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La plaine couverte d’un gravier noir tremble dans la chaleur du mois d’août, à peine quatre arbres pour y chercher de l’ombre. Le sol est encore marqué par les fondations des baraques en bois qui s’élevaient là il y a septante ans. Derrière nous les hangars accolés à un long mur, et la sombre Kommandantur. Sur notre droite, le bâtiment carcéral des sanctions pénales, une trentaine de cellules disposées sur deux étages de part et d’autre d’un couloir, selon le principe du panoptique.
Les visiteurs sont rares, huit à neuf personnes qui s’arrêtent devant l’ancienne place d’appel, avant de se rendre au mur commémoratif à quelques centaines de mètres.
À 500 mètres devant nous, les anciennes structures industrielles du camp…. On pénètre sans autre dans l’usine la plus grande. Rien n’a été touché, les murs n’ont pas été repeints ou passés à la chaux, les crépis pourris rivalisent avec la brique, omniprésente, les portes s’ouvrent telles des bouches édentées sur des corridors aveugles ou de grands halls éclairés par des rangées d’ampoules encagées. Sur les dalles du sol, des marques profondes attestent des machines qui étaient installées là il y a longtemps. Dans une pièce, dieu sait pourquoi, des lavabos et des toilettes ont été jetés dans un coin, sans doute durant la période communiste…. Personne, un vide assourdissant de silence entre ces murs maudits ou des milliers de femmes en guenilles étaient astreintes au travail. En 1942, année de la mise en œuvre de la solution finale, Fritz Suhren, le commandant SS du camp, allait mettre en place une politique d’élimination des détenues par le travail, les mauvais traitements et le rationnement de nourriture, avant de faire bâtir une chambre à gaz. Battues, assassinées lorsqu'elles n’étaient plus capables de travailler ou par simple caprice d’un geôlier, elles furent, selon les estimations, près de 90’000 à être exterminées à Ravensbrück.
Le ciel d’Allemagne, au cours de cet été torride a beau être bleu azur, l’ancien camp de concentration est sous une cloche. Si l’enfer existe, nous en sommes à l’une de ses portes. La tension est telle que l’on peine à articuler deux mots, que l’on peine même à s’entendre comme si la terre hurlait toute l’horreur qui s’est produit ici. Et voilà que derrière le bâtiment carcéral apparaît un lac, bordé de saules pleureurs plongeant leurs branches dans l’eau, se mêlant aux ajoncs entre lesquels jouent des canards. Au-delà de l’étendue d’eau apaisante, le village de Fürstenberg et son cloché, en vue directe. Un charmant village dont le crématorium municipal prenait en charge les morts du camp jusqu’en 1942. À partir de cette date, la population du camp composée presque exclusivement de femmes et d’enfants allait passer de 10'000 à plus de 45'000 personnes en janvier 1945. Les services de la commune ne devaient plus suffire.
Le crématorium du camp est là, à proximité de l’eau, une petite maison pourvue de deux énormes cheminées. La porte est ouverte. Sur son seuil, je ne parviens pas à pénétrer à la vue des trois fours, un vertige envahissant m’oblige à reculer pour respirer profondément avant de m’avancer une nouvelle fois et d’entrer. L’air est dense, des bouches des fours sortent les civières métalliques et devant, une double porte par lesquelles étaient charriés les corps depuis la chambre à gaz voisine, lieu d’exécution qui n’existe plus mais dont les fondations sont marquées au sol.
Plus de 130'000 femmes et enfants ont été déportés à Ravensbrück, certaines ont été stérilisées, d’autres ont subi des expérimentations médicales par le médecin SS Karl Gebhardt, rares sont les enfants ayant survécu aux privations.
En 2012, lors de l’établissement d’une structure commémorative, les autorités se sont aperçues que les ouvriers extrayaient des cendres humaines. Les fouilles ont alors été développées. Au final, le volume de ces restes était tel qu’ils forment à présent l’entier de l’esplanade entre le lac et le mur du camp, 300 mètres de long sur 50 mètres de large, recouverts d’un gravier.
Le choix – mais est-ce vraiment le cas – de laisser le camp dans son état originel, et de laisser l’accès libre est louable. Mais les moyens manquent comme le démontre la découverte morbide, il y a trois ans, des cendres de milliers de personnes. Plus étonnant encore, un large tiers du camp est fermé, aucune fouille n’ayant été visiblement menée dans cette partie envahie par la végétation. Curieux que ces lieux de mort et de désespoir, dont les noms résonnent dans nos mémoires comme des symboles d’un mal absolu, n’aient pas été passés plus avant au crible de la recherche.
Sarah Helm, If This is a Woman, Inside Ravensbrück : Hitler's concentration camp for Women – éd. Little, Brown – 2015.
Juliette Lemaître, La vie d'un « stück » – Récit d'une normande rescapée de Ravensbrück, éd. Charles Corlet, 2006.
Bernhard Strebel, Ravensbrück – Un complexe concentrationnaire, éd. Fayard, 2005.