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Samedi soir, un orchestre de 70 musiciens réunis par Ensemble Vide interprétait l’énigmatique pièce de Terry Riley « In C », disséminé dans les galeries du non moins énigmatique bâtiment Arcoop.
Depuis quatre ans déjà, Ensemble Vide, une association qui promeut le quartier des Acacias, organise des concerts à Arcoop. L’immeuble accueille des ensembles de musiciens tels que Contrechamps, un orchestre spécialisé dans la musique des XXème et XXIème siècles ou encore les jeunes chanteurs de la Maîtrise du Conservatoire Populaire. L’édifice se transforme alors en une salle de concert pour le moins insolite. Cette coopérative voit le jour en 1958, afin de faire prospérer le nouveau quartier Praille-Carouge-Acacias et de libérer de la place au Centre-Ville. Elle est l’œuvre des architectes Honegger Frères, qui permettent ainsi à de petites entreprises artisanales de s’installer dans un milieu fertile et de se développer dans de meilleures conditions. Aujourd’hui, elle compte plus de 70 artisans qui partagent l’immeuble en autogestion.
Remplaçant les bruits de soudure, de mécanique ou de moteur, on entendait samedi soir le morceau In C, de l’artiste américain Terry Riley, interprété par 70 performeurs. Ces 53 phrases musicales, composées en 1964 et qui marquent le début de la musique minimaliste, doivent être jouées dans l’ordre, mais le musicien peut cependant répéter chaque phrase autant de fois qu’il le désire avant de passer à la suivante. Le but est de créer une toile de sons, au rythme des différentes combinaisons inventées in situ par les interprètes. Terry Riley ne donne pas de conseils particuliers pour son morceau, si ce n’est d’être extrêmement attentif à tous les instrumentistes afin de garder une certaine cohérence de rythme et d’harmonie.
Il est 21 heures lorsque les lumières s’éteignent et que les premiers sons se font entendre. Un harmonium indien au deuxième étage, puis une clarinette au cinquième, puis plus rien. Le violon reprend, au premier, accompagné du basson au troisième et une lumière rose illumine les galeries. Les spectateurs découvrent des alcôves colorées animées par les visages des musiciens. Ils restent tout d’abord bouche bée devant les images phoniques qui s’offrent à eux et regardent vers le ciel. Puis, progressivement, ils commencent à se lever et à gravir les marches des escaliers pour aller à la rencontre des performeurs ; car, si le public dispose de sièges au rez-de-chaussée, il a également la possibilité de flâner à travers les étages et de capturer ainsi les différents points de vue visuels et sonores. Les couleurs musicales s’enchaînent, s’entremêlent et s’enlacent, au gré de la volonté des musiciens et scandées par un jeu de lumières, tour à tour bleues, roses ou d’une blancheur aveuglante. On rencontre des inconnus, on échange des sourires, on partage un moment hors du temps. Comme l’Alice de Lewis Caroll, on est dans un de ces rêves étranges qui précèdent le sommeil profond ; on n’est ni tout à fait endormi, ni tout à fait éveillé. Après une heure et demie de promenade au cœur de l’inconscient, l’un après l’autre, les instruments se taisent. L’obscurité tombe. Les yeux s’ouvrent, on constate le silence assourdissant autour de soi et, revenu à la réalité, on prend conscience de son espace. Un tonnerre d’applaudissements résonne dans la tour et c’est la fin du voyage. Les musiciens rangent leurs instruments et descendent partager leurs émotions avec les spectateurs autour d’un verre ou d’une huître. Beaucoup parlent de transcendance du son, certains de prise de pouvoir sur la partition, tous sont unanimes sur le caractère inoubliable d’une telle expérience. La fête se poursuit encore quelques heures puis le bâtiment se vide peu à peu de ses occupants d’un soir. Les lumières s’éteignent et chacun rentre chez soi, encore étourdi par la poésie nocturne d’Arcoop.
Lea Mahassen
Photo : © Philippe Mahassen