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Doctorante en sciences économiques et assistante à l’enseignement à l’Université de Lausanne.
Thèmes: Economie internationale, marchés financiers
Lors du dernier forum économique de Davos (WEF), l’organisation Oxfam a publié plusieurs statistiques sur l’inégalité des richesses et des revenus. Parmi ces nombres, figure le 8; soit les 8 personnes qui possèderaient autant que 50% de la population mondiale. Mais ces inégalités dénoncées sont-elles un phénomène de plus en plus marqué? Petit tour d’horizon.
Les inégalités ont-elles augmenté?
Pour répondre à cette question, il faut tenir compte d’au moins deux dimensions: temporelle et géographique. Les graphiques ci-dessous proviennent d’une publication dans la revue «Science» de Thomas Piketty et Emmanuel Saez, et présentent les inégalités de revenus et de fortune pour l’Europe (Royaume-Uni, France, Allemagne et Suède) et les Etats-Unis. Afin de construire ces mesures, les auteurs utilisent les déclarations d’impôts. La mesure d’inégalité des revenus utilisée est le pourcentage des revenus totaux qui sont perçus par le top 10% de la population.
Si l’on remonte plus d’un siècle en arrière, il semblerait effectivement que les inégalités de revenus aient baissé en Europe: en 2010 le top 10% recevait environ un tiers de moins qu’en 1900. Par contre, si l’on compare la situation de 2010 à celle des années 80, il apparaît clairement que les inégalités des revenus ont augmenté en Europe. Aux Etats-Unis, le niveau actuel est au-delà de celui d’un siècle plus tôt et la récente augmentation est particulièrement marquée.
Et les inégalités de fortune? Elles sont bien plus importantes que celles des revenus: les 50% les moins fortunés ne possèdent souvent aucune richesse. Le graphique ci-dessus montre en effet qu’entre 60% à 70% de la richesse total appartient aux 10% les plus fortunés. De plus, les inégalités de richesses sont souvent perçues comme «injustes» car elles ne sont pas directement le résultat du travail (bien qu’elles puissent consister en une accumulation de revenus). Les niveaux d’inégalités sont bien inférieurs à ceux d’avant-guerre, même si une augmentation est ici aussi en cours depuis les années 80.
En Suisse, une étude d’Ursina Kuhn et Christian Suter montre que les inégalités de revenus se sont maintenues depuis les années 90. En comparaison internationale, la situation s’est améliorée puisque les inégalités ont, elles, augmenté ailleurs. Notons tout de même que la progression des hauts salaires surpasse celles des plus bas revenus. Cette inégalité n’est pas reflétée dans les chiffres, puisqu’elle a été compensée par certains transferts, mais surtout par l’augmentation de l’activité professionnelle des femmes, augmentant ainsi les revenus du ménage.
Et au niveau mondial?
Les inégalités globales (entre tous les citoyens du monde) sont plus élevées aujourd’hui que dans les années 1820. Cependant, après une croissance continue, ces inégalités diminuent depuis les années 90, grâce à l’émergence de grands pays comme la Chine ou l’Inde. Ces derniers ont contribué à réduire les écarts entre tous les pays. Une autre mesure considère les inégalités intra pays qui ont, elles, augmenté depuis les années 1990 (pas de données avant). Depuis les années 2000, la progression s’est toutefois réduite pour une croissance modérée voire nulle, selon les régions.
La réduction des inégalités est-elle bonne pour la croissance?
La théorie économique a longtemps considéré que les inégalités faisaient partie intégrale du processus de croissance et qu’essayer de les diminuer pouvait enrayer la croissance économique, et donc la réduction de la pauvreté. L’idée est que, pour encourager des investissements risqués, il faut des récompenses élevées. Plus récemment, les discours ont changé. Des études démontrent qu’un trop haut niveau d’inégalités risque, au contraire, de ralentir la croissance ou même de la raccourcir. Un rapport du FMI (2015) avance plusieurs raisons, parmi lesquelles l’éducation. En effet, plus les inégalités sont larges, plus une partie importante de la population ne pourra accéder à une éducation correcte et une croissance économique ne peut être soutenue sans une main d’œuvre plus qualifiée. De plus, cette même population ne pourra accéder à la plupart des biens de consommation, enrayant ainsi la demande globale.
