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Alice Ouedraogo est directrice des activités d'élaboration des politiques et de sensibilisation du Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC), un organisme dépendant du Bureau international du travail (BIT). Le 12 décembre dernier, elle était invitée par la Société académique de Genève, dans le cadre de son cycle de conférences «Santé, droits de l'homme et mondialisation». Elle montre en quoi la santé est au centre de la problématique du travail des enfants, et dresse, à la lumière des activités de l'IPEC, une voie pour lutter contre l'exploitation des mineurs.Si le travail des enfants est de nos jours largement perçu comme une violation flagrante des Droits de l'Homme, il n'est pas inutile de rappeler qu'à l'origine, c'est l'indignation provoquée par son effet négatif sur la santé des mineurs soumis aux exigences de l'éclosion de l'ère industrielle et l'urgente nécessité d'y mettre fin qui a suscité le besoin d'agir.Le terme «travail des enfants» englobe toute activité économique effectuée par une personne âgée de moins de 15 ans, quel que soit son statut professionnel. Lorsque le travail s'apparente à l'esclavage ou à des pratiques analogues (le travail forcé ou obligatoire, notamment le recrutement forcé des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés), lorsqu'on utilise, recrute ou offre un enfant à des fins de prostitution, de pornographie ou d'activités illicites, ou lorsque enfin, on utilise des enfants pour entreprendre des travaux dangereux pour leur santé, leur sécurité ou leur moralité, ces pratiques tombent dans la catégorie des «pires formes de travail des enfants» et devraient être interdites à toute personne d'un âge inférieur à 18 ans.Les récentes estimations mondiales produites par le Bureau international du travail (BIT) nous enseignent que le travail des enfants tel que défini ci-dessus est un phénomène d'ampleur mondiale : en 2000, un enfant sur six de la tranche d'âge 5-17 ans, soit environ 246 millions, était astreint à une forme dégradante de travail, soit 35 fois la population de la Suisse. Plus des deux tiers, soit 180 millions d'entre eux, sont astreints à l'une ou l'autre des pires formes de travail et presque deux tiers de ces derniers ont moins de 15 ans.Ces enfants subissent une gamme très variée d'effets néfastes dont les conséquences ultimes sont la mort, l'infirmité, la perte d'estime de soi et bien d'autres. Les pathologies répertoriées encourues varient en fonction de l'activité exercée et l'on peut citer à titre d'exemple, les retards de croissance, les malformations osseuses, les infections de la peau et les allergies, les abus et harcèlements sexuels, les avortements, les grossesses précoces, les troubles du sommeil, les difficultés à établir des relations sociales normales et les pathologies virales telles que le VIH/sida.Pour apporter un appui aux Etats Membres désireux de lutter contre le travail des enfants et ses conséquences néfastes sur le développement, l'OIT a créé en 1992 le Programme international pour l'abolition du travail des enfants, communément appelé IPEC en référence à l'acronyme anglais. L'évolution exponentielle de ce programme traduit l'intérêt grandissant des pays pour ce problème. Alors que le programme ne comptait il y a dix ans qu'un seul pays donateur et six pays bénéficiaires, il vient aujourd'hui en aide à 80 pays dans toutes les régions du monde avec l'aide de vingt-six donateurs. D'autres organisations entreprennent également des actions parfois en collaboration avec l'OIT, telles que l'UNICEF, la Banque Mondiale, et de très nombreuses organisations non gouvernementales laïques ou caritatives au nombre desquelles figurent Médecins du Monde, Terre des Hommes, la Marche Mondiale contre le Travail des Enfants, Save the Children, etc.Au bout de dix années d'expérience pratique, l'IPEC est arrivé à une meilleure compréhension du phénomène complexe du travail des enfants et peut tirer des enseignements pouvant être résumés comme suit :I une bonne connaissance du phénomène, de ses manifestations, causes et conséquences est la condition préalable indispensable à des actions réussies et doit nécessairement s'accompagner de campagnes appropriées de sensibilisation de tous les groupes concernés ;I la prévention est toujours préférable et moins coûteuse que les opérations de réhabilitation ;I la réhabilitation est toujours possible par le biais de programmes et de projets adaptés ;I enfin, le meilleur remède contre le travail des enfants demeure l'école ou la formation couplée avec la recherche de solutions de remplacement pour les parents.Ces leçons sont le fruit d'une collaboration étroite avec les partenaires clés du programme qui sont :I les institutions ou spécialistes de la santé et de la sécurité au travail, pédiatres ;I les représentants des Ministères du travail, de la santé et de l'éducation ;I les inspecteurs du travail ;I les enfants, parents, communautés affectées ;I les organisations non gouvernementales de défense des droits des enfants.La dimension santé est toujours présente. En matière de sensibilisation, par exemple, il a été observé dans un projet situé à la frontière entre la Chine et le Vietnam destiné à prévenir le départ des filles des campagnes vers les villes où elles devenaient prostituées, que la simple fourniture d'informations aux intéressées et à leur communauté d'origine pouvait les convaincre de renoncer à partir.Le volet sanitaire occupe également une place importante dans le domaine de la recherche menée sous l'égide de l'IPEC. A titre d'exemple, le programme va publier très prochainement une étude mondiale sur l'impact du travail des enfants sur la santé, dans le cadre d'une étude plus générale sur les coûts et les bénéfices économiques de l'élimination du travail des enfants.Que sait-on dans ce domaine ? D'abord qu'à travail égal, les enfants sont plus vulnérables que les adultes, du fait de leur croissance inachevée. Une étude réalisée au Bénin en juillet 2001 sur l'état de santé des enfants ferblantiers dans le secteur de l'économie informelle a démontré que les enfants utilisent les mêmes