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Documenteur raconte l’histoire d’une Française à Los Angeles, Émilie, séparée de l’homme qu’elle aime, qui cherche un logement pour elle et son fils de 8 ans, Martin. Elle en trouve un, y installe des meubles récupérés dans les déchets jetés à la rue. Son désarroi est plus exprimé par les autres qu’elle observe que par elle-même, vivant silencieusement un exil démultiplié. Elle tape à la machine face à l’océan. Quelques flashes de sa passion passée la troublent et elle consacre à son fils toute son affection.
Critique
Documenteur est l’ombre portée de Murs murs, un envers du décor, aussi sombre à l’image que le premier est lumineux et coloré. Un film sur la solitude et l’abandon. Encore les marges d'Hollywood. Le scénario n’est pas celui de la star happée puis rejetée par le système comme ce fut l'usage. Ce scénario-là est un peu convenu. C'est pourtant une histoire classique, une histoire d'amour après la rupture d'un couple, et la question posée par Documenteur est précisément : comment filmer l'amour après, en l'absence du sujet du désir, comment filmer le manque.
Varda exclut la rhétorique des images du souvenir (flash-back ou évocation de l'être aimé). Elle montre le couple mère-fils uni par une convention de silence tacite sur le sujet du père absent, et l'exil de l'amour, à travers une série de visages d'hommes étranges et étrangers, exilés eux aussi dans la ville. Autant de visages, autant d'énigmes dit à peu près le commentaire.
L'amour (l'Eros), cette quête d'une fusion imaginaire avec l'un, ou ce tous sauf Un de l'amour, est-ce filmable ? Non, car il ne peut se résorber que dans l'infinitude. C'est un peu la vérité de Documenteur ; cette quête est sans visage, incernable, inmontrable. Par contre, on peut montrer le corps sexué du désir, ce que Lacan appelle « l'Amur » (séminaire « Encore ») : « Ce qui apparaît en signes bizarres sur le corps, ce sont ces caractères sexuels qui viennent de l'au-delà, ce ne sont que des traces... » C'est cet être-là que filme Varda dans un long plan où s'expose le corps nu d'un homme et la voix du commentaire interroge : « Que peut-on dire du corps d'un homme qu'on a aimé ? Rien. » Rien en effet, sinon le montrer dans son insignifiance, car le corps du désir ne dit rien, seules les voix du désir sont audibles (celles que Marguerite Duras fait entendre dans Navire Night).
Si Duras, cinéaste, a le génie des voix, Varda sait mieux que quiconque filmer le corps d'une femme dans ses facultés d'exprimer la douleur, la solitude, la misère. Emilie, son personnage, tente avec son fils Mathieu de retrouver une nouvelle vie, retrouver les traces de la vie et l'on assiste à cette ascension où chaque geste coûte, pèse, marque son prix. Regard de l'artiste encore, mieux que toutes les analyses, Documenteur restitue le corps de l'actrice au cinéma. Sans doute, grâce au fait que Sabine Mamou n'est pas une actrice professionnelle, Varda peut filmer sur elle, l'énergie qui met un corps d'acteur en mouvement, l'énergie de son regard à elle, l'auteur cinéaste qui investit la chair de l'actrice, dans cette très belle séquence où Emilie s'allonge et reste seule, nue, sur le lit face au miroir, un peu comme si le travail du cinéaste consistait à mettre en mouvement des corps inertes par nature. Réflexe de photographe ? C'est en tout les cas dans cette dialectique de la mort et la vie au travail que Varda a su depuis le début donner au cinéma français quelques beaux moments.
Danièle Dubroux, Les Cahiers du Cinéma, 1982