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Le métier de journaliste réserve parfois des moments très enrichissants. Ceux récemment passés aux côtés du pilote italien Arturo Merzario, véritable légende vivante du sport automobile mondial, en font assurément partie.
St-Moritz, restaurant Chesa Veglia. C’est dans ce célèbre établissement gastronomique, qui appartient au non moins célèbre Badrutt’s Palace, que nous avons passé toute une soirée à évoquer les courses des années 60 et 70 avec Arturo Merzario, l’un des principaux acteurs de cette période bénie du sport automobile. Une période que le triple champion du monde de F1 Jack Brabham avait résumée comme suit: « When sex was safe and motorsport dangerous », à savoir « Lorsque faire l’amour ne présentait aucun danger et que la compétition automobile était périlleuse ».
Davantage que pour ses titres de champions d’Europe, ses victoires dans le championnat du monde d’endurance, ses 57 grands prix de F1 disputés de 1972 à 1979, dont 11 pour la Scuderia Ferrari, le nom d’Arturo Merzario est en effet avant tout associé à deux des accidents les plus retentissants des années 1970. Tout d’abord l’accident mortel survenu le 10 janvier 1971 à son coéquipier chez Ferrari Ignazio Giunti aux 1000 km de Buenos Aires, puis son geste héroïque, le 1er août 1976, au grand-prix d’Allemagne où il a sauvé la vie de Niki Lauda en l’extrayant de sa monoplace en flammes.
Il y a quelques jours, Arturo Merzario était présent en Engadine, au Snow Training de Samedan (lire ici le compte rendu de la manifestation), en tant qu’ambassadeur du groupe FCA (Fiat Chrysler Automobile). En qualité d’ancien pilote d’usine d’Abarth et d’Alfa-Romeo, il est, pour ces deux marques, l’équivalent de Walter Röhrl chez Porsche et de Jean Ragnotti chez Renault. Tous les trois ont d’ailleurs couru en Suisse. Walter Röhrl a remporté le Rallye de Lugano en 1974, Jean Ragnotti s’est classé 2e en 1981 du Rallye du Vin (l’ancienne appellation du Rallye du Valais) et Arturo Merzario a terminé la course de côte d’Ollon-Villars de 1969, année de son titre de champion d’Europe de la montagne avec Abarth, à la première place de sa catégorie et au 3e rang du classement général derrière la Ferrari du Bâlois Peter Schetty et la Brabham du Tessinois Silvio Moser.
A bientôt 75 ans, il les fêtera le 11 mars prochain, Arturo Merzario est resté fidèle à son franc parler et a toujours beaucoup d’anecdotes à raconter: « C’est Silvio Moser qui a poussé Clay Regazzoni à se lancer avec assiduité dans le sport automobile. Je les ai très bien connus tous les deux. Je suis en effet de Civenna, dans la province de Côme qui est limitrophe du canton du Tessin, et nous nous rencontrions très souvent. Surtout avec Clay avec qui nous faisions les 400 coups avec nos belles voitures en allant draguer les filles dans les soirées dansantes à Milan », rigole Arturo Merzario.
Arturo Merzario a également bien connu Jo Siffert. Quand il est venu disputer en 1967 la course de côte de St-Ursanne-Les Rangiers avec une petite Abarth 1000 TC, c’est le regretté pilote fribourgeois qui s’imposa au classement général. Arturo Merzario a aussi couru dans la même écurie que Jo Siffert en 1970, aux 6 Heures de Jarama. Ils y défendaient tous les deux les couleurs de l’Escuderia Montjuich avec deux pilotes espagnols. Jo Siffert pilotait une Porsche 908/2 dont il partageait le volant avec Juan Fernandez et Arturo Merzario faisait équipe avec José Juncadella sur une Ferrari 512.
« J’avais beaucoup de respect et d’admiration pour Jo Siffert », se souvient Arturo Merzario. « Il faisait partie des meilleurs pilotes de F1 à l’époque et, en endurance, il était pilote d’usine chez Porsche depuis plusieurs saisons. C’est d’ailleurs au volant d’un proto de Stuttgart qu’il avait brillamment remporté cette année-là la célèbre Targa Florio en Sicile. Moi, je n’en étais alors qu’à ma première saison chez Ferrari. »
Au cours de cette saison 1970, Arturo Merzario ne défend les couleurs de la Scuderia Ferrari que dans le championnat du monde d’endurance. Il termine 3e aux 24 Heures de Daytona avec Mario Andretti et Jacky Ickx. Associé au pilote de F1 Chris Amon, il se classe 5e aux 1000 km de Brands Hatch et 4e aux 1000 km de Monza. La consécration arrive en 1972.
Toujours pour Ferrari, il remporte aussi bien les 1000 km de Brands Hatch que la Targa Florio. Enzo Ferrari l’appelle alors en F1 aux côtés de Jacky Ickx. Il débute au Grand Prix de Grande-Bretagne et s’illustre en effectuant une très belle course. Relégué en 16e position après avoir été victime d’une crevaison, il franchit finalement la ligne d’arrivée au 6e rang, au prix d’une formidable remontée.
