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Avec son dernier film, Getaways to New-York, le réalisateur suisse Martin Witz se penche sur l’histoire d’un grand ingénieur suisse, Othmar H. Ammann, qui s’est exilé en 1904 aux Etats-Unis et marqué l’univers de l’ingénierie en redéfinissant les règles de la construction de ponts en Amérique.
Nombre de visiteurs, en particulier helvétiques, ont flâné sur des ponts tels que le Pont Verrazzano qui relie Staten Island à Brooklyn ou le célèbre Golden Gate de San Francisco, sans se douter un instant que ces ponts étaient l’oeuvre de leur compatriote, Othmar H. Ammann. Pendant des décennies et de manière spectaculaire, cet ingénieur suisse élaboré, créé, innovant dans les méthodes de construction et dans les matériaux utilisés.
Le film de Martin Witz retrace avec moult images d’archives le parcours remarquable d’Othmar Ammann.
Né le 26 mars 1879, à Feuerthalen (Canton de Schaffhouse), Othmar Hermann Ammann est le fils de Emmanuel Christian et Emilie Rosa Ammann-Labhart. Par la suite sa famille s’établit à Kilchberg, au bord du Lac de Zurich, où son père et ses deux frères développent une manufacture de chapeaux. Comme sa mère était la fille du peintre paysager Emmanuel Labhart, elle transmit à son fils l’amour des Beaux-Arts. Le jeune Othmar H. Amman suit les cours des écoles publiques de Kilchberg. Après trois années de cours à l’école secondaire, il rejoint l’Industrieschule (école industrielle), section technique de l’Ecole Cantonale de l’époque. C’est aussi à Kilchberg qu’il rencontra celle qui devait devenir sa femme, Lilly Selma Wehrli.
On suit Othmar H. Amman alors qu’il a quitté Zurich en 1904 et s’établit d’abord à New-York, en attendant de pourvoir faire venir sa dulcinée, Lilly, restée en Suisse. Dès ses débuts au sein du bureau d’ingénieurs de Joseph Meyer à New York, justement à l’époque de la construction du premier métro, Othmar H. Amman se démarque des autres autres ingénieurs dans sa manière de redéfinir l’art de la construction de ponts en Amérique. Ses constructions qui reliaient l’île de Manhattan au continent ont changé le visage de New York à jamais.
Le film de martin Witz laisse supposer l’influence de ses proches : sa mère qui était la fille d’un peintre paysagiste connu, Emmanuel Labhard , lui a sans doute insufflé une fibre artistique. Othmar Ammann vénérait son grand-père et conserva une collection de ses dessins et lithographies. Son père était en revanche commerçant et fabriquant de chapeaux. Il a certainement contribué à l’habileté de son fils. Mais on ne connaît aucune preuve certaine d’influence directe de ses parents pour le choix de ses études.
Sur des morceaux de ragtime qui plonge les spectateurs dans l’ambiance de l’époque, le film retrace le début de la motorisation, les années d’après-guerre, la société de consommation et l’effervescence qui imprègnent le souffle de construction qui s’empare des villes américaines. Ammann n’est pas seulement au milieu de cette effervescence mais, avec ses ponts, il est un acteur dynamique, un agent de progrès et un vecteur incontournable du mouvement de construction de ces années.
Au-delà de la vie et de l’œuvre du personnage principal, le film raconte une partie de l’histoire contemporaine : le jeune XXème siècle, qui croit à la force invincible de l’acier, la motorisation avec des pistes multiples sur les ponts ainsi que des ponts à deux étages pour faire face au nombre croissant de véhicules, l’urbanisation, la société de consommation – une accélération constante. Ammann, avec ses constructions à couper le souffle, est en coeur de ces années d’évolution accélérée et de croissance échevelée, lui-même un agent de progrès et qui croit, dur comme fer, sans faire de jeux de mots facile, en ce progrès et cette croissance.
Le 21 novembre 1964, le gouverneur de New York, Nelson Rockefeller, inaugure le dernier grand pont de l’ingénieux constructeur suisse : le Verrazzano-Narrows Bridge au-dessus de l’entrée du port de New York, alors le plus long pont suspendu du monde. son chef-d’œuvre.
C’est la construction la plus élégante d’Ammann. Ce dernier, désormais reconnu par ses pairs comme par les acteurs de l’Etat, devient une référence fondamentale dans l’art de la construction.
Un gigantesque pont autoroutier à deux étages et à douze voies, icône du modernisme classique qui a atteint son apogée au milieu des années 1960. Le vieux héros meurt, mais ses ponts demeurent. Voilà pour la fondation sur laquelle repose l’arc dramaturgique du film.
A ce propos, la construction de ses ponts suspendus était aussi aventureuse que stable. Bon nombre des skywalkers, comme on appelait les métallurgistes, qui ont risqué leur vie à de grandes hauteurs, étaient des Amérindiens de la tribu Mohawk. Le film rappelle ce triste chapitre de l’histoire des Etats-Unis qui faisaient venir des Mohawks – dont certains témoignent des conditions de travail et du traitement qui leur étaient réservé.
