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Cette photo signée J. Bazin, un photographe français qui a largement documenté les tramways de nos villes, date du 14 juin 1956. Et la chose est assez rare pour le remarquer, nous pouvons même connaître précisément à quelle heure le cliché a été pris : 8h53 comme en témoigne l’horloge publique. Autre détail relevé par un membre de notreHistoire.ch: des boilles à lait sur le trottoir, sans doute transportées sur cette ligne de tram de Neuchâtel. Ceci pour dire l’importance à l’époque de ces lignes reliant le centre ville à sa campagne.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la ville de Neuchâtel se blottit au pied du château et il n’y avait pas grande nécessité d’avoir un service de transport public. L’industrialisation de la région et l’augmentation de la population engendrent un besoin de mobilité. Avec la venue du chemin de fer en 1859, mais qui passe à mi-côte, une liaison des localités du littoral au chef-lieu se fait de plus en plus sentir.
En 1890, on construit le funiculaire à contrepoids d’eau Ecluse-Plan (EP) puis, deux ans plus tard, est ouverte la ligne régionale à vapeur, reliant la gare de Neuchâtel (construite en 1882) à Cortaillod et Boudry en passant par le littoral (NCB).
Du gaz et des chevaux
Mais l’origine des tramways neuchâtelois remonte au 14 juillet 1892 avec la création d’une société pour l’exploitation d’une ligne de Neuchâtel à Saint-Blaise. Au départ, l’idée novatrice repose sur l’exploitation des machines à gaz, mais c’est un échec. Deux trams à gaz avec leurs remorques sont livrées en 1893 par une société de Vevey. Ces machines sont équipées d’un moteur à gaz comprimé à 10 atmosphères et d’une puissance de 8 CV. Les essais sont décevants et la compagnie exploite durant 30 mois, du 22 décembre 1894 au 18 mai 1897, des trams hippomobiles.
Avec l’arrivée de l’électricité à Neuchâtel, le NStB est électrifié et la Société devint la Compagnie des Tramways de Neuchâtel (TN).
La compagnie NCB posséde deux locomotives à vapeur non carénées, utilisables uniquement sur le parcours de plaine et trois engins carénés équipés de crémaillère qui peuvent monter jusqu’à la gare. En 1898, la partie de la ligne Place Pury – Gare de Neuchâtel est électrifiée et cela permet d’abandonner la crémaillère. Le reste de la ligne est électrifié en 1902. En 1901, la compagnie est reprise par les TN qui s’approprient également, en 1906, le funiculaire Ecluse-Plan (EP).
Au tour des trolleybus
Sous l’impulsion des TN, le réseau connaît une rapide extension vers Serrières en 1899, Valangin et Peseux en 1901 puis vers Corcelles – Cormondrèche en 1902. En 1910, les différentes lignes de tramways sont reliées par la boucle « Tour de ville » permettant d’atteindre les principaux points du centre.
En 1910, la Société Neuchâtel – Chaumont inaugure le tram des Sablons à La Coudre et le funiculaire de La Coudre à Chaumont. Cette Société sera rachetée par les TN en juin 1943.
Le 16 février 1940, les premiers trolleybus font leur apparition sur la ligne de Serrières et en 1949 sur la ligne de Valangin et celle de la boucle des Parcs. La conversion en trolleybus suit sur d’autres lignes: 1957 Saint-Blaise, la Coudre en 1964, Corcelles – Cormondrèche en 1976.
Remarquons qu’en 1939, la ligne Neuchâtel – Serrières est remplacée par un service d’autobus diesel.
Dans une autre partie du canton, le chemin de fer régional du Val-de-Ruz a ouvert en 1903 une ligne de tramways entre les Hauts-Geneveys et Villiers.
