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Quand les Hawaïens célébraient les gender fluid
Il y a plus de 500 ans, les Hawaïens ont installé quatre rochers sur une plage d’Honolulu (Waikiki), en l’honneur des visiteurs de la cour du roi de Tahiti qui avaient guéri des malades. Il s’agissait de quatre «mahu» – terme qui désigne, dans la langue et la culture hawaïennes, un individu que l’on qualifierait aujourd’hui de non-binaire, ou gender fluid, et à qui l’on reconnaissait un rôle spirituel.
Ces pierres ont été négligées pendant de nombreuses années, les missionnaires chrétiens et autres colonisateurs occidentaux ayant supprimé le rôle des mahu dans la société hawaïenne. Une injustice que souhaite précisément réparer l’exposition «Les pierres de guérison de Kapaemahu», au Bishop Museum d’Honolulu, soit le musée d'histoire naturelle et culturelle de l'État d'Hawaï. Centrée sur ces pierres et l'histoire de ces quatre guérisseurs, l’exposition vise à mettre en lumière les racines profondes de la fluidité des genres en Polynésie.
Hinaleimoana Wong-Kalu est mahu et l'une des conservatrices de l'exposition. Elle raconte combien ces guérisseurs étaient vénérés pour leurs compétences et espère que leur histoire montrera aux enfants d'Hawaï que la «vraie culture hawaïenne» ne porte pas de jugement sur ceux «qui ont des éléments de dualité». «Ils étaient respectés et honorés parce que les gens savaient que leur dualité homme-femme les rendait encore plus puissants en tant que guérisseurs», commente-t-elle.
Kapaemahu était le chef des quatre guérisseurs, qui a donné son nom à l’exposition. Leur histoire a été transmise oralement, comme toutes les histoires hawaïennes, jusqu'à ce qu'une langue écrite soit développée dans les années 1800.
Cependant, les Hawaïens ont rapidement été découragés de parler des mahu. «Les missionnaires chrétiens arrivés en 1820 ont interdit tout ce qui s'écartait des rôles et présentations clairement définis des sexes masculin et féminin», explique DeSoto Brown, historien du Bishop Museum et conservateur principal de l'exposition.
La plus ancienne trace écrite sur les guérisseurs mahu est un manuscrit de 1906, rédigé par James Alapuna Harbottle Boyd, le gendre d'Archibald Cleghorn, propriétaire de la plage de Waikiki, où les pierres avaient été installées. La femme de Cleghorn, la princesse Likelike, et sa fille la princesse Kaiulani étaient connues pour leurs offrandes d’algues et de prières aux pierres lorsqu'elles s’en allaient nager.
Intitulé «Tradition of the Wizard Stones of Ka-Pae-Mahu», le manuscrit indique que le peuple hawaïen aimait les guérisseurs pour leur «grande stature, leurs manières courtoises et leur gentillesse» et que leurs guérisons étaient rapportées aux quatre coins de l’île. «Leurs manières et leur grand physique étaient éclipsés par la douceur de leurs paroles; ils ne faisaient qu'un avec ceux avec qui ils entraient en contact», écrit James Alapuna Harbottle Boyd. «Ils n'étaient pas sexués, par nature, et leurs habitudes coïncidaient avec leur apparence féminine, bien qu'ils soient virils par leur stature et leur comportement général.»
Lorsque le moment fut venu pour les guérisseurs de s’en aller, quatre rochers ont été descendus des hauteurs de Kaimuki (quartier d’Honolulu). Deux ont été installées à l'emplacement de la hutte des guérisseurs et les autres à l'endroit où ils se sont baignés dans l'océan. Des idoles indiquant le double esprit des guérisseurs étaient placées sous chaque pierre.
De nombreux Hawaïens ont pourtant grandi sans connaître les concepts hawaïens de mahu ou des pierres, car les hommes d'affaires américains qui ont renversé la monarchie hawaïenne en 1893 ont interdit l'enseignement de la langue hawaïenne dans les écoles et découragé sa pratique dans les foyers. Des générations d'Hawaïens ont perdu tout lien avec leurs traditions culturelles.
La conservatrice mahu Hinaleimoana Wong-Kalu, 50 ans, raconte qu'enfant, on lui a fait croire que mahu était un terme péjoratif. Elle se souvient avoir fait partie de ceux qui s'asseyaient sur les pierres et y étalaient leurs serviettes après la baignade, inconscients de leur signification. Or, les mahu s'apparentent aux «deux esprits», communs à de nombreuses cultures amérindiennes, explique-t-elle, avant de préciser que «l'être mahu comporte des éléments physiques, émotionnels, mentaux et spirituels». Et d’asséner: «Au final, la représentation de l'homme et de la femme est propre à chaque personne, et à Hawaii, on peut vraiment exister dans l’entre-deux.»
Les pierres ont failli être perdues juste avant l'attaque japonaise de 1941 sur Pearl Harbor. À l'époque, le Honolulu Star-Bulletin avait annoncé que les rochers seraient dynamités ou enlevés, un promoteur ayant acheté la propriété de Cleghorn pour y construire un bowling. Face au tollé suscité par cette annonce, différents plans ont été élaborés afin d’échafauder une passerelle en béton entre les pierres. Le promoteur a préféré construire par-dessus.
Les pierres ont été découvertes deux décennies plus tard, lorsque la Municipalité a démoli les bâtiments pour construire un parking public pour la plage. Les anciens ont rappelé l'histoire des pierres et ont insisté pour qu'elles soient conservées. La Ville a accepté et a créé une plaque mentionnant les guérisseurs tahitiens, mais sans préciser qu'ils étaient mahu.
En 1997, la Ville a clôturé les pierres, faisant construire une nouvelle plaque: celle-ci ne faisait pas non plus référence aux mahu.
Au cours de l’histoire récente, des vagues d'homophobie et de transphobie ont à nouveau déferlé sur Honolulu. Dans les années 1960, une nouvelle loi d'État interdit par exemple le travestissement et la police oblige les drag queen à porter un badge stipulant leur sexe: «Je suis un garçon» ou «Je suis une fille».
Le scientifique américain Dean Hamer et le réalisateur Joe Wilson, qui ont participé à l'organisation de l'exposition, espèrent que celle-ci incitera la Ville à raconter l'histoire complète du mahu sur le site des pierres. Ian Scheuring, porte-parole du maire d'Honolulu, a déclaré que la Ville étudiait la question et que les dirigeants locaux prévoyaient de rencontrer les membres des communautés LGBTQ et amérindienne hawaïenne pour savoir comment ils pouvaient contribuer à raconter l'histoire «vraie et complète» des guérisseurs.
Elle est nécessaire, comme le formule l’anthropologue hawaïenne Tatiana Kalaniopua Young, mahu et directrice de la Hawaii LGBT Legacy Foundation, qui confie que l'histoire des pierres et des guérisseurs a aidé sa famille à comprendre qu’elle n’était pas «cette créature bizarre et hors norme». Et que, dans un sens, elle faisait partie de la norme hawaïenne. «Cela m'a donné un sentiment d'appartenance et un but en tant que mahu, tout en me rendant vraiment fière d'être Kanaka Maoli (hawaïenne autochtone).»