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La musique faisait partie intégrante de la vie des Romains. En maintes occasions dans la vie publique, religieuse et privée, résonnait le son d’un instrument ou d’un chœur, voire parfois d’un orchestre entier.
Cicéron compare l’harmonie de la cité à celle d’un concert. L’accord des sons (concentus) est en outre associé à deux autres notions : concordia et congruentia, deux mots contenant le même préfixe, indiquant un accord. Cette notion d’accord est également véhiculée par le mot grec harmonia (ἁρμονία), apparenté au verbe harmozo (ἁρμόζω), «ajuster»:
Ce que les musiciens nomment harmonie dans la musique, dans l’État, c’est la concorde.[1]
La musique se caractérise donc par un ajustement harmonieux entre ses différentes composantes instrumentales et vocales.
Carmen et cantus: le charme des instruments romains
Pour les Romains, seuls les instruments à cordes et à vent produisent un carmen ou cantus, c’est-à-dire un chant, une mélodie- et également un charme, car ces mots sont tous deux dérivés du verbe canere, qui signifie à la fois chanter et charmer. Parmi les plus répandus se trouvent la tibia (une sorte de double hautbois), la tuba (une variété de trompe), la cithare (un instrument à cordes) et de nombreux instruments apparentés.
Le rôle de ces instruments se distingue clairement de celui des percussions qui leur sont fréquemment associées, comme le scabellum, sorte de claquette fixée au pied du flûtiste au théâtre, ou bien les tambourins et les cymbales des processions religieuses. Ces instruments ne produisent pas du carmen, ils font du bruit : ils claquent, tonnent ou crépitent. En outre, ils ne sont jamais joués seuls, mais toujours en accompagnement du carmen.
Chez Trimalchion, en dînant, on invente l’opéra sans le savoir
Des particuliers aisés, comme Trimalchion, le nouveau riche du Satiricon de Pétrone, pouvaient s’offrir des esclaves musiciens, capables de jouer d’un instrument, de danser et de chanter pour animer les banquets:
Nous prîmes enfin place à table, pendant que des esclaves d’Alexandrie nous versaient de l’eau de neige sur les mains. D’autres les remplacèrent aussitôt et, s’agenouillant à nos pieds, nous firent les ongles des orteils avec une grande dextérité. Même durant cette besogne si désagréable, ils ne se taisaient pas, mais chantaient sans arrêt. Je voulus voir si toute la valetaille chantait de même, aussi réclamai-je à boire. Un esclave des plus empressés accueillit ma demande par un chant non moins aigre et ainsi firent tous ceux à qui nous demandions quelque chose. On aurait cru un chœur de pantomime, non la salle à manger d’un maître de maison.[2]
Même chez soi, il était courant de voir se produire musiciens, danseurs et chanteurs, comme en témoigne encore une fois le Satiricon de Pétrone, au chapitre 36:
(…) à ces mots, la musique éclata et quatre esclaves s’avancèrent en dansant pour ôter le couvercle de la marmite (…). L’écuyer tranchant s’avança aussitôt et réglant ses gestes sur le rythme de la musique, il découpa la viande: on aurait cru un conducteur de char combattant au son de l’orgue.[3]
Honni soit qui mal y danse!
Dans les tavernes et autres endroits populaires, la musique avait aussi sa place. On y trouvait des flûtistes et des danseuses se trémoussant au rythme des castagnettes. Horace, dans ses Epîtres ( I, XIV, v. 24 sqq.) admet même que cela faisait partie pour certains des charmes de la vie citadine:
Ce sont les lieux de débauche, ce sont les cabarets, je le vois bien, qui te font regretter la ville ; (…). c’est encore qu’il n’y a point dans le voisinage de taverne où tu puisses aller boire; qu’il n’y vient point de joueuse de flûte libertine qui te fasse sauter et retomber pesamment sur la terre.[4]
Pas de flûte, pas de religion!
