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Analyser un récit avec la grammaire de Bremond signifie le codifier, et utiliser le résultat du codage pour l'exegèse. Nous allons voir en détail comment coder l'histoire "d'acquistion d'immeubles" (=récit Ia) qui se trouve dans l'appendice. Ce codage n'est pas facile en ce qui concerne les liens syntaxiques et la detection des processus d'action pertinants. Le fait que Bremond ne s'interésse qu'à la structure fonctionnelle du raconté implique que l'on doit être capable de lire le texte d'une certaine manière, de n'en garder que ce qui est pertient à l'analyse. Comme Bremond ne dit rien sur ce sujet j'ai décidé de ne coder que ce qui est plus ou moins transparent dans le texte-surface, entreprise qui n'est pas si simple que l'on pourrait croire. Une manière assez efficace de procéder, est de commencer par d'écrire un résumé en langage naturel de l'essence narrative qui reflète le statut fonctionel des processus d'action en termes Bremondiens. Il faut être familier avec le lexique de Bremond et approximativement utiliser ses catégories. Voici le résumé:
(a) Les gens des villes étaient satisfaits (des montagnes), (b) mais les montagnards étaient insatisfaits (car ils vivaient dans des conditions misérables). (c) Des étrangers ont rendu une "préstation" aux montagnards (en achetant des terrains et en stimulant le tourisme). (d) Ils ont amené une "dégradation" pour les gens des villes (en enlaidissant la campagne) (e) qui réagissent en faisant une "obstruction" (ou "frustration"?) pour les montagnards (passer la loi). (f) Mais les montagnards ont réussi à persuader les gens des villes à mettre partiellement fin à cette "obstruction" (en faisant un compromis). (g) Ceci améliore à la fois la situation des gens des villes et des gens des montagnes, et les met finalement dans un état de "satisfaction".
Ce petit exemple montre d'une manière très claire que le fait de devoir faire un tel résumé (soit-il explicite comme ici ou implicite) peut déjà enormement influencer le codage final. Comme je l'ai déjà mentionné, la sémiotique se heurte au problème général de ne pas vraiment savoir comment saisir techniquement le phénomène analysé. Il n'est pas du tout clair ce qu'est le raconté dans un sens bien précis, car il n'existe pas de méthode pour l'extraire du texte. Ainsi même si on se tient près du texte surface (ce qui n'est possible que pour la variante 1 de cette histoire) il faut "lire" des informations dans le texte. Si l'on néglige le contenu sémantique d'un processus, comme c'est le cas dans notre example, pour se concentrer sur son apport fonctionel dans l'intrigue, on filtrera au point de perdre le thème de l'intrigue (que j'ai préservé dans mon résumé surtout entre parenthèses et dans les noms propres). Ceci ne constitue pas seulement, comme l'auteur lui-même le constate, une perte enorme d'information au prix de gagner de l'universalité d'analyse, mais c'est également quelquechose qui pose des problèmes de codage, qui ne se fait pas "automatiquement", car lors du codage il faut faire de nombreux choix arbitraires comme je vais l'illustrer dans la suite.
Figure: Le codage du récit 1a selon Bremond
Le résultat du codage se trouve dans la fig.7 "le codage du récit 1a selon Bremond". Le processus du codage était surtout guidé par le résumé montré au début, mais aussi par des multiples relectures du texte qui m'ont fait en retour réviser le résumé. Le debut de l'histoire est facile à coder. Tout d'abord (=A) on observe un processus de satisfaction "en effet" dans notre résumé. Plus spécifiquement un patient (les gens des villes) se trouvent dans un état de bénéficiaire effectif par révélation de son état satisfaisant". Les gens des montagnes se trouvent dans un état similaire d'insatisfaction (=B). Comme on le verra ces "états" sont des événements parallèles qui n'ont pas de connection causale.
Ensuite il faut essayer de coder les phrases (c)-(d) du résumé, c'est-à-dire la "prestation" positive et négative des étrangers. Ce passage nous pose déjà plus de problèmes. En effet même il n'est pas trop difficile d'identifier les types de processus majeurs, mais il n'est pas très clair quels "rôles" en action (quels autres processus) il faut codifier (selon le prémisse de notre codage de rester près du texte surface). Selon Bremond (73:282ff.) beaucoup de rôles peuvent "participer" dans un processus de prestation, mais lorsqu'il présente sa grammaire il n'indique pas comment utiliser les rôles qui y sont associés. Ainsi le processus d'amélioration contient le plus souvent deux rôles (l'améliorateur et le bénéficiaire). Le codage le plus simple pour cet épisode est le suivant: La préstation qu'on a vue dans le texte, se spécifie dans la grammaire en amélioration ou en protection. Dans notre cas on a certainement un agent améliorateur (les étrangers) et un patient-bénéficiaire. On peut distinguer deux phases, une phase de mise en acte (=C1, la phase où les étrangers sont venus et où ils ont commencé à acheter), et la phase effective (=C2, la phase de l'explosion touristique). Les mêmes évenements sont codés comme un processus de dégradation pour les gens des villes. Toutefois on ne distingue qu'un processus effectif (D), la perception du phénomène par les gens des villes étant instantanée. Il n'y a pas de phase événtuelle qui se manifeste dans le raconté dans ce cas-ci. Dans ces deux cas la prestation (qui est une sous-catégorie d'une modification) est involontaire de la part de l'agent, car. la raison (ou fonction) de leur achat est leur propre intérêt et non une action déstinée à affecter les gens des montagnes ou les gens des villes.
