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Nous en arrivons ici à une des périodes-clefs de la compréhension des musiques électroniques et de leur définition actuelle. En effet, mis à part dans le cas des supports d'enregistrement, qui ont présenté dès le début un intérêt à l'investissement industriel parce que source de profit immense pour les entreprises qui les exploitaient, la plupart des inventions dont nous avons parlé jusqu'ici ont été élaborées dans le confinement de laboratoires, au sein de cercles restreints. Très coûteux, tirés à de tout petits nombres d'exemplaires ou même à un seul prototype dans certains cas (le Sphäraphon de Jörg Mager, ou le synthétiseur RCA, par exemple), ces appareillages ont été réservés à une élite, travaillant dans ces mêmes laboratoires (au sein de studios radiophoniques ou de laboratoires d'universités, parfois privés). Peu nombreuses étaient les personnes assez fortunées pour utiliser ces technologies à leur compte, ou encore assez influentes pour susciter ces inventions. Cela explique clairement pourquoi les premiers pas des musiques électroniques se sont ancrés tout d'abord dans le domaine des musiques savantes. Quelques rares ponts ont néanmoins été jetés entre les mondes, notamment au travers de vecteurs comme le cinéma et la diffusion radiophonique.
Mais c'est vraiment au cours des années soixante que nous nous trouvons en présence d'une période charnière, alors que les technologies commencent à trouver leur aboutissement, et donc qu'elles deviennent plus intéressantes en même temps que moins coûteuses à produire en série. Le domaine de l'expérimentation pure avec tous ses aléas est d'ores et déjà passé (même si les innovations vont encore aller bon train). Esthétiquement, les oreilles ont été peu à peu familiarisées à ces nouvelles sonorités, qui sont appelées à connaître de grands développements.
Il S'agit là d'une convergence de causes qui va permettre un passage de plus en plus rapide de ces outils de la sphère savante à la sphère populaire via leur industrialisation. La technologie en est un des vecteurs les plus importants. Dès lors, les délais vont se réduire de plus en plus entre la découverte confinée et l'application au domaine du grand public. De dizaines d'années entre l'invention et sa diffusion massive, ils vont se compter de nos jours en mois, ou en semaines parfois. Les années soixante amorcent le début de ce phénomène.
Ce sont aussi les années qui ouvrent l'exploration d'une nouvelle voie: celle de l'expérimentation sonore en direct. Jusqu'alors, les appareillages n'ont quasiment autorisé aucune utilisation live, le résultat sonore nécessitant de longues heures de studio pour quelques secondes de bande. Mathews expose bien l'aspect fastidieux, ingrat, extrêmement laborieux de ce type de travail en parlant de la synthèse de son par ordinateur (1957): Vingt minutes de temps d'ordinateur sont nécessaires pour chaque seconde de son, ce doit être une seconde remarquable pour que cet effort en vaille la peine. Un autre compositeur, György Ligeti, après trois essais de musique électronique à la fin des années cinquante, est découragé principalement par deux contraintes. Pour obtenir des sons complexes, il empile en effet des ondes sinusoïdales (la plus simple onde possible, la plus facile à générer alors) au moyen du magnétophone, et chaque nouvelle couche nécessite un filtrage du fait du souffle qu'elle engendre. Par ailleurs, le temps nécessaire à la production de ces sons est gigantesque. Il abandonne donc la technologie électronique, mais poursuit néanmoins sur cette voie qu'il a ouverte dans son langage, pour ne l'appliquer dès lors plus que dans l'écriture instrumentale pure avec bonheur.
Les années soixante partiront donc à la conquête du temps direct.
Les appareils de contrôle (la table de mixage et ses différents potentiomètres de filtrage et de réglage du volume, les effets divers) ainsi que les instruments de synthèse sonore vont pouvoir sortir du confinement des studios et des laboratoires pour trouver une place sur scène. Les musiques savantes comme les musiques populaires vont profondément être influencées par ce changement. C'est la Live electronic music dans le cadre savant, et l'émergence de tout un ensemble de groupes scéniques de rock expérimental utilisant les technologies électroniques mises à leur disposition (Silver Apples, The Residents, Frank Zappa, Pink Floyd, la voie du krautrock ouverte par Organisation puis Kraftwerk, Cluster etc.). Le studio n'est pas abandonné pour autant, bien au contraire (les Beatles et les Beach Boys en donnent deux exemples fulgurants dans les années soixante), mais deux optiques sont dès lors possibles.
La suite tout bientôt ;-)