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Photos ©Wonge Bergmann
Artiste transversal mêlant toutes les expressions artistiques dans le creuset d’une sorte d’œuvre d’art totale (Gesamtkunstwerk), Jan Fabre se penche sur l’amitié tourmentée réunissant Richard Wagner et Friedrich Nietzsche en déclinant, non sans ironie, les temps forts et symboles des treize opéras wagnériens. Sa Tragedy of a Friendship est aussi hantée de références au cinéma et à l’histoire de l’art.
Une amitié à mort
Le point de départ de la dernière création signée Jan Fabre, Tragedy of a Friendship, est le lien tourmenté entre Richard Wagner (1813-1883) et Friedrich Nietzsche (1844-1900). Nul artiste n’a semblé être, un temps, aussi cher au cœur du philosophe que son compatriote compositeur. Il est à la fois l’inspirateur et le dédicataire de la première grande œuvre de Nietzsche, La Naissance de la tragédie (1872), et la cible de deux de attaques particulièrement violentes, Le Cas Wagner (1888) et Nietzsche contre Wagner, le dernier livre écrit avant le naufrage définitif du philosophe dans la folie et publié en janvier 1889. La première rencontre entre les deux hommes date de l’automne 1868. Nietzsche devient l’ami du couple que forment le compositeur et sa compagne, Cosima, fille d’un autre musicien, Franz Liszt.
Dans une lettre de juin 1872, Wagner écrit à Nietzsche : « A strictement parler, vous êtes, après ma femme, le seul gain que ma vie m’ait apporté. » En 1878, le conflit éclate entre les deux hommes. Pour le philosophe, le Wagner de Bayreuth, lieu d’un culte rendu à lui-même, le Wagner nationaliste, sont à exclure. « Depuis qu’il était en Allemagne, il s’abaissait progressivement à tout ce que je méprise – même à l’antisémitisme », écrit-il. Nietzsche s’emporte en accusant Wagner de « rendre malade tout ce qu’il touche. » C’est « en vérité un décadent désespéré tombé en pourriture ».
De cette dimension, Tragedy of a Friendship rend compte avec ses anatomies malades et malmenées et à travers nombre de propos du philosophe et du musicien. On les découvre, à l’orée de la pièce, en costumes blancs s’époumonant à se présenter, s’exposer dans une lutte d’egos au sein de la foule des interprètes. Et in fine les voici engagés dans une ascension glaciaire conduite sur un lit de plume, torses nus, encordés l’un à l’autre enfin réunis dans une fraternité de l’effort qui voit l’écho de leurs voix se réverbérer avant que des oiseaux, hors champ, ne leur lâchent des défécations plâtrées. Une manière chère à Jan Fabre d’ajuster l’auto-ironie au statut de génie auto-proclamé. Pour l’amitié, Nietzsche ne gardera-t-il pas jusqu’au terme de sa vie consciente non gangrénée par la folie et l’étau de la souffrance figuré ici par un serre-joints enserrant sa tête, un penchant certain pour le musicien ? Dans son dernier pamphlet consacré à l’auteur de Parsifal, le philosophe reconnaît ainsi : « J’admire Wagner partout où c’est lui-même qu’il met en musique. »
Le livret de Tragedy of a Friendship dû à Stefan Hertmans pose comme épilogue ces paroles attribuées à Nietzsche : Seul ce qui ne cesse jamais de faire mal reste en mémoire… C’est une loi fondamentale de la psychologie la plus ancienne au monde. … ce qui est appelé à présent, explicitement mais tout aussi vaguement une mélodie sans fin, on peut se l’imagine ainsi : on entre dans la mer et on perd progressivement pied, l’appui sûr de la terre disparaît et on s’abandonne finalement à la merci des éléments : il faut nager. » Cette noyade que suivent abandon d’un titubant vers l’air libre et nécessité de refaire surface sont des moments bien présents dans un tableau du spectacle qui voit un quatuor de jeunes femmes être entraîné dans l’abîme par autant d’homme. Etouffées, étranglées, cisaillées par des membres masculins, elles parviennent à se dégager de leur emprise mortelle avant de se ficher en lisière de plateau. Interdites, les femmes reprennent goulûment leur souffle, comme la noyée venant de refaire surface ou le bébé de naître.
De cette amitié suivie d’une brouille orageuse, il ne faut pas attendre de retrouver une exposition détaillée sur le plateau de La Comédie, en se souvenant de ses propos de Jan Fabre. « Peut-être mes représentations théâtrales et ballets ne sont-ils pas appelés à subsister en tant que forme ? Parce qu’ils traitent davantage d’une situation mentale, d’une attitude, d’une senteur… » Sur l’œuvre de l’artiste, Ronny van de Velde a pertinemment avancé qu’elle « unit sans peine la high culture, la culture au sens noble, avec la low culture, la culture populaire. Il est un maître de cérémonie apparenté aux concepteurs de fêtes baroques et de tableaux vivants. » Ici, la culture populaire au détour des Walkyries prend les traits d’évocations posturales chorales de scènes issues d’Apocalypse Now signé Coppola. Les corps en vol plané riment ainsi avec de l’attaque des hélicoptères sur le village du film. De même, le surf au cœur de la Guerre du Vietnam.
Tragedy of a Friendship, c’est « une idylle qui se termine en enfer » selon Jan Fabre. La première rencontre de Wagner et Nietzsche, à Lucerne, consacre l’admiration réciproque des deux hommes. Puis Nietzsche croit voire en son mai Wagner un être « embourbé dans les égarements du mysticisme teuton ». L’amitié a vécu, le temps est à la haine. Ce théâtre musical et chorégraphique interroge le rapport entre artiste et intellectuel. Cette relation est polysémique, riche, intense, mais aussi aléatoire, contradictoire. Et le péril de la jalousie s’installe dans la demeure. Pour mieux s’incarner en ce va-et-vient qui désire la part de l’autre et le rejette tout à la fois.