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La saison 1986 est marquée par deux changements importants pour Pierre Délèze. Le premier concerne sa licence : il quitte le CA Sion pour défendre désormais les couleurs du LC Zürich. Véritable icône de l’athlétisme valaisan, Pierre est un exemple pour tous les jeunes athlètes de son canton. Ses seize titres nationaux et ses performances de niveau mondial ont eu un retentissement favorable au développement de l’athlétisme de toute une région et pas seulement dans le Vieux-Pays. L’autre changement, attendu, mais désormais officiel : Pierre Délèze oriente ses apparitions en compétition sur 5000 m. Ses habitudes ne changent pas pour autant puisqu’il prend part à des courses sur route en automne. Il remporte notamment la Corrida Bulloise à Bulle, puis la Basler Stadtlauf à Bâle. Sa préparation hivernale se déroule ensuite aux Etats-Unis où une seule compétition test en salle vient mettre un peu de rythme dans son tempo. Cela se passe à Dallas sur un mile qu’il boucle au troisième rang en 4’00″98. Le 1er mars il effectue une nouvelle course test sur route à Phoenix. En Arizona, il court sur dix kilomètres dans le ventre mou du peloton et termine au quarante-quatrième rang en 30’23 ». Le retour en Suisse permet de retrouver Pierre Délèze le 28 avril à Lucerne pour la Luzerner Stadtlauf. Sur les 8,56 km d’une des plus belles villes de Suisse, le Valaisan de Zurich remporte une belle victoire. La semaine suivante va être marquée par une course où le rythme va être bousculé à l’occasion d’un mile sur route le 3 mai à Gijon (Espagne). La ville de la Principauté des Asturies a mis sur pied une compétition appelée « Milla Urbana » et elle s’est offert la participation de très bons athlètes comme Steve Ovett, José Manuel Abascal ou Pierre Délèze. Sur l’avenue principale de Gijon, la course part relativement lentement. Le public, venu en nombre aux abords de l’arrivée, voit au loin le peloton grossir petit à petit. Les hectomètres passent et au fur et à mesure que la banderole se fait de plus en plus visible, l’allure grandit. Elle devient franchement rapide à 300 mètres, moment choisit pour une explication à trois, qui devient un duel à 100 mètres de l’arrivée. Pierre Délèze et Steve Ovett sont maintenant au taquet et bien malin qui pourra dire qui va l’emporter. Les derniers mètres sont finalement favorables au Britannique qu’il l’emporte pour un dixième, malgré un très joli cassé de Pierre sur la ligne. Il est venu le temps maintenant d’aborder la piste et de voir comment il pourra assimiler tous les aspects spécifiques des courses de 5000 m, surtout au niveau de la récupération car jusqu’à présent il n’avait couru sur cette distance que lors de courses isolées au milieu d’un calendrier dévolu au 1500 m. Le premier de ces 5000 m a lieu le 1er juin à Zurich à l’occasion du premier tour des championnats suisses interclubs. Pierre gagne facilement en 13’54″52. La deuxième sortie est prévue deux semaines plus tard le 14 juin pour la neuvième édition du Westathletic Cup à Barcelone. Généralement cette compétition lui sourit et cette édition ne fait pas exception. Le Valaisan s’est facilement imposé, au terme d’une course tactique plutôt lente, terminée par un dernier 400 m en cinquante-six secondes. «J’ai choisi de courir le 5000 m pour l’équipe. J’ai donc fait ce que j’avais à faire : gagner ! Aujourd’hui, le temps n’avait pas d’importance». Si on pense que c’est en se promenant – ou presque – qu’il a réussi 13’46″41, on peut facilement imaginer ce qu’il doit être capable de faire, au plus haut degré, sur cette distance. Le week-end suivant se dispute sur deux compétitions. Il court le 20 juin sur un 1500 m à Madrid contre Saïd Aouita et il réalise une très belle course en 3’38″38 dans la foulée du Marocain. Pierre n’a pas eu