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« Être citoyen, ce n'est pas vivre en société, c'est la changer. » Augusto Boal.
En 1971, Augusto Boal, alors qu'il rentrait chez lui après une journée de répétition dans son théâtre, est arrêté et emprisonné dans un commissariat de la police militaire. Accusé d'être un agent de liaison au profit des « subversifs » (c'est-à-dire, des opposants au régime), il est longuement interrogé puis torturé. Après plusieurs jours placé à l'isolement, il est transféré vers la prison Tiradentes où, en compagnie d'autres prisonniers politiques, il découvre l'univers carcéral brésilien.
L'emprisonnement d'Augusto Boal a lieu pendant une période paradoxale au Brésil, celle des années 1969 - 1973. Pour les défenseurs de la dictature militaire qui sévissait alors, se sont les années du « miracle brésilien », qui ont vu le pays bénéficier d'une forte croissance économique. Mais ce sont également des « années de plomb » au cours desquelles le régime militaire, au pouvoir depuis 1964, a exercé une répression sanglante dans tout le pays, censurant les médias (et les arts) et systématisant les arrestations et la torture.
Le récit d'Augusto Boal, très vif, qui n'abandonne jamais l'humour, même dans les moments les plus tragiques, est un texte nécessaire. Il parle de l'angoisse, de la souffrance, mais aussi du courage, de la force et de l'amitié. Il dresse un portrait d'une noirceur sans faille du Brésil de ces années-là. Malgré la violence et la répression féroce du régime, l'espoir est là, sans optimisme naïf (qui conduirait à l'inaction), dans les voix multiples du peuple brésilien qui se bat.
En 1871, le génial écrivain José Maria Eça de Queiroz (1845-1900) fonde avec Ramalho Ortigão une revue satirique, As Farpas (Les Banderilles), destinée à tourner en ridicule tout ce qui va mal dans le pays. Le sous-titre, explicite, en est « chronique mensuelle de la politique, des lettres et des moeurs ». Eça précise, dans une lettre à un ami, qu'il veut faire un « journal de combat, un journal mordant, cruel, incisif, acéré et surtout révolutionnaire ». La cible, principale des deux auteurs sera donc le monde politique, les dérives de l'Eglise, surtout celle du nord du Portugal, la plus conservatrice, ainsi que les moeurs bourgeoises hypocrites et corrompues, la littérature ultra-romantique irréaliste et pernicieuse, à l'inanité de l'éducation, et ils dépeindront avec émotion la vie misérable des petites gens.
Eça est en effet persuadé que le rire est une arme efficace. « Le rire, écrit-il, est la forme de critique la plus utile car elle est la plus accessible à la foule. Le rire ne s'adresse pas au lettré ni au philosophe mais à la masse, à l'immense public anonyme », ce qui donne à penser qu'il avait l'intention de toucher un très grand nombre de lecteurs. Il y en aura des milliers dès le premier numéro.
Le présent ouvrage propose un florilège des meilleurs articles et pamphlets de la revue, qui demeurent encore aujourd'hui étonnants d'actualité, au Portugal et ailleurs.
«Voilà une façon de perpétuer les idées d'un homme que j'apprécie sans réserve : publier sa correspondance ! Il y a d'emblée cet immense avantage : que la valeur des idées n'est pas décidée par celui qui les a conçues, mais par un groupe d'amis et de critiques, d'autant plus libres et plus exigeants dans leur jugement qu'il s'agit d'un mort dont ils veulent montrer au monde les aspects les plus forts et les plus lumineux.»Voilà donc le projet d'Eça de Queiroz : dresser le portrait d'un homme, Fradique Mendes, visionnaire, d'une grande érudition, un brin provocateur et attachant qui vit entre Paris et Lisbonne où il côtoie les intellectuels et artistes de son temps : Baudelaire, Leconte de Lisle, Théophile Gautier ... Fradique Mendes est un dandy dont la biographie, prétendument écrite après sa mort par son meilleur ami, introduit le livre. Suivent 24 lettres qui sont adressées à des personnages réels, contemporains et amis d'Eça de Queiroz lui-même ainsi qu'à d'autres personnages fictifs... Elles présentent une grande diversité de thèmes : philosophiques, politiques, religieux, amoureux ou encore des sujets plus légers comme la dissertation sur l'art de s'habiller... On y lit des portraits hilarants de personnages « types » à la façon de Balzac. D'autres de ces lettres sont des moments d'anthologie comme l'arrivée nocturne à la gare de Lisbonne déserte... La société bourgeoise portugaise y prend aussi pour son grade. Publié à titre posthume, Fradique Mendes est indubitablement un chef-d'oeuvre : Eça de Queiroz sait capter et révéler à merveille l'air du temps, cette fois-ci, en proposant une sorte de roman épistolaire qui brouille les frontières du genre et par conséquent celles de la réalité ... Qui se cache derrière Fradique ? Eça lui-même ? Peut-on parler d'un premier hétéronyme ? Le côté expérimental de l'oeuvre lui donne un côté indéniablement moderne. D'une grande intelligence, un délice de lecture, fin et drôle !
