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«Yesterday», une histoire d’œufs brouillés
Le 6 août 1965, les Beatles publient l’album Help! Sur l’avant-dernière plage, Yesterday devient vite la chanson la plus diffusée en radio. Suite de notre série sur les dessous des chefs-d’œuvre populaires.
Par Christophe Dutoit
L’histoire de Yesterday commence par un rêve. Dans les bras de Morphée et de sa compagne de l’époque Jane Asher, Paul McCartney se réveille en sursaut avec une mélodie en tête et se précipite vers le piano de la maison du 57, Wimpole Street, à Londres. Il joue une suite d’accords qui entreront bientôt dans l’histoire de la musique: fa, mi mineur 7e, la 7e, ré mineur, do… «Ça ressemblait à une mélodie jazzy. Mon père connaissait beaucoup de standards de jazz et je pensais qu’elle avait resurgi du passé.»
Durant plusieurs mois, le bassiste des Beatles chante cette mélodie à qui veut l’entendre, persuadé qu’il plagie inconsciemment une chanson déjà écrite. Mais non, lui assurent les grands pontes du show-business, à l’image du compositeur et parolier Lionel Bart, qui pense «que son thème est bel et bien original et… merveilleux».
Les souvenirs de McCartney sont brumeux, mais la mélodie semble déjà écrite lors de la tournée française des Beatles en janvier 1964 et, notamment, lors du séjour des Fab Four au Georges V, à Paris. «J’avais l’impression de ramener la chanson aux objets trouvés, se confie le musicien alors âgé de 22 ans. Je pensais que si personne ne la réclamait au bout de quelques semaines, je pourrais la garder.»
«Scrambled eggs»
A cette époque, Yesterday a pour titre de travail Scrambled eggs (œufs brouillés) et rime avec Oh my baby how I love your legs (oh! ma chérie, comme j’aime tes jambes). On a échappé au pire. «Cette version nous a suivis durant des mois avant d’être terminée, se souvient John Lennon quelques années plus tard. A chaque fois que nous nous voyions avec Paul pour écrire en vue d’une session d’enregistrement, elle revenait. Mais il ne trouvait pas le bon titre. Il voulait un seul mot. Scrambled eggs est devenu un gag récurrent entre nous. Ce fut désolant de la voir achevée, car elle nous a fait beaucoup rire.»
Durant le printemps 1965, les Beatles tournent le film Help! Le metteur en scène Richard Lester se souvient: «A un certain moment, nous nous trouvions dans un studio et nous avions un piano sur le plateau. Paul interprète Scrambled eggs à tout bout de champ. Jusqu’au point où je lui ai dit: “Si tu joues encore cette satanée chanson, je fais sortir le piano. Finis-la une fois pour toutes ou abandonne-la!”»
Piqué au vif, Paul McCartney profite d’un séjour dans la villa portugaise de Bruce Welch, membre des Shadows, pour lui emprunter une guitare et, enfin, mettre la touche finale à Yesterday. Le rêve devient réalité lorsque les Beatles l’enregistrent, le 14 juin 1965, au studio N°2 d’Abbey Road, le même après-midi que I’ve just seen a face et I’m down (quelle journée, mes aïeux!).
Après un essai d’arrangement avec John Lennon à l’orgue Hammond, les quatre musiciens et leur producteur George Martin décident que McCartney l’interprétera seul avec sa guitare acoustique, une Epiphone Texan accordée un ton plus grave. Deux prises suffisent (sur la première, publiée dans l’Anthology, il inverse deux passages et on distingue clairement son rire). Pour la première fois, un Beatle enregistre sans ses comparses, une attitude qui deviendra une habitude quelques années plus tard, notamment pour les sessions de l’album blanc.
Quatuor pas crédité
McCartney n’est toutefois pas tout à fait seul, puisque George Martin suggère l’intervention d’un quatuor de cordes, spécialement recruté pour l’occasion autour du violoniste Tony Gilbert (les quatre musiciens ne seront d’ailleurs pas crédités durant de nombreuses années). Sceptique, Paul accepte toutefois, à condition de mettre la pédale douce sur les vibratos. Composé principalement par Martin – «le violoncelle à l’octave du bas, le violon à celle du haut», se souvient McCartney – l’arrangement de cordes est enregistré trois jours plus tard, tout comme une nouvelle prise pour la voix.
Yesterday apparaît le 6 août 1965 en Angleterre, sur l’avant-dernière plage de l’album Help! Elle est publiée en 45-tours le 13 septembre aux Etats-Unis, avec Act naturally en face B. La comptine se classe N°1 du Billboard durant quatre semaines et se vend à un million d’exemplaires avant la fin de l’année.
A cette époque, les Beatles refusent cependant qu’elle soit éditée en single dans le Royaume-Uni, car ils craignent pour leur image. «Nous sommes un groupe de rock’n’roll tout de même», dira McCartney en personne. Dès le mois de décembre 1965, ils la jouent toutefois régulièrement en concert, cette fois-ci dans un arrangement qui inclut les quatre membres. L’histoire est dès lors en marche.
