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« Pouvez-vous marcher sur 50 mètres sans aide ? »
« Pouvez-vous lever les bras comme pour fouiller dans les poches de votre veste ? »
« Pouvez-vous lever les bras comme pour mettre votre chapeau ? »
« Pouvez-vous appuyer sur des boutons, comme sur le clavier d’un téléphone ? »
« Pouvez-vous vous faire comprendre d’inconnus quand vous leur parlez ? »
Ceux qui ont vu le film reconnaissent ces questions qui marquent le début, devant un écran noir. On entend la voix de la fonctionnaire qui les pose et puis Daniel Blake qui essaye d’y répondre, aussi bien que possible, parfois avec humour, parfois irrité par leur absurdité. Car sa demande de rente est motivée par un infarctus myocardique récent et les questions de la gestionnaire en santé n’ont rien à voir avec ses problèmes. Finalement, elle additionne des points et conclut qu’il n’a pas droit à une rente… Il se trouve alors dans la situation de ne pas pouvoir toucher le chômage parce qu’il est malade et ne pas recevoir une rente d’invalidité parce qu’il ne remplit pas les critères. Cette constellation kafkaïenne fournit la trame à un film très beau, humain et socialement engagé. Il nous donne une idée de la précarisation de la société britannique et le déclin de son système social, un système qui semble surtout essayer d’évincer les cas à problèmes au lieu de les aider.
A ce moment, je me demande si notre système est encore très différent, et je réalise que les mêmes questions sont aussi posées à nos patients, dans nos consultations ! Je me souviens de ces nombreuses fois où j’ai dû passer avec mes patients au travers de tous les points d’une demande AI, où j’ai dû endosser un rôle de pseudo-expert (Quels sont les travaux qui peuvent encore être exigés de la personne assurée ?) et où il a fallu trouver des réponses pseudo-objectives et réductrices (Activités uniquement en position assise, oui / non ? temps complet, oui / non ? nombre d’heures exigibles par jour ? avec quelle performance en % ?) dans une histoire qui avait une toute autre dimension de souffrance et des raisons bien plus complexes qui empêchaient un retour à la vie professionnelle normale.
A la fin du questionnaire AI, il n’y a pas de points à additionner. Mais j’ai eu l’impression d’avoir donné un reflet injuste et inadéquat de la situation en acceptant de pousser les problèmes et la souffrance du patient dans les catégories du questionnaire. Impossible de réduire la situation complexe de mon patient à des réponses binaires et des chiffres du DSM-IV. Je n’arrive toujours pas à savoir si je l’ai vraiment aidé avec cette démarche, en acceptant de suivre scrupuleusement ce chemin avec une logique assécurologique, en décrivant soigneusement tous les détails d’une vie brisée. Et tout cela pour voir finalement la demande refusée…
Comme en Grande-Bretagne, le premier objectif de nos politiciens n’est pas de trouver une solution à la souffrance sociale de nos patients, mais de diminuer le déficit de l’AI, donc d’empêcher un maximum de personnes d’accéder à des prestations qui permettent de continuer la vie avec des perspectives et avec dignité. Le film de Ken Loach nous montre que la précarité existe bel et bien en Europe. Et elle risque d’augmenter dans le climat politique actuel. Nous devrons d’autant plus nous engager pour nos patients et défendre leurs droits.