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Le Siècle des Lumières engendra la Révolution française qui, soulevant enfin l'immense chape de plomb qui pèse alors sur la connaissance objective des choses, demande à ses savants d'ouvrir le monde aux esprits du siècle dans tous les domaines de la connaissance. La science devient une arme d'émancipation et de progrès.
14 juillet 1789 - La Bastille est prise
Lorsque en 1791 la Révolution met en mouvement le Comité d'instruction publique la réponse des scientifiques est enthousiaste dans tous les domaines du savoir: l'instruction publique, les poids et mesures (système métrique), l'industrie, la chimie, la minéralogie, la géologie, la biologie, la médecine, l'anatomie, la botanique, la télégraphie et même l'aérostation, sans oublier les arts.
Ces scientifiques révolutionnaires et enthousiastes ont pour nom: Monge, Condorcet, Lavoisier, Daubenton, Delambre, Méchain, Parmentier, Cabanis, Chappe, Lagrange, Guyton de Morveau, Fourcroy, Berthollet, Chaptal, Carnot, Lakanal, Laplace, Geoffroy Saint-Hilaire, Lamarck, Jussieu, Portal, David, Vivant Denon. Ils sont jeunes, pour la plupart, et avides d'employer pour le bien de tous cette liberté qu'on leur donne, la confiance qu'on leur accorde, de combler les espoirs dont ils sont porteurs.
Les établissements qu'ils fonderont, refonderont et développeront au fil du temps de la Révolution constituent aujourd'hui encore les fondements de notre pays: le Muséum d'histoire naturelle, l'Institut national des sciences, les Écoles des mines, l'École des langues orientales, l'École polytechnique, les écoles primaires, les lycées, l'École normale, les Écoles centrales, le Collège de France, le Conservatoire des arts et métiers, le Jardin des plantes, le Bureau des longitudes et l'Observatoire national, etc.
Cette énumération à la Prévert montre bien qu'un esprit nouveau porté dans le siècle par Condorcet, Diderot, Montesquieu, Rousseau, Voltaire et quelques autres penseurs éclairés avaient déposé un ferment d'une richesse inégalée qui devait entraîner la République vers des sommets de développement tous azimuts.
Politique nationale et internationale, Égypte et égyptologie
La Révolution va son chemin. De constituante en convention, de comités en directoires; les constitutions poussent sur la République comme les champignons sur un bon substrat. Les Montagnards se débarrassent des Girondins comme le peuple de Gauche pourrait aujourd'hui chasser les Libéraux, la religion perd son clergé mais pas ses pratiquants, l'abcès de la Terreur fait presque autant de morts que la guerre des Anglo-Saxons à l'Irak et provoque en retour une réaction profitable aux bourgeois et dommageable au peuple affamé. Le second Directoire tient le pouvoir.
Bonaparte
Nous sommes le 30 floréal an VI de la République (19 mai 1798). Le Directoire commande au jeune général Bonaparte de s'embarquer pour l'Égypte. Bonaparte sort tout juste de remporter brillamment la campagne d'Italie. Il devient trop populaire aux yeux des directeurs qui préfèrent l'éloigner. Il est donc envoyé mettre un peu d'ordre en Égypte où le pouvoir Ottoman s'incline devant celui des Mamelouks alliés de l'Angleterre. En outre, l'idée de percer l'isthme de Suez est déjà dans les crânes républicains. Le percement d'un canal permettrait de joindre les Indes (comptoirs anglais et français) plus aisément et tenir ce canal constituerait donc la clef d'une porte vers l'Orient.
À la tête d'une importante flotte — 55 vaisseaux de guerre, plus de 300 vaisseaux de transport (troupes, chevaux, armement, équipement, vivres)— et d'une armée de 55 000 hommes (40 000 militaires) commandés par 2 500 officiers, tous rémunérés sur un tribut fraîchement gagné aux Suisses qui ont ainsi payé leur soutien aux royalistes, Bonaparte est accompagné de 170 hommes de science de toutes disciplines : une troupe de polytechniciens, de mathématiciens, d'astronomes, d'archéologues, d'historiens, de naturalistes, de musiciens, de sculpteurs, de médecins, de pharmaciens, de chirurgiens et de linguistes.
Tout ce petit monde débarque dans le port d'Alexandrie.
Pendant que les militaires font leur métier (vers la fin, fort mal) : la guerre, les scientifiques font le leur (fort bien) et les résultats de ces travaux exceptionnels seront consignés à leur retour dans un ouvrage majeur: La description de l'Égypte. 10 volumes de 974 planches dont 74 en couleur et un atlas cartographique. 9 volumes de textes (7200 pages) traitant de l'antiquité, de l'État contemporain et de l'histoire naturelle de l'Égypte.
L'égyptologie est née. La Révolution française se donne au monde.
