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Genève en 1814
Ce territoire est donc aux portes de changements historiques. Du point de vue politique, bien entendu, car il va rejoindre une alliance qu’il n’a plus quittée depuis. Mais aussi car ce XIXe siècle qui commence va amener des progrès technologiques qui vont révolutionner la vie quotidienne. Pensez donc, une génération seulement après que le canton ne devienne suisse, le chemin de fer s’impose comme un mode de transport de masse. Dans un autre domaine mais dans les mêmes années, l’école va devenir obligatoire et gratuite. Un peu plus tard, l’électricité éclairera les rues puis les foyers, transformant totalement le paysage urbain.
Mais ces révolutions-là ne sont qu’en gestation en 1814. Zoom arrière sur la vie à Genève au moment de son entrée dans la Confédération.
Au début du XIXe siècle, chevaux, charrettes et fiacres battaient le pavé de la ville de Genève (ici en 1794). Collection de la Bibliothèque de Genève
Au temps des fiacres
En 1814, à l’heure où Genève rejoint la Confédération helvétique, le canton compte 31 500 habitants. Comment se déplacent-ils? A pied, voire à cheval.
La grande majorité d’entre eux, soit 22 300 personnes, vit en ville de Genève, une cité encore confinée à ses fortifications. Seuls les plus riches habitants possèdent leur propre calèche ou voiture à cheval. Quelque 9200 habitants vivent dans les communes de la campagne, où les agriculteurs possèdent parfois un cheval et une charrette. Pour les longues distances, il existe des fiacres que l’on peut louer à l’heure ou à la journée pour un tarif élevé. Personne n’imagine alors qu’une quinzaine d’années plus tard les révolutions technologiques autour de la vapeur, de l’électricité et de l’essence permettront l’avènement du tramway et des chemins de fer.
Genève tourne le dos à la France
Jusqu’au 30 juin 1813, la République de Genève était rattachée à la France et jouissait du statut de chef-lieu du département du Léman. Lorsqu’elle adhère à la Suisse, ses dirigeants décident d’opter pour un territoire délibérément restreint mais majoritairement protestant.
Lors des traités signés les années suivantes, il est donc établi que la France ne cède au canton «que» les communes qui forment son territoire actuel, sans aller jusqu’aux frontières naturelles (Salève et Jura). Cette solution permet à Genève de désenclaver son territoire épars et de le rattacher physiquement à la Suisse. Le geste est minimal et symbolique, mais il marque la rupture avec la France catholique.
Cette situation de repli sur soi ne dure guère longtemps. En 1815 et 1816, sous la pression de la Confédération, le Canton établira des zones franches en France voisine. Une manœuvre qui lui permettra de s’assurer de larges «greniers à pain». L’arrivée de ces espaces de «libre circulation des marchandises» entre la Suisse et la France va également intensifier les allées et venues entre Genève et ses faubourgs.
Un carrefour commercial
Depuis le Moyen Age, Genève jouit d’une position stratégique pour le commerce. A la croisée des Alpes et du Jura, de l’Europe du Nord et de la Méditerranée, la cité est un carrefour géographique, et donc économique, important. De nombreuses routes mènent ainsi à Genève.
En 1814, sur les marchés genevois, les produits des industries horlogères s’échangent autant que des biens venus des Indes. Les marchandises sont ensuite transportées sur des chars ou des charrettes auxquels on attelle des ânes, des chevaux ou des bœufs. Il est également possible de louer des voitures de remise, qui n’avaient pas le droit de stationner sur la voie publique.
Trafic sur le lac et le Rhône
Genève bénéficie également d’une importance stratégique de par sa situation sur le Rhône et au bout du Léman. En 1814, la traversée du lac est déjà possible. Le bateau à vapeur n’a pas encore été inventé mais des barques sont utilisées pour passer d’une rive à l’autre. Le trafic lacustre est important: beaucoup de marchandises arrivent et repartent en bateau, barque ou barge. Tout le commerce du sel, des céréales et surtout de la pierre se fait à travers le lac.
