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|Vues partielles de l'exposition|
|Tatiana Trouvé,

The Longest Echo — L’Écho le plus long
in cycle Des histoires sans fin, séquence été 2014

Polders
Pour comprendre la nature des œuvres que Tatiana Trouvé a appelées Polders, un détour par son premier travail, le Bureau d’Activités Implicites, est nécessaire. En 1997, Tatiana Trouvé a entrepris la réalisation d’un ensemble modulaire nommé Bureau d’Activités Implicites (B.A.I.), constitué à ce jour de dix éléments et une annexe s'articulant les uns aux autres : un Module Administratif, un Module des Titres, une Cellule de Sable, une Matrice à Fantômes, un Module à Réminiscences, un Module à Lapsus, des Archives, un Module d’Attente avec Annexe, un Module de Grève et une Cabine à boulimie. Le Bureau d’Activités Implicites est une sorte d’organisme où le projet artistique gagne en puissance. Il structure et archive les activités de l’artiste, qualifiées d’implicites.
L’activité implicite est désœuvrée, elle n’est pas en attente d’une réalisation future ou d’une production quelconque, elle est la mémoire des opérations mentales produites par le processus d’invention de l’artiste. Comme toute mémoire, elle procède par sélection, rappel et réagencement, et dispose de ses propres dynamiques de conservation et de construction. Mais la mémoire de l’artiste s’applique ici à son projet et aux possibilités de son développement. Le B.A.I., qui en propose l’administration, lui accorde une architecture. Ses différents modules sont des lieux de concentration et de pensée, offrant une consistance matérielle au processus artistique, dans ses moments d’attentes et ses réminiscences, dans l’empreinte laissée par les idées qui le traversent et dans ses transformations.
Les Polders émanent du B.A.I., on en trouvait en effet les premiers éléments au sommet du module des Archives, où trois d’entre eux étaient placés sur des étagères. Puis ils se sont peu à peu détachés de cet ensemble et ont gagné en autonomie pour conquérir des espaces plus grands, variant leurs dimensions. Comme le dit T. Trouvé, les Polders « manifestent la possibilité de réaliser un projet en utilisant les changements involontaires opérés par la mémoire (qui sont aussi des changements d’échelle) ». En ayant recours aux procédés de sélection et de réduction de cette dernière, les dimensions variables des Polders échappent aux logiques des maquettes. Car l’espace mental que construit la mémoire est déformé, et le souvenir n’est pas une unité de proportion ou de mesure.
Devant les Polders, on est désorienté. Un écart est produit entre notre désir de voir et la distance maintenue avec notre corps qu’il ne pourra jamais combler. Cette situation est parfois obtenue par le jeu des rapports d’échelle entre les objets, leur environnement et le spectateur : ils sont trop petits pour envisager qu’ils puissent se destiner à notre usage et trop grands pour que l’on puisse les considérer comme des modèles réduits. Ces mises en jeu de notre regard et de notre corps peuvent varier, soit que nous restions au seuil de ces Polders, devant une paroi de verre qui nous arrête, soit qu’ils se poursuivent par des trappes ou des portes qui demeurent impraticables, soit encore qu’ils laissent apparaître, dans des miroirs, d’autres pans d’une réalité inaccessible. Ces espaces fonctionnent comme des pièges pour le regard. Nous n’y avons accès que par la projection et la fabulation. Ils nous font parvenir jusqu’à ces seuils où l’on ne pourrait plus les concevoir que comme purement psychiques.
Comme les modules du B.A.I., au sein desquels le spectateur ne pouvait pénétrer, les Polders nous maintiennent à distance. À la faveur de cette interdiction, ils se présentent comme des images. Mais si le B.A.I. produisait l’image, sous forme d’une architecture modulaire, des opérations de la création artistique, les Polders offrent quant à eux un équivalent matériel au travail de l’inconscient et de la pensée dans ses moments de veille.
|Tatiana Trouvé est née en 1968 à Cosenza ; elle vit à Paris.|