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L'union personnelle entre les royaumes de Castille et d'Aragon (1469/1479) fut le point de départ de la formation de l'Etat espagnol. Succédant immédiatement à la Reconquista, reconquête de la péninsule Ibérique sur les royaumes arabes, la conquête d'un empire colonial outre-mer fit de l'E. la grande puissance du XVIe s., tout particulièrement sous Charles Quint. Le soulèvement des Pays-Bas en 1566 et la défaite de l'Invincible Armada en 1588 marquèrent le début du déclin, qui s'étendit sur plusieurs siècles. Depuis la fin de la guerre de Succession d'Espagne (1701-1713/1714), l'E. ne joua plus qu'un rôle secondaire dans la politique européenne. A la suite des guerres de la Révolution, elle perdit plusieurs de ses colonies sud-américaines. La restauration des Bourbons en 1814 fut particulièrement réactionnaire. Le XIXe s. vit se succéder divers régimes monarchiques, soit de type absolu, soit de type constitutionnel, les guerres carlistes, une révolution et une première république en 1873-1874. Lors de la guerre contre les Etats-Unis, l'E. perdit Cuba, qui obtint son indépendance, les Philippines et Porto Rico, cédés aux Américains. La monarchie rétablie en 1875 sous une forme constitutionnelle se maintint jusqu'en 1931. Les républicains (partis de gauche et libéraux) vainqueurs des élections aux Cortes perdirent la guerre d'E. (1936-1939), face à Franco. La dictature franquiste dura jusqu'en 1975. La constitution adoptée en 1978 lors d'un référendum transforma l'E. en monarchie parlementaire héréditaire; Franco avait lui-même choisi de rétablir les Bourbons sur le trône. L'E. est entrée dans l'Union européenne en 1986.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
Bien avant d'entretenir des relations diplomatiques, l'E. et la Suisse eurent des liens économiques et culturels. Documenté dès le début du XVe s., le commerce était le fait de quelques rares marchands espagnols, la plupart catalans, et surtout d'entreprises suisses: la Compagnie Diesbach-Watt, qui avait des comptoirs permanents à Barcelone, Valence et Saragosse, la Halbisen-Gesellschaft de Bâle et les frères Reyff de Fribourg. Ces maisons exportaient surtout des textiles (toiles) et importaient du safran et des produits méditerranéens (coton, indigo, dattes, sucre).
Les premiers échanges culturels furent d'ordre religieux; ils empruntèrent notamment, dès le Moyen Age et durant des siècles, le "chemin de Saint-Jacques" des pèlerins de Compostelle (Pèlerinages). Plus de 170 Castillans et Aragonais défendirent au concile de Bâle (1431-1449) leur conception de l'Eglise et de la théologie. Des Bâlois comme Fadrique de Basilea introduisirent l'imprimerie dans plusieurs villes espagnoles, où ils éditèrent des ouvrages humanistes et religieux.
Les rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, s'intéressèrent aux Suisses qui, après s'être illustrés dans les guerres de Bourgogne, étaient disponibles à la fin du XVe s. comme mercenaires: quelques-uns sont attestés sur sol espagnol dès 1482. Le chroniqueur royal Fernando del Pulgar mentionne leur présence lors des préparatifs de la campagne contre Grenade en 1487. On a souvent prétendu que l'ordonnance militaire espagnole de 1487 s'inspirait des coutumes suisses; quoi qu'il en soit, l'influence helvétique sur l'armement et la tactique des tercios (unités d'infanterie) engagés en Flandres et à Naples est indubitable. Durant des décennies, de nombreux fantassins suisses se battirent en Italie, tant du côté français que du côté espagnol.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
La première alliance des XIII cantons avec l'E., en 1515, incluait le pape, l'empereur et le duc de Milan; dirigée contre la France, elle visait à maintenir le statu quo en Italie. Les capitulats de Milan, renouvelés pour la huitième et dernière fois en 1552 par l'empereur Charles Quint, duc de Milan, assuraient en premier lieu des relations de bon voisinage dans le commerce et les transports. En revanche, l'Union héréditaire (conclue avec Maximilien Ier en 1511), renouvelée en 1557 par le roi d'E. Philippe II, avait un caractère nettement anti-français; les Confédérés y garantissaient les territoires héréditaires des Habsbourg, comme la Franche-Comté, mais non le duché de Milan. En 1556 en effet, partageant ses possessions au moment de son abdication, Charles Quint avait attribué la Franche-Comté à Philippe II, sous le règne duquel cette province, zone tampon entre la France et la Suisse, prit une importance stratégique: elle devait permettre, quoique jouissant d'une large autonomie, le passage des troupes espagnoles et italiennes entre le Milanais, la Savoie amie et les Pays-Bas. Comme les Confédérés, obligés par l'Union héréditaire à un devoir de surveillance, se refusaient à y employer des moyens militaires en sus de la diplomatie, l'E. chercha avec un succès variable à neutraliser ce corridor, constamment menacé par la France.
