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Prologue
En 1921, Halluin était une petite ville industrielle typique du nord de la France, avec de nombreuses usines textiles. A Halluin, on travaillait le lin et le coton; la laine était travaillée dans les centres de Roubaix-Tourcoing, à quelques kilomètres. Les rues étaient bordées de maisons en brique rouge quelque peu noircies par les fumées d’usines. La ville n’étant qu’à quelques kilomètres d’Ypres avait été bombardée pendant la guerre de 14. Halluin était occupée par les Allemands, et les Anglais étaient à Ypres; en conséquence, certaines rues étaient plus modernes que d’autres, mais il y avait encore des quartiers ouvriers avec des peti-tes maisons basses d’avant-guerre; il y avait même encore quelques «courées». Une courée était une large allée de terre battue bordée de rangées de petites maisons, avec des pompes communes au milieu des allées; les maisons avaient deux petites pièces en bas, un escalier étroit, et deux soupentes en haut, plus une petite cour derrière. Les sanitaires étaient pratiquement inexistants et une courée était vraiment le bas de l’échelle pour ceux qui y vivaient. Cependant, les familles qui habitaient les courées arrivaient à y élever de nombreux enfants et à en faire des honnêtes citoyens. Il y avait très peu de crimes à Halluin pendant mon enfance.
Père avait dit une fois qu’Halluin ressemblait à un papillon épinglé sur la carte; la raison en était simple: la ville était coupée en deux du sud au nord par la route nationale 17, qu’on appelait la rue de Lille et qui se terminait à la frontière. Ne pouvant continuer vers le nord, la ville était étalée à l’ouest, le Colbra, et à l’est, la Rouge-Porte, puis allait s’amenuisant vers le sud, le long de la rue de Lille. Le centre commercial (si on peut dire!) se situait à environ 350 mètres de la frontière. Il y avait un carrefour avec la rue de la Gare, rue moderne assez large allant vers l’ouest, et une courte rue de l’Eglise qui montait vers la place de l’Eglise. Les magasins étaient groupés autour de ce carrefour, avec deux banques, deux pharmacies, deux pâtisseries, la Mairie, de nombreux cafés, et, sur le coin, une épicerie «très bien», Chez Bonté, où les gens comme il faut faisaient leurs emplettes pour servir quelque chose d’un peu recherché pour un repas spécial. Le meilleur boucher, Graye, était tout à côté de l’église, et quand on allait chez Graye on était vraiment le «haut du panier».
Dans la rue de la Gare, il y avait la place Verte, un grand carré bordé de platanes où se tenait le marché tous les samedis, et la «ducasse» (foire) au début septembre. Quant à la gare, je ne me souviens pas y être jamais allée: Halluin étant la dernière gare française avant la frontière, elle n’avait guère de voyageurs. A l’époque, les gens travaillaient là où ils habitaient. Il y avait un tramway électrique qui partait de la douane, en bas de la rue de Lille, et allait à Tourcoing, d’où d’autres trams desservaient Roubaix et Lille. Le tram d’Halluin était plutôt brinquebalant, avec des sièges en bois et une plateforme à chaque bout. Ce vieil engin avait encore une flèche, c’est-à-dire une longue perche sur le toit avec une espèce de poulie qui faisait contact avec la ligne électrique. La flèche était à un angle d’environ quarante-cinq degrés et, quand le tram arrivait au terminus, il fallait «tourner la flèche» pour que le tram puisse repartir dans l’autre sens. Un long filin y était attaché, et le conducteur tirait le câble pour détacher la flèche, faisait tout le tour du tram en draguant le câble et remettait la poulie en contact avec la ligne, toute une opération qui fascinait les gosses... Au début des années trente, un autobus fut inauguré, qui allait à Lille, chef-lieu et préfecture du Nord et centre très important d’où on prenait le train pour aller à Paris. Ces deux moyens de communication et l’arrivée de l’automobile permirent aux gens de se déplacer beaucoup plus facilement,et, juste avant la guerre, nous allions à Lille fréquemment pour visiter les magasins, aller au cinéma et dîner au Métropole, qui était notre restaurant favori.
