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François Beuchat
Né dans le Jura en 1945, François Beuchat vit à Nidau, près de Bienne. Il a publié un recueil d'aphorismes et de poèmes, Ballade en rose et noir (Ed. du Panorama, 1988) ainsi que L'Inadapté: fragments du roman d'une vie (Ed. d'autre part, 2005). Ces « fragments » sont une petite partie d'un immense territoire, soit quelque 200 pages parmi les 3500 dactylographiées par l'auteur ces quinze dernières années.
François Beuchat a déchiré tous ses textes jusqu'à la fin des années 1980. Puis, après avoir relu La Recherche de Proust, il s'est lancé dans une œuvre de longue haleine mettant en scène une multitude de personnages, dans des séquences plus ou moins brèves. De Proust, le Jurassien n'a gardé ni les mondanités ni la phrase sinueuse, mais la recherche d'un temps perdu.
Les Editions d'autre part projettent de publier d'autres fragments de cette quête poétique qui emprunte les sentiers de la mémoire et de l'imaginaire, et se rapproche parfois du surréalisme. En attendant, François Beuchat continue d'écrire, «avec l'idée de trouver une belle phrase qui arrêterait le temps. Un idéal inaccessible. On ne peut jamais mettre le mot fin. La mort s'en chargera peut-être.» Nous publions ici quatre de ses fragments.
CO
Fragments
Poudre de succession?
A quoi sert une poudre de succession lorsqu'il n'y a pas de succession ? A faire triste figure, à se promener avec un chien, à fuir les miroirs, à regarder le mur, à se faire toile d'araignée. A lire une fable de La Fontaine, ou un poème d'Aragon. A quoi sert une poudre de succession ? Trente ans d'apostolat, pour une règle de trois, aucune tâche humaine n'est jamais achevée, on continue pourtant sur le chemin pierreux, écume de nos vies, mais espérance profonde.
Totem et tournesol
Qu'est-ce qui tourne dans les têtes, est-ce donc quelque fleur des champs ? Est-ce un pot de moutarde, est-ce un chat familier, est-ce un chien égaré ? Est-ce un lit, une lampe ? Est-ce un miroir sans tain ? Le réel est un camp retranché, il y fait presque toujours froid, on y attrape le rhume, ou une folie secrète. Caverne du néant, poison de vieille nuit blanche. Totem et tournesol, valse qu'on entend à midi, on n'ira pas en classe, aujourd'hui, on regardera la nappe blanche de la table brune, puis cette figurine de toujours, puis on lire quelque livre aux pages jaunies, songeant aux papillons de nuit, aux promeneuses des bords de mer. Le sable du Temps noie les plus grands esprits, totem et tournesol, valse qu'on entend, à midi. En tant que chevalier, je suis prêt à recevoir la foudre, en tant que cheval de bois, j'avance, un peu, sur telle galerie de bois. Totem et tournesol.
Hallucination contrôlée
Etrange, non ? Il y a comme certains tremblements dans mon écriture des années 1968 et 1969. C'est sans doute le reflet de mes émotions d'alors, car je voyais la vie comme une féerie, certes, mais cette féerie n'était pas exempte de quelques monstres menaçants. Et j'étais ému devant toute chose, et chaque vie, quelle qu'elle fût, m'étonnait par son évidence et par sa grâce cachée. J'étais affligé d'une nervosité rentrée, et l'écriture ne pouvait sans doute pas cacher cette étrange façon d'être. La vie en rose devient grise, puis noire, et les corbeaux amis volent au-dessus des champs labourés. Advienne que pourra ! Le néant devient quelquefois comme une seconde peau. Peau de chagrin, et trains en gare. Dans Conseils au jeunes littérateurs, Charles Baudelaire affirme : « …tout homme bien portant peut se passer de manger durant deux jours, - de poésie, jamais. » La poésie est un sceau sur la vie d'un homme. Sans doute ai-je toujours voulu voir le monde et le réel au travers d'une hallucination contrôlée. En écrivant, je ne cessais d'écouter une voix, c'était la voix qui était au fond de moi, une voix qui s'était formée au cours des ans et que les chagrins avaient façonnée de la plus mystérieuse façon. Prévoir ne rend jamais heureux. Il faut garder sa propre névrose, elle est un manteau de deuil et de création. La vie nous traverse davantage qu'on ne la traverse. La mort, au moins, nous ferme les yeux.
Le vent de la mort soufflait aussi à St-Loup
Après chaque petite maladie, j'étais toujours étonné de revenir à la vie, à la vie d'avant. Etonné, et peut-être déçu. Car les chagrins m'ont davantage transformé que les petites maladies. Et il y eut une période de l'adolescence où j'ai subi comme un arrêt, comme un refus de grandir, comme un refus d'aller au-delà. Je recherchais une sorte de cocon, et m'enfouissais dans les petites sensations, les voulant grandes et importantes au plus haut point. Grandes, elles le sont effectivement, et elles ont bien davantage d'importance qu'on ne croit. En 1957, ou 1958, mon père, ma mère, une cousine et moi, nous allâmes d'Yverdon à St-Loup, dans le canton de Vaud. Nous vîmes Pompaples, et, auparavant, de nombreuses fermes, quelques fumiers, et un brouillard qui s'étalait sur la plaine. La neige fondait, mais restait intacte par endroits, on sentait que la nature en avait assez du repos, elle attendait de pouvoir éclater de toutes parts, et elle était prête à préférer le vert au blanc, le soleil au brouillard. A St-Loup toutefois, nous vîmes, dans un lit d'hôpital, une cousine qui allait mourir d'un cancer. Elle était amaigrie, et quelques boucles blondes étaient dispersées sur son front, et elle n'avait pas encore cinquante ans. En sortant de l'hôpital, nous enfilâmes nos manteaux, comme pour nous protéger, ces manteaux étaient peut-être des armures pour affronter le destin. Nous étions quatre chevaliers du vent gris. Et la DKW grise et noire, que conduisait la jeune cousine qui était sur le point de perdre sa mère, cette voiture se perdit dans le soir. Sur le chemin du retour, nous vîmes quelques lumières dans les fermes, il n'y avait aucune hostilité, nulle part, mais une certaine détresse semblait flotter sur la plaine. A Yverdon, on retrouva la chaleur forte, sèche, bruyante et enfumée d'un café-restaurant. Une Simca grise devant le restaurant, puis une Peugeot 203, puis une Oldsmobile, grise et noire. Après chaque petite maladie, j'étais toujours étonné de revenir à la vie, à la vie d'avant. Etonné et peut-être déçu. Car les chagrins m'ont davantage transformé que les petites maladies. Le vent de la mort soufflait aussi à St-Loup.
François Beuchat