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Première ascension hivernale de la face nord des Courtes
PAR UELI GANTENBEIN
Avec 1 illustration ( 30 ) Alors qu' une paix hivernale merveilleuse règne dans les montagnes, je projette avec Peter Kung une ascension qui devrait nous apporter une fois de plus ce que nous autres, alpinistes, cherchons instinctivement: la satisfaction corporelle et spirituelle associée au jeu multiple de la nature, au milieu d' une ambiance sauvage de glace et de roc.
Nous envisageons d' aborder une des plus belles régions des Alpes: la chaîne d' Argentière dans le massif du Mont Blanc. Notre choix se porte vers la face nord des Courtes, haute de 1000 mètres.
Les Courtes! Sommet magnifique de la chaîne longue de 10 kilomètres, qui commence à l' ouest avec l' Aiguille du Dru et s' étend au sud-est jusqu' à l' Aiguille de Triolet et le Mont Dolent. Cette muraille géante sépare le glacier tourmenté de Talèfre du glacier d' Argentière, moins mouvementé.
La voie projetée, ouverte durant l' été 1938 par Ch.Cornaz et R.M.athey, n' avait été parcourue qu' à deux reprises depuis la première ascension: la deuxième fois par les Français Bastien, Laffont et Sommelier, la troisième par une cordée polonaise. Le désir de vaincre cette paroi en hiver me rongeait depuis longtemps.
Avec mon ami Paul Etter, j' avais pu apprécier la beauté, mais aussi la difficulté des ascensions hivernales. Nous avions fait quelques courses de ce genre dans les Churfirsten.
A la fin de décembre 1963, nous avions descendu la face nord de l' Eiger. A trois - Sepp Henkel était des nôtres - nous avions arraché deux camarades espagnols aux « bras » de Y' Araig blanche2. Au bout de quatre jours et nuits, nous avions échappé à cette paroi particulièrement impressionnante, satisfaits d' avoir pu assurer une sépulture aux deux victimes et d' avoir réussi la première descente. Puis, l' été passé, avec Ueli Hurlimann, j' avais traversé la face nord du Cervin dans des conditions presque hivernales.
L' expérience acquise lors de ces courses m' est précieuse aussi bien dans la préparation que pendant l' ascension des Courtes. Cartes et guides en main, Peter et moi étudions le terrain et nous familiarisons théoriquement avec les détails de cette face qui appartient aux grandes entreprises glaciaires des Alpes. Equipement et ravitaillement sont au complet. Nous attendons que le temps s' améliore. Anxieux, mais tout à la joie future, je vois venir le jour où nous pourrons pénétrer dans la cuvette argentée du glacier d' Argentière.
Une nuit sombre règne encore quand nous quittons le refuge d' Argentière. A la lueur des lampes frontales, nous descendons la neige dure vers la rive droite du glacier d' Argentière où nous avons abandonné nos skis la veille. Une bise glaciale nous accompagne. Elle soufflecomme une damnée sur le glacier plat et se perd dans les flancs opposés des Droites et des Courtes. Chose surprenante, elle emporte avec elle la légère neige poudreuse. Silencieux, perdus chacun dans nos pensées, nous com- 1 Réussie les 7 et 9 février 1965.
2 Première descente de la face nord de l' Eiger ( 29-30-31 décembre 1963 ). Dans la partie supérieur de VAraignée, les trois alpinistes découvrirent les cadavres des deux malheureux grimpeurs espagnols Ernesto Navarro et Alberto Rabado qui périrent de froid au mois d' août 1963, alors qu' ils tentaient l' escalade de la face nord. La cordée suisse entreprit de transporter les deux corps qui leur échappèrent cependant un peu au-dessus du Fer à repasser et tombèrent au pied de la paroi d' où une caravane de guides de Grindelwald les transporta dans la vallée ( -réd. )
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Face nord de la Dent Blanche
23Itinéraire K. Singer et F. Singer ( 26-27 août 1932Itinéraire Michel et Yvette Vaucher ( 10-13 juillet 1966 )
Je me tiens dans la direction étudiée la veille au refuge. Presque insensiblement le jour commence à poindre. Le ciel s' éclaircit autour du Dolent et du Triolet. La silhouette de l' Aiguille d' Argentière se dessine dans le firmament encore étoile.
