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Avant l’émergence du projet industriel d’aménagement urbain (« urban design »), essentiellement axé sur la technologie et l’économie, il existait un projet social d’aménagement civique (« civic design ») qui s’attachait à promouvoir l’écologie et la communauté. Cet essai présente un panorama chronologique de la discipline du « civic design » appliquée à sa forme la plus emblématique : la création de systèmes de parcs régionaux.
Couvrant une période de trois siècles, la chronologie présente une séquence de projets historiques, en corrélant et en comparant les systèmes de parcs de dix villes. L’essai présente deux découvertes majeures : un système de parcs jusqu’alors inconnu que Frank Lloyd Wright avait conçu pour son village de Spring Green, dans le Wisconsin (1942) – ce qu’il y a de plus proche d’une version construite des plans de son utopie « Broadacre » pour sa « Living City » (1934–1958) –, et un document d’archives inédit sur le système multimodal de parcs qu’avait envisagé son fils Frank Lloyd Wright Jr. pour le comté de Los Angeles (1962).
Weimar : Des jardins privés aux parcs publics
1778 – Le parc de l’Ilm de Goethe et du duc Charles-Auguste
La création du parc de l’Ilm (Park an der Ilm) est un projet étroitement lié à la vie et à l’oeuvre de Goethe à Weimar, et constitue le premier exemple que nous avons trouvé dans l’histoire des systèmes de parcs expressément destinés à un usage public. Conçu comme un « Landschaftspark » dans le style des jardins paysagers à l’anglaise, il aurait été directement inspiré par la visite de Goethe en 1776 du Royaume des jardins de Dessau- Wörlitz. Ce jardin à l’anglaise lui fit un tel effet qu’il s’intéressa ensuite de très près au paysage et à la conception de parcs et de jardins1. La même année, le duc Charles-Auguste fit don au poète d’un pavillon avec jardin situé sur la rive nord-est de l’un des méandres de la rivière, connu aujourd’hui sous le nom de Goethes Gartenhaus. En 1778, Goethe et le duc conçurent le parc de l’Ilm – un parc de 48 hectares, long d’un kilomètre, sur les berges de la rivière Ilm à l’est de la vieille ville de Weimar. Ce site était en fait le « chaînon manquant » entre deux parcs existants – le Schlosspark Belvedere au sud et le Schlosspark Tiefurt au nord. C’est donc en reliant ces deux « parcs de château » au parc sur les berges que fut inauguré le concept de système de parcs. La création d’un « chaînon manquant » entre plusieurs parcs ou segments de parcs existants marque l’une des étapes essentielles vers l’aménagement des systèmes de parcs. Nous en rencontrerons de nombreux exemples tout au long de cette chronologie.
Les premières améliorations apportées au site en 1778 se situent sur le versant ouest rocheux et portent sur des éléments qui ont été suivis par plusieurs générations de concepteurs de systèmes de parcs : aménagement de sentiers, plantation d’arbres et de végétaux, installation de places assises, construction de monuments, de ponts ou de ruines artificielles – dans le style du « jardin à l’anglaise ». Au fil du temps, ce système de parcs s’est agrandi, et d’autres « chaînons manquants » furent créés, sous forme de couloirs et de passerelles, pour intégrer les jardins d’autres anciens palais, comme le Sterngarten et le Welsche Garten. Ces jardins ont été réaménagés et intégrés dans le parc, ainsi que le versant est de la vallée et le plan d’eau jusqu’à Oberweimar, culminant dans un système de parcs ininterrompus qui s’étend aujourd’hui sur 10 kilomètres à l’est jusqu’au Gutspark Ossmannstedt (1797), sur près de 30 kilomètres au sud jusqu’au Schlosspark Kochberg (1800), et sur 12 kilomètres au nord-ouest jusqu’au Schlosspark Ettersburg (1814).
