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L'objectivité qui semble être de mise dans la science et qui est aussi le fondement de la médecine moderne, pourrait incidemment constituer une menace pour la subjectivité. Toutefois, dans la pratique médicale la subjectivité n'est pas l'apanage du seul vécu émotionnel du patient et de son entourage, elle intervient dans la représentation mentale que le malade se construit de sa propre affection. Or, il est difficile d'évaluer l'importance effective que le monde intérieur du malade comprenant émotions, sensations et fantasmes peut avoir sur le déroulement d'une thérapie. D'autant que l'objectivité elle-même est soumise à des manipulations et des dogmatisations.
Nous devons d'abord nous référer à ce qui s'est produit au début du siècle dernier dans le domaine spécifique de la physique. Avec l'appui des mathématiques, la physique acquérait en effet un statut tout particulier : celui de représentant typique de la science telle qu'on la concevait alors, c'est-à-dire fondée sur l'objectivité la plus rigoureuse. Cela supposait que n'importe quel phénomène pouvait en principe être reproduit de manière artificielle pour être ensuite évalué par un nouvel observateur. En d'autres termes, l'observateur, quel qu'il fut, d'un phénomène donné, était d'emblée jugé neutre par rapport au phénomène en cause. Ce d'autant plus que la durée de l'observation pouvait ensuite être annulée par sa propre réversibilité.
Cette conception de la science : une science ayant comme principal étalon la physique, et en particulier la physique nucléaire, a persisté jusqu'à nos jours, malgré les vicissitudes auxquelles la physique a été soumise et auxquelles nous aimerions maintenant faire une brève allusion.
Il convient de souligner notamment cette attente que nous avons longtemps nourrie de voir la physique nous fournir des données indiscutables sur l'essence de la réalité, faisant correspondre réalité et notion de matière et superposant les concepts de réalité et d'objectivité. Et pourtant, on le sait, c'est du sein même de la physique que sont nées la relativité et la mécanique quantique. La première a, quant à elle, relativisé la position de l'observateur, en ce sens que le phénomène observé allait dépendre aussi de l'observateur, qui perdait par conséquent sa neutralité. Tandis que la deuxième, la mécanique quantique, détruisait en pratique les concepts liés au déterminisme pur, comme par exemple la certitude qu'à une cause donnée correspond nécessairement un effet donné ou encore que l'on peut prédire à coup sûr les conséquences de tel ou de tel autre phénomène.
C'est ainsi que l'indéterminisme s'est infiltré dans le déterminisme pour le remplacer peu à peu, amenant avec lui des principes tels que celui, célèbre, de Werner Heisemberg, selon lequel à la prédiction implicite dans une causalité linéaire se substitue la simple probabilité ou une causalité circulaire. D'autre part, lorsqu'à propos de l'essence du réel l'éminent physicien Bernard d'Espagnat choisit de parler de réel voilé plutôt que le réel tout court, il ne craint pas de faire écho aux propositions de Kant.
Dans une toute autre perspective, nous pouvons nous référer également à la psychanalyse, qui, malgré l'espoir inaliénable de Freud, a fini par renoncer au titre de science véritable ; trop liée qu'elle est à la subjectivité individuelle pour fournir des preuves objectives de sa théorie et, surtout, de ses résultats cliniques. Rappelons qu'à l'origine la psychanalyse s'appuyait en particulier sur l'hystérie, souvent perçue comme une pseudo-maladie, truffée de manifestations incontrôlables du point de vue objectif et par conséquent résultant d'un vécu subjectif étranger à la vérification objective sérieuse. Aujourd'hui, soit dit en passant, nous aurions peut-être intérêt à reprendre l'étude des phénomènes hystériques de conversion. Non pas pour découvrir qu'un certain nombre d'entre eux étaient en fait des cas de sclérose en plaques, mais pour essayer de mieux comprendre comment quelqu'un peut arriver à produire des phénomènes dysfonctionnels d'une telle envergure (paralysies, anesthésies massives, cécités, aphonies, etc.).
