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LETTRE CCXCII. BOSSUET A SON NEVEU. A Marly, 30 juin 1698.
Je vois par votre lettre du dernier ordinaire, que les assemblées continuent trois fois la semaine, et néanmoins que les choses vont assez lentement.
Je n'ai point reçu la lettre que vous avez mise dans le paquet de M. l'archevêque de Paris: ce prélat est en visite autour de Paris.
Vous ne sauriez croire le prodigieux effet que fait ici et à Paris ma Relation sur le quiétisme (a). Vous pouvez compter qu'à la Cour et à la ville M. de Cambray est souverainement décrié ; et
(a) Madame de Maintenon, qui était plus à portée que qui que ce fût de voir l'impression que cet ouvrage lit sur tous les esprits, s'en expliquait ainsi dans une lettre à l'archevêque de Paris, du 29 juin : « Le livre de M. de Meaux fait un grand fracas ici : on ne parle d'autre chose. Les faits sont à la portée de tout le monde : les folies de Madame Guyon divertissent. Le livre est court, vif et bien fait. On se le prête, on se l'arrache, on le dévore... Ce livre réveille la colère du roi sur ce que nous l'avons laissé faire un tel archevêque ; il m'en fait de grands reproches : il faut que toute la peine de cette affaire tombe sur moi. » Et après avoir dit dans une autre lettre du 3 juillet de la même année, « que les quiétistes de la Cour abjuraient Madame Guyon, » la même Dame ajoute dans sa lettre à Madame Brinon, religieuse de Saint-Cyr : « M. l'évêque de Meaux a montré par sa Relation du quiétisme la liaison qui est entre M. de Cambray et Madame Guyon, et que cette liaison est fondée sur la conformité de la doctrine. »
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qu'il ne lui reste pas un seul défenseur, excepté M. le duc de Beauvilliers et M. le duc de Chevreuse, qui sont si honteux qu'ils n'osent lever les yeux. Le roi a déclaré d'une manière qui ne peut être ignorée de personne, que les faits de ma Relation étaient de sa connaissance et très-véritables. On commence à murmurer contre les longueurs de Rome, et nous ne retenons les plaintes qu'en disant que la censure du saint Siège n'en deviendra que plus forte. Il n'est pas croyable combien ce parti est devenu odieux.
Je fus hier à Versailles, où je donnai ma Relation dans la Cour des princes : on y frémit plus qu'ailleurs contre M. de Cambray. L'abbé de Fleury n'a été conservé que parce que j'en ai répondu : et l'on soupire après une forte décision, qui seule peut sauver l'honneur de Rome.
Si l'on pouvait donner un bon conseil à M. le cardinal de Bouillon, ce serait celui d'ôter publiquement son estime à un livre qui est bien constamment devenu l'objet du mépris et de la haine publique, sans qu'il y ait de contradiction. Je fais mettre ma Relation en latin.
J'ai fait dire, autant que j'ai pu, aux amis du cardinal de Bouillon, comme en étant moi-même un des plus zélés, qu'il ne peut mieux faire sa cour, ni se rendre le public plus favorable, qu'en se déclarant contre le livre.
Nous nous attendons aux beaux rapports du P. Dez ; et il sera ici peu écouté. Le P. de la Chaise, depuis la Relation, se déclare si hautement contre le livre qu'il ne s'y peut rien ajouter (a).
Tous ceux qui voient dans le Mémoire de M. de Cambray à Madame de Maintenon, que j'ai fait imprimer, combien ce prélat était lié avec Madame Guyon, sont étonnés de l'hypocrisie de ce prélat, qui faisait semblant ici comme à Rome de ne la point connaître.
On est surpris de voir que ceux qu'on accusait d'être emportés
(a) Bossuet se trompait. Le P. de la Chaise avait dit souvent : « Je défie tout le genre humain de trouver dans le livre de M. de Cambray la moindre chose qui soit digne de censure, » et rien ne prouve qu'il ait jamais changé d'opinion. Il n'approuvait pas le P. Bourdaloue, qui s'était déclaré, devant Madame de Maintenon, contre les Maximes des Saints.
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contre M. de Cambray aient eu la patience de taire depuis si longtemps ce qu'ils savaient. La charité seule les retenait, et le désir d'épargner la personne d'un archevêque. S'il a la hardiesse de répondre et de nier quelqu'un des faits, on le confondra dans les formes et on le couvrira de confusion. J'attends avec impatience la nouvelle de la réception du Schola in tuto et de la Relation.
Je vous envoie un Projet d'admonition (a) générale, que vous communiquerez avec prudence.
Croyez, encore un coup, que le parti est désolé et consterné, et qu'il n'y a plus de retour.
Vous verrez par le lardon de la gazette de Hollande, que je mets dans ce paquet, ce que M. de Cambray fait débiter en Hollande. C'est un jésuite nommé Doucin, qui envoie les Mémoires (b).
Il importe beaucoup de voir une fin.
La Lettre pastorale de M. de Chartres réussit très-bien.
ADMONITIO GENERALIS, Ad animarum directores, de orationis statu.
Admonendi theologi ac doctores, ac piarum animarum directores, ne motiva sive incentiva et incitamenta charitatis in praxi séparent : sed attendant verbis magni mandati charitatis, prout in Scripturis sacris continetur ejusque connexis. Neque in prcisionibus, subtilitatibus, argutiis christianam perfectionem reponant ; nec ambulent in magnis et mirabilibus super se : et Ecclesiae peregrinantis, et cum Davide et Paulo aliisque propheticis et apostolicis scriptoribus, ad patriam spirantis, orationes fréquentent. Devitent autem novas et extraordinarias locutiones, à piis licèt auctoribus nonnunquàm usurpatas , quibus indocti et pravi homines, his maxime temporibus, ad suam ipsorum aliorumque perditionem abusi sunt : ac formam habentes sanorum verborum, Sedisque apostolic praecepta retinentes, mysterium fidei sanctque orationis, quoad fleri potest, planis ac simplicibus,
(a) On pourra la lire après cette lettre. (b) Ce Père se distingua plus tard par quelques écrits, qui parurent sous le titre de Tocsins.
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et in Scripturà contentis, verbis atque sententiis tradant.
Non plus sapere quàm oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem. Rom. XII, 3.
LETTRE CCXCIII. L'ABBÉ PHELIPPEAUX A BOSSUET. Rome, 1er juillet 1698.
On nous fait espérer de prendre des moyens sûrs pour abréger l'affaire; cependant jusqu'ici on n'a rien déterminé. On convient que si l'on continue de procéder sur le même pied qu'on a fait jusqu'à présent, nous sommes renvoyés à deux ans, et peut-être aux calendes grecques. Mercredi dernier, l'archevêque de Chieti parla sur la seconde proposition : nous avons su qu'un jésuite du collège romain lui faisait ses vux. Le jeudi le même archevêque avec le sacriste, le maître du sacré Palais et le carme firent leur rapport devant le Pape. Deux jours auparavant le Pape avait déclaré l'archevêque de Chieti secrétaire des évêques et réguliers, en la place de Monseigneur Dasti, qui va être président à la légation d'Urbin en la place du cardinal Lorenzo Altiéri rappelé par le Pape. Cependant cet archevêque n'a encore cette charge que par interim ; aussi ne quitte-t-il ni son archevêché, ni la charge de secrétaire sopra lo stato de' Regulari, qu'il avait auparavant. Hier matin mourut le vieux cardinal Altiéri : ses obsèques se sont faites aujourd'hui ; et par là M. le cardinal de Bouillon devient sous-doyen avec mille pistoles de rente. On croit qu'il y aura bientôt une promotion de cardinaux.
Hier il y eut congrégation, où parlèrent Alfaro, Miro, Gabrieli et le procureur général des Augustins, toujours sur le même pied : ils votèrent sur les 3e 4e et 5e propositions. Les partisans du livre rejettent absolument les solutions de M. de Cambray, comme fausses en elles-mêmes et ne convenant point au texte : ils disent qu'il ne faut que s'attacher à la lettre du livre, dont ils prétendent que la doctrine est probable et peut se soutenir ; que l'auteur en voulant s'exprimer ha avuto paura, et ha detto
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infiniti spropositi. Tout le fondement sur lequel ils s'appuient maintenant, est la distinction dopus operantis et opus operis. La charité qui est opérante conserve son motif, et renferme virtuellement le motif ex parte operis. Voilà ce que j'ai pu comprendre de leurs solutions, qu'on ne manque pas de réfuter ; et quoiqu'ils ne disent que des subtilités ou plutôt des sottises, ils ont pris leur parti et continueront jusqu'à la fin.
