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La Suisse maintient en vie un large éventail de traditions face à la mondialisation et à la société trépidante d’aujourd’hui. Mais rivaliser avec la révolution numérique n’est pas facile. Comment le pays fait-il pour se raccrocher à son passé? Et dans quelle mesure y parvient-il?
C’est un samedi après-midi ensoleillé et la vieille ville d’Aarau est remplie de tentes, de stands et d’estrades. Des drapeaux flottent au-dessus de rues pleines de piétons. Des gens en costume traditionnel sont attablés dans des bistrots, en train de boire de la bière et de manger des saucisses. Des spectateurs forment des demi-cercles autour de quartets de musiciens. De petits enfants sont assis sur le sol dans des espaces laissés libres et étudient les instruments.
Ces scènes se déroulent dans le cadre de la Fête fédérale de la musique populaireLien externe 2015 à laquelle 1500 musiciens ont diverti quelque 100'000 visiteurs sur quatre jours.
Fêtes fédérales
«Il est important de rappeler aux gens l’existence de ces traditions et de les célébrer; pour cela, nous avons besoin de fêtes fédérales. Elles sont nécessaires, afin de diffuser un esprit de communauté, de permettre aux gens de fêter ensemble, au-delà des frontières», déclare Alex Hürzeler, membre du gouvernement cantonal argovien responsable de la Culture.
Les fêtes fédérales ont une histoireLien externe de presque 200 ans. Leurs racines remontent avant même la fondation de l’Etat fédéral suisse (1848).
Il existe des fêtes fédérales pour toute une palette d’activités. La première – qui a eu lieu en 1824 à Aarau – avait réuni les meilleurs tireurs du pays. Quinze disciplines supplémentaires ont été introduites entre 1832 et 2008, parmi lesquelles la lutte suisse, le yodle, le port du costume traditionnel ou encore le Hornuss, un jeu traditionnel helvétique.
De nos jours, les fêtes fédérales restent très populaires. La dernière Fête fédérale de gymnastique (qui a lieu tous les six ans) a attiré 60'000 participants et plus de 100'000 spectateurs et presque trois fois plus de personnes ont assisté à la dernière Fête fédérale de lutte. Quant à Fête fédérale de tir, elle constitue le plus grand rassemblement du genre dans le monde.
Ce sont tous des sports amateurs. «Chaque lutteur a un métier. Nous travaillons durant la journée et nous nous entraînons le soir», indique Roger Brügger, de l’Association fédérale de lutte suisse. Et ces sports sont accessibles au citoyen moyen, non seulement en tant que spectateur, mais aussi de participant.
Maintenir les traditions
Danser en costume traditionnel est une activité qu’une famille peut poursuivre pendant des décennies. Une femme présente à Aarau le fait ainsi depuis 27 ans. Son fils le faisait et sa fille le fait encore. Et même si cette dernière vit désormais dans une autre région du pays, elle juge qu’il est important «de maintenir cette tradition».
«Faire de la musique est l’une des meilleures choses que vous pouvez faire, selon moi. Cela rend les gens heureux et c’est amusant», témoigne pour sa part un joueur d’accordéon d’une vingtaine d’années.
L’enseignement du yodle ou de l’accordéon suisse se transmet souvent dans les familles. Mais une enseignante de yodle qui habite en ville confie à swissinfo.ch qu’il est difficile d’y trouver des gens pour perpétuer cette tradition. «Il fut un temps où si vous chantier le yodle, vous faisiez partie d’un club, vous vous produisiez lors de concerts et vous faisiez partie du comité. Cela demandait de l’engagement. Aujourd’hui, les clubs de yodle attirent moins de monde, mais il reste l’attraction pour la musique. Pour moi, cette façon de chanter est fascinante», témoigne-t-elle.
A en juger des réactions des visiteurs de la Fête fédérale de la musique populaire, ce style de musique est loin de mourir. «Il y a eu récemment un regain d’intérêt. Les gens veulent à nouveau faire de la musique, s’impliquer eux-mêmes. C’est un mouvement de retour aux racines face à la mondialisation», déclare Matthias Wüthrich, programmateur pour Radio TellLien externe, une station spécialisée dans la musique populaire.
Il y a pourtant relativement peu de jeunes présents à cet évènement. Et la popularité d’autres traditions culturelles est incertaine. La couturière des costumes traditionnels n’a trouvé personne pour reprendre son affaire lorsqu’elle a pris sa retraite. Une femme assise à un petit métier à tisser sur la place du marché déclare que les jeunes n’ont pas l’intérêt – sans parler de la place – nécessaire pour pratiquer le tissage.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas d’attachement à la tradition. Une Américaine expatriée à Berne déclare que pour elle, tisser une fois par semaine avec un groupe de femmes suisses est une manière de nouer des contacts et d’apprendre le dialecte alémanique.
La tradition pour s'intégrer
La journée, Kali Tal, une expatriée américaine à Berne, aide des épidémiologistes à écrire de meilleurs articles de recherche. Le soir, elle se détend en tissant des écharpes. Le tissage – une tradition suisse – lui offre l’opportunité de faire partie de la communauté helvétique.
swissinfo.ch: Pourquoi tissez-vous?
Kali Tal: Je le fais parce que la plus grande partie de mon travail et très intellectuel et que le résultat et très éphémère. Mais lorsque vous tissez, quelque chose sort de vos mains. Le résultat est un produitLien externe que vous pouvez toucher et qui vous permet de mesurer vos progrès et le nombre de nouvelles techniques apprises. C’est vraiment gratifiant d’avoir quelque chose de concret dans ma vie.
swissinfo.ch: Comment avez-vous appris à tisser?
