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Pour beaucoup, elle est comme une épine dans le pied. Diverses initiatives entendent la combattre: l’inégale répartition du patrimoine et des revenus. Quand l’inégalité est-elle réellement mauvaise et quelle est la meilleure façon de la combattre?
«Certes, l’inégale répartition des revenus et des richesses n’est pas une belle chose, mais nous en avons besoin pour que l'économie puisse croître.» Telle était la pensée dominante en matière d’économie au cours du siècle dernier. Il fallait décider entre deux maux: inégalité ou faiblesse de la croissance économique.
Les défenseurs d’une plus grande inégalité fondent leur argumentation en avançant que les plus démunis s’en sortent mieux dans une société inégalitaire que dans une société sans inégalité. D’après eux, puisque l’inégalité stimule la croissance, les pauvres en tirent également profit. Par conséquent: la croissance économique atténue la pauvreté.
Comment l’inégalité peut-elle stimuler la croissance?
Milton Friedman a échafaudé une théorie selon laquelle l’inégalité dynamise la croissance. Dans des sociétés inégalitaires, les hommes sont davantage incités à fournir des efforts. Les personnes consciencieuses et faisant preuve d’initiatives seront récompensées par un salaire plus élevé. La productivité augmente ainsi que le taux d’innovation. L'économie croît.
Or, si les inégalités sont réduites par la pression fiscale, c’est-à-dire que les revenus et le patrimoine sont redistribués, les incitations restent alors lettres mortes. Pourquoi Paula devrait-elle se lever tôt le matin, suivre une formation ou se lancer dans une aventure risquée si, au final, ses efforts ne sont pas récompensés?
Au début du 20e siècle, un autre argument défendait le principe de l‘inégalité: «Nous avons besoin de quelques riches qui puissent mettre du capital à disposition.» Les personnes percevant des revenus très élevés ne peuvent pas dépenser tout ce qu’elles gagnent. Après le troisième homard et la cinquième bouteille de Champagne, même les très riches n’ont plus vraiment d’appétit. Ils peuvent donc investir les revenus qu'ils ne consomment pas: construction de route, machines, entreprises ou projets philanthropiques, les possibilités ne manquent pas. Ce phénomène est important, surtout au début du développement économique, car le capital disponible physiquement y est encore relativement rare.
Bonne et mauvaise inégalité
Depuis quelques temps, le thème de l’inégalité et de la croissance est considéré sous un angle nouveau, même en économie. De plus en plus de voix s’élèvent en avançant qu’une répartition plus équitable du patrimoine et des revenus n’est pas forcément en contradiction avec la croissance économique.
«A l’instar du bon et du mauvais cholestérol, il y a aussi de bonnes et de mauvaises inégalités», écrit Branko Milanovic dans son livre «The Have and the Have-Nots». De bonnes inégalités poussent les hommes à se former, à travailler dur ou à prendre des risques pour avancer. Milanovic considère que les inégalités sont mauvaises lorsqu'elles sont tellement insurmontables qu’elles n’incitent plus à faire des efforts et encouragent simplement à la préservation des acquis.
C’est par exemple le cas lorsque les riches ont les moyens d’influer sur la politique de sorte à créer des conditions qui sont à leur avantage, même si elles s’exercent au détriment de la collectivité. On parle alors de «rent-seeking». Il s’agit de la recherche d’avantages obtenus aux frais du reste de la population et avec l’aide de l’Etat. Les monopoles protégés par les gouvernements et dommageables au développement en sont de bons exemples.
Les inégalités sont mauvaises essentiellement lorsqu’elles influent sur le niveau de formation ou, en d’autres termes, sur le capital humain d’une économie. Ceci est problématique dans des pays comme les Etats-Unis où les bons établissements de formation sont surtout accessibles aux enfants de parents aisés. Les revenus futurs dépendant essentiellement du niveau de formation, les enfants de parents aisés resteront donc riches, alors que ceux issus de familles pauvres resteront pauvres. Mis à part le fait que cette inégalité des chances est généralement ressentie comme une injustice, elle génère aussi une inefficience économique. Une grande partie de la population est exclue de la possibilité de pouvoir suivre une bonne formation. Un potentiel économique plus important, à savoir un capital humain de meilleure qualité, est ainsi négligé. C’est surtout dommageable dans les pays développés. La croissance ne peut plus y provenir uniquement d'un parc accru de machines, c’est-à-dire de davantage de capital, mais essentiellement des innovations. Et pour que les innovations fleurissent, une économie a besoin du plus grand nombre de têtes pleines possibles.
