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Lan1131
Saint Bernard, consulté par Bruno pour savoir s'il doit accepter l'archevêché de Cologne, le laisse indécis par sa réponse, et se contente de lui représenter tout ce qu'il y a de terrible dans la charge qui lui est offerte, et il sengage à consulter Dieu dans la prière.
1. Vous me consultez, très-illustre Bruno, pour savoir si vous devez accepter l'épiscopat auquel on veut vous élever. Quel homme présumerait assez de soi pour décider une question si délicate ? Si Dieu vous appelle, oserais-je vous dissuader de répondre à sa voix? mais s'il ne vous appelle pas, qui pourrait vous conseiller d'avancer ? Or qui est-ce qui pourra vous dire si vous êtes appelé ou non de Dieu? Ce ne peut être que l'Esprit-Saint, parce qu'il lit dans la profondeur des desseins de Dieu, ou quelqu'un à qui Dieu même l'aurait révélé. Ce qui augmente encore mon incertitude et rend le conseil plus difficile, c'est l'aveu aussi humble qu'effrayant que m'apporte votre lettre quand vous me faites de votre vie passée une peinture si chargée et pourtant, je le crois du moins, si exacte et si vraie. On ne saurait en disconvenir, une pareille vie est en effet bien indigne d'un ministère aussi saint et aussi honorable; d'un autre côté, vous avez bien raison de craindre, et je crains avec vous, qu'en reculant devant un ministère auquel vous êtes peu digne d'arriver, vous ne perdiez l'occasion. de faire valoir le talent de la science que vous avez reçu en dépôt, à moins que vous ne trouviez une autre manière d'en tirer un parti plus sûr, sinon aussi avantageux. Je tremble, je l'avoue, et je dois vous le dire comme je me le dis à moi-même, oui, je frémis à la pensée de l'état d'où l'on vous tire et de celui où l'on vols élève, surtout lorsque je songe que la pénitence n'a pas encore eu le temps de préparer le dangereux passage d'un état à l'autre. Ne vous semble-t-il pas dans l'ordre que vous commenciez par régler votre propre conscience avant de vous charger de celle des autres ? Le premier degré de la piété n'est-il pas en effet, comme le dit la Sagesse, « Quand on veut plaire à Dieu, de commencer par avoir pitié de son âme (Eccli., XXX, 24) ? » C'est
a C'est le même que celui auquel est adressée la lettre sixième. Il succéda en 1131 à l'évêque Frédéric sur le siège de Cologne. En 1136, il alla en Italie avec l'empereur Lothaire; il mourut la veille de la Pentecôte à la suite d'une saignée, et fut enterré Bari. Il eut pour successeur le doyen Hugues, qui mourut aussi des suites d'une saignée lannée suivante. (Extrait d'une chronographie saxonne inédite.)
de ce premier pas qu'une charité bien ordonnée procède à l'amour du prochain, puisque l'ordre est de l'aimer comme nous-mêmes. Mais si vous ne devez aimer les âmes dont le salut va vous être confié que comme vous avez aimé la vôtre jusqu'à présent, mieux vaudrait qu'on ne vous les confiât pas. Comment, en effet, pourriez-vous avoir pour autrui l'amour que vous devez si vous n'avez commencé par vous aimer vous-même comme il faut le premier ?
2. Mais, après tout, Dieu ne peut-il hâter les effets de sa grâce et vous combler tout à coup de ses miséricordes? En un jour, sa clémence peut rétablir une âme dans cet état de grâce que des années de pénitence auraient à peine suffi à lui faire atteindre; car il est dit: « Bienheureux celui à qui Dieu n'imputera pas son péché (Psalm. XXXI).» Quel homme, en effet, oserait s'élever contre l'élu de Dieu et condamner celui que le Seigneur justifie? Tel fut le bon larron, pour qui le chemin du ciel fut si bien abrégé, qu'en un seul jour il reconnut son péché et entra dans la gloire; la croix lui servit de pont pour passer rapidement de cette contrée de mort dans la terre des vivants et du bourbier du crime dans un paradis de délices. Telle fut aussi cette heureuse pécheresse quand la grâce abonda tout à coup dans son âme où les iniquités avaient surabondé; le travail de la pénitence ne fut pas long pour elle, et beaucoup de péchés lui ont été pardonnés uniquement parce qu'elle a beaucoup aimé; en un instant elle mérita d'atteindre aux dernières limites de cette charité qui couvre une multitude d'iniquités (I Petr., IV, 8). » Tel fut encore le paralytique, qui recouvra en un instant, de la bonté de Dieu, la santé de l'âme et du corps.
