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Débranchez l'alimentation : l'histoire de Konrad Zuse
On entend un rugissement et un sifflement. Le sol tremble. Les outils sur la table vibrent. Nous sommes en 1943. Berlin est en état d'urgence. Les Alliés lancent des frappes aériennes presque toutes les nuits. Ceux qui le peuvent se réfugient dans les bunkers. Mais pas Konrad Zuse. Ce bricoleur doué fait ce qu'il réussit le mieux : il invente des machines à calculer, même lorsque les bombes tombent.
De l'artiste à l'inventeur
Konrad Zuse naît le 22 juin 1910 à Berlin. Son père Emil est fonctionnaire et sa mère Maria est femme au foyer. Son talent pour la conception artistique se manifeste très tôt. Rêveur, Konrad aime peindre et jouer. Il aimerait devenir artiste. Ses parents, très tolérants, soutiennent et encouragent leur fils. Il s'intéresse beaucoup aux ouvrages techniques, il ne lâche plus son kit de construction métallique.
Après avoir obtenu son diplôme de fin d'études secondaires en 1928, Konrad Zuse s'inscrit à l'Université technique de Berlin où il étudie l'ingénierie mécanique. N'y voyant aucun avenir dans le climat politique de l'Allemagne d'alors, il délaisse l'art. Il se rend compte que son esprit créatif est rapidement entravé par le carcan de l'université. Il change plusieurs fois de faculté et étudie finalement le génie civil.
À l'issue de ses études en 1934, il travaille pendant une courte période pour l'entreprise Henschel-Flugzeug-Werke à Berlin où sa tâche principale est le calcul, du matin au soir, ce qu'il qualifie d'inhumain. Il démissionne en 1935. Vers la fin de ses études, Konrad Zuse songe déjà à construire une machine à calculer entièrement automatique. Il veut réaliser ce rêve.
De la Z1 à la Z3
Comme il n'a pas l'argent pour un atelier, il fait part de sa vision à ses parents. Ils veulent soutenir leur fils en lui mettant à disposition leur salon. Et ça ne s'arrête pas là ; le père, déjà retraité, retourne travailler pour financer le rêve de son fils. La soeur et Kurt Pannke, fabricant de calculateurs, soutiennent également Konrad Suze.
De 1936 à 1938, il bricole, avec l'aide de ses amis, dans le salon de ses parents, une machine à calculer censée fonctionner sous forme binaire. Il y intègre une mémoire, une unité arithmétique et une unité de contrôle, trois éléments qui distinguent également les ordinateurs modernes d'aujourd'hui. En 1938, la Z1, terminée, devient la première machine à calculer commandée par programme du monde. Cependant, cette machine, sujette à des erreurs, est constituée de milliers de plaques de métal – minutieusement découpées à la scie à chantourner par Konrad Zuse et ses amis – qui se coincent encore et encore pendant les opérations. Konrad Zuse ne s'avoue pas vaincu.
De 1938 à 1939, Konrad Zuse conçoit la Z2. Au lieu de plaques de métal, il utilise, pour l'unité de calcul, des relais téléphoniques qu'il obtient dans une armurerie où atterrissent les relais électromécaniques qui ne permettent plus la commutation des liaisons téléphoniques. Il doit adapter chacun des 800 relais à sa Z2. L'expérience réussit : Konrad Zuse est convaincu de sa fiabilité. Comme il utilise encore des plaques de métal pour la mémoire, il commence à construire la Z3, censée fonctionner entièrement avec la technologie des relais.
La Z3 se compose d'environ 600 relais dans le calculateur et de 1400 dans la mémoire. Le 12 mai 1941, le moment est venu : Konrad Zuse présente la Z3. Les personnes présentes sont enthousiastes, mais personne d'autre que Konrad Zuse lui-même ne comprend la portée de son invention. La Z3 est le premier système informatique numérique, binaire, programmable et stockable du monde.
Coups du sort et nouveaux départs
La Seconde Guerre mondiale fait rage. Konrad Zuse se fait remarquer par les nationaux-socialistes. Il est financé par plusieurs institutions. La position de Konrad Zuse concernant le national-socialisme n'est pas claire. Il accepte leur soutien et ne s'en distancie pas.
