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La période de grandeur du bouddhisme Chan en Chine se situe environ entre le 7ème siècle, avec l’enseignement du 6ème patriarche Eno, et le 12ème siècle. De ses cinq écoles ne survivront que l’école Caodong qui deviendra le Zen soto, et l’école Linji qui deviendra l’école du Zen Rinzaï. Dans cette lignée nous trouvons après Eno les patriarches suivants : Nangaku, Baso, Hyakujo, Obaku et Linji. La date de sa naissance reste inconnue mais il mourut dans sa cinquantième année en 866 ou 867. Il survécut donc à la grande purge de l’an 845 pendant laquelle des milliers de temples et de monastères furent détruits. Malgré sa vie relativement courte et bien qu’il fut alors assez isolé, il eut vingt et un successeurs.
Linji vécut donc quatre cents ans environ avant Dogen, c’est à dire avant que le Zen ne soit influencé par la culture japonaise, et par les règles et pratiques des grands temples du Zen soto qui furent édictées par la suite et qui perdurent aujourd’hui. Alors pourquoi en parler ? Quel intérêt peut-il y avoir dans l’enseignement de Linji, qui de plus n’appartient pas à notre lignée soto ? Bon et alors ?
Dans son enseignement Linji encourage ses disciples à avoir une foi, une confiance inébranlable dans leur esprit spontané, leur esprit de Bouddha, et d’agir ainsi sans hésitation. Si au moment d’agir nous nous identifions avec nos pensées, nos hésitations, nos phénomènes intérieurs, nos propres conceptions, nous sommes pris alors dans la confusion. Avec un esprit libre de toute illusion, notre contact avec les phénomènes que nous rencontrons dans notre vie est direct. Rien ne vient obscurcir notre rapport immédiat entre notre esprit et l’expérience.
Il dit :
« Lorsque les étudiants d’aujourd’hui ne réussissent pas à progresser, d’où vient leur échec ? Leur échec vient du fait qu’ils n’ont pas confiance en eux-mêmes. Si vous n’avez pas confiance en vous-mêmes, vous serez constamment préoccupés, avec l’intention de contrôler votre environnement, et vous serez dirigés et embrouillés par tout ce qui se passe autour de vous, sans pouvoir agir librement. Mais si vous pouviez arrêter cet esprit qui court sans cesser de chercher quelque chose, alors vous ne seriez pas différents des Bouddhas et des Patriarches. Vous voulez connaître les Patriarches et les Bouddhas ? Ils ne sont pas quelqu’un d’autre, ils ne sont que vous-mêmes qui vous vous trouvez en face de moi en train d’écouter cet enseignement sur le Dharma. Ne cherchez rien à l’extérieur de vous-mêmes. La pure lumière d’un instant de votre esprit est le corps-esprit de Bouddha à l’intérieur de vous.»
Donc rien ne vous manque originellement, vous pouvez entrer de tout votre cœur dans les phénomènes, dans toutes vos activités et être entièrement en unité avec toutes les situations que vous rencontrez. C’est ce qu’on appelle vivre une vie éveillée, c’est le zen de chaque jour, le zen vivant, qui n’a rien à voir avec le zen mort, le zen figé une fois pour toutes dans tout un ensemble de règles immuables, ou le zen des marionnettes.
Il dit :
« Pratiquants de la Voie, vous avez entendu dire partout qu’il existe une Voie à pratiquer, un Dharma pour s’illuminer. Pouvez-vous me dire à quel type de Dharma faut-il s’illuminer, quelle Voie y a-t-il à pratiquer ? Dans toutes vos activités actuelles, que vous manque-t-il ? Y a-t-il quoi que ce soit qu’il faille corriger dans la pratique ? L’esprit ordinaire de chaque jour est la Voie.»
Mais le problème est souvent que nous prenons nos pensées comme la preuve que nous sommes vivants, la preuve que nous existons. Et bien sûr nous désirons exister. Tant que nous ne réalisons pas comment notre esprit fonctionne nous serons pris dans le monde illusoire de nos créations mentales qui nous apparaissent comme notre réalité. Il s’agit de pratiquer aussi bien en zazen que dans la vie de tous les jours une attention éveillée à notre esprit, ne pas le laisser divaguer dans des pensées irréelles, les pensées du Moi, mais revenir à la réalité que nous vivons à chaque instant.
