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07/06/2015
Entretien avec des libertariens – André Pereira Gonçalves
André Pereira Gonçalves, 23 ans, milite au sein des Jeunes Libéraux-Radicaux vaudois et de la Juventud Social Democrata au Portugal. Il étudie le droit et vit à Lausanne. Son signe astrologique est Lion, sa couleur préférée est le bleu, et son animal-totem l'éléphant.
AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?
Dans les grandes lignes, je dirais que c’est fondamentalement la philosophie de la liberté, de la justice, de l’humanisme, de la prospérité et de la pérennité. C’est la seule philosophie capable d’assurer le respect de chaque être humain, l’obtention de la prospérité et du bonheur. La meilleure et la plus belle de toutes en somme !
AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?
Du courant anarcho-capitaliste jusnaturaliste. Anarcho-capitaliste, car je suis arrivé à la conclusion que la meilleure façon de permettre à tous de prospérer et d’assurer la pérennité des ressources naturelles et de laisser les marchés fonctionner librement. À l’inverse, aucune entité monopolisant la coercition ne sera capable d’atteindre ces objectifs, bien au contraire. Jusnaturaliste, car même si mon attachement au libertarianisme s’explique d’abord pour des raisons utilitaristes, je vois dans l’anarcho-capitalisme tout un système cohérent qui atteint l’idéal de Justice.
AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?
Les deux ! Un projet politique car il s’agit de transformer les structures sociales pour tendre vers une société libre et responsable, et une éthique de vie car le libertarianisme agit indirectement sur la manière dont on interagit personnellement et on se perçoit au sein de la communauté.
À ce propos, je dois dire que depuis que je suis libertarien je suis beaucoup plus heureux car, grâce à cette philosophie, j’arrive à visualiser un cadre, assez large au demeurant, qui me donne un vaste choix de possibilités tout en me permettant de fixer des balises qui m’aide à m’y retrouver. Pour moi qui suis fondamentalement quelqu’un de conservateur au niveau des mœurs, le libertarianisme m’aide à dissocier ce qui relève du Droit, donc ce qui s’applique à l’ensemble des êtres humains et requiert par conséquent des mœurs libérales, à ce qui relève de mes choix et préférences personnelles, là où peuvent s’appliquer mes mœurs conservatrices. Le libertarianisme m’enseigne que mes mœurs conservatrices n’ont pas à être imposés au restant de la société, de la même manière que je n’apprécierais pas qu’on m’impose à moi d’autres mœurs.
En outre, le libertarianisme m’aide à concilier les impératifs utilitaires avec ceux de la moralité, c’est-à-dire que grâce à lui j’ai appris en fait à définir quels buts sont justifiés et quels moyens peuvent être utilisés pour les atteindre. Le libertarianisme me donne ainsi une grande liberté d’action, mais cette liberté est balisée par le respect du consentement d’autrui (qui lui aussi doit respecter mes choix personnels).
AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?
Mon parcours jusqu’au libertarianisme est le passage d’un extrême à un autre.
Je commence à m’intéresser à la politique à l’âge de 11 ans, en 2002 donc. On a toujours beaucoup discuté politique en famille ce qui explique cet intérêt précoce. À cette époque-là je me disais communiste. Un communiste, nationaliste et réactionnaire à la fois (un nazi en puissance finalement !) : j’étais donc à la fois en faveur du contrôle total de l’économie, des ressources naturelles, des flux migratoires par l’État, etc., mais également du contrôle et de l’imposition des mœurs chrétiennes conservatrices par ce dernier. Cela ne dura par longtemps (2 semaines en fait !), ma mère m’ayant rappelé à ce moment-là qu’il était impossible de faire progresser la société si on partage tout sans exigence de travail, que fatalement tous finiraient par ne rien faire si tout tombe du ciel sans effort, et qu’on aura plus rien à soi non plus.
J’ai alors commencé un progressif adoucissement de ma vision très interventionniste, davantage du point de vue économique que moral au passage. Ainsi, entre mes 11 et mes 18 ans, je me suis dit, à tour de rôle, socialiste à la Chavez, socialiste modéré, et social-démocrate à la suédoise. Ce qui est curieux, c’est qu’à cette époque je m’intéressais à tous les modèles politiques étatistes, que ce soit des démocrates-chrétiens aux écologistes interventionnistes, en passant par des nationalistes plus modérés. Mais une ligne rouge délimitait mon esprit : mon mépris (voir ma haine !) du libéralisme et des libéraux. Pour moi ces gens-là étaient totalement dans l’erreur en ne comprenant pas que la population est incapable de prospérer et d’être heureuse si elle n’est pas contrôlée. Que l’absence de contrôle conduirait fatalement à la pauvreté, à un égoïsme destructeur, au malheur et même à la disparition de l’être humain, vu que la liberté de produire et de consommer était selon moi responsable de la pollution.
C’est alors qu’arrive l’automne 2007, un jour en cours de géographie notre professeure nous pose une question toute bête : « Qui d’après vous dirige le monde ? ». Et je répondis : « Les riches ». Cette réponse d’une évidence limpide pour moi me fit réaliser que l’État, ou n’importe quelle autre entité disposant du monopole de la violence, a été, est et sera toujours dirigé par les riches. Les riches auront toujours plus facilement les moyens de conquérir ce formidable instrument de pouvoir. Or, comme dans ma logique les riches ne pouvaient pas penser à l’intérêt général, je vis pour la première fois l’État, et à terme n’importe quelle autre institution coercitive, comme une réelle menace planant sur les pauvres (les différentes dictatures n’ayant été pour moi que des accidents historiques, qui ne remettaient pas en cause le bien-fondé de l’utilisation de la force).
