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parution novembre 2018
ISBN 978-2-88927-611-0
nb de pages 96
format du livre 105 x 165 mm
Une main
Toute vie, à l’instar de toute œuvre, est faite de chutes et de rebonds, comme le montre Une main. Dans ce texte autobiographique, Ramuz se dévoile, laissant le lecteur pénétrer dans son intimité, dans sa maison, son bureau, se mettant en scène torse nu et soumis à ses médecins autant qu’aux impératifs du corps. Car un jour d’hiver de 1931, à la mi-janvier, Ramuz glisse sur du verglas et se brise l’humérus gauche. Impossible d’écrire désormais. L’auteur réfléchit dès lors à sa relation à la création : sa vie, semble-t-il conclure, n’a de sens que par la place qu’elle occupera dans son œuvre.
Introduction de Guy Poitry
C. F. Ramuz est né en 1878 à Lausanne, où il a fait des études de Lettres avant de s’installer à Paris pour douze ans (1902-1914). Introduit dans le milieu littéraire par Édouard Rod, il y fait la connaissance du peintre René Auberjonois. Il rassemble les poèmes de son premier livre, Le Petit Village (1903), puis rédige notamment Aline (1905), Les Circonstances de la vie (1907) et Vie de Samuel Belet (1913). En 1914, Ramuz rentre en Suisse romande et fait paraître le manifeste Raison d’être, qui inaugure les Cahiers vaudois. Cette revue, autant que maison d’édition, publie aussi bien des créateurs romands majeurs que Romain Rolland ou Paul Claudel. L’œuvre de Ramuz, pétrie de pessimisme et de fatalisme, est une longue série de variations sur l’amour et la mort, seuls sujets vraiment dignes d’être traités, de son propre aveu. Ses audaces stylistiques lui valent le reproche de mal écrire « exprès ». Mais il n'est de loin pas partagé par tous: dès 1924, Bernard Grasset édite les romans de Ramuz et lui assure ainsi un succès auprès des critiques et du public français. Entre 1929 à 1931, il dirige la revue Aujourd’hui. Dans les dernières années de sa vie, résidant désormais à Pully, il publie des essais politiques et des textes autobiographiques, avant de s’éteindre à Lausanne en 1947. Ses Œuvres complètes (29 vol.) les plus récentes ont été publiées aux Éditions Slatkine et ses Romans (2 vol.) ont aussi paru dans la «Bibliothèque de la Pléiade».
"Il y a dans Une main une étrangeté qui n’est pas inquiétante, mais cocasse, drolatique, surréelle plutôt que surréaliste. Une simplicité qui est celle du génie, l’art de déterrer les interrogations les plus enfouies, celles que l’on a quand on est enfant. Désapprendre, le verbe figure dans ce récit vécu et écrit en 1931. Il y a presque cent ans. Quelle modernité !"
Un article de Cécile Dutheil de la Rochère à lire en entier ici
"Au cours de l’hiver 1931, Charles Ferdinand Ramuz glisse sur une plaque de verglas et se casse l’humérus gauche. Une dame bien comme il faut passe à côté de lui et dit : « Ah monsieur, on glisse terriblement ce matin », et continue son chemin. Quelques mois plus tard, Ramuz raconte sa mésaventure dans un beau texte autobiographique sobrement intitulé « Une main ». Il y décrit sa difficile rééducation, et le malheur de ne pas écrire. Car la glissade malencontreuse est aussi l’occasion d’un douloureux roulé-boulé spirituel : « Ecrire ? Quoi écrire ? Et à quoi bon écrire ? On voit qu’on n’intéresse personne. Qu’est-ce qu’écrire, sinon faire vivre ? Et si, soi-même, on ne vit plus ? Si les mots eux aussi sont morts, parce que les mots c’est vous ? Ils sont votre plus intime chair : ils sont blessés là où elle est blessée. »" Didier Jacob
"Il y avait l’Albatros de Baudelaire, il y a le canard de Ramuz, condamné à ne plus voler par une pratique barbare (on lui coupe le bout d’une aile). Privé de sa main gauche à la suite d’une chute, Ramuz a du temps mort devant lui. Il se sent éteint et doit renouer douloureusement avec la vie comme, après une phrase et un point dans un texte, une autre phrase survient, avant le point final, la vraie mort de l’homme, qui n’est qu’un « tout petit rouage » dans l’univers ou même rien, une vague main gauche dont on ne se soucie qu’en son absence. Délice de réflexion métaphysique par un écrivain voué habituellement au contact direct avec des choses bien réelles qu’il travaille à rendre visibles, Une main se lit le sourire aux lèvres, comme un encouragement à vivre."
