Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07082.jsonl.gz/396

L'industrialisation représente la phase du développement économique où l'industrie devient le principal moteur de la croissance générale. Celle-ci traduit dès lors l'essor de nouvelles technologies et branches d'activité, le déclin ou la transformation des secteurs traditionnels (Protoindustrialisation), suscitant ainsi une redistribution des investissements et de l'emploi entre industries et régions. Résultat d'une amélioration continue de la productivité du travail (Mécanisation) et du capital, rendue possible par la diffusion des progrès techniques et organisationnels et par de nouvelles formes d'entreprise et de financement (Capitalisme), cette modification des structures productives trouve son origine dans les impulsions venues des marchés, soit dans les sollicitations de la demande, qui stimulent l'innovation, et dans la transformation des facteurs de l'offre (accroissement de la population active, progrès de la science, de la technique et de la formation, accumulation et renouvellement du capital).
Dans les statistiques nationales, ce changement structurel se lit dans l'expansion, absolue et relative, du secteur secondaire ou, en d'autres termes, dans l'augmentation de la part de l'industrie au détriment de celle de l'agriculture, du double point de vue de l'emploi et de la contribution au produit national. L'industrialisation n'est au reste pas sans entraîner des progrès dans le secteur primaire, où la mécanisation permet d'économiser le travail et l'utilisation d'engrais chimiques d'augmenter les rendements. Les activités industrielles font également progresser le tertiaire qui est, en partie, "à leur service" (financement, commercialisation, transports) et qui finira par devenir prépondérant (Services).
Une définition purement économique de l'industrialisation est incomplète. Elle doit aussi prendre en considération les changements extra-économiques qui se sont produits. S'appuyant sur une prodigieuse élévation du niveau de vie, toutefois contrebalancée durant la première moitié du XIXe s. par une extension du paupérisme, l'avènement de la société industrielle représente en effet une mutation socioculturelle de grande ampleur: acquisition de nouveaux savoirs, changement profond des organisations et du monde du travail (Ouvriers, Employés), des rapports sociaux (Question sociale, Rôle des sexes), des genres de vie et des mentalités, naissance de nouvelles classes et du mouvement ouvrier, dégradation de l'environnement.
La Suisse fait partie intégrante d'une économie atlantique en gestation dès le XVIe s., institutionnalisée après la Deuxième Guerre mondiale dans l'OCDE, le club des pays les plus riches du monde. Les premières régions à connaître les avancées d'une modernisation source de croissance depuis le XVIIIe s. (Croissance économique) se situent dans la frange européenne très active dans le négoce international, notamment entre pays riverains de l'Atlantique Nord. Aux côtés de quelques puissances navales et métropoles coloniales (Hollande, Angleterre, France), la Suisse, présente dans les plus grands ports de la façade atlantique, occupe sa place, tôt insérée dans la division internationale du travail (Division du travail), soit par la fourniture de services (service étranger, commerce de commission, activités bancaires, placements de capitaux), soit par l'importation de produits tropicaux et l'exportation de biens manufacturés (Commerce, Commerce extérieur). Tout comme pour d'autres pays de cette Europe marchande, prospère avant même la révolution technologique de la fin du XVIIIe s., l'industrialisation de la Suisse - alors le premier ou second producteur de cotonnades en Europe -, plonge ses racines dans ces développements de l'échange, dans une longue phase de croissance protoindustrielle et de diversification des productions, qu'accompagne un changement structurel plus graduel que ne le suggère le terme de révolution industrielle. L'abandon du travail rural au profit d'occupations manufacturières, longtemps associés dans le système protoindustriel, fut lent et tardif, comme ailleurs en Europe, l'Angleterre seule connaissant tôt un glissement des emplois de l'agriculture vers ceux de l'industrie.
