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Depuis le début du XXe siècle, la ponctuation est parfois supprimée en poésie, parfois elle est au contraire particulièrement investie : utilisez-vous la ponctuation dans vos poèmes ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi ? Quelle est la valeur d’un point, d’une virgule, d’un point-virgule, d’un tiret, d’une parenthèse pour vous ? Avez-vous des signes préférés pour provoquer des effets ? En quoi la ponctuation est-elle liée pour vous au souffle, peut-être plus qu’à la grammaire ? Vous arrive-t-il de lire à haute voix pour mettre la ponctuation dans vos textes ?
Telles étaient les quelques questions posées par poesieromande.ch à sept poètes et poétesses romand-e-s pour mieux connaître leur rapport à la ponctuation. Entre désir d’inscrire un sens et angoisse du vide qu’elle laisse lorsqu’elle s’absente, la ponctuation semble le plus souvent prise dans cette ambivalence. Perçu tantôt comme un filet de sécurité, tantôt comme une gênante contrainte limitant le poète dans ses mouvements, on essayera de voir si l’on assiste à un retour de la ponctuation, comment les poètes l’emploient, ce qu’elle permet ou empêche. Pour tenter d’esquisser des tendances, les propos d’Olivier Beetschen, François Debluë, Julie Delaloye, Vahé Godel, Pierrine Poget, Antonio Rodriguez et Jean-Pierre Vallotton nous serviront de point d’appui.
Dès que se pose la question de la ponctuation, les notions de contrainte et de libertés sont convoquées par les poètes. La réponse fournie par Olivier Beetschen illustre parfaitement cette tendance à associer ponctuation et (manque de) liberté dans les mouvements du poète. Il rappelle d’ailleurs s’être « longtemps méfié de la ponctuation » qui le faisait se « [sentir] à l’étroit dans son maillage, comme tenu dans un filet », notamment pour les recueils Le Sceau des pierres (1995) et Après la Comète (2007). Mais il est tout à fait intéressant de noter que son rapport à la ponctuation a fortement évolué depuis ; filant la métaphore textile, la retournant même, Olivier Beetschen poursuit en montrant les bienfaits de la ponctuation. Si elle peut paraître contraignante parce qu’excessivement figée – contrairement à l’orthographe qui évolue –, la ponctuation permet « les plaisirs du sur-mesure ». Elle apparaît comme outil capable de « marquer le tempo […], noter des syncopes […], contourner les règles de la grammaire, suborner les usages… » D’autant plus intéressante est la position d’Olivier Beetschen dans la mesure où elle prend en compte le lecteur qui grâce à elle « percevra le phrasé d’un poème, les ondulations d’une prose, entendra les crescendo, les silences… Et du coup saisira aisément le propos de l’auteur. » Si elle permet une grande liberté à l’auteur, ce fameux « sur-mesure », on peut se demander si elle ne ferme pas quelque peu, ou fige, les sens du poème. La question du sens est d’ailleurs centrale pour Olivier Beetschen qui se réjouit de la « tendance toujours plus marquée de la poésie actuelle à s’éloigner des blancheurs sidérantes de l’hermétisme. »
Même angoisse de la blancheur et du vide chez François Debluë pour qui le point final « fait tenir le poème ». Sans le point, le poème risque de disparaître dans un « trou d’air », c’est-à-dire « le blanc du bas de la page ». François Debluë insiste sur l’enjeu de la ponctuation qui « est de rythme et d’architecture de sens ». Position intéressante que celle de réunir rythme et sens quand on pourrait naïvement croire que l’un aurait tendance à prendre le dessus sur l’autre. Que la ponctuation fasse tenir le poème, l’empêche de disparaître, c’est une idée globalement répandue chez les poètes interrogés, à l’image de Julie Delaloye qui la compare au granit du poème, « qui le tient, le creuse, le densifie, le soulève. » Si cette dernière conçoit le point comme une clôture, ce n’est pas tant pour figer le sens du poème ; non, le point fige « l’instant », donne un cadre au poème – comme la page, comme le livre –, il est « comme témoin d’une vérité ». La position de Julie Delaloye rejoint celle de François Debluë qui considère le point comme un « terme » dans le sens employé par les Romains, c’est-à-dire « la limite d’un champ cultivé ».
