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Les témoignages des luthistes et des guitaristes de l’époque baroque nous renseignent sur la position du bras droit et de la main droite. Toutefois, les instructions qu’ils ont laissées concernent principalement l’analyse du système de tablature et la description des ornements. Les questions concernant la position des mains et du corps sont abordées de manière sommaire. Par exemple, James Tyler avance qu’il est pratiquement impossible de trouver des précisions sur la façon de placer la main gauche et de la mettre en action dans les recueils de guitare et de luth de l’époque baroque. [31]
Néanmoins, le luthiste français Jean-Baptiste Bésard (1567‑après 1617) indique clairement la position que doit adopter la main droite : « Avant tout, en tenant le petit doigt fermement appuyé sur la table du luth, pas trop près de ce qu’on appelle la rosace, mais un peu plus bas, on étirera le pouce avec toute la force possible de la main, surtout si on a le pouce un peu plus court, de telle façon que les autres doigts soient tenus en bas, comme si la main allait se fermer. Au début cette position sera ardue et quelque peu difficile. » [32] Nous remarquons dans cette consigne que l’auriculaire de la main droite est posé sur la table d’harmonie du luth. Bésard précise aussi que ce doigt est tenu de garder la position « fermement ». Victor Anand Coelho nous apprend que les traces de cette posture digitale sont encore observables aujourd’hui : plusieurs luth d’époque portent une marque à l’endroit où l’auriculaire était appuyé. [33] L’iconographie du luth et de la guitare baroque révèle à quel point cette position de la main droite était généralisée. Encore aujourd’hui, les spécialistes de l’interprétation historique de la musique de luth et de guitare baroque, comme Hopkinson Smith, Nigel North et Paul O’Dette adoptent l’appui de l’auriculaire sur la table d’harmonie.
C’est sensiblement cette position de la main droite que nous allons retrouver pendant toute la période que nous étudions. Danielle Ribouillault a dressé un tableau recensant les méthodes de guitare publiées à Paris (françaises et étrangères) entre 1800 et 1846. [34] D’après cet inventaire, les seuls auteurs qui dérogent à la position avec l’auriculaire posé sur la table d’harmonie avant 1830 sont Aguado, Huerta (la mention provient de l’Escuela de Guitarra d’Aguado), Ledhuy et Scheildler. Cette façon de placer l’auriculaire est donc la norme, tant chez les Français que chez les étrangers.
Nous pourrions citer une grande quantité d’exemples illustrant la prescription de poser l’annulaire sur la table et l’avant-bras droit sur l’éclisse. Mentionnons simplement que, dès 1762, Michel Corette recommande de stabiliser la position en touchant la table d’harmonie. Contrairement à ce qui deviendra la pratique courante, Corette préconise l’appui de l’annulaire, qu’il appelle le quatrième doigt:
- […] il faut poser la main droite en rond sur la table au dessus de la rosette, [il faut] qu’elle embrasse les cordes sans les toucher pour que le pouce, le premier [recte deuxième] et le troisième doigt aient la liberté de pincer les cordes, le quatrième doigt toujours sur la table et le petit doigt un peu élevé ne touchant ni la table ni les cordes. [35]
Citons aussi Antoine Marcel Lemoine, qui, vers 1810, donne une explication claire de la position du bras et de la main droite : « la main droite doit se poser sur la table de l’instrument en appuyant le petit doigt sur cette même table à côté de la chanterelle, environ deux pouces au dessus du chevalet et appuyant l’avant-bras sur le côté de l’instrument vers le corps de façon que le pouce et les trois doigts puissent pincer les cordes. » [36] Comme le démontre le guitariste Lagoanère, qui publie sa Méthode pratique pour la guitare entre 1832 et 1844, l’appui de l’auriculaire droit sur la table est resté en vigueur jusqu’à la fin de notre période. [37] Il sera cependant remis en question dans les années 1830, principalement par l’Espagnol Dionisio Aguado.
