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Donner une dimension mondiale aux parcours pédagogiques
Par Conrad Hughes, Directeur général par intérim
Il faut instaurer une nouvelle relation entre l’éducation et les connaissances, les capacités et les valeurs qu’elle cultive. Cela commence par l’examen des aptitudes et des connaissances qui permettent aux élèves de construire un monde pacifique, juste et durable, et remonte en sens inverse le long du parcours disciplinaire qui les aide à développer ces aptitudes. (UNESCO, 20201, p. 64)
Fragmentation
Il y a environ 90 ans, l'éducation était essentiellement une prérogative nationale. Il n'y avait guère d'accord international sur ce que devaient être les normes ou la philosophie de l'éducation. Le Bureau international d'éducation de l'UNESCO et l'École internationale de Genève, tous deux fondés au milieu des années 1920, étaient deux des rares organisations au monde à rechercher un accord interétatique sur les priorités éducatives.
Avec la création de la Société des Nations et, plus tard, de l’Organisation des Nations Unies, sont apparues des institutions spécialisées dans l’éducation telles que l'UNICEF et l'UNESCO, dont l'objectif est l'éducation à l’échelle mondiale. Dans les années 1960, les mouvements du Baccalauréat International et des United World Colleges se sont formés, fédérant de plus en plus d'écoles autour d'objectifs communs.
Cependant, l'idée que tous les systèmes éducatifs obéissent à des impératifs similaires n'était pas encore ancrée : la coopération internationale se faisait soit au niveau d'un circuit d'écoles privées, soit par le biais d'accords entre États-nations, beaucoup plus axés sur la compréhension et l'acceptation des positions de chacun que sur la volonté de s'unir autour de deux ou trois objectifs planétaires.
Unité
Avec la mondialisation, on a progressivement compris que les ressources de notre planète sont limitées et interdépendantes, même s'il est largement admis que cette connaissance ne s'est pas traduite - et ne l'est toujours pas - par les actions économiques et intergouvernementales nécessaires montrant que nous comprenons la fragilité et l'urgence de cette réalité. Le débat mondial sur le développement de l'éducation, mené essentiellement par l'UNESCO, a pourtant répondu à ces questions de manière énergique et résolue, surtout au cours des 30 dernières années.
Deux livres blancs importants prônant une plus grande harmonisation des pratiques éducatives sur la planète sont le rapport Delors (1996), qui appelle à axer les pratiques éducatives sur quatre piliers (apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendre à vivre ensemble et apprendre à être) et la déclaration d'Incheon (2015), qui trace une feuille de route pour atteindre l'Objectif de développement durable 4 à l’horizon 2030 : assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d'apprentissage tout au long de la vie.
En 2021, un ouvrage fondamental a été publié par l'UNESCO : Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation. Les thématiques mondiales évoquées, en tant qu’axes stratégiques pour les établissements d'enseignement du monde entier, étaient les suivantes : inclusion et équité, coopération, solidarité, responsabilité collective et interconnexion. Ces thématiques sont régies par deux principes fondamentaux : garantir le droit à une éducation de qualité tout au long de la vie et renforcer l'éducation en tant que bien public commun.
Le Sommet sur la transformation de l'éducation
La présentation d'António Guterres sur les impératifs éducatifs au siège des Nations Unies à New York les 16, 17 et 19 septembre 2022 a étayé ces thèmes dans un vibrant appel à l'action pour que tous les systèmes et acteurs éducatifs se concentrent sur cinq pistes d'action qui concrétisent le nouveau contrat social :
- écoles inclusives, équitables, sûres et saines
- apprentissage et compétences pour vivre et travailler
- enseignants, enseignement et profession enseignante
- apprentissage et transformation numériques
- financement de l'éducation
Implications
Si nous réfléchissons à ces documents fondateurs, depuis 1996 jusqu'à aujourd'hui, trois thèmes centraux se dégagent et sous-tendent le travail sur lequel les éducateurs et les dirigeants doivent se concentrer à mesure que nous avançons vers le milieu du 21e siècle.
1. Inclusion. La nécessité de transformer les systèmes éducatifs pour que les élèves sentent que leurs origines, leurs identités et leurs histoires culturelles sont prises en compte et se reflètent dans un programme d'études adapté à l’apprenant et répondant aux contextes locaux et mondiaux qui l'encadrent.
L'inclusion englobe plusieurs thèmes essentiels : décoloniser le cursus ; comprendre et enseigner la neurodivergence ; veiller à ce que les écosystèmes scolaires et universitaires répondent aux besoins de l'inclusion ; la protection de l'enfance ; la lutte contre la discrimination ; la diversité du personnel ; savoir - au niveau institutionnel - comment intégrer et soutenir les personnes qui apportent de la diversité à la communauté ; concevoir un perfectionnement professionnel sur les pédagogies adaptées à la culture et veiller à ce que les éducateurs soient correctement armés pour respecter la diversité dans les domaines suivants : « revenu, genre, race ou origine ethnique, religion, langue, culture, sexualité, affiliation politique, situations de handicap ou toute autre caractéristique susceptible d’encourager la discrimination et l’exclusion » (UNESCO, 2021, p. 13).
