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LETTRE CLXXX . L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (b). A Rome, ce 26 novembre 1697.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Marly, le 4 novembre. Vous ne doutez pas de la joie que m'a donnée la certitude de la nouvelle de la charge de premier aumônier. Je ne doute pas de la joie de tout le monde à Paris et à la Cour. Ici tous les honnêtes gens qui vous connaissent en ont de la joie. MM. les cardinaux Casanate, Noris et Albane m'ont prié de vous le témoigner de leur part. Je ne doute pas que M. le cardinal de Bouillon ne vous écrive là-dessus : Madame la princesse des Ursins en a une véritable joie, et m'a prié de vous le témoigner. Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais douté de vos bontés à mon égard : je mets tous mes intérêts entre vos mains, et je n'ai d'autre inquiétude que celle de faire mon devoir, et ce que je pourrai pour vous plaire et vous faire honneur. Voilà de quoi
(a) La relation latine : De quietismo in Galliis refutato. Elle se trouve volume précédent, à la tête des Lettres sur l’affaire du quiétisme — (b) Revue et complétée sur l'original.
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vous pouvez être assuré, et j'espère que vous le verrez encore mieux quand j'aurai l'honneur d'être auprès de vous.
Les nouvelles marques de bonté du roi font ici fort bien pour tout. Je crois qu'elles font enrager les Jésuites et peut-être le cardinal de Bouillon, qui sont toujours les mêmes sur tout.
M. le cardinal de Bouillon me témoigna une extrême joie de la lettre que je lui présentai de votre part, et des amitiés, me dit-il, que vous lui faisiez. Depuis je l'ai entretenu un quart d'heure de l’Ordonnance de M. de Cambray : il m'a parlé en cardinal du saint Office, c'est-à-dire, fort réservé.
On n'a point encore recommencé les conférences des examinateurs. M. de Chanterac ne se presse pas de donner les copies nécessaires de sa traduction et des notes. J'ai pourtant lieu de penser qu'on les recommencera bientôt : il n'y a que moi qui presse la décision ; encore le faut-il faire avec modération, et par rapport à l'humeur des gens de ce pays-ci, et par rapport à ce que les protecteurs de M. de Cambray publient, qu'il n'y a que la précipitation qui soit dangereuse pour M. de Cambray.
Je prétends précisément le contraire ; et quand je suis obligé de parler, je me restreins à demander et à faire instance seulement pour qu'on ne fasse rien contre les règles, et qui puisse préjudicier à l'honneur du saint Siège. Du reste je suis le premier à dire qu'il faut écouter tout le monde, et ne se point précipiter, et que j'espère que bientôt on éclaircira cette matière tellement que la vérité sautera aux yeux : que c'est la seule et unique vue des évêques que de faire connaître la vérité et dévoiler le mensonge ; au reste que c'est à Sa Sainteté et à la Congrégation du saint Office par leur prudence de tâcher de ne point donner par des longueurs extraordinaires un prétexte aux personnes mal intentionnées qui sont en grand nombre en France et ici, de répandre davantage le venin de leur mauvaise doctrine sous couleur qu'elle n'est pas improuvée par le saint Siège, quelques instances que le roi et les premiers évêques de France en fassent.
De certaines gens apostés ont beau ici me décourager : premièrement, je ne crains rien en faisant les démarches que je fais, qui sont de mon devoir; en second lieu, je suis persuadé que deux
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mois plus tôt ou plus tard il faut que la vérité l'emporte. J'ose dire que je ne me flatte pas : et j'ai de très-sùres notions, autant qu'on peut les avoir. Les faussetés que les protecteurs de M. de Cambray ont répandues depuis deux mois produiront, s'il plaît à Dieu, un effet tout contraire à ce qu'ils se sont imaginé, dans l'esprit de ceux qui en ont été prévenus, quand ils se seront détrompés ; à quoi je travaille tous les jours.
Par exemple, Monseigneur Fabroni qui avait fait le plus de mal dans le commencement dans l'esprit du Pape, commence à revenir. Je n'ai pas voulu l'aller voir encore; j'y ai envoyé M. Phelippeaux, qui lui a porté un de vos livres de ma part, et la Déclaration des trois évêques et le Summa doctrinœ, et lui a dit bien des choses qu'il ne savait pas et qu'on lui avait déguisées. J'irai incessamment : il a témoigné qu'il en serait bien aise. Il étudie la matière, et en doit rendre compte au Pape. J'espère qu'on viendra à bout de tout avec patience ; on en a besoin en ce pays-ci.
J'ai su qu'on avait tenté de faire une Congrégation nouvelle pour les raisons dont je me suis douté, et que je vous ai marquées par ma dernière ; mais cela n'a produit aucun effet. J'en ai parlé en confidence à M. le cardinal Casanate et à M. le cardinal Noris, qui n'en avaient pas entendu parler, et qui m'ont comme assuré que cela ne se ferait pas, étant un affront au saint Office.
J'ai reçu l’Ordonnance de M. de Cambray : jamais ordonnance n'a coûté si cher ; huit écus de port, c'est bien payer, je ne puis m'empêcher de le dire, une aussi méchante pièce. Je l'ai parcourue , et suis persuadé qu'elle ne lui fera ici aucun bien. On voit un homme qui est aux abois et qui, comme vous dites fort bien, veut couvrir ses erreurs sans avoir l'humilité de les avouer. L'ouvrage latin que j'attends imprimé, éclaircira tout : je l'espère ainsi, et ne puis assez vous répéter qu'il est absolument nécessaire.
La relation que j'ai reçue en même temps est admirable. Térence aurait été embarrassé d'écrire aussi bien sur une matière aussi peu divertissante que celle-là.
M. de Cambray et ses protecteurs mériteraient qu'on la publiât; mais je n'en laisserai courir aucune copie : avec cela, je ne pourrai m'empêcher de la lire aux gens qu'il faut nécessairement
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détromper, et à ceux qu'il faut confirmer; ils sont en bon nombre. Je ne laisserai pas de choisir mon monde ; et ce ne sera que dans la nécessité, et où il faut. Comme elle ne contient rien que de vrai, quel danger enfin peut-il y avoir? Soyez assuré qu'on ne vous ménage pas : il faut opposer la vérité à l'artifice et au mensonge.
L'écrit du frère Laurent est traduit : on n'en a pas encore parlé ici ; nous le tiendrons tout prêt en cas de besoin. Tout ce qui peut toucher M. de Paris m'est aussi cher qu'à vous. Je vous supplie de l'en bien assurer, et je ne perds aucune occasion ici de le faire connaître tel qu'il est : c'est tout ce qu'il faut pour le faire estimer autant qu'il le mérite. Son Ordonnance, que j’attends par le premier courrier, fera un très-bon effet.
M. le cardinal de Bouillon a été jaloux que j'employasse une certaine personne, pour traduire ce qui est nécessaire en quelques fois : il lui a fait parler, et l'a obligée de traduire pour M. de Cambray ses deux lettres. La misérable et petite excuse qu'il a trouvée sur cela est pitoyable; et quand il m'en a parlé, je lui ai dit qu'il avait fait à merveille, et me suis mis à rire : cela seul montre la corde. Il n'en faut pas douter; l'exclusion qu'a eue Damascène l'a très-fàché, aussi bien que l'assesseur.
Les Jésuites ne changent pas, on dit qu'ils ont ordre de tenir bon.
Il n'est plus question de la santé du Pape, qui se porte à merveille; Dieu le conserve.
Si ce que me mande M. l'abbé de Polignac est véritable, comme je n'en doute pas, le parti de M. le prince de Conti a pris le dessus, et M. de Saxe est très-embarrassé avec raison.
Vous ne me mandez rien sur le chevalier tartare : en vérité il fait pitié. Il craint que la parole qu'on lui a donnée de sa pension, tant qu'il sera en pays catholique, ne soit une chanson. Il faudrait une fois pour toutes qu'il sût à quoi s'en tenir, et qu'il n'eût pas tant de peine à se faire payer. J'avoue qu'il m'est ici extrêmement à charge, quoiqu'il soit fort modeste : je vous supplie de me mander précisément ce qu'il peut espérer.
On examine à présent au saint Office le livre du P. Dez sur les
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affaires du jansénisme. Le P. le Mire et le P. Granelli sont les examinateurs. Le dernier a déjà rendu son compte au saint Office : il y a grande apparence que ce livre ne passera pas.
Je vous prie d'assurer de temps en temps M. Rontems de mille assurances de respect.
On vient de dire à M. Phelippeaux qu'on copioit un écrit assez long pour M. de Cambray, fait par le P. Dez : tout cela ne sert à rien.
Je crois qu'il est important qu'on laisse là Sfondrate pour quelque temps : je n'en mande rien à M. de Reims ; mais on se servira de ce prétexte pour rendre ici de mauvais offices aux évêques auprès du Pape, que cette affaire-là touche vivement : enfin ce sont deux affaires pour une.
