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parution mai 2020
ISBN 978-2-88927-759-9
nb de pages 240
format du livre 140 x 210 mm
La Saison des cerfs-volants
Traduit de l'anglais (Trinidad) par Christine Raguet
L’une a caressé le rêve américain durant ses études et sait que, si sa famille enrichie par le pétrole règne sur la capitale, ses privilèges s’évaporeraient aux États-Unis à cause de sa couleur de peau. Une autre est obsédée par la peur des enlèvements, et malgré les bouledogues dans le jardin de son père, celui-ci a disparu. Une mère anéantie traverse la ville – vitres closes pour maintenir la misère à distance – direction l’aéroport, d’où sa fillette chérie doit partir rejoindre son père à Miami. En onze nouvelles et autant de voix principalement féminines, jeunes ou adultes, dévouées à leurs enfants, contraintes de composer avec un mari violent, un parent décédé ou absent, Elizabeth Walcott-Hackshaw nous donne à lire le portrait de Trinidad, république cosmopolite des Caraïbes.
Fille du prix Nobel de littérature Derek Walcott, Elizabeth Walcott-Hackshaw est née à Trinidad, dans la Caraïbe. À 18 ans, elle part étudier le français et l’anglais à Boston avant de revenir s’installer sur son île natale, où elle poursuit une carrière académique. Elizabeth Walcott se lève tôt le matin pour écrire, avant d’endosser son rôle de mère de famille. Dans ses textes, elle interroge des thèmes cruciaux dans la société caribéenne : racisme, sexisme, machisme, violences passées et présentes. La Saison des cerfs-volants (titre original: Four Taxis Facing North) est son premier livre, également traduit en italien.
"À travers les points de vue de ses héroïnes, l’auteure dénonce les tourments quotidiens des femmes, mais également les problèmes sociétaux auxquels fait face son île d’origine : kidnappings, névroses, pédophilie intrafamiliale, écart entre les classes et haine que cela engendre. (…) Les apparences peuvent parfois paraitre roses, mais chaque famille a ses secrets. Et Elisabeth Walcott-Hackshaw sait parfaitement bien dépeindre l’importance qu’accorde l’Homme à l’illusion du parfait…" Élisa Baldassarre
"J’ai été très touché par une nouvelle en particulier. Celle intitulée « Fruit étrange » dont le titre original que j’ai pensé : Strange Fruit m’a renvoyé à une chanson de Billie Holiday. C’est l’histoire d’une jeune femme qui constate que son père a disparu et qui le cherche en rameutant son frère qui s’en moque un peu et sa mère à qui elle n’a pas parlé depuis longtemps. Une quête qui donne à lire autant sur le chercheur que sur le cherché." Noé Gaillard
"Découpé en nouvelles poétiques, ce livre nous immerge dans des tranches de vie à Trinidad, république cosmopolite des Caraïbes. Qu’elles vivent dans une belle propriété ou un logement plus modeste, les habitantes ont chacune leurs doutes, leurs peurs, leurs rêves – comme celui d’émigrer aux États-Unis. Son île, l’auteure la raconte ainsi à travers des voix de femmes, et celle d’un fantôme qui se plaît à réaliser des acrobaties, la nuit." Tatiana Tissot
"Entre les merveilles sensorielles et la réalité sociologique des kidnappings et des vols se jouent des portions d’existence que l’écrivaine native de l’île dépeint avec une grâce sombre. (…)
La force de l’écriture de Elizabeth Walcott-Hackshaw tient à cette faculté de faire peser une tension sans la nommer ni en détailler les causes (psychologiques). Sa prose est à la fois pittoresque (elle saisit les couleurs locales) et quotidienne ; elle procède par effet de montage (alternance de temporalités, flashbacks) et parvient à suggérer l’absence, le manque, le renoncement ou le désir de fuite tout en esquissant le tableau d’un paradis, venimeux." Maxime Maillard
"[Elizabeth Walcott-Hackshaw] explore la société Trinidadienne et revient sur les thèmes qui lui tiennent à cœur parmi lesquels le racisme. En cela elle s’inscrit dans la droite ligne d'Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal."
