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Nouvelle retenue par le jury –– La réponse à tout
Mathieu ACKERMANN

A été retenu aussi par le jury :
La forme du concours est la nouvelle, soit un récit inédit rédigé en français de 1500 à 2500 mots. L’histoire devra commencer par ces quelques mots de Victor Hugo tirés des Misérables : « II fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta debout, considérant ce qu’il voyait. C’était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de rumeur, tantôt pleine de silence, ... »..
II fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta debout, considérant ce qu’il voyait. C’était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de rumeur, tantôt pleine de silence, s’animant au gré des émotions exprimées par les visiteurs. Ceux-ci se pressaient à l’intérieur par petits groupes ébahis, s’exclamant devant la gigantesque façade de la machine, dont les milliers de voyants rouges, oranges ou verts, formaient une mosaïque de pixels aux configurations fluctuantes. Après les premiers instants d’ahurissement bruyant, la foule des touristes se faisait plus discrète. Peu à peu, les éclats de voix et les conversations animées laissaient place à un mutisme révérencieux, les crépitements des flashs se raréfiaient puis cessaient tout à fait, comme si les visiteurs prenaient soudain conscience de ce qui se dressait vraiment là, à quelques pas d’eux, derrière les grilles de sécurité. Puis, obéissant aux injonctions de leur guide, ils se retiraient lentement, à reculons, sans quitter des yeux l’objet de leur visite, entretenant le plus longtemps possible la trace lumineuse de ses diodes colorées sur leurs rétines éblouies. Enfin, à regret, ils franchissaient les portes du hall, tandis qu’un autre groupe agité pénétrait dans l’enceinte.
Depuis la passerelle d’entretien, suspendue à une quinzaine de mètres au-dessus du sol, il avait une vue panoramique sur l’immense halle abritant la machine. Celle-ci, malgré les ventilateurs colossaux qui assuraient son refroidissement, n’émettait qu’un faible ronronnement continu, comme un fauve assoupi. Difficile d’imaginer qu’à l’intérieur de ce cube d’à peu près dix mètres de côté, plusieurs milliers de disques-durs haute densité et autant de processeurs surpuissants tournaient à plein régime, ressassant l’intégralité du savoir de l’humanité.
Les scientifiques avaient conçu ce monstre : un ordinateur dont les capacités mnémoniques et calculatoires atteignaient des sommets tels que les préfixes grecs méga, giga ou autres téra étaient insuffisants pour les qualifier. Pas moins d’un siècle avait été nécessaire pour faire ingurgiter à la machine toutes les données accumulées par les hommes depuis la nuit des temps ; on lui avait fait absorber le contenu d’internet, puis celui des bibliothèques et des bases de données scientifiques du monde entier ; enfin, on l’avait dotée de systèmes ultra-perfectionnés afin qu’elle puisse se mettre à jour automatiquement en continu. Ainsi, chaque fois qu’un article était publié, qu’un blog était mis à jour ou qu’une simple conversation téléphonique s’engageait entre deux individus anonymes quelque part sur la planète, la machine en était immédiatement informée, et actualisait ses données en conséquence.
Il fit quelques pas mal assurés sur la passerelle. Ses mains tremblaient et de grosses gouttes de sueurs perlaient à ses tempes. Il s’arrêta pour prendre une profonde inspiration et posa son regard droit devant lui. Un peu plus loin, deux petites échelles latérales permettaient de descendre sur le toit du superordinateur.
Cela faisait maintenant dix ans que la machine cherchait – ou calculait, c’est selon – une réponse à la question fondamentale qu’une délégation de chercheurs et de philosophes du monde entier lui avait soumise.
En premier lieu, le superordinateur n’avait pas été conçu dans ce but : l’objectif initial du projet était de sauvegarder l’ensemble des connaissances scientifiques, historiques, littéraires ou culturelles acquises depuis plusieurs millénaires, afin d’assurer la pérennité de ce savoir immense, de garantir qu’aucune guerre ou cataclysme ne le mette jamais en péril, et de tenir l’ensemble de ces informations à disposition des chercheurs ou des politiciens. Ce n’était que bien plus tard que l’on s’était rendu compte du pouvoir que l’agrégation de toutes ces données procurait à la machine : ses connaissances exhaustives, conjuguées aux capacités de synthèse que lui conférait sa puissance de calcul phénoménale, la rendait à même de résoudre n’importe quel problème scientifique ou philosophique. Il s’approcha des échelles, retroussa les manches de sa blouse bleue de technicien et se pencha par-dessus la rambarde. Un nouveau groupe de visiteurs venait de pénétrer dans le hangar pour s’extasier devant la façade de la machine, à grands renforts de flashs et d’exclamations. Personne ne semblait l’avoir aperçu, plongé dans la pénombre qui régnait près du plafond de la halle.