Au reste ayez la bonté de m'envoyer une douzaine d'exemplaires de la lettre des cinq évêques sur Sfondrate : plusieurs cardinaux m'en demandent.
LETTRE CLXXXI. LE CARDINAL LE CAMUS A BOSSUET. A Grenoble, ce 27 novembre 1697.
Rien n'est si grand, Monsieur, et si digne de vous que le zèle que vous faites paraître en toutes rencontres contre les nouveautés : on ne peut assez admirer la force avec laquelle vous avez attaqué le quiétisme, pour le détruire entièrement. Le dernier ouvrage que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer est digne de son auteur ; et s'il y avait quelque chose à désirer, c'est que les textes du livre que vous combattez, pussent être mis dans toute leur étendue à côté des censures que vous avez faites. Il eût été à souhaiter que M. l'archevêque de Cambray eût donné, de concert avec vous, des explications et des éclaircissemens aux endroits de son livre où l'on peut trouver à redire. Cette conduite humble et édifiante lui aurait été d'ailleurs plus avantageuse ; car il aurait prévenu la censure de Rome qu'il aura peine à éviter, à ce qu'on me mande de ces quartiers-là.
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Trouvez bon, Monsieur, que je profite de cette occurrence pour vous demander la continuation de votre amitié. Vous ne pouvez l'accorder à personne qui vous honore et qui vous estime plus que moi, et qui soit à vous avec plus d'attachement et de vénération que j'y suis.
LETTRE CLXXXII. BOSSUET A SON NEVEU (a). A Versailles, ce 2 décembre 1697.
Je viens de recevoir votre lettre du 12 novembre. On va travailler à l'impression que vous souhaitez : que l'on doit envoyer feuille à feuille.
MM. les cardinaux ne sont pas ici. Prenez garde aux endroits chiffrés ; on est sujet à manquer quelques lettres qui embarrassent.
A samedi le mariage. La princesse communiera mercredi pour cela, et je ferai ma première fonction.
Vous verrez, par les remarques ci-jointes (b) que M. l'archevêque de Paris, sans nommer M. de Cambray, se déclare si ouvertement contre son livre, dont il cite en trente endroits des lignes entières, qu'il ne s'y peut rien ajouter. M. de Chartres n'a encore rien fait. L’Instruction de M. de Paris est très-bien reçue, et il met M. de Cambray en pièces. La lettre de M. de Beaufort, que je vous ai envoyée sur le frère Laurent, est perçante. Vous connaissez M. de Beaufort, qui est l'homme de confiance de M. de Paris.
Le roi a encore parlé très-fortement à M. le nonce, et celui-ci a écrit selon l'intention de Sa Majesté.
M. de Cambray continue à faire le soumis avec l'air du monde le plus arrogant. Il a fait les derniers efforts pour venir ici à la noce, mais on n'a pas voulu; dont il est bien mortifié.
(a) Revue et complétée sur l'original. — (b) Ces remarques sont jointes, comme note, à la lettre CLXXXVII.
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Il n'y a pas un seul docteur de son sentiment. La cabale est puissante : mais tout cédera à la condamnation ; il n'en faut pas douter.
LETTRE CLXXXIII. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). A Rome, ce 3 décembre 1697.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 11 de novembre, de Versailles. Je vous envoie la copie d'un écrit latin, fait en faveur de M. de Cambray sous le nom d'un docteur de Sorbonne, contre la Déclaration des trois évêques, et un extrait d'un autre écrit de la même plume, fait avant celui-là. Je n'aurais jamais cru, si je ne Pavais vu, qu'on eût osé écrire si insolemment au sujet des évêques, et de vous en particulier. Les écrits font juger de la bonne foi de celui qui anime tout. Il faut que lui et ses amis aient perdu l'esprit, si je l'ose dire, d'en venir, comme ils font, aux injures et aux calomnies : cela fera nécessairement un effet contraire à leur intention : cela est trop grossier et trop étonnant. Je savais bien ce qu'ils répondaient de bouche; mais qu'ils l'osassent mettre par écrit, et qu'ils en fissent la plus forte défense de leur cause, c'est ce que je ne pou vois m'imaginer. Cela me paraît également injurieux au roi et aux évêques. Je ne puis m'empêcher de le dire, mais ils feront bientôt le roi janséniste.
J'ai reçu une lettre très-honnête du P. de la Chaise en réponse à la mienne. Elle avait été envoyée apparemment aux Jésuites ici, qui ne m'ont pas fait l'honneur, ni de me l'apporter, ni de me faire faire le moindre compliment sur la nouvelle grâce que Sa Majesté vous a faite. Il y a même huit jours que j'y allai, et je n'ai pas entendu parler de personne. Je ne sais s'ils ont résolu de ne me point voir pour se venger de vous, qui avez eu la hardiesse de présenter au roi l'Ordonnance de M. de Reims. Je ne laisse pas de garder ici toutes les mesures possibles en paroles et
(a) Revue et complétée sur l'original.
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en actions, disant toujours que j'ai peine à croire les faits qu'on me rapporte. Vous jugerez de ces écrits qui ne signifient rien d'ailleurs.
Au reste la copie des notes, que M. Phelippeaux vous a envoyée il y a quinze jours, a été prise sur l'exemplaire donné à Granelli; et celui que j'avais vu, dont je vous avais rendu compte et envoyé quelques extraits, était celui du maître du sacré Palais, qui se trouvait entre les mains du P. Massoulié, celui proprement qui avait été donné le premier au saint Office. Ce matin, en parcourant celui sur lequel M. Phelippeaux a fait copier ce qu'il vous a envoyé, j'ai trouvé qu'il y manque la note dont je vous avais écrit, qui regarde le silence prétendu des pasteurs et des saints qui était à la vérité bien positive, et suffirait seule pour faire condamner le livre. Il faut qu'ils aient jugé à propos de la supprimer. C'est néanmoins un fait constant, que je l'ai vue et lue avec le P. Massoulié. Je veux un peu aller à la source, et savoir ce qu'est devenue cette copie. Je ne sais si, par le moyen de l'assesseur, ils ne l'auraient pas fait supprimer : s'ils n'ont pas eu cette précaution, j'espère en faire un bon usage. Mais il est toujours bon que vous soyez averti du fait. La note était telle que je vous l'ai mandé, faisant sa doctrine de l'amour pur appartenante à la foi, et disant qu'on avait eu sur ce sujet une certaine économie de secret pour ceux qui non poterant portare modo : cela était encore plus fort que je ne puis vous le dire.
J'ai vu ces jours passés l'assesseur, qui après beaucoup de verbiage me dit que le saint Office avait résolu, avant que de faire recommencer l'examen, d'attendre la réponse de M. de Cambray aux pièces dont cet archevêque avait demandé la communication, qui sont la Déclaration des évêques et le Summa doctrinœ; et à qui on l'avait accordé.
Cela me parut un peu extraordinaire : je pris sur cela la résolution de faire parler au Pape là-dessus, et moi de représenter à Messieurs les cardinaux que ce n'était qu'un prétexte pour allonger et reculer la décision ; que M. de Cambray avait par là tout ce qu'il pouvait désirer, qui était que non-seulement on ne jugeât point, mais qu'on n'examinât pas même sa doctrine ; que
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c'était éluder les bonnes intentions de Sa Sainteté et les instances de Sa Majesté, et peu répondre au zèle qu'elle témoignait pour voir la fin de cette importante affaire, qui causait un si grand scandale dans son royaume; qu'il n'était question que de ce livre qu'on avait en main, dont on avait même la traduction et les notes explicatives de M. de Cambray ; qu'on ne pouvait pas comprendre ce qu'on pouvait désirer de plus pour l'éclaircissement d'un livre qui faisait toute la question, contre lequel seul les évêques s'étaient élevés, et dont M. de Cambray avait demandé l'examen; qu'il n'était en aucune manière question des ouvrages que M. de Cambray pourrait faire dans la suite, où il dirait tout ce qu'il jugerait à propos; qu'il était uniquement question du livre ; que ce n'était que pour éterniser cette affaire qu'on employait tous ces prétextes ; enfin qu'au moins rien ne devait empêcher qu'on ne continuât à examiner le livre, sauf pour la décision dernière d'attendre l'éclaircissement que la Congrégation jugerait à propos, si elle croyait en avoir besoin.
