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Le modèle abandonné
En matière d’éducation, la génération de mes parents ne chercha pas à réinventer la roue. Ils reprirent simplement le modèle suivi par leurs propres parents, comme ceux-ci l’avaient fait en leur temps.
Sommairement décrit, ce modèle était organisé autour de la famille, base de l’éducation des enfants et du renouvellement de la société. Les parents exerçaient l’autorité, nourrissaient et protégeaient leur progéniture. L’éducation des garçons et des filles était différenciée, les préparant les uns et les autres à jouer leur rôle dans leur future famille. Devenu autonome, l’enfant reprenait le modèle, avec les mises à jour qu’imposaient les situations nouvelles. Le système fonctionnait plus ou moins bien, ratait quelquefois.
Il ne s’agissait pas d’un formatage, comme on le dit polémiquement, mais d’une orientation générale, dessinée à grands traits vigoureux, sur ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Le modèle autorisait de nombreuses variations. Car les parents étaient plus ou moins exemplaires, plus ou moins doués pour la transmission, plus ou moins stricts dans l’application. L’enfant se pliait la plupart du temps, se rebellait parfois, interprétait toujours.
Et puis, nous nous éduquions entre camarades de jeu et d’école. Malgré l’omniprésence du modèle, les origines sociales, les différences d’âge ou de tempérament et les aléas de l’existence nous ouvraient des portes imprévues sur des sujets dont on ne parlait pas forcément à table. C’est ainsi qu’un après-midi après l’école, le «grand Nægeli», qui devait avoir au moins onze ans, soit trois de plus que nous, nous décrivit crûment, à mon copain Etienne et à moi, comment on faisait les enfants.
Le modèle clarifiait les choses. On savait qui faisait quoi, et en vertu de quelle autorité. On savait aussi ce qu’on risquait en le transgressant, ce qui ne nous dissuadait pas toujours. Il est d’ailleurs probable que nos parents considéraient en douce certaines transgressions secondaires comme des éléments de notre éducation.
Sur le fond, le modèle était exclusif et dur. Les esprits sensibles ou tourmentés en souffraient. Les artistes étaient contraints de s’y pratiquer eux-mêmes une niche… exigüe. Les aventuriers s’y sentaient à l’étroit. En d’autres termes, la liberté devait s’y conquérir. Etait-ce un mal? Ceux qui étaient attirés par des personnes du même sexe ou qui doutaient de leur identité sexuelle étaient condamnés à survivre tant bien que mal dans une marge étroite de tolérance à bien plaire. Certains ne le pouvaient pas. Dans tous les cas, il fallait de l’indépendance d’esprit pour continuer à les fréquenter.
On en arriva à ne plus voir que ces dommages collatéraux du modèle. Et on passa par pertes et profits tout ce qu’il apportait de vital à la population: la spontanéité des usages, la lisibilité des comportements, les références communes, base des relations sociales, la vieille sagesse populaire, les vertus moyennes de l’amour du travail bien fait, du respect des aînés, de la prévoyance, de la stabilité, de la ponctualité.
On jugea que le modèle traditionnel empêchait les enfants d’être pleinement eux-mêmes, qu’il les dénaturait en les soumettant aux normes écrasantes d’un pouvoir excessif (peut-être même sciemment installé par un groupe dominant, les mâles, par exemple, ou les bourgeois). Il importait de les en libérer. Le modèle communautaire fit progressivement place à une pratique libertaire de l’éducation.
Au fil des ans cette «libération» évacua les obligations et interdictions qui caractérisaient le modèle. Certains ne contestaient d’ailleurs pas seulement le modèle traditionnel, mais la notion même de modèle, considéré comme une source automatique d’abus de pouvoir.
Cela dit, notre société ne s’est jamais entièrement débarrassée du modèle traditionnel. Car ce n’est pas une construction arbitraire qu’on pourrait conserver ou rejeter par simple décision. Il manifeste, à la manière du lieu et de l’époque, les besoins immuables de l’homme et de la société. S’il résiste autant, même aujourd’hui, c’est que la nature résiste au-dessous de lui, comme une ossature qui continue de structurer une chair flasque. Tous les parents, d’ailleurs, s’ils sont acculés, finissent par y recourir et invoquer leur autorité parentale. Mais ils le font inefficacement, parce qu’ils le font de l’extérieur et sans vraiment y croire.
En fait, il y a toujours un modèle, parce que nous vivons toujours en groupe. Les apprentis sorciers qui ont «déconstruit», comme ils disent, le modèle traditionnel n’ont pas tellement libéré l’individu, son authenticité, son originalité et sa créativité, qu’ils n’ont préparé la place à un autre modèle, qui apparaît aujourd’hui comme plus moralisateur, plus contrôlant, plus pilorisant et plus excluant.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- La dépossession de trop – Editorial, Félicien Monnier
- Elevage intensif: votez NON le 25 septembre – Félicien Monnier
- Les armoiries de la Ligue vaudoise – Yves Gerhard
- Se préparer au krach? – David Verdan
- Velléité – Jean-François Cavin
- Pic de valeurs – Jacques Perrin
- Un camp scout fédéral mémorable – Antoine Rochat
- Oui à la réforme AVS 21 – Pierre-Gabriel Bieri
- L’énergie des Vaudois - La Conception cantonale de l’énergie – Cédric Cossy
- Chronique sportive – Antoine Rochat
- On ne sait ni si ni quand – Le Coin du Ronchon