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Le Papillon : anticipations technologiques et imaginaires autour de 1900
Dans les années 1890, l’Europe de l’Ouest récolte les fruits de la première révolution industrielle et vit la deuxième. Genève adopte les nouvelles technologies de l’époque. Par exemple son tramway est l’un des premiers en Europe lorsqu’il est inauguré en 1862. D’abord tracté par cheval il suit toutes les améliorations techniques : 1878 par la vapeur, puis 1894 par l’électricité[1]. L’exposition nationale suisse de 1896 est un moment fort dans le développement de la Cité et dans la circulation nouvelle connaissances techniques et scientifiques.
C’est dans ce contexte qu’est publié bimensuellement Le Papillon: journal humoristique (1889-1918), qui paraît alternativement avec le principal illustré de la Suisse romande, La Patrie suisse (1893-1962). Ces deux organes appartiennent vers 1900 à la Société anonyme genevoise d’édition, qui propose toute une palette de travaux d’impression. Le Papillon entre en concurrence avec Le Carillon de Saint-Gervais , journal satirique de la gauche radical, et le journal illustré conservateur, Le Pierrot, qui paraît entre 1861 et 1866. Plusieurs autres journaux sont créés comme La Vespa, Le Diogène, Le Falot, ou encore le Pi…ouit devenu Genève amusant, puis enfin Guguss’ au grand théâtre, petit périodique autographié qui se moque de la politique vaudoise et plus largement de la Suisse.
Le Papillon publie ses histoires et dessins humoristiques jusqu’en 1918. De grands noms du dessin de presse y contribuent comme le Français Caran d’Ache, les Genevois Henri van Muyden ou son frère Evert, et surtout Auguste Viollier (1854-1908) qui contribue à nombre de journaux illustrés, parmi lesquels Le Monde illustré, La Caricature, Le Rire ou Le Chat noir. Il travaille également pour le Carillon de Saint-Gervais de 1883 à 1889 sous le pseudonyme de « Georgina » puis « Godefroy » dès 1887.
Caricatures du progrès technique
« Le rêve d’un ami du progrès » montre une ville et un paysage envahit de véhicules pour représenter un monde futur façonné par les progrès scientifiques. Il y a certes quelque chose d’impressionnant dans cet exploit technique de l’humain apprécié par le rêveur. Cependant l’impression générale est plus glaçante avec cette araignée géante qui se promène dans une toile de câble semblant piéger les humains de l’intérieur. Evert van Muyden critique aussi bien ces « amis du progrès » un peu trop rêveurs et irréalistes. Ces changements poussés à leur paroxysme deviendraient néfastes et dénaturaient le monde. Des bouleversements qui se basent sur ceux, réel, de Genève avec l’électrification (et l’explosion des câbles) de la ville et des trams.
Autre machine moderne, le vélo, se retrouve très régulièrement évoqué par les dessinateurs. Malgré des prototypes dès 1817, ce n’est qu’en 1885 que ce véhicule moderne est créé et que dans les années suivantes qu’il connaîtra un succès fulgurant[2]. Le Papillon et ses dessinateurs se moquent de cette nouvelle mode dans leurs histoires. Ils s’amusent à relever le caractère dangereux de ce moyen de locomotion, ou surtout de certains de ses usagers. Le vélo dans Le Papillon est aussi l’objet de spéculation. Nous découvrons, au détour d’une page, le dessin d’un vélo du futur, imaginé comme une machine volante[3]. En 1898 les expérimentations aéronautiques commencent et au début du siècle suivant les premiers avions décollent.
Albert Robida (1848-1926), écrivain et illustrateur français, a inspiré ces visions du futur où inventions extraordinaires, machines volantes et villes extravagantes se côtoient[4]. Difficile de ne pas faire le rapprochement entre les étranges dirigeables aux formes et mécanismes complexes de Robida[5] et ce vélo volant tout aussi farfelu, pour les contemporains comme pour nous. L’artiste français a également inspiré Evert van Muyden[6].
Dans une sorte de « bande dessinée » en trois cases, l’auteur prend pour cible la photographie. Il l’imagine poursuivant son évolution à son paroxysme jusqu’à l’extravagance afin de faire rire le lecteur. On ne se limite plus à copier l’image de l’homme mais on en fait directement la copie complète, vivante et animée. A plus d’un siècle de distance, le parallèle entre cette vision fantasmatique de la photographie et les débats entourant aujourd’hui la question du clonage nous rappellent que les angoisses liées à la déshumanisation par la technique – optique, robotique ou génétique – ont accompagné les révolutions industrielles.
Rémy Aubert
[2] On parle de plus de 500’000 vélos produits par année pour le seul Royaume-Uni des années 1890. Voir Paul Smethurst, The Bicycle: Towards A Global History, New York, Palgrave Macmillan, 2015 pp. 16-21.
[3] La vignette est la troisième d’un triptyque retraçant, avec humour, passé présent et futur du vélo.
[5] Les couvertures de sa trilogie vingtième siècle en sont un bon exemple.
[6] Voir par exemple la couverture du 9 juin 1886 de La Caricature.