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Vladimir Poutine est très conscient de l'importance de l'image publique. Il doit sa carrière à la sienne, comme le rappelle l'historien Timothy Snyder. Lorsque l'entourage de l'ancien président Boris Eltsine cherchait un successeur, ils ont lancé un sondage pour lister les personnages russes préférés de la télévision et du cinéma – et sont tombés d'accord sur le héros de la série Max Stierlitz, le «James Bond soviétique»: un espion déguisé en nazi. Poutine, alors agent du KGB dans la province est-allemande, était celui qui ressemblait le plus au personnage.
Et les apparences sont plus que jamais importantes pour le maître du Kremlin, alors qu'il poursuit sa guerre d'agression contre l'Ukraine. La force peut briser l'adversaire, tandis que tout signe de faiblesse peut l'encourager et amorcer une défaite. Par conséquent, pour prouver ses choix éclairés, Poutine s'est récemment beaucoup vanté de la croissance du produit intérieur brut (PIB) russe qui, c'est vrai, s'est avérée étonnamment élevée.
«Ils ont prédit notre déclin, notre échec, notre effondrement – que nous nous retirerions, abandonnerions ou nous désintégrerions», a récemment déclaré Vladimir Poutine, sous les applaudissements de la foule.
C'est la croissance inattendue du PIB russe qui donne envie à Poutine de dire «fuck» à l'Occident. Selon cette déclaration récente, il a augmenté de 3,6%, soit plus que la moyenne mondiale. Dans le récit du président, cette croissance est une victoire sur l'Occident et ses sanctions prétendument puissantes. Poutine veut ainsi faire comprendre aux Etats-Unis et à ses alliés qu'ils feraient mieux d'abandonner leurs tentatives de sanctions tout de suite.
Les experts voient les choses autrement. Certes, ils admettent qu'ils s'attendaient volontiers à un effondrement du PIB et que cela ne s'est effectivement pas produit. Mais cela ne signifierait pas que les sanctions sont restées sans effet. C'est ce qu'affirme, par exemple, l'économiste Laura Solanko de la banque centrale finlandaise.
Selon elle, la Russie aurait tout simplement eu de la chance que les prix mondiaux de son principal produit d'exportation soient restés élevés. En effet, les prix de l'énergie ont atteint des sommets historiques en 2022 et sont restés relativement élevés par la suite. Ces prix étaient en partie la conséquence de l'invasion russe, mais pas seulement. L'experte souligne que l'État a donc continué à recevoir de l'argent en abondance, que Poutine a pu distribuer à la population afin d'acheter la loyauté des gens.
L'économiste estime que la raison la plus importante est peut-être le passage à une économie de guerre. Depuis, elle ne réagirait plus de manière flexible et innovante, mais obéirait aux ordres de l'Etat.
Des économistes de la banque centrale finlandaise ont tenté de déterminer comment l'économie privée russe se porte réellement entre temps. La conclusion serait plutôt négative. En effet, certains secteurs ont été ramenés des décennies en arrière.
Ainsi, les entreprises dont les services étaient liés à la recherche scientifique avaient déjà en 2022 une valeur ajoutée légèrement inférieure à celle de 2011. Pour elles, ce fut une décennie perdue. Les fabricants d'équipements électriques ont encore plus souffert. Leur valeur ajoutée s'est effondrée d'environ 40%. Et c'est encore pire pour les fabricants de voitures, dont la valeur ajoutée a chuté de 60%.
Les sanctions ont en effet coupé les chaînes d'approvisionnement de ces secteurs qui étaient auparavant liés au monde entier. L'industrie automobile, par exemple, a assisté à l'exode des constructeurs occidentaux. En revanche, les branches qui font partie de l'économie de guerre connaissent un boom. Les fabricants de métaux usinés, par exemple, ont connu une forte croissance, de 200%.
Boom et dépression coexistent en Russie: le boom là où la machine de guerre est approvisionnée; la dépression là où la population devrait être approvisionnée en produits et services. Et ce manque se reflète dans la vie quotidienne des gens.
De nombreux produits sont devenus plus chers: viande et sucre de 10%, fruits et légumes de plus de 20%. Les œufs, que l'on ne trouve plus du tout dans de nombreux endroits ou à des prix 40% plus élevés, font beaucoup parler d'eux en Russie. Poutine a été interpellé à plusieurs reprises à ce sujet lors de sa séance annuelle de questions-réponses téléphoniques avec la nation. Le père de la nation s'est excusé et a promis des «mesures vigoureuses».
L'inflation globale n'évolue pas non plus comme le souhaiterait Poutine. Vers la fin de l'année 2023, la Russie affichait une inflation annuelle de 7,4%, soit presque trois fois plus qu'au printemps. En Occident en revanche, l'inflation diminue, certains économistes la déclarent même vaincue. L'Allemagne, par exemple, affichait en janvier un taux d'inflation annuel presque trois fois plus faible qu'au plus fort de la flambée des prix.
En Russie, l'approvisionnement public a également souffert, car Poutine a détourné beaucoup d'argent vers la guerre. Des milliers d'appartements sont restés glacés cet hiver parce que le réseau de chauffage est à nouveau tombé en panne. C'était le cas même dans une banlieue de Moscou, non loin du Kremlin: 170 bâtiments et 40 000 habitants ont été touchés – par des températures allant jusqu'à moins 20 degrés. Poutine a promis de s'en occuper «personnellement».
L'économie de guerre masque ces histoires d'œufs et de chauffage dans les chiffres du PIB. Dans son analyse, la banque centrale finlandaise a donc éliminé l'influence de cette dernière dans la mesure du possible. Selon elle, l'essor de l'économie russe est principalement dû à une augmentation considérable des dépenses publiques, notamment pour la guerre. Maintenir cette croissance deviendrait de plus en plus difficile pour la Russie. (aargauerzeitung.ch)
Traduit et adapté de l'allemand par Léa Krejci
La force, la rapidité et la cohésion avec lesquelles les banques centrales occidentales ont augmenté leurs taux directeurs est notable. Pourtant, ce revirement des taux d'intérêt est resté étonnamment sans effet jusqu'à présent. Il n'y a pas eu de krach mondial comme lors de la crise financière de 2008, ni de spirale qui aurait pu entraîner de nombreuses banques dans le gouffre. Et contrairement à ce qu'attendaient de nombreux experts, il n'y a même pas eu de récession en 2023.