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Je voudrais revenir à l'histoire que j'ai récemment racontée, d'une ancre révélée au sein d'un rêve comme étant un objet sacré. Comme cette ancre a été placée dans une pagode avec l'accord des moines qui ne lui concèdent pourtant aucun pouvoir, j'ai énoncé l'idée que dans leur perspective tout culte tend en réalité à Bouddha.
On trouve bien une telle considération dans la Bhagavad Gîtâ: tout culte s'adresse, consciemment ou non, au Seigneur suprême; or, à ce Principe divin, Bouddha s'assimile, parce qu'il s'est confondu avec lui, quoiqu'il ne fût qu'un homme. Maintes représentations de Bouddha rappellent étroitement l'image que les anciens Khmers se faisaient de Vishnou. Les statues retrouvées à Angkor sont, à cet égard, éloquentes. D'ailleurs, Angkor Vat, le principal sanctuaire d'Angkor, m'a semblé fait pour rendre visible la Bhagavad Gîtâ - faisant de ses édifices de mots des édifices de pierre. J'y reviendrai, si je puis.
L'idée que Krishna énonce à Arjuna est que les ignorants croient adorer un objet, mais qu'ils n'adorent, au travers de cet objet, que le Seigneur suprême, et que cette vérité du fond de leur adoration ne brillera dans leur esprit que dans une vie prochaine, laquelle sera d'ailleurs meilleure que l'actuelle, en tout cas plus propre au dévoilement du mystère - justement parce qu'en cette vie, ils auront eu une piété sincère à l'égard d'un objet, ou bien de la fée qui dans un rêve l'a déclaré sacré: cette déesse se pose comme élément du karma, ou comme bon ange qui aide à se préparer une vie meilleure.
L'idée est difficile à saisir en Occident parce qu'on y éprouve, à l'égard de l'intelligence d'un mystère, l'impression que l'enjeu en est fondamental: que l'important est d'avoir une pensée exacte, sur un sujet. D'ailleurs, les religions occidentales ne voient l'accès à l'absolu qu'à l'issue d'une seule vie. Mais en Orient, on estime que cela n'est pas forcément possible pour le moment, et que, par conséquent, il n'est pas forcément important d'acquérir tout de suite des idées vraies. Face à l'existence et aux limites humaines, on est philosophe; on considère que les croyances sont toujours un chemin qu'on se crée parmi les ombres pour aboutir à la vérité. Les illusions mêmes sont des reflets de la lumière ultime: non des voiles qui cachent, mais des voiles qui permettent de voir, en atténuant des clartés trop vives. L'ami de Chateaubriand Joseph Joubert énonçait des idées comparables.
Ainsi, l'Asie livre le sentiment que chacun vit un drame fabuleux, s'étendant aux limites de l'univers. Et que des figures divines luisent dans les brumes du Temps.