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Bill Gates et la théorie du complot : La santé mondiale dans la rue?
Nouvelles du 03/06/2020
Le débat autour de la Fondation Gates dans le contexte de la pandémie de Covid-19 est confus à bien des égards. Un regard sur les causes de celui-ci vaut pourtant la peine : il témoigne d’un débat socio-politique entre les milieux conservateurs et progressistes en matière de santé internationale.
Le nom de Bill et Melinda Gates ressort dans la rue : au cours de diverses manifestations anti-confinement, la foule a scandé : « Ne donnez aucune chance à Gates ». Coronavirus et Bill Gates - comment s'associent-ils ensemble ? La piste de la théorie du complot nous mène aux cercles d'opposants à la vaccination, et donc à une critique des programmes mondiaux promouvant la vaccination contre les maladies dangereuses comme la poliomyélite, en partie cofinancés par la Fondation Bill Gates. Comme cette piste devient assez vite confuse, il serait préférable de l'abandonner.
Gates et la faiblesse de la gouvernance de l'OMS
Les théories du complot autour de Bill Gates en lien à la pandémie de Covid-19 se nourrissent dans une large mesure des critiques légitimes de la société civile concernant la structure de gouvernance de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). En tant que seule organisation ayant la légitimité pour définir des directives sanitaires valides à l'échelle mondiale, elle est au centre de la politique internationale en matière de lutte contre la pandémie. Le problème de l'OMS est que seuls 20 % environ de ses fonds sont constitués de contributions non affectées de ses organisations membres. Elle dépend donc d’autres donateurs pour financer bon nombre de ses activités. Une grande partie des fonds vient des gouvernements, lesquels peuvent ainsi également influencer son action par leurs contributions affectées. Une plus petite partie (environ 12 %) provient également d'organisations philanthropiques telles que la Fondation Bill Gates. Par son attitude critique, le milliardaire est devenu une sorte de figure symbolique de la critique de l'OMS. Cependant, il est important de le souligner : Bill Gates n'est pas le problème, le problème est que les États membres n'assument pas leurs responsabilités et n'assurent pas une structure de gouvernance adéquate. L’une des pierres angulaires de cette situation est qu’ils financent également l’OMS.
Afin d’expliquer pourquoi la Fondation Gates joue un rôle si important au niveau international uniquement sur la base de la légitimité de sa richesse, qui se popularise maintenant comme une sorte de théorie du complot, il faut regarder plus loin. Son essor a coïncidé avec celui de la santé qui est devenue un thème central de la politique internationale depuis le début du millénaire. Elle se reflète dans l'importance de la santé dans les objectifs du Millénaire pour le développement, par l'émergence de politiques étrangères stratégiques en matière de santé ou par la création de nouvelles institutions telles que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ou l'Alliance du vaccin (GAVI). Et cet essor ne peut être compris sans l'échec de la politique internationale dans la lutte négligée contre le VIH en Afrique australe dans les années 1990.
Gates et les élites progressistes
L'engagement privé de Bill et Melinda Gates doit être compris comme un phénomène temporel. Leurs ressources presque illimitées n’expliquent que partiellement comment ils sont devenus un symbole de ce développement international. En tant que produit des branches prospères de la haute technologie, le couple s’est offert une place parmi les personnes politiquement puissantes. Les dirigeants internationaux ont toujours aimé se présenter aux côtés de Melinda et de Bill partout où se rencontre l'élite qui se décrit volontiers progressiste sur le plan politique et social.
Il convient de ne pas sous-estimer cet élément progressiste dans le débat actuel autour des Gates et, à mon avis, il convient de l’expliquer à nouveau dans la réaction à l'épidémie du sida. Le succès de la lutte contre le sida est étroitement lié au milieu progressiste de l'industrie culturelle et du divertissement des États-Unis depuis les années 1980. Ce milieu - directement affecté par le VIH - a élevé la lutte contre la maladie du rang de question de politique sanitaire au rang de question sociopolitique. Ensuite, ce combat, qui était à l'origine une question nationale, est devenue une question internationale.
Bill et Melinda s'adaptent mal
Dans son travail, la Fondation Bill et Melinda Gates est très engagée en faveur de la santé sexuelle et reproductive et les droits y relatifs. Dans ce domaine en particulier, une attitude socio-politiquement libérale est essentielle pour faire progresser la santé - c'est ce que nous enseigne la lutte contre le VIH-SIDA. Dans cet engagement, la Fondation Bill Gates fait partie d'une alliance gouvernementale et non gouvernementale informelle qui est actuellement contestée dans le monde entier par des gouvernements très conservateurs qui s'opposent aux progrès en matière d'égalité des sexes et aux questions d'autodétermination sexuelle.
On comprend ainsi que les affiches anti-Gates brandies lors des manifestations anti-confinement reflètent également, en tant qu'expression d'un effet trompeur, un débat idéologiquement intense sur la santé globale depuis l'arrivée au pouvoir du président Donald Trump. Bill et Melinda Gates sont en fin de compte des figures symboliques dans ce débat. Un examen critique de la politique internationale en matière de santé ne devrait pas les mettre au premier-plan, mais plutôt garantir que les populations des pays du Sud, directement frappées par les crises sanitaires, puissent se faire entendre avec une voix forte dans la politique internationale.
Martin Leschhorn Strebel
Réseau Medicus Mundi Suisse
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