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Il y a tout un monde dans la tête du marathonien
Daniel de Roulet, 48 ans, était déjà reconnu comme l’un des écrivains et intellectuels suisses les plus prometteurs lorsqu’il a reçu la Bourse de New York du canton de Berne. Fils d’un pasteur romand et d’une fille d’industriel suisse-alémanique, il a étudié la sociologie à Paris et l’architecture à Genève. Il s’est ensuite installé à Zurich, où il est devenu un informaticien hors pair à partir de 1973, comme en attestent ses deux premiers romans parus en langue allemande «Die Höllenroutine» («La routine infernale») et «Zählen sie nicht auf uns» («Ne comptez pas sur nous»). Son séjour à New York lui a inspiré le livre qui fera de lui un auteur résolument francophone: «À nous deux, Ferdinand», l’utopie d’une Suisse de coopératives agricoles ouverte sur le monde.
Le fait que l’un de ses deux romans new-yorkais, «La ligne bleue» (1995), prenne pour fil directeur une ligne bleue courant d’un bout à l’autre du marathon de New York ne surprend guère, dans la mesure où de Roulet, qui a participé plusieurs fois au marathon, considère depuis toujours la course comme un pendant à l’écriture tant du point de vue du rythme que de la technique. Ce roman n’est cependant pas qu’un éloge du marathon. Le coureur Max vom Pokk associe dans sa tête les événements de la course de New York avec le souvenir de la fuite de Kaiseraugst vers Olten en 1979, lorsque le pavillon d’information AKW a pris feu, et avec l’exil du peintre Gustave Courbet en Suisse, après avoir abattu la colonne Vendôme à Paris. Et pas uniquement: Max est également en contact télé–phonique avec son amante Shizuko Tsutsui qui souhaite avec son aide détruire les plans d’un hall d’aéroport excentrique à Nagasaki.
«La ligne bleue» a été à l’origine d’une série de dix romans regroupés sous le titre «La Simulation humaine», achevée en 2014, dans laquelle de Roulet confronte les descendants de l’industriel suisse Paul vom Pokk et ceux du pilote kamikaze japonais Tetsuo Tsutsui et qui couvre tout un siècle de découvertes techniques et scientifiques, depuis les usines du XIXe siècle jusqu’à la catastrophe de Fukushima.
Le deuxième roman dont la genèse remonte à la Bourse de 1992, paru dès 1993, «Virtuellement vôtre», appartient lui aussi à ce cycle. L’intrigue se déroule dans l’hôpital Saint Bellevue du quartier new-yorkais de Harlem. L’un des descendants de Paul vom Pokk, le professeur d’imagerie numérique médicale Vladimir Work, y développe sa méthode visant à remplacer les chirurgiens par des ordinateurs. À côté de cet eldorado de la technique médicale moderne, Frénésie, une jeune Noire sans abri, s’est installée dans une salle vide du grand hôpital et chaparde de quoi se nourrir. Son ami, un admirateur du combattant pour la liberté Malcom X, parvient à pirater le système informatique de l’hôpital, tandis que la jeune femme tente de séduire le célèbre professeur Work à la cafétéria. Qu’elle soit réelle ou virtuelle, l’intrigue reste entière et plonge le lecteur dans New York et ses bas-fonds, d’une façon à la fois originale, aventureuse et futuriste.
«La conscience de toutes ses parties émerge kilomètre après kilomètre, au fil des innombrables citations, pléonasmes et impressions de déjà-vu. Max ne crée rien en courant. Il passe en revue toutes les parties de son identité et rassemble les morceaux épars de son existence. Sa seule peur, à l’instar de tous nos héros post-modernes néanmoins heureux, est de se retrouver privé de lui-même.»
(«La ligne bleue». Éditions du Seuil, Paris 1995)
Bibliographie: «La ligne bleue», Éditions du Seuil, Paris 1995 / «Die blaue Linie», Limmat-Verlag, Zürich 1996. «Virtuellement vôtre», Canevas Editeur, Saint-Imier 1993 / «Mit virtuellen Grüssen», Limmat-Verlag, Zürich 1997.