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Pèlerinage en Terre Sainte et en Égypte
Introduction: Clemens Schlip (traduction française: David Amherdt/Kevin Bovier). Version: 18.09.2023.
Date de composition: Jost von Meggen entreprit son pèlerinage du printemps 1542 au printemps 1543 et travailla ensuite jusqu’en 1546 environ à son manuscrit, qu’il fit relire par Heinrich Bullinger et Andreas Masius; selon l’éditeur de 1580, l’édition imprimée fut révisée par des «hommes hautement instruits».
Manuscrit (autographe, avec des corrections d’Andreas Masius): Zentral- und Hochschulbibliothek, Luzern, MS Pp 21 4°.
Édition: Iodoci a Meggen patricii Lucerini peregrinatio Hierosolymitana, [éd. Jost Segesser von Brunegg], Dillingen, Ioannes Mayer, 1580.
En 1542, le patricien lucernois Jost von Meggen (1509-1559), qui avait reçu une formation humaniste d’Oswald Myconius à Lucerne et d’Heinrich Glaréan à Bâle (1524-1527/1528), et qui avait ensuite encore étudié à Orléans (1528/29), entreprit un pèlerinage à Jérusalem. Celui qui, en 1548, deviendrait capitaine de la Garde suisse à Rome savait, de par sa propre histoire familiale, qu’un tel voyage n’était pas sans risque: son oncle Hans von Meggen avait affronté des pirates lors de son pèlerinage en 1497 et avait succombé à ses blessures; il était enterré en Crète. Jost se rendit d’ailleurs sur sa tombe dans l’église franciscaine de Candia (Héraklion) et fit dire des messes pour lui. Il termina sans doute le manuscrit de son récit de voyage vers 1546, car cette année-là, il demanda à des érudits de le relire; il est remarquable que ce catholique lucernois ait également sollicité l’aide du réformateur et théologien zurichois Heinrich Bullinger. La mort de Jost von Meggen en 1559 contribua probablement à retarder l’impression. En 1563, l’érudit catholique glaronnais Aegidius Tschudi (1505-1572) s’intéressa au manuscrit, alors qu’il était en train de réviser et de compléter le récit de pèlerinage de feu son frère Ludwig Tschudi (1495-1530), qui ne devait finalement être imprimé qu’en 1606; cette édition est caractérisée par de nombreuses digressions érudites (qui ne sont certainement pas de Ludwig, mais d’Aegidius). La Peregrinatio de Jost von Meggen fut publiée à titre posthume à Dillingen, près d’Augsbourg, en 1580; c’est le fils adoptif de von Meggen, Jost Segesser von Brunegg (1534-1592), qui en fut l’éditeur. Jost Segesser dédia l’édition à son beau-père, le patricien lucernois Heinrich Fleckenstein (mort en 1589); il mentionne dans l’épître dédicatoire (p. 3-4) que le texte fut relu par des «hommes hautement érudits» (p. 3: doctissimis viris), sans révéler leur identité. Dans cette édition, le récit de voyage proprement dit est précédé d’une brève biographie de Jost von Meggen (p. 5-8), que l’on attribuera également à Jost Segesser von Brunegg, malgré l’absence de mention de l’auteur. Dans une note au lecteur à la fin du volume, l’imprimeur Johannes Meyer signale le mauvais état du manuscrit dont il dispose et présente d’avance ses excuses pour d’éventuelles erreurs.
Avec sa Peregrinatio Hierosolymitana, Jost von Meggen, qui était très loin d’être sans lettres, exploita un genre littéraire qui, à son époque, disposait déjà d’une certaine ancienneté et de traditions bien établies. Ce contexte historique et littéraire sera éclairé dans les pages qui suivent, où nous garderons sans cesse à l’esprit le récit de voyage du patricien lucernois. Nous avons choisi deux textes avec lesquels nous comparerons les explications de Jost von Meggen: le plus célèbre de tous les récits de pèlerinage en Terre sainte, l’Evagatorium du dominicain d’Ulm (et Zurichois de naissance) Félix Fabri (pèlerinage en Terre sainte et au monastère du Sinaï en 1483/84), et le récit de pèlerinage du patricien uranais Josue von Beroldingen (pèlerinage en Terre sainte en 1518). Félix Fabri se rendit en Terre sainte en 1480 et en 1483-1484, la deuxième fois également en Égypte et au Sinaï; il rédigea des récits de ces deux voyages, dont le second, l’Evagatorium, qui comporte douze livres, est particulièrement précieux en raison de la précision de ses observations (Fabri rédigea lui-même une version allemande résumée de ce récit, destinée aux dominicaines, dont la lecture devait leur permettre de faire un pèlerinage spirituel et qui fut également imprimée à plusieurs reprises à partir de 1556). Josue de Beroldingen rédigea un récit en allemand de son premier pèlerinage, qui fut redécouvert, édité et traduit il y a quelques années seulement par le bibliothécaire de l’abbaye d’Einsiedeln de l’époque.
