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Le règne de Victoria (1962)a
Sous le règne de Victoria les lettres et les arts prospèrent, les intellectuels s’humanisent, les grands noms deviennent des prénoms, les titres doivent être mérités, la familiarité dénote le respect, et les pédants sont exilés vers les régions froides.
L’étiquette de la cour victoriale n’a jamais été codifiée : plus mystérieuse que la Constitution anglaise, elle ne s’explique pas, on la sent. Ses exigences sont aggravées par une dose convenable d’arbitraire, mais tempérées par les plus capricieuses tolérances. On ne sait jamais, mais si l’on ne s’inquiète pas de trop savoir, on est admis, on est heureux. Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui dans d’autres cours royales embourgeoisées, les petites « bonnes manières » ne suffisent aucunement, mais parfois les « mauvaises » sont pardonnées si elles s’affirment dans un grand style tumultueux à la mongole, à l’espagnole ou à la russe. Les sourires inextinguibles et les mises en boîte raffinées sont admis. Qu’un propos ou qu’un personnage déplaise, Victoria disparaît dans les profondeurs du parc, vers les barrancas mélancoliques aux grands arbres fleuris habités d’oiseaux-mouches, vers le Río calme et violet.
Tels sont les souvenirs que je garde et chéris de mon passage de quelques mois, à la cour de San Isidro : c’était en 1941. Je venais des États-Unis, où la guerre en Europe m’avait projeté hors d’une Suisse neutre et assiégée, qui m’estimait sans doute moins gênant, peut-être même plus utile outre-mer. Mes premières rencontres avec Victoria dataient [p. 319] tout juste de deux ans auparavant. Elles restent liées dans ma mémoire avec tout ce que Paris comptait de plus précieux et de plus émouvant sous la menace, en ces derniers mois de sa paix. Ces heures dans la roseraie de Bagatelle, transfigurée par les rayons obliques d’une fin d’après-midi dorée, avec Ortega y Gasset, et nous parlions d’amis communs, venus de partout, qu’une sorte de prémonition avait rassemblés ces jours-là dans la capitale de l’Europe, ultime colloque d’une société secrète improvisée, avant les catastrophes et la nuit de l’esprit. Mais quelques jours plus tard, à Orléans, nous entendions ensemble Jeanne au bûcher, de Paul Claudel et Arthur Honegger, cette bouleversante déclamation chorale, vers la fin : « Il y a l’espérance, qui est la plus forte ! Il y a la joie, qui est la plus forte ! Il y a Dieu ! Il y a Dieu qui est le plus fort ! »
En retrouvant à Buenos Aires le groupe de Sur, honneur du Sud, autour de celle qui l’avait suscité, c’était à la fois le passé, si proche et déjà légendaire, et la promesse d’un avenir malgré tout qui m’étaient rendus, comme une grâce.
Un jour, dans une estancia des environs de Buenos Aires, j’étais tombé en arrêt, médusé, réduit au silence, au pied d’une cathédrale d’eucalyptus géants plus hauts que les tours de Notre-Dame. Victoria m’a trouvé là, et parce que je ne disais rien, m’a fortement pincé le bras pour que je crie mon admiration. Et ce jour-là, j’ai découvert son patriotisme foncier. Je l’avais connue cosmopolite et parisienne, au sens noble que définit la seule Société des esprits. Et j’ai vu qu’elle était Argentine avant tout, dans ses grandes dimensions vitales, as large as life and twice as natural comme le dit notre ami commun Lewis Carroll.
La grandeur simple, la simplicité grande, sont les lois de son existence. Et c’est pourquoi son amitié est un honneur. [p. 320] On n’oserait pas l’avouer n’était l’humour et cette espèce de rigueur féminine — déconcertant toutes les valeurs nordiques, et trop facilement rationnelles — qu’elle fait régner sur les relations humaines.
Un jour le Sud aura sa revanche sur le Nord masculin, épuisé de logique, d’horaires tyranniques et de science. L’intuition, l’émotion, le sens de l’Arbre animeront un nouvel ordre humain, une sagesse orientée par la Femme, comme Goethe et C. G. Jung l’ont annoncé. Quelques-uns l’ont appris de Victoria, non par l’enseignement mais par l’exemple, et par l’admiration dans l’amitié.
Ferney-Voltaire (Ain), juin 1962.