C’est étonnant comme – vivant pendant des années dans un patelin – chacun définit un territoire dont on sort peu; il y a des quartiers d’Halluin où je n’ai jamais pénétré. Je n’oublierai jamais la seule fois où, gamine d’une dizaine d’années, je me suis aventurée hors de mes sentiers battus habituels.
La rue des Ecoles descendait vers la douane en parallèle avec la rue de Lille qu’elle rejoignait quelque cinquante mètres avant la frontière, et deux ruelles joignaient ces deux rues. L’une, dont j’ai oublié le nom, était assez large et courait entre les maisons qui étaient dos à dos de chaque côté; on s’y tordait les pieds sur des pavés ronds en évitant les flaques, et la ruelle était tout simplement un raccourci. L’autre ruelle s’appelait Saint-Jean; très étroite, l’entrée en était très sombre car les étages des maisons attenantes la couvraient sur quelques mètres. Cette venelle malodorante, pissotière favorite des poivrots du quartier, me faisait très peur, et je ne sais pourquoi je m’y aventurai un beau jour. Après une vingtaine de mètres, la ruelle tournait brusquement à droite, puis à gauche, et s’ouvrait soudainement sur une minuscule placette bordée de petites maisons basses, blanchies à la chaux, avec des géraniums aux fenêtres, vraiment ravissante. Il n’y avait personne, on n’entendait pas le bruit de la rue et j’eus l’impression très nette que derrière les rideaux amidonnés, on m’épiait, moi, l’intruse...
Je me suis dépêchée de poursuivre mon chemin et émergeai dans la rue des Ecoles, à peine revenue de mon étonnement. Je ne suis jamais retournée dans la ruelle Saint-Jean, et, sans aucun doute, le recul du temps a idéalisé ce petit coin insoupçonné que peu d’Halluinois connaissaient, j’en suis sûre. Existe-t-il encore?
Chose bizarre, j’ai dans la tête des images des rues d’Halluin où je me promène toute seule, probablement envoyée par Mère pour faire des commissions. Le bas de la rue de Lille, vers la douane, était le centre où les principaux magasins se trouvaient, en particulier le marchand de fromage bien achalandé, Gonthier. Il avait sa remise dans une maison qui était presque sur le coin de la rue des Ecoles et de la rue de Lille et, quand sa porte était ouverte, tout le quartier sentait le roquefort et le camembert. Je me suis souvent demandé qu’elle était la réaction des voisins: leurs maisons devaient être imprégnées de l’odeur des fromages. Naturellement, mère me faisait faire des courses bien ordinaires et ne laissait à personne le soin de choisir son brie ou son «puant»! Le vrai nom du puant était le Vieux Lille, mais tout le monde l’appelait le puant pour des raisons évidentes. Je me souviens qu’un jour, oncle Paul, le frère de mon père, était venu nous voir avant de retourner à Toulon. Enfant du Nord, il voulait emporter un puant pour le faire goûter à ses copains du Midi. Vu l’odeur, le fromage fut soigneusement emballé dans une boîte à biscuits que Père souda tout autour du couvercle. L’histoire veut que, prenant le train de nuit à la gare de Lyon, oncle Paul se retrouva seul dans son compartiment jusqu’à Dijon... Le puant avait été le plus fort... Et mon oncle ne fut pas dérangé durant le voyage!
Juste avant la douane, une rangée de cafés bordait la rue et, sur un coin, il y avait un petit café bas où il fallait descendre deux marches pour entrer, et qui ne m’inspirait aucune confiance. Un beau jour, juste alors que j’allais traverser la rue, la porte s’ouvrit et je vis sortir un homme qui me pétrifia. C’était un Romanichel portant un costume de velours côtelé, avec un mouchoir rouge noué autour du cou; sur la tête il avait une casquette d’où sortaient des cheveux noirs et bouclés qui touchaient son col; mais ce qui me fascina, c’était ses chaussettes d’un rose électrique, avec des chaussures dorées très pointues. Il descendit vers la douane et je me vois encore sur le bord du trottoir, attendant qu’il ait disparu pour poursuivre mon chemin. Il y a de cela près de trois-quart de siècle, mais je ne l’ai jamais oublié...
