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Série noire, présentant de belles gueules et de beaux textes de la mouvance libertaire.
Aujourd’hui, nous vous proposons deux extraits du livre Les Dépossédés de l’écrivaine Ursula K. Le Guin.
Ni Dieu, ni Maitre, Ni Patron, Ni Mari.
Ursula K. Le Guin (1929-2018)
Ursula Kroeber Le Guin, est une autrice américaine de science-fiction et de fantasy. Dans un domaine à l’époque exclusivement représenté par des hommes, Ursula parviendra, par la subtilité de ses textes et par la richesse de ses univers, à se hisser parmi les plus grandes plumes de la SF.
Elle est surtout connue depuis les années 1960 pour ses œuvres dans lesquelles elle se distingue par son exploration de thème comme l’anarchisme, le féminisme ou la sociologie.
En 1974, elle publie le roman Les Dépossédés. L’histoire met en scène Shevek, un physicien de talent vivant sur Annarres, une planète autant libertaire qu’aride, se rendant vers Urras, la planète voisine pour partager ses connaissances, mais surtout pour essayer de comprendre le système capitaliste de cette dernière.
5 ans après La main gauche de la nuit, où Ursula explorait la question du genre, elle nous emporte cette fois-ci dans ce qu’elle appelle une utopie ambigüe, où deux mondes, deux idées diamétralement opposées s’affrontent, les possédants et les dépossédés.
Le Boulevard Saemtenevia faisait trois kilomètres de long, et c’était une masse solide de gens, d’échanges, de choses: des choses à vendre et à acheter. Des manteaux, des robes, des tuniques, des jupes, des pantalons, des culottes, des chemises, des corsages, des chapeaux, des chaussures, des bas, des écharpes, des châles, des vestes, des capes, des parapluies, des habits à porter en dormant, en nageant, en jouant à certains jeux, pour une réception dans l’après-midi, pour une soirée, pour une réception à la campagne, en voyageant, en allant au théâtre, en montant à cheval, en jardinant, en recevant des invités, en faisant du bateau, en mangeant, en chassant… tous différents, tous dans des centaines de coupes, de styles, de couleurs, de tissus différents. Des parfums, des montres, des lampes, des statuettes, des cosmétiques, des chandelles, des photos, des caméras, des jeux, des vases, des canapés, des bouilloires, des jeux de patience, des oreillers, des poupées, des passoires, des coussins, des bijoux, des tapis, des cure-dents, des calendriers, un hochet de bébé en platine avec une poignée en cristal de roche, un appareil électrique pour tailler des crayons, une montre de poignet avec des chiffres en diamant; des figurines et des souvenirs, des plats fins et des agendas, des colifichets, un incroyable bric-à-brac, tout étant soit simplement inutile, soit décoré au point de cacher son utilité; des acres d’objets de luxe, des acres d’excréments. Au premier bloc, Shevek s’était arrêté pour regarder un manteau tacheté à longs poils, l’article placé au centre d’une vitrine scintillante de vêtements et de bijoux. « Ce manteau coûte 8 400 unités ? » avait-il demandé stupéfait, car il avait lu récemment dans un journal que le « salaire de base » était d’environ 2 000 unités par an. « Oh, oui, c’est de la vraie fourrure, c’est très rare maintenant que les animaux sont protégés », avait répondu Pae. « C’est joli, n’est-ce pas ? Les femmes adorent les fourrures », et ils continuèrent leur chemin. Au bout d’un autre bloc, Shevek se sentait particulièrement fatigué. Il ne pouvait plus regarder. Il aurait voulu se cacher les yeux.
Et le plus étrange à propos de cette rue cauchemardesque était qu’aucune des millions de choses qui y étaient à vendre n’était fabriquée là. Elles y étaient seulement vendues. Où se trouvaient les ateliers, les usines, où étaient les fermiers, les artisans, les mineurs, les tisserands, les chimistes, les sculpteurs, les teinturiers, les dessinateurs, les machinistes, où étaient les mains, les gens qui créaient ? Hors de vue, ailleurs. Derrière des murs. Tous les gens, dans toutes les boutiques, étaient soit des acheteurs, soit des vendeurs. Ils n’avaient d’autre relation avec les choses que celle de la possession.
[…]
Il essaya de lire un manuel élémentaire d’économie, mais cela l’ennuya tellement qu’il fut incapable de le terminer; c’était comme écouter quelqu’un faire le récit interminable d’un long rêve stupide. Il ne pouvait pas se forcer à comprendre comment fonctionnaient les banques et le reste, parce que toutes les opérations du capitalisme lui paraissaient aussi dépourvues de sens que les rites d’une religion primitive, aussi barbares, aussi élaborées et aussi inutiles. Dans un sacrifice humain à une déité, il pouvait au moins y avoir une beauté terrible et incomprise; dans les rites des boursiers, où la cupidité, la paresse et la jalousie étaient supposées motiver les actes des hommes, même le terrible devenait banal. Shevek considéra cette monstrueuse mesquinerie avec dédain, et s’en désintéressa. Il n’admit pas, ne pouvait pas admettre, qu’en réalité cela l’effrayait.