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Durant mon voyage en Irlande, j'ai passé une semaine dans le Connemara, et ma location était juste à côté de l'hôtel où Charles de Gaulle est parti en vacances après sa démission de la présidence de la république française. Après tout, l'Irlande est aussi faite des hommes illustres qui y ont passé du temps, et les historiens aiment évoquer ce séjour du Général comme s'il avait une signification mystique, ou symbolique. Dans ses derniers jours, pour ainsi dire, De Gaulle prenait contact avec la terre d'Irlande, comme s'il voulait entrer dans le monde des fées - dans le Sídhe.
Car c'est bien là, pensait-il - et comprend-on implicitement -, qu'était l'âme de la France, le génie national. Lorsqu'il l'assimilait à la madone des églises et (surtout) à la princesse des contes, il faisait bien appel aux traditions catholiques et celtiques, il le savait: il était gaulois. La source vivante de cette mythologie occidentale, où se trouvait-elle, sinon en Irlande? L'ancienne Rome avait donné un cadre; mais les Celtes y avaient porté la vie.
L'hôtel se trouvait dans un village nommé Cashel, nom de lieu assez répandu en Irlande, et dont la signification renvoie à un fort antique, en pierre et circulaire. Il était charmant, et l'intérieur avait été aménagé à l'anglaise, on y avait des manières distinguées comme dans la bonne société londonienne. À l'extérieur, il y avait un joli jardin, indiquant par des panneaux fléchés la direction du De Gaulle Seat. Nous les avons suivis. Le chemin ondoyant et couvert de végétation verdoyante, comme toujours en Irlande, mène à un banc au sommet d'une butte.
Voyait-on la mer, à l'époque de De Gaulle? Aujourd'hui, elle est cachée par des buissons élevés, des sortes de buis, si on s'assoit sur le banc. Ce n'est pas la haute mer: juste un bras, pénétrant profondément dans les terres sans créer de rive régulière. Mais au loin, le large se distingue, dans une petite fenêtre de blancheur, dans un globule qui paraît plus clair que le reste.
Derrière le jardin, un pré s'élève, d'un vert pur, et bêlent dans la brume les éternels moutons. L'endroit est magique, comme il semble toujours l'être dans l'île de saint Patrice. Il est vrai que le Sídhe n'est pas loin, qu'il y a là une entrée, et que le De Gaulle Seat crée une absence, comme ces sièges périlleux de la Table ronde où nul n'ose s'asseoir parce qu'ils sont les chaises d'êtres invisibles - peut-être de défunts héroïques. L'absence de tout bouquet, disait Mallarmé, instaure l'idée parfumée: l'absence de De Gaulle en crée la vivante image - diamantine, cristalline, pleine de reflets colorés. Là est son corps subtil, encore présent. Il me regarde, me fait un clin d'œil.
Ai-je rêvé? Je ferme, je rouvre les yeux: il est parti; seul un souffle emporte, au-dessus de moi, une soie transparente, qui se dissout au vent. Il ne reste plus rien de l'ombre lumineuse de De Gaulle, que j'ai cru voir ici. Je me souviens seulement de ses beaux Mémoires de guerre, qui bâtissaient son épopée, et faisaient de lui l'envoyé du Sídhe - un fils des elfes, un Galaad digne de saisir le Graal. Il était le délégué de la princesse des contes: il la représentait, dans le monde de la prose. C'était bien son idée. Cashel l'a senti, et l'a honoré en conséquence. Les Irlandais aiment la France, ils aiment De Gaulle: il est un héros gaulois, descendant de Cuchulain.