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«Ma première sortie dans l’espace dura une heure trente. Pourquoi y suis-je allé? Une alarme avait retenti dans la capsule m’indiquant fermement la combinaison à enfiler et le tube de l’aspirateur à saisir. Au début, je fis la sourde oreille, mais l’alarme avait persisté, lancinante, performante, intenable. Dès que j’eus enfilé l’uniforme de l’éboueur spatial, le calme revint. Pas pour longtemps. Mes membres se mirent soudain à bouger. La combinaison commandait mon corps. Je me dirigeai vers le sas de sortie d’un pas martial qui n’était pas le mien et je me vis plonger avec effroi dans l’immensité océanspatiale. La chute n’eut jamais lieu. Je flottais à côté de la capsule, retenu par un cordon ombilical qui me nourrissait d’oxygène et de musique d’agrément. Le tuyau vibra et ma main se mit à effectuer ce mouvement de va-et-vient qui caractérise tout utilisateur d’un aspirateur. Qu’aspirai-je? Un boulon, un éclat métallique et une brosse à dents. Une heure et demi plus tard, la zone devait être rutilante, car l’aspirateur cessa de vibrer et mon corps rejoignit la capsule. Le soir, je négligeai les nouilles qu’un distributeur avait jetées sur la table. J’avais la nausée. Le mal de l’espace. Il devait passer en moins d’une semaine. C’était écrit dans le manuel.
En hiver, le soleil apparaissait à dix heures trois sur le village. Ici il se levait et se couchait seize fois par jour. Les romantiques y auraient trouvé leur compte! Une horloge m’aidait à garder le rythme. Nous étions le seize août, il était quinze heures trente-sept minutes et vingt-deux secondes. Depuis onze jours, je flottais dans l’Océanspace. Dans combien de temps viendrait-on me remplacer? Je guettais le moindre bruit en provenance de l’ascenseur.
[…]
En quinze jours, j’avais reproduit tout le village de tête ainsi que la chapelle sur la colline. Puis je me mis à dessiner les visages. Celui de Marie froide humeur me fit du bien. Je lui ajoutai des cornes. Pas celles des cocues, personne n’a jamais voulu d’elle, mais celles d’une diablesse, pour les pneus de ma bicyclette qu’elle avait crevés par jalousie. Ce jour-là, j’avais emmené l’ange boiteux faire un tour. Je croquais aussi la silhouette de Joseph, le saltimbanque, dont le profil projeté sur le mur de l’église se confondait avec celui de Charlie Chaplin. Rodolphe du Haut Binet et sa barbe identique aux poils de ses moutons, le fromager dont le manche de son chandail lui servait à passer le lait. Je dessinai même le père, prisonnier de ses quatre planches, dominé par le curé, sa barrette sur la tête et les mains empruntées par sa bible.
Mes sorties dans l’Océanspace duraient à présent près de quatre heures. L’espace rutilait et tout en bas, la Terre tremblait. Était-ce son battement de cœur ou le mien, effrayé d’être si haut? Moi qui voulais découvrir ce qui se cachait derrière la montagne, je voyais maintenant ce qui se cachait derrière toutes les montagnes, derrière les mers, les forêts, les villes, les routes, les détroits, les déserts, à nouveau les montagnes, ma montagne et même ma maison. Derrière la Terre, il y avait l’Océanspace. Qui sait ce qui se cachait derrière celui-ci! Il faudrait aller voir un jour. »
Extrait de: La Terre tremblante (2019, p. 92-96)
Auteur: Marie-Jeanne Urech
Editeur: Hélice Hélas Editeur
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: Océanspace, confinement, montagne, solitude, voyage