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De cette Genève patricienne des parcs et des jardins qui a ordonné le bon goût et séduit ses hôtes, il faut maintenant faire une Genève internationale pratique et fonctionnelle
Pourquoi Genève?
Genève est devenue internationale grâce à ses institutions, à commencer par l'ancêtre de l'ONU, la Société des Nations (SDN). Après la première guerre mondiale, le président américain Woodrow Wilson estime qu'il est temps que les relations internationales soient basées sur une diplomatie ouverte et propose une "Société des Nations" rassemblant les forts et les faibles afin de préserver la paix en Europe.
Genève est choisie en 1919 contre Bruxelles, alors très moderne et prospère grâce au Congo belge, mais trop impliquée dans le premier conflit mondial.
Trois arguments plaident en faveur de la ville du bout du lac: la neutralité de la Suisse, la Croix-Rouge qui a rendu de grands services pendant la guerre mais aussi sa situation géographique, en particulier sa vue incomparable sur le Mont-Blanc. C'est du moins la thèse de Joëlle Kuntz qui vient de publier "Genève internationale: 100 ans d'architecture."
Où à Genève?
Peu d'infrastructures
>>> A écouter l'interview de Joëlle Kuntz dans "Monumental": Le Palais des Nations, Genève
Mais "la capitale du monde" comme l'écrivait "La Tribune de Genève" le 30 avril 1919 n'est encore qu'une petite ville charmante, avec ses quais équipés et ses palaces au bord du lac, mais peu adaptée à sa nouvelle mission.
La gare notamment n'est pas dimensionnée, elle a été construite comme le terminus de la ligne Paris-Lyon-Genève. Mais la ville se lance dans de grands travaux de reconstruction dès la décision de la SDN de s'installer à Genève.
Palais Wilson
Dans l'esprit des diplomates, et dans celui du traité de Versailles, il faut, pour abriter cette nouvelle structure, un palais. Si possible sur la rive droite afin de pouvoir jouir de la vue sur le Mont-Blanc. Cette rareté existe: l'Hôtel National, inauguré en 1875.
Deux ans plus tard, probablement en raison de sa situation excentrée et de sa proximité avec le quartier mal famé des Pâquis, l'établissement fait faillite. Repris par un hôtelier français, le palace rouvre en 1920, doté de l'invention du siècle, l'ascenseur.
La SDN l'acquiert pour abriter temporairement l'organisation naissante. Elle y restera jusqu'à l'inauguration en 1937 du Palais des Nations dans le parc de l'Ariana qui surplombe le lac, domaine acquis après moult revirements et négociations.
En 1924, à la mort du président américain qui a tant oeuvré pour la SDN, l'hôtel est rebaptisé Palais Wilson. Le bâtiment est aujourd'hui le siège des Droits de l'Homme.
Querelle d'architectes
En 1926, un concours est lancé pour créer un vrai Palais des Nations. Plus de 350 architectes y répondent. La plupart mettent l'accent sur l'idée de grandeur et de puissance telles qu'on les imaginait à l'époque: monument haut et large, colonnes, cloches, marbre, décorum.
Le Corbusier prend le contrepied. Son projet est dépouillé et ses choix esthétiques dictés par le besoin: du béton, du verre pour donner la sensation de la transparence, de l'espace pour se mouvoir, de grandes baies pour voir le lac, du chauffage, de la lumière, une acoustique de pointe. Son architecture n'est pas glorieuse, elle est fonctionnelle, entièrement dédiée au confort de ces nouveaux fonctionnaires oeuvrant pour la paix.
Le projet choque à la fois les membres du conseil d'administration de la SDN et les Genevois qui ne s'imaginent pas vivre avec ça. Le jury, composé de neuf architectes de neuf nations différentes, plutôt avant-gardistes mais soucieux de plaire au plus grand nombre, tergiverse. Il lui faut 64 séances pour arriver à la conclusion qu'aucun des 377 projets ne peut être recommandé.
Le Corbusier remporte tout de même le premier prix mais son projet est refusé. L'architecte s'énerve et engage une polémique internationale qui fera date dans l'histoire de l'architecture: les vieux des Beaux-Arts contre les tenants d'une architecture adaptée au monde nouveau. Une dispute de l'ampleur de celle qui opposa à la fin du XVIIIe siècle Voltaire et Rousseau, également à Genève.
Le Neuchâtelois est très minoritaire mais les enjeux de l'architecture moderne sont posés en 1927-28 par cette bataille épique.
Ni beau, ni laid, le Palais
Ni moderne, ni ancien, le Palais est le résultat de 48 compromis de goût, d'argent et de compétences.
Aujourd'hui en travaux, le Palais des Nations doit être entièrement restauré. Il est également prévu un bâtiment supplémentaire pour 2023 qui pourra accueillir 700 places supplémentaires. La durée des travaux est estimée à huit ans, pour un devis de 836,5 millions.
>>> A regarder, le nouveau chantier du Palais:
Cinq auteurs
Beau dedans
Le compromis accouche d'un autre compromis. La construction du Palais revient à un groupe de cinq architectes retenus parmi les neuf meilleurs candidats du Concours: le Français Henri-Paul Nénot, accompagné du Genevois Julien Flegenheimer, l'Italien Carlo Broggi, le Hongrois Jozsef Vago et un autre Français, Camille Lefèvre.
