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Déterminante fut la décision d’inviter des observateurs non-catholiques aux débats du Concile: leur présence signifia la fin de la Contre-Réforme. L’un d’entre eux, envoyé par le Conseil œcuménique des Églises (COE), fut le jeune théologien suisse Lukas Vischer, qui écrivit dans choisir. Les premiers rédacteurs de la revue partageaient en effet une certitude: l’histoire religieuse de la Suisse romande passe par le dépassement des divisions confessionnelles issues de la Réforme,[2] par la sortie du sous-développement culturel et religieux des catholiques, ainsi que par une «purification de la mémoire», selon le mot prononcé plus tard par Jean-Paul II lors d’une visite en Suisse. Ainsi choisir a-t-elle montré dès le début une très grande attention pour le rapprochement des Églises et des fidèles des deux principales confessions de Suisse.[3]
Information et formation
Le mensuel fixe son intérêt pour l’actualité mondiale des institutions: les assemblées du COE, à commencer par celle de New Delhi en 1961, avec le reportage de son envoyé spécial Maurice Villain, rédigé avec empathie et esprit critique, ainsi que sur Vatican II et ses préparatifs. En même temps, il observe et relate l’actualité nationale et locale. La revue sert en quelque sorte de relais pour informer ses lecteurs catholiques de Suisse romande sur les réalités et les productions protestantes. Vu d’aujourd’hui, on pourrait sourire lorsque la rédaction signale, en 1961, le livre de W.A. Visser Hooft, premier secrétaire général du COE, sur le mouvement œcuménique comme étant celui d’un auteur protestant.
À l’inverse, choisir informe ses lecteurs protestants et catholiques sur les saints et saintes dans le protestantisme. Elle aborde sans réticence ses propres points noirs, comme les expériences douloureuses endurées par les foyers et les mariages mixtes. Elle trace une ligne de fond, souvent analysée, qui ira en s’élargissant dans la thématique débattue de l’intercommunion, puis de l’hospitalité eucharistique.
D’autre part, la revue joue un rôle de formation d’adultes. Des articles de fond, parfois denses et trapus, qui touchent principalement les deux Églises catholique et protestante, sont rédigés par des théologiens de renom sur Écriture et Tradition, la succession apostolique, Marie chez les Réformateurs, etc. ainsi que sur les visions catholique et protestante de l’itinéraire de rapprochement et, plus particulièrement, sur le Concile. Ainsi Bernard Morel, professeur à la Faculté de théologie de Genève, écrit sur Le Concile et nous et le pasteur Richard-Molard livre sa Réflexion protestante sur Vatican II. La revue publie encore une interview du cardinal Augustin Bea, qui préside le nouveau Secrétariat romain pour l’unité des chrétiens, ou encore, en 1966, les propos de la luthérienne Ilse Friedeberg sur comment elle voit l’Église catholique.
Les chroniques régulières Journal du Concile de Raymond Bréchet sj, insistant sur la présence œcuménique dans l’assemblée, sont incontournables. L’infatigable jésuite, bien informé par sa présence au sein d’un réseau de confrères journalistes, relate avec vivacité les crises et l’avancement du Concile.[4] Mentionnons d’autres voix autorisées, protestantes ou catholiques, dans ce contexte de réflexion conciliaire, qui apparaissent dans le mensuel: Max Thurian, Maurice Villain, Bernard Morel, Christen E. Skydsgaard, W.A. Vissert’Hooft, Roger Schütz, Daniel von Allmen, Gabriel Widmer et, dans les années septante, Éric Fuchs et Marc Faessler qui contribuèrent à la formation de l’opinion des lecteurs et lectrices de choisir.
Œcuménisme pratique
Le mensuel s’attache non seulement aux études théoriques mais aussi à l’œcuménisme pratique. L’élaboration puis la publication de la Traduction œcuménique de la Bible, la TOB (1972, 1975), sont rapportés comme d’importants jalons.
Progressivement, dans les années septante, à l’heure des synodes catholiques diocésains, on y observe l'entrée en lice de l'expression de cet œcuménisme pratique, notamment dans les discussions sur l’hospitalité eucharistique. Des voix, non plus seulement de théologiens mais de lecteurs -pas encore de lectrices- y sont rapportées.
