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La Majella
Ernst Furrer, Zurich
Dans le IVe fascicule des Alpes 1969 avait paru un article du Dr Erwin Roth sur La Majella dont il avait gravi le sommet — le deuxième des Abruzzes -du côté de l' Adriatique. Nous publions aujourd'hui un récit du Dr Furrer, membre du CAS depuis 1911, récit datant d' une époque on la Majella était quasiment inconnue du point de vue touristique. Furrer parcourut douze fois les Abruzzes, six fois déjà dans les années 20. En 1927, il monta à la Majella par le versant continental. La narration de cette course qui figure dans un ouvrage publié par lui chez Herder, à Fribourg en Brisgau, est extraite du chapitre De montagne en montagne. Nous rappelons aussi les articles du Dr Furrer sur les Abruzzes dans le Jahrbuch 58 et l' année Io des Alpes.
La Majella est le Liban des Abruzzes. Ce que l' histoire a retenu de grand et de rare trouve, transfigure par la poésie, un écho retentissant et légendaire dans ce sommet de roc.
Ermites, sorciers, ramasseurs de simples vécurent au Moyen Age dans ses nombreuses grottes et cavernes, habitées jadis par les tout premiers hommes. Plus tard, sous les Espagnols et les Bourbons, la race des brigands en fit son repaire, tandis que tout autour du massif, en plus des fiers châteaux féodaux, s' élevaient des lieux saints: couvents et abbayes. Deux papes ont goûté la sauvagerie de cette montagne: Victor III comme enfant, Célestin V en ermite, jusqu' au jour on le monde ecclésiastique l' arra violemment à sa solitude et lui imposa la tiare sous laquelle il connut la plus surprenante des destinées*. Le dernier tribun, Cola di Rienzo, se réfugia ici à la suite de son échec politique. Après ses erreurs dans le pays de Naples, il vécut en pénitent « célestin » dans son exil, priant, rêvant, cogitant, faisant des projets jusqu' à ce que son besoin de vivre de nouveau parmi les hommes I' enlevât à sa retraite.
Torquato Tasso, le poète de La Jérusalem délivrée, cherchait un lieu saint qui rendrait la santé à son cœur malade. Alors que, misérable, réduit à la mendicité, il chevauchait dans les Abruzzes, il tomba sur la bande du grand chef, Marco Sciarra. Celui-ci serait tombé à ses pieds et aurait crié:
- « Grand génie de l' Italie, les princes et les jaloux te persécutent. Moi, Marco Sciarra, je te vénère. » Et il l' obligea à passer au moins une nuit dans son repaire de brigands on il le combla de bienfaits. D' Annunzio, dans la Fille de Jorio, fait vivre les personnages de sa tragédie dans laplusfameuse grotte de la Majella, la Grotta del Cavallone, * Célestin V ( Piero di Morrone avant son pontificat ), pape de février à décembre 1294 avait 80 ans lors de son élection. Il avait fondé une branche nouvelle de Bénédictins, voués spécialement à la contemplation, sous le nom de « Célestins».N. d.T. ) et ramène ainsi la légendaire montagne dans la poésie.
La Majella domine presque toute la chaîne des Abruzzes. Seul le géant, le Gran Sasso, la dépasse. Elle surmonte une large bande de mer, et des eaux s' élève un souffle humide et frais. Tandis que l' atmosphère est pure et claire alentour, la Majella se voile de vapeurs et de brouillards. Elle laisse ceux-ci flotter sur son immense silhouette rocheuse, telles des légendes qui s' atta, éternelles, à ses flancs, enrobant ses parois lisses comme une chose perpétuellement vivante, née des destins variables de l' humanité, et dévorée par eux...
