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13/12/2016
Henri Michaux et le monde élémentaire
J'ai lu un recueil de trois textes de Henri Michaux (1899-1984) dans lesquels il évoque un autre pays, Ailleurs (1948), publié chez Gallimard, et il était très intéressant, car Michaux livre la vision détaillée d'un monde d'ordre élémentaire, vide de divinité céleste, mais quand même magique.
Il y a des divinités obscures dont les yeux brillent, comme chez Robert E. Howard, et, dans Au Pays de la Magie, le second texte, beaucoup de traits font penser à J. R. R. Tolkien, à ses hobbits et à ses elfes, car les gens de ce pays ont des pouvoirs spéciaux et des mœurs curieuses, et certains passages, très beaux, touchent au merveilleux.
Le narrateur se dit gardé dans ce royaume par un dénommé Karna; or, se sentant revenir vers le monde humain, il l'appelait, mais celui-ci avait beau allonger ses pas et les accélérer, il ne parvenait pas à le rejoindre, ni même à l'approcher. En vain recourt-il à la magie dont il dispose, il ne peut lutter contre l'autre magie à l'œuvre, et se trouve balayé par un vent de côté au moment où, ouvrant les bras, il pense être sur le point de ramener à lui le narrateur. Celui-ci s'est retrouvé, du coup, dans le monde ordinaire.
Cela crée une forme de morale, dans le sens où ce monde est plus beau que le nôtre, plus fascinant. Morale de poète, car en soi, l'éthique des êtres magiques est diffuse, et il reste désespérant d'atteindre un monde autre et de n'y déceler aucune direction pour l'âme.
Le troisième texte, Ici, Poddema, est le plus sinistre, car les habitants se partagent en deux groupes, dont l'un, esclave de l'autre, est rivé à des pots où les individus sont nés: car on les a produits artificiellement, de cette façon. Or, ceux-là sont effroyables, et peuvent avaler d'un coup ceux qui, ne se méfiant pas suffisamment, s'approchent trop des pots.
Des géants y sont de gros vers visqueux avec d'énormes yeux, et, pour le coup, plus qu'à Tolkien Michaux fait penser à Lovecraft. Il a perdu toute vision lumineuse et sympathique de ce monde autre, qui lui apparaît à présent comme abominable, et qui est mêlé à des artifices mécaniques rappelant la science-fiction.
Le lien avec Lovecraft est également sensible dans la composition, car chez les deux écrivains les actions ne consistent qu'à découvrir progressivement l'autre monde. Cela se fait néanmoins d'une façon plus dramatique chez l'Américain, qui d'ailleurs va plus loin, et met ses personnages face à de plus hautes entités. Michaux par ailleurs ne donne pas une vue d'ensemble très nette, de son univers. Il le découvre morceau par morceau, et sans que son être profond soit impliqué. Cette absence de dramatisation nuit un peu à ses tableaux, et justifie peut-être que ce texte soit paru dans une collection de poésie. Mais ce n'est pas en vers. Il s'agit de prose descriptive.
Cela dit, à côté d'André Pieyre de Mandiargues, Henri Michaux est l'un des rares qui, en français, aient donné un aperçu d'un autre monde cohérent et étrange, respirant le merveilleux ou l'horreur.