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Critique
par Gaia Grandin
Publié le 06/01/2014
L'indéchiffrable disque de Phaestos, découvert en 1908 en Crête, s’affiche en couverture du roman de Silvia Ricci Lempen. Aucune datation exacte n'a pu être établie, car le musée d'Héraklion se refuse aux technologies modernes, prétextant la fragilité de cet objet unique en son genre. Le texte poinçonné en pictogrammes sur les deux faces est sujet à de nombreuses propositions de déchiffrement. Ce mystère de l'archéologie passionne deux personnages du dernier roman de l'écrivaine vaudoise née à Rome.
Le récit paraît à son début aussi fragmentaire et énigmatique que l’interprétation du disque de Phaestos. L'impression de fragment, qui s'installe dès la première page par le truchement d'un e-mail placé en introduction au récit, un extrait d'une discussion entre deux collaborateurs de la maison d'édition «la palme», est renforcée par neuf e-mails situés entre chaque chapitre de la première partie du roman. Ces neufs e-mails, signés Constance Dargaud et adressés à Gerhard Brandt, passé un premier instant de surprise, s'insèrent naturellement dans le récit, jusqu'à devenir essentiels à la lecture. On comprend rapidement le lien distendu qui lie cet homme et cette femme : «je me suis rappelé pourquoi, il y a quelques années je suis tombée amoureuse de toi» écrira Constance.
Mais qui est cette Constance qui écrit ? Elle est à la fois l'ex-compagne de Gerhard, une femme qui s'est retirée à la campagne afin d'écrire un roman, et également un personnage de fiction, une femme mystérieuse, écrivaine elle aussi, dont la chevelure possède une couleur innommable et dont tombe amoureux André, le double de Gerhard, protagoniste principal de l'action du récit que Constance rédige. L'effet de boucle interminable d'un récit qui s'auto-génère est brisé artificiellement par le cadre donné par l'e-mail en introduction du récit et par la postface de Gerhard, dans laquelle on apprend comment ce dernier est entré en possession du présent texte, le roman, en quelque sorte. C'est une véritable mise en scène orchestrée d'une main de maître. Une telle complexité dans la composition du récit était-elle absolument nécessaire, pourrait-on néanmoins se demander.
La création littéraire et la solitude qui l'accompagne sont au centre de ce roman. Une solitude choisie qui dérange. L'effacement et l'omniprésence du personnage de l'écrivaine - démiurge qui laisse à l'abandon sa création et qui s'annihile volontairement - inquiètent le lecteur.
À côté de cela, le fourmillement de la vie professionnelle et affective paraît bien dénué de sens. André, journaliste au Miroir, essaie d'une part désespérément de renouer avec son fils et décroche d'autre part d'avec son poste, jusqu'à se laisser renvoyer. L'ironie pointe souvent au travers de la plume solide de Silvia Ricci Lempen.
L'éloignement entre personnes qui s'aiment, la raison d'être de chacun, la conviction d'avoir sa place à soi dans le monde qui nous entoure, la résonance creuse de ce même monde: autant de raisons pour mettre en route l'écriture à la recherche d'un autre sens, toujours à venir.
Peut-être vaut-il mieux pour tout le monde que le disque de Phaestos reste non daté et non déchiffré. Cet objet mystérieux, garant de subversion, devient ainsi une sorte d'horloge symbolique sur laquelle la composition circulaire du récit se calque à l'infini, à l'image du titre du roman.