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Charles Humbert
(1891-1958)
Artiste peintre, bibliophile
Auto-portrait (1919)
Charles Humbert est né au Locle et mort à La Chaux-de-Fonds. C’est au Locle qu’il passe ses années d’enfance et de jeunesse. Il y suit sa scolarité et montre très tôt des talents artistiques tant musicaux que picturaux.
Elève de l’école secondaire du Locle en 1904, Charles Humbert montre alors un talent sûr pour le dessin. Son professeur, le peintre Jacot-Guillarmod, l’encourage à embrasser une carrière artistique. Le jeune homme est également attiré par la musique, mais choisit finalement de fréquenter l’Ecole d’Art de La Chaux-de-Fonds de 1906 à 1911 et suit le Cours supérieur de Charles L’Eplattenier.. Il est dans la même classe que Madeleine Woog sa future épouse.
Après l’obtention du brevet d’enseignement du dessin, Charles Humbert séjourne en 1913 à Paris. Son séjour lui permet de côtoyer les peintres cubistes et fauvistes. Il se rend ensuite en Italie du Nord pour y étudier les grands peintres italiens, tels Giotto, Raphaël et Léonard de Vinci, mais aussi les contemporains. Il s'initie à la mosaïque à Ravenne, art qui le fascine et qui va marquer son œuvre.
En 1914, il revient à La Chaux-de-Fonds pour s’y fixer définitivement. Par sa vaste culture, il marque profondément la vie culturelle et artistique de la ville.
En 1918, il expose au Salon romand à Zurich aux côtés du Français Henri Manguin.
Charles Humbert est notamment une des figures centrales de la revue Les Voix, qui paraît à La Chaux-de-Fonds de 1919 à 1920 et à laquelle ont contribué peintres, musiciens et écrivains chaux-de-fonniers, dont Madeleine Woog (1892-1929), peintre, qu’il épouse à cette époque. Cette effervescence intellectuelle est d’ailleurs illustrée dans Le concert sans orchestre, roman de Jean-Paul Zimmermann.
Charles Humbert est rapidement remarqué par la communauté israélite, argentée et jouant un éminent rôle de mécène dans la ville de La Chaux-de-Fonds en plein développement. Consacré dans sa région, ne cherchant pas comme Le Corbusier, à se faire connaître sur une scène plus large, son oeuvre est malheureusement restée méconnue.
Le Corbusier lui a proposé de venir à Paris, de l'introduire dans les milieux artistiques, mais Humbert poursuit sa devise: «Fais ce que tu voudras avoir fait quand tu mourras.» Humbert tourne volontairement le dos à la renommée. Dès 1920 il se contente d'exposer régulièrement à la manifestation organisée par les Amis des arts de sa ville natale.
Les oeuvres laissées par Charles Humbert affichent une grande diversité, tant par les différentes techniques employées, que par le choix de ses sujets. Outre la peinture sur chevalet, il s’est intéressé à de nombreuses techniques telles que la mosaïque, la fresque, le dessin et l’illustration de livres.
Charles Humbert est un artiste qui ne se limite pas à une technique. Il peint - notamment sur chevalet -, il réalise quelques œuvres monumentales, il dessine, il illustre et enlumine, et il exécute des mosaïques. Ses sujets également sont divers : portraits, natures mortes, paysages et compositions se retrouvent pour toutes les techniques.
Depuis 1921, et cela durant 4 ans, il décore les parois de la salle de chant du Gymnase de La Chaux-de-Fonds de toiles marouflées.
Entre 1926 et 1929, c’est lui le créateur de la mosaïque qui orne le hall du Musée des Beaux-Arts de sa ville natale.
Il illustre des livres de collection comme «L’Enfer» de Dante et «Gargantua» de Rabelais.
La bibliothèque de La Chaux-de-Fonds abrite la peinture monumentale de la salle de chant de l'ancien gymnase peinte entre 1920 et 1925 par Charles Humbert. Chaque thème est animé de personnages parmi lesquelles des professeurs, des proches de Charles Humbert et de quelques personnalités de l'époque.
