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Personnes actives occupées par branche
Les données sur les professions et l’emploi font partie intégrante des recensements fédéraux de la population depuis 1860; quant aux données socio- professionnelles, elles sont relevées depuis 1888. Il est toutefois impossible d’établir des séries homogènes par branche pour toute la période de 1860 à 1980. (Lors de la rédaction de ce chapitre, les résultats du recensement de la population de 1990 n’étaient pas encore disponibles). Chacun de ces recensements diffère en effet du précédent sur des points essentiels, ce qui rend la comparaison très difficile. En outre, la qualité des données des recensements d’autrefois laisse beaucoup à désirer. De ce fait, il faut faire preuve d’une extrème prudence en interprétant les données de 1860; de sérieuses réserves s’imposent également pour celles de 1870. Cela ressort notamment de l’introduction de la statistique de l’emploi de 1880, qui déplore le fait que les responsables des recensements de la population de 1860 et de 1870 aient été chargés de trop de tâches accessoires (en 1860, il avait en effet fallu dénombrer aussi les fusils et en 1870 les établissements industriels). En 1880, «la plus grande partie des feuilles de recensement contenaient des lacunes et des défectuosités». En avril 1881, le Département fédéral de l’intérieur a donc décidé «que tous les états de recensement dans lesquels se trouveraient des lacunes et des erreurs seraient retournés par l’entremise des gouvernements cantonaux, avec une spécification exacte des rectifications à apporter, aux agents de recensement pour être complétés. On transmit à chaque canton une liste des feuilles retournées, et l’on joignit à chaque feuille une énumération des inscriptions à corriger ou à compléter. Le bureau de statistique dressa un état exact de tous les matériaux renvoyés, qui devaient nécessairement rentrer au complet, si l’on ne voulait pas que la publication du recensement fût mise en question. Ils rentrèrent tous en effet; par contre, une partie des irrégularités signalées n’avait pas été rectifiée, le plus souvent parce que les agents de recensement n’avaient pu se procurer les renseignements nécessaires». (Livraison statistique No 59: Recensement fédéral de 1880, troisième volume, pages III à XIV).
De toute évidence, ces plaintes ont eu un certain effet: la statistique de l’emploi a profité, elle aussi, de l’amélioration qualitative frappante qu’ont connue les résultats du recensement de la population entre 1880 et 1888. Précisons que les recensements de 1888 à 1960 continuaient néanmoins à présenter quelques défauts. L’introduction du troisième volume des résultats du recensement fédéral de 1888, intitulé «La population d’après les professions», commente la situation en ces termes: «Les démographes sont unanimes à reconnaître que le classement des habitants d’après la profession est des plus difficiles et que les résultats qu’on obtient doivent compter parmi les moins satisfaisants dans le dépouillement d’un recensement. Nous avons éprouvé à notre tour les difficultés d’un travail de ce genre, et, malgré la meilleure volonté et les soins les plus assidus apportés à l’exécution de notre tâche, nous ne nous flattons pas de les avoir complètement surmontées.
Ces difficultés consistent essentiellement en ce que l’étendue qu’il faut attribuer au terme de profession et d’activité professionnelle, en général, n’est pas exactement déterminée. Il en est le plus souvent de même des professions en particulier, insuffisamment délimitées, de telle sorte que le domaine de l’une empiétant sur le domaine de l’autre ou réciproquement, il en résulte parfois une incertitude inévitable dans le classement d’un individu selon sa profession. Dès lors surgissent nécessairement des doutes et des inégalités, tout d’abord dans la désignation de la profession sur le bulletin de recensement, puis dans le dépouillement du bureau de statistique. Ces incertitudes et ces inégalités portent atteinte à la comparabilité des résultats acquis, ou même peuvent la mettre en question, et cela non seulement pour la comparaison de pays à pays, mais même pour les données d’un seul pays, lorsqu’elles se rapportent à des époques et des recensements différents.» Le Bureau s’est néanmoins vu contraint de s’opposer énergiquement aux quelques autorités communales critiquant «l’insuffisance des données professionnelles». Voici ses commentaires: «Le bureau de statistique, pendant ses travaux de dépouillement, s’est convaincu que si les indications professionnelles des bulletins de recensement ne sont exemptes ni de lacunes ni d’imperfections, cependant on ne peut pas dire qu’en général elles ne soient pas utilisables. Elles se sont prêtées d’une manière plus heureuse à des compilations que celles des recensements antérieurs. Nous avons à peu près atteint, on peut le dire, le but que nous nous sommes proposé. Il s’agira évidemment de rendre le futur dénombrement plus facile, plus précis et moins compliqué pour tous les intéressés.» (Livraison statistique No 97: Recensement fédéral de 1888, vol. 3, p. 3* à 11*).
