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Kultur

Artiste et femme

Un portrait des femmes artistes en Albanie d'année 1996.
Après la chute du communisme en 1991, l'Albanie, encore en pleine transition, est plongé dans une crise économique des plus noires. Cette situation n'est pas sans avoir une incidence sur la vie culturelle du pays. L'Etat n'apporte qu'une aide restreinte dans ce domaine, investissant avant tout dans la reconstruction du pays faisant ainsi des artistes, plus que dans n'importe quel pays, la classe la plus défavorisée. La réalité économique conditionne durement tous les aspects de la vie et, avec un salaire moyen de 60 à 70 dollars, les artistes ne peuvent, pour la plupart, exercer leur art qu'accessoirement, étant, parallèlement enseignants, critiques littéraires ou encore dessinatuer industriel. Néanmoins et bien que la vie culturelle ait redémmarré il y a un an seulement, avec les spectacles, d'abord, et les maisons d'édition ensuite, la vie artistique est, en Albanie, extrêmement riche et intense, les artistes en général suscitant un immense respect de la part de la population et faisant partie intégrante de la société albanaise. A ce jour, l'Albanie compte quelques sept orchestres symphoniques, cinq universités, 14 théâtres, huit écoles artistique et une académie des Beaux-Arts; Tirana, la capitale, constituant le centre de l'activité créatrice.
Mais laissons la parole à Reida Dobi, première ballerine au ballet de l'Opéra de Tirana pour qui la danse apporte l'émotion nécessaire à la vie: »Les conditions de vie sont vraiment mauvaises; tous les jours les femmes sont confrontées à des problèmes, l'eau qui manque, les coupures d'électricité et les hommes qui semblent insensibles à tout celaÉ Les femmes ont peu du temps libre, elles s'occupent de tout, la famille, la maison et les hommes, la plupart du temps, on les retrouve au café. J'essaie de changer la vie des gens à mon niveau en leur donnant deux heures d'énergie et de bonheur. La danse a un lien avec le public, ce que je veux apporter aux autres, par l'intermédiaire de la danse, c'est une révélation spirituelle. Et puis, chez moi, la maison n'est pas chauffée, elle est ancienne et manque de confort. Vivre à deux là-dedans est très difficile. Aussi la danse apporte-t-elle de la satisfaction pour mon coeur, mon esprit. Et le public me renvoit cette satisfaction par ses applaudissements.«
Peu de femmes possèdent leur atelier, travaillant en général dans leur modeste appartement avec fréquentes coupures d'éléctricité, une distrubation d'eau difficile ce à quoi s'ajoutent, pendant l'hiver, le froid et l'humidité. Le matériel, quant à lui, est très cher et très difficile à trouver. Mais, d'autre part, la fin de la dictature, et la pénurie actuelle de matériel, a engendré und formidable créativité, les femmes artistes inventant d'autres supports et profitant de leur nouvelle liberté pour chercher d'autres formes d'expression.
Ainsi cette jeune sculptrice de 25 ans, Redina Tili, dont la façon de travailler est la suivant: »Chaque chose que je trouvais, je la prenais avec moi. Je récupérais des matériaux, que je transformais enoeuvre: Et puis ça a été le fer rouillé qui m'attirait, j'aime ses fractures et je travaille dessus en le gravant. Tout d'abord, je commence à penser à mon idée pour la réaliser le mieux possible dans ce vieux morceau de métal. Ainsi se crée une figure dans le fer, mais ce n'est pas son aspect qui m'intéresse, c'est l'émotion intérieur que je veux faire paraître à travers cette figure. Une fois ce travail terminé, je veux communiquer, avoir un contact avec le spectatuer. Mon oeuvre est écologique, car je montre des motifs floraux, je montre la nature, la beauté de la vie. Mais elle est aussi et surtout spirituelle, je veux que les gens qui voient mes sculptures deviennent meilleurs. Et puis, de la dégradation du matériau, je veux faire de la valeur; c'est la valeur de l'Homme, dans les sens que c'est l'homme qui donne de la valeur aux choses.«
En filgrane du travail de ces femmes, il y a un engagement quasi politique en faveur de leur pays, leurs oeuvres faisant, pour la plupart, figure de miroir; miroir des souffrances et des espoirs d'un peuple, mais aussi miroir de la propre beauté intérieur des artistes. Lumturi Blloshmi, femme-peintre, a, par example, illustré dans une oeuvre puissante, le thème de l'émigration qui appauvrit sensiblement le pays. Dans le domaine des arts particulièrement, beaucoup d'artistes, en effet, ont quitté le pays. Récit en trois actes, le premier tableau représente un gros poisson, une référence à l'arche de Noé, car, dit-elle, »même si c'était la mort qui les attendait, c'est l'espoir qui les faisait partir«. Le dernier tableau est ce même poisson, réduit à l'état de squeletteÉ l'oubli de l'Albanie.