L’expansion du parc s’est ralentie en 1828, avec la mort de Charles-Auguste. Le système de parcs fut maintenu, mais ses liens directs avec le paysage environnant se trouvèrent compromis. Après la reprise du parc par le Nationale Forschungs- und Gedenkstätten der klassischen deutschen Literatur en 1970, d’importants travaux de réaménagement, de préservation et d’entretien ont été entrepris, et, depuis 1998, le parc est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Londres : Figures territoriales
1713–1780 – Les jardins paysagers de Stowe de Charles Bridgeman et John Vanbrugh
Le jardin paysager anglais a longtemps été considéré comme le lieu de démantèlement du système baroque et Renaissance de l’architecture classique, et celui où sont apparues des idées qu’on peut qualifier de « modernes » : les jardins paysagers du domaine de Stowe dans le Buckinghamshire en Angleterre sont une parfaite illustration de ses premières manifestations2. Ils ont été commencés en 1713 par le paysagiste anglais Charles Bridgeman (1690–1738) et l’architecte John Vanbrugh (1664–1726), dont la collaboration s’est poursuivie jusqu’en 1730. Parmi les premiers dessins de Stowe, la vue aérienne de Charles Bridgeman, datant de 1723, est particulièrement frappante par sa disposition axiale intégrée au paysage. Le premier plan connu de la totalité du site date de 1739, l’année qui a suivi la mort de Bridgeman, et est attribué à Jacques Rigaud – un célèbre graveur français – bien qu’il ait été signé par sa veuve Sarah Bridgeman. On sait peu de choses sur le rôle qu’elle a joué dans ce projet, mais dans la mesure où elle a participé à la réalisation de ce premier « plan général » faisant office de synthèse, et qu’elle a poursuivi les travaux de son mari après la mort de ce dernier, son engagement a sans doute été beaucoup plus actif que ce qu’on a bien voulu reconnaître. Malgré le succès de leur réalisation, et en dépit du fait que Charles Bridgeman ait occupé la fonction de jardinier royal pour le roi Georges II et la reine Caroline à partir de 1728, Sarah Bridgeman mourut dans la pauvreté cinq ans après lui3. Néanmoins, la liberté exercée dans le traitement de l’eau, du sol et des végétaux – un entrecroisement de nature et de culture selon des motifs géométriques et en fonction des conditions existantes – annonce l’apparition d’une nouvelle sensibilité écologique, et de nouvelles valeurs sociales qui lui sont associées.
1829 – Le Londres de Loudon
John Claudius Loudon (1783–1843) était un botaniste écossais, mais aussi un paysagiste et un auteur prolifique. Loudon, comme Humphry Repton (1752–1818) et Frederick Law Olmsted (1822–1903), commença sa carrière dans l’agriculture et l’aménagement des terres agricoles. Fils des Lumières écossaises, Loudon affiche à travers ses travaux – à la fois comme auteur et comme concepteur – des ambitions sociales et écologiques qui ont contribué à la popularisation et à la démocratisation de l’horticulture et du paysagisme4. Loudon rencontra ses premiers succès dans son « Encyclopædia of Gardening » en 1822, mais c’est en 1829 qu’il développa un programme de planification des espaces verts londoniens, dans son ouvrage « Hints for Breathing Places for the Metropolis5 ». Selon lui, la croissance urbaine devait être conçue et structurée avec soin, et la circulation devait dépendre de l’aménagement de ceintures vertes, un domaine qu’il qualifia d’« architecture de paysage ». Ce terme avait récemment été inventé par Gilbert Laing Meason (1769–1832), un homme d’affaires et agriculteur écossais qui, définissant l’architecture de paysage comme une mission d’intérêt public, écrivait : « Le public a un droit de regard sur l’architecture du pays6. »
Liverpool : Un nouveau regard sur le design civique
1847 – Le parc de Birkenhead de Joseph Paxton
Le parc de Birkenhead à Liverpool a été conçu par Joseph Paxton (1803–1865), un paysagiste et architecte anglais, membre du Parlement, notamment connu pour être le créateur du Crystal Palace pour l’Exposition universelle de Londres. Communément surnommé le « Parc du peuple » (The People’s Park), il fut inauguré le 5 avril 1847 et est considéré comme le premier parc public du monde7. Ce projet a créé un précédent important pour le financement réciproque des parcs créés avant le développement urbain : des terrains situés en bordure du futur parc furent vendus afin d’en financer la construction, et le parc lui-même stimula par la suite d’autres investissements publics de ce type8.
