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La naissance de la télévision en Suisse romande a été marquée par la rivalité qui a opposé les villes de Genève et Lausanne, leurs autorités politiques, leurs studios de radio respectifs pour devenir le siège du futur Centre Romand de Télévision. Une lutte qui a commencé en 1949 avec la première démonstration de tv à Genève et qui s’est achevée en 1959 par la décision du Conseil Fédéral d’attribuer le Centre TV à Genève et le centre radio à Lausanne.
Lancée officiellement le 1er novembre 1954, la TV romande travaille d’abord dans le minuscule studio de Mon Repos et avec un car de reportage au centre TV mobile « provisoire » de Lausanne. En juin 1955, un vrai studio de 400m2 est aménagé à Radio-Genève pour le centre TV fixe « provisoire » de Genève. En mars 1955, l’émetteur de la Dôle est enfin mis en service et les équipes TSR se professionnalisent.
Tout est à inventer, à créer et à découvrir. Certains soirs le public s’agglutine dans les bistrots ou devant les vitrines des radio-électriciens pour suivre les émissions de l’unique chaîne visible. C’est le temps du ‘tout en direct’, des reportages avec le car jusqu’aux émissions théâtrales hebdomadaires en studio. Les réalisateurs sont les funambules du ‘live’ jusqu’à l’apparition du kinescope en 1958.
Ces trois premiers réalisateurs : André Béart, Jean-Claude Diserens et Jean-Jacques Lagrange (rejoints plus tard par une dizaine d’autres) décident avec Frank Tappolet, le directeur des programmes, des émissions à faire. La réunion hebdomadaire a lieu le mardi, car c’est le jour de relâche. Chacun propose les sujets qu’il a envie de tourner, les dramatiques qu’il a envie de réaliser ou les transmissions avec le car en profitant des artistes et spectacles de passage. Frank Tappolet exige chaque jour une émission originale et il complète son programme avec des achats et de fréquents échanges d’émissions avec la télévision suisse alémanique à Zurich.
Une double incertitude politique domine durant cette période: la continuation de la rivalité Genève-Lausanne pour le siège définitif de la TV romande et, en 1957, le refus par le peuple suisse d’une loi radio-tv, ce qui pourrait mettre fin à l’expérience tv en Suisse. Il n’en fut rien… heureusement! Dès 1958, sous la direction de René Schenker devenu directeur des programmes, c’est le développement de grandes émissions (dramatiques, variétés, ballets) en studio, des essais pour créer un magazine qui aboutiront à « Continents sans visa » et d’une politique de conquête du public dans un environnement où se mêlent indifférence et hostilité.
Durant cette décennie foisonnante, la TSR atteint une maturité qui la place dans la cour des grands. C’est la décennie des réalisateurs où tout est possible. L’équipe des réalisateurs passe d’une dizaine à près de cinquante.
C’est aussi une période clé du développement de la tv marquée par le ‘cinéma vérité’, la télévision en couleur et l’enregistrement magnétique des images. La télévision prend sa place événementielle dans la vie quotidienne comme un extraordinaire moyen d’information, de culture et de divertissement, bien illustrée par la formule d’alors : «Télévision: une fenêtre ouverte sur le monde». Elle n’est pas encore ternie par la multiplication et la commercialisation des chaînes même si la publicité est autorisée sur les petits écrans suisses dès 1965. En 1958, il y a 50’000 récepteurs tv en Suisse, en 1960 100’000 et dix ans plus tard un million! En 1961, pour ancrer la TSR dans la réalité romande, René Schenker invente la télévision de proximité avec l’émission «Carrefour» et la création d’un réseau de six cameramen-correspondants cantonaux.
