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Le XVIIIe siècle connaît un véritable engouement pour les Alpes et l’on assiste à une grande affluence de voyageurs. Cela est dû à plusieurs raisons que nous allons développer par la suite, mais cela est le fruit d’une lente évolution.
Des dragons dans les Alpes
Le début du XVIIIe siècle est en effet encore marqué par des croyances populaires, qui se retrouvent dans les recherches scientifiques : plusieurs évoquent des monstres et autres dragons dans les montagnes. Scheuchzer consacre ainsi un chapitre entier de son Ouresiphoites Helveticus, sive itinera per Helvetiae alpinas regiones (paru en 1723), un des plus importants ouvrages sur les Alpes de la première moitié du XVIIIe siècle, aux dragons. Pour l’écrire, le savant zurichois accumule les témoignages de gens du peuple habitant les régions alpines, tout en les étayant, autant que faire se peut, par un personnage reconnu, autrement dit par une auctoritas. Ce chapitre est agrémenté de plusieurs planches, illustrant différents types de dragons.
C’est vers la moitié du siècle que de telles croyances disparaissent, notamment grâce aux progrès de la biologie. Les ouvrages incluant un chapitre sur les dragons qui sont réédités voient ainsi le chapitre en question supprimé.
Écrits à l’origine de l’engouement des Alpes
Cela va de pair avec un engouement naissant pour les Alpes, porté notamment par la littérature. Le poème Die Alpen de Johann von Haller publié en 1732 connaît un énorme succès et de nombreuses éditions, diffusant le goût des Alpes dans l’Europe entière, tout comme le roman La nouvelle Éloïse de Rousseau (1761). De fait, le nombre de publications se référant aux Alpes et à la Suisse augmente au début du XVIIIe siècle, engendrant un accroissement du nombre de visiteurs en Suisse, la fréquentation augmentant de manière importante à partir des années 1720. Cela témoigne du lien étroit entre l’apparition de textes littéraires alpins et la visite réelle des sites.
Une thématique alors récurrente est la qualité de l’air alpin, que l’on retrouvait déjà chez Gessner au XVIe siècle, et qui va amener de nombreux voyageurs sur les hauteurs, favorisant l’essor du tourisme de santé et le succès des stations thermales, comme Loèche-les-Bains. Rousseau prête même des vertus morales à cet air alpin. C’est aussi à cette époque que se développe le topos d’une Suisse préservée des vicissitudes de la société : les Européens viennent chercher en Suisse le bon sauvage.
Intérêt scientifique
La découverte des Alpes au XVIIIe siècle découle également d’un intérêt scientifique : l’exploration des Alpes doit beaucoup aux botanistes – Haller en était un –, mais aussi aux géologues qui cherchaient dans les montagnes des indices sur la formation de la terre. On assiste en outre à un intérêt croissant pour les glaciers et leur étude. Le glacier est bien une curiosité, au point que la montagne elle-même, le sommet, passe parfois au second plan.
Johann Georg Altmann, pasteur de son état, est l’auteur de la première description des glaciers de Suisse, la Versuch Einer Historischen und Physischen Beschreibung Der helvetischen Eisbergen, parue en 1751. Il imagine une immense mer de glace flottant sur une nappe d’eau s’étendant sur l’ensemble des Alpes et que « les glaciers ne constitueraient que l’écoulement de celle-ci qui se libérerait en aval de son trop-plein de liquide ». Les mouvements des glaciers dépendraient donc directement de ceux de la mer. Les Eisgebirge des Schweizerlandes (1770)de Gottlieb Sigmund Gruner est la première œuvre à caractère systématique sur les glaciers.
Un monde étranger
Les hommes du XVIIIe siècle partis à la découverte des glaciers se sont retrouvés dépourvus de références face à ce nouveau spectacle, à l’exemple de l’Anglais William Windham lorsqu’il découvre le glacier de Faucigny :
Je vous avoue que je suis extrêmement embarassé comment en donner une idée juste, ne connaissant rien de tout ce que j’ai encore vu qui y ait le moindre rapport. Les descriptions que donnent les voiageurs des mers de Groenlande me paraît en approcher le mieux. Il faut s’imaginer le lac agité d’une grosse bise et gelé tout d’un coup.
Saussure recourt également à cette image et c’est de là que la fameuse mer de Glace à Chamonix tire son nom. Il est également fréquent de rapprocher des formations glaciaires ou rocheuses d’éléments d’architecture, telles que façades ou tours gothiques. La haute montagne évoque aussi souvent un champ de ruines.
