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Prière de ne pas confondre intelligence et compétence. Si la compétence des dominés est louée, leur intelligence, elle, est redoutée par les dominants. Et redoutable d’ailleurs. Symbole de l’intelligence encore à l’état pur, l’enfant s’exclame : « Le Roi est nu ! », alors que les courtisans – gens compétents en leur étroit domaine – voient une illusion de roi habillé de pied en cap.
Cette confusion est entretenue, tant par les dominants que par les dominés ; les uns se montrent soulagés que la connaissance du fonctionnement général d’une société ne soit pas trop diffusée afin de conserver leurs privilèges ; les autres se sentent flattés de voir leur petit bout de savoir être élevé au rang d’intelligence, leur donnant ainsi l’impression trompeuse d’appartenir à la caste de ceux qui savent vraiment.
Or, compétence et intelligence ne sont nullement synonymes. Selon les différents dictionnaires, la compétence « est la capacité que possède une personne de porter un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie. » L’intelligence « est la faculté de comprendre la nature des choses et la signification des faits. » La substantifique moelle de l’intelligence se trouve dans son étymologie latine : inter, soit « entre », et legere, soit « cueillir ou choisir. » Est intelligent, celui qui établit un choix entre les choses et qui relie ces choses choisies pour en tirer une signification nouvelle.
La compétence ne s’exerce que dans un domaine particulier et précis, hors duquel elle se montre incapable d’établir des choix. L’intelligence tend à embraser de plus vastes étendues et à relier des choses qui ne ressortissent pas à un seul domaine. Bien sûr, l’intelligence est forcément limitée, puisque l’humain appartient à un espace-temps limité. Mais elle tend à repousser ses limites toujours plus loin.
Les dominants ont donc intérêt à former des dominés de plus en plus compétents car les applications techniques des sciences sont toujours plus perfectionnées et réclament un savoir qui se trouve confiné dans des segments de plus en plus réduits mais qui doivent être maîtrisés de façon de plus en plus approfondie. C’est la formule-reine de notre époque : le dominé compétent sait presque tout sur presque rien !
En revanche, les dominants redoutent de former des dominés intelligents, ces dangereux emmerdeurs qui relient entre elles des choses appartenant à des domaines différents et peuvent ainsi se former une vision du monde plus vaste et plus lucide, où le dominant apparaît comme ce qu’il est – un type qui détient le pouvoir sur la vie des autres – et le dominé apparaît aussi comme ce qu’il est – un type qui se fait exploiter. De plus, la démarche vers l’intelligence est indissociable du recours au doute et à la critique, ce qui induit, un jour ou l’autre, à remettre en question les rapports de pouvoir.
Si le dominé, pour être compétent, a souvent besoin d’accumuler des diplômes au sein de sa branche. Le dominant, lui, n’est pas obligé de décrocher des « peaux d’âne » pour asseoir son pouvoir. Parmi les plus grands pontes du capitalisme numérique et globalisé nombre d’entre eux ont créé leur entreprise sans le moindre diplôme. C’est le cas de Bill Gates (Microsoft), parti de Harvard après deux ans d’étude, de Marc Zuckerberg (Facebook) et de Steeve Jobs (Apple). S’ils ont reçu des diplômes, c’est une fois leur carrière faite, à titre de l’honoris causa. Certes, d’autres ont réussi à dominer tout étant bardés de diplômes, mais ce n’est pas forcément la clef qu’il faut posséder pour ouvrir la porte du pouvoir.
Au contraire, les enseignements en technologies se trouvant toujours plus parcellisés, il ne faut peut-être ne pas en être trop encombrés si l’on veut développer une vision novatrice qui transcende les frontières du savoir pour assurer son pouvoir. A la condition, bien sûr de maîtriser les bases.
La culture générale, l’ennemi de l’ultralibéralisme
Alors que jadis le capitalisme industriel avait besoin de troupes nombreuses et peu formées pour assurer la production, le capitalisme numérique et globalisé, lui, doit recourir à des salariés en nombre plus réduits mais qui sont beaucoup mieux formés techniquement. Pour les dominants, le danger réside là, dans leur besoin irréfragable de recourir à des compétences toujours plus élaborées. En formant mieux, le risque est pris de développer l’esprit critique, c’est-à-dire, dans l’optique des dominants, « le mauvais esprit ». Toutefois, ce « risque », pour les dominants, peut être réduit par un fait et une politique.
Le fait, c’est que les avancées scientifiques, pour être appliquées dans l’économie, exigent des segments de compétences de plus en plus petits, comme nous l’avons déjà évoqué, ce qui nuit à l’appréhension plus globale de la société.
La politique, c’est de transformer la culture générale en peau de chagrin. L’enseignement de l’histoire, de la géographie, voire des langues anciennes est malmené pour ne pas dire vidé de sa substance ; il est considéré comme inutile. Et nous ajouterons, néfaste, du moins dans l’optique des dominants. Un dominé qui sait d’où il vient, qui connaît le substrat de sa culture, qui ne prend pas les vieilles lunes pour des faits nouveaux, qui a une vision globale de sa situation est en passe de ne plus l’être, dominé.
L’apprentissage des matières jugées inutiles relève donc de la nécessité vitale pour sauver la société du crétinisme techniquement compétent qui s’instaure.
Jean-Noël Cuénod