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Nous connaissons tous les images d'écureuils parcourant les cités américaines et s'approchant des hommes sans crainte. L'Européen s'en étonne: les animaux sauvages dans son continent se cachent. D'où vient une telle différence?
Naturellement, plus la ville est bétonnée, moins les animaux se font voir: les écureuils à Manhattan se montrent surtout à Central Park, et nous avons cru distinguer, dans celui-ci, des ratons laveurs sur un arbre. Mais c'était peut-être des chats, car un cousin d'origine new-yorkaise a émis des doutes; un autre, moins lié à New York, l'a pensé néanmoins possible.
À Washington l'État fédéral a voulu laisser tellement de verdure entre ses bâtiments officiels que les écureuils sont innombrables, et qu'ils prennent, comme les oiseaux, des couleurs: car, généralement, en Amérique, ils sont gris.
Dans les temps anciens, les animaux blancs étaient sacrés, magiques: ils étaient des messagers d'en haut. Il était impossible aux chasseurs de les tuer. Toutes leurs flèches et leurs balles demeuraient vaines! On voit des traces de cette tradition dans le célèbre lapin blanc d'Alice au pays des merveilles. Or, à Washington, dans la pelouse, nous avons vu un écureuil blanc. Il annonçait, peut-être, la présence du dieu de l'Amérique, de son ange! Ou la protection des touristes que nous étions. L'approbation du génie américain, quant à notre présence en ces lieux! Ou bien il annonçait un danger, comme la Vouivre du capitaine Lacuson. Dieu sait.
Est-ce que le temps que nous avons passé à l'admirer nous a sauvés d'un péril à venir? La Providence a de ces mystères.
À Tampa, les espaces verts et les mares sont disposés de manière à accueillir les oiseaux les plus bigarrés, les poissons les plus rares, et il en va ainsi que même les alligators se glissent parfois dans la cité. Celle-ci, constellée de végétation, n'est pas très urbanisée, et il ne faut pas craindre les alligators, qui sont assez petits.
Au bout d'un boardwalk, passerelle en bois montée sur pilotis et passant au-dessus de marshes - de marécages -, la rivière nous a montré une de ces bêtes: regardant d'un œil sournois la rive, et nous apercevant de loin, il a plongé à notre hauteur.
Son regard perçant et inquiétant jetait comme un feu sombre. Certes, il ne s'agit que d'un animal. Mais, sous nos yeux, il se glissait au fond de l'eau verte comme une ombre faite des fautes humaines... Victor Hugo assurait que les animaux hideux abritaient l'âme des criminels...
Au restaurant, on peut en manger. Je l'ai fait. C'est un peu piquant. La chair de l'alligator est agressive.
Je dirai plus. Malgré le confinement des Indiens, les Américains sont nostalgiques d'eux. James Fenimore Cooper insiste sur la fusion de leur âme avec celle de la nature. Cela leur donnait une ardeur aveugle, une tendance à la ruse, à la vengeance, aux instincts âpres. Mais cela leur donnait aussi des qualités spontanées, inexistantes chez les visages-pâles dénaturés.
Certes, ils n'avaient pas lu la Bible, et ne connaissaient pas les vertus supérieures, communiquées par Dieu. Mais ils conservaient le lien profond avec le Manitou. Or, dans Le Dernier des Mohicans, Cooper fait d'un blanc - Nathaniel Bumppo - l'héritier des Indiens les plus nobles de l'Amérique: il a gardé d'eux le lien avec le divin créateur de la nature, et en même temps il l'a couronné par la sagesse chrétienne - quoiqu'il ne sache pas lire. On le méconnaît, mais c'est l'idéal américain. La nature américaine renvoie à son créateur, et la Bible en projette l'image dans l'intelligence, donnant le sens moral céleste qui plane comme une nuée au-dessus des forêts.
Cependant, si les animaux sauvages restent libres, en Amérique, peut-être est-ce plus simplement parce que leur comportement, en Europe, vient du Moyen-Âge qui les a chassés en masse, et diabolisés. La haine humaine a pu se transmettre dans le psychisme des espèces. En Amérique, le Moyen Âge était amérindien, et les dispositions européennes ont eu d'autant moins le temps de s'imposer qu'elles ont été filtrées par le romantisme de Cooper. Les animaux n'étant pas chassés systématiquement, ils gardent encore foi en leur survie parmi les humains, ils n'en ont pas peur. Ils les fréquentent donc, et ne fuient pas à leur approche. Cela donne aux villes américaines beaucoup de charme.