Un honnête homme (a) eut, il y a quelques jours, une longue audience du Pape. Il lui porta la nouvelle des changements qui s'étaient faits chez le roi, que le Pape savait déjà : il lui insinua qu'il pourrait encore en arriver d'autres. Contre qui, répliqua le saint Père ? contre le cardinal de Bouillon ? L'inconnu répondit que cela pourrait regarder d'autres gens. Il ajouta que les longueurs qu'on apportait à la décision de l'affaire pourraient avoir de fâcheuses suites, que les esprits se fortifiaient dans l'erreur : il rapporta ce qui s'était passé à Mousseaux du temps du calvinisme, lorsque Chatillon demanda avec insolence la liberté de conscience. Le Pape en parut étonné, et promit de presser le jugement. L'inconnu rebattit toute l'histoire de la Guy on et du livre, dont j'avais pris soin de l'informer. Il lui représenta les désordres où étaient tombés les chefs de la secte, et qu'il pouvait consulter les cardinaux Casanate, Ferrari, Noris et Albani sur les moyens sûrs d'abréger. Il ajouta que ce qu'on venait de faire pour l'archevêque de Chieti, ne manquerait pas de nous alarmer. Cela est-il possible? répondit le Pape tout surpris, il n'a été nommé que par intérim. Le Pape demanda pourquoi M. de Meaux avait congédié Madame Guyon, sans l'obliger de rétracter ses erreurs. Alors l'inconnu eut occasion de faire connaître la vérité du fait ; et j'espère que vous rendrez publics les actes concernant ce fait, car on s'en prévaut fort ici. Comme l'inconnu racontait tous les dogmes de la nouvelle prophétesse, le Pape l'interrompit : Mais les François sont de bonnes gens et bien crédules, pour suivre la séduction d'une folle. Il ajouta : Mais on ne cesse point d'écrire ; Questi Francesi cacciano via infiniti libri; come pos-
(a) M. Daurat, archiprêtre de Pamiers, réfugié à Rome depuis l'affaire de la Régale.
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sono frae? L'inconnu fit voir la nécessité qu'on avait eue d'écrire pour expliquer la vérité et empêcher le progrès de l'erreur. Je vous prie de tenir secrètes ces circonstances; car le moindre vent qu'on en aurait nous ôterait absolument cette ressource. Ce dialogue eut son effet, le jeudi d'après le Pape parla fortement pour chercher les moyens d'abréger.
Je suis obligé de vous avertir que vous êtes mal servi. L'abbé de Chanterac a déjà des exemplaires imprimés du livre Quietismus redivivus in Galliâ purgatus ; du moins une personne m'a assuré en avoir vu des feuilles imprimées. Il est certain qu'ils ont eu tous vos libres aussitôt que nous, et peut-être plus tôt : aussi se vantent-ils d'être bien servis. Ce sont gens lestes et instruits en bonne école sur l'article.
L'abbé de Chanterac et les Jésuites publient que, ne pouvant faire condamner la doctrine du livre, on avait recours aux faits et à l'autorité ; que M. de Cambray ne s'étonnait point du changement qu'avait fait le roi ; qu'il s'attendait encore à une plus grande persécution ; qu'on n'en était venu là que pour empêcher les universités du royaume qui étaient prêtes à se déclarer en faveur de M. de Cambray; que c'était ainsi qu'on avait traité saint Chrysostome, mais que sa mémoire était en bénédiction. Les Jésuites blâment fort l'action du roi : ils disent qu'on a prévenu le jugement, que cette démarche est visiblement une persécution, que le roi s'est laissé conduire par les jansénistes, et quid non ? Car l'audace des Jésuites va croissant de jour en jour, quoique ce soit une énigme pour tous les gens sensés.
Le général des Jésuites ayant présenté au conseil de Madrid un grand mémorial où il énonce que Hennebel a obtenu par force les derniers brefs du Pape, et accuse ce docteur aussi bien que le conseil de Brabant d'être hérétiques ; ce mémorial a été envoyé ici par le nonce ; il va per manus cardinalium. Hennebel va citer ce général au saint Office pour ce qui regarde la doctrine, et prétend le poursuivre dans un autre tribunal pour ce qui regarde les injures.
L'affaire de M. de Saint-Pons n'avance pas. Le général de la Minerve s'est exclus, aussi bien que Bianchi, du même ordre.
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Massoulié s'est excusé. On prétend donner l'exclusion au P. de Latenai, du moins l'a-t-on suggéré aux Récollets. Cambolas s'est exclus à la sollicitation de l'abbé de Montgaillard. On prétend que le cardinal de Bouillon brouille cette affaire; je n'en sais rien, elle ne nous regarde pas.
On m'a assuré que l'abbé de Chanterac et les Jésuites faisaient consulter les universités. Vous pouvez prendre vos mesures pour celle de Salamanque : quant à Louvain, on ne se déclarera pas. Steyaert et son parti s'est déclaré contre le livre : l'autre parti ne se déclarera pas ; et s'il avait à se déclarer, ce serait contre le livre : c'est de quoi m'a assuré Hennebel.
Nous avons perdu à la mort d'Altiéri un juge favorable ; ses théologiens étaient bien instruits. Le cardinal d'Aguirre pourra bien n'être pas en état de juger. Sur la fin d'un pontificat, chacun ne songe qu'à se ménager, et le cardinal de Bouillon est capable de beaucoup intimider. M. l'abbé vous mandera le reste. Je suis avec respect votre très-humble et obéissant serviteur.
PHELIPPEAUX.
LETTRE CCXCIV. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, ce 1er juillet 1698.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Germigny, du 8 juin. Vous aurez vu par ma dernière lettre, que M. de Paris m'avait informé de la résolution du roi touchant les gens attachés à M. de Cambray, qui étaient auprès des petits princes. Vous croyez bien qu'après cela il n'y a plus personne qui doute des intentions du roi : la plupart n'en doutaient pas dans lâme , mais étaient bien aises de faire croire qu'ils en doutaient, et qu'il y avait lieu d'en douter.
Le projet que je vous ai envoyé par le dernier ordinaire, est celui jusqu'à présent qui a le plus plu à la Congrégation et au
(a) Revue et complétée sur l'original.
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Pape ; néanmoins il n'y a encore rien de résolu sur ce sujet précisément. Le Pape parla fortement à la Congrégation jeudi passé, pour la presser de trouver quelque expédient. Le cardinal Casanate proposa le mien, à l'exception de prescrire une demi-heure à chaque qualificateur pour parler, leur enjoignant seulement d'être le plus court qu'il serait possible. Le cardinal de Bouillon, qui n'avait pas désapprouvé ce projet quand je le lui communiquai, ne se presse pas de le faire suivre, et veut en proposer d'autres, qui sont tous rejetés, parce qu'ils ne paraissent pas à propos. Dans ces circonstances, j'ai cru devoir aller aux pieds du Pape pour lui parler là-dessus, en commençant par le remercier du zèle qu'il avait témoigné aux cardinaux, et de la manière forte dont il leur avait parlé ; ce que je fis il y a deux jours ; et je lui fis voir en même temps la disposition des cardinaux, leurs vues politiques, leurs ménagements, leur lenteur naturelle; qu'il n'y avait rien à espérer de prompt, de décisif de leur part, si Sa Sainteté ne les déterminait, et ne faisait exécuter l'expédient le plus convenable pour finir. Sa Sainteté comprend bien l'inutilité des longs discours des qualificateurs, et que l'essentiel consiste à leur faire donner leur vu par écrit, sur quoi Messieurs les cardinaux formeront le leur. Elle me témoigna être persuadée de tout ce que j'avais l'honneur de lui dire, et me dit qu'il était capacissimo, et qu'il allait chercher les moyens les plus efficaces. Je finis par lui dire qu'on attendait tout le bien de lui et de lui seul. Cela lui fit plaisir, aussi bien que tout ce que je lui dis sur le génie des cardinaux pour qui il n'a pas grande estime et qu'il aime fort peu, surtout les papables.
J'eus lieu de lui parler de ce qui vient de se faire à la Cour, et il ne me dit rien là-dessus qui me pût marquer la moindre peine, quelques efforts qu'aient pu faire Fabroni et la cabale des Jésuites pour l'animer ; mais je ne vois pas qu'on y ait réussi.
J'ai su depuis hier que Sa Sainteté, en attendant qu'on eût pris une résolution précise, a fait ordonner aux examinateurs de parler dans les premières congrégations sur trois propositions à la fois, et de laisser leur vu par écrit.