Linji réagissait à une certaine tendance à cette époque concernant une catégorie de moines, vraisemblablement de l’école Caodong : « Vous pouvez observer des jeûnes et observer les préceptes, ou porter une assiette d’huile sans en renverser une seule goutte, mais si votre œil du Dharma n’est pas grand ouvert, tout ce que vous faites n’est qu’augmenter une grande dette. Un jour vous devrez payer pour toute la nourriture que vous avez gaspillée. En ce qui concerne ceux qui s’isolent sur un pic solitaire, ne mangeant qu’un repas par jour, s’asseyant en méditation pour de longues périodes sans se coucher, ceux-ci ne font que créer du karma. Il est mieux d’être simple, direct, et ne pas tout mélanger. »
Donc Linji encourage ses disciples à surtout ne pas manquer de confiance en eux-mêmes sinon ils ne seront pas capables d’affronter les changements dans leur vie et seront ballottés par leur environnement. Pour cela il les exhorte à ne pas accepter les vues fausses des autres, ni d’avoir des vues, des opinons conceptuelles. « Ne gobez pas des œufs pondus par une autre poule ! » fut une phrase choc de Linji.
Et aussi ne pas imiter. Linji était connu pour répondre des fois à des questions par un grand cri. Lorsqu’il fut temps pour lui de mourir il s’assit bien droit et dit :
- Après ma disparition, mon trésor de l’œil du pur Dharma ne peut pas être détruit.
Un de ses disciples, Sansheng dit :
- Comment pourrions-nous oser détruire le trésor de l’œil du pur Dharma de notre maître ?
Linji dit :
- Dans le futur, si quelqu’un demande quel fut mon enseignement, que lui diras-tu ?
Sansheng alors poussa un cri.
Et Linji dit :
- Qui aurait pu penser que mon trésor de l’œil du pur Dharma serait détruit par ce crétin aveugle !
Ayant prononcé ces mots, Linji mourut, assis tout droit.
Donc n’imitez pas, une bière éventée n’a plus la fraîcheur d’une bière directement sortie du tonneau.
« Si vous voulez agir, alors agissez. N’hésitez pas. » dit-il. De toutes façons il affirme également qu’aucun phénomène, aucun dharma, n’est réel. Ils ne sont que des mirages créés par les conditions et sont un jeu de phénomènes qui ne possèdent aucune nature intrinsèque. Ainsi n’avons-nous pas à haïr quoi que ce soit et nous pouvons agir librement, mais avec une haute éthique et de la sagesse. Le pur esprit de Bouddha est notre esprit naturel, authentique et spontané.
C’est la raison pour laquelle Linji parlai « de l’homme véritable sans rang ». Ce qui pour lui voulait dire qu’il n’a créé aucune forme de lui-même permanente et fixe. Il est intrinsèquement libre de toutes les qualités de base des phénomènes matériels et mentaux. Celui qui est assis sur ce quartier de viande rouge est libre de l’impermanence, de la souffrance et de toutes chimères. La nature véritable est intrinsèquement libre, maintenant et à jamais.
Par quels moyens habiles Linji enseigna-t-il cela à ses disciples ? Par des méthodes qui les surprennent dans l’instant et ne leur donne pas le temps de réfléchir mais les choquent dans une sorte d’éveil immédiat auquel ils ne peuvent pas se soustraire en réfléchissant. Il utilisa donc des méthodes non conventionnelles telles que cris, leur taper dessus, des paradoxes – des koans, impossibles à résoudre par la réflexion. Tout cela pour les réveiller. C’était également l’expression immédiate de sa façon de faire, de son éveil. Pour lui tout ce qui n’est pas immédiat, spontané est loin de se rapprocher de l’éveil mais est conditionné par notre karma, notre vie, les conditions de notre vie et donc n’a pas d’existence propre. Donc il utilise des expédients pour trancher chez ses élèves le fait qu’ils tournent en rond dans des recherches et des concepts. « Attrapez-le vivant. » leur criait-il.
