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| publié dans le Musée Neuchâtelois 1881, p. 125, 149, 192

Le 16 juin 1707, la duchesse Marie de Némours, fille du prince Henri Il d'Orléans Longueville, mourait en son hôtel, rue des
Deux-Ecus, à Paris, et avec elle s'éteignait la branche aînée de cette maison.
La question de la succession de Neuchâtel s'ouvrait ainsi au moment où une autre question de succession, celle d'Espagne, était débattue les
armes à la main entre la France et l'Europe coalisée.
C'étaient les mêmes parties, car derrière les plaideurs, et à peine dissimulés par eux, se trouvaient la France, d'un côté, l'Angleterre et l'Allemagne,
de l'autre, qui allaient poursuivre à Neuchâtel, devant le paisible tribunal des Trois Etats, le grand procès de la suprématie européenne.
Il y a dans cette coïncidence, en apparence fortuite, de si grands et de si petits événements, quelque chose d'étrange et de providentiel à à la fois.
Supposez la mort de la duchesse de Némours arrivant, - non au lendemain de la bataille de Ramillies, mais dix ans, mais même cinq ans plus tôt,
au lendemain de la première bataille de Hochstädt, - et la destinée de notre pays est probablement changée !
Par ce côté et par d'autres, d'un intérêt plus local, cette étude nous paraît digne de fixer l'attention d'un auditoire neuchâtelois.
I
Qu'était-ce que la question de Neuchâtel? - Nous sommes obligé de faire ici un peu d'histoire.
Le comté de Neuchâtel, d'abord fief dépendant du royaume de Bourgogne, puis fief immédiat de l'empire, descendit, en 1288, au rang d'arrière
fief par la résignation que le comte Raoul en fit, pour des raisons demeurées obscures, à l'empereur Rodolphe de Hahsbourg,
qui l'inféoda à Jean de Bourgogne Châlons, duquel le comte Raoul le reprit aussitôt en arrière fief.
Mais Neuchâtel était-il soumis aux règles du droit féodal allemand, d'après lequel les femmes ne peuvent acquérir ni transmettre la propriété des fiefs?
Il ne parait pas, car nous les voyons succéder dès les temps les plus reculés à défaut d'héritiers mâles.
Isabelle, fille de ce comte Louis qui fit ériger à sa mémoire et à celle de la race dont il était le dernier représentant mâle,
le monument que l'on voit encore dans la Collégiale, eut pour héritier en 1395 son neveu Conrad, fils de sa soeur cadette Varenne,
épouse d'Egon de Fürstemberg, comte de Fribourg en Brisgau; et ce fut le petit-fils d'une soeur de ce même Conrad, Rodolphe de Hochberg,
qui succéda en 1457 à son cousin Jean de Fribourg.
Enfin, c'est par le mariage de Jeanne, fille de Philippe de Hochberg, avec Louis d'Orléans, que le comté de Neuchâtel entra, en 1504, dans la maison d'Orléans Longueville.
Quoique consacré par ces diverses transmissions, le droit de succession des femmes n'avait cependant pas cessé d'ètre contesté par la maison de Châlons,
qui soutenait que Neuchâtel était un fief mâle, soumis aux coutumes allemandes et devant, par conséquent, faire retour au suzerain, à défaut d'héritiers mâles.
Cette prétention avait déjà donné naissance, à l'avènement de Conrad de Fribourg, à un premier conflit qui se renouvela à l'extinction de cette maison, en 1457.
Louis de Châlons, prince d'Orange, prononça à cette époque la main-mise du comté et envoya des commissaires pour en prendre possession.
Mais cette tentative, qui causa un certain trouble dans le pays, échoua comme la première.
Rodolphe de Hochberg, soutenu par Berne, refusa d'entendre les commissaires de Louis de Châlons, qui durent regagner précipitamment la frontière pour
se soustraire à la fureur du peuple.
On menaçait déjà, de leur donner à boire l'eau du lac.
La cause portée ensuite par Rodolphe devant l'official de Besançon, qui prononça en sa faveur, vint en appel devant le pape,
lequel la renvoya à la cour impériale où elle ne fut jamais jugée.
Rodolphe resta ainsi tranquillement en possession.
Mais le procès suspendu et oublié devait renaître 250 ans après, entre les héritiers des Châlons et des Hochberg.
Le duc Henri Il de Longueville, l'ami du chancelier de Montmollin, mort en 1663, laissait, de son premier mariage avec Louise de Bourbon-Soissons,
une fille, Marie, déjà veuve du duc de Savoie-Némours, et de son second mariage avec Anne Genevrièvre de Bourbon, soeur du Grand Condé,
deux fils mineurs, Louis-Charles, comte de Dunois, connu sous le titre d'Abbé d'Orléans, et Charles Paris, comte de Saint-Pol.
La régence appartenait de droit à la duchesse de Longueville, et elle l'exerça sans opposition jusqu'à la majorité de son fils aîné, qui abdiqua
en 1668 pour entrer dans l'Eglise, après avoir renoncé à ses droits en faveur de son frère.
Charles Paris, comte de Saint-Pol, devint ainsi souverain du pays.
Ce nouveau souverain, dit Chambrier, avait tout ce qu'il faut pour charmer ses sujets.
Son air, la vivacité de ses reparties, ses manières framches et une bonté cordiale le rendaient la jeune image de son vénéré père.
Mais il ne devait pas régner longtemps.
Pour se livrer plus facilement à ses goûts aventureux, il rendit la régence à sa mère, et, quatre ans après, sa témérité lui coûtait la vie au fameux
passage du Rhin de 1672, au moment où il allait être appelé, dit-on, au trône de Pologne.
La mort prématurée de ce prince ouvrait en réalité, à une échéance plus ou moins courte, la succession de Neuchâtel, car l'abbé d'Orléans était malade
et interdit, et sa soeur, la duchesse de Némours, n'avait pas d'enfants; elle ne laissait que des parents éloignés, descendant d'Antoinette et d'Éléonore d'Orléans.
Cette situation - en elle-même pleine de périls - se compliqua encore de la lutte de la belle-mère et de la belle-fille, dont l'une, en possession
du pouvoir, voulait le conserver, et dont l'autre, assurée de l'avoir un jour, ne se tenait pas de l'exercer.
Madame de Némours, Bourbon comme elle par sa mère, n'avait jamais aimé la seconde femme de son père:
cette belle et aventureuse Anne de Longueville, l'ennemie de Mazarin et l'amie de l'auteur des Maximes, pour laquelle Turenne désertait
les drapeaux du roi et qui a encore inspiré de nos jours une véritable passion au philosophe Cousin.
Egale de sa belle-mère par le rang et la naissance, Madame de Némours ne l'était pas par la beauté et les grâces de l'esprit.
Fille, elle avait probablement souffert de ses hauteurs et femme de ses succès, et c'est dans le besoin de prendre sa revanche qu'il faut chercher l'explication de sa conduite.
Séparée du pouvoir par un fil, - la vie de ce pauvre abbé d'Orléans qu'elle aimait d'ailleurs, - elle ne craignit pas de provoquer la guerre civile pour
l'arracher à sa belle-mère.
Reprenons le récit des évènements.
Le comte de Saint-Pol avait été tué le 12 juin 1672. Agissant en souveraine, comme si l'abbé d'Orléans était mort, la duchesse de Némours
écrivait déjà le 7 juillet au Conseil d'assembler les Etats pour obtenir l'investiture du comté.
Ceux-ci furent en effet convoqués et c'est devant eux que les deux compétiteurs portèrent leur différend.
Ce n'était pas la première fois que les Etats exerçaient cette haute judicature.
En 1551, après la mort, de Léonor d'Orléans, ils avaient prononcé entre les trois prétendants qui se disputaient son héritage, et ce précédent avait fait règle.
On ne recourait plus à l'official de Besançon, au pape ou à l'empereur: c'était le pays qui jugeait des titres de ceux qui prétendaient à la souveraineté.
La coutume civile, d'après laquelle le collatéral était tenu de demander le jour des six semaines, à l'officier du prince l'envoi en possession et l'investiture,
était ainsi appliquée, par une singulière déviation de son origine, au Prince lui-même.
Cette innovation contenait une révolution en germe.
Reconnaître aux Etats, c'est-à-dire aux représentants du pays, le droit d'accorder l'investiture au Prince, c'était reconnaître la souveraineté du pays.
On le vit bien quarante ans après.
Les prétentions de la duchesse n'étaient pas soutenables.
Elles furent écartées haut la main par le tribunal, qui, voulant donner une leçon à la duchesse de Némours, prononça le bannissement de son représentant
et principal conseiller, le sieur de Mollondin, comme coupable d'avoir attenté à la souveraineté de l'Etat.
Quoique méritée, la leçon ne fut pas acceptée par la duchesse de Némours, qui forma aussitôt le hardi projet de s'emparer du pouvoir par la force.
Elle quitta Paris, se créa un parti en Suisse et dans le pays, et, sur le refus qu'on lui fit de la recevoir à Neuchâtel, s'installa à Morat,
d'où elle communiquait avec ses partisans et s'apprêtait à envahir Neuchâtel lorsqu'elle reçut de Louis XIV l'ordre de se rendre sur-le-champ auprès de lui.
Il était temps, car on commençait déjà à s'égorger.
Un gentilhomme français, le marquis de Saint-Micaut, envoyé par le prince de Condé pour prêter assistance à sa soeur, avait été tué au Landeron,
et la guerre civile était imminente.
Le départ forcé de Madame de Némours rendit momentanément la tranquillité au pays.
Les partis firent trève jusqu'à la mort de la duchesse de Longueville, qui arriva en 1679.
Le premier acte de l'administration de Madame de Némours devenue régente fut de demander au gouverneur d'Affry sa démission et de nommer à sa place ce
Blaise de Stavay-Mollondin, dont les Etats avaient prononcé le bannissement quelques années auparavant.
Le chancelier de Montmollin et d'autres fonctionnaires furent destitués.
Mais la duchesse de Némours eut à peine le temps de jouir de son triomphe et de sa vengeance.
