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Marcel Mauss a parlé, à propos des Indiens d’Amérique du Nord, de l’obligation de donner, de l’obligation de recevoir et de l’obligation de rendre*. Il est certain que la circulation des biens et des services à travers le don est de première importance, non seulement chez les Amérindiens. On constate pourtant, dans les sociétés capitalistes, une attitude de plus en plus négative à l’égard du don, alors que progresse la marchandisation qui permet de tout vendre et de tout acheter. Je me propose d’entamer une petite réflexion sur le don et sur son incompatibilité avec le capitalisme.
La première remarque concerne le fait que le don construit des liens. Celui qui donne abandonne une part de ce qui lui appartient, créant ainsi chez celui qui reçoit une obligation morale d’être reconnaissant. Cette reconnaissance s’exprimera par un ou des actes équivalents ou plus importants qui reviendront à rendre ce qu’on a reçu. Celui qui reçoit sans rendre de manière adéquate est d’ordinaire perçu comme un profiteur. Celui qui donne n’est pas toujours intéressé, mais qu’il soit ou non intéressé, le lien a été créé. En général on ne refuse pas un don, mais il arrive que certains préfèrent le rejeter, parce qu’ils ne veulent pas avoir à rendre. Ce rejet du don pour éviter de rendre peut s’enraciner dans l’avarice, mais il peut aussi accompagner le sentiment de dignité de celui qui ne veut pas être asservi du fait de son incapacité à rendre suffisamment. A cet égard, il ne faut pas nier le mauvais usage autrefois fait du don, notamment dans les sociétés féodales ou dans le système paternaliste. Le noble ou le patron tirait parti de sa condition sociale avantageuse pour faire des dons en vue d’instaurer la soumission chez des paysans ou ouvriers que leur situation inférieure contraignait à toujours rester redevables.
Mais il existe une façon désaliénée de donner. Celui qui donne le fait avec générosité, celui qui reçoit éprouve de la reconnaissance et va le manifester quand l’occasion se présentera. Un lien existera, exprimant le caractère social et solidaire de la vie humaine. On le constate dans les familles, entre les amis, entre les voisins, entre les collègues de travail, entre les camarades engagés dans une lutte commune.
Or le capitalisme ne ressent pas la moindre sympathie pour le don. On comprend facilement pourquoi. D’abord le capitalisme est un système qui repose sur l’accroissement maximal de la quantité et du rôle de l’argent, et le don se situe en grande partie à l’écart de l’argent (même s’il peut consister en argent, le don échappe forcément à la logique marchande). Ensuite le capitalisme hait les liens pouvant exister entre les hommes, car ils les rendent moins libres et moins disponibles pour la quête du profit. Celui qui a reçu d’un autre ne va pas lui faire payer un travail qu’il effectuera pour lui, ou, s’il travaille avec lui, il va lui rester fidèle plutôt que de se laisser débaucher pour un revenu plus élevé. Le devoir de reconnaissance va parfois soustraire à la consommation individuelle une somme ou du temps qu’on utilisera pour autrui. C’est pourquoi le capitalisme aime la liberté de ceux qui, ayant payé, ont ainsi soldé leur compte, et peuvent obéir sans entrave à la loi du marché. Celui qui vend doit être définitivement satisfait d’avoir touché le prix du bien vendu, et celui qui achète ne doit plus rien du moment qu’il s’est acquitté de la somme d’argent demandée. Et le système capitaliste est spécialement pervers en ce que, rendant l’argent de plus en plus nécessaire, il pousse même ceux qui voudraient donner à chercher des occasions d’encaisser, s’insérant ainsi dans une logique qui ne leur convient pas, mais à laquelle ils s’habituent peu à peu.
Pour des adversaires résolus du capitalisme, le choix du don désaliéné est donc une nécessité. Il s’agit, par une attitude résistante, de refuser le plus souvent possible l’intervention de l’argent. On donne un objet dont quelqu’un a besoin, on rend gratuitement un service, on donne son temps pour une cause sans attendre d’argent. Il se peut que le retour moralement exigé ne vienne pas toujours. Mais cela participe d’une lutte indispensable pour dévaloriser l’argent qui doit aussi se dérouler dans l’art, dans la politique et dans l’économie. La solidarité entre salariés excluant le chacun pour soi des augmentations individuelles, la constitution de coopératives où l’on s’entraide pour gagner sa vie et non pour maximiser le profit, la défense d’un système social où l’on accepte de payer les rentes des autres parce que d’autres plus tard payeront les nôtres, voilà qui va dans la bonne direction.
* On trouve le texte de Marcel Mauss dans Jean Cazeneuve, Mauss, Presses Universitaires de France 1968, pp. 75 à 87.