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Patriotisme
Auteur(s): David Amherdt (deutsche Übersetzung: Clemens Schlip). Version: 04.05.2023.
- Introduction
- L’affaire Tell
- Glareanus et la Helvetiae descriptio
- Oswald Myconius: l'épître dédicatoire de l'oraison funèbre du commandant de la Garde suisse et le commentaire à l'Helvetiae Descriptio
- Joachim Vadian, poème à la gloire de l’Helvétie
- Xylotectus et les Suisses champions de la littérature
- Conrad Pellican passe devant le rocher de Tell
- Rudolf Gwalther
- Simon Lemnius et la Raeteis
- Johannes Fabricius Montanus
- Heinrich Pantaleon
- Autres textes patriotiques
1. Introduction
Bien que le terme «patriotisme» n’apparaisse qu’au XVIIIe siècle, le concept d’amour de la patrie est bien plus ancien et concerne également le mouvement humaniste en Suisse. À l’époque qui nous intéresse, la Confédération n’existait pas comme État indépendant, même si, dès le XVe siècle, elle fut de plus en plus considérée comme une entité à part entière. En réalité, pendant longtemps, les appartenances à l’Empire et à la Confédération ne s’exclurent nullement. Ce qui est certain, c’est que les liens entre la Confédération et l’Empire se desserrèrent peu à peu, et ce jusqu’aux traités de Westphalie en 1648, qui virent les Suisses obtenir leur «exemption» de l’Empire. Ce n’est toutefois que quelques décennies plus tard que les Confédérés se considérèrent réellement comme un État souverain détaché de l’Empire.
Au XVIe siècle, la Suisse est désignée sous différentes appellations latines, comme Helvetia, d’après le peuple antique des Helvètes avec lesquels les Suisses sont identifiés, ou Confoederatio (ou liga), qui rappelle que la Suisse est issue d’un réseau d’alliances comme il en existait beaucoup au Moyen Âge. En allemand, les Confédérés s’appelaient eux-mêmes lobliche ou gemeine Eidgenossenschaft. Quant au terme «Suisse» ou «Schweiz», il dérive du canton de Schwytz, peut-être parce que les Schwytzois étaient les Confédérés les mieux connus à l’étranger, et notamment en Allemagne, depuis la bataille de Morgarten (1315); en effet, l’usage de ce mot n’est pas dû aux cantons eux-mêmes, qui prenaient bien soin de se distinguer les uns des autres. Un patriotisme régional existait donc également, ce qui est visible dans certaines œuvres humanistes que nous présentons ici.
Du point de vue de la structure politique et institutionnelle, la Confédération comptait alors treize cantons (Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Zurich, Glaris, Zoug, Berne, Fribourg, Soleure, Bâle, Schaffhouse, Appenzell, ces trois derniers étant entrés dans la Confédération en 1501 pour les deux premiers et en 1513 pour Appenzell); sa zone d’influence s’étendait toutefois sur les pays alliés (par exemple l’évêque et les dizains du Valais, les Ligues grisonnes, la ville de Saint-Gall) et les bailliages communs (par exemple la Thurgovie), qui étaient très souvent associés aux entreprises politiques et militaires des Confédérés. Malgré la complexité du système confédéral, la conscience d’appartenir à un même territoire et à une même culture émerge peu à peu à la fin du XVe et au XVIe siècle. Cette conscience se développe certes pour des raisons historiques (conséquences des guerres de Bourgogne et de Souabe) et politiques (défense commune contre les ambitions des Habsbourg); mais les humanistes, au travers de leurs œuvres, vont y ajouter une dimension culturelle qui se révélera essentielle pour que le sentiment patriotique puisse s’affermir et se transmettre durablement, notamment au sein des élites lettrées.
Le patriotisme occupe une place centrale dans l’œuvre latine des humanistes suisses, qui veulent montrer que la Confédération helvétique n’a rien à envier à ses voisins, tant pour ce qui est du prestige du passé que pour ce qui est de l’expression littéraire de ce passé.
