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Le prix Nobel de médecine et de physiologie 2010 a été attribué, lundi 4 octobre, au biologiste Robert Geoffrey Edwards pour l’ensemble de ses travaux qui ont conduit à la mise au point de la fécondation in vitro (FIV) dans l’espèce humaine. Plus précisément, le Comité Nobel souligne que ce prix lui est accordé «pour le développement du traitement de la fécondation humaine in vitro» ayant permis de traiter «la stérilité qui affecte une large proportion de l’humanité et plus de 10% des couples dans le monde». Aujourd’hui âgé de 85 ans, le lauréat dont la santé est dit-on fragile, n’a pas publiquement fait de commentaires. C’est son épouse Ruth qui a pris la parole dans les heures qui ont suivi l’annonce déclarant, simplement, que sa famille était «ravie» de cette récompense.
… innover c’est avant tout – en médecine peut-être plus qu’ailleurs – s’autoriser à transgresser …
Robert Geoffrey (plus connu sous le prénom de «Bob») Edwards est né le 27 septembre 1925 à Leeds. ll effectue son service militaire durant la Seconde Guerre mondiale, étudie la biologie à l’Université de Galles, puis à celle d’Edimbourg où il obtient son professorat en 1955 avec une thèse sur le développement embryonnaire de la souris. A Cambridge, il fonde bientôt avec le Pr Patrick Steptoe le premier centre mondial de fécondation in vitro, la célèbre «Bourn Hall Clinic». C’est là que les deux hommes parviendront à obtenir, en juillet 1978, la première naissance au monde d’un enfant initialement conçu par fécondation in vitro,1 la célèbre Louise Joy Brown qui estime comme une «nouvelle fantastique» la distinction accordée à celui qu’elle considère comme une sorte de troisième grand-père.
«J’ai initialement travaillé sur des animaux à l’Institut de génétique animale de l’Université d’Edimbourg où j’ai obtenu un diplôme de physiologie en 1955, nous avait expliqué Robert Edwards à Paris en 2007. Ce n’est qu’au début des années 1960 que je me suis intéressé à la fécondation dans l’espèce humaine, à l’Université de Cambridge. J’ai rapidement compris que rien, techniquement, ne s’opposait à une fécondation in vitro. Je l’ai obtenue en 1968.»
Il ajoutait : «J’ai alors jugé nécessaire de collaborer avec le docteur Patrick Steptoe. Nous avons alors dû franchir de nombreux obstacles avant de maîtriser la technique destinée à lutter contre la stérilité. Sept ans se sont écoulés entre le premier transfert in utero d’embryon fécondé in vitro et la naissance, le 25 juillet 1978, de Louise Brown. Durant cette période, nous avons effectué entre 50 et 60 tentatives.» Tentatives infructueuses par définition. Qui s’en offusquerait ?
La suite est, pour l’essentiel, connue. Depuis 1978 et la naissance de Louise Brown, près de quatre millions d’enfants sont les fruits, directs ou indirects, de ces travaux novateurs. On oublie peut-être toutefois aujourd’hui, qu’à l’époque où ils étaient menés, ces travaux étaient perçus par certains à la limite (voire au-delà) de l’acceptable. Il s’agissait d’une série de manipulations qui, d’un point de vue technique et symbolique, pouvait en effet être perçue comme une transgression condamnable. On pouvait aussi y voir une sorte de symétrique procréatif des deux étapes précédentes majeures de la dissociation de la sexualité et de la reproduction que furent l’autorisation de la contraception hormonale suivie de la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse.
En toute hypothèse, il s’agissait bien d’une expérimentation en direct sur l’homme, voire – pour reprendre une formule du Pr Axel Kahn – d’une «expérimentation d’homme». Et aussi d’une entreprise qui, au nom de l’éthique et du principe de précaution réunis, ne serait certainement pas autorisée aujourd’hui ; du moins pas avant de très nombreux travaux sur l’animal. Mais le temps a passé. Et aujourd’hui, le jury Nobel salue ce travail pionnier désormais considéré comme «une étape fondamentale dans le développement de la médecine moderne». Comment ne pas voir ici la dernière démonstration en date, qu’innover c’est avant tout – en médecine peut-être plus qu’ailleurs – s’autoriser à transgresser ?
On sait que la mise au point de la FIV a été suivie par une série considérable d’améliorations de la technique qui ont permis d’augmenter progressivement les taux de succès et d’élargir dans le même temps le champ de l’assistance médicale à la procréation. Elle a notamment été très tôt complétée par la découverte que l’on pouvait conserver de manière indéfinie par congélation dans l’azote liquide (de la même manière que les spermatozoïdes) les embryons humains conçus in vitro ; une pratique qui permet d’accroître le nombre des tentatives ultérieures et d’augmenter le taux de succès et le nombre des naissances au sein d’un même couple. Il existe aujourd’hui à travers le monde plusieurs centaines de milliers (quelques millions ?) d’embryons qui sont ainsi conservés ; une congélation qui est toutefois interdite, pour des raisons éthiques, dans un certain nombre de pays.
La FIV a également été suivie de la pratique – aujourd’hui très répandue – de l’injection intracytoplasmique ovocytaire d’un spermatozoïde, de celle du diagnostic préimplantatoire puis des nouvelles perspectives offertes par les cellules souches embryonnaires obtenues après destruction d’embryons conçus in vitro. Sur la question du recours au diagnostic prénatal et préimplantatoire pour prévenir systématiquement les naissances d’enfants porteurs de graves anomalies, Robert Edwards était également très clair : «Nous avons le droit d’éviter de telles naissances. Et je suis favorable à l’usage de ce qui pourrait conférer de meilleures aptitudes aux embryons fécondés et cultivés in vitro. Nous le faisons bien, avec l’éducation, après la naissance. Pour ma part, j’aimerais bien avoir l’aptitude de vivre cinquante ans de plus.» Il allait alors vers ses 82 ans.
Lorsque nous lui avions demandé s’il pressentait, dans les années 1970 que ses travaux allaient immanquablement soulever des questions d’ordre éthique, il nous avait répondu ceci : «Pour ma part, je ne crois plus en l’existence d’un dieu depuis l’âge de neuf ans. Disons que je savais que l’Eglise catholique condamnait et ne cesserait de condamner mes recherches puisqu’elle s’opposait à la manipulation des cellules sexuelles de l’espèce humaine.» De fait, le Vatican a fait savoir au monde qu’il n’avait guère apprécié, cette année, le choix du prix Nobel de médecine. De fait aussi, quelques jours plus tard, Pékin faisait savoir au monde qu’il condamnait le choix de l’un de ses ressortissants démocratiques comme lauréat du prix Nobel de la paix. Rome et Pékin, enfin, réunis ?