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Alors que je grandissais en URSS, chaque été, à partir de l’âge de cinq ans jusqu’à neuf ans plus ou moins, ma famille s’est envolée dans différentes directions, vers l’Est ou vers l’Ouest, pour des voyages qui pouvaient, sous certains aspects, être décrits comme des voyages dans le temps. Nous avons passé un été dans un village si hors du temps que les habitants ont demandé comment nous savions que leur village existait. Nous ne le savions pas, pas plus que les autorités du centre régional local, et les habitants semblaient désireux que ça continue ainsi.
Nous avions simplement suivi une équipe de relevés géologiques qui faisait des essais sismiques, dynamitant sur son chemin le long d’un faille d’hydrocarbures. Notre mode de transport était un Smotka, un vrai camion cahotant le long des chemins de terre défoncés avec son câble relié aux capteurs plantés dans le sol qui déclenchaient de petites charges explosives, des données sismiques étaient alors comptabilisées comme des lignes irrégulières sur des bobines de papier millimétré crachées par un sismographe à l’intérieur du camion.
C’était un village très pauvre, avec la moitié des cabanes en bois intactes, colmatées, les rares habitants étaient en mauvais état. La nuit, les loups et les ours parcouraient le village, et la viande, quand nous avions réussi à en obtenir un peu par des conducteurs de camions de passage, devait être enterrée à l’extérieur, dans une fosse, avec des rochers empilés dessus. Alors que l’été avançait et que les loups et les ours creusaient plus loin, la fosse est devenue plus profonde et les rochers plus gros.
Nous avons passé un autre été dans un village des environs de Rybinsk, près de terres inondées par la construction de barrages hydroélectriques, où la plupart des transports se faisaient en bateau au dessus des terres inondées, et où les personnes âgées parlaient un dialecte Ugro-finlandais impénétrable et sans nom. Ce village était plus prospère ; la plupart des ménages avaient des vaches, qui transformaient le chemin de terre qui traverse le centre du village en un bourbier jusqu’aux genoux à chaque fois qu’il pleuvait. Je me souviens avoir eu mes bottes en caoutchouc coincées dans la boue, essayant désespérément de les en retirer avant de voir le bétail revenir et passer dessus, et certains taureaux assez méchants me prenaient périodiquement en chasse.
Il y a eu d’autres étés aussi dans une propriété familiale en Estonie qui avait à peine changé depuis le Moyen Âge et était devenue quelque chose comme un musée, avec une collection impressionnante de candélabres en fer forgé avec de vraies bougies, puis un autre dans une ferme familiale de Transcarpathie en Ukraine occidentale, une ferme en activité, où j’ai eu la chance de mener des troupeaux de vaches à cheval (ce qui me plaisait), d’aider à faire le foin (ce que je déteste jusqu’à ce jour) et de dormir dans la grange avec les quatre filles de la famille (ce que j’ai beaucoup aimé).
Nous avons passé deux étés dans un pavillon de chasse sur le lac Ladoga en Carélie ayant appartenu au baron Gustaf Mannerheim pendant la courte période où la Carélie n’a plus fait plus partie du Grand Duché de Finlande de l’Empire russe mais n’était pas encore devenue la République socialiste Karelo-finlandaise soviétique au sein de l’URSS. Quand nous sommes arrivés au pavillon, il avait été nationalisé, transformé en station de villégiature et affecté à l’Union des Compositeurs, dont mon père était membre. Là, je suis devenu obsédé par la pêche, une pêche à la traîne d’une chaloupe pour le brochet d’eau douce qui était caché dans les crevasses qui longeaient le fond des fjords. Nous les avons mangés après les avoir fumés à chaud avec de la fumée de rameaux d’aulne.
Partout où nous nous trouvions à passer l’été, la plupart de nos journées étaient occupées à errer dans les bois, à la recherche de baies, de champignons et de tout ce que les bois avaient à offrir. Partout, les bois étaient des labyrinthes de sentiers creusés par les déplacements des animaux et des personnes sur plusieurs milliers d’années.
