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Les séjours de Maurice Ravel en Suisse
par Jean-François Monnard
Maurice Ravel enfant, portrait par son
L'ascendance savoyarde
Inutile de rappeler que Maurice Ravel voit le jour dans le petit port de pêche de Ciboure, le 7 mars 1875. En revanche, il est tout à fait intéressant de noter que sa naissance a lieu six mois après celle d'Arnold Schönberg à Vienne. On a vite fait de l'origine basque du compositeur une sorte de leitmotiv dans sa vie; il va pourtant s'écouler un quart de siècle avant qu'il ne retourne sur le sol de son pays natal (ce sera pour les vacances d'été à Saint-Jean-de-Luz en 1902) et ce n'est qu'en 1924 qu'il se rendra pour la première fois en Espagne, un pays qu'il a toujours vivement désiré connaître. Si cette attirance s'explique par les origines espagnoles de sa mère, Marcel Marnat nous apprend que jusqu'à la mort de son père (1908), Ravel incarnera plutôt son ascendant savoyard et que les vacances qu'il passe à Versoix avant 1901 ne font que souligner cette parenté «suisse». Pierre-Joseph Ravel, le père du compositeur, est né dans la bourgade de Versoix (1832) que le traité de 1815 a rattachée au canton de Genève. Ingénieur, «il aurait inventé une machine à coudre les sacs de papier, un modèle de mitrailleuse et un générateur à vapeur pour voiture à pétrole». Pionnier de l'industrie automobile, il conduisait sur les routes suisses son propre bolide, qui atteignait les 6 kilomètres à l'heure! Son frère, Jean-Edouard, l'oncle de Ravel, également natif de Versoix (1847), deviendra un peintre de paysages et un aquarelliste estimé. Attiré par le Valais, il séjourne très souvent à Savièse et enseigne à l'Ecole des Beaux-Arts de Genève, ville où il mourra en 1920. Il est l'auteur d'un portrait de la mère de Maurice Ravel, Marie Delouart, portrait conservé au Musée Ravel de Montfort l'Amaury (p. 6). Le frère cadet de Maurice, Edouard (1878-1960), baptisé du nom de l'oncle suisse, fut lui aussi ingénieur et déposa avec son père en 1905 un brevet relatif à un système permettant de faire exécuter un saut périlleux à un véhicule! Le spectacle, intitulé, «Tourbillon de la Mort» eut lieu au Casino de Paris.
La «cloche engloutie»
La correspondance de Ravel nous livre tous les détails de ses déplacements. Alors qu'il est invité à diriger et à jouer (comme pianiste) dans plusieurs pays européens, Ravel vient surtout en Suisse pour se reposer et se soigner. En août 1906, il accompagne son père, victime d'une hémorragie cérébrale, à Hermance, au bout du Lac Léman. «Me voilà installé en Suisse, mon vieux,» écrit-il le 20 août à Maurice Delage, «et, ma foi, je ne regrette plus tant la mer. C'est pas tout à fait la même chose, c'est bien tout de même. Le lac rappelle parfois étonnamment la Méditerranée... Et c'est surtout ce climat doux et d'une pureté surprenante. Mon père s'en trouve ragaillardi et prétend n'avoir presque plus mal à la tête. Les habitants sont bien curieux aussi. J'ai laissé un cousin dans l'horlogerie, que j'ai retrouvé 1er violon au théâtre de Genève. J'attends un piano pour me mettre à la Cloche...» Le 24 août, toujours à l'intention de Maurice Delage, il ajoute: «J'ai reçu mon piano et déjà repensé ce matin à la Cloche, aussitôt sorti de l'onde. Voilà encore une sensation exquise, les bains dans le lac! Nous resterons ici sans doute jusqu'au 20 septembre...» C'est qu'il travaille depuis quelque temps à un ouvrage lyrique sur une pièce de Gerhardt Hauptmann, La Cloche engloutie (Die versunkene Glocke), qui avait été montée à Paris en 1897 dans une traduction de Louis-Ferdinand Hérold. L'opéra sera cependant interrompu au profit de L'Heure espagnole et remis en cause par la commande du ballet Daphnis et Chloé qui allait absorber entièrement les années 1909 à 1912. Finalement, la guerre de 14 sonnera le glas du projet. Comme il l'écrit sans ambages à Florent Schmitt et Roland-Manuel en octobre 1914, cette fois La Cloche était bien engloutie! Sans regret, semble-t-il, le sujet ayant cessé de lui plaire. A en croire Hérold, l'atelier où l'on fond les cloches se serait transformé en une vaste usine. Avec bruits de machines à la clef! Quinze pages manuscrites ont été conservées dans la collection Taverne et comme le souligne Michel Delahaye, «du manuscrit des esquisses pré-orchestrales de La Cloche seront tirées quelques belles pages de L'Enfant et les sortilèges, le thème de l'arbre et le choeur des grenouilles notamment».
