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Köln Concert
La musique va au hasard de ses improvisations où tout s’enchaîne dans une constante et fatale indétermination ;
il est pris de spasmes au rythme des notes qui naissent l’une après l’autre au gré des secousses qu’il subit comme un pantin de son esprit transporté ;
tout son être, toutes ses fractions et ses parcelles, tend, est poussé, à chaque touche qu’il enfonce, vers le choc du marteau sur la corde d’acier :
tout est concentré au bout de ses doigts, ses phalanges étincellent, il souffle, gémit, murmure, soudain se tient debout, bat du pied, flaire l’harmonie qu’il va capturer, la fredonne tout en lui donnant corps ;
les accords et les phrases se répètent, se renouvellent et s’enchaînent, se répètent encore et, dans un saut évolutif brutal, se métamorphosent : legato devient staccato devient cantabile devient silence, puis les accords et les phrases se répètent ;
gras, aigus, dissonants, fluides, obstinés ;
les portées encore inexistantes, volantes, vont bientôt demeurer dans l’heure éphémère du concert, dans l’air de la salle comme autant de spectres dont la voix passagère se fait enfin entendre ;
attentes déçues, surprises bien reçues : le pianiste fait une proposition à son instrument qui lui dit « oui » et ils nous partagent leur palabre complexe et imprévisible, avec toutes ses imperfections brillantes et ses excellentes banalités ;
les accords et les phrases se répètent, se métamorphosent, s’offrent à nous, s’enchaînent, sautent et retombent et repartent, s’envolent puis – point d’orgue.
– ;
les mains moites du pianiste se couchent dans un souffle fatigué, sur ses genoux brûlants, celles du public s’entrechoquent joyeusement, dans une ultime hystérie, puis le bruit s’estompe, et puis s’éteint ;
Keith disparaît dans les coulisses.
Ne reste que le piano, le siège devant le piano, les micros dans le piano, dans le halo du projecteur qui fait juste le tour de l’instrument, puis tout se plonge dans le noir...
Tout est à recommencer.
Mathieu Haas