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Impromptu lexical, grammatical ou littéraire
D’origine latine, le terme français d’impromptu est intéressant. Employé substantivement et adjectivement, auquel cas il demeure en principe invariable, impromptu se dit de « tout ce qui se fait sur-le-champ 1Remarquer les deux traits d’union de cette locution signifiant immédiatement. Les omettre, comme c’est souvent le cas, ne permet pas de la distinguer du sens propre des termes la composant. et, en
principe, sans préparation » 2P. E. LITTRÉ, Dictionnaire de la langue française, s.v. Dans l’histoire littéraire française, il désigne « une petite pièce poétique de circonstance, en principe non préparée, et une courte pièce de théâtre composée pour une occasion précise, ou traitant d’un sujet d’actualité » 3Dictionnaire historique de la langue française Le Robert, s.v. :
Je fais des impromptus, rondeaux et bouts rimés
Bref, je suis bel esprit et des plus renommés…
Paul Scarron (1610-1660), Don Japhet d’Arménie
Un exemple littéraire célèbre : L’Impromptu de Versailles de Molière (1663).
Les mélomanes connaissent les huit impromptus de Schubert et les quatre impromptus de Chopin ; dans ce sens, le terme, probablement repris de l’allemand qui l’avait emprunté au français, désigne une petite pièce instrumentale de forme libre, généralement composée pour le piano. 4DHLF, s.v.
La locution adverbiale à l’impromptu, qui signifie sans préparation ni méditation, est malheureusement sortie de l’usage, remplacée qu’elle est par à l’improviste.
Enfin, impromptu sert d’équivalent français à l’anglicisme happening. 5Cf. Pt Rob., s.v.
Le terme d’impromptu est un emprunt savant du milieu du XVIIe s. Il est formé sur la locution latine in promptu, la préposition in accompagnant un terme défectif de la 4e déclinaison latine (promptus, [-us], m.), n’existant qu’à l’ablatif, ici régi par in. Il est formé sur le supin promptum du verbe promere, signifiant tirer de, faire sortir, et, figurément, produire, exprimer, publier, lequel a servi à former l’adjectif promptus, -a, –um, qui signifie 1° mis au grand jour, visible manifeste ; 2° qui est sous la main, disponible (en parlant de choses), ou prêt, disposé, résolu (à propos d’une personne). C’est de promptus que vient l’adjectif français prompt.
Si nous l’avons choisi comme titre de cette rubrique, c’est non seulement en raison du sens qu’il a, dans l’histoire de la littérature française, de morceau improvisé, composé pour une occasion précise, ou traitant d’un sujet d’actualité (en l’occurrence grammatical ou littéraire), mais encore parce que Cicéron, le grand prosateur classique, l’emploie dans des acceptions qui nous intéressent ici. En effet, selon les cas, esse in promptu signifie être à portée de main, à disposition, ou, par extension, être à la portée de tout le monde, tomber sous le sens. Voilà qui devrait rendre l’étude de la grammaire plus accessible, et la grammaire elle-même plus familière…
Dans cette rubrique seront présentées des observations lexicales, grammaticales, parfois même littéraires, des difficultés rencontrées ou des questions posées par des utilisateurs ayant tiré la sonnette d’alarme (SOS grammatical) et jugées intéressantes au point d’être traitées promptement. C’est donc une section interactive du site, à laquelle tout un chacun peut concourir [au sens de collaborer, participer]. Cette possibilité saura-t-elle faire de la grammaire une discipline présentée comme nombre d’utilisateurs auraient peut-être souhaité qu’elle leur fût enseignée ? Qui sait ?…
Toutefois, il pourra aussi y être question de points de langue dans un sens plus large, culturel, en somme, en souvenir de la lointaine origine du terme de grammaire, soit la science des lettres. Ne disait-on pas de quelqu’un de cultivé qu’il a des lettres, que c’est un lettré ? « A tout seigneur, tout honneur », dit la sagesse populaire. Le premier terme que nous examinerons ici sera donc celui de grammaire.
Premier impromptu : grammaire
Le substantif français de grammaire, produit d’un développement demi-savant, apparaît au XIIe siècle dans l’histoire de la langue. Désignant d’abord le premier des arts libéraux (art devant être entendu dans les sens de compétence, habileté, c-à-d. un savoir), la grammaire s’attache à l’étude du langage correct et de la littérature. Si le sens d’étude des règles domine jusqu’au XIXe siècle, demeurant d’ailleurs toujours vivant, le mot se spécialise très tôt (v. 1200) dans le sens d’étude systématique des éléments constitutifs d’une langue. La grammaire est donc « l’art d’exprimer ses pensées par la parole ou par l’écriture d’une manière conforme aux règles établies par le bon usage » 6P.-E. Littré, DLF, s.v.. En linguistique, le terme de grammaire désigne aujourd’hui « l’ensemble des structures et des règles qui permettent de produire tous les énoncés d’une langue : il est alors voisin de syntaxe. » 7DHLF, s.v.
