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SERMON. Sur ces paroles du Cantique : Vous qui habitez dans les jardins, les amis écoutent, faites-moi entendre votre voix (Cant. VIII, 13).
1. Dans l'assemblée des compagnies et des amis, c'est-à-dire en l'Eglise des saints, dont il convient d'entendre la voix, l'Epoux lui-même, en s'adressant à l'Épouse, l'invite à parler et lui disant: « Vous qui résidez dans les jardins, les amis prêtent l'oreille, faites-moi entendre votre voix. » Ce n'est pas à moi que cette parole semble s'adresser; je ne suis pas un habitant des jardins, je suis plutôt un habitant des sépulcres. Qu'est-ce, en effet, que le corps des pécheurs, sinon des sépulcres de morts ? Ceux donc qui sont attachés à leur corps, habitent non dans les jardins, mais dans les tombeaux, ils exaspèrent Dieu, jusqu'à ce que celui qui délie avec force ceux qui sont liés, leur crie d'une voix forte : « Lazare, sors, » et dise à ses disciples : «Déliez-le et laissez-le aller. Il y a une grande différence entre les sépulcres et les jardins : ceux-là sont pleins de souillures et d'ossements de morts, ceux-ci sont remplis de douceurs et de toute sorte de fleurs et de fruits. Mais ne voit-on pas quelquefois des sépulcres dans les jardins? Le Seigneur fut enseveli dans un jardin. Et s'il y a des sépulcres dans les jardins, est-ce qu'il n'y a point de jardins dans les tombeaux? Il en est peut-être ainsi, mais c'est dans les tombeaux des justes. L'agrément le plus délicieux des parterres s'y fera remarquer, au printemps de leur résurrection, lorsque leur chair refleurira, lorsque non-seulement les ossements du juste germeront comme l'herbe, mais encore quand le juste lui-même montera tout entier comme le lis et fleurira à jamais en présence du Seigneur. Il n'en sera pas ainsi des impies, non, il n'en sera pas ainsi; leur sépulture est celle de l'âne (Jerem. XXII, 19), et par celle-ci ils inaugurent celle qui leur est réservée plus tard, soumis qu'ils sont à la corruption sans espoir d'une résurrection meilleure. J'allais dire à propos de leurs sépulcres, que, autant la belle apparence des jardins fleuris est éloignée de la pourriture qu'ils renferment, autant et incomparablement plus, la jouissance des joies spirituelles l'emporte sur la volupté des plaisirs de la chair.
2. Vous êtes donc des habitants des jardins, si je ne me trompe, vous qui méditez nuit et jour la loi du Seigneur ; autant vous lisez de livres, autant vous parcourez de jardins : alitant vous y recueillez de pensées, autant vous récoltez de fruits. Et bienheureux ceux pour qui ont été conservés tous les fruits nouveaux et anciens : c'est-à-dire pour qui ont été mises en réserve les paroles des prophètes et des apôtres, en sorte que, il semble que c'est à chacun de vous que s'adresse cette parole de lÉpoux à l'Épouse : « Je vous ai gardé tous ares fruits, anciens et nouveaux (Cant. VII, 13). » Sondez donc les Écritures. Vous pensez, non sans raison, avoir la vie en, elles, vous n'y cherchez que le Christ, à qui les Ecritures rendent témoignage. « Bienheureux » ceux « qui scrutent leurs témoignages. Admirables, Seigneur, sont vos oracles, aussi mon âme les a sondés (Psalm. CXVIII, 2 et 29).» On a besoin de les sonder, non-seulement pour en tirer le sens mystiques, mais encore pour en tirer des exhortations morales. Aussi, vous qui parcourez les jardins des Ecritures, n'y volez pas négligemment et sans travailler, mais recueillez de chaque pensée l'esprit qu'elle renferme, sucez-les l'une après l'autre, comme des abeilles industrieuses qui tirent le miel des fleurs. « Mon esprit est plus doux que le miel, » dit Jésus, a et mon héritage est plus suave que le miel et le rayon qui le contient (Eccli. XXIV, 27). » En éprouvant ainsi le goût qu'a cette manne cachée, vous redirez cette parole de David : « Que vos paroles sont douces à mon palais! elles sont plus délicieuses à ma bouche que le miel et son rayon ! (Psalm. CXVIII, 113). »
