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La forêt est le lieu de la chasse. Le chasseur qui s’aventure en forêt sort du monde civilisé. Dans toutes les légendes, l’homme s’expose en forêt à des rencontres avec des esprits des bois, des créatures saintes, fabuleuses ou féroces. La forêt marque la frontière entre le domaine de l’humain et celui du sauvage.
Mais un véritable changement transforme l’aspect de l’Europe au cours du Moyen-Age. L’étendue et la profondeur des forêts insondables qui recouvraient les trois quarts du territoire de Charlemagne se réduisent peu à peu. L’augmentation de la population, le développement des villes et l’invention de nouvelles techniques agricoles contribuent à diminuer la part du sauvage. Parallèlement, il se produit une modification de la représentation de la forêt dans l’imaginaire. La crainte des sombres forêts, peuplées d’ours, de loups et autres bêtes terrifiantes est remplacée par la familiarité des bois. Ce changement se reflète par la nuance entre les mots «sauvage» et «sylvestre», tous deux issus du latin silva, et qui donnent deux idées différentes de la «forêt».
Un privilège de la noblesse
Avec la réduction des lieux et des bêtes sauvages, la chasse devient peu à peu un privilège : celui de la noblesse. La gestion des forêts passe du pouvoir royal à une administration assurée par la noblesse locale qui va interdire la chasse aux paysans. C’est en France que le phénomène de la ritualisation de la chasse comme un privilège des nobles apparaît en premier, avant de s’étendre par l’aristocratie franco-normande à l’Angleterre et au nord de l’Europe.
Ce développement marque le début de nouvelles traditions de chasse : la chasse à courre et la fauconnerie deviennent les plus importantes formes de chasse. En changeant de statut social, la chasse devient une activité culturelle de référence pour les élites. L’aspect le plus caractéristique de cette élévation du statut de la chasse est constitué par la codification du rituel dont les traités de vénerie conservent le détail. L’élitisme est renforcé par l’emploi d’une terminologie extrêmement codifiée. Encore de nos jours, les chasseurs ont recours à une langue hermétique à tout individu non initié à la pratique, ce qui permet de distinguer les «vrais» des néophytes.
Création d’un vocabulaire donc, mais également d’une musique. Les différentes étapes de la quête, de la prise, de la mise à mort et de la découpe sont rythmées par le son des trompes. L’écorchement et le dépeçage de la proie suivent également un ordre symbolique qui veut, par exemple, que l’on tranche en premier les testicules du cerf. Tout concourt ainsi à faire de la chasse une activité hautement ritualisée qui, en prenant ses distances avec un mode de subsistance populaire, tend à se rapprocher d’une cérémonie dont le peuple est exclu. La mainmise de la noblesse sur la chasse et le gibier ne va pas rester sans réaction du côté du peuple. Les légendes populaires anglaises témoignent de ces privilèges que transgresse, entre autres, le personnage de Robin des Bois, représenté comme un hors-la-loi. Non content de détrousser les riches, il braconne également le gibier et régale ses hôtes de gigantesques festins de venaison illégalement chassée.
Der November, Joachim von Sandrart. 1643.
Le braconnier, un chasseur de l’ombre
Qui sont les braconniers, ces chasseurs de l’ombre ? Image romantique, le braconnier est considéré comme un maraudeur nocturne, un contestataire de l’autorité, voire un anarchiste du monde rural. Personnage populaire, sympathique, les produits de sa chasse se retrouvent parfois même sur les tables des métayers, et autres dignitaires de village. Quelques lièvres ou grives fournis pour un repas entre notables valent bien un peu d’indulgence sur les conditions de chasse de ce gibier.
Par ailleurs, dans les campagnes, braconner était perçu comme un moyen de mettre de la viande au menu familial. Cette chasse, le plus souvent nocturne, consiste en la pose de collets et autres pièges qui nécessitent une connaissance intime de la nature, des déplacements et des habitudes du gibier, auxquels les enfants s’initient tôt. Face à l’expansion de ces chasses illégales, l’administration décide de nommer dans chaque village des gardes champêtres qui ont pour mission de faire régner la loi. Mais ceux-ci ferment souvent les yeux, en échange d’une part du butin ou d’une place à table autour d’un civet, au fumet alléchant tout autant qu’illégal.
Chasser ou piéger ?
On distingue ainsi, dès le Moyen-Age, les chasses aristocratiques des pratiques roturières, dont les braconniers s’inspirent. La chasse au filet ou aux haies, c’est-à-dire à l’aide de filets que l’on fixe aux arbres et dans lesquels on rabat le gibier, est considérée comme une chasse noble, étant donné le nombre de chiens et de rabatteurs nécessaires pour lever les proies et les pousser dans les pièges. Mais pour le célèbre chasseur du 14e siècle, Gaston Phoebus, c’est cependant «un plaisir d’homme gras ou d’homme vieilli ou de prélat ou d’homme qui ne veut pas travailler».
Son mépris, pour ces types de chasses, indignes du noble qu’il est, s’étend à d’autres «vilaines chasses» telles que la dardière. Il s’agit d’un autre type de piège, sorte de gros pieu acéré monté sur un ressort qui se détend lorsque l’animal touche le piège et se fait ainsi transpercer. De même, le piège de la fosse est considéré comme chasse de vilains, de communs et de paysans. Il évoque aussi la chasse au «aussepiez», sorte de nœud coulant rattaché à une branche recourbée. Lorsque l’animal s’avance, il actionne la détente et se retrouve ligoté, pendu en l’air. De nombreux autres pièges sont également conçus pour se débarrasser des loups, soit en les attrapant vivants dans des labyrinthes et des fosses, soit en leur perforant les intestins avec des morceaux de viande plantés d’aiguilles.
Les chasses sans chiens (ou avec des braques, d’où le terme braconner) sont ainsi, de manière explicite, dédiées à des chasseurs non aristocrates. Car ces chasses répondent à des besoins précis : il s’agit moins d’une partie de plaisir que de protéger les troupeaux des loups, les récoltes des chevreuils, les poules du renard ou d’attraper un blaireau afin de faire des souliers de son cuir. La chasse aux blaireaux se pratique ainsi en bouchant leurs terriers par des filets en forme de sacs dans lesquels les animaux viendront se jeter en regagnant leur tanière.
Venues du fond des âges, ces pratiques populaires permettent aux paysans de se nourrir, de se vêtir et de se défendre des prédateurs mais elles doivent se faire en douce de la noblesse qui y voit, avant tout, une contestation de son autorité et de ses privilèges.
Nadine Bordessoule Gilliéron, médiéviste