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Avant de vous présenter M. le recteur nouvellement nommé et de l'introduire dans la haute charge dont la confiance de ses collègues l'a revêtu, permettez-moi, Messieurs, de faire une revue rapide des faits survenus depuis deux ans dans la vie de notre Université.
La mort a enlevé .un seul des professeurs en activité de service, mais cette perte a créé un grand vide dans le corps universitaire et douloureusement frappé ceux que réjouissaient la verte vieillesse et la noble intelligence de Charles Secretan. Au moment même où l'Université déléguait deux de ses doyens et le recteur pour adresser à notre vénéré maître une adresse de félicitation à l'entrée de sa quatre-vingtième
année, une maladie aiguë le forçait à s'aliter et l'emportait en peu de jours. Nous nous félicitons de sa vigueur physique qui lui permettait de consacrer encore à son enseignement les dons de sa brillante intelligence; nous formulions l'espérance de le voir longtemps encore parler et écrire pour l'honneur de notre pays, et soudain nous fûmes appelés à pleurer sa perte. Ce noble esprit s'éteignit le 21 janvier 1895. Rappeler ici le rôle important qu'il a joué dans la vie intellectuelle de notre pays serait dire ce que vous savez tous.
A la fin d'octobre 1894, la mort emporta M. Raoux, ancien titulaire de la chaire de philosophie et professeur honoraire de l'Université. Retiré de l'enseignement depuis très longtemps, il avait cherché avec sincérité à découvrir et même à répandre des notions variées sur l'hygiène et la physiologie, et, bien que ces notions n'eussent peut-être pas passé sans contestation, M. Raoux s'était conservé la respectueuse estime de tous.
En juin dernier, nous eûmes le triste devoir d'enregistrer encore la mort, de M. Schnetzler, professeur honoraire. M. Schnetzler avait enseigné la botanique pendant de longues années à la Faculté des sciences de notre Université, et bien des générations d'étudiants avaient été appelées à profiter de ses leçons, toujours lucides, tenues au niveau 'de la science, et données par un esprit cultivé dans toutes les branches des sciences naturelles.
Vous vous joindrez à moi pour donner à ces maîtres respectés, partis après une activité tantôt modeste,
tantôt brillante, mais toujours consciencieuse, une pensée de regret, et à leur mémoire le témoignage de notre profond respect.
Deux de nos collègues ont cessé volontairement d'être titulaires de la chaire qu'ils occupaient. L'un, le professeur François Forel, nous a annoncé sa retraite en juillet 1895, retraite qui n'est causée heureusement ni par la maladie, ni par l'âge, mais bien par l'intention de se vouer plus librement aux recherches scientifiques, si variées et si importantes, par lesquelles il a, jeune encore, jeté un véritable éclat sur notre pays et en particulier sur notre lac. Heureusement, M. Forel ne se sépare pas tout à fait de l'Université où il compte tant d'amis et mémé de collaborateurs; il nous a donné l'assurance que, sous le titre de professeur honoraire que le Conseil d'Etat lui a décerné, il fera profiter encore nos étudiants de la grande expérience qu'il a acquise en l'étude des branches diverses des sciences de la nature et dans l'art de pénétrer les secrets de celle-ci. celle-ci..
L'autre, M. le professeur Duperrex, a quitté, en juillet 1896, la chaire d'histoire dont il était titulaire depuis plus de quarante ans. Qu'il reçoive ici l'hommage respectueux de ses collègues après une vie entière consacrée à l'enseignement. Nous espérons tous que, longtemps encore, M. Duperrex pourra, professeur honoraire, voir chez ses successeurs et ses élèves se développer les fruits de son activité.
Enfin, en décembre dernier, l'Université. a eu le plaisir de fêter à la fois la cinquantième année d'enseignement de M. le professeur Charles Dufour et la
vingt-cinquième année de son élève, émule et collègue, M, le professeur François Forel. Le respect, la reconnaissance, l'affection témoignés à nos deux jubilaires leur ont laissé, nous le savons, des souvenirs très doux.
Les autorités universitaires ont eu le plaisir d'adresser à M. Morel, membre du Tribunal fédéral, et à M. Duperrex des adresses de félicitations à propos de leur entrée dans leur soixante-dixième année.
