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Le château de Rozafa
Une légende d’Albanie #1
Voici la première « histoire du monde de Voix d’Exils ». A chaque publication: une légende, un mythe ou une fable du pays d’origine d’un rédacteur ou d’une rédactrice. Nous ouvrons la série avec une légende provenant d’Albanie.
Bâti par les Illyriens durant l’Antiquité et réédifié par les Vénitiens et les Turcs, ce château a reçu son nom d’une jeune femme qui aurait été enterrée dans ses murs en guise d’offrande aux dieux lors de sa construction.
L’ancien château de Rozafa se dresse fièrement au-dessus de la large rivière Buna et de la ville de Shkodra. Il existe une légende sur la construction du château de Rozafa qui nous a été transmise depuis l’Antiquité.
Il y a longtemps de cela, un brouillard s’est abattu sur la Buna pendant trois jours et trois nuits, recouvrant complètement la rivière. Sur la montagne, trois frères travaillaient à la construction d’un château. Les fondations qu’ils construisaient pendant la journée s’effondraient toujours la nuit, de sorte qu’ils ne pouvaient jamais terminer leur ouvrage.
Un jour, un vieil homme passa et salua les trois frères en disant : « Je vous souhaite de réussir dans votre travail ! ». « Nous vous souhaitons également de réussir, vieil homme, bien que nous ne soyons pas très performants. Jour après jour, nous travaillons et construisons puis la nuit, les fondations s’effondrent. Savez-vous ce que nous pouvons faire pour que les murs tiennent en place ? ». « Oui, je le sais », répondit le vieil homme, « mais ce serait un péché de vous le dire ». « Que le péché soit le nôtre, car c’est nous qui voulons construire le château » répondirent-ils. Le vieil homme réfléchit un moment, puis leur demande : « Êtes-vous mariés ? Avez-vous tous des épouses ? » « Oui, nous sommes mariés », répondirent-ils, « Chacun de nous a une femme. Mais dites-nous ce qu’il faut faire pour construire le château. »
« Si vous voulez vraiment finir le château, vous devez jurer de ne jamais dire à vos femmes ce que je vais vous dire maintenant. La femme qui vous apporte votre nourriture demain, vous devez l’enterrer vivante dans les murs du château. Ce n’est qu’ainsi que les fondations resteront en place et dureront pour toujours. » Ainsi parla le vieil homme qui s’en alla.
Mais hélas, le frère aîné ne tint pas sa promesse, révéla à sa femme tout ce qui s’était passé et lui dit de ne pas se rendre le lendemain à l’endroit où il construisait le château avec ses frères. Le deuxième frère rompit lui aussi sa promesse et raconta tout à sa femme. Seul le cadet tint sa parole et ne dit rien à sa femme à la maison. Le lendemain matin, les frères se levèrent tôt et se mirent au travail. Leurs haches résonnaient, les pierres étaient écrasées, les murs s’élevaient et leurs cœurs battaient de plus en plus vite…
A la maison, la mère des trois frères ne savait rien de leur accord. Elle dit à la femme du frère aîné. « Les ouvriers ont besoin de pain, d’eau et de leur gourde de vin, belle-fille. » Mais elle répondit : « Je suis désolée, chère mère, mais je ne peux vraiment pas y aller aujourd’hui. Je suis malade. » La mère interrogea alors la seconde épouse qui répondit : « Ma parole, chère mère, je ne peux pas y aller non plus, car je dois rendre visite à mes parents aujourd’hui. » La mère se tourne alors vers la plus jeune des épouses et lui dit : « Ma chère belle-fille, les ouvriers ont besoin de pain, d’eau et de leur gourde de vin. » Elle se leva et dit : « J’irais volontiers, mère, mais j’ai mon jeune fils ici et j’ai peur qu’il ait besoin d’être allaité et qu’il pleure. » « Allez-y », dirent les deux autres belles-filles, « nous nous occuperons du garçon. Il ne pleurera pas. » Alors la plus jeune et meilleure épouse se leva, alla chercher le pain, l’eau et la gourde de vin, embrassa son fils sur les deux joues et s’en alla.
Elle s’approcha de l’endroit où s’affairaient les trois ouvriers. « Je vous souhaite de réussir dans votre travail, messieurs ! » Mais qu’est-ce qui ne va pas ? Les haches cessaient de résonner, leurs cœurs battaient de plus en plus vite, et leurs visages pâlissaient. Lorsque le plus jeune frère vit sa femme arriver, il lança sa hache au loin et maudit les rochers et les murs.
« Qu’est-ce qu’il y a mon seigneur ? » demanda la femme, « pourquoi maudis-tu les rochers et les murs ? » Ses beaux-frères plus âgés sourirent sinistrement et l’aîné déclara : « Tu es née sous une étoile malchanceuse, belle-sœur, car nous avons juré de t’enterrer vivante dans les murs du château ». « Qu’il en soit ainsi beaux-frères » répondit la jeune femme « je n’ai qu’une demande à faire : quand vous m’emmurerez, laissez un trou pour mon œil droit, pour ma main droite, pour mon pied droit et pour mon sein droit. J’ai un petit garçon. Quand il commencera à pleurer, je le réconforterai avec mon œil droit, je le consolerai avec ma main droite, je le bercerai avec mon pied droit et je l’allaiterai avec mon sein droit. Que mon sein se transforme en pierre et que le château prospère. Que mon fils devienne un grand héros, le maître du monde ! »
Ils prirent alors la jeune femme et l’emmurèrent dans les fondations du château. Cette fois, les murs ne se sont pas effondrés, mais sont restés en place pour s’élever de plus en plus haut.
Aujourd’hui encore, au pied du château, les pierres sont encore humides et moisies par les larmes de la mère pleurant son fils.
Elvana Tufa
Membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils
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