Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06966.jsonl.gz/1140

Ensemble des organisations et des actions collectives à travers lesquelles les ouvriers luttent pour leur émancipation, depuis les années 1840 environ, tant dans le domaine professionnel que sur les plans économique, social, politique et culturel. Bien que le mouvement ouvrier soit une conséquence de l'industrialisation, il fut lancé non par les premiers travailleurs de l'industrie - les ouvriers à domicile -, mais par des compagnons artisans pour qui le salariat avait remplacé le métier comme identité de classe (Société de classes). Dans les fabriques, les ouvriers menèrent des actions sporadiques dès le début du XIXe s., mais ils ne joignirent durablement le mouvement qu'à la fin du siècle. L'influence des intellectuels fut notable dès les débuts.
D'abord perçu négativement et évoquant l'idée de soulèvement ou d'émeute (mouvement ayant pris ce sens au XIIIe s., qui est encore la définition d'Arbeiterbewegung dans le premier tome du Deutsches Wörterbuch des frères Grimm en 1854), le mouvement ouvrier acquit dans le vocabulaire un sens positif à mesure que se renforçaient ses organisations. Ses buts concrets, entraide et lutte contre les abus, se doublèrent vite d'utopies sociales. On peut tenter de distinguer, malgré le flou qui règne au XIXe s., quatre types d'organisation: syndicats et partis, prédominants, coopératives (Mouvement coopératif) et associations ouvrières, moins connues.
Des fédérations internationales apparurent tôt à côté des organisations nationales, locales ou d'entreprise. La tendance socialiste dominait (on la trouve dans les syndicats dits "libres"); si l'influence du mouvement chrétien-social (catholique) ne fut pas négligeable, celle des anarchistes, réformés, radicaux et nationalistes resta marginale. Quelles qu'aient pu être ses opinions sur le concept de lutte des classes, le mouvement ouvrier orienta son action concrète vers une défense des intérêts de ses membres, dans un esprit réformiste et sans remettre en cause le système économique et social existant.
Un certain flou entoure les débuts du mouvement ouvrier suisse, dans la première moitié du XIXe s., faute d'études d'une part et parce qu'il se distingue encore mal des institutions corporatives traditionnelles. Bien avant la création d'organisations, on constate des actions sporadiques pour réclamer une augmentation de salaire, une réduction de la durée du travail ou toute autre amélioration. Une trentaine de grèves sont connues avant 1865: dans les indienneries bâloises en 1794, à la filature Hünerwadel de Niederlenz en 1813, chez Trümpy, indiennerie à Glaris, en 1837. Les grèves touchaient le plus souvent de petites entreprises dans la menuiserie, le bâtiment ou l'horlogerie. Il était rare qu'elles se terminent, comme dans la typographie genevoise en 1850, par l'adoption d'un tarif en bonne forme. Le plus frappant de tous les conflits de cette époque fut l'incendie d' Uster, où les ouvriers s'en prirent violemment aux machines.
Au début du mouvement ouvrier, les organisations durables furent généralement des mutuelles, portant secours à leurs membres en cas de maladie ou de détresse. Elles se constituèrent sous cette forme après l'abolition des corporations, dont elles étaient issues pour la plupart, d'abord parmi les ouvriers qualifiés comme les typographes (Aarau en 1818, Zurich en 1819, Berne en 1824, Lugano en 1843) ou les horlogers, mais aussi parmi les tailleurs et les cordonniers. Autour d'elles se formèrent des syndicats primitifs, de portée locale, extrêmement fragiles, prêts à disparaître après un insuccès ou au départ d'un organisateur efficace: associations des cordonniers (1832), des bijoutiers (1838) et des monteurs de boîtes de montres (1842) à Genève, des typographes à Berne (1843). En outre, dans de nombreux cantons, l'interdiction des coalitions limita jusque dans les années 1860 l'action des organisations ouvrières, malgré le droit d'association inscrit dans la Constitution de 1848. L'Union suisse des typographes fut en 1858 le premier syndicat national; au début il admettait aussi les employeurs.
