Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06854.jsonl.gz/1328

Alpes uranaises
Par F. Tharin.
Schlossberg — Spannort — Krönte.
En passant à la gare d' Erstfeld, le voyageur qui regarde vers l' ouest entrevoit une vallée verdoyante ( le vallon d' Erstfeld ), fermée par une langue de glacier, dominée tout au fond par des rochers noirs aux formes audacieuses et une grande paroi grise, séparés par une brèche profonde. A cet endroit, le contraste de verdure, de neiges et de rochers ne manque pas de l' impres, mais rien ne lui laisse supposer quel grandiose champ de glace s' étend là-haut et combien nombreuses et intéressantes sont les ascensions qu' on y peut entreprendre.
Si le Schlossberg et surtout sa chaîne qui descend sur Erstfeld sont peu courus ou même délaissés des foules, il n' en est pas de même pour les autres sommités. La cabane de la Krönte saurait prouver le contraire, et le malheureux qui y vient chercher gîte un beau samedi d' août, risque généralement d' y coucher sur la dure « avec son sac pour oreiller ». De Zurich et de Lucerne elle se trouve être la cabane la plus proche d' un glacier et du chemin de fer, d' où sa trop grande vogue. Elle est à quatre heures d' Erstfeld et à une heure du Glattefirn, grand plateau glaciaire dont l' un des bras descend le long de la paroi du Schlossberg et forme le glacier du même nom, celui que l'on aperçoit d' Erstfeld.
Au sud se dresse la Krönte qui domine de ses 3108 m. toute la chaîne du même nom. Dans la direction de la vallée de la Reuss on y rencontre d' abord le Männtliser, 2910 m ., qui domine fièrement la cabane, mais dont l' ascension se fait rarement; puis le Männtli, 2840 m ., un Rüchen 2 ), 2629 m ., et le Jakobiger, 2506 m ., qui, en automne, jouit d' une vogue passagère. Ces derniers sommets s' escaladent généralement depuis le sud. En revenant au Glattefirn et toujours dans cette chaîne mais à l' ouest de la Krönte, nous rencontrons le Schneehühnerstock, 2947 m ., le Zwächten, 3079 m ., et le Petit Spannort, 3149 m. A l' ouest, isolé et fièrement campé entre le Spannörterjoch et la Schlossberglücke, le Grand Spannort, 3202 m ., dresse ses tours noires et déchiquetées. Puis, au nord, le Schlossberg, 3135 m ., campé sur une paroi perpendiculaire d' environ 200 m. de hauteur, étend sa longue chaîne vers l' est alors que sa paroi, dans sa partie médiane, atteint jusqu' à 800 m. de hauteur. L' Aelpeli Gries, passage de chasseurs, casse-cou reliant le vallon d' Erstfeld avec la Waldnachtalp et le chemin des Surènes, sépare la chaîne du Schlossberg proprement dite de celle des Geissberge qui la prolonge à l' est. Les Geissberge ont deux sommets, 2718 m. et 2713 m ., puis viennent encore cinq Sonnigstöcke de 2585 m. à 2402 m ., le Grigeler, 2113 m ., belvédère avancé qui domine Erstfeld, et enfin le Wannenstock, 2075 m ., sur lequel, le dimanche, les pâtres viennent chanter leurs yodels et contempler leur petit pays.
Le Glattefirn prend de plus en plus d' importance pour le ski, et la cabane qui, autrefois, en hiver dormait d' un vrai sommeil de marmotte, ne passe plus que de rares dimanches sans visites. Le seul sommet qui soit accessible à skis est le Zwächten d' où l'on jouit d' une vue étendue sur le Gornerental, le Sustli, le Sustenhorn. Si les conditions sont bonnes, on peut aller facilement à la Krönte en laissant les skis au pied de l' arête est. Cette dernière présente cette particularité que, comme le Schneehühnerstock, elle est de granit alors que tous les sommets à l' ouest sont de calcaire et que le sommet, soit les cinq à huit derniers mètres du Krönte, est un bloc de vilain calcaire posé sur un socle de granit. Le contraste y est frappant. On l' escalade soit par une mauvaise cheminée en zigzag, soit par la face ouest, assez difficilement. La plupart des touristes se contentent de la dalle qui s' étale à sa base et dont la conquête n' exige ni risques ni efforts. La Krönte est un point de vue unique dans le groupe et rivalise avec le Bristenstock et la petite Windgälle, ses voisins. La vue s' étend sur le Glattefirn, le Spannort, 1a paroi du Schlossberg, mais on ne voit pas le fond de la vallée de la Reuss. Par contre, toutes les Alpes d' Uri, de la Windgälle, du Schächental au Gothard et à l' Urirotstock, les parois abruptes des Windgälle, 1a pointe imposante du Düssistock, les sommets cossus et réguliers du Tödi et de l' Oberalpstock, la pyramide du Bristenstock, la longue arête du Rienzenstock, les formes déjà plus douces du massif du Gothard, puis la formidable muraille du Damma, la belle pointe du Sustenhorn avec, en arrière, le paresseux Gwächtenhorn et enfin toute la série des pointes du Sustli.
