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D’abord connu comme leader du mouvement d’indépendance de l’Inde, et comme philosophe de la non-violence et de la tolérance religieuse, Mohandas Gandhi, dit le Mahatma (le vénérable en sanskrit) ou Bapu (le père en gudjerati), fut aussi, ne l’oublions pas, un pourfendeur de la civilisation industrielle sur le modèle britannique motivé par la défense des traditions culturelles, populaires et artisanales de l’Inde. C’est l’aspect qui nous retiendra ici.
En réalité, Gandhi n’a pas réussi à persuader Nehru et les dirigeants successifs de l’Inde indépendante de renoncer à l’industrialisation, ni même de donner la priorité à l’industrie légère sur l’industrie lourde. L’Inde connaît toujours, à l’heure actuelle, un très puissant processus d’industrialisation et de modernisation qui s’opère en totale contradiction avec la vision du monde défendue par Gandhi. Avec un siècle de recul, son plaidoyer anti-industrialiste prend pourtant une pertinence nouvelle. Comme si son message était arrivé bien trop tôt pour être entendu…
Hind Swaraj or Indian Home Rule (1909-1910)
Constitué de 20 petits chapitres, cet ouvrage est rédigé en forme de dialogue entre le Lecteur et l’Editeur d’un journal, qui est en fait le porte parole de Gandhi lui-même. Hind Swaraj aborde deux thèmes principaux : 1° la critique de la civilisation moderne ; 2° la façon pour l’Inde de retrouver sa souveraineté. C’est évidemment le premier thème qui nous intéresse ici.
Gandhi pense que sous administration britannique, l’Inde est en train de devenir un pays irréligieux, non pas au sens du déclin d’une religion particulière, mais d’affaiblissement de la spiritualité qui sous-tend toutes les religions : on s’éloigne donc de Dieu à mesure qu’on se « civilise ». En réalité, la civilisation moderne est comme une souris qui ronge les gens tout en faisant mine de les apaiser.
Gandhi jette ensuite un regard moral sur certaines évolutions majeures telles que le développement des chemins de fer et l’émergence d’une nouvelle élite de juriste et de médecins. Tous ces développements ont conduit, dit-il, à l’appauvrissement de l’Inde. Les chemins de fer ont en effet permis aux Britanniques de renforcer leur emprise sur le pays. Ils ont aussi été responsables de famines, d’épidémies et d’autres problèmes encore. Quant aux juristes, ils ont contribué à la dégradation de l’Inde : en accentuant les dissensions entre Musulmans et Hindouistes, ils ont aidé les Britanniques à consolider leurs positions et à sucer le sang des pauvres. Même les médecins sont coupables d’inciter les gens à se montrer complaisants envers eux-mêmes et à prendre moins de soin de leur propre corps, une idée qui n’est pas sans rappeler les pages d’Edward Carpenter sur le même thème. Gandhi croit comme lui aux vertus curatives de la nature.
Gandhi examine aussi les effets du système d’éducation introduit par les Anglais en Inde, et le décrit comme une « fausse éducation ». Pour lui, le but principal de l’éducation devrait être de nous amener à contrôler nos sens et de nous aider à développer un comportement éthique dans nos vies. Or la nouvelle élite qui s’affirme n’est qu’un sous produit du système d’éducation de Macaulay, qui a réduit l’Inde en esclavage. (Ce système, nommé d’après Thomas Macaulay (1800-1859), membre du Conseil Suprême de l’Inde, consistait à développer, en lieu et place de la culture indigène, une éducation sur le modèle anglais, et en anglais, qui consistait à promouvoir les lumières, les sciences et les valeurs occidentales).
Après avoir consacré la plupart des chapitres de son ouvrage à la manière pour l’Inde d’accéder à une véritable indépendance, y compris par rapport à des élites indiennes qui se comporteraient comme des Britanniques, Gandhi esquisse sa vision d’une société alternative. La « vraie civilisation » est définie comme le mode de conduite, ou la norme sociale, qui montre à l’homme le chemin du devoir. Dans cette perspective, un comportement moral n’est rien moins que le fait d’être capable de maîtriser son propre esprit. Gandhi affirme que l’ancienne civilisation de l’Inde remplit cette condition qui définit la vraie civilisation. Il en précise donc les vraies valeurs, qu’il identifie à la limitation de l’auto-complaisance en terme de luxe et de plaisirs, à l’importance accordée aux professions ancestrales, à la vie rurale et au contrôle moral exercé sur les rois par les sages. S’y ajoutent le frein appliqué à une compétition inutile, la préférence pour des techniques à petite échelle (« small scale technologies »), ainsi qu’une politique décentralisée. Il déplore que l’Inde contemporaine s’éloigne de ces valeurs, mais il place ses espoirs dans la masse du peuple qui habite dans l’arrière-pays (« hinterland ») et qui persiste à vivre dans ses vieilles traditions. Et pour ceux qui voudraient réaliser toutes ces lourdes tâches, il place sa foi dans un nouveau mouvement de résistance passive (le « Satyagraha », soit littéralement « insistance polie sur la vérité ») qui doit montrer l’exemple plutôt que de jouer un rôle d’avant-garde révolutionnaire.
Hind Swaraj développe encore d’autres concepts, tels que le « Swadeshi », soit le boycott des produits britanniques et la remise à l’honneur des produits issus de la fabrication indigène. Il y est aussi question du « Brahamachyrya », soit d’un principe de vie vertueux impliquant un mode de vie simple, qui inclut la vertu de célibat des gens non mariés et la vertu de fidélité des gens mariés, ainsi que la pratique de la méditation.
En conclusion, la civilisation moderne est pour Gandhi comme un arbre Upas, une plante vénéneuse qui détruit toute vie autour d’elle. C’est pourquoi il réclame un nouveau système éducatif et juridique, ainsi qu’une connexion entre les moyens et les fins, comme entre les droits et les devoirs.
Young India
Le Hind Swaraj n’ayant guère attiré l’attention des politiciens, ni des intellectuels indiens, Gandhi décida de fonder en 1919 un hebdomadaire intitulé Young India, dans lequel il puisse développer ses idées, en particulier les principes de la non-violence. Dans cet hebdomadaire, qu’il publiera jusqu’en 1931, avant de le reprendre sous un autre titre de 1933 à 1948, il prend clairement parti contre l’industrialisation du pays et pour un mode de vie simple. C’est notamment le cas dans une série d’articles de 1922, dans lesquels il prône le développement de l’agriculture et des ateliers ou de la petite industrie rurale. Il s’oppose dans tous les cas à une conception matérialiste de l’économie et de la société et plaide pour une économie décentralisée au service du plus grand nombre, de la ruralité et de la simplicité volontaire.