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Les droits des personnes LGBTQ préoccupent les évangéliques américains
Les Américains ont de nouveau vécu de profonds désaccords autour des droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et queers (LGBTQ). Le 18 décembre dernier, Jack Philips, le propriétaire de la pâtisserie Masterpiece Cakeshop dans la banlieue de Denver, était de nouveau au tribunal affirmant que l'état du Colorado le punissait pour son refus de confectionner un gâteau qui cette fois aurait dû célébrer une transition de genre. En juin de la même année, la Cour Suprême avait statué en sa faveur lorsqu'il avait refusé de faire un gâteau pour un couple gay.
Le lendemain, le gouverneur de l'Ohio, John Kasich, républicain, signait un décret protégeant les fonctionnaires LGBTQ de la discrimination. Deux jours auparavant, le gouverneur du New Hampshire, Chris Sununu, aussi républicain, avait également validé des mesures de protection pour les personnes transgenres.
Pour certains conservateurs religieux, surtout des évangéliques, la meilleure manière de combattre la défense des droits des personnes LGBTQ est de faire recours juridiquement. Il y a quelques mois, un groupe de cinq Églises du Wisconsin ont intenté un procès, cherchant à être exemptées d'une ordonnance municipale de non-discrimination qui protège l'identité sexuelle. Le juge leur a donné raison.
Alors que l'année 2018 s’est terminée, beaucoup d'évangéliques ont retrouvé l’espoir: la Cour Suprême a statué en faveur du pâtissier du Colorado qui avait refusé de faire un gâteau pour un couple gay. Une histoire qui avait fait les gros titres pendant de longs mois. Et le Sénat a accepté le juge fédéral, Brett Kavanaugh, à la Cour Suprême, consolidant la majorité conservatrice à la cour. Aujourd'hui, d'autres évangéliques estiment que ce n’est pas la meilleure solution.
Désaccord parmi les évangéliques
En décembre dernier, World Magazine a rapporté que deux institutions évangéliques de renom, l'Association nationale des évangéliques (National Association of Evangelicals, NAE) et le Conseil pour les collèges et universités chrétiens (Council for Christian Colleges and Universities, CCCU) ont chacun adopté dans le calme une série de principes pour la protection de la liberté religieuse, tout en soutenant explicitement les droits des LGBTQ dans les domaines de l'emploi, l'éducation, le logement et l'adoption, entre autres.
Aucun des groupes ne nie la croyance selon laquelle le mariage doit rester entre un homme et une femme. Mais ces deux groupes veulent faire reconnaître au niveau fédéral des protections liées à l’orientation sexuelle et l'identité de genre, en parallèle avec de fortes exemptions religieuses.
Précisément, ils prévoient de dévoiler un projet de loi sur lequel ils travaillent en collaboration avec des experts juridiques, des théologiens et d’autres défenseurs LGBTQ. Les groupes évangéliques espèrent que les membres du Congrès soutiendront la proposition, appelée provisoirement «Équité pour tous». «Ce projet implique que nous devons tous travailler ensemble parce qu'il y a des intérêts à défendre pour chaque parti», explique Stanley Carlson-Thies, directeur de l'Alliance pour la liberté religieuse des institutions et consultant dans les discussions pour un éventuel projet de loi.
Ce projet, sur lequel travaillent la NAE et le CCCU depuis plus de trois ans, est encore en train d'être peaufiné. Un des porte-parole de la NAE a refusé de le commenter pour l’instant et un autre de la CCCU a seulement parlé de l'historique. Mais leurs efforts rencontrent déjà une vive opposition de la part de leurs confrères évangéliques. Par exemple, l’éthicien Russell Moore de la Convention des baptistes du Sud, président de la Commission pour la liberté religieuse et éthique, ainsi que d’autres responsables et institutions ont sévèrement critiqué ce projet.
«Placer l'orientation sexuelle et l'identité de genre comme des catégories protégées de façon légale pourrait avoir des conséquences involontairement nuisibles et rendre la situation pire dans le pays. Tant pour la liberté religieuse que pour trouver des solutions pour les Américains qui refusent de travailler ensemble pour le bien commun», prévient Russell Moore.
