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Les débâcles au glacier de Crête-Sèche
Par Paul L. Mercanton ( Section Diablerets ).
Peu de vallées alpines ont éprouvé, du fait de leurs glaciers, d' aussi sérieux et fréquents dommages que la vallée de Bagnes.
La catastrophe du 16 juin 1818 restera célèbre. Le glacier de Giétroz, en forte crue, avait déverse des monceaux de glace dans la gorge de Mauvoisin, barrant le cours de la Dranse, qui reflua sur 2,5km en amont en formant un lac dont le volume atteignit 30 millions de ma. Le fameux ingénieur Venetz réussit à en écouler le tiers, mais la digue céda et le reste se précipita d' un seul coup dans la vallée. On releva des cadavres jusque sur les rives du Léman. La chronique mentionne un désastre tout semblable survenu en 1595.
Ces deux accidents sont imputables aux avancements énormes des glaciers qui ont marqué la fin du XVIme siècle et le commencement du XIXm°.
Le recul persistant de ces trente dernières années vient à son tour de provoquer dans la même région une série de débâcles, dont l' étude offre, outre un intérêt pratique considérable, un réel intérêt scientifique. Nous sommes, en effet, en présence ici d' un cas nouveau pour la science glaciaire et cela suffira peut-être à légitimer l' hospitalité accordée par l' Annuaire à cette notice.
Le coupable, cette fois, n' est plus l' important Giétroz, mais bien un modeste glacier, celui de Crête-Sèche, long d' environ 2,5km, large de 0,6 km, qui joint le grand glacier d' Otemma, à l' endroit d' où celui-ci, contournant à angle droit la Pointe d' Otemma, s' en vient, en pente rapide, mourir au pied de la „ montagne " de Chanrion.
( Voir Carte Siegfried, feuilles 530 et 532bi8. ) En temps de forte crue, les deux glaciers, confondus en un seul, coulaient à pleins bords entre la Pointe d' Otemma et la Pointe d' Aïas. Les glaces de Crête-Sèche, sous la poussée des masses énormes de son grand compagnon de route ne formaient, sur la rive gauche, qu' un mince ruban, qu' une forte moraine médiane issue du point 2560™ délimitait sur sa droite.
La période de décrue actuelle changea la situation. L' apport des deux glaciers diminua d' année en année. Plus débile que son puissant voisin, le glacier de Crête-Sèche souffrit davantage de la crise. En peu de temps il recula jusqu' à son niveau actuel, semant son lit des matériaux qu' il transportait jadis.
Mais l' anémie, gagnait de même le glacier d' Otemma qui lui aussi s' affaissait lentement entre ses rives, rétrécissant son cours, abandonnant çà et là quelques lambeaux de glacier „ mort " ( planche I ). Protégée par son revêtement épais de blocs et de cailloux, la glace qui supportait la grande moraine médiane, mentionnée plus haut, devenue moraine latérale gauche de l' Otemma et frontale de Crête-Sèche, ne participait que lentement à la destruction générale. La moraine subsistait, barrière à peu près-immobile, de plus en plus élevée, fermant le vallon de Crête-Sèche de son arc puissant, appuyé aux deux rives.
Moins défendue, la glace s' abaissait alentour. Une dépression se creusa en arrière de la digue, s' accentuant d' année en année et quer chaque printemps, les eaux de fonte transformèrent en un lac.
Au début, ces eaux ont dû s' écouler tranquillement, à la longue^ l' excédent s' en déversant par-dessus le barrage, comme en paraît témoigner l' échancrure qui interrompt le profil régulier de la crête.
Nous verrons du reste que ce déversoir a fonctionné comme trop-plein lors des plus récentes débâcles.
Cependant, sous la pression croissante de masses d' eau de plus en plus considérables, un lent travail de désagrégation s' opérait à la base de la digue.
Le 28 juin 1894 les eaux se frayèrent un passage entre le roc et la glace. Plus d' un million de mètres cubes vinrent grossir la Dranse. Seize ponts furent emportés.
Le barrage s' élevait de 15 mètres au-dessus du glacier de Crête-Sèche, de 40 mètres au-dessus de celui d' Otemma.
Le 18 juin 1895 nouvelle débâcle sans gravité. Le 25 juin 1896 le lac se vida en deux fois, à quelques heures d' intervalle.
En 1897 il ne se reforma pas.
Enfin l' accident se reproduisit en 1898 dans des circonstances qui le rendirent particulièrement grave.
La débâcle de 1894 avait déjà attiré l' attention des autorités valaisannes.
Le Département des Travaux publics avait étudié un projet de tranchée à faire dans la digue et qui aurait empêché l' accumulation des eaux à un niveau dangereux. Ce projet fut abandonné. La répétition des mêmes accidents en 1895 et 1896 décida enfin les intéressés à tenter quelque chose.
