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Lorsque le Kodokan, littéralement "Maison où on étudie la Voie", la fameuse Ecole de Judo fondée par le Maître Jigoro Kano Shihan, rechercha les origines lointaines de cet Art il fallut se rendre à l’évidence... Les deux principales écoles du Jujutsu (Art souple des saisies) qui étaient à l’origine de la synthèse imaginée par le Maître Kano étaient d’origine chinoise. Les documents utilisés pour aboutir à cette étrange constatation étaient d’une part le "Bujutsu Ryusoroku" ou "Chronique des fondateurs des différentes Ecoles Martiales" et d’autre part le "Densho Ryusoroku" ou "Archives manuscrites des enseignements secrets des diverses Ecoles Martiales".
La première Ecole de Jujutsu qui fut à l’origine du Judo était, en effet, le Kito-Ryu. Or, ces archives secrètes attestaient que sa fondation avait été le fait de trois samurai : Fukuno Hichiroemon, Isogai Jirozaemon et Miura Yojiemon qui furent les disciples d’un dignitaire chinois du nom de Chen Yuan Pin (Chin Gen Pin aussi orthographié en japonais Kempin ou Gampin) arrivé au Japon en 1627 et qui aurait commencé son enseignement en 1658 par la transmission du fameux " Koshiki No Kata " (Forme Antique) issu de la fameuse Ecole de Shaolin.
Ce Kata (littéralement " moule ", " empreinte "... forme codifiée servant de modèle) ainsi que ses principes d’applications se seraient ensuite transmis de Maître à Disciple jusqu'à Jigoro Kano qui ne laissait à personne d’autre le soin de le démontrer avec, pour assurer le rôle d’attaquant, soit Yoshioki Yamashita soit Hajime Isogai tous deux dixième Dan.
La seconde Ecole de Jujutsu étudiée par le Maître Kano était le Yoshin-ryu. Or cette école avait été créée par un médecin de Nagasaki, Akiyama Shirobei Yoshitoki, surnommé Yoshin Miura, qui avait étudié les formes chinoises de l’Art Souple des Saisies pendant dix neuf années sous la direction du Maître Ha Ku Tei. Ce dernier prétendait détenir ses secrets du Temple Shaolin du Sud situé dans le Comté de Putian (Fukien). A son retour au Japon, en 1690, Akiyama Shirobei Yoshitoki, à la suite d’une méditation dans la neige décida de créer sa propre école. Ayant observé que les branches du saule ployaient sous la neige jusqu'à ce que celle-ci se détache, puis revenaient naturellement à leur place, il donna à cette école le nom de " Cœur (Shin) de Saule (Yo) " Il fut également le premier à utiliser historiquement le terme de " Jujutsu " ou " Technique de la souplesse " en traduisant simplement mot à mot les caractères chinois Jeou (bois flexible, assouplir) et Shu (Art secret, technique, habileté, moyen ingénieux). Il est à signaler que Kurosawa, le cinéaste japonais, s’inspira de la vie de Yoshin Miura pour créer le personnage de Barberousse, héros de l’un de ses principaux films. De cette école ancienne, le Maître Kano conserva un très étrange Kata, désormais peu connu, le Itsutsu No Kata ou " Kata des Cinq Principes ". Suivant le fondateur du Judo il représentait le " Cœur " (Shin) du principe essentiel de sa pratique souple (Ju ou Yo)... donc " Yoshin ". Cette étrange forme comporte Cinq techniques liées à Cinq Principes : • Principe de concentration d’énergie et d’action ; • Principe de réaction et de non-résistance ; • Principe cyclique du cercle et du tourbillon ; • Principe de l’alternance du flux et du reflux pendulaire ; • Principe de Vide et de l’inertie... La grande tradition chinoise y est donc omniprésente puisqu’on retrouve les principes essentiels de l’Engendrement des Cinq Mouvements (ou Cinq Agents), de la " Non-intervention " (Wuwei), du flux et du reflux du Taiji (Taisu), de la concentration de la matière (Yin) et de la dispersion de l’Energie ( Yang)... principes motivant les applications de la philosophie du Tao (Do). Dojo Yaburi : les Casseurs de Dojo. Cela n’empêcha pas, au contraire, au Judo de rencontrer assez rapidement des détracteurs qui souhaitaient prouver la supériorité des anciennes écoles de Jujutsu sur cette nouvelle méthode. Ce fut donc l’époque des défis ou " Dojo Yaburi " (casseurs de Dojo). L’épisode le plus significatif de cette époque demeure la rencontre, au premier Kodokan, de trois Maîtres de Jujutsu, Daihachi Ichikawa, Matsugoro Okuda et Morikichi Otake du Yoshin-ryu Jujustu avec trois des premiers disciples du Maître Kano, Tomita Tsunejiro, Shiro Saigo et Sakujiro Yokoyama. Cette rencontre, comme plusieurs autres par la suite, se solda par la défaite des combattants du Jujutsu. Shiro Saigo, qui mesurait à peine 1m50 gagna, à cette occasion, sa réputation de " Démon du Judo ". Il projeta trois fois son adversaire Okuda, beaucoup plus grand et lourd que lui et termina par sa fameuse projection " Yama Arashi ", la " Tempête sur la Montagne ", qui occasionna une commotion cérébrale à Okuda. De son coté, Yokoyama, un véritable hercule, immobilisa et étrangla son adversaire en un court instant. Tomita Tsunejira