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La Baleine Karo et le Diable Sarton 1er est une oeuvre d’allure médiévale. Le diptyque comprend, à gauche, le cétacé (qui a sauvé de la noyade l’auteur à l’âge de trois ans) – figure du Bien – et à droite, au centre, Satan – figure du Mal. Cette opposition est accentuée par le choix des couleurs où les dominantes froides répondent aux teintes chaudes.
Les divers motifs iconographiques s’imbriquent et s’emboîtent les uns dans les autres. A gauche, le corps de la baleine circonscrit la cloche, placée au centre, et sa queue se voit flanquée d’un long couteau de boucher à la lame bleue. A droite, le Diable est accompagné de la fille de St-Adolf, Graziella, et de la violoniste de la Mer Polaire du sud. La figure satanique représente le manche d’un miroir à main, où apparaît, au-dessus, dans une mandorle, Rosalie, la fille de l’auteur.
Adolf Wölfli fait preuve d’une grande maîtrise de la composition, où la rigueur architectonique (encadrements, symétrie) s’allie aux courbes et aux arabesques des figures humaines et animales. L’auteur se voue en autodidacte à l’expression graphique, ainsi qu’à l’écriture et à l’invention de partitions musicales. Multipliant les audaces, il conjugue des registres habituellement séparés et transgresse les règles graphiques, littéraires et musicales. Sa production comprend vingt-cinq mille pièces, réalisées durant trente ans, dans l’exclusion de l’hôpital psychiatrique.
Né en Suisse, Adolf Wöfli (1864-1930) est issu d’une famille indigente de sept enfants. Orphelin dès son très jeune âge, il travaille comme chevrier et valet de ferme. Victime de maltraitance, il mène une existence misérable, et connaît quelques ruptures amoureuses dues à sa condition sociale. Wölfli est arrêté à seize ans pour attentat à la pudeur et condamné à la prison. A sa sortie, il récidive ; il sera interné jusqu’à sa mort à l’hôpital psychiatrique de la Waldau, près de Berne.
Le Dr Walter Morgenthaler s’avise de la qualité de sa création et lui consacre une monographie en 1921 (1). Plus tard, Jean Dubuffet découvre avec fascination cette production monumentale, lors de ses recherches d’Art Brut, en Suisse, en 1945, et l’intègre dans sa collection, installée aujourd’hui à Lausanne (2).
Lucienne Peiry
Extrait du texte paru dans le catalogue de l’exposition présentée au Musée d’Orsay, à Paris, Crime et Châtiment, sous la direction de Jean Clair, Paris, Gallimard/Musée d’Orsay, 2010, p. 362.