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Quelques compléments pour illustrer ce qu’il se passe. Six ans de sécheresse consécutive, perte de trois récoltes consécutives, c’est déjà arrivé. L’Espagne vit à l’heure saharienne depuis plusieurs siècles.
Les sécheresses sont endémiques en Espagne.
« En Europe, l’Espagne apparaît comme le pays le plus affecté par le processus de désertification : il concerne 67% du territoire, dont plus de 30% caractérisé par un risque élevé voire très élevé. »
Et la désertification est une conséquence de facteurs humains autant que climatiques:
« L’aridité, les sécheresses, les fluctuations climatiques ne suffisent pas à elles seules à expliquer le phénomène de la désertification. »
Sans mauvais jeu de mot on peut dire que ce pays joue avec le feu:
« En Europe, l’Espagne est la plus grande consommatrice d’eau par habitant (656 m3/hab/an) bien qu’elle soit parmi les pays les moins dotés en ressources hydriques (moins de 3 000 m3/hab/an). »
L’agriculture, en particulier l’agriculture intensive, en consomme près de 80%. Le débat sur l’eau date déjà du XIXe siècle.
Un chercheur de l’Université de Barcelone, Mariano Barriendos, a établi une liste des grandes sécheresses qui ont marqué l’histoire espagnole. En se basant sur les dates et les types de processions religieuses, entre autres sources documentaires, il a déterminé les dates des grandes sécheresses passées.
« Par exemple, les sources économiques et fiscales permettent de quantifier la production de récoltes, et servent ainsi à déterminer certaines variables climatiques . De même, quelques indicateurs phénologiques, comme les dates de vendanges, permettent d’obtenir d’excellents résultats . La documentation maritime, avec les journaux de navigation ou les livres de bord, est également utilisée pour la recherche sur le climat.
Les sources administratives produites par les institutions publiques et privées autorisent, sur des périodes chronologiques assez longues, d’intéressantes reconstitutions de données et offrent un ample échantillon d’informations sur les risques climatiques . Il en va ainsi des données relatives aux processions extraordinaires, que cet article propose d’analyser. »
L’analyse est donc suffisamment fiable pour s’y référer. On voit que les sécheresses sont longues et sévères: « Les épisodes de sécheresse les plus graves durent de quatre à six ans. D’autres événements de moindre rigueur ont pu avoir lieu avant et après ces années, offrant l’image d’épisodes prolongés de déficit pluviométrique courant sur environ dix années. »
L’auteur décrit plusieurs oscillations climatiques au cours de cette période. Ces données sont surtout valables du XVe au XIXe siècle. Quelques exemples:
« … l’épisode de 1562-1568 fut particulièrement grave. Dans plusieurs régions, on y perdit une, voire deux récoltes consécutives de céréales. »
« Au milieu du XVIIe siècle (1630-1640) se produisit un épisode intense et prolongé de sécheresses répétées. Il y a d’autres références à cet épisode en Europe , encore que son importance soit relativisée par ses conséquences géographiques assez inégales. »
À Paris, « … 1er juin : le soleil excessif brûle les céréales. »
« Cependant, l’une des pires sécheresses pour le littoral méditerranéen fut celle de 1812-1818. Trois sécheresses consécutives se succédèrent. »
On constate que les siècles passés ont connus plusieurs sécheresses extrêmes, certaines couvrant des périodes de dix années.
Et quel rapport avec les moutons? Eh bien si l’Espagne a déjà connu de fortes sécheresses, elles ne sont pas la cause des problèmes d’environnement et d’eau du pays.
Docteur en histoire médiévale, Florian Besson précise comment la péninsule ibérique est devenue aride. J’ai déjà documenté l’impact du pastoralisme au Moyen-Âge. Voici quelques détails complémentaires.
« Les propriétaires se lancent dans l’élevage, plus rentable que d’autres types d’agriculture, et choisissent le mouton: c’est un animal qui se reproduit vite, qui ne consomme pas trop, et dont on peut manger la viande –et en plus, les musulmans aussi en mangent, à la différence du porc. Surtout, on peut en exporter la laine, notamment vers les Flandres, où l’on fabrique des vêtements pour toute l’Europe médiévale. »
« Mais les moutons ont besoin d’une transhumance, c’est-à-dire qu’ils changent de pâtures entre l’hiver et l’été. Il faut imaginer des troupeaux de milliers de têtes, qui traversent le pays deux fois par an: ils partent du Nord en septembre, arrivent dans les plaines du Sud en octobre et repartent en avril, en empruntant à chaque fois les mêmes routes, fixées par le roi vers 1250 –ce que l'on appelle les drailles royales. »
« On parle de millions de moutons, deux fois par an, chaque année, pendant six siècles. »
« Il faut dire que les souverains favorisent les éleveurs: non seulement c’est une activité rentable, qu’ils peuvent donc taxer, mais elle nécessite en outre moins de bras que la culture des champs, ce qui libère une force de travail que les souverains peuvent canaliser pour faire la guerre ou peupler les villes. »
Le problème est que les forêts sont nécessaires à l’organisation du climat. Elles maintiennent fraîcheur et humidité et favorisent l’apparition de pluies. Or:
« Les conséquences environnementales sont évidemment massives, et terribles. Au fil des années, les moutons grignotent peu à peu la couverture forestière de l'Espagne –exactement comme les lapins ont pu le faire, au XIXe et XXe siècles, en Australie. Dès la fin du XVe siècle se multiplient les sécheresses, qui sont en grande partie dues à ces changements environnementaux. »
Et au final:
« À la fin du XVIIIe siècle, le roi autorise les paysans à clôturer leurs champs. La Mesta est abolie en 1836. Mais il est trop tard. Les millions de moutons ont causé des dégâts quasiment irrémédiables à la couverture végétale, et notamment au milieu du pays, là où les différentes routes de la transhumance se croisaient.
Les problèmes actuels sont les héritiers des choix médiévaux, ce qui devrait nous pousser à réfléchir sur les impacts à long terme des décisions que nous prenons aujourd’hui. Quels paysages laisserons nous à celles et ceux qui seront là dans six siècles? »
Le pays ne peut plus tempérer les vagues de chaleur. En tous les cas on ne changera pas le climat espagnol rapidement, si même c’est encore possible. Il faudrait que la circulation générale de l’atmosphère se modifie.
Dans cette attente un peu utopiste l’Espagne continuera à surchauffer et à servir d’autoroute aux vagues de chaleur sahariennes. L’agriculture intensive en Andalousie ne va pas arranger le problème.
On peut aussi lire ceci dans cet autre article:
« Par le passé, des sécheresses ont forcé les Romains à quitter le sud-est de l’Espagne. Les Arabes se sont adaptés à la très faible disponibilité en eau. L’actuelle culture intensive de l’huile d’olive, combinée au changement climatique, fait peser une énorme pression sur les infrastructures anciennes et provoque la désertification. »
D’ailleurs:
« Au bord du désert de Tabernas, la culture de l’olivier occupait 400 hectares dans les années 1970. Aujourd’hui, cette surface s’est étendue à 4 400 hectares dont 1 550 sont dédiés à la culture super-intensive. Pourtant l’olivier a la réputation d’être une plante méditerranéenne peu gourmande en eau dont la culture ne nécessiterait normalement pas d’irrigation. Le développement de l’industrie agro-alimentaire a fait émerger de nouvelles méthodes pour augmenter la production d’un point de vue quantitatif. »
Il faut s’y faire: l’Espagne est la porte d’entrée majeure des canicules vers la moitié ouest de l’Europe.