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L’humain et son organisation psychique sont objets de questionnements depuis des millénaires. Chaque époque propose des hypothèses ou des bribes de réponses, avec lesquelles on avance un bout jusqu’à ce que ces hypothèses suscitent de nouvelles questions.
Un de mes questionnements est le suivant: l’humain est-il fait d’états successifs ou simultanés? Quelle est la part de chronologie, soit d’étapes successives, et quelle est la part d’existant révélé?
Par exemple: le langage est un apprentissage. Un enfant placé dans un environnement où aucun mot n’est prononcé, n’apprend pas le langage. On peut dire que l’apprentissage est chronologique: d’abord l’enfant apprend à organiser les sons, puis à identifier des sons avec des objets; il forme des mots avec sens. Puis il construit des phrases de plusieurs mots, avec peu à peu des intentions différentes. Puis il développe une idée, un concept au moyens des mots. Dans tout cela il y a semble-t-il chronologie: le son précède le mot, qui précède la phrase, qui elle-même précède le concept. L’environnement est très important pour cet apprentissage.
Toutefois il faut constater que seules des connexions neuronales potentiellement préexistantes permettent l’apprentissage. Vouloir apprendre la langue à un poisson n’est pas possible: son potentiel cérébral ne le permet pas. Ceci pour dire qu’à la fois il y a une chronologie et une simultanéité dans l’apprentissage. La chronologie est la structuration. La simultanéité est l’éveil des neurones prédisposés à utiliser les mots et leur sens.
Dans un autre domaine, on considère parfois que l’expérience de l’individu se forge par les événements. On présuppose que l’individu serait sans forme, sans configuration préalable, et que l’environnement le forme peu à peu. C’est sans doute en partie vrai, Mais ce n’est peut-être que partiellement vrai.
On constate chez les enfants d’une même famille des caractères et modes de réaction différents. On les voit réagir différemment aux mêmes événements. Si les conditions sont les mêmes et si l’enfant n’a aucune caractéristique préalable qui lui soit propre, tous les enfants d’une même famille devraient avoir le même caractère et le même mode réactionnel. Or ce n’est pas le cas.
Et si nous disposions déjà de certaines configurations, qui ne s’éveillent que quand les événements extérieurs entrent en résonance avec ce potentiel non encore révélé?
Dans la perspective de la chronologie, par exemple, on devrait vivre des événements tristes pour apprendre la tristesse. Dans la simultanéité, la tristesse préexiste potentiellement en nous et se révèle quand l’événement extérieur la fait résonner. Nous ne sommes alors pas simplement une pâte informe que l’environnement modèle: nous sommes une pré-existence qui entre en relation dynamique, co-créatrice, avec le monde.
Autre aspect de la simultanéité: nous portons en nous toutes les émotions, tous les états psychiques. Ils ne se révèlent que dans certaines circonstances. Nous pouvons être très joyeux et pourtant disposer d’un potentiel de colère ou de tristesse momentanément inactif.
Ainsi nous sommes multiples: à la fois joyeux, coléreux, tristes, indifférents, passionnés. Comme un objet à multiples facettes, dont chaque facette ne s’active que si les conditions (intérieures ou extérieures) s’y prêtent. La simultanéité potentielle s'exprime en moments successifs.
L’application pratique de cela est que nous ne sommes pas seulement une chose: ou toujours joyeux, ou toujours en colère. Au cours d’une même journée nous pouvons passer par plusieurs états psychiques différents, voire opposés. Et pourtant nous sommes toujours la même personne.
Nous nous ancrons généralement sur un état psychique dominant, c’est-à-dire assez répété pour devenir la tonalité habituelle. Nous prenons identité dans cet ancrage.
Mais nous ne sommes pas que cela. Nous sommes complexes. De ce point de vue, un peu à l’instar des états superposés de la physique quantique, l’humain est un ensemble superposé, simultané, quantique, et non simplement linéaire, successif, chronologique.
La psychologie cherchant souvent dans le linéaire, le successif, exprimé dans la recherche des relations de cause à effet dans la vie de la personne, elle pourrait s’ouvrir à une dimension simultanée, hors d’une linéarité causale, multidimensionnelle de l‘humain. Ne plus le rendre victime d’un environnement ou d’événements, mais co-créateur de sa vie.
La musique, la peinture, la Gestalt, la transe, font partie des approches «simultanéistes» de l’humain. La causalité y perd de l’importance au profit d’une expérience actuelle et d’une dynamique libératrice et responsabilisante de soi.
PS: Les otages suisses du klan Kadhafi sont simultanément en Libye et nulle part de connu pour leurs proches… Depuis 16 mois ils passent successivement par l’incompréhension, l’espoir, la déception, l’attente...