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Une partie décisive de l’avenir du pays dépend de ses universités, puisque les atouts de la Suisse sont presque exclusivement qualitatifs. Les Suisses peuvent se vanter de posséder une [p. 250] dizaine d’établissements d’enseignement supérieur115, ce qui les met encore une fois au premier rang pour l’index universitaire. C’est vrai, mais il ne faut pas oublier que c’était encore plus vrai il y a cent ans, et que ce l’est chaque jour un peu moins, car depuis 1848 la population a plus que doublé ; elle aura quadruplé dans quarante ans, cependant que les élites sociales, qui avaient fourni pendant des siècles presque tous les savants de nos cantons, se voient déjà réduites à peu de chose, en nombre relatif et vertus créatrices. Toute la question est donc d’assurer dès maintenant une relève des élites anciennes sur une base populaire fortement élargie, et cela au rythme sans cesse accéléré qu’exigent l’accroissement démographique, et celui, beaucoup plus vertigineux, du nombre des connaissances qu’il s’agit d’acquérir dans les diverses branches des sciences.
Or, le total des étudiants inscrits dans nos dix établissements supérieurs était à peine de 26 000 en 1962-1963, parmi lesquels 17 500 Suisses. La même année, en Russie soviétique, 1 800 000 étudiants se faisaient immatriculer. L’URSS ayant quarante fois plus d’habitants que la Suisse, c’est donc, en proportion égale, 45 000 Suisses qui devraient étudier aujourd’hui dans l’ensemble de nos hautes écoles.
L’expansion des universités, telle qu’on la voit requise en cette seconde moitié du siècle, impliquerait deux à trois fois plus d’étudiants, des professeurs beaucoup mieux rémunérés, des bâtiments beaucoup plus vastes, des laboratoires beaucoup mieux équipés, des chercheurs mieux dotés et, selon l’étude récente du professeur Kneschaurek, de Saint-Gall, une dépense d’un milliard de francs pour couvrir ce programme d’ici à 1970.
Question : L’organisation fédérale du pays permet-elle un effort de cette ampleur ?
Toutes nos universités et hautes écoles, sauf deux, relèvent d’un canton. La Constitution de 1848 autorisait la Confédération à « établir une université et une école polytechnique ».
[p. 251] II est remarquable que seule la seconde ait été créée.
Cette allégeance à la « petite patrie » ménage aux universités une autonomie morale aussi large que possible. Elles ne sont pas soumises à une doctrine d’État, mais reflètent le genius loci et les diversités linguistiques et religieuses. Celles de Genève, Lausanne et Neuchâtel sont françaises et marquées par l’esprit protestant ; celle de Fribourg, catholique et bilingue ; celles de Bâle, Zurich et Berne, d’origine humaniste et réformée et de langue allemande, mais on y donne de nombreux cours en français et en italien. (Lucerne annonce son intention de créer une huitième université, qui représenterait l’élément catholique dominant dans la Suisse centrale.) Si, dans ces conditions, la Confédération avait jugé bon d’établir l’université suisse prévue, l’on eût assisté à la naissance d’un premier modèle en réduction d’université européenne. Il faut croire que le besoin ne s’en est pas fait sentir assez fortement pour surmonter les tendances particularistes, qui demeurent extrêmement vivaces à ce niveau. L’idée même de créer une université romande unique, qui engloberait celles de Genève, Lausanne et Neuchâtel, ne resurgit périodiquement que pour se voir aussitôt repoussée avec une sorte d’indignation par l’opinion publique des trois cantons. Il est caractéristique que la seule haute école qui dépende de l’État fédéral, le Polytechnicum de Zurich, soit un institut de recherches et de préparation technique et professionnelle au premier chef : une hypothétique idéologie officielle ne pourrait y jouer de rôle notable. Quelques-uns des plus grands mathématiciens et physiciens modernes, dont Einstein et Pauli, y ont étudié et professé, mais la science pure y demeure en contact étroit avec les applications industrielles, les instituts fédéraux, les banques et les établissements techniques de tout le pays. Là encore, on vérifiera que la fédéralisation répond en Suisse aux exigences de l’efficacité, non à celles d’une doctrine politique.
