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Dom Helder Camara

Dans ma tête, l'archevêque d'Olinda et de Recife au Brésil, ce tribun dont la fougue et le courage lui ont valu une "étiquette" communiste et de théologien de la libération, cet homme célèbre aux nombreux titres, dont ceux du Prix Martin Luther King et du Prix Nobel de la paix et quelque trente-cinq fois docteur honoris causa d'universités d'Europe et d'Amérique, se présente bien différemment de ce qu'on serait amené à penser.
Dom Helder y apparaît tel que je l'ai rencontré à deux reprises. La première fois, le 21 septembre 1986, ce sera sur l'escalier de Saint-Pierre menant au grand portique de la basilique, en compagnie de l'Abbé Pierre qui m'a présenté à lui, alors que nous sortions de la messe célébrée par le pape Jean-Paul II pour les lépreux. La deuxième fois ce fut à Assise, le 27 mai 1989, lors d'une messe concélébrée par ces deux prophètes et où j'ai eu la joie de lire l'Epître, dans une petite forêt qui fait partie de l'ermitage des Carcieri, les grottes où saint François a vécu en premier.
Son image gravée dans mon esprit, c'est celle d'un simple moine ou prêtre de paroisse, légèrement voûté, dans une ample soutane délavée dont je ne me rappelle plus la couleur, mais en tout cas pas violette comme il conviendrait à son rang dans l'Eglise, et une chaînette de métal avec une grande croix pectorale foncée qui ne le quitte jamais. Son visage est fatigué, des cernes autour des yeux, mais il possède une voix pleine de douceur qui se traduit aussi dans la main qu'il me donne et les gentilles paroles qu'il a pour m'accueillir " Je suis tellement heureux d'avoir ressenti ici, une fois encore, la présence de tous mes amis dans le même combat contre la pauvreté. " Paroles qui coïncident avec l'objectif de n'importe quel autre prophète : Trouver Dieu - et avec Lui le bonheur - grâce au service envers et parmi les plus pauvres.
Car c'est bien ce que Dom Helder a fait jusqu'à sa mort, le 27 août 1999, à l'âge de 90 ans, allant jusqu'à laisser son palais épiscopal aux organisations d'entraide qu'ils a créées, avec leurs médecins, assistantes sociales et autre personnel et lui s'installant dans la sacristie où il avait un modeste appartement. Mais il parcourra aussi inlassablement la planète pour faire partout des conférences contre l'armement à outrance, les inégalités et les abus dans les structures socio-économiques, " les privilèges de quelques-uns maintenus aux dépens de la misère de millions. "
Comment en est-il arrivé là ? Qui a pu l'influencer ? Pourquoi a-t-il pu ne pas céder au prestige et à la gloire et rester ce pèlerin si simple, si effacé que j'ai conservé dans ma mémoire ?
Bien sûr, il y a eu la rencontre de Dieu dès la plus tendre enfance et l'on dit qu'à quatre ans déjà, le petit Helder fut surpris en train d'imiter le curé lazariste célébrant la messe, s'agenouillant devant un autel improvisé avec des caisses de savon vides, le dos tourné vers le public. De son père, critique de théâtre, peu attaché à la pratique religieuse, il s'entend dire un jour, alors qu'il lui avait fait part de ses intentions de devenir prêtre : " Mon fils, sais-tu ce que c'est que de devenir prêtre ? La prêtrise et l'égoïsme ne font pas bon ménage ensemble. Le prêtre doit s'épuiser, se laisser dévoré. " Il fait sa première communion le 29 septembre 1917 et en 1923, il entre au séminaire diocésain de Fortaleza, dans son pays, pour y suivre les cours préparatoires de philosophie et de théologie. En 1931, il est ordonné prêtre. A la fin d'un de ses sermons bien tournés, truffés de mots " copiés " et de termes techniques, un de ses anciens maîtres l'interpelle et lui donne sa dernière leçon : " Ne sois donc pas un idiot. Tu t'adresses à des gens simples. Parle donc naturellement ! " C'est peut-être une remarque qui va le faire prendre conscience encore plus amplement des pauvres, même si sa mère, maîtresse d'école primaire, très pratiquante, lui avait appris à aider les autres, entourée qu'elle était constamment par toutes sortes de gens venus requérir assistance et consolation, malgré les treize enfants qu'elle avaient eus et dont Helder était le onzième. Tout cela constituait les prémices de sa vie sacerdotale au service des malheureux.
