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Prolégomènes à la survie du cinéma.
Conservation, restauration et nouvelle utilisation de films
À Christian Dimitriu 1
Résumé
La conservation et la restauration visent à permettre dans le futur également l’utilisation de films pour créer le spectacle cinématographique.
Table des matières
De notre point de vue, le cinéma est un spectacle populaire caractéristique du XXe siècle, qui se concrétise par la projection correcte d’un film, dans une salle obscure, sur un écran, devant un public. Le film est le moyen pour créer ce spectacle, mais n’est pas le spectacle lui-même.
Un film est un support transparent sur lequel s’étend une couche photographique sensible. Il se présente sous la forme d’un très long et mince ruban enroulé en bobines.
Les films projetés dans les salles commerciales se composent habituellement de six bobines, mesurant environ 500 mètres chacune, ce qui signifie que trois kilomètres de pellicule défilent dans le projecteur pour créer une heure et 50 minutes de spectacle cinématographique.
La largeur habituelle de la bande plastique utilisée pour l’exploitation commerciale du cinéma est de 35 mm; dans le domaine amateur, les formats 9.5 mm, 8 mm et Super 8 ont été courants, et la pellicule mesurant 16 mm de largeur a été fréquemment utilisé en Suisse tant par les professionnels que par les amateurs.
L’épaisseur du film mesure seulement 80 à 150 µm. La bande plastique du support transparent représente 90 à 97% de cette épaisseur. Différentes matières ont été utilisées pour sa fabrication: le nitrate de cellulose, divers acétates de cellulose et des polyesters sont les plus courantes. La couche sensible, qui contient l’image et le son, ne mesure que 3 à 10% de la mince épaisseur du film. Pour le noir et blanc il s’agit d’une dispersion de sels d’argent photosensibles dans une couche de gélatine; dans les procédés chromogènes négatif-positif, ce sont trois couches argentiques sensibles respectivement au rouge, au vert et au bleu.
Pour garantir qu’une œuvre ou un document puisse être projeté aujourd’hui et reste utilisable dans sa forme originelle à l’avenir, il faut au moins un bon élément de conservation et une copie de projection. Pour assurer cela à long terme, les conditions suivantes devraient être réalisées:
- Un élément de conservation à long terme, stocké dans des conditions climatiques optimales. Par exemple, dans les abris culturels de la Cinémathèque suisse régnait une température de 5 ± 2 °C avec un taux d’humidité relative de 35 ± 5%, ce qui promettait une espérance de vie de plus de quatre siècles aux supports en triacétate de cellulose, c’est-à-dire aux supports les moins stables.
- Un négatif de tirage, utilisé quand la fabrication d’une nouvelle copie de projection devient nécessaire, afin de ne pas mettre en danger l’élément de conservation. Il est stocké dans des conditions climatiques stables, où il s’agit de trouver le meilleur compromis possible entre la conservation et l’utilisation occasionnelle.
- Au moins une copie de projection, soumise à l’inévitable usure due aux projections en salle, aux transferts sur d’autres supports et aux visionnements sur table. Elle sera remplacée par une nouvelle copie de projection dès qu’elle sera usagée.
En Suisse, cet ensemble de conditions ne peut être respecté que si l’élément utilisé pour les travaux de restauration est un négatif. En revanche, dans le cas où le point de départ est un positif (en général une copie de projection d’époque), pour des raisons financières, on ne peut fabriquer qu’un seul élément intermédiaire. Ce dernier devra servir non seulement comme élément de conservation, mais aussi pour la fabrication de nouvelles copies de projection. En outre, il est fondamental de continuer à conserver aussi dans les meilleures conditions possibles l’élément d’époque utilisé pour la restauration, afin que nos successeurs puissent reprendre, améliorer et poursuivre notre travail. Ni la Section Cinéma de l’Office fédéral de la Culture, ni l’association pour la sauvegarde de la mémoire audiovisuelle suisse Memoriav, ni la Cinémathèque suisse n’ont jusqu’à aujourd’hui fixé les conditions-cadre régissant la sauvegarde du patrimoine cinématographique national. Bien qu’engagées à divers titres dans l’action de sauvegarde de l’audiovisuel, ces institutions n’ont pas encore défini clairement l’ensemble minimal de critères à respecter et d’éléments à établir.
Deux familles d’opérations mérites d’être précisés ici: la conservation préventive et la restauration curative.
L’Association suisse de conservation et restauration SCR2 définit la conservation préventive de la manière suivante:
Le terme de conservation regroupe toutes les activités destinées à retarder la dégradation d’un objet et à le conserver aussi intact que possible pour l’avenir.
Dans le domaine cinématographique, les problèmes de conservation sont essentiellement au nombre de trois:
- Le support en nitrate de cellulose est facilement inflammable et son processus de décomposition chimique difficilement prévisible. Par conséquent, ces films doivent être stockés dans des cellules appropriées et gérées par du personnel spécialement formé et qualifié.