Vers 2800 mètres, nous atteignons le dépôt des skis. Crampons aux pieds nous nous dirigeons vers l' entrée. Tantôt la neige durcie par le vent porte, tantôt nous enfonçons jusqu' aux genoux. Nous abordons le plateau glaciaire directement sous l' entrée de la paroi. La nuit, enfin, fait place au jour.
Notre face, dont nous ne pouvons apercevoir que le tiers, se dresse devant nous. Sa puissance est vraiment écrasante.
- Presque tout est en glace vive, me dit Peter, dans son patois bernois rocailleux.
Je ne puis que l' approuver. Même les endroits qui semblent être du névé sont recouverts d' une mince couche de glace. Et le vent augmente à mesure que le jour se lève.
Par des vestiges d' avalanches de glace, au bord d' une crevasse d' une profondeur impressionnante, nous abordons la rimaye. Un pont minuscule relie les deux lèvres et nous amène de l' autre côté du gouffre au pied même de la paroi. Nous nous encordons, et Peter commence l' escalade. Il place immédiatement quelques broches et pitons, car le précipice est vertical. Un piton d' assurance encore, puis les cordes passent, rapides, par mes mains. Quelques coups de piolet, le chant monotone et familier d' une broche qui s' enfonce et j' attaque, à mon tour, la paroi.
Merveilleux, ces premiers mètres! Une harmonie indicible de masses glacées et de piliers formidables couverts de givre, un froid polaire nous transportent dans la réalité si longtemps rêvée: nous trouver dans une face nord en hiver.
Me confiant pleinement aux pointes antérieures des crampons qui, dans cette glace bleu-noir, pénètrent d' un centimètre au plus, je passe devant Peter et me tiens à droite contre une côte rocheuse. Un petit bloc dans cet « îlot de granit » me permet de m' assurer et de faire venir mon camarade. En été, ces rochers doivent être très délités, Aujourd'hui, ils sont fortement gelés, verglacés, tapissés de givre.
L' état du terrain nous permet maintenant de marcher ensemble, ce qui nous fait gagner du temps. Je vais prudemment en tête, me concentrant au maximum. Quinze mètres derrière moi, Peter suit, silencieux, tendu. Une confiance absolue l' un dans l' autre nous tient lieu ici d' assurance.
Lorsque je quitte la côte rocheuse à gauche, afin d' atteindre par un couloir de glace vive une coupole légèrement marquée, une forte saute de vent me surprend brusquement et me fait presque perdre l' équilibre. Comme ce relais est exposé! Au-dessus de moi, des plaques grisâtres, compactes, montent doucement d' abord, puis se transforment plus haut en un pilier géant qui se détache, audacieux, dans le néant du ciel bleu. A mes pieds, une pente de glace cristalline, inclinée de 60 degrés, se perd dans la blancheur du glacier.
J' ai enfin le temps de vouer quelques instants à ce panorama étrange. Peter taille marche après marche dans une traversée horizontale vers la gauche, et cela dure assez longtemps. Inlassable la tempête glaciale balaie arêtes et aiguilles dans la chaîne d' Argentière. Des étendards d' argent animent ces ma sses inertes.
On pourrait suivre ce jeu pendant des heures, mais ni la température ni le lieu ne s' y prêtent. Je m' aperçois t out à coup que mes bouts de doigts sont insensibles. Vivement j' enlève mes gants et masse mes e xtrémités.
- Quel froid affreux! me crie Peter de son relais, tout en frottant aussi ses mains. Descendant un peu je passe devant lui. Cette traversée devient plus exposée àchaque mètre. Ni pitons, ni broches ne 4 Les Alpes- 1967 -Die Alpen49 se laissent enfoncer dans la glace noire, épaisse de quelques centimètres seulement. Je continue donc en « libre ». Avec quelque quinze kilos sur le dos, il est vraiment malaise de conserver son équilibre.