Publié en revue en 1912, Le Feu à Cheseyron constitue une première version de La Séparation des races. Mêlant intrigue amoureuse et réflexion sur le destin des communautés, Ramuz livre là une histoire tragique, aux accents de légende montagnarde, qui a inspiré le cinéma expressioniste (Rapt de Dimitri Kirsanoff en 1934, avec une musique d'Arthur Honegger).
Introduction d'Océane Guillemin
Ramuz n'est pas que romancier et essayiste. Dès ses débuts, il s'est fait connaître comme un chroniqueur de grand talent, livrant à la presse suisse et française de nombreux textes où il aborde aussi bien l'actualité que l'histoire littéraire, le quotidien que les choses de toujours. Ce volume propose une sélection de cette production, qui va de 1903 à 1947.
Introduction de Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann
"Nul secours, ni dans la longueur, ni dans la largeur de la terre."
Dans son titre déjà, Présence de la mort envisage l'inéluctable disparition de toute chose, face à une catastrophe imminente. En 1922, C.F. Ramuz ne pouvait songer au réchauffement climatique ni même à l'effondrement de la société post-industrielle. Mais le tableau qu'il dresse dans ce roman d'anticipation est plus que jamais devant nous: sous le coup du cataclysme, le délitement de l'ordre social et des liens qui le sous-tendent annoncent la fin de l'expérience humaine telle que nous la connaissons.
Introduction de Marc Atallah
C.F Ramuz n'a cessé de correspondre avec sa famille, ses amis, ses pairs, ses éditeurs, voire ses admirateurs. La lettre le rassure, apaise ses angoisses dans l'absence, ou met à distance son interlocuteur. Voici un Ramuz dans son quotidien, potache, philosophe, complice ou introspectif, qui s'amuse, s'inquiète et s'interroge sur l'écriture et sur la mort. Ces cinquante lettres jalonnent le parcours de l'écrivain autant qu'elles dressent son portrait.
Introduction de Vincent Kaufmann
Antoine est emmené à l'alpage par Séraphin afin qu'il apprenne le métier. Il s'ennuie et ne pense qu'à Thérèse dont il se languit, ils viennent tout juste de se marier. C'est alors qu'un éboulement va ensevelir le héros de longues semaines. Antoine parviendra-t-il à se nourrir, à boire, à respirer ? À ne pas devenir fou ?
Inspiré de faits réels, Derborence est un roman de montagne. Une montagne brutale et belle; une montagne révélatrice de la fragilité et de la grandeur tragique de la condition humaine. Une montagne dont Ramuz cherchait à restituer la solitude et le silence.
Introduction de Peter Utz
Dans Découverte du monde, C.F. Ramuz raconte comment "l'auteur" que nous connaissons est né du "petit garçon" qu'il a été. En revenant sur son enfance dans la petite bourgeoisie commerçante vaudoise, et sur son parcours d'étudiant en lettres, l'écrivain rend moins hommage à sa formation qu'il n'affirme sa vocation d'artiste.
Introduction de Luc Weibel
Le suicide de Jean-Luc Robille ponctue une vie marquée par la malédiction. Dans ce récit de 1908, Ramuz s'inspire du Valais archaïque qu'il a découvert en travaillant au Village dans la montagne. Sous son seul prénom, le protagoniste de Jean-Luc persécuté est devenu une figure universelle du malheur et de la folie.
Introduction de Laura Laborie
Ces nouvelles tardives, écrites entre 1943 et 1947, largement méconnues, dévoilent la modernité d’un écrivain qui a atteint une maîtrise virtuose de la narration. Elles déploient des récits visuels où la solitude de l’homme, le désir et la mort prédominent dans une esthétique du fragment. Ramuz s’y montre, plus encore que dans le reste de son œuvre, attentif aux personnages en marge, à la violence et à la folie sous toutes ses formes.
« Le petit enfant, assis sur un carré de toile à matelas dans le pré, tend la main vers un cerisier qui est bien à quarante pas de lui.
Ayant refermé sa main, il s’étonne qu’elle soit vide.