Contrairement à ce que les Américains aiment à appeler «région sauvage» ou, pire encore «terres non mises en valeur», il s’agissait de terres qui ne pouvaient pas être améliorées, car elles étaient vivantes et pleines d’esprits d’animaux et d’humains mêlés dans une harmonie installée là depuis des milliers d’années. En comparaison, le paysage nord-américain, avec ses parcs nationaux, ses sentiers balisés pour la randonnée commençant par de grands parkings, et avec le reste de l’espace interdit d’accès par un affichage «No Trespassing», est un paysage mort, dépourvu d’âme et de sens, maintenu parce qu’il est supposé être utile aux loisirs ou à la conservation de quelquechose. Ce paysage est artificiel : une construction mentale superposée à un domaine naturel considéré comme étranger. Pour un Américain, la carte est le paysage ; pour un Russe vivant dans la campagne profonde, une carte est la preuve que vous pourriez être un fonctionnaire du gouvernement ou, pire encore, un espion.
En Russie, dans la plupart des endroits, vous pouvez marcher dans toutes les directions sur presque toutes les distances, guidé par la mémoire et l’instinct plutôt que par un balisage ou une carte. Plutôt que de suivre une piste unique marquée, comme les Américains ont tendance à le faire ce qui – aux yeux des profanes – ressemble à une promenade en prison, en Russie les gens se déploient à travers le paysage et restent en contact par le «yoo-hooing» [lire youuu-hooou, cris utilisés pour appeler en pleine nature, NdT] devant et derrière eux. Même les jeunes enfants ont tendance à errer dans les bois de leur propre chef, parce que la conscience de la sécurité à l’américaine est inexistante et serait probablement considérée comme nuisible – une façon de laisser prospérer les nigauds.
Mais les glorieux bois russes, si pleins d’émerveillement et d’esprit, étaient également plutôt peu peuplés. Dans de nombreux endroits, nous traversions des fermes abandonnées où les arbres surgissaient d’une cabane en rondins tenant à peine debout, pourrie depuis longtemps sous un tapis de mousse ; où un saule épais émergeait d’un puits effondré, bref la nature récupérait rapidement du terrain. À ce propos, la seule structure encore debout était celle, assez impressionnante, du peu de maçonnerie trouvée dans chaque maison traditionnelle des villages russes : le poêle russe (j’en parlerai plus tard…). Parfois, il y avait les restes d’un verger et d’un jardin, des arbres fruitiers, pommes, poires, prunes, portant encore des fruits, ainsi que des bosquets, groseille, framboise, groseille à maquereau, le champ de pommes de terre et le jardin de légumes étaient déjà retournés en bosquet.
L’éradication du paysage rural en Russie a été l’un des pires résultats du 20ème siècle : la collectivisation et l’industrialisation rapide après la Révolution [Russe, NdT] ont poussé les gens vers les villages et les villes. Les vieux modèles d’auto-gouvernance locale démocratique et autonome, datant de plusieurs siècles, ont été éliminés en une seule génération. Les vieilles fermes familiales ont été remplacées par de grandes fermes collectives et un régime de planification centralisée de la production agricole. Cela s’est avéré être un échec total, forçant l’URSS à recourir à l’importation de céréales des États-Unis et du Canada à crédit, et ouvrant la voie à sa destruction finale par les mains de ses créanciers étrangers. Heureusement, cet effet a été temporaire ; un quart de siècle après l’effondrement du système soviétique, la Russie est, une fois de plus, redevenue l’un des principaux producteurs et exportateurs agricoles au monde, prenant la première, deuxième ou troisième place dans la production de la plupart des produits agricoles.
Bien qu’il y ait beaucoup d’agriculture industrielle mécanisée en Russie, pour les produits d’exportation en particulier (Le fabriquant russe Rosselmash soutient bien la comparaison face à John Deere [fabriquant de matériel agricole américain, NdT]) alors qu’une grande partie de la nourriture locale est encore cultivée sur de petites parcelles, qui ont tendance à être très productives, et leurs produits, vendus sur des marchés omniprésents, sont d’une qualité supérieure. Les sanctions occidentales imposées à la Russie après le putsch de Kiev, le référendum de Crimée et la guerre civile dans l’Est de l’Ukraine, ainsi que les sanctions contre la Russie, qui ont interdit les importations de produits alimentaires des nations occidentales agressives, combinées avec des prix bas du pétrole et une attaque spéculative ayant entraîné une baisse du taux de change du rouble, tout cela a donné aux producteurs agricoles locaux un formidable élan. Indépendamment des sanctions, une grande partie des importations de produits alimentaires ne sera jamais retrouvée. Les Russes sont en syntonie avec la provenance rurale de leur nourriture, de plus la Russie a interdit tous les produits génétiquement modifiés, coupant les importations en provenance des États-Unis presque entièrement basées sur du maïs transgénique.
