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Par Luca Ricossa
Le graduel est un livre qui contient les chants de la messe ; pour mieux le comprendre, il sera donc utile de décrire le déroulement des cérémonies selon les usages des religieux prémontrés au xiie siècle, d'autant plus que l'ancienne liturgie romaine est désormais presque inconnue pour la quasi totalité de nos contemporains, même au sein des fidèles catholiques.
À l'époque de la fondation de Prémontré, presque toute l'Europe occidentale se servait de diverses variantes de l'ancien rit romain, tel que les liturgistes travaillant à la cour de Pépin le Bref et Charlemagne entre le milieu du viiie et le début du ixe siècle l'avaient adapté pour un usage plus universel. Cette unification ne se fit toutefois pas dans tous les détails, et le Moyen Âge nous présente un grand nombre de familles liturgiques célébrant leurs rites sur le même fondement de l'ancien rit romain, mais avec une foule de détails différant d'une Église à l'autre.
Vu qu'il n'y avait pas de «standard» de référence, il est difficile de décrire chaque usage local. Par le passé, on se rapportait le plus souvent au Missel Romain édicté suite au Concile de Trente en 1571 en décrivant tout ce qui en différait dans chaque rit particulier, mais la messe tridentine étant désormais inconnue de tous (ou presque) cette voie n'est désormais plus praticable. Nous décrirons donc ici le déroulement de la messe selon le rituel prémontré en nous basant sur le plus ancien ordo connu qui date de la fin du xiie siècle. À son tour, cet ordo reprenait sans doute des textes plus anciens qu'il réforme en partie et que nous ne possédons plus.
Les Prémontrés ont emprunté beaucoup de leurs particularités liturgiques aux Cisterciens, qui représentaient à l'époque le modèle à suivre par tous ceux qui voulaient sérieusement renouveler la vie religieuse. De là vient sans doute le caractère austère de la liturgie de l'ordre de St Norbert.
La journée des chanoines norbertins commençait en deuxième partie de nuit avec le chant du long office de Matines suivie des Laudes. Les jours ordinaires, s'il n'y avait pas de fête importante, tous les offices étaient suivis de l'office correspondant des défunts et du Petit Office de la Vierge. Tout cela pouvait facilement durer quelques trois heures. Au lever du jour on chantait l'office de Prime (environ une demie heure), qui était immédiatement suivi de la première messe matutinale. La messe conventuelle suivait, elle l'office de tierce et était célébrée avec plus de solennité. Les deux messes n'étaient pas nécessairement identiques. Par exemple, si une fête tombait le dimanche, on célébrait le matin tôt la messe du dimanche, et après Tierce la messe conventuelle.
C'est bien avant la fin de l'office de Prime que le prêtre qui doit célébrer matinale, avec le diacre et le sousdiacre, quitte le choeur pour se rendre à la sacristie et se préparer. Pour la messe conventuelle, ils quittent le choeur peu avant la fin de Tierce. Les jours ordinaires, il ne porteront pas d'ornements particuliers (chasuble) à la première messe, mais ne seront revêtus que d'une aube. Au contraire, à la messe conventuelle ils portent des ornements. Ils rentrent au choeur pour assister à la fin de l'office et participer aux rites pénitentiels qui concluent l'heure de Prime. Ils montent ensuite à l'autel, sur lequel ne brûle qu'une bougie, accompagnés d'un seul ministre qui, à la messe conventuelle, porte un chandelier avec un cierge qui sera posé par terre près de l'autel, pendant que le choeur chante l'introït. Ils s'inclinent d'abord à l'autel, puis vers les frères, pendant que l'acolyte se tient sur les degrés de l'autel la face tournée vers ce dernier. Si toutefois la fête est importante, ou si le célébrant est une personne de rang, on aura deux bougies sur l'autel, et deux ministres avec un chandelier chacun.
Avant de monter à l'autel, le diacre vient se placer à la droite et le sousdiacre à la gauche du prêtre, et ils font la confession des péchés (Confiteor). Celle-ci une fois terminée, le sousdiacre donne au prêtre l'Évangéliaire pour qu'il le baise, et ils montent à l'autel, que le prêtre baise au milien pendant que le sousdiacre pose l'Évangéliaire du côté gauche et que le diacre ouvre du côté droit le missel. Les trois lisent ensemble à voix basse le texte de l'Introït, puis le prêtre se place au milieu, le diacre et le sousdiacre se tenant derrière lui. Pendant le chant du Kyrie le sousdiacre, s'il en a le temps, commence la préparation du calice en y versant la quantité nécessaire de vin (mais pas encore l'eau). Il interrompt brièvement ce ministère pour se placer derrière le prêtre lorsque celui-ci entonne le Gloria in excelsis Deo ou, si le jour ne le requiert pas, l'oraison (Collecta). Pendant le chant le l'oraison tout le monde se tient incliné. À la messe matutinale, les jours ordinaires, il y a cinq oraisons, mais les jours de fête une seule.
Le sousdiacre chante ensuite l'Épître en se tenant sur les marches du presbitère, vers le milieu de l'autel (et tourné vers celui-ci). Pendant ce temps, et jusqu'à l'Évangile, le prêtre et les ministres peuvent s'assoir. Si le sousdiacre n'a pas eu le temps de finir la préparation du calice, il pourra s'y consacrer pendant que le choeur chante tout ce qui précède l'Évangile. Le choeur en effet chante le Graduel et l'Alleluia avec, à la messe conventuelle, sa Séquence (s'il y en a une). En carême l'Alleluia est remplacé par le Tractus et, au temps pascal, il n'y a pas de Graduel, mais deux Alleluia.
