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30/10/2011
Rousseau a créé le symbole des Charmettes: il en a fait un lieu objectivement béni, enchanté. La fée qui régnait sur la maison qu'il a partagée avec Mme de Warens, certes, a rayonné, souvent, sur le cœur de celle-ci, et Rousseau n'a pas manqué d'en faire, à son tour, une dame enchantée, protectrice et aimante; mais il a aussi montré qu'elle avait trahi ce bon esprit des Charmettes en l'y laissant tout seul!
Il existe cependant une image de cette fée des Charmettes: elle est peinte sur le palier de la chambre de Mme de Warens, où elle fit placer un oratoire: une sainte Vierge assez colorée et incroyable, réalisée par un Allemand dans un style très particulier, tient l'Enfant divin dans ses bras. Sa robe est conique et lui donne la forme d'une pyramide, comme si elle était, dans le même temps, un symbole égyptien: sur sa tête est une couronne d'or! Elle a l'air d'une impératrice cosmique - ou simplement d'une reine des fées, si on limite sa portée à la combe étroite où se dresse la noble demeure... Rousseau, sans doute, essayait de reconnaître en elle les traits de Mme de Warens! Il contemplait l'Enfant, et s'identifiait à lui, peut-être.
Mme de Warens avait fait dresser cet autel privé parce qu'elle ne voulait pas aller dehors pour se rendre dans l'ancienne chapelle, située à la porte de la propriété même, séparée de la maison par une côte assez raide. L'hiver, assurément, on pouvait tomber, glisser. Evidemment, ensuite, on ne pouvait plus vérifier si Mme de Warens priait comme il fallait, ou non.
Quoi qu'il en soit, la maison des Charmettes est un lieu réellement magique: il s'en dégage un charme indéfinissable, et Rousseau ne semble pas en avoir fait en vain un lieu béni, chéri des cieux, fréquenté des fées. Elle est certainement marquée de lumière divine - garde assurément le souvenir d'un pas d'ange. Dans ses écrits, Rousseau en fit un écho du paradis terrestre, et Chambéry a eu raison de la faire classer Monument Historique.
Cela dit, je regrette souvent que cette noble cité n'honore pas davantage son Palais de Justice, l'ancien Sénat de Savoie: dans la pièce qu'une cheminée orne, on imagine, assis avec ses pairs, Joseph de Maistre, et une flamme vivante semble également briller en ce lieu béni. Il existe une forme de crainte timide, lorsqu'il s'agit d'honorer Joseph de Maistre - et, en général, les figures nobles de l'ancienne Savoie. Une forme de respect, sans doute: de respect sacré!
26/10/2011
Les fonctionnaires, en France, ont pu participer dernièrement à des élections professionnelles, et j'avoue que, malgré mon appartenance à la fonction publique depuis plus de dix ans, et même au syndicat du SGEN-CFDT, j'ai eu du mal à me motiver. De mon point de vue, être fonctionnaire n'est pas un métier, mais un statut, et le métier de professeur, que j'exerce, n'a par exemple rien à voir avec celui d'infirmier: on n'y procède pas du tout de la même manière. Je n'ai donc pas compris le sens de ces élections dites professionnelles qui doivent ne régler en réalité que des questions statutaires. Mais en France, il est quasiment impossible d'être enseignant sans avoir le statut de fonctionnaire, de telle sorte que le métier même d'enseignant, élections ou pas, reste sous le contrôle du Ministère. La question statutaire renvoie finalement au Président de la République.
Or, dans les faits, déjà, je ne suis pas du tout opposé à ce que le métier d'enseignant soit libéralisé, et que la question de l'Égalité soit résolue par un système de bourses aux familles en difficulté, d'une part, d'une échelle de salaires établie par l'État, d'autre part: ensuite, les familles et les enseignants, dans la mesure des possibilités, pourront choisir eux-mêmes les établissements qu'ils désirent. Car j'entends par libéralisation, ici, non pas le dérèglement pour tout ce qui se rapporte à l'argent, mais la liberté, au sein des établissements, ou cours par cours, enseignant par enseignant, des programmes et des méthodes.
