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Il habite au Japon depuis si longtemps que son phrasé n’est pas sans rappeler celui d’un certain Georges Baumgartner. Pierre-Yves Donzé, professeur d’histoire des entreprises à l’Université d’Osaka, animera le 22 mai prochain un colloque passionnant à l’Université de Fribourg. Son thème: les relations entre la Suisse et l’Extrême-Orient du XIXe à nos jours.
Pierre-Yves Donzé, qui sont les premiers suisses à tenter leur chance en Asie?
Pour la plupart, il s’agit de négociants suisse-allemands spécialisés dans le textile. Ce sont des personnes qui partent souvent seules à l’aventure, afin d’acheter de la soie et du coton brut, en Chine et au Japon. Le coton est ensuite filé et imprimé dans les fermes appenzelloises, avant d’être réexpédié en Asie où il est vendu sous forme de produits finis. Nous observons, en somme, le début d’une première mondialisation.
A partir de quand les firmes suisses vont remplacer ces pionniers?
Dès la seconde moitié du XIXe. Nous pouvons notamment citer les entreprises Diethelm en Malaisie, Keller aux Philippines et SieberHegner au Japon et en Chine, qui étaient d’importantes sociétés de négoce international. En revanche, les horlogers ne s’illustrent guère sur le continent asiatique avant le XXe siècle, car ils recourent à des intermédiaires pour vendre leurs montres. Idem pour Nestlé et la chimie bâloise.
L’entreprise Diethelm est l’une des premières entreprises suisses à s’établir en Asie du Sud-Est.
A quelles activités ces entreprises se livrent-elles sur place?
Au début, ces entreprises ne fabriquent rien dans les pays où elles s’implantent. Elles se contentent de se livrer à de l’import-export. La Première Guerre mondiale représente un tournant à cet égard car elle s’accompagne d’un durcissement des politiques protectionnistes. Afin de contourner les barrières, Nestlé construit des usines de lait au Japon et en Chine. Par la suite, des entreprises suisses du secteur textile se mettent à réinvestir leurs profits, notamment en achetant des usines sur place, sans qu’il y ait forcément de rapport avec leurs activités premières. Quant aux entreprises actives dans la chimie, elle vont se mettre à produire sur place dès qu’elles jugeront le marché local suffisant, soit dès le début du XXe siècle.
Est-ce que faire des affaires en Asie est plus difficile que sur d’autres continents?
Même s’il n’est pas propre à l’Asie, le risque politique apparaît comme une constante avec laquelle les entreprises ont dû et doivent encore composer. Durant la Première Guerre mondiale, beaucoup de Suisses alémaniques ont été considérés comme des Allemands par les Anglais et se sont vu confisquer leurs biens. Plus tard, durant l’Entre-deux-guerres, le Japon, qui envahit tout l’Extrême-Orient, rend la situation particulièrement périlleuse. Nestlé saura faire preuve d’une grande capacité d’adaptation. Au Japon, pour masquer sa nationalité, la multinationale veveysanne va recourir à une astuce: elle crée une nouvelle société, purement japonaise sur le papier, mais dont tous les actionnaires appartiennent à Nestlé Japan. Cette stratégie a permis à l’entreprise de passer pour japonaise aux yeux des autorités.
Et après la Seconde Guerre mondiale?
Avec l’arrivée du communisme au Viêt Nam et en Chine, les entreprises affrontent de sacrées turbulences. Elles subissent des expropriations. Et ce n’est pas faute de s’être s’accrochées jusqu’au bout! La preuve? Le représentant de Nestlé est le dernier à quitter Saigon lorsque déboulent les communistes. Dès que la situation se calme, il sort du consulat suisse, où il a trouvé refuge. Et que fait-il? Il s’en va négocier avec le gouvernement communiste. En vain. (Rires)
Cette opiniatreté est-elle une caractéristique helvétique?
Absolument! L’objectif est de se fixer à long terme. Quoiqu’il arrive, on ne part pas. Je vais d’ailleurs vous citer un bel exemple: en 1945, quinze jours après la capitulation du Japon, l’entreprise Volkart de Winterthour, contacte les Américains et leur propose d’importer du coton d’Egypte sous prétexte de relancer l’industrie nipponne. Et elle y parvient! Les entreprises suisses font preuve d’une remarquable faculté d’adaptation.
Et quelles sont les perspectives actuelles?
Du fait de la très forte croissance asiatique, à partir des années quatre-vingts, nous n’observons plus ce rapport vertical entre pays développés et sous-développés. Il existe de nombreuses collaborations, économiques et scientifiques, malgré une certaine persistance du protectionnisme. Les opportunités sont aujourd’hui beaucoup plus grandes que par le passé.
Informations:
- Colloque public: Les entreprises suisses en Asie de 1850 à nos jours.
Le colloque s’ouvrira par une conférence inaugurale de Patrick Fridenson, professeur d’histoire internationale des entreprises à l’EHESS, et se terminera par le témoignage de Walter von Känel, président de la Compagnie des Montres Longines.
- Date et lieu: Lundi 22 mai 2017, de 13h00 à 18h00, Université de Fribourg, Miséricorde, salle 3117
- Contact: Pierre-Yves Donzé, <email-pii>
- Programme du colloque