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Alpes d'Uri. La chaîne du Dammastock
La chaîne du Dammastock.
Par F. Tharin.
C' est plus qu' une chaîne; c' est une formidable barrière sur laquelle court la frontière entre Uri et Berne. Une suite de parois abruptes, d' arêtes courtes et sauvages, de couloirs ravinés par les chutes de corniches et de pierres. Ceci pour le côté uranais tandis que sur le versant ouest les glaciers, sans chutes apparentes, s' étendent mollement jusqu' aux sommets. D' un côté, une paroi respectable de quatre à cinq cent mètres de hauteur, longue de sept kilomètres, et de l' autre le blanc névé du Rhône large de quatre kilomètres et plus, à peine tailladé de quelques crevasses ou bordé de rochers sans prétentions.
De Gœschenen, l'on aperçoit dans l' ouverture de la vallée une partie de la magnifique muraille émergeant du large glacier du Damma.
Les plus belles ascensions ont pour point de départ la cabane du Damma, au flanc du Dammagletscher sur un promontoire du Moosstock et dominant Gœscheneralp.
L' ascension du Dammastock par la paroi E. restera toujours une course de haute montagne. Il n' est du reste pas exagéré d' affirmer que les seules courses de haute montagne dans le canton d' Uri se trouvent dans la chaîne du Damma. A toutes les autres qui pourraient revendiquer ce titre il manque la marche d' approche sur le glacier ainsi que les conditions extrêmement variables réservées aux hautes altitudes. Aussi la cabane du Damma est-elle davantage un délicieux but de promenade qu' un point de départ pour des ascensions qui se font relativement peu.
Künzel avait déjà trois fois à son actif l' ascension du Dammastock. Epris de ces lieux grandioses et délaissés il y retournait chaque été. Cette fois je devais l' accompagner, et notre but serait premièrement le Rhonestock, voisin de gauche du Damma. Depuis longtemps il subissait l' attrait de sa paroi arrogante et, le temps étant propice, c' est pour en essayer l' ascension que nous nous mettons en route vers 2 heures du matin le 8 juillet 1934.
Une lune, jeune encore, va disparaître derrière le Tiefenstock; aussi nos lanternes ne sont pas de luxe dans le mauvais chemin qui conduit au glacier à travers les éboulis du Moosstock. Et nous sommes déjà bien haut lorsque l' aube apparaît. Il en est temps car voici les crevasses, de belles et longues crevasses qui obligent à de grands détours.
Pour atteindre le pied du Rhonestock, 1e mieux est de remonter le Dammagletscher directement sous le Dammastock. Au lieu d' aller rejoindre l' arête de neige, on oblique alors à gauche et par une marche horizontale sur le névé, passant au pied du Dammapass, on arrive sans monter aux flancs du Rhonestock. Coiffé de son énorme calotte de neige, ce dernier est, à part le Galenstock, 1e sommet le plus typique de toute la chaîne.
La rimaie n' étant pas encore très ouverte, il nous fut facile de trouver un passage sûr, et trois heures après notre départ de la cabane nous nous trouvions au pied sud de l' énorme bastion. Une courte halte pour admirer le paysage, le soleil s' étant levé entre temps, et pour scruter les possibilités d' ascension de notre muraille. Le guide étant très imprécis à ce sujet ( la description laisse même bien des doutes sur une ascension intégrale de la paroi ) et notre observatoire mal choisi à cause des nombreux surplombs, nous résolûmes de partir au petit bonheur.