A Halluin, on «descendait vers la douane» et on «remontait la rue de Lille». Les Flandres sont un pays plat, et la plus légère pente mérite d’être reconnue. Donc, en «remontant» la rue des Ecoles, on traversait la rue Pasteur, on passait le cimetière à gauche, l’usine Demestère à droite, et on allait au Mont d’Halluin. Le mont était en réalité une minuscule colline sans intérêt, avec une petite église de brique rouge au sommet et quelques rangées de maisons disséminées ici et là parmi les champs de blé et de betteraves. On allait au mont pour faire une promenade. En cours de route, on traversait la Becque, un ruisseau malodorant qui recevait les effluents des usines environnantes; l’eau (si l’on peut dire!) avait une sale couleur caca d’oie et empestait tout le voisinage; puis on arrivait au Caoutchouc, ainsi nommé parce qu’il y avait une usine de caoutchouc quelque part j’imagine; il y avait aussi un vieux moulin et quelques maisons qui formaient un petit hameau. Les intrépides continuaient leur chemin jusqu’à Neuville-en-Ferrain où il y avait un labyrinthe derrière un petit café. J’y suis allée une fois, mais je m’en souviens à peine. Les moins vaillants tournaient à gauche en arrivant à l’église, passaient une rangée de maisons, le moulin, et, suivant le sentier, arrivaient éventuellement en haut de la rue du Midi qui les ramenait à Halluin, derrière le cimetière des Allemands. Halluin avait été occupée pendant la guerre de 14 et les Allemands qui étaient morts là étaient enterrés dans un cimetière adjacent à celui de la ville. Entouré d’un mur de brique, je n’ai jamais vu ce cimetière ouvert. En y passant, on jetait un coup d’oeil craintif à travers la grille sur les croix de bois qui s’alignaient là. Qui l’entretenait? Sans doute la Ville car il était bien propret, sans herbes folles, et plutôt triste comparé aux cimetières anglais que l’on trouve partout aux environs, et qui sont si beaux avec leurs pierres blanches, leur gazon vert et leurs fleurs.
Le cimetière était un lieu important à Halluin. Au coin en face, il y avait le chantier de M. Menez, où on allait pour commander une pierre tombale et qui, tous les ans, acceptait les commandes pour nettoyer les tombes et les fleurir pour la Toussaint, le 1ernovembre. Jour très important où tout le monde allait au cimetière pour visiter les tombes de la famille et des amis. La coutume voulait que les tombes soient ornées de pots de chrysanthèmes; et commander les pots était toute une affaire qui occupait l’entier du mois d’octobre. Les prix variaient suivant qu’on voulait des chrysanthèmes blancs ou de couleur, et combien de fleurs dans chaque pot et de quelle grosseur. De bon matin, on voyait les gens partir au cimetière avec dans les bras des pots de chrysanthèmes, des blancs, des gros jaunes, des bronze, des mauve: Toutes ces fleurs chevelues avec leurs pétales étroits et leur odeur amère, ces milliers de pots, étaient acheminés vers le cimetière. Après la messe, on allait au cimetière, tout endimanchés et l’air sérieux, pour visiter les tombes et faire des commentaires sur les fameux pots de fleurs.
«T’as vu Untel? il n’avait qu’un pot de trois fleurs... Maintenant qu’ils ont hérité, ils ne s’occupent plus du vieux» ou encore «Ce pauvre Gilbert! Il n’y avait qu’un pot de blancs, tout petits; on dit qu’elle à rencontré quelqu’un... ça se voit tout de suite.» – «Oh! regarde, trois pots de gros jaunes! C’est à se demander où ils vont chercher l’argent; il paraît qu’il est au chômage.» Ainsi allaient les commérages, déductions savantes basées sur quelques pots de fleurs! Dans mon souvenir, il faisait toujours froid et brouillardeux, avec cette humidité pénétrante qui vous laisse transi, et je rentrais toujours à la maison avec les pieds gelés.
