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Le Cercle français : une histoire en «trait d’union»
Fondé en 1895, le Cercle français poursuit un double objectif : être un lieu de rencontre privilégié entre les Français de Genève et leurs amis suisses, mais aussi promouvoir la culture française sous toutes ses formes. Afin de mettre en œuvre ces deux buts essentiels, le Cercle organise depuis plus de cent ans des dîners-conférences, des galas et des manifestations de prestige, au cours desquels Français et Suisses résidant à Genève peuvent se rencontrer pour mieux se connaître.
Le Cercle français entretient également d’étroites relations avec d’autres associations françaises et suisses, et notamment avec l’Union des Sociétés françaises de Genève (USFG), dont il est membre depuis la création de celle-ci en 1943.
La «Belle Époque»…
C’est sur l’initiative de la Chambre de commerce française en Suisse, elle-même fondée en 1894, qu’a été créé le Cercle français et le destin de ces deux associations est intimement lié depuis leur fondation. Dans ses séances du 3 août 1894 et du 5 juillet 1895, la Chambre de commerce propose la création d’une association permettant aux Français de Genève et aux Genevois de mieux se connaître et de mener des activités en commun. Une souscription est lancée, qui rencontre un grand succès, et le Cercle français peut tenir sa première assemblée générale le 12 juin 1895. Son premier président est Émile Philippe, directeur de la maison d’horlogerie Patek, Philippe & Cie.
Dès sa fondation, la nouvelle association recrute des membres tant français que suisses, ce qui en fait sa spécificité au regard des autres associations françaises de Genève. Le Cercle fait tout d’abord l’acquisition d’un vaste immeuble, situé au 54 rue du Rhône, qui comprend un restaurant, une bibliothèque, des salles de réunion, un billard et même une salle d’escrime. Par la suite, le siège du Cercle se déplacera dans les grands hôtels de Genève afin d’y organiser ses manifestations.
Parmi les premières activités du Cercle, mentionnons une soirée dansante à l’hôtel Métropole, en 1897, pour célébrer l’amitié franco-russe, ainsi que l’organisation, en 1905, du «bazar de charité en faveur des vieillards français de Genève».
Cependant, le Cercle français est loin de se limiter à des activités frivoles. Pendant la Première Guerre mondiale, il organise la collecte de secours en faveur des soldats français de Genève mobilisés sur le front.
Durant l’entre-deux-guerres, le comité du Cercle français prend l’initiative de mettre sur pied deux formules de manifestations qui perdureront tout au long de son existence : les soirées de gala ou de prestige pour renforcer l’amitié franco-suisse et des conférences afin de promouvoir la culture française.
C’est ainsi qu’en 1928, le Cercle et la population genevoise réservent un accueil triomphal aux deux «as de l’aviation» de la guerre 14-18, Dieudonné Costes et lieutenant de vaisseau Joseph Le Brix, qui viennent de réaliser le premier tour du monde en avion. L’année suivante, le Cercle français invite l’écrivain Claude Farrère, prix Goncourt 1905, à prononcer une conférence devant un auditoire nombreux.
Aux heures tragiques de notre histoire…
En 1936, Albert Guelpa est élu à la présidence du Cercle français. Personnalité dynamique, cultivée et distinguée, ce président va marquer de son empreinte l’association qu’il dirigera pendant 30 ans. Ce sera le plus long mandat de président de toute l’histoire du Cercle français.
Les premières années de cette présidence commencent par des heures sombres. En 1939, la France est à nouveau en guerre contre l’Allemagne. En 1940, alors que notre pays est envahi, le président Guelpa adresse, au nom du Cercle Français, un télégramme de soutien à Paul Reynaud, président du Conseil, ainsi qu’à l’ambassadeur de France en Suisse, pour les assurer du soutien des Français de Genève. Mais le président du Cercle français ne se contente pas de ces paroles de réconfort. Avec sa secrétaire, Mme Vuagnat, il organise des secours aux familles des mobilisés français de Genève. Mme Vuagnat elle-même s’engage comme officier de liaison dans la Résistance et ravitaille les maquis de la région. À la fin de la guerre, avec le président Guelpa, elle met sur pied un centre d’accueil pour les réfugiés et déportés récemment libérés en transit à Genève et sera décorée de la Médaille de la Reconnaissance française pour son action pendant la guerre. Cette attitude fait honneur au Cercle français et lui confère une place de premier plan dans l’histoire de la Communauté française de Genève.
