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Une traversée du Mont Dolent
Première ascension par le versant suisse.
Par J. Gallet ( section de La Chaux-de-Fonds ).
Le Mont Dolent est une montagne de grande allure, aux formes pleines de noblesse, s' élevant un peu isolée à l' extrémité Sud-Est de la chaîne du Mont Blanc.
Au Nord, le Mont Dolent se relie au Tour Noir par une chaîne hérissée d' aiguilles rébarbatives, les Aiguilles Rouges du Dolent; à l' Ouest il se rattaché à l' Aiguille du Triolet par les petites aiguilles du même nom; à l' Est, par une puissante arête, il partage les sauvages glaciers de la Neuva et du Mont Dolent! au Sud-Est enfin, il détache une longue succession de sommets appelés les Monts Grépillons, tandis qu' il domine directement au Sud le beau glacier de Pré-de-Bar.
Toute l' histoire touristique du Mont Dolent se réduit d' abord à un certain nombre d' ascensions, entreprises toutes soit de Pré-de-Bar soit de la cabane du Triolet, puis à la traversée du col du Dolent, à l' Est de la chaîne du Triolet. On a oublié, soit dit en passant, d' inscrire ce col sur la nouvelle carte du champ d' excursion, alors qu' il figure bien sur la carte Imfeld-Barbey.
Topographiquement, le Mont Dolent élève de grandes prétentions, puisqu' il est comme l'on sait, la borne frontière entre la France, l' Italie et la Suisse.
La partie suisse de la chaîne du Mont Blanc ayant été décrétée „ champ d' excursion du S.A.C. " pour les années 1900/1903, le Mont Dolent se trouve donc spécialement destiné à des études exploratives. Dans le bel itinéraire du champ d' excursion, si précis, si minutieusement fouillé, MM. Kurz et Colomb disent du Mont Dolent ce qui suit:
„ C' est une montagne d' aspect imposant, qui tient bien sa place à côté de ses redoutables voisines. Les neiges qui se détachent de ses flancs alimentent quatre glaciers, ceux de la Neuvaz et du Dolent à l' Est, ceux d' Argentière et de Pré-de-Bar à l' Ouest. "
Puis, dans leur description générale, nous trouvons:
„ Plus haut encore, suspendu au-dessus de la Combe des Fonds, le glacier du Mont Dolent demeure ignoré, abandonné des touristes. Il pourra sortir de l' oubli, si jamais on trouve un chemin pour monter au Dolent par le versant Est. "
C' est ce dernier problème que je voulais m' efforcer de résoudre; la montagne en tous cas valait bien la peine qu' on l' essayât, puisque tous les points précités la recommandaient naturellement à l' attention des clubistes suisses.
Et voilà comment, le 20 août dernier dans l' après, je me trouvais aux chalets de Ferrex, venant de Bourg St-Pierre par le col des Planards. J' étais accompagné des guides Abraham Millier et Jules Balley. Ni l' un ni l' autre ne connaissait le Mont Dolent, aussi l' entreprise projetée offrait-elle un attrait savoureux à tous les trois.
Des chalets de Ferrex, le Mont Dolent se présente admirablement, pour la simple raison qu' il n' a aucun rival redoutable dans la région. Aujourd'hui, avec ce ciel pur, avec cet éclairage merveilleux, le glacier du Dolent captive à lui seul nos regards, et lorsque nous nous disons que ce glacier suisse est probablement encore inexploré, peut-être entièrement vierge de pas humains, une joie secrète nous monte au cœur, en même temps qu' un ardent désir d' apprendre à le connaître en toute intimité.
Notre intention est de bivouaquer ce soir aussi près que possible de l' objet de notre convoitise, aussi faisons-nous préparer couvertures, marmite, tout l' attirail voulu en pareil cas. Mais il est difficile de trouver un porteur qui veuille venir avec nous; car il s' agit de rapporter le lendemain les divers effets du campement. La plupart des hommes de l' en s' occupent de fenaison, ou bien ils ont peur de nous, peur de nos projets. Nos essais de „ recrutement " sont tout à fait risibles. En désespoir de cause, nous nous contentons d' un demi crétin, évidemment un malheureux alcoolique, dont la frimousse représente assez bien l' homme, le fameux „ anneau manquant " ( missing link ).
