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Natura sanat, medicus curat.G. GroddeckDans un récent recueil de plusieurs de ses articles, Georges Canguilhem évoque les recommandations de l'empereur Tibère.1 Selon plusieurs historiens convergents, il recommandait qu'après trente ans tout homme soit son propre médecin. A l'époque, la discrétion des moyens thérapeutiques justifiait un souci de l'hygiène et de la prévention. Hippocrate l'avait développé. Au Moyen Age il sera surtout repris par la médecine arabe sous de nombreuses formes, par exemple chez Avicenne ou Averroès.Le réveil de la médecine en Europe s'accompagne très vite d'ouvrages de vulgarisation. L'Apothicaire du médecin charitable de Guybert est en 1625 un des premiers ouvrages techniques rédigés en français et non plus en latin, jargon qui commençait à indisposer les premiers patients des Temps modernes : c'est un livre de recettes pour des remèdes que l'on peut préparer chez soi. En 1682 le chirurgien Jean Devaux publie Le Médecin de soi-même ou l'Art de conserver la santé par l'instinct : dirigé contre les médecins, il s'adresse aux personnes soucieuses de préserver, naturellement, leur santé. Un titre similaire sera repris en latin un peu plus tard par les deux médecins allemands rivaux de Halle. Dans De medicina sine medico (1707), le vitaliste Georges Ernest Stahl soutient que l'âme contrôle la santé, tandis que dans De medico sui ipsius, Frédéric Hoffmann défend une théorie mécaniste qui triomphera avec L'homme machine (1748) du médecin original Julien de la Mettrie. En 1768 Linné, plus connu pour ses classifications que comme médecin, expose dans Medicus sui ipsius des règles de vie et des principes d'hygiène qui doivent contribuer à la santé.Cette vulgarisation médicale, fort ancienne donc, peut être classée sous différentes rubriques. On ne retiendra pas ici tous les livres ou livrets publiés par des charlatans ou des médecins isolés dans le seul but de promouvoir une méthode personnelle. Beaucoup s'adressent à une élite, cultivée et qui sait lire, qui a une certaine influence. C'est explicitement le cas de l'Avis au peuple sur sa santé 2 du médecin de Lausanne Samuel Tissot qui vise des médiateurs sociaux comme les seigneurs, les personnes riches, les maîtres d'écoles, les pasteurs susceptibles de «dépanner» des malades à la campagne où il n'y a pas des médecins comme dans les villes.D'autres ouvrages s'adressent vraiment «au peuple», non seulement en donnant des recommandations pour l'hygiène de vie mais aussi pour aider à se soigner soi-même, en favorisant l'automédication. C'est par exemple le cas du Manuel annuaire de la santé de François Raspail. Promoteur de l'hygiène et du socialisme, ce médecin en marge de la médecine officielle qui recueillera deux fois plus de voix que Lamartine à l'élection du président de la Deuxième République en 1848 invite chaque citoyen à prendre soin de sa santé comme une obligation civique. Son ouvrage sera publié régulièrement à partir de 1845 et connaîtra une dernière édition en 1945. Ces «médecins de papier» prolifèrent. Mais le développement de la médecine et la multiplication des médecins conduiront Littré qui lui ne dépassera pas l'internat en médecine à affirmer haut et fort qu'il n'y a pas de médecine sans médecin (1872).Une distinction est proposée en 1913 par le psychanalyste atypique Georg Groddeck dans son livre Nasamecu, sigle de la formule figurant en épigraphe. La nature, le patient lui-même maintiennent la santé, comme y exhortait Tibère, le médecin est là pour guérir ou traiter la maladie quand elle survient.Sans être nouvelle, la vulgarisation médicale connaît aujourd'hui une amplification sans précédent. Il n'est pas sûr que les milliers de sites Internet consacrés à la santé, en anglais, en français ou dans d'autres langues aident vraiment des patients curieux ou anxieux. La liberté qui autorise toutes les expressions contribue à une abondance dont l'hétérogénéité peut dérouter. Trop d'information tue l'information. Personne ne peut remplacer chaque individu pour suivre une hygiène de vie favorable à sa santé. Cependant les médecins contribuent à cette prévention par les vaccinations, d'innombrables conseils personnalisés, une aide au sevrage tabagique
Inversement, personne ne peut remplacer un médecin qualifié pour traiter une maladie avérée. Sans parler de compétence, il n'y a qu'à voir comment trop de médecins se maltraitent eux-mêmes. Cependant pour une maladie chronique, l'intervention active du malade est précieuse, souvent irremplaçable. L'éducation de ces patients a pris ces dernières années une importance convaincante comme le montrent des ouvrages3,4 ou la revue Patient education and counseling.L'automédication peut être ainsi la meilleure ou la pire des choses. La pire quand elle est pratiquée par une personne jalouse de son autonomie, réservée vis-à-vis de la médecine ou des médecins et cultivant l'illusion qu'un médecin de papier ou désormais électronique peut les remplacer. Souvent sans conséquence quand le mal était bénin, elle peut engendrer des catastrophes. La meilleure quand elle émane d'un malade intelligent et éduqué, qui contribue à contrôler sa maladie au jour le jour, pour rester en bonne santé au prix de quelques précautions pertinentes et opportunes.Bibliographie :1 Canguilhem G. L'idée de nature dans la pensée et la pratique médicale. Médecine de l'homme 1972 ; n°43 : 6-12 et In : Écrits sur la médecine. Paris : Seuil, 2002 ; 15-31.2 Tissot S. Avis au peuple sur sa santé. Paris : Quai Voltaire, 1993.3 Deccache A, Lavendhomme E. Information et éducation du patient des fondements aux méthodes. Bruxelles : De Boeck-Wesmael, 1989.4 D'Ivernois JF, Gagnayre R. Apprendre à éduquer le patient. Approche pédagogique. Paris : Vigot, 1995.