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Femme et mère de famille, Jane Marcet (1769-1858) a écrit durant la première moitié du XIXe siècle de nombreux livres dans le domaine de ce que les Anglo-Saxons appellent «public understanding of science». Le premier d’entre eux, paru anonymement en 1806, Conversations on Chemistry, rencontra un énorme succès de librairie. On compte dix-huit éditions du vivant de Jane en Grande-Bretagne, soit environ 20 000 exemplaires, et 35 éditions – y compris les douze éditions des New Conversations on Chemistry – et davantage de copies vendues aux Etats-Unis d’Amérique. L’ouvrage original a été réédité en 2004 et en 2006, et nombre d’études ont été consacrées à Jane Marcet, laissant cependant dans l’ombre le rôle important joué dans la réalisation du livre par son mari, le docteur Alexandre Marcet (1770-1822), médecin et chimiste anglo-suisse qui avait de fortes attaches avec Genève.
Issu d’une famille de la haute bourgeoisie de Genève, alors ville souveraine, Alexandre Marcet travailla un temps avec son père commerçant, puis commença des études de droit à l’Académie de Genève. Suite aux événements révolutionnaires de 1794, il fut banni de sa ville natale pendant cinq ansa et choisit de se rendre à Edimbourg pour y étudier la médecine.1-5 Il s’est tôt intéressé à la chimie, qui était alors en plein essor suite à sa refondation opérée notamment par Antoine Lavoisier (1743-1794) en France.
Arrivé à Edimbourg à temps pour l’ouverture du trimestre d’automne 1794, Alexandre suit des cours de chimie. Avec l’assistance des livres de Fourcroy et de Lavoisier, le premier en anglais, le second en français, et ayant quelques connaissances préalables sur les nouvelles doctrines chimiques, il suit assez bien et avec le plus grand intérêt l’enseignement de Joseph Black (1728-1799).
A partir de janvier 1795, Alexandre s’inscrit à des cours publics de chimie, mais cet enseignement lui paraît trop élémentaire. Durant le trimestre de l’été 1795, il assiste à des cours de chimie donnés par un certain Mr Nelson qui non seulement illustre son enseignement par un grand nombre de démonstrations pratiques, mais encore encourage les élèves à effectuer eux-mêmes des expériences, leur prêtant assistance et instruments à cette fin.
Dans l’introduction de sa thèse de doctorat en médecine, soutenue au printemps de 1797, Alexandre note que «la chimie, qui par chance a été récemment réintroduite dans les recherches sur la physiologie, est une science très utile et exclusivement empirique, qui avait jadis fait progresser la médecine comme une force aveugle, tandis que les disputes philosophiques n’ont guère contribué à faire réaliser de nouvelles expériences».6 Il conserva ce pragmatisme tout au long de sa carrière professionnelle.
Son doctorat acquis, il déménage à Londres et y pratique la médecine dans un dispensaire, complétant ainsi l’enseignement plus théorique acquis précédemment. Il y fréquente assidûment une famille originaire d’Yverdon, les Haldimand, qui l’accueillent chaleureusement. Antoine François Haldimand (1741-1817) était un riche banquier et promoteur immobilier, qui avait veillé à ce que ses filles reçoivent la même instruction que ses fils. Son épouse mourut en couches en 1784 alors qu’elle venait d’accoucher de leur fils Williamb et que leur fille aînée, Jane, avait 15 ans. Celle-ci devait remplacer sa mère au pied levé auprès de sa sœur et de ses frères, superviser les activités des domestiques et jouer le rôle de maîtresse de maison dans les nombreuses réceptions qu’organisait son père. D’avoir dû remplir des tâches aussi lourdes lui a certainement donné beaucoup de confiance en soi.
Quand Alexandre demande la main de Jane, elle a déjà 31 ans, près de deux de plus que lui. Il sait qu’un prétendant antérieur a été éconduit, en raison notamment de sa modeste situation économique. La sienne «n’est pas de nature à exiger de grand commentaire. Mes espérances de succès dans ce pays sont pour ainsi dire ma seule fortune».
Suite au mariage qui a lieu en décembre 1799, le couple s’installe dans la maison des Haldimand à Londres ; Alexandre s’est trouvé non seulement une épouse décidée et ambitieuse, mais une nombreuse et riche belle-famille, ainsi qu’une seconde patrie dont il obtient la nationalité en 1800 ! Le couple Marcet fut un couple heureux. L’aîné de leurs enfants, Frank (1803-1883), futur professeur de physique à l’Académie de Genève, précède un autre fils qui mourra adolescent, ainsi que deux filles.
Le fait que Jane montrait un réel intérêt pour la chimie, l’activité favorite d’Alexandre, constitua un autre bonheur. Ils partageaient un même goût pour cette discipline et contribuèrent à la disséminer, lui comme enseignant académique dans un grand hôpital londonien, elle comme vulgarisatrice.