Prenant exemple sur Neuchâtel et Bienne, la première ligne de tramway électriques de La Chaux-de-Fonds est ouverte à l’exploitation au 1er janvier 1897. Mais entre 1948 et 1950, des service de Bus et de Trolleybus remplacent progressivement les tramways sur toutes les lignes. Le 15 juin 1950, les rue de la ville voient pour la dernière fois circuler des tramways. Un peu de nostalgie pour ces petits trams bleus (une douzaine de motrices) qui ont assuré durant 53 ans les Services urbains de la métropole horlogère.■
Références
1 Archives de l’Express et de l’Impartial 2 Neuchâtel, il y a 100 ans, Jürg Schwerry, 1994 3 Les Tramways à vapeur à Berne et en Suisse, Éditions Endstation-Ostring, Berne
Achat de produits locaux et de saison, magasins en vrac, cuisine des restes, zéro déchet… Ces notions sont aujourd’hui bien connues et diffusées au sein d’un pan de la société soucieux de son alimentation et d’écologie. La lutte contre le gaspillage alimentaire s’organise. Des applications permettent de localiser les invendus et de les acquérir à moindre coût. Les fruits et les légumes non calibrés sont vendus ou transformés, plutôt que rejetés. Pourtant, « en Suisse, un ménage jette jusqu’à 100 kg de denrées par an et par habitant », selon la Fédération romande des consommateurs (1). Tandis que la crise actuelle du Covid-19 révèle toute une population qui n’a plus les moyens de se nourrir dignement, de petits panneaux visibles sur les étagères de certains magasins appellent à acheter avec scrupule et à ne pas charger son caddie de réserves inutiles qui finiront, peut-être, à la poubelle. La « cuisinière nationale » Betti Bossy a d’ailleurs publié un livre des Restes à la cuisine, révélateur de cette tendance qui veut que l’on prenne conscience du fait que le gaspillage n’est plus possible de nos jours.
Une bonne ménagère, épouse et mère…
Il est intéressant de constater que ces
questions ne sont pas du tout nouvelles, mais qu’elles s’inscrivent dans une
histoire longue que l’on peut découvrir en feuilletant les cahiers scolaires de
cuisine du temps passé. En effet, aux XIXe et XXe siècles,
les jeunes femmes des écoles ménagères suivent des cours de cuisine, en vue de
trouver par la suite un engagement en qualité de cuisinière. Dans d’autres institutions,
notamment à l’École secondaire et supérieure des jeunes filles de Genève, les
élèves assistent à des cours d’économie domestique, d’éducation féminine ou
d’hygiène pour apprendre à être une bonne ménagère, épouse et mère. Les leçons
de cuisine s’adressent donc principalement aux jeunes femmes, avant de devenir
mixtes dans certaines sections du cycle d’orientation à la fin des années 1960,
puis au collège à partir des années 1980.
Cet apprentissage en classe se fait aussi en étudiant les manuels scolaires tels que Chez Nous. Manuel d’éducation ménagère dédié aux jeunes filles des écoles primaires et des classes ménagères, de F. M. Grand (1925) ou La ménagère moderne genevoise. Conseils pratiques pour fiancés et mariés, de G.-E. Magnat (1945). Dans ces ouvrages et dans les cahiers manuscrits, les recettes proposées s’élaborent avec des produits frais et variés. Les plats sont entièrement préparés et cuits à la maison ; l’usage de conserves, pourtant présentes chez les épiciers, n’est pas indiqué. La future ménagère doit tout préparer elle-même et savoir cuisiner avec économie. Elle achète des produits bon marché, et veille à ne pas gaspiller l’eau durant la préparation du repas et le gaz lors de la cuisson des aliments. La plupart des recettes des cahiers de cuisine mentionnent ainsi le prix de revient par personne ; la cuisine se fait ici science de l’équilibre et du calcul : il faut savoir élaborer avec cœur un repas, qui soit sain, nutritif, varié et qui ne coûte pas beaucoup !
