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1657
Michel de Marolles, Du ballet
Paris, Loyson, 1657
Projets de ballets mis en récit
Marolles termine son opuscule sur le ballet (publié avec ses Mémoires) en proposant des desseins de ballet. Pour ce faire, il met en place une scène d'énonciation qui figure des réactions d'auditeurs.
Il y a deux ans que le roi dansa aussi un petit Ballet du Temps lequel fut divisé en deux parties. Mais comme le sujet n’en fut pas envisagé dans toute son étendue parce qu’on prit le dessein de celui des noces de Pelée et de Thétis, il est vrai qu’il fut moins beau que les autres, quoi qu’il ne fut point indigne des plaisirs du grand prince qui le voulut danser. Je tiens pourtant que l’on en pourrait faire une excellente pièce, et j’ai même si bonne opinion de l’idée que j’en conçois présentement, écrivant ce petit traité depuis que j’ai fait allumer de la chandelle dans mon cabinet, le soir que le roi danse au Louvre son Ballet de l’Amour malade pour la quatrième fois, que si le temps me le permet, écrivant à son sujet, je le passerai doucement avec lui-même une partie de la nuit pour écrire qui m’en est venu en l’esprit.
[Sur plusieurs pages, le dessein d’un ballet]
Le lendemain que j’eus écrit le dessein du Ballet du temps où il n’y a rien que d’honnête et de moral parmi les imaginations d’un spectacle agréable, s’il était exécuté, un gentilhomme de beaucoup d’esprit qui le voulut lire tout du long, me témoigna que non seulement il le trouvait à son gré, mais qu’il ne croyait pas qu’il fut bien aisé d’inventer beaucoup de sujets aussi riches et aussi abondants que celui-là. Je ne feignis point de lui dire qu’il s’en inventerait mille et que tout cela n’était qu’un jeu d’esprit qui ne dépendait que d’un peu de génie, quand on en sait les règles, de sorte qu’il n’y a presque rien de grand et de considérable au monde, sans compter une infinité de petites choses sur quoi l’on n’en pût bien faire autant. […] Il me témoigna qu’il eût été bien aise d’en voir quelqu’un qui fut bien conduit sur le jeu des cartes et des tarots […], je lui demandai la soirée pour y penser et le lendemain, je lui donnai à lire ce que je m’étais imaginé sur ce sujet, pour satisfaire à sa curiosité
[Sur plusieurs pages, le dessein d’un second et d’un troisième ballet]
On lut aussi ces deux derniers desseins où quelques-uns trouvèrent à redire, comme il n’arrive jamais autrement, parce que les goûts sont toujours fort différents. Toutefois, ils furent approuvés du plus grand nombre, les ayant regardés dans le sens qu’ils furent proposés, c’est-à-dire, comme une idée imparfaite de quelque chose de plus beau en ce genre-là, quand on y voudrait un peu penser. Là-dessus, on demanda si l’on en pourrait faire autant de la poésie et des romans ; on dit qu’il n’en fallait pas douter, tout de même que de l’éloquence, de la philosophie…
[Autre dessein d’un ballet]
Si l’on voulait faire un ballet des romans, il y aurait trente inventions pour y réussir. Il ne faudrait qu’introduire sur la scène Perceforest, Jean de Meun, Guillaume de Loris, Olviedo et quelques autres célèbres auteur de ces sortes de livres, d’où l’on pourrait tirer d’assez beaux sujets, sans en chercher ailleurs. Si l’on voulait, ils feraient aussi agréablement le premier récit et laisseraient la place à Urgande qui, par la force de ses enchantements, ferait paraître Amadis de Gaule, la belle Oriane, Florisel de Niquée, l’écuyer Gandalin, la demoiselle de Danemark, la bonne Dariolette, Alguif l’Enchanteur, Busando le Nain, le géant Aigolant et Grifaleon avec plusieurs aventures mémorables qu’il serait facile de tirer d’un si grand fond et surtout du palais d’Apolidon et de la Tour de l’Univers sans parler des imaginations incomparables de Michel de Cervantes et de toutes les bergeries de M. d’Urfé. On en pourrait faire également de tous les anciens jeux de la Grèce, des Pythies, du trépied de Delphes, des Sibylles et des cornes de Jupiter Hammon, des orgies de Bacchus, de ses voyages et de ses conquêtes, des travaux d’Hercule, des aventures d’Ulysse et de son retour en sa maison où les amoureux de sa femme faisaient tant de festins aux dépens de son bien, de l’Enéide burlesque, des songes, de la tromperie, de l’opinion, de l’amour, de l’antipathie et d’une infinité de choses semblables où il faut toujorus garder la bienséance et l’honnêteté et ne représenter jamais rien qui puisse laisser une vilaine idée ou quelque mauvaise impression.
Voilà ce que j’avais à dire du ballet, dont je crois qu’on n’a point écrit jusqu’à présent, bien qu’on ait fait quelques traités de la danse et de l’art de sauter. Un autre plus jeune, plus galant, plus habile et plus à la mode que ne suis pas y aurait peut-être mieux réussi et s’en serait acquitté de meilleure grace. Mais quoi qu’il en soit, je tiens que nous pouvons parler de toutes choses et l’estime que le roi a témoigné faire de cette sorte de divertissement qui n’est pas destitué de ses moralités quand il est bien entendu m’a donné sujet d’en écrire ma pensée et d’en laisser le jugement au public.
Traité disponible sur Gallica.
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