Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07133.jsonl.gz/207

Chapitre 1: La Belle Genève en partage
En compétition avec Bruxelles pour devenir le siège de la Société des Nations après la Première Guerre mondiale, Genève a joué l’une de ses meilleures cartes, la beauté romantique de son site lacustre en face du Mont-Blanc. Le Conseil de la SdN en a voulu le meilleur. Les Genevois ont acquiescé, non sans quelques pincements. Ce premier article examine les raisons et circonstances qui ont présidé à l’installation du quartier international dans la partie de la ville où il se trouve aujourd’hui.
Genève vue depuis les Pâquis entre 1835 and 1862
Estampe colorée de Winterlin, L. Weber, Hasler et Cie éditeurs
© Bibliothèque de Genève
Quand Genève est élevée « en quelque sorte au rang de capitale du monde », comme écrit la Tribune de Genève le 30 avril 1919 à l’annonce du choix de la ville comme siège de la Société des Nations, la fierté est à son comble mais l’intendance absente. En pratique, la place n’a rien pour endosser pareil rôle, pas d’aérodrome, à peine de gare, pas de bâtiments pour les bureaux ou le logement des personnels. Elle a un opéra, oui, une grande salle de musique, un théâtre et plusieurs grands hôtels plantés à la Belle Epoque pour parfaire l’idylle de voyageurs haut de gamme venus tremper leur spleen dans la cité de Rousseau. Sensibles aux besoins de cette population naissante qu’on appellerait bientôt «touristes», James Fazy et Guillaume-Henri Dufour lui ont fait des quais élégants de part et d’autre d’un gracieux plan d’eau qui flatte l’image de la ville. En 1919, Genève manque sans doute d’équipements pour les aspirations du XXe siècle débutant mais elle a les trésors naturels valorisés du XIXe : un paysage lacustre reconstruit, dominé au Sud par l’expression maximale de la beauté sauvage, le Mont-Blanc.
Vue sur le lac et le Mont Blanc depuis les domaines Moynier and Bartholoni dans les années 1920
© United Nations Archives at Geneva
On ne saurait commencer une histoire de l’architecture internationale à Genève sans l’attacher historiquement aux émotions culturelles qui ont posé la ville sur la carte du Grand Tour : ce site que les étrangers avaient vu et aimé, les Genevois l’ont vu et aimé à leur tour. Le charme et la beauté du lieu, «découverts» par une opération esthétique commencée au XVIIIe siècle grâce à la « conquête » du Mont-Blanc par Horace-Bénédict de Saussure et rentabilisée au XIXe siècle, sont devenus patrimoine. C’est sur ce patrimoine que vient se fixer la Société des Nations. Les Genevois ont à le partager avec les internationaux dans une relation compliquée mêlant le souci de la préservation et le besoin de la modernité.
L’espace bâti du premier âge de la Genève internationale témoigne du passage à la fois prudent et rapide d’un siècle bourgeois tourné vers l’esthétisme à un siècle que domineront les fonctions. Des immeubles de bureaux vont prendre la place des maisons de charme « dans la plus belle partie de notre beau canton », comme le déclare le président du Grand Conseil en mai 1919, en invitant les députés à faire bon accueil à la SdN. « Les perspectives qui s’ouvrent à nous sont à la fois lumineuses et chargées de responsabilités », avertit-il.
Délégation de la Suisse (Giuseppe Motta, Gustave Ador, et Paul Usteri) auprès de la Société des Nations en 1920
© United Nations Archives at Geneva
Les premières années de l’installation ont à voir avec la lutte sourde au sein des instances dirigeantes de la Société des Nations entre ceux qui ont voulu le siège à Bruxelles et ceux qui ont préféré ou accepté Genève. Sentant peser la menace d’un retournement en faveur de Bruxelles, capitale brillante et riche au sommet de la modernité, les autorités suisses et genevoises jouent l’atout du paysage, sans concurrence. Les deux premiers gestes fondateurs de ce qui deviendra le quartier international sont à lire dans ce contexte.
C’est d’abord le choix de l’hôtel National comme siège du secrétariat de la SdN. Le secrétaire général, Sir Eric Drummond, et son adjoint, Jean Monnet, font l’état des lieux en août 1920. Plusieurs offres d’emplacements ont été faites en juin par des propriétaires privés, les unes au centre Ville ou sur le quai du Mont-Blanc, les autres sur la rive gauche près du Parc de la Grange et des Eaux-Vives. La SdN a pris note tout en précisant que son transfert à Genève n’est pas encore sûr. Le moment venu, Drummond et Monnet ne retiennent pas ces propositions. Leur bref séjour les conduit à jeter leur dévolu sur l’hôtel National, l’un des établissements hôteliers les plus grandioses de la ville, alors fermé pour cause de rénovation. Inauguré en 1875 sur une parcelle gagnée sur le lac au moment de la grande rénovation urbaine, le palace d’inspiration classique française fait pendant sur le «quai du Léman» à l’hôtel Métropole, rive gauche, devant le Jardin anglais.
