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Dans son livre « Où va la philosophie – Et d’où vient-elle ? » (Baconnière, Neuchâtel 1985, p. 119s), le philosophe Jean-Claude Piguet décrit l’approche de celui qu’il appelle Wittgenstein II comme suit :
« Wittgenstein substitue … au langage entendu comme système formel (univoque) de formes vides (univoques elles aussi) une pluralité de langages entendus comme systèmes de communication. Ce qui sert à communiquer, à savoir les unités de message, sont comme telles équivoques, mais le système de communication, à savoir les règles du jeu, lèvent l’équivoque. Si je conviens avec mes partenaires de jouer au bridge et non pas au yass, alors je sais que le 9 d’atout y sera pris par l’As.
Ainsi Wittgenstein II a-t-il passé d’une vision purement syntaxique à une vision pragmatique du langage … Communiquer, c’est échanger des ‘signes’ de langage, mais ces signes deviennent l’équivalent de jetons posés sur une table de jeu, toute la question étant de savoir à quoi jouent ceux qui sont assis autour de la table.
Subsiste un problème : si le langage se divise en jeux de langage dont chacun est codifié par des règles formulées dans un métalangage, existe-t-il un méta-métalangage qui codifierait toutes les règles de tous les jeux ? Wittgenstein refuse (avec raison) de se laisser entraîner à jouer ce métajeu qu’est toujours une regressio ad infinitum, et il assigne au langage ordinaire le rôle d’un réservoir inépuisable pour tous les jeux possibles, avec toutes les règles du jeu imaginables. »
Pour nous, en l’occurrence « jouant » avec des personnes mentalement handicapées, il s’agirait de trouver « nos » règles du jeu communes, compréhensibles des uns et des autres, donc souvent établies davantage par les personnes en situation de handicap que par nous les personnes « ordinaires », de sorte que le jeu, notre jeu, devienne possible et se maintienne, tout en évitant ce qui pourrait faire mal aux uns ou/et aux autres.
Dans quelle mesure les personnes mentalement handicapées auraient-elles des codes communs ? Celui qui travaille et vit avec elles, s’il est attentif, se rend vite compte que des codes propres à leur univers existent, mais aura de la peine de les faire accepter comme nouvelle normalité dans un monde nouveau. Ces codes, trop souvent à mon avis, sont considérés comme pathologiques, même là où ils n’enfreignent en aucun cas à un vivre ensemble paisible.
L’institution socio-éducative subit trop de pressions de la dite « normalité », « la société », pour pouvoir développer consciemment des jeux nouveaux. La normalisation ne se fait pas en développant des normes communes nouvelles, mais cherche à adapter ceux et celles qui s’en égarent. Le discours sur l’intégration, aussi des étrangers, empêche une réflexion de fond sur cette question. Pourtant, ce qui est pris comme normal par « la société » ne l’est pas forcément …
Armin Kressmann 2010