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Le dyptique Matrix Reloaded / Revolutions (un film coupé en deux, plutôt que deux films qui se suivent) développe considérablement le contenu thématique de toute la trilogie, principalement par le biais d'une construction récurrente, binaire et symétrique. Un peu à la façon de la figure du Yin et du Yang, qui fait cohabiter les contraires, ces deux films se répondent, présentant des scènes qui s'éclairent mutuellement et des personnages qui sont autant de binômes semblant aborder chacun une thématique différente.
Le "couple" d'opposition le plus évident est constitué par l'Architecte et l'Oracle. Ces deux personnages sont opposés sur presque tous les points, à commencer par leur apparence (sexe, couleur de peau, habillement, façon de parler, environnement), mais aussi, et c'est plus important, par leur rôle et leur intention. On sait depuis le début (le premier film) que l'Oracle est du côté des humains; Matrix Reloaded semble bouleverser cette donne en nous apprenant qu'elle n'est pas une humaine, mais un programme au même titre que les Agents. La présentation de l'Architecte (également de nature informatique), plus tard dans le film, vient rééquilibrer notre jugement : on devine vite une certaine "incompatibilité", en même temps qu'une certaine complémentarité, entre les deux personnages. Matrix Revolutions nous en apporte la confirmation : malgré son assurance, l'Architecte n'est ni omniscient, ni omnipotent, et son rôle consiste simplement à "rééquilibrer l'équation" de la Matrice. Le rôle de l'Oracle est de la "déséquilibrer". La thématique abordée par ce "couple" apparaît alors clairement : changement, évolution contre immobilisme, préservation.
Un autre couple relativement explicite est constitué par Néo et Smith. On a vu que Smith, après sa "mort" à la fin de Matrix, revient avec la faculté de parasiter les éléments de la Matrice et d'en faire ses propres doubles, en un processus d'uniformisation exponentiel. Dans Matrix Revolutions, la tendance atteint son apogée, et à la fin du film, Smith a contaminé toute la Matrice et totalement échappé au contrôle des machines. Il se révèle le seul véritable ennemi, à la fois de Néo, des humains et des machines, le seul avec qui la négociation ne soit pas possible. Son obsession est de vaincre Néo, symbole de la résistance humaine, et de le parasiter à son tour pour le transformer en autre lui-même. A ce stade, on peut déjà avancer une signification de cette opposition de personnages : Smith refuse la différence et rêve d'une uniformisation absolue des individus, allant jusqu'à détruire l'autre dans son identité même, pour le remplacer par lui-même; Néo, à la fois en tant que défenseur de Zion et en tant qu'adversaire de Smith, se pose donc naturellement comme défenseur de la diversité et du respect de l'autre (l'autre, en tant que personne différente de moi-même). En bref, diversité contre uniformité, cohabitation contre intolérance.
Cette thématique trouve naturellement son prolongement en impliquant plusieurs autres personnages : par exemple dans la relation amoureuse qui unit Néo et Trinity, tandis que de son côté, Smith reste seul avec lui-même. Ou encore, on peut relever qu'il est parfaitement logique que Smith en vienne à "absorber" l'Oracle, dans la mesure où l'uniformisation est totalement contradictoire avec le changement, l'évolution. On peut même ajouter que c'est lorsqu'il atteint finalement son but (l'uniformisation absolue) que Smith se condamne lui-même : l'uniformité, c'est la stérilité, la mort. Et il n'est pas étonnant qu'en disparaissant, Smith laisse derrière lui la dépouille de l'Oracle.
Mais on peut également se référer au dialogue de Néo et Smith (qui est presque un monologue de ce dernier) à la fin du combat qui les oppose. Il est alors question de motivation : Smith ne comprend pas les raisons que Néo a de se battre, énumérant toutes les réponses possibles et les démontant aussitôt en exposant leur absurdité. Ce faisant il révèle sa nature de programme informatique, donc déterministe et déterminé, rationaliste à l'extrême et incapable de créativité. La simple réponse de Néo ("parce que j'ai choisi"), prend le contre-pied de cette approche : si l'univers est absurde, il appartient à l'homme (et à lui seul) de donner un sens à sa propre existence, en se dégageant d'une approche mécaniste et déterministe qui vide toute action de son sens. On peut donc synthétiser le combat de Néo et Smith en : liberté contre déterminisme, ou encore intuition contre raison.
