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C’était une grande femme maigre et osseuse de cinquante ans. Elle était vêtue de la chemise de l’hôpital. Le long de ses bras nus ponctués d’hématomes ruisselaient des veines épaisses. Elle avait des doigts noueux aux ongles sales. Ses cheveux noirs dessinaient une tache sur l’oreiller bleu pâle. Elle avait un regard noir et brillant qu’elle biaisait immanquablement lorsque je m’approchais d’elle. Elle ne s’adressait jamais à quiconque sans cacher ses mains sous les draps ou sous ses cuisses. Tout en elle évoquait la solitude et les tourments qu’elle endurait. Les années de misère de son existence et l’alcool en excès étaient ainsi parvenus à effacer la substance vitale de son corps.
Elle était hospitalisée car elle présentait une dépendance à l’alcool et la récidive d’une hépatite alcoolique sévère. Son problème principal pouvait se résumer par le fait qu’elle était porteuse d’un foie qui ne supportait plus l’alcool et qu’elle ne savait pas retenir son envie de boire parce qu’elle ne supportait pas sa vie. Qu’aurait-elle eu à gagner en s’arrêtant de boire ? Une meilleure santé contre la joie de vivre ? Certainement pas. Le fait qu’on lui parle de sa santé ne contribuait d’ailleurs peut-être qu’à redoubler son envie d’alcool car elle buvait pour oublier, pour ne plus avoir peur, pour se sentir plus forte et moins seule.
C’est parce qu’elle ne tenait plus debout qu’elle a été adressée à l’hôpital. Elle ne mangeait plus depuis des semaines, elle buvait. En acceptant son admission, elle avait donc également accepté d’interrompre ses intoxications. Dans le service, on a pris en charge son hépatite. On lui a permis de s’alimenter. On s’est assuré de la réussite du sevrage de l’alcool. C’était une malade docile. Elle se laissait faire. Elle acceptait toutes les propositions de l’équipe. Certains malades se plaignent que les médecins ne disent rien. Elle, elle ne demandait rien même lorsqu’on l’interrogeait. Elle laissait les soignants dans le confort de leurs pratiques. L’évolution était favorable après quelques jours.
Le fait qu’il s’agissait de la quatrième hospitalisation pour les mêmes motifs indiquait bien la spirale destructrice dans laquelle cette malade était prise. Aucun soutien extérieur ne parvenait à influencer ses prises de boisson. A l’hôpital en particulier, nombreux étaient ceux qui lui rappelaient qu’elle risquait de mourir rapidement si elle continuait ainsi. De son côté, passivement, elle affirmait qu’elle avait compris cette fois-ci, qu’elle voulait guérir, qu’elle souhaitait reprendre un travail et récupérer sa fille. Elle prétendait en particulier que tout irait mieux si ces deux dernières conditions étaient réalisées car c’est parce qu’elle se sentait abandonnée qu’elle buvait. Evidemment, l’hôpital était en mesure de s’occuper de ses cellules hépatiques et de peupler transitoirement son désert affectif mais il se révélait à chaque fois incapable de soigner son être et de modifier les conditions de sa vie.
Puisque chacun sait qu’on ne peut se permettre de rater un diagnostic à l’hôpital, divers hépatologues et des psychiatres ont été consultés. Le réseau de soins ambulatoires a renouvelé ses services. L’équipe sociale a œuvré pour assurer la pérennité des prestations financières. Toutefois, depuis ces années où elle était au bénéfice d’aides diverses, le minimum que ces appuis lui procuraient contribuait aussi à sa passivité et à son isolement car tout changement de sa situation risquait de lui faire perdre le peu qu’elle avait. Les thérapeutes ne pouvaient eux aussi que ressentir de l’impuissance face à cette évolution.
Comment s’occuper d’une telle malade de façon pertinente à l’hôpital ? L’accueillir ; la nourrir ; lui proposer des médicaments ; lui accorder un temps de répit ; s’intéresser à son passé et aux conditions de sa vie actuelle ; l’aider à repérer ses ambivalences, ses rêves chimériques et les intentions qui ne dépassent pas le stade des bonnes résolutions ; aborder inlassablement les sujets des appuis psychosociaux et de la coordination avec le réseau de soins ; accepter d’organiser une sortie de l’hôpital ou de laisser la malade s’éloigner tout en sachant qu’il s’agira bientôt de l’accueillir à nouveau. En plus de cette liste, j’insiste sur l’importance de parvenir à se faire aider en tant que thérapeute. Ceci afin de conserver son énergie et de bonnes dispositions pour prévenir le rejet. Se préoccuper de la vie de ceux qui n’ont plus les ressources pour la modifier nécessite des qualités particulières. Dans mon expérience, la conscience de l’importance des forces de vie du thérapeute et de l’entretien actif de ces forces de vie constitue des contrepoids indispensables pour investir ces situations.