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3. Le réductionnisme : rareté ou prolifération du réel ?
Les réductions
L’autre entrée dans la question du réel pour un philosophe des sciences c’est le problème archiclassique du réductionnisme. C’est une question sur le réel, puisqu’en gros, si l’on prend deux domaines ou deux sciences, mettons la biologie et la chimie, le réductionnisme ontologique dit : “les entités dont parle la biologie nous sont bien utiles pour décrire les choses, mais elles sont en réalité faites d’entités purement chimiques, et au final le réel c’est donc les choses de la chimie’’[1]. Le réductionnisme est une thèse sur la rareté des niveaux de réel. Son opposant - dualisme, pluralisme, émergentisme, les rivaux abondent - affirme au contraire la prolifération des niveaux de réel: il y a des électrons, mais aussi des macromolécules, mais aussi des cellules, mais aussi des organismes, mais aussi des êtres pensants, mais aussi des sociétés, etc.
Le ‘mais aussi’ résume bien le problème : si les organismes sont faits de cellules faites de molécules, comment peut-il y avoir des molécules et puis aussi des organismes (puisqu‘en nommant les molécules on a nommé tout ce qu’elles pouvaient constituer donc aussi les organismes)?
On peut prendre cette question, ici encore, par le biais de la notion de causalité. L’un des plus éminents penseurs du réductionnisme et contempteur de tous les émergentismes et dualismes, Jaegwon Kim, a développé dans les années 80-90 de nombreux arguments pour montrer que, si je sais qu’une entité de niveau X constitue des entités de niveau Y, et que celles-ci semblent avoir une action causale sur le monde, les premières rendent intégralement compte de cette causalité, donc en réalité les secondes n’ont pas vraiment d’effet causal. Kim a amplement élaboré tout ça dans le cadre de la philosophie de l’esprit et donc du « problème de l’esprit et du corps » (mind-body problem), je n’en parle pas ici.
Mais le réductionniste - ou dans sa version encore plus forte, l’éliminativiste, celui qui pense qu’à terme le discours de, par exemple, la biologie disparaitra comme ont disparu la psychologie des facultés ou la chimie du phlogistique - rencontre un problème principiel, à savoir: si chaque science traite d’un objet ontologiquement constitué d’objets d’un autre ordre, où s’arrête encore quelque sorte la régression au réel le plus fondamental ? Si les organismes sont des cellules, les cellules des molécules, les molécules des atomes, et ainsi de suite jusqu’aux constituants ultimes de la physique des particules, le réel n’est il que quarks ? Mais surtout, si comme il est plausible de le penser, la science en progressant dévoile des niveaux ultérieurs de réalité toujours plus fondamentaux, ne peut-on pas a priori dire que le réel nous échappera toujours, puisque nous sommes toujours en retard sur le prochain niveau de réel fondamental et constitutif que découvrira la science ? Ou bien faut-il en conclure que la langue n’est par principe pas adaptée à dire ce réel ? Car déjà la physique quantique dépasse nos schèmes usuels de compréhension - ce que Bachelard appelait « l’obstacle substantialiste » il y a longtemps - selon lesquels le réel est fait de choses, identiques à elles mêmes et solides; déjà, des entités qui sont à la fois des particules et des ondes, dont les niveaux d’énergie passent sans transition d’une quantité discrète à une autre, voilà qui contredisait à la fois le vieil adage « la nature ne fait pas de sauts » (soit, le principe de continuité dans la nature), et la préconception que le monde est fait de « choses », de substances. Mais les nouvelles avancées de la physique vont encore plus loin dans la description d’un réel affranchi de nos schèmes conceptuels sinon langagiers. Certains disent que le niveau ultime de la physique quantique pour l’instant n’est plus la matière, ou la matière-énergie comme dans la physique relativiste, mais l’information. En attendant la prochaine avancée majeure.
Naïvement, on conçoit souvent à la manière des poupées russes l’idée de niveaux de réalités plus fondamentaux: des quarks dans des protons dans des atomes dans des molécules, etc. Or dans une poupée russe tous les niveaux sont ontologiquement homogènes (ce sont tous des poupées); là, les niveaux sont totalement hétérogènes: si on peut certes concevoir les molécules comme des ‘choses’ très petites, c’est exclu pour les niveaux infimes de la matière. Il se pourrait même que le réel, dans cette régression à l’infini, prenne successivement la forme de l’information, d’entités mathématiques, etc., bref qu’il ait de moins en moins à voir avec des ‘choses’, alors même qu’une entente intuitive du ‘réel’ nous dit que le réel est fait de choses.
