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La formule idéale, une entreprise de longue haleine
La grande famille radicale, avec tous ses différents courants de pensée, a dominé les premières décennies de notre État fédéral moderne. C’est en effet à elle qu’appartenaient les sept membres du Conseil fédéral et, grâce au suffrage majoritaire, c’est elle qui détenait la majorité absolue au Parlement.
En 1874, l’introduction du référendum facultatif a fourni une arme puissante aux catholiques conservateurs, l’actuel PDC. Les rafales de référendums organisés par les conservateurs ont contraint les radicaux à repenser leur position dominante. C’est ainsi qu’en 1891, le Lucernois Josef Zemp a été le premier catholique conservateur élu au Conseil fédéral. Un deuxième siège a été dévolu en 1919. Cette décision n’a pas été prise par générosité, mais par pragmatisme.
Le fait que le PS ait réussi à entrer au Conseil fédéral tient aussi à la modération dont il a fait preuve.
La mise en place du scrutin proportionnel, revendication centrale de la grève générale de 1918, avait fait perdre aux radicaux la majorité au Conseil national ; ils devaient donc conclure des alliances. C’est à cette époque que le terme de « bourgeois » a pris sa connotation politique, afin de remettre à leur place les sociaux-démocrates, montés en puissance après la Première guerre mondiale.
Au même moment, le radicalisme a perdu une partie de sa clientèle agricole et artisanale, qui formait la base de partis structurés au niveau cantonal. Par exemple, en 1919, dans le canton de Berne, le parti agrarien s’est imposé d’emblée comme la force dirigeante. Rudolf Minger, légendaire dirigeant agrarien bernois, s’est retrouvé peu après président d’un groupe du Parti des paysans, artisans et indépendants (PAI, l’ancêtre de l’actuelle UDC) au Parlement fédéral, et a été élu au Conseil fédéral en 1929. Ce siège est resté entre les mains de l’UDC de Berne jusqu’à la démission de Samuel Schmid il y a trois ans, à l’exception des années 1980 – 1987, lorsqu’il était occupé par le Grison Leon Schlumpf, le père de l’actuelle conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf.
Les sociaux-démocrates, eux, ont dû se battre bien plus longtemps pour obtenir leur premier siège au Conseil fédéral. C’est en 1929 qu’ils envoient leur premier candidat dans la campagne, en la personne du maire de Zurich Emil Klöti. Mais il a fallu 20 tentatives au PS pour réussir : il a obtenu le plus grand nombre de sièges lors des élections fédérales de 1943. La presse radicale en a conclu qu’il fallait accepter la demande des sociaux-démocrates d’occuper un siège au Conseil fédéral.
En décembre 1943, Ernst Nobs, qui avait succédé à Emil Klöti à la mairie de Zurich, a fait son entrée au gouvernement fédéral. Le fait que le PS ait réussi à entrer au Conseil fédéral tient aussi à la modération dont il a fait preuve. Dans les années 1930, il a ainsi supprimé la notion de « dictature du prolétariat » de son programme et, sous la pression du printemps des Fronts, s’est déclaré pour la défense militaire du pays. Le PS pouvait ainsi, aux yeux des stratèges bourgeois du parti, accéder au Conseil fédéral.
L’entrée d’Ernst Nobs au Conseil fédéral a marqué la fin de la phase d’opposition parlementaire pour le PS. Par ailleurs, il lui a fallu patienter jusqu’en 1959 pour obtenir un deuxième siège. La clé de répartition, qui reflète à peu près la distribution des votes, était née.
Il avait ainsi fallu 68 ans pour développer la formule magique, qui avait fait ses débuts en 1891. Ce bref historique vise à montrer comment toutes les forces d’opposition ont pu être intégrées à un gouvernement fédéral à l’origine purement radical. Le fait que, depuis 1959, le gouvernement se compose de sept membres de niveau égal représentant tous les grands partis est une particularité unique au monde. Cette répartition a joué un rôle majeur dans la stabilité politique de la Suisse. Mais à la veille des élections au conseil fédéral, elle est de nouveau sur la sellette. Nombreux sont en effet les signes avant-coureurs de la disparition de la concordance arithmétique.