Auteur(e): Béatrice Veyrassat
En Suisse, un fait ressort clairement des reconstitutions statistiques faites pour le XIXe s. Dans le contexte de croissance accélérée du produit intérieur brut (PIB) entre 1850 et 1914, l'agriculture reste jusque vers 1870 le secteur dominant de l'économie helvétique par les bras occupés (encore 57% de la population active en 1850, 43% en 1870, mais plus que 37% en 1888, année où apparaissent les premières statistiques fiables), contre respectivement 32, 38 puis 41% dans l'industrie. Jusqu'à la fin des années 1860 et malgré une progression soutenue de la production industrielle, le monde rural, par sa masse, imprime encore son rythme à l'économie nationale, entraînant (1851-1858) ou freinant (1859-1867) l'expansion du PIB. En valeur ajoutée, c'est vers la fin des années 1860 que l'agriculture est définitivement rattrapée par l'industrie, qui devient un secteur moteur. La transition, vue sous l'angle de la contribution respective des secteurs primaire et secondaire à la croissance économique du pays, s'est donc opérée relativement tôt.
Auteur(e): Béatrice Veyrassat
La Suisse a traversé, parallèlement à d'autres régions industrielles, des phases similaires de changement technique, organisationnel et structurel, passant par l'apprentissage de la mécanisation, du travail en fabrique et par la recomposition du secteur secondaire sous l'effet de la diffusion de nouvelles technologies. En dehors des industries où sa créativité fut remarquable, comme l'horlogerie et la chimie (Industrie chimique), la Suisse fut surtout bénéficiaire de mouvements de transfert technologique. Ainsi, dans le domaine des techniques avancées - celles qui font une "révolution industrielle" (mécanisation textile, technologies ferroviaires, électroniques) -, elle innova par imitation et appropriation de techniques et de procédés développés par d'autres. Elle combla ainsi ses retards par rapport aux percées réalisées dans les pays les plus inventifs. En mettant à profit les connaissances techniques et les informations scientifiques disponibles sur le plan international, ses entrepreneurs et les cadres des grandes entreprises, parmi lesquels certains venus de l'étranger, réussirent à s'assurer une relative indépendance technologique, plus ou moins rapidement selon les secteurs.
Mais si les poussées successives de modernisation, où certains pays font figure de leaders, entraînent un processus de convergence technologique par effet d'imitation ou d'adaptation, elles sont loin de suivre une voie unique. Les divergences nationales peuvent être importantes: structures et taille du marché, disponibilité et coûts relatifs des facteurs, compétences techniques, commerciales et financières façonnant différemment les choix de production et les utilisations de la technologie. Le contexte historique et institutionnel explique également les spécificités nationales: ainsi, dans le cas de la Suisse, la réalisation tardive de son unité politique et économique.
Bien que le processus de changement technique et structurel se soit déroulé sans véritable discontinuité en Suisse, des crises de modernisation majeures le ponctuèrent, qui furent à la fois politiques et économiques.
Auteur(e): Béatrice Veyrassat
Le demi-siècle qui suit l'effondrement de l'ancienne Confédération (1798) est marqué par une modernisation progressive des structures politiques dans les cantons ayant adopté une constitution libérale (Régénération). Elle est portée par l'idéologie conquérante du libéralisme et par une bourgeoisie d'affaires répandant sa foi dans le progrès technique et plaidant pour des réformes radicales, économiques (unification du marché intérieur) et politiques (instauration d'un pouvoir central). En 1848, elle débouchera sur la création d'un Etat fédéral d'abord peu centralisé, mettant fin à plusieurs décennies d'instabilité et de blocages institutionnels.
