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Les humains sont-ils monogames ou polygames?
Certains pourraient donc affirmer que la perte de ces épines péniennes a donné naissance à l'amour et au mariage. Par ailleurs, notre tendance à la monogamie aurait – toujours selon certains – écarté le besoin de compétition virile, nous permettant par là même de former de vastes et paisibles communautés. De toute évidence, la vie en groupe avait ses avantages: cerveaux de plus grande taille, maîtrise du langage, et – peut-être – une foule d'autres caractéristiques qui auraient contribué à nous civiliser et à contenir notre nature sauvage. Nous serions donc passés des papilles cornées aux partenaires fidèles; d'une humanité polygame à une humanité monogame.
Cette théorie me plaît, mais sa véracité n'a pas été prouvée. D'ailleurs, dans la Nature, toutes les épines péniennes n'ont pas pour fonction d'accélérer le rapport sexuel: les orang-outans sont dotés de papilles cornées particulièrement élaborées, mais peuvent s'accoupler pendant un quart d'heure. Il nous est donc bien difficile de comprendre le rôle de nos papilles – ou de leur absence. Ce qui n'empêchera personne de se poser la question.
Nous aimons à penser que la façon dont nous nous accouplons définit notre nature. De ce fait, voilà plusieurs années que la vie sexuelle des hominidés d'autrefois est étudiée à l'aide de simulations informatiques: on mesure les circonférences d'os anciens, puis on applique les lois de l'évolution et de l'économie. Mais pour comprendre le domaine controversé de la paléo-sexologie, il faut commencer par étudier l'accouplement humain d'aujourd'hui – et celui de naguère.
Selon les anthropologues, seule une société sur six a fait de la monogamie une règle. On peut aujourd'hui retracer l'existence d'institutions reposant sur le couple homme-femme jusqu'au Code d'Hammourabi; la pratique fut encore plus codifiée dans la Grèce et la Rome antiques. Mais même à cette époque, l'engagement humain à la fidélité avait ses limites: on voyait certes les concubines officielles d'un mauvais œil, mais il était tout a fait possible d'avoir une aventure extraconjugale avec un esclave – quel que soit son sexe. L'historien Walter Scheidel qualifie cette pratique gréco-romaine de «monogamie polygyne», une conception morale de la promiscuité plutôt mi-figue mi-raisin. La culture judéo-chrétienne d'aujourd'hui n'a pas eu raison de cette propension à l'adultère (si personne ne faisait de galipettes, nous n'aurions pas besoin du septième commandement).
Dans The Myth of Monogamy, les psychologues évolutionnistes David P. Barash et Judith Eve Lipton affirment que nous ne sommes pas la seule espèce fonctionnant par paires à faire preuve d'un penchant pour l'adultère. Même chez les animaux bien connus pour leur fidélité (oiseaux nicheurs, etc.), peu d'espèces restent sur le droit chemin – et beaucoup s'en écartent. «Peu d'espèces sont réellement monogames», explique Barash. «Le chirogale moyen. Le sauteur géant de Madagascar. Il faut vraiment explorer tous les coins et les recoins du règne animal pour les dénicher». Comme tant d'autres animaux, les êtres humains ne sont pas véritablement monogames. On pourrait dire que nous sommes «plutôt monogames».
Ce «plutôt» a provoqué nombre de problèmes, pour les amoureux comme pour les scientifiques. Les travaux visant à définir notre comportement sexuel se heurtent souvent à la nature humaine et son perpétuel entre-deux. Une mesure commune d'évaluation indirecte de la copulation chez les espèces de primates se base sur la taille des testicules. Lorsqu'un mâle est obligé de partager ses partenaires, il a tout intérêt à profiter de chaque éjaculation pour propulser autant de spermatozoïdes que possible. Les chimpanzés s'accouplent relativement librement, et présentent un niveau élevé de rivalité masculine. Ils sont dotés de testicules massifs, qui leur permettent de rivaliser avec leurs adversaires. En revanche, les gorilles disposent d'une dynamique sexuelle plus stable: le mâle alpha détient l'apanage du sexe; les autres mâles l'ont dans l'os. Les rivalités étant moins nombreuses, l'éjaculation –- et la taille des testicules – est moins importante. Les testicules du gorille sont assez petits. Et ceux de l'homme? Ni petits, ni gros. Couci-couça.
