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Tarier de Sibérie (Saxicola torquatus maurus) mâle, Chatzensee ZH, 26 octobre 2023. Lionel Maumary.
Le Tarier pâtre a une vaste répartition à travers l'Ancien-Monde: la sous-espèce S. t. rubicola niche au Maghreb et en Europe continentale, au nord jusque sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique, à l'est jusqu'au Caucase occidental, à l'exception des côtes de l'Atlantique au Portugal, en Bretagne F, sur les îles Britanniques et localement en Norvège, où elle est remplacée par S. t. hibernans au croupion sombre; S. t. variegatus niche des steppes de la basse Volga et de l'embouchure de l'Oural (Kazakhstan) au sud jusqu'au Caucase, S. t. armenicus dans les montagnes de l'est de la Turquie, en Transcaucasie et en Iran au sud jusqu'aux monts Zagros, S. t. maurus en Russie à l'est d'Arkhangelsk et de la mer Caspienne au Ienisseï et au lac Baïkal, au sud jusqu'en Afghanistan, S. t. stejnegeri à l'est du Ienisseï jusqu'en Mandchourie (Chine), au Japon et à la Corée, S. t. indica dans l'Himalaya et S. t. przewalskii en Chine; ces 6 sous-espèces sont considérées par certains auteurs comme appartenant à une espèce à part entière «Tarier pâtre sibérien»; 12-16 autres sous-espèces se trouvent en Afrique tropicale, y compris Madagascar et les îles Comores, ainsi que dans le sud-ouest de la péninsule Arabique, formant le groupe appelé «Tarier pâtre africain». Avec 300'000-700'000 couples, l'Espagne héberge plus d'un quart de la population européenne. Les populations septentrionales et orientales sont entièrement migratrices, se mêlant aux populations partiellement sédentaires d'Europe occidentale et méridionale en hiver, la limite orientale de l'aire d'hivernage régulier au nord de la Suisse correspondant approximativement au cours du Rhin.
En Suisse, l'espèce est localisée aux régions chaudes et sèches de l'ouest et du sud du pays, les plus fortes populations se trouvant dans le canton de Genève, dans les vallées du Rhône, du Rhin en aval de Bonaduz GR et du Tessin. D'autres petites populations se trouvent sur le Plateau entre le Léman et le lac de Neuchâtel, en Ajoie JU et à Thoune BE; ailleurs sur le Plateau, les nidifications sont rares et isolées. Le Pâtre habite avant tout les plaines et coteaux exposés au sud jusque vers 800 m d'altitude, notamment dans les vallées à foehn; au-delà, ses installations sont particulièrement tributaires du microclimat local et restent donc ponctuelles et irrégulières. Depuis le milieu des années 90, des nidifications ont été constatées à des altitudes jamais atteintes auparavant dans le Jura à la vallée de Joux VD à 1'020 m en 1997 (après une tentative en 1996), avec d'autres observations en période de reproduction dès 1998 entre 1'010 et 1'060 m, dans les Alpes depuis 1996 à Scuol GR entre 1'140 et 1'390 m, en 1997 à Tschlin GR 1'460 m ainsi qu'en 1998 à Erschmatt VS 1'540 m ; des observations en période de reproduction ont été effectuées jusqu'à 1'860 m en Valais et 1'950 m au Tessin. La nidification la plus élevée concerne une famille observée le 8 juillet 1952 à Liddes VS 1'450 m ; elle est des plus surprenantes, puisqu'à cette époque la plupart des nicheurs se cantonnaient au-dessous de 600-700 m dans l'ouest du pays, jusque vers 950 m en Valais.
En période de migration, l'espèce peut être observée dans toutes les zones agricoles de plaine, les observations étant rares hors des zones de reproduction et d'autant plus en montagne. Les captures sont toutefois de plus en plus régulières depuis 1989 sur les cols alpins de Bretolet VS, de la Croix VD et de Jaman VD. Ne supportant guère l'enneigement prolongé, les hivernants occasionnels sont localisés aux régions les plus basses, notamment dans les bassins du Léman et du lac de Neuchâtel, dans la vallée du Rhône et au Tessin. Les données hivernales (1984/85-2003/04) proviennent à 96 % d'altitudes inférieures à 500 m. Le «Tarier pâtre sibérien» n'a jamais été observé en Suisse, mais une observation d'un oiseau de la sous-espèce S. t. maurus a été effectuée au delta du Rhin A limitrophe.
