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Organisateurs: Regula Schmid Keeling
Participants: Klara Hübner / Olivier Richard / Heinrich Speich / Sabine von Heusinger
Le panel s’intéresse à la dynamique des échanges de normes légales-locales, plus particulièrement dans l’axe nord-sud entre la Suisse et l’Allemagne. Cela revient à interroger l’histoire et la dynamique du développement urbain et de ses institutions. Des analyses ponctuelles de cas particuliers existent à ce sujet, parfois aussi des tentatives d’analogie, mais il manque encore un modèle typologique qui pourrait servir d’explication type dans laquelle replacer les cas individuels.
SABINE VON HEUSINGER se demande s’il existe des normes supra-régionales face à des formes locales. Dès 1330, les corporations peuvent participer à la vie politique des villes, souvent à la suite d’actions sanglantes. Ces droits politiques sont acquis à Strasbourg dès 1332, à Zurich en 1336 (après une véritable petite révolte), à Bâle en 1337, à Speyer en 1349 et à Frankfort en 1360. S’agirait-il alors d’un mouvement évoluant du sud vers le nord?
Le phénomène concerne le sud-ouest de l’empire. Dans le cas particulier de Strasbourg (où une partie de la documentation reste encore non éditée), 1332 a vu la rivalité des deux familles au pouvoir tourner à une lutte sanglante, qui nécessita l’intervention du comte de la région et d’un chevalier, mais qui s’achève par le renversement du conseil communal par les corporations, qui siègeront désormais dans le conseil nouvellement élu. Sur 50 élus, 25 proviennent des corporations, contre 14 bourgeois, 8 anciens, 2 maîtres de ville et un bourgmestre, qui devient progressivement la fonction exécutive la plus puissante. En 1332 les bourgeois et les corporations ont ainsi mis fin au règne des seuls nobles ; certains de ces derniers sont même bannis.
Une lettre d’archive indique que Zurich s’est explicitement inspiré du modèle strasbourgeois. En 1336, les patriciens et les corporations forment un conseil communal, où la moitié des sièges revient aux corporations. En 1349, le bourgmestre lui-même est issu des corporations. Les anciens dirigeants tentent un retour, mais leur putsch est réprimé dans le sang en 1350. Une nouvelle charte fondamentale fut complétée par 22 groupes différent, et 5 exemplaires sont encore conservés aujourd’hui dans les archives.
Au contraire de ses voisines, la ville de Cologne ne connaît pas de tels changements avant les années 1370, avec un processus pacifique, quand les vieilles familles dirigeantes et les nouveaux bourgeois (souvent de riches marchands) forment un nouveau conseil avec une nouvelle constitution. Toutefois, la ville était déjà très émancipée de son évêque dès 1288. Plus généralement, les constitutions ainsi mises en place au XIVe siècle resteront en vigueur avec peu de modifications jusqu’à la chute de l’Ancien Empire.
Il faut relever que les échanges entre les villes sont importants. Ainsi, le compromis de Strasbourg en 1336 fut également signé par les villes voisines, ses confédérées. Ainsi, les normes régionales sont formulées de manières suprarégionales, tout en restant spécifique au sud-ouest de l’Empire.
À la fin du XIVe siècle, les ouvriers s’émancipent de plus en plus des maîtres de corporations. Les compagnons de confréries tentent de se réunir en compagnies suprarégionales, ainsi surtout les cordonniers, mais de tels regroupements suprarégionaux seront interdits par les autorités urbaines en 1408. C’est l’époque où les confréries représentent le plus large groupe participant à la vie politique, mais où également le pouvoir s’échappe progressivement du conseil communal au profit des commissions et même de groupes secrets.
OLIVIER RICHARD revient sur le sermon, qui est la base de l’organisation dans la société en formation au XIVe siècle. Le sermon puisse ses racines anciennes dans l’idée de la « société jurée », de l’association de conjurés que l’historiographie du XIXe s. proposait comme l’origine des villes. Il s’agit effectivement de sermons d’entrée en bourgeoisie, de leur renouvellement, ou encore de sermons professionnels. Un projet de l’université de Strasbourg étudie la question pour toute la région du Rhin supérieur, de l’Alsace au lac de Constance, se demandant s’il s’agit d’un espace du sermon, qui agirait comme une norme globale.
Ces prestations de sermons, parfois représentées en image à la fin du XVe s., prennent place tant dans les villes libres (Strasbourg) que d’empire (Zurich), et peuvent être plus ou moins publiques et mises en scène de manière très spectaculaire (grande estrade publique à Zurich, mais à Bâle d’abord devant l’évêque puis la semaine suivante sur le poêle de la confrérie). Les formes de prestations semblent plus ou moins similaires, surtout au niveau gestuel (trois doigts levés symbolisant la Trinité). Les formules de sermons reprennent certaines généralités en formules toutes faites (insistance sur la fidélité – plus tard l’obéissance –, défense de la ville et de ses institutions), mais chaque ville à son modèle particulier, en général consigné dans des chartes de sermons (‘Schwörbriefe’).
