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Laudatio pour Harald Weinrich
Prix Européen de l'Essai Charles Veillon 2013
Prof. Dr. Konrad Feilchenfeldt
Nous rendons hommage aujourd'hui à un auteur et à son travail d'écriture concrétisé par une bibliographie qui ne comptait pas moins de 300 titres il y a déjà 8 ans. À cette époque, vous publiiez déjà en moyenne 6 titres par an, et ce pendant un demi-siècle. Aujourd'hui, cette bibliographie doit certainement avoir dépassé les 400 titres. Mais il n'est pas seulement question du nombre impressionnant de vos publications, il s'agit également de rendre hommage à votre grande ouverture d'esprit en matière de méthodologies, de centres d'intérêt et de formes d'application.
Considérons donc en parallèle votre carrière d'enseignant universitaire et d'écrivain intellectuel. Il est intéressant de constater que vous avez commencé vos études comme romaniste dans des universités allemandes, puis poursuivi en France et en Espagne. Vous avez passé une thèse de doctorat sur Don Quichotte et l'agrégation (Habilitation) avec Phonologische Studien zur romanischen Sprachgeschichte. Juste après, vous obtenez une chaire de philologie romane, d'abord à Kiel, puis à Cologne. Vos compétences universitaires portaient à la fois sur les langues romanes et les lettres, et la conception académique que vous vous en faisiez en tant que romaniste n'a pas changé à ce jour, même si elle ne correspond pas à la tendance actuelle, c’est-à-dire à une spécialisation. Avec votre double casquette de linguiste et de philologue, vous incarnez – aussi chez les germanistes – assurément le modèle du professeur d'université de votre génération et même de la génération contemporaine.
Un point intéressant à considérer d'ailleurs : dans cette fusion homogène des lettres et de la linguistique se manifeste une proximité surprenante en termes d'exigence académique avec les programmes d'études des collèges; en effet, dans les règlements des examens publics destinés à l'enseignement dans les lycées, nos matières s'intitulent simplement «Allemand» ou «Français». Cependant, lorsque vous avez été amené à quitter Cologne pour occuper une chaire de linguistique à Bielefeld tout en y assumant la direction du centre de recherche interdisciplinaire, votre position jusque-là en faveur d'une nouvelle mission a changé provisoirement. Bielefeld ne fut pas votre dernière étape, et je me souviens encore du commentaire de notre collègue Walter Müller Seidel, récemment décédé, après votre leçon inaugurale publique à Munich, qui me disait en quittant l'amphithéâtre qu'il se réjouissait beaucoup que l'université ait réussi à attirer un chercheur et un érudit à un poste, qui par un lobby bavarois aurait dû être proposé à un professeur de lycée de la région.
Comme à Bielefeld, Munich fut pour vous un nouveau départ. Il s'agissait d'occuper pour la première fois une chaire d'«allemand langue étrangère» et de créer un institut qui n'existait pas encore à l’université de Munich. Vous êtes arrivé à cette fonction en tant que romaniste expérimenté en linguistique et en littérature, issu du centre de recherche interdisciplinaire de Bielefeld, pour «passer à l'Allemand», intitulé dont j'ai déjà parlé. Vous vous êtes alors mis à donner des cours dans une matière que vous-même vous n'étudiiez pas et que surtout vous n'aviez pas étudiée comme «langue étrangère».
Dans ces conditions, Harald Weinrich s'est aussi investi dans cette chaire nouvelle-ment créée à Munich et a remporté un succès que seuls les initiés pouvaient prévoir et qui fut surtout perceptible au niveau du suivi et de l'encouragement des étudiants. Je ne pouvais pas ne pas souligner ce point dans un hommage à Harald Weinrich. Comment oublier la "standing ovation" de ses étudiants lors de sa leçon d'adieu munichoise sur Adelbert von Chamisso, ce français publiant en allemand, dont l'œuvre est devenue de ce fait une forme d'anticipation paradigmatique du thème «Allemand langue étrangère» et dont l'exemple a inspiré à son fondateur Harald Weinrich le prix Adelbert von Chamisso? Ce prix distingue les auteurs en allemand, dont l'allemand n'est pas la langue maternelle. En quittant Munich, Harald Weinrich a exercé de 1992 à 1998 comme professeur de langues et de littératures romanes à Paris au Collège de France. Là encore, un nouveau départ, mais cette fois dans le domaine du français.
Le premier livre que j'ai lu de Harald Weinrich date de sa période à Bielefeld. Le discours interdisciplinaire portait à l'époque également sur Hans Robert Jauss et sa conception esthétique de la réception de l'histoire de la littérature. Avec son livre Literatur für Leser, Harald Weinrich s'est mis délibérément au service des lettres, et non de la linguistique, et pas seulement en tant que romaniste. Le sous-titre du livre, Essays und Aufsätze zur Literaturwissenschaft, touche à la question principale de la littérature en tant qu’il s’agit d’une discipline artistique et en même temps de la question de sa transmission.
Cher Monsieur Weinrich, à la question: «Quelle est votre livre préféré dans une autre langue?», vous avez répondu : «Montaigne. Les Essais de Montaigne. Je peux les relire sans fin.» Et ne serait-ce que dans la perspective de l'événement qui nous réunit aujourd'hui, au cours duquel vous recevez le prix européen de l'essai décerné par la fondation Charles Veillon pour l'ensemble de votre œuvre, il serait impardonnable de ne pas mettre expressément en avant votre attachement à Montaigne. À cet égard, vous rappelez aussi à notre bon souvenir un passage de l'œuvre d'Erich Auerbach, qui a constaté l'apparition, à l'époque de la Réforme et de Montaigne, d'un nouveau type de lecteur, à savoir les profanes érudits, qui se sont révélés être les précurseurs du type de lecteur qui se généralisera dans la bourgeoisie cultivée du 19e siècle et permettra la diffusion du livre.