Le personnel enseignant a été augmenté par la nomination au titre de professeur extraordinaire de M. Spiro, pour enseigner les langues sémitiques; — de M. Joly, pour l'enseignement de la géométrie descriptive, (M. Joly remplace M. Lacombe, appelé au Polytechnicum de Zurich); — de M. le professeur Chappuis, pour l'enseignement de l'histoire de la théologie moderne; — de M. le professeur Fornerod, pour l'histoire des religions et l'histoire de la prédication; — de M. Maillefer, pour l'enseignement de l'histoire suisse; — de M. Maurice Milloud, pour la philosophie et l'histoire de la philosophie, après la mort de Charles Secretan; — enfin de M. le Dr Louis Secretan pour la laryngologie.
M. Nicolas de Schoulepnikow, ingénieur des arts et manufactures, a pris, en octobre 1895, la charge de chef des travaux graphiques à l'Ecole d'ingénieurs. Il nous arrive après avoir appliqué pendant bien des années en Portugal, dans les travaux importants qui lui furent confiés, les études brillantes qu'il avait faites à Paris.
M. Bieler, directeur de la Station agricole, a bien
voulu donner un cours public sur des chapitres choisis de zoologie appliquée, et M. Lucien Gautier, professeur de théologie, a offert à notre Faculté un cours public sur la géographie de la Palestine, cours qu'elle a accepté avec empressement. L'intérêt très vif qu'inspire toujours la note personnelle, la chose vue, n'a pas manqué au cours de M. Gautier, qui revenait d'un long voyage en Palestine; et la fidélité de ses nombreux auditeurs lui a montré, mieux que nos affirmations, le succès de son enseignement. Que M. Gautier veuille bien recevoir encore une fois ici l'expression de notre vive reconnaissance.
Nous enregistrons maintenant ici avec plaisir, mais aussi avec piété, les actes généreux dont l'Université a été favorisée.
Et d'abord le legs Follope, que mon prédécesseur, M. le professeur Favey, vous annonçait il y a deux ans. La clause testamentaire est, actuellement en voie d'exécution par l'institution du Prix Follope et du règlement de concours que messieurs les étudiants ont trouvé dans le programme des cours du semestre d'hiver. Le testament de M. Follope instituait un prix de 100 francs et une médaille d'or ou de vermeil pour un morceau inédit de poésie française. La commission universitaire a donné à cette clause la forme définitive et en somme un peu élargie d'un don de 100 francs, plus la médaille de vermeil. La médaille sera frappée d'un coin spécial, actuellement gravé, et nous espérons qu'elle pourra être décernée à la proclamation des résultats du
concours qui est ouvert jusqu'au 1 er novembre prochain.
Par acte de dernières volontés M. le Dr Bornand, adjoint médical au département fédéral de l'intérieur, à Berne, a institué l'Université de Lausanne héritière de ses biens par la clause que voici:
«...Je donne tous mes biens quelconques à l'Académie de Lausanne...
Le produit de la réalisation de mes biens sera capitalisé et l'intérêt de ce capital servira au traitement d'un professeur d'embryogénie enseignant à la Faculté de médecine de la dite Académie.»
M. le Dr Bornand, jeune et actif, mourut de la petite vérole, à Berne, et, le jour de sa mort, au milieu de la fièvre, il modifia sur des points accessoires ses dernières volontés. Mais, ne changeant rien aux dispositions fondamentales, il les maintint en faveur de notre institution, exprimant ainsi pour le bien de notre Université sa volonté très claire en ce moment solennel. Des difficultés survenues ont retardé les résolutions définitives à l'égard de cet héritage, mais maintenant, par une décision toute récente, il a été prononcé un envoi en possession en faveur de l'Université de Lausanne.
Par acte de dernières volontés, homologué par la justice de paix de Lausanne, le 25 juillet 1896, le regretté M. Bippert, ancien juge cantonal, a fait à l'Université un legs qu'il formule ainsi:
«Je lègue à l'Université de Lausanne dix mille francs pour constituer un Fonds ou Bourse Bippert, dont le revenu sera appliqué annuellement
à un ou plusieurs prix pour travaux de concours d'étudiants portant sur une question de droit suisse.»
