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Grâce à leurs complications horlogères inédites et à leur esthétique d'exception, les montres Breguet se sont d'abord imposées dans les cours royales. Puis au poignet des puissants.
Grâce à leurs complications horlogères inédites et à leur esthétique d'exception, les montres Breguet se sont d'abord imposées dans les cours royales. Puis au poignet des puissants.Un siècle avant l'Américain Thomas Edison, l'Italien Guglielmo Marconi ou l'Austro-Hongrois Nikola Tesla, ces grands scientifiques du XIXè, un Français ouvrait déjà la voie des savants devenus industriels. Non content de multiplier les inventions horlogères, Abraham-Louis Breguet a en effet créé sa propre entreprise en faisant preuve d'un sens inné du marketing.
Né en 1747 à Neuchâtel (alors propriété du roi de Prusse), le jeune Abraham-Louis (photo ci-dessous) découvre l'horlogerie par l'entremise de son beau-père, lui-même fabricant de montres. Passionné par ce métier, il parfait sa formation à Paris auprès de maîtres de renom comme Ferdinand Berthoud et Jean-Antoine Lépine. En 1775, il lance sa propre société, la Maison Breguet, et l'installe sur l'île de la Cité, au 39... quai de l'Horloge.
Des innovations en série
Curieux de mathématique, de physique et d'astronomie, il excelle dans le le perfectionnement des montres. En matière de technique comme d'esthétique, Abraham-Louis Breguet innove. L'industrie horlogère lui doit pêle-mêle les premières montres mécaniques automatiques, dites “perpétuelles” (1780), le parechute (1790) protégeant la montre de la casse, de grandes complications comme le “quantième perpétuel” (un calendrier affichant automatiquement sur la montre le jour, le mois et la position de l'année, bissextile ou non), le fameux ressort Spiral Breguet (1795), qui assure la précision de la montre par les oscillations du balancier, ou encore le Tourbillon (1801), compensant la gravité terrestre.
Esthète, Breguet développe le principe du guillochage, une opération qui consiste à graver un motif, souvent géométrique, sur le cadran. Et, surtout, il conçoit une forme d'aiguilles spécifique, dessinant un rond ouvert juste avant la pointe, encore très répandue de nos jours.
Au service de sa majesté
Serrurier durant ses loisirs et féru de technologies, Louis XVI entend rapidement parler de Breguet. Il le nomme maître horloger fournisseur de la cour. La reine Marie-Antoinette, elle-même amatrice de montres, en achète plusieurs modèles. En 1783, un mystérieux admirateur, officier dont le nom demeure inconnu, passe commande d'une montre Breguet pour la souveraine. Il exige qu'elle soit la plus complexe possible et que la plus grande partie soit réalisée en or.
Mais le commanditaire ne fixe pas de délai. La reine ne recevra jamais son garde-temps : il ne sera achevé qu'en 1827, trente-quatre ans après sa mort, et quarante-quatre ans après la commande ! Ce modèle n° 160, dit “Marie-Antoinette”, a été reproduit en 2008 par les artisans de la maison (photo ci-dessous).
Copies non conformes
Chose étrange, s'il est le fournisseur de Versailles, Breguet est également proche du club des Jacobins. Ami de Marat et de Saint-Just, il voit pourtant sa boutique et ses ateliers mis à sac en juillet 1794. Dans la foulée, craignant pour sa vie, il s'exile en Suisse, où il restera deux ans. Résultat : les cahiers de l'époque ont brûlé et la période prérévolutionnaire est la seule manquante dans les archives de la marque. Conservées au musée de la boutique de la place Vendôme, à Paris, ces archives répertorient plus de deux cents ans de fabrication horlogère en France et en Suisse. Chaque garde-temps porte un numéro unique et secret qui permet de retrouver le nom du client, le jour et le lieu de l'achat, et toutes les éventuelles interventions qui ont été effectuées depuis.
Les numéros sont choisis au hasard et ne se suivent pas d'une montre à l'autre. Breguet a inventé ce principe pour prévenir la contrefaçon. Car, dès ses premières montres, il a été copié ! Si les Marine, Type XX ou Hora Mundi sont désormais contrefaites en Chine, les premières montres de gousset le furent aussi, par des horlogers parisiens peu scrupuleux. Ces derniers écrivaient sur les cadrans “Breguet & fils” ou “Maison Breguet”. Mais n'espérez pas trouver un trésor dans une brocante, ces faux d'époque ne valent aujourd'hui pas plus qu'une vulgaire copie contemporaine !
Le temps et l'argent
Les collectionneurs de (vraies) Breguet s'inscrivent dans l'histoire et la transmission. De Napoléon à Nicolas Sarkozy, du tsar Alexandre Ier à Vladimir Poutine en passant par Winston Churchill et le roi Hassan II, nombre de grands chefs d'Etat ont possédé ou possèdent une montre Breguet. Les héritiers de François Mitterrand ont revendu la montre n°1242 que leur père - alors président de la République - avait reçue en cadeau du roi du Maroc.
