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Construire l’utopie en miroir
Entretien avec Jean-Louis Cohen
Construire un nouveau Nouveau Monde. L’amerikanizm dans l’architecture russe, est le fruit de quarante ans de recherches menées par Jean-Louis Cohen, architecte et historien de l’architecture et de la modernité. À la fois chronique historique et biographie collective, cet ouvrage raconte le rôle de la technologie industrielle américaine comme de ses architectures – de la silhouette de Manhattan à la vision ruraliste d’Henry Ford –, dans la tentative révolutionnaire, et parfois contradictoire, de bâtir une société communiste, elle-même saisie dans la longue durée.
Si Russie et États-Unis nous apparaissent comme deux pôles sans contact depuis la guerre froide, l’ouvrage de Jean-Louis Cohen retrace leur intérêt réciproque et leurs interactions durant près de deux siècles. Dans ces deux berceaux d’utopies socialistes de forme et de portée différentes, les investissements mutuels et le transfert de technologies, vers la Russie en particulier, se poursuivirent malgré la suspension des relations diplomatiques. Jean-Louis Cohen donne voix aux multiples protagonistes de ces échanges transatlantiques et décrit leurs points de vue théoriques et culturels à travers anecdotes, citations et contextualisations.
Construire un nouveau Nouveau Monde résulte de quarante ans de «fétichisme» et d’«obsession» de la part de Jean-Louis Cohen. Il a commencé sa recherche dans les années 1970 dans les bibliothèques russes, alors que l’accès à l’information était fortement restreint: à titre d’exemple, les 15 photocopies accordées par semaine ne pouvaient être retirées à la bibliothèque Lénine à Moscou qu’à la condition de venir le mardi entre 14 h et 15 h. Il a ainsi accumulé, au fil des années, livres, revues et autres matériaux. L’accès aux bibliothèques américaines, qui collectionnèrent des documents russes, accéléra le rythme de cette recherche. En 1979, il fut responsable de la partie architecture dans l’exposition emblématique «Paris-Moscou» au Centre Pompidou.
Stéphanie Savio: Vous alliez histoire de la modernité et histoire de l’architecture. Peut-on décrire votre travail comme une histoire culturelle, transnationale?
Jean-Louis Cohen: Je me suis toujours intéressé à ce qui se joue au-delà des scènes nationales1. À l’occasion d’une exposition à Strasbourg en 2013, nous avons proposé de repenser nos concepts. Évidemment, je refuse complètement la thématique de l’influence – cette notion surannée de l’histoire de l’art traditionnelle. Il y a un discours sur les transferts culturels, la circulation, commun chez les historiens, qui est tout à fait fécond. Pour l’exposition de Strasbourg, nous avons proposé la notion d’interférences entre deux scènes. Elle est très efficace dans le cas allemand puisque France et Allemagne, en gros, ont des rapports d’égalité et se «contaminent» l’une l’autre. C’est un peu moins le cas dans le rapport Russie – Amérique, qui est plutôt asymétrique. En tout cas, je m’intéresse à l’histoire transnationale – je dirais même transurbaine –, à la manière dont les villes s’observent, se copient et s’absorbent les unes les autres. C’est le sujet de mon prochain cours public au Collège de France. Qu’est-ce qui fait qu’il y a du Paris dans Buenos Aires, du Londres dans Berlin, du Moscou dans Bucarest? Et à l’histoire culturelle, assurément : dans ce livre, je ne m’enferme pas dans le monde de l’architecture – j’ai horreur de ça. Je parle de littérature, de cinéma, de la culture de masse, un peu de musique, donc de tous les phénomènes qui permettent de comprendre latéralement ce qui se passe dans le champ de l’architecture.
Qu’est-ce qui marque le début des échanges entre États-Unis et Russie?
On trouve des traces de ces échanges dès la révolution américaine. La Couronne russe, qui était en conflit avec les Anglais, ne pouvait pas rester indifférente à l’émergence d’un nouvel État en Amérique du Nord. D’autant plus que la Russie était une puissance américaine: elle avait des colonies en Californie et commençait à avoir des ambitions en Alaska. C’est donc très tôt que les intellectuels russes s’intéressent à l’Amérique et à la démocratie américaine – je parle de Radichtchev et de Pouchkine. Cette période correspond au début de la modernisation intellectuelle de la Russie. Dans les années 1860, au moment de la guerre de Sécession, les Russes réalisent aussi qu’ils ont supprimé le servage un peu avant que les Américains n’abolissent l’esclavage, ce qui leur donne une certaine fierté. Dans le même temps, ils se rendent bien compte des limites des politiques américaines. C’est aussi le moment où l’Amérique commence à exporter des marchandises, mais aussi du capital, en Russie.