Un aspect qu’il ne faut pas sous-estimer est la paix sociale. Les pays tolérant un très grand nombre d’inégalités courent le risque de voir surgir des troubles et des conflits. Ceci débouche, d'une part, sur la perte de ressources productives puisque les hommes deviennent des criminels ou manifestent au lieu de travailler. D’autre part, cela attise les inégalités, ce qui se traduit par un recul des investissements. Ces deux phénomènes entravant à leur tour la croissance.
Une autre raison pour laquelle les inégalités risquent d’exercer un effet négatif sur la croissance réside dans la conjoncture politique. Que se passe-t-il dans une démocratie où le patrimoine et les revenus sont inégalement répartis? La majorité de la population est alors favorable à des impôts élevés et à une répartition des richesses dont elle tire profit au final. Or, des impôts élevés perçus sur le revenu du capital constituent un frein aux investissements, ce qui, là encore, pénalise la croissance.
Que faire?
Il n’est empiriquement pas réellement possible de déterminer si les inégalités exercent un effet positif ou négatif sur le taux de croissance. Les publications scientifiques sont contradictoires. Néanmoins, il existe aujourd'hui des signes indiquant que moins d'inégalités – et non, plus aucune! – sont une bonne chose pour la croissance économique. Or, il est difficile de dire jusqu'où les inégalités sont bonnes, et à partir de quand elles sont mauvaises.
Par ailleurs, certains aspects qui n’ont rien à voir avec l’économie parlent en faveur d’une inégalité plus faible. En effet, la justice sociale est une aspiration partagée par la plupart. L’économie comportementale a même pu prouver sur la base d'expériences que les êtres humains tendent généralement vers l'équité.
La question décisive reste néanmoins la suivante: peut-on réduire les inégalités sans influer sur d’autres variables comme les investissements, l’innovation, la témérité et, au final, sur la productivité?
La répartition des richesses est une solution possible pour aplanir les inégalités. Ses effets sont rapides, mais ils impliquent des coûts élevés et ne sont pas sans générer certaines inefficiences. Il est beaucoup plus efficace de s’en prendre aux racines des inégalités et d’offrir à tous l’accès à une formation de qualité, puisque les revenus futurs dépendent essentiellement du niveau de formation.
Ces derniers temps, des voix s’élèvent avançant que le libre accès aux institutions de formation est insuffisant à lui seul: «50% des différences de revenus s‘expliquent par des facteurs déterminés avant le 18e anniversaire», explique James Heckmann, prix Nobel d’économie et éminent défenseur de la stimulation précoce.
Des compétences comme la maîtrise de soi et la résistance, décisives pour pouvoir plus tard avoir de bons revenus, sont marquées par l’environnement familial des enfants. Les enfants issus de familles pauvres sont généralement exposés à un plus grand stress et ont moins de chance d'être soutenus scolairement et psychologiquement par leurs parents. Ils démarrent donc leur carrière d’étudiant avec en main des cartes bien moins bonnes que celles de leurs camarades.
Economistes et pédagogues préconisent une stimulation précoce des enfants issus de familles généralement peu penchées sur le parcours scolaire. Des études ont montré qu’un simple rendez-vous hebdomadaire avec un encadrant produit déjà de grands effets sur l’évolution scolaire et sociale des enfants. Il est fort possible que ce soit là le moyen le plus efficace pour combattre les inégalités. Et comme cela contribue à l’augmentation du niveau de formation de la population, ceci peut également exercer des effets positifs sur la croissance économique.
Blogs apparentés:
- Accuser les entreprises?
- L’optimisation fiscale est-elle optimale?
- Quelle pauvreté sommes-nous prêts à accepter?
Pour en savoir plus:
- Module «Différences salariales»
- Le Monde. Le déclin du rêve américain. Explication de «la courbe de Gatsby le Magnifique». (28.02.2012)
- Economist. Having your cake. Moins d’inégalités ne signifie pas moins d‘efficience. (13.01.2012 – en anglais)
- Branke Milanovic. The Haves and the Have-Nots. Livre divertissant sur l’histoire de l‘inégalité. (2011 – en anglais)
Pour l’équipe d’iconomix,
Patrick Keller