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21/02/2017
La plaine contre les montagnes: Tibet, Savoie
Beaucoup de gens croient penser avec la partie la plus noble de leur âme sans que ce soit nécessairement le cas. J'ai déjà dit que, pour moi, il était aberrant de voir les forces de l'esprit comme ne venant que d'un seul endroit. J'ai exprimé mon idée que le désir d'obtenir davantage, l'appât du gain était bien une force spirituelle, contrairement à ce que croient beaucoup d'idéalistes, mais qu'elle vient des profondeurs. Elle vient des profondeurs de l'âme, de l'endroit où se fait la digestion. L'homme est un estomac qui dévore, et c'est le moteur fondamental de l'économie.
À l'inverse, les forces morales sont liées au cœur et à l'horizon.
Or, beaucoup croient que les deux sont une seule et même chose, et, en tout cas, lorsqu'ils énoncent des idées qui semblent émaner du désir obscur, ils ne les présentent pas moins comme noblement inspirées.
Donnons un exemple. Les habitants des plaines ont souvent tendance à penser que les montagnes limitent l'horizon humain, nuisant à son évolution. Mais, si on raisonne simplement, on songe surtout que, accroissant la difficulté des transports, elles occasionnent un coût supplémentaire à l'économie. On peut donc penser que la critique contre les montagnes vient de ce qu'on assimile la Civilisation au profit.
C'est clairement visible dans les pays lointains. La Chine pense que le Tibet est arriéré, et elle y remplace les temples par les machines pour l'aider, croit-elle. Mais c'est elle qui fabrique les machines qu'ensuite elle cherche à vendre après les avoir acheminées à trois mille mètres d'altitude.
En France, à vrai dire, cela existe aussi, jusqu'à un certain point. Voyons avec la Savoie. Avant son rattachement au pays de la tour Eiffel, elle était dominée par ses prêtres, et, paysanne, invitée à vénérer la divinité à travers ses manifestations dans la nature: comme au Tibet, en somme. François de Sales disait que la lune figurait la sainte Vierge, le soleil Jésus-Christ, les étoiles le Père éternel, et recommandait de s'imaginer accompagné dans la campagne par son bon ange - montrant en haut le paradis, en bas l'enfer. Les lacs, en reflétant le ciel, le rendaient plus proche. Les montagnes, en soulevant la terre, créaient un pays céleste. Les poètes le sentaient, le disaient, et l'air lumineux des hauteurs était proclamé propice à la liberté et à l'élévation intérieure.
Mais il y avait l'appât du gain. Et les échanges avec la France, avec Paris, avec les métropoles marchandes - Genève, aussi -, étaient espérés, désirés. Les Savoyards voulaient gagner de l'argent et s'acheter des machines, au grand dam des prêtres. L'aspiration venait d'un endroit différent, assimilé au diable par ceux-ci, et je ne veux pas en juger, car dans la vie il n'est pas désagréable de mieux vivre, et les saints du ciel peuvent manquer de substance. Mais c'est un fait, que les deux aspirations ne venaient pas du même endroit, ne se confondaient pas.
Or, peut-être pour justifier la prééminence économique de Paris, on a pu énoncer que la supériorité technique revenait à une supériorité morale, philosophique, ontologique - ressortissant à la Civilisation. Je n'en crois évidemment rien, et pense que les hommes ne seront libres et fraternels que quand, justement, on aura réussi à bien distinguer ce qui est de l'ordre de la pulsion égoïste, le goût de la puissance terrestre, et ce qui est de l'ordre de l'impulsion morale, l'aspiration à la justice - laquelle, comme je l'ai dit une autre fois, émane pour moi de l'horizon céleste: du soleil, de la lune, des planètes! Leur harmonie, disait Boèce, est à l'origine du sentiment de justice dont sont nées les lois; je le pense aussi.
Ainsi, les lois doivent protéger la liberté culturelle en Savoie, si elles doivent aussi permettre la liberté des échanges - qui après tout ressortit également à un droit culturel.