Par l’intermédiaire de l’adjectif latin substantivé au féminin grammatica (sous-entendu ars), emprunt de l’époque classique, le terme de grammaire est un dérivé irrégulier de l’adjectif grec substantivé, au féminin, grammatikè (sous-entendu technè / γραμματικὴ τέχνη) que l’on rencontre chez Platon, et qui signifie littéralement l’art grammatical, c’est-à-dire l’art de lire et d’écrire les lettres ( γράμματα / grammata). Ainsi, le premier sens de grammatikè est celui d’alphabet, soit l’ensemble des caractères d’écriture. On voit d’emblée qu’à l’origine l’art grammatical est la pratique de la langue écrite, en tant que succession et combinaison de lettres. Il coïncide dans le monde grec avec l’introduction de l’écriture alphabétique. On sait que les Grecs ont emprunté l’idée d’alphabet au syllabaire simplifié des Phéniciens, lui ajoutant les voyelles, dont la notation est indispensable à l’écriture du grec.
Pour en savoir davantage sur la grammaire, cette discipline injustement mal aimée, ainsi que sur les disciplines qui lui sont apparentées, on se reportera au menu intitulé la grammaire malmenée.
Deuxième impromptu : soleil noir
Figurant dans le titre d’un article nécrologique, en guise d’apposition au nom d’un homme politique genevois décédé en mars 2012, ce trope hardi appelé oxymore – ou antilogie, nom d’une figure de rhétorique consistant à rapprocher deux termes contradictoires, dont l’un semble exclure l’autre d’un point de vue logique – aurait dû être mis entre guillemets par l’auteur de l’article, puisqu’on le lit sous la plume de deux poètes : Gérard de Nerval dans le sonnet El Desdichado, du recueil des Chimères (1844) :
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.
Et Victor Hugo dans les Contemplations (XXVI, 186) :« Ce que dit la bouche d’ombre » :
Et l’on voit tout au fond, quand l’œil ose y descendre
Au-delà de la vie, et du souffle et du bruit,
Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit.
Cet oxymore évoque l’image gravée de la Melancolia d’Albrecht Dürer, que Nerval connaissait bien, comme en font foi ces lignes du Voyage en Orient : « Le soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front de l’ange rêveur d’Albert Dürer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil. » Et l’on retrouve ce trope dans Aurélia : « Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. »
Si ce trope n’est pas encore un cliché, il mérite largement d’être mis en évidence, typographiquement parlant, par des guillemets ou, à tout le moins, par l’italique.
Pour conclure, citons quelques oxymores courants : l’aigre-doux, le doux-amer, le clair-obscur, sans oublier le célèbre vers du Cid de Pierre Corneille, « cette obscure clarté qui tombe des étoiles ».
Sur cette figure de rhétorique d’origine grecque (ὀξύμωρον / oxymoron, adjectif neutre signifiant fin sous une apparence de niaiserie – composé d’ὀξύς (oxys : aigu, pointu, intelligent) et de μωρός ou μῶρος (moros : insensé) – οn lira avec profit l’article que lui consacre Henri Morier dans son remarquable Dictionnaire de poétique et de rhétorique, pp. 802ss. (Cf. la bibliographie d’ouvrages spécialisés, ainsi que le Manuel de stylistique française, pp. 210ss.)
Troisiéme impromptu : une petite énigme linguistique : « °point barre ! »
« Créons un espace suffisamment grand pour accueillir toutes les personnes en situation de handicap. Point barre.»
Ces deux mots apposés, en fait dénués de sens, ont fini par nous intriguer, tant cette expression est en vogue dans la bouche de certaines gens catégoriques. Ceux-ci, en effet, ne souffrant guère la contradiction, ponctuent volontiers chacune de leurs affirmations péremptoires de ce « °point barre ! » sans appel, aussi abscons que définitif.
A force de l’entendre, nous avons fini par lui deviner un sens, ou du moins une origine. En fait, il doit évoquer un point suivi d’un tiret demi-cadratin, marquant, dans le langage des typographes, l’absence de centimes, comme c’est le cas dans la transcription de sommes rondes en francs suisses, libellées en chiffres : fr. 50.–
Cela étant, l’expression n’en est pas plus claire pour autant, en tout cas pas autant que l’est le bon vieux un point c’est tout, en usage pendant des siècles, soit avant l’invasion du langage courant par le jargon des financiers de tout genre…
Quatrième impromptu
Expressions déformées ‒ impropriétés lexicales
Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage… :
En fait, l’expression exacte est un alexandrin tiré de l’acte II, scène 5 des Femmes savantes de Molière : Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Si la rage, une maladie grave, justifiait qu’on tuât un chien avant l’apparition de la médecine vétérinaire, elle pouvait aussi servir de prétexte. On trouve cette image dès le XIIIe siècle dans l’expression proverbiale “qui bon chien veut tuer, la raige li met seure“. Molière met cet adage dans la bouche de Martine : congédiée par Philaminte, l’une des femmes savantes, sous prétexte qu’elle fait des fautes de grammaire, la servante se lamente, pensant que c’est un faux prétexte :
Me voilà bien chanceuse ! Hélas l’on dit bien vrai :
Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage,
Et service d’autrui n’est pas un héritage.
