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Considérée comme une discipline d’éducation spécialisée, la pédagogie destinée aux sourds ou aux malentendants est une niche au sein même de la pédagogie, car les étapes du développement qu’elle traite sont généralement franchies lorsque l’enfant entre à l’école et sont ainsi considérées comme allant de soi. Ceux qui voudraient en savoir plus de ce qu’il faut entreprendre pour rendre possible l’apprentissage à l’école apprend à travers cette discipline ce qu’elle contribue aux bases du développement humain.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, Ciwa Griffiths a accompli des découvertes révolutionnaires dans le domaine de l’éducation auditive et de l’acquisition de la parole, en y impliquant de façon innovante le développement rapide de la technologie des aides auditives, allant ainsi à l’encontre d’une forte résistance. Grâce à son aide, les «sourds-muets» ont pu pour la première fois bénéficier de l’égalité de chances avec les entendants.
S’il veut aider ses semblables, un
individu isolé peut déplacer des montagnes
C’est en Californie dans les années 1950 qu’elle a commencé son travail de pionnière. A l’époque, les enfants malentendants étaient contraints de végéter dans des institutions pour sourds-muets parce qu’ils étaient considérés comme des «idiots» et que personne ne voulait les adopter. On croyait que les enfants «sourds-muets» étaient nés comme cela et qu’on ne pouvait pas y faire grand-chose, tout comme on croit encore aujourd’hui qu’on peut être un génie-né. On ne sait pas (ou on ne sait plus) que Viktor Urbantschitsch, le spécialiste oto-rhino viennois, avait, dès 1900, essayé d’améliorer physiquement l’audition existante chez les enfants dits sourds-muets grâce à la «gymnastique auditive» qu’il avait développée (premier courant de l’éducation auditive).
De nouvelles connaissances
sur le développement humain
Même dans le monde professionnel, on connaissait à peine les interactions entrainant une audition résiduelle pour les enfants sourds. Leur audition devait être «formée» dans les premiers mois de la vie afin de pouvoir par la suite se développer normalement. Ce n’est que de cette façon que les «sourds-muets» peuvent faire l’apprentissage du langage et que ces deux paramètres construisent ainsi ensemble la condition nécessaire à ce qu’ils ne restent pas à l’état et de «sourds-muets bétes» mais que leur développement cognitif normal suive son cours. C’est pourquoi personne n’avait jamais pensé auparavant à faire passer un test auditif à tous les nouveau-nés. Ce n’est qu’au cours des années 1980, avec l’amélioration de l’audiométrie, qu’il a été scientifiquement prouvé que 97 % des élèves des écoles pour les sourds avaient une audition suffisante pour leur permettre de bénéficier d’appareillages d’assistance auditive et d’une éducation à la parole.
Les progrès de la technologie des aides auditives
ouvrent des possibilités
En 1952, on a vu arriver pour la première fois sur le marché des appareils auditifs sur le modèle des transistors qui, grâce à la miniaturisation, n’excédaient pas la taille d’un paquet de cigarettes. Bien que ces dispositifs puissent également être utilisés pour le traitement des très jeunes enfants, une opinion très répandue voulait que l’on ne puisse recourir à l’appareillage auditif pour les enfants qu’à partir de l’âge de six ans. Lorsque Ciwa Griffith commença, en se basant sur ses observations pratiques, à remettre en question l’opinion qui prévalait jusque-là, elle se heurta à l’opposition de philanthropes et d’experts. Elle a alors dû se chercher dans le monde entier des compagnons de route qui soient passés par les mêmes expérimentations que les siennes. En 1954, elle suivit une formation en audiologie pédiatrique avec Edith Whetnall à l’unité d’audiologie du Royal National Throat, Nose and Ear Hospital de Londres. C’est là que, pour la première fois, elle put observer comment des enfants sourds – si on leur appliquait cette méthode dans les trois premières années de leur existence – pouvaient apprendre à parler normalement grâce à une amplification auditive, associée à une formation à l’orthophonie (éducation audio-verbale).
