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Des peurs des uns…
D'un côté, il y a les peurs diffuses de la population en général, qui se traduisent souvent par de l'agressivité, et qui sont fondées en grande partie sur des préjugés et des clichés (tous les requérants d'asile sont des réfugiés économiques, ou des abuseurs, ou des trafiquants de drogue, etc.).
L'insécurité générale face aux exigences de notre société constitue un terrain favorable à la recherche d'un exutoire et d'un bouc émissaire comme réponse aux angoisses de la population face à l'emploi, à la sécurité matérielle et physique. Rejeter ce qui vient de loin et est étranger est un raccourci aisé et, en cela, le requérant d'asile est le responsable tout désigné de tous nos problèmes. N'entend-on pas régulièrement qu'il y a assez de Suisses qui ont besoin d'aide pour qu'on s'occupe d'eux avant de s'occuper des étrangers?
Plus le climat socio-économique se péjore, plus cette peur se rigidifie et trouve sa concrétisation dans des modifications législatives restrictives qui ne règlent en rien les véritables défis de l'asile, tels que celui de trouver des solutions pour véritablement pouvoir renvoyer les personnes qui doivent quitter la Suisse au terme d'une procédure juste et équitable. Mais la population a l'impression d'avoir été entendue dans sa peur et est donc satisfaite…
Cette peur est largement instrumentalisée par certains partis politiques et il n'est pas le lieu ici de développer des hypothèses sur cette stratégie politique, ni même de tenter de démontrer le caractère infondé et inopérant des mesures préconisées par ces mêmes partis pour enrayer certains problèmes liés à l'asile, qui objectivement existent.
Les médias ont également, inconsciemment ou pas, une responsabilité dans cette peur collective puisqu'ils jouent sur l'aspect émotionnel de certains faits divers et entretiennent des confusions quant au statut et à la situation des personnes qui demandent l'asile en Suisse (exemple: pour l'essentiel, dans les médias, les requérants d'asile sont les personnes que l'on voit arriver par bateau à Lampedusa et qui affirment chercher une vie meilleure et non pas échapper à des persécutions…). Dans ce contexte, il n'est donc pas étonnant que cette peur face aux requérants d'asile présente la particularité d'être imperméable aux arguments rationnels, factuels et statistiques. Il y a un véritable double défi qui consiste non seulement à expliquer une réalité que la majorité ne veut pas entendre mais qui en sus peut être systématiquement contredite par un fait divers.
... aux peurs des autres
De l'autre côté, il y a les peurs des requérants d'asile, peurs viscérales qui transpirent et que l'on reçoit presque physiquement. Elles se traduisent souvent par de l'hébétude, de la dépression, quelquefois par des exigences et demandes impossibles à satisfaire parce que motivées par le désespoir, et là aussi par les émotions. C'est celle due au traumatisme, toujours existant, de l'exil ou des persécutions subies. Et puis celle, qui la complète, de l'incompréhension face aux démarches administratives et procédurales complexes que les requérants sont sensés intégrer très vite, souvent dans une langue qu'ils ne comprennent pas. Et finalement celle liée à la peur d'être renvoyés.
Là aussi, il y a un double défi: expliquer la loi sur l'asile, donner des informations tout en essayant de créer un contexte suffisamment sécurisant et empathique pour que les requérants puissent prendre de la distance face à leurs peurs et intégrer ces informations essentielles. Il s'agit là aussi de leur faire admettre une réalité qui parfois sera catastrophique pour eux si leur situation ne leur permet pas d'envisager obtenir une régularisation de leur séjour en Suisse. Il s'agira de les défendre juridiquement jusqu'au règlement de leur statut. Il s'agira ensuite de les mettre en liens avec d'autres personnes qui vont les aider à trouver leur place et un avenir en Suisse, ce qui représente une grande peur pour eux.
Que conclure de toutes ces peurs qui ne se rencontrent que très rarement? Qu'elles sont pour l'essentiel fondées sur les émotions propres à chacune et à chacun d'entre nous à un moment donné de notre histoire personnelle et collective, et devraient ainsi nous rappeler que nous sommes toutes et tous des êtres humains, ce que d'aucuns ont parfois tendance à oublier. En outre, que ces peurs doivent être entendues et être reconnues car elles sont légitimes, même si partiellement infondées. Informer, favoriser la rencontre de ces deux porteurs de peurs, et donc apporter la compréhension et la connaissance, devrait permettre d'apaiser ces peurs et de lutter contre l'inertie qui se traduit par la fermeture aux problèmes et aux angoisses des autres. Je dois cependant reconnaître que les milieux de défense des requérants d'asile peinent manifestement à trouver le chemin d'une communication qui porte ses fruits.
Mélanie Müller
Juriste au secteur migration du
Centre Social Protestant de Neuchâtel