Dans quelle langue les échanges entre États-Unis et Russie ont-ils eu lieu?
C’est assez complexe. Pendant longtemps, les Russes ne savaient pas tellement l’anglais. La langue de la civilisation, dans la Russie du 19e siècle, était le français. Puis la langue de la technique devint l’allemand. Je cite une statistique de l’Institut Polytechnique de St. Pétersbourg avant 1914, qui montre que les élèves parlaient beaucoup plus l’allemand que l’anglais. Du côté américain, peu de gens parlaient russe, à part les immigrés d’origine russe, extrêmement nombreux, qui représentaient plusieurs générations: les socialistes utopiques partis créer les communes, les ouvriers à la recherche de travail, tous les émigrés socio-démocrates, anarchistes, bolcheviks, notamment après 19052. Des milliers, voire des dizaines de milliers d’entre eux – et parmi eux beaucoup étaient juifs3 – revinrent en Russie après 1917. Donc ces gens, qui ont une expérience de l’Amérique et qui évidemment parlent l’anglais, jouèrent un rôle déterminant dans la construction de l’appareil d’État et de l’appareil économique de la Russie des années 1920. De leur côté, les entreprises américaines parvinrent toujours à trouver d’anciens Russes qui parlaient la langue et les aidèrent à intervenir en Russie. Il y a donc une espèce de population intermédiaire, qui fluctue, mais principalement dans un sens, car les idéalistes qui allèrent en Russie après 1917, pour l’essentiel, furent pris au piège. Il est très frappant de voir combien d’agents de l’amerikanizm russe ont été liquidés par Staline dans les années 1930; ce sont des milliers d’ingénieurs, de cadres, et quelques architectes aussi. La répression était très violente sur ce groupe en particulier, en dépit de sa compétence, ou précisément à cause de sa compétence.
La critique de la propriété privée (du sol) revient dans les débats actuels. L’histoire nous apprend-elle que la nationalisation du sol peut avoir une fin heureuse?
Excellente question! La question de la propriété du sol est posée en Russie à la fin du 19e siècle, en référence au modèle américain, notamment aux théories de Henry George4, très lu par les Russes, notamment Tolstoï. L’idée qu’il faut nationaliser le sol est très répandue avant 1914. Elle conduisit au fameux «décret sur la terre», qui fut l’un des deux premiers décrets du pouvoir bolchevik, le premier étant un «décret sur la paix», censé mettre fin à la guerre avec l’Allemagne. Cette idée fut donc très présente dans le discours bolchevik. Quant à la gestion du sol nationalisé, elle reste presque complètement opaque. Aujourd’hui encore, le sol de Moscou est en grande partie propriété de la Ville, qui le loue ou qui le conserve, et dispose donc de moyens d’intervention très amples sur l’architecture produite. L’architecte en chef de Moscou est sans doute le plus puissant de la planète, parce qu’il a non seulement une prérogative sur les permis de construire, mais aussi sur les concessions foncières. Ce que l’on peut dire, c’est que la nationalisation du sol n’a eu une fin heureuse que lorsqu’il y a eu des pratiques rationnelles de planification et d’attribution des sols. On connait très mal l’histoire des villes soviétiques des années 1920 aux années 1950, et peu de travaux parviennent à mettre au jour les affectations foncières. Qu’est-ce qui a fait qu’un terrain central a été utilisé pour un immeuble de bureaux ou pour des logements et pour quel type de logements? Il y a sans doute eu une sorte de pseudo-marché de l’affectation, des luttes entre les ministères centraux, les grandes entreprises pour obtenir telle ou telle parcelle. Qui arbitrait, comment, je ne sais pas. Mais ce qui est intéressant, c’est que les unités parcellaires n’ont pas disparu, même s’il y a eu nationalisation des sols, elles ont gardé leur structure jusqu’à aujourd’hui. On pourrait penser que le sol a été complètement redistribué, mais on opère toujours sur le découpage foncier initial.
