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Ma thèse de doctorat m'a amené à m'intéresser à un personnage curieux, Savoyard appelé Albert Blanc (1835-1904) dont la correspondance avec l'éditeur François Buloz, Savoyard installé à Paris, a été publiée par Christian Sorrel. Il était franc-maçon et soutenait ardemment l'Italie unifiée et libérale préparée conjointement par Cavour, Victor-Emmanuel II et Garibaldi, de telle sorte que, tout à sa haine de la France conservatrice et catholique de Napoléon III, il a défendu le maintien, en 1860, de la Savoie dans le royaume de Sardaigne. Mais, acquise à l'Église, à son grand dam, la Savoie choisira, naïvement, la France impériale.
Blanc était naïf aussi, car il était persuadé que la puissance de l'Église était définitivement caduque, qu'elle n'exerçait plus aucun rayonnement. Il prenait, en partie, ses désirs pour des réalités, exagérant une tendance indéniable. Il proclame ainsi que la lumière viendra du sud, pris dans l'effervescence du temps!
Quant à la Savoie, il a beau nier que la question linguistique soit importante, croyant qu'elle pourra parler français même dans le royaume d'Italie, ses compatriotes n'en sont pas convaincus. On avait beau leur ordonner de lire les auteurs italiens, ils gardaient un accès plus direct à la littérature française. Comme Xavier de Maistre le disait, n'étant pas assez italien pour lire Dante, il se contentait du Tasse et de l'Arioste. Et il connaissait très bien Racine et Corneille.
Mais ce qui m'a frappé, chez cet Albert Blanc qui après 1860 s'est installé à Turin, c'est une remarque étrange, selon laquelle l'État détaché de l'Église ne laissera pas réellement de place à celle-ci: ces braves catholiques se font une grande illusion quand ils comptent que l'État, se bornant au temporel, laissera à l'Église le spirituel tout entier, c'est à dire le plein pouvoir sur les âmes […]; je n'admets pas la division en spirituel et temporel; ce qui revient à dire que le pouvoir, quelque libéral qu'en soit l'exercice, repose toujours sur un principe aussi bien que sur une force […]. À Rome, le Roi, le Parlement auront donc en réalité une sorte de souveraineté spirituelle positivement contraire à celle du Pape; ils représenteront la liberté en face de l'autorité repliée sur elle-même au Vatican; ils seront la liberté de conscience, le libre examen, le rationalisme; ces dogmes, contraires à ceux du catholicisme, il est impossible que l'État, que la nation laïque ne les fasse pas prévaloir autant que possible dans ses universités, dans ses écoles, ses propagandes de toute sorte […].
C'est franc, c'est honnête, c'est explicite: la laïcité ne laisse pas neutre l'État, mais l'amène à imposer de nouveaux dogmes, supérieurs aux anciens - et contraires aussi à eux. Certes, on peut dire que si le dogme est la liberté complète, l'État ne l'impose pas tant qu'il ne la garantit. Il rappelle simplement aux citoyens le principe juridique pour éviter de se donner trop de travail de police: c'est préventif.
Cependant, il y a un mot qui me laisse perplexe, c'est rationalisme. D'un côté, on peut dire que la raison étant donnée à chacun, elle garantit la liberté. Donc le rationalisme est nécessaire. Mais en réalité, la pensée ne se tient pas toute seule: elle s'appuie sur le sentiment du vrai. Or, chacun a son sentiment différent du vrai. Donc, imposer le rationalisme, c'est nier la liberté de chacun d'avoir son propre sentiment. Cela revient, en effet, à imposer les pensées qu'on trouve rationnelles, ou raisonnables. Cela amène à nier la liberté de croire à la Trinité, puisqu'elle ne s'explique pas par la raison, selon l'Église même!
La liberté de l'intuition est la seule valable et c'est pourquoi sans doute aucun dogme n'a à être imposé, dans un État libre. Mais nous ne sommes encore qu'à l'aube de la liberté politique. Nous en sommes encore à croire que la liberté ne s'obtient que par la contrainte d'autrui.