Une autre dimension essentielle de l'inclusion est la pertinence et la conception de programmes d'études centrés sur l'élève. Inclure les apprenants dans le parcours de leur propre éducation signifie concevoir des évaluations qui intègrent des critères d’accomplissement personnel plus larges que les seules évaluations abstraites et académiques aux enjeux élevés. Une école ou une université véritablement inclusive donnera aux apprenants la possibilité d'exprimer leurs besoins, leurs rêves et leurs désirs à travers leur apprentissage. C’est ainsi que l'éducation au développement de compétences pratiques et professionnelles arrive en premier des impératifs de transformation : nous ne pouvons plus concevoir un programme abstrait comme au XIXe siècle en réponse à la multitude de questions qui se posent aux jeunes à la recherche d'une expérience scolaire et universitaire qui les armera pour s'épanouir dans le monde sur le plan professionnel et social. L'inclusion va au-delà du fait de se sentir inclus à l'école, il s'agit de se sentir inclus dans le monde grâce à l'éducation que l'on a reçue.
2. Durabilité. Cette thématique inclut la durabilité environnementale, ce qui signifie que les écoles et les universités devraient fonctionner comme des exemples d'entités neutres en carbone, mais aussi veiller à ce que les programmes renforcent la compréhension de ce que signifie la préservation de l'environnement.
Il s'agit cependant aussi d'une question de durabilité financière : la responsabilité qu'ont les autorités de protéger et d'améliorer les conditions de travail des enseignants. Pour que l'éducation soit durable, la profession d'enseignant doit bénéficier de ressources et d'un soutien adéquats. L'exhortation de M. Guterres aux ministères de concevoir des parcours de carrière protégeant les enseignants témoigne d'un réel désir d’améliorer les moyens de subsistance même de l’enseignement et de l’instruction. Il ne sert pas à grand-chose de parler de réforme de l'éducation si l'on ne s'intéresse pas aux personnes qui accomplissent la mission dans les classes. Et cet aspect de la pérennité est d'autant plus crucial que les filières de l'enseignement sont de plus en plus désertées et que la pénurie d'enseignants devient chronique dans de nombreuses régions du monde.
S’agissant de l'accès, un moteur essentiel de la durabilité est la technologie. Les systèmes hybrides peuvent élargir le nombre d'apprenants et réduire le coût de l'éducation. En temps de crise, pour éviter que la fracture numérique ne soit creusée lorsque l'apprentissage doit être transféré en ligne, il incombe aux concepteurs de programmes éducatifs de faire en sorte que la technologie aille de pair avec l'enseignement en présentiel et que celui-ci reste une alternative viable pouvant être utilisée rapidement en cas de besoin, mais permettant également des solutions mixtes et hybrides ou des formes d'apprentissage plus complexes. Ainsi, la poursuite continue et durable de l'apprentissage peut être améliorée par des utilisations intelligentes de la technologie.
3. Paix. Il s’agit de la thématique la plus importante, qui constitue le socle des deux premières. L'objectif de développement durable 17, Partenariats pour la réalisation des objectifs, est à bien des égards le plus marquant des ODD, car il évoque la nécessité de collaborer et de travailler en équipe pour les atteindre.
La « tragédie des biens communs » a contrecarré les efforts déployés pour parvenir à un développement durable. En effet, la conception de l'ultra libéralisme encourage chaque individu à considérer le monde comme une plateforme pour son propre avancement. L'éducation est réduite à l’état de marchandise et considérée comme un moyen d'atteindre une fin matérielle. Le droit à une vie confortable entrave les efforts collectifs nécessaires pour sauver notre planète qui impliquent des sacrifices à la fois personnels et collectifs. La paix n'est pas seulement l'absence de guerre, c'est une entente pour travailler ensemble sur le bien commun qu’est l'éducation.
À un autre niveau, mais néanmoins connexe, la polarisation des opinions sur les questions de justice sociale, l'escalade des conflits au Moyen-Orient et en Europe de l'Est, pour ne citer que deux centres mondiaux touchés par la guerre, et la montée d'une xénophobie virulente dans plusieurs régions du monde, sont autant d'obstacles à un avenir harmonieux, inclusif et durable pour l'éducation. Éduquer à la paix, c'est enseigner aux jeunes l'importance de l'ouverture d'esprit, de la capacité d'écoute, du développement des compétences en matière de diplomatie et de négociation nécessaires pour travailler au-delà des frontières pour un avenir meilleur.
Et maintenant ?
En retournant dans nos salles de classe et nos amphithéâtres, en ligne ou dans les centres communautaires, en participant à des réunions au niveau de la direction, du Conseil de fondation ou lors de l'élaboration des programmes, rappelons-nous ces trois piliers essentiels : l'inclusion, la durabilité et la paix.
Rien de tout cela ne doit compromettre la portée et la qualité extraordinaires que des centaines d'années de réforme de l'éducation ont fait naître ; il ne s'agit pas d'abaisser l'éducation ou de porter atteinte à son ossature intellectuelle et culturelle, mais de la repenser, de la renouveler et de la rendre plus forte pour les besoins des apprenants, de la société et de la planète
L’instauration d’un nouveau contrat pour l’éducation nécessite que nous ne voyions pas les curricula comme une simple grille des matières enseignées à l’école, mais qu’on les insère dans le cadre plus large de leur relation avec le renforcement des compétences et avec les deux processus vitaux qui accompagnent systématiquement l’éducation : l’acquisition de connaissances faisant partie du patrimoine commun de l’humanité, et la création collective de nouvelles connaissances et de nouveaux mondes. (UNESCO, 20201, p. 64)
Références
UNESCO. (2021). Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l'éducation. Paris. ISBN: 978-92-3-100478-0