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La dimension politique d'abord. Elle a été illustrée par son accueil à l’aéroport de Bagdad et par la réception qui s'en est suivie au palais présidentiel, où les plus hautes autorités de l’État et les diplomates étaient présents. Le pape François, qui n’a rien à imposer, a témoigné devant ces autorités qu’il faut un État où les pouvoirs sont partagés et que la lutte contre la corruption est cruciale pour que le pays ait un avenir.
L’Irak est un État moderne récent, né du démembrement de l’Empire ottoman voulu par les Puissances. Il a été fondé il y a tout juste un siècle par le Traité de Sèvres. D’abord confié au mandat britannique, indépendant depuis 1932, il a connu la monarchie jusqu’en 1958, puis des régimes militaires et la dictature de Saddam Hussein jusqu’en 2003, enfin l’écroulement après la guerre d’invasion des États-Unis qui a conduit à «l’État islamique» et à son chaos. L’État irakien n’a jamais réussi à établir un modus vivendi avec les principales composantes de sa population (sunnite, chiite, kurde) et les minorités (chrétiennes, yézidis, turkmène, etc). Au nord, la région autonome kurde a partiellement réussi à obtenir son indépendance, en profitant de la lutte entre chiites et sunnites, mais sans reconnaissance internationale. Le pays ne pourra sortir de l’instabilité actuelle que par une distribution équitable du pouvoir et des richesses et par une lutte contre la corruption.
Pour une coexistence pacifique des religions
La deuxième dimension du voyage concerne la coexistence des diverses religions, en particulier le christianisme et l'Islam, et entre les différentes confessions de l’Islam. La visite de François au grand ayatollah Ali Sistani, à Nadjaf, haut-lieu du chiisme, est un symbole très fort. «La rencontre avec cet homme humble et sage m’a fait du bien à l’âme», a déclaré le pape dans l’avion de retour. Encore plus âgé que le pape, Ali Sistani est connu pour sa modération: il a notamment demandé aux autorités de ne pas réprimer violemment le mouvement des jeunes qui s’était élevé, à la fin 2019, contre la corruption des élites politiques à Bagdad. Cette visite à Nadjaf se situe dans le prolongement des rencontres de François avec le grand imam Tayeb de l’Université du Caire, qui encouragent un mouvement convergent de l’Islam et du christianisme vers la paix.
Est venue ensuite, le même jour, samedi 6 mars, l’émouvante rencontre interreligieuse dans la plaine d'Ur, placée sous le signe de l’hospitalité abrahamique. Elle a eu lieu à proximité de la ziggourat (une des deux édifices mésopotamiens les mieux préservées de l’Orient ancien), symbole du rapport entre la Terre et le Ciel, devant un parterre de haut-dignitaires religieux (il manquait malheureusement un représentant juif). J’ai été frappé par la beauté du chant du Coran de la sourate Abraham, l’ami de Dieu, qui a fait suite à la lecture de l’appel du patriarche dans le Livre de la Genèse.
Les trois récits qui ont suivi, venant de «gens de la base», ont donné la note caractéristique de ce voyage: les dignitaires et le Pape ont écouté -et ainsi approuvé- des expériences très poignantes, témoignant de la coexistence pacifique entre croyants de différentes religions. D’abord le témoignage de deux jeunes, l’un chrétien et l’autre musulman, qui ont monté ensemble une petite entreprise à Bassorah, la grande ville du sud. Puis celui d’une sabéenne, également de Bassorah, qui a évoqué comment elle a vécu pendant des années l’embargo contre son pays et qui a dit au pape François: «Nous avons regagné notre dignité grâce à vous»; elle a juré devant tous les présents «de rester sur cette terre» de Mésopotamie. Le troisième partage est venu d’un musulman chiite, professeur à l’Université de Nasiriya, qui organise des pèlerinages et des visites sur le site d’Ur, berceau d’Abraham. À Ur justement, parlant d'Abraham, ce patriarche ami de Dieu et commun aux trois religions monothéistes qui a dû quitter sa terre, le pape a évoqué ces millions d’autres migrants d'Orient qui ont dû laisser aujourd'hui leur terre et leur maison pour chercher une autre demeure, ailleurs là-bas ou en Occident.
À la rencontre des chrétiens d'Orient
La troisième dimension du voyage du pape François a pris corps et âme dans ses nombreuses rencontres avec les communautés chrétiennes du pays. Le pape s’est en effet rendu en Irak pour les réconforter et les soutenir dans leur avenir. J’ai été particulièrement impressionné par la messe célébrée selon le rite oriental chaldéen à la cathédrale de Bagdad. Lorsqu’on sait combien les Latins, le pape Pie IX, des évêques et le clergé tenaient en piètre estime, et cela jusqu’au concile Vatican II, les rites, les coutumes et les droits des croyants orientaux, cette célébration du 6 mars 2021 est un événement en soi. L’assistance priant à haute voix et les magnifiques chants de la liturgie chaldéenne étaient impressionnants.
Diffusion en direct sur la chaîne de télévision KTO, avec une traduction en français, de la célébration de la messe du 6 mars 2021 par le pape François en la cathédrale chaldéenne Saint-Joseph, à Bagdad, avec des chants en arabes et en araméen. Pour la première fois, un souverain pontife a officié une messe dans le rite chaldéen, avec notamment la présence dans l'assistance du président irakien Barham Salih et de son épouse.
Enfin -et surtout- il y a eu l’émouvante cérémonie de Mossoul du 7 mars, sur la place des églises détruites, où l’on a entendu le maire de la ville appeler les chrétiens à revenir et le seul prêtre du lieu expliquer comment il avait repris son service. Puis la cérémonie, presque intime dans la cathédrale de Qaraqosh, avec des enfants joyeux et de nouveaux témoignages, dont celui particulièrement poignant d’une femme exprimant son pardon pour les assassins de sa propre famille. Et en dernier lieu, la grande messe dans le stade d’Erbil en présence des hautes autorités kurdes, et l’appel du pape à ne pas s’enfoncer dans une spirale de représailles sans fin, de ne pas répondre à la violence par la violence, mais d’œuvrer chaque jour à la paix par des geste de réconciliation.
Bien sûr, l’avenir en Irak est incertain, et c’est aussi le cas dans ses pays voisins, en particulier en Syrie, mais la visite du pape est un immense encouragement à la reconstruction du pays, sur des bases plus justes, plus solides. Sera-t-il suivi d’effets?
Prochainement dans la revue choisir d'avril consacrée au voyage: La géographie du pape François, un article du politologue jésuite Pierre de Charentenay.
Dès le début de son pontificat, le pape François a exprimé son désir d’internationaliser l’Église, d’ouvrir le centre romain sur le monde. Ses destinations de voyages expriment cette priorité, figurée encore en mars de cette année par sa visite en Irak. Délaissant les grands centres, en particulier européens, il s’est concentré sur les «périphéries». Quelles logiques théologiques, pastorale et politique suit-il? C'est à découvrir dans notre édition 699.