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C'est en 1771, à son retour de l'Académie de France à Rome où il était pensionnaire, qu'en toute logique Houdon exécute le buste de Diderot, l'un des salonniers les plus influents du XVIIIe siècle. A ce statut privilégié, le philosophe doit nombre de portraits, qui en disent parfois moins du modèle lui-même que de leurs auteurs et de leurs ambitions, tel ce Fragonard très flatteur ou cette autre peinture de Louis-Michel Van Loo, peu appréciée de Diderot qui trouvait le vêtement trop luxueusement rendu. Obligé d'être laconique, le salonnier se contenta de trouver le buste d'Houdon « ressemblant ».
On ne pourrait, en effet, reprocher au sculpteur de ne l'avoir pas été, au physique comme au moral. En renonçant à toute indication de costume et à la traditionnelle perruque, il s'en est tenu au visage, et surtout à l'expression de curiosité. Il composa ainsi un véritable équivalent plastique de l'autoportrait de l'écrivain : « J'avais un grand front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait à la rusticité des anciens temps. »
Le pari de la vérité
En rédigeant les fameux Salons à partir de 1759, Diderot répondait à la sollicitation de son ami Friedrich Melchior Grimm (1723-1807), qui lui confiait le soin de rendre compte des expositions organisées par l'Académie royale de peinture et de sculpture, qui se tenait dans le « salon carré » du Louvre. La tâche était d'importance puisque Diderot s'adressait à un lectorat international, à une date où, qui plus est, la scène artistique française jouissait d'un immense prestige. L'écrivain s'épanouira avec verve dans ce brillant spectacle des arts silencieux, auxquels il donna le meilleur de lui-même avec une authenticité qui séduit encore. « C'est moi, trait pour trait, écrit-il en 1774 à Mme Necker. Il n'y a aucun de mes ouvrages qui me ressemble davantage. »
Il est bien question de sincérité dans l'exposition de la Fondation de l'Hermitage dont l'une des séquences est intitulée « le pari de la vérité ». Diderot ne cessa de polémiquer contre l'art d'un Boucher dont il condamnait le caractère factice. Ses goûts intimes le portaient vers la nature et sa forme artistique, le naturalisme. Il appréciait l'expression de la réalité, qu'il loue dans le portrait de Jean-Baptiste II Lemoyne par Augustin Pajou. « Il vit, il pense, il regarde, il voit, il entend, il va parler », écrivait-il dans le Salon de 1759. Il s'enthousiasme pour Falconet, dont l'exposition présente le Milon de Crotone, morceau de réception de l'artiste à l'Académie en 1754. S'il émet des réserves à l'égard du Voltaire d'Houdon, il concède que les « mains sont très bien ». Elles l'étaient, en effet, par leur réalisme illusionniste pour lequel l'auteur s'aidait de moulages sur nature. Son idéal de simplicité l'incitait aussi à aimer Chardin : « C'est toujours la nature et la vérité. Les pêches et les raisins éveillent l'appétit et appellent la main. » Et c'est au nom du naturalisme que Diderot critique, surtout à partir de 1769, l'antique, qui est le négatif exact de son esthétique personnelle.
Annonciateur du moderne
Il eut à cet égard, le pressentiment assez génial du néo-classicisme qu'il percevait dans le déclin de Boucher. « Les gens d'un grand goût, d'un goût sévère et antique, n'en font nul cas [de Boucher] », écrivait-il vingt ans avant d'assister au triomphe du Bélisaire de David, au Salon de 1781. A l'artifice du rocaille et à la tyrannie de l'antique, il préférait le sentiment auquel l'art est lié. « La peinture est l'art d'arriver à l'âme par l'entremise des yeux. » D'où sa prédilection pour Hubert Robert et Horace Vernet qui annoncent le romantisme.
Par son culte des vertus et des devoirs du citoyen, Diderot préfigure également les conceptions artistiques de la Révolution et même de tout le XIXe siècle. Il oppose au « grand genre » (assimilé à la peinture d'Histoire), le portrait, le paysage ou la nature morte, ces genres mineurs prisés par une clientèle privée. Il annonce ainsi la séparation à laquelle on assistera, au XIXe siècle, entre la « libre esthétique » et un art officiel soutenu par les pouvoirs publics et vivant de commandes.
Dans ses Salons, affleure également la pensée philosophique. Au-delà du « goût », ses problématiques laissent entrevoir, et c'est l'une des richesses du Siècle des Lumières, le rôle et le devoir du critique d'art d'éclairer. A trois siècles de distance, Diderot indiquait peut-être la voie à suivre et plus particulièrement la nécessité de l'engagement du journaliste d'aujourd'hui, ce passeur des faits et des idées. Ses idées trouvent une actualité au regard d'un art contemporain qui investit les territoires sociopolitiques. La volonté de s'engager et de tout dire, au risque de provoquer, n'aura jamais été aussi impérieusement revendiquée. La relecture des Salons a cette vertu de raviver ces questions fondamentales parce qu'elles sont de toute éternité.