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Ce texte fait suite à celui appelé Le Trône de Taclamïn le Grand, où je décris la salle royale de Taclamïn l'elfe-ange et la mine orgueilleuse de celui-ci, ainsi que sa mère.
Or, Doulad, assise en retrait, un peu dans l'ombre mais sur un dais, regardait son fils comme s'il eût été son protégé, maintenant les yeux fixés sur lui. De curieuses lueurs les traversaient, comme si elle envoyait par eux des pensées, et que ces pensées passassent en volant d'elle à son fils, le contrôlant à distance. Car son regard était intense, et les mains du marionnettiste s'y sentaient.
De mes yeux propre de génie, puisque j'avais désormais la forme de Radûmel, je distinguais des visages, des signes, des choses dans ces lueurs qui allaient d'elle à lui, et devinais qu'il s'agissait d'un langage, que dans ces yeux étaient des paroles, qu'ensuite il n'avait qu'à penser et répéter, tel un robot. Elle avait sur lui cette puissante influence.
Sans doute, pour elle, il avait beau avoir un corps distinct, il n'était pas réellement détaché d'elle et appartenait toujours à son ventre astral, était toujours dans la bulle de son âme, l'étrange globe dans lequel d'autres yeux que ceux que je lui voyais étaient ouverts, et brillaient. Il n'avait pas de bulle propre, pour ainsi dire, et sa propre âme était en retrait, obscurcie. Mais en souffrait-il? Je ne sais. Il avait la tête légèrement tournée vers sa mère, comme s'il l'écoutait, ou voulait toujours pouvoir la regarder, s'il en avait le loisir. Toutefois elle le maintenait dans son trône et le visage tourné vers ses sujets, car elle savait que l'illusion que par lui elle tissait était nécessaire à son règne.
Tout ce qui m'apparut ainsi en divination fondée sur mille indices observés me fut confirmé par la suite. Au reste, ce genre de phénomènes est courant dans le monde des génies, et il n'est pas facile aux uns de le cacher aux autres, car même si certains sont très doués pour tisser des prestiges et cacher le vrai, l'œil des génies n'est pas bloqué comme celui des mortels par un voile épais appelé matière, illusion suprême tissée par un dieu très puissant, et ils peuvent toujours saisir par instants ce qui se trame dans l'ombre, aucun voile tissé par l'un d'eux n'ayant l'épaisseur et la dureté de la matière que tisse le dieu noir pour les mortels naïfs. Ainsi est-il plus difficile de les tromper. Mais ce n'est pas impossible pour autant, et Doulad s'employait à donner le change et à faire croire à la royauté libre et fière de son fils Taclamïn; d'ailleurs lui-même y croyait, et jouait le jeu, fou qu'il était.
J'attendais qu'il s'adressât à moi. Il le devait. Mais il prenait soin de laisser s'installer un angoissant silence. Tout dévoué qu'il était à sa mère, tout semblable qu'il était à un pantin entre ses doigts, il n'en était pas moins rusé, en lui-même, comme si de puissants esprits des ténèbres l'inspiraient dans ses actions. À coup sûr sa mère les avait mis en lui, afin qu'il régnât en maître. Il était leur esclave, mais grâce à eux il assujettissait les âmes les plus fortes. En un sens, il était un véritable initié, s'il en avait perdu son âme. Il avait quelque chose de ce qu'on appelle un mage noir. Et telle était aussi sa mère, nommée à juste titre sorcière par ses ennemis.
Taclamïn demeurait assis, parfaitement immobile, sur son trône doré, et, comprenant quel était son jeu, malgré mon angoisse je m'employai à rester de même assis sur les dalles polies, le regardant sans ciller. Ses yeux de feu me remplissaient de clarté, et même de la chaleur piquante m'en vint à la racine des cheveux et aux joues, ainsi que le long de l'échine, et bientôt je commençai à transpirer. Mais je maintins mon regard dans le sien. Soudain, il esquissa un sourire.
(À suivre.)