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Une vie de chien (Groenland)
Deux cent cinquante kilomètres à ski de fond à travers le Groenland occidental Erich i' anìs. Vienne Photos 103 à 106 Comment cette vie de chien a-t-elle débuté? C' était il y a quelques années, alors qu' on trouvait des équipements complets de ski de fond pour 150 francs seulement. Quel obstacle y avait-il à en acheter un et à essayer ces skis étroits, d' autant plus que le ski alpin, du moins en plein hiver, qu' il se limite en général aux pistes, me hérisse de plus en plus? Je ressentais depuis longtemps qu' il n' avait plus rien à voir avec l' alpinisme et pas grand-chose avec le sport, et que c' était plutôt le cadre favorable aux activités du ski de bar.
En effet, le glissement rapide à travers les forêts enneigées me convint tout de suite infiniment plus que la presse et les querelles dans les queues d' at des téléskis. J' insiste sur ce glissement « rapide »! Le ski de fond n' est esthétique dans son mouvement que lorsque la marche en devient une course allongée et rythmique. Elle convient aux personnes qui, par besoin de mouvement, veulent transpirer et s' endurcir. Nous en trouvâmes l' oc au cours de divers circuits populaires car, entre-temps, j' eus bientôt transmis à tous mes compagnons de cordée le virus de la course de fond. Là seulement ( du moins il y a quelques années ), on trouvait des itinéraires suffisamment bien préparés, permettant une véritable « course ». Je ne citerai ici que les courses populaires d' ama les plus connues: la course des Dolomites de Lienz ( 60 km ), la Marcia Longa ( 70 km ), la course de Koasa ( 42 ou 72 km ), celle du Roi Louis ( 90 km ), le marathon de l' Engadine ( 42 km ), etc. Là, l' amateur ne se mesure pas avec des champions ( qui y participent pourtant souvent ), mais lutte avec les kilomètres. Celui qui arrive au bout de l' itinéraire se sent vainqueur, et il l' est réellement, même s' il n' atteint le but qu' à la deux millième place.
Après avoir participé à toutes ces courses populaires des pays alpins, nous avons été attirés par l' i de nous rendre en Suède pour réaliser la course de la Wasa ( 85 km ), lieu d' origine de ce sport. Cette idée fut approfondie. Si nous allions en Scandinavie, pourquoi ne pas parcourir par étapes la plus grande partie du pays et apprendre à connaître le grand Nord? Nous avons donc étudié des prospectus et des cartes de Norvège, de Suède et surtout de Finlande. Mais le vol jusqu' en Laponie s' avérait assez cher. L' idée du Groenland se fit alors jour et s' imposa. En effet, si nous allions dans le Nord, pourquoi pas tout de suite au Groenland!
Le Groenland, avec ses 2175 600 kilomètres carrés, est la plus grande île de la terre. Il s' étend du nord au sud sur 2700 kilomètres et sa largeur est de t too kilomètres d' ouest en est. Il n' est cependant peuplé que de 50 000 habitants, en chiffre rond, qui occupent les 341 700 kilomètres carrés de côtes libres de glaces. Quatre-vingt-cinq pour cent de file se trouvent sous une gigantesque carapace de glace, l' inlandsis, culminant à 3733 mètres d' altitude, au Gunnbjörns Fjeld, dans le Groenland oriental. Le Groenland offre encore des possibilités insoupçonnées pour des générations de varappeurs. Lors de notre vol de quatre heures et demie, de Copenhague à Sondre Strem-jjord, nous avons découvert, loin au-dessous de nous, des cimes assez basses, mais très abruptes, émergeant de l' inlandsis. Comme le décalage horaire est également de moins 4 heures et demie, on arrive au Groenland pratiquement à l' heure à laquelle on a quitté l' Europe.
Sondre Stromfjord se compose d' une grande aérogare avec, en annexe, un hôtel, un magasin et quelques réservoirs de carburant; c' est surtout un point d' appui de l' OTAN, le nœud des voies de communication du Groenland et le seul aéroport civil desservi toute l' année. La compagnie « Grön-landfly » relie à cet endroit les localités de la côte occidentale au moyen d' hélicoptères Sikorsky 61-N qui transportent 22 passagers et trois hommes d' équipage. Sans parler du trafic maritime es- tival, c' est la seule liaison avec une douzaine de « villes » de la côte ouest, qui n' est possible que lorsque le temps le permet. De plus, en hiver, il reste encore le traîneau tiré par les chiens polaires.
Notre escale à Sondre n' a duré que deux heures environ, puis nous nous sommes envolés avec l' hé géant en direction de l' ouest pour Holsteinborg. La route aérienne se confond exactement avec le trace de la piste de traîneau qui est parcourue tous les deux ou trois jours par un attelage de chasseurs et que nous voulions suivre d' ouest en est un peu plus tard. C' est pourtant une partie minuscule de ce pays immense, mais nous avons ressenti, pendant les 35 minutes de ce vol, le souffle des solitudes glacées qui nous attendaient, de ces collines dénudées s' élevant jusque vers 1400 mètres environ, entre lesquelles s' étendaient des lacs allongés ressemblant à des fjords.
Avec ses 3800 habitants, Holsteinborg est la deuxième localité du Groenland. Sisimiut, son nom groenlandais, signifie à peu près « les tanières des renards ». Pourtant les Groenlandais, des Esquimaux au sang fortement mêlé à celui des Européens, habitent dans des maisonnettes de bois aux couleurs vives et joyeuses, comme on en rencontre partout en Scandinavie. Les différentes taches colorées des maisons et des églises de bois, semblables à des jouets, s' alignent autour du bassin du port à moitié gelé et dans lequel sont ancrés quelques bateaux de poche. Un nombre incalculable de chiens, surtout des chiens polaires, complètent l' image de cette localité.
Notre équipe, composée de sept Zuricois et de trois Viennois, habite au foyer des marins. Nous avons l' intention, le jour suivant, de nous procurer les vivres, les traîneaux et toutes autres choses utiles à notre randonnée. Mais Preben Schlei-mann, un Danois fort comme un taureau, qui vit ici depuis des années et avec qui nous avons pris contact par lettre, a déjà réglé toutes ces affaires pour nous. Aussi nous reste-t-il un jour entier pour essayer notre matériel et, surtout, pour gravir le Källingehätten, la montagne qui domine la ville.
Tout d' abord, quelques mots sur notre matériel. Le premier point avait porte sur le choix entre des skis alpins et des skis de fond. Nous nous étions décidés très nettement en faveur de ces derniers. Il restait à opter pour des skis à farter ou des skis à semelles. Nous avons trouvé l' équipement idéal dans « trak nowax/nordic tour »: un ski un peu plus large que le ski de compétition, des arêtes d' acier pour les descentes souvent raides dans la neige dure, des semelles adhérant parfaitement même dans les montées assez fortes. Nous les préférions aux skis de fond normaux malgré une avance un peu plus lente dans les descentes, car ils nous épargnaient la corvée du fartage par froid intense. Je décidai d' utiliser à l' avenir mes skis « nordic tour » dans mes traversées alpines et même dans les courses populaires, lorsque les conditions de fartage sont défavorables. Nous sommes équipés, en plus des fixations normales Rottefella, d' une « fixation de talon Iser » qui ne se remarque pas, tant elle est légère. Très facile à mettre et à enlever, elle donne aussi une bonne assise sur le ski dans les descentes. Comme chaussures, nous utilisons des souliers de fond à haute tige, confectionnés en matière synthétique imperméable mais laissant passer l' air. Nous choisissons une pointure de deux numéros plus grande que la normale afin de pouvoir enfiler deux paires de chaussettes.
Le Källingehätten culmine à goo mètres seulement, mais il se dresse directement du niveau de la mer à cette altitude. Son nom signifie en français « capuchon de femme »; il rappelle l' anorak des Esquimaux et sa forme est aussi pointue. C' est cependant la seule cime ayant une forme aussi bizarre, loin à la ronde sur cette côte occidentale. La marche d' approche comprend 7 à 8 kilomètres à ski de fond, suivie d' une montée de plus en plus raide en direction du sommet. Finalement, nous ne pouvons plus que progresser à pied et les 200 derniers mètres se composent d' une varappe sur des dalles fortement enneigées. Avec nos souliers de fondeurs et nos bâtons de ski comme seul équipement - nous n' avons en effet emporté aucun piolet ou matériel de varappe — et avec le froid ré- gnant là-bas cela devient une entreprise tout à fait astreignante.
Nous aurions dû en somme passer deux jours de plus à Holsteinborg, car la vie quotidienne de cette localité groenlandaise est extraordinairement intéressante. Mais, d' autre part, nous devons profiter du temps favorable pour nous éloigner de la côte où le climat, très maritime et humide, apporte souvent des précipitations et du brouillard. A l' intérieur, il fera plus froid, mais plus sec. Toutes les semaines précédentes, notre cauchemar fut de rester bloqués à Sondre Stromfjord ou à Holsteinborg par le mauvais temps.
Le départ, le lendemain matin, prend passablement de temps, comme c' est d' ailleurs toujours le cas lorsqu' une caravane se forme, que ce soit à l' Himalaya ou dans les régions arctiques. Trois traîneaux sont déjà prêts, mais les charges s' avè trop lourdes, et il faut s' en procurer un quatrième.
En général, un traîneau est tire par douze chiens, et son poids, charge utile comprise, ne dépasse pas 1200 kilos. Comme nous voulons rester très mobiles, nous ne devons pas trop les charger, d' autant plus que notre route présente des pentes assez raides. Ip, un charpentier danois, possède justement le quatrième véhicule qu' il nous faut: d' habitude, il a neuf chiens, dont deux ont mis bas la nuit précédente. Avec ses sept « chiens-loups groenlandais » restants, il est notre homme, car à demi-charge correspond un demi-salaire. Peu lui importe combien il gagne! En effet, l' essentiel pour lui est de ne pas devoir travailler durant l' hi à la conserverie de poissons, mais de pouvoir toujours être « par monts et par vaux ». D' ailleurs, la charge de ce traîneau est surtout constituée par la nourriture des chiens. Ceux-ci, qu' il faut nourrir dans le meilleur des cas trois fois par semaine en été lorsqu' ils ne « travaillent » pas, dévorent, en hiver, d' importantes quantités de poisson congelé.
On lit beaucoup de choses sur le danger que présentent ces chiens: ils attaqueraient des enfants en bas âge et même leur maître lorsque celui-ci est ivre ( ce qui n' est justement pas rare chez les Groenlandais ). Mais cela me semble être l' excep qui ne se produit qu' occasionnellement qu' ils sont particulièrement affamés.
Nous regardons avec un intérêt plein de respect l' attelage des chiens et le chargement des traîneaux. En grondant sauvagement, ils se jettent les uns sur les autres, surtout ceux appartenant à différents attelages lorsqu' ils ne sont pas attachés à distance suffisante les uns des autres. Mais les chiens de tête des différents traîneaux tyrannisent aussi leurs meutes. Cela peut même aboutir à ce que des chiens plus jeunes, lorsqu' ils se sentent assez forts, mordent à mort leur chien de tête. Nos 43 chiens se houspillent et se querellent aussi, mais aussitôt après, ils sont à nouveau paisibles et lèchent même l' oreille de leur compagnon qu' ils viennent de mordre jusqu' au sang. Je trouve du plaisir à regarder ces bêtes et me fie à ma vieille expérience des chiens, toujours bien intentionnés à mon égard. Et, voyez-vous, ces « monstres », qu' on dit assoiffés de sang, s' apprivoisent et cherchent des caresses comme des chiens de salon: ils se roulent sur le dos pour que je les gratte sur le ventre et me poussent lorsque je m' arrête. En fin de compte, la vie commune avec les chiens polaires représente pour moi l' essentiel de mes souvenirs du Groenland; compagnons de route les premiers jours, nous devenons ensuite de vrais amis. En outre, j' ai toujours l' impression que les chiens tirent leurs traîneaux avec enthousiasme et qu' ils se mettent au travail avec ardeur. Nous remarquons particulièrement cela à Holsteinborg où les chiens qui ne sont pas choisis pour les attelages semblent tout tristes, alors que nos animaux montrent sans équivoque leur besoin d' action.