Le pèlerinage en Terre sainte naquit du besoin des chrétiens de voir de leurs propres yeux les lieux où leur Sauveur avait vécu et prêché, et où il avait été crucifié, était mort et était monté au ciel. Ce désir de se rendre sur les traces de son passage sur les lieux historiques des évangiles était encore largement étranger aux premiers siècles chrétiens; il ne se développa qu’à partir de l’empereur Constantin, à l’époque de l’apparition de l’Église impériale, qui fut accompagnée de la construction de grandes églises sur les lieux saints. L’intérêt d’Hélène, la mère de Constantin, pour les lieux saints et le pèlerinage qu’elle y effectua (avec la découverte de diverses reliques, dont, surtout, celle de la Sainte Croix) sont entourés de légendes. Le récit du pèlerinage d’Égérie (Aetheria), qui visita la Terre sainte avant (ou vers) 400, est important non seulement pour des raisons religieuses et culturelles, mais aussi parce qu’il constitue une source linguistique et historique importante pour le latin vulgaire. Même après la conquête de la Palestine par les Arabes musulmans au VIIe siècle, les pèlerins de l’Occident latin continuèrent de s’y rendre. La création des États croisés après la première croisade provoqua l’essor de ce pèlerinage. Au Moyen Âge, en raison de l’importance de Jérusalem dans l’histoire du salut, on considérait la ville (suivant en cela la conception juive) comme le centre géographique du monde (le nombril du monde). En outre, on s’attendait (sur la base de Joël 4,2) à ce que le Jugement dernier à la fin des temps ait lieu dans la vallée de Josaphat (vallée du Cédron), entre le mont du Temple et le mont des Oliviers. Depuis la fin définitive du royaume de Jérusalem en 1291 avec la chute d’Acre (Jérusalem elle-même avait déjà été définitivement perdue en 1244, Frédéric II ayant auparavant, par le biais de négociations pacifiques menées contre la volonté du pape, récupéré pour quelques années encore la ville conquise par Saladin en 1187), la chrétienté dut s’accommoder durablement du fait que la Terre sainte se trouvait (une fois de plus) aux mains de représentants d’une autre religion. Dans ces circonstances, Rome interdit d’abord les pèlerinages sur les sites bibliques, car il ne fallait pas que des pèlerins catholiques contribuent à l’enrichissement de l’adversaire par leurs dépenses et les taxes dont ils devaient s’acquitter. Il s’avéra toutefois rapidement que le désir d’effectuer des pèlerinages en Terre sainte ne pouvait être réprimé, de sorte que ceux-ci furent à nouveau autorisés dès le début du XIVe siècle (l’interdiction du commerce avec les musulmans s’avéra également inapplicable). Par la suite, un schéma plus ou moins fixe se forma pour les pèlerinages à Jérusalem. Les franciscains jouèrent un rôle particulièrement important à cet égard. Depuis le XIVe siècle, avec l’autorisation du sultan et sur mandat du pape (1342: bulles Gratiam agimus et Nuper charissimae de Clément VI), en tant que représentants de l’Église latine, ils s’occupaient des lieux saints et de l’assistance aux pèlerins latins; à partir de 1335, ils résidaient sur le Mont Sion à Jérusalem, jusqu’à ce qu’ils en soient chassés au XVIe siècle et qu’ils s’installent finalement au monastère du Saint-Sauveur, où ils sont encore aujourd’hui. C’est sans doute aussi grâce à l’engagement des franciscains que de nombreux lieux saints étaient désormais associés à des indulgences généreuses (et finalement confirmées par le pape), qui constituaient une incitation supplémentaire à entreprendre ce long voyage. Pour les services qu’ils fournissaient – dont Jost von Meggen fait l’éloge (par exemple dans notre texte 2) – les franciscains demandaient des dons aux pèlerins.
