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La poétesse Hilde Domin, née en 1909, a grandi à Cologne sous le nom de Hilde Löwenstein, fille des parents juifs Löwenstein. Le père était avocat et la mère chanteuse. Sa mère n’a exercé ses activités artistiques qu’une seule fois en public et, comme c’était la coutume à l’époque, s’est consacrée en tant que femme à l’éducation de ses deux enfants et au ménage. Hilde avait un frère cadet, leur relation étaitharmonieuse.
Ambiance dans le foyer parental
Plus tard, Hilde Löwenstein a décrit l’ambiance cordiale qui régnait dans la maison de ses parents comme étant la raison de sa confiance fondamentale – sa confiance dans l’être humain. Ces traits de caractère la distinguent de nombreux autres poètes exilés dont la plupart ne sont jamais revenus en Allemagne.
Rétrospectivement, Hilde Domin s’est félicitée le fait d’avoir été encouragée, pendant son enfance «de dire la vérité». Lors de longues promenades, son père lui a parlé de ses procès prenant ses avis en considération. Il l’a emmenée au théâtre, à la piscine et au musée et a discuté avec elle ses travaux écrits pour l’école.
Hilde a fréquentéa le lycée humaniste pour jeunes filles Merlo-Mevissen dans la vieille ville de Cologne. Elle pouvait étudier et choisir librement ses domaines d’étude, et même passer du droit à l’économie nationale, à la sociologie et à la philosophie. Dans leur ensemble, il s’agissait des domaines d’étude dont elle, jeune étudiante, attendait un changement dans le monde, comme l’écrit llka Scheidgen, dans sa biographie d’Hilde Domin. (Scheidgen Ilka, Hilde Domin. Dichterin des Dennoch, Biographie, ISBN 978-3-7806-3119-0, éd. en allemand, p. 20)
Exil en République dominicaine
Social-démocrate de sensibilité politique, elle pressentait que les nazis allaient prendre le pouvoir en Allemagne. Ainsi, elle a été surnommé «Cassandre» dans son milieu. En 1932, elle s’exila avec son ami et futur mari Erwin Walter Palm, étudiant en archéologie, en Italie et de là, en Angleterre. En 1940, ils échappèrentà l’internement dont ils étaient menacés en raison de leur nationalité allemande en entreprenant un voyage en bateau de six semaines, non sans danger, en République dominicaine afin de s’y exiler –là où il n’était pas nécessaire d’avoir de l’argent ou un diplôme d’ingénieur pour y entrer.
Ils arrivairents à un «embarcadère en bois, menant au milieu d’un champ de canne de sucre. Nous étions là, dans un champ où les cannes étaient plus grandes que nous.» (Scheidgen, p. 59). N’attendus de personne, ils gagnèrent la capitale avec un véhicule y menant, dans le années suivantes, une vie commune d’intellectuels – Erwin W. Palm comme professeur d’histoire de l’architecture de la République dominicaine, Hilde comme sa conseillère, traductrice et rédactrice. Elle gagnait également sa vie comme professeur de langue. (Scheidgen, p. 62ss). Plus tard, la poétesse rendra hommage à son pays d’accueil pour 12 ans par son nom d’auteure: Hilde Domin
Intérêt constant pour tout ce qui étaitnouveau dans le pays inconnu
Il est impressionnant de voir la grande curiosité et l’intérêt constants avec lesquels ils rencontraient tout ce qui était nouveau dans ce pays inconnu et comment ils réunissaient bientôt un cercle d’amis d’Espagnols exilés, de Sud-Américains et d’artistes provenant d’autres pays. Ils s’habituaient également au fait que parfois, un serpent sortait la tête de l’étagère ou que des termites rongeaient leurs livres. (Scheidgen, p. 68)
Hilde Palm a longtemps soutenu avec énergie les activités professorales de son mari et a mis ses propres projets au second rang. En 1954, la mort inattendue de sa mère – due à un choc provoqué par le retrait de son passeport américain par les autorités allemandes – a bouleversé Hilde Domin. Cette perte de sa mère a ébranlé Hilde Domin au point de subir une profonde crise existentielle. En recourant à la poésie et en rendant la réalité à nouveau vivable par son activité poétique, elle échappa à l’abîme psychologique qui l’attendait. Elle est ainsi littéralement revenue à la vie. La découverte de son identité de femme la conduisit pourtant à des disputes avec son mari.
