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Que signifie une "politique culturelle" ?
"Culture et savoir diminuent en tout homme qui les possèdent la possibilité d'être dupe des mots, d'être crédule aux mensonges. Culture et savoir augmentent en tout homme le pouvoir de comprendre la réalité où il vit. (...) La conscience de cette réalité a une valeur explosive : elle ne peut qu'entraîner à la volonté de la transformer. (...) La bourgeoisie doit donc abaisser la culture, la conscience des gens qu'elle domine". (Paul Nizan, "L'ennemi public n° 1", 1935). Bien sûr, Nizan écrit ainsi il y a presque 90 ans. Mais le temps est-il passé, de cet abaissement de la culture et de la conscience par "la bourgeoisie", de quelque manière qu'on la définisse ? Disons, pour parler d'autre chose que des notes de restaurant, de taxi ou de téléphone des magistrats municipaux genevois, qu'à entendre les représentants des partis de droite exposer ce qui leur tient lieu de programme culturel, nous avons la lourde impression que le temps stagne...
La politique culturelle consiste à payer des gens pour qu’ils crachent dans la soupe qu’ils nous servent
Si par le mot de « culture » on entend toute expression symbolique du rapport des humains les uns avec les autres, avec leur société, avec le monde, ce terme prendra dans un programme politique un sens plus restrictif, désignant les lieux spécifiquement voués à cette expression, les moyens accordés à ces lieux et à ceux qui y œuvrent, et la conception que la collectivité publique se fait de son rôle culturel.
Il y a ici un paradoxe, constitutif de la politique culturelle elle-même : la création culturelle est aussi, et peut-être surtout, l’expression de l’insatisfaction (pour le moins) de l’individu face à la réalité, ou du refus d’une réalité donnée. Celles et ceux-là même qui veulent décrire le monde ne disent que leur étrangeté ou leur opposition au monde. Le mouvement par lequel un individu dit ses relations aux autres, et au monde, est toujours un mouvement qui oppose à la réalité donnée une réalité autre, implicite ou explicite, mais toujours contradictoire de cette réalité donnée.
Or, s’agissant de « politique culturelle », nous parlons de l’action d’un pouvoir politique, autrement dit, d’un élément de ce que toute création culturelle conteste, par le fait même qu’elle « créée de la culture ». Dès lors, il n’y a de culture « officielle », ou de culture soutenue par l’officialité, qui ne recèle quelque contestation de l’officialité. Le temps se charge de faire le tri : nous ne retenons de la création culturelle passée que ce qu’elle eut et peut encore contenir de subversif, et nous retournons contre la réalité d’aujourd’hui cela même qui fut peut-être dans le passé la commande d’un pouvoir soucieux de susciter sa propre louange (ainsi, par exemple, des opéras baroques, ou de l’art « pompier »).
La création culturelle est donc toujours inévitablement subversive -et peut le rester même après avoir été réduite à l’état de marchandise, ce qui témoigne bien de sa capacité de résistance. Or c’est cette subversion que l’ « officialité » (la Commune, en l’occurrence) va subventionner. Pour le dire plus clairement : telle que nous la concevons, la politique culturelle consiste à payer des gens pour qu’ils crachent dans la soupe qu’ils nous servent. Cette conception de la politique culturelle implique l’abandon de toute prétention du politique à dicter le contenu du culturel.
Cela étant, il y a bien une hiérarchie culturelle, mais qui ne se mesure pas socialement, et moins encore financièrement : les formes les plus « hautes » de la création culturelle ne sont pas par définition celles auxquelles participent les couches « élevées » (matériellement) de la société, mais celles auxquelles on accède par le plus grand effort intellectuel ou sensible. La seule difficulté d’accès à la culture qui se justifie est celle qui est contenue dans la création culturelle elle-même, ou dans sa représentation ; hors de cela, aucune ségrégation n’est admissible, et la ségrégation par l’argent moins encore que toute autre. Tout le monde doit pouvoir accéder à tout ce qui se créée ou est représenté -à chacun ensuite de faire l’effort personnel (sensible, intellectuel) que l’œuvre requiert. A l’exigence implicite aux créations culturelles ne doit donc pas s’ajouter l’obstacle financier : ne croyant pas à un accès sans effort à la culture, nous devons pour cette raison même décidés à abolir les obstacles matériels à cet accès. Toute création culturelle doit pouvoir être socialement d’autant plus accessible à tous qu’elle sera plus exigeante de chacun.