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Chaque fois qu’il appelait quelqu’un, il commençait par ces mots: «Da isch Zwiifel – dä HaHa». («C’est M. Zweifel – HH») Bien sûr, ce HaHa correspondait à ses initiales, mais pour ceux qui connaissaient bien Hans-Heirich Zweifel, il était aussi symbolique de son grand sens de l’humour. Ce dernier a marqué sa personnalité, donnant à tout ce qu’il entreprenait une touche de gaieté et faisant de lui un blagueur au talent exceptionnel et un habile versificateur.
Dans l’entreprise, on appelait tout simplement Hans-Heinrich Zweifel par ses initiales, HHZ, et c’est ainsi que nous l’appellerons dans la suite de cette nécrologie. HHZ vit le jour le 18 mars 1933. Son père, Heinrich Zweifel, était à la tête de l’entreprise familiale; sa mère Hanna, née Frank, dirigeait leur grand ménage, aidée d’une gouvernante et d’une cuisinière. En 1936, elle offrit à HHZ un petit frère, du nom de Paul. Les deux frères se complétaient idéalement par leurs caractères et leurs aptitudes; et cette symbiose n’a pas peu contribué à transformer les entreprises Zweifel en une incomparable success story.
La maison parentale se trouvait (et se trouve toujours) au centre de Hönng et était entourée des vastes locaux de l’entreprise. Pour les deux frères, la cidrerie Zweifel était un énorme terrain de jeu pour Robinson. Des farces fraternelles s’y jouaient parfois, souvent avec l’aide énergique des employés de la cidrerie en bras de chemise. Une enfance insouciante, donc, si la Deuxième Guerre mondiale n’était arrivée. Dès son enfance, HHZ fut impressionné par le Premier ministre britannique Winston Churchill, figure clé de la lutte contre Hitler. Il admirait le courage, l’habileté stratégique, l’éloquence et surtout l’humour de cet homme politique de premier ordre. C’est ainsi que Churchill est devenu pour HHZ l’idole d’une vie. Plus tard, il citait volontiers et fréquemment la maxime de Churchill, «No sports!» – et parcourait donc en voiture le court trajet entre son domicile et son bureau.
Un autre de ses modèles était Jacob Gujer, surnommé «Kleinjogg», le fermier modèle de Rümlang qui, à la fin du XVIIIe siècle, était connu au-delà des frontières pour sa créativité, son esprit d’entreprise et son courage civique, et qui a même reçu la visite de Goethe. C’est justement sur la ferme de Kleinjogg que Hans Meier, un cousin du père de HHZ, a commencé 150 ans plus tard à faire frire et à assaisonner de fines lamelles de pommes de terre. Meier avait à peine commencé à faire connaître son produit et à le vendre à des restaurants et des épiceries qu’il est brusquement décédé; les Zweifel ont alors intégré sa petite entreprise à leur cidrerie. Les chips donnent soif, c’est connu! Aujourd’hui, les chips de la maison Zweifel sont bien plus qu’un snack. Comme Aromat, Ovomaltine ou Rivella, elles font quasiment partie du patrimoine culinaire de la Suisse.
Cela n’a toutefois pas toujours été le cas et, dans les années 50, les Suisses ne savaient pas du tout ce qu’étaient des chips… Pendant de premières années difficiles, HHZ a d’abord dû étudier et mettre en œuvre les technologies pour la production industrielle de chips, trouver voire se mettre à cultiver les pommes de terre idéales et, pour finir, concevoir le marketing pour ce produit encore peu connu. Il a commencé par une campagne publicitaire au sens propre du terme, faisant distribuer samedi après samedi par dix Combi VW Zweifel des échantillons de chips – car «une bouchée en dit plus que 1000 mots». Son enthousiasme à convaincre ses consommateurs n’avait d’égal que sa détermination et ses méthodes peu conventionnelles pour lutter contre la concurrence. En 1962, lorsque la société italienne PAS a ouvert une filiale au Tessin, HHZ a même fourni d’intenses efforts physiques pour s’essayer à l’espionnage industriel. À la suite de cela, il s’est solidement armé – avec des centaines de rayons de magasin, une hausse du budget publicitaire et un Service-Frais sillonnant toute la Suisse. Pendant les décennies qui suivirent, l’entreprise a connu une croissance rapide; elle a construit sa grande usine de production en 1969/70 à Spreitenbach et est ainsi devenue le fabricant de chips et de snacks le plus moderne et le plus performant d’Europe. On connaît la suite.
Bien sûr, HHZ n’a pas réalisé ce parcours seul, que ce soit sur le plan personnel ou professionnel. On sait que derrière chaque grand homme se cache une femme: Lilianne Zweifel, née Ernst, a été son grand amour, un soutien essentiel en toutes circonstances et une compagne fidèle, pour le meilleur et pour le pire. Ils se sont mariés en 1958, année de la fondation de Zweifel Pomy-Chips AG. HHZ avait alors 25 ans et venait de terminer ses études d’ingénieur agronome à l’EPF. Joyeuse et énergique, Lilianne lui a rapidement donné une fille, deux fils, et toute son attention.
HHZ a toujours placé l’humain, et plus particulièrement ses collaborateurs, au centre de sa pensée économique. Il les traitait d’égal à égal; leur bien-être lui tenait à cœur; la préservation de l’entreprise, et donc des emplois, était sa ligne directrice. Il a introduit très tôt un système de participation progressiste et généreux pour les collaborateurs, mais il savait également motiver par la parole et les actes. Son enthousiasme était communicatif et il a toujours su éveiller les talents et rassembler autour de lui des gens qui se surpassent vraiment sous sa direction. Citons ici, pour représenter tant d’autres noms, le légendaire directeur marketing Heinrich «Heimei» Meier.
HHZ était un homme d’affaires et un chef d’entreprise dans l’âme. Mais c’était également quelqu’un d’épicurien et de bon, ainsi qu’un esprit festif plein de joie de vivre. Il était aussi moderne que soucieux des traditions, aussi cosmopolite qu’attaché à ses racines. Depuis des années, il était maître de la corporation de Höngg; il s’était par ailleurs engagé auprès de différents comités de l’industrie alimentaire, de l’agriculture et de la Haute école et était particulièrement actif dans les commissions de l’European Snack Food Association et de la Snack Food Association aux États-Unis.
Même avec l’âge, il ne s’est pas refermé sur lui-même et a su garder une vivacité intellectuelle et une franchise rafraîchissante. S’il avait l’habitude d’utiliser un GPS en privé comme au travail, il a toujours mené sa vie avec une réelle ouverture d’esprit. HHZ nous a laissé une entreprise visionnaire et consciente de ses responsabilités. Il a incarné ce qu’il y a de plus noble et de meilleur chez un patron! Nous lui sommes reconnaissants d’avoir été cet exemple pour nous, et nous continuerons à honorer sa mémoire.
Ces dernières années, il avait souvent faussé compagnie à la mort mais, le 2 novembre 2020, son cœur a finalement cessé de battre. HHZ se trouve maintenant dans un coin du paradis et, autour de lui, tout est devenu plus gai. Il va nous manquer.