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1. Vous vous attendez peut-être, mes frères, à ce que je vais traiter ce qui suit dans le cantique en pensant que le verset qui fut le sujet de mon dernier discours est entièrement expliqué. Mais j'ai un autre dessein, c'est de vous servir les restes du festin d'hier que j'avais accueilli pour moi, de peur qu'ils ne se perdissent, mais ils seront perdus si je ne les sers à personne ; car si je veux les garder pour moi seul, je périrai moi-même. Je ne veux donc vous frustrer de ces mets spirituels dont je sais que vous êtes extrêmement affamés, comme ce sont les restes du banquet de la charité, ils sont d'autant plus doux qu'ils sont plus délicats, et d'autant plus faciles à savourer qu'ils sont mis en plusieurs menus morceaux, autrement ce serait trop aller contre la charité que de vous priver même de ce qui touche à la charité. Voici donc où j'en suis demeuré. « Il a ordonné en moi la charité. »
2. Il y a une charité qui consiste dans l'action et une autre qui est dans l'affection. Et je crois que c'est au sujet de la première qu'une loi a été donnée aux hommes, et qu'il a été fait un commandement. Car qui peut avoir l'autre dans la perfection que désire ce précepte ? On ordonne donc celle-là comme un sujet de mérite, et l'on donne celle-ci comme une récompense. Nous ne nions pas pourtant qu'avec la grâce de Dieu on ne puisse avoir en cette vie le commencement et le progrès de la dernière, mais nous soutenons que la perfection en est réservée à la félicité à venir. Comment donc aurait-on commandé celle qui n'aurait pu s'accomplir ? ou bien, si vous aimez mieux croire que le précepte a été aussi donné touchant la charité affective, je ne vous le contesterai point, pourvu que vous m'accordiez aussi qu'il ne peut être accompli en cette vie par qui que ce soit. Car qui osera s'attribuer une chose, à laquelle saint Paul lui-même avoue n'être point arrivé? (Philip. III, 13)? Ce n'est pas que le souverain Maître ignorât que l'accomplissement de ce prétexte excédait le pouvoir des hommes, mais il a jugé utile de les avertir par-là de leur faiblesse, afin qu'ils comptassent jusqu'à quel degré de justice ils doivent tendre selon leurs forces. En commandant donc des choses impossibles, il n'a pas rendu les hommes prévaricateurs, mais humbles, c'était afin d'abattre tout orgueil, et que tout le monde fût assujetti à Dieu, parce que nul ne sera justifié par les uvres de la loi (Rom. III, 20). Car en recevant le commandement que nous nous sentions incapables d'accomplir, nous crierons vers le ciel et Dieu aura compassion de nous: et nous saurons, ce jour-là, qu'il nous a sauvés, non par les uvres de justice que nous faisons de nous-mêmes, mais par l'étendue de sa seule miséricorde (2 Tim. III, 5).
3. Voilà ce qu'il faudrait dire si nous demeurions d'accord que la charité affective eût été commandée, mais il semble que cela convienne plutôt à l'actuelle a surtout le Seigneur, après avoir dit : « Aimez» vos ennemis, » ajoutant aussitôt une chose qui regarde les uvres : «Faites du bien à ceux qui vous haïssent (Luc. VI, 27); » l'Écriture dit encore « Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger, s'il a soif, donnez-lui à boire, » ce qui marque l'action, non l'affection. Mais écoutez le Sauveur au sujet de l'amour qu'on lui doit : « Si vous m'aimez, dit-il, gardez mes (a) paroles (Joan. XIV,15). » Vous voyez que, même en cet endroit, il nous renvoie aux oeuvres, en nous enjoignant l'observation de ses commandements. Or, il aurait été inutile qu'il nous avertît de l'action, si la charité se fût déjà trouvée dans l'affection. C'est donc ainsi qu'on doit entendre le commandement qui nous est fait d'aimer notre prochain comme nous-mêmes (Matt. XXII, 29), quoique cela ne soit pas exprimé aussi clairement que je le dis. Car, ne trouvez-vous pas qu'il suffit, pour accomplir le précepte de l'amour du prochain, d'observer parfaitement ce que la loi naturelle elle-même a prescrit à tout homme en ces ter mes : « Ce que vous ne voulez point, qu'on vous fasse, ne le faites point à autrui (Matth. VII, 12), » et : « Tout ce que vous désirez qu'on vous fasse, faites-le vous-mêmes aux autres? »
