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La première paroisse orthodoxe russe est instituée, en Suisse, près de Berne en 1816. Au milieu du 19e siècle, le Tsar Nicolas 1er, qui redoutait les idées libérales en vogue dans notre pays, la transfère à Francfort. En 1854 toutefois, sous l’impulsion de la grande-duchesse Anna Fiodorovna, une nouvelle chapelle orthodoxe voit le jour dans une maison privée du quartier des Eaux-Vives, à Genève, où s’étaient établis de nombreux Russes. Il s’agit de la villa Jargonnant qui a laissé place aujourd’hui à l’école des Eaux-Vives. Six ans plus tard, l’Eglise orthodoxe russe obtient un terrain du gouvernement genevois, non loin des anciennes fortifications, démolies à cette époque. A cet emplacement se trouvait jusqu’au 15e siècle le couvent Saint-Victor, lui-même situé sur le site d’un ancien cimetière paléochrétien.
L’église de l’Exaltation de la Sainte Croix est consacrée en 1866. Jusqu’à la révolution russe (1917), elle reste une église de passage. Au 19e siècle en effet, Genève est une destination à la mode pour la haute société russe qui y fait halte lors de ses voyages en Europe, vient y séjourner pour l’hiver, s’y installe parfois et y envoie ses enfants en pension. Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski y séjourneront quelques temps. A la fin du siècle, la ville devient peu à peu le refuge des révolutionnaires russes, haut lieu des publications russes clandestines et creuset des partis politiques révolutionnaires du pays et de leurs actions. L’église n’est pas leur quartier général, cela va de soi! Les révolutionnaires sont athées mais craignent aussi d’y trouver des espions à la solde des autorités. Après la révolution russe de 1917, la paroisse accueille essentiellement des Suisses qui travaillaient en Russie (dans le domaine de l’horlogerie ou comme précepteurs), dont les enfants étaient baptisés orthodoxes. Avec eux, quelques Russes de la haute société et quelques riches marchands fuyant le nouveau régime. Une deuxième vague d’immigrés russes arrive à Genève après la Seconde Guerre mondiale, mais c’est dans les années 1980 que le nombre de paroissiens s’accroît considérablement avec les déçus de la Perestroïka. A ceux-ci s’ajoutent les convertis à l’orthodoxie, relativement nombreux depuis la fin des années 1960 et qui sont notamment des catholiques déçus par le concile Vatican II.
Lors de la révolution, des paroisses russes de l’étranger se détachèrent du patriarcat de Moscou, dont elles refusaient l’allégeance au pouvoir soviétique. Elles constituèrent l’« Eglise russe hors-frontières », Eglise autonome avec un synode à New-York et dont fit partie la paroisse orthodoxe russe de Genève. En 2007, l’Eglise russe hors frontières se réconcilia avec le patriarcat de Moscou tout en gardant une large autonomie. La paroisse de Genève est désormais une paroisse du diocèse d’Europe occidentale de l’Eglise orthodoxe russe hors frontières.
Sources :
Père Paul, prêtre de la paroisse.
GRÉZINE, Ivan, Les orthodoxes russes en Suisse romande. Essai d’histoire, Genève, Ed. Nemo, 1999,
CHICHKINE, Mikhaïl, La Suisse russe, Fayard, 2007.
GORBOFF, Marina, La Russie fantôme, l’émigration russe de 1920 à 1950, l’Age d’Homme, 1995.
GOUSSEFF, Catherine, L’exil russe. La fabrique du réfugié apatride (1920-1939) Paris, CNRS Éditions, 2008.
TCHERNIAVSKI, Stanislav, Histoire de l’Eglise orthodoxe russe en Suisse, 1817-1917), Arbat-Inform, 2000.
Cette église de style moscovite ancien, est ornée, à l’extérieur, de croix encastrées en marbre gris. Elle est surmontée de neuf coupoles dorées qui font de ce bâtiment un élément familier du paysage genevois. Ses plans furent dessinés par David Ivanovitch Grimm, professeur d’architecture à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. En Russie, il participa à l’élaboration d’un style national affranchi des emprunts à l’architecture d’Europe occidentale et mêlant références byzantines et russes (dans le style de l’architecture moscovite du 16e et 17e siècles). L’Eglise russe de Genève est représentative de ce parti pris. Elle fut réalisée par le bureau d’architecture genevois de Jean-Pierre Guillebaud, architecte incontournable de la Genève de l’époque, en charge des édifices publics sous l’ancien régime.
