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Silva Lieberherr est responsable Agriculture
et Landgrabbing chez Pain pour le Prochain
Silva Lieberherr est responsable Agriculture
De juteux bénéfices sur le dos des pauvres
Et si votre ancêtre avait commencé à épargner 400 000 ans auparavant, c’est-à-dire plusieurs centaines de milliers d’années avant le premier Homo sapiens, vous posséderiez 22 milliards de francs. C’est la somme que Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, a AJOUTÉE, pendant la seule pandémie de Covid-19, aux milliards qu’il possédait déjà.
Si ces calculs ne sont qu’un jeu de l’esprit, ils aident néanmoins à appréhender ce que représente un milliard et combien possède un milliardaire.
L’argent ne tombe pas du ciel
L’argent que Nestlé distribue à ses actionnaires et celui que Jeff Bezos accumule font défaut ailleurs. Le contraste est saisissant : Nestlé, le numéro 1 mondial de l’alimentation, distribue 7,3 milliards de francs à des personnes généralement aisées, alors que le Programme alimentaire mondial de l’ONU dispose d’un budget annuel inférieur[2] pour distribuer plus de 15 milliards de rations par an, une de ses activités parmi tant d’autres. Le volume d’aide alimentaire requis ne fait qu’augmenter en raison de la hausse du nombre de personnes sous-alimentées et malnourries et du risque de famines. Avec les 7,3 milliards de dividendes de Nestlé, il aurait été possible de multiplier par deux le budget du Programme alimentaire mondial.
Nestlé n’est pas seule en cause. En 2020, Bayer-Monsanto a distribué 2,5 milliards de francs à titre de dividendes et Cargill, le numéro 1 mondial du négoce de denrées alimentaires, 580 millions. Des multinationales de plus petite taille ont elles aussi versé des dividendes, à l’instar des 20 millions distribués par le producteur d’huile de palme et de caoutchouc Socfin.
Ces bénéfices ne tombent pas du ciel, car ils sont prélevés sur d’autres maillons du système alimentaire. Ainsi, les ouvrières et les ouvriers dans les plantations et les usines ne perçoivent que des salaires de misère, en dépit des risques qu’ils encourent. C’est cette exploitation, combinée à l’accaparement des terres, à la destruction de l’environnement et à la maltraitance des animaux d’élevage, qui permet aux multinationales de réaliser de juteux bénéfices.
Redistribuer plutôt qu’accumuler
Certaines de ces multinationales ont même réalisé des bénéfices particulièrement élevés, précisément au moment où la situation des salarié·e·s devient plus précaire et plus dangereuse, où la faim sévit plus durement dans les plantations et où les divers stades des chaînes d’approvisionnement des grands groupes alimentaires, déjà dangereux pour les employé·e·s, deviennent des foyers de Covid-19. Dans le monde entier, des épidémies mortelles ont éclaté dans des usines de production de viande, des ports, des entrepôts, des conserveries de poisson, des plantations de palmiers à huile, des exploitations fruitières, des supermarchés, soit dans des sites contrôlés par ces multinationales.
Malgré tout, les grands groupes continueront à tirer leur épingle du jeu durant la pandémie de Covid-19 : de nombreux gouvernements ont engagé des sociétés de conseil d’envergure mondiale, comme McKinsey, pour élaborer les plans de relance de leurs économies. Intimement liées avec les multinationales, ces sociétés contribueront assurément à déterminer les gagnants et les perdants des programmes de sauvetage publics : ouvriers ou patrons, marchés paysans ou géants du commerce en ligne, petits pêcheurs ou grands chalutiers…
Ainsi, ces prochains mois, lorsqu’il s’agira de décider qui doit payer l’ardoise de la crise et qui doit financer les dépenses publiques de relance, nous ferions bien de ne pas oublier les dividendes, qui montrent que la crise ne touche de loin pas tout le monde. D’aucuns y gagnent beaucoup d’argent et n’hésitent pas à en tirer profit. Il serait bon de nous souvenir de la fable de l’homo sapiens économe, qui nous indique clairement que l’argent doit être redistribué. En effet, ceux et celles qui en ont urgemment besoin ne peuvent pas épargner et simplement attendre. Pour reprendre l’exemple ci-dessus, qui peut se permettre de mettre chaque jour 100 francs de côté ? En tout cas pas un ouvrier agricole dans les plantations, à qui il faut un mois pour les gagner.
Ce blog est inspiré de l’article suivant : https://wrm.org.uy/fr/les-articles-du-bulletin-wrm/section1/lagro-imperialisme-au-temps-du-covid-19/
[2] 6,5 milliards de francs en 2018