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Il s'agit, ici, de pousser un peu plus loin le propos esquissé dans la contrepartie cellulosée du présent site web, n'étant sur internet pas contraint par la relative concision qu'exige du rédacteur la «version papier». Cette nouvelle contribution se veut – toutes proportions gardées – un peu plus iconoclaste.
Iconoclaste, c'est beaucoup dire: on n'exagérera pas la portée révolutionnaire des présentes lignes, ni le caractère achevé et définitif de la critique qui y est adressée aux sciences humaines et sociales. Il s'agit plutôt d'un vagabondage intellectuel que d'une étude systématique; j'invite donc le lecteur à faire montre de mansuétude quant aux extravagances auxquelles ces lignes le confronteront.
De la distinction
Au panthéon des sociologues jargonnants, une place d'honneur est réservée à Pierre Bourdieu. L'exemple le plus fameux de propos quasi hermétique est sans doute la célèbre définition des habitus dans Le Sens pratique(p. 88): «systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre», définition qui provoque généralement quelques rires étouffés au fond de l'auditoire à gauche quand elle est lue dans son intégralité, tant elle paraît fumeuse en première analyse.
Si l'on dispose d'un dictionnaire bilingue Bourdieu-français, on peut reformuler, et dire que l'habitus est un autre nom pour désigner un comportement ou une disposition de l'esprit acquis («structuré») en imitant ceux qui l'avaient avant nous, et que l'on transmettra ensuite à ceux qui nous imiteront («structurante»). L'habitus est en principe tellement intégré dans la conduite qu'il en devient une «seconde nature», bien qu'il s'agisse toujours d'un trait culturel.
Ce n'est pas l'habitus que je compte utiliser pour ma critique des sciences humaines et sociales, mais la distinction, une autre notion capitale chez Bourdieu. D'ailleurs, plus largement, la distinction est fort pertinente pour l'analyse de nombreux phénomènes sociaux. En donnant une définition dont l'homme du commun peut saisir le sens, disons que la distinction est l'habitus des classes dominantes. Pour rendre les choses encore plus simples, la distinction est ce qui fait qu'écouter Chopin est plus prestigieux que Justin Bieber. La distinction rend la culture d'un groupe – généralement du groupe dominant – plus légitime, plus valorisée socialement.
Bien entendu, au sein de groupes plus restreints, la culture légitime est parfois très différente – voire l'exact opposé – de la culture légitime à l'échelle de la société entière. L'écolier qui affirmerait à ses camarades que Bieber ne vaut rien, et qu'il lui préfère de loin Chopin, a de bonnes chances de se faire casser la gueule à la récré. Tout dépend donc de qui domine le groupe en question à ce moment-là. Ceci étant, si les écoliers se passionnent pour les chanteurs canadiens prépubères, ce n'est pas le cas des classes dirigeantes suisses (canadiennes, peut-être?), si bien que certaines références culturelles apparaissent «plus légitimes que les autres» à l'échelle globale, d'autres étant cantonnées à des sous-cultures ou à des niches sociales.
De la culture des élites
Mais quel rapport entre la distinction et l'UDC bernoise? A priori aucun (encore que, ne connaissant pas personnellement nos deux canailles, il ne m'appartienne pas de juger de leurs mœurs, ou de la conformité de celles-ci à la culture des classes dominantes). Et pourtant...
L'une des fonctions objectives de l'institution académique est de former des élites, à savoir une catégorie de personnes appelées à occuper les fonctions les plus prestigieuses de l'organisation sociale, ainsi que les postes de pouvoir. Ainsi, alors que les universitaires ne constituent qu'une portion congrue de la population helvète, ils sont majoritaires parmi les conseillers fédéraux (fonction suprême du gouvernement «représentatif» du pays). Les contre-exemples – à savoir les personnes parvenant au «sommet de la pyramide» sans passer par l'université – sont si rares qu'ils font généralement l'objet d'une forme d'étonnement, et sont remarqués lorsqu'ils adviennent. Parfois, l'irruption d'un non-universitaire dans les milieux dominés par des diplômés est accueillie avec une forme de dédain, de malveillance vis-à-vis de l'intrus, dont les manières, l'inculture ou le caractère rustique seront relevés à la moindre occasion.