K. T. : Dans des livres et en regardant des vidéos sur YouTube. C’est comme ça que j’apprends tout: à faire des bijoux, à peindre…
swissinfo.ch: Pratiquez-vous toujours ces activités manuelles seule ou vous joignez-vous à d’autres personnes?
K. T. : Le tissage est une activité que je pratique la plupart du temps seule, mais nous avons un groupe de tissageLien externe qui se réunit chaque jeudi. C’est une excellente manière de socialiser et, pour moi, d’entendre beaucoup de suisse allemand.
swissinfo.ch: Ce n’est pas que pour les étrangers? Les Américains?
K. T. : Au contraire, tout le monde est alémanique et c’est moi l’étrangère. C’est une bonne manière de nouer des contacts et d’entendre le parler local. C’est une bonne façon de me faire l’oreille, même si je ne parle pas. C’est vraiment un groupe de femmes adorables et j’aime beaucoup passer du temps avec elles.Fin de l'infobox
Les autorités ont aussi un rôle
Bien que la pratique des traditions soit le fait d’individus et de familles, les pouvoirs publics jouent aussi un rôle dans leur maintien. «Il y a une responsabilité partagée entre la Confédération, les cantons et les communes. La culture est d’abord une affaire cantonale, tandis que la Confédération a un rôle subsidiaire», indique David Vitali, de l’Office fédéral de la culture.
Les autorités fédérales tentent de contribuer à rendre les traditions visibles et à faire prendre conscience de leur existence, poursuit-il. Un projet en ce sens – que David Vitali a coordonné – était la sélection de 167 traditions vivantes dans le cadre de la mise en œuvre par la Suisse de la Convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatérielLien externe, ratifiée en 2008.
En 2012, la Suisse a publié l’Inventaire des traditions vivantes de SuisseLien externe. Les traditions, qui étaient proposées par les cantons, devaient satisfaire aux critères de la Convention de l’UNESCO. Cela inclut la transmission, la pratique continue et le sens de l’identité et de la communauté qu’elles fournissent.
Outre vendre des marrons chauds, jouer du cor des Alpes ou garder des ours à Berne, la liste des traditions vivantes en Suisse comporte aussi des traditions plus récentes comme des concentrations de motardsLien externe. «C’était une chose vraiment nouvelle et, bien sûr, les gens ont réagi de manières différentes, se souvient David Vitali. Il y en a qui ont trouvé ça intéressant et d’autres qui ont estimé que ce n’était certainement pas une tradition, car la tradition est souvent associée à des festivités et du folklore.»
Différences régionales
Dans une certaine mesure, il est trompeur de parler de «traditions suisses», étant donné que les traditions peuvent énormément varier selon les régions.
«La Suisse mesure 350 km sur 250, et nous avons dans cette zone une énorme variété de styles, tant pour la musique folklorique que classique, déclare Martin Frey, un vendeur d’accordéons d’Oberentfelden, près d’Aarau. Il y a une scène de l’accordéon suisse qui est complètement différente de celle de l’accordéon classique ou de personnes qui jouent en solo ou encore qui combinent l’accordéon avec d’autres types d’instruments.»
D’autres traditions sont liées à une région déterminée ou à un certain groupe linguistique. La lutte suisse, par exemple, est surtout pratiquée dans la partie germanophone du pays. «Il y a des lutteurs dans les régions francophones, mais certainement moins que dans les régions alémaniques. Nous travaillons à élargir cette base», déclare Roger Brügger.
Tradition et tourisme
Pour la plupart des traditions suisses, les racines ne sont pas si profondes. «Beaucoup d’entre elles sont moins vieilles que ce que l’on pourrait penser, indique David Vitali. Le cor des Alpes, par exemple, était plus ou moins tombé dans l’oubli jusqu’aux débuts du tourisme qui a réinventé cette tradition et qui lui a donné la place qu’elle a aujourd’hui.»
De nos jours, tradition et tourisme profitent l’un de l’autre. «Nous avons constaté que l’intérêt pour les coutumes, les traditions vivantes ou les paysages culturels est en augmentation, spécialement parmi les professionnels du tourisme. Environ la moitié des visiteurs qui viennent en Suisse durant l’été citent des valeurs culturelles et des rencontres authentiques comme principales raisons de leur voyage, et pas uniquement les montagnes», déclare David Vitali.
De même, l’intérêt des visiteurs peut aider à préserver des traditions. «L’appréciation d’une personne extérieure peut augmenter la prise de conscience locale par rapport à une coutume ou une pratique, poursuit-il. Un bon exemple est la désalpe, le retour en plaine des troupeaux depuis les pâturages d’altitude à la fin de chaque été. Ce sont des pratiques comme celle-ci qui ont été ravivées et qui attirent maintenant des milliers de spectateurs.»
Que du positif
«Pratiquer une tradition marque la vie quotidienne. Cela structure la vie. L’UNESCO dit que cela donne aux gens le sens de l’identité, de la continuité. Cela aide à orienter les gens dans le monde qui les environne», dit David Vitali.
Pour Aarau, accueillir des Fêtes fédérales est devenu une tradition. Le prochain rendez-vous est prévu pour 2019, avec la Fête fédérale de gymnastique. En vingt ans, la ville aura ainsi accueilli les plus importantes fêtes fédérales.
«Comme sponsor, vous ne pouvez que gagner, déclare le ministre argovien de la Culture, Alex Hürzeler. Lorsque des gens se rassemblent, ont du plaisir ensemble, sont sociables, il y a alors une situation gagnante qui traverse toutes les frontières, qu’elles soient politiques ou religieuses. Tout le pays se rassemble – il y a même une participation internationale. C’est toujours un gain lorsque les gens se rencontrent de cette manière.»
(Traduction de l’anglais : Olivier Pauchard)