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Bien faire et bien manger, ce sont là deux joies. L'estomac plein ressemble à une conscience satisfaite.Victor HugoIl est admis que l'homme est le seul être conscient de sa finitude. Même s'il lui arrive de l'occulter, il ne peut ignorer qu'il est promis à une mort inéluctable. L'évidence le lui rappelle chaque jour autour de lui : la vie est une affection constamment mortelle. Pour échapper à cette situation tragique, nos prédécesseurs, lointains ou plus proches, ont échafaudé des religions suggérant notamment une existence après la mort, une possible résurrection, des réincarnations successives en une métempsycose, pourquoi pas, indéfinie.L'autre possibilité est de reconnaître ce qui apparaît comme une évidence, sans miser sur une possible transcendance, en renonçant au pari proposé par Pascal. Jean-Paul Sartre déclarait que sa mort ne le concernait pas et sa fin semble confirmer cette position telle qu'elle est rapportée par Simone de Beauvoir dans La Cérémonie des adieux. Cette acceptation s'accompagne d'une résignation passive voire désespérée, ou bien l'individu en tire une énergie renforcée, un appétit de vivre en attendant, malgré tout.«Une journée bien remplie donne un bon sommeil, une vie bien remplie donne une bonne mort». On prête cette formule à Léonard de Vinci qui comptait peut-être sur sa vie certes comblée pour accéder à une bonne mort. Alors que l'on parle beaucoup d'euthanasie, il serait bon de revenir au sens original de ce mot en s'interrogeant sur ce qui peut donner une «bonne mort» à laquelle chacun peut prétendre légitimement. La loi française donne désormais à chacun «le droit de vivre dignement jusqu'à la mort».Les médecins, plus que d'autres confrontés à la mort qui ont parfois choisi la médecine pour combattre un adversaire qu'ils redoutent sont souvent interrogés sur leurs observations de personnes en fin de vie et ce qui leur paraît pouvoir favoriser une mort digne et paisible, pour elles qui vont cesser de vivre pour autant qu'on l'observe comme pour leurs proches qui eux vont continuer à vivre dans le deuil.Les comparaisons pour se représenter une vie que l'on n'a pas demandée, qui nous est donnée ou, pour certains, infligée ne manquent pas. A côté de celle de Léonard de Vinci, la formule utilisée pour les patriarches bibliques donnée en titre de cette réflexion suggère celle d'un repas.A l'orée de la vie comme avant un repas, il y a des personnes anorexiques comme d'autres affamées. Certaines ont un appétit «raisonnable», d'autres une faim dévorante, une soif pour boire, pour agir que rien ne semble pouvoir assouvir. Les premières vont attendre tranquillement le moment de se mettre à table, les autres vont se jeter sur les plats qui leur sont offerts. Quelques-unes, il est vrai, n'ont pas le choix parce qu'elles n'ont rien à manger.Si repas il y a, la façon de le consommer dépend aussi des individus. Les uns s'alimentent comme ils rempliraient un devoir, parce qu'il le faut. Les autres y trouvent quelque plaisir, voire y prennent goût : l'appétit vient en mangeant. Gourmets, les uns dégustent et savourent calmement ce qui leur est présenté, prenant leur temps. Les autres se jettent sur la nourriture, avalent goulûment, se comportent en gourmands ou en gloutons. Les uns seront vite rassasiés, d'autres se montreront insatiables.Tandis que certains, faute de nourriture, mourront de faim, d'autres crèveront d'indigestion, gavés de trop de nourriture.Après un bon repas vient le temps d'un bon repos. Le jeu de mot facile ne doit pas cacher les interrogations que porte l'adjectif «bon». Est-ce une adéquation entre des dispositions personnelles pour s'alimenter, pour vivre et ce qui se produit vraiment ? Est-ce, un peu plus, une affaire de conscience comme le suggère Victor Hugo ?Dans le Pavillon des cancéreux d'Alexandre Soljenitsyne si riche pour répondre à la question : qu'est-ce qui fait vivre les hommes ? on rencontre aussi bien un jeune géologue conscient qu'il est condamné par un mélanome, mais qui aimerait avoir deux ou trois ans de plus pour «faire quelque chose» dans sa profession, que la radiologue mûre qui redoute d'être fauchée par un cancer de l'estomac et se rend compte qu'elle a «gâché» sa vie, s'estime frustrée, alors même qu'elle semble avoir répondu généreusement à ses obligations professionnelles.On sait que la croyance en une vie après la mort a beaucoup décliné en nos sociétés occidentales. Elle n'offrait pas d'ailleurs une échappatoire idéale aux soucis métaphysiques car elle laissait redouter l'enfer. La majorité d'entre nous sont ainsi plutôt renvoyés à ce que l'on voit, à ce que l'on vit. On peut toujours vivre comme si notre vie ne devait jamais finir. Mais, si la mort est difficile à regarder en face, elle peut aussi éclairer la vie.Je laisserai à chacun la possibilité de s'aventurer sur un chemin que l'on ignore mais auquel on peut croire. Je me contenterai de rapporter ce que j'ai pu observer et qui est certes dominé par une très grande diversité. Il me semble toutefois que la plupart des personnes donnent raison à Léonard de Vinci ou à Victor Hugo. Une bonne journée donne un bon sommeil, un bon repas une bonne digestion, une bonne vie favorise une bonne mort.La satisfaction d'un bilan que l'on juge bon, celle de laisser les choses en ordre pour soi comme pour les autres, dispensent de tracas superflus lorsque l'on est requis par un souci capital.Mais l'objectif d'une vie n'est pas, n'est-ce pas, une bonne mort. C'est d'abord la vie elle-même qui requiert notre attention, notre énergie, si possible notre enthousiasme pour notre contentement et celui des autres. La perspective de la mort n'a pas à l'obscurcir. Elle peut même nous inciter à la compenser, presque à nous en venger, par une vie accomplie, active, fructueuse, stimulée plutôt que sidérée par sa fin prochaine. Cela a été décrit comme le «syndrome d'excitation des derniers temps». Mais les derniers temps ne se réduisent pas aux derniers jours ou aux derniers mois, ils commencent dès aujourd'hui, ils ont déjà commencé, l'heure fatidique restant incertaine.Alors la personne vivra pleinement, sera rassasiée, épuisée peut-être ou du moins lasse et non pas bien conservée, pour quoi ? Non seulement elle acceptera un bon somme, mais pourra aspirer au repos, estimant avoir fait son temps, c'est-à-dire l'avoir rempli, de façon satisfaisante. Le soir de la vie mérite la sérénité.