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J'ai écouté le roman d'Isaac Asimov (1920-1992) The End of Eternity (1955) lu par Paul Boehmer. J'ai été frappé par un motif dont j'avais parlé dans un article en 1993 (paru dans la revue Phénix), mais à propos des Seigneurs de la guerre (1970) de l'écrivain français Gérard Klein. Il s'agissait de la femme venue du futur qui vous aime et vous connaît, qui est supérieure à vous et sait tout de vous, mais n'en est pas moins tombée amoureuse de vous. J'avais dit que cela ressemblait éminemment aux contes de fées. Or, Asimov avait créé cette figure avant Gérard Klein, et l'avait fait sans doute d'une façon plus convaincante, au sein d'une intrigue plus claire et moralement plus nette - même si l'écriture restait à l'avantage de l'écrivain français, grand amateur de Jean Racine.
Asimov raconte que dans le futur l'homme aura appris à voyager dans le temps et qu'il se formera une classe d'éternels, dont la vie n'est pas plus longue que celle des autres hommes, mais qui vivent en dehors du temps, et interviennent dans les siècles pour corriger les excès et protéger l'humanité des périls. Ils usent pour cela de machines, d'ordinateurs calculant les probabilités, et soumettent ainsi l’évolution à la raison mathématique. Or, cette prudence bloque cette évolution et condamne l'humanité à l'extinction. Pour qu'elle retrouve la voie du progrès indéfini, il faut que cette éternité soit supprimée.
Des hommes d'un plus lointain futur encore, qui ont acquis le moyen de voir les différentes dimensions, les différentes réalités, et de voyager dans le temps d'une façon plus naturelle que les précédents – en s'appuyant notamment sur les forces psychiques de l'homme -, d'abord se protègent de l'intrusion des éternels, ensuite envoient un des leurs pour intriguer et amener un éternel à supprimer l'éternité. Il s'agit d'une femme qui tombe amoureuse de cet homme qu'elle doit manipuler.
La manière dont les intentions se mêlent aux sentiments est assez remarquable. Le plus beau passage est peut-être celui où le héros, celui qui doit supprimer l'éternité, se souvient de la première nuit qu'il a passée avec cette femme, qu'il prenait alors pour une ravissante idiote. Elle l'a drogué, et elle lui parle de sa voix douce, mais il ne comprend rien. Dans la nuit il se réveille et soudain tout lui apparaît dans sa vérité nue - le secret de l'éternité, et le moyen de la supprimer. On se dit qu'il a eu une fulgurance, que c'est un génie. Mais plus tard il comprendra que les mots prononcés par la femme du futur glissaient dans son subconscient la vérité cachée: une autre forme de révélation lui viendra!
L'opposition entre les hommes du futur tournés vers les machines et bloquant l'évolution humaine, et ceux qui veulent émanciper l'humanité du déterminisme et la laisser vivre pleinement son destin cosmique, est assez magnifique. Sous des dehors rationnels et futuristes, elle est d'essence mythologique. Paradoxalement, Asimov, grand amateur de science, prenait toujours le parti de la liberté contre le rationalisme radical; il croyait plus profondément à l'ordre cosmique et au destin de l'humanité qu'à la raison même. Quoique homme de science, il prenait le parti des poètes: pour lui, la science elle-même était affaire de cœurs ardents. Les esprits enfermés dans les tissus rationnels, les calculs, faisaient choir l'être humain.
La vraie éternité n'est pas celle que l'homme se fabrique, mais celle que l'univers lui offre, et qui, pour l'être humain, se traduit par la conquête des étoiles. Pour le voyage dans le temps, il n'est pas prêt!
Cette rigueur morale mêlée à l'idéalisme le plus pur manque fréquemment aux auteurs de science-fiction français, qui ne discernent pas assez la part de mal qui est en la science, qui se laisse éblouir par elle, et se plongent avec trop d'enthousiasme dans les perspectives du voyage temporel, sans en déceler les limites.