Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07070.jsonl.gz/674

Dans cette étude, nous avons investigué la relation entre la pratique du sport, la sédentarité, l’évolution de la performance de la force des muscles du tronc et la fréquence de lombalgies chez des adolescents.
Nonante-trois adolescents en âge scolaire ont été recrutés et stratifiés dans quatre groupes selon le sport pratiqué ou leur sédentarité. Ils ont été évalués à deux reprises à deux ans d’intervalle par une interview, un examen physique et une évaluation de la performance de leurs muscles du dos. Nous avons identifié que les joueurs de basket avaient des performances significativement meilleures en ce qui concerne les tests isométriques et isoinertiels des muscles du tronc que les autres groupes. Des différences dans la performance des muscles du tronc existent en fonction du sport pratiqué et on peut en déduire que la performance des muscles du tronc ont une spécificité liée au sport pratiqué.
L’idée qu’une musculature dorsale forte puisse protéger contre l’apparition de lombalgies est largement répandue. Pourtant, la littérature scientifique montre que la force musculaire du tronc et l’activité physique ne sont pas les facteurs de risque les plus importants pour les lombalgies. Une revue récente de la littérature ciblant les facteurs de risque modifiables des douleurs lombaires conclut en effet à l’absence d’efficacité du renforcement musculaire dans la prévention des lombalgies chez les écoliers.1 De plus, il a été démontré qu’il existe une association entre la pratique des sports en compétition et une plus grande prévalence des lombalgies. Deux études transversales ont montré des associations entre la pratique du volley-ball, du body-building ou de l’aérobic,2 ou encore du tennis et du cyclisme,3 avec une augmentation des lombalgies. Les facteurs psychosociaux sont les plus importants prédicteurs de l’apparition de lombalgies chez des adolescents asymptomatiques selon la littérature récente.4
Ces données nous ont poussés à investiguer l’association entre la performance des muscles dorsaux, les activités sportives et l’incidence des douleurs lombaires. Il nous a semblé important d’effectuer une évaluation sophistiquée du rôle de la force musculaire dorsale et de l’activité sportive avant de pouvoir éclaircir le rôle des muscles du dos dans la genèse des lombalgies chez les jeunes. C’est pourquoi, nous avons utilisé un dynamomètre isoinertiel (résistance constante) B-200 afin d’évaluer de manière prospective le développement de la force du tronc, sa relation avec la pratique sportive ou avec la sédentarité, et l’incidence des lombalgies dans un groupe de garçons d’âge scolaire. Dans cet article, nous nous concentrons spécifiquement sur la relation entre le type et l’intensité de la pratique sportive et le développement de la force musculaire. Les autres aspects de ce travail ont été publiés ailleurs.5,6 Nos hypothèses ont été les suivantes : premièrement, la croissance devrait avoir un impact significatif sur le développement de la force musculaire du tronc dans cette catégorie d’âge et deuxièmement, il pourrait y avoir des effets spécifiques au type de sport, au moins au-delà d’un certain seuil de durée ou d’intensité de pratique sportive.
Avec l’accord des autorités scolaires, un groupe de garçons âgés entre douze et quatorze ans a été recruté. Les candidats ont été identifiés par l’intermédiaire des enseignants, professeurs d’éducation physique et entraîneurs des divers clubs sportifs de notre région. Deux catégories de jeunes étaient visées, des sédentaires et des sportifs actifs. Ces derniers ont ensuite été stratifiés selon leur activité sportive : basket-ball, football ou natation. Les sportifs devaient être membres d’un club et au bénéfice d’une licence officielle nécessaire à la compétition. Les jeunes ont été considérés comme sédentaires lorsqu’ils n’avaient aucune activité physique extrascolaire, mais étaient astreints aux cours d’éducation physique obligatoire dans leur école.
En raison du caractère locorégional du projet, la plupart des sportifs n’appartenaient pas à l’élite nationale dans leur sport respectif. Il s’agissait plutôt d’adolescents en bonne santé dédiant un nombre d’heures raisonnable par semaine aux entraînements sportifs.
Les participants recrutés ont été évalués deux fois à deux ans d’intervalle. Chaque évaluation comprenait :
un bref entretien au sujet de leur activité sportive (type de sport, fréquence, durée et intensité de l’activité) et des douleurs lombaires (histoire personnelle et familiale de lombalgies limitant l’activité scolaire ou sportive et/ou nécessitant des soins médicaux ou paramédicaux).
Un examen clinique avec mesure du poids, de la taille et de la mobilité lombaire, une évaluation des critères d’hyperlaxité, la recherche de troubles statiques du rachis et de raccourcissements musculaires.
