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On pourrait être tenté de réduire le dense ouvrage de Jacques Pous au thème annoncé par le titre : le totalitarisme des religions monothéistes. Une lecture attentive oblige pourtant à dessiner un schéma plus large, celui d'une philosophie de l'histoire de la religion, et de fixer un thème conducteur moins convenu : l'humanisation de Dieu. En d'autres termes, les hommes - à qui est confiée l'image qu'ils se font de l'Absolu, ce qui s'appelle l'« invention de Dieu » - ont la tâche historique de se « créer » un Dieu de plus en plus humain. « Dorénavant chaque être humain est? comptable aux yeux de tous du visage qu'à l'avenir Dieu présentera au monde. L'humanisation de Dieu, en rendant à l'homme son autonomie morale de créateur des valeurs, devient ainsi le meilleur rempart que l'on peut opposer au risque totalitaire. »
Ce que l'auteur appelle l'humanisation de Dieu est le sens même de l'Histoire. C'est un processus qui porte à la fois sur l'homme et sur Dieu. Sur l'homme, dans la mesure où c'est un processus de libération, sur Dieu, dans la mesure où son image évolue de l'oppression à la liberté, de la violence à la miséricorde, de la divinité à l'humanité. Et ce processus, ce n'est pas Dieu qui en a l'initiative, mais l'homme.
Ce processus se lit en particulier dans les religions du Livre où se manifeste une dualité essentielle. D'une part, la Parole devenant Ecriture, ces religions subissent la tentation du totalitarisme et y succombent ; d'autre part, ils contiennent un message libérateur qu'il faut toujours renforcer, poursuivre, jusque dans la rupture avec toute institution et toute tradition.
Parler de totalitarisme, c'est évoquer non seulement des régimes politiques autoritaires et violents (Hannah Arendt) - en distinguant entre les totalitarismes de la transcendance, à référence divine, et les totalitarismes de l'immanence, à référence humaine (du racisme au scientisme, par exemple) - mais c'est surtout emprunter à Emmanuel Lévinas l'opposition, décisive pour Jacques Pous, entre Totalité et Infini. La Totalité est imposition du Même et exclusion de l'Autre, puis clôture des textes, clôture dogmatique de la vérité... C'est cela, selon l'auteur, qui caractérise les religions monothéistes. Le message libérateur court le risque d'être institutionnalisé, domestiqué, privé de sa puissance révolutionnaire. L'Infini, lui, est projet, avancée, et surtout Espérance - à la suite d'Ernst Bloch, chantre de l'anarchisme religieux.
Ces quelques noms de philosophes situent une pensée dont le profil risque d'être submergé par une masse impressionnante de références : à l'islam, à Jésus, aux mystiques, aux philosophes précisément. Ceci rend ce livre à la fois passionnant et redoutable. A lire comme un miroir de la vie complexe de l'auteur, qui s'affranchit de la foi catholique pour rejoindre les rangs des hommes pleinement conscients de leur devoir à l'égard d'un Dieu qui n'est plus Seigneur ni Maître, mais Lumière de l'humanité en voie de divinisation.