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Alors tout allait se terminer ainsi, dans une sorte de cauchemar éveillé, totalement surréaliste ?
Hébété, Luigi fixait le tableau qui lui faisait face. Une toile recouverte d’une peinture d’un jaune vif. Une œuvre abstraite qu’il avait choisie quelques mois plus tôt pour décorer sa chambre. Un fil noir traversait le tableau dans sa longueur. Des taches rouges et noirs posées sur le fil, des traits noirs… La vue de ce tableau lui donna soudain la nausée. Il voyait dans ses taches colorées comme un fil de fer barbelé maculé de gouttes de sang. Et ce jaune, ce jaune lui transperçait le cerveau comme des milliers d’éclairs foudroyants… D’un geste brusque, il se leva, arracha la toile du mur, la piétina et la laissa sur le sol, tournée à l’envers. Il retourna dos contre le mur et se laissa choir lentement sur le sol. Pourquoi s’était-il comporté de manière aussi irresponsable ? Pourquoi n’avait-il pas écouté les ordres du gouvernement, ni les conseils de ses parents ?Coupable, voilà ce qu’il était, l’unique coupable dans le drame qui se jouait depuis quelques heures, pour lui et sa famille.
Il n’arrivait plus à soutenir le regard de sa mère. Elle avait essayé de l’embrasser, de le serrer contre elle, mais il n’avait pas pu supporter ses marques d’affection. Il lui avait doucement demandé de le laisser seul. Elle avait donc quitté sa chambre résignée. Il ne supportait pas non plus d’entendre les pleurs de Nina, sa petite sœur de onze ans. Oh, ses pleurs, il ne les entendait pas vraiment à vrai dire, car Nina se trouvait dans sa chambre, à l’autre bout de l’appartement. Il imaginait plutôt entendre ses pleurs et voir son visage décomposé par le chagrin…
Il était donc assis sur le sol, le dos appuyé dans un coin de sa chambre. Depuis combien de temps ? Une heure, deux ? Le temps n’existait plus de toute manière. Pour Luigi, le temps s’était arrêté quand l’ambulance était venue chercher son père. Son regard était maintenant absorbé par un rais de lumière qui passait à travers les persiennes. Il essayait de rassembler ses idées, mais ne pouvait que fixer les petites poussières en suspension dans la lumière jaune… Tout redeviendrait poussière…
Son père était en train de mourir, sans doute en proie à une grande souffrance, dans un hôpital dépassé par la pandémie. En moins de trois semaines, le virus avait dicté sa loi, imposé ses règles, tout détruit sur son passage, les personnes comme le système. Il se foutait totalement de la souffrance qu’il infligeait à ses victimes. Il se contentait de semer la terreur discrètement. Invisible, inodore, imperceptible, silencieux…
Le père de Luigi, allait donc d’ici à quelques heures. Peu importait qu’il n’ait été âgé que d’une soixantaine d’années, qu’il ait toujours eu une bonne santé, se montrant soucieux de sa forme. Peu importe, le virus avait quand même gagné… Il mourrait seul, loin de l’amour des siens, sans autre présence que celles, furtives, des soignants exténués, débordés par la situation de crise.
Un peu plus tôt dans la journée, ils avaient été autorisés à dire au revoir à ce père et mari attentionné. En quelques secondes, à tour de rôle, par le biais de l’ I phone d’une infirmière qui avait mis le haut-parleur près du lit du mourant. Le jeune homme avait pu voir le mur jaune citron de la chambre d’hôpital, puis le lit, les machines, les tuyaux et enfin Mario. Ses yeux étaient clos, son visage calme, détendu. Était-il encore là ? Entendrait-il une dernière fois les voix des êtres aimés… ? Dans l’urgence, Luigi avait alors exprimé en pleurant, comme l’enfant qu’il était encore un peu, ses regrets. Entre deux sanglots, il avait ensuite demandé pardon pour ses actes inconséquents… Il savait que son père, l’âme de son père, lui pardonnait tout. Et cette idée appesantissait encore sa culpabilité.
Maintenant, on attendait le téléphone qui annoncerait le décès.
