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Un avocat et un préfet au parfum
Umberto Ecco, Le nom de la rose
« Je laisse cet écrit, je ne sais pour qui, je ne sais plus à propos de quoi :
stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus.. »
Thomas raccompagna Lauane à sa voiture qui se trouvait au dernier étage d’un parking de huit étages. Les deux amants s’embrassèrent, mais la chaleur des premiers baisers avait laissé place à une sorte de réticence souterraine que ni l’un ni l’autre ne pouvaient expliquer.
En se dirigeant vers le bâtiment de la Brigade criminelle, Thomas Roque se rappela soudainement le rêve qu’il fit entre deux et quatre heures du matin alors qu’il dormait pour la première fois avec Marika Vignot.
Il se trouvait dans une immense salle de clinique ou d’hôpital entouré de femmes enceintes. Il était lui-même sur le point d’accoucher. Il pressentait que les enfants naissaient autour de lui. Il tâtait son bas ventre. Une infirmière le touchait également pour savoir si l’enfant allait naître cette nuit ou la prochaine. Toutes les femmes qui l’entouraient avaient accouché. Il demeurait seul dans son lit. Finalement, au petit matin, il sentit son bas ventre se déchirer. Il vit un pied sortir de son corps. La déchirure était douce et presque légère. Il vit ensuite une magnifique tête de nouveau né aux cheveux disparates et bruns. Il regarda le visage du poupon. Il pensa qu’il était borgne. En fait, l’enfant avait la paupière droite, à sa gauche, qui était close. Alors seulement Thomas se réveilla.
A quoi pensa-t-il en tentant de reprendre son esprit ? A l’enfant qu’il pourrait avoir eu cette nuit avec Lauane, à la solitude qui était la sienne dans l’enquête qu’il menait, au fait surtout qu’il ne voyait clair que d’un œil. Cela pouvait être grave. Un inspecteur de police doit avoir toutes ses facultés. Voir d’un seul œil, c’est parfois ne plus voir du tout. Les indices s’accumulaient et lui, Thomas, continuait à vouloir fermer un œil. L’œil qui ne voulait pas s’ouvrir, se demanda-t-il, concernait-il son nouvel amour ? Il refusait de poursuivre dans cette direction. Il se dit alors qu’il était en train de fermer le second œil.
Arrivé dans son bureau, Thomas Roque était presque furieux. Il exigea qu’on appelât de suite Maître Pascal Reneval à son étude. La secrétaire de l’homme de loi fit patienter Thomas puis lui passa son employeur.
– Bonjour, Monsieur Roque. N’ayant pas eu l’honneur de parler à votre adjoint lorsqu’il est venu à mon domicile pour y interroger mon ami, le Dr. Furisot, je vois aujourd’hui que j’ai le plaisir de m’entretenir avec le chef de la Brigade lui-même.
Thomas n’aimait pas ces propos qui étaient à ses oreilles persifleurs et ironiques. Il contre-attaqua.
– Bonjour, Maître. Je ne sais pas si ce sera un plaisir pour vous et pour moi que nous nous rencontrions. Mais je me dois de vous convoquer aujourd’hui même dans nos bureaux.
La réplique tarda à venir comme si Me Reneval voulait choisir ses mots et voulait définir une position et une tactique.
– Monsieur Roque, je ne crois pas que ce soit dans vos intérêts de me convoquer dans vos locaux. S’agirait-il donc d’un interrogatoire formel ?
– Vous le prenez comme vous voulez. Je vous demande de venir dans une heure à la Brigade. Si tel n’était pas le cas, je ferai le nécessaire pour obtenir dans l’heure qui suit un mandat formel qui émanera du Juge d’instruction et du Procureur eux-mêmes. A vous de voir !
– Monsieur Roque, pensez-vous faire votre métier dans cette ville en utilisant les armes du chantage et de la menace ? Vous vous seriez alors trompé de vocation.
– Que je me sois trompé ou non de vocation importe peu aujourd’hui. Le seul point est que je vous demande de venir dans les locaux la Brigade criminelle, ce librement et sans contrainte.
– Quel est donc l’objet de ma visite ? Ou plutôt quelles questions voulez-vous me poser auxquelles je ne pourrais pas répondre aujourd’hui puisque je ne répondrai pas à votre convocation inamicale ?
– Me Reneval, mon téléphone n’était pas destiné à faire naître une querelle. Si vous voulez que nous devenions des ennemis, je vous en laisse la responsabilité. Je suis chef de la Brigade criminelle, j’enquête sur l’assassinat de Florence Olivier et je crois simplement qu’il est de mon devoir de vous entendre.
