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Il est seul à la sortie de son travail, et il fait déjà sombre dans les rues de Ginza. Les gens se croisent mais s’évitent. Ils ressemblent à ces fantômes qui, dans les films d’animation japonaise, se frôlent mais ne se touchent jamais. Il est seul et dans la nuit il pense. Il hésite entre rentrer ou boire un verre, ou peut-être les deux. Puis, en marchant le long de la rue qui mène à la gare, il se souvient que dans cet immeuble il y a ce bar de jazz, celui où il était allé avec des amis un soir. Il se souvient de l’ambiance chaleureuse et ce soir, il se dit que, peut-être, il y serait bien, en tout cas mieux que chez lui.
Là , devant le bâtiment, une pancarte en marbre indique que le bar est au cinquième, alors il prend l’ascenseur. Arrivé devant la porte, il entre et redécouvre ce lieu, ce minuscule lieu. A l’entrée il y a une penderie pour les manteaux et à sa droite, il y a les toilettes. Puis quand il s’avance, il entre dans une pièce carrée où un piano fait l’angle de la chambre et de l’autre côté, le bar longe le mur. Il y a trois tables et une dizaine de chaises mais lui, il se dirige vers le comptoir. La serveuse lui propose la carte des alcools et il demande un whisky.
Il n’y a encore personne dans la pièce excepté la pianiste, assise à la table, qui répète ses partitions. Un homme en pantalon de lin ouvre la porte d’entrée avec un sandwich et s’excuse du retard. Il se dirige vers la contrebasse.
Le concert commence et il commande un deuxième verre, puis un troisième. Il remarque la complicité des deux musiciens et leur unité apportent une énergie, une force. C’est beau de les voir et bien plus de les entendre alors il ferme les yeux. Tout devient insignifiant excepté l’émotion qu’engendre le son des instruments. Il ne s’était pas aperçu que trois clients étaient entrés entre-temps. Un homme, tout comme lui en costard, et un couple qui doit probablement être des habitués car ils discutent de la musique avec la serveuse. Il entend cette dernière dire: «Oui, Nancy Sinatra a fait de belles choses, j’aime particulièrement Sugartown bien que ce ne soit pas de mon registre». En s’excusant, la serveuse s’éclipse du bar et il la voit feuilleter des partitions. A la fin d’un morceau de la pianiste et du contrebassiste, elle tend à chacun une feuille et prend le micro. Elle annonce qu’elle chantera de la Bossa nova. Elle sourit aux musiciens pour commencer et ils s’exécutent. Soudain, une voix. Il ne peut décrocher son regard de ce qu’il voit tant il ne peut croire ce qu’il entend. Cette dame frêle d’une cinquantaine d’année qui lui servait des verres, chante avec une générosité et un charisme fou. A la fin, il applaudit timidement, mais ses yeux ne peuvent cacher son admiration.
Le couple complimente la femme qui est à nouveau au bar, mais cette dernière nie ses capacités et dans un rare silence, il ose demander l’addition. Elle le remercie d’être venu et avec un sourire il prend son manteau dans la penderie et il regagne la porte.
Dehors il fait encore noir mais les réverbères éclairent les rues.
Info
Ce texte est le premier d’une série de six nouvelles enrichies de croquis et de photos et qui s’intitule Japon, quelque part entre calme et chaos. Loin des grandes catastrophes qui ont ébranlé ce pays, loin du fanatisme nippon pour les mangas et les gadgets kawaii, ce projet dépeint un Japon ordinaire, mal connu, celui de la vie quotidienne. Les nouvelles, publiées chaque dernière semaine du mois, mêlent la fiction et la réalité telle que vécue par l’auteure Sayaka Mizuno, réalité principalement inspirée de visites à Kawasaki près de Tokyo. « Le Piano Bar » de cette semaine est dépeint d’après le souvenir d’un vrai jazz bar du quartier de Ginza.