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Grand Format
"L’esprit de la datcha", un podcast pour raconter la Russie autrement
Introduction
La RTS lance un podcast en plusieurs épisodes dans l’univers d’une Russie intime, celle des datchas, ces maisons de campagne où la population urbaine passe ses étés. Ces résidences de bois ont une riche histoire que les auteurs du podcast, Isabelle Cornaz et Didier Rossat, ont voulu aborder comme un voyage sonore.
Chapitre 01
Morceaux d'histoire
Le mot datcha est entré tel quel dans les langues étrangères, preuve qu’il représente un phénomène culturel qui n’a pas d’équivalent direct. Au début du 18e siècle, Pierre le Grand se met à offrir des terres en bordure de Saint-Pétersbourg à ses fidèles sujets pour qu’ils y construisent des résidences secondaires. Le mot datcha vient du verbe "dat’", qui signifie donner.
Au 19e siècle, des écrivains notent déjà que Moscou et Saint-Pétersbourg se vident littéralement à la belle saison, lorsque les citadins se précipitent dans leurs maisons de campagne. Le développement des chemins de fer va rendre ces lieux de villégiature encore plus accessibles aux bourgeois et marchands des villes, ou même aux étudiants, qui louent des maisonnettes ou des chambres auprès des paysans.
L'ambivalence du pouvoir soviétique
Lorsque les bolchéviques arrivent au pouvoir en 1917, ils veulent abolir la propriété privée et le mode de vie bourgeois. Pourtant, la datcha ne disparaît pas et redevient même un symbole de privilège. A partir de la fin des années 1920, les membres de l’élite du régime - hauts fonctionnaires, militaires, écrivains - vont obtenir de spacieuses maisons de campagne.
C’est à partir des années 1960 que la datcha devient progressivement un phénomène de masse. La politique agraire menée par le pouvoir soviétique marche mal, les pénuries alimentaires sont fréquentes. L’Etat décide de distribuer des lopins de terre à une vaste partie de la population urbaine pour les encourager à cultiver elle-même un potager.
Chapitre 02
La datcha populaire
Au départ, les citoyens n’ont pas le droit de construire des maisons sur ces parcelles en pleine nature, seulement des remises ou des cabanons, et n’ont pas accès à des matériaux de construction. Mais rapidement, la débrouillardise et l’art de la récupération vont permettre aux habitants d’ériger de véritables petites maisons d'été sur ces lopins de terre, comme l’explique Natalia, l'un des personnages du podcast.
"Vous voyez cet escalier? Mon demi-frère était stagiaire quelque part chez les pompiers. Il a tout simplement volé une boîte de couleur sur son lieu de travail, c’est pourquoi cet escalier est tellement rouge. On bricolait tout ce qu’on pouvait avec des matériaux qu’on trouvait."
La datcha est aussi un lieu où on amène tout ce qu’on n’arrive plus à caser dans les minuscules appartements des villes. C’est un espace à soi supplémentaire dans un pays où, pendant des décennies, la promiscuité et l'absence de logements individuels ont marqué le quotidien des Soviétiques. Jusque dans les années 1960, une grande partie de la population urbaine vivait dans des appartements communautaires, des dortoirs, parfois même des coins de chambre.
Les datchas, lieu de l'enfance. [Isabelle Cornaz - RTS]
Chapitre 03
Le potager, vivre en autarcie
Ce refuge estival a joué un rôle très important pour la population urbaine. Qui dit loin de la ville, dit aussi loin du monde politique et de l’idéologie. La datcha est un étonnant mélange de liberté, d’intimité... et d’effort! Dans les années 1980-90, le potager qu’on cultivait sur ce lopin de terre a permis de surmonter les pénuries alimentaires et la crise économique. Le jardinage a rythmé le quotidien de nombreux citoyens.
"Ma grand-mère préparait les semences sur son balcon en ville, qu’elle transportait ensuite à la datcha. Entre les semences et la récolte, c’était une activité qui l’occupait la moitié de l’année. Elle faisait des conserves de tomates, de concombre, de choux", se rappelle Nadia.
Aujourd’hui encore, selon un sondage réalisé en 2017 par l’institut Levada, plus de la moitié des Russes disent mettre en conserve chaque année les fruits et légumes qu’ils ont cultivés eux-mêmes. Par nécessité, ou par envie de contrôler la provenance de ce qu’ils mangent.
Chapitre 04
L'avenir de la datcha
Aujourd’hui, la maison d’été est concurrencée par d’autres loisirs. La classe moyenne russe voyage de plus en plus et maintenir ces maisonnettes devient aussi de plus en plus cher: les charges augmentent. Certains propriétaires cherchent à la vendre, mais ils n'ont souvent pas pris la peine de l’enregistrer au cadastre, à la chute de l’URSS, quand le droit à la propriété privée a fait son retour.
Le lifting des datchas de bois de la région d'Arkhangelsk. [Isabelle Cornaz - RTS]
Ce monde des datchas est une vaste zone grise, encore sauvage, dans laquelle les autorités tentent de mettre de l’ordre en maniant la carotte et le bâton. Il y a plus de dix ans, l’Etat a lancé un programme d’amnistie des datchas, toujours en vigueur, pour encourager les habitants à régulariser leur situation au cadastre, sans grand succès.
La concurrence du cottage
Progressivement, la maison d’été en bois se fait détrôner par les cottages, des résidences secondaire ou principales hors des villes, où l'on se rend tout au long de l’année.
Souvent plus luxueuses, situées parfois dans des lotissements sécurisés accessibles uniquement aux résidents, ces nouvelles villas sont un peu l’antithèse des datchas, estime l’architecte russe Vlada Traven, autrice du livre "La Datcha en Russie, de 1917 à nos jours": "La datcha est une maison tournée vers l’extérieur, équipée d’un grand nombre d’ouvertures: terrasses, vérandas, balcons. Les citadins y viennent pour profiter de la nature. Les barrières, à l’époque soviétique, étaient petites, transparentes. Ce qui n’est pas le cas du cottage."
Chapitre 05
Un monde parallèle
L’expérience de la datcha a des choses à nous apprendre. La maison d’été "à la russe" nous questionne en effet sur notre rapport à l’habitat, au temps et à l’espace.
La datcha populaire soviétique a vu le jour dans un contexte politique et culturel bien précis, mais nous ouvre néanmoins des perceptives intéressantes en matière de recyclage, d'habitats éphémères, d’architecture vernaculaire et d’art d’habiter, quel que soit le niveau de confort. Quand on construit une maison de ses propres mains, ce qui est le cas des datchas populaires, le rapport à ce qui nous appartient est forcément unique, différent.
Crédits
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"L’esprit de la datcha", un voyage sonore d’Isabelle Cornaz et Didier Rossat, produit par Magali Philip, avec la chanteuse Maria Klimova.