symptomatique » destinée à faire surgir sous la surface du texte le langage de l’idéologie. Cet ouvrage [Voir le livre de Pierre Macherey] a eu un grand retentissement dans le monde anglophone où il est encore considéré comme un jalon incontournable.
Les années d’effervescence 1955-1970 (jusqu’à la mort de Goldmann) ont ainsi doté la sociologie de la littérature de deux centres de recherche et de deux chefs de file de haut calibre L’effet de concurrence entre les deux centres n’a pas produit d’éclat et a installé une répartition des tâches et des perspectives d’analyse : du côté de Goldmann la grande littérature (Malraux, Racine, Robbe-Grillet), la démarche philosophique inspirée de Lukács, la mise en relation dialectique des textes et des contextes de production par la médiation du groupe social auquel appartient l’auteur ; du côté d’Escarpit la littérature de masse, l’accumulation des données empiriques sur les faits littéraires, l’intégration des publics à l’équation de la communication littéraire. Ils ont aussi beaucoup en commun : la proximité avec la pensée marxiste, dont l’un et l’autre se réclament à plusieurs égards, et une démarche totalisante visant à saisir le procès de création (Goldmann) et de transmission (Escarpit) du littéraire dans son ensemble.
Hors de France, les études sociologiques sur la littérature fleurissent également. En Allemagne de l’Ouest, outre les travaux de l’École de Francfort, Erich Köhler a exercé une grande influence jusqu’à sa mort en 1981 [Voir l'article d'Erich Köhler]. S’y est aussi développée une sociologie positiviste, représentée par Hans Norbert Fügen et Alphons Silbermann avant que l’un et l’autre ne se tournent vers d’autres recherches dans les années 1970. En Grande-Bretagne, The Uses of Literacy (1957) de Richard Hoggart et Culture and Society (1958) de Raymond Williams lancent ce que l’on va appeler l’École de Birmingham. L’institutionnalisation des Cultural studies se fait à Birmingham en 1964 avec la création d’un centre de recherche qui se donne pour objet « les formes, les pratiques et les institutions culturelles et leurs rapports avec la société et avec le changement social. » C’est un lieu de recherche et de discussion très actif où sont défrichés des terrains presque inconnus, comme les cultures populaires, les médias, les identités sexuelles et ethniques, en s’interrogeant sur les rapports de pouvoir, sur les formes de résistance, sur la capacité à produire des représentations différentes et à dépasser le côté mécanique de l’analyse marxiste de l’idéologie [Voir le texte de Raymond Williams].
Les années 1970-1980
Les années 1970-80 sont marquées par un approfondissent du fossé entre les études considérées comme « externes », pratiquées par des historiens, des philosophes et des sociologues, et les études dites « internes », réalisées par des littéraires. L’entrée dans le débat de la sociocritique (dans le premier numéro de la revue Littérature en 1971 et de la sociologie du champ littéraire de Pierre Bourdieu (avec l’article fondateur « Le marché des biens symboliques » la même année) déplacera sans la résoudre cette tension fondatrice et, somme toute, structurante pour les approches sociales du littéraire.
Pendant ce temps, dans le monde anglo-saxon, l’École de Birmingham et les cultural studies deviennent dominantes et se détachent des études sociologiques pratiquées dans le monde francophone, même si s’y mêlent des auteurs de la French Theory comme Michel Foucault (Cusset, 2003). Par ailleurs, deux auteurs prennent une importance considérable à la fois comme théoriciens et comme interprètes des théories marxistes : Fredric Jameson Aux États-Unis (Marxism and Form: Twentieth Century Dialectical Theories of Literature en 1971, The Political Unconscious: Narrative as a Socially Symbolic Act en 1981) et Terry Eagleton en Angleterre (Criticism & Ideology en 1976, Literary Theory: An Introduction en 1983). Mentionnons aussi « The Essex Sociology of Literature Project », un projet collectif qui s’est développé à l’université d’Essex entre 1976 et 2001 (même si le terme « sociology » disparaît du projet une dizaine d’années après sa création) : en sont issus un collectif intitulé Literature, Society and the Sociology of Literature (1977) et des ouvrages collectifs consacrés à des dates importantes : 1642, 1789, 1848, 1936.
Ces deux décennies sont aussi celles, alors que le primat est accordé aux théories du texte, où s’autonomisent des disciplines confondues autrefois avec la sociologie de la littérature : c’est le cas en particulier de l’histoire du livre et de l’édition, sous l’impulsion de Roger Chartier, de Robert Darnton et de Jean-Yves Mollier, ainsi que de la sociologie de l’art pour laquelle Raymonde Moulin crée un centre de recherche à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1984. Egalement professeur à l’EHESS avant de rejoindre le Collège de France, Pierre Bourdieu s’est intéressé presque depuis ses débuts aux questions liées à la culture et à la création artistique : il publie un premier article sur le sujet en 1966, « Champ intellectuel et projet créateur », dans Les Temps Modernes. Son article de 1971, « Le marché des biens symboliques », a inauguré des recherches plus approfondies de sa part sur les champs culturels. Si Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, son grand livre sur la littérature, date de 1992 de même que l’article sur « Le champ littéraire » [Voir l'article de Pierre Bourdieu], il a déjà consacré un numéro de sa revue Actes de la recherche en sciences sociales à « L’économie des biens symboliques » en 1977 et en a intitulé un autre « Sur l’art et la littérature » l’année suivante. Son influence s’est aussi exercée par les chercheurs qu’il a dirigés (Pascale Casanova, Rémy Ponton, Gisèle Sapiro), préfacés (Jérôme Meizoz), publiés dans les collections qu’il a fondées aux Éditions de Minuit et au Éditions du Seuil (Alain Viala, Pascal Durand) ou encore accueillis au Centre de sociologie européenne qu’il dirigeait. Dans le domaine des études littéraires, comme dans d’autres, l’œuvre de Pierre Bourdieu a eu une influence remarquable jusque dans les résistances et les rejets qu’elle a engendrés, notamment parce qu’elle appliquait au champ littéraire des mécanismes et des concepts (habitus, illusio, autonomie) à l’œuvre dans les autres champs sociaux.
