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Editorial de l'hiver 2022: "LE MONDE RELATIONNEL DE LA MECANIQUE QUANTIQUE" par Trinh Xuan Thuan
LE MONDE RELATIONNEL DE LA MECANIQUE QUANTIQUE
Trinh Xuan Thuan
Professeur émérite d’Astronomie
Université de Virginie
Le mystère des quanta
Après un siècle de succès spectaculaires, la mécanique quantique reste, avec la relativité d’Einstein, la théorie la plus féconde de la science contemporaine. Elle a explicité le comportement des particules élémentaires et l’interaction entre la lumière et la matière. Elle a élucidé la structure de la table périodique des éléments et clarifié les bases de la chimie. En astrophysique, elle a permis de comprendre pourquoi les étoiles brillent et génèrent de l’énergie, favorisant l’émergence de la vie et de la conscience dans l’univers. Elle est à la base de toute l’électronique contemporaine, allant des transistors aux lasers et aux ordinateurs, en passant par les smartphones et les LEDs. Elle a illuminé myriades d’autres domaines scientifiques : la biologie, mais aussi l’environnement, la cryptographie, l’intelligence artificielle, le big data… La liste est sans fin.
La vision quantique d’un monde holistique, indéterministe et exubérant de créativité a remplacé au début du XXe siècle la vision newtonienne d’un univers fragmenté, mécaniste et déterministe, une vision qui a dominé la pensée occidentale du XVII au XIXe siècle. Pour Newton (1642-1727), l’univers n’était qu’une immense machine composée de particules matérielles inertes, soumises à des forces de gravité aveugles, suivant des trajectoires bien définies. Au vaste espace absolu imaginé par Newton, Faraday et Maxwell y ont ajouté le « champ » électromagnétique à travers lequel des corps distincts exercent des forces magnétiques et électriques les uns sur les autres. Einstein accomplit la grande synthèse du temps et de l’espace en montrant que la gravité elle aussi est portée par un champ qui représente la géométrie même de l’espace et du temps. Le monde semblait simple et limpide. Mais cette clarté conceptuelle de la physique classique a été balayée par l’avènement de la physique quantique. Celle-ci nous force à repenser le monde. Malgré ses succès qui se succèdent sans arrêt depuis un siècle, le rapport de la mécanique quantique avec le réel reste à ce jour nimbé de mystère. La physique des quanta demeure profondément énigmatique et continue à remplir les physiciens d’étonnement et d’incrédulité. Richard Feynman (1918-1988), l’un des plus grands physiciens théoriques de la seconde moitié du XXe siècle, qui a reçu un Prix Nobel de physique pour ses nombreuses contributions à l’électrodynamique quantique (et qui fut incidemment mon professeur de
physique à Caltech à la fin des années soixante) affirmait que « personne ne comprenait les quanta ». Nombre de scientifiques se contentent en effet d’utiliser la physique quantique comme une théorie qui « marche », sans essayer d’en percer le sens profond.
Un chat mi-mort mi-vivant
La théorie quantique fit souffler un vent libérateur en introduisant de nouvelles façons de penser le monde. Elle brisa l’image d’une réalité constituée de particules se déplaçant le long de trajectoires bien définies autour d’un noyau atomique, à la manière de planètes orbitant sagement autour du Soleil. Werner Heisenberg (1901-1976) découvre en 1927 qu’à l’échelle atomique et subatomique les particules obéissent à un « principe d’indétermination ». Ce principe énonce que nous ne pouvons jamais préciser à la fois la vitesse et la position d’une particule élémentaire. Soit nous mesurons la position d’un électron avec une grande précision et renonçons à connaître exactement sa vitesse, soit nous observons sa vitesse avec exactitude et acceptons que sa position demeure imprécise, mais nous ne pouvons jamais connaître avec précision à la fois sa vitesse et sa position. Cette indétermination est une propriété fondamentale de la nature. Elle ne vient pas de ce que nous manquons d’imagination dans nos calculs, ou de ce que nos appareils de mesure ne sont pas assez sophistiqués. Le fait qu’une particule ne pourra jamais nous livrer simultanément sa position et sa vitesse est appelé « flou quantique ».
