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La parution récente de plusieurs articles sur Lina Stern atteste un regain d’intérêt pour celle qui fut la première femme à accéder au professorat à l’Université de Genève, où elle a enseigné la chimie physiologique de 1918 à 1925.1-4
En 1925, Lina Stern décida de quitter la Suisse et d’emménager à Moscou, alors même que sa situation matérielle et académique était assurée dans la pacifique Genève. Elle choisit, sans hésitation apparente, une nouvelle vie dans un environnement particulier – celui d’une société dans les douleurs de l’enfantement du socialisme, où la paix et la tranquillité étaient hautement improbables. Ses amis de Genève tentèrent de la dissuader de s’installer en Union Soviétique. « On te volera, aussi bien financièrement qu’intellectuellement, et au bout du compte, la police secrète t’arrêtera et te déportera en Sibérie ». Rien n’y fit : elle accepta la proposition de ses amis Alexej Bacha et Boris Zbarskib.
Pour faire comprendre les hauts et les bas de sa vie et de sa carrière en Union Soviétique, il faut rappeler la situation de la scène académique russe de l’époque. Ivan Pavlov régnait en maître sur la physiologie et les études comportementales.c Il avait à juste titre le rang de chef incontesté: tous les physiologistes et psychologues qui enseignaient ou faisaient de la recherche dans des établissements d’enseignement supérieur en URSS étaient des élèves ou des disciples. Nous retrouverons Pavlov plus loin dans cet article ou, sinon le savant lui-même (mort en 1936), du moins son spectre déifié de 1950.
Et voilà que cette atmosphère d’unité était troublée par une étrangère, Lina Stern, et elle fut reçue d’une manière tout sauf aimable. Yacov Rapoport,d qu’elle engagea peu après son arrivée, écrit : « L’objectivité m’oblige à admettre que son caractère contribua à cette forme de réception. Son apparence n’avait rien de séduisant. Elle était plutôt petite et corpulente, avait des cheveux courts et gris, et ne s’exprimait qu’imparfaitement en russe, qu’elle parlait avec un fort accent français. Son caractère, sa relation à autrui étaient variables à l’extrême, mais ses réparties lui donnaient une intégrité particulière et une stature sortant de l’ordinaire. Elle était souvent naïve dans ses appréciations, et ceci était paradoxalement combiné avec une acuité de jugement qui témoignait d’une intelligence vive ».
Lorsqu’elle arriva au Département de physiologie à la Seconde Université de Moscou, il lui fallut tout recommencer à zéro, engager du personnel, acquérir de l’équipement, remodeler les lieux pour convenir à ses besoins et organiser un enseignement. Un effort réellement énorme qui requit toute son énergie et le soutien de quelques amis influents. Après toutes les difficultés initiales, le travail dans son département put enfin commencer. Le sujet central en était, comme à Genève précédemment, la barrière hémato-encéphalique.2,3
Jusqu’en 1935, Stern se rendait à l’étranger presque chaque année pour assister à des conférences internationales et maintenir des contacts personnels avec des collègues (plus tard ces voyages lui seront reprochés par ses détracteurs). De nombreux collègues étrangers venaient lui rendre visite à Moscou, apportant des instruments sophistiqués et formant son personnel à s’en servir. L’institut de Stern était rattaché à la Direction générale des établissements scientifiques et, par la suite, elle put le placer directement sous l’autorité de l’Académie des sciences. En 1938, elle devenait la première femme à être élue membre ordinaire de l’Académie russe des sciences.
La guerre de 1939-45, puis la guerre froide devaient mener à une tentative de destruction scientifique et physique de Lina Stern, caractéristique de la fin de l’ère stalinienne.
La Seconde Guerre mondiale commença avec l’attaque de la Pologne par Hitler et l’invasion de la Finlande par Staline. Les blessés abondaient sur les deux fronts. Lina Stern pensait que certaines de ses études expérimentales trouveraient une application bienvenue dans la médecine de guerre, notamment dans les cas de blessés souffrant de « choc traumatique ».
Sur le plan théorique, sa méthode était basée sur ses études expérimentales de la barrière hémato-encéphalique chez l’animal. Celle-ci non seulement protège les centres nerveux de diverses substances nocives présentes dans le sang, elle empêche aussi la pénétration de médications susceptibles de restaurer la fonction normale du cerveau. Il s’ensuivait qu’il fallait utiliser des médications qui agissent directement sur les centres nerveux et, de plus, qu’il convenait de court-circuiter la barrière hémato-encéphalique, en introduisant la substance dans le liquide céphalo-rachidien. La préparation était injectée dans la citerne qui est située sous les lobes occipitaux du cerveau.
