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L'Allemagne a sifflé la fin de la récréation: les pays de l'UE ont finalement voté pour une prolongation de cinq ans du droit d'utilisation du glyphosate dans l'agriculture. Les activistes trépignent - dont ceux installés au sein du gouvernement français.
Retour sur une invraisemblable croisade, et ses possibles conséquences.
Préambule: poison et poison
Il y a presque cinq siècles, Sieben defensiones de Paracelse écrivait une maxime pleine de sagesse:
"Tout est poison et rien n'est sans poison; la dose seule fait que quelque chose n'est pas un poison."
Cette maxime est encore connue aujourd'hui de la plupart des gens dotés d'un peu de culture scientifique. Le poison est avant tout une question de dosage. L'arsenic, le cyanure, les venins des pires serpents sont parfaitement inoffensifs inoculés à suffisamment petites doses - et parfois employés dans ce but à des fins thérapeutiques. Revers de la médaille, les produits quotidiens les plus anodins peuvent devenir des poisons à haute dose, comme l'alcool, mais aussi le sel et même l'eau.
Chacun, selon son caractère, sera donc rasséréné que rien ne soit poison, ou au contraire terrifié que tout soit poison.
À ce stade, la seule attitude raisonnable est d'étudier les effets d'une substance, notamment sa dose létale. Pour cela, il existe différentes méthodes. Celle privilégiée par nombre de laboratoires consiste à effectuer des cultures de cellules, de les soumettre à des doses croissantes de la substance étudiée, et d'observer ce qui se passe - une gamme de conséquences s'étendant invariablement de l'innocuité à la fatalité. En bonus, on peut examiner la façon dont les cellules meurent, mutent et se transforment durant leur agonie. Des variantes du processus impliquent de tester sur des tissus, voire sur des animaux vivants, afin d'affiner l'examen des conséquences selon différents organes, les phases de croissance, voire le sexe des créatures étudiées.
À la question cruciale de savoir si le glyphosate est un poison, armé d'une sagesse scientifique très ancienne, nous pouvons donc répondre avec certitude: "oui - comme tout le reste". La vraie question est ailleurs.
Le glyphosate est-il dangereux?
Le glyphosate est d'autant plus un poison qu'il est employé exactement dans ce but. C'est un désherbant. Il tue les plantes. À très petites doses, le glyphosate est fatal au règne végétal - c'est un herbicide total foliaire systémique, pour reprendre le résumé de son effet. Diffusé sur des feuilles, il détruit la plante entière en empêchant la synthèse des acides aminés nécessaires à sa survie.
Quant à sa dangerosité sur l'être humain, contentons-nous de citer Wikipédia:
Le glyphosate est classé depuis le 20 mars 2015 comme « probablement cancérogène » par le Centre international de recherche sur le cancer. Le CIRC précise que c'est une estimation du danger mais que l'estimation du risque pour la population générale est du ressort des agences de sécurité sanitaire5. Depuis lors, un panel d'experts de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture et de l'Organisation mondiale de la santé estime en mai 2016 qu'il est improbable que le glyphosate soit cancérigène par voie alimentaire6. Des appréciations similaires ont été rendues par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA)7 ainsi que par les différentes agences nationales ayant été chargées récemment d'évaluer le risque sanitaire du glyphosate8,9,10,11,12,13,14,15,16.
Notons que d'après la propre nomenclature du CIRC, le glyphosate est moins dangereux que la charcuterie, et aussi dangereux que la viande rouge. La définition de "probablement cancérigène" de certains organismes de recherche est assez éloignée du sens courant accordé à ces mots.
Comme beaucoup d'autres substances chimiques, le glyphosate n'est pas dangereux dans le cadre d'une utilisation normale, c'est-à-dire, si vous n'en buvez pas un verre au petit déjeuner. Les agriculteurs doivent évidemment prendre des précautions lorsqu'ils l'emploient sur leurs champs, mais ce n'est pas différent des nombreux autres produits qu'un professionnel est amené à manipuler dans le cadre de son travail.
L'innocuité du glyphosate à travers une utilisation normale est corroborée par une étude récente et très bien réalisée dont les médias ont peu fait écho, à l'exception notable du Figaro. La journaliste a visiblement examiné le sujet sous toutes les coutures avant de publier son papier. Il en résulte un article remarquable et complet qui mérite d'être cité.
Selon une étude dénuée de liens d'intérêts, l'exposition à l'herbicide n'augmente pas le risque de cancer.
A l'heure où le débat fait rage à la Commission européenne sur la question du renouvellement ou non de l'autorisation du glyphosate, une étude publiée le 9 novembre dans le Journal of the National Cancer Institute affirme que cet herbicide n'augmente pas le risque de cancer chez les agriculteurs qui l'utilisent. Or en 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l'homme.
