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Je terminerai par un passage de votre article [Sur la version colinsienne de l'argument ontologique] dans lequel vous adressez la seule critique à Angenot qui me paraisse non justifiée. Page 4, vous écrivez: "Pour lui (Colins), le verbe est constitué par l'échange de signes convenus entre deux ou plusieurs sujets. Il ne s'agit donc pas du "langage articulé" comme le prétend un auteur récent, le langage des sourds-muets constituant bien évidemment pour Colins un langage réel etc.". Je crois qu'il s'agit ici du jargon utilisé par les linguistes et anthropologues pour opérer précisément la distinction entre langage animal, "non articulé", c'est-à-dire constitué d'éléments stéréotypés et ne pouvant être décomposés pour être réutilisés dans des énoncés différents, et le langage humain, "articulé", c'est-à-dire composé de signes susceptibles de recomposition créative. Dans ce sens, même le langage des sourds-muets est "articulé". Je pourrais me tromper, mais un de vos collègues linguistes pourra certainement vous dire ce qu'il en est.
Depuis lors, j'ai pu me documenter quelque peu sur cette question. A mon avis, la notion de "langage articulé" est en réalité assez ambiguë. S'il est exact que les dictionnaires généraux, comme vous le releviez vous-même, ne renseignent que son acception usuelle, la littérature spécialisée a utilisé l'expression dans un sens différent.
Il semblerait qu'il soit revenu à André Martinet, dans son cours de linguistique structurale, d'avoir introduit la notion de "double articulation" du langage humain. Celle-ci se baserait sur deux éléments minimaux: le phonème (plus petite unité de la langue non dotée de sens) et le morphème (plus petite unité de la langue dotée de sens). Sur la base de ces deux éléments, l'être humain a la capacité spécifique de construire (en les articulant, c'est-à-dire en les combinant) un nombre infini d'énoncés et donc de rendre son langage éminemment créatif. Il y aurait donc là une acception non physiologique de la notion d'articulation du langage, et dans ce sens le langage des signes utilisé par les sourds-muets serait bel et bien "articulé". Pour en savoir plus sur cette notion de "double articulation", consultez par exemple le site http://www.chez.com/orthograve/xmarti.html. Marc Angenot n'aurait donc pas vraiment tort d'assimiler "l'échange de signes convenus entre deux ou plusieurs sujets", le verbe au sens de Colins, à du "langage articulé" (cf. notes 14 et 15 de votre article sur la version colinsienne de l'argument ontologique).
Cela dit, l'articulation au sens physiologique du terme semble aussi présenter une grande importance pour les linguistes. Précisément à cause des risques de confusion avec la notion d'"articulation" au sens structurel de Martinet, cette dernière terminologie, bien que toujours vivante parmi les sémiologues, aurait tendance à être abandonnée par les théoriciens de la linguistique (qui préféreraient à "double articulation" la notion de "duality of patterning" en anglais). Ceci est clairement expliqué dans l'article "Semiotics for Beginners" de Daniel Chandler, disponible sur le site http://www.aber.ac.uk/media/Documents/S4B/sem08a.html.
J'espère que ces quelques lignes auront pu vous aider à clarifier un point reconnu comme un peu embrouillé par les professionnels de la linguistique eux-mêmes, mais dont les travaux méritent d'être confrontés à ceux de Colins.
Très cordiales salutations,
René Jaradin.
J'ai réfléchi à ce que vous m'écrivez au sujet du "langage articulé" et j'ai lu attentivement les deux articles y relatifs qui figurent sur la Toile aux adresses que vous avez eu l'obligeance de m'indiquer.
Tout compte fait, je crois que vous avez raison. Mais comme l'indique Daniel Chandler dans son texte "Semiotics for Beginners", le terme "articulé" est "misleading", car amphibologique. D'où mon erreur.
Ivo Rens