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Introduction
La lettre reproduite ci-dessous provient d'une photocopie qui m'a été remise par Julie & Terence Buckaloo de l'Illinois, USA alors qu'ils recherchaient les liens de leur famille avec Neuchâtel.
Julie est une descendante de la famille Hettenkemmer dont il est question ici. Ils peuvent être joints par E-mail.
Je souhaitais partager cette lettre avec vous car - sans avoir de liens avec les Junod - elle permet de se faire une meilleure idée des conditions de vie de nos jeunes filles ou femmes, envoyées comme servantes, gouvernantes ou institutrices dans des familles aisées installées dans les pays de l'Est.
De sa lettre, probablement écrite à sa sœur Rose, on découvre que Catherine devait être institutrice - fait fréquent à son âge (19 ans).
Tout d'abord un peu de généalogie...
Johann Georg HETTENKEMMER, de nationalité badoise, fils d’Andreas et de Barbara Fleck, né à Eschelbronn, Sinsheim, Bade, le 4 août 1812, maître tailleur d’habits, arrivé à Valangin en 1841 (permis d’établissement n° 22822), mort à Valangin le 26 janvier 1874 à 1 heure 30 (176).
Épouse à Valangin le 10 décembre 1842 Catherine Barbara GÖTZ, fille de Joseph et de Catherine Maurer, née à Eschelbronn le 16 mai 1816, morte à Valangin le 22 juillet 1882 à 14 heures, d’apoplexie.
Le nom de famille est dit provenir d'un domaine situé sur - et appartenant à - la commune de Lobbach, à environ 15 km au nord de Eschelbronn.
Johann Georg est Maître-tailleur, arrivé à Valangin en 1841 en tant que pensionnaire.
Il épouse à Valangin, Neuchâtel le 10 Dec 1842 :
Catherine Barbara Götz, fille de Joseph (né en 1763, décédé le 1 Dec 1842 à lâge de 79 ans et 9 mois) et de Catherine, née MAURER, née à ESCHELBRONN le 16 Mai 1816.
Johann Georg décède à Valangin le 26 janvier 1874 à 1h30, laisse une veuve.
Enfants :
- Ami Louis, né à Valangin le 3 août 1843, quitte Valangin en 1857, revient en 1858, repart en 1860
- Rose, née à Valangin le 29 novembre 1844, quitte Valangin en 1863, épouse à Valangin le 2 août 1872 (118) Frédéric Alphonse Spörle, du Grand Bourgeau, fils de Georges Christian et d’Anne Marie Moser, né à Neuchâtel l 30 janvier 1839, maréchal ferrant
- Catherine, née à Valangin le 11 janvier 1847, prend un passeport pour la Hongrie le 6 avril 1864 (n° 210).
- Julie, née à Valangin le 7 avril 1848, quitte Valangin en 1866
- Elise, née à Valangin le 7 septembre 1849, quitte Valangin en 1868.
- Célestine, née à Valangin le 2 février 1851, quitte Valangin en 1869.
- Alfred, né à Valangin le 21 avril 1854, mort à Valangin le 12 mai 1854 à 5 heures.
- Elina, née à Valangin le 5 novembre 1855, épouse à Valangin le 26 août 1882 (6) Paul Alfred Huguenin-Dumittan, du Locle et de La Brévine, fils d’Henri Alfred et de Marie Emilie Witschi, né à La Chaux-de-Fonds le 16 novembre 1856.
- "N", de sexe masculin, né et mort le 22 juillet 1858 à 22 heures (107).
- Georges Alfred : né le 8 mai 1862.
Lettre de Catherine
Notes: Les mots ou phrases entre (parenthèses) sont des commentaires de ma part et ne figurent de ce fait pas dans la lettre originale!
Szegedin, le 24 mai 1866
Ma bien chère sœur !
C'est avec une joie inexprimable que j'ai reçu ta lettre; ce qui me fait encore plus plaisir c'est que tu as pu placer notre chère Julie. Je voudrais aussi pouvoir en faire autant avec Elise; il y a bien une maison où on la voudrait: c'est chez un docteur.
Je lui ai montré la photographie d'Elise elle lui a beaucoup plu car elle est très jolie, mais je crains qu'elle ne soit pas bien, elle ne peut garder une servante longtemps, car elle est très sévère et très avare.
