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Une rafraichissante indifférence
2019 a été a deuxième année la plus chaude (après 2016, l'année d'"El Niño) depuis 1850, a annoncé l'Organisation météorologique mondiale. Qui ajoute que depuis quarante ans, chaque décennie a été plus chaude que la précédente, que la température moyenne à la surface de la terre a augmenté de 1,1° depuis l'époque préindustrielle, et de 1,9 ° en Arctique par rapport à la moyenne 1981-2010, que la chaleur accumulée par les océans a atteint un sommet, que les dix dernières années ont été les plus chaudes enregistrées dans les océans (qui absorbent 93 % de la chaleur mondiale. Au rythme actuel, on se dirige vers une augmentation de la température de 3 à 5 ° d'ici la fin du siècle selon l'OMM, voire de 6,5° à 7 ° selon d'autres projections. Le niveau de la mer s'élève, la banquise recule, les calottes glaciaires et les glaciers continentaux fondent, les océans s'acidifient, les feux forêts s'aggravent, l'activité cyclonique se renforce, la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère a augmenté de près de 50 % depuis l'ère préindustrielle. Et par quoi se traduisent déjà, et vont se traduire plus encore, ces effets du réchauffement climatique ? par le déplacement de millions de personnes. Mais qu'on se rassure : ce sont les plus pauvres qui seront les plus frappés. D'où sans doute dans nos pays comme une rafraichissante indifférence.
Assumer un héritage désastreux pour ne pas se contenter de le transmettre
Beauté des périodes électorales : les belles promesses qui rendent joyeux tombent sur les électeurs comme flotte à la mousson. Et là, ici, maintenant, ça tombe vert. On va nager dans le vert. Bon, évidemment, ça ne durera pas forcément plus longtemps que la campagne électorale, mais d'ici là, ça va rafraîchir l'atmosphère politique. Parce que tout le monde s'y met. Reste évidemment à vérifier la réalité de cette verdure politique. Les Verts, évidemment, le PS, qui a fait son virage politique environnemental il y a quarante ans, et la gauche de la gauche, mais aussi le PLR, le PDC, et même les cancres environnementaux de la droite de la droite (l'UDC, le MCG). Le réchauffement climatique a donc réchauffé la portion du monde politique qui était jusqu'aux manifs de ces derniers mois totalement hermétique à l'exigence d'y répondre...
"En 2050, notre ville aura un climat comparable à celui de l'Afrique du Nord" (ou d'Abu Dhabi ?), a averti le Conseiller administratif Guillaume Barazzone, qui s'interroge gravement, dans la présentation du "plan stratégique de végétalisation" de la Ville de Genève : : "Quelle cité va-t-on laisser à nos enfants et nos petits-enfants ?"... Eh bien on leur laissera la Ville qu'on aura décidé de leur laisser : c'est même une caractéristique autant qu'une fonction de toute décision politique que de prendre effet dans l'avenir. Les conneries qu'on a faites, collectivement, dans le passé, nous surchauffent le cuir aujourd'hui, et celles qu'on fait aujourd'hui, en refusant de prendre les décisions qui s'imposent face au dérèglement climatique, ce sont les enfants et les petits enfants d'aujourd'hui qui en feront les frais : en 2050, une bonne partie des décideurs politiques ne seront plus de ce monde (l'auteur de ces lignes vraisemblablement non plus d'ailleurs).
Que peut une ville pour assumer l'urgence climatique après l'avoir proclamée ? Genève (comme Berne, Thoune, Lucerne, Yverdon, Delémont, Bâle...) a adopté une déclaration d'urgence climatique, proposée par le Conseil administratif au Conseil municipal, et après ? Sami Kanaan propose de définir des objectifs précis : réduction de 60 % des émissions (celles de la Ville) de gaz à effet de serre dans les dix ans, neutralité carbone (de la Ville) dans les vingt ans,... mais de quel moyens dispose-t-elle pour atteindre de tels objectifs ? Le comité de l'Union des villes suisses va leur proposer à toutes une politique climatique commune, mais leurs compétences respectives sont fort inégales (celles de Genève et des autres villes du canton sont parmi les plus réduites) et quatorze associations genevoise de protection de l'environnement, rassemblées dans la "Plateforme nature et paysage Genève"), d'entre elles Pro Natura et le WWF, ont lancé un manifeste contenant 21 mesures qu'elles considèrent comme prioritaires pour la nature et le paysage, et qu'elles proposent aux élus cantonaux et municipaux, en leur donnant un délai à la fin de la législature pour les soutenir. D'entre ces 21 mesures, quatorze concernent l'aménagement du territoire, le paysage et la biodiversité, les autres concernent l'éducation à l'environnement. Le manifeste demande notamment que la nature et le paysage soient pris en compte en amont des projets de construction, que l'on restreigne la création de nouvelles routes et que l'on renforce les continuités naturelles.
