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En novembre dernier, les médias ont célébré les 30 ans de la chute du mur de Berlin et la réunification allemande qui s’en est suivie. Cet événement, qui a conduit à l’implosion des régimes «socialistes» des pays de l’est de l’Europe, a constitué un changement majeur sur le plan politique avec l’instauration des libertés politiques. En revanche, à de rares exceptions, les médias n’ont pas fait état du cataclysme que cette annexion a entraîné sur le plan économique. C’est le mérite du Monde diplomatique1Rachel Knaebel et Pierre Rimbert, «Allemagne de l’Est, histoire d’une annexion», Le Monde diplomatique, novembre 2019. d’aborder cette question et de montrer qu’au-delà des hymnes à la liberté, la réunification allemande a conduit des millions d’Allemands de l’Est à connaître le chômage, des baisses massives de salaire, l’exil et des changements profonds dans leur vie quotidienne.
Au cours des cinq années qui suivirent la chute du mur, 80% de la population active a été touchée par le chômage de manière durable ou temporaire! Entre 1991 et 2017, 3,7 millions d’Allemands de l’Est ont déménagé à l’Ouest pour trouver du travail, soit à peu près le quart de la population est-allemande. Les trois quart des scientifiques de la RDA furent démis de leur fonction au motif d’éradiquer l’idéologie marxiste… Cela rappelle curieusement les méthodes des partis communistes dans leur chasse aux opposants. En parallèle les nouveaux cadres de l’économie et de l’administration provenaient pratiquement tous de RFA.
En imposant le deutschemark à la RDA à un taux de conversion de un pour un, la RFA a provoqué une annexion de fait de l’économie est-allemande basée sur les seuls critères de l’économie capitaliste de marché. Les Allemands de l’Est se sont précipités sur les produits de l’Ouest alors que les prix des produits et des services de l’Est connaissaient une hausse de 300% à 400% rendant les entreprises de la RDA non compétitives à la suite de l’adoption du deutschemark.
A fin 1991, la production industrielle chute de près de 70% en raison particulièrement de la perte des marchés à l’exportation liée à cette hausse des prix. Les autorités de l’Allemagne réunifiée mettent sur pieds une agence fiduciaire, la «Treuhand», chargée de privatiser et de liquider les entreprises étatiques de la RDA. Celle-ci hérite de 32 000 entreprises couvrant tous les domaines de l’économie et employant 4,1 millions de salariés (45% des actifs de RDA) et d’un empire immobilier avec des surfaces foncières représentant 57% du territoire de l’ex-Allemagne de l’Est. En dépit de l’existence d’entreprises peu performantes, la valeur initiale estimée de l’ensemble de ces biens est de 600 milliards de marks.
Lors de sa dissolution à fin 1994, le bilan est lourd: 2,5 millions d’emplois détruits et des pertes se montant à 256 milliards de marks (42% de la valeur initiale). Les sites de production est-allemands ont été rachetés à 85% par des investisseurs et des entreprises de l’Ouest et 6% seulement par ceux en provenance de l’Est. Il s’agit de fait d’une véritable colonisation – la réunification a bon dos… – dont l’un des objectifs est d’éliminer de potentiels concurrents ou alors d’acquérir à bon compte des entreprises intéressantes.
Ce dépeçage de l’économie est-allemande s’accompagne de surcroît de malversations nombreuses, dont une commission parlementaire a estimé leur montant entre 3 et 6 milliards de marks. Le processus de privatisation conduit par la «Treuhand» a fait le bonheur des entreprises de conseil et autres consultants qui ont encaissés 1,3 milliard de marks pour leurs services.
Ce type de processus n’est pas spécifique à l’ex-RDA mais concerne de manière plus générale les privatisations intervenues dans les pays de l’Est et en URSS où une nouvelle classe sociale, composée souvent d’anciens cadres des partis communistes et des directeurs d’entreprises publiques, a pillé l’économie des pays respectifs par les privatisations. On retrouve quelques-uns de ces nouveaux milliardaires dans de luxueuses villas au bord du lac Léman.
Notes [ + ]
|1.||↑||Rachel Knaebel et Pierre Rimbert, «Allemagne de l’Est, histoire d’une annexion», Le Monde diplomatique, novembre 2019.|
Notre chroniqueur est membre de Solidarités et ancien député.