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Assujettis à la domination des puissances étrangères pendant des siècles au cours de leur histoire, les Arméniens ont fait de la préservation de la langue et de l’écriture leur arme principale contre l’assimilation; une arme qui joua un rôle incontournable dans la sauvegarde de l’identité nationale.
L’invention de l’alphabet arménien par le moine Mesrop Machtots vers 406, suivie de l’âge d’or de la littérature, mit en marche la culture arménienne en donnant vie à la parole et à la pensée arméniennes. Cette invention fut l’un des stimulants les plus puissants du réveil spirituel du peuple arménien et de sa lutte contre la politique d’assimilation des envahisseurs successifs. Au 16e siècle, elle fut relayée par l’imprimerie, puis par le développement de l’écrit profane.
Les manuscrits arméniens produits entre le 5e et le 16e siècle, préservés actuellement dans des musées et des grandes bibliothèques du monde, ne cessent de fasciner par leurs belles enluminures. «Nous sommes entrés dans le pays des livres !» témoignèrent les envahisseurs surpris après la première conquête arabe de l’Arménie…
Selon le spathaire moldave Nicolae Milescu (17e siècle), un Arménien prénommé Andon serait parmi les voyageurs qui auraient apporté la technique de l’imprimerie chinoise à caractères mobiles en Occident avant l’invention de Gutenberg.
Par ailleurs, des lettres arméniennes ont été imprimées pour la première fois dans le premier livre de voyage illustré Peregrinatio in terram sanctum de Bernhard von Breydenbach, paru à Mayence en 1486.
Au début du 16e siècle, Venise était un carrefour culturel et un important centre typographique. Il y existait quelque deux cents imprimeries qui publiaient des ouvrages non seulement en latin mais également en d’autres langues pour être exportés à l’étranger. Cette nouvelle technologie ne pouvait évidemment pas échapper à l’attention des marchands arméniens actifs dans le commerce international et l’artisanat, qui sillonnaient le port de Venise. C’est dans cette ville, à des milliers de kilomètres de l’Arménie, que les premières éditions en langue arménienne verront le jour entre 1511 et 1513.
A cette même période, l’Arménie traversait une des périodes les plus sombres de son histoire. Pendant plus d’un siècle et demi, jusqu’à la signature de la paix en 1639 entre l’Iran séfévide et l’Empire ottoman, ses territoires étaient dévastés par les invasions, les guerres étrangères et diverses cohortes pillardes venues des steppes d’Asie centrale. Un grand nombre de monastères, dépositaires du patrimoine culturel, était tombé en ruines et la menace d’assimilation pesait lourdement sur la société arménienne. Dans ce contexte sombre, la naissance de l’imprimerie arménienne constitue un événement culturel majeur dans l’histoire du peuple arménien.
Le père de l’imprimerie arménienne est Hakop Meghapart, qui publia le premier livre arménien à Venise il y a 500 ans, posant ainsi les fondements d’un renouveau sur les plans culturel, religieux et éducatif tant dans les colonies arméniennes qu’en Arménie. Il existe peu d’information sur le premier imprimeur arménien qui n’a laissé à la postérité que cinq ouvrages: Ourbataguirk (Livre du vendredi), le premier livre arménien, imprimé en rouge et noir, comprenant des prières et des écrits profanes; Aghtark (Prédictions) qui regroupe des écrits d’astrologie, d’astronomie, des recettes de médicine imprécatoire et quelques informations sur les plantes médicinales; Parzatoumar (Calendrier) comportant des textes traditionnels d’alchimie et de superstition, ainsi que des recettes diverses; Pataragatetr (Missel) ; Tagharan (Chants), un livre de cantiques.