Une thèse réductionniste radicale finirait donc par dissiper complètement l’idée d’un ‘réel’. Toutefois le réaliste structural, évoqué plus haut, n’aurait évidemment aucun souci avec une situation de ce genre.
Ce qui est irréductiblement biologique dans la biologie?
Mais, en laissant de côté maintenant ces sophistications suscitées par l’étrangeté croissante de la physique fondamentale, cet ensemble d’arguments et de contre-arguments qui constitue la problématique du réductionnisme vaut au premier chef pour la biologie dans son rapport avec la physique et la chimie. Les vivants sont constitués de molécules organiques - donc faites d’atomes de C, H, O et N - impliquées dans une certaine classe de processus chimiques. Sont-ils, en réalité, davantage qu’une classe de phénomènes chimiques ?
Ici encore plusieurs manières de formuler cela. Le philosophe matérialiste australien J.J.C. Smart disait dans les années 1960 que la biologie est à la chimie un peu comme l’ingénierie à la physique: un cas particulier, avec des règles empiriques assez efficaces. Mais personne n’irait dire que les transistors et les moteurs constituent une sorte de réel à part entière; le fait est qu’il n’y a pas de lois d’ingénierie, mais des lois de la physique (l’électronique, la dynamique, la physique des matériaux) appliquées aux problèmes des ingénieurs. Donc la thèse réductionniste de Smart nous dit qu’il n’y a pas de lois en biologie non plus, qu’il n’y a en réalité que des systèmes physicochimiques plus ou moins complexes gouvernés par les lois du même nom, parmi lesquels nos propres intérêts d’animaux rationnels nous font isoler un sous-ensemble privilégié que nous nommons ‘biologie’ et que nous trouvons particulièrement intéressant.
La problématique du réductionnisme biologique est proliférante, il n’y a aucun intérêt à la résumer. Elle est à la fois posée aux relations entre sciences, comme ici : la biologie se réduit elle à la chimie ?, et aux relations intradisciplinaires dans une science: par exemple, le gène de Mendel et des Méndéliens se réduit-il à l’ADN (lequel éventuellement se laisserait réduire ensuite à la chimie)?
Beaucoup de biologistes - Jacques Monod, François Jacob, Louis Pasteur, Claude Bernard parmi les plus connus - étaient sensibles à cette question de l’autonomie ou de la consistance ontologique de leur objet. Ernst Mayr proposa une réponse assez simple, selon laquelle ce qui est vraiment irréductible en biologie, c’est l’évolution. Il y a, disait-il, deux ordres de questions en biologie - l’une, visant les causes localisées dans l’individu vivant, contemporaines de son cycle de vie. Par exemple, expliquer le comportement des oiseaux migrateurs c’est analyser leur système nerveux, leur sensibilité à certains signaux (réductions de la durée du jour, baisse des temperatures etc.), leur câblage moteur etc. Mais une autre chose consiste à demander: pourquoi ces oiseaux migrent-ils selon leur trajectoire, et en des termes contemporains, comment le programme génétique[2] qui est le leur leur a-t-il échu ? Et là, on répondra en considérant les populations ancestrales de ces espèces d’oiseaux, la manière dont le comportement de migration a donné à ceux qui l’initièrent (soit, les quelques individus différents des autres qui possédaient des gènes rendant cela possible) un avantage sur les autres en termes de survie et de reproduction, cet avantage devenant plus conséquent encore dès lors que le trajet suivi concordait avec vents et courants d’air chaud pour optimiser l’effort investi. C’est ainsi que l’instinct de migration et la trajectoire suivie jusqu’a destination se sont fixés dans les individus de l’espèce, par ce qu’on appelle la selection naturelle. Notons pour la suite que la survie / reproduction attendue (ou espérée, au sens de l’espérance mathématique) d’un organisme se nomme fitness, un terme technique central en biologie évolutive, issu de l’expression « survival of the fittest » que Darwin utilisait parfois pour nommer la sélection naturelle, et dont aucune définition ne fait l’unanimité. La fitnessétant une grandeur probabiliste, elle se mesure en considérant une classe d’organismes et en prenant le nombre moyen de descendants, puisque la survie seule ne contribue pas à l’évolution directement. On estime ensuite la fitnessd’un trait ou d’un gène en considérant la classe des organismes ayant ce trait ou ce gène, et en calculant le succès reproductif dû à ce trait ou ce gène.
