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La biologie de la violence
La réaction au stress des rats et des êtres humains présente beaucoup de similitudes. Un aspect important pour comprendre les actes de violence. Par Ori Schipper
Le stress est un concept que la biologie a emprunté à la physique. Dans son sens le plus large, il désigne une réaction non spécifique de l’organisme à toute forme de sollicitation. Cette définition englobe, par exemple, le stress hydrique dans les régions sèches, auquel les cactus résistent bien parce qu’ils ont su s’adapter à la sécheresse.
Chez les animaux – et chez l’être humain – le terme désigne surtout les réponses physiques et mentales à un danger. Lorsqu’il est question de vie ou de mort, l’organisme passe à une autre vitesse. Des hormones créent un état d’alerte, le pouls s’accélère et l’angle de vue se rétrécit. Il n’y a plus qu’une seule question: la lutte ou la fuite?
«Le stress mobilise les réserves énergétiques», explique Carmen Sandi, qui dirige le Laboratoire de génétique comportementale de l’EPFL. Cette énergie supplémentaire permet de réaliser des performances hors du commun et de surmonter des situations difficiles. Un stress vivifiant et le sentiment de réussite qui l’accompagne ont un effet positif. Par effet positif, on n’entend pas seulement la productivité au travail, mais aussi, par exemple, le ralentissement de la progression du cancer du côlon chez des souris évoluant dans un environnement varié, par rapport à des souris enfermées dans une cage nue. La règle selon laquelle les expériences valorisantes seraient nécessaires pour retirer un effet positif ne vaut toutefois pas pour tout le monde. «Certains individus encaissent très bien les échecs», souligne la chercheuse.
La dépression comme conséquence
On ignore encore largement pourquoi un rat ou une personne est capable ou non de bien gérer le stress. Cette question fait actuellement l’objet de recherches intensives. On sait en revanche que l’excès de stress est dommageable. Une personne souffre si elle épuise progressivement son énergie à supporter une contrainte ou si elle ne peut pas exploiter l’énergie dont elles dispose. «Le résultat du stress chronique, c’est la dépression», résume Carmen Sandi.
Les dépressifs ont souvent des accès de colère, constate la scientifique qui observe un comportement similaire chez les rats, grâce auxquels elle étudie les effets du stress sur le comportement social. Au cours des dernières années, le centre d’intérêt des recherches de Carmen Sandi s’est déplacé, passant de l’influence du stress sur la pensée aux causes de la violence. Les êtres humains qui ont subi des événements traumatisants pendant leur jeunesse ont davantage tendance à commettre des actes violents que les personnes qui ont grandi dans un environnement protégé et baigné de tendresse. Chez les rats aussi, le comportement reste marqué par les expériences traumatisantes.
Lors des essais, des rats âgés de quatre à sept semaines – ce qui correspond à la puberté – ont été stressés à sept occasions, chaque fois pendant une demi-heure, de deux manières différentes. Soit on les déposait sur une plate-forme ouverte, d’environ un mètre de haut – une épreuve lourde pour les rongeurs, car ils ont le vertige et une aversion innée pour les endroits non protégés. Soit on plaçait dans leur cage un mouchoir imprégné de triméthylthiazoline. Cette substance aromatique a la même odeur que les excréments de renard et provoque chez les rats une réaction innée d’angoisse.
Anormalement agressif
Comparés aux rongeurs qui avaient été caressés à sept reprises pendant une demi-heure, les rats stressés, une fois adultes, s’intéressaient moins à leurs nouveaux congénères ou aux nouveaux objets. Ils évitaient les contacts et étaient moins sociables. Ils affichaient aussi un comportement beaucoup plus agressif vis-à-vis des intrus que les chercheurs plaçaient dans leur cage. Alors que les individus qui avaient grandi sans être inquiétés entraient en conflit avec ces nouveaux arrivants dans 60% des cas, ceux qui étaient stressés se battaient dans plus de 80% des cas avec eux. Les chercheurs relèvent que les animaux stressés affichaient un «comportement anormalement agressif». Beaucoup plus souvent que les autres, ils mordaient leur adversaire à des endroits particulièrement vulnérables, même lorsque ce dernier se montrait soumis, ou avait été déposé immobile ou endormi dans la cage.
