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Grand Format
"Huit et demi", le beau désordre de Fellini
Introduction
"Huit et demi" ("Otto e Mezzo") de Federico Fellini, sorti en 1963, est un film culte, présent dans tous les classements dédiés au cinéma. Il raconte l’histoire d’un long-métrage qui ne se fera peut-être jamais, à travers les états d’âmes, les rêveries, et les obsessions d’un metteur en scène qui se soigne dans un établissement thermal.
Chapitre 01
Un film culte
"Huit et demi" de Federico Fellini est considéré comme un chef-d’œuvre à avoir vu au moins une fois dans sa vie. Il est cité en exemple par les réalisateurs du monde entier.
Le titre énigmatique du film est un rappel à la carrière du cinéaste qui, jusque-là, a réalisé 7 productions et demi. 6 films et trois demi-films. Il devait s’appeler, au départ, "La Bella Confusione", "Le Beau désordre".
Le film parle principalement de processus créatif, examinant celui du réalisateur en personne, alors en pleine déprime et ressentant la crise de la quarantaine.
La musique du long-métrage est composée par le complice de toujours de Fellini, Nino Rota. Pour "Huit et demi", le compositeur italien joue sur une instrumentation de cirque: des cuivres, des percussions et des ritournelles entêtantes, qui tiennent à la fois de l’orgue de barbarie à la déprime lancinante, qu’aux explosions de joie des musiques de cirque.
Le tout accompagne, dans le film, les fantasmes et errances du personnage principal, perdu dans la tourmente de ses sentiments, entre réalité et imaginaire.
>> La bande-annonce du film:
Chapitre 02
Synopsis
Dans "Huit et demi", quatre scénarios se superposent. L’histoire du héros principal, son enfance, sa vie amoureuse et professionnelle. Puis, en deuxième, l’élaboration d’un film. En troisième, la description triste et monotone d’une station thermale avec son ennui, ses vieillards. Et enfin, pêle-mêle, les idées sur la vie, la religion, le monde.
Fellini essaie de raconter son film: "C’est un metteur en scène qui traverse une crise. Une crise générale dans son travail et dans sa vie privée." Il est dépressif. Il fuit le monde du cinéma. Se réfugie dans une ville d’eau. Ayant à écrire un scénario, il imagine une séquence dans laquelle les hommes abandonnent la Terre.
C’est une façon de dire que sa crise fait partie d’une crise beaucoup plus vaste qui touche tous les hommes et que la seule solution est d'abandonner la Terre, de recommencer ailleurs.
Seulement, le metteur en scène n’arrive pas à concrétiser ses idées. Surgissent des images de son passé, son enfance et l'école religieuse de sa jeunesse, la "Saraghina" qui dansait sur la plage pour les écoliers, ses rêves fous de "harem", ses parents décédés.
Alors il raconte des histoires, même au producteur, il promet des rôles, il tient des conférences de presse. Tout cela pour qu’on lui fiche la paix, pour gagner du temps. Car il espère arriver, d’un moment à l’autre, à comprendre où il en est est. Mais il n’y arrive pas. Car tous, son producteur, sa femme, sa maîtresse, ses amis, viennent le voir, le convaincre.
Finalement, le film ne se fait pas, les décors inachevés sont abandonnés à la pluie et au vent. Tout se disperse.Dans le film "Huit et demi" de Fellini, l'acteur Marcello Mastroianni joue le rôle d'un réalisateur dépressif. [Archives du 7eme Art / Photo 12 / AFP]
Le projet
Si le ton général de "Huit et demi" est mélancolique, c’est que Fellini, avant de le commencer, est plutôt dans une phase descendante. Une dépression due au succès phénoménal de "La Dolce Vita" et aux scandales que le film a généré. Il y a une forte pression sur ses épaules de réalisateur à qui on demande de faire aussi bien, voir mieux que son long-métrage sorti en 1960.
C’est donc un peu usé, lassé, bourré de questionnement sur la vie, la mort, la vieillesse et la création, que Federico Fellini cherche le sujet d’un nouveau film.
Il en parle à Nino Rota, son ami, son confident. Il veut faire le portrait d’un homme, un jour quelconque de sa vie. Un homme, comme un immeuble, dont la façade s’écroulerait et dévoilerait tout son intérieur. Il se met à écrire, jette des idées sur le papier. Commence à raconter son enfance. L’église, les premiers émois sexuels. Il écrit et recrute en secret.
Pour ce nouveau projet, il nous dit: "Ce sera un film qui aura à se faire, à se construire jour après jour sur le plateau, à se tourner au fur et à mesure. Il n’a rien voir avec "La Dolce Vita". Il sera complètement neuf ou terriblement vieux; comment le raconter? Ce serait comme si une nuit un type, pris de mélancolie se mettait à raconter brusquement ses angoisses, ses drames, ses déceptions, les événements de sa vie. On pourrait légitimement lui demander: mais pourquoi me contez-vous cela?"
