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1660
sieur de Villiers, Le Festin de pierre
Paris: C. de Sercy, 1660
Justifications d'un comédien poète
Ce paratexte est très intéressant sur ce qu'il nous apprend du statut, en pleine transition à cette période, des comédiens poètes et sur la perception qu'ils ont du public : c'est bien la demande de ce dernier (comprendre la langue, préférer l'effet aux règles poétiques) qui justifie la création théâtrale.
Si tu me demandes pourquoi j'ai fait imprimer cette pièce, je te dirai que je n'en sais pas bien la raison, et si tu me dis que, par cette réponse, je te donne sujet de n'avoir pas trop bonne opinion de moi, je te répliquerai que je l'ai encore plus mauvaise que toi, qui en jugeras sur l'étiquette du sac, sans me connaître, quoiqu'il me fût assez difficile de passer pour inconnu à Paris. Je serai donc bien aise de te satisfaire et de te dire, le plus succinctement que je pourrai, pour t'épargner du temps qui t'est peut-être nécessaire ailleurs, que je suis un des comédiens de la seule Troupe Royale et seule entretenue par Sa Majesté ; que mes compagnons, infatués de ce titre du Festin de pierre ou du Fils criminel, après avoir vu tout Paris courir à la foule pour en voir la représentation qu'en ont faites les comédiens italiens, se sont persuadés que, si ce sujet était mis en français pour l'intelligence de ceux qui n'entendent pas l'italien, dont le nombre est grand à Paris, et que ce fût même en des vers tels quels, comme sont ceux-ci, cela nous attirerait un grand nombre de ceux qui ne s'attachent pas à cette régularité si recherchée mais si peu trouvée jusqu'ici, et que, pourvu que la figure de Dom Pierre et celle de son cheval fussent bien faites et bien proportionnées, la pièce serait dans les règles qu'ils demandent.
Ce grand nombre là apporte de l'argent. C'est cet argent en partie qui fait subsister notre théâtre. Mes compagnons et moi, qui en avons besoin aussi bien que beaucoup d'autres, nous avons jeté les yeux sur ce sujet ,comme ils savent que je suis extrêmement attaché à tout ce qui regarde les intérêts de notre troupe, ils ont cru que je hasarderais le paquet et que je considérerais fort peu ce que l'on pourrait dire de l'auteur, si la pièce réussissait. Ils ont eu raison, parce qu'ils ont eu ce qu'ils souhaitaient. J'en suis ravi pour l'amour d'eux et pour l'amour de moi-même.
Tu me diras que ceci ne fait que pour la représentation, et que je te dois raison de ce que je la fais imprimer, puisque moi-même j'en ai si mauvaise opinion. Prends la peine de lire la lettre que j'en fais à Monsieur Corneille : tu y verras ma réponse et ta satisfaction. Ce qui me reste à te dire, c'est que, si en la lisant tu la trouves bonne, tu me tromperas ; mais aussi, si tu la condamnes absolument, et qu'il te prenne envie de la voir à l'Hôtel de Bourgogne, tu te démentiras assurément. Ne désapprouve pas ma modestie, et mets ce livret dans ta poche : tu en as lu quelques-uns assurément moins capables de te divertir.
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