Le Conseil municipal de Genève a bien voté une motion décrétant l'"urgence climatique", et le Conseil administratif a bien présenté un "plan stratégique de végétalisation en ville", mais on est avec cela toujours dans l'expression des bonnes intentions. A saluer comme telles, tout en exigeant qu'on aille un peu au-delà. Dans le concret, quoi. La Ville veut se verdir ? elle a bien raison. C'est bon pour tout, à commencer par l'état de santé des habitants. Parce que les végétaux permettent de fixer le CO2, de filtrer les particules nocives, de minimiser les effets de l'imperméabilisation des sols et d'éviter les îlots de chaleur. Et que dès lors, planter des arbres, en fleurir les pieds, transformer des surfaces bétonnées en surface végétales, installer des toitures végétalisées, entretenir les espaces verts sans produits chimiques, tout cela relève d'une sorte d'évidence. Mais qui se heurte à quelques obstacles : par exemple, l'obligation légale, si on supprime des places de parc pour y mettre par exemple des arbres ( et il faut en supprimer deux pour pouvoir mettre un grand arbre à leur place) d'en recréer ailleurs. Une obligation imbécile, directement hérités du siècle dernier, et qui n'a aucun sens dans une ville où la moitié des ménages n'a plus de bagnole.
Les deux urgences, climatique et sociale, sont des héritages : le climat d'aujourd'hui est produit depuis le début de la révolution industrielle, nous transpirons encore la Guerre de Crimée. Et même si nous prenions aujourd'hui, sans délai, les mesures radicales que nous sommes incapables de prendre lors même que nous les savons nécessaires, nous ne stopperions pas la dégradation du climat avant des décennies. Et de même, si nous constatons aujourd'hui la précarisation d'une partie considérable de la population, la dégradation des conditions de travail, l'affaiblissement des protections sociales, ce constat est celui des conséquences de choix faits il y a des décennies -de choix actifs de dérégulation et de mercantilisation, de choix passifs de ne pas accompagner les changements technologiques.
Le PS genevois a adopté un programme de mesures de développement durable et de réponse à l'urgence climatique, dans tous les domaines (ou presque) : la mobilité, avec un programme d'investissement d'un milliard de franc sur dix ans pour financer de nouvelles lignes de tram et de train, des parkings-relais, la sécurisation de la mobilité douce, la rénovation du tunnel de Châtelaine, une ligne ferroviaire entre Cornavin et Saint-Julien via Lancy et Bernex). Outre la mobilité (prioritaire au ferroviaire, aux transports publics et à la mobilité douce, plus de nouvelles routes, pas de traversée routière du lac, une taxe frappant les voyages en avion, une négociation internationale pour taxer le kérosène), le programme socialiste porte sur la biodiversité (interdiction des pesticides, soutien à l'agriculture biologique de proximité), l'énergie (taxe sur le CO2, financement du recours aux énergies renouvelables, refus de la libéralisation du marché de l'électricité), l'économie (soutien à l'initiative pour des "multinationales responsables" de leurs actes à l'étranger...
Notre réponse, l'écosocialisme, c'est relever ensemble, sans privilégier l'une à l'autre, l'urgence climatique et l'urgence sociale -autrement dit : à ne pas faire payer par les plus pauvres le coût d'un changement de politique énergétique, ni à maintenir le primat des énergies fossiles au prétexte du maintien d'emplois et de niveaux de vie. C'est assumer un héritage désastreux, celui du productivisme (capitaliste ou collectiviste d'Etat), pour ne pas se contenter de le transmettre, alourdi de celui de notre inertie, à celles et ceux qui nous survivront.