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Internet est sans doute, avec le recul, le plus grand succès du développement scientifique -en particulier universitaire- des années soixante. Et ce succès a été rendu possible pratiquement sans financement autre que la bonne volonté de quelques universités américaines à l’origine du projet un peu fou qui était de relier des ordinateurs entre eux pour les faire communiquer. Le projet universitaire se basait sur le partage des codes-source et la gratuité des services mis à disposition. ARPA est devenu le protocole Internet, on a développé des applications simples comme telnet (terminal network) ou smtp (Simple Mail Transfer Protocol), on a développé IP (Internet Protocol) et TCP (Transmission Control Protocol), puis encore WWW (World Wide Web, appuyé sur tous ces standards).
Le web a par la suite donné naissance à d’innombrables services comme les divers moteurs de recherche, Facebook, Spotify, twitter et autres; mais les développeurs et les investisseurs ont constamment cherché à conserver, du moins autant que faire se pouvait, les idées d’ouverture et de gratuité (le droit à l’information) qui avaient présidé à la création du réseau Internet. Y sont-ils parvenus ? On peut en douter; pour éviter de taxer directement le consommateur, on utilise de plus en plus la publicité comme générateur de recettes; Facebook et Google ont fait des recettes publicitaires des mines à profit tout à fait remarquables; mais bon, la publicité est tout de même payée par quelqu’un, et au final c’est toujours le consommateur qui va faire les frais de l’annonce qui perturbe la lecture de l’information qu’il désirait consulter. Mais on peut aussi se poser la question de la pertinence du concept de gratuité en l’occurrence.
Prenons pour exemple le protocole de messagerie (e-mail). Ce service est largement gratuit, constitué d’une des plus anciennes applications d’Internet, le protocole SMTP, et de divers protocoles client, dont POP (Post Office Protocol) et IMAP (Internet Message Access Protocol) sont les plus connus. Le service de messagerie est un service lourdement pollué par les messages parasites, malveillants, frauduleux ou non sollicités (pourriels, SPAM). On estime entre 90%, voire parfois jusqu’à 98% (selon les sources) la proportion d’e-mails non sollicités dans le trafic global de messages sur Internet. Sachant que chaque message email est copié plusieurs fois par destinataire (parfois plusieurs dizaines de fois, selon les routages dans les entreprises) au cours de sa durée de vie sur chacun des serveurs par lesquels il transite, on peut affirmer que les serveurs de messagerie (et aussi les clients, bien sûr, qui stockent les messages pour qu’ils soient lisibles hors connexion) sont essentiellement occupés à traiter des pourriels. Souvent l’utilisateur final n’est que peu dérangé par les pourriels, car il existe d’excellents logiciels anti-spam (à divers niveaux) qui le protègent de cette nuisance, au moins partiellement. On élimine les spams après qu’ils aient été transmis, alors qu’il semblerait plus logique d’éviter qu’ils soient produits; cela me rappelle quelque chose… Bref.
Si le service de messagerie devenait payant, il est possible que l’on élimine une grande partie du spam sur Internet. Un « spammeur » génère entre dix et cent millions d’emails à la fois, en utilisant des listes d’adresses qu’il se procure assez aisément sur certains sites peu recommandables, voire sur le Darknet. Imaginons un prix du message de 1 millicentime d’euro, ce qui serait totalement invisible pour les particuliers, et même les entreprises, encore que l’on puisse trouver des modalités pour ces dernières. Pour « spammer » 10 millions de personnes, il faudrait toutefois débourser 10000 €, ce qui refroidirait vraisemblablement l’ardeur des générateurs de spam. On aurait ainsi éliminé les déchets à la source, et non à l’arrivée, ce qui est trop souvent le cas aussi pour la majorité des autres déchets que produit notre société évoluée…
Par ailleurs, on se rend compte actuellement que les serveurs Internet constituent aussi une pollution énergétique non négligeable. Restreindre le trafic Internet en diminuant son intérêt dans le cadre d’informations peu pertinentes grâce à une taxe de l’information permettrait probablement aussi de diminuer la consommation d’énergie. On voit sur cet exemple simple que la gratuité peut s’avérer nettement plus coûteuse au final qu’un prix modique raisonnablement étudié !
Tout service a un prix; dissimuler ce dernier en utilisant des subterfuges pour laisser croire en une gratuité de ce service finit par coûter plus cher, dans la mesure où ce ne sont plus les principaux utilisateurs (et donc les plus gros consommateurs de ce service) qui en supportent le coût. On pourrait refaire un raisonnement analogue dans d’autres cas de figure, comme l’importation de denrées de pays où la main d’oeuvre est bon marché, et les frais de transport dissimulés dans le prix à payer ensuite pour essayer de diminuer la pollution engendrée, mais bon… Ne nous égarons pas, enfin pas trop… Soyons conscients que la gratuité a un prix, et que le gratuit peut s’avérer plus cher que prévu.
Encore une belle utopie des années soixante qui s’envole : un monde où l’information serait libre d’accès, universellement accessible, et de qualité parce que immédiatement vérifiable par tout un chacun de par le monde.
Mais quelle belle utopie c’était…