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Cet article a pour but de discuter les changements dans la perception du nouveau-né (NN) par les médecins chercheurs depuis Charles Darwin. Depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle, les scientifiques regardaient le NN comme un être primitif qui répond aux stimuli par un système de réflexes. C'est seulement depuis les années 1960 que les progrès techniques et de nouvelles méthodes scientifiques ont permis de mieux définir la biologie du comportement du NN comme être humain avec un fonctionnement et un comportement neurologiques spécifiques.
Depuis plusieurs siècles, les scientifiques ont observé des nouveau-nés (NN) et les ont classés comme neurologiquement immatures et non organisés. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, on note un changement de cette perception du NN. Ce changement trouve son origine principalement dans les hypothèses de Charles Darwin en 1859 sur l'évolution des animaux ainsi que de celles de Von Häckel (1866), qui postulait une liaison entre l'évolution et l'ontogenèse. Ce dernier proposait que chaque être vivant, et également l'enfant humain, traverse toutes les étapes de l'évolution dans son développement embryonnaire. Une autre question qui avait aussi occupé les scientifiques à cette époque était celle de la parenté entre le comportement humain et le comportement animal. En 1872, Charles Darwin a publié son premier livre sur les mimiques de l'humain et de l'animal. Notre résumé des développements des années 1860-1960 se base pour l'essentiel sur les travaux d'Albrecht Peiper, l'un des plus importants neuropédiatres du siècle passé. Dans son livre «Die Eigenart der kindlichen Hirntätigkeit» (1961), il décrit en détail la recherche qui a été conduite chez le NN et le petit enfant dans le XIXe et la première partie du XXe siècle. Concernant les quarante dernières années, nous nous référons à des travaux originaux. Les changements de la perception du NN seront discutés principalement par rapport au développement du système nerveux.
En 1877, Charles Darwin a publié une petite monographie sur le comportement du NN et du jeune enfant (Biographical Sketch of an Infant). Concernant le comportement moteur dans la période néonatale, Charles Darwin écrit :
«During the first seven days various reflexactions, namely, sneezing, hickuping, streching, and of course sucking and screaming, were well performed by my infant. ...The movements of his limb and body were for a long time vague and purposeless, and usually performed in a jerking manner». (Ch. Darwin, 1877).
(«Dans les sept premiers jours, j'ai observé plusieurs réactions du type réflexes, comme l'éternuement, le hoquet, des extensions des membres, la succion, les pleurs, qui fonctionnaient bien chez mon enfant. ...Ces mouvements semblaient sans but et caractérisés habituellement par un mouvement saccadé»).
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les scientifiques étaient fascinés par la multitude de réflexes présents chez le NN. Tous ces réflexes primitifs de complexité variable étaient décrits minutieusement (tableau 1).
Les scientifiques de cette période ont souvent cherché et trouvé des analogies entre le comportement humain et le comportement animal, comme décrites dans la figure 1. De ces observations comparatives, ils ont déduit une origine commune dans le développement moteur des mammifères.
Quelques-uns de ces réflexes étaient interprétés comme anticipant la locomotion fonctionnelle, comme par exemple la marche automatique : le NN mis à la verticale sur ses jambes, légèrement penché en avant, déclenche une élévation alternante des jambes, ressemblant à une marche (fig. 2).
Dans les années 50, la question du mécanisme du déclenchement de la marche automatique par la position verticale, expliquée par la force de la gravité était controversée. Peiper a pu démontrer, en positionnant le NN tête en bas, que ni la position verticale, ni la force de gravité n'étaient responsables de cette marche automatique. Sur la base des observations par ultrasonographie intra-utérine, nous savons aujourd'hui que la marche automatique n'est pas un stade précédant la marche fonctionnelle, mais plutôt une caractéristique prénatale qui persiste dans la vie post-natale immédiate (tableau 2).
Certains comportements typiques du NN étaient interprétés comme des reliques évolutives, comme par exemple le grasping (agrippement) des mains et des pieds (fig. 3). Des études sur la biologie du comportement chez des primates ont effectivement confirmé cette thèse. L'objectif du grasping et de la réaction de Moro (la rétroflexion de la tête déclenche un agrippement par les mains et les bras) permet au bébé primate de s'agripper au corps de la mère.