Cette question, d’ailleurs, tout le monde se la posera. Et notamment de savoir si "Huit et demi" est une autobiographie.
Fellini le souligne encore à la sortie, répétant sur tous les tons, que "Huit et demi" est un film fantaisiste.
"Il y a une atmosphère de rêve, c’est un film mélancolique, presque funèbre mais qui est aussi vraiment comique. C’est parmi tous mes ouvrages, le moins lié à des souvenirs personnels. J’ai mis là-dedans un peu de tout: des choses vécues, des choses entendues et aussi des choses imaginaires. J’ai voulu raconter une fable où il n’y a rien à comprendre au-delà de ce que l’on voit."
Federico Fellini, réalisateur
Chapitre 03
Federico Fellini
Federico Fellini naît à Rimini (Italie) en 1920. Il est issu d’une famille bourgeoise. Il vit une jeunesse facile, marquée par la présence du clergé qu’il se fera un plaisir, tout au long de sa carrière, d’égratigner. Rimini lui inspire des songes et des cauchemars. Bon élève, même s’il dit le contraire, il montre un talent certain pour le dessin, il caricature tous ses profs, ses camarades, les touristes de la ville située dans la région d'Emilie-Romagne.
C’est le gérant du cinéma le Fulgor, situé à Rimini, qui remarque son talent et lui demande un jour de caricaturer les acteurs des films qu’il projette. Ce sont ses premiers vrais contacts avec le cinéma. Federico Fellini dessine énormément. C’est un caricaturiste né. Des caricatures sur papier, il en fera toute sa vie. Mais, il fera aussi des caricatures filmiques des gens.
Fellini fait très tôt le choix de l’imaginaire, de la farce. La vraie vie, et la mort qui l’accompagne forcément, n’entrent qu’au compte-gouttes dans son œuvre ou d’une façon fantasmée. Il ne fait pas de la satire, parce que dans la satire, il y a une idée de dénonciation qu’il n’y a pas dans la caricature. L’idée de satire lui est étrangère.
Federico est comme un adolescent tout à fait normal, qui ne sait pas trop ce qu’il veut faire. Il hésite à devenir acteur, grand reporter, directeur de cirque, gigolo, peintre ou écrivain. A Florence d’abord, à Rome ensuite, il exerce ses talents de dessinateur dans des journaux satiriques. Il publie des centaines d’articles et de caricatures, il écrit des gags pour des acteurs comiques et des pièces radiophoniques. C’est d’ailleurs pendant l’enregistrement d’une émission qu’il fera la rencontre de sa future femme, Giulietta Masina, qu’il épousera en 1943. Il a vingt-trois ans. Elle aussi.
A la fin de la guerre, il ouvre une boutique, The Funny Face Shop, où les GI américains et les soldats italiens viennent se faire tirer le portrait par Fellini.
Et c'est là, dans cette boutique, qu’un jour vient frapper le réalisateur italien Roberto Rossellini. Le cinéaste demande à Fellini de participer à l’écriture du scénario de "Rome, ville ouverte", qui sera le premier film d’un nouveau courant, le néo-réalisme. Il participera ensuite à "Païsa", dans lequel, il est le scénariste, dialoguiste et assistant réalisateur.
Et c’est ainsi qu’il entre vraiment dans le milieu du cinéma où de hasards en opportunités, il finit par se retrouver derrière la caméra pour réaliser son premier long-métrage, "Le Cheik Blanc".
Tout s’enchaîne. Il crée un véritable univers cinématographique, hanté par ses obsessions, le cirque, la caricature, le monde du music-hall, du septième art, et par les femmes. "La Strada", "Il Bidone", "Les Nuits de Cabiria". Et puis viendra "La Dolce Vita".
Le scandale de "La Dolce Vita"
Quand "La Dolce Vita" sort en 1960, le film fait un scandale absolu. Même plus qu’un scandale: un tsunami, un raz-de-marée. Chez les ecclésiastiques ultra-catholiques d’Italie et d’Espagne, le film est jugé hérétique.
Mais il n’empêche, le film est là. Avec son bagage de scènes choquantes pour l’époque. Avec son bagage de monstres mondains obsédés par la futilité de leur vie. Avec son bagage de sexualité exacerbée. "La Dolce Vita", un film de légende qui n’était qu’une caricature!
On peut comprendre dès lors le coup de mou qui suivra et le film plus personnel que sera "Huit et demi". Fellini est désormais un homme entièrement dédié à son œuvre cinématographique.
Chapitre 04
ACTEURS ET TOURNAGE
Marcello Mastroianni, Claudia Cardinale, Sandra Milo, Anouk Aimée, entre autres, font partie des 30 personnages qui entrent dans la ronde autour du maître fellinien, pour incarner cette fable à l’italienne, bouffonne et bienveillante, quoique parfois déconcertante.