Les arts et les métiers (1925-1929) Mosaïque - 335 cm x 281 cm
(Les Voix - octobre 1919 - pages 197 à 203)
«UN HOMME DANS LA CITÉ»
Hommage à Maurice Favre par Jean-Marie Nussbaum
Textes concernant Charles Humbert, ami de Maurice Favre
(pages 125 à 131)
Charles Humbert ou le «Hamlet de faubourg» (1)
Le « Hamlet de faubourg » comme l'appela ingénieusement Zimmermann à leur première entrevue. Humbert avait tout appris seul, ou aux cours de Charles L'Eplattenier, ce découvreur de talents et dévoileur de l'art chaux-de-fonnier, vers les 1905-1910.
Mémoire quasiment infaillible mais brutale, main très sûre, dessin irréprochable, Humbert écrivait très bien, des choses fortes, sonores, assénées. Rien n'était indifférent chez lui. Ses outrances, ses grosseurs, son honnêteté sourcilleuse, ses injustices, sa délicatesse, sa générosité, tout disait l'homme de caractère, d'éclats, plein moins de lui-même que de tout ce qu'il avait en lui.
Peut-être a-t-on mal compris sa riposte à Le Corbusier, quand l'architecte déjà célèbre lui proposa d'aller le rejoindre à Paris: Je n'ai pas besoin d'aller à Paris; (s'ils le veulent) ce sont les Parisiens qui viendront à moi !
Il était - il le dit- enraciné dans cette terre, dans sa peinture, dans son être. Amoureux de musique, il renonça du jour au lendemain d'aller au concert: - Si je veux écouter Beethoven, je fais silence en moi, et je l'entends. Là aussi sa mémoire le servait. Orgueilleux, certes, refusant toute contradiction, il était au fond timide (comme tous les Romands), et ne put jamais accomplir la moindre démarche pour lui-même.
Entier et solitaire, ne fréquentant que les «sommets», il se créa une sorte de familiarité avec l'absolu; bref, déconcertant, difficile à vivre, dévoué comme personne mais implacable dans ses exigences, il mena avec Maurice Favre une amitié sans faille, durant près de quarante ans. Celui-ci lui adresse, à sa mort, un bien bel éloge :
Ce bloc que rien ni personne n'a pu entamer (1)
« Lorsque en 1939 le peintre Humbert reçut l'ordre de se présenter aux services complémentaires de l'armée pour aller camoufler les fortins dissimulés sur le Jura, ses amis ont bien ri, alors que lui prenait très au sérieux cet ordre de marche. C'était la première fois de sa vie qu'il recevait un ordre... péremptoire. Il avait quarante-huit ans. » Heureusement que cet ordre est resté sans effet, car Charles-Auguste Humbert n'a jamais admis que l'obéissance librement consentie.»
» A l'école primaire, il fut toujours un bon élève, mais un élève insoumis. Il l'est resté toute sa vie. Il n'a jamais suivi l'enseignement, a tout appris par lui-même, en se donnant les maîtres de son choix, aussi bien en peinture qu'en musique, en littérature qu'en morale.»
» Son intelligence, son bon sens, sa droiture l'ont préservé de trop grandes erreurs; son sens inné de la perfection et son ardeur infatigable au travail, soutenue par une santé de fer, ont fait de lui un «bloc» que jamais rien ni personne n'a pu entamer. Ce qui fait qu'on l'admirait, et qu'on le craignait tout autant, mais que ceux qui le connaissaient l'aimaient, tout simplement ! Quittes à s'écorcher de temps en temps aux arêtes de granit dont il était fait.
» Pourtant, Madeleine Woog, sa femme, arrivait à force de douceur et de persévérance à le persuader... à longue échéance. Ceci n'a rien à voir avec l'obstination, mais il mettait tant de soin, tant d'ardeur, et tout son coeur, à ce qu'il faisait qu'après avoir tout donné, il s'étonnait qu'on pût lui demander encore autre chose.
» Chère Madeleine, elle s'est consumée à convaincre son grand homme de mari ! Et pourtant, lui l'adorait, cette petite femme extra-sensible morte en 1929, après neuf ans de mariage seulement.»
