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Critique
"Une histoire se déroulant au début du siècle dernier peut-elle intéresser des spectateurs du IIIe millénaire?
La réponse est affirmative, selon Edith Wharton (1862-1937), auteur du roman que Terence Davies a découvert il y a une quinzaine d'années: ""Quand une histoire est universelle, elle est d'actualité, quelle que soit l'époque à laquelle elle est située. Il y a d'extraordinaires similitudes dans cette histoire avec des milieux et des familles d'aujourd'hui"".
Ainsi, au-delà des costumes, des décors et du langage faisant penser à THE GOLDEN BOWL inspiré à James Ivory par Henry James (avec qui Edith Wharton a entretenu une correspondance nourrie), CHEZ LES HEUREUX DU MONDE parvient à émouvoir le spectateur contemporain sur la lente descente aux enfers d'une jeune femme qui avait apparemment tout pour ""réussir"".
Lily Bart (Gillian Anderson, qui quitte avec aisance son rôle de la série X-FILES) mène une existence dorée, en digne fleuron d'une jet-set new-yorkaise singeant la haute société britannique dans ce qu'elle a de plus empesé dans ses règles rigides mais aussi hypocrites. Un peu candide, elle se laisse prendre au jeu des apparences et de Mammon tout-puissant; si son charme lui permet d'évoluer avec grâce, elle s'enlise peu à peu dans des dettes (elle joue au bridge pour de l'argent, même le dimanche!) qui dépassent ses possibilités financières. Elle rêve d'un mari fortuné mais pas ennuyeux; trop honnête pour ""se vendre"", refusant de monnayer sa beauté pour se refaire, elle passe de déconvenue en déconvenue, se compromet et en compromet d'autres. Ceux qu'elle fréquente estiment qu'elle fait le bon choix au mauvais moment, ou le mauvais choix au bon moment... Au bout du compte, abandonnée par ses ""amis"", elle vivote comme apprentie modiste et ne voit plus qu'une issue à sa déchéance.
Terence Davies (DISTANT VOICES, STILL LIVES; THE LONG DAY CLOSES; LA BIBLE DE NEON), né à Liverpool en 1945, a d'abord cherché aux Etats-Unis un cadre pouvant évoquer la New York de 1905; il s'est rabattu sur Glasgow, séduit par de remarquables éléments d'architecture victorienne, et de vénérables demeures particulières ont parfaitement rempli leur office de somptueuses résidences campagnardes. Mais l'oeil ne reste pas hypnotisé par la splendeur du spectacle, des costumes, des intérieurs et des accessoires. Le réalisateur a osé un film lent et long, prenant le temps de voir vivre ses personnages qui jouent leur comédie humaine comme si nous y étions, s'attardant sur des expressions, des regards, des gestes esquissés, et effaçant ses scènes par de calmes fondus vaporeux.
La distribution est excellente, la direction d'acteurs magistrale. Le spectateur se laisse entraîner par un fleuve majestueux mais non dépourvu de tourbillons, et apprécie un choix musical raffiné. Il constate - sans trop de surprise - qu'une certaine société n'a pas attendu DYNASTY ou DALLAS pour se construire un monde impitoyable dont les ""valeurs"" sont notamment un honneur de façade, la course au profit, le cynisme, le mépris des faibles."
Daniel Grivel