Grâce à Nouvelles & récits du Cap-Vert nous découvrons la réalité du pays sous le joug de l'empire colonial portugais. Les auteurs, précurseurs du premier mouvement littéraire indépendantiste explorent l'identité de leur peuple résistant à tous les égards.
Loin de l'image d'épinal d'un Cap-Vert paradisiaque, on lit l'archipel tel qu'il est, beau mais terriblement dur avec ses habitants. Îles désertes au large du Sénégal, balayées par les vents du Sahara où rien ne pousse, ce territoire a été d'abord foulé par les commerçants européens et les esclaves venus de toute l'Afrique. Des hommes et des femmes s'y sont installés de plein gré ou forcés. Au fil des siècles, un peuple est né, une identité complexe aussi. On entrevoit dans ces nouvelles le quotidien des habitants en prise avec des conditions climatiques hostiles. Le pêcheur voit sa barque bloquée faute de vent, ou au contraire, des navires échouent suite à une violente tempête. On y découvre la faim et l'exil rural. Le manque de structures, d'école et d'hôpitaux. La dépendance au reste du monde et l'émigration. Les rêves d'exil qui alimentent l'imaginaire. Entre misère et beauté. Entre privation et débrouille. «La pauvreté est une école et c'est la grande histoire de ce petit pays» dira un des personnages.
Dans Momiette on suit la rivalité de deux gamins, violente et cruelle, qui laisse esquisser subtilement une histoire bouleversante. Faite de compréhension, de pardon et d'amitié. Dans Le coq a chanté dans la baie on écoute des histoires de contrebandiers et leurs démélês avec un douanier chanteur de morna, ce genre musical propre au Cap-Vert rendu célébre par Cesária Évora. Dans Les travaux et les jours, on y vit la force et l'esprit de solidarité des travailleurs cassant la pierre et apercevant un navire plein de maïs ayant chaviré. Celui-ci sera aussitôt surnomé Amérique, comme un rêve d'abondance, possible seulement ailleurs...
Face à ces obstacles, il y a aussi la gouaille de chacun, la vitalité et la richesse des expressions métissées du créole transpercent dans l'écriture grâce au talent de conteur des écrivains. Et toujours, les accents mélancoliques de la morna qui traduisent à la fois une plainte et un attachement - « dichotomie du vouloir rester et du devoir partir ou du vouloir partir et du devoir rester ». L'amateur de dépliants touristiques sera déçu. Les autres n'oublieront plus.
Amerigo Vespucci n'est pas seulement le personnage qui a donné son nom au Nouveau Monde. Ce Florentin, ami de Christophe Colomb, a laissé un témoignage vivant et très documenté sur les côtes orientales du continent américain, dont il avait pressenti l'existence, où l'on peut lire le premier témoignage sur les rites cannibales de « sauvages » et dont un des marins de l'expédition fit les frais. Vespucci a-t-il été le découvreur des côtes du continent américain ? La question peut sembler dérisoire, mais elle a suscité une longue polémique qui dure toujours. La controverse sur l'authenticité de ses quatre voyages et sur l'attribution de son prénom au Nouveau Monde fait l'objet d'une analyse détaillée dans cet ouvrage qui offre la première traduction intégrale des écrits de Vespucci : Le Mundus Novus, La lettera qui comprend le récit de quatre voyages, et enfin les lettres familières manuscrites. Il s'agit de textes fondateurs auxquels le grand public avait rarement accès.
Jorge Luis Borges considérait Eça de Queiroz comme «un des plus grands écrivains de tous les temps» : Les Maia, paru en 1888, est indubitablement son chef-d'oeuvre. Il appartient au genre des romans «cycliques» où l'on suit le destin non seulement d'une personne, mais d'une famille, précédant ainsi Les Buddenbrooks de Thomas Mann et la Forsyte Saga de Galworthy.
