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Jérôme Meizoz
Jérôme Meizoz / Morts ou vif
La force du texte de Jérôme Meizoz, c'est de nous conduire, bien au-delà d'une réflexion-mémoire sur la langue maternelle, à l'évocation d'une société où les destins de la condition humaine (la maladie mortelle, l'accident fatal, le suicide) sont subis mais aussi ordonnancés par les femmes qui règlent les rites: elles qui nourrissent, elles qui se sacrifient devant renoncer à un choix de vie personnel, elles qui habillent les morts ou rangent à jamais les habits ensanglantés.
Dès lors le défi de l'écrivain, c'est de trouver les mots qui recréent ce qui n'est pas de l'ordre du langage. Donc de dépasser ceux du lettré, qui séparent, pour trouver ceux du style, en évitant les apprêts de la phrase balancée, ceux qui restituent et donc réconcilient.
André Gavillet, Domaine public, Lausanne, 17 novembre 99
Quelques questions par e-mail
Jérôme Meizoz, pouvez-vous nous dire quelle est l'origine ou quelles sont les origines de votre dernier livre "Morts ou vif ", publié après un autre livre significatif "Le droit de mal écrire"?
Je suis parti d'une sensation, d'une émotion à propos du langage entendu dans mon enfance, les bribes du patois de ma mère. A chaque fois que j'entendais ces mots, c'est comme si on ouvrait un coffre-fort. J'ai voulu aller voir. La question de la «bonne» langue, et de la langue illégitime, «redescendre à son parois natal» (Deleuze ) m'a porté. A partir de là, les souvenirs les plus essentiels, ceux des deuils, se sont enchaînés naturellement, si je puis dire. Le «droit de mal écrire», c'est le droit à trouver son chemin dans la langue, en deçà de toute «norme», de toute consigne scolaire.
En quelques mots, arrivez-vous à cerner ce que l'écriture de ce livre vous a apporté?
Une certaine sérénité face à la mort d'autrui, même si je reste angoissé de la mienne, ce qui après tout est assez banal. J'ai appris le deuil, et compris que l'écriture trouve en nous une racine très profonde : il s'agit de trouver son «ton», comme on trouverait une couche de terre archéologique, et puis tout vient très justement. J'ai trouvé un ton, le mien, ce qui ne signifie pas que je m'en tiendrai à celui-la.
Pour quelle raison avez-vous souhaité accompagner votre texte de photographies d'Oswald Ruppen ?
A l'origine, la collection où paraît ce livre est illustrée, par exemple Le Hibou et la Baleine de Nicolas Bouvier. L'éditrice m'a demandé un nom de photographe. J'ai immédiatement pensé à Ruppen, car c'est lui la mémoire photographique du Valais des années 1960-1970. Ses photos sont à la fois documentaires et nostalgiques, mais pas de cette nostalgie patriotico-kitsch qui prévaut trop souvent. Et puis Ruppen a été le maître d'apprentissage d'un très grand écrivain d'origine valaisanne, Jean-Marc Lovay, qui l'admire beaucoup. Ruppen est comme un moine tibétain qui a médité ce pays toute sa vie.
Extrait de presse
L'auteur explore l'histoire muette de sa famille
"le viatique des mots a manqué pour que le deuil soit bien accompli.."
Un chemin de vignes suspendu au-dessus de la plaine, les toits d'ardoise d'un "village d'ombre", le ruban noir du Rhône sous la neige, les croix d'un cimetière, un cierge et une tête d'angelot: les photographies d'Oswald Ruppen fourniraient-elles une clé à ces récits formant un seul texte, à commencer par celle (le chiffre trois d'une serrure ancienne) qui figure en couverture ? La clé des mots ou des morts, de ce livre au format étroit comme une tombe. "Engoncé dans l'angoisse comme dans une chape de boue froide", l'auteur explore l'histoire muette de sa famille, de ces trois disparus auxquels le viatique des mots a manqué pour que le deuil soit bien accompli: les deux Jean-P., l'arrière-grand-père maternel qui s'est "foutu au Rhône" et dont le corps n'a jamais été retrouvé, et le frère aîné victime d'un accident de la route; et puis Nanette, la mère, qu'une maladie inguérissable poussera à se jeter au Rhône deux ans plus tard. Est-ce parce qu'il ne se souvient plus avoir prononcé le mot maman que l'enfant est devenu "un homme de paroles" ? Dans ce court récit inscrit entre passé et présent, Jérôme Meizoz renoue à sa façon les fils entre vocabulaire intérieur, langue de l'école et phrase de la liturgie.
Isabelle Martin
Jérôme Meizoz plonge à la source du chagrin
Dans ce bref récit de deuil, l'auteur valaisan piste les mots et les morts.