Halluin avait été baptisée Halluin-la-Rouge car c’était la première ville en France qui avait élu une municipalité communiste. Dans les meilleures traditions de Clochemerle, les autorités officielles restaient contre «la calotte», et une pissotière avait immédiatement été érigée contre le mur du jardin du presbytère. Néanmoins, l’Eglise jouait un rôle central dans la vie de la communauté, soutenue comme elle l’était par les familles des industriels, propriétaires des usines dont dépendait toute la ville. Je me souviens que Mère m’avait rapporté un jour que, quand elle était jeune, pour avoir un emploi dans certaines usines il fallait produire un «billet de confession» pour prouver qu’on allait à l’église et qu’on était bon chrétien. Evidemment, les messes quotidiennes étaient bien suivies et les gens comme il faut avaient leur chaise: un prie-Dieu sur la tablette duquel le nom de la personne était gravé, et, moyennant une redevance annuelle, on avait «sa chaise». L’important c’était la position de cette fameuse chaise. Dans l’église d’Halluin, la chaire n’était pas près de l’autel, mais à mi-chemin entre le banc de communion et la porte, au centre de la nef. Quand arrivait le moment du sermon, tout le monde devait s’asseoir face à la chaire; ceux qui étaient en haut de la nef n’avaient qu’à s’asseoir sur leur chaise puisqu’un prie-Dieu à le dos vers l’autel pour s’agenouiller et mettre les bras sur l’accoudoir. Mais ceux qui étaient en bas de la nef devaient tourner leur chaise pour faire face à la chaire en s’asseyant.
Mère avait sa chaise presque en face de la chaire, si bien qu’en la poussant légèrement de biais elle faisait face au prêcheur. La famille Cinqualbre était très respectée! Naturellement, chacun avait ses habitudes; on savait à quelle messe MmeUntel allait venir et on lui laissait sa chaise. Le dimanche, la grand-messe chantée était à 9 heures 30; les dévots allaient à la messe à 6 ou 7 heures pour communier, puis revenaient à la grand-messe. Les gens «bien», dont nous étions, venaient à la messe de 11 heures où on arrivait tout endimanché, chapeauté, ganté, et, à la sortie, les toilettes étaient inspectées avec minutie, surtout à Pâques et à la Toussaint où on paradait avec les nouvelles toilettes d’été ou d’hiver. Le jour où j’ai suivi Mère dans la nef avec mon premier manteau de fourrure, le roi n’était pas mon cousin. J’avais seize ou dix sept ans, et les jeunes filles de mon âge ne portaient pas de fourrure et j’ai fait sensation, ce que Maurice, mon frère, se plaisait à appeler «les satisfactions d’ordre moral».
A la sortie de la messe, les messieurs allaient prendre l’apéro dans les cafés qui s’offraient sur la place de l’Eglise, mais les gens comme il faut descendaient la rue de Lille et allaient Chez Georgine, un café qui était à la douane et qui avait une «réputation»... Dans la journée, Chez Georgine était le comble de la respectabilité, mais tard le soir, ah! on chuchotait que Georgine, une blonde plantureuse toujours bien astiquée, avait quelquefois dansé sur les tables dans le plus simple appareil, et ce qui suivait ne se disait pas... on levait les yeux au ciel, avec une bouche pincée. Néanmoins, Georgine était respectée car elle menait son monde à la baguette et, une fois les rideaux tirés, son café était un modèle de discrétion, du moins à l’extérieur, et elle n’employait pas de jolies filles, au contraire.
