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En marge du rapport sur la sécurité de la Suisse
A l'analyse, encore fraîche et incomplète de ce qui est arrivé à la suite de l'infection «mondiale» du coronavirus, force est de constater que bien peu de pays européens ont joué une carte différente dans leur réponse à la pandémie.
Dans les faits, on a relevé qu'au-delà des expertises médicales et autres «task forces», fondées ou pas, on imaginait bien que, dans la basse réalité des choses, les uns téléphonaient aux autres pour fixer des mesures. Un peu comme de mauvais élèves regardent au-dessus de l'épaule de l'autre pour copier.
En lisant le dernier rapport sur la politique de sécurité – SIPOL –, on peut ressentir cette même sensation de recopiage de ce que fait, de ce que pense le voisin.
Effectuant une recherche documentaire destinée à argumenter sur ce texte, je fus confronté à l'exposé du contre-amiral français Loïc Finaz, ancien directeur de l'Ecole de guerre. Dans son exposé, cet officier, se référant à l'histoire et citant Thucydide (la guerre du Péloponnèse), rappelle ce qu'est le «dialogue» mélien: Athènes assiège l'île de Milos dans le cadre de sa guerre contre le Péloponnèse (416-415 av. J.-C), force sa reddition, tue tous les hommes et réduit femmes et enfants en esclavage. Partant de cet exemple, il explique qu'il n'y a pas de justice entre puissances inégales.
Abordant la problématique des contraintes et dangers actuels, il évoque quatre grandes catégories de menaces susceptibles de déboucher sur des affrontements. En premier lieu, le retour de la folie des empires et des Etats-nations. Ainsi, il cite les cas de la Turquie, de la Russie, du Brésil, de la Chine et, bien sûr, des USA. En second lieu, il évoque le choc du monde islamique avec la modernité. Une collision qui apparaît de jour en jour plus évidente en Europe aussi. Ensuite, il explique, avec pertinence, que toutes les indications permettant de comprendre et de préparer le futur restent aléatoires et incertaines. Mais il y a un seul paramètre certain qui permettrait de savoir ce qui va se passer avec quasi-certitude dans les trente ans: la démographie. Cette démographie qui influencera la géopolitique. Enfin, le militaire n'oublie pas de mentionner les conséquences géopolitiques des évolutions environnementales et des influences que peut avoir le climat sur les mouvements de populations.
En prenant le texte du Conseil fédéral cité plus haut, force est de constater que ces menaces sont mentionnées de façon assez semblable. De prime abord, cela peut sembler rassurant. C'est au niveau des conclusions que l'on ne comprend plus. Evidemment, venant de Suisse, le fait d'éviter la guerre et de préférer les solutions pacifiques peut paraître sensé et logique. En revanche, pour ce qui est du dialogue mélien, cité par le contre-amiral français, tout cela semble complètement ignoré. Bien plus, le rédacteur évoque l'ONU, les règles pour résoudre les conflits. Sagement, de citer le terrorisme, la guerre hybride, les petites choses en quelque sorte. Dans cet esprit, on comprend que la guerre totale cruelle et sanguinaire ne constitue pas le plat de résistance de l'auteur. D'ailleurs, le contre-amiral ne se gêne pas pour dire qu'en Europe les armées sont des forces d'apparat, toutes abritées sous le parapluie otanesque en main des Américains, la France étant la seule à être confrontée à la vraie guerre.
Le rapport sur la politique de sécurité suisse est donc un ensemble somme toute assez cohérent d'une analyse qui se traduit, dans le terrain, par le démantèlement de l'outil de sécurité fort et solide qui fut la gloire de l'époque de la guerre froide.
En fait, si, à l'étranger, le vocabulaire s'approche de plus en plus de l'affrontement de haute intensité, en Suisse, on continue, tranquillement je dirais, de parler de guerre hybride. On évite donc de traiter de la notion de guerre totale (guerre totale: moyens cyber, espionnage, influences diverses et variées, pressions économiques, attaque militaire), mais on veut la guerre «légère» ou partielle contre de petits groupes armés. On définit une défense bon marché, à petit budget, facile, adaptable, qui ennuie un minimum les gens.
