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Au cours des années qu'il passa à Gothembourg, et sous l'influence féconde de Liszt et de l'atmosphère de Weimar, Smetana réussit à se faire une idée très concrète et très précise de la nécessité d'un développement autonome de la culture musicale tchèque.
Il se rendait parfaitement compte qu'un seul compositeur - si puissante que fût sa personnalité (et nous savons que Smetana lui-même était à cette époque déjà un vrai maître capable d'affronter les problèmes les plus ardus) - n'était pas à même de réaliser ces idées et que pour rendre possible le véritable développement de l'activité créatrice des compositeurs tchèques il fallait créer toute une série d'organismes vivants et actifs. Smetana qui avait commencé par être pianiste et qui aimait également la musique de chambre, se rendait parfaitement compte que ces deux domaines de l'activité musicale ne pourraient pas suffire à la réalisation de ses idées. Comme chef d'orchestre il savait très bien que le développement d'une importante activité musicale nécessitait l'organisation des séries régulières de concerts symphoniques ainsi que la création d'un ensemble choral. Dans ces conditions il pourrait nous paraître surprenant que, après avoir consacré tous ses efforts exclusivement à la musique de concert, il décida alors résolument de s'orienter
Une telle décision était toutefois parfaitement logique, car, parmi toutes les institutions musicales, l'opéra est de beaucoup l'organisme le plus stable, intéressant en même temps les couches les plus larges du public; par son caractère concret et suggestif le drame lyrique permet en outre au compositeur de toucher et d'influencer les auditeurs de la manière la plus directe. Et c'était le but que Smetana poursuivait alors avant tout, car sa conception de la musique nationale n'était nullement abstraite, s'appuyant au contraire sur un programme très précis et très concret, basé sur ses idées d'artiste moderne et libéral, de patriote fervent et de démocrate convaincu.
Ce qui attirait donc Smetana à Prague en tout premier lieu, c'était le projet de l'établissement et de la construction d'un théâtre national qui devait abriter même la première scène lyrique tchèque. Il espérait pouvoir y faire valoir tant son talent de compositeur que ses qualités de chef d'orchestre. Dès le premier jour après son retour à Prague, le 28 mai 1861, il demanda donc à J. J. Kolár de lui écrire le livret pour un opéra dont le sujet serait tiré de l'histoire de Bohême. Après avoir attendu vainement pendant six mois, il s'adressa, plein d'impatience, à un autre écrivain tchèque, Karel Sabina, qui réussit réellement à lui remettre, au bout de cinq ou six semaines, le livret désiré. C'étaient Les Brandebourgeois en Bohême.
Ce qui, en dehors de ses convictions patriotiques, incita Smetana à se mettre immédiatement au travail, c'était incontestablement aussi le concours pour un opéra national tchèque ouvert dès 1861 par le comte Jan Harrach qui le dota de deux prix à 600 florins. Le comte Harrach avait certainement la meilleure intention de contribuer ainsi à l'épanouissement de l'art national tchèque. Or le règlement même du concours pouvait convaincre Smetana que les premières années soixante n'ont pas encore réussi à changer les idées que les vieux patriotes tchèques se faisaient de l'art national. Il suffit, pour le prouver, de citer l'article du règlement du concours stipulant que l'opéra doit être le produit d'une étude des chansons populaires tchèques et slaves. Cette vieille conception de la musique nationale était évidemment en désaccord avec les idées de Smetana. Mais c'est sans doute pour cette raison qu'il résolut de se mettre énergiquement au travail afin de faire valoir sa conception propre et moderne de l'art national.
