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Histoire de la Communauté française de Genève
par Philippe ABPLANALP, Secrétaire général d’honneur de l’Union des Sociétés Françaises de Genève
À l’origine : le résident de France
La France est officiellement représentée à Genève depuis plus de trois cents ans, avec la nomination en 1679 par le roi Louis XIV de Laurent de Chauvigny comme résident de France.
De 1679 à 1798, année de l’annexion de Genève par la France révolutionnaire, dix-sept résidents se sont succédé à Genève. Sous l’Ancien Régime, en raison du caractère absolutiste de la monarchie française, le résident représentait bien plus les intérêts de son souverain que ceux d’une « Communauté française » qui n’avait pas encore véritablement d’existence en tant que telle. Du fait de l’intransigeance de plusieurs d’entre eux — qui manifestaient davantage leur volonté de rétablir le catholicisme dans la « Genève protestante » que de maintenir des relations de bon voisinage — les relations ont parfois été difficiles, voire délicates, entre le résident et les autorités genevoises, soucieuses de ne pas déplaire à leur puissant voisin tout en préservant l’indépendance de leur petite République.
L’annexion par la République française en 1798 de Genève, devenue chef-lieu du département du Léman sous la Révolution et sous l’Empire, a été vécue par ses habitants comme une période sombre de leur histoire, malgré de réels progrès apportés par la France à cette époque (instauration du franc, création de la bourse, réforme de l’université).
Le XIXe siècle : les associations mutualistes et philanthropiques
En 1815, alors que Genève vient d’entrer dans la Confédération helvétique, les autorités françaises lancent un appel pour recenser les citoyens français résidant à Genève dans le but de créer un consulat dans cette ville. Mais ce n’est qu’en 1853 qu’une agence consulaire française est créée à Genève. Elle devient Consulat en 1860, puis Consulat général en 1866, ayant également sous sa juridiction les Français établis dans les cantons romands voisins.
Le 1er avril 1832, la première association française de Genève est fondée sous le nom « Société Française Mutuelle ». Il s’agit d’une société mutualiste — véritable assurance-maladie et caisse de retraite avant l’heure — dont le but était de permettre à ses membres ayant cotisé de disposer d’un revenu en cas de maladie, pour leurs vieux jours, ainsi qu’à l’intention de leur veuve et de leurs enfants à une époque où les assurances sociales et la retraite n’existaient pas. Cette association a été dissoute au début des années 1990 après plus de cent soixante ans d’existence.
Dix ans plus tard, la Société Philanthropique Française tient sa première réunion. Elle vient de se transformer récemment en fondation.
En 1894 est créée à Genève la Chambre de Commerce Française en Suisse, qui a pour buts de promouvoir le commerce et l’industrie français en Suisse ainsi que de favoriser les contacts entre les industriels français dans leur pays d’accueil (des sections de la Chambre de Commerce s’ouvriront par la suite à Lausanne et à Zurich).
En 1895 est fondé le Cercle Français. Son but : rapprocher les Français de Genève entre eux et resserrer les liens entre les Français, les Genevois et les Suisses (à l’époque, cette distinction est encore marquée), notamment par des dîners de prestige ou des activités culturelles. Le Cercle Français existe toujours à l’heure actuelle et il demeure l’un des hauts lieux de la vie associative genevoise.
Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, les associations françaises de Genève sont essentiellement mutualistes, culturelles philanthropiques ou économiques, caractère qu’elles conservent en grande partie encore aujourd’hui. Ces sociétés collaborent étroitement avec le Consulat général de France à Genève, notamment pour l’organisation de fêtes patriotiques (Fête du 14 juillet).
D’une guerre à l’autre : les Sociétés combattantes, à caractère économique et sportif (1918 – 1939)
À la fin de la Première Guerre mondiale, le retour de nombreux anciens combattants français à Genève provoque la création de plusieurs associations, qui auront un rôle important en perpétuant le souvenir des Français de Genève morts pour la France (7 000 Français de Genève sur les 10 000 mobilisés sont morts durant la Première Guerre mondiale, soit la plus forte proportion de combattants d’une localité morts au combat, plus que dans n’importe quelle autre ville de France) et des Anciens Combattants qui veulent se regrouper et défendre leurs intérêts.
C’est la grande période des « Sociétés combattantes et patriotiques », avec la création d’associations d’anciens combattants, des poilus et mobilisés, des prisonniers de guerre, des officiers français de réserve, des sous-officiers français. À ces associations, il faut aussi ajouter l’Amicale des Anciens Légionnaires, créée en 1918 sous le nom de Sociétés des Volontaires Suisses de la Guerre 14-18 (aujourd’hui membre associé de l’USFG parce que ses membres, anciens légionnaires, ne sont pas en majorité français).
