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Les Halluinois
Entre les deux guerres, la société halluinoise était divisée en trois couches très distinctes. En haut du panier, il y avait «les patrons» qui possédaient les usines dont dépendait la prospérité de la ville. Defretin, Prouvost, Demestère, Lemaître, Loridan, Toulemonde, noms respectés et même craints qui représentaient l’élite de notre petit monde. Quand je dis «élite» je ne fais pas nécessairement allusion à une supériorité morale ou intellectuelle, bien au contraire, mais ces familles dominaient Halluin parce que la majorité des emplois dépendait d’elles.
Les usines étaient disséminées à travers la ville et faites de briques noircies par des années de fumée avec de hautes fenêtres grillagées, des toits en dents de scie et une énorme cheminée. Elles étaient plutôt rébarbatives, et, en les longeant, on entendait le «tchica-la-tchac» des métiers à tisser qui battaient à l’intérieur. Quand j’étais toute petite, les sifflets d’usine scandaient la journée et résonnaient au- dessus des toits régulièrement à 7 heures, midi, 13 heures, 17 heures. A ces heures-là, les rues se remplissaient d’ouvriers se hâtant vers l’usine ou vers la maison; entre-temps, les rues étaient presque désertes, à part quelques ménagères qui allaient faire leurs courses. Avant d’être mariées, beaucoup de femmes travaillaient à l’usine; une fois mères de famille, elles restaient à la maison. Seul le centre était animé pendant les heures de travail: la place de l’Eglise, l’entrée de la rue de la Gare et le bas de la rue de Lille, vers la frontière où se trouvaient les magasins.
Pour en revenir aux «patrons», on ne les voyait jamais; les dames allaient à la messe de bonne heure et rentraient chez elles. On disait qu’elles faisaient des «bonnes œuvres», mais qu’est-ce que cela voulait dire? Une chose certaine était qu’on ne les voyait presque jamais. Les messieurs étaient au bureau, naturellement, et je dois dire qu’ils travaillaient autant que leurs ouvriers. Quant aux enfants, les filles allaient à l’Ecole Sainte-Thérèse, une maison particulière assez grande située à côté de l’église, puis en pension; les garçons, eux, allaient chez les «Frères», une école rue de la Gare, puis en pension ou au collège à Tourcoing. Ces familles constituaient une caste très fermée dont on savait très peu de chose, tout au moins quant à la vie qu’ils menaient. Ils se faisaient des visites, se mariaient entre eux et se tenaient à l’écart du reste de la population. Les patrons habitaient des grandes maisons qu’on appelait des maisons de maître. Avec une porte cochère rarement ouverte, des hautes fenêtres toujours voilées de tulle de soie, ces propriétés avaient un air secret, car personne ne savait ce qui se passait derrière ces façades closes, tout au moins c’est l’impression que j’en ai gardée. Ce qui est certain, c’est que je n’ai rencontré Claire Prouvost, Ghislaine Defretin, Marie-Thérèse Toulemonde et les autres que vers la fin de la guerre. Les usines fermées, le rationnement, le besoin d’entraide firent tomber bien des barrières. Les armées alliées, après la Libération, donnèrent quelques bals pour la population qui avait été occupée pendant cinq ans et privée de contacts sociaux. Les jeunes filles invitées étaient triées sur le volet, naturellement, et c’est ainsi qu’une certaine intimité s’établit entre les filles des patrons, dégringolés de leur piédestal, et les petites-bourgeoises dont j’étais.