Le noeud de l'action est une sulfureuse histoire d'amour dans le goût romantique, mais le grand intérêt du récit est ailleurs : dans la peinture d'une société bourgeoise décadente; dans l'évocation de la ville de Lisbonne qu'arpente le héros, Carlos de Maia, de la rue des «Janelas Verdes» jusqu'au Chiado; en?n dans le personnage d'Ega, type du Portugais cultivé, hyperconscient, cosmopolite, enclin à dénigrer son pays auquel il est profondément attaché - comme Eça lui-même.
À la fois histoire d'une passion fatale, peinture de moeurs objective et virulente satire, ce livre, dont le rythme rappelle les romans anglais par son style à la fois lumineux, attendri et ironique, a immortalisé Lisbonne dans la littérature.
Ces Contes & Nouveaux contes de la montagne sont le chef-d'oeuvre de Miguel Torga et un des grands livres de la littérature portugaise du xxe siècle. Les 45 nouvelles de ce recueil ont été écrits et revus entre 1939 et 1980. Elles dépeignent la forte réalité rurale portugaise, celles des montagnes du Nord du Portugal, de la misère et de la solitude de ses paysans. L'auteur ausculte les hommes et les femmes de ce monde âpre, hostile et silencieux, à l'écoute de leurs quelques joies et de leurs nombreuses peines.
En décembre 1904, Euclides da Cunha (1866-1909), un des auteurs clé de la littérature brésilienne du XXe siècle, quitte Rio de Janeiro pour se rendre à Manaus et entamer une mission de reconnaissance du bassin ouest de l'Amazonie. L'expédition qui le mène jusqu'à la région frontalière avec le Pérou le poussera au bord de la folie, mais elle lui permettra aussi de se familiariser avec la dernière part obscure du Brésil. Sa découverte de la nature équatorienne et des populations qui vivent sur les rives des fleuves le bouleverse et sa vision du drame qui s'y joue - l'esclavage des ouvriers du caoutchouc, la destruction silencieuse des Indiens - l'amène à projeter d'écrire, après son chef d'oeuvre Hautes Terres, consacré à la guerre de Canudos, un « deuxième livre vengeur ». Son grand récit amazonien (il lui donne le titre de travail Un paradis perdu) ne verra cependant jamais le jour : Euclides da Cunha meurt quatre ans après son voyage, abattu en août 1909 à son domicile à Rio par l'amant de sa femme. Néanmoins, tout laisse à croire que le texte aurait été porté par une ferveur qui ne le cède en rien à celle qui sous-tend son plaidoyer précédent : si ses esquisses et les notes préparatoires ont disparu, la vingtaine d'articles et de récits qui subsistent témoignent de son ambition et de la beauté de sa prose. L'invention de l'Amazonie se compose de trois de ces récits, tous issus du recueil À margem da história (« En marge de l'Histoire », inédit en français), que l'auteur a encore lui-même pu organiser. Ils disent le vertige qui nous empêche de voir l'Amazonie, les triomphes et misères que la vie dans les limbes peut susciter, la proximité entre création et destruction. Avec son oeil pour les ruines à venir, da Cunha n'y livre pas seulement un aperçu de la modernité, il propose aussi un regard saisissant sur la région, une réflexion qui reste pertinente jusqu'à nos jours.
En janvier 1627, une tempête exceptionnelle dans le golfe de Gascogne provoqua le plus terrible naufrage de l'histoire de la marine portugaise. Sept navires coulèrent, dont deux énormes caraques des Indes chargées de toutes les richesses de l'Orient, et cinq galions de guerre qui les escortaient : près de 2000 morts et moins de 300 survivants, des centaines de canons perdus, une fortune engloutie... Dom Francisco Manuel de Melo, âgé alors de 19 ans, fut l'un des survivants. Devenu l'un des grands écrivains portugais de son siècle, il publia en 1660 un récit superbe, baroque et étrange de cette tragédie en saluant les baleiniers de Saint-Jean-Luz qui sauvèrent au péril de leur vie une grande partie l'équipage de son galion. Mais d'autres sources, longtemps ignorées ou oubliées, éclairent ce désastre sous un autre jour plus sombre, mettant en lumière les rôles peu glorieux des pilleurs d'épaves de la côte landaise, de la noblesse d'Aquitaine en général et du duc d'Épernon en particulier.
