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La «2ème superpuissance» vidée de son sens
Internet offre-t-il un espace de liberté où toutes les informations circulent avec une égalité de chances de diffusion? La preuve que non avec l`histoire du noyautage de l`expression «second superpower».
Alors que l'on célèbre cette année le centenaire de la naissance de George Orwell on ne peut s'empêcher de penser à la stupéfaction qu'aurait sans doute été la sienne devant l'histoire qui suit. Lui qui avait mieux que quiconque décrit l'influence des mots sur la politique aurait probablement observé avec intérêt l'influence d'Internet dans ce domaine.
Le 17 février une analyse de Patrick Tyler décrivait à la une du New York Times le mouvement de protestation antiguerre comme l'émergence d'une seconde superpuissance («the second superpower»). Tyler écrivait: «Les immenses manifestations antiguerre à travers le monde ce week-end nous rappellent qu'il existe sans doute encore deux superpuissances sur la planète: les Etats-Unis et l'opinion publique.» Cette expression très forte s'est répandue rapidement.
Les manifestants antiguerre organisations pacifistes et ONG ont commencé à décrire ce mouvement populaire de protestation comme «la seconde superpuissance» (Greenpeace). Et moins d'un mois plus tard cette expression était employée par le Secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan (The Financial Times). Début mars une recherche «second superpower» sur le moteur de recherche Internet Google aurait confirmé la rapide propagation de cette expression.
EFFACEZ CE MOT
Puis apparut cet article. Titré «La seconde superpuissance dévoile son beau visage» et signé James F. Moore c'était le premier article d'un blog (ou «weblog»1) que celui-ci venait tout juste de créer.
Son contenu ne nous occupera pas longtemps ses conséquences étant infiniment plus importantes que son contenu fort anodin. C'est un appel aux internautes à s'organiser en superpuissance - le genre de littérature «techno-utopique» que John Perry Barlow n'a cessé de promouvoir ces dix dernières années - le même discours d'andouille mais en moins bien écrit. Observez juste que celui-ci est saupoudré de mots qui parleront à la fois aux progressistes aux libéraux et aux républicains.
Si on parvient au bout de cette indigeste succession de banalités bien pensantes on découvrira cette conclusion: «Nous n'avons pas à créer un monde où les différences seraient résolues par la guerre. Ce n'est pas notre destin que de vivre dans un monde de destruction d'ennui et de tragédie. Nous allons créer un monde de paix.» Comme tous les articles de ce genre il n'y aucun contexte politique ou social. Même si l'auteur donne tout de même une règle de base à respecter: nous devons coopérer avec la Banque mondiale!
C'est en gros la même politique que celle qui est menée aujourd'hui mais débarrassée des hommes politiques: en résumé une «révolution light».
Maintenant le point important. Regardons ce que la recherche «second superpower» produit aujourd'hui sur le moteur de recherche Google. Essayez! L'article de James Moore est là tout en haut. Non seulement il constitue la première réponse mais il occupe déjà 27 des 30 premières réponses2.
Modeste James Moore écrit: «C'était sympa de la part de Dave Winer (distributeur d'outils de weblog ndlr) et Doc Searls (consultant en publicité ndlr) d'attirer l'attention dessus même s'il n'est pas vraiment prêt pour une telle exposition.» Qu'importe James Moore est devenu du jour au lendemain un «bloggueur» vedette dès son premier essai.
Il aura fallu des millions de personnes de par le monde pour parvenir à décrire le mouvement antiguerre comme la «deuxième superpuissance»; il aura suffi d'une poignée de «bloggueurs» référençant son article pour que celui-ci en vertu de l'algorithme «PageRank»3 de Google bénéficie d'une légitimité telle que sa définition inoffensive écrase toutes les autres.
LES MYSTÈRES DE «PAGERANK»
Si vous regardiez le monde par une lorgnette Google et si le moteur de recherche était votre principale vision du monde vous auriez du mal à croire que l'expression «deuxième superpuissance» puisse signifier autre chose. Son sens original a quasiment disparu. Rayé de la carte en tout juste sept semaines.
On sera particulièrement sensible à cette disparition si on imaginait que le «PageRank» de Google est «intrinsèquement démocratique» comme l'entreprise le prétend. Et ce «Googlewash» n'a pris que 42 jours.
En étudiant les résultats fournis par Google on constate être pris dans un dédale de blogs tous semblables. Une étrange coÏncidence sans aucun doute... Mais le tableau s'obscurcit si on observe les autres réponses: des discussions parallèles au sujet de l'article de James Moore dont les liens hypertexte vers l'original ont fortement contribué à cette redéfinition et permettent d'expliquer comment ce nettoyage sémantique a pu se produire si rapidement.
La subversion par James Moore du terme de «seconde superpuissance» est en réalité la conséquence du «PageRank» très élevé dont celui-ci a immédiatement bénéficié grâce aux liens qu'ont tissé vers son texte des «bloggeurs techno-utopistes» de premier plan regroupés autour d'une liste de discussion intitulée «Emergent Democracy». Une petite communauté qui tire ce nom d'un article semblable publié par Joi Ito lequel dispose d'une autorité morale considérable dans ces cercles-là et donc d'un excellent «PageRank» qui lui permet de décerner une excellente légitimité aux articles qu'il choisit de référencer. Joi Ito comme James Moore est une figure de référence surgie de nulle part.
