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La grippe de 1918 se distingue par sa virulence: elle fit entre 20 et 50 millions de morts dans le monde et fut donc bien plus meurtrière que la Première Guerre mondiale. Le virus Influeza souche H1N1 (type 1,2) donna son nom à la "grippe espagnole", bien qu'elle soit sans doute originaire d'Asie. Elle frappa en Suisse, en deux vagues, environ 2 millions de personnes et causa 24’449 décès entre juillet 1918 et juin 1919 (0,62% de la population de 1918, ce qui représente la pire catastrophe démographique du siècle). Dans tous les cantons, sauf au Tessin, les victimes décédées étaient en majorité de sexe masculin. Sur l'ensemble des morts, 60% avaient entre 20 et 40 ans (ce phénomène reste inexpliqué). En général plus élevée à la campagne qu'en ville, la mortalité fut peut-être influencée par des facteurs socio-économiques, mais on ne sait dans quelle mesure.
L'épidémie éclata lors de la phase finale de la Première Guerre mondiale et dans une époque de vives tensions sociales, qui culminèrent dans la grève générale de novembre 1918. La première vague de grippe, en juillet 1918, fit quotidiennement jusqu'à trente-cinq victimes parmi les hommes mobilisés; le commandement de l'armée fut obligé d'interrompre ou de retarder toutes les écoles de recrue. Il dut subir en même temps les attaques de la presse, qui visèrent en particulier Carl Hauser, chef du service sanitaire de l'armée. Face aux révélations détaillées sur des conditions catastrophiques de logement et de ravitaillement, le général Ulrich Wille et le Conseil fédéral mirent sur pied, chacun de leur côté, une commission d'enquête, ce qui n'entraîna certes aucune amélioration, mais désamorça peu à peu les critiques. Sur le plan politique, les mois d'octobre et de novembre 1918 furent marqués par une tension extrème, dans une atmosphère de quasi-guerre civile. Sans tenir compte de l'épidémie, en recrudescence, des grèves furent lancées et l'on mobilisa des troupes pour maintenir l'ordre à Zurich. Ouvriers et bourgeois s'accusèrent mutuellement d'être moralement responsables des cas mortels de grippe enregistrés alors par centaines parmi les soldats. Le fléau atteignit à ce moment son point culminant, même dans les régions écartées, paralysant la vie publique. Les autorités civiles, tout comme les médecins, étaient impuissantes.