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Dans cet article je recense le livre du théologien catholique, Jean-Marie Gueullette, La spiritualité est américaine. Liberté, expérience et méditation, Paris, Cerf, 2021. L’auteur est membre de l’ordre des dominicains et enseigne à l’université catholique de Lyon. Il a écrit plusieurs ouvrages sur la « spiritualité » dans le contexte catholique.
Contenu du livre
Le livre du théologien dominicain propose une présentation des développements américains sur la « spiritualité » en s’appuyant notamment sur la littérature secondaire anglophone sur le sujet. Il développe son propos en trois étapes.
Contexte, courants religieux et philosophiques, figures marquantes
Premièrement il présente le contexte historique large dans lequel se développe ce qu’il appelle la « spiritualité en Amérique ». Histoire coloniale, indépendance des Etats-Unis, Réveils chrétiens et plus récemment le développement du discours Spiritual but not religious ! dans le contexte de la révolution culturelle du siècle passé et des expériences de mort imminente (Near Death Studies). Cette histoire de la « spiritualité en Amérique » est aussi présentée à l’aune d’une histoire des idées et des auteurs : calvinisme puritain, méthodisme, mormonisme, déisme, spiritisme, transcendantalisme et New Age sont tant de courants qui informent le portrait de ce profil de spiritualité. L’auteur accorde une certaine importance à la réception des écrits de Emanuel Swedenborg (1688-1722).
Trois idées centrales
Dans un second temps, il reconstruit le profil de cette « spiritualité en Amérique » autour de trois concepts : la liberté, l’expérience et la connaissance.
La liberté
Concernant la Liberté, celle-ci est identifiée par Gueullette comme une valeur cardinale de la « spiritualité américaine », qui est liée d’une part à la formation des Etats-Unis comme état indépendant, mais aussi au développement du protestantisme américain. L’importance des institutions ou des identités confessionnelles pour l’organisation et le cours de la vie est relativisée par rapport aux solidarités concrètes (la community), la résolution des problèmes immédiats et l’initiative personnellei. L’accentuation de la liberté trouve d’ailleurs un corrélât théologique : l’individu est présenté comme ayant un accès direct au divin et le soi de cet individu est lui-même fondamentalement divin.
L’expérience
C’est l’expérience personnelle qui fait la « religion américaine ». Les moments d’effervescence collective – les Camp Meeting du Réveil tout comme les festivals (Woodstock, Burning Man) – deviennent des moments fondateurs pour les individus. L’intensité des émotions et des affects qui sont éprouvés lors de ces moments deviennent fondateurs de tout un discours sur l’importance de l’émotion et des affects dans la vie religieuse et participent de la construction d’un discours sur « l’expérience religieuse ». C’est d’ailleurs dans cette « expérience » que s’ancre la conviction d’un rapport d’immédiateté avec la divinité, fondamental pour l’affirmation de la liberté personnelle. Les dimensions collectives et politiques de cette expérience réapparaissent aujourd’hui dans le discours sur l’écospiritualité et sur l’apport de la « spiritualité » à la santé. Avec l’intérêt pour le Yoga et de la méditation, on aurait affaire à une technicisatisation des pratiques spirituelles qui est liée à l’autorité que prend la « science » dans le développement spirituel et notamment à l’importance de la psychologie et des neurosciencesii.
Connaissance
Ces différents éléments se lient à une tendance à approcher la « spiritualité » comme l’appropriation d’une connaissance – Gueuellette parle d’une Gnose et d’une tendance gnostique dans la « spiritualité en Amérique ». L’accent ne porte pas tant sur le don du salut et de la grâce que sur la capacité de l’individu à avancer dans la connaissance de Dieu – notamment par la connaissance de Soi. L’accent mis sur la résurrection du Christ plutôt que sur sa passion dans le protestantisme américain est pour l’auteur l’un des signes de cet accent mis sur la connaissance.iii Cependant, la connaissance qui se déploie ici est plutôt intra-mondaine, horizontale et immanente – que Gueullette identifie surtout dans la tendance Spiritual but not religious ! Le Dieu personnel cède le pas à une divinité qui guide la personne dans son propre épanouissement – cette divinité étant associée au lexique du « spirituel ».
Un regard catholique
Dans une dernière partie Gueullette développe un regard catholique sur le phénomène décrit. Cette évaluation est plutôt compréhensive : elle tente d’identifier à la fois les aspects féconds et les risques lié à la « spiritualité à l’américaine ». L’importance de l’individu, le statut de l’expérience et le rejet de certains éléments traditionnels du christianisme sont – et ça m’a d’ailleurs étonnés – souligné comme des aspects positifs. Les risques de cette « spiritualité » se résume dans les points suivant : (i) sa tendance à évacuer le moment de la grâce ; (ii) sa tendance à vouloir valider la « spiritualité » par la science ; (iii) le risque d’isolement de l’individu dans la concentration sur l’expérience personnelle ; (iv) sa tendance à valoriser unilatéralement le moment de la résurrection par rapport à celui de la passion et du caractère tragique de l’existence humaine.
