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BARBARA STROZZI (1619 – 1677)
La virtuosissima cantatrice
Barbara Strozzi est sans doute un des personnages les plus fascinants du monde de la musique italienne du 17e siècle. Dès les années 1980, la musicologie féministe s’est intéressée à elle. Plusieurs articles lui ont été consacrés depuis, et sa musique a été intégrée dans des programmes de concerts et de festivals. Cantatrice et compositrice, Barbara exerçait, poussée par les circonstances, son talent en dehors des voies habituelles qui, pour les femmes, étaient la cour ou le couvent. (Son ainée de quelque vingt ans, Francesca Caccini, la fille du compositeur Giulio Caccini, était musicienne à la cour des Médicis à Florence ; sa contemporaine, Isabella Leonarda, composait derrière les murs du couvent Collegio di Sant’Orsola à Novare). Barbara a publié huit recueils – au total un peu plus de cent pièces, dont certaines d’une longueur considérable – sept de musique vocale séculaire et un de musique vocale sacrée. Un nombre sans précédant !
Qui était Barbara Strozzi ? Il faut dire d’emblée que les archives n’ont pas encore dévoilé tous leurs secrets et bien des éléments de sa biographie reposent sur des déductions ou restent à l’état d’hypothèses.
Barbara Strozzi naît à Venise en 1619. Elle est baptisée le 6 août de la même année à l’église de Santa Sophia. L’enfant reçoit le nom de Barbara Valle. Sa mère est Isabella Grazoni, dite La Greghetta, gouvernante chez Giulio Strozzi, un renommé poète et librettiste d’origine florentine. Le père de la petite fille est enregistré comme incerto, mais Giulio est probablement
son père naturel. Dans son testament, il la mentionnera comme « Barbara di Santa Sophia, mia figliola elettiva », sa fille adoptée. « Adopté » pourrait être considéré ici comme un euphémisme d’illégitime. Barbara prend en tout cas assez tôt le nom de Strozzi et le portera toute sa vie.
Giulio Strozzi a des ambitions pour sa figliola elettiva dont les aptitudes pour le chant sont manifestes. Il veille à ce qu’elle reçoive la meilleure éducation musicale possible, ce qui inclut la composition. Il la confie à Francesco Cavalli, à cette époque ténor à San Marco. Cet enseignement en privé s’explique par l’absence de possibilités pour les femmes d’apprendre le métier de compositeur dans un cadre institutionnel, comme celui d’une capella.
Barbara Strozzi débute sa carrière de cantatrice vers l’âge de 15 ans, dans le cadre des concerts que Giulio Strozzi organise à leur domicile. En 1635-36, le jeune compositeur Nicolò Fontei écrit pour elle les Bizarrie poetiche, deux recueils de musique vocale, commandités par Giulio, qui en fournit aussi les textes. Il les dédie déjà à la gentilissima e virtuosissima donzella, la signora Barbara.
En 1637, Giulio Strozzi fonde l’Accademia degli Unisoni, un sous-groupe de l’Accademia degli Incogniti, cercle de libres penseurs et forum d’échange de l’élite intellectuelle vénitienne, dont il est membre. Contrairement aux Incogniti, les Unisoni sont ouverts à la musique. Les membres de la nouvelle académie se rencontrent chez Strozzi, et Barbara, seule femme qui
participe aux réunions, remplit la fonction d’hôtesse et de maîtresse de cérémonie. Et elle chante !
L’association entre la musique et la liberté sexuelle, si forte dans la Venise du 16e siècle, a encore cours un siècle plus tard. Aussi n’est-il pas étonnant que des rumeurs sur la vertu de la demoiselle circulent. Le portrait « La joueuse de viole de gambe », qui la représente selon toute vraisemblance, ne contribuera en rien à les dissiper. Peint par Bernardo Strozzi (san
parenté) vers 1637, il montre la cantatrice « fort généreusement décolletée », une fleur dans les cheveux, entourée d’instruments de musique et d’une partition. Ces éléments iconographiques font explicitement référence à une courtisane. Il paraît pourtant abusif de faire de Barbara une courtisane sur la seule base de ce tableau. D’autres indices de sa vie et de son activité musicale, bien qu’invoqués, ne parviennent pas davantage à prouver une telle condition.
En revanche, il est établi que Barbara Strozzi entretenait une longue relation avec Giovanni Paolo Vidman, un ami de son père. De 14 ans son ainé et marié, Vidman est issu d’une famille patricienne qui achètera à grand frais un titre de noblesse à Venise. En 1641, un enfant naît de cette union, Giulio Pietro. Il est quasi certain que Giovanni Paolo est également le père des deux filles de Barbara, Isabella et Laura, nées respectivement en 1642 et 1644.
