Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07229.jsonl.gz/1204

Sur fond de crise économique et de baisse de confiance dans le système bancaire traditionnel, les initiatives parallèles se multiplient. Comment appréhender les nouvelles monnaies et les nouvelles pratiques sociales en lien avec l’argent? Un économiste et une sociologue confrontent leurs points de vue.
Les mots argent et monnaie ont-ils des significations différentes? Prenons l’argent au sens populaire: nous achetons des biens avec de l’argent, que nous avons reçu en rémunération de notre travail.
Jonathan Massonnet: La monnaie est le terme adéquat du point de vue de l’économiste. Il s’agit d’un instrument de paiement qui a pris différentes formes au cours de l’Histoire: or, argent, mais aussi coquillages, perles et, aujourd’hui, billets de banque ou écritures comptables (inscriptions dans la comptabilité des banques). Les individus investissent la sphère marchande en recevant le produit de leur travail sous forme d’un salaire monétaire. La monnaie est ainsi un système de représentation unitaire, un langage commun, qui quantifie les rapports sociaux (de production) entre les individus. Le paiement du salaire monétaire explique aussi la formation du pouvoir d’achat de la monnaie: on la reçoit en rémunération de ce que nous produisons, ce qui nous donne une puissance d’acquisition sur le corps social.
Caroline Henchoz: La monnaie des économistes correspond à l’argent des sociologues. Après la première génération de sociologues, la sociologie avait quelque peu abandonné les questions monétaires, les laissant aux économistes jusqu’à la moitié du XXe siècle. En étudiant d’un point de vue économique la discrimination, l’éducation ou la famille, des domaines relevant traditionnellement de la sociologie, l’économiste américain Gary Becker a indirectement incité les sociologues à faire l’inverse, soit à considérer l’économie comme un phénomène social comme les autres. Plutôt que de concevoir la monnaie comme étant exclusivement un mécanisme d’échange ou un instrument de mesure, la sociologie s’intéresse désormais aussi à la valeur sociale et à l’usage symbolique de l’argent. L’argent, pour le sociologue, n’est pas neutre, mais porte un certain nombre de significations qui influencent la manière dont il est utilisé, conservé ou dépensé.
Est-ce que cette monnaie ou cet argent a toujours visé un même but comptable, gardé les mêmes significations symboliques?
Jonathan Massonnet: L’évolution des supports monétaires n’a pas été linéaire, il y a eu plusieurs ruptures, dont la plus importante remonte à l’émergence de la monnaie bancaire, qui est purement scripturale. Ceci dit, il ne faut pas confondre le concept de monnaie avec les supports successifs qui l’ont porté au cours de l’Histoire.
Caroline Henchoz: Dans une étude menée par questionnaire en ligne auprès de plus de 1500 jeunes de 18 à 30 ans de toute la Suisse, nous constatons que les Romands accordent plus de valeur sociale à l’argent; les Alémaniques s’intéressent moins au pouvoir ou au prestige social que pourrait procurer l’argent, ils ont un rapport plus instrumental et moins symbolique. Une recherche menée en collaboration avec l’Université de Saint-Gall auprès de collégiens romands et alémaniques du Canton de Fribourg confirme que ce rapport différencié se construit très tôt. Or, la valeur que l’on attribue à l’argent n’est pas anodine, elle influence nos pratiques financières, notamment notre rapport à l’endettement.
A quand remonte la création du système scriptural ou bancaire?
Jonathan Massonnet: La lecture de l’histoire monétaire diffère selon le rôle que l’on attribue à la monnaie. Si l’on considère qu’elle fonctionne comme une unité de compte, son émergence remonte à environ 3000 av. J.-C., en Mésopotamie, lorsqu’elle mesurait des relations d’endettement entre les individus et le palais, ou le temple. Mais vue comme un moyen d’échange, la monnaie, alors métallique, se serait notamment dématérialisée avec l’intervention des orfèvres londoniens au XVIe siècle: remettant des certificats de dépôt en contrepartie de l’or qui leur était confié, ils ont rapidement compris les avantages à en émettre plus (sous la forme de prêts) que la valeur de l’or déposé. Le lien entre le métal précieux et l’émission de certificats est alors devenu de plus en plus ténu, la monnaie se dévoilant progressivement dans sa nature purement scripturale (ou comptable).
