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J’ai évoqué récemment le principe des évêques savoyards du dix-neuvième siècle, credo ergo sum, qu’ils opposaient à la formule célèbre de Descartes, lequel établissait le primat de la pensée fondée sur l’évidence; mais en ce monde y a-t-il rien qui soit évident? Ce qu’on pense évident est ce qu’on croit tel, voire ce qu’on a envie qui soit tel: le sentiment intime du vrai, dont parlait saint Augustin, se mêle à l’illusion personnelle - à ce qu’on voudrait qui soit, disait Platon. L’inexistence de Dieu elle-même participe d’une volupté masochiste héritée du cilice: cela existe - notamment dans la sorte de postcatholicisme dont Baudelaire fournit le premier grand exemple.
La croyance la plus dogmatique n’est-elle pas celle qui se pose comme évidence, au lieu de s’admettre comme croyance?
Rien ne semble devoir s’imposer davantage à l’esprit que les discours qui se posent comme fondés sur une méthode scientifique infaillible. Mais n’est-ce pas une ruse de l’agnosticisme moderne pour mieux concurrencer le catholicisme? En quoi cette rhétorique s’appuie-t-elle sur une expérience humaine?
Une évidence est en réalité une idée si profondément enracinée qu’elle apparaît comme fait. Or, paradoxalement, le réflexe en existe surtout dans les pays catholiques, au sein desquels il s’agissait d’assimiler la croyance au monde sensible, de lui donner le même poids. Le relativisme culturel des pays protestants, plus libres, plus apaisés dès qu’il s’agit de philosophie ou de théologie, le dévoile.
L’impression de l’inexistence de Dieu vient aussi de la ville; l’organisation humaine de la cité donne le sentiment que Dieu est inutile. Loin de Paris, dans les contrées plus proches de la nature, le cycle des saisons donne l’image d’un ordre cosmique. Les prétendues évidences émanent d’abord des âmes et de leurs tendances spontanées.
C’est pourquoi il est si important de laisser l'humanité culturellement libre: quand on essaie d’imposer ce qui apparaît ici comme une évidence, là elle se révolte, et la paix est rompue, l'unité même menacée. Denis de Rougemont disait que l’amour devait régner, et qu’il était le vrai pivot de la vie politique; il en tirait la nécessité du fédéralisme. Car il n’est pas vrai que l’unité se tire de la communion autour de prétendues évidences, autour de préjugés nationaux que les individus et que les régions excentrées peuvent à tout moment rejeter et remettre en cause au nom de leurs idées ou préjugés propres; elle se tire de la communion autour de l’humanité même, je dirais d’une forme d’humanisme européen qui ne manque pour motiver les gens que d’un imaginaire attrayant, coloré, une poésie, celle par exemple de Schiller - pour qui évidemment l’inexistence de Dieu n’avait rien d’une évidence, puisque la lumière électrique des cités ne l’empêchait pas de regarder les étoiles, derrière lesquelles il croyait déceler la présence du Père éternel.