Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07030.jsonl.gz/1003

Un moulin, c'est toujours une histoire singulière entre un seigneur, des meuniers et une communauté rurale.
De quand date celui de Saint-George ? On ne le sait pas précisément; mais dès l'an 1548, on trouve trace d'un moulin dans un inventaire de biens lié à la rénovation de la Seigneurie du lieu. Qui sont les meuniers qui l'exploitent en ces temps reculés?
Etonnant, mais ce ne sont pas des gens originaires du village! On découvre en effet, en 1678, que ce sont deux frères, «honnêtes David et Aaron Rochat, meuniers à Saint-George» qui l'exploitent et ils sont originaires de l'Abbaye, village du bord du lac de Joux.
Les frères Rochat (ou leur père?) ont sans doute été obligés de s'expatrier pour subvenir à leurs besoins, comme d'autres, meuniers ou scieurs, ces paysans-artisans venus de la Vallée et qui s'installent dans plusieurs villages du versant lémanique du Jura. David, Aaron et leurs descendants seront exploitants ou propriétaires du moulin de Saint-George durant plus de 160 ans.
En cette fin de XVIIe siècle, l'exploitation ressemble sans aucun doute à tous ces moulins villageois, modestes, qu'une vingtaine de feux, c'est-à-dire de ménages, rassemblant cinq personnes en moyenne, permettent déjà de rentabiliser. Les Rochat travaillent aussi pour les villages environnants, ceux de la paroisse notamment, comme Longirod.
Les affaires sont-elles prospères? En 1690, un deuxième moulin est signalé à Saint-George, une simple bâtisse probablement, ne comportant que moulin et rouages, sans logement, dont on retrouve trace plus tard sous la désignation de Moulin d'en haut. C'est la même eau, retenue dans un seul étang, qui fait tourner les rouages des deux moulins situés à moins de 100 mètres l'un de l'autre.
En 1693, les meuniers Rochat ont des problèmes d'eau. Un certain Criste Renaud, paysan, a détourné les rares eaux du ruisseau pour arroser ses prés. Les Rochat font appel au bailli de Morges pour rétablir le cours d'eau, mais celui-ci les déboute. La commune vient alors en aide aux meuniers en adressant une lettre de griefs, par le bailli de Morges, à «Illustres, Hauts, Puissants et Souverains Seigneurs», contestant le jugement qui a été rendu en faveur du paysan, arguant que les eaux sont publiques, qu'elles doivent faire tourner un moulin et que si on laisse faire ce Criste Renaud «... nombre de particuliers détourneraient ces eaux et en diminueraient si fort la quantité que le moulin serait entièrement hors d'usage.»
Au début du XVIIIème siècle, le Moulin d'en bas est amodié à un meunier bernois (Criste Vechter). Celui d'en haut continue d'être exploité par Aaron Rochat bientôt secondé puis remplacé par son fils Marc. En 1767, c'est Moyse (fils cadet d'Aaron) qui est désigné propriétaire. Puis c'est au tour d'Isaac, fils de Marc de faire consigner son passage au moulin par l'inscription de ses initiales sur une pierre (un linteau de porte probablement): 1 R 1770, encore lisible de nos jours. Enfin, le dernier Rochat lié au Moulin de Saint-George est le fils de Moyse, Jean-Samuel. Il n'a que 17 ans lorsque son père meurt, en 1791, âgé de 67 ans. Il travaillera certainement avec son oncle Isaac pendant un certain temps afin de parfaire ses connaissances. En 1796, à 22 ans, il épouse Jeanne-Esther Meylan.
Jean-Samuel va bénéficier directement du fort développement démographique du XIXème siècle. Saint-George, qui compte environ 250 habitants depuis l'e milieu du XVIIIème siècle, passe de 256 à 325 habitants entre 1803 et 1831. Il faut donc davantage de farine pour nourrir toutes ces bouches, mais il faut aussi de nouvelles habitations. De plus, on transforme les anciennes fermes pour faire face aux besoins d'une agriculture qui connaît une profonde mutation: on développe la production laitière et l'élevage, il faut donc agrandir les étables et les granges. Pour répondre à la demande de planches et de poutres, Jean-Samuel construit, en 1816, une scie hydraulique à quelques mètres en amont du moulin, juste au pied de l'étang. Il s'agit en fait d'un simple «couvert» comprenant scie et rouages, sans murs pour les protéger des intempéries. Ce type de bâtisse rudimentaire abritant une scie et connu partout en Europe à cette époque.