» On s'est parfois étonné de la qualité des amitiés qu'Humbert a suscitées autour de lui, aussi bien au haut de l'échelle sociale (dont il n'avait aucun souci) que dans le petit monde des travailleurs dont il faisait partie, ou dans celui des intellectuels vis-à-vis duquel il ne se cachait pas d'un peu de méfiance, ayant tout au long de sa vie constaté que la valeur d'un homme ne se mesurait pas à la longueur des articles de revues ou de journaux qui lui sont consacrés.
Ses talents, son érudition, sa rude franchise lui attiraient autant de solides inimitiés que de fidèles amis, mais au-dessus de tout et de tous planait une droiture parfaite, imposante dans sa continuité, sans défaillance ni compromission.
» S'il ne tolérait pas qu'on touche à ses amis ou aux maîtres qu'il admirait, il ne se faisait pas faute pourtant de les contrarier, de les critiquer, en leur disant vertement sa façon de penser, des nuits durant, car ce travailleur infatigable ne dormait que fort peu. »
L'atelier des beaux-arts (1920-1924) huile sur toile - 300 cm x 380 cm
Humbert, Zimmermann et les «Voix» (1)
Louis Loze: « Devant ses oeuvres, nous retrouvons nos yeux de dix-huit ans. Son souvenir est lié à nos découvertes et à nos enthousiasmes de collégiens. Sa mort nous rend plus présente et plus précieuse sa jeunesse. Pour tous ceux qui l'ont connu vers 1920, à l'époque des Voix, Charles Humbert n'a ni changé ni vieilli.
» Il demeure tel qu'il s'est représenté dans un autoportrait assez romantique, le front ceint d'un fichu noir et la branche de laurier à la main. Il accompagne Jean-Paul Zimmermann au Gymnase, mais il est déjà pour nous le créateur, le maître; Zimmermann n'a alors publié que dans de rares revues, Humbert accède tout jeune à la maturité, à une notoriété qui pour nous est déjà la gloire. Il commente pour nous sa grande toile La Tour de Babel; il parle de Dante, il accueille beaucoup d'entre nous dans sa maison de la rue du Grenier où Madeleine Woog reçoit avec une gentillesse qui n'a jamais été égalée; nous suivons le peintre dans son petit atelier de la rue de Gibraltar, dont le poêle au tuyau noir et la bouteille de Dôle composent le décor en marge des esquisses, des reproductions et des toiles.»
» Cet autodidacte a la passion d'instruire les autres; il reporte sur ses cadets la confiance qu'il a en lui-même. Il est le maître d'un royaume dont il lui plaît visiblement de faire les honneurs. Mais s'il veut régner, c'est comme un bon paysan sur un domaine bien tenu. Ce Jurassien a hérité des chronométriers et des graveurs le culte de la belle main et du probe ouvrage. Mais aussi l'inlassable ténacité, le goût de la recherche pour elle-même, la méthode des travaux alternés, le dessin relayant la lecture ou l'audition d'un concert.
Humbert est encore jurassien par son goût de la solitude auquel succèdent de brusques fringales de camaraderie et de société. Bientôt, il dé-corera les murs du Gymnase; bientôt la Tour de Babel, puis les Disciples d'Emmaüs seront connus bien au-delà des frontières régionales; Edmond Bille dans ses critiques oppose le «sombre Humbert» au «faune Bosshardt», et voit dans ces peintures contrastées deux pôles de la sensibilité romande; vint le jour où, devant le projet des mosaïques du musée, Bourdelle dit à Charles Humbert: «Vous avez plus que du talent.» Le sentiment de cette plénitude a soutenu Humbert au lendemain du deuil comme durant sa maladie.