Toutes ces raisons ont fait impression sur la plupart de Messieurs les cardinaux que j'ai pu voir, et même sur le Pape, à qui j'ai fait parler en conformité; et j'espère qu'on recommencera bientôt les conférences, d'autant plus que je sais que M. le nonce a écrit, et que le Pape, qui disait il y a quelques jours qu'il voulait caminare in questo negotio col piedc di piombo, commençait à dire qu'il fallait aller plus vite. Si je vois qu'on ne détermine rien sur les conférences dans la première congrégation, j'ai pris la résolution de parler moi-même à Sa Sainteté, en prenant l'occasion de lui témoigner de la part des trois évêques leur joie sur le rétablissement parfait de sa santé. J'ai pris la résolution de ne lui parler que dans la nécessité, pour appuyer davantage les choses. Cette conjoncture me paraît de la dernière importance ; car si on n'examine pas, on n'aura garde de juger, et dorénavant le Pape et la Congrégation seront plus attentifs : car cette résolution de la Congrégation fut prise, il y a un mois, dans le temps que l'assesseur faisait tout ce qu'il voulait, et qu'on était sorti des règles ordinaires, comme vous l'avez su.
J'ai encore pris la résolution de publier, c'est-à-dire de donner
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aux cardinaux l'écrit que vous m'envoyâtes d'abord, auquel j'ai ajouté la petite préface que je vous envoie, qu'on a trouvée ici convenable au sujet et au temps. Je l'ai lue au cardinal Spada et au cardinal Casanate, qui l'ont approuvée. J'ai parlé aujourd'hui fortement là-dessus au cardinal Spada, qui m'a dit qu'il espérait que, sans que j'en parlasse à Sa Sainteté, on ferait ce qu'il faut pour diligenter cette affaire. Il faut tout emporter à la pointe de l'épée, et tout faire sans la participation de M. le cardinal de Bouillon, qui pourrait par de petits mots tout empêcher. Vous jugez bien de l'embarras où je suis : j'espère ne me pas rebuter.
On m'avait conseillé, et c'est M. le cardinal Casanate, de présenter un mémorial à la Congrégation et au Pape : mais j'ai jugé jusqu'ici à propos de ne le pas faire qu'à l'extrémité ; premièrement, parce que je ne crois pas devoir me déclarer si ouvertement partie et si en forme; en second lieu, parce que j'aime mieux tenter les voies indirectes, et que cela vienne de la part du Pape ; en troisième lieu, parce que je doute que ce soit l'intention des évêques de reconnaître le tribunal du saint Office , et je ne pourrais présenter le mémorial qu'en leur nom ; outre que les évêques effectivement ne se portent point pour parties, et ont seulement déclaré leurs sentiments, et que c'est le roi qui demande et presse le jugement. Ces raisons m'ont retenu et me retiendront toujours : et c'est ce qui m'embarrasse : car si je pou-vpis agir directement et juridiquement au nom des évêques et un peu du roi devant la Congrégation et le Pape, je crois que l'affaire irait plus vite; mais tous les pas que je fais, il faut presque que je les fasse comme de moi-même, et point aussi ouvertement qu'il serait à désirer; vous en voyez bien les raisons. Avec cela mandez-moi, je vous prie, jusqu'où je puis m'avancer dans la nécessité, et dans les circonstances urgentes.
Le cardinal Spada m'a dit qu'à la place du P. Damascène, le Pape avait nommé le Père général ou le procureur général des Carmes déchaussés (a). Je ne sais qui il est; j'ai seulement ouï dire, ce me semble, il y a quelque temps, qu'il n'était pas trop ami des Jésuites : avec cela je me défie toujours de quelque
(a) Le général des Carmes déchaussés, le P. Philippe.
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cabale dans les nouveautés. Le cardinal Spada m'a dit qu'il était consulteur du saint Office ; mais je crois qu'il n'est pas bien informé. Je vous en dirai davantage par le premier ordinaire.
J'ai eu une longue conférence avec Fabroni : c'est un homme d'esprit, mais qui était prévenu. Je lui ai parlé en votre nom comme à une personne de considération, et dont vous estimiez le mérite. Je lui ai lu votre Relation : cela a fait un très-bon effet. On l'instruira bien, et j'espère qu'il ne favorisera plus ce qu'il ne connaissait pas : il lit votre livre, dont il est très-content.
Je parlerai et remercierai, en conformité de votre lettre, M. le cardinal de Bouillon de ses bontés pour moi et de la manière dont il a écrit. Il est pourtant bon que vous sachiez que ce qu'il a écrit, qu'il m'avait offert de me donner auprès de lui la place d'ami et de M. de Polignac, est très-faux. Il est vrai que je n'ai pas sujet pour les honnêtetés de m'en plaindre, mais, à dire aussi la vérité, je n'ai pas non plus sujet de m'en louer beaucoup. Mais M. le cardinal de Bouillon croit payer tout le monde par des compliments, et en disant qu'il a une grande confiance, quand il agit tout au contraire; cela suffit pour cet article. Je vais mon chemin en tout et je ne manque à rien pour ce qui est du cérémonial; mais je me tiens pour dit ce que je sais et ce que je vois. M. le cardinal de Bouillon ne veut en tout qu'imposer, et au roi et aux particuliers : il ne réussit pas mieux à Rome, sain que malade.
Le livre du P. Dez, sur les affaires du jansénisme, a été rejeté comme dangereux et mauvais par les deux examinateurs, le P. Granelli et le P. le Mire, qui ont fait leur rapport devant les cardinaux. Le cardinal de Bouillon n'a pu se contenir. Avant que les cardinaux prissent la résolution conforme à l'avis des examinateurs, il a parlé fortement en faveur du livre et a même interposé le nom du roi, ce qui a très-surpris les cardinaux et les a indignés ; car ils se sont bien imaginé que le roi n'avait donné aucun ordre. Ils ont ordonné qu'on donnerait à chaque cardinal l'avis des examinateurs par écrit, sur lequel ils formeront leur décision. Ils sont résolus, à ce qu'on m'a assuré, si le cardinal de Bouillon continue, d'en faire écrire au roi. Jugez du bon effet que
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cela fait ici : je ne puis vous dire à quel point sa conduite est méprisée à Rome.
Je vous supplie de me mander l'idée que Madame de Maintenon et le roi ont du cardinal de Bouillon, et s'ils croient d'être bien servis ici.
Il est nécessaire que le roi continue auprès du nonce ses bons offices, et lui témoigne son étonnement sur toutes ces longueurs affectées.
LETTRE CLXXXIV. BOSSUET A SON NEVEU (a). A Versailles, ce 9 décembre 1697.
On n'a point encore reçu les lettres de ce courrier : je vous écris cependant; et si elles arrivent, j'en accuserai la réception.
Toute cette Cour est d'une magnificence inouïe pour le mariage de Monseigneur le duc de Bourgogne : il fut célébré samedi ; j'eus l'honneur de servir la princesse. Tout fut fait avec une grâce merveilleuse de la part des mariés. M. le cardinal de Coislin fit l'office : ce ne fut qu'une messe basse. On fit les fiançailles et le mariage en même temps, dans la chapelle royale. Les évêques étaient en rochet et camail, MM. les cardinaux à leur tête : Estrées, Furstemberg et Janson. Ils eurent hier, avec M. le cardinal de Coislin, leur audience particulière de Madame la duchesse de Bourgogne, qui les fit asseoir à l'ordinaire sur un pliant. Hier elle tint le cercle, qui fut d'un éclat extraordinaire. Toutes les princesses du sang, Madame entre autres, a voient à leur tête Madame la duchesse de Bourgogne.
M. Chasot vous dira le reste et la magnificence du feu d'artifice. Jamais le roi n'eut la mine si haute, ni ne marqua plus de joie. Monseigneur seul en approchait. On ne sait lequel des deux aime plus la princesse. Mercredi sera le grand bal royal où tout sera nouveau. Nous attendons le jour qu'on nous donnera pour prêter notre serment. J'irai à Meaux pour l'ordination et pour Noël, et reviendrai ici le lendemain de la Saint-Etienne.
(a) Revue et complétée sur l'original.
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Vous aurez l'imprimé des Observations en latin le plus tôt qu'il sera possible : je suis très-content de ce que j'ai vu de la version. On imprimera en même temps la réfutation de l'Instruction pastorale de M. de Cambray, qui est une pépinière d'erreurs. On la mettra à la tête de mes cinq Ecrits (a), que vous devez à présent avoir reçus.
L’ Instruction pastorale de M. de Paris fait fort bien ici. Tout le monde entend qu'il n'y manque que le nom de M. de Cambray et de son livre, car du reste de tous côtés il est mis en pièces.
Les Jésuites ont fait une remontrance à M. l'archevêque de Reims sur son Ordonnance : elle est respectueusement insolente. M. l'archevêque ne s'oubliera pas. J'ai un grand plaisir de voir triompher la véritable doctrine de saint Augustin. Les Jésuites me font plus de caresses que jamais, quoique je défende M. de Reims, et que, etc. ; c'est avec modération, et le roi trouve tout bon, aussi bien que Madame de Maintenon.
