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PAR CHRISTOPHE DUTOIT
Charles Morel (1862-1955) fut tour à tour négociant en farines, administrateur du journal et de l’imprimerie La Gruyère, libraire, papetier et pionnier de la photographie dans le Sud fribourgeois. Durant la première moitié du XXe siècle, il édita des cartes postales qu’il allait vendre, à vélo, dans les villages, en même temps que les carnets du lait.
En 2002, trois mois après les archives Photo Glasson, le fonds Morel fut lui aussi acquis par les Amis du Musée gruérien et déposé dans l’institution bulloise. Depuis, 2500 images issues de ces deux collections ont été numérisées* (1000 pour Glasson et 1500 pour Morel) et montrées dans l’exposition Images pour mémoire, en 2007.
Plus de cinquante ans après le décès de son grand-père, le Bullois René Morel a récemment mené de nouvelles recherches sur ces archives. Son but: améliorer la datation des 2500 sujets classés et inventoriés (négatifs sur plaques de verre et sur support souple, tirages d’époque et cartes postales).
Pour mener à bien ce travail de bénédictin, il a comparé les images avec les deux registres de commandes conservés dans les archives. «Pour chaque carte éditée, Charles Morel rassemblait tous les documents nécessaires dans une enveloppe: le négatif, des tirages de contrôle, le numéro et le texte à y inscrire, le nombre d’exemplaires à tirer…» explique le commerçant retraité.
Sur les quais de la Seine
Carte après carte, René Morel est ainsi parvenu à dater la grande majorité des images, soit en les pointant dans les registres, soit par recoupement. Toutes ces informations ont été compilées dans un tableur Excel, qui complétera à terme la base de données du Musée. «Pour approfondir le travail, on pourrait maintenant faire le lien entre chaque négatif et le tirage papier correspondant, poursuit le petit-fils du photographe. Car on connaît certains tirages dont l’original sur verre a été cassé ou perdu et, à l’inverse, des négatifs dont on ne retrouve pas de version papier.» Aujourd’hui, il est évidemment plus difficile de retrouver des plaques de verre égarées. En revanche, il existe un réel intérêt à mettre la main sur les cartes postales manquantes. «J’en ai acheté à Paris, sur les quais de la Seine. Je garde donc espoir d’en voir ressortir des nouvelles», avoue le Bullois.
Au fil de ses recherches, René Morel a également détaillé le nombre de cartes éditées par son aïeul à partir de 1897. Toujours à l’aide des deux précieux registres, il a comptabilisé plus de 2,65 millions d’exemplaires édités en un demi-siècle. «Certaines cartes ont parfois été tirées à plus de 10000 exemplaires», note-t-il. La cité comtale de Gruyères est naturellement en tête de ce classement informel, avec près d’un demi-million de cartes publiées pour 288 images différentes. Bulle est également très représentée, avec plus de 500 clichés tirés à 370000 exemplaires (lire le détail ci-dessous).
La Gruyère en mutation
Classées par ordre alphabétique des villages dans des tiroirs métalliques, les cartes postales des Editions Charles Morel Bulle documentent aujourd’hui une Gruyère en mutation. «Il réactualisait les clichés à cha-que fois qu’apparaissait une nouvelle construction ou lors-que la météo était meilleure, explique René Morel. Mon grand-père connaissait bien sa clientèle. Au tout début du XXe siècle, l’envoi d’une carte postale voulait dire “j’étais là”. Ce n’est que plus tard que l’on a laissé de la place pour le texte au verso. Dans le fonds du Musée, j’en ai retrouvé écrites en sténo – pour que le facteur ne puisse pas les lire! – ou manuscrites à la fois en horizontal et en vertical.»
Après le décès de Charles Morel en 1955, son fils Roger a repris les rênes de la papeterie, avant de les céder à son fils René. Prise dans la tourmente au début des années 2000, la raison sociale a été définitivement mise en liquidation en 2012.
Reste aujourd’hui l’héritage photographique laissé par Charles Morel, exposé à deux reprises à la fin des années 1970 à la galerie Mestralat, à Bulle. Moins prestigieuse que le fonds Glasson, cette collection mériterait d’être mieux connue. «Un siècle après les premières prises de vue, il y a sans doute quelque chose à envisager», souffle René Morel.
Peut-être au travers d’un livre et d’une nouvelle exposition?
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Des chiffres et des dates
2466 images différentes ont, pour l’heure, été identifiées dans le fonds Morel du Musée gruérien: 508 de Bulle, 288 de Gruyères, 559 de Broc et de la vallée de la Jogne, 451 de l’Intyamon, 180 de la Basse-Gruyère, 82 du bassin de la Sionge, la Glâne et la Veveyse et 398 de sujets divers.
Plus de 2,65 millions de cartes postales ont été éditées: 370000 de Bulle, 490000 de Gruyères, 842000 de Broc et de la vallée de la Jogne, 420000 de l’Intyamon, 81000 de la Basse-Gruyère, 62000 du bassin de la Sionge, la Glâne et la Veveyse et 393000 de sujets divers.
1882. A l’âge de 20 ans, Charles Morel devient le premier administrateur du journal La Gruyère et de son imprimerie.
1887. A côté de son activité de négociant en farines, il ouvre une papeterie, librairie, reliure et encadrement.
1897. Il fonde les Editions Charles Morel Bulle (CMB) et commence la production de cartes postales.
1906. Transfert du commerce dans l’immeuble de la place des Alpes (l’actuel Office du tourisme).
1933. Ouverture du département sports (Morel-Sports).
1939. Dernières prises de vue pour des cartes postales. Poursuite des tirages jusqu’en 1947.
1955. Décès de Charles Morel à l’âge de 94 ans.
2002. Acquisition du fonds Morel par les Amis du Musée gruérien.
2012. Liquidation de la société Morel-Bulle SA.