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A la base, il ne faut pas se tromper. Ce sont bien les chrétiens qui sont aujourd'hui la cible et les victimes d'exactions particulièrement odieuses, particulièrement médiatisées. Le terme martyre, « témoignage », doit toujours être utilisé avec modestie mais ce sont eux qui font en premier l'objet de notre attention, de notre soutien. Ceci dit, ces communautés chrétiennes appartiennent à des communautés nationales. Les premières victimes étaient égyptiennes, les plus récentes éthiopiennes, elles furent aussi syriennes ou irakiennes. Dans chacun des cas, les chrétiens sont minoritaires mais font partie constituante de communautés nationales. Ils en sont même souvent les soutiens. L'identité nationale fait partie intégrante de leur identité. Cela doit être souligné. Et c’est bien selon cette ligne que les autorités ont réagi.
Des chrétiens de l'intérieur
Dans chacun de ces cas, les communautés coptes ont une position particulière, aussi bien pour les Egyptiens qu'en Ethiopie. Ce ne sont pas des chrétiens de l'extérieur. Certes, les uns et les autres ont des liens avec des diasporas qui dépassent les frontières de leurs pays, et ces réseaux de diaspora se sont renforcés. Mais en même temps, leurs rites, leurs récits, leurs manières de se positionner dans chacun des pays intègrent quelque chose de profond, qui se réfère à ce qui constitue l'Egypte ou l'Ethiopie comme nation. Les monuments, les églises en témoignent et inscrivent dans le sol cette identité. Nos musées occidentaux le confirment souvent, l'art copte n'y est pas négligé.
Dans chacun de ces pays, les Eglises coptes ont aussi eu à se positionner en face, ou en alliance, en fraternité, avec d’autres Eglises chrétiennes, résultant d'une action missionnaire. L'influence fut donc extérieure, essentiellement anglicane et catholique en Egypte, luthérienne (allemande, suédoise, norvégienne), méthodiste et catholique en Ethiopie. Cette unité chrétienne n'est jamais évidente. Car les Eglises mères conservent leurs liens.
Autre élément important, pour l'Egypte comme pour l'Ethiopie : l'identité nationale n'est pas un ajout cosmétique sur des éléments tribaux, ou le résultat d'influences extérieures, souvent imposés par le ou les colonisateurs. Au contraire, celle-ci s'est forgée à partir de la diversité religieuse en intégrant les débats qui la structuraient. Les relations chrétiens-musulmans ont contribué à définir les équilibres dans les relations au monde extérieur (les puissances ottomanes, britanniques, françaises, et sans doute, plus récemment et de manière moins assumée, américaine). En Ethiopie, l'identité nationale s'est reforgée dans une période récente, notamment dans la résistance à la colonisation italienne. Durant cette période, par exemple, les catholiques n'ont pu revenir que pour l'éducation et à condition que les missionnaires ne soient pas italiens.
La coopération entre groupes religieux (à défaut de coopération, du moins leurs relations), leur stabilité, font partie intégrante de la stabilité nationale. C'est aussi vrai pour l'Egypte que pour l'Ethiopie. C'est ce que l'EI a bien compris. S'en prendre aux chrétiens, c'est s'attaquer à l'édifice acquis. D'autant plus que dans ces deux pays, il ne peut y avoir de fragmentation géographique sur une base religieuse. Si l'ensemble des connivences et des vivres ensembles établis était fragilisé, l'ensemble des sociétés serait déstabilisé.
Incompréhension Orient - Occident
Les pays occidentaux, sécularisés en grande partie, risquent de peiner à le comprendre et à le voir. Cela pour deux raisons. D'une part, parce que l’identité religieuse doit être contenue ou reléguée dans la sphère privée. D'autre parce que leur approche politique des relations interreligieuse tend à devenir une approche patrimoniale. En Occident, l'identité religieuse est un capital individuel, au mieux une ressource, héritée du passé. Non pas quelque chose qui dynamise et motive. La notion de relations entre les communautés est difficile à appréhender pour de nombreuses élites politiques européennes. Dès lors, son importance est minorée.
Le deuxième problème, c’est que les communautés religieuses d’Orient sont en train de se saisir des questions de la modernité, avec toutes les difficultés de perception que cela implique. Un Occident qui refuse de voir cela, d'accepter les longs processus de mutation et d'interprétation qui résultent de la modernité, risque de bloquer ce qui avance déjà cahin-caha, mais lentement.
Ces questions de la modernité et du développement sont nombreuses. Les plus faciles à citer sont celles de la pauvreté, de la santé, de la famille après la transition démographique. Il faut à présent y ajouter celle de l'usage de la guerre et de ses moyens, ou bien celle du travail, industriel et résultant des processus d'industrialisation.
Une longue expérience de collaboration
En Egypte, comme en Ethiopie, ces questions commencent à être abordées dans un cadre religieux et interreligieux. Celles de la santé et du sida ont été abordées depuis longtemps, et derrière elles celles de la non-discrimination. Les leaders religieux éthiopiens s'étaient d'abord retrouvés pour s'opposer ensemble à la guerre en Erythrée.
Dans les deux pays, le Conseil Œcuménique des Eglises, l’Eglise catholique et toutes les traditions chrétiennes, ainsi que le BIT, ont commencé à oeuvrer ensemble sur les questions du travail, en impliquant des musulmans. Le consensus de départ est assez évident. Il y a des valeurs comme la dignité et la solidarité qui sont essentielles et doivent être mises en place dans le monde du travail. L'étape suivante est de développer des formes de collaboration et des projets qui permettent l'accès à un travail décent pour les jeunes, et les femmes, notamment, parce que les plus vulnérables. Ce qui est proposé ici est une forme de collaboration interreligieuse, qui se saisisse des questions de modernité et de développement, qui respecte les identités religieuses et renforce la coopération interreligieuse, en s'appuyant sur l'identité nationale.
Ce chemin, les expériences positives qui ont été menées, invitent à réfléchir plus intensément et plus stratégiquement, avec les communautés religieuses de tout bord, aux questions qui sont posées par l'EI et par sa stratégie de déstabilisation. Les réponses doivent non seulement intégrer et affronter les défis du moment, mais aussi s'inscrire dans cette tradition longue dont témoigne la tradition copte en relation avec les autres dénominations chrétiennes. Une tradition qui voisine avec l'islam depuis de nombreuses années et qui en est son « plus proche prochain », ne l'ayant pas mis à distance géographiquement.
Pierre Martinot-Lagarde sj
Conseiller spécial chargé des affaires socio-religieuses à l’Organisation internationale du travail (OIT)