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Depuis son origine l'homme a tenté par tous les moyens de restaurer sa capacité érectile. L'obscurantisme a longtemps prévalu. Il a fallu attendre le tournant du siècle et Freud pour que les choses évoluent un peu. Les années 50 ont vu le développement des premières prothèses péniennes par Goodwin et Scott. Les années 60, celles des thérapies comportementales mises au point par Masters et Johnson. Les années 80 sont celles de la révolution pharmacologique avec la découverte par Virag des effets de la papavérine, puis de la prostaglandine E1 par Ishii ainsi que des inhibiteurs de la 5-phosphodiestérase (sildénafil, vardénafil, tadalafil) à la suite des travaux sur l'oxyde nitrique de Ignarro, Prix Nobel de médecine en 1998.
La dysfonction érectile est une maladie aussi vieille que l'homme. Nous devons à la civilisation égyptienne la première description évidente : c'est le papyrus de Kahun daté de 2000 avant J.-C.
Les représentations ithyphalliques, du grec ithyphallos qui signifie pénis en érection, sont présentes dans toutes les grandes civilisations qui nous ont précédées : préhistorique (grotte de Lascaux), Egypte ancienne (Louxor), Grèce antique (Dellos), Empire romain (Rome), Epoque médiévale (Les géants de Cerne). Cependant, leur signification exacte reste discutée et controversée. Le phallus, il faut le rappeler, n'a pas qu'un sens érotique. Dans de nombreuses religions, il représente la puissance génératrice, vénéré sous cette forme, symbolisant alors «l'être absolu dont le monde est issu». Dans la Rome antique, on faisait porter aux enfants des talismans en forme de pénis afin de leur éviter des maladies. Le phallus est aussi un symbole protecteur du foyer, gage de fortune et de prospérité, qui a été vénéré avec dévotion jusqu'à l'aube du XXe siècle.
Il n'est pas toujours aisé de trouver le sens exact des représentations ithyphalliques comme le montre la célèbre peinture rupestre de la grotte de Lascaux, la scène comportant l'homme, le rhinocéros, le bison et l'oiseau. Certains y ont vu le mythe de la puissance phallique, d'autres, les naturalistes, une simple bagarre entre le rhinocéros et le bison, le premier ayant éventré le second qui se redresse et charge l'homme imprudent. D'autres encore, une scène de conjuration chamanique où l'homme à la tête d'oiseau s'effondre dans une extase suprême au point culminant de la transe. Denis Vialou en 1990 en a donné une lecture différente, il s'agirait tout bêtement d'un accident de chasse, l'homme est en effet renversé par le bison qu'il vient d'éventrer. Une longue sagaie s'est fichée dans le ventre de l'animal. Aux pieds du chasseur gisent ses armes. L'érection résulterait d'une lésion traumatique médullaire provoquant un priapisme.
Le mot pénis est très ancien. Le poète comique romain Plaute (254-184 avant J.-C.) l'utilise déjà. Il a une racine indo-européenne, «pesos» qui se traduit en sanskrit par «pasas» puis en grec «peos», qui signifie le membre viril. Il apparaît dans la langue française en 1618. Il se distingue alors du mot verge, plus populaire, issu du latin «virga», définissant une petite baguette souple et flexible. Le mot phallus a une origine latine qui désignait à Rome la représentation du sexe masculin que l'on menait en procession lors des bacchanales. Le mot érection vient du latin impérial «erectio», action de dresser, mettre debout. Ambroise Paré est le premier à l'avoir employé au XVIIe siècle.1
Durant des siècles, les traitements de la dysfonction érectile ont été empiriques. Parler de traitement est toutefois un euphémisme puisque aucun, digne de ce nom, n'existait. Prévenir valait mieux que guérir. En vertu de cette maxime, la prévention a prévalu durant des siècles... mais quelle prévention ! Celle-ci se limitait au port de pendentifs et de rites incantatoires. Un bel exemple nous vient de la civilisation mésopotamienne : ce sont les tablettes sumérienne de Summa Alu qui datent de la période babylonienne ancienne (1900 avant J.-C.) : «que mon pénis soit bandé comme la corde d'une harpe... qu'il récite sept fois l'incantation... qu'il noue ce lien à sa main droite et à sa main gauche... alors il retrouvera la puissance».