Dans les années 1950, elle commença à appliquer l’amplification auditive bilatérale (deux appareils auditifs) à plein temps pour les bébés et les nourrissons sourds. Elle équipa ainsi des bébés qui n’avaient pas plus d’un mois de prothèses auditives. Ses observations et son expérience ont ainsi démontré que l’audition résiduelle pouvait être optimisée afin de permettre l’intégration des enfants dans l’environnement naturel et la scolarisation normale.
Une découverte sensationnelle
En 1956, en appareillant des enfants sourds à l’aide de prothèses auditives bilatérales, Mme Griffiths a découvert à son grand étonnement que cette utilisation de prothèses auditives pouvait prendre fin au bout de quelques mois seulement, parce que les enfants avaient alors développé une capacité auditive normale et ne voulaient plus les porter. Glen, un petit de quatre mois qui avait été diagnostiqué sourd et n’avait jamais dormi plus de 15 minutes à la fois, jour et nuit, fut le premier de ces bébés. Dès qu’il fut appareillé, il dormit toute une nuit d’affilée pour la première fois de sa vie. Le lendemain matin, il refusa le biberon jusqu’à ce qu’on l’ait à nouveau équipé d’un appareil auditif. Il prononça son premier mot à l’âge de six mois et fut capable d’entendre normalement à neuf mois. Afin d’ancrer cette découverte sensationnelle sur des certitudes scientifiques, Ciwa Griffiths entreprit, de 1969 à 1973, une étude clinique sur 21 bébés sourds. L’étude démontra que 67% des enfants ayant participé à l’étude et ayant été appareillés avant l’âge de 8 mois avaient développé une audition normale, alors que ce n’était le cas pour aucun des enfants qui avaient reçu des appareils auditifs à partir de 8 mois. Il y avait des exceptions qui, à cause de défauts neuronaux (rubéole, méningite, hérédité) nécessitaient encore un appareillage en prothèses auditives. De 1978 à 1981, l’autologue Arpad Götze conduisit une étude similaire à l’hôpital Janos de Budapest dans le but de réfuter l’étude de Griffiths. D’après l’étude menée auprès de 68 enfants sourds, 51 d’entre eux (soit 75 %) réussirent à développer une audition normale, les 17 restants étant nés de parents sourds ou n’ayant été appareillés qu’à partir de l’âge de 8 mois et demi. Ainsi, et contre toute attente, Götze avait confirmé et même dépassé les résultats de Griffiths.
Le dépistage auditif des nouveau-nés
permet une intervention précoce et efficace
Lorsque Mme Griffiths eut réalisé que les premiers mois de la vie étaient cruciaux pour le développement normal de l’audition, elle commença dès 1964 à préconiser des tests auditifs généraux pour les nouveau-nés. En 1966 elle mit au point le schéma directeur du premier dépistage auditif néonatal en Californie et poursuivit dans ce sens jusqu’à ce qu’en 1984 l’Etat de Californie adopte un mandat législatif, puis en 1998 une loi rendant obligatoire le dépistage auditif à la naissance. La surdité est l’une des anomalies congénitales les plus courantes, touchant environ 3 enfants sur 1000.
Griffiths a mis au point des outils et des techniques pour tester les nouveau-nés sur leurs déficiences auditives et en 1975 un brevet américain a été attribué à ces derniers tests. Ces procédures de contrôle ont été particulièrement utiles pour les enfants sourds de moins de huit mois, car elles ont permis d’adapter des appareils auditifs avant cette période critique des huit mois, ce qui a permis à la majorité d’entre eux de développer une audition normale en quelques mois. Le dépistage auditif des nouveau-nés est désormais devenu une pratique courante dans de nombreux pays.
