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Eric Hicks est né le 16 novembre 1937 dans la ville minière de Brownsville en Pennsylvanie. Faut-il voir l'origine de sa vocation dans les souvenirs de son père? Ce dernier, cheminot de son état, vouait un véritable culte à la France où il avait fait un séjour inoubliable, quoiqu'un peu forcé... en 1918! Quant au goût des études, il découle lui aussi de l'heureuse sublimation d'un complexe familial: lorsqu'on est le cadet de cinq enfants et que les quatre premiers ont marqué les écoles de la région, on s'applique à ne pas décevoir: cet essai brillamment transformé conduisit le jeune homme dès l'âge de 17 ans sur les bancs de l'Université Yale. Dire, selon sa propre formule, qu'il entra à l'Université «comme on entre en religion» est d'ailleurs à peine métaphorique: en ces temps reculés, l'université américaine n'était pas mixte et Eric Hicks n'eut qu'une seule enseignante; ceci compensant cela, précisons qu'il s'agissait de la prof de français!
La France, qui lui apparaissait comme la terre de la liberté et des femmes, ne le déçut pas: il y alla une première fois à l'âge de vingt ans, puis y retourna en 1962, après trois ans d'assistanat consécutifs à une licence obtenue avec la mention magna cum laude. Grâce à la Fondation Fulbright, il y resta deux ans, d'abord simple boursier, puis lecteur à Grenoble. Il se lia avec Michel Serres et Jacques Derrida, mais la rencontre la plus importante qu'il fit en France fut sans conteste celle de Thérèse Moreau qu'il épousa le 26 octobre 1963. Revenu aux États-Unis en 1964, il est nommé «instructor» à Yale (jusqu'en 1966). Obtenant en 1965 son Ph. D avec une thèse (hélas inédite) sur Le Visage de l'Antiquité dans le Roman de la Rose, il devient professeur assistant à Lexington dans le Kentucky (1966-1970), puis à l'Université du Maryland (1970-1977).
Ses positions très marquées à gauche à l'époque de la guerre du Vietnam lui valent des tracasseries qui le décident à retourner en France où il soutient en 1975 sa thèse française de troisième cycle consacrée au Débat sur le Roman de la Rose; il envisage un temps de vendre des machines à écrire, mais Michel Serres, Paul Zumthor et surtout son mentor Daniel Poirion parviennent à le persuader de tenter sa chance dans l'université française. Ainsi, après une année à l'IRHT, devientil maître-assistant à Valenciennes en 1978 avant d'obtenir, en 1981, sa chaire lausannoise, premier, et pour l'heure toujours unique, Américain à avoir obtenu un «full professorat» de français en pays francophone.
Dès lors se succèdent articles, éditions et traductions (ces dernières volontiers en collaboration avec Thérèse Moreau): une œuvre riche dont les principaux axes sont Christine de Pizan, Jean de Meun et Héloïse et Abélard, trois sujets dont Eric Hicks a montré qu'ils étaient en fait intimement liés.
Eric Hicks agit avec les êtres comme avec les textes, en homme profondément généreux; mais cette générosité est une exigence: l'autre (ou le texte) ne seront dignes de respect que s'ils conservent cette faculté d'étonnement, d'arrachement à eux-mêmes qui fonde l'éthique du généreux authentique. Aux étudiants venus le consulter pour préparer un séminaire ou un examen, il donnait volontiers cette unique consigne: «Étonnez-moi». Si certains ont pu être décontenancés par cette mise en demeure digne d'un maître zen ou talmudique, soyons certains qu'Eric Hicks lui-même s'est toujours efforcé de n'y jamais faillir, et qu'il nous étonnerait beaucoup s'il cessait un jour de nous étonner!
A. Corbellari