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Harlem, le swing et la résistance de la communauté africaine-américaine
Durant la décade des années 1930, Harlem (un quartier new-yorkais, situé au-dessus de Central Park), se convertit en berceau et épicentre d’un son nouveau, d’une nouvelle manifestation du jazz : le swing.
Jazz at the Lincoln Center, “How does the Rhythm Section Swings”:
Harlem était un quartier principalement noir américain, même s’il contenait également de fortes communautés italiennes et hispaniques. Dans les années 1920, la Renaissance de Harlem avait converti ce quartier en une sorte de lieu de pérégrination, de havre d’espoir pour les noirs (américains, mais également au-delà, comme reflète par exemple le début de la biographie de Norma Miller). La Grande Dépression (1929) frappa ce quartier avec une rigueur toute particulière ; mais bien qu’elle imposât des conditions de vie souvent extrêmement dures à ses habitants, elle n’empêcha pas le développement du swing, dont le beat joyeux et entrainant aidait à résister à l’adversité.
Les clubs et théâtres, souvent dotés d’ensembles de jazz en résidence, se multiplièrent dans le quartier de Harlem, qui devint ainsi un centre de gravité culturelle – pour les harlémites, mais aussi pour les habitants du reste de la ville, ainsi que pour les touristes qui visitaient New-York. Le côté grinçant de ce phénomène, ce sont les clubs comme le fameux « Cotton Club » qui exhibent les merveilles issues d’une culture africaine-américaine en pleine ébullition pour une clientèle exclusivement blanche. Tous les clubs n’avaient pas ce mode de fonctionnement : Small’s Paradise (un des premiers clubs réputés dont le propriétaire était africain-américain) et, plus tard, le Savoy Ballroom ne ségrégaient pas leur clientèle (au moins pas sur des critères raciaux : il semblerait que les prix du Small’s Paradise était assez prohibitifs pour un salaire harlémite moyen). C’est au sein de ce Harlem bouillonnant d’injustice, de luttes, de créativité et de résilience que le Lindy Hop vit le jour. C’est depuis ce Harlem épicentre culturel de New-York et des Etats-Unis qu’il se convertit en phénomène de mode et se popularisa dans tout le pays, puis dans le monde entier.
Le Savoy Ballroom
S’il est un club qui, plus qu’aucun autre, est associé à la naissance et au développement du Lindy Hop et du Swing, c’est bien le Savoy Ballroom. Situé au croisement entre la 141è Rue et la 7è Avenue, c’était un des plus grands clubs de la zone : il occupait un bloc de bâtiments entier. Un grand signe au-dessus de l’entrée indiquait qu’on avait affaire à la maison des pieds joyeux (« Home of the Happy Feet »). Ouvert en 1926, le Savoy Ballroom fut l’un des premiers salons de danse intégré (i.e. qui ne pratiquait pas la ségrégation) . Il devint rapidement le nec-plus-ultra de la vie nocturne harlémite. Un lieu de création ou de consécration des nouvelles tendances de la musique et de la danse afro-américaines.
C’est ainsi, depuis la scène du Savoy, qu’un batteur de très petite stature, souffrant d’une tuberculose osseuse qui le rendit bossu et lui enleva la vie avant même qu’il n’atteigne les 40 ans, se consacra comme le premier « Roi du Swing ». Son nom n’était autre que Chick Webb – percussionniste de génie, animateur à l’énergie débordante, et l’un des pères des sections rythmiques swinguantes. Chick Webb fut le leader du groupe de musique résident au Savoy Ballroom dès 1931 et presque jusqu’à sa mort, en 1939. Durant ses 8 ans d’activité au Savoy Ballroom, il remporta un nombre incalculable de « Battles of the Bands », découvrit la jeune Ella Fitzgerald et nourrit la créativité des premières générations de Lindy Hoppers.
Chick Webb, Lindy Hoppers’s Delight:
Les premier.e.s Lindy Hoppers
Des quelques noms que l’on associe à la première génération de Lindy Hoppers (« Twisted Mouth » George, Big Bea, Mattie Purnell et « Shorty » George), c’est celui de Shorty George qui occupe le plus de place. Selon plusieurs sources, il a grandement contribué à la création et au développement du Lindy Hop. C’est aussi probablement la première personne qui forma une troupe de Lindy Hop dans le but de faire des exhibitions et spectacles. De plus, sa troupe est le premier groupe de Lindy Hoppers qui apparut dans un film. Enfin, c’est Shorty George qui aurait baptisé le Lindy. Lors d’un marathon dansant, l’histoire raconte-t-elle, un journaliste se serait approché de Shorty George, s’enquérant du nom de la danse qu’il exécutait si brillamment, avec sa partenaire Mattie Purnell. Shorty, inspiré par les gros titres d’une gazette qui, en référence au vol transatlantique de Charles Lindberg, titrait « Lindy hops over the Atlantic », aurait alors répondu qu’ils dansaient le « Lindy Hop ».
