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L’agir est une réponse à des problèmes pratiques. Les problèmes ne sont pas donnés, ils sont construits et cette construction requiert une perspective. Celle-ci est donnée par des idées et plus particulièrement des concepts théoriques. Les problèmes sont alors construits de telle manière qu’il soit possible d’opérer par des actions.
Les problèmes concernent des situations et ces situations sont des composés humains et non humains, dont chacun est une source de forces qui affectent un organisme. Il y a donc un organisme affecté par un environnement de telle manière qu’une action est requise. Il y a aussi la construction d’un problème qui se réalise dans une certaine perspective de telle manière qu’une solution pratique, c’est-à-dire une action, soit possible. L’action requise devient donc une action possible par la vertu du problème construit.
La construction d’un problème peut être « esthétique » on pourrait aussi dire « élégante ». Cette élégance tient à ce que le problème intègre un grand nombre d’éléments et qu’en même temps cette construction est simple. Leibniz définit indirectement l’esthétique. Pour lui, c’est la richesse de l’expression face à la simplicité des moyens. Dès lors, un problème bien construit exprime la richesse du monde avec des moyens simples, c’est-à-dire avec un langage accessible. L’action découlant de la construction d’un problème répondant à un critère esthétique comme la simplicité sera elle aussi esthétique puisque découlant directement du problème.
L’esthétique définit ce qui est unifié, c’est-à-dire ce qui ne construit pas des dualités ou des ruptures entre les éléments présents, entre ces éléments et les relations qui les unissent, notamment entre le sujet et le monde ou entre la pensée et l’agir. Bateson (1997) reprenant l’ouvrage de Herrigel Le bouddhisme zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc nous donne une image de ce que peut être l’agir unifié. L’archer zen bandant son arc fait abstraction de sa volonté. Il sent tous les éléments constitutifs de la situation dans laquelle il occupe une place au même titre que toutes les autres entités. Il sent l’arc, la flèche, la cible, l’espace le séparant de la cible, le vent. Lorsque son sentir est unifié, sans le décider, il ouvre ses doigts et libère la flèche qui s’envole alors en direction de la cible. L’agir unifié relève de l’esthétique dans le sens où, en se réalisant, il fabrique un « agencement » au sens de Deleuze comprenant un ensemble d’éléments humains et non humains compris dans la situation et s’influençant les uns les autres. Ce sont ces éléments et leurs rapports qui produisent l’agir et non la volonté d’un agent ou d’un sujet prétendument « autonome ».
Dès lors, l’agir esthétique est un agir qui unifie les rapports entre un organisme (on pourrait aussi dire un sujet) et l’environnement au point que l’on ne sait plus qui, de l’organisme et de l’environnement produit l’action. L’action est le résultat de cette forme d’harmonie qui unit organisme et environnement. Pour reprendre un terme de Deleuze, il se forme un « devenir environnement » de l’organisme et un « devenir organisme » de l’environnement, c’est-à-dire une « conspiration » de l’un et de l’autre pour que l’un et l’autre se transforment mutuellement.
Les éléments conspirant ensemble pour former des devenirs comprennent des humains, des idées, des objets, des territoires, des règles et des contraintes. Tous ces éléments sont « agencés » lorsque l’on agit. Ces agencements produisent des mouvements de la pensée et des corps et ces déplacements pourraient être dessinés sur des cartes à la manière de Deligny (2007). Cet éducateur atypique qui s’était installé dans les Cévennes dans les années soixante avec quelques collaborateurs et des enfants dit « autistes » s’était mis à tracer sur des feuilles de papier les chemins parcourus par les enfants, les adultes, les chèvres et autres animaux dans la propriété qu’ils occupaient. Il appelait « lignes d’erre » ces tracés des déplacements des êtres vivants. Il traçait ces cartes « pour rien » disait-il, mais surtout pour se dégager de la tentation de vouloir transformer les enfants autistes ou d’interpréter leurs comportements. Vouloir transformer autrui et interpréter ses conduites était conçu par Deligny comme de la violence exercée contre la faiblesse de ces enfants autistes.
