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Un débat de prime importance a animé la toile ces derniers jours : il concerne la couleur d'une robe. L'occasion pour moi de vous parler de la philosophie des couleurs. Et oui, les couleurs sont un sujet de débat philosophique : c'est une question qui touche aux relations entre l'esprit et le monde physique et à la nature de la représentation et de l'expérience.
Les couleurs vues par les sciences
Il est assez commun de nos jours de penser que les couleurs n'existent pas vraiment dans le monde, qu'elles sont subjectives. A l'appui de ceci, on pourra mettre en avant différents faits scientifiques qui sont impliqués dans notre compréhension de la perception des couleurs.
Les objets reçoivent de la lumière, qui est composée de rayons lumineux ayant différentes longueurs d'ondes. On parle de spectre pour la répartition de ces rayons suivant les longueurs d'ondes. Différents objets vont refléter ou absorber certaines longueurs d'ondes, en fonction de leur constitution chimique (ce sont généralement les liaisons moléculaires qui sont responsables : différentes liaisons chimiques sont associées à différentes raies spectrales, en fonction de leur énergie). Ainsi le spectre réfléchi par un objet dépend de deux choses : de la façon dont il est éclairé, et de la façon dont sa surface va réfléchir cette lumière.
De quoi laisser penser qu'en effet les couleurs sont subjectives. A l'évidence nous ne percevons pas le monde directement, mais de manière médiate.
Les données des sens
Traditionnellement, les empiristes parlaient de "données des sens" et envisageaient ainsi que l'ensemble de notre expérience était constituée de telles données des sens. Il ne s'agit pas à proprement parler de signaux sensoriels, les données des sens des philosophes correspondent plutôt à des événements subjectives, les images, les sons ou les odeurs de notre expérience, desquels nous inférons (selon les empiristes) l'existence des objets qui nous entoure.
A l'appui de ce concept de données des sens, il y a le fait que les choses nous apparaissent différemment suivant différents angles, ou même suivant différentes personnes (les daltoniens), il y a les illusions d'optiques, et également un argument simple fondé sur les hallucinations : quand j'ai une hallucination, j'ai exactement la même expérience que si je voyais un objet réel. Il faut donc, suivant cet argument, qu'il y ait quelque chose en commun entre l'expérience réelle et illusoire. Cette chose en commun, ce sont les données des sens. Dans la philosophie contemporaine, notamment en philosophie de l'esprit, on parle de "qualia" à propos de l'aspect qualitatif des donnée des sens ou de l'expérience en général : il s'agirait de "ce que cela fait" (de voir du rouge, du jaune), et ces aspects qualitatifs seraient irréductibles. Les qualia sont notamment à la base d'un certain nombre d'arguments contre la réduction de la conscience au physique.
Il est vrai que cette idée de donnée des sens est un peu douteuse à certains égards. Après tout l'idée même de donnée des sens est issue de notre connaissance scientifique du monde : on sait que nos yeux sont frappés par des rayons lumineux, etc., ce qui nous laisse penser que notre expérience est construite sur la base de sensations. Mais si c'est le cas, on peut penser que ces sensations ne sont pas si "données" que cela, puisqu'il faut déjà disposer de connaissances scientifiques pour faire l'hypothèse de leur existence... Il semble donc y avoir quelque chose d'un peu contradictoire, ou d'un peu simpliste dans cette idée.
Non pas que notre expérience ne soit pas construite à partir de ce que l'on voit ou entend. Mais ce qui nous est donné dans l'expérience, ce ne sont pas de pures données : nous voyons des objets, constitués en trois dimensions. J'ai devant moi une lampe. Je ne vois qu'un côté de cette lampe, un profil. Pour autant je perçois la lampe comme un objet complet, qui possède aussi bien une face qu'un dos. Ainsi mon expérience va toujours au delà de ce qui m'est donné par les sens : elle est mise en forme, c'est une représentation du monde faisant usage de concepts plutôt qu'un patchwork de sensations.
