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A l'occasion du 125ème anniversaire du naufrage du Rhône, dans la nuit du 23 novembre 1883, une des plus grande catastrophe de l'histoire lacustre du Léman, retrouvez le récit de son naufrage paru dans le Quotidien 24 Heures du 24 novembre 1979.
Ce vendredi 23 novembre 1883, aux alentours de 18 h, il faisait un temps abominable sur le Léman. Un vent furieux soulevait des vagues énormes. La pluie tombait à torrents. Le «Rhône» (capitaine Lacombe) venait de Genève, d'où il était parti à 14h 05. Il avait touché régulièrement tous les ports de la côte savoyarde et, à Evian, avait pris à son bord notamment deux femmes, Mmes Gopp, mère et soeur du capitaine du «Cygne», ces dernières ne voulant pas attendre le bateau de leur parent précisément à cause du mauvais temps. Le «Rhône» prit le large à 17h 15 et mit immédiatement le cap sur Ouchy. A la même heure, le «Cygne» sortait du port d'Ouchy pour se rendre en Savoie. D'après son service, ce vapeur aurait dû traverser directement sur Evian, mais vu l'état du lac, il fut annoncé à Ouchy que le bateau ne toucherait pas Evian, mais se rendrait directement à Thonon. Il y avait une dizaine de passagers à bord, des Savoyardes qui revenaient du marché de Lausanne. A cette heure, l'obscurité était complète et tous les fanaux étaient allumés. Les deux bateaux marchaient donc au-devant l'un de l'autre, le «Cygne» tirant à droite pour rallier Thonon et le «Rhône» suivant la route ordinaire pour gagner Ouchy. Le lac était houleux et la marche pénible. Le «Cygne» faisait des bords à gauche pour revenir à droite et présenter sa proue face aux vagues. A trois ou quatre kilomètres devant Ouchy, les deux vapeurs se trouvèrent subitement en présence l'un de l'autre. Il y avait entre eux une distance suffisante pour éviter toute collision. Mais à un moment, le «Cygne» exécuta une manoeuvre inexplicable. Il vira à gauche et se lança à toute vapeur en direction du «Rhône». Une minute plus tard, ce fut le choc. Le «Cygne» venait d'éperonner le «Rhône».
Immédiatement, il a régné sur les deux bateaux une confusion indescriptible. Toutes les lumières du «Cygne» étaient éteintes ; on ne distinguait que des ombres courant en tous sens. La pointe du «Cygne» était venue se planter avec violence dans l'avant du «Rhône», à un mètre environ de la chambre des machines et avait ouvert une large brèche au milieu du salon de seconde classe où se trouvaient les passagers. Les deux vapeurs restèrent deux ou trois minutes encastrés l'un dans l'autre. Le «Cygne» faisait machine arrière pour se dégager. Pendant ce court laps de temps, les voyageurs du «Rhône», les plus avisés, sautèrent à bord du «Cygne». Aujourd'hui, il est difficile de reconstituer ce qui se passa à partir de ce moment. Une vague sépara tout à coup les bateaux. L'eau s'engouffra immédiatement dans l'énorme plaie que le «Rhône» portait au flanc. Très vite, la proue plongea dans le lac, l'arrière se dressant comme une tour hors de l'eau. Puis le bateau disparut sous la quille même du «Cygne», au milieu d'un formidable tourbillon. La nuit était si noire que l'on ne pouvait distinguer si quelque malheureux surnageait encore près du lieu du sinistre. Le «Cygne» resta quelques minutes sur place, tirant quelques bords, mais sa situation devenait précaire. Lui aussi était gravement touché. L'étrave avait été enfoncée. Heureusement, il possédait une cloison étanche entre l'avant et le salon de seconde classe. L'eau pénétrait en abondance dans la cale et il était à craindre que le bateau ne coulât à son tour. Des passagères savoyardes, qui avaient acheté des matelas et de la literie à Lausanne, colmataient la paroi étanche en bois qui faisait eau. La vapeur fut forcée pour regagner Ouchy où le «Cygne» accosta vers 18h 15. Il était temps.
Les rescapés furent alors accueillis par les. Lausannois accourus sur le port. Les autorités et les responsables de la compagnie commencèrent leur enquête. C'est à l'Hôtel d'Angleterre et à celui du Port que les rescapés furent accueillis. Voici quelques-uns des récits qu'ils firent de la catastrophe. Lorsque le «Rhône» piqua du nez, quatre hommes de l'équipage du «Cygne» se jetèrent à l'eau croyant que l'arrière du «Rhône» allait écraser leur bateau. Un passager du «Rhône» avait pris la précaution de se déshabiller complètement avant de sauter par-dessus bord. Repêché, il reçut d'un restaurateur d'Ouchy les vêtements « les plus indispensables » à cacher sa nudité. Le capitaine du «Rhône», M. Lacombe, fut entraîné par trois bateliers sur le «Cygne». Il voulait quitter son bateau le dernier, au risque de périr avec lui ; c'est donc malgré lui qu'il a été sauvé. Le mécanicien, M. Ginod, de Morges, entendit les cris poussés par les passagers. Il arrêta aussitôt sa machine et monta sur le pont. Il n'eut que le temps de sauter sur le «Cygne». M. Gorgerat, ancien notaire à Lausanne, qui se trouvait dans le salon de seconde classe, occupé à distribuer du cordial à des femmes souffrant du mal de mer, s'est précipité sur le pont et, de la passerelle où il était monté, il s'est élancé sur le tambour du «Cygne». Ayant mal calculé la distance, il serait tombé dans le lac si un vigoureux matelot ne l'avait pas saisi par le collet et maintenu dans cette position. Une pauvre femme s'est alors cramponnée à ses jambes. Alors que l'on s'empressait de les hisser à bord du «Cygne», la femme lâcha prise et retomba sur le «Rhône» au moment où celui-ci disparaissait dans les flots.
