Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07177.jsonl.gz/88

La notion de «dignité de la personne humaine» a acquis une place tout à fait spécifique dans le droit contemporain, constituant ainsi la base d’un nouvel humanisme juridique.
L’expansion récente d’une notion
Si la notion de «dignité» est présente dans des textes depuis l’Antiquité, par exemple ceux d’auteurs stoïciens, ce n’est que récemment qu’elle a pris une place tout à fait spécifique dans le droit avec un sens ayant une portée universaliste.
En France, l’une des premières occurrences qui mérite d’être retenue de la notion de «dignité» dans le sens d’un humanisme universaliste se trouve dans le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848: «Le gouvernement provisoire considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine: qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir.»
Mais c’est plus spécifiquement après la Seconde Guerre mondiale que le principe de respect de la dignité humaine commence à acquérir une place spécifique. Ainsi la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 dispose dans son article 1er: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.»
C’est plus particulièrement en relation avec le développement de la bioéthique que ce principe acquiert une valeur constitutionnelle. Dans sa décision bioéthique du 27 juillet 1994, le Conseil constitutionnel affirme ce principe. Il s’appuie pour cela sur le Préambule de la Constitution de 1946: «Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés.»
La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne du 7 décembre 2000 consacre également ce principe qui en constitue le Titre I. L’article 1 de la charte, intitulé «Dignité humaine», dispose que: «La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée.» On retrouve également le principe de dignité dans l’article 31 de la Charte consacré aux conditions de travail: «Tout travailleur a droit à des conditions de travail qui respectent sa santé, sa sécurité et sa dignité.»
Philosophie de la notion: le déontologisme
Comment comprendre du point de vue de la philosophie du droit et de l’éthique la place prise par cette notion de dignité? Il faut pour cela revenir entre autres au procès des médecins de Nuremberg1Voir à ce propos B. Halioua, Procès des médecins de Nuremberg, l’irruption de l’éthique, éd. Vuibert, coll. «Espace éthique», 2007.. Durant la Seconde Guerre mondiale, des médecins en quête de reconnaissance au sein du régime nazi se sont livrés à des actes de barbarie sur des êtres humains sous couvert d’expérience scientifique. Cette genèse apparaît en creux dans la charte européenne qui dans son article 3 protège l’intégrité de la personne «dans le cadre de la médecine et de la biologie».
D’une certaine manière, il est possible de considérer que le développement récent du champ de l’éthique professionnelle est lié au fait que la connaissance scientifique n’est pas apparue comme un rempart suffisant contre la déshumanisation de l’être humain, à la différence de ce qu’avaient pu penser des philosophes des Lumières comme Condorcet.
Au sein des controverses en éthique, le principe de dignité de la personne humaine constitue la valeur fondamentale du déontologisme. Ce courant s’appuie en particulier sur Kant qui écrit dans Fondements de la métaphysique des mœurs: «Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité.» Les choses ont un prix, les personnes humaines ont une dignité. Elles ne peuvent être ni achetées ni vendues… Cette dimension apparaît également dans la Charte européenne qui rappelle à l’article 5: «La traite des êtres humains est interdite.»
Le déontologisme en éthique s’oppose au conséquentialisme. Ce deuxième courant considère que les conséquences de l’action constituent la mesure de l’action morale. Il met donc en avant des valeurs telles que l’efficacité ou encore l’utilité. Le problème de l’utilitarisme, c’est qu’il peut admettre de sacrifier une minorité de l’humanité pour le bonheur, et donc l’utilité, de la majorité.
L’introduction du principe de dignité de la personne humaine, parmi les droits fondamentaux, vient apporter une limite absolue à tous les types de raisonnements qui visent à faire passer la recherche du progrès des sciences et des techniques ou plus généralement de l’efficacité, et en particulier de l’efficacité économique, au-dessus de la dignité de la personne humaine. Ainsi par exemple, le principe de dignité humaine interdit que, sous prétexte qu’une personne malade coûte très cher au système de soins, il faudrait dès lors lui interdire l’accès au système de sécurité sociale.
Notes [ + ]
|1.||↑||Voir à ce propos B. Halioua, Procès des médecins de Nuremberg, l’irruption de l’éthique, éd. Vuibert, coll. «Espace éthique», 2007.|
Notre chroniqueuse est enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com
Publications récentes: Bréviaire des enseignant-e-s, Editions du Croquant, 2018, et Philosophie critique en éducation, Didac-philo, 2018.