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Toute sa vie, Klee a été tenu par les critiques d’art à un rôle qui - s’il avait quelque chose de flatteur au départ – lui est bientôt devenu pénible, voire préjudiciable. A l’époque de la Première Guerre mondiale, il passe en effet auprès de ses premiers admirateurs pour un artiste au talent hors du commun et un rêveur éthéré. En 1918, l’écrivain et critique d’art Theodor Däubler le dit d’ailleurs « ineffablement différent de tous les créateurs doués de notre temps ». Un autoportrait daté de 1919 et intitulé Méditation, dans lequel il se représente les yeux fermés et sans oreilles, illustre cette distance au monde et démontre que Klee s’est volontiers prêté à ce rôle de visionnaire introspectif à l’origine.
La même année – comme pour attester publiquement cette réputation – il illustre une pleine page des Münchner Blätter für Dichtung und Graphik d’une lithographie réalisée d’après ce portrait (CR III, no 2176). Lorsque la perspective d’un poste de professeur lui est offerte pour la première fois, en juin 1919 à l’Académie des Beaux- Arts de Stuttgart, les adversaires de Klee parviennent à empêcher sa nomination précisément parce qu’ils retournent cette image contre lui, avançant qu’un rêveur tel que lui est absolument incapable d’assurer un enseignement. Rien d’étonnant par conséquent à ce que la nomination de Klee au Bauhaus, comme le raconte le peintre Oskar Schlemmer à son ami Otto Meyer- Amden en 1921, ait suscité « un grand nombre de hochements de tête », l’artiste étant considéré « comme un représentant de l’art pour l’art, insouciant de tout objectif ».
Au départ, l’artiste lui-même contribue à cette mystification. En mai 1920, il rédige un court texte manuscrit pour sa grande rétrospective à la Galerie Goltz de Munich, reproduit en facsimilé dans le périodique Ararat (I, 1920) et souvent cité depuis : « Ici-bas je ne suis pas du tout saisissable. Car j’habite aussi bien chez les morts que chez les non-nés. Un peu plus près du coeur de la création qu’il est d’usage. Mais loin d’en être assez proche encore. » Le fait que ces mots soient inscrits sur la pierre tombale de Klee, au cimetière Schosshalden de Berne, témoigne – au-delà même de sa propre mort – de la pérennité de cette mise en scène voulue par l’artiste. Les monographies de Hermann von Wedderkop (1920), Leopold Zahn (1920) et Wilhelm Hausenstein (1921) ont fait le reste pour conforter cette image d’un artiste détaché de la réalité. Dans Paul Klee. Leben, Werk, Geist, Zahn va même jusqu’à comparer Klee à Lao Tseu. Rien là de surprenant puisque les deux premières monographies citées, parues en 1920, avaient été commandées par des marchands d’art et rédigées par des admirateurs avoués de son oeuvre, qui étayèrent une bonne part de leurs interprétations grâce aux représentations que l’artiste avait lui-même orchestrées. A Zahn et Hausenstein, Klee fournit même des extraits de son journal afin de renforcer cette image dans l’opinion publique.
Ce n’est qu’au début des années 1920 qu’il essaie de corriger cette réception en se présentant comme un ardent défenseur des tendances contemporaines de l’avant-garde. Il ne réussit cependant pas même au Bauhaus à se débarrasser de cette réputation de « peintre-individualiste insolite ». Une caricature d’Ernst Kállai, publiée dans un numéro du périodique Bauhaus de 1928/1929, figure ainsi Klee en Bouddha lévitant au-dessus de l’école, flanqué de deux élèves prosternés devant lui. Ses élèves estimaient certes que ses cours étaient précis, mais les décrivaient eux aussi comme une « oeuvre d’art en soi ». L’une d’entre eux, Helene Schmidt-Nonne, l’évoque en ces termes : « L e plan du cours avait parfois la consonance d’une formule de mathématicien ou de physicien mais, en fait, c’était de la poésie pure. » En 1957, soit dix-sept ans après la mort de Klee, son fils Felix publia une première édition du journal rédigé par l’artiste sous la forme d’une mise en scène littéraire de sa propre existence, qu’il destinait sciemment à une publication ultérieure.
