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Par sa coupe de cheveux, longs, filandreux, tombant au-dessous des épaules symétriquement à gauche et à droite d’une raie centrale, il pourrait s’appeler Woodstock. Il se fait appeler South Dakota, Dak pour les intimes. Sa mère, dit-il, venait du Tennessee, son père du Dakota du Sud. Il aime son pick-up Chevrolet de 1961, Chuck Berry et l’Amérique, tout de l’Amérique, l’Amérique c’est-à-dire les Etats-Unis. Il est né en 1943 à Memphis. Son père avait fait le débarquement en 1944. Alors que celui-ci combattait sur les plages de Normandie, sa jeune épouse, mère de Dak, était tuée à Chicago. Elle se trouvait au mauvais endroit lors d’un règlement de compte entre gangs. Une balle perdue. Pour l’amour d’une femme française, l’époux veuf était venu s’installer à Saint-Lô en 1946, avec South Dakota, petit garçon. L’enfant avait traversé l’Atlantique plusieurs fois pour passer l’été chez ses grands-parents maternels à Memphis. Cela lui vaut, explique-t-il, son léger accent américain.
Il aime aussi les hamburgers, Buffalo Bill, Sittig Bull, Martin Luther King, les brownies et le Jack Daniel’s. Il est commerçant ambulant, vendant ou espérant vendre tout ce qui a un lien avec sa patrie. Cela va d’enregistrements de l’hymne national à des figurines indiennes de résine, de revues avec Jayne Mansfield et Marylin Monroe dans toutes les positions à des posters de trucks et des Kennedy, de miniatures de la statue de la liberté à des tee-shirts arborant l’effigie d’Angela Davis et de Muhamed Ali – qu’il préfère appeler Cassius Clay. Sans oublier des panoplies de cow-boys, de Batman et de tous les personnages de Walt Disney. La caravane qu’il habite est tapissée d’affiches, de photos, d’articles découpés avec Elvis Presley, Clint Eastwood, James Dean, Eddie Cochran, Diana Ross et Aretha Franklin. Il y a Joe Hill de l’Amérique des exclus à côté de Nelson Rockefeller et l’Amérique des Wasp. La cohérence idéologique, ce n’est pas son fort à South. « Qu’ils aillent se faire foutre les intellos avec leurs conneries». Il sera l’année prochaine dans le Wyoming ou dans le Montana, prétend-il depuis toujours, comme d’autres seront à Jérusalem. Il chique Hollywood, fume Marlboro.
Il aime enfin Joan Baez, les soupes Campbell, les Beach Boys, Jimmy Hendrix, Ronald Reagan et Sergio Leone. Il n’aime pas les Russes ni les Chinois.
A 20 ans, il était chanteur dans un groupe rock appelé South Dakota et les Coyotes ombrageux. « Il y avait Dick Rivers et les Chats sauvages, Eddy Mitchell et les Chaussettes noires, et nous», se souvient-il. Il exhibe la pochette usée d’un 45 tours des Coyotes ombrageux. Lowe me Tina, c’est le titre du morceau principal. « Si le groupe n’a pas eu le succès qu’il méritait, c’est la faute des escrocs de la maison de disques, des fumiers !», martèle-t-il avec tristesse.
Nous sommes à Colombier, sous un chapiteau abritant restaurant et orchestre. Sur scène, trois femmes en tenues et chapeaux de cow-boys, Les Revolver girls, épuisent leur répertoire de country music. La soirée va se terminer. Dak a besoin de parler. Une bonne journée pour lui. Les U.S. cars concentrations – il faut comprendre les concentrations de voitures américaines, en général des modèles des années 30 aux années 70 – c’est lucratif pour lui. Il ne manque jamais celle organisée ici chaque année un week-end de printemps ou d’été.
– Quand j’aurai payé mon stand, il me restera encore de quoi vivre trois semaines. La vie est belle Forestman.
Forestman, il a décidé d’américaniser à sa façon mon nom de famille.
La fin de soirée est moins enjouée. Il a bu davantage de Jack Daniel’s que de coca.
– Mon Amérique, mon accent, c’est du bidon, Forest. Mon nom, c’est Jean-Louis Nichiol. J’ai pas connu mon père. Ma mère s’est fait engrosser à 19 ans. Elle a dû quitter son village du Gros de Vaud. Elle a fait toute sa vie des ménages à Lausanne. J’ai passé ma jeunesse dans des foyers. J’ai glandé trois ans à Paris après mon école de recrue. Marre d’être surnommé le bâtard ou Nichon. Quand je suis revenu en 1966, j’étais South Dakota.
Il pleure, cache ses larmes comme une jeune femme, derrière ses cheveux, remonte le col de son blouson d’où pendent des lanières, longs ornements de cuir découpés. Davy Crockett bourré et effondré.