Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07088.jsonl.gz/193

La charte de la RTS pour l’introduction du langage épicène et de l’écriture inclusive sur ses supports relance un débat récurrent. Pureté de la langue et sexisme des grammairiens sont au coeur de querelles passionnées.
Claude est un prénom épicène. L’Académie française le prend comme exemple pour définir cet adjectif, signifiant «qui peut être utilisé à l’un ou l’autre genre sans variation de forme». Ainsi, on ne peut de prime abord pas savoir si Claude Favre est une femme ou un homme. En l’occurrence, un homme, seigneur de Vaugelas et grammairien du 17e siècle. Qui, dit le site internet de l’Université de Neuchâtel, a contribué à masculiniser la langue par des modifications sexistes. Une thèse que contredit un autre Claude, Bourqui, professeur de littérature française à Fribourg: «Ses remarques sur la langue se fondent sur ses observations de l’usage».
Langage non sexiste
Commençons par le recommencement. Constatant que les femmes ne se sentent pas concernées lorsqu’il est écrit «le citoyen» ou «l’étudiant», les administrations publiques et les hautes écoles adoptent, à partir des années 1980, un langage «non sexiste» (voir encadré). On utilise dès lors des formes dites neutres – «le monde paysan» au lieu du masculin générique «les paysans»; des doublets – «les paysannes et les paysans »; l’alternance dans le même texte du féminin et du masculin; des constructions comme «les paysan.ne.s» – l’écriture inclusive. Les usages varient selon l’institution, le canton, le contexte: Claude Bourqui écrit parfois «Chères étudiantes »même si le groupe inclut des hommes. La féminisation des noms de fonctions accompagne ce mouvement.
En 2014, un livre de l’historienne de la littérature et féministe Eliane Viennot accuse les hommes d’avoir, au fil des siècles, masculinisé la langue. En 2017, la sortie en France d’un manuel scolaire utilisant l’écriture inclusive suscite une vague de contestation et l’Académie s’inquiète d’un «péril mortel» pour le français. Le mouvement #MeToo et les revendications sociales des femmes prolongent les questions de langue, jusqu’à la décision récente de la RTS sur fond de dénonciation de comportements machistes et de harcèlement au sein de l’entreprise. Le débat est aussi politique: des parlements cantonaux, et les Chambres fédérales à présent, ont été interpellés à ce sujet, souvent par des adversaires de l’écriture inclusive.
«Il y a un imaginaire d’une langue pure.»Les positions sont inconciliables. Cela s’est déjà vu. Professeur de linguistique à l’Université de Genève, Daniel Elmiger rappelle que la réforme de l’orthographe de 1990, qui permet d’écrire portemonnaie, ognon et entraineur, demeure contestée. «Les francophones ont souvent l’impression que la langue est immuable», souligne-t-il, nullement contredit par sa consoeur de Neuchâtel Corinne Rossari: «Il y a un imaginaire d’une langue pure qui perd en rigueur si on la modifie».
Doctorante à l’Université de Berne, Jana Tschannen constate les mêmes crispations dans le monde germanophone. «Il y a des changements au niveau des mots qu’on utilise, mais la structure reste la même, souligne la linguiste. Il y a 300 ans, c’était de l’allemand. Aujourd’hui, c’est toujours de l’allemand.»
Au temps des madrigaux, pourtant, davantage d’adjectifs, héritage du neutre latin, étaient épicènes – comme le sont restés «riche» et «pauvre». «Fort» était aussi, alors, invariable. «Le changement s’est produit entre la fin du 12e et le 15e siècle par analogie avec un modèle majoritaire qui différenciait les vocables masculins et féminins», rapporte Olivier Collet, professeur de philologie à l’Université de Genève. «C’était une réaction spontanée, ajoute-t-il. Personne n’a voulu ce changement. Très minoritaires, les lettrés n’étaient pas organisés en corporation susceptible d’agir. La langue s’est polie par l’usage.»
Évolution progressive
Comme elle l’a fait aux siècles suivants, aujourd’hui montrés du doigt. Surtout le 17e, celui de Louis XIV, de Richelieu, de l’Académie et de Vaugelas. Il est entre autres reproché aux hommes de ce temps d’avoir supprimé l’accord de proximité. Qui permettait à Racine d’écrire, dans Athalie: «...ces trois jours et ces trois nuits entières», accordant l’adjectif avec le dernier substantif, féminin, et non avec les deux substantifs – le masculin, ainsi, ne l’emportant pas.
«C’était une possibilité de la langue écrite, pas une pratique dominante, explique Claude Bourqui. Elle a disparu quand on a renoncé à certaines dispositions flottantes, également pour ce qui était de l’orthographe et de la place des mots.» Au détriment du féminin, peut-être,mais certainement pas des femmes, précise-t-il: «On voulait délatiniser la langue pour l’adapter aux pratiques orales qui étaient celles des salons et des femmes ». «‘autrice’ ne pouvait pas désigner une fonction qui n’existait pas.»Le grammairien de l’époque Dominique Bouhours vante leur sens du naturel, fait de clarté et de simplicité, qu’il oppose au pédantisme d’hommes abusant, comme le poète Ronsard, de néologismes gréco-latins.
Reste que des mots féminins disparaissent. Comme «autrice». Qui avait le sens de source ou d’origine, mais ne désignait pas une femme qui écrivait. «Il n’y en avait quasiment pas avant la deuxième moitié du 17e siècle, signale Claude Bourqui. Il ne pouvait pas désigner une fonction qui n’existait pas.»
