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Critique
"Les canaux écossais enferment dans un décor de brume cette histoire sombre qui peint les caractères par l'image plus que par les mots. C'est un beau film. C'est aussi une impasse.
La région de Glasgow ne prête guère à la joie de vivre. Dans les années cinquante encore moins, alors que les péniches alternaient les transports de charbon et de ferraille. C'est le décor de YOUNG ADAM, deuxième long métrage de David Mackenzie qui en a écrit le scénario à partir d'un roman d'Alexander Trocchi. L'écrivain écossais n'est pas un conteur de bluettes. ""Il se voyait l'initiateur d'un nouveau mouvement mondial subversif qui permettrait de se défaite de l'ancienne sensibilité et d'en établir une nouvelle plus proche du cœur"", disait de lui le chanteur Léonard Cohen, son ami. Une autre amitié, celle avec William Burroughs, révèle une passion noire, celle de l'héroïne. ""Si je pouvais retrouver l'état d'esprit dans lequel me plonge la drogue, sans en prendre, je n'en prendrais jamais. Mais en tant que chercheur d'émotions humaines, j'ai le devoir impérieux d'expérimenter des états d'esprit étranges et inconnus.""
Une sensibilité plus proche du cœur et l'exploration des sentiments humains, voilà deux directions qui apparaissent fortement dans le scénario de David Mackenzie. ""J'ai vu dans le roman de Trocchi une chance d'explorer une zone à la morale incertaine avec des personnages aussi imparfaits qu'attachants."" L'histoire se déroule donc sur les canaux écossais. Joe (Ewan McGregor) est employé sur la péniche de Les (Peter Mullan). Un après-midi, les deux hommes découvrent un cadavre de jeune femme qui flotte sur l'eau. Ils le ramènent à terre et appellent la police. Accident, suicide, meurtre? La rumeur va immédiatement au plus croustillant. Pendant ce temps, Joe et l'épouse de Les, Ella (Tilda Swinton) se sentent de plus en plus attirés l'un par l'autre.
""Pour moi, l'histoire parle d'innocence et d'hypocrisie, explique le réalisateur. Elle pointe du doigt une société qu'elle décrit comme amère et avide de ragots, réprimée, nourrie d'une fausse moralité par les journaux et prompte à associer sexe et crime."" La sensibilité nouvelle préconisée par l'écrivain est traduite par David Mackenzie comme une observation objective des principaux caractères, sans jugement. Joe est un solitaire, intelligent, trop intelligent pour travailler sur une péniche. Ella apparaît comme femme au foyer, soumise, sans autre avenir que celui de son petit garçon. La passion qui s'éveille entre eux deux éveille aussi ce qu'ils sont réellement: le passé de Joe, le vrai tempérament d'Ella.
Les deux s'affirment au fil du scénario. Le réalisateur y glisse ses flashes-back de manière qu'on les reçoive comme inscrits dans le présent. C'est que pour Joe, hier est là chaque jour d'aujourd'hui. C'est sa plaie. Sa solitude, sa mélancolie, ses souvenirs ne trouvent pas d'autre remède que la poursuite éperdue de la sexualité. L'enfermement est total, dans le paysage gris, dans le cagibi de la péniche où vit la famille, dans les appartements en ville, dans l'esprit de chacun. L'unique soleil est celui qui brille sur la plage, le jour où Joe rencontre Cathie (Emily Mortimer). Mais l'espoir de cette lumière-là est très bref. Le jeune homme ne va jamais jusqu'au bout de ce qu'il déclenche. Sa faiblesse est inacceptable, mais compréhensible, c'est le nœud de la misère humaine. En fin de compte, le film n'apporte pas de solution, les personnages semblent prédestinés. Est-ce cela qui les rend attachant? Le récit aboutit sur une impasse. Mais le film est beau."
Geneviève Praplan