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Voie directe à la face ouest du Petit Dru
PAR t JOHN HARLIN
Peu de temps avant sa disparition, John Harlin, le brillant grimpeur américain, nous écrivait qu' il allait remettre à la rédaction de notre revue le récit de son ascension directe de la face ouest du Petit Dru. Tombé, le 22 mars 1966, de la paroi nord de l' Eiger, le malheureux alpiniste n' a pu mettre son projet à exécution. Aussi sommes-nous heureux de publier, en traduction française, le compte rendu relatant cet exploit et paru dans /'American Alpine Journal de 1966.
Rappelons que le prestigieux John Harlin fit une chute mortelle, due à la rupture d' une corde, alors qu' il montait à l' Araignée il appartenait à ces douze alpinistes qui, unissant leurs efforts dans une lutte acharnée, en plein hiver et pendant trente jours, réussirent à tracer une voie directe dans la paroi nord de l' Eiger.
A plus d' une reprise, nous avons signalé les étonnantes escalades de John Harlin, certainement un des grimpeurs les plus doués de notre époque: Première ascension intégrale de l' arête N.E. de la Cime de l' Est Faces O. et S. du Sphinx ( Tour d' Ai ) ( voir Bulletin des Alpes 1965,p. 265/266 ) Première ascension de la face sud de l' Aiguille du Fou Première ascension du Pilier dérobé du Frêney ( voir Les Alpes, mars 1966, p. 64-68 ).
Le récit de son ascension directe de la face ouest du Petit Dru ( escaladée du 10 au 13 août 1965 ) est très certainement le dernier article écrit par le malchanceux alpiniste. ( Réd. ) Voilà longtemps que j' ai débuté en escalade alpine mixte et que j' y trouve un réel plaisir. Mais je ne m' intéressais guère au rocher pur, malgré son charme, jusqu' au moment où, il y a quelques années, regardant le Petit Dru, je fus intrigué par ses mille mètres de granit.
Il me semblait qu' il devait exister une voie coupant par le milieu le losange de la face ouest. Mais il n' y en avait pas, et c' est ainsi que je fus attire de plus en plus par cette grande figure géométrique, dessinée sur une montagne qui est un symbole des Alpes. Peu à peu prit forme mon désir de tracer la voie directe du Dru.
A part le grimpeur anglais disparu, Robin Smith, je n' avais jamais entendu parler d' un alpiniste qui se fût intéressé à cet itinéraire. Je n' étais d' ailleurs pas persuadé moi-même de sa valeur. La nature de la voie ne se révéla qu' à l' étude, et quand une tentative m' eut rendu familier avec les complications de la paroi. C' est seulement quand je me trouvai au sommet des terrasses grises, et que je détaillai l' envol de cette face et ses barrières de surplombs, dont certains sont les plus grands que je connaisse dans le granit, que je me rendis compte des dimensions du problème et que j' en fus empoigné.
A rencontre de la plupart des voies, où on peut tourner les grands surplombs, cet itinéraire oblige à les franchir l' un après l' autre. Un autre élément rebutant est les deux grandes cicatrices blanches laissées par des éboulements récents et qui forment des zones hostiles de blocs branlants et d' écailles fragiles. La nature n' a pas eu le temps de ravaler la façade de son monument.
La directe du Dru devint une entreprise dans fete 1964. Royal Robbins m' annonça par lettre qu' un gars allait arriver des Etats-Unis. Il s' appelait Lito Tejada-Flores. Royal me le recommandait vivement comme un grimpeur sûr et, ce qui est plus important, comme un homme de valeur. C' est ainsi que, quand je rencontrai Lito au camping du Biolet, je le connaissais déjà à moitié, et nous nous mîmes d' accord pour cette escalade en juillet.
Avec l' aide d' un autre Américain, C. Richards, nous montons un camp sur le rognon, au pied de la face. Nick Estcourt, président du Club d' escalade de Cambridge, se joint à nous pour l' ascension. Nous comptons en effet grimper à trois, avec un homme pour monter les charges à la corde fixe avec des nœuds de prusik. C' est une bonne méthode sur le granit où des relais solides peuvent être installés rapidement, et, en plus des possibilités photographiques, cela permet de grimper vite et sans trop d' ennuis.
