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Le nœud de l’affaire date des années 1980. Les premiers praticiens – médecins et biologistes – de la procréation médicalement assistée ont-ils alors mesuré la portée de leurs premières décisions? On explique aujourd’hui – et rien ne permet d’en douter – que c’est pour augmenter les chances de procréation des couples qui s’adressaient à elles que les équipes spécialisées ont progressivement choisi d’avoir systématiquement recours à la pratique de la création d’embryons «surnuméraires» dès lors qu’ils pouvaient (à la différence des ovocytes) être conservés par congélation. On connaît la procédure. Après stimulation hormonale de la fonction ovarienne, on prélève par ponction, chez la femme, une dizaine ou plus d’ovocytes que l’on fait ensuite féconder in vitro par des spermatozoïdes.
Longtemps aucune règle ne fixa véritablement le nombre d’embryons conçus in vitro pouvant faire l’objet d’un même transfert in utero ; avec toutes les conséquences connues, parfois dramatiques, inhérentes à la multiparité et à la réduction embryonnaire. Les règles de bonnes pratiques veulent désormais que l’on n’implante pas plus, sauf exception, de deux embryons dans l’utérus de celle qui veut être mère. Mais dans le même temps on continue à ponctionner le maximum d’ovocytes de manière à ne pas avoir, le cas échéant, à reproduire cette procédure. De ce fait, du moins dans les pays qui l’autorisent, on continue de conserver par congélation les «surnuméraires» en arguant qu’ils pourront toujours être utilisés lors de tentatives ultérieures. Mais si tel n’est pas le cas, les embryons quittent la catégorie des «surnuméraires» pour gagner celle des «orphelins».
Et que peut-on faire de tels orphelins? En France, la loi de bioéthique prévoit, schématiquement, trois situations. Avec l’accord de ceux dont ils sont issus ces embryons peuvent faire l’objet d’un don au bénéfice de couples qui ne peuvent pas en concevoir. Ils peuvent aussi (sous des conditions dérogatoires particulièrement complexes et restrictives) être utilisés à des fins de recherche scientifique. Et en cas d’impasse, au bout d’un certain temps, il est mis fin à la congélation des embryons congelés «ne s’inscrivant plus dans le cadre d’un projet parental». En d’autres termes, et au choix, on les «détruit» ou on les «tue».
Lors du vote de la loi française de 2004 ces dispositions n’avaient guère fait l’objet de polémiques publiques. Il n’en va pas de même aujourd’hui à la veille de la révision de cette loi alors que le gouvernement cherche, dans cette perspective, à organiser les premiers «Etats généraux de la bioéthique». On observe ainsi depuis peu différentes personnalités catholiques prendre tour à tour la parole pour dénoncer les termes de la loi concernant le possible devenir des embryons humains conservés par congélation. L’un des sujets d’affrontement concerne, sans grande surprise, l’usage qui pourrait en être fait à des fins de recherche.
Mais les débats qui s’ouvrent ont aussi pour conséquence de mettre en lumière l’incapacité dans laquelle se trouve la France de réguler les flux et les «stocks» d’embryons conçus in vitro avant d’être conservés par congélation. Selon les dernières statistiques officielles de l’Agence de biomédecine, ils étaient 176500 au 31 décembre 2006, soit une augmentation de 25% par rapport à 2005.
Les responsables catholiques français espèrent que le législateur reviendra sur la question de la cryoconservation embryonnaire et qu’il décidera même d’interdire strictement toute forme de recherche. «Mais, s’interrogent-ils, comment ne pas imaginer que certains revendiqueront "un effet d’aubaine" sur le stock d’embryons existants ? Puisqu’ils sont voués à la destruction en l’absence de projet parental, certains plaideront pour que l’on puisse les utiliser pour les progrès de la science.» C’est dans ce contexte que Mgr Jacques Suaudeau, médecin, membre de l’Académie pontificale pour la Vie, par ailleurs responsable de la section scientifique de cette institution, développe une réflexion que l’on pourra juger provocatrice mais qui ne manque pas d’originalité.
Clef de voûte de sa réflexion : «Il n’y a pas de solution morale à une situation immorale». Il rappelle d’emblée le souhait émis par certains scientifiques de pouvoir utiliser les cellules de ces embryons promis à la mort et qui font le parallèle avec le prélèvement des organes vitaux sur des personnes en état de mort cérébrale. «La recherche biomédicale en bénéficierait sans que cela contrevienne à l’éthique puisque l’on ne détruirait pas ces embryons pour en tirer les cellules utiles à la recherche, mais que l’on profiterait seulement de la mort programmée des dits embryons pour effectuer un tel prélèvement, explique-t-il. On a par ailleurs dit que l’Eglise catholique ne devrait pas faire trop d’objections à une telle proposition, vu que, dans son récent document Dignitas personae, elle considèrerait déjà la décongélation des embryons comme la seule solution acceptable au problème posé par l’accumulation d’embryons congelés ne faisant pas l’objet d’un projet parental.»
Comme souvent la position de l’Eglise sur de tels sujets peut faire l’objet de multiples et subtiles interprétations. En l’espèce, dans la récente Instruction Dignitas personae1 (Revue médicale suisse des 7, 14, 21 et 28 janvier), le Vatican n’«autorise» pas la destruction embryonnaire. Pour résumer, l’Eglise catholique dénonce la pratique de la production d’embryons «en surplus», qui amène à les conserver par congélation. Mais, et de manière peut-être plus surprenante, elle estime en outre que la «solution» de l’adoption embryonnaire proposée par certains comme un remède à cette injustice n’est pas acceptable. Pourquoi ? «En raison de la promesse des époux lors du mariage de ne devenir père et mère que de l’un par l’autre, souligne Mgr Suaudeau. De plus l’adoption ne ferait que donner une porte de sortie "morale" à une situation immorale volontairement provoquée.»
Dès lors que faire ? Accepter la destruction embryonnaire, comme un «moindre mal». Et dire aux médecins et aux biologistes concernés :
«Vous avez pris sur vous de créer, de façon immorale, ces embryons surnuméraires, en prévoyant de les congeler. Vous êtes responsables de cette situation pour laquelle il n’existe aucune solution morale. Il ne vous reste comme solution pratique que de détruire ces embryons.» Avec cette prescription : «On décongèlera donc ces embryons pour les remettre dans des conditions normales de survie, en milieu de culture, à 37 degrés. Les embryons qui auront survécu à la décongélation finiront ainsi leur existence, par dégénérescence naturelle, sans qu’on les "tue" pour reprendre l’expression émotionnelle mais inexacte de certains.»