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Là-dessus, un suivant d'élite annonça:
Bonne nouvelle, gouverneur! Vois! Nous sommes arrivés chez
nous! La masse est empoignée, le pieu d'amarrage planté,
et l'amarre de proue, lancée à terre. Grâces sont
rendues, le dieu est remercié; chaque homme étreint
son camarade. Notre équipage est revenu sain et sauf, et il
n'y pas de pertes dans notre troupe! Nous avons atteint l'extrémité
de Ouaouat et dépassé Senmout. Vois donc! Nous sommes
revenus sans encombre! Notre pays, nous l'avons atteint!
Ecoute-moi bien, gouverneur, car je suis un homme dénué
de tout excès: lave-toi, fais couler de l'eau sur tes doigts;
ainsi, tu répondras quand on t'interrogera, tu parleras au
roi avec présence d'esprit et répondras sans bafouiller.
La bouche de l'homme le sauve; sa parole fait qu'on lui montre un
visage avenant. Mais c'est selon tes humeurs que tu agis : c'est se
fatiguer que de te parler!
Laisse-moi donc te raconter une aventure du même genre, qui
m'est arrivée à moi-même, lorsque je suis allé
aux mines du souverain, et suis parti en mer dans un navire de cent
vingt coudées de long sur quarante de large, avec à
bord cent vingt marins de l'élite de l'Egypte. Qu'ils vissent
seulement le ciel, ou qu'ils vissent la côte, plus brave était
leur coeur que celui des lions. Avant même qu'elle ne fût
venue, ils prédisaient la tempête, et avant qu'il n'eût
éclaté, l'orage.
Une tempête s'est levée alors que nous étions
en mer, avant que nous eussions touché terre. S'étant
mis à souffler, et toujours redoublant, le vent souleva une
vague de huit coudées de haut, dont seul un espar me préserva.
Alors le navire sombra, de ceux qui s'y trouvaient, pas un ne survécut.
Je fus déposé dans une île par une vague de la
mer et passai trois jours absolument seul, avec mes pensées
pour toute compagnie, allongé sous l'abri d'un arbre, car j'avais
cherché avidement de l'ombre. Enfin, j'allongeai les jambes,
afin de rechercher de quoi me remplir la bouche et je découvris
qu'il y avait là des figues, du raisin et toutes sortes de
légumes magnifiques; qu'il y avait aussi des figues de sycomore
- des vertes et des mûres - et des concombres, comme s'ils étaient
cultivés; qu'il y avait enfin des poissons et des oiseaux;
bref, qu'il n'était rien que l'île ne contînt.
Je m'en rassiai mais dus en laisser à terre, tant il y en avait
sur mes bras; puis, ayant saisi un bâton à feu, je fis
jaillir une flamme et fis un holocauste aux dieux.
Mais soudain j'entendis comme un coup de tonnerre et pensai qu'il
s'agissait d'une vague de la mer. Les arbres se brisaient, la terre
tremblait. Je me découvris la face et constatai que c'était
un serpent qui venait. Il mesurait trente coudées de long,
sa barbe dépassait les deux coudées, son corps était
recouvert d'or, ses sourcils étaient en lapis-lazuli véritable,
et il était dressé à l'avant. Il ouvrit la bouche
vers moi qui me tenais prosterné devant lui et me dit:
- Qui t'a amené, qui t'a amené, bonhomme? Qui t'a amené?
Si tu tardes à me dire qui t'a amené à cette
île, je ferai que tu te retrouves en cendres, devenu quelqu'un
qu'on n'a jamais vu!
Il me parlait, mais je n'étais pas en mesure d'entendre, car
quoique devant lui, j'avais perdu connaissance.
Alors, il me mit dans sa bouche et m'emmena à sa tanière.
Il m'y déposa sans me meurtrir, et je me retrouvai sain et
sauf, sans avoir été mutilé. Il ouvrit la bouche
vers moi, qui me tenais prosterné devant lui, et me répéta:
- Qui t'a amené, qui t'a amené, bonhomme? Qui t'a amené
à cette île de la mer dont le pourtour plonge dans les
flots?
Je lui répondis ce qui suit, les bras fléchis devant
lui:
- Je suis parti pour les mines, en mission du souverain, dans un navire
de cent vingt coudées de long sur quarante de large, avec à
bord cent vingt marins de l'élite de l'Egypte. Qu'ils vissent
seulement le ciel, ou qu'ils vissent la côte, plus brave et
le bras plus ferme que son camarade, et il n'y avait pas d'incapable
parmi eux.
"Une tempête s'est levée alors que nous étions
en mer. S'étant mis à souffler, et toujours redoublant,
le vent souleva une vague de huit coudées de haut, dont seul
un espar me préserva. Alors le navire sombra, et de ceux qui
s'y trouvaient, pas un ne survécut, sauf moi - que voici près
de toi -, et je fus amené à cette île par une
vague de la mer.
Il me déclara alors:
- Ne crains rien, ne crains rien, bonhomme! Ne pâlis pas, effrayé
de m'avoir rencontré. Vois! Un dieu a fait que tu survives
en t'amenant à cette île enchantée, dont il n'est
rien qu'elle ne contienne et qui est emplie de toutes sortes de merveilles.
