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Des trois éléments de son épitaphe au cimetière des Rois, à Genève, qui affiche «Ecrivain – peintre – prostituée», on connaît surtout l'activité littéraire et celle de travailleuse du sexe. Pourtant, Grisélidis Réal (1929-2005) a dessiné et peint pendant plus de vingt-cinq ans. Un corpus coloré et figuratif de quatre-vingt-trois œuvres désormais rassemblé dans un catalogue raisonné – l'ouvrage est signé de l'historienne de l'art Jehane Zouyene, également l'auteure d'une mise en contexte historique et d'analyses iconographiques.
Après une enfance entre la Grèce et l'Egypte, où l'emmènent les recherches de son père helléniste, la jeune femme se forme comme décoratrice à l'Ecole des arts et métiers de Zurich. Elle s'installe à Genève, où elle rêve de vivre de sa pratique, alors qu'elle fréquente les cercles artistiques du bout du lac. Sa première exposition a lieu en 1954, dans l'atelier-magasin de Suzi Pilet, à Lausanne, sa ville natale – elle y montre des foulards colorés. On ne sait pas grand-chose de la réception critique de cet accrochage.
Trafic et vente de haschisch
Durant les années 1950, mère célibataire, Grisélidis Réal peine à joindre les bouts – ses quatre enfants sont placés sous tutelle. Même marginale, son activité artistique lui permet de rester en contact avec la scène locale, aussi parce qu'elle pose régulièrement pour les étudiants des beaux-arts. En 1961, elle se rend en Allemagne, où elle est emprisonnée durant sept mois pour vente et trafic de haschisch. Une parenthèse prolixe, côté arts: elle rédige un journal, écrit des poèmes et produit vingt-deux dessins. C'est aussi en Allemagne qu'elle effectue ses premières passes.
Expulsée du pays, Grisélidis Réal revient en Suisse en 1963. Elle tente à nouveau de vivre de ses productions plastiques, aidée par Suzi Pilet et des proches comme l'écrivain Maurice Chappaz. Après une exposition à la galerie Aurore en 1968, elle confie au peintre Henri Noverraz: «Je crois malgré tout qu'un jour j'arriverai à vivre de mes dessins quand j'arriverai à en faire suffisamment.»
En 1970, une bourse littéraire de Pro Helvetia lui permet d'arrêter de se prostituer et de terminer la rédaction de Chair vive, qui deviendra Le Noir est une couleur, publié en 1974. Elle exposera encore une œuvre à Lausanne mais mettra entre parenthèses son activité picturale dès lors qu'elle milite pour les droits et la dignité des prostituées, dès 1975.
Chagall et l'Art Brut
Inspirée par nombre d'artistes modernes de la première moitié du XXe siècle, Grisélidis Réal s'intéresse à la figure divine ou démoniaque, pratique les portraits de face et multiplie les symboles, le tout saupoudré de surréalisme et d'une naïveté assumée. Si on pense parfois aux êtres et formes de Chagall, plusieurs de ses dessins au stylo à bille évoquent l'Art Brut.
Mais alors que les créateurs «outsiders» développent en général un style qui leur appartient, Grisélidis Réal peine à produire de la continuité. Et au final à affirmer sa voix, par trop discrète dans ces années de transition entre l'art moderne et l'art contemporain. Reste qu'à défaut d'être novateur ou original, l'ensemble n'en est pas moins captivant: impossible de l'extraire du contexte d'un parcours pour le moins singulier.