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L’homophobie: une attraction impulsive pour le même sexe?
Certains hommes homophobes ont une attirance impulsive pour les stimuli homosexuels. Mais ils refoulent cette réaction inconsciente et se défendent en adoptant une attitude agressive
Les hommes homophobes sont-ils des homosexuels refoulés? Tous, non, mais une partie, sans doute, répond une étude parue le 19 mars dans le Journal of Sexual Medicine. Ce travail mené par Boris Cheval, chercheur à la Section de psychologie (Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation), permet même de désigner lesquels. L’enquête confirme en effet que les hommes homophobes regardent durant un temps significativement plus long les images à caractère homosexuel mais cela ne concerne en réalité que ceux qui ont, en plus, une forte attraction impulsive – et inconsciente – vers des stimuli homosexuels. Une nuance de taille qui exige quelques explications.
Est-ce un cliché de prétendre que les homophobes sont des homosexuels refoulés?
Boris Cheval: Certaines études ont établi un lien entre les deux. L’une d’elles, menée par Henry Adams de l’Université de Géorgie aux Etats-Unis et parue dans le Journal of Abnormal Psychology en 1996, a montré que les hommes homophobes – et pas les autres – étaient physiologiquement excités à la vue de vidéos explicitement homosexuelles. Les auteurs ont suggéré que ces résultats pouvaient être interprétés comme l’expression d’une attraction inconsciente ou refoulée pour le même sexe. Mais cette explication n’est pas satisfaisante.
Pourquoi?
L’excitation physiologique n’est pas une mesure parfaite de l’intérêt sexuel mâle. Elle peut aussi être interprétée comme un signe de peur ou d’anxiété. D’autres études ont tenté des approches alternatives, certaines ne se basant pas sur des mesures génitales mais sur des temps de regards et des tâches spécifiques. Mais les résultats ont commencé à devenir contradictoires. On en est arrivé à une situation d’affrontement entre deux écoles: celle qui assimile les homophobes à des homosexuels refoulés et celle qui prétend que l’homophobie est le produit d’une véritable aversion ou répulsion vis-à-vis de l’homosexualité... Notre méthode permet en quelque sorte de réconcilier les deux.
Comment cela?
Nous avons utilisé un modèle théorique qui fait la distinction entre deux systèmes séparés mais en interaction et qui, ensemble, guident les comportements humains. Le premier est rationnel, contrôlé, conscient et lent. Il intègre des concepts cognitifs tels que les normes sociales, les valeurs personnelles, les buts, les attentes, etc. Le second est impulsif, inconscient, porté par les émotions et rapide. L’interaction entre ces deux composantes (froide et chaude dans notre jargon) permet de prédire un certain comportement. Par exemple, dans le cadre de ma thèse, j’ai utilisé ce modèle dans un domaine très différent. J’ai montré que l’on peut avoir la ferme intention de sortir et de faire de l’exercice physique (pour toute une série d’excellentes raisons) mais que si l’on possède une forte impulsion de sédentarité (inconsciente mais que l’on peut mesurer), on peut prédire avec assurance que l’on finira par rester à la maison.
Qu’en est-il pour l’homophobie?
D’un côté, il y a la réaction immédiate à un stimulus homosexuel. La vue d’un couple d’hommes s’embrassant dans la rue ou d’une couverture osée d’un magazine gay peut par exemple provoquer une impulsion incontrôlée d’attirance ou de répulsion. De l’autre, la composante réfléchie est incarnée par le degré d’homophobie.
Comment avez-vous mesuré ces deux composantes?
Nous avons sélectionné parmi les étudiants 38 hommes se déclarant hétérosexuels et dont le degré d’homophobie a été estimé de manière subtile à l’aide d’un questionnaire. Nous avons ensuite mesuré pour chaque volontaire l’intensité de son impulsion attractive ou répulsive à la vue d’images homosexuelles et hétérosexuelles grâce à des tâches dites du mannequin: un petit bonhomme apparaît en haut ou en bas de l’écran. Une photo est ensuite affichée au centre. Le participant peut déplacer le petit bonhomme à l’aide des touches du clavier. On lui demande alors de l’éloigner ou de l’approcher le plus vite possible de l’image centrale selon que cette dernière a un contenu homosexuel ou hétérosexuel. Les consignes changent d’une session à l’autre. Les différentes vitesses mesurées nous permettent d’obtenir une valeur pour cette impulsion.
Et ensuite?
Nous avons mesuré le temps de regard des volontaires devant des images homosexuelles. Et c’est là que nous avons pu montrer qu’un haut degré d’homophobie et une forte attraction impulsive vers des stimuli homosexuels permettent de prédire que la personne passera plus de temps à regarder une image à caractère homosexuel que les autres.
Qu’en concluez-vous?
Nos résultats suggèrent qu’une partie des hommes homophobes le sont par leur éducation ou leur environnement social. En revanche, il existe aussi des hommes qui ont un intérêt pour l’homosexualité mais qui le cachent, sous l’effet de la pression sociale par exemple, et développent en réaction une attitude homophobe. Cette catégorie de personnes nous intéresse car ces individus sont en réalité également des victimes. Une telle dissonance entre leurs impulsions intimes et leurs attitudes déclarées doit probablement avoir des conséquences négatives sur leur niveau de bien-être. C’est un aspect qui reste à étudier.
Les homosexuels refoulés et homophobes sont-ils aussi les plus agressifs face à l’homosexualité?
Je l’ignore. Notre étude ne s’est pas intéressée à la question. Mais il est effectivement envisageable que la peur de ressentir une attirance homosexuelle puisse engendrer un mécanisme de défense agressif envers les personnes homosexuelles.