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Gladys Ambort, Brisée. De la fin de mon adolescence dans une cellule d'isolement, Labor et Fides, Genève 2010, 204 p.
Docteure ès Lettres de l'Université de Genève, l'autrice, à la demande des professeurs qui dirigent son travail de doctorat sur les relations interpersonnelles de pouvoir, se met à étudier sa propre expérience de prisonnière politique en Argentine. En effet, adolescente encore, à l'âge de 17 ans à peine, membre d'un mouvement militant de gauche, elle est arrêtée et incarcérée. D'abord sous le régime du gouvernement de María Estela Martínez de Perón, qui instaure un état de siège en 1974, puis sous celui de la junte militaire qui lui succède. Pendant trois ans, elle ira de prison en prison et vivra même, âgée d'un peu plus de 18 ans, une période d'isolement total, pendant laquelle « quelque chose se brisa en elle ». Ce quelque chose qu'elle mettra des années à cerner.
En brillante intellectuelle, elle a étudié moult auteurs ayant vécu, comme elle, la solitude et l'isolement. Citant Hannah Arendt, elle souligne la différence qu'il y a entre isolement et solitude. Cette philosophe s'est basée sur les écrits d'Epictète, l'esclave grec émancipé, pour opérer également une distinction entre solitude et vie solitaire. La jeune adolescente, que l'autrice fait revivre, vécut pendant sa période d'isolement, la solitude la plus terrible qui soit. Elle assista ainsi à un effondrement mental total, avec des défenses internes si fragiles qu'elle ne parvenait plus à émettre le moindre jugement, à imaginer même l'existence réelle de gens, d'un monde, d'un temps ou d'un espace quelconque, en dehors de son petit carré de cellule.
Et puis, au bout de trois ans, elle voit son nom sur une liste : elle fait partie d'un convoi exilé à l'étranger. Sa sortie, ignorée totalement par ses camarades de prison, militantes de gauche comme elle qui ne lui témoignent aucun signe d'amitié, la plonge encore plus dans le vide. Le mutisme de celles qu'elle considère vraiment comme des camarades l'enveloppe et l'annihile totalement.
La France lui octroie l'asile politique et le HCR paye son billet d'avion. L'accueil en France est chaleureux mais la peur et l'incertitude qui l'habitent ne lui laissent aucun repos. Elle continue à se sentir vide, sans image d'elle-même, sans contenu, comme morte dans son intérieur. Pendant des années, elle souffre de ne pas pouvoir « être » et de ne pas pouvoir expliquer pourquoi.
Aujourd'hui encore, trente années plus tard, il lui semble toujours qu'elle ne peut transmettre ce « pourquoi » clairement, qu'elle a laissé une partie d'elle-même dans l'ombre des prisons. Qu'elle ne se possède plus... Quelque chose s'est cassé en elle. Et pourtant, elle a dû réapprendre à vivre. La littérature a été une bouée de sauvetage, certains auteurs écrivant ce qu'elle ne savait expliquer... Et puis, un jour, elle est devenue mère et c'est à son fils, David Alexandre, qui aura bientôt 17 ans, qu'elle dédie ce livre bouleversant.