Enfin, vers to heures, le premier attelage s' é et je cherche à le suivre. Mais peu après, je dois renoncer à cette idée et me rendre compte que l'on ne peut pas soutenir son allure avec un sac à dos, même s' il ne pèse pas tout à fait dix kilos, et encore moins sur une piste non tracée. Précédant mes compagnons, je trace mon propre chemin à côté des profondes ornières du traîneau et des empreintes de pattes. Cette première étape dé- bute par une longue montée douce vers un col situé à 400 mètres d' altitude, portant le nom de « Majoriaq » sur la carte au i :250000. Un léger brouillard monte de la mer et ses voiles réduisent la visibilité à quelques centaines de mètres, ce qui me fait apparaître infini ce pays qui, sans cela, est déjà immense. Je respire la solitude à pleins poumons et ne me laisse rattraper qu' au col par mes compagnons. Je veux fixer avec ma caméra le plaisir de la descente de l' autre côté du col en direction du nord-ouest. C' est vraiment trop comique de voir mes camarades dont certains sont moniteurs de ski, chanceler sur leurs skis de fond dans cette pente au caractère tout à fait alpin, comme s' ils étaient ivres. Deux de nos attelages nous dépassent à ce moment. Ils semblent voler avec légèreté et élégance à nos côtés vers un fjord au nom imprononçable pour les habitués des langues de l' Europe centrale: « Sarfa Kangerdlurssuk ».
Au bas de la descente, sur les rives de ce fjord gelé, où les chiens se sont couches pour un repos bien mérité, nous nous accordons notre pause de midi. Notre lunch se compose de thé tiède, qui était bouillant il y a quatre heures lorsque nous en avons rempli les thermos, et de sandwiches congelés, dont les grains de glace, qui s' harmonisent avec le paysage, craquent sous la dent. Nos guides coupent avec une pince spéciale les griffes des chiens et les touffes de poils qui poussent entre les, coussinets de leurs pattes, afin que la glace ne puisse pas y adhérer, puis le voyage continue sur la partie orientale du fjord dénommé « Tugdleq ».
Vers 14 heures, la ouate du brouillard se dissipe comme par enchantement, un soleil pâle apparaît et nous révèle tout à coup le paysage sous un jour beaucoup plus réel. Les chiens courent en une large formation sur la glace et les quelque vingt centimètres de neige qui recouvrent ce bras de mer. Au contraire de l' Alaska et de la Scandinavie où les chiens attelés les uns derrière les autres, rappellent une sorte d' étrave, ils sont ici attachés isolément devant le traîneau et marchent les uns à côté des autres en formant un faisceau devant le véhicule. Cette particularité est due au paysage car, au Groenland, le terrain est beaucoup plus ouvert et les buissons n' atteignent guère plus de 30 à 40 centimètres.
Après 15 kilomètres de terrain plat sur la surface du fjord, la route remonte à partir de son extrémité orientale, sur cinq kilomètres, une vallée contournée en direction de la montagne. Nous installons vers 16 heures notre premier campement derrière un tournant afin d' être protégés contre une éventuelle tempête d' ouest. Trois petites tentes pour dormir et une grande tente destinée à la cuisine et la salle de séjour, sans toile de fond, nous offrent leur abri. On peut donc sans autre ramasser la neige pour la faire fondre sur le sol de la cuisine. Dans l' autre moitié de la tente, des peaux de caribou ( renne sauvage ) étalées sur le sol nous procurent chaleur et confort.
Comme partout et toujours dans le Nord, les chiens restent dehors, se couchent dans la neige, posent leur queue sur leur museau et s' endorment paisiblement jusqu' au lendemain. Il y a déjà -25 °C dehors et —io °C dans les tentes on l'on dort; mais il fait agréablement -2 °C à la cuisine que l' un d' entre nous estime déjà « surchauffée ». Je suis surpris de la rapidité avec laquelle on s' ha au froid.
Le temps change durant la nuit et le thermomètre baisse à —30 °C; il fait donc encore plus froid. Le matin suivant, nos chiens se trouvent complètement sous la neige et ne semblent pas avoir l' in de se lever; ils gardent leur chaleur sous leur manteau de neige. Le vent souffle si fort que nous décidons tout d' abord de rester. On pourrait certainement progresser avec le vent d' ouest dans le dos, mais le démontage et, plus tard, le remon-tage des tentes pourraient nous valoir des engelures aux mains. Je voudrais citer ici Amundsen: « Dans l' Arctique, trop ou trop peu de courage n' est pas de mise, il faut de la mesure. » Vers midi, la tempête diminue quelque peu, les chiens commencent à remuer, et nous décidons d' entreprendre une demi-étape, afin de ne pas prendre trop de retard sur notre programme. Cette portion de route ne mesure donc que vingt kilomètres et remonte la vallée « Nerumaq » qu' au d' un col. Au moment on nous y arrivons, les nuées se retirent, et nous jouissons d' une magnifique soirée sans vent. Un temps pareil est d' ailleurs normal ici de telle sorte que, au contraire des alpinistes, nous nous levons assez tard, nous nous attardons au déjeuner et ne partons que dans la matinée par un temps plutôt gris. Nous nous accordons une très courte pause à midi et nous nous déplaçons jusque tard dans l' après, car c' est à ce moment-là que le soleil apparaît presque toujours.