Un petit piton rocheux fait enfin preuve d' un peu de bienveillance. Bien qu' éveillant une sécurité relative, il me donne cependant l' impression de tenir. Ici et là une petite prise pour les mains. Je continue sur mes pointes et arrive à un gradin incroyablement raide. Rarement pente de glace ne m' a fait une telle impression. Son inclinaison mesure 70 degrés. Semblable aune cascade gelée, elle atteint presque la verticale, est laminée par les avalanches, ravinée par le soleil et le vent. Je ramène les derniers mètres de corde. Peter arrive. Lui aussi est très frappé par la vue de cette barrière de glace de 150 m.
La journée avance. Le crépuscule règne déjà dans la vallée pendant que nous escaladons les deux longueurs suivantes. Tous les dix mètres je fixe une broche, m' épargnant ainsi la taille des marches. La raideur inhabituelle, la glace dure comme de l' acier ne nous permettent pas de nous relâcher un seul instant.
Il faut nous hâter. La paroi s' assombrit. Encore un court passage vertical, et j' arrive à un léger replat où je puis poser les deux pieds. Véritable don du ciel après ce terrible effort du bout des orteils!
Impossible de bivouaquer ici, mais il me semble découvrir à 20 mètres au-dessus de nous une petite protubérance rocheuse. L' obscurité augmente.Vigoureusement je ramène les cordes. Peter me suit rapidement et monte encore un peu après avoir repris brièvement son souffle.
- Il n' y a ici qu' une bande large d' un pied, dit la voix de mon camarade du lieu suppose de bivouac. De plus, il est impossible d' enfoncer des pitons...
Le reste se perd dans la tempête qui redouble. Peter progresse lentement.
- Cela doit être difficile là-haut! me dis-je. De temps en temps, le grattement des crampons dans le rocher, la rumeur des sautes de vent... mélodie de la face! La nuit enfin nous étreint. Je ne vois plus Peter.
- Tiens bien!
Un regard vers le haut. Quelques coups de marteau irréguliers, et soudain une pluie d' étincelles provenant du frottement des crampons sur le granit. Une secousse. Instinctivement je laisse filer un peu la corde.
- T' est arrive quelque chose, Peter?
- Non, rien. Le premier piton n' a pas tenu.
Il dit cela avec une sécheresse étonnante, comme si rien ne s' était passé, alors que tout simplement il se trouve maintenant dix mètres plus bas que quelques secondes auparavant.
Sans nous perdre en commentaires sur l' incident, nous décidons d' un commun accord de bivouaquer sur la mince vire rocheuse. La lune poursuit sa course, fait apparaître sommets et arêtes dans toute leur raideur audacieuse.
Eclairés par les lampes frontales, nous essayons d' enfoncer quelques pitons et finissons par y arriver. Afin d' agrandir un peu le relais, nous taillons au piolet une marche où s' asseoir. Naturellement aussi nous creusons un trou pour le réchaud. J' arrive à aménager une niche abritée de trois côtés. Entrer dans les sacs de couchage n' est pas commode, vu l' exiguïté de l' endroit bien aéré par surcroît. Nous renforçons l' assurage. Enfin, sacrifiant au luxe de l' époque, nous gonflons de petits oreillers pneumatiques qui isolent agréablement nos corps de la glace.
Un long moment passe à mettre le réchaud en train. La tempête, véritable ouragan, éteint allumette sur allumette. Epuisant, ce travail! Le bouillon et le lard qui l' agrémente n' en seront que mieux goûtés. Lentement la glace fond dans la casserole. Plus lentement encore passent les heures de la nuit. Nous chantons des mélodies alpestres. Les étoiles nous servent d' auditoire.
