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Ascensions dans le Val Bregaglia
Avec 3 illustrations ( 50—52Par Arthur Visoni
Des trois vallées italiennes des Grisons: Mesolcina, Poschiavo et Bregaglia, cette dernière est la moins peuplée. Descendant de l' est à l' ouest, elle est coupée par la frontière à Castasegna à 690 m. d' altitude et culmine à 1800 m. au seuil de la Maloja qui n' est pas un col proprement dit. Le mouvement en faveur du romanche, dans le canton des trois Ligues, a servi d' exemple au mouvement en faveur de l' italianité dans l' enseignement, dans la domaine politique et social, tandis que dans les revendications linguistiques et culturelles, les Grisons italiens ont fait cause commune avec le Tessin. Leur apport numérique est très faible cependant: 6000 Mesolcinesi, 5000 Poschia-vini et 1600 Bregagliotti ont offert leur collaboration à 160 000 Ticinesi. Ce rapprochement a cependant produit des résultats appréciables, et l' ita suisse a fait de notables progrès.
Dans la Bregaglia, le culte de la musique est très développé, et c' est un fait digne de remarque que cette petite vallée a offert à la grande Italie le premier recueil de chœurs d' hommes 1, alors que la péninsule ne chantait que des chœurs d' opéra et ne possédait pas encore de sociétés à quatre voix égales! Il faut également rappeler qu' un des plus savants commentateurs de Dante, auteur de nombreuses publications dantesques, Giovanni Andrea Scartazzini, est un enfant de cette vallée, originaire de Bondo, et n' a jamais habité l' Italie.
De Maloja à 1800 m. nous allons plonger dans ce pittoresque Val Bregaglia jusqu' à Promontogno à 823 m. admirant au passage les villages aux ruelles étroites avec leurs maisons très propres et d' une si belle architecture. Leurs noms sonores: Casaccia, Vicosoprano, Borgonovo, Plaunt dal Lej et Promontogno, qui ont si souvent hanté notre imagination, sont comme de vieux amis que l'on retrouve enfin. Notre caravane, forte de dix grimpeurs, prend ses dispositions pour monter à la cabane Sciora, résistant à l' invite de la vallée élargie et du village bien connu de Soglio.
Soglio I nous n' avons pu te rendre visite, mais pendant trois jours nous avons admiré ta superbe situation, nous avons assisté au lever et au coucher du soleil sur tes maisons. De l' échine du Piz Badile qui est ton cadran solaire, nous avons laissé errer nos regards sur ton clocher, et ta présence, la douceur de ton nom semblaient nous mettre à l' abri de tout danger.
Nous montons en trois heures, par le Val Bondasca à la cabane Sciora, subi ugés par la beauté de l' élancement de l' arête nord du Badile. Il est difficile de rêver architecture alpine plus hardie et plus fantastique que celle qui nous entoure. Du Piz Trubinasca au Piz Cacciabella ce ne sont que parois et arêtes de granit flanqués de formidables couloirs de glace. A côté du Badile dont la paroi nord-est et l' arête nord semblent symboliser l' idéal de la verticalité pour le grimpeur, le Cengalo et les Gemelli nous montrent leurs faces nord, rébarbatives à souhait, mais dont la sauvagerie semble adoucie par les lignes harmonieuses ( tant elles sont lisses !) des dalles qui en défendent l' accès.
Par suite d' un malentendu, nous avons la désagréable surprise, en arrivant à la cabane, de trouver la chambre intérieure fermée. Mais deux de nos collègues, maîtres d' état, malgré une serrure spéciale ainsi qu' un panneau protégé par une plaque en métal, se firent un malin plaisir d' ouvrir la porte en un clin d' œil. J' ai dit: ouvrir la porte, car en quelques minutes tout fut remis dans un état parfait. C' était du beau travail, et notre guide, Max Bobbi, restait songeur et devait se demander s' il avait réellement affaire à des... alpinistes!
Vers le soir un orage vient rafraîchir l' atmosphère en même temps qu' il nous apporte des doutes sur l' ascension du lendemain: l' arête sud des Gemelli. En effet, il pleut encore à l' aube du dimanche et nous ne pouvons partir.
