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Nombreux sont ceux qui font l’éloge du fonctionnement de la démocratie scandinave, suisse, néerlandaise ou encore canadienne sans trop savoir expliquer en quoi elles seraient meilleures, plus efficaces, ou tout simplement plus démocratiques. Mais concrètement, qu’est-ce qui fait d’une démocratie une « bonne démocratie » ? Dans cet article, je n’oserais pas m’aventurer à avancer que la démocratie est le meilleur des régimes, mais je me focaliserai sur ce qui permet de distinguer une bonne démocratie d’une mauvaise, autres régimes mis à part.
L’orientation et les idéologies politiques ne nous n’intéressent pas non plus ici. Chercher à comparer les social-démocraties scandinaves au néo-libéralisme américain ne nous aidera pas à comprendre ce qu’est une bonne démocratie. Ce critère étant beaucoup trop volatile dans certains pays, nous allons nous concentrer sur les éléments structurels qui forment une démocratie et nous baser sur une référence en matière d’évaluation des démocraties.
« La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres. »
– Winston Churchill
En effet, le politologue Arend Lijphart s’est particulièrement penché sur ce sujet avec son ouvrage Patterns of Democracy : Government Forms and Performance in Thirty-Six Countries. Dans cet ouvrage, il va opposer deux modèles de démocraties : le modèle majoritaire et le modèle consensuel. Comme pour tous les modèles, il n’en existe pas une forme totalement pure, mais deux dimensions permettent de situer les démocraties sur un plan afin de savoir de quel modèle elles se rapprochent le plus.
La première dimension, qui me semble plus intuitive que la seconde, est celle de la distinction entre fédéral et unitaire. Elle est composée des cinq caractéristiques suivantes : le niveau de fédéralisme ou de décentralisation, celui de bicaméralisme, la rigidité constitutionnelle, l’indépendance des tribunaux et le niveau de contrôle de l’executif sur la banque centrale.
L’autre dimension est nommée « Executives – Parties » et est également composée de cinq caractéristiques : le nombre effectif de partis parlementaires, l’intégration des groupes d’intérêts dans le système de prise de décision, le poids de l’exécutif sur le législatif, la proportionnalité dans les règles électorales ainsi que le poids du parti gouvernemental parmi les ministres.
Comme vous pouvez le voir sur l’illustration ci-dessus, les pays sont ensuite représentés sur un plan en deux dimensions où ceux en haut à droite correspondraient davantage au modèle majoritaire et ceux en bas à gauche, au modèle consensuel.
Lijphart, à travers sa vaste étude, arrive à la conclusion que les démocraties majoritaires et consensuelles parviennent à des résultats différents et que, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les démocraties majoritaires ne surpassent pas les démocraties consensuelles. Ces dernières surpassent de manière peu significative leur antagoniste sur la plupart des indicateurs tels que le contrôle de la corruption ou l’efficacité du gouvernement, mais ont également de manière très significative de plus faibles (et donc meilleurs) indices des prix à la consommation et niveaux d’inflation.En outre, les démocraties consensuelles ont également certains traits plus « gentils » tels qu’ un plus faible taux d’incarcération, moins de peines de morts ainsi que plus d’aide sociale, de performance environnementale et d’aide à l’étranger. Mais ces démocraties sont également supérieures selon d’autres indicateurs d’égalité économique, de participation politique, de fonctionnement du gouvernement ou encore de la représentation des femmes au parlement.
Enfin, Lijphart avance que les démocraties consensuelles auraient des avantages non-négligeables dans les sociétés avec de grands clivages ethniques, linguistiques ou encore idéologiques. Dans un système majoritaire, ces divisions condamneraient les minorités à rester dans l’ombre de la majorité, ce qui pourrait provoquer divers troubles ou violences. A l’inverse, un système consensuel faciliterait l’intégration de ces minorités, leur permettant d’influencer les politiques, mais aussi, plus globalement, une plus grande mobilité du vote entre les différents partis et une représentation plus large des intérêts du pays par le gouvernement.En bref, les démocraties consensuelles n’ont que des avantages sur les démocraties majoritaires sur le plan structurel.
Bien entendu, d’autres critères sont également importants pour une « bonne » démocratie. On peut d’ailleurs observer que le Democracy Index, conçu par TheEconomistIntelligence Unit, a une approche totalement différente de celle de Lijphart. Cette large étude réalisée dans cent soixante-sept pays est basée sur un questionnaire de soixante questions qui vont permettre de constituer cinq indicateurs : le processus électoral et le pluralisme, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique, la culture politique ainsi que les libertés civiles.Dans cette étude, presque tous les pays scandinaves ainsi que l’Irlande et le Canada viennent se placer devant la Suisse. Plus grande surprise encore, la Nouvelle-Zélande, qui était sûrement, avec le Royaume-Uni, le « mauvais élève » de Lijphart, se retrouve elle aussi devant la Suisse. Mais cette étude est davantage normative que la précédente, qui s’intéressait principalement à l’efficacité de ces démocraties et à la recherche d’un modèle meilleur que les autres.
Bien que Patterns of Democracy : Government Forms and Performance in Thirty-Six Countries reste un ouvrage scientifique, il peut amener des pistes de réforme à des démocraties imparfaites, notamment pour les pays divisés.Enfin, pour l’anecdote, le Democracy Index a été également utilisé par Arend Lijphart dans son étude, et cet indice corrélait significativement avec les démocraties consensuelles…encore ! 😉
Raphaël Jud