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Pour la première fois, un magistrat se trouve sur le banc des accusés. Et pas n'importe lequel, puisqu'il s'agit de Franco Verda, ancien président du tribunal pénal cantonal. Mieux, Gerardo Cuomo, boss présumé de la mafia, est lui aussi jugé par le tribunal correctionnel de Lugano.
Les débats devraient durer une semaine. Et ils seront présidés par la juge Giovanna Roggero-Will, la magistrate qui a justement succédé à Franco Verda. Pour l'occasion, elle sera assistée par quatre jurés populaires.
L'inculpé Franco Verda, 60 ans, risque fort d'impressionner la cour. Durant une carrière qui aura duré trente ans, l'ex-juge a en effet dirigé des milliers de procès.
Ironie de l'histoire, il s'apprête à vivre le sien, après avoir été suspendu de ses fonctions et de son droit à la retraite. Pire, après avoir purgé trois semaines de détention préventive, en août dernier.
A ses côtés sur le banc, Gerardo Cuomo, 56 ans. Un contrebandier italien présumé qui avait gagné la confiance du juge Verda au point de devenir son ami.
Franco Verda est accusé de corruption passive aggravée, de violation du secret de fonction et d'entrave à l'action pénale. Quant à l'Italien - que la justice de son pays attend de pied ferme au terme de l'audience suisse -, il doit répondre de complicité de corruption aggravée et d'infraction à la loi fédérale sur les étrangers.
Contrairement à l'ancien juge, le boss présumé comparaît en état d'arrestation. Arrêté en mai 2000 à Zurich, il se trouve en détention dans une cellule de l'hôpital de Lugano où il a été récemment opéré.
Baptisée «Ticinogate» par les médias, l'affaire qui amène Franco Verda et Gerardo Cuomo devant le tribunal a éclaté en juin 2000. Elle a été révélée par la presse tessinoise quelques jours seulement après l'arrestation de Gerardo Cuomo, sur mandat d'amener international du parquet de Bari (Pouilles).
La presse avait alors mis au jour l'amitié qui liait le président du tribunal pénal au contrebandier présumé, par ailleurs déjà connu de la justice italienne. A Bari, le procureur antimafia Giuseppe Scelsi accuse en effet Gerardo Cuomo d'être à la tête d'un trafic international de cigarettes, mais aussi d'armes et de drogue.
Malgré ce passé chargé, Gerardo Cuomo s'est installé en toute légalité, en 1993, à Lugano. Où il a obtenu un permis de travail pour gérer la société créée avec son fils, la "Maxim SA".
Malgré le refus des autorités tessinoises (entre-temps mises en garde par l'Italie) de lui renouveler son autorisation de séjour, le millionnaire italien a pu rester au Tessin jusqu'en 1998. Cela, grâce au laxisme des autorités cantonales qui n'ont pas accordé assez d'attention au cas Cuomo. Grâce aussi à l'habileté de ses avocats.
C'est d'ailleurs par l'un de ses ex-avocats que Gerardo Cuomo s'est lié d'amitié avec Franco Verda. En l'occurrence, une avocate du nom de Rinaldi, aujourd'hui épouse de Franco Verda lui-même.
C'est elle - Désirée Rinaldi - qui a présenté les deux hommes. Une amitié est née entre eux. Une amitié alimentée par les cadeaux et invitations de luxe de l'Italien au couple Verda-Rinaldi.
Le magistrat, psychologiquement éprouvé par un cancer, est tombé la tête la première dans le piège. Et davantage après que Gerardo Cuomo eut remis à Désirée Rinaldi 350 000 francs pour renflouer les caisses de la société des Eaux minérales San Bernardino dont l'avocate était justement l'administratrice.
Pour ne pas passer pour un ingrat, Franco Verda est intervenu dans une procédure judiciaire concernant un proche de Cuomo, l'Italien Francesco Prudentino, 53 ans, membre présumé de la «Sacra Corona Unita», la mafia des Pouilles.
En sa qualité de juge Franco Verda a ordonné de débloquer 1,7 million de francs suisses - sur les 3 millions séquestrés par le procureur - que Prudentino avait placé dans une banque luganaise.
A en croire les écoutes téléphoniques effectuées par la police italienne, le magistrat aurait dû recevoir 800 000 francs pour son aide. Une somme que Prudentino ne lui aurait jamais versée mais que Gerardo Cuomo lui aurait remise. Des accusations que l'ancien magistrat a toujours rejetées.
Gemma d'Urso, Lugano