Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06933.jsonl.gz/789

Historique de l'exploration des montagnes dinariques
PAR MIRKO MARKOV1C
Avec 3 illustrations ( 55-57 ) Les systèmes montagneux de la péninsule balkanique, ou Alpes Illyriennes, sont connus bien au-delà des frontières yougoslaves à cause de leur caractère karstique. Ces massifs couvrent une superficie d' environ 50000 kilomètres carrés. Ils bordent la côte orientale de l' Adriatique sur 650 kilomètres de longueur, de l' Istrie au nord de l' Albanie. Les lecteurs des Alpes ont pu prendre connaissance d' une excellente vue d' ensemble, géographique et géologique, due à la plume de M. le Dr Blumenthal, le géologue suisse bien connu {Les Alpes, 1964, p. 81-100 ). De ce fait, je ne désire pas répéter des données relatives à la géographie des montagnes dinariques, mais jeter un coup d' œil sur le passé, sur l' histoire de leur exploration.
Les montagnes dinariques étaient déjà peuplées dans la préhistoire; leurs premiers habitants étaient des tribus illyriennes: Japodes, Liburniens, Dindares, Delmates, Sardèjes, Ardèjes, etc. Très tôt, vraisemblablement déjà mille ans avant l' ère chrétienne, ces tribus eurent des contacts avec les navigateurs grecs. Les ouvrages à' Hérodote ( Historia ree. IV, 33, 6; V, 9, 12 ) prouvent que, au Ve siècle avant Jésus-Christ déjà, les Hellènes connaissaient fort bien la mer Adriatique et son arrière-pays. Hérodote mentionne dans la péninsule balkanique les reliefs de l' Haemus, d' Orbelus et de Rodope. Ces noms se retrouvent souvent dans les ouvrages de géographes grecs et romains postérieurs. En ce qui concerne Orbelus et Rodope, il est évident que les anciens géographes entendaient par là Rila et Rhodope en Bulgarie. Il n' y a pas d' interprétation uniforme en ce qui concerne Haemus. On ne peut dire avec certitude si ce terme désignait les monts Balkans en Bulgarie, Sar en Macédoine, les Alpes du nord de l' Albanie ( Prokletije ) ou même le Durmitor au Monténégro. Tite-Live lui aussi cite Haemus ( cap. XL, 22, 23; éd. 1884 ). Il relate l' ascension du sommet de cette montagne, en 181 avant Jésus-Christ, par le roi Philippe III de Macédoine, qui désirait avoir une vue d' ensemble sur son royaume. Ce récit amena les auteurs postérieurs à admettre que Philippe gravit le Ljuboten dans le massif du Sar, la vue de ce sommet étant effectivement des plus étendues.
Parmi les géographes romains, Strabon ( Geographica, VII, 5, 2; éd. 1907 ) a donné la description la plus complète des montagnes dinariques. Dans son orotoponomastique ( nomenclature des montagnes ) de l' Illyrie, nous trouvons mentionnés les monts M. Carusadius ( Kras ), M. Albius ol. Alba-nus ( SnjeZnik ), M. Bebii ( Velebit ou Dinara ), M. Aureus ( Mosor ) et M. Adrius ( Biokovo ). La façon dont Strabon décrit la structure des montagnes dinariques est remarquable. Il affirme que les pays au sud du Danube sont divisés en deux parties, parce que les montagnes illyriques, de Peonie et de Thrace s' étendent de V Adriatique à la Mer Noire, dans la même direction, presque parallèlement au Danube ( Geogr. VII, 5, 1 ). Ailleurs, Strabon décrit plus exactement la direction des crêtes dinariques en affirmant que les monts Berticus ( Prokletije ), Scardus ( Sar ), Orbelus ( Rila ), Rodope et Haemus se dressent sur la côte de l' Adriatique d' où ils s' étendent en ligne droite jusqu' à la rive du Pont-Euxin où ils enserrent la grande péninsule qui comprend les pays de Thrace, de Macédoine, d' Epire et d' Achaïe ( Geogr. VII, 10 ).
