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Karl Aegerter (1888–1969), l’un des derniers expressionnistes, n’était pas seulement peintre, graphiste et illustrateur reconnu au-delà des frontières de son pays, mais aussi avocat dévoué envers tous les défavorisés de la vie. En principe, il aurait pu faire carrière à Munich, mais pour des raisons de santé, il dut faire une cure dans les Grisons, où il laissa des traces. Après son décès, St-Moritz devint la seconde patrie de ses œuvres.
Karl Aegerter est né le 15 mars 1888 comme troisième enfant d’une famille de petits paysans dans la région des «Langen Erlen» près de Bâle. Ses parents, originaires de la petite commune de Röthenbach, avaient quitté l’Emmental, pays de Gotthelf. Dès le début, il est confronté à la dureté de la vie: sa mère décède au cours de sa première année de vie.
Le père doit déménager dans une autre petite ferme; là, lors d’une crue, tout son bétail se noie. C’est le néant; le garçon est mis en pension et à six ans, il est placé dans un foyer pour enfants pauvres. Qu’on se rappelle les descriptions de Carl Albert Loosli dans son récit intitulé «Anstaltsleben» [La vie dans un asile de pauvres]. Au début de l’adolescence, Karl Aegerter fait déjà preuve de compassion et d’engagement social – dès son plus jeune âge, il réalise ce que représentent peine, soucis, isolement et pauvreté.
Après sa scolarité, il gagne son premier argent dans une usine et peut ensuite faire un apprentissage de peintre-décorateur. Cependant, ce jeune homme ayant grandi dans la pauvreté a un rêve; il veut devenir peintre comme son frère, de dix ans son aîné. En 1915, avec son petit pécule, le jeune homme de 27 ans se rend à pied?(!) à Munich, est admis à l’école de dessin du peintre et professeur Heinrich Knirr de Starnberg, et passe 4 ans d’études à l’Académie des Beaux-Arts de Munich.
Rapidement, il s’avère que celui qui a très tôt été marqué par le côté dur de la vie, ne veut pas créer de l’art pour l’art. Pour lui – marqué également par les deux Guerres mondiales – l’art doit exprimer un engagement éthique et sociocritique. Ce qu’Emile Zola a créé avec sa plume, Karl Aegerter l’a créé avec son pinceau. Les aveugles et les handicapés, les mutilés de guerre, les délaissés et les désespérés, les réfugiés et les affamés, les vieillards et les solitaires sont au centre de son premier grand cycle de peintures intitulé «Les gens d’aujourd’hui».
Les artistes, notamment quand ils s’engagent émotionnellement pour la bonne cause, ne se ménagent pas. En 1924, Aegerter doit quitter la grande ville de Munich pour des raisons de santé. Où va-t-il pour se guérir? Il choisit les avantages du paysage thérapeutique des Alpes avec son climat avantageux, bien connu au niveau européen: il se rend aux Grisons. Sa vie ressemble à un voyage par étapes; cela est vrai aussi pour son travail artistique. A Munich, il se concentrait sur les destins des êtres humains, ici, à la montagne, il se tourne vers la nature, vers la peinture paysagiste.
Il prend conscience des importantes analogies entre l’être humain et la nature. Les deux doivent s’imposer, lutter pour s’approcher de la lumière, se libérer. La nature sauvage de la montagne est la parabole pour la lutte humaine pour vivre et survivre. Il ne préfère donc pas les prés fleuris, les montagnes lumineuses ou les lacs étincelants mais la lutte des éléments: les régions sauvages privées de toute trace humaine, les gorges profondes, les versants escarpés, les torrents et les rigueurs de l’hiver.
Karl Aegerter trouve de tels motifs dans les gorges du Rhin et dans la Viamala, près du col du Julier et de l’Albula ou lors de ses randonnées en Engadine. Il traverse à pied le col de l’Albula, travaille à Sils-Maria et se rend à pied – avec Zarathoustra dans sa sacoche – sur le col de Julier. Il réalise des peintures également dans l’Oberland bernois, au Valais, dans le canton d’Uri, au Jura et naturellement aussi dans la Regio Basiliensis.
