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Voir le monde à travers des lunettes roses...
Dans son histoire, le rose a été adopté comme couleur politique, en particulier pour les femmes, bien que, d’un point de vue purement formel, le rose ne soit pas une couleur en soi : il s’agit d’une « simple » teinte de rouge. En premier lieu, le ruban rose est devenu le symbole de la lutte contre le cancer du sein à travers le monde. Bien des années plus tard, en 2017, il est réapparu lors de la Marche des femmes à Washington, dans une de ses utilisations les plus marquantes sur le plan historique : les manifestantes portaient des bonnets roses tricotés à la main, représentant des sexes féminins, en signe de rupture. Il s’agissait là de donner une forme percutante aux envies de changement et de donner une visibilité à leur activisme, avec un message à faire passer : les droits des femmes font partie – ou doivent faire partie – des droits humains. Si nous opérons un saut en arrière pour nous rappeler ce jour terrible de novembre 1963, au moment où le président Kennedy est assassiné, on constate que la Première Dame Jackie Kennedy porte alors son célèbre costume rose, provenant de Chez Ninon, boutique de vêtements new-yorkaise. Il s’agit en réalité d’une réplique d’un costume Chanel, assorti chapeau de casemate (jusque-là, les premières dames étaient uniquement autorisées à porter des créations de designers américains). En portant cette tenue, Jackie se positionne donc en tant que Première Dame rebelle – un statut qu’elle confirme et réaffirme en refusant de changer de robe jusqte après l’assassinat du président des États-Unis. Sur le vol retour vers Washington DC, elle insiste pour garder sa tenue tâchée de sang : pour elle, c’est une manière de montrer au monde entier l’atrocité de l’événement qui vient de coûter la vie à son mari. Depuis le début des années 2000, les exemples d’utilisation du rose dans un contexte politique se sont succédés : il est apparu lors de la Révolution des roses de 2003, en Géorgie, avant d’être la grande couleur de la Révolution des tulipes qui a eu lieu au Kirghizistan en 2005. On l’a vu à nouveau au moment du Front rose qui a balayé Israël en 2020. Le rose est peut-être d'être l’une des couleurs politiques les plus significatives du 21e siècle..
Le Corbusier a intégré trois roses dans ses collections : dans la collection de 1931, nous trouvons le 32091 rose pâle et le 32102 rose clair, tandis que le 4320C rose vif est inséré dans la collection de 1959. Si nous prenons en considération les roses corail et les roses pêche, nous pouvons également inclure le 32111 l'ocre rouge moyen et peut-être même le 32122 terre sienne clair 31. Ces deux couleurs sont dans les tons rose orangé. Elles sont plus chaudes, plus douces, plus terreuses et ont une teinte à prédominance orange ; mais, utilisées avec les roses plus classiques, elles créent une ambiance chaleureuse, apportant une sensation d’apaisement et de confort.
Le rose est généralement perçu comme une représentation de l’amour, un élément non menaçant, stimulant par ailleurs, en phase avec notre besoin de materner et d’être materné. De manière générale, on lui reconnaît des vertus apaisantes. Le rose est sans le moindre doute une couleur de la séduction – et cela s’explique facilement par sa nature-même, le rose étant un mélange de rouge et de blanc, dont les racines se situent à la fois dans la passion et dans la pureté. Il reste cependant plus sage que sa couleur-mère, le rouge. C'est aussi un régulateur de l'humeur, mais il doit toujours être utilisé avec modération. Le rose convoqué à l’excès peut être physiquement épuisant. Dans l’Amérique des années 1970, un chercheur du nom d’Alexander Schauss a étudié les réponses humaines à la couleur rose. Il a travaillé en étroite collaboration avec deux officiers de la marine pour mettre au point le rose Baker-Miller (du nom de ces deux officiers), dans un centre correctionnel de l'État de Washington. Plus tard, cette teinte très spécifique de rose a été utilisée dans d’innombrables prisons à travers les États-Unis. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on était persuadé que le rose Baker-Miller rendait les détenus moins agressifs. Schauss croyait que le rose était un phénomène affectant le système endocrinien, provoquant un effet tranquillisant sur le système musculaire, et il estimait que l'effet ne pouvait être contrôlé par un effort conscient ou inconscient. Les études menées de nombreuses années plus tard n’ont pas permis de valider l’hypothèse de Schauss mais, de nos jours, on ne peut que constater que le rose est omniprésent.
Le pic d’euphorie pour le rose a rapidement pris la forme d’un phénomène de pop culture. La Fleetwood Cadillac année 1955 d’Elvis Presley – sa voiture favorite – ne passait pas inaperçu en raison de sa couleur rose ; les suites avec salles de bain roses ont été particulièrement en vogue ; et le rose a trouvé sa place sur toutes sortes de créations vestimentaires, de meubles et d’objets de décoration pour la maison. De nos jours, cette couleur non-agressive symbolise l’aventure, l’excitation, la vigueur et la confiance en soi. Le New York Times a choisi une teinte très proche du 4320C rose vif pour la couverture en lin de sa dernière publication TASCHEN : The New York Times Explorer : 100 Trips Around the World. La couverture à elle seule met le lecteur dans un état d’anticipation et d’excitation pour le contenu qui se trouve à l'intérieur. Qu’il s’agisse de vivre le voyage comme un voyeur, à travers les images, ou de planifier concrètement des aventures à venir, la couverture atteint son objectif : être suffisamment accrocheuse pour donner, tout simplement, l’envie de plonger au milieu des pages.