Dès le mois d'août, les jeunes se dispersent hors des sites de nidification. La migration postnuptiale, très diluée et discrète, débute insensiblement dans les derniers jours d'août, s'affirme en septembre et culmine mi-octobre pour se terminer fin novembre. Une fraction des populations tessinoise et genevoise sont sédentaires, ce qui entraîne de fortes pertes lors d'hivers rigoureux très enneigés. L'hivernage n'est devenu régulier qu'à partir des années 80 hors du Tessin, quoique les preuves de séjours continus en janvier soient toujours rares. La migration de printemps débute vers mi-février, lorsque les premiers oiseaux réapparaissent sur les sites de nidification, culmine dans la seconde moitié de mars et s'achève mi-avril. Des Tariers pâtres sont encore irrégulièrement observés hors des sites de nidification
jusqu'à début mai.
Jusque vers 1960, le Tarier pâtre était localisé surtout à l'ouest et au sud du pays, en général au-dessous de 700 m; en 1978/79, 85% des couples étaient encore confinés autour de Genève, en Valais et au Tessin. Entre l'atlas de 1972-76 et celui de 1993-96, 46 nouveaux carrés ont été colonisés, alors que 26 autres ont été abandonnés, notamment au Tessin, ce qui représente une expansion globale de plus de 20%. De fortes augmentations ont notamment été constatées dans la vallée du Rhin saint-galloise et en Champagne genevoise. Sur 5 surfaces de suivi à long terme, dont 2 seulement étaient occupées par l'espèce pendant toute la période, la somme moyenne de couples nicheurs est passée de 6.3 (1990-95) à 13.9 (1996-2001). L'effectif helvétique est passé de 239 couples en 1978/795 à plus de 500 en 1993-96, mais de façon inégale selon les régions: pendant cette période, la population est passée de 76 à 120 couples dans le canton de Genève (il y en avait déjà 206 en 1998-2001), d'au moins 100 à environ 150 en Valais, mais de 46 à 50-70 au Tessin; dans le reste du pays, l'effectif est passé de 35 à 160-180 couples, dont 60-80 dans le canton de St-Gall, notamment la vallée du Rhin. Dans le canton de Zurich, le Tarier pâtre niche depuis 1992 au Klotener Ried et depuis 1997 au Robenhauser Ried au lac de Pfäffikon. Au bord du lac de Constance, où l'espèce ne niche régulièrement que depuis les années 80, l'effectif nicheur moyen a augmenté de 3 couples en 1980-81 à 35 en 1990-92 avant d'atteindre 63 en 2000-02, tandis que le nombre de carrés occupés est passé de 2 à 7 puis 212! Les hivers rudes du milieu des années 80, qui ont aussi touché les hivernants en Suisse, ont entraîné une légère baisse de l'effectif nicheur, notamment au Mendrisiotto TI pendant l'hiver 1984/85. Pendant les années 90, les hivernants ont profité de conditions clémentes et se sont montrés plus nombreux qu'auparavant. Un recul a toutefois été observé en 1999, probablement dû aux grands froids accompagnés d'importantes chutes de neige jusqu'en plaine pendant l'hiver précédent, qui ont occasionné
de lourdes pertes.
Le Tarier pâtre se cantonne de préférence dans des friches herbeuses ouvertes et ensoleillées, avec une végétation basse et clairsemée par endroits, même de faible étendue, d'habitude pourvues de quelques buissons ou d'autres perchoirs dominants, d'où il surveille son domaine. Il s'agit souvent de talus, de jachères florales ou de bordures de chemins, de voies ferrées, routes, fossés, canaux, bisses ou gravières, de haies ou encore d'espaces incultes entre des champs, de pâturages ou de vignes, comme aussi de coteaux secs et broussailleux, de terrains vagues ou d'exercice militaire, voire de sites humides comme les abords de tourbières, de roselières ou sur des digues bordant des rivières. En Valais, les sites de nidification prisés autrefois sur l'adret ont été abandonnés, à quelques exceptions près en Valais central.
