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Au cours des années 30 et durant la guerre, la Suisse a participé, volontairement ou non, aux entreprises de l’Allemagne nazie. Rappel des conclusions qui ont secoué le pays, en 2002.
Le «rapport Bergier» ce sont les conclusions retentissantes, sur 569 pages, d’une Commission indépendante d’experts (CIE) qui s’est penchée sur le rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Présidé par l’historien lausannois Jean-François Bergier (1931-2009), ce groupe de spécialistes suisses et internationaux a rédigé entre 1996 et 2001 pas moins de 25 études, restées en bonne partie confidentielles.
Reprises par les médias, combattues par des sceptiques, diffusées dans des livres et dans les écoles, ces conclusions ont révolutionné, auprès du grand public, la vision sur l’attitude de la Suisse face au IIIe Reich.
En voici, pour rappel et vingt ans plus tard, quelques points principaux tirés du rapport final.
Le tampon «J» et le refoulement aux frontières
La Confédération a appliqué «une interprétation restrictive» des réfugiés devant bénéficier du statut de réfugié politique, ne l’accordant qu’à 644 personnes en tout entre 1933 et 1945. Fuyant les mesures antisémites, quelque 10’000 à 12’000 réfugiés parviennent à entrer en Suisse jusqu’en 1939. Mais depuis mars 1938, le Conseil fédéral renforce protection aux frontières et refoule quiconque n’est pas muni d’un visa.
Même année, le Conseil fédéral abandonne les visas destinés aux citoyens allemand en échange d’un tampon «J» sur les passeports de Juifs du Reich. Berne peut envisager de faire de même pour les Juifs suisses. Dès fin 1941, des informations diplomatiques avertissent Berne des déportations et des massacres nazis systématiques. Mais en 1942 encore, on refoule aux frontières et on prévoit de livrer directement les récidivistes aux autorités allemandes.
Une politique plus souple se fait jour dès l’automne 1943 et les Juifs seront considérés comme réfugiés en juillet 1944. La Commission estime à 20’000 le nombre de réfugiés, tous motifs confondus, rejetés à la frontière, et à environ 60’000 celui des civils hébergés temporairement ou durant toute la guerre. Notamment grâce à des entrées illégales. Les experts pointent du doigt l’antisémitisme répandu et la crainte omniprésente d’une surpopulation étrangère.
Une économie dans le giron du Reich
Dès 1934, la Suisse met en place le système de clearing et l’Office suisse de compensation, couvert par le secret bancaire, qui permet de faire fonctionner les entreprises suisses et les exportations en dépit de la crise des années 30 et des politiques protectionnistes: les banques faisaient l’intermédiaire entre les partenaires étrangers. Avec la guerre, les exportations vers les pays anglo-saxons restent possibles. Mais le système passe toutefois clairement en faveur du Reich, endetté, qui va bénéficier d’avances.
Une dette envers la Suisse qui sert autant de moyens de pression que de maintenir l’Allemagne nazie comme partenaire économique hégémonique. En 1941, la Chambre de commerce suisse parle de «la construction future de l’Europe» tout en «contribuant à sauvegarder l’indépendance du pays». Mais à la fin de la guerre, les avances de clearing atteignent 1,121 milliard et les exportations d’armes à l’Axe ne cessent qu’en 1944, sous pression alliée.
Les exportations utiles à l’effort de guerre sont restées faibles par rapport à la production du Reich, souligne la Commission, notamment armes, aluminium et machines outils. Les détonateurs et composantes de canons de DCA ont toutefois dépassé les 10% de la production allemande. Des pièces d’horlogerie utiles aux détonateurs et à l’aéronautique ont également été achetées par les Alliés, notamment pour en priver l’Allemagne.
Au final, entre 1940 et 1944, la Suisse aura ainsi livré pour 633 millions de francs de matériel de guerre à l’Axe, contre 57,5 millions aux Alliés, et ce sans réel contrôle politique. Globalement, la Commission retient une élite économique aux comportements variés, allant de la passivité à l’opportunisme. Si certains étaient sensibles à la politique allemande, ce n’est pas forcément ce qui a augmenté leurs activités, note la Commission.
Aspect moins connu: l’électricité. Disposant d’une production de 9,6 milliards de kWh en 1944-1945, la Suisse a alimenté l’Allemagne en courant bon marché, et notamment en direction de ses industries orientées sur l’effort de guerre. On livre au Reich 1,1 milliard de kWh en 1940, avant une baisse durant le conflit.
