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Quelle forme d'Église ?
"Nous devons enfin admettre que le christianisme, tel qu'il a été conservé depuis des siècles, n'est au fond pas mieux compris chez nous qu'en Asie et en Afrique. Il n'est pas seulement étranger là-bas, mais aussi chez nous, parce qu'une étape a été omise : celle du Moyen-Âge aux temps modernes. Chez nous aussi, le christianisme ne vit pas sous sa propre forme, mais sous une forme qui nous est largement étrangère, celle du Moyen-Âge".
C'est ainsi que s'exprimait le jeune théologien Joseph Ratzinger en 1960, à la veille du Concile, dans le contexte de la discussion sur l'accommodation du christianisme européen dans les "territoires de mission". Et il ajoutait : "Ainsi, la tâche primaire que se donne la théologie en vue de la mission n'est pas l'’accommodation’ aux cultures orientales ou africaines, mais l'’accommodation’ à notre propre esprit contemporain".
Le christianisme catholique doit cesser de conserver la forme du Moyen-Âge.
Ratzinger exprimait ainsi ce que pensait le mouvement de réveil préconciliaire : le christianisme catholique doit cesser de conserver la forme du Moyen-Âge, qui n'a guère été modifiée par la réforme tridentine et à l'ombre de l'ultramontanisme. Mais aujourd'hui, le christianisme doit trouver sa forme moderne. Dans son discours à la Curie du 21 décembre 2019, le pape François a cité les paroles du cardinal milanais Carlo Maria Martini lors de sa dernière interview en août 2012, quelques jours avant sa mort : "L'Église s'est arrêtée pendant deux cents ans. Pourquoi ne bouge-t-elle pas ? Avons-nous peur ? La peur plutôt que le courage ? Alors que la foi est le fondement de l'Église. La foi, la confiance, le courage. [...] Seul l'amour triomphe de la fatigue".
Un problème essentiel réside dans le fait que beaucoup ne voient pas la nécessité de la transition et préconisent pour l'Église dans le monde d'aujourd'hui les solutions de l'ancienne époque de l'Église du deuxième millénaire, qui vit maintenant son chant du cygne. Mais ni du point de vue de la sociologie religieuse, ni du point de vue de la politique religieuse, ni du point de vue de l'expérience religieuse personnelle, les conditions ne sont aujourd'hui celles de l'époque du Concile de Trente ou de l'ultramontanisme. Penser que l'on peut à nouveau maîtriser la crise de l'Église en redoublant d'efforts pour avoir plus de "clergé" et en renouvelant l'effort de nouvelle évangélisation du "peuple" est un leurre.
Pour organiser la transition vers la nouvelle époque de l'Église, nous avons besoin aujourd'hui d'un triple courage.
Pour organiser le passage à la nouvelle époque de l'Église, nous avons besoin aujourd'hui d'un triple courage : premièrement, le courage d'une "relecture" créative ou d'une récupération de "la" tradition qui compte vraiment : la foi dans le Dieu de la vie (Jn 10,10), le Dieu de Jésus-Christ et la diffusion de son message sur le Royaume de Dieu, l'immuable qui est à la base de toutes les transformations (Gaudium et spes 10) ; occasionnellement, cela conduira à la critique de traditions particulières, voire à la rupture avec elles, si elles sont devenues étrangères à la vie et ne sont plus utiles à l'évangélisation. Comme l'a dit G. K. Chesterton, la tradition vivante consiste à sauver le "feu" et non à conserver les "cendres".
Deuxièmement, nous avons besoin du courage (et un Karl Rahner l'a toujours revendiqué) d'inaugurer les développements adaptés à notre époque et de les accompagner d'un "tutiorisme de l'audace". Pour cela, il faut la vertu prophétique de la parrhèsia, de la liberté de parole, de la dénonciation des abus et des impasses.
Et troisièmement, nous avons également besoin du courage de devenir des "minorités cognitives", qui restent toutefois ouvertes au monde et ne prennent pas le chemin du "ghetto" de ceux qui pensent comme eux. Ce retrait, qui irait de pair avec l'abandon de l'"Église populaire", est tentant pour beaucoup ; mais à la longue, il conduirait l'Église à une existence sectaire socialement marginale, ce que le Concile voulait justement éviter avec son programme d'aggiornamento.
Au plus tard depuis le Concile, nous sommes désormais dans la phase de transition vers une nouvelle forme d'Église, dans laquelle les laïcs devraient naturellement assumer davantage de coresponsabilité et de codécision au nom du sacerdoce commun de tous les croyants en Christ.