De plus, il s'avère que les parents de la plupart des étudiants ont eux-mêmes fait des études universitaires, de telle sorte que le rang social est, via les études, héritable. C'est d'ailleurs l'objet des travaux (Les Héritiers et La Reproduction) les plus emblématiques de notre ami Bourdieu, auxquels nous renvoyons le lecteur pour de plus amples développements.
Les enseignements dispensés à l'université, justement, contribuent à façonner la distinction, à organiser les productions humaines entre culture légitime ou non. Connaître les détails de la vie de Baudelaire, c'est avoir une grande culture, mais se souvenir des 151 Pokémons originels apparaît comme puéril, imbécile, et ne suscite pas des «Oh! Quel puits de science!» admiratifs après récitation (l'énumération des 721 Pokémons des éditions suivantes peut en revanche provoquer des somnolences – mais ce n'est pas non plus un signe de distinction). Naturellement, le monde académique ne détermine pas à lui seul ce qui relève de la culture «cultivée», et ce qui appartient à la culture populaire, mais l'université reste un des bastions de la culture légitime.
L'étude de la littérature est, à cet égard, absolument exemplaire. Certains auteurs sont considérés comme les géants de la langue française, monstres sacrés que tout étudiant se doit d'avoir lu (ou de faire semblant d'avoir lu). A l'inverse, on peut être assez certain que le roman à l'eau de rose (qui représente pourtant une part importante du volume des publications d'aujourd'hui), ne fera jamais l'objet d'un séminaire. Et à supposer qu'un professeur décide d'y consacrer un enseignement, il apparaîtrait immédiatement comme iconoclaste: chacun reconnaîtrait dans ce choix une orientation inhabituelle pour un universitaire. Il en va de même d'autres genres littéraires, comme le polar, le médiéval-fantastique ou la littérature enfantine, etc.
En érigeant cette opposition entre littérature d'élite et littérature populaire, l'université contribue à maintenir un clivage social entre la culture de masse, considérée comme grossière et indigne d'attention dans son enceinte, et la culture élevée que seuls quelques élus dominent véritablement (ce qui prouve bien leur supériorité intellectuelle et morale).
Cette analyse ne vaut pas exclusivement pour les études littéraires, mais pour bien d'autre disciplines, comme les langues classiques (savoir le latin étant un excellent marqueur d'une éducation soignée), la philosophie, l'histoire de l'art, l'histoire de la musique, etc. Il ne s'agit pas ici de nier leur intérêt scientifique, qui n'est ni négligeable ni le sujet de ce article, mais de souligner qu'en marge des progrès de la science, le traitement réservé à ces domaines contribue à façonner un corpus de savoirs distingués: un homme (ou une femme) du monde doit connaître Kant, avoir quelques notions de latin et être capable d'expliquer l'importance de Montesquieu dans l'histoire de la pensée européenne. Ces qualités ne font défaut qu'aux rustres, aux philistins... à la populace.
De la méthode
«Plus qu'un savoir, c'est une méthode que vous allez acquérir» ont entendu tous les étudiants en sciences humaines et sociales au début de leur cursus. En effet, à force de rendre des travaux écrits, ces derniers apprennent à rédiger en suivant certains codes. Ils développent la conviction (certainement fondée – au moins en partie) que leurs papiers seront jugés non seulement sur le fond, mais aussi et avant tout sur la forme, et qu'il leur faut adopter un langage académique, sanctionné par l'institution.
L'acquisition d'un jargon fait aussi partie des passages obligés pour les étudiants. Certains mots sont à bannir, et d'autres sont au contraire incontournables. Après quelques années passées sur le bancs de l'université, ils prennent conscience de la dangereuse polysémie des notions utilisées, et des critiques adressées par leur discipline aux concepts qu'elle mobilise. Leurs textes se remplissent alors de guillemets, et de formules précautionneuses, telles que «en quelque sorte», «si l'on ose dire», «ce que l'on pourrait qualifier de», afin de ne pas être pris en défaut, en se servant naïvement d'un concept au premier degré. Il faut montrer que l'on ne prend pas ce que l'on dit totalement au sérieux, que l'on a compris que tout savoir est relatif et qu'un psychologue averti n'écrit pas «la colère», mais «l'état psychique qu'il est habituellement convenu d'appeler ''la colère''». Dans le cas contraire, le rédacteur pourrait être qualifié de benêt positiviste, ce qui serait, avouons-le, assez grave.
