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Chapitre 11: L'OMPI: les moments de la création architecturale de notre temps
L’assemblage de bâtiments qui abritent les activités de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI), sur la Place des Nations, est à lui seul une tranche d’histoire de l’architecture à Genève. Entre le premier immeuble austère de Pierre Braillard de 1961 et l’inauguration de l’exubérante salle de conférence en 2014, le monde de la construction, les techniques et les goûts ont été chamboulés.
En 1958, le président du gouvernement genevois posait la première pierre de l’immeuble qui allait abriter les Bureaux internationaux réunis pour la Protection de la Propriété industrielle, littéraire et artistique (BIRPI, futurs OMPI). Il souhaita que cette maison eût un «charme» et une «douceur» à la fois «intime et grandiose» (1). Le magistrat avait en tête le plan d’aménagement de la Place des Nations de l’urbaniste français André Gutton, qu’il avait commandité après concours et accompagné.
L’Organisation météorologique mondiale (OMM) avait déjà posé une première barre de bureaux à l’Avenue Motta, due à l’architecte moderniste Ernest Martin. Celle de Pierre Braillard allait s’y juxtaposer, perpendiculairement, sur cinq niveaux. André Gutton avait recommandé ces barres qu’il envisageait dans un dialogue harmonieux avec de futures «verticales triomphantes». Elles se fondraient dans le verdoyant paysage de la place prévu par l’urbaniste. L’ensemble aurait ce caractère à la fois «intime et grandiose» désiré par le conseiller d’Etat.
Les BIRPI quittaient Berne où ils siégeaient depuis les deux Conventions de Paris pour la protection de la propriété industrielle (1883) et de Berne pour la protection des droits d’auteurs (1886). La capitale fédérale avait tenté de les garder mais sans les conditions avantageuses faites aux fonctionnaires internationaux à Genève, sans école pour leurs enfants, ni les locaux plus spacieux nécessaires à un organisme en expansion (2). Genève, au contraire, offrait au chemin des Colombettes, derrière l’avenue Motta, une parcelle de 5000 m2 en droit de superficie de 90 ans pour un loyer annuel modeste de 4000 francs.
Le Conseil fédéral, soucieux de garder les Bureaux en Suisse, avait appuyé les offres genevoises et obtenu des Chambres, tièdement il est vrai, une subvention de 200 000 francs à ajouter au tour de table arrangé pour la construction d’un immeuble (3). Pierre Braillard ne construisit pas la «douce maison» lovée dans les arbres mais un parallélépipède sobre et fonctionnel qui resta orphelin du plan Gutton, jamais réalisé.
L’immeuble fut achevé en 1961 sans aucun dépassement de budget (2,5 millions de francs, fournis pour l’essentiel par un prêt de la caisse de retraite des Bureaux réunis). Dans son autobiographie, l’architecte se contente d’en faire une description factuelle, sans adjectif, au contraire des propos enflammés qu’il tient sur sa tour bleu saphir plantée dix-huit ans plus tard pour l’OMPI en bordure de la Place des Nations : «L’une des œuvres architecturales dans laquelle j’ai mis le plus de moi-même, celle que j’ai le plus intensément vécue, dans laquelle j’ai pu le mieux m’exprimer, celle aussi qui m’a donnée le plus de satisfaction" (4).
Tout est intense en effet, autour de ce bâtiment vitrine.
Le territoire bâti de l’OMPI avec, à gauche, l’ancien bâtiment rénové de l’OMM, au centre le premier bâtiment, surélevé, des anciens Bureaux internationaux, à droite, la tour avec la salle de conférence à ses pieds et derrière elle, le nouvel immeuble administratif.
© Emmanuel Berrod / WIPO
En 1970, les Bureaux réunis sont devenus l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Son directeur général en développe le plaidoyer: la propriété des brevets et droits d’auteurs comme condition sine qua non de la création. En 1974, l’OMPI acquiert le statut d’institution spécialisée des Nations Unies. Le succès exige de l’espace. L’ancien bâtiment Braillard est trop petit. En 1972, l’Etat de Genève a ajouté aux surfaces louées à l’OMPI la parcelle d’angle entre l’Avenue Motta et la route de Ferney, le tout au prix de 48 500 francs par an pour 60 ans. Un nouveau bâtiment y est prévu. La Confédération offre, par l’intermédiaire de la FIPOI, un prêt de 50,8 millions de francs à 3%, remboursable en 40 ans.Le Département genevois des travaux publics organise un concours international par appel. Six architectes sont sélectionnés. Pierre Braillard n’en est pas. «J’en avais été écarté par des fonctionnaires jaloux», écrit-il (5).