Cette étude serait-elle une machination montée de toutes pièces par la firme américaine Monsanto, à qui ce pesticide rapporte entre 4 et 5 milliards d'euros par an? (...) Un coup d'œil du côté des promoteurs de ce travail publié le 9 novembre indique que celui-ci a été entièrement financé par des institutions publiques de recherche américaines. Premier bon point. Les 12 auteurs de l'étude sont tous des universitaires ou des chercheurs d'organismes américains publics qui n'ont aucun conflit d'intérêts à déclarer. Autre point positif. Par ailleurs, l'étude est publiée dans le Journal of the National Cancer Institute, une revue sérieuse et reconnue par les scientifiques internationaux. En 2017, ce journal arrive ainsi à la 146e position - parmi 12'000 journaux scientifiques — sur l'échelle de la notoriété. Quant à la directrice de l'étude, Laura Beane Freeman, épidémiologiste à l'Institut américain du cancer, elle s'attache depuis 2004 à étudier le rôle des pesticides dans la survenue de cancers chez les agriculteurs. Elle n'en est donc pas à son coup d'essai.
Après toutes ces précautions préalables - nécessaires, sans être suffisantes, pour dénoyauter l'hystérie des écologistes anti-glyphosate - on peut passer à la partie scientifique proprement dite:
Mais en quoi consiste vraiment l'étude? Les chercheurs ont suivi pendant vingt ans plus de 54'000 agriculteurs travaillant en Caroline du Nord et dans l'Iowa. Parmi eux, 9'300 n'ont pas utilisé de glyphosate sur cette période. L'idée des chercheurs était simple: comparer le nombre de cancers survenus sur cette période dans le groupe ayant été exposé au glyphosate par rapport au groupe qui n'en a pas utilisé, appelé «groupe contrôle».
Mais avant cela, il leur fallait écarter tous les aléas de la vie susceptibles de provoquer un cancer, tels que le tabac, l'alcool, les facteurs génétiques, etc. Les scientifiques ont donc questionné l'ensemble des participants sur leurs habitudes de vie (alimentation, addictions, poids, exposition à cinq pesticides…) et sur la survenue de cancers chez des membres de leur famille. Une fois ces facteurs de risque pris en compte, les auteurs de l'étude ont classé les agriculteurs utilisant du glyphosate en quatre groupes de taille identique, de la fréquence d'exposition au produit la plus faible à la plus importante.
Au cours des vingt ans de suivi, 7'290 agriculteurs ont appris qu'ils avaient un cancer. Mais les chercheurs ont constaté que le nombre de cas de cancer était sensiblement le même au sein de tous les groupes, qu'ils aient été exposés fortement ou pas du tout au glyphosate! Des résultats qui confirment ceux obtenus en 2005 par la même équipe, après cinq ans de suivi des agriculteurs.
Mais cela ne suffisait pas à écarter toutes les possibilités. En bons scientifiques, les chercheurs ont donc remis en question leur point de vue et cherché d'autres angles d'attaque pour découvrir la vérité.
Face à ces résultats, les chercheurs se sont toutefois questionnés: et si c'était l'arbre qui cache la forêt? Et si au lieu de recenser les agriculteurs malades, tous types de cancer confondus, il fallait regarder les chiffres cancer par cancer? Pour s'assurer que ces données rassurantes ne masquaient pas l'existence d'un cancer meurtrier dû au glyphosate, les chercheurs ont donc entrepris de calculer le risque relatif associé à 22 types de cancer. Mais là encore, tout comme en 2005, ils n'ont rien trouvé. À l'exception d'un risque plus élevé de leucémie aiguë au sein du groupe utilisateur de glyphosate, mais qui, avertissent les chercheurs, «n'est pas statistiquement significatif». C'est-à-dire qu'il pourrait être le fruit du hasard.
«C'est un excellent travail scientifique, robuste et sérieux, affirme au Figaro le Dr Luc Multigner, épidémiologiste et directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ces résultats étaient très attendus car il s'agit d'un suivi à long terme d'un nombre très important d'agriculteurs.» Si avec une étude d'une telle ampleur on ne trouve pas de risque de cancer associé au glyphosate, «cela veut dire que le risque est très faible, assure le chercheur français. Il y a eu beaucoup d'émotions et de conclusions un peu hâtives sur les risques cancérigènes du glyphosate chez l'homme. Dans le débat actuel très chaud, cette étude apporte un nouvel élément scientifique solide.»
Dans le débat sur le glyphosate, qui se préoccupe encore de science?
Rage écologiste
La remarquable étude publiée dans le Journal of the National Cancer Institute n'est guère ébruitée, car elle ne va pas dans le sens de l'action souhaitée par les écologistes et leurs nombreux sympathisants dans les médias. Ils veulent interdire le glyphosate, point barre.
L'activisme écologiste repose en grande partie sur l'ignorance du grand public,
et la peur que cette ignorance permet de susciter.
