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| publié dans le Musée Neuchâtelois 1923, p. 94-104

Les biographes du chancelier de Montmollin ne donnent que peu de renseignements sur sa jeunesse et ses études.
Ils nous apprennent seulement qu'il débuta comme étudiant à Bâle, qu'il fit ensuite sa philosophie à Orange et son droit à Orléans
[voyez la notice mise en tête des Mémoires par les éditeurs; Messager boiteux de Neuchâtel, 1849 ; Biographie neuchâteloise, II, p. 94 ; V. HUMBERT, dans le Musée neuchâtelois, 1894, p. 78.].
Ces brèves indications paraissent empruntées aux notes biographiques écrites vers 1670 par un frère du chancelier, le trésorier Jean de Montmollin,
et conservées dans les archives de la famille.
La même source fournit des données précieuses à recueillir sur le milieu où s'écoulèrent les premières années du futur homme d'Etat neuchâtelois et
sur les conditions dans lesquelles il se prépara à sa brillante carrière
[Je remercie MM. Albert et Guy de Montmollin de m'avoir aimablement permis d'utiliser ce document.].
Né en septembre 1628, Georges de Montmollin appartenait à une ancienne famille bourgeoise qui avait acquis dans le commerce une belle situation de fortune.
A partir du XVIIème siècle, elle joue dans les affaires publiques un rôle important, auquel l'appui du fameux maire de Neuchâtel, David Favarger,
l'adversaire très discuté de Jean Hory, n'a pas été étranger.
Le grand-père du chancelier avait épousé la soeur de ce puissant personnage, qui, pendant toute sa vie, montra une très grande sollicitude pour
la famille de son beau-frère.
Le père de Georges de Montmollin, Jonas, avait été destiné au négoce;
il fut associé pendant quelque temps avec François Marval, et leurs affaires marchaient bien.
Il se laissa néanmoins persuader par Favarger, alors procureur-général, d'entrer au service de la Seigneurie et d'accepter la charge de receveur de Valangin, qu'on lui offrit.
Ces postes de receveurs comportaient de gros aléas et la recette de Valangin avait la fâcheuse réputation d'avoir ruiné tous ceux qui l'avaient occupée depuis un certain temps.
Aussi le père de Jonas était-il opposé à ce changement de carrière.
Mais celui-ci ne se laissa pas effrayer et n'eut pas lieu de se repentir.
Il gagna beaucoup, nous dit son fils, pendant neuf ou dix ans qu'il exerça sa charge,
mais ce fut grâce à ses mérites, car il faut être diligent, laborieux et ménager, autrement on s'y ruinerait encore à présent.
Il donne même à entendre qu'une plus stricte surveillance aurait été désirable et que les affaires du receveur de Valangin étaient assez embrouillées lorsqu'il
fut enlevé à sa famille, à l'âge de 36 ans seulement:
Il estoit libéral, se plaisoit à traiter ses amis et ne s'appliquoit pas si entièrement à l'exercice de sa recette qu'il eût été à souhaiter,
comme on l'a vu après sa mort sur ses livres, où l'on trouva qu'il avoit fort peu fait de comptes avec les paysans.
Outre des affaires compliquées, le receveur Jonas de Montmollin laissait à sa veuve six enfants à élever, dont l'aîné, le futur chancelier, n'avait pas même 18 ans.
Heureusement pour ces orphelins, leur mère, née Marguerite Petitpierre, était une femme supérieure, qui se révéla à la hauteur de sa tâche.
Son fils Jean trace d'elle le portrait le plus élogieux, où l'on sent perçer toute la reconnaissance qu'il lui garde.
Procurer à ses fils les moyens de faire de bonnes études fut sa première préoccupation:
Elle paya en deux ou trois ans passé 15,000 escus de dettes que son mary luy avoit laissé sur les bras.
