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Certains médias nous abreuvent de faits divers faisant état d’un climat d’insécurité qui se développerait dans certains quartiers. On apprend ainsi que certaines communes s’équipent en caméras de surveillance, que les effectifs des polices municipales s’étoffent, et que la police entrerait même dans un «sentiment de peur». Pour remédier à ces problèmes, on cite en exemple New York qui aurait été championne d’une «théorie des fenêtres cassées» développée au début des années 1980, en augmentant les effectifs de la police.
Or, il s’avère que New York a bien su médiatiser son action policière, mais que la plupart des spécialistes ne la reconnaisse pas comme le meilleur modèle, loin de là, la dimension policière s’étant développée isolément de la dimension collective. L’article du Courrier paru le 15octobre1 illustre fort justement cet aspect en démontrant «l’important décalage entre ‘l’explosion’ du sentiment d’insécurité à Genève et la réalité objective sur le terrain qui fait état d’une stagnation de la petite et moyenne criminalité».
Cette distinction est clairement expliquée dans la traduction française2 de l’article présentant cette fameuse «théorie des fenêtres cassées»: au New Jersey, un «Plan sécurité et propreté» préconisait de retirer les policiers de leur voiture de patrouilles pour les affecter à des rondes à pied. Cinq ans après, les statistiques démontrèrent que les patrouilles à pied n’avaient pas réduit les taux de criminalité. Par contre, les habitants étaient plus sereins, ils avaient le sentiment que la criminalité avait diminué et ils «s’étaient rendu compte que la présence des policiers à pied rendait leur quartier effectivement plus sûr». Exemples à l’appui, la «théorie des fenêtres cassées» énonce simplement que, dans le cas où une vitre brisée n’est pas remplacée, toutes les autres vitres connaîtront bientôt le même sort. La chose se vérifie aussi bien dans les beaux quartiers que dans les quartiers défavorisés.
Pour J.Donzelot et A.Wyvekens3, «Le carreau cassé, c’est l’image d’un contexte. Lorsque, dans un quartier, les carreaux cassés ne sont pas réparés, c’est le signe de la disparition des contrôles informels: tout le monde s’en fiche. Cette impression de déréliction est source d’angoisse, de repli sur soi. Et «c’est ainsi que le sentiment d’insécurité est lui-même générateur de délinquance».
Se focaliser sur la prise en charge de problèmes, plutôt que sur la réponse à des infractions
A New York, le chef de la police relevait qu’il a «re-policé» les rues de la ville afin de poursuivre les incivilités et les petits délits avec autant d’ardeur que les grands. Très fortement médiatisée, cette application de la «tolérance zéro»4 qui systématise les sanctions répressives n’est en réalité qu’une partie d’un axe des conclusions tirées de la «théorie des fenêtres cassées». En surdéveloppant la police criminelle indépendamment des habitants, New York est allée à l’inverse du second axe qui est de prendre appui sur la communauté en soutenant des mécanismes d’autocontrôle de la collectivité.
Car les Etats-Unis ont développé le community policing, qui consiste à «faire la police de la communauté avec la communauté». Les habitants sont invités à se faire acteurs de leur sécurité en ne restant pas passifs ou repliés chez eux devant les manifestations d’incivilités. Il ne s’agit pas que les habitants s’organisent en milices, mais que chacun collabore pour «se focaliser sur la prise en charge de problèmes, plutôt que sur la réponse à des infractions». Autrement dit, il s’agit de développer des actions de prévention qui agissent sur les causes des problèmes et non pas sur leurs conséquences. Notamment par des beat meetings: des réunions entre la police et les habitants pour élaborer des techniques d’identification et de résolution de problèmes. Ainsi, alors que New York a développé une stratégie par le haut (l’Etat) pour renforcer l’efficacité de sa police, Chicago a développé une philosophie par le bas (la communauté) dans laquelle l’implication de la communauté est une fin en soi ou un principe5. J.Donzelot et A.Wyvekens rendent cependant attentifs à ce que cette forme de participation ne soit pas investie par les classes aisées avec l’objectif de discriminer, voire d’exclure des populations plus en difficultés, qui seraient alors rejetées dans d’autres quartiers et ainsi de suite.
