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LETTRE CDXVI. DE L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, ce 9 janvier 1699.
L'ordinaire de France est arrivé, et je ne reçois aucune lettre, ni de vous, ni de mon père, ni d'aucun de la famille. Cela me fait craindre qu'il ne soit arrivé quelque malheur au paquet, et peut-être que le cardinal de Bouillon, dans l'inquiétude où il est de savoir comment on a pu être sitôt averti à la Cour de ce qui se passe, n'ait été bien aise de voir votre paquet. Le maître de la poste m'a cependant assuré qu'il n'était rien venu pour moi que ce qu'il m'avait envoyé. Enfin il faut attendre quelques jours pour éclaircir Ce fait : peut-être aussi m'aurez-vous écrit par le courrier qu'on a redépêché à Florence. Jusqu'ici je ne laisse pas d'être en peine : on a peut-être mis trop tard à Paris les lettres à la poste. Je vous supplie de faire à tout événement quelque démarche à Paris auprès des directeurs de la poste, afin qu'ils prennent garde et aient attention aux paquets qui me seraient adressés. S'ils recevaient là-dessus quelque ordre de celui des ministres qui a à présent la surintendance des postes, cela assurerait dorénavant mes paquets, soit à Paris, soit à Lyon et à Rome. Les lettres qui me manquent sont celles du 22 décembre.
J'ai reçu la lettre de M. de Paris de même date, par laquelle j'apprends la réception de mes lettres du 10 et son voyage à Versailles. J'ai reçu aussi une lettre de M. de Reims, qui me marque vous avoir vu la veille, que vous lui aviez fait voir ma lettre du 10, et que vous partiez pour Meaux.
Je sors de chez le cardinal Casanate, avec lequel j'ai été très-longtemps. Il m'a confirmé dans tout ce que je vous ai mandé jusqu'ici : le secret du saint Office le rend très-difficile à s'expliquer. Je sais que l'affaire va bien; et qu'à présent dans les deux dernières congrégations du 6 et du 7 de ce mois, on a été à pas de géant : ce sont ses propres paroles; de manière qu'il espère, si
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l'on continue, que dans trois semaines ils auront fini leurs congrégations entre eux. Ils voteront après devant le Pape; mais ce ne sera qu'en déclarant précisément la qualification que chacun donne aux propositions, et cela sera très-court : après quoi il faudra faire la bulle. Il est très-vraisemblable que ce sera le cardinal Casanate qui en sera chargé, comme il l'a été de celle de Molinos : ce sera un grand coup; elle passera après per manus. Il espère que cela ne tiendra que peu de temps ; mais il faut toujours s'attendre à quelques longueurs pour ne se pas tromper.
Je présume par tout ce que j'entends, que le cardinal de Bouillon se réserve de donner à la fin les qualifications qu'il jugera à propos aux propositions. Cela ne l'empêche pas de parler toujours en faveur de M. de Cambray, et de tout excuser. On ne sait pourquoi ce cardinal retarde de jour en jour à renvoyer son courrier. Il paraît très-embarrassé : il est enfermé depuis le matin jusqu'au soir avec le P. Charonnier. Je ne sais si je me trompe; mais je pense que tout l'artifice du cardinal de Bouillon, par rapport au roi, consistera à représenter qu'il veut qu'on coupe entièrement la racine du mal, en définissant jusqu'aux moindres choses, et les choses mêmes indécisibles ; ce qui est le plus beau et le plus sûr prétexte du monde pour empêcher non-seulement la prompte décision de cette affaire, mais qu'on puisse jamais la finir. Pour parvenir à un jugement, il est question de s'arrêter à l'essentiel de la matière, qui est la distinction du cinquième et du quatrième état, et l'exclusion du motif de la béatitude dans l'état des parfaits, sans prétendre faire le procès aux mystiques, supposé qu'on veuille condamner M. de Cambray.
La chose du monde que M. le cardinal de Bouillon craint le plus, c'ef-t que je ne dépêche quelque courrier et n'écrive par les extraordinaires. Il défend à tous les courriers de prendre aucun paquet que les siens; et celui qui a la direction des postes a ordre de lui de ne laisser partir aucun courrier français sans son commandement exprès. Voilà une grande précaution, qui sera très-inutile quand je le voudrai, et lorsqu'il sera nécessaire de dépêcher.
On m'a dit que le cardinal de Bouillon veut par ce courrier,
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écrire au roi une lettre particulière de sa main pour sa justification. Ne faites pas semblant de le savoir ; mais il serait bon de découvrir ce qu'elle contiendra.
Le Pape a demandé ces jours passés ce que prétendait faire le cardinal de Bouillon avec les Jésuites et le P. Charonnier; si Charonnier était un grand docteur, et si le cardinal de Bouillon croyait pouvoir faire changer les cardinaux et le Pape.
J'ai sujet dans toutes les occasions d'être ici très-content du P. Cambolas. Il n'a pas tenu à lui qu'il n'ait prêché devant le Pape contre l'amour pur et les nouveaux mystiques. Son sermon était tout fait; mais les réviseurs ne le lui ont pas conseillé à cause des circonstances, et il a fallu qu'il changeât son dessein.
M. le cardinal de Bouillon s'est allé renfermer aux Chartreux pour écrire : on croit qu'il fera partir demain matin son courrier.
Il ne tiendrait pas aux amis de M. de Cambray qu'on ne vous condamnât ici sur trois points, sur l'acte propre de la charité indépendant du motif de la béatitude, sur la passiveté et l'enchaînement des puissances, et sur les pieux excès, les saintes folies, dont vous accusez les plus purs actes d'amour de Dieu pratiqués par les plus grands saints. Voilà ce que les Jésuites vont disant partout. On leur répond comme il faut.
Vous recevrez par la même voie le paquet d'hier.
Je vais écrire un mot à M. de Paris.
La nouvelle du testament du roi d'Espagne (a), fait ici grand bruit. On ne sait si le roi de France y est consentant, ni ce qui en peut arriver : il faut attendre quelque temps.
Dans le moment on met entre mes mains quatre livrets de M. de Cambray, que je vous envoie.
N'oubliez pas de faire donner des ordres à la poste de Paris, de L on et de Rome pour mes lettres.
(a) Ce monarque Charles II, sans postérité, avait institué par testament en 1698, le prince électoral de Bavière son héritier universel. Le prince électoral mourut bientôt après, et le roi d'Espagne, par un second testament, donna ses Etals à Philippe, duc d'Anjou, second fils du Dauphin. Après la mort de Charles, Louis XIV réclama et fit prévaloir les droits de son petit-fils.
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Les réponses au Mystici in tuto, et au Quietismus redivivus, ne se distribuent pas encore : celle au Mystici est arrivée; mais on dit qu'il y manque quelque carton.
LETTRE CDXVII. BOSSUET A SON NEVEU. Versailles, 12 janvier 1699.
J'ai reçu votre lettre du 23 décembre dernier : j'y vois la continuation lente des congrégations, et que le Pape a toujours les mêmes bonnes intentions. Nous attendons avec impatience la nouvelle de ce qu'auront produit les lettres du roi à Sa Sainteté et à M. le cardinal de Bouillon. Le courrier n'est pas encore de retour.
Toutes les lettres de Rome parlent de la nouvelle de l'archevêque de Chieti (a), et des emportements sans mesure du cardinal de Bouillon. Le roi a vu vos lettres, et est étonné de la conduite de ce cardinal.
On va travailler à avoir les signatures d'un grand nombre de docteurs. L'écrit de M. Phelippeaux sera très-utile, si l'on continue à faire fort sur les deux sens. Les lettres de Rome marquent toutes que l'embarras des cardinaux roule particulièrement sur les sentiments des mystiques.
M. l'archevêque de Cambray fait répandre ici un très-petit écrit intitulé : Préjugés décisifs, qui avec beaucoup de hauteur ne contient que des redites et des affirmations entièrement fausses. Il y en a un autre sur deux colonnes, dans lequel il fait le parallèle de la doctrine des mystiques avec la sienne. C'est à celui-ci qu'il faut répondre, aussitôt qu'on le pourra avoir. Si vous l'avez, envoyez-le, et cependant que M. Phelippeaux travaille; le Mystici
(a) On a vu dans les lettres précédentes, que sur la nouvelle qui s'était répandue dans Rome de la nomination d'un archevêque au cardinalat, l'archevêque de Chieti en avait reçu les compliments. Mais on sut bientôt que le choix du Pape tomboit sur Jacques-Antoine Moriggia, Milanois, barnabite et archevêque de Florence. (Les édit.)
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in tuto pourra l'aider. Si M. de Cambray prétend s'appuyer de Blosius (a), vous pouvez tenir pour certain qu'on ne trouvera jamais dans cet auteur le sacrifice absolu de son salut, ni les suites de ce système, ni l'article ni et ses annexes, ni la séparation des deux parties poussée au point où ce prélat la porte. D'ailleurs on ne peut prendre pour règle, ni pour excuse, les expressions outrées de la plupart des mystiques : autrement on justifierait par cette méthode Molinos et tous les quiétistes.
J'admire les sentiments du Pape sur le séjour des cardinaux à Rome : il y a longtemps qu'on devrait avoir rétabli l'ancien usage.
