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Article du journal Uniterre de septembre 2020 - Rudi Berli, maraîcher et secrétaire d'Uniterre
Selon deux études qu'Agroscope et le World Trade Institute de l'Université de Berne ont présenté fin juin pour le compte du SECO et de l'OFAG, l'impact d'un accord de libre-échange (ALE) entre la Suisse et les Etats du Mercosur sur l'environnement et l'agriculture suisse est très faible.
Malgré une large résistance, cet ALE entre la Suisse et les États du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay) doit être ratifié en 2021. Les résultats des études montrent à quel point le choix des questions influence une étude et dans quelle mesure nos instituts de recherche publics se laissent instrumentaliser par les commanditaires politiques. Les scénarios de l'étude font abstraction des conséquences sociales et économiques. Quels sont les gains de croissance dans les secteurs du commerce, de la finance, de l'industrie et des services en comparaison du modèle de calcul des importations agricoles ? Quel bilan écologique pour les importations massives d'aliments pour animaux et de viande qui existent déjà aujourd'hui ? Comment la protection juridique des peuples indigènes et des écosystèmes, qui est aujourd'hui massivement affaiblie et attaquée par les gouvernements des pays du Mercosur, est-elle prise en compte ? Dans les conflits commerciaux, la démocratie est mise hors-jeu par les tribunaux d'arbitrage, et les clauses de sauvegarde ne peuvent être activées que temporairement, voire pas du tout. Quelles en sont les conséquences pour l'économie et la démocratie ?
Le libre-échange met en danger la protection du climat.
Les scientifiques du Conseil national des sciences et technologies d'Argentine (CONICET, janvier 2020) écrivent que le projet d'accord de libre-échange entre l'UE et le Mercosur est en contradiction avec les objectifs de protection du climat de l'UE. Selon les chercheurs, l'accord augmenterait les émissions de gaz à effet de serre jusqu'à 30 %. En outre, l'importation de soja et de viande dans l'UE, pour la production desquels de vastes zones de forêt tropicale humide en Amazonie sont abattues, augmenterait également. Bien que cet accord, tout comme l'accord avec l’AELE, contienne un chapitre sur la durabilité, ses dispositions ne sont pas juridiquement contraignantes. Les concessions dans l'agriculture servent de monnaie d'échange pour ouvrir les marchés aux exportations de services et de produits industriels à forte valeur ajoutée. Tout nouvel accord au nom de la maximisation du profit à court terme exacerbera la crise sociale et écologique mondiale, menacera de manière irresponsable l'habitat des générations futures et détruira des structures économiques durables. Aujourd'hui, la Suisse exporte des marchandises pour une valeur d'environ 3,6 milliards de francs par an. Les métaux précieux, les pierres précieuses et semi-précieuses représentent de loin la part la plus importante des importations par la Suisse. Selon le SECO, l'ALE permet de réduire les droits de douane d'environ 180 millions de francs par an.
L'étrange conception du Conseil fédéral sur la durabilité.
Les annonces officielles parlent d'agriculture et d'alimentation durables, de protection du climat et d'utilisation durable des ressources forestières. Les pays du Mercosur exportent principalement de la viande, du soja, des céréales et du sucre. Il s'agit de monocultures industrielles qui entraînent des dommages climatiques, l'érosion des sols et l'accaparement des terres - l'exact opposé de la durabilité. Cette politique agricole alimente les grandes propriétés foncières et se fait au détriment de l'agriculture paysanne familiale et diversifiée qui fournit aujourd'hui la population en nourriture et qui est l'épine dorsale de la souveraineté et de la sécurité alimentaire.
Concrètement, pour la première fois, la Suisse accorde également des contingents bilatéraux en dehors des quotas prévus par les accords de l'OMC, en plus des importations existantes. Sur les quelque 320'000 tonnes d'aliments pour animaux importés d'outre-mer (22 %), environ 150 000 tonnes de soja et de tourteaux de soja proviennent du Brésil. Cela correspond à environ 50'000 ha, soit un cinquième du total des terres arables suisses. Ce soja dit durable provient souvent d'une utilisation secondaire après le bétail, les défrichements par brûlis et les déplacements violents des populations indigènes. Le réseau du soja, dont l'Union Suisse des Paysans est membre, défend ces importations massives. En plus des importations existantes de blé fourrager, 6 600 tonnes de maïs-grain s'ajouteront.
3'000 tonnes de boeuf, 1'000 tonnes de poulet et 200 tonnes de porc doivent être ajoutées aux importations significatives existantes. En 2018, la Suisse a importé un peu plus de 21'000 tonnes de viande des pays du Mercosur. Plus d'un cinquième des produits carnés importés en Suisse pour la consommation humaine l'année dernière proviennent désormais du Brésil. 3'700 tonnes de viande bovine proviennent principalement du Paraguay et de l'Uruguay. Les plus de 16'000 tonnes d’importations de volaille, qui représentent environ 40% des importations totales, proviennent pratiquement à 100% du Brésil. Le Brésil est le deuxième producteur mondial de viande de poulet. Les conditions de production sont en totale contradiction avec nos normes pour le bien-être des animaux. Ces normes sont également bafouées dans l'élevage en parc d'engraissement indépendant du sol et avec l'utilisation d'hormones et d'antibiotiques alimentaires pour favoriser l'engraissement, ce qui est interdit en Suisse. En clair, cela signifie que les normes suisses de protection des consommateurs sont sapées.
Une réduction douanière de 20 % est accordée pour 2'000 tonnes d'huile d'arachide et de soja. Celles-ci sont en concurrence directe avec l'huile de colza ou de tournesol suisse. Même sans réduction douanière supplémentaire, les États du Mercosur sont déjà responsables d'environ un tiers des importations d'huile d'arachide en Suisse, selon les statistiques d'importation de la Suisse pour 2018. Le contingent de l'OMC de 170 millions de litres pour le vin doit être adapté à la consommation suisse et réduit de 60 millions de litres au lieu d'être augmenté de 3,5 millions de litres supplémentaires. Bien que la Suisse produise suffisamment de céréales panifiables et que le contingent tarifaire de 70'000 tonnes soit déjà très élevé, 1'500 tonnes supplémentaires de blé panifiable peuvent être importées dans le cadre de l'accord.
Des relations commerciales équilibrées.
En lieu et place de l'ALE, nous voulons des relations et des contrats économiques fondés sur le partenariat, pour un bénéfice mutuel clairement défini. Les marchés et les cycles locaux, les structures économiques diverses à petite échelle et axées sur les besoins doivent être encouragés. Un système alimentaire démocratique, la protection de l'accès aux ressources publiques, telles que la terre, l'eau, les semences, le crédit, les marchés, doivent être promus et garantis. Les politiques commerciales responsables devraient réduire la pauvreté et les inégalités, renforcer les droits de l'homme et la démocratie et protéger le climat mondial et l'écologie locale. L'objectif est une production agricole écologiquement et socialement durable et un système alimentaire démocratique. C'est ce que défend Uniterre, qui est prêt à soutenir un référendum contre cet accord de libre-échange.