Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07200.jsonl.gz/41

URBANISME • Tout raser pour ériger un centre d’affaires ultradense? Dans les années 1970, les habitants des Grottes, rejoints par des squatters, se sont soulevés pour défendre leur quartier.
Dans la deuxième moitié des années 1970, les habitants du quartier des Grottes, derrière la gare Cornavin, à Genève, initient une vaste mobilisation contre la démolition de ce bout de la ville, qui devait laisser place à un centre d’affaires érigé de tours et de logements sociaux «à la soviétique». Rejoints par les squatters – c’est le début du mouvement squat qui durera trois décennies –, ils font fléchir les autorités. Ce qui n’a pas fléchi, même avec le temps, c’est l’esprit de résistance, comme le prouvent les récentes luttes contre l’extension en surface de la gare ou contre la construction d’une «tour», soit un immeuble de onze étages. Rencontre avec Philippe Gfeller, auteur de Place des Grottes1, où celui qui fut architecte-urbaniste au sein de la Ville de Genève de 1974 à 2007, raconte la passionnante histoire du quartier.
Quand la mobilisation commence, quelles sont les logiques qui s’affrontent?
Philippe Gfeller: Depuis les années 1930, il n’était plus permis de planter un clou aux Grottes, dans la perspective d’en faire un centre d’affaires en lien avec le développement de la gare. Les Grottes sont alors devenues une jachère. La Ville de Genève, dès les années 1950-1960, a développé une politique étatiste d’acquisition foncière permanente, sans savoir à quoi elle destinait vraiment ces immeubles qui se délabraient, étaient laissés vides ou étaient loués à des saisonniers. Dans les années 1970, une Fondation pour l’aménagement du quartier des Grottes (FAG) est créée. Elle partait du principe qu’il fallait raser et reconstruire ce quartier jugé en piteux état.
Quel est son projet?
De grandes tours, comme celle de la Télévision suisse romande, étaient prévues dans son plan (voir image ci-dessous). La «modernité» se traduit par un sol artificiel à 15 mètres du terrain naturel. Sous ces dalles, des routes, des parkings et la gare routière. En dessus, des logements, des bureaux et des écoles. Un classique de l’urbanisme que l’on retrouve par exemple à la Défense (Paris). En plus, les Grottes auraient aussi été une sorte de Lignon parachuté au centre-ville. Un énorme carré d’immeubles pour du logement social était prévu au centre. Sa forme lui a valu le surnom de «croix gammée». A noter que la Ville et l’Etat ont eu un désaccord sur le type d’affectation et la densité des logements.
Les habitants se sont mobilisés pour défendre leur patrimoine et rester aux Grottes?
Oui. A l’époque, c’est un quartier populaire, qui accueille de nombreux artisans et commerces de proximité. Certes, le quartier est en mauvais état après des décennies où il était même interdit de poser le chauffage, et les habitants subissaient cela. Pourtant, ce sont des logements de qualité qui y avaient été construits à la fin du XIXe siècle. L’Action populaire aux Grottes (APAG), fondée en 1976 par des habitants, des architectes, des assistants sociaux, fait alors un inventaire très objectif de l’état du quartier, pointant les constructions pourries et celles qui pouvaient être rénovées, en ajoutant l’eau, le gaz et l’électricité parfois. Plus tard, la FAG répétera l’exercice et arrivera aux mêmes conclusions. Cet inventaire de l’APAG, rendu public, a largement permis de légitimer le mouvement et faire accepter sa stratégie de rénovation.
Il a surtout fallu lutter pied à pied...
En 1976, l’occupation du «Centre femmes» et la répression policière qui a suivi ont servi de détonateur. Par la suite, le mouvement est devenu si vaste qu’il était impossible de l’ignorer. L’APAG a aussi eu l’intelligence de s’allier avec les squatters, venus occuper les logements laissés vides. C’était plutôt embarrassant, au départ, de devoir composer avec une nouvelle population extérieure, plus jeune. Mais la sagesse de ces acteurs a été d’organiser une occupation mêlant activités – restaurants, garderie, ateliers d’artistes – et résidence. Un brassage qui a très bien fonctionné. L’APAG et Rémy Pagani, actuel conseiller administratif de la Ville chargé des Constructions qui était à l’époque assistant social, ont su faire office de médiateurs pour négocier des contrats de confiance avec la municipalité (permettant de rester jusqu’à ce que le propriétaire démarre les travaux, ndlr).
Avant cela, les squats étaient systématiquement évacués par la police...
Ce fut une période très dure. Les squats échappaient à la philosophie du conseiller administratif libéral d’alors Pierre Raisin. Curieusement, c’est un autre libéral, Claude Haegi, qui a changé la donne en faveur des contrats de confiance. L’expérience des squats, généralisée, a duré plusieurs décennies (jusqu’à la politique d’éradication des squats des années 2000, ndlr).
Politiquement, quels étaient les fronts?
