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La norme est une construction sociale fondamentale dans nos sociétés. Par construction sociale, j'entends l'élaboration de critères artificiels qui ne sont pas intrinsèquement distinguables entre les individus. Il s'agit foncièrement d'un concept. Mais pas des moindres car il constitue la base sur laquelle se fonde toute la structure sociale, tant sur le plan de la segmentation des forces de travail que de la répartition des tâches au sein des différents groupes humains.
Son fonctionnement est relativement pervers. La norme s'introduit de façon insidieuse dans les schémas comportementaux et psychiques des membres d'une société distincte. Dès l'enfance, l'individu prend connaissance des repères entre la normalité et l'anormalité. Il y a ainsi deux catégories dichotomiques où sont catalogués les différents personnalités : il y a les personnes dites « normales » et celles dites « marginales ».
Dès lors, pour se faire intégrer correctement au sein de la société, il est évidemment préférable de se situer dans la première catégorie. C'est même essentiel. Ceux qui ne s'intègrent pas totalement, voire pas du tout sont ainsi qualifiés de marginaux. Le terme en lui-même est péjoratif. Malheureusement, la norme est restreinte. Elle conditionne les individus à des comportements types, à se conformer à une pensée « unique », et à craindre ceux qui n'adoptent pas cette normalité.
De nombreuses institutions participent à façonner l'idéologie normative, ce qui contraint les acteurs humains à rentrer dans le moule par nécessité. Certaines études scientifiques (subventionnées généralement par des fonds privés) apportent des « arguments d'autorité » en institutionnalisant des découvertes qui prouvent qu'il y a bien des normes au sein de l'humanité. Ce qui rentre dans la norme, c'est, bien sûr, tout ce qui va dans l'intérêt du système. Avoir un travail, payer ses factures, mâcher, et remâcher, puis avaler toute la doctrine des médias et du pouvoir en place.
Ainsi, ceux qui sont conformés deviennent des agents répressifs face aux éléments « perturbateurs » qui sortent du cadre normatif. Ils n'hésiteront pas à faire la morale à un proche si celui-ci s'écarte du « droit chemin ». Les personnes marginalisées finissent par culpabiliser sous la pression énorme qui est effectuée par l'ensemble de la société. C'est la meilleure façon pour que le système perdure : à défaut d'avoir des yeux partout pour contrer les éventuelles rébellions, formater les individus permet d'avoir un contrôle garanti sur une grande partie de la population, qui jouera, conditionnée par ces règles strictes, le rôle de la police « citoyenne » en tentant de ramener à la raison les dissidents.
Ce qui est dommageable, c'est que la norme détruit la diversité des êtres humains. Adopter une ligne de conduite pour être intégré dans la société a des répercussions sur l'attitude des acteurs de ce système. Ils finissent par se ressembler, toute proportion gardée, comme deux gouttes d'eau.
Tout ça constitue l'une des composantes du « contrôle des esprits », qui a remplacé la matraque, comme le fait très pertinemment remarquer Noam Chomsky, utilisée dans les systèmes antérieurs à la démocratie.
Il est impératif de bien saisir l'utilité et l'extrême nécessité pour la survie du système d'employer ce mode de fonctionnement. Il permet une cohésion des individus sur les valeurs démocratiques, tout en conservant un réel contrôle sur les masses de manière totalement invisible. Sans cela, il ne pourrait survivre. Les gens seraient trop disparates, et ne rentreraient pas dans la ligne directrice qui permet à ce système de se maintenir en vie. Toute l'idéologie de celui-ci repose sur le contrôle des masses.
La norme est le premier et le principal fondement de l'édifice capitaliste. Il me faudra revenir sur cette question, car cette courte analyse ne déblaie que peu d'éléments pertinents. Mais cela offre toutefois une vision différente des habitudes consensuelles.
Grégoire Barbey