En effet, les ouvriers Mohawk venaient du Nord du Québec, à quelques trois-cents kilomètres de Québec Ville, issus des communautés autochtones. On les engageait dans ces constructions vertigineuses car on leur attribuait la réputation de ne pas avoir peur du vide ni d’avoir le vertige. L’un d’entre eux dit, que bien au contraire, ils avaient tous peur du peur mais on les menaçait de ne pas les passer si ils ne gravissaient pas sur les échafaudages et les barres tendues au dessus-du vide, surplombant les immenses cours d’eau.
Comme le rappelle, en leur rendant hommage, le film de Martin Witz, ce sont eux (parmi d’autres constructeurs) qui ont construit les grands ponts. Une partie du film est consacrée à ces intrépides Skywalkers, ces Amérindiens de la tribu Mohawk, souvent oubliés par les Nord-Américains. D’ailleurs, comme souligne un des témoins Mohawk, alors qu’ils ont risqué leur vie sur ces constructions, ils doivent payer les péages pour pouvoir utiliser ces divers ponts !
On songe combien ces communautés natives du Canada ont souffert, tant dans la construiton ou dans la vie de tous les jours, comme le révélait récemment un reportage de nos confrères québécois dans Le Point qui relatait les abus multiples commis par les pères missionnaires Oblats de Marie Immaculée, des crimes pédophiles impunis et couverts par la hiérarchie de la congrégation. De toute évidence, les Mohawk ont toujours été utilisés à des fins qui satisfaisaient le pouvoir blanc.
La vie d’Othmar Ammann s’étend sur un grand arc – du XIXe siècle à la fin du modernisme classique – une époque qu’il incarne dans le vrai sens du terme et qu’il a contribué à façonner comme le plus important tournant du XXème siècle, s’illustrant comme le plus important constructeur de ponts en acier de son temps. Ses ponts suspendus resteront des icônes du XXème siècle.
Les plans de construction de la plupart des ponts qui façonnent aujourd’hui l’horizon de Manhattan, de Philadephie, de Seattle, de San Francisco ont été dessinés par un seul homme : l’ingénieur Othmar Ammann, émigré de Zurich, et qui a fait un cariére incroyable aux Etats-Unis mais dont l’oeuvre immense demeurait méconnue de ses compatriotes alors que les Américains lui ont érigé une statue en reconnaissance à son oeuvre.
C’est en 2015, lors d’une recherche pour un projet, Martin Witz a rencontré Othmar Ammann :
J’ai vite découvert que dans cette vie et cette œuvre riches se trouve le matériau d’un film. Car la véritable histoire d’Ammann suit une dramaturgie presque classique dans ses étapes biographiques : un jeune héros s’élance – rencontre des difficultés à l’étranger, mais aussi un soutien paternel (qui devient bientôt un rival) – le héros parvient cependant à avoir un grand impact : avec la construction du pont George Washington – son envergure est plus du double du plus long pont du monde à l’époque – il s’affirme d’une façon spectaculaire. Mais alors une tragédie privée, et une nouvelle femme – il puise de nouvelles forces, et cela fait de lui un acteur d’une dynamique sans pareille – et dont il ne veut finalement pas du tout.
Comme le révèle le film Getaways to New-York, Othmar Ammann a beaucoup écrit dans sa vie – un coup de chance pour ce documentaire et son auteur.
Déjà dans les premières années en Amérique il ya des centaines de lettres à son amant Lilly seul, et aussi à ses parents. En outre, il y a des journaux intimes, des notes dans les agendas de son bureau, d’innombrables essais, des articles professionnels et des conférences qui donnent un aperçu direct de son monde. La deuxième coïncidence heureuse est que cette immense collection fait partie intégrante des archives de l’ETH Zurich, où Ammann et Albert Einstein ont déjà reçu des doctorats honorifiques. La succession d’Ammann y a été soigneusement traitée et rendue accessible. Je l’ai passé au peigne fin et j’en ai compilé une sélection de textes.
Nous aurons l’occasion de rencontrer martin Witz mercredi prochain mais nous avons déjà accès à certains de ces commentaires au sujet de ce film, présenté aux Journées cinématographiques de Soleure :
Ces déclarations originales nous ont maintenant permis de raconter le film à la table de montage dans des moments essentiels du point de vue d’Ammann à la première personne. Et de donner vie au personnage principal – également grâce au grand travail de Hanspeter Müller-Drossaart, qui lit les textes. Ammann discute encore et encore et encore et crée une ambiance agréable et immédiate dans le film. En particulier, les enregistrements d’archives sont intégrés directement dans l’histoire Histoire d’Ammann intégrée …. comme s’il nous présentait son propre monde.
On sort de cette projection ébahi, étonné, instruit et médusé. Le film de Martin Witz est si dense et riche en informations qu’on souhaite déjà revoir ce documentaire passionnant.
Sortie romande: 19 juin 2019
Firouz E. Pillet
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