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Finlande, 19 avril 2015 : le parti centriste sort vainqueur des élections législatives. À sa tête, Juha Sipilä, un entrepreneur de 54 ans, est alors pressenti pour être Premier ministre. Deux mois plus tard, le nouveau chef du gouvernement finlandais annonce dans sa déclaration de politique générale une mesure pour le moins étonnante. Le Parti du centre (« Kesk ») souhaite instaurer un revenu minimum et inconditionnel pour tous les citoyens finlandais.
Des philosophes aux économistes
L’idée d’un revenu de base inconditionnel, également appelé revenu universel, n’est pas nouvelle. Selon le réseau international Basic Income Eart Network1, le principe, héritier du salaire minimum, daterait du 19e siècle. Parmi ses premiers défenseurs, plusieurs philosophes dont le Français Charles Fourier et le Britannique John Stuart Mill. Ce dernier arguait que « (…) de toutes les formes du socialisme, celle qui est le plus habilement combinée (…) est celle appelée ordinairement ‘fouriérisme’ [système moral et sociétal imaginé par Charles Fourier]. Dans la répartition des produits [de cette forme de socialisme], il est assigné d’abord un certain minimum pour la subsistance de chaque membre de la communauté, qu’il soit ou non capable de travailler », ajoutait Mill dans son livre Principles of political economy2.
Durant les années 1960, l’idée refait surface, notamment aux États-Unis. L’économiste Milton Friedman reprend le concept d’impôt négatif sur le revenu d’Antoine-August Cournot, mathématicien, philosophe et économiste français du 19e siècle, dans son livre Capitalism and Freedom3. En apparence proche du système de revenu universel, l’impôt négatif diffère légèrement puisqu’il n’est pas concrètement universel. En effet, la redistribution progressive ne se fait qu’en faveur des revenus situés en dessous d’un certain niveau. Dans la même décennie, c’est un autre lauréat du prix Nobel d’économie, James Tobin, qui propose dans une série d’articles4,5 un revenu de base, appelé « demogrant« . Le but étant d’améliorer et simplifier, tout comme Friedman, le système d’aides sociales mais sans supprimer entièrement celles-ci comme dans le concept d’impôt négatif.
Des économistes aux politiciens
Aujourd’hui, le principe de revenu de base fait son chemin et est de plus en plus repris par différents partis politiques à travers le Vieux Continent. Mis à part le parti du centre finlandais, le parti Europe Écologie Les Verts a par exemple inscrit cette mesure dans son programme politique lors de sa campagne aux élections européennes de 2014. Fait rare, cette mesure séduit à gauche comme à droite de l’échiquier politique, ce qui mérite une certaine attention6.
Le principe du revenu de base est le suivant: une allocation est versée à tous les citoyens sans tenir compte de l’âge ou du genre. Le citoyen qui travaille verrait donc son salaire s’ajouter à ce revenu de base. Les objectifs sont divers. Tout d’abord, la lutte contre la pauvreté en offrant une allocation qui permettrait à tous de vivre, certes modestement si le montant est faible, ce qui séduit la droite mais effraie la gauche. Puis, la simplification du système des aides sociales en remplaçant les aides existantes (allocations familiales, chômage, etc.) par l’allocation. Du moins c’est l’idée de départ, puisque l’allocation serait financée par l’impôt. De fait, ceci résulterait par des économies importantes pour l’État, notamment dans la réduction de la fonction publique dédiée aux aides sociales. En parallèle, les entreprises pourraient voir leurs charges salariales diminuer considérablement. Finalement, un tel système, avec un montant adéquat, permettrait de conserver les incitations au travail. En effet, dans certains pays, le système d’aides sociales est tel que certains bénéficiaires sont contraints de refuser un emploi car les revenus qui en sont issus seraient inférieurs aux aides que le bénéficiaire reçoit. Des situations surprenantes, communément appelées « trappe à inactivité », que le système de revenu de base cherche à corriger7.
Le projet présenté par le Premier ministre finlandais est expérimental et devrait être lancé ces prochains mois. Il serait tout d’abord destiné qu’à une région spécifique où le chômage est le plus élevé. S’il peut paraître au premier abord séduisant, utopique ou même révolutionnaire, il contient plusieurs zones d’ombre. Tout d’abord, le montant de l’allocation. Si celui-ci est trop faible, la mesure ne sera que peu efficace dans sa lutte contre la pauvreté. Au contraire, s’il est trop élevé, le taux d’imposition lui-même augmenterait drastiquement afin de pouvoir financer un tel système. Un taux d’imposition trop important risquerait d’inciter le citoyen à ne bénéficier que de l’allocation universelle afin d’éviter un taux confiscatoire. Nous nous retrouverions dans une situation où peu de personnes voudraient être lourdement imposées et donc peu d’entre elles seraient enclines à travailler.
L’impôt négatif sur le revenu, défendu par Friedman, peut constituer une alternative intéressante. Cependant, il est très proche du revenu universel à la différence qu’il nécessite un calcul et un système plus élaborés que l’allocation de base. L’objectif de la simplification du système d’aides sociales devient alors moins évident. De plus, le calcul du montant à partir duquel l’impôt deviendrait positif est tout autant déterminant que le montant de l’allocation universelle. Il est important de noter que dans un système d’imposition négatif, l’aide se calculant sur les revenus, les incitations à l’inactivité disparaîtraient. En revanche, il y aurait des risques importants à la fraude. En diminuant ses revenus du travail lors des calculs, le citoyen pourrait augmenter ses revenus.
Des politiciens aux citoyens
Bien que séduisant sur le papier, ce projet reste très théorique. Si certaines régions européennes comme la Finlande et les Pays-Bas sont prêtes à en faire l’expérience, la mise en pratique d’un tel changement ne pourra se faire sans accrocs.
L’approche philosophique reste néanmoins intéressante. En effet, en accordant un revenu certain à tous les citoyens leur permettant de vivre, ceux-ci auraient le choix de travailler ou non. Un changement considérable dans notre société actuelle. Du temps libre en plus que nous pourrons mettre au profit de tâches diverses et variées, comme des travaux communautaires, par exemple. Le chômage tel que nous le connaissons aujourd’hui changerait du tout au tout. Certes, le projet de revenu de base reste vague, mais il mérite une attention particulière puisque le peuple suisse se prononcera, en 2016 probablement, sur une initiative populaire concernant un revenu de base inconditionnel8,9.
2 Mill, J. S., & Laughlin, J. L. (2004). Principles of political economy (Vol. 1848). New York, NY: Prometheus Books.
3 Friedman, M. (2009). Capitalism and freedom. University of Chicago press.
4 Tobin, J. (1970). On limiting the domain of inequality. Journal of law and economics, 263-277.
5 Tobin, J., Pechman, J. A., & Mieszkowski, P. M. (1967). Is a negative income tax practical?. Yale Law Journal, 1-27.
7 Christophe Joyeux et Danièle Meulders, « Allocation universelle et impôt négatif », Cahiers Économiques de Bruxelles, no 161, 1999