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Vues partielles de l'exposition
|Carl Andre, Seven Books of Poetry

in cycle cycle Des histoires sans fin, séquence automne-hiver 2014-2015

Carl Andre, éminent représentant de l’art minimal américain, est un artiste paradoxal: même si toutes ses pièces font l’économie des gestes traditionnels de la sculpture, il persiste à se définir exclusivement comme un sculpteur; même s’il publie et expose des poèmes, il ne se présente jamais comme un écrivain. En réalité, il pratique la poésie en sculpteur : chez lui, les deux disciplines procèdent d’un même modus operandi puisqu’il s’agit toujours de combiner des éléments « identiques et interchangeables ».
Durant l’hiver 1958-1959, Andre écrit le seul récit qu’il ait publié à ce jour, un « roman » structuré en quinze chapitres et intitulé Billy Builder, or The Painfull Machine (paru en 1976 dans la revue Tracks). Mais la narration ne s’avère pas pour lui une forme satisfaisante. Dès lors, il choisit de travailler plastiquement avec la langue écrite, à partir de ses unités isolables. Il opte pour un usage concret, formel ou structurel, et non plus grammatical et descriptif, du langage poétique. « Le grand poème propre à toute chose est son nom », affirme-t-il. C’est là l’idée fondatrice de sa poésie qu’il qualifie de « constructiviste » : il isole les mots en supprimant leur relation grammaticale, en dissolvant la syntaxe dans la parataxe. En 1960, les First Five Poems (que l’on trouvera dans le classeur intitulé A Theory of Poetry, 1960-1965, l’un des Seven Books of Poetry exposés ici, constitués de photocopies de tapuscrits et d’images, publiés par Seth Siegelaub et la Dwan Gallery à New York, en 1969) font figure de déclaration d’indépendance: au centre de cinq pages blanches sont simplement tapés à la machine les mots « green », « five », « horn », « eye » et « sound ».
« Je commençais à m’intéresser moins aux sentiments que je pouvais exprimer par les mots qu’aux sentiments inhérents aux mots eux-mêmes », se souvient Andre. Les mots sont donc d’abord envisagés dans une perspective sémantique et suggestive qui annule l’expression du sujet. Andre ne se raconte pas, sa poésie éteint toute introspection bien que, paradoxalement, beaucoup de ses mots appartiennent à un lexique autobiographique.
Autant de réductions qui ouvrent à des combinaisons infinies car les mots sont exploités par Andre dans une triple dimension : sémantique, mais aussi sonore ou orale (il compose dès 1964 des poèmes « operas » destinés à être lus par plusieurs récitants), et visuelle ou plastique (des poèmes formant des figures sur la page, destinés à être vus plutôt que lus et parfois exclusivement constitués de signes typographiques). Dans tous les cas, les mots ne sont pas organisés en phrases mais distribués en sections, en listes, en figures géométriques diverses, selon des principes logiques ou aléatoires. Parfois, ils sont simplement disséminés au hasard sur la page, à l’instar de la Scatter Piece de 1966, ces dizaines de petits dés de plastique jetés au sol. On serait bien sûr tenté de parler de poésie minimale au sens où une réduction préalable du poème à son unité lexicale essentielle (le mot lui-même n’est jamais altéré) ouvre à de multiples variations structurelles pour construire un poème-image, toujours abstrait. Non sans humour, Andre s’empare aussi de différents genres classiques. Ses Sonnets s’en tiennent à la règle des quatorze vers, chacun réduit à un simple rectangle, de dimensions invariables, composé du même mot répété sur quatorze lignes. Ailleurs, ce sont les odes et les chants qui sont traités selon différents procédés visuels, répétitifs ou plus conventionnels. Ici, sa poésie emprunte des formes à Ezra Pound ou à William Carlos Williams. Il se rattache ainsi à une tradition poétique moderniste plutôt qu’il ne rallie explicitement les avant-gardes littéraires dont il est contemporain (jamais, en effet, Andre ne se réfère à la poésie concrète ou visuelle, à l’objectivisme ou aux cut-up de William Burroughs et de Brion Gysin qui procèdent de manière comparable à la sienne). De même, il préfère situer sa sculpture par rapport à celle de Brancusi, de Rodin ou de Donatello.
Si l’on s’y plonge attentivement, on remarquera que les sources dans lesquelles Andre puise ses mots évoquent, en creux, tout autant son histoire personnelle qu’ils traversent celle de l’Amérique. Espace d’expérimentation décisif, ces poèmes cartographient ainsi de manière fragmentée et elliptique ses positions culturelles, historiques, critiques et politiques.
|Carl Andre est né en 1935 à Quincy (Massachusetts) ; il vit à New York.|