Cette période correspond à un premier essor industriel, ne touchant cependant que certaines régions du pays et construit sur les industries légères d'exportation, cotonnades, soieries (principalement Suisse orientale, région bâloise et Neuchâtel) et horlogerie (Genève, Arc jurassien). S'il ne fait que prolonger les structures protoindustrielles héritées du XVIIIe s., il bénéficie néanmoins d'avancées techniques décisives dans les secteurs situés en amont. Ainsi, la fabrication des ébauches de montres se mécanise dès la fin du XVIIIe s. dans le Jura français, dont la production de masse d'ébauches standard inondera bientôt le marché horloger suisse. Dans le textile coton (Industrie cotonnière), ce sont les savoirs et les organisations d'avant-garde développés dans les filatures anglaises qui font prendre un tournant fondamental à cette branche en Suisse (Industrie textile). Au début du XIXe s., elle voit s'effondrer le filage à la main, quelque cent mille personnes étant touchées, principalement en Suisse orientale (Saint-Gall, Appenzell Rhodes-Extérieures, Glaris, Zurich, Argovie). Progressant dans l'un et l'autre secteurs, la mécanisation au stade amont du processus de fabrication va exercer une forte pression en aval, entraînant d'importants transferts de main-d'œuvre vers des fabrications que l'état de la technique au XIXe s. ne permettait pas encore de mécaniser. Résorbant dans un premier temps un fort chômage technologique, ces redistributions intrasectorielles contribuent par la suite au développement, dans le cas des textiles, d'un large éventail d'activités de créneau (broderie, tissage de couleurs, façonné, broché, impression à la planche de mouchoirs et châles, travail de la soie) et, dans celui des montres, à une riche diversification de spécialités horlogères, fondées sur des technologies manuelles et de nombreux microperfectionnements.
Ce redéploiement vers des activités intensives en savoir-faire grâce à une main-d'œuvre habile, abondante et bon marché s'est réalisé dans le cadre traditionnel d'industries décentralisées et à domicile (Travail à domicile), dont les effectifs n'ont guère varié entre 1800 et 1880 (plus ou moins 120 000 personnes). En 1850, les emplois de fabrique (42 000, contre 130 000 dans l'industrie à domicile) occupent tout juste 4% de la population active; en 1880, ils ont progressé à 150 000, soit 11% des actifs. Même si ces industries d'origine ancienne renouvellent par étapes leur base technique (mécanisation de la filature au début du XIXe, du tissage au milieu du siècle et de la broderie dès la fin des années 1860; fabrication mécanique des ébauches puis, après 1880, de la montre de série), l'industrialisation de la Suisse au XIXe s. s'attarde dans des structures traditionnelles, ce que reflète le poids encore très important en 1900 et 1910 des branches textiles et horlogères. Elles concentrent alors près de la moitié des travailleurs du secteur secondaire, majoritairement dans les textiles. En outre, seul un cinquième de la population active a franchi le seuil de la fabrique. C'est que le processus de mécanisation fut freiné par l'absence de charbon, cette source puissante de chevaux-vapeur, et du fait aussi d'une offre importante de travail qui s'est traduite par un bas niveau des salaires pendant au moins toute la première moitié du XIXe s.
Le succès des Suisses sur le marché international n'a pas peu contribué à orienter le modèle helvétique. Tout d'abord en favorisant le maintien de structures traditionnelles: la consommation intérieure n'offrant pas un point d'appui suffisant à l'expansion des ventes, c'est dans les efforts du commerce et l'élargissement continuel des débouchés, notamment extra-européens, que ces industries trouvèrent les conditions non seulement de leur croissance, mais encore de leur survie. Puis la polarisation sur les marchés extérieurs et les contraintes de la concurrence internationale - surtout celle des cotonnades ordinaires anglaises, vendues à bas prix dans le monde entier grâce au faible coût du charbon -, ont incité les fabricants suisses à concentrer leurs productions sur des créneaux à forte valeur ajoutée et à privilégier les innovations de produit et de qualité. Spécialisation et flexibilité seront un trait majeur de l'industrialisation helvétique.
