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L'emprise des traditions dans l'Inde actuelle décryptée dans deux ouvrages
Comment choisir ses ministres? Et garantir leur bonne moralité? Comment éviter les détournements de fonds publics? Ou séparer le politique du religieux? Faut-il taxer les riches? Autant de questions qui trouvent leur résolution dans l'Arthashâstra, un manuel de la gouvernance et de la prospérité attribué à Kautilya, conseiller de l'empereur Chandracupta au 4ème siècle avant notre ère. Dans l'esprit du "Prince" de Machiavel, l'ouvrage se veut pragmatique. Il n'a jamais été traduit en français.
Le gouvernement actuel s'en inspire
>> A écouter, l'entretien de Jean-Joseph Boillat sur l'Arthashâstra, manuel de la gouvernance:
Cet ouvrage, oublié pendant les années qui ont suivi l'indépendance, inspire aujourd'hui le gouvernement du nationaliste hindou Narenda Modi, qui a fait du yoga, une cause nationale. C'est ce que dit dans l'émission Versus-penser, Jean-Joseph Boillot, professeur agrégé de Sciences sociales et économiste français qui a découvert ce texte dans les années 80, alors que le livre n'était plus édité.
Il précise toutefois que le gouvernement actuel qui pratique "le copier-coller" pour certaines recommandations, en ignore d'autres. Comme la tolérance, les respect des minorités ou la séparation entre le politique et le religieux.
Gestion de l'empire
Dans son livre, "L'Inde ancienne au chevet de nos politiques. L'art de la gouvernance selon l'Arthashâstra de Kautylia", Jean-Joseph Boillot parle de la modernité de ce texte qu'il convient, comme tout traité politique, d'envisager de manière critique.
Alors que dit cette théorie? Que le bien-être du souverain repose sur celui de son peuple. Le bonheur est donc une composante politique, mais aussi une vertu morale.
Le souverain ne considère pas simplement comme bon ce qui lui faut plaisir mais considère que ce qui plaît à ses sujets sera favorable à lui-même.
A cela s'ajoute le respect de l'autorité. Un bon souverain est à la fois sévère et juste. On parle ici d'empire - comment le gérer, le défendre et l'accroître - tandis que le souverain dans la pensée de Kautilya se rapproche du despote oriental.
Mais un bon despote, cela n'existe pas
On est donc loin de la démocratie telle que nous la concevons ou telle que la concevaient les Grecs, plus ou moins à la même période. Mais l'échelle politique n'est pas la même. Dans un cas, il s'agit de gérer la cité, une petite entité, dans l'autre, un empire.
Passerelle entre les Grecs et l'Inde
Avec enthousiasme, Jean-Joseph Boillat imagine pourtant une passerelle entre ces deux pensées: "En additionnant les acquis de la théorie politique démocratique de la Grèce et ceux de la politique de l'empire tel que l'imagine l'Arthashâstra, on obtiendrait une formidable boîte à outil pour penser le monde de demain", dit-il.
Il prend l'exemple de l'Europe qui compte 28 pays, tandis que l'Inde comprend 29 états. Parce qu'elle est faite de multiples nations, villes, régions et langues, l'Europe a besoin d'espace démocratique pour permettre aux peuples de gérer leur espace politique.
Mais pourquoi ne pas imaginer une Europe du XXIe siècle qui se construirait par étage: le premier local, ensuite fédéral, puis d'un ensemble de type impérial? Un grand ensemble pour faire face aux géants que sont les Etats-Unis, la Chine ou la Russie.
>> Entretien avec Olivier Da Lage à propos de son livre "L'Inde. Désir de puissance":
L'Inde contemporaine
Mais revenons à cette Inde qui fête les 70 ans de son indépendance, et qui tend à oublier les figures que sont Gandhi et Nehru. "On lui préfère Patel, un conservateur proche de Gandhi, hostile aux musulmans et au communisme. Si le pays est multimillénaire, sa population est très jeune", constate Olivier Da Lage, rédacteur en chef à Radio France international, et l'auteur de plusieurs livres sur l'Inde, dont le dernier "L'Inde. Désir de puissance".
Atouts et handicaps
Le journaliste tente un tour du monde de la stratégie indienne, en matière de politique internationale. Il s'interroge en particulier sur cette nouvelle puissance qui se pose en rivale de la Chine pour devenir un acteur majeur du 21e siècle. Il en mesure les atouts - sa jeunesse, l'usage de l'anglais, le soft power - et ses handicaps. Parmi eux, la difficulté à traduire en faits ses intentions, la pauvreté de masse dont souffre le pays pourtant en pleine croissance et une culture des différences difficile à fédérer. Mais le connaisseur de l'Inde se veut rassurant. Il dit que le désir de puissance de l'Inde n'est pas agressif. "Si l'Inde veut la puissance, c'est avant pour être autonome".
Propos recueillis par Nicole Duparc/Marie-Claude Martin
Publié le 12 octobre 2017 - Modifié le 12 octobre 2017