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ARCHIVES OPERAS
VIVA LA MAMMA de Gaetano Donizetti (1797-1848)
Février 2013
La première version, en un acte, intitulée Le Convenienze teatrali, a été composée en un mois en 1827 sur un argument que Donizetti avait écrit lui-même en adaptant une comédie célèbre d'Antonio Simone Sografi, représentée à Venise en 1794. Dans le contrat qui le liait à Naples à l'impresario Barbaja, Donizetti avait accepté de produire des ouvrages originaux pour des soirées de gala destinées à attirer du public. La composition de ce petit opéra venait s'inscrire dans ce cadre. La première représentation, au Teatro Nuovo de Naples le 21 novembre 1827, a été un grand succès, dû en partie à la présence de Gennaro Luzio, buffo de légende, qui chantait en travesti le rôle de Mamma Agata. Au printemps 1831, alors que le centre de l'activité musicale du compositeur tendait à se déplacer vers Milan, Donizetti a repris une autre comédie de Sografi, Le Inconvenienze teatrali (Padoue, 1800), présentée comme la suite de la première, pour développer l'opéra d'origine en deux actes, sous le titre Le Convenienze ed Inconvenienze teatrali. L'oeuvre a été présentée le 20 avril 1831 au Teatro della Cannobiana à Milan, le même théâtre dans lequel sera créé le 12 mai 1832 L'Elixir d'amour. L'ouvrage eut certes du succès mais disparut rapidement de l'affiche. Malgré tout, Donizetti aimait beaucoup cet ouvrage et, en 1845, il a imaginé d'en faire une troisième version, qui n'a jamais vu le jour en raison des problèmes de santé du compositeur bergamasque. Après une très longue éclipse de plus de cent ans, l'ouvrage a été repris pour la première fois au xxe siècle à Sienne en 1963. Il fait depuis l'objet de reprises régulières, généralement - mais pas toujours - dans la version en deux actes, et sous des titres divers, dont Viva la mamma !
Dans un petit théâtre provincial italien près de Milan, à Lodi, les répétitions d'un nouvel opéra vont bon train. Le compositeur Biscroma Strappaviscere donne ses conseils à la prima donna, Daria Scortichini, tandis que le premier rôle masculin, Dorotea Frescopane, la seconda donna, Luigia Scannagalli, et le ténor allemand, Guglielmo Antolstoinoloff, se lamentent du peu de cas qu'on fait de leurs rôles. Mamma Agata, la mère de Luigia, exige qu'on développe le rôle de sa fille en lui donnant un grand solo, et même un duo avec la prima donna . Le duo existe, mais la prima donna refuse de le chanter car elle ne veut pas partager la scène avec une chanteuse de second rang.

L'envahissante Mamma Agata est prête à en venir aux mains pour défendre sa fille. L'imprésario annonce que le musico (premier rôle masculin) s'est enfui et Mamma Agata s'offre pour le remplacer et fait aussitôt la démonstration de ses talents en chantant un duo avec le ténor mais ce dernier ne la supporte pas et s'en va à son tour. Il est alors remplacé au pied levé par Procolo, mari de la prima donna, qui affirme connaître le rôle par cœur. La répétition reprend enfin, ce d'autant que le directeur du théâtre a fait appel à la force armée pour remettre les chanteurs au travail, car le public se presse déjà devant le théâtre pour la représentation. Après diverses péripéties, Mamma Agata entonne son grand air. Mais, pour finir, le directeur du théâtre annule la représentation en raison de la défection du musico et du ténor. Tous les participants décampent pour ne pas avoir à rembourser à l'imprésario l'argent qu'il leur a avancé.
