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Il la joue un peu titi parisien au coeur de Sarajevo, ses années d'études à Paris lui ont conféré une aisance certaine; il s'exprime facilement dans la langue de Voltaire. Du reste, pendant la guerre ça lui a été très utile, délégations, journalistes, cameramen francophones passent par lui pour apprendre et comprendre ce qu'il en est dans ce chaos incompréhensible où tout n'est que fureur, bruit, impacts de snipers, bombes larguées.
Assis face à face nous buvons notre café très sucré dans le quartier de Baščaršija. J'évalue son vernis, sa carapace épaisse, je cherche les failles, mais où s'est donc caché l'homme, sa colère, sa tristesse, ses traumatismes. Il rit fort, même trop fort, roule des mécaniques, me raconte son métier de cameraman pendant la guerre. Je lui pose une seule question, puis laisse planer un silence, long, profond, si bavard. Et vous ? Comment vous sentez-vous aujourd'hui ? Le silence l'envahit, émiette la carapace, le déstabilise. Je pose un regard tranquille sur lui, puis ne dis plus rien, de longues minutes qu'on pourrait toucher du bout des doigts tant elles sont palpables, lourdes de sens. Sa cuillère se met à taper contre la tasse en un mouvement presque incontrôlable. Il tremble, il pâlit.
Il inspire profondément et me raconte la scène suivante :
Au début de la guerre, il se trouvait être avec des cameramen français dans un immeuble au coeur de Sarajevo. Les bombes pleuvent, ils attendent une image-choc, un évènement exceptionnel à filmer. Un bruit d'explosion, des murs qui tombent du haut d'un immeuble, des cris, des chutes, ils traversent les longs couloirs en courant et s'apprêtent à filmer l'appartement soufflé par la bombe. Il retient son souffle, l'appartement est éventré, les pièces comme des maisons de poupée sont dorénavant offertes à la vue. La chambre d'une petite fille, des posters roses et une poupée par terre, la seule survivante du massacre. Poussiéreuse, les cheveux bien coiffés, toute mignonne, les bras écartés comme si elle attendait encore sa petite propriétaire qui n'est plus qu'un tas de chair sanguinolente en bas de l'immeuble. Le coeur serré, il prend sa caméra la met sur l'épaule et filme cette poupée, tandis que des cris montent de toutes parts, incapable de filmer autre chose que le jouet de la petite fille. Il pleure, sa vue est brouillée, il peine à fixer l'image, ses mains tremblent et il ne peut s'empêcher de penser à l'enfant qui devait avoir juste 3 ans, l'âge de son propre fils.
Le murmure des fantômes ou les Mémoires des oubliés de Bosnie ( cette histoire m'a été racontée à Sarajevo)