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L'Australien Philip Alston (70 ans), professeur de droit international public et en droits de l'homme à la faculté de droit de l'université de New York, ouvre un débat des plus urgents avec son rapport final comme rapporteur spécial des Nations Unies sur l'extrême pauvreté. Les gouvernements, les médias et même les organisations de développement ne cessent de répéter que la pauvreté dans le monde a considérablement reculé au cours des dernières décennies, notamment grâce à l'aide généreuse des pays riches.
L’annonce selon laquelle la pauvreté aurait nettement reculé se fonde généralement sur la mesure de la Banque mondiale, qui fixe la limite de l'extrême pauvreté à 1,90 dollar des États-Unis par jour. Ce chiffre arbitraire découle de la moyenne des seuils de pauvreté définis au niveau national de 15 des pays les plus pauvres de la planète. Sur cette base, le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté serait passé de 1,895 milliard en 1990 à 736 millions en 2015, chutant ainsi de 36 à 10 % de la population mondiale. On passe souvent sous silence qu'il ne s'agit nullement d'une tendance planétaire – en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient, le nombre de personnes en situation de pauvreté a même augmenté de 140 millions au cours de cette période. Et on sait bien que la réduction de la pauvreté a essentiellement concerné la Chine, où le nombre de personnes extrêmement pauvres est passé de 750 millions à 10 millions au cours de la période concernée, selon les mesures de la Banque mondiale.
Il est intéressant d'examiner de plus près les statistiques qui sous-tendent ces estimations. La barre de pauvreté mentionnée ci-dessus n'est pas ajustée aux différents besoins vitaux dans les divers pays ou régions, mais est prise en compte comme valeur absolue et constante - ajustée uniquement à la parité économique.[1] Au Portugal, par exemple, le seuil de pauvreté en standard de pouvoir d’achat est de 1,41 euro, ce qui est bien sûr à peine suffisant pour survivre. Mais dans la plupart des pays en développement, le seuil de pauvreté national est également beaucoup plus élevé que le montant de 1,90 dollar de la Banque mondiale - les statistiques nationales montrent par conséquent des taux de pauvreté beaucoup plus élevés que ceux basés sur le calcul de la Banque mondiale. Deux exemples : selon cette dernière, la Thaïlande ne connaît pas de pauvreté extrême alors que les statistiques nationales font état de 9 %, en Afrique du Sud, la différence est de 18,9 % contre 55 %.
En considérant un seuil de pauvreté plus réaliste, mais tout aussi arbitraire, de 5,50 dollars par jour, les statistiques mondiales semblent moins roses : entre 1990 et 2015, le nombre de personnes en situation de pauvreté passe alors de 3,5 à 3,4 milliards (soit de 67 % à 46 % de la population mondiale, qui a connu une forte poussée durant cette période). Mais ce calcul ignore également le fait que de nombreuses personnes touchées par la pauvreté, comme les sans-abri, les migrants économiques, les réfugiés ou les employés de maison, ne sont même pas incluses dans les statistiques sur la pauvreté, car celles-ci sont essentiellement basées sur des enquêtes menées auprès des ménages. Les statistiques ne reflètent pas non plus les différences de pauvreté selon le sexe.
Le changement climatique, la crise du coronavirus et la récession économique massive qui en découle dans de nombreux pays aggravent encore la situation en termes de pauvreté. La Banque mondiale prévoit que le changement climatique fera tomber 100 millions de personnes supplémentaires dans l'extrême pauvreté (à l’aune de 1,90 dollar par jour) et que la crise du coronavirus en fera retomber jusqu'à 60 millions supplémentaires dans l'extrême pauvreté. Avec des mesures plus réalistes, ces chiffres seraient encore plus critiques.
La coopération au développement a-t-elle échoué ?
Une extrême pauvreté d’une telle ampleur inciterait à conclure à l’échec de la coopération au développement. Mais faire cette déduction donne à la coopération au développement un pouvoir et une influence qu'elle n'a tout simplement pas. Dans son rapport, Philip Alston souligne qu'en 2019, les pays de l'OCDE ont alloué 152,8 milliards de dollars aux pays en développement sous forme de subventions ou de prêts bon marché. En parallèle, les pays les plus pauvres et à revenu intermédiaire ont remboursé 969 milliards de dollars par an, dont 22 %, soit 213 milliards, n'étaient constitués que d'intérêts, c'est-à-dire de sommes qui n'ont pu avoir aucune utilité en termes de développement. Les milliards de dollars qui échappent chaque année aux pays en développement en raison des transferts de bénéfices des multinationales [2] et des flux financiers illicites, ou les pertes que ces pays subissent du fait de l'inégalité des relations commerciales, sont peut-être encore plus dramatiques.
