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« Comprenez-vous la situation? D’un côté, les Américains avides et intolérants, qui s’accommodaient tout à fait de leur société d’escroquerie concurrentielle, où la norme était : vole qui tu peux ; de l’autre, des foules de travailleurs étrangers, la tête farcie d’idées de justice, de droit, d’équité et le ventre plus ou moins vide. ».
Rudolph Schnaubelt quitte jeune son Allemagne natale pour partir à la conquête du nouveau monde, le cœur plein d’idéaux et de rêves. Mais la réalité lors de son arrivée à New York est tout autre. Il devra composer avec un marché du travail qui ne reconnait pas ses qualités intellectuelles et qui le cantonnera aux tâches les plus dangereuses mais qui enrichissent au mieux le patronat. Pour Schnaublet, pas le choix, il faut les accepter dans le seul et unique but de survivre. Fort des ces expériences pour le moins traumatisantes, il parviendra à se faire embaucher dans un des journaux progressistes de la ville et y entamera une carrière de journaliste engagé qui le conduira à Chicago. En cette fin de XIXe siècle, la cité du vent subit de plein fouet la révolution industrielle et maltraite plus que de raison les ouvriers étrangers qui composent le gros du contingent de la ville. Mais elle regorge également de trésors comme la belle et ambitieuse Elise dont Rudolph tombera éperdument amoureux et le charismatique et fascinant Louis Lingg qui l’entrainera dans une lutte sans pitié pour la cause ouvrière et plus précisément les revendications de la journée de huit heures.
« La chose effroyable chez Lingg, c’était cette capacité à vous apprécier ou vous admirer pour les qualités qui étaient les vôtres, refusant catégoriquement de vous en attribuer qui ne vous appartenaient pas. Sa fréquentation était un fortifiant de tous les instants. ».
Dans le sillage de ce mentor, Rudolph va s’engager dans une bataille sans précédent contre les forces de l’ordre qui matraquent sans arrêt les ouvriers et leurs familles. La répression des autorités, souvent violente, toujours injuste, poussera ce petit groupe de joyeux penseurs anarchistes à passer du côté de la lutte armée et Rudolph lancera la bombe qui tuera six policiers en 1884 à Haymarket Square. Mais derrière cette réaction pour le moins violente, se cache un réel travail d’analyse et de réflexions des problématiques qui gangrènent la société américaine au tournant du siècle et qui la lancera sur les chemins pour devenir une nation moderne. L’un des plus beaux enseignements de ce livre est de nous rappeler que la lutte pour les avancées sociales n’est jamais simple et a souvent coûté un lourd tribut à ceux qui l’ont menée.
« J’abhorrais l’uniforme, livrée du meurtre, la discipline qui transformait les hommes en machines et les ordres auxquels il fallait obéir, même s’ils étaient absurdes ; je détestais la folle déraison de cet abject système broyeur d’âmes. ».
La bombe est le récit d’une vie, d’une amitié et d’un amour. Rudolph Schnaublet est un idéaliste au grand cœur, un libre penseur et un compagnon aimant qui devra faire un choix entre une vie paisible auprès de celle qu’il aime ou une existence en accord avec ses valeurs et ses rêves. Porté par l’écriture forte et poignante de Frank Harris (qui n’a pas pris une ride, notons-le) ce roman qui entremêle fiction et réalité est d’ores et déjà a rangé dans la catégorie des classiques de l’anarchie. Une vraie petite bombe.