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27/12/2011
Tolkien et les Indiens
T. A. Shippey, qui a écrit un livre critique de référence, sur J. R. R. Tolkien et son univers, a bien remarqué que nombre de scènes du Seigneur des anneaux devaient en réalité plus au Dernier des Mohicans et aux histoires sur les Indiens d'Amérique qu'à la mythologie des Celtes ou des Germains, auxquelles on voudrait parfois limiter les sources d'inspiration de l'écrivain. Lui-même a déclaré qu'il avait été marqué par ces histoires, et qu'il avait, dans son enfance, adoré les Indiens: ainsi les estimait-il propres à refléter les clartés du pays de féerie: ils semblaient en émaner plus directement que, par exemple, les pirates, dont les histoires ne l'intéressaient pas.
Le lien formel entre les noms d'Uncas et de Legolas peut être perçu immédiatement. On se souvient qu'Uncas est, dans le roman de James Fenimore Cooper, le jeune Indien qui devait transmettre à la postérité l'héritage des Mohicans, et qui meurt par amour pour une jeune Écossaise. Le texte fait dire à son père, Chingachgook, que les deux amoureux se retrouveront dans les champs célestes, où les dignes guerriers chassent éternellement le bison - ce qui est proche du Walhalla des anciens Germains. Natty Bumpoo regarde néanmoins cette idée comme une illusion - notamment parce que, au même moment, la femme aimée d'Uncas est dite entrée dans le paradis de Jésus-Christ par ses proches, qui sont chrétiens! Mais en profondeur, comme chez Walter Scott, ces croyances baignent le texte d'une insondable poésie, en prolongeant le monde évoqué vers le mythe, la fable, le monde des esprits. Or, on s'en souvient, Legolas est, dans Le Seigneur des anneaux, le représentant des Elfes, les Immortels de la Terre, au sein de la Communauté qui doit aider le Porteur de l'Anneau à jeter celui-ci dans le Feu, Communauté dont justement le livre rapporte les faits et gestes, de telle sorte que Legolas représente les Elfes aussi pour le lecteur.
Mais les Indiens, dans Le Dernier des Mohicans, apparaissent d'emblée comme mythologiques, eux aussi. Ils sont porteurs de clarté morale: les Mohicans, les Justes, sont plus qu'humains, et liés aux dieux, au Bien pur, à la lumière - tandis que les méchants Indiens, les Mohawks - liés aux Français -, sont le prolongement de l'humanité vers les ténèbres: les Indiens ont un rôle éminemment symbolique, comme s'ils étaient la matérialisation de ce que les Européens ont dans leur âme, comme si les Indiens dataient d'un temps au sein duquel la vie morale de l'être humain était présente dans la nature même: ce temps mythologique auquel se réfère justement Tolkien! Lequel l'a toujours dit: les Orcs sont dans son livre la face noire des Elfes, lesquels prolongent la nature vers les Dieux, les anges du Ciel. Il a écarté la référence à l'ethnie, mais le mythe est fait de choses qui portent en elles-mêmes les teintes du Ciel.
Natty Bumpoo, Longue Carabine, ne préfigure-t-il pas, lui-même, Aragorn? Homme d'acier, qui contrôle le moindre de ses muscles, de ses nerfs, et qui est lié aux Indiens, qui connaît leurs secrets, et, à travers eux, les mystères de la nature et ce qu'elle porte sur le plan moral, pour Natty Bumpoo; et, pour Aragorn, homme similaire qui connaît les secrets des Elfes et les mystères de la Terre et des cieux. Tolkien a simplement amplifié Cooper dans le sens du mythologique, en le rendant explicite.
Le lien entre les Indiens et les anges qui habitent la nature n'est d'ailleurs pas présent seulement, au sein de la littérature anglaise, dans les romans de ce digne Américain, bien qu'il soit celui qui ait le plus ému, parmi ceux qui ont évoqué les nobles adorateurs du grand Manitou! J'ai évoqué, déjà, Robinson Crusoë, de Daniel Defoe, qui montre également des Indiens peaux-rouges en lien fusionnel avec le Créateur, le Père divin, tel que la nature le révèle: il y a le nom sublime d'Old Benamuckee. Et puis le poète américain Longfellow s'est rendu l'auteur d'un merveilleux Chant de Hiawatha, qui met en relation les hommes de l'Amérique précolombienne avec les astres, les dieux, et les merveilles du Ciel et de la Terre, dans un esprit assez proche du Kalevala, l'épopée finnoise justement si chérie de Tolkien!
Les Indiens d'Amérique participaient de l'Âge d'Or: ils ressuscitaient le temps des Métamorphoses d'Ovide - au sein duquel Hommes, Nymphes et Dieux au jour le jour se fréquentaient! La littérature occidentale moderne est bien plus marquée qu'on ne croit par ce qui est venu des Amérindiens. Lovecraft même pratiquait régulièrement le Popol-Vuh - connaissait profondément la civilisation aztèque -, et Philip Glass, récemment, a rendu hommage à la vie spirituelle de l'Amérique précolombienne par une somptueuse Symphonie Toltèque.