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es Occidentaux sont toujours très curieux sur les raisons de la popularité de la montre en Chine», s’exclame David Chang, expert horloger basé à Pékin et membre du jury du GPHG, lorsqu’on lui pose cette question. «La Chine est une civilisation millénaire, qui a connu des échanges avec l’Occident très tôt, poursuit-il. Le calcul astronomique était un art maîtrisé par les scientifiques du Palais impérial depuis longtemps.»
Comme le rappelait l’historien Dominique Fléchon dans une édition précédente d’Europa Star, l’astronomie serait née en Chine deux millénaires avant notre ère, la clepsydre y fait son apparition 500 ans avant J-C, suivie d’horloges astronomiques à fonctionnement hydraulique au 11ème siècle de notre ère. Mais comme l’explique l’historien, la civilisation chinoise s’est attachée bien plus à l’observation astronomique, un art réservé à la Cour, qu’à la mesure du temps précis à proprement parler, qui a connu son essor en Europe avec l’horloge mécanique. “"Westerners are always very curious about the reasons for the watch’s high popularity in China. It is a multi-millennial civilisation, which had exchanges with the West very early on!”
L’horlogerie comme moyen indirect d’évangélisation
C’est un missionnaire italien, le jésuite Matteo Ricci, qui introduit de premières horloges à sonnerie en Chine, dans le but notamment d’accéder à la Cour impériale, très curieux de cet art, afin de mener au cœur du pouvoir son œuvre d’évangélisation en persuadant de l’avancement de la civilisation européenne (une méthode que l’on a appelée plus tard la «propagation indirecte de la foi»). En 1601, il est le premier Européen invité à la Cour impériale auprès de l’empereur Wanli, sous le règne de la dynastie Ming. A la suite de ce premier contact, un «Bureau des horloges à sonneries» et un «Bureau des horloges» feront leur apparition à Pékin. Au 18ème siècle, sous la dynastie Qing, une centaine d’horlogers travaillaient dans la Cité interdite, encadrés par des missionnaires européens, et y produisent les horloges impériales.
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- C’est un missionnaire italien, le jésuite Matteo Ricci, qui a introduit les premières horloges à sonnerie en Chine, dans le but d’accéder à la cour impériale.
Si l’on poursuit le fil de notre raisonnement, pourquoi existe-t-il dès ce moment-là un intérêt particulier pour les premières horloges à sonnerie présentées par Ricci et pour les techniques horlogères occidentales? «Lors de la dynastie Qing, quand les échanges entre la Chine et l’Europe ont commencé à se multiplier, les lettrés chinois voulaient comprendre le mode de vie des élites aristocratiques européennes, répond David Chang. Et à leurs yeux, l’horlogerie était une facette importante de la culture occidentale, car c’était un privilège de la haute société. Dès lors, il leur fallait maîtriser cet objet pour mieux comprendre l’Occident.»
Le développement du savoir-faire horloger demeure cependant d’un art réservé aux ateliers spécialisés de la Cour impériale, tout comme l’astronomie, privilège de l’Empereur depuis des millénaires dans la civilisation chinoise. Pas question d’en faire un outil de masse dans cette immense nation alors essentiellement agricole. La mesure du temps n’avait pas la même signification que dans une Europe qui commençait alors sa grande révolution industrielle, rythmée aux cadences de production à la seconde près.
"À leurs yeux, l’horlogerie était une facette importante de la culture occidentale, car c’était un privilège de la haute société. Dès lors, il leur fallait maîtriser cet objet pour mieux comprendre l’Occident.»
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- Bovet Amadéo Fleurier Arts Décoratifs. Les frères Bovet, originaires du Val-de-Travers, réussirent parfaitement à adapter leurs montres au goût de la Cour impériale et se spécialisèreent dans la montre de poche dite chinoise.
Le siècle de la montre de poche
A la Cité Interdite de Pékin, on peut admirer aujourd’hui encore le fruit de l’horlogerie impériale chinoise, ainsi qu’un certain nombre de magnifiques exemplaires d’horloges, de pendules et montres de poche anglaises, françaises ou suisses acquises ou offertes à la Cour durant la dynastie Qing. Beaucoup sont des modèles fabriqués en paire, une caractéristique très importante dans la culture chinoise (toujours aujourd’hui avec les «pair watches»!), car synonyme d’équilibre, d’intégrité et d’harmonie. Tous les cadeaux offerts à l’Empereur se présentaient systématiquement en deux exemplaires symétriques.
Un tournant dans les relations horlogères entre Orient et Occident se produit au début du 19ème siècle. C’est à cette époque que la montre de poche suisse, soit la montre miniaturisée, va connaître un essor auprès des élites chinoises. Les automates sont également très prisés. L’Europe commence alors à la fois sa domination industrielle et – fruit de sa puissance militaire et commerciale – son «grignotage» progressif du pouvoir chinois. La Suisse, déjà neutre, a meilleure presse à la Cour impériale chinoise que les belliqueuses nations française ou britannique, ses rivales horlogères. Elle va en profiter.
