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Résumé
Le Communisme: diabolisé et idéalisé
La quête d¹une perspective historique
Représentant à la fois un des plus grands mouvements politiques et une des conceptions majeures du monde au XXe siècle, le communisme a suscité depuis toujours l¹intérêt du public occidental et des historiens. Pourtant les études historiques sur l¹Union soviétique et sur les organisations communistes internationales furent constamment grevées d¹une double hypothèque: d¹une part, leurs résultats furent soumis à une utilisation plus ou moins directe dans le cadre du débat politique, d¹autre part, jusqu¹à une époque récente, l¹accès aux archives fut presque totalement fermé, puisque non seulement les fonds des institutions soviétiques, mais aussi ceux des partis communistes de l¹Europe de l¹Ouest étaient généralement inaccessibles. Seules de rares collections «sauvées» à l¹Ouest, comme par exemple les «Archives de Smolensk» à Harvard, qui tombèrent d¹abord dans les mains de l¹armée allemande, puis dans celles de l¹armée américaine, ou pour l¹histoire du Komintern les documents du Suisse Jules Humbert-Droz, déposés à La Chaux-de-Fonds, permirent d¹étudier la société soviétique ou les organisations étrangères rapidement contrôlées par le parti soviétique. Ces déficits factuels et scientifiques ne purent guère être compensés fondamentalement par l¹historiographie soviétique. Au contraire, celle-ci réécrivant sans cesse le passé devient un palimpseste surdimensionné dont l¹utilité se limite presque exclusivement au rôle d¹un objet de la réflexion historique.
L¹implosion de l¹Union soviétique a aplani la première difficulté de l¹historiographie du communisme en entraînant avec elle la lente ouverture des archives. Même si personne n¹ignore que cette ouverture est d¹une réalité toute relative et que l¹on constate déjà de nouvelles restrictions apportées à l¹accès aux archives1, il est néanmoins possible empiriquement de prouver ou bien de réfuter des anciennes affirmations ou conjectures. La fin de la Guerre froide devrait également enlever la deuxième épine aux travaux historiques, celle qui consiste à utiliser le passé pour légitimer ou inversement diaboliser un système ou une conception du monde. Ces temps ne sont pas totalement révolus, comme le montre la contribution de Serge Wolikow. Bien que l¹auteur concentre son attention sur les débats en France, il apparaît cependant avec clarté que l¹histoire du communisme continue d¹être instrumentalisée à des fins politiques partisanes. Un phénomène, par ailleurs, qui aurait également pu être illustré par l¹ancienne RDA! Les modèles triviaux d¹explication et les interprétations simplificatrices connaissent un vif succès, faveur éveillée également par la curiosité médiatique (au demeurant de nouveau en baisse) assoiffée de révélations de toutes sortes sur le déclin de l¹empire soviétique. Des informations sur des destins individuels tragiques ou la découverte d¹un passé prétendument compromettant de politiciens occidentaux2 ont bénéficié à chaque fois d¹une attention particulière. Le rush à la publication contribua à la commercialisation des archives, phénomène qui sembla se généraliser à un certain moment, au point qu¹il ne sembla pas invraisemblable qu¹à la longue période de fermeture, au nom de raisons politiques, des archives succédât une période dominée par les intérêts économiques ou même par les avantages de quelques chercheurs individuels. La communauté scientifique des historiens a pu juger de l¹importance de ce phénomène puisque des membres de sa corporation n¹ont pas résisté à la tentation de publier des faits sensationnels et d¹exiger de manière exclusive des droits de publications, suscitant ainsi moult débats.3 Au-delà de ces faits, on vit surgir des problèmes théoriques et méthodologiques propres aux travaux et aux recherches historiques portant sur le communisme.
L¹accès de façon soudaine à des documents demeurés jusque-là hermétiquement verrouillés souleva non seulement de nombreux problèmes (comment traiter judicieusement cette montagne d¹archives?), mais également des questions d¹ordre méthodologique. Jusqu¹à ce jour, l¹ouverture des archives a surtout favorisé une «poussée positiviste». Paradoxalement, il semble que ce soit justement la quantité de matériel disponible qui ait provoqué un recul historiographique constaté par plusieurs observateurs vers une approche et un discours événementiels. En outre, l¹absence d¹une approche critique des sources fait que l¹on considère sans scrupules des documents comme des «preuves». Les propos tenus par un historien français sur les archives du régime de l¹ancienne RDA s¹appliquent aussi bien aux témoignages laissés par le communisme soviétique et le Komintern: «Rien ne serait pire que de prendre au pied de la lettre ce que disent les archives, car sous prétexte de dénonciation purificatrice, on tomberait dans le piège qu¹on prétend dénoncer, en croyant l¹image que le régime défunt a voulu donner de lui-même».4 Il n¹est pas fortuit que ces critiques aient surtout été formulées en France: avant l¹ouverture des archives russes, la recherche française sur le communisme, précédant toutes les autres histoires «nationales», a connu le plus important renouvellement conceptuel et méthodologique et obtenu des résultats inégalés. Mieux que les autres, elle fit de nécessité vertu et sut compenser l¹état lacunaire de la documentation sur le communisme dans le monde en mettant en oeuvre les nombreuses facettes nationales à l¹aide d¹approches, de concepts et de méthodes de l¹histoire sociale ou empruntés aux disciplines voisines.
