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L’organique réhabilité
Cet ouvrage de Bruno Marchand et Christophe Joud se veut être un récit critique, théorique et historique sur ce que certains auteurs ont nommé «l’autre tradition de l’architecture moderne».
Certains livres se lisent mieux à l’envers. Celui-ci s’achève – commence donc – par le dessin d’un hareng coiffé d’un chapeau melon et muni d’un parapluie, accompagné d’une note: «hareng retourne à Berlin». Cette caricature mesquine de Le Corbusier représente Hugo Häring, chef de file de l’inflexion « organique » du fonctionnalisme lors des débats du CIAM de 1928. Il défendait une architecture qui taille les plans comme des habits souples, adaptés aux individus. Lors du fameux congrès, les partisans de cette tendance, encore teintée d’expressionnisme, devaient être déboutés par le clan des rationalistes. Ceux-ci privilégièrent la métaphore de la machine, se concentrèrent sur la recherche de normes et de standards pour le grand nombre (qui devra faire preuve de souplesse pour s’adapter à l’architecture). C’est de ce grand schisme dont il est question dans cet ouvrage.
La recherche est provoquée par le constat (dans le dernier chapitre) de la résurgence en Suisse d’une approche: des ensembles pliés dans un «ordre organique complexe» de Von Ballmoos Krucker, des «imbrications organiques» dans les plans d’Abraha Achermann. Pour Bruno Marchand et Christophe Joud, c’est la mise en concurrence exacerbée des années 2000-2010 qui expliquerait la résurgence de ces méthodes. Parmi la diversité des solutions proposées, les formes souples l’emportent, car elles permettent de combiner diversité typologique et insertion urbaine dans un contexte déjà bâti.
Les auteurs dégagent alors sept «formes», leurs modèles et quelques dérivés: formes concaves/convexes (tours Romeo et Juliette de Hans Scharoun), formes sinueuses (Baker House d’Alvar Aalto), en éventail (Neue Vahr également d’Aalto), ramifiées ou rayonnantes autour d’un noyau (Price Tower de F. L. Wright), ponctuelles, en agrégat, cellulaires, enfin pliées ou infléchies. Avec Häring, ces trois architectes sont érigés en dignes représentants de la sensibilité organique.
Double agenda
Le premier objectif des chercheurs est de fournir une histoire opérationnelle, un répertoire impressionnant de plans, parfois inédits, extrêmement inspirants. Plutôt qu’emprunter l’autoroute historiographique officielle du modernisme, déjà bien congestionnée, les auteurs nous proposent de traverser le 20e siècle par des cheminements sinueux, qui nous font redécouvrir un territoire que l’on croyait bien connu et qui s’avère largement inexploré. Depuis l’œuvre des quatre maîtres, ils font quelques incursions chez Coderch, Giselou, Niemeyer. Si l’on se prend à chercher ceux qui semblent manquer à l’appel, c’est probablement que le second objectif de l’ouvrage est atteint : dégager un paradigme suffisamment ouvert pour que l’on vienne l’enrichir. L’ouvrage ressemble donc à une réhabilitation, celle d’une tendance malmenée, taxée aussi bien de romantisme que d’académisme par les rigoristes. Certains projets s’offrent à la comparaison, dans des contextes où les deux tendances fonctionnalistes cohabitèrent de force. Face à la « violence » des contraintes immobilières (selon le terme de Bruno Zevi), à la Siemensstadt, avec Scharoun, à l’Interbau avec Aalto, l’analyse nous suggère que les inflexions organiques, jugées futiles en leurs temps, ont livré des solutions qui l’emportent en habitabilité, comme en longévité.
Enfin, pour asseoir cette réhabilitation, il fallait faire reposer la tradition sur une solide sélection d’écrits théoriques. Ceux-ci démontrent que les architectes à sensibilité organique, s’ils n’échappent pas toujours à un certain romantisme (Wright: «pourquoi refuser les dons de la nature?»), se positionnaient consciemment, dès les débuts, dans le débat sur la rationalisation de la construction, anticipant avec un certain pragmatisme l’ineffable besoin de sensibilité qui devait éclore dans l’après-guerre et continue de fleurir dans les agglomérations suisses.