Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07148.jsonl.gz/813

Architecture et climat: les cas de Leandro V. Locsin aux Philippines
Les figures de la modernité architecturale méconnues en Occident font l’objet d’un nouvel intérêt. À rebours des dogmes établis, elles ont mis en œuvre des conceptions climatiques qui diffèrent de celles qui se sont généralisées. C’est le cas de Leandro V. Locsin (1928-1994), architecte philippin auquel Jean-Claude Girard vient de consacrer un ouvrage.
Aux Philippines, la question climatique, caractérisée par un ensoleillement insoutenable, des pluies torrentielles et l’impératif de ventiler naturellement, est une donnée incontournable lors de l’édification de bâtiments, particulièrement dans une mégapole comme Manille. L’usage quasi systématique du béton armé lors de la reconstruction de la capitale du pays après la Seconde Guerre mondiale a engendré des îlots de chaleur considérables. Or force est de constater qu’aujourd’hui, la construction est toujours dominée par une stylistique générique, basée sur le gratte-ciel vitré dont les premières manifestations sont à situer dans les années 1980. Loin de répondre à des considérations climatiques locales, le développement immobilier implique l’usage de la climatisation pour des bâtiments aussi bien administratifs que domestiques, générant une importante consommation électrique, elle-même source de réchauffement climatique1.
Pour briser ce cercle vicieux de la consommation, il est intéressant de revenir sur certaines propositions architecturales des années 1960 qui cherchaient à intégrer, dès la conception du projet, les données climatiques comme moteur de l’expression architecturale. Celles de l’architecte Leandro V. Locsin sont à cet égard particulièrement remarquables: dès le début de sa carrière, il va prendre en compte les données locales, aussi bien constructives qu’historiques, pour développer une architecture en phase avec son pays d’origine, les Philippines.
Dans un numéro thématique de la revue Exchange consacré à la question de l’art aux Philippines, en 1964, Locsin publie un chapitre consacré à l’architecture. Sa vision du problème se départit du traitement du climat prôné en Occident: «La première préoccupation du constructeur philippin, et certainement la plus évidente dans son architecture, qui est après tout une poursuite du désir de l’homme de se protéger des éléments, est le climat et la flore qui en résulte. (...) Toutes ces conditions, auxquelles s’ajoute le fait que les Philippines se situent dans la ceinture tropicale et qu’elles sont donc sujettes à une chaleur, une humidité et une moiteur excessives, ont non seulement façonné le développement de l’architecture, mais également limité notre connaissance de son histoire en ne laissant que peu ou pas de vestiges du passé.»2 D’un côté, Locsin intègre la question du climat; de l’autre, il insiste sur l’idée d’une histoire «effacée» par les conditions naturelles. Selon lui, il faut réintégrer les leçons du passé car elles sont porteuses d’un enseignement éprouvé par le temps.
Un langage adapté au climat
Ces paramètres, Locsin les intègre dès le début de sa carrière, juste après l’obtention de son diplôme à l’Université de Santo Tomas de Manille, en 1953. Il les fera évoluer au fil des années. Sa première réalisation, la Holy Christ Sacrifice Chapel (1955), résout la question de la ventilation naturelle par une toiture en coque de béton armé d’une portée de 30 m, ouverte à son sommet et posée sur des piliers périphériques. Par ce principe spatial, la prouesse structurelle donne une grande force à l’intérieur tout en assurant une ventilation croisée de la nef et en protégeant les fidèles de l’ensoleillement direct. D’autres réalisations vont rapidement suivre, aussi bien publiques que privées, offrant à Locsin l’opportunité de développer un langage cohérent, adapté à l’archipel.