Cependant, la guerre n’empêche pas les activités traditionnelles et culturelles du Cercle, même si celles-ci demeurent modestes en raison des circonstances. Plus que jamais, il faut distraire les familles françaises de Genève dont un fils, un mari ou un parent est soldat en France ou détenu dans un camp de prisonniers. En 1942, le Cercle organise un spectacle avec la Comédie de Genève. L’année suivante, c’est Henri Gagnebin, directeur du Conservatoire de Genève, qui donne une conférence pour le Cercle français.
Les années de gala…
En 1945, à l’occasion du premier dîner de gala de l’après-guerre, Xavier de Gaulle, frère du général de Gaulle et consul général de France à Genève, définit en ces termes le rôle de l’association : «C’est l’ambition du Cercle français de contribuer à faire connaître la pensée de la France comme à approfondir, sur le plan intellectuel comme sur le plan sentimental, les précieuses amitiés qu’elle possède».
Cette phrase est plus qu’un souhait. C’est un véritable mot d’ordre. Le président Guelpa va s’efforcer d’y être fidèle jusqu’à la fin de sa présidence.
Pour «faire connaître la pensée de la France», il va inviter à Genève, lors de conférences et dîners-débats, les personnalités politiques et militaires françaises les plus prestigieuses du moment : le général Koenig, héros de la France libre en 1947, Robert Schumann, ancien président du conseil, en 1947 et 1953, le général Catroux en 1950, et enfin Georges Bidault, ancien président du Comité national de la Résistance, en 1956.
Un autre rôle particulier du Cercle français est d’accueillir et, en quelque sorte, de présenter les nouveaux ambassadeurs et consuls généraux de France à la Communauté française de Genève. C’est ainsi que le Cercle français accueille à Genève l’ambassadeur Alphand en 1939, l’ambassadeur Jean Chauvel en 1952, ainsi que les consuls généraux de Manziarly en 1953 et Boyer de Sainte-Suzanne en 1962. De même, il reçoit dans ses locaux les nouveaux responsables politiques genevois lors de leur prise de fonctions, tels Maurice Thévenaz, nouveau maire de Genève en 1961, Victor Maerky, président du Grand Conseil en 1962, Édouard Chamay, président du Conseil d’État en 1963, sans oublier les dîners d’adieu aux ambassadeurs et consuls généraux de France, durant lesquels le Cercle français se fait l’interprète de la reconnaissance de la Communauté française de Genève à l’égard de ces personnalités diplomatiques ou consulaires qui ont su si bien la représenter et défendre ses intérêts.
Le sport d’élite n’est pas négligé, puisque le Cercle français institue, avec le Groupement amical des officiers de réserve français en Suisse, un «Prix du Cercle français» lors du prestigieux Concours hippique international de Genève, prix qu’il remettra en 1953 et 1955. L’année suivante, c’est Jacqueline Auriol, première femme pilote d’essai et détentrice de nombreux records mondiaux de vitesse, qui est accueillie par le Cercle à Genève.
Mais l’apport majeur du Cercle français durant ces années d’après-guerre, ce sont certainement les «galas des provinces françaises ». La Bourgogne – en 1951 et 1954 – l’Anjou – en 1952 – le Bordelais – en 1957 – le Beaujolais et le Lyonnais – en 1958, 1966 et 1973 – ainsi que la Champagne – en 1978 – seront ainsi mis à l’honneur lors de soirées de gala spéciales du Cercle français, qui assurera du même coup la promotion de ces provinces et régions françaises auprès des milieux économiques et touristiques en Suisse.
Prestige de la France…
La brève présidence d’Éric Baumeister, qui succède à Albert Guelpa de 1966 à 1970, est marquée d’un événement qui assurera au Cercle français un renom international : la conférence de Georges Pompidou, ancien Premier ministre, le 12 février 1969, sur la politique internationale de la France. Le lendemain, Georges Pompidou déclare à la télévision suisse- romande qu’il est prêt à se porter candidat à la présidence de la République pour succéder au général de Gaulle si les circonstances l’exigent. Cette annonce est restée célèbre sous le nom de «Déclaration de Genève». La conférence elle-même, prononcée par le futur président de la République au Cercle français de Genève, connaîtra un certain succès, puisqu’elle fera l’objet d’un sujet au «bac blanc» des classes de terminale «Sciences et Techniques» de l’année 2009. En 1969 également, le pasteur Babel présente une émouvante conférence sur l’action du Dr Schweitzer à Lambaréné.
