Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06917.jsonl.gz/211

La crise économique en Europe a montré que les structures actuelles en Europe ne sont pas en mesure de garantir un système économique stable. En même temps cette crise a également ébranlé les convictions de nombreux défenseurs de l'Union Européenne, dont les espoirs pour une Europe sociale et démocratique ont été déçus. Des changements sont donc nécessaires - mais quelles sont les possibilités et perspectives ?
de Fionn Meier
En 2012 un livre est paru portant le titre "Et si l'Europe échouait ?" Le vrai sujet de ce livre rédigé par l'historien néerlandais Geert Mak n'est cependant pas l'échec de l'Europe, mais plutôt une analyse de l'Union Européenne, ses ambitions, ses faiblesses et ses perspectives. L'auteur décrit l'ambition et le problème principal de l'UE comme suit : "L'union monétaire a été dès son début un projet politique. L'idée, c'était de jeter à Maastricht les bases d'une véritable union politique européenne. Cette Union aurait été en mesure de piloter la politique économique et d'assurer la stabilité économique au sein de l'UE. Mais ce projet politique n'a jamais été réalisé." (1)
Au lieu de cette union politique "une bureaucratie amorphe" a vu le jour, comme dit Geert Mak, qui s'immisce dans de plus en plus de domaines. Aujourd'hui il existe des réglementations concernant la composition des fromages de chèvre français, la taille minimale des préservatifs autorisés à Berlin, mais aussi de la longueur des échelles utilisées par les laveurs de vitres à Amsterdam. Comme dit Geert Mak, une espèce de "super-système" s'est formé, qui "intervient de plus en plus dans la vie quotidienne de chacun", mais qui n'a aucun soutien dans la population, et qui "ne cherche même pas à l'obtenir".
Lorsque la crise financière a éclaté en 2008, il est apparu clairement que l'UE présente un déficit démocratique important, et qu'elle ne représente pas les intérêts des populations, mais avant tout ceux des grands groupes industriels et du monde financier. Alors que les pays du sud ont été forcés par des moyens non-démocratiques à faire des économies sur les pensions, la santé publique et l'éducation (2), les marchés financiers ont été inondés par de l'argent en grande quantité par la Banque Centrale Européenne (BCE), qui ainsi a utilisé des fonds publics pour sauver les banques en banqueroute.
Ces évènements ont conduit à une perte de confiance des populations dans l'UE et à une opposition croissante de la droite et la gauche politique. En 2012 Helmut Schmidt s'est exprimé à ce sujet dans le forum économique de l'hebdomadaire allemand ZEIT, en parlant d'un "processus de perte de confiance qui est loin d'être terminé". Il est même allé jusqu'à envisager la possibilité d'une "révolution en Europe" (3). Il est donc clair que le projet d'intégration européenne se fissure de plus en plus, et un retour aux origines et aux perspectives de ce projet est urgent.
L'Europe, un laboratoire
L'argument principal des défenseurs de l'UE n'est jamais que celle-ci, en réalité, favorise les grands groupes industriels et les banques, mais que le projet d'intégration européenne est "un projet de paix". En effet, les racines du projet d'intégration remontent aux deux grandes guerres du siècle dernier. Le fait d'avoir vécu les deux guerres mondiales a incité les peuples et leurs dirigeants à chercher une nouvelle forme de cohabitation pacifique à l'intérieur de l'Europe, dans le but d'éviter de telles catastrophes dans l'avenir. Geert Mak remarque à ce sujet : "L'Europe au fond pouvait être comparée à un grand laboratoire dans lequel les formes les plus diverses de cohabitation et de coopération étaient expérimentées. Pour le monde entier en quelque sorte. Et maintenant ce laboratoire est sur le point d'imploser. Le système développé après la guerre dans le but d'assurer une collaboration pacifique aux États européens risque d'échouer." (4)
Pour beaucoup, dès le début, il était clair que la finalité du processus d'intégration européenne, qui allait garantir la paix, serait l'émergence d'un État Fédéral Européen selon le modèle des États-Unis d'Amérique. Le célèbre discours de Zürich de Winston Churchill en 1946 allait dans ce sens. Il y a toujours, aujourd'hui, diverses personnalités en Europe qui estiment que l'Union Européenne devrait suivre l'exemple des EU, dans le but de mettre au point des institutions qui permettent de surmonter la crise actuelle. (5) L'idée que les États-Unis pourraient devenir un modèle pour l'Europe est en effet très ancienne. Déjà George Washington, le premier président des États-Unis , y a pensé, lorsqu'il a écrit à Lafayette : "Nous avons semé la graine de la liberté et de l'union qui va germer partout sur terre. Un jour les États-Unis de l'Europe vont être fondés selon le modèle des États-Unis de l'Amérique". (6)
Mais de ceuxqui appellent de leurs vœux le dépassement du système des États-nations, et donc qui se prononcent pour une collaboration européenne plus étroite, pas tous cependant ne souhaitent vraiment introduire le système de société américain en Europe. Car, selon les tenants de cette opinion, l'Europe est trop diverse économiquement et culturellement pour admettre un tel système. Mais elle pourrait au contraire servir comme terrain de test pour diverses approches, qui pourraient ensuite être appliquées au niveau mondial. Mais très souvent on ne voit pas clairement quelles démarches pourraient être testées.
