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Joué partout, William Shakespeare est l'auteur dramatique le plus connu, le plus lu et le plus commenté au monde. Ecrivain anglais du 16e siècle, il fascine et inspire encore et toujours.
Une oeuvre universelle et intemporelle
Chapitre 01
Denis Sinyakov - AFP
Né à Stratford-upon-Avon en avril 1564 et mort en 1616, William Shakespeare est le plus grand dramaturge de la langue anglaise. Ses 37 pièces dramatiques écrites entre 1580 et 1613 et "Les Sonnets" ont eu une immense influence sur la culture anglo-saxonne de son époque, avant de rayonner partout dans le monde.
Brassant les genres, la marque de fabrique de Shakespeare est cette écriture dense, elliptique et métaphorique. Que ce soit "Roméo et Juliette", "Hamlet", "Othello", "Le Songe d'une nuit d'été", "Le Roi Lear" ou d'autres, ses textes s'adaptent à toutes les époques, à tous les pays et à toutes les cultures.
Shakespeare n’appartient à aucune époque, car il est intemporel
Pour Jean-Michel Déprats, traducteur du théâtre de Shakespeare et universitaire français interrogé par la RTS, cette universalité s'explique par les invariants humains sur lesquels travaille l'auteur anglais avec une maîtrise et une souplesse de la langue exceptionnelles.
"Amour, jalousie, ambition politique, vengeance et colère sont des thèmes universels. Il n'est donc pas étonnant que ses pièces puissent répondre à des publics aussi variés".
>> A écouter: Shakespeare, sa vie, son oeuvre (1/5)
Shakespeare écrit à un moment où la production théâtrale est foisonnante dans la région de Londres. Il est le fer de lance de ce que l'on a appelé par la suite le théâtre élisabéthain, une période qui débute vers 1562 et qui se termine en 1642, année de l'interdiction des représentations théâtrales par le Parlement suite à la victoire des puritains.
Mais comment expliquer une telle abondance de production durant cette période - on évoque 1'500 pièces pour une centaine d'auteurs de théâtre? Selon les spécialistes, c'est le régime politique fort d'Elisabeth Ire, femme cultivée qui forme et protège les compagnies d'acteurs et qui instaure la construction de théâtres permanents dans la région de Londres, qui en est la principale raison.
Avant, les spectacles étaient montés par des troupes de théâtre itinérantes et avaient lieu dans la rue, les écoles, cours d'auberges ou granges. Petit à petit, plusieurs théâtres fixes seront construits à Londres, dont le célèbre Théâtre du Globe en 1598 qui a abrité de nombreuses représentations des pièces de William Shakespeare - qui en était aussi le copropriétaire - avant de brûler en 1613.
Le Shakespeare's Globe à Londres a une reconstruction à l'identique du Théâtre du Globe, connu pour avoir abrité de nombreuses représentations des pièces de Shakespeare avant de brûler en 1613. [Ann Roman Picture Library - Photo12/AFP]
Cette naissance de lieux fixes favorise une effervescence théâtrale aussi bien du côté des auteurs et acteurs que du côté du public - composé de bourgeois et de gens du peuple - qui devient de plus en plus friand de ces spectacles dans lesquels il est très proche des acteurs et avec lesquels il peut interagir.
>> A voir: La scène finale du film "Shakespeare in love" qui montre de manière crédible ces premiers théâtres fixes en Angleterre (en anglais)
To be or not to be Shakespeare?
Chapitre 02
Luisa Ricciarini - Leemage/AFP
Et si Shakespeare n'était pas Shakespeare, mais une immense imposture littéraire?
La question de l'identité du Barde fait en effet débat depuis le milieu du 19e siècle. Ce fils de gantier, homme du peuple n'ayant pas fait l'université peut-il vraiment être ce génie littéraire, auteur de 37 pièces de théâtre considérées comme des chefs-d'oeuvre d'écriture et de représentation de la psychologie humaine et des intrigues politiques?
