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26 avril 2014
Une gouvernance mondiale par ordinateurs?
Si en théorie une gouvernance mondiale pourrait apporter de la paix au monde, je ne vois pas en pratique comment dépasser les écueils actuels. Il ne pourrait y avoir de gouvernance sans une délégation de pouvoirs. Le monde est en effet trop grand pour la démocratie directe.
Toute gouvernance suppose une administration. Il faut collecter l’impôt, entretenir les routes, lever les poubelles, attribuer les subventions, entre autres. Imaginons donc un gouvernement mondial, situé par exemple en Amérique du sud. Il prend des décisions d’ordre général, planifie les besoins alimentaires et assure la police entre les anciens pays et grandes régions - car rien ne démontre que les humains ne tenteraient pas de se battre entre eux. Les grandes régions - anciens Etats souverains ou entités nouvellement créées - disposent à leur tour d’une administration, ne serait-ce que pour les tâches de police locale, de cadastre et de levée des poubelles, etc.
Et ainsi, de palier en palier, jusqu’à des entités petites pouvant correspondre aux anciennes communes.
On remarque qu’une organisation mondiale unifiée n’est pas très différente de la situation actuelle, avec la différence qu’il n’y a plus de pays, de nations, d’Etats souverains. Mais il y a des groupes répartis sur des territoires administratifs avec une administration. Et donc de possibles compétitions économiques régionales.
Jusque là pourquoi pas? Le fédéralisme fait ses preuves dans des Etats souverains, il pourrait sans doute le faire au niveau mondial. Mais une gouvernance mondiale impose une mentalité unifiée de la part des responsables des administrations comme des citoyens. Aux premiers elle demande une parfaite neutralité dans les planifications et la répartition des subventions ou des infrastructures. Il ne peut plus se trouver de clans, de partis politiques, d’idéologies différentes qui induisent des préférences et du clientélisme: seule la technocratie serait admise.
Des seconds on devrait attendre l’éradication de tout sentiment d’appartenance particulier, ou - si l’on autorise l’expression de certaines appartenances et valorisations régionales, elles devront impérativement être associées à une renonciation à cette appartenance afin d’éviter les dérives claniques ou nationalistes.
Car la gouvernance mondiale a d’abord pour objectif de suppléer aux carences étatiques, par exemple l’incapacité des Etats à signer des accords de paix et de coopération de très longue durée, 2’000 ans par exemple. Elle a aussi pour but d’éviter de trop grandes concentrations de pouvoirs entre les mains de trop peu de pays, comme c’est le cas actuellement.
Cependant, comme la délégation (par l’élection, le tirage au sort, la cooptation ou autre) resterait le système de base pour désigner les responsables des administrations, seul un nombre extrêmement petit de personnes dirigeraient le monde. La concentration de pouvoirs y serait aussi importante qu’aujourd’hui, sinon plus car l’unification politico-technocratique donnerait une prééminence totale aux membres du gouvernement mondial.
Si l’on veut éviter les désagréments du nationalisme on devra formater tous les dirigeants de tous les paliers administratifs selon le même moule exactement, pour éviter ce qui est inhérent à l’humain: les goûts, les préférences, les copinages, les lobbys, les communautarismes. On en est très loin puisque actuellement ces travers si humains sont la règle dans nombre de pays, y compris dans des démocraties dites avancées comme la France.
On devrait priver l’humain ce qu’il a de si humain: son sentiment d’appartenance - à une région, une famille, un clan, un groupe, une entreprise. Et donc désamorcer un moteur fondamental: l’esprit de compétition ou de différenciation, si nécessaire dans l’évolution des cultures, des économies et des technologies. L'appartenance a trait à quelque chose de l'ordre de l'âme, soit d'un sentiment intime et profond de sa construction et de sa cohérence, unifiant corps, émotions et pensée.
Comment réaliser cela sans décérébrer émotionnellement les futurs dirigeants? En les remplaçant par des ordinateurs. L’informatique déciderait du taux des impôts et de la répartition des subventions, de l’entretien des routes automatique après X années, de nommer les policiers, etc. On éviterait ainsi toute préférence et clan, pierre d’achoppement des humains.
Mais un tel système est incapable de programmer l’imprévu. Par exemple une détérioration des routes après des intempéries exceptionnelles, ou le besoin de subventions particulières dans un secteur donné. En effet les ordinateurs seraient programmés en vue d’un égalitarisme total pour éviter toute forme de préférence. On pourrait parler d’un totalitarisme égalitariste dans un monde contrôlé par une planification permanente décidée par quelques-uns. Vu sous cet angle et par contraste la notion de marché est une grande liberté.
On comprend ici que l’on va à l’encontre de ce qui fait l’identité individuelle de groupe: la différence et l’appartenance qui induit la préférence. On va vers un monde de fourmis. Il manque peut-être des éléments à mon raisonnement, et je veux bien lire d’autres choses à ce sujet. Mais reste la question de l’identité individuelle et de groupe, donc l’appartenance, et la compétition naturelle qui en découle et sert de moteur à la créativité.
Pour ce qui est du nationalisme, je lis beaucoup d’opinions négatives à ce sujet. Je ne suis moi-même pas un défenseur farouche ou de principe du nationalisme, au contraire. Mais ma réflexion a évolué. Je considère aujourd’hui que le nationalisme - modéré, administratif et en partie culturel - n’est pas le diable. On peut ériger des frontières sans vivre dans un monde particulièrement hostile. Les accords internationaux servent aussi à suppléer aux frontières.
L’appartenance à une région ou à une forme de culture reste un fondement de l’identité. Comment un écrivain africain pourrait-il décrire la vie quotidienne des lapons de la naissance à la mort? Et comment un rocker de la côte ouest jouerait-il du chant grégorien? Si la paix doit s’installer durablement, je doute qu’elle puisse être imposée d’en haut par une oligarchie dirigeant le monde - car un gouvernement mondial est forcément oligarchique. Je crois qu’elle viendra davantage des populations qui apprennent à se connaître et à collaborer tout en respectant leurs différences.