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"Y fait pas bon vieillir" : qui ne l'a pas entendue, au moins une fois dans sa vie, cette petite phrase ? Je doute voir se lever ne serait-ce qu'une seule main !
Généralement suivie d'un soupir incrédule de la part de l'interlocuteur (âgé de 8 ou 12 ans ans), elle sonne comme une ritournelle creuse qui n'a pas de sens : Papi - Opa - Oncle Gustav - Parrain Esteban n'est pas vieux, il est capable de (cochez la bonne réponse) tailler des arbres, réparer un frigo, chasser le cerf ou l'araignée, parler suédois/arabe/anglais/autre, tenir tête à Maman sur l'heure du coucher/le nombre de bonbons pouvant raisonnablement être consommés avant le repas de midi, raconter des plaisanteries grivoises incompréhensibles, roter après avoir bu de la bière sans se faire engueuler par qui que ce soit, reconnaître tous les titres des Rolling Stones en 4 secondes, expliquer pourquoi un enfant de moins de 8 ans devrait voir Star Wars avant ses 9 ans alors que Papa lève les yeux au ciel....
10 ans plus tard, alors qu'Interlocuteur a entre 20 et 25 ans - et a vu "the wall" en fumant des joints -, elle est suivie d'un bref soupir, cette fois un peu résigné "il radote, le vieux, forcément qu'il a moins de force, y croyait quoi, qu'il resterait jeune éternellement ?", "la tante / la grand-mère / la voisine / la nounou, c'est logique qu'elle ne puisse plus faire les mêmes marches qu'à 30 ans, pas de quoi en faire tout un plat, c'est quand même une chance d'être encore capable de faire le tour du quartier à pied et ses achats seule malgré une prothèse totale de la hanche et son diabète, tant pis pour les cabanes de haute montagne, chaque chose en son temps".
De quoi en faire tout un plat, probablement pas mais une petite réflexion, si !
Parce que, figurez-vous, la question est intacte : que signifie "vieillir" ? A partir de quand est-on vieux ? Et ne me dites pas "l'âge de la retraite" : celui-ci, tout comme le sentiment de se "sentir" vieux ne sont pas universels.
La première fois que j'ai pris conscience de mon âge, je la dois à Junior (maintenant 13 ans et quelques mois, un début d'acné s'étendant paresseusement autour de son nez et des chaussures odorantes en taille 44 au pied de son lit) : alors qu'il avait environ 6 ans, il a constaté que la mère de son copain avait... 10 ans de moins que moi, ce qui m'avait valu un "t'es vachement vieille, toi !".
A l'époque, j'avais trouvé sa remarque très amusante parce que traduisant uniquement un principe universel : tout est relatif, "merci, ça, je le savais déjà depuis longtemps". J'avais alors passé à autre chose la minute suivante parce que moi, vieille, bien sûr que non !
Peu de temps après, j'ai quand même pris un réel "coup" de vieux - comme si les vieux cognaient tout le temps, tout le monde - : après la naissance rock'n roll de Tom Pouce, qui a passé le premier mois de sa vie branché à des ordinateurs dans un tupperware hospitalier géant (on appelle ça communément une couveuse en CHU), j'ai découvert ma première mèche de cheveux blancs dans le miroir de l'ascenseur.
J'ai choisi de l'ignorer, trop occupée à allaiter, changer des couches et "gérer" deux enfants de presque 5 et 7 ans tout en essayant de comprendre un homme en burn out.
Trois ans plus tard, j'ai franchement détesté mon ophtalmologue au détour d'un contrôle " votre pression oculaire est parfaite, je vous prescris donc, chère Madame, des verres progressifs", et moi de voir mentalement les fameux "doubles foyers", moches et flagrants du grand-oncle de ma copine, j'étais foutue.
Le secret est malgré tout resté bien gardé grâce aux progrès réalisés dans le domaine de la lunetterie et mon opticien a, moyennant un chèque, tenu sa langue.
Depuis lors, je n'ai cessé de... rajeunir malgré deux indices objectifs, mes cheveux et ma vue. Si, si, je vous assure, j'ai rajeuni.
J'ai d'abord souffert, au plus profond de mes tripes, de divorcer, comme quand j'avais 17 ans et que je découvrais que "amour" ne rimait pas forcément avec "toujours"; je suis, trois ans plus tard, à nouveau tombée amoureuse et j'ai maintenant le coeur qui bat à la chamade, comme lors de mon premier baiser avec Vincent à 15 ans, à la fête de la paroisse catholique du quartier - athée, je l'étais déjà avant, il n'y est pour rien malgré sa goujaterie subséquente -.
Aujourd'hui, à 46 ans, je sais bien que j'ai la cuisse moins fière, le sein moins altier et le ventre moins ferme qu'à 29 ans, ma mémoire avoisine celle d'un poisson rouge (3 secondes) et je mets 2 jours à récupérer d'une cuite mais je m'en fiche : je serai vieille plus tard.
Les grands-mères de mes enfants, elles, sont vieilles (comprenez "pas moi") : l'une un peu sourde, l'autre presque aveugle, survivantes d'un cancer du sein l'une comme l'autre, elles ont encore des plaisirs. Plein, même. L'une de voir ses petits-enfants grandir en les inondant de conseils inutiles et bien pensants, l'autre en voulant faire de Mini (11 ans prochainement) le virtuose de piano qu'elle n'a jamais pu être : elles veulent conjuguer la vie au présent. Ce qui compte, c'est "maintenant", pas "hier", pas "demain".
Pourtant, elle file, la vie, à toute vitesse même. Il suffit pour cela d'ouvrir les statistiques. De lire la rubrique "nécro", sur cuk ou dans un journal local, ou de travailler dans le domaine médico-social comme moi pour savoir qu'après le 3e âge vient celui du 4e.
Pas celui où on ne peut plus réciter par coeur un poème de Prévert mais celui où il faudra aide et assistance pour se vêtir, pour manger, pour descendre au salon.... Pas celui où on ne sait plus si le 5e petit-fils du voisin s'appelle Eustache ou Hilaire mais celui où on se lève, hagard, au milieu de la nuit, à chercher son fauteuil favori ou sa musique préférée pour ne trouver qu'une infirmière cheffe ou un semainier rempli de pastilles colorées.
Je sais, je sais, je digresse déjà, comme "les vieux" : alors que cuk.ch est un joyeux panachage d'âge, entre doctorant et jeunes mariés, retraités heureux et maris soucieux pour la santé de leur femme, bricoleurs fous, navigateurs passionnés, coureurs convaincus et mélomanes avertis, l'âge est à la fois source d'inspiration et d'inquiétude, en même temps expérience et limitation physique, pas encore intellectuelle.
Bref, j'aimerais d'une part bien savoir ce qui te fait te sentir "vieux", "vieille", d'autre part dans quelles circonstances tu as cette fantastique sensation d'être jeune encore malgré une nouvelle dizaine qui démarre ?
Et si tu ne sais / veux pas répondre à la question, dis-moi au moins ton âge, les plus matheux feront une statistique - et le graphique qui va avec -, on pourra alors objectiver ce qui est si personnel.