Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06981.jsonl.gz/1133

Printed in
Le Ministre de Serbie m’a raconté que, au moment où les troupes autrichiennes s’étaient beaucoup avancées en Serbie, le Gouvernement austro-hongrois avait proposé au Gouvernement serbe d’évacuer la Serbie et de signer une suspension d’armes plus ou moins définitive. Le Gouvernement serbe n’avait pas songé à accepter mais le Ministre, désireux de connaître les sentiments réels de l’Italie, a feint de consulter le Ministère des Affaires Etrangères sur la situation et lui a demandé ce qu’il en pensait. La réponse a été aussi précise que possible et l’on s’est écrié, à la Consulta, que la Serbie ne pouvait songer à abandonner ses alliés, que «ce serait une trahison»: le mot a été répété deux fois. Par l’attaché militaire français, j’ai appris qu’en effet la proposition autrichienne avait été envisagée en Italie avec la plus grande inquiétude, une réconciliation de la Serbie et de l’Autriche aurait été en effet pour les plans éventuels italiens très dangereuse.
La fondation de la ligue italo-roumaine, accueillie avec enthousiasme, n’a rien d’officiel, mais elle est un indice de plus de la volonté de ces deux puissances, en cas de déconfiture autrichienne, d’envahir la Duarchie et de s’y tailler leur part. Le Ministre de Serbie me dit que l’Italie sera certainement la dernière à entrer en lice et qu’elle ne veut rien risquer puisqu’elle croit obtenir en tous cas ce qu’elle désire. Il assure qu’elle exerce une grande pression sur la Roumanie pour lui faire prendre les devants et que la Russie aussi menace d’occuper la Transylvanie sans rien garantir pour l’avenir.
Les représentants de la Triple Entente prévoient que l’Italie entrera en campagne en février, ou si possible en mars. Le Conseiller de l’Ambassade de France assure qu’elle tient à éviter une campagne d’hiver et une campagne longue; il dit que, si les opérations militaires traînent, elle cherchera à attendre le commencement de la fin. L’attaché militaire français déclare l’armée prête, à l’exception de l’artillerie lourde. L’attaché militaire russe bave force injures contre les troupes italiennes, qu’il trouve lâches, mal préparées, incapables de partir en campagne.
La Triple Entente escompte déjà le succès final; mon collègue allemand en rit aux larmes, mais il ne cache pas que l’Autriche est pour l’Allemagne une écharde dans sa chair. L’attaché militaire allemand a dit à M. de Sonnenberg que l’étatmajor impérial préparait une attaque générale pour le milieu de février; il a ajouté que l’Allemagne se refournissait comme elle le voulait et a montré un grand étonnement des difficultés économiqes que nous rencontrions ici. Mes collègues Hindenburg et Ambrozy me disent aussi qu’ils obtiennent de l’Italie au point de vue commercial ce qu’ils veulent par voie d’échanges, alors qu’il faut à la Suisse un long débat pour chaque kilogramme qu’elle parvient à arracher. J’ai fait hier la conversation avec le prince de Biilow, qui était gai, jovial, bonhomme et plein d’entrain. Le baron Macchio, ambassadeur d’Autriche, qui m’a reçu pendant une demi-heure la semaine dernière, manifestait en l’Italie une confiance sereine, tempérée d’ironie. Vous aurez vu par mon rapport d’aujourd’hui à M. Schulthess2 ce que m’a dit l’Ambassadeur d’Angleterre sur l’influence occulte de la banque allemande en Italie.
Le débarquement des troupes italiennes à Avlona excite chez le Ministre de Grèce quelque crainte. Il m’a dit qu’il n’y avait pas lieu de supposer que l’expédition d’Albanie entrainât l’Italie plus loin qu’elle ne le voulait et qu’elle saurait ne pas y engager plus de troupes qu’il n’était nécessaire; mais il a ajouté que cette expédition risquait d’amener avec l’Autriche des frottements qui pourraient provoquer un conflit avant le moment propice. C’est là qu’il considère que toute la prudence du Gouvernement italien sera nécessaire. A la Légation de Serbie on assure que l’Autriche avalera tout et à l’Ambassade de France on croit que l’Italie, loin de se compromettre, ne bougera en Albanie qu’après s’être entendue avec les Autrichiens.
Vous aurez vu l’article d’un «diplomate français» reproduit ici dans le Giornale d’Italia, qui révise la carte de l’Europe. Il attribue à la Suisse le Tyrol et le Vorarlberg. Le Giornale degli Italiani contenait il y a deux mois une offre analogue. L’Ambassade de France m’avait fait en août des ouvertures pour le Vorarlberg, que je n’ai pas relevées. Le désintéressement croissant des Allemands pour les choses d’Autriche semble indiquer que, chez eux, cette idée ne rencontrerait pas nécessairement une opposition absolue et inébranlable, si les circonstances le voulaient. Je me permets de signaler ces indices à votre bienveillante attention à toutes fins utiles, car il me semble qu’il n’est jamais inutile d’examiner tous les aspects des choses et jamais trop tôt pour le faire.
Je me permets de vous raconter en terminant que l’attaché militaire russe, qui a dirigé avant de venir ici le bureau des renseignements secrets au Ministère de la Guerre à Pétrograd, parle fort mal de la Suisse, «ce pays qui déteste les étrangers et les poursuit de sa haine, alors que ce sont les étrangers qui le font vivre».
Tags