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Vienne inch'allah
Un texte de Tim Blattmann, étudiant de 3ème année de son stage au Guatemala chez Bomberos & Paramédicos Municipales Departamentales Santa Isabel Villa Nueva !
Un auteur que j'aime bien - un Australien qui après avoir perdu la garde de sa fille est tombé dans la drogue, a cambriolé des banques et fini en prison, s'en est échappé par la porte d'entrée, est parti en Inde avec un faux passeport, a vécu dans un bidonville pendant une dizaine d'années et a bossé pour la mafia locale tout en faisant quelques apparitions dans la guerre d'Afghanistan et trouvant, évidemment, le temps de tomber amoureux, pour finalement se faire arrêter en Allemagne, extrader en Australie, emprisonner de nouveau, s'échapper de nouveau, décidant finalement de retourner en prison pour purger sa peine et, à sa sortie (par la porte d'entrée une nouvelle fois, mais désormais en homme libre du monde carcéral), rédiger deux romans inspirés de sa vie - a écrit cette phrase dans le deuxième : Hello is always the first part of goodbye. Une manière de dire que chaque début porte en lui sa fin ; que tout ce qui s'inscrit dans le temps est partie prenante de la finitude ; que les premiers instants sont toujours la promesse - la garantie - des derniers.
J'étais loin d'imaginer, en débarquant au Guatemala après vingt-cinq heures de vol, ce que j'allais vivre ici. J'avais entendu des choses - on m'avait parlé de gros accidents routiers, de coups de machette, de balles qui transpercent les corps et parfois arrêtent les coeurs - mais c'est tout. J'avais envie, j'avais peur, j'étais comme tout grimpeur qui se respecte : aggripé à ses prises tout en se disant qu'il devrait se détendre un peu pour ne pas trop se fatiguer.
Alors oui, j'ai eu le droit à un blessé par balles ; un effondrement de terrain ; une scène sordide qui m'a empêché de retrouver les bras de Morphée une fois revenu en centrale. Mais j'ai aussi - surtout - eu le droit à une rimbabelle d'enfants qui avaient peur d'un stéthoscope ; des femmes enceintes mal suivies ; des côlons irrités et des diabètes mal traités ; des BEG, des DRS, des LSS (Laissés Sur Site) ; des fractures, beaucoup de fractures ; quelques plaies profondes.
J'ai eu le droit aux klaxons des camions qui chassent mon sommeil ; à de la pluie, beaucoup de pluie ; à des P1 qui secoue l'âme sur les routes mal faites de la capitale ; à des descentes bien maladroites sur les boueux chemins des favelas, accompagné de
chiens qui aboyaient un peu trop fort à mon goût ; à des situations où, franchement, je me suis demandé où ça avait merdé dans ma vie pour que je me retrouve ici à ce moment-là ; et à des moments de camaraderie et de rires probablement gravés dans mon esprit.
On ne m'enlèvera donc pas de la tête qu'un.e ambulancier.e, ici comme ailleurs, est avant tout l'oreille attentive ; le déceleur des non-dits ; le panseur des petites plaies plutôt que le Clark Kent des événements qu'on nomme majeurs. On ne m'enlèvera pas le plaisir et le souvenirs de ces deux mois à Villa Nueva, ville où la bouffe est pas chère, les motos ronronnantes et, comme ces vices que l'on cache derrière une belle façade, les pistolets rangés sous les habits bien repassés. Le temps file, glisse, vorace arachnée qui tend ses fils dans la toile où naissent et s'achèvent nos existences. Silhouettes incertaines éclaboussées par l'écume des vagues trop fortes, déséquilibrées par un destin que trop souvent nous croyons entre nos mains. Sommes nous des étoiles filantes pour d'autres yeux ? Probablement. Dans la nuit, au piano, les mots de Billy Joel résonnent : « Ralentis, fol enfant. Tu es si ambitieux pour un jeune. Mais si tu es si intelligent, comment se fait-il que tu aies si peur ? Pourquoi t'agites-tu, pourquoi te dépêches-tu ? [...] Tu peux voir quand tu as tort, mais pas toujours quand tu as raison. Tu as ta passion, tu as ta fierté, mais ne sais-tu pas que seuls les sots sont satisfaits ? Rêve, mais n'imagine pas qu'ils se réaliseront tous. Quand te rendras-tu compte que Vienne t'attend ? »
Je vais commencer par rentrer à Genève. Pour Vienne, on verra inch'allah.