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Presque tout le monde connaît l’immense et belle demeure de « Bois-Salève » qui abrite aujourd’hui des appartements de haut standing dans le parc du Pas de l’Echelle, sur la commune d’Etrembières. Les nombreux promeneurs qui y passent à proximité avant de s’élancer à l’assaut du Salève connaissent plus ou moins son passé d’ancien pensionnat pour jeunes filles devenu ensuite un préventorium puis un centre de récupération sociale appartenant à la S.N.C.F.
Mais combien de personnes savent pourquoi la rue (autrefois le chemin qui menait à cette belle propriété) s’appelle celle des Néo-Zélandais ? Tout simplement parce que, entre 1917 et 1919, et à l’initiative du Comité britannique de la Croix-Rouge française, le gouvernement de la Nouvelle-Zélande accorda son patronage et d’importants subsides pour transformer Bois-Salève en grand hôpital destiné à accueillir les nombreux soldats blessés et autres réfugiés civils victimes de la Grande Guerre.
Retour sur un épisode un peu oublié de notre histoire locale, celui de la création en 1917 de l’hôpital Néo-Zélandais d’Etrembières.
La Suisse toute proche : une neutralité au service de la paix
Du fait de sa neutralité, la Suisse développe durant tout le premier conflit mondial une vocation humanitaire qui avait été initiée quelques décennies plus tôt avec la création de la Croix-Rouge à Genève sous l’impulsion d’Henri DUNANT. Cette vocation, la Confédération va la poursuivre en prenant toute une série de mesures officielles d'aide aux victimes des combats.
A partir de février 1915, le gouvernement suisse permet aux femmes et aux enfants fuyant les combats de l'Est de la France de passer par son territoire pour gagner le Sud. Au même moment, le Conseil Fédéral et la Papauté négocient auprès des belligérants la possibilité pour la Croix-Rouge de rapatrier par la Suisse des convois de blessés. Ainsi, pendant toute la guerre, les convois des deux camps vont se succéder en territoire helvétique pour permettre le rapatriement chez eux des soldats mutilés par les combats.
L’entraide franco-britannique
En France, où les combats font rage, trois sociétés d’entraide sont rattachées à la Croix-Rouge: La Société de secours aux blessés militaires, l’Association des dames françaises, et l’Union des femmes de France qui a la particularité de disposer d’une antenne permanente à Londres – ce qui permet à cette dernière d’effectuer l’envoi de nombreux colis en direction du continent.
L’Empire britannique tout entier se mobilise en effet en faveur des populations meurtries par la guerre et la France est bien sûr une des principales bénéficiaires de cette aide massive. A Londres, l’ambassade de France est du reste très vite submergée par l’afflux de cadeaux et autres dons de toute nature, au point que M. Paul CAMBON, ambassadeur en poste, comprend très vite la nécessité de fonder un nouvel organisme spécial pour coordonner toutes les actions d’aide.
Le Comité britannique de la Croix-Rouge française
C’est ainsi qu’allait naître le Comité britannique de la Croix-Rouge française, sous la présidence de la Vicomtesse de la PANOUSE et sous la direction de Mme ILLINGWORTH. En l’espace de quelques mois seulement, et en coopération avec la Croix-Rouge britannique, le nouveau Comité allait bientôt employer plus de 2000 personnes réparties entre l’Angleterre et la France. L’une des principales missions de ce Comité franco-britannique fut d’ouvrir rapidement de nouveaux hôpitaux à travers toute la France. Les très grandes demeures, ainsi que les anciens châteaux et autres grands manoirs plus ou moins à l’abandon étaient alors très recherchés en raison des capacités d’accueil qu’ils pouvaient offrir. C’est ainsi que le Comité s’intéressa de très près à la grande maison de Bois-Salève, sur la commune d’Etrembières.
