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Le Canada et ses Montagnes Rocheuses
Par Léon W. Collet. ( Fin. )
Du Moose Pass ( 2100 m .) à la Snake Indian River et à Jasper ( 19 août au ler septembre 1929 ). Notre travail termine dans la région du Robson, nous partons avec un train de 12 chevaux, en reconnaissance géologique, de Berg Lake jusqu' à la vallée de l' Athabaska, en traversant les cols de Moose, Upright et Adeline, puis en descendant la Snake Indian River, affluent de gauche de l' Athabaska. J' ai dit: en reconnaissance, car cette région n' a pas encore été traversée par des géologues. De retour à Jasper nous mettrons un peu d' ordre dans notre matériel, prendrons des vivres et avec les mêmes chevaux nous pousserons une reconnaissance dans la vallée du Tonkin. Dans la traversée de Berg Lake à la vallée de la Snake Indian River nous espérons pouvoir raccorder l' élément tectonique du Moose Pass à un de ceux que nous avons étudiés dans la vallée de l' Athabaska.
Cette partie de l' expédition sera de beaucoup la plus intéressante, car des le Moose Pass nous quittons la piste et ce n' est pas une petite affaire que de faire passer un train de chevaux au travers des marécages des vallées, dans la forêt, les éboulements et les rivières. Nous avons avec nous un guide et un cuisinier. Notre guide a tant « célébré » son engagement qu' au lieu de surveiller ses chevaux au premier campement, il cuve son alcool. Résultat: deux chevaux manquent le lendemain. Pendant que nous travaillons dans la région de Mural Glacier le guide retourne à Berg Lake chercher des chevaux. Il est congédié et remplacé par Joe, un Grison qui a quitté la Suisse dès son jeune âge et est devenu le majordome de Berg Lake. Un nouveau guide nous rejoint au campement de Coleman Glacier. C' est un étudiant de l' Université d' Edmonton qui gagne en été de quoi faire ses études en hiver. Il est heureux de se trouver avec des universitaires qui le traiteront en jeune camarade.
Nous établissons toujours nos camps à la limite supérieure de la forêt pour avoir du bois, de l' eau et du pâturage pour nos chevaux. Du camp nous partons à pied pour faire nos observations. Nous n' emportons pas de nourriture pour les chevaux, ils sont mis en liberté, sans entraves, au camp pour pâturer. Ils portent encore des clochettes qui permettent au guide de les retrouver le lendemain matin. La peur des ours fait qu' ils se tiennent groupés. Ils ne descendent jamais et montent toujours. Les étapes sont de 6 à 9 heures, sans arrêt. Adieu les galops de chasse de la vallée de l' Athabaska, car la caravane chargée ne se déplace qu' au pas. Dans la forêt le guide, qui est toujours en tête, suivi des animaux de bat, doit fréquemment mettre pied à terre pour, à coups de hache, frayer le chemin. Le cuisinier doit souvent lui venir en aide. Dans les mauvais passages nous conduisons nos chevaux par la tête. Ce sont des bêtes extraordinaires, au pied plus sûr que celui de nos mulets. Ils passent l' hiver en plein air et doivent trouver leur nourriture. On comprend que ceux qui en réchappent soient des bêtes solides.
Le soir, au camp, nous fumons autour d' un énorme brasier en parlant du pays, des zones, de la politique. Que nous sommes loin des soirées passées ensemble au Jungfraujoch! Le camp d' Adeline Pass restera grave dans notre mémoire. Nous étions exténués, nos chevaux s' affaissaient. Manger et dormir: tel était notre plus ardent désir, quand, en contournant un épaulement, apparaît un splendide emplacement pour notre camp, dominé par un grandiose chevauchement de Précambrien sur un synclinal de Dévonien. Paréjas et Lombard se voient déjà, le jour suivant, descendant l' arête de Dévonien à la double corde pour en relever la coupe tandis que je suivrai le plan de chevauchement et que, non sans quelque appréhension, j' assisterai, à la jumelle, à leurs exploits.
