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Il n'y a pas longtemps, un collègue enseignant qui nous a rejoint relativement récemment (bien que, de mon point de vue paléozoïque, toute personne qui n'a pas passé au moins une décennie à l’Ecolint semble être un nouveau venu) m'a demandé s’il était vrai que l'école avait ouvert ses portes le 17 septembre 1924 avec trois enseignants, huit élèves et un rabbin (N.D.L.R. « rabbi » en anglais). Ma collègue portait un masque (comme tout le monde de nos jours, non ?), et il m'était donc difficile de mesurer la sincérité de sa question. J'ai néanmoins supposé qu'elle me taquinait (l'anecdote légendaire est, bien sûr, que l'un des élèves est venu à l'école avec un lapin (N.D.L.R. « rabbit » en anglais) ce jour-là) et j'ai ri en conséquence, mais à bien y réfléchir, la question n'était pas aussi surréaliste et comique qu'on pourrait le penser au premier abord. Au vu des effectifs de l'Ecolint dans les années qui ont suivi sa fragile fondation en 1924, la présence symbolique d'un rabbin n'aurait pas été déplacée. De même, il n'était pas choquant que notre premier directeur, Paul Meyhoffer (qui apparaît derrière le clapier à lapins sur notre première photo emblématique) ait reçu une formation de pasteur avant de devenir éducateur et membre du prestigieux Institut Jean-Jacques Rousseau.
L'Ecolint ouvre ses portes en septembre 1924 avec 8 élèves et un lapin.
Depuis sa création, l'Ecolint est une école laïque, mais seulement dans le sens où elle ne promeut aucune religion particulière, et non parce qu'elle cherche à exclure la religion et la spiritualité. Au contraire, elle a cherché à accueillir avec compréhension, respect et affection toutes les formes de croyance (et d'absence de croyance) qui sont compatibles avec les principes moraux de l'école. Ces principes, dont le plus notoire est l'article 4 de notre Acte de fondation, qui affirme "l'égale valeur de tous les êtres humains", ont, à leur tour, des racines religieuses et spirituelles. Ils ne sont certainement pas dérivés de la nature biologique, "rouge de dents et de griffes" (selon la célèbre expression de Tennyson), qui ne connaît rien à l'éthique.
L'éminent historien Tom Holland, dans son dernier ouvrage (Les Chrétiens : Comment ils ont changé le monde, 2019), fait remonter au christianisme, avec une multitude de preuves, la conviction révolutionnaire que chaque être humain a une valeur égale ; une conviction qui est au cœur de l'Ecolint, et qui sous-tend chaque aspect de sa mission éducative. Le christianisme, à son tour, est enraciné dans le judaïsme, qui, avec l'islam, l'hindouisme, le bouddhisme, le confucianisme, le shintoïsme, le bahaïsme et d'autres courants religieux majeurs et mineurs, a enrichi au fil des décennies la perspective morale et la sensibilité de l'Ecolint de sa sagesse et de ses idées particulières.
Consciemment ou inconsciemment, cette concorde spirituelle a également donné lieu à la formulation récente et concise de la mission de l'école, qui fixe comme objectif éducatif de l'Ecolint la création collective d'un "lendemain juste et joyeux". La justice, écrivait Sophocle dans Antigone (442 av. J.-C.), émane des "lois non écrites et inaltérables de Dieu et du ciel".1 L'aspiration humaine à la Justice est transcendante et universellement partagée, tout comme la Joie, dans son sens le plus profond, si mémorablement exprimé par Beethoven dans le dernier mouvement de sa 9ème Symphonie. Le poème de Schiller qu'il a mis en musique résume tout, du point de vue de l'Ecolint : par la Joie, "Alle Menschen werden Brüder" ("Tous les hommes deviennent frères").
