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Albert Richter, né le 14 octobre 1912 à Cologne, a longtemps eu une prédilection pour la gymnastique et la natation avant d'opter pour le vélo. Il a commencé à s'entraîner en cachette. A l'âge de 16 ans, ce benjamin d'une fratrie de trois musiciens amateurs dispute ses premières courses sur route et se spécialise bientôt comme pistard. Il chute de nombreuses fois, jusqu'à se fracturer la clavicule et devoir rester alité pendant six semaines. Il perd son emploi. Une succession d'événements qui font entrer son père dans une colère noire.
Malgré ses déboires, il a vite tapé dans l'œil d'Ernst Berliner. Cet ancien coureur devenu entraîneur repère ses capacités et le prend sous son aile. Coach signifie à l'époque être un véritable homme-orchestre: à la fois mécanicien, masseur et agent de voyages. Cette activité débordante ne permet pas à Ernst Berliner de faire vivre sa famille. Ce tapissier juif, régulièrement perturbé par les nazis, peut heureusement assurer ses arrières grâce à son atelier où il engage jusqu'à onze employés. Richter trouve en Berliner un second père et Berliner un fils. L'entraîneur reconnaît immédiatement la force de travail et l'intégrité du jeune pistard.
Au sommet à 19 ans
Constatant que son coureur ne fait pas mystère de son engagement antifasciste, Ernst Berliner lui conseille à plusieurs reprises de fuir l'Allemagne. Car à la montée en puissance d'Albert Richter correspond aussi celle d'Adolf Hitler. Richter, qui passe déjà des vacances en Suisse, a d'ailleurs l'intention de s'y établir.
L'année 1932 commence mal pour Albert Richter: il chute à plusieurs reprises, mais cela ne l'empêche pas, trois mois plus tard, de remporter, au début de l'été, le classique Grand Prix de Paris devant 40 000 spectateurs, devenant ainsi le favori des mondiaux de sprint à Rome. Comme beaucoup d'autres, il espère pouvoir sortir sa famille de la pauvreté. Il souhaite aussi être sélectionné pour les Jeux olympiques
de Los Angeles, mais faute d'argent, la Fédération allemande de cyclisme n'enverra aucun de ses coureurs outre-Atlantique… Le samedi 3 septembre, alors qu'il n'a que 19 ans, Albert Richter triomphe lors des championnats du monde amateurs, ce qui lui permet d'entrer dans le monde professionnel.
Dans la cour des grands
Quelques mois plus tard, le 30 janvier 1933 pour être précis, Adolf Hitler devient chancelier d'Allemagne. Dans l'enchaînement, une loi jetant la base de la chasse ouverte et de la discrimination contre les Juifs est promulguée. Le père d'Albert Richter est intimidé, car il les sert dans son magasin. Si la situation se tend pour la communauté juive, le champion du monde est entré dans la cour des grands. Il rivalise avec les meilleurs au Grand Prix de la presse du vélodrome de Buffalo à Paris où il confirme tout son potentiel en se classant troisième. Il rejoint ainsi le cercle des vedettes internationales qui voyagent ensemble à travers l'Europe, pour disputer des courses. Une sorte de grande famille qui partage aussi chaque année une semaine de ski à Engelberg.
Lorsque ses pairs se relaxent en tapant le carton, Albert Richter se retire dans sa chambre d'hôtel pour jouer du violon. Décrit comme réservé, silencieux et presque revêche, il est dans le fond plutôt espiègle, et possède un sourire ravageur qui n'échappe pas aux femmes. Physiquement, Albert Richter, un pur blond aux yeux bleus, incarne malgré lui l'idéal de la race aryenne et, pour ne rien gâcher, il est un gagnant. Sept ans d'affilée, il est sacré champion d'Allemagne. En 1934 et en 1935, il est à chaque fois vice-champion du monde et montera encore cinq autres fois sur la troisième marche d'un podium mondial.