Si on craint que cela ne transforme le tissu social en poussière de consciences sans lien les unes avec les autres, il me paraît en ce cas possible d'établir au moins en partie les programmes de façon globale, mais pas, comme cela se fait actuellement, en donnant aux enseignants les plus gradés le pouvoir d'imposer aux autres leurs goûts et leurs idées: non, je propose justement que les élections professionnelles servent à élire les personnes qui décideront des programmes. Il s'agirait d'élections professionnelles au sens où le métier d'enseignant est une activité, plus qu'un statut. Peut-être, alors, que je serai plus enthousiaste pour aller voter.
24/10/2011
Gérard Klein, l'auteur de science-fiction, a pu écrire que la littérature régionale était comme la science-fiction en ce qu'elle demeurait à la marge tout en déployant une capacité - réprimée par l'élite bourgeoise - à créer des fables, à mêler le merveilleux à l'histoire. J'ai déjà évoqué la Bretagne, la Savoie, l'Île-de-France, la Franche-Comté, la Suisse romande. Mais ailleurs dans l'espace francophone, qu'en est-il?
Les Légendes du Berry de George Sand, quand je les ai lues, m'ont paru flamboyantes: les monstres des marais faisaient vraiment peur. Pour l'Alsace, Édouard Schuré a évoqué avec génie les mythes du mont Sainte-Odile. Pour la Provence, Frédéric Mistral a repris en abondance les traditions folkloriques et légendaires du noble comté, dont il a fait comme l'épopée. En Corse, des seigneurs de Bonifacio étaient réputés issus d'une union entre un chevalier et une fée de la mer. Le Pays basque est rempli de vierges brillantes qui sont apparues dans les fourrés sauvages... En France, je ne connais rien d'autre; mais je suis persuadé que cela existe partout.
Je connais un peu la littérature belge, souvent liée à la Flandre, dont une partie est en France: ma grand-mère de Roubaix restait fidèle à Charles Deulin, auteur de Contes d'un buveur de bière dignes des frères Grimm, et j'ai beaucoup lu Charles De Coster, auteur immense de Thyl Ulenspiegel - héros ressuscité en permanence par les êtres élémentaires, les dieux de la terre de Flandre! De Coster a également écrit de sublimes Légendes flamandes. Et puis Jean Ray a abondamment repris des légendes portuaires de Flandre et des Pays-Bas, mettant en scène des monstres marins et des fantômes hantant les maison, et dominant le fantastique francophone durant le vingtième siècle.
Au Québec, je connais surtout, allant dans ce sens, les poèmes d'Émile Nelligan qui reprennent le merveilleux chrétien, et qui s'enracinent dans la tradition locale: je me souviens d'une belle composition sur Notre-Dame des Neiges, ange tutélaire de Montréal. Nelligan aimait aussi évoquer les loups des plaines glacées en leur donnant des yeux de braise. Il faut d'ailleurs signaler que malgré le culte dont il fait l'objet au Québec, Jean Orizet, dans son épaisse Anthologie de la Poésie française parue aux éditions Larousse, a marqué son mépris pour Nelligan, lui préférant un compatriote qui mettait en alexandrins sa vie quotidienne: point de vue typique des intellectuels français de notre temps, car ils détestent le merveilleux, notamment lorsqu'il est nourri de religiosité chrétienne et de folklore local. Mais Gérard Klein affirme qu'ils le détestent aussi quand il a des formes futuristes!
Je parlerai un autre jour de l'Afrique et de l'Indochine.
22/10/2011
On se souvient des étranges mais fascinants spectres noirs de la Palme d'Or de Cannes Oncle Boonmee: ils étaient les figures des vies antérieures - ou des remords - de l'oncle; ils venaient de son karma. Or, dans les films thaïlandais qu'on pu voir récemment, ces figures sont très présentes: la Thaïlande a conservé de façon assez vivace ses anciennes croyances. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il est, de tous les pays riches d'Asie, le seul qui n'ait pas subi le joug de l'Occident: les rois de Siam sont restés pleinement souverains.