Cinquième impromptu
Mots anciens que l’on serait bien inspiré de remettre en usage
La ciboule, ou cive. Du latin cepa, oignon, ce terme est en usage dans l’aire de l’ancienne langue d’oïl, notamment en Normandie, dont dérive la ciboulette, nom vulgaire de la civette. La ciboule, ou cive est une plante potagère à bulbe allongé du genre de l’oignon, appelée aussi cébette ‒ dans l’aire de l’ancienne langue d’oc ‒ pour désigner les oignons nouveaux ou frais, souvent vendus en bottes. A noter que le civet est un ragoût préparé avec des cives.
Le vieux mot d’échoppe, qui a donné l’anglais shop, date de1230. Il signifie petite boutique et a été emprunté à l’ancien néerlandais schoppe. C’est ainsi qu’au XIVe siècle la langue anglaise s’est enrichie d’innombrables termes venus du français…
Qui s’intéresse aux échanges linguistiques s’étant instaurés entre le français et l’anglais au cours de l’histoire trouvera, aux pages 24 à 26 de notre Manuel de stylistique française, une présentation succincte de ces rapports, qui commencèrent en 1066, année de la conquête des Iles Britanniques par les Normands et se sont poursuivis tout au long de l’histoire, jusqu’à notre époque, l’anglo-américain ayant pris le relais de l’anglais britannique.
Sixième impromptu : Des avatars du mot de genre
Refait vers 1200 sur le substantif gendre, qui déjà au XIIe s. avait le sens de “mari de la fille par rapport aux parents de celle-ci”, dérivant lui-même du verbe gendrer 8en français moderne engendrer < generare., le mot de genre vient du latin genus, generis, (n.), signifiant origine, extraction, naissance, puis espèce de peuple, nation, race, au sens de réunion d’êtres ayant une origine commune et des ressemblances naturelles, sens que l’on a dans genus humanum, le genre humain, dit humaine genre au début du XIIIe s.
Si le sens d’origine latine de type, espèce, classe a disparu à partir de l’époque classique 9l’emploi au sens médiéval de sexe (v. 1200), lié à gignere (engendrer), avait disparu bien longtemps avant, mais subsistait dans génération, génésique, c’est l’idée générale de groupement, de catégorie qui, au cours de l’histoire de la langue, prédomine quant aux divers sens du mot. De même qu’en latin, chez Cicéron et Quintilien, on est passé, dans la terminologie grammaticale, de l’acception générale d’espèce au sens de genres masculin, féminin et neutre, de même en français, vers 1245, genre a désigné « chacune des catégories grammaticales, la répartition se faisant selon un modèle d’oppositions naturelles (sexe) ou culturelles. » 10DHLF, t. I, s.v. Vers 1300, genre s’emploie par extension dans la langue philosophique au sens d’idée générale d’un groupe d’êtres ou d’objets ayant des caractères communs.
Or, on l’aura peut-être oublié tant l’emploi de genre au sens de sexe ‒ masculin et féminin ‒ occupe de nos jours le devant de la scène linguistique, ce terme s’applique, depuis des siècles, très précisément à partir de 1645, à un catégorie d’œuvres définie par des caractères communs. C’est ainsi que le français désigne en particulier du nom de genre la catégorie à laquelle appartient une œuvre littéraire, et ce d’après un certain nombre de critères liés à la situation de communication et à la forme de langage qu’elle privilégie.
S’il est difficile de proposer une classification précise et immuable des genres, tant les catégories se multiplient ou se combinent et tant un genre peut évoluer, on distingue cependant, en poésie, les genres lyrique, épique, dramatique et didactique, tandis que la prose connaît les genres oratoire, historique, didactique, dramatique, romanesque, qui peuvent se subdiviser à leur tour. On se rappelle que la règle classique de séparation des genres interdisait de mélanger le tragique et le comique, ou de juxtaposer dans une même œuvre des tons et des genres différents. Or elle a été combattue par les romantiques, qui ont au contraire prôné le mélange des genres : c’est l’objet de la Préface de Cromwell de Victor Hugo, qui signe là le texte fondateur de la théorie du drame romantique. Ce manifeste est en fait l’aboutissement d’un processus qui avait commencé durant le premier quart du XIXe siècle : la connaissance plus précise de Shakespeare et des dramaturges allemands, acquise par les émigrés, avait en effet élargi le goût du public et fourni des arguments contre les règles contraignantes de la tragédie classique, notamment la célèbre règle des trois unités : de temps, de lieu et d’action.