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L'article récent de Madame Poppins sur la maîtrise d'une langue m'a fait me poser bien des questions sur le sujet…
Je suis en effet moi-même, contrairement à elle qui a baigné dès son enfance dans un milieu multilingue, quelqu'un de fondamentalement monolingue. Et cet article m'a rendu envieux, comme souvent quand je croise des personnes maîtrisant parfaitement plusieurs langues, souvent dès qu'ils apprennent à parler.
Pourtant j'ai appris plusieurs langues étrangères, trois pour être précis, et mes connaissances dans ces langues ne sont pas superficielles. Mais il n'y a pas contradiction avec le fait que je me considère monolingue, et je vais essayer d'expliquer pourquoi.
Mes parents sont tous deux Français, de langue maternelle française, et ont toujours parlé naturellement français à leur famille, enfants compris bien sûr. Même si mon père a d'excellentes connaissances en espagnol, ce sont des connaissances essentiellement scolaires au départ. Quant à ma mère, elle a presque tout perdu de la seule langue étrangère, l'anglais, qu'elle a apprise à l'école. Faute d'usage tout simplement.
Ce qui fait que mon premier vrai contact avec une autre langue, je l'ai eu à dix ans, à l'école également, avec l'anglais… Et plus tard, toujours à l'école, l'espagnol en « seconde langue ». Je fais abstraction du latin que j'ai appris en même temps, plutôt bien, mais que j'ai oublié très vite une fois passé le baccalauréat.
Mes connaissances de ces langues sont restées scolaires et livresques, n'ayant eu hors école que peu l'occasion de les mettre en pratique oralement. Je pense en avoir une maîtrise passive très correcte, lisant en espagnol et en anglais presque aussi couramment qu'en français. Mais à l'oral, en mode actif comme on dit, ce n'est pas ça, ça n'a jamais été ça… J'ai un accent épouvantable en anglais comme en espagnol, les débits de mitraillette des locuteurs castillans natifs me déroutent complètement, et les stupéfiantes différences d'accent en anglais me perturbent suffisamment pour être complètement perdus dans certaines conversations (si j'appréciais Mrs Thatcher pour une seule chose, c'était pour son anglais très pur, impeccable pour mon oreille !).
Je me débrouille mieux avec leurs télévisions respectives, les langues y sont, disons, plus « standardisées ».
Depuis une quinzaine d'années, j'ai déménagé en Belgique, pour raisons professionnelles. Et c'est là que j'ai découvert, a contrario, qu'en France tout nous pousse, fondamentalement, à être monolingue.
La politique jacobiniste et centralisatrice de l'État français depuis la Révolution a conduit à quelque chose de profondément regrettable au niveau linguistique : la disparition progressive (et inéluctable ?), des différents dialectes parlés en France. En effet la langue de l'État français, la seule, l'unique, est le français. Aucune autre langue n'a d'existence vraiment officielle.
Dans la vie courante, la grande majorité des Français n'entendent pour ainsi dire plus qu'une langue, si on fait abstraction des flots d'anglais déversés par les médias, que les gens font souvent semblant de comprendre. L'oreille n'a donc pas l'occasion de s'enrichir des fréquences et sonorités d'autres langues, devenant de la sorte « handicapée » par manque d'exercice.
C'est d'autant plus dommageable que le français est une langue assez monocorde, ne couvrant qu'une plage de fréquences sonores assez limitée. Une oreille habituée à entendre les sons dans cette plage de fréquence a du mal à ne serait-ce qu'entendre certains sons d'autres langues. Ce n'est pas de la surdité, ceci dit, simplement un criant manque de pratique auditive.
J'ai pris conscience de tout cela depuis que j'ai déménagé en Belgique, je l'ai dit, et particulièrement depuis que j'ai appris le néerlandais, l'autre langue officielle de ma ville d'accueil, Bruxelles. Je précise l'avoir apprise par pure curiosité intellectuelle, n'en ayant jamais eu vraiment besoin dans ma vie personnelle ou professionnelle. Et j'ai découvert ainsi un autre monde linguistique.
Dans la partie néerlandophone de Belgique, la Flandre, les dialectes sont, contrairement en France, toujours très vivaces ! Ils rythment même l'essentiel de la vie locale, laissant au néerlandais officiel, le Standaardnederlands, ou Algemeen Beschaafd Nederlands, (néerlandais « correct » général) uniquement la place de langue de l'enseignement, des autorités officielles en Flandre, et des médias flamands. Et encore, certains de ces derniers…
Dès le départ, les jeunes Flamands sont pour ainsi dire bilingues : néerlandais-dialecte. Et ils bénéficient de plus grandes facilités en langue que les Francophones en général, de ce fait, mais aussi du fait que le néerlandais officiel comme les dialectes couvrent une bien plus large plage de fréquences sonores que le français, et que l'enseignement comme la culture en Flandre sont très ouverts aux langues étrangères. Le français est langue d'enseignement obligatoire en Flandre, et par la force des choses les élèves doivent également maîtriser l'anglais, langue internationale. Et en Flandre (et à Bruxelles), on ne double pas les films, on les sous-titre systématiquement. Même à la radio, on ne double pas les interviews : on laisse le locuteur s'exprimer dans sa langue et on traduit ensuite.
Comment s'étonner par la suite que les Flamands soient bien plus forts en langues que les Francophones de Belgique (et a fortiori les Français !). En Wallonie, le néerlandais n'est pas obligatoire (il l'est quand même dans l'enseignement francophone de Bruxelles), les élèves peuvent choisir d'autres langues à apprendre. Les films y sont doublés comme en France, les interviews également. Ce qui conduit, à l'exception notable des zones proches de la frontière linguistique et de la très petite partie germanophone de la région wallonne, à une situation assez proche de celle de la France en matière d'apprentissage des langues. À la gravité moins prononcée, cependant, d'après mon expérience. Et je serais tenté de lier cette légère supériorité par rapport à la France au fait que les dialectes, en Wallonie, n'ont pas encore disparu.
Alors que faire pour améliorer ces handicaps linguistiques ? Je n'ai pas vraiment de réponse. Les médias font pleuvoir sur nous des flots d'anglais, mais je n'ai pas l'impression que le niveau en anglais du Francophone moyen ait vraiment augmenté ces dernières décennies. On peut tout juste parler d'une couche superficielle de vocabulaire anglais qui ne nous servirait guère si on devait avoir à s'immerger vraiment dans le monde anglophone.
Concernant la situation belge, je suis particulièrement effaré quand j'entends mes propres élèves (je suis professeur de mathématiques), quand nous parlons incidemment de connaissances en langues étrangères, me dire que « le néerlandais, ça ne sert à rien dans notre vie ». Ou comment être sourd et aveugle ! À Bruxelles, toutes les inscriptions publiques officielles sont dans les deux langues, la plupart des publicités également, et il suffit de sortir de l'agglomération pour n'entendre parler que néerlandais et/ou dialecte néerlandophone… et plus important encore, énormément d'offres d'emploi spécifient qu'on recherche des personnes bilingues, voire trilingues. Et par bilingue, c'est français-néerlandais qu'on veut dire, le trilingue y ajoute l'anglais. Et croyez-moi, la plupart de ces élèves ne sont vraiment pas forts en anglais non plus !
Alors ? Le Francophone de base comme moi serait-il irrémédiablement monolingue, même s'il est de bonne volonté ?