Au moment de la conception de l'école, le susmentionné Paul Meyhoffer a contribué à l'ADN de l'Ecolint en apportant une contribution spirituelle, complétant celle du médecin polonais Ludwik Rajchman, un autre de nos fondateurs, un bienfaiteur de l'humanité (il a également fondé l'UNICEF) et l'une des personnes les plus nobles et les plus désintéressées à propos desquelles vous aurez le plaisir de lire.2 Bien que Rajchman ne soit pas un juif pratiquant, sa judéité a suffi à l'Allemagne nazie et à l'Italie fasciste pour le chasser de la Société des Nations (où il était directeur de l'Organisation de la santé, rôle dans lequel il a jeté les bases de la future Organisation mondiale de la santé) en 1939, et au médecin et romancier français Céline (avec qui Rajchman s'était lié d'amitié et qu'il soutenait professionnellement), brillant écrivain mais vil antisémite, pour le caricaturer de manière virulente sous le nom de "Yubelblat" dans Bagatelles pour un massacre.
L'identité juive de l'élève numéro 3 de l'Ecolint (comme l'atteste la première page de notre registre manuscrit original), Irène Hersch, était plus connue. Elle a été inscrite à l'école dès le premier jour de son existence par son père, Pesach Liebmann Hersch (1882 -1955), professeur de démographie à l'Université de Genève, membre éminent de l’Union générale des travailleurs juifs et auteur de Le Juif errant d'aujourd'hui (1913), L'Inégalité devant la mort (1920) et Mon judaïsme (1941). Il est révélateur que quelqu'un d'aussi intensément conscient de la situation critique des Juifs en Europe ait immédiatement identifié l'Ecolint embryonnaire comme l'école idéale pour sa fille de 7 ans. Tout aussi remarquable est l'implication à long terme dans l'Ecolint de la fille aînée du professeur Hersch, Jeanne Hersch (1910-2000). Elle était une philosophe de grande distinction, auteur de L'illusion philosophique (1936) et du Droit d'être un homme (1968), qui a enseigné le français, le latin et la philosophie dans notre école pendant 23 ans avant de devenir l'une des premières femmes professeures d'université en Suisse, lorsque l'Université de Genève l'a nommée en 1956.3
Timbre-poste en mémoire de Jeanne Hersch en 2010
La position de l'Ecolint en tant que bastion émergeant contre toutes les formes de préjugés est renforcée par l'arrivée en 1925 de Paul Dupuy, ancien doyen de la prestigieuse École normale supérieure de Paris. Cet éminent pédagogue, qui a repris l’enseignement à l'âge de 70 ans (et a continué à enseigner avec une énergie sans faille pendant les dix années suivantes), avait joué un rôle de premier plan dans les années 1890 (aux côtés d'Émile Zola) en défendant sans crainte l'officier français juif Alfred Dreyfus, victime d'un antisémitisme méprisable mais profondément enraciné et répandu, qui avait été injustement condamné à la trahison et à la prison à vie sur l'île du Diable. Homme d'une intégrité inébranlable, Paul Dupuy n'a jamais hésité à affronter l'Establishment lorsque la justice, l'équité et l'égalité étaient en jeu, et son influence bénéfique durant les premières années de l'Ecolint a été incalculable.
Portrait de Paul Dupuy par Milein Cosman, 1937
Faisons une pause à ce stade pour reconsidérer l'objectif de cet article. Étant donné le riche entrelacement de fils nationaux, culturels, religieux et ethniques qui constituent l'Ecolint, on peut raisonnablement se demander s'il est utile de choisir un seul fil et de le mettre en évidence, comme je le fais. L'Ecolint est, comme la télévision britannique (ITN) l'a décrit en 2017, "l'école la plus diversifiée de la planète". N'est-il pas en quelque sorte malvenu et source de division d'attirer l'attention sur un ingrédient particulier du melting-pot qu’est l’Ecolint ?