Deux ponts importants existent dans le canton: le Pont-Neuf à Carouge, au-dessus de l’Arve, et les ponts de l’Ile, au-dessus du Rhône. Sinon la traversée des petites rivières se fait à gué ou grâce à des bacs. «Leur existence est intermittente et dépend d’initiatives privées, explique Anita Frei, auteure de l’ouvrage Ponts de Genève. Ils ne durent rarement plus de quelques décennies.» Il en existe un vers Peney. En 1814, les Autrichiens en ordonnent justement la destruction; il sera rétabli en 1820.
Des bacs effectuent également des traversées à Sierne, à Vernier, à Chancy et à La Plaine. Des trailles – des bateaux tenus par un câble – permettent également de traverser le Rhône. On sait qu’à certains moments de l’histoire, certaines de ces trailles assuraient la liaison avec le Pays de Gex ainsi que vers la Savoie et la France.
Pour le plaisir, les Genevois peuvent rejoindre les faubourgs de la ville en passant par les ponts de l’Ile. Ils peuvent également emprunter les routes commerciales historiques, telle la route de Chancy. Ou prendre la route qui monte à Veyrier en direction du Salève. La montagne attire déjà. Preuve en est que, dès les années 1820, on peut déjà louer des guides et des ânes pour l’explorer ou se promener en admirant le panorama.
Les «deux charmantes», l’une repaille, l’autre rabaubinne (répare). A droite, M.R. dit «voyon voir» en inspectant le sucre que M.S. lui propose. Illustrations du «Voilà un beau venézy voire» par L.-A. DuBois (1815)
Parler comme en 1814
Lors de l’adhésion de Genève à la Suisse, le Cé qu’è lainô figure déjà au rayon des curiosités historiques. Après quinze ans d’occupation française et deux siècles de pratique de la langue de Molière, les Genevois ne patoisent plus comme en 1602.
Cependant, le chant traditionnel de la fête de l’Escalade sonne plus familièrement aux oreilles des Genevois d’il y a deux siècles qu’à celles de leurs descendants de 2014. Il reste en 1814 des gens capables de comprendre du premier coup le sens de «Petis et grans, ossis an sevegnance/Pè on matin d’onna bella demanze/Et pè on zeur qu’y fassive bin frai/Sans le bon Di, nos étivon to prai!» (Petits et grands, ayez en souvenance/Par un matin d’un beau dimanche/Et par un jour où il faisait bien froid/Sans le bon Dieu, nous étions tous pris!).
Au début du XIXe siècle, Genevois de la ville et Genevois de la campagne se côtoient étroitement. Les seconds partagent la même langue que tous les habitants des vallées savoyardes environnantes. Un idiome franco-provençal que les citadins entendent au marché ou dans la bouche de leur personnel de maison venu de Savoie. C’est une variante locale de l’arpitan, cette langue dont l’aire de diffusion s’étend du Piémont à la Franche-Comté et du Forez au Valais.
Dans sa pièce L’orpailleur ou le trésor de Mandrin, créée à la Comédie de Genève en 1966, Jacques Aeschlimann met un peu de ce dialecte dans la bouche d’un vigneron. Ce choix de faire parler cette langue à un homme de la campagne illustre la coexistence de l’arpitan savoyard et du français sur le même territoire. Certes, l’action de L’orpailleur se passe au XVIIIe siècle, mais en matière d’usages linguistiques, les choses n’ont pas tellement changé entre l’époque de Mandrin et celle de la Restauration.
