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Fondation Ling
La Lettre - n° 8/décembre 1994 - extrait
LE PRINCE ANALOGUE, LE REEL ET L'OBSERVATION
Entretien avec le Rév. Père Claude Larre, directeur de l'Institut Ricci à Paris, parrain de la Fondation Ling. (21 octobre 1994)
Gérard Salem: Vous disiez que s'il est soi-disant vrai que "comparaison n'est pas raison", cette maxime n'est pas vraie pour les Chinois - comme elle ne l'est pas pour Dumézil, non?
Claude Larre: Dans le texte que vous venez de me citer de Dumézil, qui me paraît assez complet et étendu sur ce thème, et qui dénote bien sa manière de travailler, je remarque qu'il n'y a pas le mot "analogique". Je me rappelle qu'au cours de mes études, notamment à propos du Moyen Age, en 1946 environ, mes camarades et moi, nous nous amusions entre nous à jouer de certains mots latins. Il y avait entre autres analogum princeps que nous traduisions par "le Prince Analogue". Je crois que c'était finalement une assez bonne définition de l'idée de principe. Car le mot principe est un mot abstrait, propre au langage, qui renseigne assez peu sur le réel, par exemple comment le lustre du plafond est suspendu à son clou... Je préfère au fond cette étymologie fantaisiste, le "Prince Analogue" ou le "Prince des Analogues". Parce que c'est une véritable domination dans le monde chinois que l'analogie exerce sur la multiplicité du réel. La différence de cette pensée chinoise, qui est globalisante, avec l'idée de simple comparaison de Dumézil (tenir des choses différentes sous un même regard), c'est que l'analogie n'est pas l'esprit, elle est le fond sur lequel les choses sont. Un peu comme le tableau noir, ou le tableau blanc n'est rien qu'une surface déserte, mais essentielle si l'on se mêle d'y inscrire des formules mathématiques ou des caractères chinois... Et quand vous êtes dans la vie courante (je ne parle pas ici de philosophie chinoise, ou de Laozi, etc.), si vous avez un réflexe de différence des sciences, voire d'hostilité et de maîtrise dissimulées qu'un Chinois peut sentir au moment où vous parlez, c'est sans doute que lui, le Chinois, considère qu'il sait tout, alors ça vous agace un peu, et vous vous dites: il sait tout, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible, ces gens-là sont développés peut-être, mais pas dans les choses où nous sommes les plus forts... Et bien, il peut défendre sa position comme vous pouvez l'attaquer... Si vous l'attaquez, vous dites: mais vous ne savez pas ça ni ça ni ça ni ça.... et lui vous répond mais moi je connais l'ordre, et tout ce que vous pouvez trouver, ou tout ce que vous avez pu trouver, tient sa place dans l'ordre universel... Et la place qu'on tient dans l'ordre universel est plus intéressante que le détail des choses qui occupent cette place dans l'ordre universel... Car ce qui vous embête vous autres Occidentaux, savoir où vous allez, ce que vous faites, toute cette espèce de flottement et d'ennui qu'il y a chez un certain nombre d'entre vous... ce n'est pas que vous ne travaillez pas, ou que vous ne savez pas travailler, c'est que vous ne savez pas à quoi sert le doute ni où le mettre... Je crois que l'analogie c'est ça. L'analogie, si c'est la comparaison chez les Chinois, c'est qu'elle est Raison. On rend raison de tout, parce qu'on rapporte tout à un ordre universel que nous n'avons pas construit, qui s'impose. Et pour voir qu'il s'impose, il faut observer. Donc la défiance que les Chinois peuvent montrer devant nos propositions est assez justifiée car ça ne les rend pas paresseux. Quoi que vous leur disiez ils diront : je sais, je l'ai vu, je suis persuadé que vous n'avez rien inventé ... Ce n'est pas ça le problème avec les Chinois. Ils ont un équilibre, ils ne peuvent pas mieux établir des définitions qu'en des termes qui se correspondent, comme le Ciel et la Terre... Et comme le Ciel n'est pas ce que l'on voit par la fenêtre, que la Terre n'est pas l'endroit où vous mettez les pieds... que le Ciel enveloppe même le ciel que l'on voit par la fenêtre et que la Terre est plus basse, plus mystérieuse, plus obscure, elle est le support de tout ce qui existe... on a alors le sentiment qu'ils se réfugient dans l'indéfini, l'indéterminé... Sur le plan conceptuel on ne peut pas leur en vouloir, car sans être sceptique ni relativiste il faut bien qu'il y ait une enveloppe qui contienne tout...
GS: Si l'on prenait des exemples? Je songe à la comparaison entre la cartogaphie du corps et à la cartographie de la terre chez les Chinois. Planter une pagode par exemple, comme l'on plante une aiguille d'acupuncture, selon les ondes telluriques et le fengshui (géomancie chinoise), on tient compte précisément de cette même conception d'un ordre universel...
