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Cloches et carillons
par Vincent Arlettaz
Inauguré en septembre 2004, le carillon de Saint-Maurice est le premier en Suisse à correspondre aux normes des instruments de concert telles qu'elles ont été définies par la tradition flamande: un ambitus de quatre octaves entièrement chromatique (sauf pour les quelques notes les plus graves), un clavier à bâtons joués à la main -- et permettant par conséquent les nuances -- ainsi qu'un pédalier pouvant actionner en tirasse les plus grosses cloches: dans l'état actuel de l'art, c'est ce que demande le répertoire classique. Cette conception est le fruit d'une longue évolution qu'il vaut assurément la peine d'étudier de plus près; quant au principe sonore des cloches, de nature si radicalement différente de celui de la voix ou des instruments à cordes ou à vent, il mérite également de retenir un instant l'attention des esprits curieux.
Les origines
Longue, très longue histoire que celle de cet instrument! Elle remonterait au moins à 3-000 ans avant notre ère, période pour laquelle les fouilles archéologiques ont mis au jour les plus anciennes clochettes, dans la région du Sud-Est asiatique. De là, l'instrument se propage en Inde, en Chine, en Perse, en Palestine, en Egypte... Et sa taille croît peu à peu: en Chine, dès l'an 1000 avant Jésus-Christ, certaines de ces cloches, trop volumineuses pour être transportées, sont déjà installées sur une structure fixe, et frappées avec des maillets. Toujours en Chine, un progrès essentiel est accompli au Vème siècle avant notre ère: on découvre l'art très délicat de les accorder. Egalement présentes en Inde à cette époque, les cloches suivent à travers toute l'Asie l'expansion de la religion bouddhiste, qui leur attribue un véritable pouvoir spirituel, et qui en fait construire de colossales: jusqu'à 72 tonnes pour une cloche coréenne du VIIIe siècle de notre ère, à ce jour la troisième au monde par le poids. De forme allongée, presque cylindrique (comme on peut le voir encore actuellement dans les sanctuaires chinois ou japonais), ces instruments sont essentiellement différents de la version piriforme connue en Occident, qui n'a été fixée qu'au XIIIe siècle.
Egalement répandues en Afrique et dans l'Amérique précolombienne (où on en fabrique aussi en terre cuite), les cloches sont connues des anciens Grecs, qui ne semblent toutefois pas leur avoir confié de rôle musical à proprement parler. Leur emploi est plutôt lié à des contextes militaires, et aussi à certains rites. Cet usage religieux se retrouve à Carthage, à Alexandrie et à Rome, et fut apparemment à l'origine de la tradition campanaire chrétienne. Quant aux développements de la facture, ils restent modestes, comme en témoigne la plus grande cloche romaine pré-chrétienne connue à ce jour, datant du IIème siècle de notre ère, et retrouvée près de Bâle: son diamètre n'est encore que de 17 centimètres!
Moyen Age et Renaissance
Pour la tradition médiévale occidentale, à l'instar de ce que nous venons de voir pour le Bouddhisme, la cloche est un instrument doté de pouvoirs spéciaux: elle chasse les esprits malins, écarte l'orage, détourne la foudre, et bien entendu appelle le peuple ou les membres d'une congrégation à se réunir pour prier. Ces vertus sont rappelées par les légendes latines ornant les plus beaux spécimens de cette époque, notamment par la fameuse inscription que Schiller utilisera plus tard comme exergue de son poème «Die Glocke»(«La cloche»): «Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango» (c'est-à-dire: j'appelle les vivants, je pleure les morts, je brise les éclairs»). Dès le VIe siècle, les Bénédictins du mont Cassin reprennent la tradition métallurgique pré-chrétienne, préférant à nouveau couler les cloches plutôt que de les forger, ce qui permet d'obtenir un son plus puissant, aux résonances plus durables. Progressivement, les cloches sont installées au sommet des tours d'église, qui étaient à l'origine pour la plupart des édifices militaires (tours-refuge). Contrairement aux traditions des autres continents, on les fait sonner en volée, c'est-à-dire que la cloche elle-même est dotée d'un mouvement de balancier, au lieu d'être frappée en restant immobile...
C'est entre le XIIIe et le XVe siècle que l'on peut situer la véritable genèse du carillon en tant qu'instrument de musique. Au XIIIe siècle, après de multiples explorations, les fondeurs mettent au point la forme actuelle (dite aussi «gothique»). La technique métallurgique progresse également: comme les Chinois et les Assyriens l'avaient déjà découvert dès le Ve siècle avant notre ère, on observe qu'une forte proportion d'étain améliore les qualités acoustiques, apportant au son plus de brillant; cette proportion, encore en usage aujourd'hui, est d'environ 20% d'étain pour 80% de cuivre -- alors que pour le bronze commun, le taux ne dépasse guère les 15%. La fonte elle-même s'affranchit des milieux ecclésiastiques, et devient une affaire de spécialistes. Dès le XIVe siècle, ces artisans se verront également confier la fabrication des canons, qui recourt aux mêmes types d'alliages, et repose sur des techniques similaires; ce qui vaudra d'ailleurs à nombre de carillons, en temps de guerre, d'être transformés en mortiers et autres couleuvrines, et parfois aussi (mais hélas plus rarement) à quelques canons d'être à nouveau fondus en cloches une fois la paix retrouvée...
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(page mise à jour le 13 décembre 2018)