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Avant même d’avoir pu éditer une seule ligne, Pierre Teilhard de Chardin sj fut interdit de publication et resta soumis à une stricte censure théologique jusqu’à sa mort en 1955. Ce n’est pas faute d’avoir étudié. Sa formation fut exceptionnelle. Licencié en lettres, philosophie et théologie, il couronna ses études de sciences naturelles par un doctorat en paléontologie. Disciple de Marcelin Boule, le directeur du Musée d’histoire naturelle de Paris, il participe aux recherches de fossiles en Chine aux côtés de son confrère le Père Émile Licent en 1923. Il est nommé professeur de géologie à l’Institut catholique de Paris et il est pressenti pour prendre la direction du Musée d’histoire naturelle. Mais ses supérieurs lui interdisent d’accéder à ce poste, le renvoient en Chine et lui imposent le silence en matière religieuse.
C’est que Teilhard avait touché au saint des saints en proposant une nouvelle lecture du Péché originel. Il y était bien obligé, la découverte de l’ancienneté de l’humanité ne permettait plus d’accepter les 4000 ans que la Bible accordait à l’histoire d’Adam. Les couches géologiques dans lesquelles apparaissaient les restes du Sinanthrope dataient d’au moins 400’000 ans. Comment attribuer à des humanoïdes la responsabilité d’avoir provoqué par leur choix malencontreux la damnation éternelle de toute l’humanité?
Rien, par ailleurs, dans l’étude du passé ne laissait supposer la réalité d’un Paradis terrestre. Un texte de travail, daté de 1922, dans lequel Teilhard posait la question fut dénoncé à Rome. Comme trop souvent, au lieu de prendre le problème au sérieux et de se mettre à y réfléchir, la hiérarchie se contenta de condamner, de faire taire et d’exiler les experts les mieux à même d’y travailler.
Contrairement à ce que l’encyclique Humani generis de 1950 affirmera, la vision de Teilhard de Chardin sj ne détruisait pas le dogme et n’affaiblissait pas la foi. Bien au contraire, en affirmant que le salut ne dépendait pas du passé mais du présent et que le dogme central du christianisme n’était pas le péché d’Adam mais la résurrection du Christ, Teilhard remettait le christianisme sur les pieds et orientait les regards vers l’avenir. Il s’agit du Plérôme, du point Oméga, le sommet de l’Histoire, au cours duquel le Christ pourra remettre la Création sublimée à son Père. C’était la foi des premiers chrétiens, la vision dynamique de saint Paul, loin du pessimisme des catéchismes du XIXe siècle et de leur insistance sur la culpabilité.
Non, Teilhard ne sous-estimait pas le mal. Il avait vécu les quatre ans épouvantables de la première guerre mondiale dans les tranchées comme brancardier, puis connu les charniers de la guerre sino-japonaise. Il connaissait le passé difficile des premiers hommes, qui avaient quitté la protection de la forêt pour s’aventurer dans la savane puis progressivement conquérir les terres glacées du nord et les îles dispersées du Pacifique. Il avait éprouvé lui-même la dureté de la vie et ses injustices, c’est précisément la raison pour laquelle il croyait en la nécessité de la foi et en l’espérance d’un salut. Et c’est le témoignage qu’il a lui-même donné par sa remarquable et constante fidélité.