4. Je ne dis pas cela en ce sens que nous devions être sans affection, et qu'ayant le coeur sec et aride, nous remuions seulement les mains pour l'action. Car, entre tous les grands maux que, selon l'Apôtre, les hommes font, j'ai lu que c'en est un que d'être sans affection (Rom. I, 31). Mais il y a une affection que la chair produit, il y en a une que la raison règle, et il y en a une troisième que la sagesse assaisonne. La
a La pensée de saint Bernard est que le précepte de la charité tombe plutôt sur l'acte que sur le sentiment; mais, par l'amour affectif, il entend cet amour parfait qui ne convient qu'aux saints et aux parfaits. Quant à la charité actuelle, qui ne se renferme pas dans le simple sentiment, mais qui se montre par des actes, il ne l'entend pas en ce sens qu'elle exclue la charité intérieure. « Je ne dis pas que nous devions être sans la charité affective, » dit-il plus loin, n. 4, au contraire. Il faut que la charité actuelle renferme la charité affective, « elle peut bien ne pas encore réchauffer l'âme des douceurs de l'amour affectif, cependant elle contribue beaucoup à l'enflammer par l'amour de l'amont même. » Or, c'est là précisément l'amour interne « dont la charité actuelle se contente, n. 6. » On peut relire à ce sujet l'avis placé en tête du traité de l'Amour de Dieu, tome II.
a « Cependant on ne peut douter, » dit saint Bernard dans son cinquième sermon pour l'Avent, n. 2, « qu'on ne doive les garder dans le coeur; » et même du fond du coeur comme notre saint le dit fort bien à l'endroit indiqué, en sorte que ces paroles soient pour l'âme « ce que les aliments sont pour le corps, et passent dans les sentiments et dans les moeurs. »
première est que l'Apôtre dit n'être et ne pouvoir point être soumise à la loi de Dieu. La seconde, au contraire, est celle qu'il nous montre consentant à la loi de Dieu, parce qu'elle est bonne. Et il n'y a point de doute que ces deux-là ne soient bien contraires, puisque l'une est rebelle et l'autre soumise. Mais la troisième est extrêmement différente des deux premières, elle goûte avec plaisir combien le Seigneur est doux, elle bannit la première et récompense la seconde. La première est douce à la vérité, mais honteuse; la seconde est sèche, mais forte; mais la troisième est onctueuse et agréable. C'est donc la seconde qui produit les oeuvres, et elle a avec soi la charité, mais non cette charité affective qui, assaisonnée du sel de la sagesse, est pleine d'une onction céleste, et fait goûter à l'âme l'abondance des douceurs qui se trouvent en Dieu; mais plutôt la charité actuelle, qui bien qu'elle ne nous rassasie pas encore de cet amour si doux et si agréable, ne laisse pas allumer en nous un violent amour pour cet amour même. « N'aimons pas, dit saint Jean, en paroles ni de la langue, mais en oeuvres et en vérité (I Joan. III, 18). »
5. Voyez-vous avec quelle circonspection il marche entre l'amour vicieux et l'amour affectif, distinguant également de lun et de l'autre cette charité actuelle et salutaire? Il ne reçoit point en cet amour le déguisement d'une langue menteuse, et n'exige pas non plus le goût d'une sagesse affective : « Aimons, dit-il, en oeuvres et en vérité; » parce que nous sommes portés à agir, plutôt par l'impulsion d'une sorte de vérité, que par le mouvement de cette charité pleine de douceur. « Il a ordonné en moi la charité. » Laquelle des deux pensez-vous qu'il ait ordonnée? Toutes les deux, mais par un ordre contraire. Car l'actuelle