On ne va que très rarement au Schneehühnerstock. Il lui manque une cinquantaine de mètres pour les trois mille, et il n' en faut pas davantage pour en faire un délaissé. Son arête orientale n' est pourtant pas sans charmes, comme je pus m' en apercevoir certain lundi de Pentecôte où, après avoir, avec ou sans skis, fait toutes les escalades des environs, il ne me restait plus que le Schneehühnerstock que tout le monde avait dédaigné. Au moins là-haut on risque de se trouver seul.
Le Zwächten est un sommet d' hiver qui en été perd beaucoup de son importance. Il doit alors être jaloux de son voisin, le Petit Spannort, qui a l' air si bon enfant avec son gros dos blanc. Pourtant ce dernier ne se laisse pas approcher sans se défendre. La plus jolie variante est certainement la cheminée qui donna du fil à retordre à plus d' un téméraire. Mais à part un manque de solidité incontestable, propre du reste à tout l' édifice, elle n' a rien de bien extraordinaire. Par le couloir nord il n' y aurait aucune difficulté si ce n' était qu' on ne peut se fier à aucune pierre. Tout croule, tout lâche, et en bordure du glacier du Spannort ricane une affreuse rimaie qui vous conseille la prudence.
Du sommet la vue est très étendue, surtout sur les Fünffingerstöcke, les Alpes d' Unterwald et le Titlis. A l' ouest, séparée du massif par une large brèche, s' élève la Tour du Faucon ou Kleinster Spannort, fière et défiante, bien défendue par des couloirs glacés et une roche consciencieusement pourrie.
Pour descendre, on longe le dos de neige jusqu' à une cassure de l' arête au sud-est, surplomb d' environ quatre mètres qui a déjà glacé d' effroi plus d' un novice. C' est là que beaucoup — et je suis du nombre — firent leur première descente à la corde double, et le dimanche on peut généralement y assister à plusieurs de ces « premières », spectacle toujours savoureux et toujours nouveau.
Au Spannörterjoch il y a généralement profusion de sacs, piolets, habits, car c' est là qu' on s' allège avant de faire l' ascension des Spannort. Celle du Grand Spannort se fait généralement par la voie ordinaire 1 ): un peu de varappe, beaucoup d' éboulis. En cas d' affluence il n' y manque jamais d'«hippo-potames » pour ramoner les couloirs sur la tête des caravanes inférieures. Bien campé au milieu des glaciers, le Grand Spannort est aussi un point de vue remarquable sur les parois du Titlis et du Schlossberg. Il est flanqué de tours délabrées dont la principale, la Pointe de l' Aigle, est aussi, mais difficilement, accessible. Ici tout ce qui sort de la neige est pourri, effrité N' allez jamais y chercher de la belle varappe. Par contre ce « château branlant » offre de pittoresques coups d' œil, et le spectacle de cet édifice si mal arrangé par le temps ne manque jamais de charme. C' est peut-être une des sommités les plus marquantes du pays d' Uri. Qu' on le voie du Pilate, du Mythen ou du Tödi, toujours sa vieille mâchoire noire et édentée, sa ruine grandiloquente s' impose de suite aux regards.
Nous sommes arrivés à la Schlossberglücke, 1a fenêtre qui sépare le Grand Spannort du Schlossberg, où arrivent les caravanes venant de la cabane du Spannort. On atteint celle-ci sans peine depuis Engelberg. Sa proximité et son altitude, un peu plus élevée que celle de la Krönte, en font le point de départ préféré pour les deux sommets précités. Pour les Zurichois, le pire n' est pas d' arriver à la cabane, mais bien l' interminable voyage à Engelberg...
