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Lettre à Jean-Baptiste d'Odet, Berne, 24 février 1801
Monseigneur
J'ai tardé de répondre aux deux lettres que Vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire , parceque j'espérais être moi même le porteur de ma réponse.
En attendant j'ai eu soin de Vous faire parvenir les eaux minérales,
j'aurais desiré trouver quelque occasion; mais il ne s'en présenta point,
et j'ai dû me servir du courier. J'ai pensé Monseigneur qu'il valait
mieux payer quelques baches de plus pour le transport, que d'interrompre
une cure, qui doit être suivie.
Votre Grandeur ne m'est redevable que de 8 bz que j'ai avancé
pour l'emballage des 8 premières cruches. J'ai payé le montant
des huit dernières avec les 12 [écus] que L'ambassadeur d'Espagne m'a
remises pour la dispense, que Vous avez bien voulu accorder à sa demande.
Il a été bien rejouis de la recevoir, et la bénédiction nuptiales s'est
faite dans son appartement. Il y a assisté ainsi que son épouse et
toute sa maison.
Vous me demandez Monseigneur si l'on peut parler religion
avec l'ancien Curé de Gaiss . Pour toute reponse je Vous engagerai
d'en faire l'essais: Alors Vous en jugerez par Vous mêmes, et Vous
trouverez peut-être que Ceux que l'on accuse de Philosophie, c'est à dire
d'irréligion, sont souvent plus traitables que leurs antagonistes.
D'ailleurs pour ne pas se méprendre sur les opinions et le caractère
d'un employé public tel que lui, il faut distinguer soigneusement
le Ministre de l'homme: Le Ministre ne peut que transmettre les
ordres de ses supérieurs, il n'est que l'instrument, l'organe d'une volonté
qui contraste souvent avec celle de l'homme. Adressez Vous à ce dernier,
il Vous parlera, et Vous en jugerez. Le nom de Philosophe est de nos
jours un épouvantail, dont on se sert pour
fléterir d aliéner les esprits
et les coeurs, et pour brouiller avec l'opinion publique des hommes, qui
ne meritent rien moins que la haine qu'on leur a vouée.
<1v> Vous me dites Monseigneur que Mr le secrétaire ne Vous a pas
rendu une de mes lettres, dont Vous avez cependant une copie. Y aurait il
de l'indiscretion de Vous demander de quelle lettre Vous voulez me parler,
serait ce peut être de celle qui contenait la critique du fameux mémoire?
Je ne vous cacherai pas, que je serais faché que cette pièce tombât entre
les mains de toute le monde. Non pas que je craigne, car un homme
qui ne demande rien a personne, n'est pas fait pour être le jouet de la
crainte: Cependant je n'aimerais pas avoir à mes trousses des aboyeurs
tels que le Curé de Villaz et d'autres. Je me croirais encore trop puni
de ma franchise si par des ménagemens de circonstances on se contentait
de flétrir en secret celui que n'oserait pas encore attaquer en public.
Je me rappelle ici Monseigneur les premiers momens de notre révolution,
le mémoire que je Vous présentai . Les suites inattendues d'une démarche
secrette, respectueuse et commandée par les circonstances. L'orage a passé.
S'il s'en élèvent de nouveaux, ils passeront de même et ils ne m'auront
pas épouvanté.
Je sais Monseigneur que le Gouvernement a fait réponse a Votre
mémoire . Je n'ai pas cherché a m'en instruire, encore moins a acquérir
quelque influence dans cette affaire. Je m'etais prononcé auprès de Vous.
J'avais prévenu vos représentations, je Vous avais parlé du succès que Vous
pouviez en attendre: ma délicatesse ne me permettait plus de m'en mêler.
Aureste depuis que je suis ici je me suis toujours renfermé dans les bornes de
mes fonctions; d'abord parceque je me sens un grand éloignement pour les affaires,
ensuite parceque cet éloignement etait nécessaire au succès de mon ministère.
On nous accuse de nous immiscer sans cesse dans les fonctions du gouvernement,
on nous reproche l'ambition et l'intrigue: ma tâche était de montrer la
fausseté de cette inculpation si générale et si injurieuse, j'ai taché de la
remplir, et mes éfforts n'ont pas resté sans succès.
Je dois encore dire un mot sur mon dernier voyage à Fribourg.
N'allez pas croire Monseigneur que j'y suis venu pour appuyer
les demandes des deux personnages, que je Vous amenai. Votre Grandeur
a dû s'appercevoir, que je repugnais de m'asseoir a coté des pétitionnaires,
et que je m'en éloignai aussitot qu'il me fut possible. Je montai en
voiture avec eux sans savoir ce qui les amenait dans ma ville natale,
dans la route ils me firent connaitre leurs intentions, quoique très impar=
faitement; et je promis de Vous les présenter en reconnaissance du service
qu'ils m'avaient rendu en m'accordant une place dans leur voiture.
Voila toute la part que j'ai eu à cette affaire.
<2r> Recevez Monseigneur l'hommage de mon respect et de
ma soumission
De Votre Grandeur
Le très humble et tres obeissant serviteur
G. Girard Clier
Berne le 24 février 1801
Au révérendissime
Evêque de Lausanne
a Fribourg