Ce pouvoir, si longtemps convoité, lui fut encore ôté.
En 1672, Louis XIV la priva de la curatelle de son frère pour la donner au prince de Condé; et quand la mort de l'abbé d'Orléans l'eût rendue
souveraine à l'âge de soixante-dix ans, elle vit à son tour ses droits - incontestables cette fois, - contestés par un prétendant appartenant
encore à cette même famille de Condé.
Enfin elle ne sortit victorieuse de cette nouvelle lutte que pour assister, impuissante, aux intrigues de ceux qui allaient se disputer sa succession
et qui - selon son énergique expression - la dévoraient déjà de leurs impatients désirs.
Mais le récit de ces événements nous mènerait trop loin, nous devons nous borner à noter les faits qui sont en rapport avec le procès de 1707,
auquel nous avons hâte d'arriver.
Ce compétiteur était François-Louis de Bourbon, prince de Conti, neveu du grand Condé, auquel il ressemblait, dit Voltaire, par l'esprit et le courage.
Il s'était distingué à Steinkerque et à Nervinde, et sa renommée, dit le même autour, effaçait alors les autres noms par
le grand art de plaire et de se faire valoir, que jamais on ne posséda mieux que lui.
Le prince de Conti fondait ses prétentions à la souveraineté sur un testament de l'abbé d'Orléans, en date du 13 octobre 1668, dont la duchesse
de Némours contestait la validité devant le Parlement de Paris.
L'inaliénabilité de l'Etat se trouvait ainsi en question.
Elle était menacée à la fois par les prétentions du prince de Conti et par les actes de la duchesse de Némours qui, peu soucieuse de la contradiction,
avait elle-même disposé du pays en faveur du chevalier de Soissons, qu'elle faisait déjà appeler Monsieur de Neuchâtel.
Les Etats, réunis le 8 mars 1694, déjouèrent les projets de la duchesse tout en reconnaissant ses droits.
Ils lui donnèrent l'investiture, mais prenant occasion de la demande du prince de Conti, ils affirmèrent solennellement la règle que l'Etat ne pouvait être
aliéné, tant par testament qu'autrement.
La duchesse de Némours, qui était présente, sentit le coup qui lui était porté.
Chambrier rapporte dans son histoire, qu'à l'ouïe de ce mot nouveau d'inaliénabilité, qui ruinait ses plans les plus chers, elle s'écria tout haut:
Je proteste, je proteste !
Elle chercha même à en obtenir la suppression, mais en vain.
Le tribunal tint bon : le mot était écrit et il resta.
La sentence des Trois Etats du 8 mars 1694 ne découragea pas plus le prince de Conti que celle du 16 octobre 1672 n'avait découragé la duchesse de Némours.
Il attendit pour recommencer la lutte l'issue du procès pendant devant le Parlement de Paris, et s'appliqua à fortifier son parti.
Le jugement étant intervenu en sa faveur, il accourut aussitôt à Neuchâtel pour en poursuivre l'exécution, car dans son infatuation le Parlement
de Paris avait cru pouvoir adjuger la souveraineté de Neuchâtel au prince, comme si elle avait été située en France.
La duchesse de Némours et les autres prétendants français ne tardèrent pas à le suivre.
On vit alors ce singulier spectacle d'une souveraine reconnue assistant de son château, sans oser s'y opposer, aux tentatives qui se faisaient
ouvertement sous ses yeux pour la déposséder.
Le prince de Conti logeait avec une partie de sa suite dans l'ancienne maison des Neuchâtel-Gorgier, aujourd'hui propriété des pasteurs, située
au pied du Donjon et sur le chemin du Château.
Il y tenait un grand état, avait des courtisans et même une garde, composée d'officiers suisses au service de France qui le prenaient de haut avec
les patrouilles bourgeoises (voir l'anecdote du soufflet donné par le capitaine Sury, de Soleure, au maître bourgeois Francey).
Le prince de Conti tenait encore deux tables ouvertes dans les hôtels du Singe et du Coq-d'Inde.
La situation était très tendue.
Les corps de l'Etat constitués en association, sous le nom d'association des Corps et Communautés
[Cette association, véritable fédération nationale, qui a joué un rôle considérable au XVIIIème siècle, se composait de députés nommés
par les bourgeois et les communes et votant d'après des instructions.
Chaque bourgeoisie ou commune n'avait droit qu'à une voix.
Le gouvernement y était représenté par des délégués qui n'opinaient pas.
L'assemblée était présidée par le maître bourgeois en chef de Neuchâtel.
Réunis pour la première fois à Nenchâtel le 24 avril 1699, les Corps et communautés
déclarèrent qu'ils maintiendraient la sentence rendue par les Trois Etats en faveur de la duchesse de Nemours.]
et à leurs têtes les Bourgeoisies de Neuchâtel et de Valangin, tenaient ferme.
L'influence des cantons combourgeois catholiques était contrebalancée par celle de Berne, qui s'était prononcé en faveur de la duchesse.
Mais le prince de Conti se sentait fort de l'appui du roi Louis XIV, alors au faite de la puissance.
Son plan était de provoquer la réunion d'un nouveau tribunal, et il est possible qu'il eût fini par vaincre la résistance
de la ville de Neuchâtel, dont le concours lui était nécessaire pour le former, si la mine creusée dans le silence par le chancelier de
Montmollin n'avait fait explosion à ce moment, par l'entrée en scène d'un nouveau prétendant, véritable deus ex machina, évoqué par le vieux
et fidèle serviteur d'Henri II.
Nous dirons plus tard comment!
Ce prétendant était le célèbre Guillaume III d'Orange, roi d'Angleterre.
Son ministre en Suisse, Herwart, arrivé à Neuchâtel le 20 avril 1699, signifia à la duchesse de Némours, au Conseil d'Etat, au Conseil de ville,
aux cantons alliés et au prince de Conti, l'intention de son maitre de s'opposer à tout acte pouvant préjudicier aux droits qu'il prétendait
avoir sur Neuchâtel et qu'il se réservait de revendiquer après la mort de la duchesse.
Ses droits n'étaient autres que ceux de la maison de Châlons, dont il était l'héritier.
Ce fut un véritable coup de théâtre! Louis XIV, qui voyait arriver le moment de l'ouverture de la succession d'Espagne, et qui espérait encore
pouvoir s'entendre avec l'Angleterre, avait tout intérêt à ménager le roi Guillaume; il donna immédiatement au prince de Conti l'ordre de rentrer
en France, et celui-ci s'empressa d'obéir.
Ainsi se termina ce combat d'avant-poste, qui ne décida rien, mais ouvrit une nouvelle perspective.
A la lutte ouverte, succéda la lutte sourde.
Les partis se fortifiaient en prévision de la mort de la duchesse, que les Contistes appelaient de leurs voeux et dont les Némouristes cherchaient
à détourner d'avance les conséquences.
Mais la haine qui les divisait était si forte que ces derniers préférèrent se rallier à la maison de Châlons, plutôt que de voir la
cause de leurs adversaires triompher par l'avènement d'un prince qu'ils avaient toujours combattu, et ce fut le roi de Prusse, devenu dans l'intervalle
héritier des droits de Guillaume d'Angleterre, qui recueillit le bénéfice de la téméraire entreprise du prince de Conti.
Nous retrouverons en effet, la plupart des Némouristes dans le camp du roi de Prusse, à commencer par la bourgeoisie de Valangin.
Parmi les divers incidents qui signalèrent la fin du règne de la duchesse de Némours, et qui ne furent pas sans influence sur les évènements
ultérieurs, nous devons citer l'affaire du ministre Girard.
Le ministre Girard, pasteur à Neuchâtel, était un Contiste qui faisait de la politique en chaire.
La classe et le Conseil de ville s'entendirent pour le destituer et pour nommer â sa place J. -F. Osterwald - celui qui devint plus tard le grand Osterwald.
Louis XIV, irrité, demanda son rétablissement à la duchesse, mais la classe et le Conseil refusèrent de céder aux sollicitations de celle-ci, et,
le conflit s'envenimant, le roi fit dire au gouverneur Mollondin que s'il ne savait pas faire respecter les ordres de sa maîtresse,
il y pourvoirait par un gouverneur de sa main. - Cette menace fut suivie de démonstrations hostiles à la frontière.
Néanmoins le fier monarque dut céder devant la patriotique opiniâtreté du peuple Neuchâtelois, blessé dans ses sentiments d'indépendance
et enhardi dans sa résistance par les cantons évangéliques.
On connaît la lettre que la duchesse de Némours, poussée à bout, écrivit au roi, et qui lui valut un ordre d'exil.
Je suis souveraine par la grâce de Dieu d'une portion de la Suisse, ensorte que je ne dépends que de Dieu et des lois de mon Etat.
Et si je ne puis, sire, vous désobéir comme dame française, je ne dois pas vous obéir en ma qualité de princesse souveraine de Neuchâtel.
On connaît moins en revanche la lettre du Conseil d'Etat à la duchesse et dont la première n'est que l'écho.
Elle mérite d'être citée.
Après avoir pressé la duchesse de se transporter à Neuchâtel pour y vivre en souveraine d'un Etat indépendant,
le Conseil d'Etat, arrivant à l'ordre de destitution du gouverneur Mollondin, et faisant allusion à la position dépendante de la duchesse en France,
ajoutait: Il (M. de Mollondin) ne sera déplacé que par la force, et c'en serait fait de l'Etat et de ses lois fondamentales,
si des volontés arbitraires d'un roi de France devait dépendre la manière de gouverner cette souveraineté :
Votre peuple, Madame, est dans la résolution fixe et invariable de vivre et de mourir auprès de la Constitution du pays et des alliances lielvétiques,
et d'exposer gaiement vie, corps et biens, pour soutenir les droits et les libertés de l'Etat, sans se laisser ébranler par la situation personnelle
de la souveraine [Cette citation et la précédente sont empruntées aux mémoires de S. Pury. La version de la lettre de la duchesse
â Louis XIV, qui figure dans l'Histoire de Chambrier, est un peu différente : le ton en est moins fier].
