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En 1981, le petit Roger vient au monde. Cette année-là, la France bascule à gauche avec l’élection de Mitterrand. On tire sur Ronald Reagan, on tire sur Jean Paul II, on assassine Anouar el-Sadate. Un attentat revendiqué par l’Armée secrète arménienne fait 26 blessés dans un magasin de la place Saint-François à Lausanne. Le monde pleure Bob Marley et Georges Brassens. Au matin du samedi 8 août, à l’hôpital cantonal de Binningen (BL), Lynette Federer donne naissance à son second enfant. Un garçon. Pour que son prénom soit facile à prononcer en allemand mais aussi en anglais, ses parents décident de l’appeler Roger.
Roger est le fils de Robert Federer. Originaire de Berneck (SG), ce moustachu débonnaire au regard malicieux est venu à Bâle pour trouver un boulot dans la chimie. A 24 ans, sans attache et mû par l’envie de voir du pays, il part travailler à Johannesburg. Il y fait la connaissance de Lynette Durand, 18 ans, secrétaire, qui économise pour voyager en Europe. Elle s’éprend de lui et de son nouveau hobby, le tennis, découvert au Club suisse de Johannesburg. Le couple rentre à Bâle en 1973 et y fonde une famille, bien que Lynette peine à s’adapter aux rigueurs de la mentalité helvétique. Diana naît en 1979, Roger en 1981.
Les Federer vivent dans une petite maison mitoyenne à Münchenstein (BL). Ils continuent de jouer au tennis, dans le club de l’entreprise Ciba à Allschwil. Dès son plus jeune âge, Roger suit sa mère au bord des courts. Fasciné par la balle, il touche sa première raquette à 3 ans et demi. A 4 ans, il est capable de renvoyer la balle 20 fois de suite. A 8 ou 9 ans, il dévore des matchs de tennis à la télévision, surtout Wimbledon, surtout Becker, son idole. Il retient tout.
C’est un enfant débordant de vie, joyeux, souriant, toujours dehors, toujours avec une raquette (badminton, ping-pong, tennis) à la main ou un ballon sous le bras. Il joue au football au Concordia Bâle, mais préfère le tennis parce que gagner ou perdre ne dépend que de lui. Et perdre, Roger déteste. Il peut alors entrer dans des colères terribles. Un jour, alors qu’il joue avec sa sœur à «Hâte-toi lentement», il jette de rage les pièces du jeu dans le salon. Il peut se montrer impatient, agressif, insolent, mauvais perdant. Face à ce gamin que l’on diagnostiquerait aujourd’hui caractériel et hyperactif, les parents adoptent la bonne attitude. Robert et Lynette ne dramatisent pas mais restent fermes.
Sans nourrir d’espoirs inconsidérés quant au talent de leur fils, ils inscrivent Roger au TC Old Boys, afin qu’il bénéficie d’un bon encadrement. Son premier entraîneur est Adolf Kacovsky. «Ce gamin est né avec une raquette dans la main», constate ce Tchèque aujourd’hui rentré à Prague. Très vite, le petit prodige a droit à des cours privés, partiellement financés par le club. Il apprend vite, «en trois ou quatre coups ce que les autres intègrent après des semaines», selon Kacovsky. Il suit des entraînements élite régionaux, où il se lie d’amitié avec Marco Chiudinelli. En 1990, lors de la Bambino Cup à Arlesheim, leur première confrontation est épique: Roger mène, Marco se met à pleurer, Roger traverse le terrain et va le consoler en lui disant que le match n’est pas fini. Marco sèche ses larmes, joue mieux et gagne finalement le match devant un Federer en pleurs.
Les deux enfants sont inséparables, et parfois ingérables. Ils sont bruyants, frimeurs et se font fréquemment virer du court. Deux détails les distinguent: si Roger est très moyen aux entraînements, il se métamorphose en compétition. Ensuite, son ambition est au moins aussi grande que son talent. «Il disait à tout le monde qu’il voulait devenir le numéro un mondial, se souvient Madeleine Bärlocher, ancienne bénévole du TC Old Boys. Tout le monde riait…»
Il n’est pas le meilleur de Suisse, et pas même le meilleur de Bâle! Dany Schnyder, le frère de Patty, le bat alors huit fois en neuf confrontations. Le jeune Roger manque de sérieux à l’entraînement et de self-control en compétition. Trop perfectionniste, il perd ses nerfs au moindre accroc. Il est arrivé plus d’une fois qu’il s’en prenne violemment à ses parents. Fâchés et honteux, ceux-ci doivent menacer de le laisser seul sur place pour lui faire entendre raison. Et puis un jour, Roger bat Dany Schnyder, et ne perdra plus jamais face à lui. Il le bat notamment en août 1993 à Bellinzone pour remporter son premier titre national, à l’âge de 11 ans. Dans sa tête, un déclic s’opère. «Là, je me suis dit que je pouvais le faire...»
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