Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07272.jsonl.gz/1343

On se soucie davantage de la provenance des tapis d'orient que de celle des scalpels ou des ciseaux chirurgicaux. A tort semble-t-il. Mahmoud Bhutta, un ORL londonnien, a enquêté sur la filière des instruments chirurgicaux (BMJ 2006; 333:297-9). Il montre qu'une partie du matériel utilisé dans le monde industrialisé est fabriqué en Asie dans des conditions extrêmement précaires, parfois par des enfants.L'essentiel de la production mondiale d'instruments chirurgicaux en acier inoxydable se concentre dans cinq régions : Tuttlingen (Allemagne), Sialkot (Pakistan), Penang (Malaisie), Debrecen (Hongrie) et Varsovie (Pologne). Même les données les plus rudimentaires trahissent la différence entre les sites industrialisés et les autres. Avec une main d'uvre de 6000 personnes, Tuttlingen alimente deux tiers du marché. Alors qu'à Sialkot, 50 000 ouvriers produisent un cinquième seulement des instruments vendus dans le monde.C'est sur ce dernier site que Bhutta a concentré son enquête. Pour réduire leurs coûts, les producteurs de la région sous-traitent la fabrication auprès de petits ateliers indépendants, voire à des travailleurs à domicile. Ils ne réalisent eux-mêmes que les finitions et le contrôle de qualité.La plupart de ces producteurs pakistanais n'ont pas les moyens de distribuer eux-mêmes leurs produits en Europe ou aux Etats-Unis. Ils dépendent d'intermédiaires basés pour la plupart à Tuttlingen, lesquels commercialisent les instruments avec des marges «considérables». Selon Bhutta, la fabrication d'une paire de ciseaux chirurgicaux de qualité revient à 1 $ au Pakistan. La même paire est vendue à 1.25 $ à l'intermédiaire européen et sera écoulée à un prix de l'ordre de 80 $ à l'utilisateur final.L'industrie séculaire des instruments tranchants au Pakistan elle trouve son origine dans l'artisanat des épées du Pendjab au XVIIe siècle subit des pressions croissantes. Dernier exemple en date : les Etats-Unis exigent depuis 1994 que tout instrument chirurgical importé réponde à des normes de qualité internationales, exemple suivi depuis par l'Europe. Pour survivre, les producteurs de Sialkot ont bien dû appliquer ces normes. Mais au lieu de renforcer leur position, ces efforts les ont fragilisés. Auparavant, les importateurs de Tuttlingen avaient généralement «leur» producteur pakistanais attitré, afin de contrôler la qualité de la production. Maintenant que tous les producteurs respectent les mêmes standards, ces relations de partenariats durables sont abandonnées au profit de contrats ponctuels.Les pressions exercées sur les producteurs locaux se reportent finalement sur les petits sous-traitants. Mahmood Bhutta décrit bien ce réseau enchevêtré d'ateliers rudimentaires, spécialisés dans l'une des étapes de la fabrication ; la multitude des ouvriers payés à la pièce, gagnant 2 $ par jour sans aucune protection ; les 7700 enfants qui feraient partie de cette main d'uvre oubliée.Pour l'auteur, pas question pour autant de boycotter les instruments fabriqués en Asie, ce qui appauvrirait encore davantage les populations concernées. Il préconise au contraire de développer dans le domaine des fournitures médicales les mêmes efforts de commerce équitable que dans d'autres secteurs. Et comme dans d'autres secteurs, le pouvoir du consommateur final, le médecin européen, n'est pas nul.