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L'histoire nous raconte que Scipion l'Africain, accusé de péculat, réussit à éviter toute discussion avec ses adversaires en conviant le peuple à monter au Capitole pour remercier avec lui les dieux de la victoire qu'à pareil jour il avait remportée sur Annibal à Zama.
Je ne suis pas Scipion: je n'ai pas vaincu Annibal; je ne suis pas accusé de péculat, mais je n'en dois pas moins vous rendre compte de l'administration qui m'a été confiée il y a deux ans à pareil jour; et nous n'avons malheureusement, ni vous ni moi, la ressource d'éviter ce compte-rendu en montant au Capitole.
J'entre donc en matière, et je dois tout d'abord constater que si la mort nous a été plus clémente que dans la période précédente, elle n'en a pas moins largement fauché au milieu de nous, sans égard pour les âges, et en creusant dans notre corps professoral des vides particulièrement sensibles et difficiles à combler.
C'est tout d'abord un jeune qui disparaît, un de nos privat-docent, M. Prélaz, qu'un travail assidu et d'heureuses dispositions avaient amené peu à peu aux fonctions de secrétaire du Tribunal fédéral qu'il remplissait à la pleine satisfaction de ses chefs. Il avait tenu à faire profiter nos étudiants du résultat de ses études et donnait un cours à la Faculté de droit. Une longue maladie vaillamment supportée, l'a trop tôt ravi à nous et aux siens.
Quelques jours après, c'est Oscar Rapin, professeur de gynécologie, qu'un retour d'un mal ancien, et que l'on avait pu croire guéri, est venu coucher dans la tombe. Rapin s'était donné entièrement à son enseignement, vivement apprécié de ses nombreux élèves. Doyen de la Faculté de médecine de 1900 à 1902, il avait également rempli avec la conscience qu'il apportait en toutes choses ces importantes fonctions.
Presque simultanément, c'est un de nos vétérans qui nous quitte, Ch. Dufour, professeur d'astronomie; après un long et fructueux enseignement, il venait d'être nommé professeur honoraire lorsque la mort l'a atteint. Savant autant que modeste, sa renommée avait dès longtemps dépassé les limites de notre petite patrie.
Une année d'écoulée, et, coup sur coup, ce sont deux de nos plus jeunes collègues qui nous sont brusquement enlevés, Jean Dufour, professeur de botanique et directeur de la Station viticole, et Charles Berdez, privat-docent à la Faculté de droit. Les patientes et minutieuses recherches de Dufour au cours de la lutte contre le phylloxéra qui menace nos vignobles sont dans la mémoire de tous et lui assurent un souvenir reconnaissant du pays qu'il aimait. Il était la preuve vivante que notre haute Ecole n'est pas seulement un centre de culture scientifique, mais qu'elle peut aussi, dans la pratique, rendre d'utiles services à notre canton.
Charles Berdez s'était voué plus spécialement aux questions d'assurance; dans ce domaine, lui aussi a rendu de nombreux services; les entrepreneurs qui l'avaient placé à la tête de leur société d'assurance mutuelle contre les accidents, ont pu apprécier ses talents et son dévouement.
Nous avons enfin perdu à quelques jours d'intervalle, Jacques Larguier et Paul Chapuis. Larguier était professeur de médecine légale dans les Facultés de médecine et de droit; son enseignement, riche d'expériences acquises, était à la fois scientifique et pratique; il songeait même, au moment où la mort l'a frappé, à la préparation d'un traité de médecine légale qui eût sans doute apporté une contribution importante à cette branche intéressante de la science.
Paul Chapuis avait été installé pour la seconde fois il y a deux ans. Il nous revenait plein d'ardeur après une absence de quinze ans. C'était un homme
aux fortes convictions, un beau tempérament de lutteur, luttant non contre les personnes, mais pour les idées qui lui étaient chères et qu'il s'efforçait de faire partager aux autres. Une longue maladie ne l'avait point abattu; il a été enfin terrassé en pleine maturité, alors que nous espérions le conserver encore longtemps à la science.
A tous ces collègues aimés, morts au champ du devoir, j'adresse en votre nom un dernier témoignage de pieux souvenir. Leur mémoire vivra longtemps dans l'Université et servira d'exemple à nos étudiants.
