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Venu du Burundi, Pierre Gahimbare a choisi d’étudier à Fribourg pour une raison bien simple: il y a 30 ans, ses parents se sont connus sur les bancs de notre université. Rencontre à l’ombre des tilleuls de Miséricorde.
Comment se fait-il que votre père, puis votre mère soient venus étudier à Fribourg ?
Dans les années soixante-dix – pardon! Dans les années septante –, mon père donnait des cours dans un lycée dirigé par un père valaisan au Rwanda. C’est ce dernier qui lui a décroché une bourse d’étude auprès de l’œuvre St-Justin afin qu’il puisse étudier à l’Université de Fribourg en sciences de l’éducation. Il a obtenu une licence et un doctorat. J’ai d’ailleurs retrouvé sa thèse à la bibliothèque cantonale.
Et c’est ici qu’il va rencontrer votre mère ?
Elle, elle était venue à Fribourg par l’intermédiaire des sœurs de Schoenstatt, une congrégation religieuse. Elle a étudié l’histoire et le Français Langue Etrangère (FLE). Mon père a dû longuement courtiser ma mère avant qu’elle ne cède. Il a été persévérant. Heureusement, sinon je ne serais pas là! (rires)
Votre père est ensuite rentré en 1988 et votre mère en 1989. N’ont-ils pas souhaité rester en Suisse?
Mon père aurait pu rester ici, mais il a toujours voulu contribuer à la reconstruction du pays. A son retour en Afrique, il a éprouvé des difficultés à trouver du travail. Il était trop qualifié, souvent plus que les directeurs des écoles où il postulait. Il a ensuite donné des cours dans un institut de pédagogie appliqué au Rwanda.
Quant à ma mère, elle a connu des difficultés à se faire à la vie helvétique. Elle a même fait une dépression à cause du froid, de la distance et de la cohabitation parfois difficile au sein de la congrégation. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne rentre avant la fin de sa formation. Mais tout n’a pas été négatif non plus. Loin s’en faut! Ma mère a noué une solide amitié avec sa camarade de chambre qui est devenue ma marraine. C’est même elle qui a choisi mon prénom!
Dans quelle mesure ce long séjour en Suisse a-t-il transformé vos parents?
Au Rwanda et au Burundi, où mes parents ont vécu, les gens disaient que mon père avait une mentalité de blanc, car il n’a jamais acheté de voiture! Il prenait le bus comme tout le monde. Cette simplicité, pour quelqu’un qui avait eu la chance de vivre à l’étranger, ne manquait pas de susciter l’étonnement. Ma mère, elle, exécutait plusieurs tâches à la fois très rapidement, ce qui passait pour un comportement de blanc.
Et vous, qu’est-ce qui vous a motivé à venir étudier à Fribourg?
En fait, il est si compliqué de nos jours de venir en Europe que je n’y songeais pas vraiment. C’est ma marraine valaisanne qui m’a suggéré de solliciter une bourse auprès de l’œuvre St-Justin. Son directeur, Marco Cattaneo, apprenant que mon père avait reçu une bourse dans les années 1970, a donné son aval. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres: ma demande de visa a échoué dans un premier temps sous prétexte que je n’étais «pas assez motivé». J’ai fait recours et obtenu gain de cause mais cela m’a tout de même fait perdre une année.
Allez-vous suivre les traces de votre père et faire un doctorat?
Je pense qu’il aurait adoré, mais je suis trop impatient de rentrer. Je fourmille de projets! Je souhaite créer une ferme pour les enfants, adolescents et adultes en situation de handicap mental. Au Burundi, il y a un important travail d’inclusion à réaliser. Il y a peu, il était de coutume de les cacher. Je pense que ma place est là-bas. Je suis très attaché à ce projet.
Rester en Suisse est définitivement inenvisageable?
Il y a beaucoup de gens qui ne me comprennent pas, surtout au pays! Ils pensent que je suis fou. Il y a tant de personnes qui souhaitent venir ici et qui n’y parviennent pas. Cela dit, j’ai énormément changé depuis que je suis arrivé en Europe. J’ai découvert le racisme. J’ai parfois senti que je n’étais pas le bienvenu: «Tu es noir, tu viens d’Afrique. Tu vas faire venir toute ta famille et profiter du social». Je suis infiniment reconnaissant envers la Suisse et ses habitants, mais je n’ai qu’une envie, qu’une seule ambition: retourner au pays.
Et quel effet l’expérience du racisme a-t-elle eu sur vous?
Je suis devenu féministe! J’ai été sensibilisé à toute forme de discrimination, que cela soit de genre, d’orientation sexuelle ou de couleur. J’ai pu réfléchir: Pourquoi ne veulent-ils pas de moi? Pourquoi ne m’aiment-ils pas? J’ai pourtant payé mon billet de train. J’ai traversé sur le passage clouté. J’ai payé ce que j’ai pris dans les magasins. J’ai dit bonjour à la caissière… et pourtant ils ne m’aiment pas. Pourquoi? Parce que je viens d’ailleurs, parce que je suis noir! J’ai fait le parallèle avec les autres formes de discrimination. C’est ainsi que je suis devenu activiste: si tu es noir et que tu as connu le racisme en Europe, c’est un non-sens de ne pas être féministe ou d’être homophobe. C’est que tu n’as pas assez pris de hauteur pour voir les liens! Bref! Les mauvaises expériences que j’ai pu vivre ici m’ont fait grandir. Mais attention, je tiens à souligner que j’ai fait énormément de rencontres géniales. Il y a une tonne d’amis qui comptent me visiter au Burundi. Je vais être une véritable agence de voyage !
Cela fait maintenant quatre ans que Pierre Gahimbare a posé ses valises à Fribourg. Bachelor en poche, le jeune Burundais ne dévie pas d’un iota de son objectif initial: obtenir son Master et retourner au plus vite dans son pays afin d’y aider les enfants en situation de handicap. Avec l’argent qu’il a gagné lors d’un stage dans une institution pour enfants autistes, il va acheter un terrain et y construire une ferme pour les personnes avec handicap mental. «Je n’ai pas encore d’expérience avec les animaux, confie-t-il, mais je vais travailler quelques jours dans une ferme à Marly.» Pierre Gahimbare souhaite également garnir la Bibliothèque Pascal Mukene, fondée par sa mère en l’honneur de son père décédé. «Mon père lisait compulsivement. La chambre à coucher de mes parents était envahie par les livres!» Aujourd’hui, quand il retourne au pays, Pierre Gahimbare n’emporte presque pas d’habits mais remplit ses valises de livres.
Pierre Gahimbare est né au Rwanda en 1993 de parents burundais. Son père Pascal Mukene a séjourné à Fribourg de 1978 à 1988. Sa future femme, qu’il ne connaissait pas encore, est arrivée en Suisse une année plus tard.
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