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Apports et limites des conceptions de Murray Bookchin
(Annexe de l’ouvrage Le choix de l’écologie sociale de Philippe Chailan & Philippe Boursier, Arguments pour une écologie sociale, Hors série N°1, 2000)
Une partie des mesures qu’on a préconisées va dans le sens du municipalisme libertaire, tel que l’a défini Janet Biehl dans un livre qui porte ce titre, et où elle synthétise les conceptions politiques de l’écologiste libertaire nord-américain Murray Bookchin (1).
Le municipalisme libertaire opère une nette distinction entre l’Etat – ou l’étatisme – et « la politique ». Déniant aux systèmes de gouvernement occidentaux le caractère pleinement « démocratique » qu’ils revendiquent, Bookchin et ses amis leur appliquent en effet la critique anarchiste classique de la délégation de pouvoir, et leur opposent une « démocratie directe » où la politique signifie « l’activité des citoyens au sein d’un corps politique détenant le pouvoir dans des institutions partagées, voire participatrices », c’est-à-dire, plus précisément, «la gestion directe des affaires communautaires par les citoyens dans des institutions démocratiques face à face, surtout dans les assemblées populaires ». De cette démocratie directe, le municipalisme va chercher des exemples, classiquement là encore, dans l’Athènes de Périclès, mais aussi dans les communes de l’Europe médiévale, dans la Nouvelle-Angleterre des colons et dans le Paris révolutionnaire des années 1790-1794. Avec leurs limites, parfois scandaleuses rétrospectivement (esclavage, exclusion des femmes), ces modes d’organisation et ces expériences ont montré – selon les municipalistes – que l’essentiel de l’existence humaine n’était pas forcément la dimension privée à laquelle on tend à la cantonner aujourd’hui, et que l’espace politique pouvait être un véritable espace public. Mais – toujours selon les municipalistes – l’avènement et la consolidation des Etats-nations centralisés ont étouffé cette participation publique ; puis l’émergence de « l’Etat-providence » – lequel s’est approprié les tâches des anciennes communautés – a permis une extension des pouvoirs de l’Etat, en même temps que de sa légitimité Cependant, des sphères politiques locales ont perduré. Si elles sont aujourd’hui menacées ou niées par les forces sociales dominantes, le municipalisme libertaire se donne pour projet de les réactiver, et de redonner vie à la politique au sens ancien en faisant revivre la démocratie directe locale et sa sphère civique. Il s’agit donc pour lui de construire un champ politique à partir des espaces publics, plus ou moins autonomes, aujourd’hui menacés.
A cet égard, les tenants des positions de Bookchin et de Janet Biehl innovent, en réhabilitant le mot et la notion même de politique d’un point de vue libertaire. Car, bien souvent, les anarchistes ont tendu à confondre tout champ politique possible avec la sphère de « l’Etat », et, dans le même temps, à définir leur projet comme celui d’une dissolution du politique dans une économie autogérée – comme si tout ce que recouvre le mot « politique » relevait des discours de justification de la « classe » politique et des représentants de l’Etat : la construction proudhonienne, par exemple, que nous évoquions plus haut fort positivement, s’est malgré tout trop bien prêtée à cette idée que la gestion directe devait être, d’abord et essentiellement, la gestion par les travailleurs des moyens de production et de distribution…
En d’autres termes, l’auto-administration a souvent été négligée dans les travaux des auteurs anarchistes.
La réhabilitation libertaire du politique est, à notre avis, le principal apport du municipalisme libertaire tel que l’envisagent Janet Biehl et Murray Bookchin. Ce n’est, certes, pas le seul : car cette idéologie sait également prendre en compte ce qu’on pourrait appeler l’« écologie urbaine », et prétend par ailleurs disputer aux forces de droite un terrain où elles ont malheureusement eu le vent en poupe, dans les dernières années. Examinons ces deux apports.
D’une part, la démarche municipaliste inclut bien sûr une réflexion sur l’aménagement du territoire urbain.
