Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07254.jsonl.gz/1022

La vieillesse arrive brusquement, comme la neige.
Un matin, au réveil, on s’aperçoit que tout est blanc.
Jules Renard
L’histoire de Jean-Jacques
Jean-Jacques, âgé de 82 ans, vivait seul dans la vieille ferme familiale ; son épouse, Marthe, était décédée quatre ans auparavant. En dépit de l’insistance de sa fille, Évelyne, qui voulait lui rendre la vie plus facile en lui proposant une femme de ménage, des repas livrés à domicile, Jean-Jacques s’entêtait à tout vouloir faire lui-même, « à mon rythme, à ma façon » ; c’étaient ses formules habituelles. Évelyne était revenue à la charge plusieurs fois, lui suggérant même un déménagement dans un appartement protégé, mais il faisait la sourde oreille, incapable de reconnaître ses difficultés et de comprendre l’inquiétude de sa fille
Le temps passait, et Évelyne assistait, impuissante et de plus en plus anxieuse, à l’affaiblissement de son père. Elle le voyait maigrir – il mangeait peu, et des repas incomplets, mal équilibrés – et le surprenait souvent, autant à midi que le soir, devant son « café complet » qu’il prenait sur un coin de table, le regard perdu dans le vide. Il ne sortait presque plus de la ferme, avait peu à peu renoncé à voir ses amis dans le café du village où il avait naguère ses habitudes, ou à aller chez sa fille, qui habitait à un petit quart d’heure. Il restait cloîtré chez lui, en silence, passant ses journées dans son vieux fauteuil ou étendu sur son canapé, où Évelyne le surprenait profondément endormi.
Jean-Jacques avait abordé la huitantaine en pleine forme, mais lorsque les premières faiblesses étaient arrivées, il avait refusé de les reconnaître, et surtout de les laisser voir à ses proches ; il s’était laissé glisser lentement dans un état de fragilité, gardant pour lui les pensées, les sentiments qui devaient certainement le tourmenter.
Et ce qui devait arriver arriva : un jour, tôt le matin, alors qu’il descendait de l’étage où se trouvait sa chambre à coucher, il a glissé, est tombé et s’est cassé l’épaule. Comme il avait toujours refusé de porter la montre d’alarme que sa fille lui avait offerte, il est resté couché au bas des escaliers pendant plusieurs heures. C’est sa voisine qui, constatant que les volets de la ferme étaient restés fermés, a appelé Évelyne.
Après avoir passé quelques jours à l’hôpital, et alors que sa fille lui avait organisé un « court-séjour » dans un EMS voisin où il aurait pu passer sa convalescence dans de bonnes conditions, Jean-Jacques a décidé, contre les avis des soignants et de sa fille, de retourner à la ferme : « Laissez-moi vivre ma vie comme je l’entends, dans ma ferme ! » Force était de constater, à ce moment-là, que le vieillard n’avait plus une claire conscience de sa situation, de son état de santé et de sa fragilité.
Et le « péclotage », comme me le disait Évelyne, a continué jusqu’au moment où, craignant pour la sécurité de son père, elle a senti qu’elle devait « faire quelque chose ». Elle a décidé d’appeler le médecin de son père, qui est venu faire une visite à domicile. Le médecin connaissait le bonhomme depuis plus de trente ans, il était au fait de son caractère bourru, de ses entêtements butés… Il a immédiatement constaté les affaiblissements de son patient : un fort ralentissement moteur, aggravé par la chute récente et l’épaule fracturée ; une grande maigreur, un état dépressif et quelques troubles cognitifs très perceptibles. Il était évident que Jean-Jacques ne pouvait plus continuer à vivre seul dans sa ferme ; sa dépendance, à tous égards, sautait aux yeux.
La suite est facile à deviner : le médecin n’avait pas d’autre choix que d’opter pour un placement de son patient dans un EMS ; c’était presque une question de vie ou de mort.
La leçon de cette triste histoire est aisée à tirer : Jean-Jacques appartient à cette catégorie de personnes âgées hélas encore trop nombreuses qui, refusant de regarder en face la réalité de leur vieillissement et de leur affaiblissement, glissent progressivement vers la fragilité, puis vers la dépendance, tout en refusant, à toutes les étapes de ce « déclin », de reconnaître leurs problèmes et, surtout, d’accepter les aides qui leur sont offertes. C’est ainsi que chaque étape de leur vieillissement se passe mal, dans des entêtements et des aveuglements désastreux, vieillissement émaillé de crises et d’accidents, jusqu’au placement inévitable qui, là encore, se fait dans mille difficultés.