L'utilisation luxuriante de la couleur rose par Wes Anderson dans ses films est particulièrement intrigante. Le réalisateur américain aime utiliser des palettes lumineuses et, lorsque l’on pense à la couleur rose, c’est le film The Grand Budapest Hotel qui vient immédiatement à l'esprit. Non seulement la façade de l'hôtel est d’une délicieuse teinte de rose, mais les boîtes de confiserie contenant le délicieux et sculptural Courtesan au Chocolat – une trouvaille de la boulangerie fictive Mendl – sont elles aussi produites dans une teinte de rose Baker-Miller. Le film brouille la frontière entre réalité et fantaisie et l'utilisation du rose par Wes Anderson, pendant l'une des quatre parties du film, donne une image fantastique d'opulence et de luxe. C’est l’utilisation simultanée de teintes roses et jaunes qui permet de créer une bulle hors du temps, faisant l’impasse de la réalité que vit le reste du monde, à l'extérieur. Si Wes Anderson s’était contenté d’utiliser des roses, sans ajouter un jaune d'or triadique, c’est l’impression d’une utilisation excessive de rose qui aurait dominé, laissant au spectateur une sensation de saturation. Le réalisateur a également utilisé intelligemment la couleur dans les costumes – habillant de fait les protagonistes de premier plan dans des couleurs vives. Il est intéressant de voir comment les principes de la psychologie des couleurs ont été utilisés tout au long du film, en ayant recours au rose pour créer une ambiance de précaution, de soin, d'attention et d'empathie – un climat qui permet d’oublier la réalité, ou presque.
Comme nous le savons tous, l’ensemble des 63 couleurs de la Polychromie architecturale de Le Corbusier sont inspirées par la nature, et les roses ne font pas exception : pensez à la palette des levers et couchers de soleil, à la flore et à la faune souvent surprenantes. Le rose est partout dans la nature et il s’agit de fait de l’une teintes les plus polyvalentes qui soit. Il est possible de l’utiliser dans une multitude de scénarios. Convoqué dans les intérieurs, le rose peut être facilement associé à d'autres couleurs, créant une palette sophistiquée, dont les effets positifs se feront ressentir pendant longtemps. Lorsqu’elle est utilisée au sein d’un schéma monochromatique, la palette peut aller des teintes rose pâle aux nuances plus foncées de rose et de magenta ; si nous ajoutons du noir pour marquer certains bords, au lieu du rose, nous obtenons un marron foncé, à même d’équilibrer une palette rose monochromatique. La couleur complémentaire du rose serait un vert pâle : on peut le visualiser dans la nature, dans la fleur de cerisier qui fait son apparition au printemps. Pour un schéma rose analogue – c'est-à-dire en incorporant des couleurs de chaque côté du rose, nous pouvons faire des expériences réussies avec le rouge et le mauve (en gardant à l’esprit que le rose ne figure pas au sens strict sur la roue chromatique). Dans le cas de schémas triadiques faisant appel au rose, on peut retenir une combinaison rose, bleu et jaune or.
L’idée persistante selon laquelle le rose a de fortes connotations féminines est assez surprenante, si l’on y regarde de plus près. D’un point de vue historique, c’est au 18e siècle que le rose est devenu une couleur particulièrement chic en Europe ; les teintes de rose pâle étaient considérées comme un symbole de luxe, porté à la fois par les hommes et les femmes. De fait, la couleur était bien davantage utilisée pour l’habillement de la gent masculine que pour les vêtements féminins, pour la simple raison que le rose était perçu comme une teinte atténuée de rouge – un dérivé, donc, des uniformes militaires écarlates. Les roses actuels ont eux aussi des propriétés physiques apaisantes, chaleureuses et liées à l’idée de compassion. On trouve aujourd’hui une quantité impressionnante de tons roses, qui vont des roses bonbon aux teintes rougeâtres, sans oublier l’indéfectiblerose Baker Miller. Le rose est porté indifféremment par hommes, femmes et enfants ; par ailleurs, ils ont trouvé une place de choix dans la palette graphique du monde du design, de la presse et de l’édition. Dans notre précédent article, Des combinaisons de couleurs inattendues pour le printemps*, nous avons présenté des palettes faisant usage du rose pour apporter une pointe de douceur ou de chic à des tons plus sombres, créant de fait des palettes étonnamment agréables qui changent radicalement l’ambiance et la sensation liées à un espace : cela ne fait que souligner la polyvalence des roses et la manière dont ils peuvent équilibrer la féminité et la masculinité dans le monde moderne.
En définitive, un seul message à retenir : assumez l’usage du rose ! Soyez-en fier et rappelez-vous que cette couleur n’est pas seulement la transcription des choses jolies et passionnées. Elle est aussi une expression du politique et du pouvoir : une couleur versatile en somme, intemporelle, qui attire l’œil et ajoute cette petite âme supplémentaire à un grand nombre de propositions créatives et de designs. N’attendez plus : entrez dans la ronde et osez le rose !