La taille des testicules n'est peut-être pas un sujet de rivalité chez les gorilles mâles, mais ces derniers s'appuient sur d'autres caractéristiques pour obtenir –- et conserver – leurs harems. Si les gorilles mâles sont si imposants et effrayants, c'est précisément pour vaincre les autres mâles et asseoir ainsi leur domination sociale. Au sein d'une même espèce, la différence entre les physiologies masculines et féminines fournit une autre mesure d’évaluation indirecte de l’accouplement: plus les physiologies sont différentes, plus la compétition masculine est présente, et plus l’espèce est susceptible de tendre à la polygynie. Mais où nous situons-nous (quant aux différences hommes/femmes) par rapport aux autres primates? Plus ou moins dans la moyenne.
Puisqu’il est visiblement impossible de nous faire rentrer dans une case, les scientifiques ont dû se rabattre sur la vie sexuelle de nos ancêtres. Leur société ressemblait-elle à celle des gorilles, où le mâle dominant répand joyeusement sa semence – et où le reste de la gent masculine souffre en silence? Ou à celle des chimpanzés, dans laquelle les mœurs sont légères et où les mâles se disputent plusieurs partenaires? A moins qu’il existe une autre possibilité, comme l’affirment Christopher Ryan et Cacilda Jethá dans leur ode à l’amour libre, Sex at Dawn – un best-seller vivement critiqué. Selon les auteurs, nos ancêtres ressemblaient aux bonobos – en cela qu’ils s’adonnaient à des rapports sexuels effrénés sans trop de chamailleries.
Ces spéculations finissent toutefois vite par se heurter à une impasse – car il est impossible d’en avoir le cœur net. Ces primates ont des ancêtres en commun avec l’homme, mais le plus récent d’entre eux vivait il y a six millions d’années. (J’imagine que si les bonobos pouvaient devenir anthropologues, l’un d’entre eux se demanderait sans doute si la sexualité de ses ancêtres ressemblait à celle des humains – et il consacrerait un ouvrage à la question). «En réalité, déclare Barash, cette question fait figure de test de Rorschach pour ceux qui se la posent».
Nous disposons bel et bien de données quant aux habitudes reproductives des humains – mais elles se caractérisent souvent par un léger manque de fiabilité. En 2010, une équipe de chercheurs de Montréal a réalisé une analyse du ratio de reproduction d’Homo sapiens (en s’appuyant sur une étude approfondie d’échantillons d’ADN). En évaluant la diversité inhérente aux chromosomes humains, les chercheurs ont tenté d’estimer la proportion de reproducteurs de sexe féminin. Le ratio dépassait légèrement les un pour un; ce qui signifiait qu’il existait au moins onze femmes pour chaque miniane de reproducteurs masculins. Mais les calculs utilisés pour parvenir à ces résultats se sont avérés quelque peu bancals. Les chercheurs procédèrent alors à quelques ajustements, et leurs nouveaux calculs aboutirent à un ratio un peu plus proche de deux. Ces estimations, écrivent-ils, correspondent encore à un modèle de société pouvant être qualifié de «monogame ou monogame en série; elles pourraient cependant également correspondre aux modèles de sociétés polygynes». Là encore, nous sommes «plutôt» monogames.
A quel stade de l’évolution des hominidés cet «entre-deux» a-t-il fait son apparition? En 2009, le paléontologue Owen Lovejoy a publié des spécimens de fossiles d’Ardipithecus ramidus. Ce dernier vivait sur terre il y a 4,4 millions d’années. Il s’est servi de cette espèce récemment identifiée comme preuve de la grande transition des hominidés vers le système du couple (presque) exclusif. Ardi marchait debout, ce qui lui permettait de tenir sa nourriture dans ses mains; et selon le paléontologue, les mâles qui transportaient cette nourriture pouvait l’apporter aux femelles. L’évolution leur avait permis de faire la cour à leur belle tout en ramenant de quoi faire bouillir la marmite. Elle avait également réduit le dimorphisme sexuel – ainsi que d’autres signes de compétition masculine. Considérées dans leur ensemble, ces données laissent entrevoir «un bouleversement majeur dans la stratégie de reproduction, [qui a] transformé la structure sociale des premiers hominidés», écrit ainsi Lovejoy dans la revue Science. Les mâles et les femelles formaient désormais des couples, et les pères commençaient à subvenir aux besoins de leur famille.
