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Dans le point de vue qui précédait celui-ci (Medecine et Hygiène du 13 août), nous évoquions le trouble que peuvent susciter, chez un citoyen vivant sous un régime républicain, les arguments que ne craignent plus d'avancer ouvertement ceux qui se désignent comme étant des «anti-spécistes» ; ceux, en d'autres termes, qui considèrent que le concept d'espèce est intrinsèquement raciste et qu'il convient de libérer les animaux (au-delà des seuls mammifères) des droits que l'homme leur dénie. Nous citions aussi, parmi les fondateurs de ce courant de pensée, l'australien Peter Singer, fondateur du «Mouvement de libération des animaux».
Nous avions omis de dire que Peter Singer, qui a pris en 1999 la chaire de bioéthique de Princeton, fait partie de ceux qui justifient et défendent la pratique de l'infanticide. Comme le rapporte Courrier International dans l'une de ses livraisons estivales consacrée aux «droit de l'animal», il estime que les parents devraient avoir le droit de mettre fin à la vie de leurs nouveau-nés dès lors que ces derniers seraient gravement handicapés. «Le philosophe, dont trois grands-parents sont morts dans des camps de concentration, est particulièrement critiqué en Allemagne où certaines de ses idées évoquent le nazisme» précise, sobrement, notre confrère de Courrier International.
Sans commenter, on retrouve là une forme, sinon de logique, du moins de raison raisonnante. L'infanticide légalisé (ou dépénalisé) dès lors que le nouveau-né présente de graves malformations peut être aisément présenté comme l'extension du droit à l'interruption «thérapeutique» de grossesse. Sans même évoquer la dépénalisation de l'interruption volontaire de grossesse, on peut se demander pourquoi une femme, qui n'ayant pas bénéficié des échographies ou de l'amniocentèse, devrait-elle accepter un enfant dont les malformations identifiées in utero auraient fait qu'il n'aurait pas vu le jour.
Soit on accepte que le fait de «voir le jour» (ou de respirer) constitue un moment essentiel, irréversible (ou, si l'on osait, sacré), soit on ne l'accepte pas. Dans le premier cas, on conserve le concept de crime d'infanticide avec tout ce qu'il comporte de conséquences juridiques ; dans le second cas, on relativise, on gomme une nouvelle frontière et l'on fonde un nouveau droit. Est-il seulement besoin d'esquisser la somme et la monstruosité des questions que soulève une telle perspective ?
Qui décidera du caractère inacceptable, ou pas, du handicap conduisant le nouveau-né à la mort ? Comment faire en sorte que ne s'exprime après la naissance comme durant la grossesse, cette quête à l'enfant parfait qui n'est peut-être, avec l'avancée des idées et des pratiques d'euthanasie, que la douce entrée dans un eugénisme moderne et démocratiquement accepté ? Jusqu'où fera-t-on aller la période durant laquelle le fait de ne pas permettre à un nouveau-né de vivre ne sera pas considérée comme un infanticide ? Ne parle-t-on ici que de handicaps et de malformations physiques ou doit-on y joindre les déficits, réels ou supposés, de la psyché ?
C'est, sans aucun doute, le même mécanisme de gommage des frontières et des interdits qui est en uvre dans le mouvement anti-spéciste. Partant du constat, aujourd'hui bien établi, que le génome humain ne présente guère de différences avec celui des grands singes humanoïdes, au nom de quelle logique pourrais-je soutenir que ces singes sont des animaux pouvant, le cas échéant, être exploités par l'homme comme l'homme occidental exploitait l'affaire n'est pas si lointaine les esclaves africains ou indiens ? Et, par un mouvement de cascade, en se basant sur la seule génétique, cette révolution devrait embraser l'ensemble de l'arbre de l'évolution.
On pourrait rire de tout cela si cette idéologie ne rencontrait un écho grandissant dans certains milieux privilégiés des sociétés occidentales. Sans doute les anti-spécistes ne sont-ils pas encore très nombreux ; pour autant, ils commencent à manifester publiquement leurs convictions et, bien évidemment, comparent les conditions dans lesquelles sont aujourd'hui élevés certains animaux destinés à la consommation humaine à celles dans lesquelles le régime nazi extermina ceux qu'il ne regardait plus comme faisant partie de l'humanité. Et force est bien d'observer que ceux qui ont ainsi théorisé leur conviction rejoignent indirectement tous ceux de plus en plus nombreux qui anthropomorphisent les animaux domestiques, s'inquiètent des souffrances quotidiennement imposées aux centaines de millions d'animaux, oiseaux ou mammifères, destinés aux moissonneuses batteuses des géants de l'agroalimentaire et entrent de ce fait progressivement en végétarisme, comme on entrait avant-hier en religion.
Le temps n'est plus où Vercors s'interrogeait avec brio, dans «Les animaux dénaturés» sur ce qui faisait qu'un homme est un homme ; l'heure est à la perte des repères essentiels et aux vertiges outranciers qu'elle entraîne. Un boucher de nos amis nous a appris que l'on pouvait élever et aimer une vache, lui parler, avant de la conduire, sans violence ni méchanceté, à l'abattoir puis de respecter dans les gestes de la découpe de ses tissus l'être vivant qu'elle fut au service de l'homme. Un cuisinier nous enseigna des choses identiques avec ses cochons et il nous revient une enfance où le pur-sang arabe et le cheval de trait qui aidait à labourer les vignes avaient, dans notre maison des bords de Loire, une place prééminente, choyés qu'ils étaient comme aucun étalon sauvage ne l'avait jamais été. Pour autant, ces échanges ne peuvent se faire que parce que l'humain sait qu'il n'est ni bovin, ni porcin, ni équin. La semaine prochaine, si nous en trouvons le courage, nous traiterons du dossier de Mme Brigitte Bardot.
(A suivre)