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La solidarité est le fait de se sentir moralement lié par une responsabilité ou des intérêts communs; elle se traduit par diverses prestations d'entraide, fournies spontanément ou dans un cadre organisé et relevant soit de l'Etat (domaine public), soit de la société civile (domaine privé). Ces prestations sont si différentes (depuis la simple entraide entre voisins et les secours portés à des victimes de catastrophes lointaines jusqu'aux transferts sociaux institutionnalisés et à la coopération au développement), leurs effets, leurs connexions et leur évolution sont si complexes, les donateurs et les donataires ainsi que leurs raisons d'agir sont si divers que le présent article doit se concentrer sur quelques-unes des formes traditionnelles de solidarité présentes dans l'histoire suisse.
D'emblée, les Confédérés conçurent leurs pactes comme des alliances défensives basées sur la solidarité, à travers le principe de l'entraide militaire; à l'époque moderne déjà, cette solidarité s'appliquait non seulement en cas d'agression venant de l'extérieur, mais aussi en cas de menace intérieure, lorsqu'il s'agissait de réprimer les révoltes des sujets. Le principe de la solidarité entre cantons fut inscrit dans la Constitution fédérale de 1848 (art. 15 et 16); ultérieurement, il se concrétisa notamment par l'instauration d'une coopération policière intercantonale pour des tâches de maintien de l'ordre d'une certaine importance (lointain rappel de l'aide réciproque en cas de révolte) et par la compensation intercantonale des charges, relayée dès 2008 par le nouveau régime de péréquation.
La solidarité internationale a des antécédents privés et non étatiques, comme le philhellénisme des années 1820, qui soutint les Grecs contre les Turcs, l'appui au mouvement de libération des Boers vers 1900 ou l'engagement en faveur du régime républicain espagnol dans les années 1930. Parmi les premiers exemples de solidarité entre Etats voisins, on peut citer le cas de l'aide alimentaire et financière (participation à différents crédits octroyés par la SdN entre la fin de la Première Guerre mondiale et le protocole de Genève de 1922) accordée par la Suisse à l'Autriche, quand bien même cette aide relevait aussi d'un calcul politique: il s'agissait de rendre viable la jeune République autrichienne. Parallèlement, un grand élan de solidarité s'empara de la population suisse. Après le lancement, en 1944 déjà, du Don suisse pour les victimes de la guerre, le conseiller fédéral Max Petitpierre, mû aussi par la crainte d'un certain isolement politique du pays, fit de la solidarité envers l'Europe ravagée par la guerre une maxime de la politique étrangère suisse. De plus en plus, à partir des années 1950, l'aide fut destinée au Tiers Monde et prit la forme de la coopération au développement. A côté de l'espoir de voir s'ouvrir de nouveaux marchés, l'idée de solidarité joua aussi un rôle important dans la politique d'aide aux pays de l'Est, inaugurée après 1989: dès la fin de la guerre froide, la Suisse accorda une "aide de transition" à des pays de l'ancien bloc de l'Est; de plus, en 2006, les citoyens acceptèrent la loi fédérale sur la coopération avec les Etats d'Europe de l'Est, qui permet à la Suisse de participer au Fonds de cohésion institué par l'UE pour soutenir ses Etats-membres économiquement moins favorisés. A l'époque de la discussion sur les négligences commises par la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale, on invoqua la maxime de la solidarité pour proposer la création d'un fonds d'entraide qui aurait été actif tant en Suisse qu'à l'étranger; ce projet, inspiré par le conseiller fédéral Arnold Koller, prévoyait l'institution d'une fondation dont le capital devait provenir des réserves d'or de la Banque nationale suisse. Il échoua en votation populaire en 2002, comme d'ailleurs l'initiative populaire à laquelle il était opposé.
Les premières formes de solidarité relevant de la société civile se développèrent dans les communautés d'usagers; elles portaient sur l'exploitation des alpages et des eaux, sur la construction de chemins et la lutte contre les dangers naturels. A partir de 1798 apparut une nouvelle forme: afin d'atténuer la détresse de la population nidwaldienne après l'écrasement de sa révolte contre l'occupant français, on organisa une collecte qui fut peut-être la première à revêtir un caractère suprarégional. D'autres suivirent, notamment après l'éboulement de Goldau (1806), l'incendie de Glaris (1861) et les crues de 1868 qui entraînèrent des dommages considérables notamment au Tessin, en Valais, à Uri, aux Grisons et à Saint-Gall. Cette forme de solidarité liée aux catastrophes naturelles reste vivante au début du XXIe s.; dès la seconde moitié du XXe s., la compassion ne se limite plus au cadre national: ainsi des campagnes de récoltes de dons furent menées par la Chaîne du Bonheur après le tsunami de décembre 2004 en Asie du Sud-Est, comme après les inondations de septembre 1993 à Brigue.
Parallèlement à l'aide en faveur de régions sinistrées, il existe une solidarité entre personnes qui partagent des convictions semblables ou sont placées dans des situations analogues, même en des lieux éloignés; on la trouve, par exemple, dans la solidarité confessionnelle que pratiquèrent les cantons réformés envers les réfugiés protestants ou les cantons catholiques de Fribourg et Soleure en accueillant des ecclésiastiques français pendant la Révolution française (Emigrés); on la trouve également au sein du mouvement ouvrier. Les formes de solidarité pratiquées par des groupes constitués autour de valeurs spécifiques (religieuses par exemple) se sont d'emblée caractérisées par leur dimension internationale. Cela vaut en particulier pour les organisations faîtières des œuvres caritatives.
Dans le domaine social, il convient de distinguer la solidarité qui s'exprime par l'assistance et celle qui est fondée sur l'entraide mutuelle. L'assistance, telle que la concevaient les partisans des Lumières, poursuivait des buts éducatifs et d'améliorations structurelles. A cet égard, l'institution la plus importante fut la Société suisse d'utilité publique (SSUP), créée en 1810. Le bénévolat organisé a conservé, jusqu'au XXIe s., toute sa valeur et a connu même un regain d'intérêt dans le cadre du communautarisme, qui entend y recourir pour compléter l'aide limitée qu'offre l'Etat social. Le mouvement coopératif moderne a organisé la solidarité, dans les domaines les plus divers, sous forme d'entraide (Mutuelles). Dans le mouvement syndical, la solidarité entre travailleurs était et reste une notion centrale (Syndicats). En matière d'assurance maladie et accidents et de prévoyance vieillesse, le développement de l'Etat social a entraîné l'absorption des programmes privés de solidarité par les institutions publiques (Assurances sociales, Politique sociale).
Bibliographie
– G. Kreis, «Eidgenössische Solidarität in Geschichte und Gegenwart», in Vorgeschichten zur Gegenwart, 1, 2003, 553-569
– M. Kalt, Tiersmondismus in der Schweiz der 1960er und 1970er Jahre: von der Barmherzigkeit zur Solidarität, 2010
– B. Schumacher, Un devoir librement consenti, 2010 (all. 2010)
Auteur(e): Georg Kreis / BAP