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Il est aujourd’hui de plus en plus difficile de prendre des décisions. Les raisons en sont multiples : complexité des situations, rapidité des changements, pluralisme des valeurs et des systèmes éthiques, relativisme, subjectivisme, capacité de décider en crise…. Je présenterai les principaux systèmes éthiques actuels, en relevant leurs avantages, leurs failles, et les enjeux qui s’y rapportent. Le but du week-end est de donner quelques principes de base objectifs, des points de repères pour le discernement, de percevoir les enjeux liés à certains choix éthiques.
Ø Toute société a une pensée mère, une pensée maîtresse. L’individualisme est bien la pensée mère de la société moderne, la caractéristique du monde moderne. Entendons l’individualisme d’abord dans un sens neutre, dans son sens le plus simple, c'est à dire la doctrine qui affirme une primauté de l’individu sur la collectivité (E. Fuchs) L’individualisme est un principe dynamique qui peu à peu déploie ses effets dans la plupart des secteurs de la société. L’individu y est défini comme le fondement de toute pratique sociale.
Autrefois en Europe, jusque vers la révolution française, on vivait dans des sociétés dans lesquelles le tout prévalait sur la partie : dans ces sociétés, l’individu se définit moins en lui-même que par la place qu’il occupe à l’intérieur de la société. C’est l’ensemble de la société qui lui donne son sens en lui donnant sa place. C’est le bien commun qui est visé avant le bien individuel.
L’individualisme va naître d’un démantèlement d’une réalité sociale. Il est le résultat d’une construction intellectuelle. Les philosophies politiques modernes se sont basées sur l’idée d’un contrat social. Les philosophes ont élaboré un modèle dans lequel l’individu considéré comme un atome constitue le postulat de base. On suppose que l’individu sort des mains de Dieu comme un atome solitaire se suffisant à lui-même. Pour bâtir une société, il vaut mieux partir des intérêts, des passions de l’individu, que des idéaux, car ces idéaux sont variables, alors que les passions convergent dans la même direction. Le postulat de base est qu’on pourra bâtir une société juste en faisant converger les intérêts individuels des uns et des autres. C’est dans la mesure où l’on prendra au sérieux les intérêts, les passions de chacun que la société trouvera son équilibre. Le libéralisme économique est bâti sur cette idée.
L’individu est considéré comme un tout parfait et solitaire, et la société n’est que le cadre extérieur qui permet la réalisation de soi. La société est ordonnée au désir de l’individu. L’individu moderne n’accepte pas de s’aliéner à la société, d’où la crise des valeurs collectives. Se suffire à soi-même, voilà la clef de l’individualisme moderne. L’individualisme aboutit à une sorte d’indifférence, de désintérêt pour la société.
Ø Selon G. Lipovietski, notre époque « a réussi l’exploit d’atrophier dans les consciences elles-mêmes l’autorité de l’idéal altruiste, de déculpabiliser l’égocentrisme, de légitimer le droit de vivre pour soi-même » (Le Crépuscule du devoir[MM1])
Ø Aujourd’hui, étant donné le pluralisme des religions, des valeurs et des systèmes éthiques, il n’y a plus aucune échelle de valeur ni aucun système éthique qui fasse l’unanimité. Ceux-ci sont de l’ordre des convictions personnelles et on ne peut donc les imposer aux autres.
Ø L’éthique s’est sécularisée ; plus encore, elle a perdu tout fondement : E. Morin : « Il faut fonder sa pensée dans l’absence de fondement. (…) l’éthique ne se fonde que sur elle-même » (In Magazine littéraire[MM2])
Ø « Puisqu’il est devenu impossible de s’entendre sur elle, laissons ouverte la question des fondements et tentons de bâtir une éthique recevable par le plus grand nombre : tel est l’objectif que s’assignent les éthiques modernes du compromis et du "consensus" social. » (J.-L. Bruguès, Précis de théologie morale 1, p. 77)
Ø L’éthique procédurale est l’exemple le plus significatif de ces systèmes éthiques contemporains. L’éthique procédurale part de l’idée que « la démocratie représente la forme achevée de l’évolution des sociétés humaines. (…) L’éthique procédurale se déclare tellement persuadée de l’excellence de la démocratie qu’elle souhaite l’acclimater en morale. Elle lui emprunte sa méthode » [1] Elle commence par engager un débat très large dans lequel la tolérance est la valeur centrale. « Elle prohibe toute référence aux concepts de vérité et d’absolu, car ceux-ci cassent l’échange. (…) Lorsque l’échange a été jugé suffisant, les membres du groupe, ou leurs représentants, se prononcent par un vote » [2] « L’ "éthique procédurale" repose sur la conviction selon laquelle, en éthique, un consensus est toujours nécessaire, un compromis toujours possible » [3]. Elle vise d’arriver à un consensus universel.
