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A l’heure où le socioconstructivisme tente un retour et pour faire suite à certains commentaires postés sur mon précédent billet, je vous livre ici, un texte, signé de Jean Romain pour le comité de l'Arle, qui avait agrémenté la campagne de votation sur les notes en…2006 !
Les huit commandements du pédagogiquement correct
Face à l'exigence de formation toujours plus pointue de notre économie, l'échec scolaire est devenu insupportable. On n'a plus le droit d'échouer ni de refaire son année scolaire lorsqu'on n'est pas encore à niveau. Or cet échec scolaire est peu à peu devenu l'échec de l'école. Il a donc fallu, ces vingt dernières années, tout réformer sans cesse et changer l'école.
Mais c'est fait aujourd'hui, l'école a changé. Elle n'enseigne plus et fabrique des enfants mutilés. En fait, ce changement incessant s'est organisé autour de huit commandements :
1. Pas d'inquiétude : le niveau monte !
Cela a été vrai au 20e siècle jusque dans les années quatre-vingts. Le niveau moyen de la population des années soixante-dix est sans doute globalement plus élevé que celui des années trente. Mais ce n'est plus vrai actuellement. Depuis vingt ans, il est en baisse continuelle, non seulement en ce qui concerne l'orthographe, la grammaire et la syntaxe (ce qui ne se réduit pas à un problème technique, car orthographe, grammaire et syntaxe sont la façon dont on reconstruit le monde par les mots. Il en va, avec la maîtrise de la langue, de la formalisation du monde), mais en ce qui concerne les connaissances générales.
Et puis, je n'ai jamais eu sous les yeux de texte de l'antiquité grecque ou romaine qui dise cela. En fait, le slogan que " Le niveau monte " est un opium utilisé pour leurrer les critiques.
2. L'élève doit construire lui-même son savoir
Cette méthode (socioconstructivisme) se fonde sur l'idée que face à chaque nouveau problème, l'élève doit ressentir le manque de connaissance comme dommageable, qu'il existe une faille du désir et qu'il va rechercher ce qui lui manque en se confrontant aux autres. L'apprenant (pardon pour " apprenant " c'est le jargon des pédagogos) est amené à reconsidérer, en même temps, ses propres représentations et celles des autres pour reconstruire un nouveau savoir.
Cela est certainement possible avec une minorité de 15 pour cent des élèves, les autres ne remarquent pas ce qui leur manque ou n'éprouvent pas ce manque comme dommageable.
Le socioconstructivisme et les méthodes qui en découlent sont intéressants mais ils ne fonctionnent pas pour la majorité des élèves qui a besoin de méthodes plus structurées et plus dirigées.
3. Découvrir ludiquement pour apprendre vraiment
L'idée curieuse que le jeu est le tout de l'enfant est une idée fausse. Mais elle entre bien dans le cadre de l'Homo ludens actuel, pour qui tout doit être festif et amusant, acquis sans effort. S'il est vrai qu'on peut apprendre parfois en s'amusant et en jouant, il importe de monter aux jeunes enfants, et cela assez tôt, que tout n'est pas jeu, et qu'il faut parfois se plier à un autre régime d'apprentissage bien moins ludique et plus efficace.
4. S'ouvrir à la transversalité
Cette idée forte des années 90 porte d'autres noms : la transdisciplinarité en est le plus connu. La science actuelle a montré que l'homme a besoin de convoquer synchroniquement plusieurs types de savoir pour être efficace dans le monde pluridisciplinaire qui est le nôtre. Mais cette exigence aussi bien du chercheur que de l'homme souple, n'est pas celle de l'enfant qui, lui, a besoin de compartimenter les choses dans un premier temps pour ensuite franchir les frontières entre les sciences. Le cerveau humain non moins que l'esprit semblent devoir se former en suivant un ordre pas à pas de complexité croissante. Une fois formé, il est loisible pour l'adulte d'enjamber les domaines.
5. L'école lieu de vie, la culture est élitiste
Curieusement à l'école on ne fait plus référence à la beauté, ni au talent ni au génie parce que dans une société égalitaire cela paraît élitiste que de faire référence au génie (qui n'est pas la chose au monde la mieux partagée), et on remplace ces éléments constitutifs de l'œuvre par la technique.
Il y a une vingtaine d'années encore, on voulait transmettre aux élèves un patrimoine qui était suffisamment universel pour être tenu pour un patrimoine de l'humanité. Cette transmission avait pour but d'une part la culture générale qui montre à chaque élève qu'il n'est pas seul au monde et qui l'installe dans une communauté, et d'autre part un développement personnel qui lui permet de se construire face au pilier qu'est ce patrimoine.