En somme, les premiers explorateurs se sont raccrochés à ce qu’ils connaissaient pour décrire ce monde inconnu.
Horace Bénédict de Saussure et Les Voyages dans les Alpes
Horace Bénédict de Saussure est l’un des scientifiques les plus importants du XVIIIe siècle. Il a intensément parcouru les Alpes, où il y a mené de nombreuses expériences. Il raconte ses expériences et pérégrinations dans Les Voyages dans les Alpes, ouvrage en 4 volumes. Le livre a connu un succès retentissant. Saussure a inspiré de nombreuses autres figures de premier plan dans l’histoire des Alpes, par exemple John Ruskin. Il est considéré comme l’un des pères de l’alpinisme : il a tenté à plusieurs reprises l’ascension du mont Blanc au début des années 1780, avant d’offrir une récompense à qui en atteindrait le sommet. Chose faite le 8 août 1786 par Jacques Balmat et Michel Paccard. Saussure gravira lui-même le mont Blanc le 3 août 1787. Ses écrits ont amené de nombreux voyageurs dans les Alpes, principalement à Chamonix et à Zermatt. Parmi ces premiers touristes, de nombreux artistes.
Les Anglais
Nombre de ces artistes sont anglais – l’exploration des Alpes doit beaucoup aux Anglais et ce sont d’ailleurs des Anglais, Pococke et Windham, qui se rendent pour la première fois sur la mer de Glace à Chamonix, en 1744. William Pars (1742-1782) accompagne durant l’été 1770 Henry Temple, second vicomte de Palmerston et membre de la society of Dilettanti, et Horace-Bénédict de Saussure lors d’un voyage en Suisse et dans les Alpes. Pars dessine et peint les sites à la plume et à l’aquarelle, devenant ainsi le premier peintre anglais à représenter des sites du Valais, de l’Oberland bernois, de la Suisse centrale, des Grisons, des paysages qui deviendront rapidement des classiques. Pars est le premier à proposer une représentation exacte et fiable du glacier du Rhône, qu’il a visité le 31 juillet 1770.
John Robert Cozens (1752-1797) a parcouru les Alpes en 1776, lors d’un voyage continental effectué en compagnie du collectionneur d’art Richard Payne Knight qui l’a emmené en Italie. Comme nombre de ses collègues, il travaille à l’aquarelle. La confrontation avec le milieu alpin l’amène à briser certaines règles classiques dans la représentation du paysage ; ainsi il n’hésite pas à surélever l’horizon, parfois jusqu’au bord supérieur de la feuille. Il s’agit d’un artiste très important dans l’histoire de la représentation des Alpes, étant le premier peintre anglais à représenter les Alpes de manière artistique et topographique à la fois. Cozens était très apprécié pour le rendu de l’atmosphère et pour la sensibilité poétique qui émane de ses aquarelles. C’est à travers les aquarelles de Cozens que J. M. W. Turner (1775-1851) a découvert les Alpes ; il les recopiait dans les années 1790 pour le compte du docteur Munro.
Les peintres suisses
Mais les artistes suisses se sont aussi intéressés aux Alpes au XVIIIe siècle, comme Johann Heinrich Wüest (1741-1821), qui les peint dans la seconde moitié du siècle. Il est notamment connu pour son glacier du Rhône, conservé au Kunsthaus de Zurich. Le tableau est vertical et le paysage n’occupe qu’un tiers de la composition, un schéma repris à la peinture de paysage hollandaise, dont la réception à Zurich, ville où Wüest était actif, fut importante.
Johann Ludwig Aberli a une approche plus classique et représente les Alpes au loin, à l’horizon, derrière la ville de Berne par exemple. La vue depuis la ville de Berne sur les Alpes était décrite par de nombreux auteurs comme la plus belle au monde en raison des montagnes à l’horizon. Aberli est donc représentatif du changement de paradigme en train de se jouer.
Mais le peintre suisse des Alpes le plus important de l’époque est sans conteste l’Argovien Caspar Wolf. Il fut très probablement l’un des tout premiers peintres à parcourir activement les Alpes pour les peindre, même s’il ne s’est cantonné qu’aux Alpes bernoises, uranaises et le nord des Alpes valaisannes. Entre 1774 et 1779, il peint près de 200 tableaux, exécutées en atelier sur base des études peintes sur le motif. Les tableaux de Wolf sont suffisamment topographiquement exacts pour être utilisés comme des documents témoignant de l’état des glaciers à la fin du XVIIIe siècle.
Thomas Crauwels
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