La méthode paraissait efficace et, pour la propager, Stern fit même une apparition sur le front. Mais sa méthode ne fut pas généralement adoptée – soit parce qu’elle nécessitait une approche qui n’était pas sans danger, soit parce qu’elle donnait des résultats contradictoires. Quoi qu’il en soit, elle ne reçut ni l’appui du médecin-chef de l’armée soviétique, ni celui de son chirurgien-chef, mais apparemment celui des autorités. En effet, le pouvoir soviétique fit traduire la description de sa méthode en anglais et réussit à placer des articles dans des revues anglaises prestigieuses,5 mais non aux Etats-Unis, à l’exception d’un article sur l’injection sous-occipitale de sérum antitétanique paru dans un périodique médical à faible tirage.6
Lorsque l’institut de Stern, qui avait été évacué à Alma Ata (Kazakhstan) retourna à Moscou en 1943, elle continua ses efforts pour que sa méthode soit acceptée dans le traitement de différentes maladies (tétanos, encéphalite, etc.). La chance devait lui sourire, comme il arrive souvent aux audacieux, avec la méningite tuberculeuse.
Une fillette de dix ans l’attrapa. A cette époque (en 1946), cette maladie était irrémédiablement fatale. Aux Etats-Unis, Waksman venait de développer un nouvel antibiotique, la streptomycine.e Celle-ci possédait un large spectre d’action antimicrobienne et mieux encore, était le premier antibiotique efficace contre l’agent de la tuberculose, le bacille de Koch. L’espoir était grand de voir la streptomycine jouer un rôle déterminant dans le contrôle de cette maladie épouvantable.
Les parents de la petite Ira s’étaient renseignés sur la méthode de Lina Stern et ils étaient aussi au courant de la découverte de la streptomycine. Aussi approchèrent-ils Stern, la priant de soigner leur fille. L’antibiotique figurait sur la liste des produits « stratégiques » et il ne pouvait être exporté qu’avec la permission expresse du Congrès américain. Stern réussit à ce qu’on lui envoie très rapidement un peu de streptomycine, laquelle fut injectée dans la citerne sous-occipitale. La fillette guérit de sa méningite tuberculeuse – mais elle n’échappa pas à la surdité, causée par un effet toxique de la streptomycine sur les nerfs auditifs.
C’était la première fois que la méningite tuberculeuse était jugulée (du moins en Union Soviétique) et cela tenait du miracle. La méthode « Stern » rencontra un écho considérable. Une conférence spéciale eut lieu, où les participants rapportèrent leurs observations sur l’application de la méthode dans différentes maladies. La plupart des orateurs provenaient de l’Institut de physiologie, un fait qui certainement biaisa quelque peu leurs conclusions. Non pas qu’un orateur eût travesti consciemment les faits ou enjolivé les résultats, mais les adeptes de la méthode souffraient, d’une part, d’un excès d’optimisme, d’autre part d’une information insuffisante sur l’histoire naturelle de la tuberculose et sur les effets de différentes méthodes de traitement.
Les tentatives de Stern de voir sa méthode acceptée généralement prirent progressivement une tonalité politique. Il y avait aussi des ombres sur le plan scientifique. Quelques spécialistes estimaient qu’il n’était pas nécessaire d’injecter la streptomycine directement dans le cerveau et dans le voisinage de ses membranes ; ils postulaient que l’effet thérapeutique sur la méningite tuberculeuse s’observerait aussi si l’on introduisait la streptomycine dans la voie sanguine ou par injection intramusculaire.
Le bât blessait également parce que Stern avait utilisé des contacts personnels pour obtenir la streptomycine aux Etats-Unis. Convaincue que les bureaucrates du gouvernement soviétique mettraient intentionnellement des obstacles sur sa route, elle imagina de les court-circuiter. Sans doute, était-elle guidée principalement par une conviction inébranlable dans le caractère miraculeux et universel de son traitement et, également, par l’ambition. Cela faisait partie du personnage.
Le frère de Stern, qui vivait aux Etats-Unis, se procura la streptomycine en la payant de sa poche, apparemment en contradiction avec la loi – le fait est qu’il fut par la suite expulsé des Etats-Unis – et la lui fit parvenir. De la sorte, Stern eut un temps le monopole de la streptomycine en Union Soviétique et c’est elle qui la distribuait parcimonieusement à des institutions médicales pour le traitement de la méningite tuberculeuse infantile, à la condition qu’il fût conduit selon sa méthode. La fille de Staline, Svetlana Aliluyeva, entra en contact avec elle pour obtenir de la streptomycine pour un enfant de proches amis atteint de tuberculose. Stern refusa sèchement, affirmant qu’elle recevait la streptomycine non pour traiter la tuberculose en général, mais strictement à des fins de recherche.