Entre Mastroianni et Fellini, il y a une complicité indéboulonnable. Il faut dire que Mastroianni sait tout faire. C’est un acteur venu du théâtre. Qui s’amuse à tourner. Et ça se sent.
De lui, Fellini dit ceci: "Envers mes acteurs, j'éprouve le même sentiment de tendresse et d’amour que le marionnettiste éprouve pour ses pantins. Le cinéma possède le premier plan, qui est une radiographie impitoyable de ce qu'on est intérieurement. Le miracle consiste à faire disparaître l'authenticité dans la fiction. Mastroianni a montré la disponibilité la plus humble et la plus totale: il en est résulte une interprétation exceptionnelle."
Le tournage commence à l’été 1962. Il se fait dans le plus grand secret. Fellini refuse toute déclaration et éconduit gentiment les journalistes.
On le soupçonne d’exciter l’imagination par le suspense. Il n'en est rien. En fait, Fellini s’embarque dans l’aventure "Huit et demi" sans savoir vraiment où il va, et au jour le jour, ce qu'il va tourner. Le scénario très vague lui permet toutes les improvisations, il accueille toutes les idées de dernière minute.
On tourne cette fois à Cinecittà, un complexe de studios cinématographiques situé à Rome, décors obligent. Le travail commence très tôt le matin. Arrivée au studio à 5h, début du tournage à 8h. L’ambiance est toujours très détendue. Le réalisateur fait et refait les gestes que Mastroianni devra refaire. Il s’occupe de tout. Il met la main à la pâte. Le maquillage, le clap, le cadrage, les accessoires. Il est le seul à connaître la forme du bonnet d’âne qu’il a lui-même porté chez les frères ou les grimaces qu’il faisait enfant.
"Je voulais faire un film honnête, sans mensonge qui aurait pu être utile à tout le monde pour enterrer ce qu’il y a de pourri en chacun de nous. Mais en fin de compte, je suis moi-même incapable d’enterrer quoi que ce soit. Je voudrais tout dire et je n’ai rien à dire."
Federico Fellini, réalisateur
Sur le plateau, Fellini est Fellini. A savoir, un gueulard bon vivant. Sur les tournages, il dessine toujours des femmes nues. Il blague sur tout. Il a un grand sens de l’humour, une manière bien à lui de retourner les situations toujours à son avantage.
Mais, c’est un homme bon, généreux, qui arrive à convaincre tout le monde, du simple machiniste à la star, qu’ils participent à une œuvre grandiose. Quand le réalisateur tourne, ses manières rappellent le numéro d’un jongleur de grande classe.
Il n’arrête pas de bouger, il ne se tait pas, donne des ordres sans arrêt, commente avec finesse, suggère, montre à chacun son jeu, improvise des répliques, tout cela avec une veine comique si naturelle et si constante qu’il fait rire ses assistants.
Avec générosité aussi, il enflamme les figurants, les acteurs, les ouvriers. Il donne des diminutifs et autres encouragements.
"Quand le tournage s’est achevé, tout le monde était malheureux"
Marcello Mastroianni, acteur
>> A voir: Les trois premières minutes du film
Chapitre 05
SORTIE DU FILM
L'affiche du film "Huit et demi" de Federico Fellini. [DR]
Le film sort en 1963. Il est salué à Moscou où on lui attribue le Grand Prix pour "avoir reflété la lutte intérieure de l’artiste à la recherche de la vérité" et reçoit l’Oscar à Hollywood du Meilleur film étranger.
"Le public américain a mieux compris "Huit et demi" que le public italien", dira Fellini, peut-être parce qu’il est plus habitué à tout interpréter sous l’angle de la psychanalyse, même si c’est de façon approximative.
Présenté en France, à Cannes, tout comme à Venise, le film de Fellini essuie les critiques. On l’adule ou on le déteste. On le traite de simpliste, d’œuvre freudienne, de surréalisme démodé. D’autres, comme Henry Chapier, journaliste critique de cinéma, en juin 1963, encensent le film:
"Un film passionnant, qui prouve que le cinéma est en mesure d'aborder des problèmes aussi abstraits que celui de la création artistique, aussi mystérieux et cachés que celui de l'inspiration et du talent, aussi fuyants que celui de l'angoisse et de la quête du bonheur."
Mais surtout les critiques s’interrogent. Fellini a mis tellement de lui-même dans "Huit et demi", pourra-t-il encore tourner? Fellini continuera de tourner. Les films se succédant aux films. Et le réalisateur entrera dans la légende du cinéma.
>> A écouter: L'émission "Travelling" consacrée au film
Crédits
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Une proposition de
Catherine Fattebert pour "Travelling" sur RTS - La 1ère.
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Réalisation web
Andréanne Quartier-la-Tente
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RTSCulture
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Février 2018