Il n'est pas certain que les industries d'exportation aient alors fourni une contribution majeure à la croissance économique du pays. Il est sûr en revanche que les effets de spillover d'un secteur à l'autre auront des conséquences importantes pour l'économie d'exportationcomme pour la croissance du revenu national. La construction de machines (Industrie des machines) est née en effet, par un processus de désintégration verticale, de l'entreprise textile, tandis que les besoins de celle-ci en produits de blanchiment, de teinture et d'apprêt stimuleront dans la seconde moitié du XIXe s. les développements de la chimie organique (colorants) qui, à leur tour, entraîneront une diversification vers l'industrie pharmaceutique. Dans l'horlogerie, une industrie autonome de machines-outils verra également le jour. Ces industries jeunes ne joueront toutefois les premiers rôles qu'au XXe s.
Auteur(e): Béatrice Veyrassat
Après 1850, le développement industriel de la Suisse prend place dans un contexte désormais national, se substituant au compartimentage cantonal. La Constitution de 1848 jette les bases d'une nouvelle répartition des compétences entre cantons et Confédération et définit les conditions-cadre de l'activité économique. Celles-ci, un train de mesures combinant réforme fiscale (suppression des douanes intérieures au profit d'une centralisation des revenus douaniers) et réforme économique (amorce de l'unification du marché intérieur, adoption d'une politique monétaire unique, nationalisation des postes et télégraphes), créèrent des conditions institutionnelles favorables à une modernisation de l'économie. De surcroît, la première Ecole polytechnique fédérale, instrument au service de la science et de l'industrialisation, s'ouvre en 1855. Puis, en 1874, le peuple suisse accepte une nouvelle constitution, qui permettra d'étendre les compétences du gouvernement fédéral et son pouvoir d'intervention et de réglementation dans le champ industriel (lois sur les chemins de fer, le travail en fabrique, les marques de fabrique et de commerce, les brevets d'invention, Code fédéral des obligations, etc.). Cette tendance se renforcera avec les deux guerres, sans toutefois renoncer, sinon de manière sélective, aux principes du libéralisme économique.
Immédiatement après 1848, un projet industriel de portée nationale va transformer un secteur d'importance pour l'économie, celui des transports et communications. Alors qu'ailleurs la construction de chemins de fer a représenté l'achèvement d'une première industrialisation, c'est avec près de vingt ans de retard sur certains pays industriels, après la naissance de l'Etat fédéral, que la Suisse a lancé ses chantiers ferroviaires. Les chemins de fer furent un facteur décisif de modernisation: distributeurs d'énergie (importation de charbon), fer de lance de la croissance économique par leurs effets d'entraînement sur les industries de fournisseurs (matériel ferroviaire et, plus tard, branches de l'électrotechnique avec la venue de la traction électrique, électrification) et de stimulation de la demande intérieure; facteur d'ouverture vers les débouchés européens par le raccordement au réseau international; facteur d'intégration du marché national par le transport de produits alimentaires et de bétail vers les villes, qu'une urbanisation en progrès rapides dans la seconde moitié du XIXe s. transformait en grands centres de consommation; étape importante, enfin, dans la promotion d'une "industrie touristique" (Tourisme) comme d'une "industrie bancaire" (Banques) qui dut réformer ses structures et ses stratégies en fonction d'investissements massifs et à long terme dans l'édification des grands réseaux techniques (création des premières grandes banques d'affaires). En outre, la révolution des transports (rail, navigation à vapeur) facilitait l'importation de céréales (Russie, continent américain) et, en abaissant les prix, allait provoquer un transfert de main-d'œuvre de l'agriculture vers l'industrie et les services (la population agricole chuta de 57% à 27% de la population active entre 1850 et 1910).