Il nous faut apprendre le monde depuis son commencement. »
En 1914, marié et devenu père de famille, Ramuz quitte définitivement Paris. Sa nouvelle situation le pousse à interroger les fondements mêmes de son choix de l’écriture. Le récit court lui offre un terrain de réflexion privilégié, entre fiction et introspection. Quelques années plus tard, au sortir de la Grande Guerre, c’est toute son esthétique qu’il entend réinventer, à la mesure des bouleversements suscités par les événements mondiaux. Une fois de plus, il recourt à la nouvelle pour mettre en œuvre sa vision des hommes « posés les uns à côté des autres ». Au fil de ses méditations, c’est toujours la même aspiration formelle qui l’anime : la quête d’une langue, d’une narration, d’un style à lui.
Les femmes dans les vignes et autres nouvelles réunit des textes écrits entre 1914 et 1921.
« Cependant, il gardait sa langue ; et plus le reste de son corps allait s’engourdissant, plus il semblait qu’elle devînt alerte pour ces longues histoires qu’on venait écouter : des étrangers, l’été, et même des gens du village, car elles n’ennuyaient jamais, et il en savait de toutes les sortes ; et il fumait sa grosse pipe, n’ayant plus que ces deux plaisirs. »
Pour Ramuz, la nouvelle est un laboratoire. Dans sa quête de formules narratives originales et ses expérimentations stylistiques, le récit court lui offre un espace concentré dont il tire le meilleur parti dès son entrée en écriture, puis tout au long de sa carrière. Qu’il s’inspire du légendaire alpestre ou mette en scène des animaux martyrisés, qu’il campe des personnages typés ou explore la scène de genre, voire le morceau bref, l’écrivain dévoile aussi bien la cruauté des hommes que l’intensité de leur rapport aux éléments, tantôt hostiles, tantôt sublimes. D’une efficacité exceptionnelle, ces textes sont autant d’hommages au pouvoir de la fiction.
L’homme perdu dans le brouillard et autres nouvelles réunit des textes écrits entre 1905 et 1911.
« — Vous êtes un homme, il ne faut pas l’oublier, et moi une femme ; on n’est pas des anges, qu’en pensez-vous ?»
Avec Adam et Ève (1932), Ramuz donne corps à un projet qui l’a occupé pendant plusieurs années, et qui n’est rien moins qu’une réécriture des premiers chapitres de la Genèse. Destiné à « illustrer un vieux mythe d’Occident », le roman démontre la fatalité de la Chute. En peignant la désillusion de Louis Bolomey, Ramuz brosse une vision de la condition de l’homme sur terre qu’il assimile à un long désenchantement.
Introduction de David Hamidović
Inédit du vivant de Ramuz, Posés les uns à côté des autres est son roman le plus personnel. Il y dépeint les voisins de son village, qui s’y entrecroisent sans qu’ils ne se comprennent ni se connaissent jamais. Cette séparation des êtres entre eux, « posés les uns à côté des autres », est à l’origine de la solitude tragique des personnages ramuziens. Elle contraste ici avec la beauté bouleversante du lac et de la montagne.
Introduction de Rudolf Mahrer
En automne 1900, Ramuz s’installe à Paris. Il a 22 ans. Il en aura 59 lorsqu’il fera paraître ce livre fondamental dans son parcours d’écriture et de vie. Les années n’ont atténué ni la fraîcheur ni la précision des première impressions. Le tableau du Montparnasse au début du siècle est riche de couleurs et de personnages. Mais ce qui importe davantage, c’est la réflexion conduite par Ramuz sur la nature de la grande ville, son rôle de capitale historique et culturelle.
Paris l’amène à traiter des sujets les plus divers : les arts, les modes et le snobisme, la langue, bien sûr, et l’écriture, mais aussi le monde du travail, la société, l’identité des provinces. Par-delà le souvenir se reflète ici l’image de tous ceux qui sont un jour montés à Paris. Pour le « petit Vaudois » qu’est Ramuz, la Suisse romande est une « province qui n’en est pas une », française par la culture, suisse par la politique. À la frontière entre essai et autobiographie, Ramuz réfléchit avec brio aux relations entre centre et périphérie.
Introduction de Pierre Assouline
Dans ce « tableau » de 1919 que sont Les Signes parmi nous, Ramuz peint un orage d’été qui fait croire à la fin du monde. En prévision de cette apocalypse lémanique, Caille, le colporteur biblique, répand une parole défaitiste. Mais le dernier mot appartient au couple de jeunes amoureux qu’anime une confiance toute humaine. Écrit à la fin de la Première Guerre mondiale, tandis que la grippe espagnole ajoute ses calamités aux malheurs du conflit, ce roman virtuose célèbre l’éternel recommencement de la vie.
