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En décembre 1469, le Tribunal de la Mercanzia de Florence, situé
Place de la Seigneurie, en face du Palais, se rend compte qu'il faut complètement
restaurer le tribunal en profitant de "la vacance de la Noël" comme on
disait à l'époque. Il faut rafraîchir entièrement la
salle et refaire le mobilier. C'est à ce moment-là que les sept juges -
la Mercanzia avait six juges et un président volant - arrêtent leur
choix sur des grandes chaises avec de hauts dossiers recouverts par les images des
vertus. Il s'agit de choisir le peintre et on choisit Pollaiuolo, pas le grand,
pas Antonio, on choisit son frère Piero qui passe Noël et Nouvel An
à dessiner ces vertus qui nous sont conservées et nous allons les
regarder. Ce sont de fort bonnes peintures mais d'un esprit très traditionaliste
encore, très première moitié du Quatrocento.
La Foi
La Justice avec sa grande épée brillante et le globe céleste sur lequel, comme toute justice, elle doit régner à jamais. C'est de la bonne peinture, un peu plate, un peu terne, un tout petit gothicisante par le côté aigu des robes. Or, il y a parmi les sept de la Mercanzia un personnage nommé Rudelai qui, lorsque Pollaiuolo apporte une vertu, fait chaque fois une tête plus longue car il les trouve laides. Il prend sur lui de commander la septième et dernière à un artiste dans lequel il a foi et qui s'appelle Sandro Botticelli dont personne n'a jamais entendu parler. Il fallait voir les six autres vertus pour mieux comprendre comment les sept juges d'abord, puis tout Florence vont flamber d'enthousiasme pour cette peinture.
La Force
Chez Botticelli, il est vrai que nous avons des drapés qui drapent vraiment, des modelés qui tournent vraiment, l'attitude est héroïque et, surtout, jusque dans le détail c'est peint avec un bonheur de peindre tout à fait exceptionnel. Cela tranche infiniment sur le reste des peintures de Piero del Pollaiuolo, c'est certain. Et c'est cela la grande chance de Sandro Botticelli.
Rudelai sera tellement content de son choix qu'il va en parler à tout Florence et tout Florence va venir. Mais ce qui est beaucoup mieux - et cela marcherait tout aussi bien au 20e siècle - Pollaiuolo sera tellement furieux qu'il fera une interpellation. On lui donnera un peu raison par contrat, mais beaucoup tort en voyant les oeuvres. L'histoire ayant été portée par le malheureux artiste au grand public, cela s'est dit, cela s'est su, tout Florence est venu voir l'oeuvre du si jeune, si mince et si pâle Alessandro Filipepi dit Botticelli. C'est comme cela que tout a commencé. Il était important de s'arrêter un peu longuement sur ces circonstances car cela nous explique l'aura particulière dont bénéficiera de son vivant Botticelli : il n'est pas seulement un peintre, un bon peintre, un grand peintre, il est l'enfant chéri des dieux.
Cette suite de succès, et notamment cette septième vertu qui écrase les six autres, est un fait tellement exceptionnel, presque miraculaire, que Botticelli prendra là cette fameuse épithète d'enfant chéri des dieux qui va beaucoup l'aider tout au long de sa carrière.