Le restaurateur du « Rhône », Jean Delarue, d'Hermance, marié depuis cinq mois,
était dans la cuisine au moment où cette
partie du bateau fut envahie par des torrents d'eau. Il réussit à sortir et à
sauter sur le «Cygne». Ne voyant pas sa femme,
il l'appela. Elle ne parvenait pas à se sauver seule. M. Delarue se porta à son
secours. Ils coulèrent ensemble.
Un jeune couple, originaire d'Auvergne, allait à Chillon en voyage de noces. Ayant sauté par-dessus bord, le mari accrocha par ses vêtements la femme qui nageait devant lui et, au prix de terribles efforts, ils parvinrent à se hisser sur le «Cygne». Celle qu'il avait arrachée à la mort, était une inconnue, une marchande de châtaignes, dont le premier cri fut de demander ce qu'était devenue sa marchandise. Le pauvre homme fit une seconde tentative, mais en vain, sa femme avait coulé.
M. Hoffmann, voyageur pour une maison de Vevey, était au salon. Un craquement
suivi de cris déchirants se fit entendre. Il
vit la paroi s'effondrer et l'eau entrer en cataractes. Il saisit alors sa
sacoche qui contenait quatre mille francs et
s'élança par l'écoutille, ayant déjà de l'eau jusqu'à la ceinture. Une fois sur
le pont, il escalada le bordage du «Cygne» où
son trésor l'avait déjà précédé, sans qu'il puisse dire par quel moyen il y
était parvenu. M. Turquois, également représentant, réussit à passer par un sabord, non sans se
blesser assez grièvement, à se précipiter
dans le lac, puis à grimper sur le «Cygne». Il arriva dans le salon couvert de
sang. Sur le pont du «Rhône», des femmes criaient «Sauvez-nous». Du «Cygne», des
matelots leur tendirent une échelle. Mais
c'était trop tard, le bateau s'enfonçait et personne ne put agripper l'échelle.
Après l'arrivée du «Cygne» à Ouchy, on s'inquiéta du sort du pilote du «Rhône», M. Chappuis, originaire de Savoie. Au moment de la catastrophe, se figurant que les deux bateaux allaient être engloutis, cet homme, fort nageur, avait saisi une bouée de sauvetage et s'était jeté à l'eau. Les petits bateaux envoyés à sa recherche ne purent le découvrir. Il est probable que, ballotté par la vague, engourdi par le froid, il ait rapidement succombé.
Le courrier à destination de la France que transportait le «Cygne», fut acheminé le soir même par des volontaires. En effet, quelques bateliers d'Ouchy s'offrirent à traverser le lac en petits bateaux (ce qui n'était pas facile par le temps qu'il faisait). Ils portèrent également au «Chillon» l'ordre d'intervenir. Ces hommes courageux arrivèrent à Evian à minuit. Ils s'appelaient Aguste Sauer, Eugène Ruchonnet, Frédéric Rouge, François Noverraz, Eugène Vuillerat et Henri Clerc. Ils rentrèrent à Ouchy à 4h du matin. Le «Chillon», qui avait dû mettre en pression, partit peu après minuit. Il croisa sur le lieu du drame à la recherche de naufragés. Sans succès. Puis, il longea les côtes suisses de Saint-Sulpice jusqu'à Villette. Près de ce village, il retrouva plusieurs épaves. Un mât, des bancs, une boussole, une marmotte de commis-voyageur, une hotte et des matolles de beurre. Il y avait aussi la casquette du pilote du «Rhône», M. Chappuis. La présence de ces épaves à la hauteur de Villette s'explique par la direction du vent qui soufflait ce soir-là. Le «Cygne», vidé de l'eau qui avait pénétré à l'avant, partit au petit matin pour Morges, où se trouvaient les chantiers de réparations et de constructions de la Compagnie Générale de Navigation.
Le «Rhône» était un vieux bateau. Il avait été construit en 1856. Sa valeur
était de cinquante-six mille francs environ. On
pense qu'il gît par quelque trois cents mètres de fond (découvert en 1982 par
Sub-rec).
Dans le rapport annuel pour l'exercice 1883, présenté par la Compagnie Générale
de Navigation à ses actionnaires, on peut lire : Le mauvais temps a été le facteur principal dans les causes de la
catastrophe. Mais nous devons signaler en outre comme cause indépendante des bateaux, l'absence d'un règlement général de
navigation international ayant force de loi dans toutes les parties du lac, et prévoyant
le mode de croisement dans tous les cas
qui peuvent se présenter. Il y a eu un manque
d'entente entre les deux bateaux et chacun croit pouvoir justifier dans une
certaine mesure la marche qu'il a adoptée, chose
qui ne serait pas possible avec un règlement plus complet.» C'est également par suite de mauvais temps, mais il est vrai d'une manière
plus indirecte, que le pilote du «Cygne» paraît avoir été seul sur le pont du bateau au moment de la rencontre, circonstance qui
a pu aussi jouer un certain rôle. »
A Lausanne, une enquête fut ouverte par le juge informateur, M. Bidlinmeyer. Le capitaine du «Cygne», M. Gopp, fut arrêté le dimanche soir déjà, et incarcéré dans les prisons de l'Evêché.
24 heures du 24 novembre 1979