Ainsi, dans un atome, à l’opposé d’une planète, un électron ne se contente pas de suivre sagement une seule orbite, mais peut être partout à la fois. Comment l’électron peut-il accomplir ce prodige ? En revêtant son autre visage, car l’électron comme toute autre particule de matière ou de lumière possède une double
personnalité. Il est à la fois particule et onde, ce que Niels Bohr (1885-1962), l’un des pères fondateurs de la mécanique quantique, appelle le « principe de complémentarité ». La particule, quand elle est onde, peut se propager et occuper en entier l’espace vide de l’atome, tout comme des ondes circulaires générées par
une pierre qu’on y lance se propagent et occupent la surface entière de l’étang. Le comportement ondulatoire de l’électron fut explicité par Erwin Schrödinger (1887-1961) en 1925. Celui-ci formula une équation d’onde qui s’applique non seulement à l’électron mais aussi bien à toute autre particule au sein d’un atome ou d’une molécule. Mais que veut dire une onde de particules ? Une onde est caractérisée à chaque instant par une liste de nombres. Par exemple, pour une onde sonique, cette liste inclura la pression et la température de l’air à chaque endroit où l’onde se propage. Mais que diable peuvent signifier les nombres qui définissent une onde d’électrons ? Le mystère fut résolu par Max Born (1882-1970) en 1926. Il comprit que l’onde décrite pas l’équation de Schrödinger n’était pas une onde concrète de matière se propageant dans l’espace, mais plutôt une onde abstraite de probabilités. Born nous indique que la probabilité avec laquelle nous pouvons rencontrer l’électron dans une direction donnée, en tel ou tel endroit, est égale au carré de l’amplitude de la fonction d’onde à cet endroit.
La physique quantique nous pose ainsi un dilemme. Elle nous dit que tant que nous n’utilisons pas un appareil de mesure pour observer l’électron, nous ne pourrons décrire sa réalité que par des probabilités. Mais dès que nous activons notre appareil de mesure pour faire une observation, l’électron abandonne son habit d’onde pour se muer en particule et apparaît – ou non – à l’endroit observé. Nous nous heurtons alors à un grave problème conceptuel : si l’électron était là et nulle part ailleurs, sa probabilité d’être en tout autre endroit de l’atome devrait être nulle. Or l’électron sous son aspect d’onde, avait, selon la mécanique quantique, une probabilité non nulle d’être à tous les autres endroits. Se peut-il que la mécanique quantique soit fautive ?
C’était l’opinion de deux des plus illustres pères fondateurs de la physique des quanta, Albert Einstein (1879-1955) et Erwin Schrödinger (1887-1961). Ni l’un ni l’autre ne pouvait accepter l’interprétation probabiliste défendue ardemment par Niels Bohr (1885-1962) et ses collègues, encore connue sous le nom de « interprétation de Copenhague1 ». Déterministe invétéré, Einstein était convaincu que les choses ont une existence réelle même si on ne les examine pas avec des instruments de mesure. « La Lune est toujours là même si personne ne l’observe » disait-il. Et le père de la relativité ne cessait de clamer haut et fort son
opposition farouche à l’interprétation probabiliste de la physique quantique : « Dieu ne joue pas aux dés » répétait-il. Tant et si bien qu’un jour, Bohr, exaspéré, lui rétorqua : « Albert, cessez de dire à Dieu ce qu’il doit faire ! ». Selon Einstein, un électron est soit ici, soit là, mais ne peut avoir une probabilité d’être partout à la
fois. Quant à Schrödinger, lui aussi se rebiffa quand Max Born assigna une interprétation probabiliste à sa chère équation : « Je n’aime pas cette interprétation et j’aurais voulu ne jamais être mêlé à cette affaire ! »
Pour faire valoir leur vision anti-probabiliste de la réalité, Schrödinger et Einstein rivalisèrent d’ingénuité pour imaginer des « expériences de pensée », des situations hypothétiques où l’interprétation probabiliste de la physique quantique serait prise en défaut. De telles expériences de pensée sont irréfutables sur le plan conceptuel même si elles ne sont généralement pas effectuées dans la réalité physique. En 1935, Schrödinger imagina son fameux chat mi-vivant mi-mort. Considérons, suggère le physicien, un chat enfermé dans une chambre avec une fiole de cyanure. Au-dessus du flacon de poison est suspendu, telle l’épée de Damoclès, un marteau contrôlé par une substance radioactive dont les noyaux atomiques se désintègrent au bout d’un certain temps. Lors de la première désintégration, le marteau tombe sur la fiole et la brise, libérant son contenu qui va empoisonner le chat. Jusque-là, rien de bien extraordinaire. Mais les problèmes surgissent dès qu’il s’agit de prédire le destin du chat. La vie de ce dernier dépend de la première désintégration. Or celle-ci ne peut être décrite qu’en termes de probabilités : il y a cinquante pour cent de chances qu’un noyau se désintègre au bout d’une heure. Tant que nous ne pénétrons pas dans la chambre pour vérifier si le chat est mort ou vivant, nous pouvons seulement dire qu’au bout d’une heure le félin est une combinaison de 50% de chat mort et de 50% de chat vivant. En termes quantiques, on dit que le chat est dans une « superposition » de vie et de mort. L’indétermination du monde quantique a gagné le monde macroscopique. Pour Schrödinger cette vision du réel ne peut être acceptable : pour lui, le chat est soit mort, soit vivant, mais ne peut être les deux à la fois. Parler d’un chat qui ne se décide à vivre ou à mourir pour de bon qu’après l’entrée d’un observateur dans la pièce lui semble être d’une absurdité totale.
