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Lauréat du concours:
Adrien Bürki, étudiant en lettres à l'Université de Lausanne
Arthur Rimbaud
ET puis il l'aperçut, tournant le coin de la rue à la suite du criant caddie de supermarché qu'il poussait, comme chaque jour encombré de l'immense carton mal ficelé qui laissait entrevoir son contenu, le reflet sur la grise vitre bombée. Le clochard, le bras gauche caché sous la doublure de son manteau, laissait pendre à son côté la manche inutile. La première fois qu'il l'avait vu, à ce même carrefour, Adrien l'avait pris pour un manchot, et n'avait pu réprimer un sourire intérieur en constatant la démarche nerveuse du bonhomme, balançant le buste alternativement de gauche et de droite à chaque pas, les pointes des pieds écartées, qui l'apparentait irrésistiblement à un grand oiseau glissant maladroitement sur le verglas, à un pingouin.
Adrien s'avança alors, et le clochard vit venir à lui un homme jeune et chiquement vêtu qui pouvait être tout aussi bien cadre supérieur, employé de banque, publicitaire, ou alors autre chose, comment eût-il pu deviner? Comme les deux jours précédents, l'individu déposa dans le bol son obole, puis demeura sur place, immobile. Le mendiant attendit lui aussi, les yeux baissés, puis voyant que l'autre ne s'en allait pas, ébaucha de la tête un remerciement; vain: l'homme encravaté ne bougea pas. Le vieux finit par jeter un regard au visage perché haut au-dessus de lui, qui était maintenant tourné vers le gros carton entrouvert.
Le type acquiesça en silence.
Adrien se pencha vers l'haleine avinée.
Vous connaissez ce magasin, Morby Electronique, près de la place Maurice? C'est vrai qu'on ne le remarque guère, il donne sur une ruelle peu fréquentée. Je l'ai découvert par hasard, un jour où j'étais jeune, plus jeune que vous, et promis à un riche avenir. Or j'étais à la recherche d'un ordinateur performant; j'y suis entré.
C'était une boutique exiguë, qui avait dû auparavant être une sorte de cave, car les murs étaient faits de pierres apparentes. Mais là s'arrêtait le côté vieillot de l'endroit: car partout, sur des étagères, des présentoirs, s'offrait au regard tout le dernier cri de l'informatique, un appareillage complet et flambant neuf, miroitant.
Je me suis retourné: c'était le vendeur. Un homme banal, quelconque, prématurément vieilli, qui a su me conseiller le matériel adéquat pour mon usage personnel. Bien sûr, jeune comme j'étais, j'ai insisté pour obtenir ce qui se faisait de plus moderne. Alors, d'une voix malicieuse, il m'a lancé cette sentence: « Mais aujourd'hui, un ordinateur est démodé dès qu'on a franchi avec lui la porte du magasin! » Nous avons ri de cette boutade, échangé quelques mots, puis je l'ai payé en espèces, et j'ai emporté mon ordinateur chez moi.
L'installation fonctionnait à merveille. Fier de ma nouvelle acquisition, j'ai invité mes amis et mes collègues à venir admirer l'engin et ses insoupçonnables capacités. Certains faisaient mine de s'extasier, d'autres posaient des questions techniques, mais il me semblait que, s'ils s'amusaient de mon naïf enthousiasme, ils ne partageaient pas pour autant ma conviction de bénéficier des attraits de la plus récente modernité. Déjà on me suggérait des extensions, des cartes graphiques et d'autres options dont je feignais alors d'avoir envisagé l'achat. Mais intérieurement je savais que ce que j'avais me suffisait amplement et que je ne succomberais pas aux sirènes technologiques.
J'ai tenu trois bonnes semaines.
Quand je suis retourné à Morby Electronique, le vendeur m'a reconnu et m'a salué d'un air entendu.
Résultat, je suis ressorti du magasin muni de toutes sortes d'accessoires garantis extrêmement utiles pour une utilisation optimale. En refermant la porte, faisant retentir la clochette, j'ai repensé en souriant à la maxime du vendeur, décidément terriblement vraie.