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- Fiyta Talent Collection. Ce n’est qu’en 1955 que la production de montres-bracelets a commencé en Chine, sous l’impulsion du Premier ministre Zhou Enlai, qui voulait créer une industrie horlogère nationale.
Une famille du Val-de-Travers réussit à faire correspondre parfaitement ses modèles au goût de la cour impériale et se spécialise dans la montre dite «chinoise»: les frères Bovet. Parti en 1818 de Londres pour Canton, Edouard Bovet y vend quatre montres de poche pour la somme de 10’000 francs (un million au cours actuel). Le début d’une spécialisation: les frères Bovet établissent une société dédiée à la vente en Chine de montres de poche fabriquées à Fleurier. Ils acquièrent une forme de monopole au 19ème siècle et leurs montres finement émaillées suscitent l’intérêt de l’empereur Daoguang. Le siège de Bovet à Fleurier était d’ailleurs surnommé le «Palais chinois»!
Relancée en 2001 par Pascal Raffy et lauréate l’an dernier de l’Aiguille d’Or au GPHG, Bovet rend hommage à sa longue histoire en Chine à travers la série spéciale Amadéo Fleurier «Dragon chinois», à cadran en peinture miniature.
La prime aux horlogers pionniers en Chine
La chute de la dynastie Qing en 1912 est aussi celle de l’horlogerie impériale et du calendrier traditionnel chinois. Elle est suivie d’une période de troubles, de guerre civile et d’invasion japonaise. Ce n’est qu’en 1955, soit après la victoire du camp communiste, que la production de montres-bracelets est initiée en Chine, sous l’impulsion du premier ministre Zhou Enlai qui veut constituer une industrie horlogère nationale – c’est d’ailleurs de cette première montre chinoise, le modèle Wuxing (Five Stars), que s’inspire la startup Atelier Wen pour ses créations contemporaines (lire leur portrait en p. XX). La compagnie horlogère nationale Seagull est établie en 1958 à Tianjin.
Il s’agira encore de savoir préserver et nourrir l’«exception horlogère suisse» en Chine.
Parmi les premières marques horlogères suisses distribuées en Chine communiste figurent Titoni dès 1959, ainsi qu’Enicar, Roamer ou encore Rado. Tous les achats sont alors centralisés par le régime de Pékin. Une période de transition vers l’ouverture à l’économie de marché suit, dont l’accès de la Chine à l’OMC en 2001 constitue l’aboutissement: la première décennie des années 2000 voit alors une véritable ruée sur la Chine de la plupart des groupes de luxe, qui se poursuit aujourd’hui.
La prime semble cependant aller aux groupes qui se sont établis le plus tôt sur le marché chinois. A ce titre, il faut souligner la présence précoce du Swatch Group en Chine, notamment à travers sa joint venture avec Xinyu Hengdeli. Longines et Omega figurent de fait parmi les marques dominantes sur ce marché.
400 ans de séduction… et demain?
De la fascination de la Cour impériale chinoise pour les horloges à sonnerie des missionnaires européens à celle de la masse du prolétariat pour les «trois qui tournent» (vélo, montre, machine à coudre), un intérêt unique s’est constitué, sur plus de 400 ans, autour de l’art horloger occidental en Chine. Les nouvelles élites économiques et politiques chinoises puis la classe moyenne chinoise tout juste constituée, en quête de symboles statutaires forts depuis l’ouverture du pays, ont permis à l’horlogerie suisse de doubler de taille à l’aube du nouveau millénaire.
La «digitalisation» accélérée du mode de vie des Chinois, couplée à un fort appétit consumériste, est le trait dominant du marché horloger contemporain. Aux prises avec des pays occidentaux stagnants et d’autres émergents qui se sont effondrés ou n’ont jamais décollé, l’horlogerie suisse est devenue fortement dépendante des achats chinois. Cela l’expose à des replis brutaux lorsque des événements agitent cette clientèle bien spécifique, qu’il s’agisse de la campagne anti-corruption de ces dernières années ou des manifestations actuelles à Hong Kong, le plus important hub horloger au monde.
Les nouvelles générations chinoises, au mode de vie intrinsèquement numérique et qui sont les premières nées dans une économie florissante, resteront-elles fascinées par la belle mais ancienne mécanique horlogère? Le statut «différenciant» de la montre suisse est sans doute ce qui crée sa désirabilité aujourd’hui, avec une poussée toujours plus forte vers le haut de gamme. Mais il s’agira encore de savoir préserver et nourrir l’«exception horlogère suisse» en Chine.