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Résumé
En 1946, l'Organisation mondiale de la santé agence de la nouvelle Organisation des Nations Unies, qui succède au Bureau d'hygiène de la Société des nations et, avant lui, à l'Office international d'hygiène publique fondée en 1907 par le Pr Adrien Proust, père de l'écrivain définit la santé comme un «complet état de bien-être physique, mental et social ne consistant pas seulement en une absence de maladie». En 1977, le psychiatre américain George Engel qui vient de disparaître propose un nouveau modèle «bio-psychosocial» de la médecine.Aujourd'hui on ne parle plus que de médecine globale ou holistique. Le dictionnaire historique Robert précise que le mot holism a été créé en 1926 par un biologiste, le Sud-africain J. C. Smuts, à partir du grec holos signifiant «entier, complet» et équivalant au latin salvus qui veut dire «intact» ou
en bonne santé. Ainsi la médecine holistique s'adresse à l'homme dans son entier, globalement.Plus personne ne discute de sa nécessité. Certes les abords spécialisés d'un malade sont nécessaires, pour le faire bénéficier de compétences particulières, pour un examen radiologique ou biologique ou pour l'approche d'une affection rare ou particulière par un médecin qui en est familier. Mais un médecin doit rester capable de rassembler de telles données qui sont livrées de façons éparses et dont une synthèse est nécessaire, pour la maladie, comme pour le malade.Cependant cette médecine globale doit aller encore plus loin, non seulement pour considérer l'individu comme un tout
indivisible, mais aussi pour le laisser inséré dans son milieu, dans son environnement comme on dit aujourd'hui. Cela n'est pas nouveau. Relisons Hippocrate au début du livre Aphorismes : «Il faut prendre en considération le pays, la saison, l'âge et les malades.» En quatre mots tout est dit, qui avait pu être oublié et que l'on retrouve dans la GEM4 ou «grille d'évaluation du malade, de la maladie, du milieu et du moment». Une telle grille est rarement donnée aux étudiants en médecine alors que son utilisation renforce l'aphorisme d'Osler : «Ecoutez le malade, il vous dit le diag-nostic !»Ecoutons le malade, d'abord. Même quand on est un spécialiste qui le voit pour donner un avis sur une maladie déjà identifiée. C'est lui qui dira, par exemple : «Je viens vous voir parce que l'on m'a trouvé un cancer du poumon» (alors que le médecin écrit au consultant : «Je pense qu'il vaut mieux ne pas lui dire ce qu'il a») ou bien «Mon médecin voudrait votre avis sur l'abcès dans ma poitrine» (alors que ledit médecin écrit : «J'ai cru bon de ne pas lui cacher la vérité»). Dans la phrase d'Hippocrate, l'âge peut paraître restrictif, mais il en va ainsi dans tout aphorisme et l'on trouve ailleurs sous la même signature : «Il n'est pas possible de connaître la médecine sans savoir ce qu'est l'homme.» C'est bien cet homme, cette femme ou cet enfant qui est à l'origine de l'intervention du médecin et qui va préciser par quoi elle est motivée à ses yeux : une maladie probablement organique (disease en anglais), une perturbation psychologique (illness en anglais, celle de Balint), ou un désordre social (sickness). On ne saurait convenablement répondre à la demande du patient sans l'avoir bien cernée, à partir de ses dires, en sachant les interpréter.La maladie, dernière citée dans l'aphorisme d'Hippocrate, viendrait plutôt en second. C'est elle,le plus souvent quijustifie le recours au médecin. Son type, sa gravité, son unicité ou, chez le sujet âgé souvent, sa multiplicité sont autant de caractères qui vont orienter et déterminer l'action spécifique du médecin.Le milieu avait une importance déterminante pour les fièvres de l'Antiquité que l'on pouvait ou non rattacher à des marécages, qualifier de «palustres» sans connaître en-core le paludisme, ni, à plus forte raison, le Plasmodium. Ce milieu géographique n'est pas seulement, aujourd'hui, celui où l'on vit, mais celui que l'on a fréquenté au cours de déplacements de loisirs ou professionnels. Lorsqu'en 1960 des coureurs cyclistes, venant de participer à une épreuve africaine, ont présenté de la fièvre à leur retour en Europe, Geminiani a eu son diagnostic de paludisme fait par les médecins français alors que les médecins italiens ont, semble-t-il, méconnu celui de Fausto Coppi dont il est mort. C'est aussi le milieu professionnel qui expose à des maladies correspondantes, connues ou seulement suspectées, contre lesquelles sont prises ou non les précautions nécessaires. C'est d'abord, par proximité, le milieu familial et peut-être surtout, pour des raisons non génétiques ; en effet, les maladies héréditaires sont assez rares, mais les «tares» familiales ou prétendues telles sont omniprésentes et les maladies connues et vécues chez des proches marquent souvent les individus plus qu'on ne l'imagine et suffisamment pour que le médecin en ait connaissance et en tienne compte ; l'ambiance familiale est source de contagion pour des maladies comme pour des comportements transmissibles.Le moment enfin rappelle l'importance du facteur temps en médecine. L'origine d'une maladie se cherche dans l'environnement mais aussi dans le passé et se trouve parfois dans un épisode que le malade avait oublié mais dont se souvient son conjoint. La saison comptait beaucoup pour Hippocrate, les moustiques se multipliant plutôt en saison chaude que l'hiver. Elle peut aussi jouer pour des maladies comme les lymphomes malins qui connaissent un pic de fréquence au printemps et à l'automne, aussi avéré qu'inexpliqué. Le moment influence aussi le malade, déprimé un soir après avoir reçu une mauvaise nouvelle, revigoré le lendemain parce qu'il a bien dormi et fait un beau rêve neutralisant les nouvelles de la veille, mais le changement inverse est aussi possible. Pour Hippocrate encore «le moment propice est fugitif», celui qu'il faudra saisir pour entendre un patient soudain en veine de confidences ou lui apporter des éclaircissements qu'il semble disposé à recevoir, ou pour intervenir sur une maladie à une phase favorable.«Savoir ce qu'est l'homme» est utile au médecin mais reste bien difficile. «Dire que l'homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d'aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n'est pas faire son procès, c'est le définir» écrivait Diderot. Fondé par nature, nourri de culture, l'homme est un être complexe que la maladie enrichit encore, une mosaïque cohérente mais hétérogène dont telle ou telle pièce est mise en valeur ou dérangée selon les circonstances. Le regarder, l'écouter, l'examiner est à la base de l'exercice médical, source, selon les cas, de désespoir ou d'émerveillement.