Et vois! Tu passeras mois après mois à l'intérieur
de cette île, jusqu'à ce que tu aies accompli quatre
mois. Un bateau va venir de chez toi, équipé de marins
que tu reconnaîtras. Avec eux tu retourneras chez toi, et c'est
dans ta cité que tu mourras! Heureux qui peut raconter ce qu'il
a vécu, une fois passée l'épreuve!
"Laisse-moi te raconter une aventure du même genre, qui
m'est arrivée dans cette île : j'y vivais avec mes semblables,
parmi lesquels se trouvaient des jeunes, de sorte que nous étions
en tout soixante-quinze serpents, tant mes enfants que mes semblables,
sans mentionner une petite fille que je m'étais acquise par
prière.
"Un jour, une étoile tomba, et, sous son effet, tous s'embrasèrent.
C'est alors que je n'étais pas avec eux que cela leur arriva;
c'est alors que je n'étais pas parmi eux qu'ils brûlèrent.
Je crus alors mourir de chagrin pour eux, lorsque je les eus retrouvés
réduits en un monceau de cadavres.
"Si tu es brave, affermis ton esprit: tu serreras tes enfants
dans tes bras et embrasseras ta femme; tu reverras ta maison - cela
est meilleur que tout! -, tu atteindras ta patrie et y vivras de nouveau
parmi tes semblables.
M'étant prosterné, je touchai du front le sol devant
lui et déclarai:
- Permets-moi donc de te dire ce qui suit. J'ai l'intention de parler
de ta puissance au souverain et de l'informer de ta grandeur. Et je
vais te faire apporter de l'alun, de l'huile hékénou,
du ladanum, de la gomme chésayt et de l'encens des magasins
des temples, au moyen duquel tout dieu est apaisé. Oui, je
vais raconter ce qui m'est arrivé et ce que j'ai vu de ta puissance,
de sorte qu'on remerciera le dieu à ton intention dans la Ville,
en présence du conseil du pays tout entier. Je vais sacrifier
pour toi des taureaux par holocauste, tordre le cou à des volailles,
et faire venir à toi des navires, chargés de toutes
les richesses d'Egypte, comme ce qu'il est d'usage de faire pour un
dieu qui aime les hommes, dans un pays lointain que les hommes ne
connaissent pas.
Alors il rit de moi, tant ce que j'avais dit était pour lui
insensé, et me répondit:
- As-tu de la myrrhe en abondance? Es-tu devenu soudain un possesseur
d'encens? Or moi, je suis le souverain de Pount! La myrrhe, elle m'appartient,
et cette huile hékénou qu tu as parlé d'apporter,
c'est l'un des principaux produits de cette île! D'ailleurs,
quand tu te seras éloigné d'ici, jamais tu ne reverras
cette île, qui sera transformée en flot!
Ce fameux navire arriva, selon ce qu'il avait prédit. J'allai
me placer sur un arbre élevé, et reconnus ceux qui étaient
à bord. J'allais le rapporter au serpent, mais je découvris
qu'il le savait déjà. Il me dit:
- Fais bon voyage! Fais bon voyage jusqu'à ta maison, bonhomme,
de sorte que tu revoies tes enfants! Et fais-moi un bon renom dans
ta cité. Voilà ce dont je te charge!
Je me prosternai, les bras fléchis devant lui, et il me donna
un chargement de myrrhe, d'huile d'hékénou, de ladanum,
de gomme chésayt, de tichepsy, de chaâs, de galène,
de queues de girafe, de grands blocs d'encens, de défenses
d'éléphant, de chiens, de singes cercopithèques
et babouins, et de toutes sortes de richesses. Je les chargeai sur
ce navire et, tandis que je m'étais prosterné pour le
remercier, il me déclara:
- Vois! Tu vas atteindre ta patrie en deux mois, de sorte que tu serreras
tes enfants dans tes bras, retrouveras là-bas la vigueur de
la jeunesse, et y seras inhumé.
Je descendis sur la grève auprès de ce navire, et me
mis à héler l'équipage qui s'y trouvait. Puis
je rendis grâce sur la rive au seigneur de cette île,
et ceux du navire de même. Nous appareillâmes donc en
direction du nord, vers le pays du souverain, et c'est en deux mois
que nous atteignîmes notre patrie, conformément à
tout ce qu'il avait annoncé. J'entrai auprès du souverain,
et lui offris ces présents que je rapportais de l'intérieur
de cette île. Il remercia le dieu à mon intention en
présence du conseil du pays tout entier. Je fus alors promu
suivant et pourvu de deux cents esclaves.
Imagine-moi après avoir touché terre; après avoir
vu ce que j'avais éprouvé. Ecoute-moi donc! Vois! Il
est bon d'écouter les gens!
Mais il me répondit:
- Ne fais pas l'intéressant, mon ami, pourquoi donner de l'eau
à une volaille à l'aube, pour la tuer dans la matinée?
C'est ainsi qu'il doit venir, du début à la fin, comme
trouvé écrit de la main du scribe aux doigts d'experts,
le fils d'Amény, Amenâa, VSF.
P. Grandet, Contes de l'Egypte ancienne