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Pour donner une idée de la diversité des communautés qui formeront plus tard la Romandie, prenons à titre d’exemple l’état de la région au xviie siècle.
Au nord, la Principauté de Neuchâtel est gouvernée au nom d’un prince français, Henry II d’Orléans-Longueville, par les quelque douze familles fournissant les membres d’un Conseil d’État qui s’appuie tantôt sur la France, tantôt sur Berne, pour échapper à la tutelle de l’autre. Aux Orléans-Longueville qui s’éteignent, succéderont dès 1707 les rois de Prusse : ils seront Princes de Neuchâtel jusqu’en 1848.
Au sud, Genève, ville d’Empire, donc République indépendante, promue par Calvin au rang de « Rome protestante », vient d’échapper aux agressions du duc de Savoie (dont la plus célèbre est l’Escalade de 1602). Les Bernois, déjà venus à son secours en 1535, ont annexé au passage le Pays de Vaud, naguère encore fief des Savoie, ainsi que le Chablais et le pays de Gex.
Fribourg, vieille cité-État aristocratique, demeurée catholique, fait partie depuis le xve siècle des Ligues suisses, et reste liée très spécialement à Berne. (Une partie du canton, d’ailleurs, est de langue alémanique.) Mais elle entretient des relations privilégiées avec la France, par-dessus les régions protestantes.
Quant au Valais, principauté épiscopale dont seule la moitié ouest parle français, elle s’est liée aux cantons catholiques des Ligues suisses, mais restera longtemps à l’écart de la vie de ses voisins francophones : les uns (Vaudois) passés à la Réforme, les autres (Savoyards) en guerre chronique avec les seigneurs de la haute vallée.
Ces inter-relations complexes, souvent paradoxales, ne sont d’ailleurs pas l’exception, mais plutôt la règle, parmi les petits États qui formeront plus tard la Romandie. C’est ainsi que Neuchâtel qui avait entretenu pendant des siècles des liens étroits avec la Franche-Comté (sa charte de franchises, 1214, était copiée sur celle de Besançon), se tourne dès la Réforme vers les Bernois, pourtant germanophones, plutôt que vers les Vaudois, pourtant francophones, ou les Fribourgeois catholiques.
Cependant que Genève, cité du Refuge, s’ouvre au monde mais tend à se fermer à ses proches voisins du Faucigny et du Genevois, certes fort mêlés à sa population par mariages ou par immigration, mais sujets catholiques de l’ennemi séculaire, le duc de Savoie.
Dès ce moment, et jusqu’aux débuts du xixe siècle, deux facteurs principaux vont contribuer à former peu à peu un sentiment de communauté entre ces cinq pays, principautés et républiques : ce sont la Réforme (pour Genève, Neuchâtel et Vaud) et les liens de combourgeoisie avec la République de Berne (pour Neuchâtel quoique francophone, pour Fribourg quoique catholique, pour Vaud quoique colonisée, et pour Genève quoique lointaine).
Au lendemain de la guerre civile du Sonderbund (cette guerre de Sécession des Suisses), la nécessité de se prémunir contre le retour de pareils conflits intérieurs apparaît évidente et urgente. Comme aussi la nécessité de trouver ensemble les moyens de résister à la pression des mouvements « nationalitaires » dans les deux grands États-nations en voie de formation à partir de l’Allemagne et de l’Italie. Nos vingt-deux cantons décident enfin de se donner une Constitution fédérale. Ils vont la discuter, la rédiger, la ratifier et la mettre en vigueur en neuf mois, très exactement : du 17 février au 16 novembre 1848.
C’est en somme la formation de la Suisse fédérale, en 1848 (phénomène proprement politique) qui a créé la Suisse romande, bien plutôt que la géographie (point de frontières naturelles à l’est), que l’histoire (intérêts divergents de nos cinq cantons au long des siècles), ou encore que l’analogie de régime politique (une Principauté héréditaire, une principauté épiscopale1, un pays sujet, deux républiques…)
Cependant, à partir de la convergence décisive de 1848, un « esprit romand » va se constituer. Il sera l’expression de ce que les cinq cantons — et surtout les trois protestants — sentiront qu’ils possèdent en commun, malgré leurs origines hétéroclites, une fois confrontés au groupe majoritaire des Alémaniques dans la nouvelle Confédération.
La Suisse romande dès ce moment-là, se met à exister comme telle dans le cadre de la Suisse confédérale, donc en fonction d’un libre choix politique, d’un choix d’avenir. Elle va constituer en quelques décennies son identité culturelle, spirituelle, et même économique.
