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Eunuques: les bourses ou la vie?
Les hommes doivent-ils envier les eunuques? Vaste et bien épineuse question. Les eunuques ne font généralement guère rêver, sauf peut-être – qui sait? – certaines femmes et tous les amoureux des légendes orientales. Il arrive aussi que leur cas puisse intéresser les médecins; moins les chirurgiens que les endocrinologues. Sans compter les démographes. C’est le cas aujourd’hui avec une étude publiée dans la revue Current Biology. Cette étude a également été relayée en langue anglaise par le site Wired. Ses auteurs se sont longuement penchés sur les eunuques coréens de la cour impériale de la dynastie Chosun (1392-1910). Au final, après auscultation des dossiers de plus d’un demi-millénaire de castrations récurrentes, ils concluent que les hormones sexuelles mâles pourraient bien être un facteur de réduction de longévité chez les hommes. Ou que la castration est de nature à prolonger l’espérance de vie. On voit d’emblée s’ouvrir un vertige de questionnements philosophiques. On peut les résumer: la fin justifie-t-elle les moyens? Vivre plus longtemps, peut-être, mais pour quoi faire?
«Notre étude soutient l’idée selon laquelle les hormones sexuelles mâles amoindrissent la durée de vie de l’homme», écrivent les trois chercheurs de cette équipe de biologistes: Kyung-Jin Min, Cheol-Koo Lee et Han-Nam Park (Université de Seoul). Comment ont-ils bien pu parvenir à un tel résultat?
Le secret des archives démographiques
En pratique, les eunuques coréens de la cour impériale de la dynastie Chosun étaient castrés jeunes et servaient comme officiers de la famille royale. Ils ont ainsi offert un champ d’étude inespéré aux chercheurs coréens. Ces derniers expliquent que ces eunuques étaient autorisés à se marier et avaient des familles. Ils conservaient leur lignée en adoptant des garçons castrés ou des filles «normales». Pour examiner les effets de la castration sur la longévité, les chercheurs ont analysé la durée de vie de quatre-vingt-un eunuques, et ce grâce aux archives généalogiques.
Les chercheurs ont ainsi pu établir que la durée de vie moyenne des eunuques a été de 70 ans (avec des variables en plus ou en moins de 1,76 an). Ce qui correspond à une espérance de vie de 14 ans à 19 ans de plus que la durée de vie moyenne de leurs contemporains mâles non castrés de même statut socio-économique. Les chercheurs observent aussi que parmi les quatre-vingt-un eunuques étudiés, trois ont dépassé le siècle. C’est là un phénomène rare et ce, même aujourd’hui dans les pays développés: l'incidence de centenaires parmi les eunuques coréens est ainsi trente fois supérieure à ce qu'elle est dans les pays développés. Et selon les auteurs elle ne peut pas s’expliquer uniquement par les conditions de vie meilleures dont jouissaient les eunuques. Ces auteurs montrent aussi que les membres de ces familles royales avaient en réalité une espérance de vie généralement plus courte que la moyenne, de l’ordre d’une quarantaine d’année.
Hormonal ou comportemental?
Comment comprendre? Sans doute faut-il revenir ici à une donnée bien connue : en moyenne les hommes vivent moins longtemps que les femmes. Et ce même si, aux Etats-Unis comme en Europe, l'écart de l'espérance de vie entre les deux sexes a tendance à diminuer. Les Américains ont gagné 4,6 ans sur la période 1989-2009 contre 2,7 pour les Américaines. Comme Slate le rappelait en mai 2012, l'observatoire des inégalités en France rapporte le même constat.
On peut aussi évoquer une récente découverte exposée par planetesante.ch de nature à expliquer, par la génétique, la longévité féminine. Reste l’hypothèse assez robuste selon laquelle la testostérone pourrait ici jouer un rôle. Car c’est bien par les testicules qu’elle est majoritairement produite. Mais ceci ne répond pas à la question centrale: faut-il attribuer la longévité des eunuques uniquement à la diminution de la testostérone? Ou faut-il attribuer l’espérance de vie réduite des hommes non castrés à la présence continue de testostérone? On peut raisonnablement penser que d’autres facteurs, biologiques et comportementaux, entrent également en jeu. On connaît notamment l’appétence générale des hommes pour toute une gamme de comportements (et notamment de consommations) à risque.
À l’inverse, différentes études ont validé l’effet de la castration sur des animaux de laboratoire. Dans ce contexte et en dépit de l’étude coréenne, des spécialistes estiment que le nombre de cas humains observables et pouvant être étudiés est encore insuffisant. Et même les auteurs coréens estiment que des études complémentaires sur des eunuques d'autres cultures sont nécessaires. Peut-on, sans soulever de difficultés éthiques, lancer des études prospectives sur ce thème? C’est assez peu vraisemblable. Restons, dans l’attente, sur le plus vraisemblable: cette étude apporte un nouvel argument en faveur de l'idée selon laquelle les hormones sexuelles mâles diminuent la durée de vie des hommes. Avec ce conseil donné, dit-on, par les auteurs de Current Biology en marge de leur publication: «Pour une meilleure santé et une plus grande longévité, restez loin des tensions et apprenez ce que vous pouvez des femmes». Faut-il voir là une expression de l’humour coréen?