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En 1972, le Club de Rome publiait un rapport hautement médiatisé intitulé "Les limites de la croissance". Alors étudiant en dernière année de ma formation en génie chimique, m'entraînant au quotidien aux calculs de bilans de masse et d'énergie (on n'avait pas encore inventé le terme d'"écobilan"), intéressé par la modélisation et écrivant mes premiers programmes informatiques en langage FORTRAN IV pour l'énorme ordinateur central de l'EPFL, le sujet m'interpellait tout naturellement: en plus des conclusions, j'étais curieux de connaître la démarche et j'avais lu le rapport dans son intégralité. L'étude s'appuyait sur le modèle "World3" développé par les chercheurs de MIT, qui modélisait l'interaction de cinq facteurs moteurs du système mondial (population, pollution, ressources alimentaires, ressources naturelles et production industrielle), avec l'hypothèse d'une croissance exponentielle supposée constante.
Le rapport examinait notamment le taux d'utilisation (et d'épuisement) de 19 substances et concluait que 12 d'entre elles seraient totalement épuisées avant 2012: aluminium; argent; cuivre; étain, gaz naturel; mercure; molybdène; or; pétrole; plomb; tungstène; zinc: or aujourd'hui, cette conclusion s'avère totalement erronée. Quelques exemples:
- En se basant sur les réserves connues en 1970, le mercure devait être épuisé en 1983. Or sa substitution dans les applications dentaires et les thermomètres a eu pour effet une forte baisse de sa consommation et une chute spectaculaire du cours de la matière.
- L'or était censé disparaître peut-être déjà en 1979 - mais très certainement au plus tard en 1999 - sur la base des quelques 10'000 tonnes de réserves connues en 1970. Depuis, 81'000 tonnes ont été extraites et les réserves sont aujourd'hui estimées à 51'000 tonnes.
- En 1970, on estimait les réserves de cuivre à 280 millions de tonnes. Depuis, on a produit 400 millions de tonnes et les réserves sont aujourd'hui estimées à 500 millions de tonnes.
- Malgré une consommation d'aluminium 16 fois plus importante qu'en 1950 et le fait que, dans le monde, on ait depuis consommé quatre fois les réserves connues en 1950, les réserves sont aujourd'hui suffisantes pour 177 ans.
- Quant au pétrole et au gaz naturel, les réserves sont actuellement supérieures à ce qu'elles étaient en 1970, malgré une consommation considérablement plus importante.
Des constats comparables peuvent être faits pour les autres matières. L'hypothèse de base des "Limites de la croissance" paraissait intuitive, voire même évidente: si de plus en plus de personnes consomment de plus en plus de matières, on se heurtera inévitablement aux limites physiques de la planète. Alors d'où vient l'erreur, comment les auteurs du rapport ont-ils pu se tromper à un tel point? Simplement, en ne considérant que cinq facteurs moteurs du système mondial, ils ont occulté celui qui est sans doute le plus important, l'ingéniosité humaine et notre capacité à découvrir et innover. Les chantres de la "décroissance" refont aujourd'hui la même erreur, car les facteurs limitant la croissance se déplacent, évoluent avec le temps et reculent, grâce notamment à la technologie. Pour sortir des centaines de millions d'êtres humains de la misère, le monde a surtout besoin de plus de croissance économique (sans laquelle il ne peut y avoir plus de dépenses en recherche appliquée et plus d'investissements dans les techniques de pointe), et en aucun cas d'une croissance négative.