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Évoquant The Glass Key, de Dashiell Hammett, j'ai raconté avoir été frappé par l'intrusion, dans un récit au point de vue purement externe, de récits de rêve qui soudain ouvraient un gouffre et dévoilaient un pan d'un monde caché, fondamental, ayant la force morale de la Bible, comme le noyau absolu du réel.
Or, le lien avec les films de David Lynch peut paraître assez évident. Ils se situent, certes, dans le monde sinistre de The Glass Key, avec ses meurtriers, ses malfrats, ses coups de poing, ses déviations sexuelles. À cet égard, ils ont un rapport avec les films de gangsters de Martin Scorsese. Mais, à la différence de ceux-ci, et conformément à une tendance existant chez Hammett, ils débouchent constamment sur un monde autre, entrevu par des visions et des songes. On se souvient des rêves des personnages de la série Twin Peaks. Il semble que, comme Ned Beaumont, David Lynch, sans être particulièrement religieux, soit too much of a gambler not to be affected by a lot of things!
Ce qui lui vient de l'intérieur est accueilli par lui comme ce qui vient de l'extérieur, avec la même impartialité. Au réel extérieur se superposent, dans ses films, des fantasmes organisés, qui volontiers se confondent avec les expériences physiques, mais se soumettent en réalité aux mêmes lois fatales. Que ce soit dans leur vie éveillée ou dans leurs rêves, le héros de Lost Highway et l'héroïne de Mulholland Drive sont rattrapés par la puissance inéluctable des entités morales en présence. Ils ont beau se créer une seconde vie plus heureuse que l'autre, la première s'impose à eux selon une loi venue d'en haut, émanant d'un noyau rayonnant, d'une strate du réel tissée de fils indestructibles.
Lynch retrouve ainsi l'essence de la tragédie. D'ailleurs, dans le second monde fantasmé, ce que Lynch appelle des abstractions manifeste clairement des êtres spirituels, qui traversent la vie des personnages, et révèlent les puissances qui les ont étreints même dans le réel ordinaire. Le monde se fait mythologique. Il accomplit la Destinée, néanmoins issue des dettes des êtres humains à leurs semblables. La philosophie, surtout dans les derniers films, est marquée par le bouddhisme ou l'hindouisme.
D'ailleurs, à la différence de Ned Beaumont, David Lynch avoue ne pas être totalement agnostique. Il ne dit pas ne croire en rien. Peut-être l'a-t-il fait dans sa jeunesse, mais lui aussi, comme S.R. Donaldson, vient après Dashiell Hammett - et confesse le mythologique.
Il confesse même, peut-être, ce que j'appellerai le biblisme. Dans son livre Catching the Bigh Fish, qui est assez beau, il avoue avoir un jour suivi une inspiration après avoir ouvert la Bible au hasard, comme on le faisait dans l'Amérique protestante ancienne. Mieux encore, il dit qu'à ses yeux les religions sont respectables parce qu'elles tentent de saisir la vérité de l'âme et du monde, quoiqu'elles en aient perdu la clef. Enfin il a défini l'idée géniale comme le fragment d'un monde autre, enfoui, insaisissable, et qui ne vient justement que par morceaux, et qui pour cette raison fait peur, l'ensemble étant lumineux, doux, chaud, plein d'amour...
Il s'agit d'approches plus intimes que lorsque l'intellect aborde froidement la Bible. Mais la chose remarquable est que Lynch ait pu, à travers l'image, purement extérieure, peindre le monde intérieur, représenter de façon indirecte la sphère de l'âme, des sentiments et des dieux, comme Ned Beaumont le faisait en racontant son rêve, aussi réel pour le lecteur que le récit de ses actions par le narrateur: il s'agit toujours de mots. De même, Lynch filme les fantasmes. De cette manière, la sphère émotionnelle devient objective, suite d'images - et un autre monde se dévoile.