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C’est il y a plus de cent ans que mon grand-père Josef Müller, jeune étudiant à l’École polytechnique de Zurich, acquit son premier tableau, se découvrant ainsi une passion qui devait l’habiter toute sa vie, celle de collectionner. Fréquentant assidûment artistes et marchands, il débuta avec la peinture, de Ferdinand Hodler, puis de Paul Cézanne, Pablo Picasso, Henri Matisse notamment, avant de s’intéresser à l’art africain, puis à bien d’autres domaines encore, dépensant toujours l’intégralité de ses revenus pour posséder de nouvelles pièces. Parce qu’il a su réunir dans sa collection des œuvres d’artistes considérés de nos jours comme les maîtres de la peinture moderne et qu’il fait figure de pionnier dans l’intérêt qu’il a porté très tôt aux arts dits primitifs, il est aujourd’hui perçu comme un des grands collectionneurs du XXe siècle. Il transmit aussi les gènes du collectionneur à sa fille, ma mère, Monique Barbier-Mueller, si bien qu’elle épousa elle-même un autre collectionneur acharné, en la personne de Jean Paul Barbier-Mueller, mon père.
En un siècle, mon grand-père puis mes parents ont constitué un ensemble de plus de sept mille œuvres d’art, qui regroupe de la peinture, des arts primitifs (Afrique, Océanie), des arts de l’Antiquité, de rares éditions originales de la Renaissance, ainsi que de l’art précolombien. Dès 1977, mes parents ouvrirent, à Genève, le musée Barbier-Mueller, institution privée, pour partager les émotions que l’on peut ressentir devant tant de beauté et de génie créatif humain. Simultanément, des collaborations furent développées avec les plus grands musées du monde pour en faire voyager les expositions.
Mes deux frères, Gabriel et Thierry, et moi-même avons donc grandi avec cet exemple de deux générations de collectionneurs, toujours plus avides de parcourir tant les galeries et salles de ventes, à la recherche de nouvelles pièces, que le monde, à la rencontre des cultures et peuples étrangers. Et, bien évidemment, nous avons entendu et tenu pour principe des discours sur l’importance de « faire son œil » et de prendre des risques pour ce qui est du choix des objets tout en restant rigoureux.
Mon frère Gabriel a ainsi, presque naturellement oserais-je dire, fondé, avec son épouse, The Ann and Gabriel Barbier-Mueller Museum, à Dallas, qui abrite leur magnifique collection d’armures de samouraï, dont on a pu admirer une grande partie dans nombre de musées, dont le musée du quai Branly, à Paris. Quant à Thierry, il a rassemblé une impressionnante collection d’art contemporain.
Bien que descendant d’une lignée de collectionneurs, longtemps je n’ai pas ressenti l’obligation de collectionner pour perpétuer une passion familiale. Tout en me passionnant depuis l’enfance pour l’Histoire, en particulier de certaines grandes nations (la France et la Russie en particulier), je m’épanouissais pleinement dans l’exercice de mon métier, dans le domaine de l’immobilier.
Il y a vingt ans pourtant, j’achetai au Louvre des Antiquaires, à Paris, un premier double louis d’or. Je tombai amoureux de cette matière, de son éclat et surtout de sa chaleur. La finesse du portrait de Louis XVI m’avait confondu. Dès cet « incident », je me mis à acquérir de temps à autre quelques monnaies, toujours figuratives : mon goût me portait vers ce qui représentait à mes yeux un support, une image, à l’instar des tableaux et sculptures qui emplissent nos musées et nous aident à nous représenter périodes et rois, que même les plus grands écrivains ou historiens peinent parfois à nous faire visualiser.
Un jour, un ami collectionneur de tableaux et de sculptures me confia que sa maison n’était pas assez grande pour contenir toute sa collection, et que, par conséquent, il devait limiter ses achats. Un autre ami présent avait répondu, avec humour, que je n’aurais sans doute jamais ce problème. Je crois que je garderai en mémoire longtemps la réponse du premier : « Même si ta collection de monnaies devient la plus importante du monde, elle ne te prendra jamais beaucoup de place. Tu n’auras besoin que d’un second coffre au fond d’un bureau… Mais tu n’y parviendras pas sans une immense bibliothèque. Et tu verras, si tu poursuis dans cette voie que tu auras un jour avec tes livres le même problème que moi. » L’affirmation de mon ami s’est avérée. C’est, sans nul doute, ma passion pour l’Histoire qui m’a conduit à collectionner les monnaies et médailles. Plus j’ai collectionné, plus ma bibliothèque s’est accrue.
