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Deux itinéraires à travers les Alpes
PAR A. HOFMANN, ADELBODEN
II y a trois ans, j' établis pour la première fois un itinéraire traversant la muraille des Alpes en ligne aussi droite que possible, évitant les routes et les foules bruyantes à funiculaires. J' arrivai au milieu de juin à Einsiedeln et me mis à marcher vers le sud, longeant l' Alpbach. Les cols élevés des Alpes étaient encore recouverts d' une épaisse couche de neige et je me vis oblige de renoncer au chemin direct prévu. Mais j' avais assez de temps pour flâner tout à mon aise. Le temps froid et pluvieux des premiers jours ne me découragea pas. Je m' arrêtais souvent sous la pluie diluvienne, penché sur mon bloc à dessin, essayant de fixer en quelques coups de crayon les particularités du paysage. Ce que mes mains vite engourdies traçaient d' un mouvement maladroit sur le papier était tout autre chose que plaisant; mais ce passe-temps, qui me poussait à me mettre en harmonie avec les sujets et à en préciser les contours, ne me semblait pas dénué de tout sens.
Par une froide journée de juin, ma première impression inoubliable fut le Grand Mythen. A Holzegg je me trouvais seigneur unique et incontesté du dortoir et je passai deux jours entiers à lire et à dormir. Le temps était désespérant, les pentes inférieures des Mythen légèrement enneigées, les deux sommets rocheux, dont je devinais la présence quelque part au-dessus de ma tête, étaient enveloppés de brouillard et invisibles.
Le troisième jour j' en eus tellement assez que je me laissai entraîner par le chemin étroit qui re- montait en beaux lacets les premières pentes escarpées du Grand Mythen, disparaissant bientôt dans le néant gris. Ce fut la montée vers l' inconnu.
Une heure après, j' étais au sommet, et, au même instant, le plafond de nuages se déchira au-dessus de moi, dégageant des lagunes bleu foncé toujours plus grandes. Au-dessus de moi, le rideau blanc s' était aussi mis en mouvement. De larges fentes se formèrent, et mon regard put pénétrer sur les prairies vertes du petit pays de Schwyz ou sur le miroir aux reflets argentés du lac de Lowerz. Entre temps, quelques rayons de soleil touchèrent les parois fraîchement enneigées de ma montagne qui répondit par un scintillement merveilleux à ce chaud salut.
Un peu plus tard, je pataugeais à travers des pâturages détrempés, me dirigeant vers le Muotatal. Des flocons de neige énormes tombaient avec un bruit mat sur mon imperméable.
Mais je ne veux pas trop m' étendre sur ma course à pied d' alors. Cette description a simplement pour but de suggérer des idées au touriste qui a le temps et l' occasion de faire de longues traversées par les cols et les vallées. A celui qui se sent saisi par les imposants phénomènes de la nature, la traversée des Alpes du nord au sud donnera un aperçu de la structure de la puissante muraille des Alpes. Celui qui se penche avec sympathie sur les coutumes des montagnards ne pourra franchir avec indifférence la ligne de partage des eaux délimitant deux langues et deux cultures. Il rencontrera sur les versants sud des Alpes bien des choses déjà observées dans les vallées nord' et montrant ce qu' il y a de commun dans la vie des montagnards.
Je raconterai brièvement la suite de mon trajet.
Peu de jours auparavant, les habitants du Schächental avaient fait passer leurs troupeaux par le Kinzigpass; bien qu' entièrement enneigé encore, le col était ainsi devenu praticable. Je dus faire ensuite un détour par la vallée de la Reuss, utilisant le chemin de la rive gauche vers Amsteg.