La pierre de Rashîd
Reproduire ce qui est vu est une activité essentielle à chaque corps scientifique. La faune, la flore, l'architecture, les roches, la vie sociale sont l'objet de nombreuses planches. Les savants spécialistes d'histoire de l'Égypte reproduisent donc avec obstination les caractères qui ornent la plupart des monuments de l'Égypte antique sans pouvoir en comprendre le sens. C'est alors qu'un officier du génie et polytechnicien, Pierre Bouchard, en poste au Fort Qaitbey (Fort Julien), près de la ville de Rashîd (Rosette), y découvre dans un mur de fondation une étrange pierre de basalte noir, placée là manifestement pour consolider un mur.
La pierre découverte à Rosette
La pierre est grande — plus d'un mètre sur soixante-dix centimètres et épaisse de vingt — et comporte trois textes composés dans des caractères différents.
L'ingénieur des Ponts et Chaussées Lancret, qui se penche sur elle comprend rapidement l'importance de la découverte de Bouchard. Il subodore que la pierre porte un même texte décliné en trois langues et que cette pierre donnera la clef du déchiffrement des hiéroglyphes.
Les gravures sont immédiatement reproduites par divers procédés et les reproductions expédiées à Paris.
C'est heureux car depuis que Bonaparte est rentré en France et que Kléber a été assassiné, l'armée est en échec et les Anglais victorieux exigent des savants Français qu'ils leur remettent le matériel trouvé.
C'est ainsi que nous pouvons voir aujourd'hui la pierre de Rosette au British Museum, non pas au Louvre et encore moins au musée du Caire.
Pourtant, tout possesseurs de la pierre qu'ils étaient, les Anglais ne furent jamais capables de la comprendre.
L'homme aux 7 langues — la passion d'un talent
Né le 23 décembre 1790 à Figeac, dans le département du Lot, Jean-François Champollion a donc 9 ans quand la pierre de Rosette est découverte; cette pierre, il ne la verra jamais.
Jean-François Champollion
À cet âge de 9 ans, le petit Jean-François maîtrise déjà le latin. À 12 ans, grâce à son frère, son aîné de 12 ans auquel il doit beaucoup, il travaille le grec, l'hébreu, l'arabe, le syriaque et le chaldéen (araméen). Si ses professeurs du Collège de France et de l'École des langues orientales ont bien du mal à canaliser la fougue de ce jeune élève dissipé et trop franc, ils parviendront tout de même à comprendre les passions qui l'animent (notamment l'Égypte) et auxquelles, seules, il semble accorder de l'importance. À 14 ans, à l'aise dans les langues anciennes et lisant Virgile dans le texte, il se spécialise donc dans les langues sémitiques et sa rencontre avec un moine copte constituera le point d'orgue de son apprentissage.
C'est à cette époque qu'un de ses professeurs lui procure une copie des textes figurant sur la pierre de Rosette. Maîtrisant désormais les outils linguistiques mieux que quiconque, il n'aura de cesse de déflorer son mystère.
À 17 ans, Champollion disait : « Je me livre entièrement au copte. Je veux savoir l'égyptien comme mon français parce que sur cette langue sera basé mon grand travail sur les papyrus égyptiens. »
Angleterre-France : 0-1
Nommé à 18 ans membre correspondant de l'Académie des sciences et des arts de Grenoble, Champollion se concentre sur l'Égypte (il écrit une grammaire égyptienne) et la pierre de Rosette. À partir de 1821 il ne se consacrera qu'à cette dernière.
Dès 1810, Champollion émet l'idée que si les hiéroglyphes permettent de transcrire des noms étrangers, cela signifie que ce ne sont pas uniquement des idéogrammes mais qu'ils reproduisent aussi des sons. Ces signes sont donc également des phonogrammes.
Depuis des siècles tous ceux qui se sont penchés sur la traduction des hiéroglyphes ne s'en sont pas relevés. Il est vrai que jamais ils n'avaient disposé d'une base comme la pierre de Rosette qui affichait le même texte en hiéroglyphes, en démotique et en grec.
Le grec, langue universelle à l'époque, permettait de comprendre le message. Il n'en était pas de même pour la langue démotique (populaire), cursive utilisée par le peuple égyptien et abandonnée depuis des siècles au moment de la découverte de la pierre. Le démotique est une simplification de l'hiératique qui est lui-même une simplification des hiéroglyphes. On remarquera la filiation en abîme quand on saura que si le démotique n'est plus parlé, le copte en est très proche or il est toujours utilisé par les religieux à l'époque de Champollion.
En Angleterre, un scientifique touche-à-tout brillant, Thomas Young, alter ego de Champollion en matière de langues puisqu'il connaît le latin, le grec, l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, le samaritain, l'arabe, le turc et l'éthiopien, toutes langues connues de Champollion qui en parle une de plus: le copte, décide de comprendre le système hiéroglyphique à partir de la pierre de Rosette originale dont il dispose au British Museum. La course entre les deux hommes est lancée.
Dès 1814, Young comprend que les hiéroglyphes figurant dans un cartouche doivent correspondre à des noms propres.