Pour revenir à sa distinction épistémologique présentée ici, Mayr ne tranche pas sur le réductionnisme. Il suggère juste qu'il y a deux biologies, celle des causes prochaines, au fond réductibles à la physico-chimie complexe via la biologie moléculaire, et celle des causes ultimes, relevant de l’évolution (essentiellement par sélection naturelle); et seule la seconde constitue quelque chose d’irréductiblement biologique.
On n’est pas forcé d’adhérer à cela, mais Mayr illustre un geste courant pour éviter le réductionnisme en biologie, à savoir dégager une zone de phénomènes biologiques dont il semble que la biochimie - ou son succédané encore plus complexe, la biologie moléculaire - ne saurait la dissiper. En ce sens, le réel de la biologie, si on suit Mayr ou le pousse à ses limites, c’est la sélection naturelle. On retrouvera des formes de cette affirmation forte dans la suite.
4. La biologie évolutive et le réel : une thèse radicale sur les gènes et les organismes.
Je vais donc me concentrer maintenant sur la biologie évolutive et indiquer une façon massive de poser la question du réel. Il s’agit du statut des gènes et des organismes.
La biologieévolutive moderne - soit celle qui synthétise génétique mendélienne et évolution darwinienne, et commence à s’élaborer dans les années 1920-30 avec l’essor de la génétique des populations - a mis les gènes au centre de notre compréhension du processus évolutif. Les traits qui peuvent évoluer par sélection naturelle, comme le comportement migrateur des grues, doivent être héritables, et s’ils le sont cela implique qu’ils sont conditionnés par des gènes (souvent, un très grand nombre, chacun n’ayant que peu d’effets). Certains ont donc vu l’évolution comme étant fondamentalement un changement des fréquences de gènes dans les populations (suivant une définition de Dobzhansky). Darwin, lui, pensait que la lutte pour l’existence entre organismes causait la sélection naturelle donc l‘évolution. Après l’intégration de la génétique mendélienne dans l’évolution, donc de la thèse que l’hérédité repose sur les gènes, ce rôle majeur des organismes dans l’évolution est ainsi devenu moins évident.
Richard Dawkins, zoologue à Oxford et spécialiste d’écologie comportementale, est célèbre pour avoir dans son fameux livre Le gène égoïste (1976) soutenu parmi les premiers qu’en réalité la sélection naturelle porte sur les gènes et non sur les organismes, et que l’évolution se comprend mieux si on se place au niveau du gène. Cela permet par exemple d’expliquer pourquoi des comportements apparement altruistes[3], donc délétères pour l’organisme lui-même, existent - donc ne sont curieusement pas éliminés par la sélection naturelle. La raison est qu’en réalité ces actes augmentent le nombre de gènes transmis à la génération suivante via les effets sur les organismes génétiquement apparentés (descendants, neveux, etc.). C’est ainsi que l’on explique la stérilité des abeilles ouvrières (pourquoi un comportement stérile serait-il sélectionné, puisque son porteur par définition ne se reproduira pas?): en travaillant pour la reine au lieu d’enfanter, compte tenu du système de parenté très spécial des insectes hyménoptères[4], l’abeille ouvrière maximise le nombre de gènes laissés par elle à la génération suivante (ce qui inclut les gènes ‘de’ la stérilité). Ce qui compte ici ce n’est donc pas la fitness de l’abeille mais ce qu’on nomme sa ‘fitness inclusive’ , qui prend en compte le nombre de gènes que son travail permet de reproduire à la génération suivante via ses soeurs et ses cousines, nièces, etc.
