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Entretien avec Izabel Barros •
Pour mieux comprendre la présence de l’histoire coloniale en Suisse, nous avons discuté avec Izabel Barros. Née à São Paulo, d’ascendance africaine, indigène et européenne, cette dernière est tout d’abord confrontée à l’effacement institutionnel de son histoire familiale non européenne puis, lorsqu’elle arrive en Suisse, elle remarque l’absence de l’enseignement de l’histoire coloniale dans les universités suisses.
Izabel Barros s’engage tout d’abord au collectif Cooperaxion puis participe à la fondation du Berner Rassismus Stammtisch où des ateliers de « critical whiteness » sont proposés.
Pourquoi parler de colonialisme suisse ?
Plusieurs familles ont participé au colonialisme, en tant que propriétaires de plantations ou avec des investissements. Celles-ci fournissaient des produits manufacturés et il y avait dans l’actuel territoire Suisse un marché consommateur de ces produits-là, pensons au cacao et aux indiennes (tissus en coton imprimés). Les implications économiques décrites s’accompagnent d’implications politiques, des Suisses ont été missionnaires.
Édouard Jacottet (1858-1920), qui n’avait aucune formation spécifique, a par exemple imprégné de ses préjugés occidentaux la grammaire et le vocabulaire du Sesotho, la langue officielle du Lesotho. Les chercheurs et chercheuses qui travaillent sur l’histoire des anciennes colonies ne peuvent pas ne pas parler de la Suisse et de ses missionnaires, en raison de leurs implications historiques.
Pour donner d’autres exemples, la Croix Rouge était très présente au Congo belge, des mercenaires suisses ont été envoyés à Haïti pour contrer la révolution, des officiers suisses étaient au commandement de régiments qui s’occupaient de répression coloniale. Il y a des personnages comme Pierre-Frédéric de Meuron, qui était gouverneur militaire de Ceylan (l’actuel Sri Lanka). Des Suisses jouaient donc un rôle politique important dans les colonies.
Au niveau des mentalités, des Suisses ont aussi influencé l’image qu’on se faisait des populations non européennes. Louis de Boccard, par exemple, offrait des expéditions en Amérique du Sud à de riches Européen·ne·s. Les lettres circulaires écrites par des missionnaires pour lever des fonds en Suisse, les récits de voyage et même la littérature enfantine ont été imprégnées de stéréotypes et de préjugés. Les images des colonies qui nous sont parvenues étaient en conséquence déformées. En Suisse et en Europe, les gens étaient éduqués au travers d’expositions humaines, qui participaient à la construction de l’image de « l’autre » qui s’est construite autour de la blanchité et d’une supériorité raciale. Cette dernière étant comprise en tant que norme. Une grande quantité de questions et de défis actuels sont liés au colonialisme. L’écrivaine et artiste Grada Kilomba parle de trois liens importants : la capitalisation des ressources naturelles, la déshumanisation des populations autochtones et la militarisation.
Le système colonial a instauré la notion de capitalisation de la nature, qui signifie que les ressources naturelles peuvent être extorquées, transformées et marchandisées. Par ailleurs, si l’on pense aux questions liées au climat, ce sont précisément les pays qui ont été colonisés qui en souffrent le plus. Le système de monocultures d’exportation, comme la canne à sucre, le coton, le café ou le cacao, est développé au profit unique des métropoles pendant l’expansion européenne. Celles-ci persistent aujourd’hui encore, et on peut encore y ajouter l’huile de palme, le caoutchouc ou le soja. Ainsi, pour penser aux questions liées au changement climatique, à la déforestation ou à l’appropriation des terres, il faut revenir au colonialisme pour comprendre comment ça s’est construit.
Nous ne pouvons pas comprendre le racisme sans revenir à la colonisation et sans parler de déshumanisation. Pendant la période coloniale, les nations colonisées ont été soumises, leur force de travail et leur savoir ont été appropriés au profit des métropoles. Ce n’est pas par hasard que le racisme scientifique est né aux 18e et 19e siècles, qui marquent également l’apogée de l’esclavage et du système de monocultures. Pour exploiter les nations colonisées, il fallait distinguer les personnes, les déshumaniser à travers des théories qui ont cherché à légitimer la supériorité européenne. Les mœurs et les pensées européennes ont été imposées à la fois comme représentantes de l’universel et comme supérieures à toutes les autres.