Beaucoup associent à la nécessaire "réorientation" ou "conversion" dont parle le pape François dans l'exhortation apostolique "Evangelii gaudium" ce triple courage pour que la nouvelle époque de l'Église prenne forme. La question du clergé et des laïcs montre que beaucoup de choses sont en cours, mais qu'elles n'ont pas encore été résolues de manière satisfaisante. Le 11 février 1906, dans son encyclique "Vehementer nos", Pie X argumentait encore sur le terrain du paradigme de la réforme grégorienne du deuxième millénaire. Il précise par exemple que l'Église, "eu égard à son pouvoir et à sa constitution", est une société "inégale" avec les deux ordres, les pasteurs et le troupeau : "Ces ordres sont ainsi distingués l'un de l'autre que le droit et le pouvoir d'inciter et de guider les membres de l'Église vers leur fin reposent sur la hiérarchie, mais que les fidèles ont le devoir de se soumettre au gouvernement de l'Église et de suivre avec obéissance la direction de ses chefs".
Au plus tard depuis le Concile, nous sommes désormais dans la phase de transition vers une nouvelle forme d'Église, dans laquelle les laïcs devraient naturellement assumer davantage de coresponsabilité et de codécision au nom du sacerdoce commun de tous les fidèles du Christ. Mais c'est justement sur la question des laïcs que l'on remarque combien les évêques et la direction de l'Église romaine ont du mal à s'y atteler : ils semblent plus préoccupés par l'identité du sacerdoce hiérarchique que par la promotion du sacerdoce commun et de la coresponsabilité laïque. En effet, le Concile affirme lui aussi que "celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal" (Lumen gentium 10). Le passage à la nouvelle forme d'Église est resté à mi-chemin... et toutes les facultés de théologie ne s'efforcent pas de promouvoir une nouvelle image du prêtre et du laïc, qui assume les différentes tâches des deux dans l'Église, mais renonce à l'exaltation sacrée d'un état dans le peuple sacerdotal de Dieu (1 Pierre 2,9).
Pour le pape François, il s'agit d'une retraite spirituelle et d'un nouveau style d'évangélisation dans les traces de Jésus.
On pourrait dire la même chose de la "réforme structurelle" de l'Église qui est dans l'air depuis le Concile, qui est particulièrement attendue de ce pape, mais qui en fin de compte peine à décoller. François sait que les choses ne peuvent pas rester telles qu'elles sont. C'est pourquoi il vise un renouveau spirituel et une réforme de l'Église. Il s'agit pour lui d'une retraite spirituelle et d'un nouveau style d'évangélisation dans les traces de Jésus : une "Église samaritaine" qui s'occupe en priorité des pauvres et qui, face aux besoins des croyants, offre la miséricorde plutôt que le droit canon, parce qu'elle a compris que le Seigneur est venu dans le monde "pour sauver et non pour juger ; pour servir et non pour être servi" (Gaudium et spes 3). La réforme de l'Église n'est perceptible que dans ses contours. Son principe est de prendre congé des structures ecclésiales "qui peuvent entraver une dynamique d'évangélisation" (Evangelii gaudium 26). Nous ne savons pas jusqu'où François ira dans ses réformes. Il a toutefois laissé entrevoir certaines choses : moins de cour curiale, une plus grande efficacité, une plus grande participation des laïcs, notamment des femmes, et de l'Église universelle, c'est-à-dire plus de synodalité ; une réforme de la banque du Vatican qui doit conduire à une plus grande transparence et à un Banking éthique ; une décentralisation dans le sens d'une plus grande autonomie des conférences épiscopales et des Églises locales ; le dépassement du cléricalisme ; et enfin une "réorientation de la papauté" (Evangelii gaudium 32) dans le sens d'une plus grande collégialité et d'une forme d'exercice de la primauté qui soit favorable à l'œcuménisme. Compte tenu de la structure de l'Église catholique, beaucoup dépendra de la propre "audace" du pape, de son courage et de sa détermination à changer, de sa capacité à assumer le "tutiorisme de l'audace". Puisse la fête de Pâques 2022 conduire au renouveau de l'Église et du monde et à la concentration sur l'essentiel : le sauvetage du "feu" de l'évangélisation, et non la conservation des "cendres" d'une forme d'Église du Moyen-Âge.
Prof. Dr. Dr. h. c. Mariano Delgado, doyen