Pour commencer, l'Ecolint n'a pas pour vocation d’être un melting-pot. Notre école n'a jamais eu pour objectif d'ignorer ou d'amalgamer toutes les spécificités des membres qui la composent : nous sommes l'École internationale, et non l'École non-nationale, de Genève. En outre, s'il peut être odieux de classer, autrement qu'à des fins purement statistiques, nos anciens élèves ou notre personnel dans des catégories fondées sur la nationalité, la langue, la religion ou d'autres affiliations, il est intrinsèquement intéressant et sans doute significatif de retracer la présence influente dans notre communauté d'une minorité - une minuscule minorité, 15 millions, environ 0,2% de la population mondiale - qui a souvent fait l'objet de discriminations ou de persécutions actives depuis sa diaspora, dont l'origine remonte au VIe siècle avant Jésus-Christ. L'Ecolint s'ennoblit en offrant un foyer sûr et accueillant aux minorités persécutées, et nous ne pouvons qu'être fiers si ces minorités s'épanouissent en notre sein. Et, comme le montrent nos archives, une proportion remarquablement élevée de parents juifs en Europe et ailleurs dans le monde ont confié à l'Ecolint leurs enfants, qui ont effectivement prospéré dans le cadre idéaliste d'une "éducation pour la paix".
J'ai à l'esprit ici le concept d'identité juive au sens large. Il faudrait une certaine audace de la part de l'archiviste de l'Ecolint pour tenter de définir ce qui constitue "l'identité juive". C'est une question qu'il vaut mieux laisser aux Juifs eux-mêmes, mais il serait raisonnable de souligner qu'en plus de la facette religieuse évidente du judaïsme, il y a aussi une dimension culturelle importante, et sans doute aussi une dimension ethnique (comme l'illustrent les Ashkénazes et les Sépharades). Il suffit de dire qu'il existe une identité juive et que, au fil des décennies, des milliers de personnes qui, d'une manière ou d'une autre, s'identifiaient au judaïsme ont choisi de rejoindre la communauté de l'Ecolint.
Dès le début, en 1924, et pendant plusieurs décennies successives, les détails personnels de chaque nouvel élève de l'Ecolint ont été soigneusement inscrits à la main dans de grands registres rectangulaires à couverture rigide, une sorte de relique du XIXe siècle qui a survécu jusqu'à ce que le nombre d'inscriptions au milieu des années 1960 dépasse sa capacité. L'une des colonnes du registre était destinée à préciser la religion de l'élève. En général, elle était remplie, bien qu'il y ait des intervalles de quelques mois où elle était laissée vide sans raison identifiable, si ce n'est un changement d'écriture (les diverses idiosyncrasies de cette dernière sont l'un des charmes du registre), ce qui indique qu'un autre membre du personnel s'est chargé de l'inscription pendant une période donnée.4
Chaque page du registre contient invariablement un total de huit noms. Il est remarquable que peu de pages, année après année, décennie après décennie, n'incluent pas au moins un élève dont les parents ne l'avaient pas inscrit comme "juif" ou "israélite" (il y en a souvent plusieurs par page), et, même pendant les intervalles où les religions n'étaient pas enregistrées, les noms de famille racontent une histoire qui leur est propre. Ce qui est particulièrement poignant, et digne d'intérêt historique, c'est le nombre de familles juives qui ont envoyé leurs enfants à l'Ecolint, de toute l'Europe et d'ailleurs, pendant la sinistre progression du plus abominable épisode de haine antisémite que le monde ait jamais connu, tout au long des années 1930. En ces jours sombres, alors que l'horreur inimaginable de l'Holocauste se profilait à l'horizon, des enfants juifs de France, d'Allemagne, d'Italie, de Pologne, de Hongrie, de Roumanie, de Bulgarie, de Tchécoslovaquie, des Pays-Bas, de Lettonie, de Russie (cette liste n'est pas exhaustive) ont été confiés à un environnement éducatif que leurs parents considéraient comme sain, sûr, équitable, juste, sans préjugés et égalitaire. Même au début des années 1940, alors que la Suisse était totalement encerclée par les puissances de l'Axe, un nombre constant d'entre eux parvenait à se frayer un chemin vers la sécurité que représentait l'Ecolint.