Parmi celles-ci, l’immeuble de logements Monterey Apartement (1957) illustre son usage du brise-soleil, à contrecourant du cliché dans lequel l’architecture moderne l’avait enfermé, comme le note Angel Nakpil3 dans un discours aux étudiants de la faculté d’architecture de UST: «Le brise-soleil, dans toutes ses interprétations possibles, est ainsi devenu le symbole de l’architecture ‹moderne› locale, une marque de fabrique à apposer sur la façade d’un bâtiment indépendamment de ses valeurs utiles»4, questionnant en cela l’usage purement stylistique d’un élément développé à l’origine pour améliorer le confort des usagers. Locsin, quant à lui, profite du développement frénétique de Makati, le nouveau centre administratif de Manille, pour bâtir des immeubles de bureaux dont les façades vont acquérir de la profondeur afin de diminuer l’ensoleillement direct. Dans ses premières réalisations, comme le Sarmiento Office Building (1962), le brise-soleil est rapporté à la façade et réalisé au moyen de plaques de béton suspendues. Ce langage va évoluer vers des bâtiments dont l’expression plus radicale est obtenue par une réduction des éléments visibles. On peut inclure dans cette catégorie la First National Bank (1972) dont l’alternance des vides et des pleins est obtenue par un empilement de plaques horizontales en béton armé ou encore le Locsin Building (1979) construit en plein cœur de Makati.
Une variante de cette typologie de façades va être réalisée dans le Population Center (1972) pour lequel un système d’avant-toits inclinés à 45° se projette au-delà des ouvertures de façades. Dans ce projet, la typologie horizontale permet de réintégrer la notion de ventilation naturelle favorisée par des galeries extérieures de distribution, ce que les contraintes de site ne permettaient pas dans les autres immeubles administratifs. Le développement de ce principe typologique étalé est particulièrement présent dans l’architecture domestique que Locsin développe dans les nombreuses commandes de villas privées qu’il obtient dès la fin des années 1950. Plutôt que de créer une rupture avec l’architecture développée sous la colonisation espagnole puis américaine, il va au contraire s’en inspirer et adapter un modèle de construction qu’il appelle bungalow, auquel il fait subir une série d’adaptations. Il crée par exemple des espaces intermédiaires intérieurs en plein air de type patios, qui permettent d’amener de la fraîcheur à l’intérieur et s’intègrent à l’architecture domestique. Dans ce sens, la maison qu’il construit pour lui-même en 1963 est un aboutissement qui prend ses racines dans certaines réalisations antérieures comme la Villa Ho (1958).
Apprendre de Locsin?
Aujourd’hui, les conditions climatiques de Manille sont rendues plus extrêmes par une densification urbaine qui provoque des îlots de chaleur dépassant par endroits les 40 °C, et rend caducs les principes développés dans les années 1960. D’autres projets de Locsin, notamment une série d’hôtels situés cette fois dans des zones littorales, comme le Davao Casino Hotel (1980), semblent s’adapter aux conditions climatiques locales. La coupe dans le bâtiment des chambres montre l’insertion d’un jardin intérieur qui amène de la fraîcheur au cœur même du volume. Si des solutions de ce type semblent envisageables, il faut garder à l’esprit qu’elles sont gourmandes en espace alors que la pression sur le foncier ne cesse d’augmenter dans l’archipel.
La monographie, la première basée sur un dépouillement complet des archives du bureau de Locsin, cherche à mettre en valeur le travail d’un architecte qui a eu la capacité d’intégrer différents paramètres, qu’ils proviennent de l’architecture vernaculaire, moderne ou coloniale, pour en faire une synthèse adaptée aux besoins des conditions locales. Espérons que l’œuvre de Locsin, encore peu connue, permettra d’ouvrir une réflexion dans ce même sens, à savoir s’inspirer non pas d’une stylistique générique ne tenant pas compte des leçons du passé, mais d’une démarche intégrative permettant de répondre aux défis du réchauffement climatique.
Notes
1. Voir Sascha Roesler, «Le défi d’une théorie architecturale contemporaine du climat urbain», Tracés 04/2021.
2. Leandro V. Locsin, «The Elusive Filipino Soul in Architecture», Exchange 4/33 1964, pp. 18-25, p. 19.
3. Angel S. Nakpil (1914-1980) est l’un des architectes leaders de la reconstruction d’après-guerre aux Philippes, où il exerce après des études sous la direction de Walter Gropius à Harvard. Un de ses bâtiments les plus emblématiques est le National Press Club de Manille, référence indéniable au maître allemand, notamment dans sa cage d’escalier vitrée.
4. Angel S. Nakpil, NAKPIL, Address on a review of the Philippine Architecture, Manila, University of Santo Tomas Press, 1956, p. 16.