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19/08/2016
La vision de l'Homme-Météore
Dans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Météore alors que, redevenu le simple mortel Robert Tardivel, il s'enquérait de la santé de sa mère, qu'il avait retrouvée chez elle à Vincennes. Il lui demandait, quand nous nous sommes quittés, ce qui se passait.
- Je ne sais pas, fit-elle. Où étais-tu, hier? Je t'ai cherché partout. Je n'ai pas compris pourquoi tu avais disparu. J'ai essayé ensuite de rentrer, mais j'ai vu des éclairs dans le ciel, et, je ne sais pas, c'est étrange, mais je ne reconnaissais plus rien, les maisons m'apparaissaient comme désertes, les rues étaient vides, et le ciel était noir, je ne voyais pas un lampadaire allumé. La Lune semblait énorme. Il y avait des ombres qui bougeaient, et me croisaient, ou même me traversaient. Je pensai que c'était des hommes, mais elles chuchotaient bizarrement, et des drôles de visages surgissaient parfois, ayant une allure porcine. Je me suis demandée si je n'étais pas folle. J'essayais de rejoindre le métro, mais tout était en ruines, et la bouche de métro était un puits noir, inquiétant et repoussant; j'ai cru entendre une respiration en surgir, je suis partie, c'était effrayant.
J'ai marché, marché, et suis rentrée à pied, je pense, car je ne me souviens plus de rien, j'ai dû marcher comme un automate. Quand je suis rentrée, je me suis couchée, mais quand je m'assoupissais, je faisais d'horribles cauchemars, des faces grimaçantes m'apparaissaient. J'ai décidé de venir regarder la télévision, et toute la journée j'ai somnolé, je n'ai pas mangé, ni n'ai pu t'appeler au téléphone. Pourquoi m'as-tu abandonnée? Pourquoi ne t'es-tu pas occupé de moi?
Ces paroles stupéfièrent Robert Tardivel. L'expérience de sa mère montrait-elle qu'elle entretenait un lien psychique secret avec lui, son fils, et qu'elle avait vécu comme une hallucination ce qu'il avait vécu en réalité? Peut-être. Mais comment expliquer ses visions d'un Paris détruit, comme projeté dans le futur après un cataclysme? Lui-même n'avait rien vu de tel. Ou bien?
Il se souvenait, à présent, d'en avoir eu aussi la vision, comme si le futur lui était apparu, ou un autre présent, par delà les apparences. Il était entré dans un autre monde, et avait entraîné sa mère avec lui, parce qu'entre eux deux un cordon psychique existait encore, les reliant par le ventre.
Une autre explication était que Radsal-Tör avait hypnotisé sa mère et peut-être d'autres Parisiens et leur avait fait avoir des visions fausses, inquiétantes et séductrices, destinées à les plonger dans le désespoir.
Ou était-ce l'effet de la présence proche de l'être angélique qui lui avait parlé, et avait distendu la perception du réel, l'avait modifiée, avait fait entrer malgré lui les esprits dans une autre dimension?
Ou bien encore avait-il délibérément modifié la perception de sa mère, afin de tenir cachée son identité, et qu'elle ne saisît pas ce qui lui avait arrivé quasiment sous ses yeux?
Robert se perdait en conjectures. Une énigme profonde était à la source de cette situation.
Il demanda à madame Tardivel si elle avait appelé le médecin. Elle répondit qu'elle n'en avait pas eu la force. Il n'était pas trop tard. Il appela le docteur Mendel, le médecin de famille. Il donna des conseils pour le soir, et promit de venir le lendemain matin. Robert suivit ces conseils, et prépara une tisane à sa mère, après lui avoir donné un calmant. Il resta auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle s'assoupît, puis se prépara du riz, mangea et alla se coucher dans sa chambre, qu'elle avait gardée. Car elle habitait toujours dans l'appartement du temps où son mari, Denis Tardivel, était vivant, et la chambre d'enfant de l'unique fils du couple était restée telle qu'il l'avait quittée à l'âge de vingt-quatre ans, lorsque, ayant trouvé un travail, il s'était installé avenue Daumesnil, près de la mairie du douzième arrondissement.
Il regarda par la fenêtre, qui donnait sur la cour intérieure. Il n'en avait pas fermé les volets. Seul un rideau blanc et transparent le séparait de la nuit, dont il crut percevoir quelques astres.
Soudain, une grande flamme rouge surgit, de la couleur du sang, et sa lumière emplit toute la pièce. Il sursauta, et se leva. Il se dirigea vers la fenêtre, et, au lieu de la cour habituelle, et de l'immeuble en face, un étrange paysage lui apparut.
Il s'agissait d'une vallée entièrement rouge et brillante, baignée dans une brume sanguine. Des montagnes étaient autour, très élevées et abruptes, et formant un cirque. Une rivière sombre coulait, nourrie de cascades bizarrement lentes, tombant des rochers à différents endroits. Sur le bord de cette rivière, là où se joignaient les affluents, il aperçut un palais, dont les formes étaient pour lui nouvelles, d'un genre inconnu, et difficile à décrire. Elles semblaient mêler la régularité au hasard, et des tourelles s'étiraient dans des sens incertains, comme si on avait cherché à créer un énorme cristal noir; mais l'intention consciente se distinguait. Des pics, des flèches se dressaient, et les angles en étaient étranges, tels qu'aucun architecte humain n'eût pu les concevoir.
Robert vit, sur une immense façade inclinée, une voussure ornée de pierres précieuses et de reliefs sculptés, représentant des êtres hideux. Au-dessous, ce qui pouvait être une porte s'étendait.
Ce qui se produisit ensuite doit néanmoins être laissé pour le prochain épisode: l'apparition hideuse de Radsal-Tör sera évoquée alors.