3. L'Époux vous conduit, si je ne me trompé, de ces jardins en d'autres jardins, où la solitude est plus profonde, la jouissance plus heureuse, et l'éclat plus merveilleux, lorsque, appliqués à chanter ses louanges dans les chants de l'allégresse et de son amour, il vous ravit jusqu'au lieu du tabernacle admirable jusqu'à la maison de Dieu, c'est-à-dire à cette lumière inaccessible qu'il habite, où il se nourrit et où il se repose à l'heure de midi. Car si la dévotion de ceux qui chantent et qui prient a quelque chose du pieux loisir de ceux qui lui demandent : « Maître, où habitez-vous? » Je crois qu'ils méritent d'entendre cette réponse : « Venez et voyez. Ils vinrent, » dit l'Évangéliste, « et ils virent et restèrent chez lui ce jour là (Joan. I, 19). » Tant que nous sommes chez le Père des lumières, en qui il n'y a ni changement, ni ombre d'altération, nous ignorons la nuit, nous ne jouissons que d'un jour heureux. Lorsque nous tombons de cet asile, nous revenons dans notre nuit. Hélas! que nos jours ce sont vite épuisés, que je me suis desséché promptement comme l'herbe fanée, moi qui, tant que je restais avec lui dans ce jardin, étais verdoyant et fleuri comme le paradis du Seigneur. Avec lui, j'étais un jardin de volupté, sans lui, je suis un lieu d'horreur et de solitude. J'estime que celui qui entre dans ce jardin devient lui aussi un jardin, et que son âme devient comme un jardin arrosé, de telle sorte que l'Époux dit à sa louange : « Ma sœur, mon épouse, est un jardin fermé (Cant. IV, 12). » Ne sont-ils pas un jardin, ceux en qui il arrive que le jardinier lui-même parle à la plantation que son père à mise en terre ? « Ecoutez-moi » dit-il, « fruits divins et fructifiez comme une rose placée sur le bord des eaux (Eccli. XXXIX, 17). » Comme la Liban, ayez une odeur pleine de suavité. Fleurs, fleurissez comme le lis, répandez vos parfums et épanouissez-vous avec grâce.
4. O Seigneur Jésus, véritable jardinier, opérez en nous ce que vous exigez de nous. Car sans vous nous ne pouvons rien faire. Vous êtes, en effet, le véritable jardinier, vous êtes et le créateur, le cultivateur ou le gardien de ce jardin, vous qui plantez par vos paroles, arrosez par votre esprit, et donnez l'accroissement par votre vertu. Vous vous trompiez, Marie, lorsque vous le preniez pour le jardinier de ce jardin pauvre et étroit où il avait été enseveli. Il est le jardinier de tout le monde, le jardinier du ciel, le jardinier de l'Eglise qu'il plante et arrose ici-bas, jusqu'à ce que, son accroissement achevé, il la transplante dans la terre des vivants, le long du cours des eaux vives, où elle ne craindra pas, quand la chaleur viendra, où ses feuilles seront toujours vertes et où elle ne cessera de produire du fruit. Heureux, Seigneur, ceux qui habitent dans ces jardins, ils vous loueront aux siècles des siècles. Paul y résidait, lui qui avait sa conversation dans les cieux, lui qui, souvent ravi dans les hauteurs, se promenait dans le paradis de la bienheureuse volupté, dans le jardin des délices de Dieu, où dépassant les roses des martyrs et les lis des vierges, cessant aussi d'admirer l'élévation des cèdres de Dieu, il prenait surtout ses délices à cueillir du fruit de l'arbre de vie, placé au milieu du paradis, et à goûter plus pleinement et plus heureusement combien le Seigneur est doux. Aussi, lorsqu'il revenait de ces hauteurs divines, il reproduisait avec plus d'abondance, à ses amis qui l'écoutaient, les souvenirs de l'abondance de cette suavité, et sa bouche parlait de l'abondance de son cœur. Son âme était comme remplie de graisse et d'embonpoint, voilà pourquoi sa bouche le louait avec les lèvres émues de transport. « Car le cœur du sage instruira sa bouche, et donnera de la grâce à ses lèvres (Prov. XVI, 23). » Son cœur redisait donc une bonne parole, et saint, il tirait du bien de son bon trésor, et il ravissait, comme par une musique agréable, l'Époux lui-même qui écoutait dans ses amis. Chant délicieux, mélodie suave, où un instrument si harmonieux du Saint-Esprit, chantait de bouche avec tant de grâce, avec une si ravissante consonance de mœurs et de paroles, Jésus-Christ, la joie de son cœur. Si la langue suave n'avait point la force d'une musique, on n'aurait pas écrit : « Les flûtes et le psaltérion produisent une mélodie agréable, mais au dessus d'eux est la langue qui est douce (Eccli. XL, 21). » Si le Psalmiste n'avait point su que Dieu prend plaisir à écouter ce chant, il n'aurait jamais ajouté : « Que mes accents soient agréables (Psalm. CIII, 34). » L'Époux lui-même ne dirait pas : « Faites-moi entendre votre voix, que votre parole retentisse à mes oreilles (Cant. CII, 14), parce que les louanges du Seigneur sont dans votre bouche, vous qui habitez les jardins et les délices du paradis. Au contraire, « la louange n'a rien de beau dans la bouche du pécheur (Eccle. XV, 9), » qui habite dans le tombeau. La langue de celui qui irrite le Seigneur par sa conduite, n'est pas agréable à Dieu, mais elle subit ces terribles reproches que le ciel lui adresse : « Pourquoi racontes-tu mes justices (Psal. XLIX, 16) ? Je n'écouterai pas le son de ta lyre (Am. V, 23).»
