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par Philippe Lécrivain sj, Paris, article paru in choisir de novembre 2002.
François de Jassu y Javier, à l'épreuve
de sa propre histoire
En septembre 1552, le Santa-Cruz atteint l'île de Sancian, à dix kilomètres des rivages de Chine, au sud-ouest de Hongkong. François Xavier est à bord, accompagné d'Alvaro, un compagnon, d'Antonio, un Chinois, et de Christophe, un Malabar. A peine débarqué, il cherche comment se rendre à Canton. Finalement, un contrebandier accepte de courir le risque mais, l'argent touché, il disparaît. Alvaro, craignant pour sa vie, François Xavier le chasse de la Compagnie ; pour la même raison, il renvoie Christophe. En novembre, il tombe malade, un Portugais le saigne, mais il s'affaiblit de plus en plus. Antonio, comprenant qu'il se meurt, place une petite chandelle dans sa main. C'était le 3 décembre : l'aube se levait sur le pays tant désiré.
«La divine bonté trancha le fil des desseins du P. François. C'était elle qui les lui avait suggérés ; elle voulait cependant qu'auparavant il mourût lui-même, à l'imitation du Christ, tel un grain de blé jeté à l'entrée de la Chine : alors d'autres recueilleraient des fruits plus abondants.» Ce que Polanco, le secrétaire d'Ignace de Loyola, affirme, d'autres vont l'amplifier jusqu'à en faire une magnifique légende : François, un «héros» fauché, un «géant» solitaire, un «rêveur» obstiné. Que d'enjolivures, que d'arabesques, que de romantisme ! Mais laissons tout cela pour nous attacher à une histoire plus simple, la sienne propre.
Suivons donc cet hidalgo devenu compagnon de Jésus, envoyé comme nonce apostolique à Goa, dans «les îles des mers Rouge, Persique et Océanique», et qu'Ignace nomma «provincial de l'Est», c'est-à-dire de l'Inde au Japon.
Alors il s'éveilla commed'un rêve...
En 1506, quand naît François, et dans les années suivantes, la Navarre, soutenue par les Français, est aux prises avec les Espagnols. Le 24 mai 1521, Pampelune capitule, malgré le courage d'un certain Iñigo, blessé grièvement durant le siège, mais ce succès est éphémère et bientôt toute la Navarre du sud des Pyrénées est annexée au royaume de Castille. Quand, amnistiés par Charles Quint, ses frères rentrent au château maternel, François Xavier les écoute, mais il songe aussi à son avenir. L'Université de Paris jouit encore en ce temps-là d'une grande réputation. En 1525, François s'y rend pour y faire fortune.
A Paris, on respire l'air de la Renaissance et déjà y flottent les parfums de la Réforme. Les thèses de Luther se propagent et les écrits de Calvin circulent sous le manteau. François Xavier, installé au collège Sainte-Barbe, n'est insensible ni aux idées nouvelles ni aux escapades nocturnes. Mais la mort de l'un de ses compagnons de fredaines le trouble et le rapproche de Pierre Favre, son cochambriste, qui est tout son contraire. Ils se lient d'amitié et sont reçus ensemble à la licence ès arts en 1530.
La maîtrise obtenue, François Xavier obtient un poste de régent au collège de Dormant-Beauvais, où son ouverture d'esprit et ses talents sportifs lui assurent un réel succès. Il s'est aussi inscrit en Faculté de théologie, mais les études sont longues et il faut vivre, aussi brigue-t-il en 1531 une chaire de chanoine à la cathédrale de Pampelune. Il recevra une réponse positive en 1537, mais alors sa vie aura pris un autre cours.
Que s'est-il passé ? Il ne l'a jamais dit, mais ce que l'on sait, c'est que, durant quelques mois, en 1533, il s'est retrouvé seul à Sainte-Barbe avec son second co-chambriste, le vieil Iñigo. Aux dires de ce dernier, les discussions furent très rudes, mais quand en janvier suivant Favre revient, quel n'est pas son étonnement de constater le retournement de François Xavier. Désormais, tout va très vite.
