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Travail en cours. La numérotation du chapitre est provisoire.
III
Jacob avait laissé son vélo contre le mur, le guidon posé sur le bas d'une affiche qui annonçait un concert de Bob Dylan au Rockoco, deux jours plus tard. Il avait cadenassé la roue avant au cadre, celle-ci étant plus facile à voler que la roue arrière, retenue par la chaîne pleine de graisse. Bob Dylan! Pourquoi pas? S'il restait des places. Il avait encore en tête les notes de Precious Angel, écoutée en boucle la veille au soir...
Il pria pour qu'on ne touchât pas à la selle, et entra dans le bistrot, l'un des plus charmants de Carouge. Il entendit une clochette, actionnée par la porte. Il s'assit à une table, sur une petite banquette en bois adossée à la paroi. On pouvait voir, dans des cadres accrochés aux murs, des affiches de concerts rock, dont certaines remontaient à l'âge d'or des années soixante et septante. Il reconnut Pink Floyd, le Jefferson Airplane, The Who, Frank Zappa... D'ailleurs, les haut-parleurs diffusaient, à volume raisonnable, un morceau des Beatles, "You Never Give Me Your Money"; il murmura en même temps qu'eux One, two, three, four, five, six, seven, all good children go to heaven... A cette heure de l'après-midi la salle était vide, Jacob était le seul client. La serveuse apparut dans l’embrasure de la porte jouxtant le bar, qui donnait sur un couloir sombre. Voilà une angélique apparition, pensa-t-il!
Quelle beauté! La robe, blanc crème à pois vert foncé, retenue par de fines bretelles, dévoilait, sous les boucles de ses cheveux châtain clair, presque auburn, de magnifiques épaules, légèrement dorées, montrant que la charmante naïade ne devait pas dédaigner quelques séances de piscine ou de plage! Ses lèvres étaient pulpeuses, d'un rouge naturel, presque un appel à l'amour! La robe s'arrêtait juste au-dessus des genoux, laissant voir des jambes galbées à ravir, et moulant des hanches magnifiques. Elle s'avança vers lui. Les seins, qui semblaient n'être contenus dans aucun soutien-gorge, se devinaient sous la robe, les pointes tendue. Jacob frémit imperceptiblement, une onde chaude parcourant son corps.
Elle répéta la commande, une bière, dans un sourire enjôleur. Il remarqua de magnifiques yeux vert pâle, deux gouttes aigue-marine rehaussées d'un fin mascara, tout juste perceptible, que son teint, à peine bronzé, mettait en valeur. C'est là le signe de la noblesse, se dit-il. Elle alla au comptoir, prit un verre et tira la bière, laissant, d'une main experte, ce qu'il fallait de mousse. Elle revint vers lui, posa la boisson sur la table avec grâce et, toujours souriante, dit :
- Voilà, monsieur!
Il acquiesça, puis répondit :
- Merci, mademoiselle!
Elle repartit vers le comptoir. Il avait déjà pu observer ses pieds fins, aux ongles peints, tout comme ceux des mains, en vert, chaussés de tongs en cuir brun foncé. Il se concentra maintenant sur les talons, ravissants, cela va sans dire... Quel âge pouvait-elle avoir? Il la situa dans la vingtaine, probablement vers le milieu, disons vingt-cinq, vingt-six, voire vingt-sept ans?
Un peu plus tard, alors que l'avant-dernier morceau d'Abbey Road, "The End", touchait à sa fin, la jeune femme lui sourit à nouveau, puis se dirigea vers la porte qui donnait sur le couloir. Elle entra dans la pénombre. Il crut qu'elle lui avait fait un clin d’œil en passant. Une douce chaleur s'empara de lui. Il se leva et la suivit, sans réfléchir. Lorsqu'il entra à son tour dans le couloir, il la vit quelques mètres plus loin, lui tournant le dos. Elle s'était arrêtée, la tête penchée vers son épaule droite. On aurait dit une de ces peintures sensuelles de Lord Bombadil III. Déjà, il s'approchait d'elle. Il posa délicatement ses mains sur les épaules de la serveuse, et sentit le satiné de sa peau. Elle se retourna, et aussitôt leurs lèvres s'unirent dans un baiser qui lui sembla durer des siècles.
Puis, sans dire un mot, elle le prit par la main et l'entraîna vers le fond du couloir, laissant la cuisine sur leur droite. Elle ouvrit une porte qui donnait sur une pièce de taille modeste, dans laquelle il aperçut un grand canapé, deux fauteuils, une table basse, avant que sa vision ne se concentrât uniquement sur la nymphe qui le guidait. Ils entrèrent. Les rideaux étaient tirés. Ils allèrent vers le canapé, sur lequel ils se laissèrent tomber, yeux dans les yeux.
Soudain, elle se leva, et, pieds nus, se dirigea d'un pas rapide et gracieux, presque dansant, vers la porte, qu'elle franchit. Lorsqu'elle se trouva dans le couloir, il lui lança :
- Je m'appelle Jacob!
Il entendit, venant du fond du couloir :
- Et moi, Oona!
Jacob crut deviner un léger accent, peut-être nordique? A l'oreille, il constata qu'elle se trouvait maintenant dans la salle. Elle était certainement allée fermer la porte à clef. Sage précaution, même si cela avait douché le feu de l'action! Il ne doutait pas, cependant, qu'ils reprendraient sans peine les choses là où ils les avaient laissées...
[...]
Jacques Davier (Avril 2020)