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Denis de Rougemont, vous dirigez l’Institut universitaire d’études européennes de Genève. Vous avez été à l’origine de la création du CERN (Centre européen de la recherche nucléaire). Vous avez également créé la Communauté des guildes et clubs du livre européen. Vous présidez l’Association européenne des festivals de musique et bien d’autres organismes dont le dénominateur commun est l’Europe. Quel a été le point de départ de cette action ?
Cela remonte aux années 1930. À l’époque, j’appartenais à un petit groupe créé par Alexandre Marc qui se réunissait dans un café situé près de la porte d’Orléans : le « Moulin Vert » et nous avions donné ce nom à notre club. C’est là que j’ai fait la connaissance d’Emmanuel Mounier, Jacques Maritain, Robert Aron. Il y avait de jeunes pasteurs, des religieux.
C’était le creuset où devaient naître les mouvements personnalistes Esprit et l’Ordre nouveau, ce dernier n’ayant rien à voir avec le tristement célèbre « Ordre nouveau » d’Hitler et cela me met en fureur lorsque l’équivoque est entretenue à ce sujet.
Nous voulions une évolution basée sur la liberté des personnes et non sur la puissance collective. Nous étions communalistes, partisans de la libre entreprise gérée par l’autogestion, partisans d’une Europe des régions rassemblées dans une grande fédération en reprenant un système prôné par Proudhon qui dénonçait déjà la folie des frontières.
Notre cheval de bataille, c’était le service civil pour tous, afin de prendre la relève d’un prolétariat qui, en 1932, ignorait protection sociale et congés payés. Et pour démontrer que l’expérience était possible nous sommes allés travailler en usine pendant nos vacances universitaires afin que des ouvriers puissent bénéficier de trois semaines de congés payés en leur abandonnant nos salaires. Quelques années plus tard, avec le Front populaire, les congés payés se sont généralisés.
Notre groupe a découvert très vite que les démocraties de l’Ouest allaient s’engager dans une guerre contre le totalitarisme, que cette guerre, nous devrions la faire bien qu’elle ne fût pas la nôtre, mais celle des nationalismes.
Lecteur français à l’Université de Francfort, je devais en 1938 consigner dans un livre, Journal d’Allemagne, mes impressions personnelles sur ce que j’avais vu outre-Rhin. Ce livre fut détruit par les Allemands en zone occupée et par le syndicat des libraires de Vichy.
… La guerre est arrivée comme nous l’avions toujours su. J’ai été mobilisé en Suisse. Esprit a été interdit. L’Ordre nouveau a cessé de paraître. Mais notre mouvement de pensée s’est transmis à travers la Résistance et est ressorti à Montreux quand nous nous sommes retrouvés en 1947. La plupart de nos amis allemands avaient été décapités mais au cours du conflit nous étions parvenus à nous retrouver quatre fois en traversant les frontières en guerre. Il y avait là des représentants des mouvements de Résistance de neuf pays d’Europe. Spinelli libéré par les Alliés était aussi à Montreux pour préparer un manifeste européen par lequel nos idées survivaientc. Nous voulions que soit dépassé le dogme de la souveraineté nationale. Quant au Centre européen de la culture, il est né en mai 1948, lors du premier congrès européen de La Haye que présida Churchill. J’en étais le rapporteur et j’ai proposé de faire l’Europe par la culture. L’idée s’est concrétisée.
Nous sommes en 1978. N’êtes-vous pas trop déçu par le retard accumulé dans la construction européenne ?
Il y a quelques années, j’étais à plat, tout semblait s’effondrer. À l’époque du congrès de Montreux, nous étions quelque cent-mille membres à militer dans l’Union européenne des fédéralistes. Cette association ne compte aujourd’hui que quelques milliers de cotisants. Il nous a manifestement manqué un levier pour soulever le poids de l’indifférence des populations enlisées dans leurs habitudes et peu ouvertes aux idées nouvelles. Désormais le levier existe avec les mouvements régionalistes et écologistes. L’été dernier, il y a eu plus de 50 000 jeunes à Malville…Quelle cause peut faire bouger autant de monde ?
Tout se tient… Écologie – régions – Europe fédérée : même avenir. J’aime cette formule. Les États-nations qui constituent l’Europe d’aujourd’hui sont des façades et ils perdent progressivement leur pouvoir. Examinez leur action… Les gouvernements expédient les affaires courantes jusqu’à la fin de leurs mandats. Pourtant le club de Rome a mis en évidence les grandes directives qui devraient conduire l’humanité jusqu’au seuil de l’an 2000 mais un de nos ministres a dit à l’un de ses membres : « Si je mettais vos idées en action, je serais renversé dans les huit jours ! » Voilà où nous en sommes… Nos États ne sont pas à la mesure du siècle ; ils sont trop petits pour conduire les affaires du monde et ne se tirent d’affaire en Europe que ceux dont la dimension est à une échelle régionale comme la Suisse ou les Pays-Bas…
Les élections au Parlement européen devaient avoir lieu en 1978. Elles ont été reculées d’une année. Pour vous est-ce un échec ?
