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Séminaire de philosophie de Crêt-Bérard
(Contribution de P.-A. Pouly pour la rencontre du mois de décembre 2020)
Ivan Illich, dans les propos introductifs à l’édition française (1973) de son ouvrage La convivialité (éd. Du Seuil, Points, 2014) présente sa réflexion comme une analyse multidimensionnelle de la surcroissance industrielle. Le terme de surcroissance, en pointant l’excès, indique d’emblée la présence du thème qui va accompagner toute sa recherche : celui de la limite, de la proportionnalité, du seuil au-delà duquel l’outillage censé être au service d’une société se met à produire des effets inverses à ceux en vue desquels il a été créé, avant de devenir destructeurs de la société. C’est ainsi que dans ses textes les plus percutants, il n’hésite pas à dire qu’une fois un seuil dépassé, l’école conduit à l’appauvrissement des connaissances, l’hôpital rend malade ou encore que le système des transports augmente la distance entre les individus.
Au moment où Illich écrit La convivialité, il nourrit encore l’espoir que certaines sociétés non encore happées par le monopole du mode de production industrielle aient la force de faire un autre choix. A la fin de sa vie (2002), l’évolution du monde ne permettait plus d’envisager ce scénario comme possible.
La réflexion vise à ouvrir des voies possibles pour un mode de production post-industriel auquel devront fatalement se résoudre les nations surindustrialisées face au chaos devenu inévitable.
La recherche d’Ivan Illich est indissociable de celle qu’a incarné sa vie même. Le milieu cultivé et ouvert dans lequel a baigné son enfance, son apprentissage précoce des langues et de diverses disciplines avaient de quoi nourrir une curiosité insatiable. Bien qu’affirmant n’avoir jamais pris l’école au sérieux et avoir acquis presque toutes ses connaissances en-dehors de celle-ci, il fera cependant des études de chimie à Florence (1942-45) tout en conduisant des troupeaux à travers les montagnes au service de la résistance antifasciste. Parallèlement, il entreprend une thèse d’histoire à Salzbourg (1951) consacrée à l’historiographie d’Arnold Toynbee. Il étudie la théologie et embrasse la prêtrise en 1951. Pressenti pour une carrière vaticane, Illich opte pour les Etats-Unis où il poursuit une recherche postdoctorale consacrée à l’alchimie dans l’œuvre d’Albert le Grand (1206-1280). A New-York, il est rapidement attiré par la communauté portoricaine et il se voit confier la paroisse de l’Incarnation au nord de Manhattan. Il va s’y impliquer de multiples façons tout en fréquentant le monde intellectuel autour de Fordham University. Il sera par la suite vice-recteur de l’université catholique de Porto Rico jusqu’en 1960. Son analyse critique de l’institution Eglise et ses libertés vis-à-vis de l’autorité conduisent à son éviction. Après un séjour au désert, il accepte un poste d’enseignant à Fordham University et parcourt longuement à pied et en bus divers pays d’Amérique du Sud, ce qui affine sa perception des enjeux de l’évangélisation. En 1961, avec l’appui de Fordham, il fonde à Cuernavaca (Mexique) le Centre de formation interculturelle (CIF) qui deviendra en 1966 le Centre interculturel de documentation (CIDOC). Alors que les évêques d’Amérique du Nord y envoient des missionnaires pour y apprendre l’espagnol avant d’aller sauver les pays du Sud du communisme, Illich entend leur donner à Cuernavaca l’occasion d’une réflexion critique quant à leur mission et un regard neuf sur les Etats-Unis. C’est suffisant pour que la CIA informe Rome, dont la Sainte Congrégation pour la doctrine de la foi convoque Illich pour le confronter à un acte d’accusation en quatre-vingt-cinq questions, touchant ses « Opinions dangereuses en matière de doctrine », « Idées erronées contre l’Eglise », « Conceptions bizarres à propos du clergé » et « Interprétations subversives quant à la liturgie et à la discipline ecclésiastique ». Le CIDOC est mis à l’index, avec interdiction à tout religieux de s’y rendre. Illich répond en renonçant définitivement à tout service religieux et il quitte ses fonctions sacerdotales. Bien qu’en 1973, l’interdiction faite aux religieux de se rendre à Cuernavaca soit levée, son fondateur décide de fermer le Centre à la suite de menaces et autres actes violents d’intimidation.
