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1. Toutes ces raisons — et quelques autres dont on ne peut pas traiter ici143 — font objectivement de la Suisse une sorte de pays pilote de l’avenir européen.
Dépositaire de la formule qui paraît la mieux adaptée aux conditions du monde de demain, elle serait donc désignée plus que tout autre pour jouer le rôle d’initiatrice de l’union fédérale du continent.
Elle consulterait ses élites intellectuelles et politiques, les cantons, les villes principales, et les grandes organisations professionnelles, et concerterait avec elles les termes d’un projet de fédération politique de l’Europe entière. Ce projet, compatible par définition avec les raisons d’être de l’État suisse (quitte à prévoir certains aménagements internes) serait ensuite présenté aux dix-neuf États de l’Europe de l’Ouest144. Il serait présenté au nom de notre idéal et de notre usage du fédéralisme, mais « dans les intérêts de l’Europe entière ». Même s’il n’était pas accepté en fin de compte, il aurait pour effets inévitables :
— de poser clairement le problème du régime politique de l’Europe de demain, jamais encore abordé de front par les États, [p. 302] ni même par l’opinion publique mal éclairée. (Qui sait vraiment ce que signifie le fédéralisme ?)
— d’exonérer la Suisse du reproche perpétuel de profiter des guerres qui ruinent les autres, pour se retirer ensuite dans sa prospérité en invoquant sa situation particulière dans un sens toujours négatif, — alors que cette même situation pourrait à juste titre être invoquée comme faisant au pays qui en bénéficie une particulière obligation d’intervenir en faveur du bien commun de l’Europe.
Telle serait à mes yeux la mission positive de la Suisse. Mais j’ai montré pour quels motifs, en apparence paradoxaux bien qu’historiquement explicables, elle croit devoir s’y refuser. Pendant longtemps encore, et sans doute trop longtemps pour qu’un revirement puisse s’opérer en temps utile — avant que les jeux européens soient faits —, elle choisira de se réserver.
2. Ce dernier terme évoque irrésistiblement l’idée de transformer la Suisse entière en une sorte de réserve gardée, de parc national de l’Europe.
Refusant de se faire les missionnaires de leur propre fédéralisme, les Suisses en deviendraient les gardiens de musée. En lieu et place des mots d’ordre d’une action militante et réaliste, les clichés de l’helvétisme populaire accueilleraient le touriste à l’entrée de chaque salle : Guillaume Tell, père de la plus vieille démocratie, ce petit peuple pacifique, ce petit peuple égalitaire où la femme n’a pas le droit de vote mais « cuit à l’électricité », six siècles de fédéralisme, pédagogie universelle et mutuelle, terre de refuge (des hommes jadis, et des capitaux aujourd’hui), secret des banques et confort hôtelier, libres pour travailler et neutres à jamais. On arrêterait les frais de l’Histoire, une fois les Mirages payés. On mettrait le pays sur la touche. On augmenterait judicieusement le prix du lait pour maintenir une paysannerie indispensable à la figuration. On surveillerait « l’occupation des lits » et la moyenne des « nuitées ». On donnerait l’heure au monde entier, et pour la modestie, on ne craindrait plus personne.
[p. 303] Cette image convenue de la Suisse de naguère ne ferait sourire ou ricaner qu’une infime minorité formée d’intellectuels et de citoyens conscients. Elle flatterait les désirs secrets de la plupart de mes compatriotes. Mieux encore : je soupçonne qu’elle symbolise un idéal presque trop beau pour être vrai aux yeux de l’immense majorité des masses modernes, en Europe et ailleurs : confort technique dans une belle nature, paix assurée, et pas d’Histoire.
Mais il suffit que l’Histoire continue sur un seul point de la planète pour transformer cet idéal en utopie.
Au surplus, les réalités ont déjà dépassé cette fiction helvétique. Il est trop tard pour la reconstituer, à supposer qu’elle ait jamais été conforme à autre chose qu’au rêve des Suisses, à la littérature romantique et aux intérêts du tourisme.
