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Chronique du dimanche
Elle nous rendait visite chaque dimanche,
toujours vers quatre heures de l'après-midi. Joyeuse,
débordante d'énergie, elle s'asseyait sur le
divan rouge de la cuisine et ouvrait son grand sac de paroles
par une formule invariable : " Prévenez-moi à
six heures, il ne faut pas que je sois en retard pour le souper.
" Cette tâche me revenait, papa étant distrait
de nature et maman occupée à ses activités
ménagères pendant qu'elle écoutait notre
hôte ; mon frère et ma sur, plus jeunes
que moi, n'arrivaient pas encore à déchiffrer
l'heure et grand-mère souffrait de problèmes
de vue. Du haut de mes dix ans, je me donnais beaucoup de
peine afin de ne pas oublier de regarder de temps à
autre la grande horloge pendue dans le salon, tant la discussion
piquante de notre convive me subjuguait. Son prénom
me reste inconnu ; chez nous on l'appelait toujours "
la veuve Kaplan ".
- Pourquoi ne restes-tu pas dîner
? lui demandait ma mère tous les dimanches.
- Oh, non ! Mon chéri m'attend avec impatience, répondait-elle.
En vain ma mère faisait l'éloge
des épinards, riches en fer, de sa soupe aux vertus
thérapeutiques, du coq qu'on venait de tuer le jour
même, apte à rajeunir le sang, la veuve Kaplan
restait ferme : elle préférait manger du yoghourt
et du riz à l'asile des vieux en compagnie de son amoureux,
plutôt que de se régaler chez nous. J'attendais
que maman lui propose d'amener ce chéri à souper
un dimanche en notre compagnie, mais cela ne se faisait pas
; nous étions déjà mal vus de toute la
famille pour accueillir cette lointaine cousine de mon père,
veuve depuis peu, et heureuse. Elle riait à voix haute,
se tortillait sur le divan, reprenait ensuite son souffle
pour répéter dans un murmure les mots magiques
que son chéri lui avait dits à l'oreille : "
Cela vaut la peine de vivre, de devenir vieux et d'échouer
dans un asile seulement pour te rencontrer ! ". Ma grand-mère,
à peine plus âgée que la veuve Kaplan,
se griffait les joues de honte d'avoir entendu, ma mère
remuait en silence la soupe dans la marmite, mon père
lançait un soupir ambigu, mon frère et ma sur
se disputaient l'ours en peluche et moi
je comptais
les années qu'il me faudrait attendre pour être
heureuse : je devais grandir, me marier, patienter jusqu'à
conquérir le statut de veuve pour enfin mettre le pied
à l'asile et rencontrer l'homme le plus aimable de
la planète.
- Il a une âme poétique,
capable de voir au-delà de la forme, expliquait la
veuve Kaplan.
A ce moment précis, ma grand-mère
laissait tomber par terre une casserole et le bruit du fer
détournait l'attention sur elle. Elle en profitait
pour se plaindre de ses yeux qui la faisaient souffrir et,
par une pirouette, arrivait au jour où son mari était
mort. Elle avait tellement pleuré de douleur que sa
vue s'était tout de suite détériorée.
La veuve Kaplan aussi avait pleuré, mais
- Quarante ans avec mon mari ne valent
pas quarante jours avec mon chéri, ajoutait-elle.
Grand-mère griffait à
nouveau ses joues et, dans un dernier effort, parlait du bonheur
de servir ses enfants et ses petits enfants. Je paniquais.
Que fallait-il faire pour ne pas finir comme ma grand-mère,
boniche, malvoyante, pleurnicharde ? Lire beaucoup ? Rire
autant que la veuve Kaplan ? Pensive, je me dirigeais vers
le salon pour contrôler l'horloge qui parfois mentait,
me semblait-il, même si papa m'assurait du contraire
; le temps en compagnie de la veuve passait tellement vite
! D'une voix navrée, j'annonçais l'heure et
grand-mère respirait à pleins poumons, soulagée.
Dès que la veuve Kaplan partait vers son asile, une
discussion vive commençait entre mes parents et grand-mère.
- Quelle honte de faire ça à
soixante-dix ans, après la mort de son mari ! disait
grand-mère.
