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Nathaniel Zuckerman est le héros de plusieurs romans de Philip Roth, un compagnon que le lecteur retrouve chaque fois comme une vieille connaissance. Professeur de littérature, écrivain, retiré, voire terré depuis plus d’une décennie dans l’ouest du Massachusetts, il écrit, à l’intérieur de lui et à l’écart du monde. C’est dans cet isolement que le lecteur le retrouve en commençant Exit le fantôme. Il apprend que douze ans auparavant, Zuckerman avait décidé de quitter New York précipitamment, suite à des menaces de mort antisémites qu’il avait reçues à maintes reprises. Son refuge s’était transformé en une sorte de caisson d’isolation dans lequel il écrivait ses livres, écoutait de la musique, et qui le libérait de toute dépendance extérieure. Il ne parlait à personne, excepté à un voisin avec lequel il entretenait des relations cordiales. Il avait choisi ce refuge tant géographique que psychologique non seulement en raison des menaces de mort, mais aussi suite à un cancer de la prostate ; il avait été opéré mais souffrait des séquelles consécutives à l’opération que sont l’impuissance et l’incontinence. Ces limitations étaient à ses yeux assez difficiles et humiliantes pour ne pas en plus les exposer à autrui.
Mais il apprend que des injections de collagène (un nouveau traitement) pourraient améliorer ses problèmes d’incontinence, et décide de sortir de son refuge pour consulter un spécialiste à New York où il projette de passer une semaine. Ses retrouvailles avec cette ville qui lui est si familière sont déroutantes. Ses repères géographiques sont là, mais il ne s’y sent plus chez lui pour autant, notamment frappé par l’utilisation généralisée du téléphone portable qui enferme chaque piéton dans sa bulle.
Au cours d’une de ses visites à l’hôpital, il reconnaît de loin Amy Belette, veuve de E. I. Lonoff, un écrivain à la réputation confidentielle mais majeur aux yeux de Zuckerman et de ceux qui connaissent son œuvre. Il n’avait rencontré le couple qu’une seule fois, mais les deux lui avaient fait une impression indélébile. Toutefois, il n’ose aborder cette femme, voyant qu’elle avait subi récemment une opération à la tête.
Le héros poursuit sa déambulation dans New York, entre deux injections dont il ne voit pas d’effets marquants. Il se laisse osciller entre son passé et son présent, entre les souvenirs de la vie animée de la grande ville et l’anesthésie psychique bienfaisante de ses dernières années de solitude. C’est en feuilletant un journal, le jour de l’élection présidentielle, qu’il tombe sur une petite annonce qui propose un échange d’appartement : un jeune couple d’écrivains offre un joli trois pièces «bourré de livres dans l’Upper West Side, contre une retraite rurale tranquille» (p. 42), tout de suite et pour une année. Sans attendre ni réfléchir, il se précipite sur la proposition. Il rencontre sur-le-champ Billy et Jamie et passe la soirée avec eux pour discuter de l’éventuel échange et assister en direct à l’élection de Bush. Le jeune couple est traumatisé par cette victoire inattendue, tandis que Zuckerman garde une certaine distance face à l’événement. Il est moins préoccupé par ce résultat politique que par l’effet que Jamie produit sur lui. Intelligente, belle, sensuelle, elle réveille des désirs et des émotions qu’il avait enfouis depuis bien longtemps, et qui soulignent l’impossible réconciliation du corps et du cœur. Sa retraite l’avait protégé des jeux de la séduction sans l’apaiser définitivement. Face à Jamie, il retrouve ses élans mais se heurte à son impuissance.