travaillait tout en finesse et en technique, demeurant insaisissable... sa stratégie consistait à fatiguer son adversaire en le laissant attaquer sans cesse puis, au moment fatidique, d’utiliser sa prise favorite, un sutemi ou mouvement sacrifice, nommé Tomoe Nage. Le plus souvent son adversaire s’écrasait sur le mur du Dojo. Il en profitait alors pour se précipiter sur lui et pour lui porter son redoutable Gyaku-juji... un étranglement en croix imparable. La plupart de ces défis se terminaient lorsque les adversaires repartaient sur une civière. Cela ne plaisait pas trop au Maître Kano, qui ne participa pas personnellement à ces combats, mais la réputation du Judo en profita immédiatement. Le 20 Mai 1894, à l’occasion de l’ouverture de son nouveau Dojo de Shita Tomizaka, le Judo du Maître Kano fut reconnu comme une école majeure par les principaux Maîtres de Jujutsu qui vinrent lui présenter leurs félicitations respectueuses et qui, en quelque sorte, reconnaissaient la prédominance du Judo sur les autres écoles. Etaient présents à cette cérémonie Masaaki Samura du Takeuchi-ryu, Hansuke Nakamura du Ryoshinto-ryu, Tomitaro Hisatomi du Shibukawa-ryu, Keitaro Inoue du Tenshin Shinyo-ryu ainsi que les principaux experts du Sekigushi-ryu, du Teihozan-ryu, du Sekigushi-ryu, du Toda-ryu, du Miura-ryu, du Shibukawa-ryu... Le " Nihonden Kodokan Judo " du Maître Kano commença alors son irrésistible ascension et, rapidement, ouvrit des sections dans les Universités (Gakushuin, Tenri, Todaï), dans plusieurs Préfectures de Police (Fukushima, Tochigi, Akasaka... ), à l’Ecole des Officiers de la Marine Impériale d’Etajima... ainsi que dans les sections sportives de divers ministères. Le Judo s’exporte vers l’Occident... A la même époque et à l’occasion de son premier voyage en Europe, en tant qu’attaché du Ministère de la Maison Impériale, le Maître Kano présenta, en 1889, une première démonstration de Judo à Marseille. A son retour au Japon, il accepta comme élève personnel un certain Yakumo Koizumi, de son véritable nom Lafcadio Hearn (1850 1904), un célèbre écrivain américain d’origine irlandaise et grecque. En 1895, il publia, à Boston, le premier ouvrage occidental sur le Judo. Hearn était l’ami du président Théodore Roosevelt et il parvint à le convaincre de la valeur exceptionnelle du Judo. Le Président invita donc, en 1902, Yoshiaki Yamashita, l’un des principaux experts du Kodokan, aux Etats Unis. L’intérêt du Président pour le Judo en fit assez rapidement une pratique à la mode dans les meilleurs milieux. En Grande Bretagne plusieurs experts dont Miyaki, Yuko Tani et Uyenishi, connu sous le surnom de Raku, créèrent le fameux Budokwai Dojo de Oxford Street où, assez rapidement vinrent s’entraîner plusieurs français dont le lutteur Guy de Montgrilhard et le Maître d’Armes Jean Joseph Renaud. (Illustration page 67 The Text book of Jujutsu) Le premier, sous le pseudonyme de Ré-Nié, ouvrira en 1904 le premier cours de Judo-Jujutsu à Paris. Comme les premiers élèves du Kodokan, il relèvera de nombreux défis dont il sortira vainqueur... jusqu’au jour où il sera battu par un lutteur russe. Suivant les annales du Kodokan, le premier français ayant obtenu la fameuse ceinture noire au Japon est l’Enseigne de Vaisseau Le Prieur qui séjourna à Tokyo de 1908 à 1911. Ses activités de pionnier de l’aéronautique, il fut l’inventeur des fusées Le Prieur, copiées sur un modèle chinois, utilisées avec succès contre les dirigeables pendant la première guerre mondiale, ne lui permirent pas de consacrer suffisamment de temps au développement du Judo. Il effectua néanmoins, à son retour en France, en 1911 plusieurs démonstrations spectaculaires... et incita l’Etat Major à adjoindre des mouvements de Judo dans l’instruction des Officiers, parallèlement à la Boxe Française. En 1924, un autre expert du Kodokan, Keinichi Ishiguro, crée plusieurs Dojo à Paris... Mais c’est en 1933, sur la demande de Jigoro Kano alors en visite en France et sur l’invitation de Moshe Feldenkrais, animateur du Jujutsu (Jiu Jitsu) Club de France, que le fameux Mikinosuke Kawaishi donnera son véritable essor au Judo français. Excellent technicien, fin psychologue, personnage à la fois attachant et énigmatique il formera, jusqu'à son retour au Japon en 1944, plus d’une cinquantaine de ceintures noires. Il sera, par exemple, l’inventeur des fameuses ceintures de couleurs désormais utilisées dans le monde entier et jusqu’au Japon. Le Kodokan n’utilisait, en effet, que les ceintures blanches, marrons et noires... Kawaishi Shihan, pour des raisons pédagogiques, y adjoindra les couleurs, jaune, orange, verte et bleue. Il reviendra en France en 1948 et se fera assister, dès 1950, par un jeune expert du nom de Shozo Awazu qui sera à l’origine d’un Judo beaucoup plus sportif. Cette tendance sera encore accrue par Ishiro Abe, qui axera l’essentiel de son enseignement sur les techniques de