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Le 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.
L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.
D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.
Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.
Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.
Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.
Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.
Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.
Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté ne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!
Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.
Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.