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23/06/2016
Aucun des trois romans que j'ai lus de Stefan Wul (1922-2003) ne m'a convaincu. L'Orphelin de Perdide (1958) était le plus joli et le plus émouvant, avec ses fleurs lumineuses et le destin d'un enfant déjà devenu vieux; Niourk (1957) avait une fin mystique délirante, après la vision d'un futur triste et dénué d'eau, ce qui est invraisemblable; Noô (1977) avait de beaux moments mais l'ensemble n'avait pas de sens distinct.
Mais ses poèmes de science-fiction, tels qu'ils ont été rassemblés par Laurent Genefort dans le dernier volume de ses œuvres complètes, m'ont suggéré qu'il était un des plus grands poètes de son temps, méconnu et marginalisé par la tendance du moment à faire dans les abstractions, ou le réalisme.
Le destin est curieux: Charles Duits se rêvait poète surréaliste et son chef-d'œuvre est un cycle de deux romans apparentés à la science-fiction, Stefan Wul était connu pour un romancier de science-fiction et peut-être qu'il restera surtout pour ses poèmes dans lesquels il s'appuyait sur les découvertes scientifiques pour donner corps aux surgissements surréalistes. Mais il n'y restait pas bloqué; car, au-delà des données scientifiques nouvelles, il demeurait conscient que l'âme humaine était davantage ouverte au cosmos que ses machines. À ce titre, il rappelle Victor Hugo - est dans sa lignée: car l'auteur des Travailleurs de la mer entendait montrer qu'au-delà de la science mécanique, il existait un savoir qui pénétrait la nature de l'intérieur et y décelait une âme, avec laquelle celle de l'homme se confondait.
Un poème programmatique l'annonce en termes rythmés et rimés qui attestent de l'aspiration de Stefan Wul à concrétiser les images les plus grandioses - comme jadis Robert Desnos qui, après sa période de pur surréalisme, éprouva le besoin de créer des vers réguliers dans lesquels ses visions se déploieraient de façon compréhensible:
On ne peut que gloser sur nos sources lointaines...
Et qui pourrait savoir, par exemple, d'où viennent
Ces murmures scandés grésillant sur les ondes,
Avec des bruits de fond qui brouillent leur discours,
Quand mille années-lumière ont effacé leurs mondes,
Sans empêcher leurs mots de voguer au long cours?
Mais les plus fascinants, par la forme et le style,
Arrivent de plus loin sans nous donner l'éveil;
On ne sait pas d'où vient le flux qui les distille,
Ou si quelque démiurge en régla l'émission,
Mais l'âme les reçoit sans aucun appareil,
Dans un état second! (in Stefan Wul, L'Intrégale. Tome 4. Noô, Paris, Bragelonne, 2014, p. 436)
Est-ce qu'un surréaliste, raisonnant, eût pu concevoir différemment les choses? On pourra trouver ces vers d'un excessif classicisme. Mais certaines évocations issues de la science-fiction, mises en rimes, ont dans son œuvre une force immense, poignante, et font apparaître l'essence mythologique du genre. Telle est celle de ce robot qui continue son travail mécanique après la mort de l'humanité - symbole, peut-être, de la nature qui continue à vivre quand l'homme est mort, et dont Hugo jadis à sa manière parla:
Très conscient d'assumer un rôle irremplaçable
Depuis les froids sous-sols jusqu'au dernier niveau
Il aime tant la tour dont il est responsable
Qu'il tuerait sans pitié tout postulant nouveau
Quand son compteur clignote un appel de détresse
Son visage ne montre aucun trouble apparent
Mais il va restaurer son énergie en baisse
En se branchant une heure aux prises de courant
N'y voyant pas très clair il marche à l'aveuglette
Et par longue habitude avec des gestes lents
Sa patte métallique enjambe les squelettes
De ses maîtres de chair morts depuis deux mille ans
Le poème De Couloir en couloir (p. 422) se termine ainsi, par cette surprenante chute, suggestive d'une forme de désespérante horreur, anéantissant les illusions humaines. La patte métallique révèle sa nature de robot. L'image alors surgit, belle et grandiose, et épouvantable à la fois.
Stefan Wul est également un des seuls poètes, depuis les Parnassiens, à avoir évoqué de manière convaincante des rencontres avec des êtres de féerie:
Cette Elfe qui là-bas me prenait par la main
Pour me guider parmi son sylvestre dédale
Offrait à mes désirs un corps si féminin
Que j'oubliais souvent sa race végétale (p. 426)
Le merveilleux se teinte de considérations scientifiques pour paraître nouveau, et devenir plus concret.
