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L’historien du droit Otto Gierke (1841–1921), appelé également «père du droit coopératif» suite à ses contributions spécifiques, ainsi que ses travaux sont présentés dans le Dictionnaire historique de la Suisse de la façon suivante: «La définition [du concept de «Genossenschaft» (Communauté)] qu’en donne cet historien du droit germanique englobe tous les corps reposant sur la libre association, depuis la famille jusqu’à l’Etat, et met en évidence le rapport dialectique entre communauté et pouvoir.»1
Cette large notion de communauté s’avère judicieuse également aujourd’hui, lorsqu’il s’agit des principes fondamentaux du l’entraide mutuelle au sein d’une coopérative.
Avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1943, l’historien suisse Adolf Gasser a présenté ses propositions pour «gagner la paix», c’est-à-dire comment prévenir une répétition de la catastrophe de l’époque. Outre de nombreuses conférences tenues après la dictature du national-socialisme dans l’Europe ravagée par la guerre, il a présenté ses propositions dans un livre fort intéressant: «L’autonomie communale et la reconstruction de l’Europe».2 Dans cet ouvrage, il explique qu’il y a deux conceptions fondamentalement différentes de l’Etat: le système construit «de haut en bas» et celui construit «de bas en haut» ou en d’autres termes, le monde de la «domination» et le monde de l’«association». Il n’existe donc que deux principes ordinateurs fondamentaux: celui de la subordination et celui de coordination – ou, en d’autres termes: le principe d’administration impérative et celui d’administration autonome. Ou bien l’ordre social est obtenu par le moyen d’un appareil coercitif et autoritaire, ou bien il est fondé sur le droit de libre disposition du peuple. Alfred Gasser écrit: «L’antithèse Etat autoritaire – Etat populaire oppose, en effet, les notions politiques les plus graves qui soient, notions qui concernent les assises mêmes de toute collectivité humaine. Ces deux types de structure de l’Etat se différencient surtout sur le plan moral. Selon la prédominance de l’un ou de l’autre des principes ordinateurs, les Etats sont animés d’un esprit de coopération très divergent: soit l’esprit de domination, soit l’esprit d’association.»3
L’idée coopérative rencontre actuellement de plus en plus de considération et de divulgation dans le monde: Dans tous les domaines d’activités, les coopératives ont créé à travers le monde plus de 100 millions d’emplois, ce sont environ 20% de plus que le total des entreprises multinationales. Environ 1 milliard de personnes au monde sont membres d’une coopérative. C’est une des raisons pour laquelle l’Assemblée générale de l’ONU a déclaré l’an 2012 «Année internationale des coopératives». Tout spécialement lors de périodes de troubles, de crises, de reconstruction, quand l’ordre étatique est limité suite au manque de moyens financiers, les gens sont appelés à prendre davantage d’initiatives autonomes. Les coopératives dans toutes leurs formes favorisent la participation des gens aux développements économiques et sociaux, elles contribuent à la réduction de la pauvreté et à la paix sociale. Le principe associatif porte en soi les valeurs de base du vivre-ensemble, de l’égalité, de la liberté et s’oriente au bien commun. La coopération est le principe de base. L’historien Helmut Faust l’exprime de la manière suivante: «Le fait de participer à une communauté d’entraide mutuelle est la base de l’idée coopérative. Bien qu’elle corresponde fondamentalement à l’être humain, sa réalisation est l’ethos suprême que l’homme peut atteindre.»4 Le principe coopératif ne s’applique donc pas seulement à des sujets économico-matériaux, mais comprend tout ce qui touche à l’être humain, il est donc une constante anthropologique de base.
Un nombre croissant de personnes abandonnent l’idée de l’homo oeconomicus et placent à nouveau le bien-être de l’homme et le bien commun au centre. Ils ne voient plus en l’être humain une machine à maximaliser le rendement mais ils le voient en tant que personne apte à prendre des décisions et à agir librement tout en concentrant son activité sur l’éthique. Ce sont des personnes libres et conscientes de leurs responsabilités, non pas des forces du marché, qui définissent la forme de nos activités économiques, sociales et politiques.
En considérant divers ordres économiques et sociétaux, il s’avère que notamment le système coopératif est profondément imprégné de cette conception de l’homme.
Du point de vue anthropologique, l’entraide mutuelle coopérative est une très ancienne forme de vie, basée sur l’entraide, le partage des responsabilités et l’autogestion, qui s’est développée dans différentes nuances dans de nombreuses régions du monde. Dans la préface de la brochure éditée par la Coopérative Zeit-Fragen, on trouve le passage suivant: «En Suisse, cet élément intégratif et communautaire des coopératives a fortement contribué au développement d’un Etat organisé de bas en haut avec sa démocratie directe. […] Les principes de base pour œuvrer ensemble en coopératives correspondent à la nature humaine: la liberté de gérer soi-même ses affaires, la conscience de devoir assumer son propre destin, la coopération pour agir ensemble en faveur du bien commun de tous les participants. […] La coopération en liberté – ‹un pour tous, tous pour un› ou en d’autres termes ‹vivre et œuvrer ensemble›, ce noyau de l’activité coopérative – est la base de l’initiative personnelle, de la créativité, du sentiment de responsabilité mais aussi du développement social et individuel définissant la dignité de l’être humain.»5
La vision personnaliste de l’homme
Concernant le principe coopératif tel que nous l’entendons, la vision personnaliste de l’être humain est essentielle.