3. Entre ces deux visions d’un comportement suisse, dont l’une serait, dit-on, prématurée, tandis que l’autre est sûrement périmée, le « malaise suisse » demeure le seul avenir certain. Mais il est de la nature d’un malaise de se terminer plus ou moins vite par un retour à la santé, une maladie déclarée, ou la mort.
Je n’oublie pas que le discours est d’une logique plus exigeante que l’histoire réelle des hommes et des nations : ses dilemmes sont plus clairs, mais rarement résolus. Il n’en arrive pas moins que les nations, comme les individus, meurent d’accident. En général, c’est par manque d’attention, et pour n’avoir pas cru aux conseils les plus simples. À une Suisse qui ne veut ou ne peut assumer ni son avenir ni son passé, que peut-on conseiller qui ne soit à la fois prématuré et périmé, ou simplement trompeur comme un tranquillisant ?
Il est certain que l’Europe « se fera » un jour ou l’autre. Il est probable qu’elle sera faite d’ici 1980. Et l’on n’imagine pas qu’elle puisse se faire sur d’autres bases et selon d’autres règles que celles d’un fédéralisme plus ou moins bien compris d’ailleurs, amélioré, dénaturé, réinventé tant que l’on voudra, mais [p. 304] indéniable,—ou c’est qu’il n’y aura plus d’Europe. À mi-chemin entre le temps où j’écrivais le Message final du premier Congrès de l’Europe à La Haye, et le temps où l’Europe unie sera sans doute un fait accompli, je propose mon dessein raisonnable d’un avenir possible de la Suisse. En voici le principe très simple.
Les mêmes raisons qui veulent qu’une fédération soit gouvernée par un collège, et non par un seul homme, veulent que son centre ne soit pas une capitale, mais bien un District fédéral.
La Fédération européenne n’étant pas une création sur table rase, mais l’aboutissement d’un très long processus historique, englobant des siècles d’histoire commune à tous nos peuples et les diversités que l’on sait, le District fédéral ne saurait être, lui non plus, une création synthétique édifiée sur un terrain vague — il n’y en a d’ailleurs plus d’assez vaste dans l’Europe de 1980.
Le District fédéral doit être situé au centre du continent.
Il doit être facile à fermer et à défendre en temps de troubles, mais d’accès facile en temps de paix.
Il ne peut être qu’un petit pays, cependant très diversifié et si possible de tradition fédéraliste.
Enfin, il doit accepter de demeurer, en tant qu’État, à l’écart des luttes politiques qui se jouent à l’échelle du continent.
Ces conditions idéales se trouvent réunies par la Suisse, d’ailleurs gardienne traditionnelle des valeurs et des réalités d’intérêt commun pour l’Europe. De même qu’au xiii e siècle les premiers cantons avaient reçu l’immédiateté impériale pour défendre le col du Gothard au nom de la communauté européenne du Saint-Empire, de même la Confédération se voit dotée d’un statut spécial, d’une sorte d’immédiateté fédérale, en devenant le District européen.
Les Autorités de la Fédération européenne ont leur siège dans ses villes principales, Zurich, Genève et Bâle, à vingt minutes d’avion l’une de l’autre ; Berne restant le siège du gouvernement suisse.
[p. 305] Ces Autorités sont placées sous la protection de l’armée suisse : un million de mobilisables et le réduit national des Alpes, centré sur le Gothard.
Des dispositions spéciales préviennent toute ingérence particulière des affaires suisses dans les affaires fédérales européennes145 .
La Suisse, qui n’inquiète personne, se voit ainsi réinstallée et confirmée dans son statut traditionnel : sa neutralité, son inviolabilité et son indépendance de toute influence étrangère sont reconnues solennellement, pour des motifs nouveaux plus forts que les anciens, comme étant « dans les vrais intérêts de l’Europe entière ».
Premières réactions prévisibles : un État-capitale ferait peur aux autres. La Suisse perdrait dans cette affaire son indépendance et ses caractéristiques nationales. Ce serait vouloir soumettre toute l’Europe à la Suisse. Allez donc en parler à Berne, vous serez bien reçu ! etc.