Une longue note dans les carnets autobiographiques d’Alexandre, en date du 7 décembre 1805, est consacrée à la conception des Conversations on Chemistry, dont l’idée remonterait à 1801. Alexandre en écrivit la trame sur des cartes – aujourd’hui conservées au Centre d’archives européennes à Coppet.
L’écriture d’Alexandre remplit les deux côtés d’une soixantaine de cartes qui ont un format de 8 x 12 cm. C’est le résumé d’un cours de chimie minérale, dont Alexandre s’est vraisemblablement servi pour l’enseignement aux étudiants en médecine de l’Hôpital de Guy à Londres, qu’il dispensa d’abord sporadiquement après sa nomination en 1804, puis régulièrement jusqu’en 1820.
Son contenu coïncide en tout point avec la table des matières des seize premiers dialogues – sur un total de 23 qui constituent la 1re édition des Conversations on Chemistry. Le tome premier comprend onze dialogues consacrés aux généralités et aux «corps simples», le second comporte douze conversations vouées aux «corps composés.» L’idée d’exposer les fondements de la chimie sous la forme de conversations entre une enseignante, Mrs B., et ses deux élèves adolescentes, Caroline l’ingénue et Emilie l’ingénieuse, revient à Jane.
«Elle avait, il y a nombre d’années en enseignant sa sœur, commencé un petit cours de physique, et l’idée lui vint de faire la même tentative sur les éléments de la chimie, idée que j’encourageai beaucoup. Ces dialogues furent calqués sur l’esquisse ci-dessus mentionnée et elle eut un jour l’occasion de montrer les premiers à Mr [Marc Auguste] Pictet qui se trouvait alors à Londres.c Mr Pictet applaudit et l’encouragea à persister, ce qu’elle fit dès lors avec beaucoup de patience et de persévérance.»
«J’en entrepris bientôt la révision et pendant que les derniers chapitres s’écrivaient, je commençai à corriger les premiers. (…) Après cela, il fallait que ma femme recorrigeât mes corrections et il n’y avait pas de fin à nos discussions. De ce travail généralement ingrat, il résultait de fréquents petits chocs d’amour-propre ou d’impatiences, et mon tempérament irritable suscitait des disputes qui nous ont fait souvent regretter de nous être livrés à l’entreprise. A tout prendre cependant, il est résulté de ce travail commun continué pendant 2-3 années, un échange de pensées, une multitude de points de contact qui nous ont été utiles à tous deux et dont les bons effets s’étendront bien au-delà du souvenir de nos petites querelles.»
Les Conversations sont illustrées de planches gravées dont les dessins sont de la main de Jane. «J’ai arrangé les appareils et elle les a dessinés d’après nature», écrit Alexandre qui ajoute : «Ces planches nous ont donné moins de peine, et autant d’amusement, qu’aucune autre partie de l’ouvrage.»
«J’ai oublié de dire que le chapitre des végétaux et celui du règne animal ont été compilés par ma femme, de différents ouvrages et sans aucun secours préalable de moi, mes leçons et les notes que j’ai mentionnées ci-dessus ne s’étant pas étendues au-delà du règne minéral. Quant à la préface, nous en avons chacun fait une sans nous entendre. Nous les avons ensuite fondues en une seule, dont la mienne a fourni la plus grande partie.»
Cette préface précise que les Conversations ont été écrites par une femme, qui les destine particulièrement à un public féminin. Le lecteur est averti que les connaissances en chimie de l’auteur sont limitées ; elle en a acquis les rudiments en assistant aux conférences publiques données à l’Institution royale,d mais elle a eu besoin, pour les mieux comprendre, d’approfondir la matière en s’entretenant à maintes reprises avec un «ami» et, notamment, en répétant avec lui les principales démonstrations pratiques. L’ami de l’auteur, c’est à n’en pas douter Alexandre.
Le livre eut un succès immédiat et durable. Une édition américaine parut à Philadelphie en 1806, la même année que l’édition princeps anglaise.7 Les comptes de l’éditeur anglais indiquent que leur vente fut rentable, l’impression étant son affaire et les profits étant dûment partagés avec Jane ; il en ira de même avec les ouvrages ultérieurs de vulgarisation scientifique de Jane, qui les signera comme «Author of the Conversations on Chemistry».
Une troisième édition, «corrigée, revue et considérablement augmentée», parut en 1809 à Londres et, aux Etats-Unis, à Philadelphie et à New Haven, Elle est précédée d’un avertissement qui énonce que «Les principes de la chimie ayant subi, durant les deux dernières années, des changements fondamentaux grâce aux apports de l’électrochimie, il fallait nécessairement procéder à de considérables modifications dans plusieurs parties de l’ouvrage.»
