Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06870.jsonl.gz/1421

Interview de Jean-Jacques Langendorf
par Brigitte Steudler
Publié le 09/09/2005
Jean-Jacques Langendorf, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil que vous venez de publier aux Editions Zoé, Les Dictées de la tortue, vous vous plaisez à faire parler la tortue que Napoléon aurait connue de son vivant. Pouvez-vous nous éclairer sur les circonstances qui vous ont amené à imaginer une si surprenante histoire?
Ces tortues de Sainte Hélène, Napoléon les a effectivement connues, le dernière étant morte il n'y a pas très longtemps, si je ne me trompe pas. Mais l'idée de cette nouvelle m'est venue autrement: une revue littéraire parisienne m'ayant demandé une contribution pour un numéro consacré au thème «cercle», je me suis mis à réfléchir ou, plus exactement, à emmagasiner l'idée dans un coin de mon cerveau. Et un beau jour, le thème était là, la nouvelle était pratiquement écrite dans ma tête. C'est d'ailleurs presque toujours ainsi que cela se passe chez moi. Il suffit généralement d'un «détonateur» insignifiant - un mot, une odeur, un événement futile - et le texte «explose» très rapidement pour prendre forme. A partir de là j'écris très vite, ne corrigeant presque pas.
Dans la nouvelle qui suit «Deux tombes, un homme», enchaînant dans l'imprévisible le plus total vous nous faites les témoins d'une scène incroyable: le général Guisan dévoilant au major Barbey n'être rien moins que l'auteur des œuvres de Charles Ferdinand Ramuz. Quel a été votre secret dessein en rédigeant un tel récit? Susciter des réactions indignées dans le monde littéraire romand? Ou célébrer à votre façon l'entrée de Ramuz dans la prestigieuse collection de la Pléiade (prévue pour octobre 2005)? Cela va de soi que ceci ne sont que de vagues hypothèses, seuls nous intéressent ici vos propres motifs...
Le déclic s'est produit comme pour« Les dictées de la tortue». Un ami m'a signalé, incidemment, que Ramuz et Guisan reposaient dans le même cimetière, à Pully. Le lendemain matin déjà la nouvelle était composée dans ma tête. Je n'avais plus qu'à l'écrire. Je n'ai pensé ni au monde littéraire romand, dont je suis très éloigné, et encore moins à l'édition de la Pléïade. Mais cette nouvelle m'a aussi permis de rendre tant soit peu l'ambiance qui régnait en Suisse durant ces mois resplendissants de mai-juin 1940, alors que les chars allemands déferlaient sur la France. C'est une époque qui me fascine. En fait l'histoire procède d'un fantastique qui est celui de E.T.A. Hoffmann ou de Gogol, deux auteurs qui, dans ma jeunesse, m'ont fortement influencé, influence particulièrement sensible dans mon premier recueil de nouvelles, Neuschwanstein sur Mer publié en 1978.
Enfin, plusieurs de vos nouvelles abordent l'éblouissement et l'intensité des émotions que chacun d'entre nous a pu vivre dans son jeune âge, avec en plus dans «Histoires de livres» la découverte passionnée et dévorante de la lecture. Vous semblez avoir gardé un rapport très fort avec votre enfance, que pouvez-vous nous en dire? Pourriez-vous évoquer les titres des lectures qui ont le plus marqué votre jeunesse? Ou sont-ils ceux mentionnés dans cette nouvelle dont la fin, paradoxalement, relève d'un sentiment proche de la superstition qu'on peine à imaginer être vôtre…
Jusqu'à ces dernières années, je ne me suis guère préoccupé de mon enfance. Elle a été passablement agitée, aventureuse et heureuse. Mais maintenant, elle s'impose à moi, à travers des images d'une précision extraordinaire. C'est là un phénomène bien connu: plus on se rapproche du cercueil et plus le berceau s'affirme! Enfant solitaire, qui avais une horreur quasi physique de l'école (et qui faisais preuve d'un indéniable génie inventif pour ne pas y aller), j'ai été un grand dévoreur de livres, précisément ceux que je mentionne dans la nouvelle «Histoires de livres». Je me suis englouti dans ces prodigieux récits pour la jeunesse du XIXe siècle, corsetés dans leurs splendides reliures-cartonnages qui font aujourd'hui les délices des bibliophiles. Puis, vers vingt ans, tout a changé. Cela été la découverte foudroyante des Mémoires d'un Révolutionnaire de Victor Serge, des Sept Piliers de la Sagesse de T.E. Lawrence, du Kim de Kipling, de Guerre et Paix de Tolstoi. Et ces lectures n'ont jamais été innocentes, elles ont dirigé ma vie dans des directions inédites: Victor Serge : attentat anarchiste contre le consulat d'Espagne à Genève [auquel J.-J. Langendorf a participé, ndlr]; T.E. Lawrence: départ pour le Proche-Orient; Kipling, travail dans la clandestinité; Tolstoi: métier d'historien militaire, etc. Mon installation en Autriche est certainement due pour une bonne part à la lecture de Stifter.
Pour terminer, songeant aux nombreux essais et études historiques dont vous êtes par ailleurs l'auteur érudit, pourriez-vous nous dire de quel personnage historique en particulier vous vous sentez le plus proche?
Pour écrire mes deux volumes consacrés à la vie et à la pensée du général Jomini, j'ai vécu longuement en osmose avec ce dernier, tout en conservant la distance critique nécessaire, très nécessaire même, à son égard. Disons donc Jomini qui, grâce à son exceptionnelle longévité, a traversé des époques fascinantes, se trouvant au centre de ce qu'on appelait jadis «l'épopée impériale», d'abord comme général français, puis comme général russe. Mais, comme historien, comme stratégiste à la vive intelligence, il a sans cesse cherché à dépasser l'événement, s'efforçant de comprendre en profondeur les mécanismes du devenir historique et de la guerre. Bref, il a su réfléchir à ce qu'il avait vu. Il y aurait bien entendu aussi Jeanne d'Arc, dont je m'occupe beaucoup actuellement. Mais il faut bien y réfléchir, car mourir brûlé à dix huit ans, hum...