L’Ecolint aurait pu facilement ne pas s'avérer sûre. Genève était indéfendable, et la résistance suisse à une invasion nazie n’aurait commencé sérieusement qu’à 25 kilomètres de là, dans les fortifications antichars en béton "Toblerone" qui s'étendent entre le Jura et le lac Léman, dans l'intention de gagner du temps pour se retirer dans l'imprenable Réduit national dans les Alpes. Consciente de ce risque, la légendaire directrice de l'Ecolint, Marie-Thérèse Maurette, organise et dirige courageusement en 1940 l'évacuation d'un groupe d'élèves particulièrement vulnérables (dont certains pensionnaires juifs), via sa maison du sud-ouest de la France, vers Bordeaux et la sécurité, sous forme d'un bateau en partance pour l'Angleterre, alors même que les nazis progressent dans cette ville.
Cependant, ce qui est le plus frappant au sujet des élèves juifs de l'Ecolint, ce n'est pas le nombre de ceux qui ont dû fuir, mais le nombre de ceux qui sont venus, sont restés et se sont épanouis, sans tenir compte du raz-de-marée nazi qui menaçait d'engloutir la Suisse.5 Des jeunes représentant une étonnante diversité d'origines nationales, culturelles et religieuses ont enrichi l'Ecolint au fil des décennies (regardez cette vidéo récente pour en avoir un avant-goût), mais il serait pervers de ne pas souligner l'extraordinaire contribution à l'école de cette minorité particulière.
Prenons le cas d'Edward Tenenbaum, fils de Juifs polonais qui ont émigré aux États-Unis, se sont installés dans l'Upper East Side de Manhattan et ont envoyé leur fils à l'Ecolint en 1937. Dès 1938, Edward a fait preuve d'un talent d'écriture exceptionnel et d'une sensibilité humaine avec son "Monologue in Unison" en deux parties, publié dans Ecolint (le magazine phare de l'école à l'époque), qui lui a valu le premier prix de fiction. Par la suite, il est diplômé summa cum laude et Phi Beta Kappa de Yale en 1942, où sa thèse de Bachelor sur le thème "National Socialism vs. International Capitalism" a été jugée la meilleure de la promotion de 1942 et immédiatement publiée par Yale University Press. Tenenbaum a servi en tant que premier lieutenant et officier de renseignement dans le douzième groupe d'armées des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. À ce titre, il a été le premier soldat allié non captif à pénétrer dans le camp de concentration de Buchenwald le 11 avril 1945. Le plus remarquable, c'est qu'en tant qu'économiste, Tenenbaum a joué un rôle crucial dans le redressement économique de l'Allemagne de l'Ouest après la guerre, en dirigeant la création du Deutschmark - une entreprise extraordinairement modeste et généreuse vis-à-vis d'un pays qu'il avait toutes les raisons de détester. (En effet, son père, Joseph Tenenbaum, médecin et responsable de la Fédération juive, avait été l'un des organisateurs d'un boycott contre l'Allemagne nazie aux États-Unis).