Mr le Maire Favarger luy conseilloit de retenir prés d'elle l'aisné de ses fils, quand il revint de Basle, pour faire ses affaires et principallement
pour vuider les comptes et faire payer les restes de la Recette.
Mais elle aima mieux... perdre quelque chose que de négliger l'éducation de ses fils. ..
Elle a amassé de grands trésors a ses enfants en employant pour les rendre honnestes gens passé 10 ou 12,000 escus qu'il lui ont coûté d'entretenir et de faire instruire dans les pays étrangers...
N'ayant jamais voulu se remarier de peur de nuire a ses enfans, quoy qu'elle fut recherchée par diverses personnes de qualité, et ayant pris de
grands soins pour eux, elle jouit a présent du doux plaisir de les voir considérés dans le pays.
Elle a veu l'aisné receveur de Vallangin et procureur général et elle le voit Chancelier et Conseiller d'Etat...
Elle peut servir de modelle a toutes les honnestes femmes vefve et elle sert de preuve de ceste vérité qu'il est de la dernière importance pour la
conservation d'une famille et le bonheur des enfans de prendre une femme sage et vertueuse, en un mot, de se marier par prudence plustost que par amour.
Si elle se fut remariée, elle ruinoit la fortune de ses enfans, un beau père n'auroit pas voulu employer tant d'argent a leur éducation.
Et si, comme les femmes font d'ordinaire, elle eust esté plus soigneuse de laisser de grandes sommes d'argent dans ses coffres qu'un bon fonds de vertu dans
leur ame, elle ne les verroit pas ce qu'ils sont par la grâce de Dieu, qui a béni ses soins.
Ce n'est pas seullement par ces moyens qu'elle a taché de les bien élever,
mais c'est encores par un bon exemple et par ses enseignements qu'elle les a voulu former a la vertu.
Quoy qu'elle les ait tous aimés tendrement, elle leur a toujours été severe dans la maison, jusques la que, quand ils étoient jeunes,
ils alloient avec joye demeurer hors du pays et chés des étrangers, au lieu que les enfans élevés dans les trop flateuses caresses de
leurs mères ne quitent la maison qu'avec larmes.
Elle a surtout empesché avec grand soin qu'ils ne soient plongés dans les débauches du jeu, du vin et des femmes,
non seulement en les censurant âprement lorsqu'ils avoient fait le moindre des exès ou la jeunesse s'emporte, ou fréquenté quelque
compagnie dangereuse, mais aussi en ne leur donnant pas tout l'argent qu'ils auroient désiré.
En effet, ayant l'ame bonne, ils ne vouloient ni emprunter ny paroitre gueux dans les compagnies, mais plustost ils demeuroient dans
la maison a vaquer a leurs études et ne frequentoient que les compagnies les plus modérées.
On voit par ce qui précède que le chancelier de Montmollin ne fut pas un enfant gâté.
Il quitta d'ailleurs de très bonne heure la maison paternelle et reçut sa première instruction chez le pasteur Jacques Ostervald (l603-1644),
qui résidait alors à Cornaux et, par son mariage avec Marguerite de Montmollin, devint en 1639 l'oncle de son pensionnaire.
Voici en quels termes Jean de Montmollin nous parle des études de son frère:
Son père désirant de le bien élever le mit a l'age de (En blanc dans le manuscrit) ans en pention ches Mr Ostervald le ministre.
Et ensuite l'envoya à Basle pour aprendre la langue allemande et y faire ses études en mesme tems.
Et sa mère continua de le faire bien instruire après la mort de son mary.
Il profitoit merveilleusement bien et ayant eu un précepteur qui l'instruisoit en particulier dans la maison,
il parvint aux [écoles] publiques en peu de tems.
Sa mère l'envoya ensuite à Orange faire sa philosophie sous Mr de Rodon, un des plus fameux philosophes de ce siècle.
Et de là à Orléans, pour étudier en droit.