Chez les littéraires, le début des années 1970 voit l’émergence de la sociocritique. Des sociocritiques, devrait-on dire parce que Claude Duchet et Edmond Cros ont élaboré chacun, au même moment, un arsenal théorique distinct sous cette même bannière. Le premier, enseignant à Lille puis au Centre universitaire expérimental de Vincennes qui deviendra l’Université Paris-VIII, consacre des séminaires à la « socialité du roman » (Duchet & Maurus, 2011) quand il publie l’article fondateur « Pour une socio-critique » en 1971 [Voir l'article de Claude Duchet]. L’importance de cet article est due autant à son titre qu’à son cadre de parution : dans le numéro inaugural de la revue Littérature, créée à Vincennes comme une sorte de réponse à la revue Poétique de Genette et Todorov qui date de 1970. Dans ce premier numéro, outre celle de Duchet, se trouvent les signatures de France Vernier, Jacques Dubois, Roger Fayolle, Pierre Barbéris et de Jacques Leenhardt en un hommage à Lucien Goldmann. Autant d’auteurs qui vont se réclamer tant des théories sociologiques que de l’analyse des textes littéraires. Plus radicalement que ses collègues, Duchet considère que c’est dans l’œuvre et dans elle seule que les réseaux de signification agissent. Si l’on adhère aux thèses de Saussure, le signe n’est jamais la chose même et les mots du texte ne peuvent parler des choses du monde. Le réel n’apparaît dans la fiction que sous la forme d’un analogon et y est donc hors d’atteinte. La sociocritique s’est ensuite développée dans plusieurs directions, sous plusieurs appellations et dans plusieurs lieux : l’hispaniste Edmond Cros, dont la sociocritique doit beaucoup au freudisme, a fait sa carrière à l’Université de Montpellier où il a fondé l’Institut de sociocritique ; Peter V. Zima, dont la sociologie des textes s’inspire de Goldmann et d’Adorno, a enseigné à l’Université Klagenfurt et a publié autant en allemand qu’en français ; Pierre Barbéris, arrivé à l’université de Caen en 1976, y a créé un Centre de recherche sur la Modernité et la revue Elseneur : il a défendu quant à lui [Ecouter l'enregistrement d'un cours de Pierre Barbéris], que l’histoire inscrite dans le texte littéraire dit mieux l’Histoire que l’histoire pratiquée par l’historiographie. On voit donc que les littéraires (d’obédience marxiste) acquis à la sociocritique opéraient plutôt en province, la Sorbonne et les grandes écoles étant plutôt le terrain de l’histoire littéraire et des théories du texte.
Hors de France, il semble que l’opposition entre analyse interne et analyse externe se soit moins violemment fait sentir à ce moment. En Belgique, outre le Centre de sociologie de la littérature hérité de Goldmann, Jacques Dubois a commencé dès 1968 à enseigner la sociologie de la littérature. D’abord marqué par Macherey, Dubois a aussi été profondément influencé par la découverte des travaux de Bourdieu (Dubois, 2018). Avec le sociologue Paul Minon et Philippe Minguet, qui participera avec lui au groupe µ, il crée la commission « Arts et société » qui envisage, dans la foulée de ce qui se développe en France, une lecture sociale de la production des faits artistiques. De ses cours naîtra en 1978 L’Institution de la littérature. Introduction à une sociologie qui, en plus d’envisager les processus institutionnels à l’œuvre dans le monde littéraire, propose une méthode de lecture des textes. Par la suite, Dubois se tournera vers une sociologie littéraire des romans réalistes informée principalement par Bourdieu [Voir l'article de Jacques Dubois].
Pendant ce temps, dans la partie néerlandophone du pays et plus précisément chez les spécialistes de la traduction de la Katholieke Universiteit Leuven, un autre ensemble théorique trouve un terreau propice. À la suite du colloque de 1976 Literature and Translation. New Perspectives in Literary Studies à Leuven (Lambert, 2006), José Lambert a mis sur pied un groupe de recherche dans lequel se sont illustrés Lieven d’Hulst et plus tard Reine Meylaert autour des systèmes de traduction. Ils ont adopté et poursuivi la théorie des polysystèmes défendue par Itamar Even-Zohar, professeur de littérature comparée à l’Université de Tel-Aviv et auteur dans les années 1970 d’une thèse de doctorat sur la traduction littéraire : celui-ci envisage un système des systèmes de relations entre des éléments (en particulier entre une langue et une autre) [Voir le livre d'Itamar Even-Zohar]. Ce système multipolaire pourvu de différents centres et périphéries se dote d’un répertoire de normes et de modèles qui hiérarchisent les relations à l’intérieur de chaque système. Cette approche par systèmes (que Niklas Luhmann développera à sa façon dans Die Kunst der Gesellschaft en 1995) s’est implantée sans toutefois occasionner force de dialogue avec les francophones qui s’intéressaient à la littérature comme objet social, toutes tendances confondues.
