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14/01/2011
Irène Némirovsky: qu'aucun souvenir ne se perde
Lecture. Ce livre fut la plus belle émotion de mon dernier automne. Je l'ai lu longtemps après sa parution en 2004, alors qu'étaient retombés le bruit et les éloges que valurent à Suite française sa parution posthume et l'octroi du Prix Renaudot.
Irène Némirovsky est née à Kiev au début du siècle, dans une famille juive aisée contrainte à l'exil après la révolution bolchévique. Négligée par une mère seulement préoccupée d'elle-même et de ses conquêtes masculines, elle connaît une enfance triste et solitaire. Elle se voit confiée à une nourrice, passe de gouvernante en précepteurs. De son éducation, elle reçoit cependant dès ses premières années une connaissance intime du français, qui deviendra sa langue d'écriture.
Dix ans après l'installation de sa famille à Paris, elle soumet le manuscrit d'un roman à l'éditeur Bernard Grasset, qui est conquis. La parution de David Golder lui ouvre aussitôt les portes du milieu littéraire. Irène Némirovsky en publiera d'autres avant d'entreprendre l'écriture d'une fresque romanesque en cinq volumes, restée inachevée. Le 13 juillet 1942, elle est arrêtée, conduite au camp de Pithiviers, aussitôt déportée à Auschwitz. Atteinte du typhus, elle meurt un mois plus tard. Elle n'a pas quarante ans.
Suite française réunit les deux premiers volumes. Tempête en juin raconte la débâcle, l'exode dans le désordre de familles de toutes conditions, paniquées par l'avance des armées du Reich. Dolce dépeint la vie d'un village à l'heure allemande dans les premiers mois de l'Occupation. Le premier récit est emporté par le mouvement et construit sur une polyphonie éblouissante. Le ton est souvent sarcastique; c'est que la bourgeoisie en fuite n'est pas belle à voir. Le second tient de la chronique, tenue sur un rythme apaisé, sur un ton serein, faussement rassurant, mais dépourvu d'animosité foncière envers l'occupant. Tout au long de ces pages, on songe au poème d'Aragon L'Affiche rouge, évoquant l'ultime lettre à sa femme du résistant Missak Manouchian, fusillé en février 1944: «Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand».
Le destin de l'auteur est une tragédie. L'histoire du manuscrit est un roman, sa sauvegarde tient du miracle. Il fait actuellement partie de l'exposition «Il me semble parfois que je suis étrangère... », Irène Némirovsky. Un ensemble de plus de deux cents documents, présenté au Mémorial de la Shoah, dans le quartier du Marais à Paris. L'exposition dure jusqu'au 4 mars. L'entrée est libre. Mais si vous l'ignorez encore, lisez, lisez surtout Suite française, regard lucide sur les faiblesses et les grandeurs de la condition humaine, soutenu par une phrase fluide et limpide, la prose d'un grand écrivain.
Irène Némirovsky, Suite française, folio, 2009.