Si l'ignorance est la mère des vertus, elle n'est cependant pas toujours bonne conseillère. Durant des siècles, l'homme a consommé selon ses croyances tout ce qui, dans la nature, était susceptible d'améliorer sa fonction érectile défaillante.
Le monde animal a ainsi payé un cher tribu à cette approche «thérapeutique». Le rhinocéros, affublé pour son plus grand malheur d'une corne «aux vertus magiques», en sait quelque chose. L'arrivée du sildénafil ainsi que la mondialisation ont freiné le déclin de cette espèce. Il est désormais moins cher et plus efficace, même à l'autre bout du monde, d'acquérir une «pilule miracle». Pendant très longtemps, l'homme a eu recours sous toutes les formes possibles (crus, bouillis, rôtis, en onguent applicable sur la verge) aux organes génitaux mâles (verge et testicules) des animaux (taureaux, ânes, cerfs, etc.), mais également aux espèces dont la forme lui rappelait celle de la verge (lézard, queues d'écrevisse et de langoustine et holoturie). L'holoturie, concombre des mers, est un petit mammifère échonoderme qui a la particularité de durcir lorsqu'on le chatouille ! Ces procédés ont perduré jusqu'à la période d'entre-deux-guerres, avec des approches particulières, comme celle de Serge Voronoff faisant retrouver une seconde jeunesse à un vieillard défaillant en lui greffant des testicules de singe. La synthèse de la testostérone a sensiblement freiné le recours à ces pratiques dont certaines demeurent malgré tout d'actualité.
La cantharide ou mouche espagnole a été consommée, séchée et pilée, depuis la plus haute antiquité. Il s'agit en fait d'un coléoptère et non d'une mouche, de couleur vert doré de 2 cm qui vit sur les frênes. La première mention de son emploi se trouve dans le papyrus égyptien d'Ebers. Hippocrate (Ve siècle avant J.-C.) et Pline l'ancien (Ier siècle après J.-C.) qui la citent pour ses propriétés aphrodisiaques. Oubliée au Moyen Age, elle réapparaît sous le règne de Louis XIII (1610 à 1643). Son fameux ministre, le Cardinal de Richelieu, favorisa sa production afin de supplanter les italiens qui, à l'époque, excellaient dans le commerce des aphrodisiaques. Outre le fait d'induire des priapismes, elle est aussi néphrotoxique et sa dose mortelle est de 1,5 g d'insecte. Lucrèce, Charles VI et le prince de Conti ont payé de leur vie sa consommation.2
Le monde végétal n'a pas été d'un plus grand secours. Tout ce qui avait de loin ou de près la forme d'un sexe, masculin comme féminin, a été expérimenté. Ainsi, la mandragore (plante du sud de l'Italie, du nord de l'Afrique et de l'Espagne), dont la silhouette anthropomorphe de sa double racine évoque celle des jambes renforcée par le caractère velu de ses mêmes racines, a inspiré les interprétations les plus délirantes. Théophraste (327-287 avant J.-C.) philosophe grec puis Paracelse (1493-1541 après J.-C.) alchimiste suisse, ont vanté ses vertus curatives et magiques. L'ancien testament y fait également référence : Rachel, épouse de Jacob, dans l'impossibilité d'être enceinte, consomma la dite plante. Le Cantique des cantiques loue tout autant ses mérites. Selon la légende, elle poussait de manière abondante sous les arbres servant de gibet aux pieds desquels le sperme des pendus s'y répandait !
Le mariage à trois n'est pas une invention récente. A Sparte, il était courant que le mari impuissant cherche un homme jeune et l'invite dans le lit nuptial afin de pallier ses défaillances. A Rome la tradition a perduré : Caton, homme d'Etat, opposant de César et de Pompée, impuissant, prêta sa femme Ortense qui lui fût rendue quelques mois plus tard enceinte.
