Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07092.jsonl.gz/513

Carlos, 51 ans, de nationalité portugaise
Né en Angola mais d’origine portugaise, Carlos a une histoire qui semble marquée par le mouvement. À l’époque de sa naissance, ses parents sont installés en Angola depuis plusieurs années. Son père est d’abord militaire, puis s’engage dans les corps de police. Le pays est alors une colonie portugaise et ressemble à un eldorado en comparaison du Portugal qui se trouve sous la férule autoritaire de Salazar. Carlos passe ses neuf premières années en Angola. En 1974, la révolution des Œillets éclate et marque la fin de la dictature. Parallèlement, l’Angola traverse une période de grande tension afin de reprendre son indépendance, avant de sombrer dans la guerre civile. Décision est prise, pour toute la famille, de rentrer au Portugal.
Ma mère, mes frères et moi sommes rentrés au Portugal car c’était devenu beaucoup trop dangereux en Angola, avec la guerre. Mon père est resté une année de plus que nous et nous a rejoints par la suite. La famille nous a accueillis, elle nous a beaucoup aidés. On a dû tout recommencer à zéro, on avait tout perdu, on n’avait qu’une valise avec nous. Au début, ça a été dur, notamment à cause du changement de régime politique. Ceux qui avaient fui la dictature pour se rendre dans les colonies et qui revenaient – on les appelait les Retornados (« Les Retournés ») – ont été passablement mal reçus. On nous reprochait d’être partis quand ça allait mal et de ne revenir qu’au moment où ça allait bien. En tant qu’enfant, je l’ai ressenti les deux premières années, après ça a changé.
J’ai fait une année pré-universitaire au Portugal. J’ai dû arrêter mes études parce que ma copine est tombée enceinte. À l’époque, les couples se mariaient très tôt. J’avais 18 ans, ma copine en avait 15. Le mariage a tenu quatre ans. C’est après mon divorce et à la fin de mon service militaire obligatoire que je suis parti, car il n’y avait pas de travail au Portugal. Je suis d’abord allé à Paris pendant quelques mois. C’était la période de Noël, et un ami de passage m’a invité à venir passer les fêtes chez lui, à Montreux. C’est comme cela que je suis arrivé en Suisse. Je me souviens qu’il neigeait. Quand je suis sorti du train, tout était blanc, je n’avais jamais vu autant de neige ! C’était magique. Je suis tombé amoureux de ce pays.
Carlos passe les premiers mois chez cet ami jusqu’à l’obtention du permis A. Il rencontre des étudiants de l’Art Center, une école d’art américaine située à La Tour-de-Peilz, qui n’existe plus aujourd’hui. Carlos commence alors à peindre. Cette passion grandit au fil des années et l’accompagne toujours depuis. à l’obtention du permis A, il commence à travailler dans un hôtel-restaurant de Lausanne. Il y reste de 1989 à 1993.
Je touchais 2 000 francs brut par mois en travaillant à 100 %. Je m’occupais de l’inventaire, des commandes, du contrôle de qualité à l’arrivée de la marchandise, de la mise en stock, etc. Je louais une chambre pour 300 francs chez une vieille dame. Il ne me restait pas grand-chose pour vivre. Avec le permis A, il faut travailler quatre ans jusqu’au permis B*. C’étaient des années difficiles mais cela m’a aussi permis de m’intégrer dans la société suisse. Pendant cette période, je n’ai pas pu envoyer de l’argent à mon ex-femme, mais elle recevait de l’aide et de sa famille, et de la mienne. Ma mère gardait la petite tous les jours pratiquement. C’était dur pour moi parce que j’avais l’impression de ne pas remplir mon devoir de père, mais je n’avais pas le choix.
Carlos obtient son permis B, ce qui le rend plus indépendant face à son employeur. À cette époque, il se lie d’amitié avec un collectif d’artistes au Flon, à Lausanne, et commence à peindre plus sérieusement. Il fait le choix de vivre dans son atelier et travaille en parallèle pour gagner sa vie.