Les trois formes du vieillissement
Il n’y a pas qu’une seule manière de vieillir ; en effet, pour chacun d’entre nous, les trois ou quatre décennies qui nous attendent au seuil de la soixantaine peuvent se dérouler de différentes façons, en fonction de notre état de santé, de notre mode de vie, de notre histoire, de notre philosophie de la vie, et de bien d’autres facteurs divers et multiples.
En Suisse, le grand groupe des « seniors » (de 60 à 100 ans), forme un bataillon de presque 2 millions de personnes, parmi lesquelles, stricto sensu, il ne serait pas faux de dire que l’on trouve autant de manières de vieillir. Mais, pour y voir un peu plus clair, les gérontologues, dans de nombreuses études récentes, sont parvenus, un peu schématiquement il est vrai, à regrouper toute cette population en trois catégories : les robustes, les fragiles et les dépendants.
Quel est l’intérêt, me direz-vous, de cette distinction des différentes manières de vieillir ? Je vois trois gains à cette classification typologique de nos seniors.
Tout d’abord, elle permet de lutter contre une forme d’âgisme assez courante, et qui consiste, par une généralisation abusive et discriminante, à mettre « tous les vieux dans le même paquet » en ne leur attribuant que des caractéristiques négatives : les vieux sont ralentis, fragiles, malades ; ils perdent la mémoire, ils ont de la peine à comprendre le monde moderne, ils rabâchent leur passé… Une formule rebattue résume tout cela : ce sont de « vieux croulants ».
Mais l’atout majeur de cette distinction est de mettre l’accent sur la prévention. De nos jours, il est tout à fait possible de vivre longtemps en bonne santé, d’appartenir pour de nombreuses années au groupe des robustes. En décelant à temps les premiers signes de fragilité, on peut parfois en ralentir, voire en arrêter la progression, et surtout empêcher que cela ne débouche sur une dépendance.
Enfin, cette classification permet de mettre en évidence une distinction importante entre l’âge chronologique, l’âge physique et l’âge cognitif. Parler d’un vieillard de 86 ans ne dit rien de l’état de santé de son corps et de son esprit. J’ai connu des nonagénaires qui avaient encore toute leur tête et qui se sentaient à l’aise dans leur corps, pendant que des sexagénaires sentaient déjà clairement des affaiblissements de l’un et/ou de l’autre. En fin de compte, pour notre classification, ce n’est pas l’âge, mais l’état de santé physique et cognitif qui est déterminant.
Nous devons à la gériatre américaine Linda Fried, professeure à l’Université de Columbia, les définitions et les caractérisations des « trois formes du vieillissement chez la personne âgée ».
1. Les robustes
L’état « robuste », que l’on peut considérer comme normal, correspond à ce qu’on pourrait appeler un vieillissement réussi, celui qui permet à la personne âgée d’être totalement indépendante, physiquement et cognitivement, et qui lui donnera la force de surmonter plus ou moins facilement d’éventuels problèmes de santé. Ainsi, j’ai vu des octogénaires aborder un cancer et le surmonter vaillamment, principalement grâce à leur état de santé général, mais aussi à une hygiène de vie saine, équilibrée, à une attitude mentale tournée vers une vision positive et optimiste de la vie.
Cet état robuste ou vigoureux permet une avancée en âge harmonieuse et active. Les personnes qui ont la chance d’en bénéficier le doivent pour une part à leur patrimoine génétique (pour 20 %), mais aussi, et surtout, à leur mode de vie, à leur état mental, à leur histoire personnelle, à leur environnement, etc. C’est souvent sans le savoir, sans y réfléchir, par une sorte d’intuition naturelle, que ces personnes ont, tout au long de leur vie, choisi de bien vieillir. À chaque étape de leur existence, elles ont mis toutes les chances de leur côté pour demeurer « robustes », pour avoir une espérance de vie en bonne santé la plus longue possible. Cet effort est passé par le souci d’une vie saine, caractérisée par une alimentation équilibrée, une pratique régulière des exercices physiques, mais aussi par un refus des addictions les plus courantes : alcool, tabac, automédication, surmenage, etc.
Le groupe des « robustes » représente entre 50 et 60 % des personnes âgées ; il est réjouissant de constater que la majorité de nos deux millions de seniors sont des « robustes » !