Et voilà notre caravane en route à 4½ h. pour les chalets de la Léchère ( 1882 m ) où elle se charge encore d' une ample provision de bois sec; elle s' engage ensuite dans un sentier côtoyant un fort beau „ bisse ", puis, traversant la Combe des Fonds, elle remonte péniblement un pierrier et une moraine jusqu' à l' extrêmité Sud-Est du glacier Dolent, à peu près à l' endroit côté 2347 m sur la nouvelle carte du champ d' excursion.
Il est 7 heures du soir, l' air est devenu frais; voici un endroit qui pourra servir de bivouac. Un gros bloc de moraine tiendra lieu de chambre à coucher; un autre, à une petite distance, sera utilisé comme salle à manger. Sous le premier, Jules Balley aplanit les rocailles avant d' étendre les couvertures; sous le second, Abraham, le cuisinier emèrite, construit le foyer, sur lequel se balance bientôt notre grande marmite. Pendant ce temps, je construis sur cette pente inclinée un chemin rudimentaire destiné à relier les deux „ chambres ". Quant à l' homme, il a allumé sa pipe et il nous regarde faire avec un très vif intérêt.
Bientôt flambe un bon feu, on se rassemble autour de la soupe fumante et l'on avale un frugal souper. Puis on regarde les montagnes s' assombrir toujours plus au crépuscule et les étoiles s' allumer sur un ciel verdâtre. Oh! Combien j' aime ces tranquilles contemplations dans l' immense nature alpestre, pendant lesquelles le silence n' est interrompu que par les crépitements du feu ou par le bruit d' une pipe qu' on rallume. Il faut cependant rejoindre la „ chambre à coucheron s' enroule dans les couvertures, on se serre les uns contre les autres, appréciant même le calorique fourni par notre homme-gorille, se pressant à nos côtés.
Comme toujours dans ces frustes campements, la nuit paraît longue, extrêmement longue et généralement très froide après minuit.
Vers 2½ h., on se lève; frileusement on étire ses membres raidis. Mais qu' importe, le ciel est resté pur et l' annonce d' un beau jour pour le 21 août nous met le cœur en fête.Vite le feu est rallumé, un excellent thé bouillant vient dissiper les légers frissons de la nuit.
Il est 4 h. quand nous partons, avec lanternes et corde déployées, la lumière étant encore trop diffuse pour entreprendre des chemins inconnus. L' homme - gorille, resté auprès du feu, nous regarde partir non sans une visible émotion. Décidément, cet homme est meilleur que ne l' indique son aspect simiesque. Plus tard, lorsque viendra le soleil, il se chargera, le pauvre, des couvertures et de tout l' attirail pour retourner aux chalets de Ferrex.
Notre tâche commence, nous éprouvons un peu le sentiment du soldat qui va prendre part à l' action; tous les trois, nous sommes très sérieux. Abraham tient la tête, qu' il ne quittera plus d' ailleurs, malgré les réclamations ultérieures de Jules Balley. L' abordage du glacier est pénible, une taille fatigante commence tout de suite; la glace noirâtre, agglomérée avec de petits débris morainiques, est d' une dureté prodigieuse. Ce n' est que lentement, bien lentement que nous nous élevons, mais j' ai la compensation combien grande d' avoir du temps pour jouir de la vue environnante, pour contempler les lueurs de l' aurore, puis les colorations suaves qu' amènent les rayons du soleil levant. Le moment du lever de l' astre glorieux demeurera toujours la plus grande jouissance de la journée pour l' alpiniste quelque peu observateur. A ce moment-là, une émotion fortifiante, faite de reconnaissance et d' adoration, un sentiment de vie nouvelle envahissent l' âme aussi bien que le corps et leur insuffle un courage tranquille.
Tout en montant, nous choisissons de l' œil le point d' attaque de la cime du Dolent. Nous abandonnons notre premier plan, qui était de suivre — à une certaine distance — le pied des Monts Grépillons, et nous nous rallions tous les trois à l' idée de gagner l' arête Est, puis de chercher à la suivre jusqu' au bout pour atteindre le sommet directement et de front. Le projet était hardi, mais il était évidemment le plus beau, tout en ne paraissant pas impraticable.
