Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06943.jsonl.gz/981

Critique
Récompensé par trois Oscars, ce film raconte en définitive davantage un drame qu'une histoire de boxe. Et lorsque l'espace d'un ring devient intérieur, il se pourrait bien que ce soit le spectateur qui se retrouve dans les cordes.
Frankie Dunn (Clint Eastwood), excellent entraîneur de boxe qui dirige le Pit Hit, est un homme seul. Pourtant, chaque semaine, il écrit à sa fille, mais ses lettres reviennent sans avoir été décachetées. Quant à la religion qu'il pratique très assidûment, elle ne paraît d'aucun secours à ce vieux catholique d'origine irlandaise qui se sent coupable de cette non-relation avec sa fille. Seul Eddie Scrap (Morgan Freeman), un ancien boxeur qui perdit un œil lors d'un combat, conjugue à ses côtés l'amitié loyale. Frankie est donc seul, jusqu'au jour où déboule Maggie Fitzgerald (Hilary Swank), une gosse de 31 ans qui a choisi la boxe par goût et pour se sortir d'une existence misérable. Homme de la vieille école, il s'oppose (évidemment) à l'idée de faire monter une femme sur le ring et se montre aussi têtu que Maggie apparaît douée. Alors il faut toute la finesse d'Eddie (qui le premier discerne le potentiel de la frondeuse) pour que Frankie réponde enfin à la demande et se décide à l'entraîner sérieusement...
A ce moment-là du récit, ce film pourrait devenir une histoire typiquement américaine louant les valeurs de la persévérance et s'achevant sur la victoire décisive d'une boxeuse exceptionnelle; cela attesterait une fois encore que l'effort paie jusqu'à faire tomber toutes les barrières et qu'aux Etats-Unis tout est possible. Mais Clint Eastwood a depuis bien longtemps compris et (dé)montré que tout n'est pas si simple et que la réalité s'écarte bien souvent des mythes: la vie est plus subtile, les personnages plus complexes, les destinées moins linéaires, les gouffres intérieurs aussi profonds que silencieux. Là où tant de cinéastes concluraient avec simplisme, Eastwood poursuit et transforme son long métrage en drame humain et éthique.
Dès lors, l'issue de tel ou tel combat importe peu. En tout cas bien moins que celle du combat pour la dignité, du combat d'un être face à ses démons intérieurs. Ainsi c'est lorsque Maggie révèle sa propre faiblesse émotionnelle que Frankie cède, et que leur relation change. L'entraîneur qui n'arrive pas à renouer avec sa fille prend en quelque sorte la place du père que Maggie a perdu toute jeune et supplée au reste de sa famille qui ne songe qu'à l'argent.
Le ring devient alors métaphore de ce qui se joue au cœur des trois personnages-clés, Frankie, Maggie et Eddie, qui, quels que soient leur âge, leur sexe ou leur couleur de peau, luttent pour s'en sortir, pour remporter une victoire décisive sur eux-mêmes.
Avec MYSTIC RIVER - où il dirigeait Sean Penn et Tim Robbins - Clint Eastwood avait fait preuve d'un talent de direction d'acteurs que l'on retrouve ici avec une Hilary Swank empreinte d'une détermination extrême et en compagnie d'un Morgan Freeman dont la retenue en dit plus long que bien des dialogues. Quant au décor, œuvre de Henry Burnstead qui contribua à plusieurs films d'Hitchcock, il crée une ambiance intemporelle qui place ce récit tant hier qu'aujourd'hui.
Tourné en 37 jours, tout sonne juste dans ce film qui ose, en dernière partie, aborder une question très délicate et polémique, celle de l'euthanasie, qui aurait pu coûter son Oscar au réalisateur. Le monde du ring est un monde exigeant, dur et Eastwood ne sème aucun faux-semblant. La gloire y côtoie le drame, et au-delà des titres, il y a les blessures. Pour en témoigner, le cinéaste maîtrise ses effets; il sait exactement lorsqu'il faut montrer sans détour et lorsque, au contraire, la suggestion suffit amplement, tant celle-ci s'avère encore plus efficace que le plan serré.
Le film est tiré de diverses nouvelles de F. X. Toole, ancien soigneur professionnel. Eastwood réalise, à 75 ans, une œuvre d'une force peu commune, peut-être précisément parce qu'il ne raconte pas à proprement parler une histoire de boxe, mais l'histoire d'un combat intérieur, toujours inachevé.
Lors de la cérémonie des Oscars à Hollywood le 27 février dernier, ce film a triomphé en remportant les Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur, de la meilleure actrice pour Hilary Swank, du meilleur second rôle masculin pour Morgan Freeman. Si tout cela contribue au succès de ce long métrage, tant mieux, car c'est certainement une œuvre marquante.
Serge Molla