Celui-ci a claqué la porte de l’appartement au moment où elle lui montra son premier poème; plus tard elle a commenté laconiquement cet événement en disant que c’était probablement un poème réussi. (Scheidgen, p. 78)
La poétesse face au mépris
de l’école de Francfort
La «seule biographie autorisée» sur Hilde Domin, d’Ilka Scheidgen (mentionné ci-dessus), décrit de façon vivante et compréhensible la vie de la poétesse, son exil et son retour en Allemagne en 1955. Cet ouvrage analyse ses approches théoriques, sa poésie et sa pratique de l’écriture. Elle y fait référence aux textes en prose dont nombreux portent les marques de sa confrontation avec des intellectuels du courant marxiste comme Lukacs et de celui des néo-marxiste de l’Ecole de Francfort tel Adorno et Marcuse, entre autres. Dans ses cours «Poésie» à l’université de Francfort même (fief de ses adversaires!), elle s’est confronté à la thèse des soixante-huitards sur la «mort de la littérature» et le «caractère réactionnaire de la poésie», cette dernière étant méprisée d’eux. Le faisant, elle se basa sur sa conviction: la force de la poésie. (Scheidgen, p. 202, p. 186) Son but consistait, pour elle, conformément à son éducation et sa philosophie de vie, «de renforcer le courage de vivre: d’y insister face à fatalité du ‹no- future›». (Scheidgen, p. 202,203)
Renforcer le courage de vivre,
défendre la dignité humaine
Scheidgen met en évidence que dès sa première conférence dans les halles universitaire de Francfort, « Hilde Domin a manifesté de sa croyance en une fonction positive et salvatrice du poème.» Sa biographe l’étaye en mettant en avant les vers programmatiques:
'C‘est notre liberté
nommant les vraies notions
courageusement
à la voix faible'
En tant que juive ayantvécu, de manière exemplaire, comment un être humain se transforme en victime du moment à l’autre, «condamnée à l’impuissance» (Scheidgen, p. 167), elle a mis l’accent sur la défense de la dignité humaine, «condition sine qua non, sans laquelle la vie est dépourvue de sens.» (Domin cité d’après Scheidgen, p. 167)
Concernant les révoltes étudiantes du 1968 et leur «réhabilitation de l’intolérance», Hilde Domindéploraqu’«avec la suspicion de la tolérance et de la confiance, la langue même soit devenue suspecte, jusqu’à la grammaire. Elle futdéclarée tout court être la source de la tromperie, de la discrimination, en bref, ‹le langage de la classe dirigeante›. Les discussions à l’ordre du jour étaient haineuses dégénérant en terrorisme de l’opinion. La critique glissait vers une croisade fantomatique complètement abstraite. Volontairement et sans contrainte, les intellectuels ont créé eux-mêmes une culture quasi totalitaire.» (Domin cité d’après Scheidgen, p. 171)
Engagement pour la paix
et critique du nucléaire
Essayant de donner une réponse au contexte de la question imminente de la guerre et de la paix dans une Allemagne armée du nucléaire dans les années 1970 et 1980, Hilde Domin créa la poésie «Abel steh auf» (Abel lève-toi)dont elle dit elle-même qu’il s’agissait de la poésie la plus importante qu’elle ait jamais écrite. Dans ce poème, la poétesse permet à Caïn d’avoir une seconde chance lui offrant de se corriger, de dire oui à son frère: «[…] où il peut dire oui, je suis là, moi, ton frère». Il s’agitlàd’un plaidoyer, en forme poétique, pour une humanité fraternelle et solidaire (Scheidgen, p. 164).
