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Critique
"Après LES SILENCES DU PALAIS (1993), la cinéaste tunisienne Moufida Tlatli reprend la défense de la cause des femmes de son pays. Un film à la fois critique, sensible et émouvant.
Les hommes dont on parle dans le film, ce sont les maris partis de Djerba pour travailler à Tunis et qui ne reviennent auprès de leurs épouses qu'une fois par an: c'est de cette ""saison"" de leur retour que nous parle Moufida Tlatli. Dans son premier film (LES SILENCES DU PALAIS) la cinéaste évoquait déjà la difficile condition de la femme tunisienne - avant l'indépendance de 1956 - dans une société traditionnelle et souvent intégriste. Les silences c'était, pour les femmes du palais, une vie de soumission, en huis-clos, peuplée de non-dits.
Cette image de l'étouffement, on la retrouve dans LA SAISON DES HOMMES, le deuxième film de la cinéaste.
L'histoire se passe de nos jours sur l'île de Djerba (mais pas celle des dépliants touristiques...) Aïcha a épousé Said, il y a une bonne vingtaine d'années. Comme ses frères, Said travaille onze mois par an à Tunis et laisse sa femme à Djerba, sous l'autorité de sa mère, ainsi que le veut la coutume. Aïcha a beau exprimer son désir de rompre avec une tradition qui la maintient éloignée de son mari, elle a beau proposer de tisser des tapis pour gagner l'argent nécessaire pour le rejoindre: tant qu'elle n'aura pas donné un fils à Said, elle devra rester à Djerba.
Aïcha aura tout d'abord deux filles (Meriem et Emna), puis un fils, Aziz. Elle pourra donc partir pour Tunis, mais Aziz se révélera rapidement être un enfant difficile et autiste, et elle sera contrainte de revenir à Djerba.
L'intrigue du film est secondaire: ce qui est le plus important, c'est l'évocation du monde féminin, d'un monde d'isolement, de silence et de souffrance. Très vite le retour des hommes, vécu les premiers temps comme une fête à laquelle les femmes se préparent joyeusement, devient source de désillusions et de conflits: le temps passe, la belle-mère prend le pouvoir, exerçant dans la famille une autorité jusque sur ses petites-filles. Et les pères (""Je t'aime, dit Said à Aïcha, mais je ne peux rien faire!"") acceptent aussi cette dépendance, emprisonnés qu'ils sont dans les mêmes traditions.
Moufida Tlatli porte un regard incisif et critique sur un mode de fonctionnement où le monde extérieur appartient totalement à l'homme, tandis que la femme reste confinée dans son foyer. Mais de petits signes d'une évolution sont là: autour d'Aïcha il y a ses deux filles, son amie Zeineb et d'autres femmes, toutes unies dans une même forme de complicité dans leur recherche d'identité et de confiance, dans leur quête de cette liberté qui leur fait défaut.
Construit sur un perpétuel va-et-vient entre le présent et le passé - qui permet au spectateur de prendre conscience de tout ce qui est à l'origine de la situation présente - LA SAISON DES HOMMES est l'oeuvre d'une cinéaste militante. Moufida Tlatli dénonce les contraintes et les frustrations, traque les injustices et met en évidence les signes du passéisme d'une société dont les mentalités n'évoluent que très lentement. Son film est beau et amer, lumineux dans ses images et comme porté par le regard de la cinéaste, plein d'empathie pour ses personnages. Il y a chez Moufida Tlatli un sens de la beauté, en même temps qu'une attention aux moindres frémissements des êtres. Un film riche, tout en retenue et en sensibilité.
Peut-on être optimiste et espérer que ""la saison des hommes"" soit bientôt révolue? et que les deux filles d'Aïcha puissent échapper au carcan familial et social? Si l'on en croit Magda Wassef, responsable du département cinéma, à l'Institut du monde arabe, il y a quelque espoir: ""Parce que la Tunisie incarne une certaine modernité que les autres pays arabes lui envient parfois, et parce que l'ancien schéma social qui a tenu pendant des décennies et des décennies ne peut plus faire face aux réalités économiques et sociales vécues aujourd'hui par un grand nombre de femmes tunisiennes et arabes"".
Moufida Tlatli
Moufida Tlatli est une cinéaste tunisienne d'une cinquantaine d'années. A vécu dans un milieu attaché aux traditions. A suivi les cours de l'IDHEC (1968). Travaille à Tunis dès 1972. Son nom se retrouve au générique des films les plus importants des années 70-90. A ce jour, elle a réalisé deux longs métrages: LES SILENCES DU PALAIS (1993) et LA SAISON DES HOMMES (1999). A propos de son dernier film: ""Je ne cherche pas des sujets dans l'air du temps. Ma fille a grandi et, adolescente, elle m'a posé beaucoup de questions sur ce qu'elle devait faire, être. Ses doutes, ses interrogations m'ont conduite à écrire LA SAISON DES HOMMES d'une traite, une histoire qui met en parallèle deux générations. Ce film est pour elle: c'est mon regard sur les filles d'aujourd'hui."
Antoine Rochat