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L'un des clichés antisémites les plus tenaces est l'amalgame des Juifs avec l'argent et la cupidité insatiable.
Après l'expulsion des Juifs d'Angleterre et de France au XIVe siècle, les Juifs se replient dans des cités ou provinces où ils bénéficient d'une sécurité relative et d'un statut précaire. Les professions liées à la terre (qu'ils n'ont pas le droit de posséder) leur sont interdites, de même que les fonctions politiques et la plupart des professions libérales. Restent le commerce et la finance. L'Eglise réprouve la pratique de l'usure chez ses fidèles. Les rabbins (guides spirituels des Juifs) y sont également opposés, mais devant l'absence d'alternative professionnelle, ils autorisent leurs coreligionnaires à exercer le prêt à intérêt. C'est la naissance du cliché antisémite amalgamant pour des siècles les Juifs et l'argent.
Plusieurs princes utilisent les services des Juifs, en échange de leur protection ou de privilèges, mais la situation des Juifs reste précaire et à la merci des besoins, des exigences et de l'humeur des princes qui peuvent, sans préavis, les expulser, leur confisquer leurs biens ou en faire les boucs émissaires du mécontentement populaire. Ils sont aussi l'objet de haine de la part de l'Eglise, à cause de leur métier, et de la part de la population pauvre qui les jalouse.
A Zurich, en 1309, un décret ordonne même aux Juifs de prêter de l'argent aux bourgeois de la ville moyennant caution; s'ils s'y refusent, ils encourent des sanctions. Le taux d'intérêt était fixé par le Conseil. Le prêt à intérêt et la friperie constituaient la seule source de revenus pour les Juifs de la ville.
C'est souvent au prix d'impôts toujours plus lourds que les Juifs sont tolérés : payer pour avoir le droit de résider, payer pour aller et pour venir, payer pour vendre et pour acheter, payer pour prier en commun, payer pour être enterré au cimetière. Sans argent, la communauté juive du Moyen Age serait condamnée à disparaître. D'où la nécessité d'en avoir assez pour vivre et survivre.
Ainsi, dans le comté de Baden, les Juifs résidaient en qualité d'"étrangers protégés", mais ils pouvaient en tout temps être expulsés. Grâce à des versements importants au bailli de Baden, les Juifs acquirent des "lettres de protection" leur assurant le droit d'établissement pour quelques années. Cette lettre autorisait les Juifs à pratiquer le commerce, mais pas à posséder des bâtiments ou des terres. Le nombre de maisons juives ne pouvait être augmenté ni les bâtisses surélevées ou agrandies. La dernière lettre de protection date de 1792.
Le stéréotype médiéval du Juif maître de la finance sera repris plus tard dans une version moderne : le Juif devient l'incarnation du capitalisme, de l'âpreté au gain et de l'exploitation des pauvres.
Aujourd'hui, cet amalgame n'a pas disparu de nos sociétés. Il réapparaît avec chaque crise économique (par exemple en 1997, le président malaisien accusait les Juifs d'avoir fait chuter la monnaie de son pays) et sert d'explication facile lors de faillites ou de réussites financières spectaculaires.
En Suisse, l'affaire des fonds en déshérence a réactualisé ce stéréotype, puisqu'on entend régulièrement des réflexions à propos de la cupidité des Juifs et leur volonté tenace d'obtenir toujours plus. Dans le cas présent, on oublie de mentionner que les organisations et les plaignants juifs ne réclament que ce qui leur appartient et qui a été illégalement gardé par les banques pendant plus de 50 ans.
François DE FONTETTE : Histoire de l'antisémitisme, Paris, Que sais-je ?, 1982.
Vie juive en Suisse, collectif, Lausanne, Grand-Pont, 1992.