Gary Hemming, à qui nous en avons parlé, a fini par nous persuader de ne pas commencer par le couloir, mais par le socle qui forme la partie inférieure et distincte de la face. Cela fait une voie extrêmement longue de plus de mille mètres. Mon objection est que cela va à l' encontre de la structure du rocher et rend la voie illogique. Etudiez la paroi et vous comprendrez ce que je veux dire, même si, comme Gary, vous n' êtes pas d' accord. Les deux bancs inférieurs de la face ont un système de veines et de fissures qui mène loin à gauche, et ils sont tout à fait séparés de la partie supérieure et principale de la face ouest. Vouloir y forcer une ligne directe pour rejoindre la face supérieure revient à nager à contre-courant. Soit, nageons!
Par le matin froid d' un beau jour de juillet, nous sommes trois à quitter nos tentes et à nous embarquer pour l' aventure. Le socle débute bien par la voie Robbins-Hemming, et nous touchons bientôt du terrain neuf. Nous montons légèrement en biais, vers le haut des terrasses grises formées par des vires et des éboulis, juste au pied de la partie monolithique de la paroi. L' escalade devient dure, surtout lorsqu' il s' agit de passer d' une fissure dans une autre en visant le pied de la paroi supérieure. Des fissures évasées et des passages difficiles nous amènent, très tard et très fatigués, au point désire: le sommet des terrasses grises. Nous avons fait une bonne quinzaine de longueurs très techniques en escalade libre et artificielle, et nous sommes contents de nous. Pourtant, quand nous levons la tête, nous sommes intimidés par le problème fantastique qui nous attend. Nous ressentons très exactement l' impression que donne la directe de l' Eiger vue du sommet du deuxième névé: petits hommes, bigrement grande montagne!
Le lendemain, nous commençons par la bordure gauche du premier éboulement. Comme prévu, le rocher pourri nous vaut quelques émotions. Plus haut de petits surplombs, que nous comptions à peine comme tels, tant leurs grands frères sont imposants, se révèlent avoir trois ou cinq mètres de dévers.
Après avoir franchi l' un d' entre eux, je prie Lito de passer devant pour me donner un peu de répit. Je fais relais avec deux pitons, juste au-dessus de la lèvre du surplomb. Un peu plus haut, Lito n' arrive pas à se mettre d' accord avec une écaille sur une question de solidité, un piton saute comme un bouchon, et Lito s' envole. Je suis arraché de ma petite vire et tombe. Mais l' assurage est bon, et je retiens Lito avec la corde enroulée autour de moi, lui évitant une chute supplémentaire de 50 mètres. Nos cœurs recommencent à battre, et nous suivons des yeux le sac de la radio et des duvets qui parcourt à grands bonds les 500 mètres qui nous séparent du couloir. Nick lève la tête et nous demande quelle diantre de manœuvre d' escalade nous essayons de faire. Par chance, par une vieille chance, un piton est en place au bord du toit sous lequel nous sommes pendus, et nous y passons un anneau de corde. Nos yeux s' écarquillent à voir le piton fléchir de plusieurs degrés sous notre poids. Il tient pourtant, et nous reprenons pied sur la vire. Nous avons perdu notre équipement et notre confiance.
Nous battons en retraite en laissant une corde fixe. Le soir, pendant la descente, éclate un orage. A la traversée d' un couloir, près du bas, les éclairs font apparaître de vives couleurs dans le ruisseau, et nous retrouvons nos duvets. Il nous reste au moins cette petite compensation!
Dégoûtés, nous partons pour les Dolomites.
Encore plus dégoûtés, nous revenons à Chamonix. Un autre de ces étés pourris!
Une nouvelle tentative avec Lito, Pierre Mazeaud et Roberto Sogarto perd son élan dans la pluie et le vent, juste au-dessus du plus haut point précédemment atteint. Nous levons le camp et nous en allons. Cela suffira pour les Drus cette année, il y a longtemps que l' ascension a fini de nous amuser.
1965 - un nouvel été - mais quel été! Il aurait mieux valu que l' hiver continue, car on aurait au moins pu faire du ski!
Nous commençons nos cours à la fameuse Ecole internationale d' alpinisme, qui se déroule bien malgré le temps. Je fais à Royal Robbins la remarque que, de toutes les « premières » à envisager cette année, la directe du Petit Dru serait une des plus praticables, puisque sa verticalité ne retient pas la neige longtemps. Royal s' intéresse beaucoup au projet, qui est tout à fait dans son genre. Ainsi, tout en enseignant à l' école d' alpinisme, nous gardons l' œil sur le temps et sur la possibilité d' essayer le Dru.
