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21. Okt. 2005
Domaine Public

Le retard historique
dans les débats contradictoires
D'Andreas Gross
Andreas Gross (Zurich/St-Ursanne) est politologue, Conseiller national et président de la Délégation auprès de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.
Il y a 150 ans la nouvelle Suisse appartenait à l'avant-garde de l'Europe. Nulle part ailleurs la liberté aussi bien politique qu'économique n'était accessible à un si grand nombre. Nulle part ailleurs les ouvriers, avec l'aide des médecins et des enseignants, n'ont réussi à faire reconnaître des droits sociaux pour la protection des femmes et des enfants aussi tôt que dans le canton de Glaris, des droits qui contraignirent les propriétaires d'usines à ménager les travailleurs.
Constat particulièrement révélateur d'un point de vue contemporain: l'avant-garde de l'avant-garde, les plus radicaux des radicaux n'avaient pas seulement des ambitions précises pour la Suisse mais en escomptaient également un nouveau départ pour l'Europe. Leur horizon s'étendait loin au-delà des frontières nationales. La Suisse démocratique pouvait préparer l'avènement d'une Europe différente, une Europe citoyennes et des citoyens.
Entre 1870 et 1945, durant les trois guerres qui ont ébranlé et bouleversé le continent, ce petit pays qui se croyait grand, s'est mué en un pays qui se fait plus petit qu'il ne l'est et dans lequel on se sent à l'étroit. L'horizon s'assombrit et se rétrécit pour finir dans la contemplation de soi. La Suisse devint conservatrice et craintive. Pendant les années de conflits proprement dites, cette attitude avait sans doute sa raison d'être. Malheureusement même pendant les décennies de paix, la Suisse ne réussit plus à se débarrasser de cette mentalité de temps de guerre.
C'est ainsi qu'au cours du 20ème siècle un des pays les plus progressistes se mua en une nation qui a de plus en plus souvent un temps de retard. Elle s'autorise des débats sur des questions auxquelles d'autres ont répondu des décennies auparavant. Ainsi, les femmes obtinrent le droit de vote, après tout un droit fondamental inscrit dans la charte des droits de l'homme, seulement en 1971 au lieu de 1921. Nous avons adhéré à l'ONU en 2002 au lieu de 1946, au Conseil de l'Europe en 1963 au lieu de 1949, ratifié la convention des droit de l'homme en 1975 au lieu de 1957, à ce rythme nous adhérerons à l'UE aux environs de 2024 au lieu de 1994 ...
Ce retard historique est perceptible non seulement dans certaines actions et omissions, mais aussi dans les débats publics, principalement lorsqu'ils concernent notre relation aux autres. (Comme le démontrent les positions des opposants et des partisans de l'objet de votation du 25 septembre prochain) Les arguments des partisans et des opposants à l'extension de la libre circulation aux nouveaux pays membres de l'Union européenne en fournissent une parfaite illustration.
Dans les deux camps dominent les considérations de politique intérieure. Les questions autoréférentielles dominent: qu'est-ce qui nous apportera le plus? Comment en profiterons-nous au maximum?
Personne ne semble avoir conscience chez nous que l'Europe répara l'année passée un tort historique infligé en 1945 à 100 millions d'Européens, certes établis un brin plus à l'est que nous mais aussi européens que nous. Tous ces Polonais, ces Hongrois, ces Tchèques, ces Slovaques, ces Baltes et ces Slovènes ont, comme beaucoup d'autres à l'époque, été séparés de l'Europe occidentale.
En 2004, l'UE a su corriger cette grave injustice commise à tort. Et pourtant en 2005 certaines Suissesses et Suisses s'imaginent qu'ils pourront faire perdurer cette discrimination parfaitement injustifiable. Seuls ceux qui n'ont jamais élargi leur horizon ni appris à se voir à travers le regard des autres sont capables de manifester une suffisance aussi singulièrement anachronique. Sans cela, la réunification de l'Europe serait, aussi chez nous, perçue par une majorité comme une bénédiction pour tous, et également pour les Suisses. Dès lors, il paraîtrait évident que nous nous réjouissions de cet état de choses et souhaitions y contribuer de la meilleure manière possible.
De toute évidence, on ne peut reprocher à celles et ceux dont la situation en Suisse est précaire de craindre un élargissement. Au contraire, il faudrait tout entreprendre pour améliorer leur situation.
La même myopie domine les débats sur le retrait de la lettre envoyée en 1992 par le Conseil fédéral au Président de l'UE et contenant la demande d'examiner une possible ouverture de négociations d'adhésion. A Bruxelles, cette lettre ne revient en mémoire que lorsqu'un fonctionnaire fédéral souffle la poussière qui s'y est accumulée depuis treize ans. Vue de Bruxelles, la Suisse est un pays situé au milieu de l'Europe de l'ouest dont le mode de vie est plus européen que celui de certains pays membres mais qui résiste aux processus d'intégration politique et se préoccupe surtout de ses propres avantages. La Suisse est perçue comme égoïste et prudente mais également comme coopérative et ouverte au dialogue. Toutefois, le retrait d'une tentative de rapprochement oubliée depuis longtemps serait compris comme un acte inamical et nuirait plus aux discussions qu'il ne les favoriserait.
En vérité, des démagogues utilisent ce document poussiéreux pour discréditer le Conseil fédéral et ils trouveront toujours de nouveaux objets de dénigrement. Si cette lettre ne pouvait plus leur servir ils inventeraient simplement une autre astuce fallacieuse.
Les retards ne se laissent pas combler par des retraits. Combler ce retard ne sera possible que lorsque nous ne nous tournerons plus uniquement vers notre passé pour apprendre, mais lorsque nous nous poserons la question de ce que doit être notre avenir. A partir de là, nous pouvons déterminer comment y contribuer aujourd'hui pour y parvenir demain.
Andreas Gross
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