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De quels grands équipements la recherche suisse a-t-elle besoin?
La Confédération a chargé les Académies suisses des sciences d'établir des feuilles de route pour les infrastructures de recherche dans les différents domaines scientifiques. Ces feuilles de route servent à la Confédération à identifier les grands équipements dans lesquels elle doit investir dans les années 2025 à 2028. La nouvelle méthode d'établissement de cette base de décision donne davantage la parole aux scientifiques, explique Jürg Pfister, Secrétaire général de la SCNAT, qui est responsable du projet au sein des Académies.
Pourquoi la Suisse a-t-elle besoin de feuilles de route pour les infrastructures de recherche?
Les grands équipements nationaux et internationaux comme les accélérateurs de particules de l'Institut Paul Scherrer (PSI) à Villigen ou du CERN à Genève sont extrêmement importants pour l'attractivité et la position de la Suisse en matière de recherche. Ils permettent aux scientifiques locaux de travailler au plus haut niveau mondial. Les équipements et infrastructures de la Suisse renforcent son attractivité vis-à-vis de l'étranger et son réseau de relations internationales. Dans la mesure où le développement et l'entretien des infrastructures de recherche ont un coût élevé, les investissements doivent être planifiés longtemps à l'avance et sur des bases solides pour conserver ces atouts. Les feuilles de route établies pour les différents domaines de recherche participent de ce processus.
Comment cette planification est-elle conçue?
La responsabilité en incombe au Secrétariat d'État à la formation, à la recherche et à l'innovation (SEFRI) qui établit la Feuille de route suisse pour les infrastructures de recherche tous les quatre ans. Elle livre à la Confédération une base de décision qui lui permet d'identifier les installations de recherche de portée nationale dans lesquelles elle doit investir. La feuille de route s'inscrit dans la perspective du message FRI qui est soumis à l'approbation du Parlement par le Conseil fédéral. L'actualisation de la feuille de route est terminée pour 2019 et sa publication est prévue pour le début de l'été.
En mandatant la SCNAT, le SEFRI a déjà amorcé les travaux pour la feuille de route 2023. La SCNAT est chargée d'indiquer les infrastructures de recherche qui seront nécessaires dans les différents domaines scientifiques dans les années à venir et de les classer par ordre de priorité selon des critères scientifiques. Le SEFRI examine ensuite les feuilles de route des différents domaines avec d'autres acteurs de la société. On ne connaîtra qu'après les infrastructures qui seront maintenues dans la Feuille de route suisse 2023 et éventuellement intégrées au message FRI pour les années 2025 à 2028.
Pourquoi la SCNAT est-elle bien placée pour remplir ce mandat?
La feuille de route 2023 doit rendre globalement compte des besoins des disciplines concernées et non de ceux de telle ou telle institution. En tant qu'organisation nationale, la SCNAT représente la communauté scientifique suisse dans son ensemble. Elle est donc toute désignée pour mobiliser les acteurs concernés dans les différentes disciplines. Nous nous voyons comme une plateforme neutre, qui agit indépendamment des institutions de recherche. Dans le présent mandat, notre rôle est celui d'une passerelle entre recherche et politique. En fin de compte, il s'agit d'un travail de « détection avancée » – qui est l'une des missions qui nous a été confiée par la loi en tant qu'organisation d'encouragement de la recherche. Le fait que la SCNAT participe déjà depuis 2011 à l'établissement de la feuille de route dans les domaines des mathématiques, de l'astronomie et de la physique et donc à celui de la Feuille de route suisse a certainement joué un rôle dans la décision du SEFRI de lui confier ce mandat.
Comment fonctionne ce processus?
