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Le solitaire
Il se dressait, solitaire, sur la colline. Ses branches se déployaient, ses feuilles écoutaient le vent et se balançaient en cadence. Il se souvenait ce matin-là, il se souvenait qu’un merle l’avait déposé là un matin d’automne, il y avait déjà 50 ans. Le pied d’un marcheur l’avait enfoncé dans la terre, et après une mystérieuse transformation interne, il avait vu sortir à la fois des racines et une tige qui aspirait à se dresser vers le soleil.
Il commença par prendre de la hauteur, c’était une nécessité qu’il ne s’expliquait pas. Doucement, au fil des saisons, son tronc s’épaissit, ses racines s’enfoncèrent dans le sol, ses branches s’ouvrirent comme pour embrasser l’univers. Il se souvenait, il avait alors deux ans, il se croyait fort et solide, il s’imaginait vaincre le monde. Ce soir-là, il y eu une tempête comme il n’en connut que trois autres dans son existence. Mais c’était la première qu’il affrontait, et il était seul, sur la colline. Par chance il était jeune, il était souple, il pliait sous les bourrasques, il se relevait tout aussitôt pour retomber de l’autre côté. Il n’avait jamais été secoué de si belle façon, il redoutait de se voir arracher du sol et être emporté par le souffle puissant du vent. Les tempêtes suivantes avaient été moins douloureuses, parce qu’il était déjà fort et bien implanté dans la terre. Il avait perdu quelques branches, mais c’était sans conséquence.
Il riait encore de ses souvenirs : lorsqu’il avait cinq ans, sa cime lui avait permis de découvrir un univers plus large. Il se croyait invincible, tout puissant, et surtout pensait tout connaître sur son environnement.
A dix ans il avait quasiment atteint sa taille, son univers s’était encore élargi, il voyait par-dessus la colline voisine et pouvait contempler le lac qui brillait de mille feux sous le soleil d’été. Qu’il avait eu chaud cet été-là. Mais qu’il avait été heureux. Sa solitude avait été interrompue par de nombreux visiteurs : des marcheurs qui avaient succombé sous la chaleur estivale et qui venait chercher un peu d’ombre sous son ramage. Jamais il n’avait vu autant de promeneurs s’arrêter à ses pieds. Des jeunes, des vieux, des groupes, des familles, des solitaires, des pressés et des dormeurs… il se souvenait de chacun.
A présent, il avait cinquante ans. Peut-être soixante. Ou bien plus encore. Il ne savait plus, il n’avait pas appris à compter au-delà de dix. Son écorce était devenue rugueuse, par endroits elle avait été percée par des insectes. Il comptait trois orifices creusés dans son tronc à différents lieux. Au début, ça avait été douloureux, douloureux parce que l’écorce piquée par les oiseaux souffrait de ce traitement, douloureux aussi parce que sa beauté en était atteinte. Mais toute plaie cicatrise. Et puis un jour, il s’éveilla au son de pépiements qu’il n’avait jamais entendus. Il renfermait en son sein une nichée de merles. Les deux autres orifices avaient servi de logis à des rouges-queues. Il en était encore ému.
Années après années, les oiseaux revinrent l’habiter et lui faire l’honneur d’y faire naître leurs petits. En récompense, il profitait du joyeux chant des oiseaux.
Ce matin-là il fut surpris de voir arriver un énorme camion. Des bûcherons en descendirent, et, sans état d’âme, se mirent à dépecer le vieil arbre solitaire. Celui-ci tendit ses branches, et dans un soupir, s’affaissa sur le sol. Des hommes hissèrent le tronc à l’aide d’une grue sur le grumier. Ce roi solitaire avait vu l’univers, du moins le croyait-il. Au premier virage, il comprit qu’il s’était trompé et que du haut de la remorque où il était juché, il pourrait encore découvrir le reste du monde.