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Si les utopies ont surtout pour objet l’avenir, elles parlent toujours aussi du présent. Elles témoignent des contextes historiques, géographiques et politiques précis qui ont amené à rêver d’un autre monde, et ont fait en sorte que celui-ci soit même concevable.
Dans «Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000» (1976; à l'image), Alain Tanner raconte une gauche suisse à la fois sûre d’elle et désillusionnée, sept ans après les événements de ’68. Une référence majeure pour Tanner et d’autres jeunes cinéastes du Nouveau cinéma suisse était Henry Brandt. Après plusieurs films ethnographiques tournés à l’étranger dans les années 1950, ce dernier réalise un documentaire pour le compte de la Société pédagogique neuchâteloise: «Quand nous étions petits enfants» (1961) suit durant une année une classe d’école dans la Vallée de La Brévine. L’esthétique du film, sa voix off très personnelle, son style observationnel influenceront durablement le cinéma documentaire suisse. La vision humaniste de Brandt annonce les bouleversements que connaîtra le domaine de l’éducation au cours de la décennie suivante.
L’autodétermination comme utopie
Dans «Elisabeth Kübler-Ross» (2002), Stefan Haupt se sert d’entretiens et d’images d’archives pour raconter le contexte familial, social et politique qui a marqué le parcours peu conforme de la thanatologue de même nom. La volonté de mener une vie autodéterminée, les confrontations et les violences structurelles forment également la matière du film de Léa Pool «Emporte-moi» (1999). Comme ses œuvres précédentes, il explore la quête identitaire d’un personnage principal féminin. Pool retourne au Canada des années 1960 en s’intéressant à la dimension socioculturelle de la question du genre, avec un regard informé par les féminismes de l’époque. La cinéaste oppose aux structures patriarcales et à la masculinité hégémonique un langage visuel sensuel et poétique. A la fin du film, la protagoniste Hanna s’empare de la caméra 8 mm reçue de sa professeure pour tourner ses propres images: cette conviction de la capacité d’autres images mouvantes de venir troubler un statu quo témoigne du potentiel utopique du médium lui-même.
Reconstruction d’une utopie
«Dani, Michi, Renato und Max» (1987) de Richard Dindo peut également être interprété comme une tentative filmique de contrer un récit dominant. Cinq ans après la démolition de la Maison Autonome des Jeunes de Zurich, le film revient sur les circonstances dans lesquelles les quatre membres du «mouvement des Jeunes» ont trouvé la mort et examine l’implication de la police. Dindo expose des preuves détaillées et convaincantes, révélant au grand jour la répression et la violence exercée par les forces de l’ordre et par la justice. Le fait que le maire de Zurich de l’époque se soit exprimé sur les faits démontre qu’une intervention cinématographique peut avoir une incidence très réelle au niveau politique.
En examinant les films de l’histoire du cinéma suisse sous l’angle des utopies et des visions d’avenir, on découvre une multitude de conceptions politiques aux formes et aux esthétiques propres à un moment donné de l’histoire. On découvre alors les aspects qui inspirent et qui donnent espoir, mais aussi les côtés plus problématiques. Cet exercice révèle surtout la valeur des utopies comme moyen indispensable dans la lutte pour un autre monde. Ce sont des instants pendant lesquels quelque chose d’autre devient pensable et imaginable, en dépit des résistances et des contradictions.
- Caroline Schöbi, séminaire d'études cinématographiques de l'Université de Zurich