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Les Etats-Unis imposent à l’Irak leurs semences génétiquement modifiées
par F. William Engdahl
L’Irak n’a pas seulement perdu sa souveraineté politique au profit des occupants. Il a également perdu le droit de produire ses propres cultures. Juste avant le «transfert du pouvoir» en juin 2004, l’administrateur provisoire de la coalition, Paul Bremer III, a imposé au pays une liste de 100 ordonnances permettant aux USA de contrôler tous les aspects de la vie économique selon leur conception du marché libéral. Ce contrôle inclut la direction de la banque centrale irakienne – ce qui constitue la mainmise sur un aspect essentiel de la souveraineté nationale –, des règles concernant les syndicats et des règles relatives à la production agricole afin qu’elle obéisse aux vœux de Monsanto, de Syngenta, de Dow Chemical et d’autres géants de l’agroalimentaire liés aux USA qui tentent d’imposer agressivement l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM) dans le monde entier.
L’ordonnance 81 de Bremer, qui concerne «les brevets, le design industriel, les informations non-divulguées, les circuits intégrés et la diversité des plantes», a un caractère contraignant. Le régime fantoche de l’homme à la solde de la CIA Allaoui ne s’est pas opposé à ce texte, pas plus qu’aux autres. Que prévoit ce dernier?
Pendant des générations, les agriculteurs irakiens, comme la plupart des autres dans le monde entier, pratiquaient un système d’approvisionnement de semences informel et non réglementé qui consistait à expérimenter et à produire des semences optimales pour les cultures essentielles. La tradition voulait qu’ils conservent une partie des graines pour les replanter. Or maintenant, ce sera interdit. Monsanto et d’autres sociétés étrangères détiennent un droit de propriété intellectuelle qui leur accorde le monopole sur toutes les semences génétiquement modifiées et les variétés de plantes «similaires». Les agriculteurs irakiens doivent non seulement s’accommoder de leurs champs et de leurs cours d’eau bombardés par les troupes alliées mais ils sont contraints de payer des sociétés étrangères pour pouvoir cultiver ce qu’ils avaient semé pendant des siècles. L’ordonnance 81 est une loi rédigée de manière subtile dont le titre, «protection de nouvelles variétés de plantes» (PVP), est trompeur. C’est un droit de propriété intellectuelle tel que Washington et d’autres pays importants du G7 en ont introduit dans les règles de l’OMC. Bien que l’Iraq ne soit pas membre de cette institution, cette ordonnance donne à Monsanto et à d’autres multinationales semencières des droits sur les plantes qu’elles prétendent avoir «découvertes». Le brevet porte généralement sur une petite modification, par génie génétique, de l’ADN d’une semence existante ou d’une plante comme le soja, le coton, le riz ou la pomme de terre. Evidemment, pour procéder à cette modification, Monsanto et les autres partent des produits que les agriculteurs irakiens ont développés avec succès, mais sans les payer. On soupçonne fortement les semenciers d’avoir puisé secrètement dans la banque de semences irakiennes qui a été administrée ces dernières années par le «Consultative Group on International Agricultural Research» dans son centre de Syrie. Il avait été créé grâce à des fonds de la Fondation Rockefeller et de la Banque mondiale pour répandre l’usage des semences OGM dans les pays en développement.
Selon l’ONG grain.org, l’ordonnance 81 contraint les agriculteurs à acheter chaque année des semences à Monsanto ou à Syngenta. Il sera illégal d’utiliser ses propres semences. Les royalties payées à Monsanto ou Syngenta seront nécessaires pour «protéger» les droits de propriété intellectuelle de ces multinationales. Leur monopole est exclusif et valable 20 ans. Le Département d’Etat américain prétend que cette nouvelle loi «assurera l’approvisionnement en semences de qualité» et préparera le terrain à l’adhésion de l’Iraq à l’OMC. En réalité, il soumet le pays, un des plus fertiles du monde, au contrôle absolu de sociétés étrangères liées aux intérêts stratégiques de Washington.
A l’ordonnance 81 vient s’ajouter le numéro 39 qui donne aux investisseurs étrangers les mêmes droits qu’aux Irakiens pour l’exploitation des marchés intérieurs. L’Iraq n’a aucune possibilité de protéger son industrie et son agriculture. Washington précise explicitement que c’est nécessaire pour le «passage d’une économie planifiée et sans transparence à une économie libérale». Reste à savoir de quelle liberté il s’agit ici, celle de Monsanto et des autres firmes étrangères? L’exemple de l’ordonnance 81 fait ressortir nettement le caractère inacceptable des efforts déployés par les grandes multinationales pour faire breveter les plantes. Le droit d’une nation de gérer les semences pour son peuple est un droit humain aussi fondamental que le droit à la vie. Permettre à des firmes de faire breveter de petites modifications génétiques de ces semences et d’imposer son monopole sur toute une variété de ces semences, c’est ouvrir la boîte de Pandore, c’est étendre la «marchandisation» et ce que certains appellent la «globalisation» de l’économie à l’essence même des processus vitaux. A ce train-là, on va bientôt breveter l’air que nous respirons.
Les céréales à semences ne sont pas assimilables à des inventions, comme celles d’un nouvel ordinateur ou d’un générateur à turbine. Faire des semences une marchandise représente une tendance inquiétante. Le système des pétrodollars imposé par Washington dans les années 1970, après qu’il eut suspendu la convertibilité du dollar en or, constitue le modèle de ce nouveau chapitre pervers de la «globalisation». Sous la bannière frauduleuse de la «démocratie au Moyen-Orient» de George W. Bush, l’Iraq a perdu la base même de l’alimentation de sa population. C’est en fait un contrôle néo-colonialiste beaucoup plus brutal et efficace que celui de l’époque coloniale britannique. •
(Horizons et débats, numéro 29, janvier 2005)
mise à jour le 27.01.05