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Paul Ritter fut le premier ambassadeur suisse au Japon. A la fin du 19e siècle, il a assisté en direct à la transformation de l’île en Etat moderne et militarisé. Des événements qu’il a commentés dans des dizaines de lettres à ses parents.Ce contenu a été publié le 20 avril 2014 - 11:00
La Suisse et le Japon célèbrent en 2014 le 150e anniversaire de leurs relations diplomatiques. Un homme, Paul Ritter, jeune diplomate, permet aujourd’hui de jeter un regard exceptionnel sur la naissance du Japon moderne. En poste au Japon de 1892 à 1909, il a d’abord été vice-consul, puis consul général et, dès 1906, ambassadeur, le premier de Suisse au Japon.
Le Bâlois a vécu de près la restauration de l’ère Meiji (1868-1912), qui marque l’ouverture du Japon, jusque-là volontairement fermé sur lui-même. En 1894, le vice-consul doit passer deux mois en Corée pour y analyser la situation économique et sociale. A l’époque, le Japon et la Chine se disputent la domination de la presqu’île.
En Corée, Paul Ritter vit le soulèvement du Donghak, réprimé par les troupes coréennes, chinoises et japonaises. Ces événements ont déclenché la première guerre sino-japonaise. Le Bâlois décide de retourner au Japon.
Bloqué par des pluies torrentielles au nord-ouest de la Corée, le diplomate y voit un présage pour l’avenir de l’Asie. Il réfléchit au combat entre la Chine et le Japon pour le contrôle de la Corée et écrit, le 18 juin 1894: «Séoul est toute entière aux mains des Japonais, Chemulpo aussi, mais ils ne cessent d’envoyer des navires de guerre.»
Paul Ritter remarque que «la nourriture devient rare. Les Coréens ont une peur bleue. Il n’est pas sûr que la Chine et le Japon s’affrontent sur sol coréen.» Le vice-consul pense que les deux pays feront la paix aux frais de la Corée. «Quelle que soit l’issue, la Corée y laissera des plumes, en grande quantité, cette fois.»
Finalement, le voilà de retour au port de Yokohama. «Ce n’est pas très rose, écrit-il, le 26 juillet 1894. Cela fait 20 ans qu’il n’a pas fait aussi chaud, il ne pleut pas, il y a des feux, des tremblements de terre, des tempêtes maritimes, des bourrasques, la guerre, la peste et le choléra en Chine et, pour moi, beaucoup de travail et une horrible éruption cutanée à cause de la chaleur (boutons)».
Brève biographie
Paul Ritter est né en 1865 à Bâle. Son père possédait un hôtel.
Il étudie le droit à Bâle, Göttingen, Jena, Leipzig et Paris.
En 1891, il entre au Département fédéral des affaires étrangères à Berne.
Une année plus tard, il devient vice-consul au tout nouveau consulat suisse à Yokohama (port de la baie de Tokyo) et consul général en 1895.
En 1896, le «Traité d’amitié et de commerce entre le Conseil fédéral suisse et Sa Majesté le Taikun» de 1864 est renégocié. En 1906, la Confédération accorde de statut diplomatique d’un résident ministre à Paul Ritter. Avant cela, le consul suisse n’était habilité à défendre que des intérêts économiques.
La même année, Paul Ritter est nommé envoyé plénipotentiaire, soit ambassadeur.
En 1909, Paul Ritter est appelé à Washington. Il y a passera huit années.
Entre 1917 et 1920, le Bâlois est le premier ambassadeur de Suisse aux Pays-Bas.
Paul Ritter meurt en 1921 d’une attaque cérébrale lors d’un séjour à Zurich.
Sources: Manuel des relations nippo-suisses, Dictionnaire historique de la SuisseEnd of insertion
Il déteste la guerre
Contrairement à ses attentes, la situation politique continue à se détériorer. Le 1er août 1894, après avoir investi le palais du roi à Séoul, le Japon déclare la guerre à la Chine. Paul Ritter devine qu’une euphorie guerrière va se propager dans tout le Japon.
«Comme vous l’aurez appris dans les journaux, la situation est sérieuse», peut-on lire dans un courrier du 13 août 1894. «Les Japonais sont tout feu tout flamme et sûrs de gagner. On ne parle que de guerre, toujours la guerre.»
Paul Ritter avait visité le Japon, la Corée, la Chine et la Russie. Il pouvait juger la situation de façon objective et comparer les principes et les idées des différents systèmes étatiques. Il ne cache pas sa compréhension pour l’attitude du Japon, mais aussi pour celle de la Chine.