Venons-en maintenant au fait, avec une question essentielle que nous aurons à discuter à nouveau, à savoir : la science médicale peut-elle se fonder sur la pure objectivité alors qu'en pratique nous devons tenir compte chaque jour de ce que nos patients disent éprouver, de leurs réactions psychologiques et émotionnelles, de l'ensemble de leur histoire personnelle, de leur individualité ? Sans compter que nous devons composer aussi avec des phénomènes comme celui de la femme déclarée stérile qui tombe enceinte à la suite d'une adoption, ou de l'abandon des propos suicidaires après un infarctus ou un cancer.
D'autre part, il ne faut pas oublier les mystères liés à la longévité, à certaines guérisons inattendues, à l'omniprésent effet placebo.
Il y a enfin des domaines, comme celui de la sexologie, où les manifestations cliniques résultent le plus souvent d'un mélange inextricable d'éléments subjectifs invérifiables, tels que l'impact des fantasmes ou les impressions éprouvées au moment de la relation sexuelle.
Pour compléter cette introduction consacrée à des thèmes généraux, rappelons qu'il est certainement arrivé plus d'une fois à chacun d'entre nous de se demander si en d'autres circonstances ou à d'autres moments telle ou telle affection se serait manifestée. Si la rechute dont on pense qu'elle est due à une fragilisation de l'organisme n'est pas plutôt la conséquence d'une reviviscence de sensations enregistrées dans la mémoire corporelle, favorisée par le retour sur scène de circonstances semblables à celles qui furent à l'origine de la première apparition de la maladie. Par circonstances nous ne désignons pas seulement ici l'échec des mesures hygiéniques ou la réactivation des agents pathogènes, nous impliquons aussi les rapports du sujet à son entourage, à lui-même et à son médecin.
A propos de la relation médecin-patient, notons que la psychanalyse elle-même a dû, à sa façon, s'aligner sur les transformations conceptuelles auxquelles nous avons fait référence plus tôt à propos de la physique. Nous avons vu que cette dernière avait dû renoncer à l'observateur neutre. Et bien que la psychanalyse ait dû, quant à elle, renoncer à l'idée qui était la sienne à ses débuts d'un psychanalyste neutre vis-à-vis du patient. Réfléchissons : pouvons-nous nous considérer émotionnellement neutres à l'égard de nos patients ?
Si tel n'est pas le cas, cela signifie qu'à l'inévitable subjectivité du malade s'ajoute une inévitable subjectivité du médecin.
Nous sommes contraints, dès lors, de nous aventurer dans des considérations qui, même hypothétiques, correspondent à d'éventuelles perspectives cliniques. Par la force des choses nous allons louvoyer entre les interrogations et les certitudes établies, entre la nécessité de rester proches de nos points de repères habituels et celle, inverse, de tenter de nouvelles connexions, d'envisager de nouveaux points de vue.
Sommes-nous si sûrs, par exemple, que les frontières entre objectivité et subjectivité sont si précises, si grossièrement macroscopiques ? Puisque la physique quantique a pu imaginer que soit libre l'électron virevoltant à l'intérieur de l'atome, ne pouvons-nous pas imaginer une «liberté» semblable au niveau de la cellule ? Une forme de liberté décisionnelle des oncogènes ou des anti-oncogènes, par exemple, ou celle des cellules qui secondent ou non en temps voulu le phénomène de l'apoptose, autrement qualifié de «suicide cellulaire» ?
Les termes d'équilibre et d'homéostasie sont en pratique équivalents. Mais que dire des relations structurales et dynamiques entre homéostasie et schéma corporel ou entre homéostasie et cénesthésie ? Nous ne sommes pas certains que les manifestations classées comme hypocondriaques ne relèvent que d'une subjectivité perturbée, névrotique. Il existe, pour un sujet donné, différentes manières de percevoir et de manier les sensations qui surgissent en lui au fur et à mesure. Il est fort possible, par ailleurs, qu'un échange constant se produise entre les sensations en tant que telles, les émotions et les représentations mentales conséquentes. Ainsi, plutôt que de s'insérer dans un contexte de type hypocondriaque déjà bien établi et intégré, une sensation donnée peut soudain engendrer un enchaînement émotionnel suffisamment intense pour provoquer une crise de panique. Nous sommes d'ailleurs presque certains qu'à la base de la crise de panique une sorte de court-circuit se produit entre une sensation peut-être localement plus intense qu'à l'accoutumée et une représentation mentale devenant soudain «apocalyptique». L'angoisse qui déferle alors sur le sujet ne serait pas à l'origine de la panique, elle en serait l'inévitable conséquence.
