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Barcelone et du Poitou, avec le duché d'Aquitaine. Dans ces divers pays on parlait la langue d'Oc. Là, comme dans tout le reste de l'Europe, le gouvernement féodal avait régularisé le désordre. Le suzerain, le vassal, l'arrière-vassal avaient chacun ses droits conventionnels; et c'était habituellement le plus fort qui en disposait, et passait pour avoir raison. De cet état de choses résultait forcément une infinité de troubles, de guerres, d'usurpations et de confiscations. Aussi le sort des armes décidait-il de tout, et la chevalerie était-elle en grand honneur.
Ces désordres étaient entretenus en Provence, surtout par le mode si imparfait de l'hérédité et du partage des fiefs. Assez souvent, les filles succédaient à défaut de mâles, et cette disposition occasionnait dans ces petits états, des ébranlements et des variations rapides. Ce fut même à la suite d'un événement de cette espèce, que le Poitou et la Guyenne, destinés par le mariage d'Éléonore avec Louis-le-Jeune, à être réunis à la couronne de France, passèrent sous la domination anglaise dès que le divorce imprudent de ce roi eut laissé Éléonore maîtresse de disposer tout à la fois de sa personne et de ses états. Ce fut encore ainsi que la maison de Barcelone acquit, par des mariages, le comté de Provence, le royaume d'Aragon et d'autres souverainetés.
Cet aperçu peut faire juger du genre de vie turbulente que ce groupe de populations menait. D'ailleurs, les croisades dont toute l'Europe était préoccupée, ne contribuaient pas peu à exciter la mobilité des esprits et la violence des passions; outre que le spectacle varié de pays et d'usages si différents de ceux de l'Europe, ainsi que l'habitude des gens de guerre de tout obtenir
par la force, avaient augmenté chez les Provençaux revenus de Syrie, une certaine légèreté de caractère jointe à une humeur querelleuse qui tenaient à leur naturel.
De toutes les préoccupations des croisés guerroyant en Palestine, en Afrique et en Espagne, l'amour mystique était, comme nous l'apprend l'histoire, celle qui prenait le moins de place dans leur esprit. La galanterie, et plus ordinairement encore la débauche, furent les habitudes qu'ils contractèrent dans les camps, et dont ils ne se défirent pas en rentrant dans leur pays. Les Provençaux en particulier, si l'on en juge au moins par les détails que renferment leurs poésies à ce sujet, n'étaient rien moins que chastes. Voisins et alliés des Espagnols qui avaient modifié en grande partie leurs mœurs sur celles des Maures leurs conquérants, les habitants de la Provence virent se manifester au milieu d'eux, le phénomène qui a lieu chez toutes les nations. se soumettant dès leur origine à la civilisation déjà raffinée d'un autre peuple. Ils naquirent corrompus, aussi leur existence ne fut-elle pas de longue durée (926-1486).
Mais si elle dura peu, elle fut parfois brillante; et l'éclat qu'a jeté la littérature provençale dans toute l'Europe, depuis le xie siècle jusqu'au xine, a laissé une trace lumineuse que l'on suit encore maintenant avec curiosité et intérêt.
Il paraît certain que la plupart des formes de versification adoptées par les Provençaux, sont empruntées aux Arabes (1). Et, ce qui ne mérite pas moins d'atten
(1) Voyez l'Histoire des Troubadours, par l'abbé Millot; l'Histoire littéraire d'Italie, de Ginguené; Crescimbeni, et le Recueil des Poésies provençales de Raynouard.
tion, c'est qu'après deux siècles, ces mêmes provençaux devinrent en poésie, les modèles et les maîtres des Italiens.
Dans l'étude des différents anneaux de la chaîne de poésie idéale et mystique, dont les Orientaux ont fait revivre la tradition vers le viie siècle, et que nous retrouverons chez les Italiens, il est à remarquer que la poésie provençale qui sert de lien intermédiaire à celle des Maures et des Florentins, loin d'être mystique, religieuse, ou même morale, n'a, le plus ordinairement pour objet, que des guerres, des exploits chevaleresques, une galanterie toute matérielle, souvent obscène, mais plus habituellement fade. La satire y tient aussi une grande place; et l'injustice et le fanatisme des princes et des prêtres, la violence des chevaliers ainsi que la légèreté des femmes y sont vigoureusement signalés.
