Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07014.jsonl.gz/0

Dieudonné n’avait jamais, dit-on, payé aucune de ses amendes, trouvant la loi injuste ou les juges iniques; mais à cela en principe il faut réagir en citoyen, en demandant à ce que la loi soit changée. Une fois qu’on est condamné, le contrat social, eût dit Rousseau, fait qu’il faut s’exécuter. Le ministre de l’Intérieur s’est peut-être senti bafoué. Et la situation a pu être tendue par les crimes horribles de Mohammed Merah. Finalement, l’humoriste a retiré de son spectacle ce que les juges lui reprochaient, et il a pu le jouer à nouveau.
Cet épisode a montré qu’il y avait en France une atmosphère déplorable, et il est évident, pour moi, qu’un malaise existe, qui ne relève pas simplement de l’antisémitisme, ou même de l’antisionisme. Je voudrais, pour tenter d'approfondir la chose, évoquer un souvenir personnel.
Quand j’étais petit, je passais certaines de mes vacances chez ma grand-mère, qui habitait Grasse. Or, elle m’emmenait sur les lieux où Martin Gray avait perdu sa famille, sa maison ayant brûlé dans un feu de forêt: une plaque avait été mise sur les lieux, qui rappelait, également, ce qu’avait vécu cet homme dans les camps de concentration, où il avait été placé comme Juif Polonais. Ma grand-mère y tenait beaucoup, parce que son père était lui-même juif. Sans doute, il n’avait pas été inquiété, à Limoges, durant l’Occupation; mais elle se sentait solidaire.
Cependant, je ne comprenais pas du tout pourquoi elle m’emmenait voir cet endroit. Je ne ressentais aucun rapport entre Martin Gray et moi, et, à vrai dire, elle n’était pas à même de me l’expliquer, étant, je crois, assez piètre pédagogue. Quand elle me parlait de ces événements, j’avais le sentiment qu’elle regardait le discours qu’on en fait comme une sorte d’obligation morale, une règle commune. Ce n’était pas vécu de l’intérieur. Elle me touchait davantage quand elle me disait que son père, médecin, avait soigné beaucoup de pauvres gratuitement, qu’il avait accueilli chez lui des Juifs poursuivis par la police de Vichy, ou qu’elle-même avait eu très peur un jour que, ma mère dans ses bras, elle avait été emmenée par des soldats allemands pour une vérification administrative.
Je crois qu’on parle mal, très souvent, des événements liés à l’holocauste, parce qu’on les désincarne, et qu’on n’émeut pas: on s’adresse à l’intellect, et on essaie sans passer par le cœur d’imposer une idée à la volonté. Je ne me serais pas moqué de Martin Gray et de ses souffrances; mais ma grand-mère n’était pas, elle-même, convaincante.
Il existe un petit livre que j’aime bien, sur ce sujet, fait d’un témoignage qui essaie de ressusciter une vision d’enfant, pleine d’images fortes, de mystères, de symboles, c’est Voyage à Pitchipoï, de Jean-Claude Moscovici: il permet réellement de vivre les choses de l’intérieur. L’énigme de la destination, crue une sorte de paradis, alors qu’il s’agissait d’un enfer, est frappante.
En outre, je dois le dire, le sentiment de partage de la souffrance humaine nécessite à mes yeux qu’on varie les sujets. Personnellement, j’ai été profondément ému par le drame cambodgien. J’en reparlerai, à l’occasion.