Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07224.jsonl.gz/934

15/05/2011
Union d’amour avec Maat (Livre des Morts)
Dans le Livre des Morts des anciens Égyptiens, l'incantation CXLIX, dite des Quatorze Iats, le disciple des dieux passe d'une demeure céleste à l'autre et, dans la quatrième, qui est formée de deux hautes montagnes, il est amené à s'écrier:
Voici que j'arrête ma navigation, ô Maat,
Devant ta clôture fortifiée;
Je regarde de tous les côtés et cherche vers toi une entrée.
Je trouve l'entrée et je m'unis à toi, moi, Mâle puissant...
En vérité, je suis digne d'orner ta tête, ô déesse,
Car ma puissance grandit de jour en jour...
La déesse Maat était celle de la Vérité et de la Justice: elle présidait à la pesée des âmes, après la mort, et sur sa tête étaient une plume d'autruche qu'elle mettait dans la balance sous les yeux d'Osiris. Elle était ailée, et on la peignait dans les cercueils, car elle donnait le souffle de la vie, par ses ailes, lesquelles accueillaient le défunt dans le royaume divin.
On remarquera que le disciple, ici, s'unit à la déesse d'une façon assez imagée pour sembler être charnelle; l'idée qu'il se fait de sa relation avec Maat intègre ses membres. Cependant, l'incantation ne s'appesantit évidemment pas sur cet aspect, l'union étant en réalité ressentie, et non physiquement vécue, et le disciple, ensuite, doit s'assimiler à la plume qui orne la tête de la déesse, et, par conséquent, se mêler à ses ailes. Mais il est probable que le disciple vivait cette relation de façon assez forte pour atténuer, dans sa vie terrestre, ses désirs charnels. Il n'est dit nulle part, certes, que l'objectif soit celui-ci; ce n'était d'ailleurs pas forcément le cas: le but était réellement de vivre une union intime avec la déesse de la Vérité et de la Justice. L'effet concret, néanmoins, demeurait celui de se détacher des êtres terrestres lorsqu'il s'agissait d'assouvir des désirs: on estimait que l'être céleste les comblait plus sûrement et plus profondément. Cette déesse de la Vérité et de la Justice devait être tendrement aimée.
Si l'on compare cela avec les anciens Grecs et le cheminement d'Ulysse tel qu'Homère le présente, on remarque que l'union charnelle n'a lieu qu'avec des déesses liées à la nature terrestre, Calypso ou Circé; avec Athéna, qui vient du Ciel, il n'est pas question de telles relations: elle est vierge, et l'union, avec elle, se situe sur un plan intellectuel seulement. Il se soumet à ses directives; l'amour reste dans la sphère morale. Cela l'amène à retrouver la joie du lit ancien, c'est-à-dire l'union avec l'épouse, qui est une simple mortelle. Il existe donc une séparation claire de ce qui existe sur le plan spirituel, qui est intellectualisé, et ce qui existe sur le plan corporel, qui est moralisé. Le caractère intermédiaire que représentent Circé et Calypso est, au fond, rejeté: il est une forme de confusion. On saisit ce que peut avoir de moderne la position d'Ulysse, face à ce que représente le Livre des Morts. Comme si Maat, en quelque sorte, était, d'elle-même, devenue trop terrestre, et qu'il avait fallu la métamorphoser pour en faire une vierge - Athéna. Dès lors, cependant, le désir était regardé comme répondant à une loi de la nature, et devant être assouvi par le mariage: l'amour au sens corporel devenait une nécessité mécanique, pour ainsi dire.
Le culte de la sainte Vierge apparaît comme une tentative de retourner, à partir d'Athéna, vers l'ancienne Égypte - vers Maat. Car le christianisme occidental a cherché à établir avec la Vierge du Ciel une relation d'amour suffisante pour apaiser les désirs charnels, et donc permettre le célibat, chez les moines. Dans le culte de Shiva, le monachisme oriental tend également, du reste, à cette union intime, à cette fusion de soi dans la Déesse. Ce qui néanmoins rapproche Marie de Maat est le lien explicite avec l'idée de Justice. Celle-ci, en Occident, a d'ordinaire les traits d'Athéna: elle est froide, armée. Mais la Vierge Marie est souvent moins noble: on l'assimile volontiers à une femme mortelle, ayant existé historiquement; Maat est plus grandiose.
La Justice et la Vérité doivent bien sûr pouvoir se mêler, en dernière instance, à l'amour au sens le plus profond: doit inonder la sphère du sentiment. En rester à cet égard à l'intellect ne peut pas satisfaire: la beauté de la femme qu'on aime doit être mêlée à ces nobles concepts.