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15/12/2010
Liberté de la presse: Karl contre Marx?
Idées. Le journaliste iranien Abdolreza Tajik vient de recevoir le Prix de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Incarcéré pour la troisième fois en juin dernier, il est toujours détenu. En Iran, la liberté de la presse est une liberté cher payée.
«Si vous tenez vraiment à juger la liberté de la presse non d'après son idée, mais d'après son existence historique, pourquoi ne l'allez-vous pas chercher là où elle existe historiquement? [...] Vous rencontrez dans l'Amérique du Nord le phénomène naturel de la liberté de la presse sous ses formes les plus pures.»
Ces lignes ne sont pas de Tocqueville - quant au style, on s'en douterait. Elles sont d'un journaliste de vingt-quatre ans, destinées en mai 1842 aux lecteurs de la Rheinische Zeitung. Le journal sera interdit l'année suivante.
Ces lignes ne sont pas de Tocqueville - quant au style, on s'en douterait. Elles sont d'un journaliste de vingt-quatre ans, destinées en mai 1842 aux lecteurs de la Rheinische Zeitung. Le journal sera interdit l'année suivante.
Karl Marx fait alors ses premières armes dans les journaux. Il combat la censure. Il campe sur des positions d'inspiration libérale, héritées de la définition kantienne de l'espace public de discussion. Promises à un reniement? Nullement. Définitivement gagné au communisme (le Manifeste est publié en 1848), engagé dans le mouvement ouvrier, Marx autorise en 1851 la réédition de ses premiers articles. En 1860, il continue d'attribuer au journal de ses débuts le mérite d'avoir «incontestablement brisé la puissance de la censure prussienne».
Sa perception de la liberté de la presse ne reste pas au niveau de la seule discussion publique: liberté de penser, liberté de communiquer ses pensées. Elle s'étend au monde réel. Elle s'ouvre sur la liberté d'agir, de faire bouger les choses. La liberté de la presse est un instrument du changement. Dans un article publié fin 1842 dans l'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg, Marx le dit clairement: «Ce qui fait de la presse le plus puissant levier de la culture et de la formation intellectuelle du peuple, c'est précisément qu'elle transforme le combat matériel en un combat d'idées.»
La relation entre le monde réel et l'action de la presse ne cessera de s'affiner, mais au prix d'un écart toujours plus marqué. Dans un article de 1843 « A propos de la question juive », Marx opère la distinction devenue classique entre les libertés réelles et les libertés formelles, sans toutefois récuser la liberté d'expression au même titre que les autres libertés dites «bourgeoises».
«Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel», rédigé à la même époque, le conduit à distinguer l'espace public de discussion traditionnel et son abstraction de celui de la praxis. La praxis est le lieu d'une émancipation politique réelle - et pourtant partielle dans la mesure où elle ne concerne qu'une partie de la société civile, une classe, et qu'un changement politique abandonne toujours des laissés pour compte.
L'évolution prend un tour décisif dans L'idéologie allemande (1845-1846). Comment sortir d'une histoire qui se résume, au fond, à une succession de classes cherchant à assurer une suprématie pour imposer leur propre intérêt? La réponse de Marx tient à l'identification de cette partie de la société civile qui n'a rien au-dessous d'elle et qui est laissée à la porte de l'espace public: le prolétariat. C'est de lui seul que peut venir le changement, c'est lui qui est le moteur de l'histoire. Marx le désigne comme masse, imperméable et rebelle à toute «phraséologie» qui tenterait de la dire.
Dès lors, la presse n'est qu'une expression - une expression privilégiée - d'une idéologie conservatrice masquant les conditions réelles de la domination, fondée sur les rapports de production économique, sur l'exploitation du travail par le capital.
Paradoxe cependant, Marx continue d'écrire dans les journaux, opérant une sorte de rétablissement ou de correction existentielle à sa propre théorie. L'idéologie exerce son emprise sur l'espace public? Rien n'interdit de chercher à s'y confronter, à en débusquer les contradictions, à l'intérieur même de l'espace de discussion. Marx, qui vit à Londres, se confronte à la difficulté dans une série d'articles aux sujets des positions britanniques pendant la guerre de Sécession. Ces articles sont publiés en 1861 et 1862 par le New York Daily Tribune, dont il est un collaborateur régulier depuis dix ans. Le premier livre du Capital paraîtra cinq ans plus tard, en 1867.