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Le secret d'Adja
Chapitre 7: Le naufrage en pleine nuit
Enfin le vent s'est calmé. Mais partout l'ouragan a laissé des traces. Dans la propriété Demeïntiev, un grand sapin décapité étend désespérément ses branches inférieures, comme pour implorer du secours.
Plus inquiète que jamais quant au sort de son mari, Raïssa a couché les enfants. Au salon avec la gouvernante Fidossia, elle se tient silencieuse près de la cheminée.
Soudain la sonnette fait sursauter les deux femmes. Qui peut venir si tard? Fidossia s'empresse d'ouvrir la porte... Un homme, une casquette, une sacoche: c'est le facteur.
- Une dépêche pour Madame Demeïntiev!
Vite, le télégramme est remis à l'intéressée.
Raïssa est troublée. Que signifie l'arrivée de cette dépêche? En ouvrant cette enveloppe, faut-il craindre ou se réjouir D'une main tremblante, Raïssa en retire une feuille qu'elle déplie...
Vite elle se met à lire:
"L'Odessa a sombré, mais je suis vivant - lettre suit - affection - Victor!"
- Victor est vivant, Victor est vivant! s'écrie-t-elle alors en se précipitant dans les bras de la brave Fidossia.
Elles avaient craint le pire, maintenant les deux femmes pleurent d'émotion.
Folle de joie, Raïssa court dans la chambre d'Adja. Son fils dort paisiblement. Elle voudrait lui crier la bonne nouvelle, mais...est-il sage de le réveiller?
Elle se contente de caresser les cheveux de son fils et d'embrasser son front.
Adja ouvre de grands yeux étonnés. Est-ce déjà l'heure de se lever?
- Qu'est-ce qu'il y a? demande l'enfant d'une voix pleine de sommeil.
- Ah, tu ne dors plus s'étonne Raïssa ravie. Alors écoute-moi bien! Ton père est en vie ! En vie, Adja! Tu m'entends! Regarde: cette dépêche vient d'arriver pour nous le dire.
- Je savais! répond l'enfant. Dieu est fort, il nous aime!
Puis sa tête retombe sur l'oreiller. Adja se retourne et glisse à nouveau ans le sommeil.
Ah, si seulement Raïssa pouvait dormir aussi bien! mais après deux nuits blanches à cause de l'ouragan, à présent c'est la joie qui la tient éveillée. Oh, comme elle est pressée de recevoir la lettre promise!
Il lui faudra beaucoup de patience: le courrier normal ne sait pas courir aussi vite qu'une dépêche...
Elle arrive enfin, cette lettre tant attendue. Avec avidité, Raïssa dévore les lignes tracées par la main de son cher mari:
"Chère Raïssa, tu as sûrement appris par les journaux ce qui est arrivé à l'Odessa, notre malheureux bateau. Et tu as sûrement perdu tout espoir de me revoir, pensant que j'avais péri dans la tempête comme tant d'autres. Mais par miracle, j'ai survécu.
Ce fut une nuit terrible. Nous naviguions depuis quelques heures quand le vent s'est mis à souffler avec impétuosité, soulevant de grosses vagues. Notre navire a commencé de se balancer dans tous les sens. Beaucoup de passagers souffraient du mal de mer: un vrai cauchemar!
Il faisait nuit noire. Le bruit des vagues était assourdissant. Le vent hurlait. La mer gémissait. Secoué, notre bateau faisait entendre de sinistres craquements.
Un peu d'air frais nous aurait fait du bien. Mais impossible de rester sur le pont: il était sans cesse submergé par les vagues qui déferlaient sur lui. Le vent était en furie.
Soudain, une forte secousse accompagnée d'un bruit indéfinissable! Tu peux imaginer la panique qui s'est emparée de nous quand le capitaine a fait irruption dans la cabine où nous étions rassemblés. Il était blanc comme un linge. Les traits tirés, l'air désespéré, il nous a déclaré que nous avions heurté quelque chose. Une voie d'eau s'était ouverte dans la coque du navire. Déjà le bateau se remplissait d'eau. A coup sûr, il allait couler dans un proche délai !
D'une voix étranglée par l'émotion, le capitaine a crié "Sauve qui peut! C'est irrémédiable. Je ne peux plus rien faire pour vous!" Puis il a éclaté en sanglots, comme un enfant. Et il s'en est allé vers d'autres passagers.
Que fallait-il faire? Nous avons couru sur le pont. Mais les vagues nous balayaient et nous précipitaient les uns après les autres par-dessus bord. Tu te rends compte: en pleine tempête, dans la nuit noire! Je n'avais ni le temps, ni l'envie de m'occuper autres."
