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Les Forces armées russes exercent leur capacité de dissuasion stratégique dans une série de manoeuvres
28 mars 2004
es récents exercices militaires russes, nommés « Sécurité 2004 », ont été vantés comme les plus vastes depuis plus de 20 ans. Ils ont duré près d’un mois, de la fin janvier jusqu’au 17 février avec quelques activités poursuivies au-delà, et ont impliqué toutes les branches des Forces armées de même que 6 districts militaires.
Depuis le tout début, il y a eu beaucoup de spéculation sur la nature de ces exercices. Il est maintenant évident que les reportages des médias, qui ont annoncé que 40% des Forces armées et un tiers des réservistes participeraient, étaient incorrects. Officiellement, ils ont été désignés comme un exercice d’état-major par opposition à des manœuvres.
Le suppléant du Chef de l’Etat-major général, le colonel-général Youri Balouïevsky, a décrit la différence de la manière suivante : les exercices impliquent principalement les états-majors pendant que les troupes jouent un rôle subsidiaire, alors que les manœuvres se concentrent sur les opérations réelles. Malgré cela, il semble qu’il y ait eu davantage que la ligne officielle ne le suggère.
« Sécurité 2004 » avait plusieurs caractéristiques intéressantes, et trois aspects attirent notamment l’attention. Premièrement, ces exercices ont testé des éléments-clefs de la doctrine militaire russe, révélant largement comment l’élite militaire de la Russie voit les conflits futurs et se prépare à y combattre. Deuxièmement, les lancements ratés de missiles balistiques lancés par sous-marin (Submarine-launched ballistic missile, SLBM) auront probablement un impact important sur l’avenir de la triade nucléaire. Troisièmement, le lancement réussi du missile stratégique terrestre Topol a testé une ogive flambant neuve et capable de pénétrer des défenses antimissiles.
Doctrine de conflits régionaux limités
Les éléments fondamentaux de la politique de défense russe ont été déterminés par la doctrine militaire 2000, qui a été étendue et mise à jour dans le document du Ministère de la défense publié en 2003 et intitulé « Tâches immédiates pour le développement des Forces armées de la fédération russe. » Les exercices de 2004, comme lors d’années précédentes, avaient apparemment pour but de tester la capacité des Forces armées russes de mener les conflits futurs les plus probables – les guerres régionales limitées. Selon le document de 2003, ces conflits auront les caractéristiques distinctes suivantes :
La doctrine militaire permet également – bien que d’une manière oblique et indirecte – l’usage restreint d’armes nucléaires dans un conflit conventionnel si les Forces armées russes se révèlent incapables de le prévenir.
Le scénario des exercices 2004 intégrait toutes ces caractéristiques. Comme l’a expliqué Balouïevsky, il supposait des attaques « terroristes » provenant de 4 directions – est, sud, ouest et nord-ouest. En conséquence, la défense était simulée sur les 4 fronts, avec une concentration au sud et au nord-ouest, ainsi que contre des attaques aériennes et spatiales. Les exercices ont impliqué 250 généraux et plus de 2000 officiers supérieurs. La « phase active » a commencé environ 2 semaines après le début. A ce stade, le district militaire de Sibérie a mobilisé 10'000 réservistes, qui ont ensuite été transportés dans trois centres d’entraînement pour des exercices de tir à munitions réelles. Deux de ces centres se trouvent dans le district militaire Volga-Oural, et l’autre, qui a accueilli 4000 réservistes, dans celui de Moscou. Les chiffres ont clairement été choisis de sorte que les exercices n’impliquent ni notification, ni invitation d’observateurs, comme le stipule le Traité sur les armes conventionnelles en Europe à partir de 9000 participants.
Après ces exercices de tir, les troupes du district de Moscou a été transférées plus au nord-ouest, dans le district de Leningrad, afin de simuler le renforcement des gardes-frontières. Des troupes aéroportées ont également été impliquées dans différentes activités. Le mouvement de formations armées à l’échelle du pays était censé tester l’aptitude des voies ferrées russes à faciliter la concentration de troupes dans la situation où un conflit dépasse les capacités de l’armée d’active. De plus, de nouveaux systèmes de commandement, contrôle et communication ont semble-t-il été testés durant les exercices.