Pour l' accomplir, il faut suivre une direction plus au Nord, c'est-à-dire traverser un dédale de crevasses gigantesques, au-dessus desquelles s' inclinent parfois de fort beaux séracs. Toute la sagacité d' Abraham Millier est mise à contribution pour nous permettre de traverser ce labyrinthe; qu' il fait bon admirer l' habileté consommée et la persévérance des guides de l' école oberlandaise. Leur réputation de „ Gletschermann " n' est certes point surfaite, je l' ai constaté à bien des reprises.
Après être sortis victorieux de cette haute école glaciaire, nous constatons avoir traversé le glacier Dolent de part en part, en diagonale, puisque nous atteignons maintenant l' arête rocheuse, un peu au-dessous de la cote 3074 de la nouvelle carte. Il est 8 h. 20, nous avons donc mis près de 4 heures et demie pour accomplir cette tâche intéressante. En somme, nous en avons retenu ceci: Le glacier n' est pas d' une très grande étendue, mais il est d' un aspect sauvage et original, sa base offre une chute abrupte sur la moraine, avec les signes d' une décrue progressive, sa partie médiane n' a qu' une inclinaison modérée avec crevasses de minime importance, sa partie supérieure par contre est extrêmement crevassée avec quelques parties de séracs, enfin ses points d' attache aux rochers paraissent abordables sur les deux rives.
Sans trop de peine nous gravissons maintenant des rochers passablement friables qui nous amènent à l' arête séparant le glacier Dolent de celui de la Neuva. D' ici, il nous semble que l' ascension du Mont Dolent aurait exigé moins de temps, soit en gagnant cette même arête Est par le versant de la Neuva ( en partant du lieu dit les „ Rosettes " ), soit en suivant toute la ligne de faîte à partir de sa base, c'est-à-dire de la Maya ( 2648 m ). Mais actuellement peu nous importe, nous avons appris à connaître le glacier Dolent et nous tenons notre belle arête sous les pieds. Dès lors, celle-ci va nous servir de route toute indiquée, notre idée étant de suivre constamment la crête.
Un travail très long, en général très laborieux, nous élève sur cette arête de magnifique prestance; tantôt ce sont des parties très raides de neige ou de glace vive, tantôt des rochers se superposant en clochetons presque perpendiculaires. Heureusement la nature granitique des rochers permet l' escalade audacieuse et lui donne même beaucoup de charme. Afin de gagner du temps, nous essayons de petites traversées sur le versant de la Neuva, mais elles paraissent risquées à cause de la glace, partout à découvert en cette saison. Mieux vaut donc s' en tenir le plus possible à la ligne de faîte qui finit par nous conduire, après de longs efforts, à la base du cône final. Devant nous se dresse maintenant une pente de neige et de glace d' aspect formidable, d' une inclinaison inquiétante. La taille de cette pente, qui est présentement presque toute de glace, exige un travail acharné. Décidément le Mont Dolent fait une très belle défense. Le mois de juillet serait plus propice à cette ascension, car presque toutes les parties neigeuses de la longue arête n' offriraient sans doute que peu ou point de glace, permettant de gagner ainsi un temps infini. Encore faudrait-il que la neige fût en bonne condition, c'est-à-dire suffisamment durcie.
Pendant que les bras vigoureux d' Abraham travaillent sans relâche et que les éclats de glace volent en tout sens, j' examine à notre droite le fameux Tour Noir, se reliant à nous par la chaîne hérissée des Aiguilles Rouges du Dolent. L' aiguille 3587 nouvelle carte ( 3618 de l' an, 3584 Imfeld - Barbey ) en particulier élève tout près de nous sa croupe blanche infiniment longue, jusqu' à son bec terminal, d' aspect crochu, presque farouche. C' est qu' elle est vierge encore, cette curieuse aiguille, à ce qu' il paraît. Cependant, à la considérer de près, je m' ima qu' elle ne le sera plus longtemps, car elle ne semble pas inaccessible par le versant de la Neuva pour quelqu'un que n' effraye point une longue taille probable.
A quelque distance de la cime du Mont Dolent, la pente de glace se transforme heureusement en neige dure, ce qui nous permet enfin d' avancer plus rapidement. Le travail opiniâtre est achevé, le problème est résolu. Les trois hommes se serrent la main avec vigueur, leurs pieds foulent le sommet du Mont Dolent à 1 h. 40.
