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Un peuple disparu?
CHRONIQUES AVENTINES
Les contempteurs de la radicalité militante nous l’assurent: la société tend à atténuer ses divisions; elle ne serait plus constituée que d’une vaste et unique classe moyenne. Ou alors, inversement, ils considèrent que chaque situation présente des singularités irréductibles. Un point d’accord entre ces conjectures: la classe ouvrière aurait disparu et, avec elle, le prolétariat et l’explication de l’histoire par la «lutte des classes».
Deux ouvrages parus cette année viennent contrarier ces affirmations. Le premier d’Alain Bihr, intitulé Les Rapports sociaux de classes, nous permet non seulement de complexifier notre compréhension des classes sociales, mais aussi de saisir – à rebours de la thèse de la «moyennisation» de la société – le creusement des inégalités.
Si pour Karl Marx, la classe se caractérise par une identité de conditions d’existence, de culture (ce que l’on appellera, par la suite, la classe «en soi») et par une capacité à se constituer en acteur collectif (la classe «pour soi»), pour Max Weber, les classes ne sont plus qu’un type de groupements macrosociologiques parmi d’autres caractérisés, eux, par une inégale dotation en terme de prestige ou de pouvoir. Cette relativisation du rôle des classes sociales tient en partie à la réduction qu’opère l’auteur d’Economie et société en ramenant leur définition au seul critère de la similarité de situation économique.
Bihr, lui même, s’attache à la nuance quand il note que les rapports entre nations et nationalités, entre les générations ainsi qu’entre les sexes structurent autant le corps social que les classes à proprement parler; il défend néanmoins la centralité des rapports de production.
Cette réévaluation de la portée de la classification sociale nous autorise-t-elle pour autant à croire en la survie du «prolétariat»? La tertiarisation n’a-t-elle pas eu raison du monde ouvrier? C’est la question que soulève le second ouvrage annoncé: Les nouveaux prolétaires de Sarah Abdelnour. Selon l’auteure, seul le XIXe siècle fut légitimé à identifier prolétariat et classe ouvrière. Aujourd’hui, la désignation mérite une actualisation.
Les caractéristiques les plus significatives du prolétaire – telles qu’établies par le marxisme – paraissent être la domination, un travail non assuré, une protection sociale fragilisée condamnant ledit prolétaire à une insécurité matérielle et à un positionnement social éloigné de la reconnaissance comme du pouvoir. Déployant ces indicateurs, Abdelnour défend l’idée que les chômeurs, les sous-employés, les travailleurs non qualifiés constituent aujourd’hui un véritable «nouveau prolétariat». Discriminés dans le travail comme dans la citoyenneté, les femmes et les immigrés seraient les variables d’ajustement favorites de l’économie.
Pourquoi, cependant, insister sur cette terminologie? Pourquoi ne pas préférer au «prolétaire» un vocable moins daté: celui de «précaire» voire d’«exclu»? «Précaire» présente l’avantage de n’avoir pas été intimement associé à l’époque industrielle, mais il est rarement revendiqué dans les luttes, et semble dénué de tout potentiel mobilisateur. De son côté, «exclu» dissocie abusivement la réalité des marges du cœur battant du système. Indéniablement, «prolétariat» a la supériorité de souligner les relations entre classes distinctes et d’offrir une connotation plus agonistique.
Le «nouveau prolétariat» peut-il, toutefois, se réclamer de cette charge subversive? Rien n’est moins sûr, selon Abdelnour, car la précarité affecte profondément ceux qui la subissent. En dépit de l’intensification des rythmes de production, d’une dégradation des conditions de travail et des statuts, la pression de «l’armée de réserve» et un management de la «servitude volontaire» incitent la souffrance au silence. Souvent invoquée pour des motifs de rationalité économique, la flexibilité agit également comme un joug. Hors l’emploi, la logique de l’assistance accroît, elle, l’effet de stigmatisation des personnes aidées: la culpabilité l’emporte, alors, sur les velléités de révolte.
Plus profondément, la recherche en sciences sociales établit combien les droits de cité peuvent être anémiés par la fragilisation des conditions d’existence. Leur dégradation entraîne celle du rapport au monde et à l’avenir des individus – ingrédients nécessaires à la citoyenneté réelle. Aussi ne peut-on mécaniquement inférer de ce nouveau prolétariat une classe «pour soi», mue par un projet alternatif.
Que ce nouveau prolétariat prenne conscience de lui-même est l’enjeu premier de sa nomination. Le passage de celle-ci à l’action, le second. Un fait peut aiguillonner cette transition: l’élargissement de la focale. A l’échelle internationale, la classe ouvrière est une masse innombrable et l’inégalité une évidence cruelle. Le fait que l’exploitation, la domination et la marchandisation des êtres fassent système doit fédérer les résistances. «Unissez-vous» disait un certain mot d’ordre internationaliste; la doxa aurait tort de le penser tout à fait décati.
* Historien et praticien de l’action culturelle (Haute Ecole Spécialisée de Suisse occidentale, HES-SO).