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Visible loin à la ronde, le plus grand complexe de halles métalliques de Suisse va servir à l'assainissement de la décharge chimique de Kölliken, qui vient de démarrer.
Une fois triées et évacuées les 350'000 tonnes de poison entreposées là durant les années 70 et 80, ces monstres seront démontés et le site rendu à la nature.
Kölliken: une véritable catastrophe écologique, faite de gaz nauséabonds, de poussières aux couleurs inquiétantes et de substances aux noms barbares (chlorure d'ammoniac, phénol, hydrocarbure chloré), et aussi de batteries, de filtres et d'autres résidus de combustion de produits hautement toxiques.
Les déchets avaient été entreposés dans une ancienne carrière d'argile où, pensait-on, ils ne présenteraient aucun danger pour la nappe phréatique, l'écosystème ou la santé des familles vivant à proximité.
Mais aujourd'hui, Kölliken c'est aussi l'histoire d'une prise de conscience, où l'introduction de dispositions légales plus sévères a conduit au projet d'assainissement le plus vaste et le plus ambitieux jamais entrepris en Suisse.
30 ans de cauchemar
Mais avant d'en arriver là, le cauchemar aura duré près d'une trentaine d'années.
La décharge est restée ouverte de 1978 à 1985, malgré les odeurs pestilentielles qui avaient fait de cette zone un endroit invivable dès les premières semaines de son ouverture.
Lorsque la décision de fermer le site est tombée, on a pensé à ensevelir simplement la masse nauséabonde sous terre, pour rendre à l'endroit son aspect initial. Mais ceci n'aurait pas suffi à écarter le danger et à rendre les poisons inactifs.
Dans un premier temps, on a construit une installation d'épuration des eaux et fait brûler les gaz qui se formaient à l'intérieur de la carrière. Une enceinte de protection, érigée en amont, permettait de réduire le volume d'eau qui s'infiltrait en sous-sol. Et, en aval, 129 points de drainage, pompaient l'eau contaminée pour l'acheminer vers l'épurateur.
Puis, en 2004, face à l'impossibilité de surveiller continuellement l'évolution de la décharge, on décidait finalement l'assainissement entier du site.
Changement de mentalité
«Sincèrement, la question d'un assainissement total, pour remédier à cette situation, s'était posée dès le départ», admet Jean-Louis Tardent, le chimiste qui administre la décharge depuis 1987.
«Mais, le problème, c'est qu'en Suisse nous ne disposons pas des infrastructures nécessaires permettant le traitement de ces substances. Et jusqu'à récemment, les autorités fédérales interdisaient l'exportation des déchets spéciaux vers l'étranger», ajoute le chimiste.
Puis vers la fin des années nonante, les dispositions en matière d'exportation de ces déchets ont été assouplies, ce qui a donné un nouvel élan au projet d'assainissement définitif.
«Une fois les matières triées, nous exporterons entre 50 et 60% de la masse totale», explique Jean-Louis Tardent. Les déchets qui ne peuvent pas être traités ou stockés en Suisse seront acheminés vers la France et l'Allemagne. Ces pays disposent en effet d'infrastructures spéciales et d'entrepôts souterrains pour les toxiques que l'on ne sait pas neutraliser.
Des halles géantes
Pour mener à bien ces grands travaux, on a construit au-dessus de l'ancienne carrière d'immenses pavillons de décontamination et de manipulation, qui occupent en tout une superficie de quatre hectares, soit l'équivalent de près de cinq terrains de football.
Le volume de matière inerte à déblayer correspond à celui de 180 piscines olympiques. Pour faciliter les opérations et les manœuvres des pelleteuses, le toit des halles repose sur d'imposantes arches métalliques, dont les plus grandes ont une portée de plus de 170 mètres.
Il s'agit de la plus grande construction de ce type en Suisse et son concept a d'ores et déjà fait des émules en Europe. L'entreprise allemande qui a construit les halles de Kölliken réalisera aussi celles qui serviront à l'assainissement de la décharge de Bonfol, dans le Jura, un autre gros site contaminé parmi les 4000 que compte le pays.
