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Si l'on pose comme postulat qu'aucune société humaine n'a jusqu'ici vécu sans faire un usage ou un autre de substances psycho-actives qu'elles soient «naturelles» ou pas, quelle place faut-il, d'un strict point de vue sanitaire, accorder à ces substances ? Telle est, pour le dire simplement, la question sous-jacente qui parcourt le livre d'entretien avec Charles Hofmann, découvreur du LSD ; ouvrage que nous découvrons depuis deux semaines (Médecine et Hygiène du 14 et du 21 avril). Le parcours personnel de Charles Hofmann est, à lui seul, une réflexion vivante sur l'usage qui a été fait dans l'histoire des substances psycho-actives par l'espèce humaine ; de l'usage également qui pourrait en être fait dans l'avenir. Pour le dire autrement on ne découvre pas impunément une substance comme le LSD.Après sa découverte, faite en 1943, Hofmann fut amené à s'intéresser avec ses outils scientifiques au breuvage sacré employé par les Grecs dans les Mystères d'Éleusis. Éleusis ? Située en bordure de la mer à 20 kilomètres à l'ouest d'Athènes, c'était l'un des hauts lieux sacrés de la Grèce antique fort notamment du sanctuaire des «Grandes Déesses» dédié à Déméter (la déesse du blé) et sa fille Korê, assimilée à Perséphone. Les «Mystères» d'origine préhellénique trouvaient leur origine dans de vieux rites intimement liés à la fertilité et à la fécondation de la terre. La déesse associée à la semence Perséphone avait été enlevée par Hadès avant que Déméter ne s'en plaigne à Zeus et menace, faute d'intervention, de détruire les récoltes.Les mystères d'Éleusis comportaient des cérémonies d'initiation complexes qui voyaient au printemps des candidats d'abord initiés aux «petits» mystères dans le faubourg athénien d'Agra. Six mois plus tard ils participaient aux grands mystères, devenaient mystes après avoir été purifiés puis se rendaient en procession solennelle jusqu'au sanctuaire, en empruntant la Voie sacrée qui reliait Athènes à Éleusis. L'initiation secrète avait lieu à l'intérieur du sanctuaire le Telestêrion à l'aide d'une potion sacrée qui permettait d'accéder au rite de l'extase. «Déjà à l'époque de mes études au lycée, le mot "Éleusis" avait pour moi une sonorité magique, sans que j'aie la moindre idée de ce que pouvaient être ses Mystères, raconte Hofmann. Il est vraiment stupéfiant de considérer quel profond besoin d'extase nourrissait chez les Grecs cette grande tradition des mystères. Songez qu'elle dura de façon ininterrompue pendant près de deux mille ans, jusqu'au moment où, à la fin du IVème siècle, le roi des Goths Alric détruisit le temple d'Éleusis et que les moines à sa suite commencent à christianiser la Grèce.»Travaillant avec Kerényi, Hofmann chercha en vain dans son laboratoire les éléments présents dans les plantes vraisemblablement utilisées pour la boisson (l'orge et la menthe). Du moins dans un premier temps ; car au terme de nombreux échanges transdisciplinaires s'ouvrit la piste de Lolium temulentum, herbe sauvage plus connue sous le nom d'«ivraie» ou de «mauvaise ivraie» et qui est dénommée «zizanie» dans la Bible. Dans la parabole de Jésus rapportée par Matthieu, le Royaume des cieux est pareil à un homme qui a bien semé son champ. Toutefois la nuit venue, son ennemi surgit et y sème l'ivraie (Matthieu a recours au terme grec Zizanion), cette plante fatale devenue l'un des symboles du vice ou du mal et qui impose de la séparer du grain qui, lui, est le bien.«L'ivraie est souvent atteinte d'ergot, c'est-à-dire du sclérote d'un champignon parasite connu sous le nom de Claviceps purpurea, poursuit Hofmann. Il est vénéneux au point que la farine de blé, si elle est mélangée à celle de l'ivraie, produit une intoxication qu'on appelle l'"ivraie enivrante". Eh bien j'ai découvert que Claviceps purpurea contenait des combinaisons chimiques très voisines de celles du LSD et produisait sur le psychisme des effets analogues.» Le découvreur-inventeur du LSD vit là une confirmation de son hypothèse dans la mesure où les prêtres grecs qui célébraient le culte de Déméter utilisaient ce type de champignon pour préparer le breuvage sacré, à base de graminacées, qui était bu durant les Mystères. «Ils étaient probablement en mesure de séparer les alcaloïdes hallucinogènes hydrosolubles contenus dans le champignon, c'est-à-dire l'ergine et l'ergonovine, des composés toxiques non solubles dans l'eau, c'est-à-dire l'ergotamine et l'ergotoxine» estime-t-il. Ces travaux devaient conduire à un ouvrage jetant une lumière nouvelle sur le rite des Mystères d'Éleusis.1 Et celui qui le premier au monde auto-expérimenta les effets de la consommation de LSD ne craint pas de faire un parallèle entre le cycle du mythe d'Éleusis (Déméter, la déesse du blé et des moissons se tapit dans le ventre de la terrre pour renaître plus tard) et les sensations éprouvées sous l'effet du LSD (le sentiment de descendre dans les enfers et l'obscurité pour ensuite remonter à la lumière et se renouveler). Ce travail accompli pourquoi ne pas le poursuivre avec les autres substances psychotropes connues pour avoir été utilisées dans d'autres civilisations, à commencer par les célèbres champignons sacrés du Mexique parmi lesquels Psilocybe mexicana et le teonanacatl ? Les expériences reprennent et une fois de plus c'est l'heure de l'auto-expérimentation. «Dans l'analyse du champignon teonanacatl, mes assistants et moi-même avons servi de cobayes, et nous avons été en mesure d'isoler sous forme cristallisée la substance active des effets hallucinogènes que j'ai appelé "psilocybine", rapporte encore Hofmann. Par la suite, je me suis occupé des graines d'ololiuhqui et j'ai découvert que la composition chimique du principe actif qui y était contenu était presque identique à celle de l'ergot de l'herbe sauvage employée à Éleusis.»Ainsi donc il existerait une parenté de structures entre la plupart des substances permettant le «voyage» dans les profondeurs de notre psyché ; substances qui avaient été identifiées bien avant l'émergence de la chimie qui, elle, réussit à identifier l'origine moléculaire de leur propriété. On ne peut pas ici ne pas observer que cette identification s'est faite à une époque où la consommation de ces molécules renvoie plus souvent à la quête du plaisir qu'à une dimension sacrée. Et on pourrait soutenir que c'est bien là tout le problème des toxicomanies contemporaines.(A suivre)1 Hofmann A, Gordon Wasson E, Ruck CAP. The Road to Eleusis : Unveiling the secret of the mysteries. New York : Harcourt Brace Jovanovich, 1978.