Dans le siècle s'écoulant entre 1850 et la Deuxième Guerre mondiale, l'industrie suisse perd son caractère rural et tend à se concentrer dans les centres urbains où s'implantent aussi les nouvelles industries-clé (Zurich, Winterthour, Baden, Bâle). Les composantes de la croissance industrielle se modifient en effet au long d'une ample réallocation des ressources. Délaissant les secteurs de productivité déclinante, celles-ci s'orientent dès la fin du XIXe vers les industries mettant en œuvre les nouveaux développements techniques et énergétiques. Tandis que se maintient jusqu'au début du XXe s. le modèle productif ancien, toujours fortement lié aux savoir-faire traditionnels et au régime du travail à domicile, un renouvellement des capacités innovatrices place la Suisse en position de force dans les secteurs de pointe de la deuxième "révolution industrielle" (hydroélectricité, électrotechnique, construction de machines, chimie de synthèse). Il s'agit là d'une percée technologique remarquable, comparable à celle de l'Allemagne et de la Suède, et que révèlent les statistiques de brevets déposés par les Suisses à l'étranger, aux Etats-Unis notamment, entre 1880 et 1914.
A la fin du XIXe s. en effet, lorsque les technologies électriques arrivent à maturité, l'essor de l'électricité industrielle offre à la Suisse la grande chance dont l'avait privée un sous-sol dépourvu de charbon. Contrainte d'expérimenter les voies d'une mécanisation non liée à la vapeur, notamment dans le textile, la Suisse avait cherché dans son potentiel hydraulique les moyens de compenser son handicap énergétique. La "houille blanche" fut dès la fin du XIXe s. une source inépuisable d'innovations dans les techniques qui, utilisant l'eau à des fins industrielles, menèrent des filières hydrotechniques (force motrice, régularisation des cours d'eau, systèmes d'adduction) à l'hydroélectricité et à l'électrotechnique (électromécanique, électrométallurgie, électrochimie), de même qu'à celles, inséparables, des grandes centrales et des barrages. La Suisse, avec l'Allemagne et les Etats-Unis, a fourni une contribution majeure à la mise en place des nouvelles technologies de la deuxième "révolution industrielle", notamment dans le transport à distance du courant et dans la construction électromécanique, mais aussi dans le domaine de la chimie fine, où elle rattrapa rapidement son retard sur l'Allemagne. Ces avancées ont fortement stimulé la croissance économique en Suisse, une des plus vigoureuses des pays développés entre la fin du XIXe s. et 1914.
Dans l'entre-deux-guerres, période contrastée sur le plan conjoncturel et de faible croissance, traversée de graves tensions sociales et politiques, le fait marquant réside dans le basculement structurel vécu par l'industrie suisse, dont les retombées en termes de gains de productivité ne se feront sentir qu'après 1945. Les branches de fournisseurs qui alimentaient le secteur si longtemps dominant des textiles, soit celles des machines et des colorants, accèdent au premier rang des industries innovantes, alors que les branches traditionnelles s'affaiblissent. Les cotonnades perdent leur avantage comparatif dans l'échange international au profit des pays en voie de développement; les broderies et les soieries, fortement spécialisées dans la mode et le luxe, subissent une modification radicale de la demande. L'horlogerie trouve, quant à elle, un répit (provisoire) dans un corset cartellaire (Cartels) et l'aide financière de la Confédération (Asuag).
Les nouveaux piliers de l'industrialisation et de l'exportation sont désormais les machines, les produits chimiques (colorants et spécialités pharmaceutiques) et alimentaires (Industrie alimentaire). Et c'est aussi dans ces secteurs que progresse la taille des entreprises et que se modernisent leurs structures organisationnelles; celles-ci vont notamment réserver une place grandissante à la recherche technique et industrielle. Ce glissement vers la production et l'exportation de biens intensifs en technologie et en capital se reflète de manière spectaculaire dans l'évolution à long terme du commerce extérieur. En 1899, alors que les biens de consommation traditionnels (produits alimentaires, textiles et chaussures, industrie de l'habillement) représentaient 70% de la valeur totale exportée, métaux, machines et chimie n'y occupaient qu'une part de 15%. En 1973, ces rapports sont inversés (14% pour le premier groupe, 70 % pour le second). Ceci illustre la capacité de réaction du système productif aux mutations de la demande internationale. Celle-ci, dans les pays industriels, principaux partenaires commerciaux de la Suisse, accorde une place accrue aux biens de consommation durables et à leur corollaire, les biens d'équipement et les produits intermédiaires (y compris ceux de l'horlogerie, ébauches et mouvements).
