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Ce portrait d’un des domestiques d’Eynard, Jean Rion, n’est pas daté, mais le musée J. Paul Getty le situe vers 1850, datation que la qualité de la plaque, pratiquement sans défaut et d’une grande netteté, pourrait corroborer. Il montre l'assistant de Eynard à un âge plus mûr que sur le portrait de groupe datable vers 1845 (84.XT.255.13).
Cette image est intéressante à plus d’un titre. En effet, Eynard a pris relativement peu de portraits individuels, même de ses proches et intimes, et parmi la quinzaine qu’on peut lui attribuer avec certitude, les personnes représentées sont soit des membres de sa famille (son beau-frère, sa petite-fille, des neveux d’Anna…), soit des célébrités de passage, tels Victor de Broglie, Emile Souvestre ou Pellegrino Rossi. Ce daguerréotype constitue donc une exception dans la production d’Eynard. On retrouve Jean Rion sur deux portraits de domestiques (84.XT.255.13 et 84.XT.255.59), mais ici, il pose en solitaire, probablement vêtu de ses plus beaux habits : gilet et pantalon de lainage, redingote foncée à col vraisemblablement en velours, chemise blanche dont le col est légèrement relevé par une cravate noire strictement nouée, sans compter une chaînette de montre de gousset accrochée à son gilet. Assis de trois quarts sur une chaise, l’air impassible, il a le regard perdu dans le lointain, comme le recommande Lerebours : « Pour éviter la fixité désagréable qui existe souvent dans les yeux lorsqu’on considère un point approché, la personne devra regarder vaguement un objet éloigné » (Lerebours 1843, p. 74). L’un de ses pouces est glissé sous son gilet, l’autre traverse l’une des boutonnières de sa redingote et son bras entoure le dossier de la chaise. L’arrière-plan foncé et parfaitement uni, dont on ne peut déterminer s’il s’agit d’une toile de fond ou d’un mur peint, ne permet pas d’identifier le lieu de la prise de vue. Peut-être s’agit-il de l’annexe nord du palais Eynard dans laquelle Emile Souvestre a pris la pose en 1853 (DE 080). Le traité de Lerebours recommande de placer un fond « qui se détache en lumière sur les vêtements, mais qui vienne cependant moins clair que le visage ; sans cela, celui-ci paraîtrait noir » (Lerebours 1843, p. 76). Une inscription apposée ultérieurement au verso de ce daguerréotype livre une indication très précieuse à propos de Jean Rion, « domestique chez Mr Eynard pendant une trentaine d’années et qui servait d’aide pour ses daguéreotypes ». Grâce à elle, on sait qui actionnait la caméra lorsque Eynard posait, même si d’autres personnes ont pu le faire également. Jean Rion, loin de se contenter d’aider Eynard, était capable de réaliser un daguerréotype, comme le confirme l’artiste Antonio Fontanesi en 1854 : « Je me souviens parfaitement que Monsieur Eynard voulut bien me dire de venir de nouveau à Beaulieu afin de faire faire à Jean des daguerreotips [sic] à la place même où j’avais pris mes croquis… » (BGE, Département des manuscrits, Ms 1896, ff. 288-289). Selon l’historien de l’art Philippe Kaenel, qui cite ce texte, « vers la fin de sa vie, Eynard se serait contenté de superviser les travaux, de choisir les sujets, de les arranger, sans vraiment mettre la main à la plaque », ce qui demeure plausible étant donné son âge assez avancé et ses ennuis de santé (Kaenel 2000, p. 12, n. 8, et p. 13, n. 27).
Il est probable qu’Eynard ait réalisé ce portrait de Jean Rion afin de le remercier de ce travail d’assistant. On sait qu'à sa mort, il n'oublia pas son domestique qu'il coucha dans son testament en lui léguant 6000 francs, une somme que ses héritiers complétèrent à 25 000 francs, une somme considérable (Jurisprudence générale, Paris, 1880, p. 196). Cela explique sans doute le grand format de ce portrait, une demi-plaque, alors que la plupart des portraits individuels d’Eynard ont été effectués sur des formats plus petits (un quart, voire un sixième de plaque), moins onéreux et plus maniables. Selon Lerebours, « les personnes qui ne reculeront pas devant une dépense assez considérable et qui se sentiront assez de persévérance pour ne pas se laisser décourager par les difficultés plus grandes que présentent les plaques demi ou normales, seront amplement dédommagées des peines qu’elles auraient prises, par les beaux portraits en pied, et les magnifiques groupes qu’on peut obtenir sur ces grandes dimensions » (Lerebours 1843, p. 71). (I. Roland)
Inscription posthume : Oui
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