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30/10/2009
Bergier et la mauvaise conscience helvétique
« Je ne suis pas qu'un rapport, disait Jean-François Bergier qui vient de s'éteindre à l'âge de 77 ans, je suis d'abord un homme ! » Étrange destin que celui de ce fils de pasteur lausannois, honnête historien du Moyen-Âge, grand admirateur de Guillaume Tell, à qui Flavio Cotti, alors Conseiller fédéral, le 18 décembre 1996, propose de diriger une Commission Indépendante d'Experts (CIE) chargée de faire la lumière sur les rapports entre la Suisse et l'Allemagne nazie. D'un coup, d'un seul, voilà Bergier, qui avoue n'avoir aucune compétence en histoire contemporaine, bombardé responsable de cette commission, qui accouchera, quelques années plus tard, d'un rapport de 20'000 pages…
Que reste-t-il, aujourd'hui, de ce rapport que personne n'a lu intégralement, même pas les historiens professionnels ? Une somme monumentale (28 volumes) et lacunaire (les experts n'ont pas consulté les archives américaines, par exemple, et nombre d'autres sources). Un prix exorbitant : près de 22 millions de francs (!). Des conclusions qui semblent dictées par l'idéologie bien-pensante du moment — autrement dit, une instrumentalisation des historiens par le pouvoir politique. Ce qui a fait dire à Edouard Brunner, ancien ambassadeur, qu'il n'y a pas que dans les pays communistes qu'on fait écrire une histoire officielle…
Inutile de rappeler que le rapport Bergier a reçu un écho favorable à l'étranger, surtout à Washington, qui l'a pour ainsi dire dicté. Ailleurs aussi, on a pu se convaincre que la Suisse n'était pas une exception, et qu'elle avait commis des abominations durant la secon de guerre mondiale, bien qu'elle n'ait pas été directement engagée dans le conflit (ce qu'on lui reprochera longtemps).
En Suisse, pourtant, certaines voix critiques se sont élevées, comme celle de Philippe Marguerat, professeur à l’Université de Neuchâtel et membre de la Commission nationale de publication des « Documents diplomatiques suisses », qui voit dans le rapport Bergier « un travail politique et idéologique », et qualifie de « catastrophique » la partie consacrée à l’or. D'autres parleront d'un travail bâclé et orienté politiquement (dans le sens de la pensée dominante du moment).
Un seul exemple de ces vérités contestables (et contestées) que le rapport Bergier cherche à imposer : le chiffre de « plus de 20000 personnes » refoulées à la frontière suisse pendant la guerre. La Commission n’a tenu aucun compte des informations communiquées par Serge Klarsfeld, responsable du Mémorial des Juifs de France (cité de manière dépréciative dans une note), pour qui le chiffre maximum est de 5000 réfugiés (toutes origines confondues). Elle n’a pas plus tenu compte des chiffres fournis par les Archives cantonales de Genève ou des travaux d'autres spécialistes, suisses, ou étrangers.
A lire : * Entretiens avec Jean-François Bergier, éditions Zoé.
** Pietro Boschetti, Jean-François Bergier (Préfacier) La Suisse et les nazis - Le rapport Bergier pour tous, éditions Zoé, 2005.