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G
illian Lennox ne pensait pas mourir ce jour-là. En revanche, elle était furieuse. Furieuse d'avoir manqué le bus entre l'école et la maison, furieuse d'avoir froid et aussi de se sentir tellement seule à quinze jours de Noël.
Elle longeait la route déserte qui montait et descendait parmi les collines venteuses, comme souvent au sud-ouest de la Pennsylvanie, et chassait à coups de pied exaspérés ces fichus tas de neige qui lui barraient le chemin.
Sinistre journée. Le ciel était gris, la neige, sale, et Amy Nowick, qui aurait dû l'attendre le temps qu'elle finisse de nettoyer son atelier de dessin, était partie avec son nouveau copain.
Bon, elle ne l'avait sans doute pas fait exprès. Pas de quoi lui en vouloir ni se sentir jalouse... quoique, une semaine auparavant, elles aient toutes deux atteint leurs seize ans sans jamais avoir embrassé personne.
Gillian ne désirait que rentrer au plus vite.
C'est alors qu'elle entendit les cris.
Elle s'arrêta, chercha du regard d'où cela pouvait venir. Ce devait être un bébé... ou plutôt un chat. Sans doute dans ces bois, derrière elle...
Tout de suite, elle songea à Paula Belizer. Mais non, impossible ! Cette petite fille avait disparu dans les parages depuis plus d'un an, maintenant.
Les pleurs retentirent de nouveau, faibles, lointains, comme s'ils montaient des profondeurs du taillis. Cette fois, elle fut certaine qu'il s'agissait de gémissements humains.
— Hé ! Il y a quelqu'un ?
Pas de réponse. Elle inspectait de loin la futaie de chênes et de noyers en essayant de distinguer quelque chose à travers les branchages dénudés. Ce n'était pas très engageant.
Personne sur la route. Ce qui n'avait rien d'étonnant au fond, elles étaient plutôt rares, les voitures qui passaient par là.
Je n'entre pas là-dedans toute seule
, se dit-elle. Elle n'était pas du genre à s'aventurer avec enthousiasme dans l'inconnu.
Mais qui pouvait se trouver là ? Comment ne pas intervenir quand on appelait à l'aide ?
Gillian enfila le sac à dos qu'elle portait à l'épaule, afin de se libérer les mains. Elle entreprit alors d'escalader la crête neigeuse qui surplombait les bois en contrebas.
— Qui est là ? lança-t-elle.
Elle se sentit un peu bête de ne pas recevoir de réponse, pourtant, elle insista :
— Hé ! Répondez !
Seuls les vagissements lui parvenaient, quelque part en face d'elle.
Elle entreprit de descendre la pente. Elle avait beau ne pas peser très lourd, à chaque pas elle s'enfonçait dans la neige jusqu'aux chevilles.
Dire que je porte des baskets !
Le froid commençait à lui envahir les pieds.
Pourtant, il y avait moins de neige dans les bois et, là au moins, elle paraissait immaculée. Ce qui ne lui en donnait qu'une plus grande impression de solitude. Comme si elle se trouvait en pleine cambrousse.
Un tel silence régnait par là ! Plus elle s'enfonçait, plus elle le trouvait assourdissant. Elle dut s'arrêter et retenir son souffle pour percevoir encore les geignements.
À gauche
, se dit-elle. Continue, tu n'as rien à craindre
.
Cependant, plus un son ne sortait de sa gorge.
Il se passe des trucs bizarres ici
...
Elle s'enfonçait de plus en plus profondément dans les bois. La route était loin derrière elle maintenant. Elle croisa des empreintes de renard et des traces de griffes d'oiseau sur la neige... mais rien d'humain.
Cependant, les pleurs montaient droit devant elle, de plus en plus audibles. Bon, cela provenait sans doute de cette colline. Allez, tu y es presque ! Tant pis si tu as les pieds glacés
.
Elle progressait non sans difficulté sur ce sol inégal et cherchait des pensées rassurantes pour se donner du courage.
Je pourrais peut-être écrire un article pour le
Viking News et tout le monde m'admirera... sauf que... c'est cool ou pas cool de sauver quelqu'un ? C'est peut-être trop bien pour être cool ?
Question importante dans la mesure où Gillian nourrissait deux ambitions ces temps-ci : 1) David Blackburn, 2) se faire inviter aux fêtes parmi les élèves les plus populaires du lycée. Or toutes deux dépendaient en grande partie du fait d'être cool.
Si seulement elle était populaire, si seulement elle se sentait bien dans sa peau, le reste suivrait d'office. Ce serait tellement plus facile d'être quelqu'un d'extraordinaire, de faire quelque chose pour le monde, de réussir sa vie si au moins elle se sentait aimée et acceptée. Si elle n'était pas timide, si elle n'avait pas cette allure de petite fille...
Elle atteignit le sommet de la colline en se rattrapant à une branche pour garder son équilibre. Tout en reprenant sa respiration, elle regarda autour d'elle.
Rien. Que les bois tranquilles qui descendaient vers un torrent.
Et pas un bruit non plus. Les cris avaient cessé.
Ce n'est pas vrai
...
Le dépit était si fort que Gillian en oublia presque sa peur.
— Hé ! cria-t-elle. Vous êtes toujours là ? Vous m'entendez ? Je viens vous donner un coup de main.
Silence. Et soudain, à peine audible, un son.
Juste devant.
Mon Dieu !
songea-t-elle. Le torrent !
L'enfant était dans l'eau, accroché à quelque chose, et il perdait peu à peu ses forces...
Elle dévala la pente en dérapant, la neige molle suspendue à ses jambes comme des boulets glacés.
Le cœur battant, le souffle court, elle s'arrêta sur la rive ; à ses pieds, elle voyait des fragments de glace pendre comme des pétales au-dessus des flots jaillissants. Les gouttelettes avaient gelé tels des diamants sur l'herbe en surplomb.
Mais pas un être vivant à l'horizon. Affolée, Gillian scrutait la sombre surface.
— Tu es là ? cria-t-elle. Tu m'entends ?
Rien. Que les rochers, les branches coincées entre les pierres, le rugissement du cours d'eau qui dominait tout autre bruit.
— Où es-tu ?
Et si l'enfant s'était laissé emporter ?
Elle se pencha, imaginant déjà une tête mouillée, une silhouette inerte ballottée par le courant. Elle s'inclina davantage.
Erreur. Un léger déséquilibre, ou la glace sous ses pieds. Toujours est-il qu'elle se retrouva à faire des moulinets mais ne put se redresser...
Elle volait. Plus rien de solide autour d'elle. Trop surprise pour avoir peur.
Dans un choc pétrifiant, elle atteignit l'eau.