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La crinière et les rugissements de Reusser vont manquer au cinéma
Francis Reusser est décédé durant la nuit de jeudi à vendredi des suites d'une longue maladie. Le réalisateur avait adapté au cinéma plusieurs romans de Ramuz, dont "Derborence" et "La Guerre dans le haut Pays". L'homme, fidèle en amitié, était aussi une forte tête.
"C'est un des grands personnages de notre cinéma qui s'en va", a déclaré vendredi à Keystone-ATS Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, confirmant une information de la RTS. Le réalisateur, né en 1942 à Vevey, était malade depuis un certain temps, mais il avait encore des projets et "envie de faire des films".
"L'an dernier, il n'avait pas pu venir à Locarno", se souvient M. Maire, qui lui a parlé la semaine dernière au téléphone. On y projetait une version restaurée du "Grand soir", Léopard d'or en 1976 et un long métrage dans lequel il revenait sur ses années de militantisme et les désillusions qui ont suivi.
Un pied dans l'eau
"Des cinéastes romands de la génération de 68 - période où il a commencé - il a été l'un des plus suisses. Il était très proche de la nature. Il a tourné presque tous ses films en Suisse, ou dans la région", a ajouté Frédéric Maire. Dont "Derborence" (1985), filmé en Valais, son plus grand succès populaire, sélectionné en compétition à Cannes et qui a reçu le César du meilleur film francophone.
"Il n'a jamais quitté la Suisse, avec un pied dans l'eau et un pied dans les montagnes. Il a un côté Hodler - il a d'ailleurs un projet sur le peintre Ferdinand Hodler", relevait pour sa part mardi dernier Jean-Luc Godard, en interview sur les réseaux sociaux.
Hodler et Reusser
Il existe une vraie similitude entre ce peintre et Francis, estime Lionel Baier, réalisateur et responsable du département Cinéma de l'ECAL. "Hodler peignait aussi bien les paysages que les gens qui les habitent. Et Reusser, c'était quelqu'un qui ne dissociait pas les paysages des gens qui les traversent", a-t-il relevé.
La réalisatrice Stéphanie Chuat a été très marquée par la minéralité et l’âpreté de Derborence. "Il m’en reste des images fortes comme la scène de l’éboulement ou l’intensité du jeu d’Isabel Otero. Curieusement, dans ma mémoire, j’ai presque le souvenir d’un film en noir et blanc".
Pour "La Guerre dans le Haut Pays" (1998), autre adaptation de Ramuz, Francis Reusser avait tourné à Aigle, dans la vallée des Ormonts, au musée de Ballenberg (BE) et en Savoie. Avec entre autres Marion Cotillard: "certains nous reprochaient d'avoir engagé une Française pour incarner un des personnages principaux mais on ne s'est pas trompé. Elle a été formidable", disait-il alors.
Forte tête
Cinéaste engagé, de gauche, Francis Reusser était aussi "une forte tête, une forme de rebelle". Ses films montrent souvent des rapports de conflits, que ce soit avec les autorités, la morale, la religion ou la famille. "Vive la mort" (1969), "n'est pas un film sur la rebellion. C'est un film dans la rebellion", a ajouté Frédéric Maire.
"Il a touché à tous les genres et n'a peut-être pas eu la reconnaissance qu'il aurait mérité", a ajouté le directeur de la Cinémathèque. Plusieurs de ses films ont été restaurés et pourront ainsi entamer une nouvelle vie. "Seuls", dont il disait que c'était son film préféré, venait d'être mis gratuitement à la disposition du public par la Cinémathèque sur une plateforme de vidéo à la demande.
Fidèle en amitié
"C'était quelqu'un de très fidèle en amitié et toujours intéressé par les films qui se faisaient autour de lui", a relevé Lionel Baier. "Il était très généreux de conseils, de commentaires, de critiques aussi: il ne se gênait pas de me dire quand il n'aimait pas l'un de mes films", a dit en riant le réalisateur.
"C’est certain. La crinière et les rugissements du lion Reusser manqueront au cinéma suisse", a poursuivi Stéphanie Chuat. Francis Reusser donnait l’impression d’être de ces gens insubmersibles, qui se relèvent de toutes les batailles.
Francis Reusser avait reçu plusieurs distinctions, dont le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture en 2019. Il avait fondé avec le spécialiste de l'histoire du cinéma François Albera la section audiovisuelle de l'Ecole supérieure d'art visuel (aujourd'hui Head) à Genève.
ats