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18/03/2009
Les anguilles du Léman ont été excommuniées
1277. C’est la date approximative où un prélat lausannois aurait frappé d’anathème des anguilles: «Elles furent tellement nombreuses qu’elles effrayèrent la population. Les gens supplièrent Guillaume de Champvent, évêque de 1273 à 1301, de faire le nécessaire pour se débarrasser de cette masse extraordinaire qui infestait cruellement le lac Léman. Les anguilles, malgré l’ordre donné, restèrent. Il fallut sévir: l’évêque les convoqua devant son tribunal mais elles ne vinrent pas se présenter. Il fut donc obligé de les reléguer en un endroit du lac, d’où elles n’osèrent plus sortir…» (Robert Huysecom, Mille en de pêche au Léman).
Cette anecdote locale est souvent citée par des historiens férus de curiosités juridiques, dans la liste célèbre des procès intentés aux animaux: en 1499, un bœuf fut condamné à la pendaison, à Beauvais, pour avoir «furieusement occis» un jeune homme de 15 ans. Vingt-quatre ans plus tôt, un coq fut brûlé vif à Bâle pour avoir pondu un œuf! Depuis le Moyen Age, et jusqu’au XVIIIe siècle, des sentences de mort furent formulées contre des truies, des rats, des mouches, des hannetons, des sauterelles.
Or l’affaire des anguilles du Léman, fut diversement relatée au fil des siècles. Dans un recueil d’études paru récemment aux Cahiers lausannois d’histoire médiévale (lire encadré), Catherine Chène compare des versions qui se contredisent moins sur les faits que sur la date de l’événement, et sur l’identité de l’évêque qui formula l’excommunication. Antérieure à celle qui met en scène Guillaume de Champvent - l’évêque qui accueillit le pape Grégoire X pour la dédicace de la cathédrale - une chronique évoque le cistercien Amédée de Hautecombe, qui accéda à l’épiscopat de Lausanne en 1145, et qui, selon elle, aurait fait «un meilleur excommunicateur d’animaux».
En ce début du XXIe siècle, l’anguille appartient toujours au biotope du Léman, même si elle y devient rare. Au Moyen âge, sa chair délicate était appréciée par des gens fortunés des deux rives (ah, la savoureuse matelote de civelles!), mais pour le clergé sa forme serpentine la rapprochait du Malin de la Genèse. L’iconographie populaire la hérissait d’épines, de griffes de dragon. De mâchoires effrayantes qu’elle n’a pas, pas plus qu’elle ne possède des nageoires de requin. Nos anciens princes-évêques étaient-ils niais au point d’y croire?
Peut-être qu’un jour, sous le règne d’Amédée, quelques couleuvres furent ramassées en même temps que des poissons courants – ablettes, féras, perches, brochets. Et il y aurait eu confusion. Autre scénario: en capturant de vraies anguilles pour les cuisines d’un seigneur, un pêcheur lémanique se blessa au contact de leur sang, qui contient un sérum légèrement toxique. Et il en fut infecté. Dans cette hypothèse, la prohibition de l’anguille, «bonne à manger, mais dangereuse à pêcher», pourrait être réinterprétée comme une mesure d’hygiène publique, promulguée à l’ancienne.
A l’instar de celle du porc, dont la chair fut décrétée impure par le fondateur de l’Islam, car elle s’avariait au climat de l’Arabie.