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Piz Scerscen - Le Nez de glace
PAR ERICH FRIEDLI, THOUNE
Avec 3 illustrations ( 58-60 Maintenant, fichez-moi le camp! nous dit tout énervé le gardien Hans Morf, dans la fraîcheur de l' aube, peu avant 5 heures.
- On n' est pas pressés! souffle Ruedi. Et, avec une grimace joyeuse, nous disparaissons en direction du Nez de glace du Scerscen.
Mon camarade Ruedi Hornberger d' Arosa est guide, et si lui l' est vraiment, le gardien a cru que l' autre, le crâne bernois qu' il ne connaît pas, est aussi guide. Laissons-lui ses illusions!
Voici l' histoire: A notre avis, le gardien avait sonné la diane beaucoup trop tôt. Nous étions les deux gars tranquilles qui ne se laissent pas bousculer. Trois grimpeurs allemands et une cordée bernoise n' étaient pas si paresseux: ils se mirent en train, mangèrent leur pain sans appétit particulier, et peu après disparurent dans la nuit noire en direction du Nez de glace.
Ça gronde dans un coin sombre de la cuisine:
- Allez, loin! Vous êtes les plus grands goinfres que j' aie jamais eus ici.
- Hmm! fait Ruedi sans perdre une bouchée.
Notre bon gardien n' a pas l' air d' apprécier que pour une fois les guides ne soient pas les premiers mais les derniers. Nous le laissons pester sur notre lenteur, et traînons de plus en plus pour finir par partir une heure et demie après les autres. Nous montons paisiblement, d' abord par la partie inférieure du glacier de Tschierva, puis par un talus abrupt qui donne accès au glacier supérieur. Quand la cabane disparaît derrière le Piz Umur - ou « Piz Humour », comme Ruedi ne peut manquer de l' appeler - nous passons en première vitesse. Nous poussons tout doucement les skis en avant, et faisons, par-ci par-là, des lacets inutiles au flanc du glacier tout en suivant la ligne de moindre résistance.
Arrivés à la rimaye, nous voulons faire une bonne pose matinale, mais elle est trop tôt écourtée par un froid pénétrant qui nous oblige à contrecœur à remuer les membres pour garder notre chaleur. Continuons donc!
Nous franchissons sans grandes difficultés les murs de rocher et atteignons le Nez de glace. Sur la droite, là où la pente est la plus faible, les Bernois sont au travail. Ils façonnent un bel escalier dans la glace dure, pendant que les trois Allemands attendent dans l' ombre!
- On est de nouveau monté trop vite, grogne Ruedi. Bons pour attendre là où on peut à peine s' asseoir!
- Dis donc, Ruedi, à gauche, juste sur l' arête du Nez, tu ne crois pas que ça passerait?
- Tu es fou! répond-il. Mais ses yeux brillent. Et sans un mot de plus, nous essayons. Ruedi se taille une bonne plate-forme, pendant que je m' équipe de quelques vis à glace, m' encorde à double et taille les premières marches. L' arête de glace se redresse presque à la verticale. Une première vis entre en grinçant dans la glace. En équilibre sur les pointes de devant de mes crampons, je taille des encoches pour les mains et les pieds. Il me faut mettre une deuxième vis, puis une troisième, mais je réussis à m' élever en n' utilisant que la traction de la corde. Quand j' arrive à jeter un coup d' oeil à gauche par-dessus l' arête, je ne vois qu' un trou sans fond; je retire ma tête au plus vite et me demande avec crainte: Est-ce que la glace est aussi solide qu' elle en a l' air? Je m' y fie pourtant, sculpte mes prises avec soin, m' assure avec une autre vis et me tire à l' arête pour atteindre un pan de glace moins raide qui me permet, un peu plus haut, de tailler une plate-forme et de faire monter Ruedi.Haletant d' effort et d' émotion, il émerge au sommet de l' arête et déclare tout tranquillement que le Nez du Scerscen est vraiment l' escalade de glace la plus raide et la plus osée qu' il ait faite!
Nous sommes maintenant tout à fait réchauffés.
Comparée à la partie inférieure, la glace blanche qui nous attend semble presque plane. On peut grimper en se confiant aux pointes des crampons. Puis il faut faire la trace dans la neige poudreuse du petit glacier suspendu qui monte vers le sommet. Quelques ressauts rocheux sur l' arête - et nous sommes sur la pointe du Piz Scerscen!
Devant nous se dresse une splendide paroi coupée de balcons glaciaires: la face nord-est du Piz Roseg. Sous nous, les trois petits points de la cordée allemande débouchent au-dessus du Nez de glace, tandis qu' un peu plus haut les Bernois grimpent dans nos traces. Sur le Piz Bernina le trafic est intense: beaucoup de cordées cheminent sur l' itinéraire normal, d' autres ont choisi l'«Echelle du ciel » qu' est l' arête du Bianco.
Nous descendons après une longue pose, le cœur plein de cette nouvelle aventure que la montagne nous a donnée.
A notre arrivée, le gardien pose ses jumelles en clignant des yeux et dit d' un ton joyeux:
- Alors, pirates, il nous reste encore tout l' après pour un verre de rouge.
Ce fut une boisson princière, cher ami des montagnesTraduit de l' allemand par Pierre Vittoz )