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Flatter l’ego d’une tierce personne est une action appropriée, nécessaire, polie, altruiste, amicale, un brin moqueuse, ironique ou parfois dénuée d’honnêteté, en fonction des situations. Elle est d’usage courant sur les réseaux sociaux avec nos “like” ou autres “tu es trop belle!”, “trop la classe!” sous les photos de nos amis.
Si d’aventure vous êtes en manque de superlatifs ou que vous cherchez l’inspiration, je vous conseille d’aller lire les poètes et poétesses indiens, qui ont érigé la flatterie au rang d’art. Poètes attitrés des cours royales, ils se devaient d’honorer leurs mécènes en des termes élogieux. De très beaux exemples d’éloges et diverses louanges (praśasti) se trouvent dans les compositions des auteurs de langue braj. Ces strophes sont généralement situées au début d’une œuvre, mais peuvent dans certains cas envahir une grande partie de celle-ci.
Durant la période pré-moderne, étaient dignes des plus grands éloges les régnants de l’Empire moghol. En tête, l’empereur Akbar (1542-1605):
Le corps d’Akbar n’est pas comme celui du dieu de l’amour, il est plus comme celui de Shiva ;
Akbar a la force du lion qui encercle la taille de l’éléphant.
Nul besoin de froncer les sourcils, un regard fixe suffit à effrayer ses ennemis ;
Il est si imperturbable que les oiseaux viennent picorer auprès de lui.
Ses cheveux ne sont pas blancs comme [le corps] d’un sadhu,
c’est le [reflet de] la lune qui se lève sur eux.
[…]
Celui qui n’engage pas sa colère se place dans le cœur de l’empereur Akbar.
Ce poème est attribué à une courtisane, envoyée comme émissaire auprès de l’empereur pour défendre la cause de la cour à laquelle elle appartenait. Il reprend les standards du genre: comparer la beauté de l’empereur à celle du dieu Shiva, sa force à celle du lion, le décrire comme imperturbable et effrayant pour ses ennemis.
Un tel traitement n’était pas réservé uniquement aux empereurs ou aux rois. Tout mécène pouvait se voir considérer avec les mêmes honneurs. C’est le cas dans des poèmes de louanges attribués à un poète du nom de Dev (fin 17ème s.-1767?), dans un ouvrage intitulé Rasavilāsa (“Le Ravissement procuré par l’essence de la poésie”). Cet ouvrage consacré à l’évocation du sentiment érotico-amoureux (śṛṅgāra rasa) a été composé pour un habitant de Delhi du nom de Bhogilal. Son statut social n’a pu être établi avec précision, mais il était vraisemblablement l’un de ces amateurs d’art littéraire, dont la cosmopolite Delhi pullulait. Il n’avait cependant aucun titre de noblesse, même si dans le poème il est qualifié de roi (nṛpa). Ce qui n’empêche pas le poète Dev de le décrire comme le personnage le plus important de Delhi, en usant de son écriture la plus raffinée:
Tout comme l’oiseau cātaka abandonne le nuage de la saison des pluies pour la goutte d’eau de svāti ;[1]
de la même manière, l’excellent poète Dev abandonne rois, princes et sultans [pour Bhogilal].
Tout comme le lotus blanc ne se trouve heureux dans l’étang qu’une fois que la lune s’est levée,
de la même manière, l’expérimenté Bhogilal n’est satisfait qu’une fois le Rasavilāsa composé.
Sa grandeur vient de ses actes méritoires précédents,
il est un homme saint sur terre, il est le pollen pour les abeilles.
Il est donneur de plaisir aux adeptes du plaisir, le roi Bhogi[lal] agit selon le bien,
il est le bulbe qui fait naître le lotus.
A Delhi, il est un lac de pur nectar dans lequel resplendit le bonheur terrestre.
Il est deux fois plus célèbre que la nuit de la pleine lune de kārttika[2]
et deux fois plus majestueux que la lune lorsqu’elle est pleine.
Tu es comme la lune au crépuscule, comme le lotus juste avant l’aube,
comme le nuage portant la goutte d’eau de svātī ; tu es le trésor de cette terre.
Tu es comme l’arbre à miel, comme un lac en automne ;
défenseur des pauvres, tu es plein d’amour et de qualités.
Ô joie de Yogidas ! Tu traverses les âges, méritant les honneurs du monde ;
ta célébrité, [brillante] comme la lune et [parfumée] comme le bois de santal, se répand plaisamment.
Dev [dit] : « Ô grand Bhogilal ! Chaque jour, tu es l’image de la compassion ;
tu es le gardien de la terre, tu as la splendeur d’un empereur. »[3]
[1] Svāti correspond à une période du mois kārttika durant laquelle la lune est en svāti. Il est dit que l’oiseau cātaka ne survit qu’en buvant des gouttes de pluie, spécialement celles qui tombent durant svāti. C’est aussi à cette période qu’il est dit que les gouttes de pluie qui tombent dans un coquillage deviennent des perles.
[2] Kārttika correspond au huitième mois du calendrier lunaire hindou, soit octobre-novembre. C’est la période durant laquelle on fête dīpāvalī, dont il est question dans ce vers.
[3] Traduction tirée de: Cattoni, Nadia, Dev, l’artisan-poète du 18ème siècle et la nāyikā dans le Rasavilāsa. Circulation et échanges, intertextualité et transformations, Berlin : DeGruyter, 2019 (à paraître).
Image du bandeau: Peacock raṅgolī, Hampi, déc. 2018 (NC).