On comprend que cela ne devait pas avancer les affaires du prince de Conti, qui avait encore eu la maladresse de saisir le Parlement de Paris
d'une demande en restitution des revenus du comté.
La crainte qu'inspirait le despotisme de Louis XIV, qui se comportait déjà en souverain du pays, l'horreur que la révocation de l'édit de Nantes avait
attachée à son nom et au nom français dans tous les Etats protestants, rejaillissaient en défaveur sur son protégé, et la réaction générale, qui se
préparait contre la France, habituait les esprits à accueillir des solutions qu'en tout autre temps ils eussent repoussées.
La plus imprévue, et celle qui paraissait la plus chimérique, commençait à devenir la plus probable, ensorte qu'au moment où la mort de la duchesse
de Némours ouvrit la lice aux combattants, la lutte n'était plus entre les prétendants français, mais entre ceux-ci et le roi de Prusse.
Le plan du chancelier de Montmollin était déjà à moitié réalisé, les circonstances lui avaient donné vie.
II
La duchesse de Nemours mourut regrettée du pays pour lequel elle avait souffert, et son souvenir, mêlé à celui des événements que nous venons de raconter,
est resté longtemps vivant dans la mémoire des populations, surtout de celles du comté de Valangin.
Mais on ne perdit pas de temps à la pleurer.
En prévision du procès qui allait s'engager, le Conseil d'Etat fit prêter serment à tous les fonctionnaires:
De n'aller boire et manger chez aucun des seigneurs prétendants qui se rendraient à Neuchâtel, de ne recevoir d'eux aucun présent,
ni directement ni indirectement, et de ne s'engager à aucun d'eux par promesse de récompense.
La précaution était bonne, quoique un peu tardive.
Le même serment fut prêté par les corps et communautés; il fut bien mal gardé, dit le journal d'Osterwald.
On célébra ensuite un jour de jeûne général.
Puis on attendit les prétendants qui ne tardèrent pas.
On vit arriver successivement:
Le comte de Sillery, M. le marquis de Xaintrailles et l'abbé de Gravel, qui précédaient S. A. S. Monseigneur le prince de Conti,
Le duc de Villeroi, représentant de Madame Paule-Françoise de Gondy, duchesse de Retz et de Lesdiguières,
Le comte de Matignon,
Le comte de Metternich, ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi de Prusse,
Le comte de Barrata de Sainte-Agnès, représentant de S. A. Emmanuel de Savoie, prince de Carignan,
Madame de Soissons et sa fille Louise-Léontine-Jaqueline de Bourbon,
Et enfin S. A. S. Monsieur le prince de Conti lui-même.
M. de Metternich et M. le prince de Conti étaient accompagnés d'une nombreuse suite.
Celle du pmmier, ne comptait pas moins de trente-six chevaux et celle du second cinquante.
Pour leur témoigner une égale considération, on tira en l'honneur de chacun d'eux trois volées de sept canons.
Les mémoires du temps ne nous disent pas où tous ces Messieurs logèrent.
Neuchâtel, qui ne comptait pas plus de 3000 habitants dans son étroite enceinte (bornée à l'ouest par le château et à l'est par la tour de Salanchon,
emplacement actuel du quai nord du port), offrait bien peu de ressources.
Il n'y existait que deux hôtels, le Singe et le Coq-d'Inde,
Le prince de Conti s'établit dans la maison qu'il avait occupée en 1699 (l'ancien hôtel des seigneurs de Gorgier, qui appartenait à la veuve du
conseiller d'État Bergeon), et sa suite à l'auberge du Coq-d'Inde.
Les autres prétendants furent sans doute aussi logés dans des maisons particulières.
Dans le même temps, arrivèrent à Neuchâtel les ambassadeurs de France, d'Angleterre et des Etats-généraux, qui venaient pour appuyer de leur présence,
le premier, les prétendants français, et les seconds le roi de Prusse.
L'empereur Joseph et le roi de Suède, Charles XII, écrivirent en faveur de ce dernier au Sénat de Lerne, qui se fit aussi représenter par un de ses memhres, le bailli Steiger.
La reine d'Angleterre et les Étals généraux adressèrent en outre à leurs très chers et illustres amis les gouverneurs, conseillers d'Etat et
Quatre-Ministraux, des lettres spéciales de recommandation pour le roi de Prusse.
Il n'v eut pas jusqu'au nonce du pape qui ne crut aussi devoir dire son mot:
il écrivit dans ce but au ministre de l'empereur, M de Trantmansdorf, qui fit à cette ouverture une réponse d'un goût douteux et fort peu respectueuse
pour la cour de Rome, qu'il comparait au cyclope Polyphême [Anales de Boyve].
A s'entendre traiter de chers et illustres amis par Sa Majesté britannique et à se voir l'objet des sollicitations de tant de hauts personnages,
de plus fins eussent pu y perdre la tète.
Mais quoique l'ayant assez près du bonnet, nos pères savaient au besoin la conserver froide.
Tous, gouvernement, Quatre-Ministraux, bourgeoisies et peuple, montrèrent dans cette circonstance un tact et un sens politique remarquables
[Les réponses faites par les Quatre-Ministraux aux lettres de sollicitations qui leur furent adressées sont caractéristiques:
« Nous ferons ensorte, autant qu'il dépendra de nous, que la Justice puisse étre rendue à qui elle appartient, le repos et la pais de cet Etat constamment
affermis, nos franchises et libertés spirituelles et temporelles à jamais conservées et transmises à notre postérité.
Cette phrase, expression digne et vraie de leurs sentiments, se retrouve dans toutes les réponses des Quatre-Ministraux.
Ce qui les préoccupait avant tout, c'était la conservation des franchises et libertés des peuples.
(Correspondance - Archives de la Conmaune de Neuchâtel.)].
En gens avisés qui ne laissent pas échapper l'occasion, ils commencèrent à tout événement par faire coutirmer et étendre leurs franchises et libertés
par les prétendants, qui promirent tout ce qu'on leur demanda et même au-delà.
Cet acte de confirmation, espèce de cahier des charges, qui devint la charte constitutionnelle de l'Etat, reçut le nom d'articles généraux;
il y en eut aussi de particuliers pour les bourgeoisies de Neuchâtel et Valangin.
En même temps, le gouvernement s'occupait de la composition du Tribunal devant lequel le procès devait s'instruire.
Ce Tribunal, abrégé des anciennes Audiences auxquelles il avait définitivement succédé en 1618, était formé de douze juges, dont quatre par Etat.
Le banc du clergé, qui n'avait plus de représentants depuis la Réformation, était occupé par les officiers, chàtelains et chefs de juridiction.
Le tiers Etat était représenté par les Quatre-Ministraux de Neuchâtel, dont une décision prise par le Conseil de ville faisait de simples députés
de ce corps votant d'après des instructions.
Ei c'étaient des conseillers d'Etat qui, depuis l'extinction de la noblesse féodale, occupaient le banc réservé, à celle-ci.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler en outre que, par une décision des Etats eux-mêmes, les conseillers d'Etat et chefs de juridiction non regnicoles
avaient été déclarés inhabiles à juger dans les questions de souveraineté.
Cette décision, prise eu 1694 [Voyez Chambrier, Histoire de Neuchâtel et Valangin.]
contre les Suisses contistes des cantons de Fribourg et de Soleure qui siégeaient aux bancs de la noblesse et des officiers, eut encore pour effet,
cette fois, d'éloigner du Tribunal deux contistes. les membres de la famille d'Estaway, autrefois Nemouristes, mais maintenant ralliés avec
leur parent, le gouverneur François d'Estaway-Mollondin, au parti du prince.
(François d'Estaway-Mollondin était le fils de ce Blaise Mollondin qui avait été banni en 1672, puis nommé gouverneur en 1679 par la duchesse de Nemours
en récompense de ses services. )
Les trois cantons catholiques combourgeois protestèrent, mais le Conseil d'Etat passa outre et le Tribunal fut définitivement composé de
MM. Louis Guy, J.-J. Sandoz, Sam. Chambrier et Sam. Marval, conseillers d'Etat, pour l'ordre de la noblesse, Jonas Hory, châtelain de Boudry,
Simon Chevalier, châtelain de Thielle, et Fr. Perroset, lieutenant et receveur du Landeron pour l'ordre des officiers, et des maitres-bourgeois
de Neuchâtel, David Bullot, Fréd. Chambrier, H. Petitpierre et Jean-H. de Pierre pour le tiers Etat.
Pendant ce temps, les prétendants répandaient leurs mémoires et cherchaient à s'assurer la faveur du peuple.
Le pays était très divisé d'opinions et subissait les influences les plus diverses.
Comme nous l'avons dit, la plupart des chefs Nemouristes s'étaient ralliés peu à peu à la cause du roi de Prusse
[Chambrier rapporte dans son histoire que le plan des partisans du roi de Prusse avait été arrêté dans une conférence secrète,
tenue à Bevaix, en 1704, chez le banneret Emer de Montmollin.]('),
la bourgeoisie de Valangin et les populations des montagnes l'avaient épousée chaudement.
Le Landeron, en revanche, qui s'était distingué par son zèle pour la duchesse de Nemours, ne les avait pas suivis dans cette évolution;
la communauté de religion le rattachait à la cause des prétendants français.
Le prince de Conti avait un parti nombreux dans la ville de Neuchâtel, et le Val-de-Travers, plus rapproché de la France, en subissait l'influence.
La vénérable Classe, dont les sympathies paraissaient devoir être acquises à la cause du prétendant protestant, était partagée.
Un de ses membres influents, J.-F. Osterwald [Tribolet. Histoire de Neuchâtel depuis 1'avénement de la maison de Prusse.
Les trois pasteurs de la ville étaient contistes], était du parti des prétendants français;
il craignait sans doute pour l'indépendance de l'Eglise, qui avait acquis son autonomie sous la dynastie catholique d'Orléans à la faveur de
l'éloignement dans lequel ses princes avaient été obligés de se tenir des affaires ecclésiastiques.