L’intrication quantique et la non-séparabilité de l’espace
Einstein ne fut pas en reste. Pour le père de la relativité, les bizarreries de la mécanique quantique devaient venir du fait que la mécanique quantique est une théorie incomplète. Lui aussi s’attacha à élaborer des expériences de pensée pour prendre la théorie en défaut. Avec ses collègues Boris Podolsky et Nathan Rosen, il imagina à Princeton en 1935 une fameuse expérience de pensée (nommée EPR d’après les initiales des trois auteurs) qui va mettre en évidence une propriété étrange et merveilleuse des particules élémentaires appelée « intrication quantique ». En physique quantique, l’« intrication » est le phénomène par lequel deux particules éloignées (par exemple des photons, particules de lumière) qui ont interagi dans le passé, conservent une sorte de lien mystérieux et étrange, quelle que soit la distance qui les sépare. Cette bizarre propriété va nous obliger à réviser nos idées habituelles sur la « localisation » des choses dans l’espace. Elle va nous forcer à modifier notre perception des concepts d’« ici » ou de « là ».
Considérons, proposent Einstein et ses collaborateurs, une particule instable, de charge électrique nulle, qui se désintègre spontanément en deux photons A et B, qui partent toujours dans des directions opposées. Ainsi, si A part vers le nord, nous détectons B au sud. Jusque-là, apparemment rien d’extraordinaire. Mais c’est oublier les bizarreries de la mécanique quantique. Elle nous dit qu’une particule a une nature duale : elle est à la fois onde et particule, et son apparence dépend du fait que l’instrument de mesure est activé ou non, c’est-à-dire de l’acte d’observation. Avant que le détecteur ne soit activé, photon A ne présentait pas un
aspect de particule, mais celui d’une onde. Cette onde n’étant pas localisée, il existe une certaine probabilité pour que A se trouve dans n’importe quelle direction. C’est seulement quand l’appareil de mesure est activé et que A est capté par ce dernier que A se métamorphose en particule et « apprend » qu’il se dirige vers le nord. Mais si, avant d’être capturé, A ne « savait » pas à l’avance quelle direction il allait prendre, comment B aurait-il pu « deviner » à l’avance le comportement de A et régler le sien de façon à être capté au même instant dans la direction opposée ? Cela n’a aucun sens, à moins d’admettre que A peut informer instantanément B de la direction qu’il a prise, au moment de l’activation de l’appareil de mesure. Or, la théorie de la relativité, si chère à Einstein, nous apprend qu’aucun signal ne peut voyager plus vite que la lumière. « Dieu n’envoie pas de signaux télépathiques » disait le père de la relativité, pour souligner qu’il ne peut y avoir de mystérieuse action à distance entre deux particules séparées dans l’espace.