Comme le fait remarquer Janet Biehl, l’urbanisation à outrance fait dramatiquement obstacle à l’émergence ou à la réemergence d’espaces d’autonomie dans la cité : la formation de métropoles et de mégapoles absorbant les petites communautés, l’étalement des autoroutes, des centres commerciaux, des parcs de stationnement et des parcs industriels créant d’immenses ceintures urbaines sont « de mauvais augure pour le potentiel libertaire de la cité », et risquent d’avoir pour effet la destruction de la sphère civique. Dans un contexte où la gestion municipale s’assimile de plus en plus à la gestion d’une firme, une réaction civique est possible, croit J.Biehl. Mais quelle forme doit-elle prendre ? Parce qu’il se veut une philosophie politique révolutionnaire, et prétend évincer à la fois le capitalisme et l’Etat-nation, le municipalisme libertaire au sens de Bookchin et de Biehl refuse une restauration de la sphère civique qui passerait par une meilleure participation des citoyens aux processus étatiques, telle que l’envisagent les « libéraux » (au sens américain, c’est-à-dire la gauche libérale) : « assemblées municipales » électroniques, généralisation de l’usage de la pétition et du référendum, représentation proportionnelle… C’est dire qu’une bonne partie des mesures minimales que nous avons préconisées plus haut s’attireraient un jugement sévère de la part des municipalistes libertaires américains. Mais peu importe : l’important est que le débat soit ouvert.
D’autre part, le municipalisme dispute aux droites la « capitalisation » des humeurs anti-étatiques, et tente en un sens de les déplacer, de les « canaliser » dans un sens constructif. Déplorant que la mémoire des autonomies locales soit aujourd’hui plus souvent réanimée par des forces de droite que par les gauches (cf. la Ligue Lombarde italienne), Murray Bookchin et Janet Biehl distinguent bien « leur » municipalisme d’une révolte de contribuables ou de villes riches, qui feraient sécession pour ne plus avoir à soutenir financièrement les régions pauvres : l’auteur du Municipalisme libertaire avance même qu’il s’agit de canaliser les antipathies et les ressentiments des citoyens occidentaux à l’égard de l’Etat vers une révolte municipale « positive », vers des « buts éclairés » et non réactionnaires.
Là encore, la démarche « bookchinienne » n’est sans doute pas inintéressante.
On ne saurait, toutefois, ignorer les limites du municipalisme libertaire préconisé par Bookchin et ses amis. En premier lieu, leur projet d’identifier le champ politique démocratique (concept politique) à la commune (réalité politique, juridique et spatiale) n’amène-t-i1 pas Bookchin et Biehl à une vision objectiviste du municipalisme ? En termes clairs, n’adhèrent-ils pas à l’idée qu’un cadre municipal n’ayant pas trop souffert de l’urbanisation capitaliste se prêterait spontanément, de lui-même pour ainsi dire, à l’affirmation d’un espace public, d’une communauté partagée ? La possibilité de la communauté et la chance qu’elle se constitue seraient inscrites dans la réalité de la commune à l’échelle humaine, dans son espace, et quasiment dans son architecture. Certes, par le brassage qu’elle implique souvent, la ville favorise sans doute la construction d’un sentiment d’appartenance non-ethnique. Mais, s’il ne s’était pas développé des systèmes de représentation des « équipements mentaux » susceptibles de rendre possible un tel sentiment, bref, si l’histoire des groupes urbanisés ne s’y était pas prêtée, cette notion d’universalité n’aurait pas jailli du simple dispositif spatial de la ville. Or, l’idée qui se dégage de certains passages du Municipalisme libertaire est qu’il existe dans la communes une sociabilité spontanée, de nature libertaire, qu’il s’agirait de réveiller. D’où les aspects en même temps spontanéistes et éducationnistes de la théorie municipaliste – aspects qui appellent nos critiques.
