Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07035.jsonl.gz/31

Le contexte historique
Les origines du prieuré de Grandson
Dans le paysage monastique du XIIe siècle, le prieuré bénédictin de Grandson occupe une place de choix, essentiellement en raison de l’heureuse conservation de son église jusqu’à aujourd’hui. Il n’en va malheureusement pas de même de ses archives, puisqu’il faut attendre 1202 pour trouver la première mention d’un prieur.
Quant à l’église, ce n’est qu’en 1178 qu’on la trouve citée, insérée dans une longue liste des possessions de l’abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne. On constate, à cette occasion, que les plus anciennes sources écrites sont postérieures aux témoignages archéologiques et architecturaux, puisque les recherches obligent à anticiper largement l’établissement de l’église, au milieu, voire peut-être même durant la première moitié, du XIIe siècle.
Au Moyen-Age
Une dépendance de l'Abbaye de la Chaise-Dieu
La ville de Grandson, proche d'Yverdon-les-Bains, est rythmée par deux grands monuments médiévaux, le château situé près des rives du lac, et l’ancien prieuré Saint-Jean-Baptiste, édifié au sommet de la colline et qui domine de son clocher toute l’agglomération.
Autour du château attesté au début du XIIe siècle, se constitua vraisemblablement le premier bourg favorisé ensuite sans doute par l’implantation de l’église.
L’église de Grandson apparaît dans la dépendance de l’abbaye auvergnate de La Chaise-Dieu en 1178. Peu de documents, malheureusement, nous permettent de reconstituer l’histoire de l’origine du monastère et de son développement, fondé sans doute par la famille de Grandson, à une date inconnue. Dès le XIIIe siècle, des difficultés économiques semblent surgir car on ne dénombre plus que cinq moines.
La refondation d'Othon de Grandson
Othon Ier de Grandson rétablit la situation et, afin d’élever le nombre de moines à treize, dote le prieuré d’une rente annuelle confortable. On dit en 1311 que le monastère a été magnifiquement «édifié» et «doté» et qu’il est amélioré de jour en jour. Ces travaux peuvent être identifiés avec le début des transformations gothiques des parties orientales de l’édifice, notamment la création de la chapelle nord, chapelle qui porte le vocable de Sainte-Marie-Madeleine. La nef, encore romane, semble peu affectée par ces interventions, en tout cas dans ses structures principales. Au XVe siècle, en 1438, l’évêque Jean de Prangins autorise les habitants de Grandson à installer des fonts baptismaux dans l’église priorale. La chapelle Sainte-Marie-Madeleine, au nord, est dès lors consacrée à cet effet, et la ville de Grandson chargée de l’entretenir.
Le monastère au XVe siècle
À partir de la fin du XVe siècle, le monastère est dirigé par des prieurs commendataires qui ne résident plus sur place. C’est le sacristain qui est chargé de la gestion et de l’entretien des bâtiments et c’est aussi probablement à partir de ce moment-là que les bâtiments commencent à se dégrader.
En 1476, le traité de Fribourg donne aux Confédérés les seigneuries de Grandson, Montagny-le-Corboz, Orbe et Echallens. Les deux premières forment le baillage de Grandson et sont offertes aux cantons de Berne et Fribourg en échange d’une indemnité donnée aux autres cantons. Dès lors, les baillis bernois et fribourgeois se succèdent au château, et les bâtiments n’appartenant pas à la commune sont entretenus à la fois par Berne et Fribourg.
L'essor monastique du XIe et XIIe siècles
Les bénédictins
Dans l’espace romand comme ailleurs en Europe occidentale, les XIe et XIIe siècles sont caractérisés par un important essor monastique qui, par la multiplication des fondations régulières, constitue désormais le «blanc manteau d’églises» observé par le chroniqueur bourguignon Raoul Glaber aux alentours de l’an Mil.
Très tôt rattachés à Cluny, les grands prieurés de Romainmôtier et de Payerne furent à leur tour pourvus de prieurés plus modestes comme Baulmes, Bevaix, Corcelles NE, Mollens. Avec d’autres établissements directement rattachés à Cluny (Rougemont, l’Ile-St- Pierre ou encore Villars-les-Moines /Münchenwiler BE), ils formaient une importante congrégation monastique.
Les autres congrégations
À ce monachisme bénédictin vinrent s’ajouter au cours du XIIe siècle les établissements issus du courant réformateur et érémitique:
Si l’on ajoute encore les nombreux prieurés établis à la même époque par les congrégations canoniales de Saint-Maurice d’Agaune et du Grand-St-Bernard, on peut constater la densité du paysage monastique et canonial de Suisse romande, constitué pour l’essentiel entre la fin du XIe et le XIIe siècle.
