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Mortelle solitude
Dès mon arrivée, j'ai loué une maison et suis partie en quête des «miens». Je me suis baladée dans les parcs et dans les librairies, je suis sortie boire quelques verres, j'ai accordé des rendez-vous galants. Je me suis même essayée au golf. J'ai fait des rencontres; là n'était pas le problème. Le hic, c'est que je ne me sentais proche d'aucune de ces personnes.
La femme sociable et joyeuse que j'étais était devenue morose et quelque peu paranoïaque. Je savais qu'il me fallait me rapprocher de mes semblables pour remonter la pente, mais j'avais l'impression d'être dans l'impossibilité physique de faire une nouvelle rencontre vide de sens. Je me réveillais au milieu de la nuit, paniquée. Dans l'après-midi, la solitude me gagnait par vagues, telle des bouffées de fièvre. Je ne savais plus comment faire pour corriger le tir.
Plus dangereuse que l’obésité
C'est remplie d'incertitude que je me suis mise à faire des recherches sur le sentiment de solitude – et que je suis tombée sur plusieurs études récentes des plus alarmantes. La solitude ne se contente pas de nous rendre malades: elle tue. Elle constitue un risque majeur pour notre santé. Selon plusieurs études consacrées à la solitude chez les seniors, les personnes en manque d'interactions sociales ont deux fois plus de risques de décéder prématurément.
C'est une augmentation du risque de mortalité comparable à celle due à la consommation de tabac. La solitude est par ailleurs deux fois plus dangereuse que l'obésité.
L'isolation sociale altère la fonction immunitaire et stimule les inflammations, ce qui peut provoquer de l'arthrite, du diabète de type 2 et des troubles cardiovasculaires. La solitude nous fend le cœur, mais la société américaine parle bien rarement de tout cela.
Aux Etats-Unis, la solitude a doublé depuis les années 1980: dans deux études récentes, 40% des adultes disent se sentir seuls, contre 20% il y a trente ans.
Le regard des autres
Nos interactions en ligne n'améliorent pas les choses; elles pourraient même renforcer le sentiment de solitude. Une étude menée auprès d'utilisateurs de Facebook a montré que le temps qu'une personne consacre à ce réseau social est inversement proportionnel à son sentiment de bien-être au cours de la journée.
Dans une société qui vous juge à l'aune de l'apparente étendue de vos réseaux sociaux, la solitude est une chose difficile à admettre. Elle nous fait honte.
Il y a une dizaine d'années, ma mère a divorcé de mon beau-père. Elle se sentait seule, et avait désespérément besoin de parler à quelqu'un. Elle a appelé l'une de ses cousines, qu'elle avait perdue de vue depuis plusieurs années. A l'autre bout du fil, cette dernière s'est montrée moqueuse: «Tu n'as pas d'amis, ou quoi?»
Face à mon propre sentiment de solitude après mon déménagement à Portland, une pensée m'a souvent traversé l'esprit. «Si j'étais quelqu'un de plus intéressant, je ne serais pas seule».
«Avouer sa solitude, c'est avoir l'impression de porter un S majuscule sur le front, marqué au fer rouge», explique John T. Cacioppo, qui étudie l'impact de la solitude et de l'isolation sociale sur la santé à l'Université de Chicago.
Il me raconte avoir ressenti un grand sentiment d'embarras lors d'un voyage en avion. Il avait un exemplaire de son propre livre entre les mains, et le mot «Loneliness» [«solitude» en anglais] était bien visible sur la couverture. Le chercheur dit avoir eu alors l'envie subite de retourner la jaquette du livre pour dissimuler la couverture. «Pour la première fois, j'ai compris ce que l'on peut ressentir lorsqu'on est seul au vu et au su de tous», explique-t-il.
L'an dernier, le Royaume-Uni a appris que l'un de ses acteurs favoris, Stephen Fry, avait tenté de se suicider. Ce dernier a alors rédigé un billet sur son blog pour évoquer son combat contre la dépression. De tous les maux qui l'affligent, la solitude est selon lui le plus redoutable:
«Isolé? Pas un jour ne passe sans que je ne reçoive un carton d'invitation dans ma boîte aux lettres. Je serai dans la tribune royale pendant le tournoi de Wimbledon, et mes amis me proposent – sérieusement et généreusement – de les rejoindre dans le sud de la France, en Italie, en Sicile, en Afrique du Sud, en Colombie britannique et en Amérique cet été. J'ai deux mois pour commencer un livre, après quoi j'embarquerai pour Broadway, où je vais jouer dans Le Soir des Rois pendant plusieurs mois.
