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Le rôle des influences sociales sur la consommation de cannabis
Son entourage peut-il entraîner un individu à consommer du cannabis ? L’usage de cette drogue est lié à des facteurs multiples. Certains sont d’ordre biologique, d’autres psychologique, d’autres sont encore sociaux. Pour les adolescents, la consommation ou non de substances psychoactives par leurs parents et leurs pairs - en milieu scolaire notamment - ainsi que leurs approbations constituent les principaux déterminants sociaux liés à la prise de cannabis. Les femmes victimes de phobie sociale constitueraient elles aussi une population facilement influençable.
L’influence par les pairs, un concept complexe.L’influence par les autres a été identifié comme une cause pouvant initier chez les individus la prise de drogue. L’argument suggère que, parmi les jeunes, ceux qui ont une piètre estime d’eux-mêmes et un besoin de sentir la reconnaissance de leur entourage sont particulièrement susceptibles d’être influencés ou sous la pression de leurs amis et de leurs proches à s’engager dans la consommation de drogue.
Un tel encouragement apparaît encore être un facteur rassurant pour l’individu : il est important pour lui, avant de commencer à prendre de la drogue, d’être convaincu qu’un tel passage à l’acte présente un intérêt (il est suivi d’effets positifs), est sûr et revêt en quelque sorte une forme de prestige [1].
Mais le rôle des influences sociales ne peut se résumer à celui de conditions extérieures contraignant l’individu: la prise de drogue est aussi un acte conscient de sa part car il choisit de rechercher la compagnie d’autres personnes – preneurs de drogue - partageant les mêmes normes et valeurs que lui. Le recours aux substances psychoactives n’apparaît pas alors comme une action compulsive ou en réponse à une inadéquation sociale, il est induit par les « préférences des pairs » [2].
Adopter le comportement du groupe comme une référence
Lorsqu’un jeune a l’habitude de fréquenter un groupe (amis ou camarades de classe), son comportement est fortement calqué sur celui de la majorité. A moins qu’il n’existe un sous-groupe suffisamment important (au moins un quart de l’effectif global) au point de vue différent, l’adolescent est enclin à adopter la tendance générale afin « d’être comme tout le monde » et d’affirmer son appartenance au groupe. De fait, l’initiation au cannabis se fait le plus souvent de manière collective.
A contrario, le jeune homme ou la jeune femme dont le comportement ne s’adapterait pour se conformer à celui du groupe, pourrait être considéré comme un être original ou bizarre, sujet des railleries de ses pairs. Qui plus est, bien que cela soit sage et dans certains cas médicalement plus sûr, il est difficile pour un jeune de 16 ans de refuser du cannabis dans une salle où des jeunes gens plus âgés, en universités et au-delà, sont tous en train de fumer [3].
Prendre du cannabis est alors un comportement normalisant, il est encore une façon pour certains de s’attirer le respect des autres car tirer sur un joint est plus prestigieux que d’allumer une cigarette.
Ce prestige conféré à la prise de cannabis est intimement lié à l’image du consommateur de marijuana : celle d’un être anti-conventionnel à la vie excitante.
Se rapprocher de cet individu, en général plus âgé même si encore immature, permet d’espérer partager un mode de vie semblable à travers les loisirs et les cercles d’amis communs.
Pour un jeune curieux ou en rébellion, c’est l’occasion de « faire des choses cools » mais aussi de remettre les valeurs transmises par les parents, de co-construire -avec ses pairs- son propre système de références. A cet égard, la prise de cannabis peut être considérée comme un marqueur de prise d’autonomie. [4]
Fumer du cannabis est un geste, pour certains jeunes, banalisé. Il fait partie intégrante de notre société de consommation au même titre que tout autre bien : « Il est normal aujourd’hui d’avoir un téléphone portable, une mobylette, de profiter de la vie. S’abstenir de fumer du cannabis -dans ce contexte- pourrait s’assimiler à un comportement déviant» [5].
Le recours à la marijuana serait ainsi, pour les adolescents, une façon de s’intégrer à la société et de paraître plus adulte, en en reproduisant les manières.
La consommation en contexte scolaire
L’école est un facteur influençant la transmission des valeurs aux enfants, c’est aussi un lieu où se côtoient le cannabis et ses habitués.
