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Entretien avec Julian Braithwaite, Ambassadeur et Représentant permanent de la Mission du Royaume-Uni auprès de l'Office des Nations Unies
Entretien avec Julian Braithwaite, Ambassadeur et Représentant permanent de la Mission du Royaume-Uni auprès de l'Office des Nations Unies et des autres organisations internationales à Genève
Juin 2015
Après une carrière faite de diplomatie bilatérale, de missions de terrain ainsi que de diplomatie multilatérale à Bruxelles, l'Ambassadeur Julian Braithwaite a posé ses valises à Genève et pris les rênes de la mission permanente Royaume-Uni auprès de l'ONU et des autres organisations internationales.
A la tête d'une équipe de 50 personnes, ce diplomate aguerri apporte une solide expérience à ce poste. En se préparant pour ce nouveau travail, Julian Braithwaite s'est d'ailleurs rendu sur le terrain, en Afrique de l'ouest, afin de voir par lui-même le travail réalisé par les agences basées à Genève dans la lutte contre l'épidémie d'Ebola.
Dans cette interview, il nous parle de son parcours, des principes qui guident son action ainsi que de sa perception de la Genève internationale. Il partage également quelques piste afin rendre le travail mené à Genève plus compréhensible du grand public.
Pourquoi avoir choisi une carrière diplomatique?
Ce n'était, pas du tout prévu, notamment parce que la diplomatie n'était pas vraiment un choix très original. Mon père était diplomate et j'ai donc grandi dans ce monde. Je suis ensuite allé aux États-Unis où, passant un diplôme en économie et relations internationales, je me suis intéressé à l'économie mondiale ainsi qu'à l'union monétaire européenne. J'ai ensuite eu un job à la Banque d'Angleterre traitant de l'éventuelle adhésion du Royaume-Uni à l'euro. J'ai commencé à travailler le jour où, en 1992, la livre sterling a été éjectée du mécanisme de taux de change et, par conséquent, presque tout le travail que je devais faire n'avait plus lieu d'être ! Après quelques années et après avoir bien réfléchi, je me suis dit qu'après tout je pourrais essayer les affaires étrangères. J'ai donc suivi les traces de mon père, ce qui explique ma présence aujourd'hui devant vous ! Il arrive bien-sûr que l'on se demande, au cours de sa vie, ce que l'on pourrait faire d'autre. Lorsque je regarde le travail de diplomate, je crois que peu d'autres activités pourraient être aussi gratifiantes et intéressante que ce que j'ai pu faire au cours de ces vingt dernières années.
Quelles personnalités ou courants de pensée ont influencé votre parcours professionnel?
Les guerres en ex-Yougoslavie m'ont, je crois, beaucoup marqué. J'ai commencé ma carrière diplomatique au bureau sur la Bosnie à Londres. J'ai ensuite occupé, en 1995, mon premier poste à l'ONU en travaillant en Croatie pour l'excellent Représentant spécial du Secrétaire général, Thorvald Stoltenberg, période durant laquelle j'ai été impliqué dans une des choses dont je suis le plus fier. Il s'agit d'une négociation grâce à laquelle l'ONU, sous la direction de Thorvald, a pu éviter l'expulsion d'environ 150'000 personnes de la Slavonie orientale, en Croatie. À la fin de la guerre en Croatie, beaucoup de gens se sont retrouvées sans abri et cette négociation a empêché que cela n'arrive à des dizaines de milliers de personnes. Cette expérience m'a montré ce que l'on pouvait réaliser grâce à la diplomatie.
Quel regard portiez-vous sur Genève avant de venir ici ?
