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Leonardo Sciascia est né en 1921, dans la province d’Agrigente, en Sicile. Petit-fils de mineur, il y a passé la plus grande partie de sa vie, en travaillant comme fonctionnaire, puis comme instituteur. Dès 1956, il commence à écrire, d’abord un ouvrage documentaire, sur son pays, puis assez rapidement de la fiction. Ensuite, il s’oriente vers ce qu’on pourrait appeler un conte policier, dans lequel s’entremêlent la reconstitution d’affaires passées et une violente critique contre la mafia. Ses livres ont été portés à l’écran dans les années septante, entre autres Le Contexte, devenu Cadavres exquis, réalisé par Elio Petri.
A signaler aussi un magnifique recueil de nouvelles, intitulé La mer couleur de vin, qui réunit différents textes écrits entre 1959 et 1972.
Une de ces nouvelles raconte Ð de façon tendrement ironique Ð l’arrivée d’un recruteur suisse allemand venu en Sicile pour selectionner de la main-d’œuvre féminine. Les jeunes filles, rassemblées dans l’église, doivent passer un examen en vue de vérifier leur précision et leur rapidité de réaction (des qualités requises visiblement Ð mais le recruteur reste muet sur ce sujet Ð pour une usine de matériel électrique, à Zurich).
Monsieur Blaser, c’est le nom de l’examinateur, écume donc toute la Sicile, enlevant les jeunes filles, telles des Sabines, pour notre riche contrée. Incapable de prononcer d’autres mots que « Allez » et « Terminé », il est aidé par un chauffeur, complice hostile et méprisé.
Entre les jeunes filles et leurs fiancés, les déchirures sont programmées, elles partant travailler en Suisse pour payer leur dot, eux restant au pays, sans savoir si et quand leur fiancée rentrerait. Pourquoi ne vas-tu pas en Suisse ? demande le chauffeur à un jeune homme désolé de voir sa belle réussir
l’examen. «L’homme n’est pas un chien ? il ne peut pas se résigner à souffrir, dans un pays qui n’est pas le sien, parce que tout cela lui manque, dit-il, en montrant l’église, la place, et le ciel qui se consumait dans l’or du crépuscule ». Ces petits et grands drames, le recruteur ne les comprend pas, ni d’ailleurs la beauté de la Sicile, lui qui conclut, après avoir fait son marché : « Pays de sauvages ». gs
Leonardo Sciascia, La mer couleur de vin, L’imaginaire, Gallimard, 1977.