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Retour du capitalisme sauvage?
Jean-Pierre Ghelfi
Comment ne pas parler du bestseller de Thomas Piketty, Le Capital au 21e siècle ? Que ce soit pour en approuver les lignes générales ou pour les considérer comme inexactes et sans valeur, il ne se passe pratiquement pas un jour, depuis quelques mois, sans que la presse nationale et internationale n’y consacre un commentaire.
Par exemple, Hans Kissling, ancien chef du service de statistique du canton de Zurich, fournit des chiffres complétant l’enquête de Piketty, qui s’est peu intéressée à la Suisse. Le titre de l’article de Kissling ne peut pas être plus explicite: En avant dans le 19e siècle (Das Magazin, supplément du samedi de plusieurs quotidiens alémaniques).
Ayant intitulé sa recherche Le Capital au 21e siècle, l’auteur savait qu’on ne pourrait pas ne pas faire une analogie avec le livre de Karl Marx, publié en 1867. Piketty n’est pas pour autant un «marxiste» – contrairement à ce que disent ou sous-entendent certains de ses détracteurs. Ses propos ne laissent planer aucun doute. Il est partisan de l’économie de marché, de la concurrence et de la mondialisation de l’économie.
Mais, constate-t-il au terme de son enquête (il emploie très souvent ce terme pour qualifier la recherche qu’il a menée), la concentration des richesses, ou plus exactement des fortunes et des patrimoines, dans les mains d’une toute petite fraction de personnes menace un fonctionnement normal, équilibré et un tant soit peu équitable des sociétés démocratiques.
La bonne parole néolibérale
Cette concentration de richesses permet au surplus le financement de think tanks qui répandent partout dans le monde la bonne parole néolibérale – déréglementation financière, réduction des impôts sur les sociétés et les individus (fortunés) – laquelle contribue à accentuer les inégalités, de sorte que naît un malaise manifeste sur les bienfaits du libre-échange et de la mondialisation. Les nouvelles (extrêmes) droites en font leurs choux gras – Tea Party aux Etats-Unis et partis nationalistes dans plusieurs pays européens. Les dernières élections au Parlement européen confirment cette évolution, et les élections américaines dites de mi-mandat pourraient aller dans le même sens cet automne.
L’un des arguments des détracteurs de Piketty est que la concentration des patrimoines n’est pas supérieure en ce début du 21e siècle à ce qu’elle était à la fin du 19e ou au tout début du 20e – comme cela ressort d’ailleurs de différents tableaux figurant dans son livre. En gros, 10% des personnes détiennent 90% des patrimoines. Au fond, on retrouve maintenant une situation qui a déjà existé. Pourquoi en faire tout un plat?
Entre les deux périodes considérées, quelques événements assez particuliers se sont produits. Deux guerres mondiales, une grave crise économique, quelques décennies de très fortes inflations, des taux d’imposition quasi confiscatoires (jusqu’à 80% aux Etats-Unis entre les années 30 et les années 80) au terme desquels beaucoup de fortunes ont été sévèrement réduites.
La période dite des «Trente glorieuses» a permis de reconstruire des économies dévastées et, grâce à une croissance économique soutenue, d’augmenter régulièrement les revenus des salariés et d’instaurer des systèmes de sécurité sociale (assurance-maladie et prévoyance vieillesse), pratiquement inexistants auparavant.
Mais cette période est achevée. Depuis 20 ans, les taux de croissance ont nettement diminué. Le pouvoir d’achat des travailleurs stagne, quand il ne régresse pas. Le financement de la sécurité sociale est soumis dans beaucoup de pays à de sensibles restrictions de financement.
Les Trente glorieuses ne reviendront pas
Thomas Piketty tire deux conclusions essentielles de son enquête. L’une est que le 20e siècle a été une période atypique, différente de la période antérieure et vraisemblablement aussi de la période suivante, le siècle qui vient de commencer. Les Trente glorieuses ne reviendront pas.
L’autre conclusion est que la règle générale de fonctionnement du capitalisme se vérifiera à l’avenir; «r» est le rendement du patrimoine et «g» est la croissance économique. Ce qui signifie que le rythme d’augmentation des fortunes accumulées est supérieur à celui du produit national.
Historiquement, le rendement du capital «tourne» autour de 6% par année. La progression du produit national n’atteint jamais dans la longue période de tels niveaux. Les pays émergents peuvent y parvenir durant quelques décennies, qui correspondent en quelque sorte à un rattrapage. La croissance démographique, souvent assez marquée au 20e siècle, a déjà commencé de faiblir et continuera de s’amenuiser.
Au total, les inégalités vont donc continuer de s’accentuer. Implicitement, cette appréciation suggère que les taux d’amélioration de la productivité resteront durablement insuffisants pour «rattraper» la progression constante des patrimoines. Cette thématique donnera nécessairement lieu à de nouvelles réflexions et analyses.
Une utopie utile
Certes, l’inégalité fondamentale du capitalisme entre «r» et «g»demande à être testée pour l’avenir. Piketty est le premier à dire que l’incertitude et l’approximation font la beauté des sciences sociales. Bien que travaillant depuis 20 ans sur cette thématique, en collaboration avec d’autres chercheurs et instituts, il est prêt à prendre en compte d’autres éléments. Mais, dit-il, que ceux qui critiquent nos chiffres publient les leurs et leurs sources, afin que l’on puisse procéder à des comparaisons sérieuses et solides.
Pour l’instant, ses détracteurs n’y sont pas parvenus, à notre connaissance. L’hebdomadaire helvétique Handelszeitung a bien tenté de prendre en défaut les raisonnements de Piketty en relevant qu’il faudrait tenir compte des avoirs du deuxième pilier (plus de 800 milliards) pour déterminer la répartition des patrimoines en Suisse. Mais, ce disant, l’hebdomadaire commet une grossière erreur. Pour la très grande partie, les fortunes de la prévoyance professionnelle correspondent à des revenus différés. Le Financial Times s’y est aussi essayé et a reçu en retour une cinglante réponse de Paul Krugman, dans l’une de ses chroniques du New York Times.
Piketty est aussi critiqué pour défendre l’idée d’un impôt progressif mondial sur les patrimoines. Il reconnaît que sa proposition est utopiste. Mais elle est, ajoute-t-il, utile comme référence pour porter une appréciation sur les autres moyens pour lutter contre une trop grande concentration des richesses.
L’immigration continue, du sud au nord? Le retour à des niveaux élevés d’inflation? La répudiation, partielle ou totale, des dettes publiques? Les guerres et les destructions? Dans tous les cas, Piketty est convaincu que l’économie de marché ne comporte aucun mécanisme de rééquilibrage spontané. Si l’on ne fait rien, ce pourrait être, à terme, le retour du capitalisme sauvage tel qu’il a existé au 19e siècle. (voir, par exemple, une analyse parue dans le journal britannique The Guardian)-
Ajoutons encore que l’enquête de Thomas Piketty ne se lit pas comme un roman policier. Mais elle n’est finalement pas très compliquée et, contrairement à celle de Karl Marx, elle est compréhensible…
Source : Domaine Public, 5 juin 2014