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Quand le jeune Giovanni Paisiello, né en 1740, débarque de sa province lointaine dans un des nombreux conservatoires de la ville, Naples était la capitale du plus grand état italien, qui comprenait toutes les terres au sud des Abruzzes et du Latium jusqu’à la Sicile. Avec presque un demi-million d’habitants, c’était la cité la plus populeuse de la péninsule, et le siège d’une université prestigieuse. Depuis quelques années, elle était en main des Bourbons, descendants de Louis XIV. Après des siècles d’un gouvernement espagnol somnolent, Charles III avait initié une politique « illuminée », cherchant à contenir l’arrogance des feudataires et de l’Eglise, encourageant une certaine réforme économique et appuyant la franc-maçonnerie. A la suite d’Antonio Genovesi, une école de philosophes et d’économistes élaborait des idées de progrès social par le biais de l’instruction et l’initiative économique, en étroite relation avec les encyclopédistes français. Charles III avait fait construire l’énorme Palais royal de Caserte, image du pouvoir centralisateur du souverain, comme à Versailles, mais un peu plus tard, il projetait la citadelle industrielle de San Leucio, spécialisée dans la production de soie, prévoyant des horaires de travail humains, des espaces de détente pour les ouvriers et leurs familles, ainsi que de l’instruction pour les enfants.
Charles III doit reprendre le trône d’Espagne, resté sans héritier, et passe le pouvoir à son fils Ferdinand IV, encore mineur. Pendant la régence, le jeune Paisiello termine ses études et s’en va en 1763, pour connaître ses premiers succès à Bologne, Florence et Rome. Il est probable que ce voyage soit lié à une disette dramatique qui toucha le royaume cette année-là et remplit Naples de gens affamés ; mais il est aussi possible que les protecteurs du jeune compositeur l’aient encouragé à prouver sa valeur dans des lieux moins importants, en tous cas périphériques si on les regarde depuis la grande capitale. Ce qui est certain, c’est que lorsque Paisiello revient à Naples en 1765, sa primauté dans le monde musical n’est jamais discutée. Sans avoir de preuve d’une quelconque affiliation à la franc-maçonnerie, nous savons qu’il fréquentait un milieu fortement réformateur ; l’un de ses amis les plus intimes fut Ferdinando Galiani, ex-ambassadeur à Paris. L’art d’interpréter en musique le rêve d’une philosophie laïque et illuminée, guide de l’évolution de la société, est la raison la plus évidente de ses premiers succès. L’osteria di Marechiaro, tout de suite populaire, est une belle fable à la légère teinte égalitaire. Une satire anticléricale, L’idolo cinese, déchaîna l’enthousiasme lorsqu’elle fut représentée à la cour pour l’arrivée de la nouvelle reine Marie-Caroline, fille de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche et sœur de cette Marie-Antoinette qui finira tragiquement à Paris. La nouvelle reine orientera la politique du royaume vers l’Empire de l’Europe centrale, chose qui ne sera pas sans conséquence pour notre musicien, comme on le verra. La Frascatana date de 1771, et elle restera au répertoire de tous les théâtres jusqu’à la fin du siècle, un enchevêtrement de désirs amoureux qui s’agitent autour d’une femme qui défend sa liberté de choix. Ensuite, Il Socrate immaginario, qui enfonce le couteau dans l’érudition littéraire poussiéreuse et stérile de la petite noblesse napolitaine.
Puis vint l’invitation à la cour de Catherine de Russie. L’impératrice s’était attachée à un sérieux travail de mise à niveau culturel d’une cour encore périphérique : une question de prestige international alors que ses collègues de Berlin, Frédéric, et de Vienne, Joseph, se levaient le matin avant l’aube pour étudier la flûte et le clavecin, et discutaient de musique sur pied d’égalité avec Bach et Gluck. Cet effort culturel complétait la construction, menée par des architectes italiens de la grande capitale sur la Neva, alors que la traduction en russe des principes de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs et de l’œuvre de Cesare Beccaria contre la peine de mort annonçait des réformes menées d’en-haut. Intentions presque toutes restées sur le papier, mais c’est un détail pour l’instant. Il est facile d’imaginer comment les choses se sont passées : une fois parti Tommaso Traetta, le dernier maître de chapelle italien, Catherine se tourne vers Melchior Grimm, l’encyclopédiste français d’origine allemande qui entretenait des rapports avec tous les souverains d’Europe centrale, souscripteurs de sa Correspondance littéraire et philosophique. Grimm était ami de Ferdinando Galiani, qui annonce à Louise d’Epinay en juillet 1776 : Paisiello, notre grand compositeur, est pris au service de la Russie et part d’ici après-demain. Il sera d’une grande ressource à Grimm, car il raffole de sa musique et avec raison. Vous le verrez à Paris peut-être dams trois ans d’ici. A l’évidence, le sponsor de Paisiello considérait Saint-Pétersbourg comme une étape vers la capitale française. Une correspondance serrée entre Naples et la France nous parle d’un compositeur bien payé, champion de synthèse puisque l’impératrice ne supportait pas les spectacles qui dépassaient une heure et demie. Galiani attend avec anxiété que, après les habituelles pièces de circonstance mythologiques, Paisiello présente ses œuvres comiques : c’est là qu’il pourra prouver sa valeur ! Les moyens sont maigres : il y a peu de chanteurs italiens, l’orchestre est beaucoup plus gros que les orchestres napolitains, mais de niveau assez faible, et par-dessus tout, un désert littéraire. Je vous en prie, implore le compositeur, envoyez-moi d’Italie un bon livret comique ! De petites comédies agiles, à forte veine satirique et sulfureuse, naissent pendant ces années-là : I filosofi immaginari, quatre personnages seulement, La finta amante (trois), une refonte de La Serva padrona (deux !), un livret symbole de la comédie italienne, et, naturellement, Il Barbiere.