Etienne Mokusho Zeisler racontait un exemple similaire : « On vous apprend à pêcher. Alors vous mettez un appas sur l’hameçon, vous lancez le tout dans la rivière et vous patientez. Et tout à coup, ça mord ! » C’est de cet instant dont parle Linji, l’instant immédiat où le poisson mord à l’hameçon. Pour lui l’éveil est dans cet instant. Il se distingue donc de l’école Caodong ancrée sur la méditation au profit d’une attention de chaque instant favorisant un contact immédiat, sans interférence, avec la réalité, un éveil instantané où la réalité se révèle d’elle-même car toute obstruction mentale a disparu. Pour lui un tel mode d’être consiste à ne pas passer son existence et ses journées en vain comme un rêveur.
Il ne s’agit nullement de dénigrer une école par rapport à l’autre, l’école Caodong de l’assise silencieuse ou l’école de l’éveil immédiat, le kensho. Aujourd’hui en Occident la plupart des pratiquants n’ont pas la possibilité de pratiquer zazen pendant de longues sessions chaque jour, mais passent plus de temps dans les activités quotidiennes auxquelles ils doivent faire face : travail, famille, responsabilités. Le temps qu’ils passent en zazen n’est donc vraisemblablement pas suffisant pour que la pratique de zazen agisse naturellement en eux. Nous devons utiliser notre vie quotidienne pour nous rapprocher de la réalisation de notre éveil, vivre avec attention chaque instant, coller à la réalité et non à nos concepts, et donc nous libérer de croire que notre Moi est une entité réelle alors qu’elle n’est qu’une construction de notre esprit au gré des conditions que nous vivons. C’est une transformation qui demande une grande pratique également, comme zazen.
Nous devons nous y atteler car il n’y a pas d’autre monde. Il ne s’agit pas de s’en échapper mais d’y vivre pleinement et simplement. Il dit à ce propos : « Si vous êtes délivrés de ce monde, où ailleurs pouvez-vous aller ? » C’est dans ce monde qu’est notre liberté. C’est lorsque nous réalisons que nous sommes actuellement libres, au-delà de nos désirs, et de notre ignorance, que nous devenons la liberté elle-même, son concept disparaît au profit d’une évidence sans paroles. « Comme je le vois, dit Linji, il n’y a réellement pas tellement de problèmes. »
Une telle simplicité dans le Chan réside simplement dans la liberté et une façon de vivre évidente. Toutes formes de doutes ou de quêtes, matérielles, mentales, et spirituelles, sont à la fin réprimées. Le sage devient un être tout à fait ordinaire et se dilue dans la masse humaine.
« Pratiquants de la Voie, il n’y a aucun Bouddha à obtenir, et les Trois Véhicules, l’enseignement de l’éveil parfait et immédiat sont de simples médecines pour soigner les maladies du moment. Aucun n’a de véritable réalité. Même s’ils en avaient ils seraient tous de simples simulacres, des pancartes proclamant des choses superficielles, tellement de mots alignés, de déclarations de cette sorte. Pratiquants de la Voie, même si vous comprenez une centaine de sutras et de traités, vous n’êtes pas aussi bien qu’un simple moine qui ne fait rien. Ne lambinez pas au cours de vos journées !» C’est à dire vivre de façon éveillée sans chercher quoi que ce soit de spécial.
Linji enseigna un zen vivant, frais, libre, originel et sans imitation. Il fut l’un des plus grands et des plus importants patriarches du Chan. Son enseignement fut de pousser ses disciples à être véritablement eux-mêmes, adultes, clairvoyants et compassionnés, car tout maître zen devrait avoir à cœur d’aider chacun à devenir maître de lui-même, à le dépasser en compréhension, en pratique, en discernement et en sagesse. Et non de s’attacher des disciples.
Maître Etienne Mokusho Zeisler a dit : « S’il vous plait passez devant, devenez maîtres, enseignez. » Bien sûr pas pour votre propre image à vos yeux ou à ceux des autres, mais pour le bien de tous, pour l’éveil des générations futures, pour contribuer à transformer notre société malade et l’ouvrir à une vision bienveillante de chacun.
Bibliographie :
- “Lin-chi and the True Man without Rank”, by Scott Mandelker, Ph.D.
- “The Applied Chan Teachings of Master Lin-Chi” by Gilbert M. Gutierrez
- « The Zen teachings of Master Lin-Chi », by Burton Watson, Columbia University Press (4 mars 1999)
- « Un peu de la senteur du Chan », Vincent Keisen Vuillemin, www-zen-deshimaru.ch