Personne, du reste, n’aurait été surpris d’apercevoir un technicien de maintenance sur la coursive d’entretien. Il agrippa les montants de l’une des échelles et commença à descendre. La machine avait solutionné nombre de problèmes millénaires, résolu quantité de paradoxes, répondu aux interrogations existentielles des hommes. Mais la dernière question qui lui avait été posée et sur laquelle elle planchait depuis une décennie tenait en haleine toute l’humanité. La science avait toujours été incapable de donner une réponse satisfaisante à cette énigme qui, un jour ou l’autre, finissait par intriguer tout être humain : comment et pourquoi la vie existait-elle ?
Il posa ses deux pieds sur le toit de la machine avec circonspection. « Pourtant, une réponse a été apportée voilà plus de deux mille ans… », murmura-t-il pour lui-même. D’une main il se saisit de la minuscule croix qui pendait autour de son cou et de l’autre se signa. « Les scientifiques ont toujours refusé cette hypothèse, parce qu’elle ne concorde pas avec leurs précieux théorèmes et qu’aucune de leurs lois ne permet de la valider ; qui sont-ils pour demander à Dieu de se justifier ? »
Dans ce gros cube de métal bourré d’électronique, reposait sur de micro pistes magnétiques le souvenir de dix guerres mondiales, de millions de catastrophes, de trillions d’évènements banals dont de parfaits inconnus avaient été témoins. Des milliards d’histoires quelconques côtoyaient les récits géniaux d’auteurs illustres ; le moindre incident était recensé au même titre qu’une catastrophe nucléaire ou un génocide.
Tout, absolument tout ce qui avait été décrit depuis l’invention de l’écriture était entreposé là, sous ses pieds. Et cela incluait bien sûr la Bible, de même que la Torah, le Coran et tous les autres textes sacrés. Or, après plus de dix ans d’intense réflexion, rien ne permettait de penser que leur satanée machine soit sur le point de donner sa réponse. De telles tergiversations sur l’origine de la vie plongeaient les hommes de foi dans le doute.
Il s’empara d’une clé qui pendait au trousseau accroché à sa ceinture, s’agenouilla et défit le cadenas qui protégeait le panneau de commande de la trappe d’entretien. Un lecteur d’empreintes digitales et un petit clavier apparurent. Il appuya son index sur le premier et composa le code de sa main libre. La trappe se déverrouilla.
Le pape avait excommunié les scientifiques qui prenaient part à ce projet, le comparant aux pires hérésies de l’Ancien Testament. Mais cela n’avait pas suffi à les décourager. Le monde entier retenait son souffle depuis dix ans, et si une réponse sortait ce soir, demain, l’année prochaine ou même dans cent ans, tous les êtres humains de la planète en seraient informés en l’espace de quelques minutes. Et si cette réponse n’était pas « Dieu » ? Si une explication parfaitement rationnelle était fournie par la machine ? Qu’adviendrait-il de la foi ?
Il ouvrit la trappe, révélant la circuiterie complexe du superordinateur. Le ronronnement des ventilateurs se fit plus intense. Se doutait-elle de ce qu’il s’apprêtait à faire ? Il rejeta immédiatement cette hypothèse : la machine avait beau tout connaître de l’histoire de l’humanité, ça ne faisait pas d’elle un être vivant.
Il se signa encore une fois, puis plongea la main dans une de ses poches et en retira une grenade miniature. Il s’apprêtait à la dégoupiller lorsqu’une alarme stridente retentit dans le hangar, accompagnée d’une puissante décharge électrique qui le priva instantanément du contrôle de ses muscles. Il tomba lourdement sur le dos, secoué par de violentes convulsions, et lâcha la grenade sans parvenir à l’amorcer. Du coin de l’œil, à travers les ténèbres qui recouvraient rapidement son champ de vision, il aperçut des formes indistinctes – sans doute les gardes de sécurité qui accouraient – puis perdit connaissance.
