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Le plus intéressant, dans le vote de l'initiative UDC, n'est pas son résultat global : une majorité si réduite (moins de 20'000 voix ont fait l'écart en se portant sur le « oui » plutôt que le « non ») peut se dessiner par une seule prise de position, une situation locale -celle du Tessin, par exemple-, un défaut d'engagement, la division de telle ou telle composante du paysage politique. C'est la structure du vote, le rapport des forces politiques et sociales qu'elle dessine, qui « interpelle » (quelque part au niveau du vécu politique). Et l'adoption de l'initiative, avec cette majorité étique et ce rapport des forces compliqué, est bien plus intéressante à commenter que l'eût été son refus. La Suisse la plus peuplée d'immigrants a, Tessin excepté, voté contre l'initiative de l'UDC, avec des majorités d'autant plus forte que la libre-circulation y était plus forte elle aussi. La Romandie, la gauche et les villes ont voté « non ». Le plateau a voté « non ». L'arc jurassien a voté « non ». L'arc lémanique a voté « non ». Le réduit alpin a voté « oui »... et le réduit alpin ne s'inscrit pas seulement dans la topographie : il s'incruste aussi dans les têtes.
Un « coup de semonce », mais tiré par qui, et sur qui ?
Même quand ils votent par correspondance, les Suisses ont la nostalgie de l'isoloir -et le promeuvent comme mode de relation avec l'étranger (avec les félicitations de Marine Le Pen -aurait-on voté ailleurs en Europe sur la même proposition que le résultat aurait sans doute été en gros le même qu'en Suisse). Ce qui caractérise une démocratie, ce n'est pas que le peuple ait «toujours raison», mais qu'il ait le pouvoir d'avoir tort. La démocratie, c'est le régime où les « princes qui nous gouvernent » ne sont pas les seuls à pouvoir déconner : le peuple aussi en a le pouvoir. Une majorité des votantes et votants ont donc déconné. Une très faible majorité, dans un pays où la majorité de la population adulte n'a pas le droit de vote ou ne s'en sert pas. Le résultat du vote se joue au résultat d'une ville ou d'un petit canton, d'une catégorie socio-professionnelle. Il se joue à une action qui n'a pas été menée par ceux qui se retrouvent minoritaires. Ce dimanche, le vote des villes est spectaculaire : les plus importantes, à la seule exception de Lugano, ont toutes repoussé l'initiative xénophobe. Et tout aussi spectaculaire, la comparaison des votes avec la proportion de population de nationalité étrangère dans la population résidente : à la seule exception du Tessin, tous les cantons à forte immigration ont repoussé l'initiative anti-immigrants, et les cantons qui l'acceptent à la plus forte majorité sont ceux où les « étrangers » sont les moins nombreux. Xénophobe, le vote sur l'initiative udéciste l'est pleinement puisqu'elle s'en prenait aux immigrants en général, confondant immigrants économiques et réfugiés, immigrants et frontaliers, dans la même catégorie honnie, à « contingenter » -ce que moult accords internationaux, outre les « bilatérales », excluent.
On appellera cela un « coup de semonce » -mais tiré sur qui ? L'initiative est inapplicable, et on prend ici le parti qu'elle ne sera pas appliquée, sinon sur la forme : on restaurera (peut-être) les contingents, mais comme ils sont supposés être déterminés par « les besoins de l'économie », c'est-à-dire ceux du patronat, ça ne fera pas un immigrant de moins -mais un bon paquet d'immigrants illégaux en plus. Le vote d'hier est certes une défaite pour le grand patronat, dont l'argumentaire sur l'« immigration moteur de la croissance » n'a convaincu que ceux qui l'étaient déjà (à tort, puisqu'en fait c'est la croissance qui est le moteur de l'immigration...), mais il s'en remettra. EconomieSuisse a pris une baffe méritée, mais les contingents, s'ils sont effectivement rétablis, ne lui poseront aucun problème puisque ce sera elle qui les déterminera, avec l'accord cette fois unanime de l'UDC et du PLR, voire du PDC (on ne parle même pas des appendices léghistes tessinois et genevois) -UDC et PLR qui n'ont eu de cesse de combattre ou de raboter les mesures d'accompagnement à la «libre circulation». Le PS lance d'ailleurs un « appel au Conseil fédéral, à l'économie et aux partis de droite » en faveur d'une « politique pour toutes et tous, sans privilèges » (salaire minimum, Conventions collectives, lutte contre le dumping salarial et le dumping fiscal, protection des locataires etc...). La démarche est étrange, mais on peut tout de même s'y associer (en signant ledit appel sur http://www.sp-ps.ch/fre/Actuel/Impressum/Appel-urgent).
Et maintenant qu'on a plié les bilatérales, on fait quoi ? On relance l'adhésion ? En tout cas, on souhaitera ici que l'Union Européenne tienne parole : la liberté de circulation étant pour elle un principe fondamental incompatible avec un régime de contingents, l'UE se déconsidérerait si elle se mettait à bricoler cette liberté pour complaire à une majorité de hasard dans un pays qui n'est même pas membre de l'Union. Et de toute façon, la liberté de circulation, consacrée par des accords que seul le gouvernement peut révoquer (un vote populaire n'a pas cette capacité), va perdurer un bon moment. Et la Suisse de dix millions d'habitants, on y va avec l'initiative comme on y allait sans elle.
Le Conseil fédéral va devoir respecter « la volonté populaire », certes, mais laquelle ? celle qui se joue à une majorité de 0,3 % d'avance ou celle qui demande une autre politique du logement, des investissements dans les infrastructures, la défense des salaires et de l'emploi ?