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L’Université par l’Europe et vice-versa (hiver 1979) m
I. L’Université européenne : une commune et une coopération
[p. 31] La culture européenne est l’unité de base sur laquelle l’union de l’Europe peut encore s’édifier et doit l’être. Elle s’est constituée au cours des siècles par la composition sans préméditation de valeurs religieuses — grecques, mazdéennes, romanes et judéo-chrétiennes — de procédures intellectuelles et juridiques, de monuments sacrés et d’œuvres d’art, plus tard de sciences, et d’écoles de pensée successivement parues dans des foyers très dispersés, d’où elles ont propagé à toutes les nations du continent des styles, des modes, des manières de sentir et d’agir dont l’extrême diversité peut apparaître, paradoxalement, comme le vrai caractère distinctif face aux grandes cultures de l’Asie.
Les couvents de la civilisation bénédictine ont été les couveuses de la culture commune qui va éclore dans les cités commerçantes des xiie et xiiie siècles, quand les collèges de guildes et les écoles d’évêchés s’organiseront en universités, à Bologne dès 1100, à Paris dès 1200, à Valencia (1209), à Padoue (1288), à Cambridge (1229), puis à Oxford, Salamanque, Coïmbre, Prague, Cracovie, Tubingue…
Les universités naissantes sont des communes.
Qu’est-ce qu’une commune, au xiiie siècle ? C’est le corps des habitants d’une ville, d’un bourg ou d’une vallée, ayant reçu par charte impériale ou royale le droit de se gouverner eux-mêmes sur un territoire donné. Par analogie, le terme va s’appliquer à toute communauté civile ou religieuse autogérée.
Ainsi des collèges qui apparaissent à Bologne, Oxford et Paris : ils forment au sein de ces villes des entités en quelque sorte exterritoriales, bénéficient d’une exception de juridiction, assurent leur propre police et [p. 32] ne dépendent ni des pouvoirs de la ville ni de ceux de l’Évêque, ni même du Roi, mais ne relèvent que du Pape, garant de leur autonomie. Chacune de ces entités groupe en une seule communauté les enseignants et étudiants des trois degrés, les bacheliers, les maîtres et les docteurs : c’est l’universitas magistrorum atque scholarium. Elles sont aussi des corporations du savoir : universitates studii et scientiarum, groupant la totalité des études et des sciences.
Quant aux communes politiques ou économiques, elles relèvent de l’empereur (parfois du roi) et sont donc « immédiates à l’empire », lequel devient le garant de leurs libertés contre tous les seigneurs voisins. C’est ainsi que les trois « communes forestières » (Waldstätten en allemand) d’Uri, Schwyz et Nidwald, qui commandent les abords du col du Gothard, reçoivent au xiiie siècle des chartes « d’immédiateté impériale » : en effet, le Gothard est le seul col qui relie au croisement des deux principales chaînes alpestres, la moitié nord et la moitié sud du Saint-Empire romain de nation germanique. Dans les pactes que concluent en 1291 les trois communes (aujourd’hui cantons), elles sont qualifiées d’universitates.
Il est remarquable que dès le xiiie siècle les communes ou corporations du savoir deviennent l’universitas par excellence. Dans un acte de 1229, les représentants de l’ensemble des collèges parisiens « croient déjà pouvoir se contenter du simple mot universitas pour les désigner » 40 .
Soulignons ici, fortement, que ces corporations par excellence, ces communes du savoir, autogérées, n’ont rien de national au sens actuel.
La Sorbonne, qui sera le collège le plus célèbre de l’Université de Paris, compte parmi ses maîtres, de 1245 à 1303, Albert le Grand d’abord, qui arrive de Souabe accompagné de son élève préféré, Thomas d’Aquin, un jeune prince napolitain qui est le petit-neveu de l’empereur Frédéric Barberousse ; Bonaventure, qui vient de Pise ; Siger de Brabant, qui vient de la Belgique ; enfin, Duns Scot, qui est Écossais. Parmi les maîtres importants, il se trouve, c’est sans doute un hasard, que pas un seul durant ce demi-siècle n’est français. L’université, c’est l’Europe.
Les maîtres groupent autour d’eux des bacheliers qui apprennent à pratiquer la contestation intellectuelle, c’est-à-dire le sic et non, la [p. 33] dialectique des scolastiques. Ils se réunissent dans des salles exiguës, déménagent de quartier, voire émigrent dans une autre ville de la région parisienne, quand leurs rapports avec les magistrats entrent en crise. Les étudiants se répartissent en « nations » (nationes) c’est-à-dire en groupes désignés par l’origine et la langue — normande, allemande, flamande, anglaise, picarde, etc.
