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Notre héritage douloureux: une force pour le présent
Mon grand-père Edward Nakashian venait de Kayseri (en Anatolie). Il était d’une famille aisée qui avait des terres. Comme ses frères, il se trouvait en Europe pour faire des études au moment du Génocide, quand toute sa famille a disparu et ses biens ont été volés. Il s’est retrouvé sans rien et a réussi à aller aux États-Unis où il est devenu apprenti chez un tailleur. Quand il a pu, il est parti au Caire pour trouver une femme «from the Old Country», comme disait mon oncle. A 18 ans ma grand-mère, Aroussiak Boghossian, s’est ainsi retrouvée sur un bateau à destination des États-Unis, mariée à un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle était aussi de Kayseri, d’une famille de bijoutiers/horlogers. Les survivants de sa famille (elle, sa mère et ses trois frères) avaient pu fuir pour s’établir au Caire. Un de ses frères, Mihran Boghossian, est venu en Suisse à l’âge de 24 ans. Au Caire, aux États-Unis et à Genève ils ont reconstruit leur vie à partir de rien. Il en est résulté que ma mère, Nuart Nakashian, et sa cousine germaine, Odette Boghossian, sont nées sur deux continents différents, parlant deux langues maternelles différentes et ne se connaissant pas. Quand j’avais 17 ans, ma mère a écrit à sa cousine et lui a demandé de m’accueillir pour l’été pendant que je suivais des cours de français à Genève. Je me suis attachée profondément à ces cousins «de l’étranger» et je suis revenue à Genève plus tard pour y faire une année d’études, accompagnée de ma grand-mère, qui a retrouvé son frère adoré après 54 ans de séparation. Un autre moment de grande émotion a été un voyage en Arménie en 2003 avec ma cousine Véronique Girardet, la fille d’Odette Boghossian Beyeler. Malgré tout ce qui a été fait pour nous annihiler, nous chasser, nous séparer, nous nous sommes retrouvés, aimés et avec ma cousine sommes retournées ensemble dans le pays des Arméniens rendre hommage à notre famille.
Aucune mémoire du Génocide n’a été transmise dans ma famille. C’était un sujet tabou. Non seulement le Génocide, mais aussi la vie que ma famille a mené avant d’arriver aux États-Unis. J’ai essayé en vain de questionner ma grand-mère qui était quelqu’un d’aimant et qui ne montrait pas de tristesse ni d’amertume malgré tout ce dont elle avait souffert au cours de sa vie. Elle transmettait une affection et une tendresse infinies, et une sérénité visible sur son visage sur les photos, et que je ressens encore. Mes grands-parents ne voulaient pas que leurs enfants parlent arménien. Ils avaient tout perdu parce qu’ils étaient différents. Ils avaient survécu et ils voulaient que leurs enfants soient des Américains comme les autres. Cela n’a jamais été dit explicitement; c’est simplement mon interprétation. Pourtant j’ai toujours entendu ma grand-mère parler en arménien avec ma mère. Cette langue est pour moi incompréhensible et en même temps porteuse d’une puissante charge émotionnelle et affective, à la fois intime et inatteignable. Ma mère a ressenti une certaine discrimination et du mépris aux États-Unis. Est-ce parce qu’elle était arménienne, immigrée ou pauvre? Je crois qu’elle avait plus besoin de se faire accepter que d’affirmer ou de retrouver son identité arménienne. Je n’ai pas été élevée dans une communauté arménienne, peut-être parce que déjà à Kayseri la famille était protestante? Mon arrière-arrière-grand-mère était très instruite ce qui me semble étonnant pour une femme de cette époque à cet endroit et dans cette culture. Elle était devenue prêcheuse missionnaire. De ce fait la famille était peut-être moins impliquée dans la communauté arménienne locale, majoritairement apostolique. Ou était-ce peut-être une question de caractère? Mon grand-père et mon grand-oncle venus en Suisse étaient l’un et l’autre des personnes assez individualistes. J’ai donc dû tout reconstruire par moi-même (à part mon amour pour les boeregs de ma mère, ma grand-mère et mes tantes et pour le soujuk!).
De ma famille je n’ai ni papiers, ni photos, rien. Juste un silence puissant et monstrueux.
Je me suis toujours engagée et j’ai travaillé avec des populations marginalisées, précarisées, opprimées. J’ai vécu pendant plusieurs années sur une réserve d’Indiens aux États-Unis, et dans un hôpital palestinien à Beyrouth. Puis j’ai longtemps travaillé avec des nomades en Afrique sur des questions de famine, de pauvreté, d’accès aux ressources, de malnutrition, et leurs aspects économiques et politiques. J’ai mis du temps à comprendre qu’il y avait peut-être un lien entre cet engagement et mon histoire familiale. J’ai fait des généalogies de familles Lakota (Indiens sioux aux États-Unis). J’ai appris leur langue pour mieux comprendre comment fonctionnait leur société tout en essayant de trouver comment améliorer leurs conditions de vie. J’ai fait la même chose en Afrique. Au Liban j’ai appris assez d’arabe pour mener une conversation simple et j’ai passé du temps en Grèce où j’arrivais à comprendre et à m’exprimer en grec. J’ai appris le français sans trop de difficulté, mais quand j’essaie de dire simplement «merci» en arménien, ma langue se noue.
Il y a un paradoxe frappant entre cet effort de comprendre des relations familiales sur des générations en Afrique ou ailleurs et le manque de transmission de l’histoire de ma propre famille.
De ma propre famille, je n’ai que l’alliance de mariage de ma grand-mère qu’elle m’a offerte, avec son nom et celui de mon grand-père gravés en arménien à l’intérieur. Elle s’appelait Aroussiak et j’ai donné son nom à ma fille.
