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Chaque être humain, chaque institution, chaque pays rencontre des instants de vérité, où la réussite et l’échec ont de pareilles chances d’advenir : il suffit d’une parole, d’un geste, d’une décision pour que le futur bascule d’un côté ou de l’autre, selon que cette action se conforme ou non à la réalité, à la vérité du moment. Si la personne ne la connait pas, ne la comprend pas ou ne l’admet pas, elle se trompe, elle échoue, elle perd sa place dans le monde.
Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle prononça un appel sur les ondes de la BBC qui créa la Résistance et rendit à la France son honneur. Le 25 juillet, le général Guisan tint sur la prairie du Grütli un rapport d’armée qui souda la Suisse dans la résistance à la menace nazie. C’est l’instant où le matador plonge l’épée dans la nuque du taureau : s’il flanche, il est mort. A une autre échelle, cela est aussi vrai pour un chirurgien, un commerçant, un paysan, un comédien, un magistrat, un père ou une mère. Tout dépend d’une perception aigüe de la réalité dans toutes ses dimensions, matérielle et spirituelle, du rapport avec les êtres, de la connaissance de la vérité.
Dans ces circonstances, la moindre des choses est de se préoccuper de la vérité elle-même, dans la mesure où on peut y accéder. Tout tient dans la question prêtée à Pilate lors de l’interrogatoire de Jésus : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Pour un fonctionnaire impérial sceptique, qui a lu tous les philosophes et rencontré toutes les religions, cette question est légitime. Quelle aurait pu être la source d’une vérité certaine ? A l’époque il n’y avait rien qui puisse être considéré comme une science. Tout n’était que mythes, racontars et discours. Au fond personne ne savait rien de certain.
Depuis il y a eu l’émergence de la Science. L’histoire des sciences n’est pas seulement le récit d’une série de découvertes. C’est aussi celui de l’évolution d’une pensée et d’institutions qui offrent à cette pensée les moyens d’influencer l’histoire. L’Emergence de la Science fut l’œuvre de la Renaissance qui débuta avec Copernic, Kepler, Galilée et Newton, en établissant le premier modèle mécanique de la circulation des planètes. Elle changea notre vision du monde : la pandémie qui se passe maintenant n’est pas une punition divine pour nos péchés, mais la multiplication d’un virus dans les cellules infectées. Elle ne peut avoir que le sens que nous lui donnerons.
La Science disposerait ainsi d’une vraisemblance qui dépasse celle des croyances. Pourquoi ? Alors que tous les dogmes religieux ou idéologiques demeurent douteux et controversés, pourquoi certains énoncés seraient-ils indiscutables ? La différence est dans la nature de l’énoncé : la Science n’émet pas des dogmes, mais une prudente approche de la vérité, toujours modifiable.
En Science, un modèle mathématique est significatif au point de vue scientifique dans la mesure où il est falsifiable, c’est-à-dire que l’on peut imaginer une expérience qui contredirait le modèle, qui ne vérifierait pas l’équation. En revanche, un énoncé dont on ne peut prouver la fausseté n’est ni vrai, ni faux : c’est une conjecture, ce n’est pas un résultat scientifique. Quoique les sciences naturelles n’émettent pas de dogmes à un moment donné, c’est la moins mauvaise approximation de la vérité, c’est le meilleur fondement disponible pour une politique réaliste et véridique.
Pour l’opinion publique, cette distinction n’est pas claire. Les mensonges de Trump, à la cadence de deux par heure, relèvent de cette ignorance implantée : toutes les paroles sont bonnes à dire, elles ont le même rapport à la réalité, aucune n’est plus sûre qu’une autre, sinon que le Président a toujours un peu plus raison, car il a été élu par le peuple. Il profère les mensonges que les ignorants espéraient. Cela explique que les avis des experts, dûment mandatés par le pouvoir politique, ne soient pas suivis d’effet en temps voulu, seulement à la longue quand la réalité saute au visage.