La durée des études varie entre quatre ans pour obtenir le grade de bachelier, huit ans pour le grade de maître, douze à treize ans pour le grade de docteur. (Et l’on se plaint aujourd’hui de l’allongement des études !)
Les règlements, les us et les coutumes, varient très largement d’une « communauté de savoir » à l’autre. Ainsi les professeurs de Bologne sont-ils choisis par les étudiants et révocables par eux seuls. Ces étudiants d’ailleurs sont d’âges très variés, de 16 à 75 ans, tous mêlés. La « liberté académique » — comme on dira lorsqu’elle ne sera plus qu’un souvenir et une prétention — est à ce moment pleine et entière. L’Europe, qui ne s’appelle encore que la Chrétienté, n’a jamais été plus européenne.
II. De l’autonomie à l’étatisation
Avec ses septs arts libéraux, le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie) — qui réunissent au lieu de les séparer les arts et les sciences, et avec ses facultés dites supérieures, la théologie, le droit et la médecine, l’université médiévale « correspond, dans son exigence même, à l’idée d’un studium generale, d’une totalisation des connaissances qui débouche en fin de compte sur une connaissance de la totalité » 41 . Il y a plus : « La scolastique, en tant que mode de connaissance propre à l’Université, affirme le primat de la recherche par la libre discussion. La période médiévale est l’âge par excellence des oppositions et des contradictions, du sic et non, étant bien entendu que ces oppositions se situent à l’intérieur même de l’Université, et ne cessent de renaître, même lorsqu’une autorité interne ou externe a été appelée à trancher le [p. 34] débat… La grande époque du Moyen Âge ne se caractérise nullement par l’esprit d’orthodoxie politico-policière qui demeure le privilège peu enviable du xxe siècle. Un tel terrorisme, paralysant l’esprit de libre recherche, est la négation même de cette Université que le Moyen Âge a inventée. »
Je viens de citer Georges Gusdorf, professeur à Strasbourg et son petit livre admirable, L’Université en question 42 dont je déduis que l’Université médiévale demeure l’idéal asymptotique de tout ce que notre époque croit avoir inventé sous le nom d’UER (unités d’enseignements et de recherche), alors même qu’elle détruit avec l’acharnement systématique et rancunier du bureaucrate, au nom de la neutralité du savoir pur et de l’objectivité de la science, les finalités même de l’institution.
De fait, l’histoire de l’Université, à partir du déclin du Moyen Âge, sera celle d’une longue décadence, aussi nommée nationalisation de l’enseignement.
G. Gusdorf en décrit les étapes, qui vont du fédéralisme empirique pratiqué dans le Saint-Empire au totalitarisme obtus imposé par Napoléon ; le moteur de cette involution étant le besoin qu’éprouvent les clercs d’intervenir dans les luttes politiques et de s’attirer pour ce faire les faveurs du Prince, quel qu’il soit, lequel en profite aussitôt pour décorer, récupérer, embrigader en la personne de ses auteurs toute espèce de recherche authentique, possiblement critique ou négative à l’endroit des pouvoirs établis, ou complice des pouvoirs en mal d’établissement. À ce jeu, l’Université perdra son immédiateté papale ou impériale selon les pays ; perdra ses privilèges extraterritoriaux ; perdra ses conditions d’universalité, et formera de plus en plus des magistrats, mais non des clercs.
III. De l’Université aux « Facultés »
Tout cela nous mène à la mise au pas napoléonienne des écoles, c’est-à-dire à la suppression des universités au sens médiéval, au regroupement par l’État central des trois degrés de l’enseignement officiel et à la réduction de cet enseignement à ce qui peut servir à la [p. 35] mobilisation des esprits par les maîtres de la capitale. L’Université se ravale à la fonction d’un monopole d’État 43 .
Le 21 mars 1810, l’Empereur s’adresse au Conseil d’État :
Si mes espérances se réalisent, je veux trouver dans ce corps même une garantie contre les théories pernicieuses et subversives de l’ordre social dans un sens ou dans un autre. Il y a toujours eu dans les États bien organisés un corps destiné à régler les principes de la morale et de la politique. Telle fut l’Université de Paris et ensuite la Sorbonne ; telles sont, en Italie, les Universités de Pavie, de Pise et de Padoue ; en Allemagne, celles de Göttingen et d’Iéna ; en Espagne, celle de Salamanque ; en Angleterre, celle d’Oxford ; chez les Turcs, le corps des Ulémas. Ces corps, étant les premiers défenseurs de la cause de la morale et des principes de l’État, donneront les premiers l’éveil, et seront toujours prêts à résister aux théories dangereuses des esprits qui cherchent à se singulariser, et qui, de période en période, renouvellent ces vaines discussions qui, chez tous les peuples, ont si fréquemment tourmenté l’opinion publique.
