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Par les moyens de la performance, de la vidéo et de l’installation, Ming Wong (*1971, Singapour) revisite une histoire singulière du cinéma en réinterprétant lui-même des classiques comme ceux de Pier Paolo Pasolini, Douglas Sirk ou Rainer Werner Fassbinder. Originaire de Singapour, établi à Berlin, Ming Wong réactive la violence des questions sociétales, raciales et sexuelles contenues dans ces films par un minutieux travail de reconstitution et de décalage qui joue avec les réminiscences émergeant de la mémoire collective. En plus de la transposition raciale, Ming Wong questionne la construction du genre et n’hésite pas à interpréter lui-même les rôles de femmes ou à inviter des performeurs masculins pour incarner les personnages féminins.
Dans l’installation « Life of Imitation » (2009), il déplace la tension raciale nord-américaine du célèbre film de Douglas Sirk « Imitation of Life » (1958) dans le contexte de Singapour. Dans le film hollywoodien des années 1950, une gouvernante afro-américaine se fait rejeter par sa fille dont la peau blanche n’indique rien de son origine ethnique.
La mère retrouve la fille dans un cabaret. Au moment où une autre danseuse entre dans la loge, la mère sort en indiquant qu’elle est seulement la nounou, laissant ainsi sa fille échapper à la ségrégation raciale. Dans « Life of Imitation » (2009), Ming Wong propose deux versions de cette scène, jouées par des acteurs masculins issus des trois groupes ethniques principaux de Singapour, malais, chinois et indien, qui interprètent alternativement les rôles de la mère et de la fille. Ces multiples possibilités sont également traduites dans les toiles peintes dans le style des panneaux publicitaires utilisés pour la promotion des films, ici libellées dans les quatre langues officielles de Singapour.
« Devo partire. Domani » (2010) constitue une décomposition spatiale du film « Teorema » (1968) du poète, écrivain et cinéaste italien Pier Paolo Pasoloni. Chacune des cinq projections vidéo suit l’un des cinq personnages principaux du film original. Les scènes sont rejouées à l’identique par l’artiste qui interprète lui-même tous les rôles. Dans le film de Pasolini, un jeune homme débarque dans une famille bourgeoise et perturbe l’ordre établi. Il couche successivement avec tous les membre de la famille, la mère, la fille, le fils, le père ainsi qu’avec la bonne. Au départ du jeune homme, les personnages sont bouleversés et livrés à eux-mêmes. Un comportement étrange s’en suit et trahit le trouble laissé par cette visite. En redéployant la narration linéaire du film des années 1960 sur plusieurs projections simultanées et synchronisées, Ming Wong place le spectateur dans une position singulière face à une forme de Expanded Cinema, le cinéma expérimental « élargi » par les avant-gardes du siècle dernier. Le spectateur devient alors le « monteur » de sa propre expérience visuelle et cinématographique. A partir de la reconstitution filmique, Ming Wong a également fait réaliser en Chine un portait de la famille et un de la bonne. La similitude des visages, en l’occurrence celui de l’artiste lui-même, génère à la fois un sentiment d’inconfort comme d’humour, apportant une critique aux schémas traditionnels de la famille et des classes sociales.
« Angst Essen » (2008) reprend les scènes clefs du film de l’homme de théâtre et cinéaste allemand Rainer Werner Fassbinder « Angst essen Seele auf » (« Tous les autres s’appellent Ali », 1974 ). Une femme de ménage âgée recueille un travailleur immigré maghrébin. Ils entretiennent une relation et finissent par se marier, non sans attirer l’opprobre, la jalousie et le racisme de leur entourage. A nouveau, Ming Wong interprète dans la langue originale tous les rôles dans cette reconstitution du chef-d’œuvre du Nouveau cinéma allemand.
Les installations comprennent également des facsimilés de documents d’époque liés à la promotion des films : magazines, affiches, photographies d’exploitation de cinéma. Ces objets rappellent l’histoire récente du 7ème art et replace le cinéma d’auteur de la seconde moitié du 20ème siècle dans le contexte du cinéma commercial de l’époque, où la frontière entre parole d’artiste et art populaire était peut-être plus poreuse qu’aujourd’hui.
Ming Wong remporte en 2009 la Mention Spéciale de la Biennale de Venise pour le pavillon de Singapour et son travail est régulièrement présenté en Europe, en Asie et aux Etats-Unis comme dans le contexte de Performa 11 à New York en 2011 ou actuellement à la Biennale de Lyon. Cette exposition monographique constitue la première présentation du travail de l’artiste en Suisse.
Denis Pernet