Les Genevois qui ont rédigé des récits des événements de 1813 et 1814 maîtrisent parfaitement le français le plus châtié. Ce sont bien sûr des témoins issus de la classe aisée: «Hier, depuis neuf heures, l’on se battit, mais l’on ne s’en aperçut que plus tard, parce que les coups étaient tellement plus forts que l’autre jour que l’on avait point l’idée que ce fût cela; de nos chambres, avec tout fermé, on entendait parfaitement bien; dès que l’on s’en aperçut, l’on se jeta sur la Treille pour voir; j’y fus un moment avec maman.» Caroline Le Fort n’a pas 20 ans quand elle relate ces inquiétantes journées de mars 1814, au cours desquelles Autrichiens et Français se battent aux portes de Genève.
Ce bon français aux relents d’Ancien Régime ne doit pas faire oublier l’existence à Genève d’un parler nettement plus local. C’est celui des Rues-Basses et de Saint-Gervais, qui sans être le dialecte partagé avec les voisins savoyards n’en est pas moins émaillé de mots du cru. Un document inédit nous met à sa portée. Son titre: Voilà un beau venézy voire. La date de sa rédaction: 1815. Quant à son auteur, il est décorateur de montres dans la basse ville puis dessinateur pour l’industrie des étoffes imprimées appelées les indiennes. Louis-Albert DuBois, tel est son nom, fait précéder sa rédaction d’un avertissement tiré d’une Grammaire des dames de 1789, par l’abbé Barthélémi de Grenoble: «Chaque pays a ses vices de langage et les aura toujours: les personnes destinées à l’éducation des jeunes gens devraient avoir soin de faire un tableau des fautes locales, par ce moyen on leur éviterait, dans un âge plus avancé, les mauvaises plaisanteries qu’ils éprouvent quelquefois dans la société.»
Voici quelques répliques de Voilà un beau venézy voire, traduites grâce au glossaire genevois de 1852:
Un M. R. dit à un M. S.: «Bonjour Mesieu S., vaty vaty (cela va-t-il?), quel armana (almanach) lize-vous?» M. S. lui répond: «Ça va, ça va, je lis un prêche pour dormir et vous?» M. R.: «Ça ne va que d’une f… (?), je viens du incant (encan, vente publique à l’enchère) dans l’allée du chien.» M. S.: «Et qu’avez-vous fait dans l’allée de ce t’inquant?» M. R.: «J’ai incanté (acheté) une paire de bas de grenadier rouge, des autres fois un grand balalarme (gros meuble antique et massif) de guindre (?), un fanal de patte (?) et un abîme de raufferies (vieux chiffons, vieilles hardes, objets sales et inutiles), à r’un piâstre (pièce d’argent).»
M. R. décrit le sucre que M. S. lui propose: «Voyon voir, ô pour celuilà-là c’est de la belle et bonne greube (tuf, terre sèche et dure qui sert à écurer, à nettoyer les ustensiles de cuisine), et celui-ci est blanc comme de la drachée (résidu ou crasse du beurre fondu), c’est de l’atrape Goliard (attrape-gogo) et je dis non. Je demande coule et vaille (?) d’abord, du sucre sec comme de la grole (vieux soulier fort usé), j’ai encore besoin entrôte (entre autres) d’huile dolif (d’olive), bois d’arglice (de réglisse), croque-molles (sorte d’amande), de l’empois (amidon pour empeser le linge), de la marquaine (craie rouge ou blanche), si je ne désoublie rien…»
Le quartier de l’Ile, vu du quai du Seujet dans les années 1850. Collection de la Bibliothèque de Genève
A l’étroit
En 1814, Genève n’en mène pas large. La ville, redevenue une république indépendante, traverse une période délicate, architecturalement parlant. L’ancien traité d’adhésion à la France, que certains qualifient faussement d’occupation, n’a pas profité à la cité. «Pourtant carrefour de voies (…) Genève ne vit point naître de projets typiques des visées d’urbanisme de Napoléon Bonaparte», écrit l’historien Alain Mélo dans Les monuments d’art et d’histoire du canton de Genève (Ed. SHAS, 2001). Fort de 25 000 habitants, l’ex-chef-lieu du département du Léman manque terriblement d’allure. Ses bâtiments sont souvent dans un état de décrépitude plus ou moins avancé, excepté quelques beaux immeubles de la rue des Granges.