1 Cento Canti corali, chez Ricordi à Milan.
Quoique instable le temps s' éclaircit plus tard, et à 10 h. nous décidons d' aller jusqu' à Sass Furà, au pied du Badile, par le fameux « Il Viale », voie d' accès à l' arête nord. Bien des alpinistes ont maudit ce parcours qui consiste à traverser les langues des glaciers de la Bondasca et du Cengalo ainsi que leurs moraines respectives pour trouver enfin Il Viale, un sentier bien tracé reliant lès alpages de Sass Furà et du Cengalo. Ce sentier qui monte obliquement à la crête de Sass Furà ( prolongement de l' arête nord ) est assez difficile à trouver, et Max Robbi qui l' avait suivi une seule fois faillit le manquer. Bref, grâce à notre volonté d' atteindre le haut par le véritable Viale nous franchissons la crête deux heures et demie après avoir quitté la cabane. Nous déposons les sacs, mettons la corde et, par le flanc ouest de la croupe de Sass Furà, nous nous dirigeons vers le point d' attaque de l' arête nord. De là, nous pouvons suivre des yeux la tragique voie d' ascension de la paroi nord-est du Badile. Celle qui coûta la vie à Molteni et Valsechi et qui fut vaincue par Cassin, Esposito et Ratti. Une demi-heure de varappe sur ce merveilleux granit couvert de lichen nous conduit à la première encoche de l' arête. Mais il est 14 h. et le temps devient peu à peu menaçant, aussi nous prenons le chemin du retour. Au Viale la pluie commence à tomber, et c' est alors que se produit un incident curieux et plutôt rare en montagne; les premiers de nos compagnons mirent probablement le pied sur une guêpière, et il est facile de deviner la suite. Les guêpes prises de fureur se jetèrent sur les arrivants. La pluie qui tombe à verse a certainement une action des plus calmantes sur les piqûres d' insectes car l' incident n' eut pas de suites graves!
Dans la petite cabane hospitalière nous passons une agréable soirée à discuter du Badile et des nombreuses controverses qu' a suscitée son ascension par l' arête nord.
Lundi le temps est beau et nous partons à 5 h. avec l' intention d' aller aux Gemelli par l' arête sud. Après quelques pentes raides gazonnées nous jouissons tout à coup d' une vue de premier plan sur le groupe des Sciora comprenant quatre sommets: Sciora di Dentro, 3277 m., Ago di Sciora, Punta Pioda di Sciora et Sciora di Fuori. L' ensemble est dantesque et extraordinairement bouleversé. Sur le Glacier della Bondasca nous foulons 10 à 15 cm. de neige fraîche. Nous atteignons la Forcella di Bondo, 3169 m ., col qu' il faudrait franchir pour aller aux Gemelli, mais notre guide craint la neige et nous propose plutôt d' aller au Sciora di Dentro par l' arête sud. Laissant à droite la Cima della Bondasca, entre le Passo del Ferro et le Col d' Albigna, une intéressante varappe nous conduit devant une belle tour de granit rouge. Il était dit que nous n' irions pas plus loin aujourd'hui. D' une plate-forme, une petite vire enneigée traverse obliquement le flanc gauche de la tour. Max Robbi ne peut se décider à tenter la traversée qui lui paraît trop exposée. Raisonnablement nous retournons sur nos pas, et le belvédère de la Cima della Bondasca sera notre maigre consolation. Vue splendide sur la Disgrazia et la Cima di Castello.
Il est prévu pour mardi la traversée sur Albigna. Au jour levant nous quittons la petite cabane avec regret. Quelques-uns parmi nous se promettent de revenir. Pierriers, gazons, gros blocs, névés, couloirs nous amènent en deux heures à la Bocchetta Cacciabella nord, 2870 m ., où nous avons quelque peine à nous abriter d' une froide petite brise.
Avant de descendre sur Albigna nous décidons Max Robbi à traverser les Pizzi di Cacciabella. L' attaque se fait par la paroi sud-est du sommet nord. Une demi-heure de belle varappe et nous sommes à la cime 2980 m. d' où la vue sur le Val Bregaglia est de toute beauté. La varappe, courte et facile, nous conduit ensuite au sommet sud, et deux heures après notre départ nous sommes de retour à nos sacs. Repos et délicieux casse-croûte, puis nous quittons ce joli coin de Bellechasse pour déposer encore une fois nos sacs avant d' aller gravir le Gallo.