Outre la remontrance que les Jésuites donnent publiquement, sans nom pourtant, ni d'auteur, ni d'imprimeur, ni d'approbateur, et sans privilège, il court un autre libelle outrageant contre M. de Reims: tout roule sur son humeur et sur sa famille. La remontrance n'est pas mal écrite pour le style : mais elle énonce faux en deux endroits; l'un, où elle dit que M. de Reims condamne la science moyenne ; l'autre, où elle prétend qu'il oblige d'enseigner la prédestination ad gloriam ante prœvisa merita; mais il a dit le contraire. Un des moyens d'autoriser à Rome l'Ordonnance de M. de Reims, serait de la faire imprimer à Rome, avec les marques ordinaires d'approbation ; comme on fit de mon Exposition, traduite en italien, qui fut imprimée à l'imprimerie de la Propagande ou du saint Office.
On écrit ici de Rome que M. l'abbé de Chanterac vante M. de Cambray comme le défenseur contre les évêques de France, de l'autorité du Pape, de l'anti-jansénisme et des moines. Il les gracieuse à Cambray, et leur dit qu'il se contentera, pour les recevoir à l'administration des sacrements, du témoignage de leurs
(a) Ces cinq Ecrits ou Mémoires, ainsi que la Préface sur l'Instruction pastorale de M. de Cambray se trouvent vol. XIX, p. 157.
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supérieurs. Ils n'ont pas un homme plus opposé que lui dans le fond ; mais il sait jouer.
La lettre qu'il a répandue en confirmation de celle à l'ami (a) est pire que l'autre. Car encore qu'il y promette de se soumettre à la décision du Pape, en quelque forme qu'il parle, il menace de passer ses jours à questionner le Pape en particulier; et toute sa soumission n'est que jeu.
M. le cardinal de Janson m'envoya hier une lettre en réponse à la vôtre, qu'il m'a aussi envoyée. Il parle toujours de vous avec la même estime, la même considération et la même tendresse.
Sur le sujet de ce qu'on dit du clergé de France, vous savez quelle fut ma conduite dans l'assemblée (b) et ce que je fis pour empêcher. Du reste il faut laisser oublier cela, et prendre garde seulement à ce qui se dira sur mon compte. Vous connaissez mon manuscrit sur cette matière (c), que M. de Cambray peut avoir eu de M. Fleury; mais il ne faut rien remuer.
LETTRE CLXXXV. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (d). A Rome, ce 10 décembre 1697.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles, le 18 novembre. J'ai reçu aussi les quarante exemplaires des divers écrits dont M. Ledieu me parlait : j'en ferai l'usage qu'il faut, et les communiquerai ici à ceux qui entendent le français. Pour les cardinaux, il ne leur faut rien donner, hors à quelques-uns, que les observations latines quand elles seront imprimées. Cela contient tout : et la grande quantité d'écritures leur fait peur; il y en a déjà assez.
Vous aurez vu par ma dernière lettre, la situation des affaires et les pas et les instances que j'avais résolu de faire pour faire recommencer les conférences des examinateurs. Il serait trop
(a) Voyez ci-dessus les lettres CXXXIX et CLI. — (b) De 1682. — (c) Le manuscrit de la Défense de la déclaration du clergé de France. — (d) Revue et complétée sur l'original.
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long de vous marquer tout ce qu'il a fallu faire pour y parvenir : je vous dirai seulement que Sa Sainteté et messieurs les cardinaux de la Congrégation ont enfin entendu mes raisons, et qu'ils ont jugé mes instances sur ce sujet très-justes: l'assesseur même a suivi. Je n'ai paru par aucun instrument public. Le Pape a été bien instruit sans que j'aie eu audience de lui, mais on lui a représenté mes raisons sans que j'aie présenté de mémorial à la Congrégation. Elle a fait son décret; et enfin Sa Sainteté a ordonné au maître du Palais, que, sans attendre les réponses de M. de Cambray sur les pièces à lui communiquées, il ferait continuer les conférences des examinateurs avec toute la diligence possible.
Le maître du sacré Palais est très-bien intentionné pour finir, et en sent la conséquence. Je l'ai vu, et j'en suis très-content. L'assesseur m'a fait l'honneur de me rendre compte de tout ce que la Congrégation et le Pape avaient déterminé sur ce sujet, et m'a fait entendre qu'il avait fortement parlé là-dessus : je l'ai assuré que j'en étais persuadé. Je crois que M. le nonce recevra par cet ordinaire, la résolution que Sa Sainteté a prise. Je me suis servi utilement de ce que le nonce avait écrit. Je crois savoir de bonne part que le Pape est réveillé, et voit qu'on l'a trompé quand on lui fait croire que le roi ne se souciait pas de cette affaire, et sur ce qu'on lui disait touchant M. de Cambray et les évêques. J'espère faire en sorte que votre Relation ira jusqu'à lui. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que tout cela s'est passé sans que le cardinal de Bouillon en sût rien. Je ne sais pas même s'il le sait maintenant.
M. le cardinal de Bouillon arriva hier de Frescati, où il était resté huit jours, et me parla hier d'une manière d'un homme point informé de la nouvelle résolution du Pape et des cardinaux sur cette affaire ; et comme je crus être obligé de lui dire en général que j'avais lieu d'espérer que l'examen recommencerait bientôt, il parut très-surpris, et me dit que ce n'était pas la résolution qu'il semblait qu'avait prise la Congrégation, mais qu'il en serait bien aise. Je lui dis qu'à présent on avait lieu d'espérer qu'il voudrait bien aider à presser cette affaire, étant dorénavant
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pour tout cet hiver à Rome : il ne me répondit rien. Je vous assure que j'ai tout sujet de me louer de tout ce que me dit hier d'obligeant pour vous et pour moi M. le cardinal de Bouillon, qui savait de M. l'abbé de Fleury tout ce que vous lui aviez dit, dont il me témoigna une joie sensible. Vous ne devez pas douter que je ne réponde comme je dois à tant de bontés.
Il ne me manque que les cardinaux Carpegna et Noris à lire votre Relation, de ceux à qui j'ai résolu de la lire. Je l'ai lue aux cardinaux Nerli, Marescotti, Ferrari et Gasanate. Les deux premiers étaient très-prévenus par le cardinal de Bouillon ; ils sont bien changés, et j'ai lieu de le croire. J'ai rendez-vous avec le cardinal Carpegna et le cardinal Noris pour la leur lire : je leur ai dit que vous m'aviez défendu de la publier, non que vous craignissiez qu'on vous put démentir sur une chose si publique, et dont vous aviez les preuves en main; mais seulement par charité pour votre confrère : que vous me l'aviez envoyée seulement pour mon instruction particulière ; mais que sachant combien il est important que Messieurs les cardinaux soient informés de la vérité sur une matière aussi importante et où on leur en a tant imposé, j'avais cru nécessaire de la communiquer à leurs Eminences, qui ont trouvé cela très-à propos, et très-utile à la cause, et la conduite que vous et moi tenons sur ce sujet fort louable : ils sont ravis de tout savoir.
Je sais que M. de Chanterac, qui a eu vent d'une relation, est très-en peine, et fait tous ses efforts pour la voir, mais inutilement ; car même j'ai pris la liberté d'en refuser des copies à ceux de Messieurs les cardinaux qui me l'ont demandée, par les raisons que je vous dis, qu'ils ont eux-mêmes approuvées. Le nouvel examinateur est le général actuel des Carmes déchaussés ; il s'appelle le P. Philippo : il est très-habile homme, à ce qu'on dit, homme d'esprit, mais très-sourd. On dit qu'il n'a aucune relation avec les Jésuites : on vient de m'assurer qu'il est même leur ennemi, et par rapport à Papebrock, et par rapport à Palafox.
La note sur le quarante-quatrième article vrai, dont je vous avais aussi parlé, se trouve encore dans l'exemplaire qu'a en main
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le P. Massoulié : je tâcherai d'en avoir copié avant de fermer ma lettre. Je l'ai bien averti de ne s'en pas dessaisir : elle ne se trouve pas dans celui de Granelli ; je ne sais si c'est à dessein.
Je n'ai gardé de parler au nom du roi : je fais seulement entrevoir la part qu'il y prend, et qui paraît assez par sa lettre.
Je ne vois pas que l’Ordonnance de M. de Cambray fasse ici aucun bon effet pour son livre : on n'en a encore distribué aucun exemplaire aux cardinaux; je crois que les examinateurs l'ont.
Je reçus avant-hier, par le courrier, deux exemplaires de l’Ordonnance de M. de Paris, qui est admirable et digne de ce prélat , et qui fera bien voir ici l'union des évêques. Je la portai dès le jour même à M. le cardinal Casanate, afin qu'il en pût instruire le Pape. Je ne sais si j'aurai le temps d'écrire sur ce sujet à M. de Paris par cet ordinaire ; mais ce sera par le premier, où je pourrai encore lui mander plus précisément ce qu'on en pense. Au reste la manière dont ce prélat se comporte à l'égard du livre de M. de Cambray et ce qu'il en dit à la fin, est précisément comme il le fallait pour ce pays-ci et comme je le souhaitais.