Ma carrière a été principalement faite de diplomatie bilatérale ainsi que de missions en ex-Yougoslavie. Comme je l'ai dit, j'ai travaillé pour Thorvald Stoltenberg à l'ONU, sur le terrain dans le cadre de missions politiques, pour Paddy Ashdown, le politicien britannique, lorsqu'il était Haut Représentant de l'ONU en Bosnie Herzégovine, à nouveau une mission de terrain, puis au sein de l'OTAN dans le cadre de la campagne du Kosovo, une mission très opérationnelle. J'ai aussi occupé des postes bilatéraux à Belgrade et au sein de notre ambassade à Washington. Je pensais, durant cette première partie de carrière, que le vrai travail ne s'accomplissait pas dans les villes multilatérales comme New York, Bruxelles ou Genève, où l'on ne faisait que se réunir et discuter. C'est ce que je pensais à ce stade de ma carrière.
C'est seulement en entamant la seconde étape de ma carrière que j'ai réalisé que si l'on veut vraiment obtenir des résultats sur la scène internationale, il faut le faire en partenariat, en accord avec les autres, en suivant avec patience les procédures souvent frustrantes mais essentielles des institutions multilatérales: à Bruxelles, à New York et à Genève.
J'ai compris que c'est ici, dans les villes multilatérales, que l'on peut faire la différence. Ce fut le cas à Bruxelles avec l'Union européenne, mais c'est également vrai ici, à Genève, même si je m'interroge encore sur la manière d'exercer une influence efficace dans un milieu aussi complexe que Genève. C'est l'une des grandes questions à laquelle j'ai beaucoup réfléchi en me préparant à ce travail.
Vous avez une grande expertise en matière de communication. Comment évaluez-vous le travail des organisations internationales basées à Genève ? Pensez-vous que le grand public comprenne leurs activités? Qu'est-ce qui pourrait être amélioré?
C'est un défi étant donné que le public a probablement la même perception que celle que j'avais au début de ma carrière, à savoir que Genève est une ville remplie de gens qui vivent dans un lieu très agréable tout en se contentant de discuter et de suivre des processus bureaucratiques. Ce qui est, comme je le disais, très injuste.
C'est la raison pour laquelle j'ai voulu voir, par moi-même, l'impact de Genève. Ainsi, en me préparant à ce poste, j'ai décidé de me rendre en Afrique de l'ouest afin d'y observer le travail des Nations Unies. Je suis allé à Conakry afin de voir l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), le HCR, l'UNICEF, ou encore le Programme alimentaire mondial (PAM) qui s'efforcent de sauver des vies dans des conditions très difficiles. C'est ce que font ces agences. Pour comprendre Genève, vous devez la quitter et voir, par vous-même, ce que font ses agences sur le terrain.
La meilleure façon d'expliquer ce que font les organisations internationales basées à Genève c'est de montrer ce qu'elles réalisent, en termes d'opérations, dans des endroits comme l'Afrique de l'ouest, le Yémen, la Syrie, l'Iraq, ou encore la Corne de l'Afrique: sauver des dizaines de milliers de vies, aider des millions et des millions de personnes tout en opérant de manière très rapide et opérationnelle. Le HCR est une organisation qui peut déplacer très rapidement ses effectifs, qui comptent plusieurs milliers de personnes, d'une manière que nos bureaucraties nationales seraient incapables de faire. Des choses exceptionnelles et irréprochables sont ainsi réalisées. En expliquant cela, nous pouvons obtenir le soutien dont nous avons besoin de nos opinions publiques et contribuables.
Ainsi, lorsque nos électeurs se préoccupent du sort des personnes prises au piège dans ces terribles zones de conflits et qu'ils se demandent ce qu'ils peuvent faire, ils pensent au soutien apporté par leurs gouvernements, via le travail des agences basées à Genève. C'est de cette compréhension dont Genève a besoin.
Avez-vous choisi de venir ici ? Pour quelles raisons ?
En effet ! Comme indiqué, je n'aurais pas fait un tel choix il y a dix ans. Puis j'ai décidé de tenter la diplomatie multilatérale à Bruxelles, la suite logique étant le système onusien. Genève était le lieu où je voulais venir travailler, et ce pour plusieurs raisons.