Le recours au fouet ou au port d'une ceinture est issu de la médecine platonicienne (Platon 427-387 avant J.-C.) selon laquelle la virilité trouve sa source au niveau des reins. Zeus, Dieu suprême du panthéon grec, défaillant, s'en remet à Aphrodite qui possède une ceinture magique, excitant le désir et redonnant le goût à l'amour. L'usage du fouet était largement répandu. Les Romains recouraient volontiers à la flagellation lombaire afin de distendre et d'amplifier la verge. Meibonius avait écrit un ouvrage sur le sujet dont les recettes ont été reprises en 1788 par Amédée Doppet dans son traité du fouet puis en 1891 paraissait encore un livre intitulé : Utilité de la flagellation dans les plaisirs de l'amour et du mariage.
Avec la chrétienté, l'acte sexuel se voit entaché des notions de péché et de culpabilité et désigne un responsable : le diable. Pour lutter contre le malin et éviter de devenir impuissant, outre le port de talismans, on a recours à de multiples pratiques : se marier secrètement la nuit, faire bénir plusieurs anneaux nuptiaux, percer un tonneau de vin blanc et faire passer son premier jet dans l'anneau nuptial, uriner trois fois dans l'anneau ou dans le trou de la serrure de l'église où le mariage sera célébré. Lorsque malgré tout l'impuissance est là, on fait boire à l'époux défaillant le sang menstruel. Avant de désigner sa voisine comme sorcière et de l'envoyer sur le bûcher, on se résoud parfois à partir en pèlerinage. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'église d'Isernia près de Naples, a vu défiler des pèlerins en provenance de toute l'Europe. Le pèlerinage durait trois jours. Le pénitent faisait l'acquisition de répliques en cire de son pénis. Il les confiait ensuite au chanoine de la chapelle qui les accrochait dans le sanctuaire.3
Des saints dénommés phalliques, St-Potin en Provence et Languedoc, St-Gille dans le Cotentin, St-René dans l'Anjou et St-Régnaud en Bourgogne ont été l'objet de vénération lors de pèlerinage en France jusqu'au début du XIXe siècle. Il suffisait selon la croyance populaire de toucher le sexe de la statue pour retrouver sa virilité.
Renforcer la fonction défaillante des corps érectiles par des prothèses est une idée très ancienne. Rappelons le mythe d'Isis et d'Osiris : Osiris, principe du bien et génie de la lumière, est tué par son frère Seth, principe du mal et Dieu des ténèbres. Ce dernier découpe son corps en quatorze morceaux et les disperse dans l'Egypte. Isis avec l'aide d'Anubis part à la recherche de ceux-ci et n'en retrouve que treize. Le quatorze, celui du pénis, reste introuvable. Elle le remplace alors par un phallus en bois, auquel un jour elle fait une fellation, ce qui a pour effet de faire renaître Osiris.
Le vibromasseur que l'on trouve désormais dans les catalogues tout ménage gracieusement déposé dans nos boîtes aux lettres est également une invention vieille comme le monde. En effet, Aristophane, poète grec comique (445-386 avant J.-C.) a vanté les vertus de son prédécesseur, l'olibos, objet à la forme d'un pénis, en bois, en cuir ou en verre. L'olibos est devenu à Rome, godemiche du latin «gaude mihi» qui signifie : fais-moi jouir !
Ambroise Paré a proposé en 1585 une canule spéciale dans laquelle la verge devait être introduite.
Les deux guerres mondiales qui saignèrent l'Europe sont responsables d'un grand nombre de mutilés et d'impuissants, ce qui a permis le développement des implants péniens. En 1936, N. Boboras propose de restaurer la fonction érectile déficiente en implantant du cartilage costal. Au début des années 50, Goodwin et Scott développent et implantent les premières prothèses péniennes acryliques.
En 1917, O. Lederer invente le vacuum ou pompe à vide. La verge est introduite dans un cylindre sous vide ce qui a pour effet d'attirer le sang dans le pénis. Le cylindre est ensuite retiré et l'érection maintenue par la pose d'un anneau en caoutchouc à la base de la verge. Efficace dans plus de 80% des cas, ce dispositif peu discret rebute nombre de patients.