Je fais transcrire, et on me l'a promis avant le départ du courrier, un écrit traduit en italien pour M. de Cambray. L'original est français, et fait par un jésuite français. J'ai sujet d'être assuré que c'est le P. Dez : vous en jugerez. Il est plus modéré que les autres, mais on voit avec cela que tout part de la même main.
J'ai oublié, je pense, de vous mander qu'on avait soutenu ici publiquement à la Propagande la doctrine contraire au prétendu amour pur de M. de Cambray ; et c'est ce qu'on veut dire à la fin de cet écrit.
Au reste on mande ici de Flandre que M. de Cambray envoie un Père de l'Oratoire porter son Ordonnance à tous les évêques de Flandre et dans toutes les Universités. Ce prêtre promet de repasser, pour prendre les réponses qu'il espère devoir être autant d'approbations. On dit que M. Steyaert a déclaré à ce porteur qu'il n'approuvait pas la doctrine de M. de Cambray, et que le lendemain il avait fait soutenir des thèses contre le prétendu amour pur.
Je ne doute pas que M. le cardinal de Bouillon ne se fasse valoir
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sur la résolution prise par le Pape et la Congrégation, s'il la sait à cette heure ; mais il n'y a pas la moindre part : cela a été déterminé d'un jour à l'autre, pendant qu'il était absent.
J'ai vu les nouvelles qualifications. Il serait bon d'avoir ici en main l'écrit des protestants anglais, publié dans le temps de l'affaire de Molinos, cité dans la Relation : cela a frappé tous les cardinaux ; et je ne le puis trouver, quoique ce me semble condamné par le saint Office. Je vous prie encore de m'envoyer un exemplaire en blanc d'une belle édition de votre Exposition de la Doctrine chrétienne, pour le cardinal Casanate, à qui ce seul de vos livres manque, aussi bien que le recueil des Oraisons funèbres.
J'ai appris sur Sfondrate que la Congrégation du saint Office est comme déterminée à pousser cette affaire à présent, et à presser le Pape là-dessus. Je vois que le général des Dominicains le souhaite fort : il est des examinateurs. Le cardinal Casanate m'en a parlé : je lui ai dit franchement là-dessus que sans l'appréhension que j'avais que cette affaire ne retardât et n'embarrassât l'autre, j'en aurais bien de la joie. Il m'a assuré que l'une n'avait rien de commun avec l'autre, et que tous les examinateurs se trouvaient différents. Je ne sais pas quelle sera la dernière décision de Sa Sainteté : je vois le pour et le contre dans cette affaire ; j'espère que Dieu fera tout pour le mieux. Le P. Estiennot m'a dit que M. de Paris pressait plus ici cette affaire que M. de Reims ; j'ai de la peine à le croire. Je sais bien que pour moi j'ai fait ici valoir, tant que j'ai pu, la modération des évêques, et le respect pour la personne du Pape au sujet du silence des évêques. C'est ici où les Jésuites ne s'oublieront pas : ils ont toujours de bonnes causes à soutenir.
Nous savons les fâcheuses nouvelles de Pologne : les Polonois ne méritaient pas un tel roi. Le cardinal de Bouillon en paraît très-touché, mais plus par rapport à l'ambassadeur (a) qu'au prince de Conti. Il y a huit jours que M. le cardinal de Bouillon reçut une lettre de M. de Polignac, du 25 octobre, qui marquoit précisément tout le contraire de ce qu'on a vu, dans les circonstances les plus favorables.
(a) L'abbé de Polignac.
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L'idée qu'on avait ici de M. le prince de Conti n'a fait qu'augmenter par son malheur, dans l'esprit des amis et des ennemis : il n'y a qu'une voix là-dessus. On voit bien qu'il est au-dessus des couronnes, et qu'il n'en est pas ébloui. Un homme du commun aurait donné dans tous les pièges qu'on lui tendait; mais son discernement a éclaté dans ces conjonctures, autant que son grand courage.
La traduction de M. de Cambray commence à paraître ; il n’y en a encore qu'un exemplaire : on dit qu'on en copie, pour en donner à chaque examinateur. Cet exemplaire a été donné au maître du sacré Palais depuis trois jours, qui l'a remis à Massoulié. Je le sus hier au soir tard, et j'ai été ce matin trouver le P. Massoulié : j'ai vu cet exemplaire. Ce que je vous en manderai pour la première vue sera un peu général ; mais l'ordinaire prochain j'espère en pouvoir faire davantage. Le P. Massoulié ne m'a pas voulu permettre de copier rien ; ce sera par mémoire ce que je vous en manderai.
Ce qu'il y a d'abord à remarquer, ce sont les notes. Ce manuscrit consiste donc dans le corps du livre traduit ; et à côté, à la marge, il y a des notes, par lesquelles M. de Cambray prétend expliquer plus clairement ce qu'il a voulu dire, et rendre sa doctrine incontestable et claire : c'est la manière dont parlent ses agents.
J'ai lu pendant une demi-heure plusieurs de ses notes : voici ce que j'en ai pu tirer de plus important, et qui donne une idée du système des explications.
Premièrement, il reconnaît qu'il parle d'un état habituel, mais non invariable, dans le sens dont il en parle dans la préface.
2° Partout il ajoute toujours aux termes de proprii commodi et de propriœ felicitatis, dont les évêques se servent dans leur Déclaration, et qui appartiennent au quatrième état, ceux de amoris interessati, propriœ mercedis, et quelquefois avec cette réduplication de quatenùs interessati ; comme par exemple, dans la page 91 : Un directeur peut alors, dit-il, laisser faire à cette âme un acquiescement simple à la perte de son intérêt propre, proprii commodi quatenùs interessati. Cette expression, et plus précise signification, ne fait qu'un mauvais effet contre lui : car
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on voit par là son intention perpétuelle de rabaisser un amour comme intéressé , qui est amour très-pur et très-parfait, auquel nul théologien n'a donné le nom d'amour intéressé.
3° Dans l'article dixième, il veut absolument qu'on entende que tout se passe dans l'imagination, et point dans l'esprit. Et en cet endroit de la page 87 : « Alors une âme peut être invinciblement persuadée d'une persuasion réfléchie», etc., il dit, à la marge : Persuasio invincibilis non est vera persuasio, sed imaginatio ; et insiste que c'est ce qu'il dit précisément. Il traduit après, ainsi, ce qu'il a dit de saint François de Sales : Ita se esse reprobum sanctus Franciscus Salesius in ecclesiâ sancti Stephani in Gressibus opinatus est; et à la marge : Opinatus est, expressione vulgari, id est, credidit ; ce qui me paraît affaiblir le texte.
Dans la page 90, à côté de ces paroles : « Dans cette impression involontaire de désespoir, elle fait le sacrifice absolu de son intérêt propre », etc. ; il met ces paroles : Sacrificium dixeram aliquo modo absolutum, et ita restrictum volueram. Jam illud explico : immolât suam imperfectionem naturalem adjunctam spei supernaturali ; sed non ipsam spem ; prétendant par imperfectionem naturalem entendre qu'il sacrifie toute vue d'intérêt propre, qu'il avoue être imperfection naturelle, sans pourtant perdre l'espérance surnaturelle, qui demeure toujours ; ce qui me paraît une contradiction manifeste. Car peut-on comprendre une espérance surnaturelle sans la vue de notre béatitude, de notre bonheur, qu'il immole comme imperfection ? C'est ensemble, et espérance , et désespoir ; et un galimatias inintelligible.
4° Dans l'article XIV, à l'endroit du trouble involontaire de Jésus-Christ, il dit : Hanc vocem tanquàm alienam rejicio ; et il dit qu'elle n'est pas dans son original ; que c'est une faute d'une personne chargée de l'impression de son livre qui l'a faite dans une bonne vue, et qu'il a pour témoins de ce fait des gens irréprochables. On le croira, si l'on veut ; mais ceux qui entendent un peu le français et la suite de son raisonnement, sont persuadés du contraire.
La cinquième chose que j'ai eu le temps de remarquer, c'est la
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note à l'article XLIV, qui me paraît, je ne puis m'empêcher de le dire, bien insolente. Il dit en termes exprès que le point de son pur amour n'est pas seulement une doctrine pour les ascétiques, mais encore pour les docteurs et les pasteurs, qui le conservent, avec les autres points de foi, comme le plus précieux dépôt de la foi ; que pour ce qui regarde l'économie, dont ils ont usé sur cela, il s'en faut prendre à l'imperfection des hommes, qui non possunt portare modo : vous voyez le rang où il met tant de saints martyrs et autres.
