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À la recherche du temps perdu de la social-démocratie…
Le célèbre historien Tony Judt, décédé en 2010 à la suite d’une maladie foudroyante, livre avec Contre le vide moral[1], à la fois son testament politique et un plaidoyer poignant pour les valeurs de la social-démocratie. Judt, anglais d’origine, mais qui a fini sa carrière aux États-Unis, articule ce qui à ses yeux constitue les principes fondamentaux de la social-démocratie, à savoir l’égalité, la redistribution économique, le rôle de l’État et les droits sociaux. Ce faisant il tente de convaincre ses compatriotes d’adoption à la fois de la supériorité morale et de la nécessité politique et économique de l’État providence social-démocrate.
Les valeurs dominantes de la société, sous les coups du néolibéralisme, se sont tellement déportées sur la droite ces trente dernières années, que les arguments réformateurs de Judt prennent une coloration radicale. Sa vaste connaissance de la politique occidentale au 20e siècle est mise à contribution pour revendiquer avec fierté les conquêtes historiques de la social-démocratie, telles que les assurances sociales, les systèmes de retraites, la démocratisation de la culture, les droits politiques, etc. Il souligne notamment la vision stratégique de la social-démocratie qui a été de créer des droits et de services publiques universels, également afin de créer une alliance entre la classe ouvrière et la classe moyenne. Pour lui, les sociaux-démocrates devraient cesser de s’excuser en permanence de leurs positions, et, au contraire, être beaucoup plus fiers de leur passé et de leurs propositions contemporaines, face aux désastres du capitalisme financier.
Les socialistes néanmoins pourront être un peu agacés par certains éléments de l’ouvrage. Premièrement, la position de Judt n’est pas si originale. Entre les révisionnistes du début du siècle, les « socialistes éthiques », ou plus récemment les sociaux-libéraux contemporains, l’appel aux valeurs plutôt qu’à la lutte des classes a une histoire, au sein du mouvement socialiste, dont Judt ne traite pas. Il en découle un rabattement injuste du marxisme sur le stalinisme et de la social-démocratie sur le keynésianisme. Pour un historien de la classe de Judt, c’est assurément aller trop vite en besogne.[2] Le plus problématique, toutefois, nous semble être la manière dont Judt traite des mouvements féministes, antiracistes, anti-impérialistes, etc. qu’il semble identifier à de simples diversions fondées sur l’affirmation des différences et qu’il rend, d’une certaine manière, responsables de la défaite de la social-démocratie à partir des années 1970.
Il s’agit d’une histoire par en haut, qui n’aborde ni les luttes sociales, ni les rapports avec le Sud, ni la crise écologique. Ce livre nostalgique, énervant par moments, incomplet, a néanmoins le mérite d’énoncer clairement des convictions réformatrices et de reposer le débat sur la nature de la social-démocratie, du réformisme, et de l’avenir de l’État providence. Il vaut la peine d’être lu, mais il n’est toutefois pas certain que les solutions nostalgiques et communautaires proposées par Judt soient les plus pertinentes face à un capitalisme qui se joue désormais à une échelle mondiale.
[1] Édition originale : Tony Judt, Ill Fares the Land, A Treatise On Our Present Discontents, Londres, Allen Lane, 2010.
[2] La vision intellectuelle de Judt, depuis sa thèse, a néanmoins été orientée de cette manière. Son dernier ouvrage n’est donc pas en rupture de ce point de vue là. Cf. Dylan Riley, « Tony Judt : A Cooler Look »New Left Review, n°71, sept.-oct. 2011, disponible sur http://www.newleftreview.org/?page=article&view=2915
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Tony JUDT, Contre le vide moral, restaurons la social-démocratie
Paris, Héloïse d’Ormesson (trad. par P.-E. Dauzat), 2011, 208 p.