Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07082.jsonl.gz/1187

Jusqu'à la fin du XIXe s., la mendicité fut un phénomène social marquant, auquel on tenta de remédier de manière variable au cours des temps. Le Moyen Age lui assignait encore un rôle positif conforme à sa doctrine de la charité: en distribuant des aumônes, le chrétien dans l'aisance espérait acheter son salut éternel. Les ravages de la peste aux XIVe et XVe s. (Crise du bas Moyen Age) eurent pour effet de nuancer l'amour du prochain selon qu'il s'agissait de pauvres honnêtes et travailleurs, tombés dans la misère pour cause de maladie ou d'invalidité, donc dignes de compassion ou de mendiants en bonne santé, mais fainéants et simulateurs, donc indignes (Pauvreté). La distinction transparaît notamment dans les correspondances officielles (lettre des autorités de Bâle à celles de Berne en 1410); la mendicité s'y rapproche de la criminalité. A cette vision réductrice contribuèrent aussi la valorisation du travail dans la discussion théologique des XIIIe-XVe s. sur l'idéal de pauvreté, ainsi que les débats sur les pratiques des ordres mendiants et des béguines et bégards (polémiques menées par Johannes Mulberg à Bâle, par Felix Hemmerli à Zurich). Les pauvres, itinérants par nécessité économique, suscitaient partout un sentiment de crainte et de rejet. Dans les cantons suisses, les édits contre les mendiants apparurent au XIVe s. et se multiplièrent au XVe. Eléments d'un long processus de discipline sociale, ils frappaient surtout les "fainéants" aptes au travail, ainsi que les étrangers (par exemple à Zurich en 1343, à Berne en 1408, à Bâle en 1429). La Diète prit en 1474 son premier arrêté d'expulsion envers les mendiants étrangers vivant dans les territoires confédérés; il fut bientôt suivi de nombreuses décisions analogues.
A l'époque de la Réforme, avec la municipalisation et la bureaucratisation de l'assistance aux pauvres, on se mit à interdire toute forme de mendicité. La discrimination sociale se doublait fréquemment d'une ségrégation géographique. Le faubourg zurichois du Kratz et le Kohlenberg à Bâle étaient des quartiers de mendiants. Le second exerçait une puissante attraction sur les vagabonds de toute la Confédération et des pays voisins; il possédait même sa propre juridiction, le "tribunal des mendiants". L'interdiction de ce dernier par les autorités de Bâle en 1527 s'inscrivit dans un durcissement plus général à l'œuvre dans toute la Confédération au début du XVIe s. Il s'ensuivit une profusion d'ordonnances cantonales sur la mendicité, dont le but était de réformer l'assistance et de renvoyer chez eux les étrangers nécessiteux. En 1551, la Diète soumit l'assistance publique au principe du lieu d'origine. Entrée en vigueur en 1571, cette disposition fut reprise progressivement dans les législations des divers cantons (Berne en 1571, Soleure en 1573, Zurich en 1579). Son exécution était assurée par des organes de police nouvellement créés et par des mesures intercantonales de coordination. Dans les villes, un responsable (chasse-pauvres, chasse-gueux, chasse-coquins, archer des pauvres, Bettelvogt) appliquait l'interdiction de mendier, alors qu'à la campagne le problème était réglé par des chasses aux mendiants. Les personnes arrêtées étaient convoyées dans leur commune d'origine ou acheminées vers un établissement de travaux forcés appelé sonnettes, quand elles n'étaient pas marquées, parce qu'étrangères, au fer rouge avant d'être expulsées du pays. Les récidivistes s'exposaient à de pénibles châtiments corporels ou au bannissement sur une galère espagnole ou française. La tentative de fonder la répression de la mendicité sur le principe du lieu d'origine échoua cependant en raison du nombre excessif de mendiants apatrides (Heimatlos) et de la faiblesse financière de beaucoup de communes.
Il n'existe pas de données chiffrées sur l'ampleur de la mendicité. Elle paraît augmenter surtout en temps de guerre et pendant les crises alimentaires (Crises démographiques). Au XVIIIe s., l'accent mis sur le travail comme devoir entraîna une moralisation du problème. Le dégoût supposé des mendiants pour le travail était considéré comme une marque de désobéissance envers Dieu et les autorités en place. Ce n'est que vers le milieu du XIXe s. que l'insuffisance des salaires et le chômage structurel furent reconnus comme cause de pauvreté (Paupérisme). Jusqu'alors, les êtres réduits à mendier avaient dû subir la répression la plus implacable. Avec l'instauration de l'Etat providence, la mendicité ne fut plus objet de préoccupations. Dans la dernière décennie du XXe s. cependant, les ravages de la drogue et la multiplication des sans-logis suscitèrent dans certaines villes suisses des mouvements isolés en faveur du rétablissement de l'interdiction de mendier.
Bibliographie
– A.-M. Dubler, Armen- und Bettlerwesen in der Gemeinen Herrschaft "Freie Ämter" (16.-18. Jahrhundert), 1970
– A.-L. Head, B. Schnegg, éd., La pauvreté en Suisse (17e-20es.), 1989
– H.-J. Gilomen, «Eine neue Wahrnehmung arbeitsloser Armut in der spätmittelalterlichen Eidgenossenschaft», in Traverse, 1996, no 2, 117-128
– M. Dubini, «Povertà e assistenza», in Storia della Svizzera italiana dal Cinquecento al Settecento, éd. R. Ceschi, 2000, 429-444
– E. Flückiger Strebel, Zwischen Wohlfahrts- und Staatsökonomie: Armenfürsorge auf der bernischen Landschaft im 18. Jahrhundert, 2002
– A. Schnyder, «Landstreicherinnen und Landstreicher, Bettlerinnen und Bettler im alten Basel», in Recht und Unrecht im Kanton Basel- Landschaft, 2005, 57-68
Auteur(e): Erika Flückiger / WW