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«L’argent est comme le fumier, nuisible sauf à être répandu»: ainsi s’exprimait Francis Bacon (Essais de morale et de politique, 1625) incitant ses contemporains au partage. Le philosophe et homme d’Etat anglais est cité dans La force d’une idée – dernier opus d’Alain Supiot, professeur au Collège de France. Paru en novembre 2019, l’ouvrage de Supiot nous donne à lire une introduction substantielle à la réédition de l’article du philosophe Alfred Fouillée (1832-1912): «L’idée de justice sociale».
Publié en 1899, tandis que la révolution industrielle pulvérise les sociabilités primaires, que la question sociale s’accuse, le texte de Fouillé présente la «première formulation théorique» de l’idée de justice sociale.
Justice sociale et solidarité
La notion fait d’abord son apparition chez un jésuite critique du capitalisme comme du socialisme: Taparelli d’Azeglio (1793-1862) et, plus étonnant, sous la plume d’un économiste et penseur libéral: John Stuart Mill (1806-1873). Chez ces deux auteurs, cependant, elle n’est pas encore élevée à la dignité d’un concept de philosophie politique et juridique.
Faisant partie d’un même tout, les «actes volontaires» de certains individus deviennent les «actes involontaires» d’autres individus. «Il en résulte, note Fouillée, que les autres, subissant les conséquences de notre conduite, ont un droit par rapport à nous.»
Selon Supiot, la Constitution de l’Organisation internationale du Travail de 1919, la Déclaration de Philadelphie de 1944 et ce que l’on nomme Welfare State, République sociale ou Etat social ont tour à tour puisé dans l’inspiration de Fouillée.
Quelle est la caractéristique de l’idée de justice sociale défendue par ce dernier? Eviter les deux repoussoirs que sont l’individualisme et le collectivisme. Alfred Fouillé assimile par ailleurs justice sociale et solidarité – terme qu’il préfère significativement à la notion (trop chaude, peut-être?) de «fraternité».
Ecrivant au seuil du XXe siècle, imprégné par l’exacerbation des nationalismes, Fouillée est probablement incité à exagérer la francité de ses vues. Supiot nous rappelle fort à propos que si l’on doit effectivement le modèle des services publics à la France, la conception moderne du droit du travail revient, en revanche, à l’Allemagne et la Sécurité sociale au Royaume-Uni.
L’Angleterre intervenait traditionnellement peu sur le marché du travail et privilégiait les collective agreements, parce que les syndicats entendaient protéger leurs conquêtes contre les préventions conservatrices des juges et aussi (voire surtout?) parce que «sous les pieds de la société libérale» existait le plancher de la sécurité sociale.
Notamment théorisé par Otto Sinzheimer, en 1911, le modèle social rhénan est, lui, caractérisé par la «collaboration sur un pied d’égalité des salariés et des employeurs au sein de différentes communautés professionnelles organisées» (Supiot). La codétermination fera, en République fédérale, figure d’alternative à la nationalisation.
Lieu de démocratie sociale
En France, la tradition mutuelliste a conduit, elle, à «concevoir la sécurité sociale comme un lieu de démocratie sociale, et non comme une administration publique dirigée par l’Etat» – un tiers secteur, en somme, relevant essentiellement du droit privé avec, cela étant, une mission d’intérêt général.
Trois modalités d’actualisation de la justice sociale, donc. Trois modalités désormais en crise.
Le retrait, en effet, depuis trente ans, de l’Etat social, les désordres de la globalisation, la foi dans l’efficacité des «forces impersonnelles du marché» (Friedrich Hayek) ont provoqué – en Occident – «l’accroissement vertigineux des inégalités, l’enfoncement des classes populaires dans la précarité et le déclassement, les migrations de masse de jeunes poussés par la misère» (Supiot). Conséquences sur l’organisation sociale? La recomposition de solidarités établies sur des bases communautaires «religieuses, ethniques ou identitaires».
Jusque-là, la «citoyenneté sociale» (concept que l’on doit au sociologue britannique Thomas H. Marshall) était le moyen démocratique d’éviter cette dilution du corps social, «de subsumer ces identités plurielles, par de puissants mécanismes de solidarité qui engageaient tous les hommes et les femmes d’un même territoire dans une communauté de destin» (Supiot).
Portée par la multitude
S’opposant au «naturalisme individualiste» des Spencer et Malthus comme au «matérialisme collectiviste» des Marx et Jaurès, Fouillée avait foi dans la puissance propre des idées, dans un «idéalisme moral et social». Une foi peut-être aveugle.
Marx – dont il discute plusieurs fois les thèses (encore très partiellement éditées à l’époque) – avait sans doute raison de penser qu’une idée ne pèse que d’être portée par une multitude («La théorie se change en force matérielle dès qu’elle saisit les masses» in Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843). Semblable mue n’est le plus souvent produite que par la lutte des classes – quelque nom que l’on donne à cette ébullition des rapports sociaux; elle peut connaître des rétractations quand la lutte tiédit.
Un autre trait explique la fragilité du républicanisme social: une justice redistributive (voire même recognitive) suffit-elle à donner vie et légitimité à une dynamique sociale quand demeurent prégnantes l’exploitation et l’aliénation de l’Homme par l’Homme? Faut-il, face au désarroi actuel, se contenter de préserver les acquis de la justice sociale, demeurer dans une exigence réparative ou s’agit-il, plus offensivement, d’envisager une transformation sociale?
*Historien et praticien de l’action culturelle (<email-pii>).