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Analphabète jusqu’à l’âge de seize ans, Luiz Amorim est boucher de profession. Mais quand il vend sa viande, il donne aussi des livres. Et travaille à offrir un accès gratuit à la lecture au plus grand nombre.
DE MARX À PLATON
L’histoire de Luiz Amorim a tout d’un conte social brésilien de la fin des années 1970. Elle pourrait débuter ainsi: «Il était une fois un enfant pauvre de Salvador de Bahia qui quitta sa terre natale avec sa mère et ses frères et soeurs pour aller s’installer à Brasilia ». Fondée en 1960, la toute récente capitale cristallisait à cette époque les espoirs d’une vie meilleure pour des millions de gens modestes, en particulier ceux venus des terres désolées du nord-est du pays. «Ma mère était cheffe de famille et a dû travailler comme employée domestique, se souvient Luiz Amorim. Moi-même, je devais travailler.» Obligé de négliger l’école pour subvenir aux besoins de sa famille, le gamin multiplie les petits boulots comme vendeur de glaces ou cireur de chaussures. Il finit par être embauché, à quatorze ans, comme apprenti dans une boucherie. Avec un rêve secret, nourri par son absence de scolarité: «Je voulais apprendre à lire!». A seize ans, il s’attelle à la tâche en autodidacte en utilisant les journaux et magazines qui lui tombent sous la main. «J’ai lu mon premier livre deux ans plus tard, assure-t-il. C’était Le Capital de Karl Marx. J’ai enchaîné avec Platon et Aristote, puis Dostoïevski et bien d’autres.» Ce sont ses premiers livres, une dizaine au total, qu’il disposera en 1994 sur une étagère au-dessus de la caisse de la boucherie. Sa boucherie. Car à force de travail et après des années passées à économiser, Luiz Amorim finit par reprendre le commerce. L’ancien apprenti devient alors un patron qui «aime passionnément» son métier et dont l’appétit pour les livres paraît également insatiable. Avec, tout de même, une attirance pour un certain type de lectures.
SE QUESTIONNER SUR LE MONDE
«Dès le début, j’ai eu une passion pour la philosophie, en particulier les philosophes grecs, souligne-t-il. En fait, j’ai découvert le monde et sa diversité à travers la lecture. Et j’ai lu, depuis, des sociologues, des anthropologues, des philosophes et, de manière générale, des auteurs qui nous poussent à nous questionner sur le monde qui nous entoure.» De quoi l’amener, lui aussi, à s’interroger: «Qu’est-ce que je peux faire à mon niveau pour aider le plus de gens possible à lire?». «L’idée du projet actuel est venue lorsque des clients m’ont demandé s’ils pouvaient m’emprunter des livres qui se trouvaient sur l’étagère, assure Luiz Amorim. En me les restituant, ils en ont apporté d’autres et j’ai dû gérer tous ces livres.»D’autant que, face au nombre croissant d’ouvrages à l’extérieur et à l’intérieur de son commerce, les services d’hygiène ont fait une visite d’inspection. «L’agent avait le choix: ou trouver cette initiative sympathique et nous conseiller pour nous conformer aux règles sanitaires; ou faire preuve d’autoritarisme en l’interdisant faute d’argumentation. » C’est la deuxième option qui a prévalu. Malgré le soutien de la presse locale, alertée par les habitants du quartier, Luiz Amorim a dû vider sa boutique, louer un hangar en urgence pour stocker les livres et réfléchir. Dans un premier temps, le local a fonctionné comme une bibliothèque communautaire: on pouvait y emprunter des livres gratuitement, sans inscription ni fiche de prêt, sans même devoir décliner son identité. Et les rendre plus tard sans frais avec une seule obligation «morale»: en prendre soin. Le hangar, aujourd’hui fermé au public, sert désormais à stocker près de 45’000 livres.