J’avais un atelier au Flon dans lequel j’ai habité pendant cinq ans. J’y vivais en cachette parce que ce n’était pas autorisé, mais je ne pouvais pas faire autrement car je n’avais pas l’argent pour avoir un appartement et un atelier. Il n’y avait pas de chauffage et les week-ends étaient bruyants. Je mangeais des pâtes et du thon en boîte tous les jours. C’étaient des conditions difficiles que je ne regrette pas, car j’étais vraiment convaincu que c’était mon chemin. Et puis il y avait une réelle entraide entre les artistes. Quand l’un avait moins d’argent, les autres l’aidaient. Si l’un vendait une toile, il invitait tous les autres à manger. On était très solidaires, très soudés. C’était une période très riche.
À cette époque, je travaillais à la régie du Café-Théâtre à la rue de Genève lorsque des groupes ou des pièces de théâtre se produisaient. Je m’occupais de tout ce qui concernait le son et la lumière. Et j’aidais au bar aussi. Et s’il n’y avait pas de représentation, je faisais le DJ. Je vivais avec cet argent et ça me permettait aussi d’acheter mon matériel de peinture qui coûte très cher.
Les circonstances de la vie vont pousser Carlos à trouver un domicile et un travail régulier.
J’ai eu deux enfants ici en Suisse. En habitant dans un atelier sans chauffage, où je ne pouvais pas les recevoir correctement, je me suis dit qu’il était temps de changer, de prendre un appartement et de vivre avec un vrai salaire. J’ai été engagé dans un magasin de chaussures à Lausanne, à la logistique. J’y ai travaillé quatorze ans et j’ai adoré ce métier. Mais j’ai dû le quitter à cause de problèmes de santé : j’ai de l’épicondylite** aux deux bras. Tous les jours, je portais des tonnes de chaussures : cinq palettes, c’est déjà 1 000 kilos. On recevait 50 ou 60 palettes chaque jour pendant les périodes de gros arrivages, les collections d’hiver ou d’été. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite mais au bout de quatorze ans, j’ai commencé à avoir des douleurs chroniques. Lors de ma dernière année de travail, j’ai eu plusieurs arrêts maladie, j’ai fait de la physiothérapie, mais ça revenait sans cesse. Je ne voulais pas quitter la boîte, mon patron était très généreux, et il y avait une super ambiance… Au contraire, j’avais envie d’y rester ! J’aurais aimé travailler là-bas jusqu’à la retraite ! Mais c’est devenu impossible. Un matin, j’ai déposé les clés, j’avais trop mal. J’ai été pénalisé par le chômage car je suis parti de moi-même. Mais j’ai assumé, parce que physiquement, c’était impossible à gérer. J’étais au bord de la dépression, ce n’était pas ce que j’avais prévu. Quand j’ai donné mon congé, j’ai eu droit à dix-huit mois d’indemnités de chômage, et je les ai toutes épuisées sans retrouver de travail. Il faut dire que je n’ai pas de permis de conduire, que j’ai maintenant 51 ans, et que je ne peux plus exercer mon métier à cause de mon problème de bras… Et entre-temps j’ai été opéré d’un cancer. Bon, maintenant ça va, mais je dois subir des contrôles tous les six mois. Tout cela pour dire qu’il y a des métiers que je ne peux pas faire. Finalement, j’ai dû m’inscrire à l’aide sociale. Ça fait six mois que j’y suis.
Ses premiers rendez-vous avec son assistante sociale ne se déroulent pas particulièrement bien. À plusieurs reprises, Carlos est assigné à des postes qu’il ne peut pas honorer, son assistante ayant oublié ses problèmes physiques. On l’envoie notamment à Aigle pour un poste de décorateur d’intérieur où il doit porter des meubles lourds pour préparer des surfaces commerciales. S’il avait refusé, il aurait été pénalisé.
