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L'origine de Bilbo le Hobbit est à chercher dans les marges des copies d'examens qu'il corrigeait au début des années 30. Il raconte, en effet, dans une lettre adressée en 1955 à W. H. Auden, comment, un été où il était occupé à la correction de copies de littérature anglaise, il écrivit sur une copie laissée blanche la première phrase du Hobbit : « Dans un trou, vivait un Hobbit. Ce n'était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d'une atmosphère suintante, non plus qu'un trou sec, nu, sablonneux, sans rien pour s'asseoir ni sur quoi manger : c'était un trou de Hobbit, ce qui implique le confort. » Il développe son histoire les années suivantes, comme on raconte un conte de fée, pour ses enfants. Son héros, Bilbo Baggins, un petit bourgeois respectable de la classe moyenne, est contacté par des Nains pour aller récupérer un trésor gardé par un dragon couché sur le magot. C'est ce voyage « aller et retour » qui est conté dans son roman.
Il y a toujours chez Tolkien des intentions plus profondes qu'il n'y paraît. C'est une histoire de Nains, c'est-à-dire une histoire sur l'amour des humains pour les objets, l'argent, les biens matériels... et sur la manière dont nous devrions traiter les dons de la terre mère.
Les Nains exploitent des mines de métaux et de pierres précieuses. Petit à petit, à force d'accumuler les joyaux, ils en deviennent obsédés. Tout comme le dragon qui leur a ravi leur trésor, les nains ne veulent partager avec personne. Quand, arrivés à la « montagne solitaire » (The Lonely Mountain), ils récupèrent enfin leur trésor avec l'aide de Bilbo, il leur est impensable de partager avec le Hobbit, pas plus qu'avec Bard, l'humain qui a tué le dragon de sa flèche empoisonnée. Mais Bilbo « le cambrioleur » - c'est ainsi que le magicien Gandalf le présenta aux nains qui attendaient de lui qu'il dérobe l'or dont le dragon s'était accaparé - une fois l' « Arkenstone » en sa possession, cette magnifique pierre héraldique ancestrale tant convoitée par les Nains, la donna aux Hommes et aux Elfes venus chercher leur part du butin, croyant ainsi instaurer la paix entre tous. Dans un sens, il utilisa le biais du don pour essayer de provoquer une générosité ambiante. Avec, pour effet, de mettre dans un premier temps les nains terriblement en colère. Ces derniers réalisèrent néanmoins rapidement l'avantage qu'ils pouvaient tirer de cette nouvelle alliance.
Ode au partage
Citons ce que Thorin « Écu-de-chêne », chef des Nains, dit à Bilbo avant de mourir : « Je m'en vais dans les salles de l'attente m'asseoir auprès de mes ancêtres jusqu'à ce que le monde soit renouvelé. Puisque je quitte maintenant tout or et tout argent pour me rendre où ils n'ont aucune valeur, je désire vous quitter en ami et retirer les paroles et les actes qui ont été les miens à la Porte. » Il poursuit : « Il y a plus de bon en vous que vous ne le soupçonnez, fils de l'aimable Ouest. Un mélange de courage et de sagesse, en juste proportion. Si un plus grand nombre d'entre nous préféraient la nourriture, la gaieté et les chansons aux entassements d'or, le monde serait plus rempli de joie. Mais, triste ou joyeux, il me faut maintenant le quitter. Adieu ! » Ainsi, il reconnaît la propension des Nains à accumuler les richesses plutôt qu'à les partager ou à les distribuer. Pour Tolkien, cette prise de conscience a une résonance politique forte, influencée par l'enseignement de la doctrine sociale catholique du début du siècle qui tentait de chercher une voie médiane entre les extrêmes que sont l'individualisme capitaliste et le déni de l'individu socialiste. Des penseurs catholiques imaginèrent un concept qu'ils nommèrent distributisme - le distributisme est une philosophie économique formulée comme une tentative d'appliquer les principes de la doctrine sociale de l'Eglise catholique romaine - où l'argent et les biens sont distribués aussi largement que possible dans la société, et c'est ce qui est sous-jacent dans le roman de Tolkien.
Une nature amicale
Je pense que l'héroïque fantaisie a pris de l'importance de nos jours, non tant parce que les gens cherchent à s'échapper de leur vie quotidienne - même si je suis sûre qu'ils le font parfois, et que ce genre littéraire leur en offre la possibilité - mais parce qu'elle leur apporte une distance critique avec le monde tel qu'il est. Aujourd'hui, notre réalité politique est très similaire à celle du début du XXe siècle; il semble que nous ne puissions rien faire contre les effroyables problèmes qui nous assaillent, comme s'il n'y avait pas d'autres façons de les aborder. L'héroïque fantaisie et la science-fiction imaginent des alternatives : des mondes différents, des peuples différents. Elles nous emmènent loin de nos certitudes, où tout est immuable, et nous font imaginer une autre manière d'agir et d'interagir.
