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Une première ascension en Patagonie (le Tronador, 3471 m.) 1934
Par le Dr F. Machen.
Lorsque, par une belle soirée d' automne, après avoir traverse les déserts de la Patagonie, le train dépose ses passagers sur les rives du Nahuel-Huapi, c' est un cri d' admiration. Le voyageur reste saisi devant le spectacle qui s' offre à lui.
Dans les eaux limpides, couleur saphir, du grand lac se reflètent les sombres forêts et les montagnes saupoudrées de neige fraîche qui sertissent ce joyau. Et, dominant cette féerie, un diamant étincelant: le Tronador, le plus haut sommet de la région.
L' altitude de cette montagne — 3471 m. n' est que la moitié de celle du géant des Andes, l' Aconcagua ( 6834 m ). Ce dernier commande la route qui conduit de Mendoza au Chili, et son ascension a été effectuée pour la première fois, il y une quarantaine d' années environ, par l' Anglais Conway, accompagné du guide valaisan Zurbriggen.
Le nom de Tronador, ou Mont Tonnant, a été donne à cette sommité de Patagonie par les indigènes, à cause du bruit que font les avalanches qui, à l' époque de la fonte des neiges, se détachent sans cesse de ses flancs glacés pour tomber dans les sombres précipices et ravins qui l' entourent.
De loin, il rappelle un peu par sa forme le Mont Blanc. Son sommet présente trois pics: le pic argentin, le pic chilien et entre eux le pic principal, le plus élevé. Ce dernier est recouvert d' une calotte de glace. Plusieurs glaciers en descendent, tant du côté argentin que du côté chilien.
Jusqu' à il y a peu d' années, l'on avait cru que cette montagne était un ancien volcan. Il n' en est rien. Ses assises sont de granit, et parmi les couches de celui-ci il en est qui contiennent du cuivre et sont en pleine décomposition, d' où la couleur verdâtre des eaux qui en proviennent et qui, découlant du Glacier Frias, parviennent au petit lac de même nom, le « lac d' absinthe » comme on l' a aussi appelé à cause de sa couleur.
Ce lac que nous avons parcouru dans toute sa longueur en 1932, est encaissé entre des parois de rochers hautes de plusieurs centaines de mètres. Son écho se répète plusieurs fois. Par un étroit chenal qui n' est pas navigable, il se déverse dans le Nahuel-Huapi et là, durant des centaines de mètres, l'on perçoit dans l' eau bleue le sillage vert absinthe.
La plus belle vue du Tronador est celle que l'on a devant soi à « Casa Pangue », le premier poste de gendarmerie chilien. De là, en quelques heures, chevauchant dans le lit du Rio Peulla — ce que nous avons fait — l'on arrive au pied du Glacier de Pangue, célèbre par la forêt séculaire qui recouvre sa moraine centrale et la suit dans sa marche descendante. Des géologues et des botanistes sont venus depuis les Etats-Unis et l' Europe pour l' étudier. Au pied même du glacier une grotte, d' où sort en bouillonnant l' une des sources du Rio Peulla. Ce dernier, à quelques dizaines de kilomètres plus loin, se jette dans le Lac de Todos los Santos. Au sud du massif du Tronador, au milieu de forêts impénétrables, le sentier de Bariloche, perdu et retrouvé au cours des derniers siècles, et par lequel, partis des rives du Pacifique, passèrent les premiers habitants de cette région de la Patagonie. On se figure aisément la terreur de ces primitifs en entendant le fracas des avalanches. De là leur idée que le génie malfaisant — le Gualichu — résidait dans cette montagne et la crainte qu' elle leur inspirait. Cela explique aussi, en partie, pourquoi elle est restée si longtemps inviolée. Une autre cause est son isolement au milieu de forêts millénaires, dans une contrée au sol très mouvementé et encore à peine connue.
Depuis de longues années, des alpinistes expérimentés s' efforcèrent d' at le sommet du Tronador; nous ne citerons qu' un seul nom, celui du Dr Frédéric Reichert, professeur de chimie à l' université de Buenos-Ayres, qui passe régulièrement ses vacances dans une propriété qu' il possède sur les bords du Lac de Todos los Santos. Ses diverses tentatives qui eurent lieu en 1909, 1911, 1922, 1928 et 1931 démontrent sa rare persévérance. Elles lui ont valu le titre de membre honoraire du Club andin de Bariloche, fondé il y a quatre ans.
