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Derrière ce titre énigmatique, The Glass Wall, se dévoile un mélange de récits, de rencontres et d’évocations historiques que l’auteur Max Egremont a tiré de ses voyages dans la Baltique, principalement en Lettonie et en Estonie, mais aussi à Saint-Pétersbourg et en Finlande. Le titre entend suggérer que ces contrées ont été séparées de l’Europe de l’Ouest mais que ce mur en verre permet d’y jeter un regard ; l’analogie est curieuse car du point de vue des intéressés, les populations des pays baltes, ce mur, que les Soviétiques avaient érigé de 1939 à 1991, était solidement bétonné et n’a disparu qu’avec l’adhésion à l’Union Européenne, l’adoption de l’euro et la participation à l’OTAN.
Les intérêts d’Egremont se portent donc sur la Lettonie et l’Estonie, deux territoires sous domination suédoise jusqu’à ce que Pierre le Grand ne les incorpore à l’empire russe en 1721 à la suite de sa victoire dans la Grande Guerre du Nord. L’auteur laisse de côté la Lituanie dont le destin et la religion sont davantage liés à la Pologne. Mais ce sont surtout les barons baltes, des Allemands, qui retiennent son attention et dont les souvenirs forment le cœur du livre.
Au début du XIIIe siècle, les chevaliers teutoniques, armés de l’épée et de la Bible conquirent ces régions païennes en vue de les arrimer à la chrétienté occidentale, catholique d’abord, luthérienne ensuite. Dans leur sillage s’engouffra une population de paysans cultivateurs dans le cadre d’un mouvement de colonisation appelé en allemand Drang nach Osten, la poussée vers l’est. La noblesse allemande allait régir ces pays baltes pendant sept siècles jusqu’à ce qu’ils en soient chassés en 1939 dans le cadre de l’accord Molotov-Ribbentrop, qui laissa aux Soviétiques la main libre dans la région.
Si l’auteur se plait dans ce milieu de barons baltes aux consonances romantiques, Ungern-Sternberg, Keyserling, Stenbock-Fermor, c’est aussi parce que derrière le nom d’apparence anodine de l’auteur se cache le 7e Baron Leconfield et le 2e Baron Egremont. Aussi accorde-t-il une belle place à cette caste nobiliaire qui détient le pouvoir politique et qui, jusqu’au milieu du XIXe siècle, se réserve le droit exclusif de posséder le foncier au détriment de la population locale maintenue en servage. Non seulement les Allemands n’épousent pas les indigènes mais ils s’interdisent même d’en apprendre la langue. L’auteur tire à juste titre un parallèle avec la noblesse dite Anglo-Irish qui elle aussi a maintenu la paysannerie irlandaise dans la pauvreté pendant des siècles.
De ce monde-là ne subsistent que les châteaux que les barons avaient érigés en leur domaines où nous guide l’auteur. On y rencontre d’étranges personnages, Eberhard von Bock, le fou du Tsar, une sorcière qui vient hanter Kolga, le manoir des comtes Stenbock, ou encore Alexandra von Wolf-Stomersee, une psychanalyste qui épousa le Prince Giuseppe Tomasi di Lampedusa. A cette liste de disparus, il y a lieu d’ajouter les Juifs, assassinés à la suite l’invasion de l’Union Soviétique par Hitler en juin 1941 ; dès la fin de l’année les Einsatzgruppen avaient mené à bien leur sinistre besogne et déclaré l’Estonie Judenfrei. Seules quelques pierres tombales témoignent encore de leur présence.
Certains critiques ont reproché à l’auteur de ne rien nous dire sur les pays baltes contemporains. C’est vrai mais ce n’est pas non plus son propos, qui est de nous emmener dans un monde de guerriers et de victimes, de poètes et de philosophes, de généraux et d’empereurs, qu’il dépeint d’une plume élégante aux accents nostalgiques.
The Glass Wall: Lives on the Baltic Frontier par Max Egremont, Picador £25, 320 pages
4 réponses à “Voyage dans les pays baltes”
Ub baron balte très fameux: le maréchal Mannerheim, père de la patrie finlandaise, ancien officier de la garde du tsar. Enterré en Suisse près de Montreux.
Monsieur,
Sa fiche Wikipedia écrit: “Resting place: Hietaniemi Cemetery, Helsinki, Finland”. Est-ce une erreur? Le lieu de décès mentionne bien Lausanne.
Je lirai ce livre car il rejoint ma petite histoire personnelle. Dès enfant, j’entendais parler des Pays Baltes, alors que l’Europe de l’Ouest n’en avait plus qu’un vague souvenir. J’allais apprendre que des gens que je voyais régulièrement chez ma grand-mère étaient ces fameux Barons baltes. Un de ses frères s’engagea dans les Corps Francs de la Baltique, à la fin de la Première guerre mondiale pour combattre les communistes et les chasser des pays baltes que lui et ses compagnons d’armes considéraient comme intégralement allemands. Devenu officier de la Wehrmacht, il reçut les clés de la Ville de Riga qui le tenait pour un libérateur lorsqu’il entra à la têtes des troupes allemandes dans la ville, en 1940.
