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Première hivernale des Dents Rouges du Gspaltenhorn
( 14 AU 17 FÉVRIER 1959 ) PAR P.H. GIRARDIN ( BIENNE )
Avec 3 illustrations ( 136-138 ) Ce n' est pas dans l' intention de réaliser un exploit que mon ami Martial Perrenoud vint me proposer l' hivernale du Gspaltenhorn par l' arête ouest, dite des Dents Rouges. Ce projet avait germé dans son esprit et dans celui de son grand ami Raymond Monney déjà dix ans plus tôt. Ensemble ils avaient fait deux tentatives, qui s' étaient soldées par un échec. Le premier avait eu pour cause une défaillance physique de Martial, que l' effort d' une trop grosse journée de marche avait rendu malade; le deuxième, l' abondance de la neige sur les rochers. C' était leur premier contact avec cette montagne en hiver et leur première expérience de la meilleure manière de s' y prendre pour attaquer cette grande arête sauvage. On doit, en partant de Kandersteg, remonter le Gasterntal; puis, dans toute sa longueur, l' interminable glacier de la Kander ( Kanderfirn ). En été, l' arête des Dents Rouges se fait en partant de la cabane du Gspaltenhorn; mais une tentative de ce côté, en janvier 1957, avait été arrêtée par la glace et le danger d' avalanches, alors que nous étions encore loin d' avoir atteint la cabane.
C' est donc un ancien rêve que Martial me proposait, un projet qui l' avait longtemps travaillé et qu' il avait soigneusement étudié. Selon lui, « ça devait passer ». Il avait parcouru deux fois déjà cette arête, faisant l' année précédente la deuxième traversée « à rebours ». C' est dire pourquoi j' ac de le suivre et de refaire cordée avec un ami en qui j' ai grande confiance. Mais il nous faudra de l' aide, et nous la demanderons à deux camarades, Jéo Henzelin et Pierrot Wieland. Ils sont enthousiasmés à la seule idée de nous accompagner en cabane pour le week-end. Un troisième larron, Raoul Degoumois, se joint volontairement à nous. Pendant les deux jours qui précèdent le grand départ, nous préparons fiévreusement le matériel et faisons la répartition des charges. Pas un détail ne doit être oublié.
Samedi est arrivé. Bienne est en fête: c' est le carnaval, la fête des fous. Mais qui est le plus fou? Certains doivent se le demander. Pour nous, c' est sans regret que nous quittons la ville: dans quelques heures nous serons en plein soleil, tandis que les fêtards s' encrasseront dans l' alcool et le brouillard.
Dans le train, de Bienne à Kandersteg, les rires de fuser; et de même dans le taxi qui nous conduit à l' entrée du Gasterntal. Mais la rigolade finit quand nous devons mettre les sacs au dos et les skis sur l' épaule. Dans la raide montée qui suit, nous ne pipons mot, car nous avons besoin de tout notre oxygène pour tenir un rythme régulier.
Au haut de la gorge, nous trouvons la neige et mettons les skis. Deux heures de marche à peaux de phoque nous conduisent à Seiden. Nous y faisons halte sur la terrasse d' un bistrot ferme, pour manger et nous mettre à l' aise. Tout est clos, le village endormi. Nous somme seuls. Aucun bruit ne trouble le silence de la vallée: il fait très froid sous le ciel d' un bleu serein, et les ruisseaux sont gelés ou à sec.
Après une demi-heure, nous quittons le hameau par un sentier qu' on devine, dans les ondulations du terrain, sous un mètre de neige irrégulière. Elle est tantôt poudreuse, tantôt cartonnée, et quand nous nous croyons en équilibre, elle craque en risquant de nous faire chuter. Ce ne serait pas grave... sans nos sacs!
