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Pierre-Alain Tâche, «Dire adieu» et Gaia Grandin, «Faoug»
di Françoise Delorme
Pubblicato il 08/01/2014
Existe-t-il une différence fondamentale entre les derniers vers de Faoug, livre de poèmes de la jeune poète Gaia Grandin
elles gisent toutes dans un autre monde
ces phrases
qui veulent dire qui veulent dire
et ceux du dernier long poème de Dire adieu, le dernier livre de Pierre-Alain Tâche, intitulé «Tout n'est pas divisé» (si j'excepte l'envoi final):
La phrase verdira par osmose – et c'est
perdre son temps qu'espérer autre chose,
alors qu'il s'agit, tu le sais, de ne faire qu'un.
Avec une sorte de stupéfaction heureuse je m'aperçois que non, quoique ces deux livres soient résolument singuliers.
Pierre-Alain Tâche écrit dans la continuité d'une œuvre importante et dans l'élan tempéré d'une méditation tardive et mélancolique. Gaia Grandin écrit un premier livre dans le désir de tout dire et avec une sorte d'énergique désarroi. Les deux poètes tentent de conquérir pour la réitérer la fragile pulsation qui rendra comme vivant le poème, pour perpétuer le battement entre une littéralité rigoureuse et un lyrisme intense qui ne craint pas, dans un cas comme dans l'autre, de dire son nom.
Le livre de Gaia Grandin, Faoug, composé de trois mouvements, invente une respiration en trois étapes éphémères, entre unité et séparation: «Estuaire», «L'Isle», «Estran». Une eau se jette dans une autre, une terre émerge un instant, un lieu indécidable entre eau et terre s'offre pour y agir.
Parce que l'expérience d'une vie près d'un lac (Faoug est une petite commune au bord du lac de Morat) nourrit essentiellement la riche substance mouvante de ces poèmes, il est difficile de ne pas être submergé, bousculé par toutes les formes que prend l'eau dans tout le livre: lac bien sûr, mais aussi pluie, mer, vagues, larmes, brume, eau constitutive du corps, toutes mêlées dans leurs parentés et leurs contradictions, leur fusion même comme parfois leur presque incompatibilité:
le clapotis de l'eau conte la barque
est le mutisme intime le dialogue des intestins
il tente de museler la raison et la voix
loin de tout mais si proche de soi
La riche déclinaison de tant d'états de ce seul élément, avec ceux de la terre très prégnants aussi, sert l'expression d'un sentiment ambivalent: parler ouvre le monde, et se révèle à la fois une douleur et un soulagement. Mais aussi parler pousse à «glisser des mots dans la bouche du silence», nouvelle clôture brisée... avec des mots, sans fin, jusqu'à la disparition:
la phrase lézarde l'espace
noir profond éclair
à l'intérieur de l'intérieur
Un frêle esquif, La Disparition, traverse le livre. Toujours menacé, il n'amarrera cependant jamais trop loin d'une nouvelle naissance, attirée dans le dernier poème par «le vagissement des bateaux». Lallations, murmures, «silence d'une voix», plainte «en sourdine», «musique presque mécanique», autant de manières de nommer les possibles du poème, salvateur. En effet, il permet de ne pas étouffer, de trouver une voix, toujours nouvelle, celle qu'ouvre l'usage poétique d'une langue à l'intérieur d'elle-même. Un réel écartelé entre «l'appel du large» et «l'attente d'un rivage» s'y dissout, s'y reconfigure. La tension entre le partage d'une expérience humaine et une interrogation sur le langage – ce qu'il libère et ce qu'il oblige, est forte et de très grande tenue. C'est elle qui subjugue, qui emporte, qui métamorphose le paysage en lui-même et en l'expression d'une intériorité aux frontières indéfinissables. On sort de ce petit livre puissant simultanément étreint par une angoisse diffuse et soigné – peut-être temporairement – par une caresse de mots légère, finalement assez sûre de son pouvoir de nommer et de donner.
Le livre de Pierre-Alain Tâche annonce une forte teneur mélancolique dès le titre. Composé de sept mouvements qui balancent entre la fine transcription d'une sensibilité accrue au réel et une méditation sur des œuvres artistiques, il se clôt avec la célébration d'une goutte d'eau, fragile évocation d'un devenir sans illusions à travers celle d'une fraternité de condition:
si je ne sais plus très bien qui je suis,
alors je pense à toi,
petite goutte d'eau, ma sœur,
à toi, non encore advenue
et pourtant promise à l'élémentaire
En ce livre il est fait une large part à ce qui parvient à échapper au mouvement naturel, la culture. Elle, et peut-être elle seule, «se souvient et attend». Plusieurs chapitres rendent hommage à des artistes plus anciens. À Rimbaud qui a sûrement aiguillonné le désir de poésie et de beauté, mais aussi à Mallarmé:
«Assez lu», disais-je,
ayant frôlé l'aile de l'ange!