Après s'être installé définitivement à Prague, Smetana décida également de faire connaître au public tchèque les derniers résultats de ses efforts créateurs. N'oublions pas en effet qu'il ne s'y était pas produit en public depuis plus de sept ans. Il donna donc à Prague, en janvier 1862, deux concerts de ses oeuvres. Le premier était un concert symphonique: Smetana y dirigea ses nouveaux poèmes symphoniques Richard III et Le Camp de Wallenstein. Le résultat financier du concert fut mauvais et Smetana dut payer le déficit de ses propres moyens. Les recettes du second concert au programme duquel figuraient ses oeuvres de musique de chambre suffisaient à peine à couvrir les frais. La critique désigna Smetana comme un partisan de Liszt et de Wagner, dont la musique était difficilement compréhensible, et comme un protagoniste de «la musique de l'avenir»; cette raillerie devait d'ailleurs - par une étrange ironie du destin - devenir plus tard une profonde réalité historique; mais ce qu'on ne comprit point, c'était précisément l'apport de Smetana à l'art national. Il n'est donc pas surprenant qu'au moment où l'on procédait à la nomination du chef d'orchestre du nouvel opéra tchèque, Smetana se vit frustré de ce poste au profit d'un artiste de grande expérience mais de peu d'envergure, J. N. Mayr. Ainsi le Théâtre Provisoire tchèque de Prague, qui fut inauguré le 18 novembre 1862, reçut comme cadeau de baptême la médiocrité, et il est évident que ce fait avait pour conséquence également un choix absolument conventionnel du répertoire.
Lorsque Smetana s'est rendu compte qu'on n'était alors qu'au début de la grande période qui dans la vie tchèque devait mener au classement des esprits, à la différentiation des valeurs et à la formation profonde du courant de la nouvelle vie, libérée par l'année 1860, et que tout ce processus exigerait encore pas mal de luttes, il se vit obligé de chercher une autre voie pour satisfaire aux nécessités de son existence matérielle. Le 1er octobre 1862, il procéda, avec Ferdinand Heller, à
la fondation d'une nouvelle école de musique
et accepta même une nouvelle offre de l'ancien empereur Ferdinand V, tombé déjà entièrement en enfance, qui l'invita à venir régulièrement deux fois par semaine au Château pour lui jouer un peu de musique.
Smetana visait cependant avant tout la réalisation successive, mais systématique, du programme qu'il s'était fixé. Les années soixante apportèrent un certain relâchement de l'absolutisme politique, notamment en ce qui concernait la liberté de la presse et le droit de réunion. Un grand nombre d'associations furent alors constituées dans le pays parmi lesquelles les associations chorales occupaient l'une des premières places. La plus importante parmi elles, l'association «Hlahol», fondée en 1861 à Prague, était dirigée par quelques personnes aux convictions progressistes et démocratiques qui appartenaient parmi les amis de Smetana. Celui-ci se mit donc immédiatement à écrire plusieurs oeuvres chorales pour la nouvelle association dont il devint, en 1863, chef de choeur. Il est d'ailleurs caractéristique qu'à la fin du premier concert de l'Association, dirigé par Smetana, la chorale chanta le chant révolutionnaire hussite «Vous qui êtes les combattants de Dieu» qui devait revêtir une profonde signification symbolique dans l'oeuvre ultérieure du compositeur. Et parmi les deux choeurs que Smetana écrivit à cette époque - Le Renégat et Les Trois Cavaliers - Les Trois Cavaliers constituent une magnifique image chorale du retour, de Constance, de trois seigneurs tchèques apportant en Bohême la nouvelle de la mort de Jean Huss, brûlé sur le bûcher. C'est surtout dans cette oeuvre que Smetana fit preuve non seulement de la maîtrise qu'il avait acquise dans le domaine de la composition chorale et du maniement de la voix humaine, mais encore d'un grand talent dramatique. Les deux oeuvres chorales que nous venons de mentionner inaugurent d'ailleurs une étape entièrement nouvelle dans la littérature chorale tchèque.
Et de même que dans la vie politique tchèque on voyait alors se former deux grands courants - celui des Vieux-Tchèques, libéraux qui s'unissaient aux représentants politiques de l'aristocratie, et celui des Jeunes-Tchèques dont les dirigeants se recrutaient parmi les représentants de l'ancien mouvement démocratique révolutionnaire - de même dans les milieux artistiques tchèques les personnalités à tendance progressiste commençaient à se grouper pour s'opposer au vieux patriotisme des conservateurs et pour procéder - en 1863 - à
la création de la Société des Artistes.
