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Préparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!
On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?
Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.
Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. Des spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.
Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.
Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.
Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle évoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.
Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.
Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.
Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.
Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.