Etudiant.E.X.S
«On trouve étrange de parler de pompière,mais pas d’infirmière: c’est une question d’habitude, constate Corinne Rossari. Les noms de professions reflètent la population qui les exerce.» La langue suit l’évolution de ceux qui l’utilisent. L’Académie ne donnait pas le ton, sourit Claude Bourqui. Aujourd’hui non plus, glisse Daniel Elmiger: «Ce qui fait foi, ce sont les dictionnaires usuels, les usages enseignés à l’école et ceux des médias». Corinne Rossari y ajoute les réseaux sociaux et leurs buzz – mot passé dans la langue courante. «La société et la langue s’influencent mutuellement», avance Jana Tschannen pour qui les doublets, comme «hommes et femmes», ne suffiront pas. On trouve déjà des formules telles qu’«étudiant.e.x.s» pour tenir compte des personnes ne se reconnaissant ni homme ni femme. Elles peuvent fonctionner à l’écrit, pas à l’oral. «Mais, dans un article scientifique, je dois être plus précise que lorsque je parle avec mes parents», plaide-t-elle, favorable à ces formes. Pas plus que l’Académie ou le monde politique, leurs partisans ne pourront imposer leurs vues. «Il faut accepter la réalité d’un changement, sinon nous parlerions encore latin, s’amuse Corinne Rossari. Mais on ne peut pas non plus contraindre la langue. Si les usagers ne sont pas prêts à intégrer des changements, ça ne marchera pas.»
Inégalités des langues
Lors de l’élection d’Elisabeth Kopp, première femme à entrer au Conseil fédéral, en 1984, «il a fallu une demi-heure à la section allemande de la Chancellerie pour se mettre d’accord sur l’emploi de Frau Bundesrätin », rappelait la linguiste Marinette Matthey en 2000 dans le bulletin de l’Association suisse de linguistique appliquée. La section francophone a, elle, «tergiversé pendant deux semaines pour aboutir à ‘Madame la Conseillère fédérale’».
En 1986, la Chancellerie recommande de désigner les fonctions par des termes neutres. Un document propose en 1991 différents moyens d’éviter les formes masculines à valeur générique. Il n’en est tenu compte qu’en allemand en raison de «problèmes insurmontables en italien et en français ». Un guide de bonnes pratiques paraît en 1996, toujours pour l’allemand, et quatre ans plus tard pour le français – dans une version jugée plus sommaire.
Professeur de linguistique à Genève, Daniel Elmiger constate que le passage à une «formulation non sexiste» est plus délicat en français: «On peut parler de bibliothécaires ou de libraires, mais, si on a ensuite besoin d’un pronom, il faut choisir entre ‘ils’ et ‘elles’. Le problème ne se pose pas en allemand, où ces formes sont neutres».
Toutes les langues ne sont pas égales devant ces questions. L’anglais a par exemple cet avantage que, le plus souvent, «les dénominations humaines existent dans une seule forme»: cook désigne tant la cuisinière que le cuisinier.
JeF
«Il est difficile de rester neutre»
Le débat récent cible la RTS et sa Charte pour un média de service public antisexiste et inclusif. SRF, dont certaines rédactions ont déjà adapté leurs formules, prépare des lignes directrices et une réflexion est en cours du côté de RSI. De nombreux journaux s’interrogent aussi. Annik Dubied est professeure de journalisme à l’Académie du journalisme et des médias à Neuchâtel.
Ce débat vous surprend-il ?
Annik Dubied: – Non. La langue est liée à l’évolution sociale; les médias l’utilisent et il est difficile de rester neutre dans ces questions qui peuvent être politiques. Le tout est de trouver la mesure entre l’évolution de la langue et une forme de conservation pour que tous puissent se comprendre et communiquer.
Les médias doivent-ils défendre une certaine langue?
– Ils choisissent un certain niveau de langage, de même que vous ne parlez pas de la même manière lors d’un entretien formel ou avec vos proches. Ce niveau peut varier selon la ligne et le public des médias. Ceux-ci utilisent le langage du groupe social dans lequel ils agissent. Et ils contribuent à son évolution, comme n’importe quel locuteur, quoiqu’avec une plus grande résonance.
Les médias décrivent-ils la même réalité en utilisant «la suisse» ou «les suisses et les suissesses» plutôt que «les suisses»?
– Il y a une infinité de manière de décrire une même réalité. Cela passe par le choix des mots, mais pas seulement. Aujourd’hui la perception du public évolue, un nombre croissant de personnes ne se sentent pas représentées par le masculin et les génériques.
A terme, ne va-t-on pas revenir au masculin générique, les doublets («suisses et suissesses») étant plus longs dans des formats toujours plus courts ?
– C’est en effet difficile à manier dans certains formats, mais on a toujours trouvé des solutions. On ne peut pas simplement continuer comme avant parce que c’est plus pratique. On n’échappera pas au débat. Depuis que j’enseigne le journalisme, on a parlé de la place des femmes dans les médias, puis du nombre de femmes journalistes; maintenant de la façon de les désigner dans les médias. Bientôt se posera la question du langage non binaire.
JeF
Articles en relation
Une question à la foi: Pâques…de quel genre?
A l’époque où l’écriture inclusive et les études de type «genre» envahissent notre vieille grammaire française et provoquent des débats jusque dans la tour de la RTS, la fête de Pâques contient quelques particularités qui méritent d’être relevées histoire de dédramatiser un brin.
Laissez-nous notre langue
Nous aimons nous targuer, nous autres francophones, de parler la langue de Molière. Que nenni! Nous ne la parlons pas plus que les Allemands celle de Goethe, les Italiens celle de Dante et les Anglais celle de Shakespeare.