Nous avons bientôt dépassé une forêt, et nous voici dans une plaine de petits arbustes clairsemés. Nous traçons une piste tortueuse à travers ce terrain bosselé. Dans l' effort, nous ne prêtons guère d' attention au paysage qui nous entoure. Mais tout à coup un bruit de tonnerre nous fait lever les yeux vers la fameuse arête est du Doldenhorn. De gros blocs de glace se sont détachés. En tombant, ils éclatent en un nuage de poussière de neige. Nous nous sentons tout petits devant ce spectacle, dont le fracas s' amplifie. Le flot de glace, canalise par un couloir, forme une cascade scintillante avant d' aboutir sur une pente moins raide où il s' étale en se mélangeant à de la neige pourrie salie de terre brune. Le bruit cesse. Il ne reste en l' air qu' un nuage flottant.
Nous reprenons notre marche. Devant nous, comme un très long toit régulier, se profile la moraine de l' Alpetli. Pour l' atteindre, nous devons zigzaguer dans une pente très raide. Une dernière conversion, et nous prenons pied sur le mince fil de l' arête que nous suivons comme en équilibre. Bientôt la moraine se perd dans des pentes de neige où nous profitons d' un rocher plat pour manger, car il est déjà 14 heures. Nous chauffons du café et prenons quelques photos, avec pour toile de fond le Balmhorn et 1' Altels. Le versant nord de ce dernier est presque sans neige. Il est vrai que nous sommes dans une période de grand beau qui dure depuis un mois déjà.
Pendant cet arrêt, nous avons tout loisir de regarder la suite du parcours. Une dénivellation de 600 m nous sépare du Kanderfirn. Nous quitterons le sentier d' été, qui passe au-dessous de parois de rochers, et remonterons directement les pentes qui nous dominent.
Tout de suite la marche devient laborieuse. Nous sommes déjà assez haut avec Pierrot, quand les autres décident tout à coup de suivre le sentier qui a l' air moins pénible. On se quitte en se donnant rendez-vous sur le glacier. Nous voilà donc seuls. En faisant conversion sur conversions, nous arrivons à un petit passage rocheux où nous déchaussons les skis. Rien de difficile, mais les skis et le sac pesant nous gênent dans nos mouvements. Quand j' ai passé, je regarde du haut d' une petite plate-forme ce que fait Pierrot, quelques mètres au-dessous de moi. Je le vois poser les pieds sur des taches de neige où apparaissent du verglas et de l' herbe... Et tout à coup, c' est la chute: une prise vient de céder sous son poids. Avant qu' il ne disparaisse de mon champ visuel, je le vois rejeter ses lattes, puis c' est le saut, un saut de dix mètres...
Il a réapparu, glissant dans la neige. Celle-ci a du amortir le choc, car il se relève bientôt, un peu ébranlé par l' émotion. Il regardera à deux fois, maintenant, où il pose les pieds pour me rejoindre. C' est une leçon pour tous les deux: dorénavant nous saurons nous concentrer, même dans les passages faciles.
Il nous faudra passer encore par toutes sortes de neiges avant d' arriver sur le glacier. Cela nous aura coûté au moins deux heures depuis la moraine. Mais nous avons beau regarder autour de nous, nous n' apercevons nulle part nos camarades... Si!... Des traces se perdent derrière une bosse: ils doivent avoir une demi-heure d' avance sur nous. Sans prendre de repos nous poursuivons pour ne pas trop perdre sur eux. En arrivant à la première bosse, nous espérons voir la cabane.
Déception! Devant nous, une deuxième bosse où trois petits points se meuvent. Au-dessus, un avion décrit des cercles à basse altitude. Nous concluons que la cabane doit se trouver là, puisque l' avion descend comme pour atterrir. Avec cet espoir en tête nous continuons péniblement. Nous sommes pris d' une terrible lassitude, surtout Pierrot qui n' a pas encore vingt ans. Mais le moral tombe à zéro quand, arrivés sur la seconde bosse, nous en voyons une troisième avec toujours les trois petits points noirs. C' est un vrai désert, ce glacier! Je savais qu' il mesure cinq kilomètres de longueur, mais il y a si longtemps que nous marchons que nous confondons les minutes avec les kilomètres. Nous faisons les arrêts plus fréquents. Chaque fois qu' il faut repartir, je dois secouer Pierrot qui somnole, la tête reposant sur la poignée de ses bâtons. Chaque fois aussi, nous jurons que demain sera jour de repos et non d' ascension.