La thèse de Dawkins se nomme « séléctionisme génique ». Rien à voir avec le soi-disant déterminisme génétique, qui est un non-sens (puisque par définition l’effet d’un gène dépend de l’environnement et de tous les autres gènes donc ne détermine rien à lui seul). Le séléctionisme génique pose simplement que la sélection naturelle vise avant tout les gènes.
Les consequences pour la question du réel en biologie sont massives. Pour comprendre l’évolution, dit Dawkins, il faut regarder les gènes. Ils sont des ’réplicateurs’, des entités se multipliant génération après génération en proportion des effets positifs qu’ils ont sur cette multiplication. Pour lui, les organismes ne sont que les ’véhicules’ de ces réplicateurs. Un organisme, c'est comme une bande de gènes qui s’entendraient pour ne pas se nuire trop, afin d’assurer à tous une réplication meilleure que celle de leurs concurrents, via la reproduction de l’organisme entier.
La forme extrême de cette idée est le concept qu’il baptise le « phénotype étendu » (1982) Usuellement on distingue depuis Johannsen dans les années 1910 le génotype et le phénotype (soit le corrélat organismique du génotype dans un environnement donné). Le gène est localisé dans un noyau, dans une cellule, dans l’organisme, certes. Mais le cas de l’altruisme biologique nous indique qu’il faut aussi prendre en compte l’effet des gènes sur les autres organismes pour comprendre l’évolution. Pourquoi alors borner le phénotype à la peau de l’organisme ? Le filet de l’araignée, par exemple, est au fond un phénotype de l’araignée, puisqu’avoir ou ne pas avoir certain gènes conditionne la possibilité ou pas de fabriquer ces filets. Mais si je concède cela, alors le barrage des castors, effet du comportement du castor, l’est aussi: les phénotypes incluent donc des choses extérieures aux organismes, apparement même abiotiques. Au-delà, le phénotype d’un gène peut même être un autre organisme que celui qui le contient, comme le suggèrent les cas de gènes qui induisent un organisme à manipuler d’autres organismes - par exemple certaines bactéries qui font tousser leurs hôtes, donc modifient le comportement de l’hôte d’une manière influençant d’autres organismes (puisqu’ils inhaleront ces bactéries). Les biologistes ont même trouvé beaucoup d’exemples bien plus exotiques de ces parasitismes qui, chez les insectes, semblent parfois transformer en zombie le malheureux individu infecté par un ver ou une bactérie retorse.
La thèse du Phénotype étenduest alors radicale: un organisme c’est une portion de l’espace matériel qui est comme l’arène d’interactions entre un grand nombre de gènes, certains physiquement logés en lui, d’autres extérieurs, certains coopérant entre eux, d’autres au contraire ayant des effets sans égard pour le bien de l’organisme dont le malheur peut très bien contribuer à leur propre réplication (mais cette différence entre gènes hostiles ou favorables à la reproduction de l’organismes ne recoupe pas la distinction dedans/dehors : certains gènes internes sabotent la vie de l’organisme, certains gènes ‘dans’ d’autres organismes lui sont bénéfiques, comme lorsqu’ils font ‘fonctionner’ des bactéries nécessaires aux fonctions physiologiques de l’hôte). Le réel, ce sont ces gènes en lutte constante, une lutte qui passe aussi par des alliances locales…
Dawkins est ambigu sur la manière d’interpréter cette thèse radicale. Parfois il en parle comme d’une simple perspective alternative, un peu comme ces illusions d’optique telles le cube de Necker, que l’on peut voir aussi bien comme avançant vers nous que reculant vers le fond, sans qu’aucune vision soit plus vraie que l’autre: « point de vue du gène » (gene’s eye view) et point de vue de l’organisme seraient ainsi complémentaires mais exclusifs. Ailleurs toutefois il semble dire que la vraie ontologie de la biologie est celle donnée par le point de vue du gène. Ce qui est réel c’est le gène, parce que c’est à ce niveau là que la sélection naturelle selon Dawkins s’exerce, et les organismes sont comme des épiphénomènes.
On peut trouver de nombreux contre-arguments à cette thèse, et ils nécessitent de rentrer dans le détail des théories sur l’altruisme ou la manipulation écologique. Le simple fait que l’évolution peut se décrire en termes de sélection sur le gène, et souvent peut se modéliser uniquement comme cela si l’on veut des mathématiques compréhensibles, ne signifie pas directement que les vraies interactions causales que dénote le concept de sélection ont lieu à ce niveau-là.