Je suis assez satisfait de ce retard. Nous en profitons à l’Institut pour préparer un rapport sur l’état de l’union des Européens.
Ce retard est une occasion inespérée de reprendre la propagande sur les réalités européennes.
Je suis navré que la Suisse soit en dehors du coup, mais elle jouera très certainement un rôle dans une Europe régionalisée.
Vous êtes un régionaliste, mais n’estimez-vous pas qu’un progrès a déjà été accompli en France avec la création d’un certain nombre de régions ?
On a choisi, pour les délimiter, l’aspect le moins sérieux, c’est-à-dire l’économie. Or c’est un secteur qui bouge tout le temps. La mienne (de région) est basée sur la participation civique avec une certaine fonction à exercer. Je le précise dans mon dernier ouvrage.
Le premier échelon de la région est la commune qui doit savoir se rendre autonome, qu’il s’agisse de bâtir une école, de lutter contre spéculateurs et pollueurs, d’épurer les rivières ou d’améliorer les voies de communication sans détruire nos cultures ou nos rues. Comme le problème est le même pour les communes voisines, la solution qui s’impose est le syndicat intercommunal. Constatez avec moi que ce système qui se répand sans bruit dans toute l’Europe trouve son lieu et sa formule dans la région.
Elle est l’aire naturelle où les communes vont trouver les moyens qui leur manquent pour traiter effectivement de leurs affaires. Leur efficacité est au niveau de la région qui est le mot-clé de notre avenir si nous le voulons démocratique.
Sur un autre plan la lutte contre la pollution ne devient efficace que dans l’espace régional.
À propos de pollution, la grande peur vient de la multiplication des centaines de centrales nucléaires. Qu’en pense le régionaliste Denis de Rougemont ?
Je vais prendre un exemple, celui de la région autour de Bâle qui comprend la Haute-Alsace, une partie de la Suisse alémanique et du pays de Bade-Wurtemberg. On y parle le même dialecte germanique et les problèmes y sont communs, mais cette région est actuellement partagée entre trois pays. Chaque gouvernement entend gérer à sa façon ce secteur et a décrété la construction de centrales nucléaires qui jetteront leur chaleur dans le Rhin. Sept réacteurs sont prévus en France, quatre en Allemagne, cinq en Suisse. Seize en tout, alors qu’une seule suffirait pour les besoins en énergie de la région. Chaque pays veut ignorer ce que fait le voisin de l’autre côté de la frontière ; c’est démentiel. Les centrales nucléaires intéressent les États parce qu’elles sont un élément de pouvoir. Je crois néanmoins que dans cette affaire, certains gouvernements cherchent désormais une porte de sortie, pas tous. Or, même si on me démontrait que désormais, le nucléaire est rentable et sans danger, je resterais contre, parce que cela entraîne une société de plus en plus centralisée dans un système policier qui finit par menacer la liberté.
Vous venez de citer l’exemple d’une région frontalière qui rencontre des difficultés, parce que chaque État entend les régler à sa manière. C’est une question qui intéresse les gens du Nord voisins de la Belgique…
Vous n’êtes pas les seuls ; il existe en Europe au moins quarante-cinq régions transfrontalières. Nous avons un exemple de ce qui peut se faire avec la région genevoise. Vingt-cinq-mille travailleurs français y sont employés. Ils paient leurs impôts en Suisse et cela crée des problèmes pour les municipalités françaises qui leur servent de dortoir.
On a donc créé une Commission franco-suisse régionale comprenant sept représentants français et sept représentants suisses. Or, les Français venaient de six ministères parisiens avec à leur tête le préfet régional. Les représentants suisses, au contraire, étaient en majorité des responsables de la vie publique genevoise. Rien d’étonnant si, au cours de la première réunion, les Suisses ont constaté que leurs interlocuteurs français ne savaient pas très bien de quoi il s’agissait. Mais dès la seconde réunion, les représentants français avaient changé ; ils avaient étudié leurs dossiers. Cette commission, la première du genre en Europe, a des compétences par délégations des gouvernements concernés pour prendre des mesures à travers la frontière. Nous sommes passés là de la théorie à la réalisation sur le terrain. On y travaille la main dans la main et à chaque réunion, la commission se donne un peu plus de compétence en matière d’économie, de fiscalité, de législation sociale, d’enseignement, d’écologie (nous avons à assurer en commun la protection du lac Léman). C’est du bon travail régional.
Une dernière question : gardez-vous votre foi dans la construction européenne et pour reprendre une expression de Michel Debré : faut-il « la faire avec des bottes de sept lieues » ?
J’aime mieux la définition de Jean Fourastié : « l’Europe va nous tomber sur la tête et nous ne serons pas prêts parce que nous n’aurons pas fait les régions ». Je crois aux jeunes pour faire l’Europe dans la mesure où on leur apprendra que l’histoire, la géographie et l’art, tout comme les fleuves ne s’arrêtent pas aux frontières.
C’est pourquoi nous avons lancé une campagne d’éducation civique européenne reprise par Bruxelles, institué des stages pour les enseignants du second degré… Il existe une Association européenne des enseignants, une Journée européenne des écoles, c’est la bonne voie.