Les sources ne permettent pas de déterminer le nombre exact de pèlerins, mais il est probable qu’ils étaient plusieurs centaines par an aux XIVe et XVe siècles (et au moins dans les premières décennies du XVIe siècle). Selon Jost von Meggen, 67 pèlerins au total arrivèrent à Jaffa en 1542 sur le bateau où lui-même se trouvait. La Réforme provoqua une crise du pèlerinage à Jérusalem, car elle mettait en question le caractère méritoire de tels actes de foi extérieurs, ce qui entraîna une baisse du nombre de participants (du moins dans les régions touchées par la Réforme). Ce rejet des pèlerinages était partagé par Luther et Calvin aussi bien que par Zwingli. Dans son Vom Missbrauch der Messe, Luther écrivait en 1521, à propos du pèlerinage au Saint-Sépulcre (nous traduisons): «Dieu s’intéresse autant au tombeau dans lequel le Seigneur reposa et que les Sarrasins possèdent maintenant qu’aux vaches de Suisse» – c’est-à-dire pas du tout (la raison pour laquelle Luther avait une dent contre les vaches suisses reste un mystère). Quelques années plus tard, il s’exprima toutefois avec davantage de modération sur ce genre de voyages: en 1530, il écrivit au pèlerin de Jérusalem Hans von Sternberg, dans l’épître dédicatoire d’une nouvelle édition de son commentaire du psaume 117, qu’il n’avait rien contre ce pèlerinage, qu’il l’aurait volontiers fait lui-même, mais qu’il devait malheureusement se contenter de récits à ce sujet. Le réformateur zurichois Heinrich Bullinger aimait lire des récits de voyage en Terre sainte, et comme nous l’avons dit plus haut, il avait apparemment accepté de relire le manuscrit de Jost von Meggen. On a donc récemment souligné à juste titre qu’il était inexact d’attribuer aux protestants, à partir du XVIe siècle, une aversion générale pour les voyages en Terre sainte (ils restaient par exemple fiers des pèlerinages de leurs ancêtres). Les pèlerins protestants qui arrivaient encore sporadiquement à Jérusalem se faisaient remarquer par leur refus de recevoir la Cène selon le rite catholique romain.
Pour la plupart des pèlerins – y compris Jost von Meggen – le voyage vers Jérusalem passait par Venise, où il existait depuis le XIVe siècle des armateurs spécialisés mandatés par l’État pour ce type de transport de personnes (le fait qu’ils transportaient en outre des marchandises lors de leurs voyages était une source constante de mésentente entre patrons de bateaux et passagers). Le patronus du bateau accompagnait également les pèlerins en Terre sainte et ceux-ci retournaient à Venise avec le même patronus, s’ils ne préféraient pas faire un détour par l’Égypte (comme Jost von Meggen) ou par d’autres régions. Le fait que Jost von Meggen ne parle que très brièvement de l’itinéraire de Lucerne à Venise est conforme à la pratique de ce genre de récits de voyage. Une particularité de son texte est qu’une fois arrivé à Venise (où il devait attendre l’arrivée d’autres pèlerins), il fit un détour par le sanctuaire marial de Lorette.
Contrairement au début des pèlerinages à Jérusalem dans l’Antiquité tardive, les pèlerins féminins étaient une exception au Moyen Âge et à l’époque moderne (Jost von Meggen ne les mentionne que brièvement); les conditions générales peu adaptées aux femmes y contribuèrent grandement. Outre les difficultés, inévitables à l’époque, d’un long voyage en bateau (promiscuité, conditions d’hygiène catastrophiques, en tout cas d’un point de vue actuel), on pouvait craindre les tempêtes, en particulier lors du voyage de retour au début de l’automne, ainsi que les attaques de pirates; contre ces derniers, il était utile que le bateau des pèlerins donne l’impression d’être bien défendu. Outre les énormes problèmes d’hygiène à bord, le climat inhabituel, la nourriture inconnue et les maladies qui sévissaient à terre contribuaient à ce que de nombreux pèlerins ne survivent pas: rappelons ici, comme exemple suisse marquant, le patricien fribourgeois Peter Falck qui, en 1519, contracta la peste lors de son voyage de retour à Chypre et qui en mourut à Rhodes; Jost von Meggen mentionne également des décès survenus pendant le voyage (par exemple dans le texte 1 de notre présentation). À bord de tels navires, le patronus veillait également à la discipline; Jost von Meggen décrit comment, lors de son voyage de retour de la Terre sainte vers Chypre, un serviteur, qui devait être fouetté pour blasphème, fut sauvé grâce à l’intercession du gardien du monastère du Mont Sion de Jérusalem, présent par hasard à bord. Les bateaux partis de Venise arrivaient à Jaffa au bout de quatre à huit semaines (après diverses escales, par exemple à Corfou, en Crète, à Rhodes et à Chypre, qui donnaient aux pèlerins l’occasion de se rendre à terre et de visiter d’importantes reliques); dans le cas