Après un demi-siècle de silence qui suit l’œuvre de Meghapart, une nouvelle initiative est lancée à Venise. Cette fois-ci, elle émane des autorités religieuses arméniennes. En 1562, le Concile national convoqué par le catholicos Mikayel de Sébaste à Sébaste, envoie Abgar Dpir de Tokat en Occident, avec pour mission de solliciter l’aide du pape Pie IV en vue de libérer les Arméniens du joug musulman. En 1564, Abgar arrive avec son fils Sultanchah à Rome. Sa mission n’est pas couron-née de succès mais il obtient du souverain pon-tife l’autorisation de faire graver des caractères typographiques arméniens. Pour cela, il profite du savoir-faire des artisans vénitiens et installe son imprimerie dans le presbytère de l’église arménienne, foyer d’accueil pour les voyageurs de passage à Venise. Plusieurs Arméniens participent bénévolement aux travaux. En 1565, deux ouvrages voient le jour: Kharnapntour Toumar (Calendrier sans ordre) et Saghmossaran (Psautier). Cependant, ne pouvant plus faire face à la censure romaine, qui s’était intensifiée après l’élection du pape Pie V, Abgar devra quitter Venise en 1566 pour Constantinople. Il installera son imprimerie dans les dépendances de l’église Saint Nicolas de cette ville que le patriarche Hakob des Arméniens met à sa disposition. En 1568, le premier livre scolaire imprimé arménien intitulé Pokr Kerakanoutioun (Livre de grammaire) paraît dans cette imprimerie, suivi de six autres ouvrages jusqu’en 1569. Cependant, il faudra attendre plus d’un siècle pour que l’imprimerie arménienne réapparaisse dans cette ville notamment grâce aux efforts de Yérémia Tchélébi Keumurdjian, historien et géographe de haut niveau, dont l’activité ne durera que deux ans (1677-1678).
En 1579, Sultanchah, le fils d’Abgar de Tokat, éduqué à Rome et devenu recteur du couvent arménien de Sainte-Marie l’Egyptienne, fait graver des caractères arméniens au graveur français Robert Granjon. Ces caractères seront utilisés par les imprimeries de Rome pendant deux siècles. En collaboration avec le prêtre Hovhannes Terzntsi, Sultanchah traduit en arménien et publie en 1584 le Calendrier grégorien et la Profession de foi de la sainte Eglise romaine, qui verront le jour de l’imprimerie de Dominique Basa à Rome. Cela a encouragé le catholicos de la Grande Maison de Cilicie Azaria 1er de Djoulfa, d’envoyer à Rome pour impression un manuscrit de la Bible arménien. Son vœu n’est cependant pas exaucé et Hovhannes Terzntsi s’établit à Venise. Il y confectionne de nouveaux caractères arméniens et publie en 1587 un Psautier, dont l’impression dans l’atelier de Zuane Alberti est financée par un marchand arménien, le Khodja Chahsoli. Avec cette édition, le mécénat fait son entrée dans l’histoire de l’imprimerie arménienne.
Au cours de ce premier siècle de l’imprimerie arménienne, plusieurs livres publiés par des éditeurs européens comprenaient des pages en caractères arméniens. Parmi ces ouvrages citons Linguarum duodecim characteribus differentium alphabetum de Guillaume Postel, paru à Paris en 1538 et Introductio in chalduicam linguam, syriacam atque armeniacam de decem allas linguas de Tesco Ambrosio, paru à Pavie en 1539.
Dans la première moitié du XVIIe siècle, des livres arméniens continuent à paraître en provenance d’imprimeries éphémères. Ainsi, à Lvov, grand centre politique, intellec-tuel et commercial d’Ukraine de l’époque, où vivait une forte colonie arménienne, le prêtre Hovhannes Karmatanents crée son Atelier dès 1615 et prépare des caractères typographiques. En 1616, il fait paraître un Psautier, suivi en 1618 d’un Livre de prières en arméno-coman (kiptchak), dialecte employé alors par les Arméniens d’Ukraine. C’était la première fois qu’un livre religieux arménien était imprimé dans la langue parlée et non pas en grabar. Un Conseiller médical serait également imprimé par cet atelier.
