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"Dans les années 50, à l'instigation d'un groupe de chercheurs suédois, des observateurs, à raison d'un par foyer, s'invitent pour quelques semaines chez des célibataires d'un village norvégien pour étudier leurs habitudes domestiques, cela afin d'établir le plan de la cuisine idéale pour cette catégorie de population. On avait déjà démontré que, pour une ménagère suédoise, les mètres parcourus annuellement dans sa cuisine équivalaient à une marche jusqu'au Congo, et que celle-ci pouvait être ramenée à l'Italie du Nord!
En cette comédie douce-amère, la confrontation entre un petit employé timide et un paysan solitaire et vaguement dépressif, va déboucher sur une fable surréaliste et désopilante. Perché sur une chaise d'arbitre de tennis, en un point stratégique de la cuisine, l'agent qui doit noter soigneusement toutes les allées et venues de son cobaye commence par respecter scrupuleusement les règles qui sont de rester neutre et de ne pas engager la conversation. Petit à petit cependant, le besoin de communiquer prend le dessus. Au point qu'une amitié hautement subversive et naturellement périlleuse pour l'expérience en cours va naître lors d'une soirée largement arrosée. Cette comédie sur la modernité et ses avatars que sont la solitude et l'abrutissement, à la fois loufoque et grinçante, vaut également par son originalité et l'excellence de l'interprétation.
Georges Blanc
Kitchen Stories commence par dérouter. Une entreprise suédoise décide d'observer, dans un village norvégien, le comportement et les habitudes de quelques hommes célibataires dans leurs cuisines... Avec l'accord de chaque ""cobaye"", un observateur s'installe donc (pendant six semaines!) dans cet univers restreint, se juchant sur une chaise haute pour pouvoir noter tous les gestes et les déplacements de son hôte, comme le ferait un entomologiste examinant un insecte. But de cette étrange opération: définir ce que doit être une cuisine moderne et modulaire, rationnellement agencée et évitant à son utilisateur toute perte de temps ou d'énergie en déplacements superflus.
A partir de cette situation pour le moins originale - qui se réfère à une enquête authentique menée au début des années 50 par le Home Research Institute suédois - le cinéaste norvégien Bent Hamer réalise une petite fable pleine d'humour sur les relations humaines. Le film prend ainsi les allures d'un conte absurde et drôle. Le quotidien, grâce à une mise en scène épurée, à des cadrages tirés au cordeau, vire au surréel, et l'intrigue entraîne le spectateur, sans qu'il en prenne vraiment conscience, dans la direction d'une fine réflexion sur la vie et l'amitié.
L'intrigue est simple: un de ces observateurs ""costume-cravate"", Folke, débarque un jour, avec sa caravane tractée, dans la cour d'Isak, un vieux bougon qui a accepté (contre paiement bien sûr) de se prêter à l'expérience. Surveillé par Malmberg (le directeur mafieux de l'opération). Folke tentera d'abord de jouer le jeu. Voilà pour la première partie du film, pleine de situations cocasses.
La seconde sera le récit du rapprochement des deux hommes, peu diserts d'abord, mais décidant avec le temps de faire fi des strictes consignes de l'opération, de tricher la moindre, incapables qu'ils sont d'assumer les rôles stupides que le contrat leur assigne. Par petites touches, sur un ton qui est celui du détachement amusé ou de la joyeuse farce, le cinéaste décrit le lent processus d'approche des deux étrangers. Ce qui était inconnu devient familier, les règles du jeu sont jetées par-dessus bord, bousculées par la force de la relation humaine qui est en train de naître entre l'observateur et l'observé.
Kitchen Stories apparaît alors comme une métaphore subtile et humoristique sur la nécessaire socialisation des rapports humains. Le film fait parfois penser aux comédies et à l'humour un peu glacé d'Aki Kaurismäki - la Finlande n'est pas loin! Film doux-amer, Kitchen Stories souffre peut-être de quelques longueurs. Mais si son rythme est par moments un peu lent, certaines scènes n'en prennent que plus de valeur et se savourent avec délice.
Antoine Rochat
Ancien membre