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Classement thématique série 1848–1945:
V. POLITIQUE MILITAIRE
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On ne peut parler d’un voyage «au front», car nous avons été maintenus systématiquement très en arrière du front, cela malgré le désir exprimé par nous de nous rapprocher des zones de combat. Le Lt. Col. Huffer3 avait des instructions très strictes, venant sans doute du Haut-commandement allié, de ne pas nous risquer trop en avant. On ne peut d’ailleurs, dans cette guerre qui diffère totalement de celle de 1914-1918, parler d’un «front». Ce que nous aurions pu voir à quelques kilomètres, ou même à quelques centaines de mètres, des positions allemandes, n’aurait guère été autre que ce que nous pouvions voir plus en arrière: un nombre incalculable de véhicules à moteur circulant à grande allure dans les deux sens, des localités où militaires et civils vaquaient à leurs opérations comme si l’on se fut trouvé en pleines «manœuvres» du temps de paix, une absence complète d’aviation adverse permettant une circulation de jour en formations serrées et de nuit avec tous feux allumés. [...] 3. Impressions de voyage
Ce qui frappe avant tout lorsqu’on passe quelques jours au milieu de l’armée américaine, c’est l’énormité des moyens mis en œuvre. On a vraiment l’impression que la guerre que font les Américains est une affaire industrielle d’une envergure et d’une portée qui dépassent tout ce qu’on peut imaginer. La rationalisation est poussée à l’extrême dans tous les domaines. Quand il doit résoudre un problème d’ordre tactique ou technique, concernant les opérations, le ravitaillement ou la remise en état du matériel, l’Américain ne semble arrêté par aucun obstacle de nature économique ou financière; il y consacre les moyens qui lui paraissent nécessaires mais sait aussi éviter le gaspillage; il a un sens inné de l’ordre, de la méthode, de la propreté.
L’officier présente un type assez différent du nôtre et de l’officier européen en général. Il a plus de naturel, ne s’achoppe guère aux formes, est très ouvert, parfois un tantinet naïf. Il est très accueillant; à cet égard nous avons été reçus partout avec la plus grande cordialité et un réel désir de nous être agréable. Les officiers sont jeunes, en pleine vigueur physique; seuls quelques officiers supérieurs ont dépassé la quarantaine; certains, en petit nombre, ont déjà participé à la première guerre mondiale.
Les sous-officiers et soldats font très bonne impression par leur tenue et leur discipline; on n’en rencontre pour ainsi dire pas qui aient franchi la trentaine. Ce sont tous de beaux gars, bien découplés et en pleine forme physique. Ils saluent leurs supérieurs avec simplicité et sans contrainte.
Les relations entre officiers et soldats semblent fondées sur des sentiments de confiance réciproque; les différences de classes sont peu marquées. Les uns et les autres sont très correctement vêtus; leur uniforme est commode, conçu pour les opérations en campagne sous différents climats. Ils reçoivent exactement la même subsistance, qui est très copieuse.
Le commandement américain attache une grande importance au maintien en bonne forme du moral: soirées récréatives, séances de cinéma, système de courrier avec l’Amérique très ingénieux et rapide, etc.
Nous n’avons malheureusement pas eu l’occasion de nous rendre compte, au même degré, de la situation actuelle de Y Armée française: la seule journée passée à la lre Armée fut surtout une journée de voyage en auto dans la région dévastée des Vosges occidentales. Les quelques troupes ou convois rencontrés nous ont donné l’impression d’une armée assez hétéroclite, encore en pleine phase de reconstitution. Les officiers rencontrés au Q.G. du 6. Gr.A. ou au P.C. de la lre Armée étaient d’origines très diverses, leurs aptitudes aussi, nous sembla-t-il.
Durant nos longues randonnées dans les départements des Vosges, de la Haute-Saône et du Doubs nous avons pu nous rendre compte de l’importance des dévastations dues à la guerre: nombreuses épaves de voitures, camions, chars abandonnés au bord des routes ou en pleins champs; voies ferrées, gares, canaux rendus inutilisables pour un temps prolongé; villages détruits, maisons en ruines. Les villes de St. Dié et de Gérardmer ont particulièrement souffert; la première a été en bonne partie incendiée par mesures de représailles sans doute.
4. En résumé ce voyage, bien qu’il ne nous ait pas permis de recueillir autant d’enseignements tactiques que nous l’espérions, a été néanmoins instructif, intéressant et, finalement, utile. Il nous a montré la vie d’une armée moderne considérable dans la zone arrière de combat. Il a permis à quelques officiers de notre modeste armée de se faire une idée de la guerre actuelle et de poser quelques jalons qui ne seront pas sans utilité dans les relations qui lient la Suisse avec les Etats-Unis.
- 1
- Rapport (Copie): E 5795/341. Rédigé par le Chef de la mission, le Colonel divisionnaire de Montmollin, pour le Général Guisan.↩
- 2
- La mission a eu lieu du 17 décembre au 23 décembre 1944. Le Colonel divisionnaire de Montmollin était accompagné des Majors de l’Etat-Major Général Primault et Züblin et du Major Boissier. Ces trois officiers ont chacun rédigé un rapport particulier (non reproduit).↩
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