Les mouvements produits pas des agencements peuvent aussi être vus comme les jets de peinture sur les toiles de Pollock ou les flèches peintes par Bacon pour montrer les forces déformant les corps et les visages de ses personnages. La littérature de James Joyce, notamment Ulysse, procède également par traçage de lignes montrant les déplacements de Monsieur Bloom dans la ville de Dublin, les affects développés par les lieux, les personnes rencontrées et les idées associées à ces lieux et à ces personnes.
Les travailleurs sociaux de la Tuile, à leur manière, dans leur langue propre, sans pourtant dessiner, tracent aussi des cartes. Ce sont les cartes des affects, les augmentations et les diminutions de leurs puissances dans leurs relations avec les personnes auxquelles ils ont affaire, mais aussi dans leurs relations avec les exigences sociales et institutionnelles et dans les coopérations qu’ils établissent avec d’autres professionnels.
Ces agencements agissants représentables par des tracés sur des cartes ont une unité, comme les toiles de Pollock et de Bacon et les cartes de Deligny ont une unité. Cette unité n’est pas donnée, elle est construite par une perspective, elle-même donnée par des concepts ou plus généralement des idées. C’est la perspective produisant des agencements qui leur donne une valeur esthétique. Une perspective psychanalytique ne produit pas les mêmes agencements qu’une perspective systémique ou psychopathologique. La question esthétique est de savoir si ces agencements réunissent un grand nombre d’éléments de manière simple et permettent une expérience profonde, c’est-à-dire unifiée et intense. À la Tuile, ces agencements comprennent aussi, et peut-être surtout, les récits produits par les bénéficiaires à propos de leur existence.
Ces récits sont reçus, perçus, « préhendés » (1995), en d’autres termes, pris en compte et expérimentés par les intervenants. Dans la perspective esthétique adoptée, ils sont expérimentés et non interprétés. En effet, pour Deleuze, l’interprétation qui procède par l’insertion d’un récit dans une théorie préexistante est une violence faite à ce récit. Par exemple, interpréter la souffrance de l’autre comme une production de son psychisme coupe celui qui reçoit ce récit du flux de l’expérience allant du narrateur vers celle ou celui qui écoute. Il se crée alors une dualité entre le récit qui dit quelque chose de l’existence et l’interprétation de ce récit qui dit autre chose dans une langue « savante » et qui tend à imposer sa vérité.
Conclusions
Le paradigme esthético-éthique « déterritorialise » l’esthétique du domaine de l’art et de l’éthique, de la question du beau et du bien pour les reterritorialiser sur le territoire de l’existence telle qu’elle se déploie et telle que nous l’expérimentons. Il met en scène les affects, les augmentations et les diminutions de la puissance de sentir, de penser et d’agir. Il questionne tant la volonté de faire du travail social une discipline scientifique que les technologies de management et d’évaluation. Il substitue l’expérience aux catégories préétablies et aux procédures fermées. Il établit l’importance de la construction des problèmes en situation et met en questions les solutions globales non articulées à des problèmes locaux. Il rejette l’interprétation, cette forme de brigandage faite à la langue, au profit de l’élaboration de ce que j’ai appelé des cartes qui sont les tracés des affects des professionnels produits par les rencontres, bonnes ou mauvaises, avec les bénéficiaires, les normes sociales, les idées, les institutions et les autres professionnels.
À la Tuile, les professionnels n’interprètent pas les paroles des personnes qu’ils accueillent alors que leur formation pourrait les y inciter. Ces paroles sont simplement « expérimentées » par les professionnels ce qui signifie qu’elles sont senties en fonction de l’existence propre de chacun. Il y a ainsi une « esthétique de la conversation » procédant par l’établissement d’une continuité entre les récits des bénéficiaires et ceux des professionnels. Cette esthétique n’est pas rompue par l’établissement de diagnostics, notamment, mais pas uniquement, psychopathologiques, qui viendraient alors couper les professionnels de leur expérience propre et qui réduisent au silence la possible et insistante parole d’autrui.
