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National
Grève générale de 1918
La force du mouvement ouvrier en Suisse
La Grève générale marque le moment où «le socialisme devient un facteur visible et incontournable de la politique helvétique», souligne Hans Ulrich Jost, professeur honoraire d'histoire contemporaine de l'Université de Lausanne. Entretien.
Qu'est-ce que la Grève générale a à nous dire 100 ans après?
L'histoire de la Grève générale jette une lumière pertinente sur quelques aspects fondamentaux de la société et de la politique de la Suisse moderne, c'est-à-dire de la Suisse telle qu'elle s'est développée depuis sa fondation en 1848.
J'y vois trois phénomènes qui caractérisent les 170 ans d'existence de l'État fédéral: le clivage et la situation conflictuelle entre les classes sociales, le développement important du monde ouvrier et des revendications sociales, ainsi que la présence – bien que souvent dissimulée – d'une droite politique musclée. Lors de la Grève générale, ces problèmes apparaissent de manière aiguë.
Alors que la révolution bolchevique planait comme un spectre, comment les patrons ont-ils organisé et centralisé leur préparation à une grève générale?
Le patronat avait compté sur les dirigeants de l'armée, profondément antisocialiste, et les cercles et groupes de la bourgeoisie qui attendaient depuis un moment l'occasion d'en découdre avec le mouvement ouvrier. Il convient, à ce propos, de rappeler que l'État-major général avait constitué, avec l'appui du Conseil fédéral, un Comité de Grève générale en janvier 1918 déjà – quelques jours avant la création du Comité d'Olten par Robert Grimm. Une partie des autorités politiques hésitait à entamer une confrontation avec le mouvement ouvrier. Mais la grève des employés de banque à Zurich (30 septembre – 1er octobre 1918), soutenue par l'Union ouvrière de Zurich, avait mobilisé les patrons des banques forçant, avec le commandement de l'armée, le Conseil fédéral à lever des troupes (décidé le 6 novembre, tard le soir) et à occuper les grandes villes – ce qui a contraint le Comité d'Olten à déclarer la grève générale (voir home.citycable.ch/josthistoire).
Le Comité d'Olten était-il mal préparé à la confrontation sociale qui allait suivre?
La réponse à cette question dépend des buts que le Comité d'Olten et le Congrès général des syndicats et du PS du 17–28 août 1918 à Bâle s'étaient fixés – et de leur interprétation par les historien·ne·s. Or, pour une large majorité, la Grève générale devait servir exclusivement de moyen de pression pour forcer le Conseil fédéral à développer sérieusement des projets pour lutter contre le renchérissement, la pénurie alimentaire, la spéculation des profiteurs de guerre et la dégradation sociale. Par rapport à cette stratégie, le Comité d'Olten avait mené une politique cohérente.
Mais si l'on part de l'idée que la Grève générale devait déboucher sur une révolution – une idée défendue seulement par une petite minorité, notamment au sein de l'Union ouvrière de Zurich – le Comité d'Olten a échoué. Ni le Comité d'Olten ni d'autres organisations ouvrières n'avaient préparé sérieusement un renversement du pouvoir ou une action révolutionnaire. En accusant le Comité d'Olten d'avoir préparé une révolution ou une insurrection armée, une large frange de la bourgeoisie nourrissait sa lutte idéologique et politique contre les sociaux-démocrates et les syndicats.
Certains secteurs patronaux n'étaient-ils pas favorables à des concessions salariales pour calmer l'agitation et affaiblir le courant radical dans le mouvement ouvrier?
Le parti radical comportait, dès ses débuts, deux courants contradictoires: d'une part une aile qui défendait aussi une politique sociale progressiste, et d'autre part les libéraux durs de l'économie – on les appelait les «barons de l'industrie» – qui, sous l'influence idéologique d'une droite patronale allemande, refusait toute ouverture vers une politique sociale.
À cette aile dure s'ajoutait une nouvelle droite bourgeoise sollicitant une politique autoritaire et antidémocratique (j'ai analysé ce courant dans mon livre Les avant-gardes réactionnaires). Il s'agissait d'un phénomène international qui, vers 1900, s'opposait aux idées de la démocratie libérale et parlementaire. C'était, en quelque sorte, les ancêtres des droites nationalistes et populistes actuelles.
Dans son docufiction (La Suisse au bord de la guerre civile), Hansjurg Zumstein fait de l'issue de la Grève générale la première phase de l'intégration du socialisme helvétique dans le système politique suisse. Qu'en est-il?