On a raison de dire que ce n'est pas la coutume de l'Eglise d'opiner seulement par écrit. Il est à souhaiter qu'on double les conférences; mais cela est difficile, à ce qu'on dit, à cause des autres congrégations. Le mieux serait de bien employer le temps, et que le Pape témoignât efficacement qu'on le fâchera, si l'on ne retranche les longs discours.
M. le cardinal de Janson m'a montré votre lettre : il est plein de bontés pour nous. M. de Monaco partira vers la fin du mois, ou au commencement de l'autre : j'espère qu'il sera instruit de tout.
LETTRE CDXVIII. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. 12 Janvier 1699.
J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 23 : j'y vois avec déplaisir la peine que vous avez toujours à obtenir un jugement. J'espère que la lettre que le roi a écrite au Pape et envoyée par un courrier extraordinaire, obligera de finir. Si on ne veut pas accorder cette conclusion attendue depuis si longtemps, et si nécessaire par le besoin qu'en a l'Eglise, on le doit du moins par déférence
(a) Blosius ou Louis de Blois de Châtillon, religieux bénédictin, et abbé de Liesse eu Hainault, a composé plusieurs ouvrages fort estimés. L'évêque de Cambray voulut s'appuyer sur l’autorité de ce pieux abbé; Bossuet montra que le livre des Maximes allait droit à rencontre de sa doctrine. Voir Passages éclaircis, vol. XX. p. 370.
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pour un grand roi qui la demande avec instance : la politique et la religion exigent la même chose dans cette occasion. C'est ce que vous ne pouvez trop souvent représenter : ceux qui ne seront pas touchés de l'une le seront de l'autre.
Je ne répondrai point au détail de votre lettre, parce qu'il est tard. J'arrive de Versailles, où j'ai été demander au roi permission de faire signer nos docteurs. Sa Majesté le trouve très-bon, aussi bien que M. le nonce, à qui j'en ai parlé ; ainsi je m'en vais y travailler incessamment: j'espère vous envoyer par le premier courrier un grand nombre de signatures.
Je viens d'écrire au P. Roslet : il vous communiquera ma lettre. Je ne lui ai pas mandé que le roi a fait ôter M. de Cambray de dessus l'état de sa maison : vous l'apprendrez, s'il vous plaît, à ce bon Père, et vous le direz l'un et l'autre à qui vous jugerez à propos.
M. de Monaco est toujours sur le point de partir: j'espère que vous serez content de ses manières à votre égard. Croyez-moi toujours, Monsieur, à vous de tout mon cœur.
LETTRE CDXIX. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. 13 Janvier 1699.
Je ne vous écris qu'un mot par le courrier ordinaire, espérant vous écrire plus au long par le courrier de M. de Torci, qui arriva ici samedi, 10 de ce mois, peu d'heures avant que l'autre courrier partît. Ce nouveau doit partir après demain, s'il n'est retardé comme on a coutume de le faire. Vous avez su par ma lettre du 9 que je n'avais point reçu de lettre, ni de vous, ni de mon père, en un mot que le paquet du 22 décembre me manquait. Je n'ai rien reçu depuis, et j'attends l'éclaircissement de toutes choses par l'ordinaire qui arrivera à la fin de la semaine.
Depuis ma lettre du 9, je n'ai rien appris de nouveau, et ne puis vous parler que de la congrégation d'hier lundi, qui est la
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dixième, et dont je n'ai encore aucune nouvelle. Je sais seulement qu'on devait finir le chapitre IV, qui regarde le propre effort et l'attente de la grâce, et commencer un autre chapitre ; j'ignore lequel : je pense que ce sera celui des vertus et de l'involontaire en Jésus-Christ. On espérait pouvoir terminer ce cinquième chapitre dans la congrégation de demain, au moins MM. les cardinaux se préparaient pour cela. Le cardinal Albani, qui est le dernier, comptait parler hier et encore demain. Avant que le courrier de M. de Torci parte, j'espère savoir s'il s'est passé quelque chose de considérable dans la congrégation d'hier, et ce qui se fera dans celle de demain.
J’étais allé aujourd'hui chez le Pape ; mais il n'a donné audience à personne, si ce n'est au cardinal Spada. J'étais bien aise de lui parler sur les nouveaux livres de M. de Cambray, et de lui faire valoir un peu votre silence. Je n'aurais pas manqué de lui dire un mot sur le scandale de la division des qualificateurs, et de le faire ressouvenir du pouvoir de la cabale en cette occasion. Il faut ici et en France appuyer là-dessus; car il n'y a pas un mot à répondre sur ces faits incontestables, qui prouvent les secrets et puissants ressorts de la cabale.
Il est certain qu'elle s'est appliquée presque uniquement à faire faire sous main au Pape quelques faux pas, et qu'aucun des cardinaux n'a eu part à cette manœuvre, excepté le cardinal Albani, que j'ai toujours soupçonné dès le commencement de favoriser M. de Cambray. Le cardinal Spada m'a avoué encore aujourd'hui, que l'adjonction des derniers qualificateurs lui fut aussi nouvelle qu'à moi. Le coup de partie sera que la bulle passe par les mains du cardinal Casanate: c'est à quoi je n'oublierai rien, et j'ai lieu d'espérer que ce projet réussira.
Je vous remets à la lettre que je vous écrirai par le courrier extraordinaire qui, je pense, partira vendredi ou samedi, et vous la recevrez avant celle-ci.
Je vous enverrai sous l'enveloppe de M. de Torci les livres de M. de Cambray.
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LETTRE CDXX. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, ce 15 janvier 1699.
Je vous écris par le courrier de M. de Torci, qui part demain, et qui arriva ici samedi dernier, 10 de ce mois, peu d'heures avant le départ du premier courrier. Je crois qu'on aura fait encore par ce dernier quelque nouvelle instance à M. le cardinal de Bouillon, relative à l'affaire de M. de Cambray. Il alla à l'audience du Pape dès le jour même; apparemment il y avait d'autres affaires mêlées.
Je n'ai point encore reçu votre dépêche du 22 décembre : je l'attends par le premier courrier avec celle du 29. Je ne puis deviner la cause de ce retardement, qui n'a pas laissé de me faire de la peine: je voudrais bien en savoir le sujet avant que cette lettre partît.
Depuis mes dernières lettres, du 8 et du 9 de ce mois, il s'est tenu deux congrégations, celle de lundi douzième de ce mois, et celle d'hier mercredi. Dans celle de lundi on acheva de discuter le chapitre IV sur le propre effort et l'attente de la grâce : on commença même le cinquième chapitre sur l'involontaire et les vertus, lequel ne put être achevé hier, mais il fut bien avancé. Les cardinaux, à l'exemple de leur ancien qui bat bien du pays, sont un peu longs. Ils veulent montrer chacun qu'ils entendent la matière, et résolvent les objections que certaines gens font : de là vient qu'à chaque congrégation il ne peut guère y avoir que quatre ou cinq cardinaux qui parlent. On finira dans la congrégation de lundi prochain l'examen du cinquième chapitre. Il n'en restera plus que deux, pour lesquels il faudra encore cinq ou six congrégations : ainsi cette discussion ira jusqu'à la mi-février, temps où certainement tous les cardinaux auront parlé sur chacune des propositions et donné leur vœu, ou au moins dû le donner.
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Vous savez bien ce que je vous avais mandé par une de mes précédentes, que j'espérais faire en sorte auprès du Pape qu'il ordonnerait que les cardinaux remissent leurs qualifications sur chacune des propositions discutées jusqu'à présent, afin qu'on put commencer à savoir à quoi s'en tenir, et même travailler à la réduction. J'ai appris ce matin que Sa Sainteté l'avait ainsi ordonné, ce qui avait bien fâché certaines gens ; et je sais de science certaine que tous ont exécuté cet ordre, de manière que le cardinal de Bouillon a envoyé au saint Office sur ces propositions trois ou quatre feuilles de papier, écrites de la main de Certes. Il ne serait pas impossible que je ne susse dans quatre ou cinq jours le contenu de son écrit : mais donnez-vous bien de garde de le dire à d'autre qu'à Madame de Maintenon et au roi. On serait bien étonné si je parvenais à en envoyer copie, ainsi que le journal de tout ce qui s'est passé : je ne désespère pas de le pouvoir faire.
Je puis assurer que dans la première congrégation le cardinal de Bouillon évitant de voter, a été marqué par ce mot abstinuit. Depuis il a commencé à distinguer dans les propositions un bon et un mauvais sens, et a toujours continué ainsi sans donner de vœu précis. Pour dire ce qui s'est passé depuis deux jours, il faut attendre encore afin de parler juste : c'est ce que je tâche de faire, ne voulant rien hasarder sur des objets aussi importants et aussi difficiles à pénétrer.
Outre les livres que je vous ai déjà envoyés, il y a encore trois autres livrets, que M. de Chanterac distribue depuis deux jours : l'un est la réponse au Mystici in tuto ; et l'autre, Les principales propositions du livre des Maximes justifiées : je vous envoie ces deux livrets. Le troisième est une espèce de justification des propositions en latin : je l'ai vu entre les mains d'un cardinal, et n’ai pu examiner si ce dernier écrit est une traduction du précédent.
M. de Chanterac distribue avec cela une thèse soutenue à Douai par les Carmes déchaussés, que j'ai encore vue entre les mains de ce cardinal, et que je n'ai pu avoir à ma disposition. Voilà bien des livres distribués depuis quinze jours, et bien des choses inutiles et redites cent et cent fois.
