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L’oeuvre de Piranesi se situe entre le projet et la critique, elle est du moins teintée d’un cynisme quant au siècle des lumières et au développement de la raison. Et c’est parce qu’elles se positionnent sans parti pris avéré que les planches de Piranesi révèlent le schisme qui s’opère alors: les formes urbaines se développent de manière autonome, selon un langage propre, s’émancipant de la ville et de l’ordre établi. C’est en réalité le langage, selon Manfredo Tafuri, dans the Wicked Architect, qui se dissocie de l’ordre. Lorsque la ville n’est plus génératrice de formes, c’est la forme elle même qui s’auto-génère; le langage est réflexif, mutant, introverti. Ainsi, l’échantillonnage effectué par Piranesi joue sur l’émergence d’un terme, celui de typologie, selon un imaginaire nouveau, presque darwinien.
Les fragments du Campo Marzio, autant d’échantillons à la forme antiques, prennent une dimension temporelle aussi bien que spatiale. En ce sens également, ils reflètent l’imaginaire naissant au XVIIIème siècle. L’archéologie nouvelle fait fi du lieu et n’existe que dans l’abstraction d’un musée ou dans les pages d’un inventaire. Les types du Campo Marzio se nourrissent de leur confrontation respectives et mutent jusqu’à ôter la monumentalité du panthéon, l’incorporant dans une pièce autre. « C’est l’usage qui fait la loi », dit Tafuri. Les objets, tels des objets trouvés, se rêvent hermétiques. La dissolution de la ville est également spatiale et temporelle, « à double tranchant ». Le résultat de la collection des échantillons exclut en tout état de cause la forme même de la ville comme structure formelle aboutie. C’est le dernier souvenir de la ville en tant que « lieu de la forme » qui laisse place à la liberté des formes, des citations et des mémoires. Le langage est désormais le seul émancipé, tellement libre qu’il ne peut plus exprimer quoique ce soit mise à part sa propre liberté. La critique est là, le baroque à permis l’avènement d’un vide sémantique.
Il serait naïf toutefois de penser que la dialectique est évidente. Car Tafuri va aussitôt chercher chez Michel Foucault le concept des hétérotopies. Les hétérotopies sont le lieu des émancipations, là où l’ordre établi est rejeté pour un moment particulier, ou pour une situation particulière. Leur émancipation est pourtant légitime, voire légitimée par l’ordre des choses. Ils sont des lieux à part, où se concentrent les exclus – parfois temporaires – qui tempèrent par là même, les ardeurs du monde. « Les hétérotopies de Piranesi consistent précisément à donner une voix, de manière absolue et évidente, à cette contradiction: le principe de la raison se révèle être un instrument capable d’anticiper les monstres de l’irrationnel. »
Piranesi, dans les mots de Tafuri, prend donc une position en dehors du cadre philosophique des Lumières parce qu’il dissocie la raison intellectuelle à l’abstraction et à la répétition des types ainsi émancipés. Et c’est en cela qu’il nous parait très actuel: soit, le tout et le composant s’en retrouvent bouleversés, mais par le langage, par la dialectique infinie des hétérotopies, le concept de finitude est ici inversé. C’est le monde copernicien qui se caractérise par sa finitude alors que le type introverti se voit chargé de l’infinité des concepts. La multitude équivaut alors autant à l’individu potentiel sujet de l’architecture qu’à l’architecture elle même.
Je citerais finalement Tafuri qui cite May Jekler qui cite Piranesi: « c’est au spectateur de reconstituer laborieusement les distortions spatiales, de reconstituer les fragments du puzzle ».