Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07180.jsonl.gz/1015

Dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève, les ministres cherchent un chemin commun pour lever les entraves au commerce. L'occasion de demander à l'ancien député et Suisse de l'étranger Ruedi Baumann ce qu'il pense de la libéralisation de l'agriculture.
Cela fait maintenant sept ans que les 153 membres de l'OMC planchent sur un accord dans le cadre du cycle de Doha. Objectif: libéraliser davantage le commerce mondial.
A plusieurs reprises au cours de cet exercice, les négociations ont failli conduire à la rupture entre pays industrialisés, émergeants et en développement.
Ruedi Baumann, qui vit avec son épouse dans le Sud de la France depuis 2003, continue à participer à la discussion politique, bien qu'il n'appartienne plus à la grande famille des élus.
swissinfo: Quels seraient les effets sur l'agriculture suisse d'un échec des négociations à Genève?
Ruedi Baumann: S'il y a échec, il ne se passera pas grand chose pour l'agriculture suisse. Mais l'industrie et le secteur des services ont un intérêt réel à ce que ces négociations n'échouent pas.
swissinfo: L'Union suisse des paysans craint qu'un accord ne mette à la rue la moitié ou presque des agriculteurs suisses. Partagez-vous cette crainte?
R.B.: Le syndicat paysan et les gros exploitants ne font rien d'autre qu'encourager un changement structurel sur le plan suisse. Autrement dit, ils font pression sur les petites et moyennes exploitations pour pouvoir grandir encore.
C'est aussi une question de volonté politique. Veut-on que les grandes exploitations passent au stade de l'agriculture industrielle ou est-on prêt à accepter que la Suisse soit un pays de petites exploitations et de revenus accessoires. A mon avis, ce serait beaucoup plus intelligent.
Comme l'Autriche le fait avec beaucoup de succès dans le cadre de l'Union européenne, la Suisse devrait laisser pleinement profiter ses petites et moyennes exploitations des aides étatiques.
En Autriche, deux tiers des exploitations ont un revenu accessoire, contre seulement un tiers en Suisse. Cette approche serait efficace dans le cadre d'une politique agricole qui cherche à assurer la survie des petites et moyennes exploitations familiales. Mais l'Union suisse des paysans devrait revoir son approche.
swissinfo: La ministre de l'économie Doris Leuthard estime que les produits agricoles suisses ont les moyens de s'imposer par leur qualité. Même au cas où les négociations à l'OMC conduisaient à une baisse des droits de douane de 54 à 60%. Un avis que vous partagez?
R.B.: En tant que paysan en France, je dois dire que le reste de l'Europe produit aussi de la qualité. Un exemple: ici dans le Sud de la France, il n'y a pratiquement aucune écurie, l'élevage se fait en plein air. En Suisse, la situation n'est pas aussi rose qu'on le dit parfois. Engrais et pesticides y sont encore utilisés. Et l'agriculture biologique stagne.
Les mesures de soutien étatiques devraient être conçues de telle manière que le pays occupe une position de pointe en matière d'agriculture biologique, comme ce fut le cas un temps. Malheureusement, ce n'est plus vrai. L'Autriche est à cet égard aussi un bon exemple. Elle a réussi à faire progresser le nombre de ses exploitations biologiques.
swissinfo: En élargissant la perspective, quel serait l'impact global d'une ouverture soudaine des marchés agricoles occidentaux?
R.B.: La libéralisation de l'agriculture est globalement discutable. A l'échelle du monde, un autre principe devrait prédominer: chaque pays, chaque région devrait avoir le droit de se nourrir lui-même. Un principe applicable pour les pays en développement comme pour les pays industrialisés.
Cette souveraineté alimentaire est pour moi beaucoup plus importante que le libre marché, qui détruirait aussi nombre de structures agricoles.
Le plus grand danger d'une libéralisation agricole réside à mon sens dans les grosses exploitations industrielles - aux Etats-Unis, au Brésil ou en Argentine, là où une partie des produits alimentaires sont produits.
Je pense aux multinationales monopolistiques actives dans le génie génétique, les semences, les engrais, les combustibles, qui installeraient la Suisse mais aussi l'ensemble de l'humanité dans une forte dépendance.
swissinfo: Une ouverture globale n'irait pas non plus dans le sens des pays en développement?
R.B.: Il faut reconnaître aux pays en développement le droit de protéger leurs fragiles agricultures. Un libre échange absolu conduirait ces pays à être inondés par les produits alimentaires canadiens, brésiliens ou argentins. Les productions locales deviendraient impossibles.
On pourrait aussi le dire ainsi: les produits alimentaires, c'est toujours une question d'argent, pas une question de faim.
Interview swissinfo, Etienne Strebel
(Traduction de l'allemand: Pierre-François Besson)
LE CYCLE DE DOHA
Les 153 Etats-membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) négocient depuis presque sept ans une plus grande libéralisation des échanges commerciaux dans le cadre du «Cycle de Doha». Agriculture, produits industriels et services sont les dossiers clé.
Dans le domaine agricole, les Etats doivent encore s'entendre sur des points-clés comme les réductions tarifaires, la diminution des soutiens internes ou le traitement des produits sensibles (produits qui bénéficieront d'exemptions par rapport à la formule générale de baisse des droits de douanes).
Mieux intégrer les pays en développement dans le commerce mondial et susciter l'essor du commerce sud-sud sont des objectifs avoués de ce cycle, assimilé à un «round» du développement.
Le G 10
Dans le cadre des négociations du cycle de Doha, la Suisse préside un groupe de pays appelé «G 10», qui comprend aussi le Japon, la Corée, Taiwan, Israël, la Norvège, l'Islande, le Liechtenstein et Maurice.
Ces pays importateurs nets de produits agricoles veulent une libéralisation progressive du commerce agricole en tenant compte de considérations de type écologique, socio-économique et identitaire.
Défensive sur le dossier agricole, la Suisse milite pour une libéralisation des services et une diminution des taxes douanières sur les produits industriels.