Aimer faire la cuisine et ne rien gaspiller
Dans le manuel de cuisine Chez nous, on peut ainsi lire : « Sont avantageux : les produits du pays, fruits, légumes, pommes de terre, au temps de leur principale production ; les dérivés de toutes les céréales, pour confection de soupes, poudings, plats doux ; les œufs en été; le lait; les fromages à pâte dure du Jura, de Gruyère ou d’Emmenthal ; les denrées vendues au détail : macaronis, nouilles, etc. Servir de la viande tous les jours à midi est onéreux. La remplacer parfois par d’autres aliments albumineux. Utiliser tous les restes. Éviter le gaspillage dans la préparation des aliments : peler finement les pommes de terre, les carottes, etc. » (p. 93) On apprend ainsi à cuisiner des mets avantageux (beurre, gâteau, mayonnaise économiques) et à préparer des conserves pour les saisons froides. Les aliments doivent être gardés dans des conditions qui favorisent leur conservation. Ils s’achètent à des prix attractifs lorsque c’est leur saison. Les achats se font auprès de détaillants, bons conseillers, qui travaillent avec les agriculteurs locaux. « La ménagère habile sait faire bonne chair avec peu d’argent. D’abord elle apporte du discernement et de l’attention dans l’achat des viandes et des denrées de toute espèce, puis à la préparation des mets, elle aime à faire la cuisine, sait utiliser les restes, connaît bien des recettes et ne craint pas la peine pour faire tout avec économie et goût » (cahier d’hygiène domestique, 1915, CRIÉE, inv. 9771).
L’infrastructure de la cuisine ainsi que la modernisation
des appareils cuisiniers sont aussi des questions qui sont développées au fil
des pages : la pièce doit être suffisamment lumineuse, le plan de travail
adapté pour favoriser la meilleure position du corps, des dalles et des
catelles permettent le nettoyage rapide et les casseroles doivent être à portée
de main. C’est un espace féminin ; l’homme n’y accède que pour être nourri.
Enfin, l’emploi des restes demeure une notion courante dans les livres et cahiers de cette époque. Rien ne doit être gaspillé. Pour ces générations marquées par les restrictions et les deux guerres mondiales, la nourriture est sacrée et il est indispensable de ne pas la gâcher. L’anticipation des menus de la semaine est une clé anti-gaspi et rien ne se perd, à l’image du pain rassis qu’il est possible d’accommoder de différentes manières. Depuis des siècles, le pain constitue un aliment de base, nutritif, pauvre en graisse et bon marché. Il est fabriqué chez soi ou acheté à l’extérieur, mais on l’économise et on le mange jusqu’à la dernière miette. Il existe ainsi de nombreuses recettes à base de pain sec (chapelure, croûtons, pain perdu, etc.), comme cette recette de la soupe au pain tirée d’un cahier de l’École professionnelle et ménagère. Alors, bonne lecture et bon appétit !■
Note
1 Dossier de la Fédération des consommateurs sur le gaspillage alimentaire
Il y a deux For ever Mozart de Jean-Luc Godard. Le visible et le non-visible. Le visible, c’est le film que l’on a pu voir en salle et qui raconte l’histoire d’une troupe de théâtre qui veut jouer On ne badine pas avec l’amour de Marivaux à Sarajevo, en pleine guerre en ex-Yougoslavie. Sorti en 1996, ce film, bien entendu, fut un échec commercial et ne resta pas longtemps à l’écran.
Le non-visible, ou celui qui n’a jamais été tourné, est le scénario que Jean-Luc Godard m’avait envoyé en 1995: nous venions de travailler ensemble à la préparation de son film 2 X 50 ans du cinéma français, une commande du British Film Institute pour le centenaire de la naissance du cinéma. Le tournage devait avoir lieu du 13 février au 2 avril 1995. Le titre exact était For ever Mozart ou le film de l’intranquillité », faisant ainsi référence à l’œuvre de Pessoa.
