Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06903.jsonl.gz/96

Konrad Schmid est professeur de Bible hébraïque et de judaïsme ancien à la faculté de théologie de Zurich. Jens Schröter est professeur de Nouveau Testament et de littérature chrétienne apocryphe à la faculté de Berlin.
Ils proposent une introduction à la Bible destinée à des lecteurs et lectrices qui n’ont pas de connaissances particulières et qui souhaitent faire une découverte approfondie de l’histoire de sa rédaction, de sa formation et de son autorité dans le judaïsme et le christianisme. Cette Introduction à la Bible est l’ouvrage indispensable pour tout étudiant en théologie. Il sera également précieux pour les personnes qui veulent approfondir leur connaissance de l’objet « Bible ».
Cette introduction est constituée de 8 chapitres.
1. « Les Bibles du judaïsme et du christianisme » présente l’objet « Bible ». Nous savons que la Bible est une bibliothèque de livres dont le nombre et l’ordre varient en fonction de la tradition religieuse (les processus conduisant aux listes [canons] sont explicités). Toutefois, ce n’est qu’avec l’invention de l’imprimerie qu’un volume unique rassemblera l’intégralité de ces livres. Ce sont les éditions modernes qui marqueront le passage de l’Ancien au Nouveau Testament, qui était peu formalisé auparavant. La division en chapitres date de 1205 et la numérotation des versets a été introduite en 1551 – les massorètes ayant versifié les textes entre le Ve et le VIIIe. Si les mots des textes hébreux de l’Ancien Testament étaient manifestement séparés (cf. le rouleau d’Ésaïe retrouvé à Qumran), ce n’était pas le cas des textes du Nouveau Testament rédigés en grec et en majuscules – ce qui fut classique dans l’Antiquité.
Les différents types de manuscrits sont présentés ainsi que quelques particularités d’écriture, par exemple les abréviations dans le NT, de même que les textes apocryphes et extracanoniques (par exemple ceux qui ont été identifiés sur des amulettes).
2. Culture écrite et production littéraire à l’époque des Royaumes d’Israël et de Juda. Ce chapitre rappelle qu’entre le Xe et le VIe avant notre ère, il n’y eut pas de royaume unifié tel qu’en parlent les textes bibliques (p. 102). Attribuer la rédaction de la torah à Moïse n’est pas tenable d’un point de vue historique : la langue hébraïque n’existait pas encore. Attribuer à David et Salomon l’écriture de Psaumes et de textes de sagesse ne correspond pas aux données archéologiques – Juda n’était pas doté d’infrastructures laissant supposer un développement culturel tel qu’il aurait produit les textes que nous connaissons.
L’absence de texte ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas eu d’activité religieuse : avant l’exil à Babylone, celle-ci était plutôt fondée sur le culte que sur les textes – c’est la perte du temple de Jérusalem qui donnera aux textes, qui n’avaient encore aucun caractère normatif, une autorité nouvelle. Des textes composés à cette époque, auxquels il est fait allusion dans quelques passages, ont pu disparaître du fait qu’ils n’étaient pas beaucoup utilisés et donc peu partagés, ou qu’ils ne correspondaient pas aux vues des rédacteurs postérieurs, par exemple des Judéens qui voulaient conserver le caractère unique du sanctuaire de Jérusalem.
Il résulte des études récentes que l’activité rédactionnelle des textes tel que nous les connaissons a dû commencer au IXè avant notre ère, dans les territoires du Nord (Israël), en s’appuyant sur des traditions orales. Nous en trouvons des traces dans les récits des patriarches, dans la Genèse (autour du sanctuaire de Béthel avec Jacob) et dans la tradition de l’exode hors d’Égypte, qui pourrait être un récit inversé (c’est l’Égypte qui s’est retirée du Levant à la fin du Bronze récent) pour exprimer une réaction au pouvoir assyrien qui s’est imposé en 722 avant notre ère.
3. Du VIe eu IVe, le judaïsme naissant. Les études de la Bible montrent que le temps de la narration ne correspond pas au temps des narrateurs : s’ils tous les textes n’ont pas été rédigés après l’exil, tous ont été remaniés durant la période postexilique. Au contact de la culture babylonienne, les textes s’enrichirent de l’esprit scientifique qui y régnait depuis deux millénaires.
