Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06954.jsonl.gz/659

La moule Quagga est une espèce de moule d’eau douce originaire du bassin du Dniepr, fleuve qui se jette dans la mer Noire [1]. Présente en Suisse depuis 2014 [2], elle y a colonisé de nombreux plans d’eau en quelques années et a été observée dans le Léman pour la première fois en 2015 [3]. Cette espèce diffère des moules zébrées déjà présentes de longue date pour les raisons suivantes:
Cette prolifération massive et exponentielle représente un vrai défi pour les distributeurs d’eau. A l’heure actuelle, il est impossible de savoir si les mesures efficaces contre la moule zébrée le seront aussi contre la moule Quagga.
Les Services Industriels de Terre Sainte et Environs (SITSE) puisent une partie importante de leur eau potable dans le lac Léman, par l’intermédiaire de deux puisards de rive: les stations de pompage (STAPs) de la Marjolaine à Founex et des Saules à Coppet. Ces dernières sont alimentées chacune par les crépines, via des conduites d’aspiration sous-lacustres (voir fig. 1). L’eau du lac est ainsi pompée puis potabilisée dans une usine de traitement située à Balessert (Founex), avant d’être introduite dans le réseau d’eau potable.
La part d’adduction du lac représente 75% de l’alimentation globale en eau de Terre Sainte, territoire représentant 19' 600 habitants en 2022 pour les Communes desservies [5], sans compter le Pays de Gex qui comporte également un appoint en eau potable du Léman par l’intermédiaire d’un axe de liaison entre les SITSE et la Régie des Eaux Gessiennes (REOGES), ainsi qu’un syndicat d’arrosage sur l’eau brute. En 2022, pas moins de 3,25 millions de mètres cubes d’eau du lac ont été traités à l’usine de potabilisation, avec une pointe journalière maximale de 21'700 m3/j environ.
Dans le cadre de l’exploitation des STAPs, les bâches de pompage sont vidées et inspectées annuellement par les SITSE. Les crépines prises au lac sont également inspectées une fois tous les deux ans, de même que les conduites d’aspiration par une équipe de plongeurs. Lors de la dernière inspection des crépines d’aspiration le 3 juillet 2022, il s’est avéré que les crépines des deux STAPs étaient totalement recouvertes de moules (crépine de la Marjolaine: voir figure 2; crépine des Saules: voir photo de titre).
L’encombrement des crépines engendrait également une diminution de 50% de la capacité de pompage de chaque station. Au vu de la sécheresse importante rencontrée en été 2022, les SITSE ont ainsi rapidement entrepris la mise sur pied d’un plan d’action «moule Quagga», visant à planifier l’adaptation des installations d’adduction pour faire face à la colonisation du lac par cet envahissant mollusque.
L’objectif principal était de tout mettre en œuvre pour que les installations de captage au lac soient prêtes pour l’été 2023. La première étape du projet comprenait notamment les éléments
suivants:
La phase de développement a été menée de pair avec les SITSE, l’entreprise STS SA, spécialisée dans la tuyauterie, l’entreprise Canplast SA, fabricant de pièces actif dans la gestion des eaux, ainsi qu’un retraité expert en construction métallique, en micromécanique et plongeur de son état, Monsieur Francis Desarzens. A la suite de ces étapes, le projet a été ébauché et le concept finalisé. Sur le plan financier, le préavis total du projet s’élève à un montant de 900'000 francs TTC. Les différentes étapes du plan d’action moule quagga des SITSE sont décrites en détail dans les sections suivantes.
Cinq crépines identiques en polyéthylène, d’un débit nominal de 1200 m3/h chacune, avec bride en polyéthylène et pièce de fixation spécifique ont été fabriquées. Un concept de verrouillage novateur a été développé à ce titre. Ces éléments permettent aux plongeurs de pouvoir démonter facilement les crépines qui seront directement remplacées par une de réserve. La crépine double des Saules (fig. 1), qui n’était pas démontable en l’état, a été transformée en deux crépines séparées qui pourront être changées de manière indépendante, d’où l’usinage de 5 crépines: 3 en fonction dans le lac et 2 de réserve.
Dans le cadre de l’évaluation des matériaux, le polyéthylène est ressorti largement favorable en raison de son coût raisonnable, mais également de sa plus faible densité par rapport à l’acier, ceci permettant d’avoir des pièces plus facilement manipulables. En outre, les crépines ont également été équipées d’un dispositif de chloration à l’intérieur, pour les protéger elles et surtout les conduites d’aspiration contre la prolifération des larves de moules.
