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Pas une commémoration, mais une proclamation
Aujourd'hui, c'est donc en Suisse (et au Bénin) jour de fête nationale*. De fête de la nation. Pourquoi diable a-t-on choisi le 1er août comme date de la fête nationale de la Suisse -qui n'en avait pas, de fête nationale, en un temps où il convenait d'en avoir une pour pouvoir se dire nation ? Précisément, parce qu'il fallait une date, pour dire qu'il y a une nation suisse. N'importe quelle date aurait fait l'affaire, pour peu qu'elle ne soit pas déjà prise pour le même usage. Le Bénin a bien aussi choisi le 1er août pour sa fête nationale, mais un siècle après la Suisse, et pour lui cette date avait un sens précis : c'était celle de son indépendance. Le 1er Août Suisse n'est la date de rien: on a assuré que c'était la date d'un serment tenu sur la prairie du Grütli en 1291, entre les représentants de trois collectivités paysannes, mais rien n'atteste ni de ce serment, ni de cette date, ni de ce lieu. Peu importe, d'ailleurs : on ne commémore pas un événement, comme en France le 14 juillet commémora la Fête de la Fédération qui commémora la prise de la Bastille, on célèbre en Suisse une volonté politique, celle des radicaux, victorieux de la seule révolution démocratique dans l'Europe du mitan du XIXe siècle qui n'ait pas été écrasée ou étouffée, d'accoucher d'une nation suisse. Le 1er août, la Suisse ne commémore rien : elle se proclame.
* et par ailleurs, le 1er Août se trouve aussi être la journée mondiale de l'allaitement maternel et de la frite belge...
La nation est un projet, pas une donnée des faits. Elle procède d'un choix, pas d'une réalité a priori.
"Les nations ont commencé, elles finiront", écrit Ernest Renan. Il est vrai : les nations sont des formes historiquement contingentes, et assez récentes (la nation est, comme le bonheur selon Saint-Just, une idée neuve en Europe -elle naît de la révolution française), mais les formes politiques et sociales plus anciennes (la tribu, la cité, l’apanage, l'empire) n'ont pas disparu lorsque la nation est apparue. Et gardons-nous des confusions : la nation n'est pas identique au peuple : elle en procède, certes, et le contient, mais pas plus qu'elle ne remplace des formes plus anciennes, elle ne le remplace, lui, comme source de légitimité politique. Le concept même de "peuple" est ambigu : il est à la fois l'ethnos et le demos, à la fois ethnologique et politique. Et en passant du peuple à la nation, on passe souvent de l'un à l'autre, en s'appuyant sur la réalité de l'ethnos pour constituer un demos, qu'on va ensuite constituer en nation pour pouvoir, le cas échéant, revendiquer d'être un Etat. Le peuple, alors, en tant que demos, sera constitué de sujets ou de citoyens : c'est affaire de projet politique. Mais tout peuple ne se pose en pas en nation, et toute nation reconnue comme telle ne revendique pas "son" Etat : ni les Rroms, ni les Amérindiens ne posent de telle revendication.
Pour Renan, la nation est le contraire de la race : elle est le produit de l'histoire et d'un acte volontaire permanent, quotidien, mais héritier de cette histoire. Et elle détruit les races. Deux choses la constituent : "l'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble". On n'est pas d'une nation parce que qu'on est né de géniteurs qui en étaient : on est d'une nation parce qu'on participe d'une même culture, de ses références, de son histoire, on est d'un Etat quand on en a la citoyenneté (ou la sujétion). Et les mots sont trompeurs : on dira qu'on a la "nationalité" de cet Etat, alors qu'on en a la citoyenneté.
La nation est un projet, pas une donnée des faits. Elle procède d'un choix, pas d'une réalité a priori. Ce projet, ce choix, est précisément de passer d'une appartenance fatale (celle à la tribu, à l'ethnie, à la patrie -la terre des pères) à une adhésion volontaire : on choisit d'être ou non d'une nation, comme un peuple choisit de se faire nation, sans l'être a priori. On choisit des règles communes, et de se doter d'institutions communes -qui peuvent être un Etat, mais qui peuvent aussi s'en passer. Et cette nation-là, celle qui est un projet, un acte de volonté politique, suppose l'égalité de toutes celles et ceux qui la constituent -aussi n'est-elle jamais entière lorsqu'une part de cette constitution nationale, les femmes par exemple, est privée des droits qu'elle proclame, et est-elle trahie lorsqu'en son nom on refuse aux autres, par le colonialisme, ce qu'on revendique pour soi-même. Ainsi la nation est-elle un projet dont la réalisation n'est jamais acquise, jamais aboutie.
Une population se constitue en peuple quand une force politique (au sens large du qualificatif "politique", qui peut aussi bien désigner un parti, une église, un pouvoir de fait, un collectif culturel, un mouvement social... ou une personnalité charismatique) la définit comme tel. Et le peuple se constitue en nation quand se fait jour une volonté collective de vivre ensemble selon des règles établies en commun. Pourtant, surtout en France, on confond le peuple et la nation, au point que ces termes deviennent souvent interchangeables, qu'on rend la justice au nom du peuple mais qu'on a une assemblée nationale. Mais on confond aussi la nation et l'Etat, comme si le destin naturel d'une nation était de se constituer en Etat, et comme si la condition de l'Etat était l'unicité de la nation. Une nation, c'est une population, quand un Etat, c'est un territoire, défini, borné, limité. Et les deux ne coïncident presque jamais -sauf dans le cas d'îles, comme l'Islande.