Arrêté législatif du Grand Conseil de la République et canton de Genève du 18 Septembre 1920
© United Nations Archives at Geneva
La SdN met 5,5 millions de francs sur la table pour l’acquérir. Les droits de mutation se montent à 700 000 francs. Le Conseil d’Etat genevois décide d’en faire cadeau à la nouvelle organisation, en guise de bienvenue et pour «offrir autre chose qu’une hospitalité platonique» comme il l’explique au Grand Conseil. Un débat passionné a lieu entre les députés sur la loi destinée à légaliser ce cadeau. La gauche est contre, arguant de la crise du logement et de la pauvreté de la classe laborieuse. Le contribuable, dit-elle, n’a pas à payer pour la SdN, « Société d’intérêts capitalistes». La majorité du parlement est au contraire favorable à l’exemption: « Nous faisons un beau geste, déclare un député. Evidemment, nous préfèrerions n’avoir pas ce sacrifice à faire, mais encore une fois, nous le faisons de bon cœur, joyeusement, parce que nous savons que nous serons récompensés au centuple par l’honneur que nous avons à Genève d’être le siège de la Société des Nations ».(1)
Le secrétariat de la SdN prend ses quartiers à l’hôtel National après quelques mois de transformations. L’installation est provisoire mais le premier acte est fait : c’est la rive droite qui accueillera la nouvelle institution avec les bâtiments de bureaux et de logements dont elle aura besoin. La décision n’est pas pensée en termes urbanistiques généraux mais découle des opportunités existantes dans la belle Genève du tourisme fin de siècle. Preuve en est l’échec d’un premier projet de palais des nations aux Pâquis.
Hôtel National avant 1905
© Bibliothèque de Genève
Au printemps 1923, la Confédération, le Canton et la Ville ont acheté la propriété Armleder, au Sud de l’hôtel National, entre le quai du Mont-Blanc, la rue des Pâquis et la rue J.-A Gautier, en vue de la céder à la SdN pour qu’elle y construise les bâtiments dont elle a un urgent besoin. Les urbanistes genevois voient dans ce choix la chance de sauver un quartier «mal construit» et «anarchique», «indigne d’une cité qui prétend faire accueil aux représentants du monde entier et de leurs institutions», comme dit l’architecte Camille Martin. (2) L’occupation par les internationaux de l’espace compris entre la rue de Lausanne, Château-Banquet et le quai paraît apte à donner du sens à un tissu urbain encore mal défini à cet endroit. Mais le jury d’architectes appelé par le conseil de la SdN à planifier une salle de conférence sur ce terrain arrive rapidement à la conclusion qu’il ne convient pas. La SdN ne se voit pas en ville mais «rêve de parcs, de jardins et de panorama sur les Alpes, archétype d’une Suisse romantique qu’elle n’aurait pas retrouvé dans les franges d’un quartier populaire.»(3)
Elle est confortée dans ses ambitions par le deuxième geste fondateur de l’implantation internationale à Genève : le cadeau de la Confédération au Bureau international du Travail sous forme de la campagne Bloch, à la pointe de Sécheron. Dans l’enfilade des domaines Mon Repos, Perle du Lac, Moynier, Bartholoni et Barton, cette propriété prestigieuse a appartenu en dernière main à un horloger neuchâtelois, Jules Bloch, devenu munitionnaire pendant la guerre et mauvais payeur en matière d’impôts. La Confédération lui a sévèrement réclamé son dû qu’il a remboursé avec sa possession genevoise, estimée à un million de francs. (4) Avec la campagne Bloch, le BIT est le premier organisme international à recevoir le genre d’emplacement dont rêve la Société des Nations pour la manifestation de son prestige. Le centre-ville est définitivement écarté.
En 1926, la SdN débourse 2,7 millions de francs de ses propres deniers pour acheter les domaines Moynier et Bartholoni, ainsi que la Perle du Lac, expropriée pour cause d’utilité publique. L’ensemble, environ 5 hectares, représente ce qu’il y a de plus chic dans le paysage urbain du début du siècle, une douce colline s’en allant languir dans les eaux du lac, plantée de villas adorables entre des arbres centenaires. La «Perle du Lac» a d’ailleurs reçu son nom du fondateur de Rolex, Hans Wilsdorf, qui a acheté le cottage aux Bartholoni sous le coup d’une forte émotion esthétique: «This is really the Pearl of the Lake.»
Vue des domaines Moynier et Bartholoni, ainsi que la Perle du Lac dans les années 1920
© United Nations Archives at Geneva
Villa Lammermoor in the park Barton
© Bibliothèque de Genève
Les familles Moynier, Bartholoni, Paccard qui cèdent leurs propriétés en vue du grand projet de la Société des Nations ont elles-mêmes une histoire internationale puisqu’elles ont été parties prenantes de la création de la Croix-Rouge. Elles appartiennent au réseau informel d’entreprises économiques, politiques et culturelles qui projette Genève très loin de ses frontières. Une connivence spontanée existe entre ces Genevois mondialisés et le monde qui vient s’arrimer à Genève. C’est d’ailleurs à un Genevois de cette espèce, le banquier Guillaume Fatio, que le Conseil d’Etat confie le rôle d’intermédiaire entre le canton et la SdN pour les affaires d’intendance.
