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Battus par les Prussiens, les hommes de l’armée du général Bourbaki trouvent refuge en Suisse pendant que s’écroule le Second Empire.
Publié aujourd’hui à 13h47
Un détail du «Panorama Bourbaki» exposé à Lucerne.
PANORAMA BOURBAKI
L’entrée des soldats français aux Verrières, dans le Jura neuchâtelois, est immortalisée par le panorama de Lucerne, exécuté quelques années plus tard sous la direction du peintre genevois Édouard Castres. C’est aux Verrières qu’un grand nombre d’hommes entre en Suisse ce mois de février 1871. Cette armée en fuite porte le nom de Bourbaki, car ce général au patronyme grec en était le chef jusqu’à ce qu’il confiât cette responsabilité au général Justin Clinchant, cela quelques heures avant d’essayer, sans succès, de se donner la mort. C’était le 26 janvier 1871.
Le 1er février, la Suisse accepte de laisser entrer ce flot de 87’000 militaires épuisés et frigorifiés, dont 37’000 aux Verrières. La défaite de l’armée de l’empereur Napoléon III est totale devant les Prussiens du roi Frédéric, qui s’est proclamé empereur allemand le 18 janvier 1871 dans la galerie des glaces du château de Versailles. Un empereur chasse l’autre. Le Français sera officiellement déchu le 1er mars, et l’Allemand lui permettra le 19 de rejoindre sa femme et son fils en Angleterre, où le dernier Napoléon, malade et détrôné, mourra en 1873.
Ce même hiver, plusieurs cantons suisses sont priés d’héberger les Français en déroute. La répartition des internés a été décidée par le Conseil fédéral selon la population de chacun. Berne en accueillera 20’000, le canton de Vaud 8000, Saint-Gall 7000, Fribourg 4000, le Valais 1000, Genève 1500, Appenzell 200… Le Tessin ne recevra personne car ce canton méridional est isolé par la neige. Impossible de faire franchir le Gothard à la troupe épuisée…
Et à Genève?
Des soldats arrivent directement du Pays de Gex après un périple à travers le Jura. Ils sont si désorientés que la couleur bleue des uniformes des gardes-frontière leur fait croire qu’ils sont retombés sur l’ennemi prussien. Certains rebroussent chemin! La plupart sont dépenaillés et affamés. Le 1er février, alerté par un télégramme du Conseil fédéral, le Conseil d’État tient illico une séance extraordinaire destinée à mettre sur pied les mesures d’accueil demandées par Berne. En faisaient partie cette année-là Antoine Carteret, Michel Chauvet ou encore Arthur Chenevière.
Décision est prise de mettre à la disposition des 1500 soldats annoncés trois lieux d’hébergement. Le gouvernement destine le temple de la Fusterie et le Bâtiment électoral à 1200 d’entre eux et le stand de Carouge à 300 autres. Les municipalités de Genève et Carouge sont chargées d’organiser le service d’alimentation, de logement et de propreté de ces hommes. En août 2019, ce n’était donc pas une première quand l’Église protestante a mis trente lits à la disposition des sans-abri dans le temple de la Fusterie. Les militaires français de 1871 sont plus nombreux, beaucoup sont éclopés ou affaiblis. Leur équipement pendant cette guerre hivernale n’était pas suffisant, certains portant l’uniforme inapproprié de zouave. On en distingue quatre sur la photo conservée à la Bibliothèque de Genève (BGE).
En plus des fugitifs arrivés à pied par la campagne gessienne, il y a ceux venus de l’intérieur de la Suisse qui arrivent en train à la gare de Cornavin. C’est le plus fort contingent. La police et l’autorité militaire coordonnent leurs efforts pour que ces voyageurs subissent un examen sanitaire dès leur débarquement. Ceux souffrant de la variole ou d’autres maladies contagieuses sont dirigés vers l’hôpital où des salles ont été réservées pour eux.
Aux Pâquis, les locaux de l’Exercice de la Navigation et une brasserie reçoivent les blessés faciles à soigner sur place. L’initiative privée est la bienvenue, comme ce comité de secours dirigé par l’agent de change Henri Maunoir, qui travaille jour et nuit à la gare pour accueillir les convois successifs de 10 à 60 blessés, les ravitailler, leur donner du linge. L’entreprise de transport Forestier leur permet de se déplacer gratuitement dans un de ses véhicules, et des cafés et restaurants les invitent à se restaurer sans bourse délier.
Des cours-conférences donnés notamment par le paléontologue et zoologue Carl Vogt et par l’historien Claudius Fontaine-Borgel sont censés occuper les loisirs de la troupe. Le 11 février, le «Journal de Genève» incite ses lecteurs à donner leur exemplaire aux internés après lecture.
La convention d’internement entre la France et la Suisse prendra fin le 27 février 1871, donnant le signal du rapatriement des soldats.
Une saisissante évocation
Le panorama que les visiteurs pourront admirer dès l’ouverture des musées à Lucerne ne représente pas l’entrée des soldats français à Genève. Pourtant, le peintre qui l’a réalisé en 1881 – Édouard Castres – était Genevois (lire nos pages du 25 janvier 2020) et son œuvre était destinée à attirer le public dans une rotonde bâtie place du Cirque, à l’emplacement où se dresse actuellement l’immeuble du Café Remor. Castres s’était rendu à plusieurs reprises aux Verrières dès 1876 pour exécuter des croquis du paysage. Plusieurs artistes actifs à Genève furent recrutés par le peintre pour lui prêter main-forte. Dufaux, Beaumont, Hébert, Dunki et Hodler étaient du nombre. Ils furent aidés par deux Belges et deux Français, Morot et Roy, ces derniers spécialisés dans la peinture militaire. L’œuvre de 112 mètres de longueur sur 14 de hauteur fut exécutée en cinq mois dans le bâtiment de Plainpalais. Elle y resta jusqu’en 1889, quand son exploitant Benjamin Henneberg la fit transporter à Lucerne pour y être exposée dans une rotonde édifiée à cet effet. Le panorama s’y trouve toujours. Sa restauration achevée en 2000 lui a donné un nouveau lustre.
Un détail du panorama Bourbaki exposé à Lucerne.
PANORAMA BOURBAKI