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Pourquoi étudier la philosophie?
Etudier la philosophie, c'est palpitant.
Palpitant, parce que les questions de la philosophie font vaciller toutes les certitudes. Se pourrait-il que tout ce que je crois à propos de l'existence d'une réalité extérieure ne soit que le produit de mon imagination? Si tel n'est pas le cas, comment puis-je le savoir? Comment puis-je être sûr que les sensations des autres sont similaires aux miennes? Est-ce que je perçois le rouge comme mon voisin de table? Y'a-t-il du bien et du mal ou ce qui nous semble bon ou mauvais est-il le produit de nos intérêts individuels ou collectifs? Durant vos études de philosophie, vous apprendrez à répondre à ces questions cruciales et fascinantes.
Etudier la philosophie, c'est utileApprendre à penser
Utile, parce que les études de philosophie vous apprendront à "mieux" penser en auigisant votre sens de l'analyse. On vous enseignera, entre autres, à aborder un problème de manière rigoureuse. Par exemple, pour traiter correctement de la question de la nécessité du végétarisme chez les êtres humains, il faut d'abord réaliser qu'elle englobe plusieurs problèmes distincts. Il faut d'abord s'interroger sur l'existence de la souffrance chez les animaux. Tous les animaux souffrent-ils? Même les insectes? Ensuite, il est pertinent de poser la question morale qui est celle de savoir s'il est, oui ou non, toujours illégitime de faire souffrir les animaux.Apprendre à argumenter
En développant ainsi vos compétences dans l'analyse des concepts, vous progresserez du même coup dans l'art de l'argumentation. Vos études de philosophie vous apprendront à défendre vos idées et à convaincre. C'est le deuxième atout indéniable qu'elles vous procureront.
L'excellent sens de l'analyse et de l'argumentation que vous aurez acquis durant vos études de philosophie sont des compétences valorisées sur le marché du travail. Pour cette raison, on trouve des philosophes, non seulement dans l'enseignement, mais également dans la gestion de projet ou à la tête d'entreprises.
Défendre son choix (Philipp Keller)
Avant tout, l'étude de la philosophie est un plaisir en soi. Les philosophes font la philosophie parce qu'ils adorent faire cela.
S'il vous arrive de devoir justifier votre choix (amis, familles, subsides, politiciens), voilà ce que vous pouvez dire:
- La philosophie est la plus ancienne science et la mère de toutes les autres. Une société qui chasse ses philosophes a tout perdu. Le seul département que les Talibans ont fermé après leur prise de Kabul était le département de philosophie; ils l'ont remplacé par un département de théologie.
- La philosophie peut aider à résoudre des problèmes pratiques. La philosophe Avishai Margalit, dans le Times Literary Supplement a proposé une solution pratiquable et juste pour la partition de la colline sacrée à Jérusalem, où se trouvent la mosquée Al-'Aqsa et le mur des lamentations, qui utilise des concepts analysés dans la métaphysique contemporaine comme celui de "surface". Ned Block, philosophe à la NYU, a démontré dans un article disponible ici les confusions et erreurs des scientifiques qui ont publié "The Bell Curve", argumentant que les noirs aux EU étaient moins intelligents que les blancs et que c'était dû à leurs gènes, et il montre que même les critiques de cette théorie raciste ont refait les mêmes erreurs conceptuelles.
- Faites un argument philosophique: montrez que la thèse selon laquelle la philosophie a besoin d'une justification extérieure réside sur des présuppositions et préjugés faux. En les impliquant dans un argument philosophique, montrez-leur que seule la philosophie peut critiquer la philosophie et qu'elle est donc indispensable pour sa propre abolition.
Etudier
la philosophie - pour quoi faire ? (Laurent Cesalli)
Etudier la philosophie à l'Université consiste pour l'essentiel à passer un certain nombre d'heures dans diverses salles et auditoires, et, dans le meilleur des cas, à transpirer un nombre d'heures au moins équivalent dans d'austères bibliothèques. Jusque là, rien ne distingue vraiment l'étude de la philosophie de celle d'autres disciplines. Ce qui la caractérise, en revanche, est l'étonnement poli, la perplexité, voire le scepticisme dans lesquels se trouvent dans un premier temps plongés les étudiants ayant fait ce choix improbable. Les lignes qui suivent veulent expliquer le pourquoi de cet état de fait, mais surtout montrer en quoi celui-ci constitue un argument de poids non pas contre, mais en faveur de l'étude de la philosophie.
