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Se défendre seul, le plus longtemps possible
M. de Weck a commencé par tracer une histoire de l’autarcie défensive de la Confédération. Nous apprenons alors que la Suisse n’a presque jamais envisagé sa défense sans qu’un élément étranger n’y joue un rôle, plus ou moins important.
Ainsi en était-il du service étranger. Celui-ci nous donnait en effet de disposer de dizaines de milliers de soldats, gratuitement instruits au combat par les grandes puissances européennes. Sans compter que les capitulations, traités instituant les régiments étrangers, nous garantissaient de voir revenir nos soldats si la Confédération se trouvait en état de nécessité.
A travers le XIXe siècle, malgré le postulat de Dufour selon lequel une armée prenant la Suisse sous son aile serait presque aussi dangereuse qu’une armée d’agression, force est d’admettre que des interventions diplomatiques étrangères nous font éviter le pire. Ainsi, en 1836 et 1857, la Grande-Bretagne intercède auprès de la France, puis de la Prusse, afin d’éviter que celles-ci ne nous attaquent.
A la fin du XIXe siècle, une question doctrinale déchire nos états-majors. Un pays neutre a-t-il le droit de s’allier préventivement contre l’agresseur éventuel? C’est dans cette perspective que, jusqu’en 1940, l’Etat-Major Général, puis quelques officiers très proches du général Guisan vont nouer en secret des conversations d’état-major – rien d’officiel – avec la France et l’Allemagne. La perspective d’une éventuelle coopération avec la France ira jusqu’à faire bétonner durant la Drôle de guerre des positions d’artillerie aux dimensions des pièces françaises sur le plateau de Gempen, au-dessus de bâle en territoire helvétique.
Durant la Guerre froide, l’existence d’une coopération avec l’Otan est moins claire. Mais c’est ici que l’exposé de M. de Weck a pris sa tournure la plus originale. Selon lui, notre politique d’armement démontre des liens avec l’Otan. Les décisions de la Suisse d’acheter tel ou tel type de système d’arme ou d’avion s’inscrit dans la doctrine stratégique de l’Otan. De plus, notre stratégie de la «défense combinée» aurait tout à fait permis de faire intervenir des éléments de l’Otan aux côtés des troupes suisses en cas d’attaque du Pacte de Varsovie. On peut cependant se demander dans quelle mesure – l’Otan et la Suisse élaborant à cette époque toutes deux des stratégies défensives – ces similitudes ne sont pas le fruit de réflexions parallèles, simplement imposées par les circonstances, et reposant sur une conception similaire du combat2.
Aujourd’hui, le Pacte de Varsovie a juridiquement disparu. La question d’une éventuelle coopération avec l’Otan ne s’est pas pour autant évanouie. Elle se pose notamment de manière aiguë pour la défense anti-missile où seul l’Otan, par son bouclier, semble en mesure de nous protéger. Mais quelles seraient les contreparties exigées de la Suisse? Notre invité postulait que nous pourrions nous contenter de payer cette assistance en argent, et non en soldats déployés dans la banlieue de Kaboul…
* * *
C’est bien entendu le rôle de la neutralité dans notre stratégie de défense qui apparaît au coeur des développements historiques de M. de Weck.
Les débats doctrinaux du XIXe siècle le montrent bien. Cette Confédération neutre a-t-elle le droit, se demandait-on alors, de conclure à titre préventif un traité secret d’assistance en sa faveur en cas d’invasion par un Etat tiers? La réponse ne pourra être donnée positivement que si, précisément, la Suisse peut assurer l’Etat contractant de sa neutralité.
Jamais en effet la France n’aurait accepté de traiter avec la Suisse si elle avait eu à craindre que cette dernière ne fournisse à l’Allemagne la possibilité de l’attaquer par le flanc. La Suisse, Etat neutre, n’offrirait en effet cette possibilité de contournement à son «allié» qu’une fois elle-même attaquée et envahie. Ce qui n’est pas sans soulever des questions quant à la publicité qu’il convient de donner à de tels traités. Et c’est bien dans cette logique que se dirigeaient les discussions d’état-major qui ont parsemé notre histoire du XIXe siècle à 1940, et peut-être plus loin.
Malgré la fin officielle de la Guerre froide il y a déjà vingt ans, la question continue à se poser, sans que nos autorités ne parviennent à lui donner une réponse définitive. Il semble que la Suisse vive une relation particulièrement complexe avec sa neutralité, une relation faite d’un mélange de mythes et de réalités qui rend très délicat le débat public.
Il faut néanmoins prendre garde. A conclure des alliances militaires, on risque de se prendre au jeu du côtoiement des puissants. Il ne faut donc jamais oublier que ce sont des impératifs de paix intérieure qui commandent notre politique de neutralité. Celle-ci est exigée par les potentielles divergences opposant nos cantons sur la politique étrangère à mener. Enfin, il est vrai qu’une politique d’accords préventifs, faisant jouer nos voisins3 les uns contre les autres, peut paraître un peu choquante ou hypocrite. Elle sera acceptée desdits voisins si et seulement si la Suisse respecte une absolue neutralité dans sa politique internationale et affiche une volonté farouche de défendre son territoire, ses institutions et sa population jusqu’au bout.
NOTES:
1 De Weck Hervé, La Suisse peut-elle se défendre seule?, Cabédita, Bière 2011.
2 On connaît l’analogie des laboratoires de développement aéronautique américains et russes qui, sans que l’on puisse obligatoirement soupçonner l’un ou l’autre d’espionnage, arrivaient aux mêmes conclusions techniques et prototypiques à la même époque.
3 Nous évoquons ici nos voisins, mais les technologies actuelles n’empêcheraient pas que nous subissions des agressions de pays plus lointains.