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parution janvier 2023
ISBN 978-2-88907-101-2
nb de pages 240
format du livre 140x210 mm
La Femme traversante
Traduit de l'anglais par Serge Chauvin
Parce qu'elle est la quatrième de la fratrie, on l'appelle Jane Quatre. Son père, Dyadya, a fui la Chine en guerre et fait fortune à New York. Patriarche aimant mais autoritaire, il maintient la cohésion familiale, mise à rude épreuve lorsque son fils aîné tombe amoureux d'une "barbare" – une Blanche; ou que Jane refuse les maris qu'on lui propose et part loin des siens, jusqu'à Paris, où elle rencontre un journaliste français.
Sobre et sensible, Chuang Hua raconte la quête d'une femme pour trouver sa place entre Orient et Occident, concilier traditions familiales et besoin de liberté.
Stella Yang Copley (1931-2000) est née à Shanghai. Elle est encore enfant quand sa famille quitte la Chine envahie par le Japon et s'installe aux États-Unis. Après ses études, elle mène à New York puis dans le Connecticut une vie retirée. D'inspiration autobiographique, La Femme traversante est son seul roman, publié en 1968 sous son nom chinois, Chuang Hua.
C'était toujours la dernière semaine d'avril qu'on célébrait l'anniversaire de Ngmah. Quelques jours avant l'événement, Dyadya leur téléphona comme d'habitude de son bureau pour préserver la surprise. Son injonction finale, avant de raccrocher, fut de leur rappeler de penser à envoyer des fleurs.
Mais ils n'avaient pas besoin de ce rappel à l'ordre. Cela faisait tant d'années que chaque mois d'avril il le leur rappelait. Cette fois-là, par ordre de préséance, Nancy Une envoya un forsythia, Katherine Deux des roses bien roses, Christine Trois une corbeille de chrysanthèmes jaunes, Jane Quatre des gueules-de-loup roses de plus d'un mètre de long, Michael Six des lilas blancs, d'où les sortait-il, et Jill Sept des géraniums roses, rouges, corail et bordeaux, en pots séparés par couleur mais réunis dans la même corbeille. James Cinq, se trouvant à l'étranger, n'était pas représenté.
Dyadya s'assit à son bureau pour rédiger une lettre. Cher James, nous partons en Extrême-Orient début septembre, revoir pour la première fois cette partie du monde que nous avons quittée il y a plus de vingt ans. Je t'en prie, rejoins-nous là-bas dès que tu seras démobilisé. Jill Sept, qui n'est jamais allée dans ces régions, nous accompagnera également. Tu trouveras ci-joint un chèque pour couvrir tes frais de voyage.
Ngmah était installée dans son propre bureau, avec vue sur le parc. Elle était la plus belle d'entre toutes, n'est-ce pas ? Elle retouchait les ourlets d'une robe qu'elle comptait porter à son repas d'anniversaire. Cela faisait plus de vingt ans qu'elle la rallongeait et la raccourcissait, un centimètre en plus ici, un en moins là. Quel soulagement d'aller enfin en Extrême-Orient pour se faire faire d'autres vêtements, taillés sur mesure et cousus sur le modèle.
Elle procédait par point serrés et réguliers, soigneusement, au rythme de ses pensées. Ah, toutes ces belles robes qui seraient à elle. Et celle qu'elle porterait au mariage de James, quelle étoffe conviendrait, brocart ou dentelle, et quelle femme choisira-t-il parmi toutes les prétendantes, il faut l'aider à choisir.
Arrivée au bout du fil, elle le noua et coupa l'excédent d'un coup de dents, s'interrompit un instant pour regarder par la fenêtre avant de regarnir son aiguille. Elle aperçut au loin le clocher d'une église. Entre le clocher et la fenêtre, le parc se déployait dans sa luxuriance printanière toute neuve. Écumer les boutiques pour trouver le tissu parfait. Trouver un tailleur expert qui maîtrise les secrets de la coupe parfaite, du façonnage parfait. Avec ou sans liserés, les boutonnières en forme de papillons, les heures et les heures d'essayage. Le tailleur s'agenouille pour mettre et retirer les épingles. Quelle longueur, madame ?
Elle releva l'ourlet d'un centimètre, examina le miroir devant elle, les deux miroirs qui l'encadraient et un autre encore derrière elle. Là, un peu plus bas. Parfait. Elle laissa retomber l'ourlet.
Elle garnit son aiguille et reprit ses points à l'endroit où elle s'était arrêtée. Les jours, les semaines, les mois, les années, les douleurs de l'enfantement, les absences, les traversées, les guerres, les deuils, la solitude, les tempêtes en mer, la soif et la faim, son père mort, des kilomètres de soies fraîchement teintes flottant mornes et lourdes dans les eaux du canal, des soies tordues et enroulées suintant de couleurs pas encore fixées au tissu après avoir trempé toute la nuit dans le canal, des soies déroulées séchant au soleil sur la route bordant le canal.