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Après Philipp Müller en 2010, un autre ancien membre de la rédaction de Pages de gauche a publié une thèse d’histoire, consacrée cette fois-ci à la politique financière de la Suisse dans l’après-guerre. Il s’agit d’Olivier Longchamp, que nous avons rencontré pour qu’il nous parle de son travail.
Quelles sont les principales conclusions de tes recherches?
J’ai essayé de poursuivre une réflexion sur le parcours particulier de la Suisse au XXe siècle. L’économie suisse connaît en effet une concentration très précoce sur les services, et en particulier sur le secteur financier, ce qui a été analysé en détail par Sébastien Guex et Jakob Tanner pour la première moitié du siècle. Aucun travail en revanche n’avait été mené en profondeur sur la période de l’immédiat après-guerre, alors que c’est un moment crucial pour les économies européennes puisqu’on y assiste au développement de ce que l’on peut appeler l’État keynésien.
Sur ce point, la Suisse est un cas tout à fait particulier, puisque la dimension du fait étatique y demeure congrue en comparaison internationale. Après la période de la guerre, au cours de laquelle l’État s’est renforcé, les milieux dirigeants parviennent à en réduire la taille, et ils le font de manière tout à fait consciente et concertée.
Comment qualifier la position de la Suisse dans l’après-guerre?
Dans le paysage monétaire international, la Suisse est très active, et même passablement téméraire. Elle refuse de s’aligner sur les accords de Bretton Woods par exemple, alors même qu’elle est dans une situation diplomatique plutôt délicate au sortir de la guerre. Il faudrait comparer cette position à celle qu’adoptera la Suisse dans les années 1970, puisque la politique de la BNS et le franc seront en partie responsables de la chute du dollar américain.
Sur ce plan, il y a une continuité forte entre la période de l’immédiat après-guerre et les décennies suivantes, jusqu’à aujourd’hui. La Suisse est par exemple une place financière qui permet de contourner les embargos décidés par les États-Unis ou leur contrôle du marché des changes. À cet égard, il ne faut jamais oublier que parmi les places financières du monde, la Suisse est une grande puissance.
Comment comparer la Suisse avec ce qui se passe dans les autres États européens au même moment?
L’exercice est difficile, et je ne m’y suis pas risqué dans ce livre. Ce qui est toutefois frappant dans le cas de la Suisse, c’est que la gauche – et en particulier le Parti socialiste, qui abandonne ses positions des années 1930 – accepte peu à peu l’idée que le gouvernement ne se lancera pas dans une politique keynésienne.
Ce qu’il faut préciser pour comprendre cela, c’est que la politique de la droite obtient rapidement des résultats positifs dans l’après-guerre. Les bénéfices de cette politique permettent donc de reverser quelques miettes aux salarié·e·s, et d’améliorer suffisamment leur situation pour éviter de devoir leur concéder davantage, ce qui n’était pas possible dans les autres pays à ce moment-là.
Cette politique n’est-elle pas rendue possible parce que la Suisse est une économie prédatrice?
Je suis d’accord avec cette description. Le modèle économique suisse n’est pas généralisable car il a nécessairement besoin d’autres pays qui ne fonctionnent pas comme lui. La bourgeoisie suisse a rapidement compris que les services financiers constituaient un marché de niche, qui par ailleurs servait aussi les bourgeoisies des autres pays.
Plus généralement, le modèle helvétique a constitué un exemple utilisé contre la gauche partout en Europe, car il était censé montrer qu’une économie non keynésienne, «néolibérale» au sens où on l’entendait alors, non seulement pouvait fonctionner, mais fonctionnait mieux que les systèmes sociaux-démocrates – à condition qu’on occulte leur dimension prédatrice. La Suisse joue donc un peu le rôle de vestale du libéralisme.
Avec quelle définition de l’État as-tu travaillé?
Le premier piège aurait été de reprendre la conception de l’État que le PSS avait dans les années 1940-50, à savoir celle d’un État social. On voit au contraire qu’en Suisse, l’État est resté un instrument quasi exclusivement aux mains de la bourgeoisie, et qu’il défend à ce titre les intérêts à long terme du patronat. Il s’agit pour lui de cimenter un consensus politique entre les différentes fractions de la bourgeoisie et les catégories qui lui sont traditionnellement alliées, comme la paysannerie et le petit commerce.
À l’inverse, il serait faux de considérer que l’État est insignifiant en Suisse. En prenant en compte les différentes régies fédérales (les CFF et les PTT, notamment), sa taille croît significativement.
Si l’on voulait être exhaustif, on pourrait aussi considérer les politiques de régulation assumées par des organisations sectorielles (on pense à l’agriculture ou à l’horlogerie, par exemple), ou le subventionnement indirect des petits commerces par le truchement des achats de l’armée, mais cela m’aurait entraîné trop loin.
Il faut toutefois se garder de penser que ce modèle de planification économique serait la règle en Suisse. Une très grande liberté est laissée à la plupart des secteurs économiques, et tout particulièrement à la place financière.
Comment expliquer que la bourgeoisie suisse puisse se passer d’un État fort?
On ne comprend toujours pas exactement comment les élites économiques suisses ont si bien réussi leur intégration. Certains éléments tiennent à la petite taille du pays bien sûr, au fait que ces élites se connaissent, sont passées par les mêmes universités, se croisent dans les conseils d’administration des grandes entreprises et des principales banques, que les fonctionnaires de la haute administration sont issus du même milieu, etc. Cependant, tous ces critères se retrouvent dans beaucoup d’autres pays, où l’on assiste à l’inverse à des luttes féroces à l’intérieur même de la bourgeoisie.
Les années 1945-46 me semblent être à cet égard un moment critique pour les milieux dirigeants suisses. Les intérêts de l’industrie d’exportation entrent en conflit avec ceux des grandes banques, qui souhaitent maintenir un franc fort, et pourtant, elles parviennent à réaliser une synthèse sans l’intervention active de l’État, ce qui n’était pas donné d’avance.
Qu’est-ce que les forces de gauche peuvent tirer de ton travail aujourd’hui?
C’est un projet qui a été lancé avant la crise financière, puis économique, de 2007-2008, et il en porte la marque. Au moment de m’y lancer, les idées néolibérales étaient toutes-puissantes, et la gauche à la fois atone et sans mémoire. Ce qui m’intéressait alors, c’était de revenir aux origines de l’ultra-libéralisme en Suisse, et ce sont ces années d’après-guerre qui me semblaient centrales pour comprendre ce problème.
Bien que la crise ait un peu changé la situation et qu’il soit plus difficile désormais de croire aux miracles d’une économie totalement dérégulée, le modèle de l’État minimal est toujours dominant en Suisse. Si l’on veut lutter contre lui, il faut à mon sens aussi comprendre d’où il vient.
Propos recueillis par Antoine Chollet
À lire: Olivier Longchamp, La politique financière fédérale (1945-1958), Lausanne, Antipodes, 2014, 887 p.