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Le portrait des enfants Weber
Tableau méconnu à découvrir dans le nouvel accrochage des salles beaux-arts du Musée d’art et d’histoire, ce double portrait de Sophie et Louis Weber a été réalisé par Ferdinand Hodler vers 1892/93 (fig. 1). Il s’agit certainement d’une commande du père des enfants, le dentiste genevois Louis-Robert Weber-Bachofen. Le milieu social aisé auquel les deux enfants appartiennent se lit dans leurs habits: un costume marin et une robe blanche.
Le costume marin pour petit garçon, crée en 1846 pour le Prince de Galles Albert Édouard, futur Édouard VII, alors âgé de 4 ans, et diffusé par le fameux portrait de Franz Xaver Winterhalter (fig. 2), a d’abord séduit l’aristocratie pour ensuite se voir adopté dès 1870 par la bourgeoisie aisée de tous les pays d’Europe, y compris la Russie, et les Etats-Unis. La version noire en velours que porte le petit Louis, qui a environ six ans, est particulièrement précieuse. La robe blanche, en coton fin décoré de dentelles, de sa sœur, un peu plus âgée, est également réservée aux couches d’une société aisée qui n’exécute plus elle-même les tâches lourdes et salissantes inhérentes à un ménage.
Amour fraternel
Du premier regard, le tableau impressionne par ses dimensions – 138,5 x 99 cm. Il s’agit en effet du plus grand portrait parmi les 478 (selon le catalogue raisonné) que Hodler a réalisés. Il précise dans ses Cinq règles de composition¹: «Le format et l’étendue du tableau devront correspondre aussi exactement que possible à l’importance du sujet représenté.» C’est dire à quel point il a apprécié cette étreinte fraternelle.
Le spectateur est ensuite frappé par la frontalité des modèles. Le petit garçon, solidement campé sur ses deux petites jambes, nous adresse un regard malicieux. Nonchalamment, il a glissé une main dans sa poche, l’autre entourant la taille de sa sœur qui, elle, tout en dirigeant son doux regard vers nous dans une légère inclinaison de la tête, embrasse tendrement son petit frère. Du fait de leur taille inégale et du déhanché gracieux de la petite fille, les enfants s’imbriquent parfaitement pour ne former qu’un, expression de l’amour fraternel.
Hodler privilégie souvent la frontalité dans ses portraits pour d’emblée concentrer l’attention du spectateur vers l’essentiel (fig. 3). Dans ce but, il s’efforce aussi d’éviter tout élément anecdotique. Nous le verrons ainsi éliminer progressivement les figures dans ses paysages. Dans notre portrait, la moindre trace d’un mobilier, de décoration, d’ustensiles de ménage, de jouets, etc. est évitée. Seuls quelques œillets blancs et rouges, parsemés sur un tapis d’orient animent l’arrière-plan. Tout indice permettant l’identification de l’endroit – l’atelier de l’artiste, l’appartement des parents – où posent les deux enfants, est absent.
Femmes et fleurs
Carl Albert Loosli, le premier biographe, actif du vivant de l’artiste, note la conversation suivante: à la question «Qu’est-ce qu’il y a de plus beau dans la vie?» Hodler répond «les femmes et les roses». Les roses et les fleurs en général sont très présentes dans ses tableaux – nous pensons à certains de ses paysages, à ses compositions symbolistes (fig. 4) et également à ses portraits.
Portraits de femmes, portraits d’enfants (fig. 5) et même son autoportrait, dit parfois Autoportrait aux roses (Fig. 6) présentent des fleurs, auxquelles Hodler confère une symbolique parfois traditionnelle (le rouge pour la passion, le blanc pour la pureté, le bleu pour la fidélité) ou personnelle, les fleurs représentant simplement la nature.
Les formes organiques des œillets sont mises en valeur par le contraste avec le motif géométrique du tapis afghan göl. Un autre contraste, celui du blanc et du noir des deux habits, met l’accent, une nouvelle fois, sur le groupe des enfants qui se détache harmonieusement du fond brun-orangé.
Le tableau, peu exposé et publié, est resté dans la famille de Sophie Weber jusqu’en 1932, année où il fut acquis par le Musée d’art et d’histoire. Il fera l’objet d’une visite-sandwich ce mardi 15 mai à 12h30.
- Il s’agit d’un ensemble de notes retranscrit par Carl Albert Loosli dans sa biographie de Hodler. Le titre n’est pas de l’artiste, mais de Jura Brüschweiler, cf. Diana Blome & Niklaus Manuel Güdel, Ferdinand Hodler. Écrits esthétiques, Genève, 2017, p. 45 ss.