Il en va de même pour la militarisation. C’est précisément pour contrôler et garantir la capitalisation des personnes et de la nature que l’on assiste, pendant la période coloniale, à la mise en place d’un appareil de contrôle moderne servant à étouffer les révoltes dans les colonies et à garantir le pouvoir colonial. La déshumanisation à travers la racisation sert aussi à contrôler. Le phénomène du profilage racial en est un lointain héritier. Il en va de même lorsqu’on pense à la circulation des personnes. Quel est le profil des personnes qui risquent leur vie dans la Méditerranée ou dans le désert mexicain ? À l’inverse, qui peut traverser ces frontières librement et confortablement ? Il est toujours important de revenir à l’histoire pour comprendre les institutions actuelles.
Qu’en pensez-vous de la réception actuelle de l’histoire coloniale suisse ?
Grâce aux derniers événements, motivés par le mouvement noir suisse, l’organisation de ce dernier et les recherches importantes qui ont vu le jour ces quinze dernières années, plus personne ne peut véritablement contester ce passé colonial. La question n’est plus vraiment là, mais plutôt dans l’effort de penser globalement le passé de la Suisse, en incluant dans cette entreprise des chercheuses·eurs et des mouvements sociaux issus des pays anciennement colonisés. C’est ce qui nous permettra de comprendre les expériences de résistance qui nous aideront à penser une autre société, décoloniale et réconciliée.
Plusieurs chercheuses·eurs critiques des anciennes colonies font part de difficultés lorsqu’il s’agit de travailler sur l’histoire coloniale suisse, même lorsqu’elle a un lien direct avec leur propre pays ou identité. Il reste très difficile de trouver des collaborations et des moyens économiques pour poursuivre les recherches en Suisse. C’est important qu’au niveau épistémologique on ouvre le spectre et les perspectives – ce que Flávio dos Santos Gomes, appelle la « multivocalité » en histoire. À partir de son parcours et de ses expériences, on pose des questions et on interroge les sources différemment. Il nous faut encore questionner profondément notre façon de travailler en tant qu’historien·ne·s. Malgré des avancées importantes, l’eurocentrisme dans les universités est encore très fort. Le profil des professeur·e·s et les bibliographies ont du mal à changer. Et il faudrait encore parler de l’enseignement de l’histoire dans les écoles, ou sa présence dans les médias ou d’autres institutions.
Pour moi, aujourd’hui, la seule solution possible pour combattre le racisme à l’intérieur des institutions consiste à collaborer véritablement avec des associations qui ont un positionnement critique envers le racisme et qui pensent intersectionellement. Un exemple est le collectif Afro-Suisse en Romandie, la plateforme Lucify et le réseau Bla*sh, plutôt présent en Suisse alémanique. Pour changer une structure, il ne suffit pas de suivre un atelier, ou d’engager une personne racisée dans l’équipe, il faut un suivi continu, et avoir les ressources nécessaires pour le faire.
Il faut demander des changements structurels profonds, dénoncer l’absence des personnes racisées des lieux de pouvoir, demander plus de présence participative et de représentativité dans les institutions et les sphères décisionnelles. Il ne nous faut pas penser superficiellement le passé colonial de la Suisse comme s’il s’agissait uniquement d’anecdotes, ou nous contenter de reproduire des pensées, des récits et des images racistes du 18e ou du 19e siècle. Au contraire, il faut plutôt chercher les expériences et les voix cachées dans cette histoire, déconstruire le passé et repenser les structures actuelles. Dans l’histoire suisse, il y a beaucoup de mouvements de résistances qui ont été oubliées. La colonisation était tout autant extérieure qu’intérieure, un bon exemple de cette dernière est l’histoire de la philanthropie, qui imposait des mœurs précises à ses « bénéficiaires » en Suisse.
Propos recueillis par Emma-Sofia Lunghi.
Cet article a été publié dans Pages de gauche n° 177 (automne 2020).