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chapitre 2 Modèles de l'individu et de l'acteur social
Examinons la notion de savoir épistémique. Pour certains auteurs comme Dörner (76) ou Tulving (83), la plus grande partie du savoir réside soit dans la mémoire épisodique, soit dans la mémoire sémantique. La première est organisée dans des dimensions spatio-temporelles, la deuxième dans des dimensions sémantiques. Nous allons discuter plus loin ces deux notions en détail. Toutefois, à titre d'introduction, nous présentons la notion de réseau sémantique qui est à la base d'un bon nombre des modélisations de la mémoire. Une des questions les plus importantes est de savoir comment sont organisés les concepts dans la mémoire, notamment comment les mots du langage sont liés entre eux (sémantique intentionnelle). Dans le premier modèle
de Collins et Quillian (69), un réseau sémantique est composé de simples concepts, de relations "concret-abstrait" (relations "is-a", "ako" ou "a-kind-of") et de relations "ensemble-partie" (relations "attribut", "is", "has", "can", ..). Nous montrons un réseau de ce type, très simple dans la figure 2-2, qui illustre la définition d'un acteur X, député d'un parlement.
Ce type de modèle est assez populaire, car il combine une certaine simplicité de représentation avec un grand pouvoir d'expression. Toutefois, aujourd'hui les réseaux sémantiques ont tendance à être plus complexes, ils incorporent notamment des formes supplémentaires de représentation. En effet, il est facile d'imaginer que d'autres types de relations peuvent exister entre concepts, et même que de nombreux concepts doivent être compris en tant que relations. En fait, les choses se présentent d'une façon encore bien plus diffuse. Très généralement, on peut constater, que le savoir se représente d'une façon très dynamique, et qu'il apparaît sous des formes multiples qui s'interpénètrent. Il existe certainement des liens d'abstraction et des hiérarchies "ensemble-partie", mais ces liens sont toujours connectés à d'autres structures. On peut dire que la signification d'un concept n'est pas définie statiquement, mais par ses utilisations potentielles. Cependant, ces utilisations potentielles ne sont pas complètement arbitraires, mais déterminées par les structures auxquelles elles sont liées d'une façon ou d'une autre.
Nous pouvons illustrer ce point par les recherches effectuées sur la compréhension de textes. Ces recherches nous amènent à croire que les humains ont tendance à opérer grâce à des structures de savoir très larges qui permettent l'insertion de l'information nouvelle dans quelque chose de connu. Ces blocs (angl. "chunks") de savoir permettent de stabiliser du sens et par là de fonctionner à des "coûts" de réflexion relativement bas. Déjà en 1932, Bartlett a montré que des sujets confrontés à un court récit non connu, ont tendance à le connecter à leur savoir préalable et d'une façon systématique et particulière. Ces expériences de mémorisation ont montré qu'à partir d'un récit donné, beaucoup d'éléments étaient détruits ou déformés et que d'autres éléments étaient rajoutés. Mais ces transformations n'étaient pas arbitraires: (1) les éléments étranges du récit étaient "traduits" dans des concepts plus connus, (2) des concepts difficiles étaient omis, et (3) le récit lui-même était réorganisé afin de lui donner un surplus de signification subjective. Nous pouvons généraliser ces observations: pour commencer, tout traitement cognitif d' "input" narratif repose sur une sorte de savoir stéréotypé que l'on possède sur les "épisodes sociaux" du monde réel ou des mondes imaginaires. Ensuite, cet "input" est intégré dans des structures canoniques organisant le récit et facilitant sa mémorisation. Des recherches sur la compréhension d'autres types de textes que les récits ont démontré que des hypothèses similaires doivent être posées en ce qui concerne par exemple les rôles des personnes et des institutions.
Parallèlement, il existe des travaux importants dans le domaine des "genres naturels" (angl. natural kinds), c'est-à-dire sur la façon dont les gens classifient spontanément les objets. Les théories les plus simples affirment que pour comprendre un objet, un sujet le compare toujours à une sorte de prototype, qui serait composé d'une description détaillée d'un objet-type et des règles de déviations possibles. Mais c'est la théorie de l' "ensemble des caractéristiques" (angl. feature set theory) qui nous semble la plus prometteuse. Voici une brève description de cette dernière: les individus possèdent une grande sensibilité à l'égard des corrélations entre caractéristiques qu'ils rencontrent dans l'environnement. Deuxièmement, ils ont tendance à créer des abstractions à partir du jeu de caractéristiques définissant une certaine catégorie d'objets rencontrés. Troisièmement, ils sont capables de mémoriser en détail des exemples spécifiques d'une certaine catégorie. Voici les conséquences qu'on a tiré de cette théorie: lorsque quelqu'un rencontre un objet, il l'identifie d'abord en le comparant avec le jeu des caractéristiques les plus importantes définissant une classe d'objets. Il compare également cet objet aussi avec des exemples spécifiques d'objets qui serviront de prototype négatif ou positif.
La plupart des chercheurs travaillant sur le thème des genres naturels procèdent à des expériences pour tester leurs théories. Cette procédure scientifique exige (en tous cas pour le moment) une concentration sur des classes d'objets physiques assez simples. Les théories qui en résultent ont donc une portée assez restreinte. Toutefois elles corroborent l'existence de structures cognitives abstraites permettant l'orientation humaine dans un monde complexe. D'autres recherches, par exemple celles de Tverski et Kahnemann (81), n'ont pas essayé de comprendre la nature et le fonctionnement de telles structures, mais elles ont simplement démontré avec perspicacité que les individus "encadrent" et situent (angl. "frame") toute perception de façon systématique. En d'autres termes: toute perception est un processus de mise en structure, de mise en correspondance par rapport aux connaissances structurées déjà existantes et toute action cognitive utilise de telles connaissances. Pour le moment, on ne peut que spéculer sur la nature exacte des processus cognitifs intervenant dans une telle opération et sur la façon dont la connaissance est "enregistrée". Il existe un consensus implicite sur le fait que des structures cognitives complexes existent à plusieurs niveaux d'abstraction et qu'elles peuvent avoir des rôles plutôt passifs ou plutôt actifs. Elles sont passives lorsqu'elles représentent statiquement du savoir, elles sont actives lorsqu'elles interviennent "procéduralement" dans un processus cognitif. Elles jouent un rôle à tous les stades d'une activité humaine, de la perception jusqu'à l'action physique.
Aujourd'hui, les sciences cognitives proposent plusieurs formes d'organisation de la connaissance. A titre d'exemple, nous en esquissons quelques unes en nous inspirant des définitions données par DeBeaugrande (81:90):
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