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Impropriétés de termes et de prépositions
°Au plan de, au niveau de
Remarque. — Dire ou écrire °au plan de, n’est pas correct : comme son nom l’indique, un plan évoque une surface plane. Employé au sens figuré, plan est précédé de la préposition sur ; c’est au sens propre qu’il s’emploie avec la préposition à : au premier plan, à l’arrière-plan, mais en gros plan. Ajoutons qu’il est souvent concurrencé, dans le mauvais usage d’aujourd’hui, par la locution au niveau de, véritable tic linguistique qui, depuis des décennies, sévit dans tous les domaines, ayant littéralement envahi la langue écrite et parlée ! Or c’est une incorrection, puisque au niveau de signifie à la hauteur de par rapport à un plan horizontal, donc perpendiculairement à ce plan. C’est au point de vue de qu’il faut employer. Ainsi une phrase du type : °Au niveau des objectifs à atteindre, le conseil d’administration est d’avis que… ; il faut écrire : quant aux objectifs / en ce qui concerne les objectifs, etc. S’il est correct de dire cet étudiant n’est pas au niveau de ses condisciples, il est faux de parler d’un cours de °niveau avancé : un cours est d’un niveau supérieur, moyen ou inférieur. Au niveau s’inscrit donc dans la verticalité.
Quant à sur le plan ‒ équivalant à au point de vue de, sous le rapport de, en ce qui concerne, dans le domaine, en matière ‒ il peut être accompagné d’un adjectif : sur le plan social, ou d’un complément déterminatif de nom : sur le plan des principes. L’auteur de la phrase suivante « ne faisant pas dans la dentelle », comme on dit familièrement, réunit dans cet exemple à ne pas imiter trois solécismes : « Oui, cela fera un demi-siècle seulement, le week-end prochain, que le suffrage féminin a été introduit en Suisse °au niveau fédéral, le 7 février 1971, alors qu’°au niveau des cantons, le processus s’est échelonné sur plus de trois décennies. Soit depuis le 1er février 1959 pour le canton de Vaud, alors que, le même jour, un objet similaire était rejeté °au plan fédéral par deux tiers des votants. Il faut les corriger comme suit : le suffrage féminin a été introduit en Suisse °sur le plan fédéral [en matière fédérale, dans le domaine fédéral]... Alors que, pour ce qui est [ou était] des cantons, le processus s’est échelonné… un objet similaire était rejeté sur le plan fédéral [au point de vue fédéral]…, tandis que… Enfin, on relèvera l’équivoque de rejeter °au plan…, ainsi que la répétition d’alors que, le second pouvant être remplacé par tandis que. Quant à la ponctuation, nous l’avons corrigée, car elle était elle aussi déficiente.
Construction grammaticale fautive : une machine à remonter °le temps
Et si le Valais se dotait de sa machine virtuelle à remonter °le temps ?
Les organisateurs vous proposent de remonter °le temps, de la formation géologique à la °fréquentation humaine ???
Outre le solécisme incriminé, il y a littéralement contresens : il faudrait dire descendre le cours du temps !!! La formation géologique précédant de quelques millions d’années l’apparition de l’homme sur la terre… Si l’on remonte bien un mécanisme, par exemple une montre mécanique, on remonte par l’esprit dans le temps, ce qu’atteste l’expression aussi loin que remontent mes souvenirs ; on remonte donc par la pensée à l’origine d’un phénomène, aux raisons des choses, jusqu’à un temps donné, jusqu’à l’Antiquité par exemple.
En revanche, on remonte une rivière, le cours d’un fleuve 1Emploi de la fin du XIIe s., repris au début du XVIIe s. de même qu’on remonte un escalier. Etant donné que l’on dit sur ce modèle remonter le cours des ans, on peut penser que la faute incriminée (remonter °le temps) viendrait de cet emploi… Il n’en demeure pas moins que ce qui distingue de l’emploi prépositionnel l’emploi transitif du verbe remonter est le caractère concret ou abstrait, imaginaire du complément de ce verbe.