compétitions. Cela sera à l’origine de multiples scissions dans le Judo français et d’un grave conflit entre les " traditionalistes ", représentés par le fameux " Collège des Ceintures Noires ", et les " progressistes " de la Fédération Française de Judo. Depuis, hormis quelques rares anciens " Gardiens de la Voie ", comme Michigami Sensei, le Judo résolument sportif, compétitif et olympique est totalement majoritaire. En 1964, aux Championnats du Monde de Tokyo, le Hollandais Anton Geesink remportera la victoire finale sur Soné, marquant, en quelque sorte, le glas de la suprématie Nipponne. Le Judo deviendra discipline olympique en 1972 et compte désormais plusieurs dizaines de millions de pratiquants de par le monde. Dans cette évolution, la France tire particulièrement bien son épingle du jeu puisqu’elle compte désormais plusieurs champions du monde dans les diverses catégories ainsi que de nombreux champions olympiques... Le Français David Douillet a réussi l’exploit de devenir à la fois champion du monde toutes catégories et plusieurs fois médaillé d’or aux Jeux Olympiques. Cela ne s’était encore jamais vu dans l’histoire du Judo ! Cela ne l’empêche pas d’affirmer qu’il lui reste beaucoup à progresser pour atteindre l’essence véritable de cet Art, ce qui prouve sa réelle modestie. Le Maître Jigoro Kano... un traditionaliste réformateur. Jigoro Kano, futur fondateur du Judo, naît le 28 octobre 1860 dans le village de Mikage situé dans la préfecture de Hyogo près de Kobe. Il est le troisième fils de Jirosaku Mareshiba Kano, intendant naval du shogunat Tokugawa. Son père, issu d’une ancienne famille de Samurai ayant conquis ses quartiers de noblesse sur le champ de bataille, est directement au service du clan le plus puissant du Japon, issu de la branche des Minamoto. Ce clan, à la suite d’un coup d’état en 1615, conquiert le pouvoir qu’il conservera jusqu’en 1867, date de l’effondrement de la société féodale nippone et de la restauration de l’autorité du Trône Impérial sous la dénomination de l’ère de Meiji. Le jeune Jigoro Kano est ainsi issu d’une caste très privilégiée et passe les premières années de sa vie dans un environnement très traditionaliste baigné dans le sacro-saint respect du Bushido, le " Code d’Honneur des Samurais ", et de l’étiquette rigide du savoir-vivre médiéval. A cette époque Tokyo porte encore de nom de Edo ou Yedo, et les Samurais (terme venant de Saburu : Servir) au service du Shogun, intendant militaire général, se doivent de porter le Hakama (jupe-pantalon) ainsi que les deux sabres, katana et wakisashi, à la ceinture. Bien placé pour sentir le vent tourner, le père de Jigoro Kano oriente celui-ci vers des études littéraires fortement occidentalisées. Brillant élève, bien que petit et malingre, à vingt ans il ne pèse que 45kg pour 1m50, il entre à l’Université Impériale de Tokyo en 1877. Sur les conseils avisés de son père il s’habille chez un tailleur anglais et se passionne pour les sports occidentaux. En 1878 il fonde le premier club de base-ball au Japon ! Toujours aussi brillant et fier comme un coq il est, par contre, souvent victime de la jalousie de certains universitaires qui profitent se da petite taille pour l’importuner et le malmener. En secret il prend donc la décision de recourir au fameux Jujutsu. Il se souvient en effet que jadis, lorsqu’il était enfant, il a assisté à des démonstrations de cet art lorsqu’il se rendait avec son père chez le Shogun. Malheureusement, depuis cette époque, cette pratique est totalement tombée en désuétude. Inouye Kaoru, ministre des affaires étrangères de l’Empereur Meiji Mutsu Hito, ne vient-il pas de déclarer " Faisons de notre pays une puissance à l’occidentale, faisons de notre population un peuple à l’occidentale, faisons du Japon un Empire à l’occidentale... ". Il ne reste que peu de place pour des pratiques ancestrales considérées comme rétrogrades sinon passéistes. A force de patience il parvient malgré tout à découvrir, dans Tokyo, deux Maîtres jadis renommés : Hachinosuke Masayoshi Fukuda, professeur de l’Ecole Tenjin Shinyo-ryu et Tsunetoshi Ikubo, professeur de l’Ecole Kito-ryu. Parallèlement à ses études, le jeune Kano entreprend donc la pratique assidue de cet " Art des saisies souples " et, suivant ses enseignants tant universitaires que martiaux, fait d’immenses progrès. Au bout de quelques mois il acquiert le surnom de " Kano l’emplâtre " tant à cause des divers pansements qu’il porte aux coudes et aux genoux, usés par le travail sur les tapis de paille, qu’à sa capacité exceptionnelle de " coller " à ses éventuels agresseurs après les avoir projetés au sol. Ces derniers se le tiennent pour dit et conservent désormais une distance respectueuse. Il faut dire que trois fois de suite celui qui était venu lui chercher noise, s’était retrouvé immobilisé au sol, rendu totalement inoffensif par une prise redoutable. L’humiliation était d’autant plus grande