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Inscrite dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, réitérée par un vote de l’ONU en 1948 en faveur de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, l’égalité est une évolution majeure dans la construction des rapports sociaux. A l’époque de la révolution française ou de la guerre d’indépendance américaine elle affirmait la volonté de mettre fin d’abord à l’absolutisme monarchique et au fait que certains individus disposaient, par naissance en particulier, de privilèges qui faisaient d’eux des humains «différents».
Etablir l’égalité comme un principe fondamental des rapports humains répondait à un besoin fort de ceux qui n’avaient ni droits ni position sociale. Réclamer des droits était un acte libérateur.
Cette notion d’égalité est importante puisque, par exemple, le même acte criminel doit être jugé avec la même rigueur selon que l’auteur est riche ou pauvre, célèbre ou non, notable ou employé agricole. On ne juge plus selon la qualité sociale des personnes mais selon la gravité de l’acte. C’est entre autre un effet positif de l’égalité: que l’on vole ou tue un pauvre ou un riche l’acte est de même gravité puisque les humains sont égaux en dignité et en droit.
L’égalité est devenue une référence majeure: des lois sont adaptées ou créées autour de ce concept, des processus électoraux comme la parité hommes-femmes des candidatures sont évoqués ou appliqués, entre autres. Les Droits sont devenus un gimmic, une accroche multi-usages. D’ailleurs on voit facilement manifester pour ses droits, jamais pour ses devoirs. La notion de ce qui nous est dû a pris le dessus sur ce que nous-mêmes devons au groupe, en contrepartie mutuelle. L’équilibre entre le donner et le recevoir n’est plus garanti.
La recherche du bien-être social ou de la place que nous occupons dans le monde, vue sous l’angle principal des droits, a pour effet le développement d’une psychologie d’hypersensibilité à l’injustice, voire la facilitation de la position de victime, alors que les devoirs sont plus porteurs de la notion de responsabilité individuelle.
Dans l’égalité poussée à son extrémité les humains devraient disposer des mêmes ressources matérielles. Comment tiendra-t-on alors compte des différences de compétences, de capacités, de motivation, de responsabilité? Niveler cela est-il une bonne ou une mauvaise idée? Cela suppose aussi de laisser tomber toute compétition et comparaison entre les humains. C’est peu réaliste. La compétition ou la comparaison font partie de mécanismes d’identification et de valorisation - ou de dévalorisation. Ils engendrent une dynamique personnelle et sociale utile à l’acquisition d’une place dans le monde.
La compétition consacre une inégalité (entre les sportifs par exemple) ou une recherche de la supériorité. La compétition met donc quelque peu à mal la pure doctrine de l’égalité. La réponse à une trop intense compétition n’est pas le déracinement de ce fait psychologique de la compétition, mais une forme de sagesse pour le relativiser.
L’égalité totale est-elle compatible avec une société qui privilégie le spectacle? Le spectacle est la mise en avant de personnes dont le comportement, les qualités, la richesse, la pensée, le rôle social, ou autres, les font porter au premier plan face à d’autres citoyens qui eux vivent à travers ces personnes. Tout ce qui est porté en avant ou au dessus peut être considéré comme étant mis en scène dans l’espace social, sur la scène virtuelle de la «représentation». Dans le système du spectacle certains individus sont considérés comme plus importants que d’autres. Cela leur donne un moyen d’être entendu dans le monde. Ainsi Emile Zola écrivant son célèbre «J’accuse» à propos de l’affaire Dreyfus a permis de modifier le cours du procès et de sauver un innocent désigné comme bouc émissaire par la moitié de la France de l’époque.
Dans une égalité totale ce phénomène de capitalisation d’une audience sur un seul individu devrait diminuer, voire à long terme disparaître. Les représentations collectives prendront le dessus sur les rôles individuels, aussi héroïques soient-ils. Il n’est pas certain que les individus trouvent de quoi nourrir leur besoin de reconnaissance et d’existence particulière.
Il se pourrait que le principe de l’égalité, poussé à son absolu, conduise à une société de fourmis, où personne n’a plus de valeur qu’un autre. C’est déjà la tendance actuelle. Même les dirigeants politiques deviennent peu à peu des fonctionnaires interchangeables. La relative paix produite par ce système est-elle durable? Peut-être, peut-être pas. Ou de moins en moins.
Comme le souligne Philippe Bénéton dans «Les fers de l’opinion»: «Qui peut se targuer d’avoir raison tout seul dans un monde où tous sont semblables? Quand chaque individu est supposé faire le même poids, l’individu ne pèse pas lourd face à la masse.»
Pour remplacer les maîtres à penser ou les leaders d’opinion qui, dans la société du spectacle, sortaient de la masse et pouvaient espérer influencer un peu le monde, prendre du poids, et restituer un peu de leur aura par procuration à ceux qui les écoutaient, on assiste à un nouveau phénomène: la mise en exergue de l’opinion. Ainsi les sondages d’opinion sont supposés exprimer une pensée, un croyance, une certitude.
En réalité il n’y a plus de pensée dans une opinion. Il n’y a que l’écho d’idées générales véhiculées de manière de plus en plus anonymes et répétées assez souvent pour devenir des certitudes par phénomène hypnotique. Les vérités d’aujourd’hui paraissent au téléjournal sans que l’on ait eu droit de contestation sur la source, sur l’angle de vue, sur le choix des images et sur le montage du reportage.
Devant cette liquéfaction de la pensée individuelle et la perte de valeur du «héros» quel qu’il soit, on ne peut exclure d’une part une augmentation d’actes individuels extrêmes et très destructeurs, comme le tueur d’Oslo. Car aujourd’hui ce sont les terroristes dont on parle et qui sortent de la masse. D’autre part l’égalité absolue pourrait favoriser la formation «d’individus collectifs», soit de mouvements qui, pour peser sur le monde, deviendront plus homogènes et totalitaires. Les individualités de la société du spectacle préservent un certain relief à la société. L’égalité absolue nivellera tout, y compris la responsabilité et la pensée individuelles.
Par quoi faudrait-il compléter l’égalité pour maintenir de fortes valeurs individuelles? Avant l’égalité, c’était par le respect. L’autre, le différent, était respecté pour lui-même parce qui en montrait les raisons: sa valeur est affirmée, démontrée dans ses actes et sa pensée. Cela existe heureusement encore, mais aujourd’hui, dans l’égalité «par défaut», par principe, le respect tend à être moins important puisque l’autre est reconnu comme égal quoi qu’il ait fait - ou n’ait pas fait. Plus besoin de prouver sa valeur pour en avoir une.
L’égalité pourrait-elle donc produire une dépersonnalisation aux conséquences aussi dangereuses que l’excès de personnalisation comme c’est le cas dans les tyrannies classiques? Je n’ai pas de certitude, seulement un sentiment que c’est possible.