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La pédagogie critique visuelle inclut deux orientations: une tournée plutôt vers la recherche et une autre plutôt vers la création artistique.
La photographie dans l’enquête conscientisante
Paulo Freire a été l’un des initiateurs de la recherche-action participative dès les années 1960. C’est dans la continuité de cette approche qu’a été développée, dans les années 1990, la méthode du «photovoice», qui consiste à mener des enquêtes avec des groupes sociaux marginalisés en incluant la photographie.
Pour ce faire, on propose après une discussion collective aux personnes de prendre des photographies autour d’une thématique en lien avec des questions de justice sociale. Ces photographies donnent ensuite lieu à une discussion collective qui peut être la base de l’organisation d’une exposition, mais également de revendications en vue d’une perspective de transformation sociale.
Néanmoins, en incluant la production de photographie dans son processus, le photovoice pourrait se rapprocher de la recherche-création consistant à mettre en œuvre des pratiques de création artistique dans le cadre d’un processus de recherche en sciences sociales.
La photographie dans la didactique-création
Par analogie avec la recherche-création, on peut appeler didactique-création tout usage de pratiques de création esthétique dans le cadre d’un processus d’apprentissage didactique. En particulier, on distingue la notion de didactique-création de la didactique des arts plastiques. La didactique-création ne porte pas sur des apprentissages spécifiquement artistiques, mais sur la capacité à initier un processus de conscientisation par des pratiques de création.
De ce fait, elle se situe dans la continuité de l’«esthétique de l’opprimé» d’Augusto Boal, qui affirmait que la voie de la libération peut s’effectuer par la prise de conscience, via la création artistique, de la puissance de transformation sociale de chacun.
Ainsi la didactique-création passe par des pratiques qui ne supposent pas une maîtrise technique préalable pour pouvoir créer. Plusieurs approches recourant à la photographie peuvent être utilisées dans ce cadre.
Il peut s’agir par exemple de la réalisation de romans-photos. Ce genre populaire est en particulier adapté au travail avec des populations relativement illettrées. Ainsi, des romans-photos ont été réalisés avec des populations socialement défavorisées dans le cadre de campagne d’éducation à la santé.
La photographie peut être utilisée également dans le cadre de collages artistiques. C’est le cas par exemple d’une approche intitulée «Public Policy Collage», qui consiste à proposer à des publics de citoyens la réalisation de collages en vue de les engager davantage dans la réflexion et l’action publique.
La photographie est aussi mobilisée dans le digital storytelling, une approche qui vise à favoriser la prise de parole des groupes socialement marginalisés en leur permettant de communiquer leurs histoires. Dans ce cas, il s’agit de privilégier des formats courts comme des diaporamas sonores mêlant la photographie, la voix, le texte, la musique ou encore de courtes vidéos.
Le recours à la photographie peut passer par des usages post-photographiques. Ce courant de la photographie inclut le fait de réutiliser des photographies déjà produites dans un autre contexte, comme par exemple les photographies libres de droits que l’on peut trouver en ligne. Cette réutilisation de la photographie était déjà présente dans le collage surréaliste ou le détournement situationniste. Dans l’activisme en ligne, une des formes prises actuellement par le détournement créatif est le détournement de publicités.
La narration en didactique-création
Le roman-photo comme le digital storytelling font intervenir l’écriture en plus de la photographie. L’écriture dans la didactique-création peut être mobilisée de différentes manières à partir de formats courts.
Cela peut-être par exemple la micro-poésie qui s’appuie souvent sur des formes poétiques issues du Japon telles que le haïku et le gogyohka (forme poétique de cinq vers libres). On peut également recourir au micro-récit (appelé aussi micro-fiction ou micro-nouvelle). Il s’agit d’une forme littéraire courte entre 140 signes et 1000 mots.
Parmi les dimensions qui peuvent être également mises en valeur dans la didactique-création se trouve la prise en compte esthétique de la typographie. En effet, l’art typographique peut être une variable sur laquelle il est possible de jouer dans l’écriture d’un texte.
Plusieurs de ces approches se trouvent par la suite diffusées au sein des réseaux sociaux qui tendent à privilégier les formats courts. On trouve ainsi en ligne un usage, dans le cadre de pratiques d’amateurs et d’amatrices, de formes de pratiques de création qui visent une prise de conscience politique qui ne sont pas sans rappeler l’esthétique de l’opprimé prônée par Augusto Boal.
Notre chroniqueuse est enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com