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New york ici et maintenant
"New York, New Publics, nouvelle exposition au MoMA
En février dernier, le département d'architecture et de design du MoMA inaugurait une grande exposition sur la scène locale new-yorkaise, avec une douzaine de projets montrant à quel point les questions environnementales et sociales forgent une nouvelle génération d'architectes. On croyait les Etats-Unis incurables, les voici sur le chemin vertueux du réemploi, de la concertation et, plus largement, d'une architecture à forte valeur ajoutée sociale et écologique. Espazium s'est entretenu avec Evangelos Kotsioris, co-commissaire de l'exposition (avec Martino Stierli, et Paula Vilaplana de Miguel).
Evangelos Kotsioris: L'exposition "New York, New Publics" fait partie d'une nouvelle série que nous appelons "Architecture Now". Il s'agit d’un rendez-vous périodique destiné à présenter l'architecture contemporaine et les idées novatrices susceptibles d'avoir un impact sur les disciplines de conception au sens large. Pendant la pandémie, il y a eu une grande discussion à New York sur la façon dont nous pouvions coexister dans les espaces partagés extérieurs. L’organisation de la vie quotidienne est devenue l'objet d'une réflexion et le sujet d'une réélaboration. Simultanément, nous avons découvert toute une série de nouvelles études et de discours sur l'aspect public de l'architecture et les nouvelles formes de mise en commun. Ces deux éléments ont fusionné pour coïncider avec la vague de mouvements sociaux qui a émergé avec la pandémie autour de l'inégalité raciale et, plus largement, de la justice sociale. Il est apparu clairement qu'il n'était pas possible d'ignorer toute cette fermentation et cette polarisation croisées et, en particulier, la manière dont elles affectaient les pratiques des jeunes architectes qui cherchaient à s’établir et se positionner. L'idée de New York comme laboratoire, associée au caractère public de l'architecture, s’est donc imposée très naturellement.
Nous avons ensuite mis l'accent sur le pluriel dans le titre. "Public" est à la fois un nom et un adjectif. Ainsi, le terme "publics" fait référence non seulement aux idées d'architecture publique, ou à la notion d'architecture en tant que préoccupation publique, mais aussi à la multiplicité des publics pour lesquels l'environnement bâti peut servir de commodité partagée. Nous voulions aborder une multiplicité d'approches: comment l'architecture peut-elle être publique aujourd'hui? Les douze projets de l'exposition interprètent et répondent tous à cette question d'une manière différente, allant du très pratique au plus métaphorique. Ensemble, ils dessinent une sorte de paysage de ce moment, l'architecture de l'ici et du maintenant.
Espazium: Comment le mode de vie américain devient-il durable? L'exposition donne quelques exemples. Mais comment aller au-delà des "bonnes intentions"? Comment faire face aux principales composantes de la ville américaine (habitat pavillonnaire, planification axée sur la voiture) qui ne sont absolument pas durables?
Il y a manifestement un débat beaucoup plus large sur la façon de remédier à l'héritage urbain du 20e siècle. Aujourd'hui, ce questionnement intervient à un moment où une part importante des infrastructures publiques des villes américaines commencent à vieillir et doivent être démolies, remplacées ou soigneusement restaurées. La plupart des jeunes architectes de l'exposition partent de la nécessité d'envisager de nouvelles réponses à ce défi. Ils explorent un mode de production différent pour l'architecture, qui puisse s’élaborer de façon critique en tenant compte de l’existant. On pourrait dire qu'ils rompent avec l'ancienne figure héroïque de l'architecte qui cherchait activement à remplacer l'ancien par le nouveau. Durant la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, les approches dominantes, modernes, de la rénovation urbaine ont souvent emprunté des métaphores médicales. Il s’agissait de retirer "chirurgicalement" les parties "cancéreuses" de la ville et de les remplacer par des tissus "sains". Bon nombre de jeunes architectes présentés dans cette exposition s'intéressent davantage au potentiel, voire à la beauté, de ce qui existe déjà. Ils le construisent, le multiplient, le redimensionnent et parfois même le réimaginent poétiquement plutôt que de le supprimer pour proposer quelque chose de complètement différent. Il s'agit là d'un changement générationnel important qui peut être observé dans de nombreux projets, tels que Only If's New Public Pool, qui propose une série d'interventions à petite échelle susceptibles d'étendre l'utilisation du réseau new-yorkais de plus de 64 piscines tout au long de l'année.
