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Les progrès des neurosciences cognitives réactivent des questions philosophiques qui ne sont pas vraiment nouvelles, mais que la science nous oblige à remettre sur le tapis. Un de ces cadavres dans le placard de la philosophie morale s'appelle le libre arbitre. La philosophia perennis comme les religions du Livre veulent nous en persuader : chacun de nous est responsable de ses choix et de ses actions. Bonnes ou mauvaises, celles-ci nous valent à juste titre les louanges ou la réprobation. Quant à la justice pénale, si elle mérite son nom de justice, c'est qu'elle condamne ceux qui ont choisi délibérément de faire le mal à une peine proportionnée à la transgression. Une peine méritée, justement, dès lors que l'action criminelle est accomplie délibérément, en pleine conscience de son caractère fautif.Au fil des siècles, quelques esprits mal-pensants ont douté de ce schéma rassurant. Ainsi pour Spinoza, chaque état de notre esprit est entièrement déterminé par un ensemble de causes antécédentes. Alors la liberté là-dedans ? Elle n'est pas forcément incompatible avec le déterminisme, comme le remarquait David Hume un siècle plus tard. Car pour être libre, une action doit résulter d'une raison suffisante, d'un motif, plutôt que d'être le reflet de processus purement aléatoires. Certes. Mais les neurosciences nous rappellent que les états mentaux sont des propriétés nécessairement liées à des états physiques de notre cerveau. Or le monde physique ne connaît pas d'autre loi que celles du déterminisme causal (il y a bien l'indéterminisme quantique, mais ce dernier ne nous tire pas d'affaire puisqu'il est aléatoire, justement). Pour le kilo et demi de barbaque qui surmonte notre précieuse personne, le déterminisme causal est l'alpha et l'oméga de toute explication. Chaque état de mon cerveau est la résultante automatique de ce qui s'est passé avant. L'idée que «j'aurais pu faire autrement si j'avais voulu» est pire que fausse, elle est proprement inconcevable.Tout ceci est clair pour nombre de penseurs contemporains. Pour certains d'entre eux, ce n'est somme toute pas si grave. Dans cette tradition, dite compatibiliste, une forme de liberté reste envisageable, si nos actions sont provoquées «de l'intérieur» et résultent de chaînes causales qui sont inhérentes à notre nature. C'est pourquoi les psychologues Greene et Cohen affirment que la croyance au libre arbitre n'est pas nécessaire au raisonnement juridique pénal.1 Il est possible de sauver la notion de responsabilité, y compris la responsabilité diminuée pour cause de maladie mentale. Par contre, l'éclipse du libre arbitre condamne la thèse rétributiviste, qui voudrait que la peine soit véritablement méritée par le coupable dans un sens métaphysique ultime. En réalité, la punition est un instrument de contrôle social nécessaire, mais la satisfaction de croire que le coupable n'a que ce qu'il mérite n'est plus de mise. Comme au temps de Spinoza ou de Darwin, penser, c'est s'opposer au sens commun. Et il ne faut pas se cacher que se guérir de l'illusion du libre arbitre représente une ascèse complètement à contre-courant des passions victimaires d'aujourd'hui.1 Greene J, Cohen J. For the law, neuroscience changes nothing and everything. Phil Trans R Soc Lond B 2004: 359;1775-85.