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Cancer: les chiens pourraient-ils devenir de bons outils de dépistage?
Ne vous faites pas trop d’espoirs. Voilà un quart de siècle que les anecdotes sur les chiens dépisteurs de cancer circulent dans le monde médical; les premiers essais cliniques remontent à une dizaine d’années. Si l’idée n’a pas été adoptée, c’est pour une bonne raison –et l’étude récemment publiée ne change rien à cela. La plupart des travaux de recherche consacrés à cette question sont faibles sur le plan méthodologique. Le fait de faire venir un chien dans un cabinet médical représenterait un véritable cauchemar logistique. D’autre part, et de manière plus importante, les machines sont plus faciles à entraîner et plus fiables sur le long terme.
Voici l’extrait d’une lettre publiée en 1989 dans la revue médicale The Lancet:
«La patiente a pris conscience de l’existence de la lésion lorsque son chien (une border collie croisée doberman) s’est mis à la renifler de manière répétée. La chienne ne s’intéressait à aucun autre grain de beauté, mais passait souvent plusieurs minutes à renifler la lésion avec attention, et ce même à travers le pantalon de la patiente. Face à ce comportement, cette dernière s’est peu à peu doutée de quelque chose. Ce rituel s’est répété pendant plusieurs mois; le chien a fini par essayer d’arracher la lésion avec ses dents lorsque la patiente portait un short.»
Ce n’était là que l’histoire d’une femme guérie d’un mélanome grâce à son chien miraculeusement clairvoyant. Mais lorsqu’un deuxième cas de chien détecteur de cancer a été mentionné dans la même revue, en 2001, les chercheurs en ont pris bonne note. Neuf essais cliniques ont été menés au cours des dix dernières années. On a testé la capacité des chiens à détecter les cancers de la prostate et de la vessie via l’odeur de l’urine, les mélanomes et le cancer du sein via celle de la peau, le cancer des ovaires via des échantillons de tissu biologique, et le cancer des poumons via l’haleine du patient. Selon certaines études, les chiens peuvent dépister le cancer avec une fiabilité de 95%.
Le problème, c’est que les résultats de la plupart des études en question sont exagérés. «Voilà bien, bien longtemps que je travaille dans ce secteur, et je peux vous dire que les déclarations extravagantes sont monnaie courante», explique Lawrence Myers (Auburn University, Etats-Unis), qui étudie la fonction sensorielle et le comportement des chiens détecteurs depuis 32 ans. Selon Myers, la plupart des études consacrées à la question –et notamment celles qui parlent de 95% de fiabilité– péchaient par une méthodologie défaillante d’essai à l’aveugle. Si le dresseur sait quels échantillons appartiennent aux malades, la réaction du chien est motivée par le comportement de l’humain: il s’arrête devant l’échantillon lorsque son dresseur hésite.«J’ai observé une vidéo [tirée de certaines études] image par image, raconte Myers. Les dresseurs s’arrêtaient avant les chiens. C’était l’histoire d’une fraction de seconde, mais les chiens remarquent ce genre de choses».
Par ailleurs, de nombreuses études ne comprennent pas assez d’échantillons. Un petit nombre de séances d’entraînement suivies d’un petit nombre de tests ne suffisent pas à démontrer l’efficacité d’un chien détecteur pour le restant de ses jours. Myers estime que les chercheurs ont besoin de milliers d’échantillons pour bien faire leur travail, ce qui peut être difficile à obtenir. Autre problème empêchant de transformer ces études en procédures cliniques pertinentes: le stade du cancer. Ainsi, lors de la récente étude consacrée au cancer de la prostate, les chercheurs ont inclus des échantillons d’urines de patients souffrant de cancers avancés. Or il est aujourd’hui assez facile de repérer un cancer de la prostate avancé sans avoir à passer par l’odorat d’un chien.
Le manque d’éléments probants n’est pas le seul problème. Les médecins n’aiment pas vraiment l’idée de travailler avec des chiens. Un mot est revenu sans cesse lorsque j’ai évoqué le sujet avec des oncologues: «cool». Les chiens détecteurs sont «cool», comme les fusées à eau et les didgeridoos: intéressants, mais impossibles à prendre au sérieux. De nombreux obstacles se dressent devant eux.
Le premier –et le plus évident– des problèmes: identifier ce que les chiens détectent. «Jusqu’à aujourd’hui, tous les entraîneurs de chiens renifleurs disposent de la substance recherchée à l’état pur: dynamite, drogues, ou même l’odeur d’une personne, explique le Dr Enole Boedeker, une spécialiste allemande, elle-même auteure d’études consacrées au sujet. En revanche,nous ne connaissons pas l’origine de l’odeur [du cancer]».
Si nous ignorons la nature des substances chimiques qu’un chien détecte dans l’urine, que devrions-nous faire lorsqu’un chien –ou plusieurs– commence à se montrer moins performant? Partons-nous du principe qu’il s’agit d’un problème isolé? Devrions-nous améliorer nos méthodes de dressage? Faudrait-il entraîner et tester de nouveau les chiens, et de manière plus fréquente?
Les oncologues expliquent par ailleurs qu’il n’est pas nécessaire d’inventer de nouveaux tests de dépistage pour certains cancers. Il existe déjà plusieurs outils fiables permettant de détecter certaines des maladies que les chiens sont censés pouvoir repérer. En réalité, le dépistage et le traitement de cancers bénins peuvent faire actuellement plus de mal que de bien à certains patients. «Le dépistage du cancer de la prostate ne pose pas de problèmes. Ce qui est difficile, c’est d’harmoniser la nature du traitement à la nature du risque encouru, remarque Charles Ryan, professeur de médecine et d’urologie à l’Université de Californie-San Francisco. De ce point de vue, le chien dépisteur n’incarne pas une avancée technologique significative».
Les obstacles de nature juridique pourraient eux aussi s’avérer rapidement insurmontables. Aux Etats-Unis, c’est la FDA qui réglemente les dispositifs médicaux. Est-elle vraiment prête à superviser l’entraînement, l’hébergement, les soins puis l’élimination des cadavres de milliers de chiens? Lorsqu’un radiologue ne parvient pas à repérer une masse pourtant visiblement cancéreuse nichée au cœur d’un sein, la patiente peut lui intenter un procès pour erreur médicale. Mais si c’est un chien qui confond échantillon cancéreux et échantillon sain, ou vice-versa? Pourrait-on traîner le dresseur en justice? Comment les dresseurs pourraient-ils s’assurer pour couvrir ces erreurs médicales?
Le cancer tue prématurément plus de 550000 Américains par an, et la détection précoce pourrait permettre de sauver un tiers de ces personnes. Les études consacrées aux chiens dépisteurs pourraient constituer une étape importante dans cette lutte pour sauver les patients. Non pas parce qu’elles préfigurent un avenir constitué de limiers canins spécialistes en dépistage, mais parce qu’elles indiquent que les tumeurs laissent échapper des composés organiques volatils assez concentrés pour être détectés, des molécules qui diffèrent de celles qui sont émises par les cellules saines. La prochaine étape n’est pas le dressage d’une armée de chiens spécialisés. En revanche, il se peut fort que nous ayons besoin d’un petit nombre d’animaux bien entraînés, qui nous aideraient à découvrir la nature réelle de ces signaux chimiques. Ensuite, la machine –qui est l’autre meilleure amie de l’homme– pourra prendre le relais.