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«Comment n’y aurait-il pas du mal dans le monde ? Il faut que le monde soit étranger à nos désirs. S’il l’était sans contenir de mal, nos désirs alors seraient entièrement mauvais. Il ne le faut pas.»Simone Weil1
L’intention de ce travail est de partir du concept psychopathologique de psychopathie, tel que décrit par R. D. Hare, pour l’intégrer ensuite de manière plus métaphorique et psychologique dans sa valeur de phénomène se situant entre individuel et collectif à l’aide de quelques outils empruntés à la psychologie analytique.
Le concept de psychopathie trouve en Robert D. Hare l’un des experts les plus reconnus dans le domaine. Depuis plusieurs années, cet auteur a consacré sa recherche à ce thème en illustrant de manière très pertinente les caractéristiques de personnalité des sujets définis avec le terme de psychopathes. D’un point de vue nosographique, le terme psychopathie inclut et dépasse en même temps celui de trouble de personnalité antisociale du DSM-IV qui souligne principalement les aspects comportementaux du trouble et celui de trouble de personnalité dyssociale de l’ICD-10 qui met en évidence prioritairement les aspects interpersonnels et affectifs.
Dans son essai de 1993,2 Hare décrit ces sujets sur la base du profil des affects, des relations interpersonnelles et du style de vie.
Loquacité et superficialité sont souvent les caractéristiques du style de communication de ces sujets. Ils peuvent se présenter de manière charmante, parfois maniérée, en répondant rapidement et en racontant des histoires qui parfois semblent improbables. Une observation attentive fait ressentir l’impression qu’ils «font du théâtre», et ceci en gardant tout leur calme même s’ils sont démasqués.
Un Moi egocentrique et grandiose qui se traduit par une vision inflationnée de leur valeur et de leur importance, le fait de se sentir supérieurs au reste du monde. Ils sont très rarement gênés par leurs problèmes judiciaires ou financiers parce qu’ils les considèrent comme des contretemps liés à la malchance ou encore à la malveillance d’autrui ou du système. A ceci se surajoute une évidente absence de remords ou de tout sentiment de culpabilité associée à l’utilisation de la rationalisation afin de diminuer le degré de responsabilité par rapport à la souffrance engendrée par leur comportement. Toutes ces modalités affectives amènent de manière générale à une importante diminution de l’empathie que ces sujets montrent à l’égard d’autrui. Ils sont très en difficulté s’ils doivent se construire une représentation du vécu et des affects des autres et sont souvent incapables de se mettre à leur place, sauf de manière très intellectualisée et peu authentique. Ceci concerne à la fois le cercle familial et les étrangers. La manipulation et une affectivité superficielle complètent le tableau. Devant la possibilité d’être pris en faute ou confrontés avec des éléments de la réalité, ils peuvent changer de version et même se contredire ouvertement sans être pour autant particulièrement embarrassés. Ces éléments leur confèrent une affectivité parfois froide et pauvre qui peut s’alterner avec des manifestations aussi théâtrales qu’inauthentiques ; un élément cliniquement intéressant est leur incapacité de décrire la nuance entre différents états affectifs tout en déclarant de vivre des émotions fortes. C’est ainsi que l’excitation est confuse avec l’amour et la tristesse avec la frustration.
L’impulsivité, dans le sens de l’accomplissement d’un besoin quand il est perçu sans forcément prendre en considération les conséquences possibles, fait partie du style de vie des individus psychopathiques qui se préoccupent très peu du futur. Ce trait fait écho à un déficit du contrôle comportemental qui les rend très réactifs par rapport à ceux qu’ils considèrent comme des affronts ou de la provocation. Cependant, les manifestations agressives dont ils peuvent être à l’origine sont dépourvues de l’activation émotionnelle qui caractérise une personne fâchée et le comportement peut devenir calme et réfléchi de manière très rapide. Le besoin d’excitation, le sentiment d’être à la limite des règles associés à l’incapacité à tolérer la routine et la monotonie font d’eux des individus en difficulté dans les activités qui demandent une concentration soutenue pendant des périodes prolongées. Les caractéristiques du style de vie mettent en évidence aussi le manque de sentiment de responsabilité qui fait de ces sujets des personnes qui honorent difficilement les engagements pris tant au niveau familial que scolaire ou professionnel sans prendre en compte la détresse qu’il peuvent générer chez les autres. Tout ceci se traduit souvent par des problématiques comportementales précoces (mensonges, agressivité envers d’autres enfants, vandalisme) et par des comportements antisociaux comme adultes qui peuvent se manifester à travers la multiplication de délits parfois de nature très différente.
Une observation importante, soulignée à plusieurs reprise par Hare et qui ouvrira les considérations successives, est que tous les psychopathes ne sont pas en prison (psychopathes au «collet blanc», dit aussi psychopathes non criminels) et tous les détenus ne sont pas et de loin des psychopathes.