Cet hiver elle a accouché d'un garçon, eh bien ! elle n'a pas seulement voulu prendre une veilleuse, craignant que cela leur coûtrait trop. Il n'y avait que les 2 servantes qui, à leur tour, sont très occupées, enfin que c'est allé comme cela: qu'il y a une dame, que je connais, qui est allé chez elle faire sa visite, a dû baigner son enfant car il n'y avait là personne pour le faire.
Il y a 4 enfants, 2 garçons et 2 filles outre le tout petit, et ces enfants ne reçoivent que du lait pour leur souper et alors la dame va à l'hôtel, au restaurant, avec son mari, souper. Alors Elise serait obligée de rester à la maison tous les jours, toute seule.
Enfin je te dis, je n'ai pas envie de l'envoyer ici, et en même temps, comme je n'ai pas envie de rester plus longtemps ce serait dommage pour ce peu de temps. Mon temps finit le 17 avril 1867. Il y n'a plus que onze mois, alors je serai délivrée de mon esclavage.
Mais j'es(père) que Dieu lui aidera et à moi à être heureuses. Je n'ai pas envie d'aller à la maison après ce temps car je n'aurai pas assez d'argent. A présent je n'ai pas le sou de bon chez Madame, j'ai déjà tout dépensé, il faudra ménager pour ravoir de l'argent.
Ma chère sœur, il me semble que dans la dernière lettre que je t'ai écrite je ne t'ai dis que Madame est allée à Pesth, mais je n'ai pas dit que sa mère est morte; lorsqu'elle est revenue elle m'a apporté une ceinture de soie noire avec une boucle de nacre.
Mais si tu savais comme elle est depuis qu'elle est revenue, elle est avare, méchante, opiniâtre, elle me fait tant de peines, pour la moindre des bêtises elle me dit : " verfluchte Seele, sie sollen krepiren ", etc. : de telles expressions, penses donc ! Une femme qui ne va jamais de sa vie au temple, que quand elle est invitée à une noce, de crainte de dépenser quelques florins, car chez les Juifs il faut que les gens paient leur place s'ils veulent y aller et elles sont très chères. Enfin laissons cela, car ce n'est pas la peine de penser à de telles bassesses.
Ma chère sœur, tu me pardonneras de ce que j'ai tardé à t'écrire mais quand je t'en aurai dit la cause tu ne seras plus fâchée. Pense donc que je me suis bien refroidie il y a peut-être quinze jours, je dis peut-être car je ne sais pas bien quand c'était mais je crois que c'était jour de l'Ascension, il a fait un très beau temps chaud, j'avais mis une jolie robe de barège, avec un châle de dentelles, j'ai été au Parc avec une de mes amies suisses, je m'y suis bien amusée car il y avait de la musique, j'ai beaucoup sué, j'étais toute trempe, à 7 heures et demie du soir je vais à la maison, j'ôte cette robe et en mets une autre pour aller à la Promenade après souper.
Alors j'ai frissonné, je dis à Irène que j'avais froid mais également je me suis réchauffée le lendemain, j'ai commencé à tousser tellement que la poitrine me faisait extrêmement mal, je n'ai pas enseigné pendant 10 jours jusqu'à la Pentecôte, je frissonnais, grinçais les dents, le samedi les enfants m'ont priée d'aller promener, je ne voulais pas, mais enfin je me suis habillée avec beaucoup de peine, mais je me suis un peu réchauffée par le mouvement.
Le lendemain, dimanche, j'ai reçu de la maman de Floren (?) un joli chapeau blanc garni de bluets, et de tulle bleue qui me sied si bien, avec ma robe bleue de foulard, je suis allée après dîner pour la remercier, je suis restée jusqu'à 7 heures et comme j'allais déjà mieux, et qu'elle demeure dans la plus belle et plus fréquentée rue de Szegedin, j'ai regardé par la fenêtre, il a plu; il y avait un courant d'air, je me suis malheureusement encore mieux refroidie. Je suis allée à la maison vite, je n'ai fait que d'échanger quelques paroles avec Madame.
Elle est sortie avec Monsieur pour souper et moi je n'ai rien pris parce que je ne pouvais plus souffler; je ne parlais que par signes, qu'on me fasse mon lit, que la servante couche Irène car je n'en pouvais plus, je me suis vite couchée, mais alors j'en ai souffert; je priais Dieu en mon coeur, car je ne pouvais pourtant parler, qu'Il ne me laisse pas encore mourir, qu'il me conserve encore à vous, mes chers anges, mes plus précieux trésors, quand même que j'aurai bien aimé mourir d'un sens, car je suis des fois livrée à la mélancolie; pardonnes-moi je t'en prie cette pensée, mais elle s'empare quelques fois de moi.
