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J'avais lu des ouvrages sur André Breton et des extraits de ses textes, et avais été frappé par une personnalité puissante, plus grande qu'on ne l'admet en général. La bibliothèque d'Habère-Lullin avait placé dans une corbeille les livres qu'elle voulait qu'on prenne pour soi, et comme on l'avait fait étudier aux lycéens, s'y trouvait Nadja. Je l'ai pris, et lu.
La critique prétend que, imité de l'Aurélia de Gérard de Nerval, ce petit livre se lie au merveilleux, au paranormal, à l'occulte. Mais il le fait peu. Les intellectuels de référence procèdent généralement de cette façon: dès qu'il y a un gramme de fantastique dans un texte classique, ils en exagèrent la portée, comme si cela montrait que la grande littérature ne l'excluait pas, mais n'en prenait que le nécessaire.
Je me dis toutefois qu'il y a une autre chose dont elle devrait ne prendre que le nécessaire: les amours parisiennes des hommes de lettres! Car elle en abuse.
J'ai été plutôt déçu par ce texte, pourtant agréable et facile à lire; car si Breton feint de parler de choses grandioses, dans les faits il donne surtout l'impression de vouloir ressasser ses souvenirs personnels. Et j'avoue être comme Flaubert, sur ce point: je m'y intéresse peu. Pourquoi parler de choses banales comme si elles étaient uniques? L'égotisme a ses limites.
Naturellement cela peut être un point de départ. On peut approfondir et transcender les souvenirs, par le biais de l'imagination. C'est bien ce que faisait Gérard de Nerval. Pas seulement dans Aurélia, mais aussi dans Voyage en Orient.
Il est vrai, par ailleurs, que dans le même genre (somme toute) que Nadja, je n'ai pas détesté les souvenirs amoureux de Lamartine, tels qu'il les rassembla dans Graziella et Raphaël, eux aussi mêlés d'imaginations - et que Flaubert haïssait. Je n'ai pas non plus détesté le récit de Breton. Mais je trouve qu'il est déroutant par son relatif classicisme, que justement, face à Lamartine, il apporte moins qu'on pourrait croire. L'ésotérisme des dessins de la jeune femme et ses dons de voyance ne constituent pas un merveilleux bien vivace, même s'ils donnent au texte une poésie. L'allusion à une porte secrète donnant sur l'archange tenant son épée de feu, ou bien sur d'autres dimensions, m'a rappelé les discrètes figures mythiques de Flaubert dans Hérodias: car lui aussi savait les distiller au fil de la narration. Pourtant Breton disait ne pas le révérer particulièrement. Il a souvent été plus ésotérique que lui: sa réputation de romancier réaliste a dû l'induire en erreur.
Le plus beau, dans l'histoire de Breton, est sans doute constitué par les dernières pages, lorsque, dans son style amphigourique, il parle de la beauté comme d'un absolu inaccessible et indicible. Sa langue bizarre a une grande qualité de rythme: il faut l'avouer.