Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07041.jsonl.gz/202

La Suisse a été épargnée par la guerre de 1939–1945. Il n’y a aucun doute: le souvenir de cette réalisation exceptionnelle résonne encore.
Les trois phases stratégiques 1939–1945
Henri Guisan façonna trois phases stratégiques: d’abord, il définit la position de l’armée. Elle s’étendit de Sargans en passant par Zurich jusqu’au plateau de Gempen (SO/ BL). L’idée était de lutter avec la France, la dernière grande démocratie de nos voisins, contre une attaque des nazis. Mais la France s’effondra en 1940. Il s’agissait alors de se battre depuis la frontière, mais surtout de garder le contrôle du Gothard, du Lötschberg et du Simplon le plus longtemps possible. En dernier recours, les routes transalpines auraient été détruites. Pendant plusieurs mois, cette décision empêcha les nazis d’envoyer du charbon et de l’acier aux fascistes italiens via la Suisse.
En juin 1944, quatre ans après la décision du Général de retirer l’armée dans le Réduit, les Alliés débarquèrent sur le continent européen. Alors, dans la troisième phase stratégique, le général envoya la plus grande partie de l’armée hors du Réduit à la frontière pour prévenir les violations de la neutralité. Les trois phases correspondaient approximativement, du point de vue temporel, aux quartiers généraux de Guisan à Spiez et Gümligen (1re phase), à Interlaken (2e phase) et à Jegenstorf (3e phase).
Tout cela fait partie de la grande histoire du pays. Guisan fait excellente allure aux côtés des trois autres généraux de la Confédération suisse, Guillaume Henri Dufour [1848], Hans Herzog [1870/71] et Ulrich Wille [1914–18]. Cependant, Guisan n’était pas uniquement, ni même principalement, un décideur stratégique avisé. En sus, il incarnait l’âme du pays et occupait une position tout à fait exceptionnelle pour la Suisse.
Le fait qu’Henri Guisan ait pu atteindre une telle position et maintenir sa réputation est dû à son rôle de porteur de culture. Le commandant en chef incarnait les valeurs et les modes de vie aux yeux d’une grande partie de la population suisse. Cet homme vaudois était perçu comme authentique, sinon son image n’aurait pu être conservée. Cette image fut soigneusement cultivée par lui-même et son environnement. Par exemple, à travers une série de conférences publiques qui avaient un noyau commun robuste: «Notre peuple et son armée.»1 Les premières phrases de chaque conférence étaient les suivantes:
«Un peuple peut se défendre de deux manières: par la force morale inhérente à son patriotisme et par la force matérielle représentée par son armée. L’armée issue de ce peuple est elle-même à nouveau conditionnée par deux valeurs, morale et matérielle.» La conclusion correspondait au début: «Le plus ancien peuple de soldats d’Europe ne doit connaître ni faiblesse ni peur! Sa dignité l’interdit! La vie n’est rien, mais vivre pour son pays, c’est tout.»
Point la victoire, mais la dignité: pour ne pas seulement être vraie, mais pour également être reconnue comme vraie, la priorité fondamentale exigeait la crédibilité de la part de l’orateur. La crédibilité n’était en aucun cas compatible avec des indiscrétions de la part de son entourage, mais présupposait un entourage absolument fiable pour le commandant suprême de l’armée.
Sa propre crédibilité était d’une telle importance qu’il put transformer activement son entourage non congénial en un entourage congénial. Lors de son élection au poste de général le 30 août 1939, il n’existait ni poste de commandement ni plans opérationnels. Guisan retourna dans sa demeure de Pully au bord du Léman. Pour la séance du Conseil fédéral du 1er septembre 1939, un avion envoyé spécialement l’emmena de Lausanne-Blécherette à Berne-Belp.2 Puis, le commandant en chef de l’armée s’installa pour trois jours à l’hôtel Bellevue. Dans la soirée du dimanche 3 septembre, le Général participa à la parade de la 3e division devant le Palais fédéral. Lundi 4 septembre, on prépara son déménagement à Spiez, dans la maison Olvido. Guisan maintint son quartier général à Spiez du 5 septembre au 17 octobre 1939.