Des marchands suisses (tout particulièrement la famille Zollikofer de Saint-Gall) continuèrent, au XVIe s. de transporter avec profit des produits de luxe du sud au nord de l'Europe ou d'exporter des textiles en E. Les possessions espagnoles en Italie, surtout le Milanais, importaient du bétail, du bois, du cuir, du fromage et jouaient un grand rôle dans l'approvisionnement en sel et en grains des cantons catholiques (pour leur usage exclusif, les autorités espagnoles interdisant toute réexportation).
Les principales villes d'E., telles Séville, Tolède et Burgos, attirèrent au XVIe s. de nombreux artistes tessinois, comme les sculpteurs Antonio Maria Aprile, de Carona, et Bernardino et Pace Gaggini, de Bissone. L'architecte Michele Carlone, de Rovio, et les sculpteurs Egidio, Pietro et Giovan Antonio Verda, de Gandria, décorèrent le château de La Calahorra près de Guadix (Andalousie). Les frères Giorgio et Giovan Giacomo Paleari, de Morcote, spécialistes en fortifications au service de Philippe II, travaillèrent en Italie (à Milan notamment), en E. (Pampelune) et au Portugal (Setúbal). Parmi les quelques Espagnols qui s'établirent en Suisse au XVIe s., des humanistes et réfugiés protestants trouvèrent asile à Bâle. Le riche banquier Marcos Pérez, converti à la Réforme, fut reçu bourgeois de Bâle en 1568; il soutint ses coreligionnaires exilés, tel Casiodore de Reyna, de Séville, traducteur de la Bible. L'accueil de ces réfugiés lança une tradition dont profiteront plus tard d'autres dissidents espagnols. A l'époque de la scission confessionnelle, une dispute théologique se tint en 1536 à Bâle entre des professeurs protestants et les neuf premiers compagnons (qui se rendaient en Italie et dont plusieurs étaient espagnols) du fondateur de l'ordre des jésuites, Ignace de Loyola.
Les dirigeants protestants suisses, qui appréciaient beaucoup certains érudits espagnols comme l'humaniste Juan Luis Vives, élève et ami d'Erasme, craignaient l'influence hostile de l'E. dans l'Empire. Première puissance européenne dans la seconde moitié du XVIe s., l'E. forçait tous les Etats à se déclarer ses amis ou ses ennemis. Les rapports avec les Confédérés prirent un tour nouveau quand l'E. voulut se lier plus étroitement avec les cantons catholiques, en particulier pour protéger le duché de Milan. Elle conclut ainsi en 1587 une alliance, placée sous le signe de la Contre-Réforme, avec Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Zoug et Fribourg. Les principales dispositions en étaient: assistance mutuelle en cas d'attaque par des Etats tiers, libre passage des troupes de tous les signataires, versement régulier de pensions espagnoles aux cantons, règles commerciales et douanières (relatives surtout à l'approvisionnement des bailliages tessinois en sel et en grains et au commerce de bétail avec la Lombardie), bourses d'études à Milan et à Pavie pour les fils des familles dirigeantes des cantons.
Les partenaires de l'alliance de 1587, quoique de puissance politique et diplomatique inégale, avaient des intérêts parfaitement complémentaires de part et d'autre des Alpes, entre Milan et la Franche-Comté. Pour l'E. il s'agissait d'ouvrir une nouvelle route vers les Flandres et de garantir la sécurité du Milanais, dont les cantons catholiques couvraient la frontière nord tout en fournissant des troupes. Les cantons catholiques s'intéressaient au soutien offert par l'E. contre les protestants, aux pensions, aux avantages économiques dans le commerce avec Milan, au développement du trafic du Gothard et à l'approvisionnement des bailliages tessinois. En 1597, le canton d'Appenzell se scinda à cause de l'alliance espagnole, à laquelle les protestants refusaient d'adhérer. Le libre passage des troupes devint très important pour l'E. dans le premier quart du XVIIe s., la route de Savoie étant trop risquée: au total, 73 000 hommes, de nationalités allemande, italienne, wallonne ou espagnole, franchirent ainsi le Gothard entre 1604 et 1625 (Camino de Suizos).
