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Le 12 février dernier, le monde entier a parlé de ces douze pages, publiées sur internet par la revue Science, dans lesquelles l'équipe sud-coréenne de Woo Suk Hwang explique comment elle a produit une lignée de cellules pluripotentes par clonage d'embryons humains. Il fallait les lire, ces pages, sans prétention, juste pour humer derrière elles l'odeur du laboratoire. Pour reconstituer la réalité de l'expérience derrière son exposé public.Premier obstacle : la forme passive. Les Coréens donnent carrément l'impression que «ça» s'est cloné devant eux. Ainsi, «des ovocytes furent donnés par des femmes». Deux cent quarante-deux d'entre eux «furent obtenus de seize volontaires». Ensuite, le transfert des noyaux prélevés sur des cellules folliculaires adjacentes «fut pratiqué». Ainsi apparurent des ovocytes porteurs de chromosomes tiers.Les chercheurs définissent cependant très clairement la nature de leur contribution : «Faute de protocole efficace de transfert nucléaire à partir de cellules somatiques chez l'homme, plusieurs étapes critiques eurent à être optimisées». Autrement dit, il s'agit d'un travail de réglage fin, pragmatique.Les variables «critiques» étudiées par les chercheurs sont au nombre de trois. D'abord le «temps de reprogrammation» ménagé entre le transfert du noyau et l'activation de l'ovocyte pour déclencher le développement embryonnaire. Ensuite, le type de substance utilisée pour induire chimiquement cette activation, ainsi que les concentrations. Enfin, les milieux de culture utilisés dans les premiers stades du développement. Dans chaque cas, les auteurs font une revue de la littérature et retiennent trois ou quatre variantes jugées prometteuses. Chacune est testée sur une quinzaine d'ovocytes, les autres paramètres restant égaux par ailleurs. A chaque fois, logiquement, c'est la variante la plus efficace qui est retenue pour les essais ultérieurs.Tout cela paraît très linéaire, très logique. En réalité, l'humeur a sans doute beaucoup fluctué dans les laboratoires de Séoul. L'aventure commence en effet dans le plus grand découragement. Toutes les tentatives d'activer les ovocytes immédiatement après le transfert du noyau, comme chez le porc, sont infructueuses. Cet épisode est d'ailleurs présenté comme s'étant déroulé «initialement», avant le début de l'expérience à proprement parler, avec des ovocytes qui furent donnés en d'autres temps.La véritable expérience ne commence qu'après. Une première série d'essais compare l'efficacité de différents délais de reprogrammation : 2, 4, 6 ou 20 heures. C'est l'euphorie : sur les seize ovocytes ayant bénéficié de deux heures de reprogrammation, quatre parviennent au stade de blastocystes. Parmi tous les autres, un seul atteint ce stade. A cet instant précis, les chercheurs sentent souffler le vent de la renommée. Vingt-cinq pour cent de blastocystes chez l'homme, un taux comparable à ceux qui sont atteints avec le porc ou la vache !Presque tout est joué. Les deux tentatives suivantes de modifier d'autres paramètres ne permettent pas la moindre amélioration du premier résultat. Tout au plus confirment-elles que les seize ovocytes reprogrammés deux heures durant la série initiale avaient bénéficié des conditions optimales. Une ultime expérience permet de tester la procédure la plus efficace, la première, sur un plus grand nombre d'ovocytes. Le taux de réussite augmente encore, pour atteindre 29% (19 blastocystes obtenus à partir de 66 ovocytes prélevés).A ce stade, la tension doit être à son comble, les nerfs à vif. Tous les efforts consentis depuis les débuts triomphants n'ont servi à presque rien. Et dans les ventres sans doute, dans les conversations, cette crainte d'être devancés par d'autres, de devoir regretter un jour de n'avoir pas immédiatement publié la méthode à 25%, quitte à renchérir plus tard. A moins que...A moins que les choses ne se soient pas déroulées comme cela en pratique. Car le scénario suggéré par Woo Suk Hwang paraît trop linéaire pour être totalement réaliste. Selon l'article, la première série d'essais (optimisation du temps de reprogrammation) a précédé la seconde (optimisation de l'activation chimique) et la troisième (optimisation des milieux de culture). Or dans chacune de ces séries, tous les paramètres maintenus fixes sont réglés à une valeur qui s'avère optimale par la suite.Lors de la première série d'essais, par exemple, les chercheurs choisissent arbitrairement l'une des quatre méthodes d'activation en concurrence. Ce n'est que durant la seconde série d'essais que cette méthode se révèle être la seule efficace. Tout autre choix aurait conduit à un échec complet durant la première série d'essais. Même scénario en ce qui concerne les milieux de culture du jeune embryon : la dernière série d'essais démontre que les conditions choisies durant les deux séries précédentes étaient, sur trois variantes envisagées, les seules capables de mener un embryon au stade de blastocyste.Il s'agit peut-être de chance. Ou de flair. Grâce à leur expérience, les chercheurs ont peut-être pu pressentir les options qui avaient le plus de chances de fonctionner. Mais, il est également plausible que les résultats publiés ne représentent non pas le récit fidèle d'un itinéraire de recherche, mais une sorte de démonstration biologique, reconstituée sur la base d'un nombre plus élevé de tentatives et de réglages.La rigueur de l'étude ne serait nullement remise en cause. La démonstration demeure, claire, concise et réfutable comme le souhaite la science. Mais que dire de sa «vérité» ? Si les chercheurs n'ont pas mentionné tous leurs essais infructueux, selon quels critères ont-ils sélectionné ceux qui allaient figurer dans l'article ? N'y a-t-il pas une part d'arbitraire à relater des expériences portant sur 242 ovocytes, alors que, toujours dans notre hypothèse, leur nombre total était plus élevé ?Le chercheur répondra que tout article scientifique est une reconstitution d'une réalité complexe. Que le tri est nécessaire, qu'il est un outil pour rendre la réalité intelligible. Le citoyen fera remarquer que ce tri risque tout de même de servir des objectifs non scientifiques, comme celui de ne pas effaroucher l'opinion avec un nombre trop élevé de participantes volontaires aux essais. Ce que rappelle cet exercice de lecture, en définitive, c'est que le compte rendu scientifique, malgré les apparences, n'échappe pas aux complexités de la communication humaine.