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La démarche de Swinburne répond à un motif honorable : défendre la pertinence de la foi en Dieu dans le débat intellectuel. A ce titre, elle entend procéder rationnellement. Elle postule l’hypothèse du théisme et, à partir des critères posés pour la véracité d’une théorie scientifique, elle vise à montrer par effet d’indices cumulés l’adéquation, la supériorité et donc la probabilité sans concurrence de l’existence de Dieu.
Elle repose sur trois présupposés :
1. on peut échapper à la régression à l’infini ou à la circularité des explications par une explication ultime simple
2. le théisme est une hypothèse rationnellement simple
3. Il y a correspondance entre la réflexion rationnelle et la réalité des choses, fondée dans le darwinisme : pour leur survie, les humains disposent de la possibilité d’une correspondance entre leur pensée et la réalité, et cette correspondance autorise la prétention à un savoir vrai.
Cependant, s’il est possible de reconnaître une honorabilité au motif de Swinburne, il apparaît que la démarche de Swinburne, elle, repose sur des fondrières par déficit de prise en compte.
Elle ignore ou occulte toute la réflexion de Blaise Pascal sur les limites de la connaissance et l’impossibilité pour la raison de saisir l’origine et l’ultime. Seul un dogmatisme croit que la raison peut échapper à la régression à l’infini. Or cette réflexion est à même de mettre en cause la possible découverte d’un fondement ultime :
« Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ; la fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. Également - incapable de voir le néant d'où il est tiré et l'infini où il est englouti. Que fera (-t-) il donc sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin. Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L'auteur de ces merveilles les comprend. Tout autre ne le peut faire. » Blaise Pascal, Pensées, Disproportion de l’homme.
Elle ignore ou occulte aussi que la réflexion de Blaise Pascal sur les limites de la connaissance implique l’incapacité de la raison à appréhender l’infini :
« Nous connaissons qu'il y a un infini, et ignorons sa nature comme nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis. Donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre, mais nous ne savons ce qu'il est. Il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair, car en ajoutant l'unité il ne change point de nature. Cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair. » Blaise Pascal, Pensées, Infini – rien
Or cette réflexion est à même de mettre en cause la possibilité d’une réflexion ultime simple, puisqu’elle contrevient à la définition que Swinburne donne de Dieu avec, notamment, ses affirmations sur l’infini des propriétés de Dieu (capacité d’action, connaissance, liberté, bonté…). Elle fait apparaître que l’hypothèse théiste n’a rien d’une hypothèse simple puisque les réflexions sur l’infini n’ont rien de « simple » et peuvent déboucher sur des contradictions : cf. l’exemple, attribué au mathématicien David Hilbert, de l’hôtel qui a une infinité de chambres, toutes occupées, et qui peut néanmoins accueillir autant de nouveaux voyageurs.
Elle ignore ou occulte toute la réflexion d’Emmanuel Kant sur l’impossibilité pour la connaissance d’atteindre la réalité en soi (l’esprit ne pouvant sortir de lui-même et de ses catégories), impossibilité qu’elle espère pouvoir contourner par le recours à la théorie de Darwin sur la survie des espèces. Or la réflexion de Kant est à même de mettre en cause la prétention au savoir vrai dont Swinburne s’autorise en recourant à la théorie de Darwin : car celle-ci tombe elle-même sous le coup des restrictions de Kant :
« Que l'espace et le temps ne soient que des formes de l'intuition sensible, et, par conséquent, des conditions de l’existence des choses comme phénomènes ; qu’en outre, nous n'ayons point de concepts de l'entendement, et partant point d'éléments pour la connaissance des choses, sans qu'une intuition correspondante nous soit donnée, et que, par conséquent, nous ne puissions connaître aucun objet comme chose en soi, mais seulement comme objet de l'intuition sensible, c'est-à-dire comme phénomène ; c'est ce qui sera prouvé dans la partie analytique de la critique, et il en résultera que toute connaissance spéculative possible de la raison se réduit aux seuls objets de l'expérience. » Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Préface de la seconde édition.
Elle ne prend pas en compte le fait que dès qu’on admet la parfaite et infinie liberté de Dieu, il n’est plus possible de doter Dieu d’autres attributs : sa liberté s’en trouverait contredite ! Ainsi, après avoir posé la liberté de Dieu, il n’y a pas de sens à dire qu’il dispose de la toute-puissance, de l’omniscience, de l’omniprésence, etc. : ne serait-il pas libre d’y renoncer ? En outre, il est particulièrement inconséquent d’affirmer la liberté de Dieu et de lui donner la logique aristotélicienne ou la logique de l’historicité humaine pour limite ! C’est créer un Dieu à notre image !