A l’intérieur, se trouvent de nombreuses fresques et icônes dont certaines sont très anciennes. Deux d’entre elles proviennent du Mont Athos, celle de Marie et de Pantéléimon, respectivement à droite et à gauche de l’iconostase. Une relique de la croix de Jésus a été donnée à l’église lors de sa consécration par le patriarche Cyrille de Jérusalem. Elle est exposée dans une châsse de verre placée dans le bas-côté Est avec d’autres reliques de saints. Le narthex – espace situé avant la nef – abrite également le tombeau de deux évêques (Mgr Léonty et Mgr Antony). La fille de Dostoïevski y fut baptisée en 1868, on y célébra ses funérailles quelques mois plus tard.
La communauté compte officiellement 400 paroissiens mais ils sont beaucoup plus nombreux à participer à la vie de l’Eglise qui s’anime autour des messes dominicales, du catéchisme pour les enfants et des activités pastorales (visites aux malades, aux personnes âgées, bénédiction des maisons, etc.). La plupart sont d’origine russe mais la paroisse rassemble aussi un nombre important de personnes d’origine serbe, bulgares, grecque, roumaine et quelques Ethiopiens.
A la messe, la langue liturgique est le slavon, ancien russe modernisé à plusieurs reprises. C’est la langue de Cyrille et Méthode, évangélisateurs des peuples slaves. Les sermons sont dits en russe et en français et la lecture des Ecritures se fait en français et en slavon.
Les Eglises orthodoxes (ou Eglises grecques orthodoxes[1]) sont les Eglises qui se sont développées dans la partie orientale de l’Empire romain, alors de langue grecque. Jusqu’au 11e siècle, elles forment avec les Eglises nées dans la partie occidentale (sous autorité de l’évêque de Rome, le pape), l’Eglise indivise : « une, sainte, catholique (c’est-à-dire universelle) et apostolique (c’est-à-dire dans la continuité des apôtres)»[2]. Mais l’éclatement politique de l’Empire (voir encadré), les querelles théologiques (notamment sur la nature du Christ, les innovations romaines en matière de liturgie, de pratique ou d’organisation ecclésiale) et les prétentions de l’évêque de Rome à la primauté sur les autres patriarches (se basant sur l’idée qu’il est le successeur de Pierre, considéré comme le chef des apôtres) entrainent des tensions tout au long du premier millénaire. Ces tensions aboutissent à un schisme, traditionnellement daté de 1054, entre l’Eglise latine sous l’autorité du pape et se revendiquant « catholique », et l’Eglise d’orient sous l’égide du patriarche de Constantinople et se présentant comme « orthodoxe » (du grec orthodoxè, conforme à « la juste foi »).
Les Eglises orthodoxes forment une communion d’Eglises autocéphales (autonomes) dirigées par des patriarches. Du point de vue théologique, celles-ci se considèrent comme une seule et même Eglise. Parmi les patriarches, celui de Constantinople (dont le siège est à Istanbul) tient une place d’honneur qui lui vaut, depuis le 5e siècle, le titre de patriarche œcuménique. Les patriarcats les plus anciens sont ceux de Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Il faut y ajouter depuis le 16e siècle le patriarcat de Moscou et depuis le 19e celui de Serbie, Roumanie, Bulgarie, Géorgie, Chypre, Grèce, Pologne, Albanie, République Tchèque, et Slovaquie. La plupart de ces autocéphalies sont liées à l’histoire politique des Balkans et sont nées suite à la conquête de l’indépendance par ces pays au 19e et 20e siècle. La création de ces patriarcats ne se fit pas sans difficultés et leur reconnaissance par Constantinople et Moscou a pris du temps. Des différends subsistent encore entre les patriarcats quant aux conditions de proclamation d’une autocéphalie. L’exemple type de ces désaccords est l’ « Eglise orthodoxe en Amérique » reconnue autocéphale par Moscou en 1970 mais pas par les autres Eglises orthodoxes.
Au sein de la communion formée par les Eglises orthodoxes, les décisions sont prises de manière collégiale lors de synodes réunissant les évêques. La primauté du patriarche de Constantinople est d’ordre symbolique et ne lui donne aucun pouvoir de juridiction sur les autres patriarches, contrairement à l’Eglise catholique où le pape, évêque de Rome, est le chef de tous les évêques.
Si vous avez raté le début:
- Le christianisme se répand progressivement dans tout l’Empire romain dès le premier siècle de notre ère. Les convertis forment de petites communautés locales dirigées par des évêques. Poussés par la nécessité d’unifier leurs positions sur les questions de gestion et de doctrine, ceux-ci vont progressivement se regrouper autour de l’évêque de la capitale régionale lui reconnaissant volontiers la préséance du fait de l’ancienneté et de la taille de sa communauté (le christianisme s’étant diffusé depuis les grands centres urbains). Parmi ces évêques métropolitains, ceux qui siègent dans les villes les plus importantes de l’Empire tiennent une place éminente qui leur est reconnue par le premier concile œcuménique*, le Concile de Nicée, en 325. Il s’agit des évêques de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem. L’évêque de Constantinople viendra s’ajouter à ce quarté à la suite du Concile de Chalcédoine (451) pour former à la fin du 5e siècle la pentarchie, le gouvernement des cinq patriarches.