On sait par la partie grecque que le texte parle de Ptolémée V en le citant à plusieurs reprises. À l'époque lagide (IVe au Ier siècle précédant notre ère), tous les rois se nommaient Ptolémée et toutes leurs femmes, ou presque, Cléopâtre. On peut donc trouver un peu partout des hiéroglyphes représentant ces deux noms, ce qui facilite la recherche.
Young se dit que les noms propres devaient se prononcer à peu près de la même façon en grec et en égyptien, ce qui doit lui permettre d'établir les valeurs phonétiques des hiéroglyphes correspondant. Il confirme ce qu'il avait trouvé sur Ptolémée par le même principe sur le cartouche de la reine Bérénice. Le système Young fonctionne assez bien sur les noms propres. Mais l'Anglais n'ira jamais beaucoup plus loin.
La clef
Reprenant la méthode de Young, Champollion compare les hiéroglyphes de Ptolémée avec ceux de Cléopâtre. Cinq lettres étant communes aux deux noms (p, t, o, l, e), Champollion remarque que dans un seul cas, pour le t, il existe une différence de représentation. Il imaginera qu'une même lettre peut être représentée de deux façons différentes selon son emploi.
Rapidement, Champollion comprend qu'il lui faut travailler sur des textes anciens dégagés de l'influence grecque ou romaine.
Cartouches de Ptolémée et de Cléopâtre
Celui de Ptolemaios se lit de droite à gauche, celui de Cleopatra de haut en bas et de gauche à droite
Abandonnant les textes de la pierre de Rosette, il cherche des cartouches anciens et l'un d'entre eux, découvert sur le temple d'Abou Simbel, lui permettra de franchir un pas supplémentaire et décisif. Ce cartouche très court s'achève sur ce qu'il sait être un double s.
Il va comprendre qu'un signe comme le disque solaire n'est pas obligatoirement un idéogramme signifiant le soleil mais qu'il peut être aussi la représentation du son du mot soleil en égyptien. Et suivant son intuition en même temps qu'il s'appuie sur sa connaissance du copte, il essaie avec le mot copte signifiant le soleil:« ra ».
Or il n'existe à l'époque du cartouche qu'un souverain dont le nom commence par le son « ra » et s'achève par une sifflante longue: Ramsès.
Les noms égyptiens étaient donc épelés phonétiquement.
Scribe (Louvre)
Si vous êtes scribe et que vous voulez écrire chapeau, vous dessinez, comme pour composer un rébus, un chat puis un pot. Mais pour écrire Ramsès, vous dessinez le son « ra », la lettre m puis les deux lettres s de fin, en éludant la voyelle è qui doit être devinée par le lecteur comme dans toute langue sémitique (arabe, hébreu).
Champollion comprend que son excellente connaissance du copte va lui faire réaliser des pas de géant.
La langue dans laquelle les scribes parlent et qu'ils reproduisent en hiéroglyphes est très proche du copte, les idéogrammes servent à représenter certains mots (un disque solaire signifie que l'on parle du soleil), les idéogrammes peuvent aussi être des phonogrammes (un disque solaire représente le son « ra » = soleil en copte) et les idéogrammes représentent également des caractères alphabétiques simples (une crosse est un s).
« Un système complexe, d'une écriture tout à la fois figurative, symbolique et phonétique dans un même texte, une même phrase, je dirai jusque dans le même mot », écrira Champollion.
Thomas Young, qui ne sut pas traduire la valeur phonétique des signes, qui proposa que les hiéroglyphes n'étaient qu'idéographiques et qu'une utilisation alphabétique de ces signes n'était qu'accidentelle et, enfin, qui jugea « superflus » certains idéogrammes ne parvint pas à s'avouer vaincu. Il contesta longtemps le travail de Champollion. Pas très franc-jeu (« fair play »), notre Anglais.
En 1824 Champollion publie son « Précis du système hiéroglyphique des anciens Egyptiens » et l'année suivante il est nommé conservateur du musée du Louvre chargé de fonder la section égyptienne et de développer l'enseignement de l'archéologie égyptienne.
Page de la grammaire égyptienne de Champollion
Ce n'est qu'en 1828 qu'il réalise son rêve de voyage en Égypte, dans une expédition franco-toscane. Il est le premier à pouvoir lire les hiéroglyphes in situ. Il rentrera en France dix-sept mois plus tard emportant dans ses bagages le don du pacha d'Égypte Mehmet Ali, un des obélisques du temple de Louqsor. L'obélisque de la Concorde, c'est l'Égypte qui habite le cœur de Paris.
Jean-François Champollion mourra le 4 mars 1832 à 42 ans.
Plus tard, Auguste Mariette poursuivra les travaux sur l'Égypte. Il sera à l'origine de la création du musée du Caire.
Aujourd'hui, le pillage de l'Égypte a cessé et les fouilles et les recherches continuent. Les pièces découvertes restent dans le pays qui les a vu naître.