»Certes, je souffre d'un trouble bipolaire, mais lorsque je relis la phrase précédente, je me dis que je prends un traitement et que je ne suis pas réellement dépressif. Alors bordel de merde, de quel droit puis-je me plaindre d'être isolé, malheureux, délaissé? Je n'en ai pas le droit. Seulement, voilà: on ne me donne pas le droit d'échapper à ces émotions. Les émotions échappent au domaine du droit; on ne peut être investi ou privé du droit de ressentir quelque chose. En définitive, la solitude est le plus terrible et le plus contradictoire de tous mes problèmes.»
La plupart des gens savent qu'il est possible de se sentir seul quel que soit le nombre de personnes qui vous entourent, ce qui explique pourquoi la solitude peut toucher n'importe qui, même les plus célèbres d'entre nous. Quel que soit le nombre de vos adorateurs, si vous ne pouvez compter sur personne, si personne ne vous connaît vraiment, vous vous sentirez forcément isolé.
Le nombre des personnes que nous connaissons ne constitue pas le meilleur outil de mesure des rapports humains. Nul besoin d'avoir un entourage fourni pour être satisfait sur le plan social. Selon Cacioppo, c'est la qualité qui importe, pas la quantité. La clé du bonheur? Plusieurs personnes sur lesquelles nous pouvons compter, et qui peuvent compter sur nous en retour.
Il faut agir
La culture américaine est obsédée par l'obésité, elle cherche constamment à élaborer des stratégies permettant de lui barrer la route. Nous aidons les fumeurs à lutter contre leur addiction. Mais aucun médecin ne s'est jamais enquis de la qualité de mes interactions sociales. Et même si l'un d'entre eux l'avait fait, il n'aurait de toute façon pas pu me prescrire ce lien social qui me faisait défaut.
Le Danemark et la Grande-Bretagne consacrent désormais plus de temps et d'énergie à l'élaboration de solutions et à l'organisation d'interventions visant à sociabiliser les personnes isolées, et tout particulièrement les personnes âgées.
Lorsque nous nous sentons seuls, nous perdons le contrôle de nos impulsions et nous finissons par tomber dans ce que les chercheurs appellent «la dérobade sociale». Nous portons moins d'intérêt aux relations sociales, et notre instinct de conservation prend le dessus. Je suis passée par là à l'époque où le simple fait de parler à un autre être humain me paraissait impossible. Selon certains psychologues évolutionnistes, la solitude pourrait stimuler nos mécanismes de survie les plus primaires – combattre ou fuir. Nous restons en marge; étant incapables de savoir si les autres sont dignes de notre confiance, nous choisissons de les tenir à l'écart.
Dans l'une de ses études, Cacioppo a observé l'activité cérébrale de sujets isolés et non-isolés pendant leur sommeil. Les personnes souffrant d'isolement étaient beaucoup plus susceptibles d'être sujettes à des micro-éveils, ce qui permet de penser que leur cerveau reste à l'affût du moindre danger pendant la nuit. Une capacité qui a pu s'avérer utile à l'aube de l'humanité, lorsque nos ancêtres étaient séparés de leur tribu.
Si nous évitons de parler de la solitude, c'est peut-être aussi parce qu'il est particulièrement complexe d'en venir à bout.
Internet a-t-il renforcé cette isolation? Peut-être. Mais il pourrait aussi nous permettre d'en sortir. Cacioppo s'enthousiasme en évoquant des statistiques de sites de rencontre en ligne: elles montrent que les couples qui se sont rencontrés en ligne sont plus liés et sont moins susceptibles de divorcer que les groupes qui se sont rencontrés en dehors d'Internet. Si ces statistiques disent vrai, on est en droit de se dire que l'amitié pourrait elle aussi naître par ce biais. Ce qui aiderait ceux qui demeurent – par instinct – en marge de la société de revenir en son sein, forts de liens sociaux tissés sur la Toile.
Quant à moi, j'ai décidé de revenir vivre à New York.