C' était à un autre membre de cette association, M. German Claussen, qu' il appartenait, le 29 janvier 1934, de fouler le premier le sommet du Tronador. Son expédition dura onze jours.
Quittant Bariloche — le seul village de la région — le 25 au matin, partie à cheval, partie à pied ou en canot, pour la traversée des Lacs Gutierrez et Escondido, il parvint le 27 au soir au pied même du massif du Tronador. Le jour suivant, il le passa à attendre le Dr Neumeyer de Bariloche, également très bon alpiniste, qui devait le rejoindre. Ne le voyant pas paraître et le temps étant très favorable, il se décida à tenter seul l' ascension. Un changement brusque des conditions atmosphériques, comme c' est souvent le cas dans cette contrée, pouvait survenir et compromettre le résultat de l' expédition. Les événements lui donnèrent raison. Il quitta le campement le 29 janvier à 4 heures et sans difficultés atteignit à 10 heures et demie le petit col qui unit le pic argentin au pic principal. Après un temps de repos, ajustant ses crampons et s' aidant du piolet, il parvint vers 15 heures sur le promontoire sud-est du pic principal. En face de lui se dressait une paroi de rocher coiffée de la calotte de glace jusqu' alors inviolée. La base de la paroi de rocher était reliée au promontoire, sur lequel il se trouvait par une arête de glace, passage très scabreux, difficile pour un homme seul. Il hésita un instant, puis, hardiment, se mit à tailler des marches dans la « glatteis », arrivant finalement après bien des efforts à la calotte qu' il gravit de la même manière, atteignant enfin au sommet ( 3471 m .) par un beau clair de lune, à 22 heures.
D' un côté il distingua les lumières de Bariloche et dans la direction opposée les feux d' un campement à Casa Pangue ( Chili ). Il constata que toute la surface de la glace était formée de grandes écailles, épaisses de plusieurs centimètres et collées les unes aux autres, mais que nulle part la roche n' affleurait. M. Claussen se décida à attendre le jour, afin de pouvoir prendre quelques photographies, et laissa comme traces de son passage un fragment de come de cerf attaché à un fil de fer fixé à une planchette sur laquelle il grava son nom ainsi que la date de sa performance.
Au point du jour, une mer de nuages couvrait toute la contrée, seules dans le lointain, du côté chilien, émergeaient les cimes du volcan Osorno avec sa cape de neige et celle du Puntiagudo, ancien volcan dont le squelette rappelle par sa forme caractéristique le Cervin. Lorsque les nuages se furent dissipés, Claussen se rendit compte qu' en attaquant la montagne du côté sud, l' ascension devait être beaucoup plus facile et qu' il faudrait donc préparer des voies d' accès jusqu' à sa base, au travers de la grande forêt. Très modestement il avoua que même du côté où il avait escalade le Tronador, pour un alpiniste expérimenté, l' ascension n' était pas très difficile, à condition d' être accompagné; pour lui, la difficulté avait été d' être seul et de tout ignorer des difficultés qui l' attendaient à chaque pas.
Pour regagner Bariloche, le vainqueur du Tronador choisit une autre route à partir du campement de base. Par un sentier il gagna le bras de la Tristesse, long tentacule que le Nahuel-Huapi projette jusqu' au pied du Tronador. Ce bras de la Tristesse, nous l' avons parcouru nous-mêmes en canot à moteur, des heures durant. Nulle autre expression ne peut mieux donner une idée de ce site sauvage, de cette masse d' eau encadrée entre de hautes parois de rochers recouvertes par la forêt vierge. A part un aigle qui tournoie dans le ciel, aucune trace de vie animale, aucune habitation humaine. Seuls, sur une paroi de rochers qui surgit des eaux du lac, des pétroglyphes indéchiffrables nous apprennent qu' il y a des siècles, peut-être même des millénaires, des hommes ont passé par là. D' où venaient-ils?
Pour terminer le récit de cette « première », ajoutons qu' en redescendant du Tronador, Claussen rencontra son collègue du Club andin, le Dr Neumeyer que des devoirs professionnels avaient empêché d' arriver à temps au rendez-vous du 28 janvier. Le distingué médecin de Bariloche et un ami qui l' accom tentèrent de répéter sur-le-champ la performance de Claussen. Mais, une fois arrivés au promontoire sud-est du pic principal, subitement le temps changea, une tempête se déchaîna et ils durent renoncer à leur projet. Et ce même jour, deux autres alpinistes italiens qui avaient tenté l' ascension du côté chilien disparurent sans laisser de traces.