Les monastères, pôles d’agrégation sociale, économique et culturelle
Les raisons qui poussèrent à la multiplication de ces établissements réguliers sont complexes. Elles tiennent au prestige du monachisme qui, dans une société encore majoritairement orientée vers l’au-delà plutôt que vers l’ici-bas, se pensait comme le point de contact privilégié avec le divin, le «lieu du dialogue avec le ciel», pour reprendre les termes de la charte de la fondation de Cluny. Les prieurés jouèrent également un rôle déterminant dans l’encadrement religieux de la société rurale. Ils étaient en effet propriétaires de nombreuses paroisses, dont ils percevaient les revenus et dont ils contrôlaient l’activité pastorale. Tant par leur maîtrise de l’écrit et de la culture savante que par leur réputation d’austérité, les moines apparaissaient, et se pensaient eux-mêmes, comme incarnant non seulement l’élite de l’Église, mais aussi celle de la société dans son ensemble. Leur rôle fut d’autant plus important au cours des XIe et XIIe siècles que les anciennes structures publiques datant de l’époque carolingienne avaient désormais disparu.
Les monastères constituaient ainsi des pôles d’agrégation sociale et politique, voire culturelle, même si la documentation écrite qu’ils ont produite et transmise nous renseigne d’abord sur le rôle économique de ces établissements, dans une société alors en pleine croissance démographique. Tout en proclamant leur retrait de la société, les moines y jouèrent donc un rôle essentiel au cours des XIe et XIIe siècles. La plupart de ces établissements, appelés prieurés ruraux, ne comportaient que quelques moines et étaient surtout conçus comme des centres d’exploitation agricole. Quant aux prieurés dits conventuels, ils abritaient des communautés plus importantes qui menaient une vie religieuse, dont la partie essentielle était constituée par l’«opus Dei», soit la récitation psalmodiée des offices. Dans ce monde rural et cloisonné du XIIe siècle, les prieurés et abbayes étaient enfin les rares institutions entretenant des échanges, d’hommes mais aussi de culture et de savoirs, au-delà d’un horizon régional.
L'Abbaye de la Chaise-Dieu
L’abbaye de La Chaise-Dieu fut fondée par Robert de Turlande, issu d’une famille de la moyenne noblesse auvergnate. Chanoine à Brioude, celui-ci se retira avec deux compagnons en 1043 sur un haut plateau du Livradois pour y mener une vie érémitique.
À l’instar de beaucoup d’autres fondations, cette démarche évolua vers un monastère traditionnel suivant la règle bénédictine, très fortement inspirée cependant par les idéaux réformateurs de l’époque, qui aboutirent ailleurs à la fondation de nouveaux ordres comme les chartreux ou les cisterciens.
La congrégation casadéenne
La Chaise-Dieu fut rapidement à la tête d’une importante congrégation d’abbayes et de prieurés, particulièrement dense en Auvergne et dans les régions voisines, comme le Limousin et le Forez. Elle possédait aussi des ramifications beaucoup plus lointaines, notamment en Italie et en Espagne et étendit également son influence dans l’est de la France et les montagnes jurassiennes. La congrégation casadéenne était un ensemble assez composite, regroupant sous la direction de l’abbaye auvergnate, quelques grandes abbayes (Brantôme en Périgord, Gaillac en Languedoc, Saint-Marin à Pavie, Frassinoro près de Lucques) et une multitude de petits prieurés, dont l’histoire primitive est souvent fragmentaire en raison de la faiblesse de leur fonds d’archives.
Au XIIe siècle en effet, la reconstitution de la congrégation n’est possible qu’à travers l’étude des privilèges pontificaux, soit les documents solennels par lesquels les papes confirmaient les possessions de La Chaise-Dieu, sur la base des indications fournies par l’abbaye elle-même. Dans leur majorité, ces documents essentiels ne sont accessibles aujourd’hui que sous la forme de copies tardives et d’éditions lacunaires. Si les principales possessions et abbayes sont régulièrement citées, le catalogue des prieurés est souvent sélectif.
En 1168, elle comptait neuf abbayes, deux monastères de moniales et une multitude de prieurés: selon les estimations, ce nombre variait entre 170 et 300!
Au XVIe siècle
En 1502, une ordonnance de Leurs Excellences de Berne fait état de la vétusté des lieux et du cloître qui tombe en ruine. Des travaux importants avaient déjà eu lieu en 1491 dans l’église, probablement la reconstruction d’une voûte. C’est en ce début du XVIe siècle, que le sacristain Guillaume Bourgeois fait édifier une chapelle attenante au chœur et effectue des travaux aux bâtiments claustraux.
Vers 1513-15, la ville de Grandson fait les frais de la construction d’un beffroi en charpente sur une tour de maçonnerie probablement située à l’entrée du prieuré. La ville possède donc dans l’enceinte du prieuré, et avant la sécularisation du couvent, un espace propre. En 1530, malgré les premiers remous de la Réforme, Berne et Fribourg confirment Nicolas de Diesbach en tant que prieur commendataire et administrateur du prieuré. À sa mort en 1550, Leurs Exellences de Berne font nommer à sa place Blaise Grivat qui sera le dernier prieur avant le passage de la ville de Grandson à la foi Réformée.