La phase navale a mobilisé 10 navires de surface et 7 sous-marins, et comprenait notamment des exercices de tir réels de défenses antimissiles : le croiseur lourd Pyotr Veliky a intercepté des missiles de croisière lancés par des bombardiers lourds, un missile de croisière lancé par un sous-marin (tel était du moins prévu, mais il n’est pas clair si cette partie a été jouée) ainsi qu’un missile balistique de portée intermédiaire ; il n’y a eu aucune information de l’endroit à partir duquel il a été lancé, et il s’agissait probablement de simulateurs de missiles balistiques. Selon certains rapports, ces exercices ont testé la version navale du système de défense antimissile tactique S-300, qui porte le nom de « Fort-M. »
Simultanément, 14 bombardiers lourds – de type Tu-160 et Tu-95MS – ont effectué des vols dans trois directions : vers l’Atlantique Nord, au nord de la Russie, au-dessus de la Mer de Barents, et au sud, vers le polygone d’essais d’Ashoulouk en Astrakhan. Lors d’exercices menés les années précédentes, le lancement aérien de missiles de croisière simulait apparemment l’usage limité d’armes nucléaires. Cette fois, les Tu-160 qui ont survolé l’Atlantique Nord n’ont pas largué de missiles, alors que 3 Tu-95MS l’ont fait au-dessus de la Mer de Barents. Deux ont été lancés sur le polygone d’essais de Novaya Zemlya et au moins un a été intercepté par des navires de surface en guise d’entraînement à la défense antimissile. Finalement, « Sécurité 2004 » a également inclus le lancement de missiles stratégiques (Intercontinental ballistic missile, ICBM). Le plan original comptait sur le lancement d’un SLBM et de deux ICBM, l’un d’entre eux déclenché à distance du centre spatial de Baïkonour, ainsi que le lancement d’un nouveau satellite.
Les responsables russes ont catégoriquement rejeté de nombreuses allégations des médias selon lesquelles ces exercices étaient dirigés contre les Etats-Unis. Le colonel-général Balouïevsky a spécialement souligné lors d’une conférence de presse que « il n’y a aucun indice qu’il s’agit des Etats-Unis d’Amérique, ou n’importe quel autre Etat, qu’il soit européen ou asiatique : l’adversaire est générique. » De nombreux observateurs ont cependant remarqué que d’un point de vue militaire, l’adversaire abstrait n’existe pas. Certains Etats spécifiques sont toujours à l’esprit.
Vladimir Dvorkin, expert renommé et ancien directeur de l’Institut de recherche des Forces de missiles stratégiques, a ainsi souligné que « en dépit de ce qui semble un partenariat avec les Etats-Unis et du dialogue en cours en matière de coopération stratégique, l’état de dissuasion nucléaire mutuelle se poursuit. » Il rappelle que le « papier blanc » d’octobre 2003 a énuméré, parmi les missions des Forces armées russes, la défense contre des attaques venant de l’espace – et qui d’autre que les Etats-Unis peuvent lancer de telles attaques ?
Balouïevsky, durant la même conférence de presse, a en effet souligné l’inquiétude de la Russie, due au fait que les Etats-Unis envisagent apparemment de faire des armes nucléaires un instrument permettant d’accomplir des missions militaires, et d’abaisser le seuil nucléaire. « Devons-nous réagir à cela lorsque nous entraînons nos états-majors et nos troupes ? Bien sûr que nous le devons, et nous le faisons. » Ses références au document d’octobre 2003 étaient également révélatrices : ce texte mentionne l’élargissement de l’OTAN et la suite des campagnes militaires américaines des années 90 et 2000 comme des défis sécuritaires. Balouïevsky a également reconnu que, bien que le scénario officiel des exercices mentionnaient la défense contre les terroristes, « on ne combat pas Ben Laden avec des missiles stratégiques. »
Lancements manqués de missiles
Les événements qui ont suscité la plus grande attention des médias russes ont été les lancements ratés de SLBM, qui se sont produits au pire moment – alors que le Président Vladimir Poutine observait à partir d’un sous-marin. Ces lancements faisaient partie de la « phase active » des exercices. En fait, Poutine a observé les lancements à bord du sous-marin Arkhangelsk, appartenant au type connu en Occident sous le nom de Typhoon, et en Russie comme le projet 941. Le sous-marin Delta IV (projet 667BDRM) Novomoskovsk étant censé lancé un SLBM SS-N-23 sur la cible habituelle – le polygone d’essais Kura au Kamtchatka. Tous les lancements ont échoué pour une raison ou une autre.
