Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07048.jsonl.gz/321

Ecrivain suisse, publié ou non, s'il te vient la question « d'où j'écris ? », lis Hohl
Catherine Safonoff raconte ses deux rencontres avec Ludwig Hohl. Si la première, physique, appartient désormais au domaine du souvenir, la seconde, littéraire celle-là, demeure bien présente. Pour l'auteure genevoise, les textes de l'écrivain alémanique, et plus particulièrement les Notes secondes, fonctionnent comme un repoussoir qui ébranle la vision stéréotypée qu'ont certains critiques étrangers sur la Suisse et ses littératures considèrées parfois comme archaïques et coupées du monde. « Ecrivain suisse, publié ou non, s'il te vient la question ‘d'où j'écris ?', lis Hohl », recommande Catherine Safonoff pour qui cette lecture participe de la nécessaire réflexion sur le statut des écrivains suisses.
Ludwig Hohl
C'est un des rares souvenirs d'enfance qui me demeure précis. Le lieu : quartier des Charmilles, Genève, dans le jardin d'une ancienne villa, devant les marches de la véranda. C'est l'été 1944. Ma grand-mère Marie de Safonoff, née Bolle, est assise dans un fauteuil d'osier. Elle est grande et mince, un peu voûtée. Robe foncée à mouchetures claires, yeux bleus, chignon blanc à la 1900. Une table en fer avec une carafe d'eau, un pichet de vin et deux verres. Un homme va et vient sur les graviers, gesticulant d'une main, l'autre tenant des feuillets qu'il lit à haute voix : c'est Ludwig Hohl, dont je ne saurai le nom et le renom que des années plus tard.
J'ignore les circonstances de leur rencontre. Il a alors quarante ans, ma grand-mère en a soixante et l'enfant qui contemple la scène a cinq ans. Les autres enfants de la maison jouent ailleurs dans le jardin, tant mieux. Seule, j'ai mieux senti qu'il se passait quelque chose d'exceptionnel. L'homme en costume sombre et chemise blanche déclame son texte, il le scande, le rythme, fait parfois une pause, reprend, et ma grand-mère hoche la tête en souriant d'un air approbateur - cet air qu'ont les femmes quand un homme leur lit une histoire. Puis Ludwig Hohl s'est assis, Marie lui a versé un verre de vin et tous deux ils ont devisé.
De ma vie - courte, c'est vrai - je n'avais entendu jamais les grandes personnes, en cet après-guerre, parler d'autre chose que de travail, d'argent, de maladie ou, par allusions feutrées, de problèmes de famille. C'était la première fois que j'entendais la parole humaine promue à d'autres fins qu'utilitaires, la première fois que je voyais à des adultes une expression tour à tour de gravité, de gaieté, de charme. Je n'ai pas le souvenir de la voix de Ludwig Hohl. L'image est muette, mais je comprends que l'on dise que le cinéma muet est parlant. Je venais de recevoir ma première leçon de poésie.
Sur la table devant moi il y a la traduction en français de la partie centrale de l'œuvre de Ludwig Hohl. L'exemplaire, dont il existe trente copies, un fort cahier de 200 pages A4 en petits caractères, 586 notes, n'est pas en vente. Il s'agit pourtant de la plus exacte et surtout de l'intégrale traduction des Notes secondes de Hohl, celle à coup sûr qu'eût approuvée l'auteur. Hasard typiquement hohlesque que cette traduction excellente mais hors commerce. On me dit qu'une autre est disponible. En tout état de cause, il faut lire Ludwig Hohl.
Les Notes secondes sont des notes de lecture et des réflexions sur la vie prises de 1936 à 1950. Von den hereinbrechenden Rändern propose des textes singuliers par leur pugnacité, leur audace et une parfaite incorrection politique. On se rappelle Baudelaire sur les Belges et la Belgique ; on a peut-être lu les vitupérations de Thomas Bernhard contre l'Autriche : c'est, comme ce dernier, à sa propre patrie qu'en maint passage le Suisse alémanique Ludwig Hohl s'en prend. Le fait est rare ; c'est comme si l'inoffensive Helvétie était un paradis pour les créateurs. L'auteur est d'un autre avis et certaines de ses notes sont d'une insolence revigorante. J'en recommande la lecture en particulier à l'écrivain suisse, débutant ou avancé, que le confort de sa suissitude éventuellement gênerait. Il peut être pénible, pour l'auteur suisse, d'entendre son pays critiqué par l'étranger comme une Béotie loin des affaires du monde (à l'exception de certaines affaires), comme une apathique zone d'alpages et de vaches où ne se parlent que d'incertains dialectes : tout change quand le critique est suisse. Piqué, on se prend au jeu, réagit, réplique. Ecrivain suisse, publié ou non, s'il te vient la question « d'où j'écris ? », lis Hohl. C'est un atout précieux à avoir dans la manche.
Catherine Safonoff
« Points de vue » en mars 2011: Anna Felder