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J'ai cru devoir aller rendre visite au Pape à l'occasion de tous ces livrets sous prétexte de savoir de lui comment il souhaitait que vous en usassiez, et prendre de là occasion de lui parler sur les examinateurs, sur la rédaction de la bulle, etc.
J'y allai mardi l'après-dînée ; mais le Pape ne donna audience qu'à M. le cardinal Spada.
J'ai été plus heureux aujourd'hui : le saint Père a eu la bonté de me faire entrer après M. le cardinal Spada; voici sur quoi a roulé tout notre entretien. 1° Je l'ai remercié de la diligence avec laquelle, on travaille à expédier ; de ce qu'outre la congrégation du lundi, il avait encore destiné celle du mercredi à l'examen de cette affaire, avant même qu'il eût reçu la dernière lettre de Sa Majesté, dont il avait prévenu les sollicitations. Je lui dis qu'il ne s'agissait plus que de couronner l'œuvre par une fin digne du saint Siège, et une décision honorable pour sa personne, qui le comblerait de gloire.
Sa Sainteté m'a fait sur cela toutes les protestations imaginables de ses bonnes intentions, m'assurant de la résolution où elle était de finir promptement. Elle m'a pris à témoin de toutes les affaires importantes du saint Office, qu'on avait abandonnées pour terminer celle de Cambray. On. ne parle plus, m'a-t-elle ajouté, que de Cambray, Cambray, Cambray : nous voulons conclure abso-ment cette affaire. J'ai vu le bon effet des instances du roi et de sa lettre ; car dans mon audience d'auparavant, le ton du Pape n'était pas si affirmatif à beaucoup près.
2° Je lui ai témoigné qu'il devait peu se mettre en peine de la division des qualificateurs qui était à présent le seul fort de M. de Cambray, puisque le caractère des qualificateurs favorables au livre, qui tous ont eu leur engagement précédent, ne mérite pas une grande considération. J'ai commencé par le jésuite espagnol Alfaro, et rien n'a été oublié sur ce sujet. Sa Sainteté elle-même m'a avoué que c'était une grande faute à la société d'avoir pris un pareil parti dans cette affaire, où le roi et le clergé de France s'intéressent si sensiblement. Gabrieli, quoique je me sois tu sur Sfondrate, a été dépeint avec ses couleurs naturelles. J'ai vu que Sa Sainteté prenait plaisir à ce que je disais, et je me suis aperçu qu'elle n'est
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pas fâchée d'entendre un peu dire du mal de certaines gens. M. Rodolovic, archevêque de Chieti, a été caractérisé assez bien : ses changements, ses incertitudes, son abandon aux Jésuites ont formé les différents traits de son tableau. Pour le sacriste, sa partialité connue dès le vivant du cardinal Denhoff et attestée par plusieurs cardinaux, rendait son jugement entièrement récusable dans cette affaire.
J'ai passé ensuite à la manière dont ces examinateurs justifient M. de Cambray, qui est toute opposée à celle dont il se défend lui-même. J'ai fait faire réflexion au saint Père, mais légèrement, pour ne le pas chagriner, sur les circonstances de cette adjonction, qui avait eu lieu dans le temps où tout allait finir. Il a répondu à cela par un soupir. Je lui ai ajouté qu'il se trouverait consolé par l'unanimité des cardinaux ; et qu'enfin on devait espérer que le Saint-Esprit l'éclairerait de ses lumières, pour prononcer un jugement qui terminât toutes les contestations.
3° Je me suis fort étendu sur le procédé peu loyal de M. de Cambray, qui cachait la plupart de ses livres en France, et surtout la Réponse aux Remarques, sur la multitude des écrits dont il accablait à présent Messieurs les cardinaux et Sa Sainteté. Je puis vous assurer que le Pape en est indigné, rien ne le fâchant davantage que de voir des livres nouveaux bons ou mauvais : tous le mécontentent également. Je vois bien que les amis de M. de Cambray lui font confondre l'innocent avec les coupables, en sorte que son indignation contre les livres pour ou contre la vérité est exactement la même. Je m'en suis aperçu, et n'ai pu m'empêcher avec tout le respect et toute la modération possible, de lui parler très-fortement sur ce sujet lui faisant voir, et de manière qu'il en est convenu, la nécessité de défendre la vérité, de combattre l'erreur, et la différence qu'un Pape doit mettre entre ceux qui attaquent les vérités les plus essentielles de la religion, d'avec ceux qui emploient tous leurs efforts pour les soutenir. Les exemples des saints évêques ne m'ont pas manqué, ainsi que ceux des Papes qui ont loué et exalté le zèle de ces généreux défenseurs de la bonne cause; et j'ai conclu que j'espérais
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de Sa Sainteté la même justice que j'osais lui dire être due à ceux qui soutenaient dans cette occasion le parti de la vérité. J'ai pris la liberté de lui demander là-dessus si en conscience vous n'étiez pas obligé de répondre à l'accusation atroce que M. de Cambray formait contre vous, en vous imputant d'avoir révélé sa confession, et d'avoir manqué à tous les devoirs de l'amitié et de la religion.
Je n'ai pu m'empêcher à ce sujet de lui rappeler vos travaux pour l'Eglise contre les hérétiques, dont les brefs d'Innocent XI lui étaient de bons garants ; et je lui ai fait sentir que la conservation de votre réputation n'était pas indifférente à l'Eglise. Il faut avouer que Sa Sainteté m'a écouté avec une patience admirable, et il m'a paru que ce que je lui ai représenté là-dessus lui a fait impression.
J'ai fini cet article en lui assurant que vous sacrifieriez vos propres intérêts à la satisfaction particulière de Sa Sainteté, pour qui vous aviez un respect et une déférence extraordinaire ; et que je ne doutais pas que vous n'attendissiez en paix la décision du saint Siège, qui vous servirait seule d'une apologie complète. J'ai ajouté qu'au surplus il n'était question que du livre des Maximes, et que tout ce qu'on avait écrit n'était pas absolument nécessaire à Rome, mais bien en France, où le mal prenait tous les jours de nouvelles racines.
En quatrième lieu, sachant que le cardinal Albani insinuait de faire un bref au lieu d'une bulle, je lui ai expliqué les raisons essentielles qui devaient l'engager à donner une bulle. Je l'ai fait ressouvenir de la promesse qu'il en avait faite ; et je lui ai représenté qu'il n'y avait qu'un décret publié dans cette forme, qui pût être reçu en France selon les lois du royaume. Sa Sainteté a eu la bonté de me renouveler sa promesse à cet égard.
Je lui ai parlé clairement sur la chicane qu'on faisait touchant la distinction des sens, qui suffirait pour rendre inutile et impossible dorénavant aucune condamnation d'erreur. Le Pape m'a paru rejeter bien loin cette misérable défaite.
Cette audience a duré plus d'une heure. Au sortir de là, j'ai été chez le cardinal Casanate, à qui j'ai rendu compte de tout, et il
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a fort approuvé ce que j'avais dit au Pape. J'espère plus que jamais que ce sera ce cardinal qui sera chargé de dresser la bulle. Je n'en ai pas voulu parler au Pape ; mais je sais que Sa Sainteté l'a résolu ainsi, et qu'elle s'en est déclarée : il n'y a pas à craindre qu'elle varie, à moins que le cardinal de Bouillon ne la fasse changer.
Je suis informé que ce cardinal a prié le Pape et le cardinal Spada d'assurer Je roi qu'il n'y avait ici aucune cabale pour M. de Cambray, et qu'il pressait plus qu'un autre le jugement. Je ne sais si le Pape et le cardinal Spada auront été assez simples pour entrer dans ses vues. Mais cela ne peut pas empêcher que tout ce que j'ai mandé ne soit très-véritable, et que les faits ne soient ici constants et presque de notoriété publique. Ils sont sûrement incontestables, à moins qu'on ne dise que tous les cardinaux et le commissaire s'accordent pour mentir; ce qui est impossible.
Je sais que le cardinal de Bouillon a voulu intéresser le Pape dans sa querelle, en lui disant qu'on écrivait en France qu'il se laissait prévenir par la cabale, et que cette cabale était une chimère à Borne comme à Paris, etc. Mais elle n'est que trop réelle ; et qui en douterait, voudrait douter qu'il fait jour en plein midi.
J'ai appris aujourd'hui chez le Pape par quelques-uns de ses confidents les plus intimes, que Sa Sainteté était très-fâchée ce matin contre le cardinal de Bouillon, parce qu'elle a su que ce cardinal eut hier chez lui une conférence de trois heures avec l'ambassadeur de l'empereur, contre lequel le Pape est très-indisposé. Sa Sainteté est persuadée il y a longtemps, qu'il y a une liaison entre cet ambassadeur et le cardinal de Bouillon.
En vérité il ne faut pas abandonner le Sieur Poussin : il ne perd aucune occasion de faire bien connaître les intentions du roi. Il m'a dit avoir pris occasion de porter aux cardinaux du saint Office le factura de M. l'archevêque de Rouen, pour avoir celle de leur parler sur M. de Cambray, et de leur lire plus à loisir la lettre du roi.
M. de Chanterac a été ce matin, au sortir des congrégations,
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enfermé deux heures avec M. le cardinal de Bouillon. Cela ne laisse pas de surprendre tout le monde. Le P. Charonnier est mieux que jamais avec cette Eminence.