Au bas de l’échelle sociale, il y avait les ouvriers qui habitaient les courées, ou, à un niveau un peu supérieur, dans les rangées de maisons si caractéristiques des villes industrielles du Nord,
Ma grand-mère maternelle habitait une de ces maisons et je m’en souviens très bien. En entrant, il y avait un couloir assez court avec, sur le côté, la «pièce devant» qui n’était pour ainsi dire jamais utilisée, sauf peut-être le dimanche. Puis, au bout du couloir, il y avait un escalier raide qui montait à l’étage entre les deux pièces qui constituaient toute la maison, puis la cuisine, sur toute la largeur, qui était le centre de la vie familiale. Devant la cheminée trônait la cuisinière, véritable meuble avec un four de chaque côté, un pot de fonte au milieu où était le feu, avec, en dessous, un tiroir pour les cendres et deux plus petits fours ou chambres chaudes dans le bas. Le devant de la cuisinière était décoré de fleurs peintes sur un fond blanc, et le dessus était en fonte polie. L’éclat de cette plaque était une des grandes fiertés de la ménagère. On faisait la cuisine sur la cuisinière et, après le repas, on sortait la paille de fer et les chiffons pour faire briller la plaque. La cafetière était en permanence sur le coin; les moins riches faisaient le café le matin et le tenaient au chaud pour le reste de la journée. Les gens «bien» faisaient du café frais dans l’après-midi pour le goûter, et les gens «très bien» faisaient du café aussi après le dîner (le déjeuner de midi dans le Nord était le dîner, et le soir on soupait...).
Beaucoup de gens avaient une cuisinière flamande. Large d’environ soixante centimètres, elle s’avançait de plus d’un mètre dans la cuisine, et le pot où on faisait le feu était à l’air libre, reposant sur un socle qui rappelait les poêles de faïence des pays de l’Est. Derrière le pot, il y avait un four chauffé par la fumée qui passait derrière pour aller dans la cheminée. Quand le feu marchait à plein, le pot était rouge et la chaleur qui s’en dégageait était intense. Les enfants jouaient autour du poêle, et les risques de brûlure encourus auraient fait hurler les assistants sociaux modernes. Sans aucun doute, on promulguerait des lois pour interdire ces machines infernales (et pour autant que je sache, c’est déjà fait!) Pourtant je ne me souviens pas avoir jamais entendu qu’il y ait eu des accidents. La cuisinière était là, on faisait instinctivement attention, un point c’est tout!
Chaque maison avait une petite cour, avec une buanderie et les «cabinets» (WC), une planche de bois avec une lunette au milieu et, au mur, un grand clou où étaient fichés des carrés de papier journal. L’idée d’acheter du papier hygiénique ne serait venue à personne: quel gaspillage! Et, enfant, j’ai souvent vu mon père couper les journaux pour le cabinet et ma mère n’a acheté du papier hygiénique qu’après la guerre (la deuxième évidemment). Chaque maison avait une fosse septique qui était vidée régulièrement et, dans mon enfance, la «charrette à purin» se trimbalait dans les rues sans que personne n’y prête attention. Dans notre maison de la rue de Lille, une fois par an Père ouvrait la fosse et jetait le purin dans le jardin: engrais formidable! Tout le monde le faisait et c’était tout naturel. Très choquant pour nos sensibilités modernes évidemment...
Beaucoup de ces maisons d’ouvriers avaient un petit jardin, étroit et long, où ils cultivaient leurs légumes et tenaient quelques poules et lapins. Quand j’allais voir ma grand-mère (ce qui n’était pas courant!) je m’arrangeais pour aller voir les coqs. Les Flamands, entre les deux guerres, étaient passionnés de combats de coqs, et le dimanche on pouvait voir les «coqueleux» passer la douane avec sur l’épaule les grands sacs de toile dans lesquels ils transportaient leur oiseau pour aller au Gallodrome de Lille. Pendant quelques années, ma tante Clémence et son mari Polydore étaient gérants de ce gallodrome qui était près de la gare de Lille et, lorsque nous allions (rarement) «voir Clémence» le dimanche et boire un verre au gallodrome, je descendais en cachette au sous-sol où il y avait le ring où se battaient les coqs. Naturellement, étant gamine, je ne pouvais pas y entrer; mais quand la porte s’ouvrait, j’entrevoyais les coqueleux dans un nuage de fumée de cigarettes, rouges, excités, criant leurs paris autour du ring qui ressemblait tout à fait à un ring de boxe. Les coqs étaient tenus par leur propriétaire dans des coins opposés et, au signal, ils étaient lâchés et se jetaient sur l’adversaire avec une férocité incroyable, essayant de tuer l’ennemi avec leurs ergots auxquels étaient attachés des pointes d’acier recourbé de trois ou quatre centimètres qui faisaient des blessures terribles. Ces oiseaux étaient véritablement des bêtes de combat. Spécialement nourris, beaucoup plus grands qu’un coq ordinaire, ils devaient mesurer soixante à septante centimètres; avec un plumage chatoyant, une crête rouge vif et une queue littéralement en panache, ils étaient magnifiques.
