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Les Précieuses au Théâtre italien ?
Au moment de la création des Précieuses ridicules, Molière est accusé d’avoir repris le sujet et le contenu d’un spectacle italien joué dans les années précédentes dans la salle du Petit-Bourbon, et dont l’auteur aurait été l’abbé de Pure, qui s’était signalé en 1656 par la publication du roman de La Précieuse.
Or on ne possède aucune trace de ce spectacle, en-dehors des accusations de plagiat formulées contre Molière. Il est vrai que le programme du Théâtre italien pour les années 1650 est très mal connu.
L’accusation est formulée pour la première fois dans Les Véritables Précieuses de Somaize (achevé d’imprimer : 7 janvier 1660) :
Au sein de la préface :
« il a copié les précieuses de Monsieur l’abbé de Pure, jouées par les Italiens ».
À la scène VII (p. 44-46) :
LE POETE.
Pour ce qui est des Précieuses, comme ce n’est qu’un ouvrage en prose, je vous dirai mon sentiment en peu de mots. Premièrement il faut que vous sachiez qu’elle est plus âgée de trois ans que l’on ne pense, et que dès ce temps-là les comédiens italiens y gagnèrent dix mille écus, et cela sans faire courre le billet, comme les Bourbonnais en ont amené la coutume.
LE BARON.
Le bruit commun m’a déjà donné quelque légère connaissance de cela. Mais Mascarille [= Molière] pourtant soutient n’avoir imité en rien celle des Italiens.
LE POÈTE.
Ah ! que dites-vous là ? C’est la même chose : ce sont deux valets tout de même qui se déguisent pour plaire à deux femmes, et que leurs maîtres battent à la fin. Il y a seulement cette petite différence que, dans la première, les valets le font à l’insu de leurs maîtres, et que, dans la dernière, ce sont eux qui leur font faire. »
Elle sera réitérée à plusieurs reprises dans les années qui suivront :
par le même Somaize [déplier]
– Les Précieuses ridicules mises en vers (achevé d’imprimer : 12 avril 1660) (préface)
« Je dirai d’abord qu’il semblera extraordinaire qu’après avoir loué Mascarille, comme j’ai fait dans Les Véritables Précieuses, je me sois donné la peine de mettre en vers un ouvrage dont il se dit auteur et qui sans doute lui doit quelque chose, si ce n’est parce qu’il y a ajouté de son étoffe au vol qu’il en a fait aux Italiens, à qui Monsieur l’Abbé de Pure les avait données ; du moins pour y avoir ajouté beaucoup par son jeu, qui plut à assez de gens pour lui donner la vanité d’être le premier farceur de France. »
– le Grand Dictionnaire des précieuses (deuxième édition) sous l'article « Prédiction des précieuses » :
« XVIII : Les précieuses viendront en une si grande vogue en l'année 1656 et leur empire s'étendra si fort dans les ruelles que l'on en fera des chroniques aussi spirituelles que pleines de mystères [La Précieuse de Pure].
XIX : Troubles imprévus à l'occasion des fausses précieuses.
XX : Les précieuses se verront dans une consternation fort grande lorsque les Ausoniens [Italiens] se serviront de leur nom pour attirer le monde dans leur cirque et pour rendre leurs spectacles plus agréables.
XXI : En ce temps, la connaissance qu'elles auront que Prospère [Abbé de Pure] n'aura voulu attaquer que les fausses précieuses dans le jeu du cirque qu'il aura composé rendra le calme à leurs esprits. Fausses précieuses en déroute.
[…]
XXVI : Les précieuses seront de nouveau inquiétées en l'an 1659 par où elles l'avaient été quelque temps auparavant, c'est-à-dire, parce que leur nom servit une seconde fois à attirer le monde dans le cirque des Grecs [des Français] comme auparavant dans celui des Ausoniens. Grand concours au cirque pour voir ce que l'on y joue sous leur nom.
(éd. Livet, 185, p. 288-289)
par Robinet, dans sa Muse royale du 3 mai 1660, en annonçant la parution des Précieuses mises en vers [déplier]
Les curieux et les curieuses
Apprendront que les précieuses,
Ridicules cela s’entend,
Qu’un génie assez éclatant,
Savoir le sieur abbé de Pure,
En langue toscane fort pure,
Fit dans Bourbon parler jadis,
Et qui, depuis des mois bien dix,
Au même lieu disaient leur glose,
En français, mais en simple prose,
Vont maintenant jaser en vers
Par tous les coins de l’univers.
par Donneau de Visé dans les Nouvelles Nouvelles (t. III, p. 223), puis dans La Guerre comique de Lacroix [déplier]
ALCIDOR.
Il traduit des comédies entières, il ne tient ses Précieuses que des Italiens.
PHILINTE.