Dans ce moment le courrier de France arrive, et je reçois vos deux paquets, l'un du 22 décembre, de Paris, et l'autre du 28, de Meaux. J'ai bien jugé par l'arrivée de la lettre du roi et les dépêches au cardinal de Bouillon, que l'avis que j'avais donné n'avait pas été jugé inutile ni négligé. La personne du monde qui aime moins à se faire de fête, c'est moi : j'ai cru la diligence nécessaire pour le bien de l'affaire, afin que le remède vînt à temps, et qu'on connût les mauvaises intentions du cardinal de Bouillon, qui sera le même jusqu'à la fin. Vous le pouvez tenir pour certain, quelque chose qui puisse jamais arriver : les Jésuites et le cardinal de Bouillon nous haïront vous et moi tant que nous vivrons.
Apparemment M. de Monaco ne sera pas ici avant Pâques. Il sera débarrassé d'un grand fardeau dans cette Cour, si notre affaire est finie, comme il y a lieu de l'espérer.
Le manège de M. l'archevêque de Paris ne me revient pas : il croit être un grand personnage.
Je m'informerai s'il y aurait lieu à Florence d'imprimer la traduction italienne de vos Remarques; mais cela nous conduira trop loin. En vérité, Anisson me paraît bien intéressé, surtout après les gros gains qu'il fait d'ailleurs avec vous. On fera tout ce qu'on pourra pour ôter à M. de Cambray toute occasion de chicaner. Il me semble que de condamner les propositions du livre de M. de Cambray en les prenant dans toute la suite du texte et in sensu obvio et naturali, c'est ne laisser aucun prétexte pour l'excuser. On fera réflexion à tout.
Le cardinal de Bouillon ne sait pas encore d'où lui vient le coup : je ne me mets guère en peine qu'il le sache ; il peut en accuser tout Rome comme moi.
Je croyais franchement que M. le grand-duc vous ferait la galanterie toute entière pour le courrier.
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LETTRE CDXXI. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, 16 janvier 1699.
J'ajoute à ma lettre de cette nuit que je n'ai garde de mander à M. l'archevêque de Paris ce que je vous écris, que le Pape désapprouve si fort les livres bons ou mauvais sans distinction : je me borne à lui parler des mauvais. Je sais bien l'avantage qu'il tirerait de mon récit, si je lui disois tout. Je lui marque même que le Pape m'a assuré que vous ne pouviez-vous dispenser de vous justifier des accusations atroces de M. de Cambray ; ce qui est la vérité.
Je vous supplie d'aller voir Mademoiselle de Lanti : cela fera plaisir à Madame la princesse des Ursins, qui assurément fait son devoir par rapport à vous et à M. de Cambray, et qui n'a pas peu nui à M. le cardinal de Bouillon dans l'esprit de Madame de Maintenon, par le moyen de Madame de Noailles. M. le cardinal de Bouillon en use avec elle indignement.
Je mande à M. de Paris, pour en faire l'usage qu'il jugera à propos, que dans les entretiens que j'ai eus depuis huit jours avec quelques principaux cardinaux, et quelques ministres qui ne me veulent point de mal, et qui ont assez de confiance en moi, j'ai reconnu très-distinctement, et j'ose dire très-sûrement, que cette Cour, comme toutes les autres d'Italie, est très-favorable à la Bavière, et qu'elles s'uniront également sur la succession d'Espagne contre la France et l'empereur. Je ne doute pas que M. le cardinal de Bouillon n'en soit informé mieux que je ne puis l'être.
LETTRE CDXXII. BOSSUET A SON NEVEU. A Paris, 19 janvier 1699.
Votre lettre du 30 décembre ne me fut rendue qu'hier au soir. L'ordre de doubler les congrégations fait voir dans le Pape un
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vrai dessein de finir, puisqu'enfin si cette affaire traînait longtemps, toutes les autres demeureraient en suspens.
J'attends toujours que vous m'appreniez l'effet qu'ont produit les lettres du roi. Je voudrais savoir encore si vous avez obtenu cette accélération sans ce secours (a) ; car dans ce cas que ne doit point opérer une telle instance, d'autant plus que le roi, tout sage qu'il est, paraît à ceux qui l'approchent très-irrité des retardements et de la cause qui les produit ? On attribue même à ce secret mécontentement la résolution prise de rayer M. de Cambray sur l'état de cette année, et de donner son logement; ce qui fut exécuté la semaine passée. Sa Majesté attendait apparemment la décision, mais la conjoncture de ce qui se passe à Rome a fait hâter l'exécution du projet. Ce n'est pas qu'on puisse rien imputer ni au Pape ni aux cardinaux : l'on voit bien ici que tout l'obstacle vient d'un cardinal français (b), qui devait plus que tous les autres, et par les bienfaits dont il est comblé et par sa charge, seconder les pieuses intentions de son maitre.
Quand on entend dire ici que M. le cardinal de Bouillon cite le Combat spirituel et les autres livres mystiques, et qu'il se rend le défenseur et le docteur du pur amour, je tranche le mot, tout le monde a envie de rire ; et l'on aurait peine à le croire, si toutes les lettres de Rome ne le portaient pas. J'avoue pour moi que je m'y perds; et si je crains beaucoup pour l'Eglise, je crains aussi de fâcheuses suites pour ce cardinal. Je parle sur cela le moins que je puis; mais voyant tout le monde instruit du manège, je ne puis pas faire un mystère de ce qui est trop public.
On vous enverra cent ou cent vingt signatures de docteurs, et peut-être plus. Tout le monde signe avec ardeur et avec indignation contre le livre. Il y a quelques politiques, en très-petit nombre, auxquels on n'a point parlé pour ne les pas mettre dans l'embarras. Mais je puis vous assurer que si l'affaire avait été
(a) On voit, par les lettres de l'abbé Bossuet, que ce fut le 23 décembre que le Pape lui promit d'ajouter à la congrégation qui s'occupait déjà de cette affaire celle du mercredi, afin d'en accélérer davantage la conclusion. Or la lettre du roi ne lui avait sûrement pas encore été présentée, puisqu'elle est du 23 décembre 1698, et que le courrier qui la porta n'arriva à Rome que le 23 janvier suivant. (Les édit. ) — (b) Le cardinal de Bouillon.
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mise en délibération dans la Faculté, la censure aurait été unanime.
Vous serez content de l'ambassadeur.
M. de Chartres est assurément de même avis que moi, puisqu'il a approuvé mon livre des Etats d'oraison, où j'ai tout dit; et entre autres choses, qu'on ne pouvait en aucun acte raisonnable s'arracher le motif de la béatitude. Il convient avec toute l'Ecole qu'on fait pour le motif de la béatitude comme pour la dernière fin, implicitement ou explicitement. Quand ce n'est pas explicitement, c'est alors que les motifs sont séparés per mentem, comme vous le dites, mais jamais véritablement ni autrement que par abstraction ; ce qui est au fond tout ce que je dis. Mais M. de Chartres n'est pas entré aussi avant que moi dans l'explication et dans les suites de ces beaux principes. Vous verrez bientôt une réponse pour lui, sous le nom d'un théologien qu'il a mis en œuvre, n'ayant pas le loisir de travailler lui-même. Je l'ai faite (a). Nous croyons ici qu'autant qu'il se pourra il ne faut rien laisser sans réponse, à cause de l'insolente affirmation de l'auteur, qui en vérité perd toute honte et qui séduit le peuple. Cependant tout l'épiscopat et tout le doctorat est contre lui, tellement magno numero, que le reste ne paraît rien.
Les livres que M. de Cambray a fait porter à Rome par un courrier extraordinaire, sont la réponse au Mystici et au Schola in tuto, ad Quœstiunculam ; et en latin, les Propositions de son livre comparées à celles des saints qu'il allègue. J'ai tout cela. Ce n'est rien du tout que fécondité de paroles et tours d'esprit. Je n'ai que par emprunt le parallèle en français, et personne ne l'a en latin. Mauvaise et petite finesse, de cacher ici ce qu'on donne à Rome : c'est une preuve que l'on veut surprendre. Mais si la finesse convient au caractère et aux desseins de l'auteur, il nous convient à nous d'aller franchement et nettement. On n'a qu'à nous envoyer une bonne bulle, nous saurons bien l'exécuter et la soutenir. En attendant, nos écrits y prépareront les esprits,
(a) Elle a été imprimée sous ce titre : Réponse d'un théologien à la première lettre de M. l'archevêque de Cambray à M. l'évêque de Chartres. On la trouvera vol. XX, p. 117.
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et empêcheront l'éblouissement des ignorants et des faux savants.
On m'a fait voir une lettre où l'on raconte une historiette qui ferait paraître que le cardinal Ottoboni n'estime pas trop M. de Cambray. Il s'agit de vers faits par ce cardinal, dans lesquels le livre de M. de Cambray est mis au rang des livres hérétiques. Le cardinal dei Giudice le fit remarquer au cardinal de Bouillon (a).
Je suis très-en peine de l'incommodité de M. le cardinal Casanate. La force de son génie et de ses discours est bien nécessaire à la bonne cause. Ce serait une de mes joies de voir ce grand homme; et si j'étais libre.....
J'attends M. Tiberge, qui doit m'expliquer ce qu'on lui objecte sur l'oraison funèbre. Cela fait voir qu'il faut former le langage par une bonne décision.