Bilbo le Hobbit est sous-titré : « There and Back Again » (« Un aller et retour »), sous-entendu un voyage de notre réalité à une autre, avec la possibilité de revenir, de contempler alors notre propre monde comme si nous étions des Martiens ou des Hobbits, comme si notre monde était un monde étranger. Ce qui devrait nous donner envie de le changer.
Des romans tels Harry Potter offrent en outre aux enfants une perception de liberté : ils leur permettent en quelques sortes d'imaginer des pouvoirs magiques qui leur donnent la possibilité d'intervenir sur le réel pour lui procurer les qualités dont ils rêvent. Tolkien va encore plus loin en nous incitant à imaginer une relation nouvelle avec la nature, une relation qui ressemble davantage à celle proposée au capitulaire1 de la cathédrale de Minster, en Angleterre , où se trouve l'un des premiers et des plus célèbres feuillages sculptés d'Angleterre. Celui-ci est reproduit avec amour comme s'il était vivant, comme s'il avait une vie propre, indépendante de la nôtre ; à l'image de celle décrite par Tolkien. Rien à voir avec une nature inerte. Celle-ci peut parfois être effrayante - à l'image de l'araignée Arachne qui essaie d'attraper Frodon Sacquet et Samsagace Gamegie en Terre du Milieu -, mais le plus souvent, la nature de Tolkien est amicale et demande à être traitée avec respect, attention, les êtres vivant en symbiose avec elle. Ainsi, les Hobbits et les Nains sont secourus par des aigles, et avertis des dangers par une grive.
De la spiritualité en Terre du Milieu
Il est vrai que l'héroïque fantaisie comble un vide spirituel. La religion et ses textes ayant désinvesti l'imaginaire culturel contemporain, les lecteurs se tournent vers d'autres récits flattant leur imaginaire et vont chercher la part d'extraordinaire dont ils ont besoin dans ces fresques fantastiques. Il est quelque peu ironique qu'ils comptent sur C. S. Lewis (Les chroniques de Narnia), J. R. R. Tolkien (Le Seigneur des anneaux, Bilbo le Hobbit), ou bien encore J. K. Rowling (Harry Potter), des écrivains chrétiens, pour leur offrir une conception d'un monde moins étroit, non seulement confiné à des doctrines religieuses, mais pétrit de sens. En effet, si vous êtes logique et athée, le monde ne saurait avoir pour vous cette sorte de sens ; il serait illogique de le penser. La réalité ne se comprend qu'en opposition au surnaturel, à l'irréel, ou à la métaphysique si vous préférez.
Je pense que Tolkien serait surpris de réaliser à quel point son œuvre est restée populaire. Il encouragerait sans doute d'autres à poursuivre son travail : il a disait qu'il écrivait une mythologie pour l'Angleterre et que d'autres après lui devaient poursuivre sa diffusion, ce que fait précisément la trilogie du Hobbit, et a fait, avant elle, celle du Seigneur des anneaux. Je pense qu'il aurait trouvé qu'il y a trop de scènes épiques dans ces films et que le tout n'est pas assez fidèle à la diversité de son monde. Oui, Peter Jackson a reproduit avec soins de nombreux décors : Edoras, capitale du Rohan, royaume de la Terre du Milieu ; La Comté (The Shire en anglais), où se déroulent de nombreux passages de ses romans Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des anneaux ; et bien d'autres. Manque l'esthétique. Ce n'est pas un film dogmatique. C'est bien davantage d'un film hollywoodien dont il s'agit, tant dans son budget que dans sa mise en scène et, de ce fait, je pense qu'il aurait trouvé cela problématique. Mais qui suis-je pour dire cela ? Je n'en sais rien – vous devriez poser la question à ceux qui sont plus proche de son univers que moi !
Dr Alison Milbank,
professeur associé de théologie et d'études religieuses à l'Université de Nottingham.
Elle est l'auteur de Chesterton and Tolkien as Theologians (T&T Clark, 2009)
Cet article est paru dans la revue en ligne anglaise www.thinkingfaith.org A lire également (en anglais) l'article de Frances Murphy sur le dernier volet de la trilogie du Hobbit : The Hobbit: The Battle of the Five Armies.
1Le capitulaire ou salle capitulaire, aussi appelé salle du chapitre, est le lieu où se réunit quotidiennement la communauté religieuse d'une abbaye.