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13 février 2016
Tout le monde est raciste
L’émission Specimen de la RTS proposait mercredi un document sur la manière dont nous réagissons face aux humains différents de nous. L’une des conclusions est que nous sommes tous plus ou moins racistes.
Une des expériences montrées à l’écran permettait de tester l’empathie. Cette expérience consistait à montrer à des sujets une séquence virtuelle où une main, à l’écran, subissait un léger dommage – une piqûre – suffisant pour déclencher une douleur.
Les sujets de l’expérience étaient de différentes origines raciales: asiatiques, caucasiens, africains. Des capteurs enregistraient les réactions du cerveau devant les images. Trois couleurs de mains étaient proposées: la couleur sujet, une main violette, une couleur de race très différente, soit blanc et noir.
Le constat est le suivant: notre cerveau déclenche la zone de l’empathie devant la main de notre couleur et devant la main violette. Cette empathie ne se déclenche pas pour la main de couleur de race différente. Par exemple le cobaye blanc est touché par la douleur de la main blanche et de la main violette, mais pas de la main noire. De même le cobaye noir est touché par la douleur de la main noire et de la main violette, mais pas de la main blanche.
Il semble que les humains soient faits pour l’empathie et qu’ils en soient naturellement dotés. Mais pourquoi avoir de l’empathie pour une main de sa couleur? Il semble que ce soit un mode réactionnel humain de base et universel. On est spontanément solidaire de ce qui nous ressemble. Et pour la main violette? On est en empathie parce qu’il n’y a pas de vécu historique, la main violette n’existant pas dans la nature.
L’observation des sujets montre donc que les blancs inhibent leur empathie envers les noirs, et que les noirs font pareils envers les blancs. Déduction: il y aurait un préjugé racial négatif autant chez les caucasiens que chez les blacks.
Nous sommes tous racistes!
Du moins si l’on adhère à l’hypothèse proposée dans l’émission: nous sommes imprégnés de préjugés négatifs et tous ces préjugés sont culturels. En effet si ce n’était pas culturel nous ne manifesterions pas d’empathie pour une main violette. En simple, selon l’émission: l’empathie est naturelle, le rejet de l’autre serait culturel.
Ce qui trace, en creux, un modèle d’humanité où nous devrions tous nous aimer et être en empathie si nous n’étions pas nourris de préjugés négatifs et de stéréotypes racistes, de groupe, de sexe, etc.
Cette interprétation est dirigée dans le sens d’une morale simpliste: on présuppose qu’il n’est pas bien de ne pas accepter l’autre immédiatement et sans filtre. Nous devrions tous être des bisounours. Le message envoyé est que ce n’est pas bien de ne pas aimer ceux qui ne nous ressemblent pas.
Une autre expérience montrait aussi que si nous sommes capables de détailler et différencier les visages de même couleur que le nôtre, ce n’est pas le cas pour une autre race où nous voyons les visages un peu tous pareils. C’est aussi valables pour les asiatiques à l’égard des occidentaux. C’est un effet de groupe, de généralisation de l’individu au groupe par manque d’habitude de distinguer les traits. Il s’agit d’un phénomène normal (cependant les généralisations comportent un réel danger de rejet de groupes, alors que tous les individus d’un même groupe ne sont pas assimilables à quelques-uns; elles ne doivent pas devenir des croyances intouchables).
Cela montre que si nous sommes naturellement proches de nos proches, le loin, lui, doit être apprivoisé. Cela existe entre des individus, des groupes d’individus, des villages, des pays, des cultures. Ce qui ouvre l’hypothèse que nous ne sommes pas faits pour aimer tout le monde a priori. Examiner l’autre, le différent, s’en méfier jusqu’à ce que nous ayons pu en constater l’intention bienveillante, comprendre ses codes, cela prend du temps d’observation.
