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Sur la page « Décès » de la Tribune de Genève figurent, depuis des mois, des illustrations sur lesquelles, en surimpression, apparaît la pensée de Sartre : « Chaque homme doit inventer son chemin ».
Ces photographies m'ont beaucoup intriguée. Nourrie, dans ma prime jeunesse d'aventures héroïques et de récits de la vie des saints et plus encore des saintes, j'ai développé un esprit romanesque, qui m'amène souvent à donner des interprétations lyriques ou farfelues à des réalités terre à terre des plus prosaïques. Aussi, ma première impulsion a été d'imaginer qu'un riche mécène, ardent admirateur de la philosophie de Sartre, payait "la Julie" pour introduire cette citation. J'ai traqué les différentes apparitions de ces images, toujours publiées dans la page « Décès », mais sous formats divers. J'en suis même arrivée à questionner des proches pour leur demander s'ils avaient vu cette maxime sartrienne, enrobée d'une "belle" image. A leurs réponses négatives, je me suis alors rendu compte que ces images devaient tout simplement avoir pour but de remplir les trous de la page « Décès ». Ce retour dans le principe de réalité n'a toutefois pas écarté toute énigme.
Ces illustrations, pour combler les trous des annonces de décès de la Tribune de Genève, ne sont-elles pas étranges ?
Pourquoi cette pensée de Sartre : « Chaque homme doit inventer son chemin », dans l'espace même dévolu à ceux qui viennent de mourir, et pour qui le chemin (du moins le chemin terrestre !) arrive précisément à son terme ? Ne pourrait-on pas dire, en paraphrasant Roland Barthes, que "la Julie" nous offre là "toute une scène par le trou de serrure d'une image" ?
Que nous disent en effet ces illustrations ?
En premier lieu qu'il vaut mieux, dans un quotidien d'une Genève laïque, emprunter une pensée d'un philosophe, connu pour son existentialisme athée, que d'ajouter, dans les annonces mortuaires, des symboles religieux. "Cachez-nous ces saints que nous ne saurions voir" !
Ensuite, que cette phrase avec une "belle image", qui évoque la liberté, peut annoncer la mort tout en l'occultant. N'est-elle pas la mesure de notre époque ? Ne nous projette-elle pas l'image de l'homme dans notre société ? Cet Homme-Dieu qui veut être son propre maître, diriger son destin et dominer sa propre mort ou vouloir même que celle-ci soit propre (d'où le succès d'associations telles qu'Exit!).
Prenons enfin les sujets de ces photographies : montagne ou bateau qui transpose la vision d'une nature paisible et sereine. Un peu de neige pour la pureté des sommets dégagés de tout nuage et un voilier avec un gréement ancien (voiles latines) sur un plan d'eau calme où personne ne risque de chavirer. Ces illustrations ne symbolisent la liberté que si l'on songe abstraitement à la montagne et à la navigation. Car, les montagnards et navigateurs savent bien que les règles de survie sont impitoyables ! Ignorer une balise ou oublier une bastaque, pour un marin, pourrait bien l'envoyer par dessus bord !
Et Sartre là-dedans ? Utilisé pour boucher les trous ! Quelle chute ! Ce passage dans les limbes est, ma foi, le passage obligé de ceux qui ont trop brillé à leur époque. Hegel, qui fut, comme Sartre, l'icône de sa génération, a aussi connu un tel déclin.
Mais, ne les enterrons pas trop vite ! Car il y a des pépites à extraire chez ces philosophes dont cette pensée de Sartre : « l'homme est condamné à être libre », qui mérite d'être rappelée le 1er août, jour de notre fête nationale, où les Suisses se rappellent que la liberté est un bien à défendre...