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Amnesia
Barbet Schroeder revient sur les magnifiques paysages d’Ibiza, une île que le réalisateur connaît bien puisqu'il y a tourné son premier film, More (1969) mais y accorde une valeur sentimentale puisque sa mère y a acheté une maison en 1951, prévue initialement comme résidence secondaire avant de devenir son lieu de séjour principal. Comme pour More, dans Amnesia, l’orage gronde derrière les eaux apparemment paisibles de l’île sur laquelle Barbet Schroeder propose une histoire d'amour asexuée et de mémoire négligée.
Si, avec More, l’auteur suisse entraînait le public dans un voyage hippie où un jeune couple se détruisait par l'héroïne et la débauche, leurs ébats étant soutenus par les airs groovy de Pink Floyd, quarante-cinq ans plus tard, il utilise donc Ibiza comme toile de fond pittoresque pour explorer un sujet plus rébarbatif: les effets durables du régime nazi sur deux Allemands de générations différentes qui ont choisi de s’expatrier sur cette belle île de la Méditerranée.
Situé juste après la chute du mur de Berlin, le film, écrit par le réalisateur et trois co-auteurs, suit une Allemande, établie de longue date à Ibiza, Martha (Marthe Keller), dont le mode de vie authentique et rustique est interrompue par l'arrivée d’un très jeune voisin Jo (Max Riemelt), un DJ et compositeur espérant profiter de la célèbre scène de musique électronique de l’île.
Plusieurs fois jurée à Cannes, quatre fois présente en compétition, Marthe Keller porte de sa présence lumineuse Amnesia. Incarnant une Allemande qui a renié son pays et sa langue au moment de la Seconde Guerre mondiale pour s'installer aux Baléares. Elle est confronté à ses souvenirs par les questions incessantes et insistantes de ce jeune Berlinois qui titille sa culpabilité et déclenche sa colère alors qu'un secret familial lié aux nazis remonte à la surface.
Au fil de échanges, Jo tombe sous le charme de cette femme perspicace et insouciante mais qui a facilement deux fois son âge. Dans cette fresque bucolique, elle lui montre comment vivre une existence libre de toute inquiétude. Bien que Jo parle l'allemand, les deux se parlent en anglais, même s’il est évident que tout le monde comprend la langue de Goethe. Dans ce contexte décontracté de bonheur pastoral, ils deviennent de plus en plus affectueux sans jamais franchir la ligne qui les mènerait dans une relation amoureuse, ils se taquinent au sujet de leurs pensées et sentiments, qui sont finalement compromis lorsque Jo découvre les véritables origines de Martha. C‘est à ce stade du scénario que les spectateurs commencent à réaliser que l'amnésie ne se réfère pas seulement à la discothèque populaire où le DJ espère décrocher un titre, mais bel et bien au processus collectif de l'Allemagne pour oublier on passé.
Si bon nombre des premières séquences sont mises en scène tout simplement sans que le dialogue ne soit toujours convaincante malgré les fortes performances des deux acteurs, le drame devient déconcertant, voire ennuyeux quand la mère de Jo (Corinna Kirchhoff) et son grand-père (Bruno Ganz) lui rendent visite. Leur venue fortuite, censée amener une catharsis scénaristique en ravivant les souvenirs tragiques de la Seconde Guerre mondiale qui remontent à la surface, ne parvient à convaincre et finit par lasser. L'excellent Bruno Ganz (Les Ailes du désir) et réduit à délivrer un long monologue qui souligne le fait que Martha a négligé son histoire mais aussi l’Histoire pendant de nombreuses années.
Plus le film avance, plus le didactisme devient insistant et les pistes ébauchées au début de l’histoire, comme l’attirance du jeune homme pour Martha, l’arrivée des visiteurs sont tout simplement évincées. Le grotesque est atteint quand Marthe se met à danser frénétiquement sur les rythmes techno que mixe Jo. Dommage pour un film qui bénéficiait d’éléments très favorables: tourné dans l'imagerie colorée et les interventions musicales du célèbre DJ Lucien Nicolet (alias Luciano) Retenons que le message de Barbet Schroeder et de nous rappeler que la quiétude a toujours un prix.