de Jost von Meggen, le voyage en bateau de Venise à Jérusalem dura à peine deux mois (du 21 juin au 21 août 1542). À Jaffa, il fallait d’abord informer les autorités et le gardien du monastère du Mont Sion de l’arrivée des pèlerins pour obtenir ensuite l’autorisation de poursuivre le voyage; il était d’usage que les fonctionnaires locaux montent à bord et soient honorés d’un repas (alcool compris); nous présentons les explications de Jost von Meggen à ce sujet lors de son arrivée à Jaffa (texte 1). Le séjour en Terre sainte s’effectuait ensuite en deux ou trois semaines maximum, sous la surveillance des franciscains de Jérusalem. Chaque pèlerin avait besoin d’une autorisation délivrée par le pape ou par des prélats mandatés à cet effet; en l’absence de cette autorisation, il était passible d’excommunication. Toutefois, une fois arrivé en Terre sainte, le pèlerin pouvait se faire absoudre sur place par les franciscains. Les pèlerins furent souvent accusés de ce que leurs motivations religieuses étaient éclipsées par le goût de l’aventure et d’autres buts (comme un plus grand prestige social); comme le mentionne Jost Meggen, le gardien du monastère du Mont Sion à Jérusalem aborda cette question dans son discours au groupe de pèlerins dont il faisait partie à leur arrivée à Jérusalem (texte 2). Il affirma que certains pèlerins n’entreprenaient le voyage que par curiositas mondaine (non sans ajouter fort habilement qu’il n’avait pas de tels soupçons à propos des compagnons de Meggen) et leur fournit plusieurs informations pratiques importantes. Les franciscains ne pouvaient pas non plus empêcher les pèlerins d’avoir des expériences désagréables avec les autorités et la population musulmane; Jost von Meggen décrit comment, dans le port de Jaffa, les autochtones volaient, jetaient à terre et frappaient les pèlerins (une telle mésaventure lui étant semble-t-il également arrivée). En outre, certains pèlerins considéraient comme une humiliation le fait de devoir monter sur des ânes ou des mules (les chevaux ne semblent toutefois pas avoir été exclus par principe); pendant la journée, ils ne pouvaient entrer dans les villes et les villages qu’à pied. À cela s’ajoute que les habitants faisaient payer marchandises et services à prix d’or, et les pèlerins devaient souvent payer des taxes et des pourboires, souvent arbitraires, contre lesquels ils ne pouvaient guère se défendre. Enfin, les pèlerins d’origine noble vivaient une expérience inhabituelle et désagréable, celle de devoir accepter sans broncher des rebuffades et des insultes.
Le pèlerinage à Jérusalem pouvait donc s’avérer fort coûteux. Hans Schürpff, originaire de Suisse centrale, estimait l’effort financier (y compris son manque à gagner pendant le voyage) à l’équivalent du prix d’une maison. L’historien Arnold Esch a calculé que le prix moyen d’un voyage aller-retour en Terre sainte par voie maritime dans la deuxième moitié du XVe siècle, soit 35 ducats vénitiens, correspondait au salaire annuel d’un mercenaire bâlois et au tiers du salaire annuel d’un préfet du Jura bâlois; mais à cela s’ajoutaient encore les frais du voyage à Venise, le séjour «forcé» (parfois de plusieurs semaines) dans cette ville, les dépenses dans les différents ports et les frais considérables auxquels il fallait s’attendre en Palestine même. Ceux qui ne disposaient pas de moyens financiers suffisants devaient interrompre leur voyage, à moins que des compagnons généreux ne leur viennent en aide, comme ce fut le cas sur le bateau de Félix Fabri en 1483 pour deux pèlerins désargentés que l’on était sur le point de débarquer à Rhodes; seule la générosité de riches voyageurs leur permit de poursuivre le voyage. Parmi les pèlerins, c’est donc une clientèle composée d’ecclésiastiques (dont les voyages étaient parfois financés par de riches mécènes, comme ce fut le cas pour Félix Fabri), de chevaliers et de membres du patriciat urbain (Jost von Meggen fait partie de cette catégorie) qui prédominait. Dans ces groupes de population, l’aptitude à l’écriture et à la lecture était en moyenne très développée, ce qui explique certainement pourquoi tant d’entre eux prirent la plume transmettre à la postérité le récit de leur voyage ils ne projetaient d’ailleurs pas toujours une impression ultérieure. Il est intéressant de pouvoir comparer plusieurs récits d’un même groupe de pèlerins: on y constate des différences parfois étonnantes dans leur manière de rapporter un même événement. Les ecclésiastiques, les chevaliers et les commerçants retenaient des choses différentes en fonction de leur formation, de leurs intérêts ainsi que de leur tempérament. À partir de la fin du Moyen Âge, les auteurs ont tendance à donner de plus en plus de place à leurs impressions et sentiments personnels.
