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Il y a vingt ans, la Commission Bergier sortait son rapport sur le rôle de la Suisse en 1939-45. L’historien Marc Perrenoud, qui en a fait partie, revient sur ce moment clé.
Il y a vingt ans, la Commission Bergier publiait son rapport sur le rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale. Vous dites qu’il reste d’actualité…
Des parallèles peuvent être faits entre les résultats de nos recherches sur la période 1933-1945 et aujourd’hui. À l’époque, la Suisse est déjà touchée par des mouvements migratoires et par des décisions de fermeture. L’économie du pays est aussi déjà très mondialisée. Elle a des relations commerciales et financières essentielles avec l’Europe et les États-Unis. La Commission a aussi montré que l’application de la politique de neutralité était très floue. Elle évoluait et pouvait justifier tout et son contraire. Le constat reste valable.
Le rapport confirme le rôle déjà déterminant de la place financière.
Dans les années 1980, des travaux d’historiens avaient démontré les limites d’une vision de la Suisse résistante qui, grâce à son armée, aurait dissuadé l’Allemagne d’envahir le pays. Cette image est devenue un mythe durant la guerre froide. En fait, Marcel Pilet-Golaz (ndlr: conseiller fédéral de 1929 à 1944) avait déjà été plus lucide que d’autres en considérant que l’arme financière était sans doute plus efficace face à un IIIe Reich fortement endetté. C’est la Commission Bergier qui a diffusé cette analyse pour la première fois auprès du grand public.
La conclusion, c’est que la Suisse a simplement été terriblement pragmatique durant la guerre, non?
Disons que nous avons montré que les dirigeants ont décidé de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier, et ce dès la fin du XIXe siècle. Les contacts avec Berlin se sont maintenus, en pensant bien que l’Allemagne allait rester un pays important après 1945.
N’y a-t-il pas d’autres acquis, comme l’attitude face aux réfugiés, refoulés par le pays de la Croix-Rouge?
La Commission fait prendre conscience que la tradition humanitaire a été mise entre parenthèses par les autorités helvétiques. C’est un acquis, en effet. Même si certains persistent à dire que nous avons exagéré.
Ces critiques sur le travail de la Commission, elles existent toujours?
Des contradicteurs continuent de dire que nous avons mal travaillé, que nous nous sommes focalisés sur les seuls réfugiés juifs et que nous avons donné une image noire de la Suisse… Ces polémiques font oublier que, si le rapport est souvent critique, il n’est pas unilatéral. Une des inspirations de Bergier, c’est au contraire le concept de «zone grise» de Primo Levi. Nos travaux montrent que la Suisse était bien habitée par un antisémitisme discriminatoire, mais qu’il ne s’agissait pas de l’antisémitisme exterminatoire des nazis et de leurs collaborateurs. Par ailleurs, nous avons montré que, contrairement à une affirmation diffusée en 1997 par la chaîne anglaise BBC, aucun train pour les camps de la mort n’était passé par la Suisse.
Il y a encore de la pédagogie à faire?
La Cicad ou l’UNIL et d’autres enseignants en font depuis longtemps, mais les idées reçues persistent. La Commission a proposé une vision globale qui est évidemment complexe. La Suisse de 33-45 n’était pas monocolore. Il y a bien eu les déclarations du chef de la police fédérale Heinrich Rothmund qui craignaient l’enjuivement («Verjudung») et la surpopulation étrangère («Uberfremdung»). Il y a aussi eu les actions plus humanistes du chef de la police saint-galloise Paul Grüninger. L’attitude du chef des armées, le général Henri Guisan, qui maintenait en 1944 une grande admiration pour le maréchal Pétain, reste ambiguë.
En 2002, lors de la publication du rapport, pensiez-vous qu’il faudrait encore expliquer ses conclusions au public vingt ans après?
Oui. Le professeur Jean-François Bergier estimait qu’il faut une génération pour faire passer les résultats d’un rapport historique dans les écoles et dans la société. Le professeur Hans-Ulrich Jost, aujourd’hui à la retraite, disait en 2002 qu’il faudrait vingt-cinq ans. Nous y arrivons peu à peu. Mais on peut regretter que certains universitaires n’en aient pas plus lu et fait lire les rapports de la Commission.
Revenons sur la Commission Bergier. Quel était son mandat?
Rappelons le contexte. En 1996, la Suisse est fustigée à cause des avoirs en déshérence des victimes du nazisme que les banques géraient dans une grande opacité. Sous la pression internationale, des États-Unis surtout, le Conseil fédéral doit trouver des réponses. Il décide dans l’urgence de créer la Commission pour faire la lumière sur plus d’une vingtaine de questions controversées. Des politiciens pensaient que ce ne serait qu’une formalité, que ce groupe de recherches confirmerait que tout était en ordre.
