Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07093.jsonl.gz/513

Je suis allé voir Hugo Cabret, si vanté par les critiques de la Tribune de Genève; il est de Martin Scorsese, dont j'ai aimé plusieurs films, et qui a parfois tendu au mythologique, notamment dans le fabuleux Gangs of New York, qui rattachait un personnage au diable et un autre à l'archange saint Michel. Finalement, c'était surtout politique, et les liens créés avec les divinités apparaissaient aussi comme baroques. Scorsese est plutôt un réaliste. La profondeur d'âme chez lui se fait par des symboles, qui fonctionnent de façon surtout intellectuelle. Mais le méchant de Gangs of New York avait vraiment quelque chose de magique, d'indestructible; il surgissait de la brume, et était doué d'une forme de seconde vue. Le méchant des Nerfs à vif était dans le même cas: il avait quelque chose de surhumain. Peut-être justement qu'il a manqué un méchant à Hugo Cabret pour animer l'histoire, car je trouve, malgré la beauté des images, que la substance en est molle, voire creuse.
Paris, sans doute, est sublimé, et des symboles sont bien présents: l'automate argenté, déjà; il m'a fait penser au Surfeur d'argent. Mais j'aurais aimé que Scorsese franchisse le pas et lui donne une âme propre, lui ouvre l'œil désespérément opaque, vide. Ne serait-ce que sous forme de vision: le héros aurait pu voir son père l'animer en surimpression; cela n'aurait rien changé à l'histoire et eût été plus énigmatique, plus envoûtant. Car pour ceux qui ne l'ont pas vu, il faut expliquer que l'automate délivre symboliquement un message du père mort d'Hugo. Les pionniers de la science-fiction étaient souvent cités: on a entendu deux fois le nom de Jules Verne, et la tour Eiffel était contemplée comme s'il s'agissait d'un objet divin. Mais Scorsese, j'espère, a quand même entendu parler d'Asimov, qui a animé ses robots d'une façon que les contemporains d'Eiffel ne faisaient qu'esquisser, dans leurs livres. Un robot d'argent gardien de la galaxie et doué de sa volonté propre, cela s'est vu souvent. Scorsese reste trop en deçà: il ne veut pas s'aventurer hors des chemins classiques.
Pourtant, la forme jolie et les dialogues émus des personnages laissaient entrevoir quelque chose de grandiose. Mais on ne l'a pas vu surgir. Ils parlaient de miracles, mais on n'en a pas vu advenir. Les meilleurs moments étaient ceux qui montraient comment Georges Méliès tournaient ses films, en entourant de feux d'artifice les femmes volant à côté de la Lune, ou en présentant le royaume du roi des mers, avec des hommes en forme de homards armés, en guise de gardes. Cependant, le film fait comme si c'était radicalement nouveau, comme si Méliès avait tout inventé, alors que le théâtre à machines du temps de Louis XIV et l'opéra créaient aussi des décors fabuleux. Scorsese divinise trop le cinéma comme forme, à mon avis.