Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07201.jsonl.gz/1139

Pages A4 - 187 à 190
5. 5. 2- San Francisco, pays de contraste.
Fille des vieux capitaines au long cours, fille des prospecteurs d'or, San Francisco est une péninsule de l'Etat de Californie, une métropole compacte, une sorte de modèle réduit des meilleurs aspects de la vie américaine. Elle a aussi un passé intéressant et des témoins encore présents, ce qui est loin d'être le cas des autres villes américaine et est bordée à l'ouest par le Pacifique, au nord et au sud par le plus grand port fermé du monde: la baie de San Francisco. On lui a donné bien des surnoms "Bagdad-sur-Mer" ou "Rome du Pacifique" (à cause de ses collines). À d'autres égards, San Francisco est une cité de paradoxes. Si elle a géographiquement une forme carrée, dans le domaine des activités intellectuelles et artistiques, elle n'évoque en rien cette géométrie élémentaire. Qu'ils soient originaires de la ville ou non, les habitants ont une admiration pour leur cité. Ils se considèrent comme les citoyens d'une ville, bien plus que citoyens de l'Etat de Californie dont ils font officiellement partie. Il y règne un individualisme fier, parfois rude, mais qui imprègne tout ce qui entre à San Francisco: Immigrés, touristes, voyageurs, gens et choses... et même le temps qu'il fait.
La cité est célèbre par ses collines, car c'est au travers de celles-ci, sur ces rochers et ces pics que s'est forgée son histoire. C'est de ces collines que les habitants ont vu San Francisco en flammes et ont fait le vœu de la rebâtir mieux encore. C'est du haut des vieux châteaux de Mob Hill que certains d'entre eux ont crié: "Nous sommes riches et forts et il n'y pas de limites à ce que nous pourrons faire !" Des petites maisons de Telegraph Hill, la voix des artistes, des écrivains, des musiciens se sont répandues aux confins de la terre. Des Twin Peaks et de Potero Hill, les gens ont contemplé avec amour, leur ville... Les collines sont innombrables: coupées en deux ou ayant abrités des "saloons" où l'on buvait sec, traversées par des tunnels. D'autres presque oubliées telle Rincon, qui a perdu une partie de sa masse à cause des accès au Bay Bridge, et Sutre Heights, où un maire édifia un château dans un jardin d'une européenne grandeur. Certaines sont quasiment inconnues, comme Red Rock où le jeune Saroyan écrivit certaines de ses nouvelles. Ces collines, petites ou grandes, qu'elles aient un nom ou pas, sont pour les San-franciscains un état d'esprit, une hauteur d'où l'homme domine la situation et les rues en dessous. Telegraph Hill, Coit Tover et Lombard Street
Au début de son histoire San Francisco n'était qu'un port naturel, connu des seuls indiens de la côte, qui bravaient des marées traîtresses dans de petits canots pour venir récolter le sel des marais. La ville fut découverte par terre, et non par mer, par les espagnols en 1769, tout à fait par hasard. L'établissement de la nouvelle colonie eut lieu sept ans plus tard et une mission fut installée par le père Junipero Serra, qui nomma l'endroit Saint François d'Assise (San Francisco de Asis) et plus tard, prit le nom de Mission Dolores. La petite équipe de colons appela son village: Yerba Buena (la bonne herbe), car une herbe aromatique poussait là à l'état sauvage et se trouvait très appréciée en cuisine. En 1847, cette fabuleuse cité portuaire prend officiellement son nom actuel. Un an plus tard, l'éditeur et journaliste Sam Brannan arrive en ville avec une bouteille contenant de la poudre d'or ramassée dans une rivière voisine... C'est le début de la fantastique ruée vers l'or qui allait surpeupler San Francisco. Lorsque la nouvelle se répand, des milliers de ruent vers la cité de la Golden Gate (la porte d'or). Il en arrive de partout, d'aussi loin que les îles Sandwich dans le Pacifique, mais la plupart proviennent des cités surpeuplées de l'est des Etats-Unis. Les équipages de vaisseaux venus d'Europe et d'Asie désertent et se joignent aux autres.
