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Dans la Tribune de Genève, il y a déjà plusieurs mois, j'ai lu que le compositeur d'origine genevoise Franck Martin avait composé un oratorio sur le calvaire du Christ et qu'on pouvait s'en procurer, désormais, l'exécution de Daniel Reuss. Poussé par la curiosité, je l'ai acheté, puis l'ai écouté en lisant le texte.
Cela a certainement beaucoup de force. La musique est bien du vingtième siècle: elle vient après Berlioz, après Wagner, et s'appuie, je crois, sur les sensations - lesquelles, comme chez Debussy, que Martin admirait, sont censées mener au seuil du mystère.
Le sujet renvoie consciemment à Bach et à ses Passions. Néanmoins, la présentation du livret précise avec raison que la musique ne contient absolument pas la dramatisation qu'on observe chez le maître allemand. Car si, chez Bach, il s'agit d'exprimer les sentiments qu'inspire le sacrifice du Christ, Martin, lui, s'efforce de restituer la sensation qu'inspirent les faits relatés dans les évangiles. Le résultat, je ne le cache pas, m'en a paru froid; l'essence de la musique de Bach n'y est pas. Même l'espèce de dilution sonore des partitions de Debussy ne se retrouve pas: le trait, chez Martin, est net, et me rappelle plutôt John Williams, le compositeur des épopées filmées de George Lucas et Steven Spielberg. Certains sons ont évoqué en moi le moment où, dans Les Aventuriers de l'Arche perdue, l'objet saint se révèle et manifeste sa puissance. D'autres notes ont renvoyé au thème musical prophétique du film Dune, de David Lynch: l'ampleur grandiose était semblable.
L'émotion de la musique de Bach, l'effusion intérieure face aux sacrés mystères, je la retrouve davantage - étrangement - chez Philip Glass, qui, pourtant, n'a jamais rien composé de relatif au christianisme, à ma connaissance: il a plutôt honoré les symboles saints de l'Égypte ancienne, de l'Inde, de l'Amérique précolombienne, ou même de la Science moderne, comme dans Einstein on the Beach - ou alors The Voyage, opéra qui évoque des extraterrestres qui en secret inspirent les peuples! Thèmes sans doute plus à la mode, qu'on s'en plaigne ou s'en réjouisse. Glass matérialise les fameux nombres de Bach par ses ondoiements sonores - fondés sur la répétition -, et, sur cette base qui crée un nouveau sol au sein de l'éther, il développe des sentiments profonds, qui disent l'émotion de l'homme face aux cieux - aux dieux. Car lui aussi se réclame de Bach. Ce maître total a tellement d'enfants!