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Les variations périodiques des glaciers des Alpes
Les variations périodiques des glaciers des Alpes Par le Professeur Dr F.A. Forel de Morges ( Section des Diablerets ).
( Septième rapport. 1886.l ) XXVII. Périodes et phases dans les variations des glaciers.
Les glaciers varient de volume suivant une périodicité irrégulière, dont la durée compte par dixaines d' années. Le phénomène le plus apparent de cette variation est la variation de longueur des glaciers de Ier ordre; pendant une série d' années le glacier s' al, pendant une série d' années il se raccourcit. Tel est le fait bien évident, entrevu depuis longtemps, aujourd'hui généralement constaté; les observations récentes, que nous avons résumées dans nos rapports successifs des sept dernières années, nous permettront de mieux l' apprécier et de le juger.
Une question se pose avant tout devant nous: Quel est l' état normal du glacier? Est-ce une dimension moyenne, est-ce la dimension maximale, est-ce l' état extrême de réduction?
Suivant le point de vue auquel nous nous plaçons, nous sommes portés à choisir l' une ou l' autre de ces réponses.
Si nous sommes des géographes, des cartographes, qui voulons représenter pour le mieux l' état du pays, nous chercherons à figurer une dimension moyenne, intermédiaire entre le plus grand et le plus faible développement. Quelque chose d' analogue à ce que nous calculons pour les lacs quand nous discutons leur niveau moyen; nous prenons la moyenne arithmétique des hauteurs journalières des eaux pendant la période pour laquelle nous possédons des observations comparables, et nous en déduisons l' altitude moyenne de la nappe du lac. Une dimension moyenne des glaciers serait évidemment ce que le géographe désirerait figurer; ce n' est cependant pas ce qu' il représente en général dans ses cartes; par suite des nécessités techniques, il dessine le glacier tel qu' il apparaît au jour même du lever géodésique sur le terrain; s' il a soin d' en noter la date, l' historien des glaciers saura peut-être préciser si cette époque correspondait à des dimensions maximales, minimales ou moyennes.
Si nous sommes des aubergistes, ou des guides, notre industrie utilise les glaciers comme l' une des grandes attractions de la contrée; nous considérons comme normal l' état dans lequel le glacier apparaît le plus à son avantage, est le plus beau, le plus facilement abordable, a le plus grand développement. A ce point de vue la réduction des glaciers est une diminution dans la valeur du capital exploitable; la moraine profonde qui apparaît à la place où le glacier disparaît soulève les protestations du touriste-amateur, et par conséquent navre l' hôtelier qui ne demande que la satisfaction de ses voyageurs; les périodes de recul des glaciers sont des années d' inquiétude et de soucis; on se demande, comme il y a dix ans, si les glaciers ne vont pas disparaître, et si les Alpes ne sont pas menacées de perdre les monuments de la nature qui leur donnent le plus de charme et d' intérêt. Si nous sommes des bergers des Alpes, qui demandons aux pâturages une herbe abondante et savoureuse, et par suite à l' été un climat chaud et doux, qui voulons faire parcourir à notre bétail les moraines -et les flancs des montagnes, les années de grand développement des glaciers, de grand enneigement des Alpes, sont pour nous des années de misère. C' est alors que l' été est court et mauvais; c' est alors que les avalanches balayent les croupes inclinées; c' est alors que les moraines et parfois les forêts sont envahies par la masse irrésistible des glaciers; c' est alors que se forment les lacs temporaires des Alpes qui inonderont la vallée lorsque le barrage du glacier cessera de retenir les eaux ( catastrophes de Bagne et de Mattmarkc' est alors que les glaciers descendent en avalanche, lorsqu' ils arrivent sur la croupe de rochers polis où ils ne peuvent plus se maintenir en adhérence ( catastrophe de Randa ). La période normale, la période heureuse, est celle où les neiges et les glaciers sont le plus petits; la période anormale, les années douloureuses, sont celles où les glaciers et les neiges sont en développement progressif- Suivant donc le point de vue auquel nous nous plaçons, nous prenons une base différente pour la considération de ces événements naturels.
Quel sera notre point de vue à nous naturalistes et physiciens? Comment comprendrons-nous le grand phénomène que nous étudions? Ici encore nous prendrons une position différente suivant les idées théoriques qui nous guident.
Quand, il y a dix ou vingt ans, l'on regardait la température, la chaleur de l' été, comme le grand facteur régissant immédiatement les variationsglaciaires, on était porté à considérer comme état exceptionnel le développement extraordinaire de cette chaleur; on parlait des grandes périodes de retraite comme étant un état anormal dû à une trop grande élévation de la température; on citait d' autre part les années 1816—1817, comme étant des années anormales, où les glaciers avaient pris un accroissement abusif par le fait d' une trop grande humidité, d' un trop grand froid des étés. La base que l'on prenait, et que inconsciemment on considérait comme l' état normal, était un état moyen de grandeur des glaciers, se rapprochant peut-être plus de l' état maximal que du minimum.
Notre point de vue actuel est fort différent. Nous avons établi1 ) que le facteur immédiat, dominant, des variations glaciaires est, non pas l' ablation dépendant de la température, mais la vitesse d' écoulement du glacier; nous constatons que pendant une série d' années cette vitesse s' accélère et devient considérable, qu' elle dépasse sur le front du glacier la valeur de l' abla, et que par conséquence le glacier s' allonge; que pendant une autre série d' années cette vitesse se ralentit, devient nulle ou presque nulle à l' extrémité inférieure, et que, l' ablation venant à prédominer, le glacier se raccourcit. Toutes les observations et constatations, faites depuis que j' ai énoncé cette vue théorique en 1880, en ont confirmé la justesse.1 ) Si l'on a longtemps hésité sur l' explication des variations des glaciers, c' est que l'on les étudiait surtout dans les Alpes suisses, où ces variations sont en général très modérées et peu rapides; les faits et les lois y sont peu apparentes et mal évidentes. Notre interprétation actuelle se base au contraire sur l' étude des glaciers les plus actifs, de ceux qui qu' à présent étaient considérés comme des exceptions par leurs allures violentes et démesurées. Le Defdoraki dans le Caucase, le Vernagt dans l' Oetzthal des Alpes autrichiennes, ont des variations d' une intensité extrême, d' une rapidité extraordinaire; on les regardait comme demandant des explications spéciales. Mais l' obser des dernières années nous a appris à les relier par des exemples certains aux autres glaciers à marche plus tranquille, et au lieu d' y voir des exceptions, nous sommes disposés à les considérer comme des types, où les faits apparaissent dans leur plus beau développement. Si à côté du Defdoraki et du Vernagt nous étudions le glacier de Zigiorenove de la vallée d' Hérens, celui des Bossons de Cha-mpnix, le glacier de Fée inférieur de la vallée de Saas, le glacier de Grindelwald supérieur, etc., nous obtenons une série graduelle et non interrompue qui nous conduit aux glaciers à allures tranquilles, puis à ceux à allures paresseuses. Le phénomène de la variation des glaciers diffère énormément dans la rapidité et dans l' étendue des mouvements; mais il est partout de même nature. C' est donc dans ses exemples les plus saillants, les plus actifs, qu' il doit être étudié pour être le mieux compris et défini.
