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L’économie comportementale peut-elle orienter la conduite des individus?
Un nouveau courant de l’économie prospère depuis le début des années 2000. À base d’expérimentations, il se propose de créer des modèles pour transformer la conduite des individus par la connaissance des biais qui régissent leurs comportements. Dans son dernier livre (publié aux Éditions Charles Léopold Mayer), Jean-Michel Servet déconstruit la rhétorique de ce mouvement qui représente, selon lui, non seulement une régression pour les sciences sociales, mais aussi une manière de discipliner les populations pour les amener à agir selon les dogmes d’une économie supposée efficace.
Pouvez-vous donner un bref exemple concret de ce qu’est l’économie comportementale?
Il existe deux grands types d’approche en économie comportementale, qui sont complémentaires.
La première, la plus ancienne, réalise des tests en laboratoire en simulant des situations réelles. Par exemple elle distribue de façon aléatoire deux types d’objet – tels que des stylos et des bocks – à des étudiants et leur suggère de céder ce qu’ils ont reçu. Si l’on répète l’expérience, on découvre ce que les comportementalistes appellent une «aversion à la perte». Les personnes surévaluent ce qu’elles ont reçu. Il s’agit donc d’un biais par rapport à ce que la théorie économique standard supposait être le prix, donc la valeur d’un bien.
La deuxième, considérablement développée depuis la fin des années 1990, se déroule sur le terrain. Elle consiste à distribuer un bien ou un service à une population et à ne pas le distribuer à un autre groupe de population pouvant être considéré comme similaire, un peu comme en médecine on étudie l’effet comparé d’un médicament et d’un placebo. Par exemple un groupe reçoit une certaine somme sur un compte, et un autre groupe la reçoit en liquide, puis on compare l’épargne de chacun selon que la somme est remise en cash ou non. Cette méthode permet ensuite de créer des incitations afin que les populations se comportent de façon jugée bénéfique pour elles et pour la société.
Pourquoi vous intéresser à ce nouveau courant de l'économie? Est-ce justement parce qu’il est à la mode? Et d’ailleurs, comment l’expliquer?
De très nombreuses expérimentations de ce type ont été réalisées pour mesurer l’effet de services financiers selon diverses modalités de distribution. Or, je mène des recherches depuis les années 1980 sur l’inclusion financière. J’ai donc eu connaissance de nombreux exemples de tests effectués par des économistes comportementalistes. En 2006 j’ai rencontré la sœur d’Esther Duflo (une économiste comportementaliste parmi les plus connues) à Chennai, en Inde. Elle dirigeait un centre d’investigation dans lequel travaillaient plusieurs étudiants du Massachusetts Institute of Technology où enseigne Esther Duflo. Ils menaient des tests sur l’impact du microcrédit. Ces tests étaient financés par des institutions financières. Ce qui m’avait frappé, c’est qu’ils répondaient à la demande de leurs commanditaires en affirmant alors un impact très positif du microcrédit en matière de génération de revenus. Mais les résultats de mes propres observations de terrain menées depuis 2002 en Inde, et ceux de mes collègues qui les avaient poursuivies au French Institute of Pondicherry, montraient au contraire un effet négatif dû notamment au surendettement. Deux de mes anciennes doctorantes, Isabelle Guérin, aujourd’hui présidente de la section des sciences sociales à l’Institut de recherche pour le développement, et Solène Morvant-Roux, aujourd’hui professeure à l’Université de Genève, ont été chargées par l’Agence française de développement de faire la contre-expertise d’un test mené au Maroc (où j’ai également travaillé). Elles ont aussi observé l’application de la méthode au Cambodge pour la première et au Mexique pour la seconde. Je n’aurais pas pu écrire ce livre sans leurs collaborations amicales. On peut remarquer qu’alors que les critiques à l’encontre du microcrédit sont devenues communes, les résultats des tests qui avaient, aux dires de leurs promoteurs, scientifiquement prouvé l’effet positif du microcrédit ont ensuite modéré considérablement son effet supposé… Vu leurs résultats peu ou pas probants, ces économistes ont proposé de tester d’autres services financiers, notamment l’épargne, ou encore des éléments d’éducation financière par exemple pour encourager la souscription d’une police d’assurance.
Ensuite, j’ai découvert le Rapport sur le développement dans le monde 2015 de la Banque mondiale consacré à ce mouvement. Des étudiants à l’Institut même, où j’ai enseigné jusqu’en 2016, m’avaient alerté sur la présentation qui leur était faite par certains collègues de l’économie comportementale sans en présenter ses limites essentielles, limites dont je traitais dans mes propres enseignements. Pas plus que les nouveaux comportementalistes ne pratiquent une véritable ouverture aux autres disciplines qui permettraient d’éclairer le fonctionnement des sociétés, ils ne sont ouverts à un dialogue avec ceux qui portent un regard critique sur la méthode. Ils affirment détenir la vérité scientifique. J’ai considéré qu’il y avait danger pour la diversité des approches en sciences sociales et humaines et pour les connaissances interdisciplinaires. J’ai d’abord publié une critique du rapport de la Banque mondiale, puis un article décortiquant une expérimentation comportementaliste sur l’épargne menée en Inde, et enfin un long compte rendu d’un ouvrage de Richard Thaler avant que celui-ci n’obtienne à l’automne 2017 le prix dit «Nobel» d’économie.
Aujourd’hui, j’ai voulu en publiant cet ouvrage, qui s’appuie sur ces précédentes publications et sur les travaux de terrain de collègues qui me sont proches, dépasser la critique technique pour comprendre les logiques sous-jacentes, autrement dit l’idéologie, de ce mouvement.