Un certain nombre de nouvelles initiatives et une nouvelle législation appropriée ont rendu plus facile le retour des gens à une agriculture à petite échelle. Certaines catégories de personnes, comme les anciens combattants et les jeunes familles avec enfants, reçoivent maintenant du gouvernement des parcelles de terres libres. Les impôts sur le revenu, normalement un impôt forfaitaire de 15% plus une taxe sur la retraite de 1%, tombe à seulement 6% pour ceux qui se lancent dans l’agriculture. D’autres facteurs, tels que la forte pénétration des services de téléphonie cellulaire, l’accès à internet et la popularité croissante de l’enseignement à domicile (par la loi russe, les écoles doivent dédommager les parents pratiquant l’école à la maison) vont aider à rendre la vie rurale plus populaire. Les informations qui surgissent périodiquement sur les médias sociaux, envoyées par ceux qui sont retournés dans les villages, ont tendance à peindre des portraits idylliques de la vie rurale. Lentement mais sûrement, le paysage est reconquis.
Cette tendance est à bien des égards un retour à la norme : durant la plus grande partie de son histoire millénaire, la Russie était couverte de petites villes, de nombreux villages et d’innombrables fermes isolées. Ce modèle d’habitation est adapté à un paysage, certes vaste, mais qui fournit des ressources répandues pour une économie préindustrielle. Jusqu’à tout récemment, la plupart des maisons en Russie, même les plus grandes, étaient construites en bois, limitant ainsi leur durée de vie. Le bois était, et est toujours, abondant, mais la pierre est assez rare dans de nombreux endroits, limitée à quelques rochers épars dans le paysage, laminés par les glaciers pendant plusieurs âges glaciaires. Pour cette raison, il est resté très peu de traces de bâtiments anciens ou de ruines : quelques églises et quelques forts. Bien sûr, cela a changé avec l’industrialisation et l’avènement du ciment, de la brique et du béton armé, mais pendant de nombreux siècles jusqu’alors, la civilisation russe n’a laissé presque aucune marque permanente sur le paysage. La nature pouvait rapidement récupérer ses droits, par le feu ou le pourrissement.
L’humble et rustique cabane de village russe, avec ses murs en bois et son toit de chaume, est physiquement transitoire : les rondins pourrissent ; le chaume doit être remplacé après quelques saisons. Tout ce qui peut être fait pour prolonger la vie de la structure, qui se trouve généralement sur un sol humide, est de remplacer périodiquement les rondins les plus bas, mais même alors, après quelques décennies, la structure entière doit être abandonnée, démontée et découpée en bois de chauffage, brûlé sur place, ou tout simplement laissé à la désintégration en un tas de compost. Mais c’est une technologie facile à reproduire, elle n’a pas d’âge : un ensemble parfait d’adaptations à un environnement difficile et exigeant qui ont été aiguisées à la perfection pendant de nombreux siècles.
Ceci, avec le mode de vie et les pratiques qui lui sont associées, est un très bon exemple d’une technologie «proche de la nature» qui englobe tout. Nous allons les décrire en détail dans la prochaine partie de cette série apparemment sans fin, qui menace de devenir la matière première de mon prochain livre.
Dmitry Orlov | 10 Novembre 2015
Réduire la techno-sphère – Partie IV
Dans les parties précédentes de cette série, nous avons commencé à gratter de loin un très vaste sujet : à quoi ressemblerait une stratégie efficace pour amener le changement social rapide nécessaire et éviter les pires ravages d’un changement climatique catastrophique. Ce changement doit introduire des technologies proches de la nature qui ramèneraient la techno-sphère à un équilibre avec la biosphère.
Pour être efficace, cette stratégie doit compter sur la technologie, mais pas dans le sens habituel de gadgets ou de colifichets de fantaisie, dont les exemples suivants me viennent à l’esprit :• Smartphones et autres gadgets. (Les stupid people ne savent plus comment vivre sans eux.)