5. Mais parce que le passage que j'avais pris pour entrer en matière m'a fourni l'occasion et la matière d'un discours, si cela ne vous déplaît pas, achevons d'en dire ce que nous avions commencé. On peut donc entendre de deus manières, les paroles proférées par l'Époux: « Vous qui habitez dans les jardins, les amis écoutent, faites-moi entendre votre voix : » soit qu'il invite l'âme désolée à prier ou à chanter, soit qu'il excite le saint prédicateur à parler. Afin de mieux y engager, il rappelle que les amis, c'est-à-dire les anges, l'écoutent prier ou psalmodier, et que les fidèles entendent ses prédications. Par là nous voyons d'abord avec quelle retenue de cœur et de corps, nous devons chanter ou prier en présence des esprits bienheureux, de crainte que, frustrés dans leur attente, ils ne nous laissent dépourvus de tout, eux qui étaient venus pour emporter nos vœux, et nous rapporter les dons du ciel; de crainte même que, venus amis, ils ne se retirent ennemis. Bien plus, si aucune dévotion digne ne lui ouvre et ne lui répond de l'intérieur lorsqu'il se tient à la porte et frappe, l'Époux se retirera aussi et se plaindra en ces termes . « J'ai attendu et écouté, personne ne dit ce qui est bien, nul ne fait pénitence de son péché, et ne dit: qu'ai-je fait? Tous sont emportés par leur pente, comme un coursier qui se précipite au lieu du combat (Jerem. VIII, 6). » Sil exhorte le prédicateur; il l'encourage à parler en lui rappelant la bienveillance et l'attention des auditeurs , qui ne murmurent ou ne résistent pas dans leur incrédulité, qui ne sont ni rebelles ni moqueurs, ni ennuyés, ni endormis : mais ils écoutent attentifs et amis, et leur amour et leurs mérites peuvent obtenir à celui qui parle, la voix et l'inspiration. C'est là, en effet, comme le propre de l'ami, d'écouter avec dévouement la voix de l'Époux, ainsi que Jean le dit : « L'ami de l'Époux, c'est celui qui se tient debout, » non l'esprit errant, ou accablé de sommeil, « il écoute et tressaille de joie à cause de la voix de l'Époux (Joan. III, 19), » qu'il reconnaît même dans ceux qui sont à son service. C'est pourquoi , montrons que nous sommes amis, afin que lorsque la voix de l'Époux retentira par la bouche de celui qui parle, qui lit ou chante, nous nous tenions si parfaitement pour l'entendre, qu'il donne la joie et l'allégresse à nos oreilles émues, et que non-seulement nous recevions avec bonheur cette parole, mais que nous produisions du fruit dans la patience (a).
a A ces sermons de Guerric. sont ajoutés dans la Bibliothèque des Pères, tome XIII, cinq autres sermons, rangés jusqu'à présent parmi ceux de saint Bernard sur divers sujets, ce sont les VIII, XXXVIII, LXXIII, LXXVI et LXXIX, que Borstius enlève à Guerric, par la raison qu'ils manquent dans le manuscrit de Cologne. Voyez ce qui en a été dit : dans la préface, au tome troisième, on a discuté ce qui concerne les sermons sur différents sujets, et à l'endroit particulier on se trouvent ces discours. A ces instructions de Guerric il nous a paru bon d'ajouter un sermon de Nicolas, moine de Clairvaux sur la bienheureuse Marte Madeleine, édité jusqu'à ce jour parmi les discours de saint Bernard, et que nous avons oublié de placer parmi ceux de Nicolas, au tome cinquième. C'est l'un des dix-neuf, que Nicolas dédia à Henri, comte de Champagne; il est entièrement composé de paroles tirées de l'exposition du Cantique des cantiques, par saint Bernard.