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Dans six mois, Genève renouvellera son parlement et son gouvernement. Les partis ont bouclé, ou presque, leurs listes, et vont entrer en campagne. Mais ce qui aujourd'hui tient lieu de débat politique à Genève comme dans toutes les « démocraties occidentales » n'intéresse plus guère que celles et ceux qui le mènent. La politique n'étant plus la « chose du public », la res publica, elle devient un spectacle pour un public de plus en plus mécontent de la prestation des acteurs qui sollicitent ses applaudissements (c'est-à-dire ses suffrages) et de plus en plus critique à l'égard de la pièce elle-même -une pièce dont les auteurs lui sont enfin de plus en plus étrangers. Dans ces conditions, le devoir (et l'intérêt) de la gauche ne serait-il pas de subvertir la représentation en se mêlant au public avant que celui-ci, las de n'être considéré que comme la claque de cabotins, n'aille jouer lui-même sa propre pièce, ou prendre part à de plus sombres réjouissances ?
« Ce qui s'oppose converge (...) et toutes les choses surviennent selon la discorde » (Héraclite)
La médiocrité de la politique conforte la politique des médiocres, c'est-à-dire le populisme. Le ralliement manifeste de la droite de la social-démocratie aux dogmes économiques libéraux, la réduction des programmes de feue la gauche révolutionnaires à la défense de l'héritage social-démocrate (l'Etat social) et à l'autoproclamation d'être la « vraie gauche » à elle toute seule, l'identité des méthodes de la gauche et de la droite démocratique, et leur commune méfiance à l'égard des citoyens, ont en tout cas renforcé la certitude de ceux-ci que «les politiques sont tous les mêmes» et que la démocratie représentative n'est que le masque le plus récent du vieux clivage entre le château et la rue : que la gauche puisse aussi facilement qu'on l'a vu prendre ses aises dans les palais et les allées du pouvoir, au point d'en revêtir les livrées et ne plus guère s'y distinguer de la droite qu'elle y côtoie, fait plus que troubler celles et ceux qui attendent encore d'elle qu'elle soit reconnaissable par quelque différence fondamentale : cette intégration de la gauche au monde des dominants rompt le lien légitimant qui en faisait le mouvement des dominés.
La démocratie représentative en laquelle la gauche s'est coulée devrait n'être pour elle qu'un pis-aller; sans aucun doute vaut-elle infiniment mieux que la dictature militaire, le fascisme, le lénino-stalinisme, la théocratie ou le tribalisme; mais sans plus de doute n'est-elle à la démocratie projetée par le socialisme que ce que la représentation est à la création, la reproduction à l'invention et le rite à la foi. Il en découle que le rôle qu'y joue la gauche est à mille verstes en deçà de celui pour lequel ses partis ont été fondés. Ces organisations, de plus en plus réduites à la triviale fonction de comités électoraux, d'offices de placement et de gestion des plans de carrière, devraient être les instruments d'une redéfinition radicale des conditions de fonctionnement de la démocratie et de son élargissement aux domaines (l'économie) et aux groupes sociaux (les immigrants, notamment) qui en sont concrètement exclus. Or ce travail historique est fondamentalement contradictoire de l'insertion dans le système existant, puisqu'il en suppose précisément à tout le moins, la réforme radicale. Au lieu de quoi, la gauche le pérennise comme un mécanicien entretient le rouage qu'il huile.
Au fur et à mesure de son intégration dans l'appareil institutionnel de l'Etat (des Conseils municipaux aux gouvernements centraux), le mouvement socialiste a produit sa propre caste de politiciens professionnels, dont les compétences, initialement mesurées par leur capacité à défendre et à concrétiser les programmes socialistes et syndicaux, ont fini par l'être à l'aune de leur capacité à faire «tourner la machine» de l'Etat en fonction de règles qui fondamentalement sont restées celles de l'Etat bourgeois. Mais dès lors que rien ne ressemble plus à un libéral ou un conservateur au pouvoir que le (ou la) socialiste qui l'y a précédé, l'y côtoie ou l'y succède, il n'y a pas que l'expression d'un populisme fascisant dans l'apostrophe «tous les mêmes !» adressée aux politiques -surtout quand cette apostrophe est lancée par les victimes de l'ordre social à ses gérants, qu'ils soient de droite ou de gauche, et que les « politiciens » la reçoivent de ces « exclus » dont ils font si grand cas rhétorique et leur politique sociale si maigre cas réel. La tentation de punir en bloc les politiciens de droite et de gauche n'est pas sans légitimité : le procès de leur impotence se nourrit de leurs ressemblances.
La « partitocratie » n'est pas qu'une « invention de journalistes », et de fortes solidarités se tissent entre politicien-nes de tous bords, agissant dans les mêmes institutions, y respectant les mêmes règles, usant des mêmes méthodes -et finalement frappés du même discrédit, lorsque « le peuple » s'aperçoit qu'il n'a plus, avec ses élu-e-s, affaire à ses «représentants» (comme s'il pouvait être représenté, le peuple...), mais à un corps de métier vendant son savoir-faire comme le font les plombiers ou les électriciens; qu'il y ait concurrence entre les professionnels (de la plomberie ou de la politique) n'empêche pas la profession (de la politique ou de la plomberie) de faire au besoin « front commun », dans la bonne vieille tradition de tous les corporatismes, contre ce qui pourrait réduire ses libertés d'action et de profit économique ou politique (ce dernier se mesurant en pouvoir ou en influence). Au bout du compte, le citoyen n'est plus au politicien que ce que son client est au plombier, et n'a pas plus de liens avec celui qu'il élit qu'il n'en a avec celui qu'il appelle pour déboucher ses chiottes.
« On ne règne pas innocemment », disait Saint-Just. On ne gouverne pas innocemment non plus, et il faut bien choisir sa culpabilité ou ses juges. Les partis de gauche ont ce choix : se rendre coupable soit d'irrespect des règles du jeu social et politique, soit de manquement au contrat qu'ils ont passé avec ceux qui les ont élus pour changer ces règles -ceux en somme qui les ont pris pour ce qu'ils disaient être.