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Luciano a été le premier à partir, juste après ses trente ans. Il avait été le grand ami des étés au village de mes grands-parents, sec comme un clou et tout en nerfs, habité déjà peut-être par cette insatisfaction qui jamais ne s’apaiserait. Son père était ingénieur, mais à lui, il plaisait que sa grand-mère maternelle, Emilia, qui était pour nous une sorte de «tante», lui préparât ce qu’elle appelait le plat des pauvres: des pommes de terre bouillies assaisonnées de sauce tomate. Nous jouions des après-midi entiers aux «marchands à la foire» et, les jours de pluie, nous organisions des tombolas ou des pêches au trésor de bienfaisance pour les adultes, et même une fois, dans la cour de sa grand-mère, un concert de musique moderne dont je me rappelle seulement que lui chantait Bandiera gialla en s’accompagnant à la petite guitare, tandis que je malmenais une batterie improvisée avec des assiettes et des casseroles. Il était casse-cou, il aurait voulu devenir pilote d’avion, comme Saint-Exupéry, et au lieu de cela il est tombé de l’échafaudage d’un chantier et l’accident n’est pas resté sans conséquences. Il s’était marié, avait eu un fils, mais on m’a dit qu’il ne s’en occupait pas beaucoup. Une hémorragie cérébrale l’a emporté à l’improviste. Je ne l’avais pas revu depuis au moins dix ans.
De Gianfranco, je n’ai fait la connaissance qu’au gymnase. Un certain temps, nous avons même été voisins de banc, un banc à trois, où s’asseyait aussi Raul, qui était son ami déjà depuis le collège. Gianfranco pensait à une vitesse incroyable et il essayait de suivre ses pensées avec une graphie tout aussi rapide et, par la force des choses, quasiment illisible, si bien que le prof d’italien lui avait conseillé d’écrire au moins en caractères d’imprimerie liés. Il était fort dans toutes les branches, mais sa pensée dominante était la philosophie. A l’université, qu’il acheva en un temps record, il collectionna une série impressionnante de trente et de félicitations, et pourtant on ne lui offrit aucun poste, ne lui procura aucune bourse d’étude. Il fit le writer in residence, comme il disait de lui avec ironie. Il vécut la vie de l’érudit à titre privé, chez lui, écrivant et traduisant, collaborant avec la rédaction de la revue Aut aut. Dans une lettre de 1986, il avait tracé de lui un autoportrait lucide: «Il est difficile d’isoler un aspect de ma vie où je ne me sois pas trouvé un peu hors norme, maverick, comme les bêtes non marquées du troupeau, et je dois accepter ce mien destin d’irrégulier, d’“hétéroclite”, fût-ce contre ma volonté.» Le champ d’études vers lequel il s’était dirigé était à l’intersection entre diverses disciplines, et dans une lettre écrite quelques années plus tard, il en parlait ainsi: «La philosophie déteint souvent en littérature en cas d’épuisement de la proposition théorique. En revanche, là où la rencontre se produit avec la plus grande tension, et où sont aussi impliqués la science et l’art, il me semble me trouver à mon aise, au terrible carrefour.» Il n’informa aucun de ses amis qu’il était tombé gravement malade, mais la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, à la Bibliothèque Sormani, debout devant le catalogue des revues, il fit sur l’usage de l’imparfait une sortie amère que je n’allais comprendre que plus tard. Gianfranco avait toujours eu une grande masse de cheveux châtains, coiffés en arrière, il portait la moustache et aimait les lunettes à monture ronde: il soignait sans vanité sa ressemblance naturelle avec Walter Benjamin. Sur une très belle photo de lui prise par Raul, la partie gauche de son visage mélancolique est preque entièrement dans l’ombre: on aperçoit seulement un petit hémisphère de lumière sur la paupière supérieure, dans le cadre de la lentille, et un minuscule point lumineux, presque imperceptible, au fond de sa pupille.
Albino a été le troisième, durement frappé lui aussi par un mal sans issue. C’était un garçon de la montagne, vigoureux, sportif, de ceux dont les filles tombent éperdument amoureuses. Il était plus jeune et plus fort que nous, si bien qu’à bicyclette, quand on grimpait sur la route qui mène au Col Perèr, ne voulant pas nous humilier, il ne pédalait que d’une jambe, mais il nous devançait tout de même. Il a lutté quatre ans contre la maladie, sans jamais se plaindre avec nous du destin brutal qui s’acharnait contre lui. Il continuait à aller skier, quand il le pouvait, emmenait en promenade son husky aux yeux d’un bleu glacial, auquel il donnait des ordres brefs en français: «Au pied, Logan, au pied!» Il est mort à Genève, où il s’était établi après son mariage, non loin d’où il était né, à Thonon-les-Bains, d’un père maçon et communiste qu’au village on appelait Mao et d’une mère très affectueuse et pieuse. Je suis allé le trouver à l’hôpital, le jour avant, sans imaginer que ce serait le jour avant. Il était au lit, se massant la plante des pieds, peut-être rendue insensible déjà par le poison qui le détruisait. Il devinait qu’il était arrivé à la fin, mais il mettait encore les verbes au futur: «Nous verrons», a-t-il dit.