C’est dans ce contexte porteur qu’est né à Genève, en 1973, l’Atelier œcuménique de théologie (AOT), comme une expression de démocratisation de la théologie. Œcuménisme pratique né de rencontres entre ministres catholiques et protestants qui souvent deviendront des amitiés. L’équipe de la rédaction de choisir de ces années sera partie prenante de l’AOT, en particulier Jean-Bernard Livio sj, premier directeur catholique de l’Atelier.
Il est aussi important de noter que l’œcuménisme pratique débouchera progressivement, au plan plus institutionnel, sur la création en Romandie d’aumôneries œcuméniques (dans les universités, les hôpitaux, les prisons, auprès des requérants d’asile, etc.) toujours en activité.
Le temps des déceptions
L’après-concile ouvrira cependant une période d’incertitude et parfois de désillusion. Ne voyant pas les accords entre Églises pénétrer leur vie à la base, un Roger Schütz, visionnaire, lancera dès 1970 l’idée d’un concile des jeunes[5] qui fera peur à certains responsables, pas seulement à Rome. La revue mentionne les voix de ceux qui trouvent que le concile Vatican II n’est pas allé assez loin et a manqué d’audace.
En même temps, à l’opposé, un autre courant va menacer la ligne œcuménique du Concile. La revue, qui travaille à la réception de Vatican II, l’observe et alerte ses lecteurs. Avec clairvoyance, Albert Longchamp sj et Jean-Blaise Fellay sj montrent que le mouvement de Mgr Marcel Lefebvre, Ecône, installé en Valais, n’est pas principalement un refus d’adopter la nouvelle liturgie en français ou de changer des rites liturgiques, mais un rejet, de plus en plus déterminé, des décrets concernant l’œcuménisme et la liberté religieuse; ils énoncent les conséquences à en tirer au niveau pastoral.
Par ailleurs, choisir poursuit son observation du cheminement œcuménique. Elle informe des avancées et parfois des raidissements. En 1986, elle rend compte de l’important texte de convergence de Foi et Constitution du COE sur le baptême, l’eucharistie et le ministère, dit accord de Lima, dont la réception chez les réformés demeura problématique, en particulier sur la partie ministère.
Les chroniques, depuis les années 1980, de l’abbé Claude Ducarroz, du Groupe des Dombes, renforcent le filon de l’unité des Églises et signalent les crises et les écueils. Sur le plan plus théologique, choisir rend compte des travaux du Groupe, notamment le fascicule Pour la conversion des Églises, dont plusieurs autres membres (Edmond Chavaz, Pierre Vuichard) furent aussi des auteurs de la revue.
Celle-ci continue de relater les grands événements œcuméniques, comme la Rencontre européenne de Bâle «Paix, Justice et sauvegarde de la Création» et plus tard celle de Graz, ou encore le 50e anniversaire du COE et les nouveaux défis qu’il doit affronter (1998), ou encore «Chrétiens pour l’an 2000» à Genève. Fidèle à sa manière d’informer, choisir relaie un regard protestant du pasteur Pierre Genton de Lausanne sur l’encyclique Ut unum sint de Jean-Paul II, où le pape invite les autres Églises à réfléchir sur la manière d’exercer le primat.
Et les autres confessions?
L’attention aux Églises orthodoxes est aussi présente dès le début, quoique modestement. La revue suivra plus tard, plus particulièrement, l’Église russe grâce à la connaissance exceptionnelle du jésuite suisse Robert Hotz. Son article de 1991 sur le Patriarcat de Moscou et l’Ukraine demeure très actuel à l’heure de la guerre dans ce pays.[6]
Par contre choisir a peu couvert l’anglicanisme, mis à part la visite de l’archevêque de Cantorbéry Michael Ramsay au pape Paul VI, en 1966, analysée finement par Peter Hebblethwaith, et la visite de Robert Runcie au pape Jean-Paul II en 1982. À cette occasion, la revue a publié la conférence du primat anglican au COE sur les anglicans et l’unité des Églises. Notons encore un article plus ancien (1962) sur l’œcuménisme aux États-Unis de Gregory Baum, montrant les ouvertures et les résistances des milieux conservateurs.