Après minuit, le vent glacial s' apaise. Un silence étrange nous environne. Les corps sont las. Soudain on se réveille du demi-sommeil Les pieds qui n' ont qu' un appui précaire ont filé. On glisse un peu de son siège. On renforce l' assurage. On se dresse enfin pour s' installer de nouveau aussi confortablement que possible. Quelques minutes s' écoulent ainsi jusqu' au moment où le levant commence à s' éclaircir. Les étoiles s' éteignent. Raidis par le froid, nous rampons hors des sacs. Avec le jour le vent se relève, violent. Un café chaud, des biscuits, des noix raniment l' ardeur nécessaire. Des nuages pisciformes, inquiétants préludes, montent de l' ouest. Le doute s' empare de mon esprit. Nous espérons pourtant atteindre le sommet aujourd'hui encore, ou tout au moins pouvoir bivouaquer dans son voisinage.
Avec entrain nous parcourons les premières longueurs de corde, car nos corps sont avides de mouvement, avides d' un peu de chaleur.
Du premier relais, je traverse quelques mètres dans un couloir rocheux, tapissé de glace mince, très exposé aux avalanches et aux chutes de pierres. Par prudence j' enfonce un piton. Puis je descends par une fissure oblique, déclive et franchis une autre fissure sans prises. Grâce aux quatre pointes antérieures de mes crampons, debout sur une marche minuscule, je regarde pour la première fois dans la partie supérieure de la paroi. Elle est presque complètement lisse, les rochers très enneigés. Ronds, tels des « bosses de dromadaires », ils émergent de leur manteau ouaté. Impossible d' en un piton. Il faut passer en « libre ».
Le fait que Peter m' assure solidement me le permet. Prudemment, tâtant plus qu' escaladant, j' arrive à m' élever. Terrain dangereux! Inlassablement, je débarrasse les rochers ronds de leur neige afin de dénicher au moins une petite prise pour les pieds et les mains.
L' entrée dans le champ de glace proprement dit s' avère fort compliquée. Une bonne marche serait la très bienvenue. Deux broches en font office. Les lointains coups de marteau de mon compagnon jouent le rôle de piano dans ce concert infernal. En l' espace d' une heure, le temps a brusquement changé. La température tombe à moins 30°. Bien qu' il soit encore tôt dans l' après, il fait déjà sombre.
Je crois rencontrer un homme des régions arctiques quand Peter émerge au-dessous de moi dans les nuées flottantes. On pourrait aussi le prendre pour un yeti. Son visage n' est plus qu' une croûte de boue et de glace.
- Je me sens très peu bien... l' estomac. Il me semble tout le temps qu eje vais vomir, sont les paroles qui sortent de ses lèvres à peine visibles.
La gravité de ces mots m' apparaît tout de suite clairement. Un membre de la cordée, malade! maintenant, au milieu des difficultés et du mauvais temps. Dans l' espoir que cette indisposition va disparaître j' encourage mon camarade et me mets en route. Les heures qui suivent ne sont qu' une lutte avec l' enfer de la tempête dans le crépuscule menaçant, une lutte pour garder l' équilibre sur une « mer mouvante et glacée » que mènent deux naufragés en quête de l' îlot sauveur: le sommet Tout est chaotique ici, tout, sauf les coulées de neige qui, à intervalles réguliers de cinq minutes, se faufilent dans les vêtements. Une fois je regarde en arrière. Peter appuie sa tête sur son piolet. Une légère angoisse m' envahit. Se sent-il mal à ce point?
- Peter?
Pas de réponse.
- Peter!
Sans doute ne m' entend pas. Le bruit cesse dans la paroi pendant quelques minutes. Peter m' a entendu.
- Qu' y a-t-il?
- Comment vas-tu?
- Mal! mais il faut cependant...
Ces paroles me réjouissent, car je sens que l' énergie nécessaire est encore présente.
De temps en temps des coups de vent furieux menacent mon équilibre. Chaque fois je me couche à plat sur la paroi, me tiens à une broche, à mon piolet, par la pointe de mes crampons. Heureusement le vent change sans cesse de direction et je ne suis pas contraint de rester trop longtemps dans la même position. Les muscles des mollets fournissent déjà un terrible effort. A chaque arrêt, je tire involontairement mes gants, afin de contrôler l' état de mes doigts. Si leurs bouts sont déjà blancs et que la circulation fait défaut, je les tape, les tords, afin de les sentir revivre.
