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Le début de cette histoire est marqué par la catastrophe initiale et un coup du sort personnel. Après la Première Guerre mondiale, le monde est différent. La guerre a également changé la vision qu’ont les femmes de leur rôle dans la société. Une ambiance de renouveau règne parmi les paysannes qui ont maintenu les exploitations à flot en campagne. Beaucoup entre elles veulent être plus qu’une simple épouse sans propriété qui travaille à la ferme de son mari. Augusta Gillabert-Randin, paysanne veuve depuis 1914 et mère élevant seule ses cinq enfants, devient à partir de 1918 porte-parole et pionnière de l’émancipation des femmes rurales.
Avec ferveur, elle se voue à la lutte pour le droit de vote des femmes, pour la valorisation du travail des femmes dans l’agriculture et pour la formation des filles de paysans. Elle est également très active en politique agricole. L’industrialisation a changé le marché de l’alimentation. La production est massivement augmentée, des flux de marchandises globaux et de nouveaux intermédiaires émergent. Les consommateurs et les producteurs s’éloignent l’un de l’autre.
Ces évolutions déplaisent à Augusta Gillabert-Randin. Encore sous l‘influence d’une pénurie alimentaire autour de 1917, elle lutte contre l’achat de denrées alimentaires par des intermédiaires et milite pour la régulation des prix. Ses armes sont sa plume alerte dans la presse agricole ainsi l’utilisation de de structures coopératives. En 1918, elle fonde la première association de paysannes en Suisse, l’Association des Productrices de Moudon, appelée «soviet des productrices» par la presse locale. Elle espère pouvoir établir des relations commerciales directes avec les associations de femmes au foyer et les coopératives de consommatrices.
C’est un échec. Cette femme rurale, également très active au sein de l’église et du mouvement d’abstinence, ne verra pas l’introduction du droit de vote des femmes. Elle meurt au printemps 1940, pauvre et largement ignorée par l’historiographie et les études sur le genre, bien qu’elle eut été impliquée de manière significative dans la fondation de l’Union suisse des paysannes et femmes rurales dont elle deviendra présidente d’honneur ultérieurement.
Peter Moser, spécialiste de l’histoire agraire, a une double explication pour cela: au manque général d’intérêt de l’historiographie pour les femmes s’ajoute un désintérêt des études sur le genre pour les paysannes.
Qu’Augusta Gillabert-Randin ait trouvé sa vocation est doublement dû à son époux. Originaire d’Orbe, cette fille de commerçant n’est devenue paysanne que par son mariage. Et elle ne devient politiquement et journalistiquement active qu’après la mort de son mari, quand elle doit gérer la ferme seule avec ses enfants. L’absence du mari et l’accès à ses propres ressources économiques qui en découle ont l’effet d’une émancipation.
La Première Guerre mondiale a démontré que les femmes sont plus qu’un simple appendice de l’homme. La revendication à l’égalité de traitement entre tous les citoyens ne peut plus être combattue avec des arguments factuels. Mais il fallut encore quelques décennies pour que cette objectivité factuelle ne s’impose en Suisse.
L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne fera l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse, les Editions Slatkine et Le Temps. A précommander ici