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Dans la Tribune de Genève d'un week-end de septembre, un article d'Anne-Muriel Brouet fut consacré au fameux Ötzi - retrouvé mort dans la glace de l'Ötztal, et qui aurait vécu il y a plusieurs milliers d'années (et a surpris, parce qu'il montrait que la civilisation du temps était moins fruste qu'on avait cru). Elle a écrit, notamment: Son corps est couvert d'une cinquantaine de tatouages. Leur localisation, correspondant à des points d'acupuncture, signale qu'ils étaient plus thérapeutiques que symboliques. A mon avis, il n'est pas judicieux de distinguer de cette façon les symboles de la médecine, pour les époques anciennes. Anne-Muriel Brouet présuppose, de manière plutôt moderne, que les symboles n'ont pas de lien avec la réalité physique, qu'ils sont pure fiction abstraite, mais ce n'est vrai que de ceux que de notre temps; dans les temps anciens, il n'en était pas du tout ainsi.
Il y a eu, à la fondation Bodmer, il y a un ou deux ans, une exposition passionnante sur la médecine ancienne, et il s'avérait que le corps était alors regardé comme en lien avec l'univers: les points d'acupuncture renvoient aux astres, à la manière dont l'énergie cosmique circule dans le corps. Cela existait autrefois en Occident et, en réalité, il en est toujours ainsi, par exemple, au Tibet: l'âme a un lien étroit avec le corps, lequel est visualisé par le biais de l'intuition davantage que par celui de l'analyse physique. Hildegarde de Bingen avait encore, dans l'Allemagne du douzième siècle, une conception de la médecine qui n'était pas du tout coupée des symboles, ceux-ci étant l'image du lien profond entre le corps et le ciel par l'intermédiaire de l'âme. Car on pensait que les élans de l'âme n'étaient pas contenus dans le seul cerveau; ils s'appuyaient sur tous les organes: aucune partie du corps n'était dénuée d'âme - n'était coupée de la vie de l'âme.
A Épidaure, où la médecine occidentale est née, on liait le corps aux quatre éléments, lesquels étaient à leur tour reliés aux astres - aux dieux. Le remède qu'on pouvait donner était regardé comme chargé de force divine; Apollon était dans le remède qu'on prélevait d'une plante préparée selon un rituel qui avait aussi une portée religieuse. Le médecin était en même temps un prêtre, et il était assimilé par le malade à Apollon lui-même. La purification précédant la prise du remède et imposée à l'entrée de l'hôpital était de nature à la fois médicale et mystique: le patient inhalait des fumées thérapeutiques qui lui faisaient en même temps avoir des visions de monstres qui peuplaient son âme et dont alors il se débarrassait.
Anne-Muriel Brouet devait donc dire, à mon sens, que les tatouages n'avaient pas seulement une valeur symbolique abstraite, mais aussi une valeur thérapeutique concrète: car on ne distinguait pas le corps et l'âme, au temps de cet Ötzi; l'un était le prolongement de l'autre.
Il en était également ainsi dans l'agriculture, ainsi que le montrent les Géorgiques de Virgile, et même dans les relations amoureuses, ainsi qu'une lecture réellement attentive de Vâtsyâyana le dévoile. Mais j'en parlerai un autre jour, si je puis.