préfère les choses inférieures, et l'affective, les supérieures. Il n'y a point de doute, par exemple, qu'un esprit bien sage ne préfère toujours l'amour de Dieu à celui de l'homme, et dans les hommes même, les plus parfaits aux moins parfaits, le ciel à la terre, l'éternité au temps, l'âme à la chair. Au contraire. dans une action bien réglée on garde souvent, ou presque toujours, un ordre opposé à celui-là. Car nous sommes plus pressés d'assister le prochain, et nous le faisons aussi plus souvent; et, parmi nos frères, nous assistons avec plus d'assiduité ceux qui sont plus infirmes; le droit de l'humanité et la nécessité même font que nous nous appliquons davantage à la paix de la terre qu'à la gloire du ciel; le soin des choses temporelles ne nous permet pas de songer aux éternelles; les langueurs et les maladies de notre corps nous occupent en sorte que nous ne pensons presque point à notre âme; et enfin, comme dit saint Paul, nous faisons plus d'honneur à la plus faible partie de nous-mêmes (I Cor. XII, 23), selon cette parole du Sauveur : « Les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers (Matth. XX, 16).» Qui doute que l'homme en oraison s'entretienne avec Dieu? Cependant, combien de fois la charité nous oblige-t-elle à quitter, malgré nous, ce saint exercice, pour ceux qui ont besoin ou de notre assistance, ou de nos conseils? Combien de fois un saint repos cède-t-il saintement au tumulte des affaires? Combien de fois, sans faire mal, laisse-t-on la lecture pour vaquer au travail des mains? Combien de fois, pour administrer des choses terrestres, nous abstenons-nous très justement de célébrer (a) la messe même? C'est un renversement, je l'avoue; mais la nécessité n'a pas de loi. La charité actuelle suit son ordre et commence par les derniers, selon le commandement du père de famille (Matt. XX, 8). Au moins agit-elle avec bonté et avec justice, puisqu'elle ne fait point acception des personnes, et ne considère point le prix des choses, mais les besoins des hommes.
6. Il n'en est pas de même de l'affection, elle commence toujours par les premières choses. Car la sagesse donne à toutes choses la valeur qu'elles ont : ainsi, par exemple, c'est à elle qu'on doit que ce qui de sa nature est plus précieux, l'affection en fasse plus de cas, et estime plus ou moins une chose selon qu'elle a plus ou moins de perfection. L'ordre de la charité actuelle, c'est la vérité qui le fait, quant à l'ordre de la vérité, c'est la charité affective qui se l'approprie, car la véritable charité consiste à donner davantage à ceux qui ont plus de besoin, et la vérité charitable, au contraire, parait en gardant dans nos affections l'ordre qu'elle garde dans la raison : si donc vous aimez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de toute votre âme, de toutes vos forces (Matt. XXII, 37), et que, par l'ardeur de votre affection, vous élevant au dessus de cet amour, (b) de l'amour même dont la charité actuelle se contente, et recevant dans toute sa plénitude l'amour divin, auquel cet autre amour ne sert que de degré, votre esprit est tout enflammé, certainement vous goûtez Dieu, et si vous ne le goûtez pas encore d'une manière tout-à-fait digne de lui, et tel qu'il est, parce que cela est impossible à toute créature, vous le faites au moins autant que vous le pouvez faire ici-bas. Ensuite vous vous goûterez aussi tel que vous êtes, lorsque vous connaîtrez que vous n'avez point sujet devons aimer vous-même, si ce n'est en tant que vous appartenez à Dieu et parce que vous avez mis en lui tout l'objet de votre amour. Vous vous goûterez, dis-je, tel que vous êtes, lorsque, par l'expérience de votre propre amour, et de l'affection que vous vous porterez, vous ne trouverez rien en vous qui mérite d'être aimé de vous, si ce n'est pour celui sans qui vous n'êtes vous-même qu'un néant.