- Elle ne fait de mal à personne, la pauvre, ajoutait
maman.
- Quelle pauvre ! Ne l'as-tu pas vue ? Elle resplendit de
joie, la dégénérée ! s'enflammait
grand-mère.
- Il n'y a pas d'âge pour l'amour, commentait mon père
d'un air rêveur.
Après ces paroles, maman changeait
tout de suite d'attitude :
- Ça te fait envie ? Tu attends
que je meure pour en trouver une autre ?
Aussi longtemps que les amours se passaient
loin de chez nous, maman les tolérait, mais il suffisait
que papa y songe pour qu'elle devienne encore plus conservatrice
que grand-mère. Et pourtant, en présence de
la veuve Kaplan, maman se comportait avec douceur et ne lui
reprochait pas de goûter à un gâteau qu'on
ne mange plus à son âge. Si elle avait de bonnes
dents, qu'elle croque !
Et la veuve s'en délectait. Chaque jour elle rayonnait
un peu plus. Un dimanche, elle est arrivée chez nous
encore plus riante que les autres fois, s'est assise sur le
divan rouge de la cuisine et a ouvert son grand sac de paroles
par une nouvelle formule :
- Pas besoin de me prévenir
à six heures, mon chéri m'a fait cadeau d'une
montre.
Et avec fierté, elle nous a
montré son poignet. J'étais déçue
: sa montre était vieille et usée.
- Mais elle a une histoire, s'est vantée
la veuve Kaplan. Mon chéri m'a fourni la plus grande
preuve d'amour en me l'offrant.
Cette montre, ayant appartenu à
son grand-père, il l'avait reçue en cadeau de
son père à la fin des années trente,
avant de quitter la patrie pour suivre des études à
l'étranger. Il y tenait comme à la prunelle
de ses yeux, car entre temps son père était
mort. Un jour de pluie, la montre s'était arrêtée.
Il fallait remplacer une pièce introuvable ailleurs
qu'en Suisse. Il avait entrepris le voyage et y avait déposé
sa montre contre un reçu, avec l'intention de revenir
un mois plus tard. Mais la deuxième guerre mondiale
l'avait obligé à rentrer dans son pays natal,
l'Albanie, d'où il ne lui avait plus été
possible de sortir. Dans une poche de son costume de jeunesse,
il avait gardé le reçu pendant quarante années
d'existence dure et solitaire, en tant que fils de riche bourgeois
dans un pays communiste. Tous les biens de ses aïeuls
avaient été confisqués : il ne lui restait
qu'une facture jaunie par le temps, ultime souvenir de sa
famille. Elle ne serait peut-être jamais sortie de la
poche du vieux costume si un jour, un ancien voisin, désigné
par l'Etat pour promouvoir la littérature albanaise
lors du Salon du livre en Suisse, ne lui avait offert un service
insolite : chercher la boutique de l'horloger et récupérer
la montre.
Une semaine plus tard, l'invraisemblable est arrivé.
Après avoir traversé le ciel, la montre a atterri
dans la main de son propriétaire : elle fonctionnait.
Désormais, elle ornait le poignet
de la veuve Kaplan. A la fin du récit, père
regardait le ciel en rêvant d'amours interdites et de
dons sublimes. Mon frère et ma sur, étrangement,
ne se disputaient plus. Même grand-mère restait
coite : elle avait peut-être pardonné à
la veuve de vivre hors de son temps.
- Pourquoi pleures-tu ? m'a demandé
ma mère qui, exceptionnellement, avait cessé
de remuer la soupe.
- Je pleure parce que je veux être vieille !
La veuve Kaplan et grand-mère
ont sauté de leur place en même temps : pour
la première fois, elles se trouvaient en accord.
- Regarde-moi, a dit grand-mère
amèrement. Tu ne veux pas être comme ça,
n'est-ce pas ?
- Non, je ne veux pas être comme ça, mais je
veux être comme ci !
Et j'ai pointé du doigt la veuve
Kaplan. Mes yeux se sont arrêtés sur sa montre
: il était déjà six heures.
Bessa Myftiu
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Page créée le 19.10.06
Dernière mise à jour le 19.10.06