Un jour de juillet, nous traversons la Mer de Glace en espérant que la pluie va cesser et que nous pourrons profiter du début d' une belle série. Mais, le lendemain, le déluge ne fait qu' empirer.
A une autre occasion, nous grimpons jusqu' aux plus hautes terrasses grises en montant tout droit à partir de l' intersection du deuxième couloir. Ce cheminement forme une ligne droite avec la voie que nous comptons parcourir. Nous atteignons les terrasses grises par une série de longueurs difficiles en escalade libre de VI inf ., coupées par un passage en artificielle où il faut employer les gros pitons appelés bongs. Nous recevons là notre bulletin météorologique. Il est mauvais, bien entendu, et nous fait battre en retraite malgré une forte envie de jeter la prudence par-dessus bord. Ces échecs sont de plus en plus durs à supporter.
Mais l' aurore rallume toujoursl' espoir. Cette denrée se renouvelle chaque fois comme par miracle. C' est ainsi que, le 9 août, deux grimpeurs parfaitement décidés entassent leur matériel en le contrôlant sur une liste.
Tituber sur la moraine... Faire le gros dos sous la charge durant des heures... Le même paysage... Des pas sur le sentier... Des points qui bougent sur la moraine... D' autres sur le rognon...
- Seigneur! il y en a une armée!
Crépuscule... Bivouac parmi des Allemands, des Tchèques, des Japonais, des Français, des Autrichiens, des Anglais, des Polonais!...
Cette foule, c' est l' accident ou la mort dans le couloir!
Chacun décide de partir le premier. Remue-ménage matinal. Déjà des lampes frontales sur le cône d' avalanche. J' ai mis deux chaussettes à un pied et une à l' autre! Tant pis, départ! L' horaire est plus important que la symétrie! On ne s' encorde pas. Les cailloux sifflent dans le canon du couloir! Des cris...
Malgré nos charges nous rattrapons ceux qui grimpent déjà dans le couloir. Le premier, un Allemand, fait tomber un bloc, qui brise la jambed' un autre Allemand dans la seconde cordée. Nous les rejoignons par le rocher verglacé et offrons notre aide, refusée parce qu' ils sont déjà cinq autour du blessé. Nous disons notre sympathie à celui qui gémit, et reprenons le chemin de nos joies et de nos misères. La montre de Royal se détache, mais tous les morceaux se retrouvent et elle fonctionne encore.
Grosse chute de pierres, déclenchée par une équipe sur les terrasses! Dix minutes plus tôt et c' était la mort! Fureur! Cris! Silence! Chacun réfléchit aux conséquences de la maladresse.
Nous rattrapons des Ecossais dans la zone difficile des terrasses grises, puis atteignons le pied de la voie. Comme j' ai déjà eu le plaisir de faire les premières longueurs qui nous dominent, Royal demande à passer en tête. Je lui laisse ce plaisir, nous gagnons de l' altitude et enfin, oui enfin, dépassons le plus haut point atteint l' an dernier. Cela semble être la porte du succès, comme la Hinter-toisser semblait l' être à l' Eiger.
Royal a mis au point une méthode de halage que je trouve révolutionnaire pour ce genre d' esca: avec une cordelette, des mousquetons et des jumars, on hisse tous les sacs ensemble en utilisant la force musculaire des jambes du premier. Pendant ce temps le second grimpe à la corde fixe avec des jumars, et peut dépitonner sans être assuré.
Je mène jusqu' à la deuxième grande barrière de surplombs. Royal franchit 40 mètres entièrement déversants, entre ce qu' on appelle un toit et ce qu' on nomme un surplomb accuse. A court d' ima, nous baptisons le passage « le surplomb de 40 mètres ».
Le crépuscule tombe alors que je dépitonne. Royal équipe une traversée délicate. Puis, à la lampe frontale, je mène jusqu' à ce qui sera heureusement une vire spacieuse, où nous bivouaquons.
Matin. Appels depuis la voie Magnone. Réponses. Les vestes-duvet font des taches de couleur. Départ tardif, froid!