Sergey Gavrilets, chercheur (friand de calculs en tous genres) à l’University of Tennessee, a achevé une étude au mois de mai; elle démontre que cette fameuse transition se conforme aux lois de la sélection naturelle. L’énigme est des plus complexes. Gavrilets explique que le système d’accouplement polygyne peut entraîner un «cercle vicieux» : les mâles gaspillent leur temps et leur énergie à se battre pour les femelles. La communauté se porterait peut-être mieux si chacun de ses membres formait un couple hétérosexuel épanoui, qui veillerait au bien-être de ses propres enfants. Mais lorsque le sexe a mis une espèce à feu et à sang, l’évolution la pousse à perpétuer le conflit. Gavrilets a donc mis au point un modèle informatique pour déterminer si toute avancée nous rapprochant de la monogamie pouvait se conformer à ce nous nous savons de l’évolution. Il a alors découvert que les femelles favorisaient de plus en plus les mâles aptes à ramener de la nourriture et à prendre soin des enfants – et que cette modification était peut-être à l’origine de ce bouleversement. (Les mâles les moins bien classés pourraient également favoriser les partenaires fidèles).
Gavrilets explique qu'il doit confronter son modèle à d'autres théories cherchant à expliquer l'évolution des relations humaines – l'une d'entre elle évoque l'invention de la cuisson des aliments. Il a tout de même fait valoir que la biologie pouvait à elle seule avoir donné naissance à l'amour moderne – sans l'aide des lois et des coutumes. «La culture n'est intervenue que bien plus tard, a-t-il expliqué à un journaliste au printemps dernier, et n'a fait que renforcer les habitudes qui étaient déjà en place».
C'est là une théorie – mais l'étude de la monogamie peut prendre toutes sortes de formes. Certains chercheurs ont été davantage intéressés par la culture et les coutumes. En janvier dernier, un chercheur du nom de Joe Henrich a publié – en compagnie de ses collègues – une théorie expliquant les raisons de la propagation du système du partenaire unique en tant que norme sociale. Cet article scientifique fait remarquer qu'il existe une différence entre les coutumes matrimoniales et les stratégies d'accouplement. (Elles sont toutefois liées: nous avons tendance à internaliser les règles de la société dans laquelle nous vivons; le fait «d'agir comme il faut» est donc ainsi une récompense en soi). Les auteurs affirment que lorsqu'une société atteint une taille et un niveau de complexité donnés, elle a tout intérêt à promouvoir la monogamie (ou la «quasi-monogamie») via la culture.
Pourquoi? Parce que la polygamie est une source de problèmes. Henrich (et ses collaborateurs) ont passé en revue une grande quantité de documents pour étayer leur théorie – selon laquelle l'approche «multi-épouses» condamne beaucoup d'hommes au célibat, et peut donc les amener à prendre des risques et à se montrer colériques. Ces célibataires sont des dangers publics: ils font grimper les taux de criminalités et de conflit, tout en faisant baisser la productivité. Prenons l'exemple de la Chine, où une préférence pour les bébés de sexe masculin à provoqué un grand déséquilibre dans la proportion hommes-femmes entre 1988 et 2004. Le nombre des hommes célibataires a presque doublé pendant cette période – tout comme le taux de criminalité. En Inde, les taux d'homicides suivent la courbe de la proportion hommes-femmes dans tous les Etats du pays. Les auteurs se sont appuyés sur ces données – entre autres – pour affirmer qu'une culture de la monogamie pourrait être destinée à s'étendre et à prospérer. La monogamie serait alors le système le plus fort de sa catégorie.
Bien entendu, il se peut également que cet important taux de conflit favorise la polygamie. Walter Scheidel fait remarquer que l'interdiction du mariage multiple a été levée à la fin de la guerre du Péloponnèse – qui avait fait tant de morts qu'il existait peu de maris potentiels. Ce qui soulève l'épineuse question du lien entre la monogamie et la guerre: certains affirment que le système du couple exclusif permet la formation d'armées plus fortes (en nombre comme en puissance), et que les soldats issus de ce système sont mieux préparés au combat. Henrich (et ses collaborateurs) laissent entendre le contraire: selon eux, les hommes mariés sont moins enclins à faire la guerre, ce qui fragilise les despotes et favorise la démocratie.
La réponse se trouve peut-être à mi-chemin; c'est souvent le cas lorsque la science se penche sur la question de la monogamie. Certaines cultures ont inscrit cette pratique dans la loi, d'autres non. La physiologie humaine semble elle-même incapable de trancher. Quel que soit le degré d'analyse, il est difficile de déterminer ce que nous sommes, ou comment nous vivons. Nous sommes fidèles, et nous sommes infidèles. Amoureux – et adultères.