Il est difficile de dire si un modèle de sermon circule globalement. Au XVe siècle, les secrétaires de ville ont presque tous une formation universitaire, ce qui peut jouer une part dans l’apparente uniformisation. Mais il n’existe aucun modèle provenant d’une institution globale (scientifique, religieuse ou impériale). Les sermons existent surtout dans les villes germanophones (et en français à Fribourg) ; les livres juratoires du sud-ouest de la France n’ont pas ce caractère de registres collectant les sermons. Les sermons écrits des villes italiennes sont personnalisés, alors que les chartes de sermons sont générales et impersonnelles. Seul Zurich indique vers 1336 s’être inspiré de modèles strasbourgeois, mais une circulation horizontale ne semble pas autrement attestée. La circulation des personnes peut avoir joué un rôle : moins que les scribes des services urbains eux-mêmes, c’est le personnel subalterne à ces derniers qui circule beaucoup de villes en villes, et ce sont eux justement qui recueillent la rédaction de ces sermons.
Il est à noter que c’est tout l’espace du sud-ouest (à l’exception partielle de Fribourg, plus influencé par Berne), tant les villes que les campagnes et les cantons ruraux, qui sont caractérisés par cette culture du sermon, plus particulièrement dans le réseau social suisse. Il s’agit avant tout d’une culture politique caractéristique de cette zone, et avec un caractère nouveau (aspects performatifs et traces d’oralités dans les recueils de sermons sur le modèle « tu dois jurer »).
HEINRICH SPEICH s’intéresse aux droits des villes au Moyen Âge, comme l’entrée dans un nouveau paradigme, entre obligation et possibilité, que ce soit au niveau des droits de l’individu ou sur des questions plus globales come la taxation. L’entrée dans la société jurée de la bourgeoise assure certains droits, le droit de cité (all. Burgrecht, lat. burgensia), par exemple, sans nécessairement nécessiter une résidence en ville. L’historiographie du XIXe s. insistait particulièrement sur la spécificité de l’identité régionale, à commencer par le principe de la confédération suprarégionale des cantons suisses primitifs.
Le droit de cité devient un instrument de territorialisation pour les villes (p. ex. Berne, et en concurrence avec Fribourg), qui l’utilisent pour se construire un territoire urbain hors des murs de la cité. La question de la responsabilité juridique est le premier intérêt de ce droit de cité, par exemple pour les nobles ou les institutions ecclésiastiques (le principe de base en est « taxable, défendable », donc aussi applicable à des groupes spécifiques tels les Juifs) ; l’aspect économique n’interviendra que plus tard. Les nobles devaient renoncer à certains privilèges légaux, mais en retiraient d’autres avantages, souvent politiques. La coopération est ainsi renforcée. La condition de résidence intervient davantage pour les artisans, les nobles, même éloignés, pouvaient s’attacher à une ville, même pour plusieurs générations. Être citoyen d’une ville permettait ainsi d’échapper aux poursuites dans une autre. Pour les monastères, qui prennent souvent le droit de cité dès 1400 (p. ex. région zurichoise), des exemptions d’impôts sont souvent possibles, sauf taxations exceptionnelles.
Le droit de cité permet ainsi de formaliser les rapports à la noblesse, au clergé, aux lombards ou aux juifs. Le droit de cité ne fonctionne toutefois que là où les villes ont une forte influence. Ainsi, dans la région de Worms, où les seigneurs locaux sont encore très puissants, ceux-ci ne rejoignent pas ce système.
La discussion finale revient sur la question de l’origine des phénomènes concourants observés dans les villes d’une même région, qui semblent ainsi s’inscrire dans un espace politique à part : est-ce leur voisinage qui a provoqué cela, ou bien cela fut-il nécessaire à cause de cette proximité ? Cela s’inscrit dans des processus à la fois d’imitation, de concurrence, et même de coopération.
Klara Hübner: Die Sprache der Anderen. Mehrsprachigkeit im politischen Alltag spätmittelalterlicher Städte – Überlegungen aus eidgenössischer Sicht
Olivier Richard: (Faire) prêter serment dans les villes du Rhin supérieur à la fin du Moyen Âge
Heinrich Speich: Burgrechte ohne Ende? Klöster und Adel instrumentalisieren die spätmittelalterliche Stadt
Sabine Von Heusinger: Zünfte an die Macht! Zur Entstehung von Zunftverfassungen