Il s’agit pour eux d’une part de faire voir au lecteur que la Suisse a un riche passé, des héros, un socle culturel et religieux qui assure sa cohésion. Comme la Rome impériale, avec ses Virgile et ses Tite-Live, s’est efforcée de se construire un passé (avec Romulus et Rémus, Énée et bien d’autres héros), la Confédération naissante se construit elle aussi un passé prestigieux et héroïque, en recourant toutefois à des figures (légendaires) et à des événements du Moyen Âge (avec Guillaume Tell, notamment). S’il est difficile dans le cas de la Suisse, quoi qu’en disent nos humanistes, de parler d’une véritable translatio imperii (passage de la puissance d’un pays étranger à la Confédération suisse), la mise en parallèle de la puissance romaine et de la puissance helvétique est très présente chez nos auteurs. Cet intérêt des Confédérés pour leurs ancêtres et pour leur glorieux passé est évidemment lié à leur désir de souligner leurs différences face au Saint Empire, duquel les cantons continuèrent d’ailleurs encore longtemps à faire partie. En réaction, nombre d’humanistes, parmi lesquels Sebastian Brant, Jakob Wimpfeling et Heinrich Bebel, accusèrent durement les Confédérés de manque de loyauté envers l’Empire et se moquèrent des légendes autour de leurs origines, tout comme ils les accusèrent d’être des ignorants ou de vulgaires gardiens de vaches.
C’est pourquoi les humanistes suisses voulaient d’autre part montrer que, dans le domaine littéraire, en prose comme en vers, les écrivains de la Confédération n’avaient rien à envier à leurs voisins, ou même à leurs prédécesseurs romains, qu’ils étaient capables de décrire leur passé avec au moins autant d’art qu’eux, en utilisant les mêmes codes littéraires. Il leur arrivait même de vouloir, ou au moins de prétendre, explicitement ou implicitement, les dépasser: c’est le motif de la translatio studii (passage du savoir et de la maîtrise littéraire aux écrivains suisses); au lecteur de juger si ce passage a été une réalité.
Dans le domaine du patriotisme politique, c’est surtout l’histoire de la libération des Suisses, concentrée autour de la personne de Guillaume Tell, qui occupe les devants de la scène; mais il faudra aussi mentionner l’histoire locale de la petite Suisse, comme la bataille de Näfels, la révolution de Brun à Zurich et les hauts faits des Grisons, alors pays allié des Suisses, lors de la guerre de Souabe.
2. L’affaire Tell
Les récits autour de la geste de Tell et de la fondation de la Confédération furent mis par écrit cent à cent cinquante ans après les événements supposés, soit dans le courant du XVe siècle. C’est de cette époque, en effet, que datent les versions de la Ballade des Confédérés, du Jeu de Tell ou encore du Livre Blanc de Sarnen et de la Chronique de Petermann Etterlin, ouvrage imprimé en 1507 qui contribua beaucoup à répandre les mythes fondateurs de la Confédération et qui était bien connu des milieux humanistes, puisque l’on sait qu’il fut utilisé par Heinrich Glareanus, Oswald Myconius et Aegidius Tschudi. Au XVIe siècle, on se réfère à ces écrits comme à une sorte de canon des hauts faits des premiers Confédérés comprenant notamment l’exploit de Guillaume Tell.
L’image du héros national suisse se développe surtout à partir des années 1510 (Heinrich Glareanus, Oswald Myconius) pour donner naissance à un véritable culte du héros de l’Helvétie, qui sera encore très vivace dans les années 1550 (Simon Lemnius, Johannes Fabricius Montanus, Aegidius Tschudi). Les savants de l’époque, les humanistes, qui en raison de leur attachement à l’Antiquité écrivaient souvent en latin (ce qui n’est toutefois pas le cas de Tschudi), jouèrent un rôle clé dans cette exaltation du héros uranais et, plus généralement, dans l’émergence de la conscience nationale et du patriotisme suisses, ainsi que dans la construction d’une «mythologie», voire d’une idéologie helvétique. Cette participation active à la vie politique et sociale est caractéristique des humanistes suisses qui, comme le note Maissen, «croyaient... en une communauté culturelle des Confédérés». Le patriotisme helvétique peut d’ailleurs être mis en parallèle avec la montée du sentiment patriotique, ou même nationaliste, que l’on constate à l’époque dans l’aire germanique. Ainsi, le chevalier Ulrich von Hutten (1488-1523) se servit de ses poèmes pour diffuser l’idée d’une identité allemande. On peut penser aussi, un quart de siècle plus tôt, à celui qu’on appelle l’archihumaniste de l’Allemagne, Conrad Celtis (1459-1508), qui tenta de réveiller l’esprit national allemand face aux champions de la culture, les Italiens.