Enfin, à 19 heures, au revers d' une cinquième bosse, nous nous trouvons nez à nez avec la cabane Mutthorn. Il n' y a pas âme qui vive aux alentours, mais nous supposons, à des traces de pas et de skis d' avions, que plusieurs personnes ont du passer la journée dans ces lieux. Dans le local d' hiver, nous retrouvons nos trois gaillards. Ils n' ont pas perdu leur temps, car le thé et le riz aux tomates sont déjà sur le feu. Pendant le repas, nous discutons encore quelques détails pour le lendemain, puis nous allons nous étendre, laissant la responsabilité du réveil aux deux aînés.
J' entends du bruit, ce doit être le matin; mais je me garde de bouger: la journée d' hier a été si dure! Il n' y a pas si longtemps, j' étais tout feu, tout flamme à la pensée d' accompagner Martial dans son entreprise; et voici que je doute de moi!
Tout à coup, la voix de Martial retentit pour nous réveiller. Jéo, debout le premier, se propose pour nous accompagner... Jéo qui n' a pas plus d' entraînement que moi! Jéo qui n' était pas censé faire cette course! De voir chez lui tant de courage, cela ne fait qu' un tour en moi, et je suis debout. Je mange en hâte un morceau pour rattraper mes camarades déjà en train de boucler leurs sacs. Puisque nous sommes trois, nous nous répartissons les charges: Jéo, qui sera au milieu de la cordée, portera un peu plus que nous. Nous emportons quelques pitons, un étrier et trois cordes de 40 m chacune, en nylon. Deux serviront à l' attache et la troisième à l' assurage dans les rappels.
Pierrot, qui n' est pas encore bien remis de sa fatigue d' hier, renonce sagement à nous suivre. Il restera à nous attendre, tandis que Raoul descendra seul aujourd'hui pour reprendre son travail. Ayant fixé ces quelques dispositions, nous prenons congé de nos camarades.
Une descente à ski nous mène en dix minutes au Tschingelpass, où nous déposons les lattes. Puis en quelques minutes nous atteignons une raide pente de neige, et par elle le refuge-bivouac de la Gamchilücke. De ce point, nous avons vue à gauche sur la paroi nord du Morgenhorn et, devant nous, sur le Plateau suisse recouvert de brouillard. A droite, ce sont les Büttlassen et enfin notre arête.
Il est 7 h. 15 quand nous nous encordons. Je me propose pour mener la cordée jusqu' à la première dent, où je céderai ma place à Martial, qui connaît le parcours des Dents comme sa poche. Le terrain étant assez facile, nous pouvons fort bien marcher ensemble tout en ayant loisir de regarder le panorama. Etendu très loin jusqu' au Mont Blanc, il commence à se réveiller dans la lumière du jour. Nous arrivons bientôt à un ressaut rocheux offrant un passage dans un dièdre qu' il faut parfois quitter pour des dalles raides munies de prises inversées. Heureusement que trois pitons solides sont là pour donner confiance à notre équipe encore maladroite à cause du froid. En émergeant de ce passage, nous saluons une belle pointe jaune tout embrasée de soleil, dont quelques centaines de mètres d' arête en pente douce nous séparent. Par places, nous devons nous assurer, soit pour une traversée à flanc de coteau sur des dalles recouvertes de neige poudreuse, soit pour une courte descente dans une brèche. Nous arrivons ainsi à la dent, en plein soleil. Par bonheur, nous ne devons pas l' escalader, mais pouvons l' éviter par une traversée à droite qui nous amène dans un couloir raide. Pour le franchir, un relais au milieu de la pente s' impose; puis, afin d' éviter une sortie en corniche, nous traversons à gauche dans une brèche dominée par un mur caillasseux. Nous avons à peine la place pour nous tenir à trois sur une petite plate-forme. Afin que mes camarades puissent être à l' aise pour m' assurer, je démarre. Toutes les prises doivent être vérifiées avant que l'on y confie son poids. La température ambiante est très basse, mais l' effet du soleil réchauffe agréablement le rocher. Malgré la difficulté, l' obstacle est assez vite franchi. C' est au tour de mes camarades de venir me rejoindre, et je les vois peiner. Il arrive souvent que ceux qui suivent dans un passage difficile ont plus de peine à trouver les prises et l' équilibre que le leader, surtout s' ils sont habitués à mener une cordée. Assurés d' en haut, ils prennent plus de risques en allant plus vite et soudain sont arrêtés dans leur élan par un manque de prises.