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
La diplomatie espagnole ne fut jamais aussi active en Suisse qu'entre la fin des guerres de religion en France et le début de la guerre de Trente Ans, son envoyé de 1594 à 1621, Alfonso Casati, intervenant même, de Lucerne où il résidait, dans les affaires intérieures de la Confédération. Mais l'alliance de 1587, renouvelée en 1604, vint à échéance en 1621 et dès 1622 l'E. renonça pour une assez longue période à verser des pensions. De ce fait, les liens se relâchèrent avec les cantons catholiques qui, de plus, craignaient d'être entraînés dans la guerre de Trente Ans. En outre l'occupation de la Valteline en 1618 rendit la route du Gothard moins intéressante que les cols grisons, pour les armées espagnoles désireuses de rejoindre le théâtre des opérations en Allemagne et en Bohême. Ces considérations stratégiques expliquent les interventions communes de l'E. et de l'Autriche dans les Troubles des Grisons (civils et religieux).
L'alliance des cantons catholiques avec l'E. fut remise en vigueur en 1634 (elle sera renouvelée jusqu'en 1705). Elle reprenait la plupart des anciennes clauses, la principale nouveauté étant qu'elle élargissait sa protection à la Franche-Comté. Mais quand en 1635 la France y envoya des troupes après avoir déclaré la guerre à l'E., la garantie promise s'avéra peu efficace, en raison des tensions confessionnelles en Suisse. Ni le diplomate lettré Diego de Saavedra Fajardo, en mission en Suisse entre 1638 et 1642, ni l'abbé Jean Gérard Joseph de Wattenwyl, envoyé du Parlement de Dole en 1668, ne parvinrent à mettre la Franche-Comté hors de danger: Louis XIV l'envahit à nouveau en 1674 et l'annexa définitivement en 1678. La France affirmait ainsi sa prépondérance en Europe; son expansion révélait l'affaiblissement de l'E. qui perdit beaucoup de son influence dans la Confédération. La famille patricienne bernoise Watteville, dont la branche dite bourguignonne était entrée au service d'Espagne au XVIe s., avait revêtu de hautes charges dans la Franche-Comté espagnole (Jean, déjà mentionné, abbé de Baume-les-Messieurs) ou dans d'autres provinces relevant de la couronne d'E. (Juan Carlos de Batteville, gouverneur du Luxembourg, puis vice-roi de Navarre).
Le service étranger joue un rôle constant dans les relations entre la Suisse et l'E. à cette époque. Le colonel Walter Roll, d'Uri, leva en 1574 un premier régiment (catholique), destiné à combattre aux Pays-Bas. Les troupes capitulées des cantons catholiques constituaient dans l'alliance de 1587 la principale garantie offerte au duché de Milan. Durant la première moitié du XVIIe s., les rois d'E. Philippe III et Philippe IV conclurent des capitulations pour douze régiments au total. Dans la seconde moitié du siècle, des troupes suisses participèrent aux campagnes de Philippe IV et de Charles II contre les Portugais défendant leur indépendance retrouvée et contre les Catalans révoltés. Lors des guerres de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) et de Succession d'Espagne (1701-1714), des Suisses participèrent aux batailles qui se déroulèrent une fois de plus dans le duché de Milan.
Les contacts culturels entre la Suisse et l'E. s'avérèrent bien moins intenses au XVIIe s. que ceux dus au service étranger. Le nombre des artistes et architectes tessinois travaillant en E. diminua fortement après 1600. En revanche, les jésuites diffusèrent en Suisse, grâce à leurs collèges, l'idéologie de la Réforme catholique, marquée par la culture espagnole. Ils mirent en scène par exemple sur leur théâtre de Lucerne la vie de saint François Xavier (1506-1552), missionnaire espagnol au Japon et aux Indes. Des jésuites suisses séjournèrent en E., tel le Lucernois Johann Baptist Cysat, l'un des grands astronomes de son temps, en 1627-1628.