Commentaires de G. Gusdorf : « Napoléon organise une gendarmerie intellectuelle, dont le grand Maître est le général en chef, et où les recteurs ont rang d’officiers supérieurs. » 44
Le terme même d’Université au sens classique disparaîtra en France durant la plus grande partie du xixe siècle et sera remplacé par celui de « Facultés », qui implique l’abandon de toute intention d’interdisciplinarité, de convergence des arts libéraux, et surtout de totalité, c’est-à-dire d’universitas au sens premier. Séparées les unes des autres, les Facultés ne sont plus que des écoles professionnelles au service de l’État-nation et de certaines industries. Elles préparent les jeunes gens à gagner leur vie, non plus à en comprendre les finalités.
IV. Retour aux petites unités
Au lendemain de l’agitation des étudiants en mai 1968, une sorte de loi-cadre, élaborée par Edgar Faure a donné quelque temps l’impression [p. 36] d’une ouverture vers l’autonomie des universités, d’une tentative de libération, sinon d’un vrai retour à la grande liberté médiévale.
Mais quels que soient les mérites intrinsèques du projet de réforme d’Edgar Faure, un fait demeure : il n’a conduit qu’à l’éclatement définitif en instituts spécialisés de l’Université de Paris, atteinte de gigantisme — elle comptait à l’époque près de 180 000 étudiants.
L’ancienne Sorbonne a été divisée en treize instituts distincts, qualifiés tout à fait abusivement d’« Universités », alors qu’il ne s’agit en fait que de Facultés au sens qu’a gardé le terme dans le reste du monde. Chacune de ces Facultés désormais isolée des autres, en droit comme en fait, compte autant ou plus d’étudiants que la plupart des universités complètes dans les autres pays d’Europe. Le gigantisme, loin d’être éliminé, a donc été reporté du tout sur les parties, et la vertu totalisante qui est celle qu’on doit atteindre d’une universitas studii est définitivement évacuée.
C’est pourtant dans le retour aux petites unités qu’ici, tout comme dans les structures économiques, sociales et politiques, l’on entrevoit la seule issue possiblement heureuse de notre crise. Petites unités autonomes de recherches et de contestation comparables aux collèges du Paris médiéval, permettant et favorisant l’échange interdisciplinaire qui est en fait échange des points de vue. Et je ne dis pas que les voies et moyens d’un tel « retour » soient facilement imaginables, je dis seulement que la survie de la culture européenne dépendra de notre aptitude à optimaliser les dimensions de nos créations, de nos activités et de leurs cadres. Les conditions d’une renaissance des universités européennes sont donc les mêmes que celles dont dépendent le sauvetage de notre environnement, et celui de notre économie, la restauration du civisme, la paix elle-même : UER, Régions, PME, autonomies librement fédérées pour combiner les avantages des petites communautés et des grands moyens, tout se résume dans la formule de l’Europe des Régions fédérées.
V. La tour d’anti-Babel
En 1964, appelé à prononcer le « discours solennel » pour l’inauguration de la IIIe Assemblée de la Conférence permanente des Recteurs et vice-chanceliers d’Europe à Göttingen, je terminai ma description de la tour de Babel qu’est devenue l’Université, juxtaposition de spécialistes [p. 37] dont aucun n’entend plus le jargon du voisin, par l’évocation d’une utopie qu’on voulut bien considérer comme idyllique et rousseauiste. C’était quatre ans avant « les événements » de Mai 68. D’où l’intérêt de relire après coup ces rêveries, et de les comparer, peut-être, à ce qui s’est fait par la suite à Florence, sous le nom d’Université européenne.
Dans un grand parc, près de la mer, ou d’un lac, ou d’une large rivière, en pleine campagne, mais pas trop loin d’une ville de moyenne grandeur et de vie culturelle et sociale animée, une ou deux centaines de maisons familiales, dispersées, et un centre de type villageois : hôtels, auberges, marché, boutiques, chapelles, sans oublier plusieurs terrasses de café. Dans le centre aussi, un groupe de bâtiments contient la bibliothèque, jouit d’un statut spécial d’exterritorialité : c’est une sorte de district fédéral de l’Europe intellectuelle. Là vivent des « hommes de synthèses » : professeurs de tous âges et de toutes spécialités, et futurs professeurs déjà gradués, d’une part ; responsables de domaines variés de la vie publique, économique et sociale, d’autre part. Condition générale d’admission : avoir prouvé son excellence dans une branche au moins du savoir, ou de la vie professionnelle, et démontrer d’une manière convaincante qu’on éprouve l’impérieux désir d’intégrer l’expérience acquise dans un ensemble plus compréhensif.
Les activités intellectuelles de cette communauté peuvent être définies à grands traits comme suit :
Quant à la forme : peu ou point de cours magistraux, mais surtout des colloques restreints, groupant au maximum vingt personnes, à l’optimum une douzaine. Si quelqu’un désire absolument donner une conférence, le soir, c’est à ses risques et périls : toute déclaration publique est obligatoirement suivie d’une discussion réglée. Ici l’on n’impose pas une image du monde : on la cherche en commun, sans relâche. Au sein des colloques règne une liberté spontanément disciplinée par la critique mutuelle. Deux meneurs de jeu par colloque, et ils ne peuvent appartenir à la même spécialité.
Quant au contenu : seuls sont portés au programme les sujets par essence interdisciplinaires. J’entends par là : les sujets qu’il serait le plus malaisé de traiter dans le cadre exclusif d’une de nos facultés classiques. Voici quelques-uns de ceux que, pour ma part, je serais heureux de pouvoir étudier et discuter, si j’avais à participer aux activités de la Commune :
[p. 38] 1. Les options fondamentales des grandes cultures, notamment de la culture européenne, et la logique ou les contradictions de leur développement dans la vie publique et privée de l’unité culturelle en question. Le problème des possibles convergences entre l’Orient et l’Occident, entre une certaine sagesse et une certaine puissance créatrice, formerait un centre particulier d’attention.
2. Le rôle créateur de l’interaction des disciplines dans l’histoire ancienne et récente de l’Europe. Dans quelle mesure et sous quelles conditions les inventions ou découvertes de la science et des arts sont-elles apparues ? Part de la gratuité, de la nécessité, des fins utilitaires, de l’imagination débridée, de la foi, du doute, de la méthode et des contingences dans les progrès de la connaissance en Occident.
3. Au-delà de la technologie. Comment passer de l’ère technique à l’ère de l’équilibre humain ? En d’autres termes : comment tirer les bénéfices de bonheur individuel (santé mentale, beauté du milieu et paix) des disciplines farouches qu’imposent à la majorité de nos contemporains les impératifs prétendus de la croissance de production, et de l’aide aux « sous-développés » ?
4. Possibilité d’un langage universel, basé sur la cybernétique et sur la sémiologie de Saussure. Recherche générale de procédés de translation des méthodes, démarches spécifiques, et résultats de diverses branches du savoir. Limites d’un tel langage, et comment y suppléer par les arts.
5. Européologie. Il existe dans la plupart de nos grandes universités des départements d’indianisme, de sinologie, d’islamologie, d’études des civilisations tropicales, africaines, indaméricaines, etc. Il n’existe pas, ni hors d’Europe ni en Europe, de chaires d’européologie. Certes, l’on étudie un peu partout le Marché commun, le mécanisme des organisations européennes, leur histoire récente, leur jurisprudence, l’unification de leurs mesures sociales et la coordination de leurs politiques économiques. Ce qui nous manque encore, c’est une étude quasi ethnographique des caractères spécifiques de notre civilisation, à l’heure où elle se répand d’une manière anarchique sur tous les continents de la planète, où le Tiers Monde l’interroge avec une anxiété [p. 39] mêlée d’arrogance, tandis qu’elle s’interroge elle-même plus qu’elle n’a jamais fait dans son histoire.
Quant aux relations entre un tel centre de synthèse et les universités existantes, on les imaginera sans peine. L’introduction, si désirable dans nos mœurs universitaires, d’une année sabbatique de type américain, permettrait d’envoyer beaucoup de professeurs à cet institut de recyclage et de remise en question générale, et c’est aussi ce que nous attendons tous de nos vacances. Après un an, les professeurs détachés reviendraient à leur enseignement, porteurs d’une sorte de radioactivité — les uns mûris, les autres rajeunis…
Comment baptiser l’entreprise ? Elle pourrait se réclamer de beaucoup de noms illustres, d’hommes qui ont rêvé l’Académie européenne comme Tommaso Campanella et Comenius, ou d’hommes qui méditaient sur la nécessité d’un langage commun aux sciences exactes, aux arts et à la théologie, ainsi Descartes dès 1625, puis Leibniz et son Arts Combinatoria. Mais cet Institut de synthèse ne serait-il pas idéalement ce dont on parle un peu partout, plus ou moins bien, depuis 1957, date du traité instituant l’Euratom : une Université européenne ?
Vraie université, puisqu’elle traiterait spécifiquement du général, en vue d’entretenir ou de former une image cohérente du Tout. Vraiment européenne, puisqu’elle aurait pour fin de recréer l’union dans la diversité, qui est la formule de notre grand passé et de notre avenir fédératif, le seul possible.
L’Europe, c’est très peu de chose plus une culture. Quatre pour cent des terres du globe, multipliés par une culture qui a fait le Monde et qui doit aujourd’hui, plus que jamais, faire des hommes.