Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07204.jsonl.gz/892

Tout le monde sait qui est Tina Turner. Mais qui connaît Anna Mae Bullock? C’est sous ce nom que la reine du rock est née, le 26 novembre 1939, à Nutbush, une petite ville du Tennessee. Pour comprendre le cadre dans lequel elle a grandi, il faut lire les paroles de la chanson «Nutbush City Limits», qu’elle a écrite en 1973: «Vous allez au champ les jours de semaine / Et faites un pique-nique le jour de la fête du travail / Vous allez en ville le samedi / Mais à l’église tous les dimanches / Ils l’appellent Nutbush / Oh Nutbush.»
Ses parents, Zelma et Floyd Richard Bullock, qui élevaient déjà deux filles – Evelyn Juanita, la fille de Zelma, et Ruby Alline –, ne voulaient pas d’un nouvel enfant. La blessure qui naît du rejet n’est pas du genre que l’on soigne. Celle de l’abandon non plus: pendant la Seconde Guerre mondiale, le couple part travailler à Knoxville, séparant les trois filles et laissant Anna Mae aux bons soins de ses grands-parents paternels, diacres de l’Eglise baptiste missionnaire de Woodlawn. On ne rit pas tous les jours chez les Bullock. Anna Mae n’aime rien tant que danser et chanter. Elle développe sa voix de contralto en la frottant aux gospels dans la chorale de son église.
Cette voix puissante, funky, presque masculine, qui semble sortir d’une grotte intérieure, va moduler sa vie, en bien, en mal aussi. «Au début, je n’aimais pas ma voix, confie-t-elle à CBS Sunday Morning, je la trouvais un peu moche parce qu’elle ne ressemblait pas à celle de Diana Ross. Mais après, j’ai changé d’avis, je me suis dit qu’elle ressemblait à une voix d’homme.»
Elle a 11 ans quand sa mère quitte son père, un homme violent, et s’enfuit, envoyant Alline et Anna Mae vivre chez sa propre mère. La vie ballottée d’Anna Mae bascule un soir de 1957. Elle n’a que 17 ans, elle est mineure, mais elle réussit à entrer au Manhattan Club, à Saint-Louis, grâce à Alline, qui sort avec le batteur du groupe Kings of Rhythm et dont le chanteur n’est autre qu’Ike Turner. Elle rêve de chanter avec cet homme! Elle ne le trouve pas beau, mais il a une présence. Pendant l’entracte, elle saisit le micro et interprète «You Know I Love You», la ballade de B.B. King. En entendant cette voix si puissante, sortie d’un corps si frêle, Ike comprend le trésor vivant qu’il a en face de lui. Il l’engage comme choriste et la traite en princesse, lui offrant des fourrures, des talons, de nouvelles dents… Elle se balade en Cadillac rose, dans une vie de rêve. Pour un temps.
Par un beau jour de 1960, Ike lui demande d’enregistrer avec lui la chanson «A Fool in Love». Quand le disque est pressé, il le tend à Anna Mae, interloquée: le single est signé «Ike and Tina Turner». «Je lui ai demandé: «Qui est Tina?» Il m’a répondu: «C’est toi, Tina…» C’est à partir de là qu’il a pris le contrôle de l’argent, du nom, de tout», confie-t-elle à CBS. C’est ainsi qu’Ike Turner a commencé à s’approprier cette femme qui deviendra sienne en 1962.
Professionnellement, la décennie qui suit leur rencontre est un feu d’artifice. Le couple enchaîne les succès, il remporte même un Grammy Award pour le single «Proud Mary». Mais Tina Turner paie le prix fort. Sa vie privée est un enfer. Ike Turner est un homme drogué et violent qui hurle avec ses mains, triste répétition d’un schéma familial connu. Il la frappe sans raison, comme tous les hommes violents, et veut que cela se voie. Il lui casse le nez juste avant un concert: elle chante en crachant du sang. Ensemble ils ont eu un fils, Ronnie Turner, né le 27 octobre 1960.
Tina Turner a essayé de quitter cette vie de violence et de peur: la première fois, en partant pour de bon, après avoir avalé une boîte entière de Valium, en 1968. Mais ce n’était pas son heure. La deuxième fois, elle s’enfuit en bus, mais Ike l’attend à l’arrivée. Il la massacre pour avoir tenté de lui échapper. Elle était sa chose et son distributeur de billets: c’est elle qui faisait rentrer l’argent dans ses poches.
