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Un souvenir... un exemple ?
En novembre 1918, pour la première, la dernière et donc la seule fois de son histoire, la Suisse connut une grève générale. proclamée par le « Comité d'Olten », qui réunissait le Parti socialiste et les syndicats. Elle avait été décidée parce qu'elle était perçue comme le seul moyen de faire plier le gouvernement et le patronat, de faire prendre par le premier, et accepter par le second, les mesures permettant une amélioration de la situation sociale, calamiteuse après quatre ans d'une guerre que la Suisse ne faisait pas mais que les Suisses subissaient (effets de la mobilisation des hommes sans compensation de la perte de salaire, de la raréfaction des échanges commerciaux avec l'étranger, absence de régulation de la distribution alimentaire etc...), mais également pour une réforme des institutions. La Grève de 1918 fut vaincue. Mais son cahier de revendication fut, lentement (Il y faudra soixante ans) à peu près intégralement réalisé. Et si ce souvenir devenait aussi un exemple ?
Quel cahier de revendication et quel mouvement pour une grève générale aujourd'hui ?
Résurrection pour résurrection, en cette période pascale, prenons-nous, presque un siècle plus tard, pour une sorte de nouveau «Comité d'Olten » à nous tout seul, et rédigeons le cahier de revendication d'un mouvement national de grève, rêvions nous dans une précédente livraison de cette feuille. Qu'y mettrions-nous, dans ce cahier de revendication ?
- La défense et l'élargissement des droits syndicaux, la protection des militantes et militants syndicaux
- Un revenu minimum sous la forme d'une allocation universelle couvrant les besoins essentiels, et permettant à chacun-e qui s'en contenterait de vivre dignement sans avoir à travailler contre un salaire
- Un salaire maximum, pour réduire à 1:4 les inégalités salariales entre les plus bas et les plus hauts salaires (au-delà de cet écart, un impôt confiscatoire capterait le surplus pour contribuer au financement du revenu minimum, de la sécurité sociale et des infrastructures sociales)
- Un contrôle des loyers, et leur fixation par des commissions tripartites (locataires-propriétaires-collectivités publiques)
- L'extension de toutes les conventions collectives (force obligatoire dans l'ensemble des secteurs concernés)
- L'interdiction des licenciements sans motifs reconnus valables par la loi et l''interdiction des licenciements par des entreprises bénéficiaires
- L'instauration d'une véritable sécurité sociale, financée par un prélèvement sur les salaires, les revenus et la fortune
- La nationalisation des banques non coopératives et des pharmas
- l'interdiction de la privatisation de services publics
- La socialisation des profits, la privatisation des pertes
- le contrôle ouvrier des entreprises, et au minimum la participation (et pas seulement la consultation) du personnel aux décisions
- La gratuité et l'universalité des prestations des services publics essentiels (les transports, les soins, l'éducation, la justice), comme condition de l'égalité et pour casser les « effets de seuil »...
Utopique, déraisonnable, ce programme ? Alors celui de la Grève Générale de 1918 l'était aussi, en 1918, et l'est encore sur certains points, près d'un siècle plus tard : revendiquer le suffrage féminin en 1918, était-ce raisonnable ? il aura fallu plus d'un demi-siècle pour l'obtenir... revendiquer en 1918 la démocratisation de l'armée, était-ce « pragmatique » ? On l'attend toujours... Et le paiement des dettes publiques par les possédants, et l'élection du Conseil national à la proportionnelle ? Et l'AVS ? Toutes délirantes, ces revendications ? Elles furent en tout cas considérées comme telles par ceux qui firent appel à l'armée pour écraser le mouvement qui les portait.
Une grève générale politique, serait la fin de la Paix du Travail, qui en exclut la légitimité ? Peu importe : la Paix du Travail n'a jamais été, ou plutôt n'aurait jamais du être, qu'un instrument. Jamais une fin. Jamais une loi. Jamais un dogme, Un instrument, né dans les années trente, pour répondre à la fois à la grande crise de ce temps là , et à la montée générale des fascismes et du nazisme, dans toute l'Europe.
La grève générale de 1918 fut une affirmation, celle d'un mouvement ouvrier politique et syndical uni et doté d'un cahier de revendications à la fois clair et porteur de sa propre identité politique, affrontant ouvertement tous ses adversaires à la fois. Il fut défait ? Sur le moment, oui -mais la Suisse moderne en est née, autant que de la révolution radicale qui l'avait précédé de septante ans. C'est précisément, aujourd'hui, d'un tel mouvement dont nous avons grand besoin. Un mouvement qui ne fasse plus confiance qu'à lui même, et ne délègue plus sa capacité d'agir aux institutions qu'il projette de changer. Un mouvement capable de constituer un rapport de forces national. Un mouvement qui ne soit asservi ni au passé (quand on n'ose plus rien de peur de commettre les mêmes erreurs), ni au futur (quand on ne se préoccupe plus que du sort de la planète en se contrefoutant de celui de nos voisins), ni au présent (quand on ne fait plus rien qui ne nous soit imposé par l'actualité).
Et surtout, un mouvement qui n'ait plus peur du conflit, de la rupture politique. Un mouvement qui fasse que la peur change de camp, en somme...