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29/03/2016
Aude de Kerros et les inspecteurs de la Culture
Attendant mon tour chez mon médecin, j'ai parcouru la revue Beaux-Arts, dans laquelle un ancien inspecteur du Ministère de la Culture, à Paris, s'en prenait à Aude de Kerros après qu'elle eut écrit un article dans Le Monde: il se plaignait que ce digne quotidien eût accueilli dans ses colonnes une dame réactionnaire, néofasciste, qui s'en prenait au système de la culture subventionnée en inventant des complots d'inspecteurs. D'ailleurs, ajoutait-il, elle avait tout bénéfice à croire à un complot, vu la médiocrité de ses œuvres, avec des licornes dans des couleurs fades.
En somme, elle aussi complotait: si elle polémiquait contre le système de subventions de l'Art contemporain, c'est parce qu'elle avait des intentions cachées, individualistes et dissolvantes pour la société civilisée, puisqu'elle voulait imposer son style vieillot et naïf, fondé sur le fantastique et le symbolisme onirique.
Tout le monde complote, donc. Les uns pour imposer l'intelligence rationaliste qui ne veut pas des licornes, les autres pour imposer le symbolisme des licornes.
Cela me rappelle un roman de Claude Simon qui était tombé au concours de l'Agrégation et que j'ai essayé de lire. Assez tôt, il était question d'une licorne qui était le symbole non d'une chose en particulier, mais des fantasmes ou illusions en général qu'on peut trouver chez l'être humain. Je me suis demandé pourquoi il avait changé le mot de chimère pour celui de licorne, puisque c'était le sens qu'il lui donnait, et qui n'était pas admis par tous. Peut-être que cet inspecteur s'exprimant dans la revue Beaux-Arts avait lu Claude Simon.
La licorne est-elle devenue le symbole d'une lutte acharnée entre les réalistes et les spiritualistes? Entre les conceptualistes et les symbolistes? Cela sera-t-il la guerre de la Licorne?
Je pense quand même qu'on ne peut pas nier que les services de la Culture, au sein de l'État, sont défavorables à la Licorne, en majorité, et aux symboles aspirant à représenter le monde spirituel; et je pense aussi que, de ce point de vue, les fonctionnaires ne sont pas représentatifs de la population, qui au fond aime bien le symbolisme, ne serait-ce que parce cela fait rêver, ouvre des portes sur l'ailleurs - crée une forme d'exotisme séduisant. Même s'il est vrai que si on leur demande de s'expliquer intellectuellement sur ce goût, la plupart des gens ne vont absolument pas parler du monde spirituel et évoqueront simplement les chers échappatoires offerts par le fantastique; même s'il est exact que les gens spontanément reprennent à leur compte davantage la philosophie qui domine les services de l'État que celle que défendent quelques artistes échevelés - leur goût n'est pas en cohérence avec leurs pensées. Or, en art, le goût doit primer. La recherche de la cohérence entre la pensée abstraite et la sensibilité tue la seconde, parce qu'elle se fait presque toujours au profit de la première.
Cela ne changera que quand la pensée abstraite partira de la sensibilité, au lieu de la combattre. Alors les forces intellectuelles, sans renoncer à rien, porteront en elles un feu nouveau. Et, peut-être, le conflit cessera, entre les intellectuels d'État qui s'occupent de l'art, et les artistes.