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J’ai parlé, ailleurs, du livre de Laurent Gaudé appelé La Mort du roi Tsongor, pour dire qu’il avait choisi un merveilleux comportemental: les personnages agissent d’une façon symbolique et cela crée une forme de poésie. Mais c'est irréaliste: cela relève du même irréalisme reproché par Flaubert à Hugo dans Les Misérables. Gaudé, du reste, imite beaucoup Hugo, jusque dans son style.
Le merveilleux authentique place le monde spirituel derrière toutes les actions humaines: pas seulement les actions d'éclat auxquelles les Anciens reconnaissaient une divinité présente. Un Cicéron, par exemple, assure que seules les actions vertueuses ont une portée spirituelle: elles emmènent vers l'éternité de l'Olympe; quant aux autres, elles restent sur Terre - mais n'emmènent pas en Enfer: il n'y croyait pas. En cela, il s'opposait même aux Grecs, finalement plus proches des chrétiens médiévaux. Pline le Jeune à son tour regarde la divinité comme présente dans les actions bonnes de l'empereur Trajan: Jupiter se confond avec lui, dit-il. Quand un empereur agissait mal, comme Néron décrit par Tacite, la divinité fuyait. La tendance à l'abstraction des Stoïciens est pour beaucoup dans cette vision du monde divin. À la rigueur, Dieu n'est plus, chez ces écrivains, qu'un ornement poétique caractérisant les bonnes actions.
Or, dans la tradition française, cette disposition romaine est particulièrement présente. Elle a commencé à éclater chez Pierre Corneille, sensible en particulier dans ses pièces historiques, les plus célèbres. La lumière morale, source de poésie et de merveilleux assourdi, est posée sur les princes - sur Auguste dans Cinna, sur le roi d'Espagne dans Le Cid: les princes peuvent tout, même renverser le destin tragique, et rétablir la marche juste du monde. La monarchie absolue a sa source dans l'antiquité romaine, si elle s'est nourrie de théologie biblique.
Victor Hugo a essayé de faire un mélange de merveilleux chrétien et de doctrine romaine, en inventant que tout le monde ira au Paradis, finira dans le sein de Dieu. C'est difficile à croire. Les athées trouvent cela irrationnel, les croyants le trouvent blasphématoire. Mais, imprégnés de figures du merveilleux chrétien, ses personnages sont plutôt comme ceux de Corneille ou de Gaudé, ils impressionnent par leur relation à des idées morales abstraites. D'où le rejet de Flaubert, qui se voulait réaliste, quoiqu'il aimât le merveilleux au sens propre, les manifestations imagées du monde spirituel.
Un auteur, situé historiquement entre Hugo et Gaudé, en est comme le significatif intermédiaire: Malraux. Sa lourdeur plaquait des idées morales sur des personnages devenus par là-même irréels sans pour autant toucher vraiment au merveilleux.
J. R. R. Tolkien a su mieux qu'eux tous concilier harmonieusement le merveilleux païen et le merveilleux chrétien: ses Hommes liés aux Elfes font des actions d'éclat tournées vers un démon qui en même temps obsède intérieurement les Hobbits - les assiège dans leur conscience. Ce démon a en effet une action à la fois physique et psychique, et selon leur nature, les héros du Seigneur des anneaux le combattent à différents niveaux, sur différents plans. Or, ces plans s'articulent souplement, montrant la valeur profondément morale du paganisme derrière les apparences - mais justement parce que Tolkien ne reprend pas à son compte la pensée de l'ancienne Rome. Son christianisme réellement universaliste lui permet de saisir l'essence morale mal saisie du paganisme - surtout germanique, mais aussi grec.
Comme le disait Dostoïevski, le cœur humain est le siège d'une grande bataille entre le bien et le mal - les anges et les démons. Il y a là de quoi faire des épopées. Chateaubriand l'a montré. Mais encore faut-il saisir que pour les Anciens, cette bataille se déroulait aussi extérieurement, sur le plan physique, qui n'avait rien de neutre ni de pur. Il était déjà imprégné de vie spirituelle. Les Romains les premiers ont inventé une matière qui n'était qu'une masse dénuée de direction propre. Ce n'est qu'un leurre. Un songe. Dès lors l'épopée peut aussi s'emparer du monde extérieur en y plaçant des anges et des démons, et donc s'emparer de l'histoire à la fois collective et individuelle. Mais pour cela, nul besoin, somme toute, d'inventer des mondes fictifs dans lesquels les personnages agissent selon un symbolisme illusoire et artificiel, fallacieusement défini comme fondement des mythes par un structuralisme dénué de sens.