Exemple : on sait enfin ce qui s’est passé lors d’un instant de vérité décisif en Suisse. En juin 2017, l’Office fédéral de l’approvisionnement économique (OFAE) constate que le stock de masques n’est fourni qu’à 70% de la norme prévue. Sa réaction est typique : au lieu de corriger lui-même il annonce aux cantons et aux hôpitaux que c’est à eux de s’en occuper désormais, sans vérification, ni sanction. A la même époque, ce fut exactement même réaction du pouvoir en France : c’est aux entreprises de prévoir un stock pour leurs employés, plus à l’Etat. Si bien qu’en janvier 2020 les masques manquent. Depuis six semaines, l’honnête Daniel Koch, sous la férule d’Alain Berset, couvrit cette fausse décision en prétendant face à la télévision que les masques ne servent à rien pour la population, en mentant alors qu’il connaissait la vérité.
Dans les deux pays, les recommandations des experts, dûment notifiées, ont été négligées par l’Etat pour des raisons budgétaires : cela coûte moins cher d’en charger d’autres. Ce qui est vrai pour les masques, l’est pour tout le reste : respirateurs, désinfectants, anesthésiques, matériel de test, déclenchement du confinement. Résultat : la France compte à ce jour 14393 morts, la Suisse 1000 et l’Allemagne 2799. L’impéritie de l’administration et du pouvoir politique ont coûté des milliers de morts supplémentaires, victimes d’un déni de réalité.
Il en fut de même en août 2003 : la canicule a tué 15000 personnes en France et 1000 en Suisse : pour la raison simple que, dans le premier pays, les infirmières libérales indispensables pour hydrater les personnes âgées et isolées étaient limitées dans leurs heures de travail par la loi et devaient laisser mourir les patients en détresse plutôt que de violer le Code du Travail, sous peine de sanctions.
A Taïwan, la pandémie a fait six morts et 388 cas, parce que la vérité était connue dès le 31 décembre et les mesures conformes prises aussitôt. Or, le 14 janvier, l’OMS soutenait encore la thèse chinoise selon laquelle il n’y a pas de contamination entre humains, en manquant à son devoir élémentaire d’avertissement de l’Europe et des Etats-Unis.
Le déconfinement s’échelonnera selon le degré de préparation et de gestion des différents pays. Cela conditionnera la reprise économique qui sera – par hasard ! – avancée dans certains pays au détriment des autres. Avec les séquelles de l’endettement, du chômage, des faillites, de l’appauvrissement des moins favorisés. Avec l’accroissement de l’inégalité sociale par la fermeture des écoles.
Six conclusions provisoires.
Tout d’abord, il n’est pas indifférent que le ministre de la Santé soit un médecin plutôt qu’un économiste.
Il existe des coupables pour les mauvaises décisions. Sans agiter le spectre d’une vengeance, il faut au minimum les mettre hors d’état de nuire : ils ne peuvent plus remplir une fonction dont ils ont été indignes.
Une catastrophe est le moment de vérité : il faut comprendre, puis apprendre, puis prévoir la prochaine pandémie. Les carences ne seront plus excusables dans l’avenir par l’incompétence des décideurs, mais pourront être sanctionnées au pénal.
Les experts à notre époque savent vraiment ce que la plupart ignorent : décider en ignorant leur avis est un moyen sûr de déclencher des catastrophes. C’est ce qui fut fait.
La Suisse doit impérativement former tout le personnel médical nécessaire dans les pires circonstances au lieu de le siphonner dans les pays voisins, parce qu’ainsi cela ne nous coûte rien pour le former. Et mieux payer les infirmières.
La revendication la plus lourde est la nécessaire autarcie : il ne suffit pas de soutenir le paysannat pour garantir l’approvisionnement alimentaire du pays. Il faut le même degré d’autonomie pour tout ce qui est vital, des médicaments à la production d’énergie. Irréalisable pour un pays de huit millions d’habitants, mais réalisable dans un continent de 500 millions. Vérité déplaisante, mais vérité tout de même.
Une tâche ultérieure :
Depuis cinquante ans, les experts répètent que la croissance indéfinie n’est pas un modèle économique viable. Nous finirons par manquer d’une ressource non renouvelable, en l’occurrence une planète habitable. Nous devons cesser de brûler du pétrole. C’est le conseil d’experts. Au pouvoir politique d’en trouver les moyens. Et cesser de prétendre que, puisque c’est difficile, ce n’est pas vrai. Si la sécheresse nous prive d’une récolte, la panique sera bien plus grave.