Ce n’est qu’en 1979, avec la publication en deux volumes de la correspondance de l’artiste par ce même fils, qu’il est finalement devenu possible de comprendre la figure historique de Klee dans le contexte de son temps, et d’en finir ainsi avec cette légende d’un créateur autonome, évoluant à l’écart des grands courants artistiques et des « – ismes » qui les accompagnent. Depuis 1979, date de commémoration du centenaire de la naissance de l’artiste, la personne et l’oeuvre de Klee font par conséquent l’objet d’une réception fondamentalement nouvelle dans le domaine de la recherche scientifique. Cet anniversaire constitue le point de départ d’une analyse inédite de son travail dans les milieux de l’histoire de l’art, en particulier grâce à la publication de ses lettres et de trois catalogues chronologiques complémentaires des expositions de Munich (L’oeuvre de jeunesse 1883-1922), Cologne (L’oeuvre des années 1919-1933)et Berne (L’oeuvre tardive 1937-1940). C’est essentiellement à Otto Karl Werckmeister que l’on doit ce tournant « de l’exégèse à la critique historique », celui-ci ayant substitué à l’image du rêveur tout à fait insaisissable « ici-bas » celle d’un stratège capable de s’adapter aux circonstances et soucieux de son avancement matériel.
La confrontation scientifique avec l’oeuvre complexe de Klee a par la suite pris une dimension exceptionnelle. Rares sont en effet les artistes modernes dont l’oeuvre a fait et continue de faire l’objet d’une étude de cette ampleur. L’une des conditions déterminantes de cette évolution a été l’élaboration progressive du Centre de recherches né de la Fondation Paul Klee, créé en 1947 à Berne. Ce centre, qui réunit depuis le début des années 1970 un fonds spécial d’archives, a établi le catalogue raisonné des près de 9500 oeuvres de Paul Klee, mettant ainsi à la disposition des chercheurs, des artistes et des commissaires d’expositions une vaste documentation.
Les débuts de Klee à Munich : une vocation de caricaturiste
Après avoir terminé ses « examens de maturité » – autrement dit son baccalauréat – Klee choisit de faire ses études à Munich, qui était alors le centre artistique le plus vivant d’Europe après Paris. En octobre 1898, il se présente devant le directeur de l’Académie locale des Beaux-Arts, Ludwig von Löfftz, armé d’une série de paysages dessinés au cours de ses dernières années de scolarité à Berne. Löfftz s’empresse cependant de le renvoyer puisque, pour être admis à l’Académie, les candidats doivent apporter la preuve d’un apprentissage du nu. Klee s’inscrit donc dès ce même mois d’octobre à l’école privée de dessin de Heinrich Knirr, bien décidé à se préparer à l’examen de l’Académie en bonne et due forme. Il s’éloigne très vite de ses dessins scolaires, allant jusqu’à dire en novembre 1898 : « Mes paysages pourraient être l’oeuvre d’une bonne femme. » Dans le cadre de cette évolution, il n’épargne que les caricatures de ses années d’école, qu’il juge encore « tout à fait originales et modernes » (Lettres I, 28).
Lieu d’édition de plusieurs périodiques satiriques comme les Fliegende Blätter, Simplicissimus et Jugend, Munich était un centre important de l’art humoristique. Dans l’espoir de pouvoir travailler pour l’une de ces revues, Klee avait arraché et emmené avec lui les meilleures caricatures de ses cahiers d’école pour en faire un dossier de candidature. Le 28 novembre 1898, il écrit à ce sujet à son ami bernois de jeunesse, Hans Bloesch : « Sais-tu ce que je veux devenir provisoirement : un peintre ? Non ! Un simple dessinateur. Mais un dessinateur mordant. Je veux rendre l’humanité ridicule, pas moins. » En octobre 1900, il débute par ailleurs un bref apprentissage auprès de Franz Stuck, qui lui conseille de soumettre ses dessins à la rédaction de la Jugend.
Klee doit cependant vite se résoudre à un nouvel échec, qu’il commente sans coquetterie : « L a Jugend n’a rien voulu savoir de moi. » (Journal, 54) A l’automne 1905, il tente encore sa chance auprès du Simplicissimus, où ses dessins sont également refusés. Ses ambitions d’alors se reflètent cependant dans les dix gravures satiriques des Inventionen (1903-1905), avec lesquelles il fait finalement sa première apparition publique à l’exposition munichoise de la Sécession, en 1906. Pour marquer le début de son oeuvre et de la carrière de caricaturiste à laquelle il aspire, il les intitule Opus I.
Extrait de "Paul Klee " de Régine Bonnefoit Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes