Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06867.jsonl.gz/689

De la génomique à la protéomiqueL'année 2000 a vu l'achèvement du décryptage du génome humain. Pour le protéome, la démarche, qui ne fait que débuter, promet d'être beaucoup plus complexe. Peut-on dire que la principale difficulté vient d'un changement de type de grandeur : la génomique est un monde en une dimension alors que la protéomique existe en trois dimensions ?La différence n'est pas exactement celle-là. D'abord, puisque les chromosomes sont pliés, on peut dire que la génomique possède elle aussi plusieurs dimensions. Mais surtout, le génome, avec ses quatre paires de bases prises trois par trois, constitue un système éminemment digital. Une fois séquencé, il est connu. Si l'on prend l'espace de 0 à 10, et qu'on constate qu'il est digital entre les deux, cela fait 11 éléments. Si l'on prend le même espace de 0 à 10, mais qu'entre les deux le monde est analogique, le nombre d'éléments devient infini. C'est peut-être le cas de la protéomique.Pourtant, une protéine est composée de 20 éléments, les acides aminés, eux-mêmes codés par des bases dans l'ADN ?Ce n'est pas si simple. Chaque gène, à la suite de l'épissage, peut donner le jour à plusieurs ARN messagers différents. Ensuite, ces ARN messagers peuvent être édités par des enzymes cellulaires qui modifient les quelques acides nucléiques qui se trouvent au bout de leur séquence, d'où une nouvelle possibilité de variabilité. De plus, quand l'ARN est lu, la protéine peut être modifiée, par exemple clivée en perdant une partie d'un côté ou de l'autre : tout cela augmente encore la multiplicité. Donc, le vieux dogme : un gène -> une protéine est complètement dépassé. La réalité est : un gène -> de très nombreuses protéines à partir de ce gène. Enfin, dernier phénomène, ces protéines interagissent entre elles : elles se phosphorylent ou se déphosphorylent, elles se glycosylent ou se déglycosylent, se méthylent ou pas, etc. Bref, entre le génome et le protéome, il existe une gigantesque amplification de la complexité.Le protéome est-il le même dans toutes les cellules ?Non, et c'est bien ce qui rend la notion de son «décryptage» problématique. Alors que le génome est identique dans les cellules d'un organisme, le protéome, lui, est non seulement différent d'une cellule à l'autre, mais aussi, au sein d'une même cellule, d'un moment à l'autre : il change durant la journée, en fonction de l'heure, de ce que l'on mange, des processus pathologiques, des médicaments absorbés, etc. Un immense ensemble d'expressions différentes de protéines existe donc. Ces expressions dépendent non seulement d'interactions entre protéines mais aussi de ces protéines avec les gènes et l'ARN messager.Un choix stratégiqueD'où vient votre intérêt pour les protéines ?Comme étudiant, j'avais déjà travaillé sur un projet d'analyse d'électrophorèse bidimensionnelle. De plus, très vite, la compétition dans le domaine de la biologie de l'ADN m'est apparue trop vive et trop avancée. Travailler sur les protéines me semblait un choix plus stratégique. Il y avait cette évidence : une fois que le génome sera décrypté, l'intérêt se portera certainement sur le monde des protéines.L'avenir de la biologie vous semblait si clair ?Oui. On pouvait prévoir que deux avancées seraient cruciales pour l'étude des protéines. D'une part, la bioinformatique comme outil d'analyse. D'autre part, les techniques de séparation des protéines pour rendre lisible la complexité des échantillons. Mon but a donc été de monter une équipe pour travailler à la fois à l'élaboration d'un logiciel d'analyse d'images d'électrolyses bidimensionnelles, Mélanie, et à la séparation des protéines par électrophorèse bidimensionnelle.Comment s'est constituée l'équipe actuelle de protéomique, que l'on pourrait appeler le «pôle genevois de protéomique» ?Le Pr Jean-Raoul Scherrer m'a proposé de créer l'Unité d'imagerie à l'Hôpital cantonal de Genève. Mais je voulais développer un service plus clinique que simplement dédié à l'imagerie. En 1988, j'ai donc contacté Ron Appel, qui venait de terminer son doctorat en informatique sur le projet Mélanie, puis Amos Bairoch qui s'occupait, en biochimie médicale, de la base de donnée Swissprot, laquelle, déjà à l'époque, prenait de l'ampleur. Je leur ai dit : mettons-nous ensemble pour créer un serveur Internet. En juillet 1993, nous ouvrions le serveur Expasy. Inventé quelques mois auparavant, en novembre 1992, au Cern, le mouvement Internet balbutiait encore ! Quand nous avons lancé notre site, il n'existait que 150 serveurs dans le monde. Et c'était le premier dans le domaine des sciences de la vie. Nous avons enregistré 2000 accès le premier mois, 7000 le deuxième mois pour dépasser ce mois-ci les 100 millions d'accès, avec plus de trois millions d'accès par mois. Ce serveur est le plus connu au monde dans le domaine des protéines.ProtéomeD'où vient le terme «protéome» ?Lui aussi est lié à l'histoire genevoise. Après cinq ans d'imagerie, j'ai repris la chimie clinique de l'Hôpital universitaire de Genève. Pour m'y préparer, je suis allé faire un stage en Australie. J'y ai rencontré un étudiant, Mark Wilkins, qui était chez Keith Williams, à Mc Quarie University. Les deux s'intéressaient à l'électrophorèse 2D, sur laquelle je travaillais depuis mes études de médecine. Wilkins est ensuite venu à Genève comme post-doc. Et c'est lui qui, en 1994, a proposé d'appeler «protéome» l'expression des gènes au niveau des protéines. Maintenant, le mot est aussi courant que celui de génome. Ce qui s'est passé en quelques années est impressionnant.Comment le concept de protéomique a-t-il émergé ?Dans son principe, la protéomique existe depuis les années 70 : c'est à ce moment que l'on eut l'idée de constituer un catalogue des protéines. Pour que la protéomique puisse vraiment prendre de l'ampleur, il fallait cependant que quatre éléments parviennent à maturité. Premier élément : le génome. Sans le connaître, il était beaucoup plus difficile de caractériser les protéines. Maintenant qu'il est décrypté, quelques séquences d'acides aminés peuvent être «croisées» avec les bases qui leur correspondent, ce qui permet de déduire leur suite. En plus, second élément, il fallait une bio-informatique puissante, capable de stocker, d'analyser et de comparer les données. Ensuite, troisième élément, la spectrométrie de masse est en train de révolutionner l'analyse des protéines. Enfin, quatrième élément, il fallait des techniques sophistiquées l'électrophorèse bidimensionnelle en est une, mais ce n'est pas la seule capables de séparer les échantillons complexes de protéines.Sans séparation des échantillons, sans spectrométrie de masse, sans bioinformatique pour analyser les résultats de cette spectrométrie et se référer à des bases de données provenant du génome, la protéomique ne pouvait pas véritablement émerger.Et Genève était au carrefour de ces technologies ?Oui. Ces quatre éléments se sont développés à Genève dans des groupes différents. Plus étonnant encore : le dernier élément, crucial pour le développement de la protéomique, est la capacité de synthétiser une protéine, une fois caractérisée, cela afin de découvrir sa fonction. Or, Keith Rose et Robin Offord étaient justement des spécialistes, à Genève, de la synthèse des protéines. Si bien que, tout d'un coup, on se trouvait à Genève, dans le début des années 90, avec une multitude de groupes, de relativement petite taille, mais qui tous travaillaient d'une façon parfaitement coordonnée autour d'un but commun qui était la protéomique. Cela alors que, dans les années 90, on ne jurait que par la biologie moléculaire, le séquençage de gènes, les mutations, etc.ComplexitéAlors que la biologie a suivi jusqu'à maintenant une démarche plutôt réductionniste, avec la protéomique elle commence à prendre sérieusement en compte la complexité du vivant. Qu'en pensez-vous ?Les visions simples de la biologie ont fait leur temps. Henri Atlan le montre bien, lorsqu'il discute la fameuse interrogation : est-on programmé ? Si l'on répond oui, il s'agit de se demander : où se trouve le programme ? Dans le génome ? Ou dans le réseau des protéines cellulaires ? Il existe plusieurs façons de répondre. On peut considérer le génome en suivant le modèle des débuts de l'informatique : d'un côté, des cartes perforées qui constituent les données «l'input» de l'autre, un programme qui mouline les données et extrait un «output», en imprimant des résultats formatés. C'était la vieille façon de concevoir la programmation. Si la cellule fonctionne de la même façon, les données sont l'ADN, le message est ensuite mouliné par les ribosomes et les protéines cellulaires et l'output est la fonction. Mais alors, nous ne sommes pas programmés : l'ADN contient les données, mais pas le