Plus de 3000 enregistrements
Avant de connaître la gloire, Yesterday a été proposée, au stade d’ébauche, à Chris Farlowe (qui l’a trouvée trop douce) et à Billy J. Kramer & The Dakotas (qui l’a jugée trop commerciale…). En Angleterre, dès la fin de l’été 1965, la chanson est rapidement reprise par Matt Monro et se classe dans le Top 10.
Dans le même ordre d’idées, pas question que Paul McCartney ne la sorte sous son propre nom, ce qui aurait jeté le doute sur la cohésion des Beatles. D’ailleurs, la chanson est créditée Lennon/McCartney (comme toutes celles composées par l’un et/ou l’autre au sein du groupe), bien que John n’ait pas contribué à son écriture. Paul ira même jusqu’à demander d’inverser le sens du copyright, ce que Yoko Ono, la veuve de Lennon, refusera sans ambages. Du coup, le premier single de Yesterday ne sortira, dans le Royaume-Uni, qu’en 1976, six ans après la dissolution des Beatles…
Jamais à court de phrases assassines sur son alter ego, John Lennon s’est plusieurs fois gaussé de Yesterday. «Elle est magnifique, c’est une de ses meilleures, mais je n’ai jamais souhaité l’avoir écrite», dira-t-il. Dans sa chanson How do you sleep?, en 1971, au paroxysme de leur inimitié, il chante The only thing you’ve done was yesterday, que l’on peut lire dans un double sens: «La seule chose que tu as faite, c’était hier» ou «Yesterday est la seule chose que tu aies faite»…
Dix millions de passages radio
Lennon reconnaîtra certes à McCartney quelque talent d’écriture. «Ses paroles fonctionnent certainement. Mais, si vous lisez la chanson en entier, elle ne dit rien. Vous ne savez pas ce qui s’est passé. “Elle s’en est allée et il espère que c’était hier”, ça ne résout rien du tout. Bon, mes paroles à moi ne résolvent rien du tout non plus…»
Au-delà de la jalousie et de l’antipathie de Lennon, la chanson de McCartney connaît un destin fascinant. A ce jour, elle est la chanson la plus diffusée à la radio, avec une estimation de près de dix milions de passages au monde.
Au-delà de la cinquantaine de fois que les Beatles l’ont interprétée sur scène jusqu’en 1966 et des versions récentes de McCartney sur scène, on connaît plus de 3000 enregistrements de cette ballade, très loin des 26 000 versions de Summertime, de George Gershwin. Des reprises sublimées par Frank Sinatra, Elvis Presley, Marvin Gaye, Marianne Faithfull ou Ray Charles. Mais aussi massacrées par Boyz II Men, Wet Wet Wet et bien trop d’autres.
En France, Hugues Aufray l’a transformée en Je croyais, Tino Rossi l’a traduite approximativement et Marie Laforêt a chanté Il a neigé sur Yesterday, une chanson composée par Jean-Claude Petit.
«Yesterday»: explications de texte
Yesterday all my troubles seemed so far away/Now it looks as though they’re here to stay (Hier, tous mes problèmes semblaient si éloignés/Maintenant, il semble qu’ils soient là pour rester)… Si tout le monde connaît par cœur la mélodie de Yesterday, combien ont, un jour, tenté de décortiquer son texte? Le protagoniste de la chanson semble ignorer pourquoi la fille est partie (Why she had to go, I don’t know, she wouldn’t say). Il sait juste que c’est à cause de ce qu’il a dit (I said something wrong)…
Durant longtemps, on croyait que Paul avait écrit ces paroles en pensant à une ancienne petite amie. Or, une récente théorie porte à croire que Yesterday parle de sa maman, décédée dix ans plus tôt d’un cancer, après une brève hospitalisation. Why she had to go, I don’t know, she wouldn’t say (Pourquoi elle a dû partir, je ne sais pas, elle ne l’a pas dit).
Lors d’un repas de famille, le jeune homme de 14 ans aurait lâché: «Que va-t-on devenir sans son argent?» une réaction mal placée, qui le laissa honteux. Suddenly I’m not half the man I use to be/There’s a shadow hanging over me/I’d said something wrong/Now I long for yesterday (Soudain, je ne suis pas la moitié de l’homme que j’étais/Une ombre plane sur moi/J’ai dit quelque chose de faux/Maintenant, je désire revenir à hier).
Comme l’a dit John Lennon, Paul McCartney n’entendait pas résoudre l’énigme et c’est sans doute là que réside son génie. Une chose est certaine. Le bassiste a bien dédié une autre chanson à sa maman: Let it be et son célèbre début. When I find myself in times of trouble/Mother Mary comes to me/Speaking words of wisdom (Quand je me trouve en période de trouble/Maman Marie vient vers moi/Me dit des mots de sagesse). Là encore, un chef-d’œuvre des Beatles.