De vieux comptes genevois se règlent. Pierre est le fils de Maurice Braillard, l’un des premiers architectes et urbanistes modernistes de Genève, auteur de constructions notables comme le garage des Nations conservé aujourd’hui comme hall d’accueil pour le Haut Commissariat aux réfugiés, la plateforme de téléphérique du Salève ou la Maison Ronde de Saint-Jean. Membre du gouvernement socialiste genevois de 1933 à 1936, il a introduit des idées de planification urbanistique et de logement social qui lui ont valu des haines tenaces dont Pierre hérite alors même qu’il se tient loin de la politique.
«Les Braillard», dans certains milieux genevois, sont la peste à éviter. Mais l’OMPI insiste pour avoir parmi les concurrents ce Pierre Braillard qui a déjà beaucoup construit à Genève, des banques, des assurances ou des immeubles comme ceux de Château-Banquet. Et c’est son projet qui l’emporte et sera réalisé, à partir de 1974. Pour lui, une revanche. Pour la Place des Nations, un bâtiment signal, discrètement inspiré des tours «aux formes pures, plantées dans la nature comme des cristaux bleus» imaginées vingt ans plus tôt par André Gutton. «Dans le souci d’embellir cette place, je recherchai une construction sobre et digne mais légère et surtout animée, vivante», écrit l’architecte (6).
Le hall d’entrée avec sa fontaine symbolique
© Emmanuel Berrod / WIPO
La verticale de Gutton, Braillard la courbe en coquille pour enserrer à ses pieds la salle de conférence. Le «cristal bleu», il en fait un miroir sur lequel «la lumière du ciel joue à l’infini». La place est ainsi marquée, comme ceinturée par sa conque bleu saphir. Le voile de verre qui marque le volume de l’édifice de 14 étages couvre une structure porteuse de dalles pleines en béton armé appuyées sur une grille dense et très rigide de piliers en acier forgé massif. Le bleu est obtenu par une poussière d’oxyde d’argent sur la face intérieure d’une des deux glaces séparées par un vide d’air, une technique inaugurée à Détroit pour le siège de Ford, que Braillard est allé voir sur place. On ne parle pas encore d’économies d’énergie à l’époque mais ces verres réfléchissent les rayons solaires, épargnant des surcoûts de climatisation en été et conservant la chaleur en hiver.
Le hall d’entrée est dominé par un mur fontaine en marbre multicolore de 6 mètres de haut sur 11 de large. L’eau, figurant la pensée humaine, suinte de partout par les joints du haut en bas de la paroi représentant l’histoire du monde. Elle est récoltée par une vasque rouge d’où sortent cinq rubans de marbre, les continents, qui serpentent dans tout le hall dans les couleurs variées comme les nations.
La complicité qui s’est nouée pendant la construction entre l’architecte et le directeur général de l’OMPI produit un fort marquage symbolique des lieux autour de la maxime de l’institution, inscrite au bas de la coupole dorée du hall : «De l’esprit humain naissent les œuvres d’art et d’invention. Ces œuvres assurent aux hommes la dignité de la vie. Il est du devoir de l’Etat de protéger les arts et les inventions». Le morceau de lune prêté par la NASA viendra encore souligner en 1979 la portée du propos.
Inaugurée en 1978, la tour bleue ne suffit pas au développement fulgurant de l’OMPI. La course à la place se déchaîne. En 1990, l’ancien bâtiment Braillard est surélevé d’un étage grâce à un prêt de la FIPOI. En 1996, il est complété par un édifice de cinq étages, autofinancé. En 1998, l’OMPI achète les parcelles Steiner en bas de la route de Ferney (13 millions de francs) en vue d’y construire. En 1999, elle se rend propriétaire du vieux bâtiment de l’OMM, y compris des droits de superficie. Elle le rénove pour y caser 450 personnes et le relie par un pont de deux étages à l’édifice ajouté en 1996.
