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La dernière fable politique des frères Taviani
Le dernier film des frères Taviani vient de sortir en Italie, il sera sous peu, on l’espère, dans quelques cinémas suisses. Cesare deve morire («César doit mourir»), librement adapté du Jules César de Shakespeare, est un film tout en clairs-obscurs. Il propose, à partir de l’assassinat du général romain, une fable très contemporaine: un metteur en scène invite les détenus de la prison de haute sécurité de Rome, Rebibbia, à se présenter au casting pour un Jules César monté sur place. Ouverture sur les visages des hommes qui se présentent, hurlent ou pleurent leur biographie, essaient des expressions diverses. Alternent ensuite des scènes de la vie carcérale et les répétitions inlassables de la pièce, jusqu’au triomphe public de celle-ci. Dans le contexte de la prison, chaque réplique résonne de questions radicales sur la violence, irradie d’émotions et de réflexions en phase avec notre présent. Les détenus de Rebibbia assurent ici une performance d’acteurs assez incroyable.
Mais deux mots aussi de la trame historique qu’explorent Shakespeare, puis les Taviani: Brutus, issu d’une famille républicaine et de formation philosophique, a plusieurs raisons politiques d’éliminer Jules César. Celui-ci, après ses triomphes militaires, exerce désormais un pouvoir personnel sur la République romaine. Il parvient à se faire nommer dictateur à vie. Toute une cour le flatte, Cicéron lui lèche les bottes (ou plutôt les sandales). Quelques conjurés cependant veulent empêcher César de mettre fin à la République et de restaurer la royauté. Brutus peut se sentir destiné à pareille tâche: il porte le même nom que le héros qui chassa Tarquin le Superbe, dernier roi à gouverner Rome en tyran. Le 15 mars de l’an 44 avant J.-C., raconte Suétone, les conjurés percent César de vingt-trois coups de poignard. La phrase du mourant, adressée à son beau-fils, est restée dans les mémoires. Même Astérix l’a parodiée. Après l’assassinat, Brutus s’adresse aux Romains. Le film reprend telles quelle les paroles que Shakespeare attribue au sicaire:
«[Si on] me demande pourquoi Brutus s’est dressé contre César, voici ma réponse: je n’aimais pas moins César, mais j’aimais Rome davantage. Préférez-vous César vivant et mourir esclaves? ou César mort, et vous tous, vivre libres? César m’aimait et je le pleure. Il connut le succès, je m’en réjouis. Il fut vaillant, je l’honore. Mais il fut ambitieux et je l’ai tué. Pour son amitié, des larmes. Pour sa fortune, un souvenir joyeux. Pour sa valeur, du respect. Et pour son ambition, la mort. Qui parmi vous est assez vil pour accepter d’être esclave?» (Jules César, trad. fr., acte III, scène 2)
Ecrit et réalisé sous le gouvernement Berlusconi, pour lequel les Taviani ne peuvent être soupçonnés de sympathie, Cesare deve morire est sorti sur les écrans peu après la démission prématurée du Cavaliere. L’histoire a, cette fois, marché plus vite que les créateurs. Mais la question sous-jacente à ce grand film demeure d’une universelle validité, dans toutes sortes d’autres situations: quand donc va-t-on congédier le tyran?
* Ecrivain et enseignant au département de français de l’université de Lausanne, Jérôme Meizoz a récemment séjourné à l’Institut suisse de Rome. La première de ses deux chroniques cinéphiles est parue jeudi dernier.