L’évaluation de la force musculaire a été faite lors de l’inclusion dans l’étude et lors de la visite de suivi après deux ans, au moyen d’un dynamomètre isoinertiel triaxial B-200 (figure 1) contrôlé par ordinateur (Isotechnologies Inc.), lequel mesure les amplitudes de mouvement (ROM) ainsi que la force isométrique et isoinertielle des muscles du tronc sur les divers axes (flexion-extension, flexions latérales droite et gauche, rotation des deux côtés). Les mesures se font dans les trois axes et, dans chacun, des capteurs mesurent la vitesse angulaire (degré/sec), le couple (Nm) et la position angulaire (degrés). D’autres informations concernant cet appareil de mesure peuvent être trouvées ailleurs.7 Chaque sujet était placé dans la machine avec un appui pectoral et attaché par des lanières aux niveaux thoracique et des cuisses afin d’immobiliser les mouvements du bassin et de mesurer ainsi uniquement les composantes thoraco-lombaires.
AVE RV : Average Rotation Velocity ; RV : Rotation Velocity ; YSD1 : One Standard Deviation ; YSD2 : Two Standard Deviation ; AVE LFV : Average Left Flexion Velocity.
Le sujet commence par un test de mobilité (ROM) dans chaque axe, puis poursuit par un test de la force isométrique maximale pour chacune des six directions : flexion (F), extension (E), flexion latérale droite (RLF), flexion latérale gauche (LLF), rotation droite (RR) et rotation gauche (LR). Pendant les tests, les sujets ont été encouragés verbalement à pousser contre la machine. Pour les tests dynamiques (isoinertiels), la résistance de la machine était fixée à 50% de la force isométrique maximale du sujet. La résistance des axes secondaires était réglée au maximum de la machine de façon à mesurer les moments couplés ou sur les axes secondaires générés en flexion latérale et rotation.
La deuxième évaluation a été effectuée exactement selon le même protocole auquel on a ajouté uniquement l’estimation du développement pubertaire. Pour s’assurer qu’aucun des participants n’ait un retard pubertaire ayant pu interférer avec le développement de la force musculaire, chaque participant était invité à effectuer une auto-évaluation de son stade pubertaire au moyen d’une reproduction graphique des cinq stades de Tanner. Ce type d’auto-évaluation a montré une bonne corrélation avec l’examen médical.8
Notre projet a reçu un soutien de la Ligue suisse contre le rhumatisme qui couvrait les coûts des examens isoinertiels et des bons de remerciement pour les participants.
Les données des tests de force B-200 ont été traitées au moyen d’un logiciel fait sur mesure pour lire les fichiers binaires de la machine qui incluent les amplitudes articulaires maximale, minimale et moyenne, les résultats des couples de force et des vitesses angulaires. Les résultats des évaluations médicales individuelles ont également été introduits dans la base de données. L’exactitude de la base de données a été contrôlée à double par deux des auteurs.
Les comparaisons entre les deux évaluations ont été faites au moyen de t-tests appariés pour les variables normalement distribuées ou avec le test de Wilcoxon pour celles de distribution gaussienne.
Notre objectif initial était de recruter 30 volontaires dans chacun des quatre groupes (sédentaires, basketteurs, footballeurs et nageurs). Nous avons pu inclure 29 basketteurs, 28 footballeurs, 14 nageurs et 22 sédentaires. Le recrutement des nageurs s’est avéré moins bon que prévu car le club de natation local avait une majorité de filles dans la catégorie d’âge ciblée. Au moment de la deuxième évaluation, onze sujets ont été perdus pour le suivi : neuf ont refusé d’effectuer la deuxième évaluation, un sujet était parti à l’étranger et pour un autre, le test isoinertiel n’a pas pu être mené à son terme suite à un malaise vagal. Nous avons donc obtenu un taux de suivi de 88% (82/93). Lors du deuxième entretien, quatorze adolescents avaient changé de type d’activité sportive, soit parce qu’ils avaient débuté une activité sportive régulière dans un club, changé d’activité ou interrompu toute activité sportive.
Les caractéristiques démographiques et anthropométriques des participants sont résumées dans le tableau 1. Comme on peut le constater, l’activité sportive n’est pas excessivement intense puisqu’elle varie entre 0 et 6,75 heures/semaine en moyenne. Les quatre groupes sont homogènes en termes de taille et poids et tous ont augmenté leurs performances musculaires lors du deuxième test. Logiquement, tous les groupes montrent une augmentation en taille et en poids lors de la deuxième évaluation. L’augmentation apparente de l’activité sportive en heures/semaine n’atteint pas le seuil statistique. Le tableau 2 montre l’absence de différence significative entre les quatre groupes en termes de mobilité rachidienne dans tous les axes. Les différences significatives lors de la première évaluation pour la force isométrique s’atténuent de manière notable lors de la deuxième évaluation. Il en va de même avec les mesures de vitesses angulaires lors des tests dynamiques.