- J' espère que Peter fait de même, me dis-je.
Un peu après, il achève une longueur de corde. Je taille une « baignoire » dans la glace pour qu' il puisse se reposer.
- Je crois que je ne sens plus mes doigts, dit-il en arrivant.
Il s' oblige à enlever ses moufles pour masser ses membres. Plus tard, il s' avéra qu' il avait attendu trop longtemps, et il souffrit de gelures, du premier degré seulement, Dieu merci!
La montagne se fait impitoyable. Sans cesse elle nous rappelle qu' elle exigera beaucoup encore, avant de nous permettre de toucher le sommet Ce n' est pas aujourd'hui qu' elle succombera.
Subitement l' obscurité nous envahit. Nous nous trouvons dans une paroi de 750 mètres au milieu d' un champ de glace. Découvrir un coin de bivouac se révèle impossible, car il n' existe pas le moindre replat.
Peter se sent un peu mieux. Nous sommes contents, mais une nuit glaciale nous attend. A tour de rôle nous taillons une cuvette dans la masse bleu-gris. Non que nous désirions « blesser » la montagne, mais nous cherchons à nous ménager une modeste demeure.
Les morceaux de glace volent en cliquetant dans l' abîme, tantôt emportés par le vent, tantôt filant dans le vide pour atterrir à l' endroit d' où nous sommes partis, voici trente-cinq heures. A intervalles réguliers, le vent nous fouette de neige et de glaçons, et les visages souffrent amèrement sous ces projectiles glacés. La taille ininterrompue réchauffe un peu le corps. Notre « maison » commence à prendre forme.
Notre joie augmente. Seule la « cuisine » fait encore défaut. Des coups de piolet l' aménagent. Nous plantons quelques pitons: notre nid est terminé, Peter est déjà dans son sac de couchage et prépare les ustensiles pour le repas.
- Qu' allons nous faire?
- Un bon bouillon avec du lard gelé, me répond-il. Je suis tout de suite d' accord, enchanté de ce menu.
Un peu de temps s' écoule, avant que nous puissions allumer le réchaud. Lorsque finalement une légère vapeur monte de la casserole et que la croûte de glace du lard et de la viande des Grisons se met à fondre, faim et soif augmentent. Peter s' est assoupi, mais deux cris le réveillent et il tend avec plaisir son gobelet par-dessus mon épaule pour accueillir le potage parfumé.
La paroi est « vivante ». Mais pour l' instant nous ne pensons qu' à boire et manger. Après le dessert consistant en thé et biscuits, nous nous enfilons sous la tente de bivouac.
Sans arrêt la neige passe sur nous dans un crissement familier. Le temps ne semble pas s' améliorer. Pas de lune, pas d' étoiles. Une nuit noire, sinistre, un froid cruel nous enveloppent. Je ne trouve pas le repos.
Comment sera le temps demain? Comment les conditions plus haut? Comment la descente par l' arête dans cette tempête? Autant de questions qui ne peuvent obtenir leur réponse aujourd'hui.
Soudain je suis tire des rêveries de mon demi-sommeil. Je tremble de froid.
- Peter!
- Qu' ya?
- Comment te sens-tu?
- Bien, en somme, ce froid affreux mis à part.
Je regarde ma montre: minuit seulement. La lumière pénètre sous la tente. Plus le moindre nuage au ciel. J' en crois à peine mes yeux. Un froid abominable règne. La lune jette son ombre sur le miroir de glace, créant des formes insolites. Coup d' œil splendide sur le glacier d' en bas.
Aujourd'hui, le sommet!
Nous attendons le matin, pleins de confiance. Les questions silencieuses que je me posais voici quelques heures sont presque résolues.
