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On tourne en rond...
On dit que le temps s'accélère, au gré des progrès technologiques. On a pourtant eu l'impression, à suivre et participer aux débats sur le Grand Théâtre au Conseil municipal de Genève, que le temps a quelque chose d'immobile, de révolutionnaire au sens astronomique du terme : en clair, on tourne en rond, on refait, ou on poursuit, un débat entamé depuis au moins vingt ans, et qui porte sur les conséquence de choix politiques initiaux dont nous héritons, mais que nous n'avons jusqu'à présent jamais contestés et que nous nous contraignons nous-mêmes à assumer, sauf à faire d'autres choix les révoquant. Nous héritons donc du choix de Genève de se doter d'un opéra, d'un opéra public, municipal, payé par la Ville mais géré par une fondation autonome. A qui, hier soir, le Conseil municipal a accordé deux subvention, une extraordinaire de 1,9 millions pour combler le déficit de la saison passée, et une ordinaire de 10,8 millions, qui doit être confirmée lors du vote du budget de la Ville, de pour assurer le budget de la saison présente.
Le pire service qu'on puisse rendre à l'opéra serait de le soutenir par résignation
Genève a donc choisi de se doter d'un opéra. Elle aurait pu s'en passer : une ville a besoin d'une voirie, d'une addiction d'eau potable, de sources d'énergies -pas d'un opéra. D'un opéra, elle peut avoir envie, et Genève en a eu envie, et s'en est dotée. C'est un premier choix, politique. Genève a ensuite fait le choix d'un opéra public, à l'européenne, et non d'un opéra privé, à l'américaine. De ce choix découle forcément le choix de faire payer cet opéra par la collectivité publique, et donc l'impôt de toutes et tous, et non les dons de quelques uns. Cet opéra public, Genève a décidé qu'il serait un opéra municipal. Sa charge repose donc sur la Ville, pas sur le canton ou la Confédération. C'est la Ville qui pour l'essentiel (entre les deux tiers et les trois quarts des ressources du Grand Théâtre) paie l'opéra de toute la région -ce qui, soit dit en passant, est totalement contraire à ce que le peuple a décidé en acceptant à 83 % une initiative imposant un partage de la charge des grandes institutions culturelles entre le canton et les communes. Enfin, cet opéra municipal genevois est placé sous la responsabilité d'une fondation formellement autonome de la Ville (quoique la Ville soit représentée dans son Conseil), alors que l'existence même de l'opéra dépend du bon vouloir de la Ville, et plus précisément de celui du Conseil municipal qui tient en ses augustes votes le sort de l'opéra -mais pas sa gouvernance. Ainsi sont cultivées deux illusions, celle de la fondation d'être autonome de la Ville alors qu'elle dépend de la Ville pour exister, et celle de la Ville de pouvoir contrôler directement son opéra comme elle contrôle, par exemple, son Musée d'Art et d'Histoire.
Ces choix dont nous avons hérité, à nous entendre hier soir, nous n'avons ni le courage de les assumer, ni celui de les révoquer. Nous les avons fait nôtres, puisque nous ne les avons jamais contestés, ni en demandant qu'une autre forme de gouvernance que celle d'une fondation de droit public soit adoptée, ni en coupant les vivres au Grand Théâtre. Il va bien pourtant falloir en débattre (ce qu'une motion socialiste qui va être étudiée demande) à nouveau.
Genève doit-elle continuer à avoir un opéra ? cet opéra doit-il être public ou privé ? municipal ou cantonal ? gouverné par une fondation ou en gestion directe par la Ville ? Et à ces quatre questions, il convient encore d'en ajouter une cinquième : quels rapports, quel équilibre dans les moyens accordés peut-on établir entre une institution "centrale", lourde, coûteuse (il n'y a pas d'opéra "bon marché") comme le Grand Théâtre et les acteurs culturels genevois les plus nouveaux, les plus fragiles -et les plus innovants ? Tant qu'on n'aura pas répondu clairement à ces questions et qu'on n'aura pas pris les décisions qui découlent de nos réponses, nous aurons, année après année, au Conseil municipal et sur la place publique, les discussions, les polémiques, les doutes, que nous avons depuis vingt ans.
Nous finirons toujours par voter l'octroi au Grand Théâtre des ressources dont il a besoin. Mais par conviction, par adhésion au projet culturel et artistique de sa direction, ou seulement parce qu'il est, comme les grandes banques suisses auz temps de la crise des subrimes, "too big to fail (and fall)", trop important pour qu'on le laisse choir ? Le pire service qu'on puisse rendre à l'opéra serait de le soutenir par résignation au lieu que de le soutenir pour le rôle qu'il joue, la culture qu'il offre et le plaisir qu'il donne. comme celui que nous promet son spectacle de fin d'années : les jubilatoires "Indes Galantes" du camarade Rameau.