Je ne serai pas content qu'on ne réduise les deux propositions
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sous six chefs principaux. J'espère que jeudi il pourra y avoir une résolution là-dessus. Le nouvel assesseur et le commissaire du saint Office me paraissent fort approuver cette vue, et m'ont promis d'en parler demain au Pape très-fortement. Si le cardinal de Bouillon y avait voulu entrer, il y aurait déjà quinze jours qu'on aurait commencé ; mais il ne le veut pas : il suffit qu'elle vienne de moi ; il me fuit à présent avec affectation. Ce n'est pas le moyen de faire croire qu'il entre de bonne foi dans les intentions du roi : par là tout s'allonge. S'il voulait pour le bien de l'affaire entrer dans nos vues pour faire finir, ce qui nous fait tant de peines s'exécuterait dès le lendemain. Je fais de mon côté tous les pas nécessaires pour le faire revenir ; mais la vanité l'emporte, aussi bien que le peu de sincérité avec laquelle il chemine. Tout son but est de tromper le roi, s'il le peut.
Le général de la Minerve a fait proposer au Pape, par le commissaire du saint Office et le maître du sacré Palais, de commencer par la prohibition du livre de M. de Cambray pour empêcher le mal qu'il peut faire, et puis de continuer toujours l'examen des propositions. Le Pape n'a pas goûté cet expédient, et a dit qu'il fallait tout faire à la fois : cela a été proposé sans ma participation. Je m'explique là-dessus longuement dans la lettre que j'écris à M. de Paris ; et je lui en dis le bon et le mauvais dans les circonstances présentes, et ce que j'ai fait là-dessus. Je crains que ce ne soit un expédient qui vienne de la part du cardinal de Bouillon pour contenter en quelque façon le roi, mais dans le fond pour empêcher une bonne décision, espérant par là de faire ralentir le roi et le Pape, et c'est ce qui est à craindre. Consultez, je vous prie, la lettre de M. de Paris : j'en saurai davantage dans huit jours. Le général de la Minerve, depuis quelque temps, a de grands ménagements pour le cardinal de Bouillon, aussi bien que tous les autres : il ne laisse pas d'être toujours du bon parti mais il est politique.
Je parle aussi à M. de Paris sur Salamanque, que nous avons raison de craindre qu'on ne veuille gagner, pour donner au moins quelque décision ambiguë sur l'amour pur. Il est bon que la Cour prévienne là-dessus notre ambassadeur pour qu'il y ait
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l'il ; et qu'on lui envoie les écrits latins des évêques avec leur Déclaration, pour instruire en cas de besoin.
Le pauvre cardinal Altiéri est mort : il était bien résolu de condamner le livre; et tout impotent qu'il était, il voulait se faire porter aux congrégations. C'est une perte pour le sacré Collège et pour nous.
Le roi ne saurait témoigner trop d'empressement pour faire finir les examinateurs, qui ne font que scandaliser par leur division ; il est bien nécessaire de demander une décision sur la doctrine, digne du saint Siège. Pour peu que M. le cardinal de Bouillon voulût aider, ce serait une affaire bien aisée, mais dans le fond il est le même assurément. J'ai su à n'en pouvoir douter, que toute son attention est de persuader le roi de tout le contraire de ce qu'il fait et de ce qu'il pense ; et qu'il a supplié le Pape et le cardinal Ferrari d'écrire au nonce d'assurer le roi qu'il n'oublie rien pour faire finir. M. Vaïni écrit en conformité au nonce à sa prière. Je ne doute pas que l'abbé de la Tremouille et le général de la Minerve n'en fassent de même à leurs amis; mais il faudrait être bien dupe pour le croire. Si la Cour le voulait faire marcher, ce serait de lui témoigner qu'on en jugera par les effets prompts et une fin glorieuse pour la France et pour le saint Siège.
Il y eut hier quatre examinateurs qui votèrent sur trois propositions, c'est-à-dire la troisième, la quatrième et la cinquième.
Oserais-je vous prier de bien faire mes compliments à M. Pirot et à M. l'abbé Renaudot ?
Le grand-duc fait ici à merveille; et a donné de nouveaux ordres à l'abbé Fédé, qui remplit son devoir auprès du Pape, et le tout en conformité des intentions du roi. Vous pouvez en assurer Sa Majesté : j'ai vu les ordres exprès ; il faut le remercier. Cette protection n'est pas inutile ici. Il est bon aussi de témoigner qu'on est content de cet abbé.
M. Poussin (a) veut bien me faire croire qu'il n'entre pas dans ce que fait son maître pour M. de Cambray, ainsi au contraire. Je ne m'y fie pas tout à fait; cependant je le crois de bonne foi là-dessus
(a) Il était secrétaire du cardinal de Bouillon.
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Il s'en explique hautement : il n'estime pas cette Eminence plus que de raison.
LETTRE CCXCV. L'ABBÉ BOSSUET A M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS (a). A Rome, ce 1er juillet 1698.
Vous aurez vu, Monseigneur, par mes précédentes, les longueurs qu'il y avait à craindre dans l'affaire de question, si l'on ne changeait la manière de procéder qu'on avait prise, et si l'on ne trouvait le moyen d'abréger les relations des qualificateurs. Vous avez reçu le projet que j'ai fait donner au Pape. M. le cardinal de Bouillon m'avait paru l'approuver; mais depuis j'ai su qu'il ne jugeait pas à propos de faire aucune instance pour le faire suivre. Je ne sais si c'est par la raison qu'il vient de ma part. Il croit apparemment en avoir un meilleur : ceux qu'on a proposés jusqu'à présent, je ne sais par quel malheur, n'ont plu à personne, et ont été inutiles. Mais on espère que cela fera toujours voir au roi le soin qu'on apporte à mettre fin à cette affaire, et que cela ne dépend pas du cardinal de Bouillon. Le cardinal de Bouillon a par rapport au roi une attention extrême, et va ici priant tout le monde et surtout le cardinal Spada et le Pape même, de bien rendre témoignage des instances qu'il fait à ce sujet dans les lettres qu'ils écrivent au nonce. M. le prince de Vaïni ne s'oublie pas au sujet du cardinal de Bouillon, dans les lettres qu'il écrit au nonce tous les ordinaires. Si M. le cardinal de Bouillon le voulait, le projet que je vous ai envoyé serait suivi en tout ou en partie ; car c'est celui qui plaît le plus à toute la Congrégation.
Deux ou trois personnes depuis huit jours ont sondé le Pape là-dessus, et il n'a fait que leur parler de réduire les propositions sous des chefs principaux. Jeudi, dans la congrégation qui se tint devant le Pape, il exhorta fortement MM. les cardinaux à chercher efficacement le moyen de finir; leur témoigna qu'on ne pouvait lui faire un plus grand plaisir, et rendre un plus grand
(a) Revue sur l'original.
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service à l'Eglise dans les circonstances présentes. M. le cardinal Casanate proposa d'exécuter le projet que je lui avais donné, à la réserve de prescrire une demi-heure pour parler, mais disant qu'on se contenterait de faire savoir aux qualificateurs qu'ils feraient plaisir à la Congrégation d'être courts. On ne résolut rien.
Je fus averti aussitôt de ce qui s'était passé, et je crus que je ne pouvais mieux faire que d'aller aux pieds du Pape pour le remercier du zèle qu'il avait témoigné sur ce sujet à MM. les cardinaux, et prendre de là occasion de lui marquer la nécessité de prescrire quelque règle aux qualificateurs, sans quoi on ne pouvait espérer aucune fin. J'y allai avant-hier. Je me doutais bien que je lui ferais plaisir de lui parler de ce qui s'était passé à la congrégation : après quoi j'entrai en matière, et fis mon possible pour lui faire comprendre la situation de la congrégation, l'indolence des cardinaux, leurs vues politiques ; et pour lui faire entendre qu'il n'y avait rien de bon à espérer que des saintes intentions de Sa Sainteté ; mais qu'il fallait qu'elles fussent efficaces , et qu'il déterminât, et fît exécuter l'expédient qu'il croirait être le plus prompt et le plus convenable. Une des choses que je sais qui fait le moins de peine au Pape, c'est d'entendre parler comme je lui parlai. Il m'assura avoir une attention extrême sur cela, et qu'il allait chercher des moyens efficaces pour me contenter. Il comprit bien l'inutilité des grands discours des examinateurs, et que l'essentiel est qu'ils laissent, après avoir peu parlé, leur vu par écrit. Je finis par lui dire qu'on attendait tout le bien de lui, et de lui seul.
Je trouvai aisément l'occasion de lui parler de ce que le roi avait jugé à propos de faire en France, en éloignant d'auprès des princes des personnes aussi suspectes. Il ne me dit rien là-dessus qui me pût faire connaître que cela lui eût fait la moindre peine, quelques efforts que Fabroni ait faits pour l'animer là-dessus.