Il ne sera pas question de « judaïsme » à proprement parler avant la période hellénistique. C’est en réaction à la culture grecque que la révolte des Maccabées cherche à défendre une identité juive. Néanmoins la période perse qui la précède formalise un changement théologique notable, notamment sous l’impulsion de ces rédacteurs sacerdotaux. Ceux-ci déplacent les oracles prophétiques de destruction (Am 8,2 ; Ez 7,2-3) aux temps immémoriaux dont il est question au début de la Genèse. Cela modifie le point de vue théologique : Dieu n’est plus du côté de la violence, et une dimension universelle est instaurée.
Les conséquences de la chute de Jérusalem se mesurent aussi à un changement anthropologique important : la fin de la royauté conduit à penser l’individu directement face à Dieu. Le livre de Job est emblématique de cela, en prenant parfois le contre-pied d’affirmations théologiques qui avaient cours jusque-là.
4. Du IIIe avant notre ère au Ier siècle après Jésus-Christ. L’hellénisation du judaïsme est manifeste : son rejet par l’orthodoxie juive, visible dans les livres de Daniel et des Maccabées, n’est qu’un aspect de l’évolution du judaïsme. Des textes de la sagesse juive (Pseudo-Phocylide, Sagesse) seront directement écrits en grec. La traduction grecque dite « Septante », si elle concerna tout d’abord la Torah, inclut d’autres textes qui formeront ensuite l’Ancien Testament. C’est aussi le moment où la Torah (le Pentateuque) acquiert une autorité à laquelle sont soumis les autres textes bibliques, notamment l’ensemble des Prophètes de Josué à Malachie (Jos 1,7-8.13 et Ml 3,22 font de l’ensemble un texte soumis à la Torah). Ainsi prenait corps l’expression « la loi et les prophètes » qu’on retrouve aussi bien dans le Siracide que dans le Nouveau Testament.
Avec les livres des Chroniques, d’Esdras et de Néhémie, on constate également un phénomène de « Rewritten Bible ». Ils offrent un point de vue différent : la période du Désert est minimalisée et l’alliance n’y est pas rapportée (1 R 8,21 vs Ch 6,11), les figures de David et Salomon sont idéalisées, le royaume du Nord n’a pas d’existence propre, Manassé devient un roi plein de piété. Avec Esdras et Néhémie, la Loi et les prophètes sont repris d’une manière positive : il ne s’agit plus de dénoncer la désobéissance à la loi qui a conduit à la catastrophe de 587, mais de célébrer l’obéissance à la loi qui conduit « à la prospérité de la collectivité en Juda » (p. 210). Bien des textes retrouvés à Qumran peuvent être considérés comme appartenant à ce mouvement de Rewritten Bible (Jubilées, Hénoch, livre des Antiquités bibliques).
5. Ier – IIe : les écrits du judaïsme antique à l’époque du christianisme naissant. Les textes du Nouveau Testament font massivement références aux Écritures, la Loi et les prophètes, ce qui est une manière de s’inscrire dans le processus d’interprétation et de réinterprétation du judaïsme, tout en s’ouvrant aux non-juifs. Si les principales références renvoient à l’actuel Ancien Testament, on constate également plusieurs citations du livre d’Hénoch, celui-ci ayant donc eut une valeur normative (Jd 14 ; 1 P 3,19). La littérature chrétienne, d’une manière générale à cette époque, cite bien des livres qui ne seront finalement pas retenus dans le canon des Écritures.
Jésus est présenté comme se mouvant dans les discussions juives de son époque en ayant une attitude souveraine lorsqu’il s’agit d’interpréter les écrits d’Israël (p. 268). La mort de Jésus prend la forme d’un événement provoqué par des humains, à travers lequel Dieu opère un acte bienveillant envers l’humanité (la lettre aux Hébreux fera de Jésus le grand prêtre d’une alliance nouvelle). Pour exprimer ce qu’est Jésus, des rédacteurs puiseront aussi bien dans Es 53 (avec des différences significatives entre le texte grec et le texte hébreu) que dans le livre de la Sagesse composé au Ier siècle de notre ère ou encore chez Philon d’Alexandrie (p. 283).
6. Du Ier au IVe siècle, la Bible chrétienne et la tradition. Il ne serait pas exact de dire qu’il y a un bloc juif qui s’est constitué à côté d’un bloc chrétien. Il y a plutôt une pluralité des communautés. Ce sont d’ailleurs des chrétiens qui ont transmis des écrits de Flavius Josèphe, de Philon d’Alexandrie, le livre d’Hénoch et des Jubilées. Cela n’empêche pas des auteurs (notamment Clément d’Alexandrie) de considérer que les chrétiens se comportent d’une troisième manière (ni la foi juive, ni le culte gréco-romain).
