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10/05/2013
LES ETOILES D’UN CIEL AFGHAN
Plongée dans le livre de l’écrivain afghan, Khaled Hosseini « Les cerfs-volants de Kaboul », j’en oublie mon rendez-vous, puis engloutis les dernières pages submergée par un sentiment étrange. L’œuvre est bouleversante, mais c’est une autre émotion qui m’étreint; une ancienne histoire qui se reconstruit parallèle à celle que je lis. Un vieux souvenir qui se fraie un dur passage dans les méandres du temps et remonte péniblement à la surface de ma conscience, un ciel d’étoiles afghanes qui tapissent ma mémoire et dont émerge le visage d’un écrivain de Kaboul que j’avais oublié.
Alors étudiante, entre autres petits travaux , je corrigeais ou tapais des textes pour d'autres personnes. Un écrivain afghan qui vivait à Lausanne m’invita à corriger ses poèmes, voire à les retravailler. Poète connu dans son pays, il voulut traduire ses poèmes en français, désargenté, il ne pouvait faire appel qu’à des étudiants. Chaque passage était scruté, discuté, disséqué, chaque virgule commentée.
Lorsque je rencontrais l’auteur dans son kiosque à tabac, nous passions des heures à lutter sur tel ou tel vers. Un acharnement buté nous confrontait en une drôle de guerre. Ligne après ligne, mot après mot, un Waterloo de chaque instant durant lequel je devais céder du terrain. J’avais l’impression de marcher sur des mines antipersonnel pour chaque modification que je suggérais. Il insistait, s’obstinait, refusait mes propositions ou s’enflammait pour telles autres. Nous interrompions notre combat versifié , à l’arrivée de chaque client, et reprenions de plus belle après le départ de celui-ci.
L’homme déjà âgé avait quitté Kaboul en 1980. Il se plaignait de la pauvreté de la langue française en comparaison du farsi. Ses poèmes parlaient d’étoiles; quatrains aux nuits lapis-lazuli, ghâzals aux yeux qui pleurent étoiles scintillantes d’espoir et femmes qui murmurent aux cristaux du ciel dans une langue qui leur est propre. Des lumières dans la nuit qui réveillent les cœurs où brillent les joyaux dans le velours d’un ciel afghan qui a tendu son tapis de perles.
Un jour d’épanchement plus particulier, il se mit à me parler des nuits, à Kaboul, où il dormait sur la terrasse en-haut de sa maison, les mains posées derrière la tête. Il passait des nuits entières à observer ce ciel constellé de diamants. A ce stade du récit, le vieil homme se mit à pleurer, des larmes ruisselaient sur son visage et venaient s’engouffrer dans sa barbe parsemée et blanche. En le regardant, j’imaginai ces étoiles qui resplendissaient dans la nuit noire de ce qu’était devenue l’Afghanistan. Le poète savait qu’il ne reverrait jamais plus ses fidèles compagnes aux allures de reines qui vêtues de leur robe d’argent dansaient dans l’or des rayons de lune.
Dans les larmes de l’exilé, on pouvait reconnaître un ciel noir d’encre où les étoiles s’étaient éteintes, éclipsées par le feu des canons et des bombes.
En lisant "Les cerfs-volants de Kaboul", je viens de réaliser que le poète afghan dont j'ai oublié jusqu'au nom et l'oeuvre, avait déposé, à mon insu, dans mon imaginaire, une myriade d'étoiles qui scintillent au creux de ma mémoire et que lorsque je lis ou entends Kaboul, un bouquet stellaire se met à briller depuis.
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