Le socialisme resta longtemps une composante minoritaire du radicalisme à dominante bourgeoise. Quelques personnes s'efforcèrent de faire connaître les théories sociales d'Etienne Cabet, Charles Fourier, Félicité de Lamennais, Pierre Joseph Proudhon ou Louis Blanc. La Suisse italienne fut influencée par les idées de Giuseppe Mazzini, plus tard d'Andrea Costa et Arturo Labriola. Mais elles ne touchèrent guère la masse des ouvriers. Le terme de communisme fit son apparition dans les années 1840 et 1850: utilisé soit positivement par des socialistes utopistes comme le compagnon tailleur Wilhelm Weitling, présent en Suisse en 1841-1844, soit péjorativement par les conservateurs pour disqualifier les radicaux de gauche, il ne définissait pas un groupe distinct parmi les socialistes. Dès le début des années 1830, des compagnons allemands fondèrent, à Bâle, Berne, Bienne, Genève, Saint-Gall et Zurich notamment, des amicales et des associations culturelles, qui soutenaient aussi la régénération démocratique et nationale de l'Allemagne (Jeune Allemagne, Jeune Europe qui disparaîtra en 1850 du fait de l'arrestation de ses chefs à Morat et d'expulsions massives). Après la vague de renvois de 1834-1836, ces mouvements connurent un nouvel essor au début des années 1840 et dès 1848. Quelques-uns, comme la société ouvrière allemande de Bâle (1832) et l'association culturelle Concorde à Zurich (1840), exercèrent encore une influence notable en Suisse après 1900.
Auteur(e): Bernard Degen / PM
La Société du Grutli, fondée à Genève en 1838 et ayant une structure nationale dès 1843, fut la première organisation durable du mouvement ouvrier. En 1851, elle comptait trente-quatre sections et 1282 membres, en majorité des compagnons tailleurs, cordonniers ou menuisiers. Elle avait pour but, outre les rencontres récréatives et l'entraide financière, l'ascension sociale par l'instruction.
Johann Jakob Treichler et Karl Bürkli à Zurich, Pierre Coullery à Berne et Albert Galeer à Genève tentèrent sans grand succès, vers 1850, de créer des organisations politiques ouvrières; Coullery en 1849, Treichler en 1850, Bürkli en 1851 en seront néanmoins les premiers représentants dans des parlements cantonaux. Le mouvement ouvrier connut un premier apogée, en même temps que le mouvement démocratique, entre 1868 et 1873, alors que les grèves se multipliaient à un niveau encore inconnu, celles du bâtiment genevois et des passementiers bâlois en 1868 attirant même l'attention de l'étranger. L'Association internationale des travailleurs ou AIT (Internationales ouvrières), créée en 1864, réussit, à partir de sa section genevoise fondée en 1865, à rassembler les forces dispersées: elle comptait environ 120 sections en Suisse en 1868, et quelque 10 000 membres, dont 3000-4000 à Genève et 3000 à Bâle; en 1871, elle s'ouvrit aux travailleurs provenant de Suisse italienne (section d'Onsernone). Une presse ouvrière apparut, aux titres nombreux mais généralement éphémères et de faible tirage (Tagwacht ). La Société du Grutli, les sociétés ouvrières allemandes et la Fédération des typographes restèrent à l'écart de l'Internationale, qui disparut bientôt, victime aussi bien de l'hétérogénéité des organisations adhérentes (depuis le cercle estudiantin jusqu'au syndicat et à l'embryon de parti), que des luttes d'influence, des divergences sur la stratégie et la tactique, de la concurrence avec le mouvement démocratique en Suisse orientale, des représailles et des concessions des adversaires. Elle ne laissait pas au mouvement ouvrier suisse l'exemple de structures solides, mais le souvenir de son action subsista longtemps. Issue en 1871 d'une scission entre les sections romandes de l'AIT, la Fédération jurassienne donna naissance l'année suivante à l'Internationale fédéraliste et antiautoritaire et fut entre 1873 et 1877 un centre de l'anarchisme international.
En Suisse italienne, à cause du retard économique, le mouvement ouvrier se développa plus tard que dans le reste du pays (fin du XIXe s.). Il naquit avec la construction du tunnel ferroviaire du Gothard et sous une double influence: celle du mouvement ouvrier suisse, représenté notamment par les sections de Bellinzone et de Biasca de la Société du Grutli et très influent auprès des cheminots, et celle, prépondérante, du syndicalisme italien, qui jouissait d'une large audience auprès des tailleurs de pierre et était représenté au Tessin par de nombreux réfugiés politiques (dont Angiolo Cabrini). Il Lavoratore (1888-1889) et L'Eco dell'Operaio (dès 1896) furent les premiers périodiques du mouvement ouvrier tessinois.
