Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07100.jsonl.gz/22

Lieux mystérieux Creusé de niches, de surplombs et d'encorbellements dégoulinants d'eau, ce rocher situé sur la commune de Montreux montre un aspect étrange et tourmenté. Explication.
Stefan Ansermet
Le Scex-que-Pliau impressionne d'abord par ses dimensions. Le découvrant en entier au détour du chemin forestier, ce rocher se déploie sur plus de cent mètres de long, montant en oblique dans la forêt pentue. On ne peut s'empêcher de penser que ce rocher possède une sorte de personnalité propre, qui le rend très différent des autres formations rocheuses de la contrée. Il n'est pas étonnant qu'il ait suscité des peurs irraisonnées et que sa naissance même soit devenue légendaire.
Un amour sauvé
C'est Alfred Cérésole, dans son livre sur les légendes des Alpes vaudoises, qui raconte la charmante histoire du rocher qui pleure. Albert de Chaulin, fils d'un noble de la contrée, s'était épris de la belle Joliette, fille d'un simple paysan de montagne. Bien entendu, le père du jeune homme ne voulait point entendre parler d'une pareille mésalliance, destinant son héritier à épouser quelque dame de haut lignage. Mais les fées, dit-on, firent se rencontrer un jour par hasard les deux amoureux dans un bois, justement à l'endroit où se trouve maintenant le Scex.
Serrés l'un contre l'autre et goûtant enfin le bonheur d'être ensemble, les deux amants furent soudain terrifiés par de furieuses vociférations. Le baron de Chaulin, accompagné de ses hommes d'armes, venait de surgir devant eux. Fou de rage et insensible à leurs supplications, il ordonna à ses soldats de précipiter le couple dans le ravin. Albert dégaina son épée, prêt à se battre pour sauver sa vie et celle de la jeune fille qu'il aimait. Mais le père exigea qu'on se saisisse de celle qu'il nomma une sorcière, afin de la pendre haut et court. Absolument hors de lui, il tapa du pied sur le sol en s'écriant: «Quand ce rocher pleurera, mon fils épousera la belle!» Alors tous virent le rocher se couvrir de gouttes d'eau de plus en plus abondantes, et qui se mirent à tomber en pluie. Médusée, la soldatesque du baron s'exclama en patois: «Lu scex que pliau, lu scex que pliau!» (le rocher qui pleut). Un sire de Chaulin ne manque jamais à ses promesses, surtout faites en public, et le mariage fut célébré peu de jours après. Mais depuis, le rocher n'a cessé de pleurer, pour quelque obscure raison...
L'explication géologique
Voilà pour la légende. Une parmi d'autres. La réalité est d'ordre géologique. Toute l'imposante masse rocheuse en surplomb qui le constitue est en tuf. Il s'agit d'une pierre poreuse, pleine de trous et cavités, et qui se forme par concrétion calcaire. Dans certaines conditions, l'eau qui circule dans les roches peut dissoudre une grande quantité de carbonate de calcium, en particulier si elle est froide et mise sous pression par la profondeur. Au moment où elle trouve moyen de ressortir en surface, l'augmentation de la température et la baisse de pression vont lui faire redéposer ce qu'elle transporte en solution.