Celle-ci considère l’homme comme un être fondamentalement social. Plus il se sent lié à ses semblables, plus il pourra épanouir sa personnalité individuelle. L’être humain est capable de créer de la culture et de fixer des valeurs morales. La vision personnaliste s’oriente sur les valeurs du christianisme, basées sur le droit naturel, qui sont également confirmées par la psychologie personnaliste. L’historienne et psychologue Annemarie Buchholz-Kaiser a écrit dans une contribution intitulée «Psychologie personnaliste – la contribution de la psychologie et de la pédagogie pour la dignité de l’homme»,6 traitant de la question de savoir comment développer le sentiment de responsabilité sociale et des liens étroits avec ses semblables: «La moralité ne doit pas être imposée aux hommes: elle a ses racines dans l’empathie qui se développe dans un rapport positif de l’enfant avec ses premières relations. La formation de la conscience, le comportement éthique et le sens moral s’installant à cette phase sont fondés […] dans la nature humaine. L’empathie et la compassion mettent l’être humain en situation de pouvoir évaluer les conséquences de ses actes pour ses semblables et amènent à se comporter socialement de façon responsable.»7
Alfred Adler, le fondateur de la psychologie individuelle, a défini le sentiment social de l’homme par le terme d’«esprit communautaire», c’est un point central de sa doctrine. Pour Adler la compassion est la base fondamentale de l’existence humaine. L’homme est un être social puisqu’il ne peut survivre sans la communauté et ce n’est qu’en coexistence coopérative qu’il peut s’épanouir personnellement et éprouver de la satisfaction dans sa vie. Il ne pourra contribuer à construire la paix sans être un membre coopératif de la communauté humaine. En première ligne, cela provient du fait de son imperfection biologique et de l’impuissance et de la dépendance qui en résulte. Ce n’est qu’en collaborant avec ses semblables, par la répartition du travail et la coopération que nous pouvons accomplir les tâches nécessaires pour garantir la paix et le maintien de la vie. L’esprit communautaire est donc un fait biologique. Toutes les évolutions de la culture, tels les développements du langage, ont pu se développer sur la base de l’esprit communautaire. La coopération, la solidarité et le principe de l’entraide mutuelle sont des éléments constitutifs du développement de l’esprit communautaire, du progrès social de l’humanité et de la paix. La compassion représente ainsi le sens véritable de la vie humaine. Toute forme de soif du pouvoir et de suprématie est diamétralement opposée à l’esprit communautaire et mène à la perte de l’homme.
Les principes fondamentaux de la collaboration coopérative, l’activité communautaire de l’entraide, du partage des responsabilités et de l’autogestion en faveur d’un but commun, correspondent à la nature de l’être humain.
Les principes coopératifs ont des fondements anthropologiques et correspondent dans leurs contenus aux résultats de la psychologie personnaliste. Ils sont indispensables pour construire et maintenir la paix sociale dans un pays. •
* Intervention présentée à la Conférence scientifique internationale du «Belgrade Forum for a World of Equals» sur le thème «Yalta, Potsdam, Helsinki, Belgrade: à la recherche d’un ordre mondial sûr», 24 et 25 novembre 2015 à Belgrade.
1 Dictionnaire historique de la Suisse, 1998–2014, Berne, www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F8970.php
2 Gasser, Adolf: L’autonomie communale et la reconstruction de l’Europe: principes d’une interprétation éthique de l’histoire. Neuchâtel 1946
3 ibid., p. 13
4 Faust, Helmut: Geschichte der Genossenschaftsbewegung, 3. Auflage, Frankfurt a.M., Knapp 1977, p. 17
5 Nous fondons une coopérative – vivre et œuvrer ensemble tout en cultivant l’entraide mutuelle. Coopérative Zeit-Fragen (éd.), Editions
Zeit-Fragen 2014; préface.
6 Ve Congrès «Mut zur Ethik»: La dignité de l’homme, Feldkirch 1997, Editions
Menschenkenntnis, Zurich 1998
7 ibid.: Buchholz-Kaiser, Annemarie: Personale
Psychologie. Der Beitrag von Psychologie und Pädagogik zur Menschenwürde, p. 87
«L’ancrage dans sa propre culture, l’assimilation des valeurs universelles de cette culture est la condition requise pour avoir une position dans son époque et dans ce monde. C’est une condition préalable pour développer l’estimation mutuelle de personnes venant d’autres cultures et la cohabitation fructueuse des peuples. […]
La liberté est une condition tout aussi essentielle pour la vie que l’air qu’on respire. Le volontariat dans la cohabitation humaine est une condition nécessaire pour que les enfants deviennent forts au sein de leur famille et qu’ils puissent assimiler les valeurs. La contrainte est néfaste,
la compréhension par contre et l’attachement donnent une motivation beaucoup plus profonde et durable.
Le plus grand degré de liberté possible, tel qu’il est réalisé dans la démocratie directe, doit être remis à l’ordre du jour. C’est inévitable, vu les tendances mondiales menant à une nouvelle forme d’oppression mais aussi face à la cruauté de l’économie mondialisée qui se développe de manière toujours plus impérialiste, ne visant que le profit et les bénéfices en bourse et sacrifiant l’être humain et le bien commun. L’économie doit servir la vie et non l’inverse: c’est la conclusion du droit naturel, de la doctrine sociale chrétienne, mais aussi de toute éthique orientée vers l’être humain et la vie et de la psychologie personnaliste.»
Extrait de: Annemarie Buchholz-Kaiser, «Die Menschen stärken», Zurich 2000
Source: Horizons et débats no 21–22 du 17/6/13
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