Après quelques longueurs de corde dans de l' éboulis semé de blocs instables, nous entreprenons une sorte de couloir très raide incliné vers la droite, et tout de suite la varappe devient intéressante. Les dalles de gneiss s' allongent, les prises se raréfient. Les couches toujours inclinées vers le nord nous poussent de plus en plus sur la droite. Notre couloir aboutit enfin à un premier surplomb. Je change de couloir, mais impossible d' aller droit en haut. Le couloir de droite nous amène un peu plus haut, et la varappe devient âpre, ma longueur suffit à peine à saisir les prises, et des écarts obligent mes grandes jambes à leur maximum d' extension. Mon camarade, un peu plus court, doit recourir à l' aide de la corde dans nombre de cas. Le second couloir est remplacé par une fente ouverte et large, mais sans prises. J' essaie sans succès les arêtes. De grands efforts sont nécessaires pour se hisser seulement quelques mètres. Finalement une seconde, puis une troisième fente me conduisent vers le milieu de la paroi à une arête des plus aériennes qui nous permet d' atteindre une sorte de vire. Celle-ci monte très raide jusque près du couloir qui borde le Rhonestock au nord. Ainsi, en nous élevant environ de deux cents mètres, nous avons obliqué à travers toute la paroi. Le gneiss y est merveilleux, un peu lisse et les prises y sont rares, certains passages assez difficiles et les surplombs ne permettent pas d' apercevoir le pied de la paroi; aussi l' impression de vide est-elle, déjà dans cette première partie, un des grands attraits de cette voie.
Au bout de notre vire nous nous trouvons sur une plateforme où aboutit un petit névé. Nous y savourons une halte bienvenue, car voici déjà deux heures que nous fournissons des efforts continus. Je ne me rappelle en effet aucune varappe en granit qui fût aussi pénible à cause de l' éloignement continuel des prises. Le temps nous dédommage de nos peines et une journée splendide promet une très belle course. Le Rhonestock n' étant pas notre seul but, nous reprenons bientôt notre marche, par le névé directement d' abord, puis obliquant à gauche nous allons rejoindre une arête qui semble conduire au sommet. Bientôt nous reconnaissons en elle cette « côte médiane » ( mittlere Rippe ) dont parle le guide. Elle nous mènera en effet au sommet, mais la nature de la roche a bien changé. Ce ne sont plus les grandes dalles de la base. Les prises sont plus nombreuses mais moins sûres, la roche plus rugueuse mais moins solide et l' arête semble impossible à suivre intégralement. Nous nous tenons constamment sur son flanc nord, mais la neige nous y incommode souvent. La varappe reste néanmoins digne de ce nom jusqu' au sommet ( 3603 ) que nous atteignons vers 8 heures après avoir gravi encore l' abrupte calotte de neige.
Notre premier regard est pour le chemin parcouru qu' il nous est donné de voir en partie et bien en raccourci. A nos pieds s' étend le glacier du Damma, puis, comme bâties au pied du glacier, les maisons de Gœscheneralp. La vallée de Gœschenen baigne dans une légère couche de brume, mais les montagnes qui l' encadrent sont d' autant plus nettes. N' est pas là devant nous l' admirable aiguille du Feldschyn fièrement perchée sur sa selle de neige, ainsi que ses voisins aux noms évocateurs de pure varappe: Mütterlishorn, Blauberge, Lochberg; puis le Winterstock, ses trois sommets et son arête ouest qui conduit au Gletschhorn et au Tiefenstock où elle rejoint la nôtre. Au sud trône le Galenstock sous sa grosse coupole blanche, mais depuis le nord sa forme est bien loin d' avoir la majesté qu' on lui connaît depuis l' E et de la cabane Albert Heim.
Nous pourrions nous laisser aller encore longtemps à cette contemplation, mais si la journée est encore longue, la route du retour ne l' est guère moins, et nous en attendons bien encore quelques surprises.
Une course de névé sans histoire nous amène le long des corniches au point culminant de la chaîne, le Dammastock ( 3633 ). Toute la crête du Rhonestock à l' Eggstock se laisse longer sans difficulté. Elle est garnie de hautes corniches surplombant la paroi E. et chaque échancrure forme le point de départ d' un de ces grands couloirs qui sillonnent ce versant.
Le temps est si pur, la vue si claire que nous nous attardons volontiers à contempler cette fois-ci l' Oberland bernois. Le maître incontesté en est l' imposant Finsteraarhorn qui laisse loin derrière lui l' Aletschhorn, le Mönch et le Schreckhorn. Mais il a un dangereux rival en Valais. C' est, selon l' expression consacrée, la plus belle montagne des Alpes, le fier Weisshorn dans sa carapace de neige que n' altère aucune trace de rochers. De notre observatoire, les heures pourraient passer à énumérer les sommets. Je réussis à convaincre mon camarade que la vue depuis le Galenstock est encore plus belle si possible, et nous partons pour l' Eggstock voir ce que dit la corniche.