Nous avons eu également le regret d'enregistrer quatre démissions: celles de MM. Paul Jaccard, privat-docent, appelé à une chaire du Polytechnicum; Racca, chargé d'un cours d'économie politique; Melley, professeur d'architecture, et Palaz, directeur de l'Ecole d'ingénieurs. Nous n'oublierons pas la part considérable de ce dernier à la réorganisation de l'Ecole qu il dirigeait et au développement si réjouissant qu'elle a pris ces dernières années.
L'Université a été encore menacée de perdre un de ses professeurs les plus distingués, M. Stilling. qui a été l'objet d'un appel flatteur à une Université voisine. Je suis heureux de saisir cette occasion de remercier publiquement notre collègue pour le désintéressement avec lequel il a refusé cette offre, en continuant à nous consacrer ses précieux services.
Pour combler les vides douloureux que je viens de signaler, et développer nos enseignements, le Conseil d'Etat a fait de nombreuses nominations:
A la Faculté de droit, M. Kuhlenbeck, chargé de l'enseignement du droit privé allemand, et nommé professeur ordinaire.
A la Faculté de médecine, MM. les docteurs Rossier et Muret, qui se partagent l'enseignement de M. Rapin; M. le docteur Spengler, qui remplace M. Larguier.
A la Faculté des lettres, M. C. Burnier, chargé du cours de littérature romande.
La chaire de littérature française n'a pas encore été repourvue, mais nous avons lieu de croire qu'elle le sera incessamment.
A la Faculté des sciences, M. Landry, chargé du cours de constructions électro-mécaniques; M. Gaillard, chargé du cours d'installations électriques M. Seiler, chargé du cours sur l'analyse des denrées alimentaires; M. Mercanton, chargé du cours d'électricité; M. O. Rochat, maître de mathématiques au cours préparatoire de l'Ecole d'ingénieurs.
MM. Gonin, docteur; Taillens, docteur; Chavan, pasteur; J. Larguier et C. Jaccottet ont été autorisés à enseigner comme privat-docent dans les Facultés de médecine, des lettres et des sciences.
MM. les professeurs Dommer, directeur actuel de l'Ecole d'ingénieurs; Galli-Valerio, professeur à la Faculté de médecine, et Joly. professeur à la Faculté des sciences, ont été nommés professeurs ordinaires.
Mentionnons enfin la nomination, comme professeur honoraire, de l'ancien conseiller d'Etat John Berney. Tout le pays a applaudi à cette distinction accordée à un juriste éminent, et à un homme
dont toute la carrière a été consacrée au service de notre canton.
Je souhaite à tous ces nouveaux collègues une cordiale bienvenue, et de longues années de succès dans la belle carrière où ils débutent.
Si je passe maintenant aux étudiants, je constate tout d'abord que leur nombre va sans cesse en augmentant; nous terminions, il y a deux ans, le semestre d'été avec 606 étudiants et 115 auditeurs: nous avions à la fin de l'année 1903-1904, 728 étudiants et 165 auditeurs, soit au total 893, ce qui constitue une augmentation de 172 sur le chiffre précédent. Cet accroissement si considérable n'a pas été sans nous créer quelques difficultés, spécialement à la Faculté de médecine, où des mesures ont dû être prises pour assurer aux étudiants la possibilité de suivre leurs cours avec fruit. Nous n'en attendons pas moins avec impatience l'achèvement des travaux de l'édifice de Rumine, qui nous mettra enfin en possession de locaux convenables.
La discipline a été généralement bonne et le Recteur n'a, fort heureusement, eu que très rarement à user des nombreux moyens de répression que la loi met à sa disposition.
La salle de lecture a été très fréquentée, et la caisse d'assurance, à mesure qu'elle a été plus connue, a été aussi plus fréquemment mise à contribution. Il y aura lieu, au bout de quelques années d'expérience, de préciser dans un réglement plus complet les conditions dans lesquelles elle peut être utilisée.
La personnalité morale a d'ailleurs été accordée à notre caisse d'assurance et à la Policlinique universitaire par décret du Grand Conseil de novembre 1903.
Deux nouvelles sociétés d'étudiants se sont fondées: la Société des étudiantes et celle des étudiants juifs.
Nos étudiants aussi ont eu malheureusement à compter avec la noire visiteuse et l'un d'eux, M. Hering, étudiant en droit, est mort subitement en décembre 1903.
