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André Gorz et l’éthique de la liberté
Gérard Horst, André Gorz ou encore Michel Bosquet ; trois pseudonymes pour un même penseur, autodidacte, qui se refuse à l’assignation identitaire. Né en Autriche en 1923, c’est sous le nom d’André Gorz qu’on le connait aujourd’hui… Se qualifiant d’apatride et de « déraciné » suite à l’Anschluss, il renie en partie la culture et la langue allemande. Cette position particulière l’amena à construire une œuvre autour de la conquête de soi et de l’émancipation individuelle. Dans ses écrits, Gorz s’intéressa particulièrement à la philosophie et à la politique, influencé par de nombreux penseurs, Sartre, Merleau-Ponty, Marx ou encore Illich. Il adapta sa pensée en fonction de ses influences du moment, mais aussi du contexte et de la période dans laquelle il évoluait. Comme pour son identité perpétuellement remise en question, il exigeait de sa pensée qu’elle épouse le plus finement possible le monde qui l’entourait.
Ses écrits se rejoignent autour d’un enjeu majeur qui guidera l’auteur, tant dans sa vie d’écrivain que dans sa vie personnelle : la liberté individuelle. Dès lors, en quoi l’œuvre générale de Gorz renvoie-t-elle à un besoin et une envie d’émancipation ? Cet article aborde la liberté chez ce penseur sous plusieurs angles et à travers différentes étapes de sa vie. Il s’agit ici d’exposer en quoi ce besoin de libération constitue un fil rouge, tant bien dans sa critique du capitalisme, que dans sa réflexion autour de l’écologie politique. Cette quête d’émancipation, qui tend vers l’autonomisation des individus, sera d’autant plus prégnante dans ses « essais » philosophiques qui ne consistent, finalement, qu’en des portraits autobiographiques de lui-même, de ce qu’il observe en soi.
Gorz, en quête de soi et de liberté
Les premières publications de Gorz constituent un ensemble d’essais philosophiques dans lesquels il s’applique à étendre l’existentialisme sartrien. Le Traître, paru en 1958 et préfacé par Sartre, constitue une auto-analyse et une conquête de soi dans laquelle Gorz se pense lui-même à travers son passé. Il dit, à propos de cet ouvrage, « Je n’étais pas prêt à m’accepter, dans ma singularité, je n’avais pas envie d’exister, je voulais être un pur esprit qui travaille dans l’abstrait »[1]. En 1959, Gorz publie la Morale de l’histoire, une interprétation du marxisme à travers le prisme existentialiste, qui cherche à expliquer comment le prolétariat pourra, en se libérant, émanciper toutes les sphères de la société. C’est finalement Fondements pour une morale, rédigé entre 1946 et 1955 (mais publié en 1977) qui constitue le fondement philosophique de sa pensée en soulignant sa quête d’identité. Son mal-être profond induit par son « déracinement » poussa Gorz à entamer la rédaction de cet essai qui constituera une étape cruciale pour la suite de son parcours personnel et intellectuel. En effet, c’est à travers cette quête de soi, de l’absolu, et de liberté que Gorz tente de donner sens à sa vie. Fondements pour une morale est essentielle pour comprendre l’œuvre générale de Gorz, tant dans sa construction propre qu’à travers les ébauches d’idées qu’il fait apparaître et qui ne surgiront, pour certaines, que bien des années plus tard. Cependant, la réception de l’ouvrage, regorge de fautes d’orthographe et de syntaxe, fut un échec, ce qui souligne la faiblesse de sa portée dans l’espace intellectuelle. En faite, cet ouvrage ressemble plus à un rite de passage nécessaire pour Gorz, comme une auto-analyse existentielle, où sa quête personnelle explique les références continuelles à la liberté qui l’obsèderont par la suite.