Il n'y a pas besoin de creuser beaucoup pour découvrir les racines de l'hystérie des mouvements écologistes contre le glyphosate: la société Monsanto, productrice de Roundup, le célèbre herbicide. Véritable croquemitaine des Verts de toutes obédiences, Monsanto commercialise à la fois le glyphosate tant décrié et des semences OGM capables de lui résister. Là où la culture OGM est autorisée, les agriculteurs OGM n'ont qu'à planter des graines résistantes et envoyer ensuite de quoi tuer les mauvaises herbes - et sur cet aspect-là du moins, le succès de la récolte est garanti.
La lutte contre les OGM passe donc par la lutte contre le glyphosate, car dans l'esprit des écologistes, interdire le second portera un coup peut-être fatal à la rentabilité des premiers.
Le plan souffre malheureusement de nombreux points faibles. Pour commencer, le couple OGM résistant + désherbant peut s'effectuer avec d'autres substances herbicides, et il est probable que la multinationale ait travaillé sur quelques plans de secours depuis vingt ans. Ensuite, le glyphosate est utilisé dans bien d'autres domaines que la culture OGM ; ainsi, le premier utilisateur de glyphosate en France n'est nul autre que.. La SNCF, qui s'en sert pour désherber les milliers de kilomètres des lignes de chemin de fer. Enfin, si la plupart des écologistes ne font guère de différence entre le Roundup, le glyphosate et Monsanto, dans les faits, ce n'est plus vrai du tout. Le brevet de la molécule remonte à 1975 et celle-ci est tombée dans le domaine public depuis l'an 2000. De nombreuses autres sociétés commercialisent leurs variantes du mélange (le glyphosate pur n'adhère pas bien aux feuilles) depuis des années.
L'hystérie écologico-médiatique a atteint son apogée cet automne avec les discussions à l'échelle européenne pour le renouvellement de la licence d'utilisation de la molécule au sein de l'Union. Mais les lobbies écologistes ont rencontré un adversaire à leur mesure: les lobbies agricoles. Pas question pour eux de renoncer à employer un herbicide connu, facile d'accès et bon marché simplement pour faire plaisir à des activistes urbains et à leurs relais politiques...
Combat au sommet, et défaite de l'écologie politique
Le vote final du renouvellement de la licence du glyphosate a eu lieu ce 27 novembre.
Les neuf pays qui avaient déjà dit non au cours d'un premier vote le 9 novembre ont campé sur leur position, selon des sources européennes, le scrutin se déroulant à huis clos. (...) Cette fois, 18 pays ont soutenu la proposition de la Commission -- contre 14 au tour précédent --, permettant tout juste d'atteindre le seuil de plus de 65% de la population de l'UE nécessaire pour une majorité qualifiée.
Le principal syndicat d'agriculteurs européen, le Copa-Cogeca, aurait espéré encore plus, la législation européenne permettant d'autoriser une substance pour 15 ans - durée qui fut réclamée par plusieurs pays agricoles, un détail rarement rapporté par les médias.
La France, en fer de lance sur l'interdiction, a donc subit un camouflet. Aujourd'hui, elle annonce travailler sur l'hypothèse d'une interdiction franco-française du glyphosate dans les trois ans. Cela sera à n'en pas douter une expérience intéressante à suivre de l'étranger, et j'adresse par avance mes sincères condoléances à ce qui reste du secteur agricole français.
Il n'existe actuellement aucune alternative viable au glyphosate. La molécule est connue, employée depuis des décennies, bon marché et accessible. Tous les écologistes qui prétendent qu'on peut s'en passer en faveur "d'arrachage mécanique" ou de culture bio sont des charlatans. Ces méthodes sont simplement incompatibles avec la production agricole de masse nécessaire à l'alimentation de la population européenne.
Beaucoup d'écologistes seront désolés d'avoir échoué "si près du but" dans leur croisade contre le glyphosate. Je pense pour ma part que l'Europe vient d'éviter l'autodestruction, et de très peu.
Je peine à imaginer que des pays disposant d'une forte activité agricole comme en Europe de l'Est puissent accepter une décision de Bruxelles les amenant à sacrifier un pan entier de leur économie au nom d'un quelconque principe. À mon avis, l'interdiction du glyphosate à brève échéance aurait précipité l'effondrement de l'Union Européenne bien plus brutalement que ne le fera le Brexit. Mais tout ceci n'est qu'hypothèse, puisque le vote pour le prolongement de la licence d'utilisation du glyphosate a finalement eu lieu. Et à l'avenir, au train où vont les choses, il n'est pas du tout certain que les écologistes soient encore en mesure de réitérer leur exploit de ces derniers jours.
Rendez-vous dans cinq ans.
Stéphane Montabert - Sur le Web et sur LesObservateurs.ch, le 27 novembre 2017