Le 15 août 1534, ce sont les vœux de Montmartre, quelques jours plus tard les Exercices spirituels et puis c'est la vie partagée avec les premiers compagnons, même après le retour d'Iñigo en Espagne. En janvier 1537, tous se rejoignent à Venise pour embarquer pour la Terre Sainte. Mais il n'y a pas de navire et, pour attendre, on se met au service des pauvres : les incurables sont le lot de François Xavier.
En mars, Paul III autorise les compagnons à se rendre à Jérusalem et permet à ceux qui ne le sont pas d'être ordonnés. Pour se préparer à célébrer leur première messe, les nouveaux prêtres se dispersent dans la solitude, avant de se retrouver à Vicence. Là, ils apprennent que, du fait de la guerre qui oppose Venise aux Turcs, ils ne pourront se rendre à Jérusalem. Conformément aux vœux de Montmartre, ils partent donc pour Rome vers Pâques 1538 afin de s'offrir au pape. En novembre, leur oblation est accueillie favorablement. Mais que va devenir ce compagnonnage auquel ils tiennent tant ? En mars 1539, ils délibèrent longuement et décident de rester unis et de promettre obéissance à l'un d'entre eux, c'est-à dire de se constituer en ordre religieux.
François Xavier demeure à Rome, près d'Ignace, comme secrétaire de la Compagnie. A ce titre, il sait que le roi du Portugal, averti que les Compagnons sont prêts François Xavier, gravure de von C. Devrist. à se rendre en Inde, a obtenu du pape l'envoi de deux d'entre eux. Il sait aussi que Bobadilla et Rodriguès ont été désignés, mais que le premier est malade. Grande dut être sa joie quand Ignace l'appela. Ne s'était-il pas vu en songe à Venise, portant sur ses épaules un Indien ?
Me voici, me voici !
Aux dires d'Ignace, il n'y eut pas d'autres mots prononcés sur le moment. En juin 1540, François Xavier rejoint Lisbonne, mais, finalement, il est décidé qu'il s'embarquerait en compagnie de Mansilhas et de Fernandez. Le Santiago appareille le 7 avril 1541.
François Xavier, avec pour tout bagage son bréviaire et une anthologie d'auteurs sacrés, vogue donc pour Goa. Après une escale à Mozambique, il y aborde le 6 mai 1542, en qualité de nonce apostolique. Dès son arrivée, il présente à l'évêque Jean de Albuquerque les lettres de Rome qui lui donnent pouvoirs sur «les territoires soumis au roi du Portugal», mais il explique qu'il n'en usera que selon l'avis du prélat. Quant à lui, il n'a d'autre désir que de «planter sa foi au milieu des Gentils». Il s'y exerce, donnant sa préférence aux pauvres, mais non sans s'intéresser au collège Saint-Paul où sont instruits, aux frais du roi, une soixantaine de jeunes autochtones.
En septembre 1542, avant que ne l'aient rejoint ses deux compagnons toujours à Mozambique, accompagné de trois interprètes, François Xavier se rend au sud de l'Inde, sur la côte des Paraver, au pays des pêcheurs de perles. Il y resta deux ans aux prises avec les guerriers du Nord qui haïssent les chrétiens, les rajahs qui razzient les villages, et le «capitan» portugais qui ne sert que ses intérêts. François Xavier, sans autre arme que sa charité, ne cesse d'encourager Mansilhas qui l'a rejoint en cette mission.
La tragédie s'achève quand l'un des rajahs lui ouvre son pays, à l'ouest du cap Comorin. François Xavier s'y précipite et bientôt écrit à Ignace : «En un mois, j'en ai baptisés plus de dix mille.» En même temps, il décrit sa méthode qui n'est pas sans nous surprendre puisqu'il ne s'agit que de la tradition, dans une traduction approximative, du Credo, des commandements et des autres prières.