que ceci se faisait en douceur sans que l’on puisse par la suite constater la moindre blessure ou la moindre déchirure de vêtement. Kano méritait donc bien son surnom peu respectueux mais au combien explicite. Le Gokyo (Cinq Principes Techniques) et le Itsutsu No Kata (Cinq Principes énergétiques) représentent donc les deux aspects fondamentaux du Judo originel du Maître Kano en liaison directe avec l’origine chinoise antique des Ecoles Kito-ruy et Yoshin-ryu. Malheureusement il faut désormais admettre que le Gokyo originel, le Koshiki No Kata, le Itsutsu No Kata, qui forment respectivement le corps (Tai), la technique (Gi) et l’esprit (Shin) du Judo classique ne sont que fort peu pratiqués et étudiés dans le Judo sportif... ou ne servent qu’à des démonstrations. Lorsque le Maître Kano décida d’utiliser le terme Judo en remplacement du terme habituel de Jujutsu, il s’en expliqua en ces termes : " La raison qui m’a fait adopter le mot de Judo au lieu de Jujutsu (ou Jiu Jitsu) est que mon système n’est pas simplement un Jutsu ou " technique " mais un Do, c’est à dire une Voie, une doctrine. De plus mon choix était motivé par deux autres considérations : La première était que les écoles de Jujutsu utilisaient des pratiques dangereuses comme de projeter par des moyens assez incorrects ou d’utiliser des torsions violentes des membres. Ceci conduisait les spectateurs de ces techniques brutales à juger le Jujutsu comme dangereux et dommageable pour le corps. De plus il y avait des écoles insuffisamment disciplinées dont les élèves se rendaient odieux en public en projetant des passants inoffensifs ou en leur cherchant querelle. Il en résultait que le mot même de Jujutsu avait acquis un sens péjoratif pour bien des gens. Or, je désirais montrer que mon enseignement, contrairement à cette réputation détestable du Jujutsu, éliminait tout danger, toute utilisation agressive. L’autre raison était qu’à l’époque où j’ai commencé à diffuser mon Judo, le Jujutsu avait tellement décliné que certains professeurs de Jujutsu avaient perdu toute dignité, et, comme des forains, donnaient des exhibitions payantes de leur art en combattant tantôt leurs propres élèves tantôt des lutteurs ". Par la suite, à cause du décès de Fukuda, il devint alors le disciple direct de Masachi Iso qui détenait ses secrets de Mataemon Iso, fondateur de l’Ecole Tenjin Shinyo-ryu. Cette nouvelle passion ne l’empêcha pas d’obtenir sa licence ès-lettres en 1881 ainsi qu’un doctorat de sciences esthétiques et morales en juillet 1882. Cette année lui fut particulièrement favorable puisqu’il fut immédiatement nommé Instructeur subalterne à la fameuse Ecole Gokushuin réservée aux Nobles et Princes du Japon... et qu’elle est également celle où il décida de créer sa propre méthode de Jujutsu. A l’université, il s’était lié d’amitié avec deux fils de bonne famille : Takaaki Kato, futur Premier Ministre et Kumazo Tsuboi, futur doyen de cette même faculté. Les ayant mis au fait de son projet, bien que ceux-ci ne s’intéressaient nullement au Jujutsu, ils intervinrent pour que celui-ci puisse obtenir un lieu de pratique au Temple Eishoji à Tokyo. En février 1882, Jigoro Kano réalise donc son rêve et crée le Kodokan, littéralement " Maison où on étudie la Voie ". Il est alors secondé par son fidèle élève-domestique, Tsunejiro Tomita, avec lequel il s’entraînait dans une chambre qu’il avait à Saga-cho. A vrai dire, la situation ne pouvait plus durer en raison des nombreuses plaintes des voisins qui se plaignaient continuellement des chocs de chutes contre les murs et les parquets. Dans l’enceinte du temple la pratique devint plus aisée et le jeune Maître Kano, qui avait alors 23 ans, put compter assez rapidement neuf élèves : Tomita, Higashi, Nakajima, Matsuoka, Arima, Saigo, Amano et Kai... La salle de pratique comptait alors douze tatamis soit une surface à peu près égale à 24 m2. Afin de mieux faire connaître son école de synthèse il eut le génie, le 5 juin 1882, de la baptiser " Judo ", la Voie de la Souplesse... Le suffixe Do, se traduisant en chinois par Tao, était alors encore utilisé pour des arts renommés tels que le Chado (Voie du Thé), le Syodo (Calligraphie), le Kado (Art de l’arrangement floral), le Ido (Voie de la médecine classique)... et donnait une toute autre dimension que le terme Jutsu désignant une simple technique ou une méthode... On jugea le jeune homme quelque peu présomptueux et nombreux furent ceux, même parmi ses propres élèves, qui persistèrent un moment à nommer sa méthode plus simplement " Kano-ryu " (Ecole Kano). Au tout début Kano eut de grandes difficultés à entretenir son Ecole... Ses honoraires d’enseignant n’y suffisant plus il fut contraint d’organiser des conférences pendant lesquelles il vendait des livres occidentaux sur l’économie. Tomita, toujours fidèle, se chargeait de la lessive et de la cuisine ainsi que des cotisations fort modestes. Heureusement, la