Mais chacun sentait que la solution dépendait des événements extérieurs; la cause des prétendants français était liée au succès des armes
de la France, car il était bien difficile d'admettre que Louis XIV vainqueur consentit jamais à laisser tomber le comté de Neuchâtel, depuis
deus cents ans patrimoine de princes français, dans les mains d'un de ses ennemis.
Les échecs subis par ses armées avaient immédiatement leur contre-coup à Neuchâtel.
III
C'est le 28 juillet 1707, jour des six semaines, que le Tribunal se réunit au château dans la salle des Etats, aujourd'hui salle de la Cour
d'appel, et que les procureurs des hauts prétendants comparurent devant lui pour demander la mise en possession et investiture du pays.
Ce spectacle n'était pas nouveau, comme nous l'avons vu.
Le Tribunal des Trois-Etats avait déjà été appelé à se prononcer sur les différends de ses princes entre eux;
mais dans ces divers cas la souveraineté proprement dite n'était pas en jeu.
Aujourd'hui c'était bien d'elle qu'il s'agissait et c'était un Tribunal composé de sujets qui allait en décider.
Je ne pense pas qu'il existe deux exemples d'un pareil procès.
Aussi bien celui-ci n'en avait-il que l'apparence.
On suivit à la vérité les formes en usage pour l'instruction des causes de succession, et le Tribunal statua comme il l'aurait fait dans un
différend entre particuliers.
Mais sa sentence fut moins la reconnaissance solennelle d'un droit qu'un acte de souveraineté accompli sous les yeux et avec l'assentiment de la nation.
Le Tribunal, pour nous servir d'une expression empruntée au langage de la jurisprudence, ne déclara pas le droit, il le créa.
Il donna le sceptre, il ne l'adjugea pas.
Et c'est bien ainsi que sa mission fut comprise dès l'origine.
Jamais juges ne furent plus surveillés!
Tous les corps de l'Etat étaient représentés aux séances par des délégations.
La Compagnie des pasteurs, dit le journal d'Osterwald, fut placée sur les bancs derrière les juges des deux premiers Etats,
et les officiers du prince derrière les pasteurs.
Le banneret (de Neuchâtel) et les anciens maitres-bourgeois venaient, après le tiers Etat et, derrière eux, le reste de la Classe et le Conseil des Vingt-Quatre.
Le long de la paroi du même côté, les bourgeois de Valangin, le Conseil des Quarante au-devant de la galerie, les vassaux derrière le procureur-général et
Messieurs du Conseil d'Etat.
Le gouverneur F. d'Estaway-Mollondin présidait le Tribunal.
Le siège du procureur-général était occupé par M. Jonas de Chambrier.
Enfin, détail qui intéressera peut-être quelques personnes, les avocats des parties se tenaient à la barre qui se voit encore dans la salle des Etats;
elle n'a changé ni de place, ni de destination.
Nos pères avaient pour les formes judiciaires établies le respect des peuples qui ont conquis leurs libertés pied à pied.
Ils y voyaient avec raison la sauvegarde du droit, et lorsque la question de la succession de Neuchâtel se posa devant les Trois-Etats,
nul ne songea à faire pour l'instruction de ce procès exceptionnel un règlement exceptionnel;
on le traita comme un procès ordinaire et on lui appliqua la loi commune.
Un arrèt du Conseil ordonna simplement que les parties ne paraitraient pas elles-mêmes, afin d'éviter les conflits de préséance entre le comte de Metternich
et le prince de Conti, qui, n'accordant pas au roi de Prusse le litre que son maître ne lui reconnaissait pas, prétendait avoir le pas sur l'ambassadeur de
Sa Majesté prussienne.
On commença par vérifier les pouvoirs des procureurs des prétendants qui étaient au nombre de treize, savoir:
- Franç.-L. de Bourbon, prince de Conti.
- Louise-Jaqueline-Léontine de Bourbon, fille du chevalier de Soissons.
- Paule-Françoise de Gondy, duchesse de Lesdiguières.
- Jaques, comte de Matignon.
- Emmanuel-Philibert-Amédée de Savoie, prince de Carignan.
- Frédéric Ier, roi de Prusse.
- Jeanne de Mouchy, marquise de Mailly et de Nesle.
- Ives, marquis d'Allegre.
- Léopold-Eberhard, duc de Wurtemberg-Montbéliard.
- Frédéric Magnus, margrave de Baden-Hochberg.
- Les princes de Fürstemberg.
- Béat-Albert-Ignace, baron de Montjoie.
- Enfin le louable canton d'Uri, qui fondait ses prétentions à la souveraineté sur l'opposition qu'il avait faite à la restitution du comté
saisi par les Ligues en 1512.
Le prince de. Conti, exclu par la sentence des Trois-États du 3 mars
1694, en demandait le relief ou l'annulation pour pouvoir ensuite se porter héritier.
Le margrave de Baden-Hochberg, les princes de Fürstemberg et le canton d'Uri réservaient simplement leurs droits et les
autres prétendants demandaient dores et déjà la mise en possession et investiture du comté.
Appliquant la coutume du pays d'après laquelle ceux qui prétendent des droits à une succession doivent se constituer demandeurs en investiture
le quarante-deuxième jour dès le décès du défunt, le Tribunal renvoya toutes les parties à comparaitre sur le vendredi vingt-sixièmne jour
du mois d'août pour suivre à leurs demandes et réquisitions, tant celles qui aspirent présentement à la succession que celles qui n'ont fait
que des réserves et protestations, le tout à peine de forclusion. (V. Manuel du Tribunal. )
Au jour fixé, le Tribunal se réunit de nouveau.
Mais dans l'intervalle deux nouveaux prétendants s'étaient annoncés.
C'étaient le prince de Nassau-Siegen et Madame Juliane-Catherine d'Amont, épouse de Henri de Martines, seigneur de Sergy et de Baisenaz
[Voyez sur cette priétendante peu connue la notice intéressante publiée en 1871 par M. Charles Berthoud dans la Bibliolhéque universelle,
livraison de septembre: Une prétendante à la souveraineté de Neuchätel.
Madame d'Ammond cachait sous ce nom modeste une origine illustre.
Elle descendait par sa mère de Guillaume le Taciturne, et comptait parmi ses ancêtres le roi Emmanuel de Portugal.],
qui tiraient tous deux leurs droits de la maison de Châlons, dont ils se disaient les successeurs.
Malheureusement ils avaient omis de les faire valoir le jour fatal des six semaines et le Tribunal s'empressa de les débouter l'un et l'autre pour ce motif.
Il débouta également sans autre forme de procès le louable canton d'Uri et donna au margrave de Baden et aux princes de Fürstemberg acte de leurs réserves,
attendu qu'elles avaient pour objet des droits non encore ouverts.
Ces diverses éliminations et le désistement postérieur du baron de Montjoie, réduisirent à neuf le nombre des prétendants.
Ces neuf prétendants pouvaient être rangés, d'après la nature des titres sur lesquels ils fondaient leurs droits, en trois classes, composées:
La première, de ceux gui invoquaient en leur faveur des dispositions testamentaires des derniers souverains (le prince de Conti et Mlle de Bourbon);
la seconde, de ceux qui invoquaient leur parenté avec la maison de Longueville (Mme de Lesdiguières, M. de Matignon et le prince de Carignan);
la troisième, de ceux qui venaient a la succession du chef de la maison de Châlons, en vertu de son droit de suzeraineté (le roi de Prusse,
le marquis d'Allègre, la marquise de Mailly et le duc de Wurtemberg-Montbéliard).
Aussi le plan des héritiers testamentaires et des héritiers du sang, qui tiraient leurs droits de la maison de Longueville,
devait-il être de faire juger en premier lieu les prétentions des successeurs de la maison de Châlons et du plus redoutable d'entre eux, le roi de Prusse.
C'est le moment d'expliquer l'apparition inattendue de ce prétendant.
Comment les droits surannés de Jean de Châlons, l'adversaire malheureux de Rodolphe de Hochberg, étaient-ils sortis de l'oubli où ils dormaient depuis 250 ans,
et se trouvaient-ils représentés par cet électeur, roi de fraiche date, dont les descendants devaient restaurer l'antique empire d'Allemagne ?
Le chancelier de Montmollin nous en donne le secret dans ses mémoires.
Serviteur fidèle et ami de Henri de Longueville, conseiller de sa veuve, le chancelier de Montmollin avait consacré sa vie au service de ces
princes, dont il ne parle jamais qu'avec respect et attendrissement.
Ses souvenirs, la pente de son esprit, sa culture qui était toute française, ses fréquents séjours à Trye chez la duchesse de Longueville, qui l'avaient
mis en relations avec de hauts personnages, notamment avec le grand Condé, tout semblait devoir le rattacher à la cause des princes français
et l'éloigner de celle des héritiers de la maison de Châlons, - même son amour-propre de jurisconsulte et d'écrivain.
Car il avait consacré plusieurs pages de ses Mémoires à établir la complète indépendance du comté de Neuchâtel et son affranchissement de tout
lien de vassalité à l'égard de la maison de Châlons.
Mais le chancelier de Montmollin était un homme d'Etat doublé d'un patriote.
Chambrier nous le peint, dans les loisirs forcés que lui avait faits la duchesse de Nemours, réfléchissant à la lueur de sa lampe aux destinées que la
prochaine extinction de la maison d'Orléans réservait à ce pauvre petit pays et discutant avec lui-même les droits des divers prétendants possibles.
Après avoir exclu le prince de Conti et le chevalier de Soissons, comme inhabiles à succéder en vertu de dispositions testamentaires à une souveraineté
inaliénable, à un état successif et non patrimonial, il reconnaît que c'est dans la descendance d'Antoinette d'Orléans, épouse de Henri de Gondy,
que se trouverait le légitime successeur à la souveraineté, puis il écrit ce passage remarquable, qui donne la clef de sa conduite future:
Mais comme il est souvent nécessaire en politique, ainsi qu'en chirurgie, de faire un mal pour en éviter un plus grand ou en vue d'opérer
un bien considérable, l'état des choses demandera peut-être qu'à la prochaine vacance on fasse violence à la loi en faveur du salut public.