Une adaptation réussie au milieu scolaire, correspondant en partie à l’adoption de normes sociales reconnues, peut jouer sur le comportement vis-à-vis du cannabis : plus les jeunes ont un bon niveau d’ajustement scolaire (mesuré à partir des performances scolaires et de leurs attitudes envers l’école ou les professeurs), moins ils sont susceptibles d’avoir des relations avec des pairs utilisateurs de substances psychoactives.
A l’opposé, l’abandon des études et l’isolement social qu’il implique, de mauvais résultats scolaires et le déficit de compétences sont considérés comme des facteurs de risque pour l’installation de la consommation, voire de la dépendance au cannabis.
Des études ont montré que le nombre de personnes adeptes du cannabis dans l’entourage d’un jeune scolarisé (âgé entre 15 et 18 ans) et la prise de cannabis par ce dernier sont fortement reliés: plus le nombre de consommateurs environnants est élevé et plus l’adolescent a d’attentes positives vis-à-vis de la prise de marijuana (plaisir, soulagement d’un malaise psychique, attitude permissive dénuée de risque), plus le risque du recours au cannabis est important. Certains ont quantifié cette relation et suggèrent qu’une augmentation de 10% du nombre de consommateurs environnants accroît la probabilité qu’a l’adolescent de consommer de 5%. [6]
A l’inverse, le nombre de non-consommateurs constitue un facteur protecteur pour l’adolescent : plus ce nombre est élevé, plus les attentes vis-à-vis du cannabis sont négatives et moins le jeune est enclin à passer à l’acte [7]. Ce constat peut avoir des conséquences intéressantes concernant la prévention : encourager les adolescents qui désapprouvent cette drogue à s’exprimer inciteraient ceux qui hésitent à refuser la drogue.
Parmi les paramètres caractéristiques d’un groupe social, le genre joue ici un rôle : ce sont avant les modèles masculins qui ont une influence, l’image de jeunes filles prenant de la drogue (alcool, tabac ou cannabis) n’ayant pas ou peu d’impact sur la décision de consommer. Il est à noter encore que cette influence s’opère sur les filles ou sur les garçons de la même façon.
Enfin, l’influence des camarades de classe existe que ceux-ci fassent partie de la même promotion ou d’autres (supérieures notamment), ils apposent leur marque à l’établissement : il existe ainsi des écoles où l’on fume (le tabac et le cannabis) et d’autres où la coutume est de boire [8].
La consommation de cannabis dans une école créé une atmosphère propice à cet usage : parce que les jeunes susceptibles de passer à l’acte en connaissent d’autres qui viennent régulièrement intoxiqués (ils sont « stones »), parce qu’ils sont confrontés au spectacle de camarades s’intoxiquant dans les locaux de l’établissement, parce qu’enfin la drogue circule [9]. Prendre du cannabis à l’école devient alors acceptable, une norme sociale qui favorise son usage.
L’influence familiale
C’est auprès des parents que les enfants et adolescents forgent le socle d’où émergeront leurs valeurs futures. La question se pose alors de savoir si le comportement parental, possiblement addictif, joue un rôle dans la décision du jeune à prendre de la drogue.
A ce titre, l’image du père est prépondérante. Seule la consommation actuelle ou passée de ce dernier constituerait un facteur déterminant : qu’elle ait ou ait eu lieu implique un risque non négligeable de prise de cannabis chez le fils ou chez la fille. Le comportement de la mère, consommatrice ou non, aurait quant à lui peu d’influence [7].
Ce résultat peut être rapproché des études sur les troubles des conduites adolescentes qui ont montré l’influence importante du père, dont les comportements antisociaux ou la consommation de substances psychoactives sont les facteurs de risques le plus souvent retrouvés.
Par contre, le fait que les parents ne consomment pas de produits psychoactifs n’induit pas forcément que l’enfant soit abstinent. Cette adoption du modèle parentale (consommation ou abstinence) dépend en fait grandement de la qualité des relations qui unissent parents et enfants, ainsi que de leur continuité.
L’opinion des parents vis-à-vis de la question du cannabis compte-t-elle ?