chance sourit à Kano en la personne de Yajiro Shinaga, sous-chef au ministère du commerce et de l’agriculture, un ancien confrère d’université, qui lui demanda le service de nourrir un vieillard qui habitait près du Temple Eishoji. Le jeune homme accepta cette charge supplémentaire. Ce vieillard était Shosuke Shirai, un noble très connu de l’ancienne période shogunale qui avait conservé d’excellentes relations avec plusieurs personnages influents et hauts en couleurs. Par pudeur il évitait simplement de parler de ses problèmes pécuniaires et prétendait avoir besoin de calme pour écrire ses mémoires à l’écart de l’agitation de la Cour Impériale. Il passait donc ses journées dans une simple chambre meublée à la japonaise... c’est à dire totalement dénudée de superflu. Il prit donc, en quelque sorte, le jeune Kano sous sa protection morale et le considéra assez rapidement comme son fils adoptif, coutume assez commune au Japon. Shirai était un érudit passionné par les civilisations étrangères et parlait tout aussi bien l’allemand, le hollandais, le français, l’anglais que le chinois... Il était également féru de stratégie et adepte de Sun Tzu (Sunzi). De nombreuses personnalités venaient lui rendre visite pour lui demander conseil dans leurs affaires politiques et économiques. Assez rapidement Kano rencontra donc la fine fleur de l’intelligentsia japonaise comme Kaishu Katsu, Shoin Yoshida, Yajiro Shinagawa, Kanki Miura, Yashushi Nomura. Il fit peu à peu office de secrètaire particulier de Shirai et, bien souvent, les véhicules de ministres ou de hauts fonctionnaires se mirent à stationner devant le Temple Eishoji. Les voisins en conclurent qu’ils venaient pratiquer le Judo ! Ce remue ménage dérangeait quelque peu l’organisation du Temple et le dojo devenait trop exigu et Kano décida de déménager. Ses nouveaux appuis lui permirent de louer une maison située à Ue Ni Bancho dans le quartier plus résidentiel de Kojimachiku. Le Dojo comprenait alors 24 tatamis (50 m2) et une estrade surélevée pour recevoir des invités à qui on offrait le thé. Cette estrade, conçue par Kano sur des indications de Shirai, comprenait même une partie réservée aux invités d’honneur et équipée de coussins. Plusieurs hautes personnalités firent assez rapidement honneur au lieu et assistèrent aux cours donnés par le jeune Maître avec un grand intérêt. En 1883 Kano hérita des documents secrets (Himitsu) du Kito Ryu et en 1884 ouvrit le premier " Livre des Serments "* qui était également le relevé des admissions officielles au Kodokan. Le terme Judo, qui fut également utilisé jadis par l’Ecole de Jujutsu Jikishin-ryu fut, par la même occasion, déposé à l’Institut du Ministère de l’Education Nationale et devint officiellement reconnu. Kano, toujours grâce aux appuis de Shirai, trouva un poste d’attaché au Ministère de la Maison Impériale. Un an plus tard il obtint le titre envié de fonctionnaire de septième rang impérial. Cette distinction honorifique distinguait les hauts fonctionnaires et leur permettait d’obtenir des audiences auprès de l’Empereur. Après avoir grimpé tous les échelons de cette hiérarchie, Jigoro Kano obtiendra successivement le sixième rang en 1886, le cinquième en 1895, le quatrième en 1905, le troisième en 1916 et le second, à titre posthume, en mai 1938. Lorsqu’il prendra sa retraite, en janvier 1920, l’Empereur lui-même signera le décret qui le fera Baron Kano... entre-temps il sera devenu vice-président de l’Ecole Gokushuin, réservée aux Nobles et Princes du Japon, conseiller au Ministère de l’Education Nationale, secrétaire du Ministre de l’Education Nationale, Doyen de l’Ecole Normale Supérieure, Directeur du département de l’Education Elémentaire au Ministère de l’Education Nationale... Ces diverses fonctions lui permirent d’affermir l’influence du Judo et de faire connaître celui-ci lors de plusieurs voyages en Europe (d’août 1889 à janvier 1891, de juin 1912 à mars 1913) et en Asie. Par la suite, les membres du Kodokan étant de plus en plus nombreux, le Dojo déménagera plusieurs fois. En 1886 le Dojo Hachitani Magoruko comptera plus de 100 tatamis, le Dojo de Shimotomizaka en comptera 200, en 1889 celui de Fujimi-Cho en comptera 1000 pour aboutir au dernier Kodokan, inauguré en 1958, équipé de plus de 2000 tatamis... A la mort du Maître Kano, en 1938, le Judo était fort de 85000 ceintures noires. Le fondateur du Judo a toujours réussi le tour de force, ou de souplesse, de concilier deux cultures aussi différentes, sinon contradictoires, que celle issue de la tradition japonaise avec celle de l’occident moderne. Cette position lui permit, à plus haut niveau, de conserver d’excellentes relations tant avec le milieu ultra-conservateur qu’avec les progressistes les plus acharnés. Il fut, par exemple, tout aussi influencé par les idées de Shoin Yoshida, personnage important qui fut conseiller du clan Tokugawa, donc de l’ancien régime