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Tennis Patrick Mouratoglou: «Jamais personne ne jouera mieux que Roger Federer»
L'entraîneur de Serena Williams est l’un des observateurs les plus pointus et les plus libres du circuit. Il livre son regard sur Roger Federer, son tournoi et son œuvre.
Patrick Mouratoglou en dates
1970: Naissance le 8 juin à Neuilly. Son père, Pâris, est le fondateur d’EDF Énergies Nouvelles.
1996: Il fonde une première académie (avec Bob Brett) après des études de commerce.
2006: Baghdatis, qu’il coache depuis l’âge de 14 ans, atteint la finale à Melbourne contre «RF».
2012: Il prend en main Serena Williams et la ramène à la place de No 1 mondiale.
2016: Sa nouvelle académie (Sophia Antipolis) à Antibes est prisée des meilleurs.
2017: Serena Williams remporte à Melbourne son 23e Grand Chelem. Le 9e avec Mouratoglou.
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- Patrick Mouratoglou, Roger Federer n’est plus qu’à une victoire du titre. Son plus grand avantage réside-t-il dans sa qualité de jeu ou dans l’emprise psychologique qu’il exerce sur ses pairs?
D’abord, je pense que ce tournoi est compliqué pour Roger et je dirais même que je m’attends à un accouchement très difficile. Pourquoi? Parce qu’il n’a jamais eu autant de pression. On est dans une situation qui ressemble à celle de l’US Open 2014 (défaite contre Cilic): le tableau s’est ouvert, il n’a plus le droit de perdre. C’est pour ça qu’il est aussi nerveux et qu’il ne joue pas si bien. Sa fin de semaine devrait être davantage un combat contre lui-même que contre les autres joueurs.
- Une situation qui réduit son avantage psychologique?
Cela dépend contre qui. Face à Berdych, cette emprise psychologique se voit à 100 kilomètres. Par contre, je ne pense pas que Cilic la subira de la même manière. Face à Roger ou à Serena, c’est souvent tout ou rien. Soit le joueur fait un complexe, soit il sort le match de sa vie parce qu’il n’a rien à perdre.
- Depuis dix jours, l’Ancien-Monde semble s’écrouler autour de Roger Federer. Comment fait-il pour résister à l’hécatombe?
Une partie de l’explication est physique. Roger a réussi à s’économiser grâce à une programmation extrêmement cohérente qui, j’en suis convaincu, va vite être copiée. Ensuite, il y a une dimension technique et tactique, puisqu’il a eu l’intelligence de faire évoluer son jeu pour s’économiser. Le virage offensif qu’il a pris il y a déjà quelques saisons avait deux intentions: gagner en efficacité et économiser de l’énergie.
- Dans quel ordre?
Tout est lié. Quelle était la situation? Ses trois principaux rivaux étaient extrêmement performants dans les filières longues. Extrêmement affûtés, ils faisaient jouer un coup supplémentaire tout le temps. Gagner en cinq sets contre eux était devenu très compliqué. D’ailleurs, Roger n’y arrivait plus. Il a donc fait évoluer son jeu pour résoudre cette impasse. Et, comme il a les qualités pour appliquer ce tennis offensif, le virage est vite devenu efficace. Après, Rafa, Novak et Andy ont craqué physiquement. Paradoxalement, ils ont été trahis par leur point fort; sans doute pour avoir un peu trop tiré dessus. Alors que Roger, lui, avait choisi le chemin inverse.
- Entre le Federer archidominateur de 2006-2007 et celui ultraoffensif d’aujourd’hui, lequel est le plus fort?
Les deux sont aussi bons; il s’agit juste de deux joueurs différents. En réalité, c’est à chaque fois le meilleur Federer possible, compte tenu de ses qualités du moment. Après, lequel gagnerait? Très franchement, je ne sais pas. Lequel me plaît le plus? Celui d’aujourd’hui, car son jeu vers l’avant me parle davantage. Mais, au final, je préfère retenir autre chose: sa faculté d’adaptation illustre ce que j’adore par-dessus tout dans le tennis. Il s’agit d’un sport où tout le monde a sa chance s’il parvient à exploiter ses qualités. J’entends depuis quinze ans des clichés éculés – trop petit, trop frêle, etc. – qui sont archifaux et font beaucoup de mal à des jeunes. À ce titre, je suis ravi des succès récents de David Goffin. Il incarne un type de joueurs que l’on enterre trop vite. Alors qu’avec un œil et de la vitesse, on peut déjà faire pas mal de belles choses. Cette diversité est la richesse du tennis. Or, Roger a toujours eu le flair pour identifier ses qualités du moment et y adapter son style.
- Avec l’évolution ultraphysique du tennis actuel, est-ce encore possible de former un joueur aussi complet que Roger Federer?
Former un joueur comme Roger, ça n’existe pas. Il est hors norme. Mais former des attaquants, des joueurs complets, aucun problème. L’histoire du tennis a démontré qu’à chaque fois qu’un type de joueurs dominait, un nouveau profil est apparu avec des qualités taillées pour le battre. Je suis donc très optimiste. Cette génération de «défenseurs-contreurs» ultraphysiques finira par se faire déloger par une génération d’attaquants.
- Dont Denis Shapovalov pourrait être l’éclaireur?
Par exemple.
- Après toutes ces années de voisinage, qu’est-ce qui vous fascine le plus chez Roger Federer?
Puisque je ne connais pas l’homme, je vous réponds comme un spectateur. Or, dans cette position, une seule réponse s’impose: personne n’a jamais joué aussi bien au tennis. Et personne ne jouera jamais aussi bien. C’est juste la perfection à tous les niveaux. Sa facilité, sa fluidité, le naturel qui se dégage de chacun de ses mouvements, on n’a jamais vu ça. Et je suis convaincu qu’on ne le reverra jamais. Comprenez-moi bien, il y aura d’autres grands champions, peut-être même un jour des plus grands. Mais, même si Rafa (Nadal) bat un jour son record, personne n’aura jamais joué aussi bien au tennis. Voilà ce qui me frappe le plus. Et je pense que l’on ne peut pas dire cela de Serena, dont il faudrait définir la part d’exceptionnel différemment.
- Pourtant, on dit souvent que les immenses champions se ressemblent…
Ils ont tous des choses en commun, à commencer par ce refus de la défaite. Contre Berdych par exemple, j’ai adoré regarder Roger parce qu’il n’a pas bien joué du tout. Par contre, on a vu cette force de caractère, souvent cachée derrière sa facilité. Il y avait cette révolte en lui, ce refus de la défaite. Durant toutes ses grandes années, Roger a gagné un certain nombre de matches 7-6 au troisième. Cette conviction, tous les champions l’ont; j’ai la chance de le voir de très près avec Serena. Mais la magie dans l’expression gestuelle, c’est autre chose. Cette évidence reste la particularité de Roger. Il joue au tennis comme nous marchons ou respirons. (Le Matin)
Créé: 26.01.2018, 15h16