Sur la base de cette expérience de pensée, Einstein conclut que la mécanique quantique ne donne pas une description complète de la réalité. Selon lui, A devait savoir à l’avance quelle direction il allait prendre et communiquer cette information à B avant de s’en séparer. Les propriétés de A doivent donc avoir une
réalité objective indépendante de l’acte d’observation. L’interprétation probabiliste de la mécanique quantique selon laquelle A pourrait se trouver dans n’importe quelle direction, doit être erronée. Einstein pensait que sous le couvert de l’incertitude quantique doit se cacher une réalité intrinsèque et déterministe. Selon le physicien, la vitesse et la position qui définissent la trajectoire d’une particule sont bien localisées sur la particule, indépendamment de l’acte d’observation. Pour Einstein, la mécanique quantique ne peut pas rendre compte d’une trajectoire définie d’une particule, car elle ne tient pas compte de paramètres supplémentaires, appelées « variables cachées ». Elle est donc incomplète.
Les choses en restèrent là pendant près de trois décennies. Pendant longtemps, le schéma EPR demeura à l’état d’une expérience de pensée. Les physiciens ne savaient pas comment la réaliser pratiquement en laboratoire. La situation changea en 1964 grâce à John Bell (1928-1990), un physicien irlandais travaillant au CERN. Il démontra de façon élégante que si toutes les propriétés corrélées de deux photons intriqués étaient déterminées dès le moment de leur séparation par des variables cachées, au lieu d’être déterminées au hasard lors de l’observation, il devait s’ensuivre certaines relations mathématiques, connues aujourd’hui comme « inégalités de Bell ». Le travail de Bell permettait d’amener le débat du plan philosophique à celui de l’expérience concrète. Mais la technologie n’était pas encore au point. Il fallut attendre encore dix-huit ans avant que les relations de Bell puissent être testées expérimentalement, de manière irréfutable. En 1982, à l’Institut d’optique à Orsay, le physicien Alain Aspect et son équipe ont effectué une série d’expériences sur des paires de photons intriqués, produits en excitant des atomes de calcium avec un faisceau laser, afin de tester les inégalités de Bell. Les résultats sont sans appel : celles-ci étaient systématiquement violées. Ce qui veut dire qu’Einstein s’était trompé, qu’il n’y avait pas de variables cachées, et que la mécanique quantique n’était pas une théorie incomplète. Dans l’expérience d’Aspect, les photons A et B étaient séparés par douze mètres, et pourtant B « savait » toujours instantanément ce que faisait A. L’intrication quantique existe donc bel et bien. Le comité Nobel ne s’est pas trompé : il a décerné en 2022 le Prix Nobel de physique à Alain Aspect, en même temps qu’à l’Américain John F. Clauser et l’Autrichien Anton Zeilinger « pour leurs expériences avec des photons intriqués qui ont établi la violation des inégalités de Bell, ouvrant ainsi la voie à la science de l’information quantique ».
Encore plus étonnant, l’intensité du lien qui relie les deux photons intriqués ne faiblit pas lorsque la distance qui sépare les deux photons augmente. Le record de la distance entre deux photons intriqués est détenu actuellement par le satellite chinois Micius, mis en orbite en 2016, qui a réussi à envoyer depuis l’espace des paires de photons intriqués à trois stations sur Terre en Chine, séparées les unes des autres par plus de 1 200 kilomètres. Malgré ces énormes distances, les comportements de A et B sont toujours parfaitement corrélés. Ces résultats extraordinaires défient le bon sens et nous forcent à changer notre vision du monde. La physique classique nous dit que les comportements de A et B devraient être totalement indépendants car les deux particules n’ont pas le temps de communiquer. Comment expliquer le fait que B « sait » toujours instantanément ce que fait A ? Cela pose problème seulement si nous supposons, comme Einstein, que la réalité est morcelée et localisée sur chacun des photons. Le paradoxe n’est plus si nous admettons que A et B font partie d’une réalité globale, qu’ils restent interdépendants quelle que soit la distance qui les sépare, même s’ils se trouvaient à deux bouts de l’univers. A n’a pas besoin d’envoyer un signal à B car tous les deux font partie d’une même réalité. Les deux photons restent constamment en relation par une interaction mystérieuse. L’intrication élimine ainsi toute idée de localisation spatiale. Elle confère un caractère holistique à l’espace. Les notions d’« ici » et de « là » n’ont plus de sens, car « ici » est identique à « là ». Les physiciens appellent cela la « non-séparabilité » de l’espace.
