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ANNÉE 1795.
On a vu que, malgré les efforts de la Convention nationale et ceux de ses représentants qui déployaient dans les ports et à bord même des bâtiments l'activité la plus grande, le résultat obtenu dans les essais de réorganisation du personnel et surtout de l'état-major de la flotte pouvaient être considérés comme nuls. Certes, il y aurait injustice à attribuer tous les désastres maritimes de l'année 1794 aux officiers auxquels on avait confié le commandement des bâtiments et principalement le commandement des vaisseaux de la République ; on ne saurait cependant méconnaître que des fautes furent commises, fautes auxquelles quelques-uns de ces désastres peuvent être attribués. Aussi reconnut-on bientôt que le dernier mot n'était pas dit en matière d'organisation ; qu'une réforme était nécessaire, non telle qu'on l'avait entendue jusqu'alors, mais une réforme faite avec mesure et discernement. Consulté à ce sujet, le vice-amiral Villaret écrivit, le 27 mars 1795, la lettre suivante que je transcris textuellement :
Au citoyen Dalbarade, commissaire de la marine et des colonies.
« Citoyen commissaire,
« C'est bien à juste titre que tu te récries sur l'incapa« cité des commandants de convoi ; tu aurais pu étendre « tes plaintes beaucoup plus loin. Quant à moi, je tranche « le mot; ignorance, intrigues, prétentions, apathie pour « le service, basses jalousie, ambition de grade, non pour « avoir occasion de se distinguer, mais bien parce que « l'emploi donne plus d'argent, voilà malheureusement le « tableau trop fidèle des dix-neuf vingtièmes des officiers.
« Tu n'ignores pas sans doute que les meilleurs marins des « différentes places de commerce se tinrent retirés derrière « le rideau dans le commencement de la révolution et qu'il « s'en présenta au contraire une foule qui, ne pouvant « s'employer au commerce, parce qu'ils n'avaient d'autre « talent que le verbiage du patriotisme, à la faveur du« quel ils avaient séduit les sociétés populaires dont ils « étaient membres, obtinrent les premiers emplois. Les « capitaines expérimentés, que je suis bien loin d'excuser « parce qu'ils sont véritablement coupables d'égoïsme, s'ils « ne le sont d'incivisme, ces hommes, dis-je, qui auraient « pu servir efficacement la République par leurs talents « et leurs connaissances, se sont constamment refusés de« puis à prendre la mer et, par un amour-propre inexcu« sable, préfèrent encore aujourd'hui le service de la garde « nationale à celui de la mer où, disent-ils, ils seraient « obligés de servir sous des capitaines auxquels ils ont « souvent refusé le commandement d'un quart. « Voilà la vraie cause du petit nombre d'hommes instruits « qu'a fournis la marine du commerce; voilà par consé« quent la cause des fréquents accidents qu'éprouve la « marine de la République qu'il est véritablement temps « d'épurer. Puisque la justice et par conséquent les talents « sont à l'ordre du jour, et que la France entière est au« jourd'hui bien convaincue que le patriotisme, qui est bien « une des vertus les plus essentielles des agents du gouver« nement, n'est cependant pas la seule, comme on le prétenv dait autrefois, qu'on doive exiger dans les commandants « de nos armées et de nos flottes, tu es sans doute en droit « d'exiger de moi, d'après cet exposé, des notes qui puis« sent te mettre à même de créer un corps de marine qui « puisse seconder les hautes vues qu'a la Convention sur « cette partie des forces de la République. Mais, mes apos« tilles et les retraites que je solliciterais ne pourraient« elles pas être taxées d'arbitraire, puisque je ne pourrais « alléguer que mon opinion, le défaut d'éducation et le peu « de moral de la plupart de ces commandants qui ne le sont « qu'en dépit de la nature, qui paraît leur avoir refusé « l'énergie, l'activité et les connaissances indispensables à « l'homme destiné à commander à ses semblables (1).
« Signé VILLARET. »
Quelques mois plus tard, après le combat de Groix, cet officier général écrivait au ministre de la marine : « L'in« subordination de plusieurs capitaines, l'ignorance ex« trême de quelques autres rendirent nulles toutes mes « mesures, et mon cœur fut navré des malheurs que je pré« sageai dès ce moment. »
Presque à la même époque, le représentant Letourneur (de la Manche), qui venait d'assister au combat du cap Nolis dans la Méditerranée, faisait entendre les mêmes plaintes. « Les équipages, écrivait-il, se sont conduits avec « une intrépidité peu commune, et je suis convaincu que « ce revers dont ils ont été à portée d'apprécier eux-mêmes « les causes, ne fera qu'ajouter à leur énergie. Il y a beau« coup de bonne volonté parmi les officiers; mais je ne « puis vous dissimuler qu'elle n'est soutenue ni par l'ex« périence ni par une capacité suffisante, au moins chez « la plupart (2). »
La lettre suivante du vice-amiral Villaret achèvera de peindre la situation : « On s'est adressé aux sociétés popu« laires pour qu'elles désignent les hommes qui réunissent « les connaissances de la marine au patriotisme. Les socié« tés populaires ont cru qu'il suffisait à un homme d'avoir « beaucoup navigué pour être marin, si d'ailleurs il était « patriote. Elles n'ont pas réfléchi que le patriotisme seul « ne conduit pas les vaisseaux. On a donc donné des « grades à des hommes qui n'ont dans la marine d'autre
(1) Archives du ministère de la marine. (2) Archives du ministère de la marine.