Intérêt du livre
L’un des premiers intérêts de cette étude est qu’elle propose un accès facilité à un grand nombre d’étude anglophone sur la « spiritualité » – je pense ici notamment aux travaux de Robert Wuthnow ou encore de Nancy Ammerman. Il met aussi en évidence un monde culturel qui ne fait pas partie de la connaissance générale en matière de religion (transcendantalisme, protestantismes américains, etc.) notamment parce qu’il émerge d’un contexte socio-politique sensiblement différent du contexte européen marqué par le confessionnalisme.
En découle tout de suite un autre intérêt : celui d’ouvrir l’horizon francophone au discours anglophone sur la « spiritualité ». Cet apport me semble tout particulièrement important dans la mesure où c’est cet usage linguistique qui marque de plus en plus nos propres usages du lexique du « spirituel » dans le contexte francophone – alors même que la notion de « spiritualité » s’est développé dans le contexte francophone catholique, dans la théologie des ordres religieux – le contexte germanophone ne connait par exemple pas ce lexique avant la deuxième moitié du 20e siècle. La conscience de ce « courant » à l’oeuvre dans nos usages du lexique du « spirituel » me semble extrêmement important au moment où l’on tente de réfléchir en théologie sur l’utilisation de ce lexique.
Pour le théologien protestant-réformé que je suis le texte de Gueullette est particulièrement interpellant – notamment parce qu’il identifie la théologie calviniste comme l’une des ressources principales de cette « spiritualité américaine », mais aussi parce qu’intuitivement je me retrouve dans certains éléments qu’il décrit dans son livre – même si c’est d’une manière plus nuancée et moins excentrique. À mon sens, il décrit quelque chose qui est réellement « à l’oeuvre » dans ma manière de faire usage du lexique de la « spiritualité » et dans la manière dont mon milieu culturel en fait usage.
Mes réserves par rapport au livre
La critique de la validation scientifique de la « spiritualité » me semble un peu facile. Le développement d’une technique des pratiques religieuses se laisse observer de manière transversale. Ce que ces remarques de Gueullette questionne c’est bien l’autorité accordée de fait au travail scientifique dans l’évaluation de phénomènes religieux. Cet enjeu est important, mais il doit être à mon sens abordé avec plus de soin – au risque sinon de masquer la dynamique propre à la répartition de l’autorité, particulièrement importante dans le domaine religieuxiv.
Le livre place peut-être aussi trop de distance entre le contexte américain et le contexte européen. Gueullette est évidemment conscient de l’influence des compréhensions anglo-saxonnes de la « spiritualité » dans le contexte contemporain, mais je pense que celle-ci est beaucoup plus forte que ce que son livre laisse penser – en tout cas pour le milieux culturel duquel je participe et notamment dans les milieux protestants européens. Il me semble – ce serait peut être à vérifier de plus près – que cette « spiritualité à l’américaine » imprègne la pop culture et la vie culturelle en général et est largement véhiculée par les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux. Cette « spiritualité » ne me semble pas extérieure à la culture européenne contemporaine – au contraire, elle y est très présence et la forme en profondeur. La manière qu’à Gueullette de présenter la « spiritualité à l’américaine » comme un phénomène étranger me semble problématique – ou n’être représentative que d’une partie de la population qui est relativement isolée du développement culturel contemporain.
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Notes de bas de page de l'article
- L’auteur accorde d’ailleurs une certaine importance à la figure de John Nelson Darby (1800-1882). « [Darby et ses disciples] considéraient que la véritable Eglise, entre la Pentecôte et la fin des temps, est une Eglise spirituelle, et que toute forme d’institution ecclésiastique est corrompue voire l’oeuvre du diable » p. 107
- Gueullette souligne d’ailleurs de manière intéressante le transfert d’autorité entre le protestantisme et les pratiques religieuses orientales précisément dans le rapport à la science. Cf. pp. 138-142
- « Ce n’est plus comme dans le protestantisme traditionnel, la part tragique de l’existence humaine qui est mise en valeur, par l’insistance sur la passion du Christ et sur la damnation de l’homme, mais la quête d’épanouissement qui est honorée comme telle. » p. 152
- Je suis particulièrement marqué à ce sujet par ma lecture de l’ouvrage de Matthew Wood, Spiritualité et pouvoir. Les ambiguïtés de l’autorité religieuse, Genève, Labor et Fides, 2021