Certes, les trois réformateurs décisifs : Calvin et Théodore de Bèze à Genève, Guillaume Farel à Neuchâtel sont d’origine française. Seul Pierre Viret est autochtone, qui domine la Réforme vaudoise.
Leurs descendants donneront naissance à un complexe de philosophie et de doctrine politique qu’illustreront au cœur même de l’Europe, successivement, Jean-Jacques Rousseau, Germaine de Staël et Benjamin Constant. Jean-Jacques est sans nul doute le premier théoricien du fédéralisme, c’est-à-dire de la libre alliance de très petites communautés, « seul système, écrit-il, qui réunisse les avantages des grands et des petits États ».
Quant à Madame de Staël et à Benjamin Constant, ce sont eux qui, par « la trouée de Coppet », vont faire entrer en France la philosophie romantique des Allemagnes, de Kant à Hegel. Et cela, peu après qu’en sens inverse, l’École suisse de Zurich ait introduit dans le monde germanique la première connaissance de Dante, de Shakespeare et des troubadours. Ainsi la Suisse romande se définit comme « Suisse » en tant qu’elle remplit une fonction médiatrice entre le monde germanique et le monde latin, tout comme les maîtres et les principaux épigones de l’École suisse, écrivains, philosophes et peintres, ont rempli leur fonction de médiateurs entre le monde latin, le monde anglo-saxon et les Allemagnes.
Dans le courant du xixe siècle, ce que l’on nommera « l’esprit romand » se signale et se caractérise par des œuvres philosophiques, critiques et théologiques plutôt que purement littéraires. Les deux grands noms du siècle, en Suisse romande, sont Alexandre Vinet et Henri-Frédéric Amiel, c’est-à-dire le moraliste du civisme à fondement théologique, et l’introspectif qui s’efforce à la traversée clandestine et craintive du territoire des tabous de la bourgeoisie. Deux pensées de Vinet me paraissent définir la pointe militante de la pensée romande :
Quand tous tes périls seraient dans ta liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté : car la liberté c’est la vie, et la servitude c’est la mort.
La tyrannie est le souverain désordre.
Au xxe siècle, la Suisse romande va devenir la mère patrie de ce qu’on nomme aujourd’hui les sciences humaines. Ferdinand [p. 7] de Saussure fonde la linguistique, d’où naîtront les doctrines structuralistes des années 1960 et de nombreuses écoles américaines et françaises illustrées par les noms de Jakobson et de Lévi-Strauss.
En même temps s’ouvre à Genève l’Institut Rousseau, centre de recherches pédagogiques, qui par Édouard Claparède, Pierre Bovet, Jean Piaget, et tant d’autres, va créer la psychologie de l’enfant, et modifier profondément dans tout l’Occident, l’approche des problèmes de l’école et de la formation de l’enfant. Le Bureau international de l’éducation, fondé par Jean Piaget à Genève, peut être considéré comme la capitale mondiale de la psychologie génétique et de la pédagogie scientifique du xxe siècle.
On a beaucoup écrit sur cet « esprit romand », que dans la plupart des ouvrages à lui consacrés, on considère comme grave et scrupuleux, ennemi des extrêmes, introspectif, incapable de toute rhétorique, voire de toute expression lyrique gratuite… Bref, on a fait du Romand-type l’antithèse du Français-tel-qu’on-le-parle. Inutile d’insister : les deux clichés ne sont rien de plus que des clichés. Il y a chez le Vaudois une bonhomie un peu cynique, une sorte de paresse qui peut être rusée mais que l’accent rend désarmante ; chez le Neuchâtelois que Rousseau, bien à tort, qualifiait de « fin, faux, fourbe et courtois », une rudesse utilitaire qui semble se méfier de la courtoisie comme d’une espèce de fourberie, précisément ; chez le Fribourgeois, un sens du terroir trop facilement taxé de « réactionnaire » et beaucoup de gentillesse native ; chez le Valaisan, un fanatisme corse ; et chez le Genevois, un bien curieux mélange de gouaille à la française dans le peuple, de sérieux calviniste dans la grande bourgeoisie, de gauchisme intellectuel chez beaucoup d’enseignants et la plupart des rédacteurs littéraires de journaux par ailleurs dûment capitalistes ; chez tous, un même sens de l’ouvrage bien faite et du service civique, synonymes de devoir moral ; ces traits ont caractérisé depuis plus d’un siècle, aux yeux des étrangers du moins, le Suisse romand d’empreinte réformée, qu’il soit horloger ou pasteur, militant socialiste dans les montagnes, vigneron de Lavaux, banquier genevois…
Qu’on m’entende bien : je ne limite pas « l’esprit romand » à ses expressions littéraires, philosophiques ou théologiques. Il s’agit bien plutôt d’un comportement moral et civique, fût-il aussi sentimental que nos chants patriotiques, aussi concret qu’une votation sur la TVA. « L’esprit romand » implique une politique, je veux dire une certaine approche des problèmes de la cité. Il implique une économie dérivée de la culture et des accidents de l’histoire répercutés sur nos communautés : l’horlogerie par exemple dans l’arc jurassien, et la banque à Genève à cause de tous ces réfugiés italiens, lorrains, dauphinois, parisiens, exilés dans maints pays d’Europe par la révocation de l’édit de Nantes, mais gardant des relations épistolaires, échangeant des tuyaux, des prêts, et finalement des lettres de crédit…
L’esprit romand implique aussi, en relation avec ce qui précède, une vie culturelle d’une exceptionnelle intensité : cinq universités au xxe siècle pour 1 200 000 habitants — qui dira mieux sur notre continent ?
