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Blockbusters, 2.
La vierge, jamais sans son enfant.
Adrien Jeanrenaud
Ce que peut cacher la Vierge à l’Enfant
D'après l'historien et anthropologue français Alphonse Dupront, la Vierge à l'Enfant est statistiquement sans aucun doute "l'image la plus répandue du monde chrétien[1]". Pourtant, la Vierge à l'Enfant n'est qu'une représentation de la Vierge parmi d'autres. Qu'en est-il des Naissances de la Vierge, de la Sainte Famille, de la Mort de la Vierge et autres représentations de la mère de Jésus-Christ ? A quel moment une Conversation Sacrée ou une Vierge allaitant n'est-elle plus une Vierge à l'Enfant ? Quel pouvoir réside dans ces images de la Vierge à l'Enfant ? Que révèle leur profusion ? Que racontent leurs circulations ?
Il est communément admis qu’à l’origine, ces images de Vierge à l'Enfant n'ont a priori aucun fondement biblique, puisque le thème de la mère à l’enfant préexiste à la religion chrétienne[2]. De fait, outre leur caractère religieux, ces images touchent également à l'identité de genre féminin, à la maternité, souvent à la question de l'enfance, parfois à la nudité. Leur profusion n'est pas anodine : la multiplicité des Vierges à l'Enfant au premier xxe siècle dit quelque chose de nous, de notre passé, de notre société présente aussi. Mais comment relier ces images à des thématiques si vastes ?
Repérer les images qui ont circulé, c'est aussi s’intéresser à celles qui n'ont pas circulé,
celles qui sont absentes des ouvrages, des revues et des magazines illustrés sur lesquels nous travaillons. La profusion des images de la Vierge à l'Enfant se conçoit également par l'absence d'autres figures. Il est probable, toujours selon Alphonse Dupront[3], que les images qui ne circulent pas soient trop élaborées, trop liées à un culte spécifique, tout autant que celles qui circulent reflèteraient une cohérence et le partage d'une vision dans la projection de nos fantasmes.
Ainsi les images de la Vierge à l'Enfant auraient une portée plus collective,
exprimant un culte individuel et commun, une affection collective - du domaine religieux, social ou simplement psychologique – si ce n'est domestique.
En s’attachant à tracer la circulation des images de Vierge à l’Enfant dans la presse illustrée du premier xxe siècle, en mettant à jour leur lieu d'apparition, en cernant le contexte de diffusion de ces images et par l’analyse de leur composition, les lignes qui suivent ouvrent quelques pistes pour mettre en lumière certaines part d'ombre de ces images ; et pour comprendre le pouvoir de ces Vierge à l'Enfant en mobilité permanente.
La Vierge à l’Enfant : un modèle européen ?
N'oublions pas le caractère religieux et cultuel des images de Vierge à l'Enfant. Car c'est peut-être ce qui explique la répartition géographique de leurs représentations au premier XXe siècle.
L'écrasante majorité des Vierge à l'Enfant qui sont diffusées dans notre corpus proviennent de France, d'Italie et d'Allemagne - en quatrième position, mais déjà bien loin, nous trouvons la Pologne. Cela peut être imputable à nos sources. En effet, les revues d’art, les périodiques et journaux illustrés y sont relativement peu nombreuses pour l’Europe du Sud et du Nord ; toutefois nos sources sont aussi non européennes, et la Vierge à l’Enfant n’apparaît pas ou très peu dans des sources américaines, africaines et asiatiques.
Il ne semble pas tout à fait incongru qu’une thématique abondamment illustrée dans la peinture religieuse chrétienne circule davantage en France, en Allemagne et en Italie.
Dans l'historiographie de l'art, ces pays apparaissent le plus souvent comme des lieux privilégiés de création et de diffusion de l'art. Ainsi, la diffusion des Vierge à l'Enfant au début du XXe siècle vient réactualiser cette historiographie.
A l'intérieur de ces pays, les dynamiques de diffusion sont variées. En Italie prend forme une sorte de polarité entre Rome et Turin, alors que Milan et Florence sont bien présentes dans nos sources également. En Allemagne c'est une multitude de villes qui diffusent ces images, alors qu'en France tout se centre sur Paris.
Davantage qu’une dynamique proprement liée aux œuvres, c'est une logique d'édition qu'il faut questionner. Cette logique d'édition se répercute sur la diffusion et la circulation des Vierge à l'Enfant, faisant de cette figure le reflet d'une culture, voire d'un culte, centralisé en France, bipolaire en Italie et périphérique en Allemagne.
Lorsqu’on se rapproche des images, de leur contexte et de leur composition, certaines caractéristiques stylistiques se différencient selon les aires culturelles.