La plateforme « Mathématiques, Astronomie et Physique » (MAP) de la SCNAT organise régulièrement des tables rondes qui réunissent des représentants et représentantes de la recherche, du SEFRI, du Fonds national suisse et des institutions responsables d'infrastructures de recherche. Ces tables rondes servent à cerner la nature et l'importance des besoins et à reconnaître les problèmes de façon précoce. Ce dialogue permanent permet également d'identifier les domaines de recherche qui nécessitent des feuilles de route spécifiques. Dans le domaine des mathématiques, de l'astronomie et de la physique, il s'agit par exemple jusqu'ici de la physique des particules, de l'astronomie et de la physique de la matière condensée. La communauté de chacun de ces domaines particuliers est alors responsable de l'établissement d'une feuille de route qui lui est propre.
Quel est l'avantage de procéder de cette manière?
Tout d'abord, la Confédération et les institutions concernées sont informées assez tôt des besoins à venir et peuvent anticiper leur action. Ensuite, les tables rondes offrent à la communauté scientifique la possibilité de participer aux décisions concernant la planification et la réalisation des infrastructures de recherche. La priorisation des besoins par les scientifiques eux-mêmes est alors un point essentiel. L'idée n'est pas d'établir une liste irréaliste qui ne pourra pas être financée. Le but est plutôt de s'entendre pour désigner les infrastructures nationales et internationales dont un domaine donné a le plus besoin d'un point de vue purement scientifique. C'est à ce consensus que doit aboutir la communauté scientifique du domaine concerné dans l'établissement de sa feuille de route. Elle seule, en effet, est à même de juger de l'importance scientifique des équipements en question. L'avenir nous dira si la démarche qui a fait ses preuves pour le domaine Mathématiques, Astronomie et Physique convient également à d'autres domaines comme la biologie, les sciences de la terre ou la chimie.
En quoi est-ce plus compliqué dans leur cas?
La communauté du domaine Mathématiques, Astronomie et Physique est très soudée ; elle a dû s'organiser il y a déjà des décennies pour faire aboutir de grands projets comme ceux du CERN ou du PSI. Le domaine de la biologie, des sciences de la terre ou de la chimie se caractérise par une multitude de groupes de recherche en concurrence les uns avec les autres. Ils n'ont pas l'habitude de se fédérer pour défendre des intérêts communs et, jusqu'à présent, ils n'ont pas réellement eu à le faire, contrairement à leurs collègues de la physique des particules. Une des gageures de notre projet sera donc de les faire parler d'une même voix. Nous devons rapidement identifier les acteurs importants, les mobiliser et les rassembler autour d'une table. Grâce à leurs contacts avec les sociétés scientifiques, les plateformes Biologie, Sciences de la terre et Chimie de SCNAT ont un rôle important à jouer à ce niveau. Je suis certain que nous réussirons. Les premières réactions indiquent que les principaux concernés ont réalisé l'importance du projet et des opportunités qu'il leur offre et qu'ils sont prêts à s'impliquer.
Quel est le calendrier?
Il est assez serré. Un groupe de travail de la SCNAT est en train de sonder les réseaux de recherche avec l'aide des plateformes MAP, Biologie, Sciences de la terre et Chimie. Sa direction a été confiée au professeur Hans-Rudolf Ott de l'EPF de Zurich. C'est lui qui a mis en place les tables rondes du domaine Mathématiques, Astronomie et Physique. L'objectif est de s'assurer de la participation des domaines et personnes concernés par le type d'infrastructures de recherche dont il est question. Ensuite, nous mettrons en place des tables rondes dans les sous-domaines où elles seront nécessaires, par exemple les sciences de la terre, afin de connaître les besoins de la communauté scientifique correspondante. Les différentes communautés proposeront alors des feuilles de route. Les premières esquisses doivent être sur le bureau du SEFRI avant fin 2020.
Le SEFRI indiquera avant l'automne 2019 comment ces suggestions seront évaluées et consolidées avant d'intégrer la Feuille de route suisse 2023 pour les infrastructures de recherche. Il est probable que le Fonds national suisse, le Conseil des EPF et swissuniversities aient également un rôle important à jouer, lorsqu'il s'agira, notamment, d'évaluer la qualité et la faisabilité des équipements proposés.
Interview: Andres Jordi, SCNAT