En présentant les mythes fondateurs, les hauts faits de héros comme Guillaume Tell, la lutte victorieuse des Confédérés pour se libérer du joug de l’oppresseur, les humanistes attribuent à leur nation un passé prestigieux, fondant ainsi la légitimité politique de la Suisse primitive, qui avait besoin d’être défendue contre les attaques de ceux qui la considéraient comme un pays de paysans arriérés. C’est d’ailleurs pour lutter contre cette mauvaise réputation que les humanistes tentèrent de montrer que la Confédération était non seulement un vivier de héros plus ou moins brutaux, mais aussi un pays où la culture humaniste avait pris racine. C’est ainsi que Glareanus souligne que la Suisse possède «bien de brillants esprits et de très nombreux hommes cultivés».
Le but des humanistes est aussi pédagogique. S’adressant souvent à des jeunes gens, ils relatent les exploits des Confédérés dans un but d’édification morale et patriotique, et l’une des façons d’atteindre ce but est de présenter des modèles de comportement héroïque. Mais leurs visées sont aussi linguistiques et culturelles: donner l’exemple de textes écrits en latin classique et faire revivre à travers eux la culture antique. Certains, comme Fabricius Montanus, vont même jusqu’à espérer qu’ils donneront à leurs étudiants l’envie de prendre eux-mêmes la plume pour chanter la gloire des anciens héros de l’Helvétie.
À vrai dire, l’arrière-plan antique est sans cesse visible dans les œuvres humanistes. La présence de l’Antiquité se manifeste, nous l’avons dit, par le niveau de langage utilisé (on veut imiter les Anciens), mais aussi par les thèmes. C’est ainsi, en particulier, que la Confédération naissante est comparée à la République romaine naissante. Quoi de plus vrai? La Rome républicaine était un pays de paysans qui brillaient par leurs vertus guerrières et patriotiques, par leur courage, leur honnêteté, leur fidélité, qualités qui donnèrent l’Empire à ce peuple rude et simple. Et les humanistes d’attribuer ces mêmes qualités aux Suisses aux bras noueux et de leur prédire un empire éternel! Les héros des alentours du Lac des Quatre-Cantons sont ainsi naturellement comparés aux héros républicains des débuts de la ville du Tibre, ces héros proches de la terre et fort en guerre. Guillaume Tell en particulier est le Brutus qui a libéré son pays de la tyrannie en tuant l’horrible Gessler – mais voilà que se pose le problème encombrant du tyrannicide. Machiavel résume bien le lien qu’on a cherché à établir entre les Suisses et Rome lorsqu’il affirme – c’est devenu un lieu commun – que les Suisses sont le seul peuple qui vit selon le modèle des Anciens pour ce qui est de la religion et de l’organisation militaire. Nous avons parlé des succès militaires des Suisses, et aussi de leurs mœurs, que Machiavel prend en exemple; pour ce qui est de la religion et de Dieu, leur présence est plutôt discrète dans les textes humanistes sur Tell et ses semblables: quelques allusions çà et là au Christ, à Dieu qui vient en aide aux Confédérés, etc. Il faut dire qu’à la Renaissance les perspectives se sont quelque peu déplacées: on dira pour simplifier (peut-être excessivement) que l’on passe de la vision théocentrique du Moyen Âge à une vision du monde anthropocentrique. Comme le montre bien Koller, à une vision de l’histoire comme histoire du salut succède un horizon déterminé par l’appartenance à l’Empire romain.
Le thème de la lutte contre le tyran, déjà clairement présent dans le Livre Blanc, est un thème central de la pensée humaniste, comme l’est d’ailleurs celui de la République libre et prospère qui échappe à l’arbitraire des souverains: Tell n’est-il pas, pour reprendre l’expression de Conrad Pellican, le «garant de la liberté»? Ou, avec les mots de Glareanus, le «défenseur de notre patrie, le libérateur et le vengeur des tyrans»? Ce thème va d’ailleurs de pair avec celui du mépris de la noblesse de naissance; de là à faire du simple paysan un idéal, il n’y a qu’un pas, que les humanistes, et d’autres avant eux, franchirent aisément.
