Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07063.jsonl.gz/1331

19/07/2016
Valère Novarina a un jour écrit Le Monologue d'Adramélech et il racontait que le nom lui était venu spontanément, qu'il ne savait pas où il l'avait pris: il avait surgi dans l'état de transe dans lequel le dramaturge écrit ses drames. On lui avait affirmé, continuait-il, qu'il s'agissait d'un nom démoniaque, du nom d'une entité infernale. Dans la Bible, il s'agit d'un mauvais roi, et, dans l'occultisme traditionnel, il est devenu un démon de l'enfer, un être mauvais agissant depuis le monde des morts. Évolution qui n'a rien que d'habituel, le roi Minos est devenu aussi une entité de l'autre monde, quoique ce soit grâce à sa sagesse.
Or, dans son roman de science-fiction La Plaie, Nathalie Henneberg recense une allusion à ce démon: Il y avait aussi Adramélech, grand chancelier infernal, adoré à Sepharvaïm, en Assyrie, où l'on brûlait et étouffait dans la fumée des nouveau-nés sur ses autels […]. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 154.) L'on vénérait ce roi défunt, comme à Rome on vénérait Auguste après sa mort, et on lui sacrifiait des enfants.
Peut-être que Valère Novarina avait aussi lu Nathalie Henneberg, ou alors sa source...
Chez la romancière méconnue, ce passage n'est qu'un exemple des discours assez longs sur un mal spirituel existant dans le cosmos. Son roman évoque, dans le futur, une contamination globale de l'humanité par une force maléfique. Pour lui faire face apparaissent des mutants, devenus tels sans qu'on sache comment, la nature même ayant visiblement voulu trouver une parade à l'invasion mauvaise. Ils sont doués de pouvoirs surhumains, peut-être un peu trop grandioses pour être crédibles, comme de diriger le temps et l'espace.
C'est un roman qui ne manque pas de scènes et d'images fortes, de descriptions grandioses. Les anges y sont des extraterrestres très évolués, ayant éclairé l'humanité jusqu'à lui apprendre à vivre dans des cités fabuleuses parmi les étoiles. Ils ne sont pas comme les démons de la Plaie, ils ne sont pas une force spirituelle, qui cette fois serait bonne. C'est ce qui rend le roman un peu incohérent, car d'ordinaire les démons sont des anges déchus, or Nathalie Henneberg ne parle que de la force spirituelle mauvaise, et pour les anges, elle les matérialise. Quant à la force inconnue qui crée les mutants, elle reste une présence universelle vague, indéfinie.
L'ensemble donne le sentiment d'avoir voulu mêler la spiritualité à la science-fiction de façon disparate. Le monde futuriste est classique, avec des vaisseaux spatiaux et des pistolets-laser, et il contient de belles batailles spatiales dignes de Star Wars, mais la part d'occultisme que l'auteur a ajoutée s'y insère par blocs, grumeaux, qui ne manquent pas d'intérêt en soi, mais qui ne parviennent pas toujours à faire avec le reste un tout - notamment parce que l'ésotérisme, au lieu de s'insérer dans l'action même, est constitué de discours plus ou moins dialogués, comme chez Huysmans.
Mais la tentative de mêler science-fiction et monde des esprits est intéressante, et son roman se lit agréablement. Même s'il y a un peu trop d'horreur, les décors et les combats sont souvent beaux et grandioses, et la force démoniaque donne de la profondeur et de l'ampleur.
29/06/2016
Dans The House on the Borderland (1908), William Hope Hodgson (1877-1918) fait avoir des visions étranges à un homme perclus de douleur parce qu'il a perdu celle qu'il aimait, et après qu'il s'est isolé dans une maison mystérieuse, en Irlande, au bord d'un ravin. Le Thononais Maurice Dantand (1828-1909) avait eu une démarche semblable, dans L'Olympe disparu: sa défunte épouse l'emmenait dans le cosmos et il assistait aux combats des dieux à l'aube du monde. Mais chez Hodgson, c'est plus tragique.
Son personnage parcourt l'univers, va au-delà des étoiles, et s'il parcourt aussi le temps, c'est en allant dans l'avenir, au soir du monde.
Par-delà les étoiles il trouve un espace rouge sang, plein de nuages, entouré de montagnes où sont des divinités hideuses - telle Kâli, reine de la Mort. Au pied des montagnes qui font comme un cercle, une maison, bizarre parce qu'elle est exactement comme la sienne, se dresse. Un être bipède mais à la tête de porc en fait le tour, menaçant. Naturellement, à la fin du récit, il le verra s'approcher de sa maison, sur Terre. Le lieu aux confins de l'univers demeure mystérieux. Est-ce un lieu de l'âme? Sans doute.
