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L’ocytocine est un octopeptide synthétisé dans l’hypothalamus qui permet de stimuler l’émission de lait ainsi que les contractions utérines. Cette hormone se comporte dans le cerveau comme un neuropeptide. Elle pourrait inhiber, via le système gabaergique, l’activité de l’amygdale limbique qui est impliquée dans la détection de la peur. Parallèlement, elle favorise le comportement protecteur de la mère envers ses petits, via le système dopaminergique. Chez l’homme, on a mis en évidence un effet de l’ocytocine sur la confiance, l’empathie, la générosité, la sexualité, le lien conjugal et social et la réactivité aux stress. Des études cliniques commencent à tester l’effet bénéfique possible de l’ocytocine dans des cas d’autisme, de phobie sociale et de dépression. Toutefois, les résultats sont encore préliminaires.
L’ocytocine est un peptide formé de neuf acides aminés seulement, synthétisé dans les noyaux supra-optiques et paraventriculaires de l’hypothalamus et libéré par la neurohypophyse en réponse à de nombreux stimuli dont l’orgasme, l’accouchement et l’allaitement. Elle a une action bien connue sur la contraction utérine et sur l’émission du lait en réponse à une stimulation des mamelons. En outre, elle est sécrétée en réponse à une augmentation de l’osmolalité sanguine et à une hypovolémie, tout comme l’hormone antidiurétique (vasopressine). Contrairement à cette dernière, l’ocytocine exerce un effet natriurétique et antistress. Selon les biologistes de l’évolution, un précurseur de cette hormone, la vasotocine, serait apparu chez les poissons il y a 100 millions d’années. Chez ces derniers, elle faciliterait la reproduction en diminuant la peur instinctive des femelles d’être approchées pendant l’ovulation.1 Des études chez l’animal et chez l’homme ont montré que l’ocytocine jouait un rôle dans l’activité sexuelle, l’érection, le comportement maternel, la monogamie, le lien social, le regard, le stress, le bien-être et la confiance.1,2 De récentes études ont montré une action bénéfique possible dans le traitement de l’autisme et de la phobie sociale. Le but de cet article est de passer en revue certaines de ces activités et leurs éventuelles applications cliniques.
Il faut distinguer l’ocytocine libérée dans la circulation à partir de la posthypophyse où elle agit comme une hormone, notamment sur le sein et sur l’utérus, de l’ocytocine intracérébrale, qui agit comme un neuromédiateur et joue un rôle dans les émotions et les comportements. Il y a des récepteurs pour l’ocytocine distribués dans l’ensemble du cerveau et en particulier dans le système limbique et l’amygdale.
La sécrétion d’ocytocine est inhibée par la morphine et les opiacés.3 Elle est stimulée par le MDMA (ecstasy), drogue qui augmente la sociabilité, via les récepteurs de la sérotonine (5HT1a).4 Ces derniers sont impliqués dans l’élévation de l’ocytocine survenant sous l’effet de stress d’immobilisation.5 L’ocytocine pourrait avoir une action inhibitrice sur l’amygdale cérébrale, organe de la perception de la peur, via le système gabaergique.6 Elle activerait en revanche le système dopaminergique de récompense mésolimbique.7
Chez l’homme, l’administration d’ocytocine par spray nasal (Syntocinon, 24 UI) permet d’augmenter rapidement le taux de ce peptide dans le LCR (liquide céphalo-rachidien) et d’avoir des effets mesurables sur le comportement moins d’une heure après. Elle est bien tolérée et n’induit pas d’effets secondaires.8 Les études rapportées ci-dessous ont toutes comparé l’effet de l’ocytocine à un placebo, généralement en administration unique. A quelques exceptions près, aucune étude n’a étudié l’effet d’une administration prolongée (plus de trois semaines) de l’ocytocine.
Deux espèces de campagnols existent, les rats des champs, qui forment des couples monogames stables, élevant conjointement leurs petits, et les rats de la montagne qui vivent dans des territoires confinés où règne la proximité sexuelle. Ces rats sont volages et de médiocres parents. La cause en est l’absence de récepteurs à l’ocytocine chez ces derniers, alors que les rats des champs en sont abondamment pourvus (et activés par l’ocytocine libérée au niveau du noyau accumbens).1,9,10 Le blocage des récepteurs de l’ocytocine chez les rats des champs induit le comportement volage des rats de la montagne !