Les Z1 et Z3 sont détruites par les raids de bombardement alliés. Dans les années 80, Konrad Zuse recréé la Z1 à partir de souvenirs. La maquette, toujours exposée au Deutsches Technikmuseum à Berlin, constitue une autre preuve de son génie. Pendant les dures années de la guerre, il rencontre Gisela et l'épouse. Il continue à travailler sur les machines à calculer. Il ne peut plus terminer la Z4 à Berlin. En 1945, il s'enfuit avec Gisela, enceinte, et la Z4. Comme beaucoup d'autres réfugiés de Berlin, la famille se retrouve à Göttingen. C'est là qu'il reçoit une offre des nationaux-socialistes : apporter son ordinateur au camp de concentration de Dora-Mittelbau où les prisonniers travaillent sur des missiles. Cependant, les atrocités du camp de concentration effraient Konrad Zuse qui s'enfuit avec sa famille dans les Alpes.
À Hinterstein, dans l'Allgäu, Konrad Zuse, pour cacher la Z4 aux Alliés, la démonte en plusieurs morceaux. Son fils Horst naît dans le village. Pour joindre les deux bouts, Konrad Zuse confectionne des gravures sur bois qu'il échange contre de la nourriture chez les fermiers. Malgré l'adversité, ses machines à calculer ne le lâchent pas. Pendant ce temps, il écrit son Plankalkül, le premier langage de programmation supérieur. Tous les langages de programmation modernes sont basés sur les concepts du Plankalkül.
À cette époque, Howard Aiken est considéré, aux États-Unis, comme l'inventeur de l'ordinateur moderne, plusieurs années après le succès de Konrad Zuse dans la mise en service de sa Z3. Cependant, la machine ayant été détruite et sa demande de brevet de 1941 étant en suspend, Konrad Zuse ne peut prouver qu'il était le premier.
En 1949, Konrad Zuse ose un nouveau départ. Dans la République fédérale d'Allemagne nouvellement proclamée, il fonde Zuse K.G., une société qui démarre avec trois personnes. Il termine d'abord sa Z4 et la prête à l'ETH Zurich. Il attire l'attention d'autres entreprises sur lui. L'entreprise se développe rapidement. Dans un reportage télévisé de 1958, le Hessischer Rundfunk se consacre à la jeune pousse. Dans les années qui suivent, Konrad Zuse construit l'un des principaux centres de l'industrie informatique européenne. Au milieu des années 60, Zuse K.G. emploie plus de 1000 personnes. Les affaires commerciales et la paperasse lui coûtent de plus en plus de temps. Ses qualités d'homme d'affaires n'étant pas aussi développées que celles de l'inventeur, il prend de mauvaises décisions. La société, qui rencontre toujours plus de problèmes, est alors revendue à Siemens en 1967.
Mais ce n'est pas tout : en 1967, sa demande de brevet pour la Z3 est rejetée. La raison ? L'absence d'activité inventive. Cette décision fait suite à des années de litige avec Triumph Werke Nürnberg, soutenue par IBM Allemagne. Les entreprises tentent de prouver, à l'aide de documents historiques, que d'autres inventeurs ont anticipé le concept de Konrad Zuse. La stratégie fonctionne. Pour Konrad Zuse, 26 ans d'attente anxieuse et de litiges se soldent par une immense déception. Un coup dur, d'autant qu'il a réellement concrétisé sa vision d'une machine à calculer entièrement automatique avec la Z3. Grâce à lui, les ordinateurs effectuent les tâches informatiques les plus monotones.
Reconnaissance tardive
Malgré ce coup dur, Konrad Zuse n'abandonne pas et essaie toujours de prouver qu'il a raison avec sa Z3. En parallèle, il se reconsacre à ses premières amours : la peinture. Ce n'est qu'avec le temps qu'il reçoit une reconnaissance pour son travail. En 1999, il devient, à titre posthume, membre d'honneur du Musée de l'histoire de l'ordinateur de Palo Alto pour son travail.
Il suit le développement des ordinateurs tout au long de sa vie. Il devient également avertisseur et plaide en faveur de la protection et du contrôle des données. Il décrit ensuite sa carrière comme suit :
« Potache rêveur, étudiant vadrouilleur, artiste contrarié, maçon, bricoleur d'ordinateurs, entrepreneur raté, professeur sans honoraires, humoriste de carnaval, bienfaiteur incompris, inventeur débordé, philosophe éclairé. »Citation du *Deutsche Nullen: Sie kamen, sahen und versagten*
Konrad Zuse meurt en décembre 1995 à l'âge de 85 ans. Il laisse derrière lui un dernier conseil sur ce qu'il faut faire si les ordinateurs devenaient trop puissants :
« Si les ordinateurs deviennent trop puissants, débranchez le cordon d'alimentation. »