Les physiciens travaillent d’arrache-pied pour exploiter cette propriété bizarre et étrange des paires de photons intriqués, et ce, dans les domaines les plus divers. Par exemple, l’intrication a permis l’avènement de la cryptographie quantique, c’est-à-dire de la transmission en toute sécurité d’une information à son
destinataire. Alors que, dans la cryptographie classique, des techniques mathématiques sont utilisées pour empêcher les intrus d’accéder aux messages codés, dans la cryptographie quantique, ce sont les lois mêmes de la physique qui protègent l’information : l’acte d’espionnage d’un photon de la paire détruit irrémédiablement sa corrélation avec l’autre photon, révélant la présence de l’espion. Une autre application fascinante de l’intrication concerne la « téléportation quantique ». Le but est de franchir de fantastiques distances interstellaires et intergalactiques en un rien de temps. Parce que l’espace est immensément large, un vaisseau spatial mettrait avec notre technologie actuelle 40 000 ans pour se rendre de la Terre à Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche du Soleil. C’est la série télévisée américaine de science-fiction Star Trek qui a introduit dans les années 1960 le concept de téléportation dans l’imaginaire populaire. Mais il ne s’agit pas de faire disparaître des atomes à un endroit pour les rematérialiser ailleurs, comme le capitaine Kirk du vaisseau spatial Enterprise l’implique par sa phrase mémorable « Beam me up, Scotty ! » (Téléportez-moi, Scotty !), mais d’utiliser l’intrication quantique pour élaborer une réplique à l’identique d’un objet ou d’une personne à une autre location. Mais c’est plus vite dit que fait. Une des difficultés majeures vient de l’extrême fragilité des systèmes intriqués. Maintenir l’intrication d’une paire de photons pendant quelques millièmes de seconde relève déjà de l’exploit. Et cela, parce que toute perturbation sur la paire intriquée (provenant d’innombrables collisions avec les molécules d’air de son environnement, par exemple) détruit irrémédiablement le phénomène par un processus dit de « décohérence ». Pour preuve, le satellite chinois Micius a dû envoyer un million de paires de photons avant que l’une d’elles ne parvienne intacte sur Terre. Malgré cet exploit technique des chercheurs chinois, le chemin à parcourir reste encore très long et ardu pour passer de la téléportation de quelques particules à celle de personnes contenant quelque 1028 atomes.
La physique quantique et la vacuité bouddhiste
Les grandes propriétés quantiques de la matière telles la quantification des niveaux d’énergie dans les atomes, la superposition d’états (qui produit des chats à demimort et à demi-vivant), la dualité onde-particule, font intervenir une seule particule. Mais la propriété la plus fascinante de la physique des quanta,
l’intrication quantique, fait intervenir la relation entre une paire de particules. Une des propriétés les plus surprenantes et mystérieuses de la théorie quantique est en effet son côté « relationnel2 ». Cette théorie décrit comment un objet physique agit sur un autre objet physique, comment les choses s’influencent mutuellement. Pour la physique quantique, les objets ne sont pas isolés. Ils sont continuellement en
interaction. Si un objet est dépourvu d’interactions, il n’influence rien, n’agit sur rien. C’est comme s’il n’existe pas. La physique quantique nous demande donc de concevoir la « réalité » comme un vaste réseau d’interactions interdépendantes qui se manifestent les unes aux autres en interagissant, un réseau dont nous faisons tous partie. Alors que la physique classique nous dit que les propriétés de tout objet sont déterminées même si nous négligions toute interaction entre cet objet et les autres, la physique quantique rejette ce point de vue et nous enseigne que l’interaction est inséparable des phénomènes.
