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L'aile volante stratosphérique Arado Ar E-555 [11]
Dès 1943, la firme Arado basée à Landeshut (Silésie) mit sur pied une cellule de travail chargée d'étudier les différentes possibilités offertes par un avion en forme d'aile volante, un concept alors totalement innovateur et révolutionnaire. Le programme de recherche fut confié au Dr. W. Laute. Son équipe d'ingénieurs se mit aussitôt au travail et, à la mi-décembre 1943, une quinzaine de projets avaient déjà vu le jour sur le papier. Toutes les variantes étudiées étaient des ailes volantes, mais leur application couvrait une très large gamme de possibilités allant du chasseur-intercepteur au bombardier à long rayon d'action. Ces études restèrent toutefois lettres mortes car le groupe de travail se concentra bientôt sur un seul concept, celui d'un bombardier en forme d'aile volante.
Bombardier stratosphérique à long rayon d'action
L'impulsion fut donnée vers le milieu de 1944 par le Reichluftministerium (RLM), qui cherchait désespérément un moyen de mettre un terme aux incessants bombardements sur l'Allemagne et de rendre aux Alliés la monnaie de leur pièce. L'idée était de bombarder des cibles stratégiques civiles situées hors d'atteinte des bombardiers classiques allemands, de façon à frapper les esprits de stupeur et à saper le moral des Alliés. L'un des fantasmes nourris par Hitler et les dirigeants nazis était de parvenir à organiser des raids de représailles sur la côte est des Etats-Unis, sous la forme de frappes massives contre les principales mégapoles américaines. Dans leur esprit, un raid de bombardement majeur sur New-York, Washington, Boston ou Philadelphie créerait un immense choc psychologique dans le pays et ébranlerait la confiance des Alliés. En pratiquant une telle politique de terreur, les dirigeants nazis espéraient terrifier l'opinion publique à un degré tel que la population américaine exigerait la cessation immédiate des raids de bombardement sur le Reich….
Mais pour cela, il fallait impérativement disposer d'un bombardier stratégique à longue distance, capable de franchir les immensités de l'Atlantique Nord. Or, l'Allemagne n'en possédait pas ! La doctrine d'engagement de la Wehrmacht, basée sur la surprise, la mobilité et la vitesse, avait poussé l'Allemagne à négliger les bombardiers stratégiques lourds au profit d'appareils tactiques plus polyvalents. La Luftwaffe n'était équipée que de bombardiers moyens et de bombardiers en piqué, idéals pour appuyer les colonnes de Panzers et suivre le rythme trépidant de la " Blitzkrieg ", mais incapables de mener des raids à longue distance.
Lorsque le Reichluftministerium songea enfin à se doter d'un bombardier stratégique digne de ce nom, vers le milieu de l'année 1944, il s'adressa aussitôt à la firme Arado, car son concept d'aile volante paraissait très prometteur pour développer un tel appareil. Les exigences du RLM étaient toutefois presque irréalisables. Elles portaient sur un bombardier ultra-rapide à long rayon d'action, capable de franchir de très grandes distances et de surclasser les meilleurs chasseurs alliés de l'époque. L'appareil devait pouvoir transporter une charge utile de 4000 kg sur une distance d'environ 5000 km et disposer d'une autonomie et d'un rayon d'action suffisants pour traverser l'Atlantique nord, frapper des cibles sur la côte est des Etats-Unis et revenir...
Pour répondre à la demande du RLM, les ingénieurs de la firme Arado étudièrent le projet d'un bombardier à réaction subsonique en forme d'aile volante, baptisée Arado E 555/1. Les plans de l'appareil montrent que l'accent avait été mis sur une cellule profilée, dotée de caractéristiques aérodynamiques très élaborées et soigneusement étudiées, qui seule permettrait d'atteindre les performances exigées. L'appareil se présentait sous la forme d'une majestueuse aile en forme de W, avec une carlingue cylindrique presque totalement noyée dans la cellule. La poussée nécessaire à la propulsion du bombardier était assurée par 6 turboréacteurs BMW 109/003-A juxtaposés, installés sur le dos de l'aile volante, en arrière du centre de gravité du bombardier.
Le cockpit était intégré dans le nez profilé de l'appareil de façon à ne pas altérer ses performances aérodynamiques. Il était équipé d'une verrière très ajourée qui assurait un excellente visibilité tant vers le haut et le bas que latéralement. L'équipage, composé seulement de 3 hommes (pilote, co-pilote et bombardier), prenait place dans une cabine pressurisée, car l'appareil avait été conçu pour effectuer des vols de croisière à très haute altitude, entre 13'000 et 15'000 mètres. Voler si haut permettait en effet d'économiser le carburant et d'augmenter d'autant le rayon d'action étant donné la faible résistance de l'air dans la stratosphère.
