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DE LA CÉSURE.
La Césure est un repos qui coupe le vers en deux parties; de sorte qu'on puisse s'arrêter naturellement après la premiere. Chacune de ces parties s'appelle hémistiche; c'est-à-dire demi-vers. Dans les vers de douze syllabes ce repos se fait après les six premieres.
Exemple:
Que toujours dans vos vers, - le sens coupant les mots,
Suspende l'hémistiche, - en marque le repos.
DESPRÉAUX.
Dans les vers de dix syllabes ce repos se fait après les quatre premieres. Exemple:
Un Bucheron - perdit son gagne-pain:
Cest sa cognée, - & la cherchant en vain.
Ce fut pitié - là-dessus de l'entendre.
Il n'avoit pas - des outils à revendre.
LA FONTAINE.
Cette césure est appellée repos, parce qu'il suffit qu'on puisse se reposer dans cet endroit, sans qu'il soit nécessaire qu'il y ait un sens fini. En effet, le sens ne finit pas après la césure des vers suivants; quoiqu'ils soient fort bons:
Mais je ne puis souffrir - un esprit de travers,
Qui pour rimer des mots, - pense faire des vers.
DESPRÉAUX.
Il suffit donc qu'on puisse s'y reposer: ce qu'on ne pourroit pas faire, si la césure finissoit par des mots semblables à ceux-ci: que, pour, mais, si, &c. comme dans ces vers:
Amour, c'est comme si, - pour n'être pas connu.
Ballet des Amours déguisés.
Tu m'es bien cher; mais si - tu combats ma tendresse.
Mahomet II. par M. de la Nouë.
L'e muet ou féminin ne faisant qu'un son imparfait, ne peut-être la syllabe du repos, soit que cet e soit seul, comme dans muse, ou avec une s, comme dans Princes; ou enfin avec nt, comme dans aiment, honorent. J'excepte les imparfaits de la troisieme personne du pluriel, aimoient, honoroient, &c. par la raison ci-dessus. Quand l'e muet est seul & non autrement, il peut-être la syllabe du repos, pourvu que l'hémistiche suivant commence par une voyelle, parce qu'alors cet e féminin se perd; c'est-à-dire, ne se prononce pas.
Exemple:
Nous devons l'Apologue - à l'ancienne Gréce.
Ces deux rivaux d'Horace, - héritiés de sa lyre.
O ma cognée, - ô ma chere cognée!
LA FONTAINE.
Les vers suivans péchent contre cette regle, ou plutôt ce ne sont pas des vers:
Dans l'eau d'Hippocréne - je n'ai puisé.
C'est la gloire, - qui conduit Alexandre.
Si les mots le, les, peuvent être la syllabe de la césure?
Le est un e muet, par conséquent il ne peut partager le vers. C'est par cette raison qu'on ne sçauroit justifier cet hémistiche de Rotrou:
Allez, assurez-le - que sur ce peu d'appas.
ni celui-ci de Scudery:
Privez-le-privez-le - de cette grace insigne.
Le est sujet à l'élision.
Un valet manque-t-il à rendre un verre net?
Condamnez-le à l'amande, ou s'il le casse, au fouet.
RACINE.
Le ne se doit pas mettre à la fin du vers, & l'on ne sçauroit dire avec Marot:
Et vous Censeurs, pleins d'envie immortelle.
O Roi François, tant qu'il te plaira, perds-le;
Mais si le perds, tu perdas une perle.
L'élision de le n'est permise qu'autant qu'elle ne blesse pas l'oreille. Qui pourroit, par exemple la blâmer dans ce vers de M. de Crebillon, l'un des plus doux & des plus coulant qu'il ait fait:
Forcez-le à vous défendre, ou fuyez avec lui.
Quoique le ne puisse être la syllabe du repos, les peut l'être; parce que l'e devient ouvert. De sorte que selon ces derniers, il doit se prononcer comme dans procès, succès, &c.
Fappe, & redresse-les au juste & droit niveau,
dit Corneille dans la Traduction de l'Imitation.
Les mots ce & je peuvent être élidés, & par conséquent partager le vers, pourvu que l'hémistiche suivant commence par une voyelle. De-là vient qu'ils peuvent être mis à la fin du vers & faire la rime. Exemple:
A quoi me résoudrai-je? - il est temps que j'y pense.
LA FONTAINE.
Doux Sauveur de mon âme, hélas! quand te verrai-je
Quand m'accorderas-tu ce charmant privilége?
CORNEILLE.
Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige?
Qu'avez-vous? Je n'ai rien. Mais ... je n'ai rien vous dis-je
DESPRÉAUX.
Il faut se garder seulement de faire rimer je avec lui-même, comme a fait M. Rousseau dans les vers suivans.
Hom, difoit l'un, jamais n'entonnerai-je
Un Requiem sur cet Opérateur?
Dieu paternel, dit l'autre quand pourrai-je
A mon plaisir disséquer ce Pasteur?
Par cette raison il ne peut faire une rime après les mots terminés en ois, parce qu'il n'y a pas d'autres rimes pour cette terminaison.
J'ai dit que ce pouvoit s'élider, partager le vers & être mis à la fin. Exemple:
Qu'est-ce enfin que César, s'il s'érige en tyran?
Spinola, dis-tu? Qu'est-ce - au prix du grand Condé?
De quoi vous sert votre sagesse?
Moi l'emporter, et que seroit-ce?