Les ouvriers qui travaillent à l'intérieur des halles – où la pression atmosphérique est maintenue à un niveau plus bas que celui de l'extérieur afin d'éviter toute fuite accidentelle d'odeur ou de gaz – sont enfermés dans des cabines, vêtus de combinaisons étanches et munis de bombonnes d'oxygène.
Et à la fin de l'opération, ces mastodontes seront démontés et le terrain rendu à l'agriculture. Le village pourra alors tourner définitivement la page de sa période «toxique».
«L'âme en paix»
Kölliken a souvent été qualifié de «plus grand péché écologique du siècle passé», notamment en raison de l'étendue de la décharge. Mais, Jean-Louis Tardent rejette cette étiquette.
«De nombreux 'péchés', aux conséquences nettement plus graves sont commis ailleurs. A l'échelle planétaire, il existe des centaines de sites contaminés, beaucoup plus dangereux que Kölliken. Ici, il s'agit du plan d'assainissement le plus vaste jamais entrepris en Suisse», rappelle l'administrateur de la décharge.
Au terme des travaux, soit à l'horizon de 2012, voire 2015, Jean-Louis Tardent aura déjà pris sa retraite. Mais, quitter sa fonction avant d'assister à l'épilogue de l'histoire ne le dérange pas: «C'est la phase initiale qui est décisive, je partirai donc l'âme en paix», se réjouit le chimiste, qui a reçu les félicitations de plusieurs organisations de défense de l'environnement - dont Greenpeace, qui s'était massivement opposée à la décharge - pour la conduite inédite du projet de Kölliken.
«D'habitude, ces thèmes sont plutôt tabou, conclut Jean-Louis Tardent. Nous, nous avons privilégié la transparence et la communication, ce qui nous a valu d'être cités en exemple et de jouir de l'appui de la population».
swissinfo, Doris Lucini à Kölliken
(Traduction et adaptation de l'italien: Nicole Della Pietra)
UNE BIEN MAUVAISE AFFAIRE
Kölliken devait servir à mettre fin à la pratique des entreposages illégaux et décentralisés de déchets spéciaux (toxiques, vernis, scories et autres poisons). Mais autant l'endroit que le mode de stockage se sont révélés inadéquats et la décharge est devenue le plus grand site contaminé de Suisse.
Entre 1978 et 1985, au moins deux tiers des cantons suisses ont livré des déchets à Kölliken, qui en a accueilli en tout 350'000 tonnes (dont près de la moitié de déchets urbains). Pour chaque mètre cube, le consortium SMDK, qui gère la décharge, avait encaissé entre 35 et 45 francs. Désormais, il en coûtera quelque 2'000 francs pour l'assainissement du mètre cube, soit près de 70 fois plus.
L'ardoise finale devrait donc avoisiner 700 millions de francs. Dans ce coût sont compris les frais de construction et de démontage des halles, la remise en état du site et sa surveillance une fois l'assainissement terminé.
La Confédération participera au règlement de la facture à hauteur de 120 millions de francs, prélevés dans le fonds destiné aux sites contaminés. Le solde devra être pris en charge par le consortium SMDK, dont font partie les cantons d'Argovie et de Zurich, la ville de Zurich et l'industrie chimique bâloise (BCI). Plus de 90% des frais seront ainsi couverts par des deniers publics, la partie prise en charge par la BCI équivalant à 8% environ.
CHRONOLOGIE
1978: une ancienne carrière d'argile de Kölliken, dans le canton d'Argovie, est transformée en décharge pour déchets spéciaux. Quelques semaines seulement après son ouverture, la population est confrontée aux effluves nauséabondes qui émanent du site.
1985: fermeture de la décharge.
1986: début des travaux de sécurisation de la nappe phréatique.
2003: décision d'assainir totalement le site.
Novembre 2007: début des travaux de déblaiement de la décharge.
2013: fin des opérations selon l'agenda fixé.
2015: achèvement de l'assainissement du site.
Jusqu'en 2020 ou au-delà: surveillance de la qualité de l'eau et du terrain.