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05/03/2013
amuleto
antonin moeri
Dans le monologue halluciné que Roberto Bolaño intitule «Amuleto», celle qui dit JE se demande pourquoi elle a quitté Montevideo. Est-ce la folie qui l’a poussée au voyage? Est-ce la culture? Est-ce un amour débordant? Elle arrive à Mexico dans les années soixante et offre ses services à des poètes qu’elle admire: nettoyer le plancher, laver les fenêtres, faire les courses. Ce sont des souvenirs qu’elle ressasse, car Auxilio Lacouture, la mère des poètes mexicains, se terre dans son bunker: les toilettes de l’université assiégée en 1968 par les soldats qui ont violé l’autonomie universitaire. Elle y restera treize jours, dans ces toilettes, sans manger, à convoquer des souvenirs et à imaginer l’avenir, pour résister aux forces dites de l’ordre, qui sont en réalité des forces de mort.
Le lecteur se demande à qui parle Auxilio. «Chers amis», dit-elle et on pourrait l’imaginer s’adressant à nous comme elle le faisait quand elle s’adressait à ses jeunes amis poètes pour raconter une anecdote, un fait divers, une vision, une promenade, une rixe ou un rêve. Quand cette femme grande et maigre nous parle, elle a perdu ses dents et c’est de ce trou (sa bouche édentée) que sortent les phrases de ce discours délirant où passé, présent et futur se mêlent, pendant que le rayon de la lune passe d’un carreau à l’autre de la fenêtre des toilettes et que la recluse tourne les pages d’un livre de poésie posé sur ses genoux.
Éprise de beauté, Auxilio aime les peintres, les poètes, les actrices. Elle aime rencontrer des gens, faire l’amour, passer des nuits blanches, boire de la tequila, manger des fromages français, parler avec un spécialiste du théâtre moderne qui se rend à Cuba pour rencontrer Fidel Castro, parler d’Ezra Pound, Céline, Cortazar, Kafka, Rimbaud, Gombrovicz et Genet. Mais l’art, l’amour de la poésie et de la littérature peuvent-ils nous sauver de la médiocrité, du mal?
Le lecteur a le sentiment que Bolaño, en mettant en scène cette grande femme maigre, pas encore édentée quand elle est assiégée dans les toilettes de l’université de Mexico, a voulu non pas prouver mais suggérer que la mémoire, les livres, les rêves, l’écriture, la transmission des oeuvres et la nuance peuvent être une forme de résistance à la violence politique, aux monstruosités de l’Histoire, et qu’au chant du bouc qui monte le long des barres d’habitation on peut préférer un chant qui nous parle de la bravoure et des miroirs, du désir et du plaisir.
Ce chant, c’est l’amulette d’Auxilio. Amulette qui donne son titre à un livre précieux qu’on relira bientôt dans un train ou un avion, en montagne ou sur une île, un de ces livres qui change notre vie, comme me disait hier soir un jeune éditeur passionné, fin et talentueux.
Roberto Bolaño: AMULETO, éditions du Rocher, 2008