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Artiste, plasticienne, vidéaste, réalisatrice diplômée de la HEAD à Genève et récompensée aux festivals Visions du Réel ainsi qu'aux Journées de Soleure, Boutheyna Bouslama est également autrice. Son livre, "Livres perdus, nouvelles chaussures", rassemble dix-huit lettres qu'elle adresse tantôt à ses parents, tantôt à son éditeur et, plus largement, à un certain establishment culturel.
Dans un style frontal, citant Beyoncé, Fellini, Carrie Bradshaw ou Nizar Qabbani, elle revendique ses choix autant qu’elle s’interroge sur les différentes conceptions du féminisme, constatant avec désarroi l’état de ce combat sous certaines latitudes. Quelques-unes de ces lettres ont été écrites en 2010, d’autres en 2019.
Rejetée, puis soutenue par la Suisse
Pour comprendre cet ouvrage, retour sur les origines de Boutheyna Bouslama. Son passeport indique qu'elle est tunisienne mais née en France. Elle a grandi en Suisse, mais vécu dans de nombreux pays comme le Qatar et la Syrie. "Si la personne en face de moi n’a pas beaucoup de temps, je lui dis que je suis franco-tunisienne", dit-elle à la RTS en souriant.
Lorsqu'elle termine ses études à la HEAD, mauvaise nouvelle: elle qui se sent à la maison à Genève doit quitter la Suisse. Paradoxalement, le lien avec le pays de ses études n’est pas perdu. Son documentaire "L'homme à la caméra" et son recueil de lettres obtiennent le soutien de la Suisse.La couverture du livre "Livres perdus, nouvelles chaussures" de Boutheyna Bouslama. [Art&fiction]
Le projet de "Livres perdus, nouvelles chaussures" est né en 2007. "J’avais un rêve avec une copine de classe aux Beaux-Arts: publier chez Art&fiction. Nous avons découvert qu'il existe un cours d’écriture pour artistes, avec le directeur de publication Hervé Laurent, et nous étions comme des enfants qui entrent dans un magasin de bonbons. Nous découvrions comment écrire serait finalement une solution extraordinaire pour beaucoup de projets plastiques ou audiovisuels", raconte Boutheyna Bouslama.
Dans un premier temps, elle qui s'est toujours intéressée aux histoires et archives personnelles, écrit un récit intitulé "Histoires de famille", une fiction basée sur ses deux parents, avec lesquels elle partage idéologies, références culturelles et littéraires. Elle leur écrit des lettres qui ne leur seront jamais envoyées.
Des livres et des chaussures
Mais revenons à ce titre. Les livres perdus sont un héritage familial que Boutheyna Bouslama souhaite retrouver: "ces livres, c’est un peu mon acte de naissance, mon langage ADN. Nous avons passé des années à les chercher et nous les avons retrouvés. Il y avait une grande variété de livres chez parents. Mon père était professeur de littérature arabe, ma mère professeure de littérature anglaise et de l’histoire du féminisme." Une bibliothèque qui englobe un large spectre, de Guy Debord à Gilles Deleuze, en passant par les féministes américaines et tunisiennes.
Autre élément-clé du livre, les chaussures que l’autrice adore acquérir, symbole joyeux d'émancipation, de féminité et de féminisme. "Il y a toujours de la place pour une paire de chaussures à côté de Deleuze", s'amuse Boutheyna Bouslama. "Je fais partie d’une dynastie de femmes. Et dans les dynasties, on se transmet certaines choses comme des livres, des idéologies, mais aussi les chaussures qui me fascinent depuis toute petite."
Comme beaucoup de filles, je mettais les pieds dans les talons de ma maman et je me voyais, telle une dame marchant avec des talons.
A ses yeux, l’achat de nouvelles chaussures représente aussi une compensation émotionnelle qu'elle résume avec humour: "Quand on a un chagrin dans la vie, l'achat d'une paire de chaussures peut nous distraire. Leur coût exorbitant et l'hémorragie financière qui en découle font oublier le chagrin en question."
Féminisme et port du voile
Le féminisme et l’évolution du regard porté sur les femmes, sur les femmes musulmanes en particulier, occupent aussi une place importante dans les lettres de Boutheyna Bouslama.
L'écrivaine interroge sa mère sur son rapport au voile, ainsi qu'elle-même. "La question du voile revient de manière cyclique dans le débat politique en Suisse et en France. Quand je suis allée vivre en Turquie, je me suis rendu compte que le voile est aussi l’un des éléments-clés du discours politique ou de la lecture de la situation politique. Ma maman est voilée, je ne le suis pas. Nous sommes deux interlocutrices parfaites, chacune à l’antipode de l’autre, qui peuvent donner des éléments de conversation."
Propos recueillis par Anne-Laure Gannac
Adaptation web: Myriam Semaani
Boutheyna Bouslama, "Livres perdus, nouvelles chaussures", éditions Art&fiction.