L'envergure du bombardier et sa grande surface alaire assuraient à l'appareil une portance maximale, aussi bien à basse vitesse que dans l'atmosphère raréfiée de la stratosphère, tandis que son profil aérodynamique très élaboré lui permettrait de maintenir une vitesse de croisière de 715 km/h, avec des pointes jusqu'à 860 km/h si nécessaire. Malgré son poids relativement important (24 tonnes en charge au décollage), l'Arado Ar 555 était censé disposer d'une autonomie de 6400 km, ce qui lui conférait un rayon d'action de 3200 km. Ce dernier pouvait même être porté à 4800 km en utilisant des réservoirs d'appoints extérieurs. La charge utile emportée était de 4 tonnes. Pour ne pas nuire aux performances de pénétration du bombardier, toutes les bombes embarquées étaient regroupées dans une soute ventrale ménagée longitudinalement dans la partie inférieure de la cellule, formule qui sera reprise 60 ans plus tard par le bombardier stratégique B-2 américain… Les gouvernes de profondeur de l'appareil, destinées avant tout à contrôler le roulis et le tangage, comprenaient des volets et des élevons situés le long du bord de fuite de l'aile. Quant au contrôle en lacet, il était assuré par 2 dérives équipées de gouvernes de direction, installées symétriquement aux deux-tiers de l'aile, très en arrière du centre de gravité du bombardier.
Bien que la vitesse subsonique de l'appareil ait été calculée pour lui permettre de distancer d'éventuels intercepteurs, les concepteurs n'avaient pas pour autant négligé son armement défensif. Celui-ci comprenait 2 canons MK103 tirant vers l'avant, montés à la racine du bord d'attaque de l'aile, de part et d'autre du cockpit. Un jumelage de mitrailleuses MG 151/20S, monté dans une tourelle rotative dorsale pressurisée juste en arrière du cockpit, permettait d'assurer la défense vers le haut et latéralement. Quant à l'important angle mort situé à l'arrière du bombardier, il était protégé par deux mitrailleuses jumelées mobiles installées dans la queue de l'appareil, destinées à abattre d'éventuels poursuivants. Etant donné l'absence de visibilité vers l'arrière, ces mitrailleuses de queue étaient commandées directement depuis le cockpit, grâce à un épiscope de queue qui renvoyait à l'équipage une image de ce qui se passait dans le sillage de l'appareil. Le responsable de son engagement était l'officier bombardier, dont le siège, adossé à celui du pilote, était tourné dans le sens opposé à la marche du bombardier.
Malgré son caractère révolutionnaire et très prometteur, la fantastique aile volante à réaction élaborée par l'équipe du Dr. Laute ne prit jamais l'air car le programme de développement du bombardier stratégique Arado Ar E555/1 fut brutalement stoppé le 28 décembre 1944, en même temps que d'autres projets expérimentaux, sur ordre de la haute commission du Reichluftministerium. La raison de cet ordre surprenant a souvent été débattue, mais il semble que la pénurie de matières premières et la désorganisation quasi totale de la chaîne de production allemande aient décidé le RLM, dans un sursaut désespéré, à concentrer tous ses efforts sur la production d'appareils dont le programme était beaucoup plus avancés, notamment le Messerschmitt Me-262 et l'Arado Ar-234...
Par la mission qui lui avait été assignée et par le concept totalement révolutionnaire qui était à la base de son étude, l'Arado Ar 555 préfigure, avec cinquante ans d'avance, l'actuel bombardier stratégique furtif B-2 américain. A supposé que le projet ait été mené à terme, il n'est toutefois pas sûr que l'Arado Ar 555 ait répondu aux attentes des ingénieurs allemands, car la stabilité en vol d'une telle cellule en aile est extrêmement difficile à obtenir sans commandes de vol électroniques, comme l'a révélé le programme de développement avorté du XB35 américain au début des années 1950 et, plus récemment, la mise au point du B-2. Sa conception absolument révolutionnaire montre toutefois quelle formidable avance technologique les Allemands avaient acquise en matière aéronautique. A part le projet d'aile volante développé aux USA par Jack Northrop juste avant guerre, les seuls appareils qui puissent lui être comparés sont le chasseur Horten IX, développé à la même époque par la firme allemande Horten et le bombardier en aile volante EF 130 développé par Junkers.
Fiche technique :
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