Je ne vois rien de consistant ni de raisonnable dans aucun de ces arguments, qui se contredisent d’ailleurs deux à deux. Mon dessein, ne l’oublions pas, est à mi-chemin entre une initiative prise par la Suisse et une absence totale de projet qui ferait de ce pays un musée. Il est modeste, sans excès.
Je vois en revanche beaucoup de motifs d’angoisse pour l’avenir prochain de la Suisse si elle persiste en son double refus de participer et d’initier, et ne se prépare pas pour un tiers terme.
Le Suisse moyen pensera de mon « utopie » que c’est bien joli, mais que nous ne sommes pas faits pour le rôle, et que le reste de l’Europe va peut-être sourire… Le sourire est inévitable. Et puis viendra la réflexion, la décision.
[p. 306] Je me mets dans la peau du Parisien, du Viennois ou du Bruxellois, candidats naturels ou déjà désignés à devenir les citoyens d’une capitale de l’Europe. « Il était temps que ces petits Suisses nous offrent autre chose que leurs leçons. Mais ils vont peut-être un peu fort. Ils ne voulaient rien être dans l’Union, les voilà qui se proposent comme pays-capitale ! Leurs hôteliers n’y perdraient rien. Les fonctionnaires européens s’ennuieraient vite dans la patrie du Ranz des Vaches… Mais après tout, si notre capitale n’est pas retenue, au bout du compte, plutôt que d’en choisir une autre, va pour la Suisse ! » On passe au vote : la Suisse sort bonne première, étant seconde sur chaque bulletin.
Je ne m’attends pas à voir mon dessein raisonnable discuté sérieusement par la Suisse officielle. Je vais donc le faire à sa place.
Nos dirigeants se refusent expressément à toute espèce de programme politique, autant dire à toute politique qui ne se résume pas à faire valoir nos bonnes raisons de n’en avoir aucune, — et c’est ce que l’on appelle « se réserver », à Berne. Il se peut que cette attitude soit la seule qui convienne à un petit pays, pluraliste, et neutre au surplus. Nul projet mieux que le mien ne saurait la servir ! Il ne suppose en somme qu’une seule initiative, qui mettrait fin à toute nécessité d’en prendre d’autres, plus risquées, sur le plan international. En devenant d’une certaine manière le bien commun de toute l’Europe, que perdrions-nous ? Les seuls droits dont nous refusions obstinément de faire usage ! Et nous y trouverions en revanche les garanties qui faisaient de plus en plus défaut à une neutralité menacée de désuétude par l’entente établie entre nos grands voisins. Les risques de guerre qui subsistent ne sont plus nationaux, mais mondiaux : rêver de s’y soustraire ne serait ni réaliste ni défendable moralement.
Et maintenant, en tant que citoyen, j’essaie d’imaginer mes réactions devant un projet comme le mien, s’il émanait d’un étranger. Supposons la chose faite, que devient mon pays ?
[p. 307] Ma première impression, c’est que la Suisse n’est plus à l’écart de l’Europe et participe sans arrière-pensées à ses destins, mais qu’elle reste en même temps préservée. Le grand réseau des relations continentales et nos petits réseaux serrés de relations cantonales et communales coexistent et se superposent sans interférences gênantes. À Genève, depuis le temps de la SDN, vie internationale et vie locale se croisent et se traversent sans fusion ni mélange, les longueurs d’onde étant nettement distinctes. Et s’il y a contamination, ce n’est pas dans le sens qu’un vieux Genevois pouvait redouter. « Molotov, comme tout le monde, d’ici huit jours ira jeter du pain aux cygnes », me disait le chef de la police municipale à la veille d’une grande conférence. Notre climat passe pour être apaisant.