J'ai appris depuis que Sa Sainteté, en attendant qu'on eût pris une résolution plus précise, avait ordonné que les qualificateurs eussent à parler sur trois propositions à la fois, et laisser leur vu par écrit. Mais cela ne suffit pas, et il faut qu'on en vienne à parler sur chaque chapitre principal, qu'on peut réduire
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facilement à six. J'espère que jeudi il pourra y avoir quelque résolution là-dessus. Le nouvel assesseur et le commissaire du saint Office me paraissent approuver fort cette vue, et doivent demain en parler fortement au Pape.
Le mal de cette affaire vient de M. le cardinal de Bouillon, qui me fuit depuis quinze jours avec affectation, et ne veut entrer dans rien avec moi. S'il le voulait pour le bien de l'affaire, ce qui nous coûte tant de peines se ferait en un clin d'il, pour ainsi parler; et il me semble qu'il le pourrait, et même le devrait dans tout ce qui va à une prompte décision. Je n'ai pas à me reprocher de n'avoir pas fait toutes les avances imaginables, telles que je le devais sur tout cela; et je le ferai toujours avec fort peu d'espérance d'y réussir.
De nos amis craignant de grandes longueurs dans cette affaire, ont proposé au Pape sans ma participation de commencer par défendre le livre pour lui donner un premier coup, et de continuer l'examen des propositions en particulier. Le Pape n'a pas goûté cette proposition, et a dit qu'il veut tout faire à la fois. Cette vue a, selon moi, du bon et du mauvais : du bon, si après l'examen déjà fait ou près de finir des cinq premières propositions sur l'amour pur, le Pape voulait les déclarer erronées, scandaleuses, pernicieuses, et fonder sur cela la prohibition du livre, en promettant dans peu sa décision solennelle sur toutes les propositions du livre, et qu'effectivement on ne ralentît point sur l'examen ; alors il n'y aurait aucun inconvénient, et ce serait toujours donner un premier coup pour arrêter le mal. Mais si l'on se contentait de défendre le livre sans rien exprimer, et qu'on crût en avoir assez fait, et qu'on se ralentît sur l'examen, ce qui pourrait bien arriver, ce ne serait plus la même chose.
Le commissaire du saint Office, qui m'a parlé de cette vue ce matin, est entré avec moi dans les difficultés qui s'y trouvent. Je ne parlerai sur cela ni pour ni contre, jusqu'à ce que j'y voie plus clair. Ce qui me fait un peu craindre, c'est que je me doute que cette vue vient en partie de M. le cardinal de Bouillon, dont le dessein serait de se tirer promptement d'affaire auprès du roi ; espérant d'ailleurs que la prohibition du livre faite, on ne presserait
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pas avec tant d'ardeur une condamnation plus précise, et par là épargner M. de Cambray : c'est, comme vous voyez, une espèce de mezzo termine.
J'en ai déjà parlé à M. le cardinal Casanate, qui dit très-affirmativement qu'il ne sera pas d'avis de cet expédient; craignant avec fondement qu'on ne laissât tout là après et qu'on ne suivît plus cette affaire, et croyant qu'il faut que le saint Siège parle sur cette affaire magistralement. Je l'ai supplié avec cela d'attendre que nous soyons mieux informés des desseins cachés, pour prendre une résolution. Car on pourrait tourner ce projet de manière qu'il ne le faudrait pas rejeter : et ce qui me le ferait embrasser efficacement, ce serait la crainte que le Pape ne vînt à mourir avant la décision, qui est tout ce que désire la cabale ; et ce serait toujours quelque chose d'avoir flétri le livre dans cette circonstance, qui laisserait la liberté au clergé de France de faire ce qu'il jugerait à propos.
Je vous ai dit que ce sont nos amis qui proposent cette vue ; car ce sont le général de la Minerve, le commissaire du saint Office et le maître du sacré Palais. Mais je sais et ne puis douter de la liaison du général de la Minerve avec le cardinal de Bouillon, et des extrêmes ménagemens de ce général, qui sans difficulté fait agir les deux autres. Enfin quoi qu'il en soit, je verrai bientôt le fond de cela, et je puis comme vous assurer qu'on ne prendra point du côté de la Congrégation et du Pape de résolution là-dessus que ce ne soit avec ma participation. Et à vous parler franchement, je doute fort qu'on veuille entrer dans cet expédient, qui ne serait bon qu'en faisant la censure des premières propositions , et fondant là-dessus la prohibition du livre. Dans huit jours je vous parlerai là-dessus plus clairement.
M. le cardinal Albane est retourné delà campagne. Le P. Roslet l'a du voir hier, et vous en mandera apparemment des nouvelles. Il doit aussi vous écrire au long sur Salamanque, dont nous avons quelque lieu de craindre qu'on ne se veuille servir pour embrouiller notre affaire, en faisant donner quelque décision ambiguë en faveur de l'amour pur. Je crois qu'il est toujours bon d'en donner avis à notre ambassadeur, afin qu'il y ait l'il, et empêche
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pêche ce qu'on pourrait faire. On pourrait lui envoyer en même temps les pièces latines des évêques sur cette affaire, qui les instruiraient. Nous faisons ici ce qu'il faut de notre côté. Il faut encore, je pense, avoir l'il sur Douai et sur Louvain.
Le vieux cardinal Altiéri mourut hier subitement : nous y perdons un vu sûr dans notre affaire. Je suis avec respect, etc.
L'insolence des Jésuites ne fait qu'augmenter. Les Italiens disent ici hautement que le roi et Madame de Maintenon sont jansénistes ; et que c'est à cause qu'ils soutiennent la cabale des évêques jansénistes, qu'eux jésuites s'opposent ici à leurs desseins. Leurs discours là-dessus sont pitoyables; mais Dieu les confondra.
LETTRE CCXCVI. BOSSUET A M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS. Marly, 2 juillet 1698.
J'ai reçu, mon très-cher Seigneur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Saint-Prix, avec celle que mon neveu avait pris la liberté de mettre pour moi dans votre paquet. Je ne comprends rien à l'ordre dont vous me mandez qu'on vous a donné part, touchant l'extrait de quatre-vingts propositions à faire par M. Phelippeaux. Pour moi tous mes ordres, conformes aux vôtres, sont à abréger, et à laisser retrancher des propositions plutôt que d'en fournir de nouvelles, parce qu'il y aura toujours un nn intendentes approbare, etc., qui sauvera tout. Il ne faut plus tendre qu'à abréger et conclure.
Quand on aura reçu ma Relation, on verra ce que c'est que mon attestation à Madame Guyon (a) : et si vous jugez qu'il soit nécessaire, j'en enverrai l'extrait authentique tiré de mon registre.
On demande à vous parler pour vous dire deux choses. La première, qu'on a appris par ma Relation des vérités qu'on ne savait pas. C'est un mensonge; car j'ai lu tout ce qui est tiré de
(a) Relation sur le quiétisme. sect. III, n. 18. Dans cette édition, vol. XX,
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la vie de Madame Guyon, à Messieurs de Beauvilliers et de Chevreuse chez M. l'abbé de Fénelon. La seconde, c'est qu'on voudra prendre des mesures avec vous, pour vous faire contenter de l'abjuration qu'on fera de Madame Guyon. J'en ai entendu parler, et j'ai répondu que ce n'était rien; que ce qu'il fallait abjurer c'était, non le livre de Madame Guyon, qu'on aurait honte de défendre, mais celui de M. de Cambray, fait pour la défense de cette trompeuse. J'ai cru vous devoir donner avis de ceci, parce qu'encore que je ne doute pas que vous ne soyez sur vos gardes et bien éloigné de prendre le change, il est bon de se tenir les uns les autres avertis de tout.
Ils sont au pied du mur par notre concert, ou plutôt ils ne savent plus où ils en sont, ni que dire, ni à Paris, ni ici; il n'y a qu'à nous tenir fermes.
On m'a mandé de Paris qu'on y disait qu'on avait arrêté au Bourget cinq cents exemplaires d'une réponse à votre désolante lettre. Si cela est, je vous supplie de me la communiquer au plus tôt. Je trouverai peut-être dans mes extraits quelque chose dans le fait, pour convaincre les menteurs.
Ils ne songent qu'à déguiser ; je dis les plus sincères. Le parti les aveugle; vous savez qu'on y écrit tout ce qu'on veut. La continuation de notre concert les mettra à bout.
Us ne songent qu'à nous séparer ; et ce qu'ils publient de ma prévention contre eux pour se cacher de moi, n'est qu'artifice. Je ne vous dis rien de Torci : vous verrez tout par vous-même. Donnez du courage à Madame de Luynes (a) pour vous parler, comme je l'y exhorte, avec une pleine liberté.
