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Notions fondamentales de la recherche de provenance
Art spolié
L’«art spolié» désigne le patrimoine culturel dérobé dans le cadre des persécutions du régime nazi. Cette catégorie rassemble des œuvres d’art confisquées à leur propriétaires, pour la plupart juifs. L’art spolié fait l’objet de la Déclaration de Washington de 1998, qui impose la recherche de solutions justes et équitables.
Art dégénéré
La Déclaration de Washington ne vise pas l’art dit «dégénéré». Il s’agit là d’œuvres ayant été retirées par les nazis des musées publics, puis détruites ou vendues sur le marché international. Dans la mesure où ces œuvres réprouvées ont été retirées des collections d’État, la loi relative à leur retrait des collections n’a pas été abrogée par les Alliés après la guerre. Les ventes réalisées à cette occasion n’ont donc pas non plus été rétroactivement invalidées. De ce fait, on considère généralement aujourd’hui qu’il n’y a pas lieu de procéder à la restitution de ces œuvres.
Ventes forcées
Par «ventes forcées», on entend les ventes ordonnées par les nazis, imposées sous la menace ou réalisées sous le prétexte des lois anti-juives, et dont le produit n’était pas conforme au marché, ou ne revenait pas aux propriétaires. Aujourd’hui, ces objets connaissent généralement un traitement analogue à celui de l’art spolié.
Biens en fuite
Les «biens en fuite», en revanche, sont des biens patrimoniaux ayant pu être transférés et mis en sécurité à l’étranger par leurs propriétaires et restant à leur libre disposition. Ces biens ne sont donc pas concernés par la Déclaration de Washington. Comme l’Office fédéral de la culture le précise dans son glossaire sur l’art spolié à l’époque du national-socialisme, «pour la Confédération, la question décisive au sens des Principes de Washington est celle de savoir dans quelle mesure un transfert ou un changement de main s’étant produit entre 1933 et 1945 avait un caractère confiscatoire.» «Dans l’affirmative, il est vraisemblable, dans le cas de «biens en fuite» ou d’«art en fuite», qu’il s’agisse également d’art spolié à l’époque du national-socialisme au sens des Principes de Washington.» Telle est également la position du Kunsthaus.
Des solutions justes et équitables
Suite à une importante donation de tableaux provenant de la succession du collectionneur zurichois Oskar A. Müller, en 2007, le Kunsthaus a organisé en 2009 une exposition consacrée à ce peintre. Le catalogue paru à cette occasion a permis à des experts externes de constater que l’une des œuvres de cette donation, intitulée «Madame la Suire», était probablement une œuvre spoliée. Ce tableau appartenait autrefois au collectionneur juif Alfred Sommerguth. Or il a été établi qu’il avait été confisqué et vendu aux enchères à Berlin par les autorités nazies quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Le Kunsthaus a étudié le dossier et une fois le soupçon confirmé, a proposé aux héritiers de l’ancien propriétaire de leur restituer le tableau ou de le leur racheter. Les héritiers d’Alfred Sommerguth ont toutefois décidé, avec une grande générosité, de faire don de cette toile au Kunsthaus Zürich, demandant simplement qu’une mention correspondante soit apposée à côté du tableau lorsque celui-ci est exposé.
Le tableau d’Alfred von Keller intitulé «Nu sur la plage / soir» avait quant à lui été confisqué à Jean et Ida Bauer par les nationaux-socialistes vers 1940. Suite à un accord avec les héritiers, et avec l’aide de la donation de Hannelore Müller, le Kunsthaus a pu en faire l’acquisition en 2012.
Nos principes dans la recherche de provenance
Recherche de provenance et entretien des collections
Dès les années 1980, le Kunsthaus avait examiné la provenance de toutes les œuvres majeures de sa collection de tableaux et de sculptures acquises entre le début des années 1930 et les années 1950. Les recherches approfondies avaient été menées à partir de documents d’acquisition en parfait état.
Il avait été établi à cette occasion que les provenances pouvaient être qualifiées de non douteuses. Les personnes de la Société zurichoise des beaux-arts chargées d’acquérir des tableaux à l’époque du régime national-socialiste avaient alors bien conscience de la situation politique particulière et des risques associés, et à plusieurs reprises, le Kunsthaus a pu venir en aide à des collectionneurs menacés. Le Kunsthaus a fait preuve d’un grand sens des responsabilités en faisant uniquement l’acquisition d’œuvres d’origine irréprochable.
Des provenances publiées et consultables
Dans le cadre de l’élaboration du catalogue de la collection des peintures et sculptures, de 2002 à 2007, les documents relatifs aux œuvres ont été de nouveau examinés, en particulier ceux des œuvres offertes en donation au musée à partir des années 1950. Ce souci de la provenance nous anime encore aujourd’hui. La provenance de toutes les œuvres est publiée au catalogue général et dans la liste d'œuvres en ligne où elle peut être consultée par toute personne intéressée. Les provenances sont aussi publiées peu à peu sur Internet dans la collection en ligne. Le développement de la collection en ligne a été réalisé avec le soutien de l’Office fédéral de la culture.
Projet de recherche sur la collection d’arts graphiques 2017–2019
Ce projet subventionné par l’Office fédéral de la culture vise à étudier et à publier la provenance de toutes les acquisitions réalisées pour la collection d’arts graphiques de 1933 à 1950. Pendant cette période, près de 10 000 œuvres sur papier ont rejoint la collection par le biais de dons ou d’acquisitions. 3 900 planches ont été concernées par ce projet de recherche.