Ce projet novateur fut très bien accueilli au niveau local et suscita un intérêt international. Frederick Law Olmsted, alors correspondant au « New York Times », fut parmi les premiers défenseurs de ce parc. Olmsted le visita à son arrivée au port de Liverpool en 1850. Il lui servit de modèle pour Central Park huit ans plus tard, sur le plan tant conceptuel que pratique. Dans ses comptes rendus au « Times », qui furent par la suite réunis et publiés dans « Walks and Talks of an American Farmer in England », il vante les valeurs sociales et esthétiques reflétées dans le « Parc du peuple » :
[…] après cinq minutes d’admiration, plus quelques autres consacrées à étudier comment l’art avait été employé à extraire de la nature tant de beauté, force me fut de constater qu’en Amérique, rien n’avait été conçu de comparable à ce Jardin du peuple […]9.
1909 – Patrick Geddes et le design civique : la première école d’urbanisme
En 1909, la première école d’urbanisme du monde fut fondée à Liverpool – une ville dont l’industrialisation précoce est sans doute à l’origine de cette innovation. Le « civic design » est le nom du programme créé par Charles Herbert Reilly (1874–1948) et Stanley Davenport Adshead (1868–1946), tous deux associés de Patrick Geddes (1854–1932), polymathe écossais, pionnier de l’écologie au Royaume-Uni et qui s’est intéressé de près à l’évolution des villes. Peu de temps après, des programmes de design civique axés sur les systèmes de parcs furent mis en place dans les écoles les plus innovantes des deux côtés de l’Atlantique, comme l’Université de Pennsylvanie, Virginia Polytechnic, Yale, MIT – où cette discipline était enseignée par l’universitaire suisse Siegfried Giedion – et Harvard – où le programme de design civique fut créé par nul autre que Frederick Law Olmsted Jr10. L’Ecole de design civique fut créée dans un bâtiment aujourd’hui connu sous le nom de Bluecoat Chambers dans School Lane. Cette ancienne école de charité construite en 1716 est le plus ancien bâtiment de Liverpool11. Parmi les premières initiatives mises en place par l’école, on trouve la création en 1910 de la « Town Planning Review », une revue professionnelle influente qui, encore aujourd’hui, est l’une des principales revues d’urbanisme du monde12.
Le mouvement des parcs : L’invention du système de parcs
1905 – Les systèmes de parcs américains de Crawford
Andrew Wright Crawford (1873–1929) était secrétaire des Allied Organizations of Philadelphia, une organisation municipale regroupant diverses associations de citoyens. C’est à ce titre qu’il rédigea un rapport, composé principalement de plans territoriaux qui, placés côte à côte, permettaient de comparer des systèmes de parcs dans trente villes nord-américaines. Comme Crawford le décrit dans son introduction :
Ce mouvement [de système de parcs], qui a sensiblement progressé au cours des dernières années, a produit des résultats notables. Dans certaines villes, le système de parcs est presque achevé ; dans d’autres, il est à moitié terminé. Dans d’autres encore, comme dans notre ville où les parcs, aussi beaux soient-ils, sont insuffisants pour répondre aux besoins d’une ville qui s’est développée beaucoup plus vite qu’eux, le travail consistant à ajouter des zones choisies avec soin pour relier plusieurs parcs dispersés en un système unique de parcs ne fait que commencer […]13.
