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Avant que le terme sexologie apparaisse en 1907 avec le dermatologue allemand Iwan Bloch, les savants statuent, au milieu du 19e siècle, une norme sexuelle absolue qui désigne une démarcation entre la normalité, caractérisée par la régularité du mariage aboutissant à la fécondation, et la perversion de l’instinct génésique, c’est-à-dire toute pratique sexuelle n’ayant pas comme but la reproduction.
La perpétuation de l’espèce est considérée comme la fonction primaire de tout être humain. Ainsi, accomplir le vœu de la Nature, visant strictement la reproduction, est inéluctable. Comme l’a rappelé l’historien Alain Corbin, « tout acte de chair accompli hors du mariage est illicite », et le pire est « d’émettre sa semence hors du vase naturel qui permet la génération ». Toute pratique sexuelle qui sort de ce schéma est ainsi considérée comme déviante. Ce concept étant, s’ouvre un champ d’étude et d’intérêt qui est celui des déviations de l’instinct sexuel.
La médecine et la psychologie s’approprient des déviances sexuelles, considérées comme des manifestations pathologiques, d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans les théories de la dégénérescence héréditaire qui envahissent la médecine depuis le milieu du 19e siècle. Les déviances de l’instinct génésique sont conçues comme un symptôme de la folie héréditaire, la grande maladie du siècle. La chasse au dégénéré fait rage au milieu du 19e siècle et vise spécifiquement ceux qui ont des pratiques sexuelles déviantes, car on considère que celles-ci conduisent à la dégradation du capital héréditaire et à la stérilité.
Malgré l’évolution de la pensée, le fétichisme est toujours considéré comme un trouble
Parmi toutes les pratiques sexuelles déviantes, le fétichisme a, historiquement et culturellement, une part importante. La psychologie définit le fétichisme comme la relation de l’être sexuel avec un objet spécifique, ou avec une partie du corps, vue comme objet, mais aussi comme l’ensemble de certaines préférences sexuelles bizarres. C’est le psychologue Alfred Binet, en 1887, qui propose le terme fétichisme (du latin facticius, « fabrication », artefact auquel on attribue une force surnaturelle) et le définit comme l’adoration d’une partie corporelle ou d’un objet.
Il ne s’agit pas d’un mot nouveau, mais d’un mot utilisé dans un sens nouveau ; un néologisme de sens. En fait, ce terme a déjà été employé vers 1756 par Charles de Brosses pour signifier l’adoration religieuse d’un objet que l’on investit d’un pouvoir divin.
Dans le fétichisme sexuel, explique Binet, « l’adoration religieuse est remplacée par un appétit sexuel ». Le terme fétichiste s’est très rapidement imposé dans la psychopathologie et le fétichisme devient, dans ce langage, un moyen obscène et pathologique de chercher le plaisir à travers l’érotisation d’un objet, ou d’une partie du corps réduite à l’objet. Le fétichisme porte, en soi, le péché de n’érotiser que la partie ou l’objet, et non la personne dans sa totalité. Il incarne le sacrilège de ne pas viser le but ultime de chaque être humain : la reproduction biologique et sociale de l’espèce.
La psychiatrie, en adhérant à cette culture, insère le fétichisme dans les classifications cliniques (DSM 1 et 2 sous « déviations sexuelles » ; DSM 3 sous le terme plus neutre « paraphilie »).
Il faut attendre les dernières publications pour que le fétichisme ne soit plus vu comme un trouble (CIM-11) et soit considéré pathologique uniquement lorsqu’il est associé à une souffrance personnelle, à une altération du fonctionnement de l’individu, ou si sa satisfaction entraîne un préjudice personnel ou pour autrui. Ainsi, bien que certaines pratiques fétichistes soient sans aucun doute du ressort de la psychopathologie, dans nombre de cas on peut s’interroger sur la pertinence de leur qualification de comportement pathologique. Malgré l’évolution de la pensée, le fétichisme est toujours considéré comme un trouble et pris en charge comme tel (on peut s’interroger, par ailleurs, sur les « résultats » de ces prises en charge). La référence religieuse continue à influencer, consciemment ou pas, la pensée psychiatrique. N’oublions pas que le mot fétichiste a été employé pour qualifier des pratiques religieuses. La connotation de divinisation, intrinsèque au concept de fétichisme, considérée comme hautement pathologique, porte en elle des résidus anthropologiques difficiles à dissiper.
