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Pages A4 - 150 à 154.
E t soudain, le paysage change. La plaine fertile et brûlante de l'Alentejo est entièrement semée de céréale et la moisson occupe toute la population, les hommes fauches, les femmes lient les gerbes. Pour accomplir cette tâche, elles sont vêtues de larges jupes remontées et attachées aux genoux, jouant aux pantalons de Zouaves. De hautes bottines à lacets, recouvrant des bas de laine, protègent leurs jambes. Le châle, surmonté d'un chapeau de feutre, garantit la tête des rayons cuisants du soleil. Et les vastes cultures, chassant la passé, font de cette région le "grenier du Portugal".
Au Bas-Alentejo, nous avons Beja, jadis importante colonie romaine, dominée ensuite par les Maures et qui fut reprise par le premier roi du Portugal. Quant au château d'origine romaine, le roi Afonso III le reconstruisit plus tard; le donjon date de 1310 et présente les mêmes caractéristiques que celui d'Estremoz. Le couvent Notre-Dame de la Conception, fondé par l'infant Dom Fernando au début du XVe siècle, est aujourd'hui transformé en musée. C'est de ce couvent que Mariana Alcoforado, lors de son intrigue avec le chevalier Noël de Chamilly, écrivit les fameuses "Lettres de la religieuse portugaise". Dans les plaines, les chants lents et mélancoliques, dont la signification correspond à la monotonie de ce paysage, se font échos. En franchissant la plaine de l'Alentejo, j'y rencontrai Evora, la deuxième ville au moyen âge après Lisbonne. Les rues étroites, bordées de magnifiques maisons décorées en faïence et en briques découpées, présentent des loggias, des arcades et des patios. La cité possède de nombreuses églises, des couvents et des palais historiques. Parmi les monuments les plus remarquables, je citerai le temple de Diane, un des mieux conservés de la péninsule ibérique, dont de hautes colonnes corinthiennes se dressent sur un soubassement de granit. La "Sé", de granit également et construite au XIIe siècle, est du style français de transition. Le toit, en terrasse comme ceux de Majorque, est bordé de créneaux de briques. Deux tours encadrent la façade: une flèche revêtue d'azulejos surmonte celle de gauche; de petites lanternes couronnent celle de droite. La croisée du transept est couverte d'un clocher roman, style Saintongeais qui rappelle les églises du Périgord.
Evora
Estremoz, entourée d'une enceinte fortifiée du XVIIe siècle, est une ville pittoresque et éclatante de propreté. Les bastions à la Vauban se relient par des courtines percées de portes monumentales, ornée de niches et d'écussons royaux. La ville haute, aux rues enchevêtrées, aligne de très belles maisons gothiques et manuélines dominées par la "Torre de Managem" (Tour d'hommage ou donjon), seul reste d'un château bâti en 1258; elle se dresse avec des plates-formes crénelées et des balcons sur mâchicoulis. C'est un centre agricole, mais aussi un pays de potiers. On y fabrique des "alcarazas", des vases en terre rouge cloutés de cailloux blancs, et surtout, ses délicieux bonecos (marionnettes en sucre). Près de la frontière espagnole, nous rencontrons Vila Viçosa, berceau des ducs de Bragance, superbe cité seigneuriale ensoleillée, aux places grandioses, dont les façades blanches (certaines en marbres blanc veiné de rose) tranchent harmonieusement sur une végétation luxuriante et de nombreux parterres de fleurs. En cette ville, au passé prestigieux, sur laquelle flotte un parfum d'orangers, presque chaque pierre ranime un souvenir historique. À Elvas, les rues étroites aboutissent à la grande place, pavée de mosaïques noires et blanches, comme un immense damier. Là, se dresse la "Sé, avec sa tour pyramidale trapue, cachant une partie de l'esplanade près des restes du vieux château romano-mauresque. C'est de là qu'il faut admirer les nombreuses étendues de vergers qui, traversés par le bel aqueduc d'Amoreira du XVe siècle, montent aux flancs des collines, couronnés par les forts se Santa-Iuzia et de Graça.
Campinos du Ribatejo
Le haut-Alentejo compte encore d'autres villes célèbres pour leur folklore pittoresque, leurs fêtes populaires, leurs danses régionales et leurs foires caractéristiques. Portalègre a, certes, un nombre respectable de sujets d'intérêts à offrir à ses visiteurs, tels que son beau vieux couvent de Santa Clara, le monastère de Saint Bernard et la vieille cathédrale. Construite en colisée sur la verdoyante Serra de São Marmede où l'on fabrique des tapisseries, la ville possède de nombreuses maisons patriciennes du XVIe siècle, admirablement conservées. À une vingtaine de kilomètres de cette dernière, Marvão, vieux bourg médiéval construit en nid d'aigle à six cent mètres d'altitude, et d'où l'on embrasse un panorama prestigieux. Et, à une distance de même proportion, Castelo do Vide, délicieuse petite cité fortifiée aux rues blanches et fleuries de roses. Aux environs, quelques vestiges préhistoriques et de riches ensembles ornementaux garnissent les portes et les fenêtres ogivales.