La diversité professionnelle, régionale, religieuse et sociale du monde ouvrier rendait difficile l'existence d'organisations générales, telle la première Fédération ouvrière suisse (1873-1880), qui rassembla au maximum 5000-6000 syndicalistes et membres d'associations politiques ou de caisses maladie; elle fut surtout active dans la campagne pour la loi sur les fabriques de 1877. Outre les typographes, divers métiers de l'horlogerie, les tailleurs, cordonniers, plombiers, ouvriers du bois, relieurs formèrent des associations nationales, mais elles souffraient de la mauvaise conjoncture économique qui fit aussi fortement reculer le nombre des grèves. Dans ces circonstances, des tentatives visant à créer un parti socialiste (PS) échouèrent en 1870 et 1880.
Les premiers socialistes étaient chauds partisans du mouvement coopératif, dont la réalisation pratique se heurtait cependant à de grandes difficultés. Une quarantaine de coopératives de production (tailleurs, cordonniers, menuisiers, horlogers, etc.) fleurirent brièvement entre la fin des années 1860 et la crise des années 1870, qui les emporta. L'avenir des coopératives de consommation s'avéra plus solide, même si les plus anciennes, apparues sous forme de sociétés par actions à la fin des années 1830, furent éphémères. Leurs créateurs étaient parfois des ouvriers (Zurich, 1851), mais souvent des entrepreneurs ou des philanthropes. L'Union suisse des coopératives de consommation (auj. Coop) en rassembla quarante-trois en 1890; ses liens avec le mouvement ouvrier allèrent en se relâchant.
Auteur(e): Bernard Degen / PM
Au milieu des années 1880 apparurent des organisations stables, dont un long cycle de croissance économique allait favoriser le développement. L'Union syndicale suisse (USS), fondée déjà en 1880, compta jusqu'au tournant du siècle moins de membres que les unions ouvrières, organisations les plus importantes entre les années 1880 et la Première Guerre mondiale. A côté de la Fédération des typographes, des associations centrales solides se formèrent, comme celles des ouvriers du bois (1886), de la métallurgie (1888), du textile (1903), des administrations communales et cantonales (1905) et de l'horlogerie (1906/1912). Un mouvement ouvrier catholique s'affirma; la Fédération des cercles ouvriers et des sociétés d'hommes catholiques (1888) liait questions religieuses, culturelles et sociales. Stimulé par l'encyclique Rerum Novarum et par des exemples allemands, le mouvement chrétien-social se développa à partir d'une association fondée à Saint-Gall en 1899 et trouva sa plus forte expression, à long terme, dans les syndicats catholiques, comme ceux des ouvriers du bois (1901) ou des métaux (1905), fédérés dès 1907 dans ce qui deviendra en 1921 la Confédération des syndicats chrétiens de Suisse (CSC). Les étrangers, surtout des Allemands, eurent beaucoup de poids dans les syndicats "libres", jusqu'à la Première Guerre mondiale.
Les conflits du travail s'accrurent fortement dès le milieu des années 1880. On a compté 2416 grèves entre 1880 et 1914 (chiffre élevé en comparaison internationale), dont 540 en 1906-1907; la police intervint lourdement dans 193 cas et l'armée dans quarante. A cela s'ajoutèrent dix grèves générales locales de 1902 à 1912 (à Genève en 1902 et 1907, à Zurich en 1912). En revanche, les conventions collectives restaient rares. En 1911, l'USS répertoriait quelque 150 accords touchant 11 000 personnes. Le Premier mai est une journée de fête et de lutte depuis 1890. La rudesse du climat social renforça, sous l'influence des théoriciens du mouvement ouvrier allemand, le concept de lutte des classes et la diffusion du marxisme, ce dont témoignent le programme du PS de 1904 et les statuts de l'USS de 1906.
Des syndicats, caisses maladie, sections de la Société du Grutli, associations catholiques et autres fondèrent en 1887 la seconde Fédération ouvrière suisse, qui se fit connaître dans les débats de politique sociale des années 1890, mais qui agit surtout à travers son "secrétariat ouvrier", subventionné par la Confédération et dirigé par Hermann Greulich. Cette organisation faîtière artificielle s'effaça après 1900 et fut dissoute en 1920. Les associations catholiques la quittèrent en 1918 pour former en 1919 la Fédération des travailleurs chrétiens-sociaux. Sur le plan politique, le mouvement ouvrier abandonna de plus en plus, vers la fin du XIXe s., le camp radical. Le parti socialiste suisse fondé en 1888 conquit un premier siège au Conseil national en 1890. Après des débuts difficiles, qui le mirent à la traîne des partis frères étrangers, il fusionna en 1901 avec la Société du Grutli et connut un grand essor jusqu'à la Première Guerre mondiale.
