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J’ai eu l’impression immédiate qu’elle savait pourquoi elle était là devant moi et que les deux étranges objets qu’elle portait dans ses mains disaient d’elle quelque chose d’important. Par la suite je compris qu’elle avait passé son enfance, en pleine modernité, au creux de ce vallon que je visitais pour la première fois, où ses parents venant de la ville s’étaient installés il y a une cinquantaine d’années. Ils y avaient aménagé leur demeure familiale dans une modeste maison de pierre autrefois moulin à grains. Toute une famille avait vécu là, chichement, quatre filles et leurs parents, entre quelques chevaux, des chèvres et une basse-cour, le père guide de moyennes montagnes et traducteur, la mère faisant vivre le foyer. Dans ma tête cette question alors, qui prit de l’importance: pourquoi cette cruche et cet ordinateur dans les mains d’Ève?
Deux sources de vie
Il y a presque 3000 ans, nous disent les textes anciens, le prophète Élie, se sentant abandonné dans le désert, assis sous un genêt, chercha la mort. Mais un ange lui offrit une galette cuite sur des pierres chauffées et une cruche d’eau. Il mangea et bu. Fortifié, il marcha encore 40 jours et 40 nuits jusqu’à la Montagne de Dieu, l’Horeb en Palestine. Mille ans plus tard, Jésus, quelques temps avant sa mort, s’apprêtait avec ses compagnons à fêter à Jérusalem la Pâque juive. «Comment veux-tu que nous procédions?» lui demandèrent-ils. «Allez à la ville, un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d’eau, suivez-le.» C’est dans cette salle que l’homme leur avait indiqué, que celui qu’on appellera le Christ institua le repas de la nouvelle alliance, le repas qui rassasie pour toujours. Si Ève portait dans sa main un simple objet utilitaire, elle portait également, à ma connaissance, la présence d’un objet précieux, que mon souvenir des textes anciens reçut comme un signe de vie par excellence: l’eau. Tout marcheur, volontaire par choix ou contraint par l’exil, sait en effet combien l’eau d’une cruche ou d’une gourde désaltère et peut sauver d’un mauvais pas ou d’une menace de mort.
En 1834, Charles Babbage construisit la première machine à calculer programmable et 110 ans plus tard, en 1944, IBM (International Business Machines Corporation) sortait son premier ordinateur capable d’opérations complexes fournissant à l’Homme des quantités d’informations utiles à la vie courante et aux entreprises. Aujourd’hui, nos ordinateurs sont comme un prolongement de notre cerveau, régissant, pour une grande partie de l’Humanité, des pans entiers d’activités qui nous permettent de produire notre nourriture alimentaire et culturelle, de nous informer et de vivre les uns avec les autres.
Ève tenait donc dans ses mains deux sources de vie essentielles à notre mode de vie actuel: l’eau et l’information. En était-elle consciente? Je veux penser que oui. Car j’appris, au fil de la conversation que nous avons tenue avec elle, son mari informaticien designer (habitant tous deux aujourd’hui la ville) et ses deux parents (toujours présents dans la petite maison de pierre au creux du vallon), qu’Ève écrit des livres éducatifs dans la ligne de la pédagogie Montessori. Elle est convaincue par les bienfaits d’une éducation libre, basée sur le désir propre de l’enfant d’apprendre par lui-même dans un environnement naturel et de savoir utiliser intelligemment les divers outils d’apprentissage qui s’offrent à lui aujourd’hui. Dont le petit ordinateur qu’elle portait dans sa main avec, dans l’autre, la petite cruche d’eau comme autrefois le paysan français portait une baguette de pain dans une main et son journal dans l’autre.
Se souvenir pour avancer
Quant à moi, observateur ému de cette étonnante rencontre, je me suis interrogé sur son «pourquoi». Hypothèses: à l’évidence, la frugalité et la joie dont Ève et sa famille sont porteurs me rappellent la «sobriété heureuse» de Pierre Rabhi. Mais l’ordinateur trouble la vision passéiste que l’on peut avoir du nouveau prophète d’un monde plus sobre. La présence dans la main d’Ève de cette machine plate aux composants multiples et rares dit sa volonté, au contraire, d’affronter le monde d’aujourd'hui avec les outils d’une technologie avancée. Mais pour quel usage me suis-je demandé? Mourir de surconsommation ou vivre de découvertes nourricières? Les textes anciens nous disent qu’une simple poterie peut cacher non pas une source de mort, mais une source de vie radieuse. Et que s’en souvenir peut rappeler aux hommes de l’ordinateur, les vertus d’une posture humble sachant goûter aux sources d’une terre éternellement nourricière. Encore faut-il que nous sachions l’honorer!
Cette rencontre m’avait ainsi ouvert les yeux et profondément réjoui. Ève, figure ouverte mais déterminée, tenait dans sa main droite un ordinateur et dans sa main gauche une cruche. Les deux objets sont porteurs de vérités qui nous sont essentielles. Son sourire m’a dit que tout n’est pas perdu pour le monde de demain, qui doit se souvenir de celui d’hier pour ne pas perdre son espérance et son unité.
n.d.l.r.: Se souvenir et anticiper, ces deux façons de vivre le temps sont au cœur de notre édition 698 et ses deux dossiers: L'Histoire sous le prisme de la mémoire et Prévoir l'imprévisible.