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Oui, la vie d’Alfred est trop monotone. Il prend volontiers tout ce qui lui arrive. Si c’est bizarre encore mieux. Il s’en fout du reste.
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Alfred pousse sa brouette pleine de terre sur la pelouse du parc municipal. Il s’agit d’un travail d’intérêt général qui consiste à remplir de terre des trous rectangulaires d’environ 180 cm de long, 60 cm de large et d’une profondeur de 80 cm environ quatre heures par jour pendant une semaine. Fossoyeur de tombes vides, pense-t-il avec sarcasme. Un juge l’avait condamné pour une infraction ou un délit qu’il aurait commis mais dont il ne se souvient absolument pas. Il s’acquitte de la peine infligée sans état d’âme. De toute façon, il ne lui reste qu’un jour à tirer. À midi, il se débarrasse de sa salopette, met ses vêtements de ville et il prend le bus pour rentrer chez lui.
Une fois à la maison, il hésite entre se couler un bain ou se faire à manger. Finalement il se dirige vers la cuisine pour voir ce qu’il y a dans le frigo. Il a faim. En passant par le salon il renverse par mégarde, le grand pot du ficus et presque tout le terreau se déverse sur le parquet. Il allait tout ramasser quand il voit qu’un bon nombre d’insectes et de reptiles de morphologies et de tailles différentes se frayent un chemin hors du pot et commencent à envahir la pièce en rampant, en volant ou en sautant. Uncaméléon, immobile sur le dos d’une chaise, attrape une énorme libellule avec sa langue protractile, tandis qu’un très gros lézard – un iguane peut-être ? – se dirige d’un pas lourd vers la porte-fenêtre qui s’ouvre sur le balcon.
Alfred comprend tout de suite qu’il est incapable de maîtriser la situation. Résigné, il compose le 118 et s’assoit tranquillement au coin de la pièce pour observer le bordel et attendre les pompiers, tout en espérant ne pas se faire remarquer par les créatures quelque peu répugnantes et vaguement menaçantes qui ont squatté son salon comme si c’était leur habitat naturel. Vingt minutes plus tard, Alfred ouvre la porte à l’équipe spécialisée des sapeurs-pompiers. Leur chef prend en charge la situation sans poser des questions. Avec flegme et professionnalisme, les membres de l’équipe procèdent à la récupération de toutes les bestioles et à leur enfermement dans des cages et caisses adaptées. Ils nettoyaient même les différents détritus laissés un peu partout. À 16 heures l’équipe quitte l’appartement, le laissant propre en ordre. Une fois seul et dans le calme, Alfred se sert un cognac avant d’aller se couler un bain. Il n’a plus faim.
Il se relaxe dans l’eau chaude, légèrement savonneuse et parfumée au bois de santal, mais il a la sensation que des choses visqueuses et ondoyantes sont en train de prendre un bain avec lui. Agacé, il sort de l’eau, vide la baignoire et découvre une bonne douzaine d’anguilles de taille moyenne, mal en point mais encore vivantes. Il les prend une à une et les jette dans la cuvette des toilettes. Il se rince sous la douche et met son pyjama avec l’intention de se mettre au lit.
À ce moment-là, il entend des battements d’ailes qui semblent venir du couloir et il va voir. Cinq ou six corneilles y ont pris leur quartier. Dès qu’il pénètre dans leur espace, elles se mettent à voltiger et croasser dans une attitude carrément agressive et en faisant un raffut d’enfer. Alfred n’hésite pas : il ouvre la porte de l’appartement, puis avec détermination et une règle en aluminium, flanque les foutus oiseaux hors de chez lui et referme la porte. Cela lui a pris presque vingt minutes et pas mal d’énergie. La porte fermée, toutes les lumières éteintes, il va se coucher sachant que son sommeil sera bon.
Une fois dans sa chambre, il sent la sensation de bien-être qui l’envahit chaque fois que sa journée a été satisfaisante : oui, la journée a été particulièrement intéressante. Depuis celle avec les chevaux, il n’avait pas eu une journée aussi remplie. En effet, il y a deux mois, en rentrant du boulot, il avait trouvé dans son salon quatre chevaux alezans, anxieux et agités du fait de se trouver à l’étroit et dans un environnement inhabituel. Il leur avait parlé et donné des carottes pour les rassurer. Il avait aussi dû ramasser leur crottin lui-même et avait attendu la nuit pour les sortir en douce de l’appartement, les descendre un à la foisdans l’ascenseur et les conduire en silence pour éviter les curieux, au parc public le plus proche où il les avait laissés filer.
Alfred se fout des ragots qui répandent les voisins et qui l’accusent de laxisme et de malveillance, le rendant responsable des faits inquiétants qui se produisent régulièrement chez lui et qui perturbent la tranquillité des habitants de l’immeuble. Ils l’ont aussi menacé de se plaindre à la régie s’il ne mettait pas fin à ces invasions intempestives.
Et bien, non, il n’a pas l’intention de mettre fin à quoi que ce soit, d’ailleurs il ne saurait pas comment. Il ne sait pas pourquoi ces visiteurs envahissent de temps à autre sa solitude, mais ils sont les bienvenus. Il les attend même. Car ce n’est pas très marrant de vivre une vie remplie de riens.
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