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Les inégalités sociales s’accentuent aux Etats-Unis, estime Yasmine de Bray de CPR AM. Un thème sensible à l’approche des élections américaines.
Entre 1980 et 2018, les revenus des individus les plus riches (soit un pour cent de la population mondiale) ont augmenté deux fois plus que ceux de la moitié des plus pauvres. Ce qui sous-tend que la mondialisation a davantage accentué les divergences entre individus qu'elle ne les a réduites. Paradoxal, non? Comme corollaire, le sentiment d’inégalité (amplifié par la crise insolite du Covid-19) est de plus en plus perceptible. «Les disparités contribuent à déstabiliser les équilibres politiques et sociaux, qui a leur tour ont des répercussions économiques», estime Yasmine de Bray, gestionnaire chez CPR Asset Management qui a lancé le premier fonds en actions dont la stratégie d'investissement vise à lutter contre les inégalités sociales. Entretien.
Les inégalités se sont creusées depuis les années quatre-vingt à cause de la mondialisation, des évolutions technologiques et des politiques menées. La transformation du tissu économique de l’industrie vers les services a aussi joué un rôle. Dans le secteur industriel, les catégories professionnelles sont plus homogènes, donc les salaires le sont aussi. Ce qui n’est pas le cas dans le secteur tertiaire.
La réduction des écarts de revenus à un impact positif sur la croissance économique: l’enrichissement marginal des plus pauvres entraine une plus forte propension à dépenser au lieu d’épargner. En revanche, la hausse des inégalités génère des revendications sociales et des risques politiques qui entrainent un risque économique significatif. D’ailleurs, la monté de partis politiques extrêmes est symptomatique.
de payer leurs salariés bien au-dessus du salaire minimum.
Plusieurs économistes ont remis en cause cette théorie alors que les inégalités de revenus se sont remises à croître à partir des années 1980. J’ai beaucoup de sympathie pour la théorie de Milanovic qui parle de vagues de Kuznets. La première vague dans les pays avancés a duré du début de la Révolution industrielle aux années quatre-vingt. La transition d’une économie fondée sur l’agriculture vers une économie industrielle a propulsé les inégalités à un pic atteint à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Ensuite, leur déclin observé dans l’ensemble des pays riches est en fait la partie descendante de la première vague de Kuznets causée par l'interaction des forces bénignes - c’est-à-dire l’amélioration de l'éducation et la création d'États-providence - et malignes que sont les guerres et les récessions.
Pour Milanovic, la montée des inégalités à partir des années 1980 est la première partie de la seconde vague de Kuznets. Elle s’est appuyée sur les mêmes facteurs que la première vague, à savoir les progrès technologiques, la mondialisation et les politiques menées. Nous pourrions ne pas être loin du pic de la deuxième vague de Kuznets et la tendance pourrait s’infléchir en raison de mise en place de politiques visant à les réduire. Depuis quelques années, on assiste en effet à une prise de conscience politique croissante de ce sujet.
Les sociétés de notre univers d’investissement sont en avance sur ces éventuelles mesures. Nous prenons par exemple le ratio d’équité comme critère de sélection. Ce ratio met en rapport le salaire du PDG avec le salaire moyen dans l’entreprise. Les sociétés dont le ratio d’équité est plus bas ont plus de chances de payer leurs salariés bien au-dessus du salaire minimum, et devraient donc être moins impactées par toute hausse du salaire minimum.
Les inégalités d’accès aux soins ont été renforcées pendant la crise, notamment aux Etats-Unis à cause du système de santé. Au sein des secteurs décimés comme le tourisme et la restauration, nous trouvons beaucoup d’emplois moins bien payés dont l’accès est maintenant difficile. Les gens sur le terrain forcés de travailler pendant le confinement comme les éboueurs, les policiers, les aides-soignants - des emplois en général moins bien payés - étaient plus exposés que les métiers très qualifiés en télétravail. Ensuite, «l’école à la maison» a révélé de très grandes disparités parmi les familles. Toutes ne jouissent pas de ressources matérielles, de conditions de travail adéquates et des connaissances suffisantes pour assurer l’éducation académique de leur progéniture. Enfin, les jeunes enfants dont les parents étaient présents à la maison avaient également un clair avantage sur ceux livrés à eux-mêmes. Et puis ce n’était pas la même chose d’être confiné dans un appartement de quarante mètres carrés à cinq ou dans une grande maison avec jardin.
en retard sur le thème des écarts salariaux pourraient être pénalisées.
Ce sujet concerne tous les pays mais est particulièrement sensible aux Etats-Unis comme en témoignent les récents événements de violence policière et de discriminations raciales. Par ailleurs, les entreprises du S&P 500 détiennent la palme des plus fortes inégalités de salaires intra-entreprise au monde! Nous avons effet constaté que le ratio d’équité est bien plus élevé aux Etats-Unis qu’en Europe ou en Asie.
Oui, un tournant à gauche aura certainement un impact sur les sociétés américaines dans la mesure où le taux d’imposition sur les sociétés pourrait être relevé et les marges d’optimisation fiscale réduites. Certains groupes de media américains se sont montrés particulièrement agressifs à cet égard. Joe Biden ambitionne également de remonter le salaire minimum; les entreprises en retard sur le thème des écarts salariaux pourraient être pénalisées.
Elles ne pourront pas se substituer aux Etats mais en adoptant un bon comportement, elles ont un impact positif sur leur périmètre. Pour le mesurer, nous avons une approche sur cinq piliers. Chacun de ces piliers rassemble des critères pour noter les Etats, d’autres pour noter les entreprises. Il s’agit donc d’évaluer les efforts d’une entreprise au regard de la situation dans son pays d’établissement. Premièrement nous regardons les écarts de revenus, notamment au travers du ratio d’équité dont nous avons discuté précédemment. Deuxièmement, nous nous intéressons à l’aspect fiscal: les entreprises sont-elles très agressives en matière d’optimisation fiscale? Suivent-elles les recommandations émises par l’OCDE en matière de prix de transfert? Il est essentiel que les entreprises limitent le transfert des bénéfices dans des pays fiscalement avantageux, car la première chose pour réduire les inégalités et de contribuer aux rétributions financières. Ensuite, il y a le pilier de la santé et de l’éducation. L’entreprise fait-elle attention à la sécurité de ses employés? Contribue-t-elle à leur formation? Ensuite, on ne peut ignorer la problématique de la diversité. L’entreprise la favorise-t-elle? Enfin, le dernier pilier que nous mesurons est la liberté fondamentale. Les lanceurs d’alerte sont-ils protégés? Les syndicats sont-ils autorisés? La société fournit-elle des produits de base à prix abordables? Un travail complexe est nécessaire afin de répondre à toutes ces questions.