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Les années nonante ont vu croître le nombre de travailleurs ne parvenant pas à subvenir aux besoins de leur famille. L’augmentation du nombre d’indépendants, de contrats à durée déterminée, l’évolution des salaires, la hausse du coût de l’assurance maladie en sont les principaux facteurs.
Une crise économique n’a pas fini d’étendre ses effets qu’une suivante se profile déjà à l’horizon. Alors qu’est annoncé un véritable ralentissement de l’économie, alors que les plans de licenciement se multiplient, les conséquences de la crise des années nonante n’ont pas été épongées par la récente reprise économique.
C’est ce que révèlent les récents résultats d’une étude de l’Office fédéral de la statistique (OFS). On considère généralement le travailleur pauvre comme une personne active qui produit au moins la moitié du revenu du ménage, mais qui gagne moins de 50 % d’un salaire moyen. Cette approche se base sur le revenu individuel. Les travailleurs à revenus modestes ne vivent pas forcément pauvrement. Deux salaires peuvent permettre de satisfaire les besoins d’une famille.
A contrario, il arrive qu’on gagne correctement sa vie sans pouvoir subvenir aux besoins d’un ménage. Est ici déterminant le rapport entre le total du revenu et le total des besoins du ménage. Dans cette perpective, l’analyse de la situation des travailleurs pauvres suppose un revenu qui correspond généralement à un emploi à plein temps occupé par une personne ou pour l’ensemble du ménage.
Les chercheurs de l’OFS ont choisi de se baser sur le seuil de pauvreté d’un ménage. Ainsi, en 1999, 250 000 personnes âgées de 20 à 59 ans sont pauvres tout en exerçant une activité lucrative ; 186 000 d’entre elles vivent dans des ménages dont la durée du travail rémunéré est au moins de 36 heures par semaine, et 64000 dans des ménages dont la durée de travail rémunéré est inférieure. Le pourcentage de travailleurs pauvres s’élève à 7,5% de la population active. Parmi les personnes considérées comme pauvres, 60% travaillent. Les requérants d’asile et les travailleurs saisonniers et frontaliers ne sont pas inclus, étant donné que l’enquête suisse sur la population active (ESPA) ne les interroge pas. S’ils étaient pris en compte, ce chiffre serait encore bien plus élevé.
Bien qu’il y ait déjà eu des travailleurs pauvres avant les années nonante, le phénomène s’est aggravé ces dix dernières années. Leur nombre est passé, entre 1992 et 1999, de 170 000 à 250 000 personnes ; le nombre total de pauvres, dans les classes d’âge de 20 à 59 ans, durant la même période de 310000 à 430000 personnes. Les deux tiers de cette augmentation, quand même 120 000 de plus, sont la conséquence de l’appauvrissement de la population active occupée.
Augmentation du travail
Cette évolution, spectaculaire, est due en bonne partie à la transformation du marché du travail entre 1995 et 1996. D’une année à l’autre, la part des indépendants travaillant seuls et des contrats de travail temporaires a considérablement augmenté. D’autre part, les données de l’ESPA indiquent, entre 1995 et 1996, une rupture frappante dans l’évolution des salaires. De 1991 à 1995, le salaire médian de l’ensemble de l’économie a encore augmenté de 6 % en valeur réelle, puis il a diminué de 2 % en 1996 pour rester plus ou moins constant par la suite.
L’ampleur, au cours des années nonante, du phénomène des travailleurs pauvres est d’autant plus frappante que, dans les ménages à deux, la moyenne de l’activité rémunérée a augmenté de 11 % entre 1992 et 1999, et même de 20 % pour ce qui est des couples à plus faible revenu. Sans l’augmentation de l’activité rémunérée, la hausse du pourcentage des travailleurs pauvres aurait été encore plus forte.
En considérant l’appauvrissement des ménages et non pas du seul travailleur, les résultats de l’enquête élargissent le champ des personnes en difficulté, et des réponses à apporter : à quoi sert un salaire ? doit-il couvrir les besoins vitaux de la personne elle-même ou assurer l’existence de toute une famille ? Présumer que le salaire d’un emploi à plein temps devrait suffire pour une famille entre en contradiction avec la réalité actuelle. En ce sens, les revendications du monde du travail semblent insuffisantes : le salaire minimum demandé par l’Union syndicale suisse est axé sur les besoins vitaux d’une seule personne. Il paraît évident que 3000 fr. par mois ne peuvent en aucun cas assurer le revenu d’un ménage ?
Car le pourcentage des travailleurs pauvres s’est accru fortement dans les années nonante essentiellement dans les familles monoparentales et les couples avec trois enfants et plus, et cela même si les ménages ont augmenté leur capacité de travail. Trois facteurs ont été déterminants : la hausse des primes de caisses maladie, l’augmentation du nombre d’indépendants travaillant seuls et d’employés sous contrat de travail temporaire, et l’évolution générale des salaires.
Le phénomène des travailleurs pauvres ne s’arrête donc pas au seul problème des salaires. II est lié à la situation du marché du travail, à la politique sociale, à la situation familiale et à l’évolution du coût de la vie. gs
Source : La Vie économique, août 01.