Ma grand-mère avait son petit jardin qu’un voisin cultivait, et tout au bout, contre le mur de l’usine attenante, il y avait une rangée de cages où le boucher gardait ses coqs. Je m’en approchais le cœur battant pour admirer leurs plumes; les coqs d’espèces variées avaient des couleurs différentes, mais ils étaient tout rutilants. En me voyant approcher, ils se dressaient sur leurs pattes et me regardaient d’un air menaçant, leurs petits yeux ronds, jaunes et roux me fixaient implacablement; et pour dire la vérité, ils me faisaient une peur bleue; mais ils étaient si beaux que c’était un plaisir de pouvoir les admirer.
Immédiatement après la Première Guerre mondiale, le sort des ouvriers était plutôt misérable et il y avait quelquefois des manifestations où les ouvriers défilaient dans la ville pour réclamer une augmentation de salaire, ou une amélioration de leurs conditions de travail. Je me souviens qu’un jour nous fûmes retenues à l’école car il y avait une de ces manifestations et il fut jugé prudent de ne pas libérer les gosses dans les rues pendant que le cortège défilait.
Le couvent où j’étais élevée avait une porte cochère sur la rue, toujours fermée bien sûr, mais la pierre bleue qui faisait le seuil avait été usée par des années d’utilisation et en mettant le nez par terre on pouvait voir en dessous de la porte les pieds des passants.
Ce jour-là, attendant dans la cour de l’école de pouvoir rentrer à la maison, avec une copine nous nous mîmes à plat ventre pour voir défiler la manifestation. Je n’ai jamais oublié le spectacle de ces vagues de pieds dans des savates déchirées, des souliers éculés, sans lacets. Personne n’avait de chaussettes, les bas de pantalon étaient dégoûtants, en lambeaux. Ce défilé fut pour moi l’image de la misère. Quel âge avais-je? Sept ou huit ans, mais je n’eus qu’à fermer les yeux pour conjurer cette image de la pauvreté. Et pourtant ces gens étaient honnêtes et travaillaient dur, élevaient leur famille – souvent nombreuse – dans des conditions que les soi-disant pauvres de nos jours auraient de la peine à imaginer... Et il n’y avait pas de Sécurité sociale! L’émergence du socialisme et du syndicalisme amena de grands changements qui débutèrent avec une grève dans le textile qui immobilisa toutes les usines du Nord. A l’époque, nous habitions la maison du directeur, attenante à l’usine Glorieux, et je me souviens très bien que l’usine fut occupée par les gendarmes, qui dormaient sur des paillasses dans l’usine. Un contremaître qui n’était pas en faveur de la grève persista à venir au travail pendant un bon moment et, naturellement, les grévistes se retournèrent contre lui, si bien que lui et sa famille durent être protégés contre les représailles possibles. Pour finir, il dut être amené à l’usine entre quatre gendarmes à cheval pendant que les grévistes sur le trottoir lui criaient des insultes et des menaces. La situation devint tellement sérieuse qu’il lui fallut abandonner, et il dut rester chez lui. Le plus triste de cette histoire c’est que, la grève finie, il fut licencié, car personne ne voulait travailler avec lui, et, ayant soutenu les «patrons» en quelque sorte, il fut le seul à perdre son emploi.
La grève dura des semaines et les ouvriers durent retourner au travail pour la simple raison qu’ils mouraient de faim. Mal payés, ils n’avaient aucune réserve financière; les petits magasins dont ils étaient les clients leur firent crédit aussi longtemps que possible, mais, finalement, furent eux aussi au bord de la faillite. Les salaires furent légèrement augmentés, et le travail reprit.
