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Un musée, ça sert à quoi ?
Au printemps dernier avait fleuri le rapport du groupe d'experts chargé par le Conseil administratif de Genève plancher sur le futur du Musée d'Art et d'Histoire, et d'en proposer les grandes lignes. Pas de rupture dans ces propositions, mais une sorte de mise du musée au niveau des moyens que la Ville lui accorde (35 millions par an) -une mise à niveau qui serait un rehaussement des ambitions de l'institution, couplé à une extension matérielle. Le concours pour le poste de directeur du MAH a été lancé (le directeur actuel prendra sa retraite en 2019), le concours d'architecture pour la nouvelle enveloppe du musée est prévu pour le printemps 2020, le choix des lauréats pour le fin 2020 ou le début 2021. Mais la réflexion sur le contenu muséal (la fonction du musée) a précédé le choix du contenant architectural : c'était la logique même, mais il fallut la rétablir -le précédent projet de rénovation du musée avait fonctionné à l'inverse. Et donc, on va pouvoir débattre de l'idée force du projet élaboré par la commission d'expert : raconter Genève "dans toutes ses dimensions" (historique, artistique, scientifique...). Et répondre à la question première : un musée, et ce musée-là, ça sert à quoi ?
A quoi tient la distance du musée à la cité, et comment la réduire ?
"Il n'y a plus une pensée, un geste, un produit de la culture existante qui témoigne d'une compréhension de notre époque. La culture est réduite à zéro !", proclamait en 1959 la "section hollandaise de l'Internationale Situationniste" -pour qui "La culture se situe là où finit l'utile" : c'est la "part maudite" de Georges Bataille -donc lorsque tout doit être utile, plus rien ne peut être "culturel", pas plus un musée qu'une bibliothèque, un cinéma ou un orchestre... Alors, pourquoi rénover et agrandir un musée, qu'y mettre, et qui y convier ? On estime à près de 10'000 le nombre de nouveaux musées qui s'ouvriront dans le monde dans les cinq prochaines années. Mais pour qui, ou pour quoi, sont-ils faits ? Les musées sont-ils fait d'abord pour les objets, les oeuvres, qu'ils contiennent, ou d'abord pour le public, ou d'abord pour les scientifiques, les historiens, les spécialistes du champ qu'expose le musée ?
En octobre 2013, lors des "Etats généraux des muées genevois", le directeur du MAMCO, Christian Bernard, fermait la page du réformisme muséal : "La forme muséale est déjà usée". Elle l'était d'ailleurs déjà en 1959 -mais c'est toujours cette forme qu'on tente au MAH de rénover, en même temps que le musée -alors que la question qui désormais se pose est de savoir si le dispositif muséal, les musées en tant que tels, ne sont pas des survivances obsolètes, du point de vue même de leurs missions traditionnelles (la conservation et l'exposition du patrimoine, la recherche scientifique, la diffusion des connaissances)...
La Conservatrice du domaine des Beaux-Arts du MAH, Lada Umstätter, défend "l'idéal d'une programmation culturelle à la fois ambitieuse et ouverte, qui fasse confiance à la curiosité des visiteurs, à la pertinence parfois inattendue de leurs réactions". Certes, le musée est le seul équipement culturel dans lequel on peut pratiquer, exposer, toutes les formes de création artistiques, tous les vecteurs de discours culturel. Cela étant, plus aucun grand musée ouvert au public ne se contente de cette ouverture, et tous tiennent un discours sur ce qu'ils montrent, ou sur tout autre chose au prétexte de ce qu'ils montrent. Mais la même Lada Umstätter observe que "le MAH possède les structures, les compétences, quasiment tout, sauf peut-être l'attachement des Genevois". A quoi tient cette distance du musée à la cité, et comment la réduire ? C'est bien la réduction de cette distance qui sera la clef du succès du nouveau MAH : il faut qu'il soit tel que les Genevois se l'approprient, en fassent leur chose, leur lieu -et pas seulement un lieu de mémoire ou d'apéro.