Ces circonvolutions sont étrangères au profane, qui ne possède ni le lexique du spécialiste, ni son aptitude à se méfier des concepts contenus par ledit lexique. Il existe donc non seulement des connaissances d'élite, mais aussi des manières de les exprimer qui signalent que l'on domine le sujet, que l'on n'a pas un rapport naïf à ce dont on parle. Il va de soi que cette langue spécialisée n'est pas purement décorative: la maîtrise fine du jargon et la dimension réflexive de la recherche sont précieux pour les sciences humaines, sociales ou naturelles. Elles n'en participent pas moins à façonner la distinction; non seulement entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, mais aussi entre ceux qui savent de manière académique et les autres.
De la notion d'utilité
Je ne voudrais pas, en reprenant l'appareil critique de Bourdieu, donner l'impression au lecteur que l'université a pour seule et unique fonction de créer une culture légitime, afin de maintenir les béotiens à leur place. Il s'agit là d'un effet indirect – et difficilement évitable – de l'activité des milieux académiques, qui ne conspirent pas pour conserver leur prestige de classe. La pratique des sciences sociales ou naturelles est l'une des activités humaines les plus honorables qui soient – je crois – et ce fait ne doit pas être perdu de vue, y compris lorsque l'université est soumise à une critique sociologique (ou autre).
Je crois avoir montré, au fil des paragraphes, que les notions proposées par Bourdieu restaient pertinentes, près d'un demi-siècle plus tard, pour se pencher sur les sciences humaines et sociales. Naturellement, dans une large mesure, les remarques faites ici au sujet des humanités vaudraient aussi pour les sciences exactes, pour le droit, la médecine, etc. Mais celles-ci n'étaient pas la cible de nos deux larrons UDC bernois, je ne les ai pas placées au cœur de ma réflexion.
Ce qui faisait que les certaines facultés essuyaient des critiques unies démocrates centristes, tandis que les autres étaient épargnées, c'était leur «inutilité». Bien évidemment, ces déclarations ont provoqué des réactions outrées, de nombreuses voix s'élevant pour dire que les sciences humaines et sociales étaient bel et bien utiles. C'est donc sur ce thème que je souhaiterais conclure cette petite réflexion.
Lorsque j'entends dire de quelque chose (un outil, une procédure, une institution, un savoir) qu'il/elle est «utile», j'ai pris depuis quelques années l'habitude de me demander «utile à qui?». Ainsi, si les sciences sociales sont utiles, à qui profitent-elles? En suivant l'axe d'analyse qui a été le mien dans cet article, on l'aura compris, elles sont utiles aux élites, à la classe dominante. Le meilleur indice, je crois, pour repérer à qui profite l'existence des sciences humaines et sociales, est à chercher du côté duquel s'élèvent les protestations les plus véhémentes contre l'UDC bernoise...
Toujours est-il que cet exemple offre, me semble-t-il, une belle illustration de la notion d'utilité en politique. En effet, il est rare qu'une mesure, une institution ou un geste politique soit profitable à l'ensemble de la société. Dès lors, des groupes concurrents peuvent être amenés à adopter des perspectives opposées quant à l'utilité d'une position donnée. En fin de compte, c'est du rapport de force entre les différents camps qu'émergera la «vérité»: car on l'oublie parfois, mais en politique, c'est le point de vue du plus fort qui prévaut (à moins que ce ne soit celui qui impose son point de vue qui soit le plus fort). Si mon analyse est correcte, et que l'université a bien pour fonction (entre autres) d'asseoir la légitimité culturelle des classes dominantes, alors je prédis que les sciences humaines et sociales n'ont pas d'inquiétude à avoir sur leur futur.