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Les principaux malentendus au sujet de l’inflation
L’inflation est plus que jamais d’actualité. Il est donc grand temps de clarifier les questions et les malentendus les plus courants.
Peter Rohner
Le spectre de l’inflation nous hante. De plus en plus de personnes craignent que les mesures de relance sans précédent prises par les gouvernements et les banques centrales ne provoquent une hausse du niveau global des prix.
Les recherches Google sur l’inflation ont atteint un niveau record aux Etats-Unis. En effet, une flambée des prix se profile à l’horizon: en raison de l’effet de base du prix du pétrole et de divers goulets d’étranglement au niveau de l’offre, l’inflation moyenne dans les pays industrialisés devrait atteindre 2,6% d’ici mai, contre un peu moins de 1% actuellement, estime Capital Economics. Quelles sont les origines exactes de l’inflation, comment est-elle mesurée et que signifie-t-elle pour le marché du travail et les marchés boursiers? Nous avons étudié ces questions de fond afin de dissiper les malentendus au sujet de l’inflation.
Malentendu n°1: plus d’argent = plus d’inflation
Le niveau des prix augmente lorsqu’il y a trop d’argent par rapport à l’offre de biens et de services. Ou, comme le disait l’économiste Milton Friedman: l’inflation est toujours un phénomène monétaire. Elle survient uniquement si la masse monétaire augmente plus rapidement que la production totale. Cela ne veut pas dire pour autant qu’une augmentation rapide de la masse monétaire provoque un phénomène d’inflation. En effet, selon la théorie quantitative de la monnaie, cela dépend également de la vitesse de circulation de la monnaie. Un ralentissement de la vitesse de circulation peut compenser l’augmentation de la masse monétaire. Ce n’est qu’en l’absence d’un ralentissement de la circulation que l’augmentation de la masse monétaire entraîne une hausse des prix en cas de production équivalente. Ce fut le cas après la crise financière de 2008/2009, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui: la vitesse de circulation s’est effondrée. En d’autres termes, la majeure partie de l’argent que les gouvernements et les banques centrales injectent dans le système n’entre pas en circulation. Malgré les garanties gouvernementales, les banques conservent davantage de réserves auprès des banques centrales au lieu d’octroyer plus de prêts. Les consommateurs mettent de l’argent de côté au lieu de le dépenser. Depuis les années 1960, il n’y a pas de corrélation statistique entre inflation et progression de la masse monétaire au sens large.
Malentendu n°2: plus d’inflation ou plus de chômage
L’idée selon laquelle il existerait un lien entre inflation et chômage persiste en dépit d’un manque d’évidence grandissant. La courbe de Phillips, du nom de l’économiste William Phillips, est à l’origine de cette théorie: en 1958, Philipps constate une corrélation négative entre l’inflation des salaires et le chômage sur la base de données historiques. Paul Samuelson et Robert Solow ont modifié la courbe de Phillips en remplaçant les augmentations de salaires par l’inflation. Lorsque le marché du travail est saturé et qu’il devient difficile de recruter, les salaires et les prix augmentent. Par conséquent, les spécialistes de politique économique en ont déduit qu’il était possible de parvenir à un taux de chômage plus faible en augmentant l’inflation. Ce n’est que dans les années 1970 que ce dogme a commencé à vaciller. L’augmentation de la masse monétaire visant à stimuler l’économie a échoué: l’inflation et le chômage ont augmenté de concert. Aujourd’hui, il ne subsiste plus grand-chose de cette courbe. Il ne semble y avoir aucune corrélation entre l’inflation et le taux de chômage. Même si l’on considère l’écart par rapport au taux de chômage naturel (taux de chômage n’accélérant pas l’inflation, NAIRU) comme une variable du marché du travail, il n’existe pratiquement aucune corrélation au cours des trente dernières années. L’une des raisons de l’aplatissement de la courbe de Phillips pourrait résider dans un changement de politique monétaire. Au cours des dernières décennies, les banques centrales se sont engagées de manière tellement crédible en faveur de l’objectif de stabilité des prix que les perspectives d’inflation sont fermement ancrées.
Malentendu n°3: l’inflation est mal évaluée
En février, l’indice suisse des prix à la consommation (IPC) a baissé de 0,5% par rapport au même mois de l’année précédente. Toutefois, de nombreux citoyens se demandent pourquoi il n’y a aucun signe de déflation dans la vie quotidienne. Loyers, primes d’assurance maladie, cigarettes - tout est de plus en plus cher! L’inflation perçue est généralement plus élevée que l’inflation mesurée. Au sein de la zone euro, cette différence est même supérieure à 5%. Mais il y a également un fossé en Suisse. Cela tient d’une part au fait que le panier-type du consommateur moyen peut être très différent de celui des ménages individuels. D’autre part, les augmentations de prix ont plus de chance d’être remarquées et mémorisées qu’une légère réduction de prix. Néanmoins, ces données ne sont pas complètement fausses. En effet, le panier moyen est vérifié chaque année et ajusté si nécessaire. En cas d’erreurs de calcul, elles ne devraient pas biaiser l’indice d’inflation, car elles s’annulent plus ou moins. Les loyers constituent un poste de dépenses important et sont inclus dans l’IPC. Toutefois, l’indice des loyers a enregistré au cours des cinq dernières années une augmentation inférieure à 1% par an. Cela s’explique par le fait que les loyers existants, contrairement aux loyers proposés, ont en partie diminué avec la baisse du taux de référence. En réalité, ce qui fait défaut dans la mesure de l’inflation, ce sont les prix de l’immobilier. Les coûts des logements occupés par leurs propriétaires ne figurent que partiellement et indirectement dans les statistiques de l’inflation. De nombreux offices statistiques sont peu enclins à prendre en compte les prix de l’immobilier. En effet, au sens strict du terme, l’achat d’un logement constitue un investissement et non un acte de consommation. Le panier des indicateurs de l’inflation ne tient pas non plus compte des primes d’assurance maladie. En effet, il s’agit ici d’une forme de financement des frais de santé. Les primes sont reversées en cas de sinistre. En lieu et place des primes, les prestations financées par celles-ci, telles que les frais de médecins et d’hôpitaux ainsi que les médicaments, sont incluses dans l’IPC.