Vous savez avec quel respect, quelle obéissance, et quelle tendresse je suis à vous, priant Dieu pour vous comme pour moi-même.
Je vous conjure de vous ménager; le travail est grand.
(a) On sait qu'après avoir été religieuse à Jouarre avec sa soeur Madame d'Albert, elle devint en 1697 supérieure du monastère de Torci, dans le diocèse de Paris.
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LETTRE CCXCVII. M. LE TELLIER, ARCHEVÊQUE DE REIMS, A M. L'ABBÉ BOSSUET. De Charleville, ce 6 juillet 1698.
Votre lettre du 10 du mois passé m'a trouvé dans le cours de mes visites, que je commençai le 27 du même mois. Elle me fait espérer que l'affaire de M. de Cambray sera terminée à Rome dans le mois prochain, au plus tard : elle dure en vérité depuis trop longtemps. J'attendrai avec bien de l'impatience la nouvelle de cette décision.
La Relation sur le quiétisme, que Monsieur votre oncle a fait imprimer, fait partout l'effet qu'on en devait attendre : c'est une pièce qui écrase M. de Cambray. La Lettre pastorale de M. de Chartres démontre bien les variations de cet archevêque. Je suis toujours, Monsieur, entièrement à vous.
L'archevêque duc de Reims.
LETTRE CCXCVIII. BOSSUET A SON NEVEU. Versailles, 7 juillet 1698.
J'ai reçu votre lettre du 17 du mois précédent. Je vais vous faire un récit fidèle de l'état des choses depuis nos derniers écrits, et surtout depuis ma Relation, à qui Dieu a donné une si manifeste bénédiction, qu'il est impossible que le bruit n'en aille pas jusqu'à Rome. Je n'ai pu voir M. le nonce; mais je suis bien assuré qu'il a su et vu en grande partie ce qui s'est passé à Paris et à la Cour, où le déchaînement contre M. de Cambray a été si grand, qu'il est à craindre que l'indignation n'aille trop loin, et ne fasse perdre le respect à beaucoup de gens. Nous en trouvons même qui nous insultent, de ce que bonnement et simplement nous nous sommes attachés à consulter le saint Siège : mais je ne m'en repentirai jamais, moi qui puis vous dire, et M. le nonce le
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sait, que j'ai plus que personne donné le conseil de consulter Rome, et conseillé plus que jamais de s'en tenir là.
J'interromps ma lettre pour aller voir M. de Paris chez le roi, où nous nous sommes donné rendez-vous. Je la reprendrai au retour.
Je vous dirai pourtant, en attendant, que ceux à qui l'on avait fait accroire que j'avais poussé M. de Cambray avec trop de chaleur, ne sont plus étonnés que de ma trop grande patience; mais j'ai eu mes raisons. Si j'ai bien espéré dans les commencements de M. de Cambray ; les promesses que vous avez vues dans ses lettres en étaient la cause. Ceux qui voudraient que je l'eusse d'abord décelé au roi, ne songent pas que je ne savais que par lui seul les erreurs dans lesquelles il était tombé, dont par conséquent je ne pou vois en honneur et en conscience tirer avantage contre lui, ni faire autre chose que de travailler de tout mon pouvoir à le tirer de son égarement.
Je ne me suis donc déclaré que quand son livre, ses mauvaises explications et son opiniâtreté m'ont fait perdre toute espérance. Encore n'ai-je éclaté sur les faits qui regardent la conduite, que quand tout le monde a vu qu'il n'y avait plus moyen de se taire. Vous avez pu le remarquer par la petite narration latine (a), que je vous envoyai avec tant de précaution, et que vous avez fait voir de même. Maintenant si j'explique tout, on voit bien que j'y suis forcé, ainsi que M. de Paris et M. de Chartres, qui sont obligés par intérêt pour la vérité de dire ce qui a passé par leurs mains. Cependant, quoique le public se déclare contre la mauvaise doctrine de M. de Cambray, le mal gagnera en secret ; et la religion, la vérité, ainsi que la foi que l'on a au saint Siège, en souffriront : c'est ce qui m'a porté à vous envoyer ce récit latin, que j'aurais pu augmenter des choses que je viens de dire. Mais par le rapport qu'elles ont à moi, je remets à votre prudence de les expliquer, comme aussi de faire passer cet écrit par les mains que vous croirez les plus propres à un secret si important.
Tous verrez par la Gazette de Hollande, que je vous envoie,
(a) C'est la relation qui se trouve à la tête des Lettres sur le quiétisme, vers la fin du volume précédent.
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ce que disent les partisans de M. de Cambray ; car ce sont eux qui font ici ces articles, et qui se font écrire de Rome des choses semblables.
Tout Paris était hier ému et scandalisé de la défense d'écrire, qu'on disait faite également aux deux partis, sans mettre aucune différence entre nous qui écrivons pour éclaircir la vérité, et ceux qui n'écrivent que pour l'embrouiller et la combattre. Mais ces bruits, qui viennent des émissaires de M. de Cambray, tomberont d'eux-mêmes. Le roi est un peu étonné de la longueur de cette affaire, et je ne sais pas ce qu'il en dira à M. le nonce.
Pour vous, parlez toujours sobrement et avec tout le respect convenable. Je fais valoir ici, le mieux que je puis, ce que vous m'écrivez des saintes intentions du Pape et de la Congrégation. Mais on attend des effets ; et les paroles, quoique véritables, mais dont l'accomplissement est trop tardif et paraît peu certain, ne contentent guère. Pour moi, je vais toujours mon train, et je demeure inviolablement attaché à faire valoir la conduite et l'autorité de Rome. Nous sommes dans les mêmes sentiments, M. de Paris et moi, aussi bien que M. de Chartres, dont l'écrit fait ici l'effet que vous pouvez attendre de ses solides remarques sur les variations de M. de Cambray. Ce prélat ne laisse pas de protester toujours, et de prendre Dieu à témoin qu'il n'a jamais eu que les mêmes pensées ; ce qui le rend odieux aux gens de bien au-delà de ce qu'on peut exprimer. M. le nonce, qui voit ce que je vous dis, peut en rendre témoignage.
On aura soin de toutes les choses que vous marquez, et vous en verrez bientôt des effets.
Il faut du temps pour bien digérer ce que m'envoie M. Phelippeaux. Je lui suis obligé de sa diligence, tout est excellent: il aura sur son travail de mes nouvelles par le premier courrier.
Cependant notez bien ceci : comme il pourra arriver qu'à l'occasion de nos derniers écrits M. de Cambray donne quelque chose de nouveau, ou qu'il en demande communication et du temps pour répondre, ou qu'enfin il fasse quelque chose tendant à obtenir du délai : ne manquez pas de nous avertir par courrier exprès : le roi le trouvera très-bon, et vous le commande.
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Adressez-moi le courrier ; prenez toutes les mesures nécessaires, et rendez-vous maître du courrier. Faites les choses à petit bruit ; mais encore une fois, adressez-moi tout : je porterai à l'instant vos lettres au roi, soit qu'elles soient en chiffre ou non. Cela n'empêchera pas que s'il y a quelque chose qui regarde vos affaires particulières, vous ne le mandiez à mon frère. Ne faites qu'avec discrétion la dépense d'un courrier exprès ; mais quand elle sera à propos, n'y manquez pas. On en fera autant de ce côté-ci.
J'ajoute, après avoir vu M. de Paris, qu'il doit vous écrire. Nous ne nous sommes vus qu'en passant très-légèrement chez le roi. Demain nous devons avoir un grand entretien, dont le résultat fera la matière des lettres de lundi.
Au surplus si les choses cheminent, peut-être ma lettre latine ne sera-t-elle pas nécessaire : peut-être paraîtra-t-elle un peu forte. Quoi qu'il en soit, usez-en selon votre prudence et le conseil des sages. Vous verrez par cette lettre du P. Séraphin, le langage de tout le monde en ce pays. Je vais à Paris, où M. le cardinal de Janson doit arriver ce soir ou demain.
LETTRE CCXCIX. M. DE NOAILLES, ARCHEVÊQUE DE PARIS, A L'ABBÉ BOSSUET. Paris, 8 juillet 1698.
Je fus bien fâché, Monsieur, de n'avoir pu vous écrire la semaine passée : je priai le Père procureur général des Minimes de vous en faire mes excuses. Un voyage que je fis hier à Versailles, d'où je revins tard, m'a ôté le temps que je voulais mettre à vous écrire amplement.
