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le laboratoire du Grand Gazomètre
ou se permettre d’expérimenter des écritures sous forme d’ébauches.
Parfois, l’expérience abouti à une réécriture destinée à la publication.
un regard dans les ténèbres
Gisèle n’ose pas encore relever la tête et affronter le regard du singe. Elle a rendu probable une rencontre improbable et est à l’aube d’un bouleversement possible de sa vie.
Édouard est emprunté. Son doigt est fermement retenu prisonnier d’une minuscule menotte qu’il suffirait de secouer pour se libérer, voire briser, mais il n’a pas envie. Il espère qu’aucune de ses femelles ne le remarque et ne lui fasse honte devant les petits ou les mâles secondaires.
Si de tels errements arrivent aux oreilles des prétendants, les craintes que sa stature génère se dilueraient et la guerre de succession commencerait. Provisoirement, sa force maintiendrait à distance ses adversaires, mais profitant de son sommeil, un mauvais coup deviendrait inévitable. Il serait contraint à une lutte à mort ou à la résignation solitaire d’un vieux mâle rejeté et ostracisé. Les fonds de gamelles seraient pour lui, les femelles se métamorphoseraient en une brume délavée et lointaine. Seule la bienveillance des gardiens, l’évacuant dans une cage séparée, l’empêcherait de mourir de faim. Cette perspective n’était pas réjouissante. À la longue, il finirait comme s’effacent les plus obsolètes de la société humaine, relégués dans des enclos protégés et nourris à la petite cuillère. Il escompterait sur la sollicitude définitive offerte à ceux et celles dont les corps devenaient trop fragiles pour rester digne, mais trop forts pour se rompre par eux-mêmes.
Édouard se remémore le livre déchiffré dans la journée en regardant au travers de la vitre et se demande si la philosophe Hannah Arendt dispose d’une définition précise nommant ceux qui se trouvent dans le grand âge. Il sourit en inventant la figure de l’Homo Obsolètus,dernier stade de l’Animal laborans avant la mutation vers le rien. Il sourit aigrement, car il sait qu’il n’échappera pas à la déchéance. Il sourit parce que la chaleur de la main le réconforte. Les phalanges d’une pâleur frisant la transparence sont émouvantes. Dans sa totalité, le geste d’enrobement s’inscrit sur le même réflexe de préhension permettant aux gorillons de s’accrocher et d’être soulevés au-dessus du vide par les mères, alarmées des fauves, se réfugiant sur la cime des arbres de la forêt pluviale. Les jeunes animaux s’agrippent fermement tout au long de l’ascension, et parvenu au but, se relâchent avant d’être repris et déposés par des pattes expertes sur le sein des femelles. Les grognements et les claquements de dents apaisent les frayeurs à la manière d’une berceuse sauvage — la mélopée des grands primates. Décrire une telle musique appelle à une comparaison avec les humeurs naturelles des pays froids. Le fracas des cailloux dérochant dans les pierriers se mélangeant au glissement suave des plaques de neiges transbahutées par la force du blizzard, le délicieux craquèlement du gel s’oubliant entre les ramures épineuses des sapins et les accrocs profonds de la glace explosant sous les lacs en période de dégel. Le concert est à la fois doux et formidable. Sans se confondre, entre le sud et le nord, les éléments naturels se bercent de similitudes. La terre, ses forêts, ses plaines, ses glaciers, ses rivages, ses savanes, ses déserts, ses océans, ses banquises et ses volcans forment un continuum dont il est impossible de connaître le début ou la fin. Le ruban de la vie bruisse sous toutes les latitudes et maltraite le silence. Cette rumeur oscille entre les alertes et les annonces, apporte les mauvaises nouvelles de la mort passée et à venir tout aussi bien que l’arrivée des pluies favorisant l’abondance des nourritures et les jours tranquilles.
Dans le zoo, c’est une autre gamme. Le brouhaha de la ville s’immisce par toutes les failles. La clarté des sonnettes de bicyclettes, le klaxon tonitruant des camions dominant celui plus maigre des voitures, les trams, les élévateurs de fourgonnettes, les réacteurs assourdissants des aéroplanes perforant les nuages à la recherche de l’aérodrome, la bouteille en verre fracassée contre le bitume par un alcoolique s’en allant chantant piteusement, les marteaux piqueurs tambourinant sur les chantiers de la périphérie, le babillage des femmes gardant enfants et poussettes, le grincement pneumatique des tourniquets de l’entrée à chaque passage de visiteur, la machine à moudre, la machine à café, la machine à bière, le tintement des pièces de monnaie, le bip fluet du lecteur de carte de crédit, le frottement des balais brossant les graviers, le roulement de la charrette en bois sur les pavées des allées, les rires enroués des cantonniers, le crépitement à peine perceptible de la combustion des cigarettes, le cliquetis hésitant des lumières néon, bulles cristallines à la limite de l’audible et loin, très loin derrière, le chuintement des climatisations. La présence de la civilisation n’est pas une musique, mais un bourdonnement lancinant qui dénature les rêves et la magie des existences.
