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Le premier événement qui ébranla une conception dominatrice du savoir est l’émergence, au début du XXe siècle, de la physique quantique. Au niveau des particules élémentaires de la matière (photons, électrons, quarks) se manifestent des phénomènes contre-intuitifs: la dualité onde/corpuscules et la superposition d’états différents qui apparaissent, chacun, avec une probabilité définie qui traduit un aléa fondamental. Dans la logique cartésienne, le savant Albert Einstein ne pouvait admettre l’idée d’un hasard qui ne traduirait pas simplement les limites de l’information.
Einstein raisonnait à la manière du naturaliste Jean-Baptiste de Lamarck au début du XIXe siècle, dont on a retenu simplement l’hypothèse de la transmission héréditaire des avantages acquis. Lamarck imaginait que si un cerveau connaissait toutes les lois de la nature et l’état actuel de tous les éléments de la nature, alors l’histoire disparaîtrait, car ce cerveau pourrait prévoir ce qui se passera précisément dans dix, cent ou trois mille ans. L’idée qu’un hasard ne soit pas lié simplement au manque d’informations, mais qu’il exista un hasard fondamental, était la position de Niels Bohr, physicien danois qui s’opposait sur ce point à Einstein.
Hasard fondamental
L’opposition des deux savants a nourri les discussions entre physiciens durant une bonne partie du XXe siècle. «Dieu ne joue pas aux dés», aurait dit Einstein à Niels Bohr. «Mais qui êtes-vous pour dire à Dieu ce qu’il ne peut pas faire», aurait répondu Niels Bohr. À l’époque (dans les années 1920) aucune expérience réalisable n’était possible, compte tenu des conditions technologiques de l’époque, ni capable de trancher le débat. Aujourd’hui, c’est chose faite.
Einstein avait tort. Il existe un hasard fondamental -et donc une ignorance foncière- au niveau de la structure de la matière.
Le second événement qui mit à mal l’idée dominante chez les savants d’une maîtrise par le savoir vint un peu plus tard, au début des années 1930. Le logicien Kurt Gödel formula en 1931-1932 deux théorèmes sur les propositions formellement indécidables des "Principia Mathematica" et des systèmes apparentés. Ces théorèmes sont dits théorèmes d’incomplétude. Selon lui, les théorèmes de base de l’arithmétique comportent des énoncés qui ne sont ni démontrables ni réfutables. On résume généralement l’apport logique de Gödel en disant qu’une théorie cohérente ne peut pas démontrer sa propre cohérence.
Raffinement et cruauté
Ces deux événements qui ébranlèrent le monde des savants ne provoquèrent qu’une légère fissure dans la muraille du postulat moderne selon lequel le savoir était à la fois la source du pouvoir sur la nature, et garant du progrès économique et social. Ce qui toucha davantage les esprits fut le drame des boucheries que furent les deux Guerres Mondiales, l’usage de la bombe atomique et le raffinement de cruautés permis par la science. Le perfectionnement des armes et des outils psychosociologiques, l’utilisation non seulement de la physique, de la chimie et de la biologie, mais également des sciences humaines pour formater les esprits et manipuler les consciences et contraindre les certitudes vinrent peser dans la balance. En fut touché le prestige des sciences et des techniques, et ébranlé le rêve caressé par certains selon lequel la science entraînerait avec elle une moralité plus respectueuse des êtres et du cosmos. «Ouvrir une école, c’est fermer une prison», disaient-ils. Le doute s’était installé.
Certes, comme il apparaît à la lecture des œuvres des philosophes issus de l’École de Franckfort, les piliers de la modernité demeurent solides: le refus de tout argument d’autorité, l’inscription de la liberté individuelle dans ses conditionnements physiques, biologiques, psychologiques et sociaux, la liberté de conscience et de religion, la tolérance mutuelle. Mais l’adhésion sans réserve au bienfait de la science s’est éloignée. Il n’en reste qu’une illusoire justification de l’inaction. Les réticences à l’encontre d’une action pugnace, solidaire et planétaire contre le réchauffement climatique en font foi.
À entendre
Les 3 erreur d'Einstein, leçon d'adieu du professeur Nicolas Gisin, professeur à l’Unige et à l’Institute of Technology de Schaffhouse
jeudi 9 décembre 2021, à 18h30
UNIGE, Faculté des sciences, salle A 300, 30 quai Ernest-Ansermet