Ce premier tiraillement m’a amené à admettre une très timide et relative tolérance envers le libéralisme. Puis, vint 2009, l’année de la pire crise économique mondiale depuis 1929. À cette époque-là, j’entendis énormément parler d’une crise du libéralisme, que celui-ci serait responsable de ce qui se passait, et tout semblait indiquer un retour en force des idées plus interventionnistes. À ce moment-là, les États lancèrent donc de vastes programmes de dépenses publiques et de nouvelles réglementations. Mais à ce moment-là aussi, je voyais déjà que ces plans ne marchaient pas, vu que le chômage et la récession étaient toujours au rendez-vous, d’autant que mes lectures me démontraient petit-à-petit qu’il n’y a aucune corrélation entre moins de libéralisme et davantage de prospérité ; à l’inverse, l’absence de libéralisme serait une cause directe de décadence. Pire, j’entre-apercevais l’après 2009, avec des États fortement endettés qui devront bien régler leurs problèmes financiers, ce qui finira par affecter les gens.
Je continue alors à réfléchir et à poursuivre mes lectures, en allant plus aisément du côté de la pensée libérale. Petit-à-petit, je me rends alors compte du rôle bénéfique de la liberté sur nous tous. Je passe ainsi progressivement d’un libéralisme très timoré, au minarchisme pour arriver en 2012 à une conviction pleine et entière en faveur de l’anarcho-capitalisme (le moment fondateur étant la lecture d’un article de Jesús Huerta de Soto sur la nécessité de passé du libéralisme classique à l’anarcho-capitalisme), que je n’ai plus jamais quitté depuis et que j’espère ne plus quitter à l’avenir !
AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?
Il n’y a pas vraiment quelqu’un de précis qui inspire mon engagement. Disons que j’ai davantage une haute estime pour certaines personnes. Mais si je devais quand même citer quelques personnes je dirai, pour les personnes qui ont et inspirent ma pensée libérale, les auteurs des blogs Blasfémias, O Insurgente (blogs libéraux portugais), Contrepoints, Wikibéral, le Minarchiste Québécois, Friedrich Hayek, Frédéric Bastiat, David Friedman et Jesús Huerta de Soto. Pour les hommes politiques, Francisco Sá Carneiro, D. João II, Margareth Thatcher et Mart Laar. Pour les « autres », Agostinho da Silva, Machiavel, Schopenhauer, Jesus Christ, et même Batman ou Kenshin Himura dans le domaine de la fiction !
AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?
Comme j’ai besoin de sentir que j’appartiens à un lieu, sur lequel vivent des gens avec qui j’interagis pour pouvoir être heureux, je dirai donc la patrie, le groupe (que ce soit la nation, la famille, les amis ou même la corporation de métiers) et le travail.
AF. Ton livre libertarien préféré ?
Vers une Société sans État, de David Friedman.
AF. Ta citation libertarienne préférée ?
« I’m libertarian because liberty is the precondition for trade, friendship, love, creativity, prosperity, fun – all the greatest stuff in life. »
- Jeffrey Tucker.
AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Suisse et en Europe ?
Mitigée, d’une part j’ai le sentiment que tant les Européens que les Suisses ont globalement conscience que les idées de la liberté sont les meilleures pour nous sortir de l’impasse, ou du moins que davantage de coercition n’est pas la solution. Cependant, il y a énormément de blocages qui font qu’on n’adopte pas ce genre de mesures. Pire, ces blocages permettent encore que trop de mauvaises mesures continuent à être adoptées.
Ces blocages viennent en partie du fait que les gens ont une résistance naturelle au changement, ce qui peut parfois les pousser à demander davantage de mesures dommageables, alors qu’il est possible que dans leur fort inconscient ils savent que ce n’est pas cela qu’il faudrait faire. Je ne pense pas que nous allons faire face à de grands bouleversements, tant en Europe comme en Suisse, avant 5 ans au minimum (date à laquelle devrait venir la prochaine crise économique d’importance). Il y a une forme de stagnation générale ; la situation ne semble pas s’améliorer à un rythme que l’on souhaite et que l’on peut ambitionner, mais on ne peut pas non plus parler de descente aux enfers.
Je dois dire que je suis assez inquiet et « excité » face à la montée de divers mouvements démagogiques et très étatistes qui éclosent un peu partout en Europe (la Suisse étant assez préservée pour l’instant). « Excité », car avec eux au pouvoir je pense que les États ne tiendront pas longtemps et leurs faillites ouvrira la voie à un monde plus libre et meilleur. Inquiet, car cette période de faillite aura évidemment des conséquences extrêmement dommageables sur nous tous alors qu’on aurait pu l’éviter, et cette faillite collective n’est de loin pas une garantie suffisante d’un monde plus libéral étant donné qu’il est toujours possible de faire pire !
AF. Envie d’ajouter quelque chose ?
Merci de m’avoir donné l’occasion de donner ma contribution et de m’avoir « forcer » à réfléchir sur le libertarianisme. Comme mes réponses au sujet de la philosophie à proprement parler ont étaient assez courtes, cela m’incite à faire davantage d’efforts de ce côté pour mieux définir ce mouvement spectaculaire.
Et merci aussi de m’avoir donné le sentiment d’être quelqu’un d’important, l’interview aidant à cela.