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Écouter le culte :
Ézéchiel, un homme planté dans une culture et un héritage
Voici un homme de la lignée des prêtres à Jérusalem ; un homme dont la voix est aussi celle des prophètes. Prêtres et prophètes sont de grands connaisseurs de la culture et de l’identité du peuple : ils lisent, prient et méditent les textes fondateurs. Les prêtres pratiquent et les prophètes critiquent les rituels. Les uns et les autres sont familiers des institutions qui gouvernent en Israël. Ou plutôt qui gouvernaient, car tout est réduit à néant : le temple où officient les prêtres est détruit, la ville saccagée, le roi, les élites et les religieux, dont Ézéchiel, sont déportés à Babylone. De leur identité, de leur vie d’avant, il ne reste rien. Ou presque…
Ce qui reste, c’est déjà eux, qui sont en vie. Ce qui reste encore, c’est la mémoire des textes, des récits et des chants. Source d’inspiration pour de nouveaux psaumes. Dont celui-ci :
1 Sur les rives des fleuves de Babylone, là-bas, nous étions assis. Et nous pleurions au souvenir de Sion.
2 Aux saules qui les bordent, nous avions suspendu nos harpes ;
3 car là nos vainqueurs nous demandaient des hymnes, nos oppresseurs des chants de joie. « Chantez-nous des cantiques de Sion ! »
4 Comment chanterions-nous le chant de l’Eternel en terre étrangère ?
5 Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite oublie !
6 Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens pas de toi, Jérusalem !
(Psaume 137)
Avec les autres déportés, près du fleuve Kébar qui coule à Babylone, Ézéchiel pleure et se lamente. Avec les croyants, il lit et relit les textes, il se remémore les récits fondateurs : la création, le déluge, la traversée du désert, l’entrée en terre promise. Tout ne peut s’arrêter là, ce n’est possible, la dernière parole n’est pas dite…
Et voici le Psaume 1, celui qui ouvre le livre des prières :
1 Heureux celui qui… trouve son plaisir dans la Tora de l’Eternel, et qui redit sa loi jour et nuit !
3 Il est comme un arbre planté près des canaux d'irrigation, qui donne son fruit en son temps, et dont le feuillage ne se flétrit pas.
Que cela est bon, oui, cela revigore !
Ézéchiel, un visionnaire
Car ce qui se vit dans la déportation dépasse la raison. Comment trouver les mots pour en parler ? Comment, sans sombrer dans le désespoir, traverser cette réalité qui fait tout chavirer ? Nommer le mal, oui. C’est un début. Cela soulage, se confie et se partage. Mais avec quels mots ?
S’abreuver des textes pour que les paroles renouvelées émergent. Et puis se laisser dériver, se couler, dans la prière. Comme dans un moule. Comme dans un lit. Sans parole. Juste dans une posture aussi éloignée que possible de la prostration. Cela suffit-il ? Pas sûr. Mais c’est déjà quelque chose.
Ézéchiel, le déporté, devient transporté. Il lui advient des expériences imprévisibles, foudroyantes, qui remettent sur pied et qui, comme une pluie bienfaisante, alimentent le cours de l’espérance. Il n’est pas le premier à vivre cette forme d’exploration qui résiste à la raison.
Au désert, déjà, cela avait été longuement expérimenté : se projeter, ailleurs et plus loin que dans le sable où se pose le pied enlisé.
Au désert, alors que le lieu de rendez-vous avec le Dieu du peuple se limitait à une tente, les croyants envisageaient déjà le temple à venir : le temple dans ses mensurations, son agencement et son mobilier, la décoration des salles, les colonnades formant une forêt de cèdres.
Au désert, cela avait déjà pris forme.
Comment nommer cette sorte d’expérience ? De quelle expression de foi est-elle le fruit ? Qu’est-ce que cela nous dit de la communication avec le Père de la vie, les frères et sœurs dans la foi, le souffle qui donne d’avancer dans l’errance du désert, à tâtons, parfois à reculons, et d’avancer pourtant ?
