Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07132.jsonl.gz/778

Mafia de l'anguille
L’immense appétit pour l’anguille en Asie dépasse déjà depuis des décennies les ressources naturelles de l’anguille du Japon (Anguilla japonica). L'énorme demande est satisfaite par l'importation de civelles européennes. Cette route commerciale est officiellement prohibée depuis 2007 par de strictes mesures de protection. Cette interdiction est cependant bafouée. Un marché noir criminel qui procure des revenus extrêmement élevés s'est mis en place et il menace tous les efforts pour la sauvegarde de l'anguille.
Plus lucrative que le trafic de stupéfiants
Empruntée de plus en plus activement, cette route commerciale a été coupée en 2010 par des mesures de protection strictes de l'UE. L'efficacité de cette interdiction a cependant été fortement remise en question par un marché noir criminel qui est désormais organisé de manière tout aussi professionnelle que le trafic de drogue et des armes. Pas étonnant, puisque ses marges bénéficiaires alléchantes sont meilleures que celles de la cocaïne ou des armes automatiques. Un pêcheur peu scrupuleux peut gagner jusqu'à 1500 Euros pour un kilo de civelles. Pour certains, cela représente manifestement trop d'argent pour rester raisonnables.
Une étude sur les civelles par le Sustainable Eel Group (SEG), une organisation non-gouvernementale fondée par des activistes de la protection de la nature et des chercheurs, révèlent les quantités actuelles de captures au niveau transnational.
La campagne de pêche 2016-2017 est documentée très précisément. Durant cette période, dans l'espace de l'UE, 66 tonnes de civelles ont été officiellement capturées. Dont 46 tonnes en France, 14,2 tonnes en Espagne, 7,3 tonnes au Portugal et 3,4 tonnes en Grande-Bretagne. Dans les autres pays la capture professionnelle des civelles n'est pas pratiquée, ou alors les captures sont si faibles (par ex. en Allemagne et aux Pays-Bas) qu'elles n'apparaissent même plus sur les statistiques de l'UE. Selon le SEG, la moitié des quantités réellement pêchées s'est "volatilisée". Après des recherches obstinées, 115 millions de civelles n'ont été confirmées nulle part en Europe en tant que livraison. Par ailleurs, selon le cadre légal actuel, elles ne peuvent être ni transférées ni commercialisées.
On a tout lieu de soupçonner qu'elles ont été passées en fraude vers l'Asie, afin d'y être élevées illégalement et être ensuite vendues en tant "qu'anguilles japonaises", un produit de luxe extrêmement rentable.
Mafia de l'anguille
Il ne faut surtout pas croire que les autorités européennes observent cette situation sans réagir. Bien au contraire ! Les contre-mesures policières en Angleterre, en France ou en Espagne nous rappellent les thrillers anti-mafia : enquêtes sous couverture, commandos spéciaux armés, arrestations au lever du jour. En règle générale, en plus d'importantes sommes d'argent liquide et d'armes à feu, le butin des raids comprend aussi de l'équipement spécialisé pour la détention et le transport des fragiles civelles. Les livraisons illégales de civelles s'effectuent via courrier par avion, empaquetées dans des sachets de polyéthylène remplis d'oxygène et casées dans des valises isothermes à destination de Hong-Kong, de Taiwan et de la Chine. Là-bas, elles sont achetées par des fermes d'élevage qui les engraissent jusqu'au poids d'abattage (de 500 à 1000 grammes) et les vendent ensuite à un "prix stupéfiants" allant jusqu'à 9000 Euros par kilo. On arrive désormais à débusquer les criminels grâce aux analyses ADN.
La différence génétique entre les anguilles asiatiques et européennes est assez grande pour fournir des résultats incontestables. De toutes nouvelles méthodes au moyen du rapport entre Strontium-Calcium dans les osselets de l'oreille interne permettent de classifier les anguilles selon leur région géographique d'origine en Europe.