Eliete, 42 ans, mariée, deux enfants, « moyenne en tout », étouffe dans son rôle de femme et de mère dévouée et délaissée. Animée de mille questions et d'un manque d'auto-estime, elle voit sa vie basculer peu à peu quand sa grand-mère bien-aimée se met à perdre la tête. Comment vivre sa vie de femme quand on se rend bien compte que ceux qui nous sont apparemment les plus proches nous deviennent étrangers, tandis que des inconnus se bousculent aux portes de nos réseaux sociaux pour de furtifs moments charnels? Comment vivre sa vie de femme quand la vie normale nous étouffe, nous écrase et nous mine ? Quand la maladie d'un proche attise notre souci du temps et de la mémoire, et remet insidieusement tout en question ? Dans Eliete, ou la vie normale, Dulce Maria Cardoso brosse le portrait d'une femme tiraillée entre les fantômes du passé, les affres du présent et les incertitudes d'un futur apparemment tracé mais peut-être bien à (re)construire. Le portrait d'une génération née après la Révolution du 25 avril, ayant grandi dans l'abondance des fonds communautaires puis vécu de plein fouet la grande crise qu'a traversé le Portugal après 2008. Une génération désireuse d'oublier le passé et s'inscrivant dans une course effrénée vers la société actuelle - une société qui délaisse ses aïeux et fait fi du temps et de l'espace réels pour mener une vie parallèle via les réseaux sociaux et autres virtualités dévorantes. Dans ce roman mené tambour battant, au rythme des mille et unes pensées et questions habitant la protagoniste, l'auteure manie avec habileté le langage et le récit pour suivre au plus près la réalité brute d'une femme guettée par la vie.
L'ombre regarde le visage de la femme. Ses yeux sont très clairs et grands ouverts comme s'ils voulaient comprendre. L'ombre la touche. - Je suis le Diable - dit l'ombre. Et la nuit les enveloppe. La nuit tombe sur le Tage. Une certaine nervosité règne sur les berges du fleuve. Des silhouettes s'agitent. On entend des cris, des coups. Un corps bascule dans les eaux sombres sous le regard discret d'une ombre rampante. Un immigrant russe au nom de guerre Oulianov, ex-agent du KGB, puis ex-prisonnier à Lisbonne, sera contraint de mener la bataille la plus difficile de sa vie lorsqu'il mènera sa propre enquête pour retrouver sa soeur disparue et découvrir ses assassins. Dans ce roman noir où la ville de Lisbonne est un personnage à part entière, Pedro Garcia Rosado dresse un portrait au vitriol de la société lisboète où défilent la jet-set des beaux-quartiers et des environs chics avec son ancien capitaine d'industrie et ses deux rejetons tout puissants, des fonctionnaires municipaux corrompus et des policiers véreux (ou pas), des immigrés russes et des prostituées et, surgi des sous-sols inexplorés de la ville aux remugles fétides, un bien étrange personnage...
L'oeuvre de Fernando Pessoa (1888-1935), en grande partie posthume, est considérée aujourd'hui comme l'une des plus importantes du XXème siècle, la découverte de sa poésie et du Livre de l'Intranquillité ayant été une révélation dans le monde entier. Le projet complexe de Pessoa consiste, par l'écriture, à « tout sentir de toutes manières », ce qui l'a conduit à éclater son « moi » en plusieurs écrivains fictifs, les « hétéronymes », dotés chacun d'un nom (Alberto Caeiros Álvaro de Campos, Ricardo Reis, Fernando Pessoa lui-même, Bernardo Soares, etc.) d'un style propre et d'une vision du monde singulière.
La présente anthologie, très concise, est une introduction à cette oeuvre multiforme et inclassable. Elle permet de découvrir ce précurseur génial de notre modernité, en appréhendant l'essentiel de son « dispositif hétéronymique », pour en saisir, dans une présentation bilingue, la force et la beauté, la variété et l'unité.
Salazar est mort il y a juste cinquante ans, le 27 juillet 1970. Mais le salazarisme lui a survécu. Pas seulement jusqu'au 25 avril 1974 et la révolution des oeillets. Mais ici et maintenant, accastillé au navire d'une modernité qui se semble se plaire à voir resurgir les fantômes du passé.
Alors qu'on pensait le Portugal immun à l'extrême-droite grâce aux oeillets d'avril, Chega ! a fait une entrée tonitruante au Parlement en octobre 2019, avec l'élection d'un député qui multiplie les déclarations racistes, affirmant à tout vent et sur toutes les ondes son nationalisme, son conservatisme social et son libéralisme économique. Au point de perturber l'ensemble des partis de droite et de faire perdre à certains leur boussole politique. Et Jair Bolsonaro qui, au Brésil, emprunte allègrement idées et slogans au vieux dictateur portugais.
