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Dès la fin 2022, les autorités ukrainiennes avaient annoncé une nouvelle contre-offensive pour l'été 2023. Son but explicite était de reprendre les territoires envahis, occupés et annexés illégalement par la Russie depuis le 24 février 2022.
Ces opérations de reconquête ont été déclenchées le 4 juin et reconnues comme telles par les deux ennemis le 8 juin dernier. Depuis, les résultats obtenus par les forces armées ukrainiennes apparaissent limités: elles revendiquent la reprise de «seulement» 200 km2. Par comparaison, près de 2000 km² avaient été reconquis en septembre et octobre 2022 dans les opérations autour de Kherson et Kharkiv.
Kiev reconnaît que ses soldats sont confrontés à de nombreuses difficultés: minage de vastes zones, faiblesse du soutien aérien, préparation des forces russes, destruction du barrage de Kakhovka, etc.
Par-delà le bilan militaire tactique dressé par les spécialistes grâce à des sources militaires, quel est, à ce stade, le bilan stratégique et politique provisoire de cette opération?
Pour mesurer les résultats - évolutifs - d'une opération militaire, on peut mobiliser au moins cinq critères:
La première mesure de réussite de cette contre-offensive est territoriale. Comme l'a indiqué le général Milley, président du comité des chefs d'état-major américain, «les objectifs stratégiques de l'Ukraine sont de libérer toute l'Ukraine occupée par la Russie».
Au commencement de la contre-offensive, la Russie occupait illicitement environ 20% du territoire ukrainien. La question clé est donc aujourd'hui: quel pourcentage de territoire reconquis permettra au gouvernement ukrainien de déclarer que son opération est un succès? Quelle est l'ambition de reconquête fixée à cette opération nécessairement limitée dans le temps?
La contre-offensive de 2023 peut être conçue, perçue et exploitée comme la première phase d'une reconquête intégrale qui ne pourra se concrétiser qu'au travers de l'effet cumulatif de contre-offensives ultérieures, de percées locales, de frappes sur les arrières et d'un épuisement progressif des capacités militaires adverses. Les opérations militaires à moyen terme se cumuleraient avec les sanctions économiques pour consacrer une victoire ukrainienne.
Tous les territoires occupés n'ont pas le même statut, tant sur le plan militaire que politique: les «républiques populaires» de Donetsk et de Lougansk, ainsi que la Crimée, sont absolument essentiels pour Moscou. Par conséquent, la reprise des territoires récemment occupés, en particulier ceux permettant à la Russie de faire la jonction avec la Crimée, pourra être considérée comme un critère de succès incontournable, quand bien même la Crimée et les «républiques populaires» resteraient pour l'heure aux mains des Russes.
En complément de cette reconquête directe, parcelle par parcelle, il est également envisageable, dans l'absolu, que la reprise territoriale complète survienne de manière indirecte via un effondrement du «système» russe, qui entraînerait un retrait immédiat et sans confrontation. La tentative de coup de force de Prigojine a fait sentir que des facteurs endogènes russes pourraient accélérer le succès ukrainien.
À moins d'un effondrement d'un des belligérants, la contre-offensive de 2023 ne sera probablement qu'une phase dans une confrontation qui verra d'autres offensives et contre-offensives, contraignant chaque camp à garder des forces en réserve. Une contre-offensive ukrainienne partiellement réussie mais ayant abouti à une grande fragilité pourrait être perçue comme une victoire à la Pyrrhus. À l'instar du pourcentage de territoire reconquis, Kiev devra également définir le niveau de pertes des forces russes - notamment par rapport à ses propres pertes - qui lui permettrait de qualifier la contre-offensive de succès.
L'évaluation du rapport de forces entre les deux adversaires au début de la contre-offensive est particulièrement ardue. Toutefois, diverses sources de renseignements estiment que les forces russes déployées sur le théâtre ukrainien s'élèvent à environ 400 000 hommes, dont seulement la moitié fait partie de l'armée régulière. Le reste est composé de milices, de sociétés militaires privées telles que Wagner, et d'autres régiments territoriaux, avec environ 400 chars et moins de 3 000 véhicules blindés. Ce rapport de forces doit aussi prendre en compte la «profondeur de banc» russe, limitée en termes de régénération des matériels, mais toujours substantielle sur le plan humain et en matière de munitions.
Bien que les effectifs opérationnels ukrainiens semblent similaires, avec près de 800 chars et plus de 3 500 véhicules blindés, le rapport de forces initial semble être favorable à Kiev. Cependant, l'absence d'une doctrine de combat unifiée - un mélange de l'approche de l'OTAN, du pacte de Varsovie et d'une approche strictement ukrainienne - constitue une lacune majeure, potentiellement rédhibitoire dans le contexte d'une offensive nécessitant une plus grande coordination. De plus, la faible «profondeur de banc» des forces ukrainiennes sur le plan humain tempère cet avantage.