– J’ai bien compris le message, Monsieur Roque. Je vous demande pourtant à quel titre vous voulez m’entendre. Cela fait partie de mes droits, non ?
– Les informations que je possède m’incitent à vous dire que je ne sais pas si vous serez entendu en qualité de témoin, de suspect ou d’auxiliaire de la justice.
– Monsieur Roque, savez-vous que les avocats sont protégés par le secret professionnel ?
Avant même d’avoir donné l’ordre de téléphoner à Maître Pascal Reneval, Thomas Roque avait envisagé que ce membre du barreau lyonnais pourrait se réfugier derrière le mythe du secret professionnel. La riposte était naturelle pour un avocat. Thomas se demandait même pour quelle raison cet argument ne lui avait pas été jeté au visage plus rapidement. Il réfléchit une seconde et décida d’opter pour l’attaque à outrance.
– Le métier d’avocat ne permet pas à l’homme de loi que vous êtes de devenir associé d’une association de malfaiteurs. Je vous le dis clairement, Me Reneval, je veux que vous veniez aujourd’hui, dans moins d’une heure dans mon bureau. Je veux vous interroger sur la carrière propriété de Monsieur Pierre Perrot. Est-ce clair ?
– Vos propos sont insultants, Monsieur Roque. J’en aviserai le préfet, qui est l’un de mes amis, dans la minute qui suit. Monsieur Perrot était mon mandant. Je suis lié par le secret professionnel.
Thomas ne sut pas ce qui le poussa à changer les cartes du jeu. Il ne sut pas quelle mouche le piqua. Plus tard, il devait se dire à lui-même qu’il avait été complètement fou d’avoir osé parler de Lauane.
– Me Reneval, vous n’êtes pas très collaborant. Alors, je vous propose simplement que vous veniez me voir pour que nous parlions ensemble du motif qui vous a incité à appeler hier soir, après minuit, Mademoiselle Marika Vignot.
L’attaque avait été tranchante et même perfide. Un long silence suivit cette observation de Thomas Roque. Le policier pouvait presque sentir le souffle de l’avocat à travers le combiné. Maître Pascal Reneval rompit le silence.
– Je viens vous voir dans trente minutes, Monsieur Roque. Au revoir !
Thomas n’eut pas le temps de renvoyer les salutations d’usage que la tonalité cessa. L’affrontement avait été rude. Avait-il été utile ? Personne ne pouvait encore le dire. Thomas avait joué l’un de ses jokers et se trouvait maintenant dans une situation inconfortable. Ses décisions pouvaient provoquer la rage chez le préfet, une plainte en justice, peut-être même une démission provoquée. Et tout cela avant même qu’il n’ait pu démontrer ses qualités dans sa nouvelle fonction ! La vie était vraiment imprévisible !
Moins de vingt minutes après avoir parlé à Me Reneval, Thomas Roque recevait un appel du Préfet. Oscar Moulinot ne mâcha pas ses mots.
– Monsieur Roque, vous êtes un danger public. Je viens de recevoir un appel de l’un des ténors du barreau lyonnais, Me Reneval. Celui-ci m’a dit que vous l’aviez menacé, que vous le suspectiez dans l’affaire du meurtre de Madame Olivier et qu’en plus vous ne respectiez même pas ses droits d’éventuel prévenu. Monsieur Roque, savez-vous vraiment qui est Maître Pascal Reneval ?
Thomas opta pour une réponse naïve.
– N’est-ce pas l’un de vos amis personnels ?
Le Préfet parut décontenancé.
– Non, ce n’est pas l’un de mes amis. Mais il a de puissants appuis dans les milieux financiers et économiques. C’est aussi un as du barreau dans les affaires pénales et criminelles. Il est de plus fort proche des milieux médiatiques. J’espère que vous comprenez ce que je suis en train de vous dire, Monsieur Roque.
– Je crois vous comprendre parfaitement, Monsieur le Préfet.
– Je vous demande donc, Monsieur Roque, de rappeler Me Reneval et de lui dire que vous renoncez en l’état de l’enquête à son audition. Est-ce clair ?
Thomas n’était pas bête. Il comprenait tout. Comprendre n’est pas encore accepter le propos de l’autre. Et Thomas n’acceptait pas ces ordres venus d’une hiérarchie en laquelle il n’avait guère confiance. Il ne pouvait envisager de commencer sa nouvelle activité professionnelle en se laissant dicter des décisions par un Préfet seulement soucieux de préserver son image personnelle. Thomas fut sec et menaçant.