Progressivement, les nuages s’accumulèrent sur sa tête. Il y eut divers symptômes prémonitoires. Quelqu’un l’informa secrètement que Staline et son entourage lui étaient devenus hostiles. L’arrestation de Stern fut précédée par diverses actions visant à la discréditer en tant que savante. Mais il serait naïf de suggérer que ses fautes, réelles ou imaginaires, jouèrent un rôle décisif dans sa perte de crédit. A l’époque (fin des années 1940, début des années 1950), des savants de stature et d’intégrité indiscutables étaient démolis publiquement, en même temps que de parfaits ignares étaient portés aux nues et leurs arguties prises pour le dernier cri de la science.
L’arrestation de Stern était vraisemblablement liée à l’affaire de la streptomycine. Mais un autre facteur joua également un rôle. Durant la Seconde Guerre mondiale, différents organismes avaient fourni une contribution majeure à l’effort de guerre en ralliant les populations alliées contre l’ennemi nazi. L’un de ces organismes, le Comité antifasciste juif, regroupait une brochette de Juifs soviétiques éminents. Stern en faisait partie. Elle n’était pourtant pas particulièrement consciente de ses origines juives. Elle avait grandi et avait été éduquée dans une atmosphère d’internationalisme occidental et de libre pensée religieuse. Tout nationalisme juif lui était étranger. Son affiliation au Comité antifasciste n’était donc pas motivée par le désir de se retrouver parmi « les siens ».
Discréditer professionnellement et moralement un savant n’était pas un stratagème nouveau dont se servaient les organes de la sécurité. Une campagne de calomnies fut lancée pour salir Lina Stern. Elle débuta avec la publication d’un article dans un journal médical de vulgarisation à grande diffusion, signé par un certain Bernstein, directeur d’un département de biochimie dans une université de province. Bernstein y décochait une première flèche dénigrant les recherches conduites par Stern et par son institut sur la barrière hémato-encéphalique. Un an plus tard, en été 1948, Bernstein publiait un opuscule, intitulé Contre les simplifications et les simplificateurs, mis sous presse de manière urgente, avant divers ouvrages qui attendaient d’être publiés depuis des années. Il y dénonçait les enseignements de Stern (ses « pseudo-enseignements »). Or, quelques semaines auparavant, en mai 1948, elle avait été convoquée par le président de l’Académie des sciences, qui l’informa de la décision prise par le présidium de l’Académie de déplacer son institut à Leningrad et de nommer l’académicien Konstantin Bykovf à sa direction.
Les représentants du nouveau directeur arrivèrent quelque temps après ; l’équipement, les appareils et la bibliothèque furent emballés et le tout, rassemblé pêlemêle, envoyé à Leningrad. Même un profane, pour ne rien dire d’un scientifique engagé dans l’expérimentation, peut facilement imaginer ce qu’il advient d’appareils, construits avec soin et perfectionnés durant de nombreuses années pour servir des buts et des idées scientifiques, quand on les déconnecte les uns des autres et qu’on les transporte dans un institut qui travaille sur des problèmes tout différents. L’ensemble risque de finir au rebut – et c’est précisément ce qui survint. Ainsi, le transfert de l’institut de Lina Stern signifiait en fait sa liquidation, sous le prétexte d’une réorganisation. Des « réorganisations » de cette sorte n’étaient que trop fréquentes à l’époque et constituaient une façon de fermer des établissements auxquels le gouvernement soviétique trouvait à redire.
Quel que soit l’euphémisme utilisé pour dissimuler la liquidation de l’institut de Stern, le fait est qu’il cessa d’exister. Le personnel fut congédié et dut se mettre à la recherche quasi désespérée d’un emploi ailleurs. Désespérée parce que beaucoup d’entre eux étaient doublement stigmatisés, comme ayant collaboré avec Lina Stern, qui était alors discréditée et, pour certains, comme étant juifs.
Le prélude à l’arrestation fut une session de deux jours de la Société de physiologie, de biochimie et de pharmacologie de Moscou, consacrée à la critique des activités scientifiques de Lina Stern. Il peut paraître étrange que l’on se mette à discuter de la recherche réalisée dans son institut, alors que celui-ci venait d’être fermé et la recherche en question abandonnée. Mais de toute évidence, la société soviétique n’était plus régie par des considérations logiques. La discussion, dont le résultat était fixé d’avance, était envisagée comme une forme de justification des mesures déjà prises, une façon d’« avaliser démocratiquement » une décision antérieure. Nul besoin, donc, de subtilité ni de finesse – plus les accusations étaient brutales, plus les choses étaient convaincantes et spectaculaires. La discussion était sans doute inspirée en haut lieu, car personne ne saurait prendre la responsabilité d’organiser une sorte de procès civil contre un membre de deux académies (sciences et sciences médicales) et de plus membre du parti, sans l’approbation, voire sans ordre venu du Kremlin.