Une conséquence inattendue de toute cette histoire fut que Père perdit son poste de directeur. Il avait soutenu la cause des ouvriers, convaincu que les choses allaient changer et que la masse ouvrière finirait par imposer ses conditions aux patrons qui les avaient exploités. Père, au cours d’une réunion de la direction, prévint les patrons présents que les ouvriers viendraient un jour au travail «dans leur voiture et avec un chapeau sur la tête». Ses vues furent consi- dérées comme fantaisistes et trop radicales: un homme qui pensait des choses pareilles en 1929 était quasiment un traître et ne pouvait diriger une affaire qui employait plusieurs centaines d’ouvriers, Père fut donc licencié, et une délégation d’ouvriers vint le voir pour le supplier d’ouvrir sa propre usine. Tout le personnel de chez Glorieux l’aurait suivi. Après cette grève, les choses s’améliorèrent graduellement, et les années précédant la guerre furent très prospères dans le Nord. Les usines de Roubaix-Tourcoing organisèrent deux et mêmes trois équipes, et certaines travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une bonne partie de leur personnel était recrutée en Belgique. Les frontaliers étaient ramassés en bus dans les fermes des villages de la région et transportés dans leur usine. Nous habitions rue de Lille, et les autobus commençaient à passer à quatre heures et demie du matin, amenant la première équipe, puis revenant avec l’équipe de nuit, et le passage était incessant jusque vers huit ou neuf heures. Le trafic reprenait dans l’après-midi pour amener la troisième équipe: c’était un roulement continu. Au début des années trente, la Belgique dévalua considérablement sa monnaie, si bien que les ouvriers frontaliers, payés en francs français, doublaient leur salaire quand ils faisaient le change en argent belge – prospérité inouïe.
Le dimanche après-midi, il fut de règle d’aller se promener à Menin et, pour montrer son bien-être, tout le monde s’habillait sur son trente et un. La prédiction de Père fut réalisée et les hommes portaient un beau pardessus avec un col de velours et un chapeau à bord roulé. Madame portait son renard, car la mode était au renard argenté, qui se portait d’une manière très spéciale: la tête reposait sur l’épaule droite de la dame et la fourrure traversait le dos en bandoulière, si bien que la queue du renard pendait au-dessous de l’omoplate gauche; une patte passait sous le bras gauche, l’autre traversait la poitrine et une jolie chaîne reliait les deux. La fourrure était jugée sur «l’argent du renard»; il n’en fallait pas trop; et surtout sur la queue qui devait être bien fournie avec une belle pointe blanche au bout. L’importance de cette queue était telle que certains fourreurs mettaient des grosses queues sur des peaux assez maigres, mais toutes ces dames étaient au courant, n’est-ce-pas? D’un coup d’œil avisé, on mesurait la fourrure et la queue, et les commérages allaient bon train: «Tu as vu Unetelle? Ah! c’est du «je-veux-je-n’peux», ça se voit tout de suite...» et on reniflait dérisoirement.
Autre signe de richesse: la voiture d’enfant! Les poussettes s’enrichirent de chrome partout où on pouvait en mettre: les pare-boue, les poignées, les leviers, c’était une orgie de chrome rutilant! Puis il y avait le couvre-voiture, comme un petit édredon avec de la dentelle, des rubans, des nœuds à n’en plus finir. Madame poussait fièrement sa voiture d’enfant en se rengorgeant. Monsieur marchait à côté, soulevant avec orgueil son beau chapeau pour saluer les connaissances... Et le bébé dans tout ça, me direz-vous? Enfoui au fond de la voiture, on ne le voyait pas, ce n’était pas le gosse qui comptait, c’était la voiture... et alors!