La stagnation économique qui frappa l'Italie et l'E. au XVIIe s. influença négativement le trafic commercial avec la Suisse. Le marché espagnol ne s'anima qu'à l'époque de la guerre de Succession d'E. Cet essor se renforça grâce aux exportations de textiles suisses vers les colonies d'Amérique. A la fin du XVIIIe s., il y aura des maisons de commerce suisses dans les principales villes d'E. La distribution en E. d'ouvrages latins et français doit beaucoup aux libraires genevois.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
L'E. ayant perdu en 1714, par le traité de Rastatt et la première paix de Baden, ses possessions italiennes, en particulier Milan, ses relations avec la Confédération se réduisirent pour plusieurs décennies presque exclusivement aux affaires militaires (régiments capitulés) et l'alliance avec les cantons catholiques ne fut pas renouvelée. Des troupes suisses combattirent au service de la couronne espagnole en Italie en 1718, dans une tentative de reconquête; en Afrique du Nord dès 1732 (quatre régiments au total); durant la guerre de Succession de Pologne (surtout contre les Autrichiens en Sicile et dans le royaume de Naples, 1734-1735). Dans la guerre de Succession d'Autriche (1741-1748), l'E. qui voulait rétablir sa prépondérance en Italie engagea cinq régiments suisses (plus de 30 000 hommes) en Savoie, en Lombardie et dans le comté de Nice. Au début de 1743, l'armée espagnole des Alpes occupait toute la Savoie; se sentant menacée, Genève demanda l'aide de ses combourgeois de Berne et de Zurich. Dans la seconde moitié du XVIIIe s., l'E. disposait de quatre régiments suisses qui prirent part à toutes les campagnes: contre le Portugal (1762), en Algérie (1775, 1790), contre l'Angleterre (1781-1782). Les archives montrent que de nombreux vétérans restèrent en E. jusqu'à la fin de leurs jours.
Architectes tessinois du milieu du XVIIIe s., les frères Vigilio et Pietro Rabaglio, de Gandria, participèrent à la construction du palais royal de Madrid et au projet du palais de Riofrío, les frères Carlo et Giovan Maria Fraschina, maîtres maçons, collaborèrent au palais de la Granja à San Ildefonso.
Le plus grand mouvement d'émigration de Suisse en E. commença en 1767, quand le roi Charles III décida, à l'initiative de ses ministres réformateurs, de faire venir 6000 personnes d'Europe centrale pour coloniser et développer la Sierra Morena, région arriérée du nord de l'Andalousie. Environ 800 Suisses catholiques, petits propriétaires, journaliers et paysans de montagne répondirent à cet appel, malgré l'interdiction officielle.
A l'époque du style rococo et des Lumières, on observe de modestes échanges entre la Suisse et l'E. dans le domaine des produits de luxe, des créations littéraires et des idées. Ainsi, l'horloger neuchâtelois Pierre Jaquet-Droz présenta un automate et quelques pendules à la cour de Ferdinand VI, en 1758. Grâce à ses Idylles, le Zurichois Salomon Gessner devint le poète de langue allemande le plus connu en E. Parmi les correspondances savantes, citons celles d'Albert de Haller avec le naturaliste Antonio Capdevila, ou de Johann Rudolf Iselin avec l'érudit Gregorio Mayans y Siscar. Les Sociedades económicas s'inspiraient notamment des sociétés économiques de Berne, Zurich et Soleure. Dans ses écrits réformateurs, Pedro Rodríguez, comte de Campomanes, influent conseiller ministériel de Charles III, se réfère souvent à la Suisse au point de vue économique et social. Vers 1800, des officiers suisses introduisirent à Tarragone, Madrid et Santander les méthodes pédagogiques de Pestalozzi; un échange de lettres entre celui-ci et le puissant ministre Manuel Godoy suivit la création du Real Instituto Militar Pestalozziano, en 1806, à Madrid.