Tout au long de son rapport, Crawford détaille avec soin les problématiques courantes d’organisation, tout en soulignant les conditions propres à chaque région qui distinguent un système d’un autre. Au fil des pages, la constante confrontation et comparaison des différents systèmes de parcs exerce un effet étrangement insistant et puissant – on comprend pourquoi la méthode graphique employée par Crawford a convaincu les sceptiques de la nécessité et de la valeur des systèmes de parcs.
L’un des témoignages les plus frappants de l’importance du rapport de Crawford est l’ouvrage qui fut écrit en réponse à celui-ci par l’architecte de paysage parisien Jean Claude Nicolas Forestier (1861–1930), « Grandes Villes et Systèmes de Parcs » (1906)14. Le livre de Forestier amplifie la structure et le format des systèmes de parcs américains de Crawford, et associe ces systèmes au « modèle nord-américain ».
1907 – Le système de parcs des Kessler pour Cincinnati
Fredericka Antoinette Louisa Kessler (1863–1951) et son frère George Edward Kessler (1862–1923) sont des émigrés allemands qui avaient étudié la botanique, la foresterie et le design dans une école privée de paysagistes au château du Belvédère à Weimar15. Olmsted a aidé à lancer la carrière des Kessler à Kansas City suite à des lettres que le frère et la soeur lui avaient adressées en 1882 – huit lettres auxquelles Olmsted avait fini par répondre. Leur premier projet américain était de créer un système de parcs pour Kansas City en 1893 – sept ans avant même que le premier programme d’architecture paysagère ne soit enseigné aux Etats-Unis (à Harvard en 1900). Leur formation formelle à Weimar les distinguait des autres praticiens de cette nouvelle profession aux Etats-Unis, leur valant une série de projets qui ont culminé à l’Exposition universelle de 1904 à Saint-Louis. Le projet de Cincinnati vit le jour en association avec Eda Sutermeister, une autre architecte paysagiste du pays, dont les initiales E.A.S. figurent en bas à droite du plan de 1907 pour Cincinnati, intitulé « System of Parks and Parkways ». C’est l’un des plus beaux dessins du genre des systèmes de parcs – le plan territorial en vert vif crée un ensemble complexe de couloirs écologiques intégrés au site avec une axialité rigoureuse et artistique. La vue aérienne historique, aussi de l’année 1907, est tout aussi magnifique, même en noir et blanc, et on espère retrouver un jour la peinture originale en couleur.
Lausanne : Rivières cachées
1723–1964 – Ville de Lausanne
Cette séquence d’images d’archives illustre le processus de recouvrement progressif des rivières de la région. Le dessin de 1723 dévoile l’armature écologique de la ville – les rivières ne sont couvertes qu’au niveau des ponts, à l’exception notable de la zone située à l’intersection de la rue Saint-François, de la rue du Pont et de la rue du Pré. L’extraordinaire lithographie de Lausanne de 1896 – qui présente la « figure territoriale » dont l’armature écologique reste encore largement intacte – constitue un instantané de la ville au moment de son essor industriel.
Le plan datant de 1934 montre que le Flon est à présent entièrement recouvert jusqu’à Malley, et que seule son embouchure canalisée restait un cours d’eau ouvert vers le lac Léman. Un autre plan, réalisé expressément pour l’Expo 64, utilise la couleur verte pour montrer le site de l’exposition. Situé à l’ancienne embouchure du Flon, le corridor vert est devenu la Vallée de la Jeunesse, dans laquelle ont été créés divers jardins, installations artistiques et institutions culturelles. Tout comme ce fut le cas pour le parc de l’Ilm à Weimar près de deux siècles plus tôt, la défense des valeurs civiques et écologiques dans le système de parcs est restée vive jusqu’à nos jours. Nombreux sont les visiteurs contemporains surpris d’apprendre que la route qui longe la vallée était autrefois le site du lit du Flon recouvert en 1964. Plus au nord, la rivière avait depuis longtemps été déviée vers l’est de son cours naturel avant d’entrer dans la ville.