Alors, fasciste le salazarisme, ou non ? Cette question n'a cessé de provoquer débats et controverses depuis des décennies. Pour beaucoup, le Portugal de Salazar reste bien un régime fasciste. Tout en se gardant bien d'en donner une définition. Mais cette logique classificatoire a montré elle aussi ses limites. D'autant que l'histoire sociale, l'histoire par le bas, a longtemps été délaissée au profit d'une histoire politique se focalisant sur les seuls dirigeants et un homme, Salazar, qui aurait gouverné un pays constitué d'individus durablement apathiques. L'aporie de ce débat sur la nature politique du régime salazariste ne pourra être levée que par le biais d'un véritable renouveau impulsé par l'histoire sociale.
En l'état, réédité dans sa version d'origine et agrémenté d'une postface inédite, ce Salazarisme et fascisme fait figure de « pièce à conviction » à verser au dossier en vue d'une nouvelle « levée d'écrou historiographique. » Sans illusion, ni fausse modestie.
Pessoa est lié à Lisbonne, comme Kafka l'est à Prague ou Joyce à Dublin. Lisbonne imprègne toute l'oeuvre de Pessoa. Le poète habite une ville qui le hante littéralement et littérairement. Il existe malheureusement un ouvrage écrit en anglais What the tourist should see, traduit sobrement en français par Lisbonne (Anatolia, 10 :18) qui est un succès d'édition mais qui n'a, de l'avis de tous les spécialistes et surtout des lecteurs appâtés par le titre mais vite déçus, aucun intérêt. Aucune ligne ne rappelle le génie de l'auteur portugais au point que l'on peut douter que ce texte, retrouvé dans ses archives et annoté de sa main, soit bien de lui.
Ce petit livre de poche, bilingue, est d'un tout autre intérêt, puisqu'il rassemble les fascinants fragments en proses du Livre de l'intranquillité, des lettres, des poèmes, qui montrent le rapport fort, intime, quasi consubstantiel de Pessoa avec sa ville. Lisbonne est aujourd'hui la destination phare des Français, et cette ville ne cesse de fasciner de nombreux écrivains jusqu'au plus simple des touristes. Ce livre comble un manque et complète harmonieusement le premier volume paru en 2016 : Fernando Pessoa - Anthologie essentielle, qui constitue l'ouvrage de référence d'introduction à l'ensemble de l'oeuvre de l'immense auteur portugais que l'on ne cesse de redécouvrir.
L'oeuvre de Fernando Pessoa (1888-1935), génie poétique universel qui dissimule ici ses traits sous le domino d'Álvaro de Campos, a fait à ce jour l'objet d'innombrables éditions, études et traductions. Max de Carvalho nous livre ici une nouvelle traduction de ce qui est peut-être le plus beau texte de Fernando Pessoa après Le Livre de l'intranquilité. Les éditions Caractères et Unes ont publiées tour à tour les traductions d'Armand Guibert et de Rémy Hourcade, toutes deux datent des années 80. Max de Carvalho poète et traducteur a voulu proposer une version de son temps et de sa plume. Il nous livre une traduction sensible qui nous envoûte de sens et de son et accompagne ce grand poème d'autres poésies d'Álvaro de Campos non moins savoureuses... Livre bilingue, traduction en vis-à-vis.
«E finalmente arrivò il settembre» Et enfin septembre arriva est une nouvelle inachevée d'Antonio Tabucchi, écrite en 2011. Elle aurait sans doute été perfectionnée et surtout complétée si le destin ne s'y était pas opposé.
Il s'agit d'un condensé des thèmes que l'auteur affectionnait, texte sur l'engagement politique, l'absurdité de la guerre, sur la connaissance, la langue et aussi sur le Portugal. Il est aussi riche d'une émotion et d'une tension urgentes.
« L'épisode qui inspira Antonio Tabucchi lui a été raconté par une amie, Helena Abreu, qui l'avait vécu personnellement alors qu'elle fréquentait la faculté de Lettres de Lisbonne et qu'elle participait aux « excursions dialectales », organisées à la fin des années 60 par le grand professeur de linguistique portugaise Luís-Filipe Lindley Cintra, le professeur de cette nouvelle. Les faits dont il est question ont eu lieu à Trás-os-Montes, dans un village près de Chaves.
