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Pour sa treizième saison au Real Madrid, Karim Benzema pèse 37 buts en 36 matchs. Mais si cette stat est parlante, elle ne dit rien de sa contribution à l'effort de construction. Absolument rien de l'évolution d'un ex-caillera introverti, comme il fut décrit à l'excès par une partie de la France.
Non content de réussir un nouveau triplé de haut vol (deux buts splendides de la tête) sur la pelouse de Chelsea, «Big Ben», comme l'a appelé The Sun, a exercé sur ses semblables une influence que presque aucun joueur au monde ne peut revendiquer actuellement: relais, appuis, utilisation de la profondeur et des petits espaces, maîtrise des rythmes. Mais aussi, à titre personnel: détente verticale, touché, timing, prise d'information....
«Karim montre quelques qualités qu'on ne lui connaissait pas forcément à son arrivée à Madrid», suggère Guti dans Marca. En voici trois qui semble sortir du lot.
C'est Alan Shearer, un No9 à l'ancienne mais parmi les plus copiés du football anglais, qui le décrit le mieux dans The Athletic:
Alan Shearer cible deux qualités fondamentales: la technique et le déplacement. Sur le premier point, il rappelle que «Benzema ne peut pas évoluer au plus haut niveau, marquer autant de buts, pendant autant d'années, sans être brillant techniquement».
Concernant le déplacement, il s'appuie sur son vécu pour expliquer: «Le travail d'un attaquant consiste à trouver des espaces autour de la zone des 18 mètres, sous la surveillance plus ou moins constante de deux ou trois joueurs. Comment trouver cet espace? Il faut se faire tout petit, tout gentil, puis être malin et incisif, voir la brèche une ou deux secondes avant les autres. Parfois, Benzema reste longtemps sans bouger, puis sur un mètre, sur un seul déplacement, il déclenche toute une agitation autour de lui.»
Quand il l'a accueilli au Real Madrid, José Mourinho l'a envoyé à la niche parce qu'il «n'était pas un chien de chasse, mais un chat», sous-entendu un minet de salon. «Maintenant, je suis un lion», s'est écrié Benzema en 2019, sans remords ni rancune.
Carlo Ancelotti, son entraîneur actuel, a encore souligné cette transformation mercredi: «Je dresse chaque semaine le même constat: Karim s'améliore comme le bon vin. Il est de plus en plus un leader dans l'équipe, dans le groupe, et je pense que c'est la plus grande différence avec le passé. Il montre davantage sa personnalité. Il sait qu'il est très important pour nous et il veut montrer l'exemple. Il est l'exemple.»
A l'origine, Karim Benzema est un taiseux et un timide, jailli d'une banlieue lyonnaise avec une démarche chaloupée, casquette à l'envers sur une tête bien dure. Il passait facilement pour un ado distant, voire hautain. «Etre calme ne veut pas dire que je suis froid», s'était-il défendu. Les louanges qu'il reçoit aujourd'hui, la gratitude de ses coéquipiers, dépeignent un tout autre personnage, impliqué, affirmé, enjoué. En quelques mots justes, Benzema transcende l'expression collective.
Même Mourinho ne reconnaît plus son petit chat: «Karim fait beaucoup pour chaque attaquant qui joue autour de lui. Karim est probablement le seul numéro 9 que je connaisse qui n’est pas égoïste dans son jeu. Sa vision est incroyable. Il aime beaucoup sa liberté et il en fait un très bon usage.»
A 30 ans, le Lyonnais a tout changé. Il s'est astreint à un programme individualisé. Il a fait construire un spa et une salle de musculation dans sa propriété. Il a engagé un coach personnel et un diététicien à plein temps, Alberto Mastromatteo, qui lui prépare des plats sans matière grasse. A 34 ans, il n'est jamais paru aussi tonique et endurant.
Bien avant le miroir de la salle de bain, son jeu de tête est le plus exact reflet de ses efforts. Ce jeu était fébrile, imprécis. Il est devenu solide et complet. Benzema le reconnaît lui-même dans un entretien à L'Equipe: «Je n'avais pas d'abdos, c'est pour ça. C'est vrai que maintenant je prends beaucoup de ballons de la tête. Marquinhos saute très haut et j'étais bien contre lui.»
Benzema est lucide sur les raisons de ce changement: «La différence, c'est qu'aujourd'hui, je fais beaucoup de travail de gainage, d'abdos, et donc je me rends compte que je saute plus haut que les gars. Ensuite, pour la précision, c'est comme dans mon jeu, je ne suis pas un bourrin. Donc je saute, et ensuite je sais s'il faut piquer ou s'il faut mettre en cloche. Faire une tête, ce n'est pas fermer les yeux et mettre un coup. »
Vincent Duluc, qui l’a vu grandir à Lyon, écrit dans L'Equipe de mercredi:
Duluc s'émerveille encore de ce premier but où Vinicius adresse un centre trop fort, trop haut: Benzema «n'a que la tête à opposer, comme un réflexe, mais le réflexe dit tout ce que son corps a été préparé à faire sans réfléchir, et le ballon file sous la barre».
Récemment, dans une discussion philosophique agrémentée de profiteroles, Lucien Favre nous répétait avec passion qu'on «n'a jamais fini d'apprendre et de progresser dans la vie, surtout, et paradoxalement peut-être, quand on est un super footballeur». Désormais, il existe un exemple concret pour appuyer cette théorie.
64 buts en une année, des records séculaires, des triplés légendaires, dix titres de champion d’Allemagne. Et pourtant, rien. Pas de Ballon d'or. Pas de proposition indécente. Pas de photographes qui en font un modèle (papa modèle d'une petite fille adorable, conducteur modèle d'une «Lambo» décapotable) ou qui le reluquent à la plage. Pas de diners en ville ni de campagne publicitaire: loin de tout, si loin. Presque oublié.