Enfin il fut quelque temps à Paris, où il acheva ses études et aprit en fréquentant souvent le Palais, pour ouïr ces fameux avocats du Parlement et
aprendre la belle manière de mettre en pratique la science qu'il avoit aquise dans l'Accadémie.
Il revint au pays avec de belles connoissances principalement du droit, de la politique, de l'histoire et de la géographie,
s'estant appliqué à ces sciences avec plus d'attachement qu'aux autres, qu'il n'ignoroit pourtant pas.
Un document, resté inutilisé jusqu'ici, nous apporte une preuve tangible du passage de Georges de Montmollin aux hautes écoles de Bâle et d'Orange
et nous permet d'apprécier dans une certaine mesure la valeur de ses études.
C'est un volume factice à couverture de parchemin, que conserve la Bibliothèque des Pasteurs de Neuchâtel
[Voy. Catalogue de la Bibliothèque de la Société des Pasteurs, par L. Aubert, p. 205 et 517]
et qui a sûrement appartenu au chancelier de Montmollin.
Il se compose d'une partie manuscrite de plusieurs centaines de pages, à laquelle fait suite une mince brochure imprimée.
Cette brochure de vingt pages, sortie des presses de l'imprimeur de l'Université de Bâle en 1645, est une dissertation latine présentée par G. de Montmollin
à la Faculté de Philosophie de cette université, pour être soutenue publiquement par l'auteur, suivant l'usage.
Cet opuscule, que les biographes et les bibliographes neuchâtelois ne mentionnent pas, doit être fort rare.
La Bibliothèque de l'Université de Bâle ne le possède pas.
Il mériterait déjà d'être signalé parce qu'il est le plus ancien des écrits de Montmollin et le seul qui ait été imprimé de son vivant.
Le titre De magistratu in genere indique suffisamment combien le sujet en est vaste.
Par Magistratus, Montmollin entend en effet n'importe quel personnage revêtu de hautes fonctions dans l'Etat.
La matière traitée est divisée en cinquante paragraphes, dont les plus courts n'ont que trois ou quatre lignes et les plus longs ne dépassent pas une demi-page.
Chaque paragraphe étudie un point particulier, mentionne les controverses auxquelles il peut donner lieu et énonce brièvement l'opinion et les arguments de l'auteur,
avec références aux autorités qu'il invoque.
C'est un canevas sans développements, qui devait servir de base à la discussion orale.
Nous ne suivrons pas l'auteur dans son consciencieux inventaire raisonné de toutes les questions qui se rattachent à la magistrature.
Une première partie s'occupe des modalités possibles pour l'institution des magistrats et des principes qui doivent guider les intéressés dans leur choix.
Les qualités qui doivent être l'apanage des élus sont passées en revue.
Ils ne doivent être ni trop jeunes, ni trop âgés, car une âme juvénile ne sait pas dominer ses passions et la vieillesse entraîne la décrépitude.
Les hommes grands et forts auront la préférence sur les autres, car une belle prestance incite au respect et un corps difforme cache souvent une âme difforme.
Il faut aussi tenir compte de la fortune: les besogneux sont exposés à toute sorte de tentations, tandis que la fortune des riches sera une garantie de leur bonne gestion.
Les gens du pays doivent passer avant les étrangers et les nobles avant les roturiers;
toutefois, Montmollin considère ce dernier point comme secondaire.
Les vertus nécessaires à l'exercice de la magistrature font l'objet de la seconde partie de la dissertation.
La piété, la prudence, la clémence, la libéralité, le courage, la modestie, la tempérance et d'autres encore servent successivement de thème aux commentaires,
agrémentés d'exemples ou de citations d'autorités.
Relevons seulement la condamnation énergique du mensonge comme moyen licite de gouvernement, malgré ce qu'en disent Platon et Juste Lipse.
Montmollin concède qu'un magistrat doit savoir à l'occasion se composer un visage adapté aux circonstances;
mais là doit s'arrêter l'art de simuler ou de dissimuler.
