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Dans sa discussion du prioritarisme, le philosophe Roger Crisp (Oxford University) introduit la notion de spectateur impartial, vertueux et bienveillant, qui lui est inspiré par Adam Smith[1]. Ce spectateur imaginaire est impartial dans le sens où des montants d’utilité (de plaisir, de satisfaction) identiques, obtenus par tel ou tel individu, comptent moralement de façon identique à ses yeux. Mais cette impartialité, vis-à-vis des quantités d’utilité qu’obtiennent les individus, n’est pas assez vertueuse selon Crisp. Un spectateur vertueux doit en effet, pour mériter ce titre, se sentir moralement concerné par ceux qui sont défavorisés ; c’est là la vertu de la compassion. Symétriquement, un spectateur qui ne ressent pas de sollicitude (feeling of caring) particulière envers les plus défavorisés souffre d’un vice : il manque de compassion (he is uncompassionnate). A partir de ces prémisses conceptuelles, Crisp formule le principe de la compassion.
Le principe de la compassion
Une priorité absolue doit être accordée aux individus qui se trouvent en dessous d’un certain seuil de ressources. Ce seuil de ressources est celui à partir duquel il existe un devoir de ressentir de la compassion pour autrui[2]. Plus les individus en dessous de ce seuil sont défavorisés, plus ils sont nombreux et plus on pourrait améliorer la quantité de bien-être qu’ils reçoivent, plus il est moralement important de les aider. Concernant les individus se trouvant au-dessus de ce seuil de ressources, il n’y a pas de priorité particulière pour qui que ce soit.
Par ailleurs, si, dans une société donnée, il y a uniquement des riches et quelques pauvres qui arrivent à assurer leur survie par eux-mêmes et même à acquérir quelques biens, alors, selon le principe de compassion, il faut tout de même procéder à des transferts de ressources des plus riches aux plus pauvres[3]. En effet, la compassion doit s’arrêter uniquement lorsqu’il n’y a plus de manques observables chez les individus ; lorsque la pauvreté absolue n’est plus visible. Toutefois, si la compassion doit s’arrêter à ce moment-là, la bienveillance ne doit, elle, pas s’arrêter pour autant[4].
Au principe de compassion, Crisp adjoint en outre un principe de suffisance[5] :
La compassion pour x est appropriée jusqu’au point où x a atteint un niveau de bien-être tel que x peut vivre une vie suffisamment bonne.
On notera que cette théorie de la compassion est suffisantiste, puisque la compassion doit s’arrêter lorsque la suffisance est atteinte. En critiquant le prioritarisme et en tentant de l’améliorer, Crisp se retrouve donc à défendre une position suffisantiste. Ceci tend à nous indiquer que nous ferions mieux de nous intéresser directement au suffisantisme plutôt qu’au prioritarisme. Ce que je ferai prochainement dans mes prochains billets sur ce sujet.
Adrien Faure
[1] Cf. Smith Adam, Théorie des sentiments moraux, 1759.
[2] Ressentir de la compassion dans d’autres types de circonstances serait-il systématiquement surérogatoire pour Crisp ?
[3] Ici, on voit que Crisp s’oppose, tout comme Frankfurt, à limiter les devoirs moraux des individus à assurer la simple survie d’autrui.
[4] On retrouve la même distinction, entre devoir général d’assistance en personne en situation d’urgence et devoir de bienveillance, chez Ayn Rand (cf. La Vertu d’égoïsme).
[5] Qui semble redondant par rapport au principe de compassion.