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J'avais au collège un professeur de mathématiques quelque peu excentrique. Un jour, il se présente dans la classe avec un réchaud à fondue, une bouteille d'alcool à brûler et une boîte d'allumettes. Il pose le tout sur le sol, s'installe à son pupitre et nous pose la question : «Quelle est la méthode du mathématicien pour allumer ce réchaud à fondue ?» Silence, bouches bées et regards bovins de latinistes habitués à l'humiliation mathématique persistent quelques minutes. Ensuite, notre professeur se lève, ramasse les objets, les pose sur la table, remplit le réchaud d'alcool et l'allume. Quelques secondes de silence encore et l'explication arrive :«Le mathématicien ramène un problème inconnu à une situation déjà connue».Cet épisode m'est revenu en mémoire en suivant les débats sur la caisse unique. Ses adversaires n'ont de cesse d'appliquer au soi-disant «marché» de la santé la méthode du mathématicien. Le marché, les lois de l'économie, ça nous connaît. Alors faisons en sorte que l'objet qui nous intéresse y ressemble le plus possible. Introduisons plus de concurrence, de la concurrence administrée, s'entend. Mettons en place la liberté de contracter au bénéfice des caisses-maladie. Rappelons inlassablement la responsabilité de l'assuré dans la gestion de son capital-santé. Faisons accéder les tire-au-flanc et tricheurs potentiels que sont respectivement les malades et les médecins à la noble condition d'acteurs économiques libres.Pourtant la leçon de mon professeur comportait un message caché : la méthode du mathématicien ne marche que s'il existe un isomorphisme fondamental entre le problème posé et la situation connue à laquelle le problème est réductible. C'est justement là que le bât blesse. Car parmi toutes les raisons qui empêchent le marché de la santé d'en être vraiment un, relevons seulement celles qui concernent le consommateur de soins, c'est-à-dire le malade. En gros, être malade, ça dépend de quatre facteurs : les gènes, l'environnement, les événements de vie, les comportements individuels. Les gènes, on n'y peut rien. L'environnement, on n'y peut rien, du moins au départ et à court terme. Idem pour les événements de vie. Les comportements, on y peut quelque chose. Du moins à première vue, car les comportements dépendent à leur tour des gènes, de l'environnement et des événements de vie. Alors ?... By and large, comme on dit Outre-manche, le consommateur de soins ne choisit pas d'être malade plutôt que bien portant, il ne choisit pas de consommer des prestations et ce n'est pas de sa responsabilité que celles-ci soient chères ou bon marché. Le modèle économique naïf qui fait se rencontrer consommateurs et prestataires éclairés et souverains n'a pas un poil d'isomorphisme avec la réalité.Dans les siècles passés, il convenait que le malade fût responsable de sa maladie, qui était la sanction de sa condition pécheresse. Aujourd'hui, il doit être responsable de sa santé et donc de ses maladies (il vit désormais assez longtemps pour en avoir plusieurs), car cette responsabilité sous-tend son état supposé de consommateur libre et éclairé. C'est chouette, le progrès quand même !