À la fin du monde, la Terre sort de son orbite et se rapproche du Soleil, qui lui-même s'éteint. Le narrateur du récit voyage donc dans le cosmos sans quitter la Terre. Et cela, d'autant plus que le Soleil aussi voyage, et se rapproche d'une immense étoile verte, à côté de laquelle il n'est qu'un nain. Il en sort des rayons violets dans lesquels sont des traits de feu qui apparaissent comme des étincelles lorsqu'elles sortent du globe vert ou y retournent. Ce sont des messagers, nous dit le narrateur: des anges. Est-ce l'échelle de Jacob? On n'en saura pas plus.
Des sphères sortent aussi en foule du disque d'émeraude: certaines sont blanches et contiennent des âmes heureuses et une mer de sommeil, et le narrateur a la chance, alors, de revoir sa bien-aimée. Mais elle doit le quitter. D'autres sphères apparaissent, noires et rouges, et les êtres qui sont dedans sont des âmes malheureuses et aveugles, dont les orbites oculaires sont vides: vision affreuse!
Puis le narrateur, revenu sur Terre, est attaqué par l'homme-porc. Il est empoisonné par son chien lui-même atteint, et meurt; sa maison s'écroule dans le ravin qu'elle surplombe.
Ce récit énigmatique emporte dans des visions mythologiques et grandioses, mêlant subtilement le cosmique au mystique, mais refusant de donner un sens clair aux images. C'est peut-être ce qui justement permet le glissement du monde physique au monde psychique - glissement incomplet, puisqu'on ne sait pas si les phénomènes lumineux distingués au fond de l'univers sont réellement de nature spirituelle: c'est suggéré, dit, mais aucune explication distincte n'est donnée.
Il est certain que l'exploration cosmique débouche ici sur le mythologique, mais la mythologie n'en est pas claire pour autant. C'est sans doute ce qui permet sa force, sa suggestivité. C'est aussi ce qui frustre et angoisse. Comme dans les films de David Lynch, on est saisi de terreur parce qu'on ne comprend pas l'ensemble de ce qu'on voit, et que cela apparaît comme abominable. Mais Hodgson emmène plus loin, dans le temps et l'espace, que le cinéaste américain.
25/02/2016
Il existe une tradition critique qui considère que J.R.R. Tolkien (1892-1973) a simplement voulu créer une combinaison de mythes préexistants dans un espace imaginaire. Mais lui-même voulait créer une mythologie originale s'insérant dans le passé de l'humanité européenne, et non seulement il regrettait, à la fin de sa vie, d'avoir, faisant appel à la mythologie germanique, nommé ses immortels des elfes, mais, dans une lettre, il affirmait: 'Middle-earth', by the way, is not a name of a never-never land without relation to the world we live in (like the Mercury of Eddison). […] And though I have not attempted to relate the shape of the mountains and land-masses to what geologists may say or surmise about the nearer past, imaginatively this 'history' is supposed to take place in a period of the actual Old World of this planet. (The Letters of J.R.R. Tolkien, London, Allen and Unwin, 1981, p. 220.)
Tolkien avoue n'avoir pas cherché à se mettre d'accord avec les données de la géologie, ou avec ses hypothèses, mais son imagination créait un monde qui n'était qu'une époque de notre Terre. La terre du Milieu n'était en rien un monde en soi fictif. Il essayait de la rendre plausible, quoique intégrant des êtres divins ou semi-divins, et c'est le fond de son projet. Il était à cet égard dans la lignée de Virgile et Ovide.
Il cite E.R. Eddison (1882-1945), qui a tenté de créer un monde mythologique en le situant sur Mercure, dans The Worm Ouroboros. Les êtres pensants y sont séparés en différentes races nommées selon le folklore ancien: les Demons, les Goblins, les Pixies, et ainsi de suite. Ils ont une apparence fantastique, puisque doués de cornes ou munis de queues. Mais ensuite cela n'intervient pas beaucoup dans la narration. Ses héros agissent plutôt comme des personnages de récits du Moyen Âge ou de la Renaissance, et le merveilleux est plus directement présent par des suggestions et des épisodes épars: une fée dans un château enchanté ici, un monstre épouvantable là, des épées ou des joyaux qui viennent des elfes (eux présentés comme des êtres pleinement spirituels), ou encore des invocations du diable, et ainsi de suite. D'une certaine façon, d'avoir placé tout un univers sur une autre planète rend indistinct ce qui ressortit au merveilleux, c'est à dire au monde des esprits, et ce qui ressortit au réel. C'est le problème de la littérature excessivement imaginaire. Cela rappelle l'idée que dans la chaleur universelle la thermodynamie ne fonctionne plus, parce qu'il n'y a plus de pression créée par les différences de température.