Mais il ne faut pas finir le vers par le mot ce, dans parce que, ni dire avec Sarasin:
Qu'Archibouffon pourtant je ne dis, parce
Qu'Archibouffon est briguette à la farce.
Marot à fait rimer pour ce [démémbré de pour ce que, qui se disoit autrefois au lieu de parce que] avec rebourse. Mais notre Langue ne souffre pas ce partage de mots.
La césure ne doit pas tomber entre la préposition & le nom qui s'y rapporte, comme dans ces vers:
Oui je l'aimois avec - autant de volupté.
Pourquoi courir après une gloire étrangere?
Elle ne doit pas non plus tomber entre ces mots, avant que, après que, si-tôt que, aussi-tôt que, tandis que, pendant que. Ainsi elle est vicieuse dans les vers suivans.
Embrase tout si-tôt - qu'elle commence à luire.
RACINE.
Mais je finis avant - qu'un critique malin.
Il vit lon-temps après - que l'autre a disparu.
Toutefois, quand le que qui commence le second hémistiche est élidé, la césure est moins mauvaise, comme on le voit dans les vers précédens, dont le dernier est le moins supportable.
Lorsque ces mots sont adverbes, il peuvent partager le vers. Exemple:
Il me promene après - de terrasse en terrasse
Le Secret et d'abord - de plaire et de toucher.
Marot bientôt après - fit fleurir les Ballades.
DESPRÉAUX.
La césure ne tombe pas avec grace entre les verbes auxiliaires & les participes qui y font attachés. Exemple:
Dans la rue en avoient-rendu graces à Dieu.
Et tel mot, pour avoir-réjoui le lecteur,
A coûté bien souvent des larmes à l'Auteur.
DESPRÉAUX.
Quoi! Seigneur, se peut-il que d'un cours ssi rapide
La victoire vous ait-ramené dans L'Aulide?
RACINE.
Ce que je viens de dire du verbe auxiliaire & de son participe, n'a lieu que quand ils se suivent immédiatement. Cette exception paroît bisarre au P. Mourgues. Mais il n'a pas fait attention que ce n'est plus le même cas, & que quand la césure ne tombe pas sur le verbe auxiliaire, le repos est bien plus naturel, comme on le voit par ces vers qu'il rapporte.
Enfin la guerre avoit - triomphé de son coeur.
Alors étoit le crime - accompagné de honte.
Qui ne sent pas qu'on s'arrête bien plus naturellement à l'hémistiche, quand on change ainsi ces vers:
La guerre avoit enfin - triomphé de son coeur.
Le crime étoit alors - accompagné de honte.
On ne doit pas placer dans deux hémistiches l'adjectif & le substantif, comme dans ces vers:
Ma foi, j'étois un franc - portier de Comédie.
RACINE.
Je chante les exploits - fameux du grand Pompée.
Cependant si l'adjectif ou substantif, qu'on a réservé pour le second hémistiche, le remplit tout entier, la césure est bonne. Exemple:
Je chante cette guerre, - en cruauté féconde.
BRÉBEUF.
Horace dans le coeur - puisant tout ce qu'il pense,
Par une gracieuse - et douce négligence.
M l'Abbé du Renel, Trad. De l'essai sur la Critique.
A l'abri d'une longue - et sûre indifférence.
M. DES HOULIERES.
Ses Chanoines vermeils et brillant de santé.
S'engraissoient d'une sainte et molle oisiveté.
DESPRÉAUX.
Je ne sçai pourquoi le P. Mourgues prétend que la césure de ce dernier vers peut être contestée.
Quand deux verbes, ou un verbe avec un nom, font un sens indivisible, la césure ne doit pas les séparer, comme dans le second de ces vers:
Et qui sur cette juppe à maint rieur encor
Derriere elle faisoit dire argumentabor.
Vers que Racine avoit fait supprimer à Despréaux, avec plusieurs autres qui ne valent pas mieux; mais que ce dernier fit paroître après la mort de son Ami.
J'ai observé qu'un que ne commence pas heureusement le second hémistiche, à moins qu'il ne commence le sens, ou qu'il ne soit séparé de son verbe. Exemple:
Pour prendre Dôle, il faut- que Lille soit rendue.
Ne trouve en Chapelain, quoi qu'ait dit la satire,
Autre défaut, sinon-qu'on ne le sçaurait lire.
DESPRÉAUX.
Quand ce que est élidé, la césure est moins vicieuse, comme dans ces vers fait exprès:
Despréaux me paroît un Poëte, qui, sage,
Préféroit au brillant le bon sens dans un ouvrage.
Au lieu que si l'on disoit:
Despréaux me paroît un Poëte trop sage,
Pour vouloir sans raison briller dans un ouvrage.
il n'y auroit point de faute à la césure.
J'ai dit plus haut qu'il n'y a point de césure à observer dans les vers qui ont moins de dix syllabes.
Exemple de Vers de huit syllabes.
On exposoit une peiture,
Ou l'Artisan avoit tracé
Un lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé.
LA FONTAINE.
Exemple des Vers de Sept Syllabes.
Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs
D'une façon fort civile
A des reliefs d'ortolans.
LA FONTAINE.
Exemple des Vers de Six Syllabes.
Félicité passée,
Qui ne peux revenir,
Tourment de ma pensée,
Douloureux souvenir.
On pourroit encore en faire de plus courts. Mais ces sortes de vers sont rarement en usage. Scarron a adressé à Sarasin une fort jolie épître en vers de trois & de quatre syllabes.