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La Bibliothèque de Genève présente en ses murs une série de bustes anciens de grande valeur patrimoniale. Cette collection a été constituée, pour l’essentiel, entre 1800 et 1950 grâce aux dons consentis par des familles genevoises. Elle a récemment fait l’objet d’une nouvelle attention, à la faveur d’un réaménagement partiel des locaux. Comment exposer une telle collection aujourd’hui? Comment valoriser des œuvres qui constituent le témoignage d’un moment important de l’histoire de l’institution et plus généralement de l’histoire et de l’histoire de l’art genevois?
Apparemment, le premier Genevois honoré par la sculpture est Rousseau qui jouit d’une notoriété européenne. Dès la fin du 18e siècle, un buste de Rousseau figurait déjà dans les collections de la Bibliothèque (détruit accidentellement en 1832) et sa statue ornait un jardin privé de Saint-Jean. La Révolution genevoise de 1792 et l’influence française ont encore développé la vénération du grand écrivain. Son buste, œuvre du sculpteur Jean Jaquet, est érigé dans l’espace public à la fin de 1793, dans le «Lycée de la Patrie», autrement dit la promenade des Bastions.
La volonté d’associer une figure illustre, ou supposée telle, son portrait sculpté ou, du moins, une inscription évoquant sa mémoire et le nom d’un lieu s’impose dès cette époque à Genève. En février 1834, on inaugure ainsi une nouvelle statue de Rousseau, confiée au sculpteur Pradier, sur l’ancienne île aux Barques réaménagée et rebaptisée à son nom. Elle sera suivie de beaucoup d’autres. Même l’Église protestante, d’abord réticente par tradition à ce mode de commémoration, finira par partager cet engouement. Si la volonté d’ériger en ville un monument à Calvin n’aboutit pas lors du jubilé de 1835, sa mémoire sera honorée en 1885 par le nom d’une rue, puis, de manière véritablement grandiose, en 1917 par la construction du monument international de la Réformation dans la promenade des Bastions.
La commémoration des personnages illustres donne lieu à des débats, surtout lorsqu’il s’agit de figures controversées. Ainsi de James Fazy, qui meurt en 1878, tout le monde s’accorde, nous dit après son décès le Journal de Genève, quotidien d’obédience libérale, de la nécessité «de conserver pour la postérité les traits d’un homme qui a joué – nul ne le nie – un rôle des plus importants dans l’histoire contemporaine de Genève». Mais les conservateurs jugent que «ce but a été pleinement atteint par le don fait à la Bibliothèque de la Ville et accepté par le Conseil administratif, d’un portrait peint par un artiste fort distingué, M. Baud-Bovy et offert par des amis personnels de M. Fazy». Ce fut jugé insuffisant: «on avait un portrait, on voulait un buste», un hommage que le journal jugeait inopportun. Le boulevard de Saint-Gervais sera néanmoins rebaptisé en 1881 à son nom et un buste érigé l’année suivante dans la promenade de Saint-Jean. Quant à la Bibliothèque, elle héritera en 1929 elle aussi d’un buste, donné 35 ans plus tôt au Musée d’art et d’histoire.
De ce point de vue, les anciennes vues intérieures de la Bibliothèque publique et universitaire (l’actuelle Bibliothèque de Genève) avant son déménagement en 1873 aux Bastions sont trompeuses. Certes, on y voit des séries de sculptures qui ornent le sommet des étagères, mais ces portraits sont alors pour l’essentiel d’acquisition récente. Le buste est en effet une forme de reconnaissance sociale qui n’est guère antérieure à Genève au 19e siècle, même si quelques Genevois se sont fait représenter par le célèbre sculpteur Houdon dès les années 1780, auteur également d’une sculpture de Rousseau et de son masque mortuaire. La transmission à la Bibliothèque d’un buste devient courante dès le second quart du 19e siècle; souvent, le don suit le décès de la personne représentée et s’inscrit dans une stratégie plus large de valorisation. Comme on l’a vu pour Fazy, l’un des moyens possibles est l’érection d’un buste dans l’espace public, très difficile à obtenir; un autre est l’attribution d’un nom de rue ou de place, un but plus facile à atteindre, en raison de la création de nombreuses nouvelles voies dans la seconde moitié du 19e siècle. Deux lieux de prestige sont susceptibles d’accueillir des bustes, la Bibliothèque comme on l’a vu, mais aussi l’Université, pour honorer les membres du personnel académique. L’objectif des cercles d’amis et des familles est, si possible, de cumuler les possibilités offertes; la redondance n’est pas un problème: un même buste peut se retrouver en plusieurs endroits.
L’importance du «buste» comme forme de reconnaissance sociale se traduit à cette époque par les manifestations solennelles qui accompagnent leur inauguration; elles dédoublent les cérémonies d’inhumation. L’image du portrait sculpté, très valorisante, remplace parfois la photographie du défunt dans les journaux et il n’est pas rare que la réalisation du portrait sculpté, quand elle n’est pas posthume, fasse elle aussi l’objet d’une publication. Comme l’ont montré les analyses de la presse menées par les humanités numériques de l’Université de Genève, ce type d’image disparaît avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, signe de la fin de l’engouement pour cette forme d’art, désormais jugée dépassée.
Deux représentations de James Fazy à la Bibliothèque de Genève, l’une, posthume, peinte par Auguste Baud-Bovy (1879), l’autre, sculptée par Lempereur vers 1860, et ci-dessous la photographie du buste par Hugues Bovy et Claude Camuzat érigé en 1882 à la promenade de Saint-Jean (BGE 0175 et 0347 ; VG P 1616)
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