Chemin faisant, l'auteur touche parfois à certains sujets qui sont encore d'actualité.
Il discute, par exemple, si les ecclésiastiques doivent être exclus des charges publiques.
S'appuyant sur des textes bibliques, il se prononce de façon générale pour l'affirmative, mais ne veut pas cependant leur dénier toute participation aux honneurs.
Il aborde même la question féministe, mais elle ne le retient pas longtemps et son opinion est aussi vite faite que catégorique.
Deux passages de la Bible justifient d'emblée l'exclusion de la femme des affaires politiques, dans lesquelles la retenue naturelle au sexe faible l'empêche
d'ailleurs de jouer un rôle.
De plus, la discrétion est une des grandes forces du gouvernement; or, où trouverâ-t-on des femmes qui ne soient pas bavardes?
Inutile de parler encore de la faiblesse, de l'inconstance, de la cruauté et d'autres tares qui ont amené les Francs à écarter les femmes de l'exercice du pouvoir.
Si, malgré cela, la coutume de certains pays les admet, il faudra veiller à ne choisir que celles qui sont douées de vertus masculines.
On ne peut assurément pas attribuer à cette thèse de débutant une grande valeur scientifique; elle effleure une quantité de problèmes
sans les approfondir et le sens historique y fait défaut.
L'auteur reste trop souvent dans les idées générales et les lieux communs, illustrés d'exemples pris surtout à l'antiquité.
Mais son érudition, pour superficielle qu'elle soit, n'en est pas moins fort vaste.
Les principaux philosophes et historiens grecs et latins, et même des auteurs très secondaires, y sont invoqués à l'appui de ses assertions.
Des vers de Virgile, d'Ovide, de Claudien jettent par-ci, par-là, une note poétique, à côté des nombreuses citations bibliques.
Enfin des références précises à une trentaine d'auteurs d'écrits politiques ou philosophiques des XVI, et XVII"" siècles complètent sa documentation,
où les célébrités comme Erasme, Machiavel, Scaliger, Juste Lipse, Bodin alternent avec les Liebenthal, Velstein, Keckermann et autres inconnus.
Tout ce fatras érudit ne laisse que trop rarement percevoir une note personnelle, qui, lorsqu'elle se manifeste, témoigne d'un jugement sain et, d'une morale sévère.
Le fait que l'étudiant novice qui disserte avec tant d'assurance sur les devoirs des magistrats devait un jour occuper les plus hautes charges de son pays
donne un certain intérêt aux opinions qu'il exprime, et lui-même dut songer plus d'une fois, au cours de sa longue carrière, au portrait idéal de l'homme d'Etat
qu'il avait tracé dans son opuscule de jeunesse.
Ce qu'il ne faut pas oublier, en effet, c'est que ce travail est l'oeuvre d'un jeune homme de 17 ans, qui n'était à l'Université que depuis quelques mois.
Sa carrière universitaire à Bâle fut de très courte durée.
Les inscriptions qui figurent dans les archives de l'Université nous permettent de la reconstituer [MM. Rud. Thommen et E. Tappolet, professeurs a l'Université de Bâle,
ont eu l'obligeance de rechercher ces mentions dans les archives pour me les communiquer. M. Thommen m'a fourni encore d'autres renseignements, dont je le remercie.].
Le 21 mars 1645, Wilhelmus [Gette erreur de prénom se retrouve dans la matricule générale de l'Université pour l'année 1644-1645, où on lit sous No 35: Guglielmus Montmolinus, Neooomensis.
La confusion provient sans doute d'une fausse interprétation de l'initiale G] Montmolinus, Neocomensis, acquitte auprès de la Faculté de Philosophie
une finance de 7 schillings 8 deniers pour sa depositio.
La depositio rudimentorum était la cérémonie bizarre et assez grotesque à laquelle étaient astreints tous ceux qui, ayant achevé leurs études préparatoires,
demandaient à être reçus à l'Université.
