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Non content de délivrer un message politique virulent et contestataire, Matrix va plus loin et renforce ce message, ou plutôt le fonde, en faisant appel à de nombreux concepts et réflexions philosophiques. Le plus évident et le plus cité est le Mythe de la Caverne, de Platon, qui raconte en somme l'histoire d'un homme qui "se réveille", prend conscience de la nature illusoire du monde, contemple la Vérité et décide néanmoins de "redescendre" dans la caverne pour essayer de réveiller à leur tour ses compatriotes toujours "endormis". Cette métaphore célèbre, qui incite au questionnement philosophique de façon générale (et donc, potentiellement du moins, à la contestation), structure Matrix de bout en bout. On peut établir un parallèle avec d'autres philosophies, par exemple celle de Bouddha qui, élevé dans un milieu privilégié mais coupé de la réalité, décide de le quitter pour aller à la rencontre du monde afin d'oeuvrer à son amélioration.
Mais ce n'est pas là le seul aspect philosophique du film : de nombreux autres courants sont représentés, que ce soit du côté des machines ou du côté des humains. On peut citer par exemple l'agent Smith qui formule de façon à peine détournée l'argument de Leibniz concernant le "meilleur des mondes possibles" : l'univers de la Matrice semble imparfait car des gens y souffrent, et pourtant --nous dit-il-- il s'agit là d'un équilibre aussi parfait que délicat, et l'on ne pourrait pas introduire d'amélioration dans ce monde sans causer encore plus de souffrances. (Cette idée n'est pas sans évoquer l'approche néo-libérale --encore, oui !-- de la démocratie, suivant laquelle le peuple n'est pas à même de juger ce qui est bon pour lui et doit être écarté du pouvoir, faute de quoi ce "grand animal désorienté" risque de causer plus de mal que de bien.)
On peut également citer Descartes, son doute méthodique et son malin génie (qui rejoint la remise en question du monde), le théorie solipsiste, Kant et sa réflexion sur la perception du monde (avec notamment l'amusante question "Comment les machines peuvent-elles savoir quel goût a le poulet ?"), Marx pour le côté politique et révolutionnaire, ou même Nietzsche et son "Übermensch" (Neo étant l'archétype de l'homme qui prend son destin en main, fait face au monde et s'élève en une figure emblématique, quasi-messianique).
Les allusions philosophiques de Matrix ne procèdent donc pas simplement d'une récréation intellectuelle abstraite et gratuite, mais elles servent réellement le propos du film. Et Matrix Reloaded poursuit selon ce principe en droite ligne. Si Matrix se préoccupait principalement de remettre le monde en question (et d'inciter à le faire), Matrix Reloaded remet Matrix lui-même en question ! Autrement dit, on passe de considérations ontologiques (le monde peut être remis en question) à des considérations éthiques (pourquoi faut-il remettre le monde en question ? Pour quelle raison et dans quel but ?). Ces interrogations sont sous-tendues et dramatisées par la thématique philosophique de l'inter-dépendance, de la liberté et du déterminisme (discussion avec le Conseiller de Zion, l'Oracle, le Mérovingien et l'Architecte). Encore le choix.
Vincent Clavien
juin 2003