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La Fraternelle: histoire d'une utopie
A Saint-Claude, une Maison du Peuple raconte un siècle de coopérativisme pas comme les autres
Il se raconte à Saint-Claude que le premier à avoir entonné L'Internationale à Genève n'est autre qu'Henri Ponard à l'occasion d'un 1er Mai. Or, Ponard n'est autre que la figure emblématique du mouvement coopératif qui a donné naissance à «l'Ecole de Saint-Claude», telle que reconnue par les historiens du mouvement ouvrier.
La réussite extraordinaire de La Fraternelle, fondée en 1881, repose sur la décision prise, non sans mal, de se distinguer de la plupart des autres coopératives en renonçant à offrir une ristourne à ses sociétaires à la fin de l'année sur leurs achats. En contrepartie, la coopérative offre une couverture maladie et une retraite. Déjà pionnière pour cette raison, La Fraternelle vise plus haut encore puisqu'il s'agissait «de permettre d'émanciper les travailleurs économiquement, mais aussi politiquement de l'influence patronale, catholique, cléricale et bourgeoise».
Pendant une centaine d'années, La Fraternelle a entretenu cette utopie sociale apportant à toute la région non seulement des avantages économiques et sociaux, mais aussi toute une philosophie, une culture sociale, politique et syndicale.
Du café au cours du diamant
Si tout est parti d'un café dans lequel se retrouvaient des ouvriers, ces hommes fondent rapidement une «société d'alimentation» dont les bénéfices permettent de lancer des coopératives de production dans la pipe et la taille de diamants. Au fil du temps, presque tous les secteurs économiques verront se créer des coopératives de production. Pour se rapprocher de la société idéale à laquelle ils aspirent, les Haut-Jurassiens embarqués dans cette aventure se regroupent aussi pour exercer leurs activités culturelles, politiques, syndicales et sportives.
Construite sur plusieurs étages en 1910, au centre-ville, presque aussi imposante que l'immense cathédrale de Saint-Claude, la Maison du peuple abrite rapidement une magnifique salle de spectacles qui reçoit la visite de Jean Jaurès en 1911 déjà, mais aussi celle de tous les autres grands acteurs de la vie politique et culturelle du pays. Une imprimerie édite les journaux syndicaux et socialistes, une bibliothèque instruit jeunes et moins jeunes sur Marx et les utopistes, sur la littérature. Les revues et les livres qui traitent d'économie sont légion: sans une telle formation, les coopératives n'auraient jamais survécu plusieurs générations.
La Maison du peuple accueillera aussi très longtemps la seule salle de sports de la cité, la première pouponnière qui fait chuter le taux de mortalité infantile et permet aussi aux femmes de travailler dans les usines et dans les magasins associatifs qui ont été ouverts dans la plupart des villages de la région.
Autant d'activités menées sur 4000 m2 dans l'odeur du vin importé des coopératives amies de Corbières, de la torréfaction du café, de la boulangerie et de la boucherie.
La renaissance
Si La Fraternelle a survécu aux troupes allemandes qui voulurent la faire exploser - elle ravitaillait la population comme le maquis - et à la déportation de plusieurs dizaines de ses membres, elle n'a pas résisté au déclin du mouvement coopératif et a cessé ses activités en 1981. Les dernières coopératives ouvrières ont disparu à la même époque en raison notamment de la crise dans le marché de la pipe et de la délocalisation du travail diamantaire. Trois ans plus tard, les derniers administrateurs créent une association sans but lucratif à qui ils offrent la Maison du peuple. L'association La fraternelle, avec un petit «f», cette fois-ci, se donne deux missions: conserver la mémoire du mouvement social jurassien et poursuivre l'œuvre d'éducation populaire «en attendant de faire encore mieux» glisse Alain Melo. L'historien et l'archiviste de La fraternelle n'a pas renoncé au monde meilleur prôné et entrevu pendant plusieurs décennies dans le Haut-Jura.
Le succès est au rendez-vous: le sous-sol présente aux visiteurs le patrimoine historique et la bibliothèque est rénovée. De part et d'autre de la cour centrale, les trois salles de cinéma accueillent 50000 spectateurs chaque année, le café anime la cité et une salle abrite l'un des plus célèbres clubs de jazz en France, le troisième selon les spécialistes... Un atelier de sérigraphie permet encore à des artistes comme à des lycéens de travailler sur les anciennes machines du Jura socialiste.
A soixante kilomètres de Genève, la Maison du peuple attend votre visite! Emotions et espoirs garantis!
SB
Tous à Saint-Claude!
Le Collège du Travail organise une visite guidée de la Maison du peuple le dimanche 1er octobre. Le départ est fixé à 9h du matin à Genève. Au programme: rencontre avec Alain Melo, repas à la Maison du Peuple, circuit dans la ville sur les traces de quelques coopératives, projection d'un court film sur l'histoire de La Fraternelle. Le voyage est organisé en car. Coût de la journée: 50 francs, repas compris; AVS, chômeurs et étudiants: 30 francs. Le nombre de places étant limité, s'inscrire au plus vite.
Les lecteurs intéressés peuvent contacter Alda De Giorgi au Collège du Travail:
tél./fax 022 328 64 95 ou <email-pii>
La fraternelle organise aussi, pour quelques euros, des visites. Les groupes sont les bienvenus. Renseignements et inscriptions: (0033) 3 84 45 42 26.
L'ES