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À quelques pas déjà de la vitrine consacrée aux œuvres de la Grèce orientale, le regard est attiré par une coupe présentée sur son revers et décorée de figures en silhouettes. La composition fait apparaître distinctement deux scènes peintes de part et d’autre des anses. Dans son ensemble, la représentation offre un contraste entre la distribution aérienne des éléments narratifs et la compacité de leurs formes noires. Le dessin est fruste mais néanmoins efficace, puisque l’on reconnaît un passage célèbre de l’Odyssée, celui dans lequel Ulysse passe au large de l’île des Sirènes à bord de son navire. Il faut rappeler qu’il se fit attacher au mât pour résister à leur chant ensorceleur tandis que ses compagnons avaient bouché leurs oreilles avec de la cire pour ne pas succomber. De dépit, les Sirènes se précipitèrent alors dans la mer où elles se transformèrent en rochers.
Cet épisode à l’esprit, le regard poursuit sa découverte de la coupe. Ici, les trois Sirènes ne sont pas occupées à chanter, mais à faire de la musique. Perchées sur des rochers, l’une joue de l’aulos, une autre de la lyre, tandis que la troisième déploie ses ailes. À l’opposé de la coupe et leur faisant face, un navire évolue avec quatre hommes à son bord. À terre, un personnage tenant deux torches allumées semble se diriger vers le bateau qui s’éloigne. Si la mise en regard des deux scènes désigne l’embarcation comme celle d’Ulysse, la présence de l’homme aux torches, en revanche, interroge. S’agit-il d’une allusion supplémentaire au monde chtonien dans une scène déjà empreinte du symbolisme funéraire des sirènes?
Mentionnées pour la première fois dans l’Odyssée, les Sirènes maléfiques dirigent les êtres au royaume d’Hadès: «Tu arriveras d’abord chez les Sirènes qui charment tous les hommes qui arrivent chez elles. Or, quiconque a l’imprudence d’approcher les Sirènes et d’écouter leur voix, ne voit plus jamais, à son retour au foyer, sa femme et ses petits enfants se tenir près de lui et l’accueillir avec un cœur heureux. Mais alors les Sirènes le charment par leur chant mélodieux. Elles sont assises en un pré, et l’on voit autour d’elles un grand amas d’ossements humains, de corps décomposés dont la peau se dessèche.»
Transposés par les artistes, les récits épiques ou mythologiques déjà modifiés par la tradition orale, sont transformés, embellis ou dépouillés. L’ensemble de ces représentations donne une réception éclatée du récit mais en contrepartie, montre comment l’artiste se l’est approprié, parfois même à qui il le destinait. La symbolique chtonienne de cette coupe la désigne vraisemblablement comme une offrande funéraire, ce qui place sa découverte dans une tombe. Là, dans sa singularité, elle aura peut-être côtoyé un type d’offrandes qui fleurit à l’époque hellénistique, celui de la Sirène en terre cuite, éplorée, une main portée sur la poitrine. Ainsi, la création hybride séduisant les êtres pour les pousser vers la mort finit-elle par se confondre avec l’accompagnatrice de l’âme dans l’au-delà.