Des troupes suisses participèrent à la guerre contre la République française dès 1793. D'importants revers contraignirent l'E. à signer en 1795 la paix de Bâle. Six régiments suisses, soit environ 12 000 hommes, prirent part à la guerre d'Espagne (1808-1814), dont deux seulement du côté des occupants français. Le général Théodore de Reding, de Schwytz, commandant des troupes suisses, donna la victoire aux insurgés espagnols à Bailén (1808). Dans les combats qui suivirent, les régiments suisses subirent de fortes pertes. En 1812, ils ne comptaient plus que quelques centaines d'hommes. Les échanges commerciaux de la Suisse avec l'E. et avec ses colonies souffrirent beaucoup des guerres de la Révolution et de l'Empire. Plusieurs fois envisagé, un traité de commerce resta à l'état de projet.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
Confédération comprenant vingt et une républiques (sur vingt-deux cantons), au milieu de l'Europe monarchique de la Restauration, la Suisse servit d'asile dès 1815 à des réfugiés politiques de nombreux pays, notamment à des Espagnols libéraux. Les pressions des grandes puissances amenèrent les cantons à adhérer en 1817 à la Sainte-Alliance et à prendre des mesures en 1823 contre la presse et les exilés. Quand Ferdinand VII eut rétabli son pouvoir absolu grâce à l'intervention de troupes françaises, qui renversèrent le gouvernement libéral sur l'ordre de la Sainte-Alliance (1823), le canton directeur de la Confédération lui envoya ses félicitations. Cette attitude complaisante peut s'expliquer en partie par le fait que des Gardes suisses au service de France avaient été mêlés aux événements. Elle ne reflète pas l'opinion publique suisse, mais révèle les tensions internes entre les conservateurs au pouvoir et les milieux libéraux favorables à la "régénération". Une brochure de Karl Ludwig von Haller, porte-parole des restaurateurs bernois, sur la constitution des Cortes (parue en 1820, douze fois rééditée, traduite en espagnol et en catalan), est un autre témoignage des controverses suscitées en Suisse par la politique espagnole. Le parlement révolutionnaire espagnol avait décrété la dissolution des régiments suisses en 1820. Mais le régime absolutiste les maintint en service jusqu'en 1828 et le licenciement définitif n'intervint qu'en 1835. Les négociations sur les arriérés de solde et de pensions durèrent jusque dans les années 1920.
Après Andrea Pozzi, de Poschiavo, qui se rendit à Bilbao vers 1800 et ouvrit le premier Café Suizo avec son compatriote Lorenzo Matossi, de nombreux confiseurs de la même vallée s'installèrent en E.: à la fin du XIXe s., ils géraient plus d'une cinquantaine d'établissements. La plupart d'entre eux revinrent à Poschiavo fortune faite et s'y firent bâtir de belles maisons dans le "quartier des Espagnols". Un traité conclu en 1841 entre la reine Isabelle II et la Confédération régla les relations entre les deux pays et la protection de leurs ressortissants, tant sur le plan civil que pénal. A la demande du canton des Grisons, il fut décidé en 1846 d'ouvrir à Barcelone, ville où se trouvait la plus importante colonie suisse, un consulat commercial pour l'Espagne (consulat général depuis 1958). Un consulat honoraire à Madrid suivit en 1861 (jusqu'en 1910, ambassade depuis 1957).
A l'époque de la Restauration, le protectionnisme espagnol et les troubles liés à l'indépendance des colonies d'Amérique nuisirent aux échanges commerciaux, qui ne se ranimèrent que vers 1850. Aux exportations suisses traditionnelles (cotonnades et soieries) s'ajoutèrent des produits industriels à haute valeur ajoutée, comme les montres. Le nombre des Suisses vivant en E. recula d'environ 2000 vers 1830 (surtout des vétérans du service étranger) à moins de 250 en 1858 (Tessinois et Grisons en majorité).
Dès 1840, la presse espagnole répandit de plus en plus les idées libérales. Quelques théoriciens et hommes politiques exprimèrent leur admiration pour la Constitution fédérale de 1848. La répression des soulèvements républicains et fédéralistes poussa dès 1866 de nombreux Espagnols à s'exiler en France, en Belgique et en Suisse. Les démocrates et républicains espagnols étaient bien représentés aux congrès internationaux pour la paix, organisés en 1867 à Lausanne et en 1868 à Berne par la Ligue pour la paix et la liberté. En 1872-1873, le séjour à Genève de don Carlos, prétendant au trône et chef du mouvement carliste (légitimiste et traditionaliste) inquiéta les autorités suisses, qui furent les seules, avec celles des Etats-Unis, à bien accueillir et à reconnaître immédiatement la première République espagnole, proclamée en 1873 après l'abdication du roi Amédée. Dans ses Nacionalidades, ouvrage écrit en 1876, le Catalan Francisco Pi y Margall (1824-1901), deuxième président de ce régime éphémère, considérait la Suisse comme le modèle d'une république fédéraliste dans laquelle diverses ethnies, familles linguistiques et entités historiques se seraient réunies de leur plein gré, chacune gardant ses lois cantonales particulières. Il n'est pas certain toutefois que le nom du mouvement "cantonaliste" (soulèvement ultrafédéraliste en Andalousie et à Murcie en 1873) ait quelque chose à voir avec les cantons suisses. Les contacts que Bakounine, exilé en Suisse, entretenait avec l'E. remontaient à l'époque révolutionnaire de 1868. Par la suite, le prolétariat espagnol resta longtemps plus favorable à l'anarchisme qu'au socialisme.