Mais nous pouvons essayer d'aller plus loin encore. Nous pourrions émettre, à juste titre d'ailleurs, l'hypothèse que par leur seule présence certains troubles mineurs mettent en échec des troubles plus importants. Ou encore qu'un malaise d'ordre psychique pourrait freiner ou contrebalancer une perturbation de type plutôt physique. Comme on pourrait évidemment imaginer le phénomène inverse, où la perturbation organique agirait comme facteur inhibant pour le déséquilibre psycho-émotionnel. Rappelons à cet égard la remarquable efficacité bien qu'aussi temporaire que celle de l'électrochoc de l'abcès de fixation dans le traitement des manifestations dépressives graves. Un phénomène un peu similaire à celui que nous observons avec les effets bénéfiques de la privation de sommeil sur la dépression.
De tout ceci nous pourrions tirer un concept audacieux : l'équilibre organique individuel ne se réduirait pas au fonctionnement physiologique mais résulterait plutôt d'une sorte de compromis physio-pathologique en constant réajustement. De même, pour bien gérer le plaisir et la douleur, sous toutes leurs formes, il faut peut-être compter avec une sorte d'équilibre algo-hédonique où le plaisir résiderait aussi dans un certain éloignement de la douleur et vice versa. Nous savons que de toute façon la douleur peut atteindre des degrés d'intensité auxquels le plaisir n'a pas accès. Car lorsqu'il est intense, le plaisir ne peut durer ; il suffit pour s'en convaincre de penser à la fugacité de l'orgasme et à la crainte que beaucoup éprouvent de perdre la jouissance sitôt après l'avoir atteinte.
Il est bien d'autres questions que nous pourrions nous poser sur cette base ; des questions sur les rapports intrinsèques entre excitation et inhibition, par exemple, ou entre processus évolutifs et processus involutifs, entre norme et anomalie, entre dysfonction et lésion, entre troubles aigus et chronicisation. Nous pourrions aussi nous permettre davantage de spéculations et de réflexions audacieuses par rapport aux maladies auto-immunes, aux allergies, aux états de crise. Pour finalement aboutir à l'éternel dilemme des rapports entre Nature et Culture, entre conscience et inconscient.
Quoi qu'il en soit, il vaut la peine de faire encore un crochet du côté de la sexologie, car cette jeune discipline nous offre un panorama particulièrement intéressant en ce qui concerne les rapports entre subjectivité et objectivité. Tout d'abord, la sexologie ne se borne pas à considérer la problématique de la douleur et de la souffrance puisqu'elle prend également en compte le plaisir. Même si elle sait que ce dernier, bien plus que la douleur, se range du côté de la subjectivité plutôt que de celui de l'objectivité. Ensuite, la sexologie s'adresse en général au couple plus qu'à l'individu isolé ; même si le couple n'est que virtuel ou si le partenaire prend la forme d'un fantasme. Ce faisant elle met en jeu la perspective des influences subjectives réciproques si importantes dans le couple. Enfin, la sexologie prend en compte des transformations culturelles aussi diverses que les prises de position éthiques vis-à-vis de la procréation médicalement assistée, les nouvelles conceptions de la vie en couple et les vicissitudes propres à des maladies sexuellement transmissibles comme le sida.
Nous pourrions même nous demander si l'apparition d'un trouble sexologique, fut-il physique ou psychique, n'inciterait pas l'individu à opérer une profonde remise en cause de ce qu'il est, comme cela paraît être le cas dans des couples où l'apparition d'un problème sexuel semble non seulement avoir des effets bénéfiques immédiats, mais aussi contraindre les deux partenaires à revoir leur vision personnelle du plaisir en général.
