Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07060.jsonl.gz/1124

L'UE a été légitimement voulue par une petite élite pour éviter une nouvelle guerre sur le sol européen. Je n'irai pas jusqu'à dire que la confiscation de ce processus politique a été orchestrée car ces élites doutaient de l'intelligence de leurs concitoyens. Plus probablement, ces politiciens et ces intellectuels estimaient qu'après les terribles plaies laissées par 2 guerres mondiales, les opinions publiques n'étaient pas encore prêtes à pardonner et à s'engager sur le chemin de l'intégration européenne. Dans les années 60, c'était probablement un raisonnement frappé au coin du bon sens, mais cela démontre que cette construction européenne a, dès ses origines, fait fi de l'avis des opinions publiques. Et malheureusement, cet état d'esprit persiste aujourd'hui.
J'ai déjà plusieurs fois abordé le thème de la relation entre la Suisse et l'UE dans mes billets (voir: La Suisse et l'Europe, Les limites de l'intégration de la Turquie en Europe et La démission de l'Etat). Dans ce dernier billet je rappelle d'ailleurs combien il est important que la Suisse ne se laisse pas «tyranniser» par l'UE qui cherche, par des pressions multiples et réitérées, à lui imposer de reprendre l'acquis communautaire, ce qui reviendrait à tirer un trait sur notre système de démocratie directe.
Dans ce domaine, je suis souvent choqué par la façon dont les journalistes politiques suisses romands (je ne suis pas suffisamment à l'écoute des médias alémaniques pour pouvoir juger des positions des journalistes de ce côté-là de la Sarine) traitent de nos relations avec l'UE. La plupart du temps ils expriment une lâcheté, une complaisance révoltantes en faveur des positions de l'UE, au détriment des intérêts de leur propre pays. A chaque fois se répète le même scénario où le journaliste en question semble anticiper avec avidité les futures pressions de l'UE sur la Suisse, la rupture des négociations, les sanctions éventuelles.
En février 2011, en réponse à un de ces «courageux» journalistes, M. Fulvio Pelli a dit quelque chose de très juste: «En Suisse, on pense beaucoup trop aux problèmes que l'on suppose que l'on pose à l'UE et trop peu aux problèmes que l'UE pose à la Suisse». Ce qui est absolument vrai, car il est de plus en plus difficile pour notre pays de vivre au milieu de cet ensemble à la fois puissant et fragile, riche et extrêmement pauvre, uni en apparence mais où règne le chacun pour soi et qui aime nous tordre le bras chaque fois que c'est possible.
Je trouve qu'il y a une grande confusion dans l'esprit des gens (y compris des journalistes qui devraient faire preuve de plus de maturité) entre le mythe européen (nous sommes les Etats-Unis d'Europe, nous partageons une identité et un destin communs, etc..) et la réalité de sa construction. Lorsque je vois un drapeau de l'UE à l'entrée d'une commune suisse, je me demande vraiment ce que cela veut dire: oui, chaque commune suisse fait partie du continent européen (c'est une entité géographique). Mais non, aucune commune suisse ne fait partie de l'UE (c'est une entité politique et surtout commerciale). Cela ne veut donc strictement rien dire pour une commune suisse d'afficher ce drapeau. A part l'entretien naïf d'un mythe, d'un fantasme.
La Suisse qui a la chance, parfois jusqu'à l'excès d'ailleurs, de gouverner au plus près des intérêts des citoyens grâce au système fédéral et à la démocratie directe (en tout cas c'est le concept idéalisé du modèle suisse), n'a aucun intérêt à entrer dans un espace supranational qui n'aurait que faire des micro intérêts locaux d'un canton suisse et encore moins de ceux d'une commune suisse. L'UE est un assemblage d'Etats hétéroclites, sans projet politique commun, sans politique étrangère commune, sans armée commune, Et qui de surcroît ne prend pas le chemin d'une Confédération d'Etats sur le modèle suisse, pas plus que sur celui de l'autonomie accordée aux Laender allemands. On navigue à vue entre le centralisme à la française et le sauve-qui-peut de chaque pays chaque fois que c'est possible.
Il est normal que la Suisse négocie avec l'Europe car elle est entourée par cette entité politique et commerciale mais il est tout aussi légitime que la Suisse cherche à préserver un maximum d'autonomie face à ce puissant voisin. Cela n'a rien à voir avec «vouloir le beurre et l'argent du beurre» comme se plaisent à le répéter nos journalistes complaisants. Cela correspond à la volonté de ce pays de sauvegarder ce qui lui reste d'autonomie. Et même s'il en reste malheureusement bien peu (construction européenne et Mondialisation obligent), que ce qui reste soit protégé de toutes nos forces !