Extrêmement dense, compacte, Genève se trouve encore enfermée dans ses fortifications. En bordure de l’enceinte, la future rue de la Corraterie ou la place Neuve ne sont encore que des projets. Une banlieue commence à prendre forme le long de la rue de Carouge et du côté des Pâquis. Mais à l’intérieur de la Vieille-Ville et du côté de Saint-Gervais, rien n’a pratiquement changé depuis les années 1720-1730. Un relevé cadastral, le fameux plan Billon, datant de 1726 en atteste. Les dernières grandes opérations immobilières, parmi lesquelles le percement de la rue Neuve-du-Molard, datent de cette époque.
Repliée sur elle-même, la ville étouffe. «Genève est alors excessivement encombrée. On n’a pas idée aujourd’hui de cet indescriptible entassement urbain. Ça relève de la casbah», raconte Dominique Zumkeller, historien économiste genevois. Accolés les uns aux autres, les bâtiments manquent singulièrement d’espace. Entre la rue de Coutance et la rue Chevelu, future rue Jean-Jacques-Rousseau, tout est construit. On chercherait en vain un tracé entre les maisons. Idem du côté de la place du Molard, dont l’impressionnante densification laisserait pantois le plus vorace des promoteurs d’aujourd’hui.
Impossible de passer du bord du lac à l’actuelle rue de la Confédération. Ou plutôt si: il faut se glisser d’arrière-cour en arrière-cour, par un dédale qui évoque celui des traboules lyonnaises. Des endroits sordides, sans lumière. «Le risque d’incendie est énorme», note Dominique Zumkeller. Et que dire de l’odeur? Pas de système de tout-à-l’égout entre ces immeubles ultraserrés. En clair, Genève pue plus souvent qu’à son tour. «A certains moments, les gens devaient être contents d’avoir une forte bise ou un bel orage pour laver les rues!»
Pas davantage d’espace au bord de l’eau. Les berges du Rhône sont largement occupées par une myriade de moulins souvent installés sur des bateaux. Plus tard, lorsque la Restauration aura atteint sa vitesse de croisière, les édiles genevois lanceront toute une série de travaux urbanistiques qui poursuivront différents objectifs circulatoires, sécuritaires, hygiéniques et esthétiques. Mais on n’en est pas encore là.
En 1814, une maison genevoise peut présenter différents aspects. «Du côté pair de la rue des Granges, on trouve des hôtels particuliers à la parisienne», relève Dominique Zumkeller. Ailleurs, la réalité est moins reluisante. «On s’entasse, faute d’espace. Les familles sont petites – un couple avec deux ou trois enfants souvent – mais les appartements aussi. Le plus gros de la population réside dans des immeubles de quatre ou cinq étages, parfois six, dont la cuisine, sans eau courante, demeure la pièce centrale.
»Il y a une grande mixité de la population au sein de ces habitations. Contrairement à aujourd’hui, les niveaux inférieurs sont occupés par des gens aisés, la haute bourgeoisie. Plus on monte dans les étages, plus les gens sont pauvres.» Corollaire: la hauteur des plafonds s’avère plus généreuse au premier et au deuxième étage. Même phénomène au niveau des fenêtres, de moins en moins généreuses au fur et mesure que l’on gravit les étages. Des horlogers-cabinotiers travaillent sous les toits, pour profiter de la lumière. Au rez-de-chaussée, on trouve des boutiques d’artisans, parmi lesquels bon nombre de cordonniers et de tailleurs.
Les familles aisées – une infime partie de la population – possèdent une résidence à la campagne. A la belle saison, le patriciat genevois va résider à Cologny, à Vandœuvres ou à Landecy, dans la campagne, alors constituée de hameaux. En dehors de Genève, on peut trouver quelques fermes. «Rien à voir avec les belles constructions gruériennes ou bernoises. Ce sont plutôt des maisons contiguës, assez basses, avec des toits très plats. Tout cela est terriblement modeste.»
