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Herðubreið, reine d'Islande
PAR G.R.E. BR00KE, CHRISTCHURCH, HAMPSHIRE ( ANGLETERRE )
Avec 2 illustrations ( 117-118 ) La Herthubreith dresse à 1682 mètres sa majesté solitaire au-dessus du grand champ de lave d' Odathahraun qui recouvre la plus grande partie du nord-est islandais. C' est le seul sommet vraiment impressionnant de la région, et sa forme hardie et symétrique atteint une distinction inégalée par les autres montagnes islandaises de même dimension. Semblable à une plinthe colossale, la Herthubreith s' élève par des cônes d' éboulis sur tous ses flancs jusqu' à une paroi verticale imposante qui l' encercle complètement, sauf pour une brèche étroite sur son côté ouest. Un plateau sommital, légèrement incliné et en partie recouvert de neige, s' étend au-dessus de ces couloirs traîtres et culmine en un petit sommet central surplombant un lac de cratère.
Il y avait là une montagne élégante et secrète qui paraissait offrir un objectif intéressant au voyage à travers l' Islande que je projetais pour l' été 1968. Assurément, d' après les quelques informations que j' avais obtenues, elle semblait ne pouvoir être atteinte qu' à la fin d' un pèlerinage long et varié.
t' arrivai à Reykjavik par une soirée fraîche qu' assombrissaient les nuages soufflés par les turbulentes mers nordiques. En cinquante ans, cette ville de 90000 habitants, petit port de pêche inconnu, est devenue une métropole moderne, ornée de plusieurs pièces d' architecture remarquables. C' est là qu' habite une bonne moitié de la population d' une petite nation fière et entreprenante.
De la capitale de l' Islande, je fis par air les trois cents kilomètres me séparant d' Akureyri, la ville principale de la côte septentrionale. Elle se love au fond d' un long fjord dominé par des chaînes neigeuses se dressant à 1500 mètres au-dessus des eaux profondes. Un autobus me transporta ensuite sur cent kilomètres de landes élevées et de profondes vallées, jusqu' au plateau que recouvre en partie ( à 300 m d' altitude ) le Lac Myvatn. Connu pour sa beauté naturelle et fameux dans le monde entier comme l' habitat d' innombrables oiseaux, Myvatn est aussi le centre d' une région d' activité volcanique intense présentant des formations de lave bizarres, des cratères annulaires et de curieuses collines pelées tachées de soufre. A l' extrémité septentrionale se trouve un petit village, Reykjahlith, qui possède deux hôtels pour les touristes d' été. Ils fournissaient une base utile aux étapes plus problématiques de la suite de mon voyage.
A Reykjahlith, j' eus la chance de faire la connaissance de Sverri Triggvesson, un habitant du district de Myvatn. Il fut tout de suite d' accord de me conduire à proximité de la Herthubreith dans sa Land Rover. Ce fermier plein de ressources se montra un collègue admirable, et sa coopération constitua un facteur essentiel dans la réussite finale de mes efforts.
La seule chose qui manquait encore à notre excursion était une période de beau temps. Depuis mon arrivée à Myvatn, un vent violent du sud avait couvert le ciel de nuages sombres. Chaque jour, le lac écumait de vaguelettes blanches, et des tourbillons de poussière roulaient sur les étendues de sable. Enfin le vent diminua d' intensité, et le voile opaque des nuages se dissipa dans le rose brillant d' un coucher de soleil, prometteur de conditions plus stables. Au matin du 5 août, la campagne s' étendait calmement sous un ciel azuré et brumeux, et le lac lisse brillait comme un miroir. La chaleur incroyable d' un jour parfait d' été avait envahi silencieusement ces latitudes du grand nord.
A 7 h 45 déjà, nous sommes en route dans la Land Rover en direction du Col de Namaskard. Nous montons par des collines vernies de soufre, d' où des jets blancs de vapeur volcanique s' échappent en sifflant et où des solfatares suintent et moussent dans de petits cratères noirs. Nous nous hâtons vers l' est pendant une trentaine de kilomètres dans un paysage plat et morne laissant dans notre sillage une traînée de poussière. Un poteau indicateur solitaire apparaît devant nous, et nous faisons un brusque quart de tour vers le sud pour prendre une mauvaise piste traversant un désert de sable et de cailloux. Tryggvesson peut alors déployer toute sa maîtrise à conduire hors des chemins. Il juge de la nature du terrain à parcourir avec une précision sans défaut et lance son véhicule sur le terrain vierge à une vitesse étonnante.
