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Khartoum, la capitale du Soudan, grandit à toute vitesse. Alors qu’au Darfour, à l’ouest du pays, plus de 2,5 millions de personnes ont été déportées et qu’entre deux cent mille et quatre cent mille ont été tuées durant ces trois dernières années, des gratte-ciel sont construits partout dans la capitale. A la rencontre du Nil bleu et du Nil blanc, un quartier commercial ultra moderne doit être construit pour plus de quatre milliards de dollars, financé par les revenus du pétrole, qui coulent principalement vers la Chine, et en partie vers l’Inde.
Depuis que le pétrole a commencé à être exploité pour la première fois au Soudan en 1999, les différentes régions ont pris les armes pour obtenir elles aussi une part des richesses. Selon des statistiques gouvernementales, une grande partie des revenus du pétrole sert justement à se procurer des armes militaires à l’étranger et à développer leur propre industrie d’armement. La Chine, principal acheteur de l’or noir du Soudan, ne se laisse aucunement incommoder par les violations des droits humains commises. Alors que les entreprises américaines et européennes se sont retirées les unes après les autres, la Chine est devenue entre-temps le principal acheteur du pétrole soudanais (65 pour cent), et de plus couvre le régime de Khartoum devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Grâce à son droit de veto, elle a toujours pu détourner les condamnations des barbaries commises par le régime soudanais.
«La malédiction des ressources»
Le Soudan est un excellent exemple pour montrer comment le pétrole, les violations des droits et le sous-développement sont liés. Les réserves de pétrole commencent à manquer dans les pays industrialisés, la situation des pays du Moyen-Orient – où se trouve la majeure partie des gisements de pétrole: Arabie Saoudite, Iran, Irak, Emirats arabes unis et Koweït – est trop instable, alors les sociétés d’exploitation se tournent vers les pays d’Afrique de l’Ouest, l’Asie centrale et l’Amérique latine. Bien que les ressources naturelles de beaucoup de ces pays pourraient les sortir de la pauvreté, il se produit exactement le contraire: l’or noir provoque l’avidité de certains groupes, crée des tensions et déclenche des conflits sanguinaires, qui, à leur tour, sont subventionnés par les revenus du pétrole.
Beaucoup de pays qui ont des gisements de pétrole souffrent de pauvreté, de corruption et d’un système économique défaillant. «L’Afrique irait mieux sans pétrole»: c’est la conclusion d’une étude récente de l’Organisation internationale du travail. Raisons: l’industrie pétrolière ne se préoccupe guère de la croissance et des places de travail dans l’économie locale, elle crée juste des enclaves économiques. Dans cinquante pays en voie de développement, le pétrole, le gaz et les mines sont les principales sources de revenu. Des 3,5 milliards d’êtres humains qui vivent dans ces pays, plus de 1,5 milliard «L’or noir provoque l’avidité de certains groupes, crée des tensions et déclenche des conflits» disposent de moins de deux francs par jour et représentent les deux tiers de la population mondiale la plus pauvre. Un rapport du Fonds monétaire international (FMI) montre par exemple qu’en Angola, depuis 1996, plus d’un milliard de dollars liés au commerce du pétrole a disparu, ceci alors qu’un e enfant sur quatre meurt avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans et que plus d’un million de déplacé •e•s internes vivent de l’aide internationale. Les taxes d’accès et de licences que paient les groupes pétroliers pour l’exploitation atterrissent souvent directement dans les mains du gouvernement, qui se finance ainsi un train de vie luxueux et le bétonnage de son pouvoir. Ce n’est pas un hasard si les pouvoirs en place dans ces pays sont généralement des régimes autoritaires. Comme la majorité des dépenses publiques sont financées par les pétrodollars et non par les impôts, les régimes évitent ainsi de rendre des comptes au peuple. Et pour se maintenir au pouvoir, ils investissent dans l’armée, la police et les services de sécurité. Plusieurs études ont montré que les pays exportateurs de pétrole dépensent nettement plus d’argent pour l’armée et les armements que les pays qui n’ont pas de matières premières.
Insensibles aux pressions
Bien que les gouvernements de nombreux pays pétroliers soient coupables de graves violations des droits humains, ils sont souvent traités avec ménagement par la communauté internationale. Des pays comme l’Azerbaïdjan, l’Angola, la Guinée équatoriale, l’Iran, la Russie, l’Arabie Saoudite, le Soudan ou le Tchad ont un énorme atout en main avec leurs gisements. Et ils s’en servent lorsque les pressions bilatérales ou internationales sont trop fortes.
Depuis que la Chine, deuxième importateur de pétrole après les Etats-Unis, courtise les pays riches en ressources énergétiques, même les régimes qui violent massivement les droits humains comme celui de Khartoum peuvent compter sur un partenaire fidèle et financièrement sûr, et surtout qui n’exige rien sur la gouvernance, la transparence, la démocratie et les droits humains. Pékin considère ces questions comme des affaires internes. « La Chine ne se soumet à aucun embargo contre les dictatures africaines et ne se préoccupe pas de savoir si les droits humains sont respectés», affirmait un officier du Ministère du commerce américain au journal Spiegel.
Mais même les politicien•ne•s occidentaux, qui normalement aiment prétendre qu’ils défendent les droits humains, deviennent plus cléments lorsqu’il s’agit de conclure des marchés avec les pays du pétrole. L’Europe par exemple travaille actuellement sur une nouvelle stratégie d’implantation en Asie centrale afin de diminuer sa dépendance à la Russie. Ce n’est pas étonnant si l’on sait que les énergies non renouvelables comme le pétrole, le gaz, le charbon et l’uranium couvrent plus du nonante pour cent des besoins d’énergie de la planète. La Suisse aussi couvre sa consommation d’énergie à plus de soixante pour cent par du pétrole, essentiellement du Nigéria et de la Libye. Et les pays d’Asie centrale disent eux aussi clairement qu’ils n’ont besoin d’aucune immixtion de l’Union européenne lorsque celle-ci vient leur parler de démocratie et de droits humains.