On distingue trois grands métiers policiers: la police d’ordre (contrôle des frontières, défense des institutions, protection des réseaux, circulation), la police criminelle (délits, criminalité organisée…) et la police de sécurité publique. Cette dernière est la moins valorisée car l’efficacité de ses actions de prévention et de proximité est plus difficile à évaluer, donc moins motivante pour les policiers et moins valorisante pour les responsables hiérarchiques et politiques. Cela explique la forte médiatisation des préoccupations sécuritaires et leur instrumentalisation par différents acteurs locaux et, «en premier lieu, les élus ou leurs opposants». Christian Mouhanna6 relève qu’«ils cherchent également à utiliser ces peurs comme ‘levier’ pour l’action publique (…) Le discours politique ‘fort’ sur la sécurité, ou l’insécurité, leur permet de réinvestir la scène publique en répondant aux attentes perçues».
Dénoncer l’insécurité et la développer vont souvent de pair
Les exemples dans ce sens sont multiples, du film qui stigmatise le drapeau européen sur une serviette de plage aux affiches criminalisant les frontaliers (dont un grand nombre sont pourtant suisses). En psychologie sociale, Tajfel et Turner expliquent que la catégorisation et la comparaison sociale visent à générer un comportement de groupe. «L’objectif de la différenciation est de maintenir ou d’acquérir une certaine supériorité par rapport à l’exogroupe» en établissant «la comparaison sur une dimension favorable à l’endogroupe»7 et défavorable à l’exogroupe.
Les adeptes de la «tolérance zéro» rejoignent généralement la vision du philosophe Thomas Hobbes. Celui-ci, dans son livre Léviathan (1651), conçoit «l’homme dans l’état de nature comme un être violent, égoïste et calculateur. Placés en concurrence pour la satisfaction de leurs désirs, les hommes sont de ce fait dans une situation de guerre de chacun contre chacun»8. Pour instituer l’ordre et le lien social, il leur faut dès lors «obéir à un pouvoir politique absolu et fort». Mais les faits historiques comme d’actualité démontrent les graves dérapages de cette conception. Le tueur d’Oslo, le 22juillet 2011, a lui-même déclaré fièrement avoir Léviathan comme livre de chevet et avoir agi pour rétablir l’ordre… Dénoncer l’insécurité et la développer vont souvent de pair, pour acquérir du pouvoir sur autrui (comme le dit si bien l’adage «diviser pour mieux régner»).
En entrant dans une logique de «qui paie commande», les élus politiques ont réduit le citoyen à un consommateur et encouragé ainsi la concurrence entre individus, voisins et entre solliciteurs (commerciaux, politiques, financiers, etc.). Cela favorise un changement considérable de perspective: «au passage de la ‘société des semblables’ rassemblant des citoyens qui ont quelque chose en commun, à une ‘société de différents’, composée d’individus qui cultivent leur autonomie identitaire»9. La fable des ânes10 illustre très bien les répercussions des bouleversements économiques sur les individus et la société. Les spécialistes (sociologues, politologues, économistes…) sont de plus en plus nombreux à relever que la démocratie a été remplacée par l’oligarchie, sous l’emprise de lobbies économiques.
«L’Etat qui protège doit se muer en un Etat qui rend capable»
Quels seront les élus politiques qui auront le courage de rompre cette spirale en sortant de cette «coopération symbolique» pour développer une véritable participation démocratique? Il ne s’agit pas que la lutte pour l’égalité des chances devienne une lutte contre l’exclusion par souci de l’ordre public, mais sans bénéfices pour la plus grande part de la population soumise à une vulnérabilité croissante de l’emploi, comme nous met en garde J.Donzelot. Pour lui, «l’Etat qui protège doit se muer en un Etat qui rend capable». En effet, J.Maxwell relève que «la cohésion sociale se construit sur les valeurs partagées et un discours commun. (…) Les gens doivent avoir l’impression qu’ils participent à une entreprise commune, qu’ils ont les mêmes défis à relever et qu’ils font partie de la même collectivité»11.
