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Mon premier livre était un Oui-Oui, publié dans la collection Bibliothèque Rose. Mon deuxième aussi, et ainsi de suite. Je ne sais pas combien j’en ai lu. J’aimerais savoir quels dégâts ont été causés. J’aimerais savoir quelles sont les séquelles sur mon cerveau. Je me souviens que, dans Oui-Oui, les voleurs avaient la peau noire. Suite à une rectification, ils sont maintenant verts. Après Oui-Oui, je suis passée aux Club des cinq, également signés Enid Blyton. Elle en tapait un seul volume, soit environ quarante-cinq mille mots, en une semaine sur sa machine à écrire. Les auteurs les plus productifs tournent généralement autour de cinq cents à mille mots par jour. Le rythme infernal d’Enid Blyton implique de ne pas être dérangée de toute la journée et surtout pas par ses propres enfants. Ses deux filles ne se sont pas du tout reconnues dans le portrait idyllique que leur mère, mondialement connue, a voulu donner de sa vie de famille à son public. On la suspecta de faire écrire ses livres par une armée de prête-plume. Or, c’est pire, elle les a tous écrits elle-même, exigeant un silence absolu dans sa maison et même dans celles du voisinage. Soit elle était un véritable génie des lettres, soit elle a trop écrit.
Je remonte les années. Je m’introduis dans la chambre de la petite fille que j’étais, m’approche de sa bibliothèque. Je fais disparaître les Oui-Oui et les remplace par… par quoi ? Princesses secrètes ? L’école des licornes ? Princesse Academy ? Mariage de princesse ? Cinquante ans ont pourtant passé au royaume de la Bibliothèque Rose. Je regarde la petite fille endormie. Elle a six, sept ans. Elle arrive à lire un livre entier toute seule et sans aide. D’ailleurs elle s’est endormie avec. Est-ce un Oui-Oui ? J’essaie de distinguer la couverture. Je ne veux pas la réveiller mais j’insiste absolument pour savoir si c’est un Oui-Oui. Je me penche pour saisir son épaule et dégager le livre. Ma main ne rencontre que du vide. La petite fille s’est évaporée.