Une description encore plus réelle des montagnes dinariques figure dans l' atlas de Ptolémée. L'on y voit représentées, dans la cinquième table, les régions d' Illyrie et de Pannonie entre l' Adria et le Danube. On reconnaît les montagnes dinariques sous la forme d' une rangée unique de taupinières stylisées, qui s' étendent d' un bord de la carte à l' autre. Deux groupes se détachent de cette rangée de montagnes. Le sommet le plus élevé des monts dinariques est désigné par Bebii Montes, et cela au nord de l' agglomération d' Ausancalio ( Siroka Kula ), dans le pays de la tribu iJlyrienne des Dindarii. Il ne peut donc s' agir que de la Dinara contemporaine, avec le Troglav. Un autre massif marquant est désigné par Sardonius; il apparaît dans la région Ducleatae ( Duklja ) et doit donc comprendre les principales sommités monténégrines, du Durmitor par le Komovi qu' au Prokletije.
Pendant le long laps de temps qui s' écoule du IXe au XVe siècle nous ne trouvons que peu de renseignements sur les montagnes dinariques. Les savants géographes de cette époque ont essayé d' adapter leurs vues sur les pays illyriques à celles des sources antiques, ainsi saint Jérôme dans De Hebraicis quaestionibus ( Orig. Londres, Brit. Mus. Cod. 10049 ), qui dans sa carte de la péninsule balkanique fait coïncider les montagnes dinariques avec les données de Strabon, de même Orosius, également Anonimus de Ravenne dans sa description de la côte adriatique ( cf. Itin. Rom., Leipzig, éd. Schnetz, 1940 ). Deux célèbres cartes dessinées au XIIIe siècle dans des couvents, déposées l' une à la cathédrale de Heresford en Angleterre, l' autre ( malheureusement détruite pendant la dernière guerre ) au couvent d' Ebstorf en Allemagne, donnent une représentation entièrement stylisée des monts dinariques. Nous y trouvons entre autres les noms de: Eurumanthus mons, Emus mons, Lucus mons, Livorus mons, Pinus mons. Ces montagnes ne sont pas représentées attenantes les unes aux autres, mais chacune isolée, et cela le long de la côte en direction nord—sud. De ce fait la représentation des montagnes bordant l' Adriatique est tout à fait fantaisiste.
Vers la fin du Moyen Age, la côte adriatique est représentée avec davantage de réalisme sur les cartes des portulans1 de l' époque, mais ces progrès ne touchent guère l' arrière. L' occupation turque de ces territoires, au XVe siècle, interrompit toutes relations avec la civilisation occidentale, et d' ailleurs les Turcs ne s' intéressaient pas à la géographie des pays qu' ils occupaient. A cette époque les montagnes dinariques étaient « inaccessibles » pour les géographes européens.
Des géographes italiens furent les premiers à lutter contre ces difficultés: en collaboration avec des marchands, des moines et des diplomates contemporains, ils réussirent à obtenir des données sur la topographie des provinces turques. Venise était une base particulièrement favorable pour obtenir ces renseignements. A cette époque, des vaisseaux de commerce vénitiens naviguaient librement tout au long de la côte adriatique et des marchands entreprenants pénétraient loin à l' inté de la Bosnie et de l' Herzégovine. Parmi ces voyageurs, il y en avait qui, à leur retour, ont écrit des comptes rendus circonstanciés de leurs expéditions. Nous connaissons ainsi les voyages de B. Kuripesic, de F. Petancië, des Italiens N. de Nicolay, P. Fusci, R. Benedetti, K. Zeno, d' autres encore.
Au cours du XVIe siècle, des géographes locaux participèrent à l' exploration des montagnes dinariques, notamment Peter Kopid, Martin Rota-Kolunic et Bono Bonifaiii. Ce dernier fournit à l' éditeur vénitien Camotius plusieurs cartes qui furent imprimées à Venise, en 1571, dans un portu-lan de la côte adriatique et ionienne. Kolunic a collaboré à cette collection de cartes. Ces cartes démontrent qu' au XVIe siècle Bonifacio et Kolunic étaient les meilleurs connaisseurs de la côte dinarique. Non seulement ils avaient une connaissance exacte du terrain, mais ils savaient encore comment les gens du pays nommaient les montagnes, ce qui n' était pas le cas des auteurs italiens.