Ces opérations d’urgence se greffent tant bien que mal sur les formes existantes des années soixante dont elles ne gardent que la trace. Il faut encore cinq cents places de travail en plus du millier dont elle dispose dans l’ensemble de son domaine quand l’OMPI lance un concours international d’architecture pour construire sur les parcelles Steiner. Elle veut un bâtiment fonctionnel et « intelligent », c’est-à-dire adaptable.
Entre 27 finalistes, le jury, dont fait partie Pierre Braillard, choisit le projet du grand cabinet international Behnisch, basé à Stuttgart.
Le nouveau bâtiment administratif le long de la route de Ferney
© Emmanuel Berrod / WIPO
La première pierre est posée en 2008, la dernière en septembre 2011. Quatre étages sont posés sur de minces pilotis au-dessus de deux rez-de-chaussée. Tout est léger et transparent entre les façades de verre bleuté soutenues par un système de poteaux traverses travaillés en camaïeux de bleus. Des jeux de couleurs dans la décoration intérieure confèrent une élégance joyeuse à ce cinquième bâtiment d’une OMPI qui n’en a pas fini de faire parler d’elle.
A l’intérieur, transparence, couleur et légèreté
© Emmanuel Berrod / WIPO
Les places de travail sont là mais ce sont maintenant les délégués d’une organisation de 188 Etats membres qu’il faut asseoir convenablement quand ils se réunissent à Genève. Une nouvelle salle de conférence de 900 fauteuils est demandée. Elle est également confiée au cabinet Behnisch. Le groupe d’architectes allemands réunis autour de Stefan Behnisch et Christof Jantzen est connu pour des œuvres comme la Norddeutsche Landesbank de Hannovre ou la Tour Marco Polo inversée de Unilever à Hambourg. Il est héritier des théories déconstructivistes de Günter Behnisch, (père de Stefan), l’auteur notamment de l’ancien parlement circulaire de Bonn, conçu pour manifester l’égalité es personnes et des fonctions. «La dimension sociale est inséparable de notre philosophie d’architectes qui commence avec la reconnaissance que l’architecture est générée par les besoins des gens, spirituels comme matériels», disent-ils (7).
La tour et le bâtiment du bureau Behnisch pour Unilever à Hambourg
© Thomas Hampel / ELBE&FLUT / HafenCity Hamburg GmbH
Observant la variété des styles des bâtiments construits au fil des âges sur le domaine de l’OMPI, Stefan Behnisch leur a ajouté un objet du XXIe siècle, dans une matière, le bois, qui tranche avec le verre, et dans une forme qui questionne la sage ordonnance des lignes existantes. Pour le fils d’un adepte de Derrida, dérouter est le début de la réflexion architecturale. Ensuite vient le souci de construire quelque chose qui puisse devenir la marque familière d’un lieu.
La salle de conférence, tout de bois vêtue
© Emmanuel Berrod / WIPO
L’intérieur
© Emmanuel Berrod / WIPO
La salle de conférence qu’il a inventée pour l’OMPI surprend en effet, déroute et questionne. Avec cette lunette qui pointe comme un télescope en direction du Mont-Blanc, extirpée de la sculpture polygonale opaque posée entre deux bâtiments, la Place des Nations acquiert un nouveau signe. Pour beaucoup, une énigme. Mais un bâtiment qui contient un échantillon de la lune peut bien se libérer des formes connues et répétées de l’architecture terrestre. Avec son parallélépipède moderniste de 1961, sa conque bleue de 1978, son coffret de verre de 2011 et son polygone excentrique de 2014, la plus prospère des organisations internationales inscrit dans le paysage genevois les moments de la création architecturale de notre temps.
(1) Pose de la première pierre du bâtiment des Bureaux internationaux à Genève, 22 juillet 1958, Tiré à part des revues La Propriété intellectuelle et Les droits d’auteurs, numéros d’août 1958
(2) Journal de Genève, 14 mars 1957
(3) Message du Conseil fédéral aux Chambres du 8 février 1957, no 7337.
(4) Pierre Braillard, de 1932 à 1982, Un demi-siècle d’architecture à Genève, Editions Pierre Braillard, Monaco 2007
(5) ibidem
(6) ibidem
(7) Présentation du cabinet par lui-même, «Aesthetical pleasing, robust and lasting environnement», http://behnisch.com/about/how-we-work