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L’Ancien Testament est-il une langue morte?
Alors qu’il donnait un enseignement à l’Eglise méthodiste d’Atlanta, Brent Strawn a demandé à ses élèves d’identifier l’origine du cri bien connu de Jésus sur la croix: «mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» Sa question a laissé sa classe silencieuse. Le professeur d’Ancien Testament à l’Université Emory a été surpris. Comment se faisait-il que cette audience composée principalement d’adultes relativement âgés qui ont fréquenté toute leur vie une Eglise avec assiduité ne sache pas que Jésus a prononcé des mots tirés directement du Psaume 22? C’est là qu’il en a eu la révélation: l’Ancien Testament se meurt.
Cette découverte est désormais le titre d’un livre (The Old Testament is dying), dans lequel l’auteur explique que les chrétiens contemporains ne parlent plus couramment la Bible. Ils ne maîtrisent plus assez cette langue pour comprendre plus de la moitié des écritures sacrées. Dans le milieu académique, il n’est pas rare de parler de la Bible comme d’une langue, mais Brent Strawn est probablement le premier à la classer parmi les langues mourantes. «Si l’Ancien Testament est comme une langue, alors comme toute autre langue, il peut-être appris, parlé ou au contraire peut-être oublié et mourir», écrit-il.
Brent Strawn démontre comment les langues mourantes prennent une forme de pidgin. C’est ainsi que les linguistes désignent les langues véhiculaires dérivées d’autres langues. Leur vocabulaire est limité et leur structure de phrase est encore plus réduite. Les adeptes du néo-athéisme, tels que Richard Dawkins, parlent généralement cette langue pervertie, explique Brent Strawn. «Ils choisissent les passages les plus extrêmes de l’Ancien Testament pour appuyer leur thèse selon laquelle la Bible est immorale ou pleine de contradictions, sans se soucier d’essayer de comprendre le sens du message dans son ensemble», compare le chercheur.
«Eventuellement, un pidgin peut devenir une langue entièrement nouvelle formée par le contact entre une ancienne langue et une contemporaine», continue le bibliste. Ainsi pour lui, les pourvoyeurs de la théologie de la prospérité, tels que Joel Osteen, Creflo Dollar ou l’auteur de «la prière de Jaebets» Bruce Wilkinson, ont reformulé les histoires de l’Ancien Testament d’une telle façon que le texte original n’est presque pas reconnaissable; en fait, c’est une nouvelle langue.
Des textes jamais prêchés
Mais l’Ancien Testament se meurt-il vraiment, et y a-t-il plus que quelques anecdotes pour prouver cette disparition? Oui répond Brent Strawn qui, dans son livre, examine le texte de chants et de prédications prononcés dans des Eglises protestantes historiques ainsi que catholiques. Dans une collection intitulée «meilleurs sermons», le chercheur a dénombré que sur 879 prédications analysées, seulement 21% tiraient des enseignements d’un texte vétérotestamentaire.
Les lectionnaires, ces listes de textes bibliques formant un parcours dans le corpus et utilisés pour définir le texte lu pour le service dominical dans de nombreuses communautés ont aussi été étudiés. L’un des plus utilisés aux Etats-Unis ne propose aucun texte des sept livres de l’Ancien Testament alors que 13 autres sont sous-représentés, écrit Brent Strawn. Et les chants de louange contemporains ne sont pas meilleurs pour inculquer des connaissances bibliques.
Sa conclusion? Le patient agonise et les leaders religieux en sont largement responsables. Pour d’autres chercheurs, il est important de souligner certaines exceptions. Certains groupes, tels que les Afro-américains et les mormons s’identifienst largement avec des histoires de l’Ancien Testament. La libération d’Egypte, dans l’Exode, et la conquête dans la terre promise, dans le Livre de Josué sont des textes fondamentaux pour chacun de ses groupes respectivement. Et il y a quelques éléments qui laissent penser que les jeunes catholiques connaissent mieux l’Ancien Testament que leurs ainés qui ont grandi avant le concile Vatican II, quand la messe était célébrée en latin et que la Bible était rarement étudiée par les laïcs.
Diminution de l’alphabétisation biblique
Cela dit, il est probable que la diminution globale de l’appartenance religieuse dans l’ensemble de l’Occident ait un impact sur les connaissances bibliques. Comme de plus en plus de chrétiens et de juifs abandonnent les lieux de cultes pour grossir les rangs des sans affiliation, aujourd’hui 23% de la population des Etats-Unis, l’aisance avec la Bible pourrait bien diminuer.
