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Les drogues peuvent représenter un instrument de contrôle puissant au service d’un système politique ou social en place. Une étude s’est penchée sur l’utilisation d’alcool et de psychotropes dans la culture des Andes précolombiennes.
Dans toute société, les personnes au pouvoir souhaitent créer un système politique que chaque membre de cette société soit heureux de soutenir par son effort. La manière dont cela s’est réalisé chez les peuples précolombiens et les moyens utilisés par le pouvoir pour se consolider font l’objet d’une étude financée par le Social Sciences and Humanities Research Council of Canada, la National Geographic Society, le Royal Ontario Museum et le Centre for Archaeology de l’Université de Toronto.
A tout moment dans leur histoire, les substances psychoactives sont utilisées comme un moyen de soutenir la consolidation du pouvoir politique ou social
Les historiens distinguent trois moments principaux dans le développement de la culture des peuples andins précolombiens: une Période formative (900-300 avant J.-C.), un Horizon moyen (600-1000 après J.-C.) et un Horizon tardif (1450-1532 après J.-C.). A tout moment dans leur histoire (comme c’est également le cas dans de nombreuses autres cultures), les substances psychoactives sont utilisées comme un moyen de soutenir la consolidation du pouvoir politique ou social. Cela s’est toutefois produit de manière différente au cours des trois périodes. Au cours de la Période formative, l’utilisation d’hallucinogènes a principalement soutenu des stratégies politiques d’exclusion, tandis qu’à l’Horizon tardif, les dirigeants incas ont proposé une consommation massive d’alcool pour initier des stratégies corporatives.
En particulier, les données issues de l’archéobotanique suggèrent une utilisation combinée particulière de substances psychotropes comme stratégie politique nouvelle par la population Wari.
Des psychotropes à l’alcool
En effet, les sociétés de petite taille, comme celles de la Période formative, présentent généralement des hiérarchies sociales en devenir au sein desquelles l’accès privilégié au monde des esprits est réservé à un leader. Dans les sociétés plus complexes, au contraire, des stratégies corporatives sont nécessaires pour coordonner l’action collective. Dans le premier cas, les hallucinogènes sont les alliés du pouvoir politique. En effet, leur usage n’est pas à la portée de tout le monde: des connaissances spécialisées sont nécessaires pour se les procurer, les préparer et les consommer en toute sécurité. Seules celles et ceux qui disposent de ces connaissances peuvent réguler leur consommation, la limiter et s’assurer ainsi un rôle influent dans la machine politique. En revanche, à l’Horizon tardif, la consommation généralisée de boissons alcoolisées produites en masse offre une expérience collective d’altération de la conscience. Cette consommation se produit lors de festivals, de rituels et d’autres événements communautaires, en vue d’une plus grande cohésion sociale. L’empire inca de l’Horizon tardif organise des festivals où l’on consomme de grandes quantités de «chicha» (boisson alcoolisée andine) à base de maïs. Les hallucinogènes, bien que toujours consommés, ne sont plus un élément important du processus politique à l’Horizon tardif.
Du personnel au collectif
Entre ces deux périodes, l’Etat Wari de l’Horizon moyen privilégie quant à lui les banquets à plus petite échelle. Les données paléobotaniques de cette première étude de la région, menée sur l’avant-poste Wari de Quilcapampa, suggèrent qu’à cette époque, un hallucinogène nommé vilca était ajouté à l’alcool, chicha, lors des fêtes, de manière inédite jusque-là. Les fouilles ont permis de retrouver des graines de vilca, probablement importées, en association directe avec de grandes quantités d’une substance utilisée pour créer de la bière lors d’une fête organisée peu avant l’abandon du site. L’hallucinogène était auparavant uniquement fumé ou inhalé par des personnalités influentes lors de pratiques rituelles pour permettre un voyage personnel dans le monde des esprits, comme en témoignent les nombreux kits personnels retrouvés. Ces effets disparaissent si la vilca est prise par voie orale, sauf si elle est associée à une substance qui bloque ces inhibiteurs. C’est le cas de la vilca prise à Quilcapampa.
La combinaison d’un hallucinogène avec l’alcool a donc modifié l’expérience des deux substances psychoactives et fourni aux chefs wari une stratégie de pouvoir très utile pour les relations patrons-clients pendant les festivals. L’ajout de vilca à la chicha permettait de canaliser ses effets psychotropes vers une expérience plus collective, car cette consommation par voie orale plutôt que par inhalation induit des effets psychotropes moins puissants et moins aigus. Les effets deviennent ainsi plus faibles, mais aussi plus durables. Les preuves recueillies à Quilcapampa suggèrent qu’à cet endroit, peut-être pour la première fois dans les Andes, la consommation de vilca ne se limitait donc pas aux chefs spirituels.
Un·e hôte qui fournit de l’alcool et de la nourriture à ses invité·e·s renforce la relation patron-client
Les fêtes wari sont très importantes pour créer des liens hiérarchiques au sein des groupes et entre ceux-ci. Un·e hôte qui fournit de l’alcool et de la nourriture à ses invité·e·s renforce la relation patron-client, créant une dette qui confirme sa position sociale élevée. A Quilcapampa, les invité·e·s qui consomment des aliments liés aux Wari pendant les festivals se voient offrir de l’alcool infusé de vilca, qui les guide vers un royaume spirituel magique. Cependant, cette expérience ne peut être répétée par les invité·e·s, qui n’ont pas accès aux graines de vilca importées depuis la côte orientale et ne savent pas comment la boisson est préparée. L’infusion de vilca a donc une double fonction: elle rassemble les gens dans une expérience psychotrope partagée, tout en renforçant la position privilégiée des chefs wari dans la hiérarchie. Cette boisson consommée en commun représente donc un puissant instrument de gouvernance Wari.
A mesure que les sociétés gagnent en taille et en complexité, les dirigeants doivent être capables de coordonner l’action collective, mais aussi de construire et maintenir le statut élevé nécessaire à une telle coordination. C’est pourquoi des stratégies politiques corporatistes efficaces prévalent souvent au cours de l’histoire, sans être toujours clairement définies dans leur mise en œuvre. L’une d’entre elles a pu être un changement dans l’induction d’états modifiés de conscience, concomitant à l’évolution de la société andine de la Période formative à l’Horizon moyen.
Notre experte Marta Fumi est doctorante en littérature italienne à l’Université de Fribourg, avec un projet de recherche sur le théâtre de la Renaissance. Elle a étudié à l’Université Catholique de Milan et à l’Université Ca’ Foscari de Venise. Elle est passionnée par les civilisations anciennes. L’étude «Hallucinogens, alcohol and shifting leadership strategies in the ancient Peruvian Andes» de Matthew E. Biwer, Willy Yépez Álvarez, Stefanie L. Bautista et Justin Jennings, sur laquelle s’appuie cet article, a été publiée dans la revue Antiquity de la Cambridge University Press en 2022.
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