Introduction de Gilles Philippe
Capitalisme, communisme, relance du colonialisme, krach de Wall Street, montée du fascisme : dans Taille de l’homme, Ramuz souligne le caractère universel de la condition humaine, rendu plus évident à ses yeux par la mondialisation qu’il observe – déjà – autour de lui. L’écrivain dégage dans cet essai la conception qu’il se fait de l’homme véritable, dont le modèle est le paysan – dénonçant les dangers de la mécanisation, l’illusion du progrès, et les contradictions de la pensée matérialiste.
Introduction de Reynald Freudiger
Juliette, 19 ans, débarque de Cuba au printemps dans une communauté vigneronne petite et étriquée, prise entre lac et vignes ; et la quittera secrètement en août pour une destination inconnue. Elle a beau être la nièce du cafetier Milliquet, Juliette restera une étrangère, foncièrement différente des villageois, principalement par sa beauté mystérieuse. Sa présence éphémère au sein des habitants va modifier fortement leur quotidien et diviser le groupe jusqu’au drame. Car malgré son innocence, Juliette possède une sorte de don, de pouvoir magnétique d’attraction. Ce texte lie les thèmes de la beauté, de la solitude et du désir sexuel pour dire l’imperfection du monde.
Introduction de Christian Morzewski
Une ville de quatre ou cinq mille habitants, un petit monde où les gens se contentent d’un beau soleil et d’une belle eau, parmi les vignes. Mais lorsque Louis Noël, grand voyageur, se met à raconter la vie sous d’autres cieux ; qu’un illuminé se prenant pour le Christ se promène sur la plage ; qu’un cinéma s’installe et fait office d’usine à rêves, l’imaginaire fait irruption dans le quotidien réglé, « une fenêtre a été ouverte sur le monde ».
Introduction de Roland Cosandey
Construction de la maison nous convie auprès d’une famille de petits propriétaires terriens vivant au rythme de la vigne et des saisons du Lavaux, le temps du chantier de leur nouvelle demeure. Madame Catherine et ses enfants, Samuel, Héli, Vincent ou la «petite Marianne» : à travers les événements que traversent la famille, Ramuz illustre les tensions entre le désir des transmission des hommes et le cycle implacable de la nature.
Dans ce roman inédit ébauché en à peine trois mois en 1914, Ramuz met en place les prémisses de ses romans qui lui assureront, dès 1924 et sous l’égide des éditions Grasset, la reconnaissance du public et des milieux littéraires.
Introduction de Stéphane Pétermann
« Elle était maigre et un peu pâle, étant à l’âge de dix-sept ans, où les belles couleurs passent, et elle avait des taches de rousseur sur le nez » : voici Aline, l’héroïne éponyme du premier roman de Ramuz. Tombée amoureuse de Julien Damon, fils de paysans riches, elle vit une véritable idylle, tandis que lui ne cherche qu’à apaiser sa faim. L’histoire débouche sur une fin tragique lorsqu’Aline, enceinte, apprend les fiançailles de Julien.
Tournant le dos aussi bien au récit psychologique qu’aux modèles naturalistes, Ramuz décrit avec subtilité la passion et le revirement des cœurs. En écrivain débutant, il pose dans cette épure célèbre les jalons d’une forme de roman poétique, à laquelle il aspirera tout au long de sa carrière.
Introduction de Daniel Maggetti
I
Il fait, ce matin, un joli temps clair, bien que le soleil ne se montre pas[1]. Il a gelé fortement pendant la nuit, puis un peu de neige est tombée ; il fait gris pâle sur les toits blancs dont il y a une quantité, immédiatement derrière ma maison[2], – bordant une petite place, puis deux ruelles parallèles qui montent vers le village. Dix heures viennent de sonner. Je vais chercher des cigarettes à la boutique. Ce n’est qu’un petit bout de chemin. On traverse la place en passant devant la fontaine ; on remonte ensuite celle des deux rues qui est le plus au couchant, on arrive dans une rue transversale ; et c’est là, et ça prend deux minutes, ou trois, pas davantage. Je sors, je suis sur le perron ; et, me retournant, après avoir fermé la porte, je vois briller avec plaisir la terre toute blanche, tandis que les toits brillent un peu plus haut, après un intervalle gris ; après quoi le gris recommence, pas tout à fait le même gris. Deux bandes blanches, deux bandes grises, et c’est tout dans un grand silence. Et dans une grande immobilité où il y a seulement une cheminée qui fume, fume dans le gris son joli bleu, qui à l’abri de la pente du toit s’étire d’abord mollement, puis tout à coup, ayant dépassé le faîte, fuit de côté, de mon côté, comme beaucoup de rubans bleus.
