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Juriste et écrivaine, Iris von Roten publie en 1958 son livre Frauen im Laufgitter (Femmes dans un parc pour enfants), dans lequel elle dresse une analyse saisissante de la condition des femmes en Suisse. Sans concession, elle expose les rapports de pouvoir dans la société patriarcale de l’époque et décrit l’oppression des femmes. Sa liberté de parole lui vaudra des critiques virulentes de son vivant. Aujourd’hui, son livre est considéré comme un pilier de la littérature féministe.
Iris Meyer grandit dans une famille aisée. En 1932, elle fréquente l’école supérieure pour jeunes filles de Zurich. Maturité en poche, elle fait des études de droit à Berne, Genève et Zurich et obtient un doctorat en 1941. Elle travaille d’abord comme journaliste et rédactrice, rejoignant en 1944 la revue Schweizer Frauenblatt de l’Alliance de sociétés féminines suisses (ASF).
C’est à l’Université de Berne qu’Iris Meyer fait la connaissance de son condisciple Peter von Roten, un aristocrate qui allait devenir député au Grand Conseil valaisan. Les jeunes gens tombent amoureux et échangent une correspondance nourrie sur des questions de société et des sujets personnels : ils s’écriront plus de 1300 lettres de 1943 à 1950. Malgré l’opposition d’une famille catholique conservatrice, Peter von Roten épouse Iris en 1946. La même année, celle-ci obtient le brevet d’avocat. Le couple ouvre une étude d’avocat et de notaire en Valais, mais l’avocate se voit proposer très peu de mandats. Iris von Roten étouffe dans ces vallées conservatrices : elle ne peut pas se réaliser dans ce « trou à rat exclusivement masculin du Valais » (Amours ennemies, p. 363).
Elle part donc en Angleterre en été 1947 pour un séjour linguistique de plusieurs mois, lors duquel elle s’immerge dans la littérature féministe. Au cours de l’été 1948, elle s’installe aux États-Unis, où elle étudie la sociologie et écrit un livre sur la confiscation des droits de la femme. Iris et Peter von Roten poursuivent leurs échanges épistolaires. Ils discutent en particulier des rapports entre les sexes et de la liberté sexuelle. C’est à la même période que Peter von Roten, conseiller national et député valaisan des Conservateurs catholiques, dépose plusieurs interventions en faveur de l’égalité politique des femmes, au grand dam de son parti.
Lorsqu’Iris von Roten rentre en Suisse, le couple s’installe à Bâle. Leur fille Hortensia voit le jour en 1952. Les deux parents voulant concilier métier et famille, ils explorent différents modèles, de l’aide ménagère à l’étudiant·e au pair en passant par des familles d’accueil. En 1958, après des années de travail, Iris von Roten publie Frauen im Laufgitter. Offene Worte zur Stellung der Frau (Femmes dans un parc pour enfant. Paroles libres sur la condition de la femme). Elle y dresse un tableau sociologique de la situation des femmes en cinq chapitres, noircissant près de 600 pages. Son analyse aussi détaillée que critique met en lumière les racines et les mécanismes de l’oppression des femmes. Elle étudie l’activité professionnelle des femmes dans un monde d’hommes, met en évidence la dépendance des femmes dans la relation amoureuse et la sexualité, qualifie les travaux domestiques de corvée, déplore que la maternité soit « une charge sans les honneurs ». Dans le chapitre « Un peuple de frères sans soeurs » (« Ein Volk von Brüdern ohne Schwestern »), elle dénonce l’absence de droits politiques des femmes. Elle revendique l’égalité inconditionnelle des droits entre les sexes dans les domaines économique, juridique, politique et social ainsi que le droit pour les femmes de choisir leur sexualité. Souvent incisive, sa parole suscite de nombreuses et virulentes réactions de rejet. Son discours sur la maternité, le travail domestique et la sexualité, en particulier, soulèvent l’indignation. Frauen im Laufgitter se retrouve catalogué comme livre à scandale et Iris von Roten est clouée au pilori, tournée en ridicule sur la place publique et attaquée personnellement. En décembre 1958, l’influente ASF se distance de l’ouvrage, beaucoup de suffragistes traditionnelles craignant que son caractère polémique ait un effet désastreux sur la première votation fédérale pour le suffrage féminin, qui allait bientôt avoir lieu. Après le résultat négatif du scrutin de février 1959, Iris von Roten publie un bréviaire du suffrage féminin, un texte court dans lequel elle décrit le droit de vote comme une base indispensable à une égalité complète entre les sexes.
Après ces deux publications, Iris von Roten ne s’exprimera que rarement sur des sujets féministes. En 1960, elle parcourt la Turquie en voiture durant six mois et publie le récit de son voyage en 1965 sous le titre Vom Bosporus zum Euphrat. Türken und Türkei (Du Bosphore à l’Euphrate. Les Turcs et la Turquie). Elle voyage aussi dans de nombreux autres pays et se consacre de plus en plus à la peinture. Souffrant de graves problèmes de santé suite à un accident et ne pouvant plus peindre à cause de sa mauvaise vue, Iris von Roten met fin à sa vie en 1990. Un an après sa mort, efef-Verlag réédite Frauen im Laufgitter, qui devient un bestseller (Source: EKF).
« (…) dans les Etats qui connaissent l’égalité des droits politiques, il est en principe impossible d’écarter ou d’ignorer les femmes dans quelque domaine que ce soit. Les femmes comptent! A leurs propres yeux et aux yeux des autres. Pas autant qu’elles le devraient, mais bien plus que là où on les muselle sur le plan politique. » Iris von Roten, Frauen im Laufgitter (1958), p. 579