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Dans l’est de la Suisse, les élèves internes fréquentaient principalement les collèges de Feldkirch et de Cons - tance. Celui de Brigue était aussi ouvert à l’Italie du Nord. A Lucerne, Fribourg et Porrentruy, outre l’enseignement « gymnasial », la philosophie et la théologie furent temporairement dispensées.
Comparés aux collèges de Munich, Ingolstadt, Dillingen, Cologne, Vienne, Graz, Prague, ou encore à ceux de Paris, Madrid et Milan, la taille et les richesses des collèges de l’ancienne Confédération étaient relativement modestes. Or c’est l’accumulation par l’Ordre d’importantes propriétés[1] qui explique en partie le développement de l’antijésuitisme dans les pays de langue romane et dans leurs colonies. Une opposition qui a conduit à l’expulsion des jésuites du Portugal en 1758, de France en 1764 et d’Espagne en 1768, puis à la suppression de la Compagnie par le pape en 1773.
Deux cas particuliers
En Suisse aussi des voix - plus modérées - ne manquèrent pas de critiquer la Compagnie de Jésus. Mais quand les différentes villes apprirent la nouvelle de la suppression définitive de l’Ordre, elles demandèrent aux jésuites de devenir des prêtres séculiers et de poursuivre leurs activités d’enseignement. Les événements de 1773 ne provoquèrent donc pas de changements profonds pour les jésuites du pays, du moins pas au début.
Cependant, comme les jésuites ne pouvaient plus recruter, ils devinrent de moins en moins présents sur le territoire, sauf à Fribourg où les anciens Pères se maintinrent jusqu’en 1818, date à laquelle l’ancien collège fut confié à la nouvelle Compagnie de Jésus. Cette continuité de l’Ordre observée en Suisse est unique, exception faite de la Russie blanche. Les anciens jésuites, sortis de la structure mondiale de l’Ordre, furent recrutés comme instituteurs dans les écoles d’Etat et beaucoup s’ouvrirent à l’idéologie des Lumières. Contrairement donc à l’idée que l’on s’en fait généralement - qui associe la chute de l’Ordre à un rejet des idées contemporaines -, cette idéologie était déjà répandue au sein de l’ancienne Compagnie.
Hormis la Suisse, les jésuites se sont maintenus dans une seule autre région : un petit territoire à l’est de la Pologne, tombé aux mains de la Russie des tsars en 1772. Les 200 jésuites qui y vécurent privés de leurs maîtres furent protégés par l’impératrice Catherine et servirent en qualité d’enseignants et de pasteurs à la population catholique locale.
Catherine interdit, sous peine de lourdes condamnations, la publication du Bref de suppression papal et autorisa les jésuites à fonder un nouveau noviciat, à ordonner des prêtres, et même, en 1782, à tenir une Congrégation générale extraordinaire et à élire un vicaire général. La Compagnie de Jésus disposa ainsi d’une structure propre, lui permettant de préparer le terrain de son rétablissement dans le monde entier. Le pape, qui avait prononcé la suppression de l’Ordre suite à des pressions politiques, ne fit pas obstacle à son développement en Russie. Et en 1801, le nouveau pape Pie VII rétablit la Compagnie dans l’Empire russe.
Mais la couronne espagnole continua à s’opposer au rétablissement complet de l’Ordre au sein de l’Eglise. En 1804, les jésuites furent réinstaurés dans le Royaume des Deux-Siciles ; ce nouveau départ fut à nouveau étouffé, deux ans plus tard, avec l’invasion de Naples par les troupes françaises. Toutes ces étapes jetèrent néanmoins les fondations du rétablissement complet de l’Ordre.