C’est vu, ça ne prend point de temps pour être vu ; c’est pendant que je descends le perron qui n’a que quatre ou cinq marches ; et je me dis qu’il n’y a pas besoin de temps pour penser et qu’il y a pourtant besoin de temps.
Ce n’est pas tout à fait instantané quand même.
Il y a devant moi, sur une terrasse, une lessive qui sèche. Les draps, qui ont été durcis par la gelée, sont comme des pans de murs passés à la chaux ; ils se déplacent l’un devant l’autre d’un seul grand mouvement, comme dans un tremblement de terre.
Et c’est vu encore, et à peine si j’ai fait un pas sur le chemin ; et c’est à peine si ça a pris du temps, pourtant ça en a pris un peu, mais c’est un temps imperceptible.
Il y a deux temps en nous. Ce qui pense en nous et ce qui agit en nous sont deux choses qui coexistent dans une complète indépendance. Deux choses qui ont deux mesures ; deux choses qui ont chacune sa mesure. Et nous, nous sommes encore ailleurs (je me disais) : nous, c’est-à-dire ce qui a la conscience, ce qui réconcilie, ce qui introduit l’unité. Mais il arrive qu’on s’absente. Alors on est comme un homme décapité. On est un homme qui a des jambes et qui ne connaît plus ses jambes ; et il va sans savoir qu’il va, ou il pense sans savoir qu’il pense, n’étant plus à son centre, mais quelque part à ses extrémités : tantôt à l’une, tantôt à l’autre. De sorte que c’est tantôt ses actes qui sont inconscients, tantôt ses pensées qui sont inconscientes ; mais ses actes s’inscrivent du moins sur un plan déterminé. Ses actes sont vus quand ils se font, ils obéissent aux horloges ; tandis que sa pensée va et vient sur tous les plans à la fois, n’étant liée ni à un lieu, ni à un moment, étant secrète, aussi bien occupée des choses qui se voient que des choses qui ne se voient pas, étant surtout douée de ses vitesses à elle, qui sont sans rapport avec celle du corps. Je regardais le mien qui avait à peine avancé. Combien, me disais-je, faudrait-il de pages, si on voulait essayer de noter ce qu’on pense, c’est-à-dire aussi ce qu’on voit et ce qu’on sent pendant seulement trois minutes ? C’est-à-dire le temps d’aller à la boutique acheter des cigarettes, comme ce matin : ce qui se passe dans une tête, tout ce qu’elle tire de l’air, de la lumière des choses ; tout ce que d’autre part elle tire d’elle-même, tout de ce qui s’y agite en fait de souvenirs, d’images, d’inventions.
Il y a eu beaucoup de distraction dans mon cas, je dois le dire, ce matin-là.
Je n’avais fait que jeter mon manteau sur mes épaules ; je n’avais même pas remarqué que le terrain était singulièrement glissant.
Il y avait une petite couche de neige sur du verglas ; la neige était la chose qu’on voyait ; le verglas ne se voyait pas.
Le verglas, il fallait le deviner, et, par voie de déduction, distinguer ensuite en soi-même les précautions qu’il y avait à prendre : c’est justement ce que je n’avais pas fait. J’allais rapidement, selon mon corps, et très lentement selon mon esprit ; j’étais arrivé dans le haut de la rue : là il y avait une chambre à lessive[3]. Une porte basse ouvrait sur un réduit obscur plein d’une grosse vapeur, qui sortait en un large copeau plat sous le linteau à l’angle duquel il se repliait, montant ensuite contre la façade de la maison.
On pense toujours à beaucoup de choses (et pas à celles qu’il faudrait).
Il fait une jolie lumière voilée à cause d’une mince vapeur, qui est sur tout le ciel comme du verre dépoli et le soleil éclaire derrière. Tout est tranquille. On est content. Pourquoi est-ce qu’on est content ?
Je vois la boutique. J’arrive à la boutique.
