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Critique
par Elisabeth Vust
Publié le 01/04/2010
Les hommes «viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus» (John Gray), «N'y a-t-il pas d'amour heureux?» (Guy Corneau), «A quoi sert le couple?» (Willy Pasini), «Comment devient-on amoureux?» (Lucy Vincent). Le succès de ces titres et de bien d'autres montrent à quel point l'être humain veut, a besoin d'expliquer les mécanismes qui permettent à un homme et une femme de tomber amoureux, puis de vivre ensemble; de continuer à s'aimer diront les confiants, de se supporter diront les plus cyniques. Les uns recourent à la psychologie, la psychanalyse, aux schémas parentaux, aux archétypes; les autres à la biologie, l'anthropologie, la sociologie ou encore à l'ésotérisme. Les uns et les autres essaient d'enfermer l'amour dans une grille de lecture, de le rendre sans doute moins inquiétant en le rationalisant. Mais l'amour résiste; l'être humain continue donc à chercher.
Dans L'Ordre des femmes, théories psy(-chologiques, -chanalytiques) et sociobiologiques se croisent, se répondent, se complètent, se contredisent dans le dialogue entre le héros David (banquier plein d'avenir), son meilleur ami Arnaud (psychiatre) et Jef (tenant de la guerre du sperme) – comme pour renforcer un effet de familiarité, le héros narrateur désigne facilement ses proches avec des surnoms. Et s'il est vrai que le lecteur se sent vite intégré à ce trio masculin, il peut éprouver un certain accablement à force d'avaler leurs discussions et remarques. Car les clichés pleuvent ici, et les images peu subtiles aussi: «une femme qu'on fait attendre, c'est comme un fauve qu'on n'a pas nourri»; «dans quelques années tu te promèneras tout nu devant elle avec ton gourdin et elle te parlera de changer les rideaux», etc.
Cette avalanche d'idées reçues, pré-machées, machistes autour de l'amour finit par générer un sentiment évocateur d'absurde, bienvenu dans le récit, mais déroutant pour le héros. En pensant à ses premiers pas avec sa nouvelle compagne, celui-ci remarque: «Et le portrait qui se dessine quand je revois tous ces moments m'apparaît très nettement. C'est celui de l'amour. Mais quel amour? C'est une question que je me suis posée jusqu'à la nausée.»
Après une séparation amère et encore mal digérée avec une épouse qui l'a quitté pour un sapeur-pompier (ses amis en ironisent encore…), David tombe amoureux de Marie Sophie, sociologue, dont la «troublante sensualité» est à son comble devant mets et vins, particularité soulignée plusieurs fois comme si très révélatrice. Après une année de vie commune, la belle disparaît: l'amoureux chancelle et le récit vire au thriller. Disons-le d'emblée, le dénouement final a des allures de pétard mouillé, laissant l'impression que l'auteur s'est débarrassé cavalièrement de l'intrigue au moment où la belle revient. Mais la tension est néanmoins réelle, jouant sur la confusion mentale du héros. Car David en arrive à penser que sa compagne est partie sous l'influence de l'Ordre des femmes, secte qui manipule dans l'ombre les hommes de pouvoir.
Daniel Cordonier exploite sans doute là ses connaissances de docteur en psychologie; il n'en reste pas moins qu'il parvient à montrer sans lourdeurs comment les émotions influencent, biaisent la perception de ce qu'on nomme le réel, et comment la théorie du complot est peut-être plus acceptable pour David que l'idée d'avoir été quitté pour des raisons intimes. L'auteur n'est pas aussi convaincant dans la réflexion du héros autour de l'évolution actuelle des rapports hommes-femmes: il reste trop près de théories qu'il met par ailleurs en annexe, renforçant ainsi le côté trop didactique de ce premier roman, à l'écriture cela dit fluide et avenante. Heureuse ou pas, la fin dévoile tout en naïveté la recette du bonheur «croire très fort en un avenir commun».