Les anciens jésuites, ceux qui avaient fait leur profession solennelle avant 1773, la renouvelèrent de façon privée auprès du vicaire général de Russie blanche. Selon le droit canon, cet acte n’avait aucune valeur, car ces prêtres vivaient dans des régions où la Compagnie n’existait pas officiellement pour l’Eglise. Mais ces hommes savaient qu’ils redeviendraient automatiquement membres de l’Ordre lorsque le pape l’autoriserait à nouveau. C’est ainsi qu’un grand nombre de jeunes gens d’Europe centrale et occidentale se rendirent en Russie blanche après 1801 pour y commencer leur noviciat. Et que la Compagnie de Jésus comptera environ 600 membres dans le monde au moment de son rétablissement, en août 1814.[2]
Suisses, toujours prêts !
En Suisse, l’invasion de la Confédération par Napoléon en 1798 avait rendu évidente l’idée qu’une simple fédération d’Etats n’était plus une solution. Mais Napoléon n’était pas disposé à mettre en place un nouveau système. Alors que l’Europe se transformait en un grand champ de bataille, des politiciens locaux commencèrent à mettre sur pied, avec leurs moyens limités, une nouvelle structure sociale. Leurs réflexions étaient empreintes d’une volonté de réforme, d’optimisme, d’espoir d’une vie meilleure, mais aussi de peur d’une nouvelle invasion et de chaos.
Il est bien naturel, dans de telles circonstances, de se raccrocher à des valeurs sûres. C’est pour cette raison que le rétablissement de la Compagnie de Jésus fut rapidement demandé, même dans certains foyers protestants. En mai 1805, la République de Soleure présenta une requête en ce sens au pape, qui, eu égard à Napoléon, la refusa.
Le gymnase de Sion
Pendant ce temps, en 1802, Napoléon déclarait le Valais « république autonome », indépendante donc de la République helvétique. Anton de Augustini, premier gouverneur du pays, ancien élève du collège jésuite de Brigue et désormais partisan de Napoléon, avait pour tâche de mettre sur pied un Etat centralisé, sur le modèle français, aidé en cela par l’évêque et le chapitre des chanoines. Ceux-ci déclarèrent qu’il fallait réformer l’enseignement du gymnase de Sion, anciennement dirigé par des jésuites, afin de former des clercs et des fonctionnaires à même de surmonter les défis intellectuels de l’époque. Mais le Valais manquait d’enseignants. On se souvint alors de la Compagnie de Jésus… qui n’existait plus.
Or, en Italie, au début du XIXe siècle, un nouvel Ordre avait été fondé : la Société de la foi de Jésus, ou paccanarisme. Comme son nom l’indique, cet Ordre s’inspirait de l’héritage de la Compagnie de Jésus. Augustini obtient qu’en décembre 1805, dix membres de cette Société viennent prendre la tête du gymnase de Sion. Ils avaient pour mission de suivre l’ancien enseignement des jésuites et, comme ces derniers l’avaient fait à Sion et dans les villages avoisinants, de servir de pasteurs pour la population locale.
Pour Augustini, il ne s’agissait pas là d’un retour en arrière car en tant qu’homme d’Etat éclairé, il contrôlait ses enseignants. Il contribua à l’instauration de cours de physique et de littérature contemporaine, et plaça les Pères au cœur de la construction de la nouvelle république.
Augustini cependant n’ignorait pas que ces derniers poursuivaient un objectif supérieur : le rétablissement de la Compagnie. Comme le supérieur général des paccanaristes progressait avec trop d’hésitations, ceux du Valais se séparèrent de lui en 1806, pour fonder, avec l’autorisation de Pie VII, leur propre Ordre intérimaire, d’où une situation ambivalente. D’un côté, il y avait donc Augustini et sa loyauté envers Napoléon, de l’autre, un collège d’enseignants bénéficiant de la protection du pape et se posant en avant-poste du rétablissement de la Compagnie en Europe centrale.
L’interaction de ces deux forces en présence (le pape et Napoléon) eut des résultats surprenants : alors que partout en Europe les jésuites prenaient la fuite face à l’avancée des troupes françaises, Napoléon lui-même maintint au Valais le gymnase de Sion et reconnut à ses professeurs le titre de fonctionnaires de l’Etat français, sous condition que ceux-ci adoptent un enseignement libéral en français.