- En 313 les empereurs romains Constantin et Licinius ouvrent au christianisme les voies de la reconnaissance officielle avec l’édit de tolérance de Milan. Théodose Ier en fait la religion d’Etat en 380. A sa mort, celui-ci lègue l’Empire à ces deux fils, formalisant sa division politique en un Empire d’Orient ayant pour capitale Constantinople (ancienne Byzance) et un Empire d’Occident dont le centre est Rome. En 476, l’Empire romain d’Occident tombe aux mains des envahisseurs laissant seule la partie orientale qu’on appellera désormais l’Empire byzantin. A l’ouest, se forment des monarchies. A l’Est, l’Empire byzantin survit jusqu’en 1453 mais perd des territoires dès le 7e siècle lors de la conquête arabe (d’abord la Syrie puis le Nord de l’Afrique).
[1] À ne pas confondre avec l’Eglise orthodoxe de Grèce qui est une autocéphalie orthodoxe parmi d’autres.
[2] Selon les termes du Concile de Constantinople en 381.
Les Eglises orthodoxes se considèrent comme les héritières des Pères de l’Eglise (surtout orientaux) dont les écrits sont toujours utilisés dans la liturgie et la catéchèse. Par le respect de ces écrits, la forme du culte et l’organisation ecclésiale, elles se considèrent comme les fidèles continuatrices de l’Eglise chrétienne des premiers temps.
En matière de foi, elles partagent avec l’Eglise catholique les dogmes établis lors des sept premiers conciles œcuméniques, lesquels portent essentiellement sur le message de Jésus, le « mystère » de sa personne et fixent le premiers crédo. Elles désapprouvent les dogmes adoptés par l’Eglise catholique après cette date, à commencer par celui du filioque (l’un des catalyseurs de la séparation) qui établit que le Saint-Esprit tient sa divinité du Père et du Fils alors que pour les Eglises orthodoxes le Saint-Esprit procède uniquement du Père.
La « divine liturgie », la messe, est au centre de la vie religieuse. Elle est conduite de façon très solennelle, composée de prières, de lectures bibliques, de litanies, et rythmée par de nombreux chants (mais jamais accompagnée d’instruments). Le baptême implique une triple immersion faite au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Il est suivi de la « chrismation », l’onction d’huile sur la personne baptisée afin qu’elle reçoive le don du Saint-Esprit, et de l’eucharistie (célébration du sacrifice de Jésus commémoré par le partage du pain et du vin, symboles du son corps immolé et de son sang versé).
Les orthodoxes manifestent leur dévotion à Jésus, à Marie et aux saints à travers les icônes. Bien plus qu’une simple image de ces derniers, l’icône est considérée comme porteuse de leur nature divine, rendant présent ce qu’elle représente. Cette conception se fonde sur l’idée que Jésus est l’image du Père et qu’en s’incarnant il a rendu visible l’invisible : la première icône est le visage même du Christ. De ce fait, elle est perçue comme le reflet du monde divin et le médium, lui-même vénéré, de la dévotion aux saints. « Car l’honneur rendu à l’image va à son prototype, et celui qui vénère l’icône vénère la personne qui s’y trouve » (selon les conclusions du 7e concile œcuménique).
Les hommes mariés peuvent devenir prêtre mais un prêtre célibataire ne peut se marier après son ordination. Les évêques sont choisis parmi les moines et sont donc obligatoirement célibataires. L’idéal monastique est très développé dans l’orthodoxie où, à la différence du monachisme catholique, il est essentiellement contemplatif et n’a pas donné lieu à des ordres (il existe dans l’Eglise catholique des ordres contemplatifs mais aussi des ordres dits apostoliques, c’est-à-dire engagés dans la société).
Indications bibliographiques :
PATTE, Daniel (éd.), The Cambridge dictionary of Christianity, Cambridge University Press, 2010.
LIVINGSTONE, E. A. (ed.), The Concise Oxford Dictionary of the Christian Church, Oxford University Press, 2006 (version online 2013).
ARMOGATHE, Jean-Robert (dir.), Histoire générale du christianisme, éd PUF, Collection Quadrige, septembre 2010, 2 vol.
Jean-Marie Mayeur, sous la direction de, Histoire du christianisme : des origines à nos jours, Éd.: 1990-2000, 13 tomes.
Runciman, Steven, Le Schisme d’Orient, la papauté et les Églises d’Orient, XIe-XIIe siècles, Les Belles Lettres, Paris, 2005.
JANIN, Raymond, Les Eglises orientales et les rites orientaux, Lezouzey & Ané, 1997 (5ème éd.).