En second lieu, la philosophie de l’histoire assez contestable des auteurs municipalistes fait des cités antiques et médiévales, ou encore des communes de la Nouvelle-Angleterre, un « moment » presque idéal d’une histoire perçue comme un grand récit linéaire, entre les tribus trop closes sur elles-mêmes et la démesure de l’urbanisation capitaliste. Ce schéma historique, et la place qu’y occupe la commune, feraient presque penser à la longue période d’équilibre vécue, selon Rousseau, par les hommes, entre l’état de nature pré-social (où les humains restent isolés) et le moment où apparaissent la démesure, l’orgueil et la propriété : on est censé observer une période « heureuse » entre deux périodes insatisfaisantes. Il faut ajouter cependant, pour être juste et nuancer cette appréciation : que, selon Janet Biehl, l’autonomie municipale, depuis Athènes, est sans cesse renaissante, et que, depuis l’émergence de l’Etat-nation, elle s’avère sans cesse en tension avec le centralisme qu’il implique : sa conception de l’histoire ne se réduit donc pas à une pure linéarité, à une succession de phases dessinant un grand récit. Cependant, la tension incessante entre l’autonomie municipale et l’autorité étatique n’est-elle pas une transposition du vieux schéma proudhonien, en vertu duquel le principe de liberté et le principe d’autorité s’affronteraient éternellement ? Auquel cas ce schéma idéaliste et transhistorique, réincarné sous l’espèce du couple formé par la commune et l’Etat, viendrait compliquer quelque peu, sans la rendre plus rigoureuse, une conception linéaire et normative de l’histoire.
Mais surtout, que penser des civilisations nomades, ou des sociétés qui ignorent la commune à l’européenne, dont les villages se constituent autour de larges parentés et de lignages ? Seraient-elles vouées au déficit démocratique et libertaire ? Ici, on peut se demander si une discrète touche d’ethnocentrisme ne vient abîmer la construction de Murray Bookchin et de Janet Biehl.
Peu importe la théorie, nous dira-t-on : le municipalisme libertaire ne dessine-t-il pas une stratégie de formation sociale alternative ? Là encore, les apports apparaissent avec évidence ; et les limites, ou les obstacles, se dessinent en filigrane.
Parce qu’elle prône une autogestion municipale dans le cadre d’assemblées où les citoyens délibéreraient face à face, Janet Biehl préconise l’instauration de proportions plus modestes pour les entités municipales, et, concrètement, la division des actuelles grandes cités en municipalités plus petites, par là plus faciles à gérer. Il s’agit de décentraliser le siège du pouvoir, en le faisant passer de l’hôtel de ville à divers « centres de quartiers » : de nouveaux espaces publics apparaîtront alors, mettant en œuvre, notamment, des orientations écologistes (espaces verts, jardins locaux) et sociales (transformation des activités non marchandes en activités à plein temps, sur un mode qui reste imprécis). Parallèlement, la décentralisation politique ira de pair avec une décentralisation physique – à savoir le démantèlement des infrastructures des grandes cités, au profit d’équipements de taille plus modeste : d’où, vraisemblablement, un meilleur équilibre entre ville et campagne (qui n’est pas sans évoquer le projet d’une synthèse entre ville et campagne, chère aux théoriciens anarchistes), entre vie sociale et biosphère.
Comme on l’a entrevu, les assemblées de citoyens, organisées par quartiers, qui prendront les décisions sur les questions d’intérêt commun, évoquent les grands précédents historiques que sont l’ecclésia athénienne, les communes médiévales, les assemblées de la Nouvelle-Angleterre et les sections parisiennes des années révolutionnaires.