Il est probable que la mise à exécution de cette volonté sera très facile, et ce sera la tâche de l'autorité universitaire nouvelle de faire passer dans l'ordre des faits les volontés exprimées.
Vous vous joindrez à moi, Messieurs, pour rendre à la mémoire de ces bienveillants donateurs l'hommage de notre reconnaissance. Ces actes généreux ont pour nous une double valeur. D'abord ils augmentent, dans une certaine mesure, les services que peut rendre l'Université. En outre, témoignage d'intérêt, signes affectueux de quelqu'un qui n'est plus pour une institution qui dure, ils établissent une relation immatérielle et précieuse entre l'esprit de l'homme qui disparaît et le travail futur de notre institution; Services volontaires rendus par un individu à la collectivité, ces actes généreux sont en contradiction directe avec le courant d'idées très moderne, sinon très louable, qui appelle partout l'obligation et même la coërcition.
Nous croyons savoir que l'Université sera appelée à être l'objet de libéralités nouvelles de la part de citoyens dont nous espérons encore une longue et fructueuse activité.
Les universités ont le privilège, comme les institutions de bienfaisance, de provoquer souvent ces décisions bienveillantes. Ce que nous savons des libéralités de citoyens américains pour les universités de leur pays est d'une grandeur imposante, et,
sans aller si loin, nous trouvons près de nous, dans notre pays, des villes dans lesquelles cette tradition de bienfaisance est depuis longtemps établie. Il me suffit de citer Genève et Bâle, deux nobles villes, dont les citoyens ont su, depuis longtemps déjà, s'imposer des sacrifices personnels en faveur de l'enseignement supérieur.
Le sacrifice volontaire a une importance plus haute que celle de procurer un avantage matériel à celui en faveur de qui il est consenti. Il est le signe certain d'une volonté forte, d'un caractère vigoureux, et ces deux qualités de l'âme sont, bien plus que les possessions matérielles, des éléments de prospérité. Je me permets d'ambitionner l'extension de cet esprit, pour le bien et pour l'honneur de notre pays, — et pour le vôtre aussi, Messieurs les étudiants, que la science doit avoir touché de sa baguette de feu. Qu'elle fructifie en vous, qu'elle apporte, outre l'aisance matérielle, cette élévation de l'esprit caractérisée par le sacrifice. Et alors vous ne songerez pas à être comme des enfants qui crient à l'Etat-Providence dont ils attendent tout. Vous saurez devenir, au contraire, de plus en plus des citoyens vigoureux, indépendants, énergiques et volontairement disposés à soulager l'Etat de quelques-unes de ses obligations plutôt que d'arriver, race affaiblie, à lui demander la satisfaction et peut-être même la détermination de tous vos besoins!
La Faculté de médecine a créé un certificat d'études médicales pour les étudiants étrangers qui, sans
pouvoir faire l'examen professionnel fédéral par défaut de titres antérieurement acquis, voudraient cependant emporter l'attestation d'avoir subi des examens équivalents.
La Faculté des lettres a créé des cours de vacances dont la durée est de quatre à cinq semaines, au mois d'août, et dont le but est de faciliter à des auditeurs étrangers l'étude de la littérature française, de la langue, de la prononciation, des langues romanes, des langues classiques et de l'histoire. Ces cours ont eu dès l'abord un succès satisfaisant.
L'Exposition nationale de Genève devant donner un tableau des activités diverses de notre petit pays, ne pouvait pas laisser les universités indifférentes. Celle de Lausanne y a présenté, soit sous la forme d'objets matériels, soit sous la forme de tableaux, soit sous la forme de publications, une image de son travail. Il ne nous appartient ni de l'énumérer ni de l'apprécier. Nous nous permettrons cependant une exception en faveur du Recueil de travaux publié par la Faculté de droit qui nous a valu les remerciements et les appréciations les plus flatteuses des Facultés étrangères.