Lorsque les animaux sauvages se retrouvent implantés dans cet environnement, après les premiers temps de la stupéfaction, commence une longue et douloureuse habituation permettant d’acquérir une surdité sélective et artificielle. La ville est un acouphène permanent altérant le sens auditif de ceux qui la découvrent, mais dont les habitants réguliers ne perçoivent plus la tourmente.
Édouard n’en souffre plus, car il demeure en cet enclos depuis de nombreuses saisons. Capturé jeune, emporté par un cargo dégageant une large fumée noire, malade de la houle et enfin livré dans une caisse en bois, il avait été accueilli par une vieille femelle cacochyme et un mâle à la toison déplumée. Le vieux avait transmis ce qu’il est nécessaire de connaître sur le maintien du pouvoir en captivité. Il avait dispensé son savoir comme les anciens, dans les prisons humaines, enseignent aux nouveaux venus les ruses, les trafics et les traitrises. L’intérêt sonore d’Édouard était dorénavant uniquement stimulé par la complainte régulière des trains de marchandises, un chant résonant comme un appel au voyage, à l’évasion, au périple vers la liberté. Peut-être qu’au-delà des montagnes et des grands océans, il fera son retour dans la forêt de ses origines ?
Mais son doigt est toujours prisonnier d’un enserrement tendre et fragile.
La femme, face tournée vers le sol, semble être la statue d’une éplorée penchée au-dessus du corps d’un gisant, mais le gisant n’existe plus. Il s’est métamorphosé en cette terre sombre et stérile sur laquelle se déplacent mille de mille espèces vivantes. Gisèle est le peu de ce qui reste de douleur et de compassion dans un monde se mourant en demeurant aveugle à son destin tragique. À cet instant, ce n’est plus Atlas qui supporte le globe, c’est une femme qui verse des larmes immatérielles et inexistantes sur l’enterrement de la présence humaine. Tout est devenu produit, tout se vend, tout s’achète, même les pierres, les arbres, l’eau des montagnes, l’eau des mers, le rein d’un bien portant, le ventre des femmes, l’air que l’on respire, le kilomètre parcouru, le papier de toilette. La pitié se monnaie, la haine s’échange, l’amour se tarifie. Tout, l’électricité, le gaz, le pétrole, le savoir, la douceur, l’ADN, la présence, les rêves, mêmes les rêves sont des marchandises.
Gisèle se demande comment vivre dans un monde pareil, mais ce soir, elle retient le doigt d’un gorille dans sa faible main avec la force de l’espoir. C’est une folie, car ce risque offre à la nature le droit de la faire disparaître, elle, petite femme menue et triste ne sachant plus exactement où se situe sa place parmi les hommes et la civilisation. Sa vie ne tient qu’à un fil, à une colère et la mort la saisira dans cette nuit étrange. Elle espère qu’elle n’aura pas de regrets ni de sentiments d’injustices. Sous la force des coups de la bête, elle écoutera ses os craquer de toutes parts, deviendra une poupée de chiffon perdant la conscience de ce qui l’entoure, puis de tout ce qui reste. Elle espère la douleur brève et insuffisante pour effacer ce sourire de défi qu’elle veut emporter avec elle. Quoiqu’il arrive, elle acceptera la décision de l’animal féroce.
Édouard se tortille. La physiologie des primates est soumise à des contraintes qui dépassent la volonté. Le froid et la durée du temps qui passe sont des constantes agissant sur la vessie. Le gorille s’est légèrement dandiné ne sachant pas s’il était irrespectueux de se lâcher devant une femelle humaine, repliée presque sous son museau. N’y tenant plus, il a retroussé ses babines et s’est soulagé comme on détend un élastique en jouant avec. La pisse s’est répandue entre lui et la fille.
La flaque d’urine, une mousse agitée de vaguelettes, est circulaire et attire les filaments lunaires qui se déversent, rebondissent et illuminent la face sombre d’Édouard. Petit à petit, la physionomie de l’animal se dessine. Simultanément, alors que les bulles s’évaporent et que le liquide s’immobilise, la surface devient parfaitement lisse. C’est maintenant un miroir où se dévoile
le visage de Gisèle. De l’autre côté, la figure d’Édouard s’éclaire. Les regards se croisent. Le singe et la femme se découvrent, un mélange de peur et de tendresse.
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