• Les éoliennes qui utilisent beaucoup de charbon et de diesel pour être construites et entretenues, qui virent les oiseaux migrateurs du ciel et produisent de l’énergie sous une forme qui ne peut pas être stockée efficacement.
• Les majestueux voiliers qui transportent le chocolat, le café et le vin du commerce équitable pour ravir les gourmets efféminés dans les pays du premier monde.
Non non non ! La technologie en question est une technologie politique, conçue pour surmonter la force impressionnante de l’inertie sociale et provoquer la mise en mouvement de la société dans une direction vers laquelle elle ne veut d’abord pas bouger.
La technologie politique offre les moyens de :
1. Changer les règles du jeu entre les participants au processus politique
2. Introduire dans la conscience de masse de nouveaux concepts, des valeurs, des opinions et des convictions
3. Manipuler directement le comportement humain à travers les médias de masse et les méthodes administratives
Comme le terme technologie politique est nouveau pour la plupart des lecteurs, nous allons faire un détour afin de le mettre en contexte. Pour rappel, les technologies politiques peuvent être utilisées pour poursuivre les objectifs suivants :
1. Améliorer le bien-être de tout le monde par la poursuite du bien commun de toute la société, tel qu’il est compris par ses membres les plus instruits, les plus dignes et responsables, les plus intelligents. Les technologies politiques de ce genre provoquent un cercle vertueux, se fondant sur les succès précédents pour renforcer la cohésion sociale et la solidarité et préparant la mise place de grandes réalisations. (Ce sont les bonnes politiques).
2. Enrichir, augmenter la puissance et protéger les intérêts particuliers au détriment du reste de la société. Ces types de technologies politiques ne réussissent pas à cause de contradictions internes, ou entraînent un cercle vicieux dans lequel ceux qui en bénéficient visent des niveaux toujours plus élevés de comportement égoïste au détriment du reste, préparant le terrain à de mauvais résultats sociaux, à la stagnation économique, à la violence de masse et pour finir à une guerre civile et à la désintégration politique. (Ce sont les mauvaises politiques.)
Hélas, la plupart des lecteurs n’ont eu aucune exposition aux technologies politiques de la première espèce, aussi les deux derniers articles de cette série ont expliqué à quoi ressemble ce deuxième type, en prenant le cas des États-Unis comme exemple. Dans la Partie II, j’explore la façon dont elles sont utilisées pour manipuler et contraindre la population aux États-Unis. Il y a de nombreux exemples, mais celui qui est le plus pertinent pour cette série est celui-ci :
Promoteur : Le lobby des combustibles fossiles.
Objectif : Convaincre la population américaine qu’un catastrophique changement climatique anthropique ne se produit pas.
Moyens : Campagnes de diffamation contre les scientifiques du climat, injection de fausse science, dénigrement de la science dans son ensemble, caricature du mouvement pour arrêter le changement climatique catastrophique comme une conspiration, etc.
Ce seul exemple suffit à illustrer à quel point une technologie politique peut être efficace : nous connaissons tous beaucoup de ses victimes. Même les gens très intelligents épousent souvent l’opinion que le changement climatique observé est le produit de la variabilité naturelle (il ne l’est pas) ou que les efforts visant à atténuer les changements climatiques sont une conspiration d’un gouvernement mondial (qui n’existe pas). Cela montre clairement l’efficacité des technologies politiques : elles peuvent déformer l’esprit tant des gens idiots que des plus intelligents. Mais elles peuvent également être utilisées pour défaire ce qui a déjà été fait. Malheureusement, aucun des exemples de technologies politiques utilisées aux USA n’a eu pour but la poursuite du bien commun. En ce qui concerne ce qui se passe pour la politique aux États-Unis, il est préférable d’éviter d’y regarder jusqu’à ce que les braises refroidissent car vous vous brûleriez les yeux pour rien.