À cette occasion, alors que le groupe dirigé par le professeur interviewait près de la sacristie une vieille femme (il semblerait que le professeur était embêté, car on leur avait présenté des vieilles édentées, ce qui pouvait interférer dans la prononciation véritable des termes choisis pour le test de linguistique), on commence à entendre des cris terribles dans le village - des cris de femmes désespérées, aigus, presque inhumains, un coeur de tragédie grecque, des cris qui marquaient comme du fer chauffé à blanc. Rapidement on sut que la cause était l'arrivée d'un télégramme annonçant le décès sur le terrain de guerre en en Afrique d'un jeune du village. Parmi les membres du groupe de Lisbonne certains restèrent comme pétrifiés, d'autres effondrés en larmes. Cela avait été une des expériences les plus fortes de leur vie. La vieille était la grand-mère du jeune homme mort et, malgré la nouvelle, elle continua d'ânnoner des mots au magnétophone. »
Un chasseur indien reçoit la visite inopinée d'un voyageur et l'invite à boire de la cachaça. Sous l'influence de l'alcool, il relate ses faits de chasse et sa passion presque viscérale pour les onces. Au fil d'un monologue de plus en plus sauvage et haletant, l'homme se transforme sous les yeux étonnés du lecteur en une bête primitive - un jaguar. Unissant onomatopées et interjections, cris humains et hurlements humains, dialecte tupi et archaismes, la nouvelle de Joao Guimaraes Rosa dévoile, dans la nouvelle Mon oncle le jaguar, avec prouesse les instants surnaturels d'un homme qui se fait animal, d'un texte qui se fait voix, d'une incroyable métamorphose.
Qu'il s'agisse des errements d'un diplomate exilé dans une ville des Andes, des dernières heures pleines d'humour d'un grand-père excentrique ou d'un face-à-face mortel entre l'homme et le serpent, Joao Guimaraes Rosa se fait alchimiste du verbe et pulvérise les codes de la narration traditionnelle en nous faisant voyager dans un Brésil fantasmagorique où se mêlent chercheurs de diamants, immenses troupeaux de boeufs et apparitions fantastiques.
Jacinto, dandy et riche héritier d'une famille de notable portugais, vit à Paris depuis tout petit. Fasciné par la ville lumière, son mouvement et sa modernité, il collectionne dans sa résidence du 202, Champs-Élysées, toutes sortes d'inventions propres à l'époque. Des objets incongrus représentants selon lui le summum du raffinement, la haute civilisation et donc la condition à son bonheur ! Lampes électriques en tout genre, brumisateurs, tissus précieux, bibliothèque au quelque 30 000 milles volumes... La maison déborde de cette civilisation !
Zé Fernandes, jeune homme originaire d'un petit village du nord du Portugal s'installe chez son ami Jacinto pour suivre ses études à Paris. Initié aux plaisirs de la société moderne, il découvre la ville lumière, déambule dans ses rues y rencontre ses groupes d'intellectuels et d'artistes.
La fascination de Jacinto pour la technique, sa croyance illimitée dans le progrès est insatiable et le mènera bientôt à la dépression. Son jeune ami décide pour l'aider de le faire revenir aux plaisirs d'une vie frugale et simple. Il l'incite à quitter Paris pour rejoindre son village du nord du Portugal. Nous entrons alors dans la deuxième partie du roman.
L'exubérance et la superficialité des plaisirs parisiens laissent place à la simplicité et à l'apaisement de la campagne. Ce voyage n'est pas sans péripéties mais le retour aux sources sera fructueux pour nos deux compères.
202, Champs-Élysées, titre posthume d'Eça de Queiroz, propose une savoureuse satire de la modernité. Dans ce roman incisif et enjoué les dérives du progrès sont dénoncées. La vacuité des plaisirs urbains, l'accumulation des objets et de nouvelles techniques prophétisent la décadence d'une société en perte de repères. L'auteur que l'on ne présente plus, oppose deux mondes en utilisant sa verve ironique tant appréciée. À la ville prétentieuse il oppose un monde simple, la campagne, où le plaisir y est pur. Somme toute, une thématique tout à fait contemporaine !
Magellan est le plus connu des navigateurs, son voyage, la plus extraordinaire des aventures, mais des dizaines d'erreurs et d'approximations, invariablement reprises de livre en livre, circulaient malheureusement dans tous les ouvrages, même réputés sérieux, notamment la biographie de Zweig. L'édition critique de l'intégralité des sources directes sur le Voyage de Magellan (1050 p.), publiée en 2007 par les éditions Chandeigne a pu rectifier ces erreurs et faire de nombreuses découvertes sur cette expédition. Elle est devenue l'ouvrage de référence dans le monde. Ce livre de poche fait la synthèse de cette édition critique. Il donne à lire le récit de Pigafetta, le plus célèbre des témoignages, accompagné des itinéraires détaillés. Un cahier couleurs rassemble les cartes de l'époque. L'appareil de notes développe les principaux apports de l'édition de 2007 et ajoute, chapitre par chapitre, tout ce que la relation de Pigafetta omet. Une annexe traite des navires et des équipages, dont la liste et le nombre ont été pour la première fois établis en détails. Ce livre de poche devient donc désormais l'édition de référence, accessible à tous, de la relation d'Antonio Pigafetta et du voyage de Magellan.
