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Me voyant arriver dans sa chambre, ma mère lève les yeux à contrecœur. Je me penche sur l’écran de sa liseuse.
– Zemindar ? je demande.
– Oui, Zemindar. Tu sais, il y a tout dans ce bouquin.
Et elle se replonge dedans.
– Mais tu l’as lu combien de fois, maman, quinze ? vingt ?
– Impossible de m’en lasser, ajoute-t-elle. Tu ne peux pas comprendre.
Pourtant si, je comprends. Je l’ai lu. Écrit par Valérie Fitzgerald, il se passe en Inde pendant le Raj britannique. Il raconte une histoire d’amour entre une dame de compagnie anglaise et un riche propriétaire terrien, également anglais, mais qui a adopté un mode de vie indien. Au début, la dame de compagnie se croit amoureuse d’un autre homme, le fiancé de la jeune femme qu’elle accompagne. Lentement, elle se rend compte que, sous ses airs hostiles, le riche propriétaire terrien est un homme bien et que c’est lui l’amour vrai. Ils se rapprochent sur fond de révolte des cipayes et survivent au siège de Lucknow. Pour être honnête, ce livre, je ne l’ai pas lu, je l’ai dévoré.
Ma mère reprend sa lecture pendant que je lui fais un thé. Elle a adapté la taille de caractères à ses yeux. L’écran de sa liseuse ne contient que quelques phrases à la fois. En l’effleurant de droite à gauche, elle tourne les pages à toute vitesse. Elle m’oublie. Elle est en Inde dans la poussière du fort de Lucknow assiégé par les rebelles. Elle panse les blessures de ses compatriotes avec ses jupons qu’elle déchire l’un après l’autre. Elle mange du rat. La fumée de la cigarette qu’elle tient d’une main est celle de la poudre à canon des assiégeants qui tirent en direction du fort. La tasse de thé que je pose près d’elle est remplie de l’eau trouble qui stagne au fond de l’unique réservoir. Les roues d’un tracteur passant sous ses fenêtres sont celles du char qui transporte les morts vers la fosse. Le récit de ma journée ne fait pas le poids. Je m’éclipse modestement.