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Le 19 juillet 2019, s’éteignait Ágnes Heller, philosophe et sociologue d’origine hongroise. Après une longue carrière d’enseignement universitaire de par le monde, la philosophe revient sur les événements constitutifs de son existence dans un ouvrage paru un an avant sa mort : La valeur du hasard : ma vie.
Elle y relate le hasard d’être née en 1929 dans une famille juive de Hongrie, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. Elle témoigne de la mort de son père et de ses amis à Auschwitz, puis d’une exécution manquée au bord du Danube alors qu’elle n’est encore qu’adolescente. Ágnes Heller ne cessera, sa vie durant, de questionner par la pensée ce destin singulier et aléatoire qui lui a permis, à elle, de survivre.
Hasard d’une longévité de vie qui lui fait connaître les fluctuations politiques successives de son pays durant neuf décennies. Elle passe ses jeunes années sous le Royaume autocratique de l’amiral Horthy, assiste à la courte République de Hongrie au sortir de la guerre et expérimente les angles droits du régime communiste. Après des années d’exil, de retour dans son pays natal en 2009, elle devient une figure de l’opposition intellectuelle à plus de 80 ans.
Hasard de circonstances exceptionnelles et de rencontres marquantes, dont celle avec le philosophe György Lukács qui l’initie au marxisme alors qu’elle se destine à une carrière scientifique. De ses rencontres régulières avec un groupe de philosophes, dans les années 1960, émerge un mouvement intellectuel qui connaît une notoriété internationale sous le nom d’Ecole de Budapest. Hasard de participer à une université d’été sur l’Ile de Korčula en Yougoslavie au moment de l’invasion de Prague par les troupes soviétiques. Ce colloque annuel marxiste sert de tribune aux intellectuels présents pour exprimer leur solidarité avec la Tchécoslovaquie. Dans cet élan, Ágnes Heller co-signe une déclaration de protestation adressée au gouvernement communiste hongrois demandant une « démocratie socialiste ». Relayée par l’Agence France Presse, cette critique inédite du régime constitue un acte considérable pour l’époque de par sa portée médiatique.
Ses tribulations philosophiques la conduisent à réfléchir sur l’éternelle oscillation entre ligne de conduite personnelle et adaptation sociale. Après 1956, la dictature du Parti ne laisse plus de doute sur la nature répressive du régime. Pour son soutien à la révolution, elle est suspendue de son emploi à l’Université, se voit exclue du Parti communiste et interdite de publication durant 5 ans. Même si l’espoir de réformer le socialisme de l’intérieur s’éloigne après ces événements, l’enseignante de Kant continuera de croire à un possible « tournant anthropologique », une « amélioration radicale de l’homo sapiens, (…) l’abolition de l’aliénation, pour que tous puissent vivre les uns avec les autres en paix »[1].
Selon son témoignage, nul besoin d’ivresse dans sa vie, la raison était son moteur.