féodal, que par Ernest Fellosa, professeur à l’Université d’Harvard qui vécut au Japon de 1878 à 1890 et que le Maître Kano rencontrait régulièrement et qui lui fit connaître les théories du célèbre économiste américain F.W. Taylor. Les principes de ce dernier sur la recherche fondamentale de l’efficacité dans le travail furent parfois repris par Kano lors de ses conférences. Quelques faits significatifs étayent cette affirmation. En même temps que le Maître Kano débarrassait le Judo des anciennes prises, jugées trop dangereuses, du Jujutsu afin que sa pratique puisse être étendue à tous, donc devienne une discipline populaire, il créait parallèlement au sein de son Kodokan le Kobudo Kenkyukai (organisation pour la sauvegarde des anciens Arts Martiaux). Cela permit à plusieurs Maîtres de disciplines très diverses comme le Jujutsu, le Iaïdo (sabre), le Jodo (bâton), le Kempo (Art des coups frappés d’origine chinoise) de maintenir leurs traditions et de trouver un lieu de pratique adapté à leurs besoins. Il confia par ailleurs à l’un de ses anciens et membre de cette organisation, Minoru Mochizuki (que l’on retrouve bizarrement orthographié dans certains anciens documents français sous le nom de Minol Motiduki) (Illustration doc. Le Judo par Alcheik) le soin d’aller étudier l’Aikido du Maître Ueshiba. Le Maître Kano aurait, à cette occasion, affirmé, avec un certain regret, à Mochizuki " L’Aikido du Maître Ueshiba... voilà ma vision idéalisée du vrai Budo ! ". D’autre part, bien que Jigoro Kano se soit toujours opposé de son vivant à la compétition sportive comportant des catégories de poids, il se démenait pourtant comme un beau diable pour que son Judo devienne une discipline olympique. Ayant assisté, en 1928, aux Jeux d’Amsterdam il n’aura de cesse, après être devenu le premier Japonais Membre du Comité Olympique International, de réaliser ce rêve. Il mourra sur le bateau qui le ramenait de la réunion du Comité Olympique International qui s’était tenue au Caire, en mai 1938, sans avoir obtenu satisfaction. Le Judo ne deviendra discipline olympique à part entière qu’en 1972 après avoir été présenté, c’est la moindre des choses, aux Jeux de Tokyo. Toujours dans cet ordre d’idée, bien que le Maître Kano n’ait jamais cessé d’insister sur l’aspect moderne et progressiste du Judo, il n’en revêtait pas moins la grande tenue traditionnelle japonaise pour présenter, lui-même, son Kata préféré, le Koshiki No Kata (Kata Antique) issu de l’Ecole Kito-ryu. Suivant le Maître Kano, ce Kata avait été créé en 1658 par le Maître chinois Chin Gen Pin (aussi nommé Chen Yuan Ping, Kempin ou Gampin) arrivé au Japon en 1627 et qui aurait été à l’origine du Jujutsu Kito-ryu. Ce fait est, par ailleurs, attesté par les archives du Bujutsu Ryusoroku (Archives des fondateurs des diverses Ecoles). De par ce fait, le Maître Kano affirmait son souhait de ne pas couper le Judo de ses lointaines origines... fussent-elles chinoises. Enfin, bien que cela ait été modifié plusieurs fois par la suite, les principes originels du Judo ont été structurés par le Maître Kano dans le plus pur respect de la tradition classique ésotérique issue de la conception chinoise taoïste... on retrouve, bien évidemment, le principe du Wu Wei (non-intervention) ainsi que celui de l'utilisation du minimum d’effort pour un maximum d’effet (Seiroku Zenyo en Japonais Shi Gong Ganbei en Chinois) ou utilisation rationnelle de l’énergie. Mais, ce qui est moins connu, est que le fondement technique du Judo est fondé sur le Gokyo (Cinq Principes) correspondant aux " Cinq Eléments " (Cinq Mouvements, Cinq Agents, Cinq Dynamismes... ) (Eau, Bois, Feu, Terre Métal) se combinant avec les Huit Energies Célestes (Huit Trigrammes). Suivant cette tradition, les Cinq Elèments se manifestent sur terre tandis que les Huit Trigrammes proviennent de l’influence céleste. Le Gokyo originel du Kodokan comprenait donc quarante techniques permettant tout simplement de relier l’Homme au Ciel (Ten) et à la Terre (Chi). Le principe Tenchi (Ciel/Terre), développé par Gigoro Kano, agissant dans l’Homme au travers des techniques corporelles utiles était donc omniprésent dans le Judo des origines. Ce principe, considéré comme ésotérique (Himitsu) donna, par la suite, naissance au concept Shin (valeur morale, esprit, caractère correspondant au Ciel) Gi (valeur technique correspondant à l’Homme) Tai (valeur corporelle correspondant à la Terre) développé par le Collège des Ceintures Noires. Ce concept donna, enfin, naissance à l’autre maxime essentielle du Judo : Jita Kyoei... " Entraide (ou respect) et Prospérité mutuelle "... Le Ciel, l’Homme, la Terre agissent de concert dans le respect et la prospérité. Il est donc possible de prendre cette fameuse devise suivant plusieurs niveaux de compréhension mais il n’est pas certain que le Maître Kano se soit limité à la plus terre à terre. Les deux devises du Judo " Seiroku Zenyo " et " Jita Kyoei ", choisies par le fondateur, ne laissent aucun doute sur son souhait le plus profond d’élévation spirituelle de son Art... Parallèlement au développement sportif et populaire il désirait conserver une vocation hautement éducatrice au Judo. Ce paradoxe ne lui a malheureusement que peu survécu et rares sont ceux qui, encore, transmettent cet héritage. Le serment était celui-ci : " Je deviens disciple du Judo et je jure sur l’honneur de ne pas en cesser la pratique sans raison importante. Je jure de ne rien faire qui puisse déshonorer le Judo. Je jure de n’en pas dévoiler les secrets sauf autorisation spécifique. Je jure de suivre toutes les règles régissant le Dojo pendant et après mon apprentissage et lorsque j’enseignerai à mon tour le Judo de jamais les violer. " Il convenait de signer le document avec un pinceau trempé dans son propre sang. Le testament secret du Maître Kano. Le Maître Kano était un haut fonctionnaire très écouté et parfois entendu. En Octobre 1893, lorsqu’il était Doyen de l’Ecole Normale Supérieure il fit une conférence très remarquée devant plusieurs hauts fonctionnaires du cabinet spécial de l’Empereur. Le texte de cette conférence parvint au Consul de France à Tokyo qui le transmit au Ministère des Affaires étrangères. Par la suite, cette fameuse conférence fut éditée, en version largement expurgée, sous le titre " l’éducation par le judo " et publiée par le collège des Ceintures Noires... Il paraît intéressant, aujourd’hui, d’en souligner les principaux points. Laissons donc parler le Maître Kano. " Vous voulez connaître le véritable secret du Judo ? Le Judo tel que je l’ai conçu est une métaphore scientifique. Il apporte une réponse précise à plusieurs problèmes actuels. Le premier est la préoccupation du peuple japonais et de son Empereur qui a ouvert l’ère de la prospérité Meiji. Afin d’écraser les étrangers il convient tout d’abord de savoir céder (Joi) en utilisant la souplesse (Ju), c’est à dire ouvrir les portes du Japon, accepter la technique étrangère afin de pouvoir la copier et d’utiliser, ainsi, leur propre force, leur technologie pour les culbuter en dépensant un minimum d’énergie. Ce principe d’utilisation rationnelle de l’énergie motivant la métaphore scientifique du Judo peut être ainsi appliqué à l’amélioration de l’activité d’affaire. L’étude et l’application de ce principe essentiel dans toute sa généralité est beaucoup plus important que la simple pratique du Jujutsu. Ce n’est pas seulement par le procédé que j’ai suivi que l’on peut arriver à saisir ce principe. On peut arriver à la même conclusion par une interprétation rationnelle des opérations quotidiennes en affaires ou par un raisonnement philosophique abstrait. Cette métaphore Judo s’adresse bien à l’ensemble de la nation japonaise : mettre l’étranger dehors mais également indiquer aux anciens Samurais comment réussir dans les affaires tant japonaises qu’internationales. Pour faire du profit il faut utiliser gratuitement la force et l’énergie des autres : force du travail et énergie de création. Je puis ajouter que la rationalisation des savoir-faire (know-how) médiévaux, qui ont fait la force et la réputation de notre Empire, peut être appliquée dans tous les domaines et particulièrement dans l’industrie. Une fois que l’on a bien compris l’importance réelle de ce principe essentiel, il peut être appliqué à tous les aspects de la vie et de l’activité tant sociale que professionnelle et nous permettre de mener la vie la plus haute et le plus rationnelle. L’éducation par le principe de la métaphore scientifique du Judo forme l’ouvrier, le paysan, le commerçant, l’étudiant mais également le cadre, le patron ou le militaire... etc à l’économie, dans son travail mais aussi dans ses loisirs. Ne constatons-nous pas chaque jour que l’énergie dépensée pour l’acquisition d’une connaissance utile est souvent employée à l’acquisition d’une connaissance qui n’est pas seulement préjudiciable à nous-même, mais aussi à la société. Finalement c’est bien de l’ensemble de la société dont il est question ici et non à un simple groupe de pratiquants. Le but final du Judo est donc d’inculquer à l’homme inclus dans la société une attitude de respect pour le principe de l’efficacité maximale et du bien-être de la prospérité mutuelle et de le conduire simplement à observer ce principe. Enfin, il me semble que si cette métaphore scientifique du Judo venait à se développer en dehors de nos frontières, sans que les étrangers en connaissent les principes essentiels, elle serait un vecteur des plus favorables au développement de nos exportations. En effet, chaque pratiquant de Judo, formé à la méthode japonaise et fier de l’être, serait plus favorable à l’acquisition de biens provenant directement de notre production nationale. L’éthique morale et physique développée par le Judo en ferait un représentant honorable de notre civilisation, de