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22/06/2012
Prometheus
Beaucoup ont critiqué le film Prometheus, de Ridley Scott, mais je l'ai bien aimé. Le surgissement de l'extraterrestre, à la fin, m'a paru sublime. Sa face lunaire et sa force énorme font de lui un demi-dieu, et on ne peut pas faire plus mythologique. Qu'il n'ait pas l'attitude bienveillante attendue, mais se livre, aussitôt qu'on lui a parlé, à un déchaînement de violence inouï, ajoute au grandiose par la surprise. Il est faux, à cet égard, que Ridley Scott soit tombé dans un discours tout fait. Il rappelle ce que la Bible disait des Géants, que Dieu avait rejeté leur science impure! Et qu'ils étaient devenus les ennemis des hommes. Il peut rappeler, aussi, l'idée de l'indignité de l'homme face aux dieux: ceux qui réveillent cet être, dans le film, sont loin d'avoir des intentions pures.
Les images étaient généralement très belles. Le début s'insère dans une scène de The Tree of Life, de Terrence Malick: juste après la chute de la météorite et la glaciation générale, l'eau fond et coule, et un premier extraterrestre se dissout dans la cascade immense, créatrice de la vie.
Je crois le lien avec le film de Malick délibéré et bien pensé. Le rejet dont le film de Scott a fait l'objet rappelle les injustes anathèmes lancés contre George Lucas après la sortie des trois derniers Star Wars - ou même contre le Thor de Kenneth Branagh, puisqu'on a aussi reproché à Ridley Scott son lien avec le religieux. Comme l'atmosphère est différente des volets antérieurs, on est déçu. Le réalisateur a cette fois pris le parti de faire un film mythologique, flamboyant, épique, plein de couleurs - moins lourd et angoissant qu'Alien. Il y a plus de merveilleux.
On lui reproche sans doute d'avoir évolué dans sa philosophie, d'être moins sombre et pessimiste que dans sa jeunesse, de croire à présent davantage aux forces cosmiques du bien. On voudrait que l'art soit nihiliste, matérialiste - ou ne soit pas. Car même si, dans le film de Scott, les pères directs de l'humanité semblent en vouloir à celle-ci, le personnage principal affirme que la découverte qu'ils ont créé l'humanité ne remet pas en cause sa foi en Dieu, l'origine des extraterrestres eux-mêmes demeurant un mystère. Cette idée m'a paru forte, car elle m'est souvent venue. On pourrait dire la même chose des atomes supposés être à la base de la matière, et Teilhard de Chardin disait qu'on pouvait diviser la matière à l'infini sans jamais trouver sa cause première! D'ailleurs, la science-fiction, sans le religieux, quelle portée a-t-elle? Elle est bien, en réalité, pur tissu d'imaginations tissées devant l'Inconnu: il est normal qu'elle touche au Suprasensible et à l'Ordre caché de l'Univers.
Certains ont dit que les raisons pour lesquelles les extraterrestres veulent tuer l'humanité après l'avoir créée sont excessivement mystérieuses, mais l'homme bleu qui boit le poison au début m'a rappelé ceux que dans l'Antiquité on bannissait dans le désert: on leur laissait du poison pour leur éviter une mort trop pénible. La création de l'humanité ne serait donc qu'un malheureux accident! Et elle issue d'un criminel notoire.
La faculté de créer des êtres vivants meurtriers et abominables qui souvent dévorent leurs créateurs rappelle également Lovecraft, qui raconte comment les Grands Anciens ont fabriqué des monstres pour les servir, après avoir donné naissance à l'humanité, et de quelle façon ils ont été dévorés par ces monstres. Ces idées se rapportent à ce qu'on dit souvent de l'Atlantide; j'y reviendrai, si je puis.
Que la planète indiquée par les extraterrestres comme devant être atteinte ne soit qu'un piège et un entrepôt de monstres est d'une sublime ironie. Que l'univers soit mû par un esprit qui favorise les justes ne signifie pas que les pères directs de l'humanité soient bienveillants! Ridley Scott fait judicieusement la distinction.
Quant aux monstres, la pieuvre de la fin m'a paru assez incroyable, digne de Lovecraft et reprenant aussi Jules Verne. Elle incarne des forces absolument obscures, pendant que l'héroïne qui lui a donné naissance incarne ce que l'univers a de plus beau, de plus pur: elle est pleine d'idéal, mais aussi de lucidité, et est toujours prête à se sacrifier et à affronter la vérité en face. Il faut dire que, comme dans plusieurs films de David Cronenberg, les monstres semblent avoir la forme des passions de ceux qu'ils ont pris comme hôtes afin de se développer: ilsmanifestent le mal qu'ils avaient en eux. La sorte de démon de la dernière scène, qui est né de l'extraterrestre bleu, est à cet égard frappante: il ressemble curieusement aux démons de l'enfer chrétien!
Les traces de combats anciens, au début, sont puissamment suggestives. Mais j'ai adoré l'idée que les extraterrestres pères de l'humanité aient un visage humain, et que ce visage soit comme un dieu dans une sorte de temple. On constate aussi que ces géants divins maîtrisent les forces de l'éther, la puissance bleue et verte qui circule parmi leurs machines, qui rend celles-ci à demi vivantes et créent des images de l'univers féeriques.
Ce film ajoute par conséquent à l'édifice mythologique de la science-fiction; il est véritablement digne de Lovecraft!