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La nuit dernière, m'a-t-on raconté, un événement douloureux est advenu à Genève: le Père Noël a été capturé par un spectre qui le guettait depuis la flèche de la cathédrale, où il s'était dissimulé. Il y était arrivé au mois de mai, quand les fouilles archéologiques dirigées par Charles Bonnet l'avaient libéré de son antique prison - dans laquelle l'avait jadis jeté saint Salon, de par la puissance de sa Crosse. Le monstre avait pris possession de plusieurs habitants de Genève, et il avait des sbires qui déclenchaient des tempêtes sur le lac, et répandaient des maladies.
Son nom avait été révélé par l'un de ceux dont il avait pris possession: Mérérim; et il avait annoncé que les démons déclenchant les tempêtes et provoquant les maladies agissaient sous ses ordres.
Or, saint Salon avait jeté un puissant sortilège, et des témoins avaient vu des rayons sortir de sa Crosse, et enserrer, ainsi que des cordes d'or, un monstre à la forme hideuse. Puis, le digne évêque, par le pouvoir de sa main levée et de son regard luisant, l'avait projeté dans un puits infecté qui se trouvait près de la cathédrale, et, sur son indication, on avait surmonté le puits d'un épais couvercle. Une bénédiction, sortant de la bouche étincelante du Saint, avait été placée sur ce couvercle, et le monstre avait été maintenu dans cette geôle durant de nombreux siècles.
Les fouilles archéologiques, sans doute, sont indispensables à la science des temps anciens; mais elles ne sont pas sans danger. Si elles sont réalisées sans connaissance approfondie des secrets d'antan, elles peuvent mettre à jour des mystères proscrits par les sages, et jeter l'humanité dans un grand désarroi. Durant plus d'un millénaire, les autorités religieuses avisées avaient interdit toute recherche, pour ne pas déterrer le monstre. Mais on oublia finalement le sens de l'interdit, et on crut qu'il s'agissait seulement de combattre la science. Les prêtres, devenus eux-mêmes ignorants, ne surent point justifier leurs paroles, et l'interdit sacré fut rompu, au sein des consciences. La proscription s'évanouit, et la soif de connaissance fit le reste.
Le 13 mai dernier, à quatre heures vingt-trois de l'après-midi, le couvercle qui avait scellé la malédiction fut soulevé, le puits redécouvert, et l'entité hideuse qui y avait séjourné plus de quinze siècles sans périr fut libérée. Lorsqu'elle s'échappa, les étudiants attelés à leur tâche sentirent comme un souffle froid, et une jeune fille, à la sensibilité bien développée, perçut alors comme une ombre en elle-même; elle crut entendre un cri de joie étouffé, puis un éclat de rire. Un vertige la saisit. Une de ses amies, qui l'accompagnait dans sa tâche, la prit par l'épaule, et lui demanda si cela allait. Elle retrouva ses esprits, et chassa le souvenir de cette hallucination sonore. Mais elle me l'a racontée, depuis: il lui était revenu, un matin, après avoir fait un rêve étrange que nous ne dirons pas ici. Le nom de cette étudiante devra aussi rester secret: il ne saurait être question de donner prise à la curiosité malsaine! Elle me l'a fait promettre, et il n'en était pas besoin: je suis convaincu que c'est ce qu'il faut faire.
Depuis cette date, le démon s'est réfugié, ai-je appris, dans la flèche de la cathédrale, et si, le jour, il se cachait soigneusement, la nuit, dès que la Lune paraissait, il se laissait baigner par sa lumière. Car, fait extraordinaire, elle le revêtait d'une sorte de corps, tissait autour de lui comme une armure, un haubert d'argent. De loin il ressemblait à un chevalier de petite taille, mais derrière les mailles luisantes n'apparaissait nulle chair, seulement de l'obscurité, le vide de la nuit.
La suite de ce récit étrange sera donnée une fois prochaine.