Elle consacrait leur entrée dans la vie nouvelle de l'étudiant.
C'était seulement lorsqu'ils étaient munis de leur certificat de depositio que les candidats pouvaient être régulièrement immatriculés
[M; R. Thommen a donné sur la depositio des détails précis, tirés d'un document contemporain, dans son intéressant article Basler Studentenleben im l6. Jahrhundert (Basler Jahrbuch, , 1887).].
L'inscription de Georgius de Montmolin, Neocomensis, dans la matricule de la Faculté de Philosophie n'eut lieu que le 25 août 1645,
contre paiement de 5 schillings, et, six jours plus tard, le 31 août, il paie de nouveau 5 sch. 6 d. comme finance de sceau pour une attestation publique.
Entre ces deux dates, le 29 août, avait eu lieu la soutenance de la thèse.
Le texte du certificat délivré le 31 août a été conservé dans les archives de l'Université [M. le Dr Guy de Montmollin en possède une copie, qu'il a hien voulu mettre à ma disposition.].
C'est un acte notarial dans toutes les formes, rédigé en latin.
Le doyen de la Faculté, un neveu et homonyme du médecin bien connu Félix Platter, y déclare que G. de Montmollin, jeune homme plein d'avenir
(optimae exspectationis juvenis), après avoir subi les épreuves traditionnelles de la depositio, a eté reçu au nombre des étudiants et a participé
dès ce moment, aux exercices universitaires.
Il y a fait preuve d'un zèle particulier et d'une science remarquable, notamment dans la soutenance d'une thèse politique, qui avait eu lieu l'avant-veille.
Sa conduite n'a donné lieu à aucune plainte [La première partie de l'acte reproduit la teneur d'un certificat ordinaire de depositio,
dont on peut voir la traduction dans THOMMEN, loc. cit., p. 103].
Pas plus dans cette attestation que sur la feuille de titre de la thèse, il n'est fait mention d'un grade académique auquel aurait abouti la soutenance.
Ce qui paraît ressortir de ces circonstançes, c'est que le jeune homme s'est préparé à Bâle aux études universitaires, mais qu'il n'y a suivi les cours qu'un semestre,
juste le temps nécessaire pour faire reconnaître ses mérites personnels et obtenir un çertificat officiel qui lui permît d'entrer sans difficulté dans une autre Université.
C'est en France que devaient se faire ses études principales, et la situation de sa famille engageait à réduire au strict nécessaire le temps de la préparation.
Depuis la mort de son père, son grand-oncle Favarger s'était partiçulièment intéressé à son avenir et c'est à lui qu'est dédiée en première ligne la thèse de Bâle,
où il est qualifié de vir nobilissimus, amplissimus prudentia, consiliogue conspicuo, etc.
Montmollin l'y appelle aussi son Mécène et son protecteur, qui lui tient lieu de père, et ce n'était pas là pure rhétorique.
Le crédit et l'influence de Favarger facilitèrent beaucoup la voie au jeune homme, au début de sa carrière.
Les notes de son frère Jean nous apprennent que Mr le maire Favarger ayant remarqué en luy,
avant qu'il allât en France, beaucoup de jugement et, d'aplication aux bones letres, le destina au service du Prince,
auquel il en écrivit et obtint en sa faveur une pention, qui n'etoit véritablement pas fort grande, mais qui sembloit luy prometre de l'avancement
dans le service aussi tost qu'il s'en seroit rendu capable.
Nous avons vu plus haut que, lorsque Montmollin revint de Bâle, Favarger conseilla à sa mère de le garder auprès d'elle pour l'aider à
liquider les affaires de son mari défunt, mais qu'elle n'y consentit pas, pour ne pas interrompre les études commencées.
Un document intéressant, conservé dans les archives de la famille, permet de fixer aux premiers jours de septembre le départ de Bâle de l'étudiant.
