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08/01/2011
J'ai d'abord vécu à Fontenay-sous-Bois, dans le Val de Marne. Mon père même y a grandi; ma mère, qui venait de Châteauroux, dans le Berry, l'a rencontré à Paris alors qu'elle y faisait ses études. Ma grand-mère paternelle, originaire de Roubaix, en Flandre francophone, s'était installée assez jeune à Fontenay. Mon origine savoyarde date de mon arrière-grand-père, qui était né à Samoëns et s'était installé près du bois de Vincennes pour travailler à Paris sans se couper du pays des arbres.
La Savoie était dans cette famille une image de l'Idéal; l'ange de la lignée, pour ainsi dire, rassemblait encore à Samoëns ses ouailles lors de la fête paroissiale annuelle, le jour de l'Assomption de la Vierge Marie. Mais les enfants étaient, au départ, nourris de légendes flamandes: aux enfants, on ne donne pas d'abord ce qu'on croit être la vraie culture. On donne plus volontiers ce qu'on appelle les contes de bonnes femmes: ce que les mères véhiculent sans le prendre non plus au sérieux, afin simplement d'endormir les petits et de les bercer de belles histoires pleines de couleurs. L'esprit en est utilitaire. Du reste, même quand les femmes essayent d'avoir l'autorité des hommes, ce n'est pas toujours en défendant la culture qui leur est propre: elles s'efforcent souvent de montrer qu'elles possèdent elles aussi la culture réputée grande - laquelle vient en général des hommes, mais de l'ancien temps: on ne s'en aperçoit donc pas.
Dans la prime enfance, par conséquent, on laisse colporter le vieux folklore, en attendant l'âge d'appréhender quelque chose qu'on croit plus intelligent. Moi-même, j'ai donc été nourri de sentiments en faveur de la Savoie, certes, mais, dans les faits, on me lisait plutôt, le soir, des contes flamands, ceux notamment du Buveur de bière de l'excellent Charles Deulin, bien connu en Belgique, et également ceux de Till l'Espiègle, dans la sublime version de Charles De Coster, autre auteur national belge! (Car on sait qu'autrefois les Flamands écrivaient en français.)
J'aimais beaucoup les montagnes où j'allais chaque année, mais j'avais la même ferveur pour cette atmosphère très germanique, très proche de celle des frères Grimm, qu'on trouvait chez les Flamands. (Plus tard, je l'ai parfois trouvée chez l'excellent Jean Ray, un des écrivains francophones que je préfère, pour le vingtième siècle, mais chez lui, c'était atténué par le goût de la modernité, et l'influence américaine.)
Dans l'Antiquité, la vallée de la Marne était elle aussi en Gaule belgique, laquelle allait jusqu'à la Seine. Une certaine logique, ici, se trace. L'histoire de mon prénom me renvoyait elle aussi à l'ancienne Belgique, car elle était dominée par les Rèmes, les Belges de Reims, dont Remi fut le guide et l'évêque; on sait que Jules César a dit que les Belges étaient proches des Germains et que cela les différenciait des Galli. Je pensais retrouver cela dans Charles Deulin!
Fontenay tire son nom d'une fontaine magique, qui déversait une eau lustrale, propre à guérir bien des maladies, car elle venait d'un lac des Fées, lesquelles vivait sur la colline où se trouve aujourd'hui le cimetière, dans lequel d'ailleurs mon arrière-grand-père a créé un caveau. Du moins, la colline avait à son sommet une porte de ce monde des Fées, des Immortels de la Terre, succursale du vieil Olympe! On dit que le Chasseur brillant du bois de Vincennes, qui a fait l'objet de maintes légendes, et qui vivait au travers des siècles sans jamais vieillir, en surgissait: qu'il apparaissait après en avoir passé le seuil. Un jour, cependant, il disparut; certains le disent parti sur l'orbe de la Lune dans un vaisseau d'argent qui, semblable à un cygne, avait des ailes qui lui permettaient de s'élancer dans les airs lorsque la rivière était parvenue à son terme: son cours était sans fin, comme celui des fleuves de la poésie chinoise, mais c'est parce qu'il se poursuivait au-delà de la Terre, le flux étant mystérieusement attiré par la Lune, au sein de son cheminement céleste. Ce courant d'éther qu'on ne voit pas, dut donc le suivre le Chasseur luisant du bois de Vincennes, dont on racontait que saint Louis lui rendit souvent visite, pour mieux apprendre les secrets du monde: et alors, on voyait qu'il s'agissait d'un homme grand, à l'air princier, dont le corps était vaguement transparent, et rempli de la clarté des étoiles, notamment aux yeux et aux cheveux, ainsi qu'aux mains. Sa bouche même semblait laisser passer de petits éclats d'astres, et sa voix était claire et mélodieuse, comme on s'en doute, et gracieux étaient ses mouvements, quand il cheminait, ou s'animait.