Tout de suite après le premier échec, un flot de rapports contradictoires s’est déversé : il y avait une explosion, le missile était tombé à l’eau, le lancement était bloqué par un satellite, etc. Le Chef de la Marine, l’amiral Vladimir Kuroedov a rapidement déclaré qu’aucun lancement « physique » n’aurait dû avoir en lieu : le lancement était censé être une simulation. Finalement, il est devenu clair – bien que non encore admis par la Marine à l’instant où ces lignes sont écrites – qu’entre la troisième et la quatrième minute de la séquence de lancement, le système de ciblage du sous-marin a subi une panne et le système électronique a immédiatement bloqué le lancement. Apparemment, le capitaine Sergei Radchuk, commandant du Novomoskovsk, a essayé de tirer le deuxième SLBM, mais également sans succès. La suite des événements est quelque peu confuse, car initialement seul un lancement avait été annoncé, alors que les médias ont tous annoncé l’échec de deux lancements à partir de ce sous-marin. Certains rapports suggèrent que le deuxième missile n’est pas parvenu à sortir entièrement du tube et est resté bloqué.
Les journaux ont immédiatement rappelé qu’en 1991 le même Novomoskovsk, qui venait d’entrer en service, avait effectué une expérience unique : tirer avec succès ses 16 SLBM l’un après l’autre. En 1993, ce sous-marin a une nouvelle fois fait la une de l’actualité après une collision avec le sous-marin américain Grayling. En 1998, il a réussi le lancement d’un SLBM converti transportant 2 satellites construits en Allemagne – le premier lancement de ce type dans l’histoire. Trois ans plus, il a tiré sans difficulté un SLBM sous la surface de la mer, et il a subi des réparations périodiques durant le premier semestre 2003.
Le lendemain des tirs ratés du Novomoskovsk, un autre sous-marin de la même classe, le Karelia, a fait un nouvel essai de lancement. Au début, le vol était normal, mais après 98 secondes – lors de la séparation du premier étage – le missile a commencé à dévier de sa trajectoire, ce qui a immédiatement activé le mécanisme d’autodestruction. Ce lancement avait été tenté après que Poutine a quitté la Flotte du Nord pour voler jusqu'au polygone d’essais de Plesetsk et observer le lancement de missiles terrestres.
Quatre commissions ont immédiatement été établies pour enquêter sur les accidents – une pour chaque sous-marin, une au bureau d’ingénieurs Makeev où le missile SS-N-23 a été développé, et la dernière à l’usine de construction mécanique de Krasnoïarsk où les missiles ont été produits. Des sources au sein de la marine ont immédiatement accusé les missiles d’être défectueux, alors que des représentants de l’usine ont déclaré qu’il était trop tôt pour spéculer. Balouïevsky, lors de la conférence presse menée à l’issue des exercices, a annoncé qu’aucune décision n’avait été prise quant à la mise hors service du SS-N-23, et il a affirmé que ces missiles étaient considérés comme parmi « les plus fiables. » Sur 36 lancements depuis les années 90, c’était seulement le deuxième échec.