Quand nous sommes rassemblés, nous commentons le passage en mangeant un morceau. Le prochain passage caractéristique que nous rencontrons, ce sont deux névés étincelants séparés par une spacieuse terrasse démunie de neige. C' est là que nous décidons de faire le repas de midi. Jéo et moi, regardant la suite de l' itinéraire, croyons reconnaître au loin notre sommet Martial nous dé-trompe en assurant que ce n' est que la première dent. Adieu les espoirs que nous avions ce matin de pouvoir sortir au sommet aujourd'hui encore! C' est près d' ici que débouche le couloir qu' on emprunte en faisant l' arête par la cabane du Gspaltenhorn. Sur le Petersgrat que nous voyons très bien d' ici, des avions ne font que décoller et atterrir. L' heure est avancée et nous devons quitter notre emplacement, non sans quelques regrets. En traversant le deuxième névé, où la neige porte très bien, nous pouvons admirer, en face nord, une belle aiguille effilée.
Nous quittons les deux névés pour un long couloir dans le versant sud. Je taille les marches à coups de pied dans la neige dure, ce qui a pour effet de me réchauffer les pieds, et pour avantage de permettre une progression rapide. Quand j' arrive à bout de corde, je vois le dernier quittant sa place 80 m au-dessous de moi. Je profite de ces instants pour tirer quelques photos. Une longueur se terminant par du rocher, et nous sortons du couloir. D' ici l' arête ne présente plus de difficultés bien grandes, quand bien même nous devons nous montrer fort prudents: elle est très aérienne. De la neige poudreuse recouvre toutes choses, et par moments nous y enfonçons jusqu' aux genoux. A gauche et à droite, un vide de 900 m. Le versant sud est sillonné de plusieurs gorges abruptes, séparées par de minces arêtes crénelées recouvertes d' une épaisse couche de neige en corniches pareilles à des coques de meringues. Notre arête qui, jusqu' à présent, était rectiligne, commence à s' acci. Nous montons et descendons: on sent l' approche des dents. Il est 16 h. 30 quand nous arrivons à la première brèche. Pour trouver les anneaux de corde où passer le rappel, il nous faut débarrasser une masse de neige. Heureusement que notre guide se souvient bien de l' emplacement, sinon nous perdrions un temps précieux. Pendant l' installation du rappel, le mot bivouac revient souvent dans nos propos. Y a-t-il plus loin un endroit convenable pour une installation? Jusqu' ici nous n' avons rien vu de fameux, surtout dans les dernières heures. D' ailleurs, nous ne pensions pas au bivouac. Mais maintenant il est assez tard pour que la question mérite d' être envisagée. Martial, arrivé dans la brèche, doit encore faire une traversée délicate sur un bouchon de neige terriblement instable: encastré dans un dièdre, il risque de céder à chaque instant. Par mouvements précis, Martial a réussi à atteindre une bonne plate-forme. Un seul rappel, qui demande beaucoup de précautions; il faut que chacun s' assure afin de ne prendre aucun risque. C' est maintenant à notre tour de descendre. Tant mieux, car mes pieds commençaient à me faire mal, à force d' im.