Nous avons de nos jours cette possibilité, inconcevable pour Freud, de disposer d'une objectivité onirique. Autrement dit, au moyen d'enregistrements polysomnographiques nous parvenons à établir ce que l'on nomme un hypnogramme. En observant ce tracé il est facile, dans une période normale de sommeil, soit huit heures, de mettre en évidence quatre ou cinq cycles de sommeil paradoxal (REM selon la terminologie anglo-saxonne). Nous savons par ailleurs que si nous réveillons le dormeur au moment de l'apparition d'un cycle de sommeil paradoxal, la probabilité est extrêmement élevée qu'il nous raconte le rêve qu'il était en train de faire. Même s'il est vrai qu'on peut rêver aussi pendant le sommeil dit orthodoxe majoritaire et même s'il n'est pas certain que le sommeil paradoxal en tant que tel favorise au maximum le phénomène onirique, il ne fait aucun doute que c'est bel et bien pendant ce dernier que les rêves se prêtent le mieux à une observation objective. En outre, du point de vue de l'objectivité toujours, il est très probable que des neurotransmetteurs comme la dopamine notamment, augmentent ou modifient leur sécrétion pendant le sommeil paradoxal. Ce qui laisse supposer que ces sécrétions pourraient avoir une influence directe sur le phénomène onirique dans son ensemble.
Cette objectivation du phénomène onirique donne à penser que les rêves ne sont pas des faits occasionnels comme on pouvait le croire jadis, mais qu'ils sont l'expression d'une fonction véritable et régulière.
A quoi cette dernière peut-elle bien servir ? Pour l'heure, les chercheurs ne s'accordent pas. Il semble d'ailleurs que pour la majorité ils s'intéressent avant tout au sommeil, ne voyant dans le rêve qu'une composante des mécanismes hypniques dans leur totalité. Ceci étant, d'aucuns pensent que les rêves favorisent la fixation des souvenirs, tandis que d'autres disent qu'ils favorisent l'oubli. D'autres encore affirment qu'ils servent à mieux graver la programmation génétique individuelle, tandis que certains pensent qu'ils permettent une meilleure adaptation émotionnelle aux changements successifs du milieu. On arrive même à supposer (Holborn) que la seule fonction onirique concevable serait celle de chercher en vain à donner un sens, une cohérence, aux stimulations internes qu'expérimente chaque individu pendant le sommeil. Des stimulations qui sans cette tentative d'explication pourraient devenir anxiogènes et provoquer soit des cauchemars soit le réveil.
Il n'empêche que l'on constate une disproportion frappante entre la quantité de rêves que nous produisons chaque nuit et le nombre de rêves dont nous nous souvenons et que nous parvenons à décrire spontanément. Cette disproportion constitue-t-elle une norme dans la phénoménologie onirique globale ? On est tenté de penser que si l'hypnogramme est l'expression d'une objectivité onirique indiscutable, le récit que le sujet rêvant peut faire de ses rêves selon le souvenir qu'il en a exprime la subjectivité dans ce qu'elle a de plus typique. En d'autres termes, si l'hypnogramme permet un contrôle objectif des variations d'intensité de la production onirique nocturne, la vérification de la production onirique effective ne peut s'obtenir que par voie subjective. On peut même supposer que ce que l'on enregistre à travers l'hypnogramme n'atteste pas nécessairement de la présence d'images oniriques à proprement parler. Il pourrait ne s'agir que de variations de l'autostimulation cérébrale nocturne, tandis que l'image onirique elle-même n'apparaîtrait que par le récit du sujet, qui se chargerait de traduire un langage purement sensitif en mots et en images. A noter à ce propos que les aveugles de naissance relatent des rêves qui traduisent l'autoperception onirique en sons et en odeurs.
Il y a dans tout cela une assez nette équivalence avec la «traduction» que le sujet fera, ou tout au moins celle qu'il sera capable de faire de ses propres perceptions de la douleur, de la peur ou surtout du plaisir. Tant que le sujet reste dans un cadre socialement acceptable (car majoritaire ?) et habituel, on le prendra en compte. Il faudra pour cela qu'il n'outrepasse pas certaines exigences pratiques de coexistence relationnelle et de bienséance sociale. En revanche, s'il s'éloigne trop des codes relationnels établis, il risque parfois avec sa propre complicité de se voir situé dans un cadre relevant de la psychopathologie et de la transgression.
