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14/04/2016
Raison supposée des bêtes selon Fabre
Un certain sentimentalisme projette sur les insectes et les animaux en général la raison humaine sous forme partielle, et Jean-Henri Fabre (1823-1915), entomologiste avisé, s'en est beaucoup moqué; il a pu dire: Petite lueur de raison qu'on dit éclairer la bête, tu es bien voisine des ténèbres, tu n'es rien!
Il avait effectué assez d'expériences pour constater que l'animal ne raisonnait en rien au-delà de son instinct. Il disait par exemple: on met une assiette pleine de victuaille juste hors de portée d'un renard qu'on attache par le cou; que fait-il? Il tire. Il ne lui vient pas à l'idée de ramener l'assiette avec les pattes postérieures en se retournant. L'animal va toujours de l'avant. Lorsqu'il paraît réfléchir, il ne fait que suivre mécaniquement un instinct en soi intelligent. Sa volonté le porte, munie de cet instinct, et il n'est maître de rien.
Fabre a montré que l'abeille sauvage soit était dans le moment où elle faisait le nid, et alors réparait les trous qu'on y faisait, soit était dans le moment où elle le remplissait de nourriture, et alors continuait à y placer le volume habituel de miel, même quand elle avait constaté qu'on avait créé un trou qui le vidait par dessous: cela ne l'empêche pas de fermer le nid comme d'habitude, et d'aller s'occuper d'un autre ensuite. Mille exemples montrent qu'en réalité l'insecte, et plus généralement l'animal, ne s'adapte absolument pas, mais agit simplement selon un instinct qui lui suffit, qui suffit à sa subsistance et à sa reproduction.
Fabre dénonçait les paroles poétiques, mais purement abstraites, par lesquelles on prétendait créer de la connaissance: c'est avec ce charabia de jets continus d'atomes de raison, qu'on prétend édifier aujourd'hui la science! disait-il, à propos d'un animal qu'on prétendait doué d'une raison parcellaire. Mais la raison, en tant que faculté à penser de l'extérieur un problème, et à agir en fonction d'une connaissance acquise ou d'un jugement, n'était pas présente chez l'animal. Il continue simplement une procédure. S'il s'adapte, c'est dans les limites de cette procédure.
À vrai dire, quand on lit ces récits, on se dit que, plus qu'il ne s'en rend compte, l'être humain est tel. Dans ses actions quotidiennes, il fait moins usage de la raison qu'il l'imagine. Il a lui aussi du mal à s'adapter. Lorsqu'il tient avec acharnement à ses habitudes séculaires, à ses traditions, c'en est souvent la marque. L'instinct collectif semble avoir pris le pas sur la raison individuelle. Que cet instinct le pousse à vénérer en théorie la raison - ou l'idée de la raison, pour mieux dire - n'y change rien.
Mais c'est aussi un choix pesé, que celui de la tradition, et en ce sens l'être humain est doué d'une raison que ne possède pas l'animal, dont il est dénué ontologiquement, même quand il a un psychisme développé, c'est à dire un instinct élaboré. Mais élaboré par qui, ou quoi? Pas par lui.