Autrement dit, si la thèse que, en biologie évolutive « le réel c’est les gènes » possède une certaine puissance de séduction, et l’intérêt de mettre à mal une ontologie naïve de la biologie, elle ne s’impose pas irrémédiablement par la seule force de sa logique interne.
Ce qui est en jeu, c’est la manière dont on va comprendre et interpréter les relations causales décrits dans les modèles de biologie évolutive. Reste que, de manière générale, à partir du moment où on consent à ce que, en biologie, « tout fait sens par rapport l’évolution », il n’est plus du tout évident que le réel ce soit les organismes.
5. Le réel de l’écologie comportementale: un contrepoint.
Pourtant, du dedans même de la spécialité de Dawkins, l’écologie comportementale, soit l’étude des traits des organismes comme adaptations à leur environnement - une discipline issue de l’éthologie dans les années 1960, mais recentrée sur un cadre darwinien et influencée par la théorie des jeux en économie - , il est malgré tout usuel de poser l’organisme comme la réalité biologique première. Pourquoi ?
Certes l’évolution par sélection naturelle implique des processus de replication différentielle de gènes. Mais quand on se demande pourquoi un organisme a les traits qu’il a, par exemple pourquoi tel arbre a des grandes feuilles et tel arbre de petites feuilles, on ne connait généralement pas la constitution génétique du trait en question (la taille des feuilles). Techniquement, le trait s’appelle un comportement (ici le terme ne requiert pas de capacités cognitives; idem quand ces chercheurs parlent de ‘stratégie’). La taille humaine par exemple est déterminée par plus d’une centaine de gènes. C’est dire que les modèles d’écologie comportementale doivent se placer au niveau des phénotypes, donc des organismes. Ils considèrent l’environnement des organismes, et étant donné tous les réquisits de cet environnement en termes de ressources, de prédateurs, de parasites, etc., se demandent quels comportements conféreraient aux organismes la fitness la plus haute (ou la ‘fitness inclusive’, si on compte aussi les effets du comportement sur les individus apparentés). Si le comportement constaté dans la nature est bien le comportement maximisant cette fitness, on considère qu’on l’a correctement expliqué comme adaptations à ces demandes environnementales; si ce n’est pas le cas, on considérera qu’on a mal modélisé l’environnement, qu’on a oublié certaines demandes environnementales (le rôle des partenaires sexuels par exemple, que je n’avais pas mentionné plus haut).
En un sens, le réel ici, pour le modélisateur, c’est ces demandes ou, techniquement, ces ‘pressions de sélection’. L’organisme y répond, l’organisme est comme façonné par elles, au point que Julian Huxley, autre fondateur de la théorie évolutive classique, voyait en eux des bundles of adaptations, des faisceaux d’adaptations (et par ‘adaptation’ il faut toujours entendre ‘résultat de la sélection naturelle’) (Evolution: the modern synthesis, 1942). Les aspects de l’environnement qui ne sont pas des pressions de sélection - par exemple, les événements très contingents qui peuvent affecter la vie des individus, mais sont trop rares pour affecter le cours de la sélection naturelle - sont comme du bruit, ils ne sont pas vraiment le réel de l’écologie comportementale.
Si on considère cette thèse - le réel c’est les pressions de sélection - on peut développer trois remarques avant de conclure.
D’abord, la position méthodologique de l’écologie comportementale s’appelle ‘l’adaptationnisme’ - on considère que les traits sont ou s’expliquent comme des adaptations. Ce nom lui a été donné par ses plus féroces critiques, Stephen Jay Gould, paléontologue, et Richard Lewontin, généticien des populations - deux des figures majeures de la biologie évolutive des années 70-2000, dans l’un des articles les plus cités de la discipline, « The spandrels of San Marco and the panglossian paradigm : a critique of the adaptationist program » (1979). En quelques mots, leur cible était la naiveté qu’il y a à supposer que les traits soient tous des adaptations alors qu’existent bien des raisons (connues par tous les généticiens des populations) de penser que la sélection naturelle ne peut pas toujours maximiser la fitness des traits - soit que la constitution génétique des organismes ne le permette pas, soit que la population soit trop petite ou la variation génétique trop rare pour qu’elle s’exerce jusqu’à son terme. Or la méthodologie adaptationniste ne peut reconnaitre cela parce qu’elle est comme infalsifiable : si notre modèle ne prédit pas le comportement constaté, on va changer ce modèle, introduire d’autres paramètres environnementaux censément importants, jusqu’à ce que ce modèle prédise le comportement constaté comme un résultat de la sélection pour des demandes environnementales ainsi définies.
