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Tout au long de sa vie, Luigi Nono (1924-1990) a défendu l’idée selon laquelle la musique la plus avancée devait être aussi une musique engagée dans son temps. La sienne fut nourrie par l’esprit de la résistance antifasciste en Italie, élargie aux luttes contre toutes les formes de domination et d’impérialisme dans le monde. Les moyens nouveaux, ceux du sérialisme puis ceux de la technologie, visent une forme d’utopie sensible à travers laquelle se dessine la possibilité d’une autre société et d’un «homme nouveau». Jusqu’ici, on connaissait les textes dans lesquels Nono traite des questions esthétiques et musicales, même si celles-ci sont toujours traversées chez lui par des considérations politiques. Mais Nono a écrit une quantité considérable d’autres textes qui, après sa mort, ont été regroupés et archivés. Certains sont liés à son activité politique : reportages, prises de position, polémiques, interventions… D’autres traitent de la musique: conférences, présentations, préfaces, discussions… Ils sont publiés ici pour la première fois en français, de même que les textes connus ont été repris à partir des versions originales, permettant d’enrichir considérablement l’image d’un compositeur qui compte parmi les personnalités les plus importantes de son époque.
Cette édition paraît à l’occasion du trentième anniversaire de Contrechamps. Elle a été réalisée par Laurent Feneyrou, qui a traduit lui-même l’ensemble des textes. Elle comporte un enregistrement sur CD d’une conférence donnée par Luigi Nono à la Salle Patiño de Genève lors d’un concert Contrechamps, le 17 mars 1983.
Nouvelle édition française de Laurent Feneyrou basée sur l’édition italienne d’Angela Ida De Benedictis et de Venerio Rizzardi
Textes traduits de l’italien et de l’allemand par Laurent Feneyrou
Extraits du texte introductif aux Écrits de Luigi Nono : «Les chemins de Luigi Nono»
Les chemins de Luigi Nono
Les dernières oeuvres de Luigi Nono ont dérouté quasiment tous ceux qui avaient jusque-là suivi son évolution; elles ressemblent à des rituels mystérieux dont on ne comprend d’abord ni la signification ni l’architecture: longues coulées sonores souvent aux limites de l’audible, vagues harmonieuses qui vous enveloppent et se retirent, stridences soudaines; les textes, fragmentaires, sont organisés en un montage minutieux et ésotérique, les voix et les instruments entremêlés dans un continuum sans cesse transformé par la live electronics.
La musique de Nono, que certains croyaient pouvoir classer si facilement dans la catégorie dévalorisante de la « musique politique », ne se laisse donc pas appréhender si aisément. Elle est à l’image du compositeur lui-même: mystérieux, généreux, fragile et violent, toujours imprévisible. Il existe une photo prise dans les années cinquante, chez lui, où il est assis devant une reproduction grandeur nature du Guernica de Picasso: grand, maigre, les yeux en feu, il exprime l’urgence de sa souffrance, de sa passion et de sa révolte. Plus de trente ans après, ses photos révèlent un homme à la fois tourmenté, austère et secret: mais c’est le même regard, la même détermination, la même force contenue.
Cela suffirait à démentir l’image que l’on a façonnée d’un homme dogmatique, d’un musicien au service de l’idéologie communiste (Nono est entré au Parti communiste italien en 1952). Nono l’inquiet est avant toutà la recherche de ces chemins dont parle Massimo Cacciari, son collaborateur des dernières années: «Réussir à parcourir tous les chemins, sachant qu’il n’y aura pas de “sortie”, sans nostalgie, sans consolation – mais TOUS les chemins…».
[...] Présenter l’ensemble des textes de Luigi Nono, c’est donc mettre côteà côte des textes techniques qui traitent de questions purement compositionnelles, de prises de position éthiques et esthétiques, et de très nombreuses interventions dans la réalité politique, liéesà son militantisme (Nono n’y épargne pas ses propres camarades). On ne saurait dissocier ces différents aspects d’une pensée et d’une action qui a précisément cherché l’abolition des frontières entre art et vie, entre pensée et action. Les oeuvres ont toutes été nourries, parfois très directement, d’expériences humaines, intellectuelles et affectives vécues dans les luttes menées sur plusieurs fronts: en Italie même, où Nono n’a cessé d’intervenir, dans les pays dits socialistes, où il a tissé des liens profonds avec des intellectuels et des artistes isolés par le rideau de fer, en Amérique du Sud, continent en proie à la domination impérialiste la plus directe, et foyer de diverses formes de rébellion. C’est ce rapport très concret, à la fois idéal et charnel, avec la lutte menée au nom de la dignité humaine, qui façonne la musique de Nono.
Philippe Albèra
Télécharger l’enregistrement de la conférence de Luigi Nono