Et d'associer à ce mot «hybride» le vocable «coopération». Un mot qui, de façon de plus en plus évidente, apparaît dans le document Avenir des forces terrestres. Un mot déjà bien gravé dans le marbre fédéral. Mais il ne faut pas être dupe: la coopération se comprend comme une délicatesse dans l'investissement dans la défense de la Suisse. En fait, on compte sur l'aide étrangère au cas où ça devrait mal tourner; le syndrome de la Charité sur Loire de 1940; une sorte de piège dans lequel la plupart d'entre nous tombent: «Nous sommes trop petits pour nous défendre tous seuls.» Un piège tendu à la neutralité armée de 1815. La dissuasion, l'esprit de défense, les exemples récents, tout cela est mis de côté. C'est la doxa européenne actuelle. La Suisse n'y échappe nullement, même si on est presque à portée des détonations qui ont cours en Ukraine.
Ainsi donc se façonne notre «défense nationale». Honnêtement, nous ne sommes pas prêts! L'armée, la protection civile et aussi les esprits, si habilement guidés par une presse pratiquement «una voce», ne sont pas prêts à assurer la sécurité du pays, de ses nombreux habitants et de ses infrastructures.
En conclusion, évoquons ici, l'échange final de la rencontre du Forum de Davos de 1997, qui est rapporté par le contre-amiral Finaz, pour bien synthétiser l'ordre mélien.
Au moment de conclure, le président du Forum invita les représentants des cinq continents à donner leur vision du XXIe siècle qui arrivait. Le tirage au sort fit venir le représentant des USA, l'économiste Jeffrey Sax, qui dit en substance: «On a été les maîtres du XXe siècle, le XXIe appartiendra aux USA.» Les participants ne réagirent pas.
Puis vint le représentant asiatique, un ancien ministre de l'économie de l'Inde. Il montra son opposition aux conclusions du premier en expliquant que le pouvoir économique asiatique serait supérieur et que le XXIe siècle appartiendrait à l'Asie. Une partie de la salle applaudit avec une réserve tout asiatique.
Pour l'Afrique, ce fut un Blanc d'Afrique du Sud, ancien ministre de l'économie, qui contesta le propos. Non, l'Afrique était certes en plein mouvement, avec le SIDA, des difficultés, du désordre politique, mais ces problèmes seraient résolus et, avec la démographie, c'est à l'Afrique qu'appartiendrait le XXIe siècle. Evidemment, tous les participants de ces pays applaudirent avec un enthousiasme tout africain.
Puis arriva le tour du représentant de l'Amérique du Sud. Malgré la corruption, les désordres, c'est quand même chez nous qu'il y a le plus de vitalité, dit-il. Et d'affirmer que c'est bien à l'Amérique du Sud que le XXIe siècle sourirait.
Le dernier qui parla, pour l'Europe, fut un ancien ministre français. Il concéda qu'il regrettait que l'Europe ait légué au monde deux guerres mondiales. Il se reprit en argumentant fièrement sur l'origine européenne de la démocratie et le fait de l'avoir donnée au monde entier. Il prédit alors que le XXIe siècle, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, n'appartiendrait pas à un continent mais à tous. Son intervention terminée, un silence de mort régna dans la salle.
Contre toute attente, l'Indien alors redemanda la parole. En quelques mots, il affirma son désaccord et dit: «Pour vous Européens, le XXIe siècle sera un siècle de fer, de feu et de sang! Nous viendrons vous écraser car vous n'êtes que des Occidentaux décadents!» A ces mots, un tonnerre d'applaudissements vibra dans toute la salle.
Pour reprendre les conclusions du militaire français: si on n'a pas compris que l'ordre du monde, c'est l'ordre mélien, on n'a rien compris au monde. Le retour à la folie des empires est la première menace du monde. Il serait temps de s'en apercevoir, de le comprendre et de cesser les jeux bisounours qui entourent les affaires de notre défense et de la protection de la population.
François Villard