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Farinet ou la fausse monnaie (1932) est le plus valaisan des romans de la montagne. C’est le seul où le personnage principal a existé ; toponymes et anthroponymes permettent de situer l’action assez précisément. En faisant l’apologie de la liberté et de la beauté du monde, Ramuz a transformé un personnage médiocre en héros légendaire.
Alors que j’enquêtais sur la présence du Rhône dans l’œuvre de l’écrivain vaudois, un détail a attiré mon attention : dans le café Crittin, le fourbe Baptiste Rey attise la jalousie de Joséphine « sous l’écusson du canton où il y a des étoiles et un fleuve (…) Sous l’écusson d’un pays libre (…) il allait sous les écussons qui sont partagés en deux par une ligne verticale, les mains dans les poches ; alors, d’un côté de la ligne il y a les étoiles qui sont les districts ; de l’autre quelques traits sinueux et disposés horizontalement représentent un cours d’eau qui est un fleuve, qui est notre Rhône. » Or, cet écusson est une pure invention du romancier, l’héraldique valaisanne ne comporte en effet aucune armoirie contenant l’esquisse d’un fleuve. Comme le nom du protagoniste, affublé d’un prénom inventé – Maurice – qui en fait un ressortissant valaisan, l’écusson de Farinet est un mélange entre l’écusson valaisan, avec les étoiles représentant les districts, et une possible évocation du blason du canton d’Argovie, dont une moitié stylise l’Aar. Alors que le roman, dès l’incipit, pose la question des « valeurs » en contestant tout ce qui représente l’officialité – papie
rs, chiffres, écussons…– le narrateur, à la fois membre de la communauté villageoise et porte-parole de l’auteur, s’approprie le blason pour y inscrire une appartenance.
Ce qui fait sens pour moi, c’est le rapport très personnel de filiation qu’entretient Ramuz avec « un cours d’eau qui est un fleuve, qui est notre Rhône ». « Notre Rhône », fait écho au Chant de notre Rhône (1920). On sait que l’écrivain a hésité sur le titre de ce poème en prose, transformant le titre initial en Chant des pays du Rhône avant de revenir au premier titre.
Pourtant, il ne faut pas comprendre l’usage de la première personne dans un sens qui restreindrait le cours du fleuve à la Suisse romande. Ramuz défend l’idée d’un ancrage dans le particulier et le proche en cherchant les « parentés » et les « ressemblances » : « D’autres disent Vater Rhein, pourquoi pas nous aussi ? dans notre langue à nous [je souligne], par vénération et pour remercier, et affirmer une filiation et en même temps tourner le dos, parce que cet autre cours pousse vers le nord une eau verte, et celui dont il est question, c’est vers le midi une eau blanche ou bleue, et vers un plus grand bleu encore qui l’attend. »
Du berceau (le glacier du Rhône) au tombeau (la mer Méditerranée), le fleuve indique une route, une direction et une langue. Mais Ramuz n’a jamais pensé que le fleuve indiquait un sens unique : de même que le cycle naturel ramène l’eau des mers vers les montagnes, « par une vapeur qu’il [le soleil] fait monter de la mer », l’écrivain, « pêcheur d’idées », nous invite à remonter le fleuve par la force d’une langue.
Pierre-François Mettan
Avec des remerciements :
à Denis Reynard, archiviste aux Archives de l’État du Valais ;
à Sarah Mettan, qui a dessiné l’écusson original de Farinet ou la fausse monnaie.
Les intervenant.e.s du colloque «Ramuz et la nature : perceptions et interdépendances» (Les Arsenaux, Sion, 22 et 23 septembre) ont été invités à rédiger une chronique libre en rapport avec la communication qu’ils préparent. La première chronique est signée par Pierre-François Mettan, que la Fondation C. F. Ramuz remercie chaleureusement.