Les sociologues qui dissertent sur la lutte des classes n’ont jamais pénétré dans le monde ouvrier où règne un snobisme intense. Les travailleurs du lin regardent de haut les lainiers: la laine est un textile sale, excepté lorsqu’on arrive au tissage des beaux tissus pour l’habillement, où la réputation des tisserands flamands est établie depuis le Moyen Age. Dans le lin, le haut du panier, ce sont les tisserands, en particulier ceux qui tissent le jacquard; ceux qui tissent le «métis» (mélange de lin et de coton) sont déjà un échelon plus bas, et ceux qui tissent le coton encore un peu plus bas. En bas de l’échelle, il y les femmes: ourdisseuses, cardeuses, qui préparent le fil; et tout en bas il y les cardeuses de laine. D’ailleurs, il y a peu de contacts entre les travailleurs du lin et ceux de la laine: usines différentes, méthodes différentes, et les ouvriers ne se mélangent pas. Halluin et la vallée de la Lys étaient spécialisées dans le tissage du linge de maison: nappes, serviettes, draps. Il n’y avait pas de lainiers à Halluin...Toute mon enfance se passa dans ce milieu ouvrier dont ma mère sortait et où on parlait un mélange de flamand et de français. J’en conserve le souvenir d’un monde vivant, grouillant, solide et bruyant. J’ai souvent été critiquée pour parler trop fort, mais il faut se rendre compte que, vivant au milieu des métiers à tisser, tout le monde doit crier pour se faire entendre. Dans un atelier où 400 métiers battent, le bruit est assourdissant, tout le monde crie, et cela devient une habitude. De plus, les Flamands sont des gens durs au travail, peu portés à la tendresse, aimant s’exhiber, grands mangeurs et buveurs devant l’Eternel. Une race qui s’affirme, confiante en elle-même et qui se moque de l’opinion des autres. Quand on est Flamand on regarde le monde droit dans les yeux, et ceux à qui ça ne plaît pas n’ont qu’à aller se faire voir!
Entre les patrons et les ouvriers, il y avait évidemment une petite-bourgeoisie – qui comprenait les médecins, pharmaciens, directeurs d’usine, patrons de petites entreprises dont les Cinqualbre faisaient partie.
Il y avait deux médecins à Halluin. Le DrMahieu habitait en bas de la rue de Lille. Il était de la vieille école, toujours vêtu de noir, avec un col cassé; il avait une fille qui était la femme la plus laide que j’ai jamais vue: une vilaine peau, un teint terreux, un gros nez épaté, une bouche en tirelire, elle était affreuse. Pauvre femme! Toujours habillée de noir, elle allait à la messe avec sa mère, puis on ne la voyait plus. L’autre médecin était M. Louf, notre médecin. Il habitait une grande maison rue de Lille, pas loin du coin de la rue de la Gare, et son fils Guy y demeure encore, ayant repris le cabinet de son père après la guerre. M. Louf était un grand maigre, poil rare, avec une petite moustache à la Hitler légèrement roussâtre, un peu voûté, avec un pince-nez; il avait toujours l’air pressé. Un jour, souffrant d’une rage de dents, Mère m’emmena voir M. Louf qui décida de m’arracher une dent. Nous passâmes dans sa petite salle d’opération, toute de blanc carrelée. Mère me coinça entre ses genoux et M. Louf s’avança avec une pince et arracha ma dent en moins de deux; moi, naturellement, j’ai hurlé comme une perdue. Heureusement, cela ne m’empêcha pas d’aller chez le dentiste quand les choses se modernisèrent, et les soins dentaires passèrent du toubib local à un dentiste qualifié.
Pendant que nous sommes dans ce sujet, il faut que je raconte comment nous fûmes mis en contact avec le Dr Soleil. Maurice, mon frère, ayant reçu dans son enfance les mêmes soins que moi de l’un des médecins locaux, avait une peur bleue des dentistes. Père avait une cousine dont la fille avait épousé un chirurgien et, Maurice souffrant terriblement des dents, Pierre Grouzelle, le chirurgien, recommanda Jean Soleil avec qui il avait fait ses études à la Faculté de médecine. Le jour venu, toute la famille partit pour Lille: Maurice pour son rendez-vous, Père pour conduire la voiture au cas où le patient ne serait plus en état de tenir le volant au retour, Mère pour offrir le réconfort nécessaire, et moi – pendant qu’on y était, mes dents allaient être examinées aussi. Inutile de dire que tout se passa à merveille. Maurice ne sentit rien, ni moi non plus, et le Dr Soleil fut adopté comme notre dentiste. C’est grâce à lui que, graduellement, l’habitude de voir un dentiste régulièrement devint la norme dans la famille. J’ai une canine mal alignée tout simplement parce que, au début, nous n’allions pas voir Soleil assez souvent; cette dent de lait aurait dû être enlevée et je me souviens qu’au rendez-vous suivant, quand il était trop tard, Soleil fit promettre à Mère de lui rendre visite à son cabinet tous les six mois, ce qui fut fait... Soleil était très beau garçon et sa salle d’attente était toujours remplie de mères amenant leur fille à marier pour voir le dentiste... on ne sait jamais!
