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En janvier 2020, un jugement du Tribunal d'arrondissement de Renens (VD), près de Lausanne, a fait sensation dans le monde entier, en acquittant 12 militant·e·s du climat qui avaient joué au tennis dans une succursale du Crédit Suisse en novembre 2018. Leur action illégale, mais non violente, faisait référence au professionnel du tennis Roger Federer, qui est sponsorisé par la grande banque. Les militant·e·s ont voulu attirer l'attention sur le fait que le Crédit Suisse a continué à investir de manière significative dans les combustibles fossiles depuis l'adoption de l'accord de Paris sur le changement climatique en décembre 2015, contribuant ainsi à l'aggravation de la crise climatique1. Le Tribunal de première instance a suivi les 13 avocat·e·s qui ont défendu les militant·e·s pro bono, arguant qu'ils avaient agi en raison d'un état d'urgence (état de nécessité) dans lequel une personne est obligée d'enfreindre la loi afin de protéger un bien plus important.
J'ai assisté à ce processus de première main - en tant que l'un des deux expert·e·s scientifiques qui ont été appelés à témoigner au procès. À ce titre, j'ai témoigné pendant plus d'une heure sur le rapport spécial du GIEC sur le réchauffement de 1,5 degré, dont j'étais l'auteure principale2. J'ai noté que le juge unique a accordé une grande attention à mon témoignage. Il a mentionné dans sa décision que ce témoignage et les preuves mentionnées dans le rapport du GIEC avaient convaincu le Tribunal («ont emporté la conviction du tribunal»).
Cependant, le procureur général du canton de Vaud, qui n'avait pas participé au premier procès, était beaucoup moins convaincu. Selon lui, aucun état d'urgence de ce type ne peut être invoqué dans ce cas. Il a donc fait appel. Il est intéressant de noter qu'il a également fondé cet appel sur une de mes déclarations, à savoir que je n'ai pas dit qu'il ne se passait rien du tout, car il y a certainement eu des développements positifs. C'était bien sûr très sélectif, parce que dans la suite de ma déclaration, j'ai dit très clairement que trop peu de progrès avaient été réalisés depuis l'adoption de l'accord de Paris et que les progrès évoqués ne correspondaient en rien à ce qui avait été convenu dans l'accord.
Élargissement de la portée du processus
L'affaire a été entendue cette semaine en deuxième instance devant le Tribunal cantonal vaudois. Le verdict a été annoncé hier et les activistes climatiques ont été condamnés à des amendes, certaines avec sursis. Il est probable que cette affaire sera portée devant le Tribunal fédéral. Selon les avocat·e·s de la défense, les preuves scientifiques jouent un rôle important dans ce processus d'appel. Cependant, aucun scientifique n'a été invité à témoigner lors du procès. Les avocat·e·s ont donc adressé un certain nombre de questions à moi et à d'autres scientifiques, leur demandant d'y répondre par écrit afin qu'elles puissent être utilisées au Tribunal.
En tant qu'équipe de huit scientifiques, nous avons formulé une déclaration3 pour résumer une fois de plus l'état de la science du climat et l'urgence d'une action politique en matière de climat. Parmi les autres auteur·e·s, citons Thomas Stocker, professeur à l'université de Berne et ancien coprésident du groupe de travail1 du GIEC, ainsi que d'autres expert·e·s suisses et internationaux du climat, dont plusieurs de mes collègues de l'ETH Zurich (David Bresch, Andreas Fischlin, Nicolas Gruber, Reto Knutti, Christoph Schär et Heini Wernli), qui ont ensuite cosigné la déclaration.
On pourrait avoir l'impression qu'en coopérant avec la défense, nous avons pris parti dans ce processus. Je suis conscient de cela. Mais ce procès ne se limitait pas à la clarification juridique d'une action illégale. La question de savoir si ces actions peuvent être justifiées en termes d'urgence de l'action en matière de politique climatique est une question à laquelle les tribunaux doivent répondre, et je ne souhaite pas la commenter ici.
Il est important de noter que le procès a également porté sur la mesure dans laquelle la crise climatique constitue un danger imminent, ce qui équivaut à une urgence. En tant que climatologues, il était essentiel pour nous d'apporter notre expertise dans cette affaire sans précédent. Car la science du climat doit évaluer la gravité de la situation actuelle. Et, dans son verdict d'hier, le Tribunal a reconnu ceci: le changement climatique est une menace imminente.
L'écart entre engagement et préparation
Sommes-nous concernés en tant que climatologues? Oui, nous le sommes. Nous pouvons toutes et tous déjà observer le réchauffement climatique que les scientifiques attendaient il y a plusieurs décennies4 . Depuis lors, et malgré l'accord de Paris de 2015, les réductions majeures des émissions mondiales de CO2 ne se sont pas matérialisées et aucun progrès substantiel n'a été réalisé pour résoudre le problème climatique. Au contraire, les risques d'impacts climatiques graves et parfois irréversibles augmentent. Et surtout, nous nous rendons compte qu'il existe un décalage entre les engagements pris dans l'accord de Paris et la capacité et la volonté des politiques de les mettre effectivement en œuvre, ce qui accroît notre inquiétude.
De nombreuses personnes, en particulier les jeunes, ont le sentiment que la science n'est pas assez écoutée actuellement, et elles prennent des mesures pour attirer l'attention sur ce fait. Peut-être que des affaires judiciaires comme celle-ci contribueront à un discours social sur l'urgence d'agir.