Si l'on peut trouver discutable la revente d'un cadeau d'Etat, il faut convenir qu'une montre Breguet représente un fantastique investissement dans la durée. Payée 240.000 francs en 1983 par le Maroc, la montre a été remise en vente il y a un an par son dernier propriétaire pour 256.000 euros, soit plus de sept fois son prix initial... Une valeur vénale bien évidemment accrue par le fait qu'elle ait été détenue par un président. Il n'en reste pas moins qu'au même titre que les Rolex ou les Patek Philippe les montres Breguet sont très prisées dans les ventes aux enchères.
Cœur de métal
En mai 2016, le modèle à “équation du temps” n°217, acheté pour 4.800 francs le 31 décembre 1817 par Charles-Louis Havas, fondateur de l'agence de presse du même nom, a été adjugé aux enchères à Genève chez Christie's près de 3 millions d'euros. Un tarif exceptionnel pour une montre tout aussi exceptionnelle, fabriquée à seulement 60 exemplaires au début du XIXè siècle. Mais un “petit prix” au regard de celui atteint par la Pendule sympathique ayant appartenu au duc d'Orléans : le marteau du commissaire-priseur de Sotheby's New York a clos sa vente à plus de 5 millions d'euros en décembre 2012 ! Une somme qui fait à peine tiquer les nouveaux milliardaires russes, fervents acheteurs de Breguet... Il faut dire que la marque a gagné ses galons de noblesse en Russie dès les années 1830 : Alexandre Pouchkine avait fait de la Breguet un accessoire de son héros Eugène Onéguine, dans le roman éponyme.
Près de deux cents ans plus tard, les fonctions mises au point par Breguet figurent toujours dans l'éventail de l'horlogerie traditionnelle, mais les ingénieurs n'ont pas cessé de les améliorer. Le Spiral, le “cœur” de la montre, qui assure sa précision, n'est plus en acier inox, mais en silicium. Un métal non ferreux qui lui permet de ne plus subir le champ magnétique. Le possesseur d'une Breguet pourra désormais voyager aussi bien dans le temps... que dans l'espace !
Breguet : de Bonaparte à Batman, des montres bicentenaires
1780 : La montre moderne. Abraham-Louis Breguet met au point le premier mouvement horloger mécanique à remontage automatique. Deux cent trente-huit ans plus tard, le principe reste le même : les mouvements du corps agissent sur une masse oscillante “à secousses” équipée d'un ressort.
1798 : Napoléon. Encore général, Bonaparte achète trois montres avant son départ pour l'Egypte : une montre à répétition “garde-temps à échappement isolé” n°38, une pendulette de voyage à almanach et répétition n°178 et une montre perpétuelle à répétition n°216.
1810 : Montre-bracelet. A la demande de Caroline Murat, reine de Naples, Breguet conçoit la première montre-bracelet de l'histoire. Elle sera livrée deux ans plus tard. La ligne féminine Reine de Naples (photo ci-dessous) célèbre aujourd'hui ce souvenir. La montre-bracelet pour hommes n'apparaîtra qu'un siècle plus tard, créée par Cartier.
1823 : Mort de Breguet. Le 17 septembre, Abraham-Louis Breguet s'éteint à Paris à l'âge de 76 ans. Il est enterré dans le caveau familial, au cimetière du Père-Lachaise.
1870 : Revente. La famille Breguet choisit de se consacrer à l'électricité. Elle vend le secteur horloger à un Anglais, Edward Brown. Ses descendants tiendront les rênes de la maison jusqu'au rachat par Chaumet en 1970.
1976 : Déménagement. La production quitte Paris pour s'installer dans la vallée de Joux, en Suisse.
2010 : Disparition. Nicolas G. Hayek, fondateur du Swatch Group, propriétaire de Montres Breguet SA depuis 1999, décède à 82 ans. Son petit-fils, Marc A. Hayek, reprend les commandes de la marque.
2016 : Batmontre. Le milliardaire Bruce Wayne (Ben Affleck) porte une Breguet Tradition Fusée Tourbillon n°7047 en platine dans Batman v Superman : l'aube de la justice.
LE VAISSEAU AMIRAL DU SWATCH GROUP
La ligne Marine (ci-dessus) ou la montre Type XX, conçue dans les années 1950 pour l'Aéronavale française, comptent parmi les incontournables de Breguet. Logique donc que la marque soit le vaisseau amiral de l'armada horlogère du Swatch Group. Fondé en 1983 par Nicolas G. Hayek sur les décombres d'une industrie suisse qui peine à s'adapter à l'arrivée du mouvement à quartz venu d'Asie, il réunit notamment les marques Tissot, Omega, Longines, Mido et Hamilton. Porté par le succès de la célèbre Swatch (contraction de Swiss Watch) au boîtier en plastique, le groupe lance une importante politique d'investissement afin de faire vivre la tradition horlogère de l'arc jurassien.
Une chance pour Breguet, qui a bien failli disparaître. Un temps propriété des frères Chaumet, la société est reprise en 1987 par Investcorp, un fonds du Bahreïn. En 1999, elle est rachetée par Nicolas G. Hayek, qui décide d'en faire la marque d'exception de son groupe. Lors du rachat, elle fabrique environ 4.000 montres par an et ne réalise que 34,6 millions d'euros de chiffre d'affaires. Sept ans plus tard, Hayek a multiplié la production par cinq et le chiffre d'affaires par dix !
BENJAMIN CUQ
www.capital.fr