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Par Matthieu Ruf - Mis en ligne le 04.07.2012 à 11:26
Depuis une dizaine d’années, Teodoro Nguema Obiang Mangue est un collectionneur omnivore. De villas, tout d’abord: en 2004, il a acheté deux propriétés à Cape Town, en Afrique du Sud, pour 8 millions de dollars, puis une autre à Malibu en 2006, avec piscine et court de tennis, pour 30 millions. De véhicules, ensuite: un jet privé Gulfstream G-V pour 38,5 millions en 2006, deux hors-bord pour 2 millions en 2005, quelques Rolls-Royce, Bugatti ou Ferrari à travers les années. D’accessoires ayant appartenu ou rendant hommage à Michael Jackson, aussi, acquis aux enchères, comme le fameux gant blanc de la tournée Bad (275 000 dollars). Sans oublier des peintures de Degas, Matisse, Renoir… et bien sûr quelques montres suisses, dont une Piaget sertie de diamants payée près d’un million d’euros en 2011.
Teodoro Nguema Obiang Mangue, 43 ans depuis le 26 juin, est le fils aîné du président de la Guinée équatoriale, ancienne colonie espagnole de 700 000 habitants, selon l’estimation la plus courante, répartis sur deux îles et sur 28 000 km2 coincés entre le Gabon et le Cameroun. En mai dernier, «Teodorín» a vécu un événement important. Son père, Teodoro senior, l’a nommé deuxième viceprésident de ce pays devenu, en dix ans, le troisième producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, le désignant ainsi un peu plus comme son successeur. Une voie tout tracée pour «el Patrón», comme d’aucuns surnomment le fils prodigue?
A voir. Car son invraisemblable train de vie éveille, depuis des années, les soupçons. Et le Département de la justice des Etats-Unis (DoJ) le poursuit pour blanchiment d’argent. Sa plainte, qui détaille la liste des cadeaux que s’est offerts Teodorín et leurs prix supposés, a été renvoyée avec des compléments le 11 juin au juge californien George Wu, qui avait d’abord classé l’affaire pour manque de preuves.
En France, des ONG ont également déposé plainte, pour le même motif. A la suite de ces procédures, Teodorín a vu un mandat d’arrêt être émis contre lui ce printemps par deux juges français, Roger Le Loire et René Grouman, dans le cadre d’une enquête sur le patrimoine de sa famille (lire encadré). Une enquête qui, comme l’a confirmé à L’Hebdo le Ministère public de la Confédération, passe par la Suisse. Plongée dans une affaire internationale, de Malabo à Fribourg.
L’impôt révolutionnaire. Le pouvoir et ses privilèges: voilà l’origine de la fortune du «Patron». En 1969, lorsque Teodorín naît, son pays est indépendant de l’Espagne depuis neuf mois. A ses 10 ans, son père renverse par un coup d’Etat un président élu devenu dictateur, Francisco Macías Nguema. A 25 ans, Teodorín reçoit une concession et fonde des entreprises d’abattage de bois. A 30 ans, il est nommé par son père ministre de l’Agriculture et des Forêts. Conflit d’intérêts? Pas aux yeux du gouvernement établi à Malabo, capitale de 150 000 habitants située sur l’île de Bioko.
C’est là que les soupçons commencent. Car les emplettes de «Teo» ne sont pas en rapport avec son salaire de ministre, évalué à 5000 dollars mensuels. Pourtant, ses avocats rejettent toute accusation de détournement de fonds, ses revenus d’entrepreneur autorisant tout à fait, selon eux, son train de vie. Pour le DoJ, en revanche, même l’entier des bénéfices déclarés de ses sociétés actives dans le bois, telle Somagui Forestal, ne couvriraient pas de telles dépenses. Basé sur des témoignages, le soupçon porte sur un «impôt révolutionnaire» illégal que Teodorín prélèverait auprès de toute entreprise désireuse de faire des affaires dans ce secteur en Guinée équatoriale.