«“Maintenant je le sais, il est inutile de continuer à mentir”, dit Mme Penmark à sa fille Rhoda, “tu l’as frappé avec la chaussure : c’est ainsi que se sont produites ces marques en demi-lune sur son front et sur ses mains”» (W. March, The bad Seed, 1954).2
Ce roman, de William March, raconte l’histoire d’une petite fille coupable d’un crime très grave envers un camarade de classe. Un crime que l’on pourrait définir comme monstrueux, comme le souligne E. Liotta.3 L’auteur met en évidence que sont dits «monstrueux» les crimes en relation avec la sexualité et/ou avec l’intégrité physique de la victime, mais surtout ceux pour lesquels la transgression ne concerne pas seulement les normes sociales mais aussi les normes «naturelles». Parmi les définitions de monstre du Dictionnaire Larousse,4 nous retrouvons : «Etre vivant présentant une importante malformation» ou «Etre fantastique des légendes, de la mythologie », et dans l’étymologie de monstrum la double notion de montrer et de présage. Aujourd’hui, la signification du mot monstre, terme avec lequel le psychopathe est défini régulièrement par exemple dans les journaux, nous renvoie à une monstruosité du comportement plus que de l’apparence. Il génère l’angoisse bien décrite dans la littérature (Dorian Gray, Jeckill-Hyde) que le double normal/pathologique peut susciter. «Le monstre peut être n’importe qui, mon voisin aussi».3 D’un point de vue psychologique, cette observation est dense de signification : E. Liotta, en citant Freud, souligne comment les fantasmes agis par les pervers coïncident dans leur contenu avec ceux d’autres catégories de personnes. La mise en actes du psychopathe permet aux «normaux» de confirmer que leurs fantasmes resteront des fantasmes et, à travers l’horreur suscitée, recréer la distance nécessaire entre fantasmes et réalité.
Mais quel présage peut-on cueillir en regardant le monstre ? Quels aspects du collectif peuvent se révéler ?
«L’Ombre représente la partie obscure de notre psyché, inférieure et indifférenciée, qui entre dans une dimension dialectique avec notre psyché supérieure et différenciée. Elle est une entité complexe, avec une vitalité autonome, qui représente globalement le négatif de chaque individu. L’homme peut seulement l’apercevoir avec le sentiment et l’intuition et peut en faire expérience».5 Jung décrit l’Ombre comme une instance propre de l’individu, mais aussi de la collectivité, lieu où confiner les aspects les moins acceptés du sujet, ce que nous ne voudrions pas être. Moins celleci est «incorporée» dans la vie consciente, plus elle se révélera noire et dense.6 Dans le même sens, il souligne l’importance de l’intégration et non pas de la scission : «l’erreur est de prétendre que la beauté limpide se trouve anéantie quand, pour l’expliquer, on tient compte de son ombre. Il n’existe pas de lumière sans ombre, ni de bien sans mal, et inversement» (ibidem). Alors, parfois le désir collectif de se séparer de l’Ombre, dans l’idéal de se séparer du monstre, fait que celle-ci soit projetée sur un individu, prêt de par sa propre nature, à recevoir cette projection. Selon Jung encore : «l’existence réelle d’un ennemi, bouc émissaire chargé de tous les péchés capitaux, quel indéniable soulagement pour la conscience morale !» (ibidem).
J. Hillman7 décrit la société occidentale actuelle comme empreinte d’une psychopathie invisible mais omniprésente. Selon l’auteur, après l’ère de l’anxiété, celle de l’hystérie et celle de la schizophrénie, nous vivons actuellement dans celle de la psychopathie. Psychopathie dans le sens de prendre les fantasmes au pied de la lettre, en confondant littéral et concret : «qui a besoin de se remonter (to lift en anglais) fait un lifting, être en forme veut dire changer de forme au corps (…) ; les métaphores deviennent concrètes».
Dans ce sens, nous pouvons alors retrouver une explication, parmi une multiplicité d’autres, à cet intérêt accru pour la psychopathie individuelle tant mise en avant récemment. La collectivité a besoin peut-être de retrouver le monstrum, le présage, de reprendre la réflexion qui permet la distance nécessaire afin que les fantasmes puissent redevenir des fantasmes différenciés de la réalité. Guggenbhül-Craig souligne l’importance de se confronter avec tous les aspects de l’être humain afin de pouvoir se développer et grandir psychologiquement, avec l’Ombre aussi, et ceci malgré la perturbation que cet archétype induit.8
Si nous écoutons le présage, individuel et collectif recommencent à faire écho de la manière que Etty Hillesum a si bien illustrée : «La sensation très nette qu’en dépit de toutes les souffrances infligées et de toutes les injustices commises, je ne parviens pas à haïr les hommes. Et que toutes les horreurs et toutes les atrocités perpétrées ne constituent pas une menace mystérieuse et lointaine, extérieure à nous, mais qu’elles sont toutes proches de nous et émanent de nous-mêmes, êtres humains. Elles me sont ainsi plus familières et moins effrayantes. L’effrayant c’est que des systèmes, en se développant, dépassent les hommes et les enserrent dans leur poigne satanique, leurs auteurs aussi bien que leurs victimes, de même que de grands édifices ou des tours, pourtant bâtis par la main de l’homme, s’élèvent au-dessus de nous, nous dominent et peuvent s’écrouler sur nous et nous ensevelir».9
> La psychopathie est un concept psychopathologique important afin d’évaluer la nature du danger qu’une personne peut constituer pour autrui
> La psychopathie inclut des aspects en lien avec le comportement mais aussi des aspects affectifs et cognitifs à prendre en considération dans l’évaluation du sujet
> Du point de vue psychologique, il est important de considérer que le concept de psychopathie inclut des aspects individuels et collectifs, tous deux nécessaires à sa compréhension