Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07229.jsonl.gz/483

Mon utopie est que le retour à des sociétés de subsistance pourra se faire de manière ordonnée et volontaire et non suite à un effondrement du système économique actuel. Cet effondrement peut se produire selon plusieurs voies, mais une des voies est probablement la fin du pétrole.
La décroissance économique, et plus généralement la diminution des activités de production et de services professionnalisés, n’est pas une option parmi d’autres. C’est une nécessité incontournable si on veut éviter un effondrement brutal du système économique mondialisé, effondrement qui risque bien d’être accompagné d’une détérioration du tissu social. Mais cette nécessité n’est pas perçue comme telle par les dirigeants d’un monde qu’il faut bien appeler capitaliste. Cornelius Castoriadis a dit: «La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter». Et il ajoute: «Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela».
Qu’est-ce qu’une telle proposition implique? À mon avis, elle n’est guère réalisable dans un monde capitaliste, globalisé et libéralisé dans lequel règne une sorte de loi de la jungle sophistiquée, un monde dominé par des banques et des multinationales avec comme seul but la croissance économique, l’augmentation du PNB et des profits pour les privilégiés. Mais les jours de ce monde capitaliste sont comptés, ne serait-ce qu’à cause de la fin du pétrole.
La fin du pétrole
Cette fin du pétrole a trois facettes: 1) Elle est inéluctable. Au rythme de la consommation actuelle, elle va se produire dans quelques décennies. 2) Le système économique mondialisé ne peut pas se passer de croissance et encore moins de pétrole. 3) Il n’y a pas de substitut crédible au pétrole. Les biocarburants, le biogaz, le gaz de bois, ou encore le photovoltaïque et l’énergie éolienne, ne pourront se substituer qu’à une petite fraction du pétrole consommé aujourd’hui. De plus, les biocarburants sont obtenus aux dépens de la production de nourriture.
Il faut être conscient de ce que cela signifie. Des activités qui génèrent aujourd’hui une part importante du PNB des Etats, vont disparaître. Plus d’avions, de voitures, de camions, ou seulement très peu. Fin du tourisme de masse et de l’hôtellerie qui en dépend, réduction drastique des activités de construction et, espérons-le, des activités militaires, grosses consommatrices de pétrole. L’agriculture devra se restructurer, les tracteurs et autres machines qu’elle utilise devront être alimentés au biogaz ou remplacés par des chevaux.
Trop de déchets
La décroissance est de plus en plus nécessaire pour réduire la production de déchets. Cette production a atteint une dimension très inquiétante et la manière de les gérer revient à peu de chose près à balayer la poussière sous le tapis. Il faut réaliser que pratiquement tous les objets que l’homme produit finissent en déchets, même si des parties peuvent être réutilisées pour des objets nouveaux.
L’écologie industrielle se propose de fermer au moins partiellement le flux de matière en partant de l’idée que les déchets des uns peuvent être les matières premières des autres. Cette démarche est certainement utile et permet de gagner du temps, mais elle ne résout pas le problème. En fait, le déchet est une erreur rédhibitoire. Il n’existe pas dans la nature. Ne pas produire de déchets devrait faire partie de la culture des peuples.
Décroissance indispensable
Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste.
– Kenneth E. Boulding
La décroissance s’inscrit, à mon avis, dans une vision de la vie et de la biosphère différente de celle qui sous-entend le monde économique actuel. L’exploitation, le pillage de la biosphère se font à grand renfort de science et de technologie. C. G. Jung remarque que «toutes les conquêtes et toutes les richesses de l’homme ne le grandissent pas. Paradoxalement, elles l’amenuisent et le diminuent». Cette prise de conscience a donné lieu en particulier à la révolte luddite qui a vu des artisans casser des machines à tisser, lesquelles réduisaient à néant tout un artisanat qui avait assuré pendant des décennies un gagne-pain et une vie conviviale aux habitants d’une partie de l’Angleterre.
Pour Carl Amery, le dilemme de l’humanité se résume à la question suivante: «L’homme peut-il survivre à ses conquêtes?» Malheureusement, cette question n’est jamais abordée parce que les conquêtes de l’homme sont très généralement perçues comme réjouissantes, voire indispensables. Arthur Köstler dit: «Depuis le jour où la première bombe atomique a éclipsé le soleil de Hiroshima, c’est l’humanité, globalement, qui doit vivre dans la perspective de sa disparition en tant qu’espèce.»
Pour la sauvegarde de la planète
Une mosaïque de petites sociétés avec des cultures, des traditions et des économies de proximité diverses adaptées aux conditions locales est mieux adaptée à la planète Terre qu’une humanité mondialisée dans laquelle chacun est censé avoir les mêmes aspirations.
Le retour à des sociétés de subsistance me paraît nécessaire pour la sauvegarde de la planète et de l’humanité. La question est de savoir si ce retour doit avoir lieu progressivement par la décroissance ou s’il faut attendre l’effondrement du système économique sous le poids de ses propres contradictions.
Pierre Lehmann
Voir aussi: son livre, et la quasi centaine d'articles de Pierre Lehmann, dans l'essor.