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Critique
"Evocation sensible d'un chanteur et musicien reconnu par les plus grands, de Bob Dylan à Bono. Ascension, chute et rédemption d'un être qui interprétait chaque chanson avec ses tripes ""pour que le public la sente dans les siennes"".
C'est à l'un des artistes les plus renommés de la musique country américaine qu'est consacré ce film reposant presque entièrement sur les épaules de deux remarquables acteurs, Joaquin Phoenix et Reese Witherspoon, interprètes talentueux et convaincus de toutes les chansons de Johnny Cash et de June Carter. Si, comme Ray (Charles), Johnny recèle en son for intérieur la douloureuse blessure d'un frère (aîné cette fois-ci) trop tôt perdu, l'entourage parental diffère du tout au tout. Ray bénéficia d'une mère qui lui apprit à faire front quoi qu'il arrive, alors qu'ici Johnny se voit nourri d'un indéfectible sentiment de culpabilité par son propre père qui, en sus, lui fait clairement entendre que c'est le meilleur de ses deux fils qui vient de mourir accidentellement. L'enfant devenu adulte n'oubliera jamais ces paroles qui sont peut-être à l'origine des inimitables accents tragiques du chanteur.
Né en 1932 et élevé dans l'Arkansas, Johnny chante et compose dès son plus jeune âge. Il rejoint l'Air Force pendant la guerre de Corée puis, de retour au pays, se marie et s'installe à Memphis. En 1955, il y décroche contre toute attente une audition avec Sam Phillips, le fondateur de Sun Records, qui l'engage. Et c'est le titre ""Cry Cry Cry"" qui lance la carrière de ce ""Man in black"" (l'homme en noir, allusion à sa tenue vestimentaire constante) auquel s'identifient tous ceux qui n'ont pour quotidien que des déboires. Aussi n'est-ce pas par hasard que le film de James Mangold parcourt tout une boucle à partir du mythique concert (enregistré) donné au pénitencier de Folson en 1968. En quelques notes, le ton est donné: les prisonniers auditeurs ont reconnu l'un des leurs, soit une star qui n'a jamais renié ses origines de pauvre petit blanc de l'Arkansas ni ses périodes de vache enragée.
Si le film revient longuement sur les premières années et les éreintantes tournées qui lui permettent de connaître rapidement le succès, il offre non seulement de (re)découvrir le son Cash, mais d'assister aussi à la genèse du rock avec quelques-uns de ceux qui deviendront eux aussi des stars, Carl Perkins, Roy Orbison, le fantasque Jerry Lee Lewis et bien sûr Elvis Presley. Mais comment concilier vie de famille et statut de star? Les menaces s'amplifient, d'autant plus que les amphétamines déconnectent de plus en plus le chanteur de la réalité. Accoutumance, fuite en avant, divorce, chute libre, ont pour conséquence de sombres années sur lesquelles le film ne s'appesantit pas. Il s'intéresse davantage à la rédemption de cet homme que l'amie de longue date, la chanteuse June Carter, n'a jamais lâché. Grâce à la persévérance et à l'engagement religieux de celle-ci, il se désintoxique, opère un profond changement d'orientation, se convertit au plein sens du terme, avant de remonter sur scène et de retrouver la gloire. Et de leur complicité sur scène naîtra un duo dans la vie, écrivant une de ces histoires romantiques dont raffole Hollywood.
Ce qui fait tout l'intérêt de cette réalisation, quelque peu linéaire, c'est d'une part le soin apporté à la bande sonore, mais c'est également l'esquisse des rapport père-fils, même si elle est insuffisamment développée. Enténébrée par la mort d'un fils/frère, la relation entre ces deux hommes est dure: ils devront s'expliquer, l'un pour dépasser les terribles paroles qu'il prononça jadis, l'autre pour exorciser son indicible douleur mêlée d'un sentiment de culpabilité. Leur dernier dialogue dans le film entrouvre une telle porte, lorsque Johnny encourage son père à raconter une histoire à ses enfants: ""Tu sais, celle de l'inondation, quand tu as utilisé la porte comme planche pour nous sauver.""
Johnny Cash est décédé le 12 septembre 2003 à l'âge de 73 ans suite à des complications dues à son diabète, alors qu'il n'hésitait pas à conjuguer son talent avec ses convictions chrétiennes fortes, à peine esquissées dans le film, au point qu'il enregistra à plusieurs reprises quelques chants religieux en compagnie de sa seconde épouse, fit même, le temps d'un titre explicite ""The Preacher said: 'Jesus said'"", un duo avec le célèbre prédicateur Billy Graham!"
Serge Molla