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19/04/2016
Evolutions croisées du socialisme et du libéralisme
Quelques notes sur l’histoire des idées et sur l’histoire politique à méditer.
Fin du XIXème siècle, les « nouveaux libéraux » britanniques se lancent dans une grande réforme et refonte du libéralisme classique afin de justifier une plus grande intervention de l'Etat dans les activités humaines et le développement de l'Etat-providence. Peu après, au début du XXème siècle, le philosophe Dewey et ses disciples s'adonnent au même exercice aux Etats-Unis, donnant au mot « liberalism » son sens américain actuel qui signifie « interventionnisme gouvernemental » en français. Les Démocrates, et particulièrement son aile gauche, seront, à partir de la présidence de Franklin Roosevelt (1933-1945), désignés comme étant des « liberals ».
1971, le philosophe américain John Rawls ouvre la philosophie analytique à l'étude des concepts politiques. En bon Américain, il emploie le mot « liberalism » comme équivalent du mot français « interventionnisme gouvernemental ». La philosophie analytique s'étend ensuite dans le monde, dominant la majorité des départements de philosophie en Occident. A l'Université de Genève, de nos jours, en théorie politique, le mot français « libéralisme » prend ainsi, de par l'immense influence de Rawls, le sens américain du terme et désigne une défense de l'interventionnisme gouvernemental.
Le libéralisme a donc subi dans les pays anglo-saxons une transformation sémantique qui a fini par atteindre la francophonie, notamment grâce à des prédicateurs comme Catherine Audard. Les libéraux classiques anglo-saxons (surtout américains) ont, en réaction, inventé un nouveau mot pour se désigner et se regrouper « libertarianism ». Certains d'entre eux ont aussi poussé la doctrine libérale classique jusqu'à ses conséquences logiques, soit l'abolition de l'Etat et l'anarchie de libre marché (la free market anarchy). Ce sont les anarchistes libéraux. En francophonie, les gens de gauche ont pris l'habitude d'appeler les libéraux classiques « néo-libéraux » ou « ultra-libéraux », croyant à tort que la transformation sémantique opérée par les « nouveaux libéraux », Dewey, Roosevelt et Rawls (on peut aussi ajouter Keynes à la liste) correspondrait à la forme originelle du libéralisme, alors que c'est l'inverse qui est vrai. A leur décharge il faut bien admettre que tout cela est fort compliqué. Les gens de gauche francophones sont en outre toutefois fort surpris quand ils découvrent les idées anarchistes libérales, la tradition marxiste voulant que les vils bourgeois, défenseurs attitrés du libéralisme dans l'imaginaire gauchiste, s'appuient nécessairement sur la coercition étatique pour protéger leurs biens.
Pendant ce temps, du côté du socialisme, l'histoire nous joue la farce inverse. Le socialisme du début du XXème siècle, fortement étatiste et planiste, rompt progressivement avec ces positions. En 1959, à Bad Godesberg, les sociaux-démocrates allemands adoptent un programme reconnaissant l'économie de marché. En 1983, le Parti Socialiste français abandonne une grande partie de ses prétentions planistes et interventionnistes. Autour de 1994, le Labour Party britannique adopte une orientation social-libérale. Enfin, le gouvernement Socialiste français actuel a lui-aussi épousé une ligne social-libérale, tandis que même l'extrême gauche grecque au pouvoir ne mène pas une politique particulièrement étatiste. Le socialisme, en tant que projet de transformation globale de la société, en tant que doctrine de réforme gouvernementale fortement pro-interventionniste ou planiste, en tant que philosophie défendant l'abolition du salariat, n'existe donc plus que de manière relativement marginal. A l'Université de Genève, en théorie politique, ni le socialisme, ni le marxisme, ne sont d'ailleurs des doctrines fortement étudiés.
Pour complexifier les choses, sous la plume et l'action de militants et philosophes américains, l'anarchisme libéral a fusionné avec le socialisme pour donner une philosophie nouvelle : l'anarchisme socialiste de libre marché (socialist free market anarchism). Il y a donc un rapprochement par le centre qui a amené socialisme et libéralisme à se rejoindre autour d'une doctrine et d'une pratique social-libérales, et un rapprochement par la liberté, qui les amené à se retrouver à travers l'anarchie. Un rapprochement par le pouvoir contre un rapprochement par l'utopie.