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Il y a des scientifiques qui adorent mettre le monde en équations. Ils ne sont pas les seuls à croire qu'un dictateur éclairé, un gentil computer pourrait résoudre tous les problèmes politiques, maintenir la paix civile, assurer la prospérité commune et redessiner les frontières. Un internaute me signale une étude sortie le 6 octobre, dont Wired et Slate se sont fait l'écho.
Un modèle mathématique sorti tout droit des crânes de l’Institut des systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre (NESCI) démontre que la Suisse est stable malgré la juxtaposition des religions et des langues grâce à l'existence des... cantons, dont les frontières seraient au bon endroit. Contrairement à celles des Etats de l'ex-Yougoslavie. Belle découverte! Les historiens, politologues et autres sociologues n'ont plus qu'à changer de métier.
La démonstration n'est évidemment pas complètement fausse. Les vingt-six microrépubliques, leurs districts et leurs communes morcèlent le territoire national, mais aussi les groupes religieux et linguistiques, laissant à chacun l'espace de s'exprimer. Les montagnes et leurs vallées encaissées ont surtout forgé un caractère d'indépendance, mais n'explique sans doute pas seules le sort des Balkans ni celui du Pays Basque.
Dans les faits les migrations ont mélangé les populations. Genève à majorité protestante héberge davantage de catholiques. Les villes désormais déterminent bien davantage le vécu des gens que les frontières cantonales. Et quid des musulmans? Faudrait-il les regrouper dans un canton. Stupide. Même question pour les anglophones de la région genevoise. Va-t-on créer des communes pour eux?
Les Américains de la Nouvelle Angleterre auraient démontré cet axiome: les violences entre ethnies se font rares quand une des deux conditions suivantes est remplie: il n’y a pas de domination d'une communauté sur l'autre ou bien les frontières politiques ou naturelles correspondent aux frontières de peuplement.
Alors comment expliquer que les cantons de Fribourg et du Valais n'ont pas explosé en demi-cantons? C'est le cas il est vrai des deux Appenzell, des deux Bâles et plus récemment du Jura, mais Argovie a réussi à rester uni, les Grisons aussi. Comment expliquer que la Belgique se déchire et pas la Suisse?
Plutôt qu'à justifier l'épuration ethnique ou le communautarisme, nos scientifiques feraient mieux de proposer des modes de vie en commun, des modèles d'échange et de mixité d'une population dont les composantes sont toujours plus diversifiée, souvent déracinées et dont les territoires sont multiples et de plus en plus virtuels.