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Fin août, à la convention républicaine de Tampa en Floride, Clint Eastwood est monté sur scène pour apporter son soutien à Mitt Romney. Interpellant fictivement le président Obama, censé être assis sur une chaise à ses côtés, l’immense cinéaste s’est de l’avis des commentateurs méchamment pris les pieds dans le tapis. Sa prestation, confuse, hésitante, maladroite a aussitôt fait le buzz sur Internet, de nombreuses parodies envahissant la toile pour la tourner en dérision.
Quelques jours plus tard, à la convention démocrate, Michelle Obama et Bill Clinton délivraient des prestations oratoires de grande qualité qui valurent à chacun une standing ovation et eurent un très gros impact sur l’opinion.
Que s’est-il passé ? Quel regards poser sur ces différentes séquences ?
En adoptant le dispositif de « la chaise vide », Eastwood ne savait probablement pas qu’il se mettait dans une situation à haut risque.
Inventé par le fondateur du psychodrame humaniste, Jacob Moreno, qui était contemporain de Freud, l’exercice de la chaise vide est fréquemment utilisé en psychothérapie. En s’adressant ainsi à un interlocuteur absent, celui qui parle s’adresse en fait à un personnage symbolique. Le procédé vise à faire émerger tout un ensemble d’affects et de projections qui ne s’adressent pas la personne réelle, mais à ce que cette personne représente pour celui qui parle.
Sans le savoir, ou plutôt drillé par son inconscient, Eastwood s’est mis dans une position où ce qu’il ressent vis-à-vis de Barak Obama révélait en fait ses propres affects en lien avec sa propre histoire.
C’est une évidence que symboliquement le président d’un pays renvoie avant tout à la figure paternelle. Le propos d’Eastwood était de mettre en perspective l’enthousiasme qu’il avait ressenti à l’élection de Obama en 2008 avec la déception éprouvée en cours de route face à l’action du président.
Cette mise en accusation du président ne pouvait à un niveau inconscient que renvoyer à une mise en accusation du père. Au propos politique s’est donc ajouté la résurgence de toute une gamme d’affects extrêmement personnels et intimes, potentialisée par la caisse de résonance des dizaines de milliers de spectateurs présents et des dizaines de millions de téléspectateurs.
Eastwood a révélé après sa mésaventure ne pas s’être préparé. Confiant dans son aptitude à improviser (il est vrai que les comédiens sont rôdés en la matière) il avait fait confiance à sa spontanéité pour trouver le moyen de délivrer efficacement son message. Une fois en scène, Eastwood indique que son cerveau est devenu vide, et qu’il a basculé dans un grand blanc intérieur.
L’inconscient s’était invité en cours de route, et l’image d’Eastwood, la gorge serrée, la voix chevrotante, luttant pour contenir la tempête intérieure qui s’emparait de lui sous les projecteurs, aura desservi la cause qu’il entendait soutenir.
À l’opposé, Michelle Obama et Bill Clinton ont délivré des prestations de grande qualité. L’ancien président des États-Unis, il est vrai sacrément doué en la matière, a fait preuve d’une virtuosité et d’un charisme remarquables. La cohérence interne entre son propos et son état intérieur est patente. L’œil brillant, la gestuelle libre mais mesurée, avec une capacité de passer de formules poignantes à des touches d’humour désarmantes, la voix chaude et dense, libre, toute cette convergence d’ajustements portaient son message avec une redoutable efficacité.
Quant à Michelle Obama, elle aura martelé avec un mélange épatant d’émotions et d’intelligence le rappel de ce qui avait porté Obama au pouvoir il y a quatre ans. Son intervention aura transcendé la question du bilan pour en revenir d’une certaine manière à l’essentiel : quelle personne les Américains veulent-ils à la Maison-Blanche, doté de quelles qualités et animé par quelles valeurs ?
Le visionnement de ces trois interventions est extrêmement instructif au regard de l’efficacité oratoire.
Eastwood, piégé par son inconscient, a perdu de vue la règle d’or de toute présentation : l’importance de la préparation. Quelles que soient les qualités langagières, d’improvisation, de charisme d’un orateur, sa notoriété, son histoire, sa légende, ce qui permet à son cerveau de ne pas être englouti par le stress de se retrouver face à des milliers d’auditeurs réside dans le fait de réduire autant que possible les zones d’inconnu.
Les incertitudes sont en effet des démultiplicateurs de stress pour le cerveau limbique, qui gère nos états émotionnels inconscients. En grands professionnels de la communication, Bill Clinton et Michelle Obama se sont offerts d’arriver hyper préparés, parfaitement au clair de leur intention et des moyens à employer, posés sur le socle de leurs qualités naturelles respectives. Cette sécurité permet alors dans le moment les ressources d’une liberté, et d’habiter son propos dans la spontanéité du moment d’une manière qui en multiplie l’impact. Et accessoirement de contenir les débordements de l’inconscient…
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