Je pense que c’est important que les conseillers aient de la compassion pour quelqu’un qui est obligé de changer d’orientation. Il faut l’accompagner dans cette transition. Ne pas le confondre avec un fainéant, ne pas lui mettre une énorme pression non plus, parce que ça empire. Quand tu changes de métier, tu ne sais pas à qui t’adresser. Il y a tout un réseau à refaire. Psychologiquement, c’est très difficile à vivre, et plus le temps passe, plus on a des doutes quant au fait qu’on va retrouver du travail.
Je ne veux pas dire du mal des conseillers, parce qu’ils ont toujours été très corrects avec moi. Ils font ce qu’ils peuvent, ce sont des gens bien. Mais malgré tout, ce n’est pas évident. Ce sont de grosses démarches à faire. J’avais un peu peur à l’idée de gagner le minimum vital. Pour l’assurance maladie, j’ai dû m’inscrire à l’OVAM et je viens enfin d’obtenir une réponse, après six mois pendant lesquels j’ai dû quand même payer mon assurance. J’ai informé les impôts de ma situation, mais ils n’ont rien voulu savoir, ils m’ont mis aux poursuites malgré mes demandes. J’ai essayé de négocier pour payer de plus petites tranches, mais ça n’a pas fonctionné.
Depuis des mois, Carlos cherche un moyen de se reconvertir. Il explore les voies artistiques. Il prend contact avec la FASL et d’autres structures socioculturelles pour proposer des cours d’art à de jeunes enfants.
J’ai commencé à faire des démarches pour proposer des ateliers à des enfants de 4 à 14 ans, parce qu’on cache tous un artiste à l’intérieur de nous-mêmes et c’est très important de donner l’opportunité, surtout aux jeunes enfants, de développer leur créativité. L’idée est de les coacher, de leur donner l’envie de dessiner et de peindre. Ça peut ouvrir des portes vers de nombreux métiers comme l’architecture par exemple. Je viens de recevoir deux réponses positives de la part de centres de jeunesse proches de Lausanne. J’ai déjà quelques dates prévues pour faire des activités créatives avec des enfants. Peut-être que j’aurai la possibilité de remplacer quelqu’un pendant six mois, mais j’attends encore la confirmation. Ça se profile bien. Comme je n’ai pas de diplôme, je me tourne vers la peinture et la sculpture. Mon rêve serait de créer ma propre marque de chaussures customisées. Mais c’est un processus qui met des années à se mettre en place. Il faut trouver des investisseurs, il faut beaucoup d’argent, faire une étude de marché, payer des personnes. J’investis énormément de temps pour réaliser ce projet. En tous les cas, je ne reste pas inactif !
Pour l’instant, je suis obligé de rester à l’aide sociale parce que mes gains intermédiaires ne sont pas suffisants pour vivre. Mais ce que je veux, c’est pouvoir en sortir dès que possible! Heureusement que je suis bien soutenu par ma famille et mes amis, parce que bien des fois j’étais au bord de la dépression. Ça me met tellement de pression de ne pas pouvoir payer mes factures. Il me reste une quinzaine d’années jusqu’à la retraite. Puisque je ne peux plus exercer le métier que je sais faire, j’essaie au moins de me tourner vers quelque chose qui me rend heureux ! Et je trouve que les artistes ne sont pas bien considérés : ce qu’ils amènent à la culture n’est pas assez valorisé.
* Le permis A était un permis accordé aux saisonniers pour une durée de neuf mois consécutifs et n’incluait pas le regroupement familial. La demande se faisait par l’employeur. Après trente-six mois, le requérant avait la possibilité de demander un permis de séjour B. Le permis A a été remplacé en 2002 par le permis L, un permis de courte durée.
** Il s’agit d’une inflammation des muscles sur la partie externe du coude. La douleur est liée à un état inflammatoire et dégénératif des attaches tendineuses de ces muscles à l’os et se majore lorsque ces muscles sont utilisés.