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Je disais, l'autre jour, que ma grand-tante avait beaucoup plus de succès que ma grand-mère sa grande sœur, alors qu'elle était bien moins sérieuse – mais plus belle, et sachant jouer merveilleusement du violoncelle. Mon grand-père, disent certains, avait d'abord essayé de la séduire elle, avant de se rabattre sur ma grand-mère. Plus tard, évoquant sa belle-sœur, il parla d'une personne profondément égoïste...
Son père la prenant pour un ange, elle se croyait telle à son tour – et vouée à un glorieux destin. Elle s'est d'abord mariée avec un violoniste, belge d'origine, et a fait deux enfants avec lui, mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle a rencontré une sorte d'espion américain, et est partie avec lui et son violoncelle en Amérique, persuadée qu'elle y ferait fortune, et qu'on admirerait son talent. Et c'est là que commence une histoire que je filmerais volontiers à la manière de Martin Scorsese dans son Casino – comme le récit d'une élévation glorieuse, au faîte de l'humanité, et une retombée brutale et sinistre dans les tréfonds de la Terre, destin funeste.
Car elle a commencé, ma grand-tante, par abandonner ses deux enfants français, qui du coup ont été très proches de ma mère, étant accueillis les week-ends chez leur tante. Et c'est ainsi que l'un d'eux, que j'aime beaucoup, m'a accueilli à son tour à Tampa, en Floride, où il s'est installé, et qu'il m'a enchanté merveilleusement du récit fabuleux de sa vie, car lui aussi est un talentueux conteur – je veux dire, comme mon amie Rachel l'est, et comme elle dit que je le suis, dans mes histoires de famille. Mais c'est exagéré, je suppose.
Bref, ma grand-tante n'a pas fait fortune, et s'est surtout mal occupée des nombreux enfants qu'elle a eus aussi en Amérique, les abandonnant plus ou moins tous. Elle en a eu à ma connaissance trois, deux fils et une fille, et celle-ci en particulier a été confiée à un organisme d'adoption: plus tard, effectivement adoptée, elle a grandi choyée puis s'est mariée avec un Américain d'origine irlandaise, est morte dans un accident de voiture après avoir donné naissance à une fille, et celle-ci un jour a contacté ma mère, et est venue nous voir en Savoie.
Mais pour en revenir à la sœur de ma grand-mère, elle a eu tôt fait de vendre son violoncelle, et son emploi principal a été dame de vestiaire dans un night-club. Elle se droguait, vivait dans une caravane, et est morte isolée. Ma grand-mère, lorsqu'elle parlait d'elle (puisqu'elle lui a survécu une dizaine d'années), communiquait son amère tristesse, ne comprenant pas ce qui s'était passé, le sens de sa vie. Elle lisait beaucoup, s'intéressait à la spiritualité, consultait des prêtres, achetait les œuvres complètes de Pierre Teilhard de Chardin – qu'elle m'a d'ailleurs léguées, et que j'ai lues. Mais la tristesse ne s'en allait pas vraiment.
Son neveu qui vit à Tampa, donc, me racontait qu'à l'âge de dix-huit ans, il est parti de France pour rejoindre sa mère en Amérique. Il arrive, il la contacte, elle est contente de le revoir, et lui propose de sortir fêter ça. Elle passe la soirée à s'amuser, et ils rentrent. Le lendemain, elle se réveille, et lui propose de recommencer. Son fils ne voulait pas, lui, passer toute sa vie à s'amuser. Il est parti, s'est engagé dans les Marines, et a acquis la nationalité américaine. Puis il a travaillé dur, comme aviateur ou ingénieur. Il a une très belle maison aux limites des Everglades. Et il est drôle et actif. Il a un planeur, et l'utilise régulièrement.
C'était donc l'histoire de ma grand-tante, dont la fin est brutale. Je m'en excuse. Le temps s'accélère, quand la chute arrive. On monte lentement, par degrés, et on tombe d'un coup. C'est la vie.