Les aventuriers bizarres du cosmos sont également évoqués avec feu:
Le personnel du port s'écarte devant eux
Instruit par l'habitude et la longue expérience
De les voir débarquer farouches et quinteux
Nos fiers aventuriers de l'Univers immense
[…]
On doute qu'ils soient tous absolument humains
Cela ne se voit pas toujours quant aux visages
Mais peut se deviner à l'aspect de leurs mains
Qui révèlent parfois de troublants métissages
Par exemple en glissant un coup d'œil alentour
Tâchez d'apercevoir le profit redoutable
De celui qu'on dirait mâtiné de vautour
Et qui cherche à cacher ses serres sous la table (p. 441-442)
Cette fin, également suggestive, renvoie à des faits étranges, fabuleux, à des histoires interdites, et tout un monde se dessine.
Stefan Wul a encore composé des vers évoquant des forces maléfiques montant des profondeurs et envahissant l'humanité (comme dans L'Immonde assiège nos murailles, p. 424), ou des naissances infâmes d'êtres déchirant de leurs pinces leur mère avant de devenir princes de l'Univers (Oyez Peuples divers, p. 440).
Bref, un univers lovecraftien se déploie dans des vers qui rappellent justement ceux de Lovecraft et de ses amis, Howard et Smith. Cela figure comme de l'Aragon qui eût eu une vraie imagination, au lieu de se perdre dans les abstractions de la morale moderniste et les démonstrations théoriques d'humanisme - comme il tendait à le faire. Car d'Aragon, Wul avait la maîtrise rythmique, mais il sut constamment peupler ses pensées d'images fortes. On peut du coup le trouver plus naïf, moins aristocratique; mais il en était d'autant plus appréciable comme poète. La poésie, en effet, ne doit pas remplacer l'imagination par de la philosophie évanescente, celle-ci fût elle en mesure d'émouvoir les membres de tout un parti, ou même toute une nation.
15/06/2016
Dans le dernier épisode de cette furieuse série, nous avons laissé notre héros au moment où il venait de s'envoler d'un toit d'immeuble, où il était tombé après avoir été frappé par un éclair parti du nord de Paris alors qu'il se tenait sur un tapis volant.
L'Homme-Météore chercha des yeux le tapis. Il ne le vit nulle part. L'attaque dont il avait été victime avait bien fonctionné. Il n'était plus en mesure de remonter à la source du méfait qui s'était commis.
Il vola quelques minutes autour de l'endroit d'où il lui avait paru que l'éclair était parti lorsqu'il avait été frappé, mais il ne put déceler aucun indice. Le repaire du sorcier était bien caché, ou les bâtiments qui abritaient ses armes, tout au moins.
Il décida de reprendre son identité habituelle et se promit de mener l'enquête sous les traits anodins de Robert Tardivel: car sous son apparence d'Homme-Météore, il craignait d'être vu et que cela ne fît jaser, et l'empêchât de mener une enquête saine.
Ses pouvoirs de vision ne lui permettaient pas de déceler la source cachée du pouvoir de Radsal-Tör; sans doute un sort était-il tissé autour de sa base, ou de ses relais. Mais les voies d'investigation d'un simple mortel ne seraient pas arrêtées par ce sortilège. Utilisant la froide raison, elles passaient pour ainsi dire par dessous. Aussi, grâce à des indices pourrait-il établir des pistes, qu'ensuite il éclairerait comme Homme-Météore, exploiterait comme héros pour arrêter le Mage Noir, et l'empêcher de nuire. Car il était sûr que l'être qu'imprudemment l'un des guerriers ninjas avait nommé comme étant son maître, était le sorcier qui les avait formés et dirigés, et par eux avait tâché d'enlever des femmes pour d'obscurs desseins.
Il rentra en direction de chez lui, se posa sur le toit de son immeuble, et baissa la tête. Le costume-armure le quitta, ainsi que la force qui depuis sa métamorphose remplissait son corps; il redevint Robert Tardivel.
Il emprunta la trappe permettant d'accéder au toit, et descendit les trois étages qui le séparaient de son appartement. Il ouvrit la porte, et fut tout heureux de voir que chez lui tout était à la même place, rassurante et ordinaire. Il avait l'impression d'avoir vécu un rêve, et se demanda s'il n'était pas devenu fou, et s'il n'avait point été victime d'une hallucination. Il s'assit dans son canapé, et même bientôt s'y étendit: il était effroyablement fatigué, comme s'il n'avait pas dormi depuis deux jours. Il n'eut pas le temps de gagner son lit: il s'endormit.