Dans une Suisse devenue terre d’Europe, comme elle fut jadis terre d’Empire, je ne vois pas de motifs de craindre qu’il y ait plus d’« étrangers envahissants » que le tourisme et l’industrie ne s’efforçaient naguère d’en attirer, les uns payants et les autres payés. D’ailleurs, ces étrangers cessent bientôt de l’être, à mesure qu’ils découvrent, en quittant l’autoroute, le vrai pays — celui que nous seuls pourrions dénaturer. C’est eux, souvent, qui retiennent notre main, qui nous alertent, plus sensibles à des saveurs, à des beautés de nature, à des bontés humaines que nous ne savions plus discerner. Amour des choses, des paysages, des accents, révélations qui vous naturalisent, Européens de tous pays, d’un seul coup, pour un rien mais qui fait tout sentir : désormais vous avez compris, et tous les livres, et celui-ci, n’y pourront ajouter grand-chose.
Trois décis d’un petit vin blanc frais de Lavaux ou de Tourbillon et une assiette de viande des Grisons en fines tranches transparentes, dans une vaste auberge odorante au bord d’un lac ou au cœur du pays des collines. Une matinée près des glaciers ruisselants de lumière et d’eaux vives à 2 000 mètres, parmi les pâturages à l’herbe rase, plantes grasses, petites fleurs intenses. Une place de bourg aux maisons peintes en rouge et ocre, hérissées d’enseignes baroques. Les façades blanches de [p. 308] l’Engadine. Les palais rustiques de Soglio. La rade de Genève illuminée aux soirs d’été. Les petits déjeuners sur un balcon d’hôtel, à Montreux, devant les Alpes translucides. Et ces wagons spacieux aux larges baies, glissant en silence dans la pluie entre les collines, les usines, les châteaux, les quartiers modernes d’une ville indéfinie longuement interrompue par des prés et des bois secrets. Les quais de gare où toutes les races du monde se mêlent à nos derniers paysans dans une odeur de bouillon Maggi et de cigares de Brissago, qui étaient ce que Joyce préférait en Suisse. Et cette façon de vous dire merci quatre ou cinq fois, quand vous achetez une carte postale, un timbre, cette gentillesse qui étonne même les Américains, et qui est la preuve exquise d’une civilisation. Et puis au-delà des apparences aimables ou rudes, sentimentales, austères ou savoureuses, cette densité de cultures différentes, et tant d’histoire présente en tous ses âges, du couvent au laboratoire dans les glaciers, de Paracelse aux industries chimiques, aux guérisseurs de l’Appenzell, aux Prix Nobel. Et cette science ou cet art de la vie communale, du Pacte primitif aux syndics de village. Et beaucoup de lourdeur, de brusquerie, d’accents qui ont fait rire toute la France (mais par Grock et Michel Simon), et souvent, chez un homme du peuple à la belle tête taillée en bois d’arolle, celle de Ramuz, comme chez un patricien de l’intelligence, Jacob Burckhardt, ces mêmes yeux larges et scrutateurs, ce regard maîtrisé, sans illusions, qui taxe le réel à sa juste valeur.
J’ai parlé de plus d’un peuple dans mes livres, pour l’avoir vécu, d’assez près et pour l’avoir intimement aimé. L’Europe centrale, les États-Unis, la France surtout. J’ai dit un jour de la France : C’est le pays du monde dont je préfère me plaindre. La Suisse est le pays dont je souhaite le plus qu’il communique sa grâce très secrète à l’avenir européen.
Car la Suisse détient un mystère, ou plutôt elle est ce mystère. Il m’a fallu longtemps, beaucoup d’étude, d’éloignement, de retours étonnés, pour me voir contraint de l’admettre.
[p. 309] Saura-t-elle un jour l’exprimer par le verbe, l’œuvre ou l’action, sinon le cri, qu’on attend d’elle ? Ici bat le cœur de l’Europe. C’est ici que l’Europe devrait se déclarer, jurer son Pacte et se constituer. La Suisse fondrait alors en elle sa destinée, fidèle à son être profond, des origines à ses plus hautes fins. Ce rêve peut devenir vrai demain, et il doit l’être, mais le sera-t-il jamais si nous restons muets ? Malgré tout ce qui nous retient mais nous pousse en même temps et nous oblige, je veux le croire avec Victor Hugo :
La Suisse, dans l’Histoire, aura le dernier mot.
Mais encore faut-il qu’elle le dise !