Ce décalage entre la biographie de Shakespeare - qui comporte de nombreuses parts d'ombre et de lacunes - et la complexité de son oeuvre a ouvert une querelle autour de la véritable identité de l'auteur qui se poursuit encore aujourd'hui. N'y aurait-il pas eu un transfert d'identité? Au fil des siècles, plus de 70 candidats ont été désignés dont Francis Bacon et même la reine Elisabeth Ire! La plupart de ces candidatures ont été rapidement décriées, mais quelques noms sont encore évoqués aujourd'hui, en particulier celui de John Florio, un linguiste anglais contemporain de Shakespeare.
Pour Jean-Michel Déprats, qui a traduit presque l'ensemble de l'oeuvre du dramaturge anglais, le doute n'est pas de mise. "Aucune des personnes qui a émis ou qui émet aujourd'hui des doutes sur la paternité des oeuvres de Shakespeare n'a travaillé directement sur les textes. Et l'évidence d'une écriture singulière est telle lorsqu'on travaille sur Shakespeare qu'on ne peut que considérer ces hypothèses comme des égarements."
Son œuvre embrasse tout dans une langue éclatante et obscure, creusée d'abîmes et constellée de métaphores inédites et somptueuses.
Le manque d'informations sur la vie personnelle et sur les convictions du Barde n'aide cependant pas à calmer les rumeurs. Sans compter que l'un des thèmes fétiches de l'auteur est celui du double et du trouble de l'identité.
Et le spécialiste de préciser qu'on n'en apprend pas plus en se penchant sur ses textes. "Ça se passe comme si c'était une œuvre anonyme. On ne reconnaît pas la voix de Shakespeare. C'est comme si chaque personnage avait écrit son rôle. Ainsi, il n'est pas possible de savoir si Shakespeare était catholique ou protestant uniquement en se basant sur ses textes. De même, on peut disserter pendant encore longtemps pour savoir si Shakespeare donne une image négative des femmes, en s'appuyant sur le personnage de Lady MacBeth, ou s'il est un préféministe avant la lettre en se basant sur d'autres comédies".
>> A écouter: Shakespeare, sa vie, son oeuvre (2/5)
La loi, une source intarissable
Chapitre 03
Luo Xiaoguang - Xinhua/AFP
Sur les 37 pièces qu'on attribue à Shakespeare, une trentaine met en scène des procès. En anglais, il existe d'ailleurs un dictionnaire de plus de 400 pages sur la langue juridique de Shakespeare et il arrive régulièrement, surtout aux Etats-Unis, que des cours de droit citent du Shakespeare à titre de sources ou d'arguments.
Cette connaissance du droit ne vient pas de nulle part. Seul ou avec son père qui a été maire d'une petite commune, le Barde est impliqué dans de nombreux litiges civils et pénaux, et il plaide beaucoup comme accusé, comme demandeur ou témoin devant des tribunaux ou juridictions de toute sorte. Une belle source d'inspiration pour le dramaturge.
De plus, comme d'autres auteurs du théâtre élisabéthain, il fréquente régulièrement les "Inns of Court", des écoles de droit situées à Londres où se forment les juristes et les avocats. Durant leurs études, ceux-ci sont formés à la controverse, à la plaidoirie et à la dialectique sur la base de cas imaginaires ou réels qui sont plaidés et joués.
Cette connivence entre le prétoire et la scène à Londres crée un lien original et unique entre le droit et le théâtre. Et Shakespeare est invité à plusieurs reprises à proposer aux étudiants et à leurs professeurs des dialogues qui seront à l'origine de certaines de ses pièces.
Les ressorts dramatiques du pouvoir
Chapitre 04
Heinz-Peter Bader - Reuters
L'actualité politique de l'Angleterre de la fin du 16e siècle sous le règne d'Elisabeth Ire puis de Jacques Ier constitue une autre source de matière dramatique pour Shakespeare qui est le témoin de la montée de l'absolutisme dans son pays.
