Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07066.jsonl.gz/1183

Au début des années 1920, divers rapports sur des familles de Gens du Voyage sont parvenus au secrétariat central de Pro Juventute à Zurich. Parmi eux se trouvait une lettre du conseiller fédéral de l'époque, Giuseppe Motta, qui était membre du Conseil de la fondation. Il a demandé à Pro Juventute de prendre soin des enfants d'une famille de Voyageurs tessinois. La commune d'origine avait refusé de prendre des mesures. Cette commune a rapidement expédié cette famille en Suisse alémanique.
Pro Juventute voulait remédier à cette situation. Elle a vu le problème d'une part dans l'inaction des municipalités responsables, et d'autre part, dans le fait que les familles itinérantes pourraient échapper au contrôle réglementaire à cause de leur mode de vie. Elle a donc décidé de lutter contre le mode de vie itinérant. Le plan était de saisir systématiquement les familles dites vagabondes et d'enlever leurs enfants pour les éduquer dans la sédentarité. En 1926, Pro Juventute fonda ainsi l'"Oeuvre des enfants de la grand-route".
L'enlèvement d'enfants était répandu à cette époque dans le domaine de l'assistance. Les personnes touchées étaient principalement des familles pauvres et nombreuses provenant des zones rurales et de la main-d'œuvre urbaine. Cette "Oeuvre" connu peu de résistance à ses débuts. Au contraire, il y eu rapidement des mécènes qui soutinrent ces actions.
Qui était responsable de cette "Oeuvre" chez Pro Juventute?
Alfred Siegfried (1890-1972) était le moteur du secrétariat central de Pro Juventute. Il est considéré comme le fondateur de cette "Oeuvre" et l'a dirigé jusqu'en 1958. Le secrétaire central et la commission de fondation ainsi que le conseil d'administration ont soutenu son projet. Siegfried était actif depuis 1924 au sein du siège à Zurich. L'ancien secrétaire régional de Pro Juventute était auparavant professeur dans un pré-gymnase de Bâle. Selon une recherche d'un journaliste de Bâle en 1998, il fut renvoyé de ce pré-gymnase après avoir été condamné par le tribunal pénal de Bâle pour "actes indécents" avec l'un de ses étudiants. Mais personne ne le savait chez Pro Juventute à l'époque.
Sur quelles bases juridiques étaient basées les enlèvements d'enfants?
La base juridique pour les enlèvements d'enfants sollicités auprès des autorités par Pro Juventute était des mesures de protection de l'enfance du Code civil suisse de 1907, qui fut entré en vigueur en 1912. Selon la loi, les autorités de tutelle avaient le droit et le devoir de prendre des mesures si les parents négligeaient leurs devoirs et si le bien-être de l'enfant était mis en danger. Ils ont pu enlever les enfants loin de leurs parents et les placer dans un asile ou un foyer d'accueil. Si les enfants couraient un risque permanent, les autorités pouvaient priver les parents de leur garde et nommer un tuteur. Les mères célibataires n'avaient pas le droit de s'occuper de leurs enfants avant 1978, date à laquelle la loi révisée sur la famille est entrée en vigueur. Les autorités pouvaient confier la garde des enfants à la mère ou, si la paternité était reconnue, au père. Cependant, un tuteur fut pour la plupart du temps nommé.
Afin de pouvoir s'occuper des enfants de façon permanente, Alfred Siegfried a toujours demandé le retrait de l'autorité parentale et s'est fait nommé par les autorités en tant que tuteur des enfants. En tant que tuteur, il a pu déterminer le lieu de vie et l'éducation des enfants. Les autorités ont également demandé à Siegfried de prendre la tutelle des enfants. De nombreux responsables gouvernementaux, de même que Pro Juventute, estimèrent que les parents Voyageurs ne pouvaient pas garantir que leurs enfants deviennent des citoyens travailleurs et dévoués. Par conséquent, ils n'ont pas envisagé de soutenir les familles les plus pauvres.
Qui a dirigé la tutelle?