Les raisons de son succès sont multiples. Citons pêle-mêle: l’échec des propositions à macroéchelle des économistes en matière de développement; le prétendu pragmatisme de la méthode; et le fait que ses soubassements idéologiques (car il y en a, et l’ouvrage les révèle) relèvent de l’idéologie dominante du temps: le néolibéralisme.
Vous dites que le nouveau comportementalisme perpétue des hypothèses fondamentales de l’orthodoxie économique, revue et corrigée par le néolibéralisme. Qu'entendez-vous par là?
Des présupposés essentiels de l’économie comportementale sont notamment le primat de l’individu dans l’explication des faits de société et la croyance que le marché est la modalité la plus efficace de régulation des sociétés largement réduites à l’économique. Or, ce sont deux postulats néolibéraux. J’ajouterai un autre élément: l’intervention publique mise au service des marchés. Beaucoup s’imaginent, à tort, que les néolibéraux sont contre l’État. Il n’en est rien. Les néolibéraux sont opposés à un État producteur de biens et services, mais ne sont pas du tout contre un État qui contribue à ce qu’ils pensent être le bon fonctionnement de la concurrence et à la défense des droits de propriété privée. Les incitations proposées par l’économie comportementale ont pour objectif cette normalisation des consommateurs et des salariés. Sans doute faut-il rappeler ici ce que la plupart des étudiants, voire des actuels enseignants de l’Institut, ignorent. HEI a été des années trente à cinquante au cœur même de l’apparition du mouvement néolibéral. Un des fondateurs de l’ordolibéralisme allemand, Wilhelm Röpke, y a été un de ses principaux économistes. Ludwig von Mises y a trouvé refuge et y a écrit la première version (en allemand) de Human Action. Avec d’autres collègues, ils ont fait partie des fondateurs de la fameuse Société du Mont Pèlerin. Certaines archives conservées à l’Institut en portent témoignage. S’intéresser à l’héritage actuel du néolibéralisme est donc naturel pour l’historien de la pensée économique que je suis aussi. Ces penseurs ont affirmé l’importance d’un État politiquement fort pour permettre la régulation marchande la plus parfaite possible de la production et des échanges. Hier, cette intervention était concevable par une contrainte pouvant aller selon ces penseurs jusqu’à une dictature. Aujourd’hui, la contrainte peut être soft grâce notamment aux nudges (les incitations positives et négatives) qui sont mises en place. Et les experts que prétendent être les économistes comportementalistes sont là pour penser ces incitations et mesurer leurs effets. Ils prétendent que leur contribution est seulement un appui technique dépolitisé. Ils seraient ceux qui permettent aux politiques de faire des choix en les éclairant. Je souhaite, en mettant en question l’économie comportementale (d’où le titre), révéler l’idéologie sous-jacente à cet apparent pragmatisme.
Quel est le message principal de votre livre, et à qui souhaitez-vous l'adresser?
Pour comprendre les comportements humains, il faut engager une véritable interdisciplinarité qui, par des collaborations et des sources d’information multiples, mobilise l’ensemble des savoirs. Cela doit permettre de dépasser l’étroitesse d’une approche centrée sur l’individu afin d’intégrer notamment les effets systémiques, les tendances et contre-tendances. Par cet ouvrage je souhaite alerter face aux dangers de l’hégémonie qu’une telle approche voudrait exercer dans la compréhension des faits humains et corrélativement dans l’évaluation des politiques sociales et de développement.
En conséquence, les lecteurs auxquels cet ouvrage de synthèse s’adresse sont divers. Il s’agit des responsables des organisations qui croient trouver dans l’économie comportementale un passe-partout efficace pour résoudre les problèmes auxquels elles sont confrontées dans leur rapport avec leurs usagers. Des pourvoyeurs publics et privés de financements de la recherche qui sont séduits par l’utilité supposée de la méthode sans que ses limites leur soient indiquées. Des chercheurs aussi, en particulier la jeune génération, qui sont attirés par la prétendue nouveauté et son succès. L’économie comportementale étant devenue un champ reconnu de la science économique, cet ouvrage critique peut servir aussi d’instrument pédagogique.
J’ai travaillé étroitement pendant plus de trois mois avec un collaborateur de l’éditeur pour rendre le texte compréhensible à des lecteurs non spécialisés. Outre les circuits habituels des librairies et des sites de vente à distance, six organisations ont accepté d’être les partenaires de sa promotion: la Fondation RAFAD à Genève; la Fondation Zoein à Genève, créée à l’initiative d’une jeune collègue de l’Université de Lausanne, Sophie Swaton; le Karl Polanyi Institute of Political Economy au Québec; le Centre européen de ressources sur les initiatives solidaires et les entreprises sociales (Cerises) dans le sud-ouest de la France (où sera menée prochainement une expérimentation comportementaliste sur le revenu universel); l’Institut de la Caisse des dépôts et consignations pour la recherche et l’Institut Veblen, à Paris, avec lesquels je collabore depuis plusieurs années.
Les Éditions Charles Léopold Mayer sont elles-mêmes une émanation de la Fondation (franco-suisse) pour le progrès de l’homme. L’objectif militant de cette publication fera que, six mois après sa parution en librairie, l’ouvrage sera accessible sur site gratuitement. Je m’en réjouis.
- Ecoutez aussi un entretien avec Jean-Michel Servet (Versus-penser, Espace 2).
Référence de l’ouvrage:
Servet, Jean-Michel. L’économie comportementale en question. Paris: Éditions Charles Léopold Mayer, 2018.
Interview par Marc Galvin, Bureau de la recherche.