Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07109.jsonl.gz/927

En Macédoine, continuellement depuis novembre 2014, des milliers d’étudiants sont descendus dans la rue pour protester contre des nouveautés que le gouvernement voulait apporter au système éducatif.
Dernièrement, la Macédoine a connu la deuxième plus importante vague de protestations étudiantes depuis son indépendance en 1991. Pendant la première marche de protestation, en novembre, les étudiants étaient 3000, mais leur nombre a continuellement augmenté et ils étaient au moins 12000 en décembre. La vague de protestation la plus importante a eu lieu en 1997 mais les motivations étaient nationalistes et xénophobes. Cette fois-ci, les étudiants (une catégorie de population plutôt passive par le passé et qui normalement ne se solidarisait pas avec les autres) ont pu s’organiser en un véritable mouvement : « le plénum des étudiants ». Celui-ci va au-delà des frontières ethniques (dans un pays où les tensions ethniques sont toujours présentes et où il y a eu une guerre civile en 2001) et a pu obtenir la solidarité des ouvriers des usines fermées. Les professeurs aussi ont organisé le « Plenum des Professeurs ». Les étudiants se sont organisés en comités et ont fait entendre leur voix avec des manifestations et l’occupation des instituts.
Une loi exclusive
La communauté académique et les étudiants sont en fait opposés à une nouvelle loi approuvée par le parlement qui veut introduire des examens supplémentaires pour les étudiants qui sont en train d’acquérir un baccalauréat dans une université de l’Etat. Cette mesure permettrait selon le gouvernement d’améliorer la qualité des études supérieures et de vérifier les compétences des étudiants. Les opinions sur cette loi diffèrent au sein de la population mais beaucoup de professeurs et d’experts soutiennent les protestations des étudiants. Cependant, même si une réforme de l’éducation est nécessaire pour lutter contre le népotisme et le favoritisme, la proposition du gouvernement paraît absurde : elle voudrait en fait charger ses agences pour évaluer les compétences des étudiants à la place des institutions académiques, ce qui donnerait de facto au gouvernement le contrôle sur le droit à l’instruction supérieure et pousserait aussi beaucoup d’étudiants à quitter le pays. Les manifestants estiment que ce nouvel examen étatique est un obstacle bureaucratique inutile qui mine l’autonomie des universités et veulent justement un système plus méritocratique dans le fonctionnement des institutions et de l’administration publique. Car c’est souvent, en effet, l’appartenance politique de tel étudiant ou tel administrateur qui importe bien davantage que les compétences de chacun. L’instruction supérieure dans le pays connaît en outre beaucoup d’autres problèmes : l’état précaire des dortoirs pour les étudiants les plus pauvres, le manque de financement pour l’université d’Etat et l’absence d’organes représentant les étudiants. La nouvelle réforme de l’université a été simplement la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et la naissance du mouvement était inéluctable.
Le contexte social
Un autre élément important qui explique la naissance d’une telle mobilisation, est le contexte économique, politique et social de la Macédoine. Le gouvernement conservateur et nationaliste du VMRO DPMNE (parti démocratique pour l’unité nationale macédonienne), en charge depuis 2006, a mené le pays vers une dérive autoritaire à travers des excès de réglementations et de contrôles sur la société, par exemple avec l’introduction de sanctions draconiennes pour n’importe quelle infraction, avec le contrôle des médias ou le clientélisme envers les membres du gouvernement. En économie, le gouvernement a essayé d’attirer les investissements étrangers en s’appuyant sur le bas coût de la main d’œuvre et sur une imposition fiscale très faible. Ce sont donc là des mesures extrêmement néolibérales souhaitant attirer des investisseurs et exploiter le peuple. Certains indicateurs économiques comme le PIB montrent des signes positifs mais ne tiennent pas compte de l’inégalité croissante dans un pays où le salaire minimum est de 131 euro (selon une loi de 2012), et où le taux de chômage est à 29%, un des plus hauts en Europe.
La transition
La Macédoine, qui était une des républiques constituant l’ancienne fédération yougoslave, a été épargnée par les guerres d’ex-Yougoslavie des années 90 et a connu son indépendance en 1991. Malgré celle-ci, ce jeune pays a connu beaucoup de problèmes économiques et politiques. En ce qui concerne l’économie, il était déjà pendant l’époque yougoslave une des républiques les plus pauvres de la fédération et où l’agriculture était encore très importante. De plus, le blocus économique imposé jusqu’en 1995 par la Grèce (qui ne reconnaît pas le nom « Macédoine » car elle possède des régions qui ont le même nom) et les guerres en Yougoslavie (dont les pays étaient les principaux partenaires économiques) ont rendu la transition du socialisme à une économie de marché encore plus compliquée. Du point de vue politique, la situation n’était pas meilleure : les tensions avec la Grèce et surtout les tensions avec la minorité albanaise, qui revendiquait plus d’autonomie, ont porté le pays à une brève guerre civile en 2001.
Aujourd’hui, la Macédoine reste un des pays les plus pauvres d’Europe et des plus instables politiquement. C’est pour ces raisons qu’un mouvement comme le « plenum des étudiants » est très positif car il démontre que la société civile a envie d’un vrai changement qui dépasse les frontières ethniques.
Au moment de la clôture de la rédaction, la loi à été retirée par le gouvernement, sur quoi le plénum des étudiants a démocratiquement décidé le lever l’occupation de l’université de Skopje. Les étudiant-e-s doivent maintenant proposer leur propre loi.
Martin Malinovski
ASEMA Genève