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En 1998, le neurobiologiste français Jean-Pierre Changeux et le philosophe Paul Ricur ont mené un dialogue intense qui a été publié sous le titre «la Nature et la règle ; ce qui nous fait penser».1 Pour Jean-Pierre Changeux, l'homme est «neuronal». Et l'éthique trouvant son origine dans le fonctionnement des neurones, connaître le cerveau de l'homme ce qui constitue le projet des neurosciences contemporaines revient à connaître l'être humain. Pour Paul Ricur, en revanche, être humain, se sentir vivre, éprouver des sentiments, être un acteur de la vie politique confronté à la violence et aux guerres forment des réalités qui se situent à des niveaux différents de pertinence que celui auquel se réfèrent les neurosciences. Il ne s'agit pas pour ce philosophe de nier le rapport de cause à effet qui existe entre l'activité du cerveau et la pensée. Il s'agit de comprendre que les registres du cerveau et de la vie de tous les jours se réfèrent à des domaines distincts de référence qui sont, selon lui, irréductibles l'un à l'autre. La parution, ces jours, d'une volumineuse synthèse de Paul Ricur, intitulée «la Mémoire, l'histoire, l'oubli»2 donne l'occasion de s'entretenir à nouveau avec lui sur ce thème.Comment votre dernier livre, qui traite notamment de la mémoire, s'articule-t-il avec «la Nature et la règle» ?«La Mémoire, l'histoire, l'oubli» a pour sujet principal la question de la vérité en histoire. Cet ouvrage est donc beaucoup plus lié à «Temps et récit»3 et à «Soi-même comme un autre»4 qu'à «la Nature et la règle». Lorsque j'y traite de la mémoire, je ne parle pas du cerveau. Car il n'aurait pas été pertinent de le faire.Pourtant, vous en parlez !Seulement dans la troisième et dernière partie du livre, à propos de l'oubli ! Mon présupposé qui est discutable est que la conscience de soi se situe «dans le silence des organes». Lorsque je parle avec vous, je n'ai pas conscience de mon cerveau et vous n'avez pas conscience du vôtre. Mon cerveau ne m'intéresse que dans deux circonstances. La première est lorsque j'ai des troubles
de la mémoire. La deuxième est liée à la curiosité intellectuelle. Le fait d'être un fragment de la nature attise mon envie de comprendre le cerveau. Et mon admiration pour cet organe la plus belle des réalisations naturelles accroît mon envie de le connaître.Cette façon de considérer le cerveau se distingue de celle de Jean-Pierre Changeux
Oui. A mon avis, on ne peut pas faire un tout avec, d'une part, des données scientifiques sur le cerveau et, d'autre part, ce qui relève, par exemple, du discours entre les êtres humains. Moi et ma mémoire, ce n'est pas la même problématique que les cellules et les synapses qui constituent mon cerveau. Bien sûr, si j'ai besoin d'un traitement médical, il est pertinent de tenir compte de la façon dont mon cerveau fonctionne. Mais dans la plupart des situations de fonctionnement «heureux», cela n'est pas pertinent.Jean-Pierre Changeux pense que si. Et il n'est pas le seul, parmi les neurobiologistes, à le penser.C'est leur métier ! Mais lorsque je discute sur les droits de l'homme, par exemple, le fonctionnement de mon cerveau n'est pas l'«objet pertinent». Dans ce cas, cet objet pertinent peut être, plutôt, la violence. Cette notion d'objet pertinent est très importante. Je crois beaucoup à la diversité des objets pertinents. Par exemple, en éthologie, l'objet pertinent est le comportement. En informatique, c'est l'information, etc. Il n'existe pas de lieu pour le tout. Peut-être une seule fois, dans l'histoire de la philosophie, un tel lieu a été réalisé : chez Spinoza, pour qui j'ai une très grande admiration.Si Jean-Pierre Changeux pose l'enjeu de l'éthique «du point de vue du neurobiologiste», cela ne signifie-t-il pas qu'il pourrait aboutir à une éthique différente de la vôtre ?J'en doute fort ! Je pense plutôt qu'il y a un fonds commun à l'éthique : les Anciens, les scolastiques, Kant : tous partagent des notions comme le bien et le mal ou la dignité de la personne. On peut parvenir à l'idée que les citoyens doivent participer à la gouvernance des hommes à partir de philosophies très différentes. On peut développer une même conception du bien commun à partir de discours dans lesquels les objets pertinents ultimes ne sont pas les mêmes. En France, le Comité consultatif national d'éthique est composé de médecins, de biologistes et de différentes familles spirituelles. Et de fait, c'est un lieu où convergent les notions morales cardinales : ne pas tuer, ne pas voler, tenir des serments, etc.Il est donc vain, selon vous, de chercher des bases neuronales à l'éthique ?Kant a bien défini l'autonomie d'un soi qui se pose dans sa liberté en relation à une norme qui oblige. La morale est présente partout dans le monde. Même les brigands ont leur code de conduite. Un homme a toujours la capacité de décider à partir d'une perception du bien et du mal.Quel est l'intérêt, alors, de s'intéresser aux bases neuronales de l'éthique ?Ce n'est pas une question d'intérêt mais de conviction. En chacun de nous, il y a toujours deux versants qui comptent : «la critique et la conviction» (c'est d'ailleurs le titre de l'un de mes livres).5 Lorsqu'on croit quelque chose, il est compréhensible de chercher à fonder cette croyance. Mais même lorsque nous ne sommes pas clairs sur les fondements de nos actes, nous savons ce que nous devons faire. Nous nous référons tous à une sorte de décalogue de base. La notion de promesse, par exemple, qui est à la base de tous les traités, a toujours été comprise au cours de l'histoire. Et personne n'a jamais eu besoin de connaître ses neurones pour tenir des promesses. W1 Odile Jacob, 1998.2 Seuil, 2000.3 Trois tomes parus au Seuil, de 1983 à 1985.4 Seuil, 1995.5 Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay. Calmann-Lévy, 1995.