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Livre commenté :Sara Kane, Psychose 4.48, Paris : L'Arche, 2001. Traduit de l'anglais par Evelyne Pieiller«Après 4 h 48 je ne parlerai plus.Je suis arrivée à la fin de cette effrayante, de cette répugnante histoire d'une conscience internée dans une carcasse étrangère et crétinisée par l'esprit malveillant de la majorité morale». Tout est dit, sur cette 4e de couverture du dernier ouvrage de Sara Kane, qui s'est suicidée peu après l'avoir écrit : le dégoût, la prison intérieure, l'étrangeté de soi-même, l'incompréhension partagée de ceux qui choisissent la conformité et excluent ceux qui comme elle y résistent. «Ne m'éteignez pas l'esprit en essayant de me remettre d'aplomb», demande-t-elle au médecin (p. 27).Sa résistance ne prend pas ses racines dans un élan de non-conformité superficielle, résultat d'un snobisme finalement encore plus conformiste que le conformisme lui-même. Elle est plutôt le fruit d'une force profonde, destructrice, qui la pousse à explorer les yeux grands ouverts l'essence de sa souffrance irréductible contre laquelle personne ne peut rien ; pas même les médecins «qui flairent l'échec débilitant qui me suinte des pores» (p. 14). Seul l'un d'eux trouve grâce à ses yeux : «vous, le seul médecin à m'avoir jamais touchée de votre plein gré, à m'avoir regardée dans les yeux, à avoir trouvé amusants mon style d'humour noir et ma voix d'outre-tombe tout juste creusée» (p. 15). Cette résistance est aussi le fruit du sentiment d'une incommunicabilité irrémédiable, d'un dialogue impossible, d'une incompréhension qui commence avec l'appréciation de la situation : les médecins la considèrent comme malade, ce qu'elle réfute vivement : elle est déprimée, et pour elle, la dépression est l'expression de la colère, en l'occurrence dirigée contre elle-même. Le malentendu continue avec la mise en échec systématique de leur manière de voir et s'amplifie avec son refus des médicaments. Pour elle, aucun médicament ne peut redonner du sens à la vie, son mal est existentiel.Finalement, elle accepte : «allons-y pour les drogues, allons-y pour la lobotomie chimique, fermons les fonctions supérieures de mon cerveau et peut-être que je serai un peu plus foutue de vivre» (p. 28). Les médicaments ne la soulagent pas et la conduisent à une sorte de «monstrueux état de paralysie», noyé «dans un océan de logique» (p. 30). Momentanément, l'auteur adapte son style à celui du discours médical : efficace, technique, descriptif.Puis elle semble lâcher prise pour donner une forme plus poétique à ses visions, ses angoisses, ses souffrances physiques et psychiques, son délire, dont elle ressort quelques pages plus loin : «la santé mentale se trouve au centre de la convulsion, où la folie se sépare brûlée de l'âme divisée. (
) Ma vie se prend dans les fils de la raison que tisse un médecin pour renforcer l'équilibre» (p. 42). A cet instant, de son médecin, sauveur, juge, prêtre, dieu, ou encore chirurgien de l'âme, elle attend une reconstruction dont les manifestations physiques, sociales et psychologiques sont énoncées en autant de phrases lapidaires. Les trois dernières aspirations relatives à cette reconstruction sont liées au pardon, à l'amour et à la liberté.Au malentendu du début s'ajoute une sorte de confusion affective entre médecin et ami. Le médecin entend garder la relation sur le mode professionnel, ce qu'il exprime clairement, et paradoxalement, livre à ce moment une part de sa vie plus personnelle, ce dont il s'excuse aussitôt. Ce passage est le dernier à suivre une construction logique.La fin du texte retrouve un mode inarticulé et s'adresse à un interlocuteur mystérieux que l'auteur aime et pourtant vouvoie. Dans ces dernières pages, elle met en mot le gouffre dans lequel elle est engloutie, elle annonce sa fin, et supplie : «S'il vous plaît ne me dépecez pas pour trouver comment je suis morte Je vous dirai comment je suis morte» (p. 52). Elle explique aussi pourquoi : «ce besoin vital pour lequel je mourrais : être aimé» (p. 53) et l'impression de ne s'être jamais rencontrée.Sara Kane a mis son immense talent littéraire au service de ses lecteurs, pour qu'ils puissent approcher l'expérience d'une souffrance. Il est rare que la dissolution de soi, souvent et depuis longtemps évoquée comme corollaire de la maladie, soit aussi explicite que dans ce récit. Cette dissolution s'exprime aussi bien dans son contenu, servi par une grande lucidité, que dans sa forme. Kane passe de l'évocation de son délire au récit construit d'une consultation. Elle informe aussi bien de son état intérieur que des efforts extérieurs mis en uvre pour l'aider. Elle joue avec la ponctuation et la mise en page, oscille entre discours technique et langage poétique.Il est vrai que ce livre est celui du désespoir, de l'isolement le plus insupportable, de l'irrémédiable dont la lecture est tout sauf gaie. Mais au-delà de l'impression de désolation qu'il laisse immanquablement, ce texte nous donne quelques clés d'accès à une conscience définitivement meurtrie. Face à un tel désespoir, on s'aperçoit qu'il ne s'agit finalement pas de comprendre ou d'expliquer, mais plutôt de reconnaître, comme le suggère sa dernière prière : «Validez-moi Observez-moi Voyez-moi Aimez-moi» (p. 53).