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Le Dieu des Ecritures se présente comme un Dieu des évènements. Selon le livre de l’Exode, il libère son peuple de la servitude en Egypte et le mène vers une terre promise. Selon les Evangiles, il se manifeste par la naissance d’un enfant sous le règne de César Auguste.
Nos ancêtres de 1602 ont compris l’Escalade de cette façon, un événement dans lequel la Providence divine s’était manifestée en leur faveur. La raison principale était l’importance de l’enjeu, à savoir la survie au cœur de l’Europe d’un bastion réformé indépendant. Importance inversement proportionnelle à la modestie des opérations militaires sur le terrain. En quelque mois la tension déboucha sur un traité de paix – le traité de Saint-Julien – qui bon an mal an marqua la fin définitive des hostilités entre Genève et la Savoie. Traité de paix dans lequel le nom de Dieu est aussi invoqué. Le rôle discret de la Compagnie des Pasteurs dans la conclusion de cette paix ne fut pas négligeable, les autorités genevoises étant plus qu’hésitantes au départ.
Les chroniqueurs rapportent que la paix de Saint-Julien donna lieu à des festivités transfrontalières considérables. C’est pourquoi on devrait toujours associer à la commémoration de l’Escalade celle du traité de Saint-Julien.
Si Dieu est le Dieu des évènements, cela signifie qu’il assume une part de l’ambiguïté qui imprègne les évènements de l’histoire humaine. C’est une conséquence logique du choix de l’incarnation. Quelle part prend-il dans nos combats et dans nos paix ? N’en prend-il aucune ? Y a-t-il des guerres justes, à tout le moins légitimes ? Toute guerre est-elle par principe une trahison des idéaux de l’Evangile ? Faut-il la paix à tout prix ou existe-t-il des paix injustes ou fausses ? Selon les périodes de l’histoire, on a répondu différemment à ces questions. Nous entrons dans un temps ou ces questions se posent à nouveaux frais.
Enfant de l’après-guerre, j’appartiens à une génération merveilleusement préservée voire gâtée. Plus de sept décennies de paix en Europe de l’Ouest. Nous avons été jusqu'à croire être arrivé au terme de l'Histoire. Nous avons considéré ce qui était une accalmie comme une chose normale, un dû. Nous n’avons guère songé à remercier la destinée de nous avoir accordé cette longue plage de tranquillité. Nous aurions dû.
Car cette plage de calme est désormais révolue. Nous prenons conscience de basculer dans autre chose. L'Histoire est de retour et elle est tragique. De nouvelles tensions s’installent en Europe, porteuses d’une mise en cause de ce que nous sommes, de ce que nous voudrions être et de la façon dont nous aimons vivre. Les défis s’accumulent : identité, insécurité culturelle, migrations de masse, terrorisme, fracturation sociale, ethnique et générationnelle, urgences écologiques, éveil de nouveaux empires.
Vous m’objecterez : Ne mêlez pas Dieu à tout ça ! J’aimerais bien mais ce n’est pas toujours possible. Pour certains furieux qui nous attaquent par exemple, le divin est intimement lié à la guerre, à la conquête agressive et violente. Ils le répètent sur tous les tons, encore et encore. Alors difficile de ne pas l’entendre.
Je me suis souvent exprimé sur l’identité. Je la crois nécessaire mais relative, indispensable mais toujours particulière. Sans identité on est rien mais une identité surévaluée, surexcitée, mène tout droit à la confrontation avec les autres. Cela est comparable aux arbres dans la forêt. Les racines permettent à l’arbre de tenir debout, de résister aux tempêtes et de pousser haut vers le ciel. Pourtant les chercheurs qui étudient le comportement des arbres ont établi que les arbres d’une forêt coexistent difficilement entre espèces. Les colonies d’arbres se repoussent les unes les autres, notamment par les racines. J’ajoute que les racines empêchent les arbres de bouger, d’aller voir ailleurs… Donc l’identité, en l’espèce genevoise puisque nous commémorons l’Escalade, est toujours une affaire d’équilibre à trouver en le trop et le trop peu.
Au fond à travers les évènements qui arrivent, Dieu questionne l’être humain. Il le place devant des choix éthiques qui ne sont jamais simples. Nous y répondons comme nous pouvons, au plus près de notre conscience et de notre foi. Il arrive que les situations qui se présentent nous obligent à faire ce qui nous répugne – vieux dilemme dont Saint Paul a magnifiquement parlé. Les engrenages dont l’Histoire a le secret ont vite raison de notre soif de pureté et de notre aspiration à une posture irréprochable.
Puisse le souvenir de la génération genevoise de 1602 – 1603 nous inspirer à rechercher cet équilibre qui va de l’Escalade au traité de Saint-Julien, entre le devoir de se défendre et le souci de la paix.