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John
Florio est né en Angleterre d’un père italien et d’une mère
probablement anglaise; il a grandi dans les Grisons suisses, puis,
après des études à Tübingen, est retourné en Angleterre où cet Européen
polyglotte a été le professeur d’italien, et parfois de français
(langue qu’il parlait couramment), d’hommes et de femmes issus de
toutes les classes sociales – marchands, nobles, artistes, princes et
jusqu’à une reine; il se pourrait que Shakespeare ait été un de ses
élèves. Son dictionnaire italien-anglais et sa traduction des Essais de Montaigne en anglais sont de véritables monuments, à la fois linguistiques et culturels.
Un monde de mots (titre emprunté au dictionnaire italien-anglais de John Florio) clôt une sorte de trilogie.
Le premier volet, Le Trajet d’une rivière, retrace l’histoire de Francis Tregian, le collectionneur du célèbre Fitzwilliam Virginal Book; le deuxième, Objets de splendeur, Monsieur Shakespeare amoureux, permet de connaître la première femme écrivain publiée en Angleterre.
La trilogie se conclut sur Un monde de mots,
qui raconte la vie et les aventures de John Florio, un des hommes qui
ont, de façon ouverte ou souterraine, façonné la culture européenne.
Anne Cuneo, Renaissance toute!
L’écrivaine préférée des Romands clôt sa trilogie sur la Renaissance avec Un monde de mots, saga consacrée à John Florio, pionnier de la traduction et des dictionnaires.
Imaginez: cette femme n’a pas parlé un mot de français avant ses neuf
ans. Aujourd’hui, l’écrivaine majeure de Suisse romande, celle qui a un
public, draine les foules lors des dédicaces, dont les lecteurs
achètent le nouveau livre sans lire la quatrième de couverture, dont
les romans sont repris en éditions de poche en France, c’est elle.
Imaginez: cette femme était de la «vermine» à son arrivée en Suisse,
pour reprendre le titre d’un livre qu’elle écrira sur ce thème par la
suite, Italienne pauvre, orpheline de père et abandonnée par sa mère à
qui l’on demandait si elle savait ce qu’était une salle de bains.
Aujourd’hui, elle sait tout faire, des pièces de théâtre, de la
traduction, du journalisme, de la mise en scène, des documentaires, des
récits autobiographiques, des romans historiques, des polars. Anne
Cuneo est un miracle de résilience doté d’un caractère de cochon, d’un
sourire irrésistible de franchise et de deux yeux pervenche à la
volonté de fer.
Son nouveau livre ne va que conforter son avance. Un monde de mots
raconte l’histoire de John Florio, né Giovanni Florio d’un père moine
catholique italien qui avait embrassé la Réforme, avait été arrêté par
l’Inquisition et s’était enfui à Londres, alors protestante. Expulsé
avec femme et enfants sous Marie la Sanglante, il atterrit à Soglio, un
village réformé des Grisons où il devient pasteur.
John y passe son enfance avant de partir pour Tübingen puis Londres, où
il devient un formidable passeur de la Renaissance et de la
civilisation italiennes en Angleterre, traducteur à une époque où
c’était encore puni par l’Église, lexicographe, auteur du premier
dictionnaire italien-anglais, professeur d’italien à la cour, ami de
Shakespeare et des plus grands, produisant deux sommes qui lui valent
d’être encore connu quatre siècles après sa mort: son dictionnaire
italien-anglais, intitulé comme le roman d’Anne Cuneo Un monde de mots, et la traduction des Essais de Montaigne, dont la parution en anglais a été une véritable bombe.
Chéri de ces dames. Ce héros superbe – «À cinquante-neuf ans, il avait
encore tous ses cheveux et devait être le chéri de ces dames» –
apparaissait déjà dans Le Trajet d’une rivière et dans Objets de splendeur,
où dominait la figure d’un Shakespeare amoureux de sa Dark Lady, et
clôt ainsi une trilogie élisabéthaine qu’Anne Cuneo construisait à
notre et quasi à son insu.
Le Trajet d’une rivière
a beaucoup plu: publié par Campiche en 1993 puis repris par Denoël,
réédité en Folio Gallimard, prix des Libraires, prix des Auditeurs de
La Première et prix Madame Europe, il a marqué un tournant dans la
carrière d’Anne Cuneo, lui donnant une dimension internationale et
populaire qu’elle n’a plus quittée. Un monde de mots plaira à tous ceux qui ont aimé Le Trajet d’une rivière, et cela fait beaucoup de monde.
Si Le Trajet d’une rivière
racontait la vie de Francis Tregian, noble de Cornouailles tour à tour
secrétaire d’un prélat à Rome avant de devenir marchand de soie à
Amsterdam, catholique ami des protestants, gentilhomme pratiquant la
musique et l’épée, dévorant avec passion Montaigne pour finir sa vie
dans la campagne suisse à fabriquer des instruments de musique, John
Florio, fils d’un catholique viré protestant dans cette Europe
tourmentée par ses passions religieuses, prend le contrepied du destin
de Tregian et complète parfaitement cette trilogie destinée, selon son
auteure, à «présenter des personnages importants, mais méconnus, de la
culture élisabéthaine».