La crépine a été modifiée au droit du panier d’aspiration et à son embase. En effet, une pièce droite a été réalisée au pied de la crépine et en prolongation des deux conduites d’aspiration existantes, avec bride de fermeture et système de démontage simplifié. Cela permettra de réaliser, si nécessaire et le moment venu, les travaux de curage des deux conduites d’aspiration. Les travaux d’adaptation de la crépine des Saules ne pouvant pas être réalisés sous l’eau, celle-ci a été démontée et sortie de l’eau par l’entreprise de travaux sous-lacustres. Les modifications ont été réalisées au port de Founex, sur une place de travail adaptée (voir fig. 3 et 4).
La crépine de la Marjolaine a également été modifiée au droit du panier d’aspiration, avec installation du même dispositif démontable que pour la crépine des Saules. En revanche, elle n’a pas été sortie intégralement de l’eau, en raison de la configuration de l’ouvrage.
Selon la documentation consultée et les divers échanges effectués avec les services contactés, la chloration dans les conduites d’aspiration et au droit des crépines est le moyen le plus efficace et sûr pour lutter contre la propagation de la moule Quagga dans le réseau d’adduction. En effet, cette mesure permet de tuer les larves présentes dans l’eau d’aspiration.
Ainsi, une installation de pompage de chlore a été mise en place dans chaque puisard de rive. Il s’agit de dispositifs de pompage d’eau de Javel 14% munis de bacs de stockage de 1000 l (avec bac de sécurité), qui permettent d’injecter l’eau chlorée au droit des crépines par l’intermédiaire de conduites sous lacustres et à la concentration visée, soit environ 0,2 ppm (ou mg/l) de chlore libre.
Une étude de variantes a été effectuée pour comparer les différentes techniques de production de chlore (chlore gazeux – électrolyseur – chloration par eau de Javel). Le chlore gazeux est dangereux à l’exploitation: il nécessite une formation du personnel et des dispositifs hautement sécurisés. La solution de bacs d’eau de Javel avec pompes d’injection dans une conduite de transport a été jugée la plus simple et efficace. L’installation des dispositifs de chlore a nécessité quelques adaptations d’appareillage et de génie civil dans les deux STAPs. Les modifications apportées à la STAP de la Marjolaine sont illustrées sur la figure 5.
Une attention particulière a été portée sur la sécurité de tous les dispositifs de chloration au niveau du lac et des STAPs. Il s’agit en effet d’éviter toute contamination du milieu naturel par le chlore. Le plan d’action a également été soumis aux autorités cantonales, qui l’ont validé. Des travaux de télégestion et d’électricité ont également été nécessaires aux deux STAPs afin de pouvoir piloter le système à distance. Concernant le paramétrage, la pompe de chlore est asservie au débitmètre des stations, afin de doser le chlore à la crépine en fonction du débit pompé. Une concentration de départ de 0,2 ppm (mg/l) est visée au droit des crépines, valeur permettant, selon la littérature et tous les retours d’expérience obtenus, de tuer de manière efficace les larves de moules. La pompe doseuse de chlore sélectionnée permettra toutefois d’avoir une certaine marge sur le débit.
La concentration maximale de 0,05 ppm ne devra en aucun cas être dépassée aux STAPs, ceci pour les qualités agricoles en eau brute d’arrosage mais également pour préserver la chaîne de traitement (notamment le charbon actif) à la station de potabilisation de Balessert. A ce titre, un chloromètre a été installé dans chaque STAP, sur les conduites de départ respectives en direction de Balessert. Le taux de chlore au refoulement est ainsi contrôlé en continu, avec une alarme en cas de dépassement des seuils précités, ainsi qu’en cas de valeur nulle, signifiant un potentiel problème sur le dispositif de chloration.
Pour la STAP de la Marjolaine, une nouvelle conduite de chloration a été soudée bout à bout, immergée et fixée sur le même tracé que la conduite d’aspiration (fig. 6). Cet axe se compose de polyéthylène (PE 100 PN 16 Ø 63/51.4) et est muni d’une gaine de protection en Gerofit (manteau protecteur en polypropylène modifié). Finalement, la conduite a été raccordée de part et d’autre puis fixée à l’axe d’aspiration existant (fig. 7).
La crépine des Saules comportait, elle, déjà une conduite de chloration en attente, installée en 2008 lors des travaux de réfection des conduites. Les deux conduites de chloration ont fait l’objet d’un test de pression afin de s’assurer de leur intégrité. Les tronçons de conduites existantes n'ayant pas réussi l'essai de pression ont été remplacés.
