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En tout travailleur sommeille un incompétent
L’incompétence en milieu professionnel fait l’objet de recherches poussées depuis le milieu du XXe siècle. Plusieurs modèles théoriques ont été proposés pour expliquer ce phénomène.
Il est une sorte d’individus que tout le monde craint au travail: ce sont les gens incompétents. Que dit la science à ce sujet? Il semble que la psychologie ne s’y intéresse vraiment que depuis la seconde moitié du XXe siècle, selon Annick Darioly Carroz, professeure à l’Ecole internationale en gestion hôtelière Les Roches, en Valais, et auteure d’une thèse sur l’incompétence des chefs présentée à l’Université de Neuchâtel.
Plusieurs modèles explicatifs ont été produits pour expliquer ce phénomène. L’un d’entre eux s’est intéressé au fonctionnement bureaucratique et a été popularisé sous le nom de loi de Parkinson, ou loi des gaz: comme le gaz qui occupe tout l’espace disponible, le travail finit toujours par prendre la totalité du délai imparti pour son exécution. Le temps qui pourrait être économisé est utilisé pour créer de nouvelles tâches superflues.
Bref, les gens s’occupent. Selon l’historien Cyril Northcote Parkinson, auteur de ce modèle théorique, la solution consisterait à fixer des délais calculés au plus juste.
En 1970, le fameux principe de Peter a beaucoup fait rire avant d’être reconnu par une partie de la communauté scientifique. Ses auteurs, le pédagogue Laurence J. Peter et l’écrivain Raymond Hull, postulent que les employés compétents reçoivent des promotions jusqu’à ce qu’ils finissent par atteindre leur niveau d’incompétence. En 2009, des physiciens italiens ont effectué des simulations pour trouver un moyen de contrer le principe de Peter. Ils sont parvenus à la conclusion que les entreprises auraient intérêt à attribuer les promotions au hasard plutôt que sur la base du mérite ou de l’ancienneté. Une autre solution consisterait à refuser la nomination de trop.
Droit dans le mur
C’est également sous forme de boutade que le professeur d’histoire économique Carlo M. Cipolla détermine en 1976 les «lois fondamentales de la stupidité humaine». Dans son essai diffusé à plus de cinq cent mille exemplaires, Carlo M. Cipolla montre que nous sous-estimons toujours le nombre de gens stupides; que le pourcentage de cette catégorie de la population est équitablement réparti partout dans le monde; que le propre de la stupidité est de créer des ennuis à autrui sans en tirer soi-même le moindre bénéfice; et, enfin, que les gens stupides sont les individus les plus dangereux qui soient, parce que leur comportement est forcément idiot. En guise de solution, Carlo M. Cipolla conseille d’éviter de s’acoquiner avec n’importe qui. Ce modèle théorique n’est pas sans rappeler la loi de Murphy, selon laquelle «tout ce qui est susceptible de mal tourner tournera nécessairement mal». Une version plus élaborée de cette loi précise que «s’il existe au moins deux façons de faire quelque chose et que l’une des deux peut entraîner une catastrophe, il se trouvera forcément quelqu’un quelque part pour emprunter cette voie».
En 1997, le principe de Peter est repris et transformé par le dessinateur de bandes dessinées américain Scott Adams. Dans une nouvelle théorie, qu’il baptise principe de Dilbert, Scott Adams prétend que les employés compétents ne sont pas promus, contrairement à ce qu’affirment Peter et Hull; ce sont les gens incompétents qui gravissent les échelons de la hiérarchie. Dans un article intitulé Pourquoi tant d’incompétents deviennent-ils des leaders?, Tomas Chamorro-Premuzic, professeur en psychologie du travail à l’University College London et à Columbia University à New-York, formule une explication possible à la nomination de mauvais chefs: les individus qui affichent une très grande assurance sont souvent (mais à tort) présumés compétents.
Pécher par excès de confiance
Avec la découverte de «l’effet de sur-confiance» en 1999, les psychologues David Dunning et Justin Kruger révèlent un facteur-clé de l’incompétence: les personnes incompétentes ont spontanément tendance à se surestimer et ne peuvent (du fait même de leur incompétence) reconnaître celles qui sont douées. Ainsi, les individus faibles en grammaire se persuadent facilement de pouvoir corriger des textes rédigés par meilleurs qu’eux. Selon Dunning et Kruger, l’incompétence ne naît donc pas de notre ignorance, mais de certitudes faciles qui flattent notre ego. Donald Dunning, contacté par e-mail, se plaît à rappeler ce gag de l’humoriste Josh Billings: «Ce n’est pas ce que vous ignorez qui vous attire des ennuis, mais ce que vous savez.»
Aujourd’hui, l’excès de confiance est l’un des biais comportementaux les plus documentés», indique Véronique Bessière, professeure agrégée de sciences de gestion à l’Ecole universitaire de management de Montpellier. «L’excès de confiance a été observé notamment dans la banque, la création d’entreprise et l’investissement en capital-risque», précise-t-elle, interrogée via LinkedIn. Comment définir, alors, la compétence? Ce ne serait pas l’inverse de l’incompétence, comme l’explique le spécialiste en ressources humaines et en sociologie Christophe Everaere, professeur des Universités en sciences de gestion à l’Institut d’administration des entreprises de Lyon, également contacté via LinkedIn. «La compétence trouve sa forme la plus achevée dans la capacité à connaître finement les frontières de son incompétence.»