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C'est désormais clair et l'on ne peut plus parler, ici, de banale coïncidence. Il y a, pour le dire simplement, une triste fatalité des intestins. L'histoire de la lutte contre la maladie de la vache folle est marquée, en France, par une sorte de tétanisation des autorités sanitaires dès lors que l'on approche de la sphère digestive des animaux tenus pour être potentiellement contaminés. Tout, bien évidemment, avait commencé par les bovins et le long ballet syncopé réunissant, à la fin des années 1990, le gouvernement et l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments. Question gouvernementale : compte tenu du fait que chez les bovins en phase d'incubation le prion pathologique peut être présent dans certaines régions anatomiques intestinales ne conviendrait-il pas, au titre du principe de précaution de retirer de manière systématique ces intestins des chaînes alimentaires animales et humaines ? Réponse de l'Agence : au vu des travaux et réflexions de ses experts, oui, effectivement il conviendrait de prendre une telle mesure.
Nouvelle question gouvernementale : pourriez-vous nous dire si, en retirant les régions anatomiques intestinales connues pour être les plus à risque les fameuses «Plaques de Peyer» on pourrait continuer à consommer ces intestins ? Réponse de l'Agence : peut-être. Mais il faudrait vérifier la faisabilité d'une telle entreprise baptisée «délimonage» dans les milieux professionnels concernés. Le gouvernement : pourriez-vous vous en occuper ? L'Agence : bien évidemment, si vous le souhaitez, nous ferons faire des études complémentaires pour étudier l'efficacité de nouveaux procédés techniques susceptibles d'éliminer, dans l'intestin grêle, les plaques de Peyer.
Ce fut ainsi que la question de l'élimination de l'incorporation des intestins bovins dans l'alimentation humaine, officiellement soulevée depuis le 30 juin 1999, par le comité des experts français des maladies à prions présidé par le Dr Dominique Dormont qui recommandait alors l'exclusion de ces abats dans les chaînes de l'alimentation humaine et animale ainsi que leur destruction définitive par incinération ne trouva de réponse concrète qu'à la fin de l'année 2000. Et durant toute cette période, les intestins bovins (à l'exception, il est vrai, de l'iléon distal soit une longueur d'un mètre cinquante sur les 30 à 35 mètres de l'intestin grêle bovin) continuèrent, en France, à servir d'enveloppe alimentaire naturelle aux andouilles, saucissons, cervelas, salamis et autres mortadelles.
L'Histoire prenant parfois un plaisir malin à bégayer, le même scénario est en train de s'écrire sous nos yeux avec, cette fois, les intestins d'ovins, utilisés comme enveloppes pour merguez, chipolatas, saucisses de Strasbourg ou de Francfort. Au début de l'année 2001, l'Agence préconise un renforcement de la réglementation avec l'abaissement à l'âge de six mois pour l'interdiction à la consommation humaine, de la cervelle, des yeux, de la moelle épinière ainsi que, quel que soit l'âge, de la rate et de l'ensemble des intestins ovins. «Le fait d'anticiper la démonstration éventuelle d'un risque avéré chez les ovins et les caprins, dont toutes les instances consultées au plan international s'accordent à indiquer qu'elle induirait un scénario de crise aiguë, permettrait une mise en place rapide mais progressive des mesures supplémentaires qui seraient retenues», souligne alors Martin Hirsch, directeur de l'Agence. Avait- il mesuré l'impact présumé du retrait des intestins ovins français et européens ?
La question ne se pose pas pour Jacques Chirac qui, quelques jours plus tard, inaugurant le Salon de l'agriculture qualifie d'«irresponsables» les conclusions de l'Agence. Obstinée sinon têtue, cette dernière réitère en novembre de la même année. Sur la base de nouvelles données scientifiques, elle dit que les intestins de mouton devraient être interdits à la consommation humaine. Silence du président de la République et silence du gouvernement. Calme plat dans l'industrie de la merguez et des chipolatas. Aucun frémissement à Strasbourg et à Francfort. Béatitude gourmande devant les étals. Pour combien de temps ?
Aujourd'hui nous entrons dans le mois de février 2002 la question est une nouvelle fois soulevée par le Conseil national de l'alimentation, jeune structure constituée d'industriels, de professionnels, de consommateurs, d'experts, et de représentants des ministères concernés. Le gouvernement, au Conseil : que faut-il faire vis-à-vis des intestins de moutons ? Le Conseil, au gouvernement : il conviendrait de demander à l'Agence une «analyse d'ensemble» des risques liés à une éventuelle transmission de la maladie de la vache folle au mouton. Nous souhaitons qu'une analyse plus approfondie soit effectuée par l'Agence afin de hiérarchiser les risques en fonction des différents tissus. Si une mesure doit être prise, il faut qu'elle le soit à l'échelon de l'Union européenne. C'est très exactement ce que souhaitait, il y a un an, Lionel Jospin.
Il y a un an, aussi, le directeur général de l'Agence expliquait qu'avec les intestins ovins le gouvernement était confronté à une alternative. Soit il décidait de n'agir «qu'à compter du moment où la présence de l'agent de l'ESB dans le cheptel ovin ou caprin aurait été mis en évidence» ; soit il considérait «par précaution, d'anticiper sur une éventuelle découverte de cette nature dès lors qu'il existe des arguments, directs ou indirects, pour admettre la plausibilité de la présence de l'ESB chez les ovins ou les caprins, dans des conditions que les moyens de surveillance actuels ne permettraient pas de détecter». C'est finalement la précaution qu'avait recommandée l'Agence. Sans être entendue. Attendons.