Ézéchiel voit le temple reconstruit. Il vit ces visions comme des évidences. Est-ce une fuite en avant, une fuite par l’imaginaire, pour faire diversion ? Est-ce un rêve, une transe, une extase ? Oui et non.
Oui, parce que ce n’est pas palpable pour ceux qui l’entourent. Cela lui advient de manière singulière. C’est bien une expérience de l’intime.
Non, parce que son corps vit ce qu’il voit. Ce n’est pas désincarné, immatériel. Ce n’est pas que symbolisme et métaphore.
Il arpente le temple. Il y entre et en sort. Il avance dans l’eau. Ses pieds, ses jambes, son ventre sont immergés. Il risque la noyade. Il est ramené au sec.
Les lieux ne sont pas fantaisistes. En-Guedi et En-Eglaïm existent, non loin de la Mer Morte. Sont aussi évoqués la Mer Méditerranée. Et le Jourdain. C’est une topographie concrète.
Et pour nous ?
Que faire de telles expériences ? Notre esprit protestant, rationnel, et notre culture occidentale, cérébrale, vacillent. Nous n’aimons pas trop cela, nous ne savons pas quoi en faire. Cela n’entre pas dans nos catégories de pensée et nous nous méfions des débordements. Sobriété ne rime pourtant pas avec sécheresse. Nous savons que le fanatisme n’est pas loin : il y a là un excès de sensations et d’émotions qui s’allie vite à un autoritarisme exclusif. Nous, cela nous rebute ; et pourtant, il y a en elle une force d’attraction qui convainc.
En être éloignés nous rassure. Mais nous handicape aussi. La raison n’est pas une source d’espérance – c’est souvent le contraire. Une certaine lucidité, détachée et observatrice, décourage. Et bloque tout horizon.
Ézéchiel ferait-il un piètre protestant ? Certes, ce chapitre du livre d’Ézéchiel commence par une expérience sensible et corporelle. Puis, comme souvent dans les livres prophétiques bibliques, survient une parole qui donne des clés de compréhension. Cela reste une parole énigmatique bien sûr, pour nous donner de quoi penser de génération en génération, de lieu en lieu, de situation en situation.
De quoi penser, et surtout de quoi nous ouvrir du dedans par ce mouvement qui relie le corps de la vison et la pensée de la parole, et ainsi, le cœur et la raison, le sensible et le cérébral. Tenir ensemble les contraires, comme deux rives entre lesquelles coule un fleuve de consolation et d’avenir.
Là, dans cet avant dernier chapitre du livre, émerge, libérée, une force de renouveau : cette affirmation si confiante d’un commencement qui s’esquisse et d’une fructification renouvelée. Nous n’avons pas à renoncer à ce qui fait notre force et notre identité. Même sans temple dans lequel servir, Ézéchiel reste prêtre. Nous pouvons y ajouter l’exploration d’un autre espace d’expression, avec notre culture, nos outils intellectuels, notre sensibilité.
Que cela tienne ensemble : c’est une des racines du mot espérance. Dans notre texte, l’espérance se glisse dans le cordeau à mesurer. Car cordeau et espérance coulent d’un même radical hébreu qui dit l’attente, la tension qui nous porte au-devant de nous, au travers des flots tumultueux des événements qui nous assaillent. Tenir ensemble le cordeau de la raison et le cordon de l’espérance ne va pas de soi.
Comme Ézéchiel, nous sommes fils de l’Adam, les pieds englués dans la boue.
Comme Ézéchiel, et le peuple hébreu – hébreu étant un mot qui signifie la traversée – nous sommes des traversants, traversant les contraires.
Que l’Esprit qui inspire les visionnaires, les penseurs, les poètes, les artistes et les contemplatifs vienne à notre secours.
Amen !