- Les couches couleur sont instables, mais leur décoloration est prévisible. Lorsqu’une des couches cyan, magenta ou jaune ne contient plus que 70% de l’information d’origine, la restauration de la couleur d’origine devient fastidieuse, donc coûteuse.
- Les supports en acétate de cellulose se décomposent, en dégageant une forte odeur d’acide acétique, d’où la désignation de «syndrome du vinaigre». Cette réaction chimique est simple et facilement prévisible. Aux conditions ambiantes de 20 °C avec 50% d’humidité relative, le point d’autocatalyse acide de la réaction de décomposition chimique est atteint après 44 années déjà. En choisissant un stockage à 16 °C avec 40% d’humidité relative, l’espérance de vie augmente de 118%, c’est-à-dire qu’elle est plus que doublée.
Nous soulignons que, contrairement à une idée reçue, le problème de la décoloration des couches sensibles des films en couleur est plus important que celui de la désacidification des supports acétate. Ni les films en couleur ni les films et bandes magnétiques en acétate de cellulose ne peuvent être stockées à température ambiante.
On peut palier à ces problèmes par de bonnes conditions de conservation qui prolongent l’espérance de vie. Le facteur le plus important pour la pellicule photographique est une basse température; le facteur le plus important pour la bande magnétique est un faible taux d’humidité relative; le facteur le plus important pour les disques optiques (CD et DVD) est la stabilité de la température et du taux d’humidité relative. Il faut toutefois préciser clairement que les disques optiques ne sont pas un support d’archive, puisque leur espérance de vie reste très faible même quand ils sont conservés de manière optimale.3
Nous rêvons depuis vingt ans d’un inventaire de la cinématographie suisse, qui ne contiendrait non seulement les données filmographiques, mais aussi la localisation et l’état sanitaire des «originaux» (négatifs caméra, contretypes positifs et négatifs, etc.). Nous estimons en effet qu’il est indispensable, d’une part, de connaître les éléments qui serviront à l’avenir à la fabrication de nouveaux éléments d’utilisation et d’en prendre soin et, d’autre part, que les éléments d’utilisation puissent circuler et être utilisés avec facilité par tous les intéressés – aujourd’hui et à l’avenir.
L’Association suisse de conservation et restauration SCR définit la restauration curative de la manière suivante:
La restauration englobe toutes les interventions et tous les traitements servant à rétablir un état historique donné et, par là, améliorer la lisibilité et l’intégrité esthétique d’un objet ou, le cas échéant, rendre une utilisation à nouveau possible. Étant donné le caractère irréversible d’une intervention de restauration, la planification, la justification, l’exécution et la documentation d’un traitement exigent la plus grande minutie.
La restauration curative a toujours le caractère d’une mesure d’exception, même si dans les domaines de l’audiovisuel, caractérisés par la reproductibilité «infinie», on l’oublie trop souvent. L’effort de l’archive doit donc se concentrer sur la conservation préventive. Dans les domaines de l’audiovisuel, la restauration passe presque toujours par l’établissement d’un duplicata de l’«original», ce qui est une opération coûteuse. Pour le film, on utilise les techniques photochimiques qui font leurs preuves depuis plus d’un siècle, des techniques numériques qui sont encore mal maîtrisées aujourd’hui et la combinaison des deux familles de techniques.4
Il faut veiller à ne pas vouloir améliorer les œuvres et les documents du passé. Malheureusement, dans les domaines de l’audiovisuel, le terme «restauration» est aujourd’hui utilisé à tort et à travers comme simple slogan publicitaire. Il ne s’édite plus guère un DVD sans cette mention aguicheuse. En vérité, dans la très grande majorité des cas il ne s’agit pas d’une restauration respectant la déontologie de la profession, mais d’une nouvelle édition de l’œuvre ou du document, qui n’avait jamais existé auparavant sous cette forme.
Vu l’instabilité de la couleur, il serait souhaitable, lors des restaurations, d’établir la séparation des couleurs sur trois pellicules polyester en noir et blanc. Une telle décision impliquerait une majoration des coût de restauration, mais serait amortie à moyen terme, puisque la pellicule polyester en noir et blanc peut être stockée à des conditions climatiques beaucoup moins strictes que la pellicule couleur. Par exemple, le stockage du support polyester avec couche couleur à des conditions sévères, comme 4 ±2 °C avec 30 ± 5% d’humidité relative, donne une espérance de vie nettement plus courte que le stockage du support polyester avec couche noir et blanc aux conditions ambiantes de 20 °C avec 50% d’humidité relative.5 Les frais de fonctionnement de la climatisation sont un facteur budgétaire non négligeable pour une archive conservant du matériel audiovisuel.
La restauration exige une solide formation théorique et pratique, qui en Suisse dure cinq ans et est dispensée dans les trois hautes écoles spécialisées de Berne, La Chaux-de-Fonds et Lugano. Aucune ne permet toutefois une spécialisation en cinéma et c’est à Berne seulement qu’il est possible de suivre un module de 40 leçons consacré à la conservation et restauration des films. En outre, notre atelier offre la possibilité d’effectuer des stages pratiques et des travaux de recherche aux professionnels et aux étudiants en conservation et restauration.
