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Quand Adam Smith publie Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations en 1776, il provoque indirectement une véritable révolution intellectuelle. A partir des exemples de l’Angleterre et des Pays-Bas, il essaie de mieux comprendre les origines de la prospérité d’un territoire. Il arrive à la conclusion que la théorie économique dominante du moment – le mercantilisme, qui postulait que la richesse d’une nation venait de sa capacité à exporter énormément tout en bloquant les importations via le protectionnisme – se trompait et que la prospérité d’un pays dépendait avant tout du travail. Plus précisément, de la division du travail, qui permet à chaque individu de se concentrer sur ce qu’il fait mieux que les autres, afin d’échanger le résultat de ce travail contre ce dont il a besoin pour vivre.
Cette approche est révolutionnaire car elle modifie la place réservée à l’Etat dans la vie d’une société. Si la division du travail et l’échange sont primordiaux pour qu’une nation prospère, la concurrence et le libre-échange doivent être encouragés car ils améliorent le sort de tous. En conséquence, pour Smith ces processus ne doivent plus être perturbés par l’Etat, dont le rôle se limite idéalement à la défense, à la protection des citoyens et à la production d’infrastructures non rentables. Si aujourd’hui cela peut paraître évident, c’est un véritable bouleversement pour l’époque, car cela signe le déclin des privilèges accordés par l’Etat à certains acteurs historiques – l’aristocratie. L’économiste Deirdre McCloskeyparle de l’apparition d’une «ère bourgeoise». Cette période diffère fondamentalement des précédentes, car contrairement aux ères aristocratiques et théocratiques, durant lesquelles l’accès au pouvoir et à la richesse dépend de facteurs arbitraires, l’ère bourgeoise rend possible de s’arracher de sa condition par la force de son travail et son ingéniosité.
Sans évolution culturelle, pas de révolution institutionnelle.
La révolution est favorisée par la promotion de valeurs bourgeoises telles que le mérite, le travail, la prise de risque ou encore la non-importance du statut d’un individu à sa naissance. Ces facteurs non matériels partagent une vision universaliste, qui veut que seules les performances d’un individu soient jugées, et non son origine ou sa condition. Deirdre McCloskey insiste sur le fait que les facteurs non matériels de la croissance, les valeurs bourgeoises, sont tout aussi importants que les traditionnels facteurs matériels que sont le capital, la productivité et la technologie. Sans évolution culturelle, pas de révolution institutionnelle.
L’année 2023 marque les 300 ans de la naissance d’Adam Smith. Il n’était guère optimiste quant à la possibilité que ses arguments en faveur de la liberté économique parviennent à susciter les réformes nécessaires à l’instauration de sociétés libres à travers le monde. Et pourtant, elles ont triomphé. Mais aujourd’hui, si nos institutions restent libérales dans les grandes lignes, les valeurs populaires dans les sociétés libres se détachent du consensus «bourgeois» qui a fait leur succès. L’heure est au désenchantement.
Les sociétés ouvertes se replient sur elles-mêmes
Après la chute du mur, certains ont cru assister à une fin de l’histoire, dans le sens non pas de la fin des conflits, mais de la victoire de la démocratie libérale sur les autres idéologies politiques. Nous savons désormais que ce constat était prématuré. D’une part, car les modèles illibéraux basés sur une sorte de capitalisme d’Etat autoritaire remettent en cause la suprématie du monde libre, d’autre part, car les démocraties libérales font l’objet d’incessantes attaques internes. Les best-sellers modernes ne s’intéressent plus à la défense du modèle, mais à sa remise en question: Michael Sandel s’attaque à la «tyrannie du mérite», d’autres au «racisme systémique». Les sociétés ouvertes se replient sur elles-mêmes et se divisent en archipels de petits groupes communautaires qui luttent pour leurs privilèges personnels.
Croyant la victoire acquise de façon définitive, les défenseurs du monde libre ont oublié l’avertissement de Benjamin Constant qui prévenait que «le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique». Payant sa naïveté de croire que l’histoire ne pouvait qu’être linéaire et que son modèle avait vocation à devenir universel, l’ère «bourgeoise» a cédé sa place. Cette dernière décennie, l’Occident était tellement occupé à se faire des reproches, qu’il a oublié que son hégémonie était susceptible d’être remise en question et balayée. Or, sans socle de valeurs qui accompagne des institutions libres, leur pérennité est incertaine et notre liberté superficielle.
Nicolas Jutzet, responsable de projet à l’Institut Libéral