Anna d’abord. C’est un vieux spécialiste de l’Angleterre élisabéthaine,
Alfred Leslie Rowse, rencontré peu avant sa mort en 1997, qui lui met
un jour entre les mains une biographie de Florio, en lui disant: «Vous
devriez lire cette vie. Je crois que vous auriez des choses à vous
dire.» C’est le cas.
«Ce qui m’a intéressée chez John Florio, c’est qu’il était, comme moi,
d’origine italienne; qu’il avait grandi en Suisse; qu’il s’était
intégré dans l’Angleterre de son époque sans jamais vraiment gommer sa
différence, parce qu’il y était vu comme un immigré en dépit du fait
qu’il se sentait Anglais et parce qu’il a exercé, comme moi pendant
longtemps, la profession de traducteur et de professeur de langues.
Je crois pouvoir ressentir ce que lui a ressenti durant sa vie.»
Elle-même, comme lui, née Anna, mais Anne dès son arrivée en Suisse,
histoire de faire oublier aux professeurs et aux autres élèves qu’elle
était Italienne, donc expulsable et méprisable.
Alors qu’elle amassait de la documentation sur lui depuis quinze ans,
le déclic se produit en 2009, lorsqu’elle gagne un bon pour manger dans
un restaurant, et que Soglio est sur la liste. Par hasard, le
restaurant se trouve dans le bâtiment de l’ancienne cure, celle-là même
où la famille de Florio s’était réfugiée et où le père avait été
pasteur! Du coup, elle part sur ses traces, l’enfance aux Grisons, puis
les études à Tübingen et enfin son arrivée à Londres, où il meurt de la
peste à soixante-douze ans.
Jubilation. Anne Cuneo «comprend qui Florio était vraiment» en décidant
d’en faire un grand-père qui raconte, tard dans sa vie, son histoire à
ses petits-enfants. Elle se glisse dans sa peau en le dotant d’une voix
classique, vivante et chaleureuse mais sans mots outrancièrement
modernes, s’effaçant devant le personnage. Un monde de mots est un
excellent roman.
Plongé dans les remous de la Renaissance européenne, il rend
aventureux, palpitant et émouvant le monde des mots, des idées, de la
langue et de la littérature. Et surtout, on y retrouve la jubilation
qu’Anne Cuneo avait eue à raconter la vie de Francis Tregian.
«J’ai découvert le plaisir d’écrire en écrivant Hôtel Vénus,
paru en 1984, après déjà presque dix livres. J’avais décidé d’arrêter
d’écrire. C’est Bernard Campiche qui m’a persuadée d’écrire Station Victoria,
pour lequel je me suis mise à inventer pour la première fois. Quelle
délivrance! Avant, j’écrivais des récits autobiographiques qui
naissaient dans la douleur, comme une psychanalyse.» A tel point que
lorsque Bernard Campiche commence à rééditer ses récits, elle est
incapable de les relire.
Anne Cuneo promet qu’elle en a fini avec la Renaissance. Sa renaissance
à elle, c’était après l’enfance, lorsqu’en postulant pour entrer en
faculté des lettres à l’université, elle découvre que l’italien peut
être un objet non de mépris et de honte mais de savoir et d’étude. Elle
ose enfin reparler sa langue maternelle, et l’aimer. D’ailleurs, son
prochain roman se passe dans les années 1940.
Anne Cuneo vue par les libraires
Françoise Berclaz, La Liseuse, Sion
Les lecteurs l’apprécient et elle fait partie de ces écrivains qui ont moins besoin des libraires! C’est Le Trajet d’une rivière
qui lui a donné un lectorat d’habitués. Elle a trouvé la bonne formule
en écrivant des livres historiques bien documentés permettant
d’apprendre des choses de manière romanesque. Etre Romande n’est pas un
handicap, il y a des lecteurs qui aiment s’identifier à l’écrivain. Le
fait qu’elle soit éditée chez Campiche, qui a une bonne renommée, est
un ingrédient de plus qui la rend populaire.
Véronique Overney, La Fontaine, Vevey
Il y a deux Anne Cuneo: celle d’avant Le Trajet d’une rivière,
plus engagée politiquement, socialement et aux livres
autobiographiques, qui intéressait des lecteurs plus intellectuels.
Celle d’après, qui a séduit un public plus large, moins spécifique,
avec des polars et des romans-fleuves. C’est une passeuse, elle ouvre
un chapitre de notre passé et le raconte en romançant de manière très
équilibrée. La notion de plaisir est très importante aux yeux de ceux
qui la lisent. Elle met son écriture au service de l’histoire sans
chercher d’effets de style, et les lecteurs lui en savent gré.
Pierre-François Clavel, Payot, Lausanne
Elle inscrit ses histoires dans le sérieux de l’Histoire, ce qui plaît
beaucoup aux lecteurs. Tout comme le fait que, en tant qu’écrivaine
romande, elle ait cette ambition de l’Histoire. Sa série policière,
située dans nos villes romandes, permet au lecteur une identification
forte. Et l’on sent dans son écriture une sincérité, une réelle envie
de nous transmettre des choses, qui inspire confiance. Je l’apprécie
beaucoup, même si je la considère moins comme une écrivaine romanesque
que comme une écrivaine journaliste qui écrit des romans.
ISABELLE FALCONNIER, L’Hebdo