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En novembre, j'ai lu un court livre de Bernard Stiegler, "L'emploi est mort, vive le travail !". On m'avait recommandé de m'intéresser à ce penseur, vu mon intérêt presque obsessionnel pour l'intelligence artificielle, l'automatisation du travail, la singularité technologique, les voitures sans conducteur, etc. Je ne connaissais rien de lui. J'ai choisi ce livre uniquement à cause de sa brièveté (120 pages).
Je me retrouve un peu "frustré" au terme de cette lecture. Stiegler a un language qui correspond peu à ma sensibilité. J'aime les philosophes qui utilisent des mots simples et font des efforts pour rendre leurs idées le plus compréhensibles possible. Mais, ça, c'est mon problème. Ça ne concerne pas le fond de son discours.
Sur le fond, donc, son discours rejoint a priori le mien.
Je cite : "L’emploi a donc progressivement fait disparaître le travail, depuis un siècle et demi, avec les différentes étapes de la prolétarisation des travailleurs, puis des consommateurs, et maintenant, cet emploi est lui-même en train de disparaître, suite à la généralisation de l’automatisation dans tous les secteurs de l’économie…"
Plus loin : "La robotisation ne peut que nuire à l’emploi, et il n’est pas vrai que les emplois créés par la production des robots compenseront ceux détruits par ces mêmes robots."
A priori toujours, j'adhère donc à son discours, qui, on pourrait le penser naïvement, rejoint celui de Ray Kurzweil, par exemple.
Mais Stiegler semble rejeter les conclusions ultimes de Kurzweil, qui évoquent des scénarios de science-fiction : "[...] je crois qu’à l’époque des études digitales, des spéculations « post-humanistes » et du storytelling transhumaniste (libertarien de droite et extrêmement dangereux), il faut en repenser de part en part les conditions de possibilité [...]".
Au-delà de la forme, le discours de Stiegler est aussi affaibli par le fait que, lorsque Kurzweil passe des centaines de pages à justifier le fait que les machines vont nous remplacer, Stiegler n'explique à nulle part dans son livre comment il arrive à la conclusion que nous allons devoir faire face à une "automatisation dans tous les secteurs de l’économie". Il ne parle à aucun moment de l'histoire de l'informatique, de l'intelligence artificielle, du deep learning, des succès récents dans ce domaine, etc.
On dirait que sa conclusion est plus le résultat d'une observation de la société, une sorte d'extrapolation "évidente", implicite, alors que celle de Kurzweil est issue d'une analyse plus rigoureuse, celle d'un ingénieur, qui ne peut s'empêcher d'enchaîner les graphes.
Ou alors aurait-il fallu que je lise au préalable d'autres livres de Stiegler ? Si oui, lesquels ? Pour moi, un livre doit se suffire à lui-même. A nouveau, j'aime les penseurs qui font des efforts pour se rendre accessibles.
Autre point troublant : même après avoir lu les 120 pages de "L'emploi est mort, vive le travail !", je n'arrive toujours pas à dire clairement si Stiegler pense que l'intelligence artificielle va être capable de faire mieux que l'être humain dans tous les domaines (y compris artistiques, par exemple) ou si, pour lui, seul ce que nous considérons aujourd'hui comme "emploi" est en danger. Ce qui serait une erreur.
Bref, j'ai donné une chance à Bernard Stiegler, qui semble être quelqu'un de très intelligent, mais sa sensibilité, ce qu'il a à dire sur des sujets qui me passionnent, ne me parlent pas. J'aurai au moins essayé...