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ne pense point à leur faire connaître les choses qui seraient à leur portée, ce monde qu'ils habitent, cette terre qui les soutient, les productions qui les nourrissent, les animaux qui les servent, les hommes qui s'emploient à satisfaire leurs besoins, les métiers et les arts industrieux dont ils retirent tant d'usages, les événements qui ont produit tant de révolutions chez les peuples, et autres objets d'un intérêt général, qu'il est honteux d'ignorer, et dont il faut absolument instruire les enfants, si l'on ne veut les exposer au risque de les ignorer pour toujours et de jouer toute leur vie le triste rôle de pédants, hérissés d'une science stérile, et destitués de l'expérience qui est la base de toutes les sciences vraies et utiles.
30 On néglige de les instruire de leur langue maternelle, quoiqu'elle soit proprement la seule dont ils soient capables d'acquérir une connaissance un peu exacte, à mesure qu'ils avancent dans la connaissance des choses; la seule qu'ils puissent apprendre facilement par l'usage, et se rendre familière par l'habitude : et avant qu'ils soient en état d'exprimer dans cette langue les choses les plus communes de la vie, on les applique à l'étude d'une langue étrangère, ancienne et morte, et qu'il leur est même impossible d'étudier régulièrement, ni d'entendre, sans le secours d'une connaissance assez exacte et approfondie de leur propre langue. La raison de ce que je dis ici est toute simple. Quand on apprend
par l'usage sa langue maternelle, on est dans le cas de lier sans cesse immédiatement les mots avec les idées ou les objets ; mais dès qu'on étudie une langue étrangère, on est contraint, par une suite naturelle de la constitution de l'esprit humain, d'en lier les mots immédiatement avec les mots correspondants de sa propre langue; et cela demande nécessairement qu'on connaisse auparavant bien ceux-ci, qu'on en ait même l'usage très familier pour les rappeler promptement au besoin et sans équivoque sur leur véritable valeur. Comment d'ailleurs bien saisir le mécanisme, le génie, les idiotismes d'une langue étrangère quelconque, si l'on n'est en état d'en faire un parallèle continuel avec la sienne propre, pour en marquer les analogies ainsi que les différences, et en rapprocher les tableaux ?
4° Quelle est encore cette langue étrangère à laquelle on croit qu'il est si essentiel d'appliquer les enfants dès leur entrée dans les collèges ? C'est une langue riche, sans doute, intéressante par son énergie et ses beautés, que le monde savant a adoptée de préférence depuis bien des siècles; mais c'est aussi une langue des plus difficiles par sa composition très compliquée, par la multitude prodigieuse de ses tours et de ses idiotismes, et par le peu d'analogie qu'elle a avec la nôtre pour la construction. Bien des gens pensent comme moi, qu'il vaudrait beaucoup mieux commencer l'instruction par la langue grecque, non moins riche, non moins belle que la langue
latine, mais beaucoup plus simple dans ses éléments, plus régulière dans sa formation, plus naturelle dans sa marche, ou du moins plus aisée à saisir pour nous et qui est autrement instructive dans son éthymologie, puisqu'il en rejaillit les plus grandes lumières sur la langue latine et toutes celles qui en sont dérivées, lesquelles les jeunes gens dès là même apprendraient avec beaucoup plus de facilité, s'ils avaient auparavant étudié un peu à fond la langue à laquelle elles doivent principalement leur naissance.
5° Si du moins on leur apprenait la langue latine à peu près comme ils apprennent leur langue maternelle, par l'usage et l'habitude, à mesure qu'on les pousse dans la connaissance des choses ; si du moins, pour les en instruire, l'on suivait quelque méthode véritablement élémentaire, à leur portée, et qui n'eût rien de rebutant : mais que fait-on au contraire ? Avant qu'ils aient aucune idée quelconque de cette langue; avant qu'ils aient jamais ouï parler du peuple fameux qui en a fait usage; avant qu'ils aient pu y prendre aucun intérêt ni goût, on leur met entre les mains un assez gros livre appelé Déclinaison ; et les premières tâches qu'ils ont à apprendre par ceur dans ce livre, ce sont les cas, nominatif, génitif, datif, accusatif, vocatif et ablatif, puis les genres, masculin, féminin et neutre, et les nombres singulier et pluriel; viennent ensuite des noms substantifs de diverses déclinaisons, des articles, des pronoms, des adjectifs, positifs, comparatifs, superlatifs ; après cela succèdent des verbes avec leurs temps, présent, futur, prétérit, imparfait, parfait, plus que parfait, et avec leurs modes, indicatif, impératif, optatif, infinitif, participes, sans oublier les supins et les gérondifs, et des formes qui les distinguent en verbes actifs, passifs, déponents, neutres, impersonnels; tout cela est suivi de légendes de particules sans fin, adverbes, etc.
Ces termes-là ont sans doute un sens, et peuvent être employés utilement entre gens qui les comprennent, mais ce sont des termes d'art qui ne peuvent être entendus sans être définis, et leur définition n'est pas si aisée à saisir, puisqu'elle embrasse nécessairement des notions de métaphysique et de grammaire générale, notions abstraites, composées, et même assez compliquées, dont les enfants sont absolument incapables. Tout cet appareil de déclinaison se réduit donc pour eux à des mots vides de sens, qu'ils ne sauraient apprendre que par cour, comme pur objet de mémoire, où le jugement n'a point de part, et qui ne leur présentant de là qu'obscurité et difficulté, sans aucun intérêt, ne peuvent que leur inspirer, dès le début, un dégoût complet pour l'étude de toutes les langues et de toutes les sciences, ou devenir pour eux une source intarissable de fausses idées dont les influences pourront leur être funestes pour le reste de leurs jours.
Que n'aurais-je pas encore à dire sur le second livre qu'on met entre les mains des enfants, la Grammaire, où il semble qu'on se soit plu à multiplier les règles pour avoir occasion d'entasser les exceptions ?
6o A ces deux livres on en joint deux autres plus volumineux encore, appelés Dictionnaires, l'un latin-français, l'autre français-latin, où les mots sont rangés par ordre alphabétique, c'est-àdire, sans aucun ordre naturel et dans la plus horrible confusion. A chaque mot latin, dans le premier, répondent cinq ou six mots français; à chaque mot français, dans le second, répondent cinq ou six mots latins; il faut que l'enfant apprenne à y chercher les mots de l’une et de l'autre langue, et qu'il se forme à l'art de deviner lequel, d'entre les cinq ou six mots indiqués, mérite la préférence, comme répondant le mieux à l'énergie de celui dont le sens doit être rendu; et voici à quoi il doit appliquer l'usage de ce merveilleux talent :
Avant qu'il ait encore acquis aucune connaissance de la langue latine, et pendant qu'il ne fait encore que bégayer son français, on lui prescrit les fragments d'auteurs latins pour en faire la version, et dans cet exercice, il faut qu'il applique ce qu'il sait de sa déclinaison, souvent même qu'il suive les règles qu'on ne lui a point encore apprises, et toujours qu'il cherche dans son dictionnaire latin-français la signification de chaque mot; sur toutes choses, qu'il tombe précisément