Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06869.jsonl.gz/9

Albert Piette, anthropologue à l’Université de Nanterre, s’est intéressé à la question du rite, au début de sa carrière. Là où ses prédécesseurs cherchaient à analyser les rites « primitifs et lointains » pour en définir la signification ou les structures élémentaires, Piette a cherché à en relativiser la magie après laquelle courent, aujourd’hui encore, celles et ceux pour qui notre société manquerait de repères et de sens. Comme si le rite en créait de façon automatique. Piette s’est intéressé aux carnavals du Nord de la France. A l’aide de photos, il s’est rendu compte que les personnes dans le défilé, comme dans le public, regardaient souvent ailleurs, parfois dans le vide, montrant une certaine indifférence à ce qui était fêté. Il a poursuivi sa réflexion en observant la liturgie catholique. La communion résultant d’un rite, religieux, politique, ou païen n’est jamais parfaite, rarement entière, elle n’est pas donnée, elle peut même s’avérer un leurre. C’est à Egine que cette analyse m’est revenue.
Une île
Egine se situe à environ 14 milles marins (25 kilomètres) au large du Pirée. Son port garde les traces de la période où il fut durant une année (entre 1828 et 1829) la première capitale de l’Etat Grec. On peut passer devant la maison du gouvernement ou devant l’un des premiers collèges construit en Grèce, financé par Jean-Gabriel Eynard, banquier français établi à Genève. On peut aussi faire le tour de ce qui fût d’abord un orphelinat hébergeant les enfants des victimes des combats pour l’indépendance puis une prison. En un temps et un espace restreint, Egine offre un aperçu très complet des différentes Grèce(s), antique, byzantine et contemporaine.
Le centre orthodoxe pour la jeunesse est situé au cœur de Chora. La bâtisse, jaune pâle, mimant l’architecture byzantine par des niches creusées dans ses façades et traversées d’arcs de cercles tuilés, laisse un peu sceptique. En ce 25 mars, où l’on célèbre le début de l’insurrection contre les Ottomans en 1821, la fanfare locale s’est réunie dans la cour pour une dernière répétition. La cheffe de troupe hausse le ton pour que les jeunes musiciens rangent leurs portables. Ils répètent une dernière fois l’hymne avant de se rendre en cadence au port devant le monument dédié aux anciens combattants. Ils sont suivis par l’orchestre des scouts locaux. Plus modeste, réduit à l’essentiel, celui-ci est composé exclusivement de tambours et d’une grosse caisse. Les percussions couvrent les litanies du chœur masculin, diffusées par mégaphones à l’extérieur de l’église. Dix minutes avant, les notables locaux sont arrivés à pied, le maire en tête, pour assister aux vingt dernières minutes de liturgie. Et surtout pour laisser un des leurs tenir dans la nef un discours anti-turc, modèle ancien calqué sur les tensions du moment. Il aurait peut-être enflammé l’assistance si elle avait été moins clairsemée.
Jour de fête nationale
Le 25 mars n’est pas que la fête de l’indépendance, c’est aussi l’Annonciation faite à Marie. Ce n’est pas une coïncidence, au contraire c’est la marque de l’imbrication profonde entre religion, politique et société en Grèce. On aurait tort de se lancer trop vite dans un plaidoyer scandalisé en faveur de la laïcité car, effectivement, la Grèce moderne doit le maintien de sa langue et de son fond culturel à l’Eglise. Ça ne justifie pas les ingérences cléricales constantes dans le débat politique, ça les explique.
Logiquement, l’église est le point de ralliement où, ce dimanche, se rencontrent les jeunes porte-drapeaux, représentant les différents établissements scolaires de l’île, mais aussi les associations du coin les plus en vue. La désignation des porte-drapeaux semble avoir respecté la nouvelle règle promulguée par le gouvernement actuel – tirer au sort l’heureuse ou l’heureux élu.e – au détriment de l’ancienne règle, selon laquelle le privilège revenait aux « meilleurs éléments ».
Les festivités à travers toute la Grèce sont certainement le moment où la communion des genres se fait la plus évidente : symboles chrétiens, byzantins et militaires, costumes traditionnels mimant les postures des hommes combattants et des femmes restées au village, le tout est mis en ordre de manière imparfaite. Les élèves sont en chemises ou chemisiers blancs, et pantalons ou jupes bleues, mais en s’en approchant on constate qu’en dehors des gants, blancs aussi, leur uniforme perd en uniformité.
Une mosaïque
Les pantalons bleus peuvent être noirs, ou en jeans quelques fois troués. Des baskets aux couleurs criardes côtoient des mocassins trop grands, avec ou sans glands. Des t-shirts ont remplacé ici et là les chemises, alors que ces dernières s’avèrent souvent trop amples, ou trop serrées. Les collants des filles – si elles en portent – sont blancs, noirs, couleur chair, certaines osent même la résille. Les enseignants ont gardé leur tenue civile, parmi eux quelques-uns pressent le pas tandis que d’autres sifflent pour donner la cadence à leurs classes avec un succès mitigé. Pendant la minute de silence dédiée aux combattants, le brouhaha ne cessera jamais vraiment. A l’appel des différents officiels pour déposer une gerbe au pied du monument, le représentant du parti gouvernemental – Syriza, dont l’histoire récente à Egine est un peu mouvementée – manque à l’appel. Le préfet s’en étonne en interrogeant discrètement un lieutenant de police, qui ne sait quoi répondre. Le représentant de l’opposition est quant à lui présent depuis le départ du cortège dans la cours de l’église. Devant l’estrade officielle, un vélo sur lequel se tiennent trois écoliers qui sèchent le défilé, manque de renverser la femme d’un notable. Pas rancunière elle leur demande où ils vont, sans obtenir de réponse. La fanfare attend la moitié du parcours, déjà assez court, pour entonner sa seule marche. Les classes de lycéens sont encadrées par des « militaires », des jeunes femmes, des élèves en fait, qui semblent s’être inspirées d’un clip des années 90 pour confectionner leur panoplie. Sous les fanions bleus et blancs et la bannière jaune byzantine, le défilé est bigarré, un peu chaotique, et ne dure pas très longtemps.
Egine est aussi l’île où Nikos Kazantzakis avait fait bâtir une maison qui passe presque inaperçue, le long de la mer, un peu après la sortie du village de Chora. Il y aurait écrit Zorba le Grec et son Odyssée. C’est aussi là qu’il a vécu pendant l’occupation nazie, avec sa femme. Dans ses écrits, Kazantzakis a ramené à l’échelle humaine la trajectoire du Christ, brocardé les hommes pour leur esprit étriqué et leur pré-carré, célébré la candeur, la rigueur et la liberté. Il y avait un peu de tout ça, ce dimanche à Egine. Un rite tient à la manière dont il agglomère des contraires que l’on peut ensuite choisir d’ignorer, ou de retravailler. De lui-même, il ne crée rien.
Photos Théophile Bloudanis