Le premier traité de commerce entre la Suisse et l'E. fut signé à Madrid en 1869. Il contenait la clause de la nation la plus favorisée. L'E. ouvrait alors son marché aux capitaux étrangers. Un libre-échangisme modéré favorisa le décollage industriel de plusieurs régions et un essor économique rapide. En 1879, un traité d'établissement vint faciliter le séjour et les activités des commerçants et indépendants suisses en E. et espagnols en Suisse. Le traité de 1869 fut renouvelé et complété en 1883, 1892, 1906 et 1922, chaque fois à la suite d'une révision des tarifs douaniers.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
Dans la guerre hispano-américaine de 1898, qui se déroula à Cuba et aux Philippines, la Suisse obtint des belligérants l'application des articles additionnels aux conventions de Genève de 1864, à titre de modus vivendi. Après sa défaite face aux Etats-Unis, l'E. se tourna davantage vers l'Europe. Son développement économique accéléré faisait d'elle un partenaire intéressant. Au début du XXe s., la balance commerciale avec la Suisse était presque équilibrée. L'E. exportait du vin (80% de ses exportations vers la Suisse), des fruits, des poissons, du liège, du plomb, la Suisse surtout des montres, des machines, des broderies, du lait condensé, des vaches et du fromage. L'augmentation des échanges rendit indispensable la transformation, en 1914, du consulat général de Madrid en une légation, confiée au ministre-résident Alfredo Mengotti, de Poschiavo. L'industrie suisse eut un rôle important dans la construction d'usines et réseaux électriques, ainsi que dans la modernisation des chemins de fer espagnols. Pendant la Première Guerre mondiale, l'E. et la Suisse, toutes deux neutres, fournirent aussi bien les Alliés que les puissances centrales, tandis que leurs échanges s'intensifiaient. En particulier, l'E. livra à la Suisse, jusqu'en 1918, davantage de denrées alimentaires (dont elle était devenue à la fin de la guerre le premier fournisseur, devant l'Italie et la France) et de minerais; les importations reculèrent après la guerre. Par contre, la Suisse maintint après 1918 ses exportations de machines agricoles, augmentées pendant le conflit.
Quoique membres fondateurs de la SdN, l'E. et la Suisse n'eurent qu'un rôle modeste dans les relations internationales de l'après-guerre. L'E. fut associée de temps en temps, dans le cadre de la SdN, aux efforts de collaboration des Etats restés neutres pendant le conflit mondial, comme les Pays-Bas, les pays scandinaves et la Suisse: en 1922 par exemple, elle participa à Berne à un entretien préparatoire des dits Etats en vue de la conférence de Gênes sur le commerce. La Suisse ne soutint pas l'E. quand, en 1926, elle revendiqua un siège permanent au Conseil de la SdN.
Ce sont plutôt la présence de Suisses en E. et d'intenses relations commerciales qui rapprochaient les deux pays. En Catalogne surtout, des Suisses étaient propriétaires d'un certain nombre d'entreprises ou y avaient des participations notables (fabriques et comptoirs de Nestlé, usines textiles des familles Dubler et Bebié, filiales d'assurances). Fondée en 1904 par le Genevois Marc Birkigt, la maison Hispano Suiza, dont le nom est parlant, produisait avant la Première Guerre des automobiles de prestige, puis se diversifia dans les moteurs d'avion et de bateau, les machines-outils et les armes. Vers 1920, la colonie suisse en E. comptait environ 3000 personnes, alors qu'un millier d'Espagnols seulement vivaient en Suisse (0,2% de la population étrangère). L'E. prit ombrage des tracasseries policières gênant l'entrée et le séjour de ses commerçants en Suisse (laquelle se justifia en invoquant un fort taux de chômage). A la fin des années 1920, l'E. était pour la Suisse le septième ou huitième client et le treizième fournisseur. Le solde de la balance commerciale était positif pour la Suisse. Il devint négatif en 1931, sur fond de recul général dû à la grande crise. La proclamation de la deuxième République espagnole, que la Suisse reconnut en 1931, après la France et d'autres Etats, eut bien moins d'écho en Suisse que la guerre civile.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
Les autorités suisses avaient à sauvegarder des intérêts économiques dans les territoires contrôlés par l'une ou l'autre partie, même si la guerre réduisait fortement les échanges. Quand le conflit éclata en juillet 1936, il y avait 4000 Suisses établis en E. La moitié rentra au pays en été 1936. Le Département politique créa pour eux un bureau d'aide, chargé de leur trouver rapidement un logement, de favoriser leur intégration et de protéger leurs avoirs en E. En même temps apparurent des œuvres de secours à la population espagnole, telle la Communauté suisse de travail en faveur des enfants espagnols, fondée par Rodolfo Olgiati, qui s'occupait des mères et des enfants victimes de la guerre civile.