programme !Ce modèle apparaît peu pertinent ?Effectivement. Une autre façon, elle aussi extrême, d'aborder le problème, consiste à considérer que dans l'ADN se trouvent à la fois les données et le programme. Si cela était vrai, le protéome ne serait qu'un interpréteur du programme, l'output étant la fonction. La conséquence serait alors que dans l'ADN sont codées à la fois les structures et la fonction finale. Ce n'est manifestement pas le cas : l'environnement ainsi que de nombreuses interactions interviennent pour déterminer la fonction.En fait, programmes et données sont partout mélangés ?L'informatique est une excellente métaphore. Prenez un browser web Explorer ou Netscape que tout le monde utilise pour se promener sur Internet. Eh bien, les données que ce browser recueille ne sont pas que des données : ce sont aussi des scripts java, c'est-à-dire, en fait, des programmes. Donc, données et programmes sont moulinés par un programme, ou plutôt par de multiples programmes qui agissent de façon coordonnée (système multiprocesseur). Quant à l'output, il peut aussi bien être des données, des programmes que des résultats. En réalité, ce qui se passe dans la cellule ressemble à cette informatique moderne : le génome et le protéome constituent chacun à la fois des données et des programmes, dans un environnement où de multiples processeurs travaillent en parallèle. Or, dès que des multiprocesseurs travaillent en parallèle et sont chacun en même temps données et programme, le temps devient un facteur-clé.Cette description commence à donner une vision plus cohérente de la complexité.C'est vrai. Et elle malmène quelques dogmes. Pour comprendre la fonction, l'idée simple : un gène -> un ARN -> une protéine -> une fonction, ne joue plus. C'est : les gènes -> les ARN -> les multiples protéines -> les différents feedbacks des éléments les uns sur les autres. La fonction est déterminée par un réseau épigénétique, non par les seules protéines. C'est dans cette complexité que l'on est obligé d'avancer désormais.Il y a donc émergence d'une nouvelle perception de la complexité ?Oui, avec l'apparition de ce qu'on appelle «large scale biology». On se rend compte que la régulation d'un gène ne signifie pas grand chose : il faut s'intéresser à celle de multiples gènes. De même, lorsqu'on isole et caractérise une protéine, il s'agit de ne pas oublier qu'elle fait partie d'un ensemble de protéines qui changent en fonction de la variation de l'expression d'un ensemble de gènes.Unicité versus diversitéCette vision de la complexité semble une bonne nouvelle pour la médecine ?Bien sûr. Nombreux sont les patients qui, dans notre pratique médicale, demandent : «avez-vous déjà vu un patient comme moi ?» Si, pour les rassurer, nous répondons : «oui, j'en ai vu beaucoup», les patients sont frustrés parce qu'ils pensent qu'ils sont uniques. Si au contraire nous leur répondons : «non, je n'ai jamais vu quelqu'un comme vous», ils sont angoissés par ce manque d'expérience. La plupart du temps, nous leur disons donc : «j'ai certes vu des gens qui vous ressemblent, mais vous êtes unique». Et nous avons raison de répondre ainsi : la base biologique de cette vision commence à s'affirmer.Les diagnostics deviennent de plus en plus précis ?En grec, diagnostikos veut dire : capable de reconnaissance. Ce qui signifie : capable de mettre dans une boîte. Mais, plus on avance, plus les boîtes deviennent petites. Prenez le diabète. Autrefois, c'était la maladie définie par une trop grande concentration de sucre dans le sang et les urines. Petit à petit, on a distingué deux catégories : juvénile et obèse. Maintenant, on en identifie d'autres types dont le nombre ne cesse d'augmenter.(Seconde partie : la semaine prochaine)En pratique, cela fait longtemps que les médecins se rendent compte que les boîtes diagnostiques réelles sont plus petites que celles proposées par la science !Le généraliste utilise son feeling pour estimer, face à son patient : «je vais le traiter ainsi». Il se fonde sur des jugements, s'aide d'une analyse décisionnelle plus ou moins explicite. Mais il lui manque des bases moléculaires. Or, cela est en passe de changer : de plus en plus, il va pouvoir utiliser une analyse moléculaire pour se rapprocher de ce feeling, trouver des molécules qui aident à une décision personnalisée.Avez-vous un exemple ?Eh bien, en chimie clinique, nous participons à un programme de