Prenons donc le glacier de Vernagt et résumons l' histoire de l' une de ses variations périodiques, de la dernière, la mieux connue.Vers 1840 le glacier, qui depuis 1825 était en état de diminution, commença à se gonfler, à s' étendre, à s' allonger. L' ac d' abord peu rapide s' accéléra petit à petit; en cinq années le glacier s' allongea de 1300 m; en juin 1845 il venait battre la Zwerchwand, paroi de la montagne opposée au débouché du vallon de Vernagt dans la vallée principale. La vitesse d' écoulé ment était énorme, et dans les derniers jours le front s' avançait de plus de 10 m en 24 heures. Pendant trois ans encore la coulée du glacier fut considérable, et la masse de glace qui s' accumulait et barrait le Rofnerthal augmentait toujours. Mais vers 1848 l' écoulement de glace s' arrêta, le glacier cessa de descendre avec cette impétuosité abusive, et devint immobile ou à peu près. On vit alors la langue de glace fondre sur place; attaqué par l' ablation de l' été d' une part, n' étant plus d' autre part renouvelé par un apport équivalent de glace, le glacier diminua, s' affaissa, se rétrécit, se raccourcit, et cela d' une manière continue depuis 1848, tellement qu' aujour il est rentré dans ses dimensions primitives; une superficie de 157,8 hectares, envahie par la glace en 1845, était mise à nu en 1883 ( E. Richter ), et le vallon de Vernagt est à présent complètement libre de glaces. La phase de croissance a duré 8 ans environ, de 1840—48; la phase de décroissance près de 40 ans, et elle continuera jusqu' à ce qu' une nouvelle crue se dessinant, une nouvelle période intervienne dans l' histoire de ce glacier.
Des crues analogues du Vernagt sont connues vers 1600, 1677, 1772, 1822 et 1845.
Le glacier du Defdoraki au pied du Kazbeck dans le Caucase, a des allures encore plus rapides; on le voit s' allonger progressivement comme tout autre glacier, apparaître au haut de la gorge, puis tout à coup descendre en masse, en avalanche de glaces, de boue, de pierres et d' eau, qui en quelques minutes remplit le vallon du Defdoraki, barre la vallée du Terék, 15 détruit la route stratégique, etc. Puis la masse s' arrête, et elle emploie des années à fondre sur place. Des événements de ce genre ont eu lieu en 1776, 1785, 1808, 1817 et 1832. En 1842, 1855 et 1867 le glacier montra des signes d' accroissement, mais l' ava n' eut pas lieu.
L' exemple du Defdoraki nous amène à celui du Biesgletscher qui forme une véritable avalanche de glaces; tombant des flancs du Weisshorn et arrivant au fond de la vallée de St-Nicolas, près de Randa, il y a causé les catastrophes de 1636 et de 1819.
Ce sont là les cas extrêmes de rapidité et de violence. C' est l' avalanche de glace comparable à l' avalanche de neige; l' une et l' autre s' éboulent lorsque la surcharge des masses supérieures domine et rompt les adhérences.
Le cas du Vernagt est moins brutal; ce n' est plus une avalanche, c' est une coulée de glace; la coulée est encore rapide, nous avons dit jusqu' à dix mètres par jour; elle s' étend fort loin, le glacier s' allonge de plus d' un kilomètre, et s' allongerait bien plus bas s' il ne venait battre contre la Zwerchwand. Avec des allures plus actives c' est un fait analogue à ce que nous voyons fréquemment dans nos glaciers. Pour nous qui avons assisté dans ces dernières années à la marche descendante du Zigiorenove, du glacier de Fée, du glacier supérieur de Grindelwald, qui avons lu la description de la crue du glacier des Bossons, nous y retrouvons les mêmes caractères que dans la descente du glacier de Vernagt. Partout c' est une coulée de glace.
Une comparaison fera mieux comprendre notre interprétation actuelle. On peut comparer le glacier à un de ces fleuves africains qui descendent des montagnes et vont se perdre dans les sables du désert. Quand survient une inondation à la suite de la saison des pluies, la masse d' eau charriée par le torrent descend avec impétuosité, remplit le lit, avance dans la plaine en prolongeant le cours du fleuve jusqu' à ce que l' évaporation dans l' atmosphère, l' absorption dans les couches perméables du sol, et enfin la diminution de l' alimentation de la source dans la saison sèche, mettent une limite à l' allongement de la rivière; pendant un temps le fleuve s' avance ainsi plus loin dans la plaine, puis pendant un autre temps il se raccourcit en laissant à sec son lit jusqu' à ce qu' une nouvelle inondation ramène en avant l' extrémité terminale du cours d' eau.
Il en est de même du glacier. Sous la poussée causée par l' augmentation d' épaisseur de ses névés il subit un accroissement d' épaisseur, de largeur et de vitesse qui représente une augmentation de débit, une crue: L' augmentation de débit entraîne un accroissement de longueur.
