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Le flou, aujourd’hui largement associé à la technique photographique, est cependant issu d’un lexique très spécialisé de l’Art picturale. Au milieu du XIXe siècle, alors que la photographie entre dans le débat artistique et scientifique, le «flou» désigne avant tout une manière de peindre. La critique photographique, qui se réapproprie discrètement le terme, en bouleverse le sens, impliquant désormais un défaut technique, un manque de netteté et une erreur technique totalement involontaire. Vers 1850, on constate ainsi, dans les textes sur la photographie, une incertitude quand à la notion de flou, qui conserve ses résonances picturales tout en se chargeant de consonances nouvelles qui entrent en contradiction avec sa définition initiale.
Au moment où le médium photographique prend son essor, timidement dans les années 1840 et plus généralement au cours de la décennie suivante, le flou est encore pleinement attaché à la tradition picturale. Au cours du second XIXe siècle, bien que les dictionnaires généralistes n’associent jamais le flou à la photographie, le terme est repris et réinvesti par les connaisseurs de ce nouveau procédé. Si, dans le langage commun, le mot correspond encore à une manière picturale désignée dans un jargon relativement averti, il se teinte également aux yeux de certains spécialistes d’un nouveau sens technique spécifiquement photographique.
Dès son invention, la photographie est associée à la netteté absolue qui devient sa caractéristique fondamentale. Elle s’oppose en cela à la toile picturale qui, par son contact direct avec la main et le pinceau de l’artiste, ne peut aspirer à une précision aussi franche. À l’inverse, la définition de la photographie se fonde sur un présupposé de netteté parfaite. Son importance est telle que de nombreux critiques d’Art estiment que la photographie change radicalement les normes de la représentation du réel, instaurant comme principe de base une exactitude irréprochable, à laquelle les œuvres seront comparées. Il s’agissait donc, dès les débuts de la photographie, de définir la technique photographique comme un nouveau standard de la “véritable” exactitude».
D’abord associée principalement au monde scientifique, la photographie a pour mission de représenter le monde avec une minutie que la main de l’homme n’avait jusqu’alors pas pu atteindre, afin d’en permettre une connaissance plus approfondie.
Voici une citation qui a retenue toute mon attention pour cet article :
« Il y a cependant une sorte de philosophie derrière cette “tendance”. Derrière le “flou”, il y a l’intuition d’une mise au point impossible sur le réel, l’impossibilité de rendre compte du monde dans sa fluidité, son éphé- mérité, son inexactitude et donc d’en être témoin et d’en porter témoignage. C’est le parti pris d’en saisir le mouvement, le mode d’apparition, dans une sorte d’anamorphose et d’improvisation. »
De Jean Baudrillard (Sociologue et philosophe français, 1929-2007)