Le renforcement du pouvoir royal se traduit sous le règne d'Elisabeth 1re (1558-1603) par le fait qu'elle assume aussi le rôle de chef suprême de l'Eglise d'Angleterre et qu'elle développe une administration, une police et une censure très vigilantes. Jacques Ier, déjà roi d'Ecosse et qui règne également sur l'Angleterre de 1603 à 1625 à la suite d'Elisabeth Ire, expose quant à lui le concept de droit divin qui place les rois en dessus des autres hommes et qui permet la justification d'un pouvoir non démocratique par le choix de Dieu.
Un des grands fils rouges des pièces politiques de Shakespeare repose sur la doctrine des deux corps du roi. Une métaphore qui remonte à la période médiévale et qui exprime, en se basant sur la conception du Christ, la dualité du roi en distinguant son corps terrestre et mortel soumis aux infirmités et à la vieillesse et son corps immortel et mystique.
Avec cette deuxième nature, le roi est dépourvu de faiblesse, ne se trompe jamais et ne peut pas être atteint par des troubles tels que la folie. Un concept qui justifie la continuité du pouvoir monarchique et permet de mettre le souverain à l'abri de tout type de reproche. Une sorte d'impunité morale au vu de la nature mystique de sa fonction.
L'acteur Pu Cunxin dans le "Roi Lear" présenté au National Cener for the Performing Arts à Pékin en 2018. [Luo Xiaoguang - Xinhua/AFP]
Pour François Ost, juriste, philosophe du droit et auteur de "La comédie de la loi", interrogé par la RTS, Shakespeare problématise et ridiculise sans cesse cette doctrine "en montrant les écarts parfois énormes entre la fonction mythique et la réalité humaine du roi".
Parmi les souverains mis en scène par le dramaturge anglais, on trouve ainsi un Richard III, monstre bossu, difforme et immoral, un Richard II qui accumule tellement d'avanies et d'exactions qu'il suscite une révolte populaire qui le force à se démettre lui-même de sa fonction, un Hamlet en roi hésitant et un roi Lear démissionnaire et fou.
Cette panoplie de souverains montre que Shakespeare a joué avec cette théorie des deux corps du roi pour en sortir tous les ressorts dramatiques. Il propose du théâtre efficace avec des leçons de sagesse politique qui peuvent être placées entre celles de Machiavel et les doctrines théologiques, entre un certain idéalisme et un certain cynisme.
>> A écouter: Shakespeare, sa vie, son oeuvre (4/5)
Pour François Ost, Shakespeare, qui n'est certainement pas un républicain, ne cherche pas à dénoncer la monarchie et la fonction royale, ni même ses fastes, ses figures ou sa représentation. Mais il est très attentif à ses dévoiements et à ses abus. En cela, il reflète certainement le point de vue de son public, un point de vue populaire et de bon sens.
De son côté, la reine Elisabeth Ire, très préoccupée par la représentation politique et par l'image qu'elle donne d'elle-même, assiste très régulièrement à des représentations de théâtre dans les "Inns of court" ou ailleurs. Le théâtre est un canal qui lui permet d'avoir un retour sur son image. Elle a d'ailleurs fait censurer une scène concernant l'abdication du roi dans la pièce "Richard II". Se sentant visée, elle aurait dit: "Richard II, c'est moi".
Comme quoi, le théâtre, qu'il soit édifiant ou critique, est une arme dans le combat et la représentation politique.
Et les pièces de Shakespeare peuvent être interprétées de mille manières. Ses textes ont une phénoménale élasticité qui résiste à tout. Et leur richesse continue d'éclairer et de questionner notre société cinq siècles plus tard.
Shakespeare fascine encore par ses intuitions sur la politique, par la violence et par les aperçus vertigineux qu'il offre sur le refoulé et les zones d'ombres de ses personnages
>> A écouter: Shakespeare, sa vie, son oeuvre (5/5)