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Les derniers sondages donnent l'initiative "No Billag", et donc l'abolition de tout financement fédéral d'une chaîne de radio ou de télévision, qu'elle soit publique ou privée), assez largement (plus de 60 % de "non") défaite : seuls les électeurs de l'UDC seraient enclins à dire "ja". Il est vrai qu'il n'y a guère que de mauvaises raisons de voter "oui" à "No Billag". Pour autant, il faut bien admettre qu'il y en a aussi quelques unes, de mauvaises raisons, de voter "non", la première étant le maintien de la SSR telle qu'elle est. Or telle qu'elle est, elle a besoin de réformes -y compris de réforme de son financement, afin de passer de la redevance à l'impôt. Sauf que pour réformer la SSR (et son financement), il faut bien qu'il y ait encore une SSR à réformer. Et qu'après l'attilesque "No Billag", la seule question qui pourra encore se poser est celle du délai de disparition de la SSR, et de la durée de son agonie, car tous les plans "B" sortis du chapeau claque des initiants ou de leurs soutiens relèvent du pur foutage de gueule (la majorité des "sondés" Tamedia du 1er février n'y croyant d'ailleurs même pas).
La SSR, "au service du pays, pas de l'Etat" ?
Ciblée par les "libéraux" à l'origine de l'initiative "No Billag" comme une sorte de Leviathan média-étatique, la SSR n'est pourtant pas un medium d'Etat, mais un medium de service public : de service à la population, financé par la population et indépendant du pouvoir politique (ce qui contribue d'ailleurs à expliquer la hargne dont lui témoignent les hérauts du "premier parti de Suisse", qui sans doute la voudraient à leur botte). Pour garantir cette indépendance d'un service public, on a inventé, et pas seulement en Suisse, le système de la redevance. Mais l'impôt pourrait tout aussi bien, et de manière socialement plus juste, offrir la même garantie : il finance bien l'école, l'opéra et les musées, pourquoi pas un autre moyen (et non plus seulement des lieux) d'information, de culture et de divertissement ? La redevance ne finance d'ailleurs pas uniquement des media (la SSR et des media privés régionaux) : elle finance aussi, indirectement, les manifestations et créations culturelles que financent ces media : la SSR investit chaque année, d'une manière ou d'une autre, 300 millions de francs en faveur de la culture en Suisse.
La SSR reçoit une redevance en échange de son adhésion à une convention par laquelle elle s'oblige à fournir une information à la fois pluraliste et la plus objective possible, en quatre langues, partant de toutes et portant sur toutes les régions du pays et les atteignant toutes, respectueuse des libertés d'opinion, d'expression, de culture (et donc de religion). Quelle chaîne privée peut offrir de telles garanties ? On aurait là, comme le résume la socialiste Géraldine Savary, un medium "au service du pays, pas de l'Etat" ? Admettons. C'est d'ailleurs une vieille histoire : la radio est reconnue comme un service public sans but lucratif depuis 1931 : tous les habitants du pays partageant la même langue écoutent le même programme -en Suisse, la radio est le premier medium vraiment supracantonal. Avant elle, il n'y avait que des media cantonaux, voire même locaux, et les quotidiens genevois ou vaudois étaient sans doute plus lus en France que dans le reste de la Romandie...
Croire que le service public de radio-tv pourra compenser par des financements privés la perte de ressources qu'implique la suppression de la redevance, relève dans le meilleur des cas de l'illusion, et dans le pire d'un mensonge éhonté : la publicité sur la SSR stagne, et la SSR a déjà perdu 35 millions de francs par an du fait de la décision du Tribunal fédéral de la priver de la TVA perçue sur la redevance. Perte à laquelle s'ajoute celle entraînée par le nouveau partage de la redevance avec les radios et les télé privées (5 millions en moins pour la SSR). Pour compenser ces pertes, la SSR veut les compenser en faisant des "économies" : suppressions de postes (on évoque le chiffre de 250 postes menacés (dont un tiers en Romandie) sur les 6000 actuels -soit 5000 équivalents plein-temps), réduction de l'achat de fictions, du budget des divertissements et des émissions pour la jeunesse. Et réduction de l'information : En 2016, plus de 605 millions de francs ont été dépensés par la SSR dans le domaine de l'information : c'est près de 40 % de son budget, et c'est payé par la redevance. Or, rappelle le directeur de l'école de journalisme MAZ, les coûts d'une émission d'information sont rigoureusement les mêmes, qu'elle s'adresse à 1,5 million de téléspectateurs en Suisse romande, 5,5 millions en Suisse alémanique, 60 millions en France ou 80 millions en Allemagne.
La clef de répartition de la redevance avantage les régions de langue minoritaire : la Romandie, qui produit 23 % des recettes reçoit 33 % des ressources, la Suisse italienne qui produit 4 % des recettes reçoit 22 % des ressources, et la Suisse romanche qui produit 0,5 % des recettes reçoit 2 % des ressources. Les quatre entités de la SSR produisent toutes, pour 27,5 million de francs (et c'est fort peu) des fictions et des documentaires dans chacune des langues nationales. Sans financement public, elles ne pourront plus le faire. Les réalisations en français visibles en Suisse seraient donc françaises, les réalisations en allemand, allemandes, et les réalisations en italien, italiennes. Quant aux réalisations en romanches, elles seraient aux archives et les réalisations en dialecte au musée des arts et traditions populaires.
Si la Romandie pourrait peut-être se doter d'une chaîne de radio-télé régionale, mais sans audience nationale, et à la condition que les six cantons romands (ne le fussent-ils que partiellement) s'accordent pour suppléer financièrement à la perte de la redevance, la Suisse italienne, elle, ne pourra s'en passer (et la Suisse romanche encore moins). Et nous disons bien la "Suisse italienne", ou plus précisément encore, la Suisse italophone : le Tessin, les Grisons italophones... et les 300'000 habitants de ce pays qui, ni Tessinois ni Grisons, ont l'italien pour première langue, et le million qui l'a pour deuxième langue... Et puis même si se maintenait un media audiovisuel public alémanique et un autre romand, il n'y aurait alors plus de media audiovisuels publics suisses, plus que des télévisions et des radios publiques régionales alémaniques et romandes séparées, consentant peut-être à glisser dans leurs programme un "un'ora per voi" en italien, mais ne disant ni ne montrant plus rien de la Suisse aux Suisses (ni aux autres).
Mais peut-être qu'après tout est-ce là l'image que les initiants de "No Billag" ont de ce pays : un grand silence à meubler par de la pub en züritütsch...