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Lorsque l’on parle des «patrons», il s’agit d’un terme générique qui englobe, par exemple, aussi bien le directeur général d’une multinationale comme Novartis que le petit patron coiffeur salariant un employé. Pour avoir une idée de la structure du patronat en Suisse, il convient d’examiner la taille des entreprises, qui est relativement réduite en comparaison avec celle d’autres grands pays industrialisés. Les micro-entreprises (1 à 9 emplois) représentent 89,8% du total des entreprises en Suisse, mais seulement 26,3% des emplois. Les petites entreprises (10 à 49 emplois) 8,4% et 21,6% des emplois. Les moyennes entreprises (50 à 249 emplois) 1,5% et 20% des emplois. Enfin les grandes entreprises (250 emplois et plus) constituent seulement le 0,3% des entreprises mais 32,1% des emplois.
Quels sont les points communs entre ces entreprises et quels sont les éléments qui les différencient? Ce qui les réunit, c’est que la richesse produite en leur sein est issue de l’exploitation de la force de travail. Prenons deux cas de figure extrêmes: une multinationale et un employeur avec un seul salarié. Pour Novartis, ce sont plus de 120 000 employés qui concourent à la réalisation du chiffre d’affaires et des profits, alors que, pour le petit patron coiffeur, son chiffre d’affaires dépend non seulement de celui de son employé, mais aussi de son propre travail d’auto-entrepreneur.
Il existe un autre point commun entre la micro-entreprise et la multinationale: dans leur domaine respectif, ces deux types de patrons sont confrontés à la concurrence d’autres entreprises qui agissent sur le même marché. Mais évidemment, la concurrence n’est pas vécue de la même manière par le petit patron coiffeur, qui n’a pas la possibilité d’agir sur les conditions du marché, que par Novartis, qui dispose de moyens considérables pour détourner certaines règles à son profit. Par exemple en imposant des prix de médicaments sans rapport avec les coûts effectifs de production ou en exerçant une influence importante dans la négociation d’accords commerciaux internationaux. Le petit patron coiffeur, qui voit se multiplier les enseignes de coiffure à côté de son salon, n’a pas beaucoup de choix pour survivre. Il peut baisser ses prix pour conserver sa clientèle et/ou ne pas respecter la convention collective de travail et réduire le salaire de son employé. Si, de plus, il a le malheur de connaître une hausse de loyer de son arcade, son revenu propre va diminuer et s’il ne parvient pas à augmenter sa clientèle, la faillite est programmée.
Ainsi la concurrence qui est censée, dans la théorie des thuriféraires du marché, faire baisser les prix, améliorer la qualité et relever le niveau général de richesse, devient un piège mortel pour le petit entrepreneur qui n’a pas la possibilité d’exercer une influence suffisante pour réguler le marché ou l’utiliser à son profit. Ce processus, dans une série de secteurs économiques conduit d’ailleurs à la concentration et au développement de grandes entreprises, voire de monopoles ou quasi monopoles.
Le paradoxe du petit patron, c’est qu’il raisonne avec l’idéologie d’un patron qui croit à la vertu de la concurrence même si celle-ci finit par le conduire dans une impasse. Il se croit indépendant, en mesure de contrôler sa propre force de travail au lieu de la vendre. En réalité, dans la plupart des cas, il devient son propre exploiteur et, pour survivre, il doit travailler un nombre d’heures bien supérieures à celles qu’il devrait exécuter comme simple salarié.
On retrouve ce même processus dans le secteur de la vente, par exemple, où la petite épicerie du coin ne parvient plus à subsister face à la concurrence des grandes chaînes. Et lorsque de nouvelles enseignes apparaissent, elles ne sont généralement que de faux «petits magasins» créés et dirigés par de grands groupes, qui imposent au vendeur un statut d’indépendant en lieu et place de celui de salarié.
On le voit, il y a patrons et patrons. Et ceux qui donnent le ton dans la politique économique suisse sont pour l’essentiel les moyennes et grandes entreprises. A savoir moins de 2% d’entre elles.
Bernard Clerc est membre de SolidaritéS et ancien député.