Ne soyez point inquiet pour l'argent que vous demandez. Vous recevrez des lettres de crédit pour quatre mille livres ; on fera le reste le plus tôt qu'on pourra. On n'entend pas ici mot des bruits qu'on répand à Rome sur le P. de Valois : on le croit mort. Nous parlons souvent où il faut des grands services de Toscane, et on n'oublie pas M. l'abbé Feydé.
Vous devez prendre garde à ne point parler avec affectation de mon portrait.
LETTRE CDXXIII. MM. TIBERGE ET DE BRISACIER A BOSSUET.
Nous avons fait, M. l'abbé de Brisacier et moi, Monseigneur, chacun une oraison funèbre de Mademoiselle de Bouillon ; mais nous ne nous souvenons point ni l'un ni l'autre d'avoir rien dit qui approche de la proposition que vous nous marquez, « qu'elle ne faisait plus d'actes d'espérance, tant son oraison était haute (b). »
(a) Phelippeaux dit : « Le cardinal Ottoboni donna un oratoire en musique; il en avait composé les vers. Le cardinal dei Giudice, qui était à côté du cardinal de Bouillon, lui dit par malice : Comment vous trouvez-vous ici ? Ne voyez-vous pas que les vers d'Ottoboni parlent contre M. de Cambray? Le cardinal de Bouillon les lut, et ne put cacher son chagrin. » (Relat., part. II, p. 168.) — (b) C'était la proposition que le cardinal de Bouillon avait citée dans une des congrégations, où il parlait en faveur de M. de Cambray.
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On en a fait quelques éditions en Hollande, que nous n'avons pas lues et qui ne sont pas entre nos mains : nous ne savons pas si on les aurait altérées. Mais quoi qu'il en soit, nous n’avons jamais cru et ne croirons jamais que les âmes, même les plus parfaites, puissent être dispensées en cette vie de faire des actes d'espérance. Nous n'avons pas la présomption de croire que notre sentiment puisse être de quelque poids ; mais s'il pouvait être de quelque utilité pour la cause de l'Eglise de le donner en forme, nous le donnerions très-volontiers. Nous sommes avec un profond respect,
Monseigneur,
Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs,
Tiberge. Brisacier.
LETTRE CDXXIV. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. 19 Janvier 1699.
Nous avons reçu vos lettres du 30, Monsieur: j'y apprends avec grand plaisir qu'enfin les conférences vont être doublées. Si ce changement s'est fait avant l'arrivée du courrier extraordinaire, on peut espérer que les lettres qu'il a portées en feront encore un plus grand. J'attends avec impatience des nouvelles de ce qu'elles auront produit.
Tous les raisonnements du cardinal de Bouillon sont pitoyables; mais celui qu'il a fait sur l'oraison funèbre de M. Tiberge est ridicule à l'excès : je ne crois pas qu'on ait pu le trouver autrement. La difficulté sur l'acte et sur l'habitude du pur amour a été tellement éclaircie, qu'elle ne doit toucher personne de bon sens : pour le Combat spirituel, je n'y ai jamais rien trouvé qui approchât de la doctrine du livre.
Je serais bien fâché que l'incommodité du cardinal Casanate durât, car nous en avons grand besoin. Sa présence et sa parole soutiendront bien des gens, et en retiendront d'autres; mais c'est quelque chose qu'il envoie son vœu.
Sur ce que vous me mandez, nous n'avons à craindre que les
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cardinaux Ottoboni et Albani : leur procédé ne paraît pas net ; mais il faut attendre la fin pour en juger plus sûrement.
Il serait bon d'avoir cet écrit de M. de Cambray, qui n'est que pour les cardinaux : puisqu'on le tient si secret, on craint la réponse et cela la rend plus nécessaire.
On ne doute plus du déchaînement des Jésuites: il faut s'attendre à en avoir toujours de nouvelles preuves jusqu'au jugement. Je trouve la conduite des examinateurs contraires au livre bien plus louable que celle des autres : tout le monde doit être édifié de la modestie des premiers, et blâmer la chaleur des derniers.
Vous avez très-bien fait de prévenir le cardinal Morigia, cela ne peut faire qu'un bon effet. M. de Monaco va partir dans peu de jours.
J'envoie environ six vingts signatures au P. Roslet; et j'espère en envoyer encore la semaine prochaine, quelque soin qu'on prenne de retenir nos docteurs. Croyez-moi toujours, je vous conjure, Monsieur, tout à vous. Je me trompe sur les signatures : nous en avons cent quarante et une, qui font, avec les soixante que vous avez déjà, plus de deux cents.
LETTRE CDXXV. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, ce 20 janvier 1699.
Vous avez reçu il y a déjà longtemps les lettres du 15 et 16 de ce mois, par lesquelles je vous accusais la réception de vos paquets du 21 décembre et du 28, et auxquels je vous répondais. Depuis nous n'avons eu que la congrégation d'hier lundi, 19 de ce mois, et je ne puis encore vous dire ce qui s'y est passé. Les cardinaux, à commencer par le cardinal Casanate, auront continué à voter sur les propositions 31, 32, 33, 34, 35, 36 et 38. Je ne sais pas combien de ces Eminences auront pu parler, mais vous voyez que l'on avance l'examen. Ces propositions finies, on
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reprendra depuis la 18 jusqu'à la 27 : on divisera ces propositions en deux chapitres, et tout sera fait.
Je vous envoie une partie de ce que je vous ai promis par ma dernière dépêche. Voilà, jour par jour, ce qui s'est fait jusqu'à mercredi dernier inclusivement, et le nombre des cardinaux qui ont parlé, et la distribution des propositions: cela est tiré exactement du Journal de la congrégation (a). Il a été impossible jusqu'à présent d'avoir les qualifications données par chaque cardinal aux propositions: la personne qui m'a procuré ce que je vous envoie, n'a pu faire davantage ; mais elle a vu et tenu les qualifications de tous les cardinaux. Elle n'entend rien à la matière, ce qui fait qu'elle n'a pas retenu le précis des vœux. Ce que je sais en général, c'est que tous les cardinaux ont envoyé, il y a huit jours, leurs vœux, qui sont très-courts, et qui contiennent seulement la censure de chaque proposition.
Ceux des cardinaux Casanate, Noris, Nerli, Carpegna, Panciatici, Ferrari, Marescotti et Spada sont compris chacun en très-peu de paroles, et ont pour objet différents chapitres qui renferment un certain nombre de propositions.
Ceux des cardinaux Albani et Ottoboni sont un peu plus longs, et contiennent des distinctions. Pour celui du cardinal de Bouillon, il porte sur chaque proposition en particulier, et la qualification qu'il donne à chacune peut bien avoir huit ou neuf lignes d'écriture. Encore une fois cet ami n'entend rien à la matière, mais d'ailleurs est homme d'esprit ; et sur les instructions que je lui ai procurées, il s'informera de tout, mieux qu'il n'a fait encore. Je l'attends avant que de fermer cette lettre : il lui a paru dans le vœu du cardinal de Bouillon qu'il distinguait des sens.
J'avoue que ce Journal m'a fait plaisir : j'y vois l'esprit du cardinal de Bouillon et ses manèges. Que dites-vous du cardinal Spada, qui suit l'exemple du cardinal de Bouillon? D'abord ne voit-on pas dans cette Eminence un dessein d'entrer dans ses vues, et d'avoir de la complaisance pour un ministre? J'avais toujours bien remarqué, comme je vous l'ai écrit plus
(a) Cet extrait n'existe plus. On l'a sans doute supprimé, dans la crainte qu'il ne compromit ceux qui l'avaient donné.
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précisément depuis quelque temps, dans le cardinal Spada un esprit très-porté à excuser le cardinal de Bouillon. Le naturel de ce cardinal l'incline à ces ménagements ; et peut-être qu'il n'y est pas peu déterminé par les importunités du cardinal de Bouillon, qui veut ne pas être seul coupable d'une manœuvre si déshonorante et aussi affectée. C'est ici en effet une terrible tentation que les sollicitations d'un cardinal ministre : aussi je m'étonne de la fermeté de certaines gens, et surtout du cardinal Casanate, que le cardinal de Bouillon à la lettre ne peut plus souffrir.
Vous remarquerez encore que quand le tour du cardinal Ottoboni et du cardinal Albani vient pour parler, ils prennent ordinairement plus de temps que les autres dans les congrégations pour le faire. Le cardinal de Bouillon recommence ensuite de longs discours qui ne finissent point, et remet à la prochaine congrégation pour les continuer. Ainsi il discourt souvent deux fois au lieu d'une : ce que je sais d'ailleurs de science certaine. Vous observerez aussi que le cardinal Carpegna a une fois renvoyé la suite de son discours à une autre congrégation, et cela pour plaire au cardinal de Bouillon, par le même motif qui dirige le cardinal Spada. Ils croient ne pouvoir faire moins pour cette Eminence, que d'allonger ainsi leurs discours. Je sais que le cardinal de Bouillon fait faire auprès du cardinal Carpegna tous les manèges imaginables. Une femme du même nom, qui est la meilleure amie que le cardinal de Bouillon ait ici, et qui assurément, sans lui faire tort, n'est pas la plus estimable de toutes les Françaises qui sont à Rome, ne s'épargne pas à cet égard.
Voilà mon ami qui entre, voici bien des nouvelles qu'il m'apprend. Il a vu tous les vœux des cardinaux, et le commissaire lui a parlé à cœur ouvert.
