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par le Père James Martin, prêtre et jésuite, rédacteur au magazine « America » et auteur de « The Jesuit Guide to (Almost) Everything » (« Le Guide jésuite de (presque) tout »)
Commençons par la première question. Pourquoi est-ce si invraisemblable ? Il y a deux raisons à cela.
Tout d'abord, la plupart des cardinaux sont issus du clergé diocésain. C'est-à-dire que la plupart d'entre eux ont étudié dans les séminaires diocésains et ont été formés pour travailler dans le milieu mieux connu des paroisses catholiques: célébrer les messes, baptiser les enfants, présider aux mariages et travailler auprès des familles de la paroisse. Le grand public comprend sans doute plus facilement la vie qu'ils mènent. Ils commencent comme prêtres dans une paroisse et, par la suite, deviennent évêques, puis archevêques et, plus tard, le pape les nomme cardinaux.
Les membres des ordres religieux, comme les franciscains, les dominicains, les jésuites, ont une vie différente. Nous prononçons des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance et nous vivons en communauté. (En revanche, les prêtres des paroisses sont salariés.) Nous ne sommes pas non plus centrés sur la vie paroissiale. Aux Etats-Unis notamment, les jésuites sont principalement connus par leurs institutions scolaires : écoles secondaires, collèges et universités, tels que le Boston College, Georgetown, Fordham, ainsi que tous les établissements portant le nom de "Loyola". Notre vie est donc différente de celle du clergé diocésain, ni meilleure, ni pire, simplement différente. Aussi les membres des ordres religieux peuvent paraître moins "familiers" dans le milieu des cardinaux. Dans un passé récent, peu de papes étaient issus d'ordres religieux. En choisissant un leader, les cardinaux préfèrent naturellement quelqu'un venu de "leur monde".
Mais pas cette fois. Peut-être ont-ils pensé que le temps du changement était venu, d'un grand changement.
Il faut dire aussi que dans certains milieux du Vatican, on se méfiait des jésuites, et cela pour plusieurs raisons dont certaines sont complexes. La première est le fait que j'ai mentionné, notre "différence". La seconde tient à notre travail auprès des pauvres et des marginaux que d'aucuns ont parfois trouvé trop expérimental, trop radical et dangereux. « Quand vous travaillez dans les marges, il peut arriver que vous dépassiez les limites », disait un vieux jésuite.
Au début des années 1980, en raison de certaines tensions entre les jésuites et le Vatican, le pape Jean Paul II est "intervenu" dans nos organes de direction interne. Notre supérieur général ayant été victime d'une attaque cérébrale, le pape a nommé à notre tête son propre représentant (plutôt que d'autoriser la procédure normale selon laquelle c'est nous qui élisons un successeur). En tant que pape, il en avait le droit, mais de nombreux jésuites en ont éprouvé du découragement. Après quelques années, nous avons élu un nouveau supérieur général et les bonnes relations ont été rétablies. Mais le nuage demeurait dans certains milieux du Vatican; autant dire que l'idée d'un pape jésuite semblait inconcevable, même pour l'imagination la plus débridée! Avec un pape jésuite, ce nuage, s'il n'a pas totalement disparu, s'est du moins beaucoup éloigné.
Que signifie le fait d'avoir un pape jésuite ? Plusieurs choses.
Premièrement, le nouveau Vicaire du Christ est totalement imprégné de la spiritualité de St Ignace de Loyola, qui a fondé la Société de Jésus en 1540. Deux fois au cours de sa vie, le pape François, comme tous les jésuites entièrement formés, a participé aux Exercices spirituels, la retraite silencieuse d'un mois centrée sur la vie de Jésus-Christ. Les Exercices invitent à user de son imagination pour entrer par la prière dans la vie de Jésus. Ainsi, on peut supposer que le pape François est un homme d'une spiritualité intense qui a sondé les profondeurs de la vie du Christ à la manière particulière des jésuites. Depuis son élection, j'ai entendu au moins une douzaine de jésuites dire: « Je ne sais pas grand-chose à son sujet, mais je sais qu'il a fait les Exercices ».
Deuxièmement, la formation jésuite est extrêmement longue. Le pape François a commencé son noviciat en 1958, à l'âge de 22 ans, et il n'a été ordonné qu'en 1969. (C'est la durée moyenne de la formation d'un prêtre jésuite. Je suis entré moi-même en 1988 et j'ai été ordonné en 1999.) Le nouveau pape est donc un homme instruit, qui a l'expérience de divers ministères auxquels il a été affecté durant cette longue formation. Habituellement, on demande à un jésuite en formation de travailler auprès des pauvres, de s'occuper des malades dans les hôpitaux, d'enseigner dans des écoles et, pendant tout ce temps, d'accomplir ce que St Ignace appelle "des tâches humbles et modestes", comme par exemple de nettoyer les toilettes et de laver les carreaux.