J'ai regardé, par curiosité, un film intitulé Ong-Bak 2, la Naissance du dragon, parce qu'il était consacré à l'histoire de la Thaïlande médiévale et à la façon dont les princes de Siam se sont imposés aux seigneurs régionaux: leur action apparaît comme aussi impitoyable que celle du cardinal de Richelieu dans Cinq-Mars de Vigny, mais le film est plus directement imité d'un film chinois de Zhang Yimou, La Cité interdite, dont les décors étaient d'une beauté incroyable, et qui faisait de la demeure de l'Empereur un paradis sur Terre, mais qui faisait également de ce prince un être impitoyable, écrasant jusqu'à ses enfants, s'ils lui résistaient: car sa cruauté n'empêchait pas son omnipotence. Il gardait quelque chose de divin: la force!
Le roi de Siam du film thaï de Tony Jaa est tout aussi cruel, atroce; mais le culte du Prince doit être moins présent en Thaïlande qu'en Chine, car la demeure du Roi n'a rien de somptueux comme celle de l'empereur de Chine dans La Cité interdite. D'ailleurs - et c'est le plus extraordinaire -, le roi de Siam ne gagne la bataille, dit le film, que parce que le héros, qui veut se venger de lui - il est le fils d'un seigneur régional assassiné par le Prince -, a un mauvais karma. Or, ce mauvais karma apparaît: il est un spectre fin et noir avec des yeux rouges, comme ceux d'Oncle Boonmee. La différence est qu'il s'agit d'un film d'action: le spectre combat le jeune héros, qui contre lui ne parvient à rien: il se heurte au Destin même! Le pire est que ce jeune héros a appris à dompter le roi des éléphants, en posant la paume de sa main sur le haut du crâne de l'animal, ce qui est un geste magique: mais le spectre le chasse de la noble encolure et met sa propre main sur l'endroit fatidique. Le moment est fort.
Il faut néanmoins remarquer que les spectres noirs qui renvoient au karma fatal - ou à une partie noire de soi-même ou du groupe auquel on appartient - sont présents, sous une forme atténuée, chez David Lynch. Dans la littérature occidentale, on les voit également: par exemple, dans Le Masque de la Mort rouge de Poe, ou sous les traits des Nazgûl, chez Tolkien.
18/10/2011
Nicolas Sarkozy, en voyage en Arménie, a voulu faire plaisir en demandant à la Turquie de reconnaître le génocide arménien, que la France, dit-il, a reconnu. Le fond de la question est juridique, sans doute: comme les États sont souverains, il faut qu'ils commencent par reconnaître une faute avant d'indemniser les victimes. Le terme de génocide a en effet une portée juridique spécifique.
Toutefois, il faut admettre qu'en matière de jugement, il ne devrait pas y avoir de prérogative d'État particulière, car il est évident que les fautes ne peuvent jamais être reconnues pleinement par ceux qui les ont commises, à moins qu'ils soient des saints; mais on ne le demande pas aux États - qui n'ont, au fond, pas plus d'obligation à la sainteté que les individus.
Seuls des juges qualifiés et indépendants des États peuvent, avec l'aide des historiens, établir clairement des faits, et les qualifier. Ces juges existent en théorie, puisqu'il existe des cours de justice internationale. En pratique, on a du mal, encore, à appliquer ou à faire appliquer leurs jugements, ce qui devrait pourtant être le rôle des États - qui n'en ont au fond, sur ces questions, pas tellement d'autre.
Cela s'applique bien sûr à tout, y compris aux affaires intérieures: les juges, pour les procédures judiciaires, doivent être indépendants des politiques, qui doivent s'efforcer avant tout de respecter - et de faire respecter - les jugements.
C'est du moins ainsi que je vois les choses!