Les mesures de tutelle ne pouvaient être ordonnées que par les autorités. Si les autorités retiraient la garde des parents, ils devaient désigner un tuteur pour les enfants. Celui-ci, en tant que représentant légal, était responsable du bien-être des enfants à la place des parents. Les autorités ont pu confier à Pro Juventute le soin des enfants. Le bureau du tuteur pouvait uniquement être transmis à des personnes. Alfred Siegfried et sa successeur Clara Reust occupaient le poste en tant que personnes privées, même si Siegfried se décrivait comme un tuteur professionnel en raison de son emploi chez Pro Juventute. La responsabilité de la tutelle incombait aux tuteurs. Ils n'avaient qu'à se présenter des bilans auprès des autorités tous les deux ans. Le manque de vigilance des autorités a permis aux tuteurs d'avoir à une grande marge de manœuvre. Ce fut particulièrement les communes rurales avec seulement de petites autorités de milice qui furent reconnaissantes de pouvoir déléguer la tâche à Pro Juventute, qui contribua également aux coûts et aux dépenses.
Pourquoi les parents ne pouvaient plus avoir de contact avec leurs enfants?
La séparation stricte des enfants de leurs parents était considérée comme une condition préalable à l'adaptation rapide des enfants à leur nouvel environnement. De nombreuses familles d'accueil étaient disposées à accepter des enfants uniquement lorsque les parents ne pouvaient plus répondre aux besoins de leurs enfants et que la possibilité d'une adoption future existait. Alfred Siegfried affirma à plusieurs reprises que les parents perdirent rapidement tout intérêt pour leurs enfants. Cependant, les actes montrent une image différente. Par exemple, dans plusieurs cas, les parents se sont vu refuser l'accès à leurs enfants au motif qu'ils avaient une mauvaise influence sur leurs enfants.
Qui a été touché par l'Oeuvre des enfants de la grand-route?
Entre 1926 et 1973, 586 enfants de familles de Voyageurs ont été enlevés et pris en charge par Pro Juventute avec l'aide des autorités. Environ la moitié des enfants venaient du canton des Grisons. Les familles des cantons du Tessin, de Saint-Gall et de Schwyz ont été particulièrement touchées.
En 1924, le canton des Grisons avait mis en place une "assistance pour les vagabonds" avec ses propres fonds, le "crédit vagabonds", afin de sédentariser les familles de Voyageurs. Les familles ont reçu un crédit pour l'achat d'une maison, ou l'argent a été utilisé pour l'éducation des enfants dans les institutions. L'application de l'éducation obligatoire était au centre de la discussion politique. Les "vagabonds" étaient également responsables des dépenses sociales élevées des communes. Ce fut le canton des grisons qui a particulièrement envoyé des demandes à Pro Juventute afin de prendre en charge l'assistance et la tutelle des "enfants vagabonds".
Les "vagabonds" étaient considérés comme étant incapables d'éduquer leurs enfants afin qu'ils deviennent des "membres utiles" de la société. Par conséquent, non seulement les familles "vagabondes", mais aussi les sédentaires ont attiré l'attention de Pro Juventute. Les enfants leur ont aussi été enlevés pour en faire des bourreaux de travail et des citoyens consciencieux.
Combien d'enfants de familles des Gens du Voyage ont été enlevés?
Déjà au 19ème siècle, les enfants de familles de Gens du Voyage ont été enlevés à leurs parents puis pris en charge par des sociétés de bienfaisance. La lutte contre le mode de vie itinérant avait été prescrite à d'autres organisations privées, telles que le "Seraphisches Liebeswerk". En outre, diverses autorités souhaitaient décomposer les familles itinérantes. Sans accès aux actes correspondants, on ne peut pas estimer le nombre total d'enfants d'origine yéniche ayant été placés.
Où les "enfants de la grand-route" ont été hébergés par Pro Juventute?
Pro Juventute avait l'intention de loger les enfants qui lui avaient été confiés à des familles d'accueil honnêtes afin de les éloigner des familles des Gens du Voyage. Mais il est devenu vite évident qu'il n'y avait pas assez de familles qui acceptaient de tels enfants. Plus de 80% des enfants ont finalement été logés dans des foyers pour enfants et des établissements d'enseignement.