La rencontre avec Stravinsky
Ravel revient en Suisse en 1913 pour y rencontrer Igor Stravinsky. Venant directement de La Baule, sur la côte atlantique française, le compositeur russe débarque à Clarens à la fin de l'été 1910 avec femme, enfants, garde-malade, niania, bonne et bagages. Quatre hivers de suite, il loge alternativement à la Pension des Tilleuls et à l'Hôtel du Châtelard, situé au-dessous de la gare. Il vient d'obtenir un succès considérable avec L'Oiseau de feu aux Ballets russes, mais peu avant son arrivée sur la Riviera, le musicien est victime de polémiques. Dans une lettre envoyée à son frère Gouri, il écrit: «J'ai besoin de me reposer des controverses. Et, en ce sens, Clarens me conviendra très bien. Pour les enfants et moi, ce sera parfait.» Igor est arrivé avec sa cousine Catherine Nossenko, qu'il a épousée en 1906, et leurs deux bambins, Théodore (trois ans) et Ludmila (deux ans). Le 23 septembre, à Lausanne, Catherine accouche d'un troisième enfant, Sviatoslav-Soulima, futur pianiste de grand talent, et le 15 janvier 1914 la famille Stravinsky s'enrichit encore d'une petite fille, Milène. Catherine a l'oeil à tout et, comme le dira Ramuz, «elle avait le don de faire régner l'harmonie entre les êtres».
Durant l'hiver 1911/12, Stravinsky travaille à ce qui est encore «les Sacres du Printemps». Diaghilev l'ayant chargé d'effectuer une «reconstitution» de la Khovantchina à l'intention d'un spectacle des Ballets russes, Stravinsky propose de partager la tâche avec Ravel qui est très attiré par la musique russe. Ravel répond favorablement à la demande de Stravinsky et le rejoint à Clarens où il prend ses quartiers avec sa mère à l'Hôtel des Crêtes, le lundi 17 mars 1913 au soir. Il y restera un bon mois. Stravinsky est alors en train de terminer l'orchestration de la partition du Sacre qui avait déjà enthousiasmé Ravel quand Stravinsky lui en avait joué quelques pages en 1911. Ravel écrit le 28 mars 1913 à Lucien Garban: «Il faut entendre le Sacre du Printemps de Stravinsky. Je crois bien que ce sera un événement aussi considérable que la 1re de Pelléas.» Il ajoute qu'il «travaille à la reconstitution de la Khovantchina de Moussorgsky». Moussorgsky était mort en 1881, laissant la Khovantchina virtuellement terminée, mais sans orchestration. Rimsky-Korsakov s'était bien chargé de la remanier, mais il restait un matériel considérable sous forme d'ébauches. A Stravinsky incombait la réorchestration de l'air de Chaklovity à l'acte III et la composition du choeur final d'après un thème figurant dans les brouillons de Moussorgski, à Ravel -- dont la connaissance de la musique russe avait séduit Diaghilev -- l'instrumentation d'une scène chorale et d'un air du soldat Kouzka que l'on retrouve dans la version Chostakovitch en 1914?. Cette révision a-t-elle vraiment existé en dehors de quelques fragments? On ignore en tout cas ce qui a vraiment été joué lors de la première au Théâtre des Champs-Elysées, le 5 juin 1913. Le manuscrit de Ravel, ayant appartenu à Serge Lifar, consiste en quarante pages pour orchestre et se trouve maintenant à la Pierpont Morgan Library à New York.
Les deux compositeurs se voient quotidiennement. Ils s'amusent à siffler des mélodies à l'intention des merles... en espérant qu'ils les reprennent. Ce qui amuse le jeune fils aîné de Stravinsky, Théodore, dont le talent précoce pour la peinture va se manifester quelques années plus tard. A cette époque, Ravel rencontre également Ernest Ansermet qui loue une petite maison à Clarens, La Pervenche, appartenant aux architectes Victor Rambert et Jules Guenzi. «C'était», selon Pierre Meylan, «une jolie petite maison située entre la gare et le hameau de Tavel, agrémentée par un jardin agréablement fleuri.» Anne Ansermet, alors âgée de cinq ans, raconte dans le livre qu'elle a consacré à son père: «Maurice Ravel, qui est venu une ou deux fois chez nous, avait un très beau visage qui aurait été mis en valeur par une taille plus élevée. Je me souviens de la première fois où je l'ai vu. J'avais été réveillée par un véritable tapage très peu musical à mes oreilles d'enfant. C'était si violent que je décidai de descendre l'escalier, et pour une fois, de protester. Dans la bibliothèque (on ne disait pas salon, terme par trop «bourgeois») remplie d'une fumée dense, Maurice Ravel et Stravinski s'acharnaient à quatre mains sur le pauvre piano droit en passe de rendre l'âme. Pour comble, Stravinski rugissait littéralement et, parfois heureux de ce qu'il entendait (dans son esprit, j'imagine), il riait aux éclats. J'ai su plus tard qu'ils travaillaient à l'orchestration du Finale de la Khovantchina de Moussorgski...»
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(page mise à jour le 17 mars 2012)