Des géographes italiens ont été très actifs aussi au XVIIe siècle dans l' exploration de l' intérieur des terres dinariques. Il faut citer en premier lieu Giacomo Cantelli, le « géographe du prince de Modène », qui au milieu du XVIIe siècle chargea plusieurs moines bosniaques de lui procurer des descriptions de diverses régions. Sur la base de leurs rapports, Cantelli a compilé des cartes de la Bosnie, de l' Herzégovine et du Monténégro, et plus tard il publia toutes ses cartes géographiques de la péninsule balkanique sous le titre de Mercurio Geografico. L' étude des cartes de Cantelli montre qu' elles sont plus complètes que celles de son contemporain Vine. Coronelli, pourtant bien plus connu. Cependant ni l' un ni l' autre ne furent capables de dessiner les plus hautes crêtes dinariques conformément à la réalité. Ces régions vraisemblablement n' étaient pas connues des moines du pays, car si cela avait été le cas ils les auraient sûrement décrites.
Les continuels accrochages entre Autrichiens et Turcs au cours du XVIe siècle contraignirent les autorités de Vienne à se procurer des informations sur les territoires turcs. Ce service de renseignements était confié aux états-majors des stations militaires frontière, dotées à cet effet de collaborateurs qualifiés. Les déplacements des agents militaires autrichiens sur territoire turc devaient être strictement secrets; aussi les progrès dans le dessin des cheminements et du terrain furent-ils des plus lents. Avec le temps, les archives de Vienne disposèrent de quelque matériel sur la Bosnie. A l' époque, ce furent les connaissances les plus modernes des districts dinariques.
Les Turcs ayant été chassés, en 1689, de la Croatie occidentale, ces régions devinrent territoire frontalier militaire contre les voisins turcs. Le long du fleuve Una, le commandement incombait aux généraux de Karlstadt. Au sud, la frontière turco-vénitienne était surveillée par le Sénat de 1 Manuel médiéval de la navigation à voile.
^ Komovi[
CARTE GÉNÉRALE DES ALPES DINARIQUES
GEZ. VON Or M. MARKOVlÔ PJJBROVNIK prjen rOerovica vi. Je2erce ÉCHELLE 200 Km àLovéen Venise. Ces frontières bien fortifiées et gardées augmentèrent la sécurité des particuliers, ce qui eut pour conséquence que bientôt les premiers savants apparurent, surtout des naturalistes européens. Ce fut le commencement d' une nouvelle période dans l' exploration des montagnes dinariques. Le travail des chercheurs eut tout d' abord pour objet Ucka ( Monte Maggiore ) et Velebit ( en Croatie ), à l' époque les seules montagnes dinariques en dehors des frontières turques.
L' un des premiers savants à PUcka fut Johannis Zanichelli, professeur à Trieste, qui, entre 1710 et 1720, y herborisa à plusieurs reprises. Un peu plus tard Vitaliano Donati se rendit au Velebit. Lui aussi s' intéressait à la flore des montagnes, mais, dans son ouvrage Storia naturale marina del Mare Adriatico ( Venise 1750 ), l'on trouve également de remarquables détails géologiques et minéralogiques. L'on sait aussi que, au milieu du XVIIIe siècle, Josephus Agosti cueillit des plantes au Velebit. On connaît un peu mieux les cheminements de Franz Wulfen. Ce savant naturaliste, natif de Belgrade, fit plusieurs voyages au karst de Trieste, au Gorski Kotar et au Lika. Il résulte de ses notes que, en 1763, il a gravi le sommet du Snjeêik croate ( Schneeberg ) et plus tard celui de l' Ucka.