Indépendamment de la validité de cette critique, l’idée intéressante qui en découle c’est que si le réel, pour le théoricien de l’écologie comportementale, c’est les pressions de sélection, ce réel est en quelque sorte inscrutable car on n’est jamais sûr d’avoir mis la main sur le ‘vrai’ réel, en quelque sorte. (Ce qu’on prend pour le vrai réel pouvant toujours être un artefact du modèle adaptationniste).
La seconde remarque concerne la thèse indiquée plus haut, sur le réel comme l’évolution par sélection naturelle. Il est clair que le réel vu comme pressions de sélection, dans la perspective qui serait celle de l'écologie comportementale, se concilie bien avec l’idée que l’on pouvait avancer, dans le contexte de la critique du réductionnisme par Mayr, selon laquelle le réel de la biologie c’est l’évolution par sélection naturelle. De fait, il me semble que le rôle de la sélection naturelle est le coeur d’un ensemble d’affirmations ontologiques sur le réel telles qu’elles s’énoncent dans les divers champs de la biologie évolutive. Ainsi, je mentionnerai en passant une autre problématique, celle de l’individu biologique -soit la question de savoir qu’est ce qui définit un individu en biologie, sachant que si la question est souvent triviale (un cheval est un individu, une crinière de cheval ne l’est pas), dans de nombreux cas elle ne l’est pas : une fourmi est-elle un individu, une colonie de fourmis l’est-elle, une espèce est-elle un individu ? Quoi qu’il en soit des réponses, ce questionnement a été marqué par la thèse de David Hull, un des pères de la philosophie de la biologie institutionnelle, qui écrivait en 1981 qu’un individu, en biologie, c’est avant toutune unité de sélection naturelle. C’est à ce titre que parfois les gènes, parfois les organismes, parfois les espèces peuvent être des individus. L’individu réel - à la différence du pseudo-individu (une meute de loups, par exemple, ou une ville), répond tout d’une pièce à la sélection naturelle. Si on peut prouver qu’une ruche, ou qu’une espèce végétale, est sélectionnée comme un tout - de même qu’un organisme est considéré comme étant sélectionné comme un tout - alors ce sont réellement des individus.
La troisième remarque m’amènera à ma conclusion, censée éclairer le titre du propos.
Le terme d’environnement, souvent utilisé ici, est assez flou. Or si au sens immédiat un environnement c’est l’ensemble de ce qu’il y a aux environs d’un individu vivant, la problématique de l’écologie comportementale esquissée plus haut déplace l’affaire. On peut ainsi distinguer de ce premier sens, qu’on appellera ‘environnement externe’, un environnement dit ‘sélectif’, selon l’expression du philosophe Robert Brandon, qui est constitué de l’ensemble des caractéristiques environnementales incluses dans les pressions de sélection expérimentées par les organismes. Or cet environnement sélectif, clairement, n’est pas indépendant desdits organismes. C’est la manière de manger, de chasser, de se déplacer, ou même de paraître, propre à une espèce d’organisme, qui va constituer son environnement sélectif. Si par exemple l’organisme est rouge, son environnement sélectif contiendra les prédateurs dont la vision discrimine le rouge, et n’inclura pas de possibles prédateurs aveugles aux couleurs.