Après Lvov, nombre de livres arméniens sont imprimés également à Rome, Milan et Paris. Il s’agit, pour une grande partie, de livres de propagande religieuse publiés par la Sacrée Congrégation de Propaganda Fide du Saint-Siège dans le but de diffuser le catholicisme parmi les Arméniens. On dénombre également quelques livres destinés à la formation des missionnaires chargés de prêcher parmi les Arméniens, notamment un dictionnaire arménien-latin de Francisco Rivola (Dictionarium Armeno-latinum) de l’imprimerie du Collège Ambrosiani à Milan en 1621 (réédité par l’Imprimerie Royale ou Nationale de Paris en 1633) et un livre de grammaire avec des explications en latin et un vocabulaire arméno-latin (Grammaticae et Logicae Institutiones Linguae Literalis Armenicae) de Clemente Galano à Rome en 1645.
Pendant ce temps, des représentants de l’Eglise arménienne déploient des efforts pour relever la culture nationale et rénover le système éducatif en Arménie qui manque de livres. Dans les années 1630, le Monastère du Saint-Sauveur (Sourb Amenaprkitch) de la Nouvelle Djoulfa en Perse est un grand centre intellectuel avec son université et sa bibliothèque. Le clergé et les marchands arméniens de la ville mènent des négociations avec Rome en vue de fonder dans la cité des papes une imprimerie arménienne, que ces mêmes marchands étaient prêts à financer entièrement. Ces négociations n’aboutissant pas, l’évêque Khatchatour Kesaratsi de la Nouvelle Djoulfa, sollicité par le catholicos Movses Tatevatsi, réalise ce projet dans le monastère du Saint-Sauveur, créant ainsi la première imprimerie de Perse en 1636. Les colophons des livres imprimés évoquent d’énormes difficultés de fabrication étant précisé que le papier, les encres et la reliure étaient préparés par les moines et que les poinçons, les matrices et les moules des caractères et des lettrines étaient fabriqués avec l’aide des artisans arméniens de la ville. Compte tenu de ces difficultés et du résultat médiocre de la première édition, un Psautier, (1638) et des trois autres qui l’ont suivie, Khatchatour Kesaratsi s’aperçoit que l’impression de la Bible arménienne ne peut pas être réalisée dans cet atelier et envoie le Père Hovhannes de Djoulfa en Europe pour y parfaire ses connaissances typographiques et acquérir le matériel adéquat. Après avoir séjourné à Venise et à Rome, ce dernier s’installe à Livourne, où il établit le premier atelier de la ville, imprime un Psautier (1644) en guise d’essai, avant de retourner en Perse avec le matériel d’imprimerie en 1646. Le Père Hovhannes entreprend alors l’impression de la Bible arménienne qui reste inachevée. L’imprimerie de la Nouvelle Djoulfa cesse ses activités en 1650 après l’édition de cinq ouvrages à savoir, un Psautier, un Missel, des Vitae Patrum, un Bréviaire et un Calendrier. Quelques livres paraissent encore de cette imprimerie dans les années 1680. Après un silence qui durera plus de cent nonante ans, cette imprimerie reprendra ses activités en 1877.
En 1637, le prêtre Hovhannes Ankuratsi, ancien traducteur de l’ambassadeur de Venise à Smyrne et délégué du patriarche de Constantinople Zakaria Vanetsi, se rend à Rome dans l’intention d’y imprimer la Bible arménienne, hélas sans succès. Il s’installe à Venise et publie finalement un Psautier et le Yisus Ordi de Nerses Chnorhali (1642-1643), dans l’imprimerie Salicata.