Quant aux moteurs du changement industriel du côté de l'offre et toujours dans une perspective longue, le fait le plus significatif, tout particulièrment après la Deuxième Guerre mondiale, est la hausse accélérée de la productivité grâce aux investissements dans le développement technique (recherche scientifique et industrielle), dans le capital humain (amélioration de l'offre de formation) et dans le capital fixe (logement, infrastructures, etc.). C'est, comme dans d'autres pays européens et dans un contexte d'influence grandissante des Etats-Unis, une période de rattrapage par rapport à ceux-ci, d'appropriation de technologies avancées (électronique) et de recours aux méthodes de management américaines.
Les années 1970 marquent à la fois la fin de la prédominance absolue et relative du secteur secondaire et un tournant industriel; l'industrialisation fait place à la tertiarisation. Dans la société de services qui a progressivement gagné du terrain, l'industrie suisse devra se plier aux exigences techniques de la troisième "révolution industrielle", basée sur l'utilisation intégrée de l'informatique dans tous les domaines liés à la production. La micro-électronique fera son entrée par vagues successives dans l'entreprise et modifiera de manière fondamentale le monde industriel.
Auteur(e): Béatrice Veyrassat
La formation d'une société industrielle, marquée par le passage d'une économie familiale à la professionnalisation des activités économiques, s'est accompagnée d'une amélioration considérable des conditions de vie. S'ajoutant à l'élévation du pouvoir d'achat (augmentation des salaires réels, baisse des prix agricoles et industriels), les progrès de l'industrie alimentaire, du confort matériel, de l'hygiène et de la santé publique ont profondément modifié les comportements et ouvert la voie à la consommation de masse. En outre, si l'industrialisation du pays a bénéficié de la scolarisation, développée de bonne heure en Suisse, et de l'alphabétisation avancée de sa main-d'œuvre, elle a favorisé inversement le développement des systèmes éducatifs cantonaux et national sur les plans professionnel, technique et scientifique en exigeant une adaptation permanente des compétences à une économie en évolution rapide.
Mais l'industrialisation ne progressa de façon continue ni dans le temps, ni dans l'espace, et ses effets économiques et socioculturels engendrèrent, par rapport à l'Ancien Régime, de nouvelles disparités régionales et inégalités sociales.
Dans une première phase, celle d'une société encore rurale avant le milieu du XIXe s., l'innovation industrielle et les gains de productivité restèrent limités à quelques branches et régions, et donc sans incidence globale. Durant cette période, le paupérisme de larges couches de la population, avivé à chaque crise des récoltes, ne pouvait être absorbé ni par les progrès, réels, de la productivité agricole, ni par quelques poussées d'industrialisation dans certains secteurs déjà pleinement intégrés dans le marché international avant que de l'être dans le marché national. On en veut pour preuve les très fortes vagues d'émigration outre-mer provoquées par les catastrophes conjoncturelles de 1816-1817, 1845-1846, 1850-1853 et qui affectèrent les cantons agraires. Egalement victimes de ces disettes et flambées de prix, les travailleurs de l'industrie à domicile subirent de surcroît, dès le début du XIXe s., le choc d'une première révolution technique, celle du machinisme naissant. Ainsi, dans le canton de Zurich, centre de gravité de la mécanisation du filage, le chômage technologique n'est résorbé qu'à la fin des années 1820 et c'est seulement au début des années 1840 que l'emploi dans le secteur textile retrouve son niveau de la fin du XVIIIe s. Les actes de luddisme (destruction des machines par les ouvriers) restent exceptionnels. Les régions industrielles souffrirent moins de la pauvreté que celles vouées à l'agriculture: les salaires réels y connaissent une amélioration à partir des années 1860, puis une forte hausse entre 1870 et 1890. Quant aux conditions de travail, elles sont fort inégales selon les secteurs. C'est dans les usines de filature qu'elles furent les plus rigoureuses (12 à 14, voire 16 heures de travail journalier, travail de nuit et le dimanche, travail des enfants, conditions sanitaires déficientes, etc.). En 1877, la première loi fédérale sur la protection du travail en fabrique y remédiera en partie (Lois sur les fabriques).
