Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07202.jsonl.gz/638

Critique
par Brigitte Steudler
Publié le 04/07/2008
Pas du tout Venise, texte de Virgile Élias Gehrig paru récemment aux éditions de L'Âge d'Homme commence une nuit de novembre sous les assauts répétés d'une pluie glaçante. Appelé au chevet de sa mère mourante, Tristan, aîné d'une fratrie de quatre enfants, appelle un taxi pour rejoindre son père, sa sœur et ses frères qui l'attendent dans les couloirs d'un hôpital de zone. L'angoisse qui alors étreint le jeune adolescent est immense, si forte même qu'elle le plonge dans un infini sentiment de solitude. Nous entretenir des perturbations qui vont transformer de façon irréversible cet être en devenir, tel est le propos de ce premier roman.
Partant du récit de cette expérience douloureuse, Virgile Élias Gehrig élabore un ouvrage aux formes multiples qui s'apparente le plus souvent à un long poème en prose enrichi de références littéraires et de réflexions philosophiques qu'il entrecoupe, ici et là, de digressions incantatoires pour le moins étonnantes. Le résultat, pour qui accepte de se laisser porter par l'aspect résolument débridé de la prose poétique de ce jeune écrivain, est fort réussi. Le lecteur est rapidement saisi par la précision des nuances que Virgile Élias Gehrig apporte à la restitution des sentiments qui perturbent le jeune Tristan.
La qualité manifeste du projet d'écriture de Virgile Élias Gehrig transfigure le récit d'une veillée aux soins intensifs en une longue réflexion sur ce que représente la vie, la mort et l'amour pour un adolescent tenaillé par la conscience aiguë de la fragilité (d'aucuns écriraient l'absurdité) de la condition humaine. Par le recours à de nombreuses références à des textes d'écrivains tels Albert Cohen, Camus, Sartre, Nietzsche, Tristan, lorsque ce n'est pas un «je» qui surgit inopinément dans le récit, tente de rattacher son appréhension du monde à celle transmise par une longue lignée de penseurs et philosophes. Tristan ressent que son être intime est atteint dans sa chair la plus vive, «Vive» étant par ailleurs le prénom donné à sa mère. L'imminence de la disparition de cette dernière pousse le jeune adolescent à se remémorer quelques uns des épisodes tragiques qui ont marqué la vie de sa génitrice puis celle de sa propre famille. Perte d'un jeune frère et suicide du père de Vive, décès à quinze jours seulement d'un premier enfant issu du couple composé avec Charles, père de l'adolescent.
Aussi troublants que les souvenirs du jeune Tristan soient, les propos que Virgile Élias Gehrig lui fait tenir ne sont pas larmoyants. Face à son chagrin et sa peine, Tristan tient résolument à rester lucide. Il s'interroge en même temps qu'il nous interroge. Nous le suivons avec un mélange d'attention et de fascination car Virgile Élias Gehrig réussit brillamment à revisiter le monde d'interrogations et de doutes que la plupart des adolescents traversent. Son texte léger et fluide montre avec une grande réussite qu'il sait jouer avec subtilité - et dérision aussi - avec le sens et le pouvoir réconfortant des mots.