Les expéditions de Baltasar Hacquet se révélèrent plus importantes. Ce savant parcourut les montagnes dinariques de 1781 à 1783. Il en traversa la majeure partie à pied ou à cheval. A cette occasion, il gravit, entre autres, les monts Velebit, Pljesevica, Kapela, Ucka, Klek en Croatie et en Slovénie. Souvent Hacquet passa la nuit en montagne avec les bergers, et il eut ainsi l' occasion d' apprendre à connaître non seulement le pays, mais aussi le mode de vie des pâtres dinariques. Il fit valoir le matériel géographique, ethnographique, géologique et botanique amassé au cours de ses pérégrinations dans ses deux volumineux ouvrages Oryctographia Carniolica, ouvrage imprimé à Leipzig de 1778 à 1789, et Physikalisch-politische Reise, aus den Dinarischen durch die Julischen, Carnischen, Rhätischen in die Norischen Alpen im Jahre 1781 und 1783 unternommen, également imprimé en 1785, à Leipzig. Dans ces volumes, nous trouvons de bonnes descriptions du caractère karstique des divers massifs dinariques. Les relations de Hacquet sur la population de ces montagnes ne sont pas moins intéressantes. Elles eurent plus tard une influence positive dans les milieux scientifiques européens. En effet, les récits de voyage antérieurs comportaient des exagérations manifestes sur les Haïdouks et les déserteurs, ce qui fit que les étrangers avaient une opinion très défavorable sur les gens du pays. Hacquet se rendit compte par lui-même que les descriptions, par les auteurs antérieurs, de ces montagnards ne correspondaient pas à la réalité. Il acquit la conviction que les pâtres et bergers dinariques étaient hospitaliers, et que loin de s' en prendre aux étrangers, ils les recevaient fort bien.
A la même époque, le naturaliste italien Alberto Fortis voyagea le long de la côte adriatique. Entre 1781 et 1793, il entreprit aussi quelques excursions dans les montagnes. La plus connue est celle de 1773, lorsque, partant de Makarska, il gravit le sommet du Boikovo. Ce fut la première ascension connue de cette montagne. Comme Hacquet, Fortis s' intéressait à l' ethnographie, ce qui fit que certains de ses travaux furent sévèrement critiqués.
Les difficultés que rencontrait l' exploration des montagnes dinariques à l' intérieur des frontières de la Turquie n' ont guère diminué au cours du XVIIIe siècle. Les efforts des Autrichiens, à cet égard, étaient réduits aux seules informations apportées par le service des renseignements militaire. Ces sources restèrent les seules permettant de compiler les cartes autrichiennes de la Bosnie, de l' Herzégovine et du Monténégro. Parmi ces cartes, il convient de citer celle de Maximilian Schimek, de 1787, qui montre avec quel soin leur auteur a représenté les plus hautes crêtes de l' Herzé et du Monténégro. Schimek y supposa probablement les sommets les plus élevés des montagnes dinariques, mais personne n' avait pu lui fournir des renseignements précis sur ces régions. Seules des relations orales laissaient entendre qu' il y avait là des sommets neigeux: Durmitor, Maglie, Komovi ou Prokletije; mais dans les bureaux militaires autrichiens personne ne savait où, et dans quel ordre, il fallait placer ces montagnes. Les points culminants des montagnes dinariques restaient, en Europe, terrae incognitae.