Apprendre à entendre et à parler comme tous les autres enfants
Dans le Hear Center (Centre de l’audition) qu’elle fonda en 1954, elle ne se concentra pas seulement sur les tonalités individuelles de la parole, mais développa également la vitesse d’élocution, le rythme et le langage. Elle savait que si un enfant sourd pouvait, jusqu’à l’âge d’environ 3 ans et demi, apprendre à entendre à l’aide de prothèses auditives pendant la phase de maturation du développement de la parole, il apprendrait par conséquent à entendre naturellement (comme les entendants). Elle avait découvert que le dépistage précoce de la surdité et l’appareillage consécutif de dispositifs auditifs améliorés, incluant une forte amplification adaptative permettaient aux enfants sourds ou malentendants d’avoir accès au monde des entendants. Elle se prononça également en faveur d’une implication intense des parents, de façon à ce qu’ils soient informés et engagés, et qu’ils contribuent de manière conséquente à l’éducation auditive de leurs enfants. L’utilisation de l’«approche auditive» de Griffiths – bien qu’à l’époque elle ait été tournée en ridicule et traitée de «charlatanisme» par l’establishment médical - est devenue une application standard dans les hôpitaux américains. Le Hear Center (Centre de l’audition) a fait l’objet d’une reconnaissance internationale en raison de ses innovations et de ses vastes programmes de tests et de thérapies. L’approche de Griffiths en matière d’éducation précoce de l’audition et d’acquisition de la parole chez les nourrissons et les jeunes enfants sourds et malentendants, – ce qui, avec l’aide des parents, a conduit à leur intégration dans le monde de la parole – a depuis lors donné à d’innombrables enfants sourds une nouvelle chance d’accéder à l’univers des bien-portants par le biais de l’utilisation d’un langage normal ainsi que l’acquisition du savoir et l’intégration.
«Les enfants sourds me font penser aux papillons: ils sont tout d’abord enfermés dans un cocon de silence profond qu’ils n’ont pas fabriqué eux-mêmes, puis, lorsque les sons et les cadences de l’amour les atteignent, il déploient leurs ailes dans toutes les couleurs qui leur sont propres, dans des nuances douces ou éclatantes.»
A propos de Ciwa Griffiths
Ciwa Griffiths était la neuvième (son prénom signifie «Neuf» dans la langue des Iles Fidji) enfant d’une fratrie de dix. Sa mère, féministe et pacifiste, était née au Texas et son père dans les Fidji. En 1869, son beau-père, George Littlet on Griffiths (*1844 Woolwich, Angleterre †1908 Suva, Fidji) avait fondé à Levuka le «Fiji Times», où sa mère travailla comme reporter et rédigea les éditoriaux. La famille vécut à Suva, à Sydney, à Brisbane, au Texas et en Californie et connut des moments difficiles au cours des deux guerres mondiales et de la Grande Dépression. En 1932, Ciwa Griffiths obtint sa licence au San Francisco State College.
En 1937, elle commença à enseigner dans une école à classe unique du comté de Monterey où la présence d’un enfant sourd la mit sur la voie de l’éducation des sourds. En 1940-1941, elle étudia à la Clarke School for the Deaf dans le Massachusetts et passa un Masteren sciences à l’Université du Massachusetts. En 1954, elle poursuivit sa formation en audiologie pédiatrique avec Edith Whetnall dans l’unité d’audiologie du Royal National Throat, Nose and Ear Hospital de Londres.
En 1954, elle créa la Hear Foundationà Eagle Rock, Los Angeles, Californie. En 1955, elle obtint un doctorat en éducation à l’University of Southern California. Dans les années 1970, elle organisa les deux premières conférences internationales sur l’utilisation de la technologie auditive pour les enfants sourds. Une nouvelle organisation en est issue, Auditory-Verbal International (AVI) (aujourd’hui: AG Bell Academy). Distinctions: 1978 The World Who’s Who of Women. Le Centre de l’audition perpétue son œuvre jusqu’à nos jours.•
Sources:
https://www.youtube.com/watch?v=iGDDfBvnje4 Introduction au Centre de l’audition à Pasadena, CA
Griffiths, Ciwa. HEAR: A Four-Letter Word. Autobiographie et histoire de l’éducation pour les sourds. Wide Range Press 1991, ISBN 0963070908
Griffiths, Ciwa. One out of ten. Autobiographie, Wide Range Press 1993, ISBN 0963070959
Löwe, Armin. Hörgeschädigtenpädagogik international. Geschichte – Länder – Personen – Kongresse. Eine Einführung für Eltern, Lehrer und Therapeuten hörgeschädigter Kinder. (Education pour les malentendants international. Histoire – Pays – Personnes – Congrès. Une introduction pour les parents, les enseignants et les thérapeutes des enfants malentendants.) HVA Schindele, Heidelberg 1997, ISBN 3-89149-183-2
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