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Film commenté :Un homme d'exception, réalisé par Ron Howard, 2001, avec Russell Crowe et Jennifer Connelly.Une fois n'est pas coutume, c'est d'un film dont j'ai envie de parler. Il relate l'histoire d'un homme de génie qui souffre d'une maladie grave, maladie dont je ne dirai rien de plus, de peur de gâcher l'effet de surprise sur lequel repose en partie la force de ce film.La richesse du film apparaît déjà dans son titre, A beautiful mind, traduit par Un homme d'exception. Les anglophones mettent l'accent sur le côté merveilleux ou admirable de l'esprit du héros, tandis que les francophones soulignent son côté exceptionnel, sans se prononcer sur la valeur de cette exception. Les deux options se justifient. Le héros a des capacités cognitives et intellectuelles qui ont de quoi émerveiller ; son regard, rapide et sagace, se pose aussi bien sur un problème abstrait que sur la disposition cachée des étoiles de la voie lactée. L'exception quant à elle réside dans le déroulement de la vie quotidienne du personnage, mais ne sera pas explicitée ici, là encore de peur de dévoiler la stratégie mise en place par le réalisateur pour capter le spectateur et insensiblement l'attirer vers une expérience insoupçonnée pendant une partie du film.Le film s'inspire de l'histoire vraie de John Forbes Nash Jr, mathématicien de génie qui développa ses recherches sur la théorie des jeux et la géométrie différentielle, et qui reçut le prix Nobel en 1994. Le film commence avec l'évocation de la vie estudiantine ordinaire d'après guerre à l'Université de Princeton. Il décrit l'atmosphère du campus faite d'émulation, de rivalité, d'amitiés et de solitude. Il montre entre autres les enjeux économiques et militaires liés à l'élaboration de nouvelles théories mathématiques, parvenant même à rendre compte aux yeux d'une récalcitrante pourtant difficile à convaincre de l'aspect ludique et applicable de cette science ; il explicite la richesse des applications possibles en termes de mathématique, les enjeux et les aboutissements d'un travail à première vue très abstrait.Mais là ne réside pas sa force première. Il ne s'agit pas d'un film sur la vie estudiantine de la fin des années 40, encore moins d'un film traitant des mathématiques. Il s'agit bien d'un film sur la vie au quotidien d'un homme en souffrance et de la réponse de cet homme et de son entourage à cette souffrance. Passionné par ses recherches, le héros sera souvent interrompu dans son travail par des rechutes, des séjours hospitaliers, des traitements de choc, des médicaments, qui constitueront autant d'obstacles à l'expression de sa créativité, du moins celle qui touche à son travail cérébral. Car cette faculté va s'exprimer dans un autre domaine qui lui sera finalement plus salutaire : celui de la compréhension des mécanismes et des phénomènes liés à la maladie, qui l'empêchent de fonctionner normalement et donc celui de l'apprivoisement de sa vie de malade. C'est la force créatrice de Nash qui va lui permettre de trouver divers moyens de conjuguer les symptômes de la pathologie, les effets secondaires des médicaments et une activité intellectuelle et professionnelle. Dans ces moments-là, le génie de cet homme ne se déploie pas seulement dans des sphères cérébrales et abstraites, mais aussi dans une appropriation des innombrables détails de la vie de tous les jours, et qui font que cette vie a un sens. L'observation, puis l'analyse des différentes situations dans lesquelles sa maladie le projette, aussi clairvoyante et lucide que celle avec laquelle il procède dans son travail de mathématicien, lui permettent de franchir ou de contourner les obstacles selon leur nature, et d'accepter les limites infranchissables de sa pathologie. En cela, il sera constamment aidé par sa femme qui elle aussi mettra son intelligence, sa finesse, et son amour, au service de la gestion de la maladie de son mari. Le médecin, un homme bienveillant, mettra en uvre tout l'arsenal thérapeutique à disposition pour guérir son patient, ou au moins les soulager, lui et sa femme. Enfin le mathématicien sera soutenu par ses collègues, et surtout par un de ses anciens camarades d'université, qui comprendra qu'il a un rôle à jouer dans cette situation et qui acceptera de prendre des risques en tant que directeur d'une grande université.On comprend alors que la maladie constitue une atteinte biologique ou psychique (souvent les deux à la fois mais dans des degrés divers) mais aussi une réalité qui touche un réseau composé de liens familiaux, professionnels, géographiques. En fait, on le sait depuis longtemps : les sociologues, les anthropologues, les médecins, les philosophes, voire même les historiens ont déjà décrit la nature multiple et complexe de la maladie. Mais aucun des textes émanant de ces sciences ne peuvent être aussi percutants qu'une uvre de fiction. On le sait, mais à travers ce film on l'expérimente. La force d'impact est plus grande que toutes les explications théoriques. Notre passivité de spectateur nous met dans un état de disponibilité qui nous permet d'éprouver ce que le héros ressent, et nous épargne l'obligation de devoir réagir, réfléchir, analyser, rétorquer, construire, bref, d'avoir un avis et de le donner. La nature du savoir ne passe plus par des canaux cognitifs et intellectuels, mais les complète par le biais de l'épreuve dans le sens d'éprouver et de l'expérience temporaire d'une réalité qui n'est pas la nôtre.Par un effet de tricherie et de mensonge que seule peut la fiction, on est embarqué à notre insu (et de notre plein gré
) à revisiter la frontière entre la réalité perçue et les créations de l'imagination ; la force du film consiste à dévoiler cette supercherie au milieu du film, ce qui nous oblige à accepter d'avoir été manipulé, mais aussi ce qui nous permet de prendre la mesure des conséquences de la maladie que subit le héros. En créant cette rupture de perception en cours de projection, Ron Howard nous pousse à vivre une expérience et juste après à prendre du recul par rapport à cette expérience. Ce film est en outre particulièrement bien servi, d'une part par la musique qui l'accompagne et en souligne les nuances, et d'autre part par le jeu de tous les acteurs, et notamment de celui de Russell Crowe qui parvient à restituer la souffrance, mais aussi la force, l'intelligence, la richesse du personnage. Il s'agit là d'un film à voir absolument.