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Grand Format
Paul Kletzki, portrait d’un prodige de la baguette
Introduction
Chef d'orchestre particulièrement engagé et exigeant, le Polonais Paul Kletzki a succédé à Ernest Ansermet à la tête de l'Orchestre de la Suisse Romande de 1967 à 1970. Retour sur l'histoire d'un homme au parcours hors du commun.
Chapitre 01
Un parcours chaotique et troublé
Après avoir fui trois dictatures, celle d'Hitler, de Mussolini et de Staline, le chef d'orchestre polonais Paul Kletzki trouve refuge en Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale, où il s'installe durant un quart de siècle.
Il s'impose comme un des principaux artisans de la vie musicale. On le trouve tour à tour à la tête de l'Orchestre symphonique de Berne de 1965 à 1968, puis chef principal de l'Orchestre de la Suisse Romande (OSR) de 1967 à 1970 à la suite d'Ernest Ansermet. Il contribue également à l’épanouissement du Septembre musical de Montreux qui sollicite ses compétences de conseiller artiste.
Mais sa carrière ne se limite pas à la Suisse: elle rayonne sur le monde. Paul Kletzki dirige les principaux orchestres d’Europe, à Bruxelles, Milan, Paris, Göteborg ou Londres, et est longtemps directeur principal de l’Orchestre symphonique de Dallas.
La musique est l’empreinte du génie humain, de chaque grande civilisation; elle exprime les sentiments, les émotions profondes de l’homme sous tous ses aspects, permettant d’approfondir la nature humaine ainsi que les multiples manifestations de la vie.
>> A écouter: "Paul Kletzki, Réminiscences d'un chef d'orchestre
"Je suis né avec le siècle à Lodz en Pologne le 21 mars 1900 et j’ai connu toutes les vicissitudes de la vie, principalement comme Polonais. Ma patrie fut sous le joug allemand, puis russe. Ma jeunesse ne fut pas facile, car je dus étudier successivement en polonais, en allemand, puis en russe. Ce qui me valut, quand les Russes étaient les occupants, d’être mis au cachot pour avoir dit deux mots en polonais, car je ne savais pas le russe.
Ne pas pouvoir parler sa langue maternelle est terrible. On veut vous faire oublier votre identité avec une perversion dont vous n’avez pas idée: abrutir un être humain afin de le réduire à l’esclavage."
Voilà les premières lignes de l'ouvrage "Paul Kletzki. Réminiscences d’un chef d’orchestre et compositeur" (Editions à la Carte), publié en 2010 par l'historien Leonard Pierre Closuit et Yvonne Kletzki Voutaz, la deuxième femme du chef d'orchestre polonais.
Paul Kletzki, (à l'origine Pawel Klecki) commence la musique avec le violon, qu'il étudie au Conservatoire national de Varsovie en parallèle avec la composition. C’est un enfant prodige qui, à 14 ans déjà, se produit en soliste avec l’Orchestre philharmonique de sa ville natale. A 18 ans, à la fin de la Première Guerre mondiale, il est envoyé sur le front pour se battre contre l’occupant russe. Lors d’une bataille épouvantable, tous ses camarades sont tués. Le jeune homme connaît alors le désespoir d’être l'unique survivant.
Les pages sombres de ses jeunes années restent profondément inscrites dans son cœur. C’est la passion pour la musique qui l’oblige à se ressaisir. A 21 ans, il quitte la Pologne pour Berlin, un des hauts lieux culturels de l'époque. Il y fait ses débuts de chef d’orchestre et de compositeur, soutenu notamment dans son travail par le grand chef allemand Wilhelm Furtwängler qui l’invite à travailler à ses côtés.
Grâce à Furtwängler, Paul Kletzki a le privilège de diriger, à l’âge de 29 ans, l'Orchestre philharmonique de Berlin, l’un des meilleurs au monde. Une consécration pour le jeune chef d'orchestre polonais.
En Paul Kletzki, je reconnais non seulement un compositeur extrêmement talentueux, mais encore l'un des rares talents de la jeune génération de chefs d'orchestre à avoir vraiment un grand avenir devant lui."
Avec l’avènement d’Hitler, le Polonais, juif de surcroît, se voit contraint de quitter le pays sur-le-champ. En 1933, il fuit en Italie où il est invité à donner des cours à la Scuola superiore di musica à Milan. En 1936, l’Italie étant devenue fasciste, il part pour l’Union soviétique où il dirige quelques orchestres.
