Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06997.jsonl.gz/1212

Pour Darwin, la notion de sélection naturelle allait de pair avec celle de sélection sexuelle. En effet, il ne pouvait expliquer la première, sans justifier que c’est la seconde qui permettait la présence de caractères semblant défavorables à la survie mais avantageux pour la reproduction. Le dimorphisme sexuel pouvait ainsi être vu comme le développement de caractères propres aux mâles, et sur la base desquels une compétition entre eux pouvait se produire, ou bien comme des caractères choisis par la femelle voulant se reproduire.
On parle actuellement du dimorphisme sexuel, comme l’expression phénotypique de processus complexes dans lesquels on trouve comme déterminants et partenaires, les chromosomes, les gènes, les gonades, les hormones et l’environnement. La détermination sexuelle mâle/femelle peut pourtant échouer et l’une des manifestations en est les désordres de la différenciation sexuelle (DSD : Disorders of sexual differentiation).1
Le chromosome X compte plus de 3000 gènes codant pour des protéines alors que le chromosome Y en compte moins de 50. Celui-ci porte par ailleurs de grandes régions répétitives d’ADN dont la fonctionnalité n’est pas certaine. Il représente, en nombre de gènes moins que 0,2% du génome (avec une estimation du génome humain de 25 000 gènes environ). On a pu retracer la dégénérescence progressive, ou perte génique, du chromosome Y au cours des derniers millions d’années. Les autres gènes auraient été progressivement perdus par manque de recombinaison et crossing-over du chromosome Y qui n’a pas d’homologue pour s’apparier lors de la méiose, donc pas de renouvellement possible lors de l’accumulation d’accidents géniques. Ont été retenus à travers l’évolution, les gènes impliqués dans la spermatogenèse, la fertilité, et le gène SRY pour la détermination sexuelle mâle. Bien sûr, la perte de ces gènes serait incompatible avec la transmission du chromosome Y, d’où pression de sélection pour leur maintien.
On définit la «maleness» ou masculinité, et son génotype, comme l’association d’un caryotype 46, XY, avec l’intégrité des gènes et voies biologiques intervenant dans la détermination et la différenciation sexuelle des gonades, et le phénotype masculin résultant de la production hormonale des gonades différenciées. On peut alors comprendre que des variations du nombre des chromosomes sexuels, telles que 46, XXY, 46, XYY constituent pour la classification utilisée actuellement des pathologies de la différenciation sexuelle. L’incidence de ces variations numériques des chromosomes sexuels est grande puisque pour 46, XXY, elle représente 1/600 naissances mâles, et pour 46, XYY : 1/1000 naissances mâles.
Si l’on part de la définition de la masculinité ci-dessus : un homme avec des chromosomes sexuels X en plus ou en moins présente bien un DSD. Donc, si l’on prend un homme avec un manque partiel du chromosome Y, s’agit-il aussi d’un DSD ? Où s’arrête la définition de l’intégrité du caryotype ? De fait, les microdélétions du chromosome Y (AZFa,b,c) représentent environ 6% des infertilités masculines avec oligo-asthéno-tératospermie et 14% des azoospermies. Selon où s’arrête la définition, en termes de fraction chromosomique, il s’agit donc d’hommes avec un DSD. En considérant que l’infertilité masculine est en constante augmentation, avec, comme rapporté récemment, approximativement 20% des hommes jeunes ayant des spermogrammes considérés comme pathologiques, on s’achemine vers une importante proportion d’hommes présentant des DSD.
De même, le cryptorchidisme, classé comme DSD, concerne 1/100 naissances environ. Il a été constaté que son incidence est en augmentation, avec des fréquences deux à trois fois plus élevées qu’il y a 50 ans. Les effets épigénétiques de facteurs environnementaux, sur la période embryonnaire du développement gonadique, semblent impliqués dans l’évolution de l’incidence de cette pathologie, comme par ailleurs de celle de l’hypospadias (incidence 5/1000 naissances mâles environ), également classé DSD.
La fréquence des DSD progresse. Le dimorphisme sexuel s’atténue-t-il ? La masculinité se féminise-t-elle ? Ou alors sommes-nous dans un système avec une certaine flexibilité, qui comprendrait des «zones grises» de variations du développement sexuel ? Certains prédisent la fin proche du dimorphisme sexuel dans notre espèce.
Le dimorphisme sexuel, encore d’un point de vue génétique, peut aussi être évalué ainsi : si l’on prend un très grand nombre de transcrits ARN des gènes, que l’on analyse leur niveau sur un certain nombre de sites tissulaires différents, et que l’on compare le mâle à la femelle, on obtient un pourcentage de différences de transcription tissulaire qui correspond, entre le mâle et la femelle, au pourcentage de dimorphisme. Chez la souris,2 23 000 transcrits ARN analysés sur différents tissus ont montré qu’un des dimorphismes les plus importants se trouvait au niveau du foie (70% des transcrits à niveaux différents), et l’un des moindres dans le cerveau (14%). 70 à 95% des gènes sexuellement dimorphiques démontraient des changements inférieurs à 1,2 x dans les tissus. Les différences observées correspondaient le plus probablement aux effets différentiels des hormones gonadiques (mâle versus femelle), ou de gènes directement impliqués/médiateurs dans la différenciation sexuelle. Par ailleurs, non seulement le chromosome X mais certains autosomes contenaient un bon nombre de gènes à transcription dimorphique, ce qui signifie bien sûr que l’utilisation des chromosomes sexuels, et leur intégrité pour définir la masculinité/féminité/DSD, n’est pas un critère biologique clair.
Si l’on résume : chromosome Y : moins de 50 gènes, moins de 0,2% du génome. Caryotype : 22 autosomes et 1 X. La contribution du Y en gènes est donc quantitativement négligeable, y compris en cas de Y surnuméraire. Au niveau du contenu génique, de la séquence ADN (les séquences humaines complètes femme et homme sont connues), et de la structure du génome, on peut considérer qu’il y a similarité, y compris au niveau des polymorphismes SNP.3 La différence entre les sexes correspondrait donc à une affaire de régulation, et non de contenu génétique. D’où l’impossibilité de déterminer, dans un certain nombre de cas, à quel moment et à quel stade on se trouve dans un désordre ou une pathologie de la différenciation sexuelle.
Si une variation de régulation est à la base d’un système ou d’une organisation biologique, la frontière ne peut être mise d’une manière précise entre ce qui est pathologique ou simplement variable. Il s’agit donc d’un système flexible basé sur de faibles niveaux de différences de transcription et probablement de traduction génique.
Alors, est-ce la fin programmée du dimorphisme ? Plutôt la découverte d’un système d’une subtilité étonnante, où tant la détermination que ses pathologies nécessitent l’intégration d’un nombre si grand de protagonistes – chromosomes, gènes, transcrits, régulations et facteurs environnementaux – que même le généticien se perd.