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Chapitre 1
— Vous allez tenter de vous détendre. Concentrez-vous sur le métronome. Écoutez ma voix. Je vais compter à rebours à partir de 5. 5, fermez les yeux et laissez-vous aller. 4, vous vous enfoncez dans le fauteuil. 3, vous ne sentez plus le poids de votre corps. 2, ma voix n'est plus qu'un murmure qui va vous guider. 1, soyez sans crainte, vous êtes en sécurité
Comment vous sentez-vous, Max ?
— J'ai peur !
— Détendez-vous, vous ne risquez rien. Quel âge avez-vous, Max ?
— J'ai 8 ans.
— Que faites-vous ?
— Je n'ai pas le droit de le dire.
— Et où êtes-vous en ce moment ?
— Je ne sais pas. Je suis à l'étroit il fait noir je ne veux pas respirer
— Pourquoi ne voulez-vous pas respirer ?
— Je ne sais pas. Mais ça me fait mal. J'ai peur. J'ai envie de crier mais je ne peux pas
— Pourquoi vous ne pouvez pas ?
— Parce qu'il m'entendra.
— Qui vous entendra ?
— Lui
— Qui appelez-vous « lui » ?
— Celui qui vient de faire du mal à maman.
— Comment savez-vous qu'il lui a fait du mal ?
— Parce qu'elle m'a dit de me cacher ensuite elle a crié très fort
— Avez-vous vu celui qui lui a fait du mal ?
— .
— Max, répondez-moi : savez-vous qui a fait du mal à votre maman ?
— Je ne veux pas mourir, s'il vous plaît
— Vous n'allez pas mourir, vous êtes en sécurité, laissez-vous aller et concentrez-vous. Dites-moi qui a fait du mal à votre mère, Max.
— Je ne peux pas, je ne peux pas je ne veux pas mourir !
— Ok, ok, Max, je vais compter jusqu'à 5 et vous allez revenir progressivement jusqu'à moi
— Je ne peux pas vous le dire
— 5
— Laissez-moi tranquille
— 4
— Je ne veux pas mourir
— 3
— Je ne peux pas
— 2 Max, détendez-vous
— S'il vous plaît, je vous en supplie
— 1 vous pouvez revenir parmi nous désormais. Max, Max ?
—
— Max ?
— Je suis là.
— Ravi de vous revoir !
— Alors, qu'est-ce que ça a donné ?
— Rien de plus pour l'instant. Mais ne désespérez pas. Je vous ai déjà expliqué que cela pouvait prendre du temps. Les voies du cerveau peuvent paraître impénétrables, mais ce n'est pas le cas !
— Je sais, je sais. Mais cela fait au moins six mois que nous n'avons pas avancé d'un iota. Peut-être qu'il n'y a rien de plus à espérer.
— Ne dites pas ça. Je comprends que tout cela puisse paraître frustrant, mais que peuvent bien représenter six mois pour vous ? Cela fait une vie que vous cherchez. Soyez patiente Max !
Chapitre 2
Une vie. Était-ce la peine de le lui rappeler ? Il commence à lui courir un peu cet hypnotiseur avec ses grandes phrases. « Les voies du cerveau peuvent paraître impénétrables » ! Comment il se la joue ! Il va peut-être falloir commencer à penser à une autre stratégie. Il semblerait que celle-ci soit épuisée.
Voilà ce que se disait Max sur le chemin du retour. Retour au commissariat, où l'attendait toute son équipe sur le pied de guerre. Car ce n'était pas tout que de vouloir résoudre l'énigme d'une vie, il y avait assez d'affaires courantes pour ne pas se laisser aller à l'introspection.
Depuis que Max avait réussi le concours interne pour devenir commissaire de police, une pression palpable s'était installée sur ses épaules. Finie la rigolade ! Tous les yeux étaient braqués sur elle mais avant tout, tout le monde attendait son avis pour bouger le petit doigt. Quel que soit le sujet. Même un pot de départ ne pouvait plus être organisé sans son aval.
Il y en avait justement un ce soir. Son ancien instructeur allait enfin pouvoir retrouver sa petite bicoque en Italie. Lorsque Enzo parlait de son paradis, on ne pouvait que l'envier. Voilà un homme qui avait bien mérité sa retraite. Trente-cinq ans de bons et loyaux services sans jamais se plaindre. Pas comme Max qui était réputée pour pester du matin jusqu'au soir. Une fille, quoi ! Mais Enzo, lui, savait la prendre dans le sens du poil, poil qu'il faudrait qu'elle aille faire épiler, d'ailleurs. Note pour plus tard.
Enzo. Un sage. Voilà ce qui pourrait le résumer. Ce genre d'homme qui sait toujours trouver les bons mots mais qui sait également se taire lorsque c'est une oreille dont vous avez besoin. Un de ces personnages qui vous guident dans la vie sans jamais rien demander en retour.