Si entre 1968 et 1976, Ivan Illich multiplie les voyages et les rencontres internationales au cours desquelles il rencontre abondamment nombre de personnes influentes, à partir de 1976 (il a cinquante ans), il devient professeur non titulaire à Marbourg, à l’université de Penn State, à State College, au Pitzer College de Claremont, à l’université de Chicago et à celle de Brême. De cette période à sa mort, le 2 décembre 2002, il quitte le devant de la scène et se consacre largement à entretenir les amitiés qui riment souvent avec une complicité de recherche. Il va explorer de nouveaux sujets et publier toute une série de textes dont on n’a de loin pas fini de découvrir l’importance.
Illich aborde les différents domaines sans se départir de son regard d’historien. Il a en particulier un goût prononcé pour l’histoire des mots, et de manière générale pour l’histoire qui a permis à une situation de devenir dominante à notre époque. Dans le recueil d’études paru sous le titre Perte des sens (Fayard 2004), il explore des thèmes comme celui de l’instrumentalité, du regard, de la voix ou encore des besoins. Cela le conduit à donner corps à des intuitions qui l’ont traversé alors qu’il était à peine adolescent : l’enjeu peut-être le plus grave n’est rien moins que celui de la perte de la chair et du monde. « La réalité sensorielle est de plus en plus recouverte par des injonctions programmées à voir, entendre, goûter. L’éducation à la survie dans un monde artificiel commence dès les premiers manuels scolaires et finit avec le mourant qui s’agrippe aux résultats des examens médicaux qu’on lui a fait passer et ne juge de son état qu’à travers eux » (p. 357). La scolarité et le monde médical, à quoi il faut ajouter les transports et l’énergie, sont au cœur des ouvrages les plus marquant.
Un de ses ouvrages les plus connus est La convivialité (1973). Son analyse est fondée sur la relation de l’humain à l’outil. Cette notion est prise dans son sens large. Elle va de l’outil de l’artisan prolongeant sa main à l’ordinateur, une institution comme l’école, l’hôpital ou le système des transports. L’école peut par exemple être considérée comme un outillage au service de l’aspiration humaine le poussant à vouloir connaître, désirer apprendre et partager sa vision du monde. Dans le même sens, un véhicule peut être considéré comme un outil au service de l’aspiration humaine à se déplacer, à rencontrer des réalités et des personnes au-delà de son environnement immédiat. Mais l’école peut aussi bien devenir un instrument de formatage des individus, comme la voiture devenir ce qui dicte le modelage du paysage et façonne la vision du temps et des distances.
Illich s’attache à l’étude de la relation entretenue avec l’outil. Le terme convivial désigne une qualité particulière de cette relation et un type de société qui intègre cette qualité. « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil » (p. 13). « Une société conviviale est une société qui donne à l’homme la possibilité d’exercer l’action la plus autonome et la plus créative, à l’aide d’outils moins contrôlables par autrui » (p 43).
A la base il y a ce constat que le travail humain appelle l’usage d’outils appropriés, mais qu’un seuil est franchi au moment où ce sont les outils qui travaillent à la place de l’homme. Lorsqu’en plus, l’outil est conçu par d’autres selon des critères et à des fins hors de portée de son utilisateur, Illich dénonce une perversion de l’outil. « L’outil destructeur accroît l’uniformisation, la dépendance, l’exploitation et l’impuissance ; il dérobe au pauvre sa part de convivialité pour mieux frustrer le riche de la sienne » (p. 51). En particulier, l’outil surefficient affecte la relation de l’homme à son environnement. L’auteur appelle de ses vœux une recherche radicale visant à la fois à fournir les critères pour déterminer à partir de quand un outil parvient à son seuil de nocivité et à créer des outils susceptibles d’optimiser l’équilibre de la vie en favorisant la liberté de chacun. A chaque échelle dans laquelle se développe la vie humaine (cellule de base, village, entreprise, ville, Etat, planète), correspond un seuil de nocivité de l’outil dont il s’agit d’établir les critères spécifiques. « Lorsque l’outil asservit la fin qu’il devrait servir, l’usager devient la proie d’une profonde insatisfaction. S’il ne lâche pas l’outil – ou si l’outil ne le lâche plus −, il devient fou » (p 117).
La question de la limitation du pouvoir de l’outil est pour Illich une question cruciale dont aucune société humaine ne peut faire l’économie. Face à la tendance de la société moderne à considérer comme inéluctables les notions de développement, de progrès scientifique ou de croissance économique, Illich rappelle avec force que c’est la question de la limite qui est inéluctable. Son occultation est source de catastrophe. Ces affirmations résonnent particulièrement aujourd’hui, alors que des phénomènes comme la numérisation, l’accélération, l’interconnexion des objets, etc... sont qualifiés d’inéluctables. On ne peut douter que le seuil de nocivité dont parle Illich est largement dépassé et qu’on s’approche du moment où les sociétés concernées entreront dans une crise dont ce déni démesuré des limites dictera l’ampleur.
