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Francesco Bologne, dit Cecchino, naît en 1883 dans une famille de charbonniers italiens. Des carbonatt attachés à la fumée des tumulus, ceux dans lesquels est emprisonné le bois qui deviendra du charbon. Êtres en bordure, exilés dans les forêts, Cecchino et les siens sont en marge, géographiquement et socialement, bien qu'ancrés dans une tradition.
La complainte du charbonnier
Ils ont beau tutoyer le ciel et les forêts, y être rois, Saint Georges terrassant les flammes, quand les hommes poudrés de noir descendent dans les vallées, vendre leur production, retrouver leurs femmes et leurs enfants, ils restent les outcasts des vallées alpines.
Mais cette vie saisonnière permet à Cecchino de rejoindre le Tessin, devenant un matlosa, un homme sans terre, sans patrie. Un statut particulier, à la fois libérateur et destructeur. Cecchino vit plutôt bien l'exil, s'en accommode. Sa femme Rosa dépérit. Il lamento del carbonaio ("La complainte du charbonnier") peut alors résonner. "Ma grand-mère est comme Aline [ndlr: personnage éponyme du roman de Ramuz] en pire. Elle était fille illégitime et enfant de personne", souligne l'auteur. Et voilà que Rosa épouse Cecchino.
L'exclusion, la marginalité des charbonniers, était ritualisée. Elle appartenait à un fonctionnement social global, avec un système de vases communicants entre cette marginalité et une part d'attachement à un lieu (…). Les femmes devaient assurer l'enracinement. Epouser une femme qui n'avait rien enlevait d'emblée la possibilité de s'enraciner
Si Cecchino se dessine à la pointe sèche, s'ancre, s'installe, Rosa, elle, s'étiole, s'évapore, s'aquarellise. En rejoignant son mari en Suisse, elle se perd. Isolée dans sa langue, dans sa culture, elle ne s'intégrera jamais. Daniel Maggetti poursuit son fantôme de femme brisée, dont le destin ressemble à tant d'autres.
Roman choral sur l'exil
"Matlosa" est un roman "ramuzien", circonscrit dans un territoire, dans une époque. S'attachant à l'ordinaire, au banal, Daniel Maggetti s'intéresse à la transformation. Celle induite par les événements extérieurs ou intérieurs. Cette place du hasard qui nous façonne, l'imprévisibilité, l'aléatoire de l'existence. En tant que descendant, chacune et chacun devient témoin et récipiendaire d'une racine partagée. Mais cette sève ne garantit rien.
Partir à la recherche d'une personne qu'on n'a pas connu, c'est un peu une enquête (…). C'est en ce sens que j'aime écrire sur ce genre de questions. Je crois qu'à partir de ce type de parcours, on en vient à s'interroger sur la trace des personnages communs
"Les petites gens laissent dans les registres des pattes de mouche si labiles qu'on ne les conserve guère", écrit encore l'auteur romand. Le contraste entre l'inexistence de traces laissées par Cecchino et Rosa et la dureté de leur existence, laisse songeur. "Matlosa" est un récit à portée universelle qui vousoie le passé et tutoie le futur, laissant le champ libre aux histoires des migrants et migrantes d'aujourd'hui, matlosa sans feu ni lieu contemporains.
Catherine Fattebert/ld
Daniel Maggetti, "Matlosa", Editions Zoé.
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