Lorsqu' on a atteint le nouveau campement, le moment le plus important de la journée est le repas des chiens. Les animaux des quatre attelages sont attachés à distance convenable les uns des autres et leurs maîtres poussent devant chacun d' eux un sac de Heilbutt ( sorte de carrelet ) ou de petits poissons ressemblant à des sardines. Ainsi chaque meute comprend qu' elle reçoit sa nourriture; autrement il se pourrait que l' une d' elles arrache son pieu et se jette sur les chiens et la pitance de la concurrence. La seconde difficulté pour chaque guide est de maintenir la paix entre ses propres animaux. A un ou deux mètres devant les chiens, il éparpille la nourriture en gros morceaux au moyen d' un crochet de bois, afin que les animaux réalisent qu' il y en aura suffisamment pour tous puisqu' ils ne sont nourris qu' une fois par jour, vers le soir. Tout cela se passe dans un concert d' aboie et de hurlements. Le calme ne revient que durant le repas lui-même qui se déroule selon un ordre strict, le chien de tête mangeant le premier, puis sa femelle et finalement les jeunes; les gémissements se transforment peu à peu en un bruit satisfait de mandibules. Ces bêtes ne sont pas du tout accoutumées à de la nourriture cuite et ne sauraient absolument pas qu' en faire.
Notre repas chaud a aussi lieu le soir, mais toujours après celui des chiens. Ensuite, nous restons encore un long moment ensemble à boire du thé et à manger des petits biscuits, et nous laissons Titus, notre Groenlandais, nous raconter des légendes de son pays, parlant des tupilaks et d' autres messa- gers de mauvais augure. Il y croit encore quelque peu, malgré son ouverture d' esprit à la technique et au modernisme.
Le troisième jour, nous voulons rattraper la demi-étape perdue en avançant de 45 kilomètres au lieu des 30 à 35 kilomètres quotidiens. La marche s' étale de 9 heures 30 à i 7 heures, le trajet longeant par endroits un chapelet de lacs. Le clou de la journée est une descente rapide où nous devons atteler les chiens à l' arrière des traîneaux pour les freiner. Cet effet de freinage est encore accentué par deux grosses cordes enroulées autour des patins de chaque traîneau. Mais nous attribuons aux « tupilaks » que nous avions emportés, le fait que l' un des traîneaux verse au cours de cette descente et dégringole toute la pente en entraînant avec lui les chiens qui roulent les uns sur les autres. Le tu-pilak est la plupart du temps représenté par un démon sculpté dans une défense de morse que l'on cachait autrefois en secret dans les bagages de son ennemi afin de lui porter malheur. On peut encore les acheter de nos jours comme souvenirs chez les sculpteurs esquimaux.
Peu à peu, le climat devient plus continental, plus sec et nous n' en ressentons presque plus les effets désagréables. Je me suis même déjà habitué à croquer les grains de glace de nos sandwiches de midi. D' ailleurs, la routine s' installe, mais je ressens la magnificence de toute chose car, malgré une certaine uniformité du paysage et du déroulement des journées, il y a toujours une nouveauté à découvrir ou à apprendre de nos amis groenlandais. Nous passons les troisième et quatrième nuits au bord de lacs gelés. Mais comment peut-on y fixer une tente? Cela pourrait se faire avec des pitons à glace, mais nous n' en avons pas. Us ne sont cependant pas indispensables. En effet, on amasse un peu de neige sur l' extrémité de la corde à amarrer, on verse de l' eau bouillante et, en quelques secondes, la corde est gelée dans la couche de glace.
