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Cet enseignement encourage les étudiantes et les étudiants à repenser des architectures, de portions de l’environnement bâti, des typologies, des matériaux ou des procédés (« objets » par la suite dans ce texte) dont les relations avec la société actuelle et/ou l’environnement apparaissent affaiblies en raison de différents éventements historiques, des changements intervenus dans la société elle-même, des évolutions techniques, de l’affectation incertaine etc., bien que ces objets se présentent, selon une évaluation préliminaire, comme des cas d’études intéressants pour – selon le cas – le dessin architectural et structurel, l’utilisation des matériaux, l’histoire, la valeur iconographique et les implications culturelles, sociales et environnementales. Nous définissons cette condition comme « crise d’identité ».
Le travail à réaliser se compose d’une analyse et d’une proposition théorique visant à redéfinir l’identité de l’objet examiné, c’est-à-dire, à lui attribuer un nouveau rôle dans l’environnement matériel et dans les contextes social ou culturel actuels. La proposition théorique devra être fondée de manière solide sur l’analyse et pourra suggérer des interventions sur le bâti.
Cet enseignement prend la forme d’un workshop EDAR (2021) soutenu par Swissuniversities et adressé aux doctorantes et aux doctorants de Suisse et de l’UE, ainsi que d’unité d’enseignement (2022) adressée aux étudiantes et étudiants de la Section d’Architecture.
Ce projet se nourrit du concept de l’histoire des choses développé par l’historien de l’art George Kubler au début des années 1960, et de celui de la politique de la culture élaboré par les philosophes Umberto Campagnolo et Norberto Bobbio dans les années 1950. Il s’agit de deux concepts qui relèvent de deux différents domaines de la réflexion philosophique de l’après-guerre, mais qui ensemble concourent à constituer la structure théorique sous-jacente l’enseignement proposé. Le premier appartient à la sphère des théories de l’histoire et, par extension, de la connaissance. Dans le contexte de l’enseignement proposé, il inspire la méthodologie de la phase d’analyse et permet de préciser la nature de la proposition théorique. Le concept de politique de la culture a une incidence importante dans le domaine de l’éthique et il concourt à déterminer les objectifs pédagogiques.
Par le concept d’histoire des choses, Kubler cherche à élargir celui de culture matérielle qui était en train de susciter une grande attention dans les années 1960. Si la locution culture matérielle fait référence à « l’ensemble des objets fabriqués par l’homme [y compris les bâtiments, ndr] et appréhendés sous un angle social et culturel »[1] en impliquant ainsi une séparation de la culture intellectuelle, par l’expression « histoire des choses », Kubler vise à réunir « les idées et les objets », soit « les objets façonnés et les œuvres d’art, les répliques et les exemplaires uniques, les outils et les expressions, toutes les matières travaillées par la main de l’homme sous l’égide des idées »[2], étant donné que l’origine de chaque produit de l’être humain serait à chercher dans l’exigence de satisfaire à un besoin ou à un désir. Les « choses » sont pour Kubler « les seuls témoignages de l’histoire qui soient en permanence disponibles à nos sens »[3]. Leurs séries, faites d’objets uniques et de répliques, permettent de percevoir l’écoulement du temps historique, comme s’il s’agissait d’y lire une « horloge culturelle »[4]. Dans ce contexte, la mission de l’historien serait de représenter le temps, de lui donner forme, de le transposer en narration. Chaque événement du passé est pour Kubler un émetteur de signaux, et ces signaux témoignent de cet évènement comme la lumière d’une étoile lointaine perçue sur la Terre témoigne d’un moment révolu de la vie de l’étoile. L’acte de produire une narration historique est aussi un évènement en soi, qui transmet un nouveau signal à partir des signaux précédents. Kubler appelle cela un relais.
Dans le cadre d’Architecture en crise, les objets analysés sont considérés comme des produits de l’être humain – comme des choses selon la définition de Kubler – et les évènements qui les ont concernés seront interprétés comme des émetteurs de signaux. Dans la phase d’analyse, il est demandé aux étudiants de recueillir autant de signaux et de relais que possible pour produire une narration qui soit une source exhaustive de connaissances pour la formulation de la proposition théorique. Cette narration devient un relais et, le travail réalisé, dans le cadre de l’enseignement proposé, sera un événement qui émet son propre signal et le projette dans le futur par le biais de la proposition théorique.
L’enseignant choisi préalablement les objets à étudier parmi ceux qui n’ont pas encore fait l’objet d’une décision politique, puisque la proposition théorique doit être orientée de manière à anticiper l’action politique. De fait, l’objectif pédagogique fondamental et sous-jacent de cet enseignement est d’inciter les étudiants à devenir des acteurs actifs de la société, prêts à engendrer des dynamiques culturelles dans les domaines de la gestion et de la transformation de l’environnement bâti, plutôt qu’à répondre exclusivement aux sollicitations de la politique, une situation qui se produit, par exemple, lorsqu’un architecte se consacre excessivement à répondre exclusivement aux concours.
Et c’est exactement là qu’émerge une convergence entre les objectifs pédagogiques de cet enseignement et les appels de Campagnolo et Bobbio à promouvoir la politique de la culture. Pour les deux philosophes, il est question d’un engagement politique absolu des « hommes » [sic !] de culture dans la production de nouvelles connaissances et valeurs, en relation antithétique avec la politique culturelle qui est une orientation contingente, établie par des « hommes » [sic !] politiques à un moment historique déterminé. « La politique de la culture – écrivait Campagnolo à ce sujet en 1952 – c’est un effort conscient en vue de maintenir la tension nécessaire entre l’organisation juridique, toute contingente, et l’absolu des aspirations culturelles, dans les limites permettant à la culture de poursuivre ce développement dialectique, grâce à quoi la société progresse et la civilisation est en mesure de créer. C’est en vertu de la politique de la culture que se réalise l’histoire, en son sens le plus vrai, c’est-à-dire que l’homme fait l’histoire, au lieu de la subir, qu’il la domine, qu’il la veut, qu’il la réalise. Il la fait avec l’État et en même temps contre l’État, l’incitant à sortir des limites que celui-ci aurait aimé se fixer, bousculant sa naturelle inertie, combattant ses privilèges, tout en le renforçant et en l’enrichissant tant matériellement que spirituellement. »[5]
[1] Céline Rosselin, Marie-Pierre Julien, La culture matérielle (coll. Repères), Paris, La Découverte, 2005, p. 1.
[2] George Kubler, Formes du temps. Remarques sur l’histoire des choses, Paris, Editions Champ libre, 1973, p. 34 (édition originale : The Shape of Time. Remarks on the history of things, New Haven, Yale University Press, 1962).
[3] Ibid., p. 25.
[4] Ibid., p. 39.
[5] Umberto Campagnolo, « Vers une prise de conscience du rôle de la politique de la culture », in Comprendre, V-Vi, 1952, p. 152, cit. in Norberto Bobbio, Umberto Campagnolo, Dialogo sulla politica della cultura, Genova, Il Melangolo, 2009, p. 45, n. 1.