Et la pauvreté, augmente-elle?
La Banque Mondiale définit la pauvreté extrême comme les personnes percevant moins de 1.90 dollar américain par jour (en parité de pouvoir d’achat). Comme le résume bien le rapport de la Banque Mondiale (2016), réduire la pauvreté repose soit sur une croissance élevée, soit sur une diminution des inégalités; ou sur une combinaison des deux. Ces récentes années ont vu une croissance économique accrue pour plusieurs économies et une baisse des inégalités entre les pays: le niveau d’extrême pauvreté mondial a ainsi fortement diminué. En 2013, 10.7% de la population vivait avec moins de 1.90 dollar par jour (35% en 1990). Les disparités régionales sont importantes, puisque sur les 767 millions de personnes en situation de pauvreté extrême, plus de la moitié vivent en Afrique sub-saharienne, et un tiers en Asie du sud.
Est-il (encore) possible de changer de classe sociale?
Miles Corak a publié, en 2013, une étude sur l’impact d’une augmentation des inégalités sur l’ascension sociale de la nouvelle génération aux Etats-Unis. Il montre qu’une augmentation des inégalités diminue la probabilité d’atteindre une classe sociale plus élevée. Autrement dit plus les inégalités augmentent, plus les différences entre le haut et le bas de la distribution vont s’élargir. Selon lui, les enfants élevés depuis les années 1980 auront moins de possibilités de changer de classe sociale. Corak note également que les pays avec les plus d’égalités des chances sont les pays nordiques européens (Suède, Finlande, Norvège et Danemark).
Et en Suisse? Dans une récente étude, Julie Falcon conclut que seules les personnes nées entre 1908 et 1934 ont pu progresser socialement. Pour les personnes nées ensuite jusqu’en 1978, 40% se sont maintenues dans leur classe sociale, 40% ont connu une ascension et 20% se sont retrouvées dans une classe moins bonne. Son analyse est que l’augmentation de la part du secteur tertiaire dans l’économie a effectivement augmenté les possibilités d’ascensions sociales, mais les exigences (comme le niveau d’étude) pour obtenir ces positions se sont accrues.
Ainsi, les inégalités de revenus et de fortune ne sont pas, en tout cas pour l’Europe, à leurs niveaux du début du 20ème siècle. Pourtant, l’augmentation constante depuis les années 90 inquiète car:
- elle semble plutôt persistante
- une inversion de la pente semble difficile: les transferts sont en baisse et la progression des revenus du travail des plus pauvres est moins importante que celle des plus hauts salaires (cf. rapport de l’OCDE de 2016)
- la probabilité de changer de classe sociale ne s’est pas améliorée et parfois même détériorée.
Au niveau mondial, les perspectives sont peut-être plus encourageantes avec la baisse constante de la pauvreté au cours des 20 dernières années. Les prévisions des tendances semblent donc particulièrement ardues à poser. Peut-être sont-elles plus optimistes pour les pays émergents?
En tout cas, elles dépendront des décisions politiques à venir.
Blogs apparentés:
Pour en savoir plus:
- Module «Différences salariales»
- Unité de cours «Croissance et développement»
- OFS. Inégalités de répartition des revenus.
Statistiques et analyses des distributions des revenus et des richesses en Suisse et en Europe.
- World Wealth & Income Database.
Site avec des outils interactifs pour produire des cartes et graphiques représentant les inégalités dans le monde.
- Fanceculture.fr. L’extrême pauvreté recule dans le monde. (21.09.2016)
Article qui explique pourquoi, malgré la baisse de la pauvreté, le sentiment de précarité augmente.
- Science. Income inequality in the developing world. (23.05.2014)
Etude de Martin Ravallion décrivant la situation des pays en développement et mettant en évidence les différences de mesure entre et intra pays.
Rachel Cordonier,
Doctorante en sciences économiques et assistante à l’Université de Lausanne.
Cet article est une contribution d’une invitée. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.
Doctorante en sciences économiques et assistante à l’enseignement à l’Université de Lausanne.