Or, quels souverains nous présentent les ligues collatérales féminines, soit de Gondv, soit de Matignon?
Des gentilshommes ou si l'on veut des seigneurs français qui, selon toute apparence, soutiendraient faiblement nos efforts en faveur de la loi,
quand ils auraient à lutter contre François-Louis de Bourbon-Conti, prince du sang de France, étayé par Louis XIV et par les cantons catholiques.
A quoi j'ajoute que les gentilshommes ou seigneurs français, asservis comme ils le sont à cette heure, seraient des princes dangereux pour ce pays,
moins par les choses qu'ils pourraient faire au-dedans, que par celles qu'ils ne pourraient empêcher au dehors.
D'autre part, je suis bien informé, et cela de bon et haut lieu, qu'à l'ouverture susdite plus d'un soi-disant ayant-droit, comme issus
du sang de Châlons, se présenteront pour faire revivre l'antique et caduque suzeraineté de cette maison éteinte.
Au milieu de tout cet appareil qui menace rudement ce pauvre pays par tant de conflits dont on ne peut rien prévoir de bon, il est certes
bien raisonnable de s'occuper l'esprit d'une nécessaire et périlleuse occurence toute prochaine, et de ruminer un peu d'avance sur le parti le
plus opportun à prendre.
Et le chancelier se met à ruminer.
La conversion du pays en une république suisse aristo-démocratique, qu'il qualifié de grande, belle et bonne idée, lui sourit un instant,
mais il la rejette comme incompatible avec nos têtes pleines de feu et de montant, soit par influence du Jura, soit par l'effet des droits et
libertés de la multitude, et propre à susciter des difficultés de la part de la France; il rejette également l'idée de faire de Neuchâtel un baillage
suisse, parce qu'il ne veut pas devenir d'évèque meunier, et découvre enfin le plan qu'il mit plus tard à exécution dans ce passage souvent cité:
Il me semble que s'il y avait quelque part un prince en état de nous protéger et de nous faire du bien, et assez éloigné pour ne pouvoir
nous nuire, un prince en grande considération par toute l'Europe, défenseur déclaré des libertés spirituelles et temporelles des peuples, à l'exemple
de tous ceux de sa race et en faveur duquel on pourrait établir d'une manière assez éblouissante le droit de succéder à la maison d'Orléans,
une fois éteinte, il me semble, dis-je, que puisqu'il est question de chercher, non le vrai et légitime successeur que la loi appelle, mais celui
qui politiquement nous conviendrait le mieux, un souverain tel que je viens de le décrire serait bien notre fait.
Or, je crois l'apercevoir en la personne du prince d'Orange, Guillaume-Henri de Nassau, possesseur des droits et titres de l'ancienne maison de Châlons-Orange.
Ce plan conçu et mûri en silence pendant la régence de la duchessevde Nemours, fut présenté au prince Guillaume d'Orange, avec un mémoirevà l'appui,
par les fils du chancelier qui servaient dans l'armée desvEtats-généraux.
Guillaume l'accueillit comme il accueillait tout ce qui pouvait contrecarrervet diminuer l'influence de la France; et quand la révolution dev1688 l'eùt
placé sur le trône d'Angleterre, il fit faire la déclaration officiellevde ses prétentions sur Neuchâtel en 1697 au congrès de Ryswick,
déclaration dont le premier effet fut d'empêcher l'exécution des projets du prince de Conti.
Les événements avaient ainsi donné un commencement de réalité au rêve du chancelier et c'est avec une satisfaction profonde mêlée d'étonnement
et aussi d'une certaine inquiétude qu'il constate ce succès inespéré.
Il me semble, écrit-il peu de temps avant sa mort, que cette affaire est un pur songe; toutefois, plus je rumine à cette tournure
non attendue, plus je me persuade avec joie et satisfaction que tous les vrais et sages enfants de la patrie ne me blâmeront, ains me sauront gré
d'avoir amené sur les rangs un tel prétendant.
Cependant il a des scrupules.
Le jurisconsulte, peut-être aussi le vieux serviteur de la maison d'Orléans, se regimbent eu lui.
Mais il se raisonne, proteste de la loyauté de ses motifs, et continue non sans une certaine hésitation.
Et puisque la rigueur des circonstances annonce que ceux-là qui auraient un légitime droit à la souveraineté ne manqueraient pas d'être
éclaboussés par des étrangers sans droits et n'ayant que des testaments, tels que le prince de Conti, étayé par le roi Louis XIV, et le chevalier de
Soissons, sans étaie, il me semble que nous pouvons bien aussi en choisir un qui alléguera pareillement aussi une disposition de Réné de Nassau,
et qui s'étaiera lui-même.
Car le chancelier ne se dissimule pas le côté faible de son système.
S'il est vrai que le comté de Neuchâtel soit un fief inaliénable, la disposition de Réné de Nassau est entachée du même vice que celle de l'abbé d'Orléans
ou de la duchesse de Nemours.
Aussi le chancelier redevient-il perplexe!
Mais ici encore la raison d'état arrive à propos pour rassurer la conscience de l'homme d'Etat.
Quoiqu'on fasse, l'ordre constitutif sera perverti; toutefois, avec cette différence, ajoute-t-il, que les prétentions du prince d'Orange
pourraient être si bien vêtues, que la majeure partie des yeux ne verraient pas les coutures.
Puis il clôt la conversation par cette réflexion aussi vraie qu'heureuse d'expression et qui doit l'absoudre à ses yeux comme à ceux de la postérité:
Je l'ai dit, les légitimes héritiers seraient les descendants d'Antoinette d'Orléans, et, après ceux-ci, les descendants d'Eléonore d'Orléans;
mais nous n'aurions toujours que des étourneaux: encore les anciens étaient-ils en liberté, ceux-ci ne seraient qu'étourneaux en cage, c'est
encore pis.
Guillaume III mourut en 1702, (un an avant le chancelier de Montmollin) en laissant pour successeur aux droits de la maison de Châlons son cousin
Frédéric 1er, électeur de Brandebourg et roi de Prusse, qui posa sa candidature par une lettre adressée au Conseil d'Etat le 13 février 1703
[Voyez Chambrier, Histoire de Neuchâtel et Valangin.].
Les prétentions du prince d'Orange pourraient être si bien vêtues que la majeure partie des yeux n'apercevraient pas les coutures,
avait dit Montmollin.
En cela encore il ne s'était pas trompé.
Ses adversaires virent les coutures et les signalèrent, mais la masse ne les aperçut pas, et ce qui paraissait à l'origine, aux premiers,
quelque chose d'absolument artificiel, ne tarda pas à prendre racine dans le sol, à leur grand étonnement.
Aussi Samuel Pury - un des chefs du parti contiste - ne peut-il assez s'extasier dans ses Mémoires
(dont nous devons l'obligeante communication à l'un de ses petits-neveux), sur la découverte du vieux chancelier qu'il admire comme un joaillier en pierres
fines admirerait un diamant artistement imité.
Le chancelier savait que l'essentiel en politique est d'arriver à point et sa combinaison arrivait à point.
Le pays avait appris à se défier de la France; il craignait pour ses libertés religieuses et politiques, mais il ne savait comment échapper au danger
qui le menaçait. - La combinaison du chancelier lui en fournissait le moyen. - C'est ce qui fit son succès.
Où d'ailleurs n'y avait-il pas de coutures?
Seules, les prétentions de la duchesse de Lesdiguières et du comte de Matignon en étaient exemptes.
Mais parmi les candidats sérieux à la souveraineté de Neuchâtel, c'étaient encore ceux qui avaient le moins de chances.
Grands seigneurs français sans doute, mais grands seigneurs sujets d'un roi absolu, ils personnifiaient aux yeux du peuple neuchàtelois
ces étourneaux en cage, dont l'avénement possible avait à ce point effrayé le patriotisme du chancelier, qu'il avait,
qu'on me pardonne l'expression, inventé un prétendant pour le prévenir.
La lutte, la vraie lutte, n'était et ne pouvait être qu'entre le prince de Conti et le roi de Prusse, et, pour chacun d'eux, il ne s'agissait que
d'habiller convenablement ses prétentions.
Le droit et la négociation, avait dit un agent de la cour de Prusse dans une lettre interceptée [L'avocat Dupuis],
sont les deux moyens qui doivent, humainement parlant, conduire au succès les prétentions de Sa Majesté le roi de Prusse, le droit n'y est proprement que pour
le décorum, au lieu que de la négociation dépend absolument le succès de cette araire [Mémoires de S. Pury.].
De son côté, le prince de Conti n'avait qu'une confiance médiocre dans la force de son droit.
Il comptait plutôt sur la crainte qu'inspirait son
royal cousin de France et le charme qu'il exerçait par ses qualités personnelles.
Les mémoires, distribués à profusion, étaient évidemment pour la galerie.
Nous sommes cependant obligé d'en parler.
Le roi de Prusse et les autres prétendants du chef de la maison de Châlons commençaient par poser en fait que Neuchâtel était un fief mâle de cette maison.
Puis reprenant le procès plaidé en 1457 entre Louis de Châlons et Rodolphe de Hochberg, ils soutenaient que le comté de Neuchâtel avait fait retour à la
maison de Châlons à la mort de Jean de Fribourg, dernier représentant du Chezaul de Neuchâtel.
Mais à qui appartenait la succession de Châlons ?
La thèse défendue par le roi de Prusse était celle-ci:
Le dernier des comtes de Châlons était mort en 1530 en instituant pour héritier son neveu René de Nassau, fils de sa soeur, lequel avait, de son côté,
institué pour héritier son cousin Guillaume de Belgique, dont la succession se trouvait dévolue, ensuite de la mort de Guillaume III et d'un fideicommis
de René de Nassau appelant les femmes à succéder à défaut de mâles, au roi Frédéric I, du chef de sa mère Louise de Nassau.
Mais cette conclusion du roi de Prusse était contestée par le marquis d'Alègres, le duc de Wurtemberg et la marquise de Mailly,
qui tous se disaient successeurs de Châlons, chacun à un meilleur titre que l'autre.
