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«Ils se sont fait passer pour des Alévis, Kurdes ou Turcs selon les milieux dans lesquels ils vivaient»
Notre famille est originaire de Çemişgezek, plus précisément du village de Doĝan. Selon l’histoire transmise oralement, mon arrière grand-père maternel, qui était Alévi, avait élevé deux enfants rescapés du Génocide des Arméniens, à qui il avait donné ses filles en mariage. Nous ne savons pas plus sur leur parcours, ni leur lieu d’origine. Ainsi, mon grand-père maternel et ma grand-mère paternelle sont arméniens. Les générations de mes parents et de mes grands-parents n’ont pas souhaité transmettre ces histoires tristes à leurs descendants pour leur éviter de revivre les mêmes horreurs. Ils se sont fait passer pour des Alévis, Kurdes ou Turcs selon les milieux dans lesquels ils vivaient.
Cependant, certains souvenirs de mon enfance m’ont aidé à prendre conscience de mon identité arménienne. Quand j’étais petit, nous montions aux alpages avec mon père. Je me souviens qu’une fois il m’a montré une vallée en me disant avec beaucoup de tristesse que de nombreux Arméniens y avaient été tués. A l’époque, je ne lui ai pas posé des questions car j’étais trop jeune pour comprendre le sens et la gravité de ses propos. Une fois à l’âge adulte, j’ai commencé à me poser des questions telles que d’où nous venions, quelle était notre histoire et quel était notre passé.
Jusqu’en 1980, dans notre village d’environ 150 habitants, il n’y avait pas d’école, ni de courant électrique ou des moyens de communication. Il y avait une église en ruines ainsi qu’un moulin qui appartenait à notre famille. A Doĝan, je n’ai pas senti de discrimination envers nous car les Alévis, qui se sentaient proches des chrétiens, avaient connu les mêmes problèmes que les Arméniens et étaient mal vus par les autres Kurdes et les Turcs. A l’époque on ne se posait pas de questions identitaires parce qu’il y avait des problèmes plus importants dans le village. Plus tard, j’ai appris qu’il y avait d’autres Arméniens parmi nos voisins et connaissances du village.
Par contre, lorsque nous nous rendions dans la région d’Erzincan avec nos animaux, on nous traitait de «giavour». J’ignore comment les gens avaient appris que nous étions arméniens.
J’ai effectué ma scolarité à Çemişgezek* et à Elazig. Par la suite, j’ai été emprisonné pendant 5 mois, pour des activités politiques au sein d’un parti politique de tendance socialiste. J’ai alors fait un séjour en Allemagne avant de retourner en Turquie. Après deux ans de séjour clandestin à Istanbul, j’ai rejoint mon frère en Suisse en 2003.
Pendant toute cette période, je pensais toujours à ce que mon père m’avait dit au sujet des Arméniens tués dans la vallée. Les ainés de la famille nous avaient fait sentir que nous étions des Arméniens, sans plus. Il ne faut pas oublier que l’identité arménienne était un grand tabou en Turquie et les Arméniens avaient peur de révéler leur origine pour ne pas se faire insulter. Nous fêtions Noël dans notre famille sans en connaître le sens. En décembre, les enfants allaient d’une maison à l’autre et recevaient de petits cadeaux. Depuis tout petit, je rêvais d’épouser une arménienne ou une grecque. Ma femme, qui est aussi originaire de Dersim, a appris récemment que la famille de sa mère était aussi d’origine arménienne.
En 2003, mon frère a été le premier de notre famille à se faire baptiser à L’Église arménienne de Troinex (Genève). Dès mon arrivée en Suisse, j’avais commencé à m’afficher en tant qu’Arménien mais je n’ai suivi mon frère avec d’autres membres de notre famille qu’en 2014. La raison en est que je suis athée et je n’associe pas l’identité arménienne avec le christianisme. Il ne faut pas confondre l’ethnie avec la religion. Par la suite, ayant trouvé un milieu arménien à Genève, j’ai voulu faire partie de la communauté et me suis fait baptiser avec mon fils âgé de quatre ans. Mon épouse nous suivra bientôt.
Après mon baptême j’ai commencé des cours d’arménien avec d’autres membres de ma famille. Je pense qu’en tant qu’Arménien, je dois parler ma langue. Je lis beaucoup pour comprendre notre l’histoire et j’essaye d’expliquer à mon entourage que le Génocide est un problème pour toute l’humanité et ne concerne pas seulement les Arméniens. J’ai donné un prénom arménien à mon fils que j’élèverai en tant qu’Arménien. Je ne vais pas commettre la même erreur que mes aïeux et lui raconterai tout ce qui est arrivé à notre peuple. J’aimerais qu’il l’entende de ma bouche plutôt que de l’apprendre de quelqu’un d’autre. Pour moi, le retour à mes origines arméniennes est un geste pour rendre hommage à tous les victimes du Génocide de 1915.
Actuellement j’ai une procédure en cours pour prendre officiellement le prénom de Razmig qui m’a été donné par mon parrain.
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(*)Ndlr: Çemişgezek doit son nom (en arménien Չմշկածագ qui signifie: là où Chmshkik est né) à un général arménien qui y est né: Jean Tzimiskès, commandant des forces byzantines qui, après avoir vaincu les Arabes en Mésopotamie, revint à Constantinople et usurpa le trône impérial. Il régna du 11 décembre 969 au 10 janvier 976.
Avant 1915, la ville et les villages avoisinants comptaient un nombre important d’Arméniens qui possédaient deux églises et deux écoles. Ils furent déportés et massacrés pendant le Génocide.
C’est là où est née également Aurora (Arshaluys) Mardiganian, témoin et survivante du Génocide et auteure d’un récit connu sous le titre de Ravished Armenia; the Story of Aurora Mardiganian, the Christian Girl, Who Survived the Great Massacres. Ce récit est à la base du scénario d’un film tourné en 1919 sous le titre de Auction of Souls dans lequel elle interprète son propre rôle.