Ensuite, la vie a continué normalement, entre mon travail et mes amis; à deux ou trois reprises j'ai complété mon lot d'options à la boutique d'informatique. Mon appartement vrombissait comme un réacteur d'avion, ma chambre s'encombrait de câbles et de voyants verts et de bruits exotiques.
C'est à peu près à ce moment que j'ai remarqué que le regard de mes collègues commençait imperceptiblement à changer, celui des femmes surtout, comme si elles évitaient de me regarder. Des amis, avec un tact maladroit, s'enquerraient de ma santé, m'assuraient de leur discrétion totale si j'avais quelque confidence à leur faire. Mais les seuls problèmes qui me travaillaient étaient des problèmes financiers: je n'occupais alors dans l'entreprise qu'une place subalterne, assurément provisoire, mais mon salaire actuel suffisait tout juste à couvrir mes dépenses de disques durs, de moniteurs grand format, de choses, de trucs et de machins à puces. Peut-être après tout avaient-ils raison: ces derniers temps, obnubilé par mon ordinateur, j'avais passablement négligé de prendre soin de moi-même. J'ai passé ma main sur mon menton: cela râpait.
Rasé de frais et chaudement douché, je me suis examiné avec satisfaction dans la glace embuée. Et c'est là que je l'ai découvert.
Les passants passaient sans leur prêter attention. L'écrivain ne pouvait discerner clairement les visages des gens, trop haut au-dessus de lui; le défilé incessant de pieds et de jambes, voilà tout ce qu'il pouvait distinguer. Il reporta les yeux sur le clochard; de profil, son nez pointu et rougi semblait le bec d'un quelconque palmipède, un pingouin ou un toucan. Mais le toucan n'est pas un palmipède, ou bien? Il éluda la question, car son compagnon avait déjà répondu:
J'ai pris une semaine de vacances, qui m'a permis de me reposer chez moi et d'évacuer les soucis du travail. J'en ai profité pour ajouter à mon ordinateur deux ou trois logiciels indispensables - le vendeur m'a cligné de l'oeil en me répétant sa désormais fameuse phrase « Un ordinateur est démodé dès qu'on... », mais je suis parti avant d'entendre la fin de cette blague pour moi éculée. Mais le dimanche soir, après un long bain brûlant - goût que je n'avais que depuis peu - j'ai commis l'erreur de me scruter scrupuleusement dans le miroir, et j'y ai vu que mon congé ne m'avait pas - bien au contraire! - été profitable: j'avais le front strié de lignes de souci, et au coin des yeux l'ébauche d'un réseau de ridules finissant au bas de mes tempes. Il fallait sur-le-champ que je cesse de me négliger à ce point, sous peine de risquer, qu'en savais-je à ce moment! une dépression nerveuse, ou quelque chose dans ce genre-là.
Sur mon bureau m'attendait une convocation chez mon patron. Restructurations... Regrettable situation... Votre profil ne... Bref, viré, sans le sou, épuisé, l'ombre de moi-même, la fin de l'histoire s'impose tout naturellement.
Il se tut, et l'écrivain de son côté. Ni l'un ni l'autre n'osaient se lever et partir, retenus tous les deux par un fil invisible. Et finalement le vieux reprit :
Les yeux bleus du vieillard luisaient de larmes lorsqu'il tourna son visage flétri vers celui de son interlocuteur. Leur éclat éteint le suppliait de s'en aller.
Adrien se leva sans oser poser la question qui le dévorait. Il tendit la main au clochard pour qu'il la serre, mais le vieux, sans cesser de fixer son regard sur celui de l'écrivain, farfouilla dans son récipient et en retira une pièce qu'il déposa dans la paume ouverte avant de dire, répondant ainsi à la question devinée et mettant un terme à la conversation, cette simple phrase:
FIN
En Verpouse, 1-25 avril 2001
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