Cet exploit n’échappe pas au jury composé de dix journalistes spécialisés qui décerne, à chaque épreuve, le «Prix rouge et blanc Jo Siffert» au pilote le plus combattif en mémoire du pilote fribourgeois, décédé l’année précédente et auteur lui aussi de nombreuses remontées mémorables dans sa carrière. Au sujet de ce « Prix rouge et blanc Jo Siffert » décerné à Arturo Merzario à son tout premier grand prix de F1, Georges Descœudres, l’envoyé spécial de La Tribune Le Matin, avait écrit ce qui suit le 16 juillet 1972: “Heureux de son entrée par la grande porte dans le sein des pilotes de Grand Prix, Arturo Merzario ne nous a pas caché qu’une monoplace était diablement difficile à conduire. Ce n’était d’ailleurs que la troisième fois qu’il en conduisait une! « Dans ma vie, je n’ai disputé que deux courses de Formule 2 au Brésil », nous confiait en riant ce minuscule bonhomme de 52 kg… avec le casque!”
Au terme de la saison 1973, Jacky Ickx et Arturo Merzario doivent céder leur place chez Ferrari à Clay Regazzoni et à Niki Lauda. Arturo est engagé chez Frank Williams et c’est au volant d’une Williams, qui portait alors les couleurs du Walter Wolf Racing, qu’il s’aligne au fameux Grand Prix d’Allemagne de 1976 où il sauva la vie à Niki Lauda, un pilote qu’il ne portait pourtant guère dans son cœur.
« Non seulement, il m’avait piqué ma place chez Ferrari en Formule 1, mais il m’avait également joué un sale coup en 1971 en me privant au Salzburgring d’une victoire qui m’aurait permis de remporter le titre de champion d’Europe dans la catégorie des prototypes jusqu’à deux litres. Moi, je disputais tout le championnat en tant que pilote officiel d’Abarth alors que lui n’était venu disputer que cette seule et unique course, proche de son domicile de Salzbourg, au volant d’une Chevron. Celle-ci était plus puissante que mon Abarth et il remporta la course alors que j’avais dû me contenter du 2e rang. Après la course, je lui dis qu’il avait faussé le championnat et il me répondit d’une façon plutôt arrogante, du style je m’en fous de ton championnat, moi on me paie pour gagner. »
« Inutile de préciser que l’avais trouvé très antipathique », poursuit Arturo Merzario. « Cela ne m’a cependant pas empêché de me jeter dans les flammes et de l’extraire de sa monoplace en feu au Nürburgring. Mais le sommet de mon antipathie à son égard a été atteint lorsqu’il est revenu courir à Monza quatre semaines plus tard. Je m’attendais à ce qu’il me téléphone ou vienne me remercier. Or, rien du tout. Il ne m’a même pas cité lorsqu’il a expliqué son accident lors de la conférence de presse précédant le Grand Prix d’Italie. »
« Quelques semaines plus tard, il est cependant venu me remercier dans les boxes du Salzburgring. J’y courais au volant d’une Alfa Romeo et il m’offrit une Rolex. Il s’agissait en fait d’un cadeau recyclé qui provenait de son ancienne compagne Mariella Reininghaus avant qu’il n’épouse Marlene et, comme je l’ai relevé précédemment, il habitait à côté du circuit », explique Arturo Merzario
« Mon premier réflexe a été de refuser ce cadeau recyclé tellement le bonhomme m’insupportait », poursuit Arturo Merzario. « Mais j’ai quand même fini par l’accepter avant de le confier à notre ingénieur Carlo Chiti et de me mettre au volant de mon proto Alfa Romeo T33. Je n’ai jamais porté sa montre. Je ne voulais pas que les gens me disent en voyant sa breloque à mon poignet: ah, la belle montre, c’est celle que Niki t’a offerte pour te remercier… »
Les contacts entre Arturo Merzario et Niki Lauda restèrent longtemps glaciaux. Cela jusqu’en 2006. Le mérite du «réchauffement» des relations entre ces deux pilotes de légende incombe à Bernie Ecclestone. A l’occasion du 30e anniversaire de l’accident du Nürburgring, le «barbecue» comme l’appelle cyniquement Niki Lauda, le grand argentier de la Formule 1 avait organisé une petite cérémonie à l’endroit même où le pilote autrichien avait bien failli perdre la vie le 1er août 1976. « Il avait convié une télévision allemande et je devais aller chercher derrière une glissière une oreille de cochon en plastique. Je devais ensuite la remettre à Niki en lui disant: <J’ai retrouvé ce que j’avais oublié de te donner il y a 30 ans>. Ce fut une belle rigolade et la journée se termina par un repas où nous avons évoqué beaucoup d’anecdotes. Depuis lors, il n’y a plus aucun contentieux entre nous deux et chacune de nos rencontres s’avère très chaleureuse », conclut Arturo Merzario.
Une chaleur qui est contagieuse aux côtés de ce légendaire pilote au non moins légendaire chapeau de cow-boy. Nous tenons ici à exprimer nos plus vifs remerciements aussi bien à Arturo Merzario, ambassadeur de charme du groupe FCA, qu’à Serenella Artioli De Feo, la directrice des relations publiques du groupe Fiat Chrysler Automobiles, qui a rendu possible notre rencontre avec l’un des pilotes italiens les plus célèbres au monde.
Crédits des photos: Laurent Missbauer, FCA et DR