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Suite à la découverte d’un (rare) exemplaire du fanzine SwissSF, publié par Pierre Strinati à l’occasion de la convention internationale HEICON de 1970, nous reproduisons ici un des articles qui la compose, dédié à la science-fiction suisse.
Notes sur quelques auteurs suisses de Science-Fiction
Dans les manuels d’histoire littéraire, les écrivains suisses doivent en général être recherchés dans quatre chapitres différents, selon la langue dans laquelle ils ont écrit. Les écrivains suisses de science-fiction sont encore plus difficiles à trouver, et cela pour une excellente raison. Il n’y a encore eu aucun écrivain suisse important spécialisé dans la science-fiction. En attendant donc la révélation future d’un émule zurichois de Robert Heinlein ou d’un Roger Zelazny lausannois, il faut se contenter de citer ici les noms de ceux qui ont fait quelques incursions dans le domaine de l’anticipation littéraire sans s’y être consacrés.
Charles-Ferdinand Ramuz a touché au moins deux fois à des thèmes de science-fiction. Dans La Guérison des Maladies (1917), il attribue à son héroïne un pouvoir d’origine psychique, grâce auquel elle soulage les souffrances de ceux qui l’entourent. La guérison des corps passe, en elle, par la guérison des coeurs. Le thème de Si le soleil ne revenait pas (1937) est résumé par ce titre. Ramuz a dépeint ici le désarroi d’un village alpestre, situé sur un versant gelé de haute montagne, et que le soleil n’atteint pas en hiver. Se fondant sur une obscure prophétie, un vieux charlatan affirme aux villageois qu’ils ne reverront plus l’astre du jour. La foi naturaliste de l’auteur se traduit par le triomphe d’un groupe de jeunes gens, qui vont au-devant du soleil. Mais toute une partie du village a effectivement passé l’hiver comme si le soleil n’avait jamais dû revenir.
Allemand de naissance, Hermann Hesse avait acquis la citoyenneté helvétique en 1923. Il était donc suisse depuis de nombreuses années lorsque fût publié, en 1943, Das Glasperlenspiel, le roman qui représente la culmination de son oeuvre littéraire. C’est un état utopique futur tout spirituel qu’il décrit en ces pages, avec un élite de bénédictins qui se réalisent parfaitement par le jeu des perles de verre du titre. A la fois esthétique et religieuse, cette occupation leur permet de sublimer la dissonance du monde extérieur dans leur ordre intérieur. Un poème attribué au personnage central du récit est révélateur de la pensée de Hesse : l’homme, dit-il en substance, ne doit s’attarder à aucune étape de la vie, mais il se tiendra toujours prêt, au contraire, à pénétrer dans un nouveau cercle, comme dans le jeu de perles; la mort même nous fait peut-être atteindre un nouvel espace.
Noëlle Roger – de son vrai nom Hélène Pittard-Dufour – a laissé plusieurs romans dans lesquels la méfiance envers la science procède d’un rousseauisme conservateur. Parmi eux, Le nouvel Adam, est une variation pessimiste sur le thème du surhomme, tandis que La Vallée perdu (1940) oppose très littéralement de bons sauvages, disciples spontanés et purs Rousseau, à de méchants civilisés. Cette mise en garde contre les méfaits de la science se retrouve dans la plupart des autres romans à thème scientifique laissés par cet auteur.
Il convient encore de citer le nom de Jules Pittard – en littérature Charles de l’Andelyn – qui, dans ses romans récents, reste curieusement fidèle, tant par le ton que par l’esprit ou la naïveté de la trame, à ce qu’était la science-fiction d’il y a une quarantaine d’années. En ouvrant Voyage à la Lune et au-delà (1959), le lecteur a l’impression étrange de découvrir un livre publié dans un univers parallèle, univers dans lequel les sciences et les techniques (celles de l’écrivain comme celles du chercheur) n’auraient aucunement progressé depuis une quarantaine d’années.
Un petit roman passé presque inaperçu lors de la publication pendant la seconde guerre mondiale, Des Flammes dans le Ciel, paraît être la seule anticipation de son auteur, Jacques-Edouard Chable. Patriotiquement, celui-ci attribue à la Suisse de l’avenir un rôle de grande puissance dans le monde qu’il décrit.
Une place doit être faite au naturaliste Eugène Penard, qui a laissé plusieurs romands d’aventures écrits pour les enfants avec simplicité mais sans condescendance. Un de ceux-ci, Les étranges Découvertes du Dr. Todd (1906), touche à la science-fiction par le biais de l’histoire « parallèle ». On y découvre sur sol américain le manuscrit d’un navigateur grec de l’antiquité, qui aurait atteint le Nouveau Monde par l’Océan indien et le Pacifique.
Et il reste au lecteur à apporter à son tour une contribution à la découverte de la science-fiction suisse. Les notes qui précèdent ne sont que de sommaires jalons. Il reste encore à accomplir une première circumnavigation.
Demètre Ioakimidis
[Paru dans SwissSF, 1970.]