Genève est, à bien des égards, la plus altruiste des capitales onusiennes. Ici, les agences mènent, dans l'ensemble, des actions qui ne sont pas remises en cause politiquement, tout en ayant besoin du soutien politique et financier de pays comme le Royaume-Uni. En venant ici, on peut véritablement faire partie d'une mission qui n'a rien d'une bataille politique mais qui consiste à servir la noble cause de l'ONU. La mission altruiste de bon nombre de ces organisations est l'une des choses qui m'a attirée à Genève.
J'aime aussi le fait que cette ville convienne à une autre partie très importante de ma vie: ma famille. Ma femme est avocate spécialisée dans les droits de l'homme et Genève a donc toujours été une ville intéressante pour elle professionnellement. Les enfants sont aussi à un âge où les écoles que l'on trouve ici sont très intéressantes pour eux.
En mettant ensemble tous ces facteurs, Genève est apparue comme le choix idéal !
Y a-t-il un événement ou une rencontre qui vous a particulièrement marqué depuis votre entrée en fonction ?
Ce sont mes rencontres avec les hauts fonctionnaires en poste à Genève. J'ai déjà rencontré une douzaine de personnes, des professionnels exceptionnels, au sommet de leur carrière, avec une expérience extrêmement riche et qui travaillent sur des problématiques complexes: les grandes crises humanitaires ou encore la crise sanitaire liée à l'épidémie d'Ebola. Ces rencontres font partie des choses qui m'ont le plus impressionnées.
Qu'appréciez-vous particulièrement dans ce nouveau poste ?
C'est surtout l'ampleur du travail ainsi que la complexité de l'environnement. Ce que je veux dire par là, c'est qu'il y a une réelle opportunité d'observer ces nombreuses organisations et de réfléchir aux priorités qui pourraient les rassembler.
En me préparant pour ce travail, j'ai demandé à plusieurs de mes prédécesseurs de me décrire le poste. L'un d'eux me l'a présenté comme étant l'ambassadeur auprès de18 organisations différentes ! En réalité, la Mission du Royaume-Uni est affiliée à 37 agences, fonds et organismes. Vous pourriez ainsi uniquement suivre les processus en cours dans ces 37 organisations, et être ainsi très occupé tout en tournant en rond.
Je pense que l'intérêt et le défi de ce poste sont justement d'essayer de prendre du recul par rapport à cette complexité et de réfléchir: quelles sont les grandes questions qui préoccupent ma capitale ? Comment, en tant qu'État membre qui siège au conseil de toutes ces organisations, pouvons-nous contribuer à les réunir et à leur donner un but commun ? C'est un défi très intéressant.
Dans ma position, vous ne pouvez pas être expert en tout et assister à chaque réunion. Ce que je peux faire, par contre, c'est définir des priorités, puis obtenir le soutien politique nécessaire de Londres afin de faire avancer les choses. Je crois aussi qu'il est important que nous participions au débat public plus large afin d'expliquer ce que ce système extraordinaire fait et veiller à ce que des pays comme le Royaume-Uni soutiennent ce système dans son ensemble, comme un bien public mondial que le Royaume-Uni a contribué à créer et qu'il devrait continuer à développer.
Quelles sont vos premières impressions de la vie à Genève ?
J'ai toujours connu Genève et la Suisse puisque mon parrain y a vécu. Il a été premier violon dans l'Orchestre de la Suisse romande pendant de nombreuses années. C'était un très bon musicien et il est venu ici parce qu'il aimait beaucoup la montagne. Il a passé toute sa vie ici, à jouer de la musique et à escalader les montagnes. Je venais ici pour lui rendre visite et j'ai donc des liens familiaux avec ce pays. Ce que je ne connaissais pas, c'était la vie à Genève. Ce que j'ai découvert jusqu'à présent est fantastique. Ma famille s'habitue très bien. Je sais d'ores et déjà que nous allons aimer vivre ici.