Cet avis pondéré et différencié reste certainement valable même de nos jours. Evidemment, le Bureau ne pouvait savoir, en exprimant ses intentions dans la dernière phrase, à quel point les changements structurels de la vie active allaient être profonds, à la fin du 19e siècle et au début du 20e. La nomenclature des activités économiques qui avait servi de base au recensement de 1888 a été remplacée en 1900 déjà par une version plus complexe, et cette évolution s’est répétée en 1910 et en 1920.
En analysant les recensements rétrospectivement, à la fin du 20e siècle, nous découvrons la comparabilité la plus grande entre celui de 1870 et celui de 1880, ainsi qu’entre ceux de 1920 à 1960. Cela revient à dire que les changements les plus importants du mode de relevé se situent entre 1880 et 1888, entre 1888 et 1900, entre 1900 et 1910, entre 1910 et 1920, entre 1960 et 1970 et entre 1970 et 1980. Dans cet ouvrage, nous ne pouvons présenter en détail les différences fondamentales entre deux recensements consécutifs (nous signalons toutefois aux lecteurs que les notes des tableaux les mettent parfois en évidence). Mais la présentation de tableaux ventilés par branches et portant sur des périodes relativement longues nous paraît acceptable en dépit des changements officiels du contenu des catégories qui se sont succédé.
Pour quelques domaines, en particulier pour l’industrie textile et les branches qui la composent, nous pouvons présenter des estimations relativement récentes qui remontent à la première moitié du 19e siècle ou plus loin encore. Sur certains points, ces estimations divergent toutefois considérablement. Il convient de dire à ce propos que les données de Gruner ne concernent qu’une partie de la population active occupée, à savoir les ouvriers de l’industrie. Par ailleurs, on peut partir de l’idée que les estimations de Dudzik et de Siegenthaler sont généralement mieux étayées que celles de Kneschaurek. Enfin, il faut tenir compte du fait que Ritzmann-Blickenstorfer a établi ses propres estimations sans recourir à de nouvelles sources: il a simplement comparé entre elles celles de Gruner, de Dudzik, de Siegenthaler et de Kneschaurek, puis il les a comparées avec les résultats des recensements de la population de 1870 et de 1880. (La dernière estimation devait permettre la pondération des indices des salaires par branche des années 1821 à 1890.)
La première statistique nationale officielle de l’emploi, ventilée selon les secteurs et les branches, porte sur la période allant de 1870 à 1960. Les données de 1870 et de 1880 proviennent d’un tableau rétrospectif fourni lors du recensement de 1900 (Livraison statistique No 151). La comparaison avec les informations du recensement de 1888 nous a permis d’appliquer la nomenclature établie par la suite également aux années 1870 et 1880. Dans un recueil de tableaux du recensement de la population de 1960, nous avons trouvé un autre tableau rétrospectif; c’est de cette statistique que nous avons tiré les données de 1888 à 1960. L’ouvrage précité commente ce tableau en ces termes: «D’une manière générale, l’évolution chronologique a été suivie dans toute la mesure où il était possible de reconstituer des chiffres comparables. L’établissement de masses homogènes est rendu difficile par le fait que la liste des branches économiques [...] a changé d’un recensement à l’autre, les anciennes rubriques perdant chaque fois certains éléments qui ont, soit constitué de nouveaux groupes, soit été transférés sous un autre titre. Dans les tableaux rétrospectifs, ces branches économiques et ces professions sont généralement classées dans le groupe auquel leur caractère dominant les rattache. Les parties qui ne purent être exactement dégagées représentent des effectifs minimes; aussi ne restreignent-elles guère la valeur documentaire des comparaisons.» (Statistiques de la Suisse, 385e fascicule).
