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Les sciences de l’éducation sont un champ de recherche universitaire relativement récent. La notion même d’éducation est complexe et a connu une évolution dans sa conceptualisation.
L’évolution conceptuelle. Les sciences de l’éducation ont émergé au cours du XXe siècle: plus précocement en Suisse, avec la création en 1912 d’un institut de Sciences de l’éducation à Genève, qu’en France où elles ont été instituées officiellement en 1967. Les sciences de l’éducation sont un champ interdisciplinaire qui réunit principalement la psychologie, l’anthropologie, la sociologie, la philosophie et la didactique.
La notion d’éducation a elle-même connu une évolution au cours du XXe siècle. Le fondateur de la sociologie française, Emile Durkheim, était en charge au début du XXe siècle d’un cours de pédagogie. Il y proposa cette définition: «L’éducation consiste en une socialisation méthodique de la jeune génération.» Cette définition laisse apparaître que l’éducation est limitée à l’enfance et à la jeunesse.
Après la Seconde Guerre mondiale, les notions d’«éducation permanente» et d’«éducation tout au long de la vie» viennent remettre en question l’idée que l’éducation serait une notion limitée aux enfants. Cela dit, il est courant également d’utiliser le terme «formation» lorsqu’il s’agit d’adultes. On parle par exemple de «formation existentielle» pour désigner le processus par lequel on se forme par les expériences de l’existence.
Par ailleurs, tout comme la notion d’«éducation tout au long de la vie» promue par l’Unesco, la distinction entre éducation «formelle» (le système éducatif scolaire), «non formelle» (la formation hors l’école) et «informelle» (les apprentissages de la vie quotidienne) vient élargir le champ de l’éducation.
L’éducation et la formation apparaissent donc comme des processus anthropologiques qui s’inscrivent dans tous les moments de l’existence humaine.
Ainsi, étudier l’éducation et la formation ne signifie pas uniquement travailler sur l’enfance ou encore sur le système scolaire. Cette étude consiste à s’intéresser à tous les phénomènes sociaux possibles, sous l’angle des apprentissages qui y sont réalisés. De ce fait, les sciences de l’éducation ne portent pas sur un objet en particulier au contour délimité, mais constituent davantage un angle d’approche de l’ensemble de la réalité sociale.
Il est même possible d’aller plus loin qu’une simple définition anthropologique culturelle pour intégrer l’anthropologie de la nature, avec la notion d’écoformation (développée par Gaston Pineau). Elle consiste à s’intéresser à la relation formative ou éducative de l’être humain dans sa relation avec la planète Terre.
Les études critiques en éducation. Néanmoins, les sciences de l’éducation telles qu’elles se sont développées dans les pays francophones sont restées assez extérieures à ce qu’on appelle, entre autres dans le monde anglo-saxon, les «études critiques en éducation».
Ces perspectives critiques se sont nourries ces quarante dernières années des différentes approches marxistes et postmarxistes, foucaldiennes, féministes, queer, antiracistes et décoloniales, technocritiques… Les études critiques en éducation explorent la tension entre sociologie critique et philosophie de l’émancipation.
D’un côté, la sociologie critique dévoile les rapports sociaux de pouvoir à l’œuvre dans la réalité sociale. En particulier, l’analyse critique de l’éducation porte sur le rôle des idéologies dans l’éducation et la formation – ce que Paulo Freire appelle «la mystification».
Elle analyse également le rôle des socialisations de genre et de classe en montrant comment l’éducation est genrée et reproduit des inégalités sociales de classes; elle peut aussi mettre à jour les discriminations ethnoraciales ou validistes.
La sociologie critique s’intéresse enfin à la manière dont la civilisation matérielle exerce une contrainte sur l’éducation: mode de production économique, technologies ou encore modes de consommation.
De son côté, la philosophie de l’émancipation insiste sur la dimension émancipatrice de l’éducation. De ce fait, elle met l’accent sur les capacités de résistance individuelle et collective, sur le rôle de l’imagination utopique dans la transformation sociale. C’est par exemple ce qu’effectue Paulo Freire avec l’«éducation populaire conscientisante».
Comme le souligne cet auteur au sujet de l’utopie, cette dernière a un rôle de «dénonciation» (critique) et d’«annonciation» (nous faire entrevoir qu’un autre monde est possible).
La relation entre ces deux pôles des sciences de l’éducation est dialectique. Les sciences sociales dévoilent les rapports sociaux de pouvoir qui sont à l’œuvre, y compris dans les mouvements éducatifs d’émancipation. Mais la philosophie de l’émancipation est nécessaire pour ne pas tomber dans un fatalisme sociologique.
Le plus dangereux est une éducation à visée émancipatrice sans critique. Car l’émancipation est un processus sans fin, qui a donc besoin de la critique pour se renouveler sans cesse.
* Sociologue et philosophe de formation, ses recherches portent sur l’éducation populaire. Cofondatrice de l’IRESMO, Paris, http://iresmo.jimdo.com