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ca. 1690
Philippe-Emmanuel de Coulanges, Mémoires de M. de Coulanges
Mémoires de Monsieur de Coulanges , Paris : J.-J. Blaise, 1820,
Un théâtre métamorphosé en salle de bal
Dans ces mémoires qui relatent les événements ecclésiastiques de Rome à la fin du siècle, M. de Coulanges prend parfois le temps de décrire les divertissements auxquels il prend part. Les différences culturelles entre les deux pays n'échappent pas au mémorialiste. Il raconte aussi une soirée féérique qui s'est tenue dans une salle de théâtre : les frontières entre la salle et la scène se confondent "insensiblement" pour le spectateur émerveillé.
Cet abbé [l'abbé Bertet] fit encore une traduction qui lui attira beaucoup de louanges: il mit l'opéra français d'Armide en italien, vers pour vers. Le cardinal de Bouillon le fit chanter dans son palais, en présence de plusieurs cardinaux et seigneurs romains qui admirèrent ce prodige, mais n'eurent jamais la complaisance de marquer aucun goût pour nos airs et pour notre musique française.
Il ne faut pas oublier, dans les plaisirs du Carnaval, le bal suivi d'une collation magnifique que le prince de Turenne donna chez lui à la duchesse Lanti, qui s'était chargée de prier plusieurs femmes de la première qualité, qui s'y rendirent. La fête fut des plus agréables. Le prince Antonio Ottoboni, neveu du pape, et plusieurs seigneurs romains ne manquèrent pas non plus de s'y trouver. Il y vint beaucoup de masques, l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Espagne, entre autres, richement vêtus à la française, afin de marquer plus de considération pour le prince de Turenne. Le cardinal de Bouillon, pour lui laisser son palais plus libre, s'était retiré dans la vigne Negroni, qu'il avait louée, et où il allait de temps en temps se reposer un peu des fatigues continuelles qu'il se donnait pour l'heureux succès de ses affaires.
Le prince Antonio Ottoboni donna aussi aux dames romaines une fête à la mode de son pays, c'est-à-dire de Venise. Elle fut pour Rome un spectacle nouveau et qui réussit très agréablement. Le dernier jour du carnaval qu'on représenta sur le théâtre public de Tordinoda le grand opéra, le parterre, fermé au public, fut disposé en salle de bal. Aussitôt que l'opéra fut fini, toutes les personnes considérables qui voulurent danser descendirent des loges par un escalier à deux rampes qui avait été pratiqué exprès, et qui ajoutait encore à la beauté de la décoration. Dans le même moment il descendit insensiblement du plafond de la salle une infinité de bougies allumées dans des chandeliers de cristal, et l'on alluma encore des flambeaux de poing de cire blanche qui étaient disposés entre chaque loge depuis le haut jusqu'en bas.
La compagnie ne fut pas plus tôt placée, que la toile du théâtre se releva, et l'on découvrit au fond une troupe de masques placés sur une espèce d'amphithéâtre qui se détacha et vint insensiblement jusqu'au bord du théâtre; il s'y arrêta, et les premiers coups d'archet firent reconnaître la meilleure symphonie de Rome. Alors le bal commença par une marche lente et grave d'hommes et de femmes, deux à deux, qui dura assez longtemps, et qui avait bien plus l'air d'une procession que d'un branle. Le prince de Turenne était à la tête; il donnait la main à la princesse Ottoboni, femme de don Antonio. Ils étaient suivis de tous les seigneurs et dames, conformément au cérémonial romain. Tous les cardinaux, prélats, ambassadeurs et ceux qui ne voulaient point danser, étaient restés dans les loges, d'où l'on voyait à son aise cette belle assemblée. À cette première marche si grave en succédèrent d'autres un peu moins sérieuses, qui se terminèrent par nos menuets français, qu'on dansa, tant bien que mal, en faveur de la duchesse de Lanti, du prince de Turenne et des étrangers curieux de nos manières et de nos modes. Pendant le bal, on présenta grand nombre de corbeilles remplies de fruits et de confitures, et toutes sortes de rafraîchissements avec profusion.
Mémoires de Monsieur de Coulanges , Paris : J.-J. Blaise, 1820, en ligne p. 220-223
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