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Les Mille et Une Nuits vues par Borges ou les entrefabulateurs de la nuit
Dans les années 40, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges se retrouve sans emploi, pour des motifs politiques. « Quelques mois auparavant, une vieille dame anglaise avait lu mon avenir dans des feuilles de thé et m’avait prédit que j’allais bientôt voyager, donner des conférences et gagner ainsi beaucoup d’argent » écrit Borges dans son Essai d’autobiographie dans le Livre de préfaces (Gallimard, 1980). Il raconte aussi combien la prophétie les avait fait rire, sa mère et lui, car en ce temps-là, parler en public était au-dessus de ses moyens tant il était timide.
La suite donnera raison à l’oracle du thé. A 47 ans, Borges commence une vie « nouvelle et passionnante », écrit et donne des conférences à travers toute l’Argentine et l’Uruguay. Puis les voyages mèneront l’écrivain du Japon à Paris, de l’Islande au Mexique, car il aura pris goût au plaisir de parler devant les hommes. C’était, dit-on, un fabuleux conteur.
Entre 1977 et 1978, dans sa ville de Buenos Aires, Borges donne une série de conférences consacrées à la littérature orale, celle des origines. Elles sont publiées sous le titre Conférences (Gallimard, 1985). Voici un extrait de la conférence consacrée aux Mille et Une Nuits :
« (…) les Mille et Une Nuits surgissent de façon mystérieuse. Elles sont l’œuvre de milliers d’auteurs et aucun d’eux n’a pensé qu’il était en train de créer un livre illustre, un des livres les plus illustres de toutes les littératures, un livre qu’on apprécie, me dit-on, plus en Occident qu’en Orient.
Voyons maintenant cette curieuse information que nous rapporte le baron de Hammer Purgstall, un orientaliste que mentionnent avec admiration Lane et Burton, les deux plus célèbres traducteurs anglais des Mille et Une Nuits. Il parle de certains hommes qu’il appelle des confabulatores nocturni : des hommes de la nuit qui racontent des histoires, des hommes dont la profession est de raconter des histoires durant la nuit. Il cite un ancien texte persan qui nous apprend que le premier à avoir écouté réciter des contes, à avoir réuni des hommes de la nuit pour lui raconter des histoires afin de distraire son insomnie, fut Alexandre de Macédoine. Ces contes ont dû être des fables. Je présume que le charme des fables ne tient pas à leur moralité. Ce qui enchanta Esope et les fabulistes hindous ce fut d’imaginer des animaux semblables à des petits hommes, avec leurs comédies et leurs tragédies. L’idée de l’intention morale fut ajoutée ensuite : l’important c’était que le loup parlât à l’agneau et le bœuf à l’âne ou le lion au rossignol. ( …)
(…) Pour construire le palais des Mille et Une Nuits, il a fallu des générations d’hommes et ces hommes sont nos bienfaiteurs puisqu’ils nous ont légué ce livre inépuisable, ce livre capable de tant de métamorphoses. (…) »