La plate-forme où nous sommes rassemblés est de dimensions respectables. Elle a au moins 2 m de longueur sur 1,5 m de largeur, et elle est bien horizontale. De plus, la paroi qui la domine surplombe légèrement. Après un bref conciliabule, nous décidons de rester ici, avant que la nuit nous surprenne, avec le risque de ne trouver plus loin aucun emplacement convenable. Tout en battant des pieds pour les réchauffer, nous déblayons la neige de la plate-forme jusqu' à ce que nous trouvions du gravier. Ce sera moins refroidissant. Puis nous confectionnons un petit mur de neige pour nous préserver des mauvais courants qui régnent ici. L' endroit, très confortable, domine de 800 m le pied de la paroi. Le ciel est sans défauts et nous pouvons assister un coucher de soleil fantastique. Le disque rouge finit par toucher l' horizon et je choisis ce moment pour photographier mes camarades déjà installés dans leurs sacs de couchage. Au-dessus de leurs têtes, le sommet éloigné de 200 m est tout en flammes. Nos montres indiquent 17 heures passées.
Je m' introduis le dernier dans mon « pied d' éléphant », après avoir étendu une toile de plastique par-dessus mes camarades. Assis, nous nous façonnons encore un siège dans le gravier, car, pendant l' inaction, les heures sont longues. Ensuite nous sortons les victuailles. Dans un coin nous posons la gourde à Meta et, sur nos genoux, la nourriture. Dans la précipitation du départ ce main j' ai oublié le plus nécessaire. Cela me vaut des remarques diverses... Jéo furette dans son sac pour y prendre une plaque de beurre: elle est introuvable. Il ne reste qu' à nous débrouiller avec ce que nous avons, et nous réussissons à nous sentir nourris suffisamment. Après ce « gueuleton », Jéo et Martial sortent leurs pipes et nous fumons tous les trois avec délice en racontant des histoires, de montagne, naturellement. La nuit est maintenant installée. Parfois dans le lointain, un phare d' auto s' allume et disparaît presque aussitôt. Bien que nous soyons dans les sacs de couchage depuis un bon moment, je n' arrive pas encore à bouger mes orteils. Au milieu de la nuit, alors que tous trois nous somnolons, je suis réveille par une douloureuse brûlure au talon gauche. Je change aussitôt de position pour y ramener la circulation. Nous trouvons que les heures passent vite, contrairement à certains bivouacs. Cela provient sûrement du fait que nous sommes très bien installés malgré un vent frais qui soulève constamment notre toile de plastique, nous obligeant à la remettre en place.
A 6 heures nous commençons à nous animer. L' eau qui servira à faire le Nescafe bout déjà sur le réchaud. Martial nous désigne du doigt de vilains nuages qu' on aperçoit dans le sud au travers de la brèche. Nous sommes un peu inquiets, mais en voyant le sommet si proche nos espoirs renaissent. En quatre à cinq heures nous en viendrons bien à bout avant l' arrivée du mauvais temps. Après un maigre déjeuner de café et de pain, nous devons quitter ce havre pour continuer de descendre le rappel commence la veille. Nous nous laissons glisser silencieusement jusque dans le fond de la brèche envahi par la neige poudreuse. L' appui de cette fenêtre a une dizaine de mètres de largeur, qu' on traverse sans assurage. De l' autre côté, Martial se débat déjà dans une pente très raide où la neige n' a aucune adhérence. Profitant d' un îlot rocheux, il plante un piton et peut, ainsi assuré, atteindre la base rocheuse surplombante de la dent. Parvenu à ce point, il doit faire monter Jéo, car la corde mise à vingt mètres ne lui suffit pas pour atteindre une bonne vire tout ensoleillée. Pour franchir le surplomb il est oblige d' utiliser un étrier qui, s' il remplace avantageusement les prises manquantes, n' enlève rien à la difficulté du passage. Martial débouche enfin sur la vire convoitée et nous fait monter tour à tour. Etant le dernier je dois faire tendre la corde afin de récupérer le précieux matériel. Le passage m' en a mis plein les bras: heureusement que les deux prochaines longueurs permettent de récupérer!