16/10/2011
Ma bonne amie blogueuse Barbie, après avoir lu mon article sur les légendes de Genève, m'a indiqué une page Internet au sein de laquelle on pouvait en lire une. Or, j'ai pu constater qu'elle ressemble de près à une légende qui existe à Viuz en Sallaz sur les meulières de Vouan: chaque année, à Noël, les creux, qui sont des portes, s'ouvrent, et on peut alors accéder à une salle du palais des fées qui contient un trésor grandiose. Mais il faut ressortir avant le douzième coup de minuit - les portes ne s'ouvrant qu'au premier. Inutile de dire que rares sont ceux qui parviennent à s'arrêter à temps: c'est comme quand on va au casino et qu'on commence à gagner. L'intérieur d'un casino est d'ailleurs chatoyant à souhait: un vrai temple enchanté. Celui de Baden-Baden a des peintures de femmes divines, sur ses murs!
Cette légende se trouve aussi en Bretagne, selon Le Braz; mais mon avis est que ces motifs viennent en réalité des prêtres catholiques médiévaux qui racontaient des histoires édifiantes pour frapper les esprits en reprenant des thèmes mythologiques anciens: fées, dames blanches, spectres... Or, il faut se souvenir que Viuz en Sallaz fut sous la sujétion de l'évêque de Genève. On peut après tout imaginer que le même prêtre a raconté à peu près la même histoire, ou que les prêtres du diocèse avaient le même recueil d'exemples à présenter aux ouailles en sermon: les évêques avaient précisément pour charge d'établir ces recueils.
Cela a aussi pu se transmettre de façon orale. Cela expliquerait les menues différences: ruines d'un château pour les citadins que sont les Genevois, parois rocheuses à Viuz en Sallaz, qui est un village! Et donc, fantôme d'une défunte qui de son vivant logea au château, fée du mont au sein de la roche.
La Voix des Allobroges, à l'époque où ce noble journal paraissait sur papier, m'avait demandé des poèmes en rapport avec la Savoie, et je m'étais dit que je pourrais reprendre en vers les légendes locales: je participerais moi aussi à la mythologie universelle! J'en ai donc, alors, publié un sur ces fées de Vouan. La forme - un sonnet assonantique - est un peu imitée de Jean-Vincent Verdonnet, mon ami de Vétraz-Monthoux:
Au Vouan les fées se cachent sous la roche;
Leur cité d'or se tient sous la montagne.
Quand vient Noël soudain s'ouvre une porte
Qui montre aux yeux la splendeur et la flamme.
Jadis plus d'un croyant voir un trésor
Luire à portée a mis toute son âme
A s'emparer d'escarboucles énormes
Qui ressemblaient à de grandes étoiles!
Hélas, sur eux se sont closes les grottes;
Des profondeurs celui qu'on nomme l'Orc
Fit s'étirer ses griffes pour ces hommes.
On les entend gémir dans les abîmes.
Quel héros viendra donc des Terres fines
Les délivrer de ces affres terribles?
Un peu sombre, peut-être, mais quand même pas sans espoir.
14/10/2011
Comme je songe à faire un voyage au pays des Khmers, j'ai lu, entre autres choses, le roman qu'André Malraux lui a consacré, appelé La Voie royale, et il a confirmé mon étonnement qu'il ait pu entrer au Panthéon, car quoique ce livre parvienne à créer une atmosphère, il le fait de façon lourde, en reprenant des lieux communs de la philosophie moderne sur la nature qui ramène en permanence l'homme à la bête pour finalement l'anéantir. Dans ses pages, souvent pénibles à lire, le pays des Khmers n'offre aucune forme de respiration, ne serait-ce que par le biais des sculptures d'Angkor que le héros de l'histoire, à l'image de Malraux même, est venu voler: les figures d'Apsaras, sortes de déesses d'un rang mineur - de fées, de nymphes -, deviennent dans sa prose si noble de simples danseuses, qui peinent évidemment à luire d'un feu divin dans le climat tropical concerné.