En France, toutes sortes de Vierge à l'Enfant sont visibles, de la fin du Moyen-âge à des représentations plus actuelles ; malgré des représentations plus contemporaines dans revues d’art comme Art et Décoration ou La Renaissance, la grande majorité des Vierge à l’Enfant sont plutôt « classiques », utilisées pour illustrer des articles de revues comme La Gazette des Beaux-arts ou la Revue de l’art ancien et moderne. A Paris, ces images circulent uniquement dans des revues d’art, au détriment des revues religieuses ou de la presse généraliste ; et leur nature plutôt « classique » persiste sur le temps long. Cependant, les représentations « modernes » ont également leur place en parallèle. La mise en image de la Vierge s’actualise progressivement, avec des illustrations d’œuvres plus récentes.
En Allemagne, bien que la répartition entre périodiques ne soit pas très parlante, les compositions paraissent assez similaires : un cadrage serré, une nette relation mère-enfant, un message épuré. De cette logique éparse entre les multiples villes diffusant ces images, apparaît comme un goût homogène. A défaut d’une unité de lieu, une sorte unité culturelle dans la représentation des Vierge à l’Enfant lie les territoires germanophones. Poursuite d’une idéologie nationale ? Reflet d’un inconscient germanique ? Approche historienne dans les illustrations, plutôt que religieuse ? Rien n’est certain, si ce n’est un certain goût de l’intime dont ce type d’images est le témoignage.
En Italie, les compositions paraissent moins épurées. Les drapés, les décors, les personnages se mêlent. Visiblement, une partition se fait entre des Vierges à l'Enfant plus douces, dans des scènes où l’artiste a travaillé la relation entre les personnages,- des scènes publiées plutôt à Rome (Archivio storico dell'arte), tandis qu'à Turin (dans la revue L' arte: rivista di storia dell'arte medievale e moderna) les scènes sont plus travaillées. A Rome les représentations dégagent une douceur et une intimité entres les personnages – différente de l’Allemagne – alors qu’à Turin elles offrent davantage de détails dans lesquels se perdre, et une interaction plus complexe et narrative entre les personnages. Comme si, toute proportion gardée, émergeaient deux types de Vierge à l’Enfant, d’un côté une relation intime, de l’autre une attitude plus ouverte sur l’extérieur.
De ces contextes et compositions finalement hétérogènes, les Vierge à l'Enfant sont souvent caractéristiques d'une ville, voire d'un pays ou d'une revue - les deux étant souvent liés.
Difficile de parler d’un culte européen unifié de la Vierge à l’Enfant. Ainsi, pour reprendre la différence que fait Alphonse Dupront entre thème et imaginaire, le thème des Vierges à l'Enfant circule en Europe alors que ses formes sont actualisées dans des imaginaires probablement disparates.
Quand la Vierge à l’Enfant donne le sein
Au début du xxe siècle, les progrès médicaux dans le domaine des naissances, et notamment les techniques médicales de mise au monde des enfants s’améliorent ; la mortalité infantile diminue. La naissance devient ainsi une affaire de science ; donc un problème principalement pris en charge par des hommes. Le modèle de la nourrice se voit parfois délaissé et l'allaitement maternel est présenté comme la solution la plus moderne, adossée aux techniques de Pasteur. Ces bouleversements dans le monde maternel induisent des changements dans la maternité, dans les liens entre une mère enfantant et son bambin –métamorphoses que les images, ou le choix de publier certaines images plutôt que d’autres, reflètent possiblement.
La Vierge allaitant paraît circuler indépendamment des frontières, des villes et des revues.
A l’inverse des différences géographiques que nous mentionnions plus haut, il est troublant que le traitement du thème soit relativement homogène dans ces images.
La mère se déploie sur toute la surface de la toile ; l’enfant, lové dans la partie inférieure, tend le plus souvent la tête vers le sein. Dans cette relation de maternage la relation entre la mère et son enfant paraît directe, douce, privilégiée. Comme si le traitement de cette variation du thème de la Vierge à l'Enfant était plus au moins fixe, plus ou moins codé dans les villes européennes où il apparaît.
Ces images sont peut-être la preuve d’une rhétorique visuelle commune autour de la maternité, d’un imaginaire commun.
La diffusion de ces images se renforce dans les années 1920.
Dans leur contexte d’apparition, dans les revues où ces images sont reproduites, une bonne partie des Vierge à l'Enfant ne prennent pas place dans des articles témoignant d'exposition passées, présentes ou à venir. Ces images ne sont pas de circonstances, elles ne sont pas toujours reproduites par la nécessité de communiquer sur un évènement. L'aspect circonstanciel de leur apparition peut donc être mis de côté, au profit d'une question de choix éditorial. Le plus souvent ces images apparaissent dans des essais, pour illustrer des propos. Dès lors, on peut penser que ces images ont été mises là délibérément ; elles s'articulent à un propos et à une vision précise du sujet.