Anticapitalisme et écologie, outils de libération
Fortement influencé par la pensée marxiste, Gorz dénonce l’aliénation de l’être humain. Il avance que la liberté naîtra d’une prise de conscience de cette aliénation, puis d’une autonomisation. Les années 1980 marquent une bifurcation dans la pensée de l’auteur. En effet, « l’émancipation au travail », telle qu’il la pensait, devient « l’émancipation du travail », ce en réduisant le temps passé dans les usines de production et pour céder la place à d’autres activités autonomes, non marchandes. Gorz affirme sa position en la matière dans Adieux au prolétariat (1980) : « la vraie vie commence hors du travail, le travail devient un moyen pour élargir la sphère du non-travail » (p.114). C’est ainsi qu’il sera amené à défendre « l’allocation universelle d’un revenu social inconditionnel » (alors qu’il y était précédemment opposé), notamment dans Métamorphoses au travail (1988) et Les chemins du paradis (1983). Selon Gorz, ce revenu de base inciterait les individus à s’adonner à des activités créatrices « d’espaces d’autonomie » (Gorz, 2008, p.67) et permettrait l’accomplissement de soi. En effet, les liens sociaux entre individus d’une même société se verront renforcés et les êtres humains pourront produire de la richesse, non pas à travers des entreprises de production capitalistes, mais en coopérant entre individus.
Gorz se préoccupe beaucoup de la centralité du travail qu’il considère comme un facteur d’aliénation. C’est sur la base du temps libéré qu’il abordera l’écologie politique. Pionnier de ce courant de pensée en Europe, il apporte un angle de vue spécifique en se focalisant sur les êtres humains. Ce faisant, il parvient à créer un ensemble cohérent à partir de la politique, de l’économie, de l’écologie et de l’émancipation individuelle. D’après lui, l’écologie représenterait une étape nécessaire pour en finir avec le capitalisme et, contrairement à ce qu’avancent d’autres penseurs, cela ne constituerait aucunement une fin en soi visant uniquement la préservation de l’environnement et l’équilibre naturel. À travers son écologie, Gorz veut abolir l’exploitation de l’humain par l’humain, facilitée par l’exploitation de la nature. L’écologie, telle que Gorz la conçoit, suppose un changement radical dans le rapport que les humains entretiennent avec la nature et entre eux, mais aussi dans le regard qu’ils portent sur la société. Dans Écologie et Politique, Gorz avance que la force du capitalisme réside dans la dépendance entre consommateurs et producteurs. Ainsi, l’écologie politique ne peut se borner à critiquer la surconsommation ; elle doit, au contraire, remonter aux racines mêmes du système de production responsable de cet excès. Gorz parvient à imbriquer sa réflexion écologique dans un tout cohérent, anticapitaliste à tendances marxistes, de luttes ouvrières.
Gorz, un penseur en avance sur son temps
Gorz se suicida avec sa femme Dorine en 2007, mais il semble que la pensée et les écrits de ce dernier perdurent et fécondent encore la pensée contemporaine. Comme s’il fut en avance sur son temps, Gorz évoquait déjà l’obsolescence programmée, l’avènement de crises financières guidées par l’accumulation ou l’émergence du travail mort, effectué par les machines. « Elle [Dorine] m’a fait surmonter le refus d’exister. Donc j’existais quand je lui écrivais »[2]. Que ce soit sa liberté propre, qu’il finit par trouver au travers de Dorine, ou celle qu’il avance à travers une vision anticapitaliste et écologique, Gorz la pense comme trouvant sa base au niveau de l’individu, pour ne s’étendre qu’ultérieurement à l’ensemble de la société. C’est en premier lieu sur une liberté individuelle et non collective que Gorz met l’accent. Ses écrits, son couple et sa vie semblent avoir formé une structure hétérogène, mais harmonieuse. Gorz précurseur, Gorz philosophe, Gorz militant, Gorz journaliste, Gorz penseur de la liberté, n’incarnent-ils pas finalement un penseur autodidacte, éclectique et utopiste guidé par un idéal inatteignable ? Dans tous les cas, une plongée dans sa pensée touffue revête un intérêt certain pour la compréhension des enjeux sociaux contemporains[3].
Liv Lehmann
[1] France Culture « Surpris par la nuit – André Gorz », 20.12.2006
[2] Idem.
[3] Pour commencer dans la lecture de Gorz, l’intéressé pourrait se référer aux ouvrages Gorz, un penseur pour le XXIe siècle de Christophe Fourel, ou André Gorz, une vie de Willy Gianinazzi.
Image : http://www.zones-subversives.com/2016/10/andre-gorz-et-son-reformisme-radical.html