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Dans la zone corridor, à gauche et à droite, il y avait tous les deux mètres des portes vert clair, et le long du sol gris blanc moucheté, des lignes portant des inscriptions conduisaient dans diverses directions, à la radiologie, au bureau des infirmières, à l'ambulance, à la sortie, à la sortie de secours, à l'ascenseur, au buffet, à l'urologie. C'était un hôpital non-fumeur. Il n'y avait que sur le balcon que l'on trouvait deux grands cendriers, et ce balcon, je venais de le passer, au bout d'un long corridor à éclairage artificiel, puis j'ai pris à gauche, et là, la lumière du jour est tombée sur mon visage.
D'abord, j'ai vu deux chaussures au sol, et à l'intérieur, deux jambes couleur miel ou ambre, des longues jambes, une fois de plus, ai-je pensé, puis je me suis dirigée vers les chaussures, vers les jambes, vers un homme, à ce qu'il semblait, jaune soleil.
C'est alors qu'une infirmière m'a appelée, elle a dit que je devrais me rendre dans la chambre, que Monsieur Frédéric attendait déjà, je suis donc retournée à l'armoire des vases, j'ai sorti le vase en verre de sa cachette, et j'ai fini debout à côté du lit de Frédéric, à gauche de son lit, j'ai mis les tulipes sur sa table de nuit et j'ai tenté de poser sur le malade un regard neuf tandis qu'il regardait par la fenêtre et que l'infirmière apportait le repas de midi. Elle a apporté du poisson cuit au four, on était vendredi, elle a poussé de côté les fleurs et le vase, et le repas semblait malade, l'eau dans le vase était malade, on aurait dû refaire le sol, bien qu'il eût tout au plus quelques années, mais on poussait et repoussait le lit au moins une fois par semaine sur ce sol, et aussitôt qu'il était vide, les infirmières déhoussaient les couettes et les oreillers, faisaient rouler le lit et son matelas nu dans le corridor pour le désinfecter, et plus tard, garni à nouveau de draps propres, il se retrouvait dans le corridor ou dans l'une des nombreuses chambres, de sorte qu'aucun lit n'appartenait jamais une fois pour toutes à la chambre dans laquelle je me trouvais, aucune table de nuit, ni aucune table d'appoint ne pouvait être attribuée à une pièce précise, à part les prises électriques sur la plinthe et les diverses lampes, rien n'appartenait à la chambre même, rien ni personne, ce qui présente aussi des avantages, si l'on imagine qu'un lit qui était prêt jadis pour un malade précis dans une chambre précise ne risque guère d'appartenir un jour à un autre malade dans le même décor; une fois, on compte trois lits dans une chambre où, une autre fois, ne se trouve qu'un seul lit, et de la même manière, les tables d'appoint et les chaises et la table qui se trouve devant la fenêtre changent, elles aussi.
Mais surtout, les lits voyagent à gauche et à droite, passant devant le personnel de nettoyage, les employés avec leurs gants de caoutchouc verts suivent du regard les meubles roulants et se demandent s'il faudra bientôt laver et sécher les roulettes aussi ou les changer complètement, dévisser les roues en caoutchouc, en revisser de nouvelles, ou s'il faudra, après avoir retiré les matelas, pousser l'armature du lit dans la cellule de lavage automatique, où de grandes brosses douces s'approchent du lit des deux côtés et commencent, ce faisant, à vibrer sérieusement, de sorte que leurs longues touffes de poil nettoyeuses se mettent à tourner et savonnent minutieusement l'armature, de tous les côtés, d'en bas et d'en haut, puis la rincent, après quoi on pousse le lit dans une pièce attenante où des bras chauffants se penchent sur la face inférieure et la face supérieure de l'armature et sèchent en soufflant cette chose d'acier. Un jour ou l'autre, le lit est vendu, avec ou sans matelas. C'est alors un meuble bon marché, à recommander dans toute véritable mauvaise passe, parce qu'il peut être transformé en deux temps trois mouvements à l'aide d'un joli couvre-lit et de deux ou trois coussins colorés. Son passé, on ne le voit presque plus alors, il devient inconnu, ce qui a des avantages quand quelqu'un ne veut rien savoir de son propre passé, me disais-je, tandis que Frédéric se tournait vers son plateau de repas et sortait lentement les services de la serviette qui les enveloppait. Je ne dois pas me soucier de lui, m'a-t-il dit, je peux sans autre continuer à regarder par la fenêtre, lui le fait toute la journée.