La Tonkin Valley ( 3 au 7 septembre ). Notre campement se trouve pour plusieurs jours au bord du lac des Améthystes ( 2100 m .) qui est dominé par la paroi de 1000 m. des Ramparts, saupoudrée de neige fraîche.Vision splendide par ces claires journées d' automne. Nous ne nous lassons pas de regarder cette muraille entièrement entaillée, comme le Mount Edith Cavell, dans les quartzites du Cambrien inférieur. Nous regardons, comme si nous ne devions plus voir. C' est que demain nous serons à Jasper et qu' il faudra démobiliser.
Jasper. La saison est terminée. Tous les deux jours, comme à Zermatt en automne, défilent des troupes de touristes venus en vitesse, à prix réduits, pour admirer les montagnes.
Une récente chute de neige a clarifié l' atmosphère. C' est l' automne dans toute sa beauté, avec des teintes inconnues en Suisse, où domine le rouge, à la partie inférieure des montagnes. Alors qu' en été les sommets calcaires, des deux côtés de l' Athabaska, semblaient se fondre dans le ciel, aujourd'hui ils se détachent avec une netteté admirable.
Les emballages sont terminés; Paréjas et Lombard partent pour Vancouver, voir la côte du Pacifique. Ils rentreront par Banff et Lake Louise et nous nous retrouverons à Winnipeg pour aller aux chutes du Niagara.
Traversée du Shovell Pass ( 2400 m. env. ). Gens et bêtes sont exténués après un superbe été. Cependant une caravane, à cheval, remonte la vallée où s' étalent les lacs de Médecine et de Maligne. La fatigue paraît aussi s' être emparée du premier de ces lacs. Il est à moitié vide. Il appartient au type du Daubensee sur la Gemmi, sans émissaire visible. Les Indiens lui donnèrent le nom de Médecine, pensant qu' il s' agissait de quelque sorcellerie. Le lac de Maligne, avec ses étroits, ses parois plongeant dans l' eau, est une réduction du lac des Quatre-Cantons, sans habitations.
Sur la piste entre les deux lacs des caravanes rentrent, après de longs jours passés en plein air. Voici un des guides suisses de Jasper qui croise la caravane montante. Grüss Gott wohl! Une cordiale poignée de main.
Devant le chalet de Maligne, un vétéran de la Section genevoise du C.A.S. s' efforce de faire comprendre à un guide canadien tout l' intérêt qu' il y aurait, du point de vue scientifique, à rentrer à Jasper le len- LE CANADA ET SES MONTAGNES ROCHEUSES.
S.W Boule Roche de la route de Pocahontas à Ed son Fig. 5. La partie frontale de la nappe cassante la plus externe des Montagnes Rocheuses.
D' après Léon W. Collet et Ed. Paréjas.
O, Ordovicien. D„ Dévonien inf. D„ Dévonien moyen. D„ Dévonien supérieur. Cr, Crétacé.
demain par le Shovell Pass au lieu de refaire la même route, le long des lacs. C' est une course de deux jours, qui n' a été faite en un jour qu' une seule fois, avec des chevaux en parfait état. Les miens ne tiendront pas le coup, ils sont éreintés, dit le guide! Et si je m' engage à faire toutes les montées et toutes les descentes à pied, dit l' autre. AU right, Professor!
SV Chevauchement de Boule Roche NE Fig. 6. Les plissotements dans le Crétacé, sur la bordure externe des Montagnes Rocheuses, causés par le chevauchement d' une nappe cassante.
D' après Léon W. Collet et Ed. Paréjas. DIt Dévonien moyen. Cr, Crétacé.
Le lendemain à 5 heures la petite caravane s' engageait dans les pâturages, puis vint la zone des pierriers. La piste est bonne et la marche rapide. La crête est formée des mêmes roches, des quartzites du Cambrien inférieur, que celles trouvées au Mount Edith Cavell et dans la chaîne des Ramparts de la Tonkin Valley. Mais ici on est sur la partie frontale de la grande nappe cassante, que l'on voit, entre les lacs de Médecine et de Maligne, chevaucher les calcaires gris du Dévonien et du Carboniférien. Quelle belle vision géologique!
