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Chaque catastrophe épidémique ou épizootique engendre son lot de termes nouveaux, forme moderne d'un politiquement correct qui ne veut plus dire son nom. On se souvient des années qui suivirent l'émergence du sida lorsqu'une majorité imposa de parler des «personnes vivant avec le VIH/ sida», les prostitué(e)s laissant pour leur part la place aux «travailleurs sexuels». La vache folle, la fièvre aphteuse et aujourd'hui l'épizootie de grippe aviaire ne sont pas en reste qui virent progressivement disparaître le terme d'«abattage» aussitôt remplacé par celui d'«euthanasie.» Pour le dire autrement, on n'abat plus les animaux porteurs des pestes modernes ; on se borne à leur donner la mort avant de faire disparaître au plus vite, par le feu ou la chaux vive les carcasses infectieuses.Et voici aujourd'hui qu'un nouveau mot apparaît dans le riche et mouvant paysage de l'épizootie de grippe aviaire ; ou plus précisément deux termes jusqu'ici d'un usage peu courant pour des oiseaux d'élevage, de basses-cours ou de zoos. Le premier fut «confinement» et le second, qui fait office de synonyme est «claustration».Quelques éclaircissements s'imposent. Si chacun sait que le confinement n'est rien d'autre que l'action de confiner, il n'est peut-être pas inutile de préciser les sens de ce verbe aux acceptions hétérogènes. Confiner, c'est tout d'abord «toucher aux confins d'un pays» ; notre cher Petit Larousse prend ici cet exemple La Suisse confine à la France qu'il préfère pourquoi ? à La France confine à la Suisse. Mais confiner, c'est aussi «être voisin de» ; cet acte confine à la folie. Quant à «se confiner» c'est, pour le dire simplement, l'équivalent de se retirer ou de s'isoler quand ce n'est pas se spécialiser ou se cantonner : se confiner dans un rôle.On peine quelque peu, sur de telles bases, à comprendre précisément de quoi l'on parle avec le confinement des volailles, mesure adoptée depuis peu par un nombre croissant de pays de l'Union européenne pour tenter de prévenir la contamination par les oiseaux migrateurs. Mais sans doute faut-il, pour saisir l'intention des autorités sanitaires vétérinaires, se reporter à l'adjectif : «confiné» n'est en effet rien d'autres que l'un des synonymes d'«enfermé» ou de «renfermé». Quant à la claustration appliquée aux volailles, elle nous trouble en ce que le mot ne devrait s'appliquer qu'aux personnes. C'est au lendemain de la Révolution française que la médecine forgea ce terme pour désigner l'état d'une personne enfermée dans un lieu clos. Elle puisait ici aux sources du latin et du médiéval et recycle un «claustral» embrassant tout ce qui est relatif au cloître et à la vie que l'on mène dans cette partie du monastère interdite aux profanes. Cloîtrer n'est donc rien d'autre que faire entrer une personne dans un monastère pour qu'elle n'en sorte plus. Déchristianisation et sécularisation aidant, on pourra bientôt décider de se cloîtrer au sein même du monde laïc. Il suffira pour cela de beaucoup de volonté et d'un peu d'imagination. Emile Zola, dans Pot-bouille : «Ses cheveux roux pâlissaient son visage un peu long, d'une obstination tranquille de femme cloîtrée au fond de ses devoirs (
).»La claustration, donc, n'est rien d'autre depuis le XIXe siècle que l'état d'une personne enfermée dans un lieu clos. A ce titre, elle est peut-être perçue comme le contraire de la liberté. Or, voici qu'en ce début de XXIe siècle le mot revient dans le langage vétérinaire pour s'appliquer aux volailles.Ainsi, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) considérait-elle il y a quelques jours, à la suite de l'apparition de foyers hautement pathogènes à virus A(H5N1) au Nigeria et de cygnes infectés en Grèce et en Italie (l'Allemagne et l'Autriche n'étaient pas encore atteintes) que l'avifaune française était désormais «soumise à un risque aggravé de contamination». Et l'Agence France-Presse de traduire : «L'Afssa recommande pour tous les élevages de volailles l'application de la claustration (terme scientifique pour le confinement, ndlr) lorsqu'il est possible de la mettre en uvre.» On appréciera comme il convient le label scientifique généreusement accordé à cet enfant du cloître. Pour sa part, Dominique de Villepin, Premier ministre français, se gardera d'avoir recours à la claustration. Dans son communiqué diffusé en urgence le 15 février, il décrétait : «Tous les oiseaux détenus par des éleveurs ou par des particuliers présents sur le territoire métropolitain, qu'il s'agisse de volailles d'élevage ou de basse-cour, de gibier d'élevage ou d'oiseaux d'agrément, devront être confinés. En cas d'impossibilité, des mesures d'effet équivalent devront être prises. Les contrôles vétérinaires seront renforcés.»En Europe, la France n'est pas la seule à cloîtrer ses volailles. C'est aussi le cas, à l'heure où nous écrivons ces lignes, de l'Allemagne, des Pays-Bas, du Danemark, de la Suède et de la République tchèque. Hors Union européenne, la Norvège, la Suisse ont fait de même. Tout cela sera-t-il utile ? Faut-il voir ici l'un des symptômes de la frilosité européenne.Les oiseaux migrateurs vont bientôt prendre leur envol depuis l'Afrique vers le Nord et sur le Vieux Continent, cierges et prières s'élèvent autour des nouveaux cloîtres aviaires pour qu'aucun fléau ne descende du ciel.