Ce scénario, librement inspiré du livre J’ai grandi à Hollywood de Robert Parish, raconte – le terme raconter est toujours ambivalent dans un film de JLG car Godard a sa propre narration – l’échange entre un jeune homme qui veut devenir réalisateur (moi) et un réalisateur connu et reconnu (JLG). L’histoire de ce film est l’histoire de la fabrication d’un film de fiction à travers le regard de ces deux protagonistes. La naïveté du premier illuminera la création du second. L’Ancien et le Moderne en discussion ou plutôt Le Dinosaure et le bébé pour faire référence au dialogue filmé entre Fritz Lang et Jean-Luc Godard (1967).
Dans le synopsis on y lit : « On assiste à la naissance d’un film… à la naissance de la production d’un film… comme l’on pourrait assister à la venue d’une étincelle ». Nous voici en pleine pensée godardienne qui synthétise christianisme et Révolution!
Le film est découpé en neuf chapitres – neuf séquences, lesquelles décrivent toutes les étapes nécessaires à la réalisation d’un film, jusqu’à la sortie officielle en salle ou exploitation, pour reprendre, là aussi, une terminologie godardienne.
Ensuite, en note d’intention, Godard écrit qu’il ne souhaite pas refaire La nuit américaine de François Truffaut (1973) ni Le Mépris (JLG, 1963) mais décrire « les mouvements propres au cinématographe en action, et ce qu’il en reste après une centaine d’années d’existence ». Chez Godard, filmer la naissance d’un film ou sa création, c’est faire acte d’historien et de penseur sur l’acte cinématographique. Chez lui, l’action et la pensée sont toujours unies, telles une dialectique hégélienne.
Godard ne filme « pas des personnages… mais des figures avec leur légende ». Nous voici en plein dans son film Passion (1982) lorsqu’il demande aux acteurs de se comporter comme des couleurs dans un tableau de maître.
Indépendamment de faire souvent appel à des acteurs amateurs, JLG avait, pour ce projet de film, pensé à un casting prestigieux. Il avait prévu de tourner avec le maître du cinéma portugais Manuel de Oliveira et de réaliser une scène avec le pianiste Keith Jarrett.
Le scénario que j’avais reçu s’articulait entre les neuf séquences et par endroit Godard avait introduit des montages picturaux qu’il avait lui-même réalisés à la photocopieuse. Rien n’était figé et il n’y avait aucune précision dans la description d’une scène. Chez Godard, la part d’improvisation est réelle et donne une folle liberté aux comédiennes et aux comédiens mais aussi au réalisateur pour la plus grande peur des producteurs. Savoir dompter cette peur et continuer à faire des films avec un budget conséquent est du pur génie.
Le scénario de For ever Mozart que j’ai eu entre les mains en 1995 n’a pas été tourné tel quel. Le film qui sortira l’année suivante sera totalement différent. Godard n’aura conservé que le titre. ■
Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Paul-André Florey basé sur la lettre écrite à Vissoie, le 15 juin 1941, par Marie Gerhard (Ottenwälder) et adressée à son fils Fernando, habitant Valls, en Espagne. (Le titre et les intertitres sont de la rédaction).
Dans une première partie de la lettre, Marie Gerhard demande des nouvelles de son fils cadet Fernando resté en Espagne. C’est lui qui a repris le commerce de vins de son père Robert Gerhard, à Valls, et les temps sont assez difficiles pour les affaires. Puis elle donne des nouvelles de son autre fils, Carlos, venu s’établir avec sa famille à Vissoie en janvier 1941, d’où elle écrit cette lettre :
« … Tu me parles du temps anormal, nous avons eu ici (à Vissoie) la lune rousse, les saints de glace, la St Médard, St Barnabé avec le mauvais temps en plein. La semaine passée il a encore neigé dans la montagne jusqu’assez bas. Du reste nous avons des montagnes devant nous qui restent blanches toute l’année. La végétation est très en retard cette année dans notre contrée, autrement la nature y est splendide, les près d’un vert tendre ont l’air de tapis de velours. Les vaches, les chèvres y restent déjà jour et nuit, les montagnes en sont pleines, lorsqu’elles passent en troupeau avec leur sonnaille c’est toute une symphonie. Tout le monde, même les enfants, vont à présent avec un grand bidon (brante) de lait sur le dos, matin et soir, on déverse le tout à la laiterie où il entre une rivière de lait par jour et quel lait, deux doigts de crème épaisse, il faut même l’écrémer, il est trop gras. Alors je leur donne (à Carlos junior et Marie-Thérèse) lanatilla(crème aigre) ou crème fouettée.