Non à la croix gammée
Dans le pays, le régime nazi étend son influence. Les Juifs des rédactions du Deutsche Radfahrer (le Cycliste allemand) qui devient un instrument de propagande à part entière sont évincés. Le parti exige désormais sa part des prix remportés par les cyclistes allemands. «Avec l'appui sur les pédales et la mise en mouvement se révèle le caractère du combattant (…) Le cyclisme doit soigner le peuple allemand, la race du Nord, la renforcer», rappelle Renate Franz dans un livre qui retrace la vie du champion allemand. Le ministre des Sports dit alors: «Mes meilleurs sportifs doivent aussi être les meilleurs soldats d'Hitler.»
Sur une photo des mondiaux sur piste de 1934, on remarque tout le monde la main levée, effectuant le salut hitlérien… Tous, sauf le vainqueur Albert Richter. Quelques mois plus tard, il récidive et refuse de porter la croix gammée sur le maillot de l'équipe allemande en enfilant celui avec l'ancien aigle impérial. En 1937, il se laisse prendre en photo avec Germain Ibron, un coureur africain. Autant de provocations, presque suicidaires, envers le régime nazi qui rêvait de faire d'Albert Richter un de ses ambassadeurs. En Allemagne bien sûr, mais aussi en France et dans toute l'Europe où il jouit d'une belle popularité. Aussi courageux et rebelle soit-il, le cycliste allemand va finir par le payer très cher…
L'ultime échappée d'Albert Richter
Le 1er septembre 1939, l'Allemagne envahit la Pologne. Au même moment, Albert Richter termine 3e des championnats du monde à Milan. Sommé de s'engager pour son pays, il ne se voit pas «tirer sur des Français». «Ce sont mes amis», a-t-il déclaré un jour.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, Albert Richter continue à courir. Le 9 décembre 1939, il participe au Grand Prix de Berlin, puis fuit son pays. Quelques jours plus tard, alors qu'il séjourne en Suisse, son père lui rapporte la visite d'une équipe de la Gestapo (la police politique du IIIe Reich) qui intime à son fils l'ordre de dessiner des installations militaires et d'espionner ses amis et ses adversaires, puis de transmettre ses observations. Il déconseille à Albert de revenir en Allemagne, mais ce dernier n'en fait qu'à sa tête et voyage jusqu'à Berlin pour y disputer un Grand Prix à la fin de l'année. La course de trop.
Au matin du 31 décembre 1939, armé d'un coffre, de son vélo de piste et d'une paire de skis, Albert Richter monte à bord d'un train en direction de la Suisse. Dans ses pneus est cousue la coquette somme de 12 700 Reichsmarks qui appartiennent à un marchand de textile, un Juif polonais. Il n'écoute pas la recommandation de son entraîneur Ernst Berliner de rendre l'argent à la mère de l'homme d'affaires, car il veut tenir parole. Les Juifs ont beaucoup fait pour le cyclisme. Et le trafic de devises par les cyclistes, dans le cadre de leur vélo, est pratique courante.
Pneus découpés
Albert Richter n'est pas le seul cycliste à avoir pris ce train. Deux coureurs néerlandais de renom, Cor Wals et Kees Pellenaars, assistent médusés à sa fouille. On découpe ses pneus, mais pas les leurs! A 18 h 30, Albert Richter est jeté dans la cellule N°29 de la prison du Tribunal de Lörrach, près de Bâle. Deux jours plus tard, le 2 janvier 1940, le régime nazi annonce son décès. Beaucoup de rumeurs ont circulé. C'est finalement la thèse d'un suicide par pendaison qui sera soutenue dans le communiqué – entendu et laconique – des nazis: «En trafiquant des devises pour un Juif, Albert Richter a commis un terrible crime, et le suicide était pour lui la seule issue. Son nom est effacé de nos rangs, de nos mémoires, à jamais.»
Son frère, venu chercher son cadavre en sous-vêtements, constate des marques de strangulation. On l'habille d'un costume entaché de gouttes de sang. Deux cents personnes, discrètement photographiées par un opposant au régime nazi, viennent célébrer les funérailles d'Albert Richter, trahi par l'un de ses rivaux à l'âge de 27 ans. Ernst Berliner, qui vit dès 1947 aux Etats-Unis, revient sur les lieux pour lui rendre hommage et tenter d'éclaircir les circonstances tragiques de sa mort. Sans succès… CM