Mais François Xavier est déjà ailleurs. En janvier 1545, un homme, qui arrive de Malacca, lui a fait entrevoir d'autres terres à évangéliser. Est-ce un appel ? Il s'interroge, puis s'embarque pour San Tomé de Méliapour afin d'y faire retraite près du tombeau présumé de l'apôtre : «Dans la maison de saint Thomas, écrit-il, je me suis employé à prier sans interruption pour que Dieu notre Seigneur m'accorde de sentir en mon âme sa très sainte volonté, avec la ferme résolution de l'accomplir... J'ai senti, avec grande consolation intérieure, que c'était sa volonté que j'aille à Malacca.» En septembre, il y débarque, tout surpris de découvrir un grand établissement portugais. Là s'entassent pêle-mêle cultures et religions, mais le premier souci de François Xavier est de remettre un peu d'ordre dans la communauté coloniale.
Trois mois plus tard, il s'embarque pour les Moluques, les îles aux épices si convoitées. A Amboine, il missionne avec sa fougue coutumière, puis part pour Ternate, le port principal de la région. Là, il prend le temps de rédiger un petit opuscule où il expose, dans l'esprit des Exercices spirituels, le Symbole des Apôtres en des termes très concrets. Une grande part de son cœur passe dans cette composition, le plus souvent rythmée. Puis il part pour les îles périlleuses du Maure, où sévissent empoisonneurs et anthropophages, mais il est sans crainte : «Tous ces périls, tous ces labeurs, si on les accepte volontiers pour le seul amour et le service de Dieu notre Seigneur, sont d'abondants trésors de consolations spirituelles.» A tous, «il sourit», explique-t-il, n'ayant d'autre souci que de «discerner des hommes capables de prendre sa suite».
De retour à Malacca, en juillet 1547, François Xavier a la joie d'être accueilli par trois compagnons, venus à sa demande lui succéder aux Moluques. Il fait retraite avec eux et les prépare à leur ministère. Mais, quant à lui, ses regards sont tournés vers le Japon d'où arrive Anjirô : «Il me trouva et fut enchanté, car il venait avec le vif désir de se renseigner au sujet de notre loi. Il parle portugais assez bien, il comprend ce que je lui dis, et moi de même... Je lui ai demandé si les Japonais se feraient chrétiens si j'allais avec lui dans son pays. Il me répondit qu'ils me poseraient bien des questions et que, par-dessus tout, ils observeraient ma manière de vie et sa conformité avec mes paroles. Si tel était le cas, m'a-t-il dit, le roi et tous les gens de distinction se feraient chrétiens, car les Japonais sont entièrement guidés par la loi de la raison.» Mais avant de partir vers cette nouvelle terre, François Xavier s'en retourna vers Goa et les Indes.
Itinérant, mais en communion
Cette troisième période de la vie de François Xavier est la plus riche, non seulement parce qu'il va bientôt s'embarquer pour le Japon et la Chine, mais aussi parce qu'il prend le temps d'enraciner la Compagnie partout où il est passé.
A Rome, on s'inquiète et Ignace lui-même a du mal à suivre son compagnon. Ne lui recommande-t-il pas de demeurer plus longuement en Inde ? Cependant il sait que François Xavier ne fait rien sans avoir discerné longuement et c'est sans hésitation que, dès 1549, il le nomme provincial de l'Est. Il y a alors dix-huit jésuites en Inde ; trois ans plus tard, ils seront une trentaine. Mais le nombre ne fait pas tout et bien des zizanies se sont glissées parmi les compagnons.
«Jusqu'à présent, écrit François Xavier, il m'a semblé qu'il ne fallait retenir personne dans la Compagnie par force, contre sa volonté, sinon par la force de l'amour et de la charité. Je renvoyais plutôt ceux qui n'étaient pas faits pour la Compagnie, malgré leur désir de ne pas en sortir. Quant à ceux qui me paraissaient aptes, je les traitais avec amour et charité pour les affermir davantage dans leur vocation, voyant qu'ils endurent ici tant de travaux pour l'amour de Dieu notre Seigneur. C'est aussi mon avis que Compagnie de Jésus veut dire Compagnie d'amour et de conformité des âmes, et non de rigueur et de crainte servile.»