Une ville qui s'affirme (1)
» De son amitié avec les artistes, disciples comme lui de L'Eplattenier, avec Zimmermann, avec Pierre Humbert, avec William Hirschy, avec Lucien Schwob et quelques autres, est née une revue, Les Voix, qui marque une tentative encore inconnue chez nous. La générosité de Georges Haefeli (l'éditeur, ndlr) permit de donner aux Voix une tenue graphique digne de sa tenue artistique. Ainsi l'exemple des Cahiers vaudois avait porté; les collaborateurs des Voix voulaient dire, préciser et approfondir, eux aussi, leur « raison d'être ». Et cela explique qu'à l'éclectisme des débuts - on trouve au sommaire les noms de Pierre Godet, de Virès, de Baudouin, de Faller, d'Adolphe Veuve - s'oppose bientôt une volonté de doctrine, entraînant un choix plus limité des oeuvres et des hommes. A l'exemple de la NRF, Humbert et Zimmermann veulent créer le groupe et l'esprit du groupe. Ils le disent, sans aucune obscurité, dans un éditorial: « Nous sommes une coterie; l'esprit de coterie est nécessaire; il est à la base de tout groupement, de toute société, de toute nation.»
» Et bientôt les Voix deviendront un dialogue. Celui que Jean-Paul Zimmermann et Charles Humbert poursuivent inlassablement à travers les orages et les joies de l'amitié. Cette autorité exercée par les dioscures, le peintre et l'écrivain, nous vaut de connaître un Humbert critique musical, critique de cinéma, curieux de tout et sûr de tout. Le premier par exemple il voit dans les sketches de Charlot l'ébauche d'un style nouveau. Et le portrait de Beethoven nous montre assez que la musique, pour Humbert, c'est d'abord l'Héroïque, le culte du rythme puissant et des grandes architectures.
» Ce sédentaire demeura jusqu'à sa maladie l'hôte le plus généreux, l'ami le plus exigeant de la réussite des autres. Ah ! qu'il détestait la paresse ! Mais ceux qui lui étaient présentés étaient toujours mis au bénéfice de la confiance et de l'estime. Il faisait fête à Louis de Meuron, à Hugonnet, à Hans Berger, comme aux musiciens venus donner concert en notre ville. Il exerçait d'ailleurs sur eux, et en pleine conscience, la puissance de son charme personnel et de son art. Et bien souvent la visite devenait un pèlerinage.»
» De ce temps et de ces hommes des Voix, Jean-Paul Zimmermann a écrit la chronique dans le Concert sans Orchestre, roman précisément de reclus, d'artistes entièrement voués à leur art, et jamais délivrés de leurs passions. Oui, ce Concert a été admirable, et il a été «sans orchestre» faute d'un public déjà assez nombreux ou assez attentif, faute peut-être aussi d'un grand vent du large ou des sommets.
» Mais l'exemple d'Humbert a suscité des vocations, ouvert des chemins; son oeuvre peinte se double d'une influence dont certains ne mesurent plus exactement aujourd'hui la portée ni la valeur. L'un des premiers, Charles Humbert a donné à ses amis comme à sa ville la volonté et les raisons de s'affirmer et de s'élever.»
Pour la salle de chant du Gymnase, devenue depuis bureau directorial, Charles Humbert (1891-1958) a peint sur quatre parois entières les arts et les sciences. Cette vaste peinture murale où l'on retrouve maîtres et élèves, artistes et hommes de science, magistrats, artisans de La Chaux-de-Fonds d'alors, est la fresque de la culture s'incarnant dans une époque et un milieu.
«Donnez-moi des parois et je vous les décorerai», dit ce puissant créateur, qui revient alors d'Italie. Son oeuvre est l'une des plus grandes pages de la peinture classique, mais aussi du romantisme chaux-de-fonniers. Il y travailla quatre ans, de 1921 à 1925, et en fit don au collège pour son vingt-cinquième anniversaire.
Voici un fragment qui fait partie des Sciences naturelles: on voit de gauche à droite Pierre Hirschy (devenu colonel divisionnaire), Jean Egger, ébéniste racé qui a exécuté entre autres le salon Le Corbusier actuellement au Musée historique, Yvonne Roulet, Maurice Favre, Justin Stauffer, premier président de commune socialiste, Edouard Stauffer, son fils, professeur de sciences naturelles au Gymnase.
(1) Extraits de «Un homme dans la cité». Hommage à Maurice Favre par Jean-Marie Nussbaum
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