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Critique
"Depuis quelques années le cinéaste chinois Zhang Yimou se spécialise dans les grandes fresques historiques. LA CITE INTERDITE, histoire d'alliances périlleuses, de tromperies subtiles et de conspirations sanglantes au sein de la famille impériale, se présente comme un somptueux tableau.
Dans ses premiers films (du SORGHO ROUGE à PAS UN DE MOINS en passant par JU DOU, EPOUSES ET CONCUBINES, QIU JU-UNE FEMME CHINOISE et VIVRE), Zhang Yimou est apparu comme un cinéaste réaliste et intimiste, proche des petites gens et manifestant une grande réserve à l'égard des pouvoirs publics. Ce qui lui valut bien des démêlés avec les autorités et l'interdiction de plusieurs de ses films. Mais depuis HERO (2002) - film d'amour et d'action plongeant dans un passé très lointain - et LE SECRET DES POIGNARDS VOLANTS (2004) - la Chine du milieu du IXe siècle, ravagée par les conflits opposant la dynastie Tang à des tribus rebelles - le cinéaste a changé de registre, s'exprimant sur un terrain moins miné politiquement, tout en donnant priorité à une recherche esthétique de plus en plus marquée. La fresque historique, parfois entrelardée d'allusions plus ou moins explicites à la situation politique, semble mieux acceptée par l'Empire du Milieu: HERO reste d'ailleurs le plus gros succès du cinéma chinois à ce jour.
L'intrigue de LA CITE INTERDITE se situe vers 930, quelques dizaines d'années après celle du SECRET DES POIGNARDS VOLANTS. Zhang Yimou cite un vieux proverbe chinois: ""Or et jade à l'extérieur, pourriture et décadence à l'intérieur."" Sous la splendeur des palais impériaux se cache en effet un monde fait de violence sournoise et de trahisons. Alors que l'on s'apprête à célébrer en famille la fête annuelle des chrysanthèmes, l'empereur Ping (Chow Yun-Fat) rejoint sa femme l'impératrice Phoenix (Gong Li), mais tous deux se détestent et complotent déjà l'un contre l'autre. Les personnages sont fictifs, précise le réalisateur, tout en rappelant que la fin de la dynastie des Tang, au début du Xe siècle, n'a été que guerres et chaos: intrigues de palais, anarchie et corruption ont conduit à l'éclatement d'un empire qui deviendra vulnérable aux attaques du Nord (les Mongols) et de l'Ouest (les Turcs).
L'histoire de l'impératrice (le personnage interprété par Gong Li reste le pivot du film), de ses trois beaux-fils et de l'empereur est celle d'un véritable huis clos, d'une tension familiale extrême, d'une tragédie qui renvoie parfois à Eschyle ou Shakespeare. Bien menée, l'intrigue révèle peu à peu les secrets cachés, les jalousies et les désirs de vengeance de chacun. Au cœur de la splendeur de la fête, alors que le jaune des chrysanthèmes s'étale sur toutes les places de la cité interdite, la rébellion éclate: des milliers de guerriers en armures dorées, bleutées ou noirâtres s'affrontent dans une bataille finale, un ballet bien réglé et orchestré par les couleurs, les décors et les mouvements des troupes. Les fleurs sont foulées aux pieds, la violence explose, le sang se répand jusque dans le palais, le régime s'effondre.
La composante visuelle de LA CITE INTERDITE est d'une extrême importance. Chaque plan, parfaitement ciselé, est conçu comme le tableau d'un peintre. Les effets spéciaux sont bien maîtrisés, avec les inévitables guerriers volant dans l'espace ou surgissant du ciel. A son habitude, le cinéaste joue avec des couleurs tantôt chaudes, tantôt froides, avec la beauté éclatante des objets, le choix de décors somptueux, le luxe raffiné des costumes et une qualité de lumière toujours splendide et très travaillée. Le résultat final est brillant. Seul bémol: les derniers combats, avec leur violence non contenue, qui écrasent quelque peu le propos et laissent en suspens certains détails de l'intrigue.
LA CITE INTERDITE reste une féerie visuelle souvent envoûtante, un film de dégustation, pour le plaisir des yeux."
Antoine Rochat