Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07245.jsonl.gz/939

Savait-on que l’écrivain juif pragois, génial auteur de La Métamorphose, du Procès et du Château, était aussi féru d’art visuel? La destinée de son œuvre graphique constitue d’ailleurs une véritable saga, que nous résumerons à l’extrême. Avant sa mort, il avait demandé à son ami et futur biographe Max Brod de détruire tous ses manuscrits et dessins. Celui-ci, avec raison, ne respecta pas ses dernières volontés. Puis il légua la succession de Kafka à son ancienne secrétaire, Ilse Ester Hoffe. Jusqu’à la mort de celle-ci, les dessins de l’écrivain restèrent sous scellés, à Jérusalem puis à Zurich. Il s’ensuivit un retentissant procès sur les droits de propriété intellectuelle, opposant les héritières d’Ilse à l’Etat d’Israël. Finalement, la succession de Kafka, suite à une décision de la Cour suprême de ce pays en 2016, revint à la Bibliothèque nationale de Jérusalem. L’ouvrage qui vient de paraître, et dont l’édition originale a paru en allemand, comprend une riche illustration, accompagnée de textes érudits. Il fait connaître l’ensemble de la production graphique de l’écrivain.
Passion pour les arts visuels
Longtemps, on a colporté la légende selon laquelle Franz Kafka, du fait de ses origines juives, rejetait l’image, condamnée par le deuxième des dix commandements (Ex. 20: 16). En fait, il s’est toujours passionné pour les arts visuels. Après s’être intéressé à l’art Biedermeier néo-romantique allemand, il s’en est détourné pour aller vers le japonisme et l’art des jeunes artistes contemporains, qui se référaient à l’impressionnisme, au cubisme et à l’expressionnisme. Ces différents mouvements vont influencer ses propres dessins.
Kafka lui-même estimait être, dans sa jeunesse, «un grand dessinateur». Dans une lettre, il écrit: «A l’époque, il y a de cela des années, ces dessins m’ont donné plus de contentement que n’importe quoi». L’essentiel de sa production date en effet de 1901-1907, les années où il rédige ses premiers textes. Ses dessins ne seront jamais des illustrations de ses écrits. Il dissociait complètement les deux domaines. Cependant, à l’instar de ses nouvelles et romans, ceux-ci relèvent à la fois du réalisme et du fantastique. On peut les rapprocher de l’expressionnisme. Ils sont minimalistes, composés de quelques lignes au crayon ou à l’encre. Ce qu’il représente, ce sont essentiellement des figures humaines. Mais «les corps dessinés de Kafka s’émancipent totalement de la gravité: nul sol n’est tracé, ils apparaissent suspendus, diminués ou fantastiquement étirés et contorsionnés», comme l’écrit l’un des commentateurs de son œuvre. Le corps perd sa forme, son volume et son poids. Les visages paraissent souvent grotesques, caricaturaux. L’un des dessins les plus étonnants représente une forme humaine écartelée: c’est une scène de torture, que l’on peut rapprocher de sa nouvelle Dans la colonie pénitentiaire. Il y a aussi des personnages hybrides, mi-hommes mi-animaux. Kafka privilégie le mouvement, par exemple celui des escrimeurs ou des cavaliers. Il dessine sur ses carnets, des feuilles volantes, des journaux, des enveloppes, des lettres…
Un monde «kafkaïen»
Même si le génie de Kafka apparaît surtout dans son œuvre écrite, ses dessins – malgré sa volonté de séparer complètement les deux domaines – sont fort intéressants, dans la mesure où l’on y retrouve le monde absurde, inquiétant, fantastique, en un mot «kafkaïen», qui est celui de ses nouvelles et romans. n
Kafka. Les dessins, Les Cahiers dessinés, Paris, 2021, 367 p. L’illustration qui accompagne l’article est tirée de ce livre.