Notons enfin que, dans les textes «historiques» ou panégyriques dont il est question ici, les humanistes ne se posent jamais la question de l’historicité des événements qu’ils relatent. Aucun doute, ou presque, ne perce. Rares sont les déclarations comme celle de Vadian qui, dans sa chronique des abbés de Saint-Gall – dont les buts sont différents de ceux des ouvrages patriotiques sur l’ancienne Confédération – émet des doutes à propos des événements ayant marqué la Confédération à ses débuts: «Je crains que beaucoup de choses fabuleuses aient été dites sur elle, et d’autres choses encore, qui ne correspondent pas à la vérité». Dans la première partie du XVIe siècle, le temps et l’ambiance littéraire ne sont pas au doute et à la déconstruction des mythes – alors que l’existence même de la Suisse ne fait pas l’unanimité parmi ses voisins. Même si ce n’est qu’à partir XVIIIe siècle qu’une véritable critique des mythes se fit jour, nous ne pouvons pas ne pas citer cette prise de position on ne peut plus claire de François Guillimann dans une lettre à Melchior Goldast datée du 27 mars 1607:
Quant à ce que tu me demandes au sujet de Tell, bien que dans mes Antiquités suisses j’aie suivi et rapporté l’opinion du vulgaire, cependant, si tu souhaites que j’exprime mon avis après mûre réflexion, je pense qu’il s’agit d’une fable pure et simple, surtout que je n’ai jusqu’ici trouvé aucun écrivain ayant vécu ni aucune chronique ayant été écrite il y a plus de cent ans qui en fasse mention. Tout cela me semble avoir été inventé pour augmenter la haine [contre les occupants], et n’être guère plus qu’une fable qui doit son origine à la manière de parler du vulgaire, qui, pour louer l’art de l’archer, le prétend capable de faire tomber une pomme de la tête de son fils sans danger et sans dommage. Les Uranais eux-mêmes ne sont pas d’accord sur le lieu de sa demeure, et sont incapables de montrer ni sa famille ni ses descendants, alors que la plupart des familles de cette époque subsistent encore. J’ai beaucoup d’autres preuves.
3. Glareanus et la Helvetiae descriptio (1514)
L’Helvetiae descriptio, publiée conjointement avec le panégyrique de l’empereur Maximilien, figure parmi les premières œuvres publiées de Glaréan. Il s’agit d’un diptyque poétique de 402 hexamètres latins comprenant deux pièces intitulées respectivement Helvetiae descriptio («Description de l’Helvétie», v. 1-176) et Panegyricum in laudatissimum Helvetiorum foedus («Panégyrique du très illustre pacte des Helvètes», v. 177-402). Comme il l’affirme au début du poème (v. 1-14), son but n’est pas tant de faire l’histoire de la Suisse (ni de parler de Tell, dont il mentionne toutefois l’exploit de la pomme) que d’en célébrer l’immortelle renommée et d’en donner une description géographique. Celle-ci constitue le thème des 176 premiers vers. Le Panegyricum est composé d’un bref éloge des treize cantons, dont la gloire est due aux exploits guerriers qui leur ont permis de se libérer de l’oppresseur; la partie finale du Panegyricum (v. 346-402) est un éloge dithyrambique de l’Helvétie et de ses habitants, que Glaréan exhorte à imiter les vertus des anciens Romains: sévérité, loyauté, esprit guerrier et avide de liberté. Le poète exprime aussi son désir que sa patrie, qui a trouvé en Tell un défenseur et un libérateur, donne naissance à de nombreux autres héros dignes des grands hommes de la République romaine.
Dans l’épître dédicatoire, adressée à Heinrich Uttinger, Glaréan «explique qu’il a voulu rassembler, dans le but d’édifier la jeunesse, ce que les écrivains anciens ont écrit sur les Helvètes – il puise notamment dans César, Strabon et Tite-Live –, et qu’il souhaite ainsi faire taire les détracteurs de la Confédération en leur présentant la gloire de sa patrie. Le but de Glareanus est donc […] d’éveiller le sentiment patriotique de ses lecteurs, en particulier des jeunes gens».