La troisième fois sera la bonne: en 1976 tombe le coup de trop. Ils sont en route pour Dallas où ils vont commencer une tournée et Ike la défigure dans la voiture. Pour rien, juste du chocolat fondu qu’elle avait dans la main. A peine arrivé dans la chambre de l’hôtel Hilton, il s’endort. Elle s’enfuit. Elle n’a que 36 cents en poche et trouve refuge tout près, au Ramada Inn. En la voyant ainsi, tremblante et ensanglantée, le manager de l’hôtel lui donne une chambre.
C’est l’un de leurs avocats qui va l’aider à prendre un avion, direction la Californie. «Le jour d’après, c’était le 4 juillet, le jour de l’Indépendance. Ce jour férié n’avait jamais signifié autant», confie-t-elle à Oprah Winfrey. Elle se cache de son mari pendant six mois, vivant chez des amis. Le divorce sera prononcé deux ans plus tard.
La liberté a un prix: Tina Turner accepte tous les boulots, chante dans les night-clubs, les casinos, les hôtels. Mais pour se refaire vraiment, elle a besoin d’un disque qui cartonne. Son premier album en solo, «Rough», ne rencontre pas le succès escompté, pas plus que son deuxième, «Love Explosion».
En 1983, elle lance «Let’s Stay Together», une reprise de la chanson d’Al Green, qui se retrouve en tête des classements en Angleterre. Le label Capitol accepte alors de financer un nouvel album pour la modeste somme de 150 000 dollars. Avec son manager Roger Davies, Tina Turner met au monde «Private Dancer» en 1984, qui contient le fameux single «What’s Love Got to Do with It», qu’elle déteste, le trouvant trop disco. Le disque se vend à plus de 10 millions d’exemplaires et Tina Turner remporte trois Grammys.
Elle a 44 ans et sa vie bascule alors dans quelque chose de beaucoup plus lumineux. Elle devient bouddhiste, fait du cinéma. Mais Tina chante comme personne, danse comme personne. Elle tirera sa révérence en 2008 avec sa neuvième et dernière tournée en solo intitulée «Tina!: 50th Anniversary Tour».
Et l’amour, dans tout cela? Elle n’a jamais cessé d’y croire. Quand elle rencontre Erwin Bach, un producteur allemand, en 1986, elle a 46 ans et lui 30. Qu’importe, c’est le coup de foudre. Lors d’un dîner, elle l’aborde de manière cavalière, comme elle le confie à CBS Sunday Morning: «Quand tu seras en Californie, je veux que tu me fasses l’amour.» Ils ne se sont plus quittés depuis.
La même année, elle publie son autobiographie: «Moi, Tina», où elle révèle l’enfer du décor et les abus subis. Ce livre a donné lieu à un film, «Tina, What’s Love Got to Do with It», sorti en 1993, avec Angela Bassett et Laurence Fishburne qui interprètent le couple. Et à une comédie musicale, «Tina», qui s’est tenue à Londres en 2018 et à Broadway en 2019. Une évocation assez adoucie de la réalité. Mais peut-on tout montrer sur scène?
Le 10 avril 2013, Tina Turner a acquis la nationalité suisse, le pays où elle vit depuis 1995, et le 24 octobre de la même année, elle a renoncé à sa citoyenneté américaine. «Je suis très heureuse en Suisse et je m’y sens chez moi», avait-elle déclaré au Blick. Elle vit avec l’homme qu’elle aime, qu’elle a épousé en juillet 2013 dans un manoir à Küsnacht, la banlieue chic de Zurich.
Dans le documentaire consacré à son épouse, Erwin Bach évoque leurs premières années de vie commune: «Au début, Tina se comportait comme un soldat traumatisé qui revient de la guerre.» Ike Turner, quant à lui, est décédé d’une overdose en 2007. A cette occasion, Tina Turner a publié une brève déclaration: «Tina n’a pas eu de contact avec Ike depuis plus de trente ans. Aucun autre commentaire ne sera fait.»
Tel un phénix émergeant de ses cendres, Tina Turner est une reine aux plus de 180 millions d’albums vendus dans le monde et aux 12 Grammy Awards. Elle a tout traversé, y compris la maladie: elle a survécu à une tentative de suicide, à un AVC, à un cancer des intestins, à une insuffisance rénale. Son mari lui a offert un rein. Quelle plus belle preuve d’amour? «J’ai tout, confiait-elle à CBS, en 2019. Quand je suis assise face au lac de Zurich, dans notre maison, je suis tellement sereine. J’ai eu une vie très dure, mais je ne rejette la faute sur rien, ni personne. Je m’en suis sortie, je vis sans reproche et je suis heureuse.» Simply the best…