La Herthubreith est encore éloignée, mais nous la voyons maintenant en plein, et chaque minute nous rapproche perceptiblement de sa masse imposante. Nous passons sous une série de collines basses et arrivons enfin à un champ de lave noire dont les rochers tordus nous obligent à réduire notre vitesse. Descendus sur la rive de la rivière Linda, nous chargeons à travers le courant, d' un demi-mè-tre de haut, dans un jaillissement de gouttelettes, et nous atteignons une plaine de sable sur laquelle nous pouvons à nouveau accélérer. Nous n' avons pas vu un seul véhicule ou être humain sur les qua-tre-vingts kikomètres qui nous séparent de Myvatn, mais l' oasis de Herthubreitharlindir apparaît devant nous, avec sa jolie petite cabane pour les touristes, bâtie près d' une riche pelouse et d' un clair ruisseau. Nous découvrons plusieurs groupes qui campent sur ce magnifique carré de verdure posé au milieu d' une désolation sans limites.
La masse de la Harthubreith nous domine maintenant à huit kilomètres à l' ouest, mais la faille stratégique traversant sa couronne de murs verticaux se trouve sur le flanc opposé et nous avons encore plus d' une heure de conduite difficile devant nous. Nous voici de nouveau en route, brinquebalant à travers une masse chaotique de lave au sud de l' oasis, jusqu' à ce que nous puissions prendre la direction de l' ouest sur un terrain sablonneux vers la base du Herthubreithartogl ( 1070 m ), un massif aride et désolé recouvert de débris volcaniques. La piste, n' est plus que deux ornières à peine visibles sur la surface stérile. Aux yeux expérimentés de Tryggvesson, il est clair qu' aucun autre véhicule n' a passé par ici depuis une année au moins. Nous tournons vers le nord, serpentons à travers une nouvelle ceinture de lave et émergeons enfin au pied même de la Herthubreith. Nous la longeons lentement autour de son flanc ouest jusqu' à ce que, loin au-dessus de nous, la paroi de rocher massif, qui paraît encercler la montagne sans solution de continuité, révèle une brèche de deux cents mètres de large menant à un amphithéâtre élevé. Quatre heures aventureuses en voiture m' ont amené à bonne distance pour frapper au défaut de la cuirasse de la Herthubreith.
Laissant Tryggvesson jouir d' un repos bien gagné, je me mets en route vers les hauteurs solitaires, sous un soleil de midi brûlant qui tape dur sur la terre désolée. Les flancs volcaniques sont généralement instables et peu sûrs, et, dans le cas qui nous occupe, l' angle de montée est aussi plus grand que d' habitute sur un sommet de ce genre. Pendant une heure, je gravis un talus qui devient de plus en plus raide au fur et à mesure que je m' approche de l' amphithéâtre. De hautes parois délitées se dressent, menaçantes, des deux côtés! La crainte de chutes de pierres me fait me hâter, et je n' ai pas plus tôt traverse la zone élargie de l' amphithéâtre qu' un rocher solitaire s' abat sur l' itinéraire que je viens d' emprunter. La pente se redresse contre le fond de l' amphithéâtre jusqu' au pied d' un éboulis pourri protégeant la lèvre du plateau sommital. Tout est si instable qu' on ne peut compter sur aucune prise. Je suis oblige de répartir mon poids sur le plus grand nombre de points d' appui possible et de me frayer un chemin prudemment, pendant qu' une cascade de débris dégringole vers le vide Enfin je passe le secteur le plus raide et atteins le rebord du plateau. D' un point de vue tout proche, je peux contempler le sommet qui se dresse au centre du plateau, à un kilomètre de là. Je progresse rapidement sur un champ de blocs de rocher, séparés par d' occasionnelles plaques de neige. La Herthubreith se trouve dans une région où tombent relativement peu de précipitations et, malgré son altitude, ne garde que peu de neige sur son sommet, contrastant ainsi avec les hauteurs fortement enneigées de la partie sud du pays.