Quelque 75 évangéliques éminents, y compris Franklin Graham, Jim Daly, Bishop Harry R. Jackson Jr. et Timothy George, ont signé une déclaration en 2016 qui s’oppose à tout effort d’ajout concernant la protection de l'orientation sexuelle et l'identité de genre. La liste inclut aussi deux évêques catholiques notables, Charles Chaput et William Lori.
Par contre, d’autres évangéliques, comme Johnnie Moore, l’un des conseillers du président Trump, sont ouverts à l'idée. «J'ai choisi - en tant que conservateur et défenseur de la liberté religieuse - de ne pas m’exciter devant ce projet, mais de prendre le temps d'écouter, de participer aux discussions importantes et surtout de ne pas avoir de préjugés sur des lois que je n'ai pas vues», a répondu Johnnie Moore par courriel à Religion News Service.
Le compromis d’Utah
Les dirigeants qui cherchent une solution juridique proposent le «compromis d’Utah» comme un exemple du type de loi qui pourrait marcher nationalement. Dans l'état d’Utah, une loi bipartite contre la discrimination, votée en 2015, renforce la liberté religieuse et protège les personnes LGBTQ de la discrimination. Jusque là, elle n'a pas rencontré de contestations légales.
De plus, ces responsables estiment qu'une loi avec des compromis serait bien mieux pour les opposants religieux que la loi sur l'égalité de 2017, que le prochain Congrès, avec une majorité de démocrates dans la Maison, devrait adopter. Nancy Pelosi, récemment élue comme présidente de la Chambre des représentants, considère cette loi comme une priorité qui pourrait devenir le standard national pour les droits LGBTQ et la protection contre la discrimination. Mais cette loi annulerait toute protection dont jouissent les opposants religieux sous la Loi sur la restauration de la liberté religieuse.
Aux États-Unis, les protections des LGBTQ sont diverses. Dans 28 états, il n'existe pas de loi explicite protégeant les personnes contre la discrimination basée sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Deux états - New York et le Wisconsin - offrent des protections fondées sur l'orientation sexuelle, mais pas sur l'identité de genre. Dix-neuf autres états, plus le District de Columbia, offrent une protection complète.
Cependant, les lois limitant les droits des LGBTQ, telle que la loi de 2014 sur la liberté religieuse dans l'Indiana et la loi de 2016 en Caroline du Nord pour l'accès aux toilettes, ont eu l'effet inverse, coûtant aux États des millions de dollars de perte à cause des boycotts.
«Ces mesures unilatérales n'ont eu aucun succès nulle part», affirme Robin Fretwell Wilson, professeure de droit à l'Université de l'Illinois, qui a aidé les légistes de l'Utah à rédiger leur loi de compromis et travaillé comme consultante pour la NAE et le CCCU sur leur projet de loi. «Le but est que les personnes gays soient traitées avec dignité en tous aspects et que les personnes qui ne peuvent vraiment l'accepter aient le droit de se retirer sans que personne ne s'en sorte plus mal», ajoute-t-elle.
Le fait que la NAE et le CCCU soient prêts à faire des compromis sur les protections des LGBTQ est significatif en soi, estiment certains experts. Ces deux institutions pourraient être considérées comme plus modérées sur l'échelle des évangéliques, d'après John Fea, professeur d'histoire américaine au Messiah College à Mechanicsburg en Pennsylvanie, une école affiliée au CCCU.
«Elles essayent de trouver un compromis», ajoute John Fea. «Comment préserver notre identité en tant qu'institutions religieuses face à l'éthique sexuelle, tout en soutenant un évangélisme plus ouvert qui ose critiquer la manière dont la droite chrétienne a tendance à voir la politique et le changement social?» Or, à une époque de profonds clivages politiques, où les défenseurs de la culture prennent l'ascendant, cette approche pourrait en fin de compte ne pas être victorieuse. «Nous pouvons rédiger des lois et nous devons le faire réellement au lieu de toujours nous sauter à la gorge», conclut Robin Fretwell Wilson.
Yonat Shimron (RNS/Protestinter)