Ses avocats jouent la carte de l’argument politique: à leurs yeux, tant la procédure américaine que française cachent la volonté de faire tomber le gouvernement Obiang, pour permettre à d’autres personnes et à d’autres compagnies de profiter des pétrodollars en Guinée équatoriale. «Quand les Qataris achètent en une journée pour 10 millions de dollars place Vendôme, remarque Emmanuel Marsigny, avocat de Teodorín en France, ils font la une de Gala, pas de la presse judiciaire. Il y a une incohérence: on s’en prend à la famille Obiang mais pas aux autres pays africains, où tout fonctionne de la même façon.»
Troisième producteur de pétrole. L’enrichissement exponentiel, en Guinée équatoriale, n’est pas le seul fait de Teo. Son père lui-même, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, aurait accumulé une fortune de 600 millions de dollars, selon Forbes, et se serait fait construire quatre palais à Malabo. Au pouvoir depuis 1979, il a été élu et réélu quatre fois président, la dernière fois en 2009 avec 95,37% des voix, son plus mauvais score. Amnesty International dénonce des arrestations politiques récurrentes dans le petit Etat africain, où un seul député de la maigre opposition est présent sur les 100 que compte le Parlement.
Cette restriction des libertés ne pèse pas lourd dans la perception qu’a la communauté internationale du pays depuis la découverte, en 1991, d’une nappe de pétrole au large de l’île de Bioko, qui a sonné l’avènement d’une ère de croissance faramineuse. Selon la Banque mondiale, le PIB du pays a augmenté de 22,9% en moyenne annuelle entre 1992 et 2008, presque exclusivement grâce au pétrole, exploité par des compagnies américaines à raison de 350 000 barils par jour, 520 000 d’après Malabo. Les estimations de son PIB par habitant oscillent entre 14 000 et 30 000 francs suisses, ce qui le place en tout cas bien au-dessus des pays voisins.
Ces chiffres cachent pourtant une réalité inégalitaire. Les organisations des droits de l’homme dénoncent l’accaparement de cette manne par le clan au pouvoir, une grande partie de la population vivant encore dans la pauvreté. Le gouvernement et ses défenseurs mettent en avant d’importants investissements dans les infrastructures, routes, hôpitaux ou écoles. Et la réalisation de projets spectaculaires, dignes d’un émirat pétrolier. Une ville entière, Sipopo, a ainsi été construite ex nihilo dans la jungle, à l’ouest de la capitale, pour accueillir en juin 2011 le sommet de l’Union africaine: 52 villas présidentielles, une plage artificielle, un hôtel cinq étoiles… Une autre, Oyala, devrait sortir de terre en pleine forêt d’ici à 2020. Reste à savoir dans quelle mesure cette politique profite vraiment à la population. Lors de la Coupe d’Afrique des nations de football, que le pays a accueillie avec le Gabon en janvier 2012, le délégué de la FIFA Walter Gagg exprimait un point de vue largement répandu: «La pauvreté vous saute aux yeux dès que vous sortez des centres-villes. La richesse est mal, très mal répartie ici, même si les gens ont de quoi manger.»
Le jet livré à Bâle. La fortune de la famille du président, très présente dans les fonctions liées au pouvoir, est surveillée depuis longtemps. Au tournant de l’an 2000, la banque américaine Riggs, connue pour avoir assisté l’ex-dictateur du Chili Augusto Pinochet dans ses œuvres de détournement de fonds publics, a ouvert plusieurs comptes aux noms des Obiang. Avant d’être condamnée à de lourdes amendes pour n’avoir pas rapporté ces transactions financières suspectes, et de devoir fermer boutique en 2005.
L’argent des Obiang n’étant plus le bienvenu aux Etats-Unis, il y est resté de manière déguisée, ou a été transféré ailleurs. En partie, semble-t-il, en Espagne, où une enquête est également menée, depuis 2007, aux Canaries par la juge Ana Isabel Vega. Un couple russe y est soupçonné de servir d’hommes de paille au président équato-guinéen et à ses proches pour blanchir de l’argent issu de la corruption.
Et en Suisse? Selon les sources que L’Hebdo a pu consulter, peu de choses ont pour l’instant filtré concernant d’éventuels liens avec les banques helvétiques. Tout juste un rapport du Sénat américain publié en 2010 et intitulé «Empêcher la corruption étrangère d’entrer aux Etats-Unis» fait-il mention de comptes chez UBS à Londres et chez Credit Suisse à Singapour, utilisés par Teodorín pour acheter son jet Gulfstream en 2006. Un jet dont le rapport précise, pour l’anecdote, l’adresse de livraison: l’aéroport de Bâle.