Dans son Histoire romaine, sous la date de 315 avant J.-C., Tite-Live raconte l’incident suivant:
Les joueurs de flûte, mécontents de ce que les derniers censeurs leur avaient interdit de prendre part aux banquets dans le temple de Jupiter, ce qui était consacré par un antique usage, se retirèrent tous à Tibur, en sorte qu’il ne resta personne à Rome pour jouer pendant les sacrifices. Cet incident alarma la religion du sénat, et les sénateurs envoyèrent dire aux habitants de Tibur à faire leur possible pour que ces hommes fussent rendus aux Romains.
Les Tiburtins, ayant protesté de leur bon vouloir, font d’abord venir les joueurs de flûte dans le lieu où s’assemblait leur sénat, et les exhortent à retourner à Rome. Voyant qu’ils ne pouvaient les y décider, ils usent envers eux d’un stratagème en rapport avec le caractère de cette espèce d’hommes. Un jour de fête, sous prétexte que la musique ajouterait à la joie des festins, chacun les invite séparément, et le vin, dont les gens de cette profession sont ordinairement avides, leur est prodigué à tel point, qu’ils s’endorment profondément; et quand ils sont ainsi plongés dans le sommeil, on les jette sur des chariots, et on les transporte à Rome.
Ils ne s’en aperçurent que le lendemain, lorsque le jour les surprit, pleins d’ivresse, sur les chariots, laissés au milieu du Forum. Alors il se fit un grand concours de peuple, et l’on obtint d’eux qu’ils resteraient à Rome. Il leur fut accordé de se promener chaque année, durant trois jours, par la ville, en chantant et en se livrant à cette joie licencieuse qu’ils font éclater encore aujourd’hui. On leur rendit aussi le droit de prendre part aux banquets dans le temple du dieu, toutes les fois qu’ils joueraient pendant les sacrifices.[5]
Rien de tel qu’une bonne grève sur le tas pour récupérer ses acquis!
Quid des partitions?
Les Romains ont emprunté la notation musicale des Grecs. Ce système employait quatre lettres pour désigner la succession de quatre notes séparées par trois tons. Le rythme était rendu par des signes diacritiques (des sortes d’accents) au-dessus des notes, marquant la durée de chaque son.
Dans les représentations artistiques de la période romaine, on ne voit aucun musicien lire de la musique, et très peu de partitions ont été retrouvées, ce qui laisse à supposer que, la plupart du temps, les musiciens jouaient par cœur.
La musique, outil stratégique de l’armée romaine
La musique jouait un rôle crucial dans la communication de l’armée romaine, où les sons de cuivre étaient fortement associés à l’univers militaire. Ovide, dans ses références à l’âge d’or de la paix et de l’harmonie, souligne l’absence des sons agressifs des trompettes de cette époque idéalisée:
«(…) on ignorait et la trompette guerrière et l’airain courbé du clairon. On ne portait ni casque ni épée; et ce n’était pas les soldats et les armes qui assuraient le repos des nations.»[6]
Au sein de l’armée, il y avait trois catégories de musiciens, chacun avec des fonctions spécifiques et nommés d’après leurs instruments:
- Les cornicines maniant le cornus, une trompette courbée avec un son semblable à celui du cor de chasse moderne, jouaient un rôle tactique crucial. Ils dirigeaient les enseignes des cohortes suivant les ordres du légat sur le champ de bataille (Tacite, Annales, I, 28, 3). Chaque manœuvre était signalée par une mélodie distincte, connue de tous et répétée régulièrement lors des entraînements quotidiens pour familiariser les légionnaires avec les commandements musicaux. Chaque légion, comportant 36 cornicines, les répartissait entre les cohortes et le commandement.
- Les tibicines, joueurs de tuba, une longue trompette droite mesurant jusqu’à 1,20 m et émettant un son clair, étaient chargés d’annoncer le début des combats et la retraite éventuelle (Frontin, Stratégèmes, I,1,13; Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, III,5,3). Dans la vie quotidienne du camp, le règlement militaire stipulait que tout soldat hors de portée du son de la trompette sans autorisation était considéré comme déserteur. Ainsi, la tuba était conçue non pour ses qualités musicales, mais pour sa portée sonore. Chaque légion comptait 39 tibicines.