Un jour, sa sœur lui remit une petite enveloppe avec un billet qu’elle avait retrouvé dans L’Interprétation des rêves, qu’il lui avait prêté bien des années plus tôt, quand elle s’était mise en tête d’étudier la psychologie. Le livre de Freud restait évidemment à elle, avait-elle dit, par usucapion. Mais le billet, elle le lui rendait, discrètement, parce qu’il lui appartenait.
Ce lointain après-midi de mi-juillet qui refaisait maintenant surface dans sa mémoire avec ce billet avait été le moment le plus heureux d’une brève aventure amoureuse. Le lendemain, tous deux seraient partis pour les grandes vacances d’été, chacun avec sa propre famille, et en septembre, cette histoire à peine commencée ne serait déjà plus la même. Il retrouva aussi sur ce billet l’une des phrases les plus bizarres qu’il lui fût jamais arrivé de lire sur la fonction des livres: «J’espère aussi que ce livre te poussera à rêver beaucoup de moi, et avec un peu plus d’amour que d’habitude.»
Coupablement, de ces rêves avec peu d’amour, il n’avait pas gardé le moindre souvenir. Et pourtant, de la belle mal rêvée, il devait encore exister, dans quelque tiroir, des photos en noir et blanc qu’il avait prises cet après-midi-là sur le versant du Monte di Brianza qui donne sur la plaine et sur la grande ville. Il lui revint à la mémoire que cet été-là, quand il les avait fait développer, il avait été déçu parce que les photos étaient sorties un peu floues. Mais même ainsi on voyait bien combien la fille était gracieuse. Il les avait montrées à tout le monde, même au grand-père, qui les avait commentées à sa manière, dans son dialecte: «Però, ti a càttet foeura ben, i tosann!» Heureusement que l’oncle Franco, avec sa proverbiale vivacité d’esprit, était venu à son secours, le sauvant de la rougeur de l’embarras. Un Don Juan, lui? Un sélectionneur de jolies filles? Allons-donc, c’étaient elles, elles qui savaient bien choisir!
Il nous fit signe d’entrer, montra les mosaïques dans le pré, sa seule richesse, nous pria de signer le Gästebuch et voulut être pris en photo avec nous. Puis, dans la cuisine basse et sombre, il prépara le café, nous pela une orange juteuse, il voulait même nous offrir du pain sec et des œufs, tout, tout le peu qu’il avait, mais nous avons refusé: «Non merci, c’est trop, vraiment.» Il avait plus de quatre-vingts ans, et cela faisait trente ans, disait-il, qu’il prenait des remèdes. Pour eux, oui, il acceptait quelques drachmes. Allez savoir pourquoi nous repensons souvent à lui, le vieux Crétois, à sa maison de Monopoly avec le citronnier, les deux chèvres efflanquées, le cheval. Il s’appelait Manolis Loupakis. Quand nous sommes repartis, il nous dit trois fois adieu et nous envoya des baisers.
Je te redis tout le temps de ne pas trop te préoccuper des choses, parce que, de toute façon, tu le sais, elles dureront plus longtemps que nous. Même cette belle chaise marquée pour toujours par les clous des blue-jeans d’un de tes élèves, même cette cuiller d’argent reçue à ma naissance, cadeau d’une tante, même le plus usé des volumes de notre bibliothèque, il est fort probable qu’ils nous survivront. Et pourtant les choses aussi connaissent une fin. Cette nuit, par exemple, alors que j’étais seul à la maison, une partie du lustre acheté il y a des années chez Monsieur Tafazzoliàn s’est détachée et a atterri sur la table ovale du salon. Elle ne s’est pas brisée, et la table n’a pas subi de dommage visible. Pourtant, cela justement est inquiétant: le moment arrive où la vis qui soutient une lampe fait son dernier tour – un coup de vent par la fenêtre restée ouverte, une oscillation quelconque, le coup de tête fortuit d’un hôte grand et maladroit, ne restent pas sans conséquences – et au beau milieu de la nuit, pendant que dorment les propriétaires, silencieusement ou avec un fracas inouï, sans penser à ce que diront les voisins, elles s’en vont. Les choses.
Il lui arrivait de faire des rêves dans lesquels il parlait un français et un allemand impeccables, avec les voyelles nasales prononcées bien comme il faut, et pas même un der die das mal placé. Mais sa première langue restait sa langue, même après tant d’années passées loin de là où il avait grandi. C’était du reste la langue dans laquelle il parlait quand il enseignait, dans laquelle il écrivait quand il écrivait. S’il y avait quelque chose dont il percevait le manque de façon lancinante, c’était l’immersion dans ce brouhaha continu de la langue maternelle, où puiser également lorsqu’il écrivait, et pas seulement dans la vie. Hors de son esprit, il y avait comme une radio toujours allumée, mais réglée sur des stations qui transmettaient la vie dans d’autres langues.
Traduit de l’italien par Christian Viredaz,
extrait de Ritratti levait dall’ombraPortraits tirés de l’ombre),
Bellinzone, Casagrande, 2013
Une version partielle de cette nouvelle est publiée dans Le Courrier le 7.4.2015.