Caroline Henchoz: La confiance est centrale dans ce type de système. Le papier-monnaie ou les pièces ont une valeur parce que la confiance est au centre du système bancaire. Quand une crise éclate, comme en Argentine au début des années 2000, la confiance est rompue et le système s’effondre. A l’inverse, les Suisses sont les champions du monde de l’épargne volontaire. Une explication parmi d’autres est la confiance qu’ils placent dans leurs institutions bancaires. L’économie et le système fiscal suisses favorisent également l’épargne: incitations adressées aux jeunes, privilèges accordés aux détenteurs de comptes, déduction fiscale pour le 3e pilier, etc.
Si tout va bien en Suisse, pourquoi une initiative comme «Monnaie pleine» voit-elle le jour et pourquoi des nouvelles formes de monnaie font-elles florès? Jonathan Massonnet: La crise financière des subprimes de 2008 a certainement contribué à délégitimer le rôle des banques. Face à cela, les autorités cherchent à réguler les banques en leur imposant des règles supplémentaires en ce qui concerne leurs fonds propres. A l’exemple de l’initiative populaire «Monnaie pleine», certains proposent également de réformer la structure comptable des banques. Quant aux monnaies locales et complémentaires, se développant «par le bas», elles s’appuient sur des communautés partageant des valeurs communes, dans le cadre de réseaux d’échange alternatifs aux circuits marchands ordinaires.
La multiplication de ces pratiques signifie-t-elle que nous assistons à l’émergence de nouvelles formes de monnaie?
Caroline Henchoz: Je ne crois pas. En outre, le franc suisse comme seule et unique monnaie nationale date seulement du début du XXe siècle.
Jonathan Massonnet: Lors de la Grande Dépression des années 1930, pour faciliter aux PME l’accès au crédit, des entrepreneurs zurichois ont d’ailleurs créé le Wir («nous»), qui est une monnaie complémentaire, dont la gestion est assurée par une banque coopérative. A ce jour, le Wir (1 Wir non convertible?=?1 franc suisse) est utilisé dans leurs paiements par environ 65?000 PME suisses. Celles-ci peuvent régler une partie de leurs transactions en Wir, qui repose sur la compensation entre l’acheteur et le vendeur: le payeur devient débiteur de la banque coopérative et le vendeur créditeur, ceci sans utiliser de francs suisses. Il existe également des monnaies locales, dont le Léman dans l’Arc lémanique ou, bientôt, le Farinet en Valais. Ces monnaies sont convertibles en francs suisses et visent la promotion de valeurs environnementales, l’essor de l’économie locale et le développement des circuits courts. A l’exemple de Sel Sarine à Fribourg [SEL = Système d’échange local, ndlr], je citerai encore les monnaies-temps, qui sont en réalité des systèmes d’échange de services calibrés par le temps, dans lesquels il n’y a pas de hiérarchisation des compétences. Les participants y échangent des prestations à l’heure, par exemple une heure de massage contre une heure de repassage.
Caroline Henchoz: Ce qui est vraiment nouveau aujourd’hui, ce sont les monnaies électroniques. Les autres monnaies d’échange, que ce soit le coquillage, le Léman ou le Farinet s’apparentent à des pratiques historiquement connues.
Comment réagit la société (suisse) face aux nouvelles monnaies électroniques qui prennent de plus en plus d’importance?
Caroline Henchoz: Nous constatons différentes réactions face à la dématérialisation de l’argent. Certaines catégories sociales sont plus à l’aise que d’autres avec la gestion de la monnaie électronique, qui requiert un ensemble de compétences spécifiques comme le mental accounting. Chez les plus précaires et les plus démunis, on observe des pratiques de rematérialisation de la monnaie, par exemple le retrait complet de l’argent au début du mois, qui est une stratégie très concrète, mise en place pour mieux gérer et maîtriser son budget. On retrouve parfois de telles pratiques chez les étudiants. Une des craintes concernant la virtualisation de la monnaie, exprimée notamment par le sociologue Aldo Haesler, est la perte possible de la valeur d’échange de l’argent. Quand on utilise une carte bancaire, la réciprocité est différée dans le temps. On peut obtenir un bien sur simple présentation d’un bout de plastique, sans devoir se séparer simultanément d’un autre bien, ici en l’occurrence l’argent. Si ce risque existe, il y a néanmoins en Suisse des barrières institutionnelles et commerciales (taux d’intérêt fixé à 15%, évaluation de la capacité de remboursement lors de l’octroi d’un prêt), qui, bien que perfectibles, limitent les excès potentiels des acheteurs et délimitent la temporalité de la réciprocité. Les jeunes sont également prudents par rapport à ces pratiques, beaucoup utilisent des cartes prépayées et non pas des cartes de crédit.
