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J'aurais dû pouvoir publier cette humeur le lendemain de Noël, puisqu'elle m'a été inspirée par une remarque de Anne L et par un commentaire de Ysengrin dans le billet «Du nouveau» du 25 décembre. Mais voilà, «mon jour» tombe aujourd'hui. On parlait (entre autres) de Rimbaud. Anne L écrivait:“l’« ange en exil » (ainsi nommé par Verlaine) cédera l’écriture à la fugue, au voyage”. Juste avant elle avait écrit: “il ne rêvait pas sa vie, mais vivait sa poésie” Et Ysengrin commentait: “…. enfin, dans une première partie de sa vie, parce qu’après ses aventures « épastrouillantes », le poète avait disparu.”
C'est avec cette dernière affirmation que je ne suis pas d'accord.
J'ai récemment eu l'occasion de relire la correspondance de Rimbaud lorsque Franck Pastor m'avait suggéré une lettre où Rimbaud racontait son passage du Gothard. Je l'ai trouvée dans les Oeuvres complètes, avec le reste de la correspondance, que je me suis mise à parcourir. Elle a changé l'idée que je me faisais de Rimbaud.
Je donne ici mon opinion, subjective, de non-spécialiste. En terme généraux, Rimbaud est un garçon qu'on a sorti de son milieu petit-bourgeois naturel, qui est devenu un instant l'inverse de ce que sa famille attendait de lui (communard, bohème, poète, athée, homosexuel), mais n'a jamais réussi à s'arracher complètement au milieu dont il était sorti. Être confronté à seize ans à Paris, au milieu littéraire, pour finir par tomber sur Verlaine, bon poète sans doute, mais triste individu (sa dernière lettre à Rimbaud! à vomir…), il faut un caractère autrement trempé, ou de réels soutiens pour ne pas dérailler complètement. Mais pour lui, subjectivement, c'était un instant, cet instant passé, il a désespérément cherché à revenir dans le giron. Raté. On mesure dans la correspondance combien de tentatives il a faites – en vain. Personne ne l'a aidé. Son seul point fixe étaient sa mère et sa soeur, avec lesquelles il communiquait régulièrement. Il n'a pas eu un mentor pour lui dire: “Arthur, tu as une véritable plume, tu n'arrives peut-être plus à écrire tes poèmes, mais tu devrais t'essayer à la prose.” Parmi toutes les possibilités qu'il a exploitées, Rimbaud a ignoré celle-ci. Et en lisant ses lettres d'Afrique, toujours précises, détaillées, impeccables, on a la sensation qu'il est parti au bout du monde non pas pour transformer son écriture en fugue, en voyage, mais pour se punir, tout en exerçant un métier conforme aux standards de sa famille: commerçant. “Je m'ennuie beaucoup, toujours, je n'ai même jamais connu personne qui s'ennuyât autant que moi. Et puis n'est pas misérable, cette existence sans famille, sans occupation intellectuelle…”(4.8.1888)
Ici et là, dans la correspondance commerciale, on trouve des éclairs comme celui-ci: “On écrit d'Aden que le D. a conclu un emprunt d'un million de thalaris à une banque d'Italie […] Qu'il se hâte, qu'il nous revienne vite, avec ses rondelles rédemptrices. – Nous l'attendons ici avec des factures déployées, et un choeur de malédictions.” Des images surgissent soudain qui n'ont rien à faire dans une lettre commerciale. On en trouve pas mal.
Mais la preuve absolue que Rimbaud restait le grand poète Rimbaud, qui aurait pu transformer en prose ce qu'il avait fait en poésie reste la lettre dans laquelle il raconte son passage du Gothard (17.11.1878). La description est éblouissante, il réussit à donner une image à la fois claire et poétique du passage du Gothard à pied, en inscrivant en contrepoint la construction du tunnel, commencée quelques années auparavant, et en captant des détails qui prouvent que son oeil poétique est toujours large ouvert.
Cette lettre étant du domaine public, je la publie ci-dessous. J'ai bien entendu respecté la ponctuation de Rimbaud. Je ne l'ai pas scannée, mais copiée, et je suis sortie de l'exercice éblouie. Tu me diras ce que tu en penses, Ysengrain… Et toi, Anne L…
“J’arrive ce matin à Gênes, et reçois vos lettres. Un passage pour l’Egypte se paie en or, de sorte qu’il n’y a aucun bénéfice. Je pars lundi 19 à neuf heures du soir. On arrive à la fin du mois.
Quant à la façon dont je suis arrivé ici, elle a été accidentée et rafraîchie de temps en temps par la saison. Sur la ligne droite des Ardennes en Suisse, voulant rejoindre, de Remiremont, la correspondance allemande de Wesserling, il m’a fallu passer les Vosges, d’abord en diligence, puis à pied, aucune diligence ne pouvant plus circuler dans cinquante centimètres de neige en moyenne, et par une tourmente signalée. Mais l’exploit prévu était le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison et que je ne pouvais passer en traîneau.