Chez l’être humain, il y a également une association entre le polymorphisme d’un des récepteurs pour la vasopressine (V1a) et des traits liés à la stabilité du couple, à la perception des problèmes dans le couple et à la qualité du lien conjugal.10
L’ocytocine est sécrétée lors de l’orgasme dans les deux sexes11 et induit une contraction spasmodique de la musculature lisse (vésicule séminale, urètre, utérus) survenant lors du coït.12 Elle agirait via des récepteurs V1a pour la vasopressine.13 On a suggéré que le retard d’éjaculation induit par les antidépresseurs de type ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) pourrait être dû à leur effet inhibiteur sur la sécrétion d’ocytocine.14 Toutefois, à part des cas anecdotiques,15,16 l’ocytocine n’a pas montré d’effet sur la libido ni sur l’orgasme.17 Elle pourrait toutefois orienter vers la reconnaissance de stimuli sexuels.18
Pour accueillir le nouveau-né, la mère met en œuvre une série de comportements qui comprend la fabrication du nid, l’installation du petit, le léchage, la toilette et le frottement du dos. Ces conduites favorisent les liens entre la mère et ses petits en permettant de leur prodiguer confort, chaleur, nourriture et protection.19 L’ocytocine favorise ce comportement maternel en augmentant la libération de dopamine au niveau du noyau accumbens.20 Ces comportements protecteurs maternels sont supprimés par le blocage des récepteurs pour l’ocytocine.21
Chez l’homme, la prise d’ocytocine augmente la réponse des mères aux cris des enfants par inhibition de l’amygdale et activation de l’insula (mesurées lors d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle : IRMf).22 Elle renforce les sentiments positifs des sujets proches de leur mère, mais active le sentiment d’insécurité chez ceux dont la relation était distante.23 Elle n’aurait donc pas une action univoque de souvenir des événements heureux.
L’ocytocine inhibe l’élévation d’ACTH (adrénocorticotrophine) et de cortisol induite par l’hypoglycémie à l’insuline et par l’injection de vasopressine (hormone de stress qui stimule la sécrétion de corticolibérine).24 Par ailleurs, l’ocytocine réduit l’anxiété et les stress survenant lors des interactions sociales. Elle freine la sécrétion de cortisol qui est élevée dans certaines situations : chez des sujets ayant vécu une séparation précoce de leur mère,25 lors de conflits de couple 26 et de rejet de groupe chez des étudiants.27 Elle pourrait médier l’effet inhibiteur sur les stress du support social.28 Elle augmente le sentiment d’empathie chez les hommes,29 ainsi que le sentiment d’attachement chez des étudiants peu sûrs d’eux.30
Si l’on présente des visages à des sujets normaux, l’administration d’ocytocine augmente la probabilité que leur regard se dirige vers les yeux parmi toutes les parties du visage et la reconnaissance des visages.31,32 Une observation comparable a été faite chez des enfants autistes, qui ont tendance à éviter les regards.33 Après la présentation d’une série de visages neutres, joyeux ou en colère, elle augmente le souvenir sélectif des visages joyeux.34 Elle atténue l’activation des amygdales (mesurée par IRMf), survenant lors de la présentation de visages gais, tristes ou en colère.35
Un des fondements du lien social est la capacité d’entrer en contact avec les autres et de leur faire confiance. Celle-ci est une condition pour établir une relation proche et intime. En utilisant une méthode appelée le «jeu de la confiance», on a pu mettre en évidence le rôle de l’ocytocine lors d’opérations boursières fictives. Ces transactions s’accompagnaient d’une hausse des taux sanguins d’ocytocine, lorsqu’elles étaient fructueuses (donc dignes de confiance), mais ne variaient pas lorsqu’elles étaient non bénéfiques.1,36 Dans une autre étude portant sur 200 investisseurs, ceux qui avaient reçu un spray d’ocytocine investissaient 17% plus d’argent que leurs partenaires qui avaient reçu un placebo.1 Enfin la prise d’ocytocine a montré une augmentation de 80% des dons à des œuvres caritatives !37
Y a-t-il une hormone de la méfiance ? La testostérone ? Dans l’étude précitée,1 parmi les sujets qui ont fait l’objet d’un manque de confiance (on leur a transféré peu d’argent), on note une élévation de la dihydrostérone. Or cette hormone masculine joue un rôle dans la puberté, la libido et l’agressivité, qui permet au mâle de combattre ses pairs pour la conquête sexuelle des femelles. Une étude portant sur 24 femmes a montré que l’administration de testostérone (0,5 mg) augmentait la méfiance interpersonnelle, mais seulement chez les plus confiantes d’entre elles, ce qui, d’un point de vue adaptatif, renforcerait la vigilance sociale permettant d’être plus compétitif.38,39
