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Ramener le cinéma au Soudan: voilà l'objectif que se sont fixé Ibrahim, Suleiman, Manar et Altayeb, amis depuis plus de 45 ans. Rendre le cinéma à un pays où il n'y a plus de salle en activité, où les enfants ne connaissent même pas l'expression «aller au cinéma», cela veut dire physiquement recréer les structures, réinventer ce que la majeure partie du monde libre tient pour acquis: un art et une industrie qui sont nés, se sont développés et ont traversé des crises ainsi que des moments exaltants depuis plus d'un siècle. «Talking About Trees», premier long-métrage du Soudanais Suhaib Gasmelbari, sélectionné à Berlin* dans la section Panorama et lauréat du prix du meilleur documentaire du festival, reparcourt cette aventure émouvante et héroïque, mais aussi pleine d'humour.
Ibrahim, Suleiman, Manar et Altayeb ne sont pas n'importe qui. Ce sont des hommes qui ont quitté leur pays dans les années 1960 et 1970 pour aller étudier le cinéma à l'étranger, et qui ont fondé le Sudanese Film Group en 1989. Après des années de distance et d'exil, ils se sont réunis dans l'espoir de réaliser enfin leur vieux rêve. Ibrahim Shadad, le plus radical des quatre, a étudié le cinéma dans les années 1960 en RDA, à la Filmuniversität Babelsberg Konrad Wolf. Beaucoup de ses projets ont été bannis au Soudan. Il a passé des années d'exil en Égypte et au Canada, avant de revenir dans son pays. Manar Al Hilo, diplômé de l'Institut supérieur pour le cinéma du Caire en 1977, s'est toujours dédié à la production de tous les films de ses amis tournés au Soudan. Suleiman Mohamed Ibrahim, la force motrice du groupe, a étudié le documentaire à l'Institut de cinématographie VGIK de Moscou. Un de ses courts-métrages a été primé au Festival de Moscou en 1979. Il a refusé d'aller de s'exiler après le coup d'état militaire de 1989. Enfin, Al-Tayeb Mahdi, homme de peu de mots, a obtenu son diplôme à l'Institut supérieur pour le cinéma du Caire en 1977. Il a fait des courts-métrages courageux artistiquement et politiquement.
Dans le prologue du film, les quatre hommes sont réunis à la lumière des chandelles, la société électrique nationale ayant cessé d'alimenter l'endroit où ils se trouvent en électricité, ce qui est presque une métaphore de la négation du cinéma, qui est la lumière. Les images se déplacent ensuite vers un studio de radio. Ibrahim affirme que le cinéma est un héros «qui peut mourir de sa mort naturelle ou être tué par un traître». La polémique avec le régime dictatorial islamique est ouverte, l'amour du Septième Art profond. Parcourant le pays dans une vieille fourgonnette, ils arrivent au coucher du soleil sur les places des villages et accrochent une toile à un grand mur. Enfants, femmes et hommes arrivent et s'assoient sur les sièges dans ce cinéma improvisé. Et puis le projecteur se met en route et on voit «Les Temps modernes» de Charlie Chaplin, et les enfants rient.
Le grand rêve, cependant, c'est d'organiser des projections dans un magnifique théâtre-cinéma à ciel ouvert de 5000 places situé à Khartoum. «Aucun sponsor ou publicité, aucun discours ou ministre du gouvernement». Le propriétaire du théâtre (qui s'appelle «Revolution Cinema») les autorise à le restaurer. Il faudra demander l'autorisation à la Ville mais aussi au Service national de l'intelligence et de la sûreté. Pendant ce temps, le président Omar Al-Bashir est réélu avec 94,5 % des votes en sa faveur. – Camillo De Marco, Cineuropa
*Berlinale 2019
Images: © Météore Films, © ADOK films