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Dans plusieurs écrits de Pierre Bourdieu, on retrouve laréflexion sociologique
sur l’accès à l’enseignement.Relectures.
Il est des livres qui connaissent la réussite d’être la référence d’une génération. Ils focalisent ce qui est déjà ressenti de manière diffuse, ce qui est mis en œuvre par efforts dispersés. Tel Les Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron que les éditions de Minuit publient en 1964.
La date est significative. L’Europe est en mutation. Les exigences de la croissance demandent une ouverture de l’Université, un accès des femmes à tous les niveaux de la vie active. Les Héritiers apportent une confirmation scientifique, celle des tableaux de corrélation entre l’origine sociale et les chances de carrière scolaire et universitaire. Le fils et encore plus la fille d’un ouvrier agricole n’a pas les mêmes espérances de succès que l’enfant de parents de professions libérales : cinquante fois moins.
Les détenteurs du pouvoir
Bourdieu pose alors la question simple. Faut-il admettre que ces enfants, de milieux modestes, soient dans une telle proportion « inférieurs » à leurs camarades dont les parents ont socialement mieux réussi ? Et il interpelle l’école : ses critères de sélection ne sont-ils pas inspirés par les codes de la classe dominante ? L’institution scolaire transformerait alors l’arbitraire de l’inégalité sociale en une inégalité des dons, naturelle.
La réflexion sociologique de Bourdieu s’arrête au seuil de ce qui devrait être son prolongement : la pédagogie. Il esquisse simplement l’idée non pas de réformes de structures, mais d’une adaptation de l’effort pédagogique à chaque enfant, pris individuellement et en fonction du chemin à parcourir. Il ne prolonge pas cette réflexion peut-être pour deux raisons. La sélection scolaire favorise les classes aisées, mais n’est pas à leur service. L’Université française comptait 29 000 étudiants en 1900 ; 276 000 en 1963. Dans cette montée en puissance, c’est la petite bourgeoisie qui s’affirme, à côté (au détriment parfois) de la grande bourgeoisie. Et Bourdieu qui avait vécu à l’école, avec intensité, personnellement, cette « lutte de classe», dans les deux sens du terme, ne pouvait pas renoncer à ce qu’elle soit lieu d’affrontement. Lire pour éclairer ce thème les extraits inédits d’un récit autobiographique sur sa vie d’élève et d’interne que publie Le Nouvel Observateur (no du 31 janvier). Le style rocailleux de Bourdieu s’y apaise dans un ton de confidence.
La deuxième raison tient à l’orientation de sa recherche : mettre à nu les codes qui permettent aux dominants de s’affirmer et de se repérer. Bourdieu glisse alors du domaine du savoir, qui a ses règles propres de vérité (cette problématique n’est pas abordée par lui) au domaine du goût. La Distinction (les éditions de Minuit 1979) s’efforce notamment de cerner la caste dominante légitimée à dire le goût et les manières, qui « a le privilège de définir par son existence même ce qui est noble et distingué comme n’étant rien d’autre que ce qu’elle est » (p. 101). Et l’une des caractéristiques de ce privilège, c’est qu’il n’a pas à être démontré. La distanciation fait même partie de son aisance et de l’élégance du dominant par opposition au pédantisme besogneux des nouveaux riches du savoir et du goût. D’où le refus chez les détenteurs de ce pouvoir d’aborder les conditions de la transmission de la culture qui serait l’approche de la pédagogie.
Le besoin d’une pédagogie
Bourdieu, lui-même, ne tente pas l’aventure d’une réflexion sur une transmission qui corrigerait les effets de la « reproduction » et du privilège d’être « le goût ». Il a démontré le besoin d’une pédagogie, il a traqué les refuges de ceux qui, drapés, s’y refusent. Mais son tempérament de cogneur l’entraînait, lui-même, vers d’autres terrains de combat. ag