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Dans sa préface à son édition de L'Avare de Molière, le professeur Jean de Guardia rapporte des débats passionnants sur l'évolution de la comédie de l'antiquité à l'époque moderne. On reprocha à Molière, en son temps, de n'avoir pas respecté l'esprit antique, fondé essentiellement sur l'enchaînement dramatique. Les personnages devaient être soumis à l'idée dont émanait leur destinée; ils n'avaient pas d'existence en soi: peu importait leur personnalité profonde.
On ne se rendait pas compte, sans doute, que les principes antiques n'étaient plus réellement vécus de l'intérieur: les vices et les vertus n'étaient plus perçus comme des forces vivantes, ordonnant l'action et auxquelles étaient soumis inconsciemment les hommes.
Il en est resté beaucoup de traces chez Corneille, qui était fervent chrétien et tenait encore de l'allégorie médiévale; mais précisément on lui reprochait sa froideur, ses enchaînements mécaniques: la combinaison des vices et des vertus en lutte apparaissait comme intellectuelle et abstraite, théorique; les hommes étaient conçus comme vivant d'une vie plus diffuse, plus animale. Et en même temps on se penchait essentiellement sur ce qu'ils avaient dans leur conscience, leurs pensées. Molière était sous l'influence de Descartes et Gassendi.
Ainsi, son Harpagon ne fait pas écho fidèlement au vice de l'avarice, le compliquant de l'usure et de la luxure. Molière prenait pour modèles non les vices et les vertus comme forces vivantes, lesquelles il ne percevait pas, mais les hommes qu'il rencontrait, qui s'incarnaient physiquement autour de lui. C'est ce qui rend ses comédies plus vivantes que celles de Corneille, quoique leur langage soit moins grandiose.
Plus tard, Wilhelm August Schlegel a fait une critique acerbe des classiques français. Il a montré, en particulier, ce qu'avait perdu, en dimension initiatique et mythologique, le thème de La Marmite de Plaute en s'insérant dans L'Avare de Molière. La critique française, souvent chauvine, n'a voulu faire que défendre sa gloire nationale, sans mesurer la profondeur des remarques de Schlegel. D'un autre côté, Schlegel n'a peut-être pas assez vu que Corneille, en restant fidèle à l'idée spiritualiste antique, a créé des actions dénuées de vie. En réalité, on refuse de considérer que l'âme humaine a évolué de manière à ne plus percevoir directement le monde des esprits. Le matérialisme feint de croire qu'on n'en a eu que le dogme. Mais Flaubert même avait bien vu qu'il ne s'était pas agi d'idéologie: du plus profond de leur cœur, les hommes anciens croyaient vivre avec les dieux. Ils n'avaient pas besoin d'en raisonner! Or, on ne le mesure pas assez: c'est ce qui rend leurs œuvres artistiques si grandioses: les actions humaines en acquièrent spontanément une portée cosmique. Et Schlegel avait raison de se plaindre de ne plus la voir dans le classicisme français.
La revit-on jamais au théâtre? Dans le Faust de Goethe, peut-être. Mais cette fois, c'est consciemment que les poètes devaient rechercher ce lien de l'homme avec le cosmos. Lovecraft, par exemple, n'a cessé de le faire, au sein du conte fantastique. Globalement, le théâtre est resté d'un classicisme excessif.
Jean de Guardia, pour défendre Molière, achève son exposé en disant que sa pièce est belle parce que Molière est un grand auteur français. Un argument qui ne va pas bien loin, je suppose. Un peu trop typique.