Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07215.jsonl.gz/784

Le blues moléculaire des réverbères
«Le soleil noir de la mélancolie». Quoi qu’en dise Aragon et Ferrat, le poète n’a pas toujours raison et ne voit pas impérativement plus haut que l’horizon. Mais il arrive qu’il ressente (et traduise en mots) des vibrations qui nous échappent avant qu’on ne lise ses vers. A quoi songeait donc Gérard de Nerval (1808-1855) quand lui vint ce somptueux oxymore? A une éclipse solaire, dit-on. C’est possible, tant les éclipses peuvent troubler les corps et les âmes qu’ils abritent. Vrai ou faux, son hymne à la désespérance1 fait la part belle à la lumière et à son absence. De ce point de vue, on observera que cet homme à l’âme romantique – et donc bien tourmentée – se nommait Labrunie à la ville.
On observera aussi qu’il fut aidé par le Dr Blanche (1796-1852) qui saisit que l’écriture pouvait, chez lui, être thérapeutique. On observera enfin qu’on le retrouva une nuit de janvier 1855, pendu aux barreaux d'une grille qui fermait un égout parisien de la rue de la Vieille-Lanterne. Et Baudelaire, (1821-1867) qui s’y connaissait question dépression, écrivit que son geste avait pour but de « délier son âme dans la rue la plus noire qu’il pût trouver».
A notre époque, où la dépression est devenue une pathologie qui dépasse les seuls cercles des poètes (cercles généralement disparus), tous ces éléments peuvent être rapprochés d’une publication originale diffusée depuis le site de la revue Molecular Psychiatry. Dans cette recherche, trois chercheurs (T . A. Bedrosian, Z. M. Weil et R. J. Nelson) du département des neurosciences de l’Ohio State University ont étudié les effets de l'exposition chronique à une lumière artificielle de nuit (Light At Night ou LAN). Il s’agissait là d’une lumière de 5 lux et l’étude portait sur le comportement et la dépression chez des hamsters femelles.
Ces chercheurs se sont aussi intéressés à la réversibilité des effets une, deux ou quatre semaines après l’arrêt de l’exposition à la LAN. Et ils ont tout particulièrement exploré les mécanismes d'action de certaines molécules (des cytokines pro-inflammatoires) dans une région particulière du cerveau (l'hippocampe). Et ce, en raison du double rôle de ces molécules dans la plasticité des synapses cérébrales et dans celui de la dépression nerveuse. En utilisant une série de techniques de biologie moléculaire, ils ont identifié une plus grande expression du gène qui produit une cytokine bien particulière : le facteur de nécrose tumorale (TNF). Et cette identification a été faite dans l’hippocampe, chez les hamsters exposés à la LAN. Or cette augmentation des niveaux de TNF s’avère réversible: lorsqu’on injecte aux hamsters un inhibiteur de TNF, on parvient à empêcher le développement de comportements de type dépressif.
En d’autres termes, les auteurs chercheurs estiment que des changements de l'environnement aussi importants que l'exposition récurrente à la LAN, notamment depuis un demi-siècle, devraient dorénavant être surveillés par des épidémiologistes et des spécialistes de santé publique. Il se pourrait bien qu’ils soient de très bons candidats comme facteurs possibles de risque de troubles majeurs de l'humeur.Les spécialistes de santé mentale et toutes celles et ceux qui travaillent en milieu psychiatrique ont déjà appris à connaître l’impact de certains crépuscules sur des malades présentant des tendances suicidaires. Reste à éclaircir ce domaine encore bien mystérieux. Reste aussi, dans l’attente, à relire et entendre les luths constellés de Charles Baudelaire et Gérard de Nerval, eux qui ont bien des fois traversé l’Achéron.
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie:
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.
Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron?
Mon front est rouge encore du baiser de la Reine;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron:
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.