La nation, donc, c'est une volonté de vivre en ensemble selon des règles établies en commun. Qu'est-ce que cela suppose, en sus de cette volonté même ? une langue commune ? alors il n'y a ni nation belge, ni nation suisse, et les flamands de Belgique sont de la même nation que ceux de France et les Néerlandais, et les Suisses romands de la même nation que les Français, les Wallons, les Québecois... une culture commune ? alors il y aurait une nation arabe... une religion commune ? alors il y aurait une nation musulmane et une nation catholique... des ancêtres communs ? mais tous les humains peuplant la planète ayant des ancêtres communs, il y aurait donc une nation humaine...
La Nation, c'est le peuple constitué politiquement pour exercer une souveraineté à la place de qui l'exerce sur lui sans qu'il y consente -ou du moins, sans que ceux qui parlent au nom du peuple y consentent. Mais alors, qu'est-ce qu'un peuple ? Qu'est-ce qui fait que le peuple est plus que la population ? Une langue commune ? Des 6000 langues répertoriées au sein de la population humaine du monde, 25 s'éteignent chaque année, selon l'Unesco. Doit-on en déduire que 25 peuples disparaissent avec elles ? Est-ce que parler allemand, c'est être allemand ? parler français, être français ? parler anglais être anglais ? Bien sûr que non : une nation qui se constitue en Etat fait de sa langue la langue officielle de l'Etat -mais cela ne fait pas disparaître les autres langues parlées sur le territoire de cet Etat. Et qu'en est-il des Etats qui ne se constituent pas à partir d'une nation spécifique ? la Suisse, par exemple, ou la Belgique, dont Talleyrand niait qu'elle fût une nation -mais aussi, naguère, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, l'Union Soviétique ? y'a-t-il une nation suisse ? y'avait-il une nation tchécoslovaque ou deux nations, tchèque et slovaque ? une nation yougoslave ou six ou sept nations ? une nation soviétique ou des dizaines de nations ? Enfin, quelle est la langue de la nation ? Quand se constitue l'Etat d'Israël, il y a bien plus de locuteurs de yiddish que d'hébreu... et quand l'Irlande se constitue en Etat, c'est, comme en Ecosse aujourd'hui, la langue du colonisateur qui est la langue véhiculaire, pas la langue nationale (gaélique)... Une culture commune ne se résume pas en une langue commune : les nations scandinaves ont une culture commune, elle se décline en quatre langues...
Le politologue Gil Delannoy fait le pari que "si toutes les souverainetés nationales étaient abolies, et qu'il y avait un Etat mondial, il y aurait encore une forme de souveraineté", et d'une souveraineté qui n’exclurait nullement les nations -pas plus que la construction de l'Europe ne les abolirait : ce qui est "supranational" n'est pas "antinational". Et "au moins la nation oblige à être un peu démocratique", ce dont une construction bureaucratique comme l'Union Européenne peut parfaitement se passer. Peut-être bien que si le concept même de nation est né en Europe, et à sa suite le nationalisme, c'est, suggère le politologue Gil Delannoy, que depuis l'empire romain, aucun empire n'a jamais pu dominer toute l'Europe. Ce n'est pourtant pas faute de tentatives : le Saint-Empire (mais s'il fut créé par un Franc, avant que la France n'existât, la France, telle que fondée par les Capétiens, n'en fit jamais partie, ni l'Angleterre -et moins encore la Russie , l'empire ottoman, l'Empire napoléonien et le IIIe Reich nazi (qui tous deux restèrent continentaux et butèrent contre la Russie), l'empire soviétique... Ne sont-ce pas des résistances à ces tentatives impériales que naquirent, là où ces résistances se firent, des nations ?
A chaque fois que la "nation à l'allemande", la nation héritée ou fondée sur la langue, triomphe de la "nation à la française", la nation élective, une catastrophe s'annonce. Et qu'on ne croie pas pouvoir se rassurer en la renvoyant dans le passé : une sonore ânerie de Trump nous en rappelle bien l'actualité : "les nations ont besoin de frontières"... comme si la nation et l'Etat étaient synonymes, comme si la nation ne préexistait pas à l'Etat. Ce sont les Etats qui ont besoin de frontières (et les tribus qui ont besoin du "droit du sang"), pour contrôler un espace et la population qui l'habite, pas les nations. Les nations, elles, ont besoin d'une culture commune, de références symboliques communes, d'une histoire commune. Elles peuvent revendiquer leur constitution en Etat, elles n'y sont tenues par aucune fatalité : c'est un choix politique, celui de mouvements qui parlent en leur nom. Ou d'un Etat se comportant comme un mouvement politique : c'est la Prusse, unifiant l'Allemagne. Puis le IIIe Reich constituant une "nation allemande" (voire une "race allemande") formée de tous les peuples germaniques, et amenant à l'annexion de leurs Etats (leur réunion, Anschluss, à la mère patrie). Ainsi définie, et caricaturée, et militarisée, la nation n'est jamais au complet, et l'Etat qui s'en revendique toujours affamé de s'étendre. Fût-ce sur des ruines.
Comme celles laissées en Ukraine par l'armée d'une Russie dont Vaclav Havel disait que son problème, c'est "qu'elle ne sait ni où elle commence, ni où elle finit".