Il faut également placer à part les études sur la réception et la lecture des œuvres littéraires. L’École de Bordeaux s’était déjà penchée sur les données empiriques sur la diffusion du livre et sur la composition sociale des lectorats ; Jean-Paul Sartre se demandait en 1948 « Pour qui écrit-on ? » dans Qu’est-ce que la littéraure ? tandis qu’en Italie le philosophe marxiste Galvano della Volpe a proposé une Storia del gusto en 1960 et Umberto Eco a publié Opera aperta en 1962. Dans le dernier tiers du siècle, Hans Robert Jauss et Wolfgang Iser, principaux représentants de ce qui est restée comme l’École de Constance, du nom de la ville allemande où ils enseignaient tous deux, ont proposé une approche centrée sur le rapport entre le texte et le lecteur, plus exactement sur les réactions que manifestent des publics variés, spécialisés ou non, envers les textes et leur esthétique. Dans Ästhetische Erfahrung und literarische Hermeneutik (1977), Jauss part du constat que tout public est prédisposé à un certain mode de réception d’une œuvre et s’interroge sur l’horizon d’attente du lecteur. Iser prône plutôt une « esthétique des effets » telle qu’elle apparaît dans l’œuvre elle-même. D’autres avenues sont empruntées : sous l’impulsion de Roger Chartier, une histoire de la lecture et des usages de la littérature (la lecture de plage, la lecture sous l’Occupation, la lecture du roman policier), une sociologie de la lecture consacrée aux pratiques de la lecture à l’époque contemporaine, une sociologie de la réception par la presse proche de la sociologie des champs de Bourdieu (Joseph Jurt sur la réception de Bernanos) ou de la sociologie de la critique de Boltanski (Pierre Verdrager sur la réception de Nathalie Sarraute), ou encore une sociologie de l’interprétation chez Jean-Pierre Esquenazi. À l’heure actuelle où perce la lecture numérique, les travaux sur la lecture et l’alphabétisation connaissent encore un intérêt important, sans s’être doté d’un réseau unifié.
Les années 1980-2000
Comparativement à celles qui l’ont précédées, les années 1980-90 ont moins été marquées par de nouvelles propositions théoriques labellisées sociologiques. En cause, sans doute, les croisements avec des disciplines devenues autonomes et institutionnalisées, faisant l’objet de revues, d’associations et de veilles bibliographiques spécifiques : l’analyse du discours, l’histoire du livre, l’histoire culturelle, la sociologie des intellectuels, les cultural studies, les études sur la culture médiatique, la sociologie des arts plastiques. En cause également, la domination dans le monde francophone de la sociologie des champs et de la sociocritique, tandis que les britanniques de l’École de Birmingham ont fait école aux États-Unis. La sociologie culturelle (cultural sociology) s’est bien installée en Grande-Bretagne avec des chercheurs comme Tony Bennett, Andrew Milner, Jim McGuigan, ajoutant un versant sociologique aux British cultural studies, nourris par les manuels de John Hall (Sociology of Literature en 1979) et Raymond Williams (Sociology of Culture en 1981). L’Australie et le Canada anglais (Jackson, 1983) ont aussi été des terres d’accueil pour des projets de ce type, tandis qu’aux États-Unis, l’immense domaine des cultural studies, gender studies et postcolonial studies s’est doté de son propre corpus théorique (Spivak, Appadurai, Foucault et d’autres).
C’est à distance du centre parisien que les approches sociologiques francophones du littéraire ont connu leurs principaux développements institutionnels : il n’est pas surprenant en somme que le Dictionnaire du littéraire, paru en 2002, ait été dirigé par un Belge (Paul Aron), un Québécois (Denis Saint-Jacques) et un Français (Alain Viala). En Belgique, Paul Aron de l’Université libre de Bruxelles a conjoint histoire littéraire et sociologie de la littérature tandis qu’à l’Université de Liège, Jacques Dubois a fait école (Jean-Pierre Bertrand, Pascal Durand) du côté du savoir sociologique des œuvres littéraires et de l’étude des cultures de masse. Dans les années 2000, le Centre interuniversitaire d’Étude du Littéraire (CIEL) a réuni des chercheurs de Bruxelles et de Liège pour une vaste enquête sociologique sur la littérature francophone de Belgique. Au Québec, sous l’impulsion du théoricien du discours social Marc Angenot [Voir le livre de Marc Angenot] et de la sociologue Régine Robin, le Centre interuniversitaire d’analyse du discours et de sociocritique des textes (CIADEST) a réuni les forces vives de la sociocritique canadienne (Michel Biron, Benoît Melançon, Pierre Popovic), avant que le Collège de sociocritique ne prenne le relais entre 2000 et 2007. En Suisse romande, le Centre de recherches sur les lettres romandes a été le vivier dont ont émergé des chercheurs comme Daniel Maggetti et Jérôme Meizoz. En Afrique francophone, la sociocritique de Claude Duchet a connu un grand retentissement, dont témoignent les activités du Groupe de recherche « Littérature et Société » de l’Université Félix Houphouët Boigny de Cocody d’Adama Samaké en Côte d’Ivoire et le Cercle africain de sémiotique et de sociocritique de Jean-Claude Mbarga au Cameroun. La sociologie des champs littéraires africains a en outre mobilisé plusieurs chercheurs au cours des dernières années.
On peut dégager quelques tendances dans la production intellectuelle dédiée aux rapports entre le littéraire et le social. La première, tout à la fois par l’internationalisation de ses usages, par le nombre de prolongements et de contestations qu’elle a suscitées, par la pérennité de ses apports théoriques, est sans conteste la sociologie des champs de Pierre Bourdieu. Dans le domaine des études littéraires, elle a complètement éclipsé la sociologie interactionniste, celle de Howard Becker en particulier, selon laquelle l’art est le produit de la collaboration entre des médiateurs qui agissent en chaîne entre le producteur (l’écrivain) et le récepteur (le public). Gisèle Sapiro a poursuivi à l’EHESS le travail de Pierre Bourdieu. Avec d’autres, en France et aux États-Unis principalement, elle a contribué à développer la sociologie de l’édition, la sociologie des intellectuels et la sociologie de la traduction, dans une perspective à la fois historique et comparatiste où perce aussi l’influence de la théorie des transferts culturels de Michel Espagne et Michael Werner. Sapiro a aussi encouragé les travaux de chercheurs (et en a publié plusieurs dans la collection « Culture et société » aux éditions du CNRS) qui ont, sans exclusive, adopté la théorie des champs pour l’appliquer à des domaines qui lui étaient restés fermés : le genre, la judéité, les avant-gardes, la littérature postcoloniale.