Mais les faits et gestes du napolitain sont suivis de près par Ludwig Coblenz, l’ambassadeur autrichien, chargé par Joseph II de le tenir au courant de la situation et de procurer tous les ouvrages en genre non sérieux de la composition de Paisiello à mesure qu’il en paraîtra de nouveaux pour la troupe de bouffons italiens, que j’ai fait engager et qui doit être bonne. Coblenz envoie la nouvelle tant attendue en décembre 1783 : Paisiello a eu une petite rixe avec le comité des spectacles et l’impératrice l’a mis en prison au pain et à l’eau. Comme prévu et espéré, il demandera un congé d’un an, mais ne retournera plus pour rendre doux les éternels hivers russes. Le printemps suivant, il arrive à Vienne, où son Barbiere est déjà un succès. Dans le public se trouvait Mozart, son admirateur inconditionnel, qui confiera ses Nozze di Figaro à la même compagnie deux ans plus tard. Et finalement, à Vienne, il trouve un librettiste, et non des moindres : l’abbé Casti, un des esprits les plus férocement irrévérents de l’époque, un jongleur de mots, tirait du Candide de Voltaire un Re Teodoro in Venezia, satire de la vanité du pouvoir, peuplé de personnages grotesques, exposés aux vents de fortunes bizarres et contraires : un succès retentissant, à tel point que Casti prépare le livret d’un épisode antérieur, d’un comique surréel, Re Teodoro in Corsica, qui ne sera malheureusement jamais mis en musique.
Paisiello revoit Naples en 1786. De ces années-là datent La Molinara (1788), qui contient la mélodie Nel cor più non mi sento, thème de belles variations de Beethoven et de Paganini, et surtout Nina, o la pazza per amore (1789), écrite pour une visite de la reine à San Leucio, une histoire douce et romantique pour un public d’ouvriers. C’est de Nina que parle Stendhal quand il loue la capacité à toucher le cœur avec la plus grande simplicité de mélodie et d’harmonie qui forment une irrésistible grâce naïve. En 1794, désormais musicien « officiel » du style italien, Paisiello est appelé à inaugurer le grand théâtre La Fenice de Venise avec l’opéra néo-classique I giochi d’Agrigento.
1799 : la révolution napolitaine, cinq mois de République parthénopéenne inspirée par la France révolutionnaire, née aussi de l’attente de réformes démocratiques et libérales que l’absolutisme illuminé avait annoncé mais ne pouvait donner. Les bandes de paysans de la Sainte Foi (les sanfedisti), commandés par le cardinal Ruffo, reconquièrent Naples : l’Italie avait sa Vendée sans avoir vu une vraie révolution. La répression est terrible, et la bourgeoisie intellectuelle napolitaine est décimée. Les Bourbons reviennent, qui désormais considèrent la nation comme étrangère et croient trouver la sécurité dans la misère et l’ignorance, écrit Vincenzo Cuoco, un républicain exilé. Paisiello, gravement compromis, réussit à se s’en tirer, mais pas son collègue Cimarosa, condamné à mort et qui va s’éteindre peu de temps après, en exil à Venise. L’air est lourd : après la paix d’Amiens (1802), Paisiello peut demander à être « prêté » à Bonaparte, qui le veut comme musicien officiel de la cérémonie du couronnement et de l’Empire. Il revient à Naples en 1806, une fois les Bourbons à nouveau chassés suite à la victoire d’Austerlitz, avec le nouveau roi Joseph Bonaparte, remplacé en 1808 par Joachim%2