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L’intelligence artificielle a le potentiel de créer de nouvelles opportunités mais aussi de déboucher sur des pertes d’emploi. De quel côté penchera la balance?
Tout au long de l’histoire, le marché du travail a connu des bouleversements majeurs. Citons dans un passé récent la pandémie de COVID-19, les impacts de la géopolitique sur les relocalisations, etc. Aujourd’hui, les avancées de l'IA (Intelligence Artificielle) créent de nouveaux défis. Le progrès technologique a toujours alimenté des réflexes de peur et de résistance chez l’être humain. Pendant la révolution industrielle en Angleterre naquit le luddisme, un violent conflit social opposant les artisans aux employeurs et manufacturiers qui favorisaient l'emploi de machines (métiers à tisser notamment) dans le travail de la laine et du coton.
Aujourd’hui, de nombreux salariés s’inquiètent de destructions massives d’emploi du fait de l’essor de l’IA. Qu’en est-il?
Alors que l'intelligence artificielle se développe de plus en plus, les conséquences sur le marché du travail sont régulièrement évoquées. L'IA peut accomplir des tâches avec plus de facilité, de rapidité et de précision que les humains. Elle peut obtenir d’excellents résultats aux examens d’entrée aux universités, produire des images uniques et rédiger des textes dans toutes les langues. Dans son rapport 2023, OpenAI a constaté que 80% de la main-d'œuvre américaine appartenait à une profession dont au moins 10% des tâches peuvent être effectuées par l'IA et que pour 20% des métiers, la moitié des tâches seront affectées par l'IA. De nombreux d'emplois sont donc à risque.
Selon le rapport 2023 sur l'avenir de l'emploi du WEF, «d'ici 2027, la révolution provoquée par l'IA, parmi d'autres technologies émergentes, créera 69 millions de nouveaux emplois, tandis que 83 millions seront supprimés», soit une contraction globale de 14 millions d'emplois dans le monde.
Les innovations technologiques antérieures ont eu un impact sur les emplois peu qualifiés impliquant des tâches répétitives. Selon le National Bureau of Economic Research, 50 à 70% de l'évolution des salaires aux États-Unis depuis 1980 est impactée par la baisse des salaires des ouvriers remplacés ou déclassés par l'automatisation. Les ouvriers, les chauffeurs, serveurs et les caissiers ont été et continueront d'être remplacés par l’automatisation et la technologie.
Toutefois, ce sont les employés administratifs et les cols blancs qui risquent d’être le plus impactés par la révolution économique liée à l'IA, alors qu'ils ont été jusqu'à lors relativement épargnés. Dans son rapport 2023, Open AI suggère que les journalistes, les dirigeants d'entreprise, avocats, comptables, auditeurs, mathématiciens, employés du secteur financier, consultants et programmeurs informatiques sont les plus impactés par l'IA.
Les entreprises, poussées par l’ambition d'accroître (ou maintenir) leur rentabilité dans un contexte de hausse généralisée des salaires, porte une attention grandissante au potentiel de réduction des coûts qu'offre l'utilisation de l'IA. Les machines et les algorithmes d'IA peuvent travailler sans arrêt, souvent à un rythme plus rapide qu’un employé, sans avoir besoin d'un salaire ou d'avantages sociaux. Des entreprises comme McDonald's ont déjà introduit des kiosques en libre-service pour rationaliser les opérations et réduire les coûts de main-d'œuvre. De même, les banques d'investissement s'appuient de plus en plus sur des algorithmes et logiciels pour les transactions automatisées, qui peuvent traiter de grandes quantités de données et exécuter des transactions de façon instantanée. Ces exemples montrent comment les entreprises tirent parti de la technologie pour améliorer leur rentabilité et, dans certains cas, réduire leurs effectifs.