Mais revenons à Halluin. En plus des deux médecins, il y avait aussi deux pharmaciens; un sur la place de l’Eglise, dont j’ai oublié le nom, était un pharmacien de la vieille garde; les clients du DrMahieu allaient chez lui. Les plus modernes, clients du DrLouf, allaient chez M. Poursuira, à l’entrée de la rue de la Gare. Les médecins et pharmaciens se tenaient à l’écart de la vie sociale et on ne les voyait jamais en dehors de leur vie professionnelle.
Il y avait aussi deux banques à Halluin: l’une était le Crédit lyonnais, je crois, à côté de chez Poursuira, et l’autre, presque en face, était la Banque Scalbert, qui était «notre» banque. Le directeur de la Banque Scalbert mérite d’être mentionné. Grand gazé de la guerre 14-18, c’était un homme plutôt petit et légèrement bedonnant. Il n’avait absolument pas de cou et avait toujours l’air engoncé dans son pardessus. Grand catholique, allant à la messe, à confesse et à la communion, il avait une grande famille et était, au dire des commères, «très porté sur la chose». On chuchotait que Rose, sa femme, devait installer les enfants à table à l’heure du dîner et monter dans la chambre dès qu’elle entendait la clé dans la serrure lorsque son mari rentrait pour déjeuner. On disait même qu’il remettait ça avant de partir au bureau après le repas. On levait les yeux au ciel en soupirant: «Pauvre femme! Elle en voit avec un satyre comme ça!» Toujours est-il que Rose eut huit ou neuf enfants, sans compter les fausses couches, et fut décorée par le président de la République comme mère de famille nombreuse (après l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, les grandes familles étaient encouragées). Après la dernière naissance, Rose fut envoyée au Mont-Doré par son médecin pour se reposer. Naturellement, son mari la rejoignit pour ses vacances. Rose revint à Halluin, enceinte encore une fois, et mourut en couches au printemps suivant, ce qui ne surprit personne!
Voila donc M. D. veuf avec des tas de gosses, dont un nouveau-né. Au bout de quelques mois, il se remaria avec une «vieille fille» que tout le monde admira: elle se sacrifiait pour tous ces enfants. Mais l’admiration tourna vite au mépris quand elle aussi se mit à pondre des gosses régulièrement. Si mes souvenirs sont bons, M. D. finit par avoir treize enfants et rendit sa deuxième femme aussi misérable que la première.
A Halluin, la vie sociale était assez réduite. Les messieurs allaient au café de temps en temps; les dames se rencontraient pour boire le café, et, une fois par semaine, on allait au cinéma. Il y avait un cinéma dans la rue des Ecoles, un véritable «flea-pit»: la possibilité d’un incendie là-dedans me donne la chair de poule rétrospectivement! Nous y allions quelquefois, au balcon naturellement, et nous, les gosses, avions droit à une chaise dans l’allée. Le menton sur le bord du balcon, les pieds bien calés sur le barreau de la chaise, les aventures de Laurel et Hardy, Charlie Chaplin (Charlot) ou Zorro nous transportaient dans un autre monde dont on émergeait les yeux ronds. Un second cinéma, plus moderne, fut bâti à l’autre bout de la rue des Ecoles, et c’est là que j’allais dans les années qui précédèrent la guerre.