Bois-Salève, une situation propice près de la frontière franco-suisse
Lorsque le Comité britannique de la Croix-Rouge française prend possession de Bois-Salève en octobre 1917, il se trouve en présence d’un ancien pensionnat pour jeunes filles qui a été désaffecté en 1905. L’édifice, bien qu’inutilisé depuis plusieurs années, offre cependant encore de nombreux attraits : il n’est pas très ancien – il a été construit en 1877 – et offre de vastes capacités avec ses quatre étages où de nombreuses chambres et autres salles peuvent être aménagées. Sa transformation en hôpital ne devrait donc pas soulever de gros problèmes.
En outre, Bois-Salève dispose de dépendances annexes et se trouve dans un parc arboré qui est situé au pied du Salève – assurant ainsi une grande tranquillité pour les patients. Le domaine est aussi à proximité immédiate de la frontière genevoise et desservi par une gare qui se trouve à seulement quelques encablures, celle de Bossey-Veyrier. Autant dire que la situation géographique de Bois-Salève est plus qu’avantageuse pour la Croix-Rouge.
Très rapidement, les premiers travaux sont entrepris pour créer huit grandes chambrées et trois autres plus petites afin de pouvoir accueillir environ 350 patients. L’hôpital disposera alors de blocs opératoires, de salles de stérilisation, de salles pour les soins dentaires, d’installations pour la rééducation et même d’une nurserie pouvant accueillir des enfants en bas âge. Quant au personnel médical, y compris les nurses, il sera entièrement britannique et placé sous la direction de Mme Leigh ROSS.
Affiche Comité Britannique de la Croix-Rouge Française
Equipe médicale britannique.©Archives British Red-Cross
Service de santé du Comité franco-britannique
Correspondance de l'Hôpital Néo-Zélandais d'Etrembières
Carte postale avec tampon de l'Hôpital
Le peuple de Nouvelle-Zélande, un généreux mécène
Avec l’appui de plusieurs ressortissants néo-zélandais établis à Londres, dont le philanthrope John BURGEES, le Comité britannique de la Croix-Rouge française fait appel à M. Thomas MACKENZIE, Haut-commissaire pour la Nouvelle-Zélande en poste à Londres. En janvier 1918, celui-ci transmet la requête à Sir James ALLEN - Ministre de la défense néo-zélandais – en indiquant que près de 1000 réfugiés en provenance de la Suisse arrivent déjà chaque jour en gare d’Evian.
Dans la requête, le Haut-commissaire sollicite une aide financière pour l’acquisition de 400 à 500 lits, ainsi que les sommes nécessaires pour assurer le fonctionnement de l’hôpital pendant une durée de deux ans, soit environ 2000 livres sterling par an. Il est toutefois précisé que le gouvernement français apportera aussi sa contribution avec une subvention journalière équivalente à 2 shillings par patient.
Le gouvernement néo-zélandais répondra très vite, et favorablement, en accordant immédiatement une somme de 7000 livres sterling, ce qui devrait permettre de financer l’équipement de l’hôpital et assurer les frais de fonctionnement pour les 6 premiers mois.
Il est à noter au passage que le Ministre de la défense plaidera pour une aide annuelle de 6000 livres sterling (soit trois fois plus que la somme sollicitée par la Croix-Rouge !).
Quand les femmes de Nouvelle-Zélande se mobilisent
A Wellington, capitale de la Nouvelle-Zélande, la Comtesse Annette-Louise de LIVERPOOL, épouse du Gouverneur, est une femme particulièrement active dans le domaine de l’entraide. Dès le début de la guerre elle avait lancé un vibrant appel aux femmes de Nouvelle-Zélande pour qu’elles se mobilisent et créent des sociétés d’entraide. Aussi, dès qu’elle prend connaissance de la requête déposée par le Comité britannique de la Croix-Rouge française, elle n’hésite pas un instant à peser de tout son poids auprès des différentes sociétés féminines qu’elle préside ou patronne. Dès lors, ces dames se sont immédiatement mises à l’ouvrage, confectionnant rapidement de nombreux vêtements destinés notamment aux femmes et aux enfants. Le Ministre de la défense est même informé par Mme la Comtesse que ces dames ont organisé une récolte d’argent au bénéfice de l’hôpital d’Etrembières. Touché par ce geste, le Ministre rend l’information publique par voie de presse et remercie les femmes de Nouvelle-Zélande pour leur élan de générosité tout en précisant cependant que dans la mesure où le gouvernement assumera tous les frais d’exploitation de l’hôpital, l’aide apportée par la population devra dans la mesure du possible se concentrer sur la fourniture de vêtements et autres articles de première nécessité.
