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1646
Madame de Motteville, Mémoires pour servir à l'Histoire d'Anne d'Autriche
Amsterdam, F. Changuion, 1723
Avis divergents des religieux sur la comédie
Cet extrait nous montre combien la comédie fait partie du quotidien de la cour. Anne d'Autriche cherche à s'assurer qu'aimer le théâtre n'est pas un péché.
La plus considérable affaire de la cour, et celle où l'on paraissait penser davantage, était le divertissement et le plaisir. J'ai déjà dit que la reine aimait la comédie et qu'elle se cachait pour l'entendre l'année de son grand deuil ;mais alors, elle y allait publiquement. Il y en avait de deux jours l’un, tantôt italienne et tantôt française, et assez souvent des assemblées. L'été précédent, le curé de St. Germmain, homme pieux et sévère, écrivit à la reine qu'elle ne pouvait en conscience souffrir ces divertissements. Il condamnait la comédie, et particulièrement l'italienne comme plus libre et moins modeste. Cette lettre avait un peu troublé l'âme de la reine, qui pouvait être contraire à ce qu'elle devait à Dieu. Étant alors inquiétée de la même chose, elle consulta sur ce sujet beaucoup de personnes. Plusieurs évêques lui dirent que les comédies qui ne représentaient pour l'ordinaire que des histoires sérieuses, ne pouvaient être un mal ;ils l'assurèrent que les courtisans avaient besoin de ces sortes d'occupation pour en éviter de plus mauvaise :ils lui dirent, que la dévotion des rois devait être différente de celle des particuliers, et qu'étant des personnes publiques, ils devaient autoriser les divertissements publics, quand ils étaient au rand des choses indifférentes. Ainsi, la comédie fut approuvée, et l'enjouement de l'italienne se sauva sous la protection des pièces sérieuses. Les soirs, la belle cour se rassemblait au Palais-Royal dans la petite salle des comédies. La reine se mettait dans une tribune pour l’entendre plus commodément, et y descendait par un petit escalier qui n’était pas éloigné de sa chambre. Elle y menait le roi, M. le cardinal, et quelquefois des personnes qu’elle voulait bien traiter, soit par la considération de leur qualité, soit par la faveur. Nous recevions ces grâces avec plaisir, parce que ceux qui ont l'honneur d'approcher des rois familièrement, ne sauraient s'empêcher de regarder ces bagatelles comme des choses fort importantes, d'autant qu'elles sont comptées pour beaucoup à l'égard du public.
Quand le curé de Saint-Germain vit la comédie tout à fait établie, il se réveilla tout de bon, et parla de nouveau contr'elle, comme un homme qui voulait faire ce qu'il croyait son devoir. Il vint trouver la reine et lui maintint que ce divertissement ne se devait point souffrir, et que c’était péché mortel. Il lui apporta un avis signé de sept docteurs de la Sorbonne qui étaient de même sentiment. Cette seconde réprimande pastorale donna de l’inquiétude à la reine et la fit résoudre d’envoyer l’abbé de Beaumont, précepteur du roi, consulter dans la même Sorbonne l’opinion contraire. Il fut approuvé par dix ou douze autres docteurs que, présupposé que dans la comédie il ne se dise rien qui fût contraire aux honnêtes mœurs, elle était de soi indifférente et qu’on pouvait l’entendre sans scrupule.
Édition de 1723 en ligne sur Google Books p. 409
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