La voie prend à quinze mètres à gauche de la vire, et je dois descendre et opérer une traversée pour la rejoindre. Je descends en récupérant la ferraille. En remontant, je force sur l' escalade libre pour éviter de clouter avant d' avoir bien dépassé la vire. Cela facilitera le travail du second. Plus haut, dans une cheminée surplombante, des écailles de rocher brisé forment de vraies guillotines.
Varappe tendue, dangereuse, peut-être une des longueurs les plus dangereuses de ma carrière! Travail délicat, pitons en grappe. J' accroche mes étriers à des grappins métalliques pour éviter de planter des pitons qui délogeraient des écailles et des blocs. Un stupide mouvement en libre qui ne mène à rien, un grappin, un petit grappin au chrome molybdène qui ne peut pas tenir... Il tient... Ça passe, une vire de relais. Ouf! Une vire est un paradis après une telle longueur!
Puis la voie semble plus facile, mais Royal la trouve étonnamment dure. C' est alors, o malheur! qu' arrive la crise.
Royal entend un bourdonnement et crie un avertissement. Pour moi, un son, un choc et une brûlure au fer rouge. Une douleur incroyable qui m' écrase et me pénètre jusqu' à la moelle. Ma jambe est paralysée, et je suis persuadé qu' elle est cassée. Un caillou dont j' ignore la grosseur est tombé de très haut, peut-être de trois ou quatre cents mètres, et m' a frappé la cuisse.
Royal attend à un piton et j' essaie de mettre de l' ordre dans mon corps et mon esprit. J' ai heureusement des cuisses musclées, et le muscle a protégé l' os. La pierre a pourtant frappé comme une balle dum-dum. ( Je découvrirai plus tard que le muscle et le nerf sciatique sont profondément touchés, et j' en aurai une hémorragie et des épanchements internes pour près de trois mois. ) Mais je n' arrive pas à accepter la défaite après avoir été tant bafoué sur cette face, et j' ai besoin d' un moment pour réfléchir. Je demande donc à Royal de terminer sa longueur. Je crois encore que la jambe est cassée quand mon tour vient de monter en dépitonnant. Même si vous ménagez au maximum une jambe blessée, vous devez lui imposer des efforts pour grimper avec des nœuds de prusik. La douleur est trop forte et je m' écroule nerveusement plusieurs fois sur ces quarante mètres. Jamais je n' ai eu à me forcer autant durant une longue carrière athlétique et militaire. ( Un neuro-chirurgien m' apprendra plus tard que le traumatisme infligé par un tel coup au nerf principal contribue au choc général contre lequel je dois lutter. ) Au relais, sur une vire formée par des écailles branlantes, nous discutons le pour et le contre de l' ascension. Si Royal n' était pas exceptionnellement qualifié pour ce genre d' escalade, il n' y aurait bien sûr qu' une solution: descendre. Il est hors de question pour moi de mener aujourd'hui et probablement demain. Nous décidons de continuer. La radio nous permet d' avertir Elisabeth, la femme de Royal, de notre situation et de notre décision, et de suggérer que quelqu'un vienne à notre rencontre au sommet Nous prévoyons en effet que la descente sera dure: la marche et la petite varappe seront douloureuses avec cette blessure du fait que le rocher non vertical demande un plus grand emploi de la force des jambes - et cette denrée me manque entièrement.
La longueur suivante tourne un angle pour éviter un mauvais toit. Royal rencontre bientôt les ennuis que j' ai déjà eus, car d' énormes blocs sont branlants. Il n' y a aucune sécurité. A mi-hauteur Royal redescend en rappel pour dépitonner une traversée, ce qui m' évitera partiellement un pendule. Je lui en suis reconnaissant. Il se plaint, affirmant que c' est peut-être la longueur la plus dangereuse qu' il ait jamais faite. La difficulté va-t-elle diminuer? Pendant des heures, je n' entends que des grognements à propos de blocs branlants et des jurons adressés à des écailles de plusieurs tonnes. Le jour finissant révèle une petite vire, et le chemin de la souffrance commence pour moi. Mais il faut d' abord hisser les sacs. Quand la corde de halage se tend, je lâche les charges, et elles vont se balancer à cinq ou six mètres de la paroi.