J'envoie par ce courrier trente exemplaires de ma Réponse, comme vous souhaitez. La Relation de M. de Meaux a achevé le bien qu'elle avait commencé ; car les plus aveugles voient présentement et sont étonnés, ou du moins le font. C'est tout vous dire, que Monsieur et Madame de Beauvilliers, Monsieur et Madame de Chevreuse sont revenus tout à fait, et renoncent entièrement
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le parti. On ne peut s'en expliquer plus nettement, ni plus fortement qu'ils le firent hier dans les conversations que j'eus avec eux : ainsi la cabale est constamment très-abattue en ce pays. Mais je vois par vos lettres et par d'autres qu'elle est toujours puissante à Rome : il faut redoubler vos efforts et vos soins pour la combattre. Je crois que pour cela il est bon de commencer à changer de ton, et à faire un peu de peur de ce que les évêques de France pourraient faire, si on recule trop. Si les raisonnements et les faits, qui sont encore plus forts dans l'esprit des gens à qui nous avons affaire, n'obtiennent rien d'eux, il faudra bien employer d'autres moyens : en un mot nous serons obligés de juger, s'ils ne jugent point. Faites-le un peu envisager aux gens sages du pays.
L'expédient que vous avez proposé pour finir est très-bon, mais il n'importe quel moyen ils prennent, pourvu qu'ils décident. Je doute que l'abbé de Barrières ait dit ce qu'on lui fait dire : j'ai chargé quelqu'un de ses amis de lui écrire ; il sait bien que cela n'est pas vrai.
La patience du roi ne doit pas tant étonner : elle n'ira pas loin encore, selon les apparences. On s'est expliqué hautement que M. de Cambray ne reviendrait plus : ainsi c'est comme s'il n'avait plus sa charge. Mais le cardinal de Bouillon cache la vérité tant qu'il peut ; et je ne comprends pas comment des gens si sages et si pénétrants que ceux à qui vous avez affaire, se laissent ainsi imposer : ils le doivent connaître. Prenez garde aux conversations que vous avez avec lui : il est homme à prendre ses avantages de tout, et les Jésuites le fortifient beaucoup. Je crains la liaison que le nouvel assesseur a avec eux ; mais le bien que vous m'en dites d'ailleurs me rassure. Quand M. le cardinal de Janson sera revenu de Beauvais, je le prierai de lui écrire fortement. Il faut toujours espérer en la protection que Dieu donne à la vérité et à vos soins. Je ne vous dis plus, Monsieur, combien je suis à vous.
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LETTRE CCC. L'ABBÉ PHELIPPEAUX A BOSSUET. Rome , 8 juillet 1698.
Le P. Campioni a entrepris de traduire lInstruction sur les états d'oraison en langue italienne : il est déjà fort avancé. Il a souhaité vous écrire pour vous en demander la permission, quoique je l'aie assuré que vous en seriez très-aise.
Les Jésuites continuent toujours à prendre le parti de M. de Cambray. J'ai su de bonne part que le P. Carégna, jésuite du collège romain, dont on a envoyé les écrits en faveur de Sfondrate, dit partout que si on condamne le livre de M. de Cambray parce qu'il détruit l'espérance, il faut aussi condamner le vôtre, parce qu'il détruit la charité : mais ces discours ne font pas à présent grande impression.
Le P. Rozzi avait dit au Pape que les Moscovites, partis depuis peu, avaient dessein de rentrer dans le sein de l'Eglise romaine, et qu'ils espéraient y faire entrer toute leur nation. Le Pape dans cette vue leur fit beaucoup de caresses dans l'audience de congé, se réjouissant de leur bon dessein, et de voir approcher le moment où ils rentreraient dans la communion romaine. Ils parurent étonnés de ce discours. Le Pape leur dit que le P. Rozzi, qui était présent, lui avait donné cette assurance. Ils nièrent en avoir parlé, et cela fâcha fort le Pape.
Le P. Roslet écrira à M. de Paris l'entretien qu'il a eu avec M. le cardinal de Bouillon, qui fut assez chaud. Le P. Roslet ne fit point de difficulté de lui dire qu'on savait tous les manèges qui s'étaient faits dans cette affaire.
Jeudi les six premiers examinateurs parlèrent devant le Pape sur les troisième, quatrième et cinquième propositions. Toute la défense de ceux qui favorisent le livre roule toujours sur la distinction d'opus operantis et opus operis.
J'eus dimanche un long entretien avec l'archevêque de Chieti : il me dit qu'on condamnerait le livre. Je lui répondis que ce n'était
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pas assez de le condamner, mais qu'il fallait que la censure fut solennelle, et proportionnée aux erreurs qu'il contenait. Il me répliqua qu'on aurait sujet d'être content. Je suis persuadé qu'il aura plus de peine à défendre les propositions suivantes.
M. Poussin (a) a fort affecté de me persuader que M. le cardinal de Bouillon était fort changé, qu'il se déclarerait infailliblement pour la condamnation, et que son suffrage serait même plus rigoureux que celui de ses confrères.
Il y eut hier lundi congrégation où parlèrent le carme, le maître du sacré Palais et le sacriste sur les mêmes propositions. M. le cardinal de Bouillon dit aux qualificateurs, de la part du Pape, qu'ils eussent à abréger sans répéter les mêmes choses, et qu'ils réduisissent les propositions à certains chefs principaux qui les contenaient. Cet ordre a été donné apparemment en conséquence des vues qu'on a insinuées à la Congrégation. On leur a montré qu'on pouvait réduire toutes les propositions à sept chefs. Ainsi dans la suite on pourra avancer plus qu'on n'a fait jusqu'à présent ; mais quelque diligence qu'on fasse, nous en avons encore pour beaucoup de temps.
M. de Chanterac et ses amis commencent à être effrayés. Le parti se diminue de jour en jour. La Relation donnera le dernier coup : ceux qui ont déjà vu ce qu'on en a reçu, en sont surpris. Nos gens ont plus d'espérance que jamais de remporter la victoire. Il paraît que les défenseurs du livre ne songeront plus qu'à faire modérer les qualifications. Demain on pourra commencer ce qui regarde la prévention de la grâce et les propres efforts. J'ai travaillé tout aujourd'hui pour en instruire de nouveau Granelli, qui est toujours vigoureux, et qui dans l'occasion réprime l'insolence d'Alfaro et du sacriste. Nous attendons le Quietismus redivivus, après quoi je pense que vous n'écrirez plus. Vous y ferez peut-être mention des falsifications de la traduction latine, que vous n'avez pas encore relevées. Je vous en ai envoyé les principaux endroits pour vous mettre en état de le faire, dans le cas où vous n'auriez pas le livre même. Je suis avec un profond respect, etc.
(a) Secrétaire du cardinal de Bouillon, comme on l'a déjà dit.
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LETTRE CCCI. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, ce 8 juillet 1698.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Paris, du 16 juin, et en même temps les cinq premières feuilles de votre Relation. J'attends le reste par le premier courrier : cela ne peut pas manquer de faire un très-bon effet ici, comme en France. L'ouvrage est admirablement bien écrit, et plus que démonstratif. M. de Cambray l'a voulu, et ne vous a pas permis de garder le silence sur rien : c'est la manière dont je prépare ici les esprits sur tout ce qui se fait à présent, et les plus grands partisans de M. de Cambray n'osent pas dire qu'on n'a pas attendu à l'extrémité. Ils ont un beau démenti : ils devraient mourir de honte. M. de Cambray n'a plus, selon les gens désintéressés et de bon sens, d'autre parti à prendre que de baiser les verges et de se soumettre.
Enfin le Pape s'est déterminé sur les instances que je lui ai faites de nouveau, aussi bien qu'aux cardinaux, à faire ordonner aux qualificateurs de réduire sous de certains chefs principaux les trente-trois propositions qui restent à examiner, et de parler chaque fois sur toute la matière et les propositions y comprises. On exécutera aussi le reste du projet que je lui avais donné, si ce n'est qu'on ne restreindra pas les examinateurs à ne parler qu'une demi-heure; ce qu'on n'a pas jugé à propos, de peur que M. de Cambray ne se plaignît qu'on n'avait pas voulu écouter ses raisons. On s'est contenté de leur enjoindre d'être courts et très-courts.
