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31/08/2011
Electric Lydieland
Que retenir du livre que Lydie Salvayre consacre à Jimi Hendrix? Quelques lignes inspirées sur sa timidité. Le passage où elle évoque ses mains «longues et légères, avec ce quelque chose d'ailé dans leur mouvement qui était une pure merveille». Ou le récit de la rencontre ratée, en 1969, entre le guitar hero à la peau sombre et le «Killer» pianistique Jerry Lee Lewis, qui était par ailleurs (qui est toujours?) une teigne raciste. A part ça, quel ennui...
Hymne est une célébration. Lydie Salveyre s'agenouille devant l'icône de Jimi Hendrix comme lui-même s'agenouillait devant sa guitare en flammes. Mais l'effet n'est pas le même: présenté comme un «roman», sans qu'on sache ce qui justifie cette appellation, son livre tente de dissimuler sous la fureur stylistique la banalité du propos. Hymne est un chant de haute platitude.
Lydie Salvayre prévient qu'elle ne veut pas «faire concurrence aux biographies savantes». Très bien. La curiosité du lecteur en est même avivée. Jusqu'au moment où il s'aperçoit que cet Hymne lui sert une soupe mille fois réchauffée depuis plus de quarante ans: l'histoire d'un petit gars de Seattle abandonné par sa mère, maltraité par son père, éternellement malade de son enfance, qui deviendra un immense musicien et qui finira victime de ses excès comme de la cupidité régnant dans l'industrie du disque.
Il y a dans cet Hymne collé à la légende de Jimi Hendrix plus de clichés que dans l'appareil photo d'un touriste japonais. Sa guitare, c'est à la fois sa raison de vivre, sa maison, sa patrie, son sexe dressé et sa femme préférée (à part peut-être maman). Son génie, c'est une revanche prise sur l'humiliation et le chagrin. Et s'il est devenu un prodige, «c'est, simplement, qu'il osa être lui»...
Mais le plus discutable, sur quoi repose tout le livre, c'est de considérer que le climax de l'œuvre hendrixienne aurait été atteint avec son interprétation de l'hymne américain («The Star Spangled Banner») au festival de Woodstock, le 18 août 1969 à neuf heures du matin. Un grand moment, d'accord. Qui ne saurait toutefois faire oublier l'immense disque «Electric Ladyland». Lydie Salvayre le mentionne à peine; l'a-t-elle écouté?
En revanche, «The Star Spangled Banner» la met en transe. Torturé à l'électricité, l'hymne revisité par la guitare de Jimi Hendrix serait un concentré de révoltes qu'elle donne en exemple aux jeunes générations ignorantes. Refus des humiliations ancestrales qui coulent dans son sang mêlé. Refus de la guerre menée dans les rizières vietnamiennes. Refus des formes musicales qui emprisonnent. Refus de la marchandisation du rock et donc du capitalisme... Incarnation miraculeuse d'une radicalité dont Lydie Salvayre ne semble pas avoir fait le deuil, son Jimi Hendrix finit par paraître plus situationniste que Guy Debord lui-même.
Ce qui frappe, en outre, c'est l'esprit aristocratique de cet hymne à la révolte. Pour Lydie Salvayre, le public est invariablement «moutonnier», «incurieux», c'est-à-dire massivement con. Comme si, depuis le festival de Woodstock, le génie de Jimi Hendrix n'avait attendu que ce moment où Lydie Salvayre viendrait l'illuminer de sa prose.
A cette prétention du point de vue s'ajoute celle du style. Vibrante, incantatoire, furieuse, l'écriture de Lydie Salvayre cherche visiblement quelque chose comme un équivalent littéraire des fulgurances hendrixiennes. C'est placer la barre un peu haut: on est vite exténué par les emportement d'une écriture plus secouée de tics que le visage de Vincent Lindon à quatre heures du matin.
A la page 191, presque à la fin du livre, Lydie Salvayre pose finalement une bonne question sur elle-même. Pourquoi, se demande-t-elle, «je m'exalte et prends, malgré moi, ce ton pompeux et emphatique qui chez les autres m'insupporte»? Oui, Lydie, pourquoi? C'est la question qu'on s'était posée dès les premières pages.
Hymne
Lydie Salvayre
Seuil, 241 p.