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Elles s'appellent Awa, Rosi, Lucienne, Rihanata, Faouzia ou Juliette — j'en ai rencontré près de 25 aujourd'hui. Elles ont entre 15 et 18 ans et me parlent de leur parcours de vie d'ex- ou d'actuel enfant employé domestique tandis que le reste de l'équipe discute sur les rapports et prévisions, les indicateurs et budgets. Nous sommes toujours à Ouaga.
À l'ombre, dans la cour de notre association partenaire la Cobufade (Coalition au Burkina Faso pour les droits de l'enfant, qui regroupe 21 associations), Zoénabo G., la secrétaire, me traduit la plupart des propos de ces jeunes.
Photo dune pièce de théâtre-forum dénonçant les traitements des enfants domestiques, représentations réalisées en plein air dans les quartiers.
Bintou a 16 ans, elle est venue il y a un an de Ziga, village situé à une trentaine de kilomètres. C'est son grand frère qui l'a emmenée en ville; au village elle ne faisait rien, avait quitté l'école à l'âge de 10 ans par manque de moyens financiers de la famille, composée de 10 enfants pour 2 co-épouses. « J'ai commencé chez une femme, mais après un mois elle ne m'a pas payée, alors je l'ai quittée. Et puis j'ai entendu parler de la Cobufade par les autres camarades, et alors la femme m'a payée. Mais je ne suis pas retournée chez elle, j'ai aidé une autre femme à vendre du riz au bord d'un marché, mais je finissais tard vers 20h et mon frère n'aimait pas que je rentre de nuit (il fait nuit dès 18h30). »
Elle est l'une des 31 jeunes à avoir bénéficié l'année dernière d'un fonds pour démarrer une activité génératrice de revenus, un fonds qu'elle doit rembourser pour moitié, petit à petit, dans un délai d'un an. Aujourd'hui elle vend des condiments au marché (il s'agit de tout ce que l'on a besoin pour les sauces: oignons, tomates, gombo, etc.). Elle va à 5h du matin au marché pour acheter les produits en gros, puis les revend durant la journée. Les bons jours, elle réalise un bénéfice de 1'000 francs CFA (2 francs suisses)... mais ce ne sont que les bons jours!
Rihanata a vécu à peu près le même parcours, mais en cultivant ses propres légumes avec sa mère, le bénéfice à la vente atteint 2'000 FCFA/jour.
Lorsque je pose la question à Bintou de savoir si elle voudrait rentrer au village, elle pouffe de rire et s'exclame: « Surtout pas! Pour faire quoi? Je ne veux pas me marier tout de suite, et ici je peux travailler, et peut-être avoir un commerce, vendre des vêtements ».
Soutien à la scolarité, à des formations ou à des activités génératrices de revenu
Rosi a « commencé ça vaut pas un an comme ça » un apprentissage de coiffeuse. Une des associations membres de la Cobufade, l'Avod (Association pour les veuves et orphelins du Burkina), a démarré l'année dernière un projet pilote avec la formation de 4 jeunes. À 16 ans, Rosi travaillait chez une dame et s'occupait notamment des enfants dont elle coiffait les cheveux avec dextérité.
Grâce au projet, elle a pu quitter son travail de domestique et se former dans un salon de coiffure. Elle apprend vite, sa patronne est très satisfaite de son travail et la laisse s'occuper seule des clients. Le grand problème pour Rosi comme pour les 3 autres qui se sont formées en couture, c'est le saut dans l'autonomie, et notamment trouver les fonds pour démarrer.