L’axe Rome-Berlin via le Gothard
Si les Alliés exercent une tolérance à géométrie variable envers l’économie suisse, c’est moins le cas pour les tunnels des Alpes, que la Suisse laisse ouverts au trafic germano-italien. Des centaines de milliers de travailleurs italiens transitent par la Suisse jusqu’en 1943. Aucun convoi de déportés en direction des camps de la mort n’est connu. En revanche, des milliers de tonnes de marchandises transitent chaque année, alimentant les usines, transports et ménages des pays en guerre. Des cas de matériel de guerre passant par les tunnels suisses sont toutefois connus (1,25 million de douilles en novembre 1941) et les contrôles restent superficiels. Des biens à double usage, sous entendus civils ou militaires, passent facilement par dizaines de milliers de tonnes entre l’Allemagne et l’Italie, surtout des matières premières et des biens de consommation.
Les CFF en tireront jusqu’à 15% de leurs bénéfices annuels. Faute de sources, le rôle de Swissair est méconnu.
La Suisse se protégeait derrière les accords internationaux et a tardé à serrer la vis. Aussi parce qu’elle dépendait des importations par train pour ses propres besoins, notamment en charbon, a relevé la Commission.
L’or des nazis
Place financière neutre, la Suisse a surtout joué un rôle important pour l’Allemagne, qui y échange titres et or – on parle du 4/5e des livraisons extérieures du Reich – contre des francs suisses. Notre devise nationale étant «vitale» puis «indispensable» pour l’économie de guerre nazie. La Reichsbank aura disposé de 2 milliards de francs suisses durant la guerre, utile à son commerce extérieur (matières premières, matériaux rares, pétrole, armement…) notamment.
La BNS a joué un rôle logiquement central. Parfois par l’intermédiaire d’autres pays neutres, comme le Portugal. Le sommet des transactions est atteint en 1941-1942, avec l’achat par la BNS de parfois plus de 120 millions de francs par année d’or allemand. Ils ne cesseront que le 8 mars 1945.
Mais d’où venait cet or estampillé de l’aigle nazi? La question sera à l’origine d’années de débats, surtout après 1990. La Commission Bergier retient, à nouveau, le côté «business as usual» des pratiques de la BNS, sans exclure une volonté de dissuasion ni une méconnaissance du parcours douteux de cet or, dont des rapports font état dès 1940.
La Reichsbank a fait main basse sur au moins 1582 millions d’or pillé dans les réserves des banques belges, hollandaises ou luxembourgeoises, calcule la Commission. S’y ajoute l’or issu de l’holocauste en Europe de l’Est: des lingots fondus à partir de bijoux, monnaies, dents en or et autres vols, qui a été estimé à 12,5 millions de francs. Certains ont bel et bien été livrés à la BNS. Il s’agit «du lien matériel le plus direct entre le système bancaire suisse et le génocide nazi», écrit la Commission.
À côté de l’or encaissé, des avoirs livrés à l’Allemagne par les banques suisses: des fonds de privés, juifs, qui acceptent sous pression de les transférer dans des banques allemandes dès 1936. D’autres fonds en provenance de Pologne, de France ou de Hongrie, qui affluent vers la Suisse dès 1937. Pour beaucoup des économies de futures victimes du nazisme, dont une partie qui restera en mains de banques suisses: ce sont ce qu’on appellera les fonds en déshérence.
Mais encore…
Le rapport Bergier, c’est aussi des points sensibles qui n’ont connu un développement que récent ou qui sont tombés dans l’oubli: le rôle des assurances suisses, le rôle de licences octroyées à l’étranger, le transfert ou l’acquisition – puis la restitution – de biens culturels spoliés, les crédits octroyés à des sociétés actives autour des camps, la création de sociétés écrans allemandes… ou encore l’histoire des entreprises en mains suisses ou de filiales installées à l’étranger, dont certaines ont eu recours à des travailleurs forcés. Une société appartenant à Nestlé sera ainsi cédée pour la fabrication d’armements dans la Hesse, une filiale de Lonza produit des parachutes, la pharma produira des médicaments. Au sortir des années 30, l’essentiel des sociétés suisses qui avaient réussi à s’implanter en Allemagne a choisi d’y rester et a obtempéré aux lois raciales.