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L'avant-dernière fois, j'ai évoqué la science-fiction comme ayant été en quelque sorte un point de passage entre les cultures régionales et la culture bourgeoise, parce qu'elle liait le folklore traditionnel, les figures du merveilleux des campagnes, à la vie moderne, inspirée par le rationalisme scientifique. Et, de fait, ce genre a essayé et essaie continuellement de relier ces figures fabuleuses de la tradition aux conjectures de la science moderne. Elle le fait plus ou moins consciemment, s'imaginant souvent être dans la lignée du scientisme classique; mais qu'elle invoque l'imagination montre qu'elle doit beaucoup au merveilleux traditionnel, auquel elle a pris un goût instinctif. Chez les savants distingués, cela n'existe pas forcément. Dans la tradition académique, une certaine haine de l'imagination fabuleuse, même, existe, qui lui a fait aussi rejeter la science-fiction. Celle-ci a une origine populaire et sa naissance se confond avec le moment où l'instruction rationaliste occidentale a été imposée aux paysans, voire au moment où ceux-ci ont dû recevoir une formation technique pour travailler avec les machines.
On me dira que dans l'époque actuelle, la France se désindustrialise. Mais la technologie envahit de plus en plus les vies. Et la science-fiction s'est adaptée: elle a souvent, dans ses thèmes, abandonné les grosses machines pour se consacrer au progrès des télécommunications, et placer par exemple des consciences dans des réseaux informatiques, ou créer des mondes parallèles virtuels, suscités par les machines agissant sur le cerveau.
Les traditions islamiques ont un problème particulier en Occident, parce qu'elles lui apparaissent, extérieurement, comme très étrangères. Non seulement Voltaire et le rationalisme philosophique les rejetaient pour des raisons de principe, mais le christianisme médiéval faisait la même chose - sous-tendu, peut-être, par une forme de nationalisme postromain davantage à la source des justifications théoriques qu'on imagine. J'ai lu un jour un traité de Pétrarque qui se plaignait de l'invasion musulmane non pas tant au titre du christianisme, quoi qu'il en dît, qu'à celui de la patrie latine - l'Empire romain, duquel, en tant qu'Italien, il se sentait encore tributaire. L'humanisme, se réclamant des Grecs et des Romains, rejetait les Goths, les Turcs et les Arabes, parce qu'ils avaient remplacé les Grecs et les Romains dans le règne du monde.
Chateaubriand, encore, défendait la Grèce moderne contre les Turcs au nom de l'humanisme classique. Le rationalisme apparaissait comme grec et romain, et le christianisme apparaissait comme étant la voie par laquelle les Grecs et les Romains avaient diffusé le rationalisme. Et il faudra attendre le Romantisme et Lamartine pour que les oppositions entre les chrétiens et les musulmans soient relativisées, non pas dans un esprit de rejet global, mais dans un esprit d'intérêt mutuel.
Les amis savoyards du poète du Lac, proches de Joseph de Maistre, lui reprochaient amèrement d'avoir, dans son Voyage en Orient, dit que les peuples adoraient, sous des noms divers - Dieu ou Allah -, le même Être suprême. Cela leur paraissait voltairien, mais Lamartine le disait sans esprit d'anathème, mais dans un même élan d'universalisme mystique. Et curieusement, Joseph de Maistre même en avait donné l'idée, en posant l'Islam comme issu du christianisme - comme étant une variante de l'arianisme, une hérésie chrétienne.
Victor Hugo reprendra les idées de Voltaire hostiles au dogmatisme religieux, mais, dans La Légende des siècles, il composera des poèmes inspirés par la tradition arabe et musulmane, afin de se situer, lui aussi, dans un esprit d'universalisme mythologique. Lamartine, je l'ai dit, avait publié des passages larges du Roman d'Antar, rédigé dans le Maghreb médiéval et glorifiant le combat contre les croisés: la poésie en était belle, et il voulait démontrer l'universalité de la poésie par delà les oppositions politiques ou religieuses.
Ce Romantisme fondé sur un universalisme spiritualiste peut être un premier jalon de réflexion, mais il faudra y revenir.