Quant à Juliette, elle avait 6 ans quand elle a quitté avec sa famille, son village de Abya, à env. 80 km de Ouaga. À l'âge de 12 ans, elle fait du porte à porte pour trouver une patronne qui l'engagerait comme employée, et a travaillé 7 mois à raison de 6'000 francs CFA par mois — la Cobufade préconise 10'000 FCFA, nourrie et parfois logée, mais la majorité des jeunes reçoivent entre 5 et 7'500 FCFA. Souvent la femme ne lui donnait pas l'entièreté de son salaire, et elle lui a rajouté des tâches non prévues au départ, comme celle de s'occuper du bébé. Juliette a choisi de quitter cet emploi et de réintégrer l'école dans un établissement privé qui accepte les enfants en retard scolaire. Pour cela, elle bénéficie du soutien financier de la Cobufade — les frais annuels et les fournitures, notamment, sont pris en charge partiellement (par ex. 20'000 sur les 60'000 FCFA (40.- sur 120.-). D'autres de ses camarades suivent des cours du soir, les patrons, sensibilisés, les libérant vers 16 ou 17h pour qu'elles puissent s'y rendre.
La Cobufade s'engage ainsi ponctuellement pour la mise en application, avec des animateurs qui sont chargés du suivi de ces jeunes et de leur famille, mais plus globalement pour la diffusion de la Convention relative aux droits de l'enfant et de la Charte africaine des droits et bien-être de l'enfant: sessions de sensibilisation, diffusion de matériel et formation de jeunes « pairs éducateurs ». Tel Ibrahim, 13 ans, qui habite le quartier et qui se charge à son tour d'informer d'autres camarades, sa famille et voisins. Il a connu la Cobufade il y 4 ans en venant lire à la bibliothèque, mise à disposition au centre le jeudi après-midi – jour de congé scolaire. Il participe depuis lors activement à toutes les causeries du dimanche après-midi sur les questions de droits de l'enfant, de santé (hygiène, prévention du sida et autres maladies transmissibles, planning familial), mais aussi de comportement face au patron ou d'art culinaire: les discussions partent toujours des réalités des jeunes.
Un proverbe dit: « une seule main ne peut ramasser la farine »!
L'association sensibilise la communauté par le biais notamment de théâtre-forum et organise aussi des plaidoyers auprès des décideurs et personnes ressources. Elle a aujourd'hui acquis une reconnaissance officielle, est sollicitée pour participer à des groupes de travail ou pour donner son avis sur certains dossiers. « Nous n'avons pas intégré les autorités étatiques ou chefs traditionnels dans la Coalition car nous voulons être libres de faire pression. Et en tant que collectif, c'est plus efficace et moins dangereux d'agir. Mais nous collaborons très étroitement avec eux », raconte Solange, la présidente de la Cobufade.
En fin d'après-midi, sur des bancs en bord de route, entre odeurs de latrines et gaz d'échappement, bruits de soudure et rires des enfants, nous sommes reçus par le Samba Naaba, le Chef des étrangers. Cette autorité traditionnelle reçoit toutes les personnes étrangères (nouveaux habitants) au quartier qui a des problèmes, et notamment des jeunes domestiques victimes de violence dans leur travail qu'il réfère à la Cobufade. « Avant, ici, c'était la campagne, et nous étions tous des agriculteurs. Aujourd'hui c'est la ville, et l'avenir de nos enfants ne peut plus être aux champs! Quel avenir pour eux? ».
L'inquiétude de tous les parents du monde, mais cette question est particulièrement cruciale dans un pays qui a au moins 45% de ses habitants qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté et où les jeunes de moins de 15 ans représentent 46,5% de la population (chiffres PNUD)!
Tout au long de ces différentes rencontres (d'abord les partenaires directs de TdH, mais aussi leur réseau, par ex aujourd'hui le Conseiller technique du Ministre de l'action sociale et ce matin la responsable du Service social de la Mairie de Nongr Massom), nous posons beaucoup de questions. On nous interpelle aussi sur les problèmes et l'aide supplémentaire que nous pouvons amener. Notre rôle n'est bien sûr pas de donner des solutions, mais de participer financièrement aux dynamiques collectives locales, de solliciter le débat et de participer à l'échange pour faire évoluer les situations. Parfois trop lentement à notre goût, mais il faut comprendre le contexte social et culturel si différent... et pour cela, le rôle de notre coordinateur burkinabé, qui nous traduit ces réalités, est vraiment essentiel.
PS: on voit que mes collègues ont bossé sur les budget cet après-midi, je vous ai rédigé un roman fleuve...