Abel lève-toi
Abel lève-toi
il faut jouer à nouveau
chaque jour il faut jouer à nouveau
chaque jour, la réponse doit encore être devant nous
la réponse doit pouvoir être oui
si tu ne te lèves pas Abel
comment laréponse
cette unique réponse qui a de l›importance
pourrait-elle jamais se modifier
nous pouvons fermer toutes les églises
et détruire tous les livres de lois
dans toutes les langues de la terre
pourvu que tu te lèves
et que tu l’annules
la première fausse réponse
à la seule question
qui est importante
lève-toi
pour que Caïn dise
pour qu’il puisse le dire
Je suis ton gardien
frère
Comment puis-je ne pas être ton gardien
[…]
Aimer et parler juste
Pour Hilde Domin, selon Scheidgen, il y a «deux commandements principaux: nommer les choses correctement et aimer, l’amour étantl’invers des paroles de Caïn: ‹Suis-je le gardien de mon frère?›» (Scheidgen, p. 164) Avec le premier commandement principal, elle s’oppose aux notions mensongères, par exemple «détention préventive»pour la prison ou «traitement spécial» pour le meurtre politique se réfèrant au philosophe chinois Confucius: «Si la langue n’est pas correcte, il s’en suit que ce qui est dit n’est pas ce que l’on pense, les œuvres ne naissent pas de cela; si les œuvres ne naissent pas, la justice ne naît pas; si la justice ne naît pas, le peuple ne sait pas où poser ses mains et ses pieds. Il ne faut donc pas tolérer l’arbitraire dans les mots. C’est tout ce qui compte.»(Confucius, cité d’après Scheidgen, p. 151)
Les poèmes, enrichissements à l’enseignement
Comme les poèmes de Hilde Domin apparaissent dans un style compéhensible, ils conviennent bien à l’interprétation au cours de littérature et d’allemand. Dans tous les types d’enseignement, du lycée au collège, les élèves trouvent du plaisir à écrire eux-mêmes des poésies inspirées de l’originale de Hilde Domin comme l’exemple cité chez Scheidgen le montre :
«Abel lutte
Abel lutte pour ton frère
et vainc sa violence
va à l’encontre de son envie
efface la marque sur son front.
Abel, lève-toi!
Efface la marque sur nos fronts.»
(Florian Kruse, cité par Scheidgen, p. 196)
Hilde Domin a souvent lu ses poésies dans les écoles devant un auditoire appartenantà la génération de ses petits-enfants, y ayant trouvé des auditeurs et lecteurs enthousiastes et de tous âges.
Lorsque Marcel Reich-Ranicki a entrepris de faire revivre la poésie par le biais d’un forum dans les colonnes de la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» (Anthologie de Francfort), contrecarrant ainsi ceux qui, adeptes de la doctrine des années 68, méprisaient la poésieet la diffamaient comme «réactionnaire», Hilde Domin a remisdès 1974,des poèmes à la Frankfurter Allgemeine Zeitung en vue de leur publication.
Hilde Domin excelle par son «immense courage pour faire face à la vie», sa confiance originale. Cette confiance originale se fondait sur l’expérience d’un foyer parental généreux et non coercitif et sur l’expérience que la rentrée de l’auteure en Allemagne fut possible (Scheidgen, p. 194).
Ce courage d’affronter la vie séduit ses lecteurs, notamment les jeunes. En outre, le contenu de ses poésie est resté actuel, distillé en confrontation avec son époque. Hilde Domin souhaitait réaliser que la vie et l’œuvre d’un poète ne se contredisent pas, elle y est parvenue. •
Source des poèmes traduits:
Franziska Loretan-Saladinet Francois-Xavier Amherdt, Prédication, un langage qui sonne juste. Pour un renouvellement poétique de l’homélie à partir des réflexions littéraires de la poétesse Hilde Domin. Editions Saint-Austin, Saint Maurice 2009
Biographie
Scheidgen Ilka: Hilde Domin. Dichterin des Dennoch, Biographie autorisée, ISBN 978-3-7806-3119-0, éd. en allemand
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