La plupart des "enfants de la grand-route" ont été examinés par des experts. Plus de 100 pupilles ont été envoyés dans des stations d'observation et dans des cliniques psychiatriques. En raison de leur origine, les "enfants vagabonds" étaient considérés comme ayant un bagage héréditaire lourd et étaient logés principalement dans des foyers pour enfants pauvres ou sous-doués. En conséquence, peu d'entre eux ont fréquenté l'école secondaire plus tard. De même, seulement quelques-uns ont pu faire un apprentissage. La plupart travaillaient après l'école comme valets de ferme parmi les familles paysannes ou comme servants dans des ménages privés.
Ces placements n'apportèrent aucune amélioration. Au contraire, les enfants manquaient de soins dans les maisons. Ils étaient souvent battus, désavantagés et marginalisés en raison de leurs origines.
Quel statut juridique avait l'"Oeuvre des enfants de la grand-route"?
L'"Oeuvre" des enfants de la grand-route» était dirigé par le département «écolier» du secrétariat central de Pro Juventute à Zurich. Il n'avait pas sa propre forme juridique. En effet, l'"Oeuvre" n'a pas été financé par la vente régulière des timbres de la fondation, mais elle tenait une comptabilité séparée.
Qui a soutenu l'"Oeuvre des enfants de la grand-route"?
L'"Oeuvre des enfants de la grand-route" a été financée principalement par des communes et des cantons, des membres et des associations caritatives avec des contributions à l'aide social d'enfants individuels. Elle a également reçu des contributions venant des bureaux régionaux de Pro Juventute et de la société suisse d'utilité publique. De 1930 à 1967, le gouvernement fédéral a participé avec une subvention annuelle dans l'"Oeuvre". Par cette participation financière, la Confédération a reconnu la nécessité de ces activités.
Les contributions d'"amis et mécènes privés" ont également apporté une part importante. Dès 1928, les "communications de l'Oeuvre des enfants de la grand-route" furent publiés afin de faire la promotion pour des donations et afin de rapporter sur le succès du travail. Il y avait des parrainages pour des enfants individuels.
Grâce à la structure organisationnelle décentralisée de Pro Juventute, l'"Oeuvre" avait une personne de contact dans presque toutes les communes. En raison du prestige social élevé de la fondation, qui était présidée par un conseiller fédéral de l'époque ou par un ex-conseiller fédéral jusqu'en 1995, l'"Oeuvre" reçu le soutien d'une grande partie de la population, mais surtout des prêtres, des enseignantes et des enseignants.
Pourquoi l'"Oeuvre des enfants de la grand-route" n'a-t-elle été dissoute qu'en 1973?
En avril 1972, le premier article parut dans le "Schweizerischer Beobachter", celui-ci critiquait l'approche de Pro Juventute, notamment parce que la Fondation avait refusé l'accès aux dossiers et à d'autres informations. Il y eut bientôt d'autres rapports condamnant la discrimination contre la minorité yéniche. Enfin, l'"Oeuvre" a été dissoute en 1973 en raison de l'indignation publique.
Des familles de Voyageurs s'étaient déjà adressées à la presse auparavant, mais en vain. Les quelques voix critiques provenaient principalement de juristes. Cependant, le retrait systématique des enfants des familles dites vagabondes était compatible avec le système juridique de l'époque. Les recours des parents qui s'opposaient au retrait de l'autorité parentale et du droit de garde étaient presque toujours rejetés. Même la cour fédérale ne s'est pas souciée de l'approche de Pro Juventute.
La présentation positive des activités et la haute réputation de la Fondation auprès du public a certainement été la raison pour laquelle il y a eu une longue absence de critique.
Qu'est-il advenu des dossiers et des actes de tutelle datant de 1926 et 1973?
Après la dissolution de "l'Oeuvre des enfants de la grand-route", il y a eu une discussion violente sur la conservation et l'accès aux actes. Les personnes concernées et les cantons participants ont demandé la publication des actes de tutelle. En 1986, les actes de l"Oeuvre" ont été confisqués par la Confédération sur la base d'une plainte administrative et transférés aux archives fédérales à Berne, où ils se trouvent encore aujourd'hui.
Une commission de dossier indépendante a accordé aux personnes qui ont été touchées a par l'"Oeuvre" l'accès à leurs dossiers, de 1988 à 1992, avec le consentement des cantons. Depuis lors, l'accès au fichier a été réglementé directement par les archives fédérales. Pour les tiers, les fichiers sont bloqués pendant une centaine d'années. Les personnes touchées peuvent continuer à consulter leurs dossiers. Des règlements spéciaux s'appliquent aux études scientifiques.