En raison de l'importance de ces réflexes, le NN était longtemps compris comme un être uniquement contrôlé par le tronc cérébral. Ceci a bien changé, puisque de nouvelles études montrent que le cortex cérébral participe à l'activité motrice chez le NN. Un de ces comportements moteurs contrôlés est, par exemple, la coordination visuo-manuelle (fig. 4). Ainsi, les mouvements globaux décrits par Prechtl (1990) sont très probablement contrôlés par des fonctions corticales.
«With respect to vision, his eyes were fixed on a candle as early as the 9th day». (Ch. Darwin, 1877)
(«Par rapport à son développement visuel, nous pouvons observer chez un NN une fixation oculaire d'une bougie dès le 9e jour de vie»).
Cette observation de Ch. Darwin était en contradiction avec l'opinion de la plupart des scientifiques de son temps qui pensaient que le NN était aveugle. Helmholtz (1896) a argumenté :
«... that the interpretation of some of the simplest and for the infant most important visual images has to be learned. It is not given to him by any innate organisation from the beginning and without prior experience».
(«... l'interprétation des images les plus simples et très importantes pour l'enfant doit être apprise. Elle n'est pas acquise d'emblée par une organisation interne innée depuis le début et sans expérience préalable»).
La fiabilité des méthodes appliquées pour étudier le comportement visuel jusqu'au début de XXe siècle était limitée. C'est la raison pour laquelle les idées sur l'acuité visuelle du nouveau-né et sur sa capacité de distinguer les couleurs étaient très floues. Entre 1880 et 1950, dix-neuf études ont été publiées sur les capacités de distinguer les couleurs durant les premières années de vie, et chacune arrivait à des conclusions différentes (Peiper, 1961).
Au cours des années 50 et 60 du siècle dernier, les progrès dans la technologie d'évaluation de la vision ont permis de mieux comprendre les capacités visuelles du nouveau-né. Fantz et coll. (1965) ont démontré avec certitude qu'en utilisant un test indiquant une préférence, le nouveau-né était capable de faire la différence entre plusieurs stimulations visuelles.
Les nouveau-nés préfèrent les courbes plutôt que les lignes droites, et de façon encore plus importante, ils ont une prédilection pour le visage humain, même si celui-ci est dessiné de façon schématique (fig. 5). Ils ont une capacité innée de percevoir le visage humain et de s'orienter vers lui.
«Das ungeborene Kind und das Neugeborene sind gehörlos, weil im Mittelohr keine Luft vorhanden ist, bevor das Kind zu atmen beginnt». (Preyer, 1895)
(«Le ftus et le nouveau-né sont sourds, car l'oreille moyenne n'est pas aérée avant que l'enfant commence à respirer»).
Ce commentaire montre que la perception des capacités auditives était également très erronée. La plupart des chercheurs partageaient l'opinion de Preyer, un des pédiatres les plus compétents de la fin du XIXe siècle. Au XXe siècle, les progrès techniques et les nouvelles méthodes scientifiques, comme l'étude de l'accoutumance, ont permis de formuler de nouvelles théories sur le développement auditif : le ftus réagit aux signaux acoustiques déjà depuis le deuxième trimestre de la grossesse. La cochlée est fonctionnelle à partir de vingt-deux semaines de gestation. Même l'enfant prématuré de vingt-huit semaines de gestation se dirige déjà vers un stimulus acoustique (Volpe, 1971).
Le NN semble avoir une préférence pour des signaux auditifs à caractère musical et plus particulièrement pour la voix féminine. Suite à un stimulus de ce type, il réagit avec une mimique attentive et intéressée et avec une diminution de l'activité motrice spontanée. Eimas (1971) a pu montrer que le NN réagit différemment aux stimuli verbaux comparés à des signaux acoustiques non verbaux. L'enfant naît donc avec une capacité de distinguer spécifiquement des stimulations auditives verbales (perception catégorique).
«Hungry newborns refuse to take a breast that had previously been painted with gasoline or liquide amber, while the other breast was immediately accepted). (Kroner, 1882).
(«Le NN va refuser le sein de sa mère si celui-ci est désinfecté avec de la benzine (dont l'odeur est désagréable), tandis que l'autre sein non préparé est immédiatement accepté»).
Déja au XIXe siècle, les chercheurs étaient d'accord que l'odorat et le goût étaient bien développés dans la période néonatale. Les NN préfèrent les aliments sucrés à ceux de goût acide ou amer. Ils savent localiser des odeurs, exprimer des préférences et le dégoût par des mouvements de la tête. MacFarlane a montré en 1975 que le NN de cinq jours est capable de différencier l'odeur d'un tissu appartenant à sa mère en comparaison avec une odeur inhabituelle.
