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Le lait du sein équivaut-il au sang utérin ? Que restera-t-il (dans une décennie, dans un siècle) de cette controverse qui voit s’entredéchirer aujourd’hui ceux qui se piquent de bioéthique ? La question, en apparence, est simple : faut-il ou non, du moins dans les pays occidentaux, modifier les lois et les multiples dispositions concernant les filiations afin d’autoriser ce qu’il est convenu de dénommer «grossesses pour autrui», expression qui a progressivement pris la place de celle de «mères porteuses» (sous-entendant clairement que la mère ne peut pas être une autre femme que celle qui accouche) ? Question en réalité redoutable. Elle a commencé à être véritablement soulevée avec l’apparition de ce qui prit le nom de «procréation médicalement assistée» avant l’adoption de celui d’«assistance médicale à la procréation».
Tout semble s’être ici passé comme si le fait de fournir de nouveaux instruments contre la stérilité humaine avait aussitôt conduit à élargir le spectre du possible. Après le palliatif de «l’insémination artificielle avec sperme de donneur», la fécondation in vitro, bientôt associée à la congélation, a ainsi conduit à légitimer une étrange question : pourquoi une femme n’assurerait-elle pas une grossesse à la place d’une autre ? Question vertigineuse. Elle en soulève de multiples et voit s’affronter, souvent de manière violente et féodale, deux camps, l’un et l’autre défendant de nouveaux droits : celui pour une femme stérile de donner la vie par procuration ; celui pour une femme fertile de prêter/louer sa fonction reproductrice au bénéfice d’une autre. Et, sur le fond, le droit de disposer de son corps (de femme). On pourrait certes percevoir là une forme moderne et privée de la servitude volontaire chère à Etienne de La Boétie (1530-1563). Erreur : il faut ici compter avec deux arguments de poids : l’argent (dans le cas où la porteuse est rétribuée) et la charité (dans le cas où elle ne l’est pas).
Toujours aussi violente, la controverse a, au fil du temps, gagné en clarté. Au point qu’il est désormais possible d’analyser les principaux éléments de la rhétorique de chacun des deux camps. Et l’analyse est d’autant plus aisée dans les pays – comme la France – qui interdisent, sous toutes ses formes, la pratique de la gestation pour autrui. Nous sommes dès lors confrontés à la somme des questions contingentes relatives aux situations de prohibition ; avec ce lieu commun qui fait valoir que la prohibition «engendre plus d’effets pervers que d’avantages, y compris au plan moral». Pire : maintenir la prohibition revient à enrichir les trafics illicites. C’est l’argument essentiel aujourd’hui avancé par ceux qui condamnent cette situation, comme le Pr Israël Nisand, spécialiste de gynécologie-obstétrique au CHU de Strasbourg. On peut aisément résumer le propos qu’il vient de développer dans les colonnes du quotidien Libération (daté du 15 février) : «Quoiqu’il en coûte nous nous devons d’être pragmatiques. La France interdit tout mais d’autres pays tolèrent, voire autorisent ; nous devons donc en tirer les conséquences en prenant en compte les cas des couples de nationalité française qui se sont rendus à l’étranger pour bénéficier de cette pratique.»
C’est là un argument de nature libérale, bien connu, et qui ne vaut pas seulement pour les mères porteuses. Dans le champ de la bioéthique, on le retrouve sur différents thèmes qu’il s’agisse de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, de l’«homoparentalité» ou de la pratique du suicide médicalement assisté. C’est aussi un argument qui se nourrit de ce qu’il est convenu de nommer la «globalisation». A quoi servirait désormais d’interdire sur notre sol ce qui est autorisé au-delà de nos frontières, à quelques heures de train ou d’avion ? A ce stade, le camp adverse avance généralement des arguments d’un autre ordre, fondés sur des principes éthiques généraux ; des arguments qui renvoient le plus souvent au grand principe (trop méconnu et dont il faudrait faire la généalogie) de l’indisponibilité du corps humain.
Mais dans le cas qui nous occupe, voici qu’il faut compter avec un élément nouveau ; ou plus précisément avec un nouveau corps humain : celui de l’enfant qui a été conçu (le plus souvent par fécondation in vitro), qui a été «porté» avant d’être «cédé» par la «porteuse» à un couple, voire à une femme ou à un homme. Cet enfant existe qui grandit sur le sol français, «qui n’est responsable de rien», mais qui est de facto privé de filiation maternelle et exposé de ce fait à tous les risques juridiques, notamment en cas de disparition paternelle. C’est donc à partir de l’existence de ces enfants que le Pr Nisand construit son argumentaire. Il n’ignore rien de ce qu’on lui opposera, à commencer par le principe d’indisponibilité du corps humain, la répulsion que l’on peut avoir à l’idée de faire entrer ce même corps dans le champ des biens et des contrats ou la possible subordination/instrumentalisation de la femme porteuse.
Mieux, il aborde les différentes facettes de cette lourde problématique, à commencer par les échanges entre la mère et le fœtus «dont nous devinons tous qu’ils existent sans être réellement capables d’en déterminer l’ampleur et la teneur (…)». Avec cette étonnante remarque : «Une femme peut s’attacher à l’enfant qu’elle porte en elle, comme une nourrice agréée peut s’attacher à l’enfant qui lui est confié tous les jours». Est-ce dire que le lait du sein équivaut au sang utérin ? Quant à savoir qui est la «vraie mère», la «mère qui porte» ou la «mère génétique», le Pr Nisand répond : «ni l’une ni l’autre probablement». Et d’user ici, dans sa rhétorique, du concept – controversé – de «déni de grossesse». «La seule réponse qui vaille est que la vraie mère est celle qui adopte l’enfant», assure-t-il. Mais aussi d’avancer, en miroir, cet autre concept qui serait celui de la «grossesse psychique» (celle de la femme qui n’est pas enceinte mais qui aurait voulu l’être). Une résurgence contemporaine de la triste «grossesse nerveuse» ; résurgence associée à cette autre invention : celle de la «nounou prénatale» ?
« Grossesses psychiques » ? Belle formule, sans aucun doute. Mais formule qui se retourne aussitôt contre celui qui la professe. Pourquoi, dès lors ne pas continuer à privilégier l’adoption et interdire le «portage» ? Pourquoi, quel qu’en soit le coût, privilégier ici une forme de droit du sang ? Pourquoi prendre le risque, considérable, d’un bouleversement du droit commun de la filiation en arguant de quelques cas particuliers ? Et comment, enfin, oser escamoter par un simple jeu de bonneteau la carte essentielle de la marchandisation du corps humain ? Israël Nisand argumente d’autorité et de manière interrogative : «Peut-on penser qu’il vaut mieux ne pas être né plutôt que de l’être grâce à la mise en œuvre d’une grossesse pour autrui ?» On lui renvoie, précisément, la balle : Peut-on, précisément, le «penser» ? Et que nous dit-il quand il propose «d’encadrer correctement» cette pratique sur le sol français afin de prévenir les «bricolages, parfois sordides» qui peuvent exister à l’étranger ? Serait-ce, décidément, si simple ?
(A suivre)