Dans son livre consacré à L’âge du capitalisme de surveillance (Ed. Zulma 2020), Soshana Zuboff consacre un chapitre à l’inévitabilisme en tant qu’idéologie. Véritable transfert de la certitude millénariste, cette idéologie constitue selon elle le contraire de la politique, le contraire de l’histoire. L’interview de plus de cinquante data scientists spécialistes de l’« Internet des objets » révèle que tous ou presque considèrent « la rhétorique de l’inévitabilité comme une cheval de Troie au service d’impératifs économiques puissants » (p. 304-5).
Ivan Illich ne se prétend à aucun moment le prophète d’une société universelle labellisée « conviviale », dont les règles pourraient être définies de manière générale. « En vérité, il n'y a aucune raison pour proscrire d'une société conviviale tout outil puissant et toute production centralisée. Dans l'optique conviviale, l'équilibre entre la justice dans la participation et l'égalité dans la distribution peut varier d'une société à l'autre, en fonction de l'histoire, des idéaux et de l'environnement de cette société. [...] On le voit, les critères de la convivialité ne sont pas des règles à appliquer mécaniquement, ce sont des indicateurs de l'action politique, qui concernent ce qu'il faut éviter. Critères de détection d'une menace, ils permettent à chacun de faire valoir sa propre liberté » (La convivialité, p. 48-49).
Illich a perçu que la surcroissance de l’outil menace la vie humaine de façon radicalement nouvelle. Il distingue cinq menaces principales pesant sur la population de la planète. Ainsi, la surcroissance menace l’environnement, l’industrialisation menace le droit de l’homme à l’autonomie dans l’action, la surprogrammation en fonction de son nouvel environnement menace sa créativité, la complexification des processus menace le droit à la parole et l’exercice politique, enfin, l’innovation accélérée impliquant l’obsolescence menacent le droit de l’homme à sa tradition, son recours au précédent à travers le langage, le mythe et le rituel.
Aujourd’hui, les propos d’Ivan Illich ont de quoi alimenter des réflexions essentielles touchant les catastrophes que côtoie l’humanité et les crises qu’abordent nos sociétés et dont notre auteur conjecturait l’aggravation. Dans les dernières pages de La convivialité, il ne se fait pas d’illusions : « Je crois que la croissance s'arrêtera d'elle-même. La paralysie synergétique des systèmes nourriciers provoquera l'effondrement général du mode industriel de production. [...] En un temps très court, la population perdra confiance non seulement dans les institutions dominantes, mais aussi dans les gestionnaires de la crise » (p. 147).
Un événement mineur peut dès lors précipiter la crise et rendre soudain manifeste la contradiction qui sous-tend tout le système de production industrielle : « Ce qui est déjà évident pour quelquesuns sautera tout à coup aux yeux du grand nombre : l’organisation de l’économie tout entière en vue du mieux-être est l’obstacle majeur au bien-être » (p. 148). Pour Illich, au moment où un grain de sable (comment ne pas penser aujourd’hui au coronavirus) vient à paralyser la croissance de l’outillage, des voix déjà présentes dans la société ont à se faire entendre. « Plus inattendue sera la crise, plus soudainement leurs appels à l’austérité joyeuse et équilibrée deviendront un programme de limitations rationnelles. [...] La crise dont je décris la venue prochaine n'est pas intérieure à la société industrielle, elle concerne le mode industriel de production en lui-même. Cette crise oblige l'homme à choisir entre les outils conviviaux et l'écrasement par la méga-machine, entre la croissance indéfinie et l'acceptation des bornes multidimensionnelles. La seule réponse possible consiste à reconnaître sa profondeur et à accepter le seul principe de solution qui s'offre : établir, par accord politique, une autolimitation » (p. 153).
« L’angoisse me ronge quand je vois que notre seul pouvoir pour endiguer le flot mortel tient dans le mot et, plus exactement, dans le verbe, venu à nous et trouvé dans notre histoire. Seul, dans sa fragilité, le verbe peut rassembler la foule des hommes pour que le déferlement de la violence se transforme en reconstruction conviviale » (p. 157).
Pierre-André Pouly