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Historique
CHAPITRE V
Le XVII siècle
Retracer l'histoire d'une société telle que l'Abbaye des Echarpes Blanches, ce n'est pas seulement énumérer des dates ou rapporter des faits, mais c'est surtout faire revivre l'esprit de ceux qui l'ont animée et dire les conditions dans lesquelles elle s'est développée.
C'est ce que nous essayerons de faire dans les pages qui suivent, basées essentiellement sur les comptes des abbés. Plus détaillés que le Manual -un seul et même registre, en relativement mauvais état, pour les années 1633 à 1709 - ils nous feront pénétrer dans l'intimité de la société, nous en montrant les difficultés inhérentes à toute institution humaine.
Les vingt premières années
Fondées en 1627, les Echarpes Blanches eurent pour premiers abbés Adam Dufour et Jacques Rivaz 1. Ce n'est cependant qu'en 1633, le 24 mars exactement, que fut rendu le premier compte, par Adam Dufour.
Il est encore fort simple et ne comporte, comme d'ailleurs ceux qui suivent immédiatement, que peu de postes. Ce sont aux recettes, les " compositions " versées par les confrères, consistant en contributions volontaires ou en amendes, que l'on plaçait soigneusement dans la " boète ". Cette cagnotte se voyait également alimentée par les cotisations, comme nous dirions aujourd'hui, des membres.
Aux dépenses, nous trouvons les frais occasionnés par la constitution de la société - honoraires du notaire et cadeaux au bailli de Chillon -ainsi que par un repas que les confrères avaient jugé bon de s'offrir lors de la " pourmenade " de 1631.
Malgré l'épidémie de peste, qui fit des ravages dans la paroisse de Montreux en 1629 et 1630, la fortune de la société augmente sensiblement. On constate, en effet, d'une part, que les confrères s'acquittent avec régularité de leurs " compositions " et que, d'autre part, les finances d'entrée des nouveaux membres constituent un apport nullement négligeable.
En 1634, grâce à une contribution spéciale perçue auprès de chacun, ainsi que nous l'avons vu plus haut, l'abbaye inaugure son drapeau, au cours d'un " exercice par la paroisse ". Toutefois, soit que le zèle des tireurs se soit quelque peu relàché, soit qu'il y ait eu des tiraillements entre eux, il faut attendre 1638 pour qu'ait lieu une nouvelle " pourmenade ". Pour l'occasion, on sort le drapeau et on " soupe " ensemble, ce qui coûte à la caisse la somme de 60 florins.
Les dix années suivantes, relève Paul Henchoz, qui a bien étudié cette période, ne sont marquées, pour les Echarpes Blanches, que par une activité fort réduite. Mis à part les ensevelissements de confrères, auxquels on assiste toujours en corps, aucun fait saillant n'est à signaler. L'Abbaye ne fait pas autre chose que de se réunir régulièrement pour nommer son conseil, pour désigner son abbé, en le choisissant tantôt sur le Châtelard, tantôt sur les Planches, ou encore pour liquider les affaires courantes. Ainsi ce dimanche 29 octobre 1643, qui voit l'abbé David Dubochet, de Sâles, exposer le cas de François Masson, de Vernex, qui, lors de la foire de Château-d'(Ex, avait tenu des propos tendant au " déshonneur " de la société. Après avoir entendu le prévenu et examiné ses fautes, on convient de lui pardonner. Masson, par ailleurs, semble avoir fait amende honorable et regretté sincèrement ses paroles désobligeantes.
Dès les premières années, l'Abbaye a recruté des nouveaux membres. Les premiers à rallier le corps des tireurs montreusiens, de 1628 à 1632, sont Pierre Aubort, Noble Gabriel de La Tour, de Chailly, Noble Jean Joffrey, de Vevey, le notaire Daniel Ducrest, de Chernex, Noble Jacques-François Joffrey, de Vevey, Conrad Panchaud, François Masson (celui dont il est question plus haut) Jacques Wuichoud, Pierre Masson et Claude Duflon. Les noms de ces dix tireurs ne sont pas inscrits -on ne sait pourquoi - dans le Cartulaire Ils nous sont conservés dans un petit registre à part. En outre, dès 1637, les Echarpes Blanches accueillent en leur sein les fils de confrères, " reçus par droit de succession ".