CL: Oui, oui. En quoi ils ne sont pas paresseux, c'est que, pour planter la pagode ou pour planter l'aiguille, il faut des mesures...Ils ne se contentent pas de l'idée que c'est la même chose...Ils observent comment sont les choses, ils les observent généralement assez bien, car ils ont de longues traditions d'observation... Ce sont des gens consciencieux... et tout le monde sait que les Chinois sont curieux, et s'ils sont curieux... même à l'égard des étrangers qui passent chez eux, à Pékin, Xi'an ou ailleurs, c'est parce qu'ils pensent que sur le plan de l'inventaire des choses terrestres, ils ne savent pas tout... Et pour le rapport de la terre à l'action, ils se disent qu'il faut quand même savoir où l'action va se produire, comme le sourcier doit savoir à quel endroit il faut creuser, comme lorsque vous passez sur un terrain et que vous ne voyez pas très bien ce que c'est, si c'est une ligne de chemin de fer, c'est là où peut passer un train que vous risquez de recevoir en pleine poire... Donc ils savent que l'urgence de la vie ne permet pas de mettre de côté l'observation... et cependant ils ne s'en tiennent pas là, et c'est la contemplation... une sorte de règne de l'esprit...Et c'est là où, je crois, ils sont assez complets... Il ne faut pas les regarder quand ils observent seulement, il ne faut pas les regarder quand ils méditent seulement, ils ne faut pas les regarder quand ils agissent seulement...Il faut tenir tout ça, et pratiquement, tirer par la force de l'esprit, le résultat exact de l'observation, une ligne de conduite, parce que ce que nous faisons n'échappe pas à ce qui se fait dans le monde...
GS: Ça me fait penser à une chose. Est-ce que dans la démarche scientifique de l'Occident, il n'y a pas quelque chose que nous avons perdu, le sens même de cette globalité, qui fait que tout est relié forcément et qu'il faut établir le relais par le Tout? Alors que ce qui caractérise la science, c'est la scission, il faut séparer pour comprendre... séparer, considérer le détail et non pas l'ensemble, examiner une seule variable à la fois. Dans le tas, on oublie l'ensemble... on finit par le perdre.
CL: ... Et l'on est obligé de construire un monde un peu artificiel pour que ce que l'on dit soit exact. Il y a l'approximation de Gauss, il y a un certain nombre d'approximations. Dans des conditions égales de température et de pression, il n'y a pas de physique qui ait des résultats universalisables, s'il n'y a pas ça. Mais dans la réalité, de résultats il n'y en a jamais! Plus on en sait et moins l'on peut en faire quelque chose. Ce ne sont pas les meilleurs électroniciens qui réparent les postes de télévision quand ils sont en panne... L'aptitude à saisir le réel, cette forme d'intelligence particulière, n'est pas forcément le propre d'intellectuels...
GS: J'aime beaucoup votre façon de valoriser ce sens de la vision concrète chez les Chinois. Ce n'est pas par hasard qu'ils ont fait le plus d'inventions pratiques, dans les domaines les plus astucieux de la vie, plutôt que des inventions trop abstraites. C'est encore une fois leur sens de la réalité immédiate qui l'emporte. Mais en ce sens, que pensez-vous de notre mentalité comparatiste, à la Fondation Ling, des efforts que nous faisons pour valoriser confrontations et analogies, et que pensez-vous de ce dossier consacré à la comparaison, après le précédent consacré à la différence? Sommes-nous dans le réel?
CL: Ça me semble assez logique, assez heureux. Je crois que ce qui légitime ce que vous faites, c'est que vous ne le faites pas dans une réalité indifférente, vous le faites à propos de la vie. La vie comme étant globalisée. Je suis à peu près certain que les observations que vous faites ont un principe intérieur de globalisation. Je dis bien intérieur, car vous n'allez pas globaliser en enfermant tout le monde dans une enveloppe, mais en ayant un point central à partir duquel le noyau peut irradier dans toute l'épaisseur de la sphère. C'est là où, n'ayant pas quitté la vie dans vos observations, vous n'avez pas besoin de faire des efforts démentiels, comme on voit dans des livres de science, pour essayer de dire que c'est utilisable, et comment on va revenir sur les techniques opérationnelles, etc. Le problème n'est pas finalement de trouver un mot magique, tel que le mot "comparaison" ou "analogie" - c'est un peu l'enseignement de Laozi - mais de trouver la position de l'esprit incarné dans une société, pour que ce que l'on dit , puisse se dire avec n'importe quel mot, mais touche le réel et ne le quitte pas . Donc l'analogie, ce n'est pas une panacée, c'est le mot par lequel on dit : "puisque ce qui existe est un, et que ce que l'on observe est divers, il va bien falloir trouver un moyen de dire que ce qui est un est divers". J'en donne un tout petit exemple. Le chiffre un, en chinois, c'est l'unité; le chiffre dix, c'est l'unité rayonnante, et le chiffre onze, c'est l'unité dans la diversité. Vous trouvez cela dans le Huainanzi, et dans le Laozi, et même je crois dans le Zhuangzi, il faudra que je le vérifie.
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