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Je viens de terminer, quelques années après l’avoir lu pour la première fois, l’essai de Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, publié en 1983. Un passage m’a particulièrement interpellé, à la fin de l’ouvrage, lorsque Veyne, élargissant son propos à notre société “moderne”, affirme:
Imagination constituante? Ces mots ne désignent pas une faculté de la psychologie individuelle, mais désignent le fait que chaque époque pense et agit à l’intérieur de cadres arbitraires et inertes […]. Une fois qu’on est dans un de ces bocaux, il faut du génie pour en sortir et innover; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, les enfançons peuvent être socialisés dès les petites classes au nouveau programme. (Je souligne)
Autrement dit, et cette thèse est généralement connue alors même qu’elle est souvent peu pensée, nous évoluons toujours dans un cadre – un programme de vérité – que nous enseignons ensuite, convaincu de la légitimité de ce “dressage” (pour reprendre le terme utilisé par Nietzsche), à nos “enfançons” (entendez: petits enfants). Nous vivons dans un bocal et nous imposons à nos descendants de vivre dans ce même bocal, tout en sachant qu’il faudra “du génie pour en sortir et innover“; et s’ils ne veulent pas suivre ce programme, s’ils s’agitent dans tous les sens pour exprimer, avec le langage du corps, une désapprobation qu’ils ne peuvent pas dire autrement, on leur propose un peu de Ritaline® (j’exagère à peine) ou autre “correction comportementale”. Nous rendons-nous compte qu’en agissant de la sorte (mais peut-on agir autrement?), nous éloignons nos enfants de la possibilité d’innover? Comprenons-nous qu’en réduisant nos chères têtes blondes à vivre dans un seul bocal et à limiter leur créativité – la “somme” des ces créativités approche l’idée d’imagination constituante –, nous les éloignons de la chance d’imaginer d’autres bocaux? Sans cette imagination, sans cette puissance créative, le réel est bien morne, alors qu’il pourrait être ouvert, explosant dans tous les sens car explosant de tous ses sens. Et c’est exactement ce que l’on peut lire dans une autre phrase de Paul Veyne: “la science ne retrouve pas des vérités, mathématisables ou formalisables, elle découvre des faits inconnus qu’on peut gloser de mille manières“. Et si les faits peuvent être glosés de mille manières, c’est que le réel est riche de potentialités: il n’y a pas de vérités, il y a l’habileté humaine à ouvrir le réel – ou à le fermer, lorsque la vérité devient l’apanage d’un seul mythe, police de la pensée à la recherche des idées subversives.
Je trouve l’humain beau quand il est capable de lutter contre les tentations visant à réduire la complexité…
J’aimerais que, conscients d’avoir été dressés, nous n’infligions pas à nos enfants le même destin.
J’aimerais que, lorsque nous nous rendons compte que quelque chose cloche dans ce réel étriqué parce que réduit, nous n’enfouissions pas cette amorce de réflexion dans les profondeurs de notre (in)conscience.
J’aimerais qu’on arrête de parler d’innovation pour évoquer les prouesses des laboratoires ou des start-up, alors que ces produits ne sont que les résultantes d’un mythe actif, qu’ils ne servent qu’à être plus performants sur le marché économique.
J’aimerais qu’au mythe monothéiste auquel nous croyons le plus – la science – soient ajoutés d’autres mythes, d’autres programmes de vérité, d’autres manières d’ouvrir le réel.
Peut-être qu’ainsi nous arrêterons de penser qu’augmenter l’homme est affaire de technologies – quelle insulte à notre créativité ! – et que nous nous rappellerons que l’homme ne s’augmente jamais autant que lorsqu’il est en mesure de “gloser de mille manières” les faits.
Alors j’aimerais lancer un appel à l’innovation à chacun d’entre nous – “enfançons” qui avons grandi dans un bocal devenu fou, dans un bocal qui tourne en rond et qui pense que l’homme “+”, c’est celui qui sera devenu une machine perfectionnée (cf. le très bel article de Luis Lema, paru vendredi passé sur la page du Temps). Inventons, innovons! Inventons des mythes, faisons coexister notre rationalité avec d’autres programmes de vérité – soyons ambitieux, que diable.
Il en va de notre richesse, il en va des couleurs avec lesquelles le réel se manifestera.