Ces jours passés on a fait le partage à la coopérative (laiterie) alors l’une (femme du village) m’a apporté du fromage, une autre une motte de beurre, une dame m’a apporté 2 litres de crème, une autre du pain frais (pain de seigle). Ils (les gens de Vissoie) ont même peur de vous froisser ; des fleurs et des légumes j’en ai maintenant à souhait. J’ai ordre d’aller cueillir à n’importe quel jardin. Il y a un gros propriétaire qui a vécu des années à Buenos Aires et pour le plaisir de pouvoir venir causer un moment lecastillan, ce qui nous amuse autant qu’à lui, il nous comble de pommes-de-terre. Il m’a demandé un panier pour m’apporter des champignons et des morilles. Dimanche passé nous étions invités chez le propriétaire (Ulrich Florey et sa femme Marguerite), qui est au-dessus de notre appartement, pour une bonne choucroute accompagnée d’un petit vin blanc extra du Valais, nommé Fendant, il est renommé. Après le soir à un thé avec de la viande séchée. On ne peut trouver des gens plus hospitaliers, plus francs, plus honnêtes que ces gens de montagne. Nous avons aussi la visite de Mr. le curé (Abbé Joseph Francey) un vénérable de 66 ans, il y a 40 ans qu’il est à la paroisse. Il vient volontiers faire un brin de causette avec votre cousin (son fils Carlos senior). Le vicaire (Abbé Albert Buro), 26 ans, vient aussi des fois. Ici le clergé sont des gens illustres quoique d’un petit village.
A la Fête-Dieu, on boit, on chante
Maintenant il faut que je vous explique la fête Corpus (Fête-Dieu) de ce pays. Au son de « repiquement » général et carillon, coups de mortier, le régiment (détachement de soldats) était passé en revue sur la place de l’église ; les petites filles en blanc, les jeunes filles et les femmes avec des voiles blancs formaient la procession derrière la fanfare de l’endroit et celle-ci derrière le régiment avec les fifres et tambours et tous les drapeaux déployés, celui de la Confédération, le drapeau Suisse, celui du Valais, celui du régiment et celui de Vissoie (désignation un peu fantaisiste). La musique jouait pendant la messe, après la messe, la procession va jusqu’à la clairière de la forêt une espèce de « Heiternplatz » (place de la gaieté, des loisirs ?), toujours avec la fanfare et militaires où de grandes tables comme pour un banquet sont installées. Il y a profusion de pain, de fromage et de beurre, le fameux Fendant n’y manque pas. Plus d’un est déjà rentré dîner avec son plumet. A deux heures de l’après-midi la fête recommence, tout le village y est réuni autour des tables. On boit, on chante. Votre cousin (son fils Carlos senior) qui voulait faire un tour par là pour avoir une idée de la fête a été prié immédiatement à prendre place entre Mr. le curé et le maire, il lui a fallu boire et trinquer autrement ils se seraient froissés, finalement ils étaient tous un peu partis, moins Mr. le curé et votre cousin. Au jeune vicaire un moment donné un militaire lui a mis son casque. En voulez-vous des discours ? Chacun y allait avec ce sans gêne. Comme ils étaient tous illuminés et bien inspirés. A 6 heures du soir sonnait l’angélus, quand ordinairement les fidèles se rendent à l’église pour dire le chapelet, on l’a dit en plein air en chœur autour des verres pleins. Après la fanfare jouait des chansons patriotiques et tout le monde chantait à haute voix. A votre cousin on lui disait : je parie que vous n’êtes pas capable chez vous d’une pareille Fête-Dieu ! À 10 heures du soir on entendait de chez nous encore le bruit de la fête. Le lendemain matin votre cousin partait à la première heure avec sa valise que l’on pouvait à peine soulever, arrivé dans la rue de suite un militaire l’attrape, se la charge sur le dos et la lui porte jusqu’à la poste. Allez, c’est des gens comme on en fait plus. (…)
En postscriptum : (...) Je quitte ce village (Vissoie) à regret et doute fort que je trouve cette sympathie et tous ces avantages dans la grande ville (Zurich), mais bah, là-bas on en trouve d’autres… »
Qui étaient les Gerhard ?
