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En 1897, la Chambre des Représentants de l’Etat de l’Indiana eut à débattre d’une proposition de loi, communément appelée Indiana pi bill, lequel visait à imposer la croyance selon laquelle π est un nombre rationnel. Cette affirmation n’était qu’un élément d’un texte farfelu qui prétendait présenter une solution au problème classique de la quadrature du cercle et, dans la foulée, affirmait que π est égal à 3,2 (ou 4, ou encore 3,23 selon les interprétations de ce libelle assez confus). La proposition fut unanimement adoptée par l’Assemblée. Or un professeur de mathématiques eut vent de l’affaire et persuada les sénateurs de l’Etat, dont le vote était requis pour que la législation fût définitivement adoptée, de ne pas se couvrir de ridicule en validant ce projet de loi. Celui-ci fut enterré dans la plus grande discrétion.1
Faisons un rêve : imaginons un instant que l’Indiana eût connu en 1897 un système de démocratie directe à la mode helvétique. Supposons que le peuple souverain de l’Indiana ait voté à une majorité écrasante en faveur du pi bill. Oui mais après ? Après, l’histoire changerait du tout au tout. Car, bien sûr, le parlementarisme connaît ses petits arrangements peu glorieux par lequel on résout les problèmes sans fracas. Mais pas de ça chez nous ni dans cet Indiana mythique ; la volonté du peuple est parole d’Evangile ! Ce ne sont pas les intellectuels sophistiqués de Harvard et de Princeton qui vont faire la loi ! Le gouverneur de l’Indiana, pas plus bête qu’un autre, réaliserait qu’il a un sacré problème sur les bras. La volonté populaire sera respectée, cela va de soi, mais il y a certainement une marge d’interprétation. Alors consultons des experts… Aïe ! Ils sont unanimes à dénoncer la supercherie. Enseigner que π = 3,2, ce serait enseigner une fausseté aux jeunes générations. Bon, d’accord, ce ne serait pas la première fois qu’on enseigne aux chères têtes blondes des calembredaines comme vérité vraie. Pas si grave après tout. Oui, mais les experts ajoutent que cela aurait toutes sortes de conséquences concrètes et nuisibles pour les ingénieurs, les architectes, les chimistes, gens à l’esprit pratique qui contribuent à la prospérité générale. En face, les défenseurs des mathématiques alternatives dénoncent des experts dogmatiques, étroits d’esprit, et qui sont sûrement vendus aux éditeurs de manuels scolaires. Ils réclament à grands cris des experts «indépendants».
Revenons au xxie siècle. Que les critères du vrai et du faux ne soient pas négociables au gré des circonstances, c’est vraiment embêtant pour les politiciens. Surtout quand ils sont suisses et doivent gérer des monstruosités obscurantistes comme l’article constitutionnel réclamant «la prise en compte» des médecines dites complémentaires. Face à l’avis négatif de la Commission appelée à se prononcer sur la prise en charge des traitements pataphysiques, l’embarras de la classe politique fait peine à voir. Peut-être ont-ils peur de penser cette pensée redoutable, qu’il est moins déshonorant de refuser son concours à une volonté populaire qui se fourvoie que de lui obéir aveuglément.