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Trois questions à Rafik Ben Salah
von Janine Massard
Publiziert am 04/11/2004
ECRIRE EN SUISSE ROMANDE EN S'INSPIRANT DE SA TUNISIE NATALE
On l'imagine assis en tailleur sur une estrade, déroulant le fil d'histoires pleines de rebondissements, comme dans la tradition du conte oriental; on le voit s'adresser à un public pour qui le temps ne compte pas, avide de mots faits de magiques astuces et de truculentes trouvailles, porteurs d'une réalité qui ressemble à la leur, magnifiée par une écriture originale, produit de deux cultures, et que nous appelons «l'écriture du métissage»:
De l'enfance dans un village tunisien à une vie professionnelle qui se déroule totalement en Suisse, est-ce que cela fait de vous un écrivain du Maghreb ou un écrivain suisse?
Je pourrais répondre: ni l'un ni l'autre, pour prétendre à l'universalité! Mais je préférerais dire que je suis l'un et l'autre. Etre un écrivain tunisien, c'est entendre les voix de mon pays natal, avec leurs rythmes, leurs sonorités, leurs couleurs propres; être un écrivain suisse, c'est ouvrir à ces voix le chemin d'un certain ordre, une mise en place dont mon corps est le canal et le filtre; la distance qui sépare le Tunisien du Suisse n'est que le recul nécessaire à une perception critique d'un monde aimé à partir d'un espace apaisé, celui des lieux où j'écris dans le pays de Vaud.
Vous écrivez dans les bistrots, les endroits bruyants ne vous distraient-ils pas du sujet?
C'est ce que j'appelle «les espaces apaisés» J'ai grandi dans le brouhaha des maisons pleines d'une humanité bruyante, excessive et exaltée; le silence m'effraie et m'angoisse, et aucune activité réflexive ou introspective ne m'est possible si des voix humaines ne sont pas déployées autour de moi. Les bruits humains sont, pour moi, une protection contre ce qui n'est pas moi-même. Lorsque les voix extérieures se chargent de couvrir le monde extérieur, je peux alors recouvrer mon moi et recevoir les voix d'outre-mer qui fondent sur moi, me traversent tout entier et remontent à hauteur de ma conscience.
Cela ne prend que quelques minutes au bout desquelles l'écriture devient possible.
Dans l'impressionnante mosaïque que vous êtes en train d'élaborer, quel est le rôle de Staline, l'écrivain public, qui est un personnage que l'on retrouve d'une œuvre à l'autre?
Staline, c'est probablement le symbole de la toute-puissance, celle de l'écrivain, du créateur en général. En lui, réside tout le potentiel imaginaire et narratif dans lequel je peux puiser en tout temps. C'est lui qui crédite le narrateur en événements et c'est lui qui les authentifie; il est, entre autres, «l'Officier des actes notariés», mais il est également le porte-parole de ceux qui ne peuvent pas s'exprimer par eux-mêmes. En définitive, Staline, c'est moi, pour parodier celui que chacun sait.