Au XIXe s., le mouvement ouvrier restait une affaire d'hommes. En dehors d'actions isolées de revendications salariales, les femmes, quand elles étaient présentes, devaient se contenter de positions inférieures. Les associations d'ouvrières apparues dès le milieu des années 1880, réunies en 1890 dans l'Union suisse des ouvrières, se fondirent dans le PS vers la fin de la Première Guerre mondiale.
La vitalité du mouvement ouvrier, très amoindrie au début de la guerre, se ranima vers la fin du conflit. En outre, les inégalités sociales toujours plus criantes renforcèrent les courants extrémistes; cependant Lénine, exilé en Suisse, n'y exerça guère d'influence. Une nouvelle génération s'affirmait, celle des Charles Naine (en Suisse romande), Guglielmo Canevascini (au Tessin) et Robert Grimm. Des troubles éclatèrent dès 1917 à Zurich et à La Chaux-de-Fonds. La même année, le PS se prononça contre la défense nationale militaire. La révolution d'octobre fut saluée, mais ne changea guère les buts ni les méthodes du mouvement en Suisse.
La période 1917-1920 fut la plus abondante en grèves (829 cas). A la fin de la guerre, la grève générale ébranla le pays. Après cela, bien des syndicats obtinrent, non pas encore une convention collective, mais du moins un premier accord sur une réduction du temps de travail. La loi sur les fabriques de 1919 introduisit la semaine de 48 heures. L'intervention de l'armée contre une grève générale à Bâle fit cinq morts en 1919. Les syndicats libres poursuivirent une série de fusions et de réformes structurelles qui aboutirent à la création d'associations stables, comme la FOMH (plus tard FTMH, Syndicat de l'industrie, de la construction et des services; intégré dans Unia dès 2005), la Fédération suisse des ouvriers du textile (ensuite Fédération du personnel du textile, de la chimie et du papier, FTCP) et la Fédération des ouvriers du commerce, des transports et de l'alimentation (devenue Fédération du commerce, des transports et de l'alimentation, FCTA) en 1915, la Fédération suisse des cheminots (actuel Syndicat du personnel des transports) en 1919, le Syndicat suisse des services publics (SSP/VPOD) en 1920 et la FOBB (Fédération suisse des ouvriers du bois et du bâtiment, devenu Syndicat du bâtiment et du bois) en 1922.
L'USS dut affronter la concurrence de l'Union suisse des syndicats autonomes (USSA), proche des radicaux, fondée en 1919, de l'Association suisse des salariés évangéliques (ASSE), fondée en 1920, ainsi que de la Fédération des syndicats chrétiens, qui se renforça après 1917 et se distança de la grève générale en 1918. Les syndicats libres, florissants vers la fin de la guerre, subirent ainsi des pertes au début des années 1920, dont ils ne se remirent que vers 1935. Après avoir accepté en 1927 l'interdiction légale de la grève pour les fonctionnaires et effacé de leurs statuts l'article relatif à la lutte des classes, ils tentèrent d'obtenir des conventions collectives, avec succès dans certains métiers, mais en vain dans l'industrie. L'accord de paix du travail conclu en 1937 dans l'industrie des machines réglait seulement la manière de résoudre les conflits; la première convention collective dans l'industrie ne date que de 1945 (chimie), mais cet exemple se généralisa rapidement.
Bien que le programme et la pratique du PS aient été plus extrémistes que jamais vers la fin de la Première Guerre mondiale, son aile gauche fit scission en 1921, plus tardivement que dans bien d'autres pays. Elle forma le parti communiste (PC) suisse, qui prospéra surtout à Bâle, Zurich et Schaffhouse; plusieurs cantons l'interdiront dès 1937, la Confédération en 1940. La scission n'empêcha pas le PS de devenir en 1928 le premier parti du Conseil national. La crise économique raviva les tensions sociales qui culminèrent dans la fusillade de Genève en 1932.
Dès la fin de la Première Guerre, les femmes purent enfin jouer, pour quelque temps, un rôle moins effacé, voire de premier plan (Rosa Grimm, Rosa Bloch-Bollag), dans le PS et dans le PC. Mais si elles formaient 19% des membres de l'USS en 1920, ce nombre tomba à 9% en 1940: la crise des années 1930 avait favorisé, même dans ce milieu, l'image traditionnelle de la femme.
Auteur(e): Bernard Degen / PM
Face au péril fasciste qui ne leur paraissait pas menaçant à l'étranger seulement, les principales organisations ouvrières adoptèrent un ton plus modéré, par exemple lorsque le congrès du PS approuva la défense nationale (1935) ou le mouvement des lignes directrices (1936). Le PS souhaitait entrer au Conseil fédéral depuis 1929, mais dut attendre le tournant de la guerre, fin 1943, pour voir la majorité bourgeoise élire Ernst Nobs. Une partie de son aile gauche, de nombreux communistes illégaux et beaucoup d'indépendants fondèrent en 1944 le parti du travail (PdT) ou PST, qui n'était nullement un successeur du PC et qui connut de très grands succès à ses débuts.