Tolkien voulait conserver un lien avec le monde réel, afin que ses elfes montrassent une direction, fussent comme le reflet sur terre de quelque chose de céleste. Or, paradoxalement, ils sont plus présents et substantiels que les êtres fantastiques d'Eddison, et ils manifestent mieux, en même temps, une essence supérieure. C'est probablement en ce sens qu'il disait que la mythologie devait s'insérer dans un monde familier.
H.P. Lovecraft (1890-1937), qu'il ne connaissait pas, en était pareillement convaincu, et même plus encore, puisqu'il plaçait ses entités cosmiques dans le monde terrestre contemporain, en particulier en Nouvelle-Angleterre. Mais du coup il était moins facile de les montrer, ils étaient davantage suggérés, entrevus dans la pénombre. Ils ne manifestaient que la partie sombre de la chose, inquiétante, celle qui se mêle à l'expérience de tous les jours et rend douteux le monde tel qu'on le perçoit. Il disait du reste que le fantastique ne contredisait pas le réel mais en prolongeait les principes dans l'inconnu; et il avouait que pour lui la peur était le sentiment par lequel il était le plus facile de s'arracher aux lois du monde terrestre, et d'appréhender des êtres supérieurs.
11/10/2015
Dans Les États et empires de la Lune, Cyrano de Bergerac (1619-1655) a mêlé la satire à des images mythologiques d'une vivacité et d'une beauté rarement vues dans la littérature française. Je voudrais en donner aujourd'hui un exemple.
Le texte fait parler le démon de Socrate: être spirituel originaire du Soleil et qui vit sur la Lune après avoir été banni de la Terre. Cyrano s'inspire de la tradition issue d'Apulée, qui avait fait une dissertation sur les démons et avait cité celui de Socrate comme un des plus nobles et des plus connus. Les démons, dans l'ancienne Grèce, étaient des êtres intermédiaires des dieux et des hommes; en latin, on disait génies.
Le fameux inspirateur de Socrate évoque des sortes de lampes qui étonnent Cyrano: Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de vers [les habitants de la Lune ordinaires s’éclairent grâce à des vers luisants dont l’éclat se perd assez rapidement]. Ce sont des rayons de Soleil que j’ai purgés de leur chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant, j’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dedans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne doit pas vous fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est non plus difficile à moi qui suis né dans le Soleil de condenser des rayons qui sont la poussière de ce monde-là qu’à vous d’amasser de la poussière ou des atomes qui sont la terre pulvérisée de celui-ci.
N'est-ce pas magnifique? Cela ressemble indéniablement à ces gemmes rayonnantes qu'on trouve chez J.R.R. Tolkien, les Silmarils ou l'Arkenstone, et qui ont capté la clarté des astres. Des êtres surnaturels, magiques, dont la nature est supérieure à celle des hommes, les ont créées.
Chez Tolkien, certes, les Elfes sont nés de la Terre - mais à une époque où celle-ci était jointe à la terre des dieux, des esprits immortels qui peuvent prendre l'apparence qu'ils veulent, et régentent le monde. À cette époque, même, ni la Lune ni le Soleil n'existaient, et les Silmarils ont pris leur éclat d'arbres enchantés du royaume des dieux; or, c'est d'une fleur et d'un fruit de ces arbres que plus tard furent créés la Lune et le Soleil. Mieux encore, l'une de ces pierres enchantées est devenue l'étoile de Vénus.
Naturellement, un écart considérable existe entre Savinien de Cyrano de Bergerac et Tolkien: le second a assez peu cherché à concilier sa mythologie avec les données de la science, tandis que le premier était disciple de Descartes, et plaçait ses imaginations dans l'astronomie de son temps - comme plus tard le fera Lovecraft, et plus généralement la science-fiction. Tolkien a élaboré son univers à partir des mythologies anciennes, créant un langage propre pour échapper à la censure rationaliste. En ce sens, il entretenait un lien avec Ramuz, qui cherchait à créer des mythes à l'intérieur de l'âme paysanne et usait à cette fin d'un langage spécifique.