J’entre. Je vois deux demoiselles, une rousse, une noire. Elles ont des blouses en toile blanche. Elles sont devant des cartes postales où on s’embrasse et d’autres où on ne s’embrasse pas, fixées les unes à un tourniquet, les autres à un autre tourniquet de tôle vernie en noir.
J’achète des cigarettes. Je paie mes cigarettes.
Je loge le paquet dans une de mes poches, à moins que je ne l’aie gardé à la main ; je salue, je sors.
Et, à ce moment-là, je me souviens, je pensais à un livre d’astronomie que je venais de lire[4].
Il y était question, entre autres choses, des deux théories qui sont en présence touchant l’âge des étoiles.
D’après la première de ces théories, elles auraient les âges les plus divers, et il serait donc impossible de leur attribuer une origine commune ; d’après la seconde, au contraire, elles auraient à peu près le même âge, la diversité de leurs états : grosseur, couleur, éclat, densité, étant la conséquence, non pas de durées inégales, mais des seules conditions mécaniques, elles-mêmes très variables, auxquelles elles sont soumises dans leur mouvement de gravitation.
L’auteur du livre prenait parti pour la seconde des deux théories. Il faisait un raisonnement. Il comparait le monde des étoiles avec nos sociétés humaines. Nous y naissons successivement. Il s’ensuit que le nombre des vieillards y est dans une proportion assez constante avec celui des adultes, celui des adultes avec celui des enfants. Si donc les étoiles, comme nous, naissaient les unes après les autres, naissaient isolément, de qui ? et où ? et comment ? (mais c’est autre chose), étant vraiment nos sœurs d’en haut, la même proportion devrait s’y retrouver.
Ce n’est justement pas le cas. Il y a beaucoup d’adultes parmi les étoiles, très peu de vieillards et très peu d’enfants.
Il semble bien que toutes les étoiles soient nées à la fois, – contrairement à notre destinée d’hommes ; non une à une, ni continuellement, mais toutes ensemble et en un seul moment ; et avant il n’y avait point d’étoiles, et après il n’y en aura plus.
Je redescends maintenant la rue. Je vois une femme qui sort de la chambre à lessive avec des bras mauves, terminés par des grosses mains toutes blanches qui ont de la peine à s’ouvrir. Je suis frappé par leur aspect et en même temps, je vois qu’elles se soulèvent comme quand on a de la peine à garder son équilibre et balancent un peu de chaque côté du tablier à rayures tout mouillé pendant que la femme traverse la rue ; puis, avant d’arriver à la maison d’en face, s’arrête prudemment, et avec mille précautions, tendant le bras, empoigne le bouton de la porte.
Je n’y prends même pas garde.
Toutes ensemble, toutes à la fois.
Celles qu’on voit à l’œil nu, celles qu’on ne voit qu’au télescope, celles qu’on ne distingue qu’à peine dans le plus puissant des télescopes ; celles qui font partie de la voie lactée, celles qui à elles seules sont une voie lactée, celles qui sont une, celles qui chacune à part soi sont des milliers et des millions : – comme quand une énorme grappe d’œufs de grenouille crève dans l’eau noire de nos ruisseaux, une nuit de printemps…
Les deux pieds me manquent à la fois ; je bascule sur moi-même. Je retombe en arrière, la tête la première, les jambes en l’air, de tout mon poids…
[1] Le manuscrit d’Une main (collection particulière, Suisse) porte une épigraphe empruntée à Goethe : « Utilise ce qui t’advient » (Entretiens avec le chancelier F. de Müller, traduction par Albert Béguin, Paris, Stock, 1930, p. 183 ; note du traducteur citant les Xénies apprivoisées de Goethe). Ramuz l’a écartée lors de la publication, mais il relève cette phrase dans un article donné à la revue Aujourd’hui le 26 mars 1931 (« Textes », pp. 6-7).
[2] La Muette, à Pully (4, chemin Davel), dans laquelle Ramuz s’est installé en mai 1930, et où il a vécu jusqu’à sa mort en 1947. Dans la suite du texte, l’écrivain en décrit de manière fidèle les alentours et, plus loin, les espaces intérieurs.
[3] Équivalent romand de « buanderie ».
[4] Les lignes qui suivent font songer (mais en partie seulement) à des propos contenus dans l’ouvrage d’Arthur Eddington La Nature du monde physique (Lausanne, Payot, 1929), en particulier aux pages 175-176. À ce sujet, voir l’introduction, p.***.