A Altdorf, à la pointe méridionale du lac des Quatre-Cantons qu’on a côtoyé en vapeur, commence la route du Gothard. A Amsteg, à une quinzaine de kilomètres d’Altdorf, la route commence à grimper et à tourner selon le caractère alpestre. Plus de vallées, on ne fait plus que dominer des précipices, par-dessus les bornes décamétriques de la route. Avant d’arriver à Andermatt, on passe un endroit d’une horreur remarquable, dite le Pont du Diable – moins beau pourtant que la Via Mala du Splugen, que vous avez en gravure. A Göschenen, un village devenu bourg par l’affluence des ouvriers, on voit au fond de la gorge l’ouverture du fameux tunnel, les ateliers et les cantines de l’entreprise. D’ailleurs, tout ce pays d’aspect si féroce est fort travaillé et travaillant. Si l’on ne voit pas de batteuses à vapeur dans la gorge, on entend un peu partout la scie et la pioche sur la hauteur invisible. Il va sans dire que l’industrie du pays se montre surtout en morceaux de bois. Il y a beaucoup de fouilles minières. Les aubergistes vous offrent des spécimens minéraux plus ou moins curieux, que le diable, dit-on, vient acheter au sommet des collines et va revendre en ville.
Puis commence la vraie montée, à l’Hospital, je crois: d’abord presque une escalade par les traverses, puis des plateaux ou simplement la route des voitures. Car il faut bien se figurer que l’on ne peut suivre tout le temps celle-ci, qui ne monte qu’en zigzag ou terrasses fort douces, ce qui mettrait un temps infini, quand il n’y a à pic que 4’900 mètres d’élévation pour chaque face, et même moins du 4’900 vu l’élévation du voisinage. On ne monte non plus à pic, on suit des montées habituelles, sinon frayées. Les gens non habitués au spectacle des montagnes apprennent ainsi qu’une montagne peut avoir des pics, mais qu’un pic n’est pas une montagne. Le sommet du Gothard a donc plusieurs kilomètres de superficie. La route, qui n’a guère que six mètres de large, est comblée tout du long à droite par une chute de neige de près de deux mètres de hauteur, qui à chaque instant, allongé sur la route une barre d’un mètre qu’il faut fendre dans une atroce tourmente de grésil. Voici! Plus une ombre dessus, dessous, ni autour, quoique nous soyons entourés d’objets énormes; plus de route, de précipices, de gorge, ni de ciel: rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l’embêtement blanc qu’on croit être le milieu du sentier. Impossible de lever le nez à une brise aussi carabinante, les cils et la moustache en stalactites, l’oreille déchirée, le cou gonflé. Sans l’ombre qu’on est soi-même, et sans les poteaux du télégraphe qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu’un pierrot dans un four.
Voici à fendre plus d’un mètre de haut sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C’est échauffant. Haletants, car une demi-heure de la tourmente peut nous ensevelir sans trop d’efforts, on s’encourage par des cris (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin, voici une cantonnière: on y paie le bol d’eau salée 1 fr. 50. En route. Mais le vent s’enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est-ce? (il n’y a des poteaux que d’un côté). On dévie, on plonge jusqu’aux côtes, jusque sous les bras… Une ombre pâle derrière une tranchée: c’est l’hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaines bâtisses de sapins et pierres; un clocheton. A la sonnette, un jeune homme louche vous reçoit; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et de fromage, soupe et goutte. On voit de beaux gros chiens à l’histoire connue. Bientôt arrivent à moitié morts les retardataires de la montagne. Le soir, on est une trentaine qu’on distribue après la soupe sur des paillasses dures et sous des couvertures insuffisantes.
La nuit, on entend les hôtes exhaler en cantiques sacrés leur plaisir de voler un jour de plus les gouvernements qui subventionnent leur cahute.
Au matin, après le pain-fromage-goutte, raffermi par cette hospitalité gratuite qu’on peut prolonger aussi longtemps que la tempête le permet, on sort: ce matin, au soleil, la montagne est merveilleuse: plus de vent, toute descente, par les traverses, avec des sauts, des dégringolades kilométriques qui vous font arriver à Airolo, l’autre côté du tunnel, où la route reprend le caractère alpestre, circulaire et engorgé, mais descendant. C’est le Tessin.
La route est en neige jusqu’à plus de trente kilomètres du Gothard. A trente kilomètres seulement, à Giornico, la vallée s’élargit un peu. Quelques berceaux de vigne et quelques bouts de prés qu’on fume soigneusement avec des feuilles et autres détritus de sapin qui ont dû servir de litière. Sur la route, défilent chèvres, bœufs et vaches gris, cochons noirs; à Bellinzona, il y a un fort marché de bestiaux. A Lugano, à vingt lieues du Gothard, on prend le train et on va de l’agréable lac de Lugano à l’agréable lac de Como. Ensuite trajet connu…”