Sur cette base, notre remaniement des catégories des statistiques de l’emploi de 1870 et de 1880 ne devrait poser aucun problème. Il aurait été tentant de retracer l’évolution aussi au niveau cantonal, grâce à une combinaison des deux tableaux rétrospectifs précités. Mais ce n’était pas possible, les tableaux n’indiquant pour les cantons que les trois secteurs économiques et un petit nombre de branches. On aurait eu besoin d’une ventilation détaillée en particulier pour le secondaire, mais il n’est question que des personnes travaillant dans l’industrie extractive, dans l’industrie et l’artisanat, dans le bâtiment et dans le secteur énergétique. Or, nous savons que dans la plupart des cantons, le secteur primaire a perdu, entre 1860 et 1960 ou entre 1888 et 1960, une partie de son importance au profit du secondaire et du tertiaire. En outre, un changement structurel très important s’est produit au sein du secondaire. Pour le retracer, il faut absolument connaître l’effectif du personnel des branches principales du secondaire (notamment celui de l’industrie textile et de ses composantes et celui de la métallurgie et de l’industrie des machines) à différentes périodes. Pour cette raison, nous avons essayé de reconstituer, pour chacun des cantons, à partir des données sur la structure socio-économique publiées après les recensements de la population de 1860 à 1960, le nombre des personnes travaillant dans les branches les plus importantes du primaire, du secondaire et du tertiaire; ce travail nous a évidemment pris énormément de temps. Comme les résultats de 1970 et de 1980 indiquent globalement les personnes travaillant à plein temps et les personnes travaillant à temps partiel, alors que ceux des recensements précédents ne se rapportaient qu’à l’activité principale, nous avons renoncé à prolonger cette statistique cantonale par branche au-delà de 1960. A l’échelon suisse, par contre, nous avons pu utiliser des tableaux rétrospectifs partant de 1980.
Nous sommes conscients du fait que même ces présentations détaillées pourraient être encore affinées, dans quatre domaines. Premièrement, il serait souhaitable de connaître, au plan cantonal, la répartition par sexe du personnel de chacune des branches; deuxièmement, une ventilation selon l’origine (Suisses et étrangers) paraîtrait utile; troisièmement, on pourrait établir une statistique des familles des personnes occupées (toujours par canton et par branche, éventuellement ventilée aussi selon le sexe et l’origine); enfin, la plupart des relevés auraient permis d’indiquer le nombre des personnes dans les principales branches, ainsi que celui des membres de leur famille, par district et par ville. Ajoutons que bien qu’il en ait été peu question dans ce chapitre, les recensements des entreprises, réalisés à intervalles irréguliers depuis 1905, fournissent souvent aussi des données que l’on pourrait exploiter à ces fins.
Tous ces travaux restent à faire. Ils permettraient (et ce serait là leur mérite scientifique) de retracer et de décrire de manière beaucoup plus précise qu’on n’a pu le faire jusqu’à présent les étapes que la population suisse a parcourues sur le chemin de la tertiarisation.
