Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07229.jsonl.gz/678

La glace a parlé: l’éruption géante de l’Eldgjá a eu lieu en l’an 939
La coulée de lave de l’Eldgjá est considérée comme la plus importante éruption volcanique qu’a connue l’Islande dans son histoire récente. Bien qu’il soit établi depuis longtemps qu’elle se situe après l’arrivée des premiers colons norvégiens sur l’île en 874, la date exacte de l’événement est jusqu’ici restée incertaine. Dans un article paru le 19 mars dans la revue Climatic Change, une équipe de chercheurs dont font partie Markus Stoffel et Sébastien Guillet, respectivement professeur et chercheur à l’Institut des sciences de l’environnement, a réussi à préciser les choses. Selon leurs résultats, l’éruption de l’Eldgjá a commencé au printemps 939 et s’est poursuivie au moins jusqu’en automne 940. Quant à l’été 940, il a été particulièrement froid dans tout l’hémisphère Nord, conséquence logique des quantités importantes de soufre éjectées dans l’atmosphère.
Il faut dire que l’Eldgjá joue dans la cour des grands. L’éruption effusive a en effet déversé 19,6 km3 de magma (assez pour recouvrir toute la superficie de l’Angleterre d’une couche de 15 centimètres de lave) et émis entre 30 et 70 millions de tonnes d’oxyde de soufre dans l’atmosphère.
«Éruption du millénaire»
Pour obtenir la date de l’éruption, les chercheurs ont refait des mesures à haute résolution sur une carotte de glace prélevée au nord du Groenland en 2011. Cet échantillon présente l’avantage de contenir non seulement les traces des retombées de l’éruption de l’Eldgjá mais aussi celles du mont Paektu, à la frontière actuelle entre la Chine et la Corée du Nord. Cette dernière, aussi appelée «Éruption du millénaire», est survenue en 946, une date qui n’a pu être déterminée avec certitude qu’en 2017. C’est grâce à ce point de repère proche dans le temps que les auteurs de l’article ont pu retracer la chronologie des événements et retrouver l’instant où l’Eldgjá s’est réveillé.
Les conséquences climatiques de l’éruption ont été évaluées grâce à l’étude des cernes d’arbres datant de cette époque. Selon deux reconstructions dendrochronologiques couvrant 1500 ans d’histoire climatique dans l’hémisphère Nord et réalisées par Markus Stoffel et ses collègues en 2015, l’été 940 se distingue par une température particulièrement froide.
L’éruption de l’Eldgjá a dû surprendre la deuxième ou la troisième génération de colons installés en Islande. Il n’existe aucune mention directe de l’événement. Les plus anciens écrits connus de l’île apparaissent plus de deux siècles plus tard.
En revanche, en se livrant à une lecture attentive des chroniques rédigées à d’autres endroits de la planète, les chercheurs ont retrouvé un grand nombre d’indices intéressants. Le texte irlandais Chronicon Scotorum, par exemple, fait mention pour 939 d’un soleil qui «était de la couleur du sang depuis le début d’un jour jusqu’au milieu du suivant». Une recension similaire datée probablement de juillet 939 et faisant état d’un «soleil sans force» a été trouvée dans les Annales Casinates, compilées dans une abbaye près de Rome.
50 jours de neige en Chine
D’autres sources trouvées en Allemagne, en Irlande et même en Chine évoquent un hiver 939-940 particulièrement rigoureux. L’empereur chinois d’alors, Shi Jingtang, se lamente notamment de 50 jours de neige sans interruption. Le Nil, quant à lui, a connu une crue exceptionnellement faible en 939, à en croire le nilomètre de Rodah.
De nombreux récits rapportant des crises agricoles, des sécheresses et des famines en Europe et en Asie pour les années 940 à 943 viennent eux aussi confirmer indirectement les résultats de l’article. —