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22/03/2012
Il est émouvant de retrouver Jacques Chessex dans sa correspondance avec l'écrivain et journaliste Jérôme Garcin. On se rappelle la promesse sur laquelle Jacques Chessex avait conclu «L'interrogatoire» (Grasset), autoportrait posthume publié il y a tout juste un an: «Je reviendrai». Et le revoilà: on éprouve à nouveau, en lisant ces lettres échangées de 1975 à 2009 et rassemblées dans «Fraternité secrète», ce que furent la densité et le magnétisme de sa présence.
En avril 1975, le jeune homme qui, d'une plume un peu encombrée, s'adresse à l'écrivain vaudois n'a que 19 ans. Il ne lui parle pas du prix Goncourt qui avait assis sa renommée parisienne («L'Ogre», 1973), mais d'un mince volume de poésie déniché dans la bibliothèque paternelle: «Le jour proche», premier livre de Jacques Chessex. Ce dernier répond à Jérôme Garcin. Malgré la différence d'âge, une affection spontanée va lier ces deux hommes trop tôt privés de père. Entre le stendhalien de Paris et le flaubertien de Ropraz, l'amitié durera plus de 30 ans. C'est Jérôme Garcin qui, le 14 octobre 2009, à la cathédrale de Lausanne, a prononcé l'éloge funèbre de l'écrivain.
Leur correspondance montre Jacques Chessex «à l'œuvre», revenant à la poésie, réalisant un livre d'entretiens avec son ami Garcin, écrivant «Les yeux jaunes» (1979) qui scandalisa la Suisse romande, ruminant de terribles colères contre ce «pays occupé, littéralement, par les roquets, les médiocres, les envieux»... Un Chessex vigoureux habite ces pages. Forcené de l'écriture. Général manœuvrant pour conduire ses livres à la bataille. Mais aussi un Chessex poète de son territoire, dont les lettres amenaient à Paris les vols de corneilles et les lumières du Jorat. Au plaisir de le retrouver s'ajoute celui de découvrir le jeune Garcin happé par la vie littéraire: «Fraternité secrète» est aussi, d'une certaine manière, son roman d'apprentissage.
«Fraternité secrète»
Jacques Chessex et Jérôme Garcin
Grasset, 664 p.
18/10/2011
Il est agréablement troublant de voir un écrivain oublié revenir à pas de fantôme, traverser le temps, percer l'indifférence de l'époque et reprendre sa place comme une vieille connaissance. C'est ce qui m'est arrivé avec Luc Dietrich. La biographie que lui consacre Frédéric Richaud m'a incité à rouvrir son livre majeur: «L'apprentissage de la ville». Cette prose d'une beauté nette et franche, cette violence bridée par l'écriture, ce sont les marques d'un grand écrivain passé comme une comète et mort à l'âge de 31 ans, en 1944.
Pour le biographe, une vie brève n'est pas forcément un oreiller de paresse: Frédéric Ricaud a travaillé près de vingt ans pour réunir la matière de ce livre qui ressuscite Luc Dietrich (dont il est aussi le lointain cousin). Le récit captive. On reste sidéré devant cette vie aussi dense que chahutée. Parents toxicomanes. Suicide du père. Dérive de la mère. Internat où l'enfant se retrouve au milieu de «jeunes fous baveux». Petits métiers improbables. Fréquentation du grand banditisme. Alcools, drogues, ivresses du sexe déchaîné... Il y a chez Luc Dietrich toute les brutalités de l'existence mêlées à la douleur d'un enfant inconsolable.
Un peu de lumière entre dans sa vie avec la rencontre d'un aristocrate vêtu comme un clochard: Lanza del Vasto qui, par la suite, va mettre ses pas dans ceux de Gandhi et fonder la Communauté de l'Arche. La biographie de Frédéric Ricaud montre l'immense influence, morale, spirituelle, mais aussi littéraire, que Lanza del Vasto aura exercée sur ce jeune homme toujours en train de chuter, de se relever et de rechuter dans ses tourments. Leur amitié est émouvante. Sans elle, Luc Dietrich n'aurait pas écrit ces livres d'un style saisissant, «Le bonheur des tristes» et «L'apprentissage de la ville», qui cherchent la connaissance de soi par les gouffres.