Bourdieu a engendré une vaste littérature critique dans ce que l’on pourrait commencer à appeler des Bourdieu studies (voir Martin, 2010, pour l’objet qui nous occupe). Parmi ces travaux, certains sont de nature explicative, d’autres prennent la forme d’hommage, d’autres encore s’engagent résolument dans la voie de la critique. Du vivant même de Bourdieu, Bernard Lahire a dirigé un volume sous-titré Dettes et critiques où Alain Viala et Denis Saint-Jacques avaient uni leurs forces pour questionner l’extension historique et géographique du concept de champ « relativement autonome » (Lahire, 1999). Bernard Lahire a mené ses propres recherches sur la littérature dans Franz Kafka. Eléments pour une théorie de la création littéraire en 2010. Il y exprime la volonté de fonder la sociologie à l’échelle des individus, de comprendre le « social à l’état incorporé » chez des êtres « multisocialisés » et « multidéterminés » par le champ, par l’état du social mais aussi par la famille, l’école, les amitiés, les amours, les appartenances politiques, religieuses et autres. À l’École normale supérieure de Lyon où il enseigne, Bernard Lahire a réuni plusieurs jeunes chercheurs qui ont accompagné sa réflexion sur la biographie sociologique (voir le collectif de 2011 Ce qu’ils vivent, ce qu’ils écrivent. Mises en scène littéraires du social et expériences socialisatrices des écrivains).
Autre héritier de Bourdieu ayant pris avec lui ses distances, Luc Boltanski a mis sur pied une sociologie constructiviste a-critique. À l’explication des œuvres, des trajectoires ou des positions par des critères externes se substitue l’explicitation, c’est-à-dire la mise en évidence de la cohérence interne des systèmes de représentation. Boltanski n’a lui-même que rarement travaillé sur la littérature (dans Énigmes et complots. Une enquête à propos d'enquêtes en 2012) mais Nathalie Heinich s’est saisie des concepts qu’il a élaborés pour aborder l’art et la littérature (Ce que l’art fait à la sociologie en 1998). La revue Opus, organe des sociologues de l’art français, montre d’ailleurs une ouverture méthodologique à une variété d’approches sociologiques et notamment à sociologie de l’intermédiation issue de Art Worlds de Howard Becker [Voir l'article de Delphine Naudier].
La sociocritique a aussi fait des petits au cours des dernières décennies. Claude Duchet n’a que tardivement rassemblé dans un livre ses propositions théoriques et il l’a fait sous la forme d’un recueil d’entretiens doublé d’une anthologie de ses textes (Duchet & Maurus, 2011). En revanche, plusieurs écoles de pensées, relayées par des instances de légitimation (revue, centre de recherche, collection), ont continué à faire fleurir la sociocritique. À Montréal, le Centre interuniversitaire d'analyse du discours et de sociocritique des textes (CIADEST), réunissait déjà deux branches de l’analyse socio-textuelle. Le Collège de sociocritique, toujours à Montréal, ainsi que la revue et les cahiers « Discours social » animés par Marc Angenot, ont ouvert les perspectives théoriques plus largement et sur une variété de sujets (l’alcool, le discours économique, le sexe, le sport). Sous l’impulsion de Pierre Popovic, le Collège de sociocritique a été sabordé en 2006 pour donner naissance au Groupe de recherche sur les médiations littéraires et les institutions (Gremlin) d’une part et au Centre de recherche interuniversitaire sur la sociocritique des textes (CRIST) de l’autre. Pierre Popovic a insufflé une nouvelle vigueur à la sociocritique textualiste [Voir l'article de Pierre Popovic]. Il a aussi rassemblé certains prédécesseurs (André Belleau, Gilles Marcotte, Jean-Charles Falardeau en plus d’Angenot et Robin) et l’équipe du CRIST en une École de Montréal. De son côté, Edmond Cros est le seul représentant de la sociocritique à avoir eu un impact sur les recherches menées en espagnol. Les congrès de l’Institut international de sociocritique, qui se tiennent dans différentes villes depuis les années 1980, montrent la grande vitalité des concepts mis au point par Edmond Cros [Voir l'article d'Edmond Cros] en Espagne et en Amérique centrale et du Sud, comme l’indique aussi la longévité de la revue Sociocriticism qui a voyagé de Pittsburgh à Grenade (Pardo Fernández, 2006). En France, la sociopoétique et l’ethnocritique ont leurs défenseurs. Déjà définie par Alain Viala [Voir l'article d'Alain Viala] comme l’« étude des transpositions littéraires d’une pratique sociale », la sociopoétique est devenue chez Alain Montandon l’étude de « la manière dont les représentations et l'imaginaire social informent le texte dans son écriture même ». Ces représentations ont fait l’objet de travaux (la danse, la promenade, le textile) dirigés par Alain Montandon à Clermont-Ferrand et ont désormais leur revue spécialisée : Sociopoétiques. L’ethnocritique, entendue comme l’étude croisant la sociocritique de Duchet et Henri Mitterand, la sémio-linguistique de Bakhtine et l’anthropologie historique, a été développée par Jean-Marie Privat dans l’École de Metz. Avec Marie Scarpa (et Véronique Cnockaert dans une antenne à Montréal), Jean-Marie Privat a dirigé et suscité des travaux, surtout consacrés au roman du XIXe siècle français [Voir l'article de Marie Scarpa]. Ces différentes déclinaisons de la sociocritique (auxquelles on pourrait accoler la sociosémiotique et la sociogénétique) ne sont pas restées isolées et ont entretenu de fructueux dialogues entre elles au cours des dernières années, comme le montre par exemple un volume comme Horizons ethnocritiques, édité par Privat et Scarpa en 2010, où Dominique Maingueneau (analyse du discours), Jacques Dubois (sociologie romanesque), Peter Zima (psychanalyse et sociocritique) discutent de leur relation à cette approche théorique.