C'est d'ailleurs ce même axe qui est développé par le couple Morphéus - Mérovingien. Le discours de ce dernier, se référant constamment à la notion de causalité (cause et effet), se place implicitement d'un point de vue déterminé, soit en aval de la cause, du côté de l'effet. Toutes nos actions sont le fruit de quelque chose qui les a précédées, nous dit le Mérovingien, et il n'est pas possible de se soustraire à ce mécanisme implacable. La connaissance des causes permet donc de prédire les effets, le futur est la conséquence du présent qui est la conséquence du passé. Autrement dit, le futur est déjà écrit, et le présent est impuissant. La vision de Morphéus se situe à l'exact opposé de cette approche, soit en amont du processus. Guidé par l'Oracle et par la Prophétie, Morphéus se révèle finalement bien moins naïf qu'on pourrait le penser au début. Ainsi déclare-t-il à Néo que les propos de l'Oracle ne sont pas forcément "vrais", mais plutôt "utiles", dans la mesure où ils guident l'humanité vers un futur qui n'est pas encore connu, et qui s'écrit dans le présent. Le futur est à créer. "L'Orace t'a dit uniquement ce que tu avais besoin d'entendre". Ce sont donc les croyances présentes qui permettent de changer le futur. Ainsi la pensée du Mérovingien, soumise à la tyrannie du culte aveugle de la "vérité", est-elle bloquée par l'approche de Morphéus, qui fait passer le sens avant la vérité, les effets de nos croyances avant leur causes. L'aval avant l'amont.
L'instant présent existe-t-il ? Obsédé par le vrai, le Mérovingien a fini par prendre un tel recul qu'il a quitté le monde du présent et de l'action, le réduisant à un maillon dérisoire et impuissant dans la chaîne de la causalité, condamné à contempler un passé hors de portée qui détermine un futur déjà irréversible. Morphéus, obsédé par le bien plus que par le vrai, règle ses actions en fonction de leurs conséquences (et non de leur causes) et demeure bien ancré au présent; un présent qui écrit le futur dans un mouvement en renouveau perpétuel.
Autre couple d'opposition, le sénateur Hamman et le général Locke, tous deux au coeur des processus de décision de Zion, défendent chacun une façon de résoudre un conflit. Lorsque le sénateur autorise Morphéus à repartir, à bord d'un vaisseau, pour retrouver l'Oracle, le général s'oppose (en vain) à cette décision en faisant valoir qu'il a besoin du plus grand nombre de vaisseaux possibles pour défendre la cité, face à l'attaque imminente des machines. Ce à quoi le sénateur répond : "Je crois que notre survie dépend de plus que du nombre de nos vaisseaux". Cet échange, qui peut passer inaperçu dans le contexte de Reloaded, prend tout son sens lorsqu'on sait comment se termine Revolutions. Il est alors clair que ce vaisseau a quitté la ville en tant que négociateur au lieu d'y rester en tant que guerrier (approche dénuée de chance de succès, face à des machines supérieures en nombre et en force).
Trinity, quant à elle, s'oppose à Perséphone sur la question amoureuse. Perséphone, la sensualité à fleur de peau, exige un baiser de la part de Néo en échange d'une information qu'elle possède. Elle espère ainsi retrouve les sensations qu'elle a perdu, et qu'elle éprouvait longtemps auparavant pour son mari, le Mérovingien. On voit donc deux aspects par lesquels elle s'oppose à Trinity (et à la relation de cette dernière avec Néo) : l'amour limité à son aspect sensuel, et l'amour comme monnaie d'échange, l'amour intéressé, égoïste. D'une certaine manière, on peut rapprocher Perséphone du Mérovingien, dans la mesure où elle semble également entièrement tournée vers le passé, qu'elle chercher à préserver ou à faire revivre. Trinity, de son côté, est entièrement tournée vers l'avenir et toutes les potentialités de sa relation avec Néo.
Cette opposition passé - avenir est peut-être, du reste, le point commun à tous les couples que je viens d'évoquer.
Vincent Clavien
février 2004