Le projet Timber Adaptive Reuse Theater de CO Adaptive semble être le résultat d'une approche très sensible, prudente et progressive. Je me demande si ce projet est représentatif de la réalité de la construction en bois en Amérique du Nord, et du fait qu'aujourd'hui encore, le bois est le matériau dont sont fabriquées la plupart des maisons américaines. Ce projet n'est-il pas trop orienté vers l'Europe, et donc moins représentatif de la réalité américaine en matière de bois?
Il faut peut-être commencer par dire que la ville de New York n'est pas représentative de l'ensemble des États-Unis. En ce qui concerne le bois, si l'utilisation de la structure à ossature bois est en effet assez développée à travers le pays, ici à New York, l'acier structurel est devenu particulièrement populaire au début du 20e siècle, même pour des structures plus petites. Le projet que vous mentionnez de CO Adaptive est une réutilisation adaptative d'une ancienne fonderie industrielle dans le quartier de Gowanus, à Brooklyn. Construite vers 1890, avant l'utilisation généralisée de l'acier, sa structure principale était faite de pin longleaf, un type de bois extrêmement solide utilisé dans les grandes structures de ce type. En fait, il était considéré comme le matériau structurel le plus solide avant l'acier et on le retrouve, dissimulé, dans de nombreux bâtiments de la ville. Ce qui relie la matérialité de ce projet à l'histoire des États-Unis est l’origine du pin à longues feuilles: Exploité sur les terres publiques en Virgine, Floride ou Texas, il était transporté en train vers les centres urbains, comme New York. En plus de rendre cette remarquable structure à nouveau visible, CO Adaptive l’a complétée avec de nouveaux éléments CLT(Cross Laminated Timber: panneau massif lamellé-croisé) construits à partir de bois exploité de manière durable. En fait, il s'agit du premier bâtiment commercial de New York à utiliser le CLT pour sa structure. Le projet a donc une dimension éducative pour les autres générations d'architectes, très sceptiques quant à l'utilisation du CLT pour de grandes structures. Ce projet contribue à montrer le potentiel du CLT et à dissiper une partie de cette méfiance.
En ce qui concerne la rénovation participative de la New York City Housing Authority (NYCHA), l'autonomisation est-elle compatible avec le logement public? La rénovation peut-elle être source d'empowerment? Comment gérer le fait que l'habitant, en position de locataire, ne décide généralement pas de son environnement?
