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Le demi-sourire de Jacques Offenbach, avec lequel il nous regarde depuis 150 ans du haut de chaque portrait, de chaque photo, raconte mieux que les mots l’histoire d’un homme qui, pour faire son chemin, a trouvé dans l’ironie son arme la plus effilée. Dans ce visage maigre, ces rares cheveux toujours en désordre et ce regard intelligent, on peut imaginer le jeune violoncelliste juif qui arriva à Paris à l’âge de 14 ans, venant de Cologne sans un sou en poche, et qui tout de suite étonna par sa virtuosité de feu. L’attrait du théâtre devait être irrésistible, et la vite théâtrale dans le Paris de Louis-Philippe était riche de nouveautés, réclamées sans cesse par une bourgeoisie toujours plus nombreuse, aisée, exigeante.
Offenbach est premier violoncelliste de l’Ambigu-Comique, puis à l’Opéra Comique; en 1847, il est directeur de la Comédie Française, et finalement, en 1855, à 37 ans, il fonde son théâtre personnel sur les Champs-Elysées, Les Bouffes Parisiens. Entre temps, on a vécu une petite révolution (1848), un essai de république (la deuxième), et en 1851, Paris se retrouve capitale d’un empire (le second, celui de Napoléon III). La grasse bourgeoisie reprend ses affaires et s’enrichit, Paris se transforme, devient la cité monumentale que nous connaissons, éventre les vieilles maisons et s’entoure des grands Boulevards. Dans ce chantier survolté, où l’on ne se reposait jamais, Offenbach aida son public à oublier quelle fatigue c’était d’accumuler de l’argent et de cultiver les relations intéressantes.
Les Parisiens aiment ironiser sur eux-mêmes et Offenbach leur offre un miroir déformant dans lequel rien de ce qui se passe dans la capitale n’est pris au sérieux. Son théâtre est peuplé d’hypocrites bien-pensants, corrompus, de femmes à la recherche d’un protecteur fortuné, d’hommes coureurs de jupons invétérés, de policiers qui arrivent régulièrement trop tard. Les œuvres sortent de sa boutique à un rythme endiablé, ce sont les années des grands chefs-d’œuvre : Orphée aux enfers (1858), La belle Hélène (1864), La vie parisienne (1866), La grande-duchesse de Gérolstein (1867), La Périchole (1868), Les brigands (1869).
Le demi-sourire d’Offenbach est semblable à celui du vieux Rossini, que le jeune juif admirait tant. En ces mêmes années, Rossini se retirait à Passy (il mourut en 1868) ; mais l’expression ironique de l’italien est celle de l’ancien qui regarde de haut tous ceux qui s’agitent, son humour des dernières années est un jeu intellectuel, isolé, un peu mélancolique. Offenbach est peut-être son héritier, mais un héritier ancré dans l’actualité du moment, extrêmement attentif à prendre le pouls d’une société qui change rapidement, et à en déceler les déformations et les bizarreries. Ses dieux mythologiques restent inoubliables, tellement humains dans leurs faiblesses, le couple Orphée-Eurydice, fatigués l’un de l’autre, mais contraints de rester ensemble par l' »opinion publique », son Hélène, belle mais complètement évaporée, le grand-prêtre Calchas, trop occupé à tricher au jeu avec les rois grecs pour s’occuper de choses sérieuses. Le tout semé d’un tourbillon de citations, de clins d’œil, de mélange de langages (bouffe, sérieux, technique ou sentimental), réclamant continuellement la complicité du spectateur. Offenbach est étroitement lié à lui, et cela est dû dans une mesure non négligeable à sa capacité de s’entourer de librettistes (Meilhac, Halévy, Cormon, Cremieux…) et d’interprètes (Lise Tautin, Léonce, Désiré, Hortense Schneider, Zoulma Bouffar…) que l’on attend lors de chaque création, sur lesquels on cancane, et qui sont perçus comme les fils un peu cinglés d’une grande famille.
La malheureuse guerre franco-prussienne signa en 1870 la fin du Second Empire, le siège de Paris, la tragédie de la Commune, lorsque les deux ennemis s’allièrent contre les Parisiens en révolte ; ce fut un moment difficile pour Jacques Offenbach. Il était juif et allemand, il s’en fallut de peu que ses ennemis le signalent comme complice de l’adversaire et d’une classe dirigeante qui avait mené la France au désastre. Offenbach choisit de changer d’air : il emporte son théâtre à Milan, en Espagne, à Vienne, la capitale d’un autre empire qui ne va pas trop bien et l’accueillera toujours à bras ouverts. Si son Paris n’est plus à l’heure de l’humour bouffon, Offenbach se réinvente au nouveau Théâtre de la Gaîté, avec l’opéra-bouffe-féerie, plus absurde et fantastique (même si la satire politique est encore vive dans le Roi Carotte de 1872), y compris avec des scènes aux effets stupéfiants, et une touche de sentimentalisme par-dessus. Voici alors Fantasio (1879), Le voyage dans la lune (1875), Le docteur Ox (1877), La fille du tambour-major (1879), et Les Contes d’Hoffmann. Cet ouvrage n’a jamais été achevé, et c’est ce qui fascine peut-être le plus car les interprétations les plus diverses restent ouvertes. Paris se remet rapidement au rythme d’Offenbach. Le juif allemand laissera en héritage à la musique française et européenne cette ironie mordante et complaisante qui continuera son parcours jusqu’à nos jours.
Plusieurs fois tombé, plusieurs fois relevé (la dernière fois grâce à une tournée triomphale aux Etats-Unis en 1876), c’est juste après le désastre de la guerre et de la Commune que Jacques apporte au monde une image de Paris qui n’existait peut-être déjà plus ; mais cette image resta celle de la Ville Lumière dont nous avons tous rêvé, que nous avons cherchée et cherchons encore, et que Paris aime encore s’imaginer être : la ville de la liberté d’opinion, des milles opportunités, de la volonté de vivre, de la recherche du bonheur perdu.