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Le philosophe Peter Szendy décortique les mécanismes de la lecture
Que se passe-t-il quand on lit? Qu'est-ce qui se déclenche en nous lorsque nous faisons défiler les mots? Après s'être intéressé à l'écoute dans un précédent ouvrage, le philosophe, musicologue et professeur de littérature comparée à l'Université de Brown aux Etats-Unis, a décidé de se plonger dans le mécanisme de la lecture.
"J'ai voulu tourner nos oreilles vers l'intérieur, explique à la RTS Peter Szendy. La lecture, comme l'écoute, est une activité qui ne laisse pas d'archives. On sait qu'il y a des gens qui lisent, mais comment lisent-ils vraiment? Que se passe-t-il en eux, qu'est-ce qu'ils entendent? C'est quelque chose qui reste éphémère. J'ai donc essayé de tourner les oreilles vers les voix qui lisent en nous, car je crois qu'il y en a plusieurs."
Une polyphonie intérieure
La couverture de l'ouvrage « Pouvoirs de la lecture : de Platon au livre électronique » de Peter Szendy. [Edition La Découverte]Ce qui a retenu l'attention de l'écrivain, ce n'est pas tant le contenu de la lecture que la manière dont on se comporte en lisant. "Quand nous lisons, plusieurs voix s'expriment, détaille Peter Szendy. Il y a la voix qui lit le texte au sens le plus matériel, celle qui fait exister le texte; il y a la voix qui interrompt le texte, qui s'exclame, qui commente; quand on décroche, il y a la voix impérative qui nous dit de relire, de nous concentrer, qui nous pousse à lire. Sans oublier la voix principale, qui est celle du texte, du personnage, de l'auteur, au fond, la voix que nous écoutons."
La contrainte de la lecture
La lecture et son apprentissage peuvent toutefois comporter une part de contrainte, reconnaît le philosophe. On peut être obligé de lire, ou s'y obliger soi-même: "Il y a quelque chose qui est de l'ordre d'un impératif, analyse Peter Szendy. Une sorte de loi morale qui me dit de lire. Et parfois, cet impératif apparaît de manière très cruelle."
Dans son livre, l'auteur évoque des situations dans lesquelles des personnes ont été condamnées à lire, pour se racheter ou se cultiver. Certaines oeuvres littéraires mettent en scène cet impératif de la lecture, à l'image de "La philosophie dans le boudoir" du Marquis de Sade, dans lequel des personnages reçoivent l'ordre de lire, parfois de manière extrêmement douloureuse et punitive.
Au-delà de ces situations extrêmes, la contrainte de la lecture concerne tout le monde. "Lire c'est effectivement un plaisir, mais aussi une contrainte à laquelle on se plie", résume Peter Szendy.
Transformation de la lecture
L'ouvrage "Pouvoirs de la lecture" revient aussi sur la transformation de la lecture et l'importance du regard, qui dicte le rythme et la vitesse du défilement des mots. "Paul Valéry disait qu'avec le développement des moyens de communication, la lecture devenait de plus en plus visuelle et de moins en moins vocale, rappelle Peter Szendy. Cela induit qu'on lit de plus en plus vite, et en donnant de moins en moins sa voix au texte: on scanne une page et on n'entend pas ce qu'on lit. Plus on lit vite, moins il y a de vocalisation dans la lecture. Plus on ralentit, plus on entend le texte. Il y aurait deux extrêmes dans la lecture: un ralentissement d'ordre vocal, et une accélération dans laquelle les yeux prennent le relais."
D'où la difficulté actuelle de garder l'attention du lecteur, mise en scène dans le livre de Peter Szendy à l'aide, notamment, de jeux typographiques.
Propos recueillis par Aleksandra Planinic
Adaptation web: Charlotte Frossard
"Pouvoirs de la lecture, De Platon au livre électronique" de Peter Szendy, Editions La Découverte.