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Cet hiver un « coq fou » hante le col du Mollendruz, allant jusqu'à se percher sur les panneaux routiers du parking. Ce dérèglement comportemental est dû à un manque de socialisation en raison d'une population trop faible. C'est le manque de rencontre avec des congénères qui provoque ce transfert. Normalement extrêmement farouche, le Grand Tétras devient alors très confiant et recherche la proximité de l'homme. Le danger vient alors des chiens non tenus en laisse, très nombreux aux abords des pistes de ski de fond.
L’aire de distribution du Grand Tétras s'étend principalement à la Scandinavie à la Sibérie centrale, les massifs montagneux du sud et du centre de l’Europe possédant des populations reliques bien plus modestes, du nord de l’Espagne et de l’Ecosse à la Roumanie et la Grèce. Avec plus de 200'000 couples, la péninsule fenno-scandinave héberge 80 % de la population européenne. La sous-espèce T. u. major habite l’Europe centrale et la Scandinavie, deux autres sous-espèces se trouvant respectivement dans les Monts Cantabriques (T. u. cantabricus) et les Pyrénées (T. u. aquitanicus) ; une population isolée en Ecosse s'est éteinte à la fin du XVIIIe siècle.
A la fin du XVIIIe siècle, le Grand Tétras était présent non seulement dans le Jura et les Alpes mais également en de nombreux sites du Plateau. Il semble toujours avoir été rare en Valais et au Tessin, où on le trouvait autrefois dans le Sopraceneri et au Mont Camoghè. Actuellement, l’espèce habite encore certaines régions du Jura entre 900 et 1'500 m, des Préalpes septentrionales ainsi que des Alpes centrales et orientales, principalement entre 1'000 et 1'800 m. Les derniers sites de nidification du Plateau, dans le Napf, la vallée de la Töss et le Lindenthal BE, ont été désertés pendant les années huitante. La dernière poule des Alpes vaudoises a été observée en 1994 au Meilleret ; c’est probablement elle qui a donné naissance au coq hybride du Tétras lyre encore présent en 2002 à cet endroit, vestige pathétique d’une population disparue.
Vers 1970, l’effectif printanier était estimé à au moins 1'100 coqs, puis une diminution s’est manifestée dans plusieurs régions du pays, notamment dans le Toggenburg SG et dans les Préalpes zougoises et schwyzoises. D’après une enquête menée sur l’ensemble du territoire en 1985, on ne comptait plus que 550-650 coqs. Le déclin s’est poursuivi dans les années nonante, notamment dans la moitié nord-est du Jura et dans les Préalpes, avec pour conséquence la disparition totale de l’espèce des Alpes valaisannes et vaudoises. Même dans les noyaux de population les plus importants du Jura vaudois et du canton de Schwyz, les effectifs diminuent et ne parviennent à se maintenir qu’en leur centre. Dans les Grisons, les effectifs sont stables en Basse-Engadine mais se sont réduits en Haute-Engadine.
En Europe centrale, les mâles sont très sédentaires et les femelles peuvent se déplacer sur 20 km ou exceptionnellement plus : un déplacement de plus de 120 km a été signalé en Autriche. Des femelles s’égarent parfois à basse altitude dans des villages ou même en pleine ville, comme celle qui a fait irruption dans une chambre en fracassant une vitre au vol à Vevey le 16 avril 1970. Certaines populations du nord de la Russie sont migratrices et des mouvements exceptionnels de plus de 1’000 km au sud en automne ont été documentés en Suède.
La présence du Grand Tétras est surtout associée à celle des conifères, notamment le Sapin blanc et l’Epicéa dont il broute les aiguilles, mais surtout à celle des Myrtilles, qui constitue la nourriture principale des poussins et des adultes pendant l'été. La structure de la forêt est également déterminante quant à la densité d'oiseaux qu'elle abrite : la prédilection de l’espèce va aux peuplements âgés de plus d’un siècle, avec des structures variées aussi bien en hauteur qu’en surface et des lisières. L’abondance des arbustes à baies, de même que celle des fourmilières est indispensable pour lui assurer un régime alimentaire varié pendant l’été : en plus des myrtilles, il se régale d’airelles, de fraises, de framboises ainsi que des fruits des sorbiers, alisiers, sureaux ou églantiers auxquels il ajoute de nombreuses fourmis, araignées, mollusques d’autres invertébrés. Le Grand Tétras est remarquablement adapté à la survie hivernale, son alimentation étant presque exclusivement composée d’aiguilles de Sapin blanc ou d’Epicéa et de lichens lorsque la neige recouvre le sol. Il peut rester alors stationner plusieurs jours, voire des semaines dans le même arbre, ses crottes - de la taille du petit doigt - s’amoncelant au pied de celui-ci et trahissant sa présence. Afin de faciliter da digestion des aiguilles, il ingère régulièrement des petits cailloux, qu’il trouve souvent aux abords des chemins. Au printemps, il est friand de bourgeons, chatons, pousses, tiges, feuilles et fleurs. Les galeries creusées sous la neige, pour y dormir à l’instar du Tétras lyre, sont connues dans le Nord et dans les Pyrénées mais n’ont pas été signalées en Europe centrale. L’espèce est extrêmement farouche et attentive, sauf parfois le coq lorsqu’il est comme hypnotisé par sa parade. Souvent au sol, le Grand Tétras fuit généralement à pied et ne s’envole généralement que lorsqu’il y est contraint. Son activité est diurne et crépusculaire ; à la fin de la journée, le coq rejoint son arène où il passe la nuit, branché sur un arbre, et descendent au sol pour commencer à parader avant l’aube. Des velléités de parades peuvent se manifester en hiver, d’après des traces découvertes le 2 janvier 1944 dans le Jura. Moins grégaire que le Tétras lyre, il est souvent solitaire ou en petites compagnies lâches comptant moins de 10 oiseaux. Il est généralement silencieux hors de la saison de reproduction et ne se manifeste par la voix qu’au moment de la parade nuptiale : il bégaye alors une série de sons gutturaux de faible portée, s’accélérant et atteignant leur paroxysme au « coup de bouchon » très caractéristique et audible à plus grande distance, se terminant par un bruit de cisaillement. La poule émet divers caquètements et gloussements lorsqu’elle conduit ses jeunes.
