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DOSSIER DES LATINISTES
TEXTES DU MUSEE ROMAIN DE LAUSANNE-VIDY
obligeamment communiqués par leur auteur, M. Laurent Flutsch
SOCIETE LOUSONNOISE

Parmi les 1'500 à 2'000 habitants de Lousonna, seule une cinquantaine nous sont connus nommément, par des dédicaces, des marque de fabrique ou des graffitis. Si certains Helvètes, en particulier les notables, adoptèrent très vite des noms latins, la plupart conservèrent au moins un surnom gaulois, comme Dolvinda, Tocca, Belatullus ou Vanatactus.
Les riches, c'est bien connu, laissent plus de traces archéologiques que les pauvres. Si nombre d'inscriptions émanent de personnages en vue et de magistrats, plus rares sont les témoignages des petits commerçants, pêcheurs, bateliers, artisans ou manuvres qui formaient l'essentiel de la population lausannoise.
Dans un empire qui s'étend sur l'Europe, l'Afrique du Nord et le Proche-Orient, la notion d'étranger n'a guère de sens: Ibères, Bataves, Syriens ou Helvètes font partie du même monde. De plus, le nationalisme étroitement territorial n'a pas cours dans l'antiquité, où migrations et mélanges de populations sont courants. En 58 avant J.-C., les Helvètes avaient tenté d'émigrer vers l'Atlantique. Deux cents ans plus tard, des Helvètes servaient dans une unité de cavalerie espagnole de la XXIIe légion romaine, cantonnée à Mayence
On constate par les inscriptions que les gens venus d'ailleurs sont assez nombreux dans la population locale. Les Grecs et autres Orientaux de langue grecque abondent dans l'enseignement, la médecine, les arts. Ainsi Postumius Hermès, ophtalmologue affranchi de Lousonna, et son ancien maître Quintus Postumius Hyginus.
Le nombre de Romains d'Italie est moins aisé à estimer, puisque les indigènes ont adopté des noms latins : difficile dès lors de distinguer l'Helvète romanisé du Romain de souche. S'il y en avait sans doute dans l'administration et l'armée, et si des vétérans ont été installés dans les colonies, il serait faux d'imaginer l'Helvétie envahie de milliers et de milliers de Romains.
Au carrefour des grandes routes, l'Helvétie était en outre fréquentée par les voyageurs, les marchands et les militaires d'horizons variés. Dans les tavernes de Lousonna comme ailleurs, ces gens de passage contribuaient à la vie locale et y apportaient une touche cosmopolite.
Grâce aux inscriptions, certains habitants de Lousonna ont échappé à l'anonymat. Leur nom trahit souvent leur origine et leur statut social. Une dédicace sur pierre n'était sas doute pas à la portée de toutes les bourses : il fallait payer le matériau et le travail de taille. Si quelques rares inscriptions sur pierre sont le fait de gens modestes, la majorité d'entre elles émanent donc des couches aisées de la population.
Nonio Sul(eis) suis voto l(ibens) m(erito) r( )
De Nonio à ses Suleviae, à la suite d'un vu acquitté volontiers
Porteur d'un nom celte, Nonio est sans doute un indigène de condition modeste, vu la facture de l'inscription. Il ne possède pas le statut de citoyen romain qui lui donnerait droit aux trois noms. Il remercie ses Suleviae, sortes d'anges gardiens celtiques, d'avoir exaucé un voeu. Molasse, 2e siècle.
Ex voto suscept(o) Neptuno sacr(um) T(itus) Nontr(ius) Vanatactus v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito)
Dédié à Neptune par Titus Nontrius Vanatactus, à la suite d'un vu dont il s'est volontiers acquitté.
La qualité de la taille reflète sans doute les moyens du dédicant, qui possède les trois noms, apanage du citoyen romain. Mais son surnom, Vanatactus, trahit son origine indigène. En langue gauloise, vanata désigne le manteau. Calcaire, 2e - 3e siècle.
Cereri sacrum pro salute Caesarum Aptus Trionis l(ibertus)
A Cérès, et pour le salut des Césars, de la part d'Aptus, affranchi de Trio.
Le nom Aptus, qui signifie "doué, apte", était porté par nombre d'esclaves et d'affranchis. Celui-ci, peut-être un marchand, avait immigré à Lousonna au début de l'époque romaine. Il dédie son ex-voto à Cérès, déesse de la vertu féminine et de la campagne, alors inconnue dans nos régions. Calcaire, première moitié du 1er siècle de notre ère.
[Al]pinius [ ] C Lolli[ ] Bellin[ ] [p]ecunia d[ono dederunt?]
Alpinius Caius Lollius Bellinus ont fait don (de ce monument) à leurs frais
Plusieurs personnes, dont les noms hélas incomplets trahissent une origine celtique, ont donné de l'argent (pecunia) pour ériger un monument. Calcaire, 2e siècle.