La gorge serrée, Raïssa poursuit sa lecture :
"Je ne voyais qu'une chose: j'allais couler et me noyer! C'était inévitable. Tu sais que je suis bon nageur. Mais ça ne veut plus rien dire quand on est dans l'obscurité, plongé dans une eau glacée, bousculé par d'immenses vagues, gêné par ses vêtements. Valait-il même la peine d'essayer de nager? Cela ne faisait que retarder de quelques minutes le moment où j'allais disparaître dans les flots!
Ah! ma chère Raïssa, tout va si vite en de pareils moments, et en même temps on pense à tant de choses...
Près de moi, un Danois tentait de se maintenir à la surface. Il a réussi à s'agripper à une chaloupe de sauvetage. Mais le vent l'avait retournée. Je ne sais pas comment il la pu la remettre du bon côté, et se hisser à bord. Il m'a tendu la main. Je m'y suis cramponné. Il m'a hissé dans la chaloupe!
Mais sans rames, que pouvions-nous faire, ballottés comme nous l'étions dans cette coquille de noix?
A tout moment on devait s'attendre à chavirer. Notre embarcation pouvait aussi se briser contre des débris du bateau, puis couler avec nous! C'était terrible.
L'eau montait dans le fond de la chaloupe, et nous n'avions rien pour écoper. Alors, sachant ce qui allait arriver, j'ai pensé à vous très fort. Je vous ai fait mes adieux... Dans mon délire, je te voyais, ma chère Raïssa, avec Adja et Micka dans notre beau salon. Adja s'est tourné vers moi. Sais- tu ce qu'il m'a dit? "Au-dessus de l'eau se mouvait l'Esprit tout-puissant de Dieu. Et tout ce que Dieu a ordonné s'est accompli." Alors tout à coup j'ai pensé: "Et si c'était vrai?" J'imaginais l'Esprit de Dieu au-dessus de cette eau en furie qui allait nous engloutir.
A ce moment-là, j'ai crié: "Dieu, si tu existes vraiment, et si tu es tout-puisant, sauve-nous !"
C'était le projecteur d'un énorme navire. Son phare scrutait les débris de notre bateau. Dans l'obscurité, on tentait de découvrir des naufragés pour leur porter secours.
Ils nous ont vus, ballottés dans la chaloupe. Alors, dans une barque jetée à l'eau, deux marins se sont approchés aussi vite que possible. "On arrive, on arrive, tenez bon!" criaient-ils. Ils nous ont recueillis. Alors, luttant contre le vent et les vagues, ils ont ramé jusqu'au navire. Avec une corde, on nous a hissés l'un après l'autre sur le paquebot.
Tu ne peux imaginer ma sensation e bonheur quand je me suis senti en sécurité.
Vite, on m'a ôté tous me vêtements mouillés. On m'a séché, mis au lit et réchauffé avec du thé.
Voilà chère Raïssa. Tu sais à peu près tout. Je suis en vie, mais il ne me reste plus rien, à part ce que je portais sur moi. Par bonheur, mon passeport était dans la poche de ma veste.
J'ai tout perdu, mais j'ai acquis bien plus: désormais, je sais que Dieu existe. J'ai vu qu'il est tout-puissant et qu'il nous aime, comme Adja me l'avait répété plusieurs fois. Je ne le croyais pas. Mais à présent j'en suis sûr. Dis-le-lui vite.
Je suis arrivé en Suède. Me voici à l'Hôtel Malmö. S'il te plaît, envoie-moi de l'argent pour que je puisse m'acheter des vêtements et régler mes affaires ici. Dès que possible, je rentrerai. J'ai hâte de vous serrer dans mes bras. Ensemble, nous remercierons Dieu. Il m'a sauvé des flots, mais il m'a aussi arraché aux ténèbres de l'incrédulité. Dis à Adja que je me réjouis de savoir comment il a appris à connaître Jésus-Christ. Il m'a promis de me le dire un jour. Ce jour est arrivé. En tout cas, Adja pourra parler de tout cela avec moi sans risquer d'être grondé par son père!
Je vous embrasse tous. A bientôt.
Victor"
Quelle fête quand le père de famille est rentré à la maison! Depuis ce jour-là, tout a été différent. La lumière de l'Evangile a brillé dan cette famille. Jésus-Christ y a trouvé place. La Bible y a été ouverte chaque jour.
Il y a longtemps que tout cela s'est passé. Rentré à Saint-Pétersbourg après ses vacances, le jeune Varfalomeï n'en a sûrement rien su. Mais dans une clairière, il avait parlé de Dieu à de jeunes écoliers. Les enfants avaient écouté. C'est cela qui comptait.
Adja avait su garder son secret. Mais un jour, il a pu le partager même avec son père. Quelle joie!
F I N
Texte: Samuel Grandjean