Lorsqu’on s’approche du texte dans les publications des images de la première partie du XXe siècle, la maternité n’est malheureusement pas mentionnée. Est-ce à cause de l’omniprésence des hommes dans la signature des articles ? Cet aspect joue certainement un rôle car le plus souvent ce sont les formes, la sensualité, le charme, la douceur, la tendresse de la Vierge qui sont mis en avant, et tout cela nous est davantage offert qu’à son enfant.
Pourtant, quelques articles décrivent se lien tendre entre la mère et son enfant, jusqu’à faire parfois de l’enfant le centre de l’attention. Ces écrits semblent minoritaires : à croire que pour ces auteurs, dans les tableaux de Vierge à l’Enfant, l’enfant est invisibilisé par les charmes de sa mère.
Quand la Vierge à l’Enfant consomme
Le thème de la Vierge à l'Enfant n'a pas l'apanage des représentations à caractère religieux, il n’est pas enfermé dans le carcan du culte ni cantonné aux revues d’art. De par le lien du sujet avec la féminité, au caractère maternel et à l'enfance principalement, il existe pléthore de représentations montrant une femme avec un enfant, une mère et son bambin.
Cette figure multiple, les artistes et les publicitaires l'ont réactualisée au long du XXe siècle.
Comme cette publicité pour Philip Morris paru dans le magazine Ebony en mars 1956. Ce magazine, fondé en 1945 sur le modèle de Life, s’adresse principalement à un lectorat afro-américain. Le contenu est politique, militant, mais également culturel et publicitaire.
Dans cette publicité, une mère et son enfant occupent la majeure partie de la page, dans un cadrage relativement serré qui offre une relation intime, douce et privilégiée entre la mère et son nourrisson. Les codes de la Vierge à l'Enfant (pas loin d'allaiter) sont bien là. Mais le thème de la Vierge à l'Enfant est ici réactualisé à des fins consuméristes : il s’agit de vendre du tabac. Tabler sur la figure maternelle, profondément liée à son enfant, d’une relation intime, pour vendre des cigarettes : pourquoi pas ? Le slogan en dessous de l’image : « nous aussi (Philip Morris) sommes fier de notre nouveau-né ». On dit parfois que donner naissance c'est donner la mort. Grâce à cette publicité, plus de doute possible.
Mais que fait une femme blanche avec son nourrisson dans un magazine destiné à des lectrices et lecteurs afro-américains ?
Fumer, était-ce considéré comme une supériorité blanche, à l’heure où la ségrégation avait encore lieu ? Si nous gardons, surtout, le lien entre cette représentation d’une mère et son bébé, avec celui de la Vierge à l’enfant, cela signifie-t-il aussi que pour des publicitaires nord-américains, la Vierge à l'Enfant était un thème occidental, lié à une ethnie en particulier ? Si l’on revient sur notre affirmation du début, comme quoi les représentations que nous nommons « Vierge à l’Enfant » préexistent à la religion chrétienne, faut-il conclure que ce thème a été profondément lavé par l'ethnie qui a finalement monopolisé la définition du dogme religieux dans une conception eurocentrée?
La Vierge à l’Enfant, « image la plus répandue du monde chrétien », s’est tout de même émancipée de son carcan cultuel, ethnique et religieux.
S’agirait-il finalement du thème atemporel d'une figure maternelle liée à son petit enfant ? d’une manière de remettre la femme au centre d'une rapport qui la lie à son enfant, rapport que tout (la science, les hommes, la technique, la société) tente de mettre en doute en ce début de XXe siècle ?
Ou bien s’agit-il, au contraire, du énième détournement d’un sentiment profondément ancré dans la société du Vingtième siècle? Celui d’une frange de la critique, majoritairement masculine, qui, en se focalisant sur la sensualité du corps de la Vierge, sexualise la mère en évinçant l’Enfant ? Celui de la publicité qui, sous le bien-fondé d’un néolibéralisme sans limites, n’a visiblement aucun scrupule à comparer un nouveau-né à une clope ?
[1] Alphonse Dupront, L’Image de religion dans l’Occident chrétien. D’une Iconologie historique, Gallimard, 2015.
[2] Horizons : magazine suisse de la recherche scientifique. Berne: Fonds national suisse de la recherche scientifique, décembre 2004, pp- 9-12.
[3] Alphonse Dupront, L’Image de religion dans l’Occident chrétien. D’une Iconologie historique, Gallimard, 2015.