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La Bible l’évoque dans la Genèse, mais les mythes du monde entier relatent la catastrophe. Que s’est-il passé? Les scientifiques ont des idées assez précises aujourd’hui. Entretien avec un expert de la montée des océans, le professeur Peter Baumgartner de l’Institut de géologie, alors que le Musée des beaux-arts vient d’ouvrir son exposition de peintures: «Vision du déluge».
Genèse, chap. 7 et 8
«Le déluge eut lieu sur la terre pendant quarante jours. Les eaux grossirent et soulevèrent l’arche qui s’éleva au-dessus de la terre. Les eaux furent en crue, formèrent une masse énorme sur la terre, et l’arche dériva à la surface des eaux. La crue des eaux devint de plus en plus forte sur la terre et, sous toute l’étendue des cieux, toutes les montagnes les plus élevées furent recouvertes par une hauteur de quinze coudées. (…) Au bout de 150 jours, les eaux diminuèrent et, au septième mois, le dixseptième jour du mois, l’arche reposa sur le mont Ararat.»
Ouragan, raz-de-marée, cyclone, typhon, tornade, inondation, crue, déluge, tsunami… Les mots sont innombrables pour dire la catastrophe d’eaux en furie qui détruisent et recouvrent la Terre. Cette variété de termes et leurs dérivés, tel «antédiluvien», atteste qu’il y a un avant et un après déluge et rappelle combien ces catastrophes ont marqué leur temps.
La peur de l’anéantissement, interprété comme la colère de Dieu ou des dieux, raconte aussi la survie des créatures, le salut et l’espoir, à l’image de Noé et de son arche, et les civilisations d’Asie Mineure croient toutes savoir qu’elle s’est échouée près de chez elles.
Des récits antérieurs à la Bible
La Mésopotamie méridionale, entre le Tigre et l’Euphrate, a tout un répertoire de récits du déluge (sumériens, akkadiens, babyloniens) bien antérieurs à ceux de la bible hébraïque. L’Inde, l’Iran et même les civilisations précolombiennes ont leurs histoires diluviennes.
Et en Grèce, Platon raconte le mythe de l’Atlantide (dans le «Timée» et le «Critias»), ce continent submergé qui chavire encore des Indiana Jones avides de mystères. «La plupart des peuples, pas seulement dans la chrétienté, ont développé des mythes de déluge», rappelle Peter Baumgartner, professeur à l’Institut de géologie de l’Université de Lausanne (UNIL). «Et tout porte à croire qu’il n’y a pas eu un mais plusieurs déluges.»
Une pluie de comètes
«Il y a plusieurs hypothèses», explique Peter Baumgartner. Celle d’Alexander Tollman, de l’Université de Vienne, a fait couler beaucoup d’encre après sa parution en 1992. «Ce spécialiste de la géologie alpine s’est intéressé à l’analyse des mythologies et notamment aux images utilisées pour décrire l’eau qui passe au-dessus des montages, ces vagues gigantesques.»
Vu la proximité des images employées, Tollman a imaginé la seule hypothèse capable, selon lui, d’expliquer un phénomène d’une telle ampleur, global, se produisant au même instant: «Selon Tollman, une pluie de comètes aurait atteint l’atmosphère, se fragmentant en morceaux qui en heurtant les océans ont provoqué des tsunamis un peu partout. Selon ses calculs, des vagues kilométriques ont alors pénétré partout à l’intérieur des continents, expliquant ainsi la formation de lacs salés aux Etats-Unis, par exemple.»
Tollman date la catastrophe à 7500 ans avant J.-C., il y a donc 9500 ans. Les textes ne lui ont pas permis de trouver l’année exacte, mais il a cru pouvoir déterminer l’heure de l’impact en recoupant les sources.
Pas trace du phénomène
Le résultat de sa recherche, Tollman l’a publié dans Terra Nova, une revue de référence des géologues européens. Mais les critiques n’ont pas tardé. «Car la thèse a de grosses failles, poursuit Peter Baumgartner. Une vague haute de plusieurs kilomètres aurait ouvert d’énormes brèches, déplacé des masses de pierres. Mais on ne trouve nulle part, dans les milliers de carottages effectués à ce jour, la trace de ces sédiments catastrophiques nécessairement associés à ce genre de phénomène. De même, l’eau salée aurait anéanti la végétation sur de très vastes surfaces. Et la végétation aurait mis des décennies à repousser. Cela non plus, nous ne le voyons nulle part dans l’analyse sédimentaire des pollens effectués pour la période de l’holocène, la période qui commence à la fin de la dernière glaciation (–15 000 à nos jours).»