Si je me suis étendu quelque peu sur la genèse historique de notre Romandie, c’était pour attirer l’attention du lecteur sur deux faits trop souvent méconnus.
Premier fait : les cinq ou six petits États dont je viens d’évoquer les diversités les plus frappantes n’ont acquis le sentiment de former une entité qu’à la faveur de leur rattachement tardif (1814, 1815, 1848) à la Confédération helvétique, et ils ne doivent leur « esprit » commun qu’à la dominante protestante (sensible jusque dans les écrits d’auteurs fribourgeois comme Reynold) et qui différencie la culture romande de celle de la France une et indivisible.
Second fait : l’entité romande n’a pas existé de tout temps, comme la plupart de nos compatriotes l’imaginent vaguement. Elle est relativement récente, et il ne serait pas raisonnable de penser qu’elle va se figer désormais dans son image du xixe siècle. Elle va changer, cela seul est certain. À la lumière de son histoire, essayons de conjecturer dans quels délais, dans quelles directives générales, et par l’effet de quelles nécessités mais aussi de quelles possibilités nouvelles se fera le changement.
Les conflits confessionnels ont beaucoup contribué, on l’a vu, à différencier nos cantons. Si ces conflits sont apaisés de nos jours, voilà qui n’est pas dû seulement au long travail de l’œcuménisme dans les Églises, moins encore à la prétendue « désaffection des masses » (cliché trompeur), mais simplement au mouvement de brassage démographique qui, par exemple, a fait de la « Rome protestante » une ville à très nette majorité catholique, cependant que la proportion des protestants ne cesse d’augmenter dans les cantons à dominante catholique. Ce phénomène sociologique (et non pas proprement religieux) se trouve avoir levé le principal obstacle à l’établissement de relations plus étroites entre Genève et ses voisins gessiens et savoyards. (On sait que la crainte de recevoir trop de catholiques avait joué un rôle fort important dans l’attitude négative des Genevois lorsqu’il fut question, en 1814-1815, puis en 1861, de rattacher au canton les districts qui forment aujourd’hui la Haute-Savoie.)
En revanche, du point de vue économique, l’élévation des obstacles frontaliers surcompense l’abaissement des obstacles confessionnels. Les guerres mondiales de 1914 et de 1939 ont eu pour effet normal de durcir les frontières et de les fermer plus qu’elles ne l’ont jamais été dans toute l’histoire européenne.
Et que devient pendant ce temps « l’esprit romand » ? Sa dominante protestante — Benjamin Constant, Alexandre Vinet, H.-F. Amiel, Félix Bovet — fait place à l’influence très rapidement croissante des journaux, des hebdos, de la TV de Paris.
Cette conjoncture nouvelle incite à prévoir et appelle une série de développements que rien n’eût permis de prévoir il y a un demi-siècle.
La fermeture progressive des frontières a provoqué les réactions de la Communauté économique de Bruxelles, puis de sa contrepartie, l’AELE, dont la Suisse est le siège comme elle fut la marraine. Et nos cantons gardent leurs séculaires valences (au sens chimique du terme : pouvoir de se combiner) par rapport aux régions voisines. Genève reste la métropole de l’agriculture du pays de Gex. Le Valais tend à resserrer ses liens traditionnels avec le Val d’Aoste. Les problèmes horlogers renouvellent les rivalités mais aussi les complicités historiques de Neuchâtel et de Besançon.