Dans la première moitié du XIXe siècle, le plus important des explorateurs des montagnes dinariques fut le médecin et géographe français Arni Boue. Son activité dans cette région débuta en 1835, lorsqu' il transféra son domicile de Paris à Vienne. Pendant son voyage de 1836 à travers la Turquie d' Europe, il parcourut la partie sud-est du massif du Prokletije. L' année suivante, il revint dans cette région, mais cette fois, au départ de Novi Pazar, il bifurqua vers l' ouest et, par les monts Rogozna, Pometenik, Jabuka, Kovac et Jahorina, il atteignit la ville de Sarajevo. Il continua, par les monts Romanija et Javor, jusqu' à Zvornik, d' où il atteignit la Drina et ensuite la Save. Un troisième voyage le conduisit par la partie la plus haute de la Proclétie en direction de Guisinje-Thethi. A son retour d' Albanie, il traversa de nouveau la Bosnie, par Pester, Sjenica et Foca au col de Cemerno d' où se présentèrent à lui les plus hauts sommets dinariques: Durmitor, Maglie, Bioc, Komovi et Prokletije. Du Cemerno il descendit à Gacko et de là se dirigea à l' ouest, vers le fleuve Neretva. Comme à l' époque il n' y avait aucun chemin dans le canon du Neretva Boue, il atteignit Sarajevo en traversant la gorge de Lipeta par Konjic et Ivan-Planina. Il poursuivit par Fojnica, gravit le mont Vranica pour arriver à Banja Luka, d' où il entreprit une excursion au mont Kozara. Ensuite, passant par Derventa et Brod, il retourna à Vienne. Chacun de ces trois voyages de Boue fit considérablement progresser nos connaissances des plus hauts sommets de ces régions. Les premières lumières scientifiques sur leur géotechnique sont dues aux recherches de Boue. Après Hacquet, c' est lui qui procura la plupart des données nouvelles sur le relief karstique, la stratigraphie et les particularités végétales de ces diverses régions. Avant tout cependant, il faut relever la conception de Boue sur l' orographie dinarique. En effet, les géographes européens antérieurs, de Ptolémée au milieu du XIXe siècle, avaient représenté les montagnes dinariques comme étant une crête orographique, une chaîne centrale, et c' est le mérite de Boue que d' avoir fait disparaître de la cartographie dinarique l' hypothèse millénaire de la crête centrale de partage des eaux. La nouvelle carte fut dessinée par le géographe allemand Heinrich Kiepert en 1853. Les voyages de Boue en Turquie d' Europe, à une époque où dans ce pays un travail scientifique était à peine possible, sont une preuve de sa remarquable persévérance et de l' étendue de son savoir.
Lorsque, en 1878, l' Autriche occupa les territoires turcs de Bosnie et d' Herzégovine et que, par décision du congrès de Berlin, le Monténégro obtint son indépendance, l' ensemble des montagnes dinariques devint soudain accessible aux recherches de tous genres. Immédiatement les cartographes militaires autrichiens s' attaquèrent avec ardeur à leur tâche et, en très peu de temps, ils menèrent leurs travaux à chef. Lorsque toutes les cartes des montagnes dinariques eurent été imprimées à l' échelle 1:75000, l'on put enfin se rendre compte de l' aspect réel de ces régions. Ce fut une importante victoire sur des siècles d' ignorance et en même temps un puissant stimulant pour de nouvelles explorations. Les voyages en terre dinarique ne sont plus, comme auparavant, des déplacements à la découverte de terrae incognitae, mais ils se font essentiellement pour étudier la nature, rechercher les témoins du passé, déterminer les besoins du présent. C' est une phase nouvelle, d' une qualité supérieure, dans l' histoire de l' exploration des montagnes dinariques.
Les maigres connaissances antérieures de la flore et de la végétation des montagnes de Bosnie et d' Herzégovine sont complétées par des recherches approfondies et systématiques. Dans ce domaine, Günther Beck von Mannagetta joua un rôle de premier plan. Professeur de botanique à l' Uni de Prague, il entreprit en tout, de 1885 à 1896, six grandes expéditions. Il parcourut les monts Maglie, Prenj, Cvrsnica, t✓jabulja, Ljubusa, Ljubisnja, Visocica, Bjelasnica, Treskavica, VeleêZ, Vranica, Zec, Vlasic, Troglav, Kozara, Klekovaca, Osjecenica, Germec Klek, etc. Ces excursions lui permirent d' avoir des vues précises sur la flore et les conditions de végétation de ces régions. A l' étude de la flore de la Bosnie et de l' Herzégovine ont également contribué Karl Vandas, Lujo Adamovié, Franz Fiala, Svante Murbeck, Karl Maly, d' autres botanistes encore.
