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«Quand j’aurai du pognon, j’habiterai là!» affirma Serge Gainsbourg à l’aube de la quarantaine. Deux fois divorcé, père de deux enfants, il vivait encore dans son atelier-logement de la Cité internationale des arts. «Là où?» lui demanda Bertrand Blier, venu lui commander la musique du film «Si j’étais un espion». «Rue de Verneuil!» répondit-il. Et il tint parole. A la fin décembre 1967, il s’installa au numéro 5 bis, dans un hôtel particulier déniché par Joseph Ginsburg, son père. L’artiste souhaitait y abriter ses amours avec Brigitte Bardot. Leur relation fut torride mais brève. Elle le quitta, partit tourner un western à Almería, en Espagne, puis retrouva son mari, le milliardaire Gunter Sachs. BB dira que Serge lui avait promis «de faire, pour [elle], un palais des «Mille et une nuits»».
Le coeur en lambeaux, il en fit son refuge; une oeuvre d’art et un autoportrait. Ce lieu unique, sur deux étages, s’ouvre au public, à Paris, ce mercredi 20 septembre à l’initiative de sa fille Charlotte, célébrant les 95 ans de la naissance de son père, né Lucien Ginsburg, le 2 avril 1928. Serge Gainsbourg avait en tête une dominante noire afin de tapisser l’intérieur de ce lieu biscornu, construit sur d’anciennes écuries. Ce choix résulte d’un choc esthétique ressenti à 19 ans. Jeune étudiant en peinture, il avait réussi à se procurer, grâce à sa compagne, Lise Levitzky, secrétaire du poète surréaliste Georges Hugnet, les clés d’un appartement extravagant habité par Salvador Dalí. Les murs tendus d’astrakan noir et le grand lit carré le marquèrent à vie. Il y vécut clandestinement trois jours et rapporta que des Miró et des Picasso jonchaient le sol. «Le luxe, c’est aussi la poésie de la désuétude», dira-t-il.
Trente-deux ans après la disparition de l’homme à la tête de chou, son lieu de vie et de création, où il mourut seul, le 2 mars 1991, s’apprête à accueillir ses tout premiers visiteurs.
Une chorégraphie millimétrée
A cette adresse, le public ne connaît que le mur extérieur recouvert de messages, d’hommages au pochoir et de graffitis. Dedans, sous une lumière tamisée d’origine, le voyage dure trente minutes. Chacun, muni d’un casque, est guidé par le commentaire de Charlotte. Il permet d’appréhender «l’homme incandescent au désespoir fragile», selon l’expression de Catherine Deneuve. En face, un musée riche de 450 pièces originales ouvre à la même date au 14, rue de Verneuil, auquel on peut, à loisir, ajouter une halte au Gainsbarre, café-restaurant le jour et piano-bar la nuit. L’ensemble forme la Maison Gainsbourg, dédiée à la transmission de l’oeuvre et de l’histoire de cette figure majeure de la pop.
Le domicile de Gainsbourg, dans le VIIe arrondissement, est un cabinet de curiosités, à l’instar de celui de Jean des Esseintes, héros d’A rebours, le roman de Huysmans. Si le piano à queue couleur corbeau a déménagé, il reste une chaîne stéréo assortie d’origine. Le sol est recouvert d’un carrelage vénitien blanc à cabochons noirs. SG, avec l’aide de la décoratrice et antiquaire Andrée Higgins, a tout aménagé à son goût. En voyant le résultat, son père s’indigna: «Serge est complètement fou! Dites-lui de changer de couleur.» Il céda sur les rideaux, rien d’autre. Nul n’avait le droit de modifier la chorégraphie maniaque et millimétrée de ce fantasme esthétique constitué au fil des ans. «Voilà, c’est chez moi. Je ne sais pas ce que c’est: un sitting room, une salle de musique, un bordel, un musée», dira-t-il. «Une prison », lui rétorqua Jane Birkin en 1970.
«Serge y était comme une araignée au milieu de sa toile», affirma Lise Levitzky. Charlotte y vécut enfant, non sans une certaine appréhension. Elle nous le confia en février 2022: «Petites, avec ma soeur Kate, nous étions terrifiées. Une sorte de squelette (un écorché du XIXe siècle, articulé, avec veines et viscères et dont les yeux s’allumaient le soir, ndlr) nous faisait très peur. La nuit, on n’osait même pas monter aux toilettes à l’étage.»
L’impressionnant espace a été magnifié dans un livre du photographe Tony Frank, auteur, notamment, de la pochette d’Histoire de Melody Nelson. On y découvre une lettre de Chopin datant de 1845, un Paul Klee de 1913 intitulé Mauvaises nouvelles des étoiles et le manuscrit de La marseillaise acquis aux enchères en 1981. «J’avais peur qu’en ouvrant au public les gens volent des objets», nous confie l’homme d’images.
Bardot contre la cheminée
Gainsbourg semble avoir quitté les lieux à l’instant. «Le canapé a gardé la marque de ses fesses. Il y a toujours les mégots dans le cendar, ses paquets de Gitanes sans filtre et son Zippo sont là près du téléphone d’où il passait ses coups de fil. Il écrivait et dictait ses textes à l’étage, qu’une secrétaire tapait à la machine. C’est fou que quelqu’un d’aussi connu ait vécu sans protection. A l’époque, on a juste rajouté des barreaux aux fenêtres.»