2. Les fragiles
La fragilité correspond à un état de vulnérabilité qui, s’il n’est pas encore alarmant, n’en est pas moins préoccupant. Les personnes maigrissent, manquent d’appétit ; elles perdent de leurs forces, deviennent fragiles sur leurs jambes ; elles rechignent à faire de l’exercice, effectuent de moins en moins facilement les activités de tous les jours. Le moindre stress les déstabilise, déclenche des réactions disproportionnées ; un accident, une maladie, un deuil, et les voilà au fond du trou ! Il en faut peu pour qu’elles baissent les bras, s’abandonnent aux soins de leurs proches et perdent toute autonomie.
Le problème, avec la fragilité, c’est qu’elle reste souvent trop longtemps inaperçue. D’abord en raison des généralisations abusives à propos de la vieillesse, qui font passer les signes de fragilité comme des phénomènes normaux. Mais aussi par une tendance de chacun à minimiser, voire à dissimuler plus ou moins habilement ses propres faiblesses. Et enfin parce que, dans notre société fortement médicalisée, la confiance dans la médecine curative empêche trop souvent d’accorder sa juste importance à la prévention.
Ce qu’il est important de comprendre, dans le passage de l’état « robuste » à celui de « fragile », c’est qu’il est le plus souvent réversible. Si les signaux de la fragilité sont perçus à temps, s’ils sont reconnus par la personne, et si celle-ci décide de se prendre en main et de réagir par des soins, de nouveaux comportements, de nouvelles habitudes de vie, le retour à un état robuste et vigoureux est le dénouement naturel de cet épisode. C’est le refus de voir la réalité, comme l’histoire de Jean-Jacques nous en a donné un exemple frappant, qui conduit bien souvent à la catastrophe.
Chacun peut mesurer sa tendance à la fragilité en observant sur soi-même la présence plus ou moins marquée des 5 critères suivants :
1. Une perte de poids involontaire pouvant aller jusqu’à 4 à 5 kilos par année.
2. Une sensation subjective de fatigue, d’épuisement.
3. Une diminution de la masse et de la force musculaires.
4. Une vitesse de marche ralentie : plus de 4 secondes pour parcourir 4 mètres.
5. Une activité physique réduite : une sédentarité de plus en plus prononcée.
Si vous n’êtes concerné par aucun de ces cinq critères, vous êtes « robuste » ; si vous l’êtes par 1 ou 2 critères, vous êtes « pré-fragile » ; pour 3 critères et plus, vous entrez dans la catégorie des « fragiles ».
Il faut savoir, et les statistiques le démontrent, que, pour les fragiles, le risque est grand, dans les trois années à venir : de faire une chute, de marcher plus difficilement, de ne plus être capables de maîtriser les activités de la vie de tous les jours, d’être hospitalisés, et même de décéder.
La catégorie des personnes fragiles représente entre 20 et 40 % de nos deux millions de seniors.
Je vous propose, dans un de mes Résumés utiles : « Dépister la fragilité à l’âge avancé », un test que vous pouvez réaliser vous-même afin de savoir si vous appartenez, peu ou prou, à la catégorie des fragiles. – Lire ici –
Je vous propose de découvrir également « L’échelle de fragilité », un document qui a pour objectif de déterminer l’état de santé global d’une personne âgée. Il a été réalisé par le Dr Kenneth Rockwood, de l’Université de Halifax. – Lire ici –
3. Les dépendants
Le statut de « dépendant » correspond à la forme la plus éprouvante du vieillissement. Contrairement à l’état « fragile », il n’est pas réversible, et d’autant moins s’il dure déjà depuis quelques mois. Les « dépendants » souffrent de ce qu’on appelle une polypathologie, c’est-à-dire la coexistence de plusieurs maladies chroniques graves et handicapantes. Cette forme de dépendance rend le maintien à domicile, tôt ou tard, impossible.
Quand nous parlons d’un état de santé « dépendant », nous nous référons aux syndromes dont la médecine parle de plus en plus depuis quelque temps : le diabète, l’hypertension, l’arthrose, les problèmes respiratoires chroniques, la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson… D’autres syndromes gériatriques se caractérisent par le fait qu’ils touchent simultanément plusieurs organes et plusieurs fonctions. On évoque la dénutrition, l’ostéoporose, les chutes et les troubles de l’équilibre, les troubles cognitifs, les troubles de la vue et de l’audition, les états dépressifs, l’incontinence, les escarres et les douleurs. Les personnes souffrant de polypathologie cumulent quotidiennement la prise d’au moins quatre médicaments – nombre qui peut grimper jusqu’à une quinzaine – durant de nombreuses années, avec des effets secondaires eux aussi cumulés. C’est ce que l’on désigne sous le terme de « polymédication ».