Le magazine d’information «Continents sans Visa», à l’instar de ses modèles «Panorama» (BBC) ou «Cinq Colonnes à la Une» (ORTF), devient l’émission phare de la TSR. Ces grands magazines mensuels apportent à domicile l’actualité et les réalités du monde. Les coproductions sont autant d’échanges et d’enrichissements professionnels. Le ‘cinéma vérité’ (ou ‘cinéma direct’) s’impose comme un modèle adapté à la télévision, privilégiant une approche humaine pour capter la réalité et comme un langage cinématographique au style bien précis. Il est stimulé par le développement révolutionnaire et l’allègement des matériels de prises de vues ou du son complètement maîtrisés par des cameramen doués qui feront la renommée de la TSR. Hommage leur soit rendu!
En vidéo, l’enregistrement magnétique (1964) permet de sortir des contraintes et limites du ‘tout en direct’. C’est l’époque des grandes soirées de divertissement ou de jeux avec public et surtout le temps des grandes dramatiques en studio où les réalisateurs rivalisent d’imagination dans les décors et les mises en scène sur les grands textes du répertoire théâtral, mais aussi avec des scénarios originaux. Ce sont aussi les premiers pas vers le téléfilm, sans oublier l’historique naissance du Groupe 5 qui lance le nouveau cinéma suisse. Les premiers essais de tv couleur (1968) ouvrent déjà de nouvelles perspectives et une nouvelle émulation.
Le car de reportage continue son exploration du pays mais réalise aussi de grands directs pour l’Expo 64 et en Eurovision pour l’ascension du Cervin, le percement du tunnel du Saint-Bernard ou la visite du Pape à Genève et de multiples manifestations sportives. Ce développement professionnel, cette émulation, cette recherche débordante apporte la récompense de quelques prix prestigieux comme la Rose d’Or, le Prix Italia, ou l’International Emmy Award.
Pour les réalisateurs, c’est une période où la liberté d’action qui leur est laissée leur permet une exploration de toutes les voies du reportage, du documentaire ou du travail en studio qui répond à leur soif de recherche et de découverte. De nouvelles émissions naissent comme le magazine «Champ libre» qui explore des terrains nouveaux dans le domaine culturel, «Aujourd’hui», portraits « cinéma vérité » de suisses contemporains ou «Canal 18-25» qui s’adresse aux jeunes dans un style plus agressif. C’est le temps de la primauté donnée à l’image. Comme le dit joliment Nicolas Bouvier: «le réalisateur est roi, le cameraman vice-roi, le journaliste prince consort pour les interviews.» Cela va changer dans la décennie suivante.
La mise en place d’un réseau mondial de relais satellites marque la décennie et donne à la télévision une ubiquité inouïe qui va se répercuter sur le programme: l’actualité du monde est maintenant retransmise instantanément en direct partout et modifie le rapport que le spectateur entretient avec le média. A la fin de la décennie, 95% de la population suisse peut capter les trois chaînes nationales et le nombre de récepteurs a doublé pour atteindre deux millions.
Pour la TSR, c’est la décennie de l’information avec la montée en puissance de «Temps Présent», l’immense monographie filmée «26 x la Suisse», les nouvelles émissions de «Destins» et du magazine scientifique «Dimensions». Après l’ère de la tv des réalisateurs, c’est maintenant l’arrivée de la tv des journalistes. La classe politique s’intéresse de plus en plus à la télévision, certaines émissions provoquent des réactions passionnées. Une nouvelle génération de jeunes réalisateurs accède aux dramatiques en studio. Grâce à l’initiative des responsables techniques, la TSR est parmi les premières en Europe à faire des tests de vidéo-légère.
En 1972, la TSR s’installe dans les nouveaux studios et la Tour de Carl-Vogt. Cela coïncide avec une réorganisation administrative de la production et l’exacerbation de conflits récurrents entre programme et administration. On assiste également à une crise syndicale avec la dissolution de l’AETS (syndicat maison) et l’émergence d’un syndicat lié à la VPOD.
