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Ben, lors de l’exposition chez Pierre Huber à Genève, 1986. ©Jacques Magnol.
Depuis 1960, Ben tente une nouvelle rupture, à la recherche d’une situation post Duchamp, son grand-père spirituel, le premier à avoir considéré que “tout est art”.
Tout est art, mais tout a déjà été fait, la survie de l’artiste passe alors par l’affirmation de sa différence concrétisée par sa capacité à créer “quelque chose” de nouveau, ce nouveau que Picabia estimait “vieux comme le monde”.
Ben Vautier, dans ses derniers moments de confiance en l’abstraction, rechercha des formes inédites : vinrent alors des études sur la forme de la banane, puis des taches, “n’importe quelles taches, taches d’encre, taches de goudron, taches de graisse, sans aucun préalable esthétique”. Il se concentra ensuite, en 1958, sur les écritures-significations, grâce aux conseils d’Yves Klein qui les avait remarquées dans son atelier.
Un début difficile! En 1958, à Nice, lors d’une exposition collective, Ben expose son écriture Regardez-moi, ne regardez pas les autres, et le tableau provocateur fut immédiatement refusé et décroché. Ce fut une de ses premières écritures de combat collectif avant les actions, les happenings, les performances qu’il réalisa seul ou dans le groupe Fluxus *.
“Le Volcan”, 1985-1986. Technique mixte, 92 x 73 cm. ©Ben.
Les grands moments sont ceux où il y a rupture
“Ce qui s’est passé, c’est que moi j’aime le nouveau et que malheureusement toute la création de ce siècle se situe entre 1906 et 1917 et, en prenant une ligne de l’histoire de l’art unidirectionnelle, après Kandinsky, Duchamp, il peut y avoir Matisse mais c’est fini.
Les grands moments en art sont les moments où il y eut une rupture: Kandinsky en fut une, Duchamp une autre et l’impressionnisme également. Par moments, on ne voit pas de rupture et c’est le règne du colmatage, du remblayage, qui rassure ou calme le bourgeois en lui rappelant la Grèce antique, sans pour autant constituer une rupture: Bouguereau peut être réhabilité en tant que peintre pompier mais pas comme novateur. Il serait plus honnête de considérer Bouguereau et cie comme des décorateurs représentatifs de la France du XIXe siècle
En fait mon grand-père, c’est Duchamp et je suis toujours un théoricien de l’art, le public imagine que mon oeuvre est le produit d’art alors que souvent ce ne sont que des attitudes envers l’art.
Le mot attitude est important car je crois beaucoup dans l’art d’attitude en considérant que la forme est périmée aujourd’hui, puisque tout est accepté d’avance, tout est permis, tout est possible : quelle que soit la forme de l’oeuvre encadrée, elle est assimilable par le bourgeois que rien n’étonne plus; dans ce cas pour faire du nouveau, formellement, il n’y a plus rien, le nouveau vient alors de l’attitude”.
“Bonjour Madame la gloire”. 1987. Photo TSR.
“Les gogos”, 1985-1986. Technique mixte, 81 x 65 cm. ©Ben.
Il faut admettre que l’on peint pour la gloire
«Que l’on prenne Rembrandt, Giotto ou Michel-Ange, le but de l’art a toujours été de choquer le bourgeois, celui du créateur fut, et est toujours, d’acquérir la gloire; mais pour l’obtenir il faut produire du nouveau en se différenciant, en choquant les habitudes. Je souscris donc aux déclarations de A. Craven : “Tout grand artiste est un provocateur”, ou d’Erik Satie : “Tout grand artiste est un amateur ” et si Duchamp estime qu’un artiste doit être un individualiste, je pense que le problème de l’art est un problème de création, donc de nouveau, donc de choc.”
“Quand Cocteau dit que “la beauté est laideur pour la majorité, qu’elle rattrape après”, il entend que la majorité trouve le beau initialement laid avant de l’apprécier, qu’elle a dû subir un choc; l’histoire de l’art c’est l’histoire des chocs.
Quels sont donc les chocs d’aujourd’hui? Comment puis-je choquer ? En étant moi-même, sans trop chercher à faire du formel, trouver la vie et la vérité en art et surtout retrouver ma liberté perdue. A force de vouloir faire du nouveau, je n’étais plus libre; pensant que ceci n’était pas à faire car ce n’était pas nouveau, je m’enfermais alors dans la prison du nouveau; réaction salutaire, en reprenant la créatif du “non nouveau” j’ai trouvé que j’étais plus nouveau car j’étais libre.
C’est là que j’ai redécouvert l’importance de la figuration libre. Mon art à moi c’est de dire la vérité, de la chercher plutôt car réellement je ne la connais pas, pas plus que tout autre. Je dis alors des vérités subjectives comme “Je suis jaloux de Beuys, de Buren, etc”. Ces affirmations provoquent l’hilarité du public, qui estime que je dis la vérité. Ensuite je parle de l’Ego: si je peins c’est pour la gloire, c’est un aveu que personne ne croit car la plupart des artistes prétendent peindre pour Dieu, pour l’Humanité, pour l’Art, pour eux-mêmes, c’est malheureusement de l’hypocrisie car tous peignent pour la gloire y compris ceux qui n’y croient pas. Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau puisque du temps des pharaons, au Moyen Age, dans l’art collectif, les artistes se souciaient fort de leur renommée. Tout créateur qui réalise du nouveau le fait pour montrer sa différence, sa suprématie, assurant du même coup sa survie.