Depuis mon arrivée dans la matinée, c'était sans cesse le plus mauvais moment pour être auprès de lui dans sa chambre, son impatience se lisait sur son visage, il ne manquait plus que ça, des visiteurs, comme s'il n'endurait pas déjà assez de choses sans ça. La seule chose qui aurait pu être pire encore, c'est que personne ne soit venu le voir, et ce qui était plus désagréable encore que de manger en présence de quelqu'un, disait-il, c'était les repas en solitaire, peu importe qu'on lui serve au lit du poisson ou de la viande, et voilà que je me mis à lui décrire quelques recettes de poisson, un gratin de poisson avec épinards en branches par exemple.
A la fenêtre, à moitié en regardant dehors, j'ai parlé d'asperges, d'éclats d'amandes, tout en pensant aux jambes ambrées, à cet homme qui, entièrement plongé dans du jaune, traversait le corridor. Roman, ai-je pensé, ou peut-être ai-je même pensé à voix haute: Oh, Roman, car bien que ça n'ait duré que quelques secondes et que la lumière ait été mauvaise, je l'avais reconnu. A présent, il hantait les couloirs là-dehors, et moi, je restais auprès de mon malade à qui cela ne semblait pas faire plaisir.
Il avalait son aversion, mangeait silencieusement sa soupe, cuillère après cuillère, et en se penchant en avant, il faillit s'appuyer dans mon sac à main qui se trouvait sur la chaise à côté de son lit.
Devant la baie vitrée, dehors dans le corridor, j'ai retrouvé Roman. Je ne l'avais pas vu à midi, il avait fait une apparition dans la matinée, et maintenant, une seconde dans l'après-midi.
Peut-être s'agissait-il d'un jeu de reflets, m'étais-je dit auparavant, lié au soleil, au vitrage ou aux lumières en haut, sur le toit en terrasse, où se posaient les hélicoptères. Il y avait là-haut une rangée de projecteurs, mais de jour, ça n'était pas déterminant.
Je venais de tourner dans la partie lumineuse du corridor, lui était parvenu à l'autre bout, je suis arrivée quelques secondes trop tard, et le jaune ambré a poursuivi sa marche, mais comme il n'y avait personne à proximité, je l'ai appelé en criant. Roman, je l'ai appelé, il a hésité un bref instant, a fait mine de se retourner, puis il a poursuivi quand même son chemin. Sans réfléchir, j'ai sorti rapidement mon appareil photo de mon sac à main, j'ai appuyé deux fois au hasard sur le déclencheur, et après ça, j'ai eu mes photos de lui. Jaune été, homme en chemise, les manches retroussées jusqu'aux coudes.
Une simple attitude est déjà parlante en soi, on voit un seul geste et tout de suite on a la comparaison avec des images plus anciennes, ces images s'étalent immédiatement sous nos yeux, même si l'on n'y a pas pensé durant des années.
Lorsque j'avais vu Roman dans la matinée, c'était comme si j'avais eu les oreilles pleines d'eau savonneuse auparavant, mais soudain, mes oreilles étaient à nouveau vides. Dans l'intervalle, je l'avais même cherché des yeux dans les couloirs, et lors de la deuxième rencontre, il devait bien me rester trente secondes, sans cela, je n'aurais pas pu le photographier, j'étais donc un peu plus avancée. Après coup, j'avais eu l'impression qu'il s'était arrêté, encore et encore, là derrière dans le corridor, pour se retourner, ce qui était une drôle d'illusion, une hésitation a posteriori. Mais comment aurait-ce été, si ce Roman s'était véritablement retourné et qu'il s'était dirigé vers moi.
Je me suis assise sur un banc, à côté de l'une des cuisines à thé, et j'ai gardé l'appareil photo dans la main.
Extrait de "Oh, Roman", Ed. Korrespondenzen, Vienne, 2007.
Zsuzsanna Gahse
Traduit de l'allemand par Patricia Zurcher.
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Page créée le 13.11.08
Dernière mise à jour le 13.11.08