Diurne et solitaire, le Tarier pâtre se nourrit principalement d'insectes (coléoptères, hémiptères, hyménoptères, diptères et papillons), d'araignées, de gastéropodes et de lombrics prélevés au sol ou dans les broussailles. Il tombe généralement sur sa proie depuis un poste d'affût peu élevé; il guette aussi en vol sur place et poursuit les insectes au vol à l'occasion, ou sautille à terre pour picorer ses proies. Les migrateurs volent pendant la nuit et sont assez statiques pendant leur escale diurne dans une friche, une haie, une culture, une roselière ou un talus. Hors de la période de reproduction, le Tarier pâtre se rencontre isolément, par deux ou trois (89% des données, 1985-2003), rarement en groupes lâches plus importants. L'espèce est territoriale aussi en hiver, parfois en couple. Les cris les plus fréquents ressemblent à ceux du Rougequeue noir mais ils sont plus roulés «vist-trak-trak» et répétés sans cesse lorsque l'oiseau est alarmé aux abords du nid ; le chant du Tarier pâtre, typiquement délivré depuis le sommet d'un buisson, est une brève strophe aiguë, douce et répétitive.
Le nid est construit à terre à l'abri d'une touffe d'herbes, aussi sous le feutrage de la végétation sèche ou verte, sous des arbrisseaux ou sous une motte de terre au bord d'un fossé; par exception, le nid peut être surélevé de 20 cm au-dessus du sol sur des tiges couchées. La construction par la femelle a rarement lieu avant fin février, surtout dès fin mars, et dure 3-8 jours ; c'est surtout au Mendrisiotto TI, où certains couples hivernent dans leur site de nidification, que la construction et la ponte débutent déjà en février lors d'hivers doux et secs 15. Les 5-6 (3-7) oeufs sont généralement pondus entre le 13 et le 23 mars au Tessin, entre fin mars et fin avril en Suisse romande et en Valais, exceptionnellement seulement dès début mai lors de conditions météorologiques défavorables ; une 2e ponte a souvent lieu en mai/juin et parfois encore une troisième fin juin et en juillet (chez 5% des couples au Mendrisiotto TI) 15. Le chevauchement est fréquent, la 2e ponte débutant souvent avant l'envol de la première nichée, ou que les jeunes de celle-ci soient indépendants. Au Mendrisiotto TI, les jeunes des premières nichées tardives s'envolent en mai, en même temps que ceux des 2e pontes les plus précoces. La ponte la plus hâtive a débuté vers le 15 février 1981 au Mendrisiotto TI, où les jeunes ont quitté le nid le 22 mars. L'incubation par la femelle débute avec la ponte du dernier ou pénultième oeuf; la durée d'incubation est de 13-14 (17) jours. Les jeunes quittent le nid à l'âge de 14-16 (12-18) jours et deviennent indépendants 1-2 semaines plus tard; ils sont encore nourris par les adultes au moins jusqu'à l'éclosion de la couvée suivante. Des couples de Tariers pâtres avec des jeunes fraîchement envolés sont parfois observés jusqu'en septembre, au plus tard les 14/15 septembre 1997 à Sempach LU et le 18 septembre 1998 à Stans NW. La densité des nicheurs peut atteindre 13 couples/km2 dans les cultures revitalisées par les bandes-abris dans la Champagne genevoise à Laconne ; sur la place d'armes de Bière VD vers 700 m, au maximum 21 territoires ont été recensés sur 4.6 km2 en 19984. Dans la plaine entre Loèche VS et Tourtemagne VS, respectivement 9.3 et 7.2 chanteurs/km2 ont été recensés sur 2.37 km2 en 2002 et 2003.
L'évolution positive observée chez le Tarier pâtre est probablement en partie due à la création de surfaces de compensation écologique, comme le montre l'exemple de la Champagne genevoise, ou par l'abandon de l'exploitation agricole des talus; bien moins exigeant que le Tarier des prés quant à la surface de son habitat, le Pâtre peut se contenter d'une bande herbeuse non fauchée. La colonisation des surfaces de compensation dépend cependant fortement de leur qualité et de leur emplacement. La série d'hivers doux des années 90 a sans doute également favorisé l'espèce, qui profite du réchauffement climatique pour coloniser des sites en montagne. Cette tendance va à l'encontre de la tendance principalement négative constatée ailleurs en Europe centrale depuis les années 50, suite à l'intensification de l'agriculture, au remplacement des cultures céréalières traditionnelles par le maïs Zea mays et la destruction de son habitat. Malgré sa situation réjouissante, le Tarier pâtre reste vulnérable et réagit rapidement aux changements intervenant dans son habitat. Les broussailles bordant les chemins et les gravières ne devraient être fauchées qu'une fois la saison de reproduction terminée et ne devraient pas être brûlées; ces pratiques causent la perte de 26% de tous les nids en Valais central. Les friches et petites structures devraient être conservées, l'embroussaillement évité et les herbicides et autres biocides utilisés avec modération.

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