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Classement thématique série 1848–1945:
I. SITUATION INTERNATIONALE
1. Alliances et relations entre puissances
1.3. Convention franco-russe
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Pendant la visite à Paris de l’Empereur et de l’Impératrice de Russie, il était tout à fait inutile d’essayer d’avoir des entretiens avec l’un ou l’autre des membres du gouvernement français; du matin au soir chacun d’eux était attelé au char triomphal des Majestés russes; ils ont beaucoup entendu crier «Vive la Russie» le premier jour et «Vive l’Empereur» les jours suivants; ils ont beaucoup aussi entendu crier «Vive l’armée» mais je ne crois pas que du fond des landeaux ministériels le cri de «Vive la République» leur ait souvent fatigué les oreilles.
Les rues de la capitale étaient très peu pavoisées et très peu illuminées par les particuliers, sans doute parce que la décoration officielle était absolument merveilleuse. L’attitude de la foule a été tout à fait correcte; les acclamations n’avaient rien du délire avec lequel les Parisiens ont accueilli, il y a trois ans, les marins russes;2 elles ont été polies, respectueuses et modérées; c’est seulement par l’immensité du nombre de personnes stationnant sur le parcours du cortège pendant trois jours que s’est manifestée la plus grande intensité des sentiments de la population.
Les santés échangées à l’Elysée entre le Président Faure et l’Empereur Nicolas II sont jugées par tout le monde très correctes; on ne pouvait pas dire moins qu’ils n’ont dit en parlant d'union, de liens, d'amitié et en évitant le mot d'alliance.
J’ai vu à plusieurs reprises et pendant plusieurs heures le jeune Empereur à des distances variant de dix à vingt pas. Il est petit; tous les conseillers fédéraux et le Chancelier de la Confédération, sont plus grands que lui; il est de complexion faible; la poitrine étroite et rentrante m’inquiète quand je songe que sa grand’mère est morte poitrinaire et que son frère marche sur le même sentier; sur le haut du front à droite se trouve une sorte d’excroissance en forme de boule qui ne figure pas dans les portraits officiels. L’Empereur ne dit à peu près rien; pendant une heure entière, il ne prononce guère plus d’une dizaine de mots; manifestement, il entend ne pas se livrer; il connaît d’ailleurs son métier de prince, affecte de porter ici des uniformes simples et à l’inauguration du pont, hier, comme on avait oublié de lui présenter l’ingénieur, a demandé son nom. L’Empereur est encore timide et un peu gauche. Le front n’est pas d’un homme inintelligent, les yeux non plus; il y a de la volonté dans l’arcade sourcilière proéminente, mais pour le moment l’ensemble est fade.
Quant à l’Impératrice, elle a été extrêmement froide, ne disant à peu près rien, saluant un peu trop et aussi avec timidité; au premier abord, on se demande si elle n’est pas simplement une grande jument poulinière anglo-allemande, destinée à améliorer une race devenue trop petite, mais quand on a l’occasion d’examiner longtemps les yeux qui sont fort beaux et les détails de la figure, on voit que cette figure est mobile, qu’il y a beaucoup d’expression et d’âme dans le regard et que sous sa froideur apparente doit se cacher une âme très sensible. Elle me paraît visiblement susceptible d’exercer une influence intellectuelle sur son époux, mais aussi capable d’être fort malheureuse si elle est froissée dans sa sentimentalité qui, je le répète, doit être fort grande. La timidité et la gaucherie du couple impérial se sont surtout manifestées le premier soir à la représentation de gala de l’Opéra lorsqu’on a joué la Marseillaise, qu’ils ont écoutée debout mais en regardant la pointe de leurs souliers parce que deux mille lorgnettes s’étaient braquées sur eux pour savourer tous les détails de ce spectacle inoubliable d’un tsar, petit-fils ou arrière-petit-fils de Nicolas I, et d’une tsarine, petitefille de la reine Victoria, acceptant avec recueillement l’hommage du chant de guerre de la Révolution française contre les têtes couronnées.
