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Le 15 juillet 1940, une délégation allemande avec à sa tête Heinrich Himmler est photographiée au poste de frontière franco-suisse dit « des Verrières ». Souriant et accoudé sur la barrière de douane, le tout-puissant chef de la SS observe la Suisse et converse avec des soldats helvétiques présents sur place. Passée dans l’historiographie comme l’illustration de la menace qui planait sur la Suisse à cette période, cette série de clichés constitue également un témoignage précieux du voyage de Himmler en Franche-Comté durant l’été 1940. Sous les ordres de Hitler, celui qui est alors le chef du RKFDV (Reichskommissariat für die Festigung des Deutschen Volkstums) est à la recherche d’une terre d’accueil pour des populations germanophones, principalement sud-tyroliennes. Les régions de Bourgogne et de Franche-Comté apparaissent alors comme des territoires de colonisation idéaux, d’autant plus qu’elles demeurent, aux yeux des nazis, d’anciennes terres germanique volées par la France au Moyen Âge. Le discours « bourguignon » est en effet très présent dès la fin du XIXe siècle dans la littérature völkisch allemande, que se réapproprient Himmler et la SS pour justifier leurs projets de reconfiguration des frontières européennes. Himmler souhaite ainsi faire de la Bourgogne un « État-modèle » SS, où la race aryenne et les concepts nationaux-socialistes pourraient s’épancher sans restriction. De manière plus générale, la SS cherche à concrétiser une réunion des « familles germaniques » européennes, dans une vision « Grossgermanisch » du nouveau Reich allemand.
Bien qu’elle conserve l’intégrité de ses frontières durant la guerre, la Suisse ne doit pas échapper à ces projets territoriaux voulus par les nazis. La visite de Himmler aux Verrières en est un exemple saillant : la Suisse romande est en effet considérée dans la « vision du monde » (Weltanschauung) SS comme partie intégrante de la « Bourgogne ancestrale », et doit donc revenir, au même titre que la Suisse alémanique, au sein d’un grand Reich germanique. Si cette idéologie prédatrice n’est pas portée par tous les courants composites de la machine administrative et étatique nazie, elle se retrouve particulièrement prégnante dans les rangs de l’Ordre noir, qui devient dès lors un paramètre important dans l’appréciation des autorités suisses sur l’attitude de l’Allemagne à l’égard du pays.
Dirigé par le colonel Roger Masson depuis 1936, le Service de renseignement (SR) helvétique doit ainsi, dès le début de la guerre, prendre en compte cette force d’un genre nouveau, ayant les moyens militaires et politiques de réaliser des projets d’ordre ethno-raciste. La victoire et la toute-puissance de l’Allemagne en juin 1940 ouvre une phase incertaine pour la Suisse, marquée – comme le souligne Masson dans un rapport en 1945 – par le basculement d’une menace stratégique vers une menace idéologique. Au sein des rapports du SR, Himmler et la SS deviennent dès lors les chantres d’un règlement rapide du « cas suisse », par opposition aux milieux de la Wehrmacht et de l’industrie allemande, composés, selon le SR, de défenseurs de l’intégrité helvétique. Dans les archives suisses, les projets mégalomaniaques nazis, portés par la SS, se retrouvent ainsi par bribes, sans jamais que la menace n’ait été clairement identifiée ou jugée réaliste par les services de l’époque. L’importance toujours plus grande de l’organisation au sein du Reich pousse cependant le SR à entrer en contact avec Walter Schellenberg, chef du service de renseignement de la SS (SD) et proche de Himmler. Cette ligne de contact est exploitée à plusieurs reprises entre 1942 et 1943, dans des moments de fortes tensions où se dessinent d’éventuels plans d’attaque instigués par Himmler et ses hommes. Tout au long de la guerre, le SR a donc bien conscience que ce sont la SS et ses chefs, fers de lance de l’idéologie nazie, qui constituent alors la plus grande menace pour l’intégrité de la Suisse.