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Les traumatismes liés à l'alcool sont une composante majeure de la charge de morbidité et mortalité de par le monde, mais peu d'informations existent quant à la situation en Suisse. Sur la base des données de 3653 patients avec traumatisme et 3519 patients sans traumatisme ayant visités les urgences du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), les fractions attribuables d'accidents liées à la consommation d'alcool dans les six heures précédant la survenue de traumatismes ont été estimées. Les risques relatifs de survenue de traumatismes augmentent parallèlement à la quantité consommée et la part attribuable est de 17% chez les hommes et de 12% chez les femmes. Les traumatismes survenant lors de loisirs sont les plus grandement concernés et la plupart des traumas attribuables à l'alcool sont en lien à des niveaux de consommation faibles.
Les accidents et lésions traumatiques représentent approximativement 40% de la charge totale de morbidité et mortalité liée à l'alcool de par le monde.1 Un élément important dans le développement de tels indicateurs est le calcul de fractions attribuables d'accidents et de maladies liées à cette consommation. Ces fractions attribuables peuvent être interprétées comme étant la proportion d'accidents ou de maladies qui, dans une population spécifique, aurait été éliminée en l'absence de consommation d'alcool.2
Par contraste à la majorité des maladies liées à une consommation d'alcool chronique, comme par exemple les cirrhoses du foie, le niveau auquel la consommation d'alcool contribue à la survenue de traumatismes ne peut pas être établi sur la base d'études méta-analytiques, le mode de consommation et notamment les consommations excessives ponctuelles (heavy episodic drinking ou binge drinking dans la littérature anglophone) jouant souvent un rôle plus important que la consommation totale ou habituelle d'un individu lors de survenue de tels événements. En conséquence, la proportion de traumatismes liés à l'alcool varie largement entre différents pays ou même entre régions d'un même pays.3 Le niveau auquel la consommation d'alcool contribue à la survenue de traumatismes doit ainsi être déterminé séparément dans chaque culture et dans différents environnements.
En Suisse, les données sur les traumatismes liés à la consommation d'alcool sont rares et les données les plus récentes sur des accidents autres que les accidents de la circulation routière remontent au début des années 1990.4 Pour cette raison, la présente étude vise à mettre à jour la littérature suisse concernant les traumatismes liés à la consommation d'alcool.
Cette étude se base sur des données collectées dans la section chirurgicale du service des urgences du CHUV. La population cible était les patients âgés de 18 ans et plus, consultant les urgences entre 11 h 00 et 23 h 00. La collecte de données a eu lieu de manière quotidienne de janvier 2003 à juin 2004. La présente étude analyse les données de 3653 patients avec traumatisme et 3519 sans traumatisme.
Activités menées lors de la survenue du traumatisme
Le codage des activités menées lors de la survenue du traumatisme a été opéré sur la base de la Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes (CIM-10).5
La consommation d'alcool avant la survenue du traumatisme (avant l'admission pour les patients «non traumatiques») a été demandée en nombre de verres d'alcool consommés (approximativement 10-12 grammes d'éthanol pur par unité) sur la base des 24 heures précédant l'interview par périodes de deux heures. En se basant sur des périodes-temps communément utilisées dans la littérature,6-8 la consommation d'alcool dans les 24 et 6 heures précédant la survenue du traumatisme a été déterminée et catégorisée en quatre niveaux de risque :9
* sans risque : pas de consommation ;
* risque faible : un verre pour les femmes et jusqu'à deux verres pour les hommes ;
* risque modéré : deux à trois verres pour les femmes et trois à quatre verres pour les hommes ;
* risque élevé : quatre verres ou plus pour les femmes et cinq verres ou plus pour les hommes.
Les fractions attribuables à la consommation d'alcool (AAF, pour Alcohol attributable fractions) ont été calculées en utilisant une formule communément utilisée dans la littérature.10,11 Une fraction attribuable est en fait une fonction pondérée de la prévalence et des risques relatifs, qui est généralement interprétée comme étant la proportion d'un événement spécifique (maladie ou traumatisme) qui pourrait avoir été évitée en l'absence d'exposition à un facteur de risque défini ici une consommation aiguë d'alcool.2
Les fractions attribuables sont en ce sens fondamentalement différentes des risques relatifs en eux-mêmes. Par exemple, la probabilité de subir un accident de voiture lorsque l'on conduit avec un taux de concentration d'alcool dans le sang de 2,5 grammes par litre est certainement plus de 50 fois supérieure à celle rencontrée en conduisant avec un taux de 0,5 gramme d'alcool par litre de sang. Néanmoins, très peu de personnes prennent le volant après avoir bu de telles quantités d'alcool (2,5 g/l). Ainsi davantage d'accidents de la circulation routière sont attribuables à des niveaux de concentration d'alcool inférieurs (et donc à risque plus faibles), bien plus de gens prenant le volant après avoir consommé de faibles quantités d'alcool. Dans une perspective de santé publique, les fractions attribuables apparaissent donc plus importantes que les risques relatifs.