Quand, le lendemain matin, il se réveilla, il était déjà plus de neuf heures. Or, il était lundi, et il était attendu au bureau depuis une demi-heure: le téléphone sonnait. Il décrocha. C'était la secrétaire de cabinet de la mairie, chargée de lui demander s'il était malade. Il fut tenté de dire: Oui, mais il répondit qu'il arrivait incessamment, qu'il avait eu un coup de fatigue mais que cela irait mieux rapidement - il en était certain. Il s'excusa de son retard puis raccrocha. Il se précipita dans sa salle de bain, se rasa, se brossa les dents, et, sans prendre le temps de boire un café, courut vers son bureau, qui ne se trouvait qu'à deux rues. Il arriva essoufflé, s'excusa une nouvelle fois, et s'assit, déjà concentré sur ses tâches administratives habituelles. Un administré d'ailleurs arrivait, demandant le formulaire nécessaire à l'établissement d'une nouvelle carte d'identité. Il le lui donna. Et la journée se poursuivit ainsi.
Elle s'arrêtait à cinq heures. Lorsqu'elles sonnèrent, il rangea son bureau, prit son manteau - et il s'apprêtait à rentrer chez lui quand il se souvint que sa mère n'avait pas de nouvelles de lui depuis la veille. Il fut du reste étonné de n'avoir reçu aucun coup de téléphone d'elle dans la journée. Elle ne se gênait pas, d'ordinaire, pour l'appeler au bureau. Il se précipita vers son téléphone, et composa le numéro. À l'autre bout du fil, seul le répondeur se fit entendre.
Il se précipita chez elle, prenant le métro jusqu'au château de Vincennes. Il longea le square Jean Jaurès, prit la rue Lejemptel, et sonna longuement à sa porte, au numéro dix-huit, dont elle occupait le premier étage. Finalement, elle répondit à l'interphone, et lui ouvrit. Il monta, et entra: la porte était entrebâillée. Il se rendit dans le salon, et la vit sa mère, Josiane Tardivel, née Delécret, allongée sur son canapé, dans sa chemise de nuit, sous une couverture; la télévision était allumée, mais le son en était bas. En ce soir d'automne, l'écran projetait de la lumière, à peine balancée par une lampe de chevet, posée sur un guéridon près de la tête de madame Tardivel. Un livre était par terre; il s'agissait des Misérables de Victor Hugo.
La mère de Robert avait le bras droit sur les yeux. Il lui demanda: Cela ne va pas, maman? Elle répondit, faiblement, et lentement, après un temps: Pas très bien.
- Que se passe-t-il? reprit Robert.
Mais pour le savoir, ô lecteur, il faudra attendre une fois prochaine. Alors nous en saurons plus sur l'étrange état de Josiane Tardivel, et seront présentées ses visions.
07/06/2016
Jean-Henri Fabre (1823-1915) et Rudolf Steiner (1861-1925) se rejoignaient sur leur rejet des théories élaborées par la science de leur temps à partir de ses découvertes objectives - des faits étonnants et jusque-là inconnus que, grâce à leurs méthodes rigoureuses et à leurs instruments nouveaux, ils avaient établis. En effet, selon les deux hommes, ils les interprétaient mal, parce que leurs pensées étaient dominées par une philosophie matérialiste erronée, qui s'appuyait sur les apparences physiques pour conjecturer les causes des phénomènes. Steiner disait: tout ce qui est aujourd'hui science théorique est une construction fantastique née de ce qu'on a combiné les faits extérieurs en fonction de l'apparence. On donne à des éléments apparents une valeur causale qu'ils n'ont pas, laissant partir l'imagination dès qu'on pense être sur le terrain solide du matériellement observable.
Fabre en donna un exemple frappant: le rapprochement abusif entre l'homme et l'animal sur la base de la morphologie. Pour lui, l'animal n'avait pas de raison à proprement parler, et évoquer, comme on le faisait, les jets continus d'atomes de raison de l'insecte n'avait aucun sens et ne correspondait à aucun fait. Il montrait, en effet, de quelle façon l'insecte obéit à un instinct qui s'impose à lui, et vis à vis duquel il n'a aucune faculté d'adaptation. J'en ai déjà raconté, ailleurs, une expérience. Aux yeux de Fabre, si l'instinct était intelligent en soi, comme on pouvait l'admettre, c'est parce que, au-delà du sensible, du corps physique de l'insecte, se trouvait une intelligence non incarnée, et qui n'apparaissait qu'à une imagination que la logique dirigeait. Il croyait que la nature était baignée par une forme d'intelligence, de sagesse cosmique.
