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Des données épidémiologiques soutiennent la participation de composants héréditaires dans la survenue des maladies mentales. À l’heure actuelle, aucun gène n’a été identifié et la génétique de ces maladies s’annonce bien plus complexe qu’elle ne le fut annoncée dans les années septante. Les études sur l’identification de gènes soi-disant responsables de la maniaco-dépression et de la schizophrénie se sont avérées non reproductibles par des techniques de biologie moléculaire de plus en plus précises. Prudents, les généticiens préfèrent utiliser le terme de gènes candidats et seule une combinaison de milliers d’allèles serait nécessaire à l’émergence de la maladie. En ce qui concerne la schizophrénie, des facteurs de risque précoces et tardifs ont été clairement établis.2Le manque de compréhension de l’étiopathogénie des maladies mentales constitue un obstacle pour la clinique, car la catégorisation des troubles et la désignation de facteurs de susceptibilité ou de marqueurs diagnostiques s’en trouvent compliquées. Le fréquent renouvellement des manuels de classification des maladies mentales et les débats complexes qui y sont associés témoignent par ailleurs de cette lacune.3Si les facteurs génétiques ne suffisent pas à expliquer l’étiologie des troubles mentaux, la découverte récente de mécanismes épigénétiques a ouvert un nouveau champ de recherche qui pourrait offrir des éléments de réponse à cette question. Les résultats les plus parlants seront abordés dans cet article. Ceux-ci concernent principalement le stress précoce et le syndrome de stress post traumatique.
Qu’est-ce que l’épigénétique ? L’épigénétique est généralement définie comme l’ensemble des modifications de l’expression d’un gène sans que la séquence d’ADN de ce gène ne soit modifiée. Elle fait l’objet de nombreuses recherches, qui ont commencé en biologie puis se sont étendues en médecine dans des domaines comme la cancérologie, l’endocrinologie, la neurologie et la psychiatrie.
Epigénétique et psychopathologie L’existence de mécanismes épigénétiques a été observée dans différents processus physiologiques, tels que l’apprentissage et la mémoire à long terme, et étudiée dans une série d’affections psychiatriques comme les addictions, les troubles anxieux, la dépression, le trouble bipolaire, la schizophrénie, ou encore les troubles alimentaires. À ce stade de la recherche, les résultats les plus probants concernent les effets du stress précoce et le syndrome de stress post traumatique.
Tout au long de notre vie, mais la période fœtale est certainement la plus sensible. On parle désormais « d’origine développementale des maladies ». Une exposition à certains facteurs lors de la grossesse entraine des mécanismes épigénétiques participant à la programmation chez le fœtus de maladies qui ne se déclareront qu’à l’âge adulte. Des chercheurs ont ainsi montré que 60 ans après leur naissance, des enfants nés de femmes ayant manqué de nourriture en début de grossesse présentent des altérations épigénétiques sur un gène impliqué dans le métabolisme et souffrent plus fréquemment d’obésité, de maladies cardio-vasculaires ou psychiatriques. De même, l’obésité ou le diabète maternels peuvent affecter l’épigénome du bébé. Les violences subies par une femme enceinte laissent également leurs empreintes biologiques sur l’enfant à naître, et risquent d’engendrer plus tard des fragilités psychologiques et organiques. Les conséquences sont d’autant plus lourdes qu’elles sont transgénérationnnelles : des modifications de l’épigénome de rates gestantes exposées à des perturbateurs endocriniens ont été observées pendant trois générations. Des variations épigénétiques sur le gène NR3C1, lié au codage des récepteurs au stress, ont été relevées chez des mères rwandaises témoins du génocide et chez leurs enfants alors que ceux-ci ne l’ont pas vécu directement.
