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Comme disait un vieux proverbe, à moins que ce ne soit un jeune pendulaire de Tolochenaz, «pour savoir où l'on va, il faut savoir d'où l'on vient». L'équipe de Suisse de football savait exactement où elle voulait aller en 2022, et si elle a pu réserver son voyage après sa victoire 4-0 contre la Bulgarie lundi soir à Lucerne, c'est aussi parce qu'elle savait d'où elle (re)venait. De nulle part.
C'était il y a cinq mois pile. La Nati avançait avec peu de certitudes. Elle venait de concéder le match nul contre le Pays de Galles (1-1) pour son premier match de l'Euro puis de se faire désosser par l'Italie pour le deuxième (0-3). Certains hésitaient à rire, parce que Granit Xhaka et ses coéquipiers avaient fanfaronné tout le printemps en affirmant qu'ils étaient meilleurs que jamais; d'autres à pleurer, parce que c'était un immense gâchis de voir autant de talents éparpillés façon puzzle sur la pelouse de Rome.
Il y avait de quoi s'arracher les cheveux. Vous savez, ces mèches fraîchement teintées et lissées par un coiffeur alémanique dépêché en urgence (et entre deux matchs) pour satisfaire aux exigences capillaires de Xhaka et Akanji.
L'épisode avait fait ricaner tout le pays, qui pensait naïvement qu'en pleine compétition sportive, et de surcroît en pleine pandémie, les joueurs avaient moins besoin de soigner leur brushing que leurs automatismes.
L'équipe de Suisse en était donc là: écrasée sur le terrain, moquée en coulisses. Et puis tout a changé. Il y a eu les victoires contre la Turquie puis la France, et ce quart de finale qu'elle ne méritait pas de perdre contre l'Espagne. Il y a eu ensuite 7 matchs sans défaite avec, au bout, une qualif pour la Coupe du monde au Qatar. Décoiffant!
Entre Rome et Lucerne, donc, 5 mois. Ce n'est pas grand-chose à l'échelle de notre existence, mais en football, «c'est presque une durée de vie», comme dirait un entraîneur du FC Sion dont on a oublié le nom. Il disait aussi: «Tout va très vite en football», et il avait raison. Il suffit parfois d'un match, d'une prise de décision, d'un but pour faire basculer une saison, voire un destin.
Pour l'équipe de Suisse, ce but est arrivé à la 90e minute du 8e de finale de l'Euro contre la France. En égalisant, Mario Gavranovic a changé le cours de l'histoire de cette sélection, parce qu'il lui a permis non plus d'affirmer ses ambitions (elle le faisait déjà avant le tournoi) mais de les concrétiser. En battant les champions du monde en titre, et en se qualifiant pour la première fois de son histoire moderne en quart de finale d'un grand tournoi, la Nati a
compris su qu'elle ne devait craindre personne.
Ces résultats, cet été puis lors de la double confrontation face aux champions d'Europe lors des qualifs pour le Mondial, la Suisse ne les doit pas seulement à son mental de sidérurgiste est-européen. Elle les a obtenus par son football, en imposant son style de jeu, basé sur la possession et un pressing haut, quel que soit l’adversaire.
C'est le mérite des joueurs et de leur sélectionneur Vladimir Petkovic, qu'on n'oublie pas ce matin, parce qu'il a donné un formidable élan à ce qui est peut-être la génération la plus douée de l'histoire du football suisse, avant de la laisser entre les mains expertes de Murat Yakin, qui a prolongé jusqu'en 2024 son contrat avec la sélection ce mardi.
Parce qu'elle a su se donner les moyens de ses ambitions, parce qu'elle a eu deux grands entraîneurs en cinq mois et un paquet de non moins grands joueurs, parce qu'elle a eu un peu de chance aussi, la Nati est devenue une très belle équipe, peut-être même une grande équipe. Elle a désormais le statut des puissants, et ses privilèges: en mars de l'année prochaine, elle suivra de loin les luttes intestines que se livreront des nations au destin fragile comme le Portugal, l'Italie ou la Russie, toutes en quête d'une qualification pour le Qatar.
Vingt-et-une heures et des poussières, mercredi soir: faux départ. Marine Le Pen mord la ligne et décapsule son laborieux texte d'introduction avant le coup de pistolet des arbitres, Léa Salamé et Gilles Bouleau.