Les femmes de Nouvelle-Zélande cousant des vêtements.
Lord et Lady Liverpool dans un centre de la Croix-Rouge
Un dépôt de la Croix-Rouge en 1915.
Lady Liverpool,© archives New-Zealand History.net
Volontaires de la Croix-Rouge britannique
La prise en charge des réfugiés
A Bois-Salève, les nouvelles en provenance de Wellington sont bien sûr accueillies avec joie et enthousiasme d’autant qu’il faut faire face à l’afflux de nouveaux réfugiés. En gare d’Evian, comme nous l’indiquions déjà, deux trains - un le matin et un autre le soir - déversent chaque jour 800 à 1000 nouveaux réfugiés qui ont transité par la Suisse.
Examinés sur place par les équipes médicales de la Croix-Rouge, nombreux sont ceux qui nécessitent encore des soins. Ils sont alors répartis entre les différents centres d’accueil à disposition, comme celui de Samoëns, ou encore celui de Monnetier-Mornex où deux hôtels de 50 lits chacun ont été transformés en préventorium.
Evidemment, l’hôpital Néo-Zélandais d’Etrembières est la plus grosse des structures d’accueil de la région, aussi le nombre de patients ne cesse-t-il d’augmenter d’autant que les familles ne sont, dans la mesure du possible, jamais séparées. Grâce aux dépendances dont dispose Bois-Salève, notamment sa « Maison verte », 100 à 150 femmes et enfants peuvent ainsi être accueillis dans d’excellentes conditions même si, à certaines périodes, les villageois seront tout de même mis à contribution pour héberger quelques familles.
Entre 1916 et 1919, c'est le colonel Sir Robert-Heaton RHODES qui est nommé Commissaire de la Croix-Rouge Néo-Zélandaise. En inspection sur le continent européeen, il s'assure en particulier du bon fonctionnement des hôpitaux et autres camps sous tutelle de la Croix-Rouge. Dans une interview qu'il accordera, bien plus tard, en octobre 1919, au "New-Zealand Times" et au " The Timaru Herald", il indique que son travail durant la guerre était de constater, entre-autres, que les hommes (les soldats), et le reste des personnes, disposaient bien de tout le confort nécessaire.
A ce titre, dans son interview il s'attarde sur son passage à Etrembières:
"J'ai visité à Etrembières l'hôpital qui avait été doté par la Nouvelle-Zélande au bénéfice des réfugiés français. Il était équipé pour recevoir plus de 300 réfugiés et, il est nécessaire que je le dise, on s'occupait très bien d'eux."
Les remerciements au peuple de Nouvelle-Zélande
En janvier 1919, alors que la guerre est terminée depuis deux mois, Mme Alex CRAWFORD, secrétaire personnelle de la Comtesse de LIVERPOOL, accuse réception d’une lettre envoyée depuis Londres le 29 octobre 1918 par le Haut-commissaire MACKENZIE. Dans celle-ci, le Haut-commissaire informe que les derniers envois au bénéfice de l’hôpital Néo-Zélandais d’Etrembières sont tous bien arrivés et en excellent état. Il en profite pour remercier les sociétés féminines d’entraide pour leur rôle durant la guerre et exprime par la même occasion le plaisir qu’il a eu à servir d’intermédiaire pour contribuer au bon déroulement des opérations. Il ajoute également qu’il joint à son courrier une lettre écrite par M. CHARLES, l’administrateur de l’hôpital dont voici de larges extraits :
« Monsieur le Président, Mme la Présidente, Mesdames et Messieurs les membres du Fonds de la
Comtesse de Liverpool à Wellington,
Nous avons l’honneur d’accuser réception des sept malles que vous avez envoyées à l’intention de nos rapatriés. Votre générosité en faveur de nos pauvres malades nous a touchés profondément. Ces derniers m’ont chargé d’exprimer en leur nom leur profonde reconnaissance. Il est nécessaire de voir de près dans quelle misère épouvantable et dans quel état de dénuement se sont présentés à nous tous ces pauvres gens poursuivis par l'ennemi pour comprendre combien ils sont reconnaissants pour tout ce qui a été fait pour eux. Beaucoup d’entre eux ont été privés de tous leurs biens et même parfois de leurs vêtements.