Genève : Vision régionale
1936–1992 – Ville de Genève
Le système de parcs conçu pour Genève par Albert Bodmer, alors chef du Service de l’urbanisme, et Maurice Braillard, directeur des Travaux publics, est peut-être la réalisation la plus complète dans le registre historique de la déclaration de Frederick Law Olmsted en 1860 concernant son ambition de faire des « parcs continus » où les grands-parents peuvent « prendre leurs petits-enfants par la main, rendre visite à leur famille à la ferme et se promener ensemble dans la nature » sans pour autant quitter le système de parcs. Ce plan constitue un exemple précieux des systèmes de parcs. Comme l’écrivait en 1929 Arnold Hoechel dans le journal « La Suisse », à cette époque, une grande partie des terres publiques de la ville – historiquement établies sur la base de son armature écologique – avaient déjà été fragmentées et vendues à la pièce. Voici ce qu’il disait :
Il faudrait, en s’inspirant des grandes villes américaines de New York, Washington, Boston, etc., établir des plans créant des parcs [continus] où les [fragments existants] sont reliés entre eux par de larges bandes de terrain aménagées en promenades herbeuses […]. A Genève, cependant, nous avons appliqué le premier principe en reliant nos plus beaux parcs au centre de la ville par les quais aménagés pour la promenade. Ce système devrait être étendu à tous nos parcs, ceux qui existent et ceux qui n’existent pas encore.
Albert Bodmer a lui-même écrit, en 1933, lors de l’élaboration du plan, qu’il « supprimerait la plupart des clôtures […] parce que la promenade est [non seulement] un parc fermé réservé aux loisirs, [mais aussi] le trajet quotidien de l’homme d’affaires entre le centre-ville et son domicile. En créant des allées et des avenues, la jouissance d’un parc est à la portée de tous.» Le système de parcs est identifié comme étant à la fois urbain et rural, avec trois nuances de vert indiquant, du clair au foncé, « les cultures, les structures agricoles », « les zones ou sites publics à classer » et « les bois et forêts à conserver », ce qui correspond parfaitement à la vision régionale d’Olmsted pour les systèmes de parcs conjuguant « rural », « urbain » et « sauvage ».
Comme de nombreuses propositions antérieures, ce programme n’a été que partiellement mis en oeuvre. En 1948, après la Seconde Guerre mondiale, un programme révisé a donc été publié en coopération avec une commission spéciale. Cette vision régionale a continué à exercer une forte influence sur plusieurs générations de concepteurs jusqu’à aujourd’hui. Près de six décennies après que le système de parcs de Bodmer a été proposé pour la première fois, le professeur Alain Léveillé et ses étudiants de l’Université de Genève ont redessiné le système directement sur la carte topographique nationale en vigueur à l’époque, présentant le projet comme une expérience intergénérationnelle partagée par tous les Genevois.
