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Seuls 1,6% de nos chromosomes diffèrent de ceux du chimpanzé et du bonobo : une très petite différence que nous avons réussi à transformer en une immense supériorité en développement, en nombre et en puissance. Cette supériorité, nous la devons à l’apparition notable du langage articulé. Il y a 7 millions d’années, quand nous avons commencé à nous différencier du chimpanzé et du bonobo, notre larynx s’est très doucement transformé pour nous permettre peu à peu d’articuler des sons très variés et de développer un langage complexe.
Mais l’homme n’est bien sûr pas le seul animal à communiquer. D’autres animaux, à commencer par nos cousins primates, communiquent par des gestes, des cris et des grognements. Si on sait peu de chose au sujet de leur langage, il est cependant clair pour les scientifiques que leurs modes de communication témoigne d’une pratique culturelle, c’est-à-dire qu’elle est acquise au cours du développement de l’individu et ne relève pas seulement de simples réflexes comportementaux.
Inversement, on a essayé d’apprendre une langue humaine à des grands singes en captivité. Comme leur larynx est inapte à émettre les phonèmes humains, on leur a enseigné à s’exprimer par la langue des signes ou au moyen d’un ordinateur muni de pictogrammes. Certains d’entre eux y parviennent très bien, mais ils n’enseignent presque jamais ce mode de communication à leurs descendants. L’une des fonctions essentielles du langage – transmettre le savoir accumulé aux générations futures – n’est ainsi pas réalisée.
Nous sommes donc les seuls sur Terre à avoir développé si largement une forme de langage reposant sur une grammaire complexe, riche d’un immense vocabulaire, avec lequel nous sommes capables tant de décrire le monde que d’évoquer des suppositions ou des idées. Nous inventons des mots renvoyant à des concepts de plus en plus complexes, grâce auxquels nous sommes capables de réaliser des prouesses technologiques et de développer une pensée d’une richesse inouïe. Notre langage peut même formuler sa propre critique, théoriser sur lui-même, décortiquer son fonctionnement, ses limites et ses échecs. De plus, nos langues sont extrêmement vivantes : de nouveaux mots ne cessent d’apparaître, de changer de sens, de s’adapter à notre évolution.
Mais le langage ne sert pas seulement au progrès technologique ou à favoriser notre essor. Il participe également à la construction de notre être. Il nous permet de nous définir, de communiquer nos désirs, nos manques. Grâce à lui, nous pouvons dire qui nous sommes. Décliner notre identité. Nous différencier des autres. Conquérir des cœurs, et structurer notre pensée. Par le langage, nous pouvons plus facilement apprendre, enseigner, discuter, changer d’avis. Nous pouvons mettre des mots sur nos peines, analyser notre vie intérieure, nos angoisses, ou communiquer nos joies. Nous faisons un avec notre langage, sans lui, nous ne pourrions vivre. Sans lui, nous ne serions peut-être pas capables d’être des hommes. Capables de concevoir. Concevoir que nous sommes en vie, concevoir la vie que nous voulons vivre. Et bien sûr de créer.
Pourtant nous avons vécu les deux premières années de notre vie sans parler (sans compter notre vie utérine !). Durant nos premiers mois, et comme des animaux, nous émettions cris, grognements, avions recours à des mimiques et à des gestes. Et ce, avec un certain succès, puisqu’en tout cas nous avons réussi à nous maintenir en vie et à grandir.
Avant la parole, même si nous étions incapables de définir notre identité, de l’infléchir, de dire notre nom et de nommer nos différences, nous étions cependant déjà « quelqu’un », qui pensait, qui désirait, qui avait peur, était capable de créer et d’entretenir des relations. Peu à peu, nous avons appris les mots et appris à les assembler. Le langage est entré en nous et il nous a permis de nous « façonner ». De construire nos relations. De décrire nos rêves. Les mots sont entrés dans notre cerveau et nous les avons utilisés pour organiser notre vie intérieure, agencer nos pensées. Que serions-nous devenus sans langage ? Ou si le langage que nous avons appris à manier n’était pas celui des hommes ? Aurions-nous une toute autre personnalité ? Ou seulement une personnalité (légèrement) différente ? Peut-on être un homme, sans savoir communiquer comme les hommes ?
Dans Le baiser et la morsure, je m’intéresse à ce qui prévaut au langage articulé. À ce que nous serions si nous ne parlions pas. Le détour par les grands singes, en théâtralisant d’autres façons de communiquer, nous permet de comprendre d’autres manières d’être au monde et d’affirmer son individualité. Nous sommes devenus si habiles à user des mots que nous avons la sensation que, sans eux, nous ne pourrions plus penser, plus dire, plus nous dire. Pourtant, une immense part de notre vie ne peut être saisie par le langage… Nous pressentons qu’une existence sans langage est peut-être possible, nous pressentons que pour atteindre cette existence les mots ne nous ne nous seront pas utiles, et que pourtant nous ne pouvons pas abandonner cet outil. C’est ce « drame », ce « déchirement » de l’espèce humaine que je souhaite exprimer à travers Le baiser et la morsure.
Après avoir de 2007 à 2010 porté à la scène des textes non théâtraux (romans, fragments), puis en 2011 et 2012 des textes théâtraux (La Ville, de Martin Crimp, L’Epreuve du feu, de Magnus Dahlström), je me suis plongé dans ces instants où les mots font défaut, disparaissent. Où ce qui s’échange échappe complètement au discours, où ce qui se communique est d’une certaine façon « innommable ». Cela ne peut être dit. Et pourtant cela est. À l’image des rêves, que l’on ne peut raconter sans en dénaturer la substance, il s’agit davantage de sensations partagées, de projections ou de discrets rapports de force. En travaillant avec les acteurs, au plus proche du plateau sur d’infimes variations, je veux m’approcher du silence et mettre en scène ce qui prévaut au verbe. Ce qu’il pourrait y avoir à la place. Ce qu’il y a avant le mot, avant même le concept. Remonter à cette « nuit » au cours de laquelle nous autres, individus humains, n’avions pas encore de mots. Au tout commencement n’est pas le verbe.