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Il se tient dans un parc dans un petit rayon de soleil, sympa, détendu, la barbe ample, un chapeau sur la tête. Tranquille, un livre dans les mains, il lit Krishnamurti: se libérer du connu. Il lit au soleil, au bord du lac. Quand je lui demande si je peux m'asseoir à côté de lui, il dit oui évidemment, fait un peu de place. Tranquille, je vous dis. On commence à parler, de choses et d'autres, et comme il remarque que j'ai le soleil dans les yeux, il me propose son chapeau avec égard et confiance, comme si on se connaissait déjà. Je mets son chapeau. C'est bien de mettre le chapeau de quelqu'un que l'on ne connaissait pas l'instant d'avant. Chapeau à large bord, feutre lourd. Je porte son chapeau. Je n'ai plus de soleil dans les yeux.
Cor des alpes ou avions supersoniques?
Avant, il jouait du cor des alpes dans les les parcs, mais il a arrêté, cela faisait trop de bruit, on lui a demandé de partir. Il est parti alors, est allé jouer dans les bois, bois de la bâtie notamment, mais on lui a dit là-bas que cela dérangeait les bêtes. Il montrait du doigt les avions qui passaient dans le ciel, et répondait: et alors: ils ne dérangent pas les bêtes ceux-là? On lui a demandé de partir. Il n'est plus allé nulle part. Il a arrêté de jouer du cor des Alpes. Il y a des musiques qui passent mieux que d'autres. Entre le cor des Alpes et les avions supersoniques, il y a peut-être de nouveaux arbitrages à faire. Mais foin de polémiques. Il n'a pas de temps à perdre avec cela.
Une nuit trop lumineuse
Il trouve qu'il y a trop d'éclairage. Pas assez de zones d'ombre, c'est trop lumineux, ça lui fait mal aux yeux. Il ne comprend pas pourquoi on dépense tout cet argent pour faire que la nuit ressemble autant au jour, mais en plus moche, dans une fausse transparence. On parle partout de crise écologique et de la rareté des ressources, alors pourquoi faire ressembler les routes à des zones portuaires sous halogènes? Mmmh.. il se gratte la barbe. Il ne comprend pas.
Des transports publics trop efficaces
Il ne pense pas que les transports publics soient mal gérés, non, pour lui c'est le contraire, il y a trop de bus, de trams. Le service est trop bon, vous comprenez, c'est que c'est exceptionnel, même pas le temps d'attendre 5 mn pas le temps de poireauter, que déjà un bus vient, puis encore un autre, et un autre encore. Il regarde cela depuis son banc et sourit maintenant quand il voit les gens courir, parce que bientôt, courir derrière un bus deviendra un acte du passé. On saura d'un réflexe pavlovien que le conducteur ne freinera pas pour ouvrir les portes, il n'en aura pas le droit, ce sera interdit, et surtout parce qu'un autre bus vient droit derrière. Pas le temps de se poser, pas le temps d'attendre, que déjà hop, on est emporté ailleurs. Il ne regrette pas, non, mais désormais il préfère aller à pied, parce que les transports publics sont trop bons, vous comprenez, ça va trop vite. Il a dû arrêter le vélo, parce que là, il a vraiment cru que les voitures allaient le tuer. Mais dans sa tête, ça continue de tourner vite. Certains pensent que c'est là qu'il cache son petit vélo.
Tapoter partout, ça rend marteau
Compétitions? Elections? Rivalités? Beaucoup trop d'égos et d'ambitions personnelles, et pour faire quoi? Mais il vote, oui, toujours pour des femmes, parce qu'en moyenne, elles sont toujours moins bêtes que les hommes, il dit. Il corne son livre. Un vieux livre, clairement. Il trouve ça plus écologique que de recharger une tablette et surtout il pense que de tapoter partout, à la longue, ça rend marteau. Il aime ce mouvement d'apposer le pouce sur l'index, pour tourner les pages. Il dit que c'est ce qui sépare l'homme du singe: la préhension. De pouvoir apposer les doigts, ça permet de mieux saisir les choses.
Un conservateur? Un visionnaire? Un doux rêveur, lui? Peut-être, mais encore attaché à la propriété privée alors. Avant de partir, il m'a murmuré un dernier mot à l'oreille et demandé de lui rendre son chapeau...