La suite allait être très difficile. Luigi et sa famille le savaient.
On en avait parlé au téléjournal. Depuis une semaine, les morts se succédaient à une vitesse inimaginable. Il avait fallu employer les grands moyens. Des camions militaires emportaient des dizaines et des dizaines de cadavres loin des hôpitaux. Ces trajets s’effectuaient de nuit, le plus discrètement possible, pour éviter de traumatiser davantage une population sous tension permanente. Dans une autre région, loin des villes, on procédait à des incinérations à la chaîne. Il n’y avait pas de temps ni d’espace pour des cérémonies, ni même pour un simple recueillement. La seule chose qui comptait, c’était d’éliminer au plus vite les corps, pour tenter d’éliminer par là-même le virus,
Luigi arriverait-il à se pardonner à lui-même ? Rien n’était moins sûr. Il était bien conscient qu’il devrait vivre avec ça jour après jour. Il sentait las, vieilli de plusieurs décennies en trois semaines seulement… On se croit immortel quand on a dix-neuf ans, c’était bien là sa seule excuse.
Luigi avait entendu les directives des dirigeants, l’annonce du confinement à venir. Il avait même suivi les évènements à travers les médias, lorsque le virus avait fait son apparition dans un pays à l’autre bout du monde… Mais justement, c’était loin, très loin géographiquement de lui, très loin aussi des préoccupations de sa jeune vie. Il en avait donc rigolé avec ses potes. De toute façon, cette maladie semblait ne s’en prendre qu’aux personnes vieillissantes.
Ils avaient continué de se voir aussi longtemps que possible. Une fête d’anniversaire, des sorties en boîtes, un match de foot. On avait bu, on avait ri, ignorant totalement que l’ennemi poursuivait son œuvre meurtrière…
Ses parents lui avaient demandé à plusieurs reprises de suivre les injonctions des dirigeants à rester chez soi. Il leur avait ri au nez et avait continué à sortir, à fêter, jusqu’à ce matin où il s’était retrouvé incapable de se lever. Pris d’une forte fièvre, d’une toux sèche, on avait alors compris qu’il était porteur du virus. On avait appelé le médecin. Ce dernier avait dit qu’il devait se mettre en quarantaine, ainsi que les autres membres de sa famille. Il devait rester confiné dans sa chambre, le plus éloigné possible de Nina et de ses parents. Il s’était plié aux consignes, avant tout parce qu’il n’était plus en état de faire autrement. Sa mère déposait des plateaux repas derrière sa porte. Elle essayait d’échanger avec lui, mais il n’avait pas envie de communiquer, replié sur lui-même et centré sur sa personne. Alors il répondait vaguement, d’une voix agressive. Et puis la fièvre était retombée. Il s’était senti mieux assez vite. C’est son père qui s’était mis à tousser et à ressentir les mêmes symptômes que Luigi. Sauf que dans son cas, la situation s’était dégradée en moins de vingt-quatre heures.
Le jeune homme était maintenant couché sur le dos, les yeux fermés. Plus de rais de soleil, c’était le soir. On attendait toujours ce maudit coup de téléphone. On l’espérait puisque l’issue était certaine. Mais cette attente devenait interminable. Luigi avait refusé de rejoindre sa mère et sa sœur au salon et de partager un repas avec elles. Il se sentait minable.
Il se souvint alors de cette nouvelle d’Edgar Alan Poe qu’on avait étudiée au collège. « Le Masque de la mort rouge ». Cela parlait d’un homme qui avait délibérément transmis la peste à d’autres personnes. Pour cela, l’homme qui portait un vêtement maculé de sang s’était invité à une soirée masquée, afin de répandre le mal parmi les nombreux convives.
Luigi se dit que le jaune était la couleur qui définissait le mieux sa nausée et le dégoût qu’il ressentait vis-à-vis de lui-même. Un jaune vif, éblouissant comme les rayons de feu d’un soleil prêt à tout brûler sur son passage… Un jaune vitreux évoquant les yeux de la mort.
Texte écrit par Francine H. le 8 avril 2020.