Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06904.jsonl.gz/264

J'ai l'impression que le titre a dû en faire bondir plus d'un. Mais, patience, je suis certain qu'à la fin de l'article, j'aurai convaincu bon nombre d'entre vous.
Commençons par un petit exercice que l'on pratique souvent dans les séances de brainstorming (remue-méninges en français), du genre : "Si je vous dis "pomme", vous me répondez tout ce qui vous passe par la tête en entendant ce mot, par exemple : "poire, scoubidou, calvados (TTE, soyez sérieux), Mac, Steve, etc."
Alors, si je vous dis "Pérou", je mets à 100 contre 1 que les premiers mots qui vous viendront à l'esprit seront : "Inca", "Or", "Andes", "Machu Picchu", "Titicaca" voire "Lima", "Pizarro", "Eldorado" etc.
Pourtant personnellement, je répondrai "Chan-Chan", "Sipan". Comment? Cela vous a un air plutôt chinois?
Pas du tout, vous allez voir.
Pour la grande majorité des touristes qui se rendent au Pérou, ils vont à la rencontre de l'Inca. Cette civilisation (que nous avons allègrement contribué à détruire au nom de la chrétienté et de nos besoins en or) fait partie de notre inconscient comme si vous voulions en extirper un certain sentiment de culpabilité en tentant de la faire revivre. Petit rappel hors sujet : la population de l'Empire inca était estimée à 12'000'000 d'individus adorateurs du Soleil à l'arrivée de Pizarro en 1532 et à 1'100'00 âmes lors du recensement de 1587. Le rythme diminue un peu ensuite puisqu'ils sont encore 675'000 en 1754. Qui a parlé du goulag?
Votre première étape sera sans doute Cuzco, la capitale fondée par le premier Inca légendaire, Manco Capac, et sa compagne, Mama Ocllo, sortis tous deux du lac Titicaca, père et mère de tout le peuple inca.
N'ayez crainte, je ne vais pas vous décrire tous les lieux que vous pourrez visiter : cuk n'est pas un guide de voyage!
|Avertissement||Les photos qui illustrent cet article sont issues de diapositives scannées à plat et à une époque où je ne connaissais pas grand chose à Photoshop, donc bien mal bidouillées. Je prie les photographes amateurs, experts et professionnels qui hantent régulièrement ce site de m'en excuser. Appréciez le sujet, pas la technique !|
Après 15 ou 20 jours de périple organisé ou solitaire, après avoir contemplé Pisag, le Machu Picchu, la *Cité des puces" (qui n'est pas une ruine inca, mais un poste militaire à la frontière du territoire, destiné à maintenir les incas un peu trop belliqueux chez eux et grouillant tellement de monde que cela lui a valu son nom), assisté à l'Inti Raymi (cérémonie du solstice d'hiver - 24 juin - à Cuzco), navigué sur le lac Titicaca et ses îles flottantes, visité Taquile où les hommes tricotent, les îles du Soleil et de la Lune (en Bolivie, celles-là), peut-être mis vos pas dans ceux de l'Inca sur le sentier de la Vallée Sacrée, vous rentrerez chez vous avec des centaines de photos comme celles-ci.
Mais, de retour à la maison, vous êtes-vous rendu compte que vous venez de "toucher" à peu près une bonne centaine d'années de l'histoire de ce pays. L'émergence de l'Inca est estimée à l'an 1250 environ, mais pendant plus de deux cents ans, ils furent confinés sur un territoire ne dépassant pas les 40 km autour de Cuzco. Ce n'est que vers 1450 que l'Empire commence à s'étendre sous l'impulsion des Incas Pachacutec et Tupac Ypanqui et il lui faudra une petite centaine d'années pour atteindre son apogée et ... disparaître.
Mais avant les Incas, le Pérou existait-il ?