J' ai pris l' habitude, chaque matin, de glisser tout seul en avant de la colonne durant quelques heures et de n' attendre mes camarades que peu avant la pause de midi. Ainsi l' impression de l' im Egedesmind Kangât:
Preven Juliai Nanonalik Holsteinsb >rg Sukkertoppen Godthàl Frederikshâb Kap Farvel 50 m Ivnajuagtoq cnn1066 m bUU m«> .__. ogQ m erumaq L_iUmivil< 120 m Qardtigssuit, mensité est encore accrue par le phénomène du white out. Lorsqu' on regarde avec attention pendant longtemps le blanc diffus de la neige et du brouillard à la recherche de son chemin, on ne distingue plus, peu à peu, ni les distances, ni les différences de niveau. Les yeux deviennent douloureux et des maux de tête s' ensuivent. D' autre part, l' effet d' étendue et de solitude en est encore renforcé et j' en ressens presque un « besoin impérieux ».
Les noms géographiques locaux sont toujours imprononçables: Iluliumanerssûp portornga, Itivneq, Kangerdluatsiarssuaq, etc. L' après du cinquième jour, une montée nous conduit du lac « Amitsorssuaq » à « Qardtigssuit ». Pour nos braves chiens, c' est l' épreuve du voyage. Le trace borde, en le remontant, un large ruisseau gelé. A de nombreuses reprises, les chiens patinent et les traîneaux s' immobilisent. Les guides aident les bêtes de leur mieux, mais ils glissent en arrière eux aussi avec leurs chaussures de peau de phoque. En haletant, ils passent des sangles autour des animaux, afin de tirer les charges quelques mètres plus loin. On se rend donc bien compte que ces chiens, pourtant très robustes, sont « usés » au bout de sept ou huit ans. On ne peut pas en effet les utiliser plus longtemps comme animaux de trait et si, auparavant, ils ne sont pas morts de façon naturelle ou n' ont pas été mordus mortellement dans les combats pour la suprématie, ils sont alors en général abattus. En effet, la vie est dure ici dans le Nord, aussi bien pour les hommes que pour les bêtes. Pourtant Ip, qui est Danois, nous raconte qu' il continue de nourrir ses animaux après cette échéance. Titus, lui, en vrai Groenlandais, les abat et porte avec fierté un pantalon fait de leur fourrure. Pourtant, il aime beaucoup ses animaux: il leur donne même un supplément de lard de baleine avant les nuits particulièrement froides. Ip et Titus sont très enthousiastes lorsque nous leur expliquons le rôle des crampons, et nous promettons de leur en envoyer en cadeau. Ainsi, ils pourront mieux aider leurs chiens, et cela constituera d' ailleurs davantage un présent pour ces derniers que pour eux-mêmes. Nous atteignons le Sondre Stromfjord le soir de ce même jour; j' en par là le fjord lui-même, le deuxième de la côte ouest par sa longueur, et non l' aérodrome du même nom. Assis sur un rocher dans le crépuscule, je prends congé de ce pays magnifique ainsi que des chiens. Pourtant, nous avons encore 15 kilomètres à parcourir jusqu' au port; mais qu' est en comparaison des 1100 kilomètres déjà parcourus durant cette saison sur les lattes étroites? De l' aérodrome, nous ferons encore une excursion d' un jour et de 25 kilomètres jusqu' à la carapace de glace de l' inlandsis, mais la véritable « aventure groenlandaise » avec les tentes et les chiens touche à sa fin. Je chipe encore quelques poissons dans un traîneau pour les offrir en guise d' adieu à nos fidèles amis à quatre pattes toujours affamés, avant de me faufiler dans la tente de la cuisine qui, à mes yeux, est trop chaude et trop bruyante.
C' est une partie ridiculement petite de cette île immense que nous avons appris à connaître, 250 kilomètres tout au plus, et pourtant je suis complètement sous le charme de ce pays nordique, quoique cette petite randonnée ne soit qu' un avant-goût du monde arctique. Car j' aurais voulu, par la suite, effectuer la traversée de l' in de la côte orientale à la côte occidentale. Mais je ne la ferai pas, car cela représente, à mon avis, une violation de la nature que de s' embar avec des luges à moteur. Quant aux chiens polaires, cela signifierait leur arrêt de mort. En effet, tous les animaux arrivant ici en provenance de la côte est sont abattus parce que, croit-on, ils apporteraient des maladies. Ni la vie d' un chien, ni celle de cinquante n' ont beaucoup d' importante ici. On ne peut conduire à une mort certaine ces fidèles compagnons grâce auxquels la traversée est possible. Ce prix me semble en effet trop élevé pour une performance sportive.
Malgré tout, j' espère revenir, car il y a tant d' autres buts d' excursion sur cette le géante aux portes de l' Arctique.
Traduit de l' allemand par C. Aubert