Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07050.jsonl.gz/635

Pages A4 - 144 à 149.
Avec les matins baignés d'une lumière diaphane, qui viennent embaumés d'iode, d'ozone et de l'incomparable sourire lusitanien, je retrouvai le besoin de voyager, de découvrir d'autres envoûtements et d'apprécier le kaléidoscope des paysages, une mosaïque magique que j'ordonnai dans mon "Tour du Portugal". J'allai d'abord vers le sud, où les mystifications du soleil rendent les sables d'or et la lumière d'argent. Le pont Salazar étant en construction, j'empruntai l'un des "ferry-boats" assurant la traversée du Tage. Le passage suspendu qui sera le plus long d'Europe, aura deux "miles" de long, sera construit en 1968 et la voie carrossable planera à septante mètres du fleuve. Une fois débarqué au quai de Cacilhas, je m'empressai de gravir un monticule, sur lequel s'élève majestueusement la statue du Christ-Roi, érigé au-dessus de son sanctuaire et dont l'index ne mesure que deux mètres. Du haut de son piédestal, quel émerveillement en contemplant une si charmante eulogie de ce pays en sa capitale, sa Mer de Paille et sa "Costa do Sol", qui se prolonge jusqu'à la vaste plage de Costa da Caparica, où gisent sur le sable de nombreuses barques portant un œil à la proue. Peut-être est-ce l'œil de Dieu, placé là pour les diriger et les ramener plus sûrement au port ?
À une trentaine de
kilomètres, j'aboutis à un village de pêcheurs très ancien et traditionnel: Sesimbra, situé, lui aussi sur le littoral méridional de la
Péninsule de Setúbal. Elle possède une très belle plage, abritée des vents par
les collines qui l'entourent en demi-cercle au nord. Au sommet d'un de ces
monts, se dresse les ruines d'une ancienne forteresse maure. Au milieu de la
chaîne montagneuse toute proche, à
Setúbal, grand port sardinier, est renommé dans tout le pays, ainsi que toute la péninsule qui en porte le nom, pour ses fruits magnifiques: les abricots et les merveilleux raisins Muscatel. Le château Saint-Philippe, sur la colline au nord de la cité, mérite bien une visite, de même que le Musée Municipal, avec sa belle collection de peintures. Non loin, nous trouvons Palmela, l'une des plus anciennes agglomérations portugaises, puisqu'on prétend qu'elle fut fondée trois cent ans avant Jésus-Christ. Son château-fort est l'un des rares édifices du genre à conserver l'antique plan arabe.
Tout au long de mon chemin, j'y rencontrai des goémoniers, des bergers vêtus de peau de mouton, des processions, des autocars pavoisés de genêts, des attelages de bœufs et de petits ânes, qui trottinent sagement sur les bas-côtés fleuris de la chaussée pour laisser filer les automobilistes. On attrape au passage des bouffées de mimosa, d'eucalyptus et de fleur d'oranger. Des moulins chantent dans le vent qui, ici, effeuille les amandiers, et là, fait craquer la mâture d'un "terra-neuvas". Des vignobles escaladent les flancs d'un ravin brûlant. Des taureaux noirs et des chevaux de sang galopent dans des prairies vert-émeraude. Aux éboulis cyclopéens des crêtes rocheuses et des falaises dominant l'océan, succède l'ombre parfumée des pinèdes de Sines. De son port sardinier, je vis se profiler São Tiago do Cacém, sertie dans ses murailles roses, qui préside à la grande parade des carrés d'orge, du défilé des bataillons de froment, d'avoine et des blés d'or. De courtes distances et des étangs, toujours fort séduisantes, nous amènent bientôt sur une très belle plage sauvage à l'embouchure du rio Mira, où, avec mes amis, nous prîmes le temps d'un pique-nique.
À Vila Nova de Milfontes, la lagune, miroir d'argent, frissonne à deux pas de grèves fouettées d'écumes. Et j'entrai dans la province d'Algarve, qui marque l'extrémité méridionale du Portugal, face au Maroc auquel elle ressemble, avec un ciel toujours bleu et une atmosphère transparente. C'est un véritable verger, où poussent les oliviers, les caroubiers, les figuiers et les amandiers qui, en février, le transforme en un immense bouquet. On l'appelle "Le jardin de l'Europe", tant cette région en fleur offre un spectacle d'une incomparable beauté. Les maisons, solides et blanchies à la chaux, sont décorées de cheminées dentelées, travaillées et coloriées, toutes différentes de forme et de dessins. Ces cheminées ne servent pas pour le chauffage mais plutôt pour la ventilation. La Serra de Monchique, massif montagneux que je rencontrai ensuite, contraste vivement avec le reste de la province. Le sol, bien irrigué, favorise une végétation variée et exubérante. Aux chênes-lièges, arbousiers et pins se mêlent les oliviers, les châtaigniers et divers arbres; les rhododendrons et les mimosas y fleurissent.
