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Dans le bulletin 2009, n° 11, de l'association des amis de Gaston Bachelard, Jean-Jacques Wunenberger, professeur de Philosophie à l'université de Lyon, a publié un article assez passionnant sur les pensées pédagogiques de Bachelard, lesquelles montrent que celui-ci avait bien saisi la nécessité de former par l'imagination, et d'éduquer cette faculté imaginative. Mais il a également montré que Bachelard n'avait jamais, à ce sujet, établi de doctrine cohérente et claire. Une illustration de cette incurie a un fond assez typique, à mon avis, de ce noble philosophe: car d'un côté, il admettait que l'imagination alliait le rêve à la raison - et créait, par la fusion de ces deux pôles, un monde autonome -, mais de l'autre, il affirmait que le culte des sciences exactes, qui domine la pédagogie moderne, ne pouvait pas être remis en cause. Or, finalement, la pédagogie telle qu'elle s'exerce laisse une part à l'imagination à travers l'étude de la littérature, par exemple: les programmes en parlent. Bachelard faisait pourtant comme si ce n'était pas le cas: il faisait comme si la pédagogie n'était pas seulement dominée, mais monopolisée par l'esprit des sciences exactes. Ce n'est pas le cas, à proprement parler.
Il sentait que la domination de cet esprit des sciences exactes était excessive, mais pour autant, il n'eût pas osé agir à la racine même du problème. Dans les faits, ses idées de réformes n'amenaient qu'à une forme de saupoudrage d'imagination dans l'éducation, et non à une refonte en profondeur de la pédagogie. Pour faire apparaître ses idées comme novatrices, il était contraint de caricaturer l'enseignement tel qu'il existe. Mais même si les professeurs de lettres, par exemple, tout en prétendant éduquer l'imagination, ne s'adonnaient qu'à des enseignements purement techniques - s'appuyant sur ce qu'on appelle les outils de la langue -, on ne pourrait déjà pas prétendre que cela vient de leur hiérarchie, qui insiste au contraire sur l'aspect qui préoccupait Bachelard. Et dans les faits, tous les enseignants ne s'adonnent pas à cette technicité excessive, même si l'atmosphère ambiante peut effectivement la favoriser.
En soi, bien sûr, Bachelard avait raison: l'intelligence humaine ne se meut pas dans un absolu détaché de la vie de l'âme, et cela signifie que la pensée n'est pas réellement distincte de l'imagination, que les pensées sont au contraire des imaginations qui se sont peu à peu cristallisées dans la conscience, et dont les contours sont par conséquent devenus assez nets pour pouvoir être appelées concepts. Quand on oppose les concepts aux imaginations, c'est à mon avis qu'on a soi-même acquis les premiers davantage en les recevant de l'extérieur qu'en portant à maturation les secondes. Historiquement, cela ne s'en est pas moins passé de cette manière - je crois. C'est à cause de cela qu'il est si important de passer par l'imagination au sein de l'éducation, notamment pour les élèves, je dirais, entre sept et quatorze ans, quand la raison naît sans pour autant pouvoir être déjà dégagée de l'émotion.