Quand ces derniers ne sont pas permissifs -admettant que leur fils ou leur fille puisse fumer de temps à autre de la marijuana- leur désapprobation devant la consommation de leur enfant n’aurait que peu d’effet.
Deux commentaires s’imposent ici. Tout d’abord, précisons qu’il existe bien une influence de l’opinion parentale quant à l’usage de substances, mais celle-ci exerce son effet maximal durant la préadolescence.
D’autre part, la plupart des parents semble désorientée par le discours ambiant (relayé par les médias) parfois contradictoire concernant le cannabis : « quelles sont ses effets sanitaires? » « peut-il entraîner une addiction? » « des comportements dangereux ? » [5]. Ce flou n’aide pas les parents à tenir des propos clairs et convaincants relatifs à la prévention. De plus, il les laisse démunis et découragés devant une habitude de consommation déjà ancrée chez leurs enfants. Ces raisons peuvent expliquer le manque d’influence de l’opinion parentale.
L’adolescence est une période de vulnérabilité au cours de laquelle peut survenir une rupture des liens sociaux. Les analyses montrent que des relations conflictuelles avec ses pairs , à l’extrême un rejet, font peser sur l’adolescent un risque important de dépendance au cannabis. Les conflits avec la famille ainsi que l’anxiété ont un rôle essentiel mais secondaire. [10]
Peur des autres et consommation de cannabis
La phobie sociale, qui peut être résumée comme la peur éprouvée par les personnes à être en société, c’est-à-dire en interaction avec les autres, est le trouble anxieux le plus répandu dans la population avec une prévalence de 13%. Les individus qui y sont susceptibles éprouvent une peur intense d’être évalués de façon négative par les autres, ils préfèrent éviter les situations sociales stressantes. Or ces personnes présentent des taux élevés de dépendance au cannabis.
Dans le cas de ces gens hyper-anxieux, il semble que l’entourage permette encore de faire le lien entre prise de cannabis et troubles de l’anxiété, mais ce uniquement chez les femmes [11]. Ces dernières, alors que les relations avec leurs proches –si importantes à leurs yeux- sont détériorées, seraient fortement influençables et rechercheraient à restaurer leurs relations avec les autres via la consommation de cannabis : ce produit joue alors le rôle de facteur de cohésion au sein d’un groupe ou est pris comme anxiolytique auto-prescrit. Cette observation reste toutefois à vérifier (notamment pour confirmer que les hommes victimes de phobie sociale sont relativement protégés).
Références
- http://www.drugsprevention.net/content/predisposition []
- Coggans N. & coll. (1994), Drug use amongst peers: peer pressure or per preference ?, Drugs: education, prevention and policy, 1 (1), 15-26.
- http://cannabisnews.com/news/11/thread11783.shtml []
- Inserm (2001), Cannabis: Quels effets sur le comportement et la santé?. Synthèse et recommandations, éditions INSERM, Paris.
- Menghrajani P. & coll. (2006), Swiss adolescents and adults perceptions of cannabis use: a qualitive study, Health Education Research, 20(4), 476-484.
- Ali M. & coll. (2011), The social contagion effect of marijuana use among adolescents, PlosOne, 6(1).
- Chabrol H. (2008), Contribution des influences parentales et sociales à la consommation de cannabis chez des adolescents scolarisés, L’Encéphale, 34, 8-16.
- Clark A. (2007), “It wasn’t me, it was them !” Social influence in risky behavior by adolescents, Journal of health economics, 26(4), 763-784.
- Kuntsche E. & coll. (2006), Adolescent alcohol and cannabis use in relation to peer and school factors. Results of multilevel analyses, Drug and alcohol dependence, 84, 167-174.
- Cascone P. (2007), Dépendance au cannabis chez l’adolescent en rupture de formation, Thèse de doctorat, Université de Genève, n° FPSE 384
- http://archive-ouverte.unige.ch/downloader/vital/pdf/tmp/2e6n055pb59ah78h0apq8s6v54/out.pdf []
- Buckner J. & coll (2006), Peer influence and gender differences in problematic cannabis use among individuals with social anxiety, Anxiety disorders, 20, 1087-1102.
Auteur: C.Depecker / octobre 2012