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Joakim Martins •
Quoique l’ouvrage s’ouvre sur une introduction bien banale dénonçant la montée du «populisme» — terme plus que mal choisi pour nommer l’extrême droite — et l’enlisement de la gauche démocratique en Europe, c’est tout de même une pierre originale que La gauche entre la vie et la mort apporte à l’historiographie des idées de la social-démocratie européenne.
L’intuition à l’origine du livre édité par Le bord de l’eau est simple, mais efficace: démontrer qu’à chaque fois que le socialisme démocratique s’est retrouvé sur le déclin en Europe et que des oracles annonçaient à tue-tête sa fin proche, celui-ci sut systématiquement se réinventer et repartir grandit au front. La publication de Christophe Sente voit alors s’enchaîner au fil de ses pages les plus grands débats révisionnistes [1] ayant rythmé et animer la gauche non communiste au XXe et XXIe siècles. De la pensée de Willi Eichler à celle Jeremy Corbyn en passant par celle de Tony Blair, c’est une histoire audacieuse des critiques émises au sein de la social-démocratie et à son encontre qui est tracée. Le chapitre initial consacré au révisionnisme bernsteinien, tant il caractérise l’ouvrage, mérite bien qu’on s’y attarde un peu.
Le précieux héritage d’Eduard Bernstein
Bien trop souvent la Debatte ayant opposée à l’aube du siècle passé Karl Kautsky à Eduard Bernstein est désormais caricaturée à gauche sous la forme d’un contentieux entre un révolutionnaire authentique et un réformiste inconsistant. Le mérite de La gauche entre la vie et la mort est alors de reposer les termes d’un débat ayant enflammé des années durant le Parti social-démocrate allemand (SPD).
La doctrine structurant le SPD d’alors considérait la Révolution sociale comme une certitude historique concluant un long processus, dont le capitalisme est à l’origine, de prolétarisation et de radicalisation de la population allemande. Il était par conséquent urgent pour Kautsky et le reste de la direction du parti d’attendre la grande révolte qui germerait nécessairement. Cet attentisme révolutionnaire consistait toutefois de fait en un compromis bancal entre la gauche — à qui un processus révolutionnaire prochain était promis — et la droite — que le report aux calendes grecques du soulèvement prolétarien satisfaisait en tout point — du mouvement social-démocrate allemand. C’est contre ce dangereux immobilisme et cette lecture réductrice des œuvres de Karl Marx et de Friedrich Engels que Bernstein s’insurgea.
Bien loin de pronostiquer un effondrement rapide du capitalisme, Eduard Bernstein constata plutôt que ce dernier était parfaitement à même de combler les revendications matérielles de proportions significatives de la classe ouvrière. Sans aucunement minimiser l’aspect prédateur du système capitaliste, il arriva ainsi à la conclusion qu’attendre indéfiniment le Grand Soir était une stratégie définitivement bien peu opportune. S’inscrivant dans les écrits de philosophes libéraux majeurs tels que John Stuart Mill ou encore John Dewey, Bernstein prôna plutôt une démocratisation progressive de la société à travers une parlementarisation et une décentralisation de l’État ainsi que par l’intermédiaire de la fondation d’une kyrielle de syndicats, de coopératives de production et de consommation et d’associations en tout genre. Ces dernières auraient également, selon lui, pour rôle de servir de contre-pouvoirs à la puissance publique. C’est ainsi que le très souvent mal interprété «le but n’est rien, le mouvement est tout» doit être compris.
De nombreux points faibles
Après un premier chapitre plus que convaincant, le rythme semble toutefois s’essouffler à mesure que les faiblesses du livre deviennent de plus en plus évidentes. Au fil des chapitres successifs consacrés aux grandes figures révisionnistes de la social-démocratie européenne (Henri de Man, Willy Eichler, Michel Rocard, Tony Blair, Anthony Giddens, puis finalement Jeremy Corbyn), il apparaît alors que l’auteur ne présente finalement que des révisions initiées par des notables sociaux-démocrates masculins. Pas la moindre pensée d’une militante socialiste n’est réellement développée dans tout l’ouvrage… Rosa Luxemburg, Anny Klawa-Morf ou encore Beatrice Webb auraient pour le moins toutes méritées chacune un chapitre.
Il peut être également reprocher à Christophe Sente lorsqu’il refait l’histoire de la social-démocratie en Europe de naturaliser certaines de ses positions politiques. Il est même, à certains moments du livre, possible de penser que pour l’auteur tout bon révisionnisme doit être forcément initié par la droite du mouvement socialiste. L’auteur fait, par exemple, passer la revendication défendue par Jeremy Corbyn de renationaliser le rail, la poste et l’énergie britannique pour un archaïsme étatique allant contre le sens de la trajectoire historique de la gauche démocratique…
La gauche ne meurt jamais
Malgré les sérieuses objections pouvant être émises à l’encontre de La gauche entre la vie et la mort, l’ouvrage a tout de même le mérite important de rappeler que dans toute l’histoire des organisations sociales-démocrates européennes, contrairement à celles du mouvement communiste, la définition même de ce que devrait être le socialisme n’a jamais été figée et a toujours été soumise à débats. Dans un climat politique européen morose pour la gauche, il est plus que nécessaire qu’un nouveau conflit révisionniste provoqué par la gauche de la social-démocratie éclate afin que cette première puisse repartir ragaillardie au combat. Comme Paul Magnette, l’ancien ministre-président wallon célèbre pour avoir temporairement gelé l’accord de libre-échange CETA, l’affirme si joliment: «la gauche ne meurt jamais» !
[1] À noter que dans l’ouvrage comme dans ce compte rendu, le révisionnisme est entendu comme une critique visant à réviser une doctrine dominante au sein d’un mouvement politique.