Des taux abaissés d’ocytocine ont été mesurés chez les autistes, ce qui pourrait être dû à des anomalies de la synthèse de cette hormone à partir de ses précurseurs.40 La prise d’ocytocine, chez quinze adultes ayant un autisme ou un syndrome d’Asperger, a montré une amélioration dans la compréhension de la teneur émotionnelle d’un message (joyeux, indifférent ou exprimant la colère),41 ce qui a été confirmé dans une autre étude utilisant le test mind in the eye task.42 Une diminution de comportements répétitifs (besoin de demander, de toucher, de se blesser) a été également observée.43 Dans une étude portant sur treize autistes, on a mis en évidence l’effet positif d’un supplément d’ocytocine sur le temps passé à regarder les yeux d’un interlocuteur et sur les interactions avec les partenaires d’un jeu de balle fictif et de la confiance envers eux.33
Une étude chez 30 schizophrènes a montré une capacité diminuée à reconnaître les émotions (par rapport à des sujets sains) qui a été améliorée par l’administration d’ocytocine, dans une étude en crossover.44 Une étude chez quinze patients sous neuroleptiques avec des symptômes résiduels a montré, après un traitement de deux fois 40 UI d’ocytocine pendant trois semaines, une amélioration clinique globale (global improvement scale).45 Une autre étude portant sur onze patients a montré, en plus d’une action antipsychotique, une diminution de certains symptômes déficitaires.46
L’anxiété généralisée (GAD) ou phobie sociale est caractérisée par la crainte exagérée d’un regard critique sur soi dans des événements sociaux divers. Les taux d’ocytocine chez des patients ayant une GAD semblent être élevés parallèlement au degré d’anxiété.47 L’administration d’ocytocine à dix-huit patients présentant une GAD a montré, lors d’IRMf, une diminution de la réactivité de l’amygdale exacerbée par la vue de visages menaçants.48 Chez des sujets ayant une phobie sociale et suivant une thérapie comportementale, l’ocytocine n’a pas modifié la réduction des symptômes (entraînée par la thérapie) ni les dysfonctions cognitives, mais a amélioré l’évaluation positive de soi.49
L’ocytocine est considérée comme une hormone antistress qui tend à varier de façon inverse aux taux de cortisol et de vasopressine, qui sont élevés dans la dépression.50 En effet, on a trouvé une corrélation inverse entre les taux d’ocytocine (abaissés) et la gravité de l’anxiété chez des patients ayant une dépression sévère.51 Dans une autre étude, des taux abaissés d’ocytocine n’ont été observés que chez les femmes déprimées et ni les antidépresseurs, ni les électrochocs n’ont modifié les taux sériques d’ocytocine.52
Une baisse des taux sériques d’ocytocine a été mesurée pendant la grossesse chez des patientes à risque de développer une dépression post-partum, et pourrait constituer un marqueur biologique de cette affection.53 De même, dans une étude portant sur 90 sujets, on a mesuré des taux sériques abaissés d’ocytocine chez ceux présentant un score élevé de stress précoces dans leur vie et des traits anxieux.54 On a mesuré des taux abaissés dans le LCR chez des femmes ayant des antécédents d’abus sexuels dans l’enfance.55 La prise d’ocytocine lors d’un test de mind reading chez des déprimés a montré par IRMf une augmentation de l’activité paralimbique (gyrus frontal et insula) par rapport à des contrôles sains.56
L’ocytocine, en plus de son action sur l’allaitement et les contractions utérines, apparaît comme l’hormone de l’attachement, qui établit les liens protecteurs de la mère avec ses petits. Du point de vue phylogénétique, ces liens, en garantissant la sécurité des petits, favorisent la survie de l’espèce. En outre, l’ocytocine joue un rôle dans les liens sociaux et atténue la phobie sociale. Elle interviendrait dans le sentiment d’appartenance à un groupe et dans la confiance entre les éléments du groupe. Hormone de la confiance, elle augmente l’empathie et la générosité. Du point de vue clinique, les études actuelles sont de durée trop brève pour pouvoir proposer l’ocytocine comme traitement adjuvant dans la phobie sociale ou dans l’autisme, et des études prolongées sont encore nécessaires avant d’envisager son utilisation comme psychotrope.
> L’ocytocine, un octopeptide synthétisé dans l’hypothalamus, est utilisée pour stimuler les contractions utérines et induire l’accouchement
> L’ocytocine joue également un rôle dans l’attachement des mères à leurs petits et dans le lien conjugal et social
> L’utilisation de l’ocytocine dans des cas d’autisme, de phobie sociale et de dépression est en cours d’investigation