Le pèlerinage en Terre sainte, tel qu’il se développa grâce à l’interaction entre les franciscains, les armateurs vénitiens et les autorités musulmanes, limitait fortement la mobilité individuelle des pèlerins; on peut à bon droit comparer ce type de pèlerinages aux voyages organisés dont raffolent certains de nos contemporains. Des interprètes locaux (les dragomans) très organisés jouaient un rôle important en contrôlant les pèlerins et en les aidant à résoudre les problèmes pratiques. De plus, le fait que les pèlerins se rendaient en Europe aux mêmes endroits (Venise!) et au même moment, afin de faire le voyage de la Terre sainte à des périodes de l’année favorables à la navigation, a pour conséquence une certaine uniformité et ressemblance de leurs récits respectifs. Ainsi, lors de leur inévitable séjour à Venise, de nombreux pèlerins visitèrent le Grand Arsenal (chantier naval, arsenal, base navale) de la Sérénissime, dont ils admiraient souvent l’étendue. Il était également courant d’insérer dans le récit de voyage le contrat conclu à Venise avec le patron du navire; sans surprise, ces contrats se ressemblent considérablement. Jost von Meggen ayant reproduit à cette occasion les signatures de tous les voyageurs, on apprend qu’il s’était joint à un groupe de seize Flamands et Français. Le départ de Venise se faisant généralement au printemps (et en fonction de la durée de leur séjour dans la ville), les pèlerins avaient également la possibilité de voir de leurs propres yeux la fête du mariage du doge avec la mer le jour de l’Ascension (Festa della Sensa) ou les célébrations vénitiennes de la Fête-Dieu (Jost von Meggen décrit ces deux événements). Les églises de la ville de la lagune leur offraient en outre la possibilité de visiter de nombreuses reliques.
Les similitudes entre les différents récits de pèlerins sont également dues au fait que de nombreux auteurs complétèrent leurs impressions personnelles par des informations et des descriptions tirées des œuvres d’anciens pèlerins, des manuels de pèlerinage, des livres d’indulgences ou d’autres écrits savants. Les descriptions des lieux saints de Palestine sont souvent stéréotypées, car les pèlerins avaient recours à des connaissances livresques afin de dresser un tableau aussi complet que possible de leur périple (leur but étant sans doute de montrer qu’ils en avaient tiré le meilleur parti spirituel possible); elles deviennent plus intéressantes lorsque les auteurs évoquent les événements qui accompagnèrent leur visite de ces lieux (par exemple, leur expérience d’un voyage à dos de cheval). Le passage sur l’église de la Nativité de Bethléem proposé par Jost von Meggen (texte 3) offre un exemple d’une description manifestement enrichie par des lectures et des connaissances érudites. De même, sa petite digression sur l’apparence et les caractéristiques du chameau, qu’il a insérée dans son récit sur l’Égypte (texte 6), montre clairement qu’il a complété son observation personnelle par des connaissances livresques.
Le pèlerinage en Terre sainte mettait les pèlerins en contact direct avec les chrétiens orthodoxes et orientaux, qu’ils mentionnent dans leurs récits, en y intégrant aussi des connaissances livresques; certains eurent également l’occasion assister à des services religieux grecs, qui leur étaient généralement inconnus auparavant, à Venise et lors d’étapes intermédiaires, comme à Chypre. Les récits de tempêtes, de naufrages, d’attaques de pirates ou de bandits qui reviennent régulièrement dans les récits de pèlerins montrent que de telles infortunes faisaient partie du quotidien des pèlerins, même si l’on ne peut jamais exclure des exagérations littéraires ultérieures. Nous présentons comme exemples tirés de la Peregrinatio de Jost von Meggen une description impressionnante d’une tempête (texte 4) ainsi que le récit dramatique d’une attaque à main armée (par des nomades?) dont lui et ses compagnons de voyage furent victimes dans le désert égyptien (texte 7). Dans ce dernier texte, il souligne non seulement la brutalité des voleurs, mais aussi la présence d’esprit de l’un de ses compagnons de voyage, qui parvint à soustraire la majeure partie de son argent à la rapacité des bandits. On peut d’ailleurs noter que les phénomènes naturels et les vols étaient une menace pour les pèlerins non seulement en Palestine et en Égypte, mais déjà sur le chemin de la Suisse à Venise et de Venise à la Suisse.