"Être celle que son mari a abandonnée, ou celle qui déserte le domicile conjugal en pleine nuit, sa fille dans les bras, partir, revenir, secouer ses chaînes, rêver de le faire : les personnages choisis par Elizabeth Walcott-Hackshaw connaissent les mêmes tensions que dans les nouvelles en général. Ce premier recueil a cependant une saveur particulière. L’envie de fuite n’est pas seulement psychologique, elle est nationale, consubstantielle à l’insularité. La Saison des cerfs-volants se passe à Trinidad. La Caraïbe offre un cadre - ses normes, sa lumière, sa chaleur, les cendres de la vallée qui flambe pendant la saison sèche (…). Hommes et femmes gravitent de part et d’autre d’une ligne symbolique dessinée par la couleur de la peau et par l’argent."
Un article de Claire Devarrieux à lire en entier ici
"Elizabeth Walcott-Hackshaw nous donne à lire le portrait de Trinité-et-Tobago, république cosmopolite des Caraïbes. De l’injustice aux violences, en passant par le racisme qui gangrène le quotidien, dans La Saison des cerfs-volants, l’auteur peint un tableau dur, mais passionnant, de cette île voisine du Venezuela." Fabio Bonavita
"Autant l’écriture d’Elizabeth Walcott-Hackshaw se fait précise pour dire la couleur des fruits, la consistance de leur chair ou la couleur des falaises, autant elle reste elliptique quant aux sentiments et aux relations humaines. Le sexe, le besoin de reconnaissance, l’amour, la transgression, la pauvreté sont des sujets tabous, tout comme la corruption dont on ne parle pas. Comme le dit l’auteure : "sur l’île, les questions n’étaient jamais approfondies, quel que soit le parti au pouvoir."
Restent les racines, la puissance de l’attachement à cette île de Trinidad et à sa multiculturalité, le sentiment d’appartenance que renforce l’exil. Rentrée chez elle après ses études à Boston, Elizabeth Walcott-Hackshaw évoque la cité américaine comme "rien d’autre qu’un endroit où je suis loin".
Un entretien de Christine Raguet, traductrice, par Geneviève Bridel à réécouter ici
"Elizabeth Walcott-Hackshaw impose ses visions, ces sentiments d’étrangeté, de malaise tout en finesse. Pas d’exposés psychologiques, pas d’actions haletantes, mais la description des paysages, des quartiers, des maisons, des chiens qui les gardent, des rapports entre patrons et domestiques, de ce qui relie parents et enfants, frères et sœurs, cousins, voisins riches ou pauvres, autant de liens tissés ou défaits qui dessinent la vie de la classe moyenne à Trinité."
Un article d’Eléonore Sulser à lire en entier ici
"Dans ces histoires [Elizabeth Walcott-Hackshaw] dresse le portrait contrasté de Trinidad (dont la capitale n'a d'espagnol que le nom anglicisé) et de ses habitants qui ne se mélangent pas toujours."
Une chronique de Francis Richard à lire en entier ici
« Donnez-vous la chance de découvrir les nouvelles fascinantes de cette écrivain de Trinidad, universitaire jusqu’ici auteure d’essais, mais que son premier ouvrage de fiction révèle comme nouveau météore de la culture caribéenne. Délicate mais incisive, Walcott-Hackshaw excelle à ciseler des éclats de vie et des portraits de femmes de tous âges, à la fois « étrangers » par leurs préoccupations (enlèvement, métissage, castes sociales, exil), et si familiers dans leur désarroi : des fragments de vie magnifiques, subtils, souvent bouleversants bien que sans apitoiement sur soi. Joueur, le cerf-volant finit par laisser entendre qu'il peut aussi être le symbole de l'inspiration et de l'écriture... »
Ici
Il y a tellement de voitures devant moi que même aujourd’hui, samedi, il va me falloir un moment avant d’arriver au feu vert et de traverser ce gros carrefour. Alors, je regarde sur ma gauche sans raison particulière et je vois trois garçons en train de marcher au bord de la voie rapide ; le premier, chaussé de ce que j’appelle des bottes de vacher, en caoutchouc noir, comme celles que je portais enfant, si bien que je pouvais faire semblant d’être l’homme qui s’occupait des vaches en face de notre première maison dans la vallée ; le deuxième, plus grand, plus maigre, en sandales de caoutchouc, son fin T-shirt gonflé par le vent comme une voile ; le troisième, avec une peau tamoule d’un noir presque bleu, vêtu d’un short kaki tout déchiré et d’un débardeur blanc bien trop grand ; tous les trois couverts de sable blanc pulvérulent. Ils font des sourires mielleux, tout en se suivant en file indienne, l’un derrière l’autre, de leur côté de la route, le côté avec les cocotiers, les cases en bois, l’herbe-couteau, le riz-marron et du vert partout, à part la mosquée blanche, croissant de lune et étoile émergeant de l’eau avec le panneau d’affichage : L’islam, la religion à l’expansion la plus rapide au monde.
