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Dans la vie de la plupart des auteurs d’Art Brut, une personne plus que tout autre joue le rôle de figure tutélaire. Pour le créateur africain Ataa Oko Addo (1919), sa rencontre avec Regula Tschumi, en 2002, a été capitale : l’ethnologue est à l’origine de l’éclosion même de sa production, qu’elle a suivi régulièrement.
Pêcheur, puis ouvrier dans des plantations de cacao au Ghana, Ataa Oko suit un apprentissage de menuisier avant d’exercer durant quelques années sa profession dans une petite ville du pays. Le jeune homme fait preuve d’audace artistique en inventant, dès 1945, des cercueils figuratifs et personnalisés qui s’inscrivent dans la tradition funéraire des Ga, ethnie à laquelle il appartient. Ataa Oko se livre à son travail avec détermination et inventivité pendant plus de quarante ans, confectionnant plusieurs dizaines de pièces que diverses familles lui achètent pour leur défunt.
Lorsque Regula Tschumi entre en contact avec lui au Ghana, celui-ci a cessé depuis une dizaine d’années cette activité, qui exigeait vigueur et force physique. L’ethnologue qui cherche à obtenir des informations sur les sculptures funéraires d’Ataa Oko, désormais invisibles puisqu’elles sont enterrées, lui demande de les dessiner. C’est ainsi que l’œuvre graphique de Ataa Oko prend naissance pour répondre à la requête scientifique de Regula Tschumi. Lorsque le vieil homme, âgé de quatre-vingt-trois ans, se met à tracer sur le papier, de mémoire, les cercueils qu’il a confectionnés plus de cinquante ans auparavant, il doit faire face à plusieurs difficultés.
Le menuisier a certes acquis une grande expérience en construisant de nombreux cercueils, mais il se voit soudain confronté à un moyen d’expression nouveau, qui exige une tout autre disposition mentale : il passe de la création sculpturale à la création graphique, autrement dit du volume à l’image bidimensionnelle. Cependant, il ignore tout du dessin. L’absence d’apprentissage et de formation dans ce domaine complexifie sa tâche. De plus, ses cercueils, réalisés à une époque lointaine, lui ont rapidement été soustraits pour être enfouis sous terre, hors de portée.
L’ensemble de ces contingences auraient pu constituer des freins pour Ataa Oko. Ils apparaissent tout au contraire comme un défi salutaire et doivent être considérés comme des contraintes propices à l’épanouissement d’une production graphique riche et originale. La transcription de ses sculptures incite Ataa Oko à rendre sensibles et perceptibles des objets absents, en convoquant leur apparition par la voie symbolique. Pour restituer l’image d’une réalité invisible, Ataa Oko se livre à la représentation – au sens littéral du mot – et par laquelle il rejoint la définition originelle du dessin.
La présence récurrente de Regula Tschumi pendant sept ans (2002-2009) joue à l’évidence un rôle important dans la progression de la démarche d’Ataa Oko, non seulement parce qu’elle lui procure le matériel nécessaire à ses dessins (papier et crayons de couleur), mais aussi parce qu’elle recueille la quasi totalité des pièces du corpus. Celle qui réveille la vocation tardive d’Ataa Oko, le seconde dans son parcours initiatique et l’incite à s’engager plus avant. Les propositions successives qu’elle lui soumet – comme celle de représenter des chaises à porteurs ou de travailler sur des formats de plus grandes dimensions – relancent la création comme autant d’amorces, déclenchant de nouvelles séries et, partant, de nouvelles inventions. L’idée qu’elle lui insuffle de représenter des « personnages, leurs rêves et leurs cérémonies », s’avère fructueuse ; le vieil homme fait certes des emprunts à la tradition et aux croyances des Ga, qui sont les siennes, mais celles-ci se mêlent à des réminiscences et à des rêves. Elles sont surtout assorties de projections mentales et de divagations vivifiantes, si ce n’est de la féconde banalité du quotidien qui agissent comme des signes propices à stimuler son imagination.
Visité par les esprits, en constante relation avec l’au-delà, Ataa Oko chemine lui aussi dans son œuvre avec des entités spirituelles comme les créateurs médiumniques. Il accepte et accueille cette emprise, à leur instar, leur abandonnant la paternité de sa production, partiellement du moins. Il justifie même sa capacité créative comme un don de Dieu, rejoignant la conception de l’artiste indien Nek Chand, par exemple. A mille lieues de l’attitude de l’artiste occidental qui se perçoit comme un être d’exception, maîtrise et dirige son oeuvre, Ataa Oko se voit comme un vecteur, un être par lequel passe l’énergie et la volonté de Dieu et des esprits.
La demande de Regula Tschumi semble avoir agi comme un agent de précipitation. Les quelques premiers dessins esquissés, l’auteur paraît entraîné dans un processus de création fiévreux et inextinguible. Il dessine des heures durant, travaillant sans relâche, comme s’il ne pouvait plus « se détourner de sa tâche », selon les observations de l’ethnologue, et ainsi 2500 dessins sont créés en six ans (2003-2009). Regula Tschumi a bel et bien catalysé les impulsions latentes qui sommeillaient en lui. Agé aujourd’hui de quatre-vingt-dix ans, Ataa Oko semble être entré dans une phase d’affranchissement, où il donne libre cours à ses facultés imaginatives.
Ataa Oko a continué son aventure graphique après sa quatre-vingt-dixième année, avec le soutien et l’attention permanente de Regula Tschumi. Au fil des ans, ses forces se sont peu à peu amenuisées, mais de multiples esprits ont forme encore sous son crayon à la mine de plomb, tandis que son fils les coloriait à l’aide de pastels. Ataa Oko a inlassablement poursuivi son œuvre jusqu’à sa mort, survenue en 2012.