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Toujours aussi incisif, direct et imagé malgré ses 88 ans, le théologien péruvien a une nouvelle fois fait preuve d’humour avant de débuter sa conférence. Il s’est en effet d’abord excusé de devoir faire son intervention en restant assis pour cause de fatigue. «J’aurais voulu m’adresser à vous debout, mais je sais déjà que cela ne fera pas beaucoup de différence que je le fasse assis ou debout», a-t-il déclaré, devant un auditoire hilare, en référence à sa petite taille.
La pauvreté, a-t-il rappelé, a surgi dans les années 60 dans la théologie. La réflexion théologique visait alors à aborder la pauvreté, mais aussi ses causes. Selon lui, avec les papes Pie X et Pie XII, «les pauvres devraient être humbles pour recevoir de l’aide. Les riches, eux, devaient être généreux pour aider les pauvres». C’est seulement avec Jean XXIII que furent abordées «les causes de la pauvreté».
Gustavo Guttiérez a ainsi posé les bases de son raisonnement. «La pauvreté n’est jamais bonne car elle équivaut toujours à la mort prématurée et injuste» et «l’engagement auprès des pauvres ne peut donc pas se faire sans dénoncer les causes de la pauvreté». Car le «pauvre est une non-personne, un être non considéré, un insignifiant». Et de citer Hanna Arendt, la philosophe politique allemande: «Le pauvre est celui qui n’a pas le droit d’avoir des droits.» C’est pour cela, a souligné le théologien péruvien, que la pauvreté est un sujet théologique qui exprime «la fracture de la création».
Le message chrétien, une viande congelée
Selon Gustavo Guttiérez, le processus théologique de la théologie de la libération se base sur plusieurs grands thèmes: la salvation universelle et la relation naturelle/surnaturelle. Car pour faire de la théologie, il faut être en contact avec la réalité. Pour l’expliquer, le théologien péruvien s’est appuyé sur une métaphore: «Le message chrétien est comme une viande congelée. La viande est bien là, mais elle ne peut pas être mangée. Il faut d’abord la décongeler, c’est à dire la situer dans la réalité actuelle.» C’est, selon lui, ce que tente de faire le pape François, «qui se situe à ce niveau de base, dans la fraîcheur de l’Évangile». Gustavo Guttiére estime que le concile Vatican II a «ouvert les portes pour initier la décongélation». Une mission également remplie, selon lui, par la Conférence de Medellín, en Colombie, en 1968.
Le père de la théologie de libération plaide donc pour une théologie qui s’appuie sur la praxis. Pour étayer ses propos, il a notamment cité la philosophe française Simone Weil: «Si tu veux savoir si une personne croit en Dieu, ne t’attache pas à ce qu’elle dit de lui, mais plutôt à ce qu’elle dit du monde.»
Il a néanmoins rappelé la nécessité de s’appuyer également sur une théologie profondément spirituelle. «La spiritualité est fondamentale dans le processus théologique, car c’est un style de vie et une manière d’être», a-t-il expliqué. «Pour cela, la théologie de la libération ne mourra jamais, même si les moyens de la communication ont voulu la tuer l’année même de sa naissance et cherchent à le faire à chaque occasion.» D’où le trait d’humour acerbe que Gustavo Guttiérez décoche à ceux qui l’interroge sur la mort de la théologie de la libération: «Je n’ai pas été invité à ses funérailles, pourtant je crois que j’avais le droit d’y participer!»
Jean-Claude Gerez, correspondant de cath.ch en Amérique latine