J' arrive au pied du dernier sommet et escalade une petite crête de rocs branlants jusqu' au cairn surmontant le point le plus élevé. L' ascension, avec une dénivellation de 1100 mètres, m' a pris deux heures trois quarts.
Du sommet, le sol tombe à la verticale de soixante mètres jusqu' au cratère d' environ cent cinquante mètres de diamètre, que remplit un lac circulaire, en partie recouvert de glace. Ses teintes d' ai scintillent au soleil de l' après. Le paysage plus lointain est vaste et étrange. Autour de la base de la montagne s' étend le grand champ de lave d' Odathahran, sa surface grise et ridée ressemblant à celle d' un océan pétrifié. De-ci, delà, l' étendue monotone est ponctuée de petits cratères secondaires ronds. Comme la Herthubreith dépasse de loin tout ce qui se trouve à proximité, les hauteurs volcaniques voisines à l' ouest paraissent sages en comparaison; la plupart sont en forme de bouclier avec des pentes très douces. Vingt-cinq kilomètres au sud-ouest se dresse le massif tourmenté de Dyngjufjoss qui contient, dans ses flancs, le célèbre cratère annulaire d' Askja. La nouvelle coulée de lave provenant de l' éruption de novembre 1961 est clairement visible, comme une cicatrice foncée zébrant le paysage. Loin au sud, un léger scintillement blanc au-dessus de l' horizon dénote la présence de l' énorme plateau glaciaire de Vatna Jokull et, au sud-est, le dôme neigeux du Snaefell flotte dans le ciel comme un cumulus éloigné.
Un profond silence règne sur cet immense paysage, mais c' est un silence d' attente plutôt que de tranquillité. Cette partie de l' Islande a été formée pendant des temps géologiques récents et tremble encore dans l' expectative de nouveaux cataclysmes de cendres et de lave. Les promesses de repos sont faibles là où, à tous moments, les forces terribles qui se cachent à quelques kilomètres sous la surface de la terre peuvent exploser et, dans un spasme de furie incandescente, changer complètement l' aspect de toute la région.
Je retraversai le plateau jusqu' à la plongée dans le flanc de la montagne et retraçai prudemment mon chemin le long des pentes. A 16 h. 40, je rejoignis le fidèle Tryggvesson au pied de la montagne, après une absence de quatre heures et demie. Nous commençâmes immédiatement le voyage de retour, sautant et brinquebalant à travers le désert sablonneux et pierreux, avant de rouler doucement dans le petit sanctuaire de verdure de Herthubreithharlindir. Puis nous reprîmes la route, nous hâtant vers l' autoroute éloignée, tandis que le soleil descendait lentement dans le ciel nordique. Parfois, dans le paysage aride, apparaissait le scintillement d' un point d' eau entouré d' arbres tronqués; l' apparition restait pendant quelques secondes, puis disparaissait mystérieusement. Les mirages sont des phénomènes communs dans ces régions, où des heures d' ensoleillement continu chauffent le terrain dénudé. Presque treize heures après notre départ, nous retraversâmes le Col de Namaskard et revînmes aux rives vertes de Myvatn, où des nuages de moustiques dansaient dans l' air chaud du soir.
Sans nul doute, le Plateau islandais ne plaira pas à tous les voyageurs; seul l' amoureux de vastes solitudes trouvera le réconfort sur ces mornes étendues où trop souvent un ciel de plomb fait pendant à la grisaille de la terre.Voilée dans les brumes nordiques, la Reine des montagnes islandaises règne dans la retraite calme d' un domaine austère. Elle ne se laisse pas facilement approcher, et elle reçoit peu de visiteurs. Elle ne donne pas prise à la sophistication des temps modernes et ne fait aucune concession à la faveur populaire, préférant garder intacts sa dignité royale et son charme distant.
( Traduit de l' anglais par Catherine Vittoz )