La catégorie des « dépendants » regroupe entre 15 et 20 % des deux millions de nos personnes âgées, ce qui ne représente en somme qu’une personne sur cinq, et la plupart dans le grand âge. Par ailleurs, et grosso modo, les dépendants forment l’essentiel de la population des EMS, avec un âge moyen d’entrée dans l’institution situé autour de 85 ans.
Les lacunes de notre système de santé
Considérant ces trois formes du vieillissement, et surtout le risque de glissement d’une catégorie à l’autre, force est de constater que notre système de santé est très éloigné d’avoir mesuré l’ampleur du problème et d’avoir envisagé les mesures susceptibles d’en limiter les dégâts. En effet, le pouvoir médical attend la maladie pour réagir, et il ne se soucie que très peu du dépistage et de la prévention, deux actions qui réduiraient considérablement le nombre des robustes glissant vers la fragilité, et encore plus celui des fragiles tombant dans la dépendance. Pour le moment, seules quelques maladies graves, touchant un organe particulier, font l’objet de dépistages plus ou moins réguliers : le cancer du sein, de la prostate, du colon, les problèmes cardio-vasculaires, le diabète, le cholestérol…
Quant aux signaux d’alarme de la fragilité : l’amaigrissement, la dénutrition, la fatigabilité, la sédentarisation, les troubles de la mémoire, la difficulté à se déplacer, ils sont trop souvent constatés et pris en considération trop tardivement, lorsque l’état du malade est déjà en train de basculer dans la dépendance. L’important, ici, est de savoir que si l’on avait dépisté assez tôt ces premiers symptômes de fragilité, et si l’on avait réagi de manière appropriée, le retour à la robustesse était encore la plupart du temps possible.
Même le glissement dans la dépendance pourrait souvent être fortement retardé, voire évité, si l’on était plus attentif à ces signaux d’alarmes, et si l’on cessait de les considérer comme une fatalité, comme faisant naturellement partie de la vieillesse. Et, comme on le sait bien, c’est l’état de dépendance qui est à l’origine des grandes souffrances physiques et psychiques chez le vieillard, mais aussi des souffrances morales pour son entourage. C’est dire combien il est important de tout faire pour éviter, ou en tout cas retarder, cette situation dramatique.
Conclusion
La vieillesse n’est pas une fatalité, et encore moins, pour reprendre le mot du général de Gaulle, « un naufrage ». La question que chacun devrait se poser, et non seulement au moment où il quitte la vie active, mais à toutes les époques de sa vie, est la suivante : « De quelle manière est-ce que je vais avancer en âge, comment est-ce que je vais vieillir ? » Car notre vieillesse à venir se construit pour ainsi dire dès notre entrée dans la vie adulte :
– d’abord, bien sûr, par le souci de notre propre corps : notre hygiène de vie, nos comportements alimentaires, le rythme et l’intensité de nos activités, sans parler des pièges de certains abus ;
– mais surtout par quelques dispositions mentales que nous pouvons entretenir, renforcer, améliorer tout au long de notre vie. Face aux ralentissements et aux accrocs de l’âge, à tous ces signaux avant-coureurs des fragilités qui peuvent nous frapper, la première attitude mentale à avoir est de les reconnaître, de les accepter, d’en parler ouvertement, pour mieux y faire face et mettre en œuvre les moyens de les atténuer, voire de les éliminer. Et lorsque les plaies et les bosses du grand âge se font inéluctables, la bonne attitude est ne pas les minimiser, de chercher à y faire face, de demander l’aide des spécialistes, d’envisager – avouons qu’il y faut un certain courage – le type de fin de vie que l’on se souhaite (directives anticipées).
Dans mon précédent Propos, je vous ai parlé des « 10 règles de santé pour senior du Dr Hoppeler », élaborées en 1922, et qui n’ont rien perdu de leur pertinence, un siècle plus tard. Par leur simplicité et leur justesse, elles nous interrogent sur les deux « compétences » que je viens d’évoquer : quelles habitudes de vie dois-je développer ou modifier ? quelles attitudes mentales dois-je acquérir ou renforcer ?