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Toujours issu de la collection privée de mon ami languedocien Pierre-Jean Canquouët, un livre de Rudolf Steiner appelé Nature des couleurs, recueil de conférences paru aux Éditions Anthroposophiques Romandes, m'est passé par après page sous les yeux. Il part essentiellement du rejet par Goethe de la théorie des couleurs de Newton. Son propos est de dire qu'on n'assume absolument pas la nature spirituelle des couleurs.
Car la théorie matérialiste énonce qu'elles émanent d'une vibration physique qui touche l'œil et les crée dans le cerveau et donc dans l'âme, mais Goethe et Steiner font remarquer que la couleur prise en soi n'est absolument pas définie par cette explication. L'âme ne ressent pas de façon égale les couleurs: Steiner dit que le rouge semble venir vers son observateur, et que le bleu semble fuir. Que le rouge agresse, que le bleu apaise. Pourquoi? La théorie de Newton n'en dit rien.
Et pourtant, ces valeurs spirituelles des couleurs – dont, je crois, a parlé aussi Kandinsky, justement sous l'influence de Steiner –, ces valeurs spirituelles des couleurs ont imprégné l'ancienne peinture, la peinture médiévale religieuse, avant qu'on en perde le sens, et qu'on soumette l'art au désir de reproduire les formes extérieures.
Or la perspective, qui essaie de créer une image du monde en trois dimensions alors que la peinture n'en a que deux, crée une simple illusion, relève du trompe-l'œil. Mais l'art véritable ne relève pas du trompe-l'œil, il s'appuie sur l'âme humaine pour manifester la vie spirituelle, dit Steiner – et je suis entièrement d'accord.
Steiner dit dès lors que la couleur est en réalité issue des anges qui font des allers et retours entre la lumière et l'obscurité – des esprits qui font des rondes entre le lumineux et l'obscur selon la forme de la lemniscate.
Les anges sont des messagers entre le haut et le bas, entre la clarté et les ténèbres, et cela crée la couleur. Mais les couleurs, restant angéliques, sont attirées vers les hauteurs – et nous retrouvons saint Augustin affirmant que la chaleur a une pesanteur qui la tire vers le ciel, et il voulait par là désigner l'âme.
L'homme, même, est un équilibre entre ce qui est soumis à la pesanteur et ce qui est tiré vers les hauteurs. Son âme porte les couleurs: les anges la visitent.
Dans le monde extérieur, les couleurs sont donc la trace de l'action créatrice des anges: elles manifestent dans les choses leur action passée – remontant à des millénaires, à des millions d'années. C'est magnifique.
Cela explique l'art anthroposophique, qui fait souvent jaser: Steiner pensait qu'en pénétrant spirituellement les couleurs, on pouvait y déceler des formes, et donc tracer des lignes, faire apparaître des entités, des êtres. Car s'il rejetait comme l'art moderne l'idée que l'art reproduit la nature physique, il rejetait aussi ceux qui jetaient d'une façon déraisonnable, illusoire, délirante, des flaques de couleurs sur la toile.
Il disait que la peinture était ainsi à l'aube d'un renouveau, renouant avec la peinture médiévale religieuse, mais par un autre bout, et voyait dans l'impressionnisme et surtout dans l'expressionnisme les prémices d'un tel retour. Et ma foi, tout cela est simplement génial, profondément vrai. Je suis complètement d'accord. J'ai dû rencontrer Rudolf Steiner juste avant de naître, dans quelque sphère planétaire, pour être aussi d'accord avec lui sur tout.