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Sola dosis facit venenum, II
[Pas] mal d’archives
Une chronique à partir des Archives de la construction moderne (ACM)
Ce dessin aquarellé de la main de Charles-Edouard Jeanneret est entré aux ACM dans le cadre du fonds Emilio Antonini, qui fut actif dans l’agence parisienne de Denis Honegger. L’attribution à Le Corbusier peut être considérée comme sûre en raison d’autres documents contenus dans le même ensemble, parmi eux le brouillon d’un manuscrit décrivant les maisons de Pessac. Le cheminement de ces documents n’est pas établi clairement. L’hypothèse suivant laquelle ils ont fait l’objet d’une soustraction illicite au sein de l’agence du maître, puis d’une « récupération » du même ordre chez le premier bénéficiaire, n’est pas de celle qu’on écarte. Le dossier comprend plusieurs relevés minutieux de meubles de style, soigneusement flanqués d’éléments descriptifs portant sur leurs matériaux et facture. Selon Roberto Gargiani, ce dessin ferait partie d’une série de relevés au moyen desquels Jeanneret, agissant comme intermédiaire averti, aurait opéré des repérages auprès des antiquaires parisiens en vue de provoquer des acquisitions par ses riches clients chaux-de-fonniers.
Même si les enjeux étaient d’une nature très différente, le goût de l’entremise ne semble pas avoir quitté le maître en 1960, lorsqu’il convainquit Madame Marie-Louise Schelbert, rencontrée dans l’entourage zurichois de Heidi Weber et de l’éditeur Boesiger, de participer à Paris à la vente aux enchères au cours de laquelle l’Eglise adventiste roumaine mettait à l’encan la célèbre villa E-1027, œuvre capitale d’Eileen Gray et dont avait hérité la sœur de Jean Badovici. En 2011, dans ces colonnes, Beatriz Colomina1, suivant une posture à la fois résolument féministe et scientifiquement structurée, démontrait que non seulement Le Corbusier avait infligé à ce chef-d’œuvre de l’architecture du 20e siècle huit peintures murales constituant une sorte de viol, concommitant à sa réticence à reconnaître à une femme, homosexuelle de surcroît, la qualité d’auteur, mais qu’il s’était incrusté, en chien de garde jaloux et obsessionnel, dans son cabanon, aux portes même de la propriété Gray-Badovici, surveillant les faits et gestes des occupants de ce chef-d’œuvre fondateur qu’il avait profané et possédé symboliquement.
La correspondance entre Le Corbusier et Marie-Louise Schelbert, accessible à la Fondation Le Corbusier, indique qu’à peine la riche galeriste zurichoise eut-elle remporté l’ultime enchère contre Aristote Onassis en personne, l’architecte lui faisait adresser par son agent en Suisse une facture conséquente au titre des fresques qu’il avait imposées en 1938. La sollicitation fut ignorée et ce sens aïgu des affaires ne semble pas avoir affecté durablement les relations entre Le Corbusier et Madame Schelbert. Il reste que cette prétention de facturer dans ces circonstances les peintures comportait une dimension proprement pornographique, soulignée par le fait que, parmi les arguments qu’il avait avancés de manière insistante à ses amis zurichois pour les inciter à acquérir la villa, il avait lourdement invoqué le risque qu’elle ne fût transformée en bordel.
Dans le deuxième post-scriptum à son article, Colomina souligne que le « 26 août 65, toujours occupé à redessiner les Femmes de la Casbah [objet des peintures murales controversées], Le Corbusier quitta E 1027 pour aller se baigner. Il nagea jusqu’à sa mort »2. A ce point précis, les arguments de ce propos s’écartent peut-être de la relative rigueur scientifique dont ils ont pu se parer jusqu’ici, mais sans que la part des passions ne change le moins du monde. En été 2009, l’auteure de ces lignes a fait la connaissance à la fois d’un yacht de légende avec lequel Marie-Louise Schelbert a croisé en Méditerranée dans les années 1960, et avec Rodolphe Schelbert, le fils de cette dernière. Don Ranudo II3, le yacht ainsi nommé en souvenir du compositeur Othmar Schoeck est un anagramme phonétique de l’expression « Oh du Narr », propagée au 16e siècle par Sébastien Brand et son roman La nef des fous. Il a fait l’objet d’une restauration minutieuse entre 2011 et 2013. L’acquéreur partageant les passions des anciens propriétaires, les navigations partagées en 2009 ont été l’occasion de recueillir la mémoire des événements des années 1960 à Roquebrune-Cap-Martin, telle que transcrite dans les têtes et dans les cœurs des héritiers de Marie-Louise Schelbert4.
Ces derniers soutiennent en effet que le médecin de leur mère, le Dr K., aurait empoisonné Le Corbusier, ce fameux 27 août 1965, au motif qu’il était l’unique personne au monde en mesure de la dissuader de lui céder à vil prix la villa E-1027 ainsi que le mobilier original qu’elle contenait. Légende urbaine dira-t-on ; d’autant qu’elle circule aussi bien à Zurich où réside la fille de Madame Schelbert que sur les bords du Léman. Le fait est que cette vente effectuée au détriment de ses héritiers réservataires allait déterminer la ruine de la villa. Son nouveau propriétaire y périra assassiné par un soit-disant jardinier, probablement au terme de quelque scène de drogue et de débauche. Un troisième homme mourra de mort violente dans le sillage de cette affaire ; Rodolphe Schelbert affirme en effet que l’avocat mandaté par sa sœur et lui-même pour plaider un recours dans la procédure qui les opposait au Dr K. fut tué dans un accident de voiture inexpliqué sur la route qui le conduisait à Paris.
En toxicologie, et en toxicologie seulement, on sait que « sola dosis facit venenum »5, de ce point de vue, on peut considérer comme quasiment certain le fait que Le Corbusier a succombé à un empoisonnement. Sur sa nature, on a le choix : ce fut soit la dose unique que lui aurait versée le Dr K., soit celle homéopathique et continuelle qu’il s’est lui-même infligée par l’obsession jalouse et délétère qu’il a entretenue pour la villa E-1027, qu’il n’avait ni conçue, ni possédée.
Notes
1. Beatriz Colomina, « Une maison malfamée : E.1027 », TRACÉS 15-16/2011
2. Ibid.
3. Construit pour la famille Schelbert en 1933 au chantier Faul à Horgen sur les plans de l’architecte naval Henri Dervin.
4. Entretien de l’auteur avec Rodolphe Schelbert, été 2009, courrier électronique de Rodolphe Schelbert à l’auteur, 1er juin 2011
5. « C’est la dose seule qui fait le poison. »