Au-delà des chiffres relatifs aux matériels détruits et aux combattants mis hors de combat, qui donneront une estimation de l'évolution du rapport de forces, ce sont les forces morales des combattants et leur capacité à poursuivre le combat qui seront des critères essentiels pour qualifier le succès de la contre-offensive.
Au-delà des pertes militaires tangibles, la préservation du soutien populaire à la stratégie de reconquête apparaît comme un facteur crucial et déterminant pour estimer le résultat de l'opération. Une question importante se pose: jusqu'à quel niveau de pertes humaines dues à la contre-offensive le président Zelensky pourra-t-il continuer à bénéficier du soutien inébranlable de la population ukrainienne?
Depuis le début de la guerre, Volodymyr Zelensky a réussi à naviguer dans ces eaux tumultueuses avec une habileté remarquable. Il a su préserver l'unité nationale et maintenir la confiance du peuple ukrainien, malgré les défis incommensurables que cette situation présente. Cependant, un nombre élevé de pertes parmi ses soldats, en particulier lors de la tentative de reconquête des régions russophones de l'Est de l'Ukraine, pourrait sérieusement ébranler cette solidarité et remettre en question le soutien continu du peuple à l'effort de guerre.
En l'absence de sondages récents, il est difficile d'évaluer précisément le niveau actuel de confiance du public. Cependant, la perspective des élections générales ukrainiennes, censées se tenir à l'automne, présente une inconnue pour la réussite de cette contre-offensive, du fait de l'érosion potentielle du soutien populaire due au débat politique intense qui entoure généralement ces élections.
Dans un contexte international complexe, le maintien du soutien des alliés est crucial. Il est non seulement le gage de la résilience du pays sur le long terme mais également la condition de l'effort de guerre ukrainien. La contre-offensive de l'été 2023 était en effet destinée à assurer les soutiens de l'Ukraine de plusieurs faits: d'une part, les Ukrainiens entendent montrer qu'ils ne renonceront pas au rétablissement de leur intégrité territoriale. D'autre part, ils souhaitent démontrer que les envois d'équipements militaires occidentaux servent sur le terrain.
De ce point de vue, la contre-offensive de l'été est un succès: quels que soient ses résultats quantitatifs, elle inscrit le sursaut national ukrainien dans les actes (et non pas seulement dans les discours). En outre, elle démontre, par ses limites mêmes, que les allocations de matériels à l'Ukraine ne sont pas encore suffisantes pour rétablir le droit international.
En tout cas, la campagne indique aux Occidentaux que leurs efforts sont utiles et contribuent à la restauration du territoire ukrainien. C'est un succès indirect, mais c'est un succès essentiel.
Enfin, le succès de l'opération sera mesuré par la stabilité du territoire après l'opération. Cela peut comprendre des facteurs tels que l'adhésion de la population, le niveau de violence (éviter une contre-offensive russe), la capacité à maintenir l'ordre et à fournir des services de base. Il s'agit là probablement du critère le plus important mais aussi le difficile à remplir.
Les deux ennemis sont engagés dans une compétition sur la pacification des territoires: d'un côté, la Russie intègre à marche forcée les territoires et les populations occupés; de l'autre, l'Ukraine a démontré durant l'hiver 2022 qu'elle entendait réintégrer dans la communauté nationale les territoires provisoirement occupés par la Russie.
Si la reconstruction d'infrastructures est déjà engagée, la solidarité nationale et internationale seront décisives pour décider du succès de la contre-offensive, non sur le plan militaire mais sur le plan civil. Une reconquête doit aussi être une reconstruction pour être une réelle victoire.
La campagne de reconquête de l'été 2023 promet d'ores et déjà d'être longue, ardue et seulement partiellement victorieuse. La recherche de la «bataille décisive» qui décide du sort général du pays et de son territoire est illusoire: le «grignotage» russe du territoire ukrainien a pris plus d'une décennie; consolider l'emprise russe sur les régions orientales d'Ukraine est un impératif politique vital pour le Kremlin; l'offensive est plus difficile que la défensive après l'hiver 2022 et l'installation dans une guerre de position.
Toutefois, le bilan de cette campagne de contre-offensive 2023 n'est pas aussi maigre que le laissent penser les analystes qui se basent uniquement sur le critère quantitatif des territoires repris. Pour évaluer un succès ou un revers, il convient de s'inscrire dans le temps et de varier les critères. Sinon, la victoire est affaires de communiqués de presse et non de réalités stratégiques et politiques.
En même temps qu'un petit verre de Château Lafite, glissé dans ses valises en guide de souvenir de son passage à Bordeaux, Charles III a sans doute eu pleinement le loisir de savourer le triomphe de sa tournée française. Le roi était de retour en Ecosse ce samedi, pour ses derniers jours de «vacances» au château de Balmoral, avant de reprendre le chemin de Londres et du train-train royal habituel.