Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06963.jsonl.gz/1209

Interview du professeur Abdoulaye SOW
Le 3 août 2005, les militaires mauritaniens avaient destitué le président Taya et initié une transition démocratique qui a permis le retour à l'ordre constitutionnel. Les différentes élections municipales, législatives et présidentielles réussies avaient fait émerger un pouvoir démocratique porteur d'espoir pour la réconciliation nationale en Mauritanie.
La Mauritanie fut citée comme l'un des rares pays du monde arabo-islamique à avoir entamé un processus démocratique normal qui a débouché sur la mise en place d’institutions démocratiques fonctionnelles. Avec le coup de force des militaires intervenu le 6 août dernier, la parenthèse démocratique vient de se refermer.
Selon le professeur SOW, professeur de philosophie morale et politique et d’anthropologie à la Faculté des Lettres de l’université de Nouakchott (Mauritanie), militant des droits de l’homme et collaborateur de l'université d'été des droits de l'homme de Genève, cette actualité soulève les questions suivantes :
· Comment comprendre le retour des militaires au pouvoir après une parenthèse démocratique de trois ans?
Les raisons officielles invoquées par le général Mohamed Ould Abdel Aziz, en particulier le limogeage des chefs des différents corps de l'armée, sont des arguments assez faibles pour justifier le coup d'état. Le vrai problème de la démocratie mauritanienne tient à sa jeunesse et à l'absence de société civile organisée et suffisamment formée. La régression de la démocratie est due à l'absence de culture démocratique, contrairement au Sénégal par exemple.
Ainsi dans un pays où la population est encore largement analphabète, l'absence de radios privées capable d'informer les gens dans leur langue ne favorise pas la démocratisation du pays. Les résistances du monde arabe et musulman à la démocratie ne sont pas négligeables et posent beaucoup questions encore.
Enfin la complaisance occidentale joue un rôle important, que les militaires savent exploiter comme le montre la nomination de Moulaye Ould Mohamed Laghdaf comme Premier Ministre, lui qui a été ambassadeur à Bruxelles. A cela s'ajoute le manque de volonté politique de l'Union Africaine.
Le putsch est aussi révélateur d'une tendance inquiétante en Afrique: celle de la place que prend l'armée comme seule force organisée de la société, pouvant à ce titre se dire garante et dépositaire de l'ordre moral et démocratique. C'est là une des grandes inquiétudes pour la stabilité de ce pays, car ce coup d'état a montré que la force prime sur le droit. Qui pourra alors empêcher d'autres militaires de tenter un autre coup pour s'emparer du pouvoir si la situation ne leur convient pas?
· Que faire pour favoriser le retour à une véritable démocratie?
Il ne peut y avoir de retour de la démocratie, qui se manifeste notamment par l'élection libre des représentants au pouvoir et l'égalité de tous les citoyens, sans l'existence d'une culture démocratique enracinée dans le peuple. Pour qu'elle puisse se développer et représenter un vrai contrepouvoir aux militaires, il faut encourager l'éducation de tous, et en particulier l'éducation aux droits de l'homme. Sans elle, les individus n'ont pas la capacité de réagir efficacement, ils ne peuvent que dénoncer.
L'éducation est ce qui construit, structure l'être humain, et lui permet de prendre conscience de sa dignité. Elle lui donne les moyens de se défendre et de construire une société plus juste. Il faut aussi élaborer un code de conduite des différents acteurs politiques face ä l’accaparement du pouvoir politique par la force. Ce code doit interdire toute participation ä un gouvernement dont la légitimité n’est pas celle des urnes.
La formation comme celle que dispense l'université d'été de Genève est d’une importance capitale car elle renforce les capacités des militants des droits de l’homme.
Interview du professeur Abdoulaye SOW