Pratiquant l’analyse textuelle, mais informée par la sociologie, une tendance s’est développée selon laquelle une vision « sociologique » apparaît dans la littérature, en particulier dans la littérature réaliste. Il s’agit de dégager de la littérature une connaissance du monde social, connaissance certes empirique, mais dont la valeur n’est pas moindre que la connaissance offerte par les sciences sociales. La littérature dévoile des aspects du monde social mais elle le fait sur le mode de la représentation et non de l’explication. Jacques Dubois est le principal représentant de cette étude de la sociologie romanesque qui a aussi donné des travaux sur les imaginaires comme ceux qu’a menés le Groupe de recherche sur les médiations littéraires et les institutions (Gremlin) sur les imaginaires romanesques de la vie littéraire.
Perspectives d’avenir
Aujourd’hui plus encore qu’hier, les frontières nettement tracées entre les approches des faits et des textes littéraires cèdent face aux croisements et aux interférences. Les littéraires semblent toujours à l’affût d’une « science-pilote » (comme on parle d’un poisson-pilote) et importent les avancées venues de l’extérieur de leur discipline, tandis qu’anthropologues, historiens et autres statisticiens utilisent de plus en plus ouvertement les matériaux littéraires. Les travaux plaidant pour un décloisonnement des discours (littéraire, philosophique, historique, sociologique, ethnographique) se sont multipliés ces dernières années. On a ainsi pu lire récemment les livres de Vincent Debaene (L’Adieu au voyage, l’ethnologie française entre science et littérature) et de Jean Jamin (Littérature et anthropologie) qui réfléchissent aux interactions entre discours littéraire et discours anthropologique (voir aussi le collectif dirigé par Alain-Michel Boyer, Littérature et ethnographie).
Les historiens se sont interrogés de longue date sur les liens entre histoire et littérature. C’était déjà le cas de Lucien Febvre, adepte d’une histoire sociale de la littérature. Plus récemment, le Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur l’Histoire du Littéraire (GRIHL), fondé à l’EHESS par Alain Viala et Christian Jouhaud, a produit plusieurs travaux (individuels ou collectifs) sur l’écriture et le raisonnement historiques ainsi que sur les écrits des non professionnels de l’écriture [Voir l'enregistrement d'une conférence de Dinah Ribard et Gisèle Sapiro]. De son côté, l’historien Ivan Jablonka s’est penché après Paul Ricoeur et Paul Veyne sur la narrativité propre aux sciences sociales dans son livre L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, paru en 2014. Le renouvellement de l’histoire littéraire dans les années 1980 (Vaillant, 2010), l’émergence d’objets d’intérêt communs aux historiens et aux littéraires (les institutions, les sociabilités, le livre et sa matérialité, la presse), le développement de l’histoire culturelle (Dominique Kalifa, Pascal Ory, Philippe Poirrier) et de la poétique historique (Marie-Ève Thérenty, Alain Vaillant) ont tous contribué à rapprocher ces deux perspectives.
L’éruption des digital humanities a donné naissance au distant reading défendu par Franco Moretti dans Graphs, Maps, Trees en 2005 et par le Literary Lab qu’il dirige à l’Université Stanford. Le croisement entre études littéraires et méthodes computationnelles a ouvert de nouvelles avenues qui touchent, notamment, à l’histoire littéraire, à la sociologie de la littérature et à l’histoire du livre.
Enfin, mais la liste des interférences avec des disciplines des sciences sociales n’est pas close, l’analyse du discours, qu’elle soit héritée de Michel Foucault (chez Jürgen Link), de Chaim Perelman (chez Marc Angenot) ou de la linguistique, a intégré une préoccupation sociologique. C’est en particulier le cas chez Dominique Maingueneau, qui a mis sur pied une série de concepts (institution discursive, paratopie, positionnement, discours constituant) pour conjoindre étude sociologique et analyse du discours [Voir le texte de Dominique Maingueneau], et de Ruth Amossy, animatrice d’un réseau de recherche en Israël. Les concepts d’ethos et de posture ont particulièrement percé dans les études littéraires (grâce notamment au livre de Jérôme Meizoz, Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur paru en 2007), sans doute parce qu’ils supposent une dimension non-discursive (l’ensemble des conduites non-verbales de présentation de soi) et une dimension discursive et permettent d’affiner les interrelations entre le discours de l’écrivain et sa position dans le champ [Voir le dossier dirigé par Denis Saint-Amand et David Vrydaghs].
Conclusion
Les décennies passant, la sociologie de la littérature semble être redevenue une spécialité francophone (avec des antennes dans le monde hispanophone). James F. English (2010) la considère à peu près disparue des études littéraires anglophones tout en détaillant cinq domaines qu’elle a nourris : histoire du livre et nouvelles bibliography studies, new media studies où se rencontrent histoire du livre, théorie de la communication, cultural studies, histoire et sociologie, histoire de la formation du canon et de la valeur littéraire, sociologie réflexive des pratiques en sciences sociales, sociologie de la lecture et sociologie de la word literature. Ce repli peut s’expliquer par le déclin de la théorie littéraire dans son ensemble, par le prestige d’une French Theory plus philosophique que sociologique (Baudrillard, Deleuze, Derrida, Foucault) ou encore par la perte de la reconnaissance de la littérature comme facteur de compréhension du monde social. Ou peut-être les approches sociologiques du littéraire sont-elles victimes de leur pêché interdisciplinaire originel : toujours trop sociologiques pour les littéraires, toujours trop littéraires pour les sociologues. Quoiqu’il en soit, elles jouissent d’une grande vigueur institutionnelle, soit sous la forme de niches pourvues d’une appellation relativement stable, soit sous la forme de croisements entre les méthodes et les objets. Certains lieux de diffusion ont disparu (la revue Opus, les cahiers Discours social, la collection « Liber » au Seuil) mais d’autres ont surgi (la revue Bien symboliques / Symbolic Goods, les collections « Culture et société » aux éditions du CNRS, « Situations » aux Presses universitaires de Liège et « Socius » aux Presses de l’Université de Montréal). La réflexion sociologique sur le littéraire est toujours vive : en témoignent notamment le succès de la revue en ligne COnTEXTES, le séminaire interdisciplinaire « Les armes de la critique » tenu à l’École Normale Supérieure de Paris ou encore le projet Socius [Voir le site Socius], que la présente anthologie vient en quelque sorte compléter.
