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À Sète, dans le quartier qui borde l’étang de Thau et que l’on appelle La Pointe Courte, un homme revient pour les vacances sur les lieux de son enfance. Il espère faire partager à sa jeune épouse son amour pour ces paysages. Le couple, que mine l’incompréhension, ne s’intéresse guère à l’existence et aux problèmes des habitants du quartier.
Critique
(...) La Pointe Courte est un premier film étonnamment beau et accompli. Il a aussi, à juste titre, acquis un statut culte dans l’histoire du cinéma comme, selon les mots de l’historien Georges Sadoul, « vraiment le premier film de la Nouvelle Vague ».
Grâce aux historiens de ce mouvement, et en particulier à l’étude de Sandy Flitterman-Lewis sur Varda dans son livre To Desire Differently, le rôle de Varda en tant que pionnière, sinon "mère" ou "grand-mère" de la nouvelle vague est maintenant mieux connu, et pas seulement pour le fait qu’elle en était la seule réalisatrice. La production de La Pointe Courte par la petite société de Varda, Ciné-Tamaris, complètement en dehors de l’industrie cinématographique et avec un budget dix fois inférieur à celui d’un film français moyen (l’argent provenait principalement d’un héritage familial et de prêts d’amis ; elle n’avait pas de formation professionnelle et n’obtiendrait sa carte de membre officielle de l’industrie cinématographique française que bien plus tard), le contrôle exercé par Varda sur la scénarisation et la réalisation, l’utilisation exclusive du tournage en extérieur, le mélange d’acteurs professionnels et non professionnels - tout cela était révolutionnaire au début des années 1950 en France. Pour ces raisons et d’autres encore, La Pointe Courte a été un précurseur des films que Claude Chabrol, François Truffaut et Jean-Luc Godard allaient commencer à faire cinq ans plus tard, et de ceux d’Alain Resnais qui a travaillé comme monteur sur le film de Varda et dont elle a reconnu la générosité à ce titre et en tant que mentor.
Revoir La Pointe Courte en 2007, après l’extraordinaire documentaire Les Glaneurs et la glaneuse (2000) de Varda, confirme aussi à quel point ce premier long métrage était prophétique, annonciateur - au-delà de la Nouvelle Vague – des développements les plus passionnants du cinéma français d’après-guerre, ainsi que de la carrière même de Varda.
Au début des années 1950, après des études de philosophie et d’art à Paris et une carrière de photographe, la jeune Varda décide de faire un film à la Pointe Courte. C’est un quartier de Sète, une ville située dans une région marécageuse insolite, entre mer et lagune, l’étang de Thau, sur la côte ouest de la Méditerranée. L’histoire est simple : un jeune couple parisien passe quelques jours à la Pointe Courte (où le mari a grandi) pour décider s’ils vont rester ensemble ou non. Varda connaissait bien la région – elle a vécu à Sète à l’adolescence pendant la guerre, épisode qu’elle évoquera plus tard dans Les Plages d’Agnès (2008) – et cette dimension autobiographique est un autre aspect du film qui le situe dans l’esprit de la nouvelle vague. Mais au-delà même de cette implication personnelle et des conditions de production du film, La Pointe Courte anticipe la Nouvelle Vague dans son maillage dialectique de documentaire et de fiction, d’esthétique néoréaliste et de haute culture. Du côté documentaire, il y a la présence écrasante du quartier, de ses habitants (que Varda crédite également pour le scénario), de sa vie quotidienne et de ses rituels. Du côté de la haute culture, les acteurs qui jouent le couple central, Silvia Monfort et Philippe Noiret. Tous deux étaient alors au prestigieux Théâtre national populaire (TNP), où Varda travaillait comme photographe, et leurs performances portent des signes de ce milieu : ils déclament leur texte d’une manière cryptique et détachée qui contraste délibérément avec le discours ordinaire des villageois qui ont l’accent du Midi. Les accusations d’un jeu guindé faites à l’époque sont déplacées, Varda leur ayant explicitement demandé "de ne pas agir ni d’exprimer leurs sentiments" et "de dire leur dialogue comme s’ils le lisaient". (De plus, à cause de son petit budget, Varda a dû tourner le film sans enregistrement sonore, et toutes les voix ont été postsynchronisées, les villageois ont été doublés par des acteurs du Midi, ce qui, selon Varda, les a contrariés. Elle a gardé une bonne relation avec eux, cependant, et a montré le film à la population locale tous les dix ans depuis sa réalisation.) (...)
En mêlant une approche quasi néo-néoréaliste à la culture parisienne (photographie, littérature, théâtre), Varda, avec La Pointe Courte, forge une nouvelle esthétique cinématographique qui aura une résonance majeure dans son œuvre et dans le cinéma français. Bien que l’accueil critique ait été majoritairement respectueux, La Pointe Courte fut mal distribué et Varda n’a continué à faire du cinéma pendant les années 1950 que grâce à des commandes de documentaires. Entre-temps, La Pointe Courte a été balayé par le raz-de-marée du Beau Serge, des Cousins, des 400 coups, d’Hiroshima mon amour, et d’A bout de souffle. Dans une célèbre discussion sur Hiroshima mon amour par les cinéastes (masculins) de la Nouvelle Vague, dont Godard, Rivette et Rohmer, dans Les Cahiers du cinéma en juillet 1959, Resnais est salué pour la structure « cubiste » d’Hiroshima mon amour, inspirée de Faulkner (sans mention du film de Varda) ; pour Rivette, c’est Resnais qui, en faisant le montage de La Pointe Courte « a fait une réflexion sur ce que Varda avait voulu faire. Dans une certaine mesure Agnès Varda devient un fragment d’Alain Resnais ».
Pourtant, avec La Pointe Courte, Varda les a tous anticipés et, rétrospectivement, sa modernité est époustouflante. Depuis, elle a jeté un regard à la fois imperturbable et compatissant sur les épaves du monde contemporain dans Les Glaneurs et la glaneuse, et son installation artistique L’île et elle, sur l’île de Noirmoutiers, en 2006, montre l’importance jamais démentie du bord de mer dans sa vie et son œuvre. La Pointe Courte est donc, à bien des égards, une matrice pour l’œuvre de Varda à venir. Mais elle avait raison de ne revendiquer aucune influence antérieure : quand elle l’a fait en 1954, son œuvre était vraiment unique, et c’est encore le cas aujourd’hui.
Geneviève Sellier, Criterion