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Principes du libéralisme
J’ai défendu quarante ans le même principe; liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en politique: et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n’a aucun droit. La majorité a celui de contraindre la minorité à respecter l’ordre: mais tout ce qui ne trouble pas l’ordre, tout ce qui n’est qu’intérieur, comme l’opinion; tout ce qui, dans la manifestation de l’opinion, ne nuit pas à autrui, soit en provoquant des violences matérielles, soit en s’opposant à une manifestation contraire; tout ce qui en fait d’industrie, laisse l’industrie rivale s’exercer librement, est individuel, et ne saurait être légitimement soumis au pouvoir social.
Ces lignes de Benjamin Constant (1767-1830), extraites de la préface aux Mélanges de littérature et de politique (1829), disent en peu de mots l’essence du «libéralisme», anglicisme apparu vers 1819. Il faut y joindre l’injonction fameuse figurant dans De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes: Prions l’autorité de rester dans ses limites. Qu’elle se borne à être juste; nous nous chargeons d’être heureux.
On ne comprend rien aux propos de Constant, issu d’une famille huguenote de l’Artois réfugiée à Lausanne après la révocation de l’Edit de Nantes, si on ne les rapporte pas à la volonté des premiers penseurs du libéralisme, en Grande-Bretagne et en France, de contenir pour toujours les guerres de religion qui avaient déchiré l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles.
La conception aristocratique du libéralisme de Constant paraît raisonnable. Olivier Meuwly et Enzo Santacroce s’en inspirent dans leur livre Pour une régénération du libéralisme (Slatkine 2021). Régénérer le libéralisme? Ne serait-il plus lui-même? Les deux auteurs vaudois le croient, qui souhaitent redresser une doctrine libérale dénaturée.
La liberté est la valeur, diraient les Modernes, la plus haute. Elle appartient à tous les hommes. La liberté consiste pour l’individu à adorer, à penser, à dire, à écrire et à entreprendre ce qu’il veut, du moment où l’accomplissement de sa volonté ne nuit pas à autrui. Les libéraux abhorrent la violence, notamment quand elle est exercée par l’autorité étatique en place. Les individus sont égaux devant les règles de conduite qu’ils établissent ensemble et auxquelles ils consentent tous. Ils obéissent aux lois et ne se soumettent pas aux personnes. Les contraintes qu’ils n’ont pas choisies, de quelque autorité qu’elles émanent, religieuse ou politique, les horripilent. Les libéraux voient d’un bon œil la compétition entre individus sous forme de concurrence économique. Mais celle-ci aussi peut dégénérer en violence. C’est pourquoi, dans l’univers libéral, il est aussi question d’ordre, d’Etat. Le régime peut revêtir les habits de la monarchie ou de la démocratie, du moment qu’une constitution et un parlement encadrent le pouvoir. C’est le respect de l’intégrité physique et morale des individus qui fixe les limites.
Les individus, pour survivre d’abord, puis pour jouir de la vie, poursuivent le plaisir et évitent la peine, travaillent, produisent et consomment, échangent les biens produits, s’associent et signent des contrats. Chacun envisage son intérêt propre. L’Etat se borne à faire respecter un ordre contractuel qui s’établit spontanément à partir des échanges entre individus. Toute volonté de viser un bien commun et d’y plier les individus est néfaste, qu’elle provienne d’une confession religieuse majoritaire, d’un monarque absolu, de la masse démocratique, de la terreur révolutionnaire ou d’un Napoléon.
Le libéralisme repose sur des fondements philosophiques et anthropologiques établis par des penseurs bien connus: Spinoza, Hobbes, Locke, Mandeville, Adam Smith, Montesquieu, Constant, Tocqueville, Spencer, Mill, Hayek. Il s’appuie sur un droit naturel égalitaire dit moderne. Les individus naissent libres et égaux en droits. Ils s’approprient et cultivent les terres dont ils ont besoin pour produire leur subsistance. Le droit de propriété est fondamental. L’homme est réputé bon ou méchant de nature, cela dépend des philosophes. Selon Hobbes, la lutte de tous contre tous définit l’état de nature; les individus choisissent de déléguer une partie de leur souveraineté à un monarque tout-puissant qui leur apportera la sécurité. L’homme est dans tous les cas perfectible, une réalité mouvante, progressant vers un avenir meilleur.
L’individu est par essence un être de désir, qui vise à se conserver et à accroître sa puissance d’agir. Selon Spinoza, il ne désire pas les choses parce qu’elles sont bonnes, mais celles-ci sont bonnes parce qu’il les désire. Il échange ce qu’il produit pour obtenir ce qui lui manque. La production s’accroît et les besoins se diversifient, exigeant la division du travail et la spécialisation. Les intérêts s’harmonisent d’eux-mêmes. Le doux commerce et les rivalités limitées à la sphère marchande remplacent la guerre. L’égoïsme de l’individu est bon en soi. Adam Smith écrit: Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leur intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. Mandeville renchérit: Les vices privés font la vertu publique.
Parfois l’égoïsme déborde. Adam Smith sort opportunément de son chapeau le principe de sympathie. L’individu agit en vue de son avantage propre, mais il lui arrive d’éprouver de la compassion pour le malheur d’autrui, non par altruisme, mais parce qu’il sait que le même malheur pourrait l’atteindre. Il se hâte d’aider un miséreux, espérant la réciprocité en cas de retournement de situation. Ainsi un ordre plus doux s’instaure.
Après les découvertes de Darwin, le libéralisme anglo-saxon prend un tour évolutionniste. La société change sans cesse, les mutations sont rapides; certains individus s’adaptent, d’autres sombrent dans la pauvreté, la concurrence se durcit.
Associé de nos jours au capitalisme et à la démocratie, le libéralisme aurait assuré, selon ses partisans, la paix et l’abondance en Occident depuis 1945. Après la chute du mur de Berlin, on crut brièvement à la fin de l’histoire. La démocratie libérale allait s’étendre à la planète. La crise financière de 2008 engendra des doutes. Le capitalisme libéral fut accusé de tous les maux: délocalisations, chômage, inégalités croissantes, dilapidation des ressources matérielles et humaines, mise en danger des écosystèmes, individualisme dévastateur.
Est-il possible de sauver le libéralisme comme le souhaitent MM. Meuwly et Santacroce? Nous le verrons bientôt.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- L’homme augmenté – Editorial, Olivier Delacrétaz
- Les ténèbres du PLR – Daniel Laufer
- Du parti agraire à l’UDC – Jean-François Cavin
- La numérisation de l’administration fédérale – Antoine Rochat
- Une affaire en règles – Jeanne-Françoise Weinkeller
- Les forces territoriales - Un outil précieux pour la politique de sécurité – Edouard Hediger
- Qu’est-ce qu’un «élevage intensif»? – Jean-Michel Henny
- Toute l’Angleterre – Jean-François Cavin
- A la chasse aux fake news – Frédéric Monnier
- Abondance de cornes – Le Coin du Ronchon