Madison : La leçon du lac Léman
1909 – Le système de parcs de John Nolen pour le Wisconsin
La Madison Park and Pleasure Drive Association était une association de citoyens qui travaillait avec succès à concilier les intérêts des cyclistes, des amateurs d’automobiles, des clubs nautiques et des sociétés ferroviaires16. Elle fit appel à John Nolen (1869–1937), un associé d’Olmsted qui donnait des conférences sur le design civique, pour élaborer un système de parcs qui fut publié dans le rapport « Madison : A Model City » (1910)17. La mission de Nolen – réconcilier les chemins de fer avec la ville – est clairement illustrée dans une série de comparaisons par juxtaposition entre Madison et Genève, une ville présentant selon lui un précédent dont on aurait tout intérêt à s’inspirer. L’une des premières images établissant cette comparaison montre, d’un côté, l’« Approche de Madison-Est par les chemins de fer : Première impression de la capitale de l’Etat du Wisconsin » – qui est plutôt désolée et peu flatteuse – et, de l’autre, « Un hôtel sur le lac de Genève en Suisse : Une situation qui pourrait être dupliquée de nombreuses fois sur les lacs de Madison, si la ville était aménagée selon un plan adapté ». Ce même traitement comparatif est proposé pour montrer l’arrivée dans la ville par l’eau, les images étant légendées comme suit : « Approche de Madison par l’eau : montrant aussi la gare de Madison- Est de C., M. & St. Paul Railroad » et « Approche de Genève par l’eau : comparez avec les vues de la page ci-contre ». Parmi les sites recommandés par Nolen pour un traitement spécifique de la ville, on trouve le bord du lac au terminus de l’axe sud de la ville, pour lequel il propose la « Terrasse Monona » – un espace civique où il suggère, non sans ambition, de s’inspirer des jardins de Versailles.
Finalement, la « ville modèle » de Nolen n’est pas un modèle formel, mais un modèle d’organisation. Cette séquence de références donne encore plus de pertinence aux images qui viennent clore le rapport de 1910 de Nolen pour Madison – après cette longue comparaison entre le Wisconsin et la Suisse, il est logique que Nolen inclue le plan de la ville de Genève, qu’il légende ainsi : « La ville de Genève est à bien des égards un modèle pour Madison. Notez l’organisation des rues, l’emplacement des bâtiments publics et des espaces ouverts, l’utilisation publique du bord du lac18. » Bien que Genève, comme d’autres villes du lac Léman, ait depuis cédé une grande partie de l’accès public dont elle disposait autrefois, son histoire témoigne d’avancées qui en fait un modèle instructif pour Madison.
Spring Green : Culture de la nature
1947–1959 – La vallée de Taliesin de Frank Lloyd Wright
Après la Deuxième Guerre mondiale, plus d’une centaine d’apprentis résidaient à Taliesin, dans le Wisconsin, pour fréquenter l’école d’architecture, vivant dans les bâtiments agricoles qui avaient été convertis en logements collectifs de la Taliesin Fellowship. C’est à ce moment-là que Wright entreprit de concevoir, pro bono, « un aménagement régional avec des autoroutes et des systèmes de parcs » pour la vallée de ses ancêtres, la Lloyd Jones Valley, où est situé Taliesin19. Ce projet jusqu’ici inédit met explicitement en oeuvre ses concepts utopiques de Broadacre City dans sa propre région, ce qui nous permet d’affirmer que la vallée de Taliesin est ce qui se rapproche le plus d’une version construite de son projet visionnaire.
L’expérience de Wright avec les systèmes de parcs de ses amis Jens Jensen et Dwight Perkins, soucieux de la conservation, est évidente dans un plan de 1947 – la plus grande zone ombrée du plan est intitulée « Protéger la réserve naturelle : conservation nationale ou fédérale de la vie sauvage ». De même, le plan prévoit des zones tampon écologiques tout le long de la rivière, ces zones étant tour à tour qualifiées de « Forêts alluviales », « Forêts marécageuses », « Marais herbeux », « Marais de carex » et « Surfaces sableuses ». Le plan détaille également le corridor ferroviaire et montre comment le pont au-dessus de la rivière est relié à deux « ponts papillon » destinés à être construits en deux points – à l’est et à l’ouest de Spring Green20. Enfin, le réseau compact de Spring Green se voit doté d’une « extension de parcs » le reliant directement à la rivière. De même, les corridors ferroviaires existants et les axes autoroutiers modifiés sont bordés d’extensions aux parcs existants. Le résultat final est un système de parcs étonnamment informel, caractérisé par une continuité spatiale et une cohérence écologique.
