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Vous ne pouvez pas nier tout ce que je vous dis puisque vous en faites l’expérience!» Albert Sauteur – croisement d’Albert Einstein, de Léonard de Vinci et de Nostradamus – secoue ses cheveux blancs qui forment un halo autour de sa tête, rajuste ses petites lunettes rondes et son écharpe jetée en toge par-dessus son pull noir. Tel un prophète des temps modernes, il vous jette dans une autre dimension avec un tout petit exercice de rien du tout. Ici pas de trucage de prestidigitateur. Essayez vous-même!
«Vous êtes d’accord qu’on enseigne depuis toujours – c’est la base de la perspective – que ce qui est loin est plus petit. Maintenant mettez vos pouces l’un derrière l’autre, positionnés à la verticale devant vous, et qu’est-ce que vous voyez?» C’est en effet la stupeur: on voit le pouce qui est derrière plus grand! Vous fermez un œil, et celui de derrière disparaît alors.
C’est l’un des principes de base sur lesquels repose la perspective binoculaire développée depuis une vingtaine d’années par l’artiste fribourgeois:
Les horizontales et les verticales sont perçues différemment par le regard humain.»
L’expérience «des pouces» en détail
Etendez votre bras vers l’avant à la hauteur de vos yeux et écartez votre pouce horizontalement. Puis faites de même avec l’autre pouce. Enfin superposez-les. Vous constatez que, conformément à la perspective traditionnelle, le pouce le plus proche masque le plus éloigné.
Répétez l’expérience en plaçant les pouces verticalement. Vous constatez que c’est le pouce le plus éloigné qui apparaît le plus large. Cette expérience démontre que les horizontales et les verticales sont perçues différemment par le regard humain.
La théorie d' Albert Sauteur remet en cause le geste cinq fois séculaire que font tous les artistes: tenir un crayon à bout de bras et fermer un œil pour prendre les proportions. Ce faisant, on se coupe de toute la richesse et la particularité du regard humain qui n’apparaît jamais dans les tableaux. Jusqu’à ceux d’Albert Sauteur.
Des exercices pour en prendre conscience, l’artiste de Kleingurmels en a plein sa besace, comme ces boîtes noires où notre vision transforme les carrés en rectangles. Si, si. Il distille aussi de petites expériences à faire chez soi: «Avachi devant un écran de télévision, mettez un pied devant votre regard et, ô miracle, vous voyez à travers. Tu fermes un œil, tu ne vois pas derrière, mais avec les deux yeux, la vision contourne l’objet et «voit» ce qu’il y a derrière.» Autre jeu marrant: prenez deux droites parallèles comme des rails de chemin de fer. Posez une canette ou quelque chose de vertical contre l’une d’elles et, incroyable, elle… s’écarte vers l’extérieur!
L’art de peindre les deux yeux ouverts
La perspective binoculaire d’Albert Sauteur donne davantage de volume, davantage de points de fuite, des horizontales relativement stables qui ne se comportent pas comme les verticales, elles, insaisissables. «En vision monoculaire, on a une vision plus étroite du champ visuel horizontal.» Mais paradoxalement, avec les deux yeux, il y a aussi des choses qui disparaissent de la vision.
La nouvelle théorie d’Albert Sauteur bouleverse la perspective telle qu’on l’entend – et la peint – depuis la Renaissance. Elle lui a aussi permis, sur mandat des propriétaires, de confirmer que la nouvelle Mona Lisa dévoilée il y a deux ans pourrait bien être une œuvre du maître De Vinci et peinte selon le même modèle (lire l’encadré).
Aujourd’hui, le peintre fribourgeois exécute des peintures sur commande uniquement. Il ne ferme plus jamais un œil pour peindre, réalise les verticales par approches multiples, et donne des conférences un peu partout, du Palais de la Découverte à Paris à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle de Genève. Plus intimiste dans le cadre du Festival Artéphile les 20 et 21 septembre 2014 à Estavayer-le-Lac ou à Singapour en décembre.
Artiste tourmenté, Albert Sauteur pensait que le monde serait heureux de sa découverte. «Je pourrais par exemple rendre de grands services à la 3D.» C’est tout le contraire: il dérange.
Vous n’imaginez pas les ennemis que ça me procure. Les réactions sont violentes! C’est sûr que ça déstabilise parce que ça bouleverse toute la vision des volumes.
Pour les artistes, je suis un scientifique; pour les scientifiques, je suis un artiste…» Pourtant, sa peinture est troublante, un formidable mystère qui fascine, relèvera Frédéric Dard.
Comment ce «boueb» orphelin des campagnes fribourgeoises en est-il arrivé à irriter le monde scientifique et artistique? Formé à la mécanique de précision par obligation, le jeune Albert Sauteur est passé par l’enseignement. Mais le besoin de peindre était en lui.
Sans argent, il reçoit une maison d’un inconnu; il hypothéquera ce «don du ciel» pour reprendre des études aux Beaux-Arts, à Berne. L’évaluation finale lui provoque un déclic. Comme œuvre d’examen, il fait passer, avec succès, un dessin de sa fille, alors âgée de 4 ans. L’électrochoc le pousse à retourner aux sources jusqu’à l’oracle de Delphes, chez les Grecs, dont il ramène la citation: «Le plus juste est le plus beau.» C’est ce principe qui le guidera vers vingt ans de recherches et de peinture.
Peindre et rester fidèle à l’œil humain
L’homme ne remet pas en cause les volumes et la réalité tels qu’ils sont, mais la manière dont on les perçoit. Et dont on devrait les peindre pour être fidèle à la vision de l’être humain. Et pourquoi peindre absolument cette vérité? Albert Sauteur répond en citant deux artistes. Le peintre Dürer d’abord: «Plus vous peignez à l’image de la vie, plus l’œuvre est émotionnelle.» Et Proust qui avec sa légendaire madeleine soutient que «l’émotion la plus intense naît d’une superposition, celle de la sensation présente à celle du souvenir».
Pour Albert Sauteur, c’est celle de l’image de chaque œil et le traitement global qu’en fait notre cerveau qui crée l’émotion qu’il recherche à transmettre.
Auteur: Isabelle Kottelat
Photographe: Christophe Chammartin