Question de la poule et de l’œuf: la société provient-elle d’un ordre économique ou d’un lien social d’une autre nature?
Jonathan Massonnet: D’un point de vue économique, c’est par la monnaie que les individus s’inscrivent dans la société. Les efforts productifs de chacun sont «récompensés» en monnaie.
Caroline Henchoz: D’un point de vue sociologique, c’est la société qui fait monnaie. La monnaie n’est qu’un «instrument» parmi d’autres pour mettre en lien les individus et leurs productions.
Jonathan Massonnet: Conceptuellement, on peut dire que la monnaie dérive du travail.
Caroline Henchoz: C’est un point de vue qui oublie le capitalisme financier, soit la création de monnaie pour spéculer et acheter des titres.
Jonathan Massonnet: Je limite ma réflexion à la société salariale ou marchande. N’étant pas rétribuées par un salaire, ces activités ne sont pas marchandes en tant que telles.
Une monnaie électronique comme le bitcoin, apparu en 2009, prétend être fondée sur la confiance et la décentralisation complète du système monétaire. Serait-ce une solution pour sortir de la crise de confiance minant le système bancaire traditionnel?
Jonathan Massonnet: Résultant d’une optique anti-étatiste, le bitcoin s’apparente à une devise cotée en bourse, dont le cours fluctue fortement. Le rythme de sa création est préprogrammé, et ceux qui mettent à disposition des capacités informatiques pour la validation des paiements en sont les premiers bénéficiaires. Difficile à cerner, le bitcoin n’est ni une marchandise, ni une créance (puisqu’il n’est une dette pour personne). A mon avis, il concentre beaucoup plus de risques qu’une monnaie conventionnelle. C’est un objet hautement spéculatif: le cours bitcoin-dollar est environ quarante fois plus volatil que le cours euro-dollar. Il peut aussi arriver que des bourses d’échanges utilisant le bitcoin soient fermées par les autorités, ce qui rétrécit son réseau d’échange et impacte négativement sa valeur. J’ajouterai que les portemonnaies électroniques contenant les bitcoins sont parfois piratés ou que les plateformes de conversion des bitcoins en monnaie peuvent faire faillite. Au demeurant, le système économique peut fonctionner avec une pluralité de réseaux d’échanges et de monnaies complémentaires ou locales.
Caroline Henchoz: Il existe aussi des projets de rupture ou de distanciation avec l’économie monétaire, comme par exemple les tentatives de simplicité volontaire, les projets de décroissance ou encore les jardins communautaires, les boîtes à livres…
Jonathan Massonnet: Rien n’empêche une communauté de s’inscrire dans un projet de décroissance sur la base d’une monnaie locale partagée. Reste à savoir si ces tentatives transformeront le système monétaire.
Caroline Henchoz: Pourquoi pas? Les initiatives hors du système monétaire peuvent contribuer à le transformer et à infléchir les rapports de domination économique.
Doctorant aux Universités de Fribourg et de Bourgogne (France), Jonathan Massonnet termine actuellement une thèse en sciences économiques et sociales. Portant sur la théorie monétaire et l’histoire de la pensée monétaire, ses recherches ont fait l’objet de publications dans la littérature spécialisée, en particulier dans l’Encyclopedia of Central Banking (publiée chez Edward Elgard en 2015). Il a auparavant travaillé dans l’audit bancaire et le contrôle de gestion hospitalière.
Dre en sciences humaines et maître d’enseignement et de recherche au Département des sciences sociales de l’Université de Fribourg, Caroline Henchoz est spécialiste des significations et usages sociaux de l’argent, de la famille, du genre, des sentiments et émotions, selon une approche pluriméthodologique, interdisciplinaire et comparative. Elle est notamment l’auteure du livre Le couple, l’amour et l’argent. La construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse, L’Harmattan, 2008.