Il y a quelques différences entre les deux ordres de phénomènes: Le glacier est un fleuve d' une substance très peu fluide et non un fleuve de liquide; la vitesse d' écoulement y est beaucoup plus lente, l' allongement est moins rapide, la retraite dans la phase de fusion sur place se prolonge beaucoup plus longtemps. Enfin l' accroissement du débit, qui se développe après les longues périodes de grand enneige- ment des montagnes, ne se répète qu' à des intervalles séparés par des dixaines d' années ou des fractions de siècle, au lieu de survenir chaque année comme les crues des fleuves tropicaux. Ce qui dure quelques jours, quelques semaines, ou quelques mois dans les fleuves du désert, demande des dixaines d' années dans les inondations des glaciers alpins.
Toujours est-il que les variations périodiques des glaciers peuvent et doivent se comparer à des crues. Ce sont des crues temporaires du fleuve de glace. La crue est très apparente dans certains glaciers qu' on peut dire très sensibles ( Vernagt, Zigiorenove, Bossons, etc. ), elle l' est moins dans d' autres glaciers de 1er ordre; elle l' est en général très peu dans les glaciers du IIme ordre. Mais malgré ces différences d' allures c' est toujours un phénomène de même nature.
Crue, coulée, avalanche, c' est toujours un fait temporaire d' accroissement du débit sur la section du corps en mouvement. La partie active du phénomène est la crue, la partie passive est la décrue. Par conséquent le début de la période coïncidera pour nous avec le commencement de la phase de crue, et sa fin avec la fin de la phase de décrue.
Cela étant établi, j' essaierai de formuler dans des termes précis les différents détails du phénomène.
J' appelle une " période dans l' histoire du glacier l' ensemble des faits qui se développent entre deux minimums successifs de dimensions. La période commence par la crue du glacier et se termine par sa décrue.
Dans chaque période je distingue deux phases:
Une phase de crue.
Une phase de décrue.
Analysons rapidement une période avec ses deux phases afin d' en préciser les caractères et les époques principales.
Le glacier a pendant longtemps été en diminution; il s' est raccourci, il s' est aplati, il s' est réduit comme nous l' avons observé dans les dix ou vingt dernières années sur tous les glaciers des Alpes. A un moment donné il apparaît des phénomènes de croissance, symptômes précurseurs d' une nouvelle période; ces signes d' activité ne se montrent pas tous simultanément; ils se développent successivement. Ce sont dans leur ordre probable d' apparition:
a. Accroissement d' épaisseur du névé.
b. Accroissement d' épaisseur du glacier, se manifestant progressivement du haut en bas du cours du glacier, d' abord dans les régions supérieures, puis dans les régions inférieures.
c. Accroissement de largeur du glacier, accompagnant l' épaississement, et se développant comme lui du haut en bas; établissement de nouvelles moraines latérales, refoulement des anciennes moraines.
d. Allongement du glacier, création d' une nouvelle moraine frontale qui est repoussée en avant.
L' allongement du glacier est le symptôme qui apparaît en dernier lieu; les autres phénomènes, accroissement d' épaisseur et de largeur, précèdent notablement, de plusieurs années parfois, le moment où le glacier commence à s' allonger; ces phénomènes préparatoires qu' on peut réunir sous le terme de prodromes, sont donc en réalité le commencement de la période, et si l'on pouvait en noter avec exactitude l' apparition, ce serait à eux que nous devrions nous adresser pour fixer le début de la période. Mais ils sont souvent difficiles à observer, tandis que le commencement de l' allongement du glacier est très évident; le moment où le glacier, qui pendant si longtemps était en retraite, se met à reporter en avant son front, frappe vivement les intéressés, et guides, montagnards et naturalistes le signalent sans difficulté, C' est donc une époque très commode dans la pratique, et je la note comme l' une des époques principales recommandées à l' observation.
D' après cela la phase de crue se décomposerait comme suit:
Prodromes ou faits préparatoire de la crue: épaississement et élargissement du glacier.
Début de la période. Fin du minimum de longueur du glacier, commencement de l' allongement.
Phase de crue établie, série d' années pendant lesquelles le glacier augmente de volume dans toutes ses dimensions.
Tous les phénomènes d' accroissement de volume que je viens d' indiquer sont liés à une augmentation d' activité du glacier.
C' est une accélération de la vitesse d' écoulement qui cause l' épaississement, l' élargissement et l' allonge du glacier. Cette accélération de l' écoulement, qui n' est du reste autre chose qu' une augmentation du débit, une crue du fleuve glacé, se manifeste par de nombreux symptômes plus ou moins apparents:
état plus déchiré de la surface du glacier, ouverture et multiplication des crevasses, escarpement plus sauvage des cascades de glace, chute plus fréquente des séraes ou des pyramides de glace, avalanches de glace plus nombreuses là où le glacier est coupé par un précipice, bouleversement et remaniement des anciennes moraines, création de nouvelles moraines, bref, signes évidents du mouvement latent que l' ob sait discerner dans la masse en apparence immobile du glacier. Le véritable nom à donner à cette phase serait donc phase d' activité du glacier; ce nom sera pour nous synonyme de crue du glacier.
Les observations suffisantes nous font défaut pour apprécier la durée de ces divers temps de la crue. Nous avons cependant déjà quelques données.
Nous savons que la phase préparatoire de la crue, ce que j' ai appelé les prodromes, les faits qui indiquent l' activité commençante du glacier avant son allongement, peut durer plusieurs années. Des symptômes d' accroissement d' épaisseur dans les régions supérieures nous sont signalés sur plusieurs glaciers, longtemps avant le moment où l'on constate l' avan du front. Je ne citerai comme exemple que le cas du glacier inférieur de Grindelwald qui depuis 1882 donne des signes évidents de gonflement dans sa région moyenne ( voyez IVme rapport ) et qui d' après M. Strasser n' a pas encore commencé à s' allonger en 1886 ( voir plus loin dans le rapport actuel ).
Nous savons en second lieu que le début de la période, caractérisé par l' époque du minimum du gla- cier, ou par le commencement de l' allongement, varie d' un glacier à l' autre. Nous avons noté ce début en 1875 pour le glacier des Bossons et chaque année nous avons eu à annoncer le début de la période pour quelques nouveaux glaciers, tellement qu' en 1887, nous en connaissons une quarantaine en phase d' acti établie.