Par principe, un rêve doit rester un rêve, c'est-à-dire quelque chose qui n'appartient pas à une réalité tangible et vérifiable objectivement. Si le sujet croit trop à son rêve, il peut être amené à y voir plus qu'un songe et l'on peut craindre alors que les frontières avec un imaginaire perturbé soient déjà dépassées. On pourrait même voir là une forme de délire ou d'hallucination. Et pourtant, comme Freud fut le premier à le penser, le rêve pourrait receler l'essentiel d'une subjectivité profonde. Toutefois, cette possibilité dont nous disposons aujourd'hui d'objectiver le phénomène onirique doit nous inciter à la curiosité. S'il n'est plus possible de traiter le rêve en quantité négligeable, il n'est pas possible non plus de le réduire à une pure variation biochimique cérébrale. Puisque sans sujet pour nous les raconter, les rêves en tant que tels n'existent pas. En définitive, les modifications biochimiques cérébrales que nous trouvons à la base du rêve sont susceptibles de produire des sensations perçues par le sujet dormant, lequel transforme ensuite en mots ces «événements internes» qu'il a expérimentés en dehors de sa conscience vigile. Lorsqu'il essaie de rendre intelligible pour autrui ce qu'il éprouve dans la perception directe, des sensations comme la douleur ou le plaisir par exemple, le sujet n'est pas à l'abri des pièges culturels ou de l'influence de ses interlocuteurs. Pourtant, par le récit de ses rêves il est capable d'exprimer la dialectique intrinsèque entre objectivité et subjectivité d'une façon beaucoup plus «pure» et efficace. Tout dépend quand même de la faculté de ses interlocuteurs à renoncer à leurs préjugés à l'égard des songes et de l'imaginaire en général.
La confrontation permanente entre les domaines propres à l'objectivité, qui se prêtent à la vérification, et ceux, bien plus évanescents, de la subjectivité, déborde également sur le terrain propre à la connaissance en général. En adoptant une position proche de celle de Kant, on s'épargne la quête acharnée de la vérité première ou de l'essence des phénomènes. On s'exempte de la vérification rigoureuse des phénomènes advenus dans une réalité qui constituerait à la fois la racine et l'aboutissement de la connaissance. Et enfin, on relativise l'idée de vérité fondamentale pour accorder un rôle de premier plan à la subjectivité. En revanche, celui qui part en quête d'une vérité définitive et totale débouche fatalement sur la conviction de pouvoir, ou mieux, de devoir parvenir à une connaissance exhaustive, censée expliquer le pourquoi et le comment de tout phénomène observable.
En l'occurrence, la subjectivité pourrait être réduite au rôle de simple spectateur ou, pire encore, être perçue comme un facteur perturbant dans la quête d'un savoir universel seul à même d'étancher l'immense soif de connaissance de l'Humanité, sa curiosité inquiète, sa peur de l'incertitude. De plus, comme cette connaissance complète, définitive ne peut qu'être renvoyée à demain, nous nous trouvons perpétuellement en retard sur notre futur. Car rien dans l'instant présent ne garantit qu'il n'y a pas encore, quelque part, un élément pour venir compléter notre connaissance. La médecine illustre bien ces propos, qui espère, en perfectionnant ses connaissances, pouvoir déjouer la mort, la tenir toujours plus à distance. Cela donne naissance à une sorte de messianisme objectiviste, qui fait miroiter l'étonnement et le salut par une démystification des croyances invérifiables, et la compréhension, vérifiable, elle, et utile, de tous les mystères liés à l'existence humaine. On arrive là à une forme d'axiome, voire de dogme, en vertu duquel il y aurait des limites à la connaissance ; des limites que nous devrions atteindre pour nous sentir enfin vraiment à l'aise dans le monde.