1 Je tiens à remercier Paul Aron d’avoir bien voulu relire et commenter ce texte. Toute ma reconnaissance va également aux assistant.e.s de recherche qui au fil des années m’ont aidé à rassembler les différentes pièces du projet Socius.
De Lanson à Lukács
L’histoire littéraire et la sociologie (1904)
Gustave Lanson:
L’histoire littéraire et la sociologie, Paris 29.01.1904.
L’histoire littéraire et la sociologie, alors de jeunes disciplines, se rencontrent lors de cette conférence prononcée par Gustave Lanson à l’École des Hautes Études sociales le 29 janvier 1904. Il y plante la graine d’une histoire littéraire attentive aux conditions de production (« ce qui coule du milieu dans l’œuvre », écrit-il) et aux réceptions successives des œuvres littéraires.
Leo Tolstoy as the Mirror of the Russian Revolution (1908)
Lenin:
Leo Tolstoy as the Mirror of the Russian Revolution, Moscow 1908.
Lénine s’est toujours intéressé aux questions artistiques et littéraires. La série d’articles qu’il a consacrés à Tolstoï, dont on lira ici le premier en version anglaise, constitue la tentative la plus aboutie de critique d’une œuvre littéraire par l’un des leaders du mouvement communiste (Marx avait l’intention de consacrer un livre à Balzac après la rédaction du Capital mais le temps lui a manqué). Il y jette les bases de la théorie du reflet qui fera longtemps autorité parmi les marxistes.
Le marxisme et la littérature (1936)
Jean Fréville:
Le marxisme et la littérature, 1936.
« Dans ce texte d’introduction à une anthologie des Grands textes du marxisme sur la littérature et l’art publiée en 1936, Jean Fréville incite à penser le champ de la création littéraire dans les rapports qu’il entretient avec les structures économiques de la société. Il insiste sur l’importance, pour les marxistes, de ne pas délaisser le champ de la création littéraire et artistique – dont il souligne le potentiel révolutionnaire en tant que terrain de l’avant-garde – mais également sur la nécessité d’adopter une analyse critique de ces mêmes disciplines. Car, comme le rappelle Fréville, tant que la classe dominante possédera les moyens de production, elle conservera le monopole de la culture. » (Présentation de la réédition)
Le réalisme critique dans la littérature russe du XIXe siècle
Georg Lukács:
Le réalisme critique dans la littérature russe du XIXe siècle
Dans ces essais réunis en allemand en 1964, présentés ici dans une traduction française inédite de Jean-Pierre Morbois, Lukács étend sa critique du romantisme révolutionnaire et sa réflexion sur le réalisme, alors que le réalisme socialiste prôné par le régime stalinien est tombé en désuétude. Fidèle à l’idée hégélienne que le réel ne se comprend que comme une totalité historique cohérente et non décomposable à l’intérieur de laquelle il faut établir des rapports entre les phénomènes, le philosophe hongrois oppose réalisme et modernisme pour élever le premier au rang de seul genre capable de dire véritablement le réel.
D’Escarpit à Macherey
Einige Thesen zur Literatursoziologie (1974)
Erich Köhler:
Einige Thesen zur Literatursoziologie, 1974.
Erich Köhler, passé d’Allemagne de l’Est en Allemagne de l’Ouest en 1950, a été l’un des grands maîtres de la philologie romane allemande. Son travail, surtout consacré à la littérature des siècles anciens, s’est placé sous le couvert de la sociologie littéraire. Cette dernière est considérée comme une méthode des études littéraires. Il plaide ici pour une prise en considération de la multiplicité des médiations, tant aux niveaux de l'individu créateur et du groupe social que de l'histoire des formes littéraires.
Sociologie de la littérature (1958)
Robert Escarpit:
Sociologie de la littérature, Paris 1992 [1958].
Durant quarante années, le « Que sais-je ? » de Robert Escarpit, Sociologie de la littérature, a été la synthèse de référence sur le sujet du même nom. Il a garni les bibliothèques privées et publiques (avec plus de 100 000 exemplaires vendus) et a informé des générations d’étudiantes et d’étudiants dans la francophonie et ailleurs, grâce aux nombreuses traductions.
L’industrie culturelle (1964)
Adorno, Theodor W.:
L’industrie culturelle, 1964.
Dans ce texte se trouvent réunies deux conférences prononcées en allemand par Theodor Adorno pour l’Université Radiophonique et Télévisuelle Internationale, alors que le grand philosophe a pris la direction de l’Institut de recherche sociale de Francfort. Adorno reprend et développe ici le concept de « Kulturindustrie » (industrie culturelle) lancé en 1947 avec Max Horkheimer dans un chapitre de Dialektik der Aufklärung.
The Frankfurt School of Critical Theory (2009)
Paul H. Fry:
The Frankfurt School of Critical Theory, 1929
« This first lecture on social theories of art and artistic production examines the Frankfurt School. The theoretical writings of Theodor Adorno and Walter Benjamin are explored in historical and political contexts, including Marxism, socialist realism, and late capitalism. The concept of mechanical reproduction, specifically the relationship between labor and art, is explained at some length. Adorno's opposition to this argument, and his own position, are explained. The lecture concludes with a discussion of Benjamin's perspective on the use of distraction and shock in the process of aesthetic revelation » (Présentation du cours par l’auteur).
Pour une théorie de la production littéraire (2014)
Macherey, Pierre:
Pour une théorie de la production littéraire, Lyon 2014.
Publié en 1966 sous l’impulsion de Louis Althusser, Pour une théorie de la production littéraire est devenu, surtout dans le monde anglo-saxon, un classique de la théorie sociale du littéraire. Les analyses de Pierre Macherey, plus tard promoteur d’une « philosophie avec la littérature », de textes de Jules Verne, Balzac, Barthes et Lénine ont également été marquantes.