L¹histoire du communisme est essentiellement une histoire politique. Depuis quelque temps, les chercheurs s¹intéressent cependant aux questions traitées par l¹histoire sociale, culturelle et des mentalités. Du point de vue scientifique, il serait non seulement inquiétant, mais également grotesque, de ne pas analyser ces sources, accessibles depuis peu de temps, à la lumière du profond renouvellement historiographique de ces deux dernières décennies. Malgré certains mouvements régressifs vers une histoire politique au sens étroit du terme, on dénote depuis peu l¹existence de réflexions méthodologiques critiques; la question de savoir quelle est la valeur informative de ces archives nouvellement accessibles, mais aussi quelles en sont les limites, est débattue lors de réunions ou dans des revues scientifiques. Prémices d¹un plus large mouvement, l¹histoire strictement événementielle, basée sur l¹étude des organisations ou privilégiant des perspectives tactiques et programmatiques, est délaissée, au profit d¹une approche se référant à l¹histoire culturelle et des mentalités. En revanche, les questions concernant l¹importance et la fonction du communisme dans les sociétés occidentales ou celles touchant aux rapports mutuels entre l¹Est et l¹Ouest dans le processus de modernisation demeurent un terrain à défricher.
Ce dossier thématique verse ainsi des arguments à un débat qui ne fait que commencer. D¹un point de vue chronologique, il se concentre sur les années 1930 et 1940, autrement dit sur la période du «haut stalinisme», avec un regard porté sur les premières années de la domination soviétique. Il se penche sur deux pays, la Suisse et l¹Union soviétique, pays entre lesquels le Komintern représenta un lien culturel et structurel. En ce qui concerne son contenu, il interroge d¹abord la dynamique interne du mouvement communiste et de ses organisations; il analyse, d¹autre part, la puissance d¹attraction de l¹État soviétique, comme modèle de société ou pays d¹émigration, et met en évidence, d¹une manière indirecte, le développement parallèle de l¹anticommunisme. L¹année 1917 marque sans conteste une césure dans l¹histoire européenne. La prise du pouvoir par les Bolcheviks suscita aussi bien des espoirs que des craintes; la naissance de la Russie soviétique, respectivement de l¹Union Soviétique fit naître des aspects prometteurs et des images repoussantes, le pays à l¹Est devenant la cible à la fois des plus virulentes condamnations et des plus grandes louanges.
Quels étaient les rapports de la Suisse officielle avec l¹Union Soviétique? Contrairement à d¹autres pays occidentaux, la «république alpine» adopta une attitude stricte de refus: de 1918 à 1946, elle n¹eut pas de relation diplomatique avec la «patrie des travailleurs». La rupture et la reprise de ces relations sont présentées dans ce cahier d¹une manière nouvelle. Antoine Fleury et Danièle Tosato-Rigo mettent en évidence, dans leur contribution, l¹action de la mission diplomatique de Jan Berzin à Berne et montrent combien la perception de l¹État Soviétique fut dès le début empreinte de considérations politiques. La force d¹impact, en Europe occidentale et en Suisse, de la propagande de la Légation soviétique peut être jugée à la lumière des rapports disponibles pour la première fois aux archives du Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie comme très modeste; pour autant, ses représentants furent considérés comme de dangereux agitateurs et expulsés de Suisse en novembre 1918. Cette vision des choses, gouvernée par des motifs idéologiques, domina jusqu¹à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, malgré de nombreuses tentatives de l¹infléchir venant des milieux de l¹industrie d¹exportation. C¹est seulement quand l¹Union Soviétique figura parmi les puissances victorieuses que des intérêts pragmatiques passèrent au premier rang. Comme le montre Sophie Pavillon, à l¹aide d¹un corpus de sources helvétiques, cette reprise des relations diplomatiques n¹alla nullement de pair avec la disparition des vieux clichés. Ces derniers continuèrent d¹exister; pour des raisons de «Realpolitik», on activa, toutefois, d¹autres images: au lieu d¹invoquer des barbares asiatiques imprévisibles, on parla de Russes bonhommes et un peu retardés, propos constituant sans nulle doute le revers de la même médaille.