Rappelez-nous les fonds en déshérence…
C’est un point central du mandat. Il s’agissait des avoirs des victimes des nazis qui dormaient toujours dans les coffres des banques suisses. Interpellé à l’époque, le président d’UBS Robert Studer estimait que ce n’était que des «peanuts» (ndlr: cacahuètes). Cette indifférence arrogante avait choqué à travers le monde. Nos études ont montré que ces montants étaient effectivement modestes d’un point de vue strictement comptable, alors que la place financière suisse a engrangé de plus en plus de capitaux après 1945. Mais la dimension humaine était déterminante. Dès 1946, les banques suisses s’étaient montrées très réticentes au sujet de ces avoirs, se réfugiant derrière le secret bancaire. Les consignes pour le personnel des banques étaient d’observer une méfiance absolue face à quiconque cherchait des informations.
Comment l’historien que vous êtes s’est-il retrouvé là-dedans?
Depuis 1981, je travaillais sur les documents diplomatiques suisses de la Deuxième Guerre mondiale, notamment avec Jean-François Bergier. Lorsqu’il a été nommé à la présidence, il m’a immédiatement demandé de l’accompagner, avec mes connaissances utiles des Archives fédérales. Étant le conseiller scientifique de la Commission, j’ai contribué aux deux rapports intermédiaires, à la synthèse des 11’000 pages, ainsi qu’à trois études sur la place financière.
Vous avez dit plusieurs fois que ce groupe de recherche était un exemple?
Oui. En Suisse, nous avons été accusés de salir l’image du pays. À l’international, en revanche, notre travail est respecté et admiré. La Suisse est citée comme modèle. En France, par exemple, il n’y a jamais eu d’ouverture générale des archives privées de banques et d’entreprises comme cela a été fait chez nous.
Votre mandat était-il une opération marketing envers les États-Unis ou une réelle volonté de comprendre le passé?
Les motivations des autorités étaient multiples. En 1996, l’existence du tampon «J» dans les passeports juifs n’était pas connue par tous les conseillers fédéraux, alors qu’un rapport officiel de 1957 l’avait analysé. Certains élus se disaient alors qu’il fallait expliquer aux Américains qui nous attaquaient sans nous connaître que tout s’était bien passé chez nous durant la deuxième guerre. D’autres, au contraire, étaient au courant des zones d’ombre historiques. Notamment la conseillère fédérale Ruth Dreifuss.
Il y avait encore beaucoup de naïveté de la part de cette génération mob, ceux qui avaient vécu cette période et qui restaient persuadés du rôle héroïque de la Suisse…
Ce qui m’a frappé, c’est surtout la rigidité de la génération de l’après-mob, celle de la guerre froide. Une partie du monde politique et diplomatique conservait une vision idéalisée de la Suisse. Ce n’est qu’après la publication des premiers rapports intermédiaires qu’ils ont pris connaissance de graves problèmes. C’est ce qui fait que ces cinq années d’accès aux archives privées ont vraiment été uniques: les portes se sont refermées au 31 décembre 2001. Et elles ne se sont pas rouvertes pour l’Afrique du Sud par ailleurs…
Et le grand public, qu’en a-t-il retiré?
Difficile de répondre. La Commission Bergier a publié ce qui lui paraissait le plus important en 11’000 pages et a rédigé une synthèse de 600 pages. En lisant l’ensemble de ces livres, on remarque que nos recherches apportaient des informations nouvelles et proposaient des pistes de recherches supplémentaires. D’autres personnes, après une lecture superficielle, se sont limitées aux questions les plus controversées comme celle du refoulement des réfugiés et de l’or nazi, alors qu’il y en a beaucoup d’autres. On ne peut que le regretter.
Vous dites que le rapport final n’a pas été compris à sa juste valeur?
D’abord je dis qu’il faut le lire… En 2008, quand UBS a été sauvé par le Conseil fédéral après la crise des «subprimes», certains commentaires prétendaient que ce geste était inédit. C’est faux. Si on lit les travaux de la Commission Bergier, on voit que la place financière et les entreprises suisses doivent leur prospérité aux crédits massifs de l’État qui ont été octroyés en 39-45, et qui ont par ailleurs conduit à un endettement considérable.
Le rapport montre les contrastes, mais permet aussi des excuses faciles: on a vendu des armes à l’Axe, mais aussi aux alliés. Or c’était vraiment une petite portion…
Résumer nos 11’000 pages tout en amenant une vision synthétique avec suffisamment de nuances était quasi une mission impossible. En fait, les 25 études de la Commission sont comme des travaux universitaires. Or, les thèses de doctorat ne font pas bouger la société.