L’objectif premier du départ de Berne était de faire sortir Guisan de la sphère d’influence immédiate des officiers considérés germanophiles et donc non congéniaux, notamment le chef d’Etat-major général Jakob Labhart. Hans Bracher, officier de liaison entre le Général et le Conseil fédéral, décrit ses recommandations au Général selon sa propre finesse, en renonçant à toute modestie:
«Je déballe en profondeur et je lui décris entièrement le malaise, les aspirations irrépressibles de Labhart, X et Y. Je lui décris les luttes acharnées ayant lieu entre ces messieurs, mais toujours prêts à former un front commun contre le Général. Afin d’être plus indépendant face aux intrigues et plus libre pour diriger l’armée selon sa vision, je recommande au Général de former lui-même un petit état-major, avec Logoz, Gonard ou un autre officier d’Etat-major capable comme assistant principal.»3 Bien que Bracher sous-estimait sans doute l’indépendance de Guisan, cet état-major personnel du Général fut formé avec Samuel Gonard à sa tête. Pour le chef d’Etat-major général Jakob Labhart, on réinstalla le 4e Corps d’armée aboli et nomma, en même temps, le très compétent Jakob Huber à la tête de l’Etat-major général.
Son état-major personnel permit à Guisan non seulement de juger avec la distance et le soutien nécessaires toutes les données en provenance de l’Etat-major général. Il pouvait ainsi prendre ses propres décisions et garder son propre secret contre les indiscrétions d’une manière étonnante, même dans les circonstances de l’époque. Labhart, en qui Guisan n’avait pas suffisamment confiance, n’eut donc aucune connaissance des accords de l’état-major personnel avec les Français en cas d’attaque allemande contre la Suisse. Au cours de l’hiver 1939/1940, ces accords constituèrent un plan d’urgence indispensable tout en étant politiquement problématiques. Plus important encore était le fait qu’en octobre 1939, conformément à l’état d’esprit des accords, le Général put se décider librement en faveur d’une défense crédible dans la position militaire Sargans-Zurich-Villigen AG-Plateau de Gempen.
Plus tard, après l’effondrement de la France, l’état-major personnel conserva les mêmes avantages: liberté de décision et secret gardé. La réaction de Guisan envers la nouvelle situation – création du Réduit et Rapport du Grütli – donna à l’armée une nouvelle mission et au pays, après une phase d’hésitation, un nouvel espoir pour la sauvegarde de son indépendance. Cela fut insuffisant: nos amis, les démocraties restantes, devaient savoir ce que nous faisions. Le Général reçut donc l’attaché militaire américain Barnwell Rhett Legge – probablement au château de Gümligen, où il avait installé son quartier général depuis le 17 octobre 1939 – et lui donna un aperçu détaillé de la stratégie du Réduit au cours d’un entretien en tête-à-tête.4 Cet entretien était si secret que Legge, un ancien de la Première Guerre mondiale, envoya sa dépêche directement au War Office à Washington, sans passer par le représentant américain à Berne et le Département d’Etat américain. Seules de très faibles traces de cette importante rencontre sont présentes dans les documents suisses. Nous en avons connaissance grâce aux archives américaines.
Guisan avait besoin de courage pour faire ce qu’il reconnaissait être juste, malgré d’énormes risques. A l’époque, les Etats-Unis étaient encore neutres, mais la conversation en tête-à-tête avec Legge aurait considérablement, voire fatalement, affaibli la position du Général face à ses critiques qui étaient en contact avec la légation allemande, si elle avait été connue.
Il fallut de l’audace. Il lui fallut également une excellente connaissance de l’homme, pour choisir et initier uniquement des personnes sur qui on pouvait absolument compter. Dans ce cas, il s’agissait d’Américains connus et inconnus: Legge (parlant couramment le français) mais aussi les cryptographes – anonymes pour Guisan – de la délégation diplomatique, travaillant sous la direction de Legge, et enfin les destinataires du War Office à Washington. En effet, tous tinrent bon. Legge en assuma la responsabilité.
