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Avec ses propos sur les femmes de 50 ans, Yann Moix, né en 1968, écrivain, réalisateur et chroniqueur à la télévision et dans la presse, a fait le buzz.
Se confiant au magazine Marie-Claire, il avoue qu’il est incapable d’aimer une femme de 50 ans, du même âge que lui, donc. Il trouve «ça trop vieux». Leurs corps sont «invisibles». Il préfère les femmes jeunes. «Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout».
Ses propos ont déchaîné des flots de réactions, de la part d’hommes et de femmes. La majorité relève une vision stéréotypée des femmes ou de la société. Aucune parmi celles que j’ai lues ou entendues n’aborde ce qui me paraît le plus grave: les femmes se résument à un corps. Il n’est pas le seul. La semaine dernière, je soulignais la même vision à propos de l’interdiction de temples hindous aux femmes, réduites à leur cycle menstruel.
L’histoire des «civilisations» dit et redit la répartition des rôles : les femmes au foyer, les hommes à l’extérieur (travail, politique, arts, sciences, etc.). Le film Une femme d’exception, de Mimi Leder, sorti récemment, retrace la biographie de Ruth Bader Ginsburg, née en 1933. A l’automne 1956, elle intègre l’Ecole de droit de Harvard. Elle est l’une des neuf femmes d’une promotion comptant plus de cinq cent hommes. Le doyen leur reproche de prendre la place d’hommes compétents! En 1972, elle co-fonde le Women’s Rights Project dans les locaux d’une association appelée Union américaine pour les libertés civiles et travaille sur plus de 300 cas de discriminations sexistes. Elle fait valoir six cas de discrimination devant la Cour suprême entre 1973 et 1976, où ne siègent que des hommes. Elle remporte cinq victoires. Avant elle, les recourantes avaient toutes échoué.
Pourtant, le 13e amendement à la Constitution des Etats-Unis d’Amérique, adopté en 1865, parle d’égalité. Mais cette «égalité» concerne l’abolition de l’esclavage et les droits des noirs… pas des femmes. Ce n’est que le 26 août 1920 que le 19e amendement accorde le droit de vote aux femmes. Jusque dans les années 1970, le traitement inégal des femmes était considéré comme constitutionnellement acceptable, à condition qu’il fût possible de démontrer que l’inégalité constituait un moyen rationnel d’atteindre un objectif légitime de l’Etat. L’amendement sur l’égalité des droits ne fut proposé qu’en 1972; il a été accepté par la Chambre des représentants et le Sénat, mais du fait de l’opposition de certains Etats, il n’a finalement pas été adopté et ne fait pas partie de la constitution.
En Europe, nous avons été encore plus lents. En France, la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes a été adoptée par le Parlement le 23 juillet 2014. En Suisse, la loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes (LEg), votée en 1995, est entrée en vigueur le 1er juillet 1996. Mais dans aucun pays du monde, l’égalité entre les hommes et les femmes n’est réalisée dans les faits.
On peut donc «excuser» Yann Moix, qui est un produit de la société et des législations sexistes et misogynes. Mais on peut se demander à quoi ressemble sa vie sexuelle et affective. Et d’abord, ce que signifie «aimer» pour lui. S’il ne parvient à s’approcher que d’un corps jeune, cela révèle un vécu d’une pauvreté misérable. Il veut dominer et non partager. N’a-t-il jamais éprouvé des sentiments pour une de ses institutrices ou profs? N’a-t-il jamais été séduit par l’intelligence d’une femme? Ou par son charme? N’a-t-il jamais constaté que le désir n’a rien à voir avec la beauté ni avec l’âge ?
Mais il s’agit ici davantage de désir que d’amour. Aimer, c’est s’investir dans une relation, avec foi et confiance, c’est porter à l’autre un intérêt, une admiration qui concernent la personnalité, l’être, l’âme. C’est partager des valeurs, avoir un projet commun. Cet amour est capable de défier le temps, les rides, les chairs qui tombent, comme le prouvent des couples qui forcent le respect : Marie et Pierre Curie, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Benoîte Groult et Paul Guimard, les vulcanologues Katia et Maurice Krafft, Simone Signoret et Yves Montand, Agnès Varda et Jacques Demy, Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé…
Visiblement, Yann Moix n’a jamais aimé. Il doit rester en marge, en admirateur jappant devant des images stéréotypées. Des corps de 25 ans? La belle affaire! Mais est-ce que ces corps parlent, éprouvent, pensent? Sont-ils libres de dire non au corps de Moix, qui n’est peut-être pas «extraordinaire»? Ou bien ne les considère-t-il que comme des poupées de chair vouées à son bon plaisir?
Ne trouve-t-il aucun charme à ces femmes de 50 ans que sont Michèle Laroque, Sophie Marceau, Mathilde Seigner, Carole Bouquet, Monica Bellucci, Julia Roberts, Nicole Kidman, Madonna, Sharon Stone? Ou à Nathalie Baye, 68 ans, voire Catherine Deneuve, 75 ans?
Pour lui, comme pour une grande partie de la société, les femmes de plus de 50 ans sont «invisibles». Ménopausées, c’est-à-dire ne pouvant plus procréer, elles n’ont plus d’utilité. Elles intègrent une sorte de «no womans’ land». Les actrices le dénoncent: elles connaissent un «trou» entre 50 et 70 ans. Les hommes peuvent continuer à tourner, il y a plein de rôles pour eux, mais les femmes deviennent invisibles. On les repêche dès la septantaine, pour jouer les mamies.
La sociologue Janine Mossuz-Lavau, auteure de La vie sexuelle en France (Ed. La Marinière), a réalisé une vaste enquête et interrogé des Français-e-s de tous âges, de tous milieux et de toutes orientations sexuelles. Les propos de Yann Moix ne correspondent pas à la réalité des personnes interviewées. Dans les faits, presque toutes les quinquas travaillent, sont actives, prennent soin d’elles, font des rencontres, ont ou cherchent une vie amoureuse et sexuelle. «Il n’y a pas d’âge pour être épanoui-e ou frustré-e sexuellement. Je vois aussi bien des femmes et des hommes de 20 ans qui ne sont pas épanoui-e-s dans leur sexualité que d’autres de 50 ans et plus qui découvrent une sexualité plus libérée des contraintes et des tabous contraignants.» Voire plus épanouie.
Personnellement, j’ai connu des relations affectives et sexuelles avec des partenaires de tous âges, allant de 20 ans de moins que moi à 20 ans de plus. Ce n’était jamais une question d’âge, mais de rencontre, de partage et de complicité. Des notions probablement étrangères à Yann Moix et à tous ceux qui lui ressemblent… En plus, je trouve que Clint Eastwood, 89 ans, a un charme fou !