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Prudence était un poète latin et chrétien du cinquième siècle dont j'ai déjà parlé et qui est généralement méprisé de la critique littéraire, mais qui, durant tout le Moyen Âge, fut très aimé. Il a composé des poèmes évoquant la mort glorieuse des martyrs, remplis de tortures affreuses et d'interventions angéliques, ainsi qu'une allégorie opposant les vices et les vertus dans de riches combats, et qui a servi de modèle à tous les siècles suivants, jusqu'au Roman de la Rose et au Livre du Cœur d'amour épris du roi René. Mais le poème qu'il a écrit qu'approuve le plus la critique est un traité contre le paganisme, à travers une polémique avec un philosophe qui défendait celui-ci, nommé Symmaque. C'est un texte agréable à lire, car Prudence retrace tous les cultes bariolés de l'ancienne Rome, et montre qu'ils n'ont pas de sens, qu'ils sont fondés sur des fictions illusoires. C'est très rationaliste, et annonce plus Voltaire que François de Sales – car celui-ci croyait aux légendes merveilleuses et aux anges, et Prudence avait l'esprit plus sec. Il croyait en un Christ assez philosophique. Le christianisme était bien plus rationaliste qu'on ne l'imagine.
Mais le plaisir qu'on a à lire son traité est, au-delà de la critique théorique, dans la simple description des croyances antiques. On ne peut pas raisonnablement croire que les poètes mythologiques de l'ancienne Rome croyaient tous à ce qu'ils racontaient. Sénèque en particulier fut à la fois philosophe stoïcien et poète tragique: on conçoit bien que dans ses poèmes, il ait créé consciemment des fictions, à la façon d'un Lovecraft. De même, Prudence pouvait rendre intéressantes les croyances païennes tout en restant bon poète.
Cela toutefois m'a fait curieusement penser à un philosophe actuel, qui cherche à faire connaître au grand public le contenu de la pensée de Rudolf Steiner, que pourtant il rejette et dénigre. Il se nomme Grégoire Perra, et fut lui-même disciple du Maître, avant de se dresser contre lui et ses adeptes. Il présente comme Prudence ce contenu de façon critique, pourfendant notamment son caractère merveilleux (qui renoue en partie, il faut l'avouer, avec le paganisme). Prudence par exemple s'en prend à l'idée que Rome aurait un génie distinct – entendant par là une entité spirituelle guidant les habitants, et réglant leur destinée sans qu'ils en soient forcément conscients. Or, Steiner, à la suite d'Origène, a bien parlé d'anges, ou d'esprits des peuples. La critique contre sa philosophie porte souvent sur cette question, qui donne l'impression qu'il était nationaliste, ce qu'il n'était pas. Car il ne disait pas que les anges des peuples étaient inégaux entre eux, mais seulement qu'à tour de rôle ils avaient une forme de gouvernance sur les autres. Le génie de Rome régnait donc sur le monde à juste titre, à un moment donné de l'histoire. Et puis après cela passe. Steiner, comme Joseph de Maistre avant lui, avait l'ambition de réinterpréter le paganisme selon des principes chrétiens.
Mais Grégoire Perra, comme Prudence, est davantage d'un bloc: grand amateur de fantasy, il prend manifestement plaisir à décrire les idées fantastiques de Steiner, tout en en disant du mal. Il faut dire qu'en France, on est dans le sillage rationaliste de Prudence, de telle sorte que sans quelqu'un voulant en dire du mal, on aurait eu peu de chance que soient répandues ces idées dans le public. En dire du bien est plus ou moins interdit.
C'est comme providentiel. Car le contenu peut aussi attirer en lui-même, et que Prudence ait pourfendu l'idée du génie de Rome a plus amené à en faire un ange ou un saint du ciel qu'à en supprimer réellement la croyance. L'idée a été transformée, pas éradiquée: les peuples avaient bien toujours des patrons aux cieux, tout comme les villes, dans la pensée chrétienne médiévale.
Mais il reste remarquable que le culte du génie de Rome soit connu justement grâce à Prudence, de telle sorte que même les romantiques aspirant à décrire le Volksgeist se sont finalement reposés sur lui.
Vie antérieure, pour Grégoire Perra? Il lui reste néanmoins à composer les allégories et les odes aux martyrs présentant positivement un sentiment propre. Ou l'équivalent. Un roman de fantasy, peut-être?