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La promeneuse de Verdeaux, celle qui en octobre me parlait si bien de six maisons aujourd’hui disparues, m’envoya un jour un message qui m’enjoignait de baisser les yeux : les trottoirs parlent, regarde-les! m’écrivait-elle.
Je me mis donc à le faire, le long d’un itinéraire qu’elle me conseillait, mais non sans peine. Certes je voyais le granit, le goudron et toutes sortes de traces, mais je ne voyais pas ce que me suggérait la sibylline. J’eus donc besoin des lumières de la promeneuse au regard clair, et je finis par voir enfin, mais avec le plaisir un peu diminué de celui qui a donné sa langue au chat.
Lorsque, les yeux enfin ouverts, je contemplai cette plaque de fonte, à l’angle de la Rue de l’Industrie et de l’Avenue du 1er Mai, une conversation me revint à l’esprit, une conversation avec Eva, chère Eva, venue du sud, mais mémoire de Renens et mémoire de l’Ouest.
Que dit cette plaque ? Elle dit un lieu, elle dit l’entre-deux-guerre, elle dit l’industrie, et bien d’autres choses encore. Taisons-nous et écoutons-la.
« Le feu qui m’a forgée brûlait à Sébeillon, Paul Perret l’y avait allumé au début des années vingt. Fils de Jean-Alexandre, il développa aux portes de l’Ouest la fonderie que son père avait créée à Villamont. Dès 1921, la commune de Renens passa des commandes à mon patron; du côté de la gare la ville se développait comme un champignon. On traçait des rues et on creusait les réseaux techniques, sortes d’alter egos souterrains. Notre fonderie devait fournir des plaques de fonte pour fermer les bouches de ces réseaux; des petites pour l’eau ou le gaz, des grandes pour les égouts. Les barres d’acier se bousculaient pour être transformées en plaques d’égouts, car elles rêvaient d’être grandes, pour qu’on puisse y graver leur date de naissance, leur origine et leur lieu de résidence. Je fus d’un lot de 1934, pour Renens, quelle fierté ! Encore minerai, j’appris le socialisme dans le noir, entendant les mineurs s’organiser pour obtenir des conditions de travail moins dures, plus dignes. Aussi, lorsqu’un jour de début 1934 j’entendis un ouvrier de Sébeillon parler de Renens, du syndic socialiste fraîchement élu, Ernest Gloor, des travaux qu’il entreprenait dans sa ville pour rendre un peu de dignité aux chômeurs jetés sur le pavé par la grande crise, je rougis de plaisir. A peine refroidie, je fus livrée à Renens et connus l’honneur suprême d’emménager à l’angle de la Rue de l’Industrie et de l’Avenue du 1er Mai, avenue qui venait d’être percée par les chômeurs engagés par le nouveau syndic. Je me souviens des six modestes bâtiments alignés au nord de cette avenue! Quatre ont tenu bon, le cinquième a été écrasé par un cube de béton dans les années huitante et le sixième est mort il y a peu, juste avant la nativité. A son emplacement, on n’édifie pas une crèche, mais de beaux studios, pour étudiants dit-on. Mon avenue est toujours là, mais les valeurs qui l’ont construite semblent s’éloigner, l’avenue se fait coquette, de grosses voitures me font vibrer – au sens propre, pas au sens figuré – et de beaux escarpins m’assomment tous les jours. Mais il y aussi les pas menus, ceux des personnes qui parcourent ces rues pour aller vers les autres, ceux qu’on n’oublie jamais dans les discours mais qu’on oublie souvent dans la ville : les aînés, les paumés, ceux qui viennent de migrer et tous les autres que j’oublie. Entre tous, les pas que je préfère sont ceux d’Eva, des pas menus, menus, ceux d’une contemporaine, mais ne le répétez pas, elle pourrait le prendre au tragique, car Eva vient de Thessalonique. Venue en Suisse à vingt ans, elle habite les rives du 1er Mai depuis soixante ans. Une vie tournée vers les autres, une vie dans les pas de ce syndic élu l’année de sa naissance, ce syndic qui m’a fait venir à Renens, au bord de « son » avenue, ce syndic qui deviendra son beau-père, car Eva va épouser Jean-Philippe, l’un des enfants d’Ernest, mon syndic.
Lorsque grosses voitures et beaux escarpins passent, la nostalgie du 1er Mai me saisit, alors pour ne pas pleurer, je ferme ma bouche. Mais lorsque j’entends les pas d’Eva, et le cortège des pas de ceux qu’elle défend, je reprends foi en l’avenir ».
Compléments
La fonderie de Moudon, qui a repris les activités de la fonderie Perret en 1981, a été mise en faillite en été 2013. Le groupe vonRoll, propriétaire du site de Moudon, prévoit d’y édifier un nouveau quartier.
Biographie d’Ernest Gloor¹) (source inconnue).
Nécrologie d’Ernest Gloor¹), in journal Coopération, été 1964.
Lors d’une assemblée en 2006, la plus grande des deux salles de réunion de la Maison du Peuple de Renens a été baptisée Salle Ernest Gloor. Eva nous raconte l’émotion qu’elle a ressentie à cette occasion.
La petite salle de réunion a quant à elle été baptisée La Muraria.
Notes
¹) Des dates divergent d’une source à l’autre, notamment celles concernant les années de syndicature d’Ernest Gloor.
Sources et remerciements
Cet article ne serait pas le même sans ces précieux moments passés avec Eva, sans l’accueil, sans les récits, parfois épiques, sans les rires, sans les articles et les photos mis à disposition, sans les pâtisseries faites maison et le café. Πολλές ευχαριστίες , Εύα !
Dictionnaire historique de la Suisse, www.dhs.ch.
Archives internet du quotidien Le Temps et du quotidien 24 heures.
Archives d’Eva Gloor.
Archives de la Maison du Peuple de Renens, mises à disposition par Gilbert Stöckli, président. Avec mes vifs remerciements.
Guichet cartographique national, map.geo.admin.ch.