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Le 11 mai 1960, Adolf Eichmann est arrêté à Buenos Aires par le Mossad puis extradé en Israël. S’ouvre alors un procès historique au cours duquel le prévenu plaidera « non-coupable » à tous les chefs d’accusation. « Dans quel sens se croyait-il non coupable ? » questionne la philosophe allemande Hannah Arendt. Alors que l’attention de la Cour se porte sur les innombrables témoins et sur les crimes commis par le gouvernement nazi, la philosophe aborde une thématique toute autre : d’où vient le mal ? Elle laissera à la postérité sa théorie de la banalité du mal. Alors, quel est le rapport entre le mal et la banalité ? Jusqu’où va l’obéissance ? Sommes-nous tous enclins à commettre des actes immoraux ?
Le mal a été défini de différentes façons, variant entre les époques, les mœurs, les codes sociétaux, les lieux, et d’autres incalculables facteurs. De la bêtise à l’ignorance, en passant par les Écritures Saintes et la Société, la question de l’origine du mal a divisé les érudits, philosophes ou théologiens. À travers la littérature, puis plus récemment par le biais du cinéma, le clivage entre le gentil et le méchant a proposé une lecture erronée de l’identité du mal. Depuis petits, nous sommes bercés par des contes pour enfants proposant une esthétique manichéenne, d’un héros combattant un anti-héros censé contenir en lui le mal absolu. Force est de constater que la réalité est toute autre.
Si la question n’est pas nouvelle, la problématique a pourtant changé au fil des siècles. Dans le courant du XXème, l’origine du mal s’est complexifiée, notamment par le biais d’une structure étatique impliquant tous les citoyens, travaillant tous ensemble dans le développement d’un système totalitaire, de façon volontaire, ou non. Si le nazisme a pris une telle ampleur, c’est entre autres grâce aux milliers de personnes qui ont travaillé au bon fonctionnement de la société nazie et à la bonne application de son idéologie : les manœuvres, les ingénieurs et les constructeurs, les infirmières, les médecins, les cheminots, les comptables, et tous les corps de métiers ayant simplement effectués leurs devoirs conformément à la loi en place.
11 mai 1960, Ricardo Klement, plus connu sous le nom d’Adolf Eichmann, est arrêté à Buenos Aires par le Mossad. Ce haut fonctionnaire nazi responsable des affaires juives et de l’organisation de la déportation ferroviaire est notamment accusé de crimes contre l’humanité, crimes contre le peuple juif et crimes de guerre : quinze chefs d’accusation au total. Hannah Arendt, philosophe allemande d’origine juive échappée du camp de Gurs puis immigrée aux États-Unis en 1940, suit le procès d’Eichmann à Jérusalem. En 1970, elle publiera un petit traité philosophique intitulé Considérations Morales dans lequel elle tente de répondre à la question « qu’est-ce que la pensée ? » faisant ainsi un lien entre l’absence de pensée et le mal.
A la suite du procès, Hannah Arendt fait paraitre un ouvrage intitulé « Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal ». Le concept s’est construit à travers l’image d’Adolf Eichmann que la philosophe a eu lors du procès. En effet, lorsqu’elle l’aperçut dans le box des accusés, celui qui devait représenter le Nazisme ne semblait pourtant pas correspondre aux caractéristiques du méchant qu’Arendt s’était construite. Elle n’aperçut qu’un homme terriblement banal, un simple bureaucrate zélé, défaillant, ayant effectué ce pour quoi il avait été engagé et rémunéré. Soucieux de sa carrière, il s’était appliqué dans ses devoirs. Le prévenu ne semblait pas être motivé par des motifs monstrueux, il n’avait même rien à voir avec les monstres assoiffés de sang que la philosophe avait pu imaginer. Adolf Eichmann était simplement et tristement un homme commun sans singularité significative. À l’inculpation pour assassinats, il plaida non-coupable arguant : « Je n’avais rien à voir avec l’assassinat des Juifs. Je n’ai jamais tué un Juif ni d’ailleurs un non-Juif – je n’ai jamais tué aucun être humain. Je n’ai jamais ordonné qu’on tue un Juif ou un non-Juif. Je ne l’ai simplement pas fait ». Peut-être aurait-il plaidé coupable s’il avait été poursuivi pour complicité d’assassinat ? Selon la conception défendue par l’accusé, il n’avait fait qu’obéir aux ordres de la hiérarchie et aux lois qui régissaient le pays dans lequel il vivait. Il ne semblait pas avoir la capacité de remettre en question sa diligence. À travers une fonction banale – un fonctionnaire comme on en trouve dans n’importe quelle administration – il avait participé à l’avènement d’un mal rarement égalé dans l’histoire de l’humanité, peut-être sans même se poser aucune question. Le concept de banalité du mal est ainsi cette différence entre la banalité de l’homme et sa participation à un crime inconcevable.