Le P. Massoulié, qui a examiné cet ouvrage, m'a dit que ces notes rendaient la condamnation plus sûre, parce que les endroits qui paraissaient ambigus dans son livre, et auxquels ses amis auraient pu donner un bon sens, sont présentement par son explication hors de toute ambiguïté, et on sait ce qu'il a voulu dire. C'est le jugement que jusqu'à cette heure en ont porté le P. Massoulié et le maître du sacré Palais. Je tâcherai cette semaine, si je puis, d'avoir toutes ces notes transcrites.
Ils m'ont dit que, jusqu'à cette heure, la traduction leur avait paru fidèle, et la latinité bonne. Si je pouvais seulement avoir vingt-quatre heures le tout, on verrait bientôt si la traduction est fidèle, et je remarquerais les endroits où elle manque: et pour les notes, en quatre heures de temps elles seraient transcrites.
LETTRE CLXXXVI. L'ABBÉ PHELIPPEAUX A BOSSUET. Ce 10 décembre 1697.
Je viens d'apprendre que les examinateurs ont reçu ordre de s'assembler vendredi. Vous savez qu'on a substitué au P. Damascène, le général des Carmes déchaux, qu'on dit être honnête homme. M. de Cambray a écrit au cardinal Casanate, pour lui donner avis qu'il enverrait une réponse au Summa doctrinœ et à la Déclaration, et le prie de ne pas presser le jugement : il aura écrit pareillement aux autres cardinaux. Il a aussi écrit aux examinateurs : tout cela ne tend qu'à différer. Son député est un
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peu embarrassé de ce qu'il entend dire de la Relation, qu'il fait chercher inutilement ; car on n'en a point donné de copie, et on se contente de la lire. Elle ne laisse pas de faire un bon effet, et d'effacer les idées qu'il avait données : il a recours à tout. Dimanche je le rencontrai venant de la chambre du P. Dias, cordelier espagnol fort intrigant. Il est ennemi de ceux qui ont fait condamner la Mère d'Agréda, dont il voulait solliciter la canonisation : vous jugez bien qui lui a donné cette connaissance.
Vous avez tellement ramassé tout ce que le livre de M. de Cambray a de mauvais, et dans vos observations et dans vos écrits nouvellement arrivés, que vous ne laissez rien à grapiller aux autres : par là toutes mes animadversions deviennent inutiles. J'avais pourtant fait sentir que l'amour de soi renfermé dans l'amour de la béatitude, était bon ; et que d'en nier la bonté, c'était donner dans l'erreur des manichéens. J'avais amassé les passages de saint Augustin, de saint Thomas, de saint Bernard et des scolastiques, pour prouver que l'amour justifiant et renfermant le désir de la béatitude n'est point mercenaire ; que les saints les plus parfaits étaient ceux, comme dit Estius, que l'Ecriture nous représente avoir été les plus touchés de la possession de Dieu. J'avais remarqué cet endroit où il dit qu'il n'y a point de tradition plus évidente que celle de son amour pur : ce qui étant ou faux, ou du moins contesté, donnait occasion aux hérétiques de se moquer des traditions les plus authentiques. Je l'attaquais fort sur ses traditions secrètes : j'insistais surtout sur l'indifférence et sur le dixième article, sur l'unique motif qu'il admet, savoir la volonté de Dieu ; ce qui me paraît avoir des suites fâcheuses. Vos écrits sont venus : il a fallu les traduire et les faire copier, et j'ai cru que mon travail ne servirait que pour des réponses particulières, s'il en fallait faire ; mais vous épuisez la matière.
La Lettre pastorale de M. de Cambray fait un nouveau système. L’ Instruction de M. de Paris est excellente, et fera ici un bon effet. Je croyais vous envoyer un troisième écrit italien intitulé , Riflessioni d'un Dottore di Sorbona : le copiste me l'avait promis ; mais il est tard, et je désespère de l'avoir pour cet ordinaire.
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Il y a bien de l'apparence que l'auteur est le P. Dez ; il veut se signaler. On m'a assuré qu'il était auteur de quatre écrits : de trois latins, dont je vous en ai envoyé un entier, et un extrait du second que j'ai complet : le troisième est l'italien que je fais transcrire. Je n'ai pas le quatrième : je ferai mes diligences pour l'avoir, et pour savoir au vrai quel en est l'auteur. J'aurais une grande démangeaison d'écrire contre ce prétendu docteur; mais vous le ferez mieux et plus modérément que je ne pourrais faire.
On se donne ici un grand mouvement pour s'opposer à la canonisation de Palafox. Le général des Jésuites a fait, dit-on, opposition chez le cardinal Casanate, ponent de cette affaire : cependant le roi d'Espagne en fait les instances et les frais. Les Carmes déchaux se remuent fort pour cette affaire : et l'ambassadeur d'Espagne n'a pas peu d'occupation de donner audience aux parties.
On m'a dit que M. de Cambray avait envoyé sa Lettre pastorale aux évêques de Flandre par un Père de l'Oratoire, qui devait leur en demander leur sentiment. M. Steyaert a dit qu'il n'était pas nécessaire d'attendre son avis, qu'il n'approuvait pas la doctrine de l'archevêque ; et le lendemain il a fait soutenir une thèse contre son système. Cet homme assurément n'est pas janséniste, s'il ne l'est devenu depuis peu.
Après le rapport du livre du P. Dez, il a été ordonné qu'il irait per manus des cardinaux. Le général des Jésuites a mandé à toutes ses maisons de faire des prières pour une grande persécution que souffrait la Société : on croit que c'est pour l'affaire de Palafox.
Le procureur des Missions étrangères de France a obtenu des bulles d'un nouvel évêché pour un des leurs. Ces Messieurs sont fort obligés à cet agent, et ne lui rendent pas assez de justice, si le bruit qui a couru de sa révocation était vrai. On a grand intérêt de l'éloigner d'ici ; mais ce n'est pas ses confrères.
Comme l'écrit italien ne vient pas et qu'il est fort tard, je vous envoie ce que j'avais mis au net de mon ouvrage, qui était assez long ; mais l’Ordonnance de M. de Paris et vos observations seront
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beaucoup meilleures : je m'en servirai, s'il y a nécessité de le faire. On verra clair dans cette matière, et il n'y a que les retardements à craindre.
L'écrit italien vient d'arriver à dix heures du soir : il a été composé en français et traduit par un Italien, l'abbé Mico. Le scribe a dit à un de mes amis qu'un jésuite l'avait apporté en disant : Je ne suis pas quiétiste, mais je ne puis souffrir qu'on opprime ce pauvre archevêque. Selon toutes les apparences, d'après la peinture qu'on m'en a faite, c'est le P. Dez. La copie n'étant pas tout à fait achevée, je vous enverrai le reste par le premier ordinaire.
LETTRE CLXXXVII. BOSSUET A SON NEVEU (a) A Paris, ce 17 décembre 1697.
J'ai reçu votre lettre du 26 : je commencerai par le chevalier de la Grotte. Sa pension est assurée de deux cents écus, tant qu'il sera en pays de connaissance : à mon retour, j'entrerai dans le détail.
Je pars demain, pour ne revenir à Versailles que le 27, jour de saint Jean, pour le serment (b) et les autres choses. On nous a donné pour aumôniers ordinaires M. l'abbé de Castries, à qui vous ferez votre compliment, l'abbé de la Boulidière, de la Roche-Jacquelin, de Lévis de la maison de Mirepoix, et de Montmorel, frère de l'abbé des Alleurs. Le sacre de M. de Metz est dimanche prochain aux Feuillans, où il est en retraite, par M. le cardinal de Coislin, et messieurs de Verdun et de Carcassonne.
M. de Reims apparemment vous écrira sur la Remontrance insolente contre son Ordonnance (c), par un qui se dit jésuite,
(a) Revue et complétée sur l'original. — (b) Le serment que Bossuet devait prêter comme premier aumônier de la duchesse de Bourgogne. — (c) Cependant M. de Reims dit lui-même, dans une lettre à l'abbé Bossuet, que cette Remontrance était assez bien écrite, et se recommandait par un respect apparent. Elle eut pour auteur le P. Daniel, et se trouve dans la collection de ses ouvrages, tom. lit, p. 431 et suiv.
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mais sans nom d'auteur ni d'imprimeur, sans aveu, sans permission : cela réussit très-mal.
J'ai fait ce matin vos compliments à M. de Paris, qui m'a montré une lettre d'un Père minime, qui écrit de bon sens et qui mande qu'il se concerte avec vous; ce que j'approuve beaucoup, et que je vous prie de continuer. Il lui parle de la nouvelle Congrégation, pour laquelle on avait fait une tentative inutile, et lui marque que vous m'en écrivez.
Je trouve bien long d'imprimer mes remarques : j'en ferai un extrait, où je répondrai en abrégé aux notes et aux explications de l'Instruction pastorale en latin, et je serrerai la matière.