Les connaissances actuelles assurent qu’entre –15 000 et – 4000, la mer est montée de 130 mètres. «Vers –7000, on se trouvait donc dans la phase finale de la montée des eaux. Un peu partout, nous pouvons suivre cette remontée des eaux dans les régions côtières et l’on dispose de données très détaillées sur la végétation que l’eau a recouverte.»
Les données les plus récentes sont basées sur des sédiments formés en même temps que l’eau est remontée. «Ces sédiments sont datés avec une grande précision grâce à la méthode OC14, la dendrochronologie ou des séries d’uranium taurium (datation aux éléments radiogéniques). Malgré tout, on ne trouve aucun horizon synchrone de catastrophe, de traces physiques qui témoignent des conséquences d’un tel événement.» Séduisante, la thèse d’une pluie de comètes s’éteint dans l’océan de la connaissance.
Katrina, déluge contemporain
Mais d’autres hypothèses expliquent l’origine du déluge. L’ouragan Katrina, qui s’est abattu sur La Nouvelle-Orléans fin août 2005, en illustre le principe, poursuit le professeur Baumgartner, «car Katrina a été un déluge». Près de deux mille morts, une ville submergée, des centaines de milliers de déplacés. Que s’est-il passé? «D’une part, il y a le contexte général d’une remontée des océans due au réchauffement. D’autre part, un énorme ouragan de classe maximale et un contexte de marée de tempête. La basse pression a provoqué la mise en équilibre du niveau marin à une pression équivalente. L’eau déjà haute est donc remontée encore plus.
Les digues n’ayant pas été construites en prévision d’un tel phénomène, cela a conduit à la rupture. Les catastrophes, c’est cela: une conjonction de facteurs qui cassent un seuil. Et si les Etats-Unis, le pays le plus avancé technologiquement, n’a pu empêcher cette catastrophe, imaginez ce qui se serait passé au Bangladesh.»
Le scénario antique du déluge s’apparente à ce processus et a pu se produire un peu partout dans le monde «sur une période d’un à trois siècles.»
La piste de la mer Noire
A l’époque, la remontée des eaux est globale. «Imaginez: si l’on enlève 100 ou 130 mètres de niveau marin, cela dégage des zones immenses de territoire. Et les côtes se situent dès lors à des endroits bien différents. Autrefois, les riverains ont expérimenté cette montée. L’eau ne s’est pas élevée à une vitesse catastrophique, bien sûr, mais lentement. Cependant, cette remontée a provoqué au fur et à mesure des ruptures de seuil. Ce fut sans doute le cas pour le déluge biblique que l’on situe dans la mer Noire.»
La mer Noire était alors un lac, une cuvette d’eau douce (on y trouve encore des coquillages lacustres) qui se serait remplie très rapidement avec la montée de la Méditerranée qui, via le Bosphore, aurait ouvert une brèche où la mer s’est engouffrée. Les géologues William Ryan et Walter Pitman avancent que ces eaux auraient eu la force de 200 chutes du Niagara et que l’eau est montée de 130 mètres en un an.
Des preuves du phénomène
Peter Baumgartner est plus prudent. «Certaines études parlent d’un remplissage de 40 mètres du niveau d’eau sur 33 ans. C’est moins spectaculaire, mais cela reste très violent.» Ce qui est sûr, c’est que l’analyse sismique des fonds de la mer Noire atteste d’énormes mouvements sous-marins, de dunes de taille kilométrique.
Ceci confirmerait qu’il y eut à un moment donné un afflux d’eau violent passé par le Bosphore. «La question qui se pose est: quel a été le déclencheur?» Et, comme pour Katrina, l’interprétation la plus probable est une combinaison de facteurs. Là aussi, une lente montée des mers, donc aussi de la Méditerranée, qui s’est d’abord déversée dans le Bosphore. Puis sous pression et l’érosion, la barrière naturelle qui borde la mer Noire (située plus bas) a cédé, ouvrant une brèche énorme et provoquant le déluge.
