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Wolfgang Pauli – un des physiciens marquants du XXe siècle – n'aimait pas les expressions vagues et déclarait n'appartenir à aucune école philosophique désignée par un nom se terminant par le suffixe «isme». Il était de plus opposé à l'utilisation des «ismes» en rapport avec des théories scientifiques (matérialisme, relativisme, darwinisme, etc.). Qu'aurait-il dit du libéralisme? Le dictionnaire en offre trois définitions:
- Doctrine des partisans de la liberté politique.
- Doctrine selon laquelle le libre jeu de l'entreprise ne doit pas être entravé.
- Attitude de tolérance vis-à-vis des opinions d'autrui.
D'ajouter le préfixe «néo» à un concept peu clair ne fait en général qu'ajouter à la confusion. Il sert à faire croire que l'on a remodelé, perfectionné le concept, alors qu'il ne fait que le rendre plus fumeux. Il signale en fait que le «isme» en question a été un échec et qu'il vaudrait mieux l'abandonner.
Dans l'optique d'un forum sur le néolibéralisme, il est clair que c'est la deuxième définition ci-dessus qui est la mieux adaptée si l'on veut parler de dérive. Mais ne pas vouloir entraver le libre jeu de l'entreprise a finalement abouti à laisser le renard en liberté dans le poulailler. En effet, toute entreprise qui veut aujourd'hui se maintenir dans le monde économique doit faire du profit, ou au moins maintenir une activité qui génère un revenu exprimé en termes d'argent. Et pour cela elle doit être concurrentielle, soit faire mieux ou même écraser ou racheter les autres qui travaillent dans la même branche. De plus, les intérêts de la collectivité, de la nature, de l'environnement, sont presque toujours sacrifiés à ceux des entreprises sous prétexte précisément que ces derniers ne doivent pas être entravés.
Comment se fait-il que l'on veuille donner à l'entreprise, et donc à l'économie, une priorité aussi extraordinaire? On ne peut pas éviter de faire ici la liaison avec la «pensée unique» qui est, selon la définition du Monde Diplomatique, la traduction en termes philosophiques à la prétention universelle des intérêts du capital international. Et c'est cette non-pensée, pour reprendre les termes de Cornélius Castoriadis, qui sert de fondement au néolibéralisme lequel mène l'humanité à la catastrophe.
Prenons le cas de l'agriculture. On en est arrivé à grand renfort de néolibéralisme à laisser des multinationales comme Monsanto, Syngenta et d'autres détruire les sols et empoisonner la nourriture, faisant ainsi augmenter la faim dans le monde dans le but de faire du profit en vendant leur dangereuse camelote, profit qui est le critère absolu de succès dans le monde capitaliste. Aujourd'hui, même les plus fidèles soutiens des multinationales de l'agroalimentaire industriel comme le FMI ou la Banque mondiale ont dû se rendre à l'évidence: la petite agriculture multifonctionnelle permet beaucoup mieux que les multinationales d'assurer l'alimentation de l'humanité (voir: La Revue Durable , No 37, 2010).
On est donc revenu au point de départ, mais non sans avoir causé beaucoup de dégâts et de misère chemin faisant, en particulier en produisant des plantes génétiquement modifiées (PGM). Ces PGM, dont le but premier est le profit des entreprises agrochimiques, présentent des dangers à long terme que l'on s'efforce de sous-estimer ne pouvant vraiment les quantifier. L'Agence européenne de sécurité des aliments (AESA) s'est en effet aperçue que les règles d'évaluation des risques posés par les PGM n'étaient pas pertinentes et devaient être modifiées.
De plus, les PGM n'ont jamais été nécessaires. Les paysans ne les ont pas demandées, ni d'ailleurs les consommateurs qui, au contraire, s'en méfient avec raison. De croire que l'on peut améliorer le vivant en modifiant des gènes témoigne d'une extraordinaire naïveté puisque la vie échappe à la compréhension humaine. Il n'y a pas de «science de la vie» si par science on entend la science objective basée sur le postulat d'objectivité de la nature. Malheureusement cette science est la seule reconnue – et financée – par l'officialité, probablement parce qu'on peut en espérer des applications profitables. On est de nouveau en plein néolibéralisme.
Il me semble donc que l'on ne peut pas parler d'une dérive du néolibéralisme. C'est le néolibéralisme qui est en lui-même une dérive. Une dérive par rapport au bon sens, au respect des gens et de la vie en général. Il est à mettre au musée des horreurs avec la plupart de ses conséquences: l'agrochimie, le commerce des armes, les déchets radioactifs, le salaire de M. Vasella et j'en passe.
Si l'on veut retrouver une société conviviale, il faut descendre l'économie de son piédestal et limiter la liberté des entreprises et, pourquoi pas, promouvoir la liberté politique et la tolérance vis-à-vis des opinions d'autrui, même si elles condamnent le système économique dévastateur qui dirige le monde aujourd'hui.
« Créer massivement des emplois sans croissance est possible: en investissant massivement dans le logement (ce qui ferait baisser les loyers); en investissant massivement dans les économies d'énergie (ce qui ferait baisser les dépenses de chauffage); en investissant dans les transports en commun et les modes de circulation douce (ce qui améliorerait notre qualité de vie à tous); en favorisant une agriculture de circuits courts, moins polluante, donc économe en énergie mais riche en emplois non délocalisables; en développant les services publics utiles à la petite enfance et aux personnes âgées; en engageant la transformation écologique de l'économie. »
Libération, 20 mai 2010