Hier M. le cardinal de Bouillon, comme l'ancien du saint Office, expliqua tout ce détail aux qualificateurs, qui doivent s'assembler incessamment pour convenir des propositions qu'on doit ranger sous chaque chapitre. Ce qui reste peut se ranger sous cinq chapitres ; chaque chapitre peut durer quinze jours : en voilà pour deux mois et demi. Ainsi je compte qu'à la fin de
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septembre les qualificateurs auront fini. Ce sera ensuite à Messieurs les cardinaux à faire leur devoir. Ils étudieront pendant ce temps, prépareront leur vu, et pourront avoir expédié pendant le mois d'octobre. J'espère donc que nous pourrons avoir une décision au mois de novembre. Il n'y a qu'à prier Dieu pour la santé de Sa Sainteté, d'où tout dépend. Les amis de M. de Cambray n'ont plus dans le fond guère d'espérance que dans sa mort ; mais je crois fermement que Dieu veut trop le bien de son Eglise pour permettre ce malheur. En un mot, je parle avec confiance, nous n'avons que cela à craindre.
Les cardinaux vont bien : je les ai tous sondés ces jours-ci, et j'en suis resté très-content. Quelques-uns faisaient de la difficulté pour changer de méthode, comme le cardinal Ferrari, quoique d'ailleurs bien intentionné; le cardinal Marescotti, qui a assurément la tête dure, et le cardinal Nerli, qui d'ailleurs s'est déclaré dans la dernière conversation que j'ai eue avec lui contre la mauvaise doctrine, et qui m'a paru bien revenu surtout depuis qu'il a vu qu'on l'avait trompé par rapport aux dispositions du roi, pour qui il a une vénération particulière.
Le cardinal de Bouillon cherche à me tromper aussi bien que le P. Roslet, et à nous persuader qu'il ne favorise pas M. de Cambray ; il aura de la peine. Il est bien certain qu'il a plus de ménagement qu'auparavant; mais nous n'en jugerons qu'avec le public par les actions. Je tâche de lui faire entendre par ses amis qu'il y va de son intérêt et de sa réputation. Il a eu quelque peine à voir que mon projet a été le seul approuvé et suivi. Tous ceux que cette Eminence présentait ont été rejetés. Son unique attention est à présent de persuader à la Cour tout le contraire de ce qu'il a dans le cur.
Le projet du général de la Minerve sur la censure des cinq premières propositions, s'est trouvé impraticable : on ne pouvait faire qu'une prohibition de lire le livre avant la fin de tout l'examen, et c'était justement pour faire échouer la décision. Le général de la Minerve croyait que cela se pouvait faire par un bref, en déclarant erronée la doctrine de l'amour pur. Mais le cardinal Casanate et le cardinal Albane, que j'ai consultés là-dessus, l'ont
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jugé impraticable avant l'examen du tout : ils m'ont dit qu'on ne pauvoit faire dans l'état des choses qu'un prohibeatur, qui aurait tout gâté et tout ralenti. Ainsi cette idée s'en est allée en fumée. Le dessein du cardinal de Bouillon dans ce projet, était d'engager cette Cour et le roi à se contenter de cette condamnation ; mais personne n'a été ici de cet avis. Nous avons découvert, à n'en pouvoir douter, que le cardinal de Bouillon veut, s'il ne peut sauver le livre, faire en sorte qu'on lui imprime la plus légère censure qu'il sera possible; et en tout cas, empêcher à quelque prix que ce soit qu'on ne qualifie d'hérétiques quelques propositions. Il s'intrigue déjà sur cela auprès des cardinaux, et même des qualificateurs qui sont contre M. de Cambray; mais nous sommes avertis, et ne laisserons rien passer.
Vous ne sauriez dire trop de bien du P. Roslet à M. l'archevêque de Paris : il vous sert ici tous les deux à merveille et nous est très-utile; il a une droiture et une fermeté d'esprit très-grandes. Le P. général de la Minerve peut avoir quelques égards pour le cardinal de Bouillon ; mais il ne fera rien contre son devoir et contre l'essentiel de l'affaire.
Les Jésuites et Fabroni sont pires que jamais. Ils publient partout que si l'on censure M. de Cambray pour avoir ôté l'espérance, il faut vous censurer pour détruire la charité. Ne fera-t-on rien à la Cour contre le P. Valois? IL est plus méchant que les quatre autres qu'on a renvoyés. Le P. de la Chaise et le P. Dez mériteraient bien qu'on ne les oubliât pas : ils veulent à présent tout le mal possible au roi, à Madame de Maintenon, à M. de Paris, à vous et à tout ce qui leur appartient (a).
On est bien obligé au cardinal Casanate, qui veut, à ce qu'il dit, servir la religion, le roi et ses amis. Il a en moi une confiance toute particulière, qui nous est d'une grande utilité sur tout : aussi je lui confie presque tout, c'est-à-dire tout ce qu'il est à propos de communiquer, et je m'en trouve à merveille. C'est un homme qui a en vue sérieusement le bien de l'Eglise et l'honneur du saint Siège : il estime infiniment l'Eglise de France, en
(a) On lira dans la lettre suivante : « Le démon n'a guère de plus vilaine qualité que celle d'accusateur de ses frères. »
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aime beaucoup les évêques et vous en particulier. Si quelque chose autrefois l'a fait agir un peu contre les intérêts de la France, c'a été la crainte qu'il avait de faire triompher par là les Jésuites qu'il connaît on ne peut pas mieux. A présent qu'il voit qu'on ne les suit pas à l'aveugle, je tiens pour certain qu'il servirait le roi en tout et partout.
Il y a un mois que je n'ai vu M. Giori. Entre nous, mais n'en dites rien, c'est un homme un peu extraordinaire, quoiqu'avec beaucoup de feu et beaucoup d'esprit. Il s'en faut servir quand on peut, et l'employer à ce à quoi il est bon, qui est de découvrir les sentiments du Pape. On a besoin ici de beaucoup de patience.
Les propositions oubliées ne demeureront pas là; il faudra bien qu'on les ajoute. Nous prendrons notre temps pour cela; mais il faut aller pas à pas, et ne pas faire croître les difficultés et les embarras : les plus petits passent ici pour fort grands. La cabale se sert de tout : elle est un peu étourdie, il faut l'avouer ; mais elle n'est pas abattue, et subsiste la même.
Jeudi on achèvera devant le Pape les cinq premières propositions.
En vérité je crois qu'il serait très-bon que vous nous envoyassiez une grande quantité d'exemplaires de tout ce que vous faites, vous, M. de Paris et M. de Chartres, pour répandre ici de tous côtés. Nous n'en avons pas la moitié de ce qu'il nous en faut, surtout de la Déclaration, du Summa doctrin, du Mystici in tuto, du Schola in tuto, du Quietismus redivivus, de la Réponse aux quatre lettres, de votre Relation, de l'Ordonnance de M. de Paris et de sa dernière Réponse. Je m'étonne encore que vous n'ayez pas fait traduire sur-le-champ en latin votre Relation, et la Réponse aux quatre lettres. Je suis tenté de faire traduire ici la Relation en italien, et de la faire imprimer à Naples.
L'archevêque de Chieti est très-embarrassé de sa personne. Il dit que pour sortir promptement d'affaire, il veut donner dans les premières séances son sentiment sur tout le livre en gros, et sur les propositions qui restent. Le sacriste est plus obstiné que jamais ; la politique s'en mêle.
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M. le cardinal de Bouillon est très-fier de l'induit que le Pape a accordé au roi pour M. de Besançon ; mais après l'exemple de Cambray, il n'y avait plus de difficulté. J'oublie de vous dire que le cardinal de Bouillon fait de grands manèges auprès du cardinal Noris.
LETTRE CCCII. M. PERRAULT, DE L'ACADÉMIE FR4NÇAISE A BOSSUET. 9 Juillet 1698.
Je ne puis, Monseigneur, vous dissimuler que jusqu'ici il me semblait, comme à la plupart du monde, que vous traitiez un peu rudement, quoiqu'avec justice, un de vos confrères dans l'épiscopat et de vos amis très-particuliers. Mais depuis que j'ai lu le dernier ouvrage que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, où vous, racontez comment les choses se sont passées, et quel est le caractère de Madame Guyon, je trouve que vous avez trop épargné vôtre confrère, et attendu un peu trop longtemps à le faire connaitre. Je vous demande pardon, Monseigneur, de la liberté que je prends; mais cette faute est si belle, elle marque tant de bonté et de générosité, que je serais fâché que vous ne l'eussiez pas faite. Le démon n'a guère de plus vilaine qualité que celle d'accusateur de ses frères ; et à moins que la gloire de Dieu et l'intérêt de la religion ne le demandent, comme en cette rencontre, où l'un et l'autre sont mortellement blessés, un silence charitable nie semble devoir couvrir toutes les autres fautes. Je ne puis donc, Monseigneur, vous trop féliciter sur l'honneur que vous remportez dans toute cette affaire, et sur le grand bien que vous procurez à l'Eglise, en lui découvrant les erreurs effroyables qu'on semait dans son sein. Il y a longtemps qu'il ne s'en est élevé de si dangereuses, ni de plus dignes d'un si sage et si habile extirpateur. Tous vos ouvrages sur cette matière sont admirables; mais ce dernier, semblable aux autres pour la solidité, l'élégance et l'érudition, semble l'emporter pour l'utilité dont il est à désabuser tout le monde. Je suis avec bien
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du respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Perrault.
