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La stratégie du Conseil fédéral pour sortir du nucléaire se fonde sur un principe tacite : la Suisse doit produire toute son électricité sur son territoire. Certes, elle peut vendre de l’énergie de pointe produite par ses barrages et au contraire acheter de l’énergie de base produite par des centrales thermiques étrangères, nucléaires ou à gaz. Mais le bilan des kWh doit être équilibré. Ce serait une question de sécurité. On ne pourrait dépendre de l’étranger pour une ressource aussi essentielle. Cela ne se fait pas, ce serait en quelque sorte inconvenant. On n’a donc le droit d’arrêter les réacteurs nucléaires qu’après avoir créé sur le sol national des ressources équivalentes en énergies renouvelables. Et comme ce ne sera pas demain la veille, on ne peut fixer d’échéance rapprochée à cette extinction.
Ce principe impératif néglige le fait que nous dépendons de l’étranger pour tout le pétrole et le gaz et que nous nous accommodons de cet état de fait sans même y penser. En effet, il va de soi qu’il est strictement impossible de produire sur le territoire national tout ce dont le pays a besoin. Et même si c’était matériellement possible, il est souvent plus rentable de l’acheter. C’est la définition même du commerce international, glorifié par Adam Smith en bonne économie mercantile. Ainsi, nous importons la moitié de notre nourriture, bien plus indispensable pour notre survie que l’électricité. Nous achetons à l’étranger la plus grosse partie de notre textile. Nous ne fabriquons pas de voitures. Cela va aussi de soi.
Et donc, sous le beau principe de la production nationale d’électricité se trouve tout autre chose, la dissimulation d’une nécessité financière : arrivé en fin de vie, les réacteurs devront être démantelés à grands frais. Si les exploitants n’ont pas amassé un capital suffisant, cela se fera au détriment des contribuables. Et donc ceux-ci doivent constituer en tant que consommateurs cecapital au bénéfice d’exploitants privés. Or,la Suisse pourrait importer le courant qui manquerait à l’arrêt de ces centrales. Il reviendrait bien moins cher, trois ou quatre fois moins que payé pour l’instant aux producteurs nationaux. Ceux qui surpayent ce sont les consommateurs privés, car bien entendu les entreprises ont accès libre au marché international. Mais nous, les citoyens, nous continuons à payer notre courant trop cher pour accroître la cagnotte du démantèlement. Ne parlons même pas de la gestion des déchets pendant des millénaires. Cette facture sera refilée à nos lointains descendants, qui nous maudirons d’avoir été aussi imprévoyants que de construire des réacteurs dont nous n’avons pas prévu comment gérer les déchets.
Dès lors, dans cette impasse financière où des intérêts privés ont enfermé le peuple suisse, ne faudrait-il pas tout de même poursuivre l’exploitation de ces centrales aussi longtemps que possible ? La réponse serait positive si cette exploitation n’était pas sans un risque grandissant. Il y a des fissures dans la cuve de Beznau mais, selon les experts, la sécurité n’en est pas affectée. Comme si on avait pu se passer d’une cuve étanche dès le début, voire se passer totalement de cuve. Quel que soit l’état d’un réacteur, le rôle des experts est de réassurer et ils le font avec un aplomb incroyable.
Quel est le risque réel ? On laisse croire qu’une catastrophe serait certes insupportable, mais qu’elle a tellement peu de chance de se produire que c’est comme si elle n’avait pas de substance : ce serait une hypothèse totalement improbable. Ce faisant, on mélange astucieusement probabilité et gravité. Or la probabilité n’est pas faible : sur cinq cent réacteurs en fonctionnement, cinq cœurs ont fondu : dès lors la probabilité est de 1% par réacteur et de 5% pour le parc suisse. La gravité se mesure par un cercle de trente kilomètres de rayon, soit pour Mühleberg une zone incluant Berne, Neuchâtel, Fribourg et Berne. L’évaluation des dégâts et des pertes fluctue selon les sources entre 20 et 2 000 milliards, c’est-à-dire que l’on n’en sait rien et que l’on s’en moque. Cela ne se produirait pas car les ingénieurs suisses sont les meilleurs du monde : par leur constitution héréditaire, leur éducation et leur formation, ils sont incapables de commettre une erreur humaine, comme le firent des Russes, des Américains ou des Japonais, ces peuplades arriérées !
Dans un pays aussi densément peuplé que la Suisse, la seule démarche technique raisonnable consiste donc à arrêter tous les réacteurs tout de suite. C’est impossible en termes financiers. Cela signifie que nous avons été attiré dans une arnaque dont il serait utile de définir quels ont été les arnaqueurs parmi les intérêts privés et quels ont été les gouvernants arnaqués par naïveté et ignorance. Il y a matière à une commission d’historien et à quelques procès en responsabilité civile.