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Questions contemporaines sur la destructivité, le sujet et le groupe
Madeleine Caspani-Mosca, Editions Mimésis, 2017
Extraits
Les trois cerveaux de l’homme hérités de l’évolution
Si la théorie du cerveau tri-unique[1] a ses limites et peut s’avérer correcte sur certains points et erronée sur d’autres, elle reste néanmoins utile dans son ensemble et a le mérite de s’intéresser aux grandes questions de l’humanité. […] MacLean considérait que la plus grande barrière langagière n’était pas celle existant entre les peuples mais entre les trois cerveaux de l’homme car il n’existe pas de machinerie neurale pour les faire communiquer entre eux en termes verbaux. Bien que les trois systèmes aient entre eux de nombreuses connections et dépendent l’un de l’autre sur le plan fonctionnel, ils peuvent parfois entrer en compétition, chacun opérant avec une relative indépendance. Pour MacLean, ce conflit aiderait à comprendre des comportements humains extrêmes. Pour parler de cette dissociation entre les trois cerveaux, il a forgé le terme de « schizophysiologie ».
« Pour parler allégoriquement de ces trois cerveaux à l’intérieur d’un cerveau, on peut imaginer que lorsque le psychiatre invite un patient à s’allonger sur le divan, il lui demande de s’étendre aux côtés d’un cheval et d’un crocodile. »
Terrorismes(s)
En Australie, une loi antiterroriste promulguée en 2005 interdisait aux citoyens, y compris aux chercheurs, d’avoir des contacts avec les membres d’une organisation terroriste – même emprisonnés – et/ou avec leur famille et leur entourage. Comme si le fait de parler avec des terroristes pouvait leur donner une légitimité de fait ! Une décision analogue a été prise par la Cour Suprême des Etats-Unis en juin 2010.
Mais si on refuse les moyens de travailler, quelle vérité pourra se dégager, comment analyser les causes, comprendre et prévenir la radicalisation qui n’est pas un processus univoque ? La seule façon de traiter un problème est de promouvoir une investigation la plus complète possible, pas de l’entraver.
L’illusion sécuritaire
L’état de dépendance et de vulnérabilité qui caractérise les débuts de la vie implique que protection et sécurité reposent entièrement sur l’entourage de l’infans. Malgré un environnement aimant et attentionné, le sentiment de sécurité n’est jamais total. En grandissant, chacun devient de plus en plus responsable de sa propre sécurité mais toujours en relation avec l’environnement car la dimension personnelle est étroitement liée à la dimension sociale. Le besoin de protection se prolonge à l’âge adulte et une des protections que les citoyens demandent à l’Etat va sous le terme de « sécurité nationale ». Un Etat, à travers ses responsabilités politiques et militaires, promet de l’assurer mais au regard de la menace nucléaire il se retrouve vulnérable, et en réponse à l’inquiétude il augmente son arsenal, comme une addiction aux proportions gigantesques.
La clinique nous enseigne que l’addiction est toujours une question de vie ou de mort. Le lien qui s’établit avec l’objet – peu importe sa nature – est si intense que toutes les énergies, les émotions, les pensées, sont mises en jeu et investies dans cette relation au caractère souvent mortifère qui touche aussi bien le corps que l’esprit.
Le nucléarisme a les qualités d’une addiction psychologique dont il est particulièrement difficile de se défaire.
Après la chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre froide, aucun pays possédant un arsenal nucléaire opérationnel n’a envisagé un désarmement total, comme on aurait pu l’espérer. Les Etats nucléarisés ont en partie réduit leur arsenal mais ils l’ont tous modernisé, dans l’attente – ou la recherche – d’un nouvel ennemi, un nouveau « démon » à craindre et à combattre.
Quelques défenses
Robert J. Lifton a publié en 1968 une étude sur les survivants d’Hiroshima. Au cours des entretiens, les rescapés lui ont confié qu’après l’explosion ils avaient cessé de ressentir, ils étaient devenus insensibles et incapables de penser. Lifton a appelé cet état psychic numbing (littéralement : engourdissement, torpeur psychique). Ce processus s’est prolongé pendant des semaines, des mois, parfois des années, associant apathie, retrait et dépression, dans une sorte de demi-vie. Ce qui était au début un mécanisme de défense utile à la survie, donc du côté de la pulsion de vie, était devenu une inhibition psychique, du côté de la pulsion de mort.
Un certain blocage des émotions est nécessaire à notre fonctionnement quotidien : le cerveau […] trie ce que nous pouvons percevoir afin de ne pas être « débordé » et freiné dans son activité. Mais une forme extrême de torpeur psychique affecte le processus de symbolisation ; le flux des images mentales est entravé ainsi que les sentiments pénibles associés.
Pourquoi les images mentales sont-elles importantes ? Parce que nous commençons tous par penser en images car nos premières expériences sont sensorielles. La pensée abstraite peut conduire à l’image et réciproquement. […] Si les images sont figées, c’est la pensée-même qui est attaquée.
