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Faisons un peu de politique-fiction. Dans un univers à peine parallèle, nous sommes, nous aussi, en 2017. Notre monde est identique à un détail près: dans le passé, le peuple suisse, dans sa grande sagesse, décida de voter bien des années plus tôt un programme ambitieux sur sa Stratégie Énergétique. Cette année-là, en 1984 exactement, le peuple suisse érigea une ligne de conduite progressive en matière de production, de consommation et de taxation de l'énergie, dont les derniers effets se déploient aujourd'hui.
Pourquoi 1984, demanderez-vous? Cela n'a pas de rapport avec le roman au titre éponyme. Mais 33 années séparent 1984 de 2017 - le même intervalle qui sépare 2017 de 2050, où nous attend la fin de l'application de la Stratégie Énergétique sur laquelle nous votons le 21 mai.
1984, ça fait loin. Nombre d'entre vous n'étaient pas encore nés. Les autres vivaient leurs premières années. Mais déjà l'écologie - l'écologie politique s'entend - s'immisçait dans toute la sphère médiatique. À l'époque, les écologistes allemands (des communistes recyclés, le parti communiste étant alors interdit en RFA) tiraient la sonnette d'alarme contre les pluies acides prétendument provoquées par les usines du pays, montrant quelques photos d'arbres à la cime rabougrie et expliquant qu'il s'agissait du signe annonciateur de la mort de la Nature.
1984, c'était plus de dix ans après les sinistres prédictions du Club de Rome - un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 52 pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés, tant industrialisées qu'en développement. L'assemblée au CV irréprochable publia en 1972 un célèbre opus, "Halte à la croissance ? : Rapport sur les limites de la croissance", décrétant la pénurie prochaine et inéluctable du pétrole, de l'argent, du chrome, du zinc, de l'étain, du plomb, du cuivre, de l'uranium, du nickel et de quelques autres ressources, le tout assorti de dates précises et scientifiquement calculées. Il fallait changer radicalement notre mode de vie pour nous épargner l'Apocalypse:
Si rien n’était fait pour contrôler la croissance de la population mondiale (3,8 milliards d’individus à l'époque), nous allions bientôt assister à une gigantesque catastrophe économique, écologique et humaine ; les terres cultivables viendraient à manquer, les ressources naturelles seraient épuisées et la pollution rendrait toute vie sur terre pratiquement impossible.
(...) Prenons l’exemple du pétrole : à l’époque où le Club de Rome publie The Limits to Growth, on évaluait les réserves prouvées de pétrole à quelque chose comme 583 milliards de barils et la consommation annuelle tournait à environ 18,8 milliards de barils par an ; de là, en posant l’hypothèse d’une consommation stable de pétrole, on estimait que le stock serait épuisé 31 ans plus tard ; c’est-à-dire en 2003.
Quatorze ans après la date fatidique, les producteurs se battent pour essayer de faire remonter les prix...
En 1984, certains croyaient mordicus au Refroidissement Climatique:
L'hypothèse d'un refroidissement climatique connut un certain succès dans les années 1970. Ainsi, le journal américain Newsweek, dans son édition du 28 avril 1975, publia dans sa rubrique science un article à retentissement intitulé "The cooling world". Le 24 juin 1974, Time avait également couvert ce sujet. Cette question nourrit les écrits de nombreux auteurs, dont les écrits du physicien Carl Sagan ou le livre The Weather Conspiracy: The Coming of the New Ice Age. Le Los Angeles Times titra pour sa part en 1978 "No End in Sight to 30-Year Cooling Trend in Northern Hemisphere". De même, Lowell Ponte consacrait à la question un ouvrage en 1976, intitulé The Cooling.
Il faut bien comprendre que chacun de ces thèmes était parfaitement validé par la doxa en place. C'était scien-ti-fique.
On pourrait continuer longtemps.
Évidemment, il est facile de se moquer des errements des générations précédentes. Elles ne disposaient pas des moyens technologiques avancés de notre époque - de même que nous ne disposons pas de la technologie et de la compréhension dont disposeront nos descendants.
Et c'est pour cette raison qu'il est certainement absurde de légiférer sur les décennies à venir alors que nos connaissances sur le monde évoluent. En 1984, une Stratégie Énergétique proposée au peuple aurait probablement préconisé un rationnement de l'essence, une taxe évolutive sur tous les matériaux menacés de pénurie à l'échelle mondiale, et une obligation de surdimensionnement des chaudières pour faire face au refroidissement climatique.
Que penserions-nous aujourd'hui de belles âmes approuvant en 1984, sur la base des données et des théories scientifiques disponibles, un carcan législatif contraignant et décalé sur les trente années suivantes? Nous les trouverions naïves et pétries d'orgueil. Certains porteraient un regard bienveillant face à leur désir de bien faire, tout en regrettant leur fourvoiement et l'appauvrissement généralisé qui s'ensuivit. D'autres porteraient un jugement plus sévère, soulignant les erreurs de raisonnements, les estimations fantaisistes, la fausse urgence, ou les profiteurs cyniques se gavant de profits aux dépens du plus grand nombre grâce aux aménagements d'une loi inutile.
En fait, ces gens porteraient sur leurs ancêtres le même regard que porteront sur nous les Suisses de 2050, une fois adoptée ce 21 mai la Stratégie Énergétique du même nom.
Stéphane Montabert - Sur le Web et sur LesObservateurs.ch, le 16 mai 2017