Le directeur-adjoint TSR, Jean-Jacques Demartines se préoccupe du malaise qui s’installe et commande un rapport au réalisateur Jean-Claude Diserens qui intitule son audit «Les temps difficiles». Le texte est distribué aux cadres TSR mais est ensuite retiré par le Directeur René Schenker. Un groupe anonyme intitulé Groupe Action TV le polycopie et le distribue clandestinement à tout le personnel. Sur la base d’informations communiquées par la police, la direction TSR dénonce et licencie trois journalistes, deux réalisateurs et une productrice de la TSR. Grève solidaire du personnel le 6 octobre 1971. Reprise en main par la direction. Malgré un procès intenté par les licenciés, au cours duquel la direction ne peut apporter les preuves de ses accusations, des zones d’ombre restent inexpliquées alors qu’on peut essayer de les comprendre aujourd’hui. Il faut en effet, se souvenir qu’on vit en 1971 avec retard le Mai 68 suisse, qu’une grande tension politique règne dans le pays et que la police est en plein dans le système des fiches, système qui ne sera découvert que bien plus tard. En 1973, la SSR se réorganise et crée des sociétés régionales Radio-TV. René Schenker est nommé à la tête de la SRTR (Société de radiodiffusion et de télévision de Suisse Romande). Alexandre Burger lui succède comme directeur des programmes et Jean Dumur devient chef du département Information.
C’est la décennie de la révolution électronique de l’ENG (Electronic News Gathering) ou plus largement de la vidéo légère qui s’impose non seulement pour l’actualité mais aussi pour le documentaire. Car être toujours à la pointe de la recherche reste l’élément essentiel de la survie de la TSR dans le paysage médiatique. Elle s’équipe donc en vidéo légère et forme les techniciens et les réalisateurs.
Ces bouleversements provoquent des réactions entre partisans du film et de la vidéo, qui s’affrontent à l’interne dans une lutte idéologique digne des classiques et des modernes! La TSR met rapidement en place un réseau de points d’injection qui vont donner souplesse et gain de temps pour la couverture de l’actualité régionale.
Malgré la concurrence toujours plus grande des chaînes françaises, dont certaines sont privatisées, la TSR sauve ses parts de marché, notamment grâce à Guillaume Chenevière, devenu directeur des programmes après le décès de Jean Dumur en 1986. A l’écoute des téléspectateurs, Chenevière professionnalise et modernise la conception des grilles de programme. L’information locale, régionale, nationale et internationale est mieux assurée avec le transfert de la rédaction romande du TJ de Zurich à Genève en 1982 et avec l’importance grandissante du département de l’information, de ses nombreux magazines, documentaires et émissions spéciales et dirigé successivement par Jean Dumur, Claude Torracinta, puis Claude Smadja. De beaux succès aussi dans le domaine du divertissement avec des coproductions comme l’inoubliable «Course autour du monde». Le 13 mars 1988 cependant, Pierre-Alain Donnier décède au Tchad, dans la région de Tibesti alors qu’il effectuait un reportage sur le Programme des Nations unis pour le développement (PNUD) pour le tout nouveau TJ midi.
Une nouvelle énergie vient du département fiction où Raymond Vouillamoz succède à Maurice Huelin. Mettant à profit les réseaux parisiens patiemment mis en place par son prédécesseur, Vouillamoz lance une production régulière de téléfilms originaux et traitant souvent de problèmes contemporains permettant une identification pour les spectateurs suisses. Les équipes de tournage fictions TSR deviennent très professionnelles et sont enviées par nos collègues français. De «Mérette» à «Visa pour nulle part», de «Zarka : le ciel et le feu» à «L’enfant bleu», ou encore «Vivre ici»,« Le rapt», «Adam et Eve», ce sont près de sept à neuf téléfilms qui sont tournés chaque année en coproduction avec la France. Quand Vouillamoz quitte la Suisse pour Paris, son poste est repris par Alain Bloch, qui assure avec succès la continuité dynamique des coproductions.