Les circonstances exactes de l’échec sont toujours obscures malgré des dizaines de comptes-rendus. Seul le deuxième lancement manqué, à partir du Karelia, peut avec certitude être imputé au missile. Selon un reportage, ce missile était toujours sous garantie. Les échecs des tirs du Novomoskovsk, à partir des récits contradictoires, peuvent être attribués au sous-marin, aux missiles ou aux deux. Une annonce non confirmée a expliqué l’échec par une erreur de l’équipage – bien que la plupart des comptes-rendus affirment le contraire – ainsi que par des réparations inadéquates au chantier naval en 2003. Le doute plane même sur les missiles tirés – on suppose généralement qu’il s’agissait de SS-N-23, autrement dit de RS-54, qui sont entrés en service au milieu des années 80. Leur période de garantie a déjà expiré, mais elle a été étendue, comme c’est la règle aujourd’hui en Russie. Il existe cependant au moins une allusion selon laquelle les missiles étaient une modification des SS-N-23 datant de 1999 et appelée Sineva. Cette nouvelle version emmène 10 ogives au lieu de 4, et possède un système tout neuf de navigation.
Le manque de preuves complique l’évaluation des implications. S’il s’agissait effectivement des vieux SS-N-23, alors les incidents remettent en cause la politique militaire russe consistant à s’appuyer sur des armes aux garanties prolongées. La fiabilité de la dissuasion stratégique est ainsi discutable, au moins en ce qui concerne la composante navale de la triade. Jusqu’ici, les forces missilières stratégiques (FMS) – qui contrôlent les missiles basés à terre – et les forces aériennes russes n’ont eu aucun accident avec le vieil équipement. Il y aura certainement une investigation complète des SS-N-23, et il est probable que de nouveaux essais seront effectués, cette fois sans grande pompe, pour confirmer que les vieux missiles sont toujours fiables. Si des défauts irréparables sont trouvés, la Russie pourrait accroître le financement de la nouvelle version, le Sineva. Il est également possible que le travail sur le nouveau missile SLBM à carburant solide, le Bulava, soit accéléré (il a effectué les premiers essais de tir en janvier 2004), et que l’on accroisse le budget de la construction des nouveaux sous-marins stratégiques de classe Borey. Le premier exemplaire, le Youri Dolgorouki, a été lancé à la fin des années 90, mais il attend toujours de nouveaux missiles. Dans les prochains mois, des décisions gouvernementales vont clarifier la situation en matière d’armement.
L’impact politique et bureaucratique des lancements manqués sont plus clairs. Après plusieurs années de défaveur, les FMS vont probablement retrouver leur place centrale dans la dissuasion stratégique russe. Les FMS sont tombées en disgrâce en 2001, lorsque le Chef de l’Etat-major général Anatoly Kvashnin et le Chef de la marine Vladimir Kuroedov ont joint leurs efforts pour éjecter le Ministre de la Défense, Igor Sergeyev. Cette tentative a mené à la relégation des FMS d’une branche des Forces armées égale à l’armée, à la marine ainsi qu’à l’aviation vers un statut inférieur. Les ICBM devaient subir une réduction très rapide, alors que les fonds pour le déploiement du nouvel ICBM, le Topol-M, avaient été réduits de 10 à 6 missiles par an. La marine était censée devenir le pilier des forces stratégiques, et des plans ambitieux pour le déploiement de nouveaux missiles et sous-marins étaient établis. Les FMS ont regagné une partie de leur statut antérieur au début de 2002, lorsque les Etats-Unis ont annoncé leur intention de se retirer du Traité des missiles antibalistiques (ABM). Le retrait russe subséquent du Traité START II – le jour où le retrait américain est devenu officiel – signifiait que les vieux ICBM mirvés de l’ère soviétique resteraient en service. En 2003, la Russie a acheté quelque 30 ICBM SS-19 à 6 ogives à l’Ukraine et a annoncé que les missiles de ce type seraient conservés jusque dans les années 2030.
