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Par définition vivante, la langue française évolue au gré des changements sociétaux et absorbe vaille que vaille les nouveaux besoins, souvent relatifs, que les technologies récentes imposent. Aussi, tout nouveau concept est systématiquement lancé en anglais et rarement bien transcrit: challenge, sale, greenwashing, booster, email en sont quelques exemples courants. Certains termes en français changent aussi de sens pour des raisons pas toujours très avouables: nettoyeur/euse = homme/femme de ménage devient technicien/ne de surface, sans que le respect ne suive, la propagande se transforme en relation publique pour suggérer une intention plus fraternelle. Le «sûrement» devient incertain, le «sans doute» peut-être, «recevoir sa démission» transformé en être remercié. Par ailleurs, les noms anglais repris tels quels changent de couleur suivant les cultures qui l’adoptent: les termes «libéral», «progressiste» changent de sens radicalement selon le terrain qui l’adopte. Tout est en place pour qu’on se comprenne de moins en moins précisément, avec tous les malentendus, puis les extrémismes qui en découlent.
Toutes ces évolutions évoquent ce que G. Orwell (1984) a appelé la novlangue, qui a pour but de créer du flou, de l’approximation, pour diviser, casser les liens entre tous. Ces mécanismes de contrôle des foules mis en théorie puis en pratique par Edward Bernays dans son livre, La fabrication du consentement, publié il y a tout juste un siècle, est non seulement édifiant, mais se voit confirmé chaque jour dans nos médias de masse à tous les étages.
Son principe de base, repris des études de Freud, est que dans une démocratie, on n’a pas besoin d’armes pour contraindre un peuple à penser comme l’élite le souhaite. Parallèlement à la création d’évènements qui marquent et changent les mentalités (comme encourager les femmes à fumer en public), il considérait que diminuer le nombre de mots, d’en changer le sens afin de rendre l’approfondissement de concepts libres, éventuellement subversifs, seraient rendus difficiles à formuler, ce qui fut une excellente méthode, immédiatement reprise et usée jusqu’à maintenant. Ainsi les nuances, la complexité du monde se réduisent à une pensée binaire, contre/pour, ami/ennemi, sans autre forme d’analyse.
Outre le travail, c’est la consommation qui aliène les hommes. Au lieu de vivre nos désirs, nous adoptons inconsciemment ceux que nous impose la société de consommation, par le biais de la publicité.
– Guy Debord
À la place de la réflexion, il est offert de l’émotion «pure», rendant le peuple plus dépendant et manipulable, selon les bons vœux de la politique et de l’économie. Cette méthode de manipulation, initiée au départ par un dénommé Gustave Lebon en 1895 avec sa «psychologie des foules», démontre que les gens en groupe ne fonctionnent pas de la même manière qu’individuellement, et donc du caractère déraisonnable des masses. Par la suite, beaucoup d’auteurs, dont Debord, Chomsky ou Bourdieu, ont creusé cette démarche pour mieux en révéler la dangerosité.
Aujourd’hui, plus que jamais, ces mécanismes ont cours, avec une force de puissance difficile à imaginer, et pourtant il serait précieux que les parents décodent avec leurs enfants les messages publicitaires, les discours politiques. Pour cela, il faudrait que les parents eux-mêmes aient une idée de la problématique. Mais quand on observe l’arrivée de Trump au pouvoir, pur produit de faiseurs d’opinion, de «spin doctors», de l’invasion du numérique, cela ne laisse que peu de temps pour sortir du schéma, respirer et réfléchir en dehors du circuit balisé. Déjà le temps est récupéré pour en faire un produit du marché, même le terme «alternatif» devient synonyme de «fake news». Le but est bien atteint, la Tour de Babel est tout à fait d’actualité.
Edith Samba
Un exemple de bêtise
Demain, quand un «objet électrique de mobilité urbaine» (une bagnole, donc) se heurtera à un «nouvel engin de déplacement personnel» (bref, une trottinette), il faudra trouver un nouveau nom pour les victimes afin d’éviter les accidents de circulation verbale.
— Marianne, 6 au 12 septembre 2019