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Entretien avec Rafik Ben Salah
von Jean-Michel Olivier
Publiziert am 01/02/2006
Votre livre - comme d'ailleurs vos nouvelles - est écrit dans une langue tout à fait singulière, proche de la langue parlée, mais bourrée, aussi, d'inventions surprenantes. D'où vient cette langue?
Je viens d'un pays où la langue est en chantier, un peu à l'instar du pays lui-même. Toute entreprise de communication s'y heurte à la difficulté d'arrêter une langue compréhensible et efficace. Une conversation peut commencer en arabe tunisien, mais elle vire en permanence vers une autre langue, qui est d'abord un sabir, et ensuite, entre personnes lettrées, c'est le français qui prend le dessus, avec des retours au parler ordinaire du pays. Chacun est donc toujours en position d'inventer sa langue. Il n'y a pas de langue standard et structurée qui soit commune à tout le monde. Je sais bien que toute langue est en mouvement, mais le parler tunisien est éclaté et exclusivement oral. Quant à mes inventions, elles sont une nécessité. Non pas que le Robert ne me suffise pas, comme me l'a fait remarquer une journaliste, mais il s'agit de répondre à un ordre sémantique ou rythmique ou musical surgissant en moi et qu'il faut donner au lecteur francophone. Je ne fais que répondre à ces surgissements impératifs. Par ailleurs, je me suis toujours amusé à formuler en français telle expression idiomatique populaire ou savante; c'est parfois hilarant!
Vous écrivez en français, mais la plupart de vos livres se passent en Afrique du Nord, et plus précisément en Tunisie, où vous êtes né. Quelle est l'importance, aujourd'hui, pour vous de votre pays natal?
C'est pour moi un champ privilégié d'exploration. A travers le pays, c'est l'exploration de soi que l'écrivain me semble chercher à atteindre. Mon pays de naissance est la fondation sur quoi repose tout l'édifice que j'ai bâti jusqu'à présent. Toute mon entreprise a consisté à ne pas trahir ce pays en ne lui donnant pas sa substance, ses couleurs, ses odeurs. Il me fallait faire en sorte qu'on le reconnaisse, dès la première page. Mais cela peut changer car aujourd'hui, le nombre d'années passés en Suisse dépasse celui que j'ai vécu en Tunisie. Seulement, il faudrait inventer une autre langue!
Votre dernier livre, la Mort du Sid, raconte l'histoire d'un patriarche tunisien qui décide, à l'encontre de tous ses parents et amis, de démanteler le patrimoine familial, pour commencer une autre vie. Ce recommencement vous a-t-il été inspiré par votre propre histoire?
Ma famille est originaire du Sahel tunisien. Nous sommes probablement les descendants d'une famille «féodale» venue de la Dorsale de Tunisie, un pays montagnard. Nos ancêtres, paraît-il, avaient du bien. Mais mon père n'a hérité d'aucune fortune. Ce qu'il a construit, il l'a fait tout seul. Il est vrai aussi, comme dans mon livre, que pour nous élever et achever nos formations (nous sommes dix frères et soeurs), il a liquidé tout ce qu'il possédait, en dehors d'une maison qu'il nous a léguée. Lorsqu'il a décidé de quitter le Sahel pour la capitale, et contrairement à ce que je décris dans mon roman, il n'a rencontré aucune résistance, personne ne pouvait lui tordre le bâton dans sa main, selon l'expression locale. J'ai cependant imaginé cette résistance et construit ses arcanes, à partir de probabilités purement hypothétiques. En somme, il s'agit d'une résistance symbolique car toute rupture est précédée de résistance.
Quelle est l’importance du thème de l’exil dans votre œuvre?
Pour moi l’exil, ce n’est pas un déplacement dans l’espace. C’est lorsque les êtres se trouvent en porte-à-faux avec une réalité dont ils ne possèdent que partiellement les clés de lecture. Ils ne sont pas totalement démunis, mais ils restent inaptes à comprendre dans un monde où ils ne sont pas compris. Dès mon premier livre que j’ai intitulé Retour d’exil, mon personnage principal s’exile pour mieux prendre pied dans la vie. Son lieu d’exil l’étouffe et il est écrasé à son retour d’exil. Ce thème prend des formes diverses, mais toujours il est l’expression de l’étrangeté de notre séjour dans la maison d’ici-bas, comme il se dit en arabe.
A quel pays, à quelle langue vous sentez-vous appartenir?
A vrai dire, j'ai passé l'âge de la conscience d'appartenir, géographiquement ou ethniquement. J’ai plutôt le sentiment de partager, c’est très chrétien, mais pourquoi pas? J’ai donc le sentiment d’avoir en commun avec certains êtres, quelles que soient leurs origines, certaines sensations, certaines lumières, certaines manières d’éprouver des petits bonheurs ou des colères vives… ce sont des tropismes, des réactions communes simples qui se donnent à nous et que nous partageons avec quelques-uns… c’est peut-être cela mes appartenances. Cela étant, j’ai une grande tendresse pour nous autres humains, parfois une très grande commisération.