Pendant ce temps, la situation dans la marine ne s’est améliorée que marginalement. Les échecs pendant « Sécurité 2004 » ont montré que des améliorations sérieuses exigeraient beaucoup de temps et encore plus d’argent. Alors que les FMS ont continué d’illustrer leur fiabilité : même de très vieux missiles ont été lancés sans accroc majeur, le déploiement des nouveaux Topol-M continue, et elles ont acquis une nouvelle capacité de pénétrer les défenses antimissiles. Lors d’une conférence de presse après la fin des exercices, Youri Balouïevsky a déclaré que « les FMS ont confirmé le haut degré de fiabilité de leurs systèmes de contrôle et de leurs complexes missiliers. »
De plus, les deux personnages qui ont joué un rôle-clef dans la relégation des FMS perdent les faveurs. L’amiral Kuroedov a été vertement critiqué pour son incapacité à redresser les nombreux maux de la marine en-dehors de l’établissement de plans ambitieux pour une marine de haute mer, alors que l’État-major général a été récemment critiqué par le Ministre de la défense Sergei Ivanov pour sa microconduite des Forces armées au détriment de ses tâches principales, la planification et les prévisions stratégiques. Peut-être plus révélateur, Ivanov a déclaré qu’un accès indépendant du chef de l’État-major général au Président était inapproprié et préjudiciable au Ministère de la défense. Il est instructif de rappeler qu’un tel accès et qu’un siège au Conseil de sécurité, acquis par Kvashnin en 1999, ont joué un rôle crucial dans l’éviction d’Igor Sergeyev en 2000.
Il semble logique de s’attendre à ce que le poids politique et le financement des FMS vont continuer à s’améliorer, bien qu’il ne soit pas probable qu’elles regagnent leur statut formel de branche des Forces armées russes.
Nouvelles capacités pour les missiles
Après avoir quitté la Flotte du Nord, qui préparait avec hâte une deuxième tentative de lancement d’un missile SLBM, Vladimir Poutine s’est rendu au polygone d’essais de Plesetsk pour les tirs effectués par les FMS. Celles-ci, avec les Troupes spatiales, avaient planifié trois lancements : une fusée spatiale Molniya (R-7) emmenant un satellite militaire, un ICBM Topol et un SS-19, qui devait être lancé par télécommande de Baïkonour, au Kazakhstan. Tous les tirs ont été réussis. Celui du SS-19 était assez intéressant, car il illustrait la capacité de contrôler des ICBM directement, n’importe où en Russie, sans traverser toute la chaîne de commandement.
L’élément central de l’exercice était cependant le lancement du Topol – une version antérieure au Topol-M – qui a été mené presque en secret ; « presque », parce qu’il avait été annoncé à l’avance, mais les journalistes n’ont pas été autorisés à le voir et le tir de la fusée Molniya a semble-t-il été intentionnellement utilisé pour détourner l’attention. Ce lancement a été effectué à partir d’un lanceur mobile à environ 50 kilomètres de Plesetsk. Il est intéressant de relever que l’ICBM Topol a le même âge que le SS-N-23, mais qu’un autre lancement réussi met clairement les FMS en position avantageuse face à la marine en terme de fiabilité.
Le Topol a constitué l’événement le plus important, car le missile emmenait une nouvelle ogive qui, selon plusieurs rapports officiels ou non, est capable de pénétrer tous les systèmes de défense antimissile pouvant être potentiellement développés pendant les prochaines décennies. Selon les journaux, la nouvelle ogive est équipée de moteurs hypersoniques lui permettant d’atteindre la vitesse de Mach 6 et de changer de trajectoire pour esquiver des intercepteurs. De fait, il est difficile d’intercepter une cible qui s’écarte d’une trajectoire balistique prévisible, et l’intercepteur doit être nettement plus rapide que la cible. Combiner une trajectoire complexe à une haute vitesse rendrait cette nouvelle ogive très difficile à contrer. Certaines sources ont rapporté que la nouvelle charge du Topol était basée sur le nouveau missile de croisière hypersonique X-90 (ou AS-19 Koala), qui est censé remplacé les vieux X-55 soviétiques.