Les montagnes du Monténégro éveillèrent à l' époque un intérêt encore plus grand. C' est là en effet que l'on trouve les sommets les plus hauts et les plus tentants des montagnes dinariques. Les sommets du Durmitor et du Komovi en sont le centre.
Déjà en 1838, Arni Boue avait calculé l' altitude du Durmitor, mais le premier à en atteindre le point culminant, le Bobotov Kuk, fut le géographe autrichien Oskar Baumann, en 1883, lors de son premier voyage au Monténégro. Après Baumann, le Bobotov Kuk fut gravi par le médecin russe A. Rowinski, le botaniste italien A. Baldacci et le géographe allemand Kurt Hassert. Ce dernier se fit connaître par ses ascensions de tous les sommets de quelque importance du Monténégro. L'on doit à Hassert une géographie du Monténégro, rédigée de façon rationnelle, dont les considérations géomorphologiques ont garde toute leur valeur. Hassert accomplit, en été 1897, en compagnie du botaniste italien Antonio Baldacci, une excursion remarquable, les deux savants traversant les plus hauts cols de la Proclétie, la deuxième traversée après celle de Boue. Du fait de troubles civils et de contestations de frontière entre Monténégrins et Albanais, Prokletije - le principal mas- sif des Alpes albanaises - fut interdit, longtemps encore après Hassert, à toute exploration scientifique.
Le Komovi, lui aussi, attira nombre de voyageurs. Ce massif, avec ses deux sommets caractéristiques, le Vasojevicki Kom et le Kucki Kom, n' autorisait l' accès que du premier de ces sommets. L'on trouve au Vasojevicki Kom, en 1881, le géologue autrichien Emil Tietze; plus tard ce sommet fut gravi en 1883 par le géographe O. Baumann, en 1886 par le botaniste I. Szyszylowicz et le géologue L. Baldacci, en 1891 par le botaniste A. Baldacci, en 1890 et 1891 par le médecin P. A. Rowinski, en 1892 par le géographe K. Hassert et, en 1898, par le botaniste B. Horak. Longtemps encore la tête rocheuse du Kucki Kom resta inviolée.
Des explorations géographiques particulièrement fructueuses de tous les massifs dinariques furent l' œuvre de Jovan Cvijic, professeur de géographie à l' Université de Belgrade. Dès 1897, pendant près de 30 ans, il parcourut toutes les régions dinariques et, à juste titre, on le considère comme étant, de tous les contemporains, celui qui connaissait le mieux le pays. Ses recherches concernaient les problèmes de la tectonique dinarique, la glaciologie, le relief karstique et l' anthropo. Dans toutes ces disciplines scientifiques, il se révéla un observateur remarquable, qui ne se contentait pas de donner des descriptions et des impressions de voyage, mais qui s' efforçait d' aller au fond des choses et de saisir les lois et les forces de la nature dont l' influence est déterminante sur la dynamique de la réalité géographique. Selon lui les montagnes dinariques sont un cas géotectonique spécial, qu' il fut le premier à élucider et à introduire dans la littérature géographique. Les résultats de ses recherches sur la glaciation dans les montagnes dinariques furent, à l' époque, une découverte scientifique de premier ordre. Il procéda à des études glaciologiques au Prokletije, au Durmitor, aux Komovi, Maglie, Prenj, Cvrsnica et Treskavica. En sa qualité de géographe karstique, il a essayé de résoudre le problème fondamental du développement des formes typiques du relief karstique. Il étudia ce problème en Bosnie occidentale, dans les montagnes de l' Herzégovine, au Velebit, etc. Les travaux anthropogéographiques de Cvijic étaient centrés sur l' étude des habitants et des anciennes migrations des populations des montagnes dinariques. Dans ce domaine du travail scientifique, il inaugura un chapitre absolument nouveau des études anthropogéographiques, qui, par la publication d' une collection spéciale de l' Académie serbe des sciences sous le titre de Habitat et origine de la population, éveilla un vif intérêt dans le pays même comme à l' étranger. Après sa mort, ses recherches furent poursuivies, au début du XXe siècle, par d' éminents géographes, dans la ligne tracée par leur grand maître.