Les œuvres étudiées n’ont révélé aucune trace de changement de propriétaire résultant d’une confiscation et donc d’actes de spoliation par le régime nazi. La provenance de deux tiers d’entre elles peut par conséquent être considérée comme non douteuse et d’une traçabilité parfaite ou comme partiellement retraçable mais sans indices de changement douteux de propriétaire. Quant aux œuvres restantes, il a été possible d’en identifier au moins l’ancien propriétaire. Il convient toutefois d’approfondir encore la recherche.
Les résultats de cette recherche sont consultables dans notre liste d’œuvres (en langue allemande) et sont progressivement publiés dans la collection en ligne.
Accès aux archives et demandes de recherches
Le Kunsthaus traite toutes les demandes concernant la provenance des œuvres d’art avec la diligence requise. Le fonds complet et bien organisé des archives de la Société zurichoise des beaux-arts jusqu’en 1939 est accessible à toute personne intéressée à la bibliothèque du Kunsthaus. S’il était établi que la Société zurichoise des beaux-arts était en possession d’une œuvre perdue par un précédent propriétaire entre 1933 et 1945 dans le cadre des persécution nazies, alors une solution juste et équitable serait recherchée avec les ayants droit actuels des propriétaires de l’époque conformément au code de déontologie de la Convention de Washington.
«Biens en fuite» ou pas? Trois cas emblématiques
Le cas Claude Monet
Carl Sachs avait transféré sa collection au Kunsthaus en plusieurs étapes entre 1933 et 1934. À l’été 1933, une exposition consacrée à la «Peinture française du 19e siècle» a été organisée dans une certaine précipitation et en dehors du cycle normal des expositions, manifestement dans le but d’évacuer discrètement les collections juives d’Allemagne. Tout comme la succession du «dégénéré» Lovis Corinth, ces œuvres sont restées en partie dans les dépôts du Kunsthaus et ont été expédiées outre-mer vers la fin des années 1930. La collection de Carl Sachs a subi le même sort en 1939. À cette occasion, il a vendu au Kunsthaus un des tableaux de jeunesse de Claude Monet, «L’homme à l’ombrelle» (1865/1867), pour une somme non négligeable.
La propriété légitime de cette toile n’a jamais été contestée par les hypothétiques ayants droit.
«Biens en fuite» ou pas? Trois cas emblématiques
Le cas Vincent van Gogh
Le tableau «Roses trémières» (1886) de Vincent van Gogh a été lui aussi exposé en 1933 à l’occasion de l’exposition «Peinture française du 19e siècle». Cette exposition organisée à brève échéance et en dehors du cycle normal avait manifestement pour but l’évacuation discrète de collections juives d’Allemagne. Par la suite, «Roses trémières» n’est pas retourné en Allemagne, mais a été expédié à Amsterdam, où s’était entretemps établi le cabinet de marchands d’art Cassirer. La propriétaire de la toile, Tilla Durieux, vivait en Italie. En 1937, le cabinet Cassirer proposa au Kunsthaus d’acheter la toile, dont le musée fit l’acquisition au prix fixé par la propriétaire.
«Biens en fuite» ou pas? Trois cas emblématiques
Le cas Edvard Munch
Curt Glaser, directeur de la Kunstbibliothek de Berlin, qui travaillait aussi au cabinet des estampes de la ville, a été l’auteur de la première monographie en allemand sur Edvard Munch. Depuis le début des années 1920, il partageait avec Wilhelm Wartmann, directeur du Kunsthaus, une très haute estime du peintre norvégien. Dès la fin des années 1920, cet historien d’art d’une grande ouverture d’esprit commença à vendre les tableaux de Munch. Lorsqu’il émigra en Suisse, il déposa une partie de sa collection au Kunsthaus, où une importante exposition Munch avait déjà été organisée en 1922.
Au début de l’année 1933, Glaser fit don du tableau «Musique dans la rue Karl Johan» (1889) à la Galerie nationale de Berlin, en mémoire de sa première épouse.
Les nazis ne respectant pas les engagements qu’ils avaient pris, Glaser demanda la restitution du tableau et l’envoya en 1939 au Kunsthaus. En 1941, peu avant que Glaser ne parte pour l’Amérique, Wartmann lui demanda s’il serait éventuellement prêt à vendre «Musique dans la rue Karl Johan» au Kunsthaus. Il ne fut pas facile de fixer un prix; Glaser, soucieux de mettre en sûreté le tableau dans un musée, indiqua la somme de 15 000 francs suisse, qui correspondait au prix qu’il avait lui-même payé. Mais entretemps, le marché de l’art s’était fortement dégradé et on se mit d’accord sur un montant de 12 000 francs suisse (le prix le plus élevé payé par le Kunsthaus entre 1933 et 1945 pour une œuvre d’artiste vivant. Une toile tardive de Klee, «Überschach», de 1937, fut acquise pour 5 000 francs suisse, tandis que l’année suivante, «Le joueur d’orgue de barbarie et le jeune Arlequin» peint par Picasso en 1905 coûta au musée 10 000 francs suisse.
Comme l’ont montré les recherches approfondies menées conjointement avec le Musée Munch à Oslo, le montant versé correspondait parfaitement à la valeur marchande de l’époque. La correspondance des deux collègues révèle le profond respect avec lequel cette acquisition a été négociée. Deux ans plus tard, Glaser a vendu un autre tableau de Munch au Kunsthaus, auquel sa veuve en a cédé encore deux après la guerre. Les Glaser ont ainsi témoigné l’estime qu’ils continuaient à porter au Kunsthaus et ont fait en sorte que la majeure partie de leurs toiles de Munch soit réunie dans une collection accessible au public.
Depuis peu, cet ensemble cohérent est présenté sous forme de groupement au Kunsthaus. Par là même, le musée rend hommage à Glaser et au rôle important qu’il a joué pour la collection.