Une triple incorporation
" Vincent Dubochet, de Challiez, jean Masson, de Vernex, et Michel Dubochet, de Sonzier, requerent estre receus au nombre des confrères de présente abbahie, offrant satisfaire à toutes choses requises. Ce qu'entendu, eu esgard à la bonne conversation, lignage et extraction des dits requérants, ont esté par concordable ordonnance receus et admis... Les dicts Vincent Dubochet et jean Masson, versent chacun une pistole, soit l'interest annuel pro rata outre leur part et raste de la façon du drapeau qu'ils ont promis payer promptement. Le dict Vincent Dubochet (a été) gratifié pour sa souscription à 15 florins. " (Séance du 2 mai 1634.)
Parallèlement à cet accroissement de l'effectif, on relève, ainsi qu'en témoignent les documents d'archives, une augmentation des " receues ", une augmentation telle, même, qu'il faut avoir recours au curial - ou notaire - Poysat pour mettre un peu d'ordre dans une comptabilité, qui n'était encore guère tenue selon les règles de l'art.
Si, en 1645, la " sortie du drapeau " ne peut avoir lieu comme prévu, Sa Seigneurie baillivale n'ayant pas donné son accord, en 1648, en revanche, la fête est très réussie. Tous les confrères y participent, et marchent au rythme de deux tambours dont les services sont largement rétribués. Au premier, Nicod Favre, on donne neuf batz et au second, venu spécialement, semble-t-il " du pays du Valley ", on alloue " un quart d'escu ".
Le " règne " de Jean Poysat
Grâce à jean Poysat, curial de la juridiction de Chillon et abbé des Echarpes Blanches de 1651 à 1657, nous allons pouvoir pénétrer davantage dans l'intimité de la confrérie. Ses comptes, très détaillés et parfaitement rédigés, donnent, avec tout le détail désirable, la liste des " livrées " et des " receues ".
jean Poysat, plumitif abondant autant que précis, commence son cahier de comptes, ainsi que le voulait la coutume, en inscrivant sous le titre, cette devise inspirée des Saintes Ecritures :
" Celui qui en tout temps à bien faire s'adonne, L'Eternel tout Puissant jamais ne l'abandonne. "
Après vingt-cinq ans d'existence, les Echarpes Blanches se trouvent être à la tête d'une petite fortune, qu'avec un sens aigu des réalités elles entendent faire fructifier. L'abbé est chargé de la gérance de ces biens, une gérance d'autant plus délicate que les débiteurs sont nombreux.
Car l'Abbaye, en un temps où le numéraire était encore fort rare 2~ dispose toujours d'argent liquide, grâce aux " contributions " que lui paient les nouveaux membres. Cet argent, elle le prête aux uns et aux autres, qu'ils soient confrères ou non, jouant de la sorte, un rôle, modeste sans doute, mais effectif tout de même, dans l'économie montreusienne.
C'est ainsi que l'abbé Poysat note scrupuleusement les différentes " censés " - ou intérêts - que lui versent les débiteurs de l'Abbaye. En 1654, il encaisse, par exemple, auprès de Claude Pictet, de La Collonge, " deux censés à cinq pour cent " de la somme principale de 170 florins. Une autre fois, toujours en 1654, il reçoit d'Antoine Favre, du " Chasnoz " 10 florins 6 sols, représentant les " censés " de six années de la somme principale de 35 florins. Plus tard c'est Audet Blanc, de Chailly, qui s'acquitte de ses " censés " arriérées, s'étendant sur dix années, et qui paie 13 florins.
On pourrait multiplier ces exemples. Nous nous arrêterons là, pour nous attarder un peu plus longuement aux " livrées ", où si l'on préfère aux dépenses de la société.
En quoi consistent-elles ? Il y a tout d'abord les frais d'écritures du notaire, les droits à verser à l'huissier qui s'en va, à travers la paroisse, notifier les " lettres " aux débiteurs, le gage du secrétaire et parfois aussi les vacations de l'abbé. Il y a également les dépenses occasionnées par une assemblée, comme celle de ce 12 juillet 1657, au cours de laquelle les confrères burent du vin et mangèrent du pain et du fromage pour quatre florins. La collation était parfois agrémentée d'un " petit plat de dessert ", qui ne coûtait jamais plus à la société que cinq ou six sols.
Les dépenses les plus importantes étaient naturellement celles que l'on faisait le jour de " la sortie de l'enseigne ".
Ainsi en ce mois d'août 1657, où, semble-t-il, on fit les choses en grand. Il fallut tout d'abord, pour mener la " pourmenade ", au cours de laquelle l'abbé,exhiba la crosse neuve, tout enrubannée, recourir aux services de deux tambours : Abraham Floquet, de Vevey, et Nicod Favre, du Chêne.
Les confrères s'en allèrent ensuite au Logis du curial Baiin, où " Mademoiselle sa femme " (sic) avait préparé le banquet, payé, comme convenu 75 florins.
Mais surtout, il y eut, dans la soirée, une surprise, qui dut enchanter ces messieurs des Echarpes : les productions d'un comique.
Un comique du lieu, précisons-le. Il s'appelait Audet Genevey et habitait Chailly. C'est à son intention que l'Abbaye commanda, on ne sait à quel " maitre tailleur ", un " habit de pantalon " 3, pour la confection duquel l'abbé Poysat acheta, à Vevey, cinq aulnes et demi de toile blanche et une aulne de toile noire, ainsi que du filet blanc et des aiguillettes. En outre, on emprunta, 'a Vevey toujours, " deux visagères, une barbe et deux cappes pour s'en servir des plus convenables à l'accoutrement du Pantalon ".
Cette plaisanterie coûta quelque 17 florins à la société, sans compter les trois repas que l'on donna à Audet Genevey et les 2 florins 6 sols, qu'il reçut pour sa peine.
Pendant plusieurs années, l'habit du pantalon fut ressorti à chaque " pourmenade ", constituant l'ornement indispensable du " bouffon " devenu bientôt " arlequin ".
De quelques héritages
Dès les premières années de son existence, l'Abbaye des Echarpes Blanches sut se faire apprécier dans la paroisse de Montreux, à tel point que plusieurs de ses membres - et même un non-membre - eurent une pensée pour elle dans leurs testaments. Ces attentions, on l'imagine aisément, étaient les bienvenues.
En 1638, Vincent Favre, du Chêne, qui n'est pas mentionné dans le Cartulaire, lègue aux Echarpes vingt florins. Quelques années plus tard, l'abbé Jacques Vuichoud, en rendant ses comptes, note : " (Reçu) vingt écus d'honorable Adam Michel des Planches, qui le devait pour un légat que feu Pierre Michel son frère, par son testament du 21 janvier 1638, avait fait à la dite Abbaye. " En 1655, c'est au tour de l'abbé Poysat, d'encaisser le legs de feu égrège Pierre Masson : deux pistoles d'Espagne -" l'une pesante et l'autre un peu légère " - valant en tout 52 florins.
Le quatrième héritage s'est fait, lui, dans des circonstances particulières, qui méritent d'être rapportées ici avec quelques détails, parce qu'ils jettent un peu de lumière sur les coutumes en honneur au sein des Echarpes Blanches.
Le 15 novembre 1658, l'abbé Vincent Dubochet et son prédécesseur, le curial Poysat, reçoivent " l'ordre " de deux " anciens membres ", le châtelain de la Tour de Chailly et le lieutenant Vuichoud, de Sâles, d'aller rendre visite au sieur Jacques Masson, de Veytaux, un confrère " affligé de maladie ". Il leur est également recommandé de lui porter " quelque chose convenable à un malade ".
Le lendemain déjà, Poysat s'en va à Vevey, " en la grande boutique ", acheter une demi-livre de biscuits frais et une demi-livre de " breniolles ", que, le 18 novembre, il présente à Jacques Masson.
Ce dernier, vivement touché sans doute par cette attention aussi délicate qu'inattendue, ordonne sur le champ d'ajouter à son testament une clausule, aux termes de laquelle il lègue 25 florins aux Echarpes Blanches.
Ce trait illustre une coutume, qui eut longtemps cours : celle des " honnestetés aux moribonds ", ou, si l'on préfère, pour employer un langage plus moderne, celle des " douceurs apportées aux confrères malades ".
Il fallait être bien atteint pour y avoir droit, comme ce Jean-Jacques Anet, de Chailly auquel le Conseil fait porter, pour lui et pour " ses gens qui sont fort malades ", un quartier de mouton, six onces et demi de sucre et un quart de livre de biscuits.
