Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07135.jsonl.gz/296

Pendant près de quatre siècles, la vie politique, mais aussi la vie culturelle du territoire qui aujourd'hui comprend les cantons de Bâle-Ville et d'Argovie furent fortement influencées par la maison comtale de Thierstein, originaire du Fricktal. Le landgraviat formé par l'ancien district d'Augst avait été donné en 1041 par l'empereur Henri III à l'évêque de Bâle qui, pour pouvoir mieux l'administrer, le partagea en deux comtés, celui de Frick et le Sisgau. Il ne fut cependant pas permis au prélat d'exercer personnellement la souveraineté temporelle sur son territoire, car celle-ci comprenait entre autres tâches la juridiction et la défense militaire. Or, toutes deux pouvaient faire couler le sang. Et cela, l'Eglise devait à tout prix l'éviter. L'évêque confia donc l'administration de son domaine à un seigneur séculier qui, en sa qualité de vassal, devait sauvegarder les intérêts du prince spirituel. II fut en retour autorisé à garder pour lui une partie des recettes découlant de l'administration et de la juridiction de son fief. Longtemps, cette charge jouit de la transmissibilité successorale. Un suzerain se montrait-il par trop large ou par trop indifférent envers son vassal, il était alors facile à ce dernier d'accroître sa fortune et sa puissance et de se créer, par le biais de quelque succession ou d'un mariage ou par l'achat de biens et de droits privés, une situation qui ne pouvait que porter préjudice au souverain. Si le siège épiscopal était en revanche occupé par un prélat qui surveillait son fief avec plus de sévérité ou qui même cherchait à en demander la restitution, il fallait s'attendre à de longs et laborieux procès.
Les comtes de Thierstein cherchèrent eux aussi à fonder une seigneurie en propre, indépendante si possible. Ils semblèrent y parvenir lorsque s'éteignirent les lignées des Frohbourg et des Homberg. Le landgraviat se trouvait à ce moment entre les mains des Neu-Homberg, après avoir passé des Alt-Homberg aux Frohbourg. C'est alors que les Thierstein entrèrent en scène. L'évêque ne pouvait pas purement et simplement procéder à une réversion du fief; il devait tenir compte de divers arrangements successoraux, de promesses et de certains liens de parenté de ses anciens vassaux. Finalement, les Thierstein réussirent à franchir tous les obstacles et à faire adopter les plans qu'ils caressaient depuis si longtemps. Favorisés par la confusion qui régnait dans l'évêché, un évêque élu par le chapitre bâlois était aux prises avec un concurrent désigné par Avignon - ils obtinrent une partie du comté. Le jugement arbitral fut prononcé par le duc Rodolphe d'Autriche, dont la parenté issue de la branche des Habsbourg-Laufenbourg avait elle aussi fait valoir certains droits. Trois ans avant de mourir, le dernier des comtes de Homberg avait admis Siegmund de Thierstein dans sa part du landgraviat du Sisgau. L'évêque les avait inféodés tous les deux et avait même constitué un fief transmissible par héritière, autrement dit un fief tombé en quenouille. Pour une raison qu'on ignore, la part des Habsbourg passa elle aussi aux comtes de Thierstein. Toutes ces tractations montrent que la propriété pouvait fort bien mener à un fief.
Le territoire sur lequel fut érigé, pendant la première moitié du XIVe siècle, le château de Farnsburg - l'un des derniers du Sisgau - appartenait aux comtes de Thierstein. La forteresse fut construite au centre du landgraviat; elle était entourée du domaine que les Thierstein avaient hérité des Frohbourg.
Dès le début, une certaine étendue fut donnée à cet ouvrage défensif, juché sur un éperon de la colline du Farnsberg. Un profond et large fossé séparait celle-ci d'une éminence voisine. Le château était de plus protégé par un imposant mur-bouclier, adossé au corps de logis. L'extrémité de l'éperon qui dominait la vallée et à laquelle on parvenait après avoir traversé des cours et des jardins entourés de murs, était occupée par la maison de la famille Zielemp. Hommes liges des Thierstein, les chevaliers de Zielemp - ils possédaient des mines dans le Fricktal et un château à vivier dans le Sundgau - sont mentionnés dans les textes à partir du XIVe siècle. Plus tard, on les trouve également en qualité de vassaux de la maison des Habsbourg-Laufenbourg.
Les Zielemp furent associés au fief de Farnsburg et, à ce titre, chargés de défendre le château en cas de guerre. En temps de paix, c'est à eux qu'incombait le devoir de garde.