A cette époque, nous avions une voiture, et avec le développement de l’automobile les visites au cinéma à Lille ou à Roubaix devinrent sinon nombreuses, tout au moins plus fréquentes. Evidemment, quand j’étais toute petite, les voyages n’étaient pas faciles et on vivait dans sa petite ville. Les choses changèrent vraiment dans les années trente, quand les régions du Nord, dévastées par la guerre de 14 furent reconstruites. Les choses étaient peut-être différentes dans d’autres régions, mais le Nord avait beaucoup souffert et il fallut une décennie pour réparer les dégâts.
En dehors des usines textiles qui étaient les gros employeurs d’Halluin, il y avait aussi pas mal de petites entreprises: une fabrique de chaises, une fabrique de portes, une scierie, une brasserie... et il y avait aussi Superlin, qui était notre affaire. Superlin avait été l’idée de mon frère Maurice. De par son état physique, il lui était difficile de faire carrière en tant qu’employé et il décida de créer sa propre affaire. Comme Maurice avait dix-neuf ans de plus que moi, je ne me souviens pas du tout des débuts de Superlin, mais il paraît que Père et Maurice mirent une annonce dans le journal local pour chercher un associé qui se trouva être un jeune homme à peu près du même âge que Maurice, Gaston Bitouzé.
Les Bitouzé avaient une teinturerie pour teindre les fils de laine, lin ou coton utilisés dans l’industrie textile. Fondée par le père des trois garçons et son frère, cette entreprise ne pouvait soutenir trois familles, et quand l’affaire revint aux trois frères, Raoul, Emile et Gaston, le cadet dut trouver une autre carrière et s’associa à Maurice.
Superlin fut en réalité une des premières maisons à vendre par correspondance. Le principe était que Superlin recrutait des agents, en général des petits retraités qui vendaient à la commission, d’abord parmi les proches, la famille, les amis. Leur réputation augmentant, leur clientèle alla s’élargissant et leur procura un gentil revenu. Le système se développa très bien, et dans les années qui précédèrent la guerre nous avions deux mille agents en France et cinq cents en Algérie. Les commandes arrivaient par la Poste, et tous les matins il fallait une petite camionnette pour apporter les sacs de courrier. Maurice avait juré qu’il serait million- naire à 30 ans: il le fut à 29... Côté financier, l’affaire était une société à responsabilité limitée, appartenant à parts égales aux Bitouzé et aux Cinqualbre.
Maurice et Gaston en étaient les gérants et menaient l’affaire avec un beau salaire. Les bénéfices étaient partagés entre les deux familles. La part Cinqualbre était divisée en deux, la part de Père, qui avait fourni le capital initial pour faire démarrer l’affaire, et la part de Maurice. Superlin n’avait évidemment pas de magasin à Halluin, mais un grand entrepôt qui faisait partie de la teinturerie Bitouzé et qui était derrière deux maisons, dans le bas de la rue de Lille, où habitaient Gaston et Emile Bitouzé. Superlin fut une des premières affaires à accorder à ses employés des congés payés. Il y avait environ une trentaine d’employés, et les emplois chez Superlin étaient très recherchés parce que les conditions de travail y étaient excellentes. La rumeur voulait que c’était aussi une agence matrimoniale car il y eut plusieurs unions entre employés. C’est là que ma cousine Ninette rencontra son mari Paul Lernould, et nous sommes toujours restés très intimes avec eux: je suis encore en correspondance avec leurs deux filles, Anny et Maryse.
Incontestablement, Superlin fit sinon la fortune du moins l’aisance de la famille. Après avoir quitté son poste de directeur chez Glorieux (suite à la grève de 1929), Père avait pris un poste de directeur pour réorganiser la production du linge de table dans une usine de Roncq. Grâce à Superlin, il put se retirer à 59 ans pour se consacrer à son violon d’Ingres: la peinture. J’ai oublié de dire ce que vendait Superlin: linge de maison, draps, nappes, serviettes, ser- viettes de toilette, tissus pour tabliers. Etant au centre de l’industrie textile, il n’était pas nécessaire de stocker de grandes quantités; une fois que l’affaire fut bien implantée, un simple coup de téléphone et les fournisseurs faisaient les livraisons. Maurice Cinqualbre était très connu dans les milieux industriels textiles, et «Fontaine» y jouait son rôle.Table des Matières | Précedante : Prologue Suite : Fontaine