Ø « "L’éthique procédurale" s’imposera peu à peu dans les sociétés démocratiques modernes et pluriculturelles. Elle triomphe déjà dans les divers comités d’éthique » (J.-L. Bruguès, op. cit., p. 80)
Ø Critique de Bruguès : « En renvoyant les exigences primordiales du bien et du vrai du côté des convictions personnelles, la société s’érige en fondement ultime des valeurs morales. Au nom de quoi affirmer que telle attitude est juste ou injuste ? Au nom de l’appartenance de l’individu au corps social. Que devient donc le concept de dignité de la personne humaine, puisqu’il n’existe plus d’absolu moral ? Il ne reste plus à la société de s’arroger le droit divin de fixer les frontières entre la vie et la mort. (…) Au nom de quoi protester contre la violation des droits de l’homme dans une société qui n’en permettrait qu’une expression limitée ou qui refuserait de les reconnaître ? » (J.-L. Bruguès, op. cit., p. 80)
« L’ "éthique procédurale" se ferme, parce qu’elle ne peut pas faire autrement, à la question de la transcendance. Ce faisant, elle ouvre la porte à toutes les formes du glissement totalitaire. (…) En réalité, cette éthique ne se contente pas d’emprunter à la démocratie une procédure d’élaboration des normes ; elle fait d’elle la valeur morale par excellence, à la mesure de laquelle toutes les autres valeurs doivent être estimées, et donc relativisées » (J.-L. Bruguès, op. cit.,, p. 81)
De fait, l’éthique procédurale ouvre la porte aux pires horreurs : si le consensus juge qu’il est bon d’éliminer les handicapés ou les personnes âgées, il n’y a aucun obstacle à ce que cela se fasse…
Ø On discute beaucoup aujourd’hui sur la différence de sens entre les mots morale et éthique. On met plutôt la morale du côté catholique et l’éthique du côté protestant. Selon Comte-Sponville, « la morale commande, l’éthique recommande ».
Du point de vue étymologique, Ethique vient du grec ethos, le comportement ; et morale de mores, les mœurs. Les deux termes désignent la conduite humaine régulée par certaines valeurs. « Rien n’autorise à les distinguer l’un de l’autre » (J.-L. Bruguès, op. cit., 16). Personnellement, j’utilise indifféremment les deux termes, en ayant une préférence pour l’éthique, étant donné la coloration négative qui reste attachée au terme de morale.
Ø J.-L. Bruguès définit l’éthique comme « la mise en œuvre des exigences du métier d’homme » (op. cit., p. 20) « La morale implique une prise en charge de la personne par elle-même. La première interrogation éthique n’est pas : "Que dois-je faire pour être en règle ?" mais plutôt : "Que dois-je faire avec l’être que je découvre comme tel et qui est moi-même ? » (op. cit., p. 20)
C’est ce que les philosophes de l’antiquité grecque formulaient par la maxime : « Deviens ce que tu es ! » Autrement dit : Agis conformément à ce que tu es. Montre-toi à la hauteur de ta dignité d’être humain. = « Sois un Homme, une Femme, authentiquement ! »
Jan Patocka : « La morale n’est pas là pour faire fonctionner la société, mais tout simplement pour que l’homme soit l’homme. Ce n’est pas l’homme qui la définit selon l’arbitraire de ses besoins, de ses souhaits, de ses tendances et désirs. C’est au contraire la morale qui définit l’homme. » « Tout devoir moral repose sur ce qu’on pourrait appeler le devoir de l’homme envers lui-même » [4]
Ø « Qui dit métier dit apprentissage. Il faut du temps pour devenir soi-même. » [5] L’éthique, c’est aussi un moyen de choisir et non pas subir son existence. De fait, il y a deux manières d’aborder l’existence :
- Ou bien je me prends en charge et je taille dans le matériau de mon existence la personnalité que je choisis. Je choisis alors librement mon destin, et j’assume la responsabilité de mon être et de mes actes.