La branche des comtes de Thierstein-Farnsburg s'éteignit en 1418. Claranna, la fille du dernier comte, apporta en mariage à son époux Jean Frédéric de Falkenstein aussi bien le château que la seigneurie de Farnsburg. Après la mort précoce de leur père, les deux fils de Claranna héritèrent du tout. Sous leur règne, le domaine de Farnsburg devint l'un des centres des différends politiques et des combats qui devaient trouver leur dénouement dans l'ancienne guerre de Zurich. La succession toggenbourgeoise avait engendré un grave conflit et Zurich avait pris fait et cause pour les ennemis jurés des Confédérés, les Autrichiens. Les Habsbourg et leurs nobles partisans jugèrent le moment venu de se venger des défaites subies depuis plus de cent ans. La petite noblesse, elle, se trouva devant un dilemme. Elle voyait d'une part se développer peu à peu, à ses dépens, les grands Etats territoriaux et aurait de ce fait dû se défendre contre ceux qui empiétaient ses droits et sapaient son indépendance. Mais d'autre part, elle se sentait, de par ses origines, son style de vie et ses liens de parenté, attirée vers les seigneurs. Et puis, la haute et la basse noblesse avaient en commun une haine de longtemps accumulée contre la puissance politique grandissante des villes, contre leur pouvoir d'achat, dont elles ne manquaient pas de faire étalage en accordant obligeamment à la noblesse endettée prêts et cautions. Comme les nobles ne pouvaient généralement pas se délier de leurs engagements, ils étaient contraints de voir passer terre après terre, château après château et seigneurie après seigneurie aux mains des bourgeois. Ils ne pouvaient opposer à cette douloureuse décadence de leur ancienne splendeur qu'une colère impuissante. Certes, ils n'en arrivèrent que rarement à des actes guerriers, mais ces dissensions, ces chicanes et ces ennuis constants engendrèrent plus d'une fois des agressions sanglantes, accompagnées de rançonnements et de ravages de tout genre.
La guerre entre Zurich et les Confédérés avait déjà atteint un stade si grave qu'il avait fallu faire appel à la France et lui demander son secours. Pour assurer la liaison avec les renforts attendus de l'ouest, la ville de la Limmat chargea Jean de Rechberg de s'emparer de la petite ville bernoise de Brougg. Soutenu par Jean et Thomas de Falkenstein, qui selon une coutume ancestrale avaient envoyé à la ville de Berne une lettre de défi, Jean de Rechberg assaillit Brougg de nuit, pilla la ville et l'incendia. Dès que les troupes bernoises arrivèrent, tous trois se retirèrent avec leur troupe au château de Farnsburg. Soleure s'associa à Berne et l'on commença, sans grande hâte il est vrai, à assiéger la forteresse. Une nuit, Jean de Rechberg réussit à percer le siège et à s'enfuir sur un cheval dont il avait enveloppé les sabots dans du feutre; il atteignit Säckingen. Bâle participa au siège de Farnsburg en envoyant aux Bernois une grosse pièce d'artillerie.
Lorsque les Armagnacs arrivèrent aux portes de Bâle, Berne et Soleure demandèrent l'aide militaire des Confédérés. Une patrouille fut envoyée du Farnsburg. Renforcée par des hommes de Liestal, elle se laissa entraîner dans diverses escarmouches avec les Ecorcheurs, nom donné par le peuple aux mercenaires étrangers en raison de leur cruauté. La témérité et la fougue de cette jeune troupe la menèrent le 26 août 1444 à sa perte, près de Saint-Jacques, mais aussi à la libération du château de Farnsburg. Le siège fut, semble-t-il, levé alors que la bataille de la Birse durait encore, précipitamment et sans réflexion. Bien des pièces d'artillerie demeurèrent sur place. La ville de Bâle ne put récupérer son canon que quelques années plus tard, lorsqu'elle occupa la ville de Rheinfelden où il avait été emmené. La levée du siège de Farnsburg fut profitable à deux partis: aux Falkenstein, qui purent reprendre haleine dans leur château, quelque peu endommagé il est vrai, et aux Bâlois, qui s'étaient sentis gravement menacés par la dangereuse présence des Soleurois aux abords mêmes de leur ville. Thomas de Falkenstein se vit toutefois obligé d'emprunter de l'argent au duc Albert pour pouvoir tant bien que mal réparer sa demeure et dut de plus tenir celle-ci toujours ouverte à son prêteur et lui accorder un droit de préemption. Bâle accorda de son côté au comte un prêt de deux cents florins, à condition qu'il ne vienne plus importuner la ville. Mais en 1461 déjà, le comte, lourdement endetté, n'eut plus d'autre solution que de vendre son château et sa seigneurie à la ville de Bâle.
Sans tarder, celle-ci y installa des baillis, des hommes dont le souci constant fut d'entretenir et de rénover le bâtiment. Le bailliage dura plus de trois siècles. Vers la fin du XVIe siècle, la ville de Bâle racheta le landgraviat et, après un long procès, fut tenue de verser une énorme somme pour dédommager l'évêque de Bâle, suzerain du Sisgau.
Lorsque, pendant les journées critiques du mois de janvier 1798, le dernier bailli eut quitté le château en emportant une grande partie de ses trésors, les paysans des environs achevèrent le pillage, puis mirent le feu à l'édifice. Depuis, il ne reste de Farnsburg que des ruines.
Gravure de Herrliberger (18 è siècle)
Bibliographie