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Auteur d’une thèse sur la notion de fiction (Genève 2012), Amanda Spierings (Genève, rédactrice et philosophe) officie aujourd’hui en tant qu’écrivain public à L’écritoire (www.lecritoire.ch).
Certains livres d’anticipation semblent prophétiques. Dans La Destruction libératrice, H.G. Wells parle de bombes atomiques 30 ans avant le projet Manhattan.[1] Dans Terre, David Brin dévoile un réseau qui ressemble à notre Internet, tandis que les «Newspad» d’Arthur C. Clarke (2001: L’Odyssée de l’espace) préfigurent nos tablettes informatiques. Au-delà de la technologie, des œuvres comme 1984 (George Orwell) et Le meilleur des mondes (Aldous Huxley) décrivent des sociétés dominées par la surveillance de masse ou le consumérisme - des sociétés qui nous ressemblent de façon troublante.
Mais à y regarder de plus près, ces «prédictions» sont souvent imparfaites. Les bombes atomiques de Wells sont bien différentes de celles qui ont finalement été larguées sur le Japon. Les réseaux sociaux disputent aux États le titre de champion de la surveillance, et les antidépresseurs ne sont pas encore distribués comme des bonbons. Au final, la masse des prédictions a posteriori farfelues dépasse de loin celle des prédictions avérées.
L’univers des possibles
C’est que la science-fiction, pas plus que la fiction en général, a pour vocation première de prédire l’avenir. Et puisque leur propos à toutes deux n’est pas d’être fidèle à la réalité (présente, passée ou future), leurs œuvres ne peuvent être taxées de mensongères, fausses ou artificielles. Elles comptent, par contre, parmi les plus riches en enseignements sur le monde et la condition humaine.
Un auteur n’examine pas la mortalité de la même façon dans un roman que dans un essai philosophique; une autrice ne traite pas la question de la pauvreté de la même manière dans un livre d’histoire et dans un roman historique.[2] Il en va de même de la science-fiction. Son royaume n’est pas celui du futur, comme on a tendance à le croire, mais l’univers des possibles.
L’auteur de science-fiction ne cherche pas en premier lieu à révéler ce qui sera, mais plutôt à mettre en lumière une potentialité, dont la probabilité peut être élevée ou quasiment inconcevable. La science-fiction est profondément une expérience de pensée, où auteur et lectorat s’extraient de leurs circonstances personnelles pour considérer le monde autrement. Et si l’humain et la machine fusionnaient? Et si nous étions incapables d’enrayer le réchauffement climatique? Et si l’on poussait à l’extrême les travers ou les vertus de notre société? Et si nous étions confrontés à des réfugiés extraterrestres? À partir de l’ébauche du présent, l’auteur développe une vision de l’avenir qui donne forme à nos questionnements existentiels.
Il ne s’agit pas de nier que la science-fiction est littérature d’anticipation, mais de repenser ce que cela signifie. L’anticipation n’est pas l’équivalent d’une parole prophétique, mais la considération des chemins qui s’ouvrent à nous et des leçons qui en découlent. Ainsi fictions post-apocalyptiques et utopies scientifiques se rejoignent lorsqu’elles explorent l’espace des possibles face à la menace climatique. Entre un retour forcé à un état de nature oublié, souvent fantasmé, et des avancées technologiques permettant la terraformation[3] et la manipulation du climat, la science-fiction révèle nos angoisses, nous pousse à réfléchir à notre avenir, celui que nous désirons et celui que nous craignons, et à explorer les conséquences de nos actions. En cela, elle est un puissant projecteur sur le présent et sur la façon dont nos choix façonnent notre futur.
De la fiction à l’histoire
Mais ce que la science-fiction ne prédit pas donne aussi à réfléchir en creux. Dans cette différence entre les représentations imaginées et le futur qui s’actualise, les leçons sont fécondes. N’en déplaise à certains futurologues, l’automatisation, par exemple, semble avoir mené à la multiplication des «emplois à la con» plutôt qu’à la réduction du temps de travail en faveur de l’épanouissement personnel et de la contribution au bien commun. Il y a là certainement quelque leçon à tirer.
Quant à la pandémie? Certes, nous n’avons pas été envahis par les zombies et nos sociétés ne se sont pas effondrées -entre sacrifices consentis par tous (mais au poids variable), initiatives de solidarité et aides gouvernementales exceptionnelles, les filets sociaux tiennent encore le coup-, mais comment aurions-nous réagi si tel avait été le cas, alors même que cette banale apocalypse nous met déjà presque à genoux? La dissonance entre les fracas d’une catastrophe fictionnelle et les dégâts réels de cette épidémie sournoise nous dit l’urgence de réagir si nous voulons bâtir une société plus solide et plus égalitaire.
À lire encore:
Lorenzo Menoud, Qu’est-ce que la fiction? Paris, Librairie philosophique Vrin 2006, 128 p.
Peter Lamarque et Stein Olsen, Truth, Fiction, and Literature, Oxford, Clarendon Press 1994, 494 p.
[1] Projet de recherche, mené par les États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale, qui a abouti à la création des premières bombes atomiques.
[2] Cf. Amanda Garcia «Fiction as a Creative Process», in Ananta Sukla (éd), Fiction and Art, Exploration in Contemporary Theory, Bloomsbury Academic, Londres, septembre 2015, pp. 187-201.
[3] Processus consistant à transformer l’environnement naturel d’un corps céleste afin de le rendre habitable par l'homme. (n.d.l.r.)