Le mâle parade tous les matins, de fin mars à fin mai, plus rarement jusqu’à mi-juin, sur son arène de 0.5 à 1 ha à laquelle il reste fidèle toute sa vie ; il parade plus rarement perché sur un arbre. Les sites choisis sont généralement des secteurs où les arbres peu serrés laissent des espaces dégagés, des vallonnements et des clairières souvent encore recouvertes de neige. Entre mi-avril et mi-juin, la femelle fécondée s’isole pour pondre ses 7-9 (4-12) œufs, dans une cuvette grattée au sol, nue ou faiblement garnie de végétaux, généralement sous le couvert de la végétation arbustive, souvent au pied d’un arbre. Une ponte complètement à découvert dans un pâturage a été signalée aux Plans-sur-Bex VD. L’incubation dure 26-28 jours et les poussins sont capables de voler à l’âge d’une vingtaine de jours. La femelle protège et conduit ses poussins jusqu’en hiver. Il n’y a qu’une couvée annuelle mais la femelle peut solliciter un nouvel accouplement au cas de destruction précoce ; la nichée la plus tardive est celle d’une poule avec 6-8 poussins le 18 juillet 1959 à 1'800 m d’altitude près de Filisur. Les densités printanières sont généralement comprises entre 1 et 2 coqs paradant par 100 hectares.
Le Grand Tétras se raréfie considérablement dans l'ensemble de son aire de répartition depuis plusieurs décennies. Les causes principales de ce déclin sont la perte de son habitat résultant des pratiques forestières modernes, ainsi que les dérangements humains. Le réchauffement du climat, avec pour corollaire des printemps pluvieux, est défavorable à la survie des poussins. Les prédateurs de couvées tels que le Renard roux, le Sanglier ou l’Autour des palombes peuvent également jouer un rôle. Au niveau européen, le Grand Tétras n'est cependant pas considéré comme globalement menacé, en raisons des effectifs importants présents en Scandinavie et en Russie. En Suisse, la fragmentation des populations est telle que l'espèce est en danger d'extinction à moyen terme. Les dérèglements comportementaux, avec l’apparition de plus en plus fréquente de coqs fous témoignent de la situation préoccupante de l’espèce. La chasse au Grand Tétras a autrefois joué un rôle non négligeable dans le déclin de l’espèce : elle était autorisée sans restriction du 1er avril au 31 mai et du 1er septembre au 15 décembre jusqu’au milieu du siècle, ce qui a par exemple permis un massacre dans le district de la Singine FR dans les années quarante. Sa protection a été décrétée dès 1962. La fermeture du couvert forestier entravant la croissance du tapis de Myrtilles dont il dépend, notamment depuis l’abandon du pâturage en forêt, est un des principaux facteurs actuellement responsables de la disparition du Grand Tétras. Mais c’est la sylviculture intensive qui porte la plus lourde responsabilité, par l’abattage systématique des arbres âgés, les reboisements artificiels et surtout par l’aménagement de routes praticables par le public : celles-ci encouragent un parcours trop fréquent par les skieurs de fond ou les promeneurs accompagnés de chiens rôdeurs notamment. La sauvegarde de l’habitat forestier sur de grandes surfaces est primordiale, assortie d’une protection optimale contre les dérangements, y compris les exploitations forestières, la chasse et le tourisme. L’ouverture de clairières est profitable à l’espèce : elle ne s’est jamais aussi bien portée qu’après le passage de l’ouragan « Viviane » qui avait ouvert de grandes trouées dans les forêts du Jura vaudois. Une gestion sylvicole favorisant le Sapin blanc et créant des ouvertures dans la forêt, permettant le développement d’une végétation arbustive, est primordiale pour la conservation de l’espèce. L’avenir du Grand Tétras est donc en grande partie entre les mains des ingénieurs forestiers qui, par des méthodes concertées avec des biologistes et adaptées aux caractéristiques de chaque secteur, permettront d’assurer ses conditions d’existence. Des programmes conservatoires et des fiches techniques ont été élaborés à l’attention des forestiers, les mesures à appliquer étant parfaitement étudiées et connues dans toutes les régions occupées par l’espèce ; elles sont déjà appliquées dans certaines communes comme à Montricher dans le Jura vaudois. La mesure la plus urgente et relativement aisée à mettre en œuvre est la pose de barrières sur les routes réservées à l’entretien forestier, qui limiterait la pénétration d’un public trop nombreux ne respectant pas l’interdiction de circuler. En Ecosse, où l’espèce s’est éteinte au XVIIIe siècle, les premières réintroductions réussies ont eu lieu en 1837-38 à partir d'oiseaux capturés en Suède. D'autres projets de réintroduction sont en cours en Europe centrale, dans des régions où l’espèce est en déclin ou éteinte.

A propos de Lionel Maumary