Y a-t-il un décalage entre la perception du public et la place réelle de ce rapport dans l’histoire suisse?
Il y a toujours eu un décalage entre ce que les personnes actives dans la recherche historique publient et la perception que s’en fait la société. Quand le directeur des Archives fédérales Oscar Gauye a osé publier en 1985 les lettres du général Guisan, un journal vaudois l’a traité de «rat échappé de sa bibliothèque». Avant les travaux de la Commission, on nous disait «ne touchez pas à notre histoire, elle est déjà écrite».
Le rapport est rendu public le 22 mars 2002. Qu’avez-vous éprouvé?
De la satisfaction et de l’épuisement. C’était l’aboutissement de cinq années de recherches intenses. Un très vaste mandat… Avant 1996, on nous disait que les archives privées seraient très minces, voire vides et qu’elles étaient inaccessibles à cause du secret bancaire. En fait, dès 1997, il est apparu qu’elles étaient beaucoup plus abondantes et qu’il fallait des moyens supplémentaires. Nous étions également sous une pression permanente. Christoph Blocher critiquait les 22 millions de budget de la Commission. Il disait que «cela faisait cher l’historien». Mais, dans les faits, cette somme n’est pas grand-chose dans le budget de la Confédération. C’était moins que le nouveau logo de l’Administration fédérale pour lequel, en 2005, le Conseil fédéral a décidé 25 millions…
Pensez-vous avoir renouvelé la recherche historique en Suisse?
Dans un certain sens, il y a eu une rupture. La Commission était composée d’experts suisses et venant de différents pays. Elle a mis les victimes au centre de l’analyse. Elle voulait amener de la clarté et des réponses circonstanciées, mais sans opposer les générations. Par exemple celle de la mob contre celles de jeunes historiens. Nous avons voulu montrer que la société suisse est complexe.
Pouvez-vous détailler ces pressions externes?
Nous avons reçu beaucoup de lettres anonymes et hostiles. Le professeur Bergier a même été agressé une fois dans un train. Il avait été surpris par l’absence de réaction dans le wagon… Cela faisait partie de notre quotidien, mais ne nous a pas influencés.
Vous arrivez, on découvre des archives supprimées?
Il y a eu le cas de l’affaire Meili, ces dossiers d’UBS sauvés de la broyeuse par un agent de surveillance. Mais sinon, on a surtout eu l’impression de découvrir une immense masse de papiers qu’on n’arriverait jamais à traiter. On était aussi à une époque où il n’y avait pas toujours de PV. Les dirigeants se connaissaient tous, se faisaient confiance, et la culture du secret voulait qu’on laisse le moins de traces possible sur les sujets sensibles.
Quelles étaient les conditions de recherche, alors?
On était toujours très surveillés, notamment quand on entrait dans les banques. Sauf un jour; on aurait pu sortir avec les dossiers sans que personne ne s’en aperçoive. C’était celui du Grounding de Swissair, qui a provoqué une crise profonde.
Vous étiez du coup coincés dans des caves, entre deux gorilles?
Non, à force de négociations, nous avons pu faire des photocopies des archives à condition de signer chaque page, ce qui permettait aux entreprises de vérifier que rien ne soit publié avant 2002. Nous espérions garder les photocopies, les archiver ensuite et les rouvrir dès que possible afin que d’autres personnes puissent les consulter. Mais le secteur privé a obtenu du Conseil fédéral que les copies soient rendues.
Le risque, c’est que des entreprises aient depuis supprimé ces archives, et les copies…
C’est le gros problème. En 2001, l’économie privée a assuré que les archives seraient conservées. Mais les gens font ce qu’ils veulent. Je sais que des doctorants ont demandé à avoir accès à certaines de nos sources; on leur a refusé de les consulter.
Si le rapport Bergier était rédigé aujourd’hui, quelle serait sa vision des choses?
Le regard des historiens évolue toujours. Mais disons que la méthodologie du rapport Bergier va continuer à inspirer: ne pas se limiter à ce que disent les autorités ou les milieux dirigeants. Après, oui, des questions restent ouvertes. Il faudrait avoir accès aux archives privées dans plus de cas, Swissair par exemple… Prenons le cas de Bührle, marchand d’art mais aussi société qui rachète des entreprises textiles à des industriels juifs. Ceci a été évoqué par la Commission Bergier mais il a fallu attendre récemment pour une analyse approfondie. Autre cas, celui de l’engagement de nazis dans les sociétés suisses d’après-guerre, notamment dans l’entreprise actuellement possédée par la famille Blocher, ou les contacts du socialiste Robert Grimm avec d’anciens nazis. La RTS a diffusé ces informations dans une série en 2020 en se basant sur les rapports de la Commission Bergier. On voit que des impulsions sont encore nécessaires.