En 1814 enfin, existe-t-il des éléments d’architecture typiquement genevois? «La spécificité de nombreux immeubles, c’est qu’ils possèdent des haubans, soit des avancées sur façade. L’avant-toit est soutenu par d’immenses poutres en chêne qui peuvent atteindre de cinq à six étages. Tout le côté droit de la rue de Coutance est alors bâti sur ce modèle. Aujourd’hui il n’en subsiste pratiquement plus qu’un exemple, au bas de la rue de la Cité. Tout le reste a été démantelé au cours du XIXe et surtout du XXe siècle, où l’on trouvait cela affreux.» Tous les goûts sont dans la nature.
Après l’école élémentaire, place au secondaire avec six ans au Collège, créé par Calvin pour les garçons. Collection de la Bibliothèque de Genève
A l’école avec Dieu
En 1814, il n’y avait pas une école genevoise. Mais une multitude d’écoles, religieuses ou privées, rurales ou urbaines. Derrière le pupitre, un régent ou un maître, face soit à une petite poignée d’élèves, soit à quelque 150 enfants.
En 1814, l’Etat a d’autres préoccupations que l’instruction de la population. Ses priorités sont plutôt de consolider les structures politiques et de gérer l’intégration dans la Suisse. L’école n’est alors ni obligatoire ni gratuite. Malgré ce désintérêt étatique, le taux d’alphabétisation à Genève est plutôt élevé, en partie grâce à l’Eglise réformée. En effet, la plupart des écoles sont en mains religieuses et ça ne dérange pas encore l’Etat! «Un réformé doit savoir lire pour avoir accès aux Ecritures», rappelle Chantal Renevey Fry, archiviste du Département de l’instruction publique (DIP).
L’Académie pour l’élite mâle
Voilà comment se découpait le système complexe de l’école genevoise. Pour l’enseignement élémentaire, les petits Genevois sont scolarisés dès l’âge de 5 ans. A la campagne, ils fréquentent des écoles contrôlées par la Compagnie des pasteurs. La plupart sont gratuites car financées par des dons et legs. En ville, il y a les petites écoles de quartier, gratuites, ouvertes par la Société des catéchumènes, les écoles primaires publiques administrées par la Société économique, créée pour gérer les biens de l’Etat, et, enfin, des écoles privées, payantes. «Selon l’école qu’on fréquente et le milieu dont on est issu, on a une instruction très disparate», indique l’archiviste. Genève ne compte alors qu’une seule école catholique, installée dans les combles de l’église de Saint-Germain. Dans le nouveau territoire catholique composé des seize communes sardes et des six communes françaises annexées, l’école primaire est très embryonnaire: en 1817, onze de ces communes n’ont pas encore d’école, notamment Collex-Bossy, Corsier, Troinex et Le Grand-Saconnex.
Après l’école élémentaire, place au secondaire avec six ans au Collège, créé par Calvin pour les garçons. Ils peuvent ensuite entrer à l’Académie, ancêtre de l’Université. A cette époque, l’orientation professionnelle est vite réglée: on fait deux ans de Belles-Lettres puis droit ou théologie pour devenir magistrat ou pasteur. «L’idée émerge, à la fin du XIXe, qu’il faut former les gens pas seulement de manière intellectuelle, ajoute Chantal Renevey Fry. Une école de dessin existe déjà, on rajoute une école d’horlogerie puis une école industrielle.» Mais il faut attendre encore quelques années pour que l’Etat daigne s’intéresser aux sciences et ouvre une faculté dans ce domaine, suivie d’une Faculté de médecine en 1872.