J'avoue que pour moi cela ressortit à une sorte de bouffonnerie involontaire. Il faut d'ailleurs savoir que Malraux a été arrêté, à la suite de ses vols à Angkor, et condamné à de la prison, mais les artistes et les intellectuels de Paris ont fait tellement de bruit qu'ils ont réussi à le faire libérer. Ensuite, comme on sait, un président de la République plaça sa dépouille au Panthéon. Mais c'était parce que Malraux avait rejoint De Gaulle: il s'agissait de Jacques Chirac. Le ressort en était plutôt politique. Soit dit en passant, je trouve que les mémoires de Charles de Gaulle donnent aux fées et aux madones - lesquelles il assimilait à la France - un scintillement plus pur que celui que Malraux donnait aux apsaras des Khmers. Dieu sait pourtant qu'elles aussi dansent, lorsqu'elles s'approchent pour accueillir l'âme qui leur a voué une longue et constante affection. Car l'Église catholique a interdit qu'on mêle la danse à la liturgie sacrée, mais en Orient, les déesses peuvent danser, et elles le font assez souvent; d'elles on peut dire comme Baudelaire a déclaré d'une dame créole - si ma mémoire est bonne:
Même quand elle marche on croirait qu'elle danse.
Il serait donc erroné de considérer que les sculpteurs de ces apsaras ont simplement voulu représenter des danseuses de cour.
Quoi qu'il en soit, je dois dire que je n'ai jamais beaucoup aimé Malraux. J'ai étudié La Condition humaine à la Sorbonne, et il m'a paru que c'était comme Les Misérables de Victor Hugo en moins bien: cela se voulait plus soigné, plus rigoureux, mais c'était en réalité moins inspiré - selon moi.
10/10/2011
Après avoir publié mon article sur le fabuleux folklorique dans la littérature de Suisse romande, je me suis rendu compte que j'avais oublié de parler de Jean-Claude Mayor, qui fut journaliste à la Tribune de Genève et qui, dans ses livres, essaya d'évoquer le folklore local et ses figures fabuleuses en style élégant et fin, imité de Töpffer. J'ai lu deux livres de lui, un sur les légendes de Genève, l'autre sur les mythes liés au Salève, et leur ai consacré des articles dans Le Messager, hebdomadaire de Haute-Savoie, car, même pour Genève, les légendes concernées remontent fréquemment au temps où cette noble cité était liée de près aux princes de Savoie: j'ai notamment évoqué l'impressionnante figure d'Amédée V, protecteur de la cité et vainqueur, dans ses environs, du comte de Genève que protégeait la Vouivre!
Je voudrais encore parler, à propos de Mayor, d'un trait qui éclaire certains aspects de l'insertion progressive de la fable du folklore local dans la littérature de Romandie. Car Mayor était vaudois, et, en arrivant à Genève, on lui déclara que dans cette noble cité, le folklore n'intéressait absolument personne et que, dans les pages de la Tribune de Genève, il devait se garder de l'évoquer comme il l'avait fait dans les pages de la feuille vaudoise pour laquelle il avait jusque-là travaillé. Ce dont il s'est bien gardé, naturellement, c'est de suivre ce conseil!
Le fait est que l'insertion du folklore dans la littérature romande est venue du pays vaudois, ou de catholiques comme Charles-Albert Cingria et Gonzague de Reynold: la tradition calviniste rejetait ce fabuleux. Genève se voulait urbaine, civilisée, et le folklore est campagnard; il vient des villages. Même Ramuz, lorsqu'il voulait l'évoquer, préférait situer l'action de ses romans dans le Valais, comme si le catholicisme permettait davantage que le protestantisme de déployer des figures fabuleuses. Le fait est que François de Sales défendait cette tradition des vivants symboles du monde divin, quoiqu'en les rattachant au christianisme: ses anges ressemblent souvent à ceux de la gnose orientale. Il reprit d'ailleurs aussi des légendes médiévales, en les disant fiables parce que religieuses dans leurs principes. Il avait également une grande dévotion pour saint François d'Assise, dont il aimait méditer les visions séraphiques - qu'il avait eues en contemplant le ciel. Car pour François de Sales, les symboles vivants du milieu divin pouvaient se lier aux éléments naturels.