Un lever de soleil magnifique annonce le j our. Nous nous préparons pour la conquête du sommet. Les cordes sont des câbles d' acier, les vêtements complètement raides. Mousquetons et pitons collent aux gants. Mais nous nous sentons pleins d' ardeur et attaquons l' arête sommitale. La glace vive alterne avec une neige profonde et des zones rocheuses. Avant midi, je trouve sous mes pieds le premier névé digne de ce nom. Pour la première fois aussi je puis employer la pelle du piolet en guise d' assurage. Je surveille Peter. Lui aussi ne peut croire qu' il soit possible de trouver un endroit normalement incliné où l'on puisse se mouvoir debout. Nous nous hâtons de parcourir les dernières longueurs de corde vers le soleil.
Heureux, presque sans mot dire, nous nous serrons les mains. Nous ne sommes pas des vainqueurs, pas des surhommes, comme on l' entend dire souvent d' alpinistes « extrêmes ». Nous sommes simplement joyeux et amplement satisfaits après les efforts, les privations, le froid, la lutte. Le monde est à nos pieds, nous-mêmes sur une haute cime. Une seule pensée règne qui donne à notre vie un sens plus profond.
La montagne, elle, non plus, n' est pas une vaincue, car elle nous a permis seulement de pénétrer dans son royaume. Mais elle nous a donne ce dont nous avions besoin pour accéder à la plénitude.
Après une courte halte, nous entamons la descente, régalant nos yeux des innombrables arêtes, piliers, cimes, dont la vision merveilleuse nous éperonne vers des tâches nouvelles. Monde plein d' aventures où l'on voudrait vivre sans trêve.
Mais cette fois la route nous conduit vers le bas, loin de toute cette splendeur, par des corniches fortement surplombantes, des rochers difficiles. La tempête souffle plus fort encore que dans la face Le vent déchaîné nous coupe le souffle. Nous n' avançons que lentement. Afin de pouvoir garder les yeux ouverts, nous mettons nos lunettes de ski sur nos visages insensibles. Par une cheminée raide nous arrivons à l' Aiguille Chenavier. Désespérés, nous tentons de lancer les cordes. Les bouts libres sont fouettés par le vent ascendant et remontent au point de rappel. Au bout d' une bonne demi-heure de ce jeu épuisant, elles s' accrochent dans une fissure verticale et immédiatement je me laisse filer afin de les lester de mon poids. Je me couche sur la neige et les tiens solidement. Peter me suit. Avec beaucoup de peine nous rappelons les cordes. La tempête poursuit sa menace de nous jeter au bas de l' arête. Du versant de Talèfre par moments, de celui d' Argentière à d' autres, elle nous assaille par un couloir étroit, nous attaque de toute sa rage. Nous devons renoncer. Bon gré, mal gré, il faut envisager un troisième bivouac. Directement sur l' arête, un peu abrités du vent, nous nous enfilons dans nos sacs. Je ne parviens pas à allumer le réchaud. Silencieux, nous renonçons à une boisson chaude.
Pendant toute la nuit, le vent nous secoue dans notre abri précaire. La neige pénètre partout. Tremblant comme des chiens mouillés nous ne parvenons pas à trouver le sommeil.
A la première lueur du jour, nous reprenons la descente. Contournant l' Aiguille Croulante sur le versant de Talèfre, nous traversons à mi-hauteur sous l' Aiguille qui Remue par des plaques verglacées munies cependant de quelques prises, et gagnons ainsi l' arête mollement inclinée qui mène au Col des Cristaux. Les flèches fières de la Mummery et de la Ravanel montent la garde sur les flancs escarpés, l' une complétant merveilleusement l' autre. Nous trouvons dur de devoir quitter le soleil pour nous plonger au nord et descendre par le névé.
La neige est bonne. Nous dégringolons de compagnie. Dans le voisinage de la face nord de l' Ai du Triolet, toute proche, nous dévalons les dernières longueurs par la pente couverte de débris de glace. Au bout de 80 heures nous touchons le glacier d' Argentière. Pleins de joie! Ravis!
Adapté de V allemand par E.A.C.