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19/11/2016
Départ pour l'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XXI)
Ce texte fait suite à celui appelé Le Repas enchanté, dans lequel je raconte avoir pris un repas étrange au pays des génies d'Île de France, puis avoir dormi chez leur reine, la belle Segwän. Le lendemain matin, il me fut signifié qu'il était temps de se préparer à partir pour l'Ultime Colline.
Je m'exécutai. Je me laissai entraîner dehors par le Génie d'or, et les dames nous suivirent. Devant l'entrée, était un des véhicules que j'avais admirés la veille. Il était suspendu au-dessus du sol, et les sièges étaient vides. Le Génie d'or tendit la main, m'invitant à m'asseoir. J'hésitai. Ithälun vint à ma hauteur, me prit par la main, et monta dans le véhicule, me contraignant à la suivre. Lorsque je grimpai dans la voiture, celle-ci oscilla à peine sous mon pied. La dame me montra le siège qui était à sa gauche. Je m'y assis docilement, et elle s'assit à ma droite.
Le Génie d'or et Segwän levèrent la main, pour me saluer. « Fais un bon voyage, dit Segwän; et n'aie crainte, car Ithälun sera un guide précieux, pour toi, et elle te protègera, autant que ses forces le lui permettent; et elles sont grandes. »
Le Génie d'or renchérit: « Aie courage, Rémi, car tu as en toi la ressource nécessaire à l'accomplissement de ta mission, et, à côté de toi, une merveilleuse gardienne, comme l'a dit Segwän. Sois plein de confiance en tes forces cachées, car elles se révèleront. »
Je ne répondis pas, oscillant entre le doute et l'espoir, mais levai la main aussi, pour répondre à leur salut. Or, voici qu'Ithälun ferma les yeux, et murmura quelques paroles que je ne compris pas, la langue m'en étant inconnue. Je crus entendre un chuchotement, dans l'air, en guise de réponse, et un souffle léger me souleva les cheveux. Puis, la voiture sans roues se mit en branle, glissant sur l'air d'abord lentement, puis de plus en plus vite. J'avais le sentiment qu'elle était portée par des êtres que je ne voyais pas, et tirée de même. Un monde de bruissements, de chuchotements, de souffles m'entourait; les esprits de l'air semblaient au bord du monde visible.
La voiture prit de l'altitude, sans aller pourtant très haut, sans s'élever autant qu'aucun de nos avions ou hélicoptères. Mais le vol en était plus doux, plus souple, moins bruyant, comme si le véhicule flottait, et le parfum d'un air rempli des exhalaisons de la terre, imprégné de végétation, infusé de l'herbe des prairies qui s'étendaient sous mes yeux, m'entrait plus vivement dans les narines que quand j'y marchais à pied, rivé au sol. Peut-être même y avait-il une vague senteur propre à ce réseau de souffles qui nous portaient, et qui était pareille à celle du printemps, à celle des plantes pleines de sève qui s'élancent et s'ouvrent à la clarté céleste pour produire leurs fleurs. Je ne saurais le dire. Il y avait dans cette odeur une qualité indéfinissable.
La lumière, à cette hauteur, était également plus pure, et les étoiles, que je voyais même en plein jour, comme la veille, me paraissaient plus proches. Le soleil faisait baigner l'air dans une brume d'or, mais n'agressait point les yeux; il était comme bénin, plein d'amour, et dénué de colère, de feu. Sa chaleur était douce. C'était très étrange. Je me sentais comme en plein rêve, et me demandais si je m'étais réveillé, depuis la nuit que j'avais passée dans la maison de Segwän.
(À suivre.)