J’ai l’impression parfois d’être un peu comme les «Arméniens cachés» dont on parle maintenant (des personnes turques qui se découvrent être arméniens, sans leur langue, leur religion, ni leur culture). Quand on a tout perdu, il ne nous reste que «la volonté de l’appartenance». Avec le Génocide, nous avons perdu notre famille, notre terre, notre pays, mais aussi pour moi, ma langue, mon identité, la littérature, la musique, les contes, les proverbes. De surcroit, je suis blonde comme mon arrière-arrière-grand-mère et d’autres membres de notre famille. J’ai le vague sentiment d’un immense vide que j’essaie maladroitement et désespérément de combler. Mais il y a aussi quelque chose qui se passe à un autre niveau. Par exemple, je ne sais pas pourquoi la musique arménienne me touche aussi profondément. C’est particulièrement la beauté indicible de certains morceaux de Khachatourian, de Babajanyan, de Komitas et l’intensité explosive de certaines œuvres de Tuncboyaciyan ou de Hamasyan.
Un Génocide activement nié crée un paradoxe énorme: non seulement notre peuple a été systématiquement assassiné et brutalement chassé, mais il doit encore lutter pour le prouver 100 ans plus tard. Nous devons combattre non seulement le négationnisme, mais aussi l’ignorance qui en découle et qui influence même des personnes bienveillantes. Je découvre une autre contradiction: même si le Génocide et la souffrance étaient des sujets tabous dans ma famille, des bribes déchirantes me sont quand même parvenues, peut-être par la famille de mon grand-oncle Mihran en Suisse: des récits marquants de la terreur vécue, de l’oppression subie. Par exemple, ma grand-mère et ses frères et sœurs étaient cachés dans des armoires lors des rafles dans le quartier arménien. Il y avait aussi l’interdiction, ou peut-être la peur, de parler l’arménien en dehors de la maison. Lors du Génocide, la sœur aînée de ma grand-mère, qui était institutrice et dont le mari a été tué à Adana, a été contrainte de se marier avec un Turc.
Le 24 avril est pour moi une journée sacrée. Je ressens le besoin de me retrouver avec d’autres Arméniens, d’être entourée par des personnes qui savent que ce n’est pas un jour comme les autres. Même avant de connaître quelqu’un dans la communauté arménienne à Genève, j’assistais à la messe du 24 avril. Je ne comprends rien à la liturgie, mais j’aime beaucoup les chants et le sentiment de partager une histoire commune. Ce moment de recueillement est une façon de rendre hommage aux disparus, un moment hors du quotidien où je pense à ma famille, à ceux qui me sont chers mais lointains, à ceux qui sont décédés, à ceux que je n’ai jamais connus à cause du Génocide et de la dispersion de ma famille. Ce jour-là, je passe toujours un moment seule à me promener dans la nature, d’habitude à la montagne. La beauté de la nature me touche, me fait vibrer et c’est pour moi une façon d’apprécier la vie et de vivre pleinement. Parce que le Génocide c’est aussi la survie, la vie, la reconnaissance d’être en quelque sorte une miraculée.
Le Génocide est une souffrance personnelle et familiale. Sans sa reconnaissance nous ne pouvons pas faire le deuil de nos morts. Cette reconnaissance s’insère aussi dans le cadre plus large des droits humains. Les crimes contre l’humanité doivent absolument être combattus et sanctionnés, la première étape étant de lutter contre l’indifférence. C’est un devoir de mémoire, mais aussi un devoir pour le présent et le futur. Il ne s’agit pas de vengeance, pas plus que de rester bloqué sur le passé. C’est plutôt un engagement et un travail éthique avec une dimension de prévention, pour mieux aller de l’avant. Toute atteinte aux droits humains doit être combattue (la pauvreté comme le génocide). La négation du Génocide arménien pose un danger pour l’humanité, celui d’accepter ou même de justifier la violence comme réponse à la différence, aux conflits, à la contestation, de céder aux desseins les plus sombres du pouvoir ou du totalitarisme. Tolérer le négationnisme est une victoire pour les bourreaux et la réussite de leur projet d’élimination.
Nous sommes les héritiers non seulement de la tragédie du Génocide, mais aussi de la force de survie de nos ancêtres. Notre vitalité vient aussi de la riche diversité de notre expérience. Nous sommes des migrants et nous nous sommes adaptés à des cultures multiples. Notre dispersion, notre fierté et notre résilience nous donnent une énergie puissante que nous pouvons utiliser. La meilleure façon d’honorer nos disparus n’est pas de les pleurer, mais plutôt d’être inspirés par leur mémoire pour lutter contre l’injustice, lutte dont fait partie la reconnaissance du Génocide. Une autre façon de les honorer est de travailler pour l’Arménie, car il est essentiel de ne pas oublier les conditions de vie précaires en République d’Arménie. Nous ne pouvons pas consacrer tous nos efforts et ressources uniquement à la reconnaissance du Génocide en fermant les yeux sur ce qui se passe en Arménie. Envoyer de l’argent ne suffit pas. Il faut connaître suffisamment la situation sur place pour être certain de soutenir ceux qui sont dans le besoin et appuyer des interventions qui contribuent à une réelle amélioration à long terme. Ainsi nous passons du rôle de victimes à celui d’acteurs engagés.
En fin de compte, ce que je ressens comme mon identité et mon héritage arméniens est une sensibilité à la souffrance, une incapacité à accepter les inégalités, l’injustice et l’oppression, un besoin profond de m’engager pour changer concrètement des situations intolérables. C’est pour moi une simple obligation morale. Il faut transformer la souffrance de notre passé en une force de travail pour le changement en utilisant des valeurs humanistes.