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24/09/2020 : Cette initiative met sur l’avant-scène la question sociale et propose une solution de financement qu’on peut qualifier de modeste, mais qui interroge sur le mode de production, sur ses fondements et sur ses conséquences sociales.
Je ne partage bien entendu pas la vision du Conseil fédéral sur l’origine et la nature du capital. Dans le message, il juge que l’initiative serait illégitime, au motif que: “avant de produire un revenu, le capital a été constitué par une création de valeur et par une abstention temporaire de consommer”. Il ajoute: “Les intérêts sont au capital ce que le salaire est au travail”.
On ne peut pas débattre de cette initiative sans rappeler une vérité fondamentale: “faire travailler son argent” est une image. Pour que de l’argent ou le capital produise un revenu, il faut que d’autres travaillent pour lui. L’intérêt ou le dividende n’est pas le fruit du travail du capitaliste, mais de celles et ceux qu’il emploie. En quelque sorte, le capital est un titre de propriété, un droit de tirage sur la richesse produite par la société – j’entends par là produite par les travailleurs.
Selon le gouvernement suisse, le détenteur de capital devrait être récompensé pour avoir dans le passé fait preuve de tempérance et d’esprit d’économie, dans une approche assez calviniste. Je peux vous assurer que certains des locataires que je défends à l’ASLOCA se serrent la ceinture depuis la crise des subprimes, sans pour autant constituer un capital qui serait susceptible de procurer des rendements suffisants pour être concernés par cette initiative. Dès lors, comment voulez-vous épargner lorsque votre salaire ne vous permet à peine de vivre, en particulier de payer votre loyer et les primes d’assurance-maladie?
J’aimerais maintenant faire quelques réflexions sur le message du Conseil fédéral concernant l’origine de certaines grandes fortunes. Il suffit de quelques rappels historiques pour comprendre que les grandes fortunes trouvent bien souvent leur origine dans d’autres sources de profits que l’ascèse et l’épargne des personnes qui en sont détentrices. Je suis élu de Genève, je citerai donc un exemple de mon canton: la banque Thellusson et Necker a financé la traite d’esclaves pendant des décennies; elle a également spéculé sur les matières premières avant la Révolution française et donc affamé des populations entières.
D’autres exemples plus récents devraient à mon avis appeler le Conseil fédéral à réviser un peu son jugement d’Epinal. J’ai grandi dans la région de Sierre, et c’est naturellement que je citerai la liquidation d’Alusuisse par un groupe d’actionnaires majoritaires. Je peux également vous assurer que les salariés qui ont perdu leurs emplois à Sierre et à Viège ont ensuite dû faire preuve d’esprit de sacrifice, mais je peux aussi vous assurer que ces efforts n’ont pas débouché sur la constitution de capitaux.
Cette initiative répond donc au contexte actuel: des besoins de la population, en Suisse et ailleurs dans le monde, sont sacrifiés pour favoriser au maximum les rendements du capital, même si l’ampleur du phénomène en Suisse n’est évidemment pas le même que ce que l’on constate dans d’autres pays, comme la Chine.
Depuis des années, nous assistons à une modification des rapports de force au sein de la société. Tous les secteurs de l’économie sont peu à peu mis en coupe réglée pour permettre aux actionnaires de gratter la plus-value partout où cela est possible. En Europe, la Suisse n’est certes pas le pays le plus avancé dans ce processus. Les discussions qui ont lieu aujourd’hui en Grande-Bretagne sur le trafic ferroviaire en attestent. Mais il y a quand même des domaines où la Suisse est à la pointe de cette contre-réforme. Je pense en particulier au système de financement hospitalier, aux réformes du taux de capitalisation des caisses de pension publiques et au système de quote-part minimum de la LPP.
Concernant le financement du système hospitalier, depuis 2012, les assurés sont obligés de payer des soins dispensés par des cliniques privées, qui jusqu’alors étaient pris en charge par des assurances privées également. Les cantons doivent en plus supporter 55 pour cent de cet effort supplémentaire. Pour Genève, cela représente 70 millions de francs par année, donc 30 millions de plus pour les assurés à l’assurance obligatoire des soins, sans qu’il en résulte un avantage pour les assurés, les usagers et la population.
Quelques mots aussi sur les personnes qui en profitent: ce sont naturellement les assurances ainsi que les deux groupes de cliniques privées Hirslanden et Genolier. Hirslanden a généré pour la période 2019/20, un bénéfice de 285 millions de francs. Aevis Victoria SA qui possède Genolier, en 2019, selon Bloomberg – ce n’est pas un chiffre que je sors d’un chapeau -, a versé 0,76 centime par action, soit un versement de dividendes qui représente un total de plus de 59 millions de francs, ce qui n’est pas rien.
D’une manière générale, la part de la plus-value créée par les salariés et qui lui reste sous forme de salaire direct ou indirect via le service public et les assurances sociales augmente modérément, mais stagne ou diminue pour les 10 pour cent des salaires les plus bas. En parallèle, la part reversée aux actionnaires a explosé, cela a déjà été dit dans le débat. Même le Conseil fédéral le relève dans son message: importante hausse de 43 pour cent de la fortune pour les plus riches et 18,6 pour cent pour le reste de la population.
Je ne vous parle pas de la situation au niveau international où 11 400 milliards de dollars ont été versés aux actionnaires, ce qui fait une augmentation de 95 pour cent. En Suisse, ce sont presque 40 milliards qui ont été versés en 2019, ce qui est plus que tous les crédits alloués à la formation versés par les collectivités publiques.
Donc cette initiative populaire répond à un besoin absolument fondamental. Elle est parfaitement en phase avec les réalités sociales et économiques de notre pays. C’est la raison pour laquelle il est évident qu’il faut recommander son acceptation.
24/09/2020 : Cette initiative met sur l’avant-scène la question sociale et propose une solution de financement qu’on peut qualifier de modeste, mais qui interroge sur le mode de production, sur ses fondements et sur ses conséquences sociales.