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Jusqu'au 28 septembre, on peut voir au Kunstmuseum de Bâle une exposition de van Gogh intitulée «Paysages». Plutôt que de paysages je parlerais de vues en plein air: il n'y a en effet que des extérieurs (comme on dirait au cinéma). J’y suis allée, et j’en suis sortie à la fois admirative et songeuse. Je n’avais jamais considéré van Gogh sous cet angle-là.
Comme tout le monde, je pensais «tout savoir» sur van Gogh: un type bizarre, un peu fou, qui s’était lui-même coupé une oreille, et qui a fini par se suicider.
C’était certes un original, encore que la fameuse oreille autocoupée semble n’avoir été qu’un mythe. On a trouvé des documents prouvant que cela venait d’une bagarre au rasoir (!) avec Gauguin, et que celui qui a coupé l’oreille, ce serait plutôt Gauguin, dans le feu de l’action - ce sont les aléas d’une bagarre au rasoir, évidemment.
De même, le mythe du génie autodidacte surgi de rien: en fait, van Gogh sortait d'une famille de marchands d'art, de collectionneurs et d'artistes, et dans son enfance (pour stérile qu'elle fût, selon lui) l'art était une des dimensions intégrales de la vie. Il n'a peut-être pas fréquenté les Beaux-Arts, mais il a eu une école intéressante chez lui, tout de même.
Cela a sans doute contribué à lui donner un regard aiguisé, si aiguisé, si sensible au monde, que ça le rendait dépressif.
Vincent à 14 et à 19 ans - on le voit rarement en photo. Le regard est déjà là.
Et le voici à 36 ans, vu par lui-même. Un an plus tard, il sera mort suicidé.
Mais je ne vais pas tenter ici de récrire la vie de van Gogh. On peut la lire un peu partout. Une des meilleures bios rapides sur internet, soit dit en passant, est celle de Wikipedia en anglais, meilleure dans l'ensemble, que celle en français.
Je vais me contenter d'explique ici pourquoi la vision de la suite d’extérieurs réunis dans l'exposition de Bâle, m’a fait réfléchir, et m'a fait me dire que jusqu’ici je n’avais rien compris à van Gogh. Et je me suis dit ensuite que ce que je croyais soudain comprendre, cela pourrait se dire sur un site comme cuk.ch, où la photographie tient tant de place.
Car en observant attentivement toutes ces «vues», j’ai eu la sensation d’en apprendre davantage en un tableau que si j’avais vu dix photos de chacun d'eux. Et en même temps, j'avais la sensation de voir de très beaux instantanés du quotidien des années 1880.
Je m’étais déjà fait la réflexion l’année dernière. Je cherchais à me représenter le Moulin de la Galette tel qu’il était vers 1880. J’ai d’abord trouvé des photos. Assez approximatif. Et puis je suis tombée sur la vision du Moulin qu’a van Gogh, qui date de la même année, et alors là… Je l’ai «vu», ce Moulin.
A la plate réalité, van Gogh ajoute la vie grouillante autour du Moulin, la lumière du crépuscule, la dimension sociale (la blouse bleue et le chapeau haut de forme par ex.) Une photo idéale - ou plusieurs photos superposées.
Cette petite révélation de l’an dernier m’a peut-être aidée à m’apercevoir que les paysages de van Gogh sont davantage que «de beaux tableaux»; ce sont des instantanés photographiques qui racontent toute une histoire, avec des détails qui permettent d’imaginer une troisième dimension à la «photo» - bref, c’est difficile à exprimer.
Ce que j’ai réalisé, c’est que van Gogh avait été un formidable témoin du quotidien, comme Robert Doisneau ou Cartier Bresson, et que pour ce quotidien, il avait toujours cherché une perspective, une vue critique même.
Pour faire une démonstration véritable de la différence entre une photo et ses tableaux, il aurait fallu que je prenne un appareil de photo et que j’aille, à Arles, à Paris, à Auvers, etc. me positionner pour prendre ma photo comme l'a fait Vincent pour peindre son tableau. Impossible évidemment, aussi vais-je me contenter de commenter quelques tableaux, en vous encourageant à aller vous-mêmes à Bâle, vous avez jusqu’à fin septembre pour le faire.