Afin de comptabiliser le taux de larves présentes dans l’adduction d’eau brute, 2 dispositifs d’échantillonnage ont été installés à la station de traitement de Balessert. Un avant et un après la chaîne de traitement. Cette mesure permet de suivre l’évolution des larves durant l’année, ainsi que leur taux d’abattement au travers de la chaîne de traitement. Cela permet également de s’assurer que le réseau ne comporte pas de risque de colonisation. Le dispositif de prélèvement se compose notamment d’un filet à plancton, au travers duquel l’eau d’adduction transite durant une période donnée (1 semaine environ). A la fin de la période, l’eau du filet est rincée, et le rinçât est prélevé pour être analysé.
Bien que les travaux du plan d’action ne soient pas encore terminés lors de l’écriture de ces lignes, tout fonctionne correctement pour le moment. Une fois le système mis en place, la phase d’exploitation va pouvoir battre son plein, et celle-ci est cruciale. Il faut rappeler ici que le projet a été établi et affiné selon toutes les connaissances et retours obtenus à ce stade. Les prototypes développés ont été réalisés à l’échelle 1:1 puis testés en atelier et in situ, mais pas à 45 m de fond. Le vrai test sera lors de la prochaine inspection et/ou sortie des crépines, d’ici 6 mois à 1 année. A ce moment-là, les dispositifs pourront être adaptés si nécessaire et sur la base des observations.
Les espèces invasives représentent un sujet compliqué et problématique. Comme l’indiquent tous les articles consultés, la moule Quagga est bien implantée dans le lac Léman, et ne va pas partir de sitôt. Il convient donc de s’adapter en fonction, en envisageant un système efficace mais également réfléchi pour le long terme. C’est la ligne qui a été appliquée par les SITSE dans le cadre du plan d’action. L’utilisation des éléments existants a été priorisée le plus possible, à la place de remplacer toutes les conduites lacustres, ce qui permet également de limiter le montant du crédit voté. Les travaux lacustres étant très spécifiques, toutes les mesures ont été prises lors des phases d’étude, de soumission et d’exécution afin de limiter les imprévus. Dans une plus large mesure, il s’agit également d’éviter une sur-introduction de la moule Quagga dans le Léman, et les autres plans d’eau également. Les mesures préconisées par la CIPEL [6] sont citées ici à titre informatif.
[1] RTS (2020): «La moule Quagga s’attaque au Léman après avoir conquis celui de Constance». Radio television Suisse. www.rts.ch
[2] RTS (2022): «L’invasion de la moule Quagga responsable de la clarté des lacs romands cet été». Radio television Suisse. www.rts.ch
[3] Beisel J.-N., Soulignac F. (2021): Synthèse bibliographique: biologie, écologie, et impacts potentiels de Dreissena Rostriformis Bugensis, la moule Quagga, une espèce invasive au sein du Léman, Campagne 2020. Commission Internationale pour la Protection des Eaux du Léman (CIPEL), Nyon.
[4] Schmidt, B.; Haltiner, L.; Schiff, H.; Stettler, R.; Peter, A.; Ramseier, S.; Köster, O.; Wülser, R.; Schick, R.; Hartmann, P.; Biner, M.; Bärtschi, M. (2020): W15010, Information technique Quagga. Société Suisse de l’Industrie du Gaz et des Eaux (SSIGE), Zürich.
[5] Statistique Vaud (2023): Population résidente permanente au 31 décembre 2022, Vaud. Département des finances et de l’agriculture (DFA), Lausanne.
[6] CIPEL (2021): Prescriptions recommandées pour éviter une sur-introduction de la moule Quagga dans le Léman. Commission Internationale pour la Protection des Eaux du Léman (CIPEL), Nyon. https://www.cipel.org/moulequagga-2021
Les remerciements vont à tous les intervenants qui ont contribué, de près ou de loin, à l’élaboration du projet. On songe notamment aux entreprises qui ont répondu présentes pour les SITSE et qui ont œuvré avec acharnement depuis septembre 2022 pour permettre de tenir un timing très serré. Il s’agit des suivantes:
Les remerciements vont également aux services des eaux avec lesquels des échanges très instructifs ont eu lieu dès le départ du projet. Il s’agit notamment de la REOGES, distributeur du pays de Gex, du SIDERE à Rolle, des SI Nyon, des SIG à Genève, du Service de l’eau à Lausanne, du SIGE à Vevey et de Thonon agglomération - secteur eau potable.
Les communes territoriales des STAPs, Coppet et Founex, sont également remerciées pour leur collaboration et la permission de ces travaux, notamment leurs municipalités et leurs responsables des services extérieurs et techniques.
Un remerciement particulier est apporté à la REOGES, qui co-finance le projet et qui a participé au développement en tant que partenaire des SITSE.
Avec l'abonnement en ligne, lisez le E-paper «AQUA & GAS» sur l'ordinateur, au téléphone et sur la tablette.
Avec l'abonnement en ligne, lisez le E-paper «Wasserspiegel» sur l'ordinateur, au téléphone et sur la tablette.