Quand on doit se torturer soi-même, en remuant sans arrêt un membre blessé, la souffrance prend une étrange qualité sensuelle. On cherche à analyser ses dimensions en termes de couleurs ou de formes. Je monte en essayant diverses façons de contracter et d' étirer le muscle déchiré. Le seul répit vient du changement de qualité de la douleur, qui passe par des élancements aigus et par de sourdes profondeurs. Du blanc au rouge - de Bach à Wagner - des larmes aux gémissements. Quarante mètres deviennent un voyage interminable avec des variations infinies sur le même thème, ponctué par l' effort d' extraire les pitons. Les coups du marteau et le contact du rocher vous pénètrent aussi les sens et vous font mal.
J' atteins la vire et nous aménageons le bivouac. Sur nos têtes plane un spectre. Le plus grand surplomb de la paroi déploie l' abri de ses ailes. Pour nous qui cherchons une issue, c' est une barrière aux proportions formidables.
La nuit apporte l' appréhension, mais l' espoir et la confiance dansent comme des ballerines dans l' ombre de l' avant de pierre. Nos jambes pendent dans le vide, position qui ne nous fait pas oublier les relations spatiales de notre situation. Nous ne bougeons qu' avec précaution pour éviter 12 Les Alpes- 1967 -Die Alpen177 de perdre du matériel. Malgré la tension, nous sommes satisfaits; et malgré ma jambe, nous sommes paisibles. La nuit n' est pas désagréable, et nous jouissons de la récompense de notre profession.
Avec l' aube, nos deux ballerines occupent le centre de la scène, et le grand surplomb dévoile ses points faibles. En fait, le problème principal est d' atteindre la barrière, mais les pitons extra-plats et les grappins fournissent les solutions jusqu' à un crack dont la courbe gracieuse mène Royal contre le surplomb. Celui-ci est fendu par une fissure juste assez large pour qu' on puisse s' y enfiler. Royal ôte son casque. Notre lion est enfin apprivoisé.
La soif s' ajoute à nos ennuis, et nous apprécions les glaçons que nous commençons à rencontrer. Deux longueurs plus haut, le second éboulement a rendu friable toute une zone de la montagne. Le brouillard de l' après s' est installé, mais nous en sortons et profitons du soleil qui ne nous a pas gâtés jusqu' ici. Joie de passer de la monotonie aux couleurs éclatantes. Nous entendons un hélicoptère monter le long de la paroi pour jeter un coup d' œil aux deux idiots. Mais, tout près de nous, le pilote abandonne et s' en va chercher la sécurité de l' espace libre.
Après plusieurs longueurs de corde, nous quittons la cassure fraîche par deux fissures illusoires qui tournent un angle exposé. Nous n' avons encore jamais été si proches de la voie Magnone. A un petit relais, nous cassons de la glace et faisons une pause pour la transformer en eau sur le réchaud.
Suspendus comme deux gargouilles, nous épions sur des fissures parallèles aux nôtres une silhouette bizarrement affublée qui s' extrait des profondeurs de la voie Magnone. L' homme ignore notre présence et grimpe dans sa tour d' ivoire. Comme il est amusant d' observer les gens de notre perchoir! Quand il est hors de vue de ses compagnons, un premier de cordée est invraisemblablement seul, même plus seul que dans sa salle de bain. Je ne m' en suis jamais rendu compte autant que maintenant où j' observe cet homme comme un bas-relief doit observer sa réplique. Nous finissons par nous sentir indiscrets, et nous l' appelons.
Entendre des voix d' une direction si inattendue rend sa surprise délicieuse. Il parle à son camarade dans une langue slave. Ce sont donc des Polonais. Il répond à nos signaux, et nous le regardons haler un sac. Un piolet se détache et ne tient plus que par un fil. Le Polonais ne comprend pas nos gesticulations et continue à tirer. Par miracle le piolet ne tombe pas.
Nous ramenons notre attention à notre propre travail. Nous avons assez grimpé pour la journée, aussi laissons-nous une corde fixe et descendons-nous jusqu' à une terrasse. L' endroit supporte quelques aménagements, et les architectes se mettent à la tâche parmi les blocs. On trouve de la neige et ainsi sont rassemblés tous les éléments nécessaires au bonheur d' un alpiniste: une montagne, une bonne vire, de l' eau de neige et un ciel bleu.