Les tableaux que je vais vous montrer maintenant, vous les avez probablement déjà vus. Mais c’est de les voir ensemble que cela change la perspective. Je ne sais pas si avec une humeur j’arrive à démontrer l’étonnante efficacité, et l’extraordinaire précision de la démarche, qui me paraît à la fois picturale et photographique, j’essaie - vous me pardonnerez si je n’arrive pas à vous convaincre, et du coup, si vous n’êtes pas trop loin, j’espère que vous aurez envie d’aller voir l’exposition.
Ceci peut à première vue paraître une simple image de la mer. Mais voyez, au milieu du tableau, en tout petit, le pêcheur qui tire ses filets. Dès qu'on prend conscience de sa présence et de son activité, cela change complètement la perspective. Le tableau date de mai 1888.
Ce soir d'été, qui date également de 1888, est particulièrement frappant, presque prophétique. Des deux côtés, la gracieuse ville médiévale est flanquée d'usines aux cheminées fumantes. Devant, un champ de blé (pour combien de temps encore?), et entre les deux, ce couple de travailleurs. Lui rougeaud et souriant, elle blanche comme un linge et se traînant avec peine (en agrandissant bien, on voit le sourire de l'homme et les yeux vides - ou désespérés - de la femme qui, pour ainsi dire, fixe l'objectif).
Dans cette Maison jaune (c'est le titre du tableau) Vincent a vécu pendant quelque temps une vie si agitée qu'on a fini par le mettre à la porte. La maison et la place sont d'une précision exemplaire. Mais ici aussi, ce sont les gens qui font la différence. Au second plan, on joue aux cartes autour d'une table. Une petite famille se dirige vers «l'objectif», cela pourrait être gai, n'était-ce l'homme, dos courbé, comme accablé, à quelque pas de la porte, qui confère au tout une gravité inattendue - et nous empêche de voir la simple vue pittoresque d'une place du sud de la France.
Le pêcheur sous le pont de Clichy peut d'abord paraître seul. Mais regardez bien: Vincent a ajouté une sorte de bande-son: sur le pont, des gens et des véhicules passent. La solitude qui paraît si réelle au premier abord est relativisée en quelques coups de pinceau qui paraissent au premier abord sans importance. Mais qui sont en réalité la précision qui change tout (printemps 1887).
Et pour le cas où on n'aurait pas compris, à la même période Vincent peint les ponts d'Asnières. Le pêcheur est là. Mais ici, le «progrès» a fait irruption, ce n'est pas un simple char qui passe à sa portée, mais une locomotive. Et comme toujours, si on y prête attention, ces minuscules personnages qui semblent si secondaires sont en fait ceux qui créent la dynamique. Vous voyez le chauffeur de la locomotive qui se penche pour zieuter la dame au parasol rouge? Une autre forme de solitude, celle du désir (elle ne se rend pas compte d'être zieutée...).
Je pourrais continuer la démonstration sur des dizaines de «paysages». Ce qui est assez étonnant, c'est que ces petits personnages qui donnent un sens, une profondeur, du son même, aux tableaux, crèvent les yeux lorsqu'on voit les originaux des toiles, mais pas vraiment quand on voit les reproductions.
L'impression qu'on tire de cette exposition, c'est que Vincent s'est promené à travers le monde avec un appareil de photo intérieur, qu'il a emmagasiné ses images, et qu'il nous a laissé le soin de zoomer (si j'ose dire) dans ses vues au grand angle. Partout où on peut comparer, la précision photographique est là, mais Vincent y ajoute un intérêt pour les gens qui m'a, j'espère qu'on l'aura compris, beaucoup touchée.
Juste avant de se suicider, Vincent a peint trois paysages, désormais célèbres. En voici un:
Pour peu qu'on ait bien regardé les paysages précédents, on reconnaît d'emblée le désespoir, le terrible enfermement de l'esprit en une prison sans issue: pour une des premières fois, sur ces toiles, il n'y a personne.
Je pense que l'étude de ces paysages, surtout lorsqu'on va voir les originaux, peut nous apporter quelque chose, à nous qui aimons la photo, et qui promenons volontiers sur le monde notre oeil photographique.
Qu'en dites-vous?
Sources
J'ai cherché à n'utiliser que des tableaux moins connus, on peut naturellement substituer d'autres images aux miennes. La seule incontournable était le dernier tableau - parce que c'est le dernier que je voulais montrer. Sources des illustrations: photos prises par moi, dossier de presse de l'exposition de Bâle, internet.