notre culture et de nos produits vis à vis de ses compatriotes. La métaphore scientifique du Judo représente donc le fer de lance de notre implantation à l’étranger dans les années futures. Cela n’a pas de prix ". Cette conférence, aux dires de l’informateur fut longuement acclamée et ponctuée de nombreux " Banzai ! " ... " Dix Mille Années pour l’Empereur ". Que dire de ce document qui fut, par ailleurs, en partie publiée dans la brochure " Les bases fondamentales du Judo " éditée par le Collège National des Ceintures Noires ? Tout d’abord qu’il y a simplement prescription puisque le Maître Kano s’exprimait dans le contexte politico-économique spécifique à la transition entre la période post-médiévale du Shogunat de l’ère d’Edo (1615-1668) et le renouveau de l’ère Meiji qui vit la modernisation, sinon l’occidentalisation, du Japon dit moderne. Le Maître Kano ne faisait que suivre les indications de Inouye Kaoru quant au but recherché... faire du japon une des premières puissances occidentales. Le Judo fut un des moyens utilisés avec le succès que l’on sait. Précisons encore que les Arts Martiaux, Judo y compris, furent rattachés le 1er Juillet 1899 au Ministère de la Guerre et que Jigoro Kano fut immédiatement nommé Président du Centre d’Etude des Arts Militaires Japonais. Les liens entre le Judo et la politique furent, à cause de la position de Jigoro Kano et de ses relations influentes, pendant longtemps étroites. Plusieurs des plus hauts gradés du Kodokan mirent leurs connaissances au service de causes très diverses. On peut, par exemple citer le cas de Shiro Saigo qui fut le conseiller personnel et le garde du corps de Sun Yat Sen, futur fondateur de la République Chinoise lorsqu’il était réfugié au Japon. Pour sa part Ryohei Uchida, l’un des tous premiers disciples de Kano, et l’un des piliers du Kodokan, fut l’un des fondateurs de la fameuse " Société du Dragon Noir " (Kokuryu Kai) qui, sous l ‘égide de Mitsuru Toyama, regroupait l’élite des nationalistes japonais... Nakamura, Sasaki, Obuko, Tanaka, Kazuo, Takamura, Obata, Nakajima... qui pour la plupart descendaient des plus grandes familles de samurai et dont le but avoué était le retour aux valeurs traditionnelles du Japon médiéval et le rejet pur et simple des valeurs occidentales. Au vu des excellentes relations qu’entretenaient Ushida et Kano ce dernier ne pouvait ignorer ce fait. Ushida, en sus de son haut grade au Kodokan, était également considéré comme un expert de premier plan en Sumo, en Kyudo (tir à l’arc), en Kendo , en Iaïdo (sabre), en Jojitsu (bâton) et en Jujutsu... Un problème de terminologie... Jujutsu... ou Jiu Jitsu ? Le caractère Ju que l’on retrouve dans Jujutsu et dans Judo est un caractère japonais issu du chinois classique. Les dictionnaires Couvreur, Ricci et Wieger désignent ce caractère chinois comme provenant du radical 75 Mu : le bois. Cette racine est redoublée et le caractère Ju (Jou, Jeou, Rou) (2451 du Ricci) signifiait donc, à l’origine, jeune plante, jeune pousse... et, par extension flexible, élastique, tendre, souple, doux. On retrouve ce caractère dans un texte classique, le LIJI (Li Ki), ou Livre des Rites où il est affirmé, " Jou Neng Ke Kang " : " Plus fait douceur que violence ". On retrouve également, en Chine, une école philosophique de tendance néo-confucianiste, se nommant Ju Tao (Rudao) (Judo en japonais !), fondée en 1127 : " La Voie de la douceur ". Ce caractère Jou (flexible) illustre bien l’anecdote de la fondation du Yoshin-ryu où le Maître Akiyama Shirobei Yoshitoki eut l’illumination en voyant une branche de saule (Yo) ployer (Ju) sous la neige et se redresser. Précisons, enfin, que le terme japonais Judo (Voie de la douceur ou de la souplesse) fut utilisée près d’un siècle avant le Maître Kano pour qualifier l’école du Jikishin-ryu. Le caractère Jutsu représente, quant à lui, l’ancien caractère chinois Shu (4458 du Ricci) - (que l’on retrouve dans Wushu " Art Martial chinois ") - signifiant habileté technique, art secret, procédé. Littéralement, en chinois le Jeou Shu (Roushu), ou le Ju Jutsu, en japonais désigne " l’art secret de la souplesse " ou " la pratique qui consiste à ployer pour mieux se redresser ". Mais, en japonais populaire ce caractère Ju se prononce en réalité Djiou... tandis que Jutsu se prononce Djioutsou... Il est normal que les premières traductions en langue occidentale, utilisant une transcription littéralement phonétique, aient alors traité du " Djiou-Djioutsou "... ce qui a, par la suite donné " Djiu-Djitsu " puis " Jiu-Jitsu "... Mais, dans ce cas, on devrait alors écrire Djioudo, ou Jiudo... Puisque le terme Judo (... et non Ju Do) est désormais universellement admis mieux vaut donc, logiquement, écrire Jujutsu en un seul mot et non Jiu Jitsu ! Cela n’empêchera pas les puristes de prononcer à la japonaise " Djioudo " et non Judo ! Mais, en réalité, le Judo ne se prononce pas... il se pratique