Une bonne partie de la ponctuation s’est effondrée dans la poésie continentale d’Antonio Rodriguez. Ne reste que la virgule, « plus petit dénominateur commun de la ponctuation, au moment où ça éclate partout dans les discours », pour donner ou redonner du « souffle » et de l’« haleine » à la poésie. La virgule est l’unité minimale de cette poésie qui évoque un noyau familial, lui-même unité minimale du continent. La virgule pour « chuchot[er] à l’oreille du lecteur », chuchotement qui n’est pas la voix même du poète mais une « musique lente ». L’emploi de la virgule d’Antonio Rodriguez n’est peut-être pas si éloigné que celui qu’en fait Julie Delaloye : la virgule comme un « bâton de berger qui nous guide à travers la quête obscure de la poésie sans jamais donner de réponse définitive. Elle n’est pas encore la voix du poète, juste le pressentiment de son passage, de son souffle sur la roche. » Ainsi la virgule suggère plus qu’elle ne désigne ; pour Antonio Rodriguez, elle travaille en créant « l’incidence continue, avec incises et incisives, [suscite] une légère excitation à la vue des couches qui se superposent, puis vient son pouvoir de clair-obscur, la virgule met à plat horizontalement des éléments […], elle associe ce qui pourrait simplement être juxtaposé ».
Mais la ponctuation trouve aussi des vertus dans sa graphie, comme s’en amuse Pierrine Poget, qui pique, farcit et crible ses poèmes de ponctuations, pour reprendre ses mots. « C’est l’œil qui s’y intéresse avant tout », car, dit-elle encore, « il est rare que, lisant à voix haute, je cherche à vérifier ma ponctuation. Sa réponse à cette enquête ne cesse de rappeler une autre potentialité de la ponctuation, qui peut fonctionner comme une image, comme un dessin pour mieux illustrer le propos qu’elle soutient : « (dans cet espace provisoire de la parenthèse, incertain, à peine debout, cette sourdine) et dans la « brèche ouverte » des guillemets. » Même dimension ludique soulignée par Jean-Pierre Vallotton : « Quel signe plus chaleureux que l’accolade ? », « Le point d’exclamation est un fusil qui se tire une balle dans le pied », ou encore « Hameçon à l’envers, le point d’interrogation n’attrape jamais de poissons (sauf en Espagne). » S’interrogeant sur sa propre manière de ponctuer, Jean-Pierre Vallotton confesse ponctuer « au gré des ondes, selon [son] bon plaisir ». Vahé Godel quant à lui répond brièvement, mystérieusement, de façon détournée : « Ah, la ponctuation ! Découper un texte…, le ponctuer ou non…, combiner les polices…, c’est en figurer tout ensemble le rythme et le relief […]. L’écriture poétique est tri dimensionnelle ! » Réponse toutefois riche dans le sens où elle propose une définition de la poésie qui réunit toutes les dimensions du poème : ce que le poème figure est soutenu par son rythme et par son relief (sa matérialité ?) ; de même, inversement, le fond du poème, ce qu’il figure, appelle tel rythme, demande tel relief. Le poème comme vase de Rubin.
Si la ponctuation a peu à peu disparu à partir du début du XXe siècle pour enrichir la poésie de toutes les polysémies, peut-être peut-on prudemment conclure que le XXIe siècle lui ménage une place nouvelle ; non pas pour figer le sens du poème, mais pour déployer toutes les virtualités de la ponctuation dont l’enjeu est rythmique, sémantique, métaphorique et même graphique.
Romain Buffat
Florilège
Julie Delaloye : « À l’origine d’un de mes poèmes était la parenthèse ! Parce qu’elle ouvre sur une parole à peine audible, soufflée, souffrant déjà d’être dévoilée, témoin de l’hésitation du poète à se faire entendre, et peut déjà sa volonté d’effacement. La parenthèse suggère un passage, un pont tendu entre le néant et le langage, avec la tentation d’insérer de l’ailleurs à l’espace intérieur. Et inversement. Là est la voix du poète. »
Pierrine Poget : « Si je pouvais en écrivant dessiner, filmer ou peindre – et réciproquement – je le ferais. Il reste que je peux ponctuer. »
Antonio Rodriguez : « j’écarte de la forme la clôture, le début et la fin, qui isoleraient trop l’unité du poème, car j’ai besoin de faire monter un livre, avec une musique minimale, faite de longues périodes enchevêtrées, qui s’élèvent progressivement, »
Jean-Pierre Vallotton : « Prenez une bonne poignée de signes de ponctuation, secouez-les dans un de ces cornets à dés chers à Max Jacob, puis jetez le tout sur votre table. Il ne reste plus qu’à secouer la nappe. »
Olivier Beetschen : « On l’aura compris, le grand retour de la ponctuation me ravit. Il participe d’une tendance toujours plus marquée de la poésie actuelle à s’éloigner des blancheurs sidérantes de l’hermétisme. Les poètes veulent aller au bal. C’est bon signe. Il se pourrait même que la poésie cesse de faire tapisserie. »
François Debluë : « L’effacement de la ponctuation, adopté par Apollinaire, a fait ses preuves. Au risque de bien des aléas, il a permis de nouvelles libertés au poète, il a offert de nouvelles polysémies au lecteur. Privé d’appuis et de repères, celui-ci se trouve invité à une attention plus soutenue, associé à la construction ou à la reconstruction de la phrase./ Au poète de travailler au plus juste. »
Vahé Godel : « L’écriture poétique est tri dimensionnelle ! »