Aux côtés de ces sociétés combattantes, la Chambre de Commerce Française va être le véritable « moteur » de la Communauté française de Genève par l’intermédiaire de l’un de ses plus prestigieux présidents, Xavier Givaudan. Fondateur de la plus grande entreprise mondiale de parfums de synthèse, premier président de l’Union des Français de Genève de 1943 à 1945, Xavier Givaudan va donner une véritable impulsion au développement de la Communauté française de Genève entre les deux guerres, en finançant notamment de nombreuses activités philanthropiques, aussi bien pour les anciens prisonniers de guerre et anciens combattants qu’en faveur des Français de Genève les plus démunis (aide aux Français les plus âgés, création du Dispensaire français).
C’est également dans l’entre-deux-guerres qu’est fondée l’une des sociétés françaises les plus connues du grand public, le Stade Français. Cette association assurera le développement des activités sportives au sein de la Communauté française de Genève (football, basket et ski) et s’illustrera par de nombreux titres de champion suisse de basket dans les années 50 et 60 (14 titres nationaux pour ses sections masculine et féminine).
L’Union des Français de Genève (1943) : coordination entre les différentes associations françaises de Genève
Mais toutes ces sociétés ne sont pas coordonnées entre elles. Elles sont indépendantes et ne se retrouvent que pour célébrer la Fête nationale (et plus tard le 11 novembre). En 1917, le professeur Edgard Milhaud tente de les fédérer en créant la « Colonie française de Genève » dont il devient le premier président. Ce comité sera dissous quelques années plus tard. En 1920, le Dr Léon Weber-Bauler, médecin du Consulat général, reforme ce comité qu’il présidera pendant trois ans, avant que celui-ci soit à nouveau dissout.
Il faudra attendre la Seconde Guerre mondiale pour que les associations françaises de Genève prennent conscience de la nécessité de se regrouper au sein d’une association faîtière. Le 7 janvier 1943, sous l’impulsion de Jacques Giraudet, Consul général de France à Genève, les 28 associations françaises de Genève se réunissent pour former l’Union des Français de Genève (UFG).
Le premier président de l’UFG sera Xavier Givaudan (1943–1945), auquel succéderont Henri Girod (1945-1958), Émile Derippe (1958-1962), Georges Renard (1962-1969), Clément Écuvillon (1969-1972), Édouard Veyrat (1972-1979), Paul Deschamps (1979-1980), Éric Vicarino (1980-1991), Pierre Oliviero (1991-1995), Bernard Revol (1995-2003), Jean-Pierre Crespelle (2003-2013) et son président actuel, Antoine Rosati élu en 2014.
Les années d’après-guerre : sous le signe du souvenir et de la solidarité
À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, après une période sombre et mouvementée, les Sociétés françaises vont connaître un nouveau souffle, avec l’arrivée à Genève d’un grand nombre d’anciens combattants. Les années d’après-guerre et les années 50 sont marquées par l’organisation de nombreuses manifestations au profit des victimes de la guerre (anciens prisonniers, veuves d’anciens combattants, orphelins de guerre). C’est l’époque des grands « Festivals » organisés chaque année à Genève par les associations d’anciens résistants, des prisonniers de guerre ou du Stade Français. Ces manifestations réunissent les artistes les plus prestigieux de l’époque – comme les Compagnons de la Chanson ou Yves Montand – devant plusieurs milliers de spectateurs. Parmi les grands animateurs de la Communauté française des années 50 et 60, plusieurs personnalités se signalent par leur dévouement particulier dans l’organisation de ces spectacles, comme Georges Renard (président du Stade Français, ancien du maquis des Glières), Georges Boulens (président des Anciens Prisonniers de Guerre, l’un des entrepreneurs de la cité nouvelle d’Onex), ou encore William Bernard (président des Médaillés militaires ainsi que de l’Association pour l’École française de Genève).
Dans les années 60 et 70, outre le Cercle Français et la Chambre de Commerce, les Sociétés combattantes et patriotiques (Anciens Combattants, Officiers et Sous-Officiers français de Genève et de sa région) forment toujours l’essentiel du paysage associatif français de Genève. En 1964, une place particulière est accordée aux femmes déportées au sein de la Communauté française de Genève avec la création en 1964 par Noëlla Rouget, elle-même ancienne déportée à Ravensbrück, de la délégation pour la Suisse de l’Association Nationale des Déportées et Internées de la Résistance. Par ses conférences dans les écoles ainsi qu’auprès du grand public, Mme Rouget perpétue la mémoire de celles et ceux qui ne sont pas revenus des camps de concentration.