Certes, la Grève générale a provoqué au sein du socialisme suisse une lutte pour l'orientation idéologique et programmatique. Il s'agissait, pour le dire rapidement, du conflit fondamental entre bolchevisme et social-démocratie. Mais il ne faut pas oublier qu'une grande partie de la gauche suisse était issue du courant radical de 1848, et qu'avant la Grève générale, le socialisme démocratique s'était déjà installé ici et là dans le système politique suisse. Les socialistes participaient aux exécutifs à Genève, Zurich et Bâle ; Robert Grimm lui-même entre à la municipalité de Berne en mars 1918.
Il me semble qu'on a trop négligé, dans les analyses des gauches en Suisse, l'importance du système démocratique de 1848 dans la pensée socialiste suisse. Ce courant du socialisme aspirait certes à une conquête du pouvoir, mais en respectant les règles de base de la démocratie. Il est vrai que la rhétorique portant sur des notions comme «lutte de classe» ou «révolution» nous donne l'image d'un mouvement ouvrier profondément révolutionnaire – mais si l'on regarde la praxis, on y trouve une politique coopérative prête aux compromis.
Grimm était sans doute un homme autoritaire qui aimait développer des discours «révolutionnaires» truffés de notions marxistes. Mais comme le montre son livre Geschichte der Schweiz in ihren Klassenkämpfen (1920) – écrit durant ses six mois d'emprisonnement après la Grève générale – il avait une grande estime pour l'État fédéral et les radicaux de 1848. À ses yeux, le mouvement de 1848 représentait l'ère du progrès, et le socialisme avait, dans la pensée de Grimm, le devoir de reprendre, sous une forme moderne, l'héritage de 1848.
Entretien réalisé pour solidaritéS par Stéfanie Prezioso
À lire
Pour aller plus loin, nous conseillons plusieurs ouvrages se référant à la Grève générale de 1918.
LA GRÈVE GÉNÉRALE DE 1918: CRISE, CONFLITS, CONTROVERSES
Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier et Traverse. AEHMO (aehmo.org) et Éditions d'En Bas, Lausanne.
Cet ouvrage est introduit par un éditorial signé par huit historiens. Comme il n'a sans doute pas été improvisé, on peut s'interroger sur ce monopole masculin dans sa présentation, d'autant que plusieurs femmes sont membres du comité de rédaction de Traverse et des Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier. Par contre, les relectures sont presque exclusivement féminines! La non-traduction de tous les articles (8 sur 16 sont en allemand) réduit aussi sa diffusion dans un cercle plus large que les milieux universitaires.
Dominique Dirlewanger et al.
LA GRÈVE GÉNÉRALE DE 1918. MATÉRIAUX POUR L'ENSEIGNEMENT. HISTOIRE D'UN ÉVÉNEMENT FONDATEUR DU XXe SIÈCLE
Dossier SSP destiné aux enseignant·e·s ssp-vpod.ch/enseigner1918
… des ouvrages plus anciens, qui donnent un aperçu global de la Grève
Groupe de travail pour l'histoire du mouvement ouvrier
LE MOUVEMENT OUVRIER SUISSE. DOCUMENTS DE 1800 À NOS JOURS
Adversaires, Genève (1975)
Marc Vuilleumier et al.
LA GRÈVE GÉNÉRALE DE 1918 EN SUISSE
Grounauer, Genève (1977) (ouvrage épuisé, disponible en bibliothèque)
Sébastien Guex
«LA GRÈVE GÉNÉRALE DE NOVEMBRE 1918 ET SON ACTUALITÉ AUJOURD'HUI»
In Les 80 ans de la grève générale, Lausanne, PS lausannois (1998) ; solidaritéS infos (Genève), nº 84 (30.11.1998) ; Documentation / USS, Union syndicale suisse, nº 63 (1999)
Claude Cantini
«LA GRÈVE GÉNÉRALE DE 1918 DANS SON CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL»
In Pour une histoire sociale et antifasciste, Lausanne, Éditions d'En Bas & AEHMO (1999)
… et un documentaire
Frédéric Hausammann
1918: L'AFFRONTEMENT DE LA GRÈVE GÉNÉRALE
75', 2018. À voir jusqu'au 5 décembre sur rts.ch/play
L'intérêt de ce documentaire réside dans la description de l'évolution de l'organisation des travailleurs, en parallèle avec l'organisation des patrons, pour faire face aux nombreux conflits sociaux qui se déroulaient dans ce début du 20e siècle, y compris avec l'intervention de l'armée. Il ne se réduit pas à la période de la guerre et aux événements de la grève générale. Les commentaires sobres de cinq historien·ne·s accompagnent les images d'archive.
José Sanchez
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