le temps de flâner à Madrid car l’équipe suisse l’attend pour le match triangulaire mettant aux prises la Suisse à la Norvège et à la Suède à Lucerne. La concurrence n’est pas de premier ordre, mais il y a tout de même le Bernois Peter Wirz qui n’a pourtant que très rarement battu le Valaisan, ce d’autant plus que la distance du jour se dispute sur un 3000 m. Comme prévu, la course se décante à 200 mètres de l’arrivée avec une accélération de Peter Wirz que seul Délèze arrive à contrer. Les deux hommes continuent de plus belle alors que vient la dernière ligne droite. À 70 mètres de l’arrivée, Pierre se décale au couloir deux et il ne faut pas plus d’un décamètre pour qu’il passe en tête. Un coup d’œil à gauche, un autre à droite et encore un à gauche, puis un petit geste de victoire avec le bras gauche levé au passage de l’arrivée en 7’57″65. Tout cela montre la grande sérénité qui l’habite en ce moment. Ces bonnes impressions sont confirmées quelques minutes plus tard, lorsqu’il se confie au micro de Boris Acquadro : «Je n’ai pas ressenti la fatigue du voyage, ça on le ressent plutôt deux jours, trois jours après. C’est un peu dans la tête que ça se passe. Bon avec l’équipe suisse, je savais que je n’avais pas d’adversaires tellement relevés, donc il fallait seulement gagner. Oui Peter Wirz a bien attaqué à 200 mètres de l’arrivée, mais j’ai quand même gagné, c’était bien. Et en ce qui concerne mon programme, je monte demain à Saint-Moritz, deux semaines, et je préparerai le meeting d’Helsinki sur un 5000 m, puis après de nouveau Saint-Moritz». L’affûtage effectué par Pierre Délèze aux Grisons va porter ses fruits lors du 5000 m en Finlande. Pour la première fois de sa carrière, il s’aligne sur cette distance non pas pour y faire un test intéressant, mais pour y faire un temps et pour décrocher en même temps la limite pour les championnats d’Europe (13’28″00). La course a débuté prudemment, mais le rythme est allé crescendo. À trois tours de l’arrivée, Délèze ose passer Markus Ryffel, qui visiblement n’est pas dans un bon jour. À la cloche, ils ne sont plus que quatre en tête : le Portugais Antonio Leitao, médaillé de bronze du 5000 m de Los Angeles, le talentueux Belge Vincent Rousseau, l’Anglais John Solly et Pierre Délèze. Rousseau et Leitao ont attaqué à la sortie du dernier virage, mais Pierre a pu les contrer pour remporter une magnifique victoire en 13’15″31, record personnel battu de plus de treize secondes et surtout meilleure performance mondiale de l’année ! Ah, que voilà un très bon coup ! Car mine de rien il s’agit là du trente-deuxième chrono de l’Histoire, devant des pointures comme Martti Vainio, Lasse Viren, Ron Clarke, John Treacy, Dave Bedford ou Rod Dixon (les plus anciens apprécieront…). La deuxième session à Saint-Moritz permet de peaufiner la forme en vue d’un mois d’août qui s’annonce chaud sur la piste avec trois meetings à Londres, Zurich et Berlin, puis avec les championnats d’Europe à Stuttgart. Un mois après Helsinki, Pierre est de retour en compétition le 8 août à Londres pour le 3000 m de l’International Athletes Club Meeting. Cette course clôturant la soirée est intéressante pour Pierre Délèze, qui joue une partie fort délicate face à l’Américain Sydney Maree et surtout face à l’un des hommes qu’il devrait retrouver sur son chemin dans trois semaines à Stuttgart, à l’occasion des championnats d’Europe, Steve Ovett. Maree, bien emmené par Rodgers, essaie de se mettre sur l’orbite du record du monde, qui est toujours propriété d’Henry Rono. De tous les engagés, Délèze est le seul à oser se placer dans sa foulée. Il n’y reste toutefois qu’un kilomètre. Le train est manifestement un peu trop soutenu pour lui. Il navigue ensuite entre les deux échappés et le peloton, qui s’est résolu à faire une course d’attente. À 900 mètres du