Les boîtes aux lettres fribourgeoises. Mais si Teodorín a des liens avec la Suisse, il ne s’agit pas seulement de ce que sa page Facebook laisse entrevoir, c’està-dire des photos apparemment prises en vacances de ski à Gstaad en février dernier.
Ils le rapprochent aussi de Genève et de Fribourg, comme le révèle l’enquête qui le vise en France. Celle-ci concerne en premier lieu un immeuble parisien luxueux de 6 étages, 101 pièces et plus de 4000 m2, dont la valeur est évaluée à plusieurs dizaines, voire centaines de millions d’euros (lire encadré). Or cet immeuble appartient, depuis une vingtaine d’années selon l’ONG Sherpa, à cinq sociétés anonymes suisses, dont le siège s’est déplacé au cours des ans entre Genève, Zollikon (ZH) et Fribourg.
Une manière de masquer leur véritable propriétaire? Pas du tout, rétorque Emmanuel Marsigny, avocat de Teodorín, qui a présenté à la presse en mars dernier des documents attestant que son client avait déclaré au fisc français, au titre de l’impôt sur la fortune des non-résidents, ses parts au sein de ces sociétés. Et ce depuis qu’il les a achetées à un homme d’affaires saoudien, fin 2004.
Administrateur des cinq sociétés entre 2005 et 2007, période durant laquelle l’immeuble est entièrement rénové, le comptable genevois Guillaume de Rahm précise avoir finalement «donné sa démission, car ce n’étaient pas des relations très satisfaisantes, vu la difficulté d’obtenir des réponses des ayants droit». Depuis deux ans et jusqu’à récemment, ces sociétés étaient domiciliées auprès de la fiduciaire fribourgeoise Multifiduciaire SA. Cette dernière fait savoir qu’elle a «résilié immédiatement tous ces mandats de domiciliation, acceptés sur recommandation d’une entreprise amie, en apprenant brusquement que le bénéficiaire ultime, avec lequel elle n’entretient aucune relation d’affaires, était sous le coup d’une enquête pénale».
Conséquence: ces sociétés n’ont plus de domicile. Selon le Registre du commerce, elles sont en passe d’être radiées, ce qui est déjà le cas de l’une d’entre elles. Leur administrateur actuel, contacté, n’a pas souhaité parler à L’Hebdo. Peut-être a-t-il eu, ou va-t-il avoir, une visite de la police fédérale: le Ministère public de la Confédération a en effet reçu une demande d’entraide judiciaire des juges français Roger Le Loire et René Grouman. «La commission rogatoire est en cours d’exécution», nous confirme sa porte-parole Jeannette Balmer.
La vente soudaine à Paris. Convoqué par les juges français en mars dernier, Teodorín ne s’est pas présenté, d’où l’émission d’un mandat d’arrêt, qui n’est cependant pas actif pour l’instant. La Guinée équatoriale a en outre protesté auprès de l’Etat français pour violation des conventions diplomatiques: les parts dans ces sociétés, donc l’immeuble, ont été revendues par Teodorín à l’Etat équatoguinéen en septembre 2011, offrant au passage un bénéfice au premier. Un timing que l’on pourrait qualifier d’opportun. Mais Emmanuel Marsigny conteste toute manœuvre: «La Guinée équatoriale a souhaité rassembler et rationaliser les activités de son ambassade à cet endroit.» Voilà qui n’aidera pas à établir une limite claire entre les affaires privées des Obiang et celles de l’Etat équato-guinéen.
La rencontre avec Obama. Malgré les enquêtes en cours, le pouvoir de Malabo est loin d’être mis au ban des nations. Depuis quelques années, Teodoro Obiang senior a lancé une opération de séduction internationale: présidence de l’Union africaine en 2011, Coupe d’Afrique en 2012, proposition polémique d’un prix en son nom à l’UNESCO… A l’instar de Benoît XVI ou de Dmitri Medvedev, Barack Obama a reçu Teodoro Obiang et son épouse, en 2009, alors qu’une partie de son administration établit des dossiers sur la corruption supposée de son régime.