Prière, régent et 150 élèves
Les méthodes d’enseignement sont tout aussi éclectiques. Dans les petites écoles, le régent est bien souvent seul face à 100, voire 150 élèves… Impossible pour lui d’appliquer la méthode dite individuelle du maître qui passe d’un élève à l’autre; il recourt alors à l’enseignement mutuel. Les élèves les plus grands apprennent les bases aux plus petits. «De cette manière, on peut instruire ou tout au moins occuper toute la journée la totalité des élèves!» relève l’archiviste. Le but pratique relègue un peu le but pédagogique au second plan… Ce modèle suscite un engouement avant de disparaître totalement vers 1860. «On se rend compte qu’il convient bien pour l’enseignement des premiers degrés mais est peu adapté pour la transmission de notions plus élaborées.»
Quant au contenu des cours, il est plutôt rudimentaire. Pas d’activités artistiques ni sportives comme aujourd’hui; on se contente des basiques. Un peu d’arithmétique, un soupçon de lecture et d’orthographe et le tour est joué. L’histoire et la géographie sont optionnelles, s’il reste un peu de temps dans la journée… Et un peu de religieux forcément, avec une prière matinale pour bien commencer la journée. Le matériel aussi est rudimentaire: un tableau noir et des placards muraux. Parfois quelques manuels, mais pas un par élève, ça coûte trop cher!
1848: l’Etat s’intéresse à l’école
C’est finalement en 1848 que l’Etat promulgue une première vraie «loi sur l’instruction publique». L’école gagne en cohérence et surtout elle devient gratuite. La Compagnie des pasteurs se voit peu à peu retirer ses prérogatives. Ce n’est qu’en 1872 que l’école devient obligatoire de 6 à 13 ans et que la laïcité des enseignants est exigée, sauf à l’Académie.
A ce moment-là, l’Etat construit des écoles à tour de bras, produit des manuels, crée une formation pour les enseignants et surtout isole l’enseignement religieux des autres pour appliquer la séparation entre l’Etat et l’Eglise. «L’éducation relève désormais des tâches de l’Etat, le gouvernement s’efforce d’ôter leurs prérogatives aux institutions philanthropiques et à la Société des catéchumènes.» Les écoles religieuses disparaîtront petit à petit.
Un repas champêtre partagé à Choulex à la fin du XVIIIe. Gravure de Wolfgang-Adam Töpffer. Collection de la Bibliothèque de Genève
La Restauration à table
C’est toujours pareil. L’histoire fait montre d’une mémoire exceptionnelle pour ce qui concerne la vie des puissants et nantis. Mais elle se retrouve frappée d’amnésie quand il s’agit du quotidien des classes laborieuses. Crapule d’histoire! Une foule de documents nous permettent ainsi de humer ce qui se mitonnait dans les cuisines de la bourgeoisie genevoise à l’aube du XIXe siècle, tandis que l’ordinaire des humbles demeure plus flou. Que mangeaient exactement les cabinotiers, ouvriers et petits artisans de la Restauration? On peut l’imaginer: du chou, de la patate, des salaisons peut-être. Et une truite ou une volaille les jours de liesse.
Rissole de tétines
Le plus ancien traité de cuisine locale, La cuisinière genevoise, semble ainsi destiné aux foyers relativement aisés. Ce recueil anonyme de recettes domestiques, publié pour la première fois en 1794, a été régulièrement réimprimé et complété au cours du demi-siècle suivant. Un classique donc. L’édition de 1817 (rééditée chez Slatkine en 1994) nous parle d’une popote autochtone pleine de calories et de bon sens, qui se montre tour à tour familière ou furieusement exotique. Nul ne se régale plus aujourd’hui de «rissoles de tétines de veau» ou de ces étranges «œufs au café». En revanche, les cardons en sauce blanche, les atriaux et boudins brillent toujours dans notre registre culinaire.
Cette brave Cuisinière genevoise a ses dadas. Elle fait ainsi une fixette sur les abats, en alignant bravement douze recettes de ris de veau. Rafole des tourtes et pâtés. Mijote alouettes, levrauts et grives. Utilise en abondance vinaigre et verjus. Mais ne livre nul plat à base de pommes de terre ni ne propose le moindre bouillon ou potage. On sait pourtant que les patates et les soupes sont les deux mamelles de la pitance d’alors. Sans doute notre marmitonne estime-t-elle que ses lectrices n’ont pas besoin d’aide là-dessus. Ou qu’il s’agit là de mets trop popus pour elle.
