Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07007.jsonl.gz/1274

« Parce qu’il n’avait rien accompli pendant des années et même de toute sa vie, il avait presque commis l’irréparable. Parce qu’il n’avait aucune histoire intéressante à raconter, il avait presque commis l’irréparable. Parce que les efforts qu’il avait déployés pour essayer de laisser un héritage derrière lui avaient échoué, il avait presque commis l’irréparable. ».
L’irréparable presque commis par Alan Clay se résume à un accident de chasse dans les montagnes d’Arabie Saoudite. Mais comment un américain entre deux âges se retrouve à chasser le loup dans ces massifs bien loin de chez lui ? L’histoire est simple. Alan est envoyé en plein désert pour vendre un système de communication de visioconférence par hologramme au roi Abdallah. Mais ce dernier tarde à venir et l’affaire s’enlise. Alors Alan jouit de temps libre et tente de se rapprocher de cette culture qu’il découvre par bribes et maladresses. Il se retrouve alors invité chez l’un de ses nouveaux amis dans les montagnes pour y passer quelques jours et bien vite est enrôler dans une battue au loup. Alan y voit bien vite une occasion de se rendre enfin utile à quelqu’un dans ce pays dont il ne maitrise pas les codes et encore moins les us. Malheureusement, la situation lui échappe et il fait feu sur un jeune berger. Par chance il manquera sa cible mais cet épisode est symptomatique des déboires d’Alan Clay.
« Alan bouclerait l’affaire, toucherait sa commission, réglerait toutes ses dettes à Boston et poursuivrait son chemin. Il ouvrirait une petite usine, commencerait avec un millier de vélos par an, et augmenterait la production à partir de là. Il paierait les frais de scolarité de Kit avec la menue monnaie. Il enverrait balader les agents immobiliers, finirait de rembourser le prêt de sa maison, traverserait le monde à grands pas, tel un colosse suffisamment riche pour dire merde, merde et remerde à chacun. ».
Fauché comme les blés et contraint de remporter le marché pour lequel il est venu en Arabie Saoudite, Alan va devoir prendre son mal en patience. Sa rencontre avec le roi est sans cesse remise à plus tard et ses efforts pour mettre en place les moyens nécessaires à la bonne marche de sa présentation ne rencontrent aucun succès. Accompagné de trois jeunes employés de l’entreprise qui se montrent au mieux indifférents à sa présence, Alan doit de surcroit faire face à une importante grosseur dans son coup. Et ses aventures en Arabie Saoudite ne s’arrêtent pas là. Perdu dans sa chambre d’hôtel avec une bouteille d’eau de vie frelatée ou coincé dans une fête d’expatriés sans retenues aucune, Alan Clay n’est pas vraiment un homme à sa place dans la société. Dans ces conditions, difficile de s’acquitter au mieux de ses obligations. Mais avec un certain optimisme, il parviendra tant bien que mal à trouver quelques repères au fond du désert et fera même une rencontre qui influera durablement sur sa vie.
« C’était comme si quelqu’un avait construit une route en plein désert, puis avait érigé cette porte pour signifier la fin d’une chose et le début d’une autre. C’était plein d’espoir mais peu convaincant. ».
Derrière ce portrait d’un homme coincé entre deux cultures et peu disposé à briller dans ce monde, Dave Eggers dresse un constat implacable de la désindustrialisation des Etats-Unis, d’un monde qui change trop vite pour ses anciennes gloires et qui au final ne trouve de sens que dans les sentiments que peuvent éprouver deux personnes l’une pour l’autre. Car si Alan Clay n’est pas doué pour accomplir son travail, il n’en demeure pas moins attachant, charmeur par épisode et profondément aimant de son prochain. Il ne pense jamais à mal mais n’exprime pas toujours au mieux ses émotions et attentes. Cette fâcheuse habitude le plonge dans des précipices d’incompréhension et des situations rocambolesques. Elle témoigne également de la force des mots et de leur pouvoir sur nos existences. Dave Eggers, en grand écrivain qu’il est, ne l’ignore pas et en joue avec brio pour notre plus grand plaisir.