Le texte de Joi Ito est étrangement similaire à celui de Moore - les deux sont vagues difficiles à saisir et ne parviennent pas à décrire comment cette démocratie «émergente» pourrait prendre un cadre légal une monnaie une définition de la propriété ou plus important assurer à la communauté une force d'ordre public.
Comme dans l'article de James Moore les références à l'histoire et aux recherches universitaires sur le sujet sont complètement ignorées. Disparues comme par magie. Toutefois nous pouvons nous faire une idée de ce à quoi cette «démocratie» utopique pourrait ressembler si nous observons les idées qui circulent sur cette liste de discussion. Les participants sont plutôt précis sur la manière dont ils définissent la démocratie: «La démocratie peut parfaitement bien fonctionner sans que personne ne se barbouille le visage et ne bloque les rues» écrit l'un d'eux.
NOVLANGUE ET BIG BROTHER
Orwell s'en serait probablement amusé. «Les mots définissent l'action» résume Alan Black qui participe chaque année à l'organisation du «LitQuake» à San Francisco et prépare dans cette ville une commémoration du centenaire de la naissance de George Orwell en juin prochain.
«La novlangue était l'un des fondements du régime totalitaire. Big Brother redéfinissait constamment l'histoire et les mots. Il savait que les gens réagissaient à des mots clés» explique-t-il. «C'est intéressant que nous ayons compris que la seule façon de s'opposer à une superpuissance venait de la population et que nous ayons cherché à le redéfinir.»
Mais le vrai prodige est d'avoir pu y parvenir avec si peu de personnes. Le dernier rapport du Pew Research Center4 (PRC) indique que le nombre d'internautes qui consulte les blogs est «si faible qu'il n'est pas possible d'obtenir de conclusions statistiquement fiables sur qui les utilise». Les experts du PRC l'estime globalement aux alentours de 4% mais nous nous intéressons ici à un petit sous-ensemble du monde des blogs les blogs «techno» et plus précisément aux quelques «bloggueurs» vedettes de ce sous-sous-ensemble.
Ce qui signifie que Google peut être instrumentalisé - et le langage perverti - par un très petit nombre de personnes statistiquement insignifiant. C'est toutefois suffisant pour faire disparaître sur le réseau le sens original d'une expression.
«GOOGLEWASH»
S'intéressant à la connivence entre Google et la République de Chine (l'entreprise ayant accepté de filtrer les informations renvoyées aux internautes «géolocalisés» sur son territoire) le spécialiste des questions de censure Seth Finkelsetein observait: «Contrairement à ce que prétendaient de précédentes théories utopiques sur l'Internet cela demande très peu d'efforts aux gouvernements de faire disparaître certaines informations à un très grand nombre de personnes.»
Remplacez le mot «gouvernement» par «quelques bloggueurs vedettes». Dans ce cas précis une notion générale une expression très forte et quasiment «virale» a été forgée par plusieurs millions de personnes. Mais elle a été pervertie par un très petit nombre de «bloggueurs». Peut-être une douzaine mais moins de 30 dirions-nous.
Qui peut s'arroger le droit de polluer le sens réel? L'expression «greenwash» est connue de beaucoup de gens: c'est ainsi qu'on appelle les judicieuses opérations de marketing qui donnent à un concept éculé un nouveau vernis et en font quelque chose qui peut sembler valable et radicalement nouveau mais qui reste fondamentalement inchangé.
Voici le premier «Googlewash» que nous ayons rencontré. Quels seront les prochains?
*Article paru dans The Register le 4 mars 2003 sous le titre «Anti-war slogan coined repurposed and Googlewashed... in 42 days».
Traduit de l'anglais par Pierre Lazuly pour le site www.uzine.net. Adaptation: Manuel Grandjean.
- 1. Un Weblog ou Blog est un carnet de route (logging) accessible via Internet. Sous le principe de messages réguliers les personnes parlent de leurs passions ou de sites qu`ils ont envie de faire connaître. Cela va du journal intime au journaliste qui donne sous cette forme une véritable source d`information.
- 2. Le traducteur Pierre Lazuly relève que la responsabilité du New York Times est probablement importante dans ce cas précis. En choisissant la stratégie du «registration required» (il faut s`enregistrer sur leur site pour pouvoir consulter leurs articles) ils ont involontairement favorisé ce «Googlewash». Si leur article avait été publiquement accessible sur un site de presse américain qui bénéficie déjà d`un très bon «PageRank» il aurait probablement connu les honneurs des blogs et de nombre de sites contestataires et occuperait peut-être toujours aujourd`hui la place de James Moore. C`est peut-être ce retrait progressif de nombre de sites d`information (qui préfèrent ne plus rendre publiques leurs archives dans l`espoir de vendre en ligne quelques articles) qui favorise ce genre d`OPA sur mots-clés. Lorsque l`information de référence n`est pas disponible le premier à la commenter hérite de sa paternité.
- 3. Le PageRank est une méthode inventée par Google pour mesurer l`importance relative des pages du web que l`on appelle souvent la popularité. Elle est basée sur la topologie du web c`est-à-dire sur les liens entre les pages. L`idée principale est que si une page «A» fait un lien vers une page «B» alors c`est que la page «A» juge que la page «B» est suffisamment importante pour mériter d`être citée et d`être proposée aux visiteurs. Ce lien de «A» vers «B» augmente le PageRank de «B».
- 4. Le Pew Research Center for the People & the Press est un institut indépendant sur les médias basé à Washington.