Jean-Claude Mayor était conscient de tout cela; mais le mouvement patriotique vaudois, durant le vingtième siècle, se réclamait souvent, lui-même, de l'ancien pays de Vaud, populaire et catholique, regardé comme plus authentique que celui de Vinet, héritier de Calvin, qu'avaient imposé les Bernois. C'était un courant.
08/10/2011
Je dois dire que, comme à peu près tout le monde en France, j'ignorais tout de Tomas Tranströmer, qui vient de recevoir le prix Nobel de Littérature, mais je dois dire, aussi, que je suis content qu'il s'agisse d'un poète, et que sa doctrine, en matière de poésie, me convient tout à fait, et le fait d'autant plus qu'elle va à l'encontre de celle qui, à mon avis, domine la poésie française depuis plusieurs décennies, et avec laquelle je ne suis justement pas d'accord. Le rejet de l'image, notamment, ne reçoit de ma part aucune forme de sympathie: pour moi, c'est une erreur fondamentale, le rythme des mots déployant forcément la pensée en images; ou alors, il ne s'agit plus que de philosophie rythmée.
Naturellement, Tomas Tranströmer - justement connu pour pratiquer l'image, pour créer des métaphores - précise bien qu'il ne s'agit pas de rhétorique creuse: car pour justifier ce rejet de l'image, on a pu dire qu'elle n'était que construction vide. Il s'agit en réalité, dit le poète suédois, de donner à voir le néant, d'y déceler des formes: car il s'agit du néant de la matière, mais l'Être s'y déploie sous forme d'images de l'âme. Quelle belle idée! Je la partage complètement.
Tomas Tranströmer a ensuite ses sujets de prédilection: en particulier, la nature. Les images qui surgissent de ses creux, de ses failles - la fissure du Mur des Trolls - établissent un lien entre l'âme, qui crée ces images, et la nature, qui les reçoit - mais en résonance avec ce qui l'habite mystérieusement: ces images montrent donc l'âme de la nature même, et la relient à l'être humain.
A ma connaissance, Tomas Tranströmer ne reprend pas de symboles religieux connus: François de Sales voyait l'image de la sainte Vierge derrière la Lune, mais notre poète n'en dira jamais autant; il évoquera plutôt, comme ci-dessus, les êtres fantastiques terrestres propres au folklore scandinave - ou les figures de mythologie grecque, comme le font tous les poètes occidentaux. Mais il établit de clairs liens entre la force du ciel qui par les arbres imprègne la terre et en eux fait naître la verdure, et la liberté qui éclot dans les corps, tourbillonnant dans le sang des Parques et plus loin encore (dit-il dans le poème Cohésion): l'homme lui aussi, en soi-même, peut sentir des fruits naître; sa nature intérieure est bien celle de l'arbre, et son être obscur est imprégné de lumière céleste, agissant jusque dans le Destin. La poésie crée un lien entre l'homme et l'univers en les unissant par l'image, ou n'est pas. Tomas Tranströmer peut servir de modèle.
06/10/2011
J'ai évoqué, il y a quelque temps, les pensées que Lamartine avait sur l'amour entre l'homme et la femme, et qu'il a exposées dans son roman Raphaël: l'union miraculeuse entre l'un et l'autre pouvait s'affranchir des lois de la nature et créer un être nouveau, unitaire - que Dieu même ne pourrait désassembler! Or, relisant la première pièce de théâtre que Corneille ait fait représenter (à Rouen), la comédie appelée Mélite, je suis tombé sur ces vers (les Parques, comme on sait, sont les maîtresses secrètes de la Destinée):
Je ne l'avais pas su, Parques, jusqu'à ce jour,
Que vous relevassiez de l'empire d'amour,
J'ignorais qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes,
Il vous peut commander d'unir aussi leurs trames,
J'ignorais que pour être exemptes de ses coups,
Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous.
Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares
Tranchent comme il lui plaît les choses les plus rares?
Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux
Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux?
