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La puissante statue de bronze d'Abraham sacrifiant, de Lorenzo Ghiberti, ébauche pour les portes du baptistère de Florence, orne la page de couverture. On le sait néanmoins, depuis trois décennies, les historiens et exégètes sont très critiques sur l'historicité des patriarches bibliques. Sans dénier une certaine ancienneté aux traditions patriarcales - on situait autrefois l'époque des patriarches vers 1800 avant notre ère -, ils estiment aujourd'hui que les histoires reconstituées des patriarches témoignent de l'époque de l'Exil (VIe siècle avant J.-C.). Les textes reflèteraient les préoccupations, les difficultés et les interrogations sur le retour des exilés et les conflits avec les générations de ceux qui étaient restés au pays.
L'ouvrage de Raphaël Draï, professeur à la faculté de droit et de science politique de l'Université d'Aix-Marseille et auteur de nombreux ouvrages sur la tradition biblique, prend résolument un autre point de vue. De manière cavalière, il juge que suivre la démarche historienne pratiquée aujourd'hui, c'est « s'exposer aux dangers de faire une pseudo-Histoire dans laquelle les historiens feraient cause commune avec les antiquaires ». Une critique qui ne déplairait pas à Joseph Ratzinger.
L'auteur juif préfère s'attacher au travail de retraduction du texte hébraïque pour faire apparaître d'autres sens du texte, irrigué par le long fleuve du midrash, c'est-à-dire du commentaire rabbinique de la Bible. Sous le titre prudent Conjectures chronologiques, il situe les migrations du clan d'Abraham vers la fin du XVIIIe siècle avant notre ère, comme le fait encore la Bible de Jérusalem dans sa dernière édition.
Recommencement du monde
L'intérêt de l'ouvrage est ailleurs. Raphaël Draï suit pas à pas les chapitres, et plus précisément les phrases du récit biblique de la Genèse, et les articule autour des dix épreuves du patriarche (qui vont de l'appel entendu à partir - mais vers où? -à la dixième, la ligature d'Isaac), puis de l'ensevelissement de son épouse Sarah, à Hébron, et enfin du récit de la mort d'Abraham.
Les chapitres retraçant les faits et gestes du patriarche sont précédés de deux chapitres introductifs importants sur la visée de la création de l'être humain et du recommencement du monde à la suite du déluge.
L'interprétation des différents moments de la geste d'Abraham captive : elle fait appel à une réflexion approfondie, déroute parfois le lecteur habitué à son texte biblique, ouvre de nouvelles perspectives. Le lecteur, même hébraïsant, a quelques fois de la peine à suivre les arguments de l'auteur, qui fait souvent appel à la signification des lettres et des racines hébraïques à partir de traditions juives. Néanmoins, pour l'essentiel, le texte biblique, souvent aplati et sans relief par méconnaissance, gagne en force et en actualité.
Draï rappelle que les titres donnés « par la force de l'habitude et l'inertie des lieux communs », comme le sacrifice d'Abraham ou le sacrifice d'Isaac, en assimilant le récit biblique aux récits des infanticides rituels ou plus sauvages encore de l'Antiquité grecque ou moyen-orientale, mènent à un contre-sens. Il évoque la méditation de Kierkegaard sur ce texte : « Suivre Dieu, c'est accepter le saut dans l'inconnu? suivre Dieu n'est pas aventureux. La dixième épreuve d'Abraham, celle qui l'a porté à l'extrême limite de ses ressources, s'est engagée sur le fond des neuf précédentes et de la confiance qu'elles ont fait naître entre les partenaires de l'Alliance inaugurée à Ur. »
La lecture de Draï est d'abord théologique, puis anthropologique et éthique. En Abraham, Dieu se fait voir comme celui qui relève l'humanité éloignée de l'Eden pour lui donner la Loi, base de la société civile, et la justice comme finalité. Il s'agit des recommencements du monde après la destruction du déluge et d'une voie de croissance de l'Humain. Cette perspective ne réduit-elle pas le rôle de Moïse ?
Trop unilatérale
Dans l'introduction, l'auteur aborde de manière sommaire la lecture chrétienne d'Abraham en la réduisant à la parole johannique de Jésus : « Avant qu'Abraham fût, Je suis. » Il ne mentionne pas la place importante du patriarche chez Paul dans la lettre aux Galates et dans celle adressée aux Romains comme modèle du croyant. Il écarte aussi la lecture de l'islam qui en fait « le premier des musulmans ».
En quelques lignes, Draï retrace le conflit entre ces fils « abrahamiques ». « Dans la fratrie écorchée vive? la figure d'Abraham qui érigea la compassion et l'altruisme? en vertu primordiale », n'est-elle pas « celle dont la mise en oeuvre(s) permettrait que le monde et l'Humain se relèvent de leurs respectives mais aussi communes dégradations » ? Oui sans doute, mais comment ?
Le livre de Jean-Louis Ska s.j.[1] apporte une autre perspective. En présentant de manière plus équilibrée Abraham dans la tradition juive, le modèle des croyants, puis Abraham dans le Nouveau Testament, ou le retour aux sources, et Abraham dans le Coran, ou le prototype du « musulman », Ska voudrait, comme Draï du reste, qu'on évite les erreurs du passé. « Savons-nous ce que l'islam peut offrir au monde occidental du troisième millénaire ? Et quel monde pourrait surgir d'un échange entre les cultures juive, musulmane et chrétienne ? Comment faire pour éviter les pièges de l'antagonisme religieux ? Et comment créer de nouvelles voies de collaboration pour conduire ensemble notre monde loin des ornières du mépris, de l'intransigeance et de la cruauté gratuite ? Chemin de l'impossible ? »
Une petite remarque finale : je regrette que le beau livre de Draï soit émaillé de coquilles, marque de précipitation de l'éditeur.