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La vie sociale dans son entier constitue le modeste objet de la philosophie sociale. Toutefois, la philosophie sociale n'est considérée nulle part comme une théorie positive au sens où celle-ci serait capable de générer une théorie philosophique nouvelle: ni chez Marx, ni chez Arendt, ni chez Nietzsche, ni chez Plessner. Dans ce domaine, il en va en effet surtout de la critique de la société.
La philosophie sociale traite des pathologies sociales. Elle décrit et diagnostique les activités et les états pathologiques de la société. Son analyse critique a pour cible des questionnements à propos des communautés, des sociétés, des structures de cohabitation et des relations interpersonnelles. En ce sens, la philosophie sociale se trouve à l'intersection entre la philosophie morale, la philosophie politique, la philosophie du droit et de l'Etat, ainsi que la philosophie de l'Histoire et de la culture.
Comme dit précédemment, la philosophie sociale n'apparaît pas comme une théorie positive: elle consiste premièrement en la formulation d'une critique à propos d'un état de fait social. Cet état de fait est ressenti comme malade, réifié, absurde ou étranger. Qualifier une société de « pathologique » suppose toutefois que l'on ait une certaine connaissance en ce qui concerne la manière dont les choses devraient être « en réalité », afin que l'être humain puisse se réaliser entièrement. Ceci présuppose donc également une conception de la normalité qui se rapporte à la vie en société. En ce sens, la philosophie sociale génère également une théorie positive à partir de laquelle elle peut construire et établir une critique de certains états de fait sociaux concrets.
« L'orphelin », Ibn Tufaïl (1110-1185)
Sur une île déserte perdue dans l’Océan Indien, un amas de glaise génère spontanément un corps humain dans lequel Dieu insuffle une âme. Nourri par une gazelle, l’enfant acquiert petit à petit les moyens de sa survie physique. Puis, selon une succession parfaitement naturelle, il progresse de la simple survie à la science suprême : disciplines techniques, logique et physique, astronomie et cosmologie pour arriver, à l’âge de trente-cinq ans, à la métaphysique, l’apogée théorique de son parcours… Mais non pas sa fin, tant s’en faut : par imitation de l’objet le plus pur de la connaissance – le premier principe (ou encore Dieu) – l’homme désormais mûr en vient à développer une éthique de la contemplation philosophique. Il a cinquante ans lorsque se produit un changement radical dans son existence : la rencontre avec un autre être humain, arrivé par hasard sur son île. Après lui avoir appris à parler, ce voyageur le convainc de l’accompagner en son pays, où l’on pratique assidûment une religion révélée. Notre Robinson le suit et connaît alors son premier échec : réalisant que les vérités qu’il avait acquises de manière totalement naturelle ne se distinguent pas de celles que la religion révélée évoque à travers des images, il tente de partager son expérience. Mais le message ne passe pas – au contraire, plus il s’efforce d’expliquer, plus il se voit rejeté. Résigné, il décide alors de retourner sur son île pour y reprendre sa vie contemplative.
Telle est l’histoire d’Ibn Yaqzan, orphelin radical et héros d’un roman philosophique composé dans le dernier quart du 12ème siècle à la cour Almohade de Marrakech par Ibn Tufaïl (1110-1185), médecin personnel et accessoirement philosophe du calife Abu Yaqub Yusuf. Les enjeux et les enseignements de cette parabole sont multiples. Elle nous confronte au paradoxe d’un langage impuissant mais nécessaire – c’est en quelque manière par lui que le mal arrive, mais en même temps, il n’y a pas d’autre moyen de communiquer. Cette fable philosophique soulève également la question du caractère naturel, quasi mécanique de la progression du niveau biologique à la contemplation philosophique via l’ensemble des sciences pratiques et théoriques : la philosophie serait-elle anthropologiquement donnée, la soif de connaître aussi bien que le désir du lait de gazelle ? Mais la question la plus fondamentale que pose le roman d’Ibn Tufaïl est sans doute celle du rapport de la philosophie à la société : ne peut-on être authentiquement philosophe que seul sur son île ? La question, soulevée par Ibn Tufaïl aux alentours de 1180, reste pour nous de la plus brûlante actualité.