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Les débuts du socialisme d’Ayent
Par Adolphe Philippoz, mars 1980
Comme la plupart des communes du vieux pays, le cheminement du socialisme se développa à travers les âges, d’abord sous forme de consortages ou de coopératives. En effet, les consortages d’alpage, nos bisses, fours banals pour la cuisson du pain et des fruits pour le séchage, les raccards et greniers en copropriété pour l’entreposage et la conservation; tout ceci prouve que l’esprit communautaire était déjà très développé dès le moment où nos aïeux se sont libérés des chaînes de la féodalité de même que l’affranchissement de nos communes vers le douzième et quatorzième siècle. On peut par conséquent en déduire que, sans cet esprit communautaire, il aurait été impensable de construire nos bisses en creusant au flan de la montagne pour conduire l’eau, source de vie, jusqu’à notre coteau aride afin de le fertiliser pour tirer la substance vitale à la population. L’idée d’unir les efforts de tous, pour le bien commun, était déjà très développée chez nos ancêtres, organisant ainsi une vie sociale à la mesure de leur moyen.
Plus tard, on trouve des sociétés de fontaines de village, des sociétés de laiteries, coopératives de consommation et Caisses de Crédit Mutuel et, enfin sur le plan cantonal la banque d’Etat. Ce n’est qu’au début du 20ème siècle que l’époque industrielle débuta en Valais par notamment l’ouverture de l’aluminium de Chippis et la Ciba à Monthey. A Chippis, des ouvriers d’Ayent étaient embauchés avant la guerre de 1914. Je ne peux ici retracer l’épopée de ces ouvriers semi-agricoles. Je soulignerai simplement, que ces ouvriers après avoir travaillé douze heures à l’usine devaient encore faire 1 heure de marche jusque dans nos hameaux depuis la gare de Saint-Léonard, et bien souvent, faire le trajet à vélo jusqu’à l’usine. Vu les grandes familles de l’époque, six, huit et voir plus de dix enfants, vu les méthodes ancestrales du travail agricole, les gens de l’époque étaient bien obligés de se soumettre à ce genre d’esclavage pour remplir les obligations familiales. Vu la surabondance de main d’oeuvre à bon marché ce capitalisme anonyme n’avait rien à envier de l’ancien esclavage. Il faut aussi souligner que dans notre législation, il n’existait aucune loi pour la protection des travailleurs. C’est ainsi que pour parer à cette carence, les syndicats firent leurs apparitions. Au début, ces organisations ouvrières n’eurent pas la vie facile, notamment les syndicats libres auxquels le patronat avait opposé les caisses paritaires et les syndicats chrétiens sociaux. Aussi, les employeurs en profitèrent par toutes sortes de pressions traitant les syndicats libres de socialisme révolutionnaire et ceux qui en faisaient partie étaient exposés au renvoi. Il fallut du courage à ces premiers héros du pré-socialisme pour faire front à de pareilles méthodes. Le chroniqueur soussigné se souvient des premières conférences données au café des Sports à Botyre et sur les places publiques, par le secrétaire des cheminots Constant Frey ainsi que par le vaillant Charles Dellberg, Walter et Clovis Pignat, secrétaires syndicaux, respectivement de la FOMH et FOBB. Attirés par l’idéal socialiste de nombreux propagandistes se formèrent. Ainsi nous trouvons le premier dizenier du syndicat FOMH en la personne d’un Jean Moos de la Place. On peut bien deviner que ces militants devaient travailler dans la clandestinité pour ne pas s’attirer des ennuis.
Après la guerre de 14-18 une grève générale éclata en Suisse paralysant les transports publics et les usines: le monde du travail avait pris conscience de leur conditions de vie, surtout les ouvriers des usines et fabriques soumis à une journée de travail de douze heures. Ils revendiquèrent la journée de huit heures, une adaptation des salaires et une amélioration du travail protégeant la vie des travailleurs par une législation appropriée. Il est bon de rappeler à la jeune génération que l’armée est intervenue et que les bataillons valaisans furent mobilisés et envoyés au point chaud, notamment à la Chaux-de-Fonds. Le Comité de grève d’Olten fut emprisonné et la grève matée mais les travailleurs avaient gagnés la première bataille, puisque par la suite, la journée de huit heures fut introduite et les revendications inscrites dans la constitution, de même que l’élection au Conseil National selon le système de la proportionnelle. Depuis cette époque historique, le socialisme est en marche et plus rien de l’arrêtera. Cette conquête sociale fut le prélude de la rentrée au Parlement des représentants de la classe laborieuse.