La convention de l’appui de l’auriculaire droit, de la fin de la Renaissance jusqu’au XIXe siècle, n’a pas été remise en question par les chercheurs. Par exemple, Vladimir Ivanoff nous explique que cette position présente l’avantage d’orienter précisément l’attaque de la main droite. [38] De même, Paul Wathen Cox tente de comprendre pourquoi plusieurs guitaristes continuent de poser l’auriculaire sur la table dans les années 1820 : « Those who clung to the traditional technique of little-finger support felt it enabled the right hand to be held steady and provided a point of reference with the soundboard and strings. » [39]
Nous croyons, comme Cox, que l’appui de l’auriculaire et de l’avant-bras droit avait comme fonction de stabiliser la main et de lui fournir un point de repère. Mais cette position était aussi nécessaire pour assurer le maintien de l’instrument dans le cadre de la position normale. En effet, nos expérimentations montrent que l’appui de l’avant-bras et de l’auriculaire offre une force de résistance qui agit dans le sens opposé à la force appliquée par la main gauche. L’énergie déployée par les deux mains s’annule et la guitare tient donc en équilibre. Dans sa description de la position, Jean-Baptiste Mathieu fait ressortir cette fonction du bras droit:
- 1° Il faut appuyer la partie inférieure du corps de la guitare sur la cuisse droite; 2° On soutient le manche en le tenant entre le pouce et l’index de la main gauche sans le serrer, afin que la main puisse se mouvoir facilement; 3° Le bras droit que l’on pose près [du] chevalet lui sert d’appui; 4° On s’accoutumera à tenir la main droite presque horizontalement avec les cordes : le petit doigt de cette main se reposera sur la table entre le chevalet et la rose à peu de distance de la 1ère corde, et les autres seront sur les cordes, et se tiendront prêts à les attaquer, ou à les pincer. [40]
A. H. Varlet admet l’importance de la main droite : « Elle doit aussi être arrondie. Le petit doigt appuyant légèrement sur la table de la Guitare sert à maintenir la position. » [41] Comme Varlet et plusieurs autres le signalent, la pression qu’exerce l’auriculaire sur la table d’harmonie n’a pas besoin d’être très forte pour maintenir l’équilibre de la position. En plus de confirmer le type de force qu’il faut appliquer, Meissonnier démontre que le contact avec la table d’harmonie n’empêchait aucunement le guitariste de déplacer la main afin de modifier la sonorité : « Le petit doigt placé à côté de la chanterelle et du chevalet, doit soutenir la main. On peut le rapprocher de la rosette pour adoucir le son et imiter la harpe. » [42] De même, Gatayes affirme que la main droite « n’a pas de position fixe », bien que le « petit doigt [soit] perpendiculairement appuyé sur la table d’harmonie ». [43] Ces changements de timbre faisaient partie intégrante des pratiques d’exécution de la guitare. Henry donne des explications à ce sujet: « Lorsqu’on voudra bien adoucir les sons de la guitare et imiter la harpe, la main droite avancera vers le manche jusqu’à la rosette et même au-dessus. » Carulli décrit aussi le mouvement contraire dans sa Méthode op. 27: « Lorsqu'on veut jouer Forte, on doit rapprocher [la main] du chevalet. » Ces déplacements n’impliquent pas le redressement de l’auriculaire, qui peut très bien suivre le mouvement de la main sans perdre le contact avec la table d’harmonie.
Un fort consensus au sujet du positionnement de base pour la main droite se dégage du corpus des méthodes. Lorsque la main ne se déplace pas pour changer de timbre, elle doit se tenir entre le chevalet et la rosette. Cette consigne est en vigueur dès 1781 chez Baillon : « La main droite doit être fixée sur le petit doigt entre le chevalet et la rosette de manière à pincer près de celle-ci. » [44] Dans les années 1810, Prosper Bigot est encore du même avis : « La main droite doit être placée entre le chevalet et la rosette, et soutenue par le petit doigt que l’on posera presque perpendiculairement sur la table de la guitare à deux pouces environ du chevalet. » [45] Bigot réitère un peu plus loin une autre prescription avec laquelle presque tous les auteurs sont d’accord, à savoir qu’il faut arrondir l’avant-bras « avec la main droite de manière à former un arc ». [46] Cette façon d’arrondir la main droite est une conséquence directe du jeu sans ongles. La main doit en effet se courber afin de mieux attraper la corde. Cette position de la main et du poignet est aujourd’hui considérée par les guitaristes comme une aberration. D’ailleurs, ces derniers utilisent l’approche, maintenant universelle, du jeu avec les ongles.
Le témoignage le plus éloquent quant au rôle de maintien de l’auriculaire et de l’avant-bras droits revient cependant à Ledhuy, l’un des deux guitaristes français qui désapprouvaient l’appui de l'auriculaire sur la table d’harmonie : « L’avant-bras [droit] doit appuyer sur l’éclisse droite sans qu’il soit besoin de poser aucun doigt sur la table d’harmonie, le poids du bras suffisant pour maintenir la guitare en équilibre dans une position verticale. » [47] L’autre guitariste français à partager cette opinion est D. Joly. Sa position est cependant plus nuancée : « le petit doigt de cette main doit être légèrement appuyé sur la table, excepté lorsqu’on se sert du 4e doigt dans les arpèges. » [48] Tous ces témoignages nous forcent donc à penser que l’appui de l’auriculaire sur la table d’harmonie aurait été une technique beaucoup moins contraignante que les commentateurs d’aujourd’hui semblent le suggérer.