Si des princes célèbres, tels que Guillaume IX, comte de Poitou, Richard Ier d'Angleterre, Alphonse II et Pierre III d'Aragon et tant d'autres ont fait rejaillir l'éclat de leur rang sur le titre de Troubadours qu'ils avaient acquis par leurs chants, il faut dire qu'en général cette profession chez les peuples provençaux était ordinairement suivie bien plutôt pour parvenir à la fortune, aux honneurs, ou même au bien être de la vie, que comme une occasion d'illustrer son nom et d'acquérir de la gloire. Aussi règne-t-il dans la plupart des poésies des écrivains de cette nation, un ton d'insouciance et de légèreté qui jure absolument avec les formules monotones de constance, de fidélité et de tendresse factice, dont ils enflent leurs chansons d'amour. Dans ces poésies, on trouve sans doute des pensées fines, des tours délicats et spirituels; elles renferment
des détails curieux pour l'histoire, et surtout des satires pleines de verve. Mais bien rarement on y rencontre l'expression d'une passion véritable et profonde, ou d'un sentiment sincère, et jamais un vers qui aille droit au cœur ou qui nourrisse profondément la pensée.
Il faut justifier la sévérité de ce jugement, et pour y parvenir sûrement, je citerai d'abord les morceaux où j'ai cru reconnaître le plus d'élévation dans les pensées amoureuses de ces poètes. Je commencerai par un des chants d'Arnaud de Marveil, dont Pétrarque a fait mention. Ce troubadour Périgourdin florissait vers 1160. Né de parents pauvres et obscurs, selon l'usage de ceux qui se sentaient du talent, il chercha à en tirer parti pour faire fortune. Le rôle des troubadours avait du rapport avec celui des chevaliers, et les uns et les autres se dévouaient à la gloire d'une dame, ceux-ci en guerriers, ceux-là comme poètes. Dès qu'un de ces troubadonrs était bien accueilli d'une princesse, il la célébrait par reconnaissance, l'aimait ensuite avec emportement et poussait bientôt la témérité jusqu'à lui adresser les vœux les plus tendres, les propositions les plus hardies.
Ce fut à la comtesse Adélaïde, femme du vicomte de Béziers, que s'attacha Arnaud de Marveil, l'un de ces poètes dont les pensées sont les plus réglées, les paroles les plus discrètes, et qui semble avoir ressenti la passion la plus épurée. Voici ce qu'il dit à sa maîtresse dont il avait été bien reçu :
«Ma raison s'oppose à mon penchant. Sans doute il me sied mal de porter mon ambition si haut. Il faut laisser aux rois l'honneur de soupirer pour Elle. Mais quoi? L'amour n'égale-t-il pas les conditions? Dès qu'on aime on est digne d'être aimé. Toute distinction disparaît au
près de Dieu qui ne juge que les cœurs. O parfaite image de la divinité, imitez votre modèle ! Après tout, mon cœur vaut bien celui d'un duc ou d'un roi; et c'est se rendre égal aux souverains que d'avoir des vues qui leur feraient honneur. »>
On chercherait vraisemblablement en vain dans les poésies Provençales, un second morceau qui exprimât des sentiments aussi simples et aussi élevés. Et cependant, je ferai observer que dans ce passage d'Arnaud de Marveil, qui détermine la limite supérieure à laquelle les poètes Provençaux se sont élevés, se trouve l'expression d'un sentiment tout mondain, à propos duquel l'intervention de la divinité prend une couleur presqu'impie.
Mais Arnaud était encore bien réservé, et voici comment un autre poète de la Provence, Bernard de Ventadour, mettait la divinité en scène dans ses vers : « Dieu s'étonna sans doute, dit-il, lorsque je consentis à me séparer de ma dame. Oui, Dieu dut me savoir gré de ce que pour lui, je m'éloignais d'elle; car je n'ignore pas que si je la perdais je ne retrouverais pas le bonheur ; et que lui-même n'aurait pas de quoi me consoler. >>
Il faut que l'on sache encore comment un seigneur souverain, Raimbaud III, comte d'Orange (1160), chantait ses amours, parlait des dames et de Dieu : « Cette belle que j'aimais tant, dit le prince, m'a trompé ; elle m'a congédié pour un autre qui a eu le profit de la chasse. J'abandonne mon infidèle avec sa fausseté et son nouvel ami. Je me consacre à une dame incapable de tromperie et dont je ne cesserai jamais d'être amoureux, quand je devrais perdre Orange. Peu s'en est fallu, tant sa beauté est parfaite, que Dieu ne man