C’est la participation de Wright à la communauté qui rend ce projet si fascinant. C’est ce que montrent également la séquence de plans et de dessins d’exécution de la ferme et la série de projets de design civique qu’il a entrepris pour sa communauté, qui se sont accélérés à la fin de sa vie. Ces initiatives bénévoles sont entrecoupées par des commandes personnelles et officielles, et l’on perçoit bien comment ces changements de situation incitaient Wright à adopter une attitude plutôt souple et pragmatique face à ces projets, tout en conservant pour la vallée de ses ancêtres une vision civique et inscrite dans la durée. La liste des projets civiques qu’il a conçus pour sa communauté de Spring Green les deux dernières années de sa vie – une école, un bureau de poste, une clinique médicale, un centre communautaire et un jardin public – représente en soi un programme de design civique.
Los Angeles : Systèmes futurs
1962 – Le système de parcs régionaux de Lloyd Wright
L’architecte paysagiste Frank Lloyd Wright Jr. (1890–1978) est le premier fils du célèbre architecte – il préférait être appelé Lloyd Wright, et la plupart des textes qui lui sont consacrés explorent la relation inévitablement complexe entre lui et son père. Cette séquence de design civique et de projets de systèmes de parcs pour la région de Los Angeles apporte une contribution unique à cette chronologie, soulignant la nature intergénérationnelle des motivations inspirées et des engagements pris auprès de la communauté pour concevoir et créer des systèmes de parcs.
Le système de parcs conçu pour Los Angeles en 1963 correspond au dernier plan régional de Lloyd Wright pour Los Angeles, qui fait suite à sa participation à trois autres projets : d’abord avec les Olmsted dans les années 1920–1930, puis deux autres dans les années 1940. Selon son fils Eric, ce projet reflète un intérêt soutenu pour la protection de la nature et une fascination croissante pour les nouvelles technologies et les transports. Avec une avance de cinquante ans sur « Space X », le plan comprend plusieurs bases de lancement de fusées. Dans le texte qui accompagne ses plans, Lloyd Wright défend la protection du cadre naturel unique de la région, et affirme que ce projet, entre autres choses, « faciliterait les conditions de travail et favoriserait l’intégration ethnique grâce à l’automatisation », « transformerait la production guerrière en services humains », et créerait « une noblesse et une beauté architecturale21 ». Son schéma territorial est une forme qui permet, au moyen de deux cercles concentriques et d’une croix asymétrique, de se déplacer dans la plupart des quartiers existants de la ville, qui sont très hétérogènes. Ces couloirs écologiques relient ces quartiers en tissant une forme qui croise la nature à mi-chemin.
Dans « New Culture and Urban Ecology », écrit en 1977 un an avant sa mort, Lloyd Wright adopte une vision plus critique de la priorité qu’il accordait au développement technologique. Il dénonce notamment la culture d’entreprises comme IBM et Honeywell, dont les liens militaro-industriels étaient connus, et préconise qu’une place aussi importante soit donnée aux initiatives écologiques et culturelles22. Ces valeurs apparaissent clairement dans le système de parcs régionaux de Lloyd Wright pour Los Angeles – un projet qui à lui seul démontre la compatibilité et la continuité de pensée entre l’importance écologique des systèmes de parcs d’Olmsted, les enseignements sociologiques de la « coupe sur la vallée » de Patrick Geddes, et l’ambition architecturale et culturelle de la Broadacre City de Frank Lloyd Wright.
Liste des sources
- Franz Bosbach, Landschaftsgärten des 18. und 19. Jahrhunderts : Beispiele deutsch-britischen Kulturtransfers, Munich 2008, p. 46.
- Emil Kaufmann, Architecture in the Age of Reason : Baroque and Post-Baroque in England, Italy, and France, Cambridge, Mass. 1955, pp. 75–88; cité dans Neil Levine, Modern Architecture : Representation and Reality, New Haven, Conn. 2010, p. 16.