Quatre des nôtres se rendent tout de suite à la cabane Albigna tandis que nous suivons le sentier du Passo Val della Neve. En moins d' une heure nous voici à pied d' oeuvre. L' attaque est difficile et j' ai l' impression que Max s' est trompé... de sommet! Nous devons être ici à La Vergine située entre le Gallo et le Piz Val della Neve. Après une paroi de 8 mètres environ garnie de bonnes prises, une vire exposée conduit au pied d' une fissure verticale très difficile. C' est la clef de l' ascension. La montée sans assurance est extrêmement exposée mais nos efforts sont récompensés et nous suivons un moment l' arête nord-est. Un surplomb nous oblige à un mouvement athlétique autant qu' acrobatique, puis une nouvelle vire suivie d' une dalle inclinée et c' est le sommet de la Vierge, 2600 m ., ainsi que nous l' indique le livre d' or placé là par la section Hoher Rohn. Heureux, nous remercions notre guide, lui-même étonné de son erreur mais fier de cette ascension qui ne s' est faite que quelques fois par le sud-ouest. En effet, nous apprendrons plus tard du gardien d' Albigna, le fameux guide Philippe Wieland, que nous venons de faire la deuxième ascension de la Vergine par l' arête NE x. Nous redescendons par la même voie sauf la fissure verticale remplacée par deux rappels. Deux heures se sont écoulées, mais mis en appétit par cette magnifique escalade, nous attaquons immédiatement l' arête sud-ouest du Piz Val della Neve que nous traversons en trois quarts d' heure de jolie varappe. Nous arrivons à la cabane alors que le soleil se couche derrière la Vergine, nous promettant encore le beau temps.
Le lendemain, en remontant le Glacier d' Albigna, nous avons tout loisir d' admirer les montagnes qui nous entourent. Faisant suite aux Pizzi di Cacciabella, à notre droite, voici les Sciora que nous avons l' intention de gravir aujourd'hui. Au fond du cirque le Piz Zocca a vraiment belle allure avec son glacier qui s' élève jusqu' au sommet ouest. Puis le blanc Castello suivi du Cantone. Enfin, au-dessus de la cabane, voici le Casnile, le Bacone et la Cima del Largo. Quatre de nos camarades nous quittent pour se diriger du côté du Castello. Quant à nous, les six, nous attaquons tout de suite l' arête est de la Sciora di Fuori. Des vires gazonnées alternant avec des ressauts rocheux nous offrent quelques passages magnifiques. Une dalle de plus de 30 mètres avec un piton d' assurance et se terminant par un dièdre, nous oblige à une courte échelle exposée et permet à chacun de faire valoir sa technique. Nous éprouvons un plaisir extrême à varapper sur ce beau granit, et 1 La lre ascension fut effectuée le 6 juillet 1947 par Hans Rütter avec Ph. Wieland. Voir Les Alpes, avril 1948, p. 122.
la vue depuis le sommet du Fuori que nous atteignons bientôt, est des plus impressionnantes sur le versant du Val Bondasca.
Rappel, manœuvre de corde et le sommet de la Punta Pioda di Sciora, 3238 m ., est atteint à son tour par une escalade de toute beauté. Cet entassement d' énormes blocs et de dalles immenses fait penser aux forces cyclopéennes et mystérieuses de la nature.
L' Ago di Sciora, superbe aiguille de couleur fauve, nous présente son flanc nord, et plus loin voici la Sciora di Dentro. Un rappel de 30 mètres et quelques pas nous amènent à la Forcola di Sciora d' où nous entamons la descente sur le Glacier d' Albigna. Une succession de dalles avec de beaux rappels nous offre une splendide varappe délicate et exposée. Dans le cours de la descente nous admirons un petit lac, véritable joyau alpin digne d' un peintre. Ses eaux d' un bleu intense attirent nos furtifs regards pendant que nous descendons prudemment une longue paroi presque verticale. Mais voici encore une récompense et quelle symphonie de couleurs: au milieu de la paroi de granit veinée de tons ocre et chaudron, nous arrivons sur une petite vire et nos pieds se posent, délicatement, sur un merveilleux tapis royal: une énorme touffe de silène d' un vert extraordinaire. Moments délicieux d' exquise émotion artistique qui viennent rappeler la poésie alpestre et qui sont une récompense.