Entre décembre 1849 et juin 1851, six grands incendies ravagent la Perle du Pacifique et anéantissent bien des fortunes qui venaient de naître. Cinq de ces incendies furent criminels, provoqués intentionnellement pour couvrir le pillage d'une ville déjà à moitié paralysée par l'absence de lois bien établies. Il y eut alors une époque de jeu et de vice, presque incontrôlable. Les bandits de tout poil fleurissaient à San Francisco et étaient protégés par des politiciens véreux. Les conditions de vie furent terribles jusqu'en 1856, où se forma un Comité de Vigilance. Une grande ère d'expansion a suivi les incendies, bien qu'elle fût interrompue quelque temps par la Guerre d'Indépendance. La Californie songeait se retirer de l'Union, mais cette idée ne put faire son chemin, le pouvoir législatif s'y étant opposé. C'est au cours de ces années que fut édité le premier magazine littéraire de l'ouest: the Overland Monthly. Des palaces victoriens virent le jour, construite grâce aux fortunes du Central Pacific Railroad et des mines d'or et d'argent. Lorsque la ligne transcontinentale ferroviaire fut achevée (1869), la ville devînt le centre de la côte Pacifique à tous égards. Les chars à chevaux peu pratiques furent remplacés par le funiculaire de Hallidy. La population doubla en vingt ans. Après une crise économique assez grave, eut lieu en 1897, une seconde ruée vers l'or, celle des mines du Klondike. Il y eut encore plus d'hôtels, de restaurants, de blanchisseries, de maisons et de nouveaux profits des commerçants restés dans la cité, où les œufs se vendaient à deux dollars (100 FB ou 2,5 €) et les pommes à 8 $, furent à l'origine de rapides fortunes. Ports de plaisance et militaire
Le 18 avril 1906, à cinq heures du matin, une vague convulsive parcourut la faille Saint-André dans toute sa longueur. San Francisco trembla sur ses bases; ce fut le plus grand tremblement de terre de l'histoire californienne. Les conduites d'eau sautèrent, les cheminées s'écroulèrent, les réservoirs à gaz explosèrent, les incendies se déclarèrent un peu partout et le feu fit rage durant trois jours. La loi martiale fut décrétée ce qui réduisit les pillages. Depuis sa reconstruction, la ville est le plus grand centre bancaire des Etats-Unis à l'ouest de Chicago et sa prospérité n'a fait que s'accroître, surtout grâce au trafic maritime. C'est un des meilleurs ports du monde. La baie naturelle à 450 miles carrés (720 km²), de 5 à 13 miles de largeur et une grande profondeur, 100 miles (160 km) de ligne côtière et six grands ports de marchandises. Parfois étrange et exotique, les ports accueillent des navires en provenance de l'Orient et des Mers du Sud, de lourds cargos de l'Occident, des paquebots de luxe, de vieux steamers, les grands cuirassés de l'U.S. Navy et bien entendu, une armée de remorqueurs dont les sirènes indiquent aux grands navires quelles sont les manœuvres à effectuer. Le contact continu entretenu avec le monde en a fait une ville cosmopolite de même genre que New York, Paris, Lisbonne ou Londres. Les immigrations européennes furent variées, notamment du fait de nombreux voyageurs clandestins à divers époques, mais il eut aussi des orientaux, des polynésiens et, bien sûr, les descendants des chercheurs d'or de la grande époque. C'est de ce fait une cité aux races multiples, une Babel de langues diverses, où l'on dénombre un peu plus de 850.000 habitants. Japanese Tea Garden
Bien qu'ancienne, San Francisco est jeune par sa vitalité et est devenue également la cité "pop" des "States". Jour et nuit y résonnent les rythmes des guitares électriques soutenus par ces des contrebasses et des batteries. Certains l'ont surnommé "le Liverpool américain", puisque Liverpool est la ville natale des Beatles et reste en Angleterre, la capitale du rock. Dans les rues, on ne rencontre que des filles en mini-jupes, en blue-jeans ou en pyjamas à pattes d'éléphant et des garçons à cheveux longs avec d'extravagantes cravates. Le soir, tout le monde se retrouve dans les deux "temples" de la musique et de la dance: le "Fillmore" et le "Avalon". Ce sont d'énormes établissements ou résonnèrent, il y a quelques dizaines d'années, le "dixieland" ou le jazz "west coast". Pendant les week-ends, des centaines de jeunes font la queue devant ces "salles de bal" et beaucoup ne réussissent pas à entrer. À l'intérieur la musique n'est pas seule à créer une ambiance échevelée. D'étranges images réalisées en superposant plusieurs films sont projetées sur les murs, des lumières multicolores s'allument et s'éteignent suivant un rythme infernal. On fait même brûler de l'encens pour griser les danseurs qui, en transes, inventent la danse au fur et à mesure. Sur leurs vêtements sont peints des dessins phosphorescents qui s'éclairent chaque fois qu'ils sont plongés dans une zone d'ombre. La drogue, LSD et marijuana, fait aussi partie de cet univers fou de la musique. Dans la ville, on estime à 2000 le nombre d'orchestres qui se produisent avec plus ou moins de succès. Mais quelques-uns seulement sont célèbres aux USA: le "Quick-silver Messanger Service", le "Jefferson Airplane" et le "Steve Miller Blues Band"... Musique et industrie, littérature et commerce, beaux-arts et politiques, tout cela voisine dans cette ville, mais sans un mauvais mélange. Cette paradoxale Babylone est respectueuse de son passé, mais très ouverte aux nouveautés. San Francisco est à la fois cultivée, élégante, sage, naïve, cynique et puérile comme un enfant.
La vie rend bien aux Américains l'amour qu'ils lui portent. Elle leurs offrent un pays éclatant de jeunesse et d'esprit d'entreprise, une infinité de beautés naturelles ou de créations prodigieuses: grands panoramas du Colorado, villes-miracles qui deviennent les capitales du cinéma, désert de l'Arizona, forêts et torrents des Rocheuses, curieuse tour de Babel nommée New-York, extraordinaire majesté des parcs nationaux et des grands lacs, puissance industrielle gigantesque, territoire encore sauvage ...
Mais, où est l'Amérique véritablement américaine ?
À Las Vegas, crépitement de néon, de machines à sous et de bruit où les fortunes changent de mains en une nuit sur les tables de jeux de luxueux night-clubs ?
À San Antonio, où tout rappelle la dure époque des pionniers des westerns et de la ruée vers l'or ?
À Chicago, la ville des superlatifs où tout est "the Most in the world", plus vite, plus haut, plus sensationnel, plus fabuleux qu'ailleurs ?
À Boston, qui n'est pas une ville mais, dit-on, un état d'âme élégant ?
À Los Angeles, où les habitants de la même rue "voisinent" parfois à soixante kilomètres de distance ?
Dans ces calmes petites villes de province aux confortables et coquettes maisons blanches, en bois, posées sur des vertes pelouses et sans la moindre clôture, naturellement, pour ne pas faire asocial ?
En vérité, l'Amérique est partout, et justement dans ses contrastes, car il y a cinquante Amériques autant que d'Etats. C'est un plaisir sans cesse renouvelé que d'aller ainsi de surprises en surprises à travers l'immense pays si varié qui évolue d'année en année.
F.J-L : 18 septembre 1969