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Improvisations polyphoniques vocales et instrumentales du Moyen Âge et de la Renaissance
Ensemble vocal Le Chant Sur Le Livre
Emmanuel Bonnardot, Barnabé Janin, Raphaël Picazos, Benjamin Ingrao, Pierre Funck, Jean-Yves Haymoz
À l’occasion de ce concert, l’ADMA offre aux chanteurs/ses de la région de Fribourg un atelier d’initiation à l’improvisation vocale de la musique polyphonique de la Renaissance.
Contexte historique
L’improvisation était, du grégorien à la polyphonie, une des bases fondamentales de l’enseignement de la musique. C’est ce qu’on peut appeler l’apprentissage par immersion. Comme l’enfant apprend à parler en imitant des sons, puis des mots et finalement en fabricant des phrases, ce n’est qu’après qu’il apprend à lire et à écrire, mais à ce moment il n’a plus à apprendre le sens de ce qu’il lit ou écrit. Ce qui est en question ici c’est le sens de ce qui est à lire. Tous nous pouvons nous exprimer dans le courant de la vie sans avoir à apprendre ce que nous allons dire, nous pouvons écrire une lettre sans faire de brouillon. Nous pouvons improviser. De nos jours, en musique classique, cette manière directe de s’exprimer a généralement disparu pour faire place à des disciplines comme le déchiffrage et la composition, car on a pensé que la musique ne pouvait pas exister sans avoir été écrite au préalable.
À la Renaissance les musiciens improvisaient ou écrivaient de la musique sans que ces pratiques soient opposées. Mais le mot “improviser” n’a pas le sens qu’il a de nos jours : il veut simplement dire que la musique n’est pas rédigée par écrit. La musique improvisée sonne de la même manière que la musique écrite. Il ne s’agit pas, en improvisant, de réinventer un nouveau langage. Les deux approches se complètent et se nourrissent. Les traités anciens parlent de ce va-et-vient entre écriture et improvisation. C’est pour cela que dans notre travail nous chantons et analysons beaucoup de musique écrite. De la même manière, quelqu’un qui lit beaucoup a une chance de parler mieux.
Les traités enseignent l’art de faire du “contrepoint”, c’est-à-dire que sur une note (une note est un point sur une portée) il faut imaginer une autre note qui n’est pas écrite et qui forme un autre point imaginé. La pratique du contrepoint s’est développée dans la liturgie pour ajouter une ou plusieurs voix autour de la monodie grégorienne. Ces monodies préexistantes ont été appelés “cantus firmus”.
En italien on parle de “contrapunto alla mente” ce qui dit bien que cette deuxième note sort de l’esprit. Dans les traités allemands, écrits en latin, on utilise le mot “sortisatio”, qui veut dire “tiré au sort”, parce qu’en fait on ne sait pas à l’avance ce que l’on va faire. En français, on parle de “chant sur le livre” puisqu’on continue de regarder dans le livre de plain-chant la ligne mélodique sur laquelle il faut imaginer les voix supplémentaires. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) décrit très bien tout ceci dans son Dictionnaire de musique publié en 1768:
Chant sur le livre. Plain-chant ou contre-point à quatre parties, que les musiciens composent et chantent impromptu sur une seule: savoir, le livre de chœur qui est au lutrin; en sorte qu’excepté la partie notée, qu’on met ordinairement à la taille[ténor], les musiciens affectés aux trois autres parties n’ont que celle-là pour guide, et composent chacun la leur en chantant.
Le chant sur le livre demande beaucoup de science, d’habitude et d’oreille dans ceux qui l’exécutent, d’autant plus qu’il n’est pas toujours aisé de rapporter les tons du plain-chant à ceux de notre musique. Cependant il y a des musiciens d’église si versés dans cette sorte de chant, qu’ils y commencent et poursuivent même des fugues, quand le sujet en peut comporter, sans confondre et croiser les parties, ni faire de faute dans l’harmonie.
Les chanteurs de Le Chant Sur Le Livre sont tous enseignants et chercheurs. Lors de leurs activités pédagogiques ils ont développé un savoir-faire pour eux-mêmes et aussi une habitude à transmettre cet art qu’ils ont redécouvert.
En 2003, le Festival de Musique Improvisée de Lausanne leur a lancé un défi qui consistait à quitter le domaine de l’enseignement et de la recherche pour affronter le public et réaliser en grande première un concert de musique improvisée dans les répertoires du Moyen Âge et de la Renaissance. Cet ensemble travaille beaucoup et après Lausanne, où il a été chaque année l’hôte du Festival de musique improvisées, il s’est produit à Paris (Musée de Cluny), Lyon (CNSM), Sens (Fêtes de l’âne), Montbéliard (Festival Voce), Gand (Orpheus Instituut), à Mainz (hôte de la Gesellschaft für Musiktheorie), à Bonmont (Festival de l’abbaye), à Fribourg (Journées de la musique sacrée et improvisée), etc… et il a réalisé des émissions à Radio France (L’atelier du chanteur), à la Radio Suisse Romande (Passé composé) et à France Musique (À l’improviste)…
Avec Le Chant Sur Le Livre, le public devient complice des moments uniques que procure l’improvisation et la magie d’une création en direct. Mais il reste que le répertoire écrit, dans lequel on peut lire les habitudes, les traits caractéristiques, les formules typiques d’une époque, dans cette musique entièrement composée que les anciens nommaient “res facta” (chose faite) et qui faisait aussi partie de la pratique des chantres ne serait-ce que pour changer le décor sonore et solenniser une fête particulière, est très important pour qui veut s’approprier un langage. D’ailleurs les notions d’écrit et de non-écrit étaient moins séparées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Voilà pourquoi dans les concerts de Le Chant Sur Le Livre on entendra toujours des compositions entièrement écrites par ces maîtres qui sont nos modèles.
Le programme du concert montrera les différentes techniques d’improvisation, de deux à six voix. Des organums, des canons, des faux-bourdons, des improvisations sur cantus firmus, des chansons, des motets et des danses. Quelques explications seront données pendant le concert pour que le public puisse apprécier ces performances en connaissance de cause.
Découvrir et approfondir
Les vidéos pédagogiques Chanter sur le livre à la Renaissance