but, alors que Maree caracole toujours en tête, Délèze est rejoint par ceux qui avaient joué la prudence. Mauvais moment à passer, mais il trouve toutefois les ressources suffisantes pour réagir et, dans le dernier tour, alors que Maree s’essouffle très visiblement, il ne laisse à personne le soin de mener l’ultime contre-attaque. Finalement Maree remporte la course en 7’44″78. Pierre Délèze suit en 7’46″82, à plus de cinq secondes du record national de Markus Ryffel. Mais le Valaisan de Fribourg n’en a pas moins laissé une fort belle impression, au plan moral tout particulièrement. Au fait, Ovett a terminé cinquième seulement en 7’50″01. Les concurrents de Pierre ne seraient-ils pas trop en forme à trois semaines de Stuttgart ou cachent-ils leur jeu ? Les premiers 5000 m de cette saison 1986 ont tous été positifs et la compétition suivante va permettre de vivre une sorte de vraie vie : le meeting Weltklasse à Zurich, que Pierre Délèze aborde pour la première fois de sa carrière sur les douze tours et demi d’un 5000 m et non pas sur 1500 m. Le 13 août, le Letzigrund est fin prêt pour un nouveau feu d’artifice. Programmé en toute fin de réunion, le 5000 m connaît un début de course rondement bien mené, mais il se transforme tout à coup en une superbe course tactique. Il y a trop de beau monde dans le peloton pour qu’il en soit autrement. À la cloche, rien n’est donc encore joué et il est permis de penser que Pierre Délèze, qui s’est progressivement rapproché des premières positions, selon son habitude, a une superbe carte à abattre. Mais c’est sans compter avec un certain Alberto Cova, le coureur de 10000 m Italien champion d’Europe en 1982, champion du monde en 1983 et champion olympique en 1984. Sur un 1500 m, sans doute qu’il rendrait quelques bonnes secondes à Délèze. Mais, dans le dernier tour d’un 5000 mètres, la donne est tout de même complètement différente. Et au terme d’une somptueuse ligne droite, c’est Cova qui a le dernier mot, grâce à ce coup de rein qui a fait sa légende. Délèze termine excellent deuxième en 13’16″00, juste devant Markus Ryffel, crédité d’un 13’16″28 à égalité avec l’autre Italien Stefano Mei et l’Anglais Jack Buckner en 13’16″49. Cette course a aussi fait un heureux : Bruno Lafranchi, partenaire d’entraînement de Pierre Délèze, qui s’est qualifié pour Stuttgart grâce à son chrono de 13’25″97. Tout le beau monde qui a enchanté le Weltklasse se retrouve deux jours plus tard à Berlin pour le meeting ISTAF. Brillant sur 3000 m à Zurich, Saïd Aouita pensait avoir les moyens de briguer le record du monde du mile. Présomption. Malgré deux lièvres de qualité, Omar Khalifa et Abdi Bile, qui entament la course bien trop rapidement, Aouita doit se contenter de 3’50″35. Présent dans cette course, Pierre Délèze est, lui, bien trop fatigué des efforts fournis sur 5000 m à Zurich. Le Valaisan est lâché rapidement. S’il met un point d’honneur à achever la course, il y termine tout de même dernier en 4’01″60. Alberto Cova, lui, n’est jamais fatigué. Après s’être imposé sur 5000 m à Zurich, l’étonnant Italien s’est encore imposé sur 3000 m à Berlin. En 7’50″80, on est certes resté loin du record du monde de Henry Rono (7’32″1 depuis huit ans), mais le moustachu Italien reste inégalable pour la gagne. Il a devancé le Belge Vincent Rousseau et Markus Ryffel, qui a donc mieux digéré le 5000 m du Letzigrund que Délèze. Il ne reste plus que quinze jours avant les séries du 5000 m des championnats d’Europe à Stuttgart. Pour Pierre c’est donc amplement suffisant pour recharger ses batteries et pour arriver en pleine possession de ses moyens en Allemagne de l’Ouest, sur les bords du Neckar. Il devra affronter les meilleurs Européens, soit les Anglais, les Italiens, les Portugais, mais aussi Markus Ryffel, que Pierre a battu lors des deux derniers affrontements.