Deux observations séparées du XIXe siècle sur la perception du sommeil du NN :
«Sleep is deepest at its beginning, soft and quiet during its course, lightest at the end». (Burdach, 1838).
(«Le sommeil est profond à son début, doux et calme ensuite, puis léger à la fin»).
«The infant's great need for sleep is caused by a lack of oxygen in the brain because of the consumption of great amount of milk, a circumstance which would also tire an adult». (Preyer, 1895).
(«Le besoin de sommeil important de l'enfant est dû à un manque d'oxygène du cerveau à cause d'une consommation de quantités importantes de lait qui fatiguerait même un adulte»).
La recherche sur le développement du sommeil de l'enfant comme de l'adulte a longtemps été très limitée. C'est seulement dans les années 50 du XXe siècle que les progrès techniques ont permis de conduire des études sur le sommeil qui ont apporté des résultats fiables. L'enregistrement continu de l'EEG, de la fréquence cardiaque, des mouvements des yeux, du tonus musculaire et de la respiration ont permis de différencier les stades du sommeil et de décrire la nature cyclique du sommeil (Kleitman, 1953). Par des études EEG sur des enfants prématurés, des chercheurs comme Parmelee (1968) ont montré que le sommeil devient structuré autour de trente-six semaines de gestation. Il y en a deux types : le sommeil REM (rapide eye movement) et le sommeil tranquille. Par la suite, Wolff (1959) et Prechtl (1977) ont postulé qu'il existe six états d'éveil dont chacun est défini par un modèle spécifique d'organisation interne et de contrôle cérébral. Ces états d'éveil seraient l'expression des «basic rest activity cycles», du sommeil jusqu'à l'état d'éveil absolu.
Charles Darwin a dit «Pleasure : it may be presumed that infants feel pleasure whilst sucking and the expression of their swimming eyes seems to show that this is the case».
«Anger : On his eighth day he frowned and wrinkled the skin round his eyes before a crying fit, but this may have been due to pain or distress, and not to anger».
«Fear : This feeling is probably one of the earliest which is experienced by infants, as shown by their startling at any sudden sound». (Ch. Darwin, 1877).
Le plaisir : on peut présumer que l'enfant a du plaisir quand il tête, sa mimique semble le confirmer.
La colère : à son huitième jour, la peau autour de ses yeux se plisse avant qu'il commence à pleurer très fort. Cela pourrait être causé par une douleur ou une détresse, plutôt que d'une colère.
La peur : c'est probablement l'émotion la plus précoce chez le NN, comme le démontre les sursauts lors de toute stimulation auditive).
En son temps, ces observations de Ch. Darwin n'étaient pas du tout acceptées, mais la recherche actuelle les a confirmées. Le NN manifeste bien clairement une préférence pour le visage et la voix humaine. Il présente également une compétence sociale (Stern, 1977). Il est capable dans un cadre bien précis d'exprimer des mimiques bien précises, comme tirer la langue, ouvrir la bouche. Il peut également imiter les mimiques (Meltzoff et Moore, 1977) (fig. 6). Cette capacité indique une coordination intermodale et motrice à laquelle les chercheurs ne s'attendaient pas à cet âge du développement.
Grâce à ses capacités visuelles et auditives et à son langage corporel, le NN est capable, déjà dans les premiers jours de vie, d'interagir avec ses parents. Sa capacité de percevoir et d'intégrer une stimulation est encore peu diversifiée ; les interactions aboutissent soit à un attachement ou à un rejet.
Les changements dans la perception du NN intervenus durant les 150 dernières années sont importants, mais ils nous donnent peu d'information comment les parents percevaient leur NN en comparaison avec les chercheurs. La capacité des parents à entrer en contact avec le NN (Papousek, 1981) montre qu'ils ont d'emblée compris les compétences de leur enfant en se basant sur leur intuition parentale. Les chercheurs ont depuis 150 ans développé des méthodes scientifiques d'évaluation du comportement du NN pour comprendre ses compétences neuro-comportementales. Le développement en cours de nouvelles méthodes d'investigation non invasives et appropriées pour le NN permettra de nouveaux progrès dans la perception du nouveau-né et de ses compétences.