Oui, et c’est la bonne nouvelle. Les marques épigénétiques peuvent s’effacer et permettre au gène de retrouver un fonctionnement normal. Mais on en ignore le processus. Les témoignages sur certains modes de vie ou de soin comme la pratique d’une activité sportive ou spirituelle, un changement d’alimentation… attestent de bénéfices mais, pour l’heure, il n’y a aucune démonstration scientifique. Pour cela, il faudrait prendre une cohorte d’individus à qui on ferait suivre un traitement X ou Y, un régime alimentaire, par exemple, sans qu’aucune autre intervention parallèle interfère, ni sport, ni prise de vitamines, ni méditation, ni yoga… Un tel protocole est impossible à mettre au point. Néanmoins, si le champ des influences positives sur l’épigénome reste à explorer, quelques études montrent, par exemple, qu’une psychothérapie précoce pourrait faire disparaître certaines modifications épigénétiques. J’ai réalisé une recherche sur la relation entre acupuncutre et épigénétique chez huit patients souffrant de burn-out et de troubles anxieux. Au bout de six mois, les résultats ont montré que l’acupuncture avait permis à l’un des trois gènes que j’avais choisi d’analyser – le BDNF, lié la diminution de l’anxiété, du stress et de la douleur – de beaucoup mieux s’exprimer. La preuve était à la fois biologique et clinique : les patients ont tous observé une amélioration de leur état.
L’épigénétique va jouer un rôle important dans la compréhension et la prévention des maladies. Les perturbateurs endocriniens sont ainsi fortement suspectés d’être en cause dans certains troubles, à commencer par le cancer des testicules chez l’homme jeune. Cela va aussi bouleverser l’histoire de la génétique et contrebalancer ce que l’on croyait être définitif. L’épigénétique semble capable de diminuer certains risques en rendant silencieux les gènes impliqués dans des pathologies comme le cancer.
L’épigénétique va jouer un rôle important dans la compréhension et la prévention des maladies.
Des études sur des souris trisomiques ont démontré que des extraits de thé vert, présents également dans le gène DYRK1A du chromosome 21, en excès dans cette maladie, diminuait l’action de ce dernier et avait un effet favorable sur leur mémoire et leurs compétences intellectuelles. Un traitement à base de thé vert très concentré a été mis au point. C’est la première thérapeutique qui améliore un peu les patients. Cela prouve que, même en cas de maladie génétique grave, l’épigénétique peut procurer une petite marche de manœuvre. On peut aussi imaginer de rendre plus actifs des gènes responsables de l’immunité, et moins actifs ceux qui portent une mutation. Des thérapies épigénétiques pourraient venir en renfort des traitements de plus en plus ciblés et personnalisés destinés à éteindre les gènes en surrégime dans la prolifération des cellules cancéreuses ou encore viser des maladies comme celles d’Alzheimer ou de Parkinson. On a dit aux gens qu’en séquençant leur génome, on pourrait prédire les risques de maladies auxquelles ils sont exposés. Cela ne suffit plus. Désormais, la médecine prédictive comme la médecine classique doivent intégrer l’environnement.
Pour moi, qui viens de la branche dure de la médecine, c’est une révolution. Considérer que tout n’est pas programmé génétiquement, autrement dit déterminé, apporte un message d’espoir. Cela signifie que chacun peut agir sur son comportement quotidien et son mode de vie pour vivre mieux plus longtemps. Je suis devenue plus ouverte aux médecines alternatives. L’offre d’approches différentes et de techniques de bien-être se multiplie. Toutefois, il faut rester prudent. Beaucoup de patients atteints de pathologies graves m’appellent pour savoir s’ils ont été exposés à telle ou telle substance toxique, etc. On n’en est pas là et j’espère qu’aucun test épigénétique individuel ne sera mis sur le marché qui dira qu’on s’est fait du mal en mangeant des saucisses trop grillées. En revanche, je m’étonne de l’inertie des pouvoirs publics à interdire le glyphosate.
Considérer que tout n’est pas programmé génétiquement, autrement dit déterminé, apporte un message d’espoir.