Pour le bouddhiste que je suis, le point de vue de la mécanique quantique décrit précédemment — que le monde est interdépendant et n’est qu’un immense réseau de relations — résonne de façon étrange et mystérieuse avec la vision bouddhiste du réel. Il est important de préciser que, dans ce qui suit, l’interprétation des données et des conséquences philosophiques de la mécanique quantique à la lumière du bouddhisme m’est personnelle. Une des notions clés du bouddhisme est en effet celle de l’interdépendance. Selon le bouddhisme, rien ne possède une existence en soi, ni n’est indépendant de toute autre chose. L’absence d’existence indépendante est appelée « vacuité » (sunyata en sanscrit). Les choses sont « vides », non pas parce qu’elles sont néant, mais parce qu’elles sont interdépendantes et ne possèdent pas de réalité autonome. La vacuité bouddhiste n’est donc pas l’absence d’existence, mais l’absence d’existence intrinsèque. Le bouddhisme distingue ainsi deux niveaux de réalité : la réalité conventionnelle ou apparente, avec les aspects illusoires d’une existence indépendante des choses, et la réalité ultime qui n’est qu’absence et vacuité. Peut-on dire que la vacuité est elle-même la réalité ultime ? Non, car même la vacuité est vide d’essence. L’interdépendance exige l’oubli de toute notion d’essence autonome. Toutefois, la réalité conventionnelle quotidienne n’est pas niée ; au contraire, elle est affirmée dans toute sa complexité, avec ses différents niveaux et facettes. Ainsi, la vacuité bouddhiste ne signifie pas le néant, mais l’absence d’existence permanente et autonome des phénomènes. Au XIXe siècle, certains philosophes occidentaux, tel Arthur Schopenhauer ont accusé le bouddhisme de nihilisme, ce qui est une grave méprise. Le bouddhisme adopte au contraire une voie médiane que le philosophe indien Nagarjuna (c.150—c.250) décrit de la façon suivante dans son Traité du Milieu : « il n’y a ni rien (le nihilisme) ni quelque chose (le réalisme matérialiste) ».
En comprenant que tout est vide en soi, il est possible de comprendre d’autant mieux le fonctionnement de la vérité conventionnelle. Le philosophe allemand Gottfried Leibniz (1646-1716) a soulevé une fameuse question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Car le rien est plus simple et plus facile que
quelque chose ». On pourrait répondre à cette question par cette phrase non moins célèbre de Nagarjuna : « Parce que tout est vacuité, tout peut être ». Dans La Perfection de la sagesse, Nagarjuna précise :
« Apparaissant, les choses sont vides ; vides, elles apparaissent ». Selon le bouddhisme, la vacuité n’est pas seulement la nature ultime des phénomènes, mais le potentiel qui permet à ces phénomènes de se déployer à l’infini. Pour prendre une image simplifiée, les continents, les arbres, les forêts peuvent se manifester parce que l’espace rempli d’air permet leur déploiement. Si le ciel était fait de pierre, rien ne pourrait arriver. De même, si la réalité était immuable, permanente, et si ses propriétés l’étaient également, il ne pourrait pas y avoir le moindre changement ; les phénomènes ne pourraient pas apparaître. C’est parce que les choses sont dépourvues de réalité intrinsèque et sont impermanentes qu’elles peuvent se manifester à l’infini.
Selon le bouddhisme, la perception que nous avons du monde comme étant composé de phénomènes distincts issus de causes et de conditions isolées ne peut être la vérité ultime. L’expérience du quotidien nous porte à croire que les choses ont une réalité objective indépendante, comme si elles existaient de leur propre chef et possédaient une identité intrinsèque. Mais cette vision du monde est une simple construction de notre esprit qui ne résiste pas à l’analyse. Le bouddhisme réfute l’existence d’entités indépendantes pour célébrer les notions de relation et de causalité réciproques : c’est uniquement en relation et en dépendance avec d’autres facteurs qu’un événement peut survenir. Cette notion d’interdépendance est synonyme de vacuité, terme qui n’indique pas la négation du monde, mais l’absence d’entités autonomes en tant que composantes du réel3. Cette vision bouddhiste du monde se rapproche étonnamment de celle du monde « relationnel » de la physique quantique. Cette dernière, par des expériences étonnantes comme celle de l’intrication quantique, nous a obligés d’emprunter de nouvelles voies pour repenser les grandes questions de l’existence, de la réalité à la nature de l’expérience, de la métaphysique à la nature de la conscience. En nous révélant que la réalité est profondément différente de ce que nous imaginions, la mécanique quantique jette des ponts lumineux entre la science, la philosophie et la spiritualité.
Charlottesville, 15 Février 2023
1 Niels Bohr était le directeur de l’institut de physique à Copenhague où Werner Heisenberg et Wolfgang Pauli se rendaient fréquemment pour travailler sur la théorie quantique.
2 Carlo Rovelli, Helgoland, Flammarion, 2021.
3 Trinh Xuan Thuan, La Plénitude du Vide, Albin Michel, 2016.
28 févr. 2023