On doit présumer que le spectacle était mis en scène selon un scénario élaboré par la police secrète, le KGB. Un rôle principal était confié à l’académicien Ivan P. Razenkov (1888-1954), vice-président de l’Académie des sciences médicales, président de la Société de physiologie, de biochimie et de pharmacologie, qui présida la session. C’était un savant distingué, un homme décent et il était en assez bons termes avec Stern.
L’usage du mot « spectacle » est délibéré. C’était en effet un spectacle qui se joua à l’auditoire d’anatomie de l’Université de Moscou. La salle, qui comptait pas moins de six mille sièges, était bondée. Des gens étaient assis sur les marches d’escalier dans les ailes, d’autres se pressaient aux portes et au-delà, dans les couloirs. La majorité de l’audience consistait en étudiants venus se divertir, anticipant soit un massacre en bonne et due forme, soit une empoignade non moins fascinante entre savants de renom.
De manière inhabituelle pour l’époque, les sympathies de l’audience allaient à la victime. Pour diverses raisons, la discussion n’aboutit pas au dénouement programmé: il n’y eut pas de résolution, ni de condamnation accablante.
La conclusion de cette réunion eut lieu une nuit de janvier 1949. Vers une heure du matin, trois visiteurs – deux hommes et une femme – se sont introduits dans l’appartement où Lina Stern logeait avec sa vieille domestique. Ils affirmèrent que Lavrentij Beriag souhaitait la rencontrer tout de suite. Lina Stern, naïve au point de croire qu’il s’agissait effectivement d’une affaire gouvernementale, rétorqua que le ministre accepterait sûrement de repousser la réunion au matin suivant. Mais les messagers ne l’entendirent pas de cette oreille. Stern se rhabilla donc et les suivit.
On pourrait croire qu’ainsi se terminait la discussion sur les accomplissements scientifiques de Lina Stern. Tel n’est pas le cas. Elle n’était simplement plus présente personnellement à l’événement suivant, la Session scientifique sur les enseignements physiologiques de l’académicien I. P. Pavlov,7 organisée conjointement par les Académies des sciences et des sciences médicales, qui eut lieu à Moscou fin juin-début juillet 1950. Dans son rapport principal, K. Bykovf plaçait « la Stern » parmi ceux qui avaient perverti les enseignements de Pavlov – il parlait d’elle sans faire précéder son nom de famille de son titre d’académicienne (qu’elle n’a jamais perdu), ni de son prénom, contrairement aux usages et contrairement à la manière dont il s’adressait aux « accusés » présents dans la salle. Or, la session scientifique se tient à quelques encablures de la Lubjanka où Lina Stern était alors emprisonnée depuis une année et demie.
L’instruction du jugement des membres dirigeants du Comité antifasciste juif dura trois ans et demi.h Il ne s’agissait pas d’un procès au sens occidental de ce terme. Les inculpés étaient coupés du monde, n’avaient pas d’avocat, étaient interrogés séparément les uns des autres par des enquêteurs et devaient signer leurs dépositions. Ce n’est qu’en juin 1952 qu’ils seront face à trois juges qui les interrogeront à nouveau et confronteront leurs dépositions avant de décider du sort de chacun d’eux. Des quinze accusés, treize furent condamnés à mort et fusillés en juillet 1952, un quatorzième, malade au moment du jugement, mourut en prison. Seule Lina Stern en réchappa, condamnée à cinq ans d’emprisonnement, puis à un bannissement en Asie centrale.
Ses amis et connaissances genevoises ne s’étaient pas trompés de beaucoup dans leur sombre prophétie de 1924-1925, sauf qu’elle fut déportée en Asie centrale et non en Sibérie. La mort du dictateur, en mars 1953, mit un terme à ces agissements arbitraires du stalinisme. Lina Stern fut autorisée à rentrer à Moscou, l’instruction du « complot des médecins » fut soudainement abandonnée. Les membres des familles des suppliciés du jugement du Comité antifasciste juif, qui avaient été envoyés en Sibérie furent autorisés à quitter leurs lieux d’exil.
Lina ne sera officiellement réhabilitée qu’en 1958. Ses liens avec la Suisse et avec Genève – dont l’Université lui décerna en 1960 le doctorat ès sciences honoris causa – n’ont jamais été rompus. Nous y reviendrons dans un futur article.