En 1656, le catholicos Hakob IV Djoughayetsi envoie en Europe le clerc Matteos Tsaretsi pour publier la première édition de la Bible arménienne. Celui-ci arrive à Venise où il envisageait d’installer son atelier typographique. Après une attente d’environ deux ans à Venise et à Rome où il se heurte à l’inquisition catholique et ne parvient pas à obtenir l’autorisation de mener à bien sa mission, il se rend à Amsterdam, le refuge des éditeurs pourchassés de Rome. En 1658, il s’installe dans le presbytère de l’église arménienne de Boomsloot et commande à Christoffel van Dijck, le célèbre graveur des Elzéviers, la confection de poinçons et de matrices pour les caractères arméniens. Son atelier, nommé «Sourb Etchmiadzine et Sourb Sarguis Zoravar», bénéficie des subsides de négociants arméniens sur place. Mais il décède en 1661 avant de terminer l’impression du Yisus Ordi de Nerses Chnorhali en guise d’essai. L’imprimerie passe alors sous le contrôle d’un négociant de la Nouvelle Djoulfa, Avetis Ghlitchents, qui achève l’impression en cours et édite encore un Bréviaire avant de remettre l’atelier au prêtre Karapet Andrianatsi. Ce dernier publie quelques livres et entame la première édition du Tropologion, après avoir fait graver des neumes.
Entre-temps, l’évêque Voskan Yerevantsi, le frère d’Avetis Ghlitchents, délégué par le Catholicos pour continuer l’œuvre de Tsaretsi, passe un contrat à Livourne avec trois marchands originaires de la Nouvelle Djoulfa pour le financement de l’impression de la Bible arménienne avant de se rendre en 1664 à Amsterdam où il achève avec Andrianatsi l’impression du Tropologion. Il fait graver des caractères notrgir destinés à l’impression de la Bible arménienne et entreprend des travaux de comparaison et de mise en regard du manuscrit de la Bible de Héthoum et la Vulgate latine. Enfin, il imprime entre 1666 et 1668 la première version de la Bible imprimée, un événement majeur qui représente l’aboutissement de six décennies d’efforts et d’une dizaine de tentatives de la part des catholicos arméniens. Parmi les autres ouvrages imprimés sous la direction de Voskan Yerevantsi à Amsterdam, citons la première édition de l’Histoire d’Arakel Davrijetsi, la Géographie attribuée à Movses Khorenatsi et les Fables de Vardan Aygektsi ainsi qu’une grammaire et un Abécédaire de sa composition. Voskan Yerevantsi transporte l’imprimerie d’Amsterdam successivement à Livourne (1669) et à Marseille (1672) où il obtient l’autorisation du roi Louis XIV d’utiliser les services de la fonderie royale. Cependant, exténué par le manque de moyens financiers, la censure et le procès en hérésie intenté contre lui par un associé, il meurt en 1674. L’imprimerie continue son existence avec des interruptions jusqu’en 1695, avant d’être transférée à Constantinople.
L’atelier typographique de Voskan Yerevantsi occupe une place centrale dans l’histoire de l’imprimerie arménienne pour le tirage et le nombre importants de ces publications, dont les premières éditions de la Bible et du Tropologion, et un nombre non négligeable d’œuvres profanes. A noter également que le premier livre en arménien moderne (achkharhabar), Art intégral et parfait du calcul destiné à l’usage des marchands arméniens vit le jour de l’imprimerie «Sourb Etchmiadzine et Sourb Sarguis Zoravar» à Marseille en 1675.