Les étrangers actifs occupés
Vers le milieu des années 1950 environ, la progression de la main-d’œuvre étrangère s’est intensifiée au point d’attirer de plus en plus l’attention des statisticiens. A l’aide de deux sources qui se complètent, à savoir le «Manuel de statistique sociale suisse» de 1932 à 1971, publié par l’Office fédéral de l’industrie, des arts et métiers et du travail, et la revue «La Vie économique», publiée par le Département fédéral de l’économie publique, nous avons essayé de représenter, sous forme de séries chronologiques longues, les principaux changements structurels observés dans ce domaine entre 1955 et 1991. A cette fin, nous avons combiné certains caractéristiques des étrangers travaillant en Suisse (sexe, nationalité, type d’autorisation de séjour et branche). Nous avons indiqué une partie de ces données par année et les autres pour un choix d’années.
Le chômage
Grâce à l’Annuaire statistique de la Suisse, on peut retracer le nombre des personnes cherchant un emploi à plein temps et leur répartition par branches jusqu’en 1917, voire 1920, par mois. A l’échelon cantonal, cette statistique est établie depuis la fin des années 1920, mais elle ne fournit des informations sur les chômeurs complets que depuis 1938. Nous avons divisé la statistique en trois périodes. Nos tableaux ne concernent que la première, celle de la dépression des années trente, et la dernière, qui va de 1973 à 1992. Ils indiquent, pour les années 1931 à 1938, par mois, le nombre des personnes en quête d’emploi, inscrites auprès des offices du travail des cantons et de quelques-unes des plus grandes villes. Pour les années 1973 à 1992, ils indiquent, par canton et par année, le nombre des personnes en quête d’emploi, celui des chômeurs complets, celui des chômeurs partiels et celui des postes vacants. L’évolution des marchés de l’emploi cantonaux, les branches particulièrement sensibles aux crises et la progression du chômage complet pendant la dépression des années 30 peuvent être décrits de manière un peu plus précise si l’on consulte en outre les données relevées, au cours de cette époque dramatique, par les principales caisses-chômage. Il s’agit de statistiques mensuelles indiquant l’effectif des membres et dans quelle mesure le chômage (complet ou partiel) de ces derniers a touché les différentes caisses. Ces statistiques font la distinction entre les caisses publiques et les caisses privées (unilatérales et paritaires). Nous avons repris ces catégories. Sur la base des données fournies en 1931 dans la revue «Rapports économiques et Statistique sociale» et à partir de 1932 dans «La Vie économique», nous avons élaboré, pour la période 1931/32 à 1938, deux indices généraux mensuels dont l’un retrace l’évolution de l’effectif des membres des caisses précitées et l’autre indique la proportion de chômeurs (complets et partiels) relevée parmi ces membres.
La durée du travail
La durée hebdomadaire du travail dans l’industrie avait déjà été relevée lors de l’enquête sur les usines de 1895. Mais ce n’est que depuis 1942 que l’Office fédéral de l’industrie, des arts et métiers et du travail publie des moyennes annuelles. Jusqu’en 1968, ces données se fondaient sur les informations fournies par les usines sur le nombre d’heures qu’elles payaient par semaine. Les données de 1973 à 1983 proviennent des informations sur les horaires (individuels) des travailleurs accidentés, assurés auprès de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents (CNA). Depuis 1984, la statistique révisée de l’emploi indique la durée usuelle du travail dans les entreprises.
Nous possédons, en plus des données publiées par les offices de statistique, les résultats des enquêtes rétrospectives effectuées dans le cadre du projet du Fonds national portant sur les salaires réels des ouvriers de l’industrie suisse de 1890 à 1921 (“Reallöhne schweizerischer Industriearbeiter von 1890 bis 1921”). Les personnes qui ont collaboré à ce projet ont analysé non seulement les statistiques publiées sur les usines et les rapports des inspecteurs fédéraux des fabriques, mais aussi une série de relevés, de rapports datant de cette époque et d’études scientifiques sur les syndicats et les conditions de travail. Erich Gruner et Hans-Rudolf Wiedmer ont fourni, dans un ouvrage qui fait autorité, des informations détaillées sur la durée du travail par branche en 1895, en 1901 et en 1911.