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29 mars
Dans sa biographie de Bela Lugosi (trad. Th. Gillybœuf, La Baconnière, 2020), Edgardo Franzosini fait un petit historique du vampire et rappelle les moyens traditionnels de s’en débarrasser: la croix, l’eau, l’ail (grabats de gousses d’ail) et la pique en frêne. Ce dernier moyen me fait sursauter. Lorsque nous avons pris possession du presbytère, Bernard m’a immédiatement proposé, dans la liste des améliorations dont il se chargerait, de déraciner le frêne du petit enclos qui se trouve entre le presbytère et le cimetière pour le remplacer par un cerisier. Sous prétexte que les racines de ce frêne risquaient de mettre à mal le mur de pierres sèches qui entoure l’enclos. Je lui ai répondu que j’étais d’accord, mais à condition qu’il plante plutôt un tilleul (je pensais à l’ombre odorante du tilleul et aux soirées d’été qu’on pourrait passer sous son couvert, me souvenant du tilleul de Vergy dans Le Rouge et le Noir). Maintenant, je comprends pourquoi Bernard veut se débarrasser de ce frêne: ne craint-il pas qu’une de ses branches serve de pique pour lui percer le cœur? Et son goût pour les cerises ne trahit-il pas ses désirs sanglants?
Franzosini raconte aussi une histoire de curé vampire que je pourrais adapter au cadre de Saint-M. de L.:
Franzosini évoque encore la maison dont Bela Lugosi était propriétaire à Hollywood et qui manifestement était hantée. Dans un article de Ciné-miroir intitulé La maison du vampire (1er novembre 1935), l’acteur la décrit lui-même comme ensorcelée. Il a fait mettre des verrous aux portes ainsi qu’aux fenêtres et a acheté cinq chiens dont l’un sent les présences invisibles. Le premier soir qu’il passa avec sa femme dans cette maison, ils vécurent un incident qui me rappelle notre propre expérience au presbytère.
Lors de notre première soirée au presbytère, alors que nous mangions dans la cuisine, une grosse chauve-souris surgit tout à coup, provenant sans doute du conduit de la cheminée qui n’avait plus été utilisée depuis longtemps. Elle voltigeait à toute vitesse entre les poutres, frôlait nos têtes, allant et venant frénétiquement dans tous les coins de la pièce. Rosana, horrifiée, criait, tandis que je m’efforçais d’aiguiller la bête vers une sortie en ouvrant successivement les deux croisées et la porte de la souillarde. Mais la bestiole s’obstinait à rester dans la pièce, volant affolée d’un angle à l’autre, et nous sentions le souffle de ses ailes près de nos oreilles à chacun de ses passages. Mais notre chat Gourdoulou, qui l’observait depuis le début, s’élança soudain et, profitant d’une de ses trajectoires plus basse que les autres, intercepta la bestiole. Avant que nous puissions intervenir, il secoua violemment le chiffon noir qu’il tenait dans sa gueule et on entendit un craquement. La chauve-souris n’eut plus que quelques soubresauts, puis Gourdoulou la laissa tomber, jugeant sans doute cette sorte de souris volante trop répugnante pour jouer avec elle. Je saisis l’animal à l’aide d’un bout de papier journal, me rendis dans le jardin et creusai un trou pour l’enfouir. Avant de le reboucher, je pris la précaution de déposer une grosse pierre sur son cadavre.
Le soir suivant, alors que nous allions commencer à manger, une nouvelle chauve-souris déboula tout à coup dans la pièce, comme la soirée précédente. Nous étions atterrés: qu’est-ce que ce presbytère où l’on ne peut pas dîner sans être dérangé par des chauves-souris? Excédée, Rosana quitta la pièce en emportant le chat. Pour ma part, après lui avoir à nouveau offert toutes les sorties possibles, j’observai la chauve-souris. Elle était aussi grosse que la première et voltigeait avec les mêmes embardées, si bien qu’il me semblait revivre la scène de la veille. Y avait-il beaucoup de chauves-souris comme cela dans la cheminée? Et si c’était la même, ressuscitée comme un vampire? Au bout de quelques minutes, elle finit heureusement par disparaître par l’une des croisées.
Le lendemain matin, je ne pus m’empêcher de me rendre au jardin pour rouvrir le trou et soulever la pierre. Horreur! La chauve-souris n’y était plus.
Auteur: Daniel Sangsue
Éditeur: la Baconnière
Relecteur: Julien Gabet
Genre: Texte inédit
Mots clé: oiseaux, fantôme, Bela Lugosi