Parmi les disciples de Cvijic, entre les deux dernières guerres, le professeur Borivoje Z. Milojevid, de Belgrade, fit de nombreuses recherches dans les domaines de la géomorphologie et de la glaciologie ( massifs s' étendant du Prokletije au Velebit ). Les progrès dans la connaissance du relief karstique doivent beaucoup aux recherches de Josip Roglic, aujourd'hui professeur de géographie à l' Université de Zagreb. Il a centré ses recherches sur l' étude du développement des reliefs typiques dans le Karst. Il fonde sa théorie de l' origine de l' altiplane caractéristique du karst dinarique sur les résultats expérimentaux de la géochimie moderne, qui donne une priorité absolue aux effets de la corrosion sur les roches calcaires. Parmi les anthropogéographes, il faut citer également le professeur Bronimir Gusic, de Zagreb, que, à juste titre, on considère comme le savant contemporain connaissant le mieux les modes de vie et le folklore des montagnards dinariques.
Les recherches en botanique prirent un nouvel essor grâce aux méthodes de la sociologie des plantes, dont le promoteur en Yougoslavie fut le professeur Ivo Horvat. Afin de pouvoir étudier les conditions de la végétation dans les montagnes dinariques, il parcourut nombre de massifs, du Snjeznik aux Velebit, Dinara et Prenj, poussant même jusqu' au Durmitor. Ces recherches permi- rent de connaître les caractéristiques de la région végétale illyrienne et ses relations avec les provinces végétales voisines. C' est aussi à Horvat que l'on doit la création d' un parc national dans l' inté région entourant Risnjak, en Croatie occidentale.
Les associations de montagnards, elles aussi, ont contribué à la connaissance des montagnes dinariques. Ce sont elles qui ont fait peu à peu comprendre au grand public la beauté des sites de montagne. A cela s' ajouta le développement de la photographie. Malheureusement, l' Association des montagnards croates, fondée à Zagreb en 1874, n' a guère déployé d' activité dans l' exploration des Alpes dinariques. Des isolés seuls ont osé s' attaquer à ces montagnes désertiques et ignorées par le tourisme; parmi eux, citons le médecin Radivoj Simonoviò, qui photographia tout ce qui, dans les montagnes, pouvait être de quelque intérêt pour la science.
Après la première guerre mondiale l' Association des montagnards croates intensifia l' explora de la partie nord-ouest des montagnes dinariques, avant tout, dans la région du Velebit, que parcoururent R. Simonovid, J. Poljak, I. Krajac et I. Gojtan. En 1929 enfin, le professeur Josip Poljak publia son excellent guide du Velebit. Plus tard, des membres plus jeunes et plus actifs de l' association vouèrent leur attention aux massifs plus élevés de l' Herzégovine et du Monténégro. Il y a là un vaste domaine pour une activité touristique.
La première ascension du plus haut sommet de la partie yougoslave du Prokletije, la Djerovica, fut réussie en 1931 par Branimir Gusic. Le plus haut sommet du Prokletije albanais, Maja Jezercë, qui est aussi le point culminant des alpes dinariques, ne fut atteint qu' en 1929. Cette ascension fut réussie parles alpinistes anglais C. M. Sleeman, L. A. Elwoodet W. T. Elmslie. B. Gusle fut le premier des alpinistes du pays à gravir ce sommet. Au point de vue cartographique, l' exploration de la Proclétie ne fut terminée qu' à la veille de la deuxième guerre mondiale, et c' est alors seulement qu' on put avoir une notion claire de la situation exacte du plus haut sommet de la région et connaître son altitude réelle ( 2694 m ). Auparavant, il n' y avait à ce sujet que des suppositions et nombre d' avis divergents. Ainsi, ces dernières années, ont disparu de la carte de l' Europe les dernières « taches blanches ». La Proclétie a certainement été le dernier carré de la résistance dans la longue histoire de la prospection des Alpes dinariques, mais elle fut aussi le théâtre de la dernière de ses grandes réussites.Traduit de l' allemand par G. Solyom )