Lors du premier examen de recrutement, quatorze sujets avaient signalé la présence de lombalgies ayant nécessité une prise en charge médicale, 28 avaient présenté des lombalgies ayant interféré avec leurs activités. Une histoire familiale positive de lombalgies ayant nécessité une prise en charge médicale était présente chez 42 sujets. Durant l’intervalle d’évaluation de deux ans, quinze sujets ont rapporté avoir présenté un épisode de lombalgie. Dix d’entre eux faisaient partie des quatorze jeunes adolescents ayant signalé la présence de lombalgies significatives lors du recrutement. Les cinq autres avaient présenté un tel épisode pour la première fois.
La taille et le poids sont des caractéristiques importantes pour expliquer l’amélioration des performances musculaires lors du deuxième test. En fait, il a été démontré que la croissance et les paramètres anthropométriques qui en découlent sont en relation directe avec la performance motrice chez les jeunes et que cette dernière se stabilise à la fin de la croissance.9 La performance musculaire du tronc a déjà été étudiée par exemple chez des footballeurs10 et des joueurs de tennis,11 mais nous n’avons pas trouvé d’études comparant directement entre eux des sportifs de différentes spécialités au moyen de mesures de la force musculaire du tronc. Pour cette raison, nous avons cherché à comparer trois groupes d’écoliers sportifs et un groupe de sédentaires du point de vue clinique et biomécanique au moyen de deux évaluations effectuées à deux ans d’intervalle. Comme attendu, les sujets étaient plus grands et plus lourds et avaient de meilleures performances lors du deuxième test. Il y a vraisemblablement une corrélation entre les paramètres anthropométriques et les performances musculaires du tronc.
Philippaerts et coll. ont suivi de manière prospective durant cinq ans, la croissance en taille et poids de 33 jeunes footballeurs, âgés initialement de 12,2 ± 0,7 ans et ont constaté une corrélation entre le pic de croissance et la force musculaire du tronc, l’endurance des muscles de la partie supérieure du corps, l’équilibre et la vitesse de course parmi d’autres mesures de performance physique.10 Les résultats du tableau 2 montrent des meilleures performances des basketteurs pour la force isométrique dans toutes les directions au premier test et pour l’extension et les inclinaisons latérales au deuxième test. Ils développaient également des vitesses angulaires plus élevées dans tous les axes, mais uniquement lors de la première évaluation. Nous n’avons pas trouvé de publication analysant l’effet des différents sports dans le développement de la force musculaire du tronc chez les adolescents et nous ne pouvons pas savoir si ces différences découlent de différences anthropométriques, ou d’un effet spécifique du sport qui impose des mouvements du tronc, spécialement des rotations et des mouvements de flexion-extension.
En plus de la relation avec l’activité sportive, nous étions intéressés par la possible relation existant entre la force musculaire du tronc et les douleurs lombaires des adolescents. Ces aspects ont été discutés en détail ailleurs,6 mais il est probablement utile de rappeler ici que les lombalgies sont fréquentes chez les adolescents,12 bien que les jeunes aient généralement moins de comorbidités que les adultes.
La littérature rapporte des données inconstantes en ce qui concerne l’association entre les lombalgies et la fonction musculaire du tronc, que ce soit chez les enfants ou les adultes. L’importance d’une telle association paraît de plus influencée par la façon dont est mesurée la force musculaire du tronc ainsi que par la définition retenue des douleurs lombaires basses dans chaque étude. Dans notre étude, 33 sujets avaient rapporté au moins un épisode de lombalgies lors du recrutement. D’autres facteurs jouent très certainement un rôle, comme par exemple l’indice de masse corporelle ou la présence d’une histoire familiale de lombalgies. Haugland et coll. ont décrit une association entre des problèmes de santé (céphalées, maux de dos, douleurs dans les extrémités) et de nombreux facteurs, comme le stress et le mode de vie chez les écoliers et adolescents.13 Le même groupe a montré que l’activité physique régulière peut diminuer les plaintes et contrebalancer les effets négatifs du stress sur la santé.13,14 Certaines études transversales ont décrit des corrélations significatives entre la présence de douleurs lombaires et une diminution de la force musculaire du tronc chez des adolescents.15,16 Mais d’autres n’ont pas trouvé une telle association.5,17,18
Dans cette population de garçons adolescents qui pratiquent le sport plutôt à titre de loisir, nous n’avons pas trouvé de corrélation significative entre le nombre d’heures d’activité sportive par semaine et les performances de la musculature du tronc. Toutefois, lorsqu’on regarde spécifiquement les sujets qui s’entraînent plus de 8 heures/semaine (seize sujets), nous observons une meilleure performance musculaire. On peut donc supposer que l’augmentation de l’activité sportive en heure/semaine pourrait permettre d’augmenter la force musculaire du tronc chez des adolescents en bonne santé comme chez des sportifs d’élite adultes. Une telle attitude risquerait par contre d’augmenter les conséquences négatives du sport, comme les accidents ou les lésions de surcharge. Malheureusement, nous n’avons pas trouvé de telles données pour des populations générales d’adolescents.