C'est l'album où, suivant la coutume du temps, des maîtres et des condisciples préférés inscrivaient sur une page blanche, au moment de la séparation,
une maxime accompagnée de voeux et de témoignages d'amitié.
Toutes les inscriptions faites à Bâle sont datées des derniers jours d'août et des trois premiers de septembre.
A côté des signatures du recteur Fesch et du doyen Platter, nous y remarquons celles d'une série de professeurs, dont Montmollin doit avoir suivi les cours:
G. Obermayer pour les mathématiques, J. Hagenbach pour la morale, P. Falkeisen (Falkisius) pour la rhétorique, Jérôme Zenoin pour le grec, etc.
Ce fut la petite ville d'Orange, à 20 km. d'Avignon, qui fut choisie pour la continuation des études de Montmollin.
Nous ne savons pas au juste quand eut lieu le départ.
Le 20 octobre 1645, Michel Fabry, de Valangin, s'inscrit encore dans l'album à Neuchâtel, et c'est peut-être à ce moment que le jeune boursier gagna sa nouvelle résidence.
Sa présence à Orange est en tout cas attestée par des inscriptions faites dans l'album, du 22 juillet 1646 jusqu'au milieu d'avril 1647.
L'Université d'Orange remontait au XIVème siècle, mais ne paraît jamais avoir eu une grande importance.
Dès le XVIème siècle, elle avait été réduite aux trois facultés de théologie, de droit et de médecine.
En 1780, elle comptait seulement quarante étudiants et fut supprimée à l'époque de la Révolution.
Ce qui détermina le choix de Montmollin, ou de ceux qui le dirigeaient, c'est uniquement, semble-t-il, la réputation du philosophe DeRodon, qui professait à Orange depuis 1640.
Ce personnage, né à Die vers 1600, était protestant, et ses ardentes polémiques religieuses lui valurent plusieurs procès et
finalement le bannissement perpétuel; il mourut à Genève en 1664.
On comprend qu'il ait été tenu en haute estime dans les milieux protestants de notre pays.
Il était avant tout un dialecticien consommé.
En philosophie, il était partisan exclusif des traditions aristotéliciennes.
Il combat les nouveaux systèmes, entre autres le système astronomique de Copernic, avec toute la vigueur de sa dialectique.
Chez lui tout se résout en définitions subtiles et en artifices de syllogismes
[Voir sur DeRodon la notice dans HAAG, France protestante, 2ème éd., V, 251-258, avec bibliographie.].
Le volume de la Bibliothèque des Pasteurs qui renferme la thèse du chancelier de Montmollin nous a aussi conservé la preuve de son assiduité aux cours de DeRodon.
Toute la partie manuscrite qui occupe la plus grande partie du volume n'est autre que le traité De Physica du philosophe,
fort bien calligraphié de la jolie écriture du chancelier
[Qn peut comparer avec le fac-similé d'une page que nous en donnons celui qui se trouve dans V. Rossel, Hist. littéraire de la Suisse romande, éd. illustrée, p. 239 dont l'écriture est postérieure de près de 50 ans.].
Ce ne sont évidemment pas des notes prises directement au cours, mais une mise au net très soignée, dans laquelle un mot ou un nom propre laissé en blanc
trahit seul de temps en temps qu'il s'agit réellement d'un cours.
Le titre de Physique ne doit pas nous faire illusion sur le contenu: c'est de la physique au sens ancien du mot.
On y touche aux matières les plus diverses.
La première partie traite des questions générale: des principes et des causes, de la matière et de la forme, de la cause efficiente, finale, de l'espace, du vide, etc.
La seconde s'occupe de l'univers, du ciel et des astres, des éléments, des météores, des métaux, etc.
Elle se termine par l'étude de l'âme.
Tout le cours est en latin; seules les quelques pages qui traitent des atomes sont en français, sans qu'on en voie la raison
[les oeuvres pbilosophiques de DeRodon ont été publiées à Genève, chez le libraire Chouët, de 1659 à 1669.
