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Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas le nom d’Annemarie Schwarzenbach (1908-1942), rappelons quelques éléments de sa bio- graphie. Elle naît dans la haute bourgeoisie industrielle zurichoise. Elle est la petite-fille du général Ulrich Wille. Sa famille, proche de l’extrême droite, exprime ouvertement ses sympathies envers Hitler. A dix-neuf ans la jeune fille, dont de nombreuses photos montrent le visage androgyne, quitte ce milieu étouffant. En 1930, elle se lie d’amitié avec Klaus et Erika Mann, les enfants de Thomas Mann. Avec eux, elle mène le combat antifasciste. Elle vit des amours saphiques. Elle effectue de nombreux voyages qui sont aussi des reportages, souvent de qualité. L’un d’entre eux l’amène jusqu’à Kaboul, en compagnie de la grande voyageuse Ella Maillart. Mais elle est reprise par le démon de la cocaïne. En 1939 elle rentre définitivement en Suisse, enchaî-nant dépressions, tentatives de suicide et séjours dans des cliniques psychiatriques. Elle meurt en 1942 des suites d’une chute à bicyclette en Engadine.
Les Amis de Bernhard constituent son premier roman, écrit à vingt-trois ans en 1931. Il se situe entre la fin des années 1920 et le tout début des années 1930. On y trouve une ou deux allusions à la crise économique et une seule mention de Hitler. Le contenu du livre n’est donc pas politique. Le récit est avant tout de nature psychologique.
C’est, à travers les personnages de Bernhard, Inès, Christina, Gert ou encore Léon, l’évocation d’une jeunesse aisée qui vit son adolescence dans une époque de liberté exaltante, mais déjà menacée par la montée du nazisme.
Ces jeunes gens et jeunes filles viennent d’une ville allemande«impitoyablement ennuyeuse». Leurs parents sont des bourgeois cossus aux idées conventionnelles, contre lesquelles ils se rebiffent. Le personnage central est le jeune Bernhard, passionné de musique. Mais ils sont tous liés entre eux par l’amour de l’art: musique, danse, des- sin, peinture ou sculpture. En même temps, ils manquent de confiance en leurs capacités artistiques. C’est l’âge des grandes ambitions et des doutes. Ils vivent une vie de bohème que leurs aînés considèrent comme dissolue: l’alcool coule à gogo, dans la fumée des cigarettes. «Ils appartiennent sans conteste à une jeunesse nouvelle», écrit l’auteure. Notamment parce que «les valeurs que l’on croyait éternelles et que nos maîtres représentaient ont été mises à bas», et cela par la Première Guerre mondiale et ses conséquences.
Doubles de l’auteure
La seconde partie se joue à Paris, où Bernhard est allé poursuivre ses études de musique. La ville est assez peu décrite dans le roman, à l’exception de quelques pages. On trouve aussi une jolie évocation du Tessin, où les jeunes gens séjournent avant de gagner Florence, attirés par le Sud comme l’étaient les jeunes aristocrates faisant leur Grand Tour au XVIIIe siècle. Bernhard, mais aussi d’autres personnages masculins et féminins, sont un peu les doubles d’Annemarie Schwarzenbach.
Le roman est donc assez fortement autobiographique. Ainsi l’homosexualité y tient une place importante, tantôt un peu voilée, tantôt évoquée très directement. La relation entre Gert et Léon est ouvertement homosexuelle et volontairement provocante, pour l’époque. Elle attire la réprobation des «bourgeois». Le rapport entre Bernhard et son mentor bien plus âgé, le médecin Gérald, est également fort ambigu. Peut-être l’auteure s’est-elle inspirée de la relation clairement homo- sexuelle entre l’oncle Edouard et son neveu en révolte Bernard, dans Les Faux-Monnayeurs d’André Gide, paru en 1925.
On comprend que cette vie moderne et libre ait pu fasciner le lectorat jeune de 1931. Paru en traduction française en 2012 seulement aux Editions Phébus/Libella, le livre vient d’être réédité dans la collection de poche Libretto. C’est une bonne chose, dans la mesure où ce petit opus décrit bien l’atmosphère d’une époque définie. Cependant, la lecture de ce roman nous conforte dans notre opinion selon laquelle le talent littéraire d’Annemarie Schwarzenbach a été largement surfait…
Annemarie Schwarzenbach, Les Amis de Bernhard, Paris, Libretto, 2020, 172 p.