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En chiens de faïence, la vieille Dame et Sal se regardaient, baissant chacun leur tour la tête pour localiser sur la table leur tasse de café, ou le petit morceau de tarte aux pommes chaude qu’elle avait commandée pour lui, mais dans lequel, l’air de rien, elle prélevait allègrement. Elle ne lui avait posé aucune question, quant à lui, il avait simplement oublié avoir jamais eu des cordes vocales. En face de cette dame qui le regardait, même la Voix se faisait toute petite. Elle n’avait pourtant pas, maintenant qu’il la voyait, grand’ chose de bien terrifiant. C’était une vieille femme certes élégante, mais sans appui, comme si elle voulait faire croire qu’elle s’était juste habillée avec ce qui traînait, chez elle, et que c’était par hasard qu’elle était si parfaitement mise. Son port de tête, légèrement hautain, lui rajoutait quelques centimètres à première vue, et ses cheveux noirs, probablement teints, tombaient en cascade sur une cape vert émeraude qu’elle avait soigneusement pliée sur le dossier de sa chaise.
Un jour, son copain Acné avait dit à Sal : « Il y a deux types de café à Lausanne : ceux pour les riches qui voudraient montrer qu’ils sont riches, et ceux pour les riches qui voudraient penser qu’ils sont pauvres. » D’après le décor, Sal déduisit que le bar dans lequel elle l’avait emmené faisait partie de la seconde catégorie. L’éclairage insuffisant ne parvenait pas à masquer une propreté suspecte pour un vieux bistrot, et derrière le bar, la rangée de bouteilles d’alcool contenait plus de Bombay Sapphire et de Courvoisier que de Cynar et de Suze. Sal aurait bien réclamé une bière, ou une vodka, pour se calmer un peu, mais il lui aurait fallu être doué de parole. Et elle avait commandé pour eux deux, deux cafés, une part de tarte, et deux cuillers, « même si, pour mon diabète, ce n’est pas très recommandé », avait-elle déclaré d’un ton où pointait la malice des gourmands qui n’en font pas un péché.
Le serveur n’avait, à leur entrée, guère prêté attention à Sal, qui n’était pas excessivement moins bien habillé que la plupart des jeunes gens libres de passer un lundi après-midi à boire des expressos avec un ordinateur portable sur les genoux, mais le t-shirt de Sal, pourtant lui aussi orné d’un logo vintage, n’avait malheureusement pas été confié aux bons soins d’un magasin spécialisé dans la résurrection des fripes, mais avait été porté de moins en moins fièrement par plusieurs personnes dans divers états de détresse, ce qui se remarquait assez vite pour peu qu’on s’en approchât de près. A mesure donc qu’il découvrait cette étrange paire de clients, se creusaient sur son visage des rides soucieuses. Bien entendu, il s’était adressé directement à la Dame, du regard d’abord, regard qu’elle avait soutenu sans trahir une quelconque émotion. Puis il avait pris leur commande sans mot dire, reniflant légèrement lorsque ses yeux avaient effleuré les bras ruinés de Sal.
La tarte était presque finie, et déjà Sal regrettait la sensation de ses contrastes subtils, la pâte croquante et le moelleux des pommes chaudes, le caramel tout en agressivité sucrée contrecarrée par l’acidité des fruits. Il aurait voulu mettre ce goût en boîte, le garder avec lui jusqu’à la fin de ses jours, et ne plus vivre que de lui. Une ébauche de sourire vint craqueler ses lèvres ravagées par le froid de ses nuits. Il tourna la tête, et fut presque surpris de découvrir les autres clients apparemment inconscients de la petite épiphanie gustative qu’il venait de vivre. Seule la Dame semblait partager un peu son contentement, ce qui ne la rendait pas plus loquace.
« Un petit bout de gâteau, ma foi, c’est parfois juste ce qu’il faut pour tenir, lui lança-t-elle d’un ton amical. Et j’ai un faible pour leur tarte, même si ils ont baissé, dernièrement. Ou bien c’est peut-être moi, allez savoir…
-Oh, oh non, répondit Sal, sentant, à travers la peur, que la Dame n’était pas insensible à la flatterie.
-Et qu’est-ce que vous en savez, vous ? », le reprit-elle d’un ton sec mais non dénué de reconnaissance. Elle lui fit un clin d’oeil qui avait dû, il y a quelques années, lui obtenir un certain nombre de faveurs. Décontenancé, Sal bafouilla plusieurs ébauches d’excuses, mais elle l’interrompit bien vite d’un geste de la main. « Une phrase à la fois, mon cher, je n’ai plus le cerveau de mes vingt ans. » Sal se tut. Il aurait tant voulu lui dire merci, il aurait tant voulu savoir son nom, il aurait tant voulu lui expliquer, lui dire que ce qu’elle avait sous les yeux, ce n’était pas lui, Sal, le vrai, mais le fils de la Voix, le triste héraut de son besoin.
Une immense tristesse emplit son âme, soudain, comme si il se voyait pour la première fois tel qu’il était, et qu’il remarquait enfin sa déchéance. Sa bouche pâteuse s’emplit du souvenir des pommes molles et de la pâte crissante, et une larme unique vint troubler sa vision. Insidieusement, la Voix lui susurra « Et le pire, c’est que ce n’est pas la première fois que tu ressens ça. » C’était vrai, et à chaque fois il avait décidé de s’en sortir, de tout lâcher, de repartir à zéro, et à chaque fois elle l’avait rattrapé, séduit à nouveau, lui avait promis un monde moins gris, un monde moins fade, un monde dans lequel il aurait une place. Une plainte maquillée en soupir s’échappa de sa gorge, à peine un son. Puis la Dame posa une main sur son avant-bras.
Un choc terrible le propulsa hors de sa chaise. En un mouvement, il était debout parmi les restes de vaisselle qu’il avait propulsés de la table. Perdu, confus, terrifié, il tenta comme il put de ranger, de débarrasser le sac à main de la Dame des saletés qu’il avait commises. La Dame, interdite, n’avait pas bougé, mais le serveur, Dieu sait ce qu’il avait vu, ce qu’il avait pensé, et il courait sur lui, l’air en colère, et Sal qui s’accrochait au sac de la Dame et qui voulait crier « j’ai rien fait, j’ai rien fait, je l’ai pas volé, je rangeais, je rangeais », la main de l’homme sur son col, l’autre qui tirait sur le sac, une couture qui craqua, puis une autre, le contenu vola comme au ralenti, la Dame qui s’était levée et qui criait quelque chose qu’il n’était pas capable d’entendre, un poudrier années 30, du maquillage, le serveur qui gueulait à Sal de lâcher ça, un petit flacon de parfum s’était brisé, rien n’avait plus de sens, et puis un porte-monnaie de cuir noir au loquet doré, la Voix hurla : « MAINTENANT ! », et Sal, saisissant le porte-monnaie, fauchant dans sa course la vieille dame, pas très fort, mais elle tomba au sol, sonnée, et il eut juste le temps, avant de fermer la porte derrière lui, de l’entendre crier « pourquoi ? ».
A suivre…
Photo CC Andreas Kollegger