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On pourrait voir dans cette publication une forme « d’abstraction sélective« , du moins si l’intention est de mettre en avant la valeur du support, par rapport à celle du contenu. Ce que l’auteur, Neil Gaiman, ne nie pas en revendiquant explicitement la partialité de son propos. À, je cite cet extrait: « Je suis de parti pris, de façon évidente et gigantesque: je suis auteur, souvent auteur de fiction. J’écris pour les enfants et les adultes. (…) Donc, en tant qu’auteur, je suis partial. Mais je suis beaucoup plus partial en tant que lecteur » (N. Gaiman, lien avec le texte intégral/ PDF).
Lire peut en effet être considéré comme un moyen essentiel d’accès à la connaissance ou de support au développement de l’imagination, du moins comme l’un des moyens s’il l’on veut réduire le biais… Et, en ce qui concerne la citation d’Einstein choisie par Neil Gaiman pour valider son point de vue, l’élément central mis en exergue par Einstein n’est pas tant « le fait de lire », mais plutôt un engagement à cultiver son imagination:
« In Denver I heard a story about a woman who was friendly with the late Dr. Einstein, surely acknowledged as an outstanding ‘pure’ scientist. She wanted her child to become a scientist, too, and asked Dr. Einstein for his suggestions for the kind of reading the child might do in his school years to prepare him for this career. To her surprise Dr. Einstein recommended ‘fairy tales and more fairy tales.’ The mother protested this frivolity and asked for a serious answer, but Dr. Einstein persisted, adding that creative imagination is the essential element in the intellectual equipment of the true scientist, and that fairy tales are the childhood stimulus of this quality! » (article de contextualisation de cette citation, c’est passionnant !).
Dès lors la référence à la « lecture » dans la réponse d’Einstein concerne le médium/support cité dans la question que cette femme lui a posée « asked Dr. Einstein for his suggestions for the kind of reading« . Il ne s’agit don pas de la promotion du fait de lire, ou du livre. Le livre, ou le fait de lire, est dans le contexte de cette citation juste le support qui permet d’accéder à la matière utile au développement de son imagination: les « contes de fée ». Donc, Einstein incite plus à cultiver son imagination, qu’à lire. Les récits fictifs étant un (des) bon moyen pour y parvenir. A cet effet, rien ne permet d’affirmer qu’Einstein fait la promotion du récit écrit par rapport au récit oral, comme l’interprète Neil Gaiman dans sa conférence.
Il faut aussi prendre en compte que la citation d’Einstein date de 1958, donc d’avant l’invention d’Internet, et respectivement des décennies avant celle du Web. Il serait donc inadéquat, par exemple, d’utiliser cette citation pour mettre en opposition le livre, les bibliothèques, avec le numérique, comme le fait en partie Neil Gaiman, d’ailleurs.
Cette opposition de confort, que l’on pourrait interpréter comme une représentation du « biais de statu quo », ou « bias zéro risque », n’est pas nouvelle, ni même en rapport avec la technologie ou la transformation numérique, elle inhérente à la difficulté de certains à accepter les changements de notre société. Ce podcast de France Inter « Sommes-nous vraiment en train de fabriquer des “crétins digitaux ? – que je vous recommande vivement – consacré à la place des écrans dans les usages du numérique mentionne deux exemples représentatifs de cette difficulté à accepter le changement. Je cite: « Les parents d’Honoré de Balzac étaient inquiets que leur fils ne s’abrutisse en lisant trop de romans (à 44.20). L’écrivaine Susie Morgenstern dit: « ma mère ne voulait pas que je lise, elle considérait que c’était une perte de temps » (à 46′).
Dans les faits, le livre n’est que l’un des outils de formalisation et d’accès à la connaissance. Il représente une partie du passé et du présent, et il fait partie du futur. Mais attention à ne pas « résumer » la connaissance, ou la manière de la transmettre, à l’écrit:
Je cite: « Alors qu’aujourd’hui, dans les pays dits développés, l’écrit prédomine, c’est par l’oralité que l’essentiel de la transmission de l’ensemble des connaissances et des savoir-faire techniques s’est opéré dans l’histoire de l’humanité (…) » [Source: Wikipédia, Transmission de la connaissance]
Aujourd’hui, l’audio et la vidéo permettent tout autant de formaliser et de transmettre la connaissance ou de développer l’imagination. Tout comme les jeux vidéo, la réalité virtuelle, ou encore le cinéma, sont tout aussi propices à nous permettre de cultiver et développer l’imaginaire. Les mots, les images, les sons, les odeurs dialoguent avec notre cerveau. Et ceci, quel que soit leur support de transmission.
Nous n’utilisons pas toutes et tous nos fonctions cognitives de la même manière
Les fonctions cognitives (les capacités de notre cerveau qui nous permettent notamment de communiquer, de percevoir notre environnement, de nous concentrer, de nous souvenir d’un événement ou d’accumuler des connaissances), qui nous permettent, entre autres, de développer notre imagination, ou plus globalement de nous développer au sens propre, ne reposent pas uniquement – et tant s’en faut – sur l’écrit. De même que la manière dont ces fonctions cognitives s’expriment chez chacun peut passablement différer.
Dés lors, arrêtons d’opposer les différentes formes de supports et méthodes de transmission de la connaissance, et battons-nous pour privilégier l’accès à la connaissance et le développement de l’imagination, quel que soit le support ou le format utilisé.
Stéphane Koch
[En complément]
Les livres et les bibliothèques n’étaient pas toujours accessibles à toutes et à tous, ou garantes du savoir au sens universel du terme:
« La sacralisation du livre, et de ce fait, de la bibliothèque, tient beaucoup à ce que durant la période du Moyen-Age, la lecture n’existe plus que dans un contexte religieux, contrairement à l’Antiquité gréco-romaine où l’écrit était très présent dans l’espace public. Au Moyen-Age, l’essentiel des textes est lié au sacré, au religieux, à la méditation : les espaces de lecture sont donc exclusivement réservés aux ordres monastiques (…) » []
« (…) Longtemps, les interdits reposent sur la volonté de protéger et de conserver les documents plutôt que les communiquer au public. A la fin du XIXème siècle, le magazine américain Life publie ainsi une interview imaginaire26 à propos de la bibliothèque Lennox de New-York, qui souligne avec ironie l’importance que prend la conservation des documents, au détriment de leur valorisation :
– Qu’est-ce que c’est?
– Ceci, mon cher, est la grande bibliothèque de Lennox.
– Mais pourquoi les portes sont-elles fermées à clé?
– Pour empêcher les gens d’y entrer.
– Mais pourquoi?
– Pour que les jolis livres ne soient pas abimés.
– Comment ça! Mais qui abîmerait les jolis livres?
– Le public.
– Comment?
– En les lisant.
« (…) Certains segments de publics ont parfois été écartés des bibliothèques, notamment les femmes28 et les enfants, considérés comme trop fragiles et trop vulnérables aux dangereuses lectures qu’ils pouvaient faire en bibliothèque. Aujourd’hui, si les femmes sont autorisées à fréquenter toutes les bibliothèques publiques, l’accès reste toujours interdit aux jeunes dans certaines bibliothèques d’études. Ainsi, à la BnF, le Haut-de Jardin est réservé aux personnes de plus de 16 ans, ce qui exclut d’emblée enfants et adolescents. »
[Source: Adèle Spieser, « Fais pas ci, fais pas ça : les interdits en bibliothèque » pages 14, 17, 18]