De l’autre côté de la voie rapide se trouve une gigantesque laiterie. Devant ses immenses portes il y a des pyramides d’oranges et de pamplemousses, des piles de mangues et trois vieilles fourgonnettes remplies de carangues, de gros-yeux, de thazards vidés, ainsi que de bouquets de crabes bleus attachés à des bambous plantés dans des seaux de glace sur les plateaux des véhicules. De chaque côté du terre-plein central de la voie rapide, les files de voitures démarrent ou s’arrêtent, à la vitesse des escargots, aux feux de croisement suspendus sur fond de ciel bleu sans le moindre nuage. Là, à cette grande jonction, ce carrefour*, l’est, l’ouest, le nord et le sud convergent ; camions, tracteurs, ouvriers de la voirie qui ne cessent d’élargir la route, de creuser des trous, de boucher des trous, pour encore et toujours creuser et boucher. Ils réparent cette voie rapide depuis mon enfance.
Les garçons me dépassent ; la circulation bouge et je les rattrape, puis ils me dépassent une nouvelle fois. Ils ont l’air si légers et si libres, enveloppés des couches d’odeurs émanant des voitures, des camions, de l’usine, des poissons, des oranges et de l’étang ; ils rient et bavardent, comme s’ils avaient les poches pleines de « bleus » – des billets bleus de cent dollars –, comme s’ils portaient des souliers d’argent magiques, et comme si leur manoir sur la colline dominait l’océan.
En m’approchant du feu, les vendeurs ambulants commencent à affluer. Minutant parfaitement la durée entre les feux, ils se faufilent entre les voitures au pas avec des sacs d’oranges, de citrons-pays, de maïs, de piment Jamaïque, soupèsent des papayes et des ananas dans chaque main, font rouler des poubelles pleines de bouteilles d’eau de coco, de Coca-Cola, d’eau ou d’Apple-J ; ouvrent des boîtes noires remplies de bracelets-montres et de montres en faux or, de couteaux ; traînent d’énormes sacs de jute pleins de petits sachets de noix de cajou, d’arachides salées ou fraîches, ou portent des gâteaux aux noix emballés et stockés dans de grands sacs plastique. Qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, il y a toujours le marchand de gâteaux aux noix, avec un bandana, un chapeau à visière et un puissant corps de lutteur ; le jeune marchand de couteaux, menu, vif, mesurant un mètre quatre-vingt-quinze, portant une casquette Kangol en peluche et vendant des couteaux fabriqués en Chine ; il y a aussi des dizaines de Bobo Ashanti vendant des fruits à coques dans leurs sacoches de coton, qui sont vêtus de chemises à manches longues, boutonnées et rentrées dans la ceinture de leurs pantalons à plis, leurs dreadlocks drapés avec soin dans des tissus Irie rouge, or, vert ou du bleu des Baptistes.
Aux feux précédant cette importante intersection, il n’y a pas de vendeurs, uniquement des mendiants aux bras tordus, aux coudes de guingois, boiteux et aux corps disloqués, ainsi qu’un vieux couple indien : ils marchent côte à côte pour mendier. Mes vitres sont toujours remontées, climatisation mise, radio aussi ; je sais à quoi ils ressemblent, comment ils se déplacent, mais quand ils frappent à la vitre, je me contente de faire non de la tête, parfois un « non » énervé, parfois un « non merci », parfois juste un petit mouvement du poignet, comme pour chasser les mouches. Tout dépend de ma journée.