Quand Jérôme Meizoz donne de ses nouvelles, c'est toujours par le biais d'ouvrages savants, consacrés aux autres. Les autres, ce sont d'abord les écrivains qu'il affectionne (Ramuz, Chappaz, Lovay) et qu'il s'applique à relire pour nous, en commentateur avisé et en vrai passionné de la littérature. Universitaire brillant, il achève actuellement à Lausanne une thèse sur "l'âge du roman parlant" sous la direction de Doris Jakubec.
Cette carrière académique sans histoire, jalonnée de publications toujours remarquées, vient de s' accorder une diversion éditoriale inattendue. Morts ou vif, qui paraît ces jours chez Zoé ne se lit pas comme un article érudit de plus. Pour la première fois, Jérôme Meizoz se risque à la première personne. Le " je " qui parle ici se souvient des Confessions de Rousseau. S'il se fait le préfacier de sa propre existence, il n'oublie pas, dès l'ouverture, de glisser de la fiction dans un récit supposé véridique.
Les mots proscrits
Le texte commence par se moquer de la posture d'un narrateur devenu enseignant à la ville et qui, entre deux leçons de grammaire, se souvient des mots désormais proscrits qu'utilisait sa grand-mère lorsqu'elle parlait en patois à son bétail. Puis, sans prévenir, l'auteur invite son lecteur à entreprendre une plongée à la source du chagrin. " Nuit d'avril 1974. L'enfant ne parvient pas à dormir. Une curiosité. La soif peut-être, le pousse au bas du lit, il descend l'escalier. Dehors, les chats hurlent comme des bébés oubliés. Des lueurs, sur fond d'encre noire, vibrent dans la maison. "
Cette vibration intime, restituée à travers une série de phrases courtes, comme autant d'avancées supplémentaires vers une vérité douloureuse qui s'affine, sent fort la compagnie des morts. Quatre bougies se consument lentement autour d'un coffre de sapin et se mêlent à l'odeur des fleurs par dizaines autour de la boîte ". Dans le cercueil, le cadavre d'un frère aîné que la route meurtrière a rendu à la fa mille, sur un simple et funeste coup de téléphone qui n'en finit pas de retentir. Le fleuve, lui, se montrera plus ingrat Le corps de l'arrière-grand-père, qui jadis s'est " foutu au Rhône ", manque à l'appel. " Lorsque le suicide entre en lice, l'angoisse est déposée pour des générations ", commente lécrivain, avant d'évoquer la disparition d'une mère atteinte du cancer. Les brefs récits de Jérôme Meizoz revisitent avec des mots justes et une langue presque apaisée ce triple deuil. A mesure qu'on s'en approche, l'écriture se dépouille de ses attributs rhétoriques, gagne en précision. En sincérité aussi. On prend congé d'elle au terme de ces 74 pages comme on tire doucement derrière soi la grille d'un cimetière.
Thierry Mertenat
Morts ou vif de Jérôme Meizoz aux Éditions Zoé, 74 pages.
En noir et blanc
HYMNE À LA MORT Les deuils, les absences, les espoirs et les renaissances en Valais: tout est dans le petit livre subtil et troublant de Jérôme Meizoz et du photographe Oswald Ruppen
Sur fond de deuil et de douleurs enfantines, voila un beau mariage. Celui d'un texte qui s'attache aux étranges liens qui unissent les vivants et les morts, avec des photos qui disent le temps et le souvenir infiniment profondément et délicatement.
Mort du frère. Bien des années plus tard, je cherchais toujours des yeux, lorsque nous passions devant le cimetière à voitures, au pied du mont, la carcasse blanchâtre de la Coccinelle dont on mavait parlé.
Mort de l'arrière-grand-père, qui s'est suicidé voici quelques décennies, après la mort de sa fille, laquelle suivit de si près sa mère dans la tombe. " Et ce deuil lui lance qu'il a tout perdu, brise le grand corps déjà soucieux, tordu par le travail, le guide un jour que je veux imaginer ensoleillé vers le Rhône..."
Quelque chose qui nous échappe
Et puis Judith, "pas un seul vrai souvenir
d'elle ", " trépassée elle aussi à la lisière
de la jeunesse". Et Nanette, qui petite fille pleurait à chaudes
larmes quand on tuait le cochon ou que le cheval de la ferme s'éventrait
sur la herse. Nanette devenue mère, mère de l'auteur, qui
cache son corps malade au retour de l'hôpital: "Je veux que
tu me montres la cicatrice qu'ils t'ont faite, la où ils t'ont
coupé, enlevé une partie cachée, tu ouvres ta robe
de chambre en m'expliquant, c'est une énorme trace rose et bombée
comme un ver, plus longue qu'une main qui te traverse la poitrine, ton
sein a disparu, chair arrachée a ta maigreur déjà
effrayante, la source est tarie, tu le sais ".
Philippe Dubath
Jérôme Meizoz, " Morts ou
vif ", photographies d'Oswald Ruppen, Editions Zoé