Terminons par cet exemple en forme d’explication, emprunté au poète Alphonse de Lamartine (1790-1869) ; phrase liminaire de son premier recueil poétique, paru en 1820 : « L’homme se plaît à remonter à sa source ; le fleuve n’y remonte pas. C’est que l’homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. » Méditations (1re préface).
Un point de syntaxe : bien que, quoique + subjonctif
Exemples fautifs : Je suis contente de savoir que sa famille n’a pas été touchée par les incendies, bien que je °ressens beaucoup de tristesse pour tous ceux qui en souffrent. — J’avais pas mal de scènes de nu, bien que mon corps °était loin d’être au mieux de ses formes…— Dans Astérix, le contexte historique importe assez peu, quoique (…) il °est présent à chaque page…— Bien que j’°aimais Popeye quand j’étais gamin… — C’est un cas exceptionnel de demander congé le matin même, bien que mes collègues °ont conscience de la place du parapente dans ma vie. — La question n’est pas tranchée, bien que les autopsies pratiquées sur les patients décédés en France °devraient permettre d’y voir plus clair.
Associé à que, appelé conjonction universelle du français, l’adverbe bien forme une locution concessive-oppositive et doit être de ce fait suivi du mode subjonctif, même dans le cas d’un fait réel : bien qu’il pleuve depuis ce matin, je sortirai quand même me promener au grand air. Même si de grands écrivains se sont permis d’employer l’indicatif, présent ou futur, pour marquer la réalité ‒ ce qui en fait est faux ! ‒ ou le conditionnel, pour marquer l’éventualité, il ne faut pas s’autoriser de ces tolérances pour éviter le mode du dynamisme psychique.
« Les ligatures d’opposition-concession (bien que, quoique, malgré que, encore que) sont régulièrement suivies, en français moderne, du subjonctif. (…) Si d’une part la concession implique toujours quelque effort de l’esprit ou une intervention de la sensibilité, et si, d’autre part, l’opposition déclenche naturellement ce ressort de la volonté qui met en jeu le subjonctif, l’emploi de ce mode dans la phrase d’opposition-concession semble parfaitement justifié. » 2G. et R. Le Bidois, Syntaxe du français moderne, t II, § 1560, p. 508.
Quoique, plus fréquent que bien que ‒ qui appartient plutôt à la langue littéraire ‒ provient de la combinaison du pronom quoi avec la forme atone que, qui est proprement un conjonctif de valeur indéfinie 3ou une conjonction, soit un élément de liaison entre la proposition principale et la subordonnée. — On appelait autrefois conjonctifs les pronoms relatifs principalement.. Malgré la séparation des deux éléments le composant, on a bien affaire à une locution conjonctive et non plus au conjonctif indéfini. Si, à l’origine, cette conjonction de subordination s’écrivait en deux mots, depuis le XVIIIe siècle, l’orthographe grammaticale distingue soigneusement deux emplois : celui de la conjonction de subordination d’opposition et celui du conjonctif disjoint ‒ ou pronom relatif indéfini ‒ qui s’écrit en deux mots (cf. infra) : Jurez de vous sauver, quoi qu’il puisse arriver. (Stendhal)
En ce qui concerne le non emploi du subjonctif dans ces tours concessifs, on se ralliera à l’opinion de Joseph Hanse, auteur du Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, qui, à propos de bien que écrit ceci : « Le subjonctif s’explique par l’opposition qui écarte, comme sans effet, comme aussi inopérant que s’il n’existait pas, le fait pourtant certain introduit par bien que : Il n’est pas venu, bien que nous l’ayons invité. Le subjonctif dans ce cas n’était pas encore généralisé au XVIIe siècle : c’est pourquoi il ne faut pas citer en faveur de l’indicatif des exemples classiques ; l’usage du subjonctif s’est depuis lors fermement établi et ne peut être remis en cause par des écarts, infiniment moins nombreux que les emplois réguliers, même si ces écarts se trouvent sous la plume de bons écrivains.