La façon dont Peterson Rich Office (PRO) a travaillé sur ce projet est particulièrement innovante. Ils appellent cela un répertoire de "solutions évolutives", plutôt qu’une conception unique. Alors que le projet a été initié par les architectes dans le cadre d'une bourse de recherche, il a évolué vers une collaboration réelle avec NYCHA. Actuellement, cette collaboration a impliqué un engagement actif avec 16 campus de logements publics différents, dont les directives proposées ont été basées sur plus de 100 réunions communautaires avec les habitants. PRO a développé une nouvelle méthode pour apprendre et comprendre ce que les résidents aimeraient voir changer dans leur complexe. Cet effort a inclus le développement d'un jeu de société qui permet de discuter, de planifier et de jouer simultanément. À bien des égards, ils utilisent des méthodes de conception participative déjà connues, mais qui ont rarement été utilisées dans les logements sociaux de la ville de New York. Ce qui est intéressant, c'est la diversité des propositions qui ont émergé d'un site à l'autre. Elles vont du très technique au plus social, de la modernisation des ascenseurs et des équipements de chauffage, de ventilation et de climatisation à l'aménagement d'espaces de socialisation, et c'est ce qui rend ce projet vraiment unique. Il s'agit d'une planification et d'une conception bottom up authentiques qui consistent en un kit d’outils pouvant être redéployés progressivement en fonction des besoins d'un groupe particulier. C'est important parce que ce type de logement social a toujours été perçu à partir d'une perspective aérienne. Les urbanistes et les architectes traçaient les contours sur une carte et dictaient la manière de remplacer d'énormes morceaux du tissu urbain, avec peu ou pas de concertation des personnes immédiatement concernées. Ce projet s'inscrit davantage dans une perspective de terrain. Il prend beaucoup plus de temps car il est toujours plus difficile de concilier tous les souhaits pouvant être formulés. Mais ce faisant, il crée des projets beaucoup plus réactifs qui peuvent être adoptés et ainsi améliorer la vie d'un New-Yorkais sur 16 qui vit aujourd'hui sur les lotissements de la NYCHA.
La conception architecturale orientée vers les communautés est une approche que les pratiques architecturales d'avant-garde aux États-Unis parviennent à aborder de manière de plus en plus pertinente. Contrairement à la durabilité, qui est bien trop souvent iconique. Cela signifie-t-il que le changement viendra plutôt d’une perspective sociale?
Il y a toujours eu des exemples de pratiques orientées vers la communauté, mais ce sont peut-être les outils permettant de partager des informations et d'apprendre les uns des autres qui ont le plus fait évoluer les esprits et les pratiques. Les médias sociaux ont radicalement modifié la manière dont nous entendons et, espérons-le, dont nous prêtons attention aux opinions des autres. De nombreux jeunes designers et architectes ont voulu s'engager dans des projets ayant une dimension sociale, liés à la ville et à ses communautés. Malheureusement, il y a encore trop peu d'espace pour ce type de travail pour qu'il puisse être pleinement reconnu. Il y a très peu de concours allant dans ce sens, et les logements sont encore principalement produits par des promoteurs privés. En l'absence de commandes de ce type et plus généralement d'un cadre permettant aux architectes d'orienter leur travail vers des questions publiques, de nombreux concepteurs lancent des projets pour simplement créer cet espace où l'engagement avec les communautés locales et les quartiers peut être rendu possible. Cette approche connaît aujourd’hui un regain d'intérêt après avoir connu une brève "période dorée" à New York au début des années 1970, lorsque des infrastructures publiques à petite échelle ont été confiées à certains des meilleurs architectes du pays. L'idée que l'architecture doit permettre aux citoyens et citoyennes d'exercer leur "droit à la ville" fait heureusement son retour, imprégnée d'une ambition et d'un pragmatisme renouvelés, exprimant une nouvelle compréhension de ce que la figure de l'architecte peut et doit apporter à la vie civique. Dans des projets tels que TestBeds de New Affiliates et Samuel Stuart-Halevy ou New Public Hydrant de Agency-Agency et Chris Woebken Studio, l'architecte joue davantage le rôle d'entremetteur, ou d'inventeur, d'un système de conception open source, plutôt que celui de créateur d'un croquis rapide et génial. J’aime à penser qu’à l’avenir ces attitudes feront partie intégrante de la profession et de la pratique architecturale, plutôt que d'être mentionnées comme des bizarreries de notre époque. Nous espérons que l'exposition de certaines de ces initiatives louables au MoMA rendra visible la valeur que le design et l'architecture peuvent ajouter aux espaces partagés de la ville. C'est une façon de reconnaître ces efforts et d'espérer que d'autres pratiques suivront.
Architecture Now: New York, New Publics
19 février 2023 – 29 juillet 2023
La version originale de l’entretien (en anglais) peut être lue ici: version anglaise