Or, selon toute probabilité chaque connaissance engendre de nouveaux mystères, de nouveaux problèmes, et ceci à l'infini. Par ailleurs, comme l'ont montré Prigogine et d'autres, lorsque les systèmes s'éloignent d'un équilibre devenu peut-être trop statique, ils se dynamisent de la manière la plus fructueuse. Ce qui revient à dire qu'il est impossible de déterminer si l'ordre est fils du désordre, du chaos, ou si, à l'opposé, le désordre est nécessaire à l'ordre, ne serait-ce que transitoirement, pour permettre à ce dernier d'acquérir un nouvel équilibre. A l'instar de la connaissance qui se détruirait elle-même si elle parvenait à épuiser toutes les questions, à supprimer définitivement toute perplexité, à résoudre toutes les énigmes.
Au fil de notre analyse nous voyons s'esquisser la perspective suivante : vouloir soumettre la subjectivité aux exigences de l'objectivité peut se révéler une dangereuse aberration. De même il pourrait être dangereux de livrer aux «caprices» de la subjectivité le fondement de l'observation vérifiable objectivement. A ce propos, la médecine pourrait assumer la fonction d'intermédiaire, à condition toutefois de ne pas succomber à l'attrait de la technologie et de ne pas craindre de n'être plus perçue comme une science si elle ne se révèle pas suffisamment efficace dans l'éradication des maladies. Car la médecine a la possibilité de revaloriser la subjectivité, de lui conférer le statut de complément indispensable de l'objectivité. Pas seulement en prenant sérieusement en compte ce que les patients pensent et ressentent, mais en intégrant toujours plus les émotions, l'imaginaire et pourquoi pas les rêves dans la pratique clinique. Nous risquerons une métaphore en rappelant que nous sommes souvent perçus comme les héritiers de l'homo sapiens, lequel a progressivement cultivé sa pensée, ses réflexions, son astuce, tout en développant son cerveau. Tout cela de pair avec l'émergence du besoin de vérification et de mise à l'épreuve afin de se prémunir contre l'illusion et la déception que cette dernière peut engendrer. Il n'empêche qu'au jour d'aujourd'hui nous devrions laisser s'épanouir en nous l'homo sentiens que tous nous recelons en notre sein : un être bien plus enclin par nature à se mettre à l'écoute de l'émotion et de la fantaisie. Un être qui non seulement ne mépriserait pas la subjectivité ni ne s'en méfierait, mais qui serait capable et prêt à lui laisser prendre la place qu'elle mérite. En tenant compte de ce postulat selon lequel si chacun d'entre nous doit se fonder sur des éléments vérifiables à travers un consensus collectif pour développer l'esprit communautaire, il doit par ailleurs se fier à sa subjectivité foncière pour assurer un développement satisfaisant de sa propre individualité, pour donner un sens à sa propre histoire.
Il est une autre grande confrontation que nous nous devons d'examiner ici. A la fois abstraite et terriblement concrète, elle oppose le déterminisme et le libre arbitre. Or, nous constatons que presque automatiquement l'objectivité va se ranger plutôt du côté du déterminisme tandis que la subjectivité va se situer du côté du libre arbitre. En effet, comment concevoir la vérification objective d'une décision présumée libre, instantanée et spontanée ? Il n'est pas plus aisé d'ailleurs de concevoir un enchaînement de causes et d'effets dont il ne serait pas possible de vérifier pas à pas les liens pour expliquer la succession logique des phénomènes.
Nous avons pu entrevoir déjà que la notion de liberté recèle nombre d'analogies. Ainsi on peut l'imaginer active au niveau cellulaire, capable de modifier une programmation génétique stricte. Rappelons que la physique quantique, fondée précisément sur les concepts d'indéterminisme et de probabilité refuse les critères du déterminisme rigoureux. Soulignons aussi que ses caractéristiques propres, la physique quantique qui occupe toujours le devant de la scène et l'emporte sur la physique dite classique ne les défend pas comme des principes théoriques mais les étaye par des évidences pratiques.
