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Et cet après mai 68, je l'ai regardé avec les yeux d'une femme, forcément. D'abord avec ceux d'une adolescente, qui a trouvé normal de n'avoir jamais été allaitée par sa mère : le biberon, c'était un immense progrès, une façon de ne plus être liée en permanence à son enfant, une solution pour ne plus être seulement un "garde-manger" mais aussi une femme.
Devenue adulte, enceinte de mon premier enfant, j'ai ensuite songé à reproduire ce schéma, auquel j'ai finalement renoncé, la vertu principale que je reconnaissais à l'allaitement à ce stade-là de ma vie étant la simplicité, au contraire du lait en poudre, respectivement ses trente deux marques et les moult modèles de biberons, qui avaient tous des caractéristiques incompréhensibles pour moi, allant du "anatomiquement adapté" au "anti-reflux", en passant par le "répondant au besoin de succion du nouveau-né". Que l'allaitement soit du "miam gratuit toujours prêt" n'était pas pour me déplaire non plus.
Bref, de tétée en tétée, au fil des jours et des semaines, j'ai réalisé peu à peu, en écoutant mon entourage, en lisant quelques livres et en surfant sur internet, que l'allaitement est un sujet extrêmement émotionnel.
Parce que la femme aurait voulu allaiter et qu'elle a "foiré" son allaitement, crevasses, engorgement ou, pire encore, mastite ayant eu raison de sa motivation : n'obtenant d'aide efficace ni du pédiatre ni du gynécologue, elle s'est résignée à enrichir Nestlé. Depuis que je sais que la formation complète d'un pédiatre comprend uniquement quelques petites heures en matière d'allaitement, je m'étonne beaucoup moins qu'ils soient incompétents.
Parce qu'elle a allaité et qu'elle a été jugée par sa famille, critiquée par son mari : "tu ne crois pas qu'il serait temps de lui donner des trucs un peu plus sérieux à manger, à ce gamin ? tu vas en faire un obsédé si tu continues encore longtemps"...
Parce qu'elle a allaité sous la pression, à contre-coeur, n'osant passer outre les considérations schématiques de l'entourage "tu sais, allaiter, c'est ce qu'il y a de mieux pour l'enfant et tu veux forcément ce qu'il y a de mieux pour ton bébé, non ?"
Du côté des hommes, il y a ceux qui ont mal vécu l'allaitement parce qu'ils se sont sentis exclus de cette relation qui s'instaure entre la mère et l'enfant; il y a ceux qui auraient voulu que leur compagne allaite mais qui n'ont pas osé remettre en question son refus, estimant qu'elle seule pouvait disposer de son corps. Il y a ceux qui étaient indifférents et qui ont découvert l'allaitement avec étonnement, avec un certain émerveillement même.
Une chose est certaine : l'allaitement suscite toujours une émotion, qu'elle soit positive ou négative, très rares sont ceux qui restent réellement indifférents.
Le billet du jour n'a pas pour but de dénigrer le choix de celles qui optent pour le biberon : même si je suis devenue, personnellement, une fervente convaincue de l'allaitement, je continue de penser que la liberté est primordiale. Mon but est simplement d'écarter quelques mythes qui circulent si souvent encore autour de l'allaitement, faussant parfois un choix qui devrait être éclairé.
Parmi ces idées reçues, certaines sont de grands classiques. Tenez, la première au hit-parade, c'est le "t'es sûre que ton lait est assez nourrissant ?", avec la variante "tu crois vraiment que tu as assez de lait ?" si Poupon a le toupet de ne pas être aussi grassouillet que son voisin, nourri au biberon.
Evidemment que le lait est en lui-même assez nourrissant : il l'est dans le cas d'une femme africaine, souvent dénutrie, carencée en fer en particulier, pourquoi ne le serait-il pas chez une femme européenne, suivie, contrôlée, supplémentée en tout ce que l'industrie pharmaceutique parvient à faire entrer dans un comprimé ?
En revanche, la seule culture qui tente de minuter les tétées et d'en contrôler le nombre quotidien, c'est l'européenne : en Asie, en Afrique, les enfants accèdent quand bon leur semble au sein, tétant souvent même pendant que leur mère travaille dans les champs, confortablement lovés contre son corps. Chez nous, comparant ce qui ne peut pas l'être, certains toubibs aimeraient que l'enfant allaité calque son rythme sur celui de l'enfant nourri au biberon.
Grave erreur ! En effet, les seins suivent parfaitement les lois du marché : lorsque la demande est importante, le corps produit beaucoup de lait; lorsque la demande est rare, il en produit de moins en moins. Si un nourrisson nourri au lait en poudre réclamera environ six biberons par vingt-quatre heures, il est parfaitement normal qu'un enfant allaité soit mis au sein huit à douze fois par jour.
