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Qu’est-ce que tu vois?
Qu’est-ce que tu penses?
Qu’est-ce que tu en fais?
Un professeur nommé Joseph Jacotot fait, en 1818, une expérience qui constitue pour lui le début d’une aventure intellectuelle: il apprend le français à des étudiants flamands (dont il ne parle pas la langue), sans leur donner aucune leçon, simplement en leur demandant de « travailler », seuls, sur la version bilingue (français-hollandais) d’un classique de la littérature française. Et à partir de là, il se met à enseigner ce qu’il ignore. Cette découverte est présentée et commentée par Jacques Rancière, un philosophe contemporain, dans Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle. Il y affirme, avec Jacotot, que la tâche du maître n’est pas l’explication, qui abrutit, mais l’émancipation, dans laquelle chaun fait l’expérience de la puissance de son intelligence.
La méthode de Jacotot (qu’il qualifie d’ « universelle ») est extrêmement simple. Elle ne consiste pas à enseigner quoi que ce soit: le maître ne s’adresse pas à l’intelligence, mais à la volonté. Il exige de l’étudiant de faire l’expérience de ce qu’on pourrait appeler la « pratique » de son intelligence, quel que soit l’objet sur lequel celle-ci s’exerce, à partir de trois questions élémentaires: « qu’est-ce que tu vois? qu’est-ce que tu penses (et penser signifie ici essentiellement faire des liens)? qu’est-ce que tu en fais (en rapport, donc, avec une intention définie au préalable – par exemple, mais pas forcément, passer la matu)? ». Cette démarche contourne et déjoue l’impuissance acquise (par exemple à l’école…) qui conduit les étudiants assez systématiquement vers « je ne comprends pas », « je n’y arrive pas » – et donc vers le besoin d’un maître qui explique…
Cette impuissance est nourrie par les institutions, dont l’école fait partie, auxquelles nous sommes soumis; et en retour ces institutions tirent leur pouvoir sur nous de notre impuissance. Plus loin, cette impuissance nous vient de la petite enfance, où nous éprouvons l’angoisse du « je n’y arrive pas seul ». Elle est l’expression de la haine de soi, du ressentiment, qui constitue un motif profond de notre culture. Se libérer de cette impuissance, en l’occurrence en se libérant du besoin d’un enseignant « explicateur » pour faire l’expérience de la puissance de sa propre intelligence, c’est donc se libérer de la haine de soi. Et par conséquent s’ouvrir à la possibilité de l’amour, de soi, de la vie. Pour vivre joyeusement.
« Le problème n’est pas de faire des savants. Il est de relever ceux qui se croient inférieurs en intelligence, de les sortir du marais où ils croupissent: non pas celui de l’ignorance, mais celui du mépris de soi, du mépris en soi de la créature raisonnable. Il est de faire des hommes émancipés et émancipateurs. » (J. Rancière)
Faire sa matu peut ainsi constituer une voie vers la vie libre et joyeuse.
Dans le programme « la matu en liberté », un accent tout particulier est donc mis sur cette expérience de la puissance de l’intelligence, aussi bien dans les entretiens individuels, pour aborder les obstacles propres à chacun, que dans des ateliers en groupe, en mettant en oeuvre la « méthode Jacotot » sur des sujets divers.