Edward Tenanbaum à l'Ecolint en 1937-1938
Tenenbaum a côtoyé à l'Ecolint deux autres élèves juives destinées à briller plus tard dans la vie, tous deux allemands : l'artiste en herbe Milein Cosman, qui a dessiné son portrait (que nous avons conservé dans les archives de l'école) et est devenu l'un des portraitistes les plus célèbres du XXe siècle au Royaume-Uni6 ; et la future romancière et poète Ilse Barker (née Gross), qui a fini par obtenir une reconnaissance littéraire de premier plan, également dans le monde anglophone, sous le nom de plume Kathrine Talbot.7
Quelques années avant Tenenbaum, Cosman et Gross, l'école avait accueilli Eleonora Derenkowska, aujourd'hui célèbre dans l'histoire du cinéma sous le nom de Maya Deren, réalisatrice et actrice. En 1922, sa famille avait échappé aux pogroms antisémites perpétrés par l'Armée blanche contre-révolutionnaire en URSS, et s'était installée dans l'État de New York, où son père travaillait comme psychiatre. En 1930, ses parents choisissent l'Ecolint comme école et l'envoient à La Grande Boissière comme pensionnaire pendant trois ans. Compte tenu des expériences traumatisantes de la famille en Europe, il s'agit d'un acte de foi extraordinaire envers une école isolée et idéaliste qui a à peine six ans. Eleonora n'a pas tardé à se faire remarquer, publiant un poème et un essai (une évaluation remarquablement mature et équilibrée des développements en cours dans son pays d'origine) dans des numéros successifs de l'un des premiers magazines de l'Ecolint, Philia (un titre magnifique et approprié pour une publication de l'Ecolint). Elle a également écrit un haïku émouvant et profondément ressenti en l'honneur de Mahatma Gandhi, qu'elle venait de rencontrer, avec d'autres élèves de l'Ecolint, au Victoria Hall de Genève.8
Il est touchant de constater que la confiance des parents juifs dans l'Ecolint après les horribles années de la Seconde Guerre mondiale n'a jamais faibli et que, tout au long des décennies suivantes, un nombre relativement important de leurs enfants ont continué à être inscrits dans notre école. Il n'y a aucune preuve, à ma connaissance, qu'il y ait jamais eu une identification articulée et explicite de l'Ecolint en tant qu'école "amie des juifs", mais notre réputation en tant que refuge d'éducation égalitaire pour les jeunes de toutes les croyances, nationalités, ethnies et cultures a continué à susciter la confiance de toutes les communautés qui vivaient dans la région du Lac Léman ou même (lorsque notre pensionnat existait encore) dans des pays lointains, et qui aspiraient à ce que leurs enfants soient éduqués dans un milieu véritablement humain et éclairé, exempt de conscience de classe et de snobisme.
Prenons l'exemple d'Imre Rochlitz, survivant de l'Holocauste, auteur d'Accident of Fate (WLU Press, 2011), l'un des récits les plus fascinants jamais écrits sur les huit années de sa fuite et de sa résistance aux nazis et aux Oustachis (fascistes croates). Pour Rochlitz, comme pour tant d'autres qui avaient vu de près les abominations de la Seconde Guerre mondiale, l'Ecolint était l'école évidente à laquelle inscrire ses enfants - tous les quatre. Pour les Juifs dont les familles avaient providentiellement échappé à la Shoah en émigrant plus tôt d'Europe vers les États-Unis, comme Robert Hofstadter, lauréat du prix Nobel de physique, l'Ecolint était également un choix évident. C'est pourquoi son fils Douglas (lauréat en 1979 du prix Pulitzer pour sa brillante étude sur la conscience, Gödel, Escher, Bach, qui est devenue un classique instantané) est aujourd'hui l'un de nos anciens élèves les plus illustres (et les plus fidèles). On peut en dire autant de l'éminent réalisateur Jules Dassin, lui aussi issu de l'immigration juive aux États-Unis ; son fils Joe, pensionnaire de l'Ecolint dans les années 1950, est devenu un chanteur emblématique et immensément populaire dans le monde francophone, éclipsant la renommée de son père auprès du grand public. Et puisqu'il est question de musique pop, comment ne pas évoquer une autre chanteuse séduisante d'origine juive, Lori Lieberman, auteur de l'envoûtant "Killing Me Softly", qui a fréquenté l'Ecolint pendant huit ans dans les années 1960 ?
Le portrait de Joe Dassin dans l'annuaire de l'école
Dans le cadre de ce tour d'horizon, il serait dommage de ne pas mentionner au moins quelques membres influents de la communauté juive suisse dont l'éducation a également été confiée à l'Ecolint, comme le descendant de la célèbre famille de banquiers Edmond de Rothschild (dans les années 1940), ou Michel Halperin (dans les années 1960), qui a édité l’audacieux magazine estudiantin l’Ecolint Libérée, et qui est devenu non seulement un avocat de grande distinction, mais aussi le président du Grand Conseil genevois. Il ne serait pas non plus judicieux de passer sous silence la célèbre écrivaine américaine Nicole Krauss, dont les parents - bien que vivant à Bâle à l'époque (1987) - ont décidé que l'Ecolint était la bonne école pour leurs enfants. Nicole Krauss est un exemple clair de personne qui n'est pas accessoirement juive : une grande partie de son œuvre (déjà traduite en 37 langues, malgré son âge relativement jeune), comme le roman Forêt obscure paru en 2017, est intensément et richement concernée par la condition et la perspective juives.
