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L'irrésistible histoire d'amour entre une naine et un géant; un mariage infusé dans la vodka et la cocaïne; un verrat qui dévore une voiture abandonnée; des patriarches aux dents d’or qui meurent puis ressuscitent; une chanteuse, sorte de déesse en forme de menhir venue animer un mariage forcé, un redoutable gangster qui roule en limousine et se roule dans la cocaïne avant de finir embourbé dans les latrines...
>> A regarder, la séquence du mariage forcé:
On peut aussi résumer l'intrigue de manière plus classique. Dans un village gitan, Matko vit de petits trafics qu'il organise avec son fils, Zare. Pas très malin, Matko flaire souvent des combines qui se retournent contre lui. Cette fois, il projette de détourner un train qui transporte de l'essence. Il réunit les fonds nécessaires et s'adjoint l'aide de Dadan, un parrain local, qui double Matko, lequel perd le train et se retrouve débiteur de son arnaqueur. Pour éponger sa dette, Dadan lui propose de marier son fils à sa soeur, une véritable furie dont personne ne veut. Zare, amoureux d'Ida, tente de s'y opposer, mais rien n'y fait.
Bienvenue dans "Chat noir chat blanc", un film réalisé par Emir Kusturica en 1998. Un pur bijou.
Le film ne recevra pas de prix spécial à Cannes (Kusturica y avait déjà remporté deux Palmes d’or, une en 1985 avec "Papa est en voyage d’affaire" et la suivante en 1995 avec "Underground "). C'est Venise qui va l’honorer d'un Lion d’argent.
Cinéaste et musicien
Emir Kusturica fait partie du club des cinéastes-musiciens. Comme Charlie Chaplin, Clint Eastwood ou David Lynch. Le mariage des deux arts donne une saveur intense à ses films. En compagnie du compositeur Goran Brégovic, Kusturica a ainsi créé trois chefs-d’œuvre: "Le Temps des gitans", "Arizona Dream" et "Underground". Des films qui respirent la musique, des musiques magnifiques.
>> A écouter, la chanson phare d'"Arizona Dream", interprétée par Iggy Pop:
En 1998, Emir met la main à la pâte: il fonde le groupe "No Smoking Orchestra", dans lequel il joue du banjo et de la guitare. Et dorénavant, toutes les bandes-son de ses films seront composées et jouées par cet orchestre fantasque et mirobolant.
Et bien sûr, le premier d'entre eux, "Chat noir, chat blanc". Voici ce qu'en dit Emir Kusturica: "Le groupe de rock No Smoking Orchestra dans lequel j’ai joué a composé sous le nom de Black Cat White Cat l’ensemble de la musique. Ici, elle s’approprie tous les genres, même les plus inintéressants. Ce qu’on obtient au final est une sorte de mélange entre la musique traditionnelle et le son cubain, une world music impossible à identifier précisément, libre en quelque sorte. Rien de plus normal en fin de compte puisque la musique des gitans est la synthèse de toutes les autres".
>> A écouter, "Jek Di Tharin" joué par le groupe No Smoking Orchestra":
Fanfares effrénées, apoplectiques, mélange des genres, les musiques choisies, composées, jouées par les fabuleux musiciens réunis autour de Kusturica sont enivrantes. "Je voulais montrer à quel point la musique gitane n’a besoin de personne pour vivre sa vie. Quand j’ai commencé à tourner, j’étais parti pour réaliser un documentaire sur les Gitans, mais le film est devenu autre chose, et la musique s’est échappée", dit Emir Kusturica.
Tout part en vrille comme la vie
Il n'y a pas que la musique qui part en vrille. Tout s’échappe dans "Chat noir, chat blanc", hymne au bonheur d'être en vie quand bien même cette vie est foutraque, farfelue, délirante, excessive. Kusturica aime la vie jusqu'à la mort. Et pourtant, "Chat noir, chat blanc" est à l'origine une commande.
Après avoir réalisé "Underground", Emir Kusturica se voit proposer par une chaîne de télévision allemande la réalisation d’un documentaire sur la musique tzigane. Alors qu’il se rend sur le lieu de tournage pour préparer le synopsis, il entend une anecdote à propos de la mort d’un grand-père, juste avant un mariage, dont le corps a été mis dans la glace pour que la cérémonie ait lieu. Kusturica brodera un motif totalement hallucinant à partir de cette anecdote, tout cela en musique.
>> A regarder, le vieil homme ressuscité par la fanfare:
Un instant, ce monde qui vit au bord du Danube semble pacifié par un navire de croisière, celui qui viendra à la fin sauver les héros. Il est grand, blanc, immaculé, il croise royalement sur le fleuve, et la musique qui l’accompagne nous parle quant à elle d’un tout autre monde, oh combien civilisé, celui du "Beau Danube bleu" de Strauss.
La musique de "Chat noir, chat blanc" est très teintée par le folklore balkanique, bien sûr, mais on y trouve aussi des variations assez inattendues, comme ces versions tour à tour vivaldienne et andine du thème principal:
>> A écouter, le thème "El Bubarama Pasa" tiré de la musique du film:
On a souvent catalogué les films de Kusturica comme relevant du "réalisme magique". On a aussi relevé son admiration absolue pour Tarkovski, sa spiritualité, son goût des travellings verticaux, des scènes de purification par l’eau, de lévitation, de trivialité sanctifiée. Il y a en effet des moments de poésie absolue chez Kusturica, invoquées dans "Chat noir, chat blanc" par la douceur étrange du compositeur russo-allemand Alfred Schnittke.
Isabelle Carceles/mcm