Tout en ayant une certaine apparence de rigueur logique, ce système prêtait le flanc de plusieurs côtés.
L'inaliénabilité du comté et son caractère de fief mâle, que le roi de Prusse opposait aux prétendants français, se retournaient contre lui,
attendu, d'une part, que c'était par le testament de Philibert de Châlons que la succession de Châlons était entrée dans la maison de Nassau, et,
d'autre part, que la branche masculine de Guillaume de Belgique s'était éteinte en la personne de Guillaume III d'Angleterre.
Mais ce système avait un défaut plus grave et qui, dans d'autres circonstances, eût suffi pour lui aliéner l'opinion.
Fondé sur un principe de droit féodal suranné, il faisait reculer l'histoire de deux siècles en ramenant le pays au temps de Rodolphe de Hochberg.
Du coup, par conséquent, les souverains qui avaient gouverné le comté, à partir de Jean de Fribourg, devenaient des usurpateurs et leurs actes des
actes d'usurpation, - ainsi, du reste, que les jurisconsultes du roi de Prusse avaient été entraînés à les qualifier dans leurs écrits.
Il y avait là un beau champ à exploiter pour les adversaires !
Qu'allaient devenir les franchises et libertés des peuples, si les souverains qui les avaient accordées se trouvaient n'avoir eu aucun titre légitime ?
S'apercevant à temps du danger, le comte de Metternich s'empressa d'apaiser les craintes, qui commençaient à se produire, par la publication
d'un manifeste, signé du roi lui-même, le 10 août 1707[Voy. Annales de Boyve], et dans lequel celui-ci s'engageait à confirmer
les franchises, libertés, immunités, exemptions, lois, usances et coutumes écrites et non écrites et à ratifier expressément tous
les actes de concession, de privilèges, d'accensement, d'octroi, en un mot tous les titres perpétuels de quelque nature qu'ils fussent,
qui avaient été accordés par le passé, tant aux corps et communautés, qu'aux particuliers de l'Etat, par toutes les personnes qui ont dominé sur eux,
soit de droit soit de fait, nommément par Rodolphe de Hochberg et tous ses successeurs, surtout en dernier lieu par Mme de Nemours.
Cette conséquence du système n'en restait pas moins le côté faible.
Le prince de Conti s'appuyait, comme nous l'avons vu, sur le testament de l'abbé d'Orléans.
Il plaidait l'aliénabilité du comté, mais en s'engageant à reconnaître le principe contraire, dès qu'il serait déclaré souverain.
En attendant, et comme la sentence des trois Etats du 8 mars 1694 avait condamné ses prétentions en proclamant l'inaliénabilité du
comté, il était obligé, d'après les formes de la procédure civile, de commencer par demander le relief, c'est-à-dire l'annulation de ce jugement.
Mademoiselle de Bourbon, qui invoquait en sa faveur une donation de la duchesse de Nemours, soutenait naturellement la même thèse tout
en s'opposant aux conclusions du prince de Conti, avec lequel elle devait immédiatement entrer en conflit si le relief de la sentence de 1694
lui était accordé (puisqu'il y aurait lieu, dans ce cas, de décider entre les deux testaments).
La duchesse de Lesdiguières et le comte de Matignon étaient seuls sur un terrain solide.
Leurs mémoires se distinguent par une grande netteté.
Ceux de la duchesse de Lesdiguières, rédigés par Me Terrasson, avocat au Parlement de Paris, sont particulièrement bien faits.
La contestation entre les prétendants de cette classe portait sur la question de savoir si c'était à la ligne et au plus proche parent paternel,
sans distinction de ligne aînée ou cadette (qui, dans ce cas, eût été le comte de Matignon, descendant d'Eléonore d'Orléans) que la souveraineté
devait être dévolue ?
Le prince de Carignan, issu d'une soeur de la mère de la duchesse de Nemours, était son plus proche parent en degré, mais du côté maternel;
or Neuchâtel était un bien paternel.
Ce prétendant plaidait une thèse contraire à la règle encore en vigueur chez nous: paterna paternis, materna maternis.
Le Tribunal se trouvait ainsi en présence, non seulement de trois systèmes principaux, mais d'autant de systèmes particuliers qu'il y avait
de prétendants, puisque les successeurs du chef de Châlons, comme les successeurs testamentaires et les héritiers du sang, contestaient encore
entre eux.
Il serait surprenant que la première idée du chancelier de Montmollin de constituer Neuchâtel en république, celle qu'il qualifiait de grande,
belle et bonne, n'eût pas surgi de ce chaos de prétention, Contraires.
C'est effectivement à ce moment que parut une brochure, intitulée le Tombeau des Prétendants, que Samuel Pury attribue dans ses Mémoires
à son beau-frère, le commissaire-général Meuron.
L'auteur, recherchant l'origine de la souveraineté, la place dans le peuple, et trouvant les prétentions de chacun des héritiers de Châlons,
des héritiers testamentaires et des héritiers du sang, mal fondées, en conclut que le peuple doit rentrer en possession de sa souveraineté.
Cette brochure trop théorique, qui s'inspirait des idées que Rousseau n'avait pas encore popularisées, ne fit pas grande sensation, bien que
la pensée d'ériger Neuchâtel en république eût traversé, dit-on, l'esprit de Guillaume III. lui-même et de quelques personnes influentes, entre
autres de Samuel Pury, qui ne la croyait point aussi chimérique qu'on l'a dit.
Mais pour la réaliser, il eût fallu le concours de Berne, et Berne, qui avait eu des vues intéressées sur Neuchâtel dont il avait songé un moment
à faire un baillage, était maintenant complètement gagné à la cause du roi de Prusse. - 1l ne parait pas, d'ailleurs, que l'idée ait eu de
l'écho dans le peuple, qui n'avait riens à gagner à l'établissement d'une république, dont la constitution eût été nécessairement aristocratique et
qui aurait encore augmenté l'influence de la capitale.
Revenons au procès ou plutôt à la procédure.
V
La première question était celle du relief demandé par le prince de Conti, puisque sa position de prétendant en dépendait
[On appelait relief l'acte par lequel une partie était rétablie dans les droits qu'elle avait perdus.
On distinguait les reliefs en reliefs d'actes de procédure et reliefs de jugements, aujourd'hui appelés révisions.
C'était un relief de cette dernière espèce que demandait le prince de Conti.]. En effet, pour être admis à se porter héritier,
le prince de Conti devait commencer par obtenir l'annulation de la sentence de 1694 qui l'avait exclu de la succession en statuant que la souveraineté
de Neuchâtel ne pouvait être transmise par testament ou autrement.
Mais le tribunal ne pouvait accorder ou refuser le relief, sans préjuger le fond même du débat.
S'il l'accordait, il infirmait le principe de l'inaliénabilité et déboutait indirectement tous les autres prétendants;
s'il le refusait, il prononçait par le fait l'exclusion du prince qui était le seul prétendant capable de lutter avec le roi de Prusse.
C'était le noeud du procès ! Le prince avait pris ses dispositions en conséquence.
Parmi les juges dont se composait le tribunal, il s'en trouvait trois, MM. Sandoz, Marval et Hory, qui siégeaient déjà aux Etats de 1694.
Le prince les récusa pour ce motif.
Il fit valoir en outre un motif spécial à l'appui de la récusation du conseiller Hory qui lui était suspect à cause de ses relations de parenté avec
M. de Bondely, agent de la Cour de Prusse.
Il proposa également la récusation d'un quatrième juge, M. Chevalier, châtelain de Thielle, pour des raisons particulières.
L'incident s'instruisit à l'audience du 6 septembre. On discuta beaucoup.
Le procureur-général, le banneret de Neuchâtel, les maîtres-bourgeois de Valangin protestèrent, selon l'usage, pour le maintien et la
conservation des droits de l'Etat et des franchises et libertés des peuples, protestations qui étaient l'accompagnement obligé de tous les actes de
la procédure; puis le tribunal, ne prenant en objet que la première partie de l'incident, écarta les moyens de récusation proposés contre les
juges qui avaient siégé aux Etats de 1694, et renvoya la discussion des autres au lendemain.
Mais au lieu d'y suivre, le prince fit lire à l'audience, à l'ébahissement de tous, une déclaration par laquelle il protestait de nullité contre tout
ce qui avait été et serait jugé au préjudice de ces droits, se réservant de recourir à tel juge qu'il lui conviendrait
[Voy. Manuel du Tribunal des Trois-Etats.].
Et comme pour donner plus d'effet à sa protestation, le prince quittait Neuchâtel le jour même pour retourner à Paris.
Cette retraite d'un des principaux prétendants, - car c'était bien une retraite, - changeait complètement la face des affaires.
Pourquoi le prince de Conti, qui était arrivé à Neuchâtel plein d'espérance, qui y avait des partisans nombreux et dévoués, désertait-il ainsi la partie ?
S. Pury en donne l'explication dans ses Mémoires.
Le prince de Conti avait reçu en quittant Paris, de la bouche même de Louis XIV, les assurances les plus positives de sa protection.
Sa confiance en lui était extrême: mais deux circonstances vinrent l'ébranler.
Le marquis de Puysieulx, ambassadeur de France en Suisse, qui avait témoigné un zèle ardent pour sa cause en 1699, et M. de la Closure,
résident français à Genève, s'étant rendus à Neuchâtel, y déclarèrent hautement que, tout en s'opposant à ce qu'aucun autre que l'un des prétendants
français fùt mis en possession de la souveraineté, le roi leur maître n'en favoriserait aucun spécialement.
Cette déclaration équivoque, peu conforme au langage que le roi lui avait tenu à son départ, était bien faite pour exciter la défiance du prince.
Il conçut des soupçons, que la conduite ultérieure des deux ministres ne tarda pas à changer en certitude.
L'apparente neutralité de Louis XIV cachait en réalité une préférence.
Les prétendants français étaient très jaloux du prince de Conti, dans lequel ils voyaient leur principal antagoniste.