Néanmoins, pour le contenu, Tolkien et Cyrano ont des liens évidents, à mes yeux. Consciemment ou non, le premier a créé des Elfes qui rappellent les Démons des anciens - même s'ils sont sans doute plus terrestres, plus matériels. Dans les deux cas, ce peuple a instruit l'humanité, lui a transmis l'enseignement des êtres célestes, et s'est mêlé à elle. Or les légendes en parlent constamment: Joseph de Maistre le rappelait, et, comme je l'ai raconté dans mes Portes de la Savoie occulte, l'art du fromage a été enseigné aux hommes par les fées, dans les légendes savoisiennes; en Corse, la recette du brocciu l'a été par les Ogres.
Le démon de Socrate de Cyrano nous montrait-il les lampes du futur? L'auteur de science-fiction qui n'en est pas convaincu n'a pas les perspectives qu'il devrait avoir.
26/08/2015
Bernard Mathon (1945-2000) est un écrivain de science-fiction assez peu connu, n'ayant publié qu'un recueil de nouvelles dans sa jeunesse, plus rien ensuite; il est mort dans un accident de voiture peu après avoir échoué à publier un roman mêlant le créole et le futurisme.
Mais un de ses récits, paru en 1990 dans l'anthologie Les Mosaïques du temps, appelé Onze Malheureux Phonèmes, est un des plus intéressants qu'on ait alors produits en France. Il raconte qu'une expédition intersidérale atterrit sur une planète qu'on croyait inhabitée et que peuple étrangement une grosse douzaine d'êtres doués de pouvoirs fabuleux. Ils vivent nus, sont télépathes, meuvent les objets à distance, les créent même de toutes pièces à volonté, se téléportent. Ils vont s'unir charnellement et psychiquement aux Terriens, et leur ouvrir l'esprit aux véritables mystères cosmiques en changeant leur perception de la réalité. Pour ce faire, ils leur apprennent leur langue, mais surtout une phrase comprenant onze phonèmes. Ce mantram, une fois entendu, donne le vertige, et fait voir un abîme; mais il permet aussi d'acquérir les mêmes pouvoirs, et de devenir surhumain.
Or, on apprend que ces êtres de la planète lointaine sont en fait des hommes venus du futur pour rencontrer les trois cosmonautes de l'expédition, et en faire les apôtres de la nouvelle humanité une fois qu'ils seraient revenus sur Terre.
À vrai dire, on reconnaît un mélange entre The End of Eternity d'Asimov et Stranger in a Strange Land de Robert Heinlein: pour le premier, l'idée d'êtres venus du futur pour aider l'humanité à progresser; pour le second, l'idée que l'humanité accomplie est sortie des limites de la matière visible et contrôle le réel. Des similarités de détail démontrent l'imitation directe: comme chez Asimov, les hommes du futur sont incarnés principalement par une femme qui s'unit charnellement au personnage principal, et est comme une divinité aimante et bienfaisante; comme chez Heinlein, l'émancipation humaine émane d'un petit cercle d'apôtres, de gens éclairés par les surhommes.
Mais Bernard Mathon sut créer un univers cohérent et beau à partir de ces sources célèbres. J'ai particulièrement aimé le portrait qu'il fait de la femme magique, qu'il dit, au sens propre, éclairée de l'intérieur: elle rayonne visiblement. Il ne s'agit pas ici d'une métaphore pour parler de sa belle âme, car elle vient d'un temps où le corps et l'âme ne sont plus qu'une seule et même chose. (Qui n'est pas le nôtre, contrairement à ce que beaucoup disent, ou s'imaginent.) Dans Voyage to Arcturus, de David Lindsay, on trouve souvent de ces êtres illuminés de l'intérieur, dont la peau est rendue translucide par la mystérieuse lampe qui se trouve dessous. Cela renouvelle magnifiquement, en les concrétisant, les figures de femmes scintillantes qu'on trouve dans les chansons de geste, et dont l'arrivée dans une pièce illuminait tout. Lamartine, plus tard, dira qu'il ne s'agit pas d'une métaphore de rhéteur, mais d'une vision de poète, d'une forme de clairvoyance: le poète voit ce qui existe sur le plan spirituel. La science-fiction, faisant oublier la vieille rhétorique, a pu le rendre manifeste, non plus en se projetant dans un passé mythique, mais dans un avenir rêvé, un point Oméga au sein duquel l'homme est devenu un dieu.
18/08/2015
Robert A. Heinlein (1907-1988) passe pour être un des plus grands auteurs de science-fiction américains. Dans son célèbre roman Stranger in a Strange Land (1961), il évoque l'arrivée sur Terre d'un Terrien élevé sur Mars et qui en a acquis des pouvoirs fabuleux et une vision de la vie surprenante. À mon grand dépit, le livre parle peu de Mars et de ses merveilles, préférant évoquer les effets sur la société de l'arrivée de ce surhomme. Mais il en dit quand même quelques petites choses, qui surprennent parce qu'elles mêlent passéisme et futurisme.