Les Italiens les ont reçues d’un abbé pour qui tout le beau monde a de l’estime. (p. 80)
Quelques éléments d’appréciation supplémentaires
Tout part de l’énoncé des Véritables Précieuses. Les textes qui suivront ne feront que reprendre et parfois amplifier cette brève indication. C’est en fait sur le crédit accordé à cette affirmation que repose la thèse de l’existence de la pièce italienne.
On peut s’étonner du fait que l’existence de ce spectacle italien composé par l’abbé de Pure semble ignorée d’autres contemporains, qui pourtant avaient intérêt à y faire allusion. Ainsi, Marolles, auteur généralement bien renseigné et exhaustif, n'attribue qu'une pièce de théâtre à Pure et ne fait aucune mention d’une quelconque comédie sur le sujet des précieuses, dans le « dénombrement » qui accompagne ses Mémoires.
Le contenu du spectacle italien est partiellement connu, si l’on accorde du crédit à ce qu’en disent Les Véritables Précieuses : « ce sont deux valets tout de même qui se déguisent pour plaire à deux femmes, et que leurs maîtres battent à la fin ; il y a seulement cette petite différence, que dans la première les valets le font à l’insu de leurs maîtres, et que dans la dernière, ce sont eux qui leur font faire »
Une hypothèse
A la suite de Roger Duchêne (Molière, Fayard, 1998, p. 233), la notice des Œuvres complètes (Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2010, p. 1197-1198) développe l’idée que cette pièce n’existe pas et que Somaize fait simplement allusion à un épisode narré au tome III de La Précieuse de l’abbé de Pure (p. 495 et suiv.), qui évoque un spectacle donné par les Italiens prenant pour sujet une péripétie de la vie privée de la narratrice.
On peut avancer une autre hypothèse, proche de celle-ci. Cette pièce n’existe pas (au sens où il n’y a pas eu de texte de l’abbé de Pure mettant en scène des précieuses joué par les Italiens), mais, en revanche, il y a bien eu un spectacle italien comportant des scènes faisant référence à la préciosité, telle que l’avait mise à la mode le roman de l’abbé de Pure.
Un indice nous en est fourni par la description figurant dans Les Véritables Précieuses (cf plus haut). L’intrigue ainsi résumée présente une forte ressemblance avec les sujets du type « Servo padrone / Maître valet », dont plusieurs pièces de Scarron constituent des adaptations (Le Maître valet, L’Héritier ridicule, Le Gardien de soi-même). Or des spectacles conçus sur ce canevas figurent au programme des Italiens dans les années 1660 (par exemple, « Le Maître valet » ou « Le Capricieux » ; textes édités dans D. Gambelli, Arlecchino a Parigi, Roma, Bulzoni, 1997).
Il est par conséquent assez probable que les Italiens avaient à leur répertoire l’un ou l’autre de ces sujets dès la seconde moitié des années 1650. Connaissant leur propension à faire allusion à l’actualité, on peut imaginer qu’au moment de la parution de La Précieuse, ils en avaient profité pour placer certains clins d’œil au langage à la mode : les scènes où le ou les valets se font passer pour des maîtres en fournissaient d’excellentes occasions.
Molière reprend le principe d’un spectacle de « valets maîtres » exploitant la référence à la préciosité. S’il le fait en concentrant tout son effort sur la mise en scène de la préciosité, l’idée reste globalement la même, ce qui peut justifier la remarque de Somaize.
Tout ceci pourrait expliquer qu’on retrouve dans les notes de Biancolelli pour les spectacles « maître valet » certaines traces de ces jeux de scène de préciosité balourde, rappelant Les Précieuses ridicules. Pour « Le Capricieux », par exemple :
« Dans la première scène où je parais avec les habits d’Octave, je dis : « Holà majordome, dites au carrosse qu’il vienne m’attendre dans l’antichambre ». Puis, quand je fais des compliments à Eularia, qui y répond, je lui dis : « La sua erudita lingua mi guasta il fondamento del mio discorso ; la gentillesse de vos expressions me gâte le fondement de mon discours. » (Gambelli, op. cit.t. I, p. 165).
Si l’on envisage cette hypothèse, le sens de l’énoncé des Véritables Précieuses pourrait être compatible avec les données que livrent les faits : « il a copié les précieuses de Monsieur l’Abbé de Pure, jouées par les Italiens » signifierait « il a repris les personnages de précieuses du roman de l’abbé de Pure, que les Italiens avaient portés à la scène (et tournés en ridicule) dans un de leurs spectacles ».
De même, dans la préface des Précieuses en vers du même Somaize, « il y a ajouté de son étoffe au vol qu’il en a fait aux Italiens, à qui Monsieur l’Abbé de Pure les avait données » signifierait que Molière a pris aux Italiens l’idée de mettre en scène des précieuses, personnages provenant du roman de l’abbé de Pure.