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Il y a juste 200 ans, toutes les routes d’Europe, du sud de l’Italie à la mer du Nord, se couvraient de troupes de Napoléon mobilisées contre le tsar Alexandre 1er. Des milliers de Suisses ont payé un lourd tribut: au moins 4200 officiers et soldats helvétiques ont trouvé la mort dans la campagne de Russie et bon nombre y reposent encore dans des fosses communes.
Un demi-million de grognards épuisés, vêtus de leur uniforme d’été au plus fort de l’hiver, une intendance qui a de la peine à suivre et une politique de la terre brûlée appliquée par les Russes, l’année 1812 fut la campagne de trop pour l’empereur des Français. Après le passage de la rivière Bérézina (aujourd'hui en Biélorussie), la Grande Armée est réduite à 40'000 soldats fantomatiques. Quelque 200'000 officiers et soldats, mais aussi des civils - vivandières et cantinières avec leurs enfants... - y trouvèrent la mort et 200'000 faits prisonniers, côté français. Côté russe, on recense au moins 175'000 tués et 125'000 disparus.
Avec ses soldats vêtus d'uniformes rouges, la Suisse, comme tous les pays placés sous la tutelle de l’Empire (Hollande, Italie, Bavière, Saxe, Pologne, Prusse et Autriche), devait fournir son quota de «chair à canon»: « Ce ne fut pas sans peine», rapporte l'Histoire des Suisses au service étranger («Honneur et fidélité» du capitaine de Vallière). La campagne d’Espagne avait refroidi l’enthousiasme pour le service de la France. Les cantons se montraient avares de leurs recrues.
A fin 1811, il manquait 5153 hommes. L’empereur se plaignait de la qualité des recrues: on envoyait des jeunes gens de 17 et même de 16 ans, et beaucoup d’étrangers, alors même que Napoléon ne voulait voir que des «Suisses authentiques» sous l’uniforme rouge. Sa colère éclatait quand il découvrait de la «contrefaçon». Il menaça même de s’en prendre directement à la Confédération: «J’ai écrasé les Russes, je viendrai à bout de la Suisse. Un beau jour, à minuit, je signerai la réunion de votre pays à la France,» dira-t-il à la députation helvétique venue le féliciter de la naissance du roi de Rome.
Mille Suisses survivants de la campagne de Russie
La menace de la conscription, l’annexion brutale du Valais et l’occupation du Tessin par des troupes françaises firent comprendre aux gouvernements cantonaux qu’il fallait obéir, s’ils voulaient sauver l’indépendance du pays. Les primes d’engagement furent augmentées. On enrôla de forces de mauvais sujets, «condamnés pour tapage nocturne, rixes dans les auberges ou mendiants» et des fils de famille pauvres poussés par la misère et le désir de venir en aide à leurs parents. En mars 1812, l’Empereur consentit à abaisser le chiffre de chaque régiment à trois bataillons de mille hommes, ce qui donnait un total de 12'000 hommes au lieu de 16'000. Mais le chiffre ne sera jamais atteint.
Emmenés par le colonel grison Raguettly, les soldats suisses venaient des 19 cantons avec bon nombre de Vaudois. Ils se nommaient Besse, Bourgeois, Burnand, Capt, Clottu, Corboz, Cottet, Davel, Demierre, Druey, Grangier, Grivat, Gross, Joly, Lambert, Lombardet, Matthey, Michaud, Monnet, Pellet, Perret, Perrin, Pingoud, Rey, Rosset, Thomas, Vallotton, Veillon, Visinand, etc.
La plupart d'entre eux ne sont jamais rentrés au pays, seuls mille d'entre eux ont survécu à la terrible campagne de Russie: "Ils ont servi avec un grand enthousiasme parce qu'ils devaient tout à Napoléon", relate l'historien franco-suisse Alain-Jacques Tornare. Et de déplorer qu'à part en Gruyère, aucun monument ne rappelle en Suisse la fameuse bataille: "Pourtant, ceux qui se sont sacrifiés l'ont fait pour la Suisse". Au nom de l'honneur militaire suisse.
