Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06962.jsonl.gz/244

L'art et la culture en révolution
Retour sur la révolution russe de 1917, celle de février-mars, et son épisode final en octobre-novembre. Retour, surtout, sur son héritage.
D'entre les héritages paradoxaux de la prise du pouvoir par les bolchéviks, on citera, nées de la peur qu'inspira la Russie soviétique, la lente construction de l'Etat social dans nos propres pays, la création de la Société des Nations (dont la Russie Soviétique sera exclue, comme, longtemps, l'Union Soviétique), celle du Bureau International du Travail. Et puis, il y a l'héritage culturel -non celui de la fossilisation stalinienne dans le "réalisme socialiste" et l'instrumentalisation de la création culturelle et artistique (comme d'ailleurs de la recherche scientifique), mais celui des trois ou quatre premières années qui suivirent la rupture révolutionnaire de février-mars 1917. Un foisonnement. Une révolution, une vraie, dans les images et les mots.
"je veux faire un art socialiste. On me répond que j'ai les yeux plus grand que le ventre. Ils sous-estiment mon ventre"
(Maïakovski)
La révolution russe, c'est une addition de révoltes : celle des soldats contre la guerre, celle des ouvriers contre la faim, celle des paysans pour la terre, celle des nations non-russes de l'empire pour l'autodétermination. Et puis, celle des intellectuels et des artistes contre la censure et le conformisme. La révolution culturelle russe n'invente certes pas tout, ni ne fait table rase du passé, ni ne part de zéro : les avant-garde européennes sont passées par là -en février 1917, cela fait déjà deux ans que Dada pose ses mines. Malévitch, Chagall, Meyerhold, Eisenstein, Maïakovski, Rodchenko et tous les autres sont les héritiers de ces avant-gardes, même lorsqu'ils s'en différencient jusqu'à en être contradictoires, parce qu'ils s'inscrivent dans la même volonté de rupture et la même farouche indépendance. Jusqu'à ce que le pouvoir politique les rattrape -et pour certains, les tue.
Les premiers mois du pouvoir bolchévik, et même les premières années, furent pourtant des mois et des années culturellement révolutionnaires. Le Commissaire du peuple à l'instruction publique, Anatoli Lounatcharski, appelle les artistes à rejoindre la révolution : "nous vous demandons à tous, camarades artistes, musiciens, écrivains, hommes de théâtre qui voulez vous joindre à nous pour travailler au rapprochement des masses et de l'art dans toutes ses manifestations" de rejoindre non pas tant le nouveau pouvoir que le mouvement révolutionnaire dont il se réclame. En même temps, Lounatcharski défend l'héritage culturel du passé, et veut que le prolétariat y accède. C'est sur cet héritage, et non pas en l'abolissant que pourra se construire une culture prolétarienne : "les plus grandes réalisations de la culture bourgeoise (doivent revenir) au prolétariat". Mais l'ambition des créateurs est plus grande : "je veux faire un art socialiste. On me répond que j'ai les yeux plus grands que le ventre. Ils sous-estiment mon ventre" (Maïakovski). En attendant que la culture bourgeoise revienne au prolétariat, les créateurs russes tentent d'inventer eux-mêmes une culture "prolétarienne", et ce mouvement, lancé avant même la révolution par des gens convaincus que le prolétariat porte en lui une société nouvelle avant qu'une révolution la rende possible, est considérable : le Proletkult revendique, en 1920, dans le chaos de la guerre civile, des centaines de milliers de membres actifs dans tous les domaines culturels, partisans de tous les styles, de toutes les formes. Sans doute devient-il alors une menace : celle de passer d'un mouvement purement culturel à un mouvement politique ne disant pas son nom. Lénine, en bon rat de bibliothèques genevoises pétri de "culture bourgeoise", tranche : "toute tentative d'inventer une culture prolétarienne est fausse sur le plan théorique et nuisible sur le plan pratique". Le Proletkult est alors forcé de devenir un instrument du ministère de la Culture (le Commissariat du peuple aux "Lumières", se proclamait-il lui-même...). La mise au pas de la culture sera achevée par Staline -mais elle aura été engagée sous Lénine et Trotsky.
Que devait-on privilégier : l'appropriation de la culture bourgeoise par le prolétariat, ou l'invention d'une culture "prolétarienne" supplantant la culture "bourgeoise" ? Il restait sans doute non à réinventer « la » culture, ou à inventer une « autre culture », mais à donner les conditions de cette invention -celle d’une culture qui ne soit ni séparée de la vie, ni identifiée à elle ; qui soit capable d’exprimer l’espérance d’une vie autre plutôt que la vacuité de la vie présente. Cette expression de l’altérité, de l’espérance, de l’opposition à la réalité donnée, ne fut-elle pas le meilleur et l’essentiel de la culture passée -que l’on y exprime l’attente ou la volonté d’un changement, ou la nostalgie de l’Eden ? C’était de l’autisme culturel dont il fallait sortir, de cette « culture » où les peintres peignent pour des peintres l'impossibilité de continuer à peindre, où les écrivains écrivent pour des écrivains des livres sur la douleur d’écrire, où les musiciens composent pour d’autres musiciens des musiques faites d’échantillons d’autres musiques. Mais partant de cette volonté d'être entendu, vu, lu par le plus grand nombre, il n'y avait peut-être plus qu'un pas à faire pour qu'elle se résorbe dans la volonté du pouvoir politique de faire de la création culturelle son propre instrument, et donc de jauger et de juger la création en fonction de sa capacité à être immédiatement efficace : "il faut parler au peuple le langage du peuple". Pour que le peuple nous suive nous, qui sommes au pouvoir en son nom.
Aucun ordre social et politique ne tient par la seule vertu -si vertu il y a là- de ses seules productions matérielles, ni aucun pouvoir par la seule force de la répression. Pas même le stalinisme : le NKVD ne suffit pas. La société soviétique, comme la société bourgeoise, dépend, comme les sociétés et les modes de production qui les précédèrent, et comme ceux qui les suivront si nous n’y mettons bon désordre, de la servitude volontaire des sociétaires et des producteurs, et donc de la fabrication d’une culture, exprimant une idéologie, et transmise par les moyens de communication et d’information (les media) du moment. Car c’est bien une culture qu’ils transmettent, et non une vérité. Dans 1984, Orwell annonçait une société où la vérité est cachée, étouffée. : son modèle, c’était le stalinisme. Dans Le Meilleur des Mondes, Huxley annonçait un monde où elle est noyée dans une insignifiance généralisée. Son modèle, c’était ce qu’il pressentait naître de la société capitaliste de son temps. Nous sommes aujourd’hui dans un monde qui tient à la fois de celui annoncé par Orwell et de celui annoncé par Huxley.
"La barque de l'amour s'est brisée contre la vie courante. Comme on dit, l'incident est clos" : les derniers mots de Maïakovski ne sont pas seulement la lettre d'adieu d'un poète à ses proches : ils sonnent aussi le glas d'une révolution culturelle. La barque de la révolution s'est elle aussi brisée contre la vie courante -celle d'un pouvoir absolu sur la culture.
Cet incident-là est-il clos ?