Les relations de risque entre consommation d'alcool et traumatismes ont été estimées au travers de modèles de régression logistique utilisant les cas non traumatiques comme groupe de référence (groupe contrôle). Les odds ratios (rapports de cotes en français) correspondants sont ici utilisés comme des approximations de risques relatifs permettant d'estimer les fractions d'accidents attribuables à la consommation d'alcool.
Comme le montre le tableau 1, le risque de traumatisme augmente avec l'augmentation de la consommation d'alcool (OR) et est plus élevé si la consommation est concentrée sur une plus courte plage de temps (6 heures avant traumatisme vs 24 heures). Dans les six heures précédant le traumatisme, 76,2% des hommes et 84,8% des femmes n'avaient consommé aucune boisson alcoolisée. Pour ce même laps de temps, 17,2% de tous les traumatismes subis par des hommes et 12% de ceux subis par des femmes étaient attribuables à l'alcool. En outre, 8,8% des traumatismes subis par des hommes et 7,6% des traumatismes subis par des femmes étaient attribuables à une consommation dite à bas risque. Ceci signifie que parmi les hommes, 51,2% de tous les traumatismes attribuables à l'alcool étaient liés à une consommation à bas risque (un à deux verres d'alcool). Chez les femmes, cette part était de 63,8% (un verre). Ainsi, malgré l'estimation d'associations de risque plus élevées chez les consommateurs d'alcool dit à haut risque, un plus grand nombre de traumatismes attribuables à l'alcool venaient de personnes ayant en fait peu consommé avant l'événement.
Concernant l'activité exercée lors de la survenue du traumatisme, trois conclusions peuvent être tirées (tableau 2). Premièrement, les traumatismes subis lors d'activités de travail ne sont généralement pas liés à une consommation d'alcool. Deuxièmement, les femmes montrent globalement des fractions attribuables plus faibles que les hommes dans toutes les activités sauf pour les traumatismes liés aux activités sportives. Troisièmement, les plus hautes fractions attribuables à l'alcool ont été trouvées pour les activités de loisirs, ainsi que pour d'autres activités qui se pratiquent en général également en tant que loisirs.
Il ne fait aucun doute que la consommation d'alcool est un facteur causal lors de la survenue de traumatismes. Cependant, l'ampleur de la relation entre alcool et traumatisme varie d'une société à une autre. De ce fait, il est surprenant qu'il y ait encore que peu de recherches à ce sujet en Suisse.
Notre étude a permis d'estimer qu'environ 17% des traumatismes chez les hommes et 12% chez les femmes sont attribuables à l'alcool (en considérant les six heures précédant l'événement), et pourraient être ainsi évités en l'absence de consommation d'alcool. Il est à préciser que ces résultats ne sont certainement pas surestimés, l'inclusion des patients dans l'étude originale se faisant de 11 h 00 à 23 h 00 alors que de précédentes études ont démontré que la plupart des traumatismes liés à l'alcool se produisent autour de minuit ou le matin tôt, voire par exemple.12
La contribution importante de l'alcool dans les blessures subies lors d'activités de loisirs montre à quel point la consommation d'alcool est fortement intégrée dans la vie de tous les jours. Ceci apparaît notamment important au vu du fait que les traumatismes liés à l'alcool ne se produisent pas seulement en lien à de fortes consommations, mais déjà à partir de l'absorption d'un à deux verres d'alcool. De ce fait, la population générale devrait être informée, au travers de messages de santé publique clairs, qu'une consommation d'alcool, même de faible ampleur, augmente notablement le risque de blessures lors de situations pour lesquelles des capacités cognitives et psychomotrices spécifiques sont demandées (par exemple jouer au football avec ses enfants, en faisant son jardin ou en utilisant un appareil électroménager). Ainsi, en Suisse, des blessures liées à une consommation d'alcool durant des activités de loisirs peuvent toucher une grande partie de la population, une population pourtant perçue comme étant à faible risque.
Une limitation importante de la présente étude émane du fait que la base de données utilisée n'a pas été originellement collectée pour étudier l'association entre traumatismes et alcool. L'échantillonnage d'études à venir devrait couvrir l'ensemble de la journée et non qu'une partie de celle-ci comme c'était le cas dans la présente étude (de 11 h 00 à 23 h 00).