A 5 heures du matin, j' entamai mon ascension de Campo di Giove, village situé sur le versant sud-ouest ( 1060 m ). Le guide m' avait remis, la veille, la clé du refuge, un objet énorme qui semblait destiné à une poterne médiévale. Il occupait presque toute la largeur du sac et pesait fort lourd. Je me dirigeai vers la vaste bande de forêts qui terne le corps de la montagne, et me tournai vers l' arête. Curieux spectacle que cette arête! La longue crête de la Majella s' étend sur quatre à cinq kilomètres et barre une haute vallée morte, sans écoulement, la Valle di Femina qui commence à 2550 m, au pied de la quille terminale et débouche à 2330 m environ dans un bassin arrondi d' un demi-kilomètre de diamètre. Les énormes masses de neige entassées par chaque hiver disparaissent sur son sol. La structure perforée de la montagne engloutit tout, car aucun massif des Abruzzes n' est aussi riche en cavernes. En montant, je passai devant l' une d' elles, la Grotta Canosa, au pied de laquelle un plateau ondulé s' étend, couvert d' innombrables pierriers de petite et moyenne caillasse. On se rend compte à quel point la pluie érode la montagne. A l' in, celle-ci doit être parfois aussi percée qu' une éponge. Des villages entiers, y compris le clocher, pourraient s' y loger.
Je pris largement mon temps, examinai la peau « vérolée » de la montagne, poussai quel- ques pointes vers le bas pour satisfaire ma passion botanique. Mon projet était de passer la nuit au refuge qui couronne la cime la plus élevée, le Monte Amaro ( 2985 m ). Vers 3 heures, je touchai le but.
« Quatre murs et un toit » c' est ainsi que Steininger décrit le refuge que, d' ailleurs, il n' avait pas vu. Peu de semaines après l' inaugura, en 1890 déjà, il fut - ainsi que le consigne Rumpelt dans le livre de cabane - cambriolé et pillé, puis une deuxième fois en 1896, et finalement la section de Rome du C.A.I. renonça à en faire le décompte. On peut concevoir que. par mauvais temps, le refuge devienne un supplice de Tantale pour le berger. Il est dehors dans la tempête, ne peut s' étendre sur une couche sèche, ne peut allumer de feu pour se réchauffer, n' a aucun toit sur sa tête pour se protéger de la pluie. Il ne comprend pas pourquoi des étrangers élèvent une maison, ici, dans son royaume, l' équipent des ustensiles nécessaires - et la ferment.
A 3 heures, j' introduisis la clé dans la serrure: impossible de la manœuvrer. Je fis le tour du refuge, l' inspectai, ne pus trouver aucun point faible. J' entrai dans l' annexe couverte d' un toit, mais ouverte et destinée aux mulets. Un tas de cendres et des branches à demi consumées jonchaient le sol. J' en pris une, longue d' une au ne, afin de renforcer le levier de ma clé de forteresse - en vain. Je fis alors une découverte pleine de promesses: de l' annexe je remarquai qu' en haut, dans l' angle du toit, quelques pierres manquaient. Des bergers devaient y avoir essayé leurs forces. Ne pourrais-je agrandir la lucarne et pénétrer ainsi à l' intérieur? J' empilai les pierres posées sur le sol et grimpai. Je secouai, je tirai, les pierres s' ébranlaient et je les jetai à terre, tout joyeux de mon succès. Je parvins à voir la pièce intérieure à travers les fentes des planches. Je m' attaquai à ces planches, me mis à les scier et à en enlever des morceaux. Mais la besogne était fatigante, n' avançait que lentement. Je m' aperçus que je galvauderais mes forces des heures durant et me trouverais en fin de compte encore devant le refuge à l' entrée de la nuit. Le retour me sembla donc chose sage, et je me décidai à redescendre sur Campo di Giove. Je remis la clé dans mon sac afin de récupérer les cinquante lires déposées.
J' étais encore au-dessus de l' orée de la forêt quand le soleil commença à disparaître derrière des brumes lourdes, couleur de plomb. Il argen-tait la frange de quelques nuages et s' épandait, bien au-dessous de moi sur le bassin de Sulmona, en une lueur rouge sombre on luisaient des colonnes de fumée et le lit graveleux des torrents. Des corneilles croassaient, des moutons bêlaient. Une nuit profonde monta, avant que j' eusse atteint la lisière inférieure de la forêt.
Un quart d' heure avant le village, je rencontrai une vieille femme qui remontait à toute allure. Avais-je vu des moutons? Non. Elle éclata en lamentations, appela ses bêtes et disparut derrière moi dans l' obscurité.
Au village, je restituai la clé géante au guide de la Majella. Lorsque je lui parlai de la serrure démolie, il fit une grimace et s' efforça de paraître surpris.
( Adapté de l' allemand par E. A. C. )