Les quatorzièmes championnats d’Europe se déroulent du 29 août au 3 septembre 1986. Comme toujours lors de cette compétition, le niveau est très bon et les performances sont de tout premier plan. Au Neckarstadion, trois records du monde sont améliorés : le lancer du marteau des hommes par le Soviétique Yuriy Sedykh avec 86,74 m et chez les femmes le 200 m par l’Allemande de l’Est Heike Drechsler-Daute en 21″71 et le 400 m haies par la Soviétique Marina Stepanova en 53″32. Du côté suisse, on était resté sur notre faim en 1982 à Athènes et il fallait que les locomotives de l’athlétisme helvétique soient au top pour redresser la barre. Pour cela, Werner Günthör s’est chargé du travail comme un chef. Le lanceur de poids Thurgovien du ST Bern n’a pas tremblé face aux Allemands de l’Est Ulf Timmermann et Udo Beyer, pourtant grands favoris de cette compétition. Il pleut le jour de la finale, mais Werner n’est pas fait en sucre. Le colosse est dans le cercle, prêt à faire exploser son record et ses adversaires. C’est sa deuxième tentative et après la première série d’essai il mène déjà avec un excellent 21,58 m. Günthör sait qu’il est fort, très fort, et il le montre en propulsant le poids au-delà de la ligne des vingt-deux mètres : 22,22 m ! Timmermann et Beyer ne s’en remettront pas et Werner Günthör devient champion d’Europe, 17 ans après le Lausannois Philippe Clerc (Stade Lausanne) qui s’était imposé au 200 m en 1969 à Athènes. Cette victoire est censée insuffler un élan positif dans la délégation suisse. C’est vrai qu’on attend beaucoup de Markus Ryffel et de Pierre Délèze au 5000 m, mais la concurrence sera rude pour eux. En demi-fond, ce sont comme toujours les Anglais qui sont en tête d’affiche. À Stuttgart, ils s’adjugent sept des neuf médailles du 800 m, du 1500 m et du 5000 m ! Le retour en grande forme de Sebastian Coe et de Steve Cram, couplé à l’avènement de nouveaux athlètes, sont évidemment des atouts pour tout dévorer, ou presque. Sur 800 m, Seb Coe s’impose en 1’44″50 devant Tom McKean et Steve Cram. Sur 1500 m, c’est Steve Cram qui défend brillamment son titre en remportant la course en 3’41″09. Il devance Sebastian Coe de plus d’une demi-seconde et le surprenant Hollandais Han Kulker. Sur 5000 m, c’est la bouteille à encre. Il est difficile de dégager un nom car nombreux sont les favoris. La bagarre va en tous les cas être somptueuse. Les séries ont lieu le 28 août en soirée. Les six premiers de chacune des deux courses sont qualifiés pour la finale, plus les trois meilleurs temps. Dans la première course, le Belge Vincent Rousseau est le plus en verve et gagne en 13’30″22. Il précède l’Anglais Tim Hutchings (13 »30″40), l’italien Stefano Mei (13’30″63), Markus Ryffel (13’30″83), l’Italien Alberto Cova (13’31″18) et l’Anglais Steve Ovett (13’31″24). Ce classement très serré ne vient que confirmer que tout restera ouvert pour la finale, ce d’autant plus que la deuxième série va être du même acabit. Pierre Délèze négocie bien son affaire et passe l’écueil sans souci en remportant la course en 13’28″61, meilleur temps des séries. Suivent dans l’ordre le Bulgare Evgeni Ignatov (13’28″82), l’Anglais Jack Buckner (13’28″92), l’Italien Salvatore Antibo (13’29″03), le Portugais Antonio Leitao (13’29″10) et l’Allemand de l’Ouest Uwe Mönkemeyer (13’29″39). Pas de miracle par contre pour Bruno Lafranchi qui termine treizième en 13’51″46. Après sa victoire dans cette deuxième série du 5000 m, Pierre Délèze avait le sourire : «Voilà une bonne chose de faite. Le but, c’était d’obtenir mon billet pour la finale de dimanche. La mission est donc accomplie. En vérité, je n’ai jamais eu le moindre souci. À 200 mètres de l’arrivée, j’ai jeté un coup d’œil sur le chronomètre, ce qui m’a définitivement rassuré. Je savais que serais qualifié au temps même en terminant septième… La tentation fut même grande pour moi de m’économiser, mais j’ai finalement choisi l’option inverse. Il n’est jamais mauvais, psychologiquement parlant, de remporter sa série». Les deux Suisses se sont donc qualifiés avec brio pour la finale.