Repenser le fétichisme signifie sortir du jugement et initier une réflexion en dehors des zones de confort. Comment considérer pathologique un comportement très répandu dans les pratiques sexuelles, mais aussi dans la vie de tous les jours ? La valorisation extrême de certaines marques, l’hypervalorisation de l’objet dans la mode, la divinisation d’objets portés par des artistes, certaines modalités d’utilisation des réseaux sociaux, l’omniprésence d’objets symboliques dans les lieux de culte et l’abondance et la célébration dans la figuration artistique d’objets et personnages symboliques en témoignent.
Si l’on y réfléchit, le fétichisme est d’une remarquable consistance culturelle. Il faudrait donc plutôt construire un discours qui invite à penser le fétichisme comme la matérialisation du désir, et non comme la chosification de l’autre. La focalisation du désir sur un élément accessoire du tout n’est pas réductrice de l’ensemble quand tout se concentre sur la partie. Avec quels critères définir le fétichisme comme pathologique ? Est-ce que l’objet fétiche serait simplement un autre type de zone érogène ? Le fétiche n’est-il qu’un symbole de l’être aimé ou désiré absent ? Une figure d’attachement ? Une métaphore ? Une expression esthétique ? Un élan artistique ? Est-ce qu’un discours figuré et symbolique du désir n’implique pas que la narration qui l’exprime soit, elle aussi, figurée et poétique, intensément vécue donc fétichiste ? Et si la fétichisation n’exprimait que notre capacité à mentaliser et érotiser des symboles ?
Des études sur les oiseaux ont permis d’identifier deux phénomènes d’empreinte distincts permettant l’apprentissage non réversible, pendant une période sensible courte, d’un objet maternel, puis, plus tard, mais avant maturité sexuelle, d’un objet sexuel. Ces empreintes sont retrouvées chez les mammifères qui, de manière générale, apprennent plus que les oiseaux. Mais leurs périodes sensibles sont plus longues, elles se superposent entre empreintes maternelles et sexuelles, leurs empreintes sont moins stéréotypées et semblent réversibles.
Ainsi, la définition d’un futur objet sexuel d’un individu peut se construire entre enfance et adolescence, en fonction de son histoire de vie et de conditionnements érotiques, positifs ou négatifs, acquis au cours d’interactions avec les personnes qui l’entourent, leurs parties du corps ou des objets associés. Une telle empreinte sexuelle explique autant la construction des orientations sexuelles que des particularités éventuelles, comme l’intérêt particulier pour une partie du corps, un geste ou un objet jouant le rôle de marqueur érotique. Dans ce cadre, la sexualisation mentale est un conditionnement qui construit de futurs objets du désir, par une fétichisation normale de futurs objets sexuels, laquelle peut comprendre des particularités individuelles bizarres que des sociétés considéreront comme déviantes ou pathologiques.
Et si la fétichisation n’exprimait que notre capacité à mentaliser et érotiser des symboles ?
Comme le dit Paul B. Preciado, philosophe : « C’est dans le culte du fétiche que la pitoyable histoire sexuelle de l’humanité trouve sa version la plus conceptuelle et poétique ». « Loin d’être un signe de déviation ou de perversion, le fétichisme nous montre l’étendue des restrictions que la modernité occidentale, tout à sa tâche de fabriquer l’expérience sexuelle civilisée, a imposéà la pulsion de vie. »
Et s’il avait raison ?