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Othmar H. Ammann, le Suisse qui a changé le visage de New York
C'est un genre de success story dont le cinéma raffole. Le triomphe d'un homme qui, parti de rien, a su saisir sa chance dans un monde qui croyait dur comme fer au progrès. Othmar H. Ammann n'a pas encore son biopic hollywoodien avec stars et happy end. Martin Witz lui consacre un documentaire passionnant, "Gateways to New York", ce qui n’est pas mal non plus.
Ingénieur fraîchement diplômé de l'Ecole polytechnique de Zurich, Othmar H. Ammann débarque à New York au début du 20e siècle. Trop peu de ponts relient l'île de Manhattan aux terres alentours et les ferries bondés vomissent quotidiennement leurs passagers.
Un peu de chance, beaucoup de talent et du culot
Othmar H. Ammann est engagé dans un bureau d'ingénieur et participe à la construction du George Washington Bridge, le pont suspendu inauguré en 1931. "Il voyait les choses en grand, mais il était encore plus méticuleux qu'un horloger", explique la voix off du film.
Par souci d'économie budgétaire, le George Washington Bridge n'est pas recouvert d'un revêtement et sa structure métallique apparente est laissée nue. Conséquence: les critiques adorent et portent aux nues ce Suisse inconnu au bataillon, précurseur presque par hasard de l'architecture moderne. Par la suite, Othmar H. Ammann construira près de la moitié des onze ponts new-yorkais.
>> A voir, la bande annonce du film:
Entre archives, notes et lettres
Tout cela, le réalisateur Martin Witz le raconte avec de nombreuses archives d'époque tournées par les télévisions américaines. "Par chance, Othmar H. Ammann a aussi beaucoup écrit sur sa vie. Son journal intime, notes et lettres ont été conservés aux archives de l'Ecole polytechnique de Zurich où Ammann a été distingué en même temps qu'Albert Einstein. J'ai pu m'y plonger facilement."
Dans ces documents, le réalisateur découvre un homme sec et taciturne, mais qui, chaque soir, s'assied à son bureau et écrit. "Il a rédigé des centaines de lettres, des lettres d'amour merveilleuses, à Lily, son épouse bien-aimée, raconte Martin Witz. J'en ai tiré des extraits, qu'un comédien lit en voix off, et c'est grâce à cette voix que j'ai réussi à faire exister le personnage, dont il existe peu d'images."
>> A écouter, l'interview du cinéaste dans "Nectar":
Le temps des progrès sans limites
Par-delà sa personne et son destin hors du commun, l'ingénieur incarne à lui seul une idéologie et une époque. A son arrivée à New York, les sabots des chevaux remuaient la poussière des rues. Soixante ans plus tard, on achevait de construire des bretelles d'autoroute à six pistes en pleine ville. Il a donc connu le temps où le progrès était sans limites et la voiture, sacro-sainte. Le temps où les tours se devaient d'être toujours plus hautes, les ponts toujours plus longs.
De son vivant, le travail d'Othmar H. Ammann était célébré dans les journaux. "Pour la génération de mes grands-parents, il était le Suisse à New York, celui qui avait expliqué aux Américains comment bâtir des ponts suspendus", reprend Martin Witz, 62 ans aujourd'hui.
>> A voir aussi: une interview avec Othmar H. Ammann, interrogé pour l'émission Carrefour en 1967
Mettre en lumière l'audace des Suisses
Mais "Gateways to New York" n'est pas une compilation d'archives hagiographiques. Le cinéaste a retrouvé quelques-uns de ceux qui n'ont pas goûté la même gloire qu'Ammann: il recueille le témoignage de deux Indiens mohawks, ouvriers qui construisaient les ponts au péril de leur vie, et un avocat new-yorkais qui a tenté, en vain, de défendre les milliers de personnes déplacées lors de la construction du Verrazzano Narrows Bridge, la dernière grande œuvre d'Ammann, inaugurée un an avant sa mort en 1965.
Des Etats-Unis, Martin Witz avoue qu'il conserve une image très positive. Le Vietnam, l'Irak et même le président d'aujourd'hui n'ont pas écorné le mythe. Après la vie du fondateur de la Migros, Gottlieb Duttweiler ("Dutti der Riese", 2007), celle d'Albert Hoffmann, découvreur du LSD ("The Substance", 2011), il creuse donc son sillon en continuant de s'intéresser à ceux qui, le regard tourné vers l'Amérique, par leur audace et leur ouverture, défient les lois de la suissitude.
Raphaële Bouchet/ld
>> Le film est sorti le 19 juin à Genève et est à voir à Lausanne dès le 26 juin à Lausanne.
Publié le 25 juin 2019 à 17:54 - Modifié le 26 juin 2019 à 09:53