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Dans le val d’Hérens, on l’appelle la Reine; et pourtant, selon diverses sources, elle est mal nommée : il semblerait effectivement que des géographes peu au courant aient interverti les noms de la Dent Blanche et de la Dent d’Hérens. De nombreux indices laissent à penser que cette théorie a un fond de vérité : la dent Blanche est visible depuis presque tout le val d’Hérens, et domine réellement cette belle vallée, alors que la Dent d’Hérens est visible essentiellement depuis Vex, mais est située orographiquement entre les vallons de Zmutt et de la Valpelline. D’ailleurs, pour accéder à la Dent d’Hérens, la voie normale part de Bionaz en Valpelline et passe par le rifugio Aosta.
Mais passons sur les hypothétiques erreurs des moines géographes ayant tracé les premières cartes de la région et planifions cette ascension de la Reine du val d’Hérens qu’est la Dent Blanche. La Dent Blanche compte quatre arêtes : l’arête de Ferpècle, l’arête Nord, l’arête des Quatre Anes et la voie normal de l’arête Sud depuis la cabane de la Dent Blanche (cabane Rossier). Bien que nettement plus facile que les trois autres, la voie normale de l’arête Sud n’est pas aussi simple que son nom pourrait le laisser entendre. La voie normale est longue, de nombreux secteurs sont peu pentus et de ce fait difficiles à assurer, et le retour prend souvent plus de temps que l’ascension.
La première difficulté est de gagner la cabane qui est construite à l’altitude de 3507 mètres tout de même. Habituellement, on part depuis Ferpècle, à 1780 mètres d’altitude : un dénivelé de plus de 1700 mètres constitue déjà une course de haute montagne appréciable, d’autant que la fin du parcours est délicate, sur des rochers parfois glacés et nécessitant selon la saison l’usage des crampons. Ceux qui en ont le temps devraient à mon avis choisir un itinéraire peut-être plus long, mais plus varié aussi. Partant d’Arolla tôt le matin, on monte à la cabane Bertol; les gens bien entraînés peuvent s’offrir la superbe et facile arête de Bertol pour réaliser une arrivée originale et spectaculaire à la cabane.
L’arrêt intermédiaire à Bertol permet de se restaurer, avant de repartir pour Tête Blanche; il n’est de fait théoriquement pas indispensable de passer par le sommet de Tête Blanche, il est possible de traverser le glacier du Mont Miné et le glacier de Ferpècle au-dessus de Mota Rota; mais le réchauffement climatique, et la traversée dans l’après-midi rend ce parcours assez compliqué, et réservé à des alpinistes chevronnés ayant une connaissance approfondie du glacier. Et puis, le site de Tête Blanche et du col d’Hérens est si exceptionnel que cela vaut bien une visite…
Dans les deux cas, on parvient finalement sous la cabane Rossier. A l’époque où j’avais réalisé cette magnifique course, c’était Martine Fournier qui était gardienne, une légende que l’on a fini par virer comme une malpropre; elle restera célèbre pour ses tartes aux pommes et ses géraniums à 3500 mètres ! Et pour son accueil, et sa générosité, surtout.
Une fin d’après-midi et une soirée à la cabane Rossier constituent un moment d’existence à haute valeur ajoutée ! Malheureusement, alors que l’on souhaiterait s’attarder sous les étoiles, il faut penser à l’ascension du lendemain.
Effectivement, vers 2 heures du matin, c’est le réveil. Les guides commencent à encorder leurs clients alors qu’ils sont en train de manger leur pain beurré et boire leur café. Comme dans chaque cabane de ce genre, il y a une ambiance particulière avant une ascension d’envergure; un mélange de silence feutré et de fébrilité. Et c’est le départ dans le froid. Tout de suite après la cabane, la montée se déroule dans des rochers assez escarpés; mais comme il fait nuit, on ne voit pas trop la difficulté et on arrive après une bonne heure au bas de l’arête proprement dite, après avoir dépassé la Wandfluh.
Techniquement, il n’y a pas de difficultés particulières; selon l’enneigement, l’ascension en crampons peut poser quelques problèmes. Le passage du Grand Gendarme peut être évité par une traversée en face Sud Ouest dans un couloir qui peut être parfois verglacé.
Les arêtes ont cette qualité d’offrir une vue panoramique à chaque instant : à la Dent Blanche comme dans quelques autres arêtes (Mitteleggi, par exemple) l’horizontalité relative de l’arête permet une étendue de la vue exceptionnelle, même si cette même horizontalité relative contribue à rendre l’assurage de la cordée plus délicat.
L’ascension demande trois heures au minimum; deux heures et demie avec un excellent guide, peut-être. Se souvenir que certains amateurs pourtant pas tout à fait novices partis à la même heure (trois heures du matin) finissent par bivouaquer sur l’arête au retour ! L’horaire est à donc considérer avec une certaine prudence. L’arrivée au sommet procure toujours les émotions liées avec l’atteinte d’un objectif.
La vue est magnifique : on est au cœur des Alpes Pennines, le vallon de la Navizence (Anniviers) au Nord-Est, celui de la Mattervispa au Sud-Est, le val d’Hérens à l’Ouest, l’Italie au Sud. Une vue qui s’étend du Mont Blanc à la Bernina que l’on devine au-delà du Mont Rose.
Et le Cervin dont l’on imagine la possibilité d’en faire un objectif plus tard, malgré la fréquentation invraisemblable.
Mais comme le disait Gaston Rébuffat : « Sur les montagnes, les hommes ne font que passer un court instant ». La descente est peut-être plus difficile que la montée, d’autant que la fatigue se fait sentir.
C’est enfin l’arrivée sur l’arête de la Wandfluh; mais la route est encore assez longue jusqu’à la cabane.
La cabane est atteinte finalement peu avant l’heure de l’apéro; un horaire parfaitement respecté, somme toute.
Mais prudence avec l’apéro. Il faudra encore descendre à Ferpècle : une descente de 1700 mètres, alors qu’on a déjà le sommet de la Dent Blanche dans les genoux…
Un adieu ému à la cabane où on reviendra volontiers.
La première partie de la descente nécessite souvent les crampons; puis, c’est une très longue descente vers Bricola tout d’abord, puis vers Ferpècle où de bonnes âmes viendront peut-être vous chercher ?
Pour une description plus technique, voir le site de camp to camp, par exemple. Mais on parle ici de très haute montagne, et de niveau technique élevé. La beauté de cette ascension est néanmoins telle qu’il vaut la peine de s’y intéresser une fois dans sa vie, fût-ce au prix de l’assistance d’un guide professionnel.