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Comment l'image photographique a-t-elle traduit le siècle? Dixième des douze documents choisis par le Musée de l'Elysée à Lausanne: «La jeune fille au Leica» (1934) d'Alexandre Rodtchenko.Ce contenu a été publié le 01 janvier 2001 - 10:29
Appareil de photo «basculé». Diagonales du banc. Quadrillage des ombres, qui envahissent le sol, le mur et la jeune femme, son corps étant lui-même barré obliquement d'une courroie auquel est accroché... un petit sac, et non pas un Leica.
Sur cette image, tout n'est que lignes et angles, sauf la femme en blanc, dont la beauté réside dans les courbes. Alexandre Rodtchenko était peintre avant d'être photographe, «l'un des théoriciens de l'avant-garde soviétique des années 20», explique Daniel Girardin, conservateur du Musée de l'Elysée. Le constructivisme, il connaissait.
Mais la peinture, il va l'abandonner au profit de la photographie, qui en ce premier quart de siècle, apparaît aux esprits libres comme un formidable art nouveau. Dans l'idée de Rodtchenko, à la révolution politique doit correspondre la révolution artistique. Son adhésion à la Révolution soviétique est donc totale.
Mais 1934 sera une année difficile pour Rodtchenko. La liaison qu'il a avec la jolie jeune fille au Leica, l'une de ses étudiantes, va s'interrompre. Cette photo est un témoignage du dernier voyage qu'ils firent ensemble.
1934, c'est aussi l'année où le parti communiste met un terme aux expériences de l'avant-garde. «Il met fin à l'utopie de ces artistes pour la remplacer par une autre utopie: le réalisme socialiste», rappelle Daniel Girardin. Dès lors, la photographie ne sera plus perçue comme le vecteur privilégié qu'elle avait été dans la décennie précédente. Et pourtant, Rodtchenko continuera à travailler pour le régime, notamment dans le cadre d'un journal de propagande destiné à l'étranger. Position difficile s'il en est.
De son côté, aujourd'hui, la jeune fille au Leica se moque bien des doctrines, qu'elles soient artistiques ou politiques. Elle continue de nous offrir son élégance, et de nous faire croire qu'elle nous attend, rêveuse et disponible.
Bernard Léchot