37 ARRÊTS DE BUS
«Pour beaucoup, cette initiative relevait de l’utopie, admet Luiz. Mais pour moi, il s’agissait simplement de réaliser un rêve et d’exercer ma citoyenneté. » S’il a été soutenu par ses proches et de nombreux clients et amis, et plus tard par quelques sponsors (modestes et discrets), Luiz Amorim a aussi essuyé des railleries. «On disait souvent: ‘Un boucher culturel? Cet homme est fou!’ Mais cette réaction est assez logique dans un pays encore rempli de préjugés où l’on n’attend pas d’un travailleur manuel une démarche intellectuelle ou culturelle », poursuit-il. Pas de quoi freiner sa détermination pour autant. C’est alors que naît un projet dont Luiz Amorim n’avait pas imaginé l’ampleur. «Je me suis dit que les personnes les plus humbles prenaient les transports en commun et que c’était justement à elles qu’il fallait s’adresser en priorité.» D’où l’idée de fabriquer et d’installer des étagères dans les arrêts de bus situés sur une avenue proche de la boucherie. Le projet «Arrêt culturel – Bibliothèque populaire» débute en juin 2007 avec l’installation d’étagères dans trois arrêts de bus. Quelques années plus tard, 37 arrêts sont autant de minibibliothèques et deviennent, pour certains, des lieux d’espoir pour se construire une vie meilleure. C’est ce qu’espère Eliane Souza da Silva. Etudiante en troisième année de biologie, cette jeune femme de 22 ans, elle aussi fille d’une employée domestique, assure que sans les livres scolaires et techniques trouvés gratuitement sur les étagères des arrêts de bus, elle n’aurait tout simplement pas pu étudier. «Les études à l’université, les livres surtout, coûtent très cher, explique-t-elle. Mais grâce à cette initiative, j’ai toujours trouvé les manuels dont j’avais besoin. Et je sais que beaucoup de personnes sont dans mon cas.»
ACCÈS À LA CONNAISSANCE
«Les livres scolaires et techniques représentent environ la moitié des ouvrages qui circulent, détaille Luiz Amorim. Au début cela m’a surpris, car l’idée était de faciliter la diffusion de la littérature. Mais au fond, l’objectif reste le même: faciliter l’accès à la connaissance dans une société où les élites politiques et économiques ne font rien pour permettre aux plus humbles de former leur conscience.» Avec en filigrane un postulat fondamental: «Si l’on fait confiance à l’autre, il vous le rendra. Dans ce cas précis, il s’agit de croire que les livres seront respectés». Beaucoup ont tenté de dissuader le boucher. «Les livres vont être brûlés, abîmés, volés... La pluie va les détériorer, personne ne va les rendre... Mais rien de cela n’est arrivé, affirme Luiz. Au contraire. » Une satisfaction même si, pour lui, l’essentiel est ailleurs. «Je préfère qu’un livre dure un an mais qu’il soit lu par dix personnes plutôt qu’il dure dix ans et soit lu par une seule personne! »
PAYÉS POUR LIRE
Aujourd’hui, le boucher estime le nombre de livres en circulation à 100’000 environ entre le hangar et les arrêts de bus qu’il réapprovisionne chaque jour avec son vieux combi Volkswagen. Des tournées que Luiz Amorim effectue généralement avec Edivaldo, l’un de ses employés. Elles consistent à ranger et remplir les étagères de livres, sans classement aucun, «par manque de temps». «Je suis boucher et seulement ça, insiste Luiz Amorim. Ce que je fais est un simple acte citoyen.» Poussant sans relâche ses proches et ses clients à lire, Luiz Amorim assure bouquiner deux heures par jour. Il motive financièrement ses deux employés à faire de même. «Pour un livre, on doit faire une fiche de lecture complète comprenant un résumé et un commentaire personnel, explique Edivaldo, employé depuis huit ans. Ensuite, il nous pose plein de questions. C’est du travail, mais la prime est de 250 réaux (44 CHF)* par livre! » Au fait, que lit Luiz Amorim en ce moment? Le Banquet de Platon, sourit-il. Un titre logique pour un homme dont la double mission est de nourrir le corps et l’esprit de ses contemporains.
Jean-Claude Gerez
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