La décennie est celle des bouleversements apportés par l’informatique tant dans la gestion que dans la création. Il faut convaincre les réalisateurs de s’y mettre et résoudre les nouveaux problèmes entre administration et créatifs. Le service de formation fait un énorme effort pour aider les collaborateurs à rester à niveau et soutient toutes les demandes pour avancer rapidement vers les nouveaux moyens techniques de montage virtuel qui voient les professionnels du montage d’abord très réticents à abandonner la manipulation concrète de la pellicule film pour une virtualité dont ils ne saisissent pas encore toutes les potentialités. En 1992 déjà, un premier essai de montage virtuel pour un téléfilm est effectué. Très vite après, la conversion sur ces nouveaux outils de travail sera mise en place avec un énorme effort de formation pour les monteurs et autres techniciens. C’est ainsi que la TSR peut rester au contact des meilleurs.
L’autre bouleversement technique qui menace cette fois le programme est l’extension rapide de la télévision par câble. En quelques années la Suisse va être câblée à 80%, apportant dans les foyers un choix de 20 à 40 programmes différents. Terrible concurrence pour une petite station comme la TSR, qui couvre un bassin de population d’un million et demi d’habitants et dispose d’un budget dix fois inférieur aux chaînes françaises! La TSR doit défendre âprement ses parts de marché. Elle y parviendra grâce à la politique de proximité et de souplesse dans la grille des programmes mise en place par Raymond Vouillamoz, revenu de Paris comme directeur des programmes. Il profitera de la création d’une seconde chaîne (aujourd’hui connue sous le nom de TSR 2) d’abord prévue pour le sport, mais qu’il utilise comme une carte alternative d’émissions pour atteindre des publics parallèles. Car le temps n’est plus à la conception d’un public unique. La multiplication des chaînes spécialisées a fragmenté ce public en autant de centres d’intérêt que la TV en propose.
Si l’on ajoute à cela le retour en force du documentaire, un genre que la TSR, contrairement à ses concurrentes, n’a jamais abandonné, dans lequel ses équipes excellent depuis la naissance de «Continents sans visa», il y a 40 ans, et que Claude Torracinta a porté à un haut niveau d’exigence à «Temps Présent», sachant s’adapter aux intérêts du public romand par une place prépondérante donnée aux sujets suisses, on comprend mieux la capacité de résistance de la TSR.
Le début du 21e siècle est marqué par l’arrivée de la tv numérique sur les satellites et en réseau terrestre ainsi que par le développement foudroyant du multimédia sur le web. Un maelström d’images déferle sur le monde globalisé. Pour affronter ces nouveaux défis et prendre un virage significatif vers le multimédia, la TSR s’est dotée d’une direction de programme en triumvirat avec, à sa tête, Gilles Marchand, le nouveau directeur qui, pour la première fois à la TSR, ne vient pas du sérail mais a été formé dans le privé de la presse et du marketing. Il engage tout-de-suite la conversion du Téléjournal au numérique avec un studio up to date et la création du site internet tsr.ch.
Les recherches faites pour le 50e anniversaire de la TSR ont révélé les dangers qui pèsent sur 65’000 heures d’archives film et vidéo menacées à terme de disparaître si elles ne sont pas numérisées. Une fondation a été créée pour financer ce sauvetage qui a commencé en 2006 et va durer cinq ans. C’est toute la mémoire visuelle de la Suisse romande de ces cinquante dernières années qui va ainsi être sauvegardée.
Dès 2006, le paysage audiovisuel est complètement bouleversé par des progrès technologiques qui ouvrent de nouveaux espaces aux images : numérisation, 16/9 et HDTV, TV à la demande, PayTV, tv par internet, images broadcast tv sur téléphones mobiles, offre «triple play», etc. La mise en réseau de tous ces écrans arrive dans un monde libéralisé où le privé concurrence le service public. C’est un défi énorme pour la TSR qui doit lutter sur deux fronts : maintenir ses parts de marché dominantes sur les deux chaînes terrestres de service public et se positionner sur le Multimédia où de nouveaux acteurs privés apparaissent pour la production et la diffusion d’émissions tv.
C’est la fin de la tv à sens unique et l’apparition d’une interactivité à double sens qui pourrait bien bouleverser la manière dont on fait et regarde les émissions. Il faut complètement repenser l’approche de la télévision.