Le Palais des Nations ne poussera pas comme prévu sur ces terres patriciennes puisqu’elles se révèlent rapidement trop étroites mais durant toute la période des concours et controverses qui aboutissent à cette conclusion, leur beauté marque si fort les opérateurs qu’elle s’impose comme un idéal impérieux. Elle détermine le choix, par la SdN, du domaine enchanté de l’Ariana, propriété de la Ville de Genève, et le ton d’ultimatum qu’elle emploie pour le défendre: si pas l’Ariana, sachez que Vienne fait des offres! (5)
Genève ne se le laisse pas dire deux fois: le Conseil municipal accepte l’échange d’un droit de superficie sur une large parcelle du domaine de l’Ariana, libérée des obligations testamentaires de son dernier propriétaire et donateur, Gustave Revillod, contre le droit de superficie sur les campagnes Moynier et Bartholoni.
La SdN gagne en splendeur panoramique ce qu’elle perd en charme lacustre. Les Genevois, eux, récupèrent comme espace public un bord du lac qu’ils ont cru perdu en découvrant les divers plans du premier concours d’architectes. Le visionnaire belge Paul Otlet résume leur inquiétude dans son projet de «ville mondiale» à Genève : «Eh! quoi, ce sont donc des mastodontes qu’on veut édifier, dans les silhouettes desquels le modeste lac va se perdre tout entier ! Oh, non, non, le lac est celui des Genevois et non celui de la Société des Nations. Construire, c’est choisir des architectes, des styles et des échelles. Or une ville doit avoir le souci de rattacher demain à hier. Impossible de détruire l’harmonie d’une ville, d’un site urbain, et le dernier mot, la décision morale du moins, doit appartenir aux gardiens de la Cité.» (6)
A quoi le même Paul Otlet, se mettant ensuite dans la peau de la SdN, lui fait répondre : «Y pensez-vous, nous sommes le monde, le monde chez vous. C’est à notre échelle qu’il faut construire et habiter. À Genève de s’élever jusqu’à la mondialité, et non pas à nous de descendre jusqu’à la citadinité. Le style, c’est le nôtre, ou hyperclassique surpassant Rome et Paris, puisque nous comprenons en nous et l’Italie et la France ; ou hypermoderne puisque nous sommes l’idée moderne, inédite et sans précédent. Mais certes, le style ne saurait avoir souci ni de Saint-Pierre et la Taconnerie, ni du théâtre de l’Escalade.» (7)
De cette Genève patricienne des parcs et jardins qui a ordonné le bon goût et séduit ses hôtes, il faut maintenant faire une Genève internationale pratique et fonctionnelle. Au besoin de beauté - et de grandeur - vient maintenant s’ajouter le besoin de rationalité. Le choix de l’Ariana, très décentré et isolé, commande plus que jamais une vision urbanistique d’ensemble puisqu’il faut trouer des voies d’accès et organiser la circulation. Un groupe d’initiative «pour la Grande Genève» sollicite le Conseil d’Etat pour concevoir «un plan d’aménagement complet et détaillé de tout le secteur». L’un des membres de ce groupe, l’architecte genevois Camille Martin, pose le problème crûment: « La ville, non pour un spectacle pour l’œil, ou un décor, mais comme instrument de la vie économique et sociale, comme un outil devant rendre des services pratiques à l’être humain. Améliorer le rendement de cet outil, l’adapter à sa fonction nouvelle, diminuer son prix de revient, voilà quels seraient en définitive les objectifs.» (8)
Il n’est plus temps de disserter sur la beauté, elle a fait son œuvre. Il faut passer à l’action.
Première assemblée de la Société des Nations à Genève en 1920
© United Nations Archives at Geneva
On verra dans les articles suivants comment, peu à peu, les objectifs seront réalisés, ou réorientés, et comment l’architecture a cherché à les servir.
(1) MGC, 18 septembre 1920.
(2) Camille Martin, Pour la Grande Genève, 1927.
(3) Alain Léveillé, Genève, capitale du monde, formation et transformation du secteur des organisations internationales à Genève, étude commandée au Centre de recherche sur la rénovation urbaine (CRR) de l’Ecole d’architecture de l’Université de Genève par le Service immobilier de la Ville de Genève, juin 1980.
(4) Sur Jules Bloch (la campagne Bloch à Sécheron)
(5) Note du « Comité des Cinq » (architectes) de la SdN aux autorités genevoises, septembre 1928.
(6) Paul Otlet, in La Cité mondiale, Geneva world Civic Center Mundaneum, p. 17
(7) Idem p. 18.
(8) Cité par Sylvain Malfroy in Matières, “Manières de pensée la grandeur, Genève et l’expérience de la mondialization dans les années vingt et trente”, Matières, n. 4/2000, vol. 4