Quant à la durée relative de la phase de crue ou d' allongement, ou d' activité établie, nous n' avons pas encore les documents qui nous permettent de l' apprécier; les anciennes périodes de la première moitié du siècle nous sont trop peu connues; la période actuelle de crue générale n' a encore abouti pour aucun glacier à l' époque d' un maximum. Il me paraît probable que, dans les anciennes périodes, la crue a été moins longue que la grande phase de décrue de 1850 à. 1880; mais était-ce un fait accidentel ou bien sera-ce une loi générale? je ne puis encore me prononcer.
Je signalerai cependant deux observations précises.
La première se rapporte au glacier de Vernagt dans l' Oetzthal. J' ai analysé plus haut les phases-de sa dernière période, et j' ai montré que la crue avait duré beaucoup moins longtemps que la décrue. D' après, les Schlagintweit voici les dates approximative des anciennes périodes connues.1 ) Début de la crue.
Maximum.
Durée de la crue.
Durée de la décrue.
1599 1601 2 ans 76 ans.
1677 1681 4 „ 89 „ 1770 1777 7 „ 43 „ 1820 1825 5 „ 15 „ 1840 1848 8 „ 38 „ La durée de la décrue est très inégale d' une fois à l' autre; en tous les cas elle est beaucoup plus longue que celle de la crue.
La deuxième observation est celle qu' on lira plus loin sur le glacier du Sentis. D' après M. R. Billwiller, ce glacier aurait présenté une petite période après le minimum en 1875, une phase de crue, puis la phase actuelle de décrue. Sa période aurait commencé en même temps que celle du glacier des Bossons en 1875/76; et la première phase de la période serait depuis longtemps terminée, puisqu' on remarque des signes évidents de décroissance. Il peut donc y avoir des périodes de très courte durée.
Renvoyons à plus tard pour une généralisation sur ce sujet, quand nous aurons suffisamment de matériel d' observation.
Jjépoque du maximum, fin de la phase de crue, est une date facile à déterminer. Il arrive un moment, à la fin de la crue, où la glace cesse de pousser en avant la moraine frontale, où l' ablation de l' été écarte le front en arrière de la moraine et où le cheminement de l' hiver, en l' absence d' ablation, ne suffit plus à ramener la glace au contact de cette moraine. Ce moment peut être constaté avec précision à un ou deux ans près. C' est dans l' histoire du glacier une des dates les plus sures.
L' époque du maximum n' est pas simultanée pour les divers glaciers; c' est du moins ce que nous a appris notre enquête sur le début de la dernière grande période de retraite.1 ) La date approximative du dernier maximum a pu être établie pour 28 glaciers, et ces dates s' espacent de 1830 à 1871.
La phase de décrue ou phase de repos est, d' après l' expérience des 50 dernières années, des plus évidentes et des plus manifestes. Après avoir pendant la crue montré tous les signes d' une grande vitesse d' écoule, d' un débit considérable, d' une forte activité, le glacier ralentit sa vitesse au point de s' arrêter complètement dans son extrémité terminale ( glacier du Rhône, glacier d' Arolla ), il devient relativement immobile et sa masse ne s' alimentant plus suffisamment, il se détruit sur place, attaqué qu' il est par la chaleur de l' été. Le glacier cesse de s' accroître, puis il décroît; il cesse de presser contre les moraines, puis il s' éloigne d' elles; il diminue de longueur et son front se recule vers le haut de la vallée; il diminue de largeur, d' épaisseur, il se réduit dans toutes les dimensions. En même temps les signes de mouvement s' effacent; le glacier s' affaisse sur lui-même; les crevasses se ferment et leurs bords se soudent; les aiguilles de glace s' émoussent, les aspérités s' égalisent. Autrefois vivant, le glacier tend à devenir un glacier mort. C' est un immense bloc de glace qui se dissocie et fond sur place.
. ' ) Voir Jahrbuch des S.A.C. XVII, 324. Bern 1882.
N' allons cependant pas trop loin. Dans la phase de repos le glacier n' est pas absolument immobile; il ne l' est que relativement. Les observations du glacier du Rhône dans les années 1874—1886, pendant lesquelles le glacier était en décrue manifeste, ont prouvé que la vitesse d' écoulement pouvait être encore considérable dans les profils supérieurs, au-dessus de la cascade de glace, tout en étant réduite à zéro dans les profils inférieurs. Tout nous indique un ralentissement dans les phases de décrue, une accélération dans les phases de crue; mais quelle est la valeur numérique de ces différences? nous ne le savons pas encore. Si la brillante série d' études que le C.A.S. a inaugurées sur le glacier du Rhône peut se continuer encore quelques années, nous verrons probablement, quand le glacier aura recommencé une nouvelle période et reprendra son activité, la vitesse d' écoule s' accélérer dans les divers profils; nous obtiendrons ainsi les données précises qui nous manquent encore absolument.
La phase de décrue, de repos' ou de dissolution peut durer fort longtemps. Dans la dernière période, que de nombreuses observations nous ont suffisamment fait connaître, nous avons plusieurs exemples certains qui nous la montrent se prolongeant pendant vingt, trente, quarante ans et plus.
— En résumé, j' établirai les six définitions suivantes:
La période est l' ensemble des faits qui se développent dans une crue du glacier et dans la décrue qui lui succède. Le début de la période a lieu à l' époque des premiers symptômes d' allongement, par conséquent à la fin du minimum.
Les prodromes de la crue sont les symptômes d' épaississement, d' élargissement et de plus grande activité qui précèdent l' apparition de l' allongement.
La phase de crue établie commence avec l' allonge apparent du glacier et se termine à l' époque du maximum.
La phase de décrue est un stade de repos, pendant lequel le glacier presque immobile, se dissociant sur place, se rétrécit dans toutes ses dimensions.
Li' époque du minimum est la fin de la phase de décrue; elle précède immédiatement l' allongement du glacier; c' est le début de la période.
h' époque du maximum est la fin de la phase de crue; elle précède la phase de décrue.
Le seul point difficile à apprécier est le début de la période. En effet les prodromes de la nouvelle période apparaissent à la fin de la phase de décrue de la période précédente; à ce moment les deux périodes empiètent' l sur l' autre, le glacier étant en crue dans ses régions supérieures, en décrue dans son extrémité terminale.Vu la difficulté de préciser les premiers signes des prodromes dans le haut du glacier, vu la grande facilité de constater l' époque du minimum, je me décide à choisir pour l' époque principale qui sépare les deux périodes, le minimum soit la fin du raccourcissement et le commencement de l' allongement du glacier.