La Constitution ayant été récemment changée pour limiter le nombre de mandats présidentiels, Teodoro, 70 ans, pourrait quitter le pouvoir en 2016, date des prochaines élections. Attirés par les revenus du pétrole, les milieux d’affaires verraient bien le demi-frère de Teodorín, le beaucoup plus présentable vice-ministre des Mines, de l’Industrie et de l’Energie, Gabriel Mbega Obiang Lima, lui succéder à la fonction suprême. Mais en nommant Teodorín deuxième vice-président, c’est bien le fils prodigue poursuivi par la justice que Teodoro Obiang a confirmé, sans le dire, comme héritier. Ce n’est pas pour rassurer les Equato-Guinéens.
L'ENQUETE EN FRANCE
"Bien mal acquis"
Après une plainte de Transparency International pour détournement de fonds publics, les juges d’instruction parisiens Roger Le Loire et René Grouman enquêtent depuis novembre 2010 sur le patrimoine en France de trois dirigeants africains: feu Omar Bongo (Gabon), Denis Sassou-Nguesso (Congo-Brazzaville) et Teodoro Obiang Nguema. Ils avancent surtout sur la famille de ce dernier, moins lié à la Françafrique, donc politiquement moins sensible. Deux saisies ont eu lieu: 11 voitures de luxe (Ferrari, Bugatti, Bentley, Rolls-Royce…) en septembre 2011 à la résidence parisienne de son fils Teodorín et, en février dernier, le mobilier (200 m3 de biens) de cette résidence de 101 pièces sise avenue Foch (XVIe). C’est l’enquête sur cet immeuble, que le fils du potentat possédait par le biais de cinq sociétés helvétiques, qui a conduit les juges français à demander l’entraide judiciaire à la Suisse.
GENEVE
Les Obiang et la Suisse
Mobutu, Abacha, Ben Ali, Moubarak… La Suisse est une habituée de l’argent des dictateurs. Se pourrait-il que les Obiang n’y aient rien acquis ou déposé? La question reste ouverte. Ce qui est sûr, c’est que la famille a une présence au moins épisodique dans notre pays.
Parfois elle est publique, comme lorsque le président Teodoro Obiang a ouvert, en mars 2011, à l’Hôtel Intercontinental de Genève, la première et pléthorique conférence Gateway to Africa. Une rencontre au cours de laquelle sont intervenus Al Gore, Bernard Kouchner, Rudy Giuliani, Kofi Annan ou Gordon Brown. La deuxième édition de cette conférence se tiendra d’ailleurs, en novembre, en Guinée équatoriale.
Constancia Nsue Mangue, la plutôt discrète première dame, entretient, elle, un autre lien, privé, avec la Suisse. Son nom figure sur les boîtes aux lettres de deux appartements sis dans un immeuble de la rive gauche de Genève. C’est que la maman de Teodorín a eu deux autres enfants avec Teodoro (qui, dit-on, en a eu beaucoup d’autres avec plusieurs femmes). Les jumeaux Pastor et Justo, âgés de 26 ans, ont grandi à Genève, fait leurs classes à la prestigieuse Ecole du Rosey à Rolle (surnommée «l’école des rois» pour avoir accueilli Albert II, Juan Carlos ou l’Aga Khan), et ont la nationalité suisse. Pastor a ensuite étudié à l’European University de Genève, où il a obtenu un bachelor en Business Administration. Mais selon la Mission permanente de Guinée équatoriale aux Nations Unies, à Genève, tous deux sont désormais retournés au pays, et il n’y a pas d’autre présence de la famille Obiang en Suisse.
A en croire le témoignage d’un proche de Teodorín, recueilli par Afrique Magazine dans son édition de juin, Pastor et Justo sont «les seules personnes» auxquelles Teodorín, l’enfant terrible promis au pouvoir, «semble attaché». Ils ne sont pas concernés par les procédures judiciaires. Jusqu’ici totalement absents de la scène publique, auront-ils un jour un rôle dans la «petite entreprise familiale» qu’est l’Etat de Guinée équatoriale? Apparemment présent de manière épisodique à Genève, Pastor, contacté, n’a pas souhaité rencontrer L’Hebdo.