Il faut avouer, par exemple que je travaille parfois par jalousie: en voyant une exposition réussie, j’ai envie de rentrer peindre pour prouver que je suis aussi capable de faire quelque chose de bien.
Mon ego a cependant toujours refusé d’être restreint à un ego de vernissage. La création n’est pas une histoire de club privé, dans lequel on jouerait à la ” culture “. La création concerne le monde entier, et donc quand j’ai quelque chose a dire, je le dis à haute voix où il peut être communique à tous, en l’occurrence dans la rue. Il y a chez moi cette volonté, en fait, de me débarrasser du code culturel: galerie, vernissage, musée. Ou alors de m’en servir pour communiquer comme je l’entends.”
“Je suis l’homme nouveau”, 1985-1986. Technique mixte, 81 x 65 cm. ©Ben.
“Je suis un divertisseur qui tient à faire passer son message par le divertissement- c’est-à -dire garder le public dans ma salle sans lui faire le coup de l’impérialisme culturel “m’as – tu vu ? au revoir ! ”
Pour le garder, il faut le divertir. Je n’adhère pas pour autant à l’idée de Maciunas qui prétendait que « la fonction première de l’art est le divertissement » mais celui-ci sert principalement à capter l’attention: faire rire ou sourire le public et lui faire passer un message quand même, c’est pourquoi j’écris souvent dans mes tableaux.
« Par exemple dans mon tableau Africa : certains peuvent le considérer comme un bout de bois avec une tête africaine, mais ils peuvent aussi comprendre que l’Afrique fut pillée et qu’il est nécessaire de lui rendre ce qui lui appartient. Le discours est ethniste, mais pour le faire passer je me sers du tableau .
Pendant longtemps je me suis battu comme s’il n’y avait qu’une seule histoire de l’art et que le nouveau était valable pour tout l’univers, mais en 1956, j’ai rencontré un ethnologue qui m’a fait comprendre qu’avec tant de cultures dans le monde, mon discours ne s’appliquait qu’aux ethnies occidentales, le monde étant pluri-culturel. Le dénominateur commun restant ce besoin de nouveau, nécessité constante et valeur importante pour toute l’espèce humaine.
Certains de mes derniers tableaux sont un appel à regarder les autres cultures, d’autres stigmatisent mes recherches d’une situation post Duchamp, se plaçant dans l’ethnie occidentale et venant après l’impressionnisme, le cubisme, le futurisme, comme un courant qui innove. Ma vraie tendance est conceptuelle de philosophie Fluxus, mais considérée comme fantaisiste car les conceptuels “sérieux” comme Joseph Kosuth ou Lawrence Weiner ne me prennent pas au sérieux. Mes prochains travaux seront donc du néo-géométrisme avec quelque chose d’autre, en cherchant une situation post-Duchamp, en toute liberté, dans une attitude sans aucun interdit. Néanmoins je m’acharne à rechercher la vérité, à résoudre le problème existentiel :
“Pourquoi suis-je ainsi ?
Pourquoi je travaille de cette manière ?
Pourquoi l’art ? Pourquoi les choses ?”
Jacques Magnol,
Interview à Genève, décembre 1986. L’Impact Suisse, février 1987.
Site de Ben
Extrait: “Quand on survole les rétrospectives annoncées ou en place dans l’ensemble des musées d’Europe et du monde, c’est à se demander s’il n’y a pas une guerre et une politique des rétrospectives. Au minimum une stratégie au niveau des pouvoirs culturels comme pour les ventes d’Airbus : placer ses artistes dans le top cinquante; les agences de presse et communication servant la stratégie d’occupation du territoire comme sur un champ de bataille.”
Fluxus, par Ben
«Fluxus est le nom d’un groupe créé en 1962 et dont les membres vivent un peu partout dans le monde, plus spécialement au Japon, aux Etats-Unis et en Europe. Officiellement rien ne les relie entre eux, si ce n’est une certaine façon de concevoir l’art et les influences qu’ils ont subies.
“Ces influences sont: John Cage, Dada et Marcel Duchamp. Sans John Cage, Marcel Duchamp et Dada, Fluxus n’existerait pas. Surtout sans John Cage, de qui j’aime à dire qu’il a opéré deux lavages de cerveau. Le premier au niveau de la musique contemporaine, avec la notion d’indétermination, l’autre au travers de son enseignement avec l’esprit Zen et cette volonté de dépersonnalisation de l’art.”
Fluxus va donc exister et créer à partir de la connaissance de cette situation post-Duchamp (le readymade) et post-Cage (la dépersonnalisation de l’artiste).
«Cette connaissance crée un point de non-retour car en acceptant d’avance toutes les formes, elle les périme du même coup. Fluxus ne sera donc pas concerné par l’oeuvre d’art formelle, esthétisante et hédoniste. (…). Ainsi Fluxus va s’intéresser au contenu de l’art pour le combattre et, au niveau de l’artiste, créer une nouvelle subjectivité. Tout cela est difficile, presque impossible, car la dépersonnalisation est une nouvelle forme de personnalité et le non-art un nouvel art. Pourtant ” l’intention ” y est et l’honnêteté de l’intention est un des éléments essentiels de Fluxus. Même si le problème est impossible, le poser est important “. Ben.
Voir également: Ben fait de l’art en attaquant l’art. Rétrospective à Lyon.