Au total, 32'000 officiers et soldats ont servi dans les quatre régiments suisses de Napoléon, dont 8200 enrôlés au début de 1812 dans les troupes françaises. Leurs familles ont attendu en vain de leurs nouvelles durant des années. Et pour cause. Après avoir essayé de brûler ces montagnes de cadavres, les Russes les ont enfouis dans des fosses communes et dépouillés de leurs derniers effets.
Brûlés d’un côté, gelés de l’autre
Plus que les fusils et les canons des Russes, ils furent en premier lieu les victimes du froid dans ce climat où les oiseaux mouraient «en plein vol»: «On a vu des hommes gelés dans toutes les positions imaginables», rapporte le capitaine Abraham Rosselet, de Douanne (lac de Bienne), qui a relaté ses souvenirs de guerre dans un livre paru à Neuchâtel en 1857: «En ce mois de décembre 1812, le thermomètre était tombé à -28° durant deux jours: il est facile d’imaginer l’effet qu’un froid pareil dut produire sur des hommes affamés, mal vêtus et harassés de fatigue.
Une grande partie de ces malheureux eurent des membres gelés ou moururent sur les routes et aux bivouacs, brûlés d’un côté, gelés de l’autre (...) A Wilna (Vilnius, l'actuelle capitale de la Lituanie), on dévasta les magasins, on défonça les tonneaux de vin et d’eau-de-vie dans les caves, où une quantité de malheureux périrent. Les maisons, les granges et les écuries se trouvaient remplies de morts, les rues en étaient jonchées».
Des squelettes découverts à Vilnius en 2002
Sur cette route de l’épouvante, le verglas ne pardonne pas et gare à celui qui tombe à terre: «Les malheureux dorment dans des masures en partie écroulées dont les charpentes ont été brûlées pour se réchauffer. Les pauvres diables y sont entassés jusqu’à trois couches pour avoir chaud», relève le simple soldat au 3e Régiment, Jean-Marc Bussy, de Crissier (VD) qui a publié ses «Notes de voyage» à son retour.
«La douleur se manifestait sous des formes variées, rapporte l’officier bernois Albert de Muralt. Les uns pleuraient, les autres étaient hébétés. Nombreux ceux qui se comportaient comme des fous, surtout s’ils voyaient du bon feu.» Pour la Grande Armée, Vilnius sera au mieux, un terminus provisoire; au pire, un vaste cimetière pour 25'800 hommes et 14'000 chevaux.
En 2002, 190 ans après l’hécatombe, près de 3000 cadavres d’hommes, de femmes, de chevaux et de mulets ont été mis au jour par des anthropologues lituaniens et français sur un chantier résidentiel de Vilnius. Des os, des squelettes entiers, mais aussi quelques débris de bottes, de guêtres, de ceintures et de chapka ont permis d’identifier la source.
Deux boutons d’uniformes représentant un cor de chasse authentifient à coup sûr les restes de la Grande Armée en déroute sur le front russe après les batailles de Polotzk et de la Bérézina. Les cors étaient semblables à ceux de la poste suisse, mais ils identifiaient également les voltigeurs de toutes provenances.
De source lituanienne, il devrait y avoir encore 25'000 à 40'000 corps enfouis dans les charniers de Vilnius et environs. Les os n’ont pas de passeport et il faudrait une étude d’ADN pour identifier les cadavres et les comparer aux traces de leurs descendants. Une aiguille dans une botte de foin.
"1812, le duel de deux empereurs", Curtis Cate, Editions Robert Laffont, 1985
"Les Vaudois de Napoléon", Alain.Jacques Tornare, Ed. Cabédita, 2003
"La Bérézina. Suisses et Français dans la tourmente de 1812", Ed. Cabédita, 2012