Là, cela fait "tilt". Bien sûr : PARACAS et NAZCA ! Vous y êtes allé, évidemment! Qui voudrait rater les gravures monumentales qui figurent au programme de tous les itinéraires de voyages parce qu'un illuminé nommé Erik von Däniken a lancé l'idée qu'il s'agissait de pistes d'atterrissage d'engins extraterrestres et que ça a marché ... un temps. Certes, c'est impressionnant et cela vaut le détour comme dirait Mr. Michelin, comme vous pouvez le constater :

|Le "Chandelier des Andes", gravure rupestre monumentale de Paracas (extraterrestres ?)||Ici aussi, "El Condor pasa"|

|Un joli "petit" colibri||Peinture sur pierre|
|Céramiques typiques de la culture Nazca|
mais cela ne reste qu'une péripétie dans l'histoire fertile qui précède l'arrivée des Incas (l'explication la plus communément admise maintenant est qu'il s'agissait d'itinéraires d'initiation).
Les premières traces humaines au Pérou remontent à -12'000, soit environ 18'000 ans après la période estimée du passage de l'homme par le détroit de Bering. Peuples nomades qui se stabilisent peu à peu comme chez nous et dont on trouve des traces un peu partout au Pérou.
Les premières activités humaines structurées apparaissent au sud avec les cultures Sechin (-1600) et Chauvin (-800 à -400) que nous n'avons malheureusement pas eu le temps de visiter. Mais la première grande civilisation prend naissance sur la côte nord-ouest, près des villes actuelles de Trujillo et Chiclayo. Ce sera la "culture Moche" ou "Mochica" en espagnol. Elle débute au 1er siècle avant notre ère et ne s'éteindra que mille ans plus tard, aux environs de 900.
Les Moches sont un peuple sédentaire qui s'installe dans une zone quasi désertique du Pérou. Pour survivre, ils développent des techniques d'irrigation qui font encore actuellement l'admiration, construisant même des aqueducs pour amener l'eau de la Cordillère jusque chez eux, techniques que l'on retrouve d'ailleurs à Nazca. Parallèlement, ils mettent au point des procédés métallurgiques qui leur permettent de travailler le fer, le cuivre et l'or, ainsi que des méthodes de tissage aux coloris superbes. Leur développement agricole leur permet d'exporter leurs productions vers la mosaïque des petits états qui se constituent au sud (Nazca, Huari,... on ne parle pas encore des Incas). Pas mal pour un pays en grande partie désertique et qui montre quel degré de sophistication avaient atteint leurs techniques d'irrigation. A son apogée, le royaume Moche s'étendait sur près de 800 km de côtes.
Société théocratique dominée par la caste des guerriers (on ne refait pas l'âme humaine !), leurs constructions en adobes n'ont pas résisté au temps. Deux sites funéraires, toutefois, permettent de se rendre compte du développement de cette culture :
- les pyramides du Soleil et de la Lune (ce sont des noms donnés a posteriori, les Moches vénéraient Aiapaec "le Décapiteur ou l'Egorgeur", divinité dont le nom provient sans doute de la méthode employée pour les sacrifices humains qui lui étaient dédiés)
- les pyramides monumentales de Tucume à une quarantaine de km de Chiclayo.
Les pyramides du Soleil et de la Lune sont construites en adobes et chacune des quelques millions de briques qui les composent portent la signature d'un architecte qui a travaillé à leur construction. La pyramide de la Lune est celle qui est la mieux conservée et elle a révélé de superbes bas-reliefs allégoriques du fameux "Décapiteur".
|Pyramides de la Lune et du Soleil à Huancaco.

Entre les deux, distantes de 400 m, se dressait la capitale Moche
Bas-reliefs de la pyramide de la Lune représentant Aiapaec "L'Egorgeur"
Pas gai, gai le bonhomme. A remarquer les adobes qui constituent toute la pyramide
Mais ce qui a propulsé la culture Moche sur le devant de l'actualité archéologique, c'est la découverte, en 1987, de la tombe inviolée du Seigneur de Sipan. Dans l'histoire de l'archéologie de l'Amérique du Sud, cette découverte est comparable à celle de la tombe de Tout-Ank-Amon en Egypte. Car ici aussi les violeurs de tombes s'en donnaient à coeur joie et il a fallu faire protéger les équipes d'archéologues par la troupe, car la population ne comprenait pas pourquoi on ne lui permettait pas de s'approprier ces trésors pour améliorer leurs conditions de vie en les revendant.