Si maintenant nous passons de notre ménage intérieur à notre vie extérieure, nous devons tout d'abord rappeler la part prise par l'Université aux fêtes par lesquelles notre canton a célébré l'an passé le centenaire de notre indépendance. Il était naturel que les successeurs de l'Académie, qui avait été vers la fin du siècle dernier le refuge des esprits libéraux, prissent une part active à cette commémoration. Nous nous sommes clone joints aux autorités lors des fêtes d'avril; avec elles, nous avons applaudi aux nobles pensées qu'exprimaient les acteurs du Peuple vaudois, la dernière oeuvre de notre regretté Warnery, comme en juillet nous nous sommes joints au peuple entier qui se pressait sur Beaulïeu pour y acclamer les scènes successives de notre vie nationale. On aurait pu même, sous les traits d'un grand-prêtre, reconnaître tel de nos professeurs, et nos étudiants se sont employés à rosser le guet avec une dextérité qu'ils devaient sans doute à un long atavisme; nous avons
en effet lieu de croire qu'ils ne s'étaient point auparavant fait la main sur les représentants actuels de la force publique.
Plus tard, l'Université s'est jointe aux anciens élèves de l'Ecole spéciale pour célébrer, dans une fête des plus réussies, le premier cinquantenaire de cette école, devenue plus tard une partie intégrante de notre Faculté des sciences sous le nom d'Ecole d'ingénieurs.
A cette occasion, le titre de docteur ès sciences honoris causa fut conféré à quatre anciens élèves: MM. les ingénieurs Jules Dumur, Alphonse Vautier, Paul Piccard et Alioth.
Le même titre avait été précédemment conféré à M. Samuel Bieler, directeur de l'Institut agricole, en reconnaissance des longs services rendus par lui à la science, et le titre de docteur ès lettres à M. Eugène Ritter, le savant professeur de Genève.
Nous avons été représentés au Congrès des sciences historiques, à Rome, par M. le pro-recteur Bonnard; au Congrès de physiologie de Bruxelles, par M. A. Herzen; à celui de l'histoire des religions, à Bâle, par M. Fornerod, et à l'inauguration des nouveaux bâtiments universitaires, à Berne, par le recteur et le pro-recteur. C'est dans cette dernière fête qu'est née l'idée de resserrer les liens qui doivent exister entre les hautes écoles suisses, en réunissant chaque année leurs délégués pour discuter leurs intérêts communs. La première de ces conférences a eu lieu à Bâle; nous y avons discuté la question si actuelle des conditions de l'immatriculation.
Malgré bien des divergences, nous avons pu arriver à fixer un certain nombre de règles qu'il s'agira maintenant de faire passer dans la pratique. Leur application amènerait sans aucun doute une élévation du niveau universitaire, tout en permettant aux jeunes gens bien doués, qui n'auraient pas suivi toute la filière des établissements secondaires, de profiter aussi de l'instruction supérieure. Il importe que nos universités ne se préoccupent pas seulement d'augmenter le nombre de leurs étudiants, n'aient pas seulement en vue la quantité, mais surtout la qualité, et, d'autre part, s'il est bien certain que nous ne pouvons pas compter uniquement sur les jeunes gens du pays pour remplir nos auditoires, si l'élément étranger nous est dans une large mesure nécessaire, il serait déplorable que par des admissions trop faciles nous portions atteinte à la bonne réputation de nos diplômes. C'est précisément par l'adoption de règles uniformes que nous pourrons parer à ce danger en reportant la concurrence entre nos divers établissements dans un domaine plus digne d'eux. La question de l'immatriculation, celle des grades que nous discuterons l'année prochaine à Genève, sont donc des questions vitales pour toutes nos universités; l'excellent esprit qui a animé la réunion de Bâle nous fait bien augurer de l'avenir de ces conferences.
Je suis heureux de pouvoir ici remercier publiquement les hommes qui, pendant ces deux dernières années, nous ont donné des témoignages
sensibles de leur intérêt. C'est d'une part M. le docteur de Cyon, un Russe naturalisé Vaudois, qui a fait don à la Faculté de médecine d'une importante bibliothèque scientifique, voulant ainsi montrer son attachement à son pays d'adoption. Puis, plus récemment, c'est M. Jean-Jacques Mercier qui, en souvenir de son père, a fait don à l'Université d'une somme de cent mille francs, dont les revenus doivent être employés dans l'intérêt de nos diverses facultés. Vous vous joindrez à moi, Messieurs, pour exprimer à ces généreux donateurs notre sincère reconnaissance.