Robert Gerhard de Brittnau AG, vint s’établir à la fin du XIXe siècle à Valls, en Catalogne, comme commerçant en vins. Il épousa Marie Ottenwälder, une Alsacienne, et eurent trois enfants : Roberto, Carlos et Fernando. Après avoir accompli des études commerciales à Neuchâtel, Carlos repris tout d’abord le commerce de son père, puis s’étant tourné vers la politique, son frère Fernando continua l’exploitation du commerce alors que Roberto devint musicien et célèbre compositeur de musique classique. Entre-temps Carlos fait des études de droit et épouse une jeune espagnole : Teresa Hortet. Ils eurent deux enfants : Carlos junior et Marie-Thérèse. En 1932, Carlos senior devint député socialiste de la province de Tarragone, du premier parlement autonome Catalan après la chute du dictateur Primo de Rivera. Il quitta Valls avec sa famille pour s’établir à Barcelone. En 1938, son épouse Teresa mourut d’un cancer à Montserrat et c’est sa belle-mère, Marie, qui s’occupa des enfants jusqu’à sa mort en 1947 à Zurich.
En 1939, après la guerre espagnole, la famille Gerhard (la grand-mère, le père et les deux enfants) dut quitter le pays pour se réfugier d’abord en France près de Paris et, en juin 1940, l’arrivée des Allemands les contraint à nouveau fuir vers le sud. Détenteurs d’un passeport suisse, ils s’établirent d’abord à Vissoie puis à Zurich. En 1952 ils s’expatrièrent pour le Mexique et s’installèrent définitivement à Mexico-City.
La famille Gerhard habitait à Vissoie au chalet « Les Muguets » appartenant à Ulrich et Marguerite Florey-Crettaz. Ils étaient nos voisins car ma famille résidait dans le chalet « Les Lilas Blancs » propriété de mes parents Edouard et Martine Florey-Perruchoud. Nous avions de très étroits contacts avec ces gens si sympathiques, attachants et cordiaux. Le dernier contact que mes parents ont eu avec eux, c’est en 1949, lors d’une visite chez eux à Agno (TI). Depuis lors nous n’avions plus eu de leurs nouvelles. Ma sœur Raymonde, par hasard, a retrouvé au Tessin leur trace au Mexique. Ayant l’adresse de Ruth, l’épouse de M. Carlos Gerhard senior (lui étant décédé), j’ai pris contact par son intermédiaire avec Carlos junior. C’était en 1987. Depuis lors nous nous sommes souvent rencontrés avec lui et son épouse Antonia, en Suisse, au Mexique et même en Espagne à Rosas où les Gerhard ont un appartement et leur fille aînée, Tessa, une magnifique villa près de la mer. Nous entretenons avec eux des contacts réguliers. Malheureusement Marie-Thérèse est morte avec deux de ses enfants dans un accident d’auto au Mexique en 1962 à l’âge de 30 ans. Je ne l’ai donc plus revue. Quant à Carlos, il est décédé le 7 octobre 2014, à l’âge de 86 ans.
Pour des raisons de sécurité, eu égard aux antécédents politiques de son fils Carlos, Marie Gerhard ne cite jamais son nom. Elle le désigne par « cousin ».
Cette lettre manuscrite m’a été transmise par Carlos (petit-fils de Mme Gerhard) le 10 septembre 2008. Il la tenait de son cousin Fernando junior de Valls. ■