La coopération au développement a manifestement aidé de nombreuses personnes à sortir de la pauvreté aigüe et a massivement amélioré les conditions d’existence des plus démunis – nombre de progrès ont été réalisés ces dernières décennies, notamment dans les domaines de l'éducation, des soins de santé et de la réduction de la mortalité maternelle. Mais toutes ces avancées ne servent pas à grand-chose si, dans le même temps, de plus en plus de personnes perdent leurs moyens de subsistance pour laisser le champ libre à l'agriculture industrielle, à l'extraction des matières premières ou à la construction de gigantesques projets d'infrastructure, dont la plupart servent unilatéralement à promouvoir les exportations. Des pays sont toujours contraints par les prêts de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), et les conditionnalités qui y sont attachées, de réduire leurs dépenses sociales, de déréglementer leur commerce et d'accorder des privilèges fiscaux aux investisseurs étrangers. Même aujourd'hui, à l'ère postcoloniale, la plupart des pays en développement restent des fournisseurs de matières premières pour le reste du globe, pris au piège dans un filet de dettes, de relations commerciales iniques, d'évasion fiscale et de corruption. Dans ces conditions, la coopération au développement, avec ses ressources comparativement modestes, ne représente qu'une goutte d'eau dans l'océan.
Le rapporteur spécial des Nations Unies, Philip Alston, écrit lapidairement que la pauvreté est un choix politique (« poverty is a political choice ») : les gens restent englués dans la pauvreté tant que d'autres en profitent. Les entreprises basées dans les pays riches sont autorisées à réaliser d’énormes profits sur le dos des plus pauvres, et nous, consommateurs, devons acquérir à bas prix des biens produits ailleurs (denrées alimentaires, vêtements, appareils électriques, etc.)
Focaliser l’attention sur les inégalités
Philip Alston soutient donc logiquement que le débat devrait se concentrer non seulement sur la pauvreté mais aussi sur l’inégalité. Il n'est de loin pas le seul à formuler cette demande. Dans un document récent, Jürgen Zlatter, le directeur exécutif allemand de la Banque mondiale, demande également que cette dernière se concentre davantage sur les inégalités au sein des pays et entre eux. Il cite par exemple l'économiste Thomas Piketty pour montrer que dans la période où, selon la Banque mondiale, la pauvreté a massivement diminué, les inégalités ont augmenté de manière substantielle. Entre 1980 et 2014, par exemple, le revenu (après impôt) de la moitié inférieure de la population mondiale a augmenté de 21 %, tandis que le revenu des 10 % supérieurs a progressé de 113 %. Les revenus du 0,1% de la population mondiale le plus riche ont même augmenté de 617 % au cours de la même période ! Aujourd'hui, le 1% le plus riche de la population du globe possède deux fois plus que les 6,9 milliards de personnes les plus pauvres.
Jürgen Zlatter montre comment, dans de nombreux pays, les politiques des années 1980 et 1990 ont affaibli les syndicats, réduit les prestations sociales et diminué la progressivité des impôts sur le revenu. La libéralisation croissante du commerce et l'émergence de chaînes de valeur mondiales ont massivement renforcé le pouvoir de marché des entreprises individuelles et conduit à une course planétaire vers le bas des salaires. Dans le même temps, la libéralisation du secteur financier a énormément contribué à l'accroissement des inégalités, selon Jürgen Zlatter. Même si l'auteur s'abstient de critiquer directement la Banque mondiale, ce sont précisément ces mesures de libéralisation et de déréglementation de la Banque mondiale et du FMI qui continuent d’être imposées aux pays en développement.
L'économiste de la Banque mondiale Jürgen Zlatter et le rapporteur spécial des Nations Unies Philip Alston s'accordent à dire que l'inégalité et la redistribution sociale doivent être au cœur du débat - non seulement au sein de la Banque mondiale, mais aussi dans le débat plus large sur la pauvreté. Ils citent comme facteur clé l’accent à mettre sur la justice fiscale. L'alternative n’est pas rose : non seulement la progression du changement climatique et le marasme économique dans le sillage de la crise sanitaire vont plonger bien plus de personnes dans la pauvreté, mais on peut également s'attendre à une recrudescence des troubles sociaux, des conflits et des mouvements de protestation.
[1] La parité économique est calculée en prenant ce qu’on peut acheter avec 1,90 dollar aux États-Unis et en déterminant combien il faut d’argent dans les autres pays pour se procurer les mêmes biens.
[2] Selon un projet de recherche mené sous la houlette de l’économiste Gabriel Zucmann, les multinationales ont transféré 741 milliards de dollars dans des paradis fiscaux en 2017, dont 98 milliards en Suisse. Les données sont malheureusement insuffisantes concernant la plupart des transferts de bénéfices en provenance des pays en développement – mais les données disponibles sont préoccupantes. Chaque année, le Nigeria perd environ 18 % de recettes provenant de l’impôt sur les sociétés, l'Afrique du Sud 8 % et le Brésil 12 %.