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04/10/2011
Origines des langues romanes
Récemment, dans un article évoquant le décès de Gaston Tuaillon, professeur à l'université de Grenoble spécialiste du francoprovençal, j'ai émis l'idée que la thèse qui domine l'université française, quant à l'origine des langues romanes, était née entre 1870 et 1914, dans un contexte hostile à l'Allemagne, parce qu'elle s'opposait à l'idée selon laquelle ces langues seraient, au moins en France, des corruptions du latin propres aux royaumes germaniques: la nouvelle idée, qui prévaut toujours à Paris, étant qu'elles sont issues des différentes phases de la conquête romaine. Gaston Tuaillon la reprenait, tout en expliquant le francoprovençal par les Burgondes, parce que ce groupe est à cheval sur l'Allobrogie, qui était partie intégrante de la Gaule narbonnaise, conquise en premier lieu, et sur l'Helvétie, conquise seulement par Jules César: ce qui n'a pas de logique. Mais les Burgondes possédaient bien les deux rives du Léman, les Alpes occidentales et les rives du Rhône.
Si on réfléchit que les Germains qui ont créé des royaumes dans la Gaule romaine ont eux-mêmes repris, en général, les subdivisions propres à l'Empire romain, on saisit, cependant, que les deux thèses ne se contredisent pas, et qu'il s'agit avant tout du regard qu'on jette sur l'histoire - d'une question de préséance, parmi les peuples, entre les Latins et les Germains: les Français estimant que les seconds, notamment, ne peuvent pas être regardés comme ayant effectué des actions fondatrices, sur le plan historique. Les Allemands et les Suisses ont globalement été d'un autre avis. L'historien vaudois Richard Paquier allait jusqu'à estimer que le francoprovençal venait du Second Royaume de Bourgogne, dit rodolphien, dominé par la rive vaudoise du Léman - notamment à l'époque de la célèbre reine Berthe. Mais le Bâlois Walther von Wartburg pensait, lui, que les modifications - imperceptibles au départ - du latin étaient dues aux premiers rois germaniques: de l'époque de Clovis, ou de Gondebaud - époque où ces rois, prenant des conseillers issus de l'Église latine, se sont mis à rédiger leurs décrets en latin. (En France, il y avait saint Remi, en Burgondie, saint Avit.)
Le problème, par conséquent, est également religieux. Car dans le cas d'un infléchissement du latin dû aux barbares germaniques, on n'est pas parti du latin de Cicéron, mais de celui de saint Jérôme, le traducteur de la Bible, l'auteur de la Vulgate. De nouveau, le latin de cette dernière vient bien de celui de Cicéron, comme les royaumes germaniques avaient au départ des limites dues aux subdivisions de l'Empire romain; mais pour les Français, il s'agit de s'enraciner dans l'ancienne Rome, celle qui vouait un culte à Jupiter, et non dans la Rome en perdition qui vouait un culte à Jésus-Christ: se rattacher plus à Auguste qu'à Constantin, parce que la vraie origine se situe dans l'essence des choses, et pour la pensée qui a dominé Paris sous la Troisième République, cette essence se trouvait dans l'héritage antique, proprement romain, mais pas dans l'héritage chrétien et germanique, lequel était regardé comme artificiel - ou superficiel -, incolore, transparent. Sans discuter de cette idée, je dirai qu'elle était tellement prégnante qu'elle s'est imposée à la chaîne objective des faits historiques. Il est également évident que pour les peuples de langue allemande, notamment après la période romantique qui a vu réhabiliter la culture allemande, l'enjeu n'était pas le même - ni les présupposés.
Mais dans la France médiévale, on le sait, l'héritage chrétien n'était pas renié, ni non plus l'héritage germanique, car on chantait les grands rois barbares, les Francs tels que Charlemagne - dont la langue maternelle était une sorte d'allemand -, et on tendait à rejeter les anciens Romains, regardés comme païens. Même dans le cycle du roi Arthur, on trouve que les Bretons étaient de purs chrétiens, quand les Romains du cinquième siècle s'alliaient avec les païens et étaient par conséquent fautifs aux yeux de Dieu, qui était regardé comme favorable aux Bretons. Saint Augustin, remarquant que les Goths qui avaient dévasté Rome avaient respecté les églises chrétiennes, regardait la chute de l'Empire romain comme un coup de la Providence, comme l'expression d'un refus du Ciel d'accepter que Rome pût être considérée comme la cité parfaite et divine annoncée par les prophètes - ce qu'on appellerait aujourd'hui un aboutissement de l'Histoire -, ainsi que les Romains eux-mêmes l'avaient proclamé. Jusqu'à l'aube du dix-neuvième siècle, en France, on considérait que le français était une corruption du latin provoquée par les rois de nation franque. Un poème d'André Chénier restitue cette idée de façon tout à fait exacte. Le français moderne, disait-il, venait de l'effort patient de civilisation rénovée qu'avait apporté, à la Renaissance, l'étude de l'ancienne Rome et de l'ancienne Grèce. La datation de l'idée selon laquelle les langues romanes ont pour origine concrète, matérielle, les différentes phases de la conquête romaine peut donc bien être située dans la période de la Troisième République, à mon avis.