Le sujet de la création culturelle (1967)
Goldmann, Lucien:
Le sujet de la création culturelle, 1967.
Texte d’une conférence prononcée en 1965 lors de l’une des Rencontres de sociologie de la littérature que Goldmann organisait. Il situe l’étude du groupe social par rapport à la psychanalyse freudienne et à sa limitation à l’individu.
Literature (1977)
Raymond Williams:
Literature
Raymond Williams, figure marquante de la New Left britannique, est reconnu comme l'un des pères des Cultural Studies issus de l’École de Birmingham. Il explicite dans cet extrait de Marxism and Literature sa compréhension du concept même de littérature.
De Duchet à Bourdieu
Pour une socio-critique, ou variations sur un incipit (1971)
Claude Duchet:
Pour une socio-critique, ou variations sur un incipit
À partir de la première phrase de Madame Bovary, Claude Duchet invente la sociocritique. Cet article fondateur du professeur de littérature française du XIXe siècle à l’Université Paris-VIII a été repris, parmi d’autres, dans son livre signé avec Patrick Maurus, Un cheminement vagabond. Nouveaux entretiens sur la sociocritique (Paris, Honoré Champion, 2011).
1889. Un état du discours social (1989)
Marc Angenot:
1889. Un état du discours social
« Depuis longtemps introuvable en librairie, cet ouvrage a marqué la recherche en renouvelant profondément les approches sociales de la littérature. Autour de la notion de « discours social », Angenot a forgé une méthode d’analyse des textes d’une grande rigueur, imposant la nécessité de ne pas isoler la littérature et au contraire de la considérer dans ses liens avec l’ensemble de la masse imprimée auquel elle appartient. » (Présentation de la réédition). Marc Angenot est professeur émérite à l’Université McGill de Montreal.
Polysystem Studies (1990)
Itamar Even-Zohar:
Polysystem Studies
Professeur à l’Université de Tel-Aviv, Itamar Even-Zohar a mis en place un ensemble de notions théoriques pour fonder la théorie des polysystèmes dont se servent encore aujourd’hui de nombreux traductologues. Sont réunis dans cet ouvrage les principaux articles qu’il a publiés dans les années 1970 et 1980.
Le champ littéraire (1991)
Pierre Bourdieu:
Le champ littéraire
Publié un an avant Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, le grand livre du sociologue Pierre Bourdieu sur la littérature, cet article offre une synthèse sur plusieurs aspects importants du livre.
Cours sur Balzac et sur Stendhal (1993)
Pierre Barbéris:
Cours sur Balzac et sur Stendhal
Professeur à l’Université de Caen, Pierre Barbéris a été l’un des meilleurs spécialistes de la littérature française du XIXe siècle, en particulier de Balzac, avant d’être relégué hors du corpus de références critiques, sans doute à cause de la portée très politique de sa conception de l’histoire littéraire. Il a aussi été l’un des théoriciens d’une sociocritique située au croisement de l’histoire et de la littérature. On pourra ici entendre deux séries de ses cours, l’une consacrée à Illusions perdues de Balzac et l’autre à Armance de Stendhal.
Le roman sociologue (2009)
Jacques Dubois:
Le roman sociologue
Après avoir théorisé l’institution de la littérature, Jacques Dubois s’est tourné vers des analyses sociologiques des grands romans réalistes (Stendhal, Proust, Simenon), montrant que le roman peut être le terrain d’une pratique sociologique spécifique, échappant largement à tout système et se traduisant en représentations exclusivement concrètes et fragmentaires. Il en est question ici par l’exemple de La Recherche du temps perdu, où, de manière récurrente, les personnages n’apparaissent véritablement en acteurs sociaux que dans la mesure où le romancier peut donner à leurs logiques d’action une forme paradoxale et une portée ironique.
Effets de champ et effets de prisme (1988)
Alain Viala:
Effets de champ et effets de prisme
Alain Viala, auteur avec Paul Aron d’un « Que sais-je ? » sur la sociologie de la littérature, fait partie de ces chercheurs en littérature qui, influencés et accueillis par Pierre Bourdieu, ne se sont jamais départis de leur réflexion propre sur les mécanismes littéraires. C’est notamment le cas dans cet article important qui date de 1988.
Recherches contemporaines
Quelques implications d’une démarche d’analyse du discours littéraire (2006)
Dominique Maingueneau:
Quelques implications d’une démarche d’analyse du discours littéraire, 15.09.2006.
Dominique Maingueneau est professeur à l’Université Paris-Sorbonne. Il a notamment publié Le discours littéraire. Paratopie et scène d'énonciation (Paris, A. Colin, 2004) et codirigé avec Patrick Charaudeau le Dictionnaire d’analyse du discours (Paris, Seuil, 2002).
De l’ethnologie de la littérature à l’ethnocritique (2013)
Marie Scarpa:
De l’ethnologie de la littérature à l’ethnocritique, 15.05.2013.
Marie Scarpa est professeure à l’Université de Lorraine et animatrice avec Jean-Marie Privat de l’École de Metz d’ethnocritique. Ils ont dirigé le dossier « Ethnocritique de la littérature » (Romantisme, n° 145, 2009) et Horizons ethnocritiques (Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2010).
Retours sur la posture (2011)
Denis Saint-Amand et David Vrydaghs:
Retours sur la posture, 15.01.2011.
Denis Saint-Amand est professeur invité à l'Université Saint-Louis - Bruxelles. Il a codirigé avec Anthony Glinoer le Lexique Socius et a publié La Littérature à l’ombre. Sociologie du Zutisme (Paris, Classiques Garnier, 2013) et Le Dictionnaire détourné. Socio-logiques d’un genre au second degré (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013). David Vrydaghs est professeur à l’Université de Namur. Il a publié Michaux l'insaisissable. Socioanalyse d'une entrée en littérature (Genève, Droz, 2008).