Ce n'est qu'à partir de 1669-1670, que la coutume semble solidement établie. Notons, au hasard des comptes, quelques cas où l'Abbaye sut se montrer généreuse et compatissante, prouvant du même coup sa reconnaissance à ceux, qui s'étaient dévoués pour elle ! Voici, par exemple, Noble Gabriel de la Tour, Châtelain de Chailly, auquel on envoie du sucre candi, des biscuits et de l'hypocras (boisson tonique faite de vin sucré et parfois de cannelle). A un ancien abbé, Pierre Falquier, on offre du sucre, des biscuits, du vin et même une miche de pain de 2 batz avec un peu de mouton. En 1670, Vincent Dubochet, ancien abbé lui aussi, reçoit un chapon et " quelques autres choses achetées par ordre requis ".
D'autres fois, ce sont des confitures ou des dragées, qu'en délégation on s'en va porter aux moribonds. Un jour même, on remet cinq florins à Abraham De la Praz " par charité, à cause de sa fort longue et grande maladie ".
A la fin du siècle, les politesses se font, de plus en plus, en espèces. Il faut dire que les temps sont durs. Diverses épidémies atteignent le pays. Après la peste, dont la dernière grosse offensive remonte à 1670, ce sont la variole, puis la dysenterie 4 . Les malheurs, qui frappent les maisons, créent, dans les communautés rurales, plus encore peut-être que dans les villes, une solidarité dont nous avons ici une preuve évidente. Mais les confrères des Echarpes Blanches ne se contentent pas d'adoucir les derniers moments des moribonds. Ils entourent aussi les familles en deuil, en se faisant un devoir d'assister à tous les enterrements. A l'issue de la cérémonie, au Temple paroissial, ils s'en vont, comme de juste, boire un verre au Logis des Planches. Parfois, l'abbé profite de cette occasion pour tenir séance avec son conseil.
En cette fin du XVIP siècle, l'Abbaye des Echarpes Blanches nous apparaît, non pas seulement comme une " compagnie d'honneur ", ainsi que l'écrivait Eugène Rambert 5, mais aussi et surtout comme une grande famille au sein de la paroisse de Montreux, une famille où chacun a sa place marquée et a droit à des égards.
Les fêtes de l'Abbaye
Au début, les fêtes étaient très modestes et semblent n'avoir pas été autre chose qu'une réunion, sans apparat, de la confrérie. La fête de 1657, que nous avons évoquée plus haut, marque certainement une étape, ou mieux, le point de départ vers des manifestations plus importantes et mieux étoffées de fois en fois.
Ces fêtes se passaient en deux temps. Le premier jour était généralement consacré à la " sortie du drapeau ", alors que le deuxième jour était réservé, lui, au dîner ou festin que l'on prenait ensemble dans l'un des logis de la paroisse, tantôt sur les Planches, tantôt sur le Chàtelard.
Ainsi en 1662. Le dimanche 18 mai, après le prêche du soir, les confrères s'étaient assemblés pour préparer la fête, qui fut fixée au mercredi 28 et au jeudi 29 mai. On établit le capitaine et son lieutenant, le porte-enseigne ainsi que les sergents et l'on décida que le dîner se ferait à la " maison de commune rière le Châtelard ", chez l'hôte David Armand. Au fiscal et à son lieutenant, il fut ordonné de se rendre " au plutôt par la paroisse un jour exprès pour avertir les confrères " et pour essayer de " recouvrer quelques revenus et censés de ceux qui sont redevables à la dite Abbaye ".
Car évidemment, ces fêtes coûtaient. A côté du repas, qui était, pour employer un langage familier, le gros morceau, il y avait tous les faux frais, les " tringueltes ", qu'il fallait distribuer de gauche et de droite...
Essayons de nous représenter ce que fut cette fête.
Après avoir passé toute la journée du mercredi à manier les armes, à défiler et à tirer, les confrères se retrouvent, au matin du jeudi 29 mai. En cortège, conduits par deux tambours, dont le Maître Abraham Floquet, de Vevey, un fifre et deux violons, les voilà, l'écharpe aux côtés, qui prennent le chemin du Châtelard. Ils font un petit " crochet " par Chailly, où la métralie, à la fois heureuse et fière de cette visite, leur offre une copieuse collation consistant en pain et fromage, dragées, amandes et " autres desserts ", le tout arrosé du vin du village 6. Quelques instants plus tard, ils s'asseyent autour des tables que le sieur Armand avait dressées dans son logis.