En 1932, Karl Aegerter épouse Elisabeth Gerter, âme sœur, qui s’est, de sa propre initiative, développée d’une simple brodeuse en une écrivaine de renom en passant par l’activité d’infirmière de la Croix Rouge. Les deux n’apprécient pas les créations en dehors de la réalité du monde pour atteindre l’olympe artistique – ils veulent participer à la vie réelle et aux soucis de leurs semblables.
Karl Aegerter entreprend plusieurs voyages dans divers pays et villes, de Paris à Moscou et de Berlin à Rome. Notamment sa visite sous terre chez les travailleurs dans les mines de charbon du Borinage, la principale région minière de la Belgique, a fortement influencé son œuvre: des créatures sèches aux visages ridés – marqués par le silicose.
Sa femme Elisabeth l’accompagne. Elle décrit dans un roman ce qu’il retient dans ses peintures; car pour tous les deux la compassion sociale est la base obligatoire de leur création artistique. Les deux sont convaincus que l’art ne doit pas être séparé de la réalité de la vie mais doit apporter l’humanisme dans les ténèbres de l’époque. Après le décès d’Elisabeth Gerter, Karl Aegerter se remarie. Sa seconde femme, Martha Buchser, s’occupe de son œuvre au-delà du décès du peintre, survenu en 1969.
Une autre étape dans la vie d’Aegerter l’amène, pour un certain temps, en politique, également dans l’intention de s’investir pour un monde meilleur. En tant que président de longue date de la section bâloise de l’organisation professionnelle des peintres, graveurs et architectes, il s’engage pour améliorer la situation sociale de ses collègues artistes. Pendant 9 ans, il est membre du Grand conseil bâlois et exerce la fonction de juge.
A cette époque, il développe ses rapports amicaux avec les militants du parti socialiste Walter Bringolf et Hans Peter Tschudi. Devenu conseiller fédéral, ce dernier lui écrit: «Chacun de vos tableaux est, à sa manière, particulièrement captivant, plus on s’y approfondit, plus cela se renforce. C’est de l’art authentique et noble.» Et la même personne de compléter dans une préface sur Aegerter: «Ce n’est pas avec des paroles vides mais avec des peintures impressionnantes qu’il voulut embellir et améliorer le monde.»
Un collègue artiste bâlois, Heinz Fiorese, le caractérise de manière pertinente: «L’approfondissement dans son œuvre nécessite du temps, car il est particulier, transgresse les aspects traditionnels et est difficile à intégrer, ce qui lui a valu, au début, des réticences à le suivre dans son monde artistique.» Mais cela a rapidement changé.
De son vivant déjà, il jouit d’une grande notoriété et reconnaissance, ce qui est illustré par les grandes expositions organisées dans les musées d’art de Berne, Lucerne, Zurich, Bâle, Genève, Soleure, Schaffhouse et Lausanne, mais aussi de Munich, Dresde et Bruxelles. Le musée des Beaux-Arts de Bâle possède plusieurs œuvres d’Aegerter, d’autres sont en mains privées et il existe aussi de grandes fresques. Grâce au propriétaire de galerie Franz Rödiger le reste de son œuvre (peintures, gravures sur bois, dessins et croquis) a trouvé refuge dans la Galerie Curtins à St-Moritz.
Malgré la gloire et l’honneur, cet artiste reste modeste et fidèle à lui-même jusqu’à sa mort en 1969. Il ne veut pas peindre «beau» mais «vrai». Comme le disait déjà Rodin: «Tout ce qui a du caractère est beau.» Quand l’art tente de représenter la détresse et la misère, cela est souvent ressenti comme artificiel et académique. Ce n’est pas ainsi avec Karl Aegerter, car il s’exprime de façon authentique, selon ses véritables sentiments et sa propre histoire.
C’est pourquoi le professeur de sociologie de Sarrebruck Georg Goriely le caractérise de «peintre de l’humain», désirant aider, avec son art, «à changer le monde et à forcer ses semblables de s’occuper des problèmes pour lesquels ils sont trop souvent sourds et inaccessibles.» Et de résumer: «Son art est intemporel et toujours moderne, c’est un appel toujours actuel de l’être humain pour davantage d’humanité.» Les terribles nouvelles quotidiennes concernant la guerre et les réfugiés lui donnent raison! •
De plus amples informations sur www.galerie-curtins.ch ou au +41 79 431 86 63.
(Traduction Horizons et débats)
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