Trois jours séparent ces éliminatoires de l’explication suprême. Chacun va gérer à sa façon ce lapse de temps inhabituellement long pour un championnat. Le 31 août, non seulement pour nous autres Suisses, mais pour l’ensemble du Neckarstadion de Stuttgart, quasiment plein, le 5000 m est LA course des championnats d’Europe. Pour la Suisse, c’était un peu la course du siècle car, avec Markus Ryffel et Pierre Délèze, notre pays place au départ deux des tout meilleurs coureurs du monde sur la distance. La course, emmenée sur ses premiers tours par l’Italien Antibo, puis par son compatriote Cova et par les Portugais Couto et Leitao, connait une évolution régulière, tout en restant constamment sous pression : 2’39″04 au premier kilomètre, 2’40″68 au deuxième et 2’39″69 au troisième. Pas trop d’à-coups, une course coulée dans un moule pour des finisseurs munis d’une capacité de train élevée. Cova ou Délèze en d’autres termes ! Après 3900 mètres de course, un premier événement de taille frappe le camp suisse. Markus Ryffel, blessé à une jambe, est contraint à l’abandon. Une mésaventure que connait également le grand Steve Ovett, dont la carrière internationale s’est peut-être bien achevée à Stuttgart ! Quant au Valaisan, il s’accroche visiblement et lorsque, dans le dernier kilomètre, les deux Anglais Hutchings et Buckner viennent mettre le feu aux poudres avec l’Italien Mei, encore dans l’euphorie de sa victoire du 10000 m, c’en est fait de lui ! Ce rythme élevé provoque l’asphyxie de Pierre Délèze, qui lâche prise dans le dernier kilomètre. En effet, malgré tous ses efforts, il perd plus de quinze secondes sur les hommes de tête dans cette partie finale, celle de la vérité que Buckner, le vainqueur, couvre en 2’28″0. Jack Buckner, un pur produit de l’école anglaise, qui apprend à ses membres, célèbres ou apprentis, à gagner dans toutes les circonstances. Âgé de vingt-cinq ans, le nouveau champion remporte à Stuttgart sa première victoire dans un grand championnat. Son meilleur temps était de 13’16″49. Et voilà qu’il réussit dans cette finale 13’10″15 frais comme la rose anglaise ! On entendra encore parler de lui, comme de Mei, deuxième en 13’11″57 et Tim Hutchings, médaillé de bronze en 13’12″88. En septième position, Pierre Délèze est chronométré en 13’28″80, soit quasiment le même chrono qu’en séries trois jours plus tôt où il avait été d’une facilité déconcertante. Mais là, Pierre est à la peine : un beau rêve s’est envolé ! Marqué, Pierre arrive en zone mixte. Il apprend que le quatrième kilomètre s’est couvert en moins de 2’35″0, alors que cette finale était déjà lancée sur des bases très élevées (moins de huit minutes aux 3000 mètres) : «Un tempo assassin, tout simplement trop rapide pour moi», avoue Pierre Délèze avec un brin d’amertume. «Évidemment, grande est ma déception. Car j’espérais fermement monter sur le podium. Mais en l’occurrence, les finisseurs tels Cova, ou les coureurs récemment venus du 1500 m comme Ovett et moi ont été victimes à la fois des hommes de train et des véritables spécialistes de la distance. De ceux dont l’intérêt premier était de durcir la course afin d’éviter d’amener sur le dernier tour, comme dans un fauteuil, des adversaires renommés pour leur pointe de vitesse terminale». Il pousse un peu plus loin l’analyse : «Je n’ai pas supporté le quatrième kilomètre, qui m’a vraiment fait très mal. 2’35″0, c’est un rythme que je ne peux pas digérer en l’état actuel des choses. À trois tours de la fin, je ne me suis plus fait la moindre illusion. Je manque encore de force, dans les jambes et dans la tête, pour passer sans dommage ce cap, toujours déterminant». Cet échec n’est heureusement pas sans appel. Pierre Délèze, c’est certain, n’a pas encore complètement terminé sa mutation. Ce n’est plus un miler et pas encore tout à fait, un spécialiste du 5000 m. Voilà qui lui laisse plus qu’un espoir de tordre enfin le cou à la malédiction. Rome et les championnats du monde, c’est dans douze mois. Séoul et les Jeux Olympiques, dans deux ans. Mais est-ce que Délèze sera capable de résister à la pression formidable qui s’abat sur un athlète à ce niveau de la compétition ? Seul l’avenir le dira. Ce qui est certain en revanche, c’est que Délèze, qui n’a pas pour habitude de louvoyer, va poursuivre dans cette voie, celle du 5000 m. «La finale du 1500 m m’a convaincu que je n’ai pas eu tort. Je n’aurais pas résisté à un dernier tour tel que celui de Cram, c’est évident». Les regrets ne s’ajoutent pas aux points interrogation. Quant à Markus Ryffel, l’autre atout helvétique dans ce 5000 m, sa blessure survenue à 1100 mètres du but est un crève-cœur. «Dommage, car j’avais une forme comparable à celle que j’ai connue en 1984, ma meilleure année. Tous mes temps de l’entraînement me le prouvaient». À l’opposé de Délèze, Markus Ryffel, lui, est justement l’un de ces véritables spécialistes du 5000 m, à l’aise dans les courses menées à une cadence élevée. Souvenons-nous simplement de la finale des Jeux Olympiques Los Angeles. Dans ces conditions, on comprend mieux les profonds regrets du Bernois, stoppé net par une déchirure au mollet. «C’est rageant. Jusque-là, en effet, j’étais admirablement dans le coup. Et avec ce tempo rapide, parfaitement en course pour l’obtention, je ne dirais pas de la victoire, mais certainement d’une médaille». Analyse exacte, même si on est en droit de se demander comment Ryffel aurait digéré la fin de course, sur sa forme actuelle ? Quelques jours plus tard, il a dû subir une intervention chirurgicale à son mollet droit, intervention effectuée par le Docteur Bernhard Segesser, le médecin de la Fédération. Le Bernois a quitté l’hôpital une semaine plus tard et a pu reprendre l’entraînement trois semaines après !