Le cardinal de Bouillon est tel que je vous l'ai représenté, soutenant hautement le livre, distinguant les sens, et condamnant les propositions dans le sens qu'il prétend que M. de Cambray les condamne lui-même dans son livre.
Après le cardinal de Bouillon, qui est le phénix, le plus grand partisan de M. de Cambray est le cardinal Albani, qui paraît très-porté à l'excuser : il distingue aussi les sens.
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Le cardinal Ottoboni vient ensuite. Il avait d'abord fait assez mal, mais depuis il s'est un peu ravisé. Il est moins favorable à M. de Cambray que le cardinal Albani, et condamne plus précisément les principales propositions ; mais cela n'est pas encore net : je ne m'y serais jamais attendu.
Le cardinal Carpegna, je ne l'aurais jamais cru, biaise quelquefois un peu en certaines choses : néanmoins en gros il va assez bien. Le cardinal de Bouillon inspire de la terreur par les influences qu'il doit avoir dans l'élection d'un nouveau Pape.
Pour le cardinal Nerli, voici comment il s'y est pris. Avant que de voter il a fait sa déclaration, dont il a demandé acte, qui porte qu'il ne prétendait pas jusqu'à présent que le décret dût entrer dans le particulier de la doctrine des propositions, mais que c'était dans l'intention seulement d'une simple prohibition du livre qu'il s'expliquait sur le fond de la doctrine. Après cette protestation, il qualifie les propositions en particulier aussi fortement et aussi précisément qu'aucun des plus décidés, les condamnant comme erronées, téméraires, tendantes à l'hérésie, etc. Voilà un plaisant mezzo termine. Ce cardinal a cru satisfaire à sa conscience en parlant vigoureusement contre la doctrine du livre; mais cependant il a voulu ménager le cardinal de Bouillon et les Jésuites dont il est ami, en protestant comme vous voyez. Je ne l'aurais jamais cru, et toute la congrégation a été trompée. Il s'exprime, à ce qu'on m'a assuré, aussi fortement que les bien intentionnés et censure aussi vigoureusement, et tout cela dans la vue de prohiber simplement le livre. Je suis bien surpris s'il pense ce qu'il dit. Il croit par là contenter un peu le cardinal de Bouillon; mais au fond il proscrit toutes les erreurs. Ainsi la résolution du Pape étant de s'expliquer sur le particulier de la doctrine, le roi et les évêques le demandant, la protestation du cardinal Nerli n'est qu'une chanson. Cela fait seulement voir les ménagements qu'on veut avoir.
Tous les autres vont rondement, et qualifient précisément, sans restriction, sans distinction de sens. Le cardinal Casanate agit et parle, sans aucune considération humaine, en faveur de la vérité, comme on pouvait l'attendre d'un aussi digne personnage.
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Outre les qualifications particulières, il a conclu à ce qu'on mît encore dans le décret, qu'en général toute la doctrine du livre, dans toute sa suite, était erronée, tendante à faire illusion, et renouvelant clairement le quiétisme. Noris et Ferrari font bien, ainsi que tous les autres.
J'ajoute au Journal ceux qui ont parlé hier, lundi 19. Vous jugez par tout ce détail particulier, qu'à peu de cardinaux près tout va bien : vous voyez en même temps par des faits constants les efforts de la cabale, et combien les nouvelles instances du roi étaient nécessaires.
Vous pouvez compter que ce que je vous marque dans cette lettre est très-sûr. Le secret, qu'on peut dire impénétrable dans le saint Office, est cause qu'on se trompe quelquefois sur les discours en l'air qu'on entend. Néanmoins vous voyez que, Dieu merci, j'ai toujours écrit assez juste : si je me suis trompé en quelque chose, je rectifie mon erreur à présent que je suis instruit par pièces. Mais certainement je ne me suis pas trompé sur le cardinal de Bouillon, ni guère sur Albani et Ottoboni. Je ne puis assez mépriser le cardinal Albani, qui use d'un procédé honteux par rapport au P. Roslet, à qui il ne cesse de dire tout le pis qu'il peut du cardinal de Bouillon, pour tromper ce bon Père.
Il faut, s'il vous plaît, un grand secret sur tous ces détails, et ne se fier à personne là-dessus : il n'est d'aucune utilité en France de faire connaître ces particularités à des amis. Quant au roi et à Madame de Maintenon, il n'y a pas de secret pour eux ni pour M. de Paris ; mais ce dernier doit le garder scrupuleusement. Je n'ai communiqué à personne ce que je vous écris aujourd'hui, pas même à M. Phelippeaux ni au P. Roslet, ni à qui que ce soit, et personne ne le saura jamais que mon ami et moi. Si on pouvait découvrir ici que je suis si bien informé de ce qui se passe au saint Office, je ne serais pas en sûreté. Faites bien comprendre à M. de Paris de quelle conséquence le secret est pour moi et pour l'affaire. On n'a déjà que trop parlé en France des faits particuliers que nous écrivons. Tout revient ici au bout de cinq semaines comme nous l'avons mandé, et cela peut attirer des affaires à nos amis de Rome. Il faut se défier de M. le cardinal d'Estrées et de
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M. le cardinal de Janson, qui ont tous deux leurs vues politiques : les Jésuites de France savent faire jouer bien des ressorts.
L'ami qui me sert à présent, n'est connu de moi que depuis trois semaines. J'espère dorénavant savoir par son canal tout ce qui se dira dans les congrégations, comme si j'y étais présent.
Le Pape, lorsque les congrégations auront achevé de discuter la matière, a résolu d'entendre chaque cardinal seul à seul. Le point essentiel est de finir ; car malgré les puissants efforts d'une cabale pleine de rage, la vérité triomphera.
Je vous supplie de communiquer toute ma lettre à M. de Paris, à qui je ne puis écrire qu'un mot. Je le renvoie à vous, et je ne puis trop vous recommander à l'un et à l'autre le secret.
Le cardinal de Bouillon a prétendu animer le Pape et les cardinaux contre moi, en disant que j'étais la cause du mécontentement du roi, et que j'avais envoyé un courrier porter des dépêches contre lui. Je ne sais si cela ne lui est pas aussi revenu par le nonce. On ne saurait faire qu'on ignore ce qui est une fois connu; mais il eût été à souhaiter qu'on eût pu se dispenser de publier ces circonstances : personne jusqu'ici ne s'était douté du fait. Au reste, je ne crains rien, n'ayant donné des avis que dans la nécessité, et n'ayant jamais rien dit que de très-vrai.
La liaison entre le cardinal de Bouillon, le P. Charonnier, l'abbé de Chanterac et les Jésuites, est plus grande que jamais. Je suis informé de tout ce qu'ils font; mais le détail en serait trop long.
Le cardinal de Bouillon fit hier tenir la congrégation une heure plus tard qu'à l'ordinaire. On dit qu'il commence à être plus court et plus modeste : il garde encore des mesures avec moi.
Je n'ai pu avoir la thèse de Douai : en voilà deux de Louvain, l'une un peu favorable à M. de Cambray, et l'autre contre lui. Mais tout cela ne signifie rien.
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LETTRE CDXXVI. BOSSUET A SON NEVEU. Paris, 22 janvier 1699.
J'ai reçu vos lettres du 8 et du 9, avec celle du 6 de ce mois. Je ne sais rien des dispositions de la Cour sur les réponses de M. le cardinal de Bouillon. M. l'abbé Langlois m'a montré la lettre où cette Eminence lui écrit ce qu'elle vous avait dit au sujet de ma conversation avec ce M. l'abbé Langlois. Cela ne méritait pas d'être relevé. On ne peut pas ignorer que toutes les lettres de Rome et d'Italie parlent de M. le cardinal de Bouillon comme d'un défenseur ardent et sans mesure de M. de Cambray. On marquait même dans les lettres des ordinaires précédents qu'à un festin solennel donné par cette Eminence le jour de Sainte-Luce, tout le monde avait été invité selon la coutume, excepté vous. Ce petit fait m'est revenu de tous côtés, et je n'ai pu répondre autre chose, sinon que ni vous, ni M. Phelippeaux, n'en aviez rien mandé ici.
Au surplus, sans faire valoir à M. le cardinal de Bouillon les sentiments que j'ai pour lui, je ne puis m'empêcher d'être fâché de voir son nom dans une cause si mauvaise et si déshonorante pour ceux qui s'en mêlent : je ne parle point des autres inconvénients. On croit le roi irrité contre cette Eminence, à cause du retardement d'une affaire que le bien de la chrétienté devait faire aller plus vite.
Je suis en repos, quand je songe que j'ai fait ce que j'ai pu pour prendre des tempéraments convenables, et ensuite pour la défense de la vérité ; ce que je continuerai jusqu'au dernier soupir, Dieu aidant. Je crois que cette lettre partira par un extraordinaire qu'on m'a indiqué.
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LETTRE CDXXVII. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. 26 Janvier 1699.
Je réponds par celle-ci, Monsieur, à vos deux lettres du 8 et du 9 : le courrier extraordinaire les a apportées l'une et l'autre. J'ai bien de la joie du bon effet de celle qui l'avait fait aller à Rome. Si l'on ne fait pas diligence après cela, rien ne la fera faire. Il y a un grand sujet d'espérer, les congrégations du mercredi étant rétablies et le Pape en ayant fait tenir une le jour des Rois, qu'on ira plus vite. Attendez-vous toujours néanmoins aux allongements qu'on pourra inventer; et ne vous lassez point de les combattre.
