Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07081.jsonl.gz/837

Le dessein intelligent, c'est quoi ? Et bien il s'agit d'une nouvelle théorie, qui accepte l'idée d'évolution, ce qui n'était pas le cas du créationnisme. Elle y est toutefois assimilée. Il s'agit d'un créationnisme débarrassé du divin, puisqu'on dit seulement que la nature a été créée par une intelligence supérieure, mais qu'on ne cite pas formellement Dieu. Donc, cette intelligence peut très bien être extra-terrestre. (reste toutefois dans ce cas à déterminer qui a créé les extra-terrestres...) Et surtout, un créationnisme qui se veut scientifique. Autrement dit, il est censé se baser sur des éléments objectifs.
Pour être une science, une théorie doit suivre deux critères. D'une part, elle doit avoir la prétention d'expliquer des faits observables, voire à les quantifier lorsque c'est possible. Mais ce premier critère n'est bien sûr pas suffisant, car alors toutes les théories religieuses ou surnaturelles seraient englobées. C'est pourquoi il existe un autre critère, seul capable de différencier ce qui est scientifique de ce qui ne l'est pas: la réfutabilité. (décrite par le philosophe Karl Popper) Cette dernière se définit comme la capacité d'une théorie à être réfutée par des éléments objectifs lorsque ceux-ci existent. Une théorie scientifique n'est jamais figée. Elle correspond aux connaissances du sujet à un moment donné, mais peut être réfutée à tout moment si de nouveaux éléments viennent à se faire connaître. Seules les théories religieuses prétendent tout expliquer et s'affranchissent de la réfutabilité.
Alors le dessein intelligent est-il une théorie scientifique ? Certainement pas, car il ne se base pas sur des critères objectifs mais seulement sur des critères bibliques, par essence figés et irréfutables puisqu'inscrits dans un livre sacré. Car le problème intrinsèque de cette pseudo-théorie, c'est qu'elle ne cherche pas à expliquer la nature telle qu'elle est observée, mais cherche à faire coïncider cette nature avec les évangiles. Car il ne faut pas se leurrer, les tenants de cette nouvelle version du créationnisme sont toujours les mêmes et leurs buts sont identiques. Ils ne cherchent finalement qu'une chose: la disparition de la théorie de l'évolution et son remplacement par une théorie qui ne bouleverse pas trop leurs croyances religieuses basées sur une lecture littérale de la Bible. En particulier, ils ne peuvent accepter que l'homme tel qu'il existe aujourd'hui puisse être le fruit d'un hasard évolutif, ce qui entre bien évidemment en opposition avec l'affirmation biblique que Dieu a créé l'homme à son image. Dès lors, au lieu de se cantonner au fixisme créationnsiste, difficilement défendable aujourd'hui, ils affirment que l'évolution a été pensée pour aboutir au but final qu'est l'homme. Que tout le processus évolutif a été planifié par cette puissance supérieure qui veille sur la nature. Et puis l'évolution darwiniste implique quelque chose d'encore bien pire pour eux: l'homme n'est pas la finalité de la nature et des espèces encore plus sophistiquées pourraient lui succéder...
L'évolution en revanche, à laquelle le dessein intelligent s'oppose par nature, est bien une théorie scientifique, car elle s'accommode très bien de la réfutabilité. Elle a d'ailleurs largement été modifiée depuis qu'elle a été énoncée par Charles Darwin, notamment en fonction des nouvelles connaissances en matière de génétique. Car bien sûr, ce grand chercheur du 19ème siècle ne pouvait pas tout savoir. Il est naturel que sa théorie présente des lacunes. Il est également naturel que la version actualisée de sa théorie présente des lacunes. Car la science est perpétuellement en mouvement. Chaque réponse appelle de nouvelles questions auxquelles il faut tenter de répondre.
Par exemple, les créationnistes critiquent souvent, à raison, la vision darwiniste de l'exemple de la sole. Ce poisson possède une particularité qui le rend exceptionnel: ses yeux se trouvent du même côté de sa tête. Ceci lui permet de se coucher dans le sable et de garder les deux yeux au-dessus du sable pour mieux surveiller les prédateurs. C'est une méthode mimétique assez unique et à ce titre très intéressante. L'explication darwiniste est que la sole, qui avait l'habitude de se cacher de cette manière, avait besoin que l'un de ses yeux migre sur l'autre face de sa tête pour mieux assurer sa défense. Et alors, l'un de ses yeux a lentement migré pour finir par se retrouver à côté de l'autre ! Ceci est bien sûr absurde, puisque ça implique que des spécimens aient existé avec un oeil ayant partiellement migré, peut-être à l'avant de sa tête. Et comme une telle position ne présente aucun avantage évolutionnel, il est peu probable qu'une telle chose ait pu se produire. Donc cette critique est tout à fait sensée. Mais la conclusion du dessein intelligent qui serait seul capable d'expliquer une telle évolution n'en est pas moins une manipulation.