Le poème de Glaréan eut un écho considérable dans les milieux humanistes. En particulier, en 1519 paraît une édition de la Descriptio accompagnée d’un commentaire d’Oswald Myconius, ainsi que de deux poèmes faisant l’éloge de la Descriptio et de son commentaire: l’un écrit par Joachim Vadian, le deuxième par Johannes Xylotectus. Il en est question ci-dessous.
En parlant de la contribution de Glaréan au patriotisme suisse, on peut aussi évoquer son bref poème sur les ruines d’Avenches, dans lequel il rend hommage à la capitale des Helvètes de l’Antiquité.
4. Oswald Myconius: l'épître dédicatoire de l'oraison funèbre du commandant de la Garde suisse et le commentaire à l'Helvetiae Descriptio
En 1518, Oswald Myconius fait paraître une édition de l’oraison funèbre de Kaspar von Silenen, capitaine de la Garde suisse pontificale. Dans l’épître dédicatoire, il fait l’éloge des succès militaire des Suisses et de leurs vertus (droiture, bravoure, miséricorde envers les vaincus, hospitalité), et, surtout, se réjouit de l’éclosion de nombreux talents littéraires, qui permettront aux Suisses de se défendre contre leurs ennemis non plus seulement par la guerre, mais aussi avec les armes de l’esprit, un thème que l’on retrouve notamment dans les poèmes contemporains de Vadian et de Xylotectus présentés plus bas.
Dans l’édition de 1519 de la Descriptio Helvetiae est imprimé pour la première fois le commentaire d’Oswald Myconius sur le poème de Glaréan. Chaque section de deux à dix-huit vers de Glaréan est suivie d’un commentaire qui éclaire des faits, des personnages, des particularités du texte. Myconius s’attache notamment à évoquer les exactions subies par les futurs Confédérés, qui décidèrent, d’un commun accord bien helvétique (!) et Dieu aidant, d’exterminer les tyrans:
On en vint donc à exterminer les tyrans et à rompre le traité, avec l’accord de toute la communauté: ils voulaient défendre de toutes leurs forces, avec l’aide de Dieu, la liberté obtenue.
En note des vers 7-8 de Glaréan, où est évoqué l’exploit de la pomme, Myconius fait, sur une bonne page (32 lignes de l’édition) un résumé de la légende de Tell: le tir sur la pomme, la flèche destinée au tyran, la mise aux fers du héros, la tempête sur le lac, le «saut» de Tell, le meurtre du bailli près de Küssnacht et le pacte d’alliance.
5. Joachim Vadian, poème à la gloire de l’Helvétie
Dans l’édition de 1519 de la Descriptio Helvetiae figure également un poème de 18 distiques élégiaques de Joachim Vadian Ad Helvetiam («À l’Helvétie»), intitulé plus précisément Vadianus medicus, orator et poeta laureatus Helvetiam alloquitur («Vadian, médecin, orateur et poète couronné, s’adresse à l’Helvétie»), où l’humaniste saint-gallois fait l’éloge du poème de Glaréan. Dans les 8 derniers vers, Vadian s’adresse à l’Helvétie, dont les héros l’emportent sur ceux de la Grèce et de Rome; plus encore: c’est la terre d’Helvétie qui est désormais le lieu de la liberté et des hauts faits. L’on assiste à une véritable translatio imperii:
La fortune des descendants de Romulus est tombée, renversée, la noblesse
Des Lacédémoniens n’est plus, et des armées puniques, il ne reste rien.
Seule, défendue par toi, ainsi que par les armes et par le courage, elle triomphe,
La liberté, et les exploits courageux ont trouvé place chez toi.
6. Xylotectus et les Suisses champions de la littérature
Dans cette même édition de 1519, se trouve aussi un poème de 44 vers (11 strophes saphiques) de l’humaniste lucernois Johannes Xylotectus, intitulé Carmen Sapphicum Ioannis Xilotecti Lucernani lusum in Osvaldi Myconii commentariolum, «Poème saphique badin de Johannes Xilotectus sur le petit commentaire d’Oswald Myconius». Xylotectus y célèbre les hauts faits et la gloire des Helvètes chantés par Glaréan et commentés par Myconius. Aux vers 33-40, le poète se réjouit de ce que, après avoir atteint la gloire militaire, les Helvètes ont fini par apprendre à honorer les Muses, à associer Minerve à Mars: on n’est pas loin de la translatio studii, que l’humaniste renonce tout de même à prétendre réalisée en Helvétie!
