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05/10/2009
Les très riches heures du duc Hans-Rudolf
(Chronique parue dans le Nouvelliste du 23 septembre 2009)
Le siège du château avait duré des lustres et aurait pu se prolonger longtemps encore, tant les fortifications étaient solides et l'approvisionnement bien ordonné. Jusqu'à ce funeste matin de printemps où les assaillants firent parvenir au château cette improbable offre de paix: «Que les assiégés détruisent leurs murailles et les assiégeants brûleront leurs échelles.» Le châtelain n'y vit rien de déshonnête. Il fallait terminer cette guerre et le soir même, c'était un 13 mars, une bannière grise flottait au sommet du donjon.
A ses gens qui l'interrogeaient, le duc Hans-Rudolf expliquait que les murailles n'étaient détruites que pour ceux du dehors. Nullement pour les habitants du château: sauf à se quereller avec des seigneurs étrangers, les gens du pays resteraient, demain comme aujourd'hui, assurés de leur sécurité dans le périmètre de ses douves.
A ses anciens ennemis qui les convoitaient, le châtelain expliquait que la coutume du château interdisait de déplacer hors les murs les précieux grimoires conservés au donjon. Mais plusieurs objectaient à cet argument. Ainsi le chevalier de Steinbrück faisait observer que les murs étant détruits, le transport des manuscrits ne pouvait violer la coutume. Quant au Chevalier noir, il soutenait avec d'autres que la coutume était abrogée: le châtelain n'avait-il pas offert, en témoignage de la paix retrouvée, ce lot de trois cents parchemins déjà transportés au loin par-delà l'océan. Tous s'entendaient pour dire que, sauf à leur remettre l'ensemble des collections du donjon, le châtelain Hans-Rudolf se rendait coupable de parjure, une vilenie si grande que les représailles les plus cruelles, qui déjà se préparaient, n'y suffiraient à sauver le duc d'une excommunication certaine.
C'est alors qu'intervinrent à leur tour les échevins du château, réclamant eux aussi l'accès aux précieux parchemins. Ils arguaient de ce que des seigneurs étrangers, hier encore ennemis, ne sauraient être mieux traités par le duc que ceux qui, comme eux, levaient loyalement le cens, le champart et la gabelle sur les terres du château.
Le duc se sentait très las. Il était rentré les mains vides d'un voyage en mer, chez les Maures où il avait été trompé sur le prix par quelque barbaresque qui détenait en otages deux de ses gens. Fatigué, hésitant, il rechignait à argumenter plus avant. Et devait se faire grande violence pour ne pas céder aux délices du songe qui l'obsédait depuis peu: les très riches heures d'une paisible retraite.