a Chez les Cisterciens, on suspendait jadis la célébration des maints mystères pendant le temps de la moisson. Aussi, Philippe-Auguste, ayant appris que chez les moines de Barbeaux, « à l'époque de la moisson, les religieux se rendaient dans les granges et interrompaient la célébration des saints mystères, à l'occasion d'intérêts temporels, » ordonna qu'on célébrerait désormais tous les jours une messe pour le repos de l'âme de son père, dans cette abbaye. On trouve les lettres patentes concernant cette fondation dans le livre VI, des diplômes, pages 603. Quant à saint Bernard, on voit par l'histoire de sa vie par Geoffroy livre V. chapitre I, qu'il n'omit que bien rarement la célébration, des saints, mystères jusqu'aux derniers moments de sa vie. »
b Ces mots a de l'amour n manquent en cet endroit dans plusieurs manuscrits. Mais ce mot-là est évidemment placé ici en parfait accord avec, la pensée de notre Saint, qui a dit, en parlant plus haut de la charité actuelle, « elle ne parle pas dallumer en nous un violent amour pour cet amour même. »
7. Quant à votre prochain, qu'il faut que vous aimiez véritablement comme vous-même; vous le goûterez aussi tel qu'il est, s'il ne vous paraît point autre que vous ne vous paraissiez à vous-même, car il est ce que vous êtes; il est homme comme vous. Puisque vous ne vous aimez vous-même, que parce que vous aimez Dieu, il s'en suit que vous aimerez comme vous-même tous ceux qui aiment Dieu comme vous l'aimez. Quant à votre ennemi qui n'est qu'un néant, s'il n'aime point Dieu, vous ne pouvez pas l'aimer comme vous-même, qui aimez Dieu, mais vous l'aimerez pour qu'il l'aime. Or, ce n'est pas la même chose, de l'aimer afin qu'il aime Dieu, et de l'aimer parce qu'il l'aime déjà, afin donc que vous le goûtiez tel qu'il est, vous ne considèrerez pas ce qu'il est, car il n'est rien, mais ce qu'il sera peut-être un jour, et qui n'est presque rien, attendu que cela est encore douteux. Car celui pour qui, infailliblement, il n'y a plus de retour à Dieu, il faut le regarder, non comme presque rien, mais comme rien du tout, attendu qu'il ne sera rien dans toute l'éternité. Exceptez donc celui-là, que non seulement on ne doit point aimer, mais que l'on doit même haïr, selon cette parole . « Est-ce que je ne hais pas, Seigneur, ceux qui vous haïssent, et ne suis-je pas animé de zèle contre vos ennemis (Psal. CXXXVIII, 31) ? » Pour tout le reste, quelque inimitié qu'un homme ait contre vous, la charité, qui est jalouse à cet égard, ne saurait souffrir que vous n'ayez pas toujours pour lui quelque peu d'affection. Celui qui est sage comprendra ce que je dis.
8. Donnez-moi un homme qui, avant tout, aime Dieu de toute son âme, qui aime ensuite soi et son prochain autant . que tous deux ils aiment Dieu, et qui aime son ennemi, parce que peut-être un jour cet ennemi l'aimera aussi lui-même ; qui aime ses parents, selon la chair, plus tendrement à cause de la nature ; ses parents selon l'esprit, c'est-à-dire, ceux qui l'ont instruit, plus abondamment à cause de la grâce; et que son amour pour toutes les autres choses soit ainsi réglé par l'amour de Dieu; qu'il méprise la terre, soupire après le ciel, use des biens du monde comme n'en usant pas, et sache faire le discernement par le goût spirituel et intérieur, des choses dont il faut user, et de celles dont il faut jouir, afin que, de celles qui passent,:il n'en prenne soin qu'en passant, et seulement autant qu'il est besoin pour arriver à la fin qu'il se propose, et qu'il embrasse d'un désir éternel celles qui sont éternelles. Donnez-moi, dis-je, un homme de cette sorte, et je dirai hardiment qu'il est sage, puisqu'il goûte les choses vraiment telles qu'elles sont, et il peut avec vérité et avec confiance se glorifier et dire : « Dieu a ordonné en moi la charité. » Mais où en est-il, et quand en sera-t-il ainsi? Je le dis en pleurant, jusques à quand ne ferons-nous que flairer, au lieu de goûter, regarderons-nous notre patrie sans y arriver, soupirerons-nous après elle, et la saluerons-nous de loin? O vérité, patrie des exilés, et fin de leur exil! Je vous vois, mais je ne puis entrer où vous êtes, j'en, suis empêché par ma chair mortelle; et d'ailleurs je n'en sais pas digne, étant tout souillé de péchés comme je le suis. O sagesse, qui atteignez depuis une extrémité jusqu'à l'autre, avec une force invincible, en créant et en contenant toutes choses, et qui disposez tout avec une douceur admirable en réglant les affections, et en les rendant bienheureuses ! Conduisez nos actions, selon que les nécessités temporelles le demandent, et ordonnez les mouvements de notre amour, selon que votre vérité éternelle le désire, afin que chacun de nous puisse se glorifier en vous avec assurance, et dire : « Il a ordonné en moi la charité. » Car vous êtes la vertu de Dieu, et la sagesse de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur, l'époux de l'Église, Dieu au dessus de tout et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.