«Leur comportement s’apparente sur un autre point à celui des psychopathes», relève Carmen Sandi. A l’âge adulte, les rongeurs réagissaient faiblement lorsqu’on les stressait à nouveau (par exemple avec l’odeur d’excréments de renard). «Ils étaient endurcis», analyse-t-elle. Or, de nombreuses personnes qui présentent un trouble agressif le sont aussi. Ils manquent d’empathie et de compassion.
Tout en soulignant qu’il faut être prudent, Carmen Sandi est convaincue que les points communs observés entre rats et êtres humains ne sont pas dus au hasard. Ils révéleraient en fait que la violence, qui suit souvent des événements traumatiques survenus dans la jeunesse, est due à des composantes biologiques. «Les schémas explicatifs psycho-sociaux dominants doivent être élargis et complétés par la biologie de la violence», estime-t-elle.
Cette vision des choses permettrait à la société de considérer également les auteurs de violences comme des victimes. «A l’image d’Anders Breivik», dit-elle. En 2011, ce militant d’extrême-droite avait fait exploser une bombe dans le quartier d’affaires d’Oslo. Puis s’était rendu, déguisé en agent de police, sur l’île d’Utøya où campaient les membres d’une organisation des Jeunesses travaillistes. Il y avait exécuté 69 personnes. En 1983 déjà, un pédopsychiatre sollicité pendant le divorce de ses parents (Anders Breivik était alors âgé de 4 ans) avait relevé que l’enfant était si «négligé» qu’il risquait «de développer un trouble psychiatrique sévère».
Caractère héréditaire
Carmen Sandi ne croit pas qu’il soit toujours possible de résoudre les conflits par une approche rationnelle. «L’agressivité est liée à la peur, note-t-elle. Or, celle-ci est souvent irrationnelle.» Mais sa découverte peut-être la plus inquiétante réside dans le caractère héréditaire des comportements violents. Les descendants de rats mâles stressés fuient tout autant le contact que leurs pères et présentent le même penchant agressif, alors qu’ils n’ont pas eu de contact avec eux et n’ont donc pas pu les voir à l’oeuvre et les imiter. Cela fait dire à Carmen Sandi que les problèmes de violence ne sont pas seulement liés à l’environnement culturel mais aussi à des mécanismes d’adaptation du cerveau.
«Dans le cerveau, il règne un équilibre entre signaux nerveux stimulants et signaux nerveux inhibiteurs, détaille-t-elle. Le stress chronique déplace cet équilibre vers des circuits stimulants.» Avec son groupe de recherche, elle a démontré que le fait de traiter des rats adultes stressés avec un antidépresseur atténuait leurs troubles du comportement. Le remède permet de reprogrammer les circuits traumatisés dans le cerveau.
Depuis peu, l’équipe de Carmen Santi explore encore une autre piste. Si le stress
entraîne une plus importante circulation de signaux stimulants que de signaux inhibiteurs dans le cerveau, cela signifie que ce dernier a besoin de davantage d’énergie, car les signaux stimulants poussent les neurones à davantage d’activité. Or, pour s’approvisionner en énergie, les neurones dépendent de certains constituants cellulaires: les mitochondries, c’est-à-dire les «piles» des cellules.
Se pourrait-il que la vulnérabilité au stress dépende du bon état de fonctionnement de ces piles et donc de la capacité du cerveau à produire de l’énergie? Que les actes de violence ne soient pas seulement liés au stress, mais en définitive à la capacité biophysique du cerveau? Pour la professeure de l’EPFL, il existe des éléments qui étayent cette spéculation. Par exemple, les travaux d’autres groupes de recherche qui ont examiné des détenus. Le comportement agressif de ces derniers s’est amélioré après qu’on leur a administré certains compléments alimentaires (vitamines, minéraux et acides gras essentiels).
Reste à savoir si des comprimés de ce genre permettront un jour d’empêcher les excès de violence. Et à quel point pareille évolution serait souhaitable.
Ori Schipper est rédacteur scientifique du FNS.
(De "Horizons" no 102, septembre 2014)