Après la messe, les dames s’engouffraient dans la pâtisserie qui faisait le coin, face à l’église, pour choisir la tarte du dimanche. Les enfants pouvaient choisir un gâteau et le manger sur place, car c’était dimanche et le dîner était retardé de midi à une heure pour permettre aux pères de famille de finir leur apéritif et leur cigare tranquillement. Ah! ces gâteaux! comment choisir? Les barquettes étaient délicieuses, surtout celles à la frangipane, mais elles étaient toutes petites. Les progrès étaient sublimes, mais, constitués de meringue et de crème, ils étaient difficiles à manger sans faire de saletés; les choux et les éclairs étaient très bons, mais n’avaient rien de spécial; par contre les carrés à la crème qui trônaient sur une grande tôle sur le comptoir étaient énormes: faits de pâte feuilletée, avec une couche de crème pâtissière et de la confiture de framboise au milieu, recouverts d’un glaçage blanc, ils fondaient dans la bouche et étaient mes préférés.
A Halluin, l’année était ponctuée de fêtes religieuses. Pâques d’abord, avec une messe spéciale chantée, où tout le monde arrivait avec les nouvelles toilettes, les chapeaux de paille, même s’il pleuvait, tout le grand tra-la-la. Puis en juin, il y avait la procession du Saint Sacrement où les enfants des écoles défilaient et où les Enfants de Marie paradaient, portant sur leurs épaules une statue de la Vierge. Les Enfants de Marie étaient une collection de vieilles dévotes qui, ce jour-là, s’habillaient en communiantes: robe longue en mousseline ou en organdi, ample jupe avec des plis religieuse, des volants en dentelle étroite, des nervures, tas de jupons pour faire bouffer la jupe, voile de tulle sur la tête retenu par une couronne de roses blanches artificielles, et sur la poitrine un large ruban bleu ciel d’où pendait la médaille de l’Ordre, toutes vierges et martyres, cela va sans dire...
La doyenne des Enfants de Marie était Sylvie Haquette, vieille fille d’une vertu redoutable qui tenait un petit magasin rue Edouard-Vaillant, non loin de la maison que nous habitions dans mon enfance. Sylvie Haquette était sans âge, un visage de belette avec un nez pointu, des lunettes rondes genre fil de fer et les cheveux tirés dans un petit chignon grisonnant. Sylvie portait des jupes noires jusqu’à la cheville, un caraco bien ajusté et un volumineux tablier en toile bleue. Elle vendait des images pieuses, Le Pèlerin, journal catholique, des petits livres de la vie des saints, etc. La boutique n’était en réalité que sa maison, dont la pièce de devant avait été transformée en magasin; on y entrait en montant deux marches et il y avait un tout petit espace dominé par un comptoir peint en blanc, très haut et couvert de journaux et de magasines. Ça sentait les vieux papiers, la poussière et, chose bizarre, un relent de bonbons à la vanille.
L’étalage avait les mêmes journaux et papiers décolorés par l’âge, et une ficelle tendue en travers de la fenêtre était garnie de vieux numéros de Lisetteet autres, pendus comme une lessive avec des pinces à linge. Je n’y allais pas souvent, car Sylvie n’était pas avenante et me faisait plutôt peur; de plus, ce qu’elle vendait ne m’intéressait pas et je me demande encore comment elle gagnait sa vie, n’ayant jamais vu une cliente dans son magasin. Ce serait une injustice et une calomnie de dire que Sylvie Haquette était la Justine Putet d’Halluin, mais la première fois que j’ai lu Clochemerleje n’ai pu m’empêcher de penser qu’elle en était la personnification physique exacte...
