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J'ai été intrigué par Ubu Roi, la pièce d'Alfred Jarry, dès ma première lecture et, l'ayant relue récemment pour des motifs professionnels, j'ai mesuré ce qu'elle avait de captivant: le fond de l'intrigue s'appuie essentiellement sur un ordre héroïque des choses, comme la littérature française l'a peu fait depuis le Moyen-Âge. Car Ubu tue le roi de Pologne Venceslas, mais son fils Bougrelas reprend finalement le pouvoir, faisant triompher le droit.
Or, ce droit lui vient clairement du Ciel: dans une grotte, le prince a la vision de ses ancêtres rayonnants, et le fondateur de sa Maison vient en personne lui donner une épée sacrée, par laquelle il pourra récupérer sa couronne.
L'épouse même du roi Venceslas, juste avant son assassinat, a rêvé qu'Ubu le fomentait: Venceslas, bonne pâte, ne veut pas le croire, prenant Ubu pour un homme digne et fidèle, ce qu'il n'est pas. Bon lui-même, il ne peut pas soupçonner les autres de méchanceté. Mais le rêve de Rosemonde était un clair avertissement des dieux.
Donc, la divinité est du côté de la lignée légale, comme dans les récits médiévaux. Et Ubu est du côté du mal.
Oui, mais la pièce ne se centre pas sur Bougrelas, mais sur Ubu et ses méfaits, sa lâcheté et son absurdité.
Si la trame de l'histoire était elle-même absurde et sans ordre, la pièce serait mauvaise. On en voit beaucoup, de ce type. Mais le paradoxe d'une intrigue héroïque centrée sur le méchant a quelque chose de plaisant, la solidité de l'intrigue permettant de la suivre, et la drôlerie du méchant permettant de rire. Cette alliance des contraires a créé une qualité singulière, un équilibre.
Personne en France ne voulait, à l'époque de Jarry, d'un conte de fées à la mode médiévale; mais le théâtre commençait déjà à pencher vers le chaos scénique qui, sous prétexte de rire, rend impossible toute action dramatique digne de ce nom, et l'intérêt soutenu.
La mode des héros monstrueux, des surhommes du mal, est typique du début du vingtième siècle: on rêvait de merveilleux, mais on ne voulait pas assumer la morale traditionnelle. Il n'y avait plus qu'à créer des méchants énormes, et Ubu est l'un des premiers du genre. Il était préparé par des héros paradoxaux, comme le comte de Monte-Cristo, qui se venge en cachant honteusement son identité – mais c'est pour mieux accomplir un châtiment que le Gouvernement, dupe des hommes et ayant perdu tout lien avec la divinité, est dans l'incapacité d'accomplir. Là est l'origine du super-héros.
Pendant longtemps, le culte inconscient de l'État a fait hésiter sur l'approbation qu'on pouvait concéder à ce type de personnages. Il y avait la constatation que l'État n'était qu'une chose humaine, et le désir qu'il reste quelque chose de magique, de divin. Cela se combattait.
On a vu des surhommes hors-la-loi, alors, comme Arsène Lupin ou Fantômas. Ubu est aussi cela, puisque des serviteurs très puissants lui permettent finalement de s'enfuir, le rendant quasi immortel. Lui aussi bénéficie d'une protection mystérieuse, dans l'ombre!
Le surhomme légal est déchu depuis la mort des chevaliers médiévaux. Maintenant vient l'âge des super-héros vivant dans l'ombre. Longtemps ils ont été méchants. De bons peuvent désormais survenir, et faire naître de nouveaux genres de trames.
On l'a peut-être compris plus vite en Amérique qu'en France, pays moins individualiste, comptant plus sur l'État.