Car en réalité, l'explication moderne n'est pas celle fournie par Darwin. Ce dernier ne pouvait pas encore connaître les mécanismes de la génétique et ne pouvait donc pas savoir que les mutations peuvent se produire en une seule génération. En effet, il est plus que probable que la mutation qui a provoqué la migration de l'oeil de la Sole se soit produite en une seule génération, sur un seul spécimen. Au hasard d'une mutation monstrueuse, d'une erreur comme la nature en produit parfois. Cette sole était une sorte d'Elephant Man (ou Elephant Fish) dont la mutation aurait dû disparaître avec lui comme elle était apparu. Mais il s'est trouvé que cette mutation était un avantage évolutif pour cette sole puisque ça lui permettait de mieux assurer sa survie jusqu'à atteindre l'âge de sa reproduction. Et c'est ainsi que ce caractère s'est transmis, génération après génération, à toute la population. Les créationnistes ne cessent de dire que l'absence de chaînon manquant est un problème de la théorie de l'évolution, mais en réalité, la théorie moderne de l'évolution n'a pas besoin de chaînon manquant...
Pour prendre un autre exemple dans un autre domaine, sans doute le meilleur exemple pour illustrer la réfutabilité de la science, on peut citer la physique théorique. A la fin du 19ème siècle cette science s'articulait essentiellement sur deux théories: la mécanique de Newton et l'électomagnétisme unifié par Maxwell. Ces deux théories sont d'ailleurs tellement bien ficelées, que c'est toujours elles qui sont employées aujourd'hui pour résoudre des problèmes correspondant à leurs domaines respectifs. Toutefois, vers cette époque, on a découvert des cas pratiques où la physique fonctionnait mal. Par exemple, les mouvements de précession de l'orbite de Mercure, la planète la plus proche du Soleil, présentaient un écart par rapport à l'orbite calculée par la gravité newtonienne. Ainsi, l'une de ces deux excellentes théories, qu'on croyait capables d'expliquer tout l'univers, s'est vue réfutée ! Et bien c'est Albert Einstein qui a remis de l'ordre dans la physique avec ses deux théories de la relativité. En effet, non seulement grâce à lui ces exceptions sont expliquées, mais en plus la relativité permet de réunir les deux anciennes théories en une seule !
La physique théorique est-elle pour autant désormais figée ? Bien sûr que non. En particulier, la relativité entre en conflit avec certaines expériences utilisées pour la création de la mécanique quantique. Les deux théories sont donc incompatibles. Pour l'instant la physique s'en accommode puisque l'une d'entre elles décrit l'infiniment petit et l'autre l'infiniment grand. Mais il n'en reste pas moins que les deux théories sont officiellement réfutées et qu'il faudra en trouver une nouvelle pour les remplacer !
Les lacunes sont donc normales en science. Les créationnismes utilisent pourtant ces lacunes pour prétendre que la théorie de l'évolution est une escroquerie. Mais en même temps, ils taisent les progrès de la science qui comblent ces lacunes. Et d'un autre côté, ils taisent aussi volontairement les lacunes de leur propre théorie. Car si la théorie de l'évolution nécessite probablement des compléments pour expliquer certains aspects, le dessein intelligent nécessite une grosse dose de foi aveugle pour prétendre qu'il n'est pas réfuté ! Il rencontre toutefois un certain écho dans le monde scientifique, particulièrement aux USA, puisque certains chercheurs, par ailleurs souvent des sommités dans leur domaine, trop heureux qu'ils sont de pouvoir concilier leur travail et leurs convictions, y adhèrent avec plus ou moins de retenue. Toutefois, si on peut leur accorder le droit de croire en cette théorie pour autant que ça n'interfère pas avec leur travail, il ne faudrait pas qu'ils soient utilisés comme alibi et qu'on en profite pour faire croire que cette théorie est scientifique.
Et c'est là que la stratégie des néo-créationnistes devient perverse, lorsqu'ils tentent par tous les moyens de faire accepter que leur théorie soit enseignée en même temps que l'évolution et présentée comme une théorie scientifique concurrente. Certains états américains ont même déjà sauté le pas. Et même en Europe, certains milieux tentent de faire un lobbying très agressif. Et dans cette affaire, les Chrétiens et les Musulmans n'entrent pas en opposition. Ils sont même de véritables alliés de circonstance puisqu'en Europe, c'est surtout le créationnisme musulman, plus proche d'ailleurs du créationnisme chrétien d'origine, qui mène la fronde. La seule parade, c'est de rester intraitable à propos de la laïcité de l'école. Il faut s'assurer que seules des branches véritablement scientifiques donc répondant au critère de réfutabilité puissent y être enseignées. De même, des recherches non basées sur des arguments réfutables ne doivent pas pouvoir être menées dans nos universités. Chacun est libre de croire ce qu'il souhaite. Et je suis certain qu'on peut même concilier dans une certaine mesure croyance et science. Mais en aucun cas, il faut laisser l'un polluer l'autre.