Après une dernière vague de 147 grèves en 1945-1948, la paix du travail s'imposa largement dès 1950. Les ouvriers suisses acquirent en majorité, grâce à la haute conjoncture, un niveau de vie impensable dans les décennies antérieures, tout en accédant, grâce à la présence massive de travailleurs étrangers, à un statut social supérieur qui affaiblit leur conscience de classe. Les effectifs des syndicats libres s'accrurent fortement durant la guerre et jusqu'au milieu des années 1960, puis stagnèrent, mis à part un sursaut durant la crise des années 1970. Ceux des syndicats chrétiens augmentèrent un peu plus longtemps (jusqu'au milieu des années 1970), puis stagnèrent eux aussi. Le morcellement politique, social et professionnel subsista. Le PS atteignit en 1961 son effectif maximal et recueillit en 1963, pour la dernière fois, plus d'un quart des suffrages. Le PdT perdit adhérents et influence dès le début de la guerre froide et se raidit au cours des années 1950 dans de vieilles positions communistes. Les associations ouvrières culturelles subirent un effritement général; dans les années 1960 elles se séparèrent du mouvement ouvrier, changeant de noms et de statuts. Les utopies perdirent leur attrait, sauf durant la brève floraison gauchiste de la fin des années 1960. L'USS et le PS s'intégrèrent largement à la démocratie de consensus.
Les travailleurs étrangers, si influents dans le mouvement ouvrier avant 1914, furent après 1945 laissés de côté. En réclamant avec insistance une limitation du droit d'établissement, l'USS et le PS facilitèrent même à la fin des années 1960 la percée des courants xénophobes dans leurs propres troupes. L'USS, qui ne comptait plus que 8,3% de femmes parmi ses membres en 1972, parvint à augmenter légèrement ce chiffre. Après l'introduction du suffrage féminin, le PS s'ouvrit aux femmes bien plus que tous les autres grands partis. Il était implanté depuis longtemps parmi les employés et, dans son programme de 1959, il ne se définit plus comme parti de classe, mais comme parti populaire. Les syndicats tentèrent aussi, quoique sans grand succès, de gagner les employés; le mot "ouvrier" disparut de leurs noms (à la FTCP en 1963, à la FTMH en 1972, à la FOBB en 1974). Le mouvement ouvrier refusa d'abord nettement (son attitude changera à la fin des années 1970) les nouvelles tendances antimilitaristes, tiers-mondistes et féministes de la fin des années 1960, ce qui le coupa d'une partie de la jeunesse. Quelques formations apparues alors, comme les Organisations progressistes (POCH) et la Ligue marxiste révolutionnaire (Parti socialiste ouvrier) se considérèrent comme héritières de la tradition ouvrière, quelle que fût leur base sociale. La crise économique des années 1970 donna un bref essor aux organisations ouvrières. Au tournant du XXIe s., la transformation du mouvement ouvrier en mouvement de salariés s'accentua. Dans le milieu syndical, les barrières idéologiques et les différences de statut s'effacèrent, comme l'illustrèrent l'adhésion de plusieurs organisations d'employés à l'USS ou la création en 2002 de Travail.Suisse, né de la fusion de la Fédération des sociétés suisses d'employés (FSE) avec la Confédération des syndicats chrétiens de Suisse (CSCS), d'origine catholique. Au sein des organisations faîtières, les fédérations professionnelles se regroupèrent en entités plus vastes (Unia). En outre, des organisations autrefois bourgeoises, comme celles du corps enseignant, se rapprochèrent des syndicats et ne reculèrent plus devant le recours à la grève. Les étrangers et les femmes gagnèrent en influence dans les syndicats, sur tous les plans. Depuis le milieu des années 1990, les grèves devinrent nettement plus fréquentes. Simultanément, le PS perdit son ancrage dans les couches inférieures du salariat. Les associations ouvrières, très liées au milieu qui les avait vu naître, disparurent presque complètement. Si le contact avec les coopératives de logement put se maintenir, les liens avec le reste du mouvement coopératif se rompirent, notamment avec les coopératives de consommation, après leur fusion dans le groupe Coop.
Auteur(e): Bernard Degen / PM
Auteur(e): Bernard Degen / PM