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J’ai évoqué la tendance de Joseph de Maistre à l’universalisme mystique. Mais dans la Savoie qu’il avait connue, cette tendance lui était-elle propre, était-elle réservée à son individualité? L’histoire de la cité de Carouge suggère le contraire: elle suggère que la Savoie eut cette orientation d’une façon plus globale.
On sait que ses fondateurs voulurent en faire un modèle de tolérance et d’ouverture sur le monde. Mais cette forme de laïcité et de neutralité de l’État, avant la lettre, ne passa pas par l’évacuation du sentiment religieux: le comte de La Fléchère, mandaté par le roi de Sardaigne, fit construire une église catholique, un temple protestant, un temple maçonnique, une synagogue, et son projet était même de bâtir une mosquée…
Aucune voie mystique, aucune forme religieuse ou initiatique ne prenait le pas sur l’autre: tout était accessible au public, et placé à la discrétion de chacun, laissé à son libre choix.
C’était bien sûr conforme aux idées de Voltaire, qui louait sur ce point jusqu’à l’Empire ottoman de laisser vivre toutes les religions du moment qu’elles respectaient l’autorité du Grand Turc - tout en louant celui-ci, aussi, d’être impitoyable avec les groupements religieux qui prétendaient imposer leur volonté aux autres.
Mais sur un plan mystique, cela ne laisse pas de rappeler que Maistre même fut à la fois catholique et franc-maçon et qu’il eut de la relation avec le monde divin une conception qui transcendait les différences - même s’il estimait que l’Église catholique était l’institution religieuse qui par excellence avait conservé l’Esprit-Saint en elle. De fait, on ne peut pas être sûr que, malgré la bienveillance qu’il éprouvait pour les religions en général, il les eût laissées aussi libres qu’elles l’étaient sous la direction du comte de La Fléchère. Cependant, avant 1792, il fut Sénateur de Savoie, à Chambéry, et je n’ai rien lu de lui qui le montrât hostile à cette politique.
Il ne laissa du reste pas de dire que si l’Église catholique elle-même ne se régénérait pas, l’invention d’une nouvelle religion serait inéluctable. Il avait cependant foi en cette capacité de régénération. Foi aveugle et illusoire, dira plus tard Hugo, qui lui aussi défendit une forme d’universalisme mystique, mais pour le coup, plutôt hostile aux institutions religieuses.