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Ils s’appellent Genève, Helvetia et Zurich. Leurs enveloppes de tissu et leurs cordages vibrent dans le vent. En ce dimanche 6 août 1922, ces trois ballons suisses s’apprêtent à s’élever dans les airs depuis Châtelaine (GE). Au total se préparent une vingtaine de ballons représentant sept pays. Près de 50’000 spectateurs assistent au démarrage de la 11e coupe Gordon Bennett. Cette prestigieuse compétition internationale de ballons à gaz a été créée par le riche homme de presse américain James Gordon Bennett Junior. Organisée pour la première fois en 1906 à Paris, elle a lieu tour à tour dans le pays du vainqueur.
Sa règle est simple mais son art est difficile: il faut parcourir la plus grande distance de vol sans se poser, en utilisant habilement les courants atmosphériques. La distance est mesurée en ligne droite. Le ballon, non motorisé, est gonflé d’un gaz plus léger que l’air, contrairement à la montgolfière dont l’enveloppe est gonflée d’air chaud. Il dérive en fonction de la vitesse et de la direction du vent, et ses deux pilotes le dirigent en faisant varier son altitude: pour monter, on lâche du sable; pour descendre, on libère du gaz.
Si la coupe a lieu en Suisse en 1922, c’est grâce aux Genevois Paul Armbruster et Louis Ansermier. Ils ont remporté en 1921 la course au départ de Bruxelles, à bord du ballon Zurich. Cette fois, Paul Armbruster s’envole de Châtelaine à bord de l’Helvetia, le ballon avec lequel des Suisses avaient gagné une première fois en 1908. Quant à Louis Ansermier, il vole dans le Genève, un ballon tout neuf, qui a été acquis par souscription publique afin de lancer dans la course un troisième aérostat suisse. Alors qu’il s’élève dans les airs avec son copilote bernois Christian von Grünigen, le Genevois est galvanisé par les ovations des spectateurs.
La météo est favorable. Les jours précédents, organisateurs et participants ont fiévreusement observé les vents au moyen d’appareils installés dans les montagnes environnantes, et de ballons sondes lâchés au-dessus du site. Les départs s’échelonnent toutes les 5 minutes, au son des hymnes nationaux.
Les Suisses bredouilles
Les espoirs suisses sont déçus puisque les trois ballons terminent bien loin du podium: l’Helvetia finit 7ème après s’être posé en Basse-Autriche (800 km), le Zurich 11ème (Haute-Autriche, 580 km), et le Genève 15ème sur 19 (Allemagne, 200 km). Quant au ballon italien Aerostiere III figurant sur cette photographie, il échoue en terres tchécoslovaques après une fuite de gaz.
«Si la Suisse déplore l’échec de ses champions, il lui est particulièrement agréable de voir triompher les couleurs de la vaillante Belgique», commente alors le Journal de Genève. Après plus de 25 heures de vol, le Belgica se pose le soir du 7 août en Roumanie, à 1400 kilomètres du départ.
Les Belges Ernest Demuyter et Alexandre Veenstra ont effectué tôt une manoeuvre décisive, au-dessus de l’Emmental, en sacrifiant 150 kilos de lest pour monter et trouver des courants favorables. Un autre moment-clé en fin de course: descendus à 1500 mètres d’altitude, ils ont jeté hors de la nacelle tout ce qu’ils pouvaient, y compris des provisions et du matériel de bord. Ce choix audacieux leur a permis de remonter et franchir les Carpates. Après un atterrissage mouvementé en pleine forêt, Ernest Demuyter a laissé sur place son camarade blessé et a marché pendant dix heures en quête d’un village, d’où il a pu dépêcher un messager à cheval pour faire expédier son télégramme.
Les journaux régionaux de l’époque sont aux aguets pour capter chaque nouvelle concernant les ballons de tous pays. Ils relatent les mille et une péripéties vécues par les différents pilotes. Incidents techniques, déchirure de ballon, corde rompue, vent, neige, orages et tempêtes: les articles de presse détaillent avec passion comment ces aventuriers ont surmonté héroïquement tous les obstacles.
Le Genève foudroyé
Mais l’année suivante, en 1923 à Bruxelles, une météo infernale frappe mortellement la coupe Gordon Bennett. L’orage gronde peu avant le départ. Viennent des éclairs, de grosses gouttes de pluie et même de la grêle. Le règlement ne prévoit pas la possibilité de reporter la course. Plusieurs concurrents italiens et polonais renoncent à décoller, mais les autres participants persistent.
Après moins d’une heure de vol, un éclair déchire le ballon espagnol Polar et met le feu au gaz: dévoré par les flammes en moins d’une minute, l’aéronef s’écrase et l’un des deux pilotes décède. Quarante minutes plus tard, le ballon suisse Genève est foudroyé à son tour et ses deux pilotes bernois perdent la vie: Ferdinand Wehren, 38 ans, et Christian von Grünigen, 45 ans, qui accompagnait un an plus tôt Louis Ansermier à bord du même ballon. Deux Américains subissent le même sort.
Bilan: trois ballons foudroyés et cinq aéronautes tués. Ces tragiques accidents provoquent une vive émotion en Suisse et à l’étranger. Jamais la Gordon Bennett n’avait connu pareille catastrophe. Pourtant, l’avenir de la compétition n’est guère remis en cause. Les commentateurs redoublent d’hommages envers le courage et la persévérance des participants.
Des qualités dont plusieurs autres pilotes suisses feront preuve encore pour remporter cette course mythique: en 1984, 1994, 2010, 2015 et 2016. Vingt ans après sa victoire de 1921, Louis Ansermier décrira avec lyrisme à la radio sa vision de cette discipline: « Le ballon libre a conservé intacts son charme et son attrait. Il développe la plus belle qualité de l’être humain: l’énergie morale. De plus, il provoque la plus belle sensation que l’on éprouve dans ce monde: celle de la difficulté vaincue» (A écouter l‘Emission Le coup de téléphone, 18.9.1941 ci-dessous.) ■