Le jeudi 24 juillet, nous avons un temps superbe pour la traversée d' Al à Forno. Nous quittons à contre-cœur cette magnifique région d' Al où il y aurait encore tant de beaux sommets à visiter, mais d' autre part nous partons l' esprit curieux et impatients de connaître un nouveau massif. Notre intention est de gravir la Cima del Largo et le Piz Bacone. Nous franchissons la Forcola del Riciöl, 3044 m ., et contournant le Piz Bacone, nous déposons les sacs sous le col du même nom. De là nous arrivons en peu de temps au pied de la Cima del Largo. Cette ascension classique offre une courte et amusante varappe, et nous apprécions tous cette escalade. De retour au col, restaurés et reposés, sept des nôtres, en trois cordées, gravissent le Piz Bacone, 3243 m ., par l' arête nord. Deux heures de varappe intéressante et variée nous procurent beaucoup de charme puis, ayant repris nos sacs, nous suivons les traces de nos trois camarades déjà en route pour la cabane Forno. Par un parcours des plus pittoresques nous arrivons bientôt sur le Glacier de Forno que nous traversons jusqu' au de la cabane.
Grand refuge, moderne, Forno contraste fortement avec Albigna et Sciora dont la simplicité est combien plus chère au cœur de l' alpiniste.
Le programme de la semaine prévoit pour le vendredi l' ascension de la Punta Rasica: 3308 m. Nous restons quatre en lice, bien décidés de mettre à profit le beau temps pour gravir cette Rasica qui offre la plus belle varappe de Forno. Nous quittons la cabane alors que le jour se lève et nous admirons le panorama si beau que dessine la chaîne des Torrone. Deux pointes attirent spécialement les regards: l' Ago del Torrone, fine aiguille élancée appelée aussi Cléopâtre, et la Punta Rasica, lame de granit curieusement découpée en forme de bonnet phrygien.
Tout en remontant le Glacier de Forno, peu incliné, nous pouvons laisser vagabonder nos pensées qui vont aux premiers conquérants des principaux sommets du Bregaglia. Deux grimpeurs extraordinaires, deux noms glorieux: Christian Klucker et Walter Risch, soulèvent notre admiration. Ce dernier qui vit encore, réussit, seul, de nombreuses premières.
En trois heures nous atteignons le Col Rasica, 3200 m. Ce col est d' accès difficile, et les crampons nous sont très utiles car la pente est de glace et très raide.
L' arête SE présente une escalade vraiment superbe, et nous arrivons en moins d' une heure à la base de cette curieuse lame de granit, haute de 16 mètres, découpée comme une scie, qui constitue le sommet de la Punta Rasica. Cet obstacle, dont la grimpée se fait au-dessus d' un vide impressionnant, est classé comme passage de sixième degré supérieur de l' échelle des difficultés Welzenbach.
L' attaque commence par un surplomb qu' il faut surmonter d' une enjambée pour prendre pied sur une des dents de la scie. Ici commence l' effort car il s' agit de passer d' une dent à l' autre soit en chevauchant la crête soit en s' y agrippant des mains et en appuyant les pieds contre la lame. On atteint enfin une petite plateforme où l'on peut reprendre haleine avant de franchir, avec moins de peine, les quelques mètres qui conduisent au point culminant.
Du sommet, l' horizon italien attire nos regards, en particulier il Monte della Disgrazia, nommé aussi, avec justesse, il Monte Bello.
Un rappel de 20 mètres nous dépose dans la paroi nord-est que nous traversons par de petites vires superposées jusqu' au début de l' arête que nous avons suivie à la montée.
Nous chaussons les crampons, et la pente de glace est descendue au moyen d' un nouveau rappel depuis les derniers rochers.
Enfin, sous un soleil éclatant, heureux et enthousiasmés, nous reprenons la direction de la cabane, enjambant les nombreux torrents et petits lacs dont est parsemé le Glacier de Forno.
Bregaglia! Depuis si longtemps cet Eldorado des grimpeurs hantait notre imagination. Depuis tant d' années notre cœur tressaillait à la pensée de connaître enfin ce coin sauvage de notre pays et de nos Alpes. Notre âme garde, comme un trésor, le charme de sa diversité et de sa beauté. La musique qui émane du nom de ses vallées et de ses montagnes bercera longtemps encore notre esprit.