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10/04/2015
La veine
Le mot "veine" vient du latin vena, "veine; le pouls; veines [siège de la vie pour les anciens]; filon de métal; canal d'eau naturel, veine d'eau; veine du bois; rangée d'arbres; membre viril; le cœur, le fond d'une chose (la partie intime, l'essentiel); veine poétique, inspiration" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).
Nous allons voir que sous l'influence du latin, le mot "veine" possède un grand nombre de significations en français aussi.
Le sens principal du mot est bien sûr celui du vaisseau qui ramène le sang des capillaires vers le cœur. Il existe plusieurs expressions et un proverbe en rapport avec les vaisseaux sanguins:
-S'ouvrir les veines: se trancher les veines du poignet pour se donner la mort.
-Se saigner aux quatre veines: faire d'énormes sacrifices financiers en faveur d'une personne. Ses parents se sont saigné aux quatre veines pour lui payer ses études. Cette expression fait partie des nombreuses expressions qui contiennent le chiffre quatre comme marqueur d'intensité: manger comme quatre (avoir un gros appétit); être plié en quatre (rire sans gêne et sans réserve); faire ses quatre volontés (satisfaire tous les désirs d'une personne); être ouvert aux quatre vents (se dit d'un endroit où les courants d'air sont nombreux), etc.
-Avoir du sang dans les veines: avoir du courage, de l'énergie.
-Ne pas avoir de sang dans les veines: être lâche.
-Qui voit ses veines voit ses peines. Ce proverbe peut être interprété de deux façons différentes. Selon Littré, il fait référence aux signes de l'âge qui avance, les personnes âgées, généralement maigres, ayant les veines qui ressortent. Selon le Petit Robert, il s'agit d'une allusion à un effort physique important qui fait saillir les veines.
Par analogie d'apparence, une veine qualifie en géologie le filon d'un dépôt long et mince (veine de quartz, de houille, d'or, d'argent; exploiter une veine dans une mine); les marques allongées et étroites qui serpentent dans le bois ou les pierres (les veines du marbre, appelées aussi "marbrures"); en botanique, la nervure très saillante de certaines feuilles (les veines du chou); filet d'eau qui coule sous terre.
Au sens figuré, le mot "veine" désigne l'inspiration d'un artiste: la veine poétique, dramatique ou théâtrale; deux romans "de la même veine", dont l'inspiration est identique. L'expression "être en veine" signifie "être inspiré, avoir de l'éloquence", dans une œuvre écrite ou un discours.
Toujours au sens figuré, la veine caractérise une disposition d'esprit, une inclination, une humeur, dans l'expression "être en veine de quelque chose": être en veine d'aventures, d'amabilité, de courage.
Enfin, dans le langage familier, la veine est un heureux hasard, une chance. Ce sens dériverait par métaphore de la veine qu'on rencontre dans les exploitations de métaux précieux. Avoir de la veine/un coup de veine/une sacrée veine: avoir de la chance. Ce n'est pas de veine ou c'est bien ma veine: je n'ai pas de chance. Au XIXème siècle, la veine dans le sens figuré de "chance" se rapportait principalement à une période de réussite au jeu: "être en veine" et "avoir la veine" étaient deux expressions que l'on utilisait lorsque quelqu'un gagnait continuellement (CNRTL).
Toujours dans le langage familier, voire argotique ou vulgaire, on rencontre de nombreuses expressions synonymes d'"avoir de la veine": avoir une veine de cocu ou de pendu; avoir du bol, du cul ou du pot; avoir le cul bordé de nouilles; être né coiffé.
-L'expression "avoir une veine de cocu" s'explique par le fait qu'un mari trompé n'aura pas toujours autant de malchance et qu'un jour, par compensation, la chance lui sourira forcément.