Dans la section musicale de la Société des Artistes Smetana se vit assigner dès le début un rôle de premier plan et devint bientôt son président. Un an après sa fondation, la Société des Artistes organisa déjà une grande manifestation qui témoignait d'une manière éloquente de son orientation culturelle. C'étaient les fêtes du 300e anniversaire de la naissance de Shakespeare. Smetana écrivit pour ces fêtes une Marche shakespearienne et dirigea, lors d'un concert organisé à Prague, Romeo et Juliette de Berlioz. La Société des Artistes ne se bornait cependant pas à organiser de grandes manifestations artistiques; elle constituait aussi un foyer où se rencontraient régulièrement les artistes de Prague pour discuter, bavarder, s'amuser et plaisanter. Smetana écrivit lui-même pour deux soirées de la Saint-Silvestre, fêtées dans les locaux de la Société des Artistes, deux charmantes parodies musicales, l'ouverture de la pièce de marionnettes Faust et l'ouverture d'une autre pièce de marionnettes dont le sujet était tiré de la légende du prince Oldrich et de Bozena, une vieille légende tchèque. C'était au sein de la Société des Artistes que Smetana connut également les principaux représentants de la vie littéraire tchèque de l'époque et notamment le grand poète et critique tchèque Jan Neruda,
qui devait plus tard intervenir à plusieurs reprises en faveur de Smetana dans les luttes que celui-ci avait à livrer, le poète Vitézslav Halek, sur les paroles duquel il devait écrire son unique recueil de mélodies, Josef Wenzig [1807-1886], auteur des livrets de deux parmi ses opéras, et plusieurs autres.
Mais Smetana développait une riche activité même en dehors de la Société des Artistes et de l'association chorale «Hlahol».
Voulant exposer au publie tchèque son programme artistique et ses idées sur la vie musicale de Prague, il s'adonna, au cours des années 1862-1865, aussi à une activité critique. C'est ainsi qu'en 1862 il publia dans le périodique «Slavoj» un article critique sur l'organisation des concerts à Prague, qui ne le satisfaisait pas; il proposait d'inaugurer dans la capitale de la Bohême une série régulière de concerts d'abonnement dont le programme comporterait avant tout les oeuvres de compositeurs tchèques et slaves ainsi que les oeuvres d'autres compositeurs progressistes sans négliger pour autant les chefs d'oeuvre du répertoire classique. Au cours des années 1864-1865, il s'efforça lui-même de réaliser ce projet, en commençant par organiser, au sein de la Société des Artistes, quatre concerts d'abonnement par an. Quoique ces concerts fussent déficitaires, ils rompaient les habitudes traditionnelles de la vie musicale tchèque, fixant même pour l'avenir un standard de haut niveau. En 1864, Smetana écrivit, entant que critique musical du quotidien Nàrodni listy (Le Journal National), un article analogue sur la situation du théâtre lyrique tchèque. Il y critiqua surtout le choix très conventionnel du répertoire auquel procédait l'opéra du Théâtre Provisoire et qui était limité exclusivement aux opéras italiens et français ainsi que les faiblesses d'interprétation qui caractérisaient alors l'ensemble de la scène lyrique du Théâtre, et demanda que l'opéra de ce Théâtre devînt une institution marquée d'un caractère spécifique, servant avant tout au développement de l'art national, ne montant que les meilleures oeuvres du répertoire étranger et assurant une présentation aussi parfaite que possible des grands opéras classiques et modernes. Sur ce plan, Smetana dut, en attendant, se borner à la critique, car il ne pouvait pas réaliser ses projets sans participer directement aux activités du Théâtre. Or à l'époque où il écrivait ses critiques, il était déjà préparé mieux que quinconque à réaliser les projets qu'il y formulait. Muni d'une riche expérience dans le domaine de l'organisation de la vie musicale, il a déjà fait ses preuves également comme chef d'orchestre. Le 23 avril 1863 il acheva la composition de son premier opéra - Les Brandebourgeois en Bohême - qu'il présenta au Concours du comte Harrach. Et dès le mois de juillet de la même année, Sabina lui remit un nouveau livret. Le compositeur voulait en faire à l'origine une petite opérette tirée de la vie populaire tchèque, qu'il intitula plus tard La Fiancée vendue. Et le 12 octobre 1865, alors qu'il travaillait encore aux dernières scènes de La Fiancée vendue, il terminait déjà le premier acte de son trosième opéra - Dalibor.