Pourquoi l'"Oeuvre des enfants de la grand-route" est-elle, au point de vue actuel, une injustice?
Du point de vue actuel, les activités de Pro Juventute et des personnes qui étaient impliquées à l'époque représentaient une injustice: l'enlèvement des enfants à leur famille a contribué à la sédentarisation de la minorité des Voyageurs, et ce, en raison de leur mode de vie et de leur origine. Les autorités ont pris leurs décisions sur la base des dossiers créés pour ce but. Les parents y étaient globalement diffamés, décrits comme étant des réfractaires au travail, des gens immoraux, des ivrognes dégradés, des prostituées et des criminels.
Le refus à l'éducation ordinaire en raison de ce que l'on appelle le fardeau héréditaire est une forme de discrimination. Les éducateurs et les assistants sociaux se basaient sur les découvertes scientifiques de l'époque. La psychiatrie en particulier a contribué de manière significative à la stigmatisation et à la discrimination de la minorité des Gens du Voyage.
La Convention européenne des Droits de l'Homme, ratifiée par la Suisse en 1974, protège aujourd'hui contre de telles ingérences dans la famille. Selon la loi actuelle, l'enlèvement systématique et la rééducation des enfants pour assimiler une minorité tombe sous le droit du génocide culturel. Les Voyageurs en Suisse sont aujourd'hui reconnus en tant que minorité nationale.
Comment se présente aujourd'hui Pro Juventute face à l'action "enfant de la grand-route"?
Pro Juventute préconise aujourd'hui l'autonomisation et la mise en œuvre des droits des enfants et des adolescents. Les activités de la Fondation sont basées sur la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant. L'action "enfants de la grand-route" ne peut aujourd'hui plus être conciliée avec les principes de la fondation.
D’anciens représentants de la Fondation ont eu du mal à se distancer des activités, ou ont même refusé de s'excuser, de même que le président du conseil de la fondation de l'époque. Pro Juventute s'est excusé plusieurs fois auprès des Yéniches et a exprimé ses regrets. Elle a également plaidé pour le traitement du passé et a soutenu les efforts de la Confédération pour "faire amende honorable". Le parlement a finalement approuvé 11 millions de francs. Dans certains cas, toutefois, les personnes concernées ont reçu un maximum de CHF 20 000. Ce qui s'est passé ne peut plus être réparé avec de l'argent. Mais cela symbolise la reconnaissance de l'injustice passée
Pro Juventute finance toujours le service de conseil de la Fondation" Naschet Jenische". Pro Juventute est conscient de ses responsabilités et soutient que la discrimination contre les minorités appartient au passé.
Les excuses que le président fédéral Alphons Egli a prononcé en 1986 ne changent pas grand chose...
Fin et conséquences de l’action "enfants de la grand-
Durant des décennies, les parents yéniches se sont battus en vain contre l’enlèvement de leurs enfants. Ce n’est qu’en 1973, suite à une campagne de presse, que
l’action «Enfants de la grand-
Résistance, critique et dissolution de l’action "enfants de la grand-
Dans la propagande de la fondation et durant longtemps aussi dans la presse, la lutte contre le mode de vie itinérant était présentée comme un grand succès. Les méthodes étaient justifiées par des études scientifiques. Les parents concernés étaient pour ainsi dire les seuls à s’y opposer. Ils se défendaient aussi avec des moyens juridiques, souvent avec l’aide d’avocats. Leurs recours émis contre les décisions des autorités tutélaires restaient malgré tout sans succès. La presse les a aussi ignoré pendant longtemps. Ce n’est que lors de la couverture médiatique de Hans Caprez dans le bimensuel Schweizerischer Beobachter que le public s’est scandalisé des événements, ce qui a finalement, en 1973, conduit à la fin de l’action.
"Réparation" symbolique
En 1986, les volumineux dossiers de tutelle des "enfants de la grand-
Conscience de soi renforcée et recherche d’identité
Après la dissolution de l’action "Enfants de la grand-
Depuis 1998, les gens du voyage sont reconnus comme minorité nationale. Malgré tout, leur mode de vie reste menacé.