La conservation et la restauration de films ne sont pas une fin en soi: leur but est de permettre que le spectacle cinématographique puisse avoir lieu à l’avenir aussi. Dans le domaine du cinéma la possibilité de réutiliser les films pour créer de nouveau le spectacle cinématographique est un facteur essentiel, puisque ce spectacle n’a lieu que pendant la projection. Toute autre forme de présentation d’un film est certes admissible, mais n’est pas un spectacle cinématographique.
Le transfert du film sur VHS dans le passé et sur DVD aujourd’hui permet d’atteindre une plus large audience. Cela est souhaitable, mais ne remplace pas l’organisation de projections «classiques». Avec le passage à la projection numérique dans les salles commerciales, les cinémathèques auront la chance de mieux pouvoir se positionner sur la scène des spectacles culturels. La situation s’apparentera à celle de la peinture: on peut étudier l’œuvre d’un artiste par des catalogues de bonne facture, édités par les musées ou lors d’expositions particulières, mais si on souhaite voir réellement les tableaux originaux, alors il faut se rendre dans les musées qui les conservent, en se pliant aux horaires d’ouverture. Dans l’avenir, les cinémathèques auront donc un rôle de diffuseur du spectacle cinématographique encore plus important qu’aujourd’hui.6 D’où la nécessité de conserver et restaurer aussi les projecteurs et les salles – mais cela, c’est un autre sujet.
Pour le cinéma muet, par exemple, il faut une cadence correcte de projection et un accompagnement musical adéquat. À propos de musique, ajoutons qu’il existe de très nombreuses indications concernant les accompagnements d’époque. L’éventail de ces indications est fort large et va des simples listes de thèmes à des partitions originales complètes. Une restauration du spectacle cinématographique requerrait aussi la recherche de la musique d’origine, son adaptation à la variante du film qui a survécu et son exécution durant la projection en salle.
Réaffirmons enfin que, malgré les difficultés que nous venons d’évoquer, le film est et reste le meilleur support aujourd’hui connu pour conserver à long terme le patrimoine audiovisuel.
Reto Kromer
Notes
- 1
- Une des toutes premières personnes que j’ai connu, en arrivant à Lausanne en octobre 1983, a été Christian Dimitriu (1945–2016). Ce fut le début d’une longue amitié, dont je n’aimerai mentionner ici que deux épisodes. Il a organisé le Séminaire sur la conservation et la mise en valeur du patrimoine cinématographique et audiovisuel en Suisse, qui s’est tenu à la Cinémathèque suisse du 20 au 22 novembre 1991, juste avant que Freddy Buache le force à démissionner. À mon avis, cette contribution est fortement sous-estimée, voire parfois volontairement oubliée… Quand sept ans plus tard je suis moi-même entrée en fonction à la Cinémathèque suisse, Christian Dimitriu m’a généreusement remis toute la documentation qu’il avait constitué, agrémentée de ses notes personnelles, dévoilant ses interrogations, réflexions et doutes sur l’avenir de l’institution, qu’il n’a jamais cessé d’aimer profondement.
- 2
- Des informations détaillées sur l’association, la profession et la formation sont disponibles en ligne sous www.skr.ch.
- 3
- Il existe un excellent manuel sur la conservation des films: The Film Preservation Guide. The Basics for Archives, Libraries and Museums, National Film Preservation Foundation, San Francisco CA 2004. Il peut être téléchargé gratuitement sous www.filmpreservation.org.
- 4
- Le seul manuel fondamental consacré à la restauration du film est: Paul Read et Mark-Paul Meyer, Restoration of Motion Picture Film, Butterworth-Heinemann, Oxford 2000.
- 5
- Les bases scientifiques ont été publiées par l’Image Permanence Institute de Rochester NY: www.imagepermanenceinstitute.org.
- 6
- L’indispensable manuel sur la projection de films anciens dans les salles modernes a enfin été écrit et publié: Torkell Sætervadet, The Advanced Projection Manual. Presenting Classic Films in a Modern Projection Environment, The Norwegian Film Institute, Oslo 2006.
Reto Kromer se préoccupe de la sauvegarde du patrimoine audiovisuel depuis 1986. De 1998 à 2003 il a été responsable du catalogage, de la conservation et de la restauration des collections films de la Cinémathèque suisse. Depuis 2004 il dirige reto.ch, son propre atelier de conservation et restauration. Il enseigne en Suisse, notamment à la Haute École des Arts de Berne et à l’Université de Lausanne, ainsi qu’à l’étranger.
Cet article a paru dans Revue historique vaudoise, tome 115 (= «Histoires de cinéma. Territoires, thèmes et travaux», 2007), p. 141–146.
2017–12–10