Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07215.jsonl.gz/1335

|Vito Acconci

De 1967 à 1969, l’artiste américain Vito Acconci a animé la revue de poésie 0 to 9, dont il a été le cofondateur. C’est en 1969 qu’il entreprend un certain nombre de performances mettant son corps au centre de son travail plastique. À partir de la fin des années 1970, il interroge l’espace public, les lois de son aménagement et de son habitation. Si le signe, le corps et l’espace sont donc les différents domaines explorés par Acconci, c’est en tant que performer qu’il est présent dans la collection du Mamco.
Le 14 avril 1970, Vito Acconci se lance dans un type d’expérience singulier. Au Wadsworh Atheneum Museum of Art situé à Hartford dans le Connecticut, aux États-Unis, il entreprend de chanter une chanson du chanteur et guitariste noir américain Leadbelly qui était elle-même enregistrée sur un magnétophone. Pour ce faire, il interprète les deux premières phrases du morceau et les enregistre, après les avoir écoutées, jusqu’à ce qu’il juge que son interprétation est semblable à celle de Leadbelly. Puis il ajoute deux nouvelles phrases extraites de la chanson à celles déjà chantées en obéissant au même principe de répétition et d’accumulation. Learning Piece est un travail qui teste ce que peut apprendre un corps et jusqu’à quel point un esprit peut se souvenir, se ressouvenir. Comme le dit Acconci lui-même, ici une « oeuvre d’art est utilisée comme un processus d’apprentissage (a learning process) » ce qui ancre le sujet humain dans sa dimension psychologique. Le résultat se présente sous la forme de trois photographies en noir et blanc et de notes rédigées sur des morceaux de papier. Réalisée en mai 1970, Hand and Mouth Piece, qui appartient également au Mamco, est aussi révélatrice de l’usage du corps dans cet œuvre et propose un autre type d’expérience. On y voit l’artiste filmé à mi-corps sur un fond noir. Il met sa main droite dans sa bouche : il y enfonce quatre doigts, le pouce excepté, et est prêt à se faire vomir. Mais il ne vomira pas malgré la répétition de ce geste d’ingurgitation de lui-même (à moins qu’il veuille, avec ses doigts, toucher l’intérieur de son âme). Acconci semble ici tester, avec des moyens très dépouillés et d’une façon visuellement très directe, les limites de ce que le corps peut ou ne peut pas accepter, comme pour prendre la mesure du territoire dans lequel s’inscrit son travail présent et à venir. Il met ainsi sa personne au cœur de ses gestes mais une personne sans affect, sans psychologie, un pur et simple organisme avec lequel faire des expériences. Ces dernières se poursuivent en août 1970 avec See through : debout devant un miroir, l’artiste pose sa tête sur la vitre et pousse de toutes ses forces jusqu’à ce que le verre cède et que son image spéculaire disparaisse. L’impossible traversée du miroir est ici à l’ordre du jour et c’est toujours le corps, et plus précisément dans cette pièce l’image du corps, qui est en jeu. À l’origine, l’œuvre était composée d’un film super 8 d’une durée de 5 minutes, de 3 photographies en noir et blanc et d’une série d’annotations disposées sur des feuilles de papier. Dans la version appartenant au Mamco, seules les images et les notes subsistent. Enfin, le musée possède deux autres performances d’Acconci : Combination, réalisée en juin 1971, à l’occasion de laquelle l’artiste s’est enfermé pendant six heures dans un espace très réduit avec trois coqs pour seuls compagnons, et Performance Test, accomplie le 3 décembre 1969, au cours de laquelle Acconci, assis sur une chaise, fixe de son regard, à intervalles réguliers, les gens venus là pour le voir en train d’accomplir une performance. À l’enfermement de l’œuvre de 1971 s’oppose l’ouverture spatiale et publique de celle de 1969. Au face-à-face avec des animaux de la première s’oppose le face-à-face avec les hommes de la seconde. Mais c’est toujours l’artiste qui est l’opérateur physique de ces relations. Ces actes sont là aussi consignés à travers photographiess et prises de notes. Car le travail avec le corps implique que l’enregistrement de l’action soit aussi l’archive de ce qui a eu lieu et qui demeure unique dans son genre. Seuls les travaux qui n’impliquent pas l’activité directe et éphémère de l’artiste peuvent enregistrer la présence du corps sans passer par la dimension archivistique de l’œuvre. C’est le cas avec Bodies in the Park, abris et meubles de jardins en forme de figures humaines conçus en 1985 par Acconci pour l’exposition Promenades dans le parc Lullin à Genthod, Genève – ils sont en bois recouvert de gazon – qui eux aussi appartiennent au Mamco.