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Le bastion Saint-Antoine est situé à l'extrémité septentrionale de la promenade Saint-Antoine, dans le prolongement de l'esplanade du même nom, dont il est séparé par la rue Charles-Galland. L'esplanade a récemment bénéficié d'une rénovation qui devait s'étendre jusqu'au bastion, pour lequel un premier projet avait été validé en 2011 déjà. La trop faible hauteur du muret du bastion, l'état de délabrement du revêtement de sol, ou encore l'éclairage public déficient rendaient ces travaux essentiels, notamment pour pouvoir organiser des manifestations sur le site. Cependant, des fouilles archéologiques entreprises à l'occasion du chantier ont révélé des vestiges d'une importance et d'une richesse insoupçonnées, ce qui a conduit la Ville de Genève et le Service cantonal d'archéologie à abandonner le projet initial ; un concours d'architecture pluridisciplinaire a donc été lancé en août 2016, afin de conserver et de valoriser les vestiges archéologiques mis au jour, ainsi que de réaménager les espaces publics environnants.
La modestie du programme des locaux n’avait d’égal que la complexité de la question posée aux architectes : comment réussir à mettre en valeur des vestiges archéologiques tout en aménageant un espace public de qualité ? Un peu moins d’une centaine de concurrents se sont donc confrontés à cette question délicate et stimulante1. L’esplanade publique de Saint-Antoine pourra ainsi être rendue aux Genevois après les nombreuses années de travail nécessaire pour les fouilles archéologiques et le réaménagement du site.
Les éléments les plus anciens datent du Ier siècle avant J.C., et attestent de l'utilisation du site comme dépotoir, à la limite de la ville antique. Quelques constructions légères viennent compléter ce quartier au début de notre ère, comme en témoigne la découverte d'urnes calcinées mêlées à de la cendre, ce qui confirme des pratiques funéraires et complète des observations déjà faites dans la première moitié du XXe siècle aux abords du bastion.
Dès le IIe siècle après J.C., les résidences semblent abandonnées au profit d'une vaste nécropole. À cette période, la plupart des sépultures reflètent des pratiques funéraires paléochrétiennes, dont la datation est estimée entre 320 et 560 apr. J.-C.. Le destin funéraire du site est perpétué par la construction de l'église Saint-Laurent, aux abords de laquelle a été aménagée une nouvelle série de tombes, le tout datant du Ve au VIIe siècle ; les fouilles ont permis de mettre au jour des vestiges partiels de l'édifice2. Aux environs du Xe siècle, l'église semble progressivement abandonnée, alors que le cimetière continue de croître avec de nouvelles sépultures, dont 77 tombes qui ont été relativement bien conservées3.
En 1537, le développement de la ville médiévale et de ses fortifications conduit à remblayer le site, ce qui fait disparaître l'édifice funéraire et la zone cimetériale au profit du mottet de Saint-Laurent, qui forme alors une plateforme en avant des fortifications. Cet aménagement défensif est complété en 1560 par la construction du bastion Saint-Antoine4.
Le site offre un panorama de choix sur le lac et les montagnes, ce qui conduit les autorités, au tournant du XVIIIe siècle à le réaménager en promenade publique. Jusqu'à nos jours, alors que la ville s'est largement développée à ses abords, la promenade Saint-Antoine est restée un espace de détente au cœur de la ville. Toutefois, le bastion a perdu sa vocation de belvédère en 1986, date à laquelle une annexe du Collège Calvin est construite en aval5.
Pour les participants au concours, le programme représentait un défi de taille. En effet, au vu de l'importance patrimoniale des vestiges mis au jour, il s'agit de créer un espace muséal propice à la fois à la conservation des éléments archéologiques in situ, mais aussi d'espaces d'exposition et de médiation culturelle. Cependant, c'est également la fonction d'espace public du bastion qui doit être repensée. Tout d'abord, il s'agit de le relier à son environnement urbain (esplanade Saint-Antoine, Collège Calvin, ou encore vieille ville), de même, qu'il est nécessaire d'apporter une plus-value qualitative au bastion en tant qu'espace public au cœur de la ville, à la fois végétale et urbaine6. Dans cette optique, l'éventail des projets déposés démontre la difficulté de parvenir à un savant équilibre des éléments.
L’accessibilité, ou l’inaccessibilité, de la toiture couvrant les vestiges ainsi que le niveau de la place qu’elle peut ainsi définir sont les paramètres-clés qui permettent de rapidement catégoriser les différents projets. Au vu des deux premiers projets primés, le débat au sein du jury a dû être particulièrement engagé. Ces deux projets représentent, en effet, des partis pris que tout oppose. La meilleure des réponses ne semble donc pas si univoque.