Cela fait un bon nombre d’années que les professionnels du social tentent d’alerter les décideurs politiques et l’opinion publique sans succès. Les questions de participation citoyenne et de cohésion sociale sont les objectifs principaux de l’animation socioculturelle particulièrement. A Saragosse (Espagne), le récent colloque international de l’animation socioculturelle12 y a consacré une grande partie de ses conférences et débats. Or, la démocratie participative semble être devenue un simple «accessoire politique», même si elle est pourtant devenue «nécessaire dans la panoplie du parfait démocrate qui, tout en déclarant souhaiter la participation des citoyens, craint plus que jamais le contrôle en retour que pourraient exercer les citoyens»13.
Pourtant, à Genève comme partout, on constate que les moyens diminuent dans ce domaine en même temps que les besoins augmentent. Ces dernières années, les centres de loisirs et maisons de quartier ont plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme sur ces questions et particulièrement sur le manque de place laissée à la vie associative. Les travailleurs sociaux hors murs (TSHM) relevaient également un «virage sécuritaire»14 au détriment de leur mission à la fois sociale, éducative et sanitaire. Or, tout le monde est d’accord pour constater que les situations sociales se complexifient, mais on préfère engager des personnes moins formées à moindre coût pour la prévention et la participation, et on développe plus de moyens pour des réponses sécuritaires, plus répressives et consuméristes.
Dans le monde, on voit que de plus en plus d’humains passent progressivement de la résignation à l’indignation, puis de l’indignation à la désobéissance, l’insurrection, voire la révolution. Faut-il vraiment attendre que les manifestations de désordres et d’incivilités (conséquences) deviennent cruciales, pour enfin rétablir des situations plus équitables (causes)? Pourtant, comme le dit P.Rosanvallon, politologue: «le propre de la politique, c’est que le pouvoir se renforce quand il accepte de se remettre en cause». Mais les débats de nos politiciens font plus souvent penser à des combats de coqs.
* Citoyen et travailleur social en animation socioculturelle, Genève.
1 «Le sentiment d’insécurité gonfle», Le Courrier, 15octobre 2011.
2«Vitres cassées» de James Q.Wilson et George L.Kelling in Les Cahiers de la sécurité intérieure n°15, 1er trimestre 1994, malheureusement épuisé.
3 Le «community policing» aux Etats-Unis, un mode alternatif de règlement des conflits urbains.
4 Djamel Debouze relevait dans un de ses spectacles que «Tolérance zéro, ça n’existe pas. Le vrai mot, c’est intolérance».
5 La police communautaire. Exposition d’une typologie, D. Wisler.
6 Revue Sciences Humaines Hors-Série n°50, sept.-oct. 2005, p.22.
7 http://www.prejuges-stereotypes.net/espaceDocumentaire/autinIdentiteSociale.pdf
8 Revue Sciences Humaines Hors-Série n°47, décembre 2004-février 2005, p.20.
9 C.Helfter (citant M.Autès): «Raisons d’agir» in revue Informations sociales n°152, mars-avril 2009, p.49.
10 http://blogs.mediapart.fr/en/blog/marie-therese-ferrisi/180811/la-crise-des-anes-made-coluche
11 C. Rymarski: «Refonder la cohésion sociale: de quoi parle-t-on?» in revue Sciences Humaines, Grands Dossiers n°6, mars-mai 2007, p.25.
12 Conclusions sur http://www.unizar.es/colinanimacion-IEPSA/?page_id=1500&lang=fr
13 M. Koebel: «Les travers de la démocratie participative», in revue Sciences Humaines, Grands Dossiers n°6, mars-avril-mai 2007, p.34.
14 «Travailleurs de rue: toujours plus happés par la sécurité», Le Courrier, 24mars 2010.