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La Jungfrau en 1862
Avec 1 ill. ( 109 ) et 1 croquisPar L. Seylaz
J' ai retracé il y a quatre ans la carrière alpine de François Thioly, l' un des plus vaillants pionniers de l' alpinisme suisse. En conclusion, je me demandais ce qui avait pu déterminer ce grimpeur fervent à une retraite prématurée et complète. Je n' avais trouvé alors que de vagues allusions à un différend avec ses collègues de la section Genevoise, dont il fut l' un des fondateurs et le premier président. Cela me paraissait bien insuffisant pour justifier un abandon si définitif. Le hasard m' a mis récemment sous les yeux une note de l' Echo des Alpes1 à propos de l' ascension de Thioly à la Jungfrau et du récit qu' il en a fait, récit qui fut publié dans VEcho des Alpes ( 1865 ) d' abord, puis en brochure 2 et enfin dans le Jahrbuch du CAS.
La dite note, après avoir cité la conclusion d' un article de W. A. B. Coolidge sur les premières ascensions de la Jungfrau3 - « L' ascension directe de la Jungfrau, du Jungfraufirn au sommet, par la paroi rocheuse Est, reste encore à faire » - et rappelé la relation publiée par Thioly dans le deuxième numéro de VEcho, ajoute:
« Ce récit est fait avec de nombreux détails, une verve et un naturel qui lui donnent une grande apparence de vérité. Malheureusement, on n' a pu retrouver nulle trace de cette ascension dans la mémoire des gens qui auraient dû s' en souvenir, tels que les guides, l' hôtelier de VEggisch-horn d' alors M. Wellig, et le professeur Tyndall que l' auteur raconte avoir rencontré sur le glacier, en revenant de sa course. Cette prouesse a donc été tenue pour un petit roman assez bien fait, ce qui a si fort blessé M. Thioly qu' il a quitté la section Genevoise. E. C. » On conçoit qu' avec son tempérament fougueux et son caractère ombrageux Thioly se soit cabré et soit parti en claquant les portes. Mais sur quoi repose cette accusation?
Comme indiqué plus haut, elle s' appuie à la fois sur une phrase de Coolidge et sur des « on dit » dont l' auteur ne précise pas l' origine. Coolidge fait l' historique des premières ascensions de la Jungfrau par le versant valaisan, et étudie minutieusement, d' après une relation manuscrite illustrée de diagrammes et de croquis, la route suivie le 2 août 1862, soit douze jours après Thioly, par la caravane Pilkington-Parker-Stephenson, avec les guides Chr. Michel, B. Naegeli et P. Rubi. Cet itinéraire, partant du pied est du Rottalsattel, monte obliquement à travers la paroi orientale de la Jungfrau pour aboutir à quelques pas du sommet. Il mentionne également le récit de Thioly, dont il signale la précision, pour constater que les routes suivies par les deux caravanes sont sensiblement identiques. Il en conclut, assez étroitement, que les deux caravanes ont gravi obliquement la paroi orientale en se tenant au-dessous de l' arête sud, laquelle est aujourd'hui le chemin habituel, mais que l' ascension directe de cette paroi, dans la verticale du sommet, reste à faire. Il n' émet pas le moindre doute sur la réalité de l' ascension de Thioly.
Voyons maintenant les « on dit »:
Ed. Combe, l' auteur de la note incriminée, fut un collaborateur fidèle et assidu de VEcho des Alpes, dont il rédigea l' Index pour les 25 premières années. Avant de résider 1 Echo des Alpes 1895, p. 338.
8 F. Thioly, Ascension de la Jungfrau, Genève 1865.
8 Alpine Journal, T. XVII, 1895, p. 400.
LA JUNGFRAU EN 1862 à Morges, il avait longtemps habité Genève; il resta jusqu' à la fin de sa vie ( 1896 ) en contact étroit avec ses amis du bout du lac, et c' est sans doute d' eux qu' il tenait les « on dit », vieux de trente ans, qui avaient été la cause de la démission de Thioly. Que valent ces insinuations? Sur quoi étaient-elles fondées? Qu' on n' a pu retrouver nulle trace de cette ascension dans la mémoire des gens qui auraient dû s' en souvenir: soit les deux guides Walters et Minnig, Jungfrau fi66 m H460 1. Itinéraire en venant de Concordia.