Il est clair que la réaction des gens des villes se manifeste par une volonté de frustration ou d'obstruction à l'égard les montagnards. Ce "thème" nous donne également plusieurs possibilités de codage. Tout d'abord on pourrait recodifier les éléments C2 et D en phases éventuelles, pour pouvoir coder l'effet d'une phase d'obstruction contre l'achèvement des phases d'amelioration C1 réspectivement de dégradation D. Mais si on admet (ce que je fais ici) que ces deux états étaient déjà "en effet", il va falloir traiter ce processus d'action comme une tentative de dégradation simple de la part des gens des villes, ou comme obstruction contre une nouvelle amélioration. j'ai choisie la deuxième solution: Les montagnards se trouvent dans une phase d'amélioration éventuelle (=E1). Les gens des villes déclenchent une obstruction à ce processus. D'abord on percoit une phase éventuelle F1 ("ils ont voulu limiter.."), ensuite une mise en acte F2 (le passage d'une loi). Ceci empèche la mise en acte de l'amélioration-2 (=E2). Ce processus aurait pu être codé d'une manière plus compliquée. On aurait pu inclure par exemple le fait que les gens des villes veulent mettre un terme à la vente d'immeubles à un niveau plus global, et codifier la légifération d'une loi comme moyen. Ce passage montre aussi que la stucture de l'intrigue à sa propre temporalité. La durée des trois différentes phases d'un processus narratif peut varier enormement, d'un instant à des années.
La réaction des montagnards est de persuader les gens des villes de mettre fin à cette obstruction (=G1 et G2) Si on est généreux dans l'interprétation de cette grammaire on peut coder les processus suivants d'une manière très simple, bien que le fait qu'il y a compromis est très difficile à codifier en principe dans le système de Bremond. La solution la plus simple est de montrer qu'il y a eu persuasion, que l'obstruction s'est terminée sans être effective, mais que le processus d'amélioration-2 n'a quand-même pas pris place. Ensuite la meilleure solution est de supposer que les gens des villes ont amélioré progressivement la situation pour les gens des montagnes comme pour eux-mêmes (=H1 et H2). A ce point on mettra sous la rubrique patient les gens des villes et les gens des montagnes. Cela devrait rendre compte du compromis. L'effet de ce processus d'amélioration fait que finalement tout le monde se trouve dans un état de satisfaction (=I).
On se tourne à ce point vers le codage des liens syntaxiques. Le codage du début est simple comme c'était le cas auparavant. D'abord les processus A et B sont parallèles (=SIMUL A B). On notera un "SIMUL" dans la colonne "liens syntaxiques" devant le conséquent B. C1 est une amélioration par rapport a B, on a donc une relation temporelle (POST B C1). On notera "POST:insatisfaction" devant "amélioration" pour montrer le lien entre ces deux processus. C2 est une terminaison (ou achèvement) de C1 (=TERME C1 C2). Le processus d'amélioration C implique (logiquement) la dégradation D (=VEL C2 D).
L'amélioration C2 implique aussi l'amélioration-2 potentielle E1. Comme on l'a mentionné plus haut on doit introduire ce processus pour pouvoir codifier les différentes phases d'une obstruction. D'abord l'obstruction est éventuelle (F1), elle résulte de la dégradation D (EFFET D F1). Ensuite l'obstruction "mise en acte" (F2) bloque la mise en acte de l'amélioration-2 (=EFFET F2 E2). Ceci nous amène à la persuasion de gens de montagnes qui réussissent à mettre fin l'obstruction. L'effet de l'amélioration-2 est la réalisation ("mise en acte") d'une persuasion (EFFET E2 G1). La persusasion réussit (TERME G1 G2), et met un terme à l'obstruction (EFFET G2 F2). En outre cela provoque les gens des villes à initier une amélioration (EFFET G2 H1) qui devient "effective" (TERME H1 H2). Finalement tout le monde se trouve dans un état de satisfaction (EFFET H2 I).
Figure: Bremond: representation graphique des résultats:
Le codage, en dépit de sa difficulté, n'est pas un peu exercice de style illustrant une définition abstraite d'un système sémiotique, mais s'avère sa raison d'être pour l'analyse concrète du récit. Dans la fig.8 "Bremond: representation graphique des résultats:", j'ai traduit une partie de l'information contenue dans la liste-codage de notre récit montré dans la fig. 7. Cette représentation graphique n'est pas une traduction stricte, mais elle doit servir à mieux lire la dite liste. Le lecteur qui a bien suivi notre codage sera certainement apte à faire une exegèse de notre petit texte-exemple. Comme ce texte ne nous intéresse que dans la mesure, où il permet l'explication, la mise à l'epreuve et la comparaison de grammaires, on ne s'y arrêtera pas trop longuement et on poursuivra par des remarques générales. Cependent on dégage auparavent quelques résultats de l'analyse (tout en admettant pour le moment qu'il faut analyser un récit comme structure composée de suites de rôles fonctionnelles). Notre récit reflète la nature conflictuelle et manichienne du politique, thème que l'on retrouve d'ailleurs dans les contes de fée. Les successions de rôles et les accouplements améliorateur - bénéficiaire, dégradateur/obstructeur/persuadeur - victime témoignent en faveur de cette observation. On y trouve également le processus de résolution crucial en politique (suisse). Deux états d'insatisfaction y sont exposés, le premier (celui des montagnards) expliqué par la situation, et le deuxième causé par l'amélioration de l'état des montagnards. Le processus de résolution de problème individuel (intentionel ou non) peut reflèter les jeux à somme zero qui se déroulent dans la société: "Ce qui me donne quelque chose en plus, te donne quelque chose en moins". Toutefois comme on vit en Suisse, ce jeu, grace aux mécanismes de communication et de négotiation est finalement tourné dans un jeu à somme variable, où probablement le montagnards profitent un peu plus. Sans poursuivre cette analyse (ce qui serait sans doute possible), on peut maintenant voir que ce type d'analyse peut effectivement contribuer à l'analyse de textes politiques.