À ce stade, un risque évident pour un article comme celui-ci peut apparaître au lecteur : celui de se transformer en une liste d'individus remarquables sélectionnés en fonction de leur foi ou de leur identité confessionnelle, comme si l'on voulait les homogénéiser ou les exalter pour des raisons sans rapport avec leur mérite personnel. Rien ne pourrait être plus contraire à l'esprit de l’Ecolint, qui s'intéresse aux êtres humains individuels, et non aux étiquettes. Un autre danger serait de donner l'impression que le sujet est traité de manière exhaustive, alors que l'histoire complète de ce que j'ai appelé "l'héritage juif de l'Ecolint" mériterait sans aucun doute une étude longue comme un livre, recherchée et écrite par un historien professionnel.
Il serait également faux de donner l'impression qu'historiquement, l'Ecolint a choisi et cultivé certaines communautés, minorités ou identités particulières, établissant ainsi un rapport privilégié avec elles. L'essence de l'Ecolint est bien mieux saisie par le célèbre aphorisme du dramaturge romain Terence (qui était autrefois un esclave) : "Homo sum : humani nihil a me alienum puto" ("Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m'est étranger "). Le point de vue et les préoccupations de chacun comptent. L'école a été créée pour offrir un environnement dans lequel, sans dilution ni homogénéisation, chaque élève peut se sentir chez lui : en sécurité, respecté et aimé en tant qu'individu unique, plutôt qu'en tant que membre d'une catégorie particulière d'êtres humains.
Néanmoins, l'Ecolint existe inéluctablement dans un cadre géographique et historique spécifique, auquel elle doit répondre sur le plan éducatif, à la lumière des événements en cours et conformément à ses principes fondamentaux. Tout le monde, où que ce soit, a la même valeur pour la première école internationale du monde, mais la vague de folie antisémite meurtrière qui a balayé l'Europe dans les années 30 et 40 s'est arrêtée à quelques kilomètres à peine du seuil de l'Ecolint, et aurait pu déborder sur la Suisse à tout moment. La proximité immédiate de cette horreur a généré des anticorps, et il était donc naturel que le Journal d'Anne Frank soit une lecture obligatoire pour moi en 8e année (comme pour tant d'autres élèves de l'Ecolint avant et depuis), et que (également en 1968) l'école mette en scène une pièce basée sur son journal en présence d'Otto Frank, le père d'Anne. La visite annuelle d'Auschwitz-Birkenau pour les élèves de 12e et 13e année est tout aussi importante pour l'Ecolint. Cette excursion d'une journée a lieu dans le froid profond de novembre, avec un départ à l'aube et un objectif unique, sombre mais salutaire.
Je ne peux qu'espérer que l'intérêt intrinsèque de ce sujet est clair pour le lecteur : comment une "identité" particulière (faute d'un meilleur terme) qui constitue une minorité infinitésimale de la population mondiale, et qui a de plus été victime de siècles de discrimination et de persécution, s'est croisée de manière heureuse avec l'Ecole Internationale de Genève depuis la naissance de cette dernière, résultant en une fertilisation croisée fructueuse dont tout le monde - en particulier la majorité non-juive de l'Ecolint - a bénéficié.
Il va sans dire qu'il existe de nombreuses autres minorités qui se sont distinguées et ont beaucoup contribué aux valeurs, au caractère, aux traditions et à la personnalité de l'Ecolint. Leur histoire doit également être racontée. Ce serait également une erreur de ne pas tenir compte des courants religieux, nationaux et culturels "majoritaires" plus évidents qui se sont déversés dans l'Ecolint dès le début, la mettant sur la voie noble de l'une des plus grandes institutions éducatives du monde (et sans doute la plus diversifiée). Mais faisons une chose à la fois.