2. Itinéraire habituel en venant du Jungfraujoch.
3. Route F. Thioly en 1862.
M. Wellig, l' hôtelier de l' Eggischhorn. Mais qui les a interrogés? Quand? A quelle occa-sionMystère!
Quant au professeur Tyndall, il ne parle pas, il est vrai, de Thioly dans le récit de l' accident advenu à l' un de ses porteurs près de la grotte abri du Faulberg '. Mais Thioly arriva sur les lieux lorsque le rescapé avait déjà été transporté dans la grotte, et ne participa aucunement au sauvetage; il n' y avait pas lieu de mentionner son passage. Du reste le professeur Tyndall, qui avait conquis le Weisshorn l' année précédente, était un personnage considérable, et regardait volontiers les gens de haut. La veille, à l' hôtel, Thioly avait senti peser sur lui son œil dédaigneux. L' absence de ce témoignage n' infirme nullement la réalité de l' ascension.
1 Hours of Exercise in the Alps, 1871, pp. 141-150.
II reste à examiner ce qu' en critique littéraire on appelle les évidences internes, c'est-à-dire si les « nombreux détails, la verve et le naturel de la relation de Thioly ne lui confèrent vraiment qu' une « apparence de vérité ».
C' est en 1860, au retour de sa course au Mont Rose via la Grimsel et Interlaken, que Thioly put admirer la Jungfrau et résolut de l' escalader. En 1862, après la traversée de l' Alphubel \ il quitte ses amis à Viège et monte à l' hôtel Eggischhorn où M. Wellig lui procure les guides Walters et Minnig, attachés à l' établissement comme domestiques. Ils vont bivouaquer dans la grotte du Faulberg, d' où ils partent à 2 h. du matin en s' éclairant d' un méchant bout de bougie. A 6 h. ils sont au pied du Rottalsattel, où ils déposent les havresacs, ne prenant avec eux que les hachettes, les bâtons ferrés, les gourdes et du pain. Parvenus à la dernière crevasse ( rimaye ), ils constatent qu' elle est infranchissable sans échelle, et celle-ci est restée au Faulberg. Que faire?
« En redescendant vers notre point de départ, je leur montrai le seul passage praticable à mon avis; passage que j' avais cru découvrir pendant notre halte de tout-à-Fheure. C' est impossible me répondit Walters, jamais personne n' a passé par là... Raison de plus, nous y passerons, et nous aurons le mérite d' avoir ouvert une nouvelle voie pour atteindre la reine de FOberland. Aux objections formulées, je répondis par quelques paroles énergiques... dès ce moment, je commandais... » Cela sonne un peu fanfaron; mais si l'on tient compte du caractère énergique et volontaire de Thioly, et si l'on se rappelle les pusillanimités de certains guides de l' époque, c' est tout à fait vraisemblable. Ceux-ci n' étaient du reste que des subalternes, et devant l' obstina de Thioly, ils prennent soin de dégager leur responsabilité: « Puisque vous voulez persister, nous irons avec vous, à vos risques et périls. » Par prudence, ils enlèvent la corde: chacun pour soi!
A 7 h. ils attaquent la Jungfrau par l' est, au bas des escarpements qui regardent le glacier d' Aletsch. Dès le début la pente est rapide, il faut tailler des marches dans la glace. Ils finissent par atteindre une partie rocheuse où ils espèrent pouvoir avancer plus facilement, « mais sur ces roches polies, les clous de nos souliers étaient une nouvelle difficulté... il fallut se rabattre sur la glace et recommencer de plus belle la taille des marches»2. Ils montent obliquement, ayant à leur gauche l' arête qui vient du Rottalsattel; à droite, la pente lisse dévale vers la rimaye. Derrière eux, un énorme morceau de glace se détacha de la corniche et, balayant leurs traces, alla s' engouffrer dans la crevasse béante. Ils hèlent deux touristes qu' ils aperçoivent dans les parages du Jungfraujoch; Thioly les identifiera plus tard. Peu après, une caravane de 7 à 8 personnes débouche du Mönchjoch ( Thioly dit FEigerjoch ), se dirigeant vers le Valais. Notre grimpeur éprouve un certain réconfort de ne pas se sentir seul dans ces déserts.