- Bion (1959) a développé une théorie de la pensée et de la non-pensée. Il distingue connaissance positive et connaissance négative ; cette dernière est marquée par le fait que ne pas savoir est plus avantageux que savoir et que l’ignorance par évacuation est préférable à l’effort de compréhension.
Un des effets de la pulsion de mort est d’attaquer la pensée qui devient inopérante (une non-pensée) et de rompre les liens avec les émotions. Cet apport important de Bion permet de rendre compte du lien entre la prédominance de la pulsion de mort et l’absence de pensée et de modulation des émotions.
On peut se demander comment sont affectés par une telle torpeur psychique ceux qui, d’une façon ou d’une autre, sont impliqués dans les armes nucléaires : responsables politiques, militaires, scientifiques. Ou comment les auteurs potentiels d’un désastre irréversible ne pensent pas et n’imaginent pas ce qui peut réellement arriver à des millions (ou milliards) de personnes, y compris eux-mêmes, une fois appuyé sur le bouton. Destruction et autodestruction.
Faire face à notre propre mort est nécessaire pour donner un sens à la vie […] mais la perspective de l’anéantissement de toute l’humanité nous confronte à quelque chose de radicalement différent : la perte de la survie symbolique […].
[…] Si la chaîne humaine est brisée, s’il n’y a plus de futur, il n’y aura plus rien à transmettre à personne. Il n’y aura plus de pensée, « Et alors nous, les hommes d’aujourd’hui et nos ancêtres, nous n’aurons finalement jamais existé » (G. Anders, 2006).
Des outils conceptuels
Les techniques de la guerre ont subi au fil du temps de nombreuses transformations. Autrefois, les individus se battaient corps à corps avec couteaux, poignards, épées. Vinrent après les armes à feux avec leurs projectiles expulsés à distance contre l’ennemi. Les armes actuelles, avec leur développement technologique, ont acquis un pouvoir de destruction totale qui s’est encore davantage éloigné du corps : les commandes sont à distance, réglées par des machines et des ordinateurs puissants qui peuvent à tout moment échapper au contrôle humain ; commandes qui s’accompagnent d’une dilution et fragmentation des responsabilités. Il est par ailleurs impossible d’attribuer le développement de l’arsenal nucléaire à un seul individu ou à un seul gouvernement car, du fait de sa complexité et de son coût, il s’étend sur plusieurs années, voire des dizaines d’années.
Les techniques modernes n’ont pas supplanté les anciennes – de même que le néocortex n’a pas supplanté le cerveau reptilien – et les formes les plus sophistiquées de destruction coexistent avec des moyens primitifs. L’évolution technologique s’accompagne paradoxalement d’une régression vers les stades psychiques les plus archaïques avec une confusion entre la pensée adulte, qui tient compte de la réalité, et la pensée infantile, dominée par les phantasmes d’omnipotence et les angoisses persécutives.
Nous observons chez nos patients des pulsions et des tendances destructrices qui peuvent être reconnues et élaborées dans le cadre de la cure psychanalytique et rester fantasmatiques. Cette (re)connaissance d’un monde intérieur inquiétant s’accompagne d’un sentiment de culpabilité qui est absent lorsqu’il s’agit de groupes en conflit.
[…] Le processus projectif est si vital pour la survie de certains sujets et de certains groupes que lorsque l’ennemi extérieur vient à manquer il faut en trouver un autre, parfois parmi les individus ou les minorités qui composent le groupe même. La pathologie personnelle est ainsi (momentanément) masquée par ce que j’appellerais une « mutualisation » de la folie.
Le concept d’ambiguïté
Qui est obligé de s’adapter à ce qu’il trouve est le nouveau-né. Il n’a pas le choix. Il dépend totalement de l’Autre et d’un environnement favorable pour la sécurité de base indispensable à sa (sur)vie et à son développement.
Le chemin est long entre « ne pas avoir le choix » et pouvoir choisir et il restera toujours dans l’inconscient de chacun un résidu plus ou moins important de cette indifférenciation primaire et de dépendance totale qui poussera le sujet à rechercher un lien symbiotique et à « déposer » dans le monde extérieur (personne, institution, idéologie) sa sécurité psychique.
Conclusion
[…] se sentir en sécurité diffère d’être en sécurité. La révision de notre concept de sécurité nécessite une prise de conscience partagée au-delà des clivages et des frontières. Comme le propose l’UNESCO, il faut substituer à la notion de sécurité nationale, qui contient obligatoirement le rejet des autres menaçants, celle de sécurité humaine, qui unit à égalité tous les hommes face aux dangers communs, par exemple face à la menace nucléaire.
[1] « La théorie du cerveau triunique représente 3 cerveaux distincts apparus successivement au cours de l’évolution de l’espèce humaine : 1 cerveau reptilien, puis 1 cerveau paléomammalien (apparenté au cerveau limbique) et enfin 1 cerveau néomammalien (apparenté au néocortex). » https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_cerveau_triunique