Je voulais écrire à mon tour,
peut-être même oser la profusion.
À Granach et au modèle qui l'inspira, toujours la même jeune femme un peu mystérieuse et toujours une autre, pour des tableaux aussi différents qu'une Jeune mère avec enfant, qu'une Nymphe à la source ou La mélancolie. L'alliance entre le peintre et celui qui regarde les tableaux peut la réinventer sans cesse:
dans un rais de lumière encore pure
elle, par bonheur, et toujours nue,
Citant Verlaine ici, mais ailleurs d'autres poètes, Pierre-Alain Tâche, dans le poème «Tout n'est pas divisé» répond plus particulièrement à des vers de Joël Bastard (extraits de Se dessine déjà, Gallimard, 2002). Est-ce une réponse ou plutôt une question complice? Le reste du livre – mais aussi toute l'oeuvre, mais aussi peut-être tous les poèmes du monde, de tous les temps et de tous les lieux – semble faire un écrin d'échos à ces mots très troublants: «Tout n'est pas divisé». Il se divise et se réunifie, s'ouvre et se clôt à l'infini et pour longtemps. Ce poème reprend toutes les interrogations du poète à travers une thématique végétale que l'on reconnaît et qui parcourt toute son oeuvre; elle inscrit le poète et le poème dans le vivant: «Ecrire est à la merci d'un pollen». Il relance des questions qui tentent de réassurer une croyance à la force régénérante de la poésie tout en la contestant, en ne la différenciant plus de ce qui la fait naître, de ce qui la nourrit, de ce qu'elle nourrit:
Ai-je assez de souffle pour tout lier ?
La lumière y parvient à midi,
puis elle passe, en suggérant
qu'il n'y a pas d'espace mesurable
entre un bois nu, son feuillage et la page,
et que vivre, écrire, et se souvenir, est tout un.
Et si le corps se ferme hélas sur l'expérience qui reste «dans la gorge du regard», il reste une tension, un dialogue, don partagé avec un arbre:
Il me répond pourtant, à sa façon,
d'un ample silence bruissant,
qui dénoue les liens du sens ,
m'offrant ainsi, d'une saison l'autre,
un accès fragile et vivace à l'Ouvert.
S'il «dit adieu», Pierre-Alain Tâche ne «prend pas congé». Il habite ici, convoque avec une grande intensité une multitude de lieux, de paysages, de sensations, de lectures, de méditations esthétiques qu'il mêle par la grâce d'une musique à la fois très savante et très discrète; elle transforme le bruit du monde en un «chant profond» ou du moins sa tentative, malgré les doutes, malgré la vanité de tout, pour célébrer «les petits dieux / qui palpitent faiblement / dans les choses.»
Et ce qui m'émeut sans m'étonner vraiment, c'est que le livre de Gaia Grandin, écrit par une jeune femme, expose crûment une inquiétude dévorante et violente parce qu'il est porté par un élan de vie juvénile et frais. Le livre de Pierre-Alain Tâche, lui, naît d'une confiance éprouvée peu à peu par la vie, mais confortée quoique plus fragile, dans une lumière gagnée toujours sur le point de disparaître. Dans les deux cas et pour des raisons contraires, chacun puise dans la précarité et la difficulté, terrible parfois, de notre condition et dans l'énigme toujours renouvelée de la poésie de quoi continuer à pousser des «phrases qui veulent dire», «dans le verger des mots».
L'occasion est donnée au lecteur de voir confirmé que, comme l'écrit Pierre-Alain Tâche,
le pire eut été, face à l'horreur,
de renoncer ; et d'éconduire la beauté.
L'exercice qui consiste à décrire deux livres d'auteurs différents est périlleux. Il ne rend peut-être pas compte assez des spécificités de chaque poète. Mais il est fécond de tenter de faire apparaître des motifs essentiels et communs qui taraudent chacun. On s'approprie sûrement trop vite les mouvements, les perplexités, les transports de l'un ou de l'autre que l'on confond à plaisir selon sa propre complexion. Mais c'est rester fidèle, je crois que d'essayer de savoir comment ces lectures se sont emmêlées, réfléchies, puis distinguées, signe aussi de leur force de conviction, puisque, quoiqu'il en soit et selon les mots de Gaia Grandin :
l'abordage commence au dedans