Exploitant cette disposition, le banneret Emer de Montmollin, neveu du chancelier, la meilleure tête du parti, au dire de S. Pury,
eut l'art de leur persuader de faire momentanément cause commune contre lui avec le roi de Prusse, que le banneret leur représentait comme prêt à abandonner
la partie et, qu'avec un aveuglement naturel aux sujets du roi-soleil, les prétendants français considéraient d'ailleurs comme un adversaire peu redoutable.
Ce vrai marché de dupes fut conclu au commencement de septembre, dans une fête offerte à la Borcarderie par M. de Montmollin aux divers prétendants,
mais à laquelle n'assistaient ni le prince de Conti ni le comte de Metternich.
Le marquis de Puysieulx y avait, parait-il, donné son assentiment.
Lorsque la nouvelle en parvint au prince, il fut plus indigné encore qu'irrité. - Comme Français, il ne comprenait pas que des gens de sa nation fissent
cause commune avec l'électeur de Brandebourg, et son orgueil de prince du sang souffrait à la pensée que le roi lui préférait un simple gentilhomme,
cet imbécile de Matignon, comme il l'appelait:
car c'est le comte de Matignon qui paraissait être l'objet de la faveur royale. - Il y vit la main de Mme de Maintenon, et résistant à toutes
les instances de ses amis, qui le suppliaient de ne pas se décourager, il prit la résolution de partir.
S. Pury, témoin de ces scènes, rapporte les propres paroles arrachées par la douleur et l'orgueil au pauvre prince désabusé:
Je suis joué..... c'est la Maintenon! Oui, c'est elle! Maintenant que je n'ai plus le roi pour moi, mon épée est trop courte,
et je souhaite que mes amis se jettent dans le parti de Brandebourg, car je mourrais de douleur si un gentilhomme français, et surtout cet imbécile de
Matignon, l'emportait sur moi.
Et effectivement, le 5 septembre au matin, il fit appeler auprès de lui ses principaux affidés et exigea d'eux qu'ils se rattachassent à la
cause du roi de Prusse.
On voit par là que l'incident de récusation soulevé à l'audience du 6 septembre, n'était en réalité, - quel que fût son mérite au fond, -
qu'un moyen de couvrir la retraite du prince en lui fournissant un prétexte de protestation.
Son parti était pris depuis la veille.
C'était la troisième fois qu'il voyait ses espérances déjouées, et ce titre de "souverain", l'objet le plus cher de son ambition, lui échapper,
à Neuchâtel comme en Pologne.
Trois ans après, il mourait à Paris, regretté de tous ses amis, et laissant la réputation d'un des hommes les plus aimables du grand siècle.
Massillon fit son oraison funèbre.
Les Neuchâtelois auraient trouvé en lui un second Henri II, bienveillant, gracieux, brave et spirituel ; mais qu'eussent été ses successeurs et
que fût devenu le pays sous leur autorité ?
Le départ du prince simplifiait la situation.
Le procès continua; on plaida et incidenta beaucoup, mais la cause du roi de Prusse était gagnée, et les prétendants français ne durent pas tarder à
reconnaître l'erreur dans laquelle ils étaient tombés.
Le grand roi eut beau menacer.
Tout conspirait contre lui: On n'est pas heureux à notre àge, avait-il dit au maréchal de Villeroy, au lendemain de la bataille de Ramillies.
Le gros des amis du prince de Conti était allé grossir les rangs du parti du roi de Prusse et à leur tête Sam. Pury.
Le reste s'était rallié aux héritiers du sang, dont les avocats s'escrimaient avec ceux du roi de Prusse sur des questions de procédure.
Les avocats des parties étaient pour la plupart étrangers; nous ne voyons figurer au procès, comme avocats du barreau neuchàtelois de l'époque,
que MM. Meuron et Jacot, en qualité, le premier, de procureur du margrave de Baden et le second de procureur du canton d'Uri.
Les prétendants français de Longueville étaient assistés par MM. Terrasson,
Tribolet, avocats au Parlement de Paris, et Le Fort, avocat à Genève.
Le prince de Carignan avait pour conseiller M. Forcis, de Turin, et le roi de Prusse, MM. Peyrol et de Normandie
[MM. Peyrol et de Normandie étaient les avocats plaidants.
Mais il résulte des Mémoires du temps et de la correspondance, que rien ne se faisait sans avoir été préalablement délibéré dans un conseil ou comité
qui comptait parmi ses membres les plus actifs deux Suisses d'origine: MM. de Pème de Saint-Saphorin, général au service de l'empereur, et de Bondelv,
patricien bernois, au service de Prusse. - V. Triholet, Hist. de Neuchâtel depuis l'avènement de la maison de Prusse.].
- Le duc de Wurtemberg, le marquis d'Alègre, et la marquise de Mailly étaient assistés par MM. Esprit-Vieux, avocat au parlement, et Verdeilhan,
avocat, à Yverdon.
L'envoi en possession fut accordé, selon la règle, à tous les prétendants.
Mais, sur la demande d'investiture, il s'éleva immédiatement une difficulté de procédure.
Les prétentions des héritiers de Châlons étaient exclusives de celles des héritiers de Longueville, testamentaires ou ab-intestat, aussi bien
de Mme de Bourbon, de la duchesse de Lesdiguières, que du prince de Carignan, tous ayant-droits de la maison de Longueville.
Ensorte que le droit en discussion était en réalité le droit de cette maison elle-même.
Si le fief de Neuchâtel avait fait retour à Châlons en 1457, - comme le soutenait le roi de Prusse, - le procès était jugé à l'égard des héritiers
de Longueville qui se trouvaient tous exclus, et réciproquement dans le cas contraire, sauf ensuite au Tribunal â déterminer quel était, entre les
prétendants de Châlons ou les prétendants de Longueville, celui auquel la succession de Neuchâtel devrait être dévolue.
Cette séparation ou division de cause demandée par les héritiers de Longueville eùt été toute dans leur intérêt.
Elle leur aurait permis de réunir leurs efforts contre les prétentions du roi de Prusse et de faire ressortir, en l'isolant, les côtés faibles de son système.
Mais la procédure en usage ne se prêtait pas à cette division.
D'après les règles établies, les prétendants à une succession étaient tenus d'établir simultanément leurs droits respectifs et le Tribunal prononçait
entre eux par un seul et même jugement.
Cependant les Trois-Etats parurent un moment vouloir sortir de la règle.
Ils appointèrent les prétendants de Châlons en preuve les premiers.
Et quand ceux-ci eurent fait restriction, en nomination de preuves, à l'audience du 14 septembre (nous demandons pardon de ces détails
qui n'offrent d'intérêt que pour les archéologues en procédure), ils admirent, malgré l'opposition du roi de Prusse, les héritiers de Longueville
à proposer ensuite leurs moyens spéciaux ou exceptions.
Ces derniers en profitèrent pour opposer, à titre de fin de non recevoir, le jugement par lequel l'Official de Besançon avait débouté
Louis de Châlons, des prétentions que le roi de Prusse faisait revivre.
Cette production souleva un incident.
Il ne pouvait pas convenir aux prétendants de Châlons de laisser juger préalablement un pareil moyen.
Aussi l'avocat du roi, Peyrol, reprit-il sa thèse ; il soutint que tous les prétendants devaient fournir leurs preuves.
Le Tribunal, qui s'était un peu compromis la veille, se tira d'embarras en ordonnant que les héritiers produisissent toutes les pièces dont
ils entendaient faire usage comme exceptions, sauf au Tribunal à décider ensuite s'ils devraient faire leurs preuves au fond.
Les productions se firent à l'audience même.
Peyrol ayant demandé un délai pour les examiner, l'audience fut remise au 23. -
Ce jour-là, et après un préambule assez vif (l'affaire s'engringeait), où il traitait de pancarte la procédure de l'Official de Besançon,
il lut une réfutation de cette pièce, et conclut à ce que les héritiers de Longueville fussent condamnés à établir leurs droits au fond,
afin qu'il pût être statué par un seul jugement sur chacune des demandes.
Sans se prononcer encore et en se réservant de nouveau de statuer sur ce dernier point, le Tribunal ordonna aux héritiers de Longueville
de faire leurs productions au fond.
Mais il était visible que l'opinion du Tribunal était formée.
On lit, à la date du 24 septembre, dans le Journal d'Osterwald: On croit que le roi de Prusse viendra à bout de faire juger
tout à la fois, et qu'en ce cas, il obtiendra la souveraineté, et son parti est très fort.
L'affaire dégénère en pure faction, et la justice n'est plus guère écoutée.
J'ai peine à croire que par ce moyen elle réussisse, à moins que Dieu ne veuille châtier cet Etat.
C'est au cours de cette audience qu'eut lieu une assez vive altercation entre M. de Normandie, un des avocats du roi, et l'un de ses confrères
français, qu'il menaça de coups de bâton. - L'affaire fit un certain bruit.
Les prétendants de Longueville s'exécutèrent aux audiences des 24, 27 et 30 septembre.
Mais ils déclarèrent ne faire restriction que contre la maison de Châlons, persistant à demander la séparation des deux causes.
Cette fois, le Tribunal ne pouvait plus se dispenser de statuer.
Comme Osterwald le prévoyait, il ordonna aux prétendants de Longueville de faire leur restriction finale.
C'était le dernier coup !
Mme de Lesdiguière, Mlle de Bourbon et le comte de Matignon, firent ce qu'avait fait le prince de Conti un mois auparavant.
Leurs avocats ne se présentèrent à l'audience du lendemain que pour y déposer une protestation, qui fut suivie des contre-protestations obligées
du procureur-général, du banneret de Neuchâtel et des maitres-bourgeois de Valangin.
Après quoi ils se retirèrent, et le Tribunal ajourna les parties au 17 octobre pour plaider.
On lit ce jour-là dans le Journal d'Osterwald
On ne voit plus de ressources pour les prétendants français. M. le duc de Villeroi, MM. de Matignon et de Torigni, sont partis, le
premier lundi, les autres mardi, pour Pontarlier.
M. de la Closure s'en va à Soleure, et M. de Béarnais retourne à Pontarlier.
M. le duc de Villeroi était le petit-fils de la duchesse de Lesdiguières.
M. de Béarnais était le gouverneur de Pontarlier.
Osterwald était très attaché à la cause des prétendants français.