Cette année-ci enfin est marquée par l'admission, règlementaire, en quelque sorte, des jeunes filles aux cours de l'Université. Ensuite des modifications survenues au programme du gymnase communal des jeunes filles, le diplôme de sortie du gymnase entraîne l'immatriculation de droit à l'Université. La participation des femmes à l'enseignement supérieur, résolue bientôt en pratique avant de l'être
tout à fait en théorie, est une des questions sociales de cette fin de siècle. Je ne cherche pas à en aborder la discussion aujourd'hui, mais je puis dire que l'expérience acquise jusqu'ici à Lausanne ne lui est pas défavorable.
Dans ses relations avec l'étranger. notre Université a été appelée à participer à l'inauguration des facultés de lettres et de droit à Lyon, à celle des sciences à Lille, au jubilé centenaire de l'Ecole normale supérieure, à Paris. Enfin, elle a été représentée aux funérailles de Louis Pasteur, funérailles auxquelles le monde entier a apporté le témoignage de ses regrets.
Après ce tableau rapide du temps écoulé, quelques mots de la période où nous entrons.
Le sénat universitaire a désigné pour remplir la charge de recteur M. le professeur Combe, de la faculté de théologie, qui tout à l'heure va prendre la parole. M. Combe enseigne depuis de nombreuses années, et si ses qualités ont été appréciées par bien des générations d'étudiants, elles ne l'ont pas été moins par ses collègues. C'est en effet sur une présentation unanime de la faculté de théologie que le sénat a déterminé son choix. M. Combe a connu successivement l'activité réelle du pasteur dans sa paroisse, celle de l'enseignement linguistique et celle de l'enseignement théologique. Sans être âgé, il a donc déjà une expérience longue et variée qui lui facilitera l'accomplissement de ses nouveaux devoirs. Enfin par ses publications sur les émigrés
du protestantisme français en Suisse, il a attiré l'attention des facultés, étrangères.
Nous lui devons, en particulier, le tableau de la vie et quelques sermons d'Antoine Court, le restaurateur du protestantisme français au commencement du XVIIIe siècle et le fondateur du séminaire français à Lausanne, école d'où sont partis tant d'hommes dévoués qui, sous le nom de pasteurs du Désert, ont affirmé, à travers les souffrances les plus grandes, leur fidélité à la foi de leurs pères. Ce séminaire français, appelé aussi école des martyrs, est un titre d'honneur pour notre ville, et nous remercions M. Combe d'en avoir ravivé le tableau; Enfin sa grammaire du grec spécial du Nouveau-Testament est le seul ouvrage de ce genre que le protestantisme français ait à sa disposition.
Et maintenant, après avoir indiqué bien sommairement les formes diverses de son activité, il me sera tout à fait impossible de parler de ses qualités personnelles sans atteindre sa modestie, qui est grande; aussi bien ne pourrais-je rien dire de plus que ce que ce qu'ils savent déjà, à nos collègues communs.
Messieurs les étudiants, je vous prie d'apporter à la nouvelle autorité la déférence et les égards empressés que, presque sans exception, vous avez témoignés à l'ancienne. Et vous, M. le recteur et cher collègue, vous verrez dans votre nouvelle situation le devoir journalier et le travail consciencieux plus que l'honneur et les égards. Ce travail vous sera rendu facile par l'appui bienveillant de M. le chef du Département, par la collaboration de la commission
universitaire et par l'expérience et l'assiduité au travail le M. le secrétaire.
Peut-être serez-vous étonné, comme je l'ai été, dans vos relations avec les Universités étrangères, de vous découvrir le collègue d'hommes très savants, très distingués auxquels on donne le titre de «Sa Magnificence» et qui, dans les solennités, revêtent un costume pompeux de soie, d'hermine, d'or et de velours. Sous ces formes anciennes, vous découvrirez un esprit très moderne et vous apercevrez une fois de plus que la valeur de l'homme n'a rien de commun avec son vêtement, tout comme la valeur d'une institution universitaire dépend uniquement de la valeur de ceux qui travaillent et non de la splendeur du bâtiment dans lequel on veut les loger.
Vous vous direz, en songeant à la simplicité de notre organisation, que si l'Académie de Lausanne était fille de la Réforme, et par conséquent respectable par son ancienneté, son avatar actuel, sa figuré nouvelle, l'Université de Lausanne dépend de l'Etat moderne et d'une population du XIXme siècle qui veut, et ce n'est que justice, des services réels pour les charges qu'elle s'impose.