Il faut mentionner encore une autre lacune: choisir n’a pas parlé -à ma connaissance- du prosélytisme, et les Églises de type évangélique n’y sont que très peu mises en lumière. L’article de Paul Arnéra dans le dossier sur le protestantisme romand en 1972 et celui de Véronique Lecaros sur les évangélistes en Amérique latine en 2011 sont de notables exceptions.
Vues par la lunette catholique-romaine, un certain nombre de ces Églises ou communautés apparaissent comme des sectes, ce qui expliquerait peut-être le peu d’attention qu’on leur a porté. Or, au cours des six décennies de choisir, le paysage ecclésial a considérablement changé en Suisse. Des communautés de caractère évangélique, venant principalement des populations immigrées d’Amérique latine et centrale et d’Afrique, ont pris pied dans notre pays, principalement dans les villes. On ne compte plus les lieux de culte qui accueillent ces croyants désireux d’exprimer et nourrir leur foi! En 2006, par la plume avisée du pasteur Martin Hoegger de Lausanne, choisir situe les évangéliques et l’œcuménisme. Lukas Vischer, à la fin de sa vie, avait bien compris cette nouvelle réalité et s’était fait un devoir, avec l’appui de deux collègues, Roswitha Ebner et Olivier Labarthe, de les réunir pour les sortir de leur isolement. J’en ai été le témoin lors d’un rassemblement à la cathédrale Saint-Pierre de Genève.
Un intérêt en berne
Que conclure de ce bref parcours de l’œcuménisme dans notre revue? En premier lieu, une satisfaction. La revue a pleinement joué son rôle, informant presque sans préjugé, alimentant la pensée, encourageant les avancées sans jamais minimiser les difficultés. Mais comment comprendre le peu d’attention qu’on semble attribuer à l’œcuménisme aujourd’hui?
L’assemblée diocésaine Lausanne-Genève-Fribourg-Neuchâtel, de 1997 à 2000, avait produit un document remarquable: Pour une Église qui persévère dans l’œcuménisme. Aujourd’hui, le rapport suisse pour le prochain synode romain de 2023 sur la synodalité révèle un changement: il constate que «de nombreux croyants ne voient plus dans les différences confessionnelles, en particulier avec les Églises réformées de Suisse, des raisons fondamentales de séparations» et que «beaucoup considèrent que l’hospitalité eucharistique devrait exister depuis longtemps ou qu’elle est appropriée; beaucoup vivent de manière positive la façon dont elle est réalisée localement». Faut-il comprendre que l’œcuménisme est entré désormais dans les mœurs? Que le chemin de la réconciliation est parcouru?[7] Qu’il n’y a plus de nécessité et d’intérêt d’approfondir les questions restées ouvertes, de discuter sur les divergences dans l’expression de la foi des Églises? Qu’on doit se contenter d’une coexistence minimale?
[1] Le mot œcuménisme apparaît dans les années 1920 au sein des fédérations protestantes.
[2] Une récente émission de la RTS sur l’identité romande (Infrarouge, «La Suisse romande existe-t-elle?», 15 juin 2022) ne mentionne même pas les racines religieuses et confessionnelles des cantons!
[3] Je remercie Stjepan Kusar, le bibliothécaire de choisir, pour son aide dans la recherche bibliographique.
[4] Pour un public plus large, Raymond Bréchet sj relate aussi les travaux du Concile dans le quotidien La Suisse, en parallèle avec les billets du pasteur Jean Rillet.
[5] Cf. Silvia Scatena, Taizé, une parabole d’unité. Histoire de la communauté des origines au concile des jeunes, Brepols, Turnhout 2020, 650 p., recensé par Joseph Hug, in choisir n° 702, janvier 2022, pp. 66-67. (n.d.l.r.)
[6] Robert Hotz sj, «Le patriarcat de Moscou et l’Église catholique», in choisir n° 373, janvier 1991, pp. 12-16.
[7] La paroisse protestante de la cathédrale Saint-Pierre de Genève a accueilli chaleureusement, le 5 mars 2022, les catholiques du canton pour une messe, une première depuis la Réforme.