Il y avait une fracture au sein de chaque parti, syndicat, administration. Par exemple, au Parti du travail, le conseiller administratif Roger Dafflon est partisan de tout raser pour reconstruire du logement social massif, comme dans les années 1920-1940 en Union soviétique. Mais son camarade Pierre Karlen, député, architecte et journaliste, ouvre dans la Voix ouvrière (l’organe du PdT) le débat sur la qualité du logement social. Même fracture au Parti socialiste. Jusqu’au Parti libéral, divisé entre l’aile proche des milieux immobiliers et l’aile humaniste. La mobilisation a poussé chacune des composantes politiques à résoudre ces fractures en faveur de la rénovation. Mais les Grottes, ce ne sont pas qu’un succès purement populaire et démocratique. Car celui-ci est largement dû au fait que la promotion immobilière privée était alors peu présente aux Grottes. Si la Ville n’a pas vendu son trésor immobilier aux promoteurs dans les années 1970 – et évité la spéculation en maintenant des loyers bas –, c’est moins par volonté que parce que les grands promoteurs étaient occupés à investir en Suisse alémanique. La contestation a aussi profité des divisions entre les entités de l’Etat (Ville-canton).
Le processus de rénovation initié à la fin des années 1970 n’est pas terminé...
Il reste notamment tout en bas de la rue des Grottes un petit ensemble de bâtiments qui est en suspens à cause du projet d’extension de la gare. Le consensus autour de la construction en sous-sol va débloquer les rénovations. Il reste l’embellissement de la place des Grottes. Et, enfin, pourquoi pas le réaménagement du nant des Grottes.
Les Grottes, c’est aussi un succès architectural et urbanistique?
On a compris qu’il valait mieux s’arranger avec le tissu urbain existant. Cela peut aller du pragmatisme le plus vil jusqu’à une véritable position culturelle. Dans ce domaine, les Italiens se sont montrés plus inventifs. A Bologne, la qualité est bien meilleure qu’ici, que ce soit en termes architecturaux ou sociaux, puisque dans cette ville, on a créé des conseils de quartier avec de vrais moyens financiers et politiques. Aux Grottes, le pragmatisme a donné un résultat mitigé – avec de belles réussites mais aussi des ratages.
Et sur le plan social?
Le quartier a eu affaire à une gentrification, qui va s’accentuer, avec la présence de ce qu’on appelle dans un mauvais jargon les «néo-bobos». Cela suscite des critiques. C’est vrai, le quartier a changé. Mais il faut le reconnaître sans jugement de valeur.
La mobilisation actuelle contre l’extension de la gare en surface et la destruction de logements qui en découle est-elle dans la droite ligne de la résistance des années 1970?
Complètement! En déterrant le projet du train régional CEVA, le canton ne s’est pas inquiété des conséquences locales sur les gares et les quartiers. On n’apprend pas des erreurs.
«Ah, cette époque, ça en fait une épopée!» A 88 ans, Charlotte Floris se souvient avec enthousiasme de la lutte pour le sauvetage de son quartier. Une lutte dont elle a été, comme cofondatrice de l’Action populaire aux Grottes (APAG), l’une des chevilles ouvrières. «Je suis fière, déclare-t-elle. Ce quartier m’a accueillie quand je suis rentrée d’Egypte, et je ne voudrais jamais le quitter», poursuit celle qui, au Caire, où elle a vécu vingt ans, s’est battue aux côtés de sœur Emmanuelle pour la dignité des chiffonniers.
Est-ce le fruit d’une vie engagée? En tout cas, Mme Floris est en pleine forme et déborde de bonne humeur en cette belle matinée où nous la croisons, revenant à pied des commissions. Elle tient à nous montrer l’espace vert collectif qui, dans le haut des Grottes, se cache au milieu de plusieurs immeubles, offrant tranquillité et sérénité à Mme Floris, qui passe ainsi des heures sur son balcon. Perché au deuxième étage, son appartement est accessible à pied uniquement, faute d’ascenseur. A l’époque, elle n’avait même pas de salle de bains.
«On n’avait peur de rien! Un jour de pluie, avec Rémy (Pagani, ndlr), nous avions repéré un appartement vide. Mais nous n’avions bien sûr pas les clés, alors nous sommes montés et avons simplement changé les serrures.» L’APAG faisait alors office de «régisseur», demandant aux occupants un loyer calqué sur les prix alentour et bloquant l’argent sur un compte. Une fois une solution trouvée avec le propriétaire, les sommes lui étaient reversées.
Et la police? «Combien de fois elle est venue, arrêtant une collègue qui avait placardé une affiche sur un mur, ou pour faire des fouilles chez moi.» La mobilisation, elle, était massive. «Même l’arbre, derrière la fontaine à la place des Grottes, a suscité des rassemblements pour empêcher qu’il soit abattu!»
Aujourd’hui, «les Grottes ont gardé leur âme. Dès qu’une cause émerge, les gens se réunissent.» Le collectif 500 qui a obtenu l’extension de la gare en sous-sol? «Ah, génial!» La «tour» entre la rue des Grottes et la rue Louis-Favre? «On était d’accord pour accueillir des logements, mais pas onze étages! ça, c’était un projet de Pagani...», commente Mme Floris, en épinglant son ancien compagnon d’armes aujourd’hui chef des Constructions de la Ville.
Et de conclure, en invitant à découvrir son quartier, en particulier le jeudi soir, jour du marché où l’ambiance est encore plus décontractée et cordiale.