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Combien de villes européennes ont subi en leur centre un double malheur : celui de bombardements destructeurs et celui d’une reconstruction défigurante, même quand les bâtiments les plus prestigieux ont été remontés à l’identique.
Particulièrement pénalisées furent les villes sous régime communiste, où l’on construisit, jusqu’au cœur historique de la cité, des HLM de luxe réservés à la nomenklatura.
La place de la mairie de Riga a subi ce sort. L’hôtel de ville a été reconstruit dans le style néo-classique du XVIIIème siècle. Même résurrection pour la maison gothique des Têtes Noires, salle de fêtes et de jeux réservée dès la Renaissance à de riches marchands célibataires. Mais subsiste toujours un énorme bloc, vert foncé, dont on voulut faire d’abord le témoin, repoussant, de l’architecture stalinienne. Il abrite aujourd’hui le musée de l’Occupation.
Flux et reflux
Avant la conquête de leur indépendance en 1992, les pays baltes n’ont connu qu’une trentaine d’années de souveraineté, de 1918 au pacte germano-russe de 1939. La liberté a pour eux une saveur fraîche : ils sont enfin maîtres de leur destin ; d’où le dynamisme de ces jeunes nations. Mais de quel prix fut payée cette liberté !
Le musée de l’Occupation évoque ces phases d’oppression successives. L’accord Ribbentrop-Molotov et ses clauses secrètes en application desquelles les Soviétiques occupent la ville en juin 1940 et, sous l’impulsion de Vichinsky, satellisent la Lettonie. En juin 1941, les Allemands, pseudo-libérateurs, occupent Riga et anéantissent la minorité juive qui représentait 10% de la population. En octobre 1944, les Soviétiques, en marche sur Berlin, réoccupent la ville et répriment méthodiquement toute résistance. En 1991, après la chute du mur, l’indépendance est conquise non sans risque. On se souvient que Gorbatchev n’incluait pas les Etats baltes dans les pays détachés de la Russie et réunis dans la Communauté des Etats indépendants.
Chaque vague russe-allemande-russe entraîna ses purges. Les élites lettones furent chaque fois décimées ou coururent le risque d’un mauvais choix au mauvais moment. Et pourtant malgré l’importance de la population russophone, malgré les purges successives, les patriotes surent conquérir la liberté et faire de leur pays un pays moderne, européen.
L’impensable discrimination
Ce bref rappel historique, parce que le vote du 25 septembre n’a pas seulement une portée économique. En disant «non» aux dix, après avoir dit «oui» aux quinze, les Suisses rejetteraient comme étant de deuxième zone les pays qui, au prix fort, ont conquis leur liberté. Alors que nous tirons fierté de notre indépendance, préservée depuis des siècles, comment pourrions-nous être insensibles au courage de pays, ravagés, occupés par deux régimes dictatoriaux et finalement triomphants ? Le mythe de Guillaume Tell, que nous entretenons, aurait-il encore un sens si nous fermons nos frontières aux ressortissants de pays qui ont triomphé de baillis autrement plus redoutables ?
Un «non» le 25 septembre, un «non» discriminatoire, serait de notre part, pays fier de sa liberté et pays privilégié, un reniement de nos valeurs. Une indécence. ag