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La Charte des Nations Unies stipule que le secrétaire général est «le plus haut fonctionnaire de l’Organisation». Dans l’entendement usuel, un secrétaire général est un membre de la direction, assumant surtout des fonctions administratives et financières. Il contrôle la gestion et supervise les activités des services. Il soumet des rapports aux instances dirigeantes. Il ne dispose pas de fonction véritablement directoriale. Même s’il occupe le rang le plus élevé, il reste un «fonctionnaire». Certes, il jouit d’une certaine marge d’initiative, pouvant «attirer l’attention du Conseil de sécurité» dans certaines circonstances. Son pouvoir demeure néanmoins limité. Il doit se plier aux volontés des États membres. Dans l’état actuel du monde, on ne peut sans doute pas attendre davantage.
Le deux premiers secrétaires généraux furent scandinaves: norvégien, Trygve Lie, puis suédois, Dag Hammarskjöld. L’ONU n’avait alors pas la dimension universelle actuelle. À la mort brutale du second, les tensions entre les États-Unis et l’URSS étaient vives. Les puissances ne parvenaient pas à s’entendre sur la désignation de son successeur. Dans l’impasse au plus fort de la Guerre froide, le choix se porta finalement sur un diplomate et homme politique d’un État non-aligné, le Birman U Thant. Il remplit deux mandats de cinq ans. La fonction revint ensuite à une personnalité d’un pays européen neutre, l’Autrichien Kurt Waldheim. En 1981, la Chine mit son véto à sa réélection pour un troisième mandat. Par une sorte de règle tacite, les mandats, limités à deux fois cinq ans, furent dès lors attribués par rotation géographique aux quatre continents suivants: Asie (U Thant), Europe (Waldheim), Amérique latine (Perez de Cuéllar), Afrique (Boutros-Ghali et Annan), Asie (BAN Ki-moon) et l’Europe à nouveau depuis 2017 (Guterres).
L’élection de ce neuvième secrétaire général prit une tournure nouvelle. Premièrement, au nom de l’efficacité et de la crédibilité, les procédures d’élection furent moins opaques que par le passé. Dès juin 2016, les candidats déclarés et officiellement soutenus par leur gouvernement furent auditionnés par l’Assemblée générale. Ils se prêtèrent à un débat public télévisé. Les dossiers furent transmis au Conseil de Sécurité. C’est en effet l’organe qui, en toute hypothèse, détermine le choix. L’Assemblée élit, mais le Conseil décide préalablement! Deuxièmement, et à juste titre, les pressions furent fortes pour qu’une femme fût choisie. Kofi Annan avait préconisé cette mesure depuis plus d’une décennie. Deux Bulgares sortaient du lot. Toutefois l’une paraissait trop proche et l’autre trop hostile à la Russie! Deux Latino-américaines et une Néo-zélandaise de grande valeur étaient également en lice, avec certaines chances de succès, à condition que le tournus géographique par continent fût abandonné. Dans les faits, rien ne changea: un homme, européen, fut nommé, ancien Premier ministre du Portugal.
Boutros-Ghali, non réélu à cause de l’hostilité américaine fut remplacé par Kofi Annan. L’Afrique occupa donc le siège pendant 15 ans plutôt que 10 ans. Tous les secrétaires généraux avaient précédemment été des diplomates ou/et des hommes politiques. Kofi Annan, lui, a gravi tous les échelons de la fonction publique internationale. C’est sans doute la raison pour laquelle il fut le plus efficace. Il fut collaborateur de l’OMS et du Haut-Commissariat pour les Réfugiés à Genève, de la Commission économique pour l’Afrique à Addis Ababa, puis du Siège de l’Organisation à New York. Il y remplit la plus haute fonction administrative et financière. Il fut nommé à la tête du Département des Opérations de maintien de la paix, alors que celles-ci connaissaient un volume inédit, avec la fin de la Guerre froide. Il connut deux échecs dans cette fonction, à savoir une tentative de génocide au Rwanda en 1994, qui fit des centaines de milliers de victimes, et le massacre de Srebrenica dans l’ex-Yougoslavie en 1995. Dans le premier cas, il avait sans doute manqué de réagir rapidement. L’ONU et le président Clinton étaient alors fatigués et échaudés par le fiasco de l’opération en Somalie.
On le lui a reproché, mais il convient aussi de souligner tous ses nombreux autres succès, dont l’opération au Cambodge qui fut la plus importante, complexe et spectaculaire de l’histoire des Nations Unies. Le drame rwandais n’a jamais quitté sa mémoire. Nommé secrétaire général en 1996, il œuvra pour que cela ne se reproduise plus. Il créa une commission, dont l’ancien président du CICR, Cornelio Sommaruga, fut membre, qui développa le concept d’ «obligation de protéger», malhonnêtement évoquée sous son successeur, en Libye. Il fut un avocat brillant des Droits de l’homme. Alors qu’il luttait pour réformer son administration, malgré les interférences des États membres, il tenta moult médiations afin d’éviter les conflits, particulièrement en Irak. Il condamna l’intervention américano-britannique en 2003, sans l’aval du Conseil de sécurité. Il fut dès lors en butte à l’hostilité de Washington. L’histoire dira le bilan très positif de sa mission à la tête de l’Organisation.
«Vous irez loin Kofi»
Personnellement, j’ai rencontré pour la première fois Kofi Annan, lorsque j’étais étudiant, au début des années 1960. Il faisait partie d’un groupe de jeunes leaders de pays nouvellement indépendants. Une fondation américaine finançait, à l’Institut Universitaire de Haute études internationales, un programme d’étude et de formation spécifique à la diplomatie. Le professeur Freymond lui avait dit, en ma présence: «Vous irez loin Kofi, je vous vois Premier ministre de votre pays!». Je l’ai retrouvé plusieurs années plus tard, lorsque je suis entré au service des Nations Unies. J’y ai atteint le grade de sous-secrétaire général, titre hiérarchique et non fonctionnel. À la tête d’un organe autonome, je faisais rapport à l’Assemblée générale et dépendais d’un Conseil d’administration dont il était membre ex officio. Je n’ai donc pas été son collaborateur direct. Toutefois, je n’ai jamais manqué de rechercher -et d’obtenir- ses conseils et son appui.
Lui, et sa chère épouse Nane, suédoise dont l’une des grand-mères était d’origine neuchâteloise, restaient très attachés à la Suisse romande. Kofi y avait développé des amitiés qui durent depuis quelque soixante ans. À leur retraite, ils avaient acheté une modeste villa à Founex, où ils étaient installés et d’où ils conduisaient de nombreuses initiatives intellectuelles, artistiques et philanthropiques.
Je conserve l’image d’un homme bon, serein, dévoué et humble nonobstant ses hautes fonctions et surtout universel. Lorsque l’on s’approchait pour lui serrer la main, on était envahi d’ondes positives. Un mot le définit: noblesse, dans tous les sens du terme.