L'adoption de la Réforme
Le 26 novembre 1554, la ville de Grandson adopte la religion réformée et les biens de l’église sont partagés entre Berne et Fribourg. Le prieur Blaise Grivat reçoit des rentes et s’en va vivre à Estavayer. À partir de cette date l’église Saint-Jean-Baptiste est entièrement vouée au culte paroissial et les anciens bâtiments conventuels sont, à l’exception de la cure, affectés à des offices communaux.
Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, le «prédicant», soit le pasteur, vient loger dans le couvent et la commune de Grandson occupe l’aile occidentale et probablement une partie de l’aile méridionale en y installant le «poile du conseil», soit l’hôtel de ville, et l’école. L'adoption de la Réforme, abolissant l’usage de la messe, faisait passer ce lieu de culte d’un usage presque exclusivement conventuel, en quelque sorte privé, à un usage entièrement paroissial, donc fondamentalement public.
L’introduction de la Réforme entraîna de nombreux changements au niveau de l’aménagement intérieur de l’église, mais peu de modifications dans la volumétrie de l’édifice. Les séparations qui devaient sans doute limiter les espaces paroissiaux de ceux destinés à l’usage du couvent, furent supprimées. Les anciennes peintures et sculptures furent badigeonnées, certaines furent même la cible d’actes iconoclastes, à l’instar de ce qui se fit partout ailleurs en Pays de Vaud.
Au XVIIe
Le XVIIe siècle voit s'effectuer de nombreux travaux d’entretien mais aussi des interventions destinées à embellir les espaces communaux par la pose de vitraux et la commande de décor peints. En 1660, les voûtes de l’église sont blanchies et les armoiries de Berne y sont peintes, ainsi que cela se faisait d’ailleurs couramment en Pays de Vaud.
À la fin du siècle, il est question de reconstruire la cure, située dans la partie bernoise des locaux. Des hésitations conduisent pourtant à la vente d’une partie des bâtiments du monastère à l’ancien bailli Ernst. C’est lui qui figure sur les plans de 1713 comme propriétaire de cette partie orientale nommée «mazures des vielles cures». Cette cession englobe l’aile orientale de l’ancien couvent et les deux tiers de l’aile méridionale. Le nouveau propriétaire procède dès lors à la démolition de ces bâtiments dont il vend les matériaux.
Les archives communales de Grandson possèdent un descriptif du plan de 1713 : le préau du cloître y est appelé «place ou arcades de la ville». C’est cette nouvelle fonction qui apparaît au cours du temps: un espace de distribution des bâtiments et, parfois même, un dépôt pour des matériaux!
Au XVIIIe siècle
Entre 1717-1720
On procède à la reconstruction d’une partie de l’aile occidentale des bâtiments de l’ancien couvent. Divers travaux concernant l’église sont entrepris au cours du siècle:
En 1730
Les anciens bâtiments conventuels sont transformés par l’architecte Jean Gaspard Martin d’Yverdon et le maçon Grandpierre pour y installer les cures. C’est
probablement lors de ces travaux que disparaissent les arcades de l’aile orientale et d’une partie de l’aile sud.
En 1742
En 1765
Le maçon Isaac Bornand, d’après les plans de l’architecte Abraham Burnand de Moudon, reprend toute l’aile ouest des anciens bâtiments conventuels en intégrant la galerie occidentale de l’ancien cloître dans les nouvelles constructions empiétant sur la cour.
En 1773
L’architecte Beat de Hennezel établit un constat sur les parties occidentales du cloître où l’on a laissé un contrefort qui crée des désordres dans la voûte de l’église. Alors qu’on commence à démolir l’entrée des cloîtres, on craint pour la stabilité de l’édifice et on fait une évaluation globale de cette partie du bâtiment. On a peur que la tour d’horloge ne s’effondre et finalement il est décidé de la démolir et de reconstruire l’ensemble de la façade ouest du bâtiment.
En 1778 -1779
Quatre projets sont présentés: «le plan ayant trois portes, le rez-de-chaussée en taille et le dessus en mur, avec les pilastres...», est approuvé. C’est l’état que présente le bâtiment actuellement. Le sculpteur Jorion est l’auteur du fronton sculpté.
Au XIXe siècle
Le XIXe siècle, le temps des économies, voit l’église devenir propriété du canton de Vaud. L’édifice n’est plus entretenu, l’humidité l’envahit. Les problèmes statiques sont contrôlés temporairement par la consolidation des contreforts et la charpente du chevet, en mauvais état, est remplacée. Finalement la fin du siècle voit l’église subir une restauration générale et lui donner l’aspect que l’on a trouvé en 1995, date de la planification d'une nouvelle campagne de restauration.