Jeune étudiant dans une grande ville européenne dans les années 80, je fis connaissance d’une jeune étudiante danoise. Elle m’annonça, au fil de la discussion, qu’elle était danoise de nationalté mais estonienne éthniquement – son père avait dû fuir l’Estonie en 1945 car il avait combattu dans les rangs allemands. Elle était surprise que je connusse l’existence de ce petit pays, qui, prétendait-elle, intéressait si peu de monde. Le Mur de Berlin séparait encore l’Est de l’Ouest.
Je me rendis en Estonie lorsque ce pays eut rejoint la Communauté Européenne, pour enfin voir ce pays dont le nom avait bercé mon enfance; malgré la belle réussite économique, les scories de l’Histoire continuaient de brûler sous la surface de la nouvelle liberté.
Je ne connaissais pas le livre de Max Egremont, que votre article donne très envie de lire. Ma mère était estonienne et son père, le baron Rudolph Christianovitch von Stenghel. descendait en droite ligne des chevaliers Porte-Glaive. Directeur des usines Skorohod, première industrie du cuir de Russie à Saint Pétersbourg jusqu’en 1920, il faisait partie de ces “Deutsch-Balten” (nom qui leur sera attribué après l’occupation de l’Estonie par les Allemands en 1940) à la tête de nombreuses industries russes. Il avait dû fuir la Russie soviétique avec son épouse et leur unique enfant, ma future mère, pour échapper à la Tcheka dont un ami, qui n’était autre que l’écrivain Maxime Gorki, les avait prévenus tôt un matin qu’elle allait les arrêter avant midi.
Comment et pourquoi l’auteur de “La Mère”, promoteur du “réalisme socialiste” et futur numéro deux du parti communiste après Lénine, avait-il sauvé la vie de “ci-devant bourgeois, exploiteurs du peuple” – c’est l’écriteau qu’une main inconnue avait accroché à la porte d’entrée de leur immeuble la nuit avant leur départ? Pour une raison simple, qui ne figura jamais dans les annales du parti communiste: mon grand-père maternel, qui aimait s’entourer d’artistes et écrivains, lui avait payé une partie de ses études, qui lui avaient permis de s’inscrire à l’université, et mis à sa disposition des locaux des usines Skorohod près de la perspective Nevski, où il recevait ses amis et menait ses activités de militant.
Les usines Skorohod ont un long passé lié aux révolutions russes. En 1905 déjà, après la défaite des troupes russes à Port Arthur, les soldats de retour du front avaient attribué leur débâcle à la mauvaise qualité de leurs chaussures. Celles-ci avaient été fabriquées chez Skorohod, où les premiers comités ouvriers se sont formés au lendemain de la guerre russo-japonaise.
Dans son “Histoire de la Révolution russe”, Léon Trotski décrit les usines Skorohod comme un bastion de sociaux-révolutionnaires. En février 1917, des femmes, majoritaires à l’usine, avait expulsé pendant une grève une douzaine de dirigeants qui ont eu plus de chance que leurs collègues des usines voisines Poutilov, dont le directeur avait été tué et le corps jeté dans un canal. Mon grand-père, lui, était resté à son poste et était parvenu à négocier un accord avec les ouvriers. Le mois suivant, le tsar Nicolas II abdiquait.
Une section du parti bolchévique s’était formée à l’usine, de plus en plus radicalisée, entre mars et octobre. Son chef, l’ouvrier Milioutine, deviendra une figure emblématique de la révolution d’octobre. Après sa nationalisation en 1920, l’usine portera son nom pendant toute la période soviétique. Elle existe toujours et a retrouvé son ancien nom, comme Saint-Pétersbourg, mais avec dix fois moins d’effectifs qu’autrefois. Elle produit aujourd’hui des chaussures pour dames et enfants, qui ont succédé aux bottes et ganaches des soldats.
“These boots are made for walkin’…” (Nancy Sinatra)
La suite, qu’il serait trop long de résumer ici, est digne d’un roman de Pasternak. Mes grand-parents et ma future mère ont gagné à la hâte la gare d’où partaient les trains de réfugiés pour l’Estonie, pays d’origine de mon grand-père, celui-ci tirant à bout de bras une charrette dans laquelle mes grand-parents avaient juste eu le temps d’empiler quelques effets. Pour tout viatique, ils avaient un oeuf dur chacun que leur cuisinière, seule de leurs employés à ne pas les avoir quittés, leur avait remis. Ma grand-mère avait refermé derrière eux la porte de leur maison, qui avait subi les semaines précédentes perquisitions sur perquisitions à l’improviste, de jour comme de nuit, par la milice, en disant:
– Ce n’est rien, juste une petite agitation passagère. Dans deux semaines, nous serons de retour.
Elle n’imaginait pas que la “petite agitation” allait durer trois-quarts de siècles et qu’elle ne reverrait jamais leur maison.
Pour ceux de ma génération, tenter de reconstituer le passé de celle de nos familles sur la base de leurs seuls témoignages et en l’absence de documents, tous leurs papiers d’état-civil ayant été perdus pendant la révolution et la guerre civile, ne va pas de soi. Mais à quoi bon réveiller les fantômes?