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Les Archives contestataires conservent plusieurs ensembles documentaires liés aux revendications pour un salaire au travail ménager et au réseau international de groupes féministes qui ont lutté sur ces questions dès le milieu des années 1970. Genève n'est pas en reste dans cette histoire, notamment grâce aux activités du groupe L'Insoumise et plus tard, celles du Collège du Travail sous l'égide de Jacqueline Berenstein-Wavre. Cette liste n'est pas exhaustive, elle est susceptible de s'accroître au gré des versements, mais elle donne un aperçu de la diversité des sources présentes dans nos fonds.
Comme l'explique l'autrice et militante canadienne Louise Toupin, le mouvement des femmes dans les années 1970 est « avide de trouver la source de l'oppression commune à toutes les femmes » afin de proposer de nouvelles visions du monde à partir de l'histoire des femmes. Plusieurs courants de recherche se dégagent, identifiant les origines de cette oppression : recherche d'un « matriarcat originelle », formulation des spécificités de la domination masculine en terme de « représentations et d'idéologie machiste » ou par la « mainmise de la classes des hommes sur le corps des femmes ». Un courant s'intéresse à « l'exploitation économique des femmes, et choisi d'étudier l'économie et les formes de division sexuelle du travail dans la société industrielle ». (Toupin 2014, p. 48)
C'est donc l'invisibilisation des activités domestiques, ménagères et de prise en charge des membres du foyer que ces militantes problématisent comme du travail, activités qui jusqu'alors étaient plutôt qualifiées « d'amour », et qui auraient relevé d'une propension « naturelle » des femmes à s'occuper d'autrui. Cette vision ne permettait pas de comprendre en quoi le système capitaliste repose sur ce travail, que l'on qualifie également de « travail de reproduction sociale », travail qui permet aux travailleurs salariés d'être productifs. La définition « extensive » de Toupin du « travail ménager » est la suivante :
« (...) l’ensemble des activités par lesquelles la vie humaine est produite et reproduite. Plus exactement, il s’agit du travail qui consiste à fournir à la société des gens qui peuvent fonctionner jour après jour, soit produire, reproduire, renouveler et restaurer la force de travail des individus. On parle alors d’un travail matériel et immatériel, qui inclut "cette combinaison de services physiques, émotionnels et sexuels"(Federici 1977, p. 107) ». (Toupin 2016).
Au début des années 1970 à Genève, un groupe de féministes alors proches du MLF s'intéresse aux productions italiennes sur la question, et notamment à l'ouvrage précurseur de Mariarosa Dalla Costa, militante opéraïste du collectif Lotta Femminista à Padoue, Potere femminile e sovversione sociale (Venise : Marsilio Editori, 1972). Ces femmes fondent le groupe Salaire au travail ménager (STM) et adopte « comme bible » la traduction du livre de Dalla Costa, tout juste paru chez les éditions Adversaires. Elles importent ainsi ces questions dans le contexte des luttes féministes genevoises et au sein du MLF. Dès 1975, le groupe STM publie le journal L'Insoumise. En 1977, renommé groupe ou collectif L'Insoumise, il publie le livre Le Foyer de l'insurrection : Textes sur le salaire pour le travail ménager qui reste jusqu'à aujourd'hui la seule anthologie de textes en français du mouvement du salaire au travail ménager.
|Collectif l'Insoumise, Le foyer de l'insurrection, 1977.|
Dans une brochure publiée à New York en 1975, Nicole Cox et Silvia Federici parlent de « contre-stratégie à partir de la cuisine » (Cox Federici 1975) et prolongent ainsi l'idée de Dalla Costa que la cuisine – repaire de la femme « au foyer » et espace historique réservé aux femmes dans la division du travail – devient le lieu d'où part la lutte, une lutte contre l'exploitation économique des femmes qui s'attaque à la famille comme le « centre de production » essentiel au bon fonctionnement du capitalisme (Toupin 2016). Au-delà de la dénonciation de la gratuité du travail effectué à la maison, ces femmes comprennent qu'un refus de ce travail pourrait subvertir le processus d'accumulation du capital. Comme le dit Dalla Costa dans la préface italienne du Pouvoir des femmes et la subversion sociale: « Si la production qu'on effectue est vitale pour le capitalisme, refuser de produire, refuser de travailler est un levier fondamental de pouvoir social ». À Genève, le groupe du MLF qui a travaillé sur ces questions est d'ailleurs passé du nom de « groupe Salaire pour le travail ménager» à « groupe Salaire contre le travail ménager». Payer le travail, mais préférablement ne pas travailler.
En 1972, Mariarosa Dalla Costa, Silvia Federici, et Selma James lancent la campagne International Wages for Housework Campaign. Elle se développe en Angleterre, en Italie, aux États-Unis, au Canada, grâce à l'action de différents groupes de femmes qui contribuent à l'élaboration de cette pensée à partir des oppressions qu'elles subissent, comme par exemple le Black Women for Wages for Housework, un groupe américain organisé par Wilmette Brown et Margaret Prescod-Roberts qui travaille sur les spécificités de l'expérience les femmes afro-américaines dans leur rapport au travail ménager ; ou encore Wages Due Lesbians, qui aborde des questions liées à la sexualité reproductive.