Shorty George et Big Bea, dans “Ask Uncle Sol”:
Mais c’est bel et bien la deuxième grande génération de Lindy Hoppers, organisée autour d’un dénommé Herbert « Whitey » White qui va donner à cette danse ses lettres de noblesse, et en faire un phénomène de portée nationale et bientôt internationale. Les acteurs de cette deuxième génération de Lindy Hoppers – qui fleurit et s’impose dès la seconde moitié des années 1930 - sont un groupe d’adolescents ou jeunes adultes africains-américains, qui débordent de talent, d’enthousiasme et d’énergie, et qui – sous le nom de « Whitey’s Lindy Hoppers » - vont remporter de prestigieuses compétitions (le fameux « Harvest Moon Ball »), envahir les théâtres Etats-Uniens, faire des tournées dans le monde entier, et apparaître dans de nombreux films. Ce sont, entre autres, Willa Mae Ricker, Leon James, Al Minns, Ann Johnson, Norma Miller et l’inévitable Frankie Manning. Si tu ne les as pas encore vus danser, regarde-les dans « Hellzapoppin’ » , « A Day At The Races » et « Keep Punchin’ ».
- Clip 1
- Clip 2
- Clip 3
- Clip 4
Les « Whitey’s Lindy Hoppers » transformèrent profondément le Lindy Hop, et lui donnèrent la forme qui en fera une danse de spectacle incroyablement efficace. Ils mirent en place les premières chorégraphies de groupe où les danseurs exécutent des mouvements à l’unisson, soulignant ainsi certains éléments de la musique. Ils créèrent les « Air-Steps », ces mouvements acrobatiques où l’un.e des deux partenaires décolle, exécute une figure et atterrit en rythme. Et ils écrivirent les chorégraphies – aujourd’hui souvent décrites comme « Classic Routines » - autour desquelles la communauté moderne de Lindy Hoppers se réunit (le Shim Sham, le Tranky Doo, le Big Apple, et la California Routine).
Tranky Doo + California Routine + Big Apple :
Popularisation et mise à l’écart des créateurs africains-américains
Le succès des « Whitey’s Lindy Hoppers » contribua à faire du Lindy Hop un véritable phénomène de masse. Tout comme le swing devint, durant la deuxième moitié des années 1930, la musique populaire des Etats-Unis, le Lindy Hop en devint la danse. Ainsi, c’est bel et bien le Lindy Hop que les soldats américains emmenèrent avec eux en Europe, lors de la Seconde Guerre mondiale.
Lorsqu’on parle de la popularisation du Lindy Hop (et du Swing) à la fin des années 1930, il est important de souligner que ce mouvement de popularisation – aussi bien dans la musique que dans la danse – s’accompagna d’une mise à l’écart des créateurs africains-américains, qui furent remplacés par des musiciens blancs (Benny Goodman succède à Chick Webb comme le « Roi du Swing ») et des danseurs blancs (aux scènes de danses des « Whitey’s Lindy Hoppers », succèdent les scènes de danse de Dean Collins, Jewel McGowan et Jean Veloz). Ainsi, l’histoire se répéta une fois de plus, et les (principaux) bénéfices économiques et honorifiques de produits culturels africains-américains terminèrent entre les mains de personnes blanches.
Après la guerre
Pour bien des raisons, mais en grande partie simplement en réponse à l’évolution des goûts musicaux, le Lindy Hop cessa d’être la danse de mode après la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a cependant aucun doute que bien des danses qui s’imposèrent par la suite (par exemple le Rock & Roll), partagent plus qu’un air de ressemblance (un vrai lien de parenté) avec le Lindy Hop.
Par ailleurs, bien qu’il n’eût plus jamais la même popularité, le Lindy Hop ne disparut pas. Il était encore pratiqué et partagé dans certaines communautés africaines-américaines. Et le lien de parenté entre les danses jazz et certaines danses africaines-américaines plus récentes (p. exemple le Hip Hop) est si évident, qu’il est parfois tentant de penser que Lindy Hop, Jazz, Funk, Hip Hop, sont en fait différentes manifestations d’un unique continuum - d’une esthétique et une manière de penser la relation entre la danse, la musique, l’individu et le collectif propre à la communauté africaine-américaine – qui s’incarne sous des guises changeantes en fonction du groove de l’époque.
Le jazz continuum, LaTasha Barnes and Co:
A partir des années 1980, différentes organisations et personnes (Mama Lou Parks à New York, The Jiving Lindy Hoppers en Grande Bretagne, et ceux qui deviendront les Rhythm Hot Shots en Suède) investissent argent, temps et énergie pour repopulariser le Lindy Hop. Leurs efforts amènent certains des pionniers (en particulier Frankie Manning, mais aussi Al Minns et Norma Miller, par exemple) à voyager autour du globe et à partager le Lindy Hop avec des audiences de biens des horizons.
Ce mouvement est parfois décrit comme « revival », un terme qui a été vivement critiqué récemment puisque, selon ses détracteurs, il suggère que le Lindy Hop aurait été abandonné par la communauté africaine-américaine et sauvé par des danseurs (majoritairement blancs), qui l’auraient redécouvert.
Aujourd’hui, le Lindy Hop est une danse pratiquée sur tous les continents. C’est une danse vivante, en perpétuelle évolution ; c’est une danse chargée d’histoire ; c’est une danse libératrice, joyeuse mais pas innocente ; et c’est ainsi que nous souhaitons vous la transmettre.