Seulement ces enfants-là, je ne les ai encore jamais vus. Le plus grand, avec les bottes de vacher, est le chef, il doit avoir seize ou dix-sept ans, sans doute encore plus, peut-être bien plus vieux que les autres, ce pourrait aussi être un oncle (dans ces familles-là, ce genre de choses arrive, mère et fille n’ont que quatorze ans d’écart, père et fils que seize, oncles et neveux le même âge). Le plus petit pourrait être le fils de sa sœur ; ce genre de chose arrive dans ces familles-là et ce genre de chose arrive tout le temps ici.
Ils mangent des noix quand ils me dépassent une nouvelle fois. Un Bobo Ashanti a dû leur en offrir un sac parce qu’il sait que malgré leurs manières mielleuses, au fond, comme au fond de leurs foyers vides et brisés, ils sont broyés, affamés, maltraités et violentés. Ils font sauter les noix depuis les sachets de papier kraft jusque dans leurs bouches à demi ouvertes et les écorces volettent comme de petits papillons dans la brise.
Elle dort sur le siège arrière, elle ne tient jamais jusqu’aux feux un jour normal, encore bien moins un jour comme celui-ci. Ce matin, pendant que je l’habillais, elle m’a demandé : « Ce sera long, manman ? Ce sera long ? » et elle a tendu ses deux mains pour que je lui montre. Alors en comptant sur ses minuscules doigts de quatre ans, j’ai dit : « Dix jours », comme si dix jours n’en étaient que deux et pas une vie entière quand elle est loin de moi.
L’homme dans la voiture voisine a le regard vide. J’ai pitié de lui, de sa laideur, de son incapacité à voir à quel point il est laid ou à quel point les gens soit le prennent en pitié, soit le prennent en grippe parce qu’il leur rappelle une laideur qu’ils portent peut-être en eux. Je lui fais un rapide sourire, car c’est mon humeur aujourd’hui, et ce sourire est censé dire : « J’ai pitié de votre apparence physique, des traits que Dieu vous a attribués, de votre malédiction, maintenant laissez-moi tranquille. »
Chaque jour le même itinéraire, la même circulation, le samedi aussi. Je regarde ma montre et la pendule sur mon tableau de bord, je mets la radio, je l’éteins, je vérifie l’heure une nouvelle fois, pour voir si ma montre et la pendule correspondent, puis je recommence et je recommence de nouveau, parce que passer d’un feu à l’autre peut parfois prendre une éternité. Ce matin, elle a voulu regarder des dessins animés trop bruyants ; elle a supplié, imploré : « Manman, des dessins animés, s’il te plaît », un milliard de fois, et je cède toujours : « Le voilà ton fichu dessin animé » ; je branche la télé, je laisse la pièce dans l’obscurité. Je ne voulais pas voir démarrer cette journée qui me terrifiait depuis des mois. Et je lui ai menti tant de fois (comme je vais encore et encore le faire parce que sans les mensonges, c’est simplement trop dur) ; ce ne sont pas dix jours, dix jours sur dix petits doigts de quatre ans, mais deux mois. Un mensonge de l’imagination pour créer un besoin, une nécessité, un désir ; je désire qu’elle ne soit pas obligée de partir. La réponse que j’ai faite à son « Combien de temps, manman ? Combien de temps ? » n’était pas vraiment un mensonge, je préfère l’appeler une vérité imaginée.
Il la veut pour tout l’été : deux mois, dix jours ; ça ne fait pas grande différence pour une enfant de quatre ans, tout cela, c’est du temps loin de manman, du temps très long les mauvais jours, mais une minute quand son papa lui donne tout ce qu’elle veut.
Tandis que nous progressons au pas, les trois garçons se plantent sur le trottoir au carrefour. Je connais leur histoire à présent, ils sont de la même famille, c’est sûr ; l’aîné est le chef présumé, désigné, celui du milieu à peine une présence, mais le troisième, parce qu’il est le plus jeune, le suiveur en apparence, sera le plus puissant.