Nous sommes sur la dent percée, dont nous évitons le sommet par une délicate traversée en face nord, conduisant au trou. Pour passer celui-ci, nous devons enlever les sacs, puis engager les pieds les premiers et les poser sur une petite vire providentielle. D' ici nous voyons tout près, à une vingtaine de mètres, la fameuse fissure oblique de 15 m, peu encourageante à voir, car elle est toute délitée. Pour y atteindre nous devons effectuer un rappel pendulaire et suivre une courte arête neigeuse faisant trait d' union entre les deux dents. Une bonne plate-forme à la base de la fissure nous permet un moment de relâche, pendant lequel nous préparons un café très sucré. Il nous stimulera avant le grand effort que nous appréhendons. Le soleil ne parvient pas encore jusqu' à nous, caché qu' il est par la dent précédente. Sans l' attendre, Martial, bien remis d' aplomb, attaque l' obstacle. Il monte jusqu' à un piton et, de là, rejoint la fissure. Il la remonte pendant quelques mètres avant d' enfoncer un clou où il place un étrier. Nous le voyons souffler sur ses pauvres mains déjà tout engourdies par le froid, la température étant sûrement bien au-dessous de zéro. Le sang circulant à nouveau dans ses membres, il repart en nettoyant les prises encombrées de gravier et de neige poudreuse. Ses pieds reposent souvent sur de petits grattons: on peut voir tout le profil de sa semelle Vibram. Après un rétablissement très difficile il prend enfin pied sur un petit palier. Quelques instants après, Jéo le rejoint sans trop de peine, si ce n' est qu' il souffre aussi du froid très vif. Je leur envoie alors les sacs par. la voie des airs. Ils font un immense pendule sans toucher le rocher. Bigre, cela promet! Je vais devoir me cramponner car, par surcroît, cette vilaine fissure est encore surplombante!
C' est avec une frousse du diable que je m' engage. J' essaye de faire vite, mais ça n' avance pas. Tout mon corps tremble, de froid? de peurFinalement, au dernier rétablissement, je fais tendre la corde et rejoins mes deux compères qui rient pendant que j' agite les bras pour faire passer ma « débattue ». L' assurage ici est renforcé par trois pitons. C' est le point le plus aérien de toute la course. En quelques longueurs exposées, nous atteignons la cime de la dent.
La suite est une arête qui descend en pente douce et conduit à une brèche, la dernière. Elle se franchit à l' aide d' un rappel de 15 m. Une ultime pente nous mène enfin au sommet, que nous atteignons à 16 h. 45.
Tandis que nous dégustons du café, nos yeux errent sur un paysage des plus beaux. Notre inquiétude du matin au sujet du temps a disparu, car le ciel s' est maintenu clair toute la journée. Après nous être restaurés avec le peu qui reste dans nos sacs, nous entreprenons la descente par la voie normale. Celle-ci, l' arête nord, est balayée par un vent violent montant du Sefinental. Nous sommes frigorifiés, mais nous perdons rapidement de l' altitude. A un certain moment un ressaut rocheux muni de grosses cordes fixes nous arrête. C' est un jeu d' enfant que de se laisser descendre, à la manière des singes sur une liane. Contrairement à ce que nous avions prévu, les cordes sont toutes dégagées et le rocher bien sec. A la suite du ressaut, une pente de neige mène à une cheminée facile, mais bien pénible à cause de nos sacs récalcitrants. Peu après, nous arrivons à une dépression anonyme dominée par le versant sud des Büttlassen. A partir de là, nos cordes ne sont plus d' au utilité et nous les chargeons dans nos sacs.