Les changements structurels dus à la deuxième vague d'industrialisation touchent l'ensemble de la société où, désormais, une majorité de la population active est employée dans l'industrie et les services qui lui sont liés. La Suisse se transforme progressivement en un pays à hauts salaires. Tout d'abord, le développement du secteur ferroviaire, le percement des tunnels alpins et l'urbanisation, qui dopent le secteur de la construction, assèchent le marché du travail et entraînent un appel aux ouvriers étrangers, auxquels les Suisses abandonnent les emplois les moins qualifiés; à partir des années 1880, la balance migratoire s'inverse en faveur de l'immigration. De plus, l'avènement d'une économie moderne, fondée sur les connaissances, sur l'alliance entre industrie et science et sur le développement de productions de qualité, permet une élévation générale du niveau salarial et bouleverse l'échelle des qualifications, les hiérarchies professionnelles et sociales - dans l'industrie, du fait de la bureaucratisation des firmes de grande taille (Bureaucratie), le nombre des "cols blancs" s'accroît, de même que les possibilités d'ascension.
Si les travailleurs de l'industrie sont, jusque dans les années 1970, les gagnants du processus de modernisation économique (comparés à la paysannerie, notamment), ils subirent cependant les pressions productivistes imposées dès les années 1920 par la rationalisation du travail (Taylorisme). Ils durent aussi s'adapter aux changements de la structure des emplois; les savoir-faire traditionnels, si longuement accumulés dans les secteurs de l'artisanat, des textiles (les grands perdants dans l'entre-deux-guerres) ou de l'horlogerie mécanique, qui s'effondre à l'arrivée de l'électronique, furent anéantis. Les femmes furent particulièrement touchées par les mutations structurelles de l'industrie suisse, les branches les plus menacées dans le processus d'industrialisation ayant été celles qui précisément employaient une part élevée de main-d'œuvre féminine. Avant la tertiarisation de l'économie qui profitera quantitativement et qualitativement au travail des femmes, les secteurs à forte participation féminine étaient surtout les industries légères, en régression dès l'entre-deux-guerres, ainsi que certaines activités mécanisées ne nécessitant aucune qualification (travail à la chaîne). Entre 1920 et 1941, textiles, confection, chaussures et horlogerie perdent 73 100 emplois dont 43 000 occupés par des femmes, alors que les secteurs moteurs (industries métallurgique et des machines, bâtiment), à main-d'œuvre majoritairement masculine, en créent 99 400, dont 10 200 pour les femmes. En recul pendant cette période, la participation des femmes à l'activité professionnelle s'élèvera en revanche continûment entre 1941 et 1970 (Travail féminin).
Contrebalançant les effets négatifs nés de la transformation des conditions de travail et des rapports sociaux, le développement d'un système de représentation des intérêts et de défense corporative (organisations économiques, associations professionnelles et féminines), permettant le dialogue entre la société industrielle et l'Etat, a joué un rôle fondamental d'intégration sociale. Certes, des phases de conflit et même de violentes confrontations ont par moments secoué le pays (mouvement démocrate des années 1860-1870, mouvement ouvrier dès les années 1880, grève générale de 1918), mais sans le déstabiliser durablement. Elles ont débouché bien au contraire sur des réformes de l'ordre socioéconomique, voire politique avec des effets de grande portée sur les conditions-cadre et le fonctionnement de l'économie.
Auteur(e): Béatrice Veyrassat