Les heures passent, le vent se lève. Nouvelles protestations des guides, et là-dessus la scène que Thioly a décrite d' une façon un peu trop dramatique, où il arrache la hachette des mains de Minnig et se met à tailler lui-même les marches 3. Six ans plus tard, dans sa mémorable traversée du Cervin, lorsque son camarade Hoiler frigorifié parle d' abandonner, Thioly montrera la même impatiente volonté de poursuivre l' ascension.
1 Jahrbuch CAS, T. I.
2 Deux semaines plus tard, la caravane Pilkington, ayant trouvé également la rimaye du Rottalsattel infranchissable, aborda comme Thioly la face est; mais elle persévéra plus longtemps par les rochers, et rallia l' arête faîtière à droite ( N ) du sommet ( Coolidge, op. cit. ).
8 Voir Les Alpes 1949, p. 347.
« Heureusement, nous n' étions plus très éloignés du sommet; la glace avait fait place à la neige; la rampe était devenue moins rapide, nous pûmes avancer plus rapidement, la neige se tassant sous les pieds. Enfin nous atteignîmes l' arête que nous avions eu toute la journée sur notre gauche sans pouvoir la saisir. Nous n' avions plus que quelques pas à faire pour toucher le faîte; j' étais arrivé à mon but... quelques pas plus haut, cette arête se termine par une petite plateforme triangulaire d' environ 60 centimètres de long sur 35 à 40 de large; je m' y traînai à l' aide des genoux et des mains pendant que les guides tenaient l' extrémité de la corde attachée à ma ceinture. » Il était 2 heures de l' après.
Suit la description du panorama. Les éléments n' en sont pas les mêmes que dans le récit publié par Desor dans la Bibliothèque Universelle \ et qui était alors la seule source où Thioly aurait pu puiser. Relevons ce détail qu' il ne pouvait emprunter nulle part: « Le point le plus remarquable du paysage était les lacs de Brientz et de Thoune, reliés par les jardins, les bosquets et les charmants ombrages d' Interlaken », notation que seule pouvait fournir l' observation directe. Il revient à deux reprises sur la nouveauté de son itinéraire, regardé jusqu' alors comme impossible, et qui a cet avantage de ménager la surprise du coup d' œil soudain sur « la plaine suisse qui ne se montre qu' au moment où l'on atteint le sommet, tandis que par l' ancien passage ( l' arête qui monte du Rottalsattel ) la vue grandit d' instant en instant, et les détails étant vus avant l' ensemble, le panorama n' a plus la majesté, le sublime de ces paysages. » L' année suivante, en 1863, Thioly reviendra dans ces parages pour faire l' ascension du Finsteraarhorn. A cette occasion, il comparera les deux panoramas, déclarant celui de la Jungfrau plus poétique, plus riant, tandis que celui du Finsteraarhorn est plus imposant, plus sévère.
Voici ce parallèle, tel qu' il l' a noté dans le livre des voyageurs de l' hôtel à son retour du Finsteraarhorn, et qui ne se serait pas imposé à son esprit s' il n' avait vu auparavant celui de la Jungfrau:
Une ascension au Finsteraarhorn « Après avoir passé la nuit du 11/12 août à la grotte du Faulberg, avec laquelle j' avais déjà fait connaissance l' année dernière lors de mon ascension à la Jungfrau, je me suis mis en marche le 12 à 1 h. du matin sous la conduite de Antoine Ritz, mon ancien guide au Mont Rose... .Si la vue de la Jungfrau est déjà grandiose, celle du Finsteraarhorn l' est bien davantage.... Quelques personnes m' ont demandé auquel de ces deux points je donnerai la préférence. C' est assurément au Finsteraarhorn parce que de cette élévation - 13160- on ne voit absolument, quant ( sic ) on peut avoir un ciel sans nuages, que des glaciers et des montagnes et des montagnes et des glaciers, c' est un coup d' œil unique sur toutes les Alpes et le point central le mieux fait pour en jouir. C' est en un mot vraiment pittoresque et pittoresque effrayant.
