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Jules Michelet (1798-1874) assimilait la Nation à Dieu: il y voyait des forces de création fondamentales – surtout lorsqu'il s'agissait de Paris, de son peuple. Il pensait à la Révolution, pour lui manifestation des ultimes forces de création cosmiques!
Rudolf Steiner (1861-1925) ne l'aimait guère, et, lorsqu'il a créé la biodynamie, il songeait d'emblée que l'économie devait échapper au contrôle de l'État – et ne dépendre que de l'individu créateur, reflet en lui-même de la divinité, doté de la libre capacité d'accueillir le Saint-Esprit. Cela n'était pas réservé à la Nation! Comme Joseph de Maistre (1753-1821), il ne croyait pas tellement en celle-ci, en laquelle les dirigeants pouvaient bien mettre ce qu'ils voulaient.
Or, ces dirigeants peuvent, par le calcul rationnel, contrôler la production agricole dans sa quantité – ou du moins, leur but est justement ce contrôle quantitatif, c'est à dire sortir la production nationale des aléas du climat, arracher la production au cycle des saisons, à ce qui vient du ciel – à ce qu'ils ne contrôlent pas. Ils ne veulent pas dépendre de ce qu'on pourrait appeler le hasard des nuages et du soleil qui brille, et qui est aussi la Providence. Ils veulent être la Providence. Ils veulent que l'État soit considéré plus ou moins comme un Dieu.
Si jamais quelqu'un peut agir dans l'agriculture à partir de ces forces naturelles venues du ciel, cela les inquiète, non pas seulement comme une illusion répandue dans le peuple, mais aussi comme une forme de concurrence. Le projet national n'est pas de pactiser avec les forces célestes; de s'arranger avec elles. Non: cela serait – est – vu comme une complicité avec l'Église catholique! Le projet national est de saisir les forces de création et de production, de les arracher à la Nature, et de rendre l'État seul maître du Temps.
La biodynamie est donc perçue comme un retour dangereux en arrière, puisqu'elle rétablit la qualité dans son lien avec les forces célestes; et si la qualité ne peut être maîtrisée totalement, au moins qu'aucun arrangement avec ces forces ne soit possible, qu'on la laisse dans l'obscur, et qu'on laisse à la Nation seule le soin de régler ce qui peut être réglé, à partir des seules forces physiques!
Il y a là un souvenir (en France au moins) de l'impulsion napoléonienne, émanée des profondeurs terrestres et, sur le modèle prométhéen, donnant à la Nation le pouvoir démiurgique de créer les conditions d'un avenir éternel et sublime. Il y a quelques années, Jacques Attali a annoncé que l'énergie nucléaire pourrait rallumer le soleil, quand il en viendrait à s'éteindre; le projet national doit donc l'intégrer. Mais la biodynamie peut bien avoir des fondements; il ne faut pas qu'elle interfère dans ce projet, le seul juste, le seul bon, le seul vrai – puisqu'elle replace l'humanité dans les mains des anges, des dieux, et que le projet national implique que Dieu soit cristallisé dans l'État, y soit capté, y soit assujetti!
Mais une telle vision manque au fond de pragmatisme. Elle est nourrie d'illusions postromantiques et napoléonistes. La vie n'est pas ainsi. Les forces qui meuvent les choses n'ont pas un socle aussi aisément contrôlable. Les hommes, aussi initiés soient-ils, ne sont pas des dieux – juste des enfants, au regard de l'univers. L'avenir devra encore rendre hommage aux forces cosmiques – à ce qui se meut au-delà des nations, et au fond les soumet. Il devra encore s'arranger avec elles, et les traiter avec respect. La biodynamie est réellement une agriculture d'avenir, même si elle n'est pas soumise à la Nation, parce qu'elle est soumise à ce qui dirige réellement l'univers, et à laquelle la nation réelle est elle aussi soumise.
Lorsqu'il parlait du Christ évoluteur, j'en suis sûr, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) prédisait la biodynamie!