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Le scientisme ne doit pas faire dater les super-héros de l'invention des machines, comme il arrive parfois; leur essence reste mythologique.
Jack Kirby a surtout popularisé Thor, qui sous son crayon évoluait certes dans un monde futuriste plein de fabuleuses machines, mais celles-ci en réalité étaient d'abord une ruse, un procédé rhétorique pour symboliser la puissance des Immortels. Est-ce que les anciens ne mettaient pas des éclairs dans la main de Jupiter, une lance dans celle de Minerve sa fille? Le monde moderne invite à placer des machines parmi les dieux, mais il s'agit alors de machines différentes, vivantes, animées de l'intérieur, supérieures à celles des êtres humains – selon ce que dit aussi Kirby.
Jeanne d'Arc tenait sa force et ses pouvoirs de l'archange saint Michel, et Green Lantern de mystérieux Gardiens de l'univers; la différence n'existe que dans la mise en scène - ou mise en œuvre terrestre - de ce don divin. Plusieurs images de Jeanne d'Arc la montrent recevant une épée de l'ange et des fées qui l'accompagnent. L'épée d'Amédée VI le Comte Vert, une fois bénie, devenait un sabre de feu confié à lui par les êtres célestes, dans les épopées que les Savoyards firent de lui; l'anneau de Green Lantern était invisible, lorsqu'il le portait sous sa forme de simple mortel!
Les anciens mêlaient dans leurs représentations le spirituel et le matériel, assimilaient les hommes aux dieux qui les habitaient, les objets aux forces qu'ils contenaient, les fétiches aux esprits qui les animaient; il en était particulièrement ainsi dans l'art; mais le christianisme, prenant modèle sur la Bible, l'a placé aussi dans l'histoire, et c'est ainsi que fut créée la légende dorée – dont Jeanne d'Arc est un des derniers personnages.
La Renaissance a rétabli la vieille coupure cicéronienne, entre l'histoire et la poésie, et le scientisme a marginalisé la seconde. Mais elle est naturelle à l'être humain; elle a donc créé dans le scientisme la protubérance, l'anomalie qu'on appelle science-fiction. Le totalitarisme soviétique, pareillement, a inconsciemment réintégré le religieux en le reportant sur la figure du Chef!
Les grands artistes néanmoins ne sont pas dupes. Jack Kirby faisait dire, à l'un de ses superbeings - de ses New Gods -, dans sa série grandiose Fourth World: « But the Gods are ever near!... A part of men's lives!! Giant reflections of the good and evil that men generate within themselves ». Il avait saisi que les super-héros étaient des émanations de la vie morale, en étaient les symboles: ils sont nés de l'âme. Et en même temps, ils sont l'image de ce qui mystérieusement l'anime par delà les limites du corps. Jeanne d'Arc représente une tendance de l'âme, une force intérieure, et en même temps elle fut mue par une puissance spirituelle qui la dépassait, qui était présente à l'extérieur, dans le cosmos. Elle était donc un super-héros, et si l'on cherche en elle des traces de merveilleux scientifique, il faut se dire que l'armure qu'elle revêtait habituellement n'était pas faite sans une certaine science technique dont je m'avoue incapable, étant assez incompétent en la matière. Peu importe la machine. Elle aurait pu en avoir une! D'ailleurs, De Gaulle, lui aussi relié à la Providence, selon ses propres dires, les utilisait abondamment. Ce n'est qu'une question d'époque.
Mais les artistes et écrivains français ont fréquemment, à l'égard du merveilleux chrétien, une aversion qui tient de l'intolérance et de l'aveuglement; il y a chez eux tout le poids de la tradition parisienne et voltairienne, peut-être.