En leur for intérieur, les Pères de Sion étaient des jésuites, même si leur Ordre n’avait pas encore été rétabli. Ce n’était un secret pour personne. C’est ainsi que d’autres membres rejoignirent la communauté, comme des prêtres d’autres villes venus y pratiquer les Exercices spirituels de saint Ignace. En 1810, les professeurs se rattachèrent aux jésuites de Russie blanche. Il ne s’agissait alors que d’une déclaration d’intention, puisque le droit canon interdisait l’Ordre en dehors des frontières russes. Cependant, suite au rétablissement de la Compagnie par le pape en 1814, une déclaration valaisanne confirma que les Pères de Sion étaient bien des jésuites à part entière. Cette date marque encore le nouveau départ de la vie jésuite dans le monde germanophone, alors que, dans les faits, les Pères se sont con tentés de poursuivre ce qui avait été amorcé en 1805 par Augustini.
Brigue et Fribourg
C’est ainsi qu’en avril 1814, le Landammann Kaspar Eugen von Stockalper remettait l’ancien collège de Brigue aux professeurs de Sion. Est-ce dû aux magnifiques bâtiments ou au fait que par le passé Brigue avait le statut d’un collège et Sion celui d’une simple résidence ? Quoi qu’il en soit, les Pères y transférèrent leur siège et y ouvrirent un noviciat.
Si l’école de Sion accueillait principalement des Valaisans, Brigue attira des élèves de l’ensemble de la Suisse, y compris des régions germanophones. En 1818, le collège Saint-Michel de Fribourg s’ajouta au nombre. Et en 1821, il devint le centre de la Viceprovincia Helvetica, rebaptisée Provincia Germaniae Superioris en 1826, d’après le nom porté par la province avant sa suppression. En 1824, la faculté de théologie y fut inaugurée.
Dans le même temps (années 1810 et 1820), en Belgique et en Russie, les premières expulsions de jésuites eurent lieu. Ce fut au bénéfice des collèges suisses qui accueillirent ainsi du personnel enseignant qualifié et proposèrent à leurs élèves une ouverture à différentes cultures et nations.
Des idées préconçues
Les historiens actuels suisses étudient principalement l’époque de la République helvétique et la Guerre du Sonderbund. Peu s’intéressent aux premières décennies du XIXe siècle, époque moins importante du point de vue de la culture générale historique.
L’Ordre des jésuites d’alors passe pour avoir été un rempart contre les idées républicaines et des Lumières, et le symbole d’une société arriérée. Les opposants libéraux à la Compagnie de Jésus ne sont pas les seuls à véhiculer une telle image : l’historiographie jésuite elle-même décrit le nouveau départ de la Compagnie comme un moyen de renouer avec un passé « en ordre ».
Cela ne correspond pas du tout à la réalité des sites de Sion et de Brigue, où l’administration souhaitait ouvrir un établissement d’enseignement secondaire moderne, en collaboration avec le clergé local. De même, à Fribourg, les sciences naturelles, l’histoire et les langues modernes, autant de disciplines mises en avant par les Lumières, ont occupé une place importante dans le programme d’enseignement.
Si dans le Valais, le nouveau départ de la Compagnie de Jésus s’est fait dans des proportions relativement modestes, ces événements ont néanmoins eu leur importance et doivent être étudiés. Les informations à ce sujet ne se trouvent pas tant dans les archives de l’Ordre que dans celles des cantons et des diocèses.
Un changement de perspective permet souvent de déboucher sur des résultats inattendus. Nous espérons que cette année du bicentenaire donnera lieu à de nouvelles recherches sur les origines des jésuites au XIXe siècle.
[1] • Le collège jésuite de l’actuelle ville de Mexico s’étendait par exemple au XVIIIe siècle sur les trois quarts du territoire de la ville.
[2] • D’autres communautés qui se sentaient redevables envers l’héritage de l’Ordre des jésuites avaient été fondées pendant le temps de sa suppression. Par la suite, la plupart de leurs membres intègreront la nouvelle Compagnie de Jésus et y endosseront d’importantes responsabilités.