En outre, le processus de recrutement n'est pas à l'abri des biais potentiels des systèmes d'IA. L'utilisation d'algorithmes pour trier les candidats sur le marché du travail crée des risques d’éthique et de discrimination. Une étude menée par l'université Johns Hopkins et l'Institut de technologie de Géorgie en 2022 a démontré que les préjugés racistes et sexistes intégrés dans les systèmes d'IA peuvent se manifester via les robots qui intègrent la discrimination dans leur processus décisionnel. Cela peut perpétuer les inégalités existantes et conduire à des disparités d’emplois, en particulier pour les candidats issus de minorités.
Dans le passé, l'automatisation a la plupart du temps conduit in fine à des créations d’emploi plutôt qu'à des destructions. Les données sur le chômage à long terme des pays du G7 montrent clairement qu’il est en fait lié aux cycles économiques plutôt qu'à l'innovation technologique. La chaîne de montage de Ford, par exemple, a permis d'augmenter la productivité. Le temps de production d'une voiture est passé de 12 heures à 1,5 heures. A l’époque, le premier réflexe a été de projeter une explosion des pertes d’emploi dans ce domaine. Mais la baisse du prix des voitures a entraîné une augmentation de la demande sur le marché, ce qui s'est traduit par une hausse de l'emploi.
En sera-t-il de même avec l'IA?
D’après le rapport du WEF, l’IA, le Machine Learning, la durabilité, la Business Intelligence et la cybersécurité sont les secteurs qui devraient connaitre le taux de croissance le plus élevé. Les algorithmes générés par l'IA excelleront probablement dans certains domaines, tels que des tâches répétitives ou la génération de code basés sur des modèles prédéfinis. Toutefois, les tâches de programmation plus complexes qui requièrent de la créativité, la résolution de problèmes et une compréhension approfondie des besoins des utilisateurs nécessiteront toujours l’intervention d’un professionnel.
Grâce aux avancées technologiques, le marché du travail compte de nouvelles professions qui n'existaient pas auparavant, telles que les ingénieurs «cloud», les avocats spécialisés en cybersécurité et les Youtubeurs. L'adoption généralisée de l'IA pourrait avoir des avantages difficiles à imaginer aujourd'hui, mais qui créeront de nouvelles industries inconnues à ce jour.
Un exemple notable est celui d'un «AI trainer». Il s'agit de la personne qui doit alimenter l'IA avec les bonnes données. Des offres d'emploi pour des «AI trainer» sont déjà en ligne, car les entreprises ont besoin d'experts dans certains domaines pour vérifier l'exactitude des réponses et les rendre plus familières à l’oreille humaine.
De même, un ingénieur en «prompts» travaille sur la construction de chaînes de texte spécifiques aidant à former et à générer des résultats plus précis à partir d'un chatbot tel que ChatGPT, Google's Bard et Midjourney.
L'IA dévalorise des capacités telles que la mémorisation d'une quantité incroyable de règles juridiques par un avocat, car les bases de données électroniques actuelles peuvent enregistrer d'énormes quantités de données. Mais l'IA augmente également la compétence rédactionnelle, la négociation persuasive ou la résolution de problèmes complexes. Si elle est correctement exploitée, l'IA devrait créer des externalités positives, affectant d'autres domaines tels que les spécialistes en cybersécurité qui assureront la protection de données sensibles.
En collaborant avec l'IA, les développeurs peuvent protéger efficacement leurs applications et infrastructure contre les cybermenaces. Selon le rapport 2023 Global Risks Report du WEF, on estime qu'il y a une pénurie de 3 millions de spécialistes en cybersécurité dans le monde. Des experts en éthique sont également nécessaires pour garantir une utilisation prudente et responsable de l'IA et pour assurer l'équité des algorithmes. En outre, le fait de permettre à l'IA de développer de nouveaux services et produits entraînera à son tour l'émergence de responsabilités supplémentaires et complémentaires telles que le marketing et la recherche et le développement.