Dans le Maderanertal je retrouvai mon camarade de montagne Klaus, qui, de temps en temps, renonce généreusement à ses chers rochers pour me suivre par les inoffensives « montagnes à vaches ». Nous montâmes ensemble au Krüzlipass pour descendre dans la vallée du Rhin Antérieur. Le jour suivant, sous une pluie torrentielle, nous entrions dans le Val Medels. Pendant que nous suivions dans une herbe profonde un chemin existant probablement dans notre seule imagination, nos souliers se gorgeaient continuellement d' eau. Il fallut les vider plusieurs fois et tordre énergiquement nos chaussettes; mais finalement la chance nous sourit et, le même soir, bien enfouis dans la paille sèche de Santa Maria, nous discutions du sens et du non-sens de telles excursions. Partisan acharné des « montagnes à vaches », j' avais alors une position difficile à défendre, malgré mes allusions au romantisme incontestable de notre situation et tout spécialement de notre abri, où nos habits dégoulinants faisaient une décoration suggestive.
Au Passo dell' Uomo et aux lacs Piora le temps s' éclaircit enfin; mon voyage qui avait commencé dans une tourmente de neige devait se terminer par une chaleur vraiment subtropicale. Jamais encore je n' avais vu une luminosité aussi intense que sur ce chemin dominant la Leventine. L' air surchauffé vibrait au-dessus de la petite route d' une blancheur aveuglante. Nous marchions seulement le soir et le matin; durant la journée, nous nous reposions à l' ombre des forêts ou restions dans le voisinage des villages, aimant à nous entretenir avec les affables Tessinois.
Plus nous avancions et plus le paysage se faisait méridional. Les châtaigniers commençaient à refouler les conifères, les maisons de bois noir d' Atlanca faisaient place aux maisons de pierre d' An et de Sobrio.
Finalement nous arrivâmes à Biasca, dans le fond de la vallée, mais ce ne fut que pour chercher le lendemain matin un chemin pour passer dans le Val Verzasca. Dans le vallon écarté d' Ambra, nous fûmes aspergés par la fine buée de la cascade, tandis que nous regardions la poussière d' eau se détacher des rochers, bien haut au-dessus de nous. Elle flottait avec légèreté dans l' air, telle un nuage brillant et très fin volant vers l' éther bleu et retombant ensuite lentement dans la profondeur.
Lorsque la grosse chaleur tomba, nous reprîmes la montée. Le soir approchait, nous étions à quelque 2000 m au-dessus de la vallée du Tessin, mais nous n' avions pas atteint encore la brèche de l' arête. Par contre, nous découvrîmes une cabane basse en pierre, que nous n' avions presque pas remarquée, tant elle semblait se confondre avec la grisaille qui l' entourait. Alors qu' au loin le sommet de l' Adula resplendissait encore dans le soleil du soir, nous passions le seuil du refuge, le plus modeste et le plus haut perché de notre tour.
Quand le dernier matin se leva, nous étions déjà au-dessus de l' étroit portail rocheux qui sépare les eaux du Tessin et de la Verzasca. Et le même jour, nous terminions notre inoubliable course à pied sur les bords du Lac Majeur.
Cette année, ma traversée des Alpes se passa dans des conditions moins confortables, mais me laissa une impression encore plus grande par sa simplicité et sa beauté. Elle me conduisit de Glaris par le Sernftal au Panixerpass, puis par le Valsberg et le Passo dei Passetti dans le Val Calanca et à Bellinzone. Mon temps était très limité, et sans une certaine joie de l' effort physique qui s' était emparée de moi, je n' aurais guère pu faire ce trajet en moins de cinq jours.
Je passai la première nuit en plein air, sous un ciel clair et étoile, à une heure au-dessus d' Elm sur le chemin du Panix. Je m' éveillai naturellement au petit jour et continuai ma montée vers ce col sauvage et pierreux.
C' est là que l' armée russe traversant les Alpes sous la conduite de Souvorov avait rencontré le dernier et le plus grand obstacle. On arrive sans transition à un étroit passage dans les rochers, qui s' élargit bientôt en un vaste entonnoir rappelant les cluses du Jura. Le sentier muletier gagne de la hauteur en formant plusieurs lacets. Après avoir franchi le défilé du « Gurgel », le voyageur se trouve bientôt devant le « Hexenseeli » ( « Petit lac des sorcières » ), enchâssé dans un paysage extraordinairement rude et sévère.