L'eau de la fontaine était également dite le sang d'un géant blessé mortellement jadis par un guerrier, peut-être ce même Chasseur divin, peut-être un autre encore, que cet être mystérieux avait connu. Le château de Vincennes, près duquel j'ai longtemps vécu, a un rapport avec ces légendes, par l'intermédiaire de saint Louis. J'en reparlerai, si je puis.
21/04/2010
Je suis allé à Paris pour une sépulture, et le caveau familial, au cimetière de Fontenay-sous-Bois, dominait la colline; vers l’est, un immense ciel, si propre à la vieille France, noyait la terre même dans le bleu, à l’horizon. Les arbres, les maisons, semblaient sortir de cet éther grandiose: les formes et les teintes en surgissaient, comme si on venait de les créer, et elles semblaient pouvoir y disparaître à tout moment; elles avaient comme jailli d’une mer, avant d’affleurer et de flotter, et paraissaient devoir se dissoudre dans le néant, à nouveau. Et je songeais à la dame pieuse qu’on ensevelissait; elle avait toujours été fidèle à saint Germain, le patron de la paroisse de Fontenay. Pour Fontenay, son nom vient d’une ancienne fontaine: dans la vieille France, les noms mêmes sont en français - quoiqu’en français vieilli.
Fontenay-sous-Bois m’a quasiment vu naître. Je suis né dans le flux doré de cette fontaine jaillissant d’une plaie de l’éther, du flanc d’un géant mêlé à l’air autant qu’à l’eau et à la terre. Le bois de Vincennes même m’a toujours paru rempli de mystères: je voyais l’ombre lumineuse de saint Louis à cheval chassant les monstres qui faisaient tache dans la forêt illuminée par la grâce du soleil: la verdure luisante baignait des fruits rouges, bleus, jaunes, comme l’azur baigne les astres.
Lorsqu’il eut chassé les monstres, saint Louis se tint sous un noble chêne dont il avait vu les branches accueillir un ange, et l’ombre accueillir des fées; il se tint là, sur un trône, et l’ange se pencha vers lui, le regarda: la lumière de ses yeux l’enveloppa, il le perçut; alors, les fées lui parlèrent. Ainsi rendit-il la justice en Salomon de son siècle. Je vivais près du château de Vincennes, qui avait été bâti autour d’un manoir de Louis IX.
Mon arrière-grand-père s’était installé là, en arrivant de la Savoie, pour garder sous les yeux la verdure; il travaillait dans Paris. Pieusement, le souvenir du pays natal fut conservé. Du temps de Charles V, bâtisseur de l’étrange château de Vincennes aux tours rondes, il devait y avoir une forme de magie noire, dans ces cylindres de brique. Le château avait été bâti pour servir de point d’appui contre les Anglais.
Néanmoins, une mélancolie puissante règne dans ces lieux. Stendhal même en parlait: il existe en Île de France une étrange sensation de vide sidéral.
Je suis allé voir ensuite le musée des Arts premiers, quai Branly, et je l’ai infiniment aimé: on y voyait des mondes sortis des plus profonds rêves, ou même de lieux situés au-delà du rêve. Des cités avaient été gravées. Et puis les figures des cases initiatiques, dévoilées et montrées, avaient un air aussi grandiose, ou presque, que la statue de Kannon montrée à Genève récemment: ce sont des figures qui servent uniquement à l’initiation, et qui normalement ne doivent pas être montrées en public. Là encore, je fus médusé. Les œuvres exposées sont bien mises en valeur; on entre vraiment dans un monde étrange et grandiose à la fois, reflet de figures qui elles-mêmes renvoient à de profonds mystères, pas seulement situés dans l’âme, mais aussi dans l’univers - je crois.
On ressentait le sacré. Je n’ai pas compris pourquoi Valère Novarina rejetait celui-ci, comme s’il était une simple mise en scène faussement évocatrice du divin; cela m’a fait penser à la doctrine de Calvin, à l’illusion qu’on peut montrer Dieu directement, ou qu’il ne faut pas le montrer du tout, qu’en tout cas il ne faut pas tisser des nimbes qui montrent au cœur l’auguste Présence: qui brillent en lançant des rayons vers un point mystérieux.
Je trouve que c’est indispensable; c’est par là que le divin entre dans l’Art, pour quitter la simple Philosophie. Le divin ne doit pas être seulement une idée: la piété, disait Joseph Joubert, le met dans le cœur. Et la piété a toujours passé par les figures sacrées.
Un jour, j’aimerais revoir ce musée des Arts premiers.