A la Schlossberglücke, la paroi du Schlossberg, à peu près perpendiculaire, est haute d' environ 200 m. C' est là l' angle sud d' une chaîne importante. Au nord-ouest, la paroi se prolonge sur un certain parcours, puis s' arrondit et se perd avec les arêtes nord-ouest dans le pâturage des Surènes. A l' est, par contre, elle augmente de hauteur par la base tout en gardant son altitude faîtière et forme la formidable paroi du Schlossberg, qui atteint jusqu' à 800 m. de hauteur à l' endroit même où se meurt le glacier du même nom. A l' Aelpeli Gries des pierriers, traversés de respectables dalles et de rochers malcommodes, mettent un terme assez brusque à sa grandeur. Dès lors, elle perd en hauteur, des couloirs la déchirent et le gazon y monte à l' assaut des pointes. Au Grigeler elle n' est plus.
Il faut avoir vu, après une forte chute de neige, les avalanches s' y précipiter sans relâche, il faut l' avoir longée soit au pied, sur le glacier du Schlossberg, ce qui se fait très rarement, soit sur l' arête de l' Aelpeli Gries au sommet, il faut surtout l' avoir « faite » dans toute sa hauteur, pour en apprécier la sauvage grandeur. Et s' il en est un qui la connaisse jusque dans ses détails, c' est probablement Epp, le populaire gardien de la cabane de la Krönte, que chaque automne y retrouve à la chasse au chamois. Par tous les temps et à chaque heure, même de la nuit, il y a promené sa robuste constitution et donné libre cours à sa passion de chasseur.
La voie qui conduit de la fenêtre du Schlossberg au sommet emprunte la paroi environ deux cents mètres. La roche est assez bonne et les chutes de pierres ne proviennent guère que du « toit » d' éboulis qui la domine. La varappe y serait assez difficile sans les innombrables pitons jadis fixés par les guides d' Engelberg et qui sont les bienvenus à la descente pour les rappels de corde. Un système de cheminées et de fentes permet l' ascension du reste excessivement raide, et un couloir délabré conduit à l' arête. De là c' est le pierrier jusqu' au sommet, et ce n' est pas précisément par là qu' il convient d' apprendre à connaître le Schlossberg.
Par un beau jour de septembre ou même d' octobre, alors qu' une première neige saupoudre déjà les arêtes, il vaut encore la peine de prendre à Attinghausen le sentier des Surènes pour aller passer la nuit sur le foin à Waldnachtalp. De là des gazons, des pierriers, puis des rochers délités permettent de s' élever jusqu' à l' Aelpeli Gries. On peut aussi monter par le Guggital et rejoindre directement l' arête vers le Point 2837. Un coup d' œil unique s' offre à l' arrivant. Oubliant sa fatigue et toutes les imprécations dont il aura sans doute gratifié la mauvaise roche au flanc nord, oubliant que sa montre avançait plus que de raison, qu' il avait froid aux mains et qu' il avait déjà voulu renoncer, il restera muet d' émotion devant un des plus beaux tableaux qu' offrent nos Alpes: le Glattefirn depuis l' arête du Schlossberg. Son regard ira de la Krönte aux Spannort, glissera sur les douces lignes du névé et suivra dans leur chute les deux bras de glacier qui en un dédale de séracs vont s' abîmer au fond de la vallée. Il cherchera là-bas la cabane de la Krönte près de l' Obersee, et le chemin longeant le Faulensee l' amènera au-dessus de la belle cascade qui en jaillit. Puis enfin ses yeux s' arrêteront tout près, et il s' avancera d' un pas pour contempler la magnifique paroi qu' il domine; il y cherchera la route ouverte par Miescher en 1911 et s' exclamera sans doute: « Ce n' est pas demain que je monterai par là! » J' en ai longtemps rêvé de cette paroi sud-est du Schlossberg. Du jour où elle me fut révélée elle ne me laissa de répit qu' elle ne fût gravie. Deux fois j' étais parti seul pour en essayer l' ascension. Au premier essai le courage me manqua à pied d' œuvre. Je ne m' étais pas représenté quelque chose de si abrupt, de si lisse, de si écrasant. Je ne me sentais pas de force à attaquer de tels obstacles et j' allai, ce jour-là, essayer mes forces contre l' Aelpeli Gries tout proche. La seconde fois je dormais de nouveau seul à la Kühplanggenalp. Et par un petit jour maussade je repris le chemin du Schlossberggletscher. Là-haut de nouveau le courage me trahit, mais, le temps ayant changé en mal, j' emportais au moins une excuse valable, mais aussi la résolution de ne pas recommencer. Serment de varappeur... L' automne dernier, pris sans doute Dessin de P. Cottier, d' après une photographie de F. Tharin.