En 1897 les gens de Bagnes cherchèrent à réaliser l' idée suivante: Si l'on pouvait empêcher l' orifice d' écoulement d' être obstrué par les neiges de l' hiver, le lac ne se formerait pas et tout danger serait écarté.
Idée juste, mais difficilement réalisable. Les moyens d' exécution dont on usa, y étaient impropres et allèrent à fin contraire du but qu' on se proposait.
Pendant une dizaine de jours on s' employa à précipiter les blocs les plus gros possible dans l' exutoire de façon à le combler jusqu' à la gueule. On pensait constituer de la sorte un crible qui laisserait filtrer l' eau petit à petit, en lui maintenant la voie constamment libre.
Ce qu' on eût pu prévoir, arriva; la fine neige des hauteurs s' insinua de toutes parts entre les blocs, obstruant les moindres interstices; les alternatives de gel et de dégel, les infiltrations transformèrent le tout en un véritable béton de glace et de roc et l' année suivante, le lac, bientôt reformé, au lieu de se vider comme à l' ordinaire dans la seconde quinzaine de juin, persista jusqu' au 17 juillet 1898, où le prétendu crible céda brusquement sous la pression de 35 mètres d' eau et fut balayé.
Accompagnés de MM. Jacottet, professeur à Lausanne, et Bornand photographe, nous avons pu être sur les lieux le 25 juillet. ( M. David, rédacteur à la Gazette de Lausanne, nous y avait précédés de quelques jours et nous a obligeamment communiqué ses notes. ) Voici en résumé ce qu' il nous a été donné d' observer.
De forme sensiblement elliptique, avec le grand axe de l' ellipse transversal au glacier, la nappe d' eau mesurait environ 500 mètres de long sur 200 mètres de large. Le plafond du lac, constitué entièrement par la glace vive, est découpé en trois bassins irréguliers et inégaux par trois moraines médianes qui viennent, crevassées, déchirées d' an parfois considérables, s' épanouir à proximité du barrage. Le bassin de gauche, de beaucoup le plus important, aboutit droit à l' exutoire; le plafond en est encombré de cailloux.
La moraine-barrage se dresse actuellement d' une cinquantaine de mètres au-dessus du glacier d' Otemma, vers lequel elle descend en pente assez douce; elle est en revanche fortement déclive du côté du lac qu' elle domine d' une quarantaine de mètres.
La galerie d' écoulement traverse le barrage de part en part à son angle N. au pied de la Pointe d' Aïas. Elle aboutit à l' extérieur à l' en précis où le glacier d' Otemma se sépare de celui de Crête-Sèche pour continuer seul sa course.
La bouche amont de cet exutoire s' ouvre dans une paroi de glace vive presque verticale haute de 40 mètres. Cette bouche a 14 mètres de haut sur 10 mètres de large. A quelques mètres de profondeur déjà, l' exutoire n' est plus qu' une galerie à section circulaire d' environ 4 mètres de diamètre. Au dire de C. Michaud, gardien de la Cabane de Chanrion, qui a pris part aux travaux de 1897, il y aurait en ce point une sorte de puits vertical. Nous n' avons pu y pénétrer.
La planche II représente cet orifice amont que M. David a très pittoresquement comparé à un pharynx. A remarquer les curieux sillons qui y convergent en s' imprimant fortement dans la glace.
Une photographie datée de 1894 nous montre l' orifice amont composé de deux ouvertures circulaires superposées dans la paroi. La disparition de la masse de glace intermédiaire a dû donner à l' orifice sa forme actuelle.
La planche II montre la crête du barrage coupée droit au-dessus de l' exutoire par une entaille oblique. Cette entaille a servi de trop-plein au lac pendant assez longtemps, si l'on en juge par sa profondeur.
L' orifice aval du canal d' écoulement se compose de deux bouches aplaties en gueule de four. La bouche N, la principale, de 7,70m de largeur maximale sur 2,45 m de hauteur, est celle d' un tunnel qui s' enfonce à peu près horizontalement sous la moraine, et où de l' eau trouble coulait à pleins bords, lors de notre visite.
L' autre bouche donne accès dans une sorte de caverne à sol rocheux, à voûte de glace très surbaissée, de 12 m de large sur 2,90m de hauteur maximale. La caverne était à sec, mais ses parois portaient les traces du passage d' un violent courant d' eau. Un petit boyau latéral y déversait un torrent d' air froid. Caverne et tunnel se raccordent en une galerie unique dont l' eau nous défendait l' approche.
D' où venait cette eau?
