Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07079.jsonl.gz/1030

Voilà un titre qui ne manque pas d'audace et laisserait présager une quelconque plaisanterie.
Robuste campagnard, bien campé dans ses terres de la Haute-Broye, notre vénérable manoir ne saurait figurer parmi les «nobles» demeures de ce canton édifiées dans des vignobles plus ou moins étendus. Certaines gravures du XVIIIe siècle permettraient bien de supposer un essai d'acclimatation de quelques plants de vigne sur le flanc sud de son coteau, mais resté sans suite, comme la culture du safran, demeurée infructueuse, qui légua cependant le joli nom de Safranière à une partie de la colline.
Et pourtant..., durant des siècles le château d'Oron, du moins ses propriétaires, se trouvèrent à la tête d'importants domaines viticoles et... pas des moindres. Au début du XIIIe siècle déjà, les sires d'Oron avaient hérité de Vaucher de Blonay, non seulement la co-seigneurie de Vevey, mais également des vignes s'étendant de Corsier à Saint-Saphorin.
Une parcelle de 40 fossoriers (1,8 ha), située entre Chardonne et Corsier, au lieu dit «Champ de ban», a maintenu son nom au cours des âges et le «Clos d'Oron» fournit encore, aujourd'hui, un vin apprécié vendu sous cette appellation, cadastrée et dûment reconnue.
Lors de la constitution du bailliage d'Oron, en 1557, toutes les terres des seigneuries d'Oron et de Palézieux, vignes comprises, passèrent aux mains de LL.EE. de Berne qui les joignirent à celle de l'Abbaye de Hautcrêt, sécularisée après la conquête de 1536.
Les moines cisterciens de ce couvent, fondé en 1134, au bord de la Broye, proche de Palézieux, exploitaient à Lavaux, sur des pentes défrichées par leurs soins, reçues ou achetées dans les environs, parfois ailleurs, de vastes domaines qui allaient de Grandchamp sur Villeneuve jusqu'à Belmont, en passant par Corsier, le Burignon, le Dézaley, Riex, Villette, Cully...
Ces Messieurs de Berne, par l'intermédiaire de leurs baillis d'Oron, ne se font point prier pour poursuivre la gestion de tous ces biens qui désormais leur appartiennent. Ils en confient la culture à des vignerons dont ils surveillent les travaux, contrôlent et réglementent avec sévérité la vinification et le commerce, assument frais et charges pour réparations et entretien, sans oublier de percevoir cens et lauds (impôts de l'époque) qui leur sont dus. Entre 1745 et 1750, par exemple, on dénombre de 265 à 285 exploitants qui paient leurs redevances au receveur du bailli d'Oron. Parmi tous ces endroits, il convient de signaler les plus estimés comme le Dézaley d'Oron, oeuvre des moines de Hautcrêt (5,6 ha. en 1776), attenant à celui de Montheron, construit et planté par ceux de ce monastère (autrefois Abbaye de Théla ou Téla), le Burignon, (plus de 8 ha. la même année), dont le vin, à certaines époques était plus apprécié que celui du Dézaley, si l'on se réfère aux prix pratiqués. Sans jeter le discrédit sur les autres parcelles aux produits plus ou moins prisés, voilà incontestablement d'imposantes propriétés dont le bailli avait toutes les raisons d'être fier. Mais ... où sont les neiges d'antan ? ...
Après la Révolution vaudoise de 1798, le nouveau canton du Léman est aussitôt englobé dans la République helvétique qui vient de se créer. Pour se procurer des fonds, les autorités, qui en manquent singulièrement, ne tardent pas à offrir en vente publique tout ce qui a été saisi aux anciens occupants. C'est ainsi qu'en novembre 1802, la Ville de Lausanne acquiert les vignobles du Dézaley et du Burignon, alors que les autres parties du domaine sont dispersées au gré des achats faits par des communes, des associations, des combourgeoisies ou ... des particuliers. Ainsi se morcela et disparut tout le territoire viticole du bailliage d'Oron !
A noter que le Dézaley d'Oron, qui avait porté cette appellation durant plus de six siècles la perdit, en 1912, pour être remplacée par celle de «Clos des Moines» qui le désigne aujourd'hui.
De ces richesses passées, le château d'Oron ne garde que le glorieux souvenir et d'abondantes archives où l'on suit, à travers comptes et rapports, au cours des âges les soucis et les joies, les peines et les satisfactions, les misères, les déceptions mais aussi les espoirs, avec surtout la volonté des vignerons de maintenir contre gel, grêle, intempéries et autres calamités cette vigne plantée entre le lac et le rocher et ... en plus la chance de pouvoir déguster au château même un verre de «Clos d'Oron», vaillant rescapé qui a bravé huit cents ans d'histoire.
Héli Liard