Quelque 800 Suisses s'engagèrent dans les Brigades internationales, pour défendre le gouvernement républicain démocratiquement élu (l'un des plus gros contingents de volontaires étrangers, par rapport à la population du pays), alors que près de quarante combattirent du côté des insurgés du général Franco. Environ 170 d'entre eux moururent au combat. Pour des raisons de neutralité, le Conseil fédéral avait décidé en août 1936 de ne pas souscrire à la proposition française de non-ingérence. Cependant il avait déjà interdit auparavant aussi bien l'exportation d'armes que la participation aux hostilités en Espagne. Il prit des mesures pour faire respecter ces interdictions et parmi les combattants volontaires (dont le plus célèbre était Otto Brunner, commandant du bataillon Chapaiev), 375 furent poursuivis pénalement jusqu'à la fin de 1939. Fondée en 1939, une communauté d'intérêts des anciens volontaires de la guerre d'Espagne rentrés en Suisse se donna pour but d'informer le public sur le caractère de la dictature de Franco, d'apporter une aide humanitaire aux nombreux réfugiés espagnols et de défendre les intérêts de ses membres en demandant leur réhabilitation (obtenue seulement en 2009). La grande exposition "Les chefs-d'œuvre du Musée du Prado", qui se tint à Genève en 1939, fut un événement culturel de haute portée. Elle montrait une partie des collections de l'institution madrilène, menacées par les bombardements terroristes des nationalistes.
Après l'occupation par les troupes franquistes de la Catalogne, première région économique d'E., au début de 1939, le Conseil fédéral reconnut de jure le gouvernement de Franco, le 14 février. S'ensuivirent l'accréditation d'un envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire et la rupture des relations avec la République espagnole. A la fin de mai 1939, le Conseil fédéral refusa d'accueillir des réfugiés d'E. Les échanges commerciaux avec la Suisse s'accrurent durant la Deuxième Guerre mondiale, comme lors de la Première, l'E. exportant des denrées alimentaires et des minerais, et important des biens de production dont elle avait un urgent besoin. Des banques suisses avaient accordé dans les derniers temps de la guerre civile des crédits de reconstruction à l'E. franquiste; la Suisse fut en 1940 l'un des premiers Etats à régler le trafic des marchandises et des paiements avec l'E. Après la défaite française de 1940, les ports atlantiques de la péninsule Ibérique (surtout Lisbonne et Bilbao) prirent une grande importance pour les échanges de la Suisse avec l'outre-mer. En 1941, l'E. s'engagea à assurer le transport, payable en devises, de biens suisses en provenance et à destination de la France et de l'Italie. Principale place de transfert pour l'or venant des zones contrôlées par l'Allemagne, la Suisse en revendit de grandes quantités à des pays tiers: l'E. en acheta pour 185 millions de francs. Les produits stratégiques, en particulier le wolfram, livrés par l'E. à l'Allemagne furent en partie payés par de l'or volé qui transita par la Suisse.
La politique d'autarcie menée par Franco après la guerre, l'isolement international du régime, des difficultés de paiement freinèrent très fortement les échanges commerciaux et financiers de l'E. avec la Suisse comme avec les autres pays. Les exportations suisses en E. reprirent peu à peu dans les années 1950, celles de l'E. ne retrouvèrent le niveau atteint durant la Deuxième Guerre mondiale que dans les années 1960.