« Les traditions en circulation au sein du christianisme primitif étaient essentiellement de nature éthique (…) » (p. 319), les évangiles rapportant ces enseignements à Jésus. Chaque auteur inscrira l’action de Jésus dans une perspective qui lui est propre. Ces écrits seront à leur tour la base de réécritures par les « Pères apostoliques » et de textes, notamment des évangiles, non retenus dans le canon soit parce qu’ils n’ont pas eu de notoriété dans les communautés, soit parce qu’ils ont été refusés par les théologiens chrétiens antiques. Le choix des quatre évangiles canoniques s’appuie sur leur ancienneté, sur les liens littéraires qui les unissent. Les pseudépigraphes de Paul (Éphésiens, les lettres pastorales) montrent la fécondité de la théologie de Paul. C’est Eusèbe qui parle, pour la première fois, d’épîtres catholiques (Pierre, Jean, Jacques et Jude). Elles formeront un troisième ensemble spécifique avec les Actes des Apôtres, dans un premier temps.
7. Du Ier au VIe, genèse de la Mishna et du Talmud. C’est vers 200 que la Mishna « rassemble des opinions doctrinales orales remontant dans certains cas à la fin de l’époque du Second Temple » (p. 378). Elle sera complétée par la Guemara qui en fait le commentaire en araméen, dès 500 pour la version de Jérusalem et jusqu’à la fin de 800 pour la version babylonienne plus longue. C’est le Talmud qui, plus que la Bible, fera autorité dans le judaïsme, sous l’impulsion du judaïsme rabbinique qui chercha à se démarquer du christianisme. On le voit aux polémiques présentes dans quelques passages. De la même manière, nous pouvons considérer que des passages de l’évangile de Jean projettent les conflits du IIe siècle entre Église et synagogue sur l’époque de Jésus.
8. De l’histoire des Bibles juive et chrétienne. La Bible est aujourd’hui traduite intégralement dans 674 langues et le Nouveau Testament dans 1515 langues de plus, ce qui permet à 71% de la population mondiale d’avoir accès à la Bible dans sa langue maternelle. Contrairement au judaïsme qui a maintenu l’hébreu dans son usage cultuel, le christianisme n’a pas considéré que le texte de la Bible était le lieu de la révélation divine : Dieu ne s’est pas fait livre, il s’est manifesté dans l’histoire d’Israël et dans la personne de Jésus.
La Réforme rompit avec l’usage médiéval qui consistait à confirmer par la Bible les doctrines de l’Église : la Bible devint l’autorité susceptible de remettre en cause la tradition de l’Église. Elle fut également l’objet d’une attention particulière lors des traductions afin d’établir un texte fiable, c’est-à-dire reposant sur des manuscrits anciens et bénéficiant des résultats de la critique textuelle. On en vint à interroger l’inspiration de la Bible, son inerrance, et à distinguer « saintes Écritures » et « parole de Dieu » – Johann Salomo Semler (1725-1791).
Cette approche historique et critique a eu des conséquences sur les théologies des différentes confessions chrétiennes : les vérités bibliques cessaient d’être intemporelles. Des dialogues fructueux avec les autres sciences pouvaient s’engager. Il en va autrement pour les Églises d’Orient qui font un usage de la Bible principalement cultuel.
Cet ouvrage est précieux pour la qualité des sources et des illustrations qui sont mises à disposition des lecteurs. Les auteurs fondent leur présentation sur des références bibliques et des données historiques. Les usages sont explicités : « nouvelle alliance », l’expression paulinienne qui finira par désigner les textes du « Nouveau Testament », est mise en tension avec Jérémie 31,31. Le « sang de l’alliance » dont il est question lors de la cène est mis en relation avec Ex 24,8 pour montrer qu’il n’y a pas substitution, mais accomplissement. Le regard critique des traditions permet de débusquer les anachronismes (ce n’est pas un synode ou un concile à Yabné qui a conduit à établir la liste des livres de la Bible hébraïque, p. 26). Si la présentation adopte une optique principalement chrétienne (avec un fort accent protestant), elle accorde une grande place aux traditions juives.
La progression pas à pas en fait un manuel accessible et la documentation précise et large en fait une introduction exhaustive qui rassemble des éléments souvent épars et rarement aussi précis. Une importante bibliographie permettra d’approfondir les sujets abordés.
Konrad Schmid, Jean Schröter, Aux origines de la Bible. Des premiers textes aux saintes Écritures (traduit de l’allemand par Johannes Honigmann), Genève, Labor et Fides, coll. « Le monde de la Bible 76 », 2021.