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Critique
par Jean-Louis Kuffer
Publié le 05/08/1998
Les Lettres russes de Sergueï Hazanov excellent dans la verve chaplinesque
Le lecteur dénué d'humour évitera cette lecture. De même que ne s'y risqueront ni le Suisse susceptible (il y en a), ni le Russe chauvin (on en a vu), ni moins encore la femme suisse ou russe susceptible ou dénuée d'humour. Celui qui ne goûte ni la satire, ni l'exagération chaplinesque, ni la caricature des individus ou des peuples, et moins encore la misogynie galopante, se gardera de mettre le nez dans ces Lettres russes, qui jouent le plus souvent sur le deuxième degré gouailleur et le rire panique.
«Plus c'est pire, mieux c'est bien», pourrait susurrer l'auteur sous sa casquette à transformations évoquant successivement la chapka, la kipa et le capet d'armailli, pour résumer une philosophie évidemment empreinte d'humour juif; et la dernière lettre de ce roman épistolaire contient un trait assez typique à cet égard: «Comme me l'a appris mon maître, un vieux Khazar, pour un poète l'idéal c'est de pouvoir se passer du nécessaire mais non pas du superflu.»
C'est pourtant le superflu qui fait bel et bien ronchonner le prénommé Youri lorsqu'il débarque à Genève en 1989 (l'année même où l'auteur s'est introduit en douce dans notre pays) dans sa première lettre à son ami Igor, resté à Moscou et qui ne ronchonne pas moins à l'endroit de Gorbatchev et de sa perestroïka. Les lettres de ces deux amis constitueront d'ailleurs l'essentiel du livre, combinant les aperçus croisés de la vie en Occident et du quotidien russe, avec un jeu de reflets renvoyant au passé estudiantin de Youri, et quelques autres échappées latérales ménagées par un autre correspondant, Micha de son prénom et ancien étudiant de Youri à l'Université de Lomonossov, dont l' vocation de la vie bohème dans la grisaille du communisme nourrit les pages les plus attachantes du livre.
Dans le sillage de Zinoviev
Avec la hargne typique de l'intellectuel soviétique débarquant pour la première fois en Occident (des années de puritanisme léniniste laissent tout de même des traces chez les plus occidentalistes des rejetons d'Absurdie), Youri brosse un portrait de la société occidentale qui n'aurait rien à envier, en matière de caricature, au tableau qu'en fit Alexandre Zinoviev dans Homo sovieticus. Il y a d'ailleurs quelque chose de la conversation zinovievienne dans ces Lettres russes, dont l'auteur manifeste la même verve mariolle et la même curiosité sociologique, ou plus exactement anthropologico-satirique. Des femmes suisses («ne pensant qu'au fric et aux fringues», comme chacun sait, «de vraies poupées gonflées», mais utiles au candidat à l'asile...) aux problèmes du logement à Moscou, des moeurs comparées en matière de divorce ou de funérailles, des paniers de crabes que représentent les milieux de l' migration russe en Suisse ou du journalisme à Moscou, tout passe à la moulinette du mauvais esprit de nos épistoliers, dont on n'imagine pas moins la vie bien difficile entre les lignes.
Expliquant, en avant propos, son choix du genre épistolaire, Sergueï Hazanov affirme que «nos lettres ne mentent jamais, malgré les efforts de leurs auteurs». Or ce n'est, bien entendu, qu'une ruse supplémentaire de l' crivain, qui joue de ce «mentir vrai» à sa façon rouée. Un certain Athanase, dans un préambule, suggère en outre qu'il a donné un coup de main à l'auteur en matière stylistique. Autre clin d'oeil? Du moins, aidé ou pas à maîtriser son usage de la langue de Montesquieu, Hazanov se signale-t-il par une indéniable «voix» d'alerte satiriste-conteur, et son livre apparaît enfin comme un réjouissant oeuf de coucou dans le nid souvent trop douillet de notre littérature.
Jean-Louis Kuffer, 24heures, 20.05.1997