Tout en adhérant à l'Organisation européenne de coopération économique en 1958 et en stabilisant sa monnaie en 1959, l'E. libéralisa son commerce extérieur; une nouvelle législation encouragea les investissements étrangers. L'ouverture économique provoqua une grave récession, l'accroissement du chômage et l'émigration, entre 1960 et 1970, de presque 1,5 million d'Espagnols dans les pays industrialisés du nord de l'Europe, ce qui fit passer leur colonie en Suisse de 13 524 à 121 237 personnes.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM
Après la mort de Franco en 1975, le passage à la monarchie parlementaire et à la démocratie s'accomplit de manière étonnamment rapide et pacifique. La demande d'adhésion à la Communauté économique européenne (CEE), l'entrée au Conseil de l'Europe en 1977, l'adoption de la Constitution de 1978, la conclusion d'un accord de libre-échange avec l'AELE en 1979, les élections parlementaires libres dès 1977, l'adhésion à l'Otan en 1982 et à la CEE en 1986 furent les étapes vers l'Etat de droit démocratique et social et l'ouverture à l'Europe. Le roi Juan Carlos Ier, qui avait fréquenté les écoles de Fribourg dans sa prime jeunesse, fit deux visites d'Etat en Suisse en 1979 et en 2011. Il reçut en 1993 le doctorat honoris causa de l'université de Fribourg, en reconnaissance de ses mérites politiques, en 1996 le prix Jean Monnet à Lausanne pour son engagement en faveur d'une Europe unie. La visite de Felipe González en 1988 fut la première d'un chef de gouvernement espagnol en Suisse. Pierre Graber avait été en 1977 le premier conseiller fédéral à se rendre officiellement en E.
Grâce à ce nouveau contexte politique, le besoin de contacts réguliers avec les entrepreneurs et financiers espagnols s'accrut. Dans les moments où ils se sentaient particulièrement menacés par les réformes en cours, les milieux conservateurs espagnols transférèrent de l'argent à l'étranger: à New York, le Wall Street Journal estimait en 1976 les capitaux en fuite à 8,25 milliards de francs, dont une grande partie aboutit dans des banques suisses. En 1977 fut créée à Madrid l'Associación Económica Hispano Suiza, noyau d'une future chambre de commerce suisse, destinée à favoriser les échanges commerciaux bilatéraux. La Chambre de commerce hispano-suisse à Zurich existe depuis 1939. En 2010, l'E. exportait en Suisse des biens pour 4,92 milliards de francs (automobiles, fruits, appareils, produits chimiques, légumes, vin) et en importait pour 6,37 milliards (machines, appareils, produits chimiques, instruments de précision). Beaucoup plus que par ses marchandises, la Suisse joue un rôle en E. par ses capitaux, placés dans l'industrie, dans l'immobilier et à la Bourse; elle fut un temps le troisième investisseur étranger. En 2008, l'E. a reçu environ 1,3 million de touristes suisses qui contribuent par leurs dépenses à améliorer le solde généralement négatif de sa balance commerciale.
La présence de nombreux Espagnols en Suisse marqua dès 1970 les relations entre les deux pays. En 1987, ces immigrés étaient environ 132 500, soit 11,6% de la population étrangère, dépassés seulement par les Italiens (410 000): 84 000 avec permis d'établissement, 27 000 avec permis annuel et 21 500 saisonniers. En 2010, on comptait 64 163 Espagnols en Suisse. Comme les Italiens, les Espagnols font partie des vagues anciennes d'immigration. Un cinquième des Espagnols établis en Suisse y sont nés. L'E. a une ambassade à Berne, des consulats généraux à Berne, Genève et Zurich; 23 886 Suisses étaient établis en E. en 2010, dont 12 571 doubles nationaux. En 2010, on y recensait environ 6400 rentiers AVS. On trouve des écoles suisses reconnues par la Confédération à Barcelone (1919) et à Madrid (1970).
Déçue par l'issue négative du vote sur l'EEE (6 décembre 1992), l'E. exigea, dans les négociations bilatérales entre la Suisse et l'Union européenne, des concessions surtout dans le domaine agricole et dans celui de la circulation des personnes. Le statut de saisonnier, ressenti comme dépassé en Espagne, a été aboli avec les accords bilatéraux I (accord sur la libre circulation des personnes), acceptés par le peuple en 2000 et entrés en vigueur en 2002. La coopération entre les deux pays a été ensuite renforcée par la signature d'un accord de réadmission en 2003 et d'un protocole de révision de la convention de double imposition en 2006.
Auteur(e): Rudolf Bolzern / PM