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48 heures à Calcutta
8h: piscine
«Il faudrait les abattre, ces corneilles!» La femme à l'accent bavarois prononcé apostrophe son époux, tandis qu'elle barbote dans la piscine de bon matin. En effet, un groupe d'oiseaux pas vraiment farouches peuple le jardin idyllique de l'hôtel durant les heures creuses. Les corneilles font des allers-retours des branches au parasol et scrutent leur territoire à la recherche de nourriture. D'après la mythologie indienne, ce sont des oiseaux de mauvais augure: on raconte qu'une nuée de corneilles avait été aperçue à Bombay avant l'arrivée des terroristes. Mais en cette matinée, les fientes sont la seule menace à planer au-dessus des chaises longues d'ordinaire impeccables. Dès qu'on s'installe, le personnel apporte une bouteille d'eau gazeuse et de la crème solaire. L'arrivée la veille a été quelque peu retardée suite à la perte des bagages de la classe Affaires. Mon voisin de siège était un jeune étudiant en économie et faisait du commerce de diamants comme boulot d'appoint. Il avait visité plusieurs des universités d'élite de la côte est des États-Unis afin de décider où passer son diplôme de fin d'études. La défaillance d'Air India l'avait visiblement gêné. Quant à moi, je me réjouissais plutôt de cette perte de bagages : pas de chargeur, pas de chemise repassée et pas de dossier sur lequel plancher. Rien ne semblait donc s'opposer à passer les deux jours suivants au bord de la piscine, plongé dans la lecture de l’excellent « In spite of the Gods », du journaliste britannique Edward Luce, passionnant cours culturel accéléré sur l’Inde. À part peut-être ceci:
12h: New Market
Juste devant l'hôtel Oberoi, des marchands ambulants proposent des vêtements, des appareils de massage en forme d'araignée, des articles de maroquinerie et de la petite électronique douteuse. Des hommes se faufilent entre les stands, vantant leurs échoppes de cachemire installées non loin de là, tandis que des mères décharnées, leurs nourrissons dans les bras, pressent leurs bouteilles de lait vides contre les côtes des touristes. Le contraste avec le clapotis de l'eau de l'hôtel ne pourrait être plus flagrant. Lorsqu'on se rend sur la Jawaharlal Nehru Road, le choc est salutaire. Le New Market, s'étendant sur plusieurs halles et étages, se trouve à un pâté de maisons de là. On y trouve tous types de tenues, étoffes et bijoux indiens; chaque Européen est immédiatement identifié comme acheteur potentiel de pashmina et invité avec insistance à s'approcher des stands. Mieux vaut être doué pour mener les négociations - et être capable de dire non.
14h: Mère Teresa
La plus sainte des saints des temps modernes est originaire d'Albanie, mais son nom est indissociable de la misère de Calcutta (comme on l'appelait encore à l'époque). Au premier étage du monastère des Missionnaires de la Charité, dans lequel on ne peut entrer que pieds nus, une sculpture représente Mère Teresa juste à côté de l’entrée de l’aumônerie, à l’endroit exact qui fut longtemps sa place attitrée. Jusqu'à un âge avancé et malgré sa mauvaise condition physique, elle s’accroupissait là, sur un coussin plat. Quelques religieuses chantent, tandis que les bruits de la circulation retentissent au dehors; même en cas de visite furtive, on ne peut que se sentir très humble. Quiconque a fait une virée nocturne dans Calcutta et vu des centaines de sans-abris dormir sur les trottoirs sait combien sa mission reste d'actualité.
16h: marché aux fleurs
À Calcutta, même les façades des boutiques les plus pauvres sont ornées de fleurs; celles-ci sont d'ailleurs indispensables lors de cérémonies religieuses et de réunions familiales. Un flot ininterrompu de fleurs en provenance de la périphérie est livré en ville et vendu dans un espace extrêmement réduit, au pied du pont d'Howrah, emprunté quotidiennement par deux millions de personnes pour traverser le fleuve. Les marchands tiennent des sacs bien remplis, souvent plus gros qu'eux, en équilibre sur leur tête et jouent des coudes à travers les ruelles étroites dans lesquelles une couche de fleurs piétinées moisit. L'air qu'on y respire est un mélange de parfum floral, de bâtonnets d'encens et d'odeur de compost. Quiconque traverse les ruines des hangars en direction du Gange peut observer des marchands et des acheteurs se baigner tout habillés.
20h: coin fumeur
«Fumer est une insulte»: tels sont les mots quelque peu exagérés que l'on peut lire sur les panneaux à l'intérieur de l'hôtel. Mais la direction a eu l’amabilité d’installer une table de salon de thé munie de cendriers dans le jardin. La femme d'un industriel parle avec enthousiasme des orphelins des Missionnaires de la Charité: elle revient de Shanghai, où vit sa fille, et ce voyage en Inde lui rappelle à quel point elle est privilégiée. Après 27 ans de mariage, un Indien de Washington a finalement réussi à convaincre son épouse américaine de se rendre avec lui dans son pays d'origine. «La corruption dans ce pays est incurable», déclare-t-il de manière impassible, «mais j'ai arrêté de me lamenter à ce sujet.»