Les variations périodiques des glaciers des Alpes. 237 XXVIII. Chronique des glaciers, 1886. I. BASSIN DU RHONE.
Vallée de Conches. Glacier du Rhône. Le rapport de l' ingénieur L. Held sur sa campagne de mensuration de 1886 nous donne les faits suivants qui intéressent notre étude:
Le front du glacier a continué à reculer; la surface de la moraine profonde dégagée de glace de 1885 à 1886 est de 6300 m2. La partie terminale du glacier se gonfle manifestement et fait prévoir une reprise prochaine de l' allongement.
Les nivellements des profils transverses ont montré un accroissement de l' épaisseur moyenne sur toute la longueur du glacier, à l' exception du profil vert.
Profil vert1,986 m „ jaune0,280 m „ rouge0,941 minférieur du Thäli. .1,011 ' "
du grand névéO,770msupérieur du Thäli. .1,484 m. „ du grand névéj- 1,932 m Enfin M. Held signale une forte diminution des neiges dans la région inférieure, au-dessous de 2300 À 2500 "; au contraire un fort enneigement dans les régions supérieures, et un abaissement considérable de la ligne du névé qui est descendue de 1700 m environ en distance horizontale sur la position de l' année précédente.
Vallée de Saas. Le glacier d' Allalin faisait pont sur la Viège qui coulait par dessous, au mois d' août 1886 ( H. Schepeler, Francfort ); le 5 septembre 1 » front du glacier s' arrêtait au torrent ( A. Koch, Morges ).
Le glacier de Fée inférieur a avancé en 1884—86 de 50 m environ ( H. Schepeler ), en 1885—86 de 20 m environ ( A. de Torrente, Sion ). Il a beaucoup avancé en 1886 et s' est considérablement épaissi ( M6lle Cl. Imseng, Fée ).
Vallée de St-Nicolas. En 1886 le Gomer reste stationnaire ( Fr. Schrader, Paris ). Le glacier est encore immobile par son extrémité inférieure; il augmente d' épaisseur dans les hautes régions ( Joseph Taugwalder, Zermatt ).
Le glacier de Findelen est invariable dans sa longueur, mais il augmente d' épaisseur en haut ( J. Taugwalder ).
Le Furggen est immobile en 1886 ( Fr. Schrader ).
Gabelhorngletscher, affluent du Trift, en croissance en 1886 ( J. Taugwalder ).
Biesgletscher augmente ses chutes de glaces; „ il se rétrécit dans sa partie supérieure. " ( A. de Torrente. ) Vallée de Turtmann. Glacier de Turtmann en grande diminution. 1886. ( H. Correvon, Genève. ) Vallée d' Anniviers. Notes de M. H. Correvon. „ Glacier Durand ou de Zinal en raccourcissement considérable, de 2 kil. environ 1861—86. Le mélèze et l' arolle croissent sur le lit du glacier mis à nu.
„ Glacier de Moming en grand recul. D' après E. Peter, Zinal, et A. Gos, Genève, il avancerait sur son côté gauche et reculerait sur son côté droit. Il serait ainsi au commencement d' une nouvelle période.
Les variations périodiques des glaciers des Alpes. 2391 „ Dans le grand cirque entouré par le Tounot, le Roc de Budry et les Becs de Mava, il y avait autrefois un glacier, dont une grande moraine est l' indice évident; il n' y reste plus qu' un névé en entonnoir,, encaissé entre les deux pointes du Roc de Budry^ La végétation de ce cirque appartient à la flore première colonisatrice, celle qui s' installe en premier lieu sur les moraines et y prépare le sol pour d' autres plus gourmandes.
„ Au nord du Tounot il y a les restes d' un glacier, autrefois beaucoup plus important; on le parcourt aujourd'hui sans difficulté et l'on n' y trouve plus de crevasses.
„ Glacier du Pas du Bœuf. En 1865 il y avait encore entre le Pas du Bœuf et le Meiden-Pass un véritable glacier avec crevasses, et un petit lac à la base de la moraine. Plusieurs bergers se souviennent de l' avoir traversé il n' y a pas plus de vingt ans. Aujourd'hui le lac est à sec une partie de l' année; il n' y a plus traces de glacier et la neige y disparaît à la fin du mois d' août.
„ Glacier de la Bella-Tola en grande réduction. En 1854 il atteignait le sommet de la pointe méridionale ( 3090™ carte Dufour ). Il suivait alors l' arête qui relie les deux sommets et s' appuyait tout le long de la crête de la montagne jusqu' au sommet septentrional ( 2970 m ). On pouvait des deux sommets toucher la glace avec la main. Il y avait alors d' énormes, crevasses dans le glacier et sa base s' avançait qu' au bord d' une chaîne de rochers qui se trouve au sommet de l' Alpe de Meretschy. Depuis cette époque le glacier s' est affaissé de 125 à 130 m au dessous des deux sommets; le long de l' arête il a moins diminué; il ne montre plus que deux ou trois crevasses insignifiantes. ( P. Pons, Luc; E. Siordet, Genève. ) " Note de H. Correvon.
Vallée d' HérenS. Ferpècle; le front recule, ou du moins n' avance pas, mais les séracs augmentent ( Martin Vuinier, Evoleua ). Le glacier est encore en retraite ( Pierre Cretaz, Ferpècle ).
Le glacier du Mont-Minp augmente d' épaisseur dans les séracs ( Vuinier ).
Arolla. Ce grand glacier est encore au repos. Son front dans sa partie la plus reculée, par où sort la Borgne, est à 600 m de la moraine terminale de 1855. Les repères que j' ai marqués le 24 juillet 1886 sur la rive gauche du torrent étaient à 70 et 90 m de la porte de la Borgne. La partie inférieure du glacier est actuellement immobile; toutes les observations que j' ai su faire dans la grotte naturelle creusée par le torrent du glacier des Doves-blanches, galerie que j' ai découverte et étudiée en juillet 1886, m' ont prouvé l' immobilité absolue de la langue du glacier qui forme la partie gauche de l' extrémité inférieure. Les régions moyennes et supérieures du glacier sont énormément affaissées. Les seuls affluents du glacier qui semblent montrer une reprise d' acti sont les petits glaciers d\i sommet du Mont-Colon, qui jettent leurs avalanches sur le glacier d' Arolla, au confluent de l' Arolla et du Vuibez.