Alors que le noir efface la perspective, le visiteur a le sentiment de flotter, ne sachant où poser son regard au milieu des trésors. Ici, des instruments chirurgicaux, là, des poupées étranges. On découvre une marionnette à l’effigie de Gainsbourg posée sur un fauteuil de théâtre, une chaise de dentiste, un luxueux prie-Dieu, une tarentule sous verre, des insignes de police, une collection de menottes, des cartouches de fusil et des balles de pistolet, des cannes du XIXe, des mulots en bronze d’un artiste japonais, un bar arrondi, forcément noir, de style Art déco et son service à liqueur en verre, en forme de citrouille. Ici, intimité rime avec étrangeté.
Dans le grand salon, un portrait géant de la déesse Bardot, signé Sam Lévin, est posé sur le sol, appuyé contre la cheminée. On aperçoit des photos de Marilyn Monroe, dont la dernière, glaçante, dévoile un pied sortant du tiroir à la morgue, une étiquette à son nom accrochée à son orteil gauche. Il y a un buste de Jane Birkin et des unes de quotidiens, dont celle de Libé, proclamant: «Mitterrand: «je t’aime», Marchais: «moi non plus», juste à côté d’un piano électrique Rhodes Seventy Three.
Après tant d’années, d’obstacles financiers, Charlotte a réussi à mener à bien son projet. Il y a dans sa démarche cette relation étroite avec son père dont, selon ses mots, elle peine toujours à faire le deuil. «La rue de Verneuil, c’est très dur pour moi. Il faut que je m’en sépare et que des gens puissent y accéder. J’ai eu envie d’arrêter de garder ça pour moi, mais je ne le fais pas avec facilité. C’est un lieu vraiment magique. Au-delà de mon expérience personnelle, c’est très particulier. C’est un endroit très chargé.»
«On n’imagine pas tant de finesse chez ce provocateur»
Entrer chez une (pop) star, ce que fut Serge Gainsbourg avant de se consumer dans la peau de Gainsbarre, son double autodestructeur, n’est pas anodin. «C’est une surprise de voir où il vivait, renchérit Charlotte. Quand on a en tête l’image du provocateur, on n’imagine peut-être pas cette part d’esthétisme et de grande finesse. On l’entendait déjà à travers ses textes et sa musique. Fait surprenant: c’est une toute petite maison. Il y a un côté très modeste par rapport à ce qu’il est devenu aux yeux des gens.»
Les plus hardis sonnaient à toute heure du jour et de la nuit. «C’est lui qui ouvrait», rappela Jane Birkin dans le documentaire Jane par Charlotte (2021). Trente ans qu’elle n’était pas revenue, ni montée à l’étage, dans la chambre à coucher, qui, elle aussi, s’ouvre enfin au regard des curieux. Le lit parental, carré à la Dalí, accueille un bouquet de fleurs. On découvre un banc en forme de sirène, une paire de Repetto blanches. Au mur, une toile persane imprimée. La salle de bains contiguë abrite de précieux flacons. «Mon père portait Pour Homme de Van Cleef & Arpels.»
Un violon jeté à la poubelle...
Ce saint des saints était-il propice à l’initiation musicale? «Ma mère m’avait offert un violon que mon père a jeté à la poubelle, nous révèle Charlotte. Il ne voulait pas souffrir du bruit atroce que fait l’instrument quand on en joue mal les premières années. Son geste m’a beaucoup choquée. Cet objet était si beau, j’ai encore son odeur en tête. Après, il n’a pas voulu que je me mette au piano. Quand j’étais petite, il m’a dit qu’il ne souhaitait pas que je souffre comme lui avait souffert de la sévérité de son propre père qui le lui avait enseigné.»
A la séparation de Serge et Jane, en 1980, les choses ont changé. «J’avais 9 ans, j’ai pris l’initiative de demander à ma mère de prendre des cours de piano. Quand je revenais rue de Verneuil, je jouais à mon père ce que j'avais appris. Il était très fier. D’un seul coup, c’est devenu quelque chose dont il était à l’origine, alors que ça n’était pas du tout le cas.»
Gainsbourg va initier sa fille au classique. «On évoque toujours Chopin, dont il s’est inspiré (notamment pour la mélodie de «Jane B.», ndlr), mais il écoutait beaucoup Bach et surtout Bartók. Il m’a fait acheter Dylan. Il mettait Elvis sans arrêt. Michael Jackson le fascinait. On a vécu avec notre époque, les années 1980. Musicalement, il était très jeune. Il n’écoutait pas la musique française, mais les tubes américains. Il était vraiment très connecté.»
Au décès de Serge Gainsbourg, chacun a exprimé sa peine et son attachement. «C’est comme si on prenait conscience qu’on perdait un génie. Le public était terriblement attaché à lui, commente Charlotte. Dans la rue, on m’accostait sans arrêt. Les gens me disaient à quel point ils étaient tristes. A chaque fois, j’avais envie de répondre: «Mais vous ne vous rendez pas compte de ce que vous êtes en train de me dire? Vous êtes tristes, mais c’est mon père. Ce n’est pas mesurable avec votre peine à vous.» Les gens étaient tellement adorables que je ne pouvais pas le leur reprocher.»
«Rue de Verneuil, je l’avais pour moi seule»
Elle vivra cette absence en solitaire. «Je m’enfermais rue de Verneuil dès que je pouvais, parce que c’était l’unique endroit où je l’avais pour moi toute seule. Heureusement, un mois après sa disparition, j’ai vécu une histoire d’amour avec Yvan (Attal, son mari, ndlr). La vie reprenait...» Ouvrir les portes de ce lieu est une étape majeure dans sa vie. «J’espère que ça restera une expérience intime pour tous», conclut-elle.
Une fois à l’intérieur, on se souviendra de la remarque ironique du maître des lieux: «Je ne sais pas ce qu’il y a de plus précieux ici, si ce sont les objets ou moi. Qui est hors de prix? Je crois que c’est moi!»