surveillance du traitement de la tuberculose. Pour contrôler les effets hépatotoxiques des médicaments donnés, nous mesurons les enzymes hépatiques des patients traités, tout en vérifiant le taux du médicament. Attitude en réalité aberrante : elle revient à attendre que la personne soit intoxiquée pour corriger la dose. Alors qu'il est désormais possible de savoir à l'avance, par un test génétique, si le patient est un acétyleur rapide ou lent. Ce genre de test prédictif est à la fois éthique et économiquement intelligent. Ils est promis à un grand avenir.La protéomique peut-elle aussi aider au choix du traitement ?Oui. Une étude clinique très intéressante, publiée dans le New England Journal of Medicine également, a par exemple montré l'utilité de la troponine I dans le choix du traitement d'une maladie coronarienne. Le but était de tester la capacité d'éviter l'agrégation plaquettaire par le moyen d'un anticorps anti-glycoprotéine plaquettaire. En considérant l'ensemble des patients sur lesquels est pratiquée une intervention cardiologique, sans tenir compte de la valeur de troponine, l'étude a montré qu'il n'existe pas de différence entre ce médicament et un placebo. Si, par contre, ce médicament n'est donné qu'aux patients à troponine élevée, son efficacité est spectaculaire. IndividualiserC'est une vieille problématique, en médecine, que de se demander : faut-il généraliser l'approche médicale ou faut-il l'individualiser ? Nous sortons d'une époque plutôt réductionniste, où la tendance était à réduire la complexité des problèmes des patients. Maintenant, vous décrivez une science qui, de son propre mouvement, revient vers une compréhension plus individuelle de la biologie et de la médecine. Comment voyez-vous l'avenir ?Qu'une médecine individuelle soit préférable est évident. Les gens la demandent : ils veulent pouvoir choisir leur médecin, ils aiment que leur médecin aient un regard personnel sur eux, ils demandent à être considérés comme des personnes uniques. Seulement voilà : l'individuel coûte cher. En faveur du générique, du standard, s'exerce une formidable pression économique. Elle entraîne une véritable sélection naturelle. Fabriquer des diagnostiques ou des traitements qui ne concernent qu'un petit nombre d'individus, c'est les condamner à l'échec pratique : la logique économique en empêche toute diffusion. D'où la question : comment, malgré cela, offrir des traitements individuels ? Des solutions existent malgré tout. Une puce à ADN testant 60 000 gènes humains serait par exemple un outil générique dont les résultats pourraient être individualisés par ordinateur. Dans l'exemple de la tuberculose et du risque toxique, une petite puce génomique produite à grande échelle pourrait très bien permettre d'individualiser le risque. Même chose pour les cellules souches. Si l'on obtenait par manipulation une cellule embryonnaire multipotente ne présentant plus aucune antigénicité, on disposerait d'un produit générique pouvant être greffé à chaque personne qui en a besoin. Plus spécifique ne veut pas dire nécessairement moins générique.MaladiesDans quels types de maladies la protéomique se trouve-t-elle au premier plan ?En premier lieu dans une catégorie de maladies qui ne cesse ce prendre de l'importance : celle où l'organisme s'étouffe avec les «déchets» des cellules. De ces maladies d'«accumulation», autrefois, on ne connaissait que les pédiatriques, qui apparaissaient lorsqu'existait un défaut enzymatique. L'espérance de vie de la population étant moins élevée, on ne les voyait que très rarement apparaître chez les personnes âgées qui n'arrivent plus à éliminer les substances insolubles. Maintenant, on observe une véritable «épidémie» de ces maladies. L'Alzheimer, par exemple, est une maladie d'accumulation, Kreutzfeldt-Jakob aussi, avec le prion pathologique mal plié que les cellules sont incapables d'éliminer. Il y a aussi les amyloïdoses apparaissant chez les patients qui ont une paraprotéine monoclonale normalement sans problème, mais qui s'accumule avec le grand âge. Même phénomène dans certaines maladies infectieuses chroniques. En réalité, le système d'élimination n'est pas fait pour rester performant jusque dans des âges très avancés.Que peut faire la protéomique ?Dans ces maladies d'accumulation, il s'agit bien sûr d'analyser les complexes protéiques, mais aussi de comprendre quelle est l'interaction protéine-protéine