Comme d’autres pèlerins issus d’un milieu social similaire (comme Félix Fabri, Peter Falck et Josue von Beroldingen déjà mentionnés), Jost von Meggen devint chevalier du Saint-Sépulcre à Jérusalem, comme il le raconte dans sa Pergrinatio; aux p. 136-146, il insère le déroulement de la cérémonie (il ne cite évidemment pas de mémoire, mais se sert d’une source écrite). Cette coutume est attestée pour la première fois en 1335. Si, dans un premier temps (jusqu’à la fin du XVe siècle), ce sont des pèlerins issus de la chevalerie qui se chargèrent de la cérémonie, celle-ci devint au fil du temps le domaine des franciscains; Jost von Meggen, dans le passage déjà cité, fait également état de l’exécution de la cérémonie par le gardien du monastère du Mont Sion. Cette dignité était en général réservée aux pèlerins nobles, mais on n’attachait pas toujours une grande importance à cette condition, ce qui permettait parfois à des membres des élites urbaines de devenir chevaliers; la famille de Jost von Meggen appartenait d’ailleurs déjà à la noblesse depuis 1500 environ. Dans son pays, le chevalier du Saint-Sépulcre rejoignait le cercle de ceux qui s’étaient procuré cette dignité (qui n’était pas accessible à tous, ne serait-ce que pour des raisons pratiques). L’adoubement obligeait à mener un mode de vie noble conforme à son rang (ce qui impliquait par exemple de renoncer aux travaux manuels et au commerce) et à être prêt à combattre les infidèles. Ces conditions, en particulier celles qui avaient des implications financières, empêchaient certains de recevoir l’adoubement, même s’il leur était proposé, comme ce fut le cas pour Nicolas von Meggen (1497-1564), un demi-frère de Jost, en 1519. Vers le début du XVIe siècle, la croix de Jérusalem était devenue l’insigne de l’ordre, que certains chevaliers du Saint-Sépulcre adoptèrent comme emblème.
Jost von Meggen et ses compagnons de voyage s’aventurèrent même de Jérusalem jusqu’au Jourdain, où ils se baignèrent dans les eaux dans lesquelles Jean-Baptiste avait baptisé Jésus; cette région était notoirement peu sûre et n’était guère appréciée des voyageurs, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, ce qui explique que nombre de pèlerins n’aient pas atteint le fleuve. Jost von Meggen se baigna dans l’eau du Jourdain et fit l’aller-retour à la nage jusqu’à l’autre rive; le récit de voyage de Félix Fabri nous apprend que cette pratique était parfois déconseillée aux pèlerins (mais cela, semble-t-il, n’impressionna guère ses compagnons de voyage).
Seul un nombre relativement faible de pèlerins ne rentraient pas directement à Venise à la fin de leur pèlerinage en Terre sainte, mais poursuivaient leur voyage en Égypte. Jost von Meggen le fit par bateau, de Jaffa (départ le 9 septembre 1542) à Alexandrie (arrivée le 18 octobre) en passant par Chypre. Jusqu’à Chypre, le gardien des franciscains de Jérusalem était également à bord, car il voulait se plaindre à Constantinople auprès du sultan de la nuisance croissante des pèlerins et des problèmes des franciscains en Terre sainte. Nous présentons plusieurs passages du récit de Jost von Meggen sur son voyage en Égypte (textes 5-8). Parti d’Alexandrie le 22 octobre avec seulement cinq compagnons, il poursuivit son voyage, en partie sur le Nil, jusqu’au Caire (arrivée le 28 octobre), car d’autres passagers n’avaient plus assez d’argent, jugeaient la poursuite du voyage trop dangereuse ou étaient malades. Contrairement à ce qui se passait en Terre sainte, les pèlerins européens séjournant en Égypte ne pouvaient pas faire appel à des structures organisationnelles aussi sophistiquées que celles garanties par les franciscains en Terre sainte... D’Alexandrie au Caire, Jost von Meggen et ses compagnons se firent guider par un janissaire; ils avaient en outre engagé un traducteur (dragoman). Au Caire, leur traducteur, un Grec du nom de Vincent, les hébergea dans sa maison. Ils se renseignèrent auprès de moines grecs sur la prochaine caravane vers le Sinaï et parvinrent à un accord avec les Arabes qui en étaient