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La petite histoire des mots
Individualisme
Georges Pop | La semaine dernière, à Berne, une manifestation non autorisée a réuni quelques milliers d’individus hostiles aux mesures sanitaires. Pour protéger le Palais fédéral de certains assaillants très déterminés, la police a du recourir à un canon à eau, et fait usage de balles en caoutchouc, ainsi que de gaz irritant. La Suisse n’est pas un cas isolé : en France et aux Etats-Unis, par exemple, des manifestations, parfois violentes, rassemblent régulièrement des antivax qui disent craindre pour leurs libertés. Certains sociologues voient dans ces manifestations une montée de l’individualisme qui, disent-ils, constitue une menace pour la démocratie. Voilà qui nous amène au terme « individualisme » qui est relativement récent. Il est, en effet, entré dans les dictionnaires de la langue française en 1834. Cependant, il est attesté, pour la première fois, dans un article publié par Pierre-Isidore Rouen, en 1825, dans le journal Le Producteur, un hebdomadaire consacré à l’industrie, aux sciences et aux beaux-arts. Avocat et juriste, Pierre-Isidore Rouen était un fervent partisan du Saint-Simonisme, une doctrine, élaborée par le conte de Saint-Simon quelques décennies plus tôt, qui prône l’effacement du politique au profit d’une industrie, au sens large, portée par l’esprit d’entreprise d’une aristocratie de talent et non de naissance. Ce mot est évidement issu du substantif « individu », dérivé lui-même du latin « individuus », qui signifie indivisible ou inséparable. Il est intéressant de relever que l’emploi de ce néologisme s’est d’abord déployé dans le discours des adversaires de l’individu, pour qui la volonté d’indépendance personnelle constituait une menace pour le lien social et la cohésion de la communauté. Mais des usages plus positifs du terme se développèrent, chez certains auteurs, dès la seconde moitié du XIXe siècle. Philosophiquement, l’individualisme place l’individu au centre de la société et défend son autonomie par rapport aux groupes sociaux, qu’ils soient laïcs ou religieux. Politiquement, il accorde la primauté de l’individu, soutient la seule initiative privée et milite pour un rétrécissement du rôle de l’Etat. Par sa nature même, il s’oppose à l’étatisme, au nationalisme, au socialisme, au collectivisme, ainsi qu’au communisme. Mais il peut aussi s’opposer à la démocratie lorsque celle-ci prend licitement des décisions jugées contraires aux intérêts individuels, fussent-ils très minoritaires. Selon l’écrivain et académicien français Jacques de Lacretelle, « une démocratie ne vaut et ne dure que si elle sait constamment refondre dans la communauté nationale l’individualisme qu’elle fait naître ». De nos jours, ce terme est souvent utilisé de manière péjorative, comme synonyme d’égoïsme, pour caractériser des personnes qui ne vivent que pour elles-mêmes, en s’affranchissant de tout devoir de solidarité. Lorsqu’il l’évoque, l’auteur et politologue français d’origine algérienne, Adil Mesbahi, se montre d’une grande sévérité. Selon lui, « l’individualisme nourrit la peur, alors que la solidarité nourrit l’espoir ». Adil Mesbahi est aussi l’auteur de cette citation remarquable : « Tous les deux rendent aveugle, mais à choisir, je préfère par l’amour que par la haine ».