« mérite que celui d'avoir été beaucoup à la mer, sans « songer que tel homme est souvent dans un navire comme « un ballot. Aussi la routine de ces hommes s'est-elle « trouvée déconcertée au premier événement imprévu. Ce « n'est pas toujours, il faut bien le dire, le plus instruit et « le plus patriote en même temps qui a obtenu les suffrages « dans les sociétés, mais souvent le plus intrigant et le « plus faux; celui qui, avec de l'effronterie et un peu de « babil, a su en imposer à la majorité. On est tombé dans « un autre inconvénient. Sur une apparence d'activité que « produit l'effervescence de l'âge, on a donné des grades « à des jeunes gens sans connaissances, sans talents, sans « expérience et sans examen. Il a semblé, sans doute, que « les pilotes de l'ancienne marine étaient faits pour aspirer « à tous les grades; aussi sont-ils tous placés. Eh bien ! « le mérite de la très-grande majorité d'entre eux se borne « à estimer la route, à faire le point et à pointer la carte « d'une manière routinière. Beaucoup n'ont jamais été à « portée de mettre à exécution la partie brillante du ma« rin, la manœuvre, qui déjoue les dispositions de l'en« nemi et donne l'avantage à forces égales. Qu'ont de « commun avec l'art du marin, les canonniers, les voiliers, « les calfats, les charpentiers et on pourrait dire les maîtres « d'équipage dont la majeure partie savent à peine lire et « écrire, quelques-uns pas du tout l Il y en a cependant « qui ont obtenu des grades d'officiers et même de ca« pitaines (1). » Ces lettres viennent surabondamment corroborer ce que j'ai dit plus haut (2). Le Directoire ne tarda pas à partager l'opinion du viceamiral Villaret et à voir que la cause première de la défaite
(1) Dépôt des cartes et plans de la marine.
(2) Il faut cependant se tenir en garde contre les appréciations du citoyen Letourneur. Les rapports du contre-amiral Martin constatent qu'il exaltait sans cesse le dévouement et la discipline des équipages, quoique témoin de leur insouciance et de leur indiscipline.
des escadres de la République tenait à l'organisation de la marine. Jusqu'à ce jour, tous les postes avaient été occupés par des hommes choisis par les sociétés populaires ; la désorganisation était à son comble dans les arsenaux. La tâche n'était pas facile ; il fallait faire le sacrifice de toute considération personnelle, anéantir d'anciennes prétentions et trouver des hommes de génie, de probité et d'expérience. Il n'était guère possible d'arriver du premier coup au meilleur choix; il fallait se réserver la faculté de prendre de bons officiers alors absents des ports et éloignés depuis longtemps de la surveillance de chefs capables de les juger. Au commencement de l'an IV, la Convention mationale décréta plusieurs lois relatives à la marine, et le 3 brumaire (25 octobre 1795), le Directoire lança le décret d'organisation suivant : Art. 1. Il y aura dans la marine militaire deux classes d'aspirants. Art. 2. Seront admis dans la seconde classe, les jeunes gens âgés de douze ans au moins et de dix-huit ans au plus qui, ayant six mois de navigation, auront satisfait à un examen sur l'arithmétique. Art. 3. Seront admis à la première classe, les jeunes gens âgés de quinze à vingt et un ans qui, ayant vingtquatre mois de navigation, dont six sur les bâtiments de la République, auront répondu d'une manière satisfaisante à un examen sur la géométrie, la théorie du pilotage, les éléments de tactique et la manœuvre des gréments. Art. 4. Le nombre des aspirants entretenus sera constamment de deux cents, Art. 5. Les grades des officiers de la marine sont : enseigne de vaisseau ; lieutenant de vaisseau ; capitaine de frégate; capitaine de vaisseau; chef de division ; contreamiral et vice-amiral. Art. 6. Le grade d'enseigne de vaisseau sera conféré aux navigateurs de l'âge de dix-huit à vingt-huit ans qui, ayant quarante-huit mois effectifs de navigation , répon