En 1685, Matheos Hovhannisian de Vanand, formé dans l’atelier de Voskan Yerevantsi à Marseille, se rend à Amsterdam où il fait appel au graveur Nicolas Kis pour la confection d’une nouvelle série de caractères et réinstalle une imprimerie. Son cousin, l’archevêque Thomas Nouridjanian de Vanand, parcourt une partie de l’Europe en quête de fonds et prend la direction de l’imprimerie en 1695. Il est rejoint par ses neveux Ghoukas et Mikayel. Ainsi commence une période d’intense activité avec la parution de textes géographiques, historiques, philosophiques, religieux etc. dont l’Histoire d’Arménie de Movsès Khorénatsi (editio princeps) et le premier planisphère arménien imprimé, conçu par Ghoukas de Vanand et gravé par les frères Adriaan et Peter Damiaan Schoonebeeck. Cette famille d’imprimeurs de Vanand apporta ainsi une ouverture sur les sciences, grâce au savoir personnel de ses membres et aux traductions, et contribua à la formation d’une nouvelle élite savante. Selon certaines sources, l’archevêque Thomas déploya des efforts vains visant à transférer son imprimerie en Arménie et, après sa mort en 1708, l’imprimerie poursuivit ses activités sous la direction de Ghoukas. Ce dernier, ne pouvant plus faire face aux dépenses, sera finalement contraint d’abandonner à ses créanciers les caractères et instruments d’imprimerie en 1718. C’est auprès d’eux qu’un marchand arménien viendra les racheter en 1729 pour le compte de l’abbé Mkhitar de Sébaste.
Signalons également l’imprimerie du marchand Nahapet d’Agoulis et celle de Gaspar Chehrimanian, toutes les deux à Venise (1686-1687). Au cours du XVIIe siècle, plusieurs ouvrages en arménien sont publiés également par des imprimeurs italiens et des institutions catholiques.
L’imprimerie arménienne connaîtra un essor considérable au XVIIIe siècle avec le transfert progressif des centres d’édition de l’Occident vers l’Orient. Une vingtaine d’ateliers s’installeront à Constantinople et assureront l’approvisionnement en livres de la communauté locale ainsi que de l’Arménie. Constantinople deviendra aussi un centre pour le commerce des livres, les libraires exerçant une influence sur la production par leurs conseils et commandes passées aux imprimeurs.
Grigor Marzvantsi, formé aux techniques de fabrication du papier, à la calligraphie et à l’enluminure dans le monastère d’Amlordi (ou Amrdol) de Baghech, qui hérita du matériel de l’atelier de Yérémia Tchélébi Keumurian, fut le premier graveur de caractères arméniens de Constantinople (1698). Jusqu’en 1734, il publia une quinzaine de livres, illustrés par lui-même, dont la première édition de Haysmavourk (martyrologie ancienne), à laquelle il consacra douze ans de sa vie, et la première édition de l’Histoire des Arméniens d’Agathange, commandée par le catholicos Alexandre Ier d’Etchmiadzine et financée par des commerçants arméniens d’Agoulis.
En 1699, Astvadzadour Aboutchekhtsi, employé par l’imprimerie de Krikor Marzvantsi, créa sa propre imprimerie à Constantinople. Il publia plus de quatre-vingts ouvrages principalement pour l’Eglise arménienne y compris l’intégral du Livre des lamentations de Grégoire de Narek, pour la première fois (1701-1702), le Guirk Hartsmans (livre de questions et réponses) de Grigor Tatevatsi (1729), Guirk Sahmanats (Définition de la philosophie) de David l’Invincible (1731) etc. et devint l’imprimeur le plus réputé de Constantinople. Dans les années 1750, l’imprimerie passe sous la direction de son fils Hovhannes, et à partir de 1776 aux mains d’autres imprimeurs. Selon certaines sources, elle aurait été rachetée par les Arabian, éminente famille d’imprimeurs (voir ci-dessous), qui poursuivent leurs activités jusqu’à dans les années 1850.
Parmi les autres imprimeries actives à Constantinople durant le XVIIIe siècle, citons les ateliers typographiques de Sarkis Tbir et de son fils Mardiros (1701-1758), de Bedros Ladinatsi (1704-1712), des frères Parsegh et Hagop Sepasdatsi (1735-1750) et de Tbir Apraham Tragatsi (1735-1746). Par ailleurs, Mahdesi Margos établit en 1759 une imprimerie à Smyrne et publia trois ouvrages jusqu’en 1762 dont la première édition de Yeghts Aghandots (Réfutation des sectes) par Yeznik Koghbatsi.