La police a été bien faite; on constatait un mélange habile de mesures de sécurité et de facilités données au public pour lui permettre d’apercevoir le cortège officiel.
Au lieu de faire faire la haie à la troupe d’une façon continue on avait placé toujours un soldat sur deux au second rang; cela permettait à la foule de voir à travers les intervalles en même temps que l’on pouvait boucher les trous instantanément. Entre la haie de soldats et le public on avait maintenu un espace libre dans lequel circulaient les agents de police; au moment du passage du cortège, les agents de police ont tourné le dos au cortège et fait front contre la foule, ce qui leur permettait de surveiller beaucoup mieux le rayon qu’ils avaient devant eux. Cette disposition aussi simple qu’intelligente mérite d’être notée. Je me réjouis pour le Préfet de Police, M. Lépine, que la fin de tout cela soit proche; aujourd’hui les souverains sont à Versailles, d’où ils partent directement pour Châlons, où aura lieu une grande revue à laquelle je ne peux me joindre; la légation a procuré une carte à M. le Colonel de Reding qui pourra en rendre compte au Département militaire.
En résumé, je trouve que la population parisienne a reçu le tsar avec beaucoup plus de réserve, de calme et de dignité que ne pouvait le faire supposer le précédent des marins russes en 1893. Quant à la Russie, son souverain a pu constater, ce qu’il savait sans doute depuis longtemps, c’est qu’il n’a pas besoin d’alliance s’il veut jamais faire la guerre à la Triplice, et que, dans cette direction, il est souverain de la France au moins autant que de la Russie.
J’ignore si à la revue de Châlons des discours plus décisifs seront échangés qu’à Paris; jusqu’ici, je ne trouve pas que les toasts aient modifié la situation antérieure et éclairé la question de savoir si un traité formel existe entre la France et la Russie. Peu de temps avant sa mort, le Ministre des Affaires étrangères de Russie disait à l’Ambassadeur d’Autriche à Pétersbourg: «Quant une femme est à mes pieds et me prodigue des paroles de tendresse, puis-je faire autre chose que de la relever et d’être aussi aimable que possible envers elle? Vous pouvez écrire à Votre gouvernement que nous considérons la France, une France prospère, comme une condition fondamentale de l’équilibre européen et que nous ne la laisserons absolument pas écraser, mais vous pouvez ajouter que nous n’irons pas au-delà et qu’en particulier nous n’appuierons jamais une guerre de revanche des Français pour recouvrer l’Alsace-Lorraine.» La mort de ce ministre changera-t-elle la situation? Nul ne le sait. Nicolas II a offert le Ministère des Affaires étrangères à M. de Staal et au comte Platen, l’un et l’autre originaires des provinces baltiques, Allemands et protestants, l’un et l’autre partisans de la politique des de Giers et Lobanoff; ils ont refusé, prétextant leur âge et leur connaissance insuffisante de la Russie et de la langue russe. On ignore donc entièrement qui sera placé à la tête de la politique étrangère russe. On m’assure que ce choix aura une immense importance parce que le jeune Empereur serait encore beaucoup de l’avis du dernier qui lui a parlé.
Il est naturellement impossible de préjuger ce que sera la visite des souverains russes au point de vue de la politique intérieure française. Il est probable que le cabinet Méline cherchera à exploiter cette visite à son profit; il est certain aussi que la presse de l’opposition cherchera à exploiter contre le gouvernement et même contre le Président certains détails. De ce nombre est le fait que l’Empereur de Russie a invité hier à déjeuner le Duc d’Aumale, le Duc et la Duchesse de Chartres, le Duc de Luynes, représentant à Paris du Duc d’Orléans, la vieille Princesse Mathilde, sœur du Prince Napoléon et que M. Hanotaux s’est trouvé à sa table avec la fine-fleur des prétendants monarchiques!
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