Avec le moulin, la scie hydraulique est une industrie typique du monde rural. Dès le XVIIIème siècle, on les trouve souvent associés sous le même toit, regroupant encore une rebatte (pierre verticale tournante utilisée pour écraser les fruits ou les graines pour l'huile notamment d'éclairage), parfois un foulon (servant à malaxer les tissus de lin) ou un moulin à écorces pour une tannerie. On avait à faire alors à de véritables usines mûes par la force hydraulique.
A Saint-George, c'est donc la même eau qui va dorénavant actionner la scie et les deux moulins. Précieuse énergie!
A 62 ans, Jean-Samuel Rochat hypothèque son moulin, sa scie et quelques prés afin de créer un petit capital pour ses vieux jours. Quelques mois plus tard, le 17 février 1837, il vend tous ses biens aux frères Jean-Louis et Jean-Henri Germain pour la somme de Fr. 3000.-. Au Moulin de Saint-George l'ère Rochat prend fin. Jean-Samuel meurt à 69 ans, le 22 janvier 1843, sans descendance.
L'acte de vente, dont on a fidèlement recopié l'orthographe, a été établi par Marc-Daniel Reymond, notaire à Gimel. Il nous éclaire sur la nature et la fonction des divers bâtiments et terrains constituant le Moulin d'en haut en 1837. Il nous donne aussi de précieux renseignements sur le crédit que l'on obtenait à l'époque.
«Du 17ème février 1837. Devant moi Notaire. A comparu le Citoyen Jean-Samuel Rochat, bourgeois de St.Georges, et y demeurant, lequel a vendu à perpétuité, sous la garantie de fait et de droit, trouble et éviction, aux Citoyens Jean Henry et Jean Louis Germain frères de St.Georges, ce dernier membre du Grand Conseil et Juge au Tribunal de première instance de ce District, les deux ici présents et acceptant; savoir: les immeubles suivant, (...)
Puis suivent cinq articles décrivant les jardins et prés vendus avec le moulin. L'acte de vente se poursuit:
«Avec fonds fruits et tous droits quelconques, droits d'eau et cours d'eau, tout ainsi et de la même manière qu'en a joui et dû jouir, le vendeur, du passé à ce jour, et ainsi que les lui assuraient les actes, titres et documens remis par le dit vendeur, aux acquereurs, pour servir au besoin à ces derniers.
Cette vente faite pour le prix de trois mille francs, de dix batz piéce, tout compris, payés; savoir: par mille cinq cents francs à la décharge et dégrave du vendeur à Mademoiselle De Senarclens de Grancy, à laquelle cette valeur est dûe par Lettre de rente, reçue par moi Notaire, le 28ème décembre 1836. Par deux cents francs, à la Commune de St.Georges dûs par Lettre de Rente, et les treize cents francs restant, entre les mains du vendeur dans six mois, à dater de ce jour.» (...)
Les nouveaux acquéreurs sont issus d'une famille dynamique du village. Jean-Henri Germain, 50 ans, est agriculteur. Jean-Louis, 46 ans, est cabaretier et loue l'Hôtel de commune. Un troisième frère, Félix, est régulièrement rétribué par la commune pour son travail de «visiteur des morts» et d'inspecteur du bétail.
Qu'est-ce qui pousse les deux frères Germain à acheter le Moulin d'en haut? Est-ce la poursuite du développement de Saint-George, gage de succès pour leur entreprise artisanale? Le village passe en effet de 334 habitants en 1837 à 408 en 1870. Pour un temps encore, moulin et scierie répondent aux besoins sans cesse accrus de la population villageoise.
Mais quel est l'état des bâtiments et des installations en ce début d'année 1837? Leur entretien a-t-il été quelque peu négligé par le meunier Rochat vieillissant? Les frères Germain ont décidé de démonter l'ensemble du moulin et de tout reprendre à zéro. Un nouveau moulin, avec deux paires de meules peut- être et un double système de scie à cadre, permettant le sciage de deux billons en même temps, vont être construits sur les fondations de l'ancien moulin. Ce sont les éléments de cette nouvelle construction que l'on retrouve, en partie du moins, de nos jours.
A peine l'acte de vente signé, les frères Germain entreprennent le chantier de transformation du moulin d'en haut, chantier qui va s'étendre sur plusieurs années.
La commune de Saint-George a conscience de l'importance d'un moulin et d'une scierie pour la communauté. Elle participe à la reconstruction en allouant du bois des forêts communales. Mais les frères Germain négligent d'aller le retirer et le Conseil communal est obligé d'intervenir pour qu'ils le sortent de la forêt avant la neige!
En février 1838, les Germain empruntent Fr. 2000.- au Préfet d'Aubonne en hypothéquant leur récente acquisition, somme qu'ils consacrent aux transformations.