Sans qu’à aucun moment ne soit remise en question l’irréversible et inconditionnelle fidélité confédérale de nos cantons, des inter-relations d’un type nouveau apparaissent désormais possibles entre ces cantons et leurs voisins français et italiens. Et l’ensemble de ces relations dessine l’aire d’une vaste région potentielle qui engloberait la Suisse romande (augmentée du Jura, bien entendu) et les départements voisins, franc-comtois, jurassiens, gessiens et savoyards, mais aussi à certains égards, le Lyonnais, Grenoble et le Val d’Aoste.
Tout cela, projeté sur une carte, donne une région englobante ayant la forme d’un grand triangle : la base relie Saint-Étienne à Aoste en passant par le sud de Grenoble. Le sommet se situe près de Belfort.
J’observe dans cette aire — tout empiriquement définie, on va le voir — une série de phénomènes de tous ordres, dont chacun se trouve caractériser une région différente, toutes étant cependant transfrontalières par nature et fonction.
— De la France voisine, chaque matin, arrivent dans les bureaux et les usines de Genève quelque 23 000 travailleurs, qui chaque soir regagnent leur cité-dortoir. Voilà qui définit une région transfrontalière de main-d’œuvre, d’environ 40 km de rayon autour de la ville. Par suite des accords passés entre Genève et Paris et de la rétrocession aux communes françaises d’une large part des impôts versés en Suisse par les frontaliers, on peut aussi parler d’une région fiscale transfrontalière. C’est celle dont la Commission régionale franco-suisse, créée en 1973, étudie les problèmes non seulement économiques mais sociaux, d’éducation et d’environnement.
— Le Léman est pollué par le Rhône qui y déverse du mercure (déchet d’industries pharmaceutiques), par les égouts des villes vaudoises et par les rivières savoyardes non épurées. Avec l’aéroport de Cointrin et ses nuisances, les menaces de Verbois nucléaire et de Creys-Malville générateur de plutonium, voilà qui définit une région écologique, d’aire différente de la première, mais elle aussi transfrontalière car chacun sait que les pollutions n’ont jamais été arrêtées par les douaniers, ni par la ligne de démarcation toute théorique qui passe au milieu du Léman.
— Les flux commerciaux qui vont de Genève au pays de Gex, à la Savoie, à l’Isère, à l’Ain, et vice versa, définissent une région économique qui ne recouvre pas les deux autres et reste susceptible de variations rapides, selon les implantations d’usines, par exemple. Mais un certain type d’industrie, traditionnellement lié à un certain mode de vie et de pensée, caractérise depuis des siècles l’arc jurassien qui va de Genève à Bâle-Campagne, avec des prolongements vers Cluse au sud et le Pays de Bade au nord ; 80 % de la production horlogère européenne viennent de là !
— Le triangle Belfort-Saint-Étienne-Aoste, aux débuts de notre histoire (de la fin du ixe au milieu du xie siècle) avait déjà été englobé dans le royaume de Bourgogne transjurane : c’est sa plus ancienne unité. Sur cette aire, certes plus historique que géographique, je repère une vingtaine d’universités et d’instituts universitaires2, densité que je crois inégalée dans le reste de l’Europe.
Frappé par ce fait, j’avais entrepris il y a quelques années une étude sur les possibilités de coopération transfrontalière au sein de cette vaste région universitaire. Et comme j’expliquais mes projets à l’un de nos recteurs romands, tout en m’excusant du caractère très empirique et presque accidentel de mon fameux triangle, il me dit : — « Détrompez-vous ! Le triangle que vous venez de dessiner couvre très exactement l’aire du franco-provençal, langue distincte à la fois de l’oc et de l’oïl, et que parlèrent nos populations du ixe au début du xixe siècles. » Je devais découvrir peu après que Pictet de Rochemont, porte-parole de Genève aux congrès de Paris et de Vienne (1814 et 1815) avait publié trois petits ouvrages dans cette langue — dont nous ne connaissons plus guère que quelques expressions patoisantes et les paroles du Cé qu’è lainô. Il n’en reste pas moins remarquable que l’extension d’une langue oubliée, comme refoulée dans l’inconscient collectif, se trouve coïncider avec l’extension non seulement d’un phénomène culturel comme les universités, mais aussi de phénomènes d’une tout autre nature, comme l’extension de l’horlogerie à partir du xviiie siècle, ou même la provenance des clients de l’aéroport de Cointrin ! (Tout au moins avant l’ouverture de Satolas.)
N’y aurait-il pas, entre les fondements séculaires de la culture et notre économie moderne, plus de liens et bien plus mystérieux, que nos brillants théoriciens et nos robustes réalistes n’auraient jamais osé l’imaginer ? Le secret de notre avenir ne serait-il pas enfoui au plus profond de notre histoire oubliée ?