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Lorsqu'on évoque la banlieue sous l'angle culturel, on aime bien, notamment à Paris, créer des oppositions saisissantes entre la tradition républicaine et les traditions familiales d'origine étrangère. C'est peut-être lié à l'art de la dissertation et à la volonté d'éveiller le sentiment par des polarisations extrêmes, de convaincre en plaçant plus ou moins l'opposant dans le mal, pour mieux apparaître comme étant le bien, soi-même. François de Sales méprisait cette rhétorique, et s'en est voulu de l'avoir pratiquée contre les calvinistes dans sa jeunesse. Il disait qu'il fallait parler avec chaleur et enthousiasme de ce en quoi on croyait, que cela suffisait bien, et que cela seul surtout pouvait avoir de bons effets. Or je connais François de Sales parce qu'il était dans la bibliothèque de la famille, rassemblée par mon grand-père, issu de Savoyards installés dans la banlieue parisienne pour travailler à la Samaritaine avec leur cousine Marie-Louise Jaÿ, venue à Paris à quinze ans plusieurs années avant le rattachement de la Savoie à la France: elle n'était qu'une immigrée et sa culture était étrangère.
J'ai voulu prendre la chose sous un autre angle que celui de l'opposition entre la culture parisienne et la culture d'origine étrangère présente dans les banlieues; j'ai voulu ôter à celles-ci l'idée du vide culturel qu'on leur impose comme si elles n'étaient qu'un marchepied vers la vraie culture, celle de la ville.
Louis-Ferdinand Céline, qui vivait à Meudon, devait bien aimer se plaindre, pour proclamer que la banlieue n'était que le paillasson de la ville. J'ai une autre vision; j'en ai parlé: pour moi la banlieue a vu naître la science-fiction. Et si celle-ci est particulièrement vivante en Amérique du nord, c'est parce que les villes y sont modernes et géométriques, comme le sont nos banlieues en Europe, et qu'elles apparaissent fréquemment comme d'immenses banlieues sans centre véritable.
Je me souviens d'un récit à mes yeux fondateur, celui de Blaise Cendrars dans Bourlinguer, lorsqu'il rend visite à Gustave Le Rouge, le bel auteur du Docteur Cornélius et de Prisonnier de la planète Mars. C'est en banlieue, et Le Rouge vit dans un pavillon. Les fondateurs et animateurs de Métal Hurlant étaient également issus de la banlieue, et la révolution artistique qu'ils proposaient renvoyait à l'esprit de la banlieue placé au cœur de Paris. Gérard Klein était aussi de la banlieue proche de Paris, et il partait à l'assaut de la littérature bourgeoise sans toutefois se sentir d'une autre communauté que la bourgeoisie parisienne. La différence était surtout de classe. Il faut admettre que les oppositions nouvelles doublent la différence de classe d'une différence culturelle plus profonde. En tout cas, les écrivains de science-fiction ont trouvé à s'exprimer dans Paris. Ils ont pu s'y installer, y publier. Sans être jamais placés au même rang que la littérature bourgeoise, ils ont obtenu une reconnaissance. La culture des banlieues actuelles a peut-être plus de mal à pénétrer la cité.
On me dira que le Romantisme avait préparé la science-fiction, comme il avait préparé une meilleure reconnaissance des traditions provinciales, ou régionales. Lamartine chantait Frédéric Mistral, et inventait des machines à voler dans sa Chute d'un ange. Certes. Mais il révélait aussi à l'Europe le Roman d'Antar, épopée du Maghreb fondée sur un héros de la lutte contre les croisés chrétiens: de larges extraits se trouvent dans son Voyage en Orient. Hugo, tout en rejetant le dogmatisme religieux, mettait en vers des traditions islamiques. Le problème, peut-être, est aussi que la bourgeoisie pouvait comprendre la science-fiction, puisque Paris même se transformait sous la pression de la révolution industrielle, mais qu'elle ne pouvait pas comprendre les cultures régionales ou étrangères. Comme je l'ai dit, François de Sales ne s'y est pas imposé, et Frédéric Mistral, après quelques feux issus de Lamartine, a été oublié. En tout cas il n'a pas de place particulière dans l'université française, ou les programmes d'enseignement nationaux.
Je continuerai cette réflexion une autre fois.