C’est aussi une erreur de vouloir justifier l’indicatif en disant qu’il marque la réalité du fait. Celle-ci est toujours affirmée en même temps que le fait est retiré, en esprit, du plan de la réalité : Bien qu’il fût mécontent (subj. imparfait !), il s’est montré très aimable. On peut mieux expliquer, sans vraiment le justifier, l’emploi de l’indicatif futur pour éviter l’équivoque du subjonctif présent, qui exprime aussi bien un présent qu’un futur, et l’emploi du conditionnel pour mieux marquer l’éventualité. Toutefois, mieux vaut, pour éviter ces écarts, tourner la phrase autrement, en recourant par exemple à un terme de liaison adversatif : mais, cependant, pourtant, néanmoins, toutefois, etc. Je vous permets de sortir ; cependant j’aimerais mieux que vous restiez ici : cette tournure est préférable au tour assez recherché : Je vous permets de sortir, quoique j’aimasse mieux que vous restiez ici. Enfin, pour éviter l’emploi du futur, on peut recourir à la forme périphrastique avec le verbe devoir au subjonctif présent : Quoique je ne doive pas venir demain, je préfère vous laisser espérer une surprise de dernière minute. La langue parlée familière dirait : bien que ne °devrais pas venir demain. Ce conditionnel heurte les oreilles sensibles…
Quoi…que, quel[le] / quel[le]s …que, quelque…que + subjonctif
Exemples fautifs (orthographe grammaticale) : On anticipe juste une situation qui arrivera °quoiqu’on pense. — X sera candidat, °quoiqu’il arrive. — °Quoiqu’il en soit, le premier avantage de ce “plaider coupable” est de permettre à l’homme d’affaires de °s’extraire de cette procédure judiciaire. — Ne pas rechercher non plus la croissance à tout prix, « °quoiqu’il en coûte » °Quelque soit son genre, un mot désignant une espèce animale est un terme épicène. — Je n’ai rien à me reprocher et [au lieu de ni] aucune raison de démissionner de °quoique ce soit.
Il faut bien sûr corriger toutes ces fautes d’orthographe grammaticale : quoi qu’on pense. — quoi qu’il arrive. — Quoi qu’il en soit. — quoi qu’il en coûte. Quel que soit son genre — Je n’ai rien à me reprocher °et [au lieu de ni] aucune raison de démissionner de quoi que ce soit.
Ces exemples prouvent assez que la syntaxe des propositions subordonnées concessives est peut-être bien la plus délicate de la grammaire française !
Quel…que : cette locution, où quel est adjectif, s’écrit en deux mots quand elle est immédiatement suivie du verbe être, éventuellement précédé de pouvoir ou de devoir : quelle que soit votre opinion, quels que puissent être ses arguments, les juges demeureront inflexibles. La locution quelque…que, où quelque est adjectif indéfini, exprime à la fois l’indétermination et l’opposition : quelques services qu’elle m’ait rendus, je ne lui dois rien ! — On remarquera l’accord du participe passé rendus avec services, c.o.d. placé avant lui ! Et encore : Quelque attention qu’on ait donnée à choisir les termes propres, excessifs, simples, il restera toujours quelque chose à rhabiller, à éclaircir, à préciser, à défendre, à fortifier, à raccourcir. (G. Lanson)
En revanche, dans la phrase quelque bons négociateurs qu’ils soient, ils n’ont pu convaincre la délégation étrangère, quelque étant adverbe reste de ce fait invariable. C’est le seul cas où, devant un adjectif suivi d’un substantif, il est adverbe, car sa valeur indéfinie porte sur l’adjectif qu’il précède. On a affaire ici à une proposition adverbiale ou circonstancielle de concession. Dans l’exemple suivant toutefois, où quelque reprend sa valeur d’adjectif indéfini, il introduit une proposition conjonctive essentielle : De quelques bonnes excuses que vous vous prévaliez ‒ quelques bonnes excuses que vous invoquiez ‒ je crains qu’elles soient jugées irrecevables. 4Cf. BU, § 1092, remarque.
Cette distinction, certes subtile, n’est pas évidente à percevoir : seule une analyse grammaticale serrée la fait apparaître. Nous nous devions néanmoins de la signaler.