La grande crise de 1930-1939 devait encore raffermir les rangs du monde du travail. En Valais, après deux tentatives échouées par le lutteur Dellberg, celui-ci fit son entrée au Conseil National en 1935. Le Valais ouvrier et agricole c’était réveillé. Il est intéressant de retracer les péripéties de cette élection à Ayent. Des militants avaient organisés des assemblées, je citerai notamment celle tenue à la scierie de Fortunoz chez notre camarade Emile Constantin ou plus de cent citoyens se sont retrouvés un soir de fin octobre avant les élections. En plein air, une partie assis sur les billons, éclairés par l’électricité de la scierie et le clair de lune, les problèmes du moment furent évoqués : chômage, mévente des produits agricoles, etc. par des militants de première heure. Il faut souligner que nous nous trouvions en pleine période de chômage et que par conséquent une prise de conscience avait mobilisé jeunes et vieux. La soirée se prolongea jusque tard dans la nuit. Nous trouvant après les vendanges, beaucoup de camarades avaient apportés avec eux des barilles ou flacons de thé d’octobre pour animer la soirée. Cette générosité fut retrouvée à la clôture de l’assemblée puisqu’il en restait encore plein un tonnelet de 30 litres, jus qui fut mis au frais jusqu’au dimanche suivant les élections pour fêter l’éventuelle victoire du premier Conseiller National socialiste valaisan. A noter qu’à Ayent, le candidat socialiste obtint le plus grand nombre de voix de tous les candidats. Le premier socialiste valaisan au National cela devait se fêter. Aussi le tonnelet mis en réserve fut-il apporté accompagné d’un petit cortège avec drapeau rouge improvisé jusque dans le mont de la Plâtrière ou d’autres camarades s’étaient donnés rendez-vous ainsi que l’élu Dellberg descendu de Brigue spécialement et fait le trajet à pied de la gare de St-Léonard. Sur le rocher dominant les villages d’Ayent le héros avait tenu à remercier les citoyens d’Ayent et surtout les militants pour le travail accompli. Ce jour-là, le drapeau socialiste fut planté sur le rocher, et depuis des militants n’ont cessé d’être fidèles à leur idéal jusqu’à la fondation de la section en 1946.
Sur le plan fédéral le socialisme pris de l’influence pour arriver aux dernières élections de 1979, à 48 conseillers Nationaux, 9 Conseillers aux Etats dont une belle représentation de femmes, une valaisanne Mme Françoise Vannay succédant à la très éminente Gabrielle Nanchen et Charles Dellberg, qui lui, occupa ce poste durant 36 ans. Le parti socialiste est aussi représenté au Conseil Fédéral par des éminents hommes d’Etat qui se sont succédés pendant plus d’un quart de siècle. Aujourd’hui deux membres sur sept en font partie. Des Juges Fédéraux font également partie de la Cour Suprême et les socialistes valaisans peuvent s’en orgueillir d’avoir depuis le début de l’année 1980 un Juge Fédéral en la personne de notre camarade Me Claude Rouiller de St-Maurice.
Sur le plan cantonal l’ascension du socialisme a été moins rapide, pour la bonne raison que des divisions internes dans les communes ont été maintenues par les partis de familles dans les villages de montagne, par le radicalisme et le conservatisme dans les villes et villages de plaine, tandis que dans le Haut-Valais Conservateurs et Chrétiens sociaux, divisent le peuple, alors que toutes ces fractions se retrouvent réunies dans la salle du Grand Conseil. Si la représentation socialiste au sein du parlement cantonal, 14 membres actuellement, n’est pas proportionnée au nombre de travailleurs, il faut en déduire que le grand parti au pouvoir depuis plus de cent ans est le mieux fourni financièrement (le parti radical y compris) d’une part, et d’autre part, dans tous les échelons des fonctionnaires, soit instituteurs, gendarmes, etc. sont triés sur le volet. Au Grand Conseil la tâche de nos députés n’est pas toujours facile, car leurs propositions pourtant justifiées ne passent rarement le cap. Au District d’Hérens, la députation socialiste est représentée depuis 1940.
Sur le plan Fédéral, il faut souligner les nombreuses lois sociales à l’actif du mouvement socialiste, à ce sujet, je me contenterai d’en citer deux : la loi sur la sécurité sociale en 1948, soit AVS et AI et l’introduction du vote féminin en 1970 où l’influence socialiste et syndicale a été prédominante. A noter que ces deux lois avaient déjà été refusées par le peuple des bergers! Auparavant!