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25/10/2009
NY Times et l'histoire suisse en conflit
L’histoire possède ceci de commun avec la philosophie qu’elle est une certaine forme de recherche de la vérité. Même si « les faits sont têtus », la vérité historique demeure tout aussi insaisissable que celle que recherche le philosophe. Une façon de se sortir d’affaire est d’affirmer que l’histoire est écrite par les vainqueurs, même si les vainqueurs et les vaincus ne sont pas toujours ceux qu’on croit.
Prenez la Bataille d’Azincourt qui se déroula le 25 octobre 1415 pas loin de Calais, étape majeure de la guerre de Cent Ans. Depuis exactement 594 ans, et notamment grâce à Shakespeare qui l’a magnifiée dans son Henry V, on croit qu’il s’agit de la plus grande victoire anglaise sur l’armée française de Charles IV le Fou. Une victoire impensable puisque cette « Band of Brothers » se battait à 1 contre 5 et ne dut son succès qu’à une météo atroce et à ses redoutables arcs. Et pourtant, et pourtant. Une étude menée par la Professeur Anne Curry et son équipe de l’Université de Southampton parvient à des résultats très différents. Se basant sur des statistiques très variées et nombreuses, Mrs. Curry en conclut que l’armée anglaise se battait, au pire, à 1 contre 2, mais plus vraisemblablement à armes presque égales.
Elle souligne d’autre part que, la France étant alors en guerre civile, l’armée française devait être déjà fort éprouvée, probablement mal nourrie et équipée et qu’en quelque sorte, Henry V a eu la tâche facile. Anne Curry ne conteste pas la victoire militaire du roi anglais, mais conteste en revanche sa victoire stratégique sur le moyen et le long terme : sept ans plus tard, en 1422, Henry V meurt en laissant derrière lui une France toujours profondément divisée et pas du tout prête à recevoir un souverain anglais pour la « pacifier ». En d’autres termes, la victoire d’Azincourt aura servi quasiment à rien, sinon à asseoir une légende tenace.
Or voilà que le général américain David Petraeus, Commandant en chef des opérations en Irak et en Afghanistan, trouve une utilité nouvelle à cette victoire/défaite. Il a en effet commandé en 2006 une longue étude historique à des dizaines d’historiens indépendants, comme le rapporte un article passionnant du NY Times, étude qui porte le nom tout malapartien de « Manuel pratique de répression de l’insurrection ». Se basant sur des dizaines de conflits passés, les historiens s’accordent à dire qu’aucune insurrection ne peut être défaite par une armée d’occupation tant que la population locale n’est pas protégée et gagnée à la cause de l’occupant. Le progrès est donc bien relatif : ce qui ne marchait pas il y a 600 ans ne marche toujours pas 600 ans plus tard, malgré l’arme atomique, la pénicilline et les lunettes de vision nocturne. Avec une seule différence, de taille celle-ci : 600 ans plus tard, on le sait.
Comme on n’avait pas tout dit de la Bataille d’Azincourt, on n’a jamais tout dit du passé. Ainsi, la Deuxième guerre mondiale : en Suisse, la chose est apparemment simple : neutre, pas envahie, tenue à l’écart de la guerre, plus prospère à la fin qu’au début du conflit. Comme ces faits demeurent vrais mais absolument extraordinaires au regard des circonstances d’alors, tout indique que, pour de telles conséquences, des causes très particulières, nombreuses et de natures fort diverses ont été nécessaires. Etonnamment, une majorité de la population suisse demeure apparemment incapable, plus de 60 ans après la fin du conflit, d’envisager qu’elle ait pu y échapper par autre chose que l’intervention de la Sainte Trinité, sous la forme du Conseil fédéral, de l’armée et de la Constitution. Ceux qui pensent et écrivent que la réalité est un rien complexe se font immédiatement accuser de détruire l’honneur de la patrie, de mentir, de vouloir traîner toute la population dans une douteuse opération de repentance. Patience : dans 600 ans, peut-être aurons-nous la réponse à ces questions qui nous divisent tellement.