Certains pensent toujours que cette représentation a des propriétés qualitatives, mais cela semble un peu étrange : ce n'est pas à notre expérience que nous attribuons la propriété d'être verte ou rouge, mais à son contenu... Si bien que pour les représentationnalistes, les couleurs seraient plutôt des propriétés que nous attribuons aux objets et non pas des aspects de l'expérience.
Les couleurs sont-elles vraiment subjectives ?
Peut-être a-t-on l'impression malgré tout que les couleurs se rapprochent plus étroitement de pures sensations que d'autres aspects de nos représentations. Pourtant ce n'est pas forcément le cas, et le cas de la robe qui a animé l'internet mondial ces derniers jours en est une parfaite illustration : avec les mêmes sensations, les mêmes couleurs, différentes personnes (dont on peut supposer qu'ils ont des organes sensoriels similaires) verrons des choses différentes, ce qui laisse penser que l'image est interprétée. Certaines illusions d'optique illustrent également ce fait : nous tenons compte notamment de la luminosité, et quand un objet nous renvoi un spectre différent sous une lumière jaune ou bleue, ou s'il est à l'ombre, nous le voyons pourtant toujours de la même couleur.
Alors, les couleurs se situeraient-elles finalement dans le monde ? Ne serait-elles que notre représentation de propriétés réelles, tout comme on peut penser que notre perception de l'espace est une représentation de propriétés spatiales réelles ?
Le problème, c'est que, comme nous l'avons déjà noté, des spectres très différents peuvent nous apparaître comme la même couleur. Dans ce cadre, difficile de faire des couleurs de réelles propriétés naturelles qui seraient indépendantes de la perception. De plus différents observateurs peuvent voir des couleurs différentes : par exemple il existe plusieurs récepteurs légèrement différents dans la population, qui dépendent du patrimoine génétique de l'individu (le cas de la robe en est une autre illustration).
En somme, les couleurs semblent ne pas être uniquement fonction du monde extérieur, elles peuvent varier suivant les observateurs, mais apparemment elles ne se réduisent pas non plus simplement à de pures données sensorielles (le cas de la robe est d'ailleurs une bonne illustration de ces deux points)... Nous faisons donc face à un dilemme.
Quelques théories des couleurs
Peut-on réconcilier la vision scientifique du monde, qui tendrait à faire des couleurs des aspects subjectifs, propres à nos sensations, et le langage ordinaire qui les attribue aux objets de manière objective ?
On peut bien sûr penser que les couleurs ne sont que des projections de l'esprit. En attribuant naïvement des couleurs à des objets, nous ne faisons que projeter les aspects qualitatifs de notre expérience sur les objets du monde extérieur. Et comme nous sommes tous fabriqués de la même façon, rien ne nous empêche de faire comme si les couleurs étaient objectives.
Certains auteurs se veulent cependant plus conciliants. Selon eux, il faudrait comprendre les couleurs comme des propriétés objectives possédées par les objets, mais ce seraient plutôt des propriétés dispositionnelles, c'est à dire des propensions à apparaître d'une certaine façon chez des sujets normaux et dans des conditions de luminosité normales. Ces propriétés sont donc relatives à ce qui constitue un sujet normal. Pour autant on peut dire d'un objet qu'il est bleu de manière objective, même quand personne ne le regarde, puisqu'il a toujours cette capacité à apparaître bleu dans des conditions normales. Ce sont des conceptions qui peuvent tenter de sauver l'idée d'aspect qualitatif de l'expérience, ceux-ci étant produits par les objets.
Finalement, peut-être que les couleurs seraient mieux conçues comme des propriétés relationnelles : elles expriment une relation entre certaines populations d'observateurs et certaines surfaces physiques. Peut-être qu'on pourrait les assimiler à certaines dispositions à provoquer des réactions chez les observateurs, à stimuler les récepteurs, tout en relativisant ces propriétés aux groupes d'observateurs concernés. On pourrait même étendre la notion aux populations animales.
Reste à savoir si ce type de théorie permet de rendre compte des aspects qualitatifs : de "ce que cela fait" de voir une couleur. Mais il s'agit là d'une question de philosophie de l'esprit qui n'est pas spécifique aux couleurs, et qui nous emmènerait beaucoup trop loin (peut-être qu'on en reparlera un jour).