Tandis que du sommet de la Jungfrau que nous avons en parallèle, l'on a de son faîte un panorama sur toute la plaine suisse, les vallées de VOberland et les lacs, c' est donc un point de vue d' un autre genre, c' est le pittoresque aussi, mais le pittoresque gracieux. En sorte, comme j' aime la Suisse pour ses glaciers et ses grandes montagnes, c' est donc le Finsteraarhorn auquel je donne la préférence.
Cependant pour me résumer, je dirai que les touristes qui feront l' ascension de l' une et l' autre de ces montagnes géantes ne feront point mal, car s' ils sont venus en Suisse pour la con- 1 T. XXXVI, 1841.
naître il faut les voir toutes deux, et après cela seulement ils pourront dire qu' ils connaissent les grands paysages ou plutôt les grands panoramas des Alpes, l' un par l' effrayant, l' autre par le gracieux. » Le 12 août 1863.F. Thioly de Genève La descente de la Jungfrau s' effectua lentement et prudemment. En certains endroits les guides agrandirent ou rafraîchirent les marches. Thioly descend d' abord à reculons, puis trouvant cette progression fort incommode, il se retourne et assure son pied en plantant la pointe de Y alpenstock sur le bord extérieur de l' entaille.
Nous avons vu qu' arrivé près de la grotte du Faulberg où il comptait passer la nuit au retour, Thioly la trouva occupée par Tyndall et ses guides, dont l' un venait d' être retiré de la crevasse où il était tombé. Thioly mentionne l' accident en quelques lignes, et précise que la corde se trouvant au fond de la crevasse avec le porteur, Bennen dut tailler des encoches au couteau pour parvenir jusqu' à la victime, ce qui correspond exactement au récit de Tyndall. Or comment aurait-il obtenu ces détails sinon sur le lieu de l' accident, puisque le livre de Tyndall ne parut qu' en 1871, soit plusieurs années après le récit de Thioly? Relevons encore que Tyndall, au retour de cette expédition manquée, ne s' inscrivit pas dans le livre des voyageurs: il ne tenait pas à signaler cet échec.
Tous ces détails, la précision de la description des lieux, du sommet, la mention des lacs, des caravanes que l'on hèle et qui peuvent être des témoins, la comparaison des panoramas, la façon d' assurer la marche, la rencontre avec Tyndall au Faulberg, tout cela « sonne authentique », et n' a pas seulement, comme l' insinue perfidement la note de l' Echo, « l' appa de la vérité ».
Il reste une preuve indiscutable et presque superfétatoire de la réalité de cette course, c' est l' inscription dans le livre des voyageurs. Retardé par la nuit, Thioly ne regagne l' hôtel qu' à 4 h. du matin. Il dort jusqu' à 10 h., déjeune, rédige ses notes et, pressé par le temps, quitte à 3 h. 14 pour rentrer à Genève. Et voici ce qu' il écrit dans le registre, de sa grosse écriture rustique:
« Accompagné de deux guides de l' hôtel Vellig, fai fait l' ascension de la Jungfrau le 20 juillet 1862, étant parti à 2 hrs de lagrotte du Faulberg où j' ai passé la nuit du 19 au 20. Après avoir vaincu de grandes difficultés j' arrivai au sommet 12827pieds à 2 hrs après-midi. De ce point la vue est d' une magnificence indescriptible par sa beauté. A mon retour, n' ayant pu atteindre avant la nuit l' hôtel de la Jungfrau, au pied de l' Eggischhorn dus passer la seconde nuit près d' un rocher au bord du lac de Märjelen. Enfin le 21, à 4 hrs du matin je suis... ( le bas de la page manque )... et respectable hôtelier Vellig auquel je me fais le plaisir de marquer ici toute la reconnaissance pour les soins et les attentions dont il m' a entouré pendant mon séjour chez lui.»F. Thioly de Genève Ce dernier témoignage était à peine nécessaire pour permettre de conclure que l' ascension de la Jungfrau de Thioly était authentique, et que son récit n' était pas « un petit roman assez bien fait ». On comprend que cette imputation injurieuse de la part des ses camarades du club ait fait bondir d' indignation le montagnard peut-être irascible, mais enthousiaste et sincère, qu' il était.