Au moment de chanter l'Évangile, tout le monde se lève. Le diacre va du côté gauche de l'autel et prend l'Évangéliaire en demandant la bénédiction du prêtre qui, lui, se tient à la droite de l'autel. Le diacre se rend alors au lutrin (vraisemblablement situé du côté gauche du presbitère, tourné vers le nord), sur lequel le sousdiacre a placé un coussin. En annonçant le titre de l'évangile, le diacre se signe sur le front et sur le coeur seulement. Il encense ensuite le livre, donne l'encensoir à l'acolyte qui le lui avait apporté, et chante la lecture. L'encens, ici et par la suite, n'est présent qu'à la messe conventuelle. Pendant ce temps l'acolyte se tient à côté du diacre, tourné vers l'autel (le diacre, lui, se tient face au nord, donc en regardant vers la gauche). L'acolyte tient le chandelier avec le cierge allumé (messe conventuelle seulement.) Il le reposera a côté de l'autel, éteint.
À la fin de la lecture, le diacre baise le livre, puis le donne au sousdiacre qui l'apporte au prêtre qui le baise à son tour avant qu'il ne soit refermé et reposé sur le côté gauche de l'autel. Le prêtre se tourne alors vers l'autel et chante l'intonation du Credo, ou commence les prières de l'offertoire si la liturgie du jour ne prévoit pas le chant du symbole de la Foi (le Credo n'est prévu que le dimanche et les jours de fête).
On apporte le missel au côté gauche de l'autel, et le diacre, après s'être lavé les mains, déploie la nappe appelée corporal (car elle est posée sur les autres nappes de l'autel, directement sous l'hostie et le calice). Il reçoit le calice des mains du sousdiacre et y verse un peu d'eau, puis, le prêtre s'étant lavé les mains, il lui présente d'abord la patène (un petit plat doré destiné à contenir la grande hostie) ensuite le calice, en lui baisant les mains.
Le prêtre pose le calice sur le corporal et l'hostie directement sur ce dernier, à côté du calice. Le diacre récupère alors la patène qu'il donne au sousdiacre qui la gardera couverte jusqu'au Notre Père. Le prêtre dit alors les prières de l'offrande pendant que le ministre donne au diacre l'encensoir. Le diacre fait bénir l'encens par le prêtre et lui donne l'encensoir en lui baisant la main. Le prêtre encense alors les dons et la partie supérieure de l'autel. Il rend ensuite l'encensoir au diacre qui l'encense pendant qu'il se tourne vers le choeur pour l'inviter à prier. Et pendant qu'il lit les dernières prières de l'offertoire dans le livre qui est placé sur le côté gauche de l'autel, le diacre encense encore l'autel, en commençant par la droite, puis l'arrière, et enfin à gauche. Pendant toutes ces cérémonies, le choeur chante l'Offertoire.
Le prêtre chante alors la Préface, le diacre lui tenant le livre ouvert. Diacre et sousdiacre reprendront ensuite la position qui leur est habituelle, en ligne droite derrière le prêtre. Après le Sanctus, le prêtre continue avec les prières du Canon (pour la consécration du Corps et du Sang du Seigneur). cette partie de la liturgie se déroule dans le silence. Les seuls mots que le prêtre dit de manière plus ou moins audible ce sont Nobis quoque peccatoribus («et à nous aussi pécheurs»), vers la fin du Canon. À cette époque on ne pratiquait pas encore l'élévation au moment de la consécration.
À la fin du Canon, le prêtre et le diacre soulèvent un peu le calice, puis, ayant reçu une accolade du diacre, le prêtre entonne le Pater (Notre Père) qu'il chante seul, le choeur n'intervenant que sur les dernières paroles (sed libera nos a malo). Pendant le chant du Notre Père, le sousdiacre donne la patène au diacre qui la présente au prêtre pour qu'il la place sous l'hostie consacrée. Ce dernier brise alors l'hostie en trois parties dont il laisse tomber la plus petite dans le calice. Suit le chant de l'Agnus Dei, pendant lequel, à la messe conventuelle, l'acolyte reprend le chandelier, allume le cierge, et le tient ainsi allumé jusqu'à la fin du chant.
Le prêtre dit ensuite l'oraison pour la paix à la suite de laquelle il embrasse le diacre qui à son tour embrasse le sousdiacre.
Le diacre se rend alors du côté droit de l'autel pour recevoir la communion. Il baise la main du prêtre, s'agenouille en soulevant la partie antérieure de son aube, ouvre la bouche et reçoit l'hostie en baisant à nouveau la main du prêtre. Le sousdiacre et tous ceux qui doivent recevoir la communion feront de même. Les hosties qui restent sont placées dans un vase et conservées avec honneur.
Le prêtre ensuite communie au calice, et le passe au diacre qui communie aussi et ensuite commnie aussi les autres en tenant le calice de sa main droite en en plaçant la gauche sous le menton des communiants. La communion une fois terminée, le diacre rend le calice au prêtre. Il plie ensuite le corporal et prépare le livre. Entretemps, le sousdiacre verse du vin dans le calice, que le prêtre boit avant de se rincer les doigts sur le calice avec encore un peu de vin qu'il boit ensuite. Pour finir, il termine les ablutions avec de l'eau sur un lavabo en pierre. L'Ordinaire ne précise pas à quel moment est chantée l'Antienne de Communion, ni si des versets l'accompagnent.
Après qu'on eût ramené le livre à droite, le prêtre chante les oraisons après la communion, pendant lesquelles tous se tiennent inclinés. Ensuite le diacre chante le Benedicamus Domino ou Ite Missa est, selon les cas, et après la réponse Deo Gratias, le prêtre se tient incliné au milieu de l'autel et prie seul, sans diacre. Quand il a terminé il baise l'autel, se signe et part avec ses ministres.
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