La remarque qui m'agace prodigieusement ? "Allaiter, ça fatigue". Faux : s'occuper d'un enfant en bas âge fatigue, nuance. Parce qu'il ne faut pas me faire croire que
a) sortir acheter du lait en poudre, veiller à toujours en avoir en stock, y compris pour les jours fériés et les dimanches, parfois acheter l'eau en bouteille si l'eau du robinet n'est pas propre à la consommation, préparer l'eau à la bonne température, donner le biberon, nettoyer le biberon, ranger le biberon est moins pénible que "lever son pull, permettre à l'enfant d'attraper le mamelon et l'aréole, attendre, baisser son pull",
b) les pères qui rêvent de se lever nuit après nuit pour procéder aux opérations susmentionnées sont nombreux,
c) une femme peut réellement continuer de dormir profondément tandis que son mari, parfait, effectue tous les gestes nécessaires à la préparation dudit biberon et que Bébé hurle à fond dans la pièce voisine.
Ce qui fatigue clairement, c'est d'être tout à coup responsable d'un petit être qu'on ne comprend pas forcément, qui a un "langage" bien à lui mais dont le mode d'emploi n'a pas été livré en même temps que le placenta, d'avoir des hormones qui jouent au yoyo et la nécessité de reprendre son activité professionnelle peu après la naissance.
Je suis énervée lorsque j'entends "l'allaitement, ça fait mal". De nouveau, faux. Tout comme l'est la remarque "au début, tu vas souffrir, c'est normal, il faut que les seins se fassent". Ce qui fait mal, c'est un enfant qui prend mal le sein, un enfant qui est mal positionné et qui, de ce fait, peut très sérieusement blesser le téton.
Un regard réellement qualifié permet de trouver, généralement rapidement, la cause de la douleur, laquelle disparaît très vite. Contrairement à ce qu'on pense, tous les enfants ne savent pas téter "juste" dès la naissance, certains parce qu'ils sont subis différentes "manipulations", parfois indispensables en raison de leur état de santé à la naissance, parfois découlant uniquement de protocoles rigides et appliqués à la lettre. L'usage de la tétine peut également fausser le réflexe de l'enfant lorsqu'il tète mais ça, nombreuses sont les sages-femmes qui semblent encore l'ignorer...
M'attristent celles qui ne veulent pas allaiter "comme ça, le père pourra aussi participer" : comme si la vie d'un nourrisson se limitait aux repas... Comme si cet enfant n'avait pas aussi besoin d'être câliné, porté, changé, baigné, promené... Le fait qu'une femme s'occupe seule, durant un temps limité, de l'alimentation ne signifie pas pour autant que le père soit privé de toute autre forme de contact avec son enfant.
"Les bébés biberons passent leurs nuits plus vite que les enfants allaités" : si tel était réellement le cas, aucune mère donnant le biberon ne serait épuisée, aucune n'aurait de cernes et toutes profiteraient très vite de nuits reposantes et calmes... Si tel était vraiment le cas, c'est pas compliqué : ça se saurait. Le fait qu'un enfant dorme, "passe ses nuits" dépend d'une multitude de facteurs, dont son âge et sa maturité mais pas de son alimentation. Il est des enfants allaités qui dorment bien, il en est qui font la java la nuit; il est des des bébés biberon qui dorment sur leurs deux oreilles, il en est qui pleurent la moitié de la nuit...
Figure également dans le hit-parade des mythes le "avec le biberon, au moins, tu peux contrôler ce que ton enfant mange : quand il est au sein, tu ne sais pas". Si, tu sais mais pas exactement au même moment : l'enfant biberon, on voit tout de suite s'il a pris 120 ml ou 230 ml. Avec un enfant allaité, il faut faire des déductions : s'il a l'air heureux et repu après la tétée, s'il va régulièrement à selles et mouille bien ses couches, il a forcément assez mangé, peu importe à combien s'élève cet "assez". Finalement, s'il prend du poids, il ne sera définitivement plus nécessaire de s'inquiéter sur le "combien" : on ne peut pas prendre de poids si on n'a pas un "excès" de calories par rapport à ses dépenses.
Finalement, certaines figures ont causé beaucoup de tort à l'allaitement, par des remarques stupéfiantes : ainsi, M. Rufo aurait affirmé qu'un allaitement allant au-delà de sept mois constituerait un abus. S'il s'est rétracté depuis lors, je constate que nombreux sont ceux et celles pour qui, nonobstant les recommandations de l'OMS, estiment que l'allaitement, "faut pas que ça dure trop".
Ce qui m'étonne, c'est cette difficulté à considérer qu'un sein puisse être à la fois sexuel et nourricier, comme si l'un excluait l'autre, comme si l'un était incompatible avec l'autre. Pourtant, nombreux sont les "organes" qui sont multi-fonctions : mon postérieur, il peut être à la fois posé sur la lunette des toilettes, tout comme il peut être dévoilé dans un string à dentelles... Mais là, personne n'y trouve à redire !
Plaisanterie mise à part, je l'admets : il y a des allaitements qui "durent trop" et je crois que je serais mal à l'aise devant un enfant de cinq ans qui tète encore. Tout comme je suis toujours un petit peu triste lorsqu'une femme décide de ne pas allaiter du tout. Mais entre le "trop court" et le "trop long", je ne parviens pas à fixer de limite. Probablement qu'il ne m'appartient pas de le faire : chaque couple a son histoire particulière avec son enfant, qu'il soit nourri au sein ou au biberon.
Et vous, quelle a été votre histoire dans ce domaine ?