Cap Saint-Vincent et Sagres
Le cap Saint-Vincent et la pointe de Sagres, séparés par une large baie, marquent le point occidental sud de l'Europe. Ce site sauvage est peuplé de souvenirs historiques et mythologiques. La barque qui contenait le corps de saint Vincent, martyrisé à Valence, vint échouer là, guidée par des corbeaux. C'est en 1417 que l'infant Dom Henrique s'installa dans ce lieu solitaire pour y préparer son œuvre de navigation et de conquête. La pointe de Sagres et le cap Saint-Vincent abritaient son observatoire; il fit du port de Lagos sa base maritime. Entouré de géographes, d'astronomes et de savants, il étudia les ressources des vents et des courants. Puis il arma et équipa les caravelles, qui devaient aller jusqu'en Afrique et ouvrir la route des grandes découvertes. Sagres est principalement connue pour ses rochers burinés par la mer, qui, tourmentée par le vent, se dresse en vagues gigantesques. Jusqu'à l'infini, ce seigneur "Océan" miroite dès que le soleil ou le clair de lune se reflète dans ses eaux limpides. Et si, au firmament, quelques nuages apparaissent, bien vite, ils sont balayés, et le ciel s'éclaire à nouveau et redevient bleu. Cette zone qui borde la mer est percée de grottes creusées par les flots au pied de hautes falaises. Les rochers, pareils à des dents colossales encastrées dans la grève elle-même, forment de curieux ensembles architecturaux: des arches, des statues et d'étranges portails, découpés comme des sculptures surréalistes. Cette langue rocheuse s'avance dans la mer, telle la proue d'un grand navire. Sur la plate-forme de cette petite péninsule, seules les murailles de l'ancienne forteresse subsistent encore. Dans la cour, une nouvelle église a été construite en l'honneur du Grand Prince, mais, sauf les ruines d'une petite maison, plus rien ne rappelle la gloire du passé. Dans les grottes on aperçoit des galeries, des amphithéâtres, des couloirs, des escaliers, des chambres, des salons dessinés par le plus fabuleux architecte: la Nature. J'ai pénétré dans ces merveilles en bateau et je me sentis envahi par des impressions et des sentiments les plus divers, qui vont de l'admiration à l'enthousiasme, de la surprise à l'angoisse.
Lagos et Praia da Rocha
La route qui conduit à Lagos, traverse des plantations de figuiers nains aux branches torturées, qui s'étalent au ras du sol comme pour s'abriter du vent du large. C'est de cette très ancienne ville que prirent la mer les premières caravelles portugaises dans leurs voyages de découverte. Les couleurs flamboyantes, rouges et dorées, de la falaise, donnent à cette partie du littoral le nom de "Côte d'Or". Cachées entre les hauts rochers de la côte, se perdent de nombreuses petites plages au sable très fin et blanc où la température de la mer ne descend que rarement au-dessous de vingt degrés centigrades. Dans la ville elle-même, j'ai admiré la vieille basilique Saint-Antoine, avec ses belles statues en bois taillé, ainsi que les musées d'ethnographie et d'art régional. La forme fantastique des rochers nous donne l'impression que Böcklin a dû puiser son inspiration dans de tels lieux et n'était pas le jeu de sa fantaisie quand il a créé ses nymphes pour les vivre et nager dans une baie semblable à celle de Lagos. Avec ses nombreuses conserveries de poissons, où l'on travaille surtout la sardine et le thon, Portmão est un très important centre industriel et, aussi un grand centre de dégustation de sardines fraîches. Cette ville se situe tout près de Praïa da Rocha, qui est non seulement la plus agréable plage de l'Algarve, mais aussi la plus belle du Portugal. La température y est idéale; le sable fin, dur et doré, descend en pente douce dans l'océan toujours vert. Des rochers dentelés aux formes les plus bizarres séparent les criques bien abritées, qui se succèdent avec une diversité extraordinaire. À marée basse, il faut parcourir le pied de la falaise pour y découvrir les cavernes et les tunnels marins, tapissés de varechs et de coquillages. Albufeira et Loulé