Autrement dit - et c’est là où on s’écarte un peu de la question du ‘réel selon la théorie/discipline/science X’ que je traitais jusqu’ici - cet environnement sélectif est en quelque sorte codéfini par l’organisme; il se rapproche de ce qu’on pourrait appeler l’environnement vécu par l’organisme. Un écologue plutôt connu maintenant pour l’usage de ses travaux en psychologie, James J Gibson, utilisait le terme d’« affordance » pour nommer l’environnement vécu par l’organisme (to afford, c’est rendre quelque chose possible, permettre…) Il voulait dire que du point de vue du vivant, l’environnement c’est ce qui permet de faire X ou Y - toutes sortes d’actions pertinentes pour sa survie, sa reproduction, son bien-être même. Or il est plausible de penser que les affordances, dans l’environnement externe d’un organisme donné - et dans la mesure où ces affordancesont à voir avec sa survie et sa reproduction, i.e. sa fitness - sont comme l’envers de son environnement sélectif, celui que l’écologue comportemental entend modéliser, et qui constitue l’ensemble des pressions de sélection, donc le réel au sens de l’écologie comportementale. Le réel du modélisateur rejoindrait ici la réalité du vivant.
Conclusion.
L’un des plus fameux articles de philosophie de l’esprit s’intitule « What it’s like to be a bat ? »; il est écrit par Thomas Nagel (qui n’a rien d’un biologiste ou d’un philosophe de la biologie). La chauve-souris est relativement proche de nous, puisque c’est un mammifère, mais aussi radicalement différente parce qu’elle se repère dans l’espace via un système d’écholocation au lieu de voir. Nagel avec cet exemple si bien choisi voulait montrer que, même si la biologie explique totalement et absolument le système physiologique, perceptif, moteur, etc., de la chauve-souris, il restera impossible de savoir ce que ça fait, à la chauve-souris elle-même, d’être une chauve-souris (alors même que nous aurions une connaissance parfaite du mécanisme de l’écholocation). C’est un article classique pour ses arguments en faveur d’une différence radicale entre la première et la troisième personne.
Pour la question du réel, la thèse de Nagel est intéressante : elle affirme une incommensurabilité totale entre le réel de ou pour un animal, et la réalité de cet animal telle que l’explique le biologiste.
Je ne veux pas discuter les arguments de Nagel directement. Mais ce à quoi l’on aboutissait, après avoir considéré quelques thèses sur le réel et conclu sur cette notion d’environnement sélectif éventuellement coalescent à l’environnement vécu (par l’organisme) en tant que système d’affordances à la Gibson - n’est pas sans lien avec sa thèse sur la chauve souris.
De fait, « ce que ça fait d’être une chauve-souris » n’est pas pénétré par une quelconque théorie sur l’environnement sélectif de la chauve souris. Mais s’il y a bien, via la nature de l’environnement sélectif, une coalescence, une relation, un isomorphisme éventuellement, entre les pressions de sélection qui sont le réel de l’écologue, et les affordances expérimentées par l’organisme, alors le réel de l’organisme - le réel de la chauve-souris, pour ainsi dire - n’est pas totalement hétérogène au réel tel que le rencontre le modélisateur dans sa pratique.
Au terme de ce parcours, s’il appert que le réel, en biologie est loin d’être univoque, même si on se concentre sur ceux qui font de la biologie évolutive - et s’il est possible ici d’argumenter en faveur de l’idée que le réel a à voir avec la sélection naturelle sous plusieurs perspectives (toutes marquées par le lien que je fais dès le départ entre réalité et causalité) - il reste que le réel rencontré par le biologiste peut avoir un lien au moins évocatoire avec les réalités du vivant lui-même.
[1] Je laisse de côté les variantes faibles, méthodologiques ou épistémologiques de réductionnisme, car elles ne touchent pas la question du réel.
[2] Mayr est un des premiers à utiliser ce terme de ‘programme génétique’, dans le texte de 1961, « Cause and effect in biology », où il présente cette distinction. Je le reprends pour cette raison, mais comme le savait déjà Mayr et comme c’est devenu de plus en plus évident il n’avait de valeur qu’heuristique sinon métaphorique, et la métaphore est de nos jours de moins en moins usitée.
[3] Altruiste au sens de la biologie évolutive - donc non pas au sens psychologique d’une intention dirigée vers le bien de l’autre. L’altruisme biologique ne requiert aucune capacité cognitive ou délibérative, il se définit comme un acte bénéfique pour un ou des autres (en termes de reproduction) et coûteux pour l’agent. La stérilité des abeilles ou des fourmis est l’exemple type du comportement altruiste.
[4] Une abeille ouvrière partage plus de gènes avec ses soeurs qu’avec ses enfants.