En 1937, il est nommé chef de l'Orchestre philharmonique de Kharkov, ville située au bord de la Mer Caspienne. "Cette époque des purges staliniennes était impitoyable" explique-t-il dans sa biographie. "Les musiciens pleins de bonne volonté se donnaient beaucoup de peine, mais chaque troisième jour, quelqu'un manquait à son pupitre. J’en fis la remarque au directeur qui répondit: 'Ne me posez plus jamais cette question'... ".
A la fin de l’année 1938, il quitte définitivement la Russie où il ne peut plus vivre sans crainte et fait une brève escale à Milan où Toscanini l’invite à travailler à ses côtés à La Scala. Mais ici aussi, l’atmosphère est tendue et fiévreuse. Très vite, Toscanini estime qu’il faut quitter le pays sans délai. Il part pour les Etats-Unis, et Kletzki se rend en Suisse.
Chapitre 02
Un chef polonais exilé en Suisse
Le Polonais s’installe d’abord à Clarens (VD) à la Villa Dubochet où Tchaïkovski vécut de 1877 à 1879. Puis à Territet, dans la résidence "Riant Château", une jolie maison située non loin du monument à la mémoire de Sissi, impératrice d’Autriche.
Au cœur d’une Europe mise à feu et à sang, le maestro trouve, peut-être pour la première fois de son existence, une oasis de paix. Pourtant, la vie n’est pas simple pour l’exilé polonais. Il est en Suisse lorsque le 17 septembre 1939 son pays est écrasé par les hordes nazies. Dans l’émotion, il se rend à Morges chez Ignacy Jan Paderewski, chef du gouvernement polonais en exil et musicien, afin de se mettre au service de son pays en guerre contre l’Allemagne. Paderewski lui répond alors: "Restez en Suisse, j’ai plus besoin d’un Kletzki vivant que mort".
>> A lire également: Ignace Paderewski, portrait d'un pianiste engagé
En octobre 1939, il compose sa Troisième Symphonie intitulée "In Memoriam", un hommage aux victimes du nazisme. Peu après, il apprend que ses parents et sa petite sœur ont péri dans le camp de concentration d’Auschwitz.
>> A écouter: Un chef polonais en Suisse
Si sa vie n’est pas en danger en Suisse, le maestro n’y trouve pourtant pas le réconfort espéré. A partir de 1942, sur demande des nazis, la Suisse accepte que les réfugiés ne puissent plus exercer leur métier sur le territoire helvétique. Paul Kletzki ne peut donc plus diriger des orchestres ni faire entendre ses œuvres.
Et même si cette interdiction a été quelque peu contournée - Paul Kletzki dirige l'orchestre du Festival de Lucerne - le Polonais traverse une longue période de tristesse et de désoeuvrement. C'est d'ailleurs à cette époque qu'il arrête définitivement de composer, une activité qu'il pratiquait pourtant régulièrement depuis 1921. Plus tard, il confiera que c’est le choc de la guerre qui a détruit en lui toute inspiration.
Il ne faut pas considérer un orchestre comme un ensemble d’instruments, mais comme une équipe formée d’éléments divers dont chacun parle avec le chef dans son langage propre. Car le chef n’est pas seul en cause, il dirige un ensemble c’est-à-dire autant de personnalités différentes qu’il y a d’instrumentistes.
Après la guerre, sa carrière de chef redémarre. Durant une dizaine d’années, il dirige, principalement comme chef invité, de nombreux orchestres. Ainsi en mai 1947, il fait franchir la frontière suisse aux musiciens de l’orchestre national de Paris pour un concert à Berne. Il revient ensuite jouer régulièrement en Suisse avec ses musiciens, notamment à Montreux dans le cadre du Septembre musical auquel il apporte son soutien en qualité de conseiller artistique.
Sa vie en terres helvétiques est certainement l'une des périodes les plus heureuses de sa vie. Les relations privilégiées qu'il entretient en Suisse l'incitent même à prendre la citoyenneté en 1947.
Après le décès de sa première épouse Hildegard Woodtli qu'il avait épousée en 1928, il rencontre Yvonne Voutaz, une autre Suissesse qui devient sa seconde épouse.
