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De bleu, de bleu...!
Là c'est sûr Bobonne veut me faire grossir. J'vous explique: Or donc, hier soir en rentrant de notre balade dans les bois de Dardagny j'me suis précipité sur la panière dans laquelle elle avait planqué la couronne des Rois. Faut dire que la couronne en question est franchouillarde et pas g'nevoise; autrement dit elle est bourrée de frangipane.
Durant notre balade j'avais parié que c'est moi qui hériterais de la fève et de la couronne en papelard doré. J'me suis donc jeté sur une tranche aussi épaisse qu'une encyclopédie et commencé à bouffer avec précaution pour éviter de me casser ce qui me sert de chagnottes. Bobonne, elle, s'est contentée d'une fine tranchette tout en me regardant du coin de l'oeil avec un air goguenard.
Rien! Pas l'ombre d'une fève en plastoque 24 carats!
T'es sûre, t'en veux pas plus? J'prends l'reste? - lui ai-je demandé alors que l'reste était déjà dans ma gamelle...
J'avais à peine fini que j'ai vu Bobonne se marrer comme Barazzone au bigophone. De fève? Que dalle! Pas l'ombre d'une seule.
2019. Année des mémères - m'a-t-elle averti - Pas de respect pour les gonzesses: pas de fèves au plumard où dans les couronnes des Rois. Année du cochon en Chine, année du gentilhomme en Occident. Faudra vous y faire les gonzes. Grâce à Winne-Chtinne et ses burnes au vent vous direz à Zézette de rester prudente dans son calebard.
Faut dire qu'elle venait de lire un article dans le Niou York Tailleme dans lequel Winne-Chtinne geignait d'avoir connu "une année infernale".
La nuit venue, j'ai tenté sous la couette une approche aussi subtile que Van Damme dans ses meilleurs rôles.
Tirant sur sa nuisette elle a allumé la lumière, m'a tendu un bouquin ouvert sur un poème d'un cureton du dix-huitième siècle et m'a enjoint ceci:
Tiens! Apprends d'abord les bonnes manières, récite-moi c'truc-là! Je déciderai ensuite.
Madame, quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose ?
On vous a dit souvent le mot,
On vous a souvent fait la chose.
Ainsi, de la chose et du mot
Pouvez-vous dire quelque chose.
Et je gagerai que le mot
Vous plaît beaucoup moins que la chose !
Pour moi, voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose.
J'avouerai que j'aime le mot,
J'avouerai que j'aime la chose.
Mais, c'est la chose avec le mot
Et c'est le mot avec la chose ;
Autrement, la chose et le mot
À mes yeux seraient peu de chose.
Je crois même, en faveur du mot,
Pouvoir ajouter quelque chose,
Une chose qui donne au mot
Tout l'avantage sur la chose :
C'est qu'on peut dire encor le mot
Alors qu'on ne peut plus la chose...
Et, si peu que vaille le mot,
Enfin, c'est toujours quelque chose !
De là, je conclus que le mot
Doit être mis avant la chose,
Que l'on doit n'ajouter un mot
Qu'autant que l'on peut quelque chose
Et que, pour le temps où le mot
Viendra seul, hélas, sans la chose,
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose !
Pour vous, je crois qu'avec le mot
Vous voyez toujours autre chose :
Vous dites si gaiement le mot,
Vous méritez si bien la chose,
Que, pour vous, la chose et le mot
Doivent être la même chose...
Et, vous n'avez pas dit le mot,
Qu'on est déjà prêt à la chose.
Mais, quand je vous dit que le mot
Vaut pour moi bien plus que la chose
Vous devez me croire, à ce mot,
Bien peu connaisseur en la chose !
Eh bien, voici mon dernier mot
Et sur le mot et sur la chose :
Madame, passez-moi le mot...
Et je vous passerai la chose !
Ma vie intime ne vous regardant pas davantage que la grandeur des bonnets de la Fontanet j'ne vous dirai pas ma nuit et ce s'ra tout pour aujourd'hui.
Le Groumeur genevois