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Jusqu'à l'âge de cinq ans, je n'ai parlé que l'espagnol.
Qui aurait cru, par la suite, que la langue française allait devenir si importante pour moi ?
Tout d'abord vecteur de mon intégration, le français allait devenir, dès mon adolescence, la porte d'accès au domaine de la littérature. Cette langue qui allait m'ouvrir au monde engagé de Camus, à ceux de Malraux et de Sartre aussi et, bien sûr, à Alexandre Dumas, à Jules Verne ou autres Marcel Aymé, qui ont su nourrir mon imagination.
Plus tard également, beaucoup plus tard, cet outil précieux qui allait me permettre d'exprimer tant de sensations et de retracer quelques étapes de ma vie, dont ce Roman d'un émigré ...
Je suis né en 1934 en Espagne, à Madrid, et c'est à la fin de la guerre d'Espagne, en 1939, que ma mère et moi, après avoir passé la frontière à pied et dans la neige, avons pu nous réfugier chez un de mes oncles, à Bordeaux, pour fuir la dictature franquiste.
Mon père, devenu officier du côté républicain, a pu nous y rejoindre, après avoir passé six mois dans un camp de concentration français.
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, mon père a réussi à être nommé aux Nations Unies, à Genève, où notre famille s'est installée. J'avais alors treize ans.
Depuis l'âge de cinq ans, je n'ai cessé de lire avec passion aussi bien en espagnol qu'en français. Cet attachement profond pour la langue de Molière m'a servi jusque dans mon métier d'architecte et de professeur, car je n'ai cessé de relater, d'écrire des rapports détaillés, de communiquer à travers des articles dans des journaux et des revues spécialisées. Tenir un journal au quotidien m'a aussi permis d'amasser des matériaux pour servir à l'écriture de ce Roman qui vient de paraître.
Après avoir terminé mes études d'architecte à Genève, j'ai décidé de retourner en Espagne pour y créer un atelier. Malheureusement, après deux ans de lutte, mon diplôme d'architecte n'ayant pas été reconnu par l'Espagne de Franco, j'ai décidé de revenir à Genève où j'ai pu enfin ouvrir mon bureau. En parallèle, j'ai été nommé professeur à l'Université de Genève.
A la fin de la vie de mon père, j'ai insisté pour qu'il relate l'histoire de sa vie qui, selon moi, méritait d'être connue. C'était aussi une façon de le stimuler et de lui conserver une meilleure qualité de vie. C'est ainsi que, peu avant de s'éteindre, il m'a remis un manuscrit et des enregistrements en espagnol, que je me suis astreint à traduire et à mettre en forme.
C'est alors que je me suis trouvé face à une difficulté de taille : celle du statut du narrateur. Je ne savais comment rapporter les événements, que je n'avais pas tous personnellement vécus, en me mettant à la place de mon père. Alors, a germé la seule forme possible de relater les faits selon moi, à savoir raconter certains pans de ma vie qui contenaient en partie la sienne. Cela m'a entraîné à poursuivre l'histoire de ma propre existence, en en sélectionnant quelques épisodes marquants.
D'où ce « Roman d'un émigré », né de la volonté première de rendre hommage à ce père qui m'a tant marqué, influencé, et ouvert à la littérature qu'il chérissait tant lui-même.