On reconnaît dans la Physique, parue en 1664, le cours noté par Montmollin, mais avec des modifications et des développements].
DeRodon fait preuve d'un grand savoir encyclopédique, mais le caractère saillant de son enseignement ne justifie que trop le reproche,
adressé au philosophe protestant par un de ses biographes, d'abuser
des distinctions subtiles et des discussions sans fin, au milieu desquelles l'esprit le plus exercé est exposé à se perdre à chaque instant.
A cette école, le futur chancelier put sûrement aiguiser son esprit et devenir un maître dans l'art du raisonnement et de la controverse.
Nous aimons toutefois à croire que d'autres professeurs enrichirent ses connaissances de notions plus substantielles.
Tout renseignement précis fait défaut à ce sujet.
L'album de l'étudiant ne renferme aucun nom de professeur d'Orange, mais enregistre les protestations d'amitié de quelques compagnons d'études,
compatriotes suisses ou ressortissants du Midi.
Les inscriptions de ces derniers n'ont pas toujours l'austérité, helvétique.
Un certain du Pradel débute : Vivam et bibam, probi homines, et continue avec Horace : Nunc est bibendum, nunc pede libero pulsanda tellus.
Un autre rattache son compliment à un quatrain plaisant:
Les amis de l'heure présente
Sont du naturel du melon,
Qu'il en faut bien espreuver trente
Avant que d'en treuver un bon.
Pour tesmoigner à Monsieur de Montmoulin que je ne suy pas de çe nombre, j'ay voulu luy donner ce petit tesmoignage d'amitié en qualité
de son très humble serviteur. D'Orange, ce 1er septembre 1646. DE MYRABEL.
[Le 22 juillet 1646, un condisciple qui signe Lemazes (?) déclare qu'il sera tout le temps de sa vie le très humble serviteur de G. de Montmollin,
en reconnaissance de l'amitié qu'il lui a témoignée, et fait précéder ces lignes de l'adage: Nihil dulcius quam omnia scire.
Par une étrange confusion, U. Humbert, qui a eu l'album entre les mains, a fait de ces mots la devise choisie par Montmollin. (Musée neuchâtelois, 1894, p. 79.)]
Partagées entre le travail et la compagnie de joyeux amis, deux années passèrent vite à Orange.
Pour se spécialiser dans le droit et conquérir ses grades, c'est à Orléans que Montmollin se rendit ensuite.
On a relevé son nom parmi les étudiants inscrits à l'Université de cette ville dès 1647.
Il y figure, comme ceux des étudiants suisses en général, dans la "nation allemande"
[Voy. A. Rivier, Schweizer als Mitqlieder der "deutschen Nation" in, Orléans, dans Anzeiqer für schweiz. Geschichte, t. II, p. 268].
C'est aussi dans cette corporation que notre compatriote remplit les fonctions de bibliothécaire dont parlent de façon peu claire certains biographes.
Voici les détails que donne à ce sujet la notice de son frère:
Il eut à Orléans une belle commodité de voir les meilleurs auteurs.
Les étrangers qui vont étudier dans cette Université se partagent par nations et se font immatriculer chacun dans la sienne.
Luy se mit dans celle des Allemands, tant parce que Neuchâtel est dans la Suisse que parce qu'elle est la plus considérable.
Or comme cette nation a une bibliothèque à Orléans, qui s'est formée par ceux qui s'y sont immatriculés, étant obligés d'y donner en entrant chacun deux livres,
ils créent de (Le chiffre manque) ans à ans un ou deux maîtres de la bibliothèque, pour en avoir le soin et pour retirer les livres que tous ceux de la nation peuvent prendre pour s'en servir quelque temps.
Il fut choisi pour estre l'un de ces maîtres de la bibliothèque, et pendant le tems qu'il en eut la direction,
il feuilleta bien soigneusement les meilleurs livres et en profita, extrêmement.