- Les buccinatores jouant du buccin, une trompette relativement courte, avaient un rôle moins clair. Selon Végèce (II, 22), auteur de la fin de l’empire romain, le buccin était parfois utilisé en complément par les cornicines ou tibicines.
[1] Cicéron, De la République, Livre II, 69: Quae harmonia a musicis dicitur in cantu, ea est in civitate concordia.
[2] Pétrone, Satyricon, ch. 31: Tandem ergo discubuimus, pueris Alexandrinis aquam in manus nivatam infundentibus, aliisque insequentibus ad pedes ac paronychia cum ingenti subtilitate tollentibus. Ac ne in hoc quidem tam molesto tacebant officio, sed obiter cantabant. Ego experiri volui an tota familia cantaret, itaque potionem poposci. Paratissimus puer non minus me acido cantico excepit, et quisquis aliquid rogatus erat ut daret. Pantomimi chorum, non patris familiae triclinium crederes.
[3] Pétrone, Satyricon, ch. 39: Haec ut dixit, ad symphoniam quattuor tripudiantes procurrerunt superioremque partem repositorii abstulerunt (…) Processit statim scissor et ad symphoniam gesticulatus ita laceravit obsonium, ut putares essedarium hydraule cantante pugnare.
[4] Horace, Epîtres, I, XIV, v. 24 sqq.: Fornix tibi et uncta popina incutiunt urbis desiderium, video, et quod angulus iste feret piper et tus ocius uva, nec vicina subest vinum praebere taberna quae possit tibi, nec meretrix tibicina, cuius ad strepitum salias terrae gravis.
[5] Tite-Live, Histoire romaine, livre IX, 30: Tibicines, quia prohibiti a proximis censoribus erant in aede Iovis vesci quod traditum antiquitus erat, aegre passi Tibur uno agmine abierunt, adeo ut nemo in urbe esset qui sacrificiis praecineret. Eius rei religio tenuit senatum legatosque Tibur miserunt: [ut] darent operam ut ii homines Romanis restituerentur. Tiburtini benigne polliciti primum accitos eos in curiam hortati sunt uti reverterentur Romam; postquam perpelli nequibant, consilio haud abhorrente ab ingeniis hominum eos adgrediuntur. Die festo alii alios per speciem celebrandarum cantu epularum [causa] invitant, et vino, cuius avidum ferme id genus est, oneratos sopiunt atque ita in plaustra somno vinctos coniciunt ac Romam deportant; nec prius sensere quam plaustris in foro relictis plenos crapulae eos lux oppressit. Tunc concursus populi factus, impetratoque ut manerent, datum ut triduum quotannis ornati cum cantu atque hac quae nunc sollemnis est licentia per urbem vagarentur, restitutumque in aede vescendi ius iis qui sacris praecinerent.
[6] Ovide , Métamorphoses, I, v. 98-100: (…) non tuba directi, non aeris cornua flexi, non galeae, non ensis erat: sine militis usu 100mollia securae peragebant otia gentes.
Sources:
- Wikipédia: article Musique de la Rome antique
- La musique dans l’Empire romain, Emilie Rossier, Chronozones 10/2004
- Maxime Pierre. Introduction. Les sens du mot Carmen In : Carmen : Étude d’une catégorie sonore romaine [en ligne]. Paris : Les Belles Lettres, 2016
- Maxime Pierre. Psychagogie et mise en ordre : Comment la musique régule les rituels romains. Les voies de l’eﬀicacité sonore, Adeline Grand-Clément (LANGAREL), May 2016, Toulouse, France. hal- 01949184
- Légion VIII Augusta, article La musique militaire romaine
- Sir James Mountford, Music and the Romans, Manchester University Press, 1964
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