- Richard Bisgrove, « Chapter Three – Charles Bridgeman and the English Landscape Garden », in Peter Kingsford, Richard Bisgrove et Linda Jonas, Gobions Estate, North Mymms, Hertfordshire, Hertfordshire 1993.
- Louise Wickham, « John Claudius Loudon – Father of the English Garden », in Parks and Gardens, 2007, parksandgardens.org/knowledge/historical-profiles/john-claudius-loudon
- Louise Wickham, ibidem.
- John Macculloch, A Description of the Western Islands of Scotland, Including the Isle of Man : Comprising an Account of Their Geological Structure ; with Remarks on Their Agriculture, Scenery, and Antiquities, 1re éd., vol. 1, Londres 1819, p. 359; cité dans Gilbert Laing Meason, On the Landscape Architecture of the Great Painters of Italy, C. Hullmandel, 1828: « the public at large has a claim over the architecture of a country ».
- Ralph T. Brocklebank, Birkenhead : An Illustrated History, Derby 2003, p. 32.
- Robert A. M. Stern, David Fishman et Jacob Tilove, Paradise Planned : The Garden Suburb and the Modern City, New York 2013, p. 32.
- Frederick Law Olmsted, Walks and Talks of an American Farmer in England, vol. 1, New York 1852, p. 79, biodiversitylibrary.org/item/58759: «[…] five minutes of admiration, and a few more spent studying the manner in which art had been employed to obtain from nature so much beauty, and I was ready to admit that in democratic America there was nothing to be thought of as comparable with this People’s Garden […].»
- Peter L. Laurence, Becoming Jane Jacobs, University of Pennsylvania Press 2016, p. 194.
- Town Planning Review, Liverpool University Press 2017, online.liverpooluniversitypress.co.uk/loi/tpr
- Stanley Davenport Adshead, « An Introduction to Civic Design », in The Town Planning Review 1, n°2 (1910), pp. 153–156 ; A. Trystan Edwards, « How to Popularise Civic Design », in The Town Planning Review 9, n°3 (1921), pp. 139–146; Hans Blumenfeld, « Scale in Civic Design », in The Town Planning Review 24, n°1 (1953), pp. 35–46.
- Andrew Wright Crawford, American Park Systems : Report of the Philadelphia Allied Organizations, Harrisburg, Pa. 1905, p. 3: « This (park system) movement, which has secured marked headway in the last few years, has produced notable results. Park systems in some cities are almost complete, in others they are half finished. In yet others, like our own, where parks however fine in themselves are inadequate for the needs of a city that has far outgrown them, the work of adding well-chosen areas and of connecting the scattered parks into a system has just begun […]. »
- Jean Claude Nicolas Forestier, Grandes Villes et Systèmes de Parcs, 1re éd., Paris 1906; l’ouvrage a été réédité avec des commentaires critiques dans Jean Claude Nicolas Forestier et al., Grandes villes et systèmes de parcs : suivi de deux mémoires sur les villes impériales du Maroc et sur Buenos Aires, Paris 1997.
- Kurt Culbertson, « George Edward Kessler : Landscape Architect of the American Renaissance », in Midwestern Landscape Architecture, William H. Tishler (dir.), Urbana 2000, pp. 99–116.
- John Nolen, Madison : A Model City, Madison, Wis. 1911.
- John Nolen, op. cit., p. 15.
- John Nolen, op. cit., p. 145.
- Bruce Brooks Pfeiffer, Frank Lloyd Wright : Complete Works, Vol. 1, 1885–1916, Peter Gossel (dir.), Cologne 2011, p. 119.
- Frank Lloyd Wright, « The Butterfly Wing Bridge », in The Architectural Forum, p. 88, janvier 1948.
- Alan Weintraub, Lloyd Wright, New York, 1998, p. 266.
- « Lloyd Wright Papers, 1920–1978 », UCLA Library Special Collections, consulté le 10 novembre 2017, oac.cdlib.org/findaid/13030/tf0290036p/entire_text