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7h30 - île de Gorée. Nous nous dirigeons comme chaque matin vers le port, mes chaussures de ville dans un sachet plastique, tandis que je traverse la place sablonneuse en tong. Le maire de Gorée qui chaque matin prend aussi la chaloupe pour Dakar rit en me voyant : "La voilà devenue une vraie goréenne ! ". Sur la place un homme est entouré de Goréens, Marie Jo me présente à l'écrivain sud africain Breyten Breytenbach. Il séjourne, 6 mois par an, sur l'île et s'occupe de l'Institut de Gorée, il y anime des ateliers en faveur de la démocratie et de réflexion sur l'avenir de l'Afrique. A l'annonce de la mort d'Eric, il prend Marie Jo dans ses bras et la serre très fort contre lui.
Nous décidons de nous rencontrer en fin de journée après notre travail à l'usine. Durant la journée, dans les ateliers, je me remémore les écrits de Breytenbach, l'homme de tous les engagements, tandis que les moules énormes tournent de façon hélicoïdale, en observant la fournaise, braises ardentes sous les machines, je songe à l'Afrique du Sud; le racisme, le broyage infernal semblable à ce que je vois dans l'atelier.
Comme nous l'avions prévu, nous nous rencontrons d'abord pour boire un verre. L'engagement de l'homme n'a pas pris une ride, il nous parle du monde, de l'Afrique et de la nécessité absolue d'accéder à son autonomie économique. Ses oeuvres récemment publiées, sa conversation interrompue et imaginaire avec Mahmoud Darwich le poète palestinien : Outre-Voix. L'Europe, le rêve des Africains qui rêvent du Paradis européen, comment retenir ces jeunes : la création d'emploi coûte que coûte. La crise, les migrants. Tout y passe. Le travail est immense, mais on se console, une vie sauvée et c'est l'humanité que l'on sauve. Pour ne pas désespérer........
Invité à dîner à la maison, il se réjouit de rencontrer la smala de Marie Jo, 14 enfants orphelins de père, aujourd'hui. Il part chercher une bouteille de Merlot 2005 chez lui, nous l'attendons assises sur un banc sous le baobab centenaire sur la place. Assis entre Marie Jo et moi en bout de table, tous les enfants des ado et adultes sont réunis. Le souper est sacré, tout le monde doit être présent, la maman est intraitable sur ce point:" C'est le seul moment où nous sommes tous ensemble, ce moment est précieux ! ". Sur la bouteille offerte de Breytenbach une étiquette sur laquelle on peut lire " Imagine Africa" avec un texte écrit par lui. Il le traduit, on n'entend pas une mouche voler, les jeunes boivent ses paroles :
Over the island - A wind of voices - Vibrant with the deep - Song of human dignity - Murmurs messages - Of peace and responsability - And that mouvement becomes a space - For freedom to : Imagine Africa
Après cela, durant le repas, il raconte ses années de prison, l'autorisation obtenue grâce à la pression internationale, celle d'écrire. Ses geôliers ne lui accordent que 5 pages par jour. Il dédramatise, d'autres personnes vivent des moments aussi durs. L'écrivain au regard de marin embrasse le monde de ses yeux qui ne cessent de scruter l'horizon des hommes et interroger le monde.
@ Crédit photo / Djemâa Chraïti