C'est une énorme consolation de voir qu’au milieu de leurs souffrances non seulement les français, mais aussi les nations alliées, ne les ont pas abandonnés. La pensée de savoir qu’il y a, au-delà de l'océan, là-bas en Nouvelle-Zélande, des mères aux grands cœurs pour atténuer leurs souffrances, a rendu doublement précieux les cadeaux que vous leur avez distribués. En leur nom, au nom du Comité britannique, et au nom de la France, nous vous prions d’accepter nos sincères remerciements. Puisse Dieu lui-même rendre à la Nouvelle-Zélande tout ce qu’elle a fait de bon pour notre pays. »
L’Administrateur de l’Hôpital Néo-Zélandais, M. CHARLES.
Vers un préventorium pour enfants
Au cours de l’année 1919, les derniers rapatriés furent soignés dans l’hôpital avant de retourner vers leur lieu d’origine. Seuls les enfants continuaient encore à être accueillis dans un établissement qui progressivement se transformait en centre de soins pour pré-tuberculeux. Fin 1919, la Croix-Rouge céda l’édifice à Mme DUHAMEL, présidente des Œuvres de Paris, qui établit un préventorium pour les enfants chétifs de Paris et des régions dévastées par la guerre. Sous la direction de Mme TOLLET, Bois-Salève allait connaître un nouveau destin, mais cela est déjà une autre histoire…
Ici s’achève en tout cas celle de l’Hôpital Néo-Zélandais d’Etrembières.
Jean PLANÇON
©La Mémoire de Veyrier, avril 2015.
Ce dossier est également disponible sous forme d'ouvrage contenant des compléments d'information (cliquez ici pour voir la présentation et le commander).
L'auteur remercie:
M. Daniel Palmieri, Officier de recherches au C.I.C.R.
M. Gérard Lepère de La Salévienne.
Archives nationales de Nouvelle-Zélande à Wellington
Bibliothèque nationale du gouvernement de Nouvelle-Zélande à Wellington.
Bibliothèque Alexander Turnbull à Wellington, Nouvelle-Zélande.
Archives de la Croix-Rouge britannique à Londres.
Bibliographie et sources
- Andrée d’ALIX, Le Rapatriement : Etude sur le rapatriement et ses œuvres de secours, Bloud & Gay, Paris et Barcelone, 1919.
- Laurence BYNION, For Dauntless France, An account of Britain’s aid to the french wounded and victims of the war, Hodder & Stoughton, Londres, 1918.
- Adrien GAVARD, Quelques notes sur Etrembières à travers les siècles, Le livre d’histoire, Paris, 1934, réédition de 2006.
- Commune d’Etrembières, Etrembières d’hier à aujourd’hui, Maury imprimeur, Manchecourt, 2005.
- La Salévienne, Société savante d’histoire, Saint-Julien-en-Genevois.
- Librairie Nationale du Gouvernement de Nouvelle-Zélande, Wellington, Anciens documents et correspondances du gouvernement néo-zélandais, cote : NA19180117.2.23
- Journal Néo-Zélandais The Dominion, Wellington, éditions du 6 août 1914 et 3 janvier 1919.
- Journal Néo-Zélandais The Northern Advocate, Wellington, édition du 17 janvier 1918.
- Journal Néo-Zélandais The Timaru Herald, Wellington, édition du 8 octobre 1919.