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Il y a bien longtemps, dans les confins de l’Arabie, vivait un riche marchand. Cet homme était reconnu dans tout le Moyen Orient pour ses talents de négociateur et pour la qualité de ses marchandises. Des hommes venaient même d’Europe pour ses épices et ses tissus, les Mongols chantaient les louanges des vêtements dont il habillait leurs chefs et les voyageurs, originaires des quatre coins du monde connu, ne pouvaient s’empêcher de s’arrêter devant son étal pour admirer les richesses qu’il vendait. Le marchand avait tout pour être heureux, une femme aimante, des enfants en bonne santé et le rendant fier, une belle maison et de nombreux chevaux. Il adorait les chevaux de course et en faisait même une collection. Ses écuries étaient remplies comme celles d’un sultan et les bêtes y vivant pouvaient sans problème rivaliser de force et de vitesse avec les chevaux du calife . Il appréciait surtout les pur-sangs arabes, bien que des chevaux provenant d’Europe ou de Chine avaient également leur place dans ses écuries.
Un jour, un étrange voyageur, vêtu d’un manteau troué et d’un chapeau miteux, s’arrêta devant son étal et en admirant une lampe à huile, dit au marchand :
-J’ai entendu dire, en passant devant l’échoppe du boulanger, que vous étiez toujours en quête de chevaux de qualité.
Le marchand sourit à l’étranger, qui semblait très intéressé par la lampe. Il répondit :
-Bien sûr, êtes-vous marchand de chevaux ?
Le voyageur posa la lampe et pouffa :
-Je ne serais pas vêtu de la sorte, si j’étais dans ce commerce.
Il rendit son sourire au marchand et reprit avec sérieux :
-Je suis un voyageur qui parcourt les routes de ce monde depuis des années, j’ai vu des choses qui vous feraient frémir rien que par leur nom, des lieux si beaux que votre esprit ne serait pas même capable de les imaginer, j’ai rencontré des gens dont vous n’auriez jamais suspecté l’existence.
Le négociant inclina la tête en signe de respect et demanda :
-Vous devez avoir de nombreuses histoires à raconter. Mais, excusez-moi, qu’est-ce que cela a comme rapport avec les chevaux ?
L’étranger raconta :
-Il y a, loin dans le désert, un bédouin, très âgé. Et il possède le plus beau pur-sang qu’il m’a été donné de voir. Sa robe est noire ébène, il est fort comme un éléphant et rapide tel le guépard. Il n’a jamais perdu une seule course et son endurance, mon ami… On raconte que le cavalier qui le monte fatigue avant la bête.
Le marchand fut fasciné par l’histoire du voyageur. Pour le remercier de lui avoir parlé de cet incroyable animal, il lui offrit la lampe pour laquelle il avait montré de l’intérêt. Le voyageur la glissa dans sa poche et s’en alla.
Les jours qui suivirent, le pur-sang noir décrit par l’étranger obséda le marchand, au point qu’il en rêvait même la nuit. Il chercha des informations pour trouver le bédouin. Car dans l’euphorie due à l’histoire du voyageur, il avait omis de demander à celui-ci le lieu où il avait rencontrer le nomade. Par chance, l’étranger repassa en ville. Le marchand l’aperçut en sortant de la mosquée, il le reconnut à son accoutrement poussiéreux et à son baluchon pendant sur son épaule. Le négociant courut dans sa direction en le hélant.
Le voyageur se tourna et sourit au marchand :
-Qu’est-ce qu’un vagabond dans mon genre peut faire pour vous ?
Le négociant demanda :
-Il y a quelques jours, vous m’avez parlé d’un cheval merveilleux. Je voudrais savoir où je pourrais trouver son propriétaire.
L’étranger sortit une carte de son baluchon et indiqua un lieu à plusieurs jours de route à travers le désert. Le marchand copia la carte et demanda au vagabond :
-Que puis-je faire pour te remercier ? La dernière fois, je t’ai offert une lampe, veux-tu de nouveaux vêtements ?
Le voyageur ricana :
-Pourquoi ? Vous me trouvez mal habillé ? Non, mais par contre, je suis fatigué de marcher, tu n’aurais pas un cheval ou un chameau à m’offrir ?
Le commerçant lui offrit un de ses chameaux et regarda le vagabond s’éloigner sur le dos de celui-ci.
Le marchand prépara une caravane pour se rendre chez le bédouin. Il chargea ses chameaux et ses chevaux d’or et d’épices, ainsi que de ses plus beaux tissus. Le négociant se mit en route avec ses serviteurs. Le trajet était périlleux, des bandits pouvaient leur tomber dessus, attirés par les richesses que la caravane transportait, le désert était également la demeure des serpents et des chacals, sans parler de la chaleur accablante qui régnait dans cet océan de sable. Mais par chance, le voyage se déroula sans encombre. Quand la tente du bédouin fut en vue, le marchand envoya un messager prévenir le propriétaire du cheval de son arrivée.
Quand le marchand arriva devant la tente, il vit un vieil homme assis en tailleur. Son regard trahissait une grande sagesse et une bonté sans égal. Le commerçant se présenta et lui raconta comment il avait appris l’existence de son pur-sang. Le bédouin lui fit signe de le suivre derrière la tente. Il le mena devant le plus beau cheval qu’il fut donné de voir au marchand. Il avait une musculature saillante, une robe noire et soyeuse et un crin d’une finesse inégalable. Le commerçant se promit de persuader le nomade de le lui vendre, mais par respect, il ne négocia pas sur le moment. Après avoir bu le thé avec le nomade et sa famille, le marchand déclara qu’il allait établir un camp à quelques kilomètres. Il avait l’intention de revenir le lendemain pour discuter de la vente du pur-sang. Le vieux bédouin refusa de le laisser partir et insista pour lui offrir, ainsi qu’à ses serviteurs, l’hospitalité pour la nuit. Il demanda à sa femme de préparer un festin pour ses hôtes, car il était conscient que le marchand était un invité prestigieux; sa réputation de fin négociateur et celle de ses marchandises de qualité l’avaient précédé. Bien que gêné, à cause de la pauvreté apparente du nomade et de sa famille, il accepta devant tant de générosité.
La nuit tomba et le repas fut servi. Le bédouin et sa famille régalèrent les membres de la caravane avec des mets divers et variés, dont une viande tendre et juteuse, un tajine d’une qualité exceptionnelle, le tout arrosé d’un excellent lait de brebis. Ce fut en dégustant le dessert, des gâteaux au miel, que le marchand en vint aux faits :
-Mon ami, dit-il au bédouin, je vous remercie pour votre hospitalité. Je suis venu de très loin pour acheter votre cheval, je vous offre toutes les richesses de ma caravane en échange de votre pur-sang.
Le nomade le dévisagea en silence. Le négociant demanda timidement :
-Quel est votre réponse ? Acceptez-vous de me céder votre cheval contre mes marchandises ?
Le bédouin dit d’une voix rauque, due à son âge :
-Je ne peux pas vous vendre mon cheval.
Le marchand baissa les yeux et proposa plus. Le vieux répondit :
-Je ne peux pas, mon cheval est mort. Il constituait une partie du repas de ce soir. Vous êtes un invité de marque et pour vous honorer et vous remercier de votre présence, nous avons sacrifié mon pur-sang afin de vous offrir ce repas.