23h: club Tantra au Park Hotel
Si vous vous rendez au Park Hotel, attention de ne pas atterrir dans une sorte de pub irlandais avec de la musique live assourdissante. Les deux clubs attenants à l’hôtel, le Tantra (ne vous laissez pas impressionner par le nom !) et le Roxy, sont bien plus recommandables. Un mélange de jeunes Indiens de milieu aisé, qu'on aurait autrefois qualifiés de yuppies, et de quelques expatriés écoute des classiques revisités à la sauce du coin: «I got the Power» avec une touche de sitar. L'ambiance est curieuse – un pantalon de la marque Junya Watanabe suffit amplement pour tenir une conversation d'une demi-heure – et un peu tendue: ici, les filles sont en général accompagnées par un chaperon qui monte la garde devant la porte lorsqu'elles vont aux toilettes.
Jour 2 - 11h: musée indien
Ce musée est le neuvième plus ancien au monde: il a été fondé en 1814 et déplacé dans le bâtiment actuel en 1878. Il vaut vraiment le détour. Plusieurs galeries sont remplies de sculptures raffinées : des couples enlacés dans des positions suggestives, divers dieux dans des incarnations intéressantes et un impressionnant temple en bois centenaire. Les autres salles renferment d'innombrables minéraux, empilés dans des vitrines poussiéreuses allant jusqu'au plafond. Les gardiens de cette gigantesque collection de pierres sont assis pieds nus sur des chaises en plastique sur lesquelles ils sommeillent.
Dans la section biologie, des poissons naturalisés sont exposés dans des bocaux, dont les couvercles sont recouverts d'une croûte jaune. La moitié du formol s'est évaporée, laissant les nageoires caudales à sec. Des fœtus mal formés conservés négligemment constituent l'une des attractions principales : parmi eux figurent entre autres un chevreau à huit pattes ou deux têtes et un bébé humain déformé. Deux heures passées dans ce musée suffisent à rendre palpable la contradiction qui traverse l’ensemble du pays: une culture et une histoire immensément riches mais des moyens tragiquement limités. Dans la salle des fossiles et des squelettes d'animaux préhistoriques, trois têtes sont suspendues en haut du mur: «des girafes disparues». Quel adieu plein d’entrain…
13h: monument victorien
Après la visite du Indian Museum, celle du bâtiment à proximité, qui présente l'histoire indienne récente, ne peut que susciter la déception. Il vous suffit de savoir ceci: vu du taxi, l’édifice est de toute splendeur.
14h30: Marché aux livres, Coffee House
Les manuels scolaires obligatoires pour suivre des études dans les universités avoisinantes présentent un intérêt limité. Néanmoins, au détour d'une ruelle, je tombe sur un libraire tout à fait remarquable: lorsque je l’interroge sur la littérature indienne contemporaine, il se met à empiler des œuvres sur mes genoux, tout en m'expliquant la biographie et le style des auteurs. Seule la certitude de voir mes bagages perdus à nouveau sur le chemin du retour me retient de céder à son sens des affaires et à sa culture littéraire. L'agitation règne au Coffee House de la Bankin Chatterjee Street, mais ce lieu reste une une oasis de calme par rapport aux autres endroits de Calcutta.
16h: achat d'un longhi
Le longhi est une étoffe à carreaux que l'on enroule autour des hanches pour la porter comme un pantalon et que l'on peut utiliser à des fins diverses. Pour les Indiens, il est presque aussi prestigieux qu'un tas de torchons de cuisine et je n'ai pas pu résister aux innombrables modèles de carreaux de cette étoffe pratiquement inusable. Concernant les prix et l’origine des couleurs, vous pouvez faire confiance aux magasins détenteurs d’une licence gouvernementale. L'une des filiales se trouve à deux rues de l'hôtel, dans la Neli Sengupta Sarani. Pour environ un dollar américain, il est quasiment impossible de trouver un meilleur souvenir.
17h: taxi en direction de l'aéroport
Vous devez absolument réserver un taxi jaune normal. La hauteur sous plafond est certes ridicule et il n'y a pas de climatisation, mais vous aurez ainsi l’occasion d’inspirer une dernière fois à pleins poumons le smog et la folie enivrante de la ville qui défile devant vos yeux : les bidonvilles, les concessionnaires automobiles, les bus pleins à craquer qui tombent en ruines, les pousse-pousse tirés à la main, les publicités pour les téléphones portables. Une fois arrivé à l'aéroport, une seule envie: se laver les cheveux.
20h: Enfin retrouvé
Mon sac perdu se trouve miraculeusement dans une pièce remplie de centaines de bagages. Les formalités pour le récupérer prennent si longtemps que je manque de rater mon vol. Mais tandis que quatre hommes barbus aux pieds nus manipulent un coffre mystérieux sur le tapis du scanner du contrôle de sécurité, j’ai déjà fermement agendé mon prochain voyage.
La version originale de cet article est parue dans la publication de Kuoni "Link".
Photos: DER Touristik Suisse SA
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