– Monsieur le Préfet, je comprends votre attitude. Je respecte votre fonction. Mais je vous demande de respecter mon travail. Je choisis les voies à suivre et je ne crois pas que votre rôle soit celui d’un enquêteur. Donc, je ne respecterai nullement votre ordre. Et si, par malheur, Me Reneval devait ne pas venir ce matin même à mon bureau, j’appellerai immédiatement Monsieur Tristan d’Angelo pour lui dire que le Préfet veut donner des ordres à la police alors même qu’il ne connaît pas le dossier. Dois-je donc toujours renoncer à l’audition de Me Reneval ?
– Monsieur Roque, votre discours est offensant et stupide. Il offense un représentant de l’autorité publique. Il est bête aussi parce que vous ne savez pas que Monsieur d’Angelo est un ami de Me Reneval !
Thomas ignorait les liens étroits qui liaient le rédacteur en chef du Progrès à l’avocat. Il poursuivit toutefois sur sa lancée.
– Je ne connaissais pas en effet ces liens d’amitié. En revanche, je connais l’âme d’un tel journaliste. Et Tristan d’Angelo saura de sa plume dénigrer le Préfet et épargner son ami. Alors voyez-vous, Monsieur le Préfet, si j’étais à votre place, je m’empresserai en ces temps étranges et mouvementés d’appeler Me Reneval et de lui conseiller amicalement de venir me voir.
Le Préfet, pensait Thomas, ne devait pas se sentir franchement bien. Mais il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Oscar Moulinot devait alors avoir pris connaissance de la détermination qui habitait Thomas Roque.
– Et si je n’appelle pas Me Reneval ? Vous n’oserez tout de même pas appeler Monsieur d’Angelo. Le secret de fonction vous l’interdit !
– Monsieur Moulinot, décidément, vous ne voulez pas me comprendre. Je suis en train de vous dire que je veux parler à Me Reneval. Que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas m’indiffère. Monsieur le Préfet, je vous conseille vivement de ne pas vous occuper de cette affaire. Et je vous répète, si Me Reneval n’apparaît pas dans mon bureau dans les prochaines minutes, je prendrai personnellement contact avec Monsieur Tristan d’Angelo.
– Monsieur Roque, votre carrière est brisée avant même d’avoir commencé. Vous êtes un petit prétentieux et un sale con.
– Je vois que le langage des préfets est cousin de celui de mes amis charcutiers. Je ne crois pas que nous ayons encore bien des choses à nous dire, Monsieur Moulinot.
– Me Reneval ne viendra pas vous voir ce matin et je ferai le nécessaire pour que vous vous occupiez à brève échéance des chiens écrasés et de la circulation routière. Adieu, Monsieur Roque. Ah, j’oubliais ! Je vous enverrai une copie de la lettre que j’adresserai au ministre de l’intérieur qui est le parrain de ma fille.
– Embrassez votre fille pour moi, Monsieur Moulinot.
Thomas avait été impertinent, il le savait. Mais il ne pouvait pas admettre que le Préfet intervienne dans une enquête alors même qu’il ignorait tout des éléments des investigations menées. L’attitude de Oscar Moulinot était comparable à celle du promeneur estival qui songerait à donner des leçons de montagne à un alpiniste averti. Moulinot avait le pouvoir, mais n’avait pas tous les pouvoirs. Le Préfet semblait oublier les règles du jeu de la démocratie. Thomas Roque, même en simple chef de la Brigade criminelle, allait montrer à ce Préfet de pacotille qu’il savait aussi utiliser les journaux.
Thomas attendit quarante minutes, assis dans sa chaise à ne rien faire, puis décida de passer à l’action. Me Reneval avait décidé de faire fi de l’invitation que le policier lui avait donnée. Le Préfet n’avait probablement plus appelé l’avocat à qui il avait promis de régler le problème. Et le policier ne voulait pas que ses menaces soient considérées comme des paroles en l’air. Thomas Roque prit donc la liberté d’appeler Tristan d’Angelo.
– Monsieur le Rédacteur en chef, bonjour.
– Bonjour Monsieur Roque. Quelle surprise de vous entendre !
L’étonnement du journaliste ne devait pas être feint.
Le lendemain, à la une du Progrès, le titre serait éloquent : « Le Préfet Moulinot veut déjà la peau de Thomas Roque ».