Malentendu n°4: la faute au prix du pétrole
Une hausse du prix du pétrole exerce une pression sur le porte-monnaie. Le prix de l’essence, du mazout, des voyages en avion et de certains produits gourmands en énergie augmentent. Les fluctuations du prix du pétrole brut expliquent en grande partie l’évolution des prix à la consommation. Son influence a néanmoins diminué au cours des dernières décennies, car les prestations de service pèsent davantage dans la balance et leur production nécessite moins de pétrole. Par ailleurs, les taxes et prélèvements fixes atténuent l’effet de la fluctuation des prix. Par exemple, dans le cas de l’essence utilisée en Suisse, le prix d’achat à Rotterdam ne représente qu’un quart du prix à la pompe. De plus, le prix du pétrole n’affecte l’inflation qu’à court terme. Les anticipations d’inflation à long terme ne sont guère affectées par la fixation des prix sur les marchés de l’énergie. Actuellement, les prévisions en matière d’inflation sont relativement stables, même si les prix des matières premières ont fortement augmenté. Il semblerait que de nombreux acteurs économiques aient des doutes quant à la possibilité d’un nouveau super cycle sur les marchés des matières premières. Dans les mois à venir, la hausse du prix du pétrole – il y a un an, le baril de Brent se négociait à moins de 20 dollars – fera grimper le taux d’inflation. Mais l’augmentation des prix ne durera pas éternellement, car l’effet de base fonctionnera alors en sens inverse.
Malentendu n°5: l’inflation est un poison pour les marchés boursiers
Dévaluation monétaire massive, sécurité de planification quasi inexistante et taux d’intérêt élevés et préjudiciables: l’inflation est souvent associée à ce type de calamités. Elle est par conséquent peu appréciée des investisseurs. Cette approche s’appuie sur l’expérience des années 1970, marquées par une forte inflation assortie d’une stagnation économique. Le terme «stagflation» a alors été inventé. Après déduction de l’inflation, ce phénomène a entraîné de lourdes pertes pour les actionnaires. Cela ne signifie pas pour autant qu’une hausse de l’inflation soit nécessairement dévastatrice pour les marchés boursiers: si, dans le même temps, l’économie connaît une forte croissance, l’effet positif sur les bénéfices des entreprises l’emportera sur l’effet négatif. Les actions représentant une part des actifs tangibles et intangibles d’une entreprise, elles sont considérées comme des actifs réels. Une étude réalisée par le Credit Suisse Research Institute dans une vingtaine de pays et sur plus d'un siècle montre que le rendement réel des actions n’a été négatif que lorsque l’inflation était très élevée. La situation ne devient problématique que lorsque les banques centrales sont contraintes de prendre des mesures drastiques en matière de taux d’intérêt et que les valorisations s’effondrent.
Malentendu n°6: les obligations indexées aident en cas d’inflation élevée
Compte tenu du débat sur l’inflation, il n’est pas surprenant que les obligations indexées sur l’inflation soient plébiscitées afin de remplacer les obligations classiques. Dans le cas des obligations indexées, la valeur nominale, tout comme le versement du coupon, sont liés à l’indice des prix à la consommation. L’investisseur accepte un rendement inférieur. En contrepartie, il n’a pas à s’inquiéter d’une inflation plus élevée. Son rendement est donc également fixé en valeur réelle – après déduction de l’inflation. Cela ne signifie pas pour autant que l’acquisition de tels produits soit nécessaire lorsque l’inflation ou les anticipations d’inflation sont déjà élevées. En effet, le rendement est alors très élevé comparé à celui des titres classiques. Les obligations protégées contre l’inflation ne sont intéressantes que si l’inflation effective des prix à la consommation est plus élevée que l’inflation anticipée (seuil de rentabilité). Dans le cas des Etats-Unis, cela signifie que seules les personnes qui estiment que l’inflation sera en moyenne supérieure à 2,5% au cours des cinq prochaines années s’en sortiront mieux avec les obligations indexées qu’avec les bons du Trésor ordinaires. Au cours des dix dernières années, l’inflation aux Etats-Unis a en moyenne été inférieure à ce niveau. L’objectif d’inflation de 2% fixé par la Réserve fédérale est inférieur à ce chiffre.
Publié en allemand dans: Finanz und Wirtschaft, n° 23, 24 mars 2021
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