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Joli mois de mai. C'est un samedi après-midi sur un terrain de rugby. Le match a commencé, mais la Mort s'en mêle ...
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Il fait gris ce samedi de mi-mai en début d’après-midi. Il a plu pendant la nuit et l’air se réchauffe. Le soleil pourrait faire une apparition, mais non. C’est en bras de chemisier qu’Elle s’accoudera à la balustrade séparant les spectateurs des joueurs. Il fait presque lourd. Tout autour s’étalent des champs – jaunes : du colza. Plus loin la terre montre un brun chaud, puissant, vivifié par l’humidité de la veille. Les surfaces sont labourées et prêtes à être ensemencées. Au loin, sur un pont, passe l’autoroute. La buvette en bois est ouverte : elle sert ses premiers cafés, ses premières bières. À l’extérieur, devant la fenêtre, à droite, la table accueille déjà la plaque à chauffer les plats, les assiettes. Un repas sera servi à la fin des deux matchs : le match de la deuxième et celui de la première équipe. À gauche de la porte d’entrée, une table est surmontée d’un toit en tissu. Le staff est assis là et discute tranquillement en attendant le début de la rencontre sportive. Deux chiens en liberté – un teckel gras à longs poils bruns et un terrier – se poursuivent au bord du terrain. Le long empâté finit par se coucher sur le dos. Le Jack Russell débordant d’énergie saute autour de lui et tente en vain de le ramener dans la course. À une courte distance, les joueurs s’échauffent ; d’un côté les bleus, de l’autre, ceux qui portent le maillot rayé à l’horizontale, rouge blanc. C’est cette dernière équipe qu’Elle est venue soutenir. Quelques autres femmes sont là aussi, une mère et sa fille – la plus jeune est classique dans son habillement tandis que la plus âgée se rajeunit en portant une salopette en jean et des baskets – ; deux jeunes filles aux formes généreuses assistent aussi à la partie. Elles accompagnent leurs amis rugbymen. La première mi-temps se termine par un avantage pour la partie adverse, malgré un jeu efficace, souvent dominant des rouges blancs. Certains supporters, ceux qui mettent l’ambiance vocifèrent : « On y va les rouges, on donne tout, on part sur la gauche. Mat, tu es le plus beau ». En effet, Mathieu a posé une bande protectrice blanche, transversale, entre les deux oreilles ; d’autres joueurs ont attaché deux doigts de la main pour éviter une foulure et les plus prudents utilisent des bandages clairs pour entourer la tête, le bras, la main, la cuisse. Quelques-uns préfèrent les protections noires pour les genoux. Les joueurs sont à l’arrêt, ils se rafraîchissent et échangent entre eux. Elle s’éloigne du terrain, sort son portable pour regarder les messages entrants et se dit qu’elle n’a pas pris des photos du jeu et qu’elle se rattrapera lors de la deuxième mi-temps. Cette fois, Elle s’installe, vêtue de son chemisier noir à fleurs, de l’autre côté du terrain, les coudes appuyés sur son manteau doudoune noir qu’elle a posé sur la barrière. Elle est aux premières loges. Deux adversaires se fâchent et s’en prennent aux mains. Immédiatement les autres joueurs interviennent et parviennent finalement à séparer les deux sportifs. Le jeu est arrêté et l’affaire se règle entre l’arbitre et les deux capitaines des équipes en compétition. Clément, au regard doux de bon chien, représente l’équipe des rouges. Son surnom est Doc : il est porteur d’un titre académique de docteur en physique. Les joueurs – chaque équipe dans son camp – attendent la fin du verdict. Elle photographie la scène, il est treize heures quarante-neuf. La colère semble retombée et le jeu reprend. Dix minutes plus tard, à 13 heures cinquante-neuf, elle enverra un SMS pour informer de ce qui s’est joué sur le terrain pendant ce laps de temps. Le joueur porteur de la balle tente l’essai, il progresse, mais l’adversaire le plaque au sol. Et le suivant tombe sur les corps étalés sur le gazon. Et ainsi de suite et ainsi de suite. Et le premier se relève, et le second et ainsi de suite et ainsi de suite. Clément ne bouge pas, il reste étendu. Un joueur s’approche, s’agenouille et crie : « C’est grave, appelez l’ambulance ». Toujours accoudée à la barrière, Elle est à quelques mètres de là ; Elle entend, Elle voit. Le ballon ovale, lui, est reparti ; le jeu se poursuit, mais plus pour très longtemps. Les premiers joueurs à remarquer le blessé s’approchent ; certains y vont de leur commentaire : « une crise d’épilepsie », un autre répond : « mais il est pas épileptique ». La physiothérapeute prodigue déjà les premiers soins. De ses mains elle appuie sur le torse de Clément. La panique gagne les spectateurs, certains demandent si l’ambulance a bien été appelée. Les joueurs tournent, comme dans une danse macabre, en courant en boucle sur le terrain. Le jeu finalement est suspendu, les adversaires se saluent, se séparent, quittent le terrain. Les spectateurs s’approchent de la cantine. L’ambiance est lourde, pesante ; chacun se tait ; des larmes apparaissent au coin des yeux. La voiture d’urgence arrive, les occupants prennent la relève : ils tentent la réanimation. L’ambulance suit de près, les klaxons au vent. Elle s’immobilisera longtemps, très longtemps. L’hélicoptère atterrit. Il stationnera longtemps, longtemps, très longtemps. Finalement, il emportera Clément dans les airs.
La Mort a frappé entre une prise photographique et l’envoi d’un message électronique. En moins de dix minutes, elle a dérobé une vie sur un terrain de rugby un samedi de mai. Elle a imposé ses règles du jeu et mis joueurs et spectateurs en regard de leurs destins. On appelle cela : « voir la mort en face ».
Doc, Elle – la spectatrice – ne te connaissait pas. Chagrin, larmes, lumière d’une bougie rouge, parfum divin de trois roses rouges. Doc.
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