La force indiscutable des oeuvres réalisées par toutes ces artistes, lorsqu'on connaît les contraintes qui ont prévalu à leur mise en oeuvre, pousse à l'interrogation. Qu'est ce qui fait la force des femmes artistes albanaises? Réponse de Margaritha Xhepa, comédienne: »Il existait déjà une force, elle se trouvait, se trouve toujours, dans l'intelligence de la femme albanaise qui a la volonté d'apprendre et de travailler et il y a aujourd'hui cette nourriture qu'est la littérature libre.«
Principale source d'inspiration citée par les artistes elles-mêmes; la littérature comble leur soif de connaissance et d'ouverture vers l'autre: on sent chez tous les artistes et dans tous les domaines de l'art, une urgence à ratrapper le temps volé. En réponse à ce besoin, 15 maisons d'édition on été fondées et l'on publie trois à quatre livres par semaine, soit des écrivains étrangers interdits soit des écrits albanais censurés sous la dictature.
Celle-ci laisse encore des séquellles profondes qui vont bien au-delà des conséquences purement économiques. Xhepa nous en donne la mesure: »Je pense que l'artiste véritable se trouvait en opposition dans la dictature pour plusieurs raisons: moi, je n'étais pas communiste mais, dans une première période, j'ai voulu être acceptée au Parti, j'ai pensé qu'il pouvait m'enrichir, mais les acteurs étaient toujours limités, toujours inquiétés par les reproches, le Parti intervenait beaucoup et on ressentait une énorme douleur quand on nous imposait des coupures.
C'est si comme on m'arrachait une partie du coeur lorsqu'on a annulé une pièce de Tennesse Williams. Le metteur en scène avait beaucoup travaillé en mettant toute sa passion et sa technique. On a noyé les grands écrivains du monde. J'ai perdu beaucoup de moi-même: comment pouvait-on porter la main sur l'Art?
J'ai résisté en acceptant la réalité politique et en faisant mon art dans la douleur. Les mots sont trop pauvres. J'avais deux réalités saintes: ma vie de femme et de mère et ma vie d'artiste. Mon engagement, en tant que comédienne, a été d'apporter de la poésie au spectateur par un mot, par un regard. On se nourrissait de littérature plus que tout grâce aux livres clandestins qui circulaient, souvent des traductions de 1930.«
Quant au domaine de la peinture, des livres d'art étaient, jusqu'en 1974, mis à disposition des étudiants. Puis soudain, l'Etat a interdit l'accès aux livres d'art modernes, seule l'histoire de la peinture jusqu'à la Renaissance fut disponible. La violation de cet interdit se payait très cher. Un jeune garçon purgea cinq ans de prison pour avoir possédé, en cachette, des livres sur Van Gogh.
Mais depuis 1991, la liberté n'est pas toujours facile à vivre. Impregnés de social-réalisme pendant des décennies, la transation idéologique se fait lentment, une sorte d'auto-censure subsistant encore parfois dans les têtes. Ceci se sent dans le travail des artistes eux-mêmes qui vivent actuellement une véritable crise d'identité. cherchant en tâtonnant un style nouveau et plus personnel. Cette tâche ne leur est pas rendue aisée, car le public aussi lui demande encore des protraits commerciaux dans le plus pure style socialiste. Et la persistance de l'anicen système se retrouve aussi dans la critique littéraire et artistique qui, selon certain, doit être repensée.
Le mot de fin revient à Ezma Qazimi, considérée comme la plus grande chanteuse de populaire d'Albanie: »L'Albanie est un pays pauvre, nous sommes un petit peuple dans un petit pays, mais la femme possède une richesse spirituelle et elle ne courbe pas l'échine.« Ce à quoi une autre femme ajoute: »Nous essayerons de gagner avec l'optimisme plus encore que ce que nous avons gagné avec le pessimisme, nous l'espérons.«
Christophe Cardinaux
Interview de Lumturi Blloshmi
Peintre née en 1944, c'est un petite femme sourde, gaie et très expressive, pleine de vitalité. Son atelier et son appartement. On y entre par un minuscule couloir pour déboucher dans une petite pièce, un salon et une cuisine; une autre pièce pour dormir. C'est dans le salon qu'elle peint. Ses tableaux mesurent presque tous un mètre sur deux mètres.
Parlez-moi de votre travail!
Combien coûte le matériel pour peindre?
Est-il facile de trouver ce matériel?
Est-ce que vous vendez beaucoup?
Est-ce que vous vous sentez artiste?
Avez-vous une discipline de travail?
Est-ce que l'art est utile?
Apportez-vous quelque chose aux gens?
Y a-t-il une particularité dans l'art albanais?
Aimeriez-vous quitter l'Albanie?
Est-ce la peinture qui vous a choisie ou le contraire?
Interview: Christophe Cardianux

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