Alors qu’Arendt est fustigée par les critiques concernant son concept, elle va se demander d’où vient le mal. Si ce dernier peut être commis par des gens banals, alors il doit avoir une origine commune à tous les êtres humains. À cet égard, Arendt relève qu’Adolf Eichmann n’avait pas l’air complètement ahuri, mais qu’il possédait une « […] curieuse et authentique inaptitude à penser ». Quel est le rapport entre le mal absolu commis par des hommes banals et la capacité à penser ? Pour répondre à cette question, il faut brièvement s’intéresser à la philosophie kantienne. Emmanuel Kant divisait la pensée en deux, entre le Vernunft et le Verstand, respectivement la pensée et la connaissance. Le Verstand peut être compris comme la faculté de penser, la culture générale, l’intelligence, le savoir. C’est une disposition que chaque être humain possède. Le Vernunft, quant à lui, est la faculté de réfléchir sur ses actes propres. C’est le pouvoir de s’auto-questionner, d’avoir une discussion entre soi et soi-même ; c’est, en somme, la capacité à se défaire de ses actes afin d’avoir un regard autre dessus. Hannah Arendt reprend cette distinction kantienne pour introduire deux nouveaux concepts : la conscience morale et la consciousness.
La conscience morale, apparentée au concept de Vernunft kantien est, selon Arendt, la faculté de savoir ce qui est bien et ce qui est mal. Elle est constituée de l’ensemble des règles morales que nous connaissons. Toutefois, cette conscience n’empêche personne d’agir. Par exemple, tous, nous acceptons l’impératif « tu ne tueras point » et savons que tuer est un acte généralement considéré comme mauvais. Néanmoins, les homicides n’ont pas disparu pour autant. Cette conscience varie d’une personne à l’autre et dépend de ce que nous nommons la morale. La consciousness, liée au Verstand kantien, est ce rapport à soi, cette dialectique intérieure qui permet de se distancier de toute chose. Cette distinction peut sembler difficile de prime abord. Prenons alors l’exemple du dialogue entre Richard III et lui-même dans la pièce éponyme de Shakespeare. Richard III assassine sa famille pour accéder au trône. Dans un moment de solitude, il se raconte :
« Comment ! est-ce que j’ai peur de moi-même ? Il n’y a que moi ici ! Richard aime Richard et je suis bien moi. Est-ce qu’il y a un assassin ici ? Non… Si, moi ! Alors fuyons… Quoi ! me fuir moi-même ?… Bonne raison ! Pourquoi ? De peur que je me châtie moi-même… qui ? Moi-même ! Bah ! je m’aime moi !… Pourquoi ? Pour un peu de bien que je me suis fait à moi-même ? Oh non ! hélas ! je m’exécrerais bien plutôt moi-même pour les exécrables actions commises par moi-même. Je suis un scélérat… Mais non, je mens, je n’en suis pas un. Imbécile, parle donc bien de toi-même… Imbécile, ne te flatte pas. »
Le dialogue intérieur que Richard III établit avec lui-même illustre cette conscience qu’Arendt nomme consciousness. Selon la conception de la philosophe, une personne ne disposant pas de cette conscience n’aurait pas les « outils » naturels adéquats pour questionner la valeur morale de ses actes. Cette théorie a été vivement critiquée par divers philosophes à travers les années. Nous ne débattrons pas les oppositions mais nous nous bornerons à présenter une autre perspective de l’origine du mal : celle de l’obéissance.
Adolf Eichmann n’a cessé d’arguer, pendant tout son procès, qu’il ne saurait être tenu pour responsable pour les ordres de sa hiérarchie. Nous nous sommes demandé quelle était la valeur de cet argument en posant la question : dans quelle mesure obéissons-nous ? Pour répondre partiellement à cette question – un développement complet serait un format nécessairement trop volumineux pour cet article – nous avons souhaité aborder l’expérience de Stanley Milgram intitulée « soumission à l’autorité ».
Stanley Milgram est né à New-York en 1933. Après des études de sciences politiques, il effectua une thèse de Doctorat en psychologie sociale à l’Université d’Harvard. Son expérience Soumission à l’autorité commença en 1960 et avait pour but de découvrir jusqu’où un individu pouvait aller lorsqu’un ordre interférait avec sa morale. Le sujet de l’expérience allait recevoir l’ordre d’infliger une électrocution de plus en plus forte à un autre individu inconnu. Pour ce faire, il avait sélectionné des candidats et candidates provenant de différents lieux, d’âges et de conditions sociales variés. Naturellement, les candidats n’étaient pas informés du but de leur présence. Ils pensaient alors participer à une expérimentation sur le lien entre la punition et la mémoire.
