Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06966.jsonl.gz/1105

«Il me met de la lumière dans les yeux, de la rouge pendant quatre minutes, c'est pour donner de l'énergie, et de la verte aussi quatre minutes, c'est contre les angoisses et les ruminations ; puis je dois rester dix minutes dans le noir et ne pas me doucher durant vingt-quatre heures ; ça évite aussi la dépression, qu'il m'a dit». Eliane a 62 ans, elle est mignonne et gentille, elle porte le string à la consultation. Elle a raté deux mariages, élevé quatre enfants, mis récemment à la porte un ami abonné à l'alcool et au jeu. C'est une nouvelle déception. Il y a vingt-quatre ans qu'elle m'apporte avec confiance et patience sa fatigue, ses vertiges, ses ballonnements abdominaux, ses points au cœur et ses douleurs de dos, tous symptômes actuellement fort exacerbés. Elle gère bien une petite rente AI ; elle aime la danse et chante dans un groupe folklorique local. Le récent traitement de physiothérapie était destiné au massage léger de la cascade de points douloureux qui court le long de son dos et à quelques exercices de renforcement musculaire, avec l'arrière-pensée surtout de permettre à ce petit corps douloureux, en ces temps difficiles, de renvoyer à sa propriétaire une bouffée de sensations agréables. Ma prescription par les vertus de l'époque s'est transformée en chromothérapie !
«Je me sens beaucoup mieux» annonce-t-elle gaiement !
L'air du temps.
Il y a peu Anna, une amie suisse allemande, rousse, belle et vive lança joyeusement de sa voix claire de chanteuse professionnelle en s'asseyant dans mon salon : «Alors Jean-Paul, comment va ta médecinerie ?» Ce joli germanisme m'arrêta. Médecinerie. Medizinerei. Le suffixe « - ei» s'applique à une activité d'artisan comprenant tout à la fois l'art de faire un métier (apprentissage, exercice et maîtrise) et la condition de son exercice (l'entreprise, la gestion, la rentabilité, le profit, les risques, ). Ainsi faut-il comprendre : Bäckerei, Malerei, Dachdeckerei, Zimmerei, Ces deux composantes donnent lieu à quatre combinaisons possibles dont la moitié conditionne normalement la réussite de l'entreprise (le bon et le cher sont à la mode). A mon petit métier, qui s'exerce dans l'imperfection du monde, n'est accordée que la combinaison d'un artisan parfait à formation continue soigneuse et à prestations aussi peu coûteuses et, - caractéristique plutôt unique - peu nombreuses que possible ! Mais médecinerie me suggère aussi quelque chose d'autre. De l'ordre de l'excès, du commerce et du fourre-tout. Comment Anna aurait-elle compris que j'affublasse son métier de l'épithète de «Singerei» ? La surpondération de l'approche technique de la partition au détriment de l'âme de la musique ? La commercialisation outrancière de son art ? Le médecin de tous les jours pense à la mainmise glorieuse et médiatisée de la technique sur le corps et la psyché en faisant disparaître le visage du patient (le patient machine). Il songe à sa place, mais aussi à sa mise de fonds, dans un vaste supermarché frénétique et béat, mais sécuritaire, envahi par l'artifice et où étouffe l'esprit critique. Il se sent sous influence : il n'est pas sûr de sa juste distance avec l'industrie pharmaceutique, ni avec celle du monde du travail, ni encore avec les assurances sociales. Il s'interroge sur le parasitage croissant de son activité par l'excès de surveillance et de chicanerie administrative. Entre l'Académie exigeante, les profits de l'industrie, le grand bazar de la médecine et Tarmed et son Miroir, où se retrouve-t-il, comment garde-t-il son identité ? Comment préserve-t-il son âme et celle de son métier ? Médecinerie. Epicerie
Devant moi, Pauline, treize ans, les mains jointes entre les cuisses, toute droite, frêle et silencieuse, tourne la tête vers sa mère à chacune de mes questions. Quelques turbulences traversent sa famille ces derniers temps. Une dermatite atopique vient de réapparaître après de longues années de tranquillité. Elle s'est posée sur ses mains, sur ses paupières et autour de sa bouche. En cette fin d'après-midi de vendredi, un rayon de soleil s'est installé en une belle oblique sur mon bureau. J'oublie tout. Je me sens médecin. Je suis content, juste maintenant, très intensément, de l'être.
Médecine.
19.09.2007