Ce serait un coup de partie, que le cardinal Casanate fût chargé de dresser la bulle ; la rédaction en serait plus courte dans ses mains. Comme il en a déjà fait une sur pareille matière, il est plus en droit et plus en état qu'un autre de faire cette fonction. Agissez, s'il vous plaît, de votre mieux pour qu'elle tombe sur lui.
Il faut bien combattre la peine du Pape sur le partage des examinateurs, en lui représentant qu'il ne les faut regarder que comme de simples consulteurs, et point comme juges. D'ailleurs n'y en a-t-il pas un de ceux qui ont été favorables au livre, qui a changé d'avis et qui a perdu le chapeau pour ne l'avoir pas fait plus tôt? N'a-t-on pas fait ajouter les trois derniers, parce qu'on les avait gagnés? Leur autorité ne doit donc pas être d'un grand poids.
Je ne vous dis rien des quatre derniers ouvrages de M. de Cambray, car je ne les ai pas encore vus. Je me remets à M. de Meaux, qui en a vu du moins une partie : il vous dira aussi tout ce que le temps ne me permet pas de vous marquer; car il est tard, et j'arrive de Versailles. Je suis toujours à vous, Monsieur, comme vous savez.
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LETTRE CDXXVIII. BOSSUET A SON NEVEU. Paris, 27 janvier 1699.
Nous n'avons point de lettres de vous par le dernier courrier; mais nous avons reçu par le courrier extraordinaire, parti depuis, celles du 8 et du 9. Je vous en ai accusé la réception par un courrier extraordinaire de M. le cardinal de Bouillon, dont on m'avait donné avis.
Je vous parle dans ma lettre de ce que vous a dit M. le cardinal de mon entretien avec M. Langlois, que ce docteur lui avait écrit. Il m'en a fait voir la réponse, qui est enjouée et telle qu'il convenait à ce personnage. Je lui dis, il est vrai, que nous ne pouvions pas n'être point attentifs à ce que portent toutes les lettres de Rome, sur le dévouement presque sans mesure de M. le cardinal de Bouillon aux intérêts de M. de Cambray; mais en même temps je lui témoignai ma douleur à cause de l'intérêt que je prends à la gloire de ce cardinal, sans entrer dans les autres inconvénients. Cette Eminence disait dans sa lettre à M. Langlois que si je pouvais savoir son vœu, j'en serais content. J'ose-rois lui dire que cela ne me paraît guère possible, attendu l'excessive prévention qu'il a témoignée jusqu'à présent.
Toutes les lettres portent aussi l'étonnement où l'on était de ce qu'au festin de Sainte-Luce, tout le monde avait été invité, excepté vous; ce qui paraissait bien affecté. Quand on m'en parle, je ne puis répondre autre chose, sinon que vous et M. Phelippeaux ne nous en avez rien écrit, et que je vous trou vois de bon goût d'avoir fait si peu d'attention à de si petites choses. Vous direz à M. le cardinal ce que vous jugerez à propos de tout cela : continuez-lui vos respects et les assurances des miens.
Vous recevrez par cet ordinaire la Réponse d'un théologien pour M. de Chartres; et la mienne très-courte aux Préjugés (a)
(a) Ces deux ouvrages se trouvent au volume XX, le premier p. 317, et le second p. 356.
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de M. de Cambray. Faites avec prudence la distribution de ces écrits, en représentant que ces réponses sont nécessaires pour empêcher le triomphe du parti de M. de Cambray et la séduction des peuples, que peut causer le nombre infini de petits écrits qu'il répand.
La cabale est plus violente que jamais; mais il n'y entre ni évêques ni docteurs, Dieu merci. Vous aurez des signatures de docteurs en très-grand nombre : si nous en avions voulu encore cinquante, nous les aurions. M. le nonce m'a montré une lettre de M. de Cambray, où il se plaint qu'on a extorqué ces signatures : jamais rien ne fut plus volontaire. Il écrit d'un ton victorieux, et l'on dirait que c'est moi dont on examine les livres. J'en ai beaucoup de prêts, et je suis du sentiment que jusqu'à la décision il faut écrire sur le même ton.
M. l'envoyé de Toscane m'est venu dire, de la part de son maître, que M. de Madot (a) pouvait aller à Florence, et qu'on verrait ce qu'on pourrait faire pour lui. Je tire bon augure de cette réponse, qui me paraît être de la main du prince, et j'en ai fait part aussitôt à M. l'abbé de Madot.
LETTRE CDXXIX. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, 27 janvier 1699.
J'ai reçu par le dernier courrier vos deux paquets, l'un de Versailles, du 30 décembre, qui arriva trop tard; l'autre du 5 janvier, de Paris.
Je n'ai pas manqué aux bonnes fêtes de voir nos amis, et de remplir mon devoir à votre égard. Je crois vous avoir mandé ce
(a) C'était un gentilhomme français, de la Marche. Il avait été attaché au maréchal de la Feuillade, qui l'avait connu avantageusement dans le service : mais ayant eu le malheur de se battre en duel, il fut obligé de quitter la France, et se retira en Italie, où l'abbé Bossuet eut occasion de le connaître. Il se lia d'amitié avec lui, et le recommanda à son oncle. Le prélat, dans la vue de lui procurer quelque emploi en pays étranger, s'intéressa en sa faveur auprès du grand-duc, qui honorait beaucoup le mérite de l'illustre évêque de Meaux. (Les édit.)
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que j'ai dit de votre part à Sa Sainteté, et la manière paternelle et obligeante dont elle l'a reçu.
Mercredi, 21 de ce mois, il n'y a eu que les trois derniers cardinaux, Noris, Ottoboni et Albani qui aient parlé sur le Ve chapitre. Hier, lundi 26, on tint la congrégation ordinaire; et sept cardinaux, savoir les cardinaux de Bouillon, Carpegna, Nerli, Casanate, Marescotti, Spada, Panciatici, parlèrent sur le VIe chapitre, qui contient les XVIIIe, XIXe, XXe et XXIe propositions. Les quatre qui restent parleront apparemment demain; et dès la première congrégation, après celle de demain, on commencera à entamer le dernier chapitre, qui est sur la matière de la contemplation. Je ne sais si la congrégation de lundi prochain, qui est le jour de la Purification, ne sera pas remise au jour de devant ou au jour d'après : je ne crois pas qu'on veuille perdre ce jour. Peut-être la tiendra-t-on le lundi même, n'y ayant point de chapelle l'après-dînée.
Je n'entrerai point aujourd'hui dans un aussi grand détail que dans ma dernière lettre. Les choses sont dans les mêmes dispositions : on peut compter que tout va bien et assez vite, comme vous voyez, dans des circonstances qu'on ne peut changer. Le petit expédient qu'a pris le cardinal Nerli. pour ne pas déplaire si ouvertement à M. le cardinal de Bouillon et aux Jésuites, peut-être même à l'archevêque de Chieti qui est son ami intime, ne diminue en rien la force de son vœu : il est un des plus forts, et le cardinal Casanate en parle ainsi. Ce cardinal me disait avant-hier qu'il avait toujours appréhendé que le cardinal Nerli n'allât pas si bien, mais qu'il allait à merveille. Il méprise cette petite exception, qui ne signifie rien qu'une petite condescendance, pour ne pas paraître aller tête baissée contre le cardinal de Bouillon et ses sentiments. Je n'ai pas laissé de faire avertir tout doucement le cardinal Nerli du tort que pourrait causer en cette circonstance à sa réputation la moindre faiblesse, qu'elle pourrait lui faire perdre tout le mérite qu'il avait d'ailleurs. Il faut traiter les affaires de ce genre avec une grande délicatesse; il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien, de faire faire ce que l'on veut aux gens de ce pays.
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Généralement parlant le cardinal Carpegna fait bien. Le cardinal Ottoboni à présent ne va pas si mal, et l'on m'a assuré que dans la congrégation de mercredi, le cardinal Albani parla assez bien .contre M. de Cambray. Le cardinal de Bouillon est le même : il condamne la plupart des propositions, mais dans un certain sens. Je fais ce que je puis pour parvenir à avoir précisément ses qualifications, au moins sur l'amour pur ; cela n'est pas si aisé. On m'a néanmoins fait espérer qu'on me procurerait copie du vœu de cette Eminence : le succès ne dépend que de la conjoncture.
Le P. Roslet m'a dit avoir eu une grande explication avec le cardinal Albani. Cette Eminence l'assure toujours qu'elle fait des merveilles, mais qu'elle a beaucoup d'ennemis qui ne disent pas la vérité sur ce sujet. Le bon, c'est qu'il dit toujours au P. Roslet toute sorte de mal du cardinal de Bouillon. Il l'a engagé à marquer à M. de Paris que l'affaire ne pouvait aller mieux ; qu'elle tournait au gré du roi et des évêques, qu'on aurait une décision telle qu'on la souhaite, et qu'avant le Carême tout serait fini. Pour moi, j'avoue que je ne puis me fier à ce cardinal : je le regarde comme le plus grand ami des Jésuites. Depuis le premier jour de cette affaire, il s'est engagé avec le cardinal de Bouillon : il veut tromper également les deux partis. Dès le commencement il nous a fait bien du mal auprès du Pape : il faut cependant en tirer ce qu'on peut.
