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Depuis deux décennies, le modèle de travail post-fordiste se développe dans nos sociétés et semble s’imposer à un nombre croissant de travailleurs. Celui-ci valorise la flexibilité, la créativité, l’innovation, l'authenticité, les compétences communicationnelles, l’éloquence, et amène à considérer le travail comme une succession de projets toujours nouveaux, impliquant des contrats temporaires (ou pas de contrat du tout), des heures de travail flexibles et une forte mobilité physique et mentale. Ce type de travail affaiblit fortement la séparation entre vie privée et vie professionnelle, cette dernière ne connaissant plus de limites temporelles et spatiales claires. Il en résulte une forme d’auto-exploitation reposant sur l’intériorisation de l’accomplissement de soi par le travail. Le travailleur n’est alors plus uniquement jugé sur son savoir-faire mais également sur son savoir-être.
Selon le sociologue Pascal Gielen, ce modèle de travail et les valeurs qui lui sont associées, ont été développés par les artistes modernes dès le début du XXe siècle. Le monde artistique aurait ainsi servi de laboratoire à l’économie néo-libérale pour mettre en place le passage du fordisme au post-fordisme au cours des années 1990. En conséquence, ce modèle de travail qui se situait en marge du système productif – et qui de fait en constituait une forme de critique, ou tout au moins de mise à distance – se retrouve aujourd’hui au centre du nouveau régime économique. On peut dès lors se demander si les artistes ont été rattrapés par l’idéologie dominante, et quelles sont alors les conséquences sur leurs rapports à l’autonomie, au travail et même à leur œuvre.
La relation économique entre les artistes et les centres d’art reproduit ces différents principes : le contrat de travail est souvent inexistant et il n’y a pas, ou peu, de rémunération directe du travail fourni par les artistes, ceux-ci devant le plus souvent se contenter d’une forme de valorisation sociale et symbolique. Quant à eux, les employés du centre d’art (curateurs, techniciens, etc.) sont pour la plupart d’entre eux mal payés et acceptent ces conditions par des mécanismes de justification identiques. Néanmoins le centre d’art est une organisation regroupant plusieurs personnes salariées, et en ceci est plus proche d’un modèle d’entreprise post-fordiste que de la situation individuelle d’un artiste, même si celui-ci est souvent vu comme un auto-entrepreneur.
L’équipe actuelle du CAN (qui s’est mise en place depuis 2008) s’est inspirée de valeurs (ou de croyances) associatives, tout en étant influencée, sans doute moins consciemment, par celles du post-fordisme. La flexibilité et l’engagement sans borne ont été défendus comme une forme de résistance à l’institutionnalisation, voire à la fonctionnarisation, qui menacerait la créativité et l’autonomie d’un tel lieu. Une attention constante a été portée aux questions de déhiérarchisation, de jeux institutionnels et de moyens de productions. Bien que le CAN reste une structure modeste en comparaison avec les autres centres d’art suisses, il a joui ces dernières années d’une certaine croissance budgétaire. L’équipe a répondu à cette situation en augmentant le nombre de salariés plutôt que les salaires qui restent très bas et en multipliant ses activités. Ironiquement, cette évolution comblerait les rêves de tout chef d’entreprise néo-libéral (bien qu’un centre d’art ne produise pas vraiment de richesses accaparables par d’éventuels actionnaires). La croissance du centre d’art a induit, presque automatiquement, une augmentation des tâches administratives – et corrélativement une diminution du temps nécessaire à l’approfondissement des idées et des projets créatifs, comme des relations engagées. Aussi, ce mouvement de professionnalisation implique un phénomène d’usure et met en lumière un certain nombre de contradictions.
Cette situation nous amène à nous réinterroger sur nos conditions de travail, sa qualité et sur une éventuelle transformation de la structure du CAN. Néanmoins, le projet Bye-bye la compagnie cherche moins à imposer nos réflexions en tant qu’institution qu’à ouvrir la discussion sur les conditions de travail des artistes, la productivité, la relation qu’ils entretiennent avec les centres d’art, et de manière plus générale, sur l’évolution du monde du travail et de son idéologie. La contrainte du déménagement momentané de nos activités dans des locaux a priori peu adaptés pour accueillir des expositions de grande ampleur nous semble être l’occasion de travailler sur ces notions avec les artistes invités. Il s’agira de privilégier une certaine qualité du temps – temps de travail, de réflexion, de production, de paresse, d’improductivité, de désœuvrement, de discussion, de silence – dédié à ce projet. Par là nous ne cherchons pas à favoriser les aspects théoriques d’une telle question au détriment des réalités pratiques, quotidiennes et sensibles qui y sont liées. Bye-bye la compagnie n’est pas à proprement parler une exposition collective qui tenterait de réunir des œuvres sur le thème du travail. Ce dernier est envisagé comme un rapport dynamique, et donc comme un moyen de remettre en jeu et réinventer les relations entre artistes et institution. Les artistes ont été invités à échanger sur leurs manières de résister ou de détourner les rapports de forces et d’autonomie, d’emprunter les voies de légitimation et de visibilité qui respectent au mieux leurs œuvres. L’intervention des artistes au sein de Bye-bye la compagnie peut prendre plusieurs formes, allant de l’exposition à l’intervention immatérielle. Ceux-ci sont libres de proposer une nouvelle production, de revenir sur une œuvre existante ou encore d’adopter une position sans réalisation matérielle. Le moment de leur intervention dans le projet est également laissé à leur appréciation. Un vernissage ou rendez-vous public sera organisé chaque fois que la participation d’un artiste l’exigera. Il s’agit donc plus d’une suite de propositions que d’une exposition collective. Une publication sera éditée ultérieurement, dont la forme dépendra des propositions et des échanges qui auront lieu avec les artistes.
D’intenses échanges entre les artistes invités et l’équipe du CAN ont lieu sur un blog privé dédié à Bye-bye la compagnie. Le CAN, considérant que les questions financières font intégralement partie du projet, y a notamment publié le budget prévisionnel en proposant aux artistes de discuter de la répartition des sommes disponibles, d’une rémunération pour les artistes, des frais de production, transport, déplacement, etc. A la suite de quoi, un des artistes a demandé à être nommé comptable en chef du CAN… La correspondance à ce sujet est affichée dans les locaux et sera mise à jour régulièrement.