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« Le monde a été créé avec des lettres », dit la Kabbale. Le psaume 9 que nous allons entendre nous parle de mort et de délivrance quant à son contenu, mais je voudrais m’attacher à ce qu’il nous dit quant à sa forme. Sous cet aspect, il nous livre une méditation sur la traduction.
Vav.
Tèt.
Chers ami·e·s, je tiens d’abord à vous remercier chaleureusement de nous avoir invités, nous simples étudiant·e·s en théologie, à nous exprimer devant vous aujourd’hui. Je suis, quant à moi, touché et honoré de pouvoir partager ce moment de prière dans votre magnifique chapelle.
Vous avez certainement remarqué comment, dans nos Bibles, la liste des psaumes suit initialement la série des nombres cardinaux 1, 2, 3, etc., avant de se mettre à bégayer ; chaque psaume reçoit alors un numéro double : un premier nombre, puis un second qui est ce même nombre moins un. Nos Bibles impriment le plus souvent ce second numéro entre parenthèses à côté du premier. Par exemple : « Psaume 22 (21) ». Vous êtes-vous jamais demandé quand commençait cette numérotation double, et surtout qu’elle en était la raison ?
La raison de ce redoublement se trouve ici, dans ce psaume 9 que nous venons d’entendre. C’est le résultat d’une traduction, plus particulièrement de la traduction de la Bible hébraïque en grec, cette traduction grecque qu’on nomme la Septante. La Bible hébraïque sépare ce psaume 9 du psaume 10 qui le suit. Pourtant, les septante sages du IIe siècle avant notre ère qui traduisirent en grec les Écritures juives rassemblèrent ces deux psaumes en un seul, donnant lieu au redoublement de la numérotation des psaumes qui le suivaient. Pourquoi avoir rassemblé ces deux psaumes en un seul ? Parce qu’ils avaient perçu que les psaumes 9 et 10 formaient un acrostiche alphabétique, c’est-à-dire un poème dont les lettres initiales de chaque vers suivent l’ordre alphabétique. C’est ce dont rendait compte bien artificiellement ma traduction en donnant tout haut la lettre correspondante à chaque début de verset : alef, bét, gimel, etc. Le psaume 9 s’interrompt ainsi au milieu de l’alphabet avec la lettre kaph, tandis que le psaume 10 en reprend l’énumération de lamed jusqu’à tav, la dernière lettre de l’alphabet hébreu.
Il n’y avait aucun moyen pour les traducteurs de restituer l’acrostiche, et la réunion de ces deux psaumes en un seul a pu leur paraître un moyen de restituer tout de même l’unité brisée de la langue. C’est là l’essence de la traduction : une négociation où vous ne pouvez obtenir du sens d’un côté qu’en acceptant d’en perdre de l’autre. Mais la beauté (involontaire peut-être) de cette compensation de la main des traducteurs est qu’elle faisait apparaître la perte même qu’il fallut consentir. Chaque psaume porte désormais un numéro, le sien, et le souvenir du psaume qui a été perdu avec sa signification la plus profonde. Ce second numéro est placé entre parenthèses à côté du premier, une parenthèse comme une arrière-pensée, un oubli, un spectre. Le chiffre entre parenthèses, c’est la part hébraïque qui demeure et demeurera toujours car elle est l’intraduisible.
« Le monde a été créé avec des lettres », dit la Kabbale. Mais la traduction, en changeant le système de signe, perd le lien créateur avec la lettre hébraïque. Par quoi le remplacera-t-elle ? On sait que cette traduction grecque des Écritures juives fut particulièrement investie par les premiers chrétiens, qui y cherchèrent la clef de compréhension de la situation nouvelle qu’ils vivaient. Cette clef leur sera donnée pour eux dans l’incipit du psaume, par cette formule très obscure au niveau de l’hébreu lui-même : ˁal-mouth labbén (עַלְמ֥וּת לַבֵּ֗ן), formule qui sera traduite en grec par « περὶ θανάτου τοῦ υἱοῦ », c’est-à-dire « à propos de la mort du fils ». Ce psaume nous parle en réalité du Fils. C’est cela, le sens nouveau que les chrétiens croiront reconnaître dans ces versets énigmatiques, dans ce poème de la fosse béante et du piège mortel : le shéol n’a pas avalé le Fils ! « Tu me fais remonter des portes de la mort », cette déclaration est placée dans la bouche de Jésus Christ.
Les chrétiens ont donné un sens nouveau au texte hébreu en le transposant dans la langue grecque. Plus précisément, ils ont remplacé le davar hébreu, le mot prononcé, par le logos grec, la Parole. Cette puissance créatrice ne pouvant plus être portée par la lettre hébraïque, les chrétiens l’ont reconnue dans une Parole incarnée dans un personnage historique. Comme un trait de lumière ne peut porter qu’en projetant une ombre autour de lui, la traduction était indispensable pour que quelque chose de la vérité biblique puisse éclairer l’énigme de la résurrection.
Mais la traduction chrétienne n’avait pas épuisé la lettre hébraïque, même elle dut laisser de côté une part de la vérité hébraïque pour pouvoir sauver quelque chose du sens. Cette part demeure, fascinante, comme un grand livre qu’on ne cesse de traduire à nouveau pour pouvoir dire ce qui n’a pas été exprimé. Cette part fascine, elle peut aussi obséder et pousser à sa négation. Freud parle avec la psychanalyse du retour du refoulé. Le psaume hébreu, mis entre parenthèse, revient toujours nous hanter. Il y a dans le christianisme le souvenir inconscient de n’avoir pas été le premier. Un spectre nous hante, et nous hantera toujours, tant que nous n’accepterons pas de vivre avec le fantôme de la part perdue du psaume.
Avons-nous eu raison de traduire cette formule obscure, ˁal-mouth labbén, par une allusion à un fils ? Plus généralement, les chrétiens ont-ils eu raison de traduire l’Ancien Testament dans les termes d’une orientation du texte vers Jésus Christ ? Vous voyez combien il est vain de demander d’une traduction si elle est bonne ou mauvaise. Avant que d’être mauvaise ou bonne, une traduction est, elle existe comme le redoublement inévitable d’une parole première. La traduction est ce qui permet au nouveau de surgir, mais en laissant derrière elle quelque chose de la source ancienne, d’une vérité qui ne trouve plus à se dire. Aussi lorsque nous considérons le texte hébreu et ce peuple qui en est le dépositaire, interrogeons-nous toujours sur la part de vérité que nous avons dû laisser de côté pour que le nouveau jaillisse de l’ancien. Amen.