Il parait qu'à l'exemple de son prédécesseur Girard, il faisait aussi de la politique en chaire, car il raconte que MM. les Quatre-Ministraux mirent
en délibération si l'on ne ferait pas de plainte contre lui à raison de son sermon du jeûne.
Cependant tout n'était pas fini ! La protestation avait jeté un certain trouble dans les esprits.
On appréhendait l'intervention de la France que deux mémoires du marquis de Puysieulx, adressés au Conseil d'Etat et aux Quatre-Ministraux, faisaient redouter.
Ces mémoires étaient, en effet, très inquiétants.
L'ambassadeur s'y plaignait de la partialité du Tribunal et demandait qu'on accordat un délai aux prétendants français en lui donnant l'assurance que
l'on examinerait séparément leur cause et celle de Châlons, menaçant, en cas de refus, de l'indignation du roi dont rien ne serait capable d'arrêter les effets.
Mais ce langage n'était plus en rapport avec la situation de Louis XIV.
Leurs Excellences de Berne informées assurèrent le conseil et la ville de leur intention de faire respecter la liberté du Tribunal; les ministres
d'Angleterre et des Etats-généraux promirent leurs secours.
Et lorsque le marquis de Puysieulx se présenta à Neuchâtel, il trouva des gens affermis dans leurs résolutions; le discours qu'il tint lui-même aux
Etats ne les en fit pas changer.
Le Tribunal refusa le délai demandé et décida que la lecture de la procédure commencerait le 24 octobre.
L'ambassadeur de France répondit à ce refus par une défense à l'administration des salines de Salins de fournir du sel à l'Etat.
Puis il quitta Neuchâtel.
La lecture publique de la procédure était l'acte qui précédait immédiatement les plaidoiries.
Ici se place un incident comique qui mérite d'être rapporté.
Le plan des adversaires du roi de Prusse était de traîner le procès en longueur, pour laisser à la France le temps de mettre ses menaces à exécution;
celui du roi de Prusse était naturellement d'en hâter la solution.
La marquise de Mailly, le marquis d'Alègres et le prince de Carignan, qui étaient restés en cause avec le duc de Wurtemberg-Montbéliard, cherchèrent
sous divers prétextes à obtenir un nouveau délai qui leur fut refusé, et la lecture commença enfin le 25.
Mais le gouverneur Mollondin, Contiste déclaré et non rallié, ne la pressait pas; - au coup de midi il levait la séance.
- Les partisans trop zélés du roi de Prusse imaginèrent alors de retarder l'horloge et d'empêcher le marguillier de sonner la cloche à midi.
Ils gagnèrent ainsi une demi-heure à l'audience du 25.
Mais le gouverneur s'en étant aperçu, adressa une sérieuse remontrance aux auteurs de cette gaminerie.
Le manuel des Etats relate l'incident en ces termes:
Ensuite de quoi on a repris la lecture de la procédure à l'endroit où l'on finit hier, et l'on a continué jusqu'à la fin de l'audience
du 13 septembre, que M. le gouverneur ayant fait cesser de lire, a dit: que quoiqu'il ne soit pas encore midi à l'horloge, il est cependant midi et demi,
et qu'il avait bien voulu laisser continuer la lecture pendant cette demi-heure de plus que la règle.....
Qu'au reste, il voulait bien faire connaître qu'il s'était aperçu du retardement de l'horloge, ce qui était honteux de se jouer ainsi du Tribunal et de
mettre en usage pour cela des moyens qui seraient à peine soufferts dans un collège pour arrêter les écoliers.
Que ce n'était pas la première fois qu'on s'était ainsi joué du Tribunal, puisqu'il pouvait nommer la personne qui empêcha hier le marguillier de sonner
la cloche après que midi fut frappé.
La lecture occupa encore la séance du 29, qui fut marquée par la retraite de la marquise de Mailly, du marquis d'Allègres et du duc de Wurtemberg,
et un nouvel incident provoqué par l'observation du gouverneur qu'il y avait demi-heure que midi avait sonné, incident qui fut
le prétexte de sa démission et provoqua les observations suivantes de la part d'Osterwald: On a eu une ingratitude horrible envers
M. de Mollondin. Ceux à qui il avait fait le plus de bien ont été le plus passionnés contre lui, comme ceux de Valangin.
Le pays était las de l'interrègne.
Les corps de l'État, à l'exception de la bourgeoisie du Landeron qui restait Contiste quand même, demandèrent qu'on y mît fin.
Le dimanche 16, arrivèrent les députés de toutes les communautés.
- Ceux de Valangin, dit Osterwald, sont attachés plus que jamais au roi de Prusse, et ont parlé fortement à M. de Puysieulx et marqué peu de respect pour le gouvernement.
Il ne restait plus sur les rangs que le roi de Prusse et le prince de Carignan.
Le jour des plaidoiries fut fixé au 31 octobre.
M. Nicolas Tribolet, inspecteur général des milices et conseiller d'Etat, fut désigné pour présider le Tribunal en l'absence du gouverneur démissionnaire.
L'issue n'était pas douteuse.
Osterwald écrivait le 19: Il a paru dans toute cette affaire une espèce d'aveuglement d'un côté, et une passion qui allait jusqu'à
la fureur de l'autre. Il y a en tout ceci une providence particulière.
Si la France avait agi, les choses changeaient dans ce pays.
Quoi qu'il arrive, les auteurs ne seront pas impunis.
Et il les nomme.
Les plaidoiries eurent lieu le 31; elles ne furent pas longues.
Peyrol parla une heure, l'avocat du prince de Carignan, trois quarts d'heure.
Osterwald raconte que ce dernier voulait s'en aller, mais qu'il eut ordre
de rester afin qu'il y eût au moins quelqu'un qui plaidàt contre le roi de Prusse.
La sentence fut rendue le 3 novembre.
Le Tribunal adopta en plein le système plaidé par le roi de Prusse.
Admettant avec lui que, par la mort de Jean de Fribourg, l'utile avait été consolidé à la directe, qui appartenait à la maison de Châlons, dont
les droits imprescriptibles transmis légitimement à Guillaume de Belgique étaient parvenus, ensuite du décès de Guillaume III, à Frédéric 1er,
roi de Prusse.
MM. des Trois-Etats (ainsi se terminait le jugement) donnent et adjugent par sentence souveraine et absolue, à Frédéric 1er, roi de Prusse,
l'investiture de cet Etat et souveraineté, pour être par lui possédé comme Etat indépendant, inaliénable et indivisible en conservant les franchises,
privilèges et immunités, tant des bourgeois que des autres peuples de cet Etat.
VI
Cette solution attendue et qui s'imposait comme la seule conciliable avec le maintien des institutions et de l'indépendance religieuse et politique
du pays, fut accueillie favorablement par les populations.
Il y eut des mécontents à Neuchâtel et au Val-de-Travers.
Le journal d'Osterwald le prouve. Mais ce furent des mécontents isolés.
Sauf au Landeron, dont la bourgeoisie fit mine un moment de vouloir résister et qui ne se rendit que sous le coup d'une occupation, il n'y eut de velléité
de résistance nulle part.
C'est ainsi que Neuchâtel passa sous le sceptre de la maison de Brandebourg.
Ce résultat, absolument imprévu au moment de la mort du comte de Saint-Pol, était dû en première ligne à la politique de Louis XIV qui avait
ruiné la cause des prétendants français.
Froissé dans sa dignité et dans sa susceptibilité nationale, inquiet pour sa religion, sans confiance dans l'avenir qui lui était réservé sous des princes
sujets d'un roi absolu dont les Etats s'étendaient maintenant jusqu'à sa frontière, le peuple neuchâtelois avait compris que, pour rester lui-même,
il devait chercher ailleurs un appui, et il était entré en plein dans l'idée du chancelier de Montmollin.
La crainte de la France pouvait seule le retenir, et elle le retint en effet; mais la grandeur de Louis XIV était sur son déclin.
Réduite à défendre son territoire, la France ne voulait pas courir le risque de s'attirer de nouveaux ennemis en violant le sol helvétique;
tout se réduisit de sa part à des menaces qui tinrent pendant quelque temps encore le pays dans l'agitation.
Puis les relations, momentanément interrompues avec la France, furent rétablies, et le roi lui-même reconnut le nouveau prince de Neuchâtel.
La suite des événements prouva que le pays ne s'était pas trompé.
Neuchâtel, principauté française, serait devenu pour la France un poste avancé, duquel elle aurait menacé Berne et la Suisse.
(Ce n'est pas sans motif que Berne avait aidé de tout son pouvoir à amener cette solution.)
Et à la Révolution, si ce n'est plus tôt, Neuchâtel aurait été réuni à la France.
Nous aurions encore bien des choses à dire.
Nous pourrions examiner les conséquences et les effets de cet événement sur le développement de nos libertés, de nos moeurs,
de notre esprit et de notre langue, - car il en eut même sur celle-ci. - Personne n'a plus écrit à Neuchâtel comme le chancelier Montmollin.
Mais cela sortirait de notre sujet.
En recevant le sceptre des mains de Nicolas Tribolet, président des Etats, le comte de Metternich prononça un discours qui commençait ainsi:
Le sceptre que j'ai eu l'honneur de recevoir de vos mains au nom de Sa Majesté [Mém. de Samuel Pury.].
Ce passage, critiqué par les jurisconsultes de l'époque, caractérisait mieux que tous les commentaires l'acte qui venait de s'accomplir.
Les Etats n'avaient pas adjugé le sceptre; ayant à choisir entre treize prétendants, ne pouvant ou ne voulant pas établir la république, ils
l'avaient donné à celui d'entre eux qui offrait le plus de garanties pour le maintien des libertés politiques et religieuses du pays.
Et en le lui donnant, ils avaient inauguré une ère nouvelle.
Quoique puisant son titre apparent dans une règle du droit féodal pur et en conservant certaines formes, la monarchie avait cessé d'âtre féodale.
Elle reposait maintenant sur le consentement des peuples.