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05/10/2012
Benoît Damon: à en perdre la tête
On sort de «Trois visites à Charenton» avec la conviction que c'est un grand livre; on en mettrait sa tête à couper, ce qui ravirait sans doute Dame Guillotine à l'ombre de laquelle l'écrivain genevois Benoît Damon a placé son roman. Inspiré par un fait réel de 1822, les visites de Géricault à l'hospice de Charenton pour y réaliser des portraits d'aliénés, il imagine trois monologues tenus par l'un d'entre eux qui se présente au peintre comme «le fils de la guillotine»: conçu le jour de janvier 1793 où avait roulé la tête de Louis XVI, ce pensionnaire naquit neuf mois plus tard quand Marie-Antoinette perdit la sienne.
Benoît Damon, lui, a laissé passer neuf ans avant de donner un successeur à son précédent livre («Un grain de pavot sous la langue»). Il prend son temps. Il n'est pas un écrivain qui se néglige. Pas une phrase, ici, qui n'ait sa cadence parfaite. Pas un mot qui n'ait été choisi sans le souci de la précision lexicale. Le pensionnaire raconte ainsi sa vie inscrite sous le signe de la guillotine. Les cérémonies sacrificielles qui réunissaient les citoyens dans le sang de la Terreur. Mais aussi l'hospice de Charenton où un autre interné, le marquis de Sade, eut le loisir de monter quelques spectacles.
Enfermé dans la tête du narrateur comme il est lui-même captif de l'hospice, le lecteur s'interroge: divague-t-il, cet homme disert, vif, malin et jubilant de ses sombres sarcasmes? Sa déraison semble surtout destinée à faire tomber les masques de la Raison: ces idées des Lumières qui sont devenues folles, cette Révolution qui réalise l'égalité devant l'exécution capitale... Du berceau à la tombe, de la clarté aux ténèbres, de l'ordre du monde aux désordres de l'esprit, on est pris dans ces monologues qui tournent sur eux-mêmes comme dans une belle et terrible danse macabre.
«Trois visites à Charenton»
Benoît Damon
Editions Champ Vallon, 243 p.
Que désirer encore après l'orgie?
Ayant renoncé à cultiver son jardin, Candide avait repris du service en 2010 sous la plume de Jean-Michel Olivier: son ingénu s'appelait Adam, venait d'Afrique, se retrouvait adopté par un couple de stars hollywoodiennes, et la fable de cet innocent jeté dans notre hyper-modernité extasiée avait valu à l'écrivain genevois le prix Interallié de cette année-là. «L'amour nègre» ne l'avait pas volé.
Aujourd'hui paraît «Après l'orgie» qui le prolonge. C'est le versant féminin de «L'amour nègre»: les aventures de Ming, la demi-soeur d'Adam dont il avait été séparé et qu'il avait retrouvée dans un pensionnat suisse à la fin du roman. La jeune femme se confie ici à son psychanalyste qui finit par y perdre son latin et son Freud: payé pour fouiller les profondeurs de la psyché, il se retrouve devant une Chinoise aux yeux bleus qui semble pure surface, vraie dans ce qu'elle paraît, dénuée de tabous et peut-être même d'inconscient.
Ming en a des choses à raconter. Les années turbulentes dans la luxueuse hacienda de ses parents adoptifs. Ses amours nombreuses. Ses grossesses foireuses. Sa métamorphose par la chirurgie esthétique, en Suisse, à la suite d'un accident de voiture. Puis ses séjours en Italie où elle devient la cajoleuse favorite de «papi, le chef du gouvernement: cela débouche sur une scène d'apothéose hédoniste, au Colisée, dont on laisse l'agréable surprise au lecteur.
Satirique, grinçant et dopé aux amphétamines, «Après l'orgie» est aussi un roman dialogué comme les aimait Diderot. Il emprunte son titre à un essai de 1990: «Que faire après l'orgie?», s'interrogeait Jean Baudrillard dans «La transparence du mal». Bonne question. Que faire, en effet, quand on a tout libéré, les moeurs, le plaisir, l'art de ses contraintes, le commerce de ses entraves et le capitalisme financier du réel? C'est la question que nous lègue la modernité et à laquelle Jean-Michel Olivier confronte ses personnages.
Après l'orgie
Jean-Michel Olivier
Editions de Fallois / L'Age d'homme, 234 p.
15/08/2012
L'arche de JLK
Pour moi qui sors peu, le journal de Jean-Louis Kuffer est un de ces trous de serrure où j'aime coller l'oeil pour voir ce qui se passe dans le milieu littéraire romand. Je m'informe: cancans d'écrivains, amitiés et inimitiés, brouilles et embrouilles, trahisons et réconciliations... Qui n'a pas ses petits plaisirs de conciergerie? J'observe tout cela avec curiosité, mais aussi avec pas mal de retard puisque ces «Chemins de traverse» couvrent les années 2000 à 2005.
Bien sûr l'essentiel n'est pas là: la part de l'anecdote croustillante est d'ailleurs plutôt réduite dans ce journal de Jean-Louis Kuffer. Enchaînant là où s'arrêtait «L'ambassade du papillon» (Campiche, 2000), «Chemins de traverse» se révèle ondoyant et divers comme l'auteur lui-même. On y trouve des rencontres d'écrivains, des réflexions littéraires, des récits de voyages, des choses vues, des parenthèses méditatives, des radiographies intimes, des événements tristes ou joyeux... L'unité du livre tient à son ambition: Jean-Louis Kuffer accompagne par l'écriture la marche des jours pour être au plus près de ce qu'il a sur le coeur. Ainsi va la vie; ainsi va le journal.
Dans ce volume, j'aime en particulier le Kuffer grand lecteur (et chroniqueur à «24 Heures») qui ne passe pas une journée sans se frotter aux livres des autres. On voit dans son journal le goût littéraire qui se forge, qui n'a jamais fini de se forger. Parfois, on serait tenté de le corriger. Non, le premier roman de Noëlle Revaz vaut mieux que son appréciation chichiteuse... Et comment prétendre que le féroce Philippe Muray manquait d'humour? Mais Jean-Louis Kuffer consacre de belles pages nuancées à Simenon, Balzac, Philip Roth ou V. S. Naipaul. Il note qu'il y a «du Noé chez le passeur de livres appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces les plus dissemblables, voire les plus adverses».
«Chemins de traverse. Lectures du monde (2000-2005)»
Jean-Louis Kuffer
Olivier Morattel Editeur, 418 p.