Si les Insoumises participent à diffuser les revendications du mouvement à travers leur travail de traduction et leur travail théorique, elles ne participent pas directement aux campagnes internationales. Elles mènent toutefois diverses actions dans la lignée des revendications du salaire au travail ménager, dont plusieurs visent à dénoncer le sort réservé aux mères. Le 19 janvier 1978, elles occupent les locaux de la Caisse cantonale de chômage à Genève, avec les revendications suivantes :
Elles créent aussi une Mutuelle des mères en colère, qui « permet de faire appel à d'autres femmes quand nous sommes dans le besoin ou les difficultés » (L'Insoumise n°9, 1978) et occupe le BUCAS (Bureau central d'aide sociale) en juin 1978. En 1979, elles organisent le Congrès des mauvaises mères. Elles rédigent, dans le journal L'Insoumise, des fiches pratiques sur le chômage et l'assistance sociale. Elles visent donc, en s'adressant « à celles qui essaient de vivre comme ça leur plaît », à sortir les femmes de leurs cuisine et à les organiser collectivement pour de meilleures conditions de vie.
|Extrait du numéro 3 de L'Insoumise, 1976.|
|Extrait du numéro 9 de L'Insoumise, 1978.|
Au sein de la Fondation du Collège du Travail, la militante socialiste et féministe Jacqueline Berenstein-Wavre s'est intéressée au travail domestique des femmes après avoir réalisé qu'elle était considérée comme "femme inactive" lors du recensement fédéral de 1930, moment de sa vie où elle ne travaillait plus à l'extérieur du foyer. Elle réalise des enquêtes sur le travail domestique et se penche sur les travaux des féministes marxistes sur le travail de reproduction. En 1983, elle met sur pied le colloque « La ménagère, une travailleuse », qui vise à présenter le travail domestique comme un travail. Il a lieu chaque année jusqu'en 1990. En 1984, Alda de Giorgi, membre de L'Insoumise, est engagée comme secrétaire générale du Collège du Travail, où elle contribuera à porter ces thèmes. Elle est responsable du périodique Ménage-toi qui sera édité entre 1985 et 1994, et elle co-réalise avec Marianne Aerni une émission de radio éponyme, « qui donne la parole à toutes celles dont le travail à la maison n'est pas reconnu ».
Au sein du mouvement des femmes, la critique généralisée de la revendication pour le salaire ménager est qu'elle serait contraire à une revendication d'égalité, qu'elle se résumerait « à une simple question d'argent (...) qui allait avoir pour effet de clouer les femmes à la maison.» (Toupin 2014, p 79). C'est la vision défendue par le groupe proche des milieux marxistes-léninistes Femmes en lutte (Genève), dans un numéro de 1979 de leur journal : « alors que revendiquer le droit au travail nous paraissait essentiel vu l'importance que nous voyons dans l'indépendance économique des femmes, le salaire ménager renforce au contraire l'isolement des femmes dans leur ménage, la division des rôles et, partant, des tâches entre hommes et femmes.» Cette vision a la vie dure, car les revendications du salaire au travail ménager ont subsisté de façon marginale dans le mouvement des femmes jusqu'à aujourd'hui. Les féministes marxistes ont continué à théoriser ces notions, mais de nombreux textes restent encore non-traduits en français. Une série de références contemporaines ou de récentes traductions / rééditions se trouvent au bas du présent article.
Une autre proposition qui émerge de ces luttes a été une institutionnalisation de ces revendications, menée notamment par Jacqueline Berenstein-Wavre au sein du Collège du Travail, avec la création en 1992 du Syndicat des personnes actives au foyer à temps complet ou partiel (SPAF). Le SPAF mène alors une lutte « pour que l'Etat de Genève procède à l'évaluation de l'apport économique des femmes au foyer ainsi qu'à celle des compétences qu'elles mobilisent dans leur activité domestique ». Le syndicat base aussi son action sur le constat de division sexuée du travail et d'invisibilisation du travail de reproduction, mais propose une vision réductrice de ce travail, en excluant toute la dimension immatérielle (travail émotionnel, travail sexuel) et en abandonnant en grande partie les formulations « subversives » (pour reprendre l'expression de Dalla Costa) des militantes précurseuses qui s'articulaient alors non pas autour d'une professionnalisation du travail ménager mais bien autour d'un refus du travail et d'un refus de la production (Dalla Costa 1973, p.9). L'institutionnalisation de ces luttes aboutira à la création par le SPAF d'une « formation de gestionnaire en économie domestique débouchant sur un Certificat fédéral de capacité (CFC). » (selon la description du fonds de l'inventaire du Collège du Travail).
|Couverture et quatrième de couverture du journal Ménage-toi n°9 publié par le Collège du travail, comprenant une annonce du SPAF.|
Le matériel listé ci-dessous est accessible via notre catalogue de bibliothèque en ce qui concerne les livres, périodiques et brochures ; et via les inventaires en ligne pour les fonds d'archives que nous conservons. Ce matériel est consultable sur place, même sans avoir un projet de recherche spécifique. Cette liste est susceptible de s'élargir en fonction des nouvelles acquisitions et dons.
|Disque du Gruppo musicale del Comitato per il salario al lavoro domestico di Padova, le groupe de Mariarosa Dalla Costa.|
Un entretien de 1991 de Alda de Giorgi sur la création du SPAF dans l'émission Radio Pleine Lune. Toujours dans Radio Pleine Lune, voilà quelques émissions qui aborde le travail de reproduction ou le salaire au travail ménager : en 1985, une émission avec Louise Vandelac, sociologue québécoise, autour de son livre Du travail et de l'amour (Les dessous de la production domestique). En 1990, une émission sur le partage des tâches avec Hedwige Peemans Poullet, historienne et militante belge et une émission avec Jacqueline Heinen, chercheuse au CNRS, sur les femmes en Pologne et en RDA. Ces deux femmes étaient présentes à Genève dans le cadre du colloque La ménagère une travailleuse organisé par le Collège du Travail.