Dans l’intervalle, le «lecteur» de chimie à l’Institution royale, Humphry Davy (1778-1829) avait démontré que plusieurs «corps simples» étaient, en réalité, décomposables par l’électrolyse : la potasse servait de base à l’obtention de potassium (et d’oxygène) et la soudre donnait naissance au sodium par un processus similaire. On était loin de la notion séculaire que les éléments de composition étaient limités au feu, à l’air, à l’eau et à la terre ; on en comptait une quarantaine au début du XIXe siècle ! En conséquence, la troisième édition comprenait des modifications importantes dans les trois chapitres sur la «chaleur et la lumière», un chapitre supplémentaire sur les effets de l’électricité, un long ajout au chapitre sur les «métaux», ainsi qu’une série de rocades entre corps simples et corps composés.
Les éditions ultérieures de Conversations seront révisées pareillement, l’accent étant mis non seulement sur les avancées théoriques de la chimie, mais aussi sur les applications pratiques. Dans la cinquième édition, des ajouts expliquent le principe du fonctionnement de l’éclairage au gaz et de la lampe des mineurs ; la dixième édition aborde celui de la machine à vapeur dans une conversation supplémentaire.
Le tirage total des Conversations on Chemistry du vivant de Jane a été estimé à plus de 100 000 exemplaires, vendus principalement aux Etats-Unis.7 Ce chiffre demeure approximatif, il comprend les tirages d’au moins cinq éditeurs américains, parus sous divers titres et noms d’auteur. Il n’y avait pas à l’époque de législation transnationale sur les droits d’auteur et l’ouvrage étant anonyme, il était facile et licite d’en multiplier les tirages ou les plagiats et de les maintenir à un prix modique.
A la parution des Conversations on Chemistry, la Bibliothèque britannique publiée à Genève en donna rapidement un large extrait en français.8 Une traduction intégrale du livre parut en 1809 à Genève, avec des notes de bas de page de Gaspard De la Rive,e condisciple de Marcet durant leurs études de médecine à Edimbourg.
Il fallut attendre la Restauration pour que paraissent d’autres versions en français,9 telles que les Entretiens sur la chimie d’après les méthodes de MM. Thénard et Davy, ornés de 15 planches (comme l’original), datant de 1826. Cet ouvrage plagie les Conversations on Chemistry, en changeant à peine un mot ça et là : Mrs B. y devient Mme de Beaumont et Emilie est transformée en Gustave, seule Caroline demeure du trio originel.
Dans un ouvrage de la même époque, Anselme Payen (1795-1871) abandonne la forme dialoguée de l’original dans un livre intitulé La Chimie enseignée en vingt-six leçons. Cet ouvrage eut au moins quatre éditions qui reprennent pour l’essentiel la succession des chapitres et souvent même textuellement les expressions utilisées dans les Conversations.
La version allemande n’a pas connu pareils avatars. Les Unterhaltungen über die Chemie de «Mistress Marcet», traduites par Ferdinand Runge (1795-1865), parurent en 1839, à Berlin. Il convient de noter que tant MM. Payen que Runge sont des chimistes de renom, reconnus pour leurs découvertes et leurs propres ouvrages pédagogiques.
Le public qui, pendant des décennies, resta fidèle aux Conversations on Chemistry n’impressionne pas seulement par son nombre, mais aussi par sa qualité. L’illustre chimiste et physicien anglais Michael Faraday (1791-1867) a écrit que c’est la lecture des Conversations, alors qu’il était encore jeune apprenti relieur, qui décida de sa carrière scientifique. Quel auteur de vulgarisation scientifique peut-il se targuer d’avoir exercé pareille influence, et de voir son livre réimprimé deux siècles après sa première parution ?10,11
Le succès des Conversations on Chemistry repose sur un ensemble de facteurs, parmi lesquels on relèvera l’engouement du public au début du XIXe siècle pour les sciences,11,12 son emploi durable pour l’enseignement des sciences dans des collèges de filles aux Etats-Unis, la vivacité des dialogues, les mises à jour répétées, l’accent mis sur les applications pratiques, et le fait que l’auteur soit une femme anonyme et prolifique. Ses nombreux autres livres ont fait date, tels que, du vivant de son mari, en 1816 ses Conversations on Political Economy,13 ainsi que ses Conversations on Natural Philosophy (1819) et on Mineralogy (1822).
Alexandre de son côté a signé une trentaine d’articles, qui se répartissent en deux grandes catégories, d’une part les études de cas médicaux et, d’autre part, les résultats d’analyses chimiques.1-5 Il est l’auteur d’un seul livre traitant des calculs urinaires qui connut deux éditions, ainsi qu’une traduction allemande.14
A partir de 1816 et l’intégration de Genève à la Suisse, les Marcet ont partagé leur temps entre Londres, où ils passaient l’hiver, et Genève, où ils résidaient en été dans la propriété du Grand Malagny qu’ils avaient acquise à la campagne près de Genthod. Alexandre fut nommé membre du Conseil représentatif genevois et professeur honoraire à l’Académie de Genève. Il envisageait de s’y établir toute l’année quand la mort l’emporta, au jeune âge de 52 ans. Jane lui survécut pendant 36 ans, poursuivant ses activités littéraires et écrivant nombre de livres pour les enfants et pour les classes défavorisées de la population.15,16