Nous passons encore au Schneestock ( 3608 ) et de là aux sommets sud et nord de l' Eggstock ( C' est ici que les chats se peignentII eût été facile de le croire à nous voir passer inlassablement la main dans nos cheveux et effectuer sur l' occiput le petit mouvement des grandes occasions, lorsque nous eûmes non pas devant nous mais directement sous nos pieds, l' arête nord-est qui aboutit tout au fond du Kehlengletscher. Et c' était là que nous devions descendre, car il était maintenant trop tard pour tenter d' échapper par la Furka, la descente ordinaire du Damma qui représente plus de 15 km. de névé et 25 km. de route jusqu' à Andermatt. Le plus beau de l' affaire est bien que le guide nomme cette arête: « le passage le plus sûr des Winterberge » 1 ). Aussi, à le regarder d' ici on pouvait se demander ce que devaient être les autres.
N' ayant pas le choix nous attaquons courageusement ce morceau! Une corniche perpendiculaire doit être redescendue. Pour le premier cela va encore. Assuré par la corde, Otto me prépare ainsi de bonnes marches et m' assomme littéralement de paroles encourageantes. Comme ce n' est pas son habitude d' avoir pitié, je me prépare à ma dernière envolée...
Il va se tasser tant bien que mal sous la corniche à la naissance du couloir, le seul endroit où il puisse se tenir, et en me recommandant grande prudence ( je n' ai guère envie d' y aller autrement ) il ajoute que ce que l'on appelle le « cas échéant », il ne pourrait jamais me retenir.
Mon départ dut être émotionnant. Directement sous moi, l' arête abrupte prend naissance; à gauche un couloir raboté et insondable; à droite une paroi absolument verticale. Künzel assurant au-dessus du couloir, je me prépare à sauter s' il le faut du côté de la paroi; ainsi l' arête serait entre nous et en retiendrait bien un.
Bien entendu, je ne suis pas tombé, et le passage, une fois accompli, me parut fort simple
Nous resterons maintenant sur cette arête jusqu' aux névés inférieurs, cinq cent mètres plus bas. Je n' ai jamais rencontré, dans du granit, une arête plus pourrie que celle-ci. Aucune pierre n' étant certainement fixe, assurer à la corde était illusoire, même encombrant. De plus l' inclinaison est très accentuée et chaque caillou un tiroir. Tous les espoirs que nous avions fondés sur cette descente semblent bien perdus. Une amélioration espérée de la roche ne se produit malheureusement pas. Bien au contraire, plus nous approchons du grand ressaut de l' arête, plus la roche devient mauvaise. Chaque pas dégage une avalanche de pierres. L' une d' elle coupe la corde à deux mètres de la tête de mon camarade. Lentement nous approchons du surplomb, mais cette descente nous paraît interminable. Pour franchir ce passage vraiment très scabreux à la descente, il faut s' engager dans la paroi nord, parmi la plus indigne pourriture qui ait jamais adhéré à un sommet. Nous passons derrière des édifices branlants qu' une poussée des reins suffirait à faire partir. Avant de poser le pied quelque part, il faut déblayer la place sans pouvoir s' agripper à quelque chose de fixe.
Nous avons renoncé à la corde, ce qui revient à dire qu' au moins l' un de nous doit garder une chance de salut. Dans ces moments tragiques, la solidarité, l' égoïsme et la raison se livrent un âpre combat. Il est alors toujours réconfortant de savoir son camarade à la hauteur de sa tâche et chacun peut travailler pour soi, ayant assez à faire pour son propre compte. Pour deux impénitents « solitaires » comme nous, que le hasard seul avait réunis, des passages comme celui-ci en rappellent tant d' autres, dans des parois ou sur des arêtes, où nul être vivant, ne fût-ce les corneilles, n' eût entendu nos appels. Ici au moins nous nous sentions les coudes; de telles heures resserrent l' amitié et donnent l' impression d' avoir retrouvé un ami qui revient de loin.