La sociocritique (2011)
Pierre Popovic:
La sociocritique. Définition, histoire, concepts, voies d’avenir, 15.12.2011.
Pierre Popovic est professeur à l’Université de Montréal. Il a notamment publié La mélancolie des Misérables. Essais de sociocritique (Montréal, Le Quartanier, 2013) et il anime le Centre de recherche interuniversitaire en sociocritique des textes (CRIST).
« Après avoir fait litière de quelques vieux malentendus, cet article de synthèse décrit les avenues de la sociologie de la littérature pour mieux dégager ce qui, en dehors d’elles, fait la spécificité de la sociocritique sur le plan heuristique et épistémologique. Définie comme une perspective critique situant leur socialité au principe de la mise en forme des textes, la sociocritique s’est dotée en quelque quarante années d’existence d’un fonds considérable d’idées, de notions, de propositions, d’approches et de résultats. Un tableau détaillé en est proposé. La description des travaux de nombreux et importants chercheurs en sociocritique […] met en évidence les bases méthodologiques, les concepts élaborés et les articulations théoriques proposées. On examine ensuite la convergence possible avec d’autres paradigmes (comme l’ethnocritique) pour finir sur « la sociocritique qui se fait » : nombre de publications récentes et nombre de thèses en cours permettent de signaler quelques-uns des plus prometteurs chantiers d’avenir. » (Présentation de l’auteur).
Orchestrer la visibilité des écrivaines et des écrivains en France (2011)
Delphine Naudier:
Orchestrer la visibilité des écrivaines et des écrivains en France. Le « capital réputationnel » des attachées de presse, 2011.
Delphine Naudier est Directrice de recherche au CNRS et est rattachée au Centre de Recherches Sociologique et Politiques de Paris (CRESPPA). Elle a publié avec Wenceslas Lizé et Olivier Roueff l’enquête Intermédiaires du travail artistique : à la frontière de l’art et du commerce (Paris, Ministère de la culture et de la Communication, 2011).
« L’auteure examine le travail des intermédiaires de l’édition littéraire en France qui participent à la médiatisation des écrivains et des écrivaines. Après une brève présentation de l’activité d’attachée ou d’attaché de presse et une analyse de ces représentations genrées, elle montre l’hétérogénéité et la hiérarchisation interne de cette catégorie professionnelle en fait d’apprentissage de l’activité, de statut et de contenu du travail. Enfin, l’auteure remet en question la constitution du « capital réputationnel » des attachées de presse et ses usages pratiques pour médiatiser les œuvres. » (Présentation de l’autrice).
De la démarche empirique à la théorie (2017)
Edmond Cros:
De la démarche empirique à la théorie. Du structuralisme génétique aux notions de Morphogénèses et au Sujet Culturel, La sociocritique d’Edmond Cros, 2017.
Edmond Cros est professeur émérite à l’Université Paul-Valéry de Montpellier. Il a notamment publié Literatura, ideologia y sociedad (Madrid, Gredos, 1986) et La sociocritique (Paris, L’Harmattan, 2005). Il est le fondateur de l’Institut International de Sociocritique.
« Cet article vise à compléter ou à rectifier des présentations qui circulent sur le web, en précisant comment à partir d’une démarche empirique qu’illustre Protée et le gueux (Didier, 1967) et de certains concepts de Lucien Goldmann (sujet transindividuel et non conscient) est née une sociocritique centrée, entre autres notions, sur celles d’idéosème, de morphogenèse et de sujet culturel, qui s’est développée non seulement dans le cadre de la francophonie mais également dans le champ culturel espagnol et hispano-américain. » (Présentation de l’auteur)
Conditions de production et de circulation (2015)
Karine Le Bail, Gisèle Sapiro, Dinah Ribard:
Conditions de production et de circulation - La littérature et le livre, Arts, littérature et sciences sociales, 19.06.2015.
Gisèle Sapiro et Dinah Ribard sont directrices d’études à l’EHESS. La première est l’autrice de La responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe–XXIe siècle) (Paris, Seuil, 2011) et de La sociologie de la littérature (Paris, La Découverte, 2014). La seconde a publié, avec Christian Jouhaud et Nicolas Schapira, Histoire littérature, témoignage. Écrire les malheurs du temps (Paris, Gallimard, 2009) et, avec Judith Lyon-Caen, L’historien et la littérature (Paris, La Découverte, 2010).
« Si les sciences humaines et sociales se sont constituées en s'arrachant à la littérature, celle-ci est devenue, tout comme l'art, la musique, le théâtre et le cinéma, à la fois une source et un objet à part entière de l'histoire, de la sociologie, de l'anthropologie, de la philosophie, du droit, voire de l'économie, qui dialoguent plus ou moins avec les disciplines spécialisées dans ces domaines, à savoir les études littéraires, l'histoire de l'art, la musicologie, les études théâtrales et cinématographiques. Mais l'apport des arts et de la littérature aux sciences humaines et sociales ne se limite pas à leur usage comme source ou leur constitution comme objet. Ils contribuent à structurer notre perception, nos catégorisations cognitives et nos valeurs, donc notre connaissance du monde et nos formes de vie. A l'inverse, les arts et la littérature n'ont cessé de se nourrir des sciences humaines et sociales. L'EHESS a joué et joue encore aujourd'hui un rôle pivot dans ce dialogue interdisciplinaire. Son anniversaire est l'occasion de dresser un état des lieux des acquis de ce dialogue. »
Socius. Ressources sur le littéraire et le social
Anthony Glinoer:
Socius. Ressources sur le littéraire et le social
Animé par Anthony Glinoer, le site des ressources Socius propose en accès libre, entre autres, des rééditions de classiques de la théorie sociale du littéraire, des bibliographies rééditées, la Bibliographie générale Le littéraire et le social (1904-2014), un lexique de concepts établi par une équipe internationale de chercheurs et une anthologie d’articles de Jacques Dubois. Le site des ressources Socius est accompagné par une liste de diffusion.