Mais le Bâlois est aussi imprégné par son enfance passée dans une ville qui fut un berceau de l’humanisme. Il détestait la guerre et le fait que des êtres humains imposent des souffrances à d’autres êtres humains.
Le Japon remporte plusieurs victoires. «Lorsque cette guerre finira, la folie des grandeurs s’emparera du Japon. On peut déjà en voir les premiers signes», écrit-il le 17 novembre 1894.
Si Paul Ritter prend ses distances avec le Japon militarisé, il ne cesse d’aimer le pays. Il envoie des timbres et des livres japonais à ses parents et à sa famille, avec des images de la montagne sacrée, le Mont Fuji.
Le prix d’une rapide modernisation
Cette année-là, le traditionnel bal de la cour est annulé à cause de la guerre. «La puissante joie de la guerre est entretenue et attisée artificiellement», écrit le diplomate le 2 décembre 1894. «Le commerce est stoppé (…), l’argent est rare, les impôts ne cessent d’augmenter, (…) les gens ont froid et faim, tout cela au nom de la gloire guerrière.»
En janvier 1895, le consul devient très critique envers le Japon. Il a changé de ton. Deux mois plus tôt, les troupes japonaises avaient perpétré un massacre sur la population civile et les soldats chinois dans le port chinois de Port Arthur, comme les journaux anglophones l’avaient rapporté.
Paul Ritter est déçu et en colère. «Les atrocités de Port Arthur ont montré de façon irréfutable à l’Europe étonnée (…) que notre civilisation formée au long des siècles ne peut s’approprier en vingt ans, comme les Japonais s’imaginaient l’avoir fait. La civilisation des Japonais est quelque chose de tout à fait superficiel, de pompé», écrit-il le 18 janvier 1895.
Paul Ritter et la langue japonaise
«C’est une satanée langue, écrit Paul Ritter le 28 décembre 1892 dans une lettre à ses parents. On croit d’abord ne jamais pouvoir l’apprendre. Mais lorsqu’on commence à parler un peu et que l’on se risque à formuler une phrase, et que, malgré que l’on croie que personne ne nous comprendra, on constate que l’on est compris, le plaisir est grand et l’on se remplit le cerveau avec de nouveaux mots de vocabulaire.»
Dans la même lettre, il raconte comment le mot «oui» prononcé en dialecte bâlois peut susciter la confusion. «Il y a un cas où le japonais me rappelle constamment le bâlois: «oui» (en bâlois) sonne comme «non» en japonais. Dans la conversation, comme on mélange un peu toutes les langues, il arrive que je dise «oui» à un Suisse. Celui-ci me demande alors: «oui», c’est pour «oui» ou pour «non»?End of insertion
Avec son passeport suisse, Paul Ritter était naturellement au courant de la première Convention de Genève pour «améliorer le sort des blessés sur le champ de bataille» de 1864. «Le Japon est entré dans le groupe des Etats civilisés et est maintenant déshonoré par ces mêmes Etats. Il a violé la Convention de Genève, a foulé aux pieds et profané les statuts de la Croix Rouge», s’énerve-t-il dans la même lettre.
Le Japon dans le cœur
Plus tard, en signe de reconnaissance pour sa contribution au développement du commerce entre le Japon et la Suisse, il sera désigné «envoyé extraordinaire et plénipotentiaire» - soit le premier ambassadeur suisse au Japon.
Le Japon a gagné la guerre sino-japonaise et continue à se militariser. Paul Ritter représente les intérêts suisses avec des sentiments mitigés. Mais il continue à louer l’Empire du soleil levant.
Ses petits enfants Chris Ritter (82 ans aujourd’hui) et Antoinette Baumgartner (78 ans) n’ont pas connu leur grand-père, déjà décédé lorsqu’ils vinrent au monde. «D’après ce que nous racontait notre père, notre grand-père avait vu beaucoup de choses dans le monde. Mais il avait des sentiments particuliers pour le Japon», raconte Chris Ritter. «Lorsqu’il a été nommé ambassadeur à Washington, il a déménagé ses meubles du Japon aux Etats-Unis, d’après ce que j’ai entendu.»
«Mon grand-père adorait faire du vélo, ajoute Antoinette Baumgartner. Il semble avoir de nombreux tours au Japon, notamment au Mont Fuji, qu’il aimait beaucoup. Il l’a aussi gravi, avec des amis allemands, un jour d’octobre.»
Un portrait de Paul Ritter décore le bureau de Chris Ritter. Son regard porte vers l’avant. Malgré l’époque turbulente, il donne l’impression de croire fermement en l’avenir du Japon et de la Suisse.
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