En somme l' ascension, quoique évidemment laborieuse, ne nous a pas paru offrir de très grandes difficultés. A la vérité, nous étions tous les trois fort bien entraînés à la suite d' une assez longe campagne.
La cime du Mont Dolent est classique, c' est une jolie coupole de neige très légère — tel un manteau d' hermine flottant dans l' air bleu — rappelant un peu le cône final de la Dent Blanche dont on peut d' un revers de main abattre la pointe suprême.
Il faut descendre quelques pas au Sud pour atteindre le rocher et s' asseoir commodément. La température est délicieuse, le ciel toujours sans nuage, aussi pouvons-nous demeurer là haut une heure entière. Une heure durant laquelle l' âme est remplie d' une félicité infinie. Adossés au granit solide, dans une sereine quiétude au milieu des abîmes, nous jouissons de tout notre être de l' heureuse réalisation de notre projet si longtemps caressé et surtout de cet admirable monde alpestre se déroulant autour de nous. De notre belvédère la chaîne du Mont Blanc accapare naturellement les premiers suffrages, nos yeux ravis pénètrent au cœur même de cet admirable massif. Le monarque est majestueusement calme dans un merveilleux éclairage; à l' œil nu nous distinguons l' observatoire du sommet. La grande Aiguille du Triolet forme tout près de nous une masse imposante, flanquée à gauche des Aiguilles de Talèfre, de l' Eboule et des puissantes Grandes Jorasses. Et là-bas, cette lame noire qui s' allonge, semblable à un gigantesque yatagan, c' est la Dent du Géant. La traîtresse Aiguille Verte, les Droites et les Courtes sinistres, le Tour Noir menaçant, toutes ces cimes de grand renom paraissent être à un jet de pierre et nous pouvons les examiner dans leurs moindres détails. Plus loin, vers la fin de la chaîne la bonne vieille Dent du Midi ne fait pas mauvaise figure avec ses sept dents sortant comme des lutins du glacier de Plan Nevé. Puis ce sont les Alpes vaudoises brunies au soleil, les bernoises s' alignant l' une après l' autre pour répondre à l' appel. Vers l' Est sont campés les massifs géants du Grand Combin et du Vélan; à eux seuls ils accaparent une telle place de l' horizon qu' ils ne permettent à la noble chaîne des Pennines qu' un déploiement de second rang. Au Sud s' élèvent les Alpes grayes, les montagnes aux chasses royales, plus gracieuses, plus attrayantes que jamais, ensuite la prodigieuse étendue glaciaire du Ruitor, puis se pressant à l' horizon, mais parfaitement dessinées, les Alpes de Tarentaise, de Maurienne et du Dauphiné.
Nous sommes au point d' intersection de trois pays et nous trouvons, foi d' alpiniste, que tous les trois ils peuvent à juste titre être fiers de leurs systèmes montagneux.
A 2 h. 40, cette fois avec Jules Balley en tête, nous descendons sur le versant italien, d' abord par un couloir rocheux où les pierres dégringolent sous les pas, puis par le beau et vaste glacier de Pré-de-Bar. La rimaye que l'on dit souvent difficile à franchir, nous est des plus propices aujourd'hui et se laisse traverser sans beaucoup de peine.
A grandes enjambées, on descend le glacier assez bénin, mais avant d' atteindre sa base, on oblique dans les rochers de Botseresse ( 2730 m nouvelle carte ) formés en majeure partie de plaques lisses où suintent les ruisselets du glacier. Cette manœuvre permet, après avoir contourné la partie inférieure des Monts Grépillons, de gagner le haut du col Petit Ferrex ou du Chantonet ( 2493 m ) 5 h. 50.
En raison de sa mauvaise exposition, ce col est encore neigeux à cette époque et il nous permet de faire quelques bonnes glissades sur le versant suisse.
Un peu après 7 heures, nous arrivons aux hospitaliers chalets de Ferrex, où un excellent accueil nous est réservé. Notre porteur lui-même est venu au-devant de nous, souriant d' un air satisfait. Dame, il est fier d' avoir contribué pour quelque chose à la traversée du Mont Dolent et il revendique sa part d' enthousiasme.
Attablés devant l' auberge, nous dégustons de „ l' Asti spumante ", tout en laissant constamment errer nos yeux là-haut, vers ce glacier, vers cette montagne sereine, où nous venons de livrer, quinze heures durant, le passionnant combat de l' alpiniste.