Vous parlez des expositions nationales croisées de 1959 entre Moscou et New York. À cette occasion, l’architecture américaine est représentée comme une architecture domestique, alors que les Russes exposent leurs avancées en matière de technologie spatiale à New York. Était-ce là l’architecture soviétique de la guerre froide?
Cette exposition de 1959 à Moscou fut à la fois une présentation aux Russes des produits qu’ils ne pouvaient pas se procurer – un véritable supplice de Tantale: on vous montre ce que vous ne pouvez pas avoir, parce que votre régime ne vous permet pas de l’avoir –, et une gigantesque enquête sociologique et d’opinion sur les Russes, avec des dizaines de personnes qui observèrent les visiteurs. Pour la première fois, un ordinateur d’IBM fut utilisé dans ce contexte pour analyser les questions que posaient les Russes sur l’Amérique. Les officiels russes protestèrent en disant: «Vous ne montrez pas les fusées, vous ne montrez pas la technologie, vous montrez seulement les objets de consommation, ça ne nous intéresse pas.» Mais la plupart des visiteurs furent fascinés. À New York, les Russes montrèrent la technologie: le brise-glace atomique, les spoutniks, en mettant l’accent sur la science, alors que les Américains n’avaient présenté que des objets de consommation et de l’art contemporain à Moscou.
Qu’est-ce qui caractérise la production architecturale soviétique dans l’après-guerre?
La mort de Staline en 1953 et l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev marquèrent un tournant dans l’architecture soviétique. Jusque-là, il y avait assez peu de ressources car les moyens avaient été utilisés pour construire les usines, puis après la guerre pour la reconstruction. Pour la première fois, en 1955, des financements furent débloqués pour construire en masse des logements. Les Soviétiques firent des voyages d’étude en Amérique – je les raconte, ils sont assez cocasses d’ailleurs –, mais ce n’est pas là qu’ils trouvèrent les technologies. Même s’ils ont rêvé un temps de faire «une Amérique à un étage», d’introduire toutes les techniques de construction préfabriquée de faible densité, ils prirent une autre voie. La démarche très activement poursuivie pendant la guerre et dans l’immédiat d’après-guerre, s’interrompit. C’est vers la préfabrication lourde et des systèmes de panneaux, notamment le système français de Raymond Camus, que tout le dispositif de production soviétique s’orienta. Plutôt que de Levittowns russes, le territoire se couvrit d’immeubles à R+4 en panneaux de béton5.
Jean-Louis Cohen est architecte et historien de l’architecture et de la modernité, professeur à l’Université de New York et au Collège de France. Il est professeur invité à l’EPFL au printemps 2021.
Stéphanie Savio est architecte et doctorante en critique, histoire et théorie de l’architecture à l’EPFL.
Construire un nouveau Nouveau Monde. L’amerikanizm dans l’architecture russe.
Jean-Louis Cohen
Montréal/Paris, Centre canadien d’architecture/Éditions de la Villette, 2020.
Autour du livre: cca.qc.ca/amerikanizm
Notes
1. Pour la France et l’Italie, voir La coupure entre architectes et intellectuels, ou les enseignements de l’italophilie, Bruxelles, Éditions Mardaga, 2015 (1984); pour la Russie et la France, voir Le Corbusier et la mystique de l’U.R.S.S. Théories et projets pour Moscou, 1928-1936, Bruxelles, Pierre Mardaga, 1987; pour l’Amérique et l’Europe, voir Scènes de la vie future: l’architecture européenne et la tentation de l’Amérique, 1893-1960, Paris/Montréal, Flammarion/CCA,1995; pour la France et le Maroc, voir Casablanca: Mythes et figures d’une aventure urbaine, Paris, Hazan, 1998, avec Monique Eleb; pour la France et l’Allemagne, voir Interférences/Interferenzen. Architecture Allemagne-France 1800-2000, Strasbourg, Musées de Strasbourg, 2013, avec Hartmut Frank.
2. La révolution russe de 1905 revendiquait des droits politiques et sociaux face au régime tsariste; le chiffre de 2.3 millions de Russes émigrés aux États-Unis entre 1899 et 1913 est mentionné à la page 77 du livre.
3. Une émigration juive massive suivit la promulgation dans les années 1880 et 1890 de lois antisémites en Russie.
4. Henry George, Progress and Poverty, 1879.
5. Concernant l’architecture durant la Seconde Guerre mondiale, voir Jean-Louis Cohen, Architecture en uniforme: projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale, Paris/Montréal, Hazan/CCA, 2011.