-"Avoir une veine de pendu": un pendu, pense-t-on de prime abord, n'a guère de chance. Mais jadis, les restes des condamnés étaient supposés posséder des pouvoirs importants: "Quelle vertu peut avoir la ficelle qui a serré le cou d'un voleur condamné au gibet ? Si la corde de pendu pouvait préserver de tous les maux, pourquoi les pendus n'auraient-ils pas la précaution d'en emprunter à leurs confrères ? Mais l'ignorance et la superstition ne raisonnent pas. Les gens crédules n'en étaient pas moins persuadés autrefois qu'avec de la corde de pendu on échappait à tous les dangers. Avoir de la corde de pendu est encore une expression proverbiale pour indiquer un bonheur constant et inaltérable. On se serrait les tempes avec une corde de pendu pour se guérir de la migraine. On portait de la corde de pendu dans sa poche pour se garantir du mal de dents. Aujourd'hui encore le petit peuple d'Angleterre court après la corde de pendu, et se croit heureux d'en avoir un petit bout dans sa poche. La graisse de pendu est aussi tenue, par certaines gens, pour un remède fort efficace. Il est certain qu'elle guérit les maladies comme la corde de pendu donne le bonheur."¹
-Avoir du bol, du cul ou du pot: en argot, les mots "bol" et "pot" se rapportent au postérieur (dans le même registre, l'expression "en avoir ras-le-bol" ou le terme "pot d'échappement"). Se sortir d'une situation délicate, c'est arriver à en extirper son postérieur... et continuer ainsi à avoir du bol, du cul ou du pot.
-Avoir le cul bordé de nouilles: "Cette expression qui a remporté un franc succès dans les années 1950 dériverait d'« avoir le cul verni », qui serait elle-même une variante d'« avoir du cul » ou « du pot ». Le vernis est une matière a priori inaltérable, qui résiste. Mais alors, quel rapport avec les nouilles ? Pierre Merle avance l'idée des nouilles au beurre, qui auraient l'apparence d'un vernis. Peut-être."²
-Être né coiffé: cette expression aussi tire son origine d'une ancienne superstition. "Cet enfant est né coiffé, se dit D'un enfant qui est venu au monde avec une sorte de membrane qu'on appelle Coiffe, et que le peuple regarde comme un présage de bonheur: c'est de là que vient le proverbe, Être né coiffé, Être très-heureux."³ En italien, "être né coiffé" se dit essere nato con la camicia, littéralement "être né avec la chemise": "La locution italienne est très proche de la locution française et en partage les origines. La coiffe et la chemise indiquent la même chose. Ce talisman a d'ailleurs existé en Italie jusqu'à une époque récente, avec quelques aménagements imposés par la religiosité nationale. Après avoir été béni par le prêtre, le placenta prenait le titre de « chemise de la Madone » et pouvait ensuite être vendu au plus offrant". En allemand, on dit Glückspilz, "champignon chanceux": "Cela souligne le côté inattendu et soudain de la chance: elle survient tout à coup, on ne sait pas à quel endroit, comme un champignon après la pluie. Une autre expression, Schwein haben (avoir un cochon), fait référence aux fêtes villageoises du Moyen Âge: le perdant recevait un porcelet en guise de lot de consolation... On imagine le premier prix ! Encore aujourd'hui, l'animal garde une connotation si positive en Allemagne qu'au nouvel an on offre à ses proches de petits cochons en pâte d'amande pour leur souhaiter une bonne et heureuse année." (Maria Grazzini, Complètement idiome ! Dictionnaire des expressions imagées d'ici et d'ailleurs, Éditions Omnibus, 2015).
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¹Des erreurs et des préjugés répandus dans les différentes classes de la société, par Jaques Barthélemy Salgues, cinquième édition, revue, corrigée et augmentée, Bruxelles, Librairie encyclopédique de Perichon, 1847.
²Gavin's Clemente Ruiz, Le fin mot des expressions populaires, City Éditions, 2015.
³Dictionnaire de l'Académie française, 1835.