La phase de repos qui se termine actuellement a commencé vers 1855, dernière époque du maximum {J. Anzevui, Arolla. ) Glacier de Pièce en accroissement manifeste. L' ancien passage qui passait sous le glacier est obstrué, « t pour monter au col de Chermontane on est obligé de monter actuellement par la moraine de gauche {Joseph Quinodoz, Arolla. J. Anzevui. Ad. Tschumi, Genève. F.A. F. ) Zigiorenove. Ce glacier est en grande activité; sa surface est très déchirée, les bords sont puissamment relevés, les moraines latérales sont travaillées à nouveau, son front laboure la moraine frontale. Le 16 août 1886 nous avons constaté avec M. A. Tschumi, d' après la position des repères posés l' année précédente, que le glacier s' était allongé d' une vingtaine de mètres en une année.
Pour l' histoire ancienne de ce glacier, voici ce que j' ai pu recueillir:
Vers 1817 le glacier traversait la Borgne et détruisait la forêt située sur le flanc droit du torrent; il forma alors un petit lac temporaire par l' arrêt de la Borgne d' Arolla. ( J. Anzevui. Antoine Gaspoz, Arolla ).
En 1844 d' après A. Gaspoz, vers 1852 d' après J. Anzevui, le glacier descendit jusqu' au chemin qui conduit au glacier d' Arolla sur la rive gauche de la Borgne; on voit encore aujourd'hui les moraines frontales de cette époque.
D' après Jean Folonnier, Evolena, vers 1834—35 il y aurait eu un grand maximum du glacier qui aurait traversé la Borgne comme en 1817.
16 D' après le professeur Ulrich le glacier aurait eu son maximum vers 1840 ( A. de Torrente, Sion ).
Je résume ces rapports assez contradictoires en admettant avec M. J. Anzevui:
Un grand maximum vers 1816.
Phase de décrue de 1817 à 1835.
Phase d' activité ( avec maximums secondaires ) de 1835 à 1852.
Maximum en 1852.
Phase de décrue 1852 à 1869.
Phase de crue, nouvelle période à dater de 1869.
Vallée du Trient. Glacier du Trient. Allongement considérable dans l' année 1885—86.
Rive gauche, allongement 18 m Centre20 m Rive droite20 m Le glacier s' est notablement épaissi dans sa région inférieure ( J. Guex, Vevey ).
Glacier des Grands. Les repères posés par M. Doge au front du glacier depuis le bord gauche jusqu' au centre ont donné les chiffres suivants pour l' allonge 1885—86:
Ier repére, allongement... lm h... io- IIIme... 12 m IV™9... 10 m V... 27 » L' année précédente l' allongement sur l' axe n' était que de 3 m; cette année il est de 27 m. L' épaisseur du glacier continue à augmenter; les moraines latérales s' éboulent continuellement sous l' action de la glace. La canonnade de pierres était très forte cet été devant le front du glacier. Tous les signes de mouvement et d' activité s' accentuent ( F. Doge, La Tour de Peilz ).
Glacier des Petoudes, entre le glacier du Trient et celui des Grands. Au dire des montagnards ce glacier avance depuis deux ans, 1884—86; ce mouvement s' est fort accentué en 1885—86. Le 14 juillet 1886 M. Doge a constaté au pied de ce glacier une canonnade de pierres très active, de gros blocs de glace et des pierres arrivaient en bondissant jusqu' au fond du vallon; à certains moments il eût été impossible de passer sans grand danger au pied du glacier suspendu sur une pente très raide.
Enneigement de la vallée du Trient. Au mois de juillet il y avait encore de grandes masses de neige au pied des Grands et des Petoudes. Le 12 juillet la gorge descendant du col de Balme au village des Peuti était remplie d' une neige épaisse; il y en avait beaucoup plus que l' année précédente à pareille époque. Près de l' aiguille de Balme les névés étaient très considérables au mois de juillet. Il y a évidemment des signes d' un enneigement progressif ( F. Doge ).
Vallée de l' Arve. Glaciers de Chamonix, notes de M. V. Payot, Chamonix.
„ Glacier du Tour. Une première visite le 10 juin 1886 montre un allongement d' au moins 30 m depuis le 24 novembre 1885. Le glacier deseend jusqu' à la base des rochers qu' il avait laissés à découvert pendant les dix dernières années. Une seconde visite, le 30 octobre 1886, montre un recul de 25 m sur la position du 10 juin. C' est l' effet de la fusion par les chaleurs de l' été. Le front s' est notablement élargi, et le glacier a gagné en épaisseur dans ses parties supérieures.
Glacier d' Argentière a avancé:
du 18 octobre 1885 au 10 juin 1886 17,0 m du 10 juin 1886 au 4 novembre 1886 54,7 m Sur un autre point M. Payot a constaté dans les cinq mois d' été 1886 un allongement de 24 m.
L' augmentation d' épaisseur est très sensible; de nombreuses avalanches se succédant d' heure en heure dans les régions supérieures montrent une grande activité de ce glacier.
Le glacier des Bois paraît s' allonger, lui aussi. Les avalanches qui tombent de son extrémité inférieure arrivent jusqu' aux repères marqués sur le rocher de la rive gauche. Il semble que du 25 novembre 1885 au 8 juin 1886 il ait regagné le terrain perdu pendant les années 1883 à 1884. Il paraît aussi s' être exhaussé. Il est difficile d' être plus précis, vu l' im d' aborder la base du glacier.
Le 26 octobre 1886 le glacier était dans la même position qu' au mois de juin, ce qui implique un avancement assez rapide pour compenser la grande fusion de l' été. L' exhaussement est parfaitement visible.
Glacier des Bossons. Allongement considérable: du 24 oct. 1885 au 2 juin 1886 27,9 m „ 2 juin 1886 „ 24 „ 1886 5,5 m „ 24 „ 1886 „ 28 oct. 1886 10,3 ' "
Le glacier est plus beau qu' on ne l' a vu dans les cinquante dernières années; ses pyramides de glace sont splendides; il s' est considérablement élargi et épaissi; il recouvre les anciennes moraines en plusieurs points.