Penser l’agir et agir dans une perspective esthétique est possible. Cependant, et il est nécessaire de souligner que nous ne pouvons établir et nous référer aucun critère général faisant autorité pour le faire. L’esthétique attire notre attention vers les « devenirs ». Les devenirs sont, Selon Deleuze, des phénomènes « de double capture, d’évolution non parallèle, de noce entre deux règnes » (1996, p. 8). Ce sont des rencontres qui nous relient aux éléments du monde humain et non humain auxquels nous avons affaire et des transformations en découlent. Ces devenirs tiennent aux infimes agencements que nos modes de pensée et nos modes d’action produisent. Il y a toujours un organisme qui préhende à sa manière son environnement et agit pour le transformer et un environnement qui affecte l’organisme et le transforme. Dès lors, rien de général ne peut être énoncé, seuls peuvent être décrites les infimes et singulières variations de l’organisme et de l’environnement. Si un ordre peut se dégager de chaque événement unissant perception, pensée et action, en aucune manière, cet ordre ne peut être l’objet d’énoncés valables dans tous les événements. Ces infimes variations comprises dans une perspective esthétique peuvent alors être considérées chacune comme des « actes de création » dont nous ne pouvons décider où se trouve le créateur et où se trouve la création.
Pour que notre désir d’aider autrui se réalise, nous avons besoin de modèles. Les professionnels les fabriquent pour que leurs idées se réalisent concrètement dans des actions. Les modèles sont constitués par tout ce qui permet à une équipe dans une institution comme la Tuile de penser et d’agir. Ils mettent en relation des données concernant les bénéficiaires, les professionnels et le monde social de telle manière qu’il soit possible d’agir. Le modèle construit à la Tuile, met en relation des données racontées par les bénéficiaires à propos de leur précarité et de leurs ressources, les règles de la vie collective dans l’institution, les règles sociales des idées à propos du droit d’être hébergé, des idées de la dignité humaine et divers éléments théoriques provenant des sciences humaines. Toutes ces données agencées dans un modèle permettent l’intervention ou permettent de se dégager du désir d’intervenir à tout prix.
La pertinence d’un modèle se mesure à sa capacité à agencer des données de telle manière qu’elles soient accessibles à l’action et, en ce sens, c’est seulement de sa confrontation pratique à un terrain qu’il peut gagner sa validité et non de l’autorité des théories qu’il convoque. Les modèles dans le domaine de l’intervention sur l’humain, en raison de leur caractère langagier, sont des sortes de « fictions » racontant quelque chose à propos d’une autre chose énigmatique ou inconnue, mais ce sont des fictions qui fournissent des éléments stables et fiables auxquels il est possible de se référer pour intervenir. A la Tuile, une fiction faisant modèle est articulée au mot « respect ». Elle raconte un monde possible dans lequel les individu, quelles que soient leurs caractéristiques, participent et fabriquent un monde qui est le sien et qui devient le nôtre. C’est une fiction qui ne fait pas des personnes, ni des coupables qui seraient pauvres parce qu’ils auraient fautés, ni des victimes, mais bien des constructeurs d’un « nous ». Cette histoire est certes idéale, mais elle modélise les pratiques, engage les professionnels et ouvre des activités possibles.
Dans les pratiques visant la transformation d’autrui, le modèle ne cherche pas la vérité ou la preuve. Son enjeu est de permettre de mettre en scène un « terrain » sur lequel il s’agit d’intervenir. L’efficacité d’un modèle ne tient pas à sa capacité à rendre compte de phénomènes universels comme le font généralement les théories, mais bien à traiter de situations concrètes et singulières sur les modes de la construction et de l’action. Dès lors, s’il est indissociablement lié à l’action, il est aussi attaché à un terrain d’intervention. Sa reproductibilité sur d’autres terrains et pour d’autres actions est alors limitée. Cependant, sur son terrain privilégié, il doit pouvoir capter des données présentant un certain degré de stabilité. Un modèle ne peut permettre de décrire la totalité du monde, ni même la multiplicité complexe d’une seule situation. Dans la masse chaotique des événements, il découpe, délimite, organise, met en rapport des éléments qui deviendront importants pour ses utilisateurs. En résumé, il schématise et construit un lieu du monde qui deviendra ainsi le lieu de l’intervention.