La philosophie a (presque) toujours prôné la recherche de la clarté comme l'une de ses valeurs phares. Elle apparaît toutefois comme une discipline trouble à plusieurs égards. Tout d'abord, elle semble être engagée dans une constante et infructueuse recherche d'elle-même : la manière la plus efficace de mettre le philosophe mal à l'aise consiste en effet à lui poser la question de savoir ce qu'est la philosophie... Un malaise que ne connaît ni l'archéologue, ni le linguiste ou encore le médecin placé dans une situation analogue. A cette quête identitaire vient s'ajouter une multiplicité de la personnalité : la philosophie, aujourd'hui comme au cours de l'histoire, prend les formes les plus diverses : philosophes analytiques, phénoménologues, logiciens et autres herméneutes se partagent le terrain. Un rapide coup d'œil aux programmes des cours des différentes universités ne fait d'ailleurs que renforcer cette impression caléidoscopique : logique, éthique, métaphysique, théorie de la connaissance et histoire de la philosophie y vantent leurs mérites respectifs.
Identité insaisissable, personnalité multiple et dispersion manifeste : ce premier bilan est peu rassurant. Mais il y a pire. Le philosophe apparaît comme un Sisyphe de la connaissance. En effet, toute la fierté du philosophe est de ne jamais rien avancer sans raison. Il lui faut donc argumenter - c'est son travail - pour (ou contre) une idée donnée. Or il s'avère que pour tout argument en faveur d'une thèse T, il y a un contre-argument opposé à T, et ce indépendamment du point de départ et du chemin menant à T.
Prenons par exemple la question de la connaissance. En existe-t-il une source digne de confiance ? On dira que la connaissance que fournissent les sens n'est pas toujours fiable et que c'est donc du côté d'une autre source, non sensible celle-là, qu'il faut se tourner, à savoir vers la connaissance purement rationnelle ou intellectuelle. Hélas, cet ingénieux mouvement ne résout pas vraiment le problème. Car d'où provient cette connaissance soi-disant purement intellectuelle ? Ne présuppose-t-elle pas justement la connaissance sensible ? On peut en effet se demander ce que pourrait bien être un triangle connu de manière purement intellectuelle ou rationnelle, un nombre sans choses à compter, un énoncé sans mots, etc.
Après une brève phase d'abattement, le philosophe relèvera la tête en formulant une alternative : il faut soit abandonner l'espoir d'une connaissance fiable, soit montrer comment, malgré la dépendance de la connaissance intellectuelle par rapport à la connaissance sensible, la première est plus fiable que la seconde. A peine sorti de l'opposition entre empirisme et rationalisme, voici le philosophe plongé dans un autre dilemme, opposant cette fois-ci scepticisme et dogmatisme. Ainsi se dessine le cercle infernal dans lequel le philosophe semble bien s'enfermer lui-même... Le destin du philosophe s'apparenterait-il dès lors à celui du poisson rouge dans son bocal - tourner d'arguments en contre-arguments pour, en fin de compte, s'étourdir sur place ?
Ce portrait inquiétant de la philosophie repose toutefois sur un présupposé erroné. Les défauts énumérés - quête identitaire, éclatement, dispersion et paralysie intellectuelle - présupposent qu'il y a quelque chose comme la philosophie et le philosophe qui en seraient en quelque sorte les porteurs. Or il n'y a rien de tel. La philosophie, pas plus que le philosophe n'est une abstraction - la première est une pratique intellectuelle, le second un sujet qui s'y adonne - et il n'y a pas de meilleur lieu qu'une université pour en faire l'expérience.
Le moyen le plus sûr de se convaincre du caractère concret et, osons le mot, incarné de la philosophie, consiste à supprimer tous les philosophes - en pensée, s'entend. Y a-t-il alors encore quelque sens à parler de philosophie ? Certes non. D'où l'idée flirtant avec la trivialité qu'il n'y a pas de philosophie sans philosophes, ou, plus exactement, que ce que nous désignons par l'expression ‘la philosophie' n'est en réalité qu'un vaste conglomérat de philosophies produit par un conglomérat encore plus vaste de philosophes. Les défauts ou les maux se voyant privés de porteurs, il n'y a plus lieu non plus de nous en inquiéter.
