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Nobel de littérature 2019: les clés du scandale qui a ébranlé la Suède
Correspondant du Monde à Stockholm depuis 25 ans et auteur de romans largement primés autour des Samis (peuple premier du royaume suédois), Olivier Truc contextualise le scandale qui, de novembre 2017 à février 2019, a secoué l'Académie suédoise chargée d'attribuer le Nobel de littérature doté de près d'un million de francs suisses.
>> Voir l'interview d'Olivier Truc dans Forum:
Rappel des faits
Le 21 novembre 2017, un quotidien suédois révèle que le mari d'une académicienne, Jean-Claude Arnault, responsable d'un lieu culturel de Stockholm, est un prédateur sexuel. Ce "Weinstein suédois" (en réalité français) bénéficie de subsides de l'Académie pour ses activités et se sert de son influence pour arriver à ses fins. Il fait aussi "fuiter" le nom des futurs lauréats, avec l'impact qu'on imagine sur les paris autour du Nobel. Certaines des dix-huit agressions commises ont eu lieu dans un appartement que possède l'Académie. Cette dernière se déchire sur la gestion de cette crise.
Suivent des démissions en cascade - comme celle de la secrétaire perpétuelle que réclame l'épouse d'Arnault - le roi s'en mêle (sortant du rôle que lui attribue la Constitution) de même que la Fondation Nobel, qui gère les fonds légués par l'inventeur de la dynamite. Réduite à dix membres (le quorum pour voter est de douze) l'Académie reporte le Prix Nobel de littérature 2018.
Optimisation fiscale
Comme un malheur n'arrive jamais seul, on apprend la même semaine que l'Académie suédoise ne paie pas l'impôt sur la fortune… Information peu commentée, tant est fort le tumulte autour du procès de Jean-Claude Arnault, condamné pour viol à deux ans et demi de prison, peine qu'il purge encore aujourd'hui.
Le Français Olivier Truc est consterné, comme les Suédois, par cette affaire dont il sent qu'elle s'inscrit dans le contexte plus large d'un désarroi national, la perte du modèle social-démocrate ressentie depuis les années 90. Par sa gestion calamiteuse de l'affaire Nobel, l'Académie montre la faiblesse d'une institution pourtant respectable, comme "la perte de vitesse des partis politiques traditionnels" relevée par l'auteur montre les doutes qui rongent une société longtemps vue comme la première de classe. L'intérêt public si présent dans la société suédoise s'effacerait-il devant l'égocentrisme manifesté par les académiciens accrochés à leurs privilèges?
Opacité au royaume de la transparence
L'affaire Nobel fait ressortir le décalage entre l'image flatteuse du royaume à l'international et une réalité nationale moins souriante – (l'inégalité salariale entre hommes et femmes, le nombre élevé de viols commis en Suède, le passé nazi du patron d'Ikea, par exemple). L'opacité et l'impunité entourant le fonctionnement de l'Académie suédoise tranchent avec la transparence dont se vante le pays.
Les Suédois qui ont manifesté le 19 avril 2018 au centre de Stockholm ont exprimé ces contradictions en détournant la devise de l'Académie "le génie et le goût" devenue "le génie et la honte" (smak pour goût et skam pour honte).
Les conditions du renouveau
A défaut d'être apaisée, l'Académie suédoise est en mesure d'attribuer, jeudi, le Nobel de littérature. Sous la pression de la Fondation Nobel qui finance le prix, le comité́ du prix Nobel – soit 5 membres qui recommandent un lauréat au reste de l'Académie - s'appuiera en 2019 et 2020 sur cinq experts "extérieurs" (critiques littéraires, éditeurs et auteurs) âgés de 27 à 73 ans.
Jamais autant que cette année, le choix des Nobel de littérature 2018 et 2019 n'aura été aussi déterminant pour l'image du prix. Une femme, deux femmes? Qu'elle choisisse parmi celles et ceux dont on parle depuis longtemps – Joyce Carol Oates ou Murakami, par exemple – ou qu'elle élise des personnalités hors norme, l'Académie suédoise n'a pas droit à l'erreur.
Geneviève Bridel/ld
"L'affaire Nobel", Olivier Truc (Grasset).
Publié le 09 octobre 2019 à 17:43 - Modifié le 10 octobre 2019 à 12:58
Une femme au moins lauréate?
Sur les sites de paris en ligne trois femmes se détachent: d'abord deux Canadiennes anglophones, la poétesse Anne Carson et Margaret Atwood, l'auteure de la "Servante écarlate" dont l'adaptation en série a fait un carton. En troisième place, on trouve la Guadeloupéenne Maryse Condé, qui a reçu l'an dernier le prix Nobel "alternatif". Parmi les papables, on trouve aussi la Chinoise Can Xue, la Polonaise Olga Tokarczuk et l'Américaine Joyce Carol Oates, plusieurs fois citée comme favorite. Elle a 81 ans, et donc plus beaucoup d'années pour recevoir ce prix.
Chez les hommes, on retrouve les candidats perpétuels: le Japonais Haruki Murakami et le Kényan Ngugi wa Thiong'o, ainsi que l'Albanais Ismaël Kadaré. Et puis cette année, un nom revient : celui d'un écrivain hongrois, László Krasznahorkai, un auteur de dystopies qu'il adapte lui-même au cinéma.
Sylvie Lambelet