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Le 0.1% des plus riches Américains sont en passe de détenir plus de richesses que l’ensemble de 90% de la population du pays. Ce n’était plus arrivé depuis 1929.
Cet article publié initialement en 2017 est toujours d’actualité et apporte un éclairage intéressant sur l’évolution du partage des richesses. A lire et relire… ou écouter.
C’est pas la moyenne
Commençons par ce graphique qui a été mis en avant par Ray Dalio, CIO de Bridgewater dans un article publié en octobre. Il représente d’une part, en rouge, le pourcentage de richesse détenue conjointement par 90% de la population américaine. 90%, soit une très large majorité des habitants du pays. D’autre part, la ligne verte représente le pourcentage détenu par les 0.1% les plus fortunés. Un millième de la population du pays, une assez petite minorité.
Ce graphique contient à lui seul 1 siècle d’histoire économique. La crise de 1929, l’émergence de la classe moyenne, la financiarisation de l’économie à partir des années ’80, etc. Il représente aussi d’une certaine façon le niveau de déséquilibre social. Or ces écarts grandissants ne sont pas pris en compte dans les statistiques ou les modélisations économiques qui se basent souvent uniquement sur des moyennes. Le «en moyenne tout va bien» est donc une manière aisée de cacher les problèmes, ou du moins d’éviter de les voir.
D’aucuns diront que ces 0.1% représentent une classe à part. Celle qui optimise sa richesse entre Malte, le Panama et le Luxembourg, sans oublier la Suisse. Pour cette raison, Ray Dalio a continué son raisonnement en se basant sur une séparation plus équilibrée de la population, à savoir les 60% les moins riches contre les 40% les plus riches.
Pour ces 2 groupes, la situation a été drastiquement différente depuis les années 1980. Le revenu après taxes des «40%» a augmenté en moyenne 3 fois plus rapidement que celui des «60%». La moyenne ici aussi déforme la réalité et une segmentation par tranches de 20% serait plus exacte, cependant elle rendrait la présentation beaucoup plus complexe.
Puisque nous parlons de 2 groupes de population d’un même pays, chacun est donc en mesure d’observer l’autre. En effet, il ne s’agit pas de comparer les riches d’un pays industrialisé avec les pauvres d’un pays émergent. Ces 2 groupes se côtoient et s’observent quotidiennement. C’est de cette observation d’une évolution relative de la richesse de chacun des 2 groupes que nait la frustration des 60% les moins riches puisqu’ils voient les autres 40% prospérer de plus en plus.
La société «à 2 vitesses» est donc une réalité et il en découle logiquement une économie à 2 vitesses également. Loin des modélisations économétriques ou même d’une simple moyenne, cette réalité se reflète dans le quotidien de la population puisque les 60% les moins bien lotis n’ont par exemple pas le même accès aux soins de santé, ce qui représentent d’ailleurs leur plus grande préoccupation.
Une autre préoccupation des «60%» est que leur niveau d’endettement a augmenté sur les 25 dernières années, alors que celui des «40%» est resté plutôt stable et a même diminué pour les 20% les plus riches. Les Américains pauvres vivent de plus en plus à crédit et a fortiori n’ont donc pas l’opportunité de se constituer une épargne, alors que l’épargne des 40% les plus riches a fructifié grâce aux bonnes performances des marchés financiers.
La séparation entre les 2 groupes est donc nette sur tous les tableaux, que ce soit l’accès aux soins de santé, au logement, à l’épargne ou à l’éducation. L’éducation est justement un autre point important puisque le diplôme conditionne l’accès au marché du travail. L’absence de diplôme va donc perpétuer le déséquilibre entre ceux qui auront accès à un «bon job» et les autres. Sans parler de la bulle des prêts étudiants.
Tout est relatif…
Le fait est que nous avons un système de valeurs relatif plus qu’absolu. C’est en se comparant aux autres que chacun se positionne sur l’échelle sociale. Si 60% de la population se sent défavorisée, voire menacée par les autres 40%, elle tentera fort naturellement de défendre ses intérêts. Dans une démocratie, cela s’exprime par des grèves, des manifestations, voire quelques émeutes, mais principalement par les urnes. Il est naturel de voter pour l’homme ou la femme politique qui promet de régler les problèmes qui vous concernent directement. Afin de rencontrer les attentes de leurs électeurs, les partis politiques ont eu tendance au cours des dernières années à se positionner de manière de plus en plus polarisée. C’est là le terreau du populisme. Plus que le niveau moyen de richesse d’une population, c’est le sentiment d’inégalité qui amène à des votes extrêmes. Et toujours l’histoire se répète.
… et donc à 2 vitesses
Et pour en revenir à quelques considérations plus financières, notons que cette dichotomie au niveau de la population pose un sérieux problème aux banquiers centraux qui doivent faire le choix d’une unique politique monétaire à mettre en œuvre. Doivent-ils continuer une politique de relance afin de permettre aux 60% du bas d’atteindre le plein emploi, au risque de provoquer une surchauffe sur le segment des 40% du haut? Les gouvernements doivent-ils envisager des politiques fiscales plus adaptées et donc mieux différenciées par rapport au segment de population concerné? Le fait est qu’une politique monétaire ou fiscale unique a peu de chances de résoudre efficacement les problèmes de 2 groupes de population aux dynamiques si différentes. Sans compter la perte de confiance en des institutions dont les décisions sont guidées par des moyennes non représentatives. Ou représentatives d’un seul groupe.