En 1971, M. Jean de Wailly, directeur général du Grand-Passage, est élu à la tête de l’association. Le nouveau président poursuit un double objectif ambitieux qu’il remplira avec succès : faire du Cercle français un véritable «ambassadeur de la France» à Genève et permettre à ses membres de mieux se connaître. Pour ce faire, il va organiser de nombreuses conférences en invitant les plus hautes personnalités politiques françaises : Alain Peyrefitte, ancien ministre du général de Gaulle, en 1974, Pierre Messmer, ancien Premier ministre, en 1975, ainsi que Maurice Schumann, la «voix» de la France libre à la radio de Londres, en 1982. Pour la Suisse, Paul Chaudet, ancien président de la Confédération, a également été l’invité du Cercle français en 1971.
Des écrivains et historiens aussi prestigieux que Louis Leprince-Ringuet, Alain Decaux, Jean d’Ormesson et Maurice Rheims, tous de l’Académie française, des artistes de renom tels que Jean Piat ou François Périer, le journaliste et présentateur de télévision Léon Zitrone, ou encore des sportifs et scientifiques aussi émérites que Maurice Herzog, le vainqueur de l’Annapurna, Pierre Mazéaud, député et alpiniste bien connu des Savoyards, ou encore le Dr Alain Bombard, célèbre pour sa traversée en Zodiac de l’Atlantique, qui ont honoré le Cercle français de leur présence.
Mais le fait marquant des années de Wailly, c’est sans conteste l’organisation par le Cercle français, en 1975, pour la première fois hors de France, du Gala de la Légion d’honneur au profit des Maisons d’éducation des jeunes filles de la Légion d’honneur, manifestation dont l’organisation sera renouvelée en 1980.
À l’écoute du monde contemporain…
En 1986, Jean Plihon, ancien consul général de France à Genève, succède à Jean de Wailly. La volonté du nouveau président est de mettre l’accent sur le rôle de la France dans le monde contemporain et de le faire connaître à Genève.
Pour illustrer cette nouvelle orientation, le Cercle français invite des personnalités prestigieuses : Édouard Balladur, en 1987, à l’époque ministre de l’Économie et des Finances sur le thème «Où en est la France aujourd’hui ?», le général Maurice Schmitt, gouverneur des Invalides, en 1992, concernant « Les réflexions sur la sécurité de la France et de l’Europe à l’horizon des 20 prochaines années », ou encore Jean-Marie Colombani, directeur du journal Le Monde.
Les domaines artistiques et économiques sont également traités. L’académicien René Huyghe parle du mystère Picasso, Henri Amouroux évoque le procès Barbie, Jean Todt l’entreprise Peugeot. L’intérêt du Cercle français pour les questions relatives à la Suisse reste constant. L’ambassadeur de Suisse Étienne Bourgnon vient, en 1994, parler de la défense de la langue française en Suisse, tandis que l’ancien conseiller national François Peyrot traite de la position du peuple suisse face au 700e anniversaire de la Confédération.
En 1998, le président Plihon cède sa place à M. Philippe Rubod, directeur général de l’hôtel d’Angleterre, qui inaugure une nouvelle formule d’adhésion «Sociétés » permettant aux entreprises et associations de devenir membres du Cercle français à titre collectif.
M. Antoine Frassetto, également ancien consul général de France à Genève, reprend à son tour la présidence du Cercle français de 2001 à 2006. En 2002, il reçoit une invitée de marque, la baronne de Rothschild, symbole du savoir-vivre et du bon goût français, qui enchante son auditoire par ses « Propos à Mots rompus ».
Le 6 mars 2008, les membres du Cercle français élisent Micheline Spoerri, ancienne vice-présidente du Conseil d’État de la République et Canton de Genève, à la présidence de l’association. La nouvelle présidente est novatrice à plus d’un titre. C’est la première fois que le Cercle français choisit une femme pour diriger l’association et, qui plus est, une personnalité de premier plan de la vie politique genevoise.
Parmi les événements importants de cette présidence, rappelons la conférence du professeur Olivier Fatio sur Jean Calvin – sans doute le plus célèbre des Français de Genève ! – en 2009, celle du professeur Luc Montagnier, prix Nobel de médecine, en 2010, ou encore la conférence d’Eve Ruggiéri qui marque d’un éclat tout particulier le 115e anniversaire du Cercle français célébré le 11 mai 2010.
Tournée vers la modernité, mais respectueuse des traditions, Micheline Spoerri s’attache à faire du Cercle français un véritable «trait d’union» entre Français, Suisses et personnes de toutes nationalités résidant à Genève. La présidente du Cercle français peut reprendre à son compte, et avec confiance, les idéaux prônés par Émile Philippe, son président-fondateur, il y a 115 ans : «le Cercle français est un terrain neutre où les Français résidant à Genève peuvent se rencontrer et se serrer la main sans distinction de pensée, d’opinions ou de croyances».
Philippe Abplanalp
Secrétaire général de l’Union des Sociétés françaises de Genève et membre du Cercle français