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02/05/2016
Voltaire et le dessein intelligent judéochrétien
Voltaire a exploré le problème des causes finales dans la nature (voir "Fin, cause finales", dans Dictionnaire philosophique, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 192 et suiv.). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne nie pas que la nature ait créé des organes pour des motifs précis. S'il se moque de l'idée que le nez a été créé pour qu'on puisse porter des lunettes, il admet qu'il a été créé pour qu'on puisse respirer. En effet, c'est là l'usage universel du nez, comme la bouche est faite partout pour manger, les oreilles faites partout pour entendre: Voilà des causes finales clairement établies, et c'est pervertir notre faculté de penser que de nier une vérité si universelle, dit-il (op. cit., p. 192).
Or, il n'est pas crédible que l'homme ait eu un jour le pouvoir de modifier consciemment son anatomie, soit en quelques minutes comme dans la science-fiction, soit au bout de mille millions d'années comme dans les fictions scientifiques, et Voltaire attribuait simplement ces créations au plan général de la Providence générale: rien ne se fait sans doute malgré elle, ni même sans elle (ibid.). Il se confessait théiste, et pensait que de la sagesse était contenue dans le monde, et dans ce qui s'y formait.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ou à ce que certains disent, une telle idée ne vient pas de la tradition judéochrétienne, dont Voltaire se moquait, mais simplement de la tradition humaniste, et des anciens Grecs et Latins, qui pensaient aussi qu'une sagesse était dans la nature. Ils évoquaient les divinités qui agissaient derrière les éléments, et créaient les phénomènes climatiques, ou provoquaient l'apparition des plantes, ou bien leur croissance, et il est logique d'en tirer des desseins intelligents dans la constitution de l'anatomie humaine. C'est justement la tradition chrétienne qui niait l'action de la nature dans la formation de l'anatomie humaine, d'une part parce qu'elle affirmait que l'homme avait été entièrement créé par Dieu, d'autre part parce qu'elle condamnait l'idée que la nature eût la moindre sagesse: elle assimilait les divinités de la nature aux démons, dont la sagesse n'était qu'une illusion, une tromperie. Elle condamnait, en d'autres termes, le panthéisme, regardant Dieu comme étant au-dessus de la nature, non dedans.
Plus tard, Jean-Henri Fabre ira dans le même sens que Voltaire, regardant l'instinct des insectes comme dépendant d'une intelligence située derrière l'insecte, et on a pu dire que c'était judéochrétien, mais rien n'est moins vrai, car Fabre n'était pas plus catholique que le philosophe de Ferney - pas plus chrétien, même -, et spirituellement il se réclamait comme celui-ci des philosophes antiques, par exemple de Sénèque.
C'est une méconnaissance des traditions anciennes qui assimile spontanément le spiritualisme au christianisme, alors que celui-ci a souvent regardé la nature terrestre comme vide d'âme, et donc a favorisé l'émergence du matérialisme. Le matérialisme au fond voit plus le catholicisme comme un concurrent dans les mêmes travées que comme une philosophie différente de la sienne.
L'idée que des divinités présidaient à l'instinct animal est présente un peu partout, mais elle éclate dans la mythologie de l'ancienne Égypte, qui crée un lien connu entre le panthéon et les espèces animales. Le culte des bêtes menait chez les Égyptiens à l'intimité avec la divinité, ce qui scandalisa profondément les Juifs. Dans leur expression même, leurs actions, les animaux communiquaient aux yeux des Égyptiens la volonté des dieux. Ils en étaient l'écho mécanique, spontané. C'est bien de cette tradition que dépendent Voltaire et Fabre; elle revivait en eux.
D'ailleurs Voltaire ne cachait aucunement son admiration pour l'ancienne Égypte, et il affirmait que la Bible n'était qu'une pâle imitation de la mythologie égyptienne. Plutôt que de chercher des sources judéochrétiennes cachées dès qu'une idée surprend, il faut se fier à ce que disent les auteurs. Il faut aussi se dire que plus on s'en prend aux traditions judéochrétiennes comme dirigeant la culture sans qu'on s'en aperçoive, plus on a de chance d'être soi-même dans le cas d'être dirigé inconsciemment par la tradition judéochrétienne. Enfin il n'est pas vrai que seule la tradition judéochrétienne ait attribué un esprit à l'univers. Toutes les traditions anciennes l'ont fait, et c'est au contraire la tradition judéochrétienne qui a séparé l'esprit de l'univers.