qui fait qu'elles ne sont plus solubles. Des voies de traitement pourront ainsi être trouvées. Une équipe de Serono a publié dans le Lancet un travail où elle décrit un peptide qui renverse le mauvais pliage du prion pathologique. Cette équipe se trouve donc sur la piste d'un médicament agissant sur la structure d'une protéine : c'est passionnant.Et dans le cancer, que va pouvoir apporter la protéomique ?Dans le cancer, la génétique est en première ligne, en particulier pour le diagnostic. Pour tracer les cellules tumorales circulantes, la génomique est beaucoup plus performante parce qu'on peut amplifier l'ADN grâce à la PCR, alors qu'on ne peut pas amplifier les protéines.Deux domaines existent cependant, où la protéomique pourrait l'emporter sur la génétique. L'évaluation du pronostic, d'abord : on peut imaginer tester certains enzyme présent dans la cellule et lui donnant une agressivité particulière, permettant l'envahissement des tissus. La thérapeutique, ensuite : des approches protéomiques pourraient se montrer plus intéressantes que les génomiques. Celle de Dario Néri au poly de Zurich par exemple, qui travaille sur les anticorps monoclonaux contre les cellules des néo-vaisseaux. Associés à une toxine, ces anticorps anti-protéine de néovaisseaux sont capables de détruire les nouveaux vaisseaux en épargnant les autres. Du coup, apparaît un moyen d'empêcher le développement des métastases à distance. Autrement dit, dans certains cancer, la protéomique permet d'identifier et de modifier des mécanismes protéine-protéine qui sont propres à la pathologie.Et même propres à la pathologie d'un individu particulier ?Oui : c'est là qu'une biologie conçue sur une large échelle est fascinante. Imaginons et cela commence à se réaliser que l'on crée une librairie de phages capables de fabriquer des anticorps monoclonaux pour des millions d'épitopes, et qu'il y ait la possibilité de screener une personne et ses cellules tumorales pour déterminer qu'elle est, dans la librairie à disposition, l'anticorps qui les détruit : cela permettrait un traitement extrêmement intelligent, précis, individuel. Autrement dit, on aurait une production générique dont serait tiré ce qui soigne une personne précise. C'est aussi ce qui est en train d'être tenté pour le diabète : on essaie de caractériser le type de diabète, pour décider s'il faut traiter d'abord par l'insuline, ou par des diabétiques oraux, ou par le régime seul pour perdre du poids.Portéome-complexitéPensez-vous que l'on arrivera un jour à décrypter un protéome exhaustif ?Probablement pas. Non seulement cela prendrait un siècle, mais en plus le protéome, on l'a dit, change en permanence. Le génome a pu être décrypté parce qu'il est fini et digital. Le protéome, malgré ses vingt acides aminés, n'est pas vraiment digital puisque les séquences peuvent être modifiées, que des ajouts peuvent se faire : plusieurs log de complexité sont ajoutés.Cette augmentation de la complexité pourrait être telle qu'il soit impossible de mettre la main sur le protéome ?Oui.Une informatique à la puissance sans cesse croissante pourra-t-elle nous aider à percer la complexité du protéome, à franchir des pas ?Je ne crois pas. Il existe des sortes de mur. C'est comme l'infini : on peut l'analyser, mais plus on avance en profondeur, plus l'infini apparaît comme infini. Vouloir appréhender complètement la complexité ? Peut-être est-ce tellement complexe que les outils qui permettraient de le faire seraient plus complexes que cette complexité elle-même.Il y a le fait que le cerveau lui-même est limité et fonctionne avec ces mécanismes biologiques qu'il cherche justement à définir ?Beaucoup de physiciens sont devenus mystiques, probablement parce que la physique se heurte aux interrogations extrêmes. Il n'est pas impossible que la biologie finisse par suivre le même chemin. On peut d'ailleurs se demander si toutes les sciences ne vont pas buter sur les mêmes limites que la physique.Justement : certaines visions réductionnistes issues de la biologie ont infecté la médecine qui, grâce à son intuition dont on parlait de la complexité de l'individu, ne les a jamais complètement acceptées. Peut-être le mouvement inverse va-t-il s'observer : les biologistes arrivant dans les mêmes états que les physiciens, ils pourraient reféconder la médecine avec des visions plus complexes des choses, plus holistiques, plus humaines ?Pourquoi pas ? Je crois que plonger dans la recherche, mieux comprendre les mécanismes, ne nous éloigne pas du monde du praticien généraliste. Au contraire : à la longue, cela va nous rapprocher.On peut être étonné par la complexité de la structure actuelle de la protéomique genevoise. Il y a en effet l'Institut suisse de bioinformatique, Genbio, Swissprot, plus ou moins liés à l'hôpital, à l'Université, à l'industrie Pour comprendre la logique de cet ensemble, il faut s'intéresser à son histoire. A Genève, plusieurs groupes travaillaient dans la protéomique : un groupe à la division d'informatique médicale, un dans le département de biochimie médicale, un en chimie clinique. Ces groupes se connaissaient, s'estimaient, collaboraient, mais il leur manquait un foyer de cristallisation. Lequel est arrivé en 1996, lorsque le Fonds national a décidé de ne plus financer Swissprot. Tout le monde se réveilla : Swissprot était la base de donnée la plus connue mondialement dans le domaine des protéines. Les deux arguments, très compréhensibles, du Fonds national étaient que cette base de donnée ne relevait pas de la recherche fondamentale et que le monde entier l'utilisait. Amos Bairoch a alors cherché un financement à Bruxelles : on lui a répondu que, la Suisse étant en dehors de l'Europe, ses projets ne pouvaient être financés par la Communauté européenne. C'est alors que Bairoch a eu une idée de génie : il a lancé un «cyberspace erthquake» un tremblement de terre sur Internet en envoyant un mail annonçant que le site Expasy (site de Swissprot) allait fermer faute de financement. En 24 heures, 1500 lettres de support sont arrivées, dont une douzaine écrites par des prix Nobel. C'est à ce moment qu'est née l'idée de créer une fondation à but non lucratif, l'Institut suisse de bioinformatique. Grâce à sa structure de fondation, cet Institut peut obtenir un soutien direct de la Confédération. Mais il fallait qu'il soit indépendant de l'université et qu'elle cherche un revenu auprès du monde privé. D'où l'idée de lancer Genebio. Alors que l'institut ne vend rien ses données étant libres pour le monde académique Genebio est une petite société qui commercialise les résultats de l'institut pour le monde privé (entreprises pharmaceutiques et biotech) tout en rétrocédant 75% du bénéfice net, ce qui assure environ la moitié du financement de l'Institut.Quel est le rôle de la société Geneprot, dont la presse a beaucoup parlé au mois d'octobre 2000 en raison d'une promesse d'investissement de 43 millions de dollars de Novartis ?Geneprot a constitué le stade suivant du montage. A un certain moment, il nous a semblé clair que Genebio, petite entreprise ne faisant que vendre les résultats de l'institut pour lui rétrocéder ensuite son bénéfice n'arriverait pas à grandir assez vite pour garder l'ensemble de la protéomique genevoise compétitive. Dans ce domaine, ne pas croître revient à mourir. Geneprot, entreprise d'analyse des protéines, achète la bioinformatique à Genebio. Ce qui, premier avantage, permet maintenant de financer Genebio et à sa suite, l'institut. Mais le premier but était de dynamiser la structure, de lui permettre d'avoir assez d'argent pour grandir rapidement.Ce qui est rare, en Suisse romande, c'est cette réussite à la fois scientifique et économique Si nous avions tous été dans le même département, avec le même chef, l'aventure n'aurait pas été possible : jamais on nous aurait accordé les moyens et la liberté que nous avons eus. C'est parce que nous étions de petits groupes travaillant sans hiérarchie, mais en réseaux, avec un respect mutuel et un partage des connaissances, que nous avons pu grandir au nez et à la barbe de beaucoup de monde, tout en organisant un système autonome.Dans quel projet Geneprot investit le plus d'énergie actuellement ?Nous sommes à un stade où nous faisons comme Hubble scrutant l'espace : notre but est de regarder le plus de protéines possible. Face à la complexité qui apparaît sous nos yeux, nous vivons une sorte d'émerveillement. Même si, pour le moment, la Nature nous apparaît comme une jungle dont beaucoup de règles nous restent inconnues. Evidemment, cela n'empêche pas que nous ayons également une attitude un peu plus pragmatique : si nous découvrons de nouveaux marqueurs diagnostiques ou pronostiques, ou si nous pouvons aider à mettre au point un traitement, nous estimons que Geneprot remplit encore mieux son rôle.