A la cuisine de l'hôte Armand, qui pour l'occasion était allé s'approvisionner à Vevey, tout un monde s'affaire : la femme de François Masson qui s'est aidée à " apprêter le festin ", les domestiques - hommes et femmes - qui, malgré le coup de feu, boivent à eux seuls pour plus de 7 florins, soit à peu près la moitié de ce que la collation de Chailly avait coûté !
Et, tandis que le fifre et les deux " violoneux " se lancent dans un air à la mode, nos confrères, eux, attaquent le repas !
Et avec quel appétit et quelle soif ! Ils burent et mangèrent pour 185 florins, soit, de façon très approximative pour 1500 à 1700 francs de notre monnaie. Il faut dire aussi, qu'il y avait avec eux quelques invités de marque, pour qui, de participer au banquet n'était pas un mince honneur et une petite joie.
Comme en 1657, il y eut une partie récréative, rondement menée par un bouffon nommé Louis Duvaloz.
Moins amusant, bien sûr, fut le règlement de la note du sieur Armand. Le pauvre abbé Jacques Jalliod dut entreprendre bien des démarches pour aplanir les difficultés, que des dépenses exagérées avaient suscitées, et pour que l'hôte du Châtelard fût entièrement payé.
Tout ceci n'empécha pas l'Abbaye de faire les choses en plus grand encore la fois suivante, malgré les avis recommandant la modestie.
En 1666, en effet, grâce au dévouement et au savoirfaire de l'abbé Basin, l'Abbaye, qui venait de faire d'importantes rentrées, avait encaisse une coquettesomme. Elle en employa une partie pour le festin, auquel furent conviés le Seigneur bailli, le baron du Châtelard, les ministres de la paroisse et le châtelain Dufour, des Planches.
De toutes les fêtes du XVIV' siècle, la plus belle fut sans doute celle de 1670. Elle fut aussi la plus coûteuse : 600 florins, que l'Abbaye mit sept ans à payer au Sieur Jacques Lambert, hôte de Sàles. On comprend, dans ces conditions, que le Conseil ne fit plus, par la suite, preuve de beaucoup d'empressement à organiser de nouveaux festins. On n'en compte guère que deux jusqu'en 1700.
En toute modestie
A esté de plus confirmée l'opinion des dits Confrères, qui estoyent assemblés mecredi passé, assavoir qu'on sortira le drapeau dès mecredi prochain en huict jours, et qu'on fera le festin le lendemain, en toute modestie. Et pour l'exercice des armes et promenade, a esté establi Monsr. le Châtelain pour Capitaine, le Sr. David Dubochet porte-enseigne et Monsr. le Lieutenant Mayor pour son Lieutenant. Item les Srs. Gabriel Dufour et Claude Louraz pour Sergents, François Chessex et Pierre Utin, pour tambours, Guillaume Metraux pour phiffer, avec encore un autre, tel qu'on trouvera faisable. Item a esté ordonné que le festin se fera chez Noble jean Mayor, qui fist à ce subject un compte raisonnable. " (Séance du 6 mai 1666.)
En revanche, l'Abbaye ne manqua jamais d'offrir des collations, modestes il est vrai, aux autres confréries de la paroisse, le jour de leur " pourmenade ". Simple question de courtoisie, peut-être même à titre de revanche. Le 23 novembre 1665, l'abbé David Basin note avoir dépensé 30 florins " pour la collation par l'avis de la plupart des sieurs confrères présents a ceux de la Mètralie de Clarens, passant avec leur drapeau devant ma maison au Chêne ". Une autre fois, c'est à ceux de Vernex, de Vuarennes et de Pertit " se promenant avec leur enseigne ", que l'on versa un verre de vin, accompagné, comme c'était la coutume, de dragées et de biscuits.
Du tir et des armes au sein de l'Abbaye
Il nous faut dire maintenant un mot du tir tel qu'on le pratiquait à l'époque, au sein de l'Abbaye des Echarpes Blanches, dont le but était, comme le soulignaient LL. EE. dans leur concession du 16 mars 1627, " d'apprendre à manier les armes et s'exercer en l'exercice Militaire ".