Le Seigneur de Sipan était un haut, très haut dignitaire Moche. Sa tombe recelait des centaines de poteries et de magnifiques bijoux ouvragés qui ont tous été regroupés et superbement mis en valeur au musée Brunning de Lambayeque, ville proche de Chiclayo. A noter l'ouverture en 2003 du Musée des tombes royales de Sipan également à Lambayeque (il n'existait pas lors de notre voyage) qui présente une reconstitution de la tombe.
Vue du buste du Seigneur de Sipan - Photo extraite du site Rico Perou
Le Musée n'autorisant pas les photographies et toutes celles disponibles étant protégées par ©,
je ne vous en montrerai pas plus, hélas.
Le site des pyramides de Tucume, à quelques kilomètres de Lambayeque, est appelé "Le Purgatoire" par la population locale ou encore "La forêt pétrifiée". Il compte 26 pyramides dont peu ont été explorées. Au sommet de la plus grande, on découvre un décor extraordinaire
Vous remarquerez la technique pour déblayer la pyramide : on commence par le sommet. Ceci tient au fait que ces pyramides sont construites en adobes qui peuvent ainsi être consolidées au fur et à mesure que l'on descend.
Tout est prévu pour accompagner le Seigneur dans l'au-delà: gardien, gardes du corps, femmes, nourriture.
Poterie et décor Moche exposés au petit musée du site
Les Chimù vont commencer par adopter les techniques d'irrigation et de métallurgie mises au point par les Moches. Ils créent un état fortement centralisé et pour assurer leur protection, développent le système routier et créent de nombreuses garnisons qui se transformeront peu à peu en cités. Ils établissent leur capitale à Chan-Chan (10 km de Trujillo).
Chan-Chan (Soleil-Soleil) est sans doute l'agglomération urbaine la plus vaste de l'ère pré-colombienne construite en Amérique du Sud : elle s'étend sur 20 km2 et a pu compter jusqu'à 30.000 habitants. La ville est divisée en dix quartiers comportant chacun une enceinte et un palais dit "royal". On ignore encore si ces quartiers ont été construits par des rois successifs ou correspondaient à des groupements de corporations. On leur a donné les noms des archéologues qui les ont excavés et le seul qui était accessible au public est le quartier "Tschudi", un Suisse ! Ce quartier posséde même son "lac sacré".
Mais la menace se précise au sud : L'Inca a fait voler en éclats le carcan de petits royaumes qui l'enserraient et malgré leurs lignes de défense, leurs forteresses et leurs nombreuses troupes, les Chimù doivent céder du terrain. Chan-Chan se dresse sur la route de l'expansion inca vers le Nord. Tupac Ypanqui met le siège et, après avoir coupé les canaux qui l'alimentaient en eau, oblige la ville à capituler.
Des Moches aux Chimù, le royaume du nord péruvien dura près de 1500 ans, dix fois plus longtemps que l'empire inca. Mais il ne reste plus guère de traces de ces cultures, car les Incas ont appliqué une politique d'assimilation intensive, contraignant toutes les populations conquises à adopter le "style Inca", tant sur le plan social que religieux et culturel, souvent par la force d'ailleurs.
Et c'est ainsi que le Pérou est devenu inca, mais j'espère vous avoir convaincu que le Pérou est aussi ...Moche !
Et que Chan-Chan et Sipan n'ont rien de chinois.
Après ces pérégrinations dans l'histoire péruvienne, il ne vous reste plus qu'à vous rendre dans une de ces petites stations balnéaires qui bordent la côte du Pacifique et déguster un bon plat de fruits de mer, sans oublier évidemment le pisco sour en apéritif. Et peut-être aurez-vous la chance qu'un des pêcheurs vous accepte pour une petite balade en mer sur sa "caballito de totora".