L'amour est tout-puissant, jusque sur le destin, et sur ce qui apparemment opposait les amants ou rendait leur union impossible - mariage, inégalité de fortune ou autre chose. Les lois sacrées mêmes ne peuvent rien contre lui, puisque les Parques, dès qu'il s'agit d'amour seul, cessent d'obéir à Jupiter pour n'obéir plus qu'à Cupidon! L'amour est un prodige; une bonne part du merveilleux de la poésie classique et antique émane de la puissance de Vénus et de son preux fils. L'Église catholique même n'a cessé de buter contre sa force, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.
Le romantisme résolut néanmoins le problème en faisant de l'union de ceux qui s'aiment une volonté cachée de la destinée même, et William Hope Hodgson, dans The Night Land, allait jusqu'à dire que le monde était fait pour que chacun trouve son âme-sœur et s'unisse avec elle dans l'éternité, au travers de vies successives au cours desquelles l'union ne pouvait que s'approfondir - jusqu'à ne former qu'un seul être angélique et dénué de sexe distinct, eût dit Joseph de Maistre, qui à cet égard partageait les idées des théosophes qu'il avait fréquentés à Lyon, sur l'Androgyne devant apparaître au-delà du Temps. De cette perspective plus ou moins nette l'amour tirait secrètement sa force, au fond.
02/10/2011
Amiel, sur les miracles, s'exprima de la façon suivante: On ne voit pas que le miracle est une percep-tion de l'âme, la vision du divin derrière la nature, une crise psychique analogue à celle d'Énée lors du dernier jour d'Ilion, qui fait voir les puis-sances céles-tes donnant l'impulsion aux actions humai-nes. Il n'y a point de mi-racles pour les indifférents; il n'y a que des âmes religieu-ses capables de reconnaître le doigt de Dieu dans certains faits. Cela signifie, finalement, que l'approche qui s'interdit de regarder dans le secret des choses pour y déceler la volonté divine s'oppose, quoi qu'on en dise, à la religiosité réelle, en réduisant les religions à des systèmes intellectuels et en proscrivant la foi, puisque, pour Amiel, celle-ci ne venait pas des idées, mais, précisément, des miracles.
Les religions qui essayaient de supprimer le merveilleux en leur sein pour donner d'elles-mêmes une image rationnelle et philosophique, disait Amiel, minaient le véritable sol sur lequel elles étaient bâties. Elles se vidaient de leur contenu, en ne conservant que le squelette intellectuel né des miracles et des réflexions qui les avaient suivis: paniers d'osier volant au gré du vent. Leurs directives morales deviennent simple habitude: elles ne s'enracinent pas dans la divinité, mais se lient à son nom ordinaire - à sa forme extérieure - par la volonté des hommes seuls.
Même la foi en la patrie ne peut faire l'économie de la croyance au miracle, disait Amiel. Il ne s'agit pas de telle ou telle nation: Rome fondait ses lois dans l'inspiration d'une nymphe, à laquelle avait parlé Numa Pompilius, et Remus et Romulus étaient les fils de Mars, Énée le fils de Vénus; le roi Latinus était à son tour issu de Saturne par Faunus, dieu de la Terre. Même lorsqu'il s'agit de républiques modernes, nées dans une atmosphère intellectuelle hostile au surnaturel, il est implicite que derrière les hommes, agit un dieu. La liberté des républiques émanait de la volonté des anges. Mao dominant les seigneurs issus de l'empire chinois était regardé comme guidé par un génie supérieur, de nature divine; aujourd'hui encore, les Chinois vénèrent les figures du grand homme comme pouvant les protéger, le génie du fondateur de la Chine populaire rayonnant sur le monde. Il n'est pas possible de faire autrement: tout élément culturel d'importance se relie au mystère, à l'inconnu. Même quand il dit qu'il ne le fait pas, il faut surtout le comprendre de façon politique, comme s'opposant à une tradition précédente qui proclamait qu'elle le faisait; en réalité, par d'autres mots, à travers d'autres figures - sans le dire -, il le fait aussi.