Les chiffres ci-dessus expriment l' allongement du glacier, c'est-à-dire la valeur d' écoulement de la glace à son extrémité inférieure, moins la valeur de l' ablation au front du glacier. L' observation suivante prouve la vitesse considérable qu' a prise l' écoulement du glacier. Les tenanciers du Chalet des Bossons avaient commencé dans les premiers jours de mai 1886 à creuser une grotte dans la glace, un peu au-dessus du chemin tracé sur la moraine pour la traversée du glacier à un kilomètre environ au-dessus de l' extrémité terminale actuelle; mais vu la grande vitesse de marche du glacier, l' abord en ce point serait devenu peu commode en été, et ces industriels ont abandonné leur oeuvre pour creuser une seconde grotte dans un point plus élevé. M. Payot a retrouvé le 28 octobre les traces de la première grotte, et il a pu mesurer le déplacement que ce point du bord du glacier avait subi pendant l' été. Il a constaté un avancement de 57,3™ en six rnoiB environ, ce qui correspond aune vitesse d' écoulement de 32om par jour. " ( V. Payot. ) Cette valeur de 32om est énorme; car il y a à noter qu' il s' agit ici du bord même du glacier, et l'on sait combien la vitesse d' écoulement se ralentit du centre au bord du glacier.
M. Ch. Durier à Paris a publié deux dessins fort instructifs J ) copiés par M. F. Schrader d' après desAnnuaire du C.A.F. XII, 608. Paris 1886.
photographies de M. Joseph Tairraz de Chamonix. Ils représentent l' extrémité inférieure du glacier des Bossons en octobre 1884 et en octobre 1885. Malgré une légère différence dans le point de pose, on constate un changement considérable dans les dimensions et la positiou du glacier; il s' est notablement épaissi et allongé.
II. BASSIN DE L' AAK.
Oberland Bernois. Urbachthal. Le glacier de Gauli montre peu de changements de 1882 à 1886. Il semble actuellement un peu moins crevassé. Cependant il paraît que les névés tendent à s' accroître, ce qui ferait présager un prochain retour à l' état d' activité ( H. Baumgartner, Brienz ).
Menfengletscher. A l' extrémité inférieure il a apparu en 1886 un prolongement nouveau. Les guides déclarent que le glacier s' est épaissi et allongé. Ainsi donc accroissement à peu près certain ( Baumgartner ).
Vallon du Reichenbach. Le glacier de Rosenlaui continue à augmenter. Les guides évaluent son accroissement en longueur à 1 kilomètre. En tous cas, il s' est tellement épaissi et élargi que l' ascension de Rosenlaui-Bad à la Dossenhütte est devenue difficile en 1886, et que si cela continue on devra établir un autre sentier ( Baumgartner ).
Vallée de la Lütschine. Glacier supérieur de Grindelwald. M. le pasteur G. Strasser, de Grindelwald, me communique deux photographies du front du glacier, l' une de 1881, l' autre de 1886, qui montrent l' accroissement considérable de la glace. En 1880—81 l' énorme rocher qui rejette sur le côté gauche x ) l' extrémité inférieure du glacier était complètement mis à nu. Au pied de sa partie gauche seulement on voyait un petit cône de débris provenant de l' éboulement de la glace. Au printemps de 1886 la moitié environ de ce rocher était recouverte par le glacier lui-même qui descendait en masse compacte sans se briser en avalanches, et le cône d' éboulis qui s' étendait sur tout le pied du rocher, n' en laissait plus qu' un très petit morceau à découvert.
Quant au glacier inférieur de Grindelwald, voici ce qu' en dit M. Strasser: „ le glacier s' épaissit toujours plus dans sa partie supérieure, entre la Bäregghütte et la Schlosslawine. Certainement l'on constatera bientôt un allongement de la partie inférieure. " D' après cela l' allongement du glacier inférieur n' est pas encore évident, et est notablement en retard sur celui du glacier supérieur.
Un grand nombre de petits glaciers suspendus ( hängende Gletscher ) des régions supérieures ont commencé à s' accroître ( G. Strasser ).
Le guide Melchior Anderegg de Meiringen déclare avoir constaté en 1886 un accroissement général des névés supérieurs de l' Oberland bernois ( communication de M. Baumgartner ).
Dans un récit de l' accident du Schreckhorn du 28 août 1886 nous lisons les lignes suivantes: „ D' après les rapports conformes de tous les ascensionnistes, cette année comme l' année dernière on remarque une activité extraordinaire des glaciers; les pyramides de glace s' éboulent plus fréquemment; l'on constate l' ac de la plupart des glaciers.Simmenthal. Râtzligletscher est encore en retraite en 1886 ( H. Vernet, Duillier ).
Vallée de la Sarine. Dans le massif des Brunnen l' enneigement m' a paru en 1886 moins fort qu' en 1885 ( F. Doge, La Tour de Peilz ).
Nessenthal. Le Weiss-Schiengletscher, entre le Weiss-Schien, le Mährenhorn et le Stoziggrat, dont les eaux se déversent dans le Schattig-Triftthäli et vont se perdre sous le glacier du Trift, a paru à. M. Baumgartner sensiblement aggrandì de septembre 1884 à septembre 1886.
III. BASSIN DE LA REUSS.
Maderanerthal. M. Krayer - Ramsperger de Bâle continue ses mesures. Glacier de Brunni:
Raccourcissement de 1882 à 1886 153"»de 1885 à 1886 110 m Glacier de Hüfi. L' extrémité inférieure devient très difficile à atteindre. De gros rochers précédemment couverts de glace sont mis à nu; ils sont verticaux et les mesures doivent être prises obliquement.
Le Bund, 2 septembre 1886.
Raccourcissement 1882—1886 222 m1885—1886 103 "
Les mensurations de M. Krayer ont été faites le 10 et le 16 août, par conséquence avant la belle période des grandes chaleurs du mois de septembre 1886. Ce raccourcissement extraordinairement fort n' est donc pas attribuable à la chaleur exceptionnelle de l' été.
