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Quand on m'a proposé de lire l'œuvre centrale de Jacques Ellul (1912-1994) sur l'éthique chrétienne, j'ai tout de suite dit oui. J'avais en mémoire la critique sévère de ce protestant français, décédé il y a 20 ans, contre la société qui érige la technique en système aliénant (Le bluff technologique, 1988). Mais je fus tout de même déstabilisé par le développement de sa pensée théologique à la lecture de la réédition de son ouvrage de 1964, Le Vouloir et le Faire. Car la pensée du rapport entre la foi et l'éthique qu'il y développe est radicale.
Pour Jacques Ellul, la morale n'est que la conséquence de la chute. Il ne peut donc pas y avoir d'éthique chrétienne ! L'homme ayant voulu connaître le bien et le mal, tout système éthique est marqué du sceau de la chute. L'homme ne peut pas connaître par lui-même ne serait-ce qu'une bride du Bien authentique. Seule la révélation peut ouvrir un chemin vers ce Bien. Et cela dépend uniquement de la volonté de Dieu, de sa grâce. « La conscience n'est pas une part intègre de l'homme qui se souvient des cieux. »
Le choc est rude pour un catholique comme moi, nourri d'une culture thomiste qui accorde à la raison la capacité de connaître par elle-même le bien et le juste inscrits au cœur de la nature humaine.
Pourtant, au fil des pages, j'ai découvert chez ce professeur hors norme - il enseignait l'histoire des institutions à l'Université de Bordeaux, mais il traita dans ses 58 livres autant de sociologie que d'éthique et de théologie - une richesse de pensée stimulante. Si l'éthique chrétienne est impossible, c'est en tant que système qui prétend définir ce que sont le bien et le mal. Cependant, à ses yeux, les chrétiens vivant dans un temps et une société donnés doivent s'adjuger une morale. Si celle-ci ne rapproche pas de Dieu, elle permet la vie sociale.
Ellul s'est insurgé contre la réduction du christianisme à une morale, alors que celui-ci est d'abord une expérience de foi, une espérance devant le silence de Dieu. Le constat vaut aujourd'hui encore. La norme n'est pas l'essence du christianisme, la révélation et l'incarnation sont premières. En ce sens, la rupture que faisait Jacques Ellul il y a 50 ans entre foi et morale peut interpeller aujourd'hui encore. Il est donc heureux que les éditions Labor et Fides aient réédité cet ouvrage majeur de la pensée protestante francophone du siècle passé.
La contradiction cependant pointe, car comment vivre une foi incarnée sans qu'elle prenne forme dans une morale qui puisse être comprise et vécue par d'autres ? Il s'agit bien plus d'une pensée en rupture que d'une pensée en dialogue.
Frédéric Rognon, Jacques Ellul, une pensée en dialogue, réédition, Genève, Labor et Fides 2013, 390 p.
Questions-réponses
C'est pourtant la référence au dialogue que choisit Frédéric Rognon pour présenter Jacques Ellul. L'explication vient dans les dernières pages de son ouvrage, Jacques Ellul, une pensée en dialogue. Le professeur en philosophie de la religion à la Faculté protestante de Strasbourg constate que Jacques Ellul considère la Bible comme un livre de questions auxquelles le lecteur lui-même apporte les réponses. Ainsi opère-t-il avec les auteurs qui l'inspirent. Il invite ses lecteurs à faire de même, à lui être « fidèlement infidèles », selon son expression. Dès lors, le dialogue consiste en un jeu de questions-réponses dont celui qui donne les réponses reste le maître.
Dans la première moitié du livre, Frédéric Rognon propose un parcours du versant sociologique, puis du versant théologique de Jacques Ellul. Dans la deuxième partie, il met en perspective la pensée de Jacques Ellul avec ses sources (S. Kierkegaard, K. Marx et K. Barth), avec ses repoussoirs (dont J.-P. Sartre et S. Freud) et avec divers auteurs de son époque. C'est là qu'on découvre la liberté que prend Ellul dans l'interprétation de la pensée d'autrui pour construire sa propre approche. Enfin, dans les vingt dernières pages, on entre dans une réelle prise de distance par rapport à l'objet de l'étude.
Qui veut découvrir la pensée de Jacques Ellul dans sa globalité sera bien servi par le livre de Rognon. On comprend que la critique sociale du penseur bordelais ne peut être comprise qu'en relation avec sa foi et la compréhension qu'il en a. On découvre un homme passionné, ancré dans une espérance vécue comme une « lutte pour contraindre Dieu à sortir de son silence ».
Si Frédéric Rognon met bien en lumière plusieurs clés herméneutiques de la pensée du théologien, il ne dit rien par contre sur le lien entre son œuvre et sa vie. Pourquoi une telle radicalité ? La découverte de la foi par la lecture de Calvin n'explique sans doute pas tout. Quelle expérience de déréliction Ellul a-t-il lui-même vécue ? Quelles relations a-t-il eues avec ses contemporains, en particulier avec Paul Ricoeur, l'autre grand penseur protestant français du XXe siècle, qu'il a lu, cité et critiqué ?
De ces deux livres, je retiens l'invitation à m'inspirer librement de Jacques Ellul pour comprendre la dialectique entre la foi chrétienne et le monde dans lequel je vis. Une démarche à reprendre de génération en génération.