Troisièmement, le nouveau pontife connaît la pauvreté. Nous autres jésuites sommes invités à prendre au sérieux notre vœu de pauvreté. Cela signifie, pendant le noviciat, vivre de peu, travailler auprès des pauvres et ne rien posséder en propre. Les récits déjà bien connus concernant le cardinal Bergoglio qui use des transports en commun et fait lui-même sa cuisine peuvent se réclamer de St Ignace de Loyola qui disait que nous devons aimer la pauvreté « comme une mère ». Nous autres jésuites sommes invités à suivre « le Christ pauvre », c'est-à-dire à imiter le Christ dans sa pauvreté terrestre et à vivre le plus simplement possible. Certains d'entre nous y parviennent mieux que d'autres, et lorsqu'il a été nommé évêque, puis archevêque, il a été relevé de son vœu de pauvreté, mais cela reste un but essentiel dans la vie d'un jésuite, et sans doute profondément ancré dans sa vie spirituelle. On a déjà glosé sur le nom du pape François et pour ma part, j'ai été très heureux qu'il choisisse d'honorer St François d'Assise, qui est peut-être le saint le mieux aimé dans le monde. C'est le signe d'un grand désir d'aider les pauvres. Mais je n'ai pas pu m'empêcher de me demander si, tout attaché qu'il soit à St François, ses premières expériences de service auprès des pauvres ne datent pas du moment où il est devenu, comme le disent les jésuites, un « Fils d'Ignace. »
Quatrièmement, les jésuites sont appelés à être ce que l'espagnol, la langue de St Ignace, nomme « disponibles », précisément, disponibles, ouverts, libres, prêts à aller partout. L'idéal jésuite est d'être assez libre pour aller là où Dieu vous demande d'être, de la "favela" d'Amérique latine au palais pontifical de la Cité du Vatican. Nous devons aussi être "indifférents", c'est-à-dire assez libres pour nous épanouir dans l'un ou l'autre lieu, pour faire tout ce qui vise « ad majorem Dei gloriam », à la plus grande gloire de Dieu.
Cinquièmement, nous ne sommes pas censés être ambitieux. Maintenant, quelle ironie ! Quand les prêtres et les frères jésuites terminent leur formation, ils font vœu de pauvreté, de chasteté, d'obéissance et un vœu spécial au pape « concernant les missions », c'est-à-dire les lieux où le pape souhaite nous envoyer. Mais nous faisons aussi une promesse inhabituelle, seule de son espèce dans les ordres religieux, pour autant que je sache: celle de ne pas « rechercher ou ambitionner » des postes élevés. St Ignace avait été scandalisé par les ambitions du clergé qu'il voyait autour de lui à la Renaissance, raison pour laquelle il demanda que nous fassions cette promesse, unique en son genre, de ne pas rechercher les degrés du pouvoir. Il peut arriver que le pape demande à un jésuite d'assumer une charge d'évêque ou d'archevêque, comme cela a été le cas pour Jorge Bergoglio. Mais ce n'est pas la norme. Aujourd'hui pourtant, un jésuite qui avait promis de ne pas « rechercher ou ambitionner » un poste élevé est investi du poste le plus élevé dans l'Eglise.
Prenons la deuxième question: qu'en aurait pensé St Ignace de Loyola ?
On sait que St Ignace ne souhaitait pas que ses jésuites deviennent évêques et il s'est même opposé parfois au Vatican pour empêcher que cela se produise. Par ailleurs, il était suffisamment "disponible" pour savoir qu'il faut enfreindre des règles trop rigides. En outre, il tenait aussi à faire ce qu'il pouvait pour l'Eglise et il demandait à ses jésuites de faire de même. Dans un des documents fondateurs de l'ordre, Ignace annonce son intention de « servir le Seigneur, lui seul, et l'Eglise, son Epouse, sous l'autorité du Pontife romain, Vicaire du Christ sur la terre. » Tout pour « la plus grande gloire de Dieu », comme le dit notre devise, et pour le service de l'Eglise, dirait Ignace. Alors, très franchement, je pense que St Ignace sourirait en voyant l'un de ses Fils non seulement servir le Pontife romain, mais devenir l'un d'eux.
J'en suis certain !
P. James Martin, correspondance spéciale pour CNN