Jusqu’ici, l’honnêteté et la loyauté ont donné
À ce peuple les armes et une immense renommée,
Mais la jeunesse des Helvètes n’avait pas encore honoré
Les Muses.
Mais désormais il n’est plus rien qui lui soit étranger:
Elle associe la splendide Minerve à Mars,
Elle maîtrise aussi bien les savoirs grecs
Que les savoirs hébreux et latins.
7. Conrad Pellican passe devant le rocher de Tell
Guillaume Tell fait aussi une brève apparition dans l’autobiographie latine de Conrad Pellican, le Chronicon. Dans ce texte, auquel Pellican commença à travailler en 1544, le célèbre hébraïste décrit le voyage qu’il a réalisé en 1505 en compagnie du cardinal Raymond Pérault (1435-1505), évêque de Gurk, qu’il accompagnait à Rome. Il raconte être passé en bateau devant le rocher où se réfugia «le premier défenseur de la liberté» (primus libertatis assertor), Guillaume Tell, lorsqu’il échappa à Gessler en sautant du bateau.
8. Rudolf Gwalther
C’est à Rudolf Gwalther que nous devons le récit le plus étendu en latin sur le héros suisse. Il est tiré de son ouvrage historique et patriotique, resté sous forme manuscrite, intitulé De Helvetiae origine, qui date de la fin des années 1530. Dans le passage qu’il consacre à Guillaume Tell, Gwalther, tout en reprenant la tradition, amplifie et dramatise l’action, ajoute de nombreux détails (il affirme par exemple que Tell fut d’abord mis en prison après avoir refusé de saluer le chapeau), fait de nombreuses références à la littérature antique (il cite des adages, des fables, des auteurs antiques, tel Ovide, fait des comparaisons historiques) et propose des réflexions morales, sur les mauvaises actions de Gessler notamment.
Gwalther évoque encore brièvement (8 vers) l’exploit de la pomme dans son Libertas Tigurina, qui date du début des années 1540 et qui est resté sous forme manuscrite, dans la partie qu’il consacre à la résistance des premiers Helvètes. Cette pièce, adressée à Ulrich Zwingli et intitulée précisément Libertas Tigurina a pontifice et Gallorum rege vincta, «La liberté zurichoise enchaînée par le pape et par le roi de France», est un poème historique et patriotique sur Zurich, où il est notamment question des rapports de Zurich avec la Confédération, de la révolution de Rodolphe Brun (1336) et de l’oppression exercée sur la ville par la papauté.
Notons enfin que parmi ses poèmes manuscrits, se trouvent deux distiques élégiaques intitulés De Helvetiorum foedere, «Sur l’alliance des Helvètes».
9. Simon Lemnius et la Raeteis
Au livre IX de son épopée latine Raeteis sur la guerre de Souabe (1499), composée dans les années 1540 et restée inachevée à sa mort, Simon Lemnius consacre une centaine de vers à la glorieuse histoire des Confédérés, auxquels les Grisons étaient alliés. Il évoque les événements autour des tyrans, les exactions des baillis (enlèvements des femmes, confiscation des animaux) et la réaction des paysans, et en particulier l’exploit de Tell, auquel il consacre une quinzaine de vers: refus de vénérer le chapeau, épisode de la pomme, mort du tyran. Le thème central de ce passage sur la Confédération est celui de la libération de la tyrannie, du combat pour la liberté livré par les Helvètes; Lemnius évoque ainsi les pugnae pro libertate feroces (9,354), les «violents combats pour la liberté».
10. Johannes Fabricius Montanus
En 1556, dans son recueil de Poemata, Johannes Fabricius Montanus publie un poème de 66 distiques élégiaques (132 vers) intitulé De Vuilhelmo Thellio elegia, «Élégie sur Guillaume Tell». Après avoir évoqué le règne du roi Rodolphe Ier de Habsbourg et les exactions des baillis, Fabricius Montanus raconte l’histoire de Tell: l’épisode de la pomme, celui de la barque ainsi que la rencontre de Tell avec ses amis pour conclure un pacte; dans les trois derniers vers, il est question de la mort de Gessler et de la liberté retrouvée des Confédérés.