Tout ceci expliquait certainement son humeur massacrante. Qu'un seul chauffard la cherche, et il risquait de se retrouver en garde à vue quarante-huit heures. Elle ne se faisait pas à l'idée de perdre son mentor, son ami, son confident. Qui allait désormais l'orienter dans ces moments de doutes ? Avec qui allait-elle boire son verre de vin blanc, ou sa bouteille, à refaire le monde ? Enfin qui allait l'aider à résoudre son énigme ? L'énigme de sa vie. Le meurtre de sa mère, irrésolu jusqu'ici. Trente ans. Trente ans à rester dans l'ignorance. À sentir que la réponse est en soi et qu'on ne peut juste pas la sortir.
Enzo, qui avait été chargé de l'enquête, n'a jamais abandonné. Il est resté dans la vie de Max tout au long de ces années. Il l'a accompagnée dans sa tourmente, lui a fait redresser la barre lors de son adolescence. Lui a remis son diplôme de l'académie de police avant de l'inciter à passer ce concours. En gros, Enzo a été le père que Max n'a jamais connu, et dont sa mère n'avait jamais parlé
*
Le pot de départ avait déjà commencé lorsque Max arriva. On ne pouvait pas dire que la fête battait son plein, car cela n'arrive jamais pour ce genre d'occasion, mais certains semblaient déjà bien incapables de prendre le volant. Malheureusement, on n'avait pas pu échapper à la banderole pitoyable déployée au-dessus du buffet. « Ce n'est qu'un au revoir ! », quelle plaisanterie ! Quant au dit buffet, le goûter d'une fillette de six ans aurait été plus élaboré. Non pas que Max ait un problème avec les nappes en papier et gobelets en carton recyclés, un peu d'éco-responsabilité pouvait même paraître sensé en ces temps, mais le vin rouge en brique, là, cela relevait à ses yeux d'un crime de lèse-majesté.
La soirée risquait de tourner court ; connaissant le fin palais d'Enzo, il aurait certainement une excuse toute trouvée pour s'éclipser avec élégance. Il n'y avait plus qu'à attendre
Deux interminables heures plus tard, Enzo rappela que son chien était seul et qu'il devait s'occuper de lui. Aussi longtemps que Max pouvait s'en souvenir, cette excuse avait toujours fonctionné à merveille, et à sa connaissance, elle était la seule à savoir qu'Enzo n'avait jamais eu de chien. Ils se souriaient toujours en coin lorsque Enzo commençait à raconter la vie de son canidé, Pollux, et de toutes les bêtises qu'il était capable de faire en une seule journée. Non, définitivement, elle ne se faisait pas à l'idée de perdre Enzo.
Max en profita pour s'échapper de cette mascarade en proposant de raccompagner le jeune retraité. Comme à leur habitude, ils s'arrêtèrent en chemin et s'installèrent dans le café qu'ils avaient élu comme repaire depuis plusieurs années déjà. Le patron, Maurice, ne prit même pas la peine de prendre leur commande. Un verre de Chardonnay pour la petite dame et un Saint-Amour pour son ours. Il les connaissait bien, ces deux-là, et il savait que la soirée ne faisait que commencer ; il serait sûrement obligé de les menacer d'appeler leurs collègues pour les faire déguerpir. En même temps, il les aimait bien. Mal assortis à première vue et pourtant tellement proches. Maurice savait reconnaître une réelle amitié quand il en voyait une. Il aurait pensé au mot « amour » s'il n'avait eu peur de paraître indécent vu la différence d'âge.
Cette Max, un joli brin de fille se disait Maurice. Pas bien grande et pas assez charpentée à son goût mais quel charme, et quel caractère ! Ses yeux noirs pétillants et ses lèvres pincées lui donnaient toujours un petit côté insolent qui le faisait craquer. Quant à son acolyte, il incarnait la bonne pâte. Il devait largement dépasser le quintal et avait cependant une grâce peu commune chez un homme. Le cheveu grisonnant et le sourcil épais, il donnait envie de se confier ; ce que Maurice n'aurait tout de même pas fait car il ne faut jamais trop s'attacher à la clientèle. Il y a toujours un moment où vient le regret de les faire payer.
Max et Enzo, qui n'avaient même pas encore trinqué, étaient déjà lancés dans une de leurs conversations à bâtons rompus. Tous les sujets allaient y passer. On pouvait sentir chez Max une frénésie toute particulière ce soir. Elle savait que ces discussions allaient lui manquer. Bien sûr, elle irait lui rendre visite une fois qu'il serait installé mais la fréquence ne serait plus la même, de fait.
— Tu me tiendras au jus des suites de l'affaire, entama Enzo.
— Bien sûr. De toutes les façons, j'aurai certainement besoin de ton aide pour la résoudre, comme d'habitude.
— Tu sais bien que tu n'as besoin de personne et ce depuis longtemps.
— J'aime à croire que tu seras toujours derrière moi, pas loin.
— Je le serai, sois sans crainte.
— Pour tout te dire, dit Max revenant au sujet qui les préoccupait, je suis un peu larguée sur cette enquête. Comment un homme peut-il tuer impunément une femme, dans un appartement bourgeois du seizième arrondissement, sans être vu ni entendu de qui que ce soit ? Elle a bien dû crier de toutes ses forces vu le nombre de coups dont elle a été rouée et la terreur qui était inscrite dans ses yeux. Qui plus est, cela a dû durer un sacré bout de temps.
— Que vient faire la notion d'appartement bourgeois dans tout ça ?