Le lancement du Topol a été une source de célébrations. Le Président Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse tenue à Plesetsk, a annoncé qu’une « expérience » menée durant les exercices « Sécurité 2004 » avait démontré que « dans un futur proche l’Armée rouge, avec les Forces de missiles stratégiques, auront de nouveaux systèmes d’armes qui seront capables de détruire des objectifs à des portées intercontinentales, avec une vitesse hypersonique et une haute précision, de même qu’une capacité d’effectuer des manœuvres en termes aussi bien d’altitude que de trajectoire. » Cette nouvelle arme, a dit Poutine, devrait « assurer la sécurité stratégique de la Russie pour une longue perspective historique. »
Malgré tout ce faste, la nouvelle ogive ne devrait pas entièrement surprendre l’observateur attentif. Des rumeurs selon lesquelles la Russie développait une section frontale manœuvrante pour le Topol-M circulaient depuis un certain temps. Elles ont apparu en premier dans des rapports d’experts en-dehors du pays en 1998, et en 1999 le septième essai du Topol-M comprenait de source officielle « une manœuvre antimissile latérale », c’est-à-dire la capacité d’esquiver des intercepteurs. Avec le recul, il s’agissait d’une version antérieure et incomplète de ce qui a été caractérisé comme une performance exceptionnelle en 2004 avec la nouvelle ogive. Le fait qu’il ait fallu 5 ans pour passer du premier essai apparemment réussi d’un prototype à une démonstration complète suggère que le financement était insuffisant et que le programme n’était pas considéré comme hautement prioritaire, au moins au-delà des FMS.
Il reste à savoir pourquoi l’ogive, qui a été initialement testée comme un élément du Topol-M, a subi son premier essai complet avec un missile plus ancien. En fait, certains rapports suggèrent que le programme a été lancé à l’origine dans les années 80 par l’Union soviétique, dans le cadre de la réponse à l’Initiative de défense stratégique de Ronald Reagan – communément appelée « guerre des étoiles. » En d’autres termes, il a été conçu comme un moyen de pénétrer des systèmes de défense antimissiles bien plus sophistiqués que ceux déployés par les Etats-Unis dans les années à venir.
Les commentateurs russes ont immédiatement appelé ce test du Topol « une réponse » au système de défense antimissile américaine, qui est prévu pour être déployé cette année en Alaska. Cette suggestion semble exagérée. Des programmes qui nécessitent autant de temps et d’argent ne peuvent que rarement être parfaitement séquencés en vue d’un événement spécifique. Il est ainsi douteux que le déploiement américain de l’automne 2004 ait déclenché un contre-programme qui était déjà en pleine activité cinq ans plus tôt. Mais cette nouvelle capacité ne devrait pas inquiéter les Etats-Unis, car leur défense est prévue contre des États-voyous et aura probablement certains effets contre la Chine. Les caractéristiques techniques et les possibilités en matière d’acquisition, de suivi et d’interception devraient être considérablement accrues avant de pouvoir se défendre contre la Russie.
Un réalité plus fondamentale est que presque personne aux Etats-Unis, et spécialement chez les militaires, ne s’attend à un conflit sérieux avec la Russie qui pourrait provoquer un échange nucléaire. Par conséquent, il n’y a simplement aucun besoin de se défendre contre elle dans un avenir prévisible. La situation est différente à Moscou : un conflit à grande échelle avec les Etats-Unis est considéré comme hautement improbable et pratiquement impossible, mais on s’inquiète du risque que les Etats-Unis fassent un usage limité de la force contre la Russie. Ce souci forme la base des scénarios qui prévoient un engagement restreint d’armes nucléaires dans des conflits avant tout conventionnels. Comme aux Etats-Unis, la capacité stratégique est une réassurance contre un événement improbable. Cette basse probabilité de conflit à large échelle, de même que la priorité relativement basse des programme conçus en vue d’un tel conflit, expliquent largement pourquoi la capacité théorique démontrée par les FMS n’entrera pas rapidement en service.
« Sécurité 2004 » s’est révélé être un exercice intéressant. Il donne une image assez claire de ce que les Forces armées russes sont aujourd’hui et seront à l’avenir. Des faiblesses inattendues ont été révélées, tout comme des forces surprenantes. Il y a beaucoup d’intérêt à observer l’Armée russe continuer à évoluer ces prochaines années.
Texte original: Nikolai Sokov, "Military Exercises In Russia: Naval Deterrence Failures Compensated By Strategic Rocket Success"