Mais le personnage le plus marquant fut l’éditeur-imprimeur Boghos Arabian, qui devint célèbre à partir des années 1760. En 1774, le roi Héracles II de Géorgie l’invita à Tbilissi pour fondre des caractères géorgiens. Il créa plusieurs caractères arméniens ainsi que les caractères Taliq et Nesih pour l’écriture ottomane et fut nommé directeur de l’imprimerie de la cour par ordre du Sultan. Il eut pendant de longues années le privilège de la fonte des caractères turcs à Constantinople. Les imprimeries de Boghos et de ses fils restent actives pendant 70 ans, produisant environ 150 publications, y compris, le premier journal en langue arménienne à Constantinople et dans l’Empire ottoman (Lro Kir Medzi Derutian Osmanian, traduction du journal officiel Takvimi Vaka) en 1831.
En 1771, après plusieurs tentatives infructueuses, le catholicos Siméon I Yerevantsi réussit à fonder à Etchmiadzine une imprimerie – la première en Arménie – financée par Mikayel Tchakikents, riche marchand de la Nouvelle Djoulfa, établi à Madras en Inde. C’est grâce à l’aide de ce dernier que le catholicos Siméon crée aussi une fabrique de papier en 1776. De cette imprimerie, nommée «St. Grégoire l’Illuminateur», vit le jour, en 1772, le premier livre publié sur le sol de l’Arménie. Il s’agit d’un livre de prières intitulé Zbosaran Hogevor ou Pokrik Tagharan. Suite aux guerres et pillages, l’imprimerie d’Etchmiadzine arrêtera ses activités en 1793 après la publication de treize livres sous l’égide des catholicos Siméon Ier et Ghoukas Karnetsi. Elle reprendra ses activités en 1819.
Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, des marchands originaires de la Nouvelle Djoulfa avaient formé des communautés prospères en Inde. Préoccupés par le sort de leurs compatriotes en Arménie, ils n’hésitaient pas à contribuer au développement culturel de la mère patrie. Par ailleurs, un groupe d’intellectuels libéraux (le groupe de Madras), formé au début des années 1770, prônait l’émancipation poli-tique de l’Arménie et l’élaboration des fondements idéologiques d’un futur Etat. Issu de ce groupe, le marchand érudit Chahamir Chahamirian créa la première imprimerie de Madras en 1772. De cette imprimerie virent le jour des ouvrages qui joueront un rôle important dans l’évolution de la pensée politique arménienne. Parmi ceux-ci citons Nor tetrak vor kotchi hordorak (Nouveau livret nommé exhortation) attribué à Movses Baghramian (1772) et surtout Vorogayt Parats (Piège de l’orgueil) de Chahamir Chahamirian, publié sous le nom de son fils Hakob (1773/88), qui constitue un exemple unique d’une constitution complète pour la future république d’Arménie, basée sur les principes fondamentaux de la séparation des pouvoirs et du droit naturel.
Une autre figure marquante de l’histoire de l’imprimerie arménienne est le Père Harutyun Chmavonian, qui installa son imprimerie dans la cour de l’Eglise Sourb Astvatsatsin de Madras en 1789. C’est à lui que revient l’honneur d’être le premier éditeur d’un périodique en langue arménienne, Azdarar, en 1794. Ce mensuel de quarante-huit pages en arménien classique (grabar), distribué à une quarantaine d’abonnés, s’arrêta en 1794 après dix-huit parutions.
Par la suite, plusieurs autres imprimeries seront créées notamment à Calcutta, qui déploieront une activité intense et diversifiée au cours du siècle suivant.
A partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l’abbé Mekhitar de Sébaste, fondateur de la Congrégation des pères mékhitaristes, et ses disciples joueront un rôle remarquable dans le maintien et le renouveau de l’héritage culturel arménien. Installée sur l’Ile Saint-Lazare à Venise en 1717, la congrégation développa une intense activité d’impression dans le cadre d’un vaste programme visant le développement de la conscience nationale et la formation d’une élite intellectuelle laïque chez les Arméniens. Ses livres sont publiés, dans un premier temps, dans les ateliers des imprimeurs italiens de Venise, notamment celui d’Antonio Bortoli qui devint son imprimeur attitré. Ces publications comprennent des livres religieux, des études arménologiques, des manuels scolaires, des calendriers etc. Parmi les œuvres les plus importantes citons le monumental Dictionnaire Haïgazian (1749-1769) de l’Abbé Mekhitar, et la première Histoire d’Arménie (1783-1786) de Père Mikayel Tchamtchian. Les Mékhitaristes révélèrent par ailleurs aux orientalistes européens les trésors cachés de la littéra-ture patristique arménienne, en particulier les œuvres «perdues» de Philon d’Alexandrie et d’Eusèbe de Césarée. En 1789, l’ordre créa sa propre imprimerie, qui deviendra au XIXe siècle une des imprimeries les plus réputées d’Europe. De 1799 à 1802, la congrégation publia son premier périodique Darekrutyun, le deuxième après Aztarar de Madras, qui contrairement à ce dernier, était édité en arménien moderne. Plusieurs autres périodiques le suivront au XVIIIe siècle.
La branche autrichienne de l’Ordre mékhitariste, établie à Trieste en 1773, puis déplacée à Vienne en 1810, créa également son imprimerie en 1776. Les ouvrages publiés par l’imprimerie de Trieste comprennent des livres religieux, des traductions d’œuvres profanes et des livres scolaires dont quelques manuels d’arménien destinés aux enfants germanophones et parlant le hongrois des écoles de l’ordre en Transylvanie. L’imprimerie de Vienne jouera un rôle important au XIXe siècle avec ses nombreuses publications en différentes langues.
Dans l’empire russe, la première imprimerie arménienne fut créée en 1781 par Grigor Khaldariants, marchand érudit de la Nouvelle Djoulfa, qui fit graver des caractères arméniens à Londres et les ramena à Saint-Pétersbourg pour y installer son atelier sous le patronage de l’évêque Hovsep Arghutian, prélat des Arméniens de Russie. Quelques années plus tard, cet atelier passa sous l’égide du Catholicosat d’Etchmiadzine suite à son rachat par l’évêque Arghutian avec des dons des Arméniens de Russie. L’imprimerie fut transférée à la Nouvelle Nakhitchevan près de Rostov sur-le-Don en 1790 puis à Astrakhan en 1796.
Le XIXe siècle verra la multiplication des imprimeries avec une productivité surprenante même dans les colonies arméniennes les moins importantes. Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, ce mouvement sera accompagné par le développement de la presse et du réseau d’écoles arméniennes dans l’Empire ottoman et en Transcaucasie et l’émergence d’une élite d’intellectuels, qui paveront la voie au réveil culturel et socio-politique (Zartonk).
Maral Simsar
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Sources :
– Գարեգին Լեւոնեան ՀԱՅ ԳԻՐՔԸ ԵՒ ՏՊԱԳՐՈՒԹԵԱՆ ԱՐՈՒԵՍՏԸ Հայպետհրատ Երեւան 1958
– Ռ.Ա. Իշխանեան ՀԱՅ ԳԻՐՔԸ 1512-1920 Հայկական ՍՍՀ ԳԱ Հրատարակչատուն, Երեւան 1981
– Raymond H. Kevorkian CATALOGUE DES « INCUNABLES » ARMENIENS (1511/1695), Patrick Cramer Editeur, Genève, 1986
– ARMENIE – A l’occasion du 500e anniversaire de l’imprimerie arménienne – Salon International du Livre et de la Presse de Genève 2011 – Sous la direction de Raymond H. Kevorkian et Valentina Calzolari Bouvier