Le lendemain de l’élection, Richard Kliman, un ami de Jamie et de Billy, appelle Zuckerman et demande à le voir car il écrit une biographie sur Lonoff. Zuckerman refuse, convaincu que Lonoff n’aurait pas souhaité que l’on écrivît sa biographie. Mais Kliman, ambitieux et tenace, insiste et Zuckerman cède. La rencontre se passe mal : le biographe est intrusif et souhaite dévoiler la relation incestueuse qu’aurait eue Lonoff avec sa sœur. Zuckerman refuse non seulement son aide mais promet d’user de son poids et de son autorité pour que Kliman échoue dans son entreprise. Amy Belette, au courant du projet du biographe, prend contact avec Zuckerman pour qu’ils fassent ensemble front contre ce projet. Elle lui apprend qu’elle souffre d’une tumeur cérébrale et précise que lors de sa première rencontre avec Kliman, qui eut lieu juste avant qu’on lui découvre sa tumeur, elle avait trouvé le jeune homme sympathique. «Ma tumeur a vu en lui un amoureux de la littérature, un jeune homme sérieux, sorti de Harvard, qui n’avait pas d’autre but que de rétablir la réputation de Manny [Lonoff]. Ma tumeur a trouvé Kliman engageant» (p. 203). Mais elle comprend plus tard qu’elle s’est fourvoyée : «On ne saura pas qu’il y eut un jour une imagination libre, unique, qui s’est répandue sur le monde et qui portait le nom de E. I. Lonoff – tout sera vu à travers la lentille de l’inceste» (p. 223).
Le lendemain, Kliman insiste pour déjeuner avec Zuckerman, qui prend douloureusement conscience du fossé qui existe entre lui et Amy d’un côté, et le biographe de l’autre. Ce fossé n’est pas le seul signe de la querelle liée à la biographie de Lonoff ; il révèle également la pente ascendante sur laquelle se propulse Kliman, et le déclin lent et sournois que lui et Amy connaissent. Face au jeune homme, il est conscient de n’être plus ce qu’il voudrait être et avait été, d’avoir perdu une partie de son énergie combative. «Tous, autant que nous sommes, nous sommes des «déjà plus», cependant que l’esprit surchauffé de Richard Kliman est persuadé que son cœur, ses genoux, son cerveau, sa prostate, sa vessie, tout de lui est indestructible et que lui, et lui seul, n’est pas à la merci de ses cellules» (p. 288). La lutte est inégale et son issue incertaine ; Zuckerman se sent «poreux, dilué, plus affaibli mentalement» (p. 301). Il regrette d’avoir quitté sa retraite du Massachusetts, qui l’a si bien protégé de ce genre d’agressions, extérieure et intérieure. Kliman lui montre un manuscrit de Lonoff dans lequel il aurait confessé son inceste, une «confession tourmentée déguisée en roman» (p. 300). Et s’il s’agissait d’un roman déguisé en confession, lui rétorque Zuckerman…
Le narrateur constate amèrement qu’il n’a aucun moyen d’arrêter le biographe ; il a refusé son aide, il a exprimé son désaccord, mais il n’a rien pu faire de plus. Profondément désorienté par cette parenthèse new-yorkaise, il renonce à l’échange prévu et retourne se réfugier dans le Massachusetts.
«Vous savez bien comme l’esprit d’un écrivain est fluctuant. Il met tout en mouvement. Il déplace les choses, il les intervertit» (p. 227). Et que dire alors de l’esprit du lecteur mis en mouvement par les chantiers méditatifs ouverts par des livres comme Exit le fantôme ? Paradoxal, pourrait-on penser, tant on a l’habitude de consommer des idées en «avalant» des pages. Mais consommer ainsi un livre de Roth équivaudrait à avaler tout rond une truffe au moka, sans prêter attention à l’infinie explosion gustative provoquée par la rencontre entre la saveur et les papilles. L’auteur ouvre une multitude de fenêtres mentales sur des sujets tels que la maladie, la finitude, le vieillissement, la mémoire, le souvenir, mais aussi sur la littérature, l’écriture, la perception de la réalité, le lien entre ce que l’on est, ce que l’on n’est plus et ce que l’on voudrait être ; il promène son lecteur de l’une à l’autre et lui laisse le choix de passer son chemin ou de s’arrêter, emporté dans une rêverie contemplative.
Ce livre se diffuse dans les ramifications intimes du lecteur. La chronologie est respectée, mais avec tant de retours en arrière, de souvenirs, de parenthèses réflexives, ou encore de rêves éveillés (écrits sous la forme d’un dialogue théâtral), qu’il arrive à restituer les innombrables niveaux de conscience de son héros, et renvoie par la même occasion, à ceux du lecteur. Ses phrases, si justes dans leur simplicité, coulent dans son cerveau, tranquillement, jusqu’à former une bulle qui éclate sans bruit en une rêverie multiple et féconde. Richesse de la puissance créatrice, «réverbération» des sens pluriels, porosité constante entre univers factuel et monde virtuel. Qui ne traverse pas constamment cette frontière chaque jour ? ■