Un premier poste fixe lui est proposé en 1952 par l’Orchestre philharmonique d’Israël. Il prend ensuite les rênes de l’Orchestre philharmonique royal de Liverpool et de l’Orchestre symphonique de Dallas. En 1965, il est nommé chef principal de l’Orchestre symphonique de Berne, poste qu'il conserve jusqu'en 1968.
>> A voir: une interview de Paul Kletzki de 1965 (Archives de la RTS)
La musique est l’empreinte du génie humain, de chaque grande civilisation; elle exprime les sentiments, les émotions profondes de l’homme sous tous ses aspects, permettant d’approfondir la nature humaine ainsi que les multiples manifestations de la vie.
Chapitre 03
A la tête de l'OSR
En 1967, Ernest Ansermet propose à Paul Kletzki de lui succéder à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR). Cette nomination n’est pas vraiment une surprise puisque le maestro connaît bien l'orchestre genevois pour l’avoir dirigé à plusieurs reprises en tant que chef invité.
S'il se dit heureux et même très honoré de se voir confier le destin de l’OSR, qu’il considère comme un excellent orchestre, la tâche est loin d’être facile. Les musiciens et le public ont en effet beaucoup de peine à faire le deuil d’Ansermet qui, en 50 ans de direction, a profondément marqué les esprits.
La psychologie d’un chef joue un rôle primordial. Elle est aussi importante que le savoir.
Paul Kletzki a de la difficulté à se faire apprécier de ses musiciens, souvent désarçonnés par son exigence. L’entente n’est pas vraiment cordiale entre les musiciens de la phalange genevoise et le successeur d’Ansermet. Une raison certainement suffisante pour expliquer pourquoi le Polonais n’a pas souhaité renouveler son mandat après trois saisons seulement.
>> A écouter: Paul Kletzki, chef principal de l'OSR (1967-1970)
Tous les historiens de l’OSR parlent de son passage à Genève comme d’une sorte d’interrègne et pourtant en trois saisons, Paul Kletzki a le temps d’accomplir de grandes choses.
La lecture des programmes interprétés sous sa direction ainsi que la variété des œuvres enregistrées par Radio Lausanne à l'époque, donnent une excellente idée de la richesse et de l’étendue du répertoire du maestro qui s’étend de Bach à Lutoslawski en passant par Mozart, Beethoven, Schumann, Brahms, Mahler, Strauss et Ravel sans oublier les Russes Tchaïkovski, Moussorgski, Glazounov et Prokofiev.
>> A écouter: Paul Kletzki dirige "Le Chant de la Terre" de Mahler
On y trouve aussi quelques curiosités pour l’époque comme l’ouverture d’"Oberon" de Weber ou celle de "Benvenuto Cellini" de Berlioz. On remarque également que le chef invite volontiers des solistes, et plus particulièrement de grands violonistes: sa connaissance intime du violon lui permet d’avoir un goût très sûr dans le choix des artistes invités: Itzhak Perlman, Isaac Stern, Josef Suk, Henryk Szeryng ou encore Ayla Erduran.
Les pianistes ne sont pas négligés pour autant: on y trouve également quelques grands noms, tels qu’Emil Gilels, Friedrich Gulda, un tout jeune Christoph Eschenbach, Annie Fischer et surtout son compatriote Arthur Rubinstein qu’il invite à plusieurs reprises.
>> A voir: l'OSR répète sous la direction de Paul Kletzki (Archives de la RTS)
Après l'OSR, qu'il quitte en 1970, Paul Kletzki se rend aux Etats-Unis. Il décède en 1972, suite à une attaque en pleine répétition avec un orchestre à Liverpool.
La musique est le plus subtil des arts. Elle ne peut laisser personne indifférent. Elle établit une relation heureuse entre les humains. Elle est la plus précieuse des ambassadrices- appartenant à toutes les races, à toutes les cultures, elle n’accepte aucune frontière. Elle est une vibration supérieure qui prend naissance dans les racines de la sensibilité.
Crédits
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Des textes basés sur:
Les émissions "Versus-Ecouter" et "Quai des Orfèvres" réalisées par Catherine Buser en juin 2019
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Réalisation web:
Andréanne Quartier-la-Tente
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Source
"Paul Kletzki. Réminiscences d’un chef d’orchestre et compositeur" (Editions à la Carte), publié en 2010 par l'historien Leonard Pierre Closuit et Yvonne Kletzki Voutaz, la deuxième femme du chef d'orchestre polonais.
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RTSCulture
Juillet 2019