L'entrée de Smetana dans la vie musicale tchèque fut donc vraiment grandiose. Et it était impossible de s'opposer longuement à cette force qui s'appuyait sur un talent exceptionnel, sur une riche expérience créatrice, sur une orientation très 'large et moderne, sur de grands succès conquis dans le domaine de l'organisation de la vie artistique, sur une méthode de penser précise et logique, sur une grande assiduité au travail et sur une activité inlassable. Et au fur et à mesure que les représentants des courants conservateurs perdaient du terrain, Smetana gagnait en autorité, acquérant un nombre de plus en plus grand d'amis et de partisans. Dans cette situation, l'administration du Théâtre Provisoire se vit finalement obligée de recevoir Les Brandebourgeois en Bohême. Mayr qui ne voulait avoir rien de commun avec le nouvel opéra proposa à l'auteur de monter et de diriger lui-même son oeuvre. En prenant cette décision, il sapa cependant sa propre position, permettant à son insu à Smetana de faire valoir non seulement ses qualités de compositeur, mais encore ses qualités de chef d'orchestre. L'étude de l'oeuvre imposait de très hautes exigences aux membres du modeste ensemble du Théâtre Provisoire, mais Smetana réussit brillament à s'acquitter de la lourde tâche et le succès des Brandebourgeois en Bohéme dont la première représentation eut lieu le 5 janvier 1866 dépassa toute attente, haussant le nouvel opéra au tout premier rang des opéras tchèques écrits jusqu'à alors.
A la suite de ce succès, la direction du Théâtre s'intéréssait très vivement au nouvel opéra de Smetana - La Fiancée vendue - dont la première version fut terminée par l'auteur le 15 mars 1866. La création de La Fiancée vendue eut lieu dès le 30 mai, de nouveau sous la direction de l'auteur. Entre temps, le succès décisif des Brandebourgeois en Bohême avait finalement obligé le jury du concours du comte Harrach de prendre une décision et d'attribuer - quoique avec certaines réserves - le Grand prix à l'oeuvre de Smetana. En prenant aujourd'hui en considération la popularité universelle de La Fiancée vendue - bien que la version de l'oeuvre que nous connaissons diffère considérablement de sa version originale nous avons quelque peine à comprendre que le premier succès du nouvel opéra était tout de même moins éclatant que celui des Brandebourgeois en Bohême. Les raisons de ce fait n'avaient cependant rien de commun avec l'oeuvre de Smetana. La première représentation de La Fiancée vendue eut lieu en effet à la veille de la guerre prusso-autrichienne qui éclata réellement dix-sept jours plus tard. L'évolution de la guerre fut désastreuse non seulement pour l'Empire des Habsbourg luimême, mais même pour les patriotes tchèques d'orientation autrichienne et prodynastique pour lesquels la Prusse représentait un danger bien plus grand que Vienne - et les armées prussiennes occupèrent bientôt Prague. Pour éviter les difficultés éventuelles qu'il aurait pu avoir avec les autorités des troupes d'occupation en tant qu'auteur des Brandebourgeois en Bohême, Smetana préféra se réfugier avec sa famille à Beroun,
petite ville située à quelques dizaines de kilomètres à l'Ouest de Prague qui n'était plus occupée par les Prussiens, et ce n'est qu'en juillet qu'il rentra à Prague.
Après cette guerre cependant, un changement substantiel se produisit même dans l'administration du Théâtre Provisoire de Prague qui passa entre les mains du parti Jeune-Tchèque.
Dès le 13 septembre 1866, la nouvelle administration appela Bedrich Smetana au poste de
de la scène lyrique du Théâtre et le 27 septembre Smetana prit possession de ses nouvelles fonctions. La nomination à ce poste - sans lui assurer une existence matérielle exceptionnelle (son traitement ne s'élevait qu'à 100 florins par mois) - le plaça à la tête de la vie musicale tchèque. Après cinq ans de travail assidu et systématique, Smetana réussit donc à réaliser tous les rêves qu'il avait caressés en revenant en 1861 à Prague. L'année 1866 fut donc sans doute l'année la plus heureuse de toute sa vie; car à cette époque il ne pouvait pas encore prévoir les luttes et les drames que le destin lui avait préparés.