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Dans une interview, le concepteur de l’excellente bande dessinée Masqué, Serge Lehman, a explicité sa pensée quant à la disparition des super-héros en France depuis la Seconde Guerre mondiale: le culte du surhomme, au sein du nazisme, l’aurait banni par réaction. J’ai un peu de mal à y croire. La littérature populaire a été foisonnante de façon globale avant 1940, et étique après.
Par ailleurs, Lehman fait venir le super-héros du demi-dieu antique sans doute avec raison, mais ce demi-dieu avait un rôle politique clair: il était toujours roi ou prince. Sa version romaine était l’empereur Auguste, auquel on vouait un culte. Or, à la Libération, Charles de Gaulle joua justement ce rôle. Plus tard Mitterrand fut sur la même ligne.
J’ai donc l’impression que le super-héros a été placé au sein de l’État, que celui-ci a fait à cet égard converger sur lui les aspirations inconscientes du peuple. Or, c’est lié non pas tant à la défaite, selon moi, qu’à la façon dont la culture a été pénétrée entièrement par l’État après la Libération. Dans les pays où la situation était la même, aucun autre surhomme que le guide sacré du Peuple n'était autorisé. Eût-on permis dans la Russie soviétique qu'un personnage de fiction fasse pièce à Staline? Dans la Chine communiste, que Mao ait un rival? Si le super-héros a resurgi, c’est parce que le prestige de l’État s’est affaibli, et que la culture populaire américaine l’a remis au goût du jour - d’ailleurs avec difficulté: elle a souvent été censurée. Une loi de 1949 - énoncée par un ministre radical-socialiste qui était favorable à l'étatisation complète de l'éducation - institua une surveillance des publications destinées à la jeunesse qui, dans les faits, mit les super-héros au ban de la société. Il n’y eut pendant longtemps que la possibilité d’en faire des parodies - telle Superdupont.
Dans la mesure toutefois où un espace de liberté demeurait, le super-héros s’est maintenu, et, par-dessous la culture officielle, Fantômette, par exemple, s’est créé un espace considérable, au sein de l’imaginaire français. Or, Lehman ne parle pas du tout de cette jeune fille qui était en même temps un elfe et un lutin. Est-ce parce qu’elle était cantonnée aux jeunes lecteurs, tandis que le Nyctalope de Jean de la Hire, dans des temps plus anciens, était destiné aux lecteurs adultes aussi? Ou parce qu’elle a un costume très joli, mais peu de pouvoirs?
Quoi qu’il en soit, je suis heureux que, issus soit de Fantômette et du Nyctalope, soit de la bande dessinée américaine, la France crée actuellement des super-héros au sens propre, c’est-à-dire détachés de l’État. Car la différence entre le héros antique et le super-héros est que le second n’est pas un homme politique: il s’agit d’une âme solitaire, excentrée. Les séries de Spiderman et des X-Men opposent même les hommes extraordinaires au gouvernement. Or, cela n’existait pas dans l’Antiquité; cela n’est apparu qu’avec le Romantisme. Mais la France d’après 1944 était néoclassique. Elle voulait que toute volonté libre s’investisse dans la vie publique! Et choisisse un parti… La forme individuellement créée était proscrite. Le super-héros n’avait plus de place.