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Dans la tourmente du XXe siècle
Histoire et biographie, Editions Cabédita 2020
Ella Maillard est née dans une famille aisée à Genève en 1903. Elle suit sa scolarité dans une école privée. Après avoir exécuté ses devoirs, la fillette dévore les œuvres de fiction de Jack London, Jules Vernes… À 10 ans, elle s’initie à la navigation sur le lac Léman en compagnie de Miette, l’une de ses amies. Elle pratique le ski en famille. Excellente sportive, elle participera aux régates à Paris en 1924 et représente la Suisse de championnats du monde de ski (1931-1934).
A la suite à l’échec de son examen d’entrée à l’université, à 18 ans, elle part en croisière en Méditerranée avec Miette sur le bateau à voile de celle-ci. Lors d’une escale à Nice, les deux amies rencontrent des aviateurs de retour du front (Guerre 1914-18) dont Alain Gerbault, navigateur solitaire. Ceux-ci leur racontent les horreurs de cette guerre et expriment leur désenchantement et leur désir de quitter l’Europe. Ella partage leurs opinions et c’est ainsi qu’à la recherche d’autres valeurs et d’un idéal, elle s’engage dans une série de voyages vers l’Est.
La Russie, dont elle découvre le nouveau régime, fera l’objet d’un livre : « Parmi la jeunesse russe » qui sera critiquée par le milieu politique conservateur suisse. Suite à ce voyage, elle décide de poursuivre vers le Turkestan; la vie des Kirghizes la passionne. Cependant, le pouvoir stalinien est en train de mettre à l’œuvre son programme de collectivisation du sol. Les nomades se voient attribuer des terres. Forcés à la sédentarisation, ils sont contraints à s’établir dans des fermes communautaires et à s’adonner à la culture du blé et du pavot. « Ella reconnaît les bénéfices indéniables apportés à ces peuples si longtemps ignorés par le “progrès” : l’école, les dispensaires, la radio, les journaux, la libération des femmes. Mais elle observe en même temps les dommages sociaux et économiques qui s’instaurent. Réaliste, elle se rend à l’évidence : les nomades sont condamnés à disparaître tôt ou tard. » p. 33.
Dotée de ses carnets de notes et de son Leica, Ella poursuit son voyage vers la Mandchourie, la Chine, L’Iran, l’Afghanistan, l’Inde…
À cette époque, la Mandchourie subit la politique expansionniste du Japon en Chine. Les nippons « qui font pousser des villes comme des champignons » se servent des ressources du pays pour le moderniser à hue et à dia, charbon, champs de pavot… « Dans ce pays de 30 millions de Chinois, pauvres pour la plupart, il n’y a aucun respect pour les coutumes indigènes. Cette abondante main-d’œuvre est exploitée impitoyablement pour développer au plus vite le pays occupé » p. 44.
Dans ses récits, Ella Maillard raconte les difficultés de voyager dans le climat rude des montagnes avec des conditions météorologiques extrêmes. Pour y faire face, elle dispose d’un équipement rudimentaire qui la protège à peine des éléments en furie. Dans les régions les plus isolées et sauvages de l’Asie, elle connaît l’épuisement, la faim, le froid, les malaises. Ces épreuves sont autant de défis qu’elle affronte avec courage et détermination. Malgré un contexte de violence, risque de vol, d’arrestation en Chine par exemple, son enthousiasme pour l’aventure reste intact.
Elle passera quatre ans en Inde auprès de maîtres spirituels dans les années où ce pays œuvre à son indépendance sous l’égide de Mahatma Ghandi. Ce séjour, financé par la vente de ses livres, lui permet de profiter pleinement de l’enseignement dispensé et de trouver enfin un sens à sa vie.
Le récit des événements qui ont bouleversé l’Europe et l’Asie figurent en encadré dans cet ouvrage. Le contexte politique, économique et géographique offre la possibilité au lecteur de mieux comprendre le climat qui régnait dans ces contrées lors des voyages d’Ella, et lui remet en mémoire le cheminement de l’Histoire sur plusieurs siècles. Les cartes situent l’action, et les photos noir et blanc illustrent l’aventure de l’écrivaine-photographe.
À travers son périple, Ella a rencontré des peuples contraints par la force à s’ajuster à la norme définie par l’envahisseur au détriment de leurs valeurs ancestrales et d’une économie parfaitement adaptée à la nature de leur pays. Ces récits font écho à notre Temps où l’expansionnisme ne se manifeste plus tant par la conquête de nouveaux territoires, que par ceux de nos espaces personnels. Recension Anne-Catherine Biner
Extrait pages 28-29
La route se poursuit en camion et bateau puis les amis arrivent enfin à Karakol (Ouest du Kirghizstan), point de départ pour l’exploration des Monts célestes à cheval et à pied.
« Avec une joie sans mélange, je partis pour un nouveau continent », dit Ella. La chaleur, la poussière, les punaises, les heures en selle de bois, les sentiers étroits où l’on craint à tout moment de tomber dans l’abîme, les sens engourdis par la fatigue — même les chevaux sont trop exténués pour manger — les tourmentes de neige quand ils se lavent dans des torrents glacés, les nuits si froides qu’ils se réchauffent le matin jouant au frisbee avec les ronds de glace des casseroles, rien ne coupe cette joie : la beauté grandiose du paysage, l’immensité de la terre aride, la blancheur éblouissante du glacier. Ici, notre incroyable héroïne va quitter ses compagnons le temps d’une journée pour monter pendant sept heures à 5000 mètres, avant de faire la descente en skis et fixations bricolés, et souffrant d’une fièvre de 40 degrés !