outils que les adultes, fournissant de ce fait des efforts physiques plus importants, préjudiciables à leur système musculo-squelettique.Par ailleurs, la corrélation quasi permanente entre le travail des enfants et la pauvreté aggrave le problème de l'accès aux soins de santé. L'insuffisance des revenus des parents, alliée à la faiblesse, voire à l'inexistence d'infrastructures sanitaires et à l'ignorance des troubles subis, surtout lorsqu'ils sont d'ordre psychologique ou émotionnel, sont autant de facteurs aggravants. Ainsi, dans le cadre de l'étude précitée, seulement 29% des enfants étaient vaccinés contre le tétanos et un enfant sur dix accusait une baisse de l'acuité visuelle, signe révélateur d'une atteinte oculaire consécutive à l'exposition à différentes émanations.C'est dans cet environnement déjà difficile que la pandémie du sida dont les implications sur le travail des enfants commencent seulement à se révéler au grand jour est apparue, posant un défi particulièrement préoccupant à l'éradication du travail des enfants. En effet, elle compromet les résultats significatifs enregistrés jusqu'ici dans la prévention et l'élimination du travail des enfants. Selon les dernières estimations de l'UNICEF, le VIH/sida a produit 13 millions d'orphelins de moins de 15 ans dont 3 millions sont atteints de la maladie. Bien que le phénomène touche toutes les régions, l'Afrique est incontestablement le continent le plus affecté. Selon des études récemment menées par le BIT en Tanzanie, Zambie, Afrique du Sud et au Zimbabwe, il existe des liens très étroits entre ce phénomène de santé publique et de développement et le travail des enfants.Les pertes humaines dues à la rapide expansion de la maladie aggravent encore davantage les autres problèmes auxquels les enfants, leurs familles et leurs communautés sont quotidiennement confrontés : pauvreté, chômage et pénurie de services sociaux. Leur scolarité est d'autant plus compromise que l'épidémie entraîne des pertes importantes chez les enseignants. De plus, les enfants actifs sont davantage confrontés au risque de contamination par le VIH/sida, car ils sont souvent engagés dans des formes de travail les exposant à des abus sexuels. C'est par exemple le cas des enfants victimes de la prostitution, des petits vendeurs des rues et des enfants domestiques.Si donc la préservation de la santé des enfants travailleurs est déterminante dans la réussite de tout programme destiné à réduire ce fléau, l'expérience a montré qu'il faut également veiller à ne pas négliger les autres aspects du problème, au risque d'obtenir des résultats contraires à ceux escomptés. C'est ce qui s'est produit aux Philippines dans un projet gouvernemental dont l'objectif était de retirer progressivement des enfants de conditions de travail extrêmement dangereuses dans une décharge publique aux alentours de Manille surnommée «La montagne fumante». Le centre de santé, installé à proximité de la décharge pour apporter des soins médicaux aux enfants victimes de blessures et offrir des soins de médecine préventive, s'est rapidement révélé être un facteur aggravant du travail des enfants. La santé des enfants suivis par le centre s'étant grandement améliorée sur le site, on a assisté à un afflux d'enfants désertant les autres sites pour se rabattre sur celui où un meilleur état de santé leur permettait de travailler davantage.Cet exemple plaide pour une prise en compte équilibrée des différents facteurs déterminants du travail des enfants. C'est l'exemple d'un projet conjoint dans l'industrie du vêtement au Bangladesh entre l'association des entrepreneurs et des exportateurs du textile, l'OIT et l'UNICEF. Au début du projet, les études préalables effectuées démontraient que le secteur textile, vital pour l'économie du Bangladesh, employait 1 million de travailleurs dont 10 000 enfants. Suite à des pressions internationales, l'OIT, l'association des entrepreneurs et des exportateurs de textile du Bangladesh et l'UNICEF se sont associées pour agir. Un dispositif de santé préventive et curative approprié a été mis en place où les enfants se voient offrir une formation. Un revenu de substitution est attribué à 8000 enfants retirés du travail et intégrés à l'école, des visites d'inspection sont organisées, et le tout est accompagné d'une campagne de sensibilisation accessible et compréhensible. Ainsi, 27 000 enfants travailleurs ont été retirés des usines, et le nombre d'entreprises textiles employant des enfants est passé de 43% à moins de 4% en cinq ans.Bien que le travail des enfants soit souvent associé au monde en développement, il convient de rappeler qu'il s'agit d'un phénomène social qui existe dans toutes les régions du monde et que le principe de son élimination s'applique partout, même à des populations en nombre limité, voire résiduel. Selon les estimations du BIT, 2,3 millions travaillaient en 2000 dans les pays développés dont une large part dans les pires formes telles que la prostitution, l'industrie pornographique et le trafic de drogue.Outre ces formes extrêmes, certaines activités entreprises par les enfants à la ferme ou en entreprise familiale peuvent paraître sans danger surtout s'ils ne les empêchent pas d'aller à l'école. Sans verser dans l'exagération, certains de ces travaux peuvent avoir des effets négatifs sur le développement harmonieux de l'enfant. Un exemple souvent utilisé mais très révélateur de ce qui précède porte sur les résultats d'une étude menée en 1996 en Grande-Bretagne, qui avait révélé qu'un million d'enfants de moins de 15 ans avaient, à un moment ou à un autre, travaillé au cours de l'année précédente, notamment comme livreurs de journaux ou distributeurs de tracts. Il est apparu que ces enfants accusaient des difficultés scolaires et des troubles du sommeil non observés chez les autres. Cet exemple vient renforcer l'idée que les indicateurs de santé et de performance scolaire peuvent constituer des moyens efficaces de délimiter la frontière entre les travaux admissibles qui ne nuisent pas au développement normal de l'enfant, et ceux qui devraient être interdits en vertu des conventions internationales en vigueur.