A l¹opposé, l¹Union soviétique bénéficia du soutien sans réserve des membres suisses de l¹Internationale communiste. Cette loyauté, en dépit du coût élevé supporté par les communistes, ne connut presque aucune exception, phénomène qui nécessite en ce sens une explication. Pour comprendre ce processus de domestication du parti communiste, comme le démontre l¹article de Brigitte Studer, il convient d¹appréhender le Komintern et ses sections nationales comme un système global, dans lesquels des mécanismes de pouvoir du «haut» et des intérêts particuliers du «bas» s¹assemblent pour former une microsociété fermée, un monde en soi. Les travaux de Berthold Unfried mettent en oeuvre cette problématique en prenant comme exemple le rituel de critique et d¹autocritique au cours de «l¹épuration» des années trente au sein du Komintern. L¹appareil de l¹organisation communiste est analysé comme une zone de chevauchement de deux systèmes de valeurs, d¹une part le russe ou le soviétique, d¹autre part l¹occidental. Afin de parfaire la formation du cadre stalinien, qui se doit d¹intérioriser les valeurs «bolcheviques», la discipline impose l¹abnégation de sa propre personnalité et la soumission volontaire, sinon «joyeuse», au collectif.
De manière tout aussi «volontaire» outre les nécessités économiques un groupe d¹horlogers jurassiens particulièrement touché par la crise émigra en 1937 en Union Soviétique. Cet épisode, évoqué dans l¹article de Peter Huber, est significatif. Il illustre en effet les attentes des chômeurs suisses, leurs espoirs dans l¹Union Soviétique, pays du plein-emploi, tandis que les autorités, notamment le Ministère public de la Confédération, observaient avec grande méfiance ces plans d¹émigration. L¹Union soviétique apparaît ainsi comme un lieu de projection privilégié, dans l¹ombre duquel se déroulent en Suisse des débats socio-politiques.
Si, en Suisse, l¹illusion du modèle de société soviétique, a aussi longtemps habité les esprits d¹une minorité, grâce à la distance géographique, en revanche dans les pays de l¹Europe de l¹Est, cette pensée utopique s¹est brisée, d¹une manière irrévocable, déjà au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, suite à la simple action d¹intérêts politiques. Aujourd¹hui, l¹héritage du communisme fait figure dans ces pays de boîte de Pandore, comme le montre Jan Foitzik dans son article. La montée des nationalismes dans ces régions compte parmi les plaies les plus douloureuses. Sa force explosive actuelle est due pour une bonne part à la politique de Staline et au soutien que lui ont accordé les partis communistes de l¹Europe de l¹Est qui amalgamèrent, à des fins de légitimation, cet héritage nationaliste avec le communisme.
La fin du communisme n¹a certainement pas provoqué ce que certains ont appelé la fin de l¹histoire. Il se peut que l¹histoire de cette tendance politique, qui fut aussi bien une idéologie, une conception du monde, un mode de vie, un parti et un pouvoir étatique, nous apprenne quelque chose.
Il convient donc de favoriser l¹historicisation du communisme, compris comme un phénomène social qui fascina et suscita de violentes réactions de rejet à l¹Ouest, et de préserver cette approche de toute instrumentalisation politique. Un large accès aux archives (non seulement à l¹Est), mais aussi la volonté de soulever des questions en sont les conditions nécessaires.
Brigitte Studer
(Traduction: Chantal Lafontant)
Notes
1 L¹article d¹un historien russe, prévu dans ce numéro, n¹a pas pu voir le jour, car les archives utilisées pour sa recherche ont été entre-temps de nouveau fermées.
2 L¹accusation du publiciste français Thierry Wolton, affirmant que Jean Moulin et Pierre Cot travaillaient pour le service de renseignement soviétique, fit beaucoup de bruit (Le grand recrutement, Paris 1993). Les histoires d¹agents secrets connaissent une très grande vogue auprès des maisons d¹édition commerciales et du public (par exemple Pavel A. Sudoplatov, J. Schechter, L. Schechter, Special Tasks. The Memoirs of an Unwanted Witness, Boston 1994).
3 Cf. le débat «Research, Ethics and the Marketplace. The Case of the Russian Archive», Slavic Review 52 (1993), 1, 87106.
4 Etienne François, «Les Ðtrésorsð de la Stasi ou le mirage des archives», in Jean Boutier, Dominique Julia (éd.), Passés recomposés. Champs et chantiers de l¹Histoire, Paris 1995, 145541, ici 148.