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Les nouvellistes comme structure d’encadrement
Au gré de leur conversation, les nouvellistes, protagonistes de la nouvelle qui s’étend sur les tomes II et III des Nouvelles Nouvelles, récitent tour à tour des pièces brèves et diverses (« la conversation des soupçons », une « lettre écrite du Parnasse », un « dialogue de l’éventail et du busc », …). La description de leurs échanges permet de relier les différentes pièces entre elles et d’assurer ainsi une cohérence et une continuité narrative. En ce sens, la nouvelle des « Nouvellistes » constitue donc une structure encadrante. Ce procédé du « récit cadre », fort prisé dans la littérature mondaine et plus largement dans la fiction narrative du XVIIe siècle, se trouve renouvelé par la nature même des nouvellistes.
Une remarquable trouvaille
De par leurs caractéristiques, les nouvellistes que Donneau de Visé imagine offrent des possibilités d’encadrement particulièrement originales :
Leur fort potentiel comique permet d’agrémenter la présentation des pièces énoncées. [exemple] “Clorante n’eut pas plus tôt ouï ces paroles qu’il essuya ses mains et qu’il pria Ariste de lui donner sur l’heure tout ce qu’il avait, ce qui ne lui causa pas peu de peine, car il fut obligé, pour les trouver plus facilement, d’ôter presque tout ce qui était dans ses poches et d’ouvrir une infinité de papiers. Arimant et moi ne savions que faire pour nous empêcher de rire en regardant nos trois nouvellistes. Car l’un, après avoir bien parlé, voyant que l’on ne voulait point l’écouter ni l’entretenir de ce qu’il aimait, mangeait comme quatre sans proférer une seule parole ; l’autre vidait ses poches au lieu de manger et pestait de ne pas trouver assez promptement ce qu’il cherchait ; et le dernier, loin de songer qu’il était à table, cherchait à nourrir sa curiosité plutôt qu’à se nourrir lui-même. Il dévorait des yeux tous les papiers d’Ariste et perdait presque contenance de voir que ceux que l’on lui cherchait étaient si longtemps à trouver.” [s’en suit la lecture de la pièce finalement retrouvée] (t. II, p. 83-84)
Curieux de tout ce qui se passe, ils se tiennent au courant des nouveautés, notamment, de l’actualité littéraire. [exemple] Entrée de Clorante, nouvelliste du Parnasse : « - Ah ! Messieurs, dit-il en entrant, sans nous donner le bonjour, l’on me vient de donner la meilleure pièce que j’aie vue de ma vie ; elle est incomparable en son genre, toute la cour l’a vue, lue, admirée. Il faut que vous ayez le plaisir de l’entendre lire ; aussi bien ai-je le dessein de l’apprendre par cœur. Écoutez et admirez tout ensemble. C’est une pièce d’une fille qu’un tyran tient prisonnière et qui craint que la fureur de ce tyran n’éclate contre son père, contre son pays, contre son amant et contre elle. » (p. 7-8)
Bavards, ils ne cessent de vouloir proposer in extenso les nouveautés en leur possession.
Ces deux derniers traits combinés permettent de leur faire réciter des pièces de natures multiples et provenant d’horizons divers, analogues à celles qui circulent dans le public mondain.