D' après le guide Jos. Trb' sch, le glacier de Hüfi s' est reculé de 30—40 m pendant l' été de 1886 ( communication de M. A. Heim, Zurich ).
IV. BASSIN DU RHIN.
Vallée d' UrnäSCh. Le glacier du Sentis a eu son minimum en 1875. Il a eu depuis lors une petite période d' accroissement, puis il a recommencé à décroître; il est actuellement en diminution ( R. Billwiller, Zurich ).
Grande décroissance des champs de neige sur le Sentis. La glace apparaît sous la neige. De mémoire d' homme on n' a jamais vu si peu de neige qu' en 1886 sur le Sentis ( A. Heim ).
V. BASSIN DE LINN.
Engadine. La branche de gauche du glacier de Rosegg qui porte le nom de Mortelgletscher est encore probablement en repos; la branche de droite, Tschiervagletscher, commence à se gonfler ( A. Heim ).
VI. ALPES AUTRICHIENNES. Groupe des Hauts Tauern. Le Dr. E. Brückner de Hamburg dans son étude orométriquefait une comparaison fort intéressante sur la superficie des glaciers entre les anciennes et les nouvelles cartes de l' état autrichien. Les premières ont été levées: Salzburg 1807—08, Tyrol 1816 — 20, Ka-rinthie 1825—35, et revisées par Sonklar 1860—63, c'est-à-dire peu de temps après la fin de la dernière grande période d' accroissement des glaciers autrichiens; les secondes, carte au 1: 75,000, ont été levées en 1871 — 72, c'est-à-dire en plein dans la phase de grande diminution.
L' ensemble des glaciers du groupe compte actuellement 362 km2; il a perdu depuis la carte de Sonklar 60 km2, soit 14 °/o de la surface primitive. C' est énorme. Nous avons vu en Valais pour une comparaison analogue ( IIIe rapport, pag. 264 ) qu' une partie notable des 1000 km2 des glaciers du bassin du Rhône avaient perdu 54 km2; nous avons constaté que de 1856 à 1874 le glacier du Rhône avait perdu 8 % de sa superficie. Bruckner étudie les différentes parties de son groupe de montagnes, parties occidentale et orientale, versant nord et versant sud; je renvoie le lecteur à l' original.
Il fait une autre comparaison plus importante. Il sépare les groupes de ses montagnes en parties fortement glacées où les glaciers sont nombrenx, serrés et considérables, et en parties peu glacées où les glaciers sont petits, rares et dispersés. Il trouve que les glaciers ont perdu le 7 °/o de leur superficie dans la région fortement glacée, et le 15 °/o dans la région peu glacée. D' après cela il établit la loi que la diminution de longueur des glaciers est plus considérable dans les régions de faible glaciation que dans celles de forte glaciation.
Cette même loi avait déjà été formulée en 1850 par les Schlagintweit1 ). Les glaciers de premier ordre subissent des variations moins considérables que les glaciers secondaires.
Möllthal. Glacier de Pasterze. M. le conseiller F. Seeland à Klagenfurt continue ses mesures sur la réduction de ce glacier.
La réduction a été dans l' année 1884—85 en moyenne de 5,6 m, supérieure ainsi à la moyenne des 6 dernières années, laquelle était 5,38 m, supérieure aussi à la somme des deux années 1882—84, laquelle n' avait été que 4,68 m.2 ) M. Seeland a posé en 1882 des jalons sur le glacier et il en a retrouvé un premier en 1885, les autres en 1886, d' après une communication que je lui dois. Il a donc pu mesurer la vitesse d' écoulement de la glace dans la phase actuelle de forte décrue et la comparer avec la vitesse mesurée en 1848 par les Schlagintweit. J' étudierai dans mon rapport de l' année prochaine, quand les résultats complets auront été publiés par M. Seeland, cette comparaison de vitesses, des plus importantes pour la théorie des phénomènes qui nous occupent.
RÉSUMÉ.
L' année dernière nous comptions 37 glaciers en état d' allongement constaté. Nous avons à apporter à notre liste les corrections et additions suivantes:
Nous en enlevons deux glaciers, le Gorner et le Grindelwald inférieur, qui sont encore dans la phase des prodromes et n' ont pas jusqu' à présent donné des signes de crue manifestée par l' allongement du glacier.
Nous y ajoutons les glaciers suivants en crue évidente et constatée:
Gabelhorngletscher, groupe du Weisshorn.
Moming, groupe du Weisshorn.
Glacier des Petoudes, groupe du Mont-Blanc, minimum 1883.
Renfengletscher, groupe du Wetterhorn.
Weissschiengletscher, groupe du Galenstock.
Pour ces glaciers, sauf pour le glacier des Petoudes, le minimum ne peut être indiqué avec précision; il date de 1885 ou des années précédentes.
Notre liste avait 37 glaciers; nous en avons effacé 2, nous en avons ajouté 5; il reste un total de 40 glaciers en phase de crue établie.
Nous avons en plus à signaler les prodromes de la prochaine crue dans les glaciers suivants:
Gorner et Findelen, groupe du Mont-Rose.
Montminé, groupe du Weisshorn.
Gauli, groupe du Wetterhorn.
Grindelwald inférieur, groupe du Finsteraarhorn.
Rosegg, groupe de la Bernina.
XXIX. Glaciers des Pyrénées.
Le comte H. Kussell, à Pau, a fait creuser en 1881 et 1885 trois grottes dans les falaises à pic qui dominent le névé du glacier oriental du Vignemale, à l' altitude de 3200 m, pour servir de refuge aux ascensionnistes. D' après une communication obligeante de M. Russell, ces grottes sont envahies en 1886 par les neiges, tellement que pour pénétrer dans la grotte inférieure on a été obligé de creuser le névé.
M. Russell a mesuré la surélévation de la surface du névé:
en 1884-85 2 m en 1885 — 86 3ra II y a là un accroissement évident du névé, ce que nous considérons comme un signe prodromique d' une nouvelle période d' activité du glacier. La crue même du glacier, manifestée par son allongement, n' a pas encore été constatée; mais il est probable que d' ici à quelques années des mesures la mettront en évidence.
Nous avons là les premiers symptômes à moi connus de la rentrée en activité des glaciers des Pyrénées, qui depuis fort longtemps sont tous en décroissance considérable.