C' est avec un soupir de soulagement que nous nous élançons sur le névé pour nous arrêter après une belle glissade environ cent mètres plus bas.
Il convient maintenant de faire le point. Nous descendons depuis deux heures et demie, n' ayant perdu que peu de hauteur, pas même un tiers. Deux voies s' ouvrent maintenant à nous. Suivre l' arête qui reprend ici avec quelques gendarmes et semble de bien meilleure qualité, ou bien redescendre le névé au sud de l' arête; il paraît en bonnes conditions, peu crevassé; plus bas nous devons pouvoir rejoindre l' arête. C' est à cette seconde voie que nous nous arrêtons car nous n' avons pas de temps mignon à dépenser en varappe, si divertissante fût-elle. En un clin d' œil nous descendons encore quelque cent mètres en glissades, puis une inclinaison moins forte et quelques crevasses nous obligent à un cercle vers le sud. Et jusqu' à la glace nous avons de nouveau l' occasion de glisser. Puis vient une pente beaucoup trop raide qui eût exigé les crampons; aussi faut-il à tout prix rejoindre l' arête, ce qui maintenant est encore possible mais non sans difficultés.
Cette dernière a complètement changé de caractère. Gazon et mousse tapissent les interstices et les replats d' un bon granit. L' endroit doit approcher où nous devons traverser au nord vers le glacier de Kehlen. Nous savons qu' une seule vire nous le permet et il ne faut pas la manquer, car plus bas l' arête se termine de tous les côtés en pentes abruptes et polies par les glaciers. Après une varappe émotionnante nous sommes assez heureux pour découvrir l' issue.
Il ne nous reste à ce moment plus que trois heures et quart pour attraper notre train à Gœschenen. Nous sommes à peine en haut du bras du Kehlengletscher qui descend de l' Eggjoch. Nous accélérons autant que faire se peut, mais de la neige pourrie recouvre de la glace noire et il est impossible de courir.
Enfin, enfin j' atteins le glacier, mais au-dessus d' une cassure. Combien de temps allons-nous encore perdre à la franchir?
Du haut de l' arête j' avais repéré une sorte de combe qui devait nous conduire au replat inférieur. La chance nous favorise, mon passage s' avère excellent. Après avoir sauté plusieurs crevasses nous arrivons sur la langue inférieure recouverte malheureusement d' éboulis de tous calibres qui retardent considérablement la marche.
Une soif de v... arappeur nous torture depuis longtemps, et sans relâche nous l' étanchons aux nombreux ruisseaux qui sillonnent la surface du glacier. Pour sortir de ce dernier, il nous faut encore faire route vers le nord et perdre quelques précieux cents mètres; bientôt nous atteignons le chemin sous la cabane de Kehlenalp. Après que nous nous fûmes mis en costume de marche sur route, c' est la fuite sur Gœscheneralp et Gœschenen. Malgré notre retard nous n' oublions pas un ruisseau jusqu' à Abfrutt tant la soif nous dévore. Après une course de fond héroïque, nous attrapons de justesse notre train.
Il y a 17 heures que nous sommes en route et nos provisions ont fait toute la course sur notre dos. Aussi, en roulant vers nos foyers, nous leur rendons les honneurs qui leurs sont dus.
J' avais visité la chaîne grandiose du Damma et en rapportais l' impression que l'on ne pouvait pas connaître le pays d' Uri si l'on n' avait jamais été là-haut. J' en revenais plein d' un nouvel amour pour ce petit pays qui offre à l' alpiniste tant de jouissances diverses.
Et lorsque l' automne suivant de pénibles devoirs m' appelèrent plusieurs fois à Gœscheneralp, alors que la vallée avait mis sa belle parure de fin de saison, aux jours de grand soleil et de neige fraîche, dans les crépuscules bleuâtres et confus et surtout dans cette inoubliable féerie d' un clair de lune, je ne me lassais pas d' admirer cette magnifique barrière qui ferme si majestueusement la vallée.