Quant à la dissension entre les évêques, il n'y en a point. Nous avons leurs lettres, contraires au livre et à l'Instruction pastorale. Il n'en a pas un seul pour lui, et vous pouvez le mettre en fait : j'en dis autant des docteurs. Si l'affaire n'était pas portée au Pape, on prendrait ici d'autres moyens de réprimer une erreur si dangereuse : mais M. de Cambray s'étant adressé lui-même au Pape, on serait dans le dernier étonnement, si Rome ne condamnait pas un livre par lequel tout Molinos revient.
Je ne vous dis rien sur la joie que vous avez de ma charge : la mienne se rapporte à la vôtre.
Vous aurez des lettres sur Sfondrate (a). Nous sommes convenus qu'on ne ferait rien à présent sur cela, et qu'on songera uniquement à Cambray.
Je reçois à l'instant une lettre pleine d'amitiés de M. le cardinal de Bouillon sur ma charge. Je vous prie de l'assurer de mes respects.
Je serais bien aise d'avoir l'écrit du P. Dez, s'il se peut.
M. Chasot vous mandera les magnificences plus que royales de la noce. On ne vit jamais rien d'égal.
La présence de M. le prince de Conti a consolé tout le monde de ce qui s'est passé. Le roi l'a reçu avec toutes les marques de joie et de tendresse.
Je ne sais si je vous ai mandé que j'avais vu un avis du P. Serri, admirable, sur le livre de M. de Cambray.
(a) Cette affaire fut alors suspendue pour toujours.
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Tout ce que M. de Cambray expose dans son Instruction pastorale sur la doctrine, est déguisé. Il omet les articles les plus importants. Il coule sur Madame Guyon, qu'il veut défendre à quelque prix que ce soit, et l'enveloppe avec les mystiques des siècles passés, auxquels il veut faire accroire que nous en voulons dans nos censures. La traduction latine de son livre est un grossier artifice : elle est aussi vraie que les passages de saint François de Sales, dont il en a supposé, tronqué, altéré et pris à contre-sens plus de vingt.
LETTRE CLXXXVIII. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, ce 17 décembre 1697.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles, du 25 novembre. J'espère que mes dernières lettres vous auront un peu plus contenté que les précédentes. Les conférences recommencées me paraissent un coup de partie. De plus j'ai raison de croire qu'on ne les discontinuera pas, et même qu'on les rendra plus fréquentes qu'une fois la semaine : avec cela on ne peut répondre de rien. Les Cambraisiens sont ici un peu étonnés de voir qu'on a recommencé, et qu'on paraît déterminé à continuer.
Je ne vous fais pas une longue lettre aujourd'hui à une raison essentielle, que j'ai été saigné il y a deux heures pour un mal de gorge, et une espèce de fièvre double-tierce qui me prit samedi. Il n'y a aucun accident, Dieu merci, et on ne peut avoir des accès plus légers. Si l'accès me reprend demain au soir, je prendrai jeudi le quinquina qui me tirera vite d'affaire. M. Phelippeaux vous doit écrire plus au long. Il a été aujourd'hui voir M. le cardinal Casanatede ma part sur l’Ordonnance de M. de Paris. Vous me permettrez de finir en vous assurant de mes respects, et vous priant de faire mes excuses à M. de Paris si je ne puis lui rendre compte moi-même de ce que je puis savoir de son Ordonnance,
(a) Revue et complétée sur l'original.
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et comme elle est ici approuvée de ceux qui ne sont pas prévenus. Je lui écrirai par l'ordinaire prochain, s'il plaît à Dieu. J'ai prié M. Phelippeaux d'écrire à M. l'abbé Pirot.
Ne soyez pas en peine de moi, car sans me flatter, ce n'est rien absolument.
LETTRE CLXXXIX. L'ABBÉ PHELIPPEAUX A BOSSUET. A Rome, ce 17 décembre 1697.
J'espère que l'indisposition de M. l'abbé n'aura pas de suite : c'est une fièvre qui le prit il y a trois jours. Il s'est fait saigner aujourd'hui; il ne paraît point d'accidens dangereux. Je vous mandai par le dernier courrier, qu'après les sollicitations qu'on avait faites, on avait ordonné au maître du sacré Palais de recommencer les assemblées. En effet, ils s'assemblèrent vendredi dernier, et sont intimés pour vendredi prochain ; ce qui continuera régulièrement, du moins une fois la semaine. Car le cardinal Casanate, que j'ai vu aujourd'hui et à qui j'ai porté un exemplaire de vos derniers écrits, m'a fait entrevoir qu'on s'assemblerait deux fois la semaine. Plusieurs examinateurs se plaignirent qu'on avait dit au Pape, et répandu dans le monde, qu'on n'avait suspendu les conférences que parce qu'ils avaient besoin des écrits qu'on leur a donnés : ils protestèrent qu'ils n'avaient aucun besoin de ces écrits pour s'éclaircir de la matière. On voulait encore différer jusqu'à ce qu'on eût les réponses qu'on promet à la Déclaration et au Summa doctrinœ. Alfaro insista fort là-dessus; mais il ne fut pas écouté, et on lui répondit qu'on ne sortait point de Rome, et qu'il fallait procéder à l'examen. Le P. Damascène envoya une lettre pour s'excuser sur les affaires qu'il avait, qui l'empêcheraient de connaître de cette affaire. Gabrieli affecta une indisposition : on croit qu'il pourra bien s'exclure de lui-même. On a substitué à Damascène le P. Philippe , général des Carmes déchaux : je l'ai vu , je crois qu'il ira bien.
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Granelli se plaignit à l'abbé de Chanterac de ce qu'on laissait contre l'usage divers écrits à leurs portiers, et qui étaient remplis d'injures contre un prélat qui avait rendu de grands services à l'Eglise; que cela ne ferait point d'honneur aux auteurs et n'avancerait pas la cause. Il publie maintenant qu'il n'y a point de part, et je sais qu'il les a fait transcrire chez lui. Je n'ai pu savoir au vrai les auteurs des deux écrits latins : on dit que l'abbé de Chanterac les a composés avec un de ses amis. Mais quel est cet ami? Les uns assurent que c'est un des Jésuites dont on m'a dit le nom ; c'est le P. Gentel : mais d'autres disent qu'il n'en est pas capable ; cependant ce fut lui qui les porta aux écrivains. Pour l'écrit italien dont je vous envoie le reste, il a été composé en français, et traduit en italien par un abbé Mico, qui est écrivain du P. Dez. C'est certainement son ouvrage, je n'en doute point : il veut se signaler ici par bien des endroits.
Je ne sais sur quoi ces Messieurs se fondent pour chanter victoire à Paris : car je vous réponds sur ma tête que le livre sera condamné, pourvu qu'on juge; et on jugera. On peut bien différer ou empêcher le jugement, mais non pas la condamnation du livre : j'espère même qu'on fera un extrait des propositions. Gabrieli pourra bien demeurer seul dans son sentiment; peut-être aura-t-il honte d'être seul : mais, quoi qu'il en soit, le succès me paraît certain. Toute l'attention qu'il faut avoir, c'est à ce qu'on ne diffère pas par quelque brigue cachée.
J'attends vos Remarques sur la Lettre pastorale. Nous avons reçu l’Instruction pastorale de M. de Paris : rien n'est plus solide. Il y condamne ouvertement l'erreur et l'auteur de l'erreur : elle era un effet merveilleux. On s'en est servi pour montrer la nécessité de remédier au plus tôt a une erreur qui se répandait en tant d'endroits. Le P. Bernardini est bien intentionné, et ne songe qu'à nous seconder. Je vous envoie copie d'une lettre écrite à Granelli. Il y a répondu en compliments. Si on se fonde sur cela pour chanter victoire, on sera fort trompé. Je vous souhaite une heureuse année, et suis avec un profond respect, etc.
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LETTRE CXC. MADAME DE MAINTENON A BOSSUET. A Saint-Cyr, ce 22 décembre 1697.
Il n'y a point d'affaires ni de divertissements qui pussent m'empêcher d'avoir l'honneur de vous voir, Monsieur; mais il est très-bon que vous vous réserviez pour les choses nécessaires, et qu'on voie que notre cabale n'est pas si vive qu'on le veut persuader. Les nouvelles que M. l'archevêque m'a fait voir, sont à peu près celles que vous me mandez ; et il y a bien de l'apparence qu'on tirera en longueur dans une Cour où l'on ne se hâte pas. J'espère que Dieu soutiendra sa cause et celui qui la soutient, et que vous me conserverez toujours les mêmes bontés. Je suis avec admiration et respect, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante.
MAINTENON.
LETTRE CXCI. BOSSUET A SON NEVEU. A Meaux, ce 22 décembre 1697.
Nous n'avons pas encore ici les lettres du dernier ordinaire.
