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La première fois que le terme «classique» a été accolé à la musique, c’était en 1836, dans The Oxford English Dictionnary. S’y ajoutaient tous les grands noms des musiciens de l’époque. Tous, sauf un. Celui d’un certain Chevalier de Saint-George. Et pour cause. Celui que l’on appelait en 1770 «le Mozart noir» était un métis né en Guadeloupe en 1745, fils d’un colon nobliau et d’une jeune esclave. Son père l’installe en France, où il reçoit une éducation propre à l’aristocratie. Militaire de carrière, violoniste virtuose, chef d’orchestre, compositeur de 600 œuvres musicales de haute tenue, Joseph Bologne de Saint-George est soutenu par le roi Louis XVI pour devenir directeur de l’Académie royale de Paris. Mais sa couleur de peau l’empêche d’obtenir le poste: les «stars» du moment ne souffrent pas d’être sous les ordres d’un métis.
Des siècles plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, Nina Simone rêvait d’une carrière de concertiste. Mais en 1951, le Curtis Institute of Music la refoule. Elle est Noire et ne peut jouer que de la voix. Même histoire pour la prodigieuse Roberta Flack, qui devra se contenter de chanter.
Septante ans plus tard, le répertoire classique semble s’être ouvert, même s’il reste à dominante blanche. Topo identique dans le domaine de la danse, même si les Etats-Unis sont un peu plus avancés que l’Europe. C’est en 1962 seulement que monte sur les planches le premier danseur étoile noir. Il s’appelait Arthur Mitchell. C’est son maître de ballet, George Balanchine, qui a remarqué le premier le don de ce jeune homme de 21 ans. Sa route vers le succès fut longue et douloureuse. Mais il n’a jamais rien lâché. Il fondera même sa propre compagnie, le Dance Theater of Harlem, pour faire entrer danse et musique classique dans les quartiers afro-américains.
Sur le Vieux-Continent, les rideaux se lèvent peu à peu sur des métis comme la Française Chloé Lopes Gomes, danseuse étoile au Staatsballett de Berlin, ou Guillaume Diop, qui vient d’être nommé danseur étoile à l’Opéra de Paris. C’est une première en 350 ans d’histoire dans ce royaume de la danse. Une première qui dépoussière un répertoire enkysté «dans des normes de beauté très eurocentrées», comme l’analyse la sociologue française Solène Brun. Mais ce n’est qu’une petite victoire car, comme le souligne aussi Chloé Lopes Gomes, «parmi les danseurs et danseuses de couleur faisant partie de l’Opéra de Paris, du Royal Ballet à Londres, du New York City Ballet ou du Staatsballett de Berlin, tous sont métis. Je suis métisse. Je n’imagine même pas ce que cela doit être pour les femmes noires. C’est aujourd’hui impossible pour elles de rentrer dans un corps de ballet.» Jusqu’à quand les cygnes noirs devront-ils patienter en coulisses?