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Le personnage de Don Juan, partant de l’opéra de Mozart Don Giovanni, donne lieu à toutes les interprétations possibles, et même parfois impossibles, les metteurs en scène s’appropriant souvent l’œuvre pour lui faire dire ce qu’ils ont envie de prouver. Mais a-t-il jamais existé ce héros mythique qui aurait vécu en Espagne au 14e siècle et dont Tirso de Molina, un moine espagnol, fera le sujet d’une pièce publiée en 1630, laquelle inspirera Molière, puis Mozart et son librettiste Da Ponte, et tant d’autres encore?
Un pervers ou un libertin?
L’ambiguïté du personnage est fascinante; en effet, dans l’opéra de Mozart surtout, Don Giovanni n’apparaît pas seulement comme un pervers égoïste et cynique, aux 1003 conquêtes féminines faciles (le fameux air du catalogue chanté par son serviteur Leporello), mais un homme aux allures de grand seigneur qui va chanter un Viva la libertà repris en chœur par tous… et par Mozart. «La musique de Mozart entraîne toutes les voix… dans une triomphale, une éclatante apothéose; elle confère à cette acclamation de la liberté une densité nouvelle et par là un sens plus intime» (J.et B. Massin).
Don Giovanni serait-il le champion d’une liberté sans foi ni loi que lui permet certes son rang social mais qui appelle à réflexion? Et son non au repentir est-il un oui à une révolte émancipatrice contre les conventions dogmatiques, le conformisme hypocrite de son époque? Son non est-il un oui à cette liberté individuelle revendiquée par le mouvement Sturm und Drang en pleine période des Lumières? Don Giovanni date de 1787, comme le Faust de Goethe du reste! Donc deux ans avant la Révolution française. Baudelaire écrira: «La Révolution a été faite par des voluptueux».
Camus, lui, définit Don Juan com-me le héros de l’absurde, l’absurde d’une vie sous le signe de la mort dès le début, comme la musique du Don Giovanni de Mozart dès l’Ouverture: «Comme la mort est le vrai but de notre vie», écrit Mozart dans une lettre en 1787 précisément. Don Juan ne croit pas au sens profond des choses et se refuse d’obéir à des lois et des valeurs établies qu’on prétend éternels; il vit intensément l’instant présent sans regard sur le passé ni espérance pour l’avenir, en pervers narcissique diront les uns, en contestataire lucide, diront les autres. Au 21e siècle l’amour libre, les rencontres multiples et éphémères, le «don juanisme» ne conduisent plus aux flammes de l’enfer, pourtant le Don Giovanni de Mozart interpelle encore.
Un drame joyeux
Don Giovanni est intitulé dramma giocoso en deux actes, un genre en quelque sorte à mi-chemin entre l’opera seria et l’opera buffa; à vrai dire dans le catalogue personnel de Mozart il est désigné opera buffa. En fait, il mêle le tragique et le burlesque, la drôlerie et l’émotion, la tendresse et la dérision, le tout se terminant par une joyeuse conclusion – la morale bienséante de l’histoire. Cette dernière scène, qui détonne avec le dramatisme de la mort de Don Juan, Mozart la supprimera lors des représentations à Vienne en 1788. On finit comme on a vécu, y chantent les personnages de l’opéra.
Mais l’ordre est-il dès lors vraiment rétabli? Certes on en revient aux conventions du siècle: Anna et Ottavio se marieront…dans une année, Elvira, bouleversée, entrera au couvent, Zerlina et Masetto s’en retournent souper en compagnie et Leporello va à l’auberge trouver un nouveau patron. Pourtant ils ont tous été marqués par ce Don Juan qui ne manque pas de grandeur face au Commandeur venu exécuter la justice divine. Il les a en quelque sorte révélés à eux-mêmes. Dans la musique, tout à la fois d’une beauté, d’une énergie et d’une violence qui bouleversent, ne peut-on pas entendre aussi une certaine sympathie et la nostalgie d’une liberté dont rêvait peut-être Mozart?
Une distribution de haut vol
Eric Vigié explique: «De fait, ma mise en scène veut s’inspirer du texte de Tirso de Molina et de son origine espagnole. Une comédie qui met en relief une caste dirigeante aux mœurs fortement corrompues, où l’ombre de la mort se projette sans cesse sur les personnages de la farce, comme l’écrit Roland Manuel.» Les costumes, dessinés par Eric Vigié, sont confectionnés dans les ateliers de l’Opéra de Lausanne. Dans la fosse, l’Orchestre de Chambre de Lausanne sera dirigé par Michael Güttler et on nous promet une distribution de haut vol dont le baryton-basse Kostas Smoriginas dans le rôle de Don Giovanni. A voir les dimanches 4 juin à 17h et 11 juin à 15h, les mercredis 7 et 14 juin à 19h, le vendredi 9 juin à 20h.
Opéra de Lausanne, billetterie: 021 315 40 20