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Richard Wagner et son oeuvre : tour d’horizon
La boîte à outils du parfait wagnérien
Imaginez-vous bien campés sur un rocher, l’œil fier rivé sur le crépuscule rougeoyant, vous, Madame, tenant de vos mains la coupe revigorante d’un philtre inconnu, vous, Monsieur, barbe au vent, lance pointée vers le ciel, vociférant des runes ancestrales ! Petits clichés reproductibles à l’envi tant le héros wagnérien se complaît à se lier à des objets qui lui donnent sa raison d’être : que seraient le Hollandais sans son vaisseau, Siegfried sans son épée ? Ces bibelots prennent tout leur sens quand on remarque qu’ils constituent le fondement de la composition dramatique et musicale de Wagner.
Cette relation symbolique entre le héros et son objet se double d’une mise en rapport entre le héros et le ou les leitmotivs qui viennent le « blasonner » (Baudelaire). Ces derniers symbolisent musicalement le héros, ses actions ou ses sentiments : grâce à cet outil se construit un discours entre la musique et le drame.
Vous êtes sûr que c’est de l’allemand ?
Wagner rédige ses propres livrets, mais la complexité de sa poésie a de quoi décontenancer. Déjà les embrasements de ses lettres de jeunesse ont fait craindre ses proches pour sa santé mentale ! Cette obscurité est dans l’air du temps en raison d’un problème d’autorité littéraire : alors que les poètes allemands se réclamaient d’Homère, les sagas nordiques redécouvertes offrent une épopée nationale qui perturbe les lettrés : en 1809 le poète Brentano voit Hegel lire les épopées des Nibelungen et se les traduire en grec pour mieux en profiter ! Or Wagner se construira entre hellénisme et germanisme, une des raisons de son amitié avec Nietzsche. Ce « singulier défi » (Mallarmé), il le relèvera en trouvant un style musical qui épousera les inflexions de ses poèmes et les sublimera.
« La scène de ce drame est le monde »
Ainsi commence le Soulier de satin, grand œuvre de Claudel, admirateur et détracteur de Wagner. Didascalie bien wagnérienne ! Sur scène se joue le sort du monde, pour proclamer avant Nietzsche que Dieu est mort (La Tétralogie) ou pour servir le Graal (Parsifal). Il faut alors retrouver la magie du théâtre grec qui mêlait parole chantée, parole proférée et danse. Pour soutenir cette ambition, il y a bien sûr tous les écrits théoriques (Art et révolution, L’œuvre d’art de l’avenir…). Surtout Wagner naît sur les planches, dans une fascination pour la représentation, puis se fait poète. La musique vient parachever ses projets. Le « son » ne lui suffit pas, il lui faut les « songes » (Claudel). Il régit tout son univers artistique et lui édifie un lieu, le Festspielhaus de Bayreuth.
Quant à l’œuvre, un trajet se dégage du Vaisseau Fantôme à Parsifal : des enjeux pris et repris comme vivaient d’un auteur à l’autre les légendes médiévales. Dans tous les éléments de sa structure l’œuvre fonctionne par retrempe, de la plus petite cellule musicale jusqu’aux grands questionnements. « Cela sonnait si ancien et si neuf » : le mot de Hans Sachs dans les Maîtres chanteurs est un sésame pour prendre plaisir à l’œuvre de Wagner.
L’homme et la liberté
L’engagement révolutionnaire de Wagner est une réalité, et la liberté figure parmi les questionnements qui traversent toute sa création. N’est-ce pas Wotan, le dieu des dieux qui se plaint ainsi de son incomplétude : « Cet Autre, auquel j’aspire, cet Autre je ne l’entrevois jamais, car l’homme libre doit se créer seul ». On relève souvent le couple malédiction-rédemption malgré tout ce que ce processus a de limité : on ne peut être maudit ou rédimé que par autrui. Or bien des héros, comme Siegfried, forgent d’eux-mêmes leur liberté. Là commence l’analyse : se dessine la quête d’un sens qui conserve une part obscure, n’enferme jamais le propos, rend à l’exégète et à l’artiste-interprète sa liberté fondamentale. La complexité et le gigantisme de l’œuvre sont garants de la liberté qu’elle suscite.
On dit que Richard Wagner est la personnalité qui a suscité la plus abondante littérature après Jésus-Christ et Napoléon 1er ! Vraie ou pas, cette affirmation démontre l’intérêt universel que l’on porte à l’homme et à son œuvre, objets de multiples controverses, d’interprétations les plus originales, voire de récupérations particulièrement détestables.
Même si Richard Wagner s’est exprimé sur les sujets les plus divers (de la direction d’orchestre à la vivisection !), son œuvre principale demeure ses opéras qui non seulement ont profondément renouvelé le genre, mais surtout sont nés d’une pensée qui a révolutionné le langage musical et d’un génie créateur qui a fait comparer Richard Wagner à Homère ou à Shakespeare.