Les conditions étaient réunies
Hypothèse probable, mais Peter Baumgartner préfère l’explication sismique. «La faille nord-anatolienne passe tout près du Bosphore, où les plaques en mouvement ont déjà provoqué de terribles tremblements de terre comme celui d’Izmit en 1999. Les photos satellite montrent bien la structure. Je pense donc que le déclencheur du déluge dans la mer Noire est d’origine tectonique, et que la rupture du seuil a été provoquée par un tremblement de terre.»
Selon le professeur, toutes les conditions étaient réunies: une eau très haute et une barrière naturelle fragile. Car bien avant l’arrivée de l’homme, la cuvette de la mer Noire avait déjà connu plusieurs déluges dans l’histoire de la Terre. «Lors du dernier interglaciaire, par exemple, il y a 125 000 ans, le niveau était aussi haut qu’aujourd’hui, voire plus haut.» Le bassin de la mer Noire a donc été un lac puis une mer avant de redevenir lac à plusieurs reprises selon les périodes de glaciation et de dégel.
«Le dernier en date est peut-être celui du déluge biblique. Mais globalement, rien n’exclut que des phénomènes identiques ne se soient produits ailleurs sur la planète. Il y a pas mal de régions actuellement où le fond de l’eau varie entre zéro et –100 mètres et qui étaient jadis émergées.» Car vers – 7000, le niveau de la mer n’est que de quelques dizaines de mètres au-dessous du niveau zéro actuel.
Des effets partout dans le monde
Peter Baumgartner n’exclut pas qu’une source locale, comme une comète ou un tremblement de terre, ait pu produire des tsunamis dans le passé. «Mais une vague qui oscille sur l’océan se brise toujours sur un continent. La terre reste un barrage important et le raz-de-marée n’est jamais global.» Ce qui est global, en revanche, ce sont les variations eustatiques (qui affectent globalement le niveau de la mer). Durant l’holocène, la montée des eaux a connu parfois des accélérations spectaculaires.
«Si les eaux n’inondent pas tout en même temps partout, elles ont des effets similaires partout dans le monde au bout de quelques milliers d’années. Prenez la Floride par exemple et ses «Keys» au sud. Ce sont en fait d’anciens lagons. Lorsque l’eau était plus basse, les Keys constituaient des cordons littoraux, de véritables barrières naturelles, et toute la région située entre les Florida Keys et les Everglades était à sec. La barrière a rompu et la catastrophe fut immédiate. Cela est pour moi le fondement scientifique qui explique le mythe du déluge.»
De la mer Noire à la mer Rouge
La Bible évoque un autre déluge, celui qui s’abat sur l’armée égyptienne à la poursuite du peuple d’Israël lors de la fuite d’Egypte. La mer Rouge s’écarte miraculeusement pour laisser passer Moïse et les Israélites, puis se referme sur les chars de Pharaon. Les preuves historiques de cette épopée n’existent pas. Cependant, les scientifiques se sont intéressés à cette autre forme de submersion.
«Scientifiquement, le récit est plausible, estime Peter Baumgartner. Il faut savoir que le golfe de Suez est très peu profond. C’est un ancien rift, une cassure entre l’Afrique et la péninsule Arabe, inactive et remplie de sédiments. A l’autre bout de la mer, le golfe d’Elat est actif, lui.»
Dès lors, on peut imaginer une «marée exceptionnelle»: une marée de tempête ou un tremblement de terre ont mis l’eau de la mer en oscillation, provoquant une sorte de tsunami. «L’eau se déplace comme dans une baignoire agitée et se retire à certains endroits sur des kilomètres avant de revenir une demi-heure ou quelques heures après. Le retrait provisoire de la mer aurait peut-être laissé le temps à des hommes de la traverser à sec. Le va-et-vient de l’eau dont nous parlons va se produire à plusieurs reprises et sur 20 à 30 kilomètres. Les Bédouins ont pu observer ce phénomène et calculer le temps nécessaire pour traverser.»
Etait-ce là l’aide de Dieu? Cela, c’est une autre histoire.
Michel Beuret