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Il n'existe pas pour l'heure de vraies règles pour encadrer les activités dans les profondeurs marines. Les eaux internationales n'appartiennent à personne et le terrain de jeu est vaste. Les sols du Pacifique nord, d'une partie de l'Atlantique ou encore de l'océan Indien contiennent ces matériaux précieux, entre 800 et 6500 mètres de profondeur. Ce fait est connu depuis des dizaines d'années. Mais, avec la transition énergétique, ces gisements sont désormais très recherchés.
"Au cours des années, les Etats ont mené avant tout des activités d'exploration, mais aucun d'eux n'a considéré sérieusement se lancer dans l'exploitation minière des fonds marins, car on pensait qu'elle était extrêmement chère et difficile à réaliser d'un point de vue technologique", explique vendredi dans Tout Un Monde Pradeep Singh, chercheur à l'Institut pour la durabilité de Potsdam et co-organisateur d'un colloque au Graduate Institute, à Genève.
"Mais maintenant qu'il y a une pression générale pour l'obtention de certains métaux, des entreprises ont investi de l'argent et veulent faire du minage sous-marin une réalité", ajoute-t-il.
Une seule licence d'exploitation
Une trentaine de projets d'exploration ont été menés sous l'égide de l'Autorité internationale des fonds marins. Créé dans les années 1980, cet organisme onusien est chargé de préserver, mais aussi de gérer l'exploitation de ces environnements.
Or, pour le moment, une seule licence lui a été demandée, par l'île de Nauru. Le micro Etat du Pacifique parraine The Metals Company, une entreprise basée à Vancouver, au Canada. Une société dans laquelle, par ailleurs, des compagnies suisses comme Allseas ou Glencore ont investi.
"The Metals Company a été intégrée récemment au Nasdaq, la bourse technologique américaine", indique Pradeep Singh. "C'est elle qui est derrière cet activisme de Nauru, car les entreprises - publiques ou privées - doivent être parrainées par un Etat pour obtenir une licence de l'Autorité internationale des fonds marins. L'île de Nauru a souvent dit qu'elle avait besoin de fonds, d'argent. Elle voit cette "économie bleue" comme une opportunité d'avoir des revenus grâce aux fonds marins. Son territoire est minuscule, mais l'océan est gigantesque et elle ne veut pas laisser passer cette chance", analyse le juriste.
Des robots miniers
Comment extrait-on ces métaux à de telles profondeurs? Pour ce faire, il existe plusieurs technologies. On utilise des robots qui descendent à 4, 5 ou 6 km de la surface de l'eau pour collecter des cristaux ou des dépôts, des petites boules de quelques centimètres de diamètre composées de manganèse, de fer, de nickel ou de cobalt.
"La [technologie] la plus avancée est destinée à collecter des roches qu'on appelle des nodules polymétalliques, qui contiennent entre autres du manganèse", note Clément Chazot, membre de l'Union internationale pour la conservation de la nature. "Des machines au fond de la mer vont ratisser ou aspirer ces rochers, en emportant avec eux des sédiments. Cela peut bouleverser les cycles géophysiques et le stockage de carbone. Mais on n'a pas assez de recul pour pouvoir quantifier tout cela."
Les milieux écologistes inquiets
Les environnementalistes s'inquiètent de l'impact qu'entraînerait une telle exploitation commerciale. Il y a d'abord le problème de la libération de carbone. Clément Chazot craint aussi une perturbation de tout l'écosystème:
"Cela peut être un impact direct, avec la destruction de l'écosystème. Cela peut être une perturbation des cycles géophysiques, avec notamment le stockage du carbone. Et cela peut être des pollutions à plus longue distance, qui ne seront même pas localisées à l'endroit d'exploitation. On pourrait penser au son, qui peut se répartir sur de nombreux kilomètres dans le milieu aquatique. Il y a aussi la lumière, alors qu'à 4000 mètres de profondeur, il n'y a aucune lumière. Cela peut vraiment perturber la biologie des organismes qui vivent dans ces écosystèmes", énumère le spécialiste en biologie marine. "Donc, un nombre d'impacts potentiels non négligeables et potentiellement irréversibles", résume-t-il.
Une option pour la transition énergétique?
De nombreux pays et entreprises considèrent pour leur part que la demande de nickel explose à cause des voitures électriques. A leurs yeux, la transition énergétique est tout simplement impossible sans l'exploitation des fonds marins. Selon Clément Chazot, cet argument n'est pas fondé.
"Nous pensons que des initiatives sont plus intéressantes à explorer avant de considérer la potentielle exploitation des fonds marins. Avec, notamment, les principes de circularité. On pourrait par exemple se pencher sur la réutilisation des métaux qui ont déjà été extraits, pour les réinsérer dans la production", plaide-t-il.
Le droit international jugé insuffisant
La plupart des ONG environnementales demandent donc un moratoire sur le minage en eaux profondes. Dans la seconde moitié du XXe siècle, au moment de la conclusion de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et de la création de l'Autorité internationale des fonds marins, dont font partie 167 pays, la question de l'environnement était encore balbutiante.
"A l'époque où ce traité a été négocié, les scientifiques pensaient que le fond de la mer était complètement vide, sans espèce vivante. Ils pensaient que c'était quasiment un désert total. On sait aujourd'hui que c'est complètement faux", rappelle Zachary Douglas, professeur de droit au Graduate Institute, qui pense que les règles sont insuffisantes.
Depuis, des découvertes ont fait la lumière sur la vie dans les abysses. En partie du moins, car on ne connaît actuellement qu'environ 10% de la faune marine des profondeurs. Entre temps aussi, l'accord de Paris sur le climat est entré en jeu.
Une question stratégique
Certains pays comme la France ont une position très claire et demandent de bannir complètement l'extraction de métaux dans les fonds marins. D'autres temporisent. C'est le cas de la Chine, dont les intentions sont sans doute plus géostratégiques qu'environnementales.
"La Chine a un grand contrôle sur ces minerais. C'est elle qui en extrait le plus dans des mines terrestres, et si elle ne les produit pas, elle s'assure d'en importer suffisamment", observe Pradeep Singh. "Est-ce vraiment dans son intérêt de permettre le minage des fonds marins quand elle contrôle déjà le marché? Cela pourrait devenir une concurrence pour sa propre production et faire baisser les prix. Elle se dit peut-être qu'il est prudent de temporiser. C'est pour cela qu'elle ne pousse pas pour l'instant l'exploitation minière en eaux profondes", avance-t-il.
Au bout du compte, quelles que soient leurs raisons, de nombreux pays sont arrivés à la conclusion qu'on ne peut pas délivrer de licences en l'absence d'une vraie régulation.
Certains pointent également des problèmes de conflits d'intérêt de l'Autorité internationale des fonds marins, qui doit à la fois protéger les fonds marins et permettre son exploitation commerciale. Une rencontre décisive de l'Autorité aura lieu en juillet. Il est probable que le principe de précaution l'emporte.
Sujet radio: Francesca Argiroffo
Texte web: Antoine Michel