Préface de Carmen Bernand & Xavier de Castro. Dossier cartographique en couleurs de Xavier de Castro. Édition établie par Xavier de Castro, Jocelyne Hamon et Luís Filipe Thomaz.
Longtemps réduites à celle du Nouveau Monde en 1492, les Grandes Découvertes furent beaucoup plus vastes et mobilisèrent non seulement l'Espagne et le Portugal, mais aussi marins, savants, banquiers et missionnaires de toute l'Europe.
En moins de cent ans, le monde connu décupla, un océan et un continent furent découverts et, peu ou prou, l'espace fini tel que nous le connaissons aujourd hui.
Comme tous les grands événements, les mythes empiètent sur les faits. De l'école de Sagres d'Henri le Navigateur - qui n'a jamais existé - au tour du monde de Magellan, de l'oeuf de Colomb aux vaisseaux en feu de Cortès et à la route des Indes de Vasco de Gama, sans compter l'imposante malle d'idioties que constituent à elles seules les pseudo-croyances au mythe de la Terre Plate, ou la forêt d'âneries proférées imperturbablement sur le voyage de Magellan, ce livre recense et analyse les idées reçues les plus répandues - cependant pas toujours complètement fausses - sur les Grandes Découvertes.
Un livre étonnant et parfois très drôle que devrait lire de manière préventive toute personne abordant ces question, car les ouvrages de vulgarisation qui encombrent les rayons des libraires sont la plupart un immense bêtisier sans cesse recommencé où puise jusqu'à notre ministre, Marlène Schiappa, qui déclare au Sénat : « Ce n'est pas parce que la majorité des personnes pensent que c'est une mauvaise idée que ça l'est. Je vous rappelle que Galilée était tout seul face à la majorité pour dire que la Terre était ronde et qu'elle tournait. La majorité pensait qu'elle était plate et statique». Marlène Schiappa, 22-01-2018.
Dans ce texte écrit en 1880, Eça de Queiroz reprend un thème récurrent de la tradition littéraire : le pacte avec le diable. Teodoro, fonctionnaire d'État, mène une vie banale à Lisbonne, faite d'habitudes bien ancrées, de courbures d'échine face à ses supérieurs, de repas servis à l'heure et de prières automatisées, sa vie médiocre prend un nouveau tournant lorsque lui apparait dans un livre un message aussi troublant qu'attirant. Le diable lui-même lui propose de sacrifier la vie d'un vieil inconnu, un mandarin vivant au fin fond de la Chine et de récupérer ainsi son incommensurable fortune ! Il n'a qu'à appuyer sur une sonnette posée à ses côtés pour réaliser ce funeste exploit !
D'abord, la stupeur, la peur et puis la fascination. Le désir d'une vie nouvelle presse et bien sûr le confort d'un crime non-identifié ne manque pas d'attrait ! Et puis quoi ?! La vie d'un vieux décrépi contre une jeunesse pleine de désirs ! Teodoro appuie sur la sonnette. Une vie d'abondance et de luxure débute, entre voyages et grandes fêtes, ce personnage ridicule est sauvé par les apparences du luxe. Bientôt, sa conscience viendra contrarier ses plaisirs multipliés et le fantôme du mandarin sacrifié le hantera sans repos. Les délices de cette vie vécus au dépens d'un autre deviendront sans saveurs. Le personnage entamera alors un voyage vers la Chine pour expier sa faute auprès des descendants du mandarin. Guidé par une volonté molle, ce dernier sera sans succès !
L'entrée dans l'écriture fantastique de Eça de Queiroz n'enlève rien à son ton hautement critique. On y lit une société gouvernée par les apparences au sein de laquelle la morale est décimée sans vergogne par l'appât du gain. Le ton est ironique, cynique parfois, Eça comme à son habitude ne laisse passer aucun détail de la psychologie humaine souvent faite d'hypocrites contradictions. La mesquinerie y est dépeinte sans concession et la lucidité mordante de l'auteur n'épargne personne !