Ici viennent alors à l’esprit les violentes critiques qu’adressait Proudhon aux partisans de la démocratie directe, ou plus précisément du « gouvernement direct » et de la « législation directe », nostalgiques des républiques antiques, et d’Athènes en particulier – comme avaient pu l’être les robespierristes imprégnés de la lecture de Rousseau. La gestion directe, telle qu’il la concevait, se distinguait donc de la démocratie directe. En quoi ? Et le municipalisme libertaire de Bookchin et de Janet Biehl est-il justiciable de cette critique proudhonienne, à supposer qu’elle nous semble valide ? Sans doute Proudhon, attentif au pluralisme social, ne concevait-il pas qu’une société dans son ensemble pût être confondue avec une vaste assemblée générale décisionnelle. Et il rappelait – ou posait – que seul l’esclavage avait permis au peuple athénien de se réunir si constamment en assemblée. De même, sensible au risque de manipulation du peuple, dont certains prétendaient faire le législateur direct, il demandait qui formulerait les questions posées au peuple législateur – car, manifestement, celui-là détiendrait le vrai pouvoir (2). Pour lui, la capacité politique des classes ouvrières s’illustrerait d’abord dans la gestion directe des moyens de production et de distribution, par le biais des « compagnies ouvrières », donc dans le cadre d’activités précises et pour satisfaire à des besoins ou à des intérêts précis : il se défiait avec raison d’une conception trop homogène ou uniforme de la société, et d’une prise de décision globale issue d’une volonté trop « générale ».
Mais, s’intéressant surtout aux aspects économiques de la transformation sociale à laquelle il travaillait, il a en partie tendu à réduire la sphère politique à « l’Etat », pour la récuser : et c’est bien, comme on l’a déjà dit, un des mérites du municipalisme de Biehl et Bookchin que de se ressaisir de la question du politique d’un point de vue libertaire. Quant aux dangers de manipulation, on ne peut guère accuser Janet Biehl de naïveté assembléiste : elle énumère précautionneusement les bonnes conditions de fonctionnement d’une assemblée de citoyens : obligation de compte rendu des mandatés, révocabilité, précision des ordres du jour… Et, se démarquant de la vision fusionnelle qui préside parfois, chez les libertaires, à l’instauration de la règle de l’unanimité – règle paralysante et inhibante au possible –, elle préconise la règle de la majorité (plus de cinquante pour cent des citoyens) pour valider les décisions collectives. Du reste, sa critique de la prise de décision par consensus unanimiste (avec ses risques de blocage minoritaire, ou au contraire d’autocensure des opposants) semble largement pertinente. Tant en ce qui concerne les risques de démagogie assembléiste qu’en ce qui concerne le pluralisme social, elle ne paraît donc guère tomber sous le coup des critiques que Proudhon adressait aux tenants de la « démocratie directe ».
Pourtant, son insistance sur le thème de la communauté, sur le face à face, et sur l’immédiateté des relations dans une cité à échelle humaine, nous amènent à nous demander si Janet Biehl n’adhère pas, en quelque façon, à l’utopie d’une société parfaitement transparente et réconciliée avec elle-même. En effet, le choix de la commune comme espace pertinent de démocratisation radicale suggère que, pour elle comme pour Murray Bookchin, la proximité implique des relations immédiates, c’est-à-dire sans médiations, avec les autres citoyens. Or, même si cet espoir ne nous semble pas complètement infondé (car une démocratie radicale est effectivement plus facile à envisager dans un cadre de proximité), la différenciation des fonctions, des champs sociaux, des rapports au temps, rend difficile une communication parfaitement transparente et immédiate entre citoyens. L’exigence, propre aux municipalistes libertaires, de réinventer un espace public démocratique, devrait donc s’accompagner du refus de l’illusion d’une grande fusion sociale ou d’une « réconciliation » de la société avec elle-même. Des assemblées de citoyens sans les dangers de l’assembléisme, sans l’illusion d’une société fusionnelle : voilà sans doute vers quoi nous devons tendre.
Notes
(1) Janet Biehl, Le municipalisme libertaire. La politique de l’écologie sociale, en français aux éditions Ecosociété, Montréal, 1998.
(2) Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXème siècle, Edition du groupe Fresnes-Antony de la Fédération Anarchiste, 1979.