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Chantier en cours de réalisation de 20 viviendas dignes pour la coopérative Manos Amigas. Au fond, les 10 premières maisons touchent à leur fin, tandis que les fondations commencent pour les 10 dernières. [M. Lutz]
Imaginez-vous vous présenter à votre banque pour demander un crédit de construction. Expliquer à votre banquier que votre terrain vous appartient, mais que, malheureusement, vous n’avez pas de document pour le prouver. Bien sûr, vous êtes certain qu’il est votre propriété puisque l’ancien propriétaire vous l’a vendu.
Expliquez-lui aussi que vos revenus proviennent de la vente de vos récoltes et de la cuisine de votre femme ; que tous les jours dès 5h30 du matin vous êtes dans la rue pour vendre votre production. Les clients sont réguliers – les voisins savent que votre femme cuisine très bien – malheureusement la récolte ne suit pas toujours… Il faut dire qu’il pleut de moins en moins, et que les jours de pluie, les averses sont courtes et intenses, alors la terre de vos cultures n’a pas le temps d’absorber l’eau.
Imaginez-vous préciser à votre banquier que vous ne pouvez pas tenir un cahier de comptes, parce qu’en réalité vous ne savez pas écrire. En revanche, vous savez prendre soin de vos cultures et vous avez de bonnes notions de mécanique, qui vous permettent de réparer vos machines ; d’ailleurs, vous ne les avez jamais changées depuis le début de votre activité. Des chiffres ? Non, malheureusement vous ne pouvez pas lui en présenter…
Déficit de près d’un million de logements
Cette réalité qui semble absurde est pourtant celle de la majorité des Nicaraguayens. Elle aboutit au refus d’un financement pour un logement digne, puisque acheter ce type de logement nécessite des crédits, eux-mêmes délivrés par les banques.
Au Nicaragua, l’Institut de la Vivienda Rural et Urbaine (INVUR), et la Chambre d’urbanisation du Nicaragua (CADUR) estiment le déficit en habitat à 957’000 logements, avec chaque année une demande croissante de 20’000 unités1. Malheureusement, les secteurs privé et public ne peuvent couvrir que 50% de cette demande, car le déficit financier du Nicaragua ne cesse de croître.
Et ces 50 % ne seront accessibles que pour une minorité de la population nicaraguayenne, celle qui dispose d’un travail stable et de revenus réguliers. Pour la majorité de la population – les travailleurs pauvres comme on les appelle – il est impossible de contracter des crédits auprès des banques ou d’obtenir des aides pour obtenir un logement.
Naissance du mouvement coopérativiste
C’est pour contrer ce genre de situation que le mouvement coopérativiste est né au Nicaragua, soutenu par la Centrale de Coopératives de Viviendas, CENCOVICOD. Poussées par la nécessité de vivre dans un logement digne, les familles se sont regroupées pour avoir non seulement la chance d’obtenir un logement, mais aussi pour appartenir à une communauté. Selon le principe « Ensemble, on est plus fort », CENCOVICOD permet à ses membres d’être acteurs de leur avenir, chose rare au Nicaragua.
Dans un premier temps, durant généralement une année, CENCOVICOD forme et soutient les familles pour qu’elles-mêmes créent légalement leur coopérative, en obtiennent le statut, et constituent un fonds propre avec un apport généralement de 35 dollars US chacune. Ensuite, les familles-membres pourront passer à la deuxième étape : acheter un terrain et construire leur maison.
Vivre dignement
Que signifie vivre dignement ? Emma, Adela et Benito, trois membres de Manos Amigas, une coopérative de la ville de León, nous reçoivent sur leur chantier de 20 viviendas en cours de réalisation et nous expliquent leur vision : « Un logement digne est une maison construite avec des matériaux de qualité, comme des blocs de maçonnerie et une toiture en tôles de zinc ; et surtout où la structure et les éléments de sécurité tels que les portes et les fenêtres sont résistants et complets. C’est un endroit que nous pouvons offrir à nos enfants, avec notre budget, pour qu’ils puissent grandir en sécurité. »
Benito revient aussi sur l’achat du terrain : « Nous ne pouvons pas acheter n’importe où. Nous ne pouvons, par exemple, pas accepter de vivre à côté d’une rivière où les risques de crues seraient très élevés. » Manos Amigas a donc décidé d’acheter une parcelle dans les environs non urbanisés de la ville de Léon, avec toutes les conséquences que cela implique.