Santarem, porte du soleil et Castelo do Bode
Le Ribatejo, aux grandes
prairies qui s'étendent à perte de vue, baigné par les courbes poétiques du
Tage, est la terre de l'élevage. C'est là aussi que vivent, en pleine liberté,
les plus beaux chevaux de race. Les gardiens des taureaux, les célèbres "Campinos", sont des cavaliers émérites. Leur costume
est aussi typique, aussi original, que celui des pêcheurs de Nazaré. Il s portent le "carapuça",
c'est-à-dire le bonnet de laine verte bordé de rouge, la petite veste à bouton
d'argent, le pantalon bleu ou brun et les bas blancs. Ils domptent leurs
taureaux à l'aide d'une longue lance, dénommée "Pampilho".
Contrastant avec cette vie agitée, une fontaine silencieuse se dresse devant
nous sur la route de Santarém, chef-lieu de cette province. C'est la
"Fonte das Figueiras"
d'origine gothique; ce beau petit recoin nous remet en mémoire le temps des
poètes provençaux. Une récente réalisation intéressante est le barrage de
Castelo do Bode. Le mur, haut de
Dominé par le château des Templiers et le couvent du Christ couronnant la colline, Tomar nous livre les secrets de ces célébrités qui en font son orgueil. Le château fut, à partir de 1356, le siège des Chevaliers de l'Ordre du Christ pour remplacer celui des Templiers. L'un comme l'autre jouèrent un rôle important dans les grandes découvertes maritimes. L'édifice actuel date de plusieurs époques, dont la première remonte au XIIe siècle. Devenue le chœur du sanctuaire, l'ancienne chapelle en rotonde, ou oratoire, est entourée d'un déambulatoire à seize côtés, d'une architecture extrêmement rare. Le couvent du Christ possède sept cloîtres. C'est du couloir du cloître Santa Barbara, que l'on peut admirer cette étrange fenêtre connue dans le monde entier. Elle ouvre sur la salle du chapitre et présente extérieurement le style manuélin le plus extraordinaire. Surmontée de la croix de l'Ordre du Christ, les sphères et les armoiries de Dom Manuel, elle est entourée de petites colonnes décorées de guirlandes de fleurs et envahie par une multitude de cordages, de cercles de liège, d'algues, de madrépores, de chaînes, de filets et de coraux qui évoquent la mer et les navires armés par les Chevaliers de l'époque des grandes découvertes maritimes.
En direction de
l'Espagne, je rencontrai la charmante petite ville de province Castelo Branco,
une parmi les plus anciennes de la Lusitanie, puisqu'elle date de l'époque
romaine comme en témoignent les nombreuses ruines de ce temps lointain qui
subsistent à ce jour. D'un considérable intérêt touristique et artistique, elle
possède un grand nombre de monuments architecturaux de grande beauté, tels que
la vieille cathédrale, la basilique de la Sainte Vierge, et notamment la
somptueuse cour épiscopale, avec son merveilleux parc aux nombreuses statues de
marbre. Le musée de la ville, avec sa belle collection de peintures et de
tapisseries anciennes. Est un véritable joyau de l'art. Entourée d'une triple
enceinte et perchée à
Terreiro das Bruxas, "terre des sorcières", porte bien son nom, car j'y retrouvai là, la désolation des campagnes espagnoles. Au-delà de Sabugal, qui était en fête, la région devint vraiment saharienne, où n'existait que du sable sec et poussiéreux qui s'élevait en un épais brouillard après son passage. Les rares villages semblaient être des oasis, et les "piste" devaient se deviner. Au terminus, Vale de Espinho, près de la frontière espagnole, je revis un camarade de travail du 8e bataillon TTR, qui avait de la famille en ce village perdu. Pour m'y rendre j'avais demandé mon chemin et je me suis retrouvé avec une dizaine de jeunes dans ma voiture car j'étais aussi la première voiture depuis plusieurs semaines. La famille de mon collègue était vraiment si accueillante que nous y avons pris une collation. La salle à manger se trouvait au dessus d'une étable avec une grande table en son centre qui n'aurait pu être ailleurs vu que le sol de la pièce était concave ! Rio Zezere Serra da Estrela et Caldas de Montaigas
Jusqu'à l'horizon, se
trace le sillon d'un ruisseau asséché et, tout autour, plane un terrible
silence. M'en retournant aussitôt vers Covilha, j'escaladai dès lors la plus
haute chaîne montagneuse du pays, qu'est la "Serra da Estrêla"
(montagne des étoiles). C'est un massif granitique, qui s'étend dans la
province de la Beira Alta, avec comme point culminant, Torre, atteignant deux
milles mètres d'altitude. Les sommets sont couverts de neige jusqu'en juin, le
climat y est rude, et trois mois de l'année seulement échappent aux gelées
nocturnes. Les pentes sont boisées jusqu'à
Torre
Vale de Espinho F.J-L : septembre 1965, mars 1967