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Usain Bolt surgissait toujours dans la dernière ligne droite. Il concluait le relais jamaïcain du 4x100 mètres avec la vitesse qu'on lui connaît. Michael Johnson faisait de même. Il parcourait le dernier tour de piste en un temps record et menait le 4x400 mètres américain à la victoire. La tendance est identique en biathlon. Le meilleur élément d'une nation endosse souvent la position de dernier relayeur.
Concrètement, lorsqu'un pays dispose de quatre bons pions, la répartition suit régulièrement la logique suivante. On place en premier une personne digne de confiance derrière la carabine. Elle n'est pas la plus rapide sur les skis, mais doit lancer relativement bien l'équipe, la mettre dans de bonnes dispositions. On ne lui demande pas de transmettre le témoin en première position. Il s'agit d'être placé, de figurer dans la course, à plus ou moins 15 secondes.
Le deuxième relayeur est souvent le deuxième meilleur athlète d'un pays. Si l'équipe prend du retard, son rôle est de la ramener aux avants-postes. S'il reçoit le témoin en première position, il peut alors tenter de créer les premiers écarts. Le troisième élément, lui, assure le lien entre les deux meilleurs biathlètes. Il peut déjà prendre le relais avec une certaine avance. Et s'il échoue quelque peu face aux cibles, rien n'est perdu, car vient ensuite l'atout principal, celui capable de faire la différence malgré la pression des derniers tirs.
Il y a bien sûr une osmose à créer en relais, pour que chacun puisse se sentir à sa place et que tous les relayeurs performent, car il s'agit avant tout d'un résultat d'équipe. Il est certes vrai que les positions ne sont pas souvent interchangées. Mais si les compositions semblent parfois manquer d'originalité, il arrive que les entraîneurs tentent des coups tactiques. Les pays ne disposant pas de quatre éléments suffisamment performants peuvent notamment placer leurs chefs de file en début d'épreuve.
C'est ainsi que l'Italie a déjà ouvert le bal avec la doublette Wierer - Vittozzi, plaçant sur orbite les deux filles suivantes, en espérant qu'elles tiennent le rythme. Une Kaisa Mäkäräinen a également souvent débuté pour la Finlande, mais il s'agissait surtout d'offrir à la championne des conditions favorables, une course utile, au contact des autres.
Lors des Championnats du monde de Nove Mesto, qui se sont achevés dimanche, la France a également joué avec la composition de son relais féminin. Elle a placé ses deux meilleures cartes, Justine Braisaz-Bouchet et Julia Simon, en toute fin de course. Les entraîneurs craignaient que Sophie Chauveau, habituelle troisième relayeuse, ne craque pour sa première sur le 4x6 kilomètres des Mondiaux.
Deuxième relayeuse samedi, Sophie Chauveau a vécu un calvaire sur le pas de tir: six pioches et deux tours de pénalité. Un tel craquage en tant que troisième relayeuse aurait certainement condamné le relais tricolore. Mais puisque cela est survenu plus tôt dans la course, Justine Braisaz-Bouchet et Julia Simon ont eu suffisamment de temps pour reprendre la tête, et offrir à la France un premier titre aux Mondiaux en relais féminin.
S'il y a bien une nation qui surprend avec la composition de son relais, c'est bien la Norvège chez les garçons. Nous pourrions nous attendre à ce que Johannes Boe, quatre fois vainqueur du gros globe de cristal, soit le quatrième et dernier relayeur des «Norge». Mais cela n'arrive que très rarement ces derniers temps.
Depuis la saison 2020/2021, le quatuor Sturla Lægreid - Tarjei Boe - Johannes Boe - Vetle Christiansen est souvent aligné dans cet ordre précis. A l'époque, le dispositif avait surpris. Il faisait suite à un match Jacquelin - Boe en toute fin de relais, remporté par le Français. Les entraîneurs norvégiens avaient alors testé une autre composition, et celle-ci s'est vite avérée payante.
Vetle Christiansen est davantage solide face aux cibles. A l'issue de la saison 2021/2022, il pointait au troisième rang du classement des tireurs, parmi ceux ayant couru au moins 20 courses durant l'hiver. Avec un pourcentage de réussite de 89%, il n'était devancé que par les gâchettes Simon Eder et Roman Rees.
Alors que Johannes Boe est joueur, peut-être aussi moins calculateur, Christiansen s'avère être un élément stable pour conclure une course. Il est capable de tenir la pression, de faire le job sur le pas de tir. On lui demande de blanchir les cibles, après que les trois autres ont créé des écarts considérables.
Autre atout en sa faveur, ses qualités de sprinteur. Vetle Christiansen est rapide sur les skis, certes moins qu'un Johannes Boe, mais il excelle lorsque la course se joue au sprint, et cela grâce à son grand gabarit. Il peut ainsi offrir la victoire à son équipe dans la dernière ligne droite.
Ce sont en partie pour ces raisons que Christiansen est entré en action samedi lors des Mondiaux de biathlon en quatrième et dernière position, comme aux Jeux olympiques de Pékin. Il disposait à ce moment précis de 30 secondes d'avance sur la Suède. L'Allemagne, troisième, pointait alors à 59 secondes. Vetle Christiansen a d'abord augmenté les écarts, si bien qu'il s'est présenté avec plus d'une minute d'avance sur tous ses poursuivants à l'amorce du dernier tir.
La catastrophe aurait-elle pu être évitée si Johannes Boe avait conclu le relais norvégien, comme le font les autres leaders? Nous sommes en droit de nous le demander, surtout dans le contexte actuel. Car rappelons que Christiansen a vécu un début d'année mouvementé. Il n'a pas participé aux épreuves d'Oberhof, non-sélectionné par son équipe. Il n'a certes pas été renvoyé en IBU Cup, mais les entraîneurs l'ont laissé au repos. Ils voulaient permettre au jeune Botn, leader de la Coupe d'Europe, de s'essayer au plus haut niveau.
La concurrence fait rage chez les Norvégiens et c'est donc Vetle Christiansen qui en a fait les frais le temps d'un week-end. Un message fort adressé à l'homme, qui est néanmoins revenu plus fort, remportant le sprint de Ruhpolding et la mass-start d'Antholz en janvier.
A Nove Mesto, le Norvégien a aussi décroché deux breloques en bronze: l'une sur le sprint, l'autre lors de la poursuite. Mais lorsqu'il avait le titre au bout de sa carabine, samedi dans l'exercice si particulier du relais, l'épisode d'Oberhof a certainement ressurgi. Ce sentiment de «menace» est peut-être venu s'ajouter à la pression du dernier tir, et à l'attente d'un résultat déjà acté. Boe, en tant que n°1 de la discipline et athlète plus habitué aux médailles d'or, n'aurait probablement pas eu la main qui tremble autant. Mais personne ne le saura, d'autant que si la stratégie existe (et est importante), le biathlon reste incertain, de la première à la dernière seconde.
La Suisse n'a plus dépassé le stade des quarts de finale d'un grand tournoi depuis 2018. La raison de ces échecs successifs? Probablement la perte de notre culture de la gagne, qui était autrefois l'une des meilleures au monde, et grâce à laquelle nous avons atteint la finale du Mondial en 2013 et 2018.