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Même si pour la plupart des Européens il semble possible d'interchanger allégrement les mots "Rroms", "Tsiganes" et "Gitans", ces trois vocables ne recouvrent pas les mêmes réalités dans les faits. Nous reviendrons sur leurs différences qui sont bien plus que des nuances et nous nous contenterons pour le moment de détailler ici l'étymologie et l'Histoire de chacun de ces trois mots.
Aujourd'hui, l'endonyme "Tsigane".
TSIGANE : On sait que le mot "Tsigane" (< grec Αθίγγανος "non touché") désignait initialement les membres d'une secte dualiste de l'Empire byzantin, composée surtout d'Arméniens et ayant disparu de cet espace avant l'arrivée des Rroms. Leur "intouchabilité" était un privilège, car ils se disaient "purs" – aux antipodes de la notion indienne d'intouchabilité en tant qu'impurs, deux approches opposées qui ont élé confondues par des ignorants du XIXe siècle. Ce qui est moins connu, c'est l'hostilité ouverte entre l'Église grecque byzantine proprement dite et les Églises plus orientales, surtout arméniennes mais aussi syriaques, nestoriennes et autres. Il faut dire que l'aversion entre ces Églises et Byzance était telle que ces dernières se sont bien des fois alliées aux Sarrasins (c'est-à-dire ici aux Turcs seldjoukides, venus récemment et accompagnés par les proto-Rroms) contre l'Église orthodoxe grecque et son pouvoir. Ceci suggère fortement qu'Αθίγγανος a été utilisé par les Grecs comme insulte religieuse vis-à-vis non seuelement des Arméniens, mais de ces diverses Églises perçues comme hérétiques et adverses, rivales. Or, lorsque les ancêtres des Rroms arrivent dans l'Est de l'Anatolie avec les Seldjoukides, ils sont séduits par la spiritualité et surtout par les églises des Arméniens, dont la magnificence évoque pour eux les splendeurs des temples indiens – tranchant sur la sobriété austère des mosquées des pays musulmans traversés depuis l'Inde jusqu'aux espaces orthodoxes. Ceci crée un lien fort entre ces Indiens et les Arméniens, d'où l'extension aux Rroms du terme péjoratif Atsingane (évolution de Αθίγγανος) "mécréant, sectaire, hérétique" ciblant les orthodoxes de l'Est de l'Asie mineure dans le vocabulaire grec. Le mot entre aussi en géorgien. Plus tard Atsingane disparaît du grec courant pour subsister en grec des chancelleries phanariotes des deux principautés danubiennes de Moldavie et Munténie-Olténie (Ţara Românească) avec le sens social d'esclave – ceci sans dimension ethnique puisqu'il s'appliquait tout aussi bien aussi aux esclaves non-rroms, comme les Băieşi (originellement des Roumains du sud de la Serbie venus dans les deux principautés). En effet, les Rroms arrivés dans ces principautés ont été légalement réduits en esclavage du XIVe siècle à 1855 et 1856 respectivement. Du grec des chancelleries, ce mot est passé au roumain sous la forme de ţigan, tandis qu'en grec il était remplacé par κατσιβέλος. La première étape passe donc par un contexte orthodoxe. Du roumain, ţigan s'étend aux langues voisines et plus lointaines : bulgare et serbe циганин, hongrois cigány (anciennement czigány), tchèque cikán, slovaque cigán, polonais cygan (dial. cegon), russe цыган, lithuanien čigonas, letton čigāns, puis aux langues germaniques Zigeuner, norvégien sigøyner, suédois zigenar etc... Dans les pays respectifs, il perd bien sûr son sens de statut social d'esclave (qui n'y existe pas) et prend une valeur socio-ethnique. D'un autre côté les emprunts directs au grec gardent le "n" original à la fin de la première syllabe : turc çingene (ottoman çingāne چنكانه) et italien zingaro. Du roumain, le mot entrera en français (surtout sous la plume des auteurs étrangers) en tant que cigain, vocable qui n'a guère de succès face aux dénominations plus courantes de Romanichel et Bohémien. Le mot tsigane arrive en France en 1855 dans le contexte de la musique lors de l'Exposition Universelle mais assez vite la "mode hongroise" apporte avec elle la graphie tzigane, censée évoquer l’orthographe hongroise de l’époque – si exotique, sinon sauvage, pour les Français : czigány (aujourd’hui cigány).
Suivent des périodes confuses où les autorités françaises évitent les dénominations ethniques, jugées anticonstitutionnelles, et vont promouvoir des noms se référant à un mode vie plus supposé que réel : nomades, camps-volants, gens du voyage (GdV), voyageurs etc. Le but est bien entendu de nier le patrimoine et l'identité des Rroms et de dissimuler les persécutions qui les visent. Lorsqu'en 1953 le conseiller d'état Pierre Join-Lambert et ses proches décident de consacrer une association à ce peuple, sans en nier l'ethnicité mais sans pour autant utiliser les termes de Romanichel et Bohémien, ils vont chercher tsigane, comme "politiquement correct" (et alors un peu savant, donc plus neutre) et fondent l'Association des Études Tsiganes – un peu sur le modèle de la Gypsy Lore Society des Britanniques, de 80 ans son aînée. C'est de cette manière que le mot s'est répandu dans le français des acteurs sociaux de cette mouvance puis dans la presse.
Le mot est retourné en Grèce sous la forme τσιγγάνος, qui est emprunt occidental savant, comme le trahit l'accent sur le ά – alors que le mot grec médiéval était accentué sur le ί. Il n'y a donc pas continuité entre Αθίγγανος et τσιγγάνος. Le mot grec le plus populaire est γύφτος, apparenté à Gitan.
Quelle différence entre Rrom, Tsigane et Gitan? Une définition proposée par mon invité et livrée en trois billets distincts, par Marcel Courthiade, professeur à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales, responsable des études linguistiques Rromani, commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’union Rromani internationale.
Prochain billet l'endonyme Gitan