J'ai pris mon parti de ne point faire imprimer les Remarques, qui seraient une trop longue affaire. Je ferai l'analyse des notes et de l’Instruction pastorale en latin. Cela sera mieux, parce qu'il contiendra un extrait des Remarques et une réponse aux explications de M. de Cambray. Cela viendra parfaitement après le Summa doctrinœ, où j'en ai parlé en général, et en un mot je sens que cela sera bien.
Un Père minime de la Trinité-du-Mont mande à M. l'archevêque de Paris, qu'après son Ordonnance il ne faut plus rien faire; et il me semble que le sentiment de M. le cardinal d'Estrées était de ne rien faire du tout. Mais je ne suis ni de l'un ni de
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l'autre avis. Il faut ici instruire les peuples, qu'on séduit par mille petits écrits et par cent bouches cachées et découvertes. L’Instruction de M. de Paris est admirable; mais il n'a pas trouvé à propos de la faire précise contre ce qu'a dit en particulier M. de Cambray. Il n'y a rien contre son Instruction pastorale, ni contre ses notes. Je suis convaincu qu'il faut que Rome voie par nos écrits la nécessité de parler : c'est votre sentiment et celui de M. Phelippeaux. "Vous me mandez même tous deux séparément, que nous n'emporterons rien que par l'évidence. Ce que je ferai sera court, et ne tendra pas à allonger : j'ajoute qu'il sera précis et démêlé, et ne laissera aucun doute, s'il plaît à Dieu. M. de Cambray est trop inventif, et il croit trop aisément en imposer au monde.
Voilà une réponse à M. le cardinal de Bouillon sur son compliment. Nous recevons tous les jours des lettres de tous les évêques, approbatives de notre doctrine et en particulier du Summa doctrinœ, qui a servi à beaucoup de monde.
M. de Chartres prépare quelque chose, l’Instruction pastorale de M. de Cambray a encore aliéné tous les esprits.
M. Vivant a écrit des merveilles sur la lettre (a) dès la première lecture, et encore plus après la seconde. M. Pirot m'a envoyé ce que M. Vivant lui avait écrit sur ce sujet.
LETTRE CXCII. BOSSUET A SON NEVEU. A Meaux, lundi 23 décembre 1697.
Je reçois présentement votre lettre du 3 avec les papiers joints : il est fort tard, et je n'ai de temps que pour vous en accuser la réception. Vous faites bien de ne parler au Pape que dans la nécessité. Vous pouvez assurer que le roi a toujours le même zèle ; mais gardez-vous bien de procéder en rien comme si vous agissiez par son ordre. On a peine à revenir d'une fausse
(a) La lettre de Bossuet répondant à celle de M. de Cambray à un ami.
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démarche (a). Contentez-vous d'écouter : le reste dépend du temps. Je vous en dirai davantage une autre fois.
LETTRE CXCIII. L'ABBÉ PHELIPPEAUX A BOSSUET. Rome, mardi, 24 décembre 1697.
Monsieur l'abbé se porte beaucoup mieux : son inflammation de gorge est diminuée, et la fièvre a cessé ; ainsi j'espère que cela n'aura pas de suite. Le P. Dias, cordelier espagnol, si déclaré contre la France dans l'affaire des bulles, continue de favoriser l'abbé de Chanterac. On m'a assuré qu'il avait vu le Pape, et lui avait fait l'éloge de l'archevêque : lui disant que ce n'était qu'une cabale des évêques, qui n'avaient pu l'attirer à leur parti ; que c'était le seul qui favorisât les réguliers, et qui fût attaché au saint Siège : mais cela ne fera aucun effet, et M. de Chanterac commence à voir le péril où est le livre. Bien des gens lui disent nettement qu'il ne peut éviter la condamnation, et que la Lettre pastorale n'excuse point le livre, quoiqu'elle puisse servir à justifier la personne. Le P. Latenai lui tint ce discours, et ayant eu occasion d'en faire le récit à M. le cardinal de Bouillon, il lui répondit qu'il lui avait fait fort grand plaisir, parce que ces gens-là se flattaient trop. Si celte réponse est sincère ou non, je n'en sais rien; cardes le commencement le P. Latenai, consulté par le même, se déclara pour nous, et cette Eminence peut savoir qu'il a relation avec moi. Il est le théologien du cardinal Altieri, et tous deux sont bien intentionnés.
Vendredi dernier il y eut conférence des examinateurs : on y traita du fond du livre, et de l'amour du cinquième état. Alfaro se déclara en faveur de M. de Cambray : mais Granelli parla contre M. de Cambray, comme un homme qui possédait bien la matière. La première conférence est indiquée au lundi 30 : on y doit traiter de tout ce qui regarde l'indifférence. Vos derniers
(a) Ce trait a rapport aux éclats que fit le cardinal de Bouillon, pour soutenir le livre du P. Dez, rejeté par les examinateurs. (Les édit. )
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écrits sont estimés autant qu'ils le méritent, et produiront l'effet qu'on en espère. On ne doit pas être surpris d'Alfaro : il est obligé de suivre l'impulsion des Jésuites. Ils sont fort curieux de voir la relation, mais inutilement ; car on se contente de la lire à ceux qu'il est nécessaire d'instruire. Le P. Charonnier (a) a interrogé une personne qui l'avait entendu lire, si on n'accusait point l'auteur de charnalité. J'espère que le P. Charonnier et M.*** l'abandonneront, quand ils le verront noyé. On saura dans la suite des nouvelles plus particulières.
On m'a assuré que M. de Cambray voulait faire une seconde édition de son livre, dans laquelle il corrigerait tous les endroits qui ont choqué. Mais qu'espère-t-il de cette démarche? Plus il écrira, plus il s'embarrassera.
Granelli se plaignit à l'abbé de Chanterac des écrits répandus, pleins d'injures contre une personne (b) qui avait rendu de grands services à l'Eglise, et qui ne servaient point à la cause, puisqu'ils étaient contraires aux explications de la Lettre pastorale. Je n'ai pu déterrer au vrai les auteurs des deux latins. Il est certain que le P. Gentel, jésuite, les a portés à copier ; mais savoir s'il en est l'auteur ou un autre, on n'en sait rien au vrai. (Pour l'italien, c'est le P. Dez qui en est l'auteur, autant qu'on peut savoir ces sortes de choses : c'est son copiste ordinaire qui l'a traduit en italien. Les uns et les autres seront peu lus par ceux qui seront bien intentionnés.
L'Instruction de M. de Paris est fort goûtée ; et M. le cardinal de Bouillon a avoué qu'on ne pouvait rien voir de plus précis ni de plus fort. Je lui ai donné les nouveaux écrits : on saura quel effet ils feront sur lui. Je suis avec un profond respect, etc.
PHELIPPEAUX.
Le cardinal Franzoni est mort : ainsi il n'y a plus que les cardinaux Cibo et Altieri qui précèdent M. le cardinal de Bouillon. Il est en bonne santé, et officiera demain au Palais.
(a) C'était l'homme de confiance du cardinal de Bouillon. — (b) Bossuet.
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LETTRE CXCIV. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE. Rome, ce 24 décembre 1697.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles, le 2 de ce mois. Dieu merci, depuis avant-hier la fièvre double-tierce m'a quitté, et l'inflammation de gorge est passée : ainsi je ne suis plus malade, mais convalescent ; et on me défend, je pense avec raison, d'écrire et de m'appliquer. C'est pourquoi j'ai prié M. Phelippeaux d'écrire pour moi. En général je puis vous dire que les affaires commencent à cheminer, et à être en bon train.
Les Cambraisiens sont un peu affligés, et les Jésuites pas moins insolents : ils mériteraient châtiment, en vérité, de la part de la Cour; j'entends les François qui excitent seuls les autres. Je parle là-dessus avec une modération très-grande. Le P. Alfaro sera, s'il peut, pour M. de Cambray. Le P. Gabrieli est douteux, et je suis fâché à cette heure du ménagement que nous avons eu. Comme les autres sont plus savants et plus braves gens, j'espère qu'ils feront leur devoir.
Le P. Dez n'a pas daigné me venir voir, ni aucun jésuite, excepté le seul P. Charonnier.
Je suis bien fâché de n'être pas en état d'écrire encore par cet ordinaire à M. de Paris sur son admirable Ordonnance : elle fait ici un très-bon effet. M. le cardinal de Bouillon m'a fait l'honneur de me venir voir, et de s'informer tous les jours exactement de ma santé.
Je ne vous dirai point l'histoire du paquet que je vous envoie; c'est ma lettre du 18 de ce mois, que j'ai retrouvée hier sur ma table : je crois être assuré de l'avoir envoyée dans mon paquet de Lyon du même jour. La voilà ; je suis très-fâché du retardement, car il y a des choses bonnes à savoir. J'espère que la lettre de M. Phelippeaux et ma lettre à mon père y auront suppléé. Je finis à cause de ma lettre.