Si dans le monde biologique on suppose qu'il existe un inconscient dont les bases pourraient être organiques autant que psychologiques, il n'est pas du tout inconcevable que cette «couche» fonctionnelle de l'être prenne des «décisions» qui ne dépendent pas entièrement d'un conditionnement génétique préalable. Cela va évidemment à l'encontre des mécanismes organiques déterministes et anonymes, qui, eux, feraient totalement abstraction de l'histoire du sujet et de son individualité foncière.
Ce débat prend un sens tout particulier dans la perspective du clonage humain. Si l'on nie l'importance, pour la construction progressive de chaque individu, des événements vécus et des réactions qu'ils entraînent, alors seulement on peut concevoir de produire deux êtres parfaitement identiques. Car sinon, au-delà du conditionnement génétique et d'un certain déterminisme, on doit admettre que les réactions imprévisibles de chacun jouent un rôle essentiel pour la spécificité de l'individu. Cette forme d'inconscient peut prendre, pourquoi pas, l'aspect d'inconscient cognitif ou d'inconscient moteur, c'est-à-dire de significations fonctionnelles réalisées tout à fait en dehors de la conscience. Des aspects fonctionnels qui feraient qu'une décision motrice donnée, celle de bouger le bras, par exemple, interviendrait quelques secondes avant que nous ayons effectivement l'impression de prendre cette décision en pleine conscience. Du point de vue sensitif et de l'enregistrement des informations, pensons au concept d'amorçage perceptif développé par les neurosciences et qui recouvre l'idée d'une facilitation et d'une préparation perceptive inconsciente à la réception consciente de l'information même. Pensons également à l'activité constante de mémorisation subconsciente et «corporelle» qui coïncide avec la mémoire implicite.
Enfin, on pourrait même imaginer des formes particulières de conflit à un niveau subconscient, impliquant des conséquences imprévisibles et en quelque sorte personnalisées. Ainsi il pourrait y avoir conflit entre des processus excitatoires et des processus inhibiteurs, entre des besoins, des désirs, et des émotions concomitantes telles que la peur ou la culpabilité. Des formes de conflits qui trouveraient un correspondant neuropathologique dans des situations de split brain ou d'héminégligence.
Quoi qu'il en soit, c'est peut-être bien en faisant cohabiter l'objectivité déterministe et la subjectivité indéterministe dans un ensemble dynamique et dialectique qu'enfin nous parviendrons à appréhender de manière appropriée l'apparition de troubles, malaises et dysfonctions. Cette cohabitation peut nous permettre aussi de mieux cerner certaines manifestations émotionnelles parfois injustifiées et incompréhensibles du point de vue physiologique et/ou pathologique manifestations qui peuvent aller de l'euphorie aveugle à la violence gratuite, de la démotivation soudaine à la répétition entêtée de propos et de gestes néfastes et autodestructeurs. Mais également la chronicisation inattendue de tableaux cliniques spécifiques, la résistance inexplicable à l'effet curatif de médicaments. A ce propos, signalons qu'il y a tout lieu de penser que la subjectivité joue un rôle essentiel dans la pharmacodynamique des médicaments. Ce qui expliquerait notamment l'apparition d'effets secondaires massifs.
D'autre part, il est toujours étonnant d'observer la violence des réactions que les effets secondaires d'un anti-dépresseur provoquent chez le sujet dépressif ; cela alors même que ce dernier exprime un profond détachement, qu'il est dépourvu de tout élan vital et qu'il semble en proie à une forme d'anesthésie psychique, émotionnelle et somatique. Les réactions qu'engendrent ces effets secondaires sont telles qu'elles ravivent la sensibilité psychique et corporelle qui paraissait éteinte et déclenchent parfois des réactions agressives à l'égard du médecin qui prescrit le médicament. Ce qui, en définitive, peut amener à une amélioration paradoxale de l'état émotionnel du patient.
Il serait prétentieux de conclure de tout cela que la médecine ne doit pas prendre parti pour le déterminisme et l'objectivité et qu'au contraire elle doit laisser libre cours à des conceptions fondées uniquement sur la subjectivité et ses avatars. Néanmoins il semble souhaitable que la médecine, en particulier, révise ses positions, peut-être trop favorables au déterminisme et à l'objectivité radicale pour ne pas léser la subjectivité et l'histoire personnelles de chacun.