Ni Barbara ni ses trois enfants ne sont mentionnés dans le testament de Giovanni Paolo, qui décède en 1648, mais certaines dispositions les concernant semblent avoir figuré dans un codicille. Elles assurent un revenu à Giulio Pietro, une dot pour Isabella et Laura (qui entreront dans un couvent en 1656) ainsi que le remboursement avec intérêts d’un prêt que Barbara avait accordé à son compagnon. Un des frères Vidman, Martino, lègue des années plus tard une pension annuelle à Giulio Pietro et
Laura, devenue « soeur Ludovica » (Isabella était décédée peu après son entrée au couvent). Barbara a eu un quatrième enfant, Massimo, dont ni l’année de naissance ni le père ne sont attestés. A son entrée dans les ordres, il choisit le nom de Giovanni Paolo, ce qui suggère un lien
de filiation. Massimo ne figure cependant pas dans le testament de Martino Vidman.l
Barbara Strozzi compose avant tout de la musique vocale séculaire. Mais elle n’en détient pas l’exclusivité. Au 17e siècle, les cantatrices employées dans les nombreuses cours italiennes font de même, mais plutôt accessoirement, comme partie intégrante de leurs prestations de chant. Barbara par contre profite de l’activité florissante de l’imprimerie à Venise et publie. Elle se situe ainsi clairement comme compositrice.
Un premier livre paraît en 1644. Il s’agit du primo libro de madrigali, pour deux à cinq voix avec des textes de Giulio Strozzi. Le volume est dédié à la grande-duchesse de Toscane, Vittoria della Rovere, épouse de Ferdinand II de Médicis et grande mécène de la musique. Cette publication n’a probablement pas permis de « lancer » Barbara comme compositrice. Si elle continue à être mentionnée dans les années qui suivent, c’est en tant que cantatrice et de belle femme. Après un long silence, la virtuosissima cantatrice reprend la plume. En 1651 est imprimé son deuxième livre, cantate, ariette e duetti, qu’elle ne dédie à personne de moins que
l’empereur Ferdinand III. Ce livre comprend, comme d’autres à venir, une cantate en hommage du dédicataire. Il s’agit là peut-être d’une tentative d’obtenir un engagement à la cour d’Autriche, réputée pour être une des principales « importatrices » de musiciens italiens.
Suivent, entre 1654 et 1659, cinq recueils (livres 3 à 7). La succession rapide des publications et le choix des dédicataires suggèrent que Barbara est toujours à la recherche d’une situation stable dans une cour prestigieuse. A l’exception du troisième livre, tous les autres sont dédiés à des personnalités de haut rang, des protecteurs potentiels ou effectifs, qu’elle connaît probablement tous personnellement.
La série comprend un livre (op. 4) maintenant perdu, dédié au duc de Mantoue, Carlo II, auquel Barbara proposera plus tard de composer expressément « pour » lui, plutôt que de lui offrir des publications toutes prêtes. Cette série comprend également les Sacri musicali affetti (op. 5), le seul livre de musique vocale sacrée, en l’honneur de l’archiduchesse d’Autriche, Anna de Médicis. Celle-ci se montre reconnaissante par des présents, notamment un collier d’or et rubis. Barbara chérit ce bijou et le place, comme l’écrit l’envoyé vénitien du duc de Mantoue à son souverain, mezzo alle sue due belle tettine, entre
ses adorables seins. (Le regard est décidément dernier livre, publié en 1664, Barbara s’assure le patronage de la très protestante Sophie de Hanovre, duchesse de Brunswick-Lunebourg, pourtant assez
choquée par les manières libertines des dames de Venise.
Si dans les dédicaces des premiers recueils Barbara fait référence à sa féminité, évoquant la menace de calomnies et la faible imagination dont souffre son sexe, elle prend de l’assurance dans les suivantes. Dans la dédicace du cinquième livre, elle affirme être libérée de la « faiblesse féminine » et, par la suite, toute allusion à son état de femme disparaît.
Barbara Strozzi a un nombre impressionnant de compositions à son actif, mais elle se limite à un seul genre, la musique de chambre vocale, écrite pour des environnements intimistes. A l’intérieur de ce genre, elle privilégie en plus une seule thématique, l’amour, et clairement sa propre tessiture, le soprano. Alors que ses contemporains masculins écrivent aussi pour l’église et pour l’opéra, ces univers sont soit fermés aux femmes compositrices ou leur laissent fort peu de place.
Après la parution de sa dernière publication, toute indication sur l’activité musicale et le mode de vie de Barbara Strozzi fait défaut. En mai 1677, elle réside toujours à Venise. Durant l’été, elle se rend à Padoue, pour une raison inconnue. Elle est dite malade pendant un certain temps et meurt le 11 novembre.