Il fallait aussi faire confiance aux initiés suisses, dont Bernard Barbey, le successeur de Gonard à la tête de l’état-major personnel. En tant qu’écrivain lui-même intéressé par l’édition, Barbey garda les réels secrets jusqu’à sa mort.
Il fallait respecter certaines gradations de confiance, tout n’était pas confié à tout le monde. Ce qui devint plus tard le principe de la «connaissance uniquement en cas de nécessité» fut observé par Guisan avec grande constance et minutie.
La protection du Général en tant que personnalité publique était d’une part fondée sur le secret rigoureux de toutes ses activités, ne devant logiquement pas être connues publiquement. D’autre part toutes déclarations confidentielles devaient absolument rester confidentielles. Le 24 novembre 1944, par exemple, le général écrivit à son excellent premier adjudant Albert R. Mayer de Jegenstorf: «Si les parlementaires veulent se mêler des questions militaires auxquelles ils ne comprennent rien, je n’ai plus qu’à déposer mon commandement.»5
L’emploi par la presse d’une telle nouvelle est évident. Cependant, Mayer était aussi fiable que Barbey et Legge. Pour lui, cette déclaration est restée aussi privée qu’elle devait l’être.
Conclusion: Rassembler les bonnes personnes autour de soi. Etre en contact avec des personnes dignes de confiance. Avec des personnes n’ayant aucune autre ambition que de permettre au Général de faire courageusement ce qui est juste et de dire avec élégance ce qui est nécessaire.
Tout au long de l’histoire militaire, il y a probablement eu d’autres commandants aspirant à cet objectif. Peu d’entre eux ont réussi. Quel était le secret de Guisan? La réponse se trouve probablement dans son humanité. Le Général donnait toujours une réponse, toujours de manière compréhensive et amicale. Il écrivit à son premier adjudant tombé malade dans une phase particulièrement critique du service actif: «La santé passe avant tout.»6
Quand Guisan ne trouvait pas le temps d’écrire, sa femme Mary Guisan-Doelker se chargea de cette tâche: aucune lettre, aucune note, aucun signe d’attention, aussi petit soit-il, ne resta sans réponse. Il ne le faisait pas par calcul, c’était pour lui une profonde préoccupation pendant toute sa vie: moins de six mois avant sa mort, le Général – ayant décidé au début de sa 86e année de vie de ne fumer plus que le dimanche – remercia son premier adjudant pour les cigares qu’il lui avait offerts pour son anniversaire. Il conclut son message par les mots suivants:
«Mes respectueux hommages à Madame Mayer et les amitiés de notre ménage au vôtre.» •
Source: Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift 06/2019, p. 35–37
(Traduction Horizons et débats)
1 Guisan, Henri. Unser Volk und seine Armee. Zürich. 1940 (une édition parmi d’autres).
2 Steiner, Peter. Nachlass Hans Bracher, Schriftenreihe Bibliothek am Guisanplatz no 52, Berne 2013, p. 109
3 ibid. p. 115
4 Stamm, Luzi et al. A Courageous Stand. Lenzburg 2005, pp. 14, 15, 84, 85
5 Pedrazzini, Dominique M; Stüssi-Lauterburg, Jürg; Volery, Anne-Marie. En toute confiance …, Brugg 1995, p. 51.
6 ibid.
Unsere Website verwendet Cookies, damit wir die Page fortlaufend verbessern und Ihnen ein optimiertes Besucher-Erlebnis ermöglichen können. Wenn Sie auf dieser Webseite weiterlesen, erklären Sie sich mit der Verwendung von Cookies einverstanden.
Weitere Informationen zu Cookies finden Sie in unserer Datenschutzerklärung.
Wenn Sie das Setzen von Cookies z.B. durch Google Analytics unterbinden möchten, können Sie dies mithilfe dieses Browser Add-Ons einrichten.