Lorsqu’il reprit conscience, tout était blanc. Il cligna des yeux, promena précautionneusement son regard de droite à gauche et tendit l’oreille. Aucun son ne parvenait à ses tympans, et toute la lumière provenait d’un unique néon éblouissant encastré au plafond. Il remua un peu ses membres et heurta quelque chose de mou sur sa gauche, puis se redressa lentement. Il était assis au bord d’une étroite couchette molletonnée, dans une cellule sans fenêtre aux parois capitonnées. La tête lui tournait. Un puissant sentiment d’irréalité s’empara de lui. La pièce dans laquelle il se trouvait n’avait pas de relief ; aucune odeur, point d’ombre, pas un bruit. Ses sens lui étaient inutiles pour appréhender cet environnement aseptisé dont n’émanait aucun signal tangible. Il ferma les yeux et tenta de faire le vide dans son esprit, malgré les nausées qui le tiraillaient. Alors, le souvenir de son échec remonta brutalement à la surface de sa conscience.
Il tomba à genoux sur le sol matelassé, dans une posture de pénitent. « Pardonnez-moi, Seigneur, d’avoir failli à cette tâche de martyr qui m’incombait ! », cria-t-il en pensée. Plusieurs années de préparation lui avaient été nécessaires pour être engagé comme technicien, gagner la confiance de ses supérieurs et mettre au point les détails de son attentat. Désormais, plus rien ne pouvait empêcher la machine de Satan de vomir sa réponse malicieuse. A cette idée, il hurla comme une bête sauvage, mais son cri fut étouffé par les parois insonorisées. Il réunit le peu de force qui lui restait, se releva et projeta son corps contre la porte, en vain : le choc fut amorti par les coussinets qui la recouvraient et il retomba mollement sur le sol.
Quelques jours plus tard, on le laissa faire ses premières sorties dans les parties communes de l’hôpital psychiatrique, sous la surveillance d’infirmiers aux aguets. Après plusieurs crises et de vaines débauches d’énergie contre les murs de sa cellule ou son propre corps, il avait plongé dans un mutisme profond, et ne s’exprimait plus que par d’imperceptibles hochements de tête aux rares occasions où on lui adressait la parole. Comme il ne montrait plus aucun signe d’agressivité, il fut autorisé à se rendre dans la partie salon et à regarder la télévision.
Un matin où il se trouvait justement face au poste, enfoncé dans un fauteuil miteux, le regard perdu dans le vague, un soudain brouhaha le tira de sa torpeur. Les infirmiers et plusieurs patients de l’hôpital s’amassaient tout autour de lui en se bousculant pour regarder la télévision, et quelqu’un augmenta le son.
Il fixa son regard sur l’écran. Toute cette agitation était causée par un flash spécial d’information : une présentatrice en tailleur élégant, au visage illuminé par un large sourire, annonçait que la machine était sur le point de donner sa réponse. Elle fut rapidement effacée par l’image d’une caméra qui filmait l’affichage frontal du superordinateur, sur lequel une diode verte clignotait fébrilement.
Dans l’hôpital – et probablement un peu partout sur la planète – tout le monde retenait son souffle. Un silence de mort s’installa pour de longues minutes. L’instant qu’il redoutait tant était finalement arrivé. Engoncé dans son fauteuil au cœur de cet hôpital-prison, accablé par la morphine qu’on lui administrait quotidiennement, il était impuissant. Comme tous ces gens figés autour de lui, le regard rivé sur l’écran du téléviseur, il ne pouvait qu’attendre et espérer. Enfin, la réponse s’afficha d’un seul coup, en petits caractères réguliers sur le fond vert de l’écran. Elle laissa tout le monde perplexe. Lui la relut trois fois, puis éclata d’un rire tonitruant qui se répercuta en échos démentiels dans le salon silencieux et le long des couloirs déserts de l’hôpital. D’autres malades lui emboîtèrent bientôt le pas, ou se mirent à crier comme des bêtes apeurées. Les infirmiers, encore un peu désorientés par la réponse de la machine, s’emparèrent néanmoins de lui et le reconduisirent de force à sa cellule. Après lui avoir administré un puissant sédatif, ils le sanglèrent sur sa couchette et refermèrent la porte.
Il rit encore pendant plusieurs minutes, d’un rire inhumain, puis plongea lentement dans les limbes. Juste en-dessous de la question formulée par les scientifiques : « Pourquoi la vie existe-t-elle ? », la machine avait inscrit deux mots : « Parce que ».
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