Mais en quelques minutes on est au col, et le regard se pose de nouveau avec joie sur les couleurs riantes et la beauté étincelante des hautes montagnes. Les champs de glace du « Glacier de Mer » scintillent tout près, plus haut se dresse la sombre tête rocheuse du Hausstock. Les sommets des Alpes grisonnes, du Piz Ault aux névés blancs du Piz Medel, en passant par la pyramide sombre du Piz Terri, saluent au loin.
Après avoir passé la nuit dans une grange à foin, déjà sur la rive droite du Rhin Antérieur, je montai par temps de brouillard les pentes du Piz Mundaun, pour descendre ensuite au Val Lugnez. Je fus dédommagé des deux heures de marche sur la grande route de Vals par la beauté de cette vallée étroite et boisée. Je me trouvais en très bonne forme et, après une brève halte, je repris ma marche. La soirée fut inoubliable. Tandis que je remontais la pente ensoleillée derrière le village, un banc de nuages noirs s' étendit sur l' horizon au nord. La voûte du ciel en paraissait d' autant plus pure et profonde au sud-ouest, où le doigt rocheux du Zuvreilerhorn domine la haute forêt.
Peu avant la tombée de la nuit, j' atteignais la Valatschalp. Le berger obligeant m' offrit une couche dans le foin directement au-dessus de l' écurie des chèvres. Tôt le matin du quatrième jour, alors que, après une courte montée, je me trouvais à la hauteur du Valserberg, je fus surpris par ce brouillard qui, à la montagne, se trouve là tout à coup, comme s' il se formait sur place. Cependant, je n' eus pas de peine à trouver le chemin de la vallée du Rhin Postérieur. Je ne m' y arrêtai pas longtemps et ne m' attardai pas davantage au col du Bernardino. De l' extrémité sud du lac de montagne j' obliquai directement sur le versant droit de la vallée de Mesolcina pour atteindre sans perte d' altitude, pensé-je, le Passo dei Passetti. Ce chemin se révéla pénible, car il fallait souvent contourner de profonds lits de ruisseaux. En outre, le brouillard me causait pas mal de difficultés. Enfin, confrontant continuellement les formes du terrain avec la carte, je réussis à atteindre vers le soir le col solitaire séparant le Misox de la profonde entaille formée par la vallée supérieure de Calanca.
Auprès du plus grand des deux lacs, je trouvai le refuge indiqué sur la carte. Bas, fait de blocs de pierre bruts, il n' avait ni porte ni couche. Bien décidé pourtant à passer ici ma dernière nuit, je disposai côte à côte quelques dalles de pierre et plaçai dessus tout ce que j' avais comme vêtements pour en atténuer la dureté.
Je flânai plus tard autour du sombre petit lac de montagne. Quelques grenouilles sautèrent lestement dans l' eau devant mes pieds, puis des bulles d' air montèrent à la surface. C' étaient, semble-t-il, les seuls êtres vivants de cet endroit.
Je restai longtemps assis devant l' entrée basse de ma cabane, regardant tomber la nuit. Jamais encore comme ici, loin des hommes, je n' avais suivi avec une telle attention ce spectacle quotidien, jamais encore il ne m' avait tant ému. Je croyais comprendre maintenant ce qu' est, à l' heure du repos, la certitude de voir un nouveau jour renaître.
J' avais aussi un sentiment de reconnaissance profonde. L' homme trouve une joie dans les courses à pied et dans les ascensions non pas malgré les renoncements qu' elles imposent, mais justement à cause d' eux.
C' est cette expérience qui forme le lien entre alpinistes, depuis le varappeur « extrême » jusqu' au touriste méditatif faisant son chemin par les cols. Voilà notre secret, et personne ne le comprendra parmi ceux qui pensent trouver dans les montagnes le plaisir seulement.
( Traduit par Nina Pfister-Alschwang )