Ou même y a-t-il là le moindre futurisme? La société martienne est extérieurement primitive: les Martiens, ovipares, font des œufs dont ils acceptent que la plupart n'éclosent jamais, et après la naissance laissent aussi mourir les progénitures qui ne parviennent pas à survivre: la sélection naturelle s'opère à ce moment. Or, Heinlein surprend en affirmant que c'est ce qui permet aux adultes martiens de ne justement pas être dans une situation de compétition: car il prétend que la loi de sélection naturelle doit obligatoirement s'appliquer, de telle sorte que si on ne l'a pas laissée s'exercer au début, elle se rattrape ensuite. Le choix des Martiens les conduit à vivre dans une société fraternelle, harmonieuse, juste et bonne.
Mais plus encore, ils vivent en communion constante avec le monde spirituel. La plupart des Martiens, nous raconte-t-on, sont des esprits désincarnés, qui ont vécu physiquement mais à présent se contentent de vivre dans l'atmosphère psychique de Mars. Or les vivants communiquent avec eux - et du reste ces esprits apparaissent eux-mêmes comme tout aussi vivants que les âmes incorporées, si ce n'est davantage. C'est par eux, par ces ancêtres, que leur viennent leur conscience cosmique, et leurs pouvoirs incroyables. Bref, Mars ressemble à ce que la mythologie attribue à la Terre primitive. Heinlein n'en affirme pas moins que la Terre devra ressembler de plus en plus à cela, si elle veut s'émanciper des préjugés, des limitations dans la vision. Et c'est alors que les ennuis pour notre homme de Mars commencent: car les Terriens, ne voulant pas être libres, s'en prennent à lui et le martyrisent. Mais c'est une autre histoire...
Ce qui est certain est que Mars est pour Heinlein l'occasion de rêver d'un monde au sein duquel la manifestation physique de la vie n'est que la partie émergée de l'iceberg, l'essentiel étant invisible pour les yeux, comme eût dit le Petit Prince: Mars réalise cet idéal, encore inaccessible aux Terriens.
14/12/2014
03/05/2014
23/04/2014
31/03/2014
21/03/2014
15/03/2014
En 1859, dans son poème Plein Ciel, Victor Hugo évoqua les hommes qui s'affranchiront des basses couches terrestres par leurs machines pour pénétrer les mystères d'en haut; parlant du sublime aéroscaphe, il s'écria:
Intrépide, il bondit sur les ondes du vent;
Il se rue, aile ouverte et a proue en avant,
Il monte, il monte, il monte encore,
Au delà de la zone ou tout s'évanouit,
Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit
À la poursuite de l'aurore!
Calme, il monte ou jamais nuage n'est monté;
Il plane à la hauteur de la sérénité,
Devant la vision des sphères;
Elles sont là, faisant le mystère éclatant,
Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant
Les énigmes par les lumières.
Andromède étincelle, Orion resplendit;
L'essaim prodigieux des Pléiades grandit;
Sirius ouvre son cratère;
Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid;
Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith
Le poitrail bleu du Sagittaire.
L'aéroscaphe voit, comme en face de lui,
Là-haut, Aldébaran par Céphée ébloui,
Persée, escarboucle des cimes,
Le chariot polaire aux flamboyants essieux,
Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux,
La fourmilière des abimes!
Vers l'apparition terrible des soleils,
Il monte ; dans l'horreur des espaces vermeils,
Il s'oriente, ouvrant ses voiles;
On croirait, dans l'éther où de loin on entend,
Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,
Part pour une de ces étoiles;
Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds,
Volante, et franchissant le ciel vertigineux,
Rêve des blêmes Zoroastres,
Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,
Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit
Dans le précipice des astres!
Cela annonce le voyage interplanétaire de Blaise Cendrars dans son Eubage (1926), dont j'ai déjà parlé, mais les images ici ne sont que celles des constellations telles que les a définies l'antiquité: la différence n'apparaît pas, entre ce passage et celui des Métamorphoses d'Ovide qui évoque Persée muni d'ailes aux pieds touchant à diverses figures célestes pour finalement se rendre au royaume d'Atlas, aux confins occidentaux du monde. Le fond du texte de Hugo, qui ne décrit pas le détail des planètes, place le fantastique seulement dans la machine, moyen de réaliser ce qui chez les Anciens apparaissait comme prodige: Persée tenait ses ailes de Mercure; c'était un don, ou un prêt divin. Ici la machine n'est pas présentée comme telle. Dans un enthousiasme débordant Hugo salue le progrès humain, mais sans rien inventer.