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Quand un Conseil d'Etat dévalué dévalue le patrimoine architectural
Malgré un appel des architectes genevois et des défenseurs du patrimoine, le parvulissime gouvernement de la parvulissime république n'entend rien faire pour sauver la salle de cinéma "Le Plaza", construite en 1952 sur les plans de l'architecte Saugey, et que le propriétaire de l'ensemble (classé) dans lequel elle est insérée veut démolir pour construire à sa place un centre commercial de plus dans un quartier qui n'en manque pas, avec un parking de plus dans un quartier qui n'en manque pas plus. L'ensemble "Mont-Blanc Centre" qui abrite la salle a beau être classé, lui-même court désormais le risque d'être sérieusement affecté par des travaux qui ne pourront pas l'épargner. La salle avait été classée avec l'ensemble, mais ensuite déclassée pour de pure, et assez sordides, raisons financières : elle n'était pas assez rentable.. Qu'en pense le Conseil d'Etat ? Il n'en pense rien. Il pourrait suspendre l'autorisation de construire (c'est-à-dire de détruire) accordée au propriétaire, il ne le fait pas. Il pourrait rouvrir une procédure de classement, qui aurait cet effet suspensif, il ne le fait pas non plus. "Le Conseil d'Etat est très sensible à cette salle", fait-il dire à la secrétaire générale adjointe du département du Territoire. Vous avez dit "faux-derches" ?
"Tempux edax, homo edacior"
"Contrairement aux intérêts économiques, les qualités artistiques et culturelles d'un objet ne sont pas quantifiables; c'est pourquoi la confrontation entre la notion de rentabilité et celle de valeur architecturale ne peut être soutenue. Est-il légitime (...) qu'un gouvernement et un tribunal reconnaissent le statut d'oeuvre d'art à un édifice mais refusent ensuite son classement pour des motifs économiques ?"... Cette question fut posée... en 1992 par l'Association pour la sauvegarde du cinéma Manhattan. Un quart de siècle plus tard, on se pose toujours la même question. Pour le cinéma "Le Plaza"... Et on obtient cette réponse du Conseil d'Etat : oui, il est légitime de soumettre la défense du patrimoine à un critère de rentabilité de l'ouvre à protéger. L
En 1992, l'Association pour la sauvegarde du cinéma Manhattan rappelait, sous la plume de Robert Frei, que le Plaza restait "la dernière grande salle de Genève" et qu'elle courait "le risque de succomber aux exigences économiques actuelles (...)". Il ne s'agit pas seulement de sauver un joyau du patrimoine architectural genevois (la salle elle-même). Il s'agit aussi d'exprimer une ambition culturelle, non seulement pour cette salle, mais pour Genève : le "Plaza" est idéalement situé, à la fois au centre-ville et sur une rive-droite qui manque cruellement de lieux culturels de référence. On pourrait en faire quelque chose ? Le gouvernement genevois se contente d'en laisser faire un centre commercial et un parking.
"Tempux edax, homo edacior" (le temps est vorace, l'homme est aveugle), écrivait, paraphrasant Ovide et Horace, Victor Hugo dans "Notre Dame de Paris", ce que le Conseiller administratif Rémy Pagani traduit, dans son éditorial du programme des Journées du Patrimoine 2018, par "le temps est destructeur, l'homme plus destructeur encore". La traduction est hasardeuse, mais elle convient bien à la situation du Plaza. Pour François Chatillon, architecte en chef des Monuments historiques français, qui observe qu'on ne sait pas s'occuper des édifices récents (disons : une salle de cinéma des années cinquante...), "ce n'est pas l'objet qui est important, c'est ce qu'il raconte". Que nous raconte "Le Plaza" : il nous raconte d'abord deux histoires : celle du cinéma comme art, celle de sa résistance à l'arrivée de la télévision ensuite. Il nous raconte l'importance du patrimoine architectural et l'importance des salles de cinéma dans une ville, enfin. Et il nous raconte enfin l'indifférence des "autorités" qui pourraient faire quelque chose pour sauver la plus belle salle de cinéma genevoise et ne le font pas.
Dns une lettre aux défenseurs de la salle, dont il saluait "l'engagement en faveur de la conservation de ce patrimoine", l'Office fédéral de la culture écrivait que "le cinéma Plaza est une construction emblématique qu'il convient de traiter avec respect". Emblématique, l'attitude du Conseil d'Etat l'est aussi. Dans un tout autre genre., Quant au respect avec lequel il faut la traiter, on le mesurera au courage dont il a fait preuve.