Accueillir à bras ouverts l’inconnu est un comportement à risques, voire un manque de capacité de poser ses limites. Peut-être même est-elle une fuite de sa responsabilité, qui est d’évaluer à qui nous avons affaire et de discriminer selon la menace ou l’absence de menace. Ce réflexe atavique de protection est ce que la nature et la culture ont mis au point depuis des millions d’années pour assurer notre survie.
On incrimine les stéréotypes pour dire qu’ils sont des programmations négatives uniquement culturelles. Devrions-nous vivre sans? Sans aucun filtre? Sans aucun code? Car il s’agit de codes de lecture. Les codes, s’ils contiennent le risque de projeter des préjugés infondés, servent néanmoins à poser un cadre à la communication.
Cette hypothèse pose nos comportements comme naturels, qu’ils soient amicaux ou non. L’humain doit être considéré dans sa part naturelle, avec ses atavismes, ses constructions, et aussi avec sa part spirituelle qui déconstruit les murs pour entrer plus avant dans l’acceptation du monde. De ce double mouvement naît la conscience individuelle par laquelle nous développons notre personnalité et notre éthique. Accueillir l’autre et s’ouvrir à lui sont parfois spontanés, parfois le fruit d’un travail sur soi.
On ne peut gommer ce travail sur soi. Il s’agit d’une défense psychique, d’une forme de notre immunité. Nous ne sommes pas des robots aimants sur ordre de la loi, nous sommes des êtres complexes et multiples.
La différence questionne, trouble, dérange. C’est normal. C’est pareil dans un couple: l’amour n’est pas tout, c’est d’abord un moteur de désir de l’autre. Toute relation suppose une découverte et des ajustements. Être troublé ou dérangé est le signe que nous entrons en relation. Ce processus d’apprivoisement peut être long. En tant que groupes c’est plus long qu’individuellement.
L’habillement, le comportement, les expressions, les signes d’appartenance, sont des codes. Les codes nous permettent de situer rapidement l’autre et nous-mêmes. Ils sont une première approche. La relation qui suit doit permettre de valider ou non ces codes de lecture que nous projetons sur l’autre et de faire la part entre la généralité du code et la singularité de l’individu. Nous pouvons changer notre regard quand l’apprivoisement a abouti.
Certains stéréotypes sont issus de la nature, ils soulignent et confirment la réalité sensible, comme le fait de dire que les hommes sont forts. Tous ne le sont pas mais statistiquement ils le sont plus que les femmes. C’est même la raison des épreuves non mixtes dans le sport et de l’assignation des mâles à la guerre et aux travaux durs.
Supprimer tous les préjugés et stéréotypes est-il possible? Et autre question importante que l’on ne pose pas: est-ce vraiment souhaitable? L’enfant a besoin d’une représentation du monde. Dans celle-ci, le plus proche, soit sa famille, est en principe bienveillant. Mais le lointain, qui peut être du village voisin ou d’un autre continent, on ne le connaît pas. On ne connaît ni son histoire, ni son intention, ni ses codes. L’aimer sans le connaître est une forme de colonialisme culturel et affectif, voire une culpabilité inconsciente, ou un simple abandon de notre capacité à discriminer. La distance initiale dans une relation permet au contraire de se rencontrer, de se découvrir.
Rappelons-nous Le Petit Prince:
« - Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
- C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… »
Créer des liens signifie d’abord reconnaître la différence et l’altérité. La différence crée une tension normale. Il n’est pas souhaitable d’annuler artificiellement cette tension. Elle doit suivre son cours naturel avant d’aboutir soit à garder une distance soit à rapprocher les êtres.
L’antiracisme officiel aujourd’hui, qui désigne comme raciste ou xénophobe tout comportement d’apprivoisement et donc de distance initiale, n’est pas correct. On veut nous dire comment on doit aimer l’autre. On nous demande d’abolir le sens critique quand justement il est le plus nécessaire. À cela je m’oppose. Car de même que l’enfant commence à connaître le monde par le plus proche et apprivoise progressivement de nouveaux espaces, l’adulte garde en lui ce mécanisme d’approche progressive. Il est une condition d’une relation saine et solide.