Ensuite, dans la Partie III, nous avons fouillé dans les méthodes utilisées par les États-Unis pour saper la souveraineté des pays à travers le monde, car pour le cas, en réponse, le reste du monde a évolué avec succès en utilisant ses propres technologies politiques, et il est en train de neutraliser les États-Unis sur la scène mondiale. Nous allons les étudier dans le prochain article de cette série. Cette réponse immunitaire globale à l’agression américaine, qui a pu opérer pratiquement sans opposition pendant des années entre l’effondrement de l’URSS, dévastant plusieurs pays à travers le monde, et le récent échec de l’effort pour détruire la Syrie, est significative : pour travailler dans le sens du bien commun, il faut d’abord arrêter ce fléau.
Mais avant d’aller trop loin, regardons où nous allons. Que veut dire proche de la nature ? Certains lecteurs ont proposé la biomimétique, qui est un relookage modernisé de l’ancien processus consistant à regarder la nature à la recherche de mécanismes prometteurs : les avions ont desailes comme les oiseaux ; les plongeurs en apnée ou avec des bouteilles portent des palmes comme les poissons ont des nageoires ; les chaises et les tables ont des jambes, les murs ont des oreilles et ainsi de suite. Tout a commencé il y a quelques millions d’années lorsque certains hominidés ont ramassé un rocher pointu et l’ont appelé une griffe ou un crochet. Non, ce n’est pas cela du tout.
D’autres lecteurs ont dit en chœur que cela pourrait être la permaculture. C’est vrai que la permaculture est de fait vraiment intéressante. Le terme couvre la gamme allant des principes généraux conceptuels aux pratiques spécifiques pour traiter le paysage, en particulier pour produire de la nourriture. La plupart des technologies impliquées sont non industrielles et chargées en réflexions plutôt qu’en énergie, ce qui est une bonne combinaison. La permaculture a probablement un rôle à jouer, si un chemin peut être trouvé pour l’enseigner à des gens qui sont trop occupés à survivre tout simplement pour assister à des cours très chers dans des endroits exotiques.
Pour être proche de la nature, les technologies doivent rétablir l’équilibre entre la biosphère et la techno-sphère (comme l’a dit Poutine à l’ONU). Pourquoi est-ce nécessaire ? Eh bien, les populations humaines qui ne parviennent pas à le faire présentent une tendance marquée à s’éteindre. Ceci est quelque chose qui s’est souvent passé. Les Vikings du Groenland sont souvent présentés comme un exemple particulièrement frappant de cet échec : ils se sont installés au Groenland durant une période climatique relativement courte quand il était vert plutôt que blanc, et quand il est revenu à son état de désert aride, ils sont morts. Cette mort n’était pas inéluctable : les tribus indigènes leur ont survécu, elles qui ont continué à pêcher et à chasser sur la glace. Mais les Scandinaves voulaient manger du porc et du bœuf, refusant de devenir des natifs, c’était leur culture et leur sentiment d’identité.
Le changement culturel qu’auraient dû adopter les Vikings du Groenland pour survivre est très difficile. Il se produit, mais de lui-même, tout seul, il a tendance à se mettre en place beaucoup trop lentement pour faire une quelconque différence lors d’une crise. Les changements qui obligent les gens à transformer leur mode de vie d’une manière qui contredise leurs habitudes physiques et leur sentiment d’identité sont particulièrement difficiles, et sont souvent subis avec ressentiment et hostilité.
Par exemple, il serait parfaitement logique d’introduire quelques petits changements aux États-Unis qui permettraient de diminuer sensiblement l’impact sur l’environnement. Voici trois exemples simples :
1. Bannir les pelouses. L’herbe ne devrait être tondue qu’une fois qu’elle est montée en graine pour être utilisée pour faire du foin.
2. Bannir le bœuf et le porc. Plus de hamburgers mais des rabbitburgers Tout le monde mange localement des lapins nourris et élevés à l’herbe.
3. Auto-stop obligatoire. S’il y a un siège libre, vous devez vous arrêter pour prendre des auto-stoppeurs, ou faire face à une forte amende.
Bien sûr, les gens prendraient les armes face à de telles mesures. Ils estiment que leurs droits sont violés et leur culture détruite. Ceci nous amène à une autre petite, mais importante mesure :
4. Confisquer toutes les armes.
Notez, cependant, que les gens ne sont pas le moins du monde armés face aux initiatives suivantes qui rencontrent beaucoup de succès :
1. Forcer les gens à tondre constamment leurs pelouses, endommageant leur santé au contact de la considérable pollution de l’air due aux sales tondeuses à gazon à deux temps, à la pollution de l’eau par le ruissellement des engrais chimiques et à l’exposition aux herbicides toxiques tels que le glyphosate cancérogène de Monsanto (Roundup).
