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Lorsqu’elle sonne à la porte d’Anna Akhmatova, le 10 novembre 1938, et pénètre pour la première fois dans l’appartement sordide de l’ancien palais où vit l’un des plus célèbres poètes russes du xxe siècle, Lydia Tchoukovskaïa a trente et un ans, Akhmatova quarante-neuf. Les deux femmes se sont déjà croisées mais ne se sont jamais vraiment parlé. Akhmatova connaît le père de Lydia depuis 1912 : Korneï Tchoukovski et elle ont fréquenté les mêmes cercles artistiques et intellectuels avant la révolution. Quant à Lydia, elle voue un culte à son aînée et sait par cœur un grand nombre de ses poèmes. C’est cette mémoire prodigieuse qui lui vaudra de devenir l’une des gardiennes de l’œuvre d’Akhmatova, qu’elle connaît mieux que personne. Leur amitié commence au pire moment de la terreur stalinienne, qui les a toutes deux durement frappées à travers leurs proches. Dès lors et pendant ces presque trente années, elles vont se soutenir mutuellement dans le malheur. Mais ce qui les lie peut- être plus que tout, c’est leur amour pour la poésie et la langue russe. Chacune d’elles s’efforce de préserver l’authenticité de la pensée et de la langue au milieu d’un océan de mensonges : Lydia Tchoukovskaïa rédige Sophia Pétrovna, le seul roman sur l’année 37 écrit « à chaud », et Akhmatova, qui n’a rien publié depuis une quinzaine d’années, compose son Requiem qu’elle n’ose même pas confier au papier et qui n’existera longtemps que dans la mémoire de quelques amis. Or à partir de cette date et jusqu’à la mort de la poétesse en 1966, la jeune femme va tenir un journal dans lequel, à chacune de ses visites, elle note en rentrant chez elle, de mémoire, leurs conversations, les poèmes qu’Akhmatova lui récite, des détails de sa vie quotidienne. En dépit d’une période de dix ans durant laquelle les deux femmes ne se virent plus (de 1942 à 1952), les plus de mille pages de ces Entretiens quasi quotidiens constituent donc un témoignage sans équivalent, autant sur la personnalité d’Akhmatova, que sur une époque, et même plusieurs époques de l’histoire de l’Union soviétique (la Terreur, la guerre, le Dégel, l’affaire Pasternak, l’affaire Brodsky, les débuts de la dissidence).
LES APPORTS DE LA NOUVELLE ÉDITION
Après la mort d’Akhmatova en 1966, Lydia Tchoukovskaïa entreprit de mettre en ordre ses notes (alors impubliables en URSS). Des versions dactylographiées de son texte circulèrent alors clandestinement et parvinrent en Occident, où les deux premières parties furent publiées en russe à Paris à partir de 1976 (sous le titre Notes sur Akhmatova) et en français, par les éditions Albin Michel en 1980, sous le titre Entretiens avec Anna Akhmatova. Dans les années 90, après la chute de l’Union soviétique, Lydia Tchoukovskaïa, mit au point une édition révisée et commentée non seulement de ces deux parties, mais également d’une troisième, allant de 1963 jusqu’à la mort d’Akhmatova. Mais elle disparut elle-même en 1996 sans avoir eu le temps d’achever son travail et c’est donc sa fille Éléna qui fit paraître l’ensemble en trois tomes aux éditions Soglassie en 1997 avec en annexe les « Extraits des Cahiers de Tachkent » (novembre 1941-décembre 1942), des notes prises pendant la guerre à Tachkent et que Lydia Tchoukovskaïa n’avait pas destinées à la publication. C’est sur ces trois tomes, repris en 2013 par les éditions Vrémia, que se fonde la nouvelle édition intégrale en français qui reprend la traduction, revue et complétée des deux premières parties, et ajoute la troisième partie (1962-1966) jusqu’à présent inédite en français, ainsi que les « Extraits des Cahiers de Tachkent », également inédits en français, que nous avons placés en annexe, comme dans l’édition russe.
Critique par prof. Georges Nivat: https://nashagazeta.ch/blogpost/27516
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