Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06859.jsonl.gz/366

Pour certains, la robe est blanche et or, pour d’autres bleue et noire. Le même désaccord a ensuite divisé les internautes. Apparemment sans intérêt, cette dispute possède en réalité une portée philosophique majeure dans la mesure où elle pose la question de ce que nous percevons par le biais de nos cinq sens. A première vue, cette question peut paraître banale. Lorsque j’écris cet article, je vois et je touche mon ordinateur, j’entends des oiseaux et des voitures ; si je tourne la tête, je vois des arbres dehors. Après tout, que pourrais-je percevoir d’autre que ces objets, des objets matériels qui existent indépendamment du fait que je les perçoive et que d’autres individus perçoivent également - objets de ce fait appelés « publics » ?
Des exemples tels que celui de la robe ont précisément poussé des philosophes à douter de la thèse selon laquelle nous percevons des objets physiques publics. D’après Bertrand Russell (1872-1970), l’histoire de la robe nous enseigne justement que ce que nous percevons, ce ne sont jamais des robes, des arbres ou des ordinateurs mais seulement des apparences, des objets non-physiques. Ceux-ci dépendent de la perception que nous avons d’eux. Ils sont privés, dans le sens où seul le sujet qui les perçoit y a accès. A propos de la robe, le raisonnement de Russell peut être reconstruit comme suit : « Supposons que la robe apparaisse blanche et or à Pierre et bleue et noire à Jean. La même robe ne peut pas être à la fois blanche et or et bleue et noire. Et il n’y a pas de raison de penser que c’est Pierre plutôt que Jean (ou vice versa) qui perçoit la « vraie » robe. Mais Pierre et Jean perçoivent bien quelque chose. Donc, Pierre et Jean ne perçoivent pas une robe mais des apparences, des apparences blanches et or pour Pierre, bleues et noires pour Jean ».
Un autre argument fameux défend lui aussi l’idée que nous ne percevons jamais les objets normaux que nous pensons intuitivement percevoir mais seulement des objets privés qui cessent d’exister lorsque nous cessons d’en faire l’expérience. Il s’agit de l’argument de l’illusion. Une illusion, par opposition à une expérience véridique, consiste en une expérience où un sujet perçoit un objet mais où l’objet perçu n’est en réalité pas tel qu’il apparaît au sujet. Un exemple typique d’illusion est le bâton droit que l’on plonge dans l’eau ; une fois plongé dans l’eau, le bâton apparaît courbé. En s’appuyant sur ce phénomène, certains philosophes (Hume, Ayer, Price) ont ainsi argumenté que nous ne percevons toujours que des apparences. Leur raisonnement est le suivant : « Un sujet qui perçoit un bâton droit plongé dans l’eau est conscient de quelque chose de courbé. Mais dans cette situation, aucun objet physique n’est courbé. Par conséquent, le sujet est conscient d’un objet non-physique. Or, il est possible que l’on prenne une illusion pour une expérience véridique. Donc, dans les expériences véridiques aussi, un sujet perçoit un objet non-physique ».
Le résultat de ces deux arguments s’avère pour le moins déroutant : il viole en effet notre conception intuitive de notre rapport perceptuel avec le monde extérieur. Il nous laisse isolés les uns des autres, ne percevant que des objets privés qui cessent d’exister aussitôt que nous fermons nos yeux ou nos oreilles. En outre, cette conclusion postule, avec les apparences, des objets perçus assez mystérieux. Quels sont ces objets non-physiques mais pourtant colorés ou étendus dans l’espace ?
Y’a-t-il donc un moyen de résister à cette conclusion et de préserver l’idée que nous percevons réellement des arbres, des oiseaux et des ordinateurs ? Une théorie très répandue dans le débat philosophique contemporain cherche à préserver cette idée en proposant de décrire l’expérience illusoire du bâton courbé comme une représentation d’un bâton courbé, une représentation incorrecte puisque attribuant au bâton une propriété qu’il ne possède pas en réalité. Selon cette approche, appelée représentationaliste, toute expérience perceptuelle s’avère une représentation du monde ; une représentation correcte pour les expériences véridiques, une représentation incorrecte pour les illusions ou les hallucinations.
La théorie représentationaliste a donc deux avantages. Elle évite premièrement de postuler des apparences comme objets perçus ; car si une représentation représente quelque chose comme étant courbé, cela n’implique pas qu’il existe quelque chose qui soit courbé. Elle permet deuxièmement de rendre compte du fait que nous percevons des objets physiques normaux, car c’est bien ceux-ci que représentent nos expériences. En effet, même si la robe ne peut être à la fois blanche et or et bleue et noire – même si, par conséquent, au moins l’une des expériences perceptuelles de la robe est incorrecte – il n’empêche que c’est bien une robe, et pas une apparence de robe, qui se voit représentée tantôt comme blanche et or, tantôt comme bleue et noire.