Dans son rapport 2023, Open AI dresse une liste de secteurs peu exposés à l'IA générative, notamment l'industrie manufacturière, l'exploitation minière, l'agriculture et les compétences scientifiques. ChatGPT ne peut pas remplacer, entre autres, les athlètes, les mécaniciens ou les chefs cuisiniers. En outre, les auteurs admettent que, bien que l'étude classe certaines professions comme les mathématiciens, les comptables et les programmeurs informatiques comme étant exposées à 100% à l'IA, il n'est pas clair dans quelle mesure ces positions peuvent être entièrement décomposés en tâches spécifiques, et quelles sont les compétences nécessaires à l'exécution compétente de l’activité qui sont omises dans l'étude.
La demande de professionnels en matière de développement, de mise en œuvre et de gestion de l'IA augmente rapidement. Les entreprises de divers secteurs reconnaissent les avantages potentiels de l'intégration de l'IA dans leurs activités. Cela a conduit à une augmentation significative du besoin de professionnels ayant une expertise dans les domaines liés à l'IA. Selon le rapport du WEF, 42% des entreprises interrogées prévoient de donner la priorité à la formation de leurs travailleurs à l'utilisation de l'IA et du big data au cours des cinq prochaines années. De plus, 44% des compétences des employés devront être mises à jour. Cela souligne l'importance de la formation continue pour ne pas se faire dépasser par les évolutions de l'IA.
Bien que l'IA ait la capacitée d’être plus efficaces dans certaines tâches, l'intervention humaine reste essentielle pour la résolution de problèmes, la créativité, l'intelligence émotionnelle et une communication efficiente. Cette collaboration appelée “job hybridization” permet d'interpréter les informations générées par l'IA, de prendre des décisions éclairées, d'aborder des considérations éthiques, d'améliorer la productivité du travail et d'utiliser l'IA comme un outil plutôt qu’un substitut. En combinant l'expertise et la créativité humaine avec la puissance analytique de l'IA, les entreprises et toutes organisations peuvent obtenir de meilleures performances.
Sam Altman reconnaît que «les capacités de l’IA devenant de plus en plus avancées, la barre de sécurité doit être relevée». Il reconnaît que l'IA lui fait «un peu peur» et, dans son premier témoignage devant le Congrès américain, il a demandé une réglementation rapide des nouvelles applications de l'IA.
En mai 2023, le Parlement européen a ouvert la voie et a approuvé la première loi occidentale sur l’IA, connue sous le nom de «European AI Act». Plusieurs pays, dont la Chine et les États-Unis, sont en train de formuler leurs propres politiques et approches réglementaires et suivront inévitablement de près les négociations en cours en Europe.
Ces réglementations peuvent contribuer à atténuer les inquiétudes liées à la perte d'emplois et aux droits des travailleurs. Des normes peuvent être instaurées pour promouvoir le développement de nouvelles compétences. Les régulateurs, les chefs d'entreprise et les établissements d'enseignement doivent collaborer et élaborer des stratégies qui favorisent une transition douce face aux progrès de l'IA en encourageant une culture de l'apprentissage tout au long de la vie.
Le défi posé par l’IA est immense: il consiste à encadrer son développement sans ralentir le potentiel productif de la technologie sur les entreprises, en particulier dans une ère de forte inflation et de dette publique élevée, où la croissance démographique s'atténue et où la croissance économique stagne. Pour l’occident, la situation s’apparente d’ailleurs à un «dilemme du prisonnier». Si les États-Unis ou l’Europe devaient interrompre le développement de l'IA pour des raisons sociales, de sécurité ou d’éthique, d'autres pays, comme la Russie et la Chine, pourraient ne pas faire de même, afin de bénéficier de l’avantage du premier entrant dans la course mondiale en matière d'IA.
L'impact de l'IA sur le marché du travail est à double tranchant car elle apporte à la fois des menaces et des opportunités. D'une part, l'IA a le potentiel de créer de nouveaux emplois. D'autre part, elle présente une menace sur certains emplois et plus particulièrement les cols blancs. En régulant l’IA, les Etats pourront exploiter son ample potentiel tout en assurant un marché de travail équitable.