Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07283.jsonl.gz/142

Qu’est-ce qui différencie fondamentalement l’espèce humaine des autres espèces? L’apparence physique. Mais pas totalement: il existe des individus entièrement couverts de poils. On pourrait les confondre avec des grands singes. Un article fait la synthèse de six comportements et attributs, universels parce que partagés par tous les humains.
Paru dans Le monde des sciences d’octobre-novembre cet article reprend le concept de «nature humaine». Les comportements relevés peuvent aussi exister dans d’autres espèces, mais soit pas tous ensemble, soit de manière nettement moins développée et organisée.
Cette notion d’universaux suppose une base biologique. S’ils n’étaient que culturels ils varieraient géographiquement et temporellement au point où l’on ne les trouverait pas chez tous les humains. Mais sommes-nous plutôt «biologiques» ou plutôt «culturels»? Comme dans la question de la constitution des différences femmes-hommes, le débat porte sur la prédominance soit de la culture et de l’appris, soit sur celle de la nature, de l’inné. Le débat n’est pas clôt.
En ce qui concerne par exemple le langage: est-ce un très long apprivoisement des sons et du sens symbolique qui a conduit à l’élaboration de la pensée que l’on connaît? Ou est-ce une configuration cérébrale particulière, en liaison avec une conformité de l’appareil phonatoire, qui aurait facilité la mise en mot et en sens? La parole est en partie conditionnée par la position du larynx. C’est une raison pour laquelle les grands singes ne parlent pas. Mais ce n’est pas la seule. Les expériences réalisées pour faire apprendre des mots aux singes ont produit des résultats très limités. Un singe ne peut imaginer et raconter une histoire ni tenir une conversation.
La conclusion est qu’il n’en a pas les capacités cognitives. Ces capacités sont-elles dépendantes de la biologie du cerveau ou seulement d’une éducation à la pensée et à l’abstraction conduite pendant des milliers de générations? L’épigénétique montre que la culture peut agir sur la nature, et vice-versa. L’imagerie médicale montre aussi que sans les neurones et leurs connexions le langage n’existerait pas. Culture et nature semblent donc imbriqués au point où toute certitude sur la prévalence de l’une ou l’autre est aléatoire.
Bernard Chapais, anthropologue biologiste, considère lui que la culture est une habileté destinée à satisfaire des besoins biologiques.
«Considérant que les rapports sociaux sont des vecteurs de besoins de l'individu, il regroupe l'ensemble de nos universaux derrière deux habiletés fondamentales: la coopération et la compétition. «Ces deux aspects sous-tendent toutes les activités sociales et répondent à des besoins fondés biologiquement, que ce soit la reproduction, l'approvisionnement, le statut social, la protection ou encore l'acquisition de connaissances et d'informations, fait-il valoir. De telles catégories ne sont pas des créations culturelles, mais ont un ancrage biologique dont on connait les mécanismes. Les fonctions qu'elles remplissent sont des fonctions adaptatives.»
Les universaux humains présentés dans le magazine Le monde des sciences, ce que nous faisons tous et pas les animaux - ou beaucoup moins et pas tous - servent à cette économie adaptative.
1. Jouer
Terme général incluant les sports, les blagues, les arts, entre autres. Le jeu c’est l’imagination au pouvoir. Selon Mark Bekoff le jeu sert quatre objectifs: le développement physique, intellectuel et cognitif, social, ainsi que la préparation au stress de l’inattendu. Pour lui l’aspect social est le plus important: le jeu sert à lier ensemble, à apprendre des modes de comportements archétypaux et tester des scénarios relationnels sans risque.
2. Pratiquer une sexualité discrète
Les humains copulent à l’abri des regards. C’est ainsi dans toutes les sociétés humaines. Ce qui suppose un degré élevé de conscience individuelle et de préservation de son intimité. Cette discrétion pourrait aussi être une manière de se soustraire à la concurrence, qu’elle soit entre mâles ou entre femelles. La sexualité cachée renforce les liens du couple mais, paradoxalement, facilite l’infidélité puisque personne ne la voit. Le couple humain a également ceci de particulier qu’il partage les soins parentaux aux petits.
3. Etablir des lois
Les humains ont des règles. Il n’existe pas de société sans règle. Les animaux ont également des règles mais plus simples. Les humains de toutes les sociétés ont élaboré des systèmes législatifs civils, pénaux et moraux d’une grande complexité. En particulier dans trois domaines.
D’abord dans celui de la famille. Toutes les sociétés reconnaissent une forme de mariage, de filiation et proscrivent l’inceste. Ensuite dans la sécurité: aucune société n’octroie le droit de tuer habituellement - sauf dans des cas très particuliers que sont la guerre (défense du territoire), la légitime défense (préserver sa vie) et le sacrifice humain pour obtenir les faveurs d’un dieu (pratique qui n’existe plus). Le droit individuel de tuer pour ses propres raisons n’existe pas. Enfin toutes les sociétés légifèrent sur l’usage des biens matériels, comme pour la propriété privée.
4. Etudier le monde
Les humains ont développé de manière poussée l’étude de leur environnement et d’eux-mêmes. Ils acquièrent des connaissances qui ensuite interagissent avec le monde. Aucune espèce n’a poussé aussi loin le besoin de comprendre et l’acquisition d’un savoir.
5. Cuisiner
Les humains ont développé la nutrition, en particulier l’art culinaire, à un point unique qu’aucune espèce ne peut concurrencer.
6. Parler des autres
Les humains ont élevé le ragot au statut de communication. Plus encore: dire du mal de quelqu’un participe à souder une communauté et à créer un sentiment d’identité commune. Parler des autres aurait aussi pour fonction de purger les groupes d’un certain nombre de tensions ou de non-dits.
Cette manière de présenter les universaux n’est probablement ni exhaustive ni exclusive. Les catégorisations des comportements humains peuvent toujours être contredites ou complétées. Si elles suscitent questions et débats elles auront rempli une fonction utile.