2. Forcer les gens à manger du bœuf et du porc produit par des usines d’élevage, viandes bourrées d’hormones de croissance, d’antibiotiques et autres produits chimiques, en les privant de toute autre source abordable de protéines animales. Bourrer aussi toute leur nourriture et leur boisson avec du sirop de maïs à haute teneur en fructose et en édulcorants artificiels, afin qu’ils deviennent aussi gros que des porcs et ne puissent plus marcher sur de grandes distances, et soient condamnés à aller partout en voiture.
3. Forcer tout le monde à posséder sa propre voiture afin d’être en mesure de se déplacer, même si les voitures restent inactives la plupart du temps, et même s’il y a beaucoup de chômeurs qui ne seraient que trop heureux d’être soutenus par un petite fraction de ce qu’il en coûte de posséder, d’assurer et d’exploiter une voiture.
Ces mesures créent un environnement social qui est si aliéné, plein d’hostilité et malsain que personne ne se sent particulièrement en sécurité en son sein. Ce qui nous amène à une autre petite, mais importante mesure :
4. Forcer tout le monde à penser qu’il a besoin de posséder une arme à feu (ou deux ou trois) pour lui-mêmes et sa famille afin d’être en sécurité ; puis prendre du recul et regarder le feu d’artifice. Arrêter ceux qui ont des démêlés avec les nombreuses lois contradictoires sur les armes à feu, pour les vendre comme esclaves aux prisons privées, alors que chacun acclame ces lois, parce qu’on leur a dit que cela les met plus en sécurité.
Quelle est la différence entre ces deux séries d’initiatives ? Les deux semblent devoir être très impopulaires. Le premier ensemble serait bénéfique, en termes d’impact sur la santé publique et l’environnement, tandis que le second est manifestement nuisible. Mais le premier est politiquement voué à l’échec, tandis que le second se vend plutôt bien.
La différence est la suivante : tandis que le premier ensemble d’initiatives n’a pas de technologie politique pour le soutenir, le dernier est lui soutenu par un ensemble de lois et un rituel civique quasi-religieux. Les lois punissent ceux qui ne tondent pas leur pelouse, empêchent les gens de produire et de distribuer de la viande à moins qu’ils ne possèdent une ferme, et ainsi de suite. Le rituel civique quasi-religieux, fortement soutenu par la publicité, implique de se tenir debout sur une pelouse autour d’un barbecue fumant (l’autel sur lequel reposent des holocaustes de bœuf et de porc venant d’usines d’élevage), tout en se vantant de ses voitures et de ses armes. Pour compléter la scène, il y a généralement un drapeau des États-Unis, quelque part à portée de vue, parce que c’est cela qui signifie être un Américain : se tenir debout sur une pelouse, communier autour de viandes d’usines d’élevage, de HFCS, d’eau bourrée d’aspartame et se vanter de ses voitures et de ses armes. Tout le reste serait anti-américain et politiquement voué à l’échec.
Les technologies politiques qui rendent ces pratiques nuisibles populaires et même nécessaires sont soutenues par de puissants intérêts particuliers : l’industrie de l’entretien de la pelouse, l’agro-business industriel, l’industrie automobile, les fabricants d’armes et le complexe industriel des prisons. Ce sont les parasites qui se régalent sur le corps prostré et boursouflé des États-Unis, rongeant le cœur du pays de l’intérieur. Et il n’y a absolument pas de technologies politiques pour s’y opposer, ou pour soutenir les initiatives qui sont nécessaires et bénéfiques. Pour savoir à quoi celles-ci ressemblent, nous aurons encore à chercher en dehors des États-Unis, et c’est ce que nous allons faire dans les articles à venir.
Dmitry Orlov | 20 Octobre 2015
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr
Sur l’ingénierie sociale : Chroniques d’un éveil citoyen – Épisode 6 : L’ingénierie sociale
Sur les Vikings : Effondrement – Jared Diamond