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Comment mieux prendre en compte la souffrance sociale et existentielle? L’approche socio-existentielle critique propose d’aborder ces questions à partir de trois niveaux: philosophique, sociologique et praxéologique [qui renvoie à l’action, aux pratiques].
La question des souffrances sociales et existentielles
La thématique de la souffrance psychique est de plus en plus présente dans notre société sous l’angle de la santé mentale. Néanmoins, les approches qui sont proposées aux personnes relèvent pour l’essentiel de la psychothérapie et tournent avant tout leur regard vers le fonctionnement psychologique, comportemental ou relationnel des personnes. En revanche, il n’existe pas vraiment dans nos sociétés d’approches qui se proposent d’aider les personnes à faire face aux souffrances psychiques ayant pour origine les injustices sociales et les évènements de vie.
Le cadre théorique
L’approche socio-existentielle critique combine deux paradigmes transdisciplinaires: la théorisation des rapports sociaux et la phénoménologie existentialiste. L’articulation entre ces deux paradigmes a été tentée entre autres par Jean-Paul Sartre dans Questions de méthode (1957). On trouve des éléments qui vont dans ce sens également dans les œuvres de Simone de Beauvoir, de Frantz Fanon ou encore de Paulo Freire.
Actuellement, l’approche socio-existentielle critique peut prendre appui sur la sociologie intersectionnelle de l’articulation des rapports sociaux, mais également sur la sociologie des épreuves, ou encore sur les approches philosophiques et psychologiques existentielles. On peut entre autres citer aujourd’hui la phénoménologie féministe existentialiste.
Comme philosophie sociale
L’approche socio-existentielle critique relève de la théorie sociale critique. Elle se propose d’analyser sur le plan philosophique la relation entre le social et la subjectivité. Elle conduit à distinguer deux types de subjectivité. La première est une subjectivité aliénante qui est le produit des rapports sociaux de pouvoir intériorisés. La seconde peut être pensée comme un pouvoir d’agir inhibé par les rapports sociaux de pouvoir intériorisés. La question qui se pose alors est celle d’une pratique libératrice du pouvoir d’agir. En effet, le sujet ne se réalise véritablement que dans l’action: «Je suis ce que je fais».
L’intériorité authentique est constituée par l’intériorisation des relations sociales qui se constituent dans le dialogue critique. L’authenticité est la cohérence entre le discours et la pensée, et entre le discours et l’action. Le sujet se trouve dans l’incapacité de se réaliser lorsqu’il ne lui est pas possible de mettre en cohérence ses pensées, ses discours et ses actions.
En sociologie
L’approche socio-existentielle critique en sociologie s’intéresse à la manière dont, dans les récits de vie, s’articulent la subjectivité et le social. Il s’agit, à travers des entretiens, de comprendre le sens que les personnes donnent à leur trajectoire: ce qui est pour elles source de souffrance, ce que sont leurs projets… Néanmoins, il ne s’agit pas ici de comprendre ces thématiques sous un angle psychologique, mais sous un angle sociologique. Pour cela, l’approche socio-existentielle critique combine la place des personnes dans les rapports sociaux et les épreuves de vie auxquelles elles ont été confrontées. Il s’agit, à partir de ces deux dimensions sociologiques, de reconstituer la trajectoire singulière de chaque personne.
Les enjeux praxéologiques
A la différence des perspectives psychothérapeutiques, ou en complément, l’approche socio-existentielle critique se propose de fournir aux professionnel·les une démarche pour pouvoir aider les personnes à analyser les dimensions sociales et existentielles de leurs difficultés et à agir dessus de manière individuelle et collective.
Un premier aspect de cette démarche consiste à aider les personnes à développer une analyse plus objective des origines de leurs difficultés qui ne se trouvent pas en elles, mais dans la réalité sociale extérieure. Un deuxième aspect consiste à les aider à déconstruire les idées sociales qu’elles ont intériorisées et qui les oppriment, et à les aider ainsi à développer leur capacité d’agir. Enfin, un troisième axe vise à les aider à orienter leurs efforts, non pas vers un changement intérieur, mais vers une action sur leur environnement social, à la fois par des actions individuelles et collectives. Il s’agit d’aider la personne à réfléchir à ses projets, à voir comment il lui est possible d’agir sur son environnement, en particulier en identifiant des espaces de soutien collectif.
En effet, l’approche socio-existentielle critique ne se distingue pas de l’approche psychothérapique uniquement par le fait qu’elle ne vise pas un changement intérieur mais extérieur, mais également par le fait qu’elle ne privilégie pas une individualisation des solutions, mais un soutien social collectif orienté vers l’action.
Irène Pereira est sociologue et philosophe de formation. Ses recherches portent sur l’éducation populaire. Elle est cofondatrice de l’IRESMO (Institut de recherche et d’éducation sur les mouvements sociaux), Paris, http://iresmo.jimdo.com/