Le mandarin est un conte savoureux, drôle et cruel, qui ne manquera pas d'interpeller le lecteur ! « Et pourtant, au moment où j'expire, une idée me console prodigieusement, celle de savoir que, que du nord au sud et d'est en ouest, de la Grande Muraille de Tavarie aux vagues de la mer Jaune, dans tout le vaste empire chinois, aucun mandarin ne resterait en vie si tu pouvais aussi facilement que moi le supprimer et hériter ses millions, toi, lecteur, créature improvisée par Dieu, mauvaise oeuvre faite d'un mauvais argile, toi, mon semblable, mon frère ! »
L'histoire du Portugal gagne à être connue, celle d'un pays parmi les plus anciens d'Europe. Le Portugal a marqué de son empreinte les Grandes Découvertes, initiateur de cette mondialisation avant l'heure dont le poète Camões fit en 1572 le récit épique dans ses Lusiades, à la gloire du « pays où la terre finit et la mer commence » qui avait donné « de nouveaux mondes au monde ».
Deux traits caractérisent l'histoire du Portugal : précocité des événements qui en forment la trame, et relative fixité. De tous les pays d'Europe, le Portugal a été le premier à réaliser son unité nationale et à fixer des limites territoriales qui n'ont guère changé depuis le milieu du XIIIe siècle. Il fut encore le premier à se lancer sur les océans pour fonder des empires outre-mer. Enfin, en 1910, il fut l'un des premiers pays d'Europe à proclamer une République. Mais aussi fixité et conservation du passé, comme si les structures élaborées tôt ne pouvaient qu'évoluer lentement. Le Portugal a été le dernier pays d'Europe à s'engager dans le processus de décolonisation. Il est aussi une des dernières nations où se soit constituée une société moderne.
La quête de nouveaux horizons et de grandeur jalonne l'histoire d'un pays qui s'est toujours senti à l'étroit dans son rectangle européen, même s'il a fait le choix résolu d'adhérer à l'Union européenne, une fois la démocratie rétablie avec la Révolution des oeillets du 25 avril 1974, après la longue dictature salazariste de près d'un demi-siècle. Cette passion de l'universel, cette étonnante résilience des Portugais capables de brasser résignation et révolte, opiniâtreté et solidarité face à l'adversité parcourent une histoire dont cet ouvrage nous propose une approche synthétique, claire et facile d'accès, simple, sans être simpliste.
Depuis cinq siècles, des carreaux de faïence polychrome à dominante bleue, les azulejos, sont la constante de l'architecture portugaise.
Simples ornements ou vastes compositions murales, on les retrouve dans tous les édifices, à l'extérieur comme à l'intérieur. le palais fronteira, au pied de la colline de monsanto, à la lisière de lisbonne, possède un ensemble unique d'azulejos du xviiie siècle. ce livre présente un thème récurrent de l'ornementation des jardins : le bestiaire. les animaux y travestissent la vie quotidienne, allégories burlesques ou satiriques, présences silencieuses, inquiétantes ou fantastiques.
Fasciné par ces lieux, pascal quignard a composé un récit, la frontière, qui ressuscite les énigmes des ombres bleues et les déchiffre dans la narration d'une double vengeance.
Elles s'appellent Isabela, Natacha, Adèle, Clarissa ou Dinora. Elles sont des mères parfaites, des épouses exemplaires, des adolescentes torturées, des créations de toutes pièces. Elles ont été kidnappées, séquestrées, elles ont mené des enquêtes et des doubles vies, elles ont vécu des gloires et des défaites. Elles ont menti, trompé (beaucoup), aimé (encore plus). Elles ont été des bourreaux, et des victimes : des hommes, de leur condition, de la société et bien souvent d'elles-mêmes. Elles ont parfois les mains sales mais toujours la tête haute. Elles sont drôles, touchantes, tristes, intrigantes. Elles portent en elles une folie et une mélancolie qu'elles ne craignent pas de révéler. Malgré les hommes, leur condition, la société.
En onze nouvelles, Teresa Veiga joue avec les codes littéraires pour mieux troubler et dépoussiérer les canons de genre. Enquête policière, faux-conte gothique, récits aux accents libertins, faits-divers, pastiches de Sir Conan Doyle ou de Dickens : ces onze textes sont autant d'hommages à la littérature que des prouesses stylistiques où la nouvelliste excelle à sonder l'âme humaine et à révéler des anti-héroïnes aussi complexes qu'irrévérencieuses. Des anti-héroïnes pour lesquelles ont ressent de l'empathie et que l'on a, très certainement, croisé au détour d'une vie...