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04/07/2011
Céline, un salaud à Genève
Cinquante ans après la mort de Louis-Ferdinand Céline, une question revient avec insistance: est-il possible d'être à la fois un immense écrivain et un parfait salaud? J'aurais tendance à penser que oui. De la même manière qu'on peut être aussi un génie de la plomberie, de la charcuterie, voire du journalisme, et un type absolument infréquentable.
Vendredi dernier, au cimetière de Meudon, on n'a aperçu ni le président le président de la République française, ni son ministre de la culture, alors qu'une soixantaine de céliniens s'étaient réunis autour de la tombe de l'écrivain pour lui rendre hommage.
Nicolas Sarkozy, qui essaie de faire oublier sa bévue sur La princesse de Clèves (qui l'aurait ennuyé à mourir, mais il n'en est pas mort) en claironnant partout ses programmes de lecture, n'a pas commis l'erreur politique d'y inscrire le nom de Louis-Ferdinand Céline. Dépendant du ministère de la Culture, le Haut comité pour les célébrations nationales avait en revanche fait figurer l'auteur de Bagatelles pour un massacre, L'école des cadavres et Les beaux draps (ses tubes antisémites de 1937, 1938 et 1941) dans son catalogue de personnalités à célébrer en 2011.
Quand la chose fut connue, en janvier, cela donna lieu à une belle empoignade. L'avocat Serge Klarsfeld en première ligne. Le maire de Paris Bertrand Delanoë en soutien tactique. Le philosophe Alain Finkielkraut en embuscade. Henri Godard, le plus savant des céliniens, sur tous les fronts. Et le ministre de la culture Frédéric Mitterrand capitulant en rase campagne... Tout le monde a bien tenu son rôle.
J'avoue cependant une pointe de lassitude. Karl Marx disait que lorsqu'un événement se répète pour la seconde fois dans l'histoire, c'est sous forme de farce. Mais que dire lorsque le même débat se reproduit pour la cinquantième ou la centième fois? Ce qui m'épate, c'est la bonne volonté de tous ceux qui repartent la fleur au fusil pour ferrailler avec des arguments qu'on pourrait réciter même en dormant.
Peut-être aurait-on pu rafraîchir la querelle en l'important en Suisse. Après tout, Céline a vécu à Genève des années qui ont compté dans sa vie. Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, fallait-il lui dresser une statue, donner son nom à une impasse ou au moins organiser un apéro sans alcool à sa mémoire?
Céline s'installe à Genève en juin 1924. Comme médecin, il a trouvé un job au Bureau d'hygiène de la Société des Nations (SDN) qui lui rapporte 1000 francs suisses chaque mois. Il mène alors une vie libre, loin de sa femme et de sa fille dont il n'a pas voulu s'encombrer. C'est aussi à Genève que Céline va rencontrer Elizabeth Craig. Une Américaine émancipée, sensuelle, sulfureuse et impériale, qui étudie la danse à l'école Dalcroze et à qui sera dédié le Voyage au bout de la nuit. Jusqu'en 1933, elle va accompagner la mue du médecin Louis-Ferdinand Destouches qui deviendra l'écrivain Céline. On lui doit aussi une photo du bonhomme assis sur un banc public genevois.
Déjà, il écrit beaucoup. Mais pas de la littérature: des rapports, des circulaires, des mémorandums... La SDN est un vaste paquebot bureaucratique dont les routines le dépriment, mais où son chef lui a réservé le meilleur des accueils. Juif d'origine polonaise, humaniste et libéral, le Dr Ludwig Rajchman témoigne au jeune médecin de l'amitié, de la bienveillance, de la générosité. En vain.
A Genève, Céline fait ses premières gammes véritablement littéraires. Il écrit une pièce de théâtre, Eglise, dans laquelle le bon Dr Ludwig Rajchman aura la surprise de se reconnaître sous les traits grossièrement antisémites d'un «directeur du service des compromis» à la SDN. En 1927, Céline n'était pas encore le génial auteur du Voyage au bout de la nuit, mais il était déjà un authentique salaud.
En mai de cette année-là, Céline quitte la Suisse pour suivre Elizabeth Craig à Paris, en laissant derrière lui ses factures de traiteur, de tapissier et de décorateur. A Genève, il avait d'abord vécu à l'hôtel La Résidence, route de Florissant. Puis il avait loué un trois pièces à Champel, au chemin de Miremont. En 2007, le projet avait d'ailleurs été lancé par les animateurs du Bulletin célinien de faire apposer une plaque commémorative sur la façade de cet immeuble.
Mais il a suffi d'une seule lettre anonyme adressée au propriétaire de la maison de Champel pour que ce dernier retire prestement son autorisation. Après cela, allez vous étonner si, à l'occasion du cinquantenaire de sa mort, nul n'a songé à commémorer les années genevoises de Louis-Ferdinand Céline.
(Pour plus de détails sur la vie de Louis-Ferdinand Céline à Genève, on peut se reporter aux biographies de l'écrivain. Par exemple La vie de Céline de Frédéric Vitoux ou Céline d'Yves Buin.)
La vie de Céline
Frédéric Vitoux
Folio, 2005, 625 p.
Céline
Yves Buin
Folio (inédit), 2009, 468 p.