Pour digérer la vive déception de ces championnats d’Europe, quoi de mieux que de revenir au pays et d’être acclamé par ses pairs ? C’est ce qui se passe trois jours plus tard, le 2 septembre à Lausanne pour le meeting international, qu’il faut désormais appeler « Athletissima » et qui se déroule au stade Olympique de la Pontaise. Le 3000 m, en guise de point final à un meeting qui ancre définitivement l’athlétisme à Lausanne, est remporté au sprint par Pierre Délèze en 7’50″10, battant facilement le Bulgare Ignatov, quatrième à Stuttgart. Ceci démontre qu’il a bien surmonté sa déconvenue subie en Allemagne. En cette fin de saison, deux courses sont encore au programme de Pierre Délèze : les 5000 m de Bruxelles et la finale du Grand Prix à Rome. Pierre est en bonne position pour décrocher, comme l’an dernier sur 1500 m, une place cette fois sur le podium du 5000 m. Le 5 septembre au meeting Mémorial Ivo Van Damme, Pierre retrouve quelques adversaires de la finale des Européens. La course est d’un bon tempo, mais nettement moins assassin qu’au Neckarstadion. Au sprint, c’est le Portugais Domingos Castro qui l’emporte en 13’19″03, devant le Belge Vincent Rousseau en 13’19″28, l’Anglais Tim Hutchings 13’19″45 et Pierre Délèze qui obtient le troisième chrono de sa carrière en 13’20″79. Ce bon classement met Pierre en bonne position pour la finale de l’I.A.A.F. Mobil Grand Prix qui se déroule le 10 septembre à Rome. Dans un stadio Olimpico aux trois quarts vide, le Valaisan a une dernière belle carte à jouer. Mais il y a du beau monde au départ puisqu’on retrouve deux ténors du demi-fond mondial, Saïd Aouita et Sydney Maree, autour des vedettes des derniers championnats d’Europe, Stefano Mei en tête. Pour Pierre Délèze, les choses se sont en vérité fort mal passées. Lâché à 1100 mètres de l’arrivée, comme à Stuttgart, il finit par monter sur la pelouse à 800 mètres du but. La course s’est terminée sans lui et c’est Aouita qui lance l’offensive dans le dernier tour. Il a dans sa foulée Stefano Mei, la nouvelle idole de la Péninsule, tout frais champion d’Europe du 10000 m et vice-champion du 5000 m. Mais face à un coureur comme Aouita, les dés sont pipés. Et c’est bien le Marocain qui a le dernier mot en 13’13″14 et il s’adjuge du même coup la victoire au classement général du Grand Prix. Pierre Délèze n’a pas tout perdu dans cette mauvaise soirée. Il termine au quatrième rang avec vingt-huit points. Tous ces efforts, pour une poignée de dollars, n’ont pas de prix. Car on ne se rend pas compte de tous les sacrifices qu’il faut consentir tout au long d’une saison, pour avoir une chance parfois infime de concrétiser les rêves les plus fous… Avant une pause bien méritée, Pierre est invité le 14 septembre à Oviedo (Espagne) pour un mile sur route dans le cadre du Milla Urbana. Comme à Gijon en avril dernier, c’est Steve Ovett qui remporte la course en 4’01″10 devant un autre Anglais, Peter Elliott. Suivent Steve Scott, Dave Moorcroft, les deux Espagnols Carreira et Vera. Pierre termine juste derrière au septième rang et il achève cette saison 1986 qui lui a apporté de riches enseignements sur les secrets de sa nouvelle discipline. Il va pouvoir travailler ces aspects, de façon à être mieux armé au moment de courir la finale du 5000 m des prochains championnats du monde en septembre 1987 à Rome.
PAB
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