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J'ai déjà évoqué le cas de Joseph Delteil, auteur d'un Jeanne d'Arc qui, en 1925, à sa parution, obtint un prix national, à Paris. Mais il composa également, en hommage à la ville qui l'a vu grandir, une Ode à Limoux, dans laquelle il attribuait, à la noble cité de la blanquette, à peu près les mêmes qualités que celles qu'il attribua aussi à Jeanne – la solidité paysanne, ou régionale, à même, dit-il, d'accueillir en son sein la divinité, loin des artifices de la cour et de Paris. Idée qu'on trouvait aussi chez Mistral, et qui le justifiait d'utiliser le provençal dans sa poésie. L'authenticité populaire et paysanne, ou celle des petites villes marchandes, était propice à l'épopée, au mythe. Jeanne d'Arc était faite pour devenir une héroïne. Dans sa pureté de paysanne lorraine, elle pouvait accueillir Dieu. Limoux aussi, puisque, dans sa netteté, dans la géométrie de ses lignes, elle était en phase avec les lois fondamentales de l'univers. C'est du moins ce que dit Delteil.
Il affirme que Limoux n'aime pas l'imagination factice - effectivement condamnée par l'Église catholique et qui lui a fait dire, ainsi qu'à ses adeptes, que Victor Hugo, par exemple, était tombé dans la fantasmagorie illusoire, avait sorti de sa seule subjectivité des mythes absurdes. Delteil ne serait jamais allé jusque-là, sans doute, mais son refus d'accorder aux rêves une importance majeure, manifestée lors d'une enquête surréaliste (il affirma qu'il ne rêvait jamais), fait écho à ce rejet de l'imagination subjective et purement personnelle, émanant du désir, de Lucifer. Il y a là certainement un trait catholique, en profondeur, mais aussi latin, et provençal, ou occitan. Cela rappelle éminemment l'entomologiste Jean-Henri Fabre refusant de se soumettre aux théories hardies de Charles Darwin, pourtant son ami, et croyant voir, dans le réel observable, mille faits les rendant factices - ou du moins relatives. Et lorsqu'on lui demandait de créer, à la place, ses théories propres, il refusait encore, affirmant que le réel ne se résume à aucune théorie, et que l'imagination était trompeuse. Pareillement Frédéric Mistral s'était gardé de rien imaginer en dehors de la tradition.
On comprend qu'André Breton ait été irrité par une telle position, qui cependant ne manque pas de santé, a l'avantage de s'appuyer sur des structures et des principes clairs, au sein de l'imaginaire, et d'éviter les inventions chaotiques ne se déployant pas en mythologie nette. Cela a au moins permis de créer tout un livre, de cent cinquante pages environ, sur une femme en lien avec le monde spirituel, tandis que Breton ne créait que des bribes de mythologie, cherchant tellement l'originalité qu'il reculait, quand ce qu'il songeait ressemblait à ses yeux à du merveilleux éculé.
Mais il y a, dans la position de Delteil, une forme de réaction face à Paris et à ses artifices qui tient de la pétition de principe - assez typique de ce qui oppose, en France, la capitale et la province, la première s'imposant par la force, la seconde réagissant violemment. À l'intellectualisme parisien, Delteil opposait le culte de l'instinct, qui était une antienne de Charles Maurras, lui aussi disciple de Mistral. Seul l'instinct était lié à la divinité, disait-il. Voire. Peut-être que le cœur, entre l'intelligence et l'instinct, et accordant les deux, doit seul être préféré. L'amour.
À Limoux, il y a une fontaine de Vénus, sur la place de la République, et Delteil disait Limoux tellement sans artifices qu'elle était sans fontaine sculptée. Curieux. Il faudra que je regarde à quelle date et dans quelles circonstances cet édifice a été créé.
Mais en disant vouloir s'assimiler intimement à Jeanne d'Arc, ce noble auteur a aussi marqué, au premier chef, sa volonté d'aimer. Ou de rêver.