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Il y a quelques années, c'était encore une manière assez vilaine, un peu nonchalante, de mettre fin à un échange. On balançait un(e) amorti comme on se débarrasse d'un gêneur. C'était inconvenant. C'était petit; balle molle qui, comme un lâche, rampe sans bruit. C'était une forme de «capitulation inavouable», disait John McEnroe.
Mais comme la chemise hawaïenne, l’amorti est revenu à la mode, avec le même effet rétro et fleur bleue. N'ayons pas peur d'aimer: il y a tout à la fois dans ce coup l'élévation surannée d'un geste galant et la désinvolture scandaleuse d'un forban.
Ils le font tous, et pas des moindres. Rafael Nadal, présenté à ses débuts comme le fils de Popeye, Nadal qui se ramenait avec les biceps à l'air pour jouer les gros bras et des boîtes d'épinard pour l'apport en fer (ce qu'on appelle un bras de fer), est devenu le prince de l'amorti. Et même le roi, mardi soir contre Djokovic, où il a caressé des balles courtes qu'il aurait pu aisément gifler, avec la brutalité jubilatoire de ses 18 ans. Mais non. «J'aime l'amorti», a-t-il déclaré.
Carlos Alcaraz, la nouvelle terreur des bacs à sable: des amortis à tour de bras. Alexander Zverev, réputé pour avoir la main lourde: converti à l'amorti, lui aussi. Mardi, l'Allemand a même confessé une certaine fierté à maîtriser ce geste, mais surtout une admiration sincère pour celui d'Alcaraz:
Ne nous trompons pas: si l'amorti est revenu à la mode, ce n’est ni par romantisme ni par coquetterie, encore moins dans un souci d'apaisement. L'amorti est félon: il consiste à créer de l'imprévu, donc un climat d'insécurité sur le court. Si l'adversaire reste trop loin de sa ligne, il ne peut contrer des balles courtes qu'en répétant des démarrages brusques et désespérés. S'il est trop près, il diminue son temps de réaction dans le jeu long. Donc il ne sait plus sur quel pied danser. Il est fragilisé en permanence dans ses appuis au sol. Multiplié par 20 ou 30, l’amorti use les jambes, les genoux (et les nerfs), quelle que soit son efficacité immédiate.
Ce coup était tombé en désuétude pour aller à l’encontre de la doxa utilitaire du tennis moderne, fondée sur la force et la standardisation du travail de sape en fond de court. Ses adeptes étaient des esprits torturés, mus par des intentions suspectes. L'amorti de Fabio Fognini était dédaigneux. Celui de Gaston Gaudio désabusé.
A son origine, déjà, le geste était considéré comme un coup bas. On lui reconnaissait peut-être une certaine tenue, par la délicatesse et la cambrure, mais il était honni des élites, comme le relève un livre coécrit par l’ancien Mousquetaire Henri Cochet et cité par Slate: «L’amorti fut longtemps considéré comme un coup peu élégant, même déloyal, indigne d’un gentleman, tenu de manifester sa valeur par de grands drives et de puissants services».
L’amorti est aujourd'hui un moyen d'affirmer sa virilité. Ce n'est plus un coup de mou. Ce n'est plus une débandade. Il n'y a plus de honte. «Je n'aurais pas osé au début des années 2000, quand celui qui tapait le plus fort avait raison», nous avoue - néanmoins anonymement - un ancien membre du top 10. Pour une fois, le progrès va dans le sens de la lenteur: message d'espoir aux tenants de la décroissance.
L'amorti, certes, n'est pas une réponse à tous les outrages mais au moins sonne-t-il le glas d’une certaine working class tennistique, élevée dans des préceptes plutôt anglo-saxons de fiabilité et d'efficience, sortis des usines à champions où, pour construire une carrière solide, on apprend à taper fort et sans relâche. Cette communauté partage les mêmes outils techniques, les mêmes éléments de langage («play point by point», «stay focus»); et voilà que l’amorti s’érige en dernier recours d’une noblesse de court, voici l’intrusion de la facétie dans la stratégie, un peu d’astuce et d’espièglerie. Le retour de la caresse dans un monde de brutes épaisses.
Roland-Garros, forcément, adore. Le public français, initié au tennis à travers le prisme de l'élégance et du panache, s'émeut comme au premier jour et les «Oooooh» ruissellent sur les marches du Central comme un flot de louanges. Alors l'audace gagne les rangs, de Zverev à Gaston, en passant par un vieux baroudeur comme Cilic. Seuls les petits bras n’essaient même pas. Ou peut-être qu’ils n’osent pas. Ou sans doute qu’ils n’en ont pas les moyens - tout dans les muscles, rien dans les mains.
Car c'est d’une main de Maître, celle de Roger Federer, que l'amorti a opéré un retour en grâce. D’une folle idiotie, le Suisse en a fait une alternative, puis un contre-pouvoir, et désormais, une mode. Il lui a redonné son extravagance d’antan, une espèce de détachement, de langueur aristocratique, un côté punk de Neuilly. Il nous l’expliquait en 2012:
Ce n'est pas un coup que l'on réussit en étant grossier. L’amorti se fait à la dérobée, en une caresse subtile. Il enrobe la balle et l'effleure à peine, petit frisson d'extase pour charmeur de base. Un jour que nous en parlions sur un ton très libre, Henri Leconte nous a expliqué fièrement que selon sa riche expérience, «c'était comme caresser le sein d'une femme: il faut prendre la balle bien en dessous, tout doucement, sans la heurter». Du grand Leconte.
Mais une caresse n’en est plus une si elle est guidée par la peur, si la main commence à trembler et qu'elle devient lourde. Dans sa chronique à L’Equipe, Mats Wilander observait que «quand les points deviennent importants, l’amorti marche moins bien, parce que l’on devient un tout petit peu plus nerveux». Puis d'aborder la question sous l'angle géométrique: «L’amorti ne vise pas nécessairement à réussir un point gagnant mais à manœuvrer son adversaire, en proposant une occupation du court différente. En fait, un amorti change la forme du court».
Un ou une amorti, car la pratique est tellement dans l'air du temps que, selon le Larousse, le mot s’emploie indifféremment au masculin ou au féminin. Trop classe: l’amorti est gender fluid.
Correspondant de longue date pour plusieurs médias comme L'équipe, France football ou So foot, le journaliste Valentin Pauluzzi suit la Serie A depuis quinze ans, et le football italien depuis toujours. Il répond aux huit questions que tout le monde se pose avant la première journée du plus romantique des championnats européens.