Ils ont un avis sur tout. Leurs échanges permettent donc à Donneau de Visé de faire la critique des pièces qui sont énoncées et de formuler des idées sur la littérature. [exemples]
« Lorsque Ariste eut achevé de lire cette scène, que nous écoutâmes tous avec beaucoup d'attention, le politique Lisimon s'écria que ces vers étaient beaux et qu'il y avait remarqué quelques endroits qu'il eût été bien aise de lire lui-même, si Ariste lui eût voulu faire la grâce de les lui laisser lire. Ariste lui ayant prêté cette scène, il la relut toute entière. Il dit, comme en passant, quelque bien de ce qu'il y avait de tendre, à quoi il n'avait garde de s’arrêter, parce que ce n'était pas ce qu'il cherchait. Mais ayant trouvé ces vers, qui étaient avec ceux qui lui avaient plu, il les apprit par cœur. » (t. II, p. 141-142)
« — Eh bien ! dit Ariste à Clorante, après qu’il eut achevé de lire, que dites-vous de ces vers ? — Je dis, repartit Clorante, qu’ils ne sont faits que pour tromper ceux qui les lisent et qu’ils surprennent même ceux qui sont du métier, puisqu’ils tiennent toujours l’esprit en suspens et qu’ils disent à la fin tout autre chose que ce qu’ils semblaient promettre. Et pour moi, je soutiens que l’on les devrait appeler vers de surprise et que, si l’on leur voulait donner un nom, il n’y en a point qui leur convînt mieux. » (t. II, p. 86-87)
« — Et pour moi, je sais bien ce que je dois penser de cette pièce, s'écria Clorante. Je n'ai jamais rien vu de si galant et je suis surpris que l'on ait pu faire une pièce si longue et si divertissante sur un si petit sujet. — Voilà, lui repartit Ariste, ce qu'on appelle avoir l'air galant. Cela a quelque chose du Voiture, du Marigny et du Sarrasin. Je ne dis pas que cette pièce soit si achevée que celles de ces maîtres reconnus de la galanterie, mais enfin, c'est là leur manière d'écrire. On voit l'invention et l'esprit briller dans tous leurs ouvrages, et moins ils ont de matière, et plus elle a paru difficile et de peu de conséquence, plus les choses qu'ils ont traitées ont été trouvées spirituelles et ont été estimées de tout le monde. Peu de personnes sa- 195 195 vent manier les sujets galants et, si l'on en donnait à traiter à bien des gens qui se croient habiles, et qui le sont en effet, ils croiraient que l'on se moquerait d'eux et avoueraient qu'il leur serait impossible d'en rien faire. Il faut que ceux qui travaillent à ces sortes d'ouvrages et que ceux qui les aiment soient naturellement galants, et j'avoue que d'autres ne s'y peuvent pas divertir. Mais comme ils sont beaucoup plus difficiles et qu'ils font souvent remarquer plus d'esprit que les pièces les plus fortes, ceux qui ne les aiment point ne doivent pas laisser que de les estimer. » (t. II, p. 141-142)
Un procédé fondamental
Le principe de la structure encadrante est une composante fondamentale de la littérature mondaine. Si le procédé trouve encore son modèle à l'orée des années 1660 dans L'Héptaméron de Marguerite de Navarre (Segrais, Nouvelles françaises, 1658, p. 35-36), ce sont sans conteste les romans des Scudéry (Artamène, Clélie, Almahide) qui offrent la formule la plus souvent imitée. Lettres, brèves narrations, conversations… prennent ainsi place au sein d’une ample narration d’aventures sur fond historique, qui fait office de récit encadrant. La pratique consistant à n’y rechercher et lire que l’une ou l’autre des pièces insérées constitue d’ailleurs une manière courante de consommer la littérature.
Deux ouvrages, qui font un usage particulièrement riche du procédé (interactions poussées entre les individus assemblés, personnages comiques), exerceront une influence structurelle majeure sur les Nouvelles Nouvelles : La Précieuse (1656) de l’Abbé de Pure et, surtout, Les Précieuses ridicules (1659) de Molière.
La majorité des ouvrages suivants de Donneau de Visé présenteront eux aussi une structure d’encadrement. Les nouvellistes eux-mêmes retrouveront parfois cette fonction. Ailleurs ce seront tantôt une lettre à une destinataire (Le Mercure galant), tantôt les échanges lors d’un repas pris en commun (« Les Soirées des auberges », nouvelle publiée dans les Diversités galantes de 1663), tantôt un récit cadre (L'Amour échappé de 1669) tantôt un échange épistolaire (Les Entretiens d’Aristipe et d’Axiane, 1664), qui offriront le prétexte à l’insertion de pièces diverses.
[Liste récapitulative des fiches]