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Participant à une conférence sur l’impact de la crise climatique en haute montagne, le glaciologue suisse Christian Huggel évoque les échanges entre les régions concernées et les impacts physiques et existentiels de la fonte des glaciers sur la population locale.
Professeur de l'Université de Zurich, Christian HuggelLien externe était l'un des 200 scientifiques, agents gouvernementaux et praticiens présents cette semaine à Genève pour le premier Sommet des zones de haute montagneLien externe organisé par l'Organisation météorologique mondiale (OMM). Une conférence ouverte par Alain BersetLien externe, conseiller fédéral en charge de l’environnement.
swissinfo.ch: Tout ou partie des glaciers pourraient disparaître au cours de ce siècle dans le monde. La moitié si l’on réussit à contenir les émissions de gaz à effet de serre. Quelles sont les principales conséquences pour la Suisse?
Christian Huggel: La question de l'eau est centrale. Jusqu'à présent, la Suisse a toujours eu assez d'eau. Mais aujourd'hui, les choses changent - parfois lentement, parfois brusquement - en raison des longues vagues de chaleur et des sécheresses, comme l'an dernier.
Les glaciers et la neige (la cryosphère) sont des ressources importantes pour la Suisse. Nous avons bien de l'eau souterraine, mais elle peut s'épuiser. L'année dernière, les rivières et les ruisseaux qui ne sont pas alimentés depuis la haute montagne se sont asséchés.
Or dans de nombreuses régions de Suisse, nous n'avons pas de chiffres clairs sur la quantité d'eau que nous utilisons et consommons réellement, par exemple dans l'agriculture. C'est assez étonnant, et certains politiciens s'en inquiètent.
Dans quelle mesure les régions de haute montagne peuvent-elles apprendre les unes des autres face à ces défis?
L'Asie centrale est une région importante en termes de changement de la cryosphère et de ressources en eau. Mais la chaîne de l’Himalaya est plus massive et plus élevée que les Alpes. Il y a d’autres régions dont nous pouvons tirer des leçons. La transition y est déjà plus avancée qu'en Suisse.
Dans les Andes, par exemple, nous avons travaillé sur des projets dans le domaine de l'eau (étude du recul des glaciers), soutenus par la Direction du développement et de la coopération (DDCLien externe), pour faire face à la diminution des ressources en eau alors que la demande est croissante. C'est intéressant pour la Suisse, car la Cordillère des Andes présente en quelque sorte notre avenir.
Ces régions connaissent de longues périodes sèches de mai à septembre avec des capacités d'adaptation inférieures à celles de la Suisse. Leur gestion des ressources en eau n'est pas optimale et leur gouvernance est souvent mauvaise. C'est peut-être une situation extrême, mais nous pouvons en tirer des leçons.
Quelles sont les principales leçons tirées du projet GlaciaresLien externe de la DDC au Pérou?
Nous avons fait d'énormes efforts en termes de renforcement des capacités, en collaborant avec les institutions locales et en renforçant les liens avec les réseaux internationaux. Nous avons également produit une énorme quantité de données et d'informations qui sont partagées. Et nous avons été les premiers à concevoir et à mettre en œuvre des systèmes d'alerte précoce pour les inondations causées par les débordements de lacs glaciaires (GLOF) dans la région.
C'est un projet modèle. C'est bien de voir la communauté internationale au Pérou suivre maintenant la direction que nous avons prise.
La coopération suisse agit-elle ainsi dans d’autres régions du monde?
Il y a le projet ClimandesLien externe entre les services météorologiques suisse et péruvien pour développer des services destinés aux agriculteurs. La DDC a également des projets en Asie centrale - Kirghizistan, Tadjikistan et Kazakhstan - sur la surveillance de la cryosphère et le renforcement des capacités, en collaboration avec l'Université de Fribourg.
En Asie centrale, nous participons à l’élaboration d’un système d’alerte précoce où nous apportons nos connaissances de Suisse et des Andes. Les systèmes d'alerte précoce ne peuvent réussir qu’en s’adaptant au contexte sociopolitique. Il y a beaucoup de travail à faire sur le terrain.
Dans quelle mesure devez-vous tenir compte des aspects socioculturels lorsque vous essayez d'exporter des solutions d'adaptation vers d'autres régions de haute montagne?
C'est très important. Vous devez travailler en étroite collaboration avec des anthropologues, en particulier lorsque vous travaillez avec des communautés montagnardes locales et autochtones qui peuvent être très attachées à leurs montagnes et à leurs glaciers.
Dans certains pays, la population locale considère les montagnes et les glaciers comme des lieux sacrés. Souvent, ils n'aiment pas que des étrangers montent sur leurs glaciers. C'est aussi une question existentielle pour eux: ils voient les glaciers se retirer et disent que lorsqu’ils auront disparu, eux-mêmes disparaîtront.
J'ai vu cela surtout dans les Andes, mais c'est aussi très fort dans l'Himalaya. Et en Suisse aussi, il ne faut pas sous-estimer les liens étroits que les gens entretiennent avec les glaciers et les montagnes.
Personnellement, je suis infiniment désolé de voir que les glaciers rapetissent d'année en année. C'est douloureux pour moi. Avec le changement climatique, nous devons vraiment discuter plus en profondeur des pertes futures et de la façon dont les gens les perçoivent et apprennent des autres sociétés.
Traduction de l'anglais par Frédéric Burnand