Tandis que je dévorais des livres d’histoire pour constituer ma collection, ma collection elle-même me poussait à chercher davantage et à découvrir continuellement de nouveaux horizons de connaissance.
Ma rencontre avec le numismate et grand marchand Alain Baron s’est révélée décisive dans la constitution de cette collection. À travers nos discussions, nos partages de lectures et les ventes auxquelles nous assistions, il m’a conseillé, aidé et amené à devenir un véritable collectionneur. Je me souviens même de pièces qu’il a réussi à me convaincre d’acheter alors qu’elles ne trouvaient à ce moment-là aucun intérêt à mes yeux. Quasiment toutes mes acquisitions ont été apportées ou approuvées par lui. Il est tout à fait incontestable que ma collection n’aurait jamais pris une telle ampleur ni atteint un tel niveau de qualité sans ses conseils avisés. Qu’il en soit ici remercié.
Peu à peu, mon intérêt s’est affiné et par là mes choix d’acquisition. J’ai élargi ma collection aux prémices de la monnaie en France, d’abord aux premiers Capétiens, puis jusqu’à rien moins que Vercingétorix, tout en voulant ne pas donner une importance significative au premier millénaire de notre ère, pour lequel mon intérêt est moindre. Je m’étais aussi cantonné dans un premier temps aux monnaies, avant d’y ajouter un certain nombre de médailles : qu’elles soient de purs chefs-d’œuvre ou simplement incontournables.
L’intérêt pour la numismatique aura été, au cours de l’histoire, chose d’intellectuels ou d’hommes de pouvoir. Une belle collection permettait d’attester son érudition, sa connaissance du passé ou de témoigner de sa souveraineté. Des démonstrations au reste souvent admirables, que recèlent des médailliers dans nombre de palais anciens : la découverte de celui du prince Menchikov dans son palais de Saint-Pétersbourg demeure pour moi un remarquable souvenir. Je dois avouer avoir pris un plaisir immense à contempler mon médaillier en solitaire, à compléter ma collection au fil des années en ne la dévoilant qu’au cercle restreint de ma famille ou de mes proches amis. Je n’avais jamais émis le souhait de la montrer au grand public ou de la publier. Sans doute, comme beaucoup de numismates, par crainte de ne jamais atteindre la satisfaction totale de l’avoir complétée comme je l’aurais désiré. Et peut-être aussi parce que la numismatique ne jouit pas d’un intérêt aussi grand que par le passé, au profit d’autres formes d’art.
L’idée de publier ma collection dans un ouvrage m’a été soufflée par mes proches. Je dois ici remercier ma femme, Caroline Barbier-Mueller, qui m’a encouragé à le faire, et en a élaboré avec moi le concept. Mes remerciements vont également à toute l’équipe de mes collaborateurs ainsi qu’aux auteurs qui m’ont fait l’honneur de leur temps et de leur investissement. Sans leur contribution, ce catalogue n’aurait jamais vu le jour.
J’ai souhaité que ces pages s’adressent autant aux spécialistes et amateurs de numismatique qu’au grand public, et j’espère vivement qu’elles susciteront auprès de lui l’intérêt que ce domaine mérite, et que je lui porte. Aussi ai-je choisi d’illustrer le contexte de ces pièces en contant l’histoire de leurs époques respectives par des chroniques historiques ainsi que par des gravures, des tableaux et des photographies.
Enfin, je profite de saluer ici mes trois enfants, Diane, qui a déjà débuté une prometteuse collection d’éditions originales de livres français des XVIIe et XIXe siècle, avec une passion qui démontre qu’une quatrième génération est en marche, ainsi qu’Alix et Henri. Vers eux trois va toute ma fierté, car par leurs activités et leurs personnalités, ils illustrent ce que je souhaiterais, entre autres, transmettre avec cette publication : l’importance de rester toujours curieux de tout.
Stéphane Barbier-Mueller