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Voir l'autre d'un autre regard
"Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ?" (Lc 6,41).
Il pourrait y avoir un certain humour dans la question de Jésus. J’ai de la peine à imaginer ce que l’on peut voir avec une poutre dans l’œil ! Sauf que l’avez-vous remarqué ?- Jésus est passé du pluriel au singulier, comme pour interpeller personnellement chacun de ses auditeurs. Et sa question est double : "que vois-tu quand tu regardes ton frère ?" et "es-tu vraiment dans la capacité de le voir tel qu’il est ?".
Après avoir guéri un aveugle, Jésus avait dit le sens de sa mission : "que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles." (Jn 9,39). Aux pharisiens qui s’étaient sentis traités d’aveugles, Jésus dira : "Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure." (Jn 9,41).
Et maintenant Jésus semble dire que l’un des symptômes de cet aveuglement consiste à ne voir l’autre que par la paille qu’il a dans son œil. Aveugle (ou aveuglé), on devient incapable de voir son visage. Ce visage qui s’offre à nous comme le lieu privilégié d’une présence, d’un mystère où s’inscrit notre dignité. Avec beaucoup d’à propos, Olivier Clément notait : "Visages : d’où viennent-ils, chair pénétrée parfois d’une lumière qui n’est pas celle du soleil ? Déchirures dans la prison indéfinie du monde, vers quels secrets ? Restent les visages d’enfants, quand ils dorment ou sont attentifs, parfois le visage d’un mort. Reste tout visage, en définitive, si dévasté soit-il par le destin individuel ou collectif, non pas au-delà, mais à travers les stigmates de tant d’échecs, de tant de peines. Tout visage est une croix, où s’enfante la personne. Même pétrifié, c’est un silex d’où l’étincelle peut jaillir". Et il notait ailleurs : "Jésus voit les visages sous les masques, brise le cœur de pierre pour libérer le cœur de chair, décèle, descelle en chacun sa part divine, l’image de l’éternité".
Nous saisissons l’invitation que Jésus nous adresse : changer notre regard. Et nous comprenons que si comme Bartimée nous osons lui dire : "Rabbouni, que je retrouve la vue !" (Mc 10,51), il est heureux de faire que son regard devienne le nôtre. Mais le voulons-nous vraiment ?
Parce que nous le comprenons confusément, voir l’autre dans sa vérité et son mystère, c’est voir en lui quelque chose de Celui dont il est l’image. Et cela constitue une véritable conversion. Mais elle nous est nécessaire pour être conscients de notre propre dignité et devenir pleinement humain. Bien sûr, elle nous amènera parfois à offrir à d’autres le cadeau de la correction fraternelle : "Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère" (Mt 18,15). Mais elle nous permettra surtout de sécher les larmes, la colère et le désespoir de ce monde par la beauté de notre propre visage de nos yeux libérés de toute poutre et par la profondeur de notre parole.
Pour ce mercredi des cendres, n’y a-t-il pas là une invitation à prendre au sérieux ? Parce que le Carême est un chemin de lumière. Il nous offre, en voyant la beauté des visages que nous rencontrons d’y voir déjà la lumière qui brille sur le visage du Ressuscité !
Par l'Abbé Marc Passera
La feuille dominicale du 2 et 3 mars 2019