Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06898.jsonl.gz/283

La notion de performance concerne à l'évidence la textualité médiévale, caractérisée par le phénomène de la variance (B. Cerquiglini). Pour penser le texte médiéval, on ne peut faire l'économie d'une confrontation entre oralité et écriture. À première vue, la performance s'attache nécessairement à la valeur orale de la poésie médiévale. L'écriture est alors conçue comme le mode d'enregistrement d'un événement vocal, insaisissable sinon par cette prise qui lui rend si peu raison. Dans cette perspective, l'analyse littéraire cherche souvent à rendre compte au plus près de cet événement premier, au travers, mais aussi au mépris, des stratifications de la consignation écrite.
Mais on pourrait aussi considérer la question de la performance du texte médiéval tout en prenant en compte la tradition écrite. D'une part, on insistera sur le fait que les pratiques médiévales de l'écrit relèvent d'une logique de la manuscriture (Paul Zumthor), qui diffère profondément des usages imposés par l'imprimerie puisqu'elle confère une valeur d'unicité à chaque témoin de la tradition. D'autre part, il faut remarquer que l'on trouve des témoignages de la préséance de la voix (P. Zumthor), dans les genres les plus éloignés du style formulaire oral. Si la mise en scène de performances orales est récurrente, elle ne constitue pas nécessairement une preuve de l'antériorité d'une source orale, même si elle occupe une place primordiale dans la manière dont la « littérature » médiévale donne à voir ses propres enchantements. L'insistance sur l'oralité comme mode de transmission de l'activité poétique oblige sans doute à penser l'écriture comme subordonnée à la voix, mais cette hiérarchie pourrait très bien concerner avant tout les modèles qui gouvernent l'appréhension du fait littéraire en terme d'esthétique. La représentation de l'oral dans l'écrit comme moment fondateur de la création poétique ne pourrait-elle pas renvoyer à une volonté de donner à penser la littérature comme un acte de langage performant, et partant performatif? La parole vive incarnerait alors l'action poétique comme une praxis qui doit se garder de rester lettre morte.