Dans le versant ouest, la neige ne porte plus. Elle est très lourde, mais cela ne dure pas: voici tout à coup, au détour d' un rocher, ce que nous attendions: la cabane du Gspaltenhorn. Par malheur, elle est recouverte en majeure partie par une coulée de neige: nous devons entrer par une fenêtre sous le toit, après avoir cassé un misérable carreau. Il est 19 heures, et notre premier soin est de faire du feu pour nous réchauffer et manger. Pour comble de misère, la cheminée est obstruée par la neige et la cuisine envahie de fumée devient inhabitable. Nous arrivons tout juste à tiédir un peu d' eau de neige fondue et nous nous réfugions dans la salle à manger. Le repas est maigre: un quignon de pain et du bouillon froid qui a de la peine à descendre. Il nous faut ouvrir la boîte de provisions de secours... Mais elle est soudée! Après consultation et vote, nous l' attaquons au piolet. Si son constructeur était là, il en entendrait! A-t-on idée de souder de la sorte une boîte que n' importe qui devrait pouvoir ouvrir facilement? Nous finissons quand même par en tirer de quoi compléter notre maigre repas. Personne n' est oblige ensuite de nous pousser vers nos lits: tous trois nous mourons de sommeil.
En me couchant, j' examine mes pieds. Ils ne sont guère beaux! Les extrémités ont déjà des marques noirâtres de gelures. Nous échangeons encore quelques paroles, jusqu' à ce que le sommeil vienne nous prendre l' un après l' autre.
Le lendemain matin, alors que nous remontons le glacier de la Gamchi, nous sommes tout à coup intrigués par l' apparition de trois avions volant haut et qui paraissent fort intéressés par le Gspaltenhorn et ses alentours. Hier déjà, quand nous étions près du sommet, un avion solitaire avait fait plusieurs passages devant nous, mais son pilote n' avait pas dû nous voir, car il était reparti sans répondre à nos signes. Peut-être, aujourd'hui, sont-ils à notre recherche? Cela nous fait marcher plus vite. Au bout de dix minutes ils disparaissent, et nous n' entendons plus que nos pieds crevant la neige cartonnée. Nos muscles fonctionnent admirablement et le moral est très bon.
A 10 h. 45, nous arrivons au bas d' une pente raide qui se termine, à la Gamchilücke. La neige est lourde, et c' est avec une extrême lenteur que nous avançons. Mais, est-ce que nous rêvons? Nous venons d' entendre un coup de sifflet, puis nous voyons trois hommes gesticulant, qui nous adressent des paroles d' encouragement. Distants d' une vingtaine de mètres, nous n' avons pas de peine à reconnaître Jean Fuchs, Roger Mathez et Hugo Weber. Nous sommes tout étonnés de ne pas voir Pierrot avec eux.
Le plus difficile de la course est fait et nous rejoignons bientôt la cabane Mutthorn. Nous y trouvons plusieurs personnes: ce sont des pilotes venus s' instruire à l' atterrissage sur glaciers sous la direction d' Hermann Geiger. Tous ils se montrent fort aimables et serviables. On nous prépare du thé et l' un d' eux a même la gentillesse de me donner un paquet de cigarettes. Nous apprenons que les trois avions vus par nous ce matin étaient occupés par nos trois camarades présents, tandis que Pierrot a été pris en charge jusqu' à Sion hier dans l' après. Dimanche, un avion était venu survoler toute l' arête, et le pilote, ne voyant plus nos traces à partir de la première brèche, endroit de notre bivouac, avait suppose que nous avions pu chuter. C' est ainsi qu' une opération de secours avait été mise en branle. Quelques heures plus tard nos compagnons venus en éclaireurs étaient sur place.
Notre ascension est terminée, il ne nous reste que les 18 km de descente sur Kandersteg. Roger Mathez, qui a eu la prévoyance d' emporter ses skis, nous y accompagnera, tandis que Jean et Hugo rejoindront Sion par la voie des airs. Le plaisir d' avoir vaincu sera, avec la longue et belle descente, notre meilleure récompense.