Mais le fait le plus important qui va définitivement décider Dom Helder à changer de cap intervient en 1955, alors qu'il vient d'organiser la première conférence latino-américaine des évêques et, pratiquement, en même temps, le Congrès eucharistique mondial de Rio de Janeiro. Juste après la clôture, il rencontre le cardinal Gerlier de Lyon au Palais épiscopal. Celui-ci lui dit tout de go que les favelas sont un scandale pour la ville " la plus belle et la plus horrible du monde ". Il lui demande pourquoi il ne mettrait pas son grand talent d'organisateur que Dieu lui a donné au service des plus déshérités. L'évêque qu'il était alors reconnaîtra que c'est la main du cardinal français qui l'a définitivement conduit au côté des pauvres et il se mettra immédiatement au travail dans son pays où il créera de nombreuses institutions sociales à leur intention dont l'organisation Espérance et la Banque de la Providence.
Pour mieux connaître Dom Helder Camara, il est important de connaître quelques unes de ses vues et de ses paroles qui ont passé à la postérité :
" Le secret pour être toujours jeune et le rester même quand les années qui passent marquent le corps, le secret de l'éternelle jeunesse, c'est d'avoir une cause à laquelle vouer sa vie. "
" C'est dommage que nous les chrétiens, aussi bien catholiques que protestants, nous soyons si intelligents, si forts pour mettre de beaux et grands principes sur le papier, et si faibles ensuite, si peureux et craintifs quand il s'agit de donner la vie à ces principes. "
" Il faut remettre l'homme debout. Même quand les conditions sont sous-humaines, il n'y a pas de sous-hommes. "
Dom Helder a aussi raconté qu'un jour, lorsqu'il était encore au séminaire, il avait écrit sous un pseudonyme, dans un journal local, un pamphlet contre les thèses d'une femme professeur qui enseignait une philosophie matérialiste. Il en résulta une vive controverse et, finalement, le vicaire général - beau-frère de cette dame -, qui avait apprit par le jeune Helder qu'il était l'auteur de l'article, lui prescrivit l'interdiction d'écrire. Devait-il l'ignorer ou alors avaler cette flagrante injustice et obéir. Après avoir renoncé au dîner et subit une lutte interne qui dura des heures, il se retira dans la chapelle. Il prit alors la décision non seulement d'accepter l'humiliation qui lui avait été infligée, mais encore il réussit à convaincre le recteur, quelques professeurs et ses camarades de séminaire d'éviter d'organiser une démonstration contre le vicaire général. Il affirmera plus tard que le cours de sa vie s'était décidé dans cette chapelle. Il avait réalisé que Dieu, de temps à autre, nous envoie, bien dosées, les petites et grosses humiliations salutaires ".
Les paroles et les faits évoqués ci-dessus concernant Dom Helder Camara ne demandent en somme que peu d'explications, tant ils sont clairs.
Il faut d'abord posséder un idéal pour guider et construire sa vie, mais aussi pour être heureux. Nous autres chrétiens, nous avons l'immense chance de pouvoir le posséder : c'est d'abord l'enseignement du Christ, puis celui de l'Eglise, avec le respect des commandements qui proclament dès le début, en tant que fondement, certes d'adorer Dieu, mais également d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. Alors, il ne suffit pas de savoir cela, d'en parler ou d'en discuter. Mais il faut surtout le mettre en pratique tous les jours, c'est-à-dire aider chaque homme, chaque femme et chaque enfant que nous côtoyons aussi bien spirituellement, moralement que matériellement - si nous le pouvons - , c'est-à-dire " les remettre debout ", sans exception aucune, car tous sont les enfants du même Père.
Ce qui peut nous aider à réaliser cet idéal c'est d'essayer, conscients des humiliations que Dieu peut nous envoyer pour notre bien, de " rétablir l'unité avec le Christ ", ce que Dom Helder aimait à faire sous forme de méditation, lorsqu'il était éveillé en pleine nuit. Oui, la prière nocturne pour nous pencher sur le cœur de Jésus peut calmer nos angoisses et nous donner la force d'accomplir notre devoir dès la levée du jour, en toute simplicité, à l'exemple du grand prophète qu'a été l'archevêque d'Olinda et de Recife ; de nombreux saints en ont fait l'expérience.
Et si nous avons encore de la peine à y arriver, rappelons-nous les paroles de Jésus : " Ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, je te remercie d'avoir révélé aux petits ce que tu as caché aux sages et aux gens instruits. Oui, Père, tu as bien voulu qu'il en soit ainsi " (Mt 11, 25-26).
Je souhaite, chers lecteurs et lectrices, que, comme Dom Helder, vous puissiez, d'une part, bénéficier abondamment des grâces divines et en sentir les effets bienfaisants jusqu'à la fin de votre vie et, d'autre part, être un rayon de soleil pour tous ceux qui ont besoin de vous.
Marcel
Farine