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Une grande erreur des sciences humaines fût partagée par Jean-Jacques Rousseau et… Claude Lévi-Strauss! Tous deux se sont posé une question inepte: comment les humains ont-il inventé la famille et les structures sociales? Question stupide parce que les humains n’ont rien inventé du tout! Descendant d’une longue lignée de primates qui avaient des structures sociales et familiales, nos premiers ancêtres ont hérité de structures préexistantes. Jean-Jacques avait une excuse pour se poser cette question: c’était avant que Buffon, puis Lamarck ne soupçonnent ni n’écrivent l’origine généalogique des espèces. Claude Lévi-Strauss jeune n’avait pas cet alibi. Il n’avait juste pas encore compris l’intérêt de la primatologie pour son sujet!
Pour essayer de comprendre l’origine de nos structures sociales, il est pertinent de chercher, bien au delà des premiers humains, du côté des ancêtres que nous partageons avec les autres singes, en particulier les grands singes anthropomorphes, nos plus proches parents animaux, ceux avec lesquels nous partageons les ancêtres les plus récents. S’ils avaient eu les mêmes structures sociales que les nôtres, on pourrait supposer qu’elles dérivent de ces ancêtres communs. Mais ça ne marche pas comme ça, du tout!
Les chimpanzés forment des troupes autour d’un ou plusieurs mâles dominants et les femelles en œstrus pratiquent des rapports sexuels multiples. Les bonobos forment des troupes autour de femelles dominantes et pratiquent une promiscuité sexuelle permanente extrême. Dans les deux espèces, on ignore la paternité biologique et la paternité sociale est collective. Les gorilles forment des troupes autour d’un mâle dominant très polygame. Chez les orangs-outans, une mère et ses enfants forment une famille monoparentale isolée et territoriale, tandis que les grands mâles adultes vivent en solitaires territoriaux, ne rencontrant les femelles que le temps de s’accoupler. Il faut aller jusqu’aux gibbons pour trouver des couples stables avec enfants au milieu de troupes nombreuses, une structure très rare parmi l’ensemble des primates. Or nos ancêtres communs avec les gibbons remontent à plus de 20 millions d’années, contre 14 pour les orangs-outans et 6 à 9 pour les gorilles, chimpanzés et bonobos.
Si l’on retrouve, dans les sociétés humaines, tout ce que l’on observe chez nos cousins singes, le moins que l’on puisse dire est qu’il serait hasardeux de spéculer sur les structures sociales de nos plus lointains ancêtres communs – avec les gibbons ou avec les orangs-outans. Concernant ceux que nous partageons avec gorilles, chimpanzés et bonobos, on peut sans doute exclure qu’ils aient vécu en solitaires, comme les orangs-outans, ou formé des couples stables, comme les gibbons. Mais on peut aussi observer la grande plasticité de ces structures sociales et familiales. Réunis dans des zoos ou par la réduction de leurs territoires, les orangs-outans forment des troupes et s’accommodent d’un mode de vie collectif. Elevée parmi des bonobos, la jeune femelle orang-outan Wattana en avait adopté les mœurs sexuelles, qu’elle importa en partie chez des congénères. Et les troupes de chimpanzés, entre la forêt et la savane, semblent changer de composition et de structure. N’en déplaise aux religions totalitaires, il n’y a pas de loi de la nature en matière de famille.
Et s’il existe des lois divines concernant les familles, les singes, humains ou pas, ne les respectent pas! Les effectifs insensés atteints par la population humaine, d’abord dispersée en milliers de tribus isolées dans des environnements très différents, ont produit des expériences historiques multiples et variées. Le langage les a codées par des traditions orales puis écrites arbitraires, elles-mêmes séparées par la diversification des langues, des lois et des cultes. Les structures sociales ont suivi ces pistes et ces arbitraires, du moins tant qu’elles se reproduisaient par l’éducation.
La liberté individuelle est une de ces pistes, mais si minoritaire et menacée…
* Chroniqueur énervant.