Des mouflons s' arrêtent de brouter quelques rares herbes et la caravane passe. Au col, quelques minutes d' arrêt pour regarder la vallée de l' Athabaska que dominent le Mount Edith Cavell et les pics de la Tonkin Valley. Un peu au-dessous du col, voici le chalet où les caravanes d' été passent la nuit, et où un gardien prépare les repas. Mais la porte est ouverte, y aurait-il du monde? Des ours se sont introduits dans la cabane, après en avoir force la porte. Un désordre indescriptible règne aux alentours, où gisent pêle-mêle le fourneau, des meubles et des ustensiles de cuisine, courbés ou cassés. N' ayant rien trouvé à manger, il semble que les animaux se soient ainsi vengés.
La descente dans la vallée de l' Athabaska est du genre de celle du col du Jorat dans la vallée du Rhône. Il semble que l'on descende dans les entrailles de la terre. Et dire qu' il est des touristes qui font toute cette descente à cheval!
Le soleil se couche quand la caravane atteint l' Athabaska, mais ici la piste est excellente, une vraie piste de manège. Les coyotes hurlent à la lune que la caravane marche encore.
Alpes et Cordillères.
Emile Argand a montré que les Alpes se sont formées dans un sillon marin ou géosynclinal, la Thetis d' Eduard Suess, qui séparait l' Europe de l' Afrique aux temps mésozoïques.
Six nappes ou mieux six plis couches sont sortis du géosynclinal.
La première question qui se pose à l' esprit quand on se rend dans les Montagnes Rocheuses est: ont-elles été formées de la même manière que les Alpes?
Peu nombreux sont les géologues qui ont essayé de résoudre ce problème qui au fond est celui de la formation des Cordillères de l' Amérique du Nord et des Andes de l' Amérique du Sud. Certains ont voulu voir dans les Cordillères une chaîne géosynclinale complexe dont l' avant serait le Bouclier canadien et dont l' arrière serait aujourd'hui effondré sous le Pacifique. Bien que les résultats de l' exploration des Cordillères soient assez rudimentaires, comparés à ceux de l' exploration des Alpes, il semble que l'on puisse, d' ores et déjà, envisager que les Cordillères et les Andes ont une histoire totalement différente de celle des Alpes.
Toujours en avant-garde, Emile Argand, dans son mémoire sur la Tectonique de l' Asie, nous parle incidemment des Cordillères de l' Amérique du Nord, en fonction de la théorie des translations continentales de Wegener. En dérivant vers l' ouest, les deux Amériques, après s' être détachées de l' Europe LE CANADA ET SES MONTAGNES ROCHEUSES. Pyramid Mt. 9076' s
Chevauchemenr de Rjramid Fig. 7. Une nappe cassante de la partie interne des Montagnes Rocheuses.
D' après Léon W. Collet et Ed. Paréjas. P, Précambrien. C^ Cambrien inférieur. Ds, Dévonien. M, Mississipien.
et de l' Afrique, ont vu leur talus continental se déformer, se disloquer de par la résistance opposée par le fond du Pacifique. A ces dislocations Argand a donné le nom de plis de fond. Ce qui distingue donc le plissement de fond du plissement dans le géosynclinal, c' est qu' il affecte la masse continentale même et non pas seulement une zone élastique comme dans le géosynclinal.
Des chaînes entières peuvent ainsi provenir d' un plissement de fond.
La structure des Montagnes Rocheuses.
Les Montagnes Rocheuses, comme nous l' avons vu précédemment, représentant la bordure orientale des Cordillères, doivent donc posséder une structure en plis de fond. C' est bien ce que montrent les profils que j' ai établis avec mon ami et collaborateur le professeur Paréjas.
Les Montagnes Rocheuses, de leur bordure orientale au Col de la Tête Jaune ( Yellow Head Pass ), soit le long de la vallée de sortie de l' Athabaska ( 50 kilomètres env. ), sont formées par sept nappes cassantes issues de plis de fond. On comprendra l' importance de ces dislocations en tenant compte qu' elles affectent en certains points toute l' épaisseur des terrains sédimentaires du Précambrien jusqu' au sommet du Cretacei Les résultats de l' expédition géologique de l' Université de Harvard dans les Montagnes Rocheuses du Canada ( Jasper National Park, 1929 ) confirment absolument les profils publiés par Reginal A. Daly et par Bailey Willis de régions plus méridionales, et par là même les vues d' Emile Argand sur la tectonique des Cordillères.
Genève, Pentecôte 1932.