Luc Dietrich
Frédéric Richaud
Grasset, 314 p.
13/10/2011
Frédéric Beigbeder publie Premier bilan après apocalypse, un «best of» des cent meilleurs livres du dernier siècle dans lequel, modestie inattendue, il s'est abstenu d'y faire figurer les siens: on lui accorde un bon point.
A-t-il pour autant un goût littéraire? Cela ne crève pas les yeux. Le classement très personnel qu'il propose va de Fin de partie de Christian Knacht (centième place) à American Psycho de Bret Easton Ellis (première place), de Paludes d'André Gide pour le titre le plus ancien (1895) à Nada exist de Simon Liberati pour le plus récent (2007). Et ce livre où se croisent aussi Patrick Modiano et Gérard Lauzier, François Nourissier et Kurt Cobain, donne un peu l'impression d'ingurgiter une choucroute au chocolat.
Frederic Beigbeder appartient à une génération grandie au milieu des Top 10, Top 50 et Top 100, ce qui modèle aussi son rapport à la littérature. Il aime classer, hiérarchiser, hit-paradiser: la lutte des classes n'est pas vraiment son genre; enfant de son temps et des beaux quartiers, il n'a connu que la lutte des places.
Mais il a beaucoup lu, c'est vrai. «Pas un jour sans une ligne»: telle semble être la devise de cet insatiable lecteur dopé à la coke et aux excitants médiatiques qui ne mérite ni excès de louanges, ni bien sûr tombereaux d'insultes.
Ses affirmations à l'emporte-pièce sont souvent gonflantes. Ses raccourcis de lecteur mondialiste sentent le procédé faisandé: «Ryû Murakami est le Régis Jauffret nippon», Hanif Kureishi est «le Philip Roth anglais», «Salinger est le Camus américain»... Mais, curieusement, il arrive que Frédéric Beigbeder charme de façon inattendue en écrivant par exemple sur le Journal de Valery Larbaud (42e place).
On perdrait son temps en prenant ce Premier bilan après apocalypse trop au sérieux. Proust et Céline en sont absents, mais on y trouve Hell de Lolita Pille (92e place) et les Brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio (24e place) qui devancent de très loin les Nouvelles complètes d'Ernest Hemingway (91e place)...
Inutile de s'énerver là-dessus. Comme il serait également vain de discuter l'idée selon laquelle la littérature universelle aurait atteint son sommet avec American psycho de Bret Easton Ellis. Ce «best of» est programmé pour susciter des indignations sans surprise qui font partie du plan promo. Comme J. G. Ballard, Don DeLillo ou Raymond Carver, Frédéric Beigbeder est un ancien publicitaire. Mais lui n'a jamais cessé de l'être.
Dans ce bazar, un type d'écrivain revient avec insistance. Du genre à ne pas cracher dans son verre. Comme Jean-Claude Pirotte (45e place) décrit en «buveur invétéré». Ou la romancière anglaise Jean Rhys (40e place) qui était une éponge à gin. Ou encore Francis Scott Fitzgerald (10e place) qui s'enivrait jusqu'à ne plus savoir son nom glorieux. En indexant ainsi le talent sur le taux d'alcoolémie, Frédéric Beigbeder finit par prendre les Brèves de comptoir (24e place) pour une littérature sublime.
La polytoxicomanie ajoute au charme. D'Alain Pacadis, il retient Un jeune homme chic (99e place) qui serait «un modèle inégalé de débauche nihiliste et vomitive». Et il envie le coffre de la voiture dans laquelle Hunter S. Thompson embarque son lecteur pour une Las Vegas parano (41e place): cannabis, mescaline, LSD, cocaïne, tequila, rhum, Budweiser, nitrite d'amyle... Frederic Beigbeder cite longuement le passage. Ce Hunter S. Thompson lui en impose: il se tient devant ce géant toxique comme un petit garçon en culottes courtes.
- Dis, papa, c'est quoi un grand écrivain?
- C'est quelqu'un qui boit et qui se drogue plus que toi...
Premier bilan après apocalypse
Frédéric Beigbeder
Grasset, 340 p.