Au 1er juin 1838, la valeur du moulin a doublé, passant de Fr. 600.- Fr. 1200.-. Mais la construction reste tout de même sommaire. La partie la plus soignée de la maison abrite les meules, avec murs de pierre et toit recouvrant celles-ci, les scies n'étant que partiellement protégées des intempéries. La scie du «couvert» fonctionne d'ailleurs toujours, non seulement pour la reconstruction du moulin, mais aussi pour les villageois. Les frères Germain scient aussi régulièrement des billons pour l'entretien des bâtiments de la commune.
Les frères Germain continuent certainement d'habiter au village car ils y possèdent d'imposantes fermes et Jean-Louis loue encore l'Hôtel de Commune jusqu'en 1839.
Jean-Henri Germain meurt le 17 décembre 1846. Son frère devient l'unique propriétaire du Moulin d'en haut. La scie du «couvert» est désaffectée. Toutes les activités sont désormais regroupées dans le même bâtiment.
Mais Jean-Louis est confronté à un réel problème: souvent l'eau manque et les installations ne peuvent fonctionner que quelques heures par jour. Ainsi en 1841, en plein été, il entreprend des fouilles avec le meunier Lecoultre du Moulin d'en bas, à la recherche de sources dans les prés avoisinants. Ils tentent d'augmenter le débit du maigre cours d'eau qui alimente l'étang. Les paysans ne voient pas cela d'un bon œil. La commune condamne les meuniers à payer 69 batz pour les dommages occasionnées aux prés.
L'histoire du moulin de Saint-George a été, de tout temps, fortement marquée par la rareté de l'énergie hydraulique. Elle va précipiter son déclin et provoquer son abandon, en partie du moins, au XXème siècle.
Dans les années 1850, Jean-Louis Germain est encore optimiste. Il ouvre un nouveau chantier et construit une grange au-dessus des scies. Il agrandit également la maison. Le 4 juillet 1862, âgé de 71 ans, il cède le moulin à son beau-fils, Louis-Samuel Filliettaz. L'ère Germain a duré 25 ans. A sa manière, Jean-Louis Germain a contribué au développement de Saint-George. Il meurt le 3 avril 1865.
Pendant dix ans, moulin et scierie seront exploités par Filliettaz qui les entretient régulièrement. En 1865, par exemple, il rénove la ferme de la charpente ancienne. Le 13 février 1872, le moulin est acquis par Louis-Henri-Eugène Renaud. Une nouvelle ère s'ouvre, celle des derniers exploitants du moulin-scierie de Saint-George.
En 110 ans, de 1872 à 1983, quatre générations vont se succéder au moulin. Louis-Henri-Eugène l'exploite pendant sept ans. L'entretien des installations se poursuit: il reconstruit en tout cas l'un des chariots de la scie à cadre et répare le plafond audessus des meules.
Son fils Georges-Hector reçoit le moulin en donation le 14 août 1879. Il fait très vite preuve d'un grand dynamisme: il agrandit le logement, crée une chambre pour une machine à vapeur, une cave, un hangar et installe un battoir à blé. En 1881, la valeur officielle du moulin passe de Fr. 14540.- à 21500.-.
Le recours à la machine à vapeur illustre, une fois de plus, le lancinant problème du manque d'eau à Saint-George. Le meunier-scieur doit donc trouver un apport supplémentaire d'énergie s'il veut faire fonctionner continuellement ses machines. L'emploi d’une telle machine, alimentée par des déchets de bois et de la sciure a paru une solution économique. Mais était-ce concluant? En tout cas la machine n'a pas fonctionné bien longtemps puisqu'au début du siècle, selon les souvenirs familiaux évoqués par Fernand Renaud, elle était déjà hors service.
En 1889, un événement marque un tournant important dans l'histoire du moulin: Georges-Hector aban- donne la meunerie et démonte les meules à grain. Les scies et le battoir subsistent ainsi que le logement, mais l'immeuble perd un tiers de sa valeur. Pourquoi cet abandon? Est-il lié au problème énergétique? A celui de la transformation des pratiques culturales? En effet, les paysans, à cette attitude, renoncent de plus en plus aux maigres récoltes céréalières en leur préférant la production laitière et l'élevage. De plus, à Saint-George, la forte progression démographique du début du XIXème siècle marque le pas. La population diminue lentement mais régulièrement de 1870 à 1950, passant de près de 400 à 215 habitants.
L'environnement économique et social dicte bien évidemment la marche des affaires et oriente les choix des exploitants du moulin. Ainsi les Renaud subiront directement les effets de la crise démographique. Par ailleurs, les autres scieurs de la région développent leurs entreprises en installant des scies multiples, la force électrique et plus tard des scies à ruban. La concurrence se fait vive. Les Renaud sont donc contraints, pour survivre, de développer le domaine agricole plutôt que la scierie. Cette option a été prise au début du siècle déjà.