A Goa, François Xavier se tracasse – il n'apprit sa nomination de provincial qu'en 1551 : qui a autorité pour nommer aux postes de responsabilité ? Rodriguès, du Portugal, Ignace, de Rome, ou bien lui-même ? Précisément, Rodriguès vient d'envoyer Gomez au collège de Goa. C'est assurément un excellent prédicateur, mais il est totalement inapte au gouvernement. De plus, il ignore tout de l'Inde et fait bien des impairs. François Xavier essaie alors d'arranger les choses au mieux, mais, à son retour du Japon en 1552, il prendra des mesures plus radicales pour remettre de l'ordre. Il chassera Gomez qui ne veut plus recevoir que des Portugais au collège, il rétablira la bonne entente des jésuites avec le vice-roi, les autres religieux et surtout avec les Frères de la Miséricorde, leurs partenaires les plus précieux.
Le Christ, l'unique
Faut-il pour autant faire de François Xavier un parangon du «dialogue» ? Ce ne serait pas convenable. Certes, le jésuite est toujours prêt à débattre, voire, s'il en avait le temps, à approfondir sa connaissance des multiples cultures rencontrées ; toutefois, en matière de religion, selon lui, il n'y a que le christianisme qui soit recevable. Mais sa sévérité parfois se tempère : «Cette race est barbare. Ceux qui sont déjà chrétiens nous donnent beaucoup de peine... Ayez donc une sollicitude spéciale pour vos fils de l'Inde, écrit-il à Ignace... sachant combien il est difficile de comprendre des gens qui ne connaissent rien de Dieu et n'obéissent pas à la raison...»
Dans une autre lettre, François Xavier s'essaie à expliquer le comportement incertain des convertis : ceux-ci, qui sont issus le plus souvent des basses castes, sont rejetés aussi du fait de leur foi. Mais c'est à l'endroit des Portugais mécréants que François Xavier est le plus dur. Dans ses lettres au roi, il ne sait comment qualifier leurs exactions à l'égard des Indiens en général et des convertis en particulier.
En choisissant de se rendre au Japon, puis en Chine, François Xavier ne renonce nullement à l'Inde. Bien au contraire. Peu avant sa mort, n'écrit-il pas à Ignace combien ce pays lui est cher et comment il y a disposé ses compagnons ? Mais il est vrai qu'alors, après deux ans passés au Japon, il a perdu un peu de cet enthousiasme qui l'avait poussé à suivre Anjirô à Kagoshima. De là, accompagné du Frère Fernandez qui avait appris le japonais, il s'était rendu à Yamaguchi, la résidence du plus puissant daimyo. Ce voyage fut un échec : le Japon n'est pas l'Europe, pas même l'Inde.
Soleil couchant sur la Chine
Qu'à cela ne tienne, il avait voulu «monter » à Miyako (Kyoto), la capitale. Là encore, sa déception fut grande : bien que le «roi du Japon» n'ait rien d'un Charles Quint, un «gueux» ne peut le rencontrer. Autre désillusion : les «universités» nippones ne sont que de riches monastères peuplés de moines peu austères que François Xavier ne 'était pas privé de critiquer. Mais, de retour à Yamaguchi, il s'était décidé à frapper un grand coup : il se présenta au daimyo, non plus en pauvre itinérant, mais en grand costume de nonce et les bras chargés de cadeaux : une horloge qui sonne les heures, deux paires de lunettes, un mousquet à trois canons et même un tonnelet de vin de Porto. On a pu dire que cette démarche fut une révolution. Sans doute, mais on est encore loin de Valignano, Ricci et Nobili. Quoi qu'il en soit, la renommée de François Xavier s'était propagée et il fut invité par le daimyo de Bongo à prêcher l'Evangile dans sa province.
Or, depuis deux ans, François n'avait reçu aucune nouvelle d'Europe, ni même des Indes. Il décida alors de retourner à Malacca. Une terrible tempête le jeta sur une île proche de Canton. Là, il retrouva Pereira, un ami de Cochin, qui lui montra une lettre clandestine de Portugais tombés aux mains des Chinois et qui souffraient dans les geôles de Canton. Ces prisonniers suppliaient Pereira de se faire nommer ambassadeur du Portugal à la cour de Pékin pour leur venir en aide. Pour François Xavier, cette lettre fut une illumination. Mais on sait déjà la suite...
P. L.
in choisir - novembre 2002