Tous les hommes ne naissent pas égaux en droit dans le monde romain, où la naissance et la fortune fondent la hiérarchie sociale. Première distinction : les hommes libres, les affranchis et les esclaves.
Parmi les premiers, les "citoyens romains" sont des membres à part entière de l'empire. Les non-Italiens peuvent obtenir ce statut privilégié par faveur ou en accomplissant 20 ans de service militaire. Caracalla l'octroiera à tous les hommes libres en 212.
Catégorie intermédiaire, les citoyens de droit latin n'ont pas les prérogatives politiques des citoyens romains, mais ils le deviennent en exerçant une magistrature dans leur cité.
Enfin, les pérégrins sont les habitants libres de l'empire, mais non-intégrés au peuple vainqueur : en quelque sorte des étrangers chez eux.
A ces castes juridiques se combinait une hiérarchie fondée sur l'argent.
Victimes des guerres, des abandons d'enfants ou de l'hérédité, les esclaves étaient privés des droits les plus élémentaires (à commencer par celui de disposer de sa personne, mais aussi de se marier, d'accéder à la propriété, etc.). Tous n'étaient pas pour autant misérables ; certains, enseignants, médecins, intendants, secrétaires, étaient sans doute bien traités, ne serait-ce qu'à cause de leur valeur marchande. Les esclaves impériaux, juridiquement propriété de l'empereur, assumaient des responsabilités dans l'administration publique, par exemple dans les douanes. Enfin, par la grâce de son maître, tout esclave pouvait être affranchi. Parmi ceux-là, certains faisaient fortune et possédaient à leur tour des esclaves.
Bien que très inégale dans ses principes, la société romaine offrait malgré tout des possibilités d'ascension, facteur d'émulation civique et d'intégration.
Soumise à l'autorité des décurions d'Avenches, Lousonna étaient administrée localement par deux curatores nommés pour une année. Deux de ces antiques "syndics de Lausanne" sont connus: Publius Clodius Primus, qui fut investi de cette magistrature à deux reprises au moins, et Caius Maecius Firmus. Tous deux furent aussi Présidents de l'Association des citoyens romains d'Helvétie, un groupement d'intérêts réservé à ceux qui possédaient le très envié droit de cité romain.
Marquée par l'usage des trois noms, la citoyenneté romaine était héréditaire ; elle offrait les droits civiques et l'accès aux charges officielles. Depuis 90 avant J.-C., tous les Italiens libres l'avaient d'office. Elle pouvait être octroyée aussi, à titre individuel ou collectif, à des gens des peuples soumis, et nombre de notables et aristocrates indigènes en profitèrent, conservant ainsi leurs privilèges malgré la conquête. Autre moyen, moins confortable, d'accéder à la citoyenneté : accomplir ses 20 ans de service dans l'armée romaine.
Les castes furent abolies en 212, lorsque Caracalla "naturalisa" tous les hommes libres de l'empire en leur donnant la citoyenneté romaine.
Soli Genio Lunae sacrum ex voto pro salute Augustorum P(ublius) Clod(ius) Corn(elia) Primus curator vikanor(um) Lousonnensium (iterum) (se)vir Augustal(is) c(urator) c(ivium) R(omanorum) conventus Hel(vetici) d(e) s(uo) d(edit).
Consacré au Soleil, au Génie et à la Lune, à la suite d'un voeu, pour le salut des empereurs. Publius Clodius Primus, de la tribu Cornelia, curateur à deux reprises des habitants du vicus de Lousonna, sévir augustal, curateur des citoyens romains de l'assemblée helvète, a fait don (de ce monument) à ses frais.
En tant que curateur, Publius Clodius Primus était en charge des finances, des travaux publics, de la justice et de la police. Comme sévir augustal, il était membre d'un collège de six prêtres chargés du culte officiel de Rome et de l'empereur. Avec, en plus, la présidence des citoyens romains d'Helvétie, Primus était un sans aucun doute un personnage très en vue. Calcaire, 2e siècle.
Aux castes juridiques se combinait une hiérarchie fondée sur la fortune personnelle. Parmi les citoyens romains, ceux qui disposaient d'un million de sesterces au moins accédaient à l'ordre sénatorial, qui ouvrait la voie aux plus hautes fonctions politiques. On ne connaît personne de ce rang en Helvétie. Avec 400'000 sesterces, on appartenait à l'ordre équestre, qui fournissait à l'administration ses hauts fonctionnaires. Un magistrat d'Avenches y est parvenu.
Mais même à un échelon plus modeste, pouvoir et fortune allaient de pair. Il fallait être riche pour devenir magistrat, et généreux ensuite. Par souci de popularité et de prestige personnel, les notables se devaient en effet de jouer les mécènes et d'offrir à la collectivité des aménagements publics et des monuments, ainsi que des fêtes et des spectacles.
©Laurent Flutsch, Conservateur du Musée romain de Lausanne-Vidy