responsables. Les Européens profitèrent du fait que le départ de la caravane était retardé jusqu’au 8 novembre pour visiter la ville, que Jost von Meggen décrit à ses lecteurs, en leur fournissant des informations ethnographiques et zoologiques fort intéressantes (voir la digression sur les coutumes islamiques dans le texte 5 et les informations zoologiques sur le chameau dans le texte 6). Une destination très importante d’un pèlerinage en Égypte était le monastère Sainte-Catherine, fondé entre 548 et 555 sous l’empereur Justinien, dans le Sinaï, où l’on pouvait voir non seulement les reliques de sainte Catherine d’Alexandrie, mais aussi le site où Yahvé était apparu à Moïse dans le buisson d’épines, ainsi que les montagnes où il avait remis les Tables de la Loi à Moïse (Mont Moïse; Djebel Musa) et où les anges avaient déposé le corps de la martyre alexandrine (Mont Sainte-Catherine; Djebel Katrina); gravir ces montagnes représentait un défi physique que tous les pèlerins du Sinaï n’étaient pas prêts à relever (Jost von Meggen, lui, l’était). Peu avant l’arrivée au monastère Sainte-Catherine, le 19 novembre, eut lieu l’attaque à main armée déjà mentionnée plus haut (texte 7). Le fait que le sanctuaire soit une institution grecque orthodoxe ne dérange pas le catholique Jost von Meggen, même s’il décrit avec une fine ironie que les moines réduisirent l’approvisionnement des pèlerins vers la fin de son séjour, après avoir compris qu’il ne fallait pas attendre d’eux des dons importants. Celui qui avait visité le monastère du Sinaï avait le droit de faire de la roue de sainte Catherine son emblème; un moyen plus simple d’y parvenir était de visiter l’église de Sainte-Catherine à Famagouste, à Chypre (prétendument le lieu de sa première captivité dans le château de son père), avec le privilège d’inclure au moins la moitié de la roue dans ses armoiries.
Un pèlerin voyageant au Proche-Orient comme Jost von Meggen pouvait se faire une idée de la vie dans une région dominée par l’islam. Pour la plupart des pèlerins, leur voyage à Jérusalem fut probablement la seule occasion de leur vie d’avoir un contact direct avec des musulmans. Il ne s’agissait pas d’une rencontre d’égal à égal et, en Terre sainte comme en Égypte, les pèlerins durent souvent supporter l’arbitraire et les tracasseries de la part des musulmans, ce qui ne contribuait pas à améliorer leurs préjugés négatifs sur la religion étrangère. Ce n’est qu’occasionnellement que des relations de confiance s’établissaient entre les hôtes chrétiens et leurs guides musulmans (Félix Fabri se réjouit, lors de son deuxième pèlerinage, de pouvoir à nouveau recourir aux services d’un muletier avec lequel il avait déjà fait de bonnes expériences la première fois). La relation de Jost von Meggen et de ses compagnons de voyage avec leurs guides au monastère Sainte-Catherine est tout autre; ils les soupçonnent non sans raison d’être de mèche avec les brigands qui attaquent le groupe (texte 7). Dans sa description de la ville du Caire – une grande ville qui impressionna beaucoup les pèlerins européens – Jost von Meggen insère une petite digression sur les us et coutumes des musulmans (texte 6) qui, à côté de quelques descriptions correctes (pratiques religieuses musulmanes du vendredi; aversion pour l’imprimerie), contient aussi des malentendus grossiers. En règle générale, la faible connaissance de l’arabe contribua à la diffusion d’idées parfois saugrenues sur les coutumes islamiques parmi les pèlerins européens; à cet égard, l’idée (partagée par Jost von Meggen) selon laquelle le muezzin appelle les musulmans à se reproduire assidûment la nuit est un classique. Le fait que l’on ne maîtrisait pas la langue du pays (et que l’on ne faisait généralement pas d’efforts pour l’apprendre) augmentait aussi la dépendance de Jost von Meggen et d’autres pèlerins vis-à-vis des guides et traducteurs locaux (dragomans). Une réflexion scientifiquement mieux fondée sur l’islam et ses contenus se trouve ailleurs sur ce portail (traduction du Coran par Theodor Bibliander).
