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"En 1964, l'armée rouge se vantait d'atteindre Lyon en huit jours," Le Monde, 25 May 2000, p. 1, by Jacques Isnard
Le Général de Gaulle avait l'habitude de dire que la menace soviétique sur Paris, pendant la guerre froide Est-Ouest, était à deux étapes du Tour de France. Cette formule ne traduisait pas seulement la proximité géographique de l'adversaire potentiel. Elle signifiait aussi que les troupes du pacte de Varsovie s'étaient organisées pour déclencher une offensive éclair à tout moment et l’emporter sur une Alliance atlantique réduite à la défensive. Pronostic sans doute exagéré. De son propre aveu, l’armée rouge, avec ses allies est-européens, se voyait débouler sur Lyon en huit jours.
On le sait désormais grâce à PHP. Sous ces trois initiales (pour parallel history project on NATO and the Warsaw pact), se sont regroupés plusieurs instituts de recherche allemand, américain, autrichien, bulgare, hongrois, polonais, suisse et tchèque qui viennent d'exploiter les archives, retrouvées à Prague, d'un plan d'invasion de l'Europe de l’Ouest qui fut préparé en 1964 par les états-majors et les services de renseignement militaire de l’URSS. Ce plan a été déclassifié par la République tchèque à la demande de PHP, qui a dépose ces documents militaires à la Bibliothèque du Congrès américain.
A en croire PHP, l’armée rouge ne reculait pas devant l'éventualité d'un usage, par les deux camps, de munitions nucléaires tactiques. Comme si la théorie de la dissuasion, conçue à partir du non-emploi tacite de ces armes, n'avait été qu'un leurre et n'avait Pas découragé le pacte de Varsovie d'y recourir au motif que leur sophistication extrême facilitait une offensive par surprise.
D'autant que, selon les opinions prêtées aux militaires à l'Est, les Européens de l’Ouest étaient probablement plus vulnérables que d'autres aux effets d'une destruction de leurs pays et que, d'un point de vue strictement technique, la capacité de la défense soviétique à intercepter les missiles occidentaux était patente. Dès lors, pourquoi se priver d'un «outil» qui assurait la supériorité?
Dans ces conditions, l'armée rouge pouvait estimer que la préparation des forces de l'OTAN était de la frime et que des opérations rondement menées garantissaient d'office un succès rapide du pacte de Varsovie. A partir de ses bases en Tchécoslovaquie, le «bloc» militaire de l'Est escomptait, avec l'appui de 96 missiIes et de 35 bombes nucléaires, culbuter la 7e armée américaine et la 1re armée française, de façon à concentrer son offensive sur Nuremberg, Stuttgart et Munich, en Allemagne, et sur Strasbourg, Epinal, Langres et Dijon, en France. D'autres axes de pénétration étaient prévus. Si l’on choisit, ici, de privilégier l'attaque contre les forces américaines et françaises, c'est pour mieux marquer le fait que l’armée rouge et ses alliés se vantaient d'atteindre Lyon huit jours après le lancement de leurs opérations.
Le plan de 1964 est apparemment resté valide jusqu'en 1968, en dépit de quelques retouches portant, par exemple, sur l'implantation des armes nucléaires. Les événements de 1968 en Tchécoslovaquie, avec la déstalinisation du pays et le «printemps de Prague», ont en effet conduit les dirigeants soviétiques à ne plus croire en la capacité de ce pays à remplir sa mission. Les plans d'invasion de l'Ouest ont alors été révisés, du moins pour ce front-là.