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«Sir Thomas More est un personnage exceptionnel. Grand érudit, un des meilleurs juristes de son temps, croyant sans faiblesse, d’une modestie charmante, bon père de famille, chancelier d’Angleterre, il est devenu un martyr de l’Église catholique», rappelle l'historien Jean-Blaise Fellay sj dans un portrait qu'il lui dédie. Le saint homme a aussi un fabuleux sens de l'humour, un trait de l'esprit si cher au pape François qui a souvent souligné: «Le sens de l’humour est l’attitude humaine la plus proche de la grâce de Dieu. Un chrétien qui n’en a pas manque de quelque chose»!
Né le 7 février 1478 à Londres, Thomas More étudie le droit à l’université d’Oxford. Il se lie à John Colet, chanoine de Salisbury, grand ami d’Érasme de Rotterdam. Ils forment le noyau de l’humanisme anglais, fondé sur l’étude des Lettres, de la Bible et des Pères de l’Église. Tenté par une vie de chartreux, More préfère se marier en 1505 et devient père de trois filles et d’un fils. Au service du cardinal Wolsey, Chancelier d’Angleterre, il est engagé ensuite au Conseil privé du roi Henry VIII, devient trésorier de la Couronne, speaker du Parlement, puis Chancelier d’Angleterre en 1529. C’est la première fois qu’un laïc accède à ce poste.
En 1511, Érasme avait publié l’Éloge de la Folie, dont le titre latin, Encomium Moriae, peut se lire comme l’Éloge de More. C’est un regard critique jeté sur le monde du temps, appelant à une réforme de l’Église et de la société. Thomas More lui répond avec son ouvrage l’Utopie publié en 1516. C’est la description d’une île de Nulle part (c’est le sens du mot Utopie), dans laquelle le style de vie des habitants s’oppose en tous points à celle des Anglais contemporains. Son titre originel était: Un vrai Livre d’or, un petit ouvrage, non moins salutaire qu’agréable, relatif à la meilleure forme de communauté politique en la nouvelle île d’Utopie. Comme l’Éloge de la Folie ce fut un succès extraordinaire.
De l'or pour uriner
Alors que les Anglais se battaient pour l’argent et les terres, dans cette île les Utopistes utilisaient l’or pour en faire des pots de chambre, car ce n’est pas un métal utilisable pour les outils. Ils mettent tous les biens en commun, chacun venant se servir selon ses besoins et contribuant à son tour au bien de tous. De ce fait, la prospérité est générale, les gens ne sont pas accablés de travail et disposent de loisirs. Or, dans l’Angleterre de ce début de XVIe siècle, les grands propriétaires construisent des barrières pour protéger leurs moutons et en excluent les paysans pauvres qui n’ont plus de terrain y faire paître leur maigre bétail. La misère et la famine ravagent les campagnes. More constate que les moutons, considérés habituellement comme des animaux paisibles, se transforment ainsi en mangeurs d’hommes.
Pour More lui-même la situation devient critique. Le roi Henry VIII veut à tout prix un héritier mâle et donc obtenir du pape Clément VII l’autorisation de divorcer. Il attend beaucoup des capacités diplomatiques et juridiques de son chancelier. Mais More est également versé en théologie, et c’est un catholique convaincu. Il s’estime fidèle serviteur du roi mais plus encore fidèle disciple du Christ. Il ne peut approuver la décision royale de prendre la tête de l’Église d’Angleterre et de briser avec Rome. Il n’assiste pas au mariage du roi avec Anne Boleyn. C’est la rupture.
More est dégradé. Mis en jugement le 1er juillet 1535, il condamné à être «pendu, éviscéré et écartelé» pour trahison. Le roi concède une faveur à son ancien chancelier en commuant la peine en une simple décapitation. More commente:
«Dieu préserve mes amis de la même faveur!»
Lors de l’exécution, More, affaibli par les rigueurs de la détention, peine à monter les marches de l’échafaud. Avec sa politesse coutumière, il s’adresse à l’officier qui l’accompagne: «Je vous en prie, Monsieur le lieutenant, aidez-moi à monter. Pour la descente, je me débrouillerai…». Face à la foule, il se déclare «Bon serviteur du Roi, et de Dieu en premier». Au bourreau, il affirme que «sa barbe est innocente de tout crime et ne mérite pas la hache». Il la positionne de manière à ce qu’elle ne soit pas tranchée. Elle ne le sera pas.
Il faut regarder le beau portrait que le peintre Hans Holbein a fait de Thomas More (ci-dessus). On perçoit dans ce visage la source de son humour. C’est un homme de conviction: grand croyant, ami fidèle, bon époux, excellent père, ministre loyal. Son intelligence lucide, un sens moral sans faille ont vite perçu les faiblesses des hauts personnages de son temps et la veulerie de leur entourage. Sa droiture contraste avec leur hypocrisie et leurs mensonges. Par son humour, il dénonce leurs crimes sans entrer dans l’insulte et la violence.
Canonisé par Pie XI
Moins d’une année plus tard, la tête de la malheureuse Anne Boleyn tombait également sous la hache du bourreau, au titre d’accusations aussi fallacieuses que celles qui avaient coûté celle de Thomas More. Érasme pouvait ajouter cette folie à celles qu’il avait déjà stigmatisées.
C’est le 19 mai 1935, quatre cents ans plus tard, que le pape Pie XI canonise le courageux martyr.