On se doute, peut-être, que Steiner n'avait pas des vues différentes. Il allait même plus loin. À ses yeux, les espèces d'insectes et même leurs groupes localisés, ruches ou fourmilières, avaient bien une individualité douée d'intelligence propre, mais située hors des organismes, lesquels n'en étaient que la manifestation parcellaire et dispersée. En d'autres termes, les insectes d'un groupe étaient comme les doigts d'une entité invisible, ou comme ses cellules, mais non attachées par un élément physique sensible. Ce qui les liait à l'individualité se trouvant derrière eux, était une relation de sympathie, une sorte de réseau magnétique.
Olaf Stapledon, sous le voile de la fiction interplanétaire, a parlé de tels êtres magnétiques collectifs, dont la partie visible n'était que des oiseaux, mais dont l'esprit n'était pas visiblement incarné. En quelque sorte, les mouvements de ces oiseaux étaient pareils à ceux qui ont lieu dans le cerveau humain. Et le cerveau était donc fait de formes tracées dans l'air, et que le mouvement des oiseaux épousait. Plus tard, Arthur C. Clarke s'est inspiré de cette idée pour conjecturer un être futur immatériel, dont le cerveau serait un réseau de forces.
Une telle idée est troublante, parce que, même si elle est directement invérifiable, elle est en remarquable cohérence avec certaines énigmes de la nature. Fabre raconte, ainsi, que, au sein d'une même portée, il existe un respect de la vie sacré, chez des insectes qu'il a observés, de la famille des abeilles sauvages. Un individu né au fond d'un tube muni de plusieurs chambres commence par détruire la cloison qui, au-dessus, ou vers l'extérieur, le sépare d'une autre chambre. Voyant que celle-ci est occupée par un cocon vivant de la même espèce, il n'y touche pas, et préfère se laisser mourir plutôt que de l'abîmer. Si la larve dans le cocon soit est morte, soit appartient à une autre espèce, il passe au travers à coups de mandibules sans aucune forme de scrupule. Ici n'intervient aucune morale. Il s'agit d'une identification du cocon vivant à la même portée – à l'organisme collectif dont on fait partie. Puisqu'il s'agit du même organisme, quoique dispersé, et représenté par plusieurs éléments non matériellement liés, on ne peut pas s'attaquer à un autre représentant: cela n'aurait aucun sens. Il n'y a pas, dans l'insecte, d'égoïsme individuel, parce qu'il n'y a pas d'individu; l'égoïsme est pourtant très fort dès qu'il s'agit de la même portée, de la même ruche, parce que là se trouve l'individu, invisible à l'œil humain. Ce qui permet d'identifier un autre cocon comme faisant partie du même organisme que soi-même, c'est la présence ou non, dans ce cocon, de l'individualité que recoupe la portée, voire l'espèce.
La difficulté, pour l'homme, est de concevoir une individualité placée en plusieurs corps distincts, séparés, puisque son expérience est que l'individualité s'identifie à un corps unitaire, le sien. Ne sortant pas de cette apparence anthropomorphe, soit il fantasme, chez l'insecte individuel, une raison qui n'y est pas, soit il nie toute autre possibilité. Il faut d'ailleurs dire que le matérialisme est venu de cela, de l'identification de l'individualité humaine au corps humain: c'est parce que, ayant évolué, l'être humain pense les choses au moyen de son corps unitaire, qu'il ne conçoit pas une autre forme de pensée.
Naturellement, dira-t-on, cela fait retomber dans la projection religieuse des anges, des esprits sans corps. Effectivement, si une ruche est pour Steiner dominée par une individualité élémentaire, une espèce l'est par un être qui s'apparente aux anges des mythologies anciennes. Mais on sait, peut-être, que la grande ambition romantique fut de réconcilier science et religion. Il ne va pas de soi que leur rupture soit absolue et définitive. Le romantisme a aussi établi, lorsqu'il fut assez approfondi, que le fossé entre religion et science ne pouvait être comblé que par l'imagination artistique. Et, de fait, il en faut, pour donner un contour à cette intelligence située derrière les insectes dont parlait Fabre. Lorsque la science expérimentale est impuissante, l'art prend le relais: la poésie. Mais pas une poésie fantaisiste ou sentimentale; il s'agit d'une poésie qui, comme celle de Goethe, s'efforce de pénétrer les mystères de la nature.
Victor Hugo, ainsi, ne développait que dans ses poèmes et ses romans ses pensées ésotériques: il ne parlait que là des esprits élémentaires qui animaient les tempêtes, les vents, ou bien des êtres qui continuaient au-delà du visible la chaîne de l'évolution dont l'homme est l'apparent sommet! Au moins là est-ce permis, et la science-fiction en a souvent profité - comme on l'a vu avec Stapledon et Clarke.