Après avoir passé par la très belle plage d'Albufeira, fort pittoresque d'ailleurs, j'arrivai à Loulé. Sa caractéristique la plus frappante est le style particulier des cheminées de ses maisons qui constituent de véritables œuvres d'art décoratives, étant façonnées à la manière de dentelles, et dont il n'y en a pas deux pareilles. Ce type de cheminée, qui est typique des maisons algarviennes, se retrouve un peu partout dans cette province, mais surtout à Loulé. Elles ressemblent à des petits clochers ajourés, que surmontent souvent des girouettes aux formes diverses: barques, personnages ou animaux. Ce que la nature a produit sur cette côte rocheuse tient de l'incroyable et de l'inouï. Car l'on rencontre là-bas de parfaites silhouettes de pyramides égyptiennes, aussi bien que d'éléphants, et une douzaine d'autres formations qui ressemblent à des figures réelles, taillées uniquement par la force des vagues. Le chef-lieu de cette province la plus méridionale est Faro, qui possède, entre ses œuvres d'art dignes de mention spéciales, une belle cathédrale gothique du XVIe siècle ainsi que le vieux couvent Notre-Dame. Tout près de là, à Estoï, se dressent les ruines romaines de Milreu.
Faro et São Antonio do Alta
Si l'Algarve fait un peu penser au Maroc, c'est Olhão qui lui ressemble le plus, avec ses terrasses blanches qui se touchent, et que l'on n'atteint que par des escaliers très étroits et fort raides qui semblent s'imbriquer, se chevaucher, se superposer, s'articuler; ses maisons paraissent surgir d'une toile de Picasso. On dirait des milliers de cubes en équilibre instable, paradoxal, absurde, comme les pierres d'une Babel jonchant un coin de terre rase. C'est presque un village marocain transplanté en terre portugaise. La route, qui nous conduit de Fuzeta à Tavira, nous donne l'occasion de faire une jolie promenade sur la plaine longeant la côte. En continuant dans la même direction par cette voie publique, bordée d'une luxuriante végétation entre des arbres vigoureux et des oliviers centenaires, j'approchai de Tavira, bâtie en terrasse sur les deux rives du fleuve Asseça. C'est une très curieuse petite ville, dont les rues sont coupées d'escaliers et de voûtes, et où le pont de pierre à sept arches a fière allure. Elle est appelée la ville de la "corrida en mer", pour sa pêche au thon. La plage la plus étendue est celle de Monte-Gordo, où l'eau de mer est pour ainsi dire tiède pendant toute l'année. De nombreux bois de sapins l'entourent de tous côtés. Vila Real de Santo António fut fondée par le marquis de Pombal sur la rive droite du Guadiana, près de son embouchure. Sa construction de style pombalien et configuration de ses rues perpendiculaires nous rappellent le centre de Lisbonne. En face de sa vaste avenue marginale, s'élève, en terre espagnole, Ayamonte. À quelques kilomètres au nord, orgueilleusement assis sur une montagne, nous distinguons Castro Marin. Contrairement à l'Alentejano, tout l'intéresse; il parle de tout et vite, s'agite avec une vivacité permanente. Il a l'air d'un enfant. En Algarve, le silence n'existe pas. Il n'y a qu'un incessant mouvement de paroles et de chansons. Ainsi est l'habitant de cette terre de rêves, de ca pays où "l'été est éternel".
Le 18 août 1973, j'y passai quinze jours en voyage de noce avec Jeannine (voir chapitre 9). Avec un vol charter, nous avions atterri à Faro, ensuite en autocar jusque Lagos et puis en taxi jusqu’à Sagres près du cap St. Vincent. Nous étions logés au Motel Gambozinos où les chambres étaient composées de petit pavillon. Une grande plage de sable fin quasi pour nous seul, c’était merveilleux et toujours ce magnifique soleil. Le seul petit ennui, ce fut la traversée de notre chambre par le plafond et au-dessus de nos lits, que nous avions attachés ensemble, d’une colonne de fourmis sur une largeur de cinq à six centimètres, mais bien vite débarrassés par les hôteliers.
F.J-L : septembre 1965 & 1973