LETTRE CCCIII. DOM INNOCENT LE MASSON, PRIEUR DE LA GRANDE CHARTREUSE, A BOSSUET. 11 juillet 1698.
Je suis si rempli d'estime, de respect et de reconnaissance pour Votre Grandeur, que je suis pressé de m'en soulager un peu, en interrompant vos occupations si utiles à l'Eglise, par ce mot de lettre. Je vous y parlerai avec la franchise et la simplicité cartusienne.
Je bénis Dieu mille fois, Monseigneur, de ce qu'il a donné à l'Eglise en votre personne un si fidèle et si docte défenseur de la foi catholique et de la morale chrétienne. Chacun sait ce que vos savants et sages livres ont produit contre l'hérésie : mais je crois connaitre, autant que personne au monde, le prix de vos écrits contre la Dame qui a tant fait parler d'elle, et contre ses fauteurs. Car j'ai vu de près ce que sa pernicieuse doctrine et celle de son directeur étaient capables de produire, et je l'ai comme touché au doigt par les effets que j'en connais.
J'ai reçu avec bien de l'estime et de la reconnaissance les exemplaires des livres précieux que Votre Grandeur m'a donnés, et que le prieur de Paris m'a fait tenir. Je les ai lus et relus avec une parfaite satisfaction : mais votre Relation, que j'ai reçue et comme dévorée sur-le-champ, doit être considérée comme ce qui s'appelle le coup de grâce, qui doit faire cesser l'erreur et la défense de l'erreur, qui doit faire cesser de vivre l'une et l'autre. C'est le coup mortel que vous lui donnez, mais qui fait paraître en même temps votre sagesse et votre modération : car on y voit que vous avez épargné, tant que vous avez pu, des gens que vous auriez pu jeter d'abord sur le carreau.
Je ne mérite en aucune manière, Monseigneur, la mention que
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vous y faites de ma personne avec des titres que je n'ai garde de m'attribuer. Mais ce m'est un grand sujet de consolation de voir qu'une des plus pernicieuses erreurs qui ait jamais paru dans l'Eglise de Dieu, et contre laquelle je crie au loup depuis huit années, soit si fortement combattue et blessée à mort par votre zèle et par votre docte plume. Je connais assez les effets du venin de cette doctrine des démons, pour pouvoir dire que si on lui avait laissé faire un progrès tranquille, elle aurait comme effacé de l'Evangile ces paroles : Sint lumbi vestri prcincti.
Monseigneur l'archevêque de Paris a fait aussi une admirable lettre, qui marque combien il est rempli de piété et de sagesse, aussi bien que d'érudition. J'attends aujourd'hui la belle pièce que Son Eminence Monseigneur le cardinal le Camus, doit m'envoyer de Monseigneur de Chartres. Voilà un digne funiculus triplex , qu'on trouve en vos trois sacrées personnes, pour la conservation desquelles nous prions Dieu de tout notre cur, comme pour trois grands défenseurs de l'Eglise, qui méritent d'être écrits dans le catalogue des Athanase, des Chrysostome et des Augustin. Je vous demande en grâce un peu de part en votre bienveillance, et que vous soyez bien persuadé que je suis avec autant de reconnaissance que d'estime et de respect, Monseigneur, de votre grandeur, le très-humble et très-obéissant serviteur,
F. Innocent , prieur de Chartr.
LETTRE CCCIV. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, ce 12 juillet 1698.
Je me sers d'un courrier extraordinaire, qui porte la nouvelle au roi de l'induit de Besançon accordé par le Pape, pour envoyer à Madame la duchesse de Foix une petite boîte de pommade, au fond de laquelle boîte j'ai caché cette lettre, qu'on vous doit remettre de sa part. J'use de cette innocente finesse, afin de ne point faire ici soupçonner à personne que je me sers des courriers extraordinaires pour écrire sur l'affaire en question. C'est l'écuyer
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de M. le cardinal de Bouillon, qui est de mes amis, et qui m'a témoigné être ravi que je lui donnasse cette petite commission pour Madame de Foix : il ne lui viendra jamais dans l'esprit crue je vous écrive par ce moyen.
Je reçus hier votre lettre du 3 juin. Je vous ai écrit le 8, et plus amplement à M. de Paris, pour vous apprendre que M. le cardinal de Bouillon veut apparemment flatter ou plutôt tromper le roi.
Enfin le Pape a résolu de suivre ce que j'avais proposé il y a un mois. Tout ce que le cardinal de Bouillon a proposé n'a point plu; et on peut dire dans la vérité que notre plan a été agréé malgré lui. Le Pape au lieu de déterminer une demi-heure pour parler, a commandé aux qualificateurs d'être courts. Les nôtres le seront extrêmement : car l'important est de terminer le rapport des qualificateurs , et d'aller à la fin. J'ai plus de confiance que jamais qu'elle sera telle qu'on peut désirer.
J'ai vu depuis huit jours tous les cardinaux : la plupart s'expliquent avec moi fort clairement sur la doctrine. Le cardinal de Bouillon se contraint à présent beaucoup plus ; mais il est difficile qu'il trompe personne à Rome : il ne cherche qu'à en imposer au roi. Il dit actuellement qu'on jugera de lui par son vu ; mais il faut venir à la fin pour cela.
Le quiétisme et la cabale n'ont plus de ressource que dans la mort du Pape, qui n'arrivera pas, s'il plaît à Dieu. On a fini les cinq premières propositions : on va réduire les propositions qui suivent par chapitres, qu'on examinera successivement avec les propositions qu'ils renferment. Cela sera cent fois plus court que d'aller proposition à proposition, et j'espère qu'au mois de septembre les qualificateurs auront fini. Le mois d'octobre sera le grand mois ; et le mois de novembre verra la décision. Si l'on peut trouver quelque voie plus courte encore pour avancer le travail des qualificateurs, je ne l'oublierai pas.
L'attention de M. le cardinal de Bouillon se réduit à deux choses. A présent il commence à voir qu'on ne peut, si on parvient à la fin, soutenir le livre ; mais il veut faire tous ses efforts pour obtenir la plus légère censure qu'il soit possible : c'est à quoi
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je vais avoir une extrême attention. La seconde chose, c'est de faire écrire ici par tout le monde, s'il peut, afin que cela revienne au roi, qu'il ne cesse de presser la décision. Il serait bien content que la Cour en fût persuadée ; et cependant il voudrait, s'il était possible, qu'on ne finît pas : cela sera difficile. Je tâche de le faire changer tout de bon ; mais le moyen ?
M. l'abbé de la Trémouille demande avec empressement Besançon ; et le cardinal de Bouillon veut que l'abbé de Polignac ait sa place à Rome. Cela ferait ici un très-mauvais effet pour le roi : vous en voyez les raisons.
Nous avons reçu l'écrit de M. de Chartres : il l'a adressé ici au P. Massoulié, qui n'a pas jugé à propos de s'en charger, ni aucun de son ordre, pour ne se rendre pas suspect. Je me suis chargé, avec le P. Roslet, de la distribution. Il n'y a que deux heures que j'ai cet écrit : je l'ai lu ; il est excellent et donne un tour nouveau aux choses. Rendez compte de ceci, je vous prie, à M. de Chartres. Les contradictions de M. de Cambray y sont démontrées.
La fin de votre Relation n'est pas venue par ce courrier : apparemment elle ne sera pas arrivée assez tôt à Lyon. Je la recevrai par l'ordinaire prochain. Que peut répondre M. de Cambray à tant de faits constants? Que fera-t-on du P. Valois? Le P. Dez ne vaut guère mieux.
Il serait bon que vous m'envoyassiez une censure juste et précise de la proposition de M. de Cambray oubliée, que l'amour de pure concupiscence, quoique sacrilège, est une préparation à la justice. Plusieurs de nos amis, gens savants, croient qu'on peut donner un sens excusable à cette proposition, par l'explication de M. de Cambray, removendo obices. Nous savons déjà à peu près ce qu'on peut dire contre.
On n'oublie rien ici pour parvenir à une bonne fin. On a bien de l'obligation au cardinal Casanate. Nous attendons le Quietismus redivivus. Je n'ai pas le temps d'écrire à M. l'archevêque de Paris.