Donc en favorisant la rencontre des masses avec les chefs-d'œuvre universels parce que ces œuvres sont émancipatrices dans le sens où elles arrachent l'élève au quotidien, à sa petite vie (et en ce sens l'école n'est pas un lieu de vie), à son destin sociétal et familial, on élève.
Or suivant la pensée de Bourdieu et de ses adeptes, le savoir est apparu comme un instrument de domination de classe sociale. Il a fallu dévaluer la culture au prétexte qu'elle était par essence bourgeoise, et mettre l'accent sur la vie, c'est à dire sur l'expérience la plus commune et la plus terne.
6. Apprendre à apprendre
Depuis la fin des années 70, depuis que le chômage s'est révélé une plaie endémique de nos sociétés, et avec lui son cortège d'exclusions et d'opprobres, des transformations majeures sont intervenues. Restructuration et réformes ont été les mots d'ordre de la mobilité forcée qui secoue notre monde depuis plus de vingt ans, et la conception que nous avions du travail s'est peu à peu modifiée en profondeur. En effet, la fragilisation du marché de l'emploi, tout en faisant porter à l'employé la responsabilité de sa " performance professionnelle " a fait renaître une idée ancienne : pour avoir une chance de s'inscrire dans un monde mouvant qui demande plus de formation à ceux qui y travaillent et plus de souplesse, il faut mettre l'accent sur la formation elle-même, mais en fait sur un type de formation différent de celui qu'on avait connu jusque-là. En effet, il s'agira moins de donner aux futurs employés, dans leur culture de base et leur formation primaire, des connaissances solides que des compétences, moins un contenu qu'une façon de faire, moins un savoir qu'un savoir-faire. Car enfin, changer est une nécessité de notre société, mais ces changements sont le plus souvent ni voulus ni anticipés. Donc, il faut apprendre à changer. Le slogan qui a accompagné ce savoir-changer est : il faut apprendre à apprendre.
En disant à l'individu qu'il aurait à apprendre tout au long de sa vie, qu'aucun savoir n'était suffisamment certain pour qu'il puisse y compter sans d'incessantes remises à jour, en lui promettant que la manière d'acquérir des connaissances lui assurerait plus de mobilité que ces connaissances elles-mêmes, la doxa moderne l'a en fait déstabilisé en le plongeant dans l'incertitude, et cela à deux niveaux différents :
- d'une part, en glissant de l'idée d'épanouissement individuel par la culture vers celle d'épanouissement individuel par le travail engagé ;
- d'autre part, en lui fournissant le modèle même de l'entreprise contrainte à adapter sans cesse son offre à la demande aléatoire de la consommation comme le modèle sur lequel il vaut la peine de se régler dès l'enfance.
Cette déstabilisation en terme d'absentéisme coûte 20 milliards de francs.
Or l'enfant n'a pas besoin d'apprendre à apprendre : il lui suffit d'apprendre, et ce serait déjà un progrès.
7. Sélectionner c'est exclure
Des gens bien intentionnés avaient inventé une école qui, sans être idéale c'est-à-dire utopique, permettait de corriger les inégalités, une école qui permettait à d'autres enfants d'occuper les places que la bourgeoisie très naturellement s'efforçait de réserver à ses propres enfants. Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que sélectionner, c'est exclure, et qu'éprouver en classe les aptitudes des élèves, c'est reproduire les privilèges.
L'école a cessé de croire à la méritocratie. Le mérite lui apparaît aujourd'hui comme un piège, voire une imposture. L'école ainsi comprise serait donc l'instrument dont se sert la classe dominante pour conserver ses privilèges et faire taire les autres. Les beaux principes de neutralité de l'école (p. ex. combattre les inégalités en donnant à tous des références communes) font partie du système de reproduction en masquant derrière une vue d'apparence généreuse des mécanismes complexes d'élimination.
8. Il faut apprendre à être : le savoir-être
Il est vrai que l'école doit apprendre aussi à être un citoyen responsable, donc libre. Mais l'idée est que cet apprentissage passe par l'acquisition de notions clairement définie dans les programmes et non par des cours de savoir-être ou de pseudo morale que le professeur dispenserait en fonction du moment. D'autre part, le savoir-être ne peut jamais être testé objectivement.
Pour faire simple et un peu schématique je dirais :
- Vous voulez des élèves plus fraternels, moins violents et plus justes ?
- Faites leur faire des mathématiques !
Cela signifie qu'à l'école, seule la confrontation avec ce qui le dépasse de la tête et des épaules apporte à chacun le sens du respect et celui de sa propre place dans la société.
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