Sigmond Freud va marquer un grand tournant avec l'essor de la psychanalyse. Le trouble sexuel est considéré comme le reflet d'un conflit caché au plus profond du subconscient. L'identifier entraîne parfois la guérison. Cela peut cependant prendre plusieurs années et lorsque la guérison survient, certaines femmes lassées d'attendre sont entre-temps parties se consoler dans d'autres bras.
Les années 60 sont celles du mouvement béhavioriste et des thérapies sexuelles développées par William Masters et Virginia Johnson. Le trouble sexuel résulte selon eux d'un mauvais apprentissage : si en théorie il suffit de rééduquer le réflexe pour que tout rentre dans l'ordre, en pratique tout ne rentre malheureusement pas toujours dans l'ordre.
En 1982 , Ronald Virag découvre par hasard que l'injection intracaverneuse de papavérine entraîne l'érection. Cela va donner naissance au traitement par auto-injections. Efficace chez plus de 80% des patients ce traitement est toutefois mal accepté et abandonné par un grand nombre d'entre eux. Il entraîne en outre un risque non négligeable de priapisme qui va considérablement diminuer avec la prostaglandine E1 dès 1986.
L'injection de prostaglandine E1 dans l'urètre préconisée dès 1997 s'avère mieux acceptée par les patients mais nettement moins efficace (30%) que la voie intracaverneuse.
L'arrivée des inhibiteurs de la 5-phophodiestérase, le sildénafil en 1990, suivie du vardénafil et du tadalafil, est une nouvelle révolution thérapeutique. Ces trois molécules dont l'efficacité est de 80%, représentent un traitement per os simple, discret et bien toléré (5% d'abandons motivés par des effets secondaires essentiellement des céphalées). Cela explique l'engouement dont elles font l'objet.
Bientôt de nouvelles molécules feront leur apparition sur le marché. Il s'agit bien de marché et l'industrie pharmaceutique ne s'y est pas trompée. On estime qu'au plan mondial, 25 à 30 millions d'hommes prennent régulièrement des inhibiteurs de la 5-phosphodiestérase. Selon les prévisions actuelles, 50 millions de patients supplémentaires devraient les rejoindre. N'oublions pas qu'après 40 ans, un homme sur deux présente, à divers degrés, des troubles érectiles et que huit impuissants sur dix ne consultent pas.
Demain la thérapie génique fera partie (pour ceux qui en auront les moyens) de l'arsenal thérapeutique. Chez le rat, rendu impuissant, le fait de modifier les gènes responsables de la synthèse du NO (oxyde nitrique), qui joue un rôle fondamental dans la physiologie de l'érection, restaure la capacité érectile.
En attendant, nous pouvons rappeler que la prévention des troubles érectiles est possible : bouger, contrôler son poids, corriger les troubles des lipides et des sucres, renoncer au tabac. Peu de gens et même des médecins savent que la dysfonction érectile peut être un marqueur précoce d'une atteinte vasculaire généralisée qui peut se traduire plus tard par un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral. La dysfonction érectile chez un homme de cinquante ans devrait être l'occasion de rechercher et de corriger d'éventuels facteurs de risque cardiovasculaires.
A-t-on pour autant au début de ce troisième millénaire tout réglé dans le domaine de la dysfonction érectile ? Non ! comme le dit Willy Pasini : «guérir l'érection n'est pas guérir l'impuissance.» Si l'on se réfère à certaines études analysant les raisons pour lesquelles les hommes renoncent aux inhibiteurs de la 5-phosphodiestérase, 4% le font à cause de maladies ou handicaps, 5% en raison des effets secondaires, 12% du fait du prix et... 23% parce que leur partenaire n'a plus de désir et 45% parce qu'il n'ont plus de désir ou plus de partenaire.
L'absence du désir sexuel sera probablement le trouble sexuel du troisième millénaire. Gageons que l'homme saura y faire face : les sages en viendront peut-être à remettre en cause nos modes de fonctionnement et de vie. Les moins sages recourront à de nouvelles substances. La sexualité aura alors été complètement médicalisée avec une pilule pour doper la libido et l'orgasme, une pour améliorer l'érection et une dernière pour retarder l'éjaculation.