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Le judaïsme réformé et l’utilisation de l’orgue dans les synagogues
L’utilisation de l’orgue dans les synagogues a souvent donné lieu à de vifs débats entre tenants de la stricte observance et les réformateurs, même si, aujourd'hui, elle s’est quelque peu apaisée, en raison surtout du fait que le judaïsme dit «consistorial» s'est beaucoup rapproché ces dernières décennies du courant «orthodoxe», lequel a cessé par conséquent d'être sur la défensive.
Aux origines du judaïsme réformé
C'est au début du XIXe siècle, à Seesen, en Saxe, que le mouvement réformateur du judaïsme prend naissance sous l’impulsion d’Israël JACOBSON (1768-1828). En 1810, il crée en Westphalie la première synagogue du judaïsme réformé dans laquelle il introduit l’orgue et le sermon dit en allemand.
Six ans plus tard, une synagogue réformée voit le jour à Hambourg et, dans les années 1840, plusieurs synodes de rabbins libéraux se tiennent pour signer l’acte de naissance du judaïsme réformé allemand. (Braunschweig en 1844, Francfort en 1845, et Breslau en 1846). Le culte réformé entend dès lors refondre le judaïsme dans le moule de la culture européenne, et surtout allemande, car il doit être en phase avec l’évolution de la société.
Les aspects fondamentaux de cette réforme sont alors:
L’introduction de la musique et des chants mixtes.
L’introduction de l’allemand pour les sermons et les prières en lieu et place de l’hébreu.
La suppression des références à Sion, Eretz Israël ou Jérusalem dans le rituel de prière.
La suppression du terme Synagogue, qui est désormais remplacé par Temple.
La réaction orthodoxe
La réaction des rabbins de stricte observance ne s'est bien sûr pas fait attendre, et dès 1819, un ouvrage est édité à Hambourg, intitulé אלה דברי הברית (Elé diverei ha-Berith), publié avec le soutien des autorités rabbiniques d'Allemagne, de Pologne, de France, d'Italie, de Bohême-Moravie et de Hongrie et appelant à résister à la «nouvelle religion» (דת חדשה).
Parmi les autorités rabbiniques qui prirent part à cet affrontement, il y a Jacob ETTLINGER d'Altona (1798-1871), Séligman Baer BAMBERGER de Wuerzbourg (1807-1878), ainsi que Salomon KLEIN de Colmar (1814-1867), et surtout Moïse SOFER de Presbourg (1762-1839). C'est essentiellement ce dernier qui va prendre la tête du mouvement d’opposition à la réforme et qui va s’efforcer de préserver les valeurs de la stricte observance des commandements. Il voyait en effet dans la réforme une tendance à faire le lit de la « christianisation » du judaïsme.
La position du judaïsme dit orthodoxe s'appuyait pour une grande part, surtout en Europe de l'Est, sur sa méfiance envers les idées issues de la Révolution française et les risques qu'elles faisaient courir à la préservation de la tradition juive, mais également sur des données halakhiques qu'il fallait préserver à tout prix : jouer par exemple de la musique pendant le Shabbat, de même qu'en faire jouer par un non-Juif, était considéré comme un travail, ce qui était bien sûr interdit.
Les synagogues consistoriales
En France, comme en Belgique, le mouvement réformateur va prendre forme avec la création des Consistoires, sous l’égide de Napoléon, et l’orgue va véritablement s’imposer comme un symbole de cette transformation. Auparavant, la liturgie juive relevait essentiellement de la tradition orale, et ce n’est que sous l’impulsion du Consistoire qu’elle commença à être transcrite sur partitions, première étape vers l’accompagnement instrumental et choral. Grâce à son potentiel polyphonique, l’orgue allait vraiment devenir dans les synagogues consistoriales l’instrument de prédilection pour accompagner les fidèles dans leurs prières, à l’instar des communautés juives de Prague et de Venise, où il est à noter que l’on pouvait déjà l’entendre lors des offices dès le 17è siècle !
Le cas de la Grande Synagogue de Genève
A Genève, la fièvre « réformatrice » allait également prendre corps au milieu du XIXe siècle au sein d’une communauté juive qui pourtant, jusque-là, était plutôt d’obédience orthodoxe. Entre 1853 et 1857, période au cours de laquelle on étudie le projet d’édification de la Grande Synagogue, celui-ci ne semble pas être destiné à la construction d’un édifice permettant d’accueillir un rite réformé, bien au contraire. Il est en effet prévu que la Bimah soit placée au centre de la salle, avec les bancs se faisant face, autrement dit dans une configuration classique conforme au rite traditionnel.