A cette occasion, permettez-moi de vous dire un mot d'une institution qui, bien appuyée, pourrait rendre d'éminents services à notre Université. Je veux parler de la Société académique vaudoise. Fondée en 1890, sur l'initiative de notre regretté collègue Larguier, qui en fut le premier président, elle a pour but de réunir des fonds qui lui permettent de nous venir en aide lorsque l'appui de l'Etat devient insuffisant. Elle fait en outre donner chaque année des conférences fort goûtées de notre public cultivé. Dans le cours de ces quatorze années d'existence, elle a déjà pu, par des allocations, nous rendre de nombreux services; malheureusement, ses ressources sont encore bien modestes, et si elle sent tout ce qu'elle aurait d'utile à faire, elle n'en déplore que plus vivement l'exiguité de ses moyens. A la fin de 1903, sa fortune ne s'élevait encore qu'à quarante-deux mille francs, alors qu'autour de nous, à Genève, à Bâle, nous voyons
des sociétés analogues disposer de capitaux importants qui leur permettent d'apporter dans une foule de circonstances à l'Université un concours précieux. Je voudrais la recommander chaudement au public éclairé qui m'écoute, et engager tous ceux d'entre vous qui n'en sont pas encore membres à adhérer sans retard à cette patriotique et utile institution.
Arrivé au terme de mes fonctions, j'ai à m'acquitter d'un devoir qui m'est cher, celui de remercier bien vivement tout ceux qui, pendant ces deux années, m'ont assisté et entouré de leurs conseils et de leur appui. J'en exprime ici toute ma reconnaissance d'abord à vous, Monsieur le Chef du Département, auprès duquel j'ai toujours trouvé le plus bienveillant accueil. Sorti de notre haute Ecole, vous l'aimez d'une affection filiale dont j'ai pu bien souvent constater les effets. Je vous remercie aussi Monsieur le pro-recteur, qui m'avez à maintes reprises apportés les précieux conseils de votre expérience; vous aussi, Messieurs les membres de la Commission universitaire, qui m'avez si activement secondé dans la direction de l'Université. A vous aussi, Messieurs les professeurs, mes chers collègues, ma sincère reconnaissance pour toutes les marques de confiance et d'affection que vous m'avez prodiguées. Je ne vous oublie pas non plus, Messieurs les étudiants: par votre conduite, vous m'avez grandement facilité ma tâche, et j'ai été heureux de profiter de ma charge pour vous voir plus souvent, pour m'intéresser à vos efforts, pour
créer entre l'élève et le professeur le courant sympathique si nécessaire à tous deux.
Je me suis efforcé, pendant mon rectorat, de relier plus étroitement nos diverses facultés, de renforcer au milieu de nous l'idée que, quelles que soient nos disciplines, nous appartenons à un même tout qui ne peut vivre et prospérer que par le développement harmonique de tous ses membres. Aucune de nos facultés ne peut se développer au détriment des autres; toutes doivent se soutenir mutuellement et travailler dans un esprit de bonne camaraderie à la marche progressive de l'Université. Maintenir cette unité dans la diversité, veiller à ce qu'aucun ne soit prétérité, à ce que tous aient le sentiment de la cohésion nécessaire, c'est là pardessus tout, j'en ai la profonde conviction, la tâche de celui que vous placez à votre tête.
Et maintenant, je dois terminer en vous présentant mon successeur, M. le professeur Emile Dind. Homme de science et bon administrateur, membre de l'autorité législative et du Conseil communal de Lausanne, notre nouveau recteur a partout montré l'énergie, la connaissance des choses et des hommes, l'esprit de suite, qui font l'homme de gouvernement. Il peut être certain de l'appui de ses collègues, de la confiance des étudiants. Puisse sous sa direction l'Université vaudoise continuer d'un pas assuré sa marche vers un prospère avenir; en y contribuant chacun pour notre part, nous aurons ainsi tous travaillé pour le bien, pour l'honneur de la patrie.