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1693
David-Augustin de Brueys ; Jean de Palaprat, Le Grondeur
Paris: T. Guillain, 1693
Siffleurs et honnêtes gens
Les auteurs reviennent dans leur préface sur l'accueil mouvementé de la comédie. Ils distinguent les bons et les mauvais spectateurs et analysent l'amélioration progressive des représentations au fil des répétitions.
Voici une comédie dont le sort a été assez bizarre : elle fut sifflée à la première représentation ; à la seconde les sifflets se turent, on commença à la goûter ; le succès alla en augmentant ; aujourd'hui la cour et Paris la voient avec plaisir : lors même qu'une pièce nouvelle avorte sur le théâtre, le parterre demande ce même Grondeur qu'il rebuta autrefois, et il ne se trouve plus personne qui s'ose vanter de l'avoir sifflé.
Si l'on demande comment il se peut faire qu'une comédie soit d'abord si mal accueillie du public et ensuite si bien reçue, je répondrai deux choses qui me paraissent raisonnables. La première, qu'il est très difficile de bien juger d'une pièce de théâtre le premier jour qu'on la donne au public. Tout le monde en sait les raisons : les acteurs ne sont pas bien assurés dans leurs rôles ; leur mémoire est chancelante et travaille encore ; l'incertitude même où ils sont du succès de ce qu'ils jouent les tient un peu gênés, et toutes ces choses ensemble font qu'ils n'osent se donner carrière dans les jeux des scènes, et s'abandonner aux gestes et aux actions qui conviennent à leurs caractères, en quoi consistent principalement les grâces des pièces comiques.
La seconde, que le public est composé de bien des têtes, et par conséquent de gens bien différents. Je ne saurais croire que ceux qui ont, je ne dirai pas du goût, mais seulement de l'honnêteté, s'amusent à siffler : cela est au-dessous d'eux. Ils sortent quand une pièce ne les divertit pas, et n'y retournent plus ; ils l'écoutent, quand elle les divertit, et ils la vont revoir. Ainsi, soit qu'ils condamnent, soit qu'ils approuvent, leur jugement se passe sans bruit et sans éclat.
Il n'en est pas de même de certaines gens, qui ne vont aux spectacles que pour donner eux-mêmes la comédie aux autres. La plupart seraient peut-être assez capables de juger si une pièce est bonne, ou si elle ne l'est point. Mais comme ce n'est pas pour cela qu'ils y vont, ils ne se mettent guère en peine de l'examiner, ni d'écouter les acteurs. Les autres vont aux premières représentations pour y trouver quelque chose qui leur plaise, ceux-là pour y trouver quelque chose qui ne leur plaise pas. Dans cette pensée, ils observent seulement les spectateurs et, lorsqu'ils s'aperçoivent que l'attention vient tant soit peu à relâcher, ils saisissent ce moment qu'ils attendaient avec impatience et se font alors un plaisir d'interrompre les autres. Quelquefois on leur impose silence quand la pièce est bonne, et quelquefois aussi on la leur abandonne entièrement, quand elle ne l'est pas.
De là il n'est personne qui ne voie que les différents jugements que le public a faits du Grondeur viennent de ces différents juges, qui le condamnèrent à la première vue avec un peu trop de précipitation, et les autres attendirent pour se déterminer que cette pièce leur eût été représentée avec toute la vivacité de l'action, et ramenèrent enfin tout le monde dans leur sentiment. Cependant il serait à souhaiter que cette comédie rendît les gens un peu plus retenus à condamner les pièces de théâtre à leur première représentation ; car enfin il est bien certain qu'il n'a pas tenu à ceux qui condamnèrent celle-ci qu'elle ne tombât entièrement, et ils savent bien que, s'ils en avaient été crus, le public serait aujourd'hui privé d'un divertissement qui a le bonheur de plaire.
Il n'est pas à propos de rien dire ici pour sa défense : quand le public a approuvé un ouvrage, ce n'est plus l'affaire de l'auteur. Sans cela, on ferait remarquer que cette comédie est dans toutes les règles de l'art ; qu'on y reprend un défaut pour instruire ; qu'on en montre le ridicule pour divertir ; que le caractère principal est nouveau ; qu'il forme le nœud de l'action théâtrale et qu'il la dénoue ; que l'exposition du sujet est faite en action et d'une manière toute nouvelle ; que les mœurs en sont honnêtes et qu'il n'y a rien d'indécent dans le dialogue. Mais ce sont aujourd'hui les raisons de ceux qui l'ont approuvée.
Au reste on ne se serait pas avisé de la faire imprimer, si beaucoup de gens ne la demandaient tous les jours avec empressement. Cependant, on doit avertir le lecteur que ceux qui ne l'ont jamais vu représenter ne doivent pas s'attendre d'être autant divertis en la lisant que ceux qui l'ont vue, parce que ceux-ci ne sauraient la lire sans rappeler dans leur esprit l'idée de l'action, qui les frappera toujours plus vivement que la simple lecture ne touchera pas les autres.
Préface en ligne sur Gallica NP 3-10
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