La démonstration de Swinburne ignore ou occulte la réflexion de l’existentialisme théologique qui disqualifie le discours objectivant sur Dieu :
« Celui qui est amené à croire à la réalité de Dieu par des arguments peut être assuré qu’il n’a rien saisi de la réalité de Dieu, et celui qui croit pouvoir, à l’aide de preuves de l’existence de Dieu, énoncer quelque chose sur sa réalité argumente sur un fantôme. C’est qu’en effet tout « parler sur » présuppose un point de vue extérieur à ce dont on parle. Mais il ne peut pas y avoir de point de vue extérieur à Dieu et c’est pourquoi on ne peut pas non plus parler de Dieu par affirmations générales, sous forme de vérités générales qui son vraies indépendamment de tout rapport à la situation concrète et existentielle de celui qui parle. » Rudolf Bultmann, Quel sens cela a-t-il de parler de Dieu ? in « Foi et compréhension » tome 1, Le Seuil, Paris, 1970.
Or cette réflexion est à même de mettre en cause le projet de Swinburne de fonder la foi sur un sol général et objectif, en dehors de tout rapport personnel et existentiel avec Dieu. De manière subséquente et plus particulière, il met aussi en cause les développements de Swinburne sur les miracles, compris comme suspensions des lois de la nature.
Elle ignore ou occulte la réflexion théologique sur le contresens fallacieux de la théodicée par rapport à la situation humaine, dans la mesure où elle fait comparaitre Dieu devant le tribunal des hommes alors que c’est Dieu qui les appelle à la barre :
« Cela apparaît en effet comme le sommet de l'impiété, lorsque Dieu est cité devant le forum des hommes et placé dans le rôle de l'accusé. Car c'est l'homme qui se trouve devant Dieu, qu'il en soit conscient ou non. Son être dépend du jugement de Dieu, et non l'être de Dieu du jugement de l'homme. », Gerhard Ebeling, in Dogmatik des christlichen Glaubens, t. III, p. 517, J.C.B. Mohr, Tübingen, 1979.
Or cette réflexion est à même de mettre en cause l’entreprise de justification de Dieu esquissée par Swinburne en réponse à l’objection de l’existence du mal.
Elle ignore ou occulte la réflexion anthropologique kierkegaardienne qui distingue la perspective de l’individu de celle de l’espèce ou du général. Etre un individu, ce n’est pas être simplement l’exemplaire d’une espèce. Et le sens d’une existence personnelle est autre que le sens de l’histoire générale :
« Il n’en va pas d’être homme comme d’être animal ; l’homme ne se distingue pas seulement des espèces animales par les avantages qu’on énumère habituellement ; il en diffère qualitativement en ce sens que l’être particulier, l’Individu, est plus que l’espèce. » Soeren Kierkegaard, La maladie à la mort, OC 16, l’Orante, 1971, p. 274
Or cette réflexion est à même de mettre en cause la théodicée qu’avance Swinburne en réponse à l’expérience du mal. L’individu qui souffre et qui souffre même injustement, peut-il réellement trouver un sens à se dire que c’est le prix juste et rationnel à payer pour le libre-arbitre accordé à l’espèce humaine et donc notamment à son bourreau ?
Elle ignore ou occulte la réflexion sceptique de David Hume sur les récits de miracles qui soupèse la valeur du témoignage humain et confronte son poids au poids de l’expérience ; et qui en conclut :
« Aucun témoignage n'est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d'un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu'il veut établir ». David Hume, Enquête sur l’entendement humain, section 10 : « Des miracles ».
Or cette réflexion est à même de mettre en cause les principes de crédulité et de témoignage posé par Swinburne pour défendre la plausibilité des miracles.
On ne voit guère que le caractère intrinsèquement rationnel du théisme et sa probabilité d’être vrai aient été établis. On est plutôt porté à penser que les démonstrations ne peuvent que s’effondrer. Si l’hypothèse Dieu a du sens pour l’existence humaine, c’est en dépit et au détriment des défenseurs du théisme !
Il apparaît également que si – de manière bien étourdie - on se mettait à appliquer aux réflexions de Swinburne le principe d’accumulation d’indices avec lequel il travaille, on aurait certaines raisons de penser que le déficit de prise en compte le plus grave porte sur les exigences de rigueur et d’honnêteté intellectuelle !
Marc-André Freudiger
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