De quelle arme les confrères se servaient-ils ? Le nom même qu'ils avaient donné à l'Abbaye nous l'indique : " Confrairie sous le titre de Mousquetaires portant Echarpes Blanches ". C'est donc avec un mousquet, qui fut d'ailleurs l'arme de la seconde moitié du XVIe siècle et du XVIIe siècle, qu'ils se rendaient au stand le jour de la " pourmenade ".
Le mousquet fit son apparition vers 1520, en Espagne 7. Son emploi se généralisa, dans l'armée française, au cours de la seconde moitié du XVIe siècle.
Le mousquet à mèche ou à rouet ne différait guère de l'arquebuse qu'il supplanta peu à peu : même construction et même mécanisme encore très simple. En revanche, il était plus lourd - si lourd même qu'il fallait, pour tirer, une fourche ou un appui - son calibre étant de beaucoup supérieur à celui de l'arquebuse.
On introduisit le mousquet, dans la milice bernoise, en 1585. Il en fut l'arme principale jusqu'au moment ou, dans le courant du XVIIIe siècle, il fut remplacé par le fusil à silex, selon le modèle adopté en 1707.
On distinguait deux sortes de mousquet: celui de campagne avec un canon lisse, et celui de cible - ou de stand - dont le canon, lui, était rayé. Ces armes, capables certes de faire des dégâts, manquaient encore singulièrement de précision.
On est fort peu renseigné sur la manière dont se pratiquait le tir au sein des Echarpes Blanches. On sait, cependant, d'après le règlement de 1627, que chaque confrère devait se pourvoir d'un " mousquet et fourniments de cible et de guerre ". Il n'avait pas le droit, ainsi qu'on le voit dans les statuts d'autres abbayes vaudoises, de tirer avec un mousquet ne lui appartenant pas.
Pour avoir abandonné le drapeau...
A esté rapporté que tant Noble Pierre Gabriel Rambert, qu'Honnorable Anthoyne Ozallet ont quitté et laissé le drapeau, sans avoir suivi la Compagnie, comme estoyent obligés. Ainsi que mesme ils n'ont sceu présentement nier, ainsi advancé quelques excuses. Ils ont esté par ordonnance des dits Sieurs Confrères condamnés, sçavoir N. G. Rambert à quatre batz soit deux quarterons de vin et le dit Ozallet qu'à deux batz ou un quarteron de vin pour avoir des excuses plus suffisantes que le dit Rambert à cause de son vieux aage et faiblesse de corps. " (Séance du 28 mai 1670.)
Comme ailleurs, également, les confrères proclamaient " Roy des Mousquetaires ", celui qui avait obtenu le meilleur résultat.
Il ne semble pas qu'à Montreux on ait connu le tir au " papegay " (perroquet), qui avait été accordé, par franchises spéciales, aux quatre " bonnes villes " d'Yverdon, de Morges, de Nyon et de Moudon, ainsi que, par la suite, à quelques localités privilégiées du pays Il. Les Montreusiens, eux, tiraient tout simplement à la cible et la palme revenait à celui qui touchait le plus près de la cheville, c'est-à-dire le plus près du centre.
Au début, quand l'Abbaye avait encore besoin d'argent, le " Roy ", selon l'article 22 du règlement, avait à verser une contribution dans la " boette ". Ce ne fut guère qu'à la fin du siècle, que les meilleurs tireurs touchèrent une récompense pour leur adresse. Ainsi en 1697, - première mention à ce sujet - l'abbé paya 150 florins pour les prix en étain, que l'honorable Conseil avait décidé de remettre aux " soldats qui étaient reconnus capables de tirer ".
Quant à ceux qui, pour une raison ou pour une autre, n'avaient pu participer au " tirage ", ils se voyaient attribuer une part des revenus de l'Abbaye.
Où se faisait le " tirage " à cette époque ? Bien que l'on ne soit pas exactement renseigné à ce sujet, on peut dire, sans craindre de se tromper, qu'il avait lieu à la Rouvenaz, qui des siècles durant fut la place d'armes de Montreux et où on le sait, des tirs furent organisés peu après la conquête bernoise, en 1536.
On attachait une grande importance à ce que le tirage se passât avec ordre. On n'hésitait pas, le cas échéant, à punir ceux qui en perturbaient le déroulement normal, comme ce Jacques Perret qui fut condamné, en 1670, à payer " promptement " 4 batz pour avoir jeté des chats sur la ligne de tir...