Alors que le projet « Strates de la ville » propose une grande toiture arrondie marquant son indépendance formelle par rapport au site, « Lanterneaux » dispose des petits pavillons orthogonaux marquant l'emplacement des vestiges. Alors que le grand geste horizontal épuré de l’un donne tout à voir au premier regard, les petites émergences verticales de l’autre exigent plusieurs points de vue pour saisir la richesse du site. Alors que l’un offre une bande de lumière continue et périphérique, l’autre persévère dans la pluralité et offre des sources lumineuses ponctuelles et zénithales. Alors que l’un est un musée, l’autre est une place.
L'une des grandes forces du projet lauréat réside dans la finesse de son implantation, mais également dans celle des références qu’on peut y déceler, bien qu’elles ne soient pas explicitement mentionnées. Certains autres projets primés revendiquent, quant à eux, des références bien plus littérales et assumées. La villa Malaparte d’Adalberto Libera à Capri est ainsi évoquée dans deux projets : « Capri » et « Il était une fois ». Sa toiture-terrasse iconique ouverte sur la Méditerranée se voit étrangement réinterprétée en un rehaussement contemporain d’un ancien bastion. Ce geste cherche à offrir un nouveau dégagement sur la ville et la rade de Genève, comme pour revenir à l'état du XIXe siècle. Quitte à être nostalgique, on pourrait aussi oublier les garde-corps et se rappeler Brigitte Bardot.
La lumière est évidemment un thème central lorsqu'il s'agit d'un espace muséal. Les propositions des participants, quant au traitement de cette question primordiale, sont d’une richesse extrêmement intéressante. On pourrait notamment voir dans le projet lauréat, ainsi que dans d’autres, des sortes de casemates (actives7) à lumière, nouvelle expression à connotation militaire qui viendrait compléter les canons ou les mitraillettes à lumière chers à Le Corbusier. Quant à l’oculus abstrait du projet « Camera obscura », bien que ce nom fasse directement référence à un instrument optique, il permet également une grande variété d’interprétations. La simplicité de ce dispositif, de même que la richesse spatiale et lumineuse qu’il induit fait notamment penser à la longue série des Skyspaces de l’artiste James Turrell.
Pour le projet lauréat, bien que la référence à l’architecture funéraire ait été questionnée par le jury, elle pourrait se légitimer par une part des vestiges, soit la nécropole qui s'y est déployée entre le Ve et le XVIe siècle. L’ambiance intérieure proposée évoque également une certaine tension, dont le silence qu’elle suggère semble lié à une forme de respect de l’histoire de ces vestiges. Cette référence funéraire n’est pas revendiquée par les architectes8 qui cherchent plutôt à exprimer un aspect intemporel et neutre en se rapportant à des éléments fondamentaux de l’architecture, tels que l’expression primaire du socle et du corps. Les bancs du palais Farnese nous viennent ici à l’esprit en voyant le traitement réservé à l’assise des lanterneaux. Une nouvelle fois, on pourrait souligner que la finesse d’une référence réside plus dans sa force suggestive que dans une transcription trop littérale.
Au vu du projet retenu par le jury, on peut en déduire que la réponse adéquate n’était pas de concevoir un musée ostensible, mais bien de trouver la juste complémentarité entre le monde du dessous et celui du dessus. Les lauréats ont ainsi réussi à mettre en valeur avec sobriété et finesse la diversité des vestiges archéologiques de l’esplanade Saint-Antoine, donnant ainsi à voir plus de deux mille ans d’histoire, tout en faisant place nette.
1 Rapport du jury (dernière consultation le 10.05.2017), URL : http://www.ville-geneve.ch/actualites/detail/article/1488184302-resultats-concours-bastion-saint-antoine/
2 Rapport archéologique remis aux concurrents, Evelyne Broillet-Ramjoué, « L'esplanade de Saint-Antoine - Nouvelles découvertes », Service cantonal d'archéologie, août 2016, pp. 4-8.
3 Evelyne Broillet-Ramjoué (2016), pp. 13-14.
4 Programme du concours (2016), p. 16 ; Evelyne Broillet-Ramjoué (2016), p. 15.
5 Programme du concours (2016), p. 16.
6 Programme du concours (2016), p. 21.
7 La casemate, « est dite active lorsqu’elle est destinée à servir d’emplacement de tir ; passive lorsqu’elle ne peut servir que de caserne, ses ouvertures n’ayant aucune action de défense. », voir Jean-Marie Pérouse de Montclos (dir.), Architecture : méthode et vocabulaire, Paris : Ed. du Patrimoine, 2009, 7e éd, p. 590.
8Cette question a été traitée lors de la conférence organisée par la SIA section Fribourg le 27.04.2017, rassemblant différents intervenants, dont les architectes lauréats, autour du thème « archéologie, architecture et construction ».