En ces années 1815, nos aïeux s’offrent probablement une longeole de temps à autre. La pièce de charcuterie, attestée dans Le glossaire genevois de A. -J. Gaudy-Lefort en 1820, existe déjà. Les poissons du lac, eux, ont grande réputation, et jusqu’à Paris, où ils ne doivent pourtant pas toujours parvenir dans leur plus bel état. «La truite et l’omble chevalier, lorsqu’ils sont issus du lac de Genève, sont un manger divin, mais c’est une jouissance fort rare, s’émeut Grimod de La Reynière dans son légendaire Almanach de gourmets (1803-1810). Ces belles truites, cuites dans un savant court-bouillon et mangées avec une sauce à la génévoise (…), honorent les tables les plus recherchées.»
Ces exquises créatures lacustres sont vendues sur les places de la ville, le soir, à la lueur des chandelles. Les autorités veillent à leur fraîcheur. Et obligent les pêcheurs a n’en faire commerce que le jour même de leur prise. D’où la vente nocturne. Il n’y a évidemment pas de supérette alors. Les ménagères font leurs emplettes deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, principalement au marché du Molard, mais aussi sur les places de Bel-Air, Saint-Gervais, de la Fusterie, du Bourg-de-Four ou de la Taconnerie où embaume une halle aux fromages. Les paysans de la région, venus à pied d’aussi loin que Frangy ou Bonneville, déballent leurs vivres à même le pavé: œufs, sacs de froment (qui squatte un tiers des terres cultivées dans le département du Léman), laitues, poulets, canards, herbettes variées, artichauts, pommes, cardons, haricots, etc.
Les produits de saison et de proximité mènent donc le bal. Pas de surgelés. Pas de fraises en hiver. Pas d’asperges en automne. Et pas de tomates… du tout. La pomme d’amour n’arrivera dans les potagers que quelques décennies plus tard. Et attendra la fin du siècle suivant pour jouer les reines du terroir. Evidemment, cette économie culinaire-là souffre de la moindre contrariété météo. Qu’une «année sans été», comme la terrible 1815, anéantisse les récoltes et les prix décollent dru pendant que les ceintures se serrent douloureusement.
Folle-blanche et gros noir
Un mot enfin sur le vin. Soit la boisson omnipotente de l’époque, dont on consomme alors des quantités qui pourraient faire passer Depardieu pour sainte Thérèse d’Avila. A titre d’exemple, on picole à Paris au milieu du siècle entre 150 et 200 litres par an et par personne. Tchin! Il faut dire que le breuvage de nos aïeux est sans doute fort éloigné de celui que nous connaissons. Peu alcoolisé, vinifié à la va-comme-je-te-pousse, impropre à la garde et sans doute à la volupté dégustatoire, il se siffle le plus souvent noyé d’eau. Gamay, pinot et chasselas ne régneront qu’après le phylloxera. En ce XIXe naissant, ce sont, côté blanc, la roussette et la folle-blanche, côté rouge la mondeuse et le gros noir qui prospèrent dans nos vignes. Et coulent à flots dans les gosiers des nouveaux Suisses du bout du lac.
La Treille sous la lune. Vers 1835. Collection de la Bibliothèque de Genève
Nuit noire sur la ville
La Treille au clair de lune, aux alentours de 1835. Sans doute une des images les plus anciennes de la nuit genevoise. Hommes et femmes déambulent sous un lampadaire – le Théâtre de Neuve se trouve à deux pas de là – possible flânerie d’après-spectacle. Une nouveauté pour cette époque qui ne connaît encore ni le gaz ni l’électricité en guise d’éclairage.
