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Il existe un curieux chemin réalisé par Joseph de Maistre au cours de sa vie, sur un point qui l'a tant occupé: la religion. On sait que, disciple de François de Sales et des Jésuites, il a généralement défendu le catholicisme, quoiqu'il ait aussi eu en affection certains penseurs peu canoniques, en particulier Origène – et Louis-Claude de Saint-Martin. À cet égard, par le biais de l'illuminisme lyonnais, il a découvert une tradition qu'on pourrait dire plus ou moins gnostique. Après son éducation catholique, il a découvert la tradition maçonnique mystique de Jean-Baptiste Willermoz, qu'il a beaucoup aimée, avant de prendre quelque distance avec elle.
Mais la révolution française a fait davantage, car elle l'a d'abord poussé en pays protestant, à Genève et à Lausanne, et on sait qu'à cette période de sa vie, il a fréquenté des protestants effectifs, et a appris à les apprécier, notamment madame de Staël, à laquelle il reprochait son féminisme exacerbé, paraît-il, mais qu'il aimait.
Et puis, ambassadeur du roi de Sardaigne en Russie, il a fréquenté des orthodoxes, à commencer par l'empereur Alexandre lui-même.
Bien sûr, dans ses ouvrages, il s'en est pris aux protestants et aux orthodoxes, défendant le catholicisme d'une façon souvent outrancière. Mais il est remarquable qu'il ait cheminé à travers l'Europe pour rencontrer les trois grandes branches du christianisme, comme s'il y avait là un souffle de lui inconnu - un enjeu karmique.
Rudolf Steiner disait curieusement, mais avec beaucoup de profondeur (comme toujours avec lui), que ces trois branches renvoyaient aux trois expressions, aux trois personnes de la divinité. L'orthodoxie, comme d'ailleurs l'Islam, renvoie avant tout au Père, au dieu créateur et plongé dans les profondeurs de l'univers, rayonnant du passé et du premier jour des mondes. Mais l'Église catholique, on le méconnaît grandement, est liée au Fils, à l'insertion de la divinité sur le plan terrestre, à la manière dont elle y crée des choses, y modèle le monde – et souvent s'y perd, en demeurant trop proche dès l'origine du pouvoir romain, de l'Empereur. Saint Augustin, qu'aimaient si peu les théologiens grecs, disait ainsi que c'est par le Fils, le dieu incarné sur Terre, que l'homme peut obtenir son salut.
Quant au protestantisme, dit encore Steiner, il est émané du Saint-Esprit. Il se projette vers l'avenir en admettant à l'individu la faculté de juger par lui-même, à partir de l'intelligence – de la force de penser qui est la sienne. Certes, dans un premier temps, il ne l'a fait qu'en s'attelant aux apparences sensibles, à la raison extérieure, demeurant à la surface des choses; mais il préparait le temps où la pensée entrerait dans les profondeurs des mystères en se détachant des apparences extérieures, et permettrait à chaque homme de recevoir consciemment en lui l'effusion de l'Esprit-Saint – et donc de voir clair dans l'obscurité de la vie. Cela était nécessité par la liberté de l'individu, qui seule pouvait rénover la vie spirituelle.
Or, si Joseph de Maistre vouait un culte à l'institution catholique, dans les faits, il a constamment défendu son droit individuel de philosophe à percer les secrets du monde divin, notamment par le biais de l'analogie entre le Ciel et la Terre, et la création d'images, de symboles. Il a constamment, aussi, annoncé une grande effusion de l'Esprit-Saint. Et, à l'inverse, il a rendu hommage aux religions païennes, à leur merveilleux spécifique, et même à l'Islam, en citant le Coran, à propos de la sainte Vierge. Il vouait un culte à la tradition, mais attendait beaucoup de l'avenir. En un sens, et jusqu'à un certain point, il a uni les branches du christianisme dans son âme, vivant en acte la trinité dépeinte par Steiner – qui, d'ailleurs, lui rendit hommage.