Les présidents de l’Union des Français de Genève de cette époque sont également, pour la plupart, issus du milieu combattant (Georges Renard, Édouard Veyrat). Au début des années 70, sur la proposition de son ancien président Georges Renard (devenu délégué au Conseil supérieur des Français de l’Étranger), l’Union des Français de Genève devient l’« Union des Sociétés françaises de Genève » (USFG) pour mettre davantage l’accent sur son caractère fédérateur.
Les associations françaises aujourd’hui : une place plus importante accordée aux problèmes culturels et économiques
Dans les années 80 et 90, une évolution s’amorce au sein de l’USFG, qui se poursuit actuellement. Les associations de décorés (Légion d’’honneur, Ordre national du Mérite, Médaille de la Jeunesse et des Sports), à vocation culturelle (création du Cercle Condorcet et plus récemment de l’Alliance Française de Genève) se développent et prennent une place importante parmi les sociétés françaises de Genève.
Les problèmes économiques transfrontaliers y ont aussi leur place (Chambre Franco-Suisse pour le Commerce et l’Industrie, Forum Économique Rhodanien). L’œuvre sociale se poursuit grâce à plusieurs associations (Aide Française aux Ainés, Fondation Philanthropique des Français de Suisse, Maternelle Française, Protection de l’Enfance Française), de même que les activités à caractère éducatif (Association pour l’École française dont l’établissement fête ses 50 ans le 23 juin 2007, Association des Parents d’Élèves de l’École primaire française de Genève, Fondation pour le Développement de l’Instruction et de l’Éducation Physique pour la Jeunesse Française de Genève) ou généraliste (Union des Français de l’Étranger-Représentation de Genève), sans oublier l’Arbre de Noël organisé chaque année par l’USFG et qui réunit, depuis 50 ans, sous le haut patronage du Consul général de France à Genève, plusieurs centaines d’enfants français de Genève et de Suisse romande.
Enfin, au cours de ces dernières années, l’USFG a organisé avec le Club Allemand de Genève (président : Ralph Tatu ) des manifestations qui ont eu un grand succès, telles que le Concert franco-allemand (juin 2005) ou le Forum sur le Triangle de Weimar (janvier 2007). Ce type de rencontres intercommunautaires devrait se poursuivre et même se développer dans les années à venir.
En 1993, un questionnaire envoyé aux présidents des 32 associations qui composaient l’USFG à l’époque avait permis d’établir que les sociétés françaises de Genève regroupaient plus de 3 800 membres (environ 3 200 actifs et 600 sympathisants). Même si ce nombre recoupait parfois les mêmes personnes, il n’en représente pas moins une grande proportion au regard du nombre total des Français de Genève (plus de 50 000 inscrits en 2007 selon les données fournies par le Consulat général de France à Genève) et témoigne de la vitalité de la Communauté française de Genève.
Au cours de ces quinze dernières années, plusieurs sociétés françaises ont dû être dissoutes en raison de la baisse des effectifs ou du décès de leurs membres. Outre la Société Française Mutuelle, les associations suivantes ont ainsi disparu depuis le début des années 90 : l’Association des Combattants Prisonniers de Guerre, l’Association des Français Libres, la France libre de Genève, l’Union des Anciens Militaires Français de Genève, l’Union des Mobilisés de Genève, la Société Mutuelle de Retraite des A.C. et V.G., le Comité des Colonies de Vacances Scolaires, tandis que la Société Philanthropique Française s’est transformée le 29 mars 2007 en Fondation Philanthropique des Français de Suisse et que le Comité National des Conseillers du Commerce Extérieur de la France s’est déplacé à Zurich (président : M. Henri Muhr).
De nouvelles associations sont aussi venues rejoindre l’USFG et donner un nouvel élan à ses activités (le Cercle Condorcet, l’Alliance française, le Forum Rhodanien déjà cités, ou encore Genève-Accueil et le Club de la Grammaire). Comme le monde actuel, les 24 sociétés membres de l’USFG en 2007 connaissent une profonde mutation. Dans ce contexte, l’Union des Sociétés française de Genève — qui prend en charge les deux grandes manifestations de la Communauté française de Genève que sont la Fête Nationale du 14 juillet et l’Arbre de Noël — aura un rôle essentiel à jouer pour accueillir de nouvelles associations et mobiliser ainsi les énergies de la plus importante des Communautés françaises établies hors de France.
Date du document : 31 mai 2007/révision 14.06.2013