L’expérience se déroulait dans les locaux de l’Université de Yale. Deux personnes entraient dans le laboratoire et étaient accueillies par un expérimentateur en blouse blanche. Un des deux était un acteur de l’équipe de Milgram. Le principe était de faire tirer « au hasard » un papier aux candidats pour décider lequel allait jouer le rôle de l’élève dont la mémoire serait testée. Le tirage au sort étant truqué, c’était toujours l’acteur qui était nommé élève. L’autre candidat était alors le moniteur. Les deux participants étaient placés dans deux salles différentes et ne pouvaient communiquer qu’à travers la voix. L’élève était sanglé à un siège et une électrode lui était fixée au poignet. Le moniteur devait alors lire une série de couple de mots à l’élève et ce dernier devait les mémoriser. Ensuite, le moniteur reprenait le premier mot des deux termes et en ajoutait quatre autres. Par exemple, il lisait « Ciel bleu. Jour frais. Canard sauvage. Etc. » puis passait au test en proposant « Bleu : compteur, ruban, ciel, yeux ». L’élève devait alors, de mémoire, reformer le couple.
Le moniteur avait à sa disposition trente manettes qui étaient censées envoyer des décharges électriques croissantes à l’élève en cas d’erreur. Bien entendu, l’élève étant l’acteur, il s’efforçait d’exprimer vocalement la douleur à chaque décharge. Il suffisait pour le moniteur d’abaisser des manettes au fur et à mesure de l’expérience. Leur voltage était inscrit au-dessus, allant de quinze à cent cinquante volts. Les manettes étaient divisées par groupe de quatre dont les étiquettes allaient de « choc léger » à « attention : choc dangereux». Afin que le candidat croie à la véracité de l’expérience, une décharge de quarante-cinq volts lui était administrée au début de l’expérience. Cela lui donnait ainsi une mesure-témoin pour jauger de la puissance des volts inscrits.
L’objectif était de mesurer le niveau auquel le candidat refusait de continuer à infliger des chocs électriques à l’élève. S’il allait jusqu’au bout, soit aux quatre cent cinquante volts, il était jugé « candidat obéissant ».
Quid des résultats ? Sur quarante candidats, vingt-six ont été « candidat obéissant », soit 65% des participants. La moyenne des chocs administrés par les candidats s’est élevée à quatre cent cinq volts, soit uniquement trois manettes en dessous des quatre cent cinquante volts maximaux.
Comment se fait-il que nous soyons aussi obéissants ? Plusieurs pistes de réponses existent. Lorsque Milgram a demandé à un candidat pourquoi il était allé jusqu’au bout, ce dernier a répondu : « c’est [l’expérimentateur] qui est responsable. Moi, je n’ai fait que continuer. J’ai exécuté ses ordres… Il m’avait demandé de continuer. Il ne m’a rien dit pour que j’arrête ». Il s’agit là d’un facteur fondamental : la délégation de responsabilité vers le haut. Bien qu’auteur direct des décharges, les candidats semblaient se déresponsabiliser de leurs actes à travers l’expérimentateur. Ainsi, ils ne se sentaient plus responsables mais agissaient comme une masse inerte exécutant sans volonté les ordres d’une hiérarchie sur laquelle ils se reposaient entièrement.
Le lien entre l’expérience de Milgram et la théorie d’Hannah Arendt est étonnant et relativement inquiétant. Lorsque la philosophe expliqua sa théorie de la banalité du mal, conséquence d’une inexplicable incapacité à penser, elle s’est attiré les foudres des critiques. Comment comprendre qu’Eichmann n’était pas un monstre mais une personne normale ? Cela fut inconcevable pour beaucoup de personnes. Pourtant, les résultats de l’expérience de Milgram tendent à montrer qu’une frange importante de la population semble se soumettre de façon inconditionnelle aux ordres d’une autorité. Il nous faut enfin relever que les facteurs qui poussent quelqu’un à agir comme il le fait sont si multiples qu’il est difficile de cibler une seule cause comme condition suffisante. L’obéissance à une autorité et l’incapacité de penser sont deux réponses, mais nécessairement non exhaustives.
N.B. Nous souhaitons préciser que nous ne banalisons, ni défendons, les actes commis par Adolf Eichmann. Nous avons souhaité aborder deux théories explicatives de la provenance du mal : l’une philosophique, l’autre sociologique. Ces deux perspectives ne constituent pas une matière exhaustive de la question et nous nous reportons aux études qui ont été faites à ce sujet.
Grégoire BAUD
LITTÉRATURE PRIMAIRE
ARENDT Hannah, Considération morales, Paris (Rivage poche) 1996.
ARENDT Hannah, Eichmann à Jérusalem, Paris (Gallimard) 1996.
ARENDT Hannah, Le système totalitaire : les origines du totalitarisme, Paris (Le Seuil) 1972.
MILGRAM Stanley, Soumission à l’autorité, Paris (Calmann-lévy) 1974.
LITTÉRATURE SECONDAIRE
KLEIN Claude, Le cas Eichmann vu de Jérusalem, Paris (Gallimard) 2012.
POIZAT Jean-Claude, Hannah Arendt : une introduction, Paris (Agora) 2003.
CRIGNON Claire (édit.), Le mal, Paris (Flammarion) 2000.
DOCUMENTAIRE
BRAUMAN Rony/SIVAN Eyal, Un spécialiste, France (1999) durée : 2h05.