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J'ai contesté récemment la validité de la thèse de Michael Kohlhauer selon laquelle, si j'ai bien compris, Joseph de Maistre avait créé des figures de la Providence parce que, se sentant en exil loin de la Savoie, il avait tendu à s'inventer un monde pour compenser, en quelque sorte, son manque affectif. Je l'ai contesté parce que Joseph de Maistre ne s'étant jamais avoué en sentiment d'exil vis à vis de la Savoie et se disant plutôt citoyen d'un ciel inaccessible, cette thèse ne s'appuyait que sur des présupposés rationalistes dans la lignée de Sigmund Freud, que les faits ne confirmaient pas.
Mais tout de même, il est indéniable que le style prophétique est venu à Joseph de Maistre lorsqu'il a eu quitté Chambéry pour Lausanne puis, plus encore, Saint-Pétersbourg, et même Rudolf Steiner considérait que c'est seulement en s'arrachant au royaume de Piémont-Sardaigne, auquel il avait d'abord été lié, et en entrant dans la sphère culturelle russe, que le prophète savoisien avait trouvé son style, s'était pleinement épanoui, et avait commencé à percer les véritables secrets du monde.
Xavier de Maistre à son tour est devenu prodigieusement imaginatif en allant à Turin. On n peut pas dire néanmoins que son déménagement à Saint-Pétersbourg l'ait affranchi complètement du classicisme. Il y est rentré, après avoir été rabroué par son frère, qui ne goûtait pas la fantaisie grandiose de l'Expédition nocturne autour de ma chambre, la suite du Voyage. Même en Russie, Joseph représentait pour Xavier l'autorité paternelle, et celle du roi de Sardaigne, aussi celle des Jésuites.
Mais peu importe. La carrière de Joseph de Maistre montre bien que le départ de Chambéry a déployé ses dons prophétiques, ou son style prophétique tout au moins. Qu'est-ce à dire? La réponse ne se trouve pas dans Freud ou des théories générales démenties par l'intéressé même. Il a clairement énoncé qu'à Chambéry, il était comme une huître sur son rocher: il s'ennuyait. Même l'ésotérisme, il allait le chercher à Lyon, avant 1792. Il était bloqué, en Savoie, par le milieu social, le paysage familier, l'autorité légale, qui le contraignaient à n'avoir que des pensées conventionnelles. Une fois la révolution déclenchée, dégagé de cet environnement chaleureux mais contraignant, il a libéré ses pensées. La révolution a eu en fait un bon effet sur lui, elle l'a émancipé, indirectement: c'est tout le paradoxe de ce philosophe hostile à une révolution qui l'a engendré comme prophète. C'est pourquoi, somme toute, il l'a dite providentielle: pour lui, elle l'a été; elle l'a réellement régénéré, a ramené le fond du christianisme en son âme, et il s'attendait à ce que toute la France suive son exemple.
L'esprit se libère si le corps est déplacé, arraché au lieu où il s'est engoncé dans la matière: pourquoi le cacher? Les nomades sont réputés avoir une perception spéciale des esprits de l'air; les prophètes allaient de ville en ville pour ne pas avoir l'esprit obscurci par une situation trop stable; les troubadours, de même. Les médecins alchimistes de la Renaissance à leur tour se déplaçaient pour ne pas être piégés par les pensées ordinaires. Joseph de Maistre, par son départ de Chambéry, appartenait à cette lignée: le monde ordinaire se dissolvant, il voyait, derrière les apparences pour lui changeantes, se dessiner les principes spirituels généraux. Cela n'a rien à voir avec un sentiment d'exil. Tout avec l'affranchissement du sentiment local.