Je suis particulièrement content du fait que ma jambe a fait de grands progrès durant la journée. Il y a des chances qu' après un bon massage, ce soir, je puisse grimper en tête demain. L' importance d' être premier étonnera peut-être le profane, puisque ma jambe reste évidemment handicapée et inefficace. Mais le premier de cordée ressent un plaisir et une fierté qui influent beaucoup sur son comportement. Bien des facteurs qui constituent la raison d' être du grimpeur se manifestent surtout quand il est en tête.
Après une nuit excellente, nous sommes prêts à viser le sommet La météo est bonne, mais des nuages d' orage nous donnent des ailes.
Ma jambe a fait de sérieux progrès. Malgré sa faiblesse, nous alternons en tête et j' en éprouve un vif plaisir.
L' hélicoptère réapparaît, se rapproche, et Royal prend des photos de l' appareil dont le pilote photographie lui-même. Nous apprendrons plus tard que le journaliste est ennuyé: son film tout entier contient des photos de grimpeurs photographiant celui qui veut les surprendre. On réussit quand même à imprimer une photo convenable à la une, tandis que nous sommes encore sur la montagne. L' exploit journalistique demeure malgré nos efforts de sabotage!
La face ouest se termine enfin, et, d' un relais sur le Pilier Bonatti, nous voyons nos amis qui montent à notre rencontre par l' itinéraire ordinaire. Les sacs nous oppressent, et nous éprouvons la léthargie qui accompagne le relâchement de la tension. Il nous faut encore grimper plusieurs longueurs de corde sur la voie Bonatti avant d' atteindre la vire de quartz où l'on peut traverser pour redescendre. Dans un court passage en artificielle où je suis en tête, mon étrier se casse, mais je me rattrape au piton inférieur.
Nous atteignons la vire, traversons et amorçons la descente. Le brouillard nous enveloppe et il commence à pleuvoir. Décidément nous n' en sortirons pas aujourd'hui. Nous rejoignons deux Suisses, mais prenons d' autres cheminées pour plus de sécurité. Les voix de nos amis Bev Clark et Lito Tejada-Flores se rapprochent à mesure que nous glissons en rappel. Nous arrivons vers eux en même temps que les Suisses au moment où l' orage se déchaîne et les ténèbres nous enveloppent.
Je m' excuse de les avoir dérangés pour rien, puisque ma jambe a fait de réels progrès. Nous sommes pourtant tous heureux que je ne sois pas un fardeau pour la descente.
La pluie tourne en neige et un spectacle électrique commence. On aperçoit deux Français à notre niveau sur le Pilier Bonatti, dans une position très inconfortable. Nous nous entassons à trois par sac de bivouac. L' éclair frappe tout près, et le choc paralyse les bras de ceux qui sont appuyés au rocher. Nous nous rendons bientôt compte que demain sera très différent. Il sera difficile de descendre en lieu sûr. Royal a oublié son appareil de photo sur la vire de quartz, et en est écœuré. On lui offre d' aller le chercher le lendemain, mais il refuse à cause des dangers évidents. Quand enfin l' orage cesse, j' allume mon transistor et la musique nous réchauffe par sa nature et l' absurdité de la situation. Nous redoutons tous la descente.
Le lendemain, il neige encore furieusement, et notre montagne est couverte d' une croûte blanche, froide, glissante. La descente est lente et traîtresse. Je suis pourtant plein d' une joyeuse ivresse, sauf dans les rappels humides. Sur le glacier je trotte comme un chien qui tire sur sa laisse. Je suis presque honteux de manifester une telle énergie. Enfin, au milieu des cris et des rires, nous faisons des glissades assises dans la dernière pente qui mène à la cabane, au terme d' une descente exceptionnellement dangereuse.
A la consternation de nos épouses, de nos amis, des équipes de télévision et des journalistes, nous nous terrons dans notre nouveau refuge pour le reste du jour, la nuit et la moitié du lendemain. Un hélicoptère finit par nous chasser vers le monde malheureux des reproches, des félicitations et des incompréhensions.
Que reste-t-il de nos efforts? Un tracé sur une montagne? Le récit d' une aventure? Des photos? Tout cela a perdu la vie. Non, il ne reste rien, car le souvenir même s' estompera.
Aujourd'hui remplace hier. Mais demain ne peut créer qu' à partir des efforts du passé. C' est cela seul qui demeure.Traduit de l' anglais par Pierre Vittoz )