En 2010, le groupe de recherche Pew Forum a soumis un panel d’Américains à un test avec des questions religieuses. Parmi les découvertes marquantes de cette étude, le fait qu’une faible majorité des sondés (55%) savait que la règle «faites aux autres ce que vous aimeriez qu’ils vous fassent», ne fait pas partie des dix commandements.
Si l’alphabétisation biblique est de façon générale en déclin, la maîtrise de l’Ancien Testament reste un problème très particulier pour les chrétiens, le public auquel Brent Strawn s’adresse. «L’Ancien Testament a souvent eu un lien plus ténu avec la tradition chrétienne», constate Stephen Chapman, professeur d’Ancien Testament au collège théologique Duke. «Même lorsque l’Ancien Testament est connu, ce qui en est connu en est une version simplifiée.» Beaucoup de chrétiens connaissent énormément de choses sur Jésus et peuvent donner les chapitres et versets de divers passages. Mais ils semblent considérer que le Nouveau a remplacé l’Ancien. L’idée selon laquelle le Dieu de l’Ancien Testament est un dieu de colère alors que celui du Nouveau est un Dieu d’amour est un lieu commun parmi les chrétiens. Pourtant cette thèse qui est celle de Marcion au IIe siècle, a rapidement été déclarée hérétique. De fait, le point de vue de Marcion est aujourd’hui difficile à contrer, même parmi les séminaristes.
«Il y a une réponse échappatoire qui consiste à dire que l’Ancien Testament est élitiste», constate William Brown qui enseigne l’Ancien Testament aux pasteurs en devenir au séminaire théologique Columbia en Géorgie. «Cette réponse d’évitement leur a permis d’échapper à l’Ancien Testament durant toute leur vie d’Eglise. Mais arrivé à ce stade, il n’ont plus le choix, ils doivent s’y plonger.»
Malgré cela, l’analyse de Brent Still essuie quelques critiques. On lui reproche notamment d’avoir choisi un champ d’analyse trop restreint. Certains pointent aussi le fait qu’il ne s’agit pas d’une étude comparative. Il n’existe aucun moyen de comparer ces chiffres avec ceux d’une étude sur le même thème qui aurait été menée une génération plus tôt.
La Bible meurt sans cesse
«La Bible a toujours été mourante», estime quant lui Timothy Beal, professeur de religion à l’Université Case Western Reserve à Cleveland dans l’Ohio. «La lecture que l’on en a faite n’a cessé d’atteindre ses limites et de se réinventer sous de nouvelles formes.» Timothy Beal a publié un livre en 2016 dans lequel il s’est intéressé à la Bible et à l’art. Pour lui, la Bible est passée par de nombreuses étapes. «Elle a d’abord été tradition orale, puis a ensuite été écrite sur des parchemins, regroupés en codex, imprimés en livre et maintenant elle se répand sous forme digitale.» Plutôt que de déclarer que la Bible est une langue mourante, Timothy Beal se demande si le diagnostique observé par Brent Strawn ne s’expliquerait pas mieux en le considérant comme un requiem marquant la fin de la culture du livre imprimé.
Les dessins animés reprenant des histoires de la Bible ou les films sur des personnages bibliques avec des acteurs reconnus sont peut-être la nouvelle façon d’apprendre et d’interpréter visuellement l’Ancien Testament.
Les juifs qui préfèrent l’expression Bible hébraïque ou tanakh, puisqu’ils ne reconnaissent pas le Nouveau Testament, pourraient bien aussi faire face à ce problème de familiarité avec le texte biblique. Mais pour Marc Brettler, professeur d’études juives à l’Université Duke, il n’y a tout simplement pas assez de données fiables pour prétendre que la connaissance biblique s’amenuise. Cette dimension spéculative lui rappelle une phrase célèbre de Mark Twain: «Les annonces de ma mort ont été très exagérées». Il ajoute: «Il me semble que l’humain se complet à déclarer quelque chose comme mourant ou à décrire la génération actuelle comme bien pire que la précédente. Pour le chercheur, plutôt que de se demander si l’Ancien Testament est mort, il serait plus intéressant de chercher les membres du cadavre qui sont encore vivants.» Pour les chrétiens, ce sera probablement les prophètes et les psaumes, pour les juifs il s’agira probablement de la Torah, soit les cinq premiers livres.
Mais pour Marc Brettler, le livre de Brent Strawn a probablement aussi une autre fonction: «s’il augmente l’intérêt pour la lecture de la Bible, c’est une alarme qu’il déclenche, alors c’est génial.»