En mais 1906, Ernest-Louis reprend l'exploitation de son père. Durant les 27 années passées au moulin, Georges-Hector a ainsi acquis plus de 90 ares de prés et de champs. Son fils poursuit le développement du domaine tout en maintenant la scierie et le battoir en service afin d'en tirer un revenu devenu accessoire.
En 1911, il double la surface de l'étable puis reconstruit le battoir à blé entre 1913 et 1914. Dès les années 1920, Fernand Renaud s'initie aux travaux de la ferme et de la scierie. Avec son père, il participe aux mises de bois de Ia commune. A cette époque Ernest-Louis achète de petits lots de bois de 5 à 6 m3 qu'il débite en plateaux ou éléments de charpente. Son fils va les livrer avec leurs deux chevaux dans les villages environnants, notamment chez un entrepreneur d'Aubonne, gros client de la scierie.
Dès 1924, la création de l'Association forestière vaudoise, qui regroupe certaines communes du canton en vue de l'exploitation rationnelle des forêts, va mettre un frein à l'activité de la scierie. Les lots mis en vente deviennent en effet plus importants et représentent des volumes de 50 à 100 m3. Seuls les grandes scieries et les marchands de bois peuvent débourser la somme rondelette nécessaire à l'achat de tels lots. Dès lors les Renaud ne travaillent plus qu'à façon, débitant un billon de temps à autre.
Dans ces années-là, Ernest Renaud a aussi tenté de remédier à la pénurie d'eau en installant un moteur à essence acheté d'occasion, mais son fonctionnement a toujours été problématique. L'entretien de la roue à aubes et des installations en général n'est pas négligé pour autant. En 1927, un nouvel arbre et une rosace (le moyeu de la roue) en métal sont achetés d'occasion dans le canton de Fribourg et servent de base à une nouvelle roue construite en chêne et en sapin par Ernest-Louis et le charron de Gimel. Les godets sont aussi en métal. De nos jours encore, c'est elle qui fait tourner les installations.
En 1935, Fernand hérite du moulin à la mort de son père. Il en sera le dernier exploitant. La situation économique est désastreuse. Aucune maison ne se construit. A part les travaux réguliers à la ferme et les quelques sciages à façon, Fernand se lance dans la fabrication d'échalas pour la vigne. Chaque automne il entreprend la tournée de ses amis et connaissances vignerons sur la Côte lémanique et récolte des commandes. Il exécute ainsi jusqu'à vingt mille échalas d'un hiver qu'il ira livrer au printemps, avec son cheval puis son tracteur.
Jusqu'à la fin de la mobilisation de guerre 1939-45, Fernand a également battu le grain des paysans de Saint-George et environs. Dures journées d'automne dans ses souvenirs: les poussières accumulées dans les poumons le faisaient tousser violemment jusqu'à la fin du printemps! Il n'a manifesté aucun regret lorsque le battoir a été définitivement supplanté par la moissonneuse-batteuse... La ferme et les travaux annexes à la scie et au battoir ont donc pleinement occupe Fernand Renaud et les siens, jusqu'au début des années 1960. Depuis lors, la scie s'est arrêtée.
En 1983, un jeune couple d'agriculteurs, Laure et Valentin Piaget, achète le moulin et les terres de Fernand Renaud. Avec l'aide du Service des Monuments historiques du canton et celle d'une Association en voie de formation, ils souhaitent maintenir en état le bâtiment et les installations du moulin.
En été 1983, une remise en service des installations a été possible grâce aux nombreuses heures de travail fournies bénévolement par des villageois aidés par la Société de développement, de la Protection de la Nature, de la Commune et de son syndic. Les gestes du dernier exploitant ont pu être filmés et ses souvenirs enregistrés sous le titre «Le dernier paysan-scieur».
Chacun espère ainsi préserver de l'oubli et de la destruction le Moulin de Saint-George, important et bientôt dernier élément du patrimoine artisanal de toute une région.
Nyon, été 1984 Bernard ROMY
Sources: Archives cantonales vaudoises, Lausanne
Séries:
Archives communales de Saint-George:
Registre Foncier du district, Aubonne:
Entretiens avec M. Fernand Renaud, Saint-George (printemps, été 1983).
Rapport du bureau «Archeotec», Pully: «Analyse archéologique de la scierie de Saint-George», 11.11.1983.
Rapport du «Laboratoire romand de dendrochronologie», Moudon: «Analyse dendrochronologique de bois provenant de la scierie de Saint-George», 27.12.1983.