Pourtant, au moment de son érection, il en est tout autrement, et la Grande Synagogue – affublé désormais du titre de Temple israélite - montre un visage bien différent du projet initial. Avec la présence d’un porche sur la partie avant, et d’une abside à l'extrémité orientale, la nouvelle projection confère à l’édifice une orientation géographique l’assimilant aux temples chrétiens à plan centré. Par d'autres attributs, cette association d'idées ne s'arrête d’ailleurs pas là. La Bimah est déplacée pour être abritée dans l’abside, les bancs sont placés en disposition longitudinale, une « Chaire » est construite pour les sermons, et un modeste, mais non moins majestueux orgue est installé.
L'orgue du Grand-rabbin Wertheimer
L’arrivée de Joseph WERTHEIMER, le premier Grand-rabbin de Genève, qui prend ses fonctions au moment de l’inauguration de la Synagogue en 1859, n’est peut-être pas étrangère à cette adoption du rite réformé. WERTHEIMER est français, et natif de Soultz, en Alsace. Il a fait ses études supérieures à Metz et à Strasbourg, mais il a surtout fait l’école rabbinique au sein du Consistoire central à Paris. Fervent adepte des thèses libérales prônées par celui-ci, c’est lui qui impose l’installation de l’orgue dans la Grande synagogue de Genève.
Il s’en explique d’ailleurs dans une de ses lettres pastorales :
«L’orgue servira à la fois à l’accompagnement du chant et à la régulation des services. Nous avons hésité longtemps à nous déjuger, en autorisant l’usage de cet instrument à tous les offices de l’année. Mais en présence de ce qui s’est fait dans toutes les synagogues de France, en présence surtout de l’utilité que nous pouvions retirer de cette innovation, nous avons dû faire le sacrifice, non pas de notre conscience, que nous ne sommes pas disposé à sacrifier, mais de notre amour propre. Il est certain que les fidèles, dans une assemblée religieuse, devraient se lever et s’asseoir en même temps. Cette uniformité augmente le calme et la dignité du service, et répond mieux au but du temple qui est de faire battre tous les cœurs d’un seul mouvement, sous l’influence de la même pratique. Il nous semble encore que c’est ensemble qu’ils doivent quitter les services, afin de ne pas troubler l’ordre par des départs isolés, dans un temple de petites dimensions et où l’on remarque le moindre accident, et aussi, afin de faire cesser ces stationnements devant les portes, qui sont devenus des rassemblements de mauvais goût et de peu de convenance. L’orgue servira également à remplir les vides que produisent nécessairement les prières récitées à voix basse et qui donnent lieu à des distractions et à des conversations particulières. »
Un retour à l'orthodoxie
Aujourd’hui, la plupart des orgues des synagogues consistoriales se sont définitivement tus et les chœurs mixtes en ont été bannis. La décision fut prise au lendemain de la Seconde guerre mondiale, lorsque le Consistoire se rapprocha du judaïsme orthodoxe. Étrange ironie du sort qui voyait la musique consistoriale contrainte d’exister dans un cadre non consistorial, emblématique de l’éternelle dispute qui oppose le judaïsme réformé au judaïsme orthodoxe.
A Genève, l’orgue de la Grande synagogue fut entièrement démonté lors des travaux de rénovation de 1996, une décision peut-être discutable. En supprimant en effet cet élément, qui était présent dans ce temple depuis près de 150 ans, on a effacé un témoignage important qui aurait pourtant permis aux générations futures de mieux comprendre le parcours et les spécificités d'une communauté à un moment donné de son histoire.
Alors les responsables de l'époque ont-ils vraiment fait preuve de discernement, s'agissant d'un édifice qui était pourtant déjà, à ce moment là, classé monument historique?
On peut se poser la question, et se demander même s'il existe une vraie capacité à pouvoir préserver un patrimoine. Partout ailleurs, les orgues se sont effectivement tus dans la majeure partie des synagogues, mais ont-ils pour autant été détruits?
Fort heureusement non.
© Patrimoine juif genevois - janvier 2017