- Ou bien je laisse le destin emporter mon existence. Les événements, les blessures, l’opinion me façonnent comme un être fragile et dépendant, dont je n’assume pas la responsabilité ; je me cache derrière l’excuse : « cela s’est fait sans moi, je n’y peux rien ! »
Ø Gaudium et spes, Ch 1, parle de la dignité de la personne humaine. Il rappelle que l’homme a été créé à l’image de Dieu. Ps 8, 5-7 : « A peine le fis-tu moindre qu’un Dieu, le couronnant de gloire et de splendeur : tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toutes choses à ses pieds. »
« Corps et âme, mais vraiment un, l’homme est, dans sa condition corporelle même, un résumé de l’univers des choses, qui trouvent en lui leur sommet » (Gaudium et spes, 14,1)
La dignité de l’être humain implique qu’il agisse à la hauteur de cette dignité, par des choix vraiment libres : « La vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine. Car Dieu a voulu le "laisser à son propre conseil" pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l’homme exige donc de l’homme qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous l’effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en procurer réellement les moyens par son ingéniosité » (Gaudium et spes, 17)
Ø X. Thévenot : « Par la grâce de Dieu, nous sommes les artistes de nos vies. (…) Je dirai volontiers que nous sommes les sculpteurs de nos vies. Tout notre génie créatif devra se mettre dans le modelage de ce "matériau » reçu de Dieu afin de faire œuvre belle pour lui » (Une éthique au risque de l’Evangile, p. 67) Donc, par ses choix, par ses actes, l’homme est l’artiste ou l’artisan de sa propre destinée.
Ø Un jardin nous a été confié, pour que nous en soyons le jardinier, pour le cultiver et le soigner et le cultiver (cf. Gn 2) : c’est notre personne, avec ses différentes couches, strates (bio, psy, spi). Si l’on ne fait rien, ce jardin devient vite une forêt vierge envahie par les ronces et les mauvaises herbes. D’autre part, nous devons respecter la nature du terrain et des plantes qui s’y trouvent, sans quoi elles dépérissent (Cf. Thévenot, Une éthique, p. 66). Certaines interventions, brutales ou agressives peuvent blesser ou tuer les plantes qui s’y trouvent. De même, il y a des actes, que nous posons ou dont nous sommes victimes, qui blessent, parfois gravement ma personne. Il nous faut découvrir tous les mécanismes de ce jardin, ses dynamismes, ses lois, biologiques et autres. Sans un minimum de connaissance de ces lois, on s’expose à de graves déconvenues.
Ø L’éthique, c’est repérer ce qui contribue à la croissance de ce jardin, et inversement ce qui le blesse, qui étouffe sa vie, voire qui le conduit à la mort. Dans cette œuvre d’art que nous sommes appelés à réaliser et qu’est notre vie, c’est repérer ce qui construit et de qui détruit ou abîme.
Dt 30, 15-20 : « Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur. Si tu écoutes les commandements du Seigneur ton Dieu que je te prescris aujourd’hui, et que tu aimes le Seigneur ton Dieu, que tu marches dans ses voies, (…) tu vivras et te multiplieras. (…) Mais si ton cœur se détourne, si tu n’écoutes point et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d’autres Dieux et les servir, je vous déclare aujourd’hui que vous périrez certainement. (…) Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui ; car là est la vie. »
Ø Un présupposé : Père Henri Bouillard : « Tout ce qui se commande au nom de Dieu doit pouvoir se justifier du point de vue de l’homme. (…) Mais réciproquement, tout ce que je commande au nom de l’autonomie de la morale (au nom de l’homme) doit pouvoir montrer sa cohérence avec l’Evangile » [6]. Autrement dit, tout ce qui est exigé au nom de Dieu doit pouvoir se justifier au nom de l’homme. Et inversement…. L’acte parfait est celui en qui Dieu peut se reconnaître.
Ø Contrairement à ce que la morale des derniers siècles a pu nous le faire croire, le but de l’éthique n’est pas de s’opposer à la liberté humaine, mais au contraire de favoriser celle-ci. Elle a pour but de lui permettre de poser des choix vraiment libres. Gaudium et spes, 17 : « La dignité de l’homme exige donc de l’homme qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous l’effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. »
Ø Selon St Paul, l’Esprit de Dieu veut nous conduire à la liberté : « Là où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3, 17) L’Esprit, c’est le contraire du conformisme ou de l’obéissance aveugle. Ce n’est pourtant pas non plus un Esprit d’anarchie. « L’Esprit est celui qui donne simultanément une grande liberté et une grande exigence » (X. Thévenot, op. cit., p. 94)
Ø La morale chrétienne nous met devant le projet de Dieu qui est le bonheur de l’homme, la vie de l’homme. La gloire de Dieu c’est l’homme vivant. L’éthique, c’est en quelque sorte le chemin pour arriver à ce bonheur, le mode d’emploi pour trouver la vie.
Michel Maret, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges
[1] J.-L. Bruguès, Précis de théologie morale 1, p.78
[2] J.-L. Bruguès, op. cit., p. 79
[3] J.-L. Bruguès, op. cit., 1, p. 80
[4] Le Monde, 10 février 1977, Cité in Valadier, La conscience 13. Patocka est mort un mois après, victime de ce qu’il dénonçait.
[5] J.-L. Bruguès, Op. cit., p21.
[6] Cf. X. Thévenot, Une éthique, p. 76