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Disons que nous sommes tantôt à la fin des années 20, tantôt au début des années 30. Vous arrivez dans un village d'une quinzaine de foyers, village situé au beau milieu d'une forêt, village où on ne parle à peu près que le patois, où le français ne s'apprend qu'à l'école. Vous ne faites que passer et n'y comprenez rien. Vous y séjournez quelque temps et commencez alors à comprendre. Vous y demeurez, et voilà que peu à peu dans la toile du langage vous distinguez qui est qui, quels sont les fils qui relient les uns aux autres, ainsi tissant un réseau de plus en plus complexe - et d'autant plus complexe qu'il est le fait d'âmes simples.
"La forêt est le lieu d'un peuple devenu
Invisible. Peut-être est-il vrai que jamais,
Aujourd'hui comme hier, il n'eut d'existence,
Ce qui pourtant en aucun cas ne saurait être
Ni constituer une excuse suffisante,
Acceptable pour quiconque a entendu : Il
Etait une fois, c'est-à-dire hors du temps,
Une fée, une bête, un roi, une reine, un
Prince, un château dans les ronces au fond des bois,
Taillé comme un diamant où dort une fille
Sur laquelle veille un loup devenu un saint
Par le jeûne et l'abstinence, abattu d'un coup
De hache par un bûcheron, ressuscité
Et depuis conduisant les âmes dans la nuit."
/> Vendredi 30 juin 2006.
Le journal en sonnets de Robert Marteau (1925 - 2011) se poursuit par La Venue (années 2005-2006), huitième recueil de Liturgie (après Liturgie, Louange, Registre, Rites et offrandes, Le temps ordinaire, Ecritures, Salve). Outre son oeuvre poétique, Robert Marteau est également l'auteur de nombreux écrits en prose - romans et essais - ainsi que de traductions, notamment de l'espagnol et de l'anglais.
Né en 1925 en Poitou, fils de forestiers, ROBERT MARTEAU est décédé en 2011. Son oeuvre est importante et multiforme : il a publié de nombreux recueils de poèmes (Travaux sur la terre, Salve...), des romans (Le Jour qu'on a tué le cochon, Des chevaux parmi les arbres...), des ouvrages en prose (Fleuve sans fin, Sur le motif...), des textes sur la peinture (Le Louvre entrouvert, Le Message de Paul Cézanne)...
En 2003, il a reçu le Prix de poésie Charles Vildrac de la SGDL pour Rites et offrandes.
"Je mets en mon carnet ce que je ne sais pas;Ce que chacun de mes pas me découvre alorsQu'en marchant le ciel et la terre devant moiS'entrouvrent peuplés d'imprévus, d'événementsMinuscules : migration d'oiseau, criquetVert escaladant une herbe, avion en hautChien qui aboie : à tout instant l'éternitéQui frappe à la porte au moment même où le picNoir tape du bec pour extraire de l'écorceLes parasites dont il se nourrit. La pie,La buse, chacune à sa chanson, s'ingéniant -L'une sur l'arbre, l'autre en suspens sur son erre -Entre elles à garder la distance. Un rayonDe soleil soudain répand l'ombre peint les fleurs(Vendredi 13 août 2004.)Salve (2003-2004) est le septième recueil de Liturgie, le journal en sonnets de Robert Marteau (1925-2011).
Sur la butte de terre, les vestiges du château de Corcoue, et les bâtiments de l'abbaye qui en dépendait. En face, le marais, dont les chemins d'eau vont se perdre dans une anse de l'Océan. À l'abbaye, aux côtés de Georges Saguenay et de sa femme Numance, qui exploitent le domaine, vivent leur petite fille Allène, - et le père de Numance, Pentecôte, peintre voué à la lumière et à la transparence. Par un soir de février, Pentecôte décide de s'enfuir sur une barque, pour se perdre en cette mystérieuse étendue où se mêlent l'eau et la terre, et que les brumes recouvrent. Pentecôte a longuement préparé ce dernier voyage, cette ultime navigation vers l'Ouest et le couchant. On raconte qu'il y a bien longtemps, Agrippa, le capitaine parpaillot qui tenait Corcoue, avait lui-même disparu au sein des marais ; et, comme lui, était parti sans retour un autre Agrippa, moine et alchimiste, chassé de l'abbaye par le capitaine. La disparition de Pentecôte aspire, en quelque sorte, tout le village, et c'est ainsi qu'en compagnie de Georges Saguenay, les paysans Prestance, Piedlevé et le mulâtre Séraphin d'Argence, s'en vont à la recherche du vieux peintre. Alors que le braconnier Dorbreuse se refuse à les suivre, Orphée Corione, coureur professionnel sur motocyclette, se joint au groupe. À son tour, Didi, étrange prophète villageois, se met lui-même en route, empruntant les chemins de halage, et tirant derrière lui son cheval. Il y a ici comme une reviviscence des navigations celtiques vers les Îles Bienheureuses. Tout, pourtant, se déroule dans un temps quotidien, occulté il est vrai par la légende et l'oui-dire, absorbé encore par ce non-temps intérieur, qui coïncide avec celui du mythe. Il semble qu'aussi bien pour Pentecôte, que pour ceux qui le recherchent, il s'agisse d'une quête à travers ce labyrinthe que figure le marais, quête dont le but serait la découverte de la vraie terre, de la vraie vie, et du vrai temps soustrait à l'usure et à l'histoire. Ce récit se compose comme une tapisserie romanesque : l'onirisme et le fantastique s'entrelacent à la trame des péripéties ; les personnages deviennent les thèmes d'une rhapsodie poétique ; le marais et la brume font peser sur cela leur malédiction, et celle d'un passé, qui ne recommence, semble-t-il, que pour entraîner à la perdition et à la mort.
Le grand ciel, que je voyais - en éventail gris de Goya - s'éployer hier au soir au-dessus de la plaine du Poitou, il est fait aujourd'hui de festons et de bourrelets. Deux hommes, armés de fusils, écoutent leurs chiens de chasse brailler loin - et par intermittence - dans l'épais des bois. Comme je prends par le travers, le lièvre qu'ils poursuivent coupe le layon et, dans le houx, j'aperçois le retroussis blanc de sa queue, alors que les roitelets tout autour égrènent de frêles épis dans l'ultime clarté.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.
Robert Marteau est né en 1925, à Virollet de Villiers-en-Bois, dans la forêt de Chizé. Il vit actuellement en France, après douze années passées à Montréal. Les éditions du Seuil ont publié ses premiers ouvrages : Royaumes, Travaux sur la terre, Des chevaux parmi les arbres ; aux éditions Gallimard, ont paru : Pentecôte, Mont-Royal, Fleuve sans fin (Journal du Saint-Laurent).