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Dans le contexte de la crise climatique et de la crainte d’un effondrement social et écologique, on peut percevoir un nouveau regain d’intérêt pour les utopies.
De la naissance de l’utopie à sa critique. La naissance de la notion d’«utopie» est associée habituellement à l’ouvrage de Thomas More, Utopia, publié en 1516. Cet terme renvoie à un régime politique et social idéal qui n’existe nulle part. On a pu discuter si les écrits utopiques n’existaient pas avant l’apparition du mot, par exemple dans La République de Platon, qui présente une cité idéale.
Les ouvrages utopiques qui suivent celui de Thomas More sont nombreux, en particulier aux XVIIIe et XIXe siècles. A l’âge industriel, tout un courant d’auteurs, tels que Fourier, Owen, Campanella ou Déjacque, par exemple, est qualifié de socialiste utopiste.
Marx et Engels ont critiqué les écrits socialistes utopistes, considérant que les idées communistes devaient s’appuyer sur une science de l’histoire et non sur l’imagination d’un futur idéal. Dans leur œuvre, ces deux auteurs n’ont d’ailleurs accordé que fort peu de place à la description d’un monde idéal.
L’utopie au XXe siècle. Alors qu’avant la seconde moitié du XIXe siècle les utopies sont principalement sociales et politiques, le progrès technique commence à y occuper de plus en plus de place par la suite. On attribue la première occurrence du terme «dystopie» au philosophe John Stuart Mill en 1868. La dystopie – comme inverse de l’utopie – se développe principalement dans la littérature de science-fiction. On pense par exemple à 1984 de Georges Orwell. Les dystopies, en particulier d’inspiration cyberpunk, se sont multipliées à partir des années 1980 dans la science-fiction. Un peu différent, le terme de «contre-utopie» est plutôt utilisé pour désigner, par exemple, une œuvre de science-fiction comme Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, qui présente une société en apparence utopique, mais qui s’avère en réalité dystopique.
Dans la théorie politique de la seconde moitié du XXe siècle, l’utopie subit également une critique. Elle est associée au totalitarisme. L’idée d’imaginer une société parfaite et de vouloir la réaliser de manière autoritaire est considérée comme une démarche qui ne peut aboutir qu’à une oppression de masse. En outre, l’utopie, avec son souci de la perfection, du détail et de l’harmonie, apparaît comme un genre d’écrit politique qui ne laisse pas de place à la liberté humaine, à l’expression du conflit et de la divergence dans la pensée politique et sociale.
Néanmoins, l’ouvrage de science-fiction Les Dépossédés (1974) d’Ursula Le Guin, sous-titré Une utopie ambiguë, semble ouvrir la voie à une nouvelle pensée de l’utopie.
Le XXIe siècle, renouveau de l’utopie? Après la période de la critique antitotalitaire de l’utopie, s’est ouvert un nouveau cycle de pensée de l’utopie aussi bien chez les historien·nes, les philosophes que les sociologues. Du côté des sociologues, comme Erik Olin Wright (Utopies réelles, La Découverte, 2017) ou Michel Lallement (Un désir d’égalité, Seuil, 2019), on s’intéresse à la manière dont les utopies s’incarnent dans la réalité. Lallement reprend pour cela le concept d’«utopie concrète» du philosophe Ernst Bloch. L’une des idées défendues par cet auteur, c’est que la sociologie aurait davantage insisté sur la dimension de critique sociale, au détriment de la description des expériences sociales d’émancipation. On peut voir dans cette thèse des proximités avec celle défendue par Jean-Louis Laville et Bruno Frère dans leur ouvrage La Fabrique de l’émancipation (Seuil, 2022).
Néanmoins, ce focus sur les «utopies réalistes» (Rutger Bregman, 2014), réelles ou concrètes, est contesté par les philosophes politiques, qui peuvent au contraire mettre en avant l’importance des imaginaires radicaux. C’est le cas par exemple d’Alice Carabédian (Utopie radicale, Seuil, 2022) qui théorise l’idée d’utopie radicale en puisant dans la science-fiction la plus spéculative et la plus éloignée de la réalité.
Cependant, le renouveau de la pensée de l’utopie ne se situe pas uniquement dans l’opposition entre la réalité et l’imaginaire, mais également dans le désir de penser des formes d’utopies qui échappent aux critiques effectuées dans la pensée antitotalitariste. Ces utopies ambiguës ou critiques développées par la science-fiction, Ariel Kyrou (Dans les imaginaires du futur, ActuSF, 2020) préfère les appeler des «prototopies»: «Au-delà des chausse-trappes de l’utopie sans lucidité et de sa sœur noire la dystopie, elles ouvrent d’immenses perspectives de création […] les prototopies, c’est-à-dire des exercices d’anticipation de nouvelles possibilités de vivre, selon d’autres règles et valeurs; des projections fictionnelles où plonger le lecteur ou le spectateur pour mieux lui permettre d’envisager des horizons alternatifs à notre réalité extractiviste et hyper capitaliste, ici et maintenant.»
Utopies réelles ou utopies concrètes, utopies radicales, prototopies: autant d’expressions qui reflètent sans doutes l’intérêt que nous portons à la question du futur.
* Sociologue et philosophe de formation, ses recherches portent sur l’éducation populaire. Cofondatrice de l’IRESMO (Institut de recherche et d’éducation sur les mouvements sociaux), Paris, iresmo.jimdo.com/