Union fiscale européenne ou système de compensation (Clearing) ?
L'idée d'une fusion des États européens en un État fédéral avec sa propre Constitution, son Parlement et un Président, repose sur une réflexion politique et juridique : on étend le système politique de type national à l'Europe entière, sans toutefois en changer le mode de fonctionnement. Nous essaierons maintenant de montrer qu'on pourrait envisager une troisième voie, qui serait fondée non pas sur des considérations politiques et juridiques, mais sur des considérations économiques et monétaires.
Comme on l'a vu, un système économique intégré a émergé depuis quelques décennies sans que l'intégration politique correspondante ait eu lieu. L'un des problèmes de base de cette intégration économique réside dans la productivité différente des différentes régions - elle-même souvent due à la diversité culturelle - qui a comme conséquence des balances de paiement déséquilibrées. Ce problème se manifeste à l'heure actuelle dans les pays du sud européen dont les dettes augmentent sans cesse. Un rééquilibrage est absolument nécessaire à long terme, car si on laisse libre cours aux marchés, on va être confrontés périodiquement aux crises de dette et aux crises économiques, qui, comme il est apparu en Grèce récemment, peuvent être instrumentalisées pour des fins politiques.
On peut penser à trois types de coopération économique pour surmonter ces problèmes. Premièrement, les entreprises et les banques des pays exportateurs pourraient volontairement et périodiquement annuler les dettes des pays importateurs. Le fonctionnement de ce type de coopération est malheureusement très improbable. Deuxièmement, on pourrait constituer une union de transfert européenne qui se chargerait des transferts des pays excédentaires vers les pays déficitaires. Cette solution nécessiterait une union fiscale sur le plan européen, ce qui veut dire que l'intégration politique doit suivre l'intégration économique. Il semble clair qu'à l'heure actuelle une telle solution n'aurait pas le soutien des populations européennes, et ne pourrait être imposée qu'à l'encontre de celles-ci. Mais, en réalité, une union fiscale n'est pas nécessaire pour atteindre l'objectif de balances de paiement équilibrées des différents pays. Il suffirait pour ceci d'établir une union de clearing européenne. Celle-ci pourrait être organisée de telle façon que les pays exportateurs soient incités à importer davantage des pays déficitaires de sorte que la balance de paiement devienne équilibrée.
Celui qui a préconisé une telle approche, non pas pour l'Europe, mais sur le plan mondial, n'est autre que le célèbre économiste anglais John Maynard Keynes, qui a fait des propositions en ce sens en 1944 lors de la Conférence de Bretton Woods. Keynes proposait de créer une monnaie internationale, le Bancor, qui serait utilisée pour les paiements internationaux. Les pays excédentaires seraient obligés, à partir d'un certain seuil, à prendre des mesures pour réduire leurs excédents. Ainsi, espérait Keynes, serait constitué un système monétaire mondial qui permettrait de créer un équilibre durable du commerce international après la seconde guerre mondiale, sans nécessiter une intégration politique mondiale. A la grande déception de Keynes ses propositions ne furent pas retenues.
Un chœur des cultures
La crise économique pourrait aujourd'hui amener l'UE à un retour vers ces idées et à prendre en considération un système de coopération économique sur le plan européen selon le modèle proposé par Keynes il y a 70 ans. Ce système pourrait assurer un système économique stable en Europe, sans pour autant nécessiter une intégration politique de plus en plus poussée. Ainsi, une "Clearing Union" européenne pourrait créer l'espace pour les populations en Europe pour cultiver leurs identités culturelles sans se sentir menacées par des institutions supranationales. Le spectre d'une recrudescence d'un nationalisme débridé dans les différents pays serait également écarté.
La diversité culturelle constitue une valeur en soi puis-qu’elle est synonyme de richesse culturelle. En même temps elle aide à éviter l'emergence d'un pouvoir centralisé et incontrôlé. Ainsi la diversité culturelle favorise aussi la démocratie. Mais il ne faut pas considérer les „différentes cultures“ comme des entités rigides et unifiées. Tout au contraire, elles sont constituées de réseaux de relations individuelles, qui se superposent de manière complexe, qui ne sont pas unifiées et qui ne sont pas forcément liés à des territoires spécifiques. Dans cette perspective l’Europe des cultures et l’Europe des démocraties sont loin d’être des termes contradictoires. (pr)