Ils doivent revoir leurs plans car la SDN a finalement choisi le domaine de l'Ariana plutôt que le site de Sécheron, initialement prévu. Entre 1929 et 1937, le chantier du Palais des Nations est le plus grand d'Europe.
Si le Palais n'est pas un objet architectural très remarquable, son intérieur en revanche recèle quelques trésors. La décoration y est très moderne, des murs au plafond. Les visiteurs - environ 100000 par an - peuvent encore y apprécier ce qu'il en reste, notamment la salle des pas perdus au volume sublime.
Hélas, question mobilier, beaucoup s'est perdu. En particulier les chaises de Charlotte Perriand, la complice de Le Corbusier, qui avait conçu une grande partie du mobilier.
Et vint l'ONU
Le Palais des Nations est inauguré en 1937, puis restera fermé pendant la seconde Guerre mondiale. Son succès est mitigé: la SDN n'a pas pu empêcher que le Japon s'empare de la Mandchourie et l'Italie de l'Abyssinie. L'organisation a probablement souffert d'un grand absent, les Etats-Unis. Car si président Wilson est à l'origine de la SDN, il n'a pas réussi à obtenir que l'Amérique en devienne membre.
Après la guerre, la donne change et ce sont les Etats-Unis qui prennent la main de ce qui devient l'Organisation des Nations Unies. Ils décident que le siège sera à New York.
Que faire alors de Genève? Le Palais des Nations deviendra le siège européen et reprendra toutes sortes d'activités techniques auxquelles avait pensé la SDN: la santé, les télécommunications, la météo ou le travail, soit une quinzaine d'institutions, avec au milieu le Palais des Nations.
La chaise baroque
La place des Nations a été la migraine du quartier international de Genève depuis les années 1930.
Après plusieurs échecs, dont celui d'un rejet du projet Fuksas par les urnes en 1998, Ville et Etat de Genève présentent en 1999 un plan simplifié aux organisations internationales, aux associations et aux habitants du quartier. Nouveau concours. En 2001, le groupe "Orsol" animé par Christian Drevet, architecte et paysagiste lyonnais, l'emporte. D’une esthétique épurée, elle ménage un espace à usages multiples, dont les jets d'eau font le bonheur des touristes en été.
Symbole ambivalent
Mais l'attraction principale de cette place reste "La chaise brisée" de 12 mètres de haut, sculpture commandée à Daniel Berset par Handicap International. Installée devant l'entrée du Palais des Nations en août 1997, elle devait symboliser les ravages des mines antipersonnel. La Convention d’Ottawa, signée en décembre 1997, rendait son exposition caduque.
Mais les Genevois, séduits par cet objet incongru, ont voulu la garder contre l'avis de l'ONU, appréciant peu que l'image de la gouvernance mondiale soit symbolisée par un objet brisé.
D'autres fleurons
Techniquement ce travail est de l'ordre de la prouesse. L'architecte, Eric Ott, a poursuivi obstinément son but: arrondir les angles
Parmi les centaines de bâtiments qui abritent les organisations internationales, les organisations non gouvernementales et les missions diplomatiques, une quinzaine en tout cas sont d'un intérêt majeur. Certains sont même des chef-d'oeuvres.
Avec son quartier international, Genève peut prétendre être une vitrine de l'architecture moderne, tous les âges y sont représentés. Pour Joëlle Kuntz, l'expérience de cette cohabitation se lit en quatre séquences. La première commence dans les années 20 avec le premier bâtiment du Bureau International du Travail (BIT), à la rue de Lausanne, un quadrilatère néoclassique, tout en pierre, qui tranche avec la Genève romantique d'alors.
Second épisode, l'enjeu du Palais des Nations et la querelle qui oppose l'Académie et l'avant-garde.
Le Corbusier avait raison
Dans les années 50-60, le béton et le verre font leur apparition. Ces nouvelles technologies permettent de construire plus haut et moins cher. Inauguré en 1966, le bâtiment de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) de Jean Tschumi - qui a imaginé le Y tout en verre de Nestlé à Vevey - est considéré comme un joyau des années 60. Pionnier de l'usage de l'aluminium, l'architecte suisse conçoit un bâtiment à la fois beau et fonctionnel, pensé dans ses moindres détails. Beaucoup voudraient le voir entrer au patrimoine mondiale.
Dès les années 90, affranchis de toutes écoles, les architectes doivent surtout composer avec des parcelles de plus en plus ingrates et des normes architecturales toujours plus complexes. C'est le cas d'Eric Ott qui image une Maison de la Paix sur un terrain triangulaire. Sa solution: six pétales en verre et béton qui s'imbriquent entre elles, et forment une guirlande le long de la voie de chemin de fer, à la hauteur de Sécheron.
Autre joyau, l'immeuble de l'Organisation mondiale météorologique, surnommé "Le Caprice des Dieux", des architectes Rino Brodbeck et Jacques Roulet, soit un ovale de 120 mètres de long. Une réussite totale, notamment d'un point de vue énergétique.
Texte et réalisation web: Marie-Claude Martin
RTS Culture janvier 2018