Dans notre étude, nous n’avons pas trouvé d’association entre des performances isoinertielles (force ou vélocité) réduites et la présence de douleurs lombaires basses. Au contraire, les sujets ayant présenté des lombalgies tendaient à obtenir des valeurs plus hautes de cet aspect de performance musculaire. Notre interprétation de ces résultats est que la relation entre ces paramètres de performance et les lombalgies est indirecte. En effet, notre hypothèse est que les performances sont meilleures dans le groupe des lombalgiques, car plus de sportifs que de non-sportifs ont des lombalgies, et que les sportifs tendent à obtenir de meilleures performances lors des tests. Dans la littérature, la relation entre les lombalgies et les activités physiques est controversée. Certaines études relatent une augmentation du risque de présenter des lombalgies chez les sportifs alors que d’autres relèvent un effet protecteur de l’activité physique quant à l’apparition de douleurs lombaires. Dans une analyse de cohorte finlandaise de 5999 adolescents âgés de 15-16 ans, Auvinen et coll.19 ont trouvé une prévalence augmentée de consultation pour lombalgies chez les adolescents pratiquant > 6 heures/semaine d’activité physique en comparaison aux autres ne pratiquant une activité que 2-3 heures/semaine.
Parmi les limitations de l’étude, il faut souligner la difficulté d’évaluation des nageurs dont le nombre de participants est inférieur aux autres groupes. Comme le montre le tableau 1, nous avons pu examiner quatorze garçons à la première évaluation et dix à la deuxième, deux ans plus tard. Comme mentionné préalablement, l’explication réside dans la proportion de garçons et filles parmi les nageurs de notre région dans cette classe d’âge. Le groupe sédentaire pose également un problème. En effet, ils n’étaient plus que cinq lors de la deuxième évaluation. Les raisons de ce nombre très bas étaient le refus de poursuivre le projet, mais aussi la décision pour certains jeunes de commencer une activité physique régulière. La littérature montre que les changements d’activité physique sont relativement fréquents chez les adolescents.20 Les jeunes changent facilement d’activité ou cessent toute activité physique, ce qui rend très difficiles les études longitudinales portant sur l’activité sportive dans cette catégorie d’âge. Enfin, ces résultats ne peuvent être généralisés à la population générale ni aux jeunes filles en raison des caractéristiques de la population étudiée, mais sont probablement représentatifs d’une population moyenne de garçons adolescents du fait que nous n’avons pas évalué des sportifs d’élite.
En ce qui concerne les douleurs lombaires basses, notre définition, à savoir des douleurs requérant une prise en charge médicale ou limitant les activités habituelles, a probablement réduit considérablement le nombre de cas et a pu limiter ainsi le pouvoir statistique de notre étude.
Comme attendu, nous avons constaté une augmentation des performances motrices du tronc associée à la croissance chez ce collectif d’adolescents en bonne santé. Concernant le type de sport pratiqué, nous n’avons pas trouvé de différence significative, excepté des meilleures performances isométriques chez les basketteurs et plus spécialement au début de l’étude. Il n’y a pas de corrélation avec le nombre d’heures d’activité sportive sauf pour les jeunes y consacrant plus de 8 heures/semaine.
Chez les adolescents, la pratique régulière de sports est associée à une prévalence augmentée de lombalgies et les performances isoinertielles ne semblent pas liées avec la présence de douleurs lombaires basses. La pratique d’activités sportives intensives dans le but de prévenir l’apparition de lombalgies ne semble pas du tout offrir des garanties de succès.
Ce projet de recherche a été soutenu par une bourse de la Ligue suisse contre le rhumatisme qui a couvert les frais des tests isoinertiels et les bons donnés aux participants. Par ailleurs, les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêt en relation avec cet article.
> La croissance et les critères anthropométriques qui en découlent, comme le poids et la taille, sont en relation directe avec les performances motrices chez les jeunes
> Une association existe chez les jeunes entre des problèmes de santé, comme les céphalées, les lombalgies et de nombreux facteurs, comme le stress, et une activité physique régulière peut diminuer les plaintes et les effets négatifs du stress sur la santé
> On observe chez les sujets s’entraînant plus de 8 heures/semaine, une meilleure performance musculaire lors des tests