Dans la foulée de 1814, une sociabilité nocturne se développe, les Genevois sortent de plus en plus tard le soir. Et la ville s’illumine lentement mais sûrement.
Hérité du Moyen Age, l’Ancien Régime s’était prolongé jusqu’au début du XIXe siècle, donnant de la nuit une représentation massivement négative, hantée soit par des gardes, soit par des malfaiteurs. La nuit est alors associée aux ténèbres, au Mal, celui des Ecritures. En latin, du reste, nox signifie aussi bien la «nuit» que la «nuisance». A l’intérieur de la cité, les déambulations sont alors limitées. «Le couvre-feu général, propre au Moyen Age, n’est plus totalement appliqué, précise Marco Cicchini, chercheur en histoire moderne à l’Université de Genève. Mais on ne peut circuler au-delà d’une certaine heure que muni d’une lanterne. Et pour des motifs légitimes, chercher un médecin, trouver de l’aide… La nuit, les défenses sont plus faibles. Les vagabondages sont interdits.» Pour lutter contre la «tyrannie de la nuit», il n’y a que les chandelles à disposition. Et l’on ne peut augmenter leur intensité lumineuse qu’en les multipliant. Or la lumière coûte. La chandelle, comme le blé, le bois ou la viande, appartient aux biens de première nécessité. Lorsque l’ingénieur Jacob Argand invente une lampe à mèche circulaire, plus lumineuse – la lampe Argand – une petite révolution traverse le monde du travail: désormais, on peut prolonger les heures de labeur. Mais l’essentiel de la population – l’Europe compte 80% de paysans – est au lit depuis longtemps.
Il est 21 heures, on ferme!
En 1814, la ville est fortifiée. La nuit, on ferme les portes, à horaires fixes depuis 1780. «En octobre 1814, en réponse sans doute à la liesse populaire, on ne ferme qu’à 9 heures du soir! Et en 1815, on décide même de permettre la sortie et l’entrée de la ville hors des horaires, moyennant paiement. Mais pas au-delà de 23 h.»
Durant l’Ancien Régime, la vie de cour s’était divertie en élaborant des éclairages somptueux. L’Allemagne puis Versailles se sont prêté à cette mode d’une élite noctambule. En parallèle, dès la fin du XVIIIe siècle, on éclaire les villes, comme à Paris, à l’aide de chandelles ou de lampes à huile. On lutte contre l’insécurité. Et on assoit l’autorité du prince. La pratique se répand jusqu’à Genève. En 1750, fontaines, ponts, corps de garde des militaires, Hôtel de Ville également, entrent dans la lumière. Mais l’éclairage est faible. Entre 150 et 200 lampes à huile. Vue d’en haut, Genève la nuit en 1814 est toujours une ville noire.
Le citadin genevois avait l’esprit pratique. Mais quid de la fête, que l’on associe aujourd’hui essentiellement à la nuit? «L’année de la Restauration a ramené un esprit conservateur, poursuit Marco Cicchini, ce qui n’empêche pas la société de poursuivre sa sortie de l’Ancien Régime. L’heure de fermeture des cabarets, par exemple, passe de 21 h au début du XIXe siècle à 22 h, et même 23 h pour la période estivale.»
S’éclairer à tout prix
Pas de vie nocturne débridée, cependant. Sinon en temps de liesse. A Genève, on illumine la ville pour chaque événement lié à la vie des Bourbons de France, naissances, baptêmes, mariages… Moments festifs, oui, mais de l’ordre de la propagande. En avril 1814, on en fait de même pour saluer la prise de Paris et la chute de Napoléon, idem en septembre pour célébrer le rattachement à la Confédération.
Les gens «sortent». Mais l’idée semble loin encore de passer une nuit blanche sous les étoiles… Pour «abolir la nuit», pour l’illuminer, l’animer jusqu’au retour du jour, il faudra attendre l’arrivée de l’éclairage au gaz en 1844. Alors, tout va changer.