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A Berlin, je ne suis pas en vacances, je mène ma vie ... berlinoise, faite de courses à travers la ville, de visites à des oeuvres; j'entretiens un commerce amical avec les oeuvres d'art de ma connaissance, je vais trouver les Carus et les Friedrich de l'Alte nationale Galerie, ou l' "Amour als Sieger" du Caravage à la Gemälde Galerie, les Otto Müller du Musée Die Brücke, les Nolde de la Neue nationale Galerie. Il y a aussi Ch., Li. et la mère de cette dernière. Il y a les bistrots, les salons de thé où j'ai mes habitudes en dépit des changements perpétuels. Je me suis surpris, l'autre soir, à cheminer sur un trottoir de luxe dans cette ville, un trottoir parfaitement terrassé, avec la bordure de petits pavés, les pavés plus larges pour le bas-côté où se garent les voitures, et les plaques de béton moulé pour le revêtement central, un carrelage parfaitement ajusté. Tout ce luxe, derrière les voies de trains et de S, à trois cents mètres de l'Ostbahnhof. Un lieu que j'ai connu autrefois dépourvu d'éclairages, au sol criblé d'ornières vaseuses et, partout, des ruines post-industrielles. Aujourd'hui, on y trouve LA BOITE de Berlin, le Berghain, un lieu qui a perdu son âme alors que les rues qui l'avoisinent se sont couvertes de réverbères high-tech et de mégastores du jardinage, du bricolage et de la mangeaille.
Je décolle dans quelques heures. Je rentre satisfait. J'ai passé ma dernière soirée avec Berlin - jusqu'à mon prochain séjour - au cinéma, l'Odeon sur la Hauptstrasse. Je suis allé voir "A single Man" de Tom Ford avec Colin Firth et Julianne Moore. J'ai failli manquer ce film si mal vendu en Suisse et en France. A aucun moment, je n'ai entendu dire que le principal protagoniste était gay, qu'il vivait le deuil de son ami. J'étais persuadé d'avoir affaire à une bluette académique. Je n'irai pas jusqu'à parler d'une conspiration du silence ... Toutefois, je constate que j'ai vu ce film à Berlin, tout comme j'ai vu "Lourdes" de Jessica Hausner avec Sylvie Testud. Silence radio dans les salles romandes. La religion poserait-elle autant de problème que l'homosexualité ? Sous des dehors de tolérance bonnasse, ne se cacherait-il pas une volonté de nivellement des particularismes et différences ? Cette tolérance n'est que le fruit blet d'une impéritie crasse.
Je pars dans quelques heures, j'emporte le souvenir de la visite au Neues Museum, le nouvel ancien musée égyptien que l'on a remis à peu près en état dans un goût et une mise-en-scène dignes des trottoirs d'un luxe inutile aux abord du Berghain ... L'endroit est si chic, qu'il faut acheter son billet à l'avance et pénétrer le saint des saints à une heure dite. Il y a deux ou trois beaux effets pour un ensemble assez peu intéressant. On en vient presque à regretter son précédent état et les bombes alliées. Qu'importe, Berlin se situe à un autre niveau. Son snobisme muséal lui passera aussi vite que la nouveauté de la chose.