Puisque nous parlons de fêtes religieuses, en 1931 il y eut une grande procession pour marquer le 500eanniversaire de la mort de Jeanne d’Arc. Toute la ville y participa et les préparatifs prirent des mois. Le choix de l’héroïne de l’affaire fit couler des flots de salive; tous les participants étaient en costume; les fermiers des environs fournirent les chevaux, bref ce fut un événement! J’étais une des demoiselles de compagnie de la fille du roi de France et nous étions deux à tenir la traîne de la princesse. Si mes souvenirs sont bons, je portais une longue robe en satin jaune foncé, un manteau de velours sur les épaules et un petit cercle d’or sur la tête. Comme de bien entendu, quand le grand jour arriva il faisait un temps de chien, un ciel gris, une bise glacée, un froid de canard, et la seule chose qui m’est restée de cette occasion unique c’est que lorsque la procession tourna dans la rue Neuve, ma mère m’agrippa par le bras, me retira de la procession et m’emmena dare-dare à la maison pour me réchauffer, laissant ma copine se débrouiller toute seule avec la traîne de la princesse.
L’église était aussi le centre important des deux grands événements d’une vie: les mariages et les enterrements. J’imagine que les cérémonies elles mêmes n’ont pas beaucoup changé: messe solennelle, tout le monde sur son trente et un avec une mine épanouie ou lugubre selon l’occasion. Mais ce qui caractérisait les enterrements à l’époque dont je parle était l’offrande, rituel que je n’ai jamais revécu depuis. Au milieu de la messe, au moment de l’offertoire, le prêtre descendait de l’autel et se plantait face à la congrégation devant le banc de communion avec deux enfants de chœur, un de chaque côté, munis d’un grand plateau d’argent. Tout le monde défilait et baisait ce qu’on appelle, je crois, une patène (c’est comme un petit bouclier d’argent, de la taille d’une soucoupe, avec une poignée derrière) que le prêtre présentait à chaque fidèle. Dans la main gauche, il tenait un linge blanc avec lequel il essuyait la patène entre chaque baiser. Dans le plateau du premier enfant de chœur, on déposait son offrande, on baisait la patène, et dans le second, on déposait sa carte de visite, «cornée» c’est-à-dire avec le coin en haut à droite légèrement plié. Après la messe, les cartes étaient remises à la famille, qui savait ainsi qui avait assisté aux obsèques.Le plus rigolo de l’histoire c’est que le sacristain, quand il voyait l’offertoire arriver, se précipitait dans les cafés de la place, passait sa tête par la porte et criait «offrande!», et tous les messieurs qui attendaient l’événement en sirotant l’apéro prenaient un air compassé, ajustaient leur nœud de cravate et allaient défiler en bons chrétiens, pour ressortir immédiatement et aller finir leur verre! Puis on suivait le corbillard jusqu’au cimetière.
Ces traditions sont maintenant bien lointaines et paraissent peut être teintées d’une petite hypocrisie, mais l’atmosphère était bon enfant; tout le monde connaissait tout le monde, chacun avait ses petits préjugés, ses petites fiertés, et faisait l’objet d’un respect soigneusement gradué qui reconnaissait sa place sociale autant que sa valeur en tant qu’individu, et il m’en reste l’impression d’une société stable et plutôt détendue, certainement avec moins de tension et d’insécurité que notre monde moderne.
Le 15 août, jour de l’Assomption, était une fête très célébrée, avec aussi une procession, si mes souvenirs sont bons. Chez nous c’était la fête la plus importante car Mère s’appelait Marie Louise et on célébrait sa fête le jour de la Sainte Marie. Père, qui ne pensait jamais à ce genre de choses, oubliait régulièrement de lui acheter un cadeau et il fallait en vitesse, la veille, lui rappeler d’aller commander des fleurs, car Mère était très vexée si on l’oubliait et était passée maîtresse dans l’art de créer une «atmosphère» quand les choses n’allaient pas comme elle voulait. Par contre, Noël n’a jamais été chez nous une fête religieuse; le soir de Noël on faisait le Réveillon, et le seul souvenir de nos menus est suffisant pour me donner une indigestion. Je suppose que nous allions à la messe le jour de Noël, mais je ne m’en souviens pas, et la première fois que je suis allée à la messe de minuit à Halluin fut en 1944, le jour où j’ai rencontré Mel pour la première fois... Mais cela est une autre histoire!Table des Matières | Précedante : Préface Suite : Les Halluinois