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Pierre-Emmanuel Dessemontet, comment définit-on ce que l’on nomme «un village de montagne»?
En Suisse, on le définit surtout par l’altitude. On va situer un village de montagne, un peu par convention, au-dessus de 800 à 900 mètres. Il n’y a pratiquement aucune région de plaine, sur le Plateau, qui se situe au-
dessus de cette altitude, à part le massif du Napf qui pourrait presque être considéré comme préalpin. Par contre, assez rapidement, dès 900 mètres, on arrive sur des reliefs assez importants avec des sommets et des conditions climatiques qui sont extrêmement différentes.
Quelles conséquences cela a-t-il sur l’accessibilité?
À partir de la fin du XIXe et le début du XXe siècle, la montagne c’est la périphérie, contrairement au plateau où se développent de plus en plus de phénomènes métropolitains. Aujourd’hui, il n’y a presque plus aucune localité du plateau qui se trouve vraiment à l’écart des grands flux et des grands centres. Dans les régions de montagne, c’est très différent puisqu’on peut vraiment être éloigné en plus d’être séparé par les barrières physiques fortes que sont les montagnes.
Ces régions sont donc isolées…
Oui, isolées géographiquement et minoritaires démographiquement étant donné que les régions de montagne - après avoir été à égalité avec les cantons de plaine durant tout le Moyen Âge - sont dès la période de l’industrialisation et de l’exode rural, de plus en plus en déséquilibre. Alors que les cantons de plaine se sont en quelque sorte centralisés, peuplés, les cantons de montagne se sont eux, retrouvés à l’écart de ces dynamiques. À l’heure actuelle, si l’on observe les cantons montagnards, il y a peut-être 1 million de personnes qui y vivent sur les 8 millions et demi d’habitants en Suisse. L’écart est donc assez important.
Quelles sont les causes de ce recul démographique?
La raison principale est économique. Le problème est que si vous voulez rester dans un village de montagne qui n’est pas une station touristique, vous allez très vite être limité à deux ou trois principaux types d’emplois. La paysannerie de montagne est progressivement en train disparaître, car les conditions cadres deviennent très difficiles. Par conséquent, vous avez de moins en moins d’opportunités économiques et pour un jeune qui veut avoir un métier, la situation devient très compliquée là-haut.
Qui sont alors les habitants qui peuplent ces villages?
Il ne faut pas oublier qu’il y a quarante ou cinquante ans, il y avait encore de l’emploi dans ces régions. Ceux qui ont donc passé leur vie à y travailler y sont encore très attachés et restent dans le village. Vous avez aussi des retraités qui retournent à la montagne: le cliché du Valaisan qui a fait toute sa carrière à Genève mais qui, à 65 ans, rentre au pays, c’est une réalité que l’on mesure dans la statistique. À cela s’ajoute un public urbain, souvent retraité, qui décide de s’installer à la montagne pour le cadre de vie.
Y a-t-il encore des spécificités sociales à vivre dans un village de montagne?
C’est difficile à dire. Dans certains cas, l’isolement protège les communautés et leurs traditions. Le patois s’est maintenu à Évolène, comme le romanche dans certaines vallées grisonnes, où les communautés Walser se sont également maintenues, les traditions populaires sont encore très vivantes en Appenzell ou au Lötschental. Dans le même temps, Verbier, Gstaad, Crans-Montana, Zermatt, Saint-Moritz ou Davos sont pleinement reliés à la métropole-monde et leurs habitants pleinement intégrés aux dynamiques économiques actuelles. Dans les deux cas cependant, il y a des spécificités, dans la structure économique de ces endroits: la diversité économique y est nettement moindre qu’ailleurs.
Quels sont les principaux défis qui attendent ces régions?
La montagne reste intéressante sur le plan énergétique puisque c’est elle qui nous fournit l’essentiel de notre énergie hydroélectrique et qu’elle présente un fort potentiel au niveau éolien, voire solaire. Dans le cadre de la transition énergétique, la montagne a donc un rôle à jouer, mais en même temps, elle est exposée à des risques liés au changement climatique. Parmi eux, le dégel du permafrost dont les conséquences seront beaucoup plus violentes en montagne qu’en plaine. À cela s’ajoutent des risques de glissement de terrain voire de fermeture de vallée. Ainsi, la déprise générale économique couplée à une stagnation démographique et à de potentiels risques climatiques, font que la montagne va au-devant de changements beaucoup plus brutaux et profonds que ce que l’on peut imaginer en plaine.
Les villages de montagne sont-ils donc destinés à être tôt ou tard désertés?
Certains oui, cela me semble évident. C’est d’ailleurs déjà le cas par exemple dans le sud des Alpes où, depuis bientôt soixante ans, il n’y a plus ni école ni activité. Je pense que dans ce siècle, nous entendrons des débats au niveau des cantons pour savoir si l’on concentre la population des vallées dans un ou deux villages plutôt que dans huit ou dix comme c’est le cas à l’heure actuelle.
Bio express
1993-1998 Assistant à l’Institut de géographie de l’Université de Lausanne.
2001-2012 Collaborateur scientifique auprès de la Communauté d’études pour l’aménagement du territoire.
2003-2006 Collaborateur scientifique au Chôros. Conception d’un Atlas des mutations spatiales de la Suisse.
Depuis 2012 Chargé de cours auprès de la SAR-Ens / EPFL et auprès de l’Institut de Géographie de l’Université de Lausanne.