Les avantages du régime cantonal sont évidents. Le nombre élevé des établissements supérieurs qui en a résulté dans un si [p. 252] petit pays, et leurs solides traditions locales, ont eu longtemps pour effet de rendre plus étroites les relations entre professeurs et étudiants. Les uns et les autres, pour une large proportion, se recrutaient dans la même ville ou le même canton, parlaient avec le même accent, et appartenaient aux mêmes milieux sociaux de la petite à la grande bourgeoisie (ouvriers et paysans non pas exclus mais rares). Aucune des sept universités ne se considérait comme « provinciale », chacune formant le centre intellectuel d’un pays, et se jugeant à cet égard l’égale de ses voisines.
Mais les tâches d’aujourd’hui, déjà, débordent ce régime si sympathique. L’idéal secrètement autarcique d’universités fondées dans un milieu municipal ou cantonal qui les soutiendrait seul, apparaît chaque année moins défendable. Chacune se veut complète et suffisante, aucune ne l’est ou ne pourra le rester longtemps. Elles invoquent le fédéralisme à l’appui de leurs prétentions. Mais le fédéralisme bien compris ne consiste pas à juxtaposer des monades. Il implique au contraire la mise en commun des efforts lorsque la dimension des tâches l’exige, qu’elles soient pédagogiques ou budgétaires. Le vrai fédéralisme ne veut pas que chacun fasse tout pour son compte et tant bien que mal ; il suppose la coopération et la mise en commun des faiblesses, d’où naîtra seule la force requise — en dépit de l’arithmétique tout illusoire que l’esprit unitaire croit pouvoir appliquer au domaine des qualités.
Les universités suisses, et romandes d’abord, se devraient donc d’envisager d’urgence une nouvelle division du travail, un regroupement des facultés à l’échelle intercantonale, et des concentrations de chercheurs dotés d’instruments adéquats, bien trop chers pour un seul canton. Quitte à multiplier parallèlement des instituts para- et post-universitaires, les uns hautement spécialisés, les autres consacrés à des types de formation interdisciplinaires.
Mais tout cela suppose une politique, et la Suisse me paraît plus lente que d’autres à en reconnaître l’urgence. C’est la [p. 253] rançon de sa prospérité. On tend à continuer ce qui a si bien marché. Et l’imagination s’alourdit ou s’empâte, faute de défis qui la réveillent et l’excitent, et faute de rappels dramatiques à l’ampleur, à l’urgence des dilemmes.
Le Fonds national de la recherche scientifique disposait en 1963 de 23 millions de francs. La même année, le Conseil fédéral proposait et les Chambres votaient un budget militaire s’élevant à 1264 millions, dont une bonne part pour l’achat de « Mirages ». On n’hésitait donc pas à « saigner le pays » pour acheter à l’étranger des objets dont l’utilité même militaire n’était pas démontrable (et ne le sera jamais, espérons-le). Tandis qu’il me souvient d’une subvention de l’État dont le montant proposé s’élevait environ à un cinquante-millième du prix de ces Mirages116, et qui motiva trois navettes entre les deux Conseils du parlement : il s’agissait d’un objet culturel, on l’a deviné.
Le cas des universités illustre un fait patent : la Suisse actuelle n’a pas la politique de son propre fédéralisme. Elle ne pourra le sauver qu’en le repensant à l’échelle de l’Europe et des techniques nouvelles. Mais ce n’est pas au seul niveau des hautes écoles qu’il faudrait essayer d’intervenir. C’est dans l’enseignement primaire et secondaire que les agents stérilisants de l’imagination sévissent ; c’est là aussi que le sens d’une vocation pourrait « nouer », comme on le dit d’un fruit.