L’efficacité d’un modèle comme celui construit à la Tuile peut être comprise en référence à ce que j’ai précédemment élaboré à partir de l’expérience esthétique, c’est-à-dire la richesse des éléments pris en compte et la simplicité des moyens. Pourtant, ce n’est pas la « beauté » logique du modèle qui est en cause. Nous pouvons disposer d’un « beau » modèle, logiquement construit, usant de concepts jugés valides et provenant de théories reconnues, mais qui s’avère incapable de rendre compte de problèmes concrets et incapable de proposer des pistes pour agir. Il s’agit alors d’un modèle « mort ». Un modèle économique modélisant le chômage n’a aucune utilité et reste une construction académique stérile s’il ne parvient pas à faire diminuer le nombre de personnes sans emploi. À la lumière de cette exigence, nous constatons qu’un grand nombre de modèles explicatifs des phénomènes sociaux ne nous sont d’aucune utilité en raison notamment de leur incapacité à modéliser les résistances suscitées par ce qu’ils mettent en scène.
L’esthétique d’un modèle réside surtout dans sa capacité d’agencer élégamment un grand nombre de données de telle manière qu’une action devienne possible. La construction et l’usage des modèles relèvent de ce que Stengers appelle un « art » (1997, p. 103). Fabriquer un monde qui nous étonne, qui épuise les connaissances les plus certaines, qui suscite de nouvelles expériences en y introduisant des entités jusque-là inconnues, telle est la tâche du modèle. L’analogie avec ce que dit Jean Dubuffet du travail de l’art peut éclairer ce qui est requis du modèle. « Je dirais de l’art qu’il est une pratique d’invention de réalités de rechange, autre que la réalité instituée conventionnellement. Cette dernière est une prothèse à usage social » (1986, p. 78).
Nous pourrions alors affirmer que la dimension esthétique d’un modèle réside dans le monde possible qu’il fait exister, un monde que nous pouvons reconnaître comme étant notre monde. L’art des intervenants réside dans leur capacité active à construire des modèles, même si, pour cela, ils arrangent les théories à leur convenance. Ce qui est requis du modèle n’est alors, ni sa pureté théorique, ni la cohérence des actions qu’il suscite par rapport à la théorie, mais son « efficacité », c’est-à-dire sa capacité à créer des mondes et sa capacité a conférer à ses utilisateurs le pouvoir de vivre et d’agir dans ces mondes.
C’est bien en construisant des modèles que les intervenants psychosociaux, notamment ceux de la Tuile, entrent dans le paradigme esthético-éthique sollicité en introduction en référence à Deleuze et Guattari.
Références bibliographiques
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Deleuze G, Parnet C. (1996), Dialogues, Paris, Champs Flammarion.
Deligny F. (2007), Œuvres, Paris, Editions L’Arachnéen.
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Dubuffet J. (1986), Bâtons rompus, Paris, Editions de Minuit.
Foucault M. (1994), Dits et écrits, Paris, Gallimard.
Foucault M. (2008), Le gouvernement de soi et des autres. Cours au Collège de France (1982-1983), Paris, Gallimard.
Guattari F. (2014), Qu’est-ce que l’écosophie, Paris, Editions Lignes.
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James W. (2005), Essais d’empirisme radical, Marseille, Agone.
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Simonet M. (2015), Une rose et un balai, Fribourg, Editions Faim de siècle.
STENGERS I. (1997), La vie de l’artifice : visage de l’émergence. Cosmopolitique 6, Paris, les Empêcheurs de penser en rond.
Whitehead A. N. (1995), Procès et réalité, Paris, Gallimard.