Affronter la réalité
Bien sûr, tout n’est pas rose au quotidien : Faniz Jirón, directrice de CENCOVICOD, nous explique les principales difficultés auxquelles doit faire face son organisation : « La plus importante est le manque de financement. Même si nous entretenons des relations avec quelques services du secteur public, nous n’avons pas pour autant de lois ou d’aide en notre faveur. Une solution de financement adaptée, avec de faibles taux d’intérêt et un temps de remboursement adéquat, aiderait énormément le processus d’achat des logements par ces familles. Autre problème, le manque de terrain urbanisé : lorsqu’une coopérative trouve une parcelle, aucun aménagement n’y est fait. L’accès à l’électricité et aux réseaux d’eau potable et d’eau usée n’est pas garanti, ni les services de base comme le ramassage des déchets. En effet, les villes favorisent l’urbanisation des terrains achetés par les promoteurs ».
Pour renforcer sa visibilité envers les autorités, CENCOVICOD a présenté le 20 septembre dernier 25’000 signatures au gouvernement nicaraguayen, pour faire entendre la voix des coopérativistes et rappeler aux autorités que leurs membres sont des citoyens nicaraguayens et, qu’à ce titre, ils ont le droit d’accéder à un logement digne.
Faniz rencontre aussi quelques obstacles avec les coopérativistes : « comme je dis souvent, on ne naît pas coopérativiste, on le devient. Changer la manière de voir les choses est difficile, et élaborer de nouveaux schémas de pensée prend du temps. Ici les familles sont habituées à vivre d’une certaine manière, et la coopérative leur demande d’en changer, pour accepter plus de responsabilité, plus d’engagement et d’indépendance. » En effet, les familles sont formées par CENCOVICOD non seulement pour entretenir correctement leur maison, mais aussi, par exemple, pour respecter et tirer profit de leur environnement, pour améliorer l’éducation des enfants ou la position de la femme dans la communauté. Les familles doivent aussi accepter que les maisons construites dans le cadre des coopératives ne puissent jamais être vendues. Ce ne sont pas des biens marchands, mais un patrimoine familial qui ne pourra être transmis que de génération en génération.
Voir l’espoir renaître
Collaborer avec une coopérative est une expérience de vie très enrichissante pour les Nicaraguayens. En effet, le mouvement des coopératives offre aux familles un processus d’intégration qui leur apprend à réaliser leurs ambitions tout en leur offrant un suivi et une formation. D’abord la notion d’épargne, souvent nouvelle, ouvre des perspectives inédites aux membres. Ensuite, le processus d’accompagnement change la vision des coopérativistes. Adela et Emma de Manos Amigas expliquent : « Notre objectif n’est pas seulement le logement, il va beaucoup plus loin. C’est un progrès social que nous voulons : par exemple, nous, les femmes sans emploi de la coopérative, allons chercher une manière de créer un commerce qui sera géré par la coopérative. Ici, nous pensons ouvrir un marché, ou même une boulangerie. Nous sommes actuellement en train de travailler sur ce sujet, afin d’améliorer les conditions économiques de nos familles ».
Et ce n’est pas tout : en participant, les coopérativistes se prouvent à eux-mêmes qu’ils sont capables de réaliser ces projets. On en arrive à la notion d’estime de soi, qui est essentielle. Adela précise que cette situation aidera les femmes de Manos Amigas à s’affirmer en tant que personne et à jouer pleinement leur rôle dans leur nouvelle communauté. Benito exprime de son côté sa fierté de pouvoir montrer à ses enfants qu’il est présent au front, qu’il lutte pour leur assurer un avenir meilleur.
C’est parce que le mouvement coopérativiste apporte aux Nicaraguayens un soutien pour accéder non seulement à un habitat mais à une vie digne, que ce mouvement va continuer à grandir. Faniz Jirón en est convaincue : « Aucune autre option n’existe actuellement dans notre pays pour que les Nicaraguayens les plus vulnérables obtiennent une maison digne de ce nom. Il est important que ce mouvement continue à grandir, car il est la meilleure solution pour que les familles obtiennent un toit et une communauté ; mais aussi parce que nous leur offrons un processus intégral et participatif, qui responsabilise les citoyens. »
CENCOVICOD étant persuadé, et avec raison selon moi, que la collectivité est plus forte que l‘individualisme, le mouvement coopérativiste n’a pas terminé de porter la voie des familles nicaraguayennes.
Mélanie Lutz est ingénieure civil, formée a Genève, et travaille pour l’association suisse Eirene. Dans le cadre d’une coopération nord-sud, elle renforce pour deux ans l’équipe technique de l’association nicaraguayenne Roncalli Juan XXIII en lui apportant ses compétences et ses connaissances pour la construction de logements sociaux. Vous pouvez faire un don pour son projet en vous rendant sur la page suivante: www.eirenesuisse.ch/projet/21257
1. Source: INFORME FINAL SWISSCONTACT – Caracterización de los procesos de autoproducción de vivienda nueva y mejoramiento habitacional en comunidades urbanas vulnerables de Managua y Leon – Décembre 2015