de remords, je retournais passer ma nuit solitaire au haut du vallon d' Erst. Cette fois je ne flancherais pas, j' en étais sûr, mais seul, arriverais-je jusqu' en haut?
... Un saut de cinq mètres dans la rimaie, des dalles, du gazon, à gauche des dalles polies; espadrilles; dalles et gazon, puis surplomb gazonneux, mauvais, très mauvais passage pour un homme seul; gazons moins raides, puis l' arête entre deux couloirs; des surplombs et encore des surplombs, des pierres qui sifflent, de la belle varappe et de la mauvaise roche, toujours des dalles, puis la dernière partie verglacée, neige fraîche; espadrilles inutiles, dangereuses; une traverse de dalles et de nouveau une cheminée en surplomb, la dernière, mais des tiroirs, toutes les prises des tiroirs et enfin l' arête, le but. 10 h. 40. Quatre heures et demie depuis le chalet, quinze cents mètres d' altitude dont huit cents de paroi. C' est évidemment une des plus belles voies d' ascension du Schlossberg, mais bien que je n' aie remarqué que très peu de chutes de pierres, il peut en être tout autrement suivant les conditions, et toutes les caravanes n' ont pas eu ma chance.
A l' est de l' Aelpeli Gries l' arête continue, plus découpée, par les Geissberge et les Sonnigstöcke; les premières, deux tours massives, dominent le col d' environ 150 mètres et sont, de ce fait, de temps à autre l' objet d' une ascension. Par les arêtes ou par le flanc nord l' escalade ne présente aucune difficulté. Il n' en est pas de même du Point 2585, le premier Sonnigstock, dont l' arête ouest offre une varappe variée et difficile. Le second, Point 2496, présente également quelques mauvais passages et une roche assez mauvaise. Comme il n' y va presque jamais personne, les cheminées ne sont pas nettoyées et l' arête est semée de blocs gisant traîtreusement inclinés au sud. J' y reçus un sérieux avertissement, un bloc qui semblait de tout repos s' étant dérobé sous mes pieds... je sortis alors rapidement les mains des poches! Les trois autres pointes n' offrent pas de très grandes difficultés. Par contre, il est impossible de suivre toujours l' arête. L'on est généralement obligé d' aller rejoindre assez bas le flanc nord. Au cinquième Sonnigstock l' esca par la face sud est intéressante et sans grandes difficultés. Suivre, en venant du Grigeler, une vire à chamois, très étroite jusque dans la ligne du sommet, et par des dalles et des gazons obliquer à droite et joindre l' arête à cinquante mètres à l' est du Point 2482. Le guide pour cette région est très incomplet. Il ne contient que les itinéraires à partir de Waldnachtalp et pour chaque sommet séparément. Les cotes également ne doivent pas être très exactes; du moins semblaient-elles être en désaccord avec mon anéroïde.
Le Grigeler et le Wannestock que l'on atteint facilement de Böglialp sont des points de vue excellents et d' agréables courses d' arrière. Mais toute cette partie inférieure de l' arête semble être réservée aux chamois, aux perdrix des neiges, aux corneilles. Elle offre un aspect de virginité qu' on cherche vainement ailleurs, et ce serait une exception que deux caravanes s' y croisent un dimanche. En quelques heures depuis Waldnachtalp on atteint l' arête, et pour les varappeurs la traversée intégrale des huit pointes restera quelque temps encore un problème. On n' y trouve certes pas la varappe des Windgälle ni la vue de la Krönte. Le calcaire y est rêche, il use les mains et se dispute avec les pantalons, mais en général il est « sincère » et bien moins effrité qu' au Schlossberg. Le hasard a voulu que j' y aille toujours seul. Mais aussi quel endroit prédisposerait mieux à la rêverie, au retour sur soi-même, à un entretien avec la nature?