Alejandro H. Rodríguez-Giovo
Archiviste de la Fondation
Milein Cosman (deuxième à partir de la droite) et ses camarades à l'Ecolint, 1938
1Sophocle - Tragédies, trad. Artaud, 1859.djvu/322
2Voir “The Noblest Ecolintian of Them All,” Echo, Automne 2015, page 19
3Rien ne prouve cependant que les antécédents ou les convictions religieuses de Mme. Hersch ou de tout autre enseignant au fil des décennies aient jamais été un problème à l'Ecolint. Les religions des membres du corps enseignant n'ont généralement pas été enregistrées, spécifiées ou mentionnées ; elles n'ont pas non plus influencé intentionnellement le contenu ou l'enseignement des cours, ni la conception de nos programmes d'études. Néanmoins, cela n'a pas empêché le brillant mais excentrique éducateur de l'Ecolint, Robert J. Leach (à qui l'on doit plus que quiconque la conception du Baccalauréat international), de soutenir le contraire dans son histoire non officielle de l'école, auto-publiée en 1974 pour marquer notre 50e anniversaire. Leach - lui-même converti au quakerisme - était très attentif aux religions des autres et, dans son récit historique, il a énuméré les croyances (telles qu'il les percevait) de collègues influents, laissant entendre que leurs allégeances spirituelles présumées donnaient lieu à des préjugés douteux (sans préciser que, même à son avis, il en existait une grande variété !) Il est peut-être compréhensible que le directeur général de l'époque, René-François Lejeune, ait refusé de publier officiellement la chronique idiosyncrasique de Leach (bien qu'il ait été autorisé à l'imprimer et à la distribuer à sa guise). Néanmoins, étant donné le sujet de cet article, il convient de citer la description faite par Leach du premier directeur général de l'Ecolint (le poste a été créé en 1967), le professeur Irving Berenson, comme "un juif pratiquant". Malheureusement, Berenson est décédé subitement moins de six mois après avoir pris ses fonctions, mais pendant cette courte période, son bilinguisme impeccable et sa polyvalence culturelle (il était citoyen américain, diplômé de l'université de Columbia, ancien professeur à l'université de Rennes, lauréat des Palmes académiques et ancien haut fonctionnaire de l'ONU) ont fait une impression très positive à l'école.
4L'Ecolint n'enregistre plus la religion des élèves lors de leur inscription. Lorsque j'ai été inscrit en 1963, c'était encore le cas et, à mon grand étonnement, j'ai découvert il n'y a pas longtemps, dans le registre de cette année-là, que j'étais inscrit comme "humaniste" - ce que mon père agnostique avait sans doute précisé sans consulter ma mère catholique romaine.
5En 2019, Ian Hill (ancien directeur général adjoint de l'Organisation du baccalauréat international) et moi-même avons réalisé un entretien filmé avec une ancienne élève de l'Ecolint, Dora Gautier, qui est maintenant âgée de plus de 90 ans. Mme Gautier a étudié à l'Ecolint dans les années 1930 et a ensuite travaillé à l'école en tant qu'infirmière pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre autres souvenirs, elle a témoigné que l'Ecolint a fait preuve d'une loyauté et d'un soutien farouches envers ses pensionnaires juifs tout au long de la guerre, dont beaucoup étaient totalement coupés de leur famille, qui ne pouvait évidemment pas leur demander de payer des frais de scolarité ou d'internat. Le père de Mme Gautier, un pasteur, a également travaillé sans relâche à travers le réseau de son église pour abriter et soutenir les réfugiés juifs et autres.
6Voir “Cosman and Tenenbaum, Paragons of Art and Economics,” Echo, Été 2020, page 19
7Voir l'article “Quelques faits sur la fiction de l'Ecolint”
8Voir “A Legendary Alumna”, Echo, Automne 2019, page 19