Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06966.jsonl.gz/644

Chaque 1er août, les suisses réaffirment le lien qui unit les uns aux autres les peuples des cantons confédérés. Ce sont les communes qui allument les feux, rappelant que notre culture nationale ne procède ni d’une langue, ni d’une religion, ni d’une allégeance uniques mais repose sur un acte de volonté dont le symbole est un serment. Caractérisée par le fédéralisme et les droits populaires, notre culture commune est une culture politique. On la pratique en toutes les langues parlées de Lugano à Bâle et de Coire à Genève mais nulle part ailleurs en Europe. Quelles conséquences aujourd’hui? Notre voisinage se résume à un nouvel Etat dont les frontières s’étendent de l’Atlantique aux Carpates et de la Baltique à la Mer Noire. Si la Suisse était une langue, elle survivrait sans doute sans s’y perdre dans ce nouvel espace politique élargi à l’échelle du continent. Il existera toujours une région d’Europe où l’on parle le Français, d’autres où l’on parle l’Allemand, l’Italien ou le Polonais. Même ramenées au rang de provinces européennes, les nations unies par la langue survivront à la disparition des Etats-nations. Pas la Suisse, dont le ciment culturel est de nature exclusivement politique. Existera-il demain une région d’Europe où l’on parlera le fédéralisme et les droits populaires? La réponse est non si les Suisses adhèrent à l’Union européenne, à un traité multilatéral comme l’EEE ou à tout autre mécanisme institutionnel impliquant la reprise obligatoire de l’acquis européen en évolution sous le contrôle judicaire de la Cour européenne de justice. La réponse est oui si la Suisse sait faire une fois de plus ce qu’elle a fait durant les époques précédentes : se positionner politiquement en tant qu’Etat neutre dans un monde qui vient de changer, réinventer une voie suisse face à un monde devenu multipolaire, offrir à ce monde des prestations conformes à la vocation suisse, c'est-à-dire utile à tous et qu’aucun autre acteur de la scène internationale ne serait en mesure de fournir.
L’histoire européenne de la Suisse est celle d’un décalage systématique par rapport à l’Europe du moment, à toutes les époques : L’immédiateté impériale (au XIIIe) pour échapper à l’Europe féodale. L’indépendance du Traité de Westphalie (1648) pour échapper au Saint Empire. La neutralité reconnue « dans l’intérêt de l’Europe entière » au Traité de Vienne (1815). Qui permettra d’éviter les affres de l’invasion lors des guerres mondiales du XXe siècle. La neutralité à nouveau pendant la guerre froide. Et puis, en 1992, la voie bilatérale plutôt que l’adhésion. La Suisse a su imaginer une voie propre à toutes les époques. Relativement isolée au sortir de la deuxième guerre mondiale, la Suisse a trouvé son chemin durant toute la guerre froide en faisant de Genève la capitale incontournable des négociations sur le désarment nucléaire. Le fait de se trouver du côté occidental du monde n’a pas altéré sa crédibilité de neutre face à la confrontation Est-Ouest. Le fait de se trouver aujourd’hui au centre géographique de l’Union européenne, un des blocs qui composent le monde multipolaire, et d’y être intégrée économiquement, ne doit pas non plus empêcher la poursuite d’une politique de neutralité faces aux grandes puissances du moment que sont les Amériques, le monde russe, la Chinafrique, et l’Union européenne. A condition bien sûr de ne pas adhérer à l’Europe politique. Rester maîtres chez soi, par le fédéralisme et la démocratie directe, n’est donc pas une démarche de contemplation nostalgique d’un passé prétendument révolu, c’est au contraire le moyen le plus actuel et le plus sûr pour la Suisse de se réconcilier avec elle-même si elle veut survivre dans un monde de titans.