Le 6 décembre, Jost von Meggen quitta le monastère Sainte-Catherine avec encore cinq compagnons (dont le dragoman grec; le sixième compagnon, mortellement malade, resta au monastère), rejoignant deux Turcs qui avaient entrepris un pèlerinage à la petite mosquée située dans l’enceinte du monastère. Nous passons ici sur quelques autres étapes (dont une longue halte à at-Tur ou Mont des Oliviers pendant le ramadan). Après un voyage en bateau depuis Le Caire, on arrivait à Rosette. Le voyage de Rosette à Alexandrie (30-31 janvier 1543), dernière étape de son séjour en Égypte, est aussi le dernier extrait que nous présentons ici (texte 8). Il montre bien, une fois encore, quelques-uns des nombreux impondérables auxquels un pèlerin chrétien d’Europe centrale devait faire face en Orient: des fonctionnaires importuns qui profitent de son impuissance (notamment linguistique), des montures récalcitrantes (il le décrit non sans humour), un climat inhabituel, la maladie et la dépendance absolue de la navigation à voile vis-à-vis des conditions météorologiques (le bateau avait besoin d’un vent favorable). C’est précisément dans de tels passages, où Jost von Meggen met en scène les sentiments d’abandon et d’impuissance qui furent à plusieurs reprises les siens (comme lors de la tempête dans le texte 4 et lors de l’attaque des brigands dans le texte 7) qu’il touche les lecteurs modernes. En même temps, il apparaît clairement dans ce dernier passage qu’il y avait aussi des autochtones serviables, comme les Turcs qui invitèrent Jost von Meggen (qui voyageait parfois seul) à les accompagner; on apprend aussi qu’il put compter sur l’aide de ses compagnons chrétiens, qui organisèrent un départ rapide afin d’éviter que sa santé affaiblie ne soit davantage exposée au climat égyptien. Comme on peut le lire dans le texte 8, Jost von Meggen embarqua à Alexandrie le 31 janvier sur un bateau à destination de la Sicile, qu’il quitta le 18 mars 1543 (dimanche des Rameaux) à Crotone; il renonça ensuite au bateau et poursuivit son voyage de retour par voie terrestre; cela lui permit encore de visiter des villes comme Salerne, Naples, Rome et Bologne (c’est là, dans une ville de l’État pontifical, qu’il vit le pape Paul III avec la plus grande partie du collège des cardinaux). Le reste de son voyage, de l’Italie à Lucerne en passant par les Alpes, est encore plus court à la fin de sa peregrinatio qu’à l’aller, et il ne mentionne même pas la date exacte de son arrivée à Lucerne. Même si le récit de pèlerinage de Jost von Meggen ne peut pas se mesurer à l’œuvre monumentale de Félix Fabri en termes de richesse des détails et d’exhaustivité de l’observation (on a qualifié Fabri, non sans raison, de Proust du genre), on peut lui reconnaître le mérite d’avoir trouvé dans sa Peregrinatio un bon mélange de mise en scène pieuse de soi-même en tant que bon catholique et pèlerin courageux, d’enseignement ethnographique, historique et topographique, et d’épisodes qui passionnent le lecteur. Le fait que, contrairement à Fabri, il n’ait pas eu besoin de douze livres pour parvenir à ce but, mais d’un seul livre avec un total de 24 chapitres, sera considéré comme une force par certains lecteurs d’aujourd’hui, qui lui en seront reconnaissants. Les huit extraits que nous présentons ici (avec des commentaires complets dans les traductions allemande et française) de cette œuvre relativement peu connue devraient contribuer à lui donner une plus grande visibilité.
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Josue von Beroldingen, Pilgerfahrt zu dem Heiligen Lande 1518. Selbst gestellt und mit eigener Hand geschrieben, introduit, traduit et commenté par O. Lang, Egg, Thesis, 2008, p. 187-188, décrit comment, sur le chemin du retour, il faillit chavirer et se noyer lors d’une tempête sur le lac de Garde; à la p. 187, il décrit sa peur des brigands entre Venise et Milan.
Peregrinatio, p. 208.
U. Ganz-Blättler, «‘Und so schrien sie in ihrer Sprache’. Vom Umgang mit Fremdsprachigen in spätmittelalterlichen Reiseberichten», Das Mittelalter 2 (1997), p. 93-100, ici p. 97, constate que même les pèlerins issus de la classe des érudits (comme Félix Fabri) ne parvenaient pas à dépasser quelques bribes d’arabe; au début des temps modernes, comme le montre aussi l’exemple de Jost von Meggen, il n’en allait pas autrement.