Pour Harald Weinrich, Montaigne ne représente pas seulement l'autorité d'un prédécesseur, il le cite nommément sur la question de l'éducation des enfants, comme on peut le lire dans son livre Lethe. Kunst und Kritik des Vergessens. Dans les écrits de Harald Weinrich, comme je l'ai déjà dit, il est toujours beaucoup question de la transmission. Si «essais» et «contributions» désignent deux façons d'exposer une idée, Harald Weinrich semble ici avoir anticipé une distinction au niveau des définitions, qu'il a précisée lui-même plus tard au regard d'un intérêt linguistique spécifique, en rapport avec la langue scientifique. Harald Weinrich fera ultérieurement la distinction entre la structure constitutive antithétique, et donc comparativement plus rigoriste, de la «contribution», et celle thétique, plus ouverte, de l'«essai». Mais lors d'essais uniquement, en se référant une nouvelle fois à Montaigne, il adoptera une «position intermédiaire» «entre les écrits littéraires et scientifiques». Dans l'essai, l'auteur peut donc disposer pratiquement à volonté de références littéraires, par un mot, ou un nom qui, comme dans le cas de Montaigne, font référence non seulement au représentant emblématique de l'essai, mais aussi généralement aux protagonistes d'une époque historique. Le simple mot devient alors un guide de lecture, grâce auquel un dialogue peut s'instaurer entre l'auteur et le lecteur sur la base de leur mémoire et de leur connaissance des lettres.
L’autobiographie, parue en 2013, de Manfred Naumann, romaniste méritant de l'ancienne RDA, a livré un récent exemple de cette capacité à dialoguer. Naumann a tenu en 1988 à Munich une conférence, au cours de laquelle il en est venu à parler de Napoléon et de sa «politique littéraire néoclassique», «avec laquelle lui [l'empereur] avait retardé la chute de l'Ancien Régime littéraire». Une thèse contradictoire, qui a soulevé des questions, comme Naumann le rapporte également dans son livre autobiographique – je cite Naumann: «Pendant le débat, le philologue Harald Weinrich, dont la réputation dépasse largement Munich, m'a demandé comment s'expliquait le fait que le Napoléon «contaminé au néoclassicisme» avait pu en même temps se passionner pour le roman de Goethe «Les souffrances du jeune Werther». J'ai répondu à cela qu'il n'y avait pas de contradiction : les politiciens auraient parfois l'habitude de s'adonner clandestinement aux vices qu'ils condamnent dans leurs déclarations publiques. Cette remarque a déclenché une sereine jovialité (Heiterkeit), et peut-être dois-je à ce bon mot l'invitation de Harald Weinrich quatre ans plus tard à un colloque du groupe de travail «Langue scientifique» qu'il dirigeait <...>». (p. 275)
Il serait toutefois intéressant de savoir dans quelle mesure l’autobiographie de Manfred Naumann en 2013 avait pour volonté de poursuivre par écrit le dialogue commencé en 1988 avec Harald Weinrich à Munich; dans tous les cas, comme le dit Harald Weinrich, (Heiterkeit), «sereine jovialité», est une «expression météorologique», et l'ouvrage «Kleine Literaturgeschichte der Heiterkeit», issu de sa plume entre-temps, en est l'incarnation même dans une méditation littéraire insouciante. Harald Weinrich a même créé avec des mots choisis, mais aussi avec des expressions et des tournures idiomatiques des titres de livres, et de trouver ces titres a donné lieu à la rédaction de textes, qui peuvent être lus aussi bien dans leur brièveté explicite comme sous forme de guide de vie.
Il me vient à l'esprit toute une série d'ouvrages de Harald Weinrich. Je pense tout d'abord au titre «Knappe Zeit. Kunst und Ökonomie des befristeten Lebens», dont le thème du temps se rattache à la personnalité même de Harald Weinrich et à son livre «Tempus. Besprochene und Erzählte Welt». Je pense aussi au recueil d'essais Wie zivilisiert ist der Teufel? Kurze Besuche bei Gut und Böse ou à Über das Haben. 33 Ansichten. Cela n'aurait sans doute pas beaucoup de sens si le lecteur trouvait toujours dans chaque livre ce qu'il attend. En effet, seul le dialogue avec et sur le livre conduit à cet échange de savoirs et d'expériences, qui permet de comprendre son message. Les index thématiques et nominatifs détaillés, présents dans presque tous ses livres (même dans sa thèse en 1956), sont également au service de ce dessein.
En tout cas, les fondements de son rapport littéraire à l'essai et de son inventaire lexical de la langue se retrouvent dans les index de ses livres. Ils concentrent le travail réalisé avec un système élaboré de fiches, avec lequel Harald Weinrich a l'habitude d'aborder ses thèmes. Nous tenons cette information des collaboratrices qui ont travaillé avec Harald Weinrich sur Textgrammatik paru en 1993. Pour conclure, je voudrais bien citer, si vous le permettez, un poème rédigé sous forme de parodie de Ernst Jandl, que Maria Thurmair, coauteure de Textgrammatik, a publié dans un article à l'hommage de Harald Weinrich et à l’occasion de son adieu de Munich: «Merci Harald Weinrich». Et je tiens également à remercier Madame Doris Weinrich, car que serions-nous, nous les érudits, sans le soutien permanent de nos épouses?
© Konrad Feilchenfeldt / Traduction française de Charlène Kergosien