Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07252.jsonl.gz/466

«Allez chez Enzo Ferrari à Maranello et écrivez un article sur Ferrari pour la prochaine édition du catalogue de la RA», me lança, en novembre 1961, l’ancien rédacteur en chef de la RA, Robert Braunschweig. À cette époque-là, tout juste âgé de 24 ans, je venais de couvrir ma première saison de compétition; pour être franc, j’étais encore un novice en journalisme. On me remit les clés d’une voiture d’essai, une Fiat 1500, avec laquelle je pris la direction de l’Émilie-Romagne. À mon arrivée là-bas, un portier en uniforme et avec le Cavallino Rampante sur la casquette, m’ammena dans une pièce meublée sobrement et annonça mon arrivée. Au bout d’une demi-heure environ, l’attaché de presse, Franco Gozzi, entra et me guida dans un vestibule. Peu de temps après, la porte s’ouvrit et je vis Enzo Ferrari se tenir devant moi. Une apparition imposante avec son nez caractéristique et sa voix tout aussi caractéristique – un véritable chef militaire. Je me sentis comme un petit garçon. Le «Commendatore» me tendit la main et me pria d’entrer dans son bureau. Ainsi me retrouvai-je propulsé au cœur d’un autre monde. La pièce était elle aussi meublée simplement: un bureau avec deux chaises face à lui pour les invités, et une autre derrière, pour Enzo. Sur le mur trônait le portrait de son fils Alfredo (Dino), décédé en 1956. La photo était ornée de trois roses lumineuses en verre, de couleur vert, blanc, rouge.
De la sympathie pour la RA
Enzo Ferrari ressentait une certaine sympathie pour la «Revue Automobile», qui avait publié des reportages détaillés sur la toute première Ferrari, la Tipo 125 S, en 1947. C’était une époque à laquelle, en dehors de l’Italie, personne ne s’était longuement attardé sur une Ferrari à douze cylindres. Le Commendatore se montra plein d’amabilité et répondit à mes questions. Il faut dire que, ayant vu les victoires de Ferrari en 1949, 1952 et 1953 au Grand Prix de Suisse, près de Berne (Bremgarten), je me sentais à l’aise avec les faits et gestes de la marque. Je repartais de Maranello rayonnant de bonheur. Mon article sur Ferrari sera publié dans l’édition 1962 du catalogue.
Par la suite, j’ai eu l’occasion de rencontrer Enzo Ferrari à plusieurs reprises lors des essais du Grand Prix d’Italie, à Monza. Il était toujours possible de lui adresser la parole dans les stands, mais impossible de lui mettre la main dessus les jours de course: il ne s’y rendait jamais. Je me souviens aussi d’une conférence de presse Ferrari à l’hôtel Reale Fini, à Modene, où les stars du monde du sport automobile avaient l’habitude de se rencontrer. Enzo Ferrari y présenta son nouveau livre «Le briglie del successo» (les rênes du succès). Les journalistes devaient faire la queue pour se faire dédicacer un ouvrage par Enzo Ferrari, assis ce jour-là à côté de Sergio Pininfarina. Quand vint mon tour, Ferrari se tourna vers Pininfarina et lui glissa discrètement que j’étais un «représentant de l’Automobil Revue, un journal particulièrement sérieux». Enzo ne comprenait pas un traître mot d’allemand, mais il lisait chaque numéro de l’édition française. Je rayonnais de fierté.
Quelques anecdotes
En 1969, je dus me rendre avec une Mangusta à l’usine de Tomaso, à Modène. Je saisis cette opportunité pour me rendre sur le circuit de cette ville, dessiné autour d’un aérodrome. Un heureux hasard voulu que j’y rencontre Ernesto Brambilla (le frère aîné de Vittorio), qui testait une Ferrari Dino de formule 2. Elle était équipée d’une nouvelle culasse à quatre soupapes. A quelques pas de là, appuyé sur le muret des stands, j’aperçus le Commendatore. Dès qu’il remarqua ma présence, il fit quelques pas en ma direction et me demanda: «Buon giorno, come sta?»
A propos de l’autodrome de Modène, l’essayeur et chef-mécanicien de Maserati, Guerino Bertocchi, me raconta une anecdote intéressante, lors du Salon de Genève 1966. Dix ans plus tôt, en 1956, Ferrari et Maserati réalisaient en même temps des essais de formule 1 sur leur circuit maison. Soudain, Ferrari alla à la rencontre de Bertocchi, alors pilote d’essai Maserati, et lui dit d’en profiter pour faire quelques tours avec la Ferrari. Il pourrait ensuite lui faire part de ses impressions. Bertocchi lui répondit qu’il ne pouvait pas tester une voiture d’une autre marque: Omer Orsi, le patron de Maserati, le licencierait sur le champ. Ferrari répondit que ce n’était pas un problème, puisqu’Orsi, contacté téléphoniquement par Ferrari, n’y voyait aucune objection. Bertocchi prit donc le volant de la monoplace Ferrari et lui confia ensuite ses impressions. De retour à l’usine Maserati, Bertocchi remercia Orsi de l’avoir autorisé à tester la Ferrari. Orsi lui répondit: «Mais Ferrari ne m’a jamais téléphoné!»
Les années qui suivirent, les conférences de presse se déroulaient dans un bâtiment proche du circuit d’essais de Fiorano. À cette occasion, nous, les journalistes, étions toujours assis dans une salle où nous attendions impatiemment l’arrivée du célèbre Commendatore. Je me souviens d’une année en particulier où j’attendais au troisième rang. Quand Enzo Ferrari arriva dans la salle, il se dirigea directement vers moi et me tendit la main. J’étais un peu gêné par ce traitement particulier, vis à vis de mes collègues mais, en mon for intérieur, j’étais content!
«Recomptez bien l’argent!»
L’anecdote suivante m’a été racontée par l’ancien directeur de course de Ferrari, Romolo Tavoni. Enzo Ferrari lui avait intimé l’ordre de le téléphoner après chaque séance d’essai et chaque course, afin de lui raconter le déroulé de la journée. Après la victoire de Phill Hill/Olivier Gendebien sur Ferrari 250 Testa Rossa aux 12 Heures de Sebring de 1961, un riche Américain insista fortement pour acheter la Ferrari victorieuse, à un prix très généreux. Tavoni en informa Ferrari, qui lui répondit: «Recomptez bien l’argent, puis vous pourrez lui donner la voiture.» Des tas d’anecdotes existent sur Ferrari. Dans les années 1920, il était pilote officiel d’Alfa Romeo. Deux ans plus tard, il était engagé à la Targa Florio. Hélas, le jour de la course, il restait bloqué dans l’ascenseur. Il parvint à s’en libérer et arrivait à temps sur la grille de départ. Depuis ce jour, Enzo Ferrari n’a plus jamais utilisé un ascenseur. Il y a une vingtaine d’années, mon collègue italien Cesare de Agostini demanda au quadruple vainqueur des 24 Heures du Mans et pilote officiel Ferrari, Olivier Gendebien, quel genre d’homme avait été Ferrari. «À côté d’Enzo Ferrari, lui répondit Gendebien, Benito Mussolini était un débutant!»
Adriano Cimarosti