Le cardinal Casanate m'a assuré que les cardinaux Spada et Panciatici aboient bien et rondement. On ne peut trop dire combien le cardinal Casanate est pénétré de la matière, et avec quelle force il parle. Le cardinal de Bouillon ne peut le souffrir ni l'entendre. On remarqua fort bien, il y a huit jours, que le cardinal de Bouillon qui a coutume d'arriver toujours le premier, ne voulut pas se trouver au commencement de la congrégation, parce que le cardinal Casanate devait parler. Ce cardinal me dit avant-hier que le cardinal de Bouillon était vif quelquefois ; mais ajouta-t-il, ha trovato ancora il terreno vivo, voulant dire qu'il avait trouvé à qui parler.
Je liens du cardinal Casanate que plus il lit la censure de nos
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docteurs, plus il la trouve faible et peu digne de la Sorbonne ; ce sont ses propres paroles. J'ai dit tout ce que j'ai cru propre à les excuser, et en même temps j'ai voulu exciter à faire mieux, tout l'univers attendant de l'Eglise romaine une décision plus précise et plus forte. Il faut ici les piquer d'honneur. Je pense que l'envie de faire mieux que nos docteurs ne nuira pas à la bonne cause, ni à la vérité ; Dieu se sert de tout.
Je regarde comme certain que le cardinal Albani ne sera point chargé de rédiger la bulle. Si cela est, on ne confiera cet ouvrage qu'aux cardinaux Noris, Ferrari et Casanate : il ne serait pas mauvais que les deux premiers concourussent avec le dernier.
Je ne vois pas que la thèse de Douai fasse ici impression. Le cardinal Casanate m'a demandé si la Sorbonne ne la censurerait pas : je lui ai répondu qu'elle n'en valait pas la peine. Il en est convenu avec moi.
Je ne saurais trop vous recommander et à M. de Paris le secret sur tout ce que je vous mande de circonstances particulières, et sur ce qui concerne nos amis et nos ennemis : j'excepte néanmoins le roi et Madame de Maintenon. Si l'on parlait, ce serait le moyen de m'ôter toute la confiance qu'on peut avoir en moi. Vous n'ignorez pas que le nonce mande ici tout ce qu'il peut savoir.
Je fus averti avant-hier qu'il y avait une lettre de M. de Cambray au Pape (a), datée du 13 décembre, très-longue et à peu près de vingt pages, grand papier. Je me mis aux champs, et je sus que M. de Chanterac la présenta à Sa Sainteté il y a environ quinze jours, la priant de vouloir bien la communiquer à MM. les cardinaux. Le Pape n'en fit pas grand cas, et ne donna aucun ordre à ce sujet. M. de Chanterac en alla faire quelque espèce de plainte à M. l'assesseur, qui mercredi dernier en parla à Sa Sainteté à son audience. Le Pape la lui remit pour l'envoyer à MM. les cardinaux. On en fit deux copies : l'une fut adressée à M. le cardinal de Bouillon, pour la faire passer ensuite de main en main au cardinal Carpegna jusqu'au cardinal Spada ; l'autre fut envoyée en même temps au cardinal Panciatici, pour en faire part
(a) Elle est rapportée dans la Relation de l'abbé Phelippeaux, part. II, p. 169 et suiv.
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aux autres cardinaux. M. le cardinal de Bouillon reçut la sienne samedi matin : le cardinal Carpegna l'avait hier. Si je puis en avoir copie, je vous l'enverrai : je ne sais si on pourra la tirer de quelqu'un. Cette lettre n'est qu'une répétition en abrégé de ce qu'il a dit et redit cent et cent fois ; il fait de nouvelles protestations de soumission et de catholicité ; il assure qu'il n'a fait que se servir des expressions des mystiques les plus approuvés; qu'on ne peut le condamner sans les condamner en même temps. Au reste pas un mot de rétractation, à ce qu'on m'a assuré : il a toujours raison; il est persécuté par ses implacables ennemis, par leur puissance et leur cabale ; ils le tiennent dans l'oppression, etc. Ainsi rien de considérable, rien de nouveau; mais il prétend toujours par là embarrasser. Tout son but et celui de ses amis tend à présent à faire peur et pitié. On veut faire appréhender un puissant parti parmi les évêques et les docteurs, que l'autorité seule du roi empêche de s'élever et de parler : on rappelle à ce sujet les procédés violents dont on a usé dans le temps de l'assemblée de 1682, à l'occasion de la Régale. C'est généralement de quoi on remplit tout Rome actuellement, depuis la lettre du roi plus que jamais, et, je l'ose dire, avec une insolence sans égale. On veut faire pitié, en représentant un saint archevêque persécuté et éprouvant les traitements les plus odieux. Ce sont les derniers efforts d'un parti le plus envenimé qui fût jamais. Vouloir en douter, c'est vouloir douter qu'il fait jour en plein midi : on n'épargne personne.
On débite ici une nouvelle comme venant de chez M. le cardinal de Bouillon : c'est la mort de Madame Guyon à la Bastille, avec mille circonstances. Puisque vous ne m'en mandez rien, je prends la liberté d'en suspecter la vérité.
Jeudi, au sortir de la congrégation du saint Office, M. le cardinal de Bouillon alla à Frescati, étudier avec le P. Charonnier : il n'en revint qu'hier matin, et ne se trouva pas à la procession ordonnée par Sa Sainteté, où tous les cardinaux et prélats assistèrent. C'était l'ouverture d'un jubilé, que le Pape a donné en particulier pour implorer le secours du Ciel en faveur des catholiques d'Angleterre ; et en effet la première station était dimanche
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à l'église des Anglais, puis à Saint-Jean de Latran, à Saint-Pierre, etc. L'absence de M. le cardinal de Bouillon fut très-remarquée, et n'a point été approuvée dans une occasion aussi frappante, où les cardinaux même goutteux se sont fait traîner. On a songé à propos de cela au prince d'Orange, qui est son parent, et qu'il propose dans toutes les occasions comme le modèle des grands hommes.
Le commissaire du saint Office et le cardinal Casanate m'ont assuré que tout allait très-bien.
Le cardinal de Bouillon qualifia hier la proposition de l'involontaire ut simpliciter hœretica. Je suppose que c'est parce que M. de Cambray la rejette, comme n'étant pas de lui : cela mérite confirmation quant aux deux parties.
L'abbé de Chanterac a dépêché ces jours-ci un courrier à M. de Cambray. Il y a bien lieu de croire par les allées et venues de M. Certes, et par d'autres circonstances dont nous sommes instruits, que c'est de concert avec M. le cardinal de Bouillon : assurément c'est sans jugement téméraire.
J'ai reçu une lettre de M. le nonce, la plus obligeante du monde, en réponse à celle que je lui avais écrite. Je vous prie de lui bien témoigner ma reconnaissance, et de l'assurer de mon respect : je compte le remercier par le premier ordinaire. Je vous supplie aussi de lui parler de temps en temps du bien que je vous écris de son ami le prince Vaïni. Effectivement il n'a rien oublié, et n'oublie rien de tout ce qui est en son pouvoir et de sa sphère, soit sur notre affaire, soit sur les intérêts de la nation. Dernièrement il rendit visite au Pape, et lui parla comme il faut.
Ne manquez pas, s'il vous plaît, de nous envoyer les lettres de D. Francesco de Vasquez, ambassadeur d'Espagne au concile de Trente, qu'on imprime à Londres. La préface, à ce que l'on dit, parle de l'affaire de Cambray d'une manière à faire impression ici, et à prouver le déshonneur et le mal réel du délai d'un jugement tel qu'il convient.
Il se présente une occasion de servir le R. P. procureur général des Augustins, l'un de nos meilleurs qualificateurs : je vous prie de ne vous pas oublier ; je demande à M. de Paris la même grâce.
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On tient après Pâques à Bologne le chapitre pour l'élection d'un général : ordinairement on choisit le procureur général, quand c'est un homme de mérite; et celui-ci joint à une grande piété une grande sagesse, une grande connaissance des affaires de son Ordre, un grand savoir. Le cardinal Casanate et le cardinal Noris, dont il a été écolier, ont pour lui une amitié particulière. Le Pape l'estime fort ; et il s'est fait beaucoup d'honneur dans l'affaire de M. de Cambray, dans laquelle on a surtout reconnu en lui une droiture et une probité à toute épreuve. C'est justement à cause de cela et du crime qu'il a commis en ne favorisant pas M. de Cambray, que l'assistant de France, frère du principal du collège de Bourgogne à Rome, s'oppose vivement à son élection, et forme une forte cabale contre lui. Cet assistant est la créature du P. de la Chaise. Il serait question de faire connaître au roi le mérite du sujet et ses adversaires, pour l'engager à donner des ordres qui tendissent à déconcerter les projets formés contre lui ; cela produirait ici un bon effet par rapport aux autres personnes qui ont soutenu le parti de la vérité.
Ne manquez pas, je vous prie, de me mander comment il faut que je traite l'ambassadeur.
J'insinue ici le mieux qu'il m'est possible, tout ce que vous pensez sur l'expression du sensus obvius. Le cardinal Casanate s'est rendu à mes représentations, et j'espère qu'on ne fera pas autrement. Il est certain qu'il va sans dire que les propositions ne sont censurées que dans ce sens, et que l'exprimer c'est affoi-blir la décision. Toutes les condamnations prononcées par l'Eglise ont toujours été faites suivant cette méthode.