L’auteur poursuit un but patriotique: comme il l’affirme dans l’épître dédicatoire, adressée à Conrad Pellican, il veut proposer à la jeunesse un exemple stimulant en lui racontant l’histoire du libérateur de l’Helvétie. Montanus veut aussi rappeler l’idée, chère aux humanistes, selon laquelle le détenteur du pouvoir doit être au service du peuple, non l’opprimer. Et voici comment il décrit la mort du tyran:
Finalement le bailli, rentré au port et de retour chez lui,
Périt de la mort qu’il avait mérité de périr.
C’est ainsi que Dieu, qui punit l’injustice et défend l’équité,
Purifia la terre d’Helvétie en versant un sang coupable.
La mort de Gessler est une mort méritée, et de surcroît voulue par Dieu! On remarquera que, curieusement, Montanus n’explicite pas le rôle joué par Tell dans cette disparition.
Dans ce poème, Montanus imite (parfois servilement) les classiques, Ovide, surtout, mais aussi Virgile, Tibulle et Properce. Sa source principale est probablement la Chronique de Petermann Etterlin, dont il a été question plus haut. Il est fidèle à la tradition, avec laquelle toutefois il prend quelques libertés, pour donner plus d’ampleur dramatique au récit; ainsi, tout comme Gwalther, par exemple, il s’écarte d’une froide relation de la geste du héros pour ajouter des détails édifiants ou sentimentaux propres, sans doute, à plaire aux jeunes élèves zurichois, qu’il connaissait bien!
11. Heinrich Pantaleon
Mentionnons encore la notice (de deux pages) consacrée en 1565 à Guillaume Tell par Heinrich Pantaleon dans sa Prosopographia heroum atque illustrium virorum totius Germaniae (1565-1566), dont la version allemande paraît en 1567-1569 (Der teutschen Nation wahrhaffte Helden). À la fin de la notice, Pantaleon indique sa source principale, le chapitre 53 du quatrième livre de la célèbre description historique et topographique de la Suisse de Johannes Stumpf, qu’il suit en effet de près.
Un dernier mot: dans l’édition de 1551 de sa chronologie de l’histoire de l’Église, la Chronographia Ecclesiae christianae, Pantaleon, à l’année 1305, dit ce qui suit sur Guillaume Tell:
Guillaume Tell, doté d’une piété et d’une force remarquables, et qui fut le premier défenseur de la liberté de l’Helvétie, transperça d’une flèche le bailli impérial de Schwytz, dont l’orgueil et la débauche étaient indomptables.
12. Autres textes patriotiques
Le combat des Confédérés pour la liberté, cristallisés autour du personnage de Tell, joue un rôle considérable dans la littérature patriotique politique des humanistes suisses.
Il faut toutefois citer quelques autres textes patriotiques plus «locaux», qui participent du même mouvement de fierté pour la valeur militaire aussi bien que littéraire des Suisses. Nous nous contenterons ici de les mentionner, puisqu’il en a déjà été question plus haut. C’est l’histoire héroïque de Zurich qui est au centre de la Libertas Tigurina de Rudolf Gwalther et du De consulibus Tigurinis de Johannes Fabricius Montanus, tandis que la mini-épopée de Glareanus sur la victoire des Confédérés sur les Habsbourg à Näfels en 1388 met en avant la bravoure des Glaronnais. Mentionnons pour finir un ouvrage qui concerne un allié étroit de la Confédération, le futur canton suisse des Grisons (1803), la Raeteis, où Simon Lemnius décrit la victoire des Grisons sur la Ligue de Souabe et l’empereur Maximilien Ier lors de la bataille de Calven (1499), qui vint grandement conforter le sentiment patriotique des Grisons; nous avons vu plus haut que Lemnius y consacre quelques vers à la gloire de la Confédération.
La fierté pour la patrie suisse est aussi perceptible dans les textes chantant les beautés de la montagne, ainsi que dans des textes sur divers sujets; nous mentionnons cet aspect à l’occasion.
Bibliographie
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