Ce qui vaut pour la philosophie vaut dans une certaine mesure pour toute science - essayez par exemple de supprimer (toujours mentalement) tous les fiscalistes, les juristes ou même tous les théologiens : leur discipline ne leur survivrait pas. Pas même dans un livre. En revanche les philosophes se singularisent par la variété proprement vertigineuse des philosophies qu'ils produisent. Nous avons déjà relevé ce fait, le prenant à tort pour un mal dont souffrirait l'hypothétique sujet abstrait que serait la philosophie. Or plutôt qu'un manque de détermination ou d'unité - mais précisément, il n'y a rien à déterminer ou à unifier - il faut voir dans ce que l'on peut appeler à juste titre « la jungle des philosophies » un signe particulièrement fort de la liberté de l'esprit humain.
C'est à ce point que l'étonnement poli, la perplexité, voire le scepticisme dont sont le plus souvent frappés les apprentis-philosophes passent du statut problématique de symptômes à celui, plus enviable, de motivations. Car enfin, le moteur par excellence de la recherche et, par suite, de la connaissance, n'est-il pas la curiosité ? Et si tel est le cas, est-il possible d'imaginer un aiguillon intellectuel plus puissant qu'une science aussi déroutante que la philosophie ? De fait, le philosophe n'est pas un Sisyphe de la connaissance, c'est un vagabond de l'intellect, un chasseur choisissant librement ses proies et développant les ruses les plus subtiles pour les atteindre.
Les philosophes sont-ils pour autant des anarchistes de la pensée ? Tant s'en faut : leur liberté extrême ne s'étend qu'aux objets qu'ils décident de considérer, et, comme toute liberté, celle-ci a ses limites - en l'occurrence, celles de la raison. Faut-il dès lors en conclure que toute pratique rationnelle relève de la philosophie ? Pas davantage : un architecte, un biologiste ou un psychologue parfaitement rationnels ne sont pas du même coup des philosophes. C'est donc que les objets librement choisis par les philosophes et sur lesquels ils exercent leur raison doivent être d'un certain type qui les distingue des objets des autres sciences.
Considérons à nouveau quelques exemples : le philosophe ne s'intéressera pas aux vestige des civilisations passées, mais à la nature du temps ainsi qu'à la notion de fait historique; il ne cherchera pas à expliquer le développement ou la propagation d'une maladie, mais s'interrogera plutôt sur ce qu'est le corps et comment il se rapporte à l'esprit ; il ne traquera pas la solution d'une équation ou la démonstration d'un théorème, mais se demandera quel genre d'objets sont les nombres et d'où provient la nécessité des lois mathématiques. Le philosophe ne décrira pas un changement, mais s'interrogera sur ce qu'implique la notion-même de changement - à savoir quelque chose qui perdure et autre chose qui, tout en lui étant intimement lié, précisément, ne dure pas ; il n'établira pas un catalogue de propositions vraies, mais se cherchera à expliquer ce que veut dire, pour un énoncé donné, d'être vrai ; il ne tentera pas de se prononcer sur tel ou tel cas juridique, mais cherchera à cerner l'origine et la nature des valeurs qui fondent le droit et l'éthique.
Ces exemples montrent que les objets considérés par les philosophes ont en commun d'être d'une certaine manière liés aux objets des autres sciences sans pour autant s'y laisser réduire. Plus exactement, les questions philosophiques se situent en amont des questions des sciences particulières. Il s'agit toujours de remonter aux sources. Ainsi, les questions philosophiques se distinguent par leur caractère fondamental, éminemment abstrait et, par suite, universel. Aucune autre science ne se confond avec la philosophie, mais seule cette dernière est en mesure d'expliquer ce que veut dire, pour toute science, que d'être une science. Paradoxalement - et ceci nous ramène d'une certaine manière à notre point de départ - le seul objet qui semble définitivement hors de portée de l'investigation du philosophe est sa propre pratique, un peu comme l'œil qui, bien que capable de tout voir, ne se s'apercevra jamais lui-même...
A la liberté maximale de mouvement de la pensée philosophique fait donc pendant la double contrainte des règles de la raison et du caractère formel des objets qu'elle considère. Etudier la philosophie à l'université - pour quoi faire ? En deux mots, et parce qu'il faut bien s'arrêter : pour goûter à cette liberté déroutante qui lui est propre et apprendre à en faire bon usage.
Qui dit mieux?