L' orifice amont n' en amenait pas trace, mais un ruisseau qui traverse le lagot de droite s' engouffre dans une profonde entaille du barrage, d' autres ruisselets serpentent au pied de celui-ci et disparaissent entre les blocs. Cependant ni cette entaille, ni un puits d' environ 5 mètres de diamètre qui s' ouvre au pied de la digue, ne paraissent avoir servi aux évacuations des 15 et 17 juillet.
Cette impuissance des eaux à profiter des dites ouvertures pour s' en faire un chemin nous incite à attribuer à la disposition du sol rocheux une grande part dans la formation du débouché actuel. Un abrupt, une dénivellation brusque du lit glaciaire pourraient avoir déterminé un tel point faible dans le barrage.
Dès leur sortie les eaux ont gagné la Dranse, environ 250 mètres plus bas, traçant dans les blocailles et le glacier „ mort " les sillons visibles sur la planche I.
L' évacuation s' est opérée en deux fois. Le 15 juillet, MM. Blanc, avocat à Avenches et Lecoultre, étudiant, sous la conduite du guide Maurice Bruchez, traversant vers 8 heures du matin le glacier mort d' Otemma, y rencontrèrent un torrent d' eau dans lequel ils furent parfois jusqu' aux genoux. Levant les yeux, ils virent que cette eau s' échappait en jet puissant de la moraine de Crête-Sèche.
Peu après leur passage elle avait cessé de couler. Une heure auparavant ils avaient trouvé la Dranse d' une grosseur insolite. L' écoulement doit avoir duré ce jour-là un peu plus d' une heure, mais la quantité d' eau évacuée n' a pas dû être très considérable.
Le lac se vida entièrement le dimanche 17 juillet dès 31kh du matin. La Dranse, subitement grossie, reflua pendant une vingtaine de minutes derrière le défilé des Vingt-huit, laissa intact le pont de Carre, ( ou Quart ) entama fortement le cône du Giétroz, emporta tous ses ponts en bois, battit en brèche ses digues et causa de sérieux dommages sur tout son parcours.
Le tableau suivant donne les heures de passage du flot.
Passage de la tête du flot.
45 m Pont de Carre ( Vingt-huit ) Maurice Trolliet, guide 4h 30m Mauvoisin 5 "
Lourtier 5h 10 m Pont de Champsec 5h 45 m Châbles 5h 50m Pont de la Goille ( i "
Sembrancher 7 ' ' Martigny ( Pont de la Bâtiaz ) Fin de la crue.
7* 15 m Châbies 7b 30m Pont de la Goille 9* Pont de la Bâtiaz MM. David et de Eivaz en basant leurs calculs sur la hauteur de la crue en divers points, évaluent à 800,000 m3 le volume d' eau jeté dans la Dranse le 17 juillet.
Ce chiffre ne nous paraît pas s' écarter beaucoup de la réalité. En tenant compte de la quantité écoulée le 15 juillet on peut sans risque d' erreur grave attribuer au lac une contenance moyenne de 1,000,000 m3.
Comme nous l' avons donné à entendre plus haut, la débâcle a eu en 1898 des conséquences particulièrement désastreuses. Elle s' est produite à l' entrée de la saison des étrangers qui, de ce fait, a été manquée. En outre, en affaiblissant les défenses des rives, elle a préparé les voies à la crue énorme que trois jours de grande chaleur suivis de pluies persistantes ont amenée malheureusement sitôt après.
Il n' est pas dans nos intentions de peindre la désolation qui a régné dans cette belle vallée de Bagnes. Un fait suffira à en donner quelque idée.
La Dranse, abandonnant un peu en amont de Lourtier, le lit qu' elle occupe depuis 1818 s' en est creusé un nouveau au travers de terrains cultivés et l' a approfondi en quelques jours au point de laisser le village de Lourtier, dont on dut évacuer et démolir une partie, juché au haut d' une falaise de douze mètres. Chose remarquable, le nouveau lit s' est creusé à l' endroit précis où s' élevait Lourtier avant 1818. Le flot a mis à découvert les fondations d' un chalet du temps.
Comment prévenir le retour d' accidents semblables à ceux que nous venons d' étudier?
L' Etat du Valais et les communes intéressées se sont mis courageusement à l' œuvre. Le projet de tranchée abandonné en 1894 a été repris comme il le méritait et quand paraîtront ces lignes les débâcles de Crête-Sèche n' auront plus qu' un intérêt historique.
Les Bagnards pourront dormir tranquille à cette condition toutefois qu' ils soient bien convaincus d' une chose: c' est que toutes les mesures qu' ils pourront prendre, tous les travaux qu' ils pourront exécuter, à l' égard de leurs glaciers, ne leur offriront jamais qu' une trompeuse sécurité, s' ils ne les étaient d' une surveillance incessante. Les faits sont là pour démontrer que vis-à-vis d' aussi dangereux et remuants voisins tout relâchement peut devenir funeste.