Dieu soit loué je vais mieux, je tousse encore, mais mes maux sont allégés, j'ai eu une forte grippe. Si vous saviez combien plus mes pensées étaient vers vous mes bonnes sœurs, je vous assure que c'est avec des larmes que je vous écris car vous me devenez toujours plus chères et plus précieuses.
Ma chère Rose, il fait si froid ces jours que le monde va avec des pelisses, à présent qu'à la Pentecôte on devrait déjà porter des robes blanches, les paysans plaignent déjà; il fait une pluie très froide et comme les arbres ont déjà fleuri dans les mois de mars, que la neige était encore à terre, à présent les fruits grossissent, alors cette froideur les gèle, ils disent que cela sera perdu, qu'on en aurait tant besoin à présent, surtout qu'il y aura bientôt la guerre; il y a eu de tristes spectacles ici dans la forteresse, on envoie beaucoup de militaires dans l'Autriche.
Ils prennent des recrues en masse. Des hommes qui ont déjà servi leur 10 ans, qui se sont mariés, sont pères de plusieurs enfants, qui doivent y retourner, laissant toutes leurs familles. Lorsqu'ils étaient dans la forteresse pour être visités, leurs femmes et leurs enfants les suivaient, et comme ils doivent tous partir pour la guerre, il y a avait là des pleurs, des lamentations, il y a fallu battre du tambour pour ne pas entendre ces plaintes, c'était un affreux spectacle.
Ils sont partis pendant la nuit avec le train, ces femmes les suivaient avec leurs petits enfants à la mamelle, qui pleuraient aussi amèrement. Enfin, que Dieu leur aide à tous à pouvoir revoir leurs familles délaissées; il ne restera pas un soldat à Szegedin, enfin je te dis, c'est une grande misère, tout devient plus cher, les vivres et tout.
Je crois qu'en Suisse tout est sur pied, comme me le raconte Monsieur, les Genevois craignent que la France prendra ce canton; dans le Tessin ils craignent que l'Italie les prendra. Enfin bientôt toute l'Europe sera toute bouleversée; les Neuchâtelois peuvent se réjouir d'avoir chassé ce roi de Prusse; Monsieur me dit bien des fois comme les Autrichiens se sont réjouis quand ils ont entendu alors qu'on avait ôté au roi de Prusse, qu'ils ne peuvent souffrir, un petit morceau de territoire.
Enfin que Dieu nous aide à supporter tous les maux qui vont encore tomber sur nous, car l'humanité les mérite, elle est tellement méchante, cruelle, impie, que comme a dit lundi passé de Pentecôte le pasteur luthérien en allemand, il faut changer le cœur de l'homme, qui est de pierre, en un cœur de chair; ce cœur mort, froid, insensible de l'homme doit se changer en un cœur de chair vivante, chaude et sensible.
Oh ma chère sœur, pardonne les fautes que j'ai faites mais je suis de nouveau si distraite, parce que j'ai vu passer aujourd'hui mon cher Gustave, et je l'ai suivi des yeux jusqu'à ce qu'il ne m'était pas possible de voir.
Je termine ma lettre pour toi pour écrire quelques lignes à Julie.
Ta toute dévouée sœur qui t'aime tellement,
Catherine.
(Sur les côtés de la lettre) :
Ma chère sœur, prie pour moi comme je prie pour toi et que Dieu te bénisse et t'aide dans ton amour, qu'il te préserve de ces terribles moments que j'ai passés. Adieu, au revoir, embrasse Julie pour moi qui voudrais bien le faire.
Liens
- Eschelbronn - page "émigration" (en allemand)
- Szegedin : en allemand. La ville est Szeged, au Sud-est de la Hongrie (frontière avec la Yougoslavie & la Roumanie).
- florins : monnaie utilisée à cette période en Hongrie
- barège : étoffe de laine légère non croisée
- foulard : étoffe de soie légère pour robe
- La guerre dont il est fait état est probablement celle qui oppose la Prusse à l'Autriche et qui s'est terminée par la défaite autrichienne à Sadowa (Czeckie actuelle)
- Le château de Valangin
Sources généalogiques
Etat civil Valangin Mariages 1863-1905 & Décès 1843-1887
Registre des passeports 1862-1924
Recensements individuels Valangin 1852-1872
M. Marius Golgath, Eschelbronn