3. Mais il y a une extrême différence entre recevoir d'un seul coup le pardon de ses fautes, et passer des liens du péché aux premières dignités de l'Eglise. Je sais bien gèle saint Matthieu avait à peine quitté le bureau du receveur des deniers publics, qu'il fut élevé au suprême bonheur de l'apostolat; mais je remarque en même temps qu'il n'entendit ainsi que les autres apôtres, ces paroles: « Allez dans tout l'univers et prêchez l'Evangile à toute créature, » qu'après avoir fait pénitence, accompagné le Sauveur dans ses longs et pénibles voyages et partagé toutes ses fatigues.
Si vous me rappelez l'exemple de saint Ambroise qui ne fit qu'un pas du tribunal du juge à la chaire épiscopale, je n'en suis pas beaucoup plus rassuré pour vous, car Ambroise avait dès son enfance mené, dans le monde, une vie exempte (le tout reproche; puis votes savez qu'il s'enfuit, se cacha même et recourut à tous les moyens possibles pour échapper à l'épiscopat.
On pense encore à cet exemple de Saul qui en un instant fut chargé en Paul, en vase d'élection, en docteur des nations; mais je ne vois pas là de parité qui m'embarrasse, car s'il a obtenu miséricorde, c'est parce que, de son aveu même, il péchait par ignorance, puisqu'il n'avait pas encore reçu la foi. D'ailleurs, s'il est vrai qu'on peut citer de ces événements heureux dont on peut dire avec vérité : « C'est un coup de la main du Très-Haut (Psalm. LXXVI, 11), » on est obligé de convenir que ce sont moins des exemples qui font autorité que des merveilles qu'on admire.
4. En attendant, je vous prie de vous contenter de la seule réponse que je vous fais, quelque indécise qu'elle soit; car je ne puis répondre avec assurance quand je n'ai moi-même aucune certitude: il faudrait avoir le don de prophétie pour agir autrement, et celui de sagesse pour vous donner une décision ; vous ne sauriez puiser de l'eau limpide dans un ruisseau fangeux.
La seule chose que je puisse faire pour un ami, afin de lui rendre service sans lui faire courir aucun hasard, c'est de prier Dieu de vous assister dans cette affaire; je lui laisse donc le secret de ses impénétrables desseins, et je le prie avec ardeur et lui demande avec la plus fervente piété, de faire en vous et de vous ce qui contribuera le plus à sa gloire en même temps qu'à votre salut. Au surplus, vous avez dans votre voisinage dom Norbert; vous ne sauriez mieux faire que de le consulter en personne sur tout ce qui vous intéresse : je le crois d'autant plus habile pour expliquer les voies mystérieuses de la Providence, qu'il s'approche davantage de Dieu par la sainteté de sa vie.
NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON
LETTRE VIII.
10. A Brunon, évêque élu de Cologne. Brunon II, fils d'Engelbert, comte d'Altena, fut consacré en 1133 par Guillaume, cardinal-évêque de Palestrine. (Voir Baronius à l'année 1132). Il fut enterré à Bari, dans la Pouille, dans l'église de Saint-Nicolas, selon Othon de Freisingen, qui l'appelle, dans le vingt et unième chapitre du dix-septième livre de ses Chroniques, un homme érudit. Peu de temps après sa mort, son tombeau fut violé, ainsi que celui du duc Raoul, par Roger de Sicile ; leurs corps furent exhumés pour être traînés dans les rues et mutilés avec une indigne barbarie. Voir Othon, ouvrage déjà cité, chapitre 23, et Sigonio, livre II, du Royaume d'Italie. (Note de Horstius.)