La mise en scène du monde de l'opéra, de ses dessous et de ses travers est une source d'inspiration récurrente, depuis Der Schauspieldirector (Le Directeur de théâtre) de Mozart (1786) jusqu'à Ariadne auf Naxos (Ariane à Naxos) de Richard Strauss (1912). Néanmoins, l'oeuvre de Donizetti est unique dans ce registre à l'époque romantique, à part ll fortunato inganno (1823) de Donizetti également. Pour sa deuxième version, Donizetti parle d'un opéra-bouffe. Ce genre mélange l'influence italienne du théâtre comique issu de la commedia dell'arte et celle des opéras bouffons qu'on pouvait jouer au XVIIIe siècle en France. C'est un genre spécifiquement comique, plus subtil que la farce, plus étoffé également. L'action s'y développe avec une alternance de passages chantés et de passages parlés. La bouffonnerie des Convenienze ed inconvenienze teatrali se situe à plusieurs niveaux. Dans un premier temps, elle est présente dans la distribution qui contient deux rôles travestis. L'un est un travesti vocal, c'est le personnage du musico. Ici, c'est Dorotea Frescopane, contralto féminin, chantant en travesti le rôle masculin principal, celui qu'on appelait le primo uomo (ou le musico). C'est l'évolution de la figure classique du castrat de l'opera seria.
L'autre personnage travesti, c'est évidemment Mamma Agata, homme chantant avec une voix de baryton basse une dame d'âge mûr qui finit par remplacer le musico. Là encore, c'est une vieille ressource comique qui remonte au théâtre du XVIIe siècle. Dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière, le rôle de Madame Jourdain est écrit pour être interprété par un homme. Dans un deuxième temps, la bouffonnerie agit sur la musique. Elle suppose ici une connaissance du répertoire contemporain de Donizetti. Sur le mode de la parodie, sa musique s'attaque à celle de Rossini dont elle souligne les travers, les invraisemblances, l'aspect parfois un peu machinal. Par exemple, le grand air que Mamma Agata chante vers la fin du deuxième acte n'est autre qu'une parodie de l'air du saule d'Otello. Mamma Agata, devenue primo uomo, reprend l'air de désolation que chante Desdémone juste avant d'être étouffée par la jalousie du More de Venise.

C'est l'air du second acte qui commence par Assisa a' piè d'un sacco alors que l'air de Rossini commence par Assisa a' piè d'un salice. Viva la mamma est une satire parfois féroce et forcée mais toujours assez juste des moeurs lyriques. C'est une oeuvre décoiffante, désopilante, pétillante et jubilatoire, qui tient beaucoup à l'interprétation et à la mise en scène. Donizetti en est en partie responsable dans la mesure où il a remanié sa partition à plusieurs reprises et a invité ses chanteurs à y ajouter tous les airs de valise (aria di baule) qui leur conviendraient.
C'est aussi le problème d'une trame un peu lâche, qui raconte les déboires d'une minable troupe de province italienne du début du XIX° siècle: rivalités et caprices de diva, producteur véreux, ténor hystérique au fort accent germanique, compositeur mégalomane, librettiste pompeux, sont croqués avec bonheur et rappellent bien des travers qui existent encore à notre époque. Enfin, l'envahissante Mamma Agata, mère abusive et chanteuse ratée, prête à tout pour obtenir un rôle à sa progéniture, nécessite un baryton de fort tempérament qui aura toujours à l'esprit de ne pas verser dans le grotesque. Le spectateur de Viva la Mamma assiste ainsi à une sorte de spectacle confession sur l'art lyrique aujourd'hui, miroir d'un jeu-réalité peut-être mais plus encore miroir de la société du spectacle.
Compte tenu d'une certaine confidentialité de l'oeuvre par rapport aux "tubes" donizettiens, tels que L'Elixir, Don Pasquale, Lucia, Anna Bolena, Maria Stuarda etc., la discographie est plutôt réduite, d'une qualité discutable et plutôt difficile à trouver. Voici cependant un enregistrement ancien en CD, que l'on peut écouter faute de mieux, et un récent en DVD, de très belle qualité, témoin du spectacle donné à la Scala.
C. Franci, Wiener Symphoniker, Nucci, Mazzucato, Taddei, 1976 (Bregenz), Bella Voce (2CD)
M. Guidarini, Orchestra del Teatro alla Scala, Senn, Pratt, Taormina, 2009, Bel-Air Classiques (DVD)