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Traversée des Aiguilles Rouges du Dolent
Par Marius Blanc.
C' est par un temps de brouillard et de pluie que nous arrivons, Walter Widmer et moi, à la cabane de la Neuvaz, le dimanche 3 août.
Un programme chargé, mais bien prépare, pour une douzaine de jours, nous offre d' assez belles perspectives pour donner le change au temps qui jusque tard dans la nuit reste très mauvais.
Notre premier « morceau », la traversée des Aiguilles Rouges du Dolent, court les risques d' être renvoyé d' un jour, peut-être deux! A 4 heures, un des nombreux occupants du dortoir laisse déborder sa joie en annonçant bien fort qu' il fait un temps magnifique... Nous devrions être en route depuis deux heures! Il est 5 heures lorsque nous quittons la cabane; par l' itinéraire du Col d' Argentière nous arrivons au pied de la première aiguille, la Pointe Morin, à 8 heures.
Les rochers, saupoudrés d' une neige fraîche qui fond rapidement sur le versant de la Neuvaz, sont cependant mouillés. Nous laissons donc les espadrilles dans le sac, et par le fil de l' arête, commençons la varappe sur un excellent granit. A une dalle succède une fissure pénible; nous arrivons au pied d' un petit gendarme très effilé que j' escalade pendant que Widmer rattache les cordons d' un de ses souliers. Un second gendarme est tourné sur le versant d' Argentière, et peu après nous sommes au sommet de la Pointe Morin, 3587 m. Il est 9 heures.
De là, les Aiguilles apparaissent en enfilade, les unes par-dessus les autres, et l'on a quelque peine à les situer.
La descente dans la brèche nous séparant de la Pointe Dalloz n' offre pas de difficultés, mais le rocher y est délité. De cette encoche nous montons plus ou moins directement en direction du sommet, sur le versant nord, au pied de deux gendarmes. Dégageant les prises que la neige recouvre, nous nous attaquons à celui qui est à notre gauche. C' est seulement lorsque nous en atteignons le faîte que notre erreur apparaît: celui de droite est plus élevé et représente le point culminant de l' aiguille. A la descente, un bloc bascule sous mes pieds; je reste suspendu à une prise verglacée que mes mains vont lâcher, quand enfin je trouve une aspérité pour un pied. Une courte mais jolie varappée nous conduit au sommet de la Pointe Dalloz, 3575 m ., à 9 h. 45.
Dans une boîte de fer-blanc nous trouvons des billets, signés de guides et d' alpinistes connus.
En face de nous, dans la direction à suivre, trois gendarmes de 70 m. environ se dressent abrupts, offrant, semble-t-il, une barrière infranchissable. Celui de droite, à l' ouest, est le plus élevé, c' est la 3e aiguille, la Mouche. La descente dans la brèche qui nous en sépare, est assez délicate. Du fond de celle-ci nous cherchons où nous pouvons passer. 100 m. plus bas, sur le versant est, une vire nous permettrait de tourner les trois fourchons, il en résulterait une perte de temps. Une brèche très étroite, dont la base est à peine plus haute que nous, est ouverte comme par un coup de sabre entre le gendarme est et le gendarme central. L' accès doit en être difficile et il n' y a peut-être pas d' issue sur le versant opposé. Je me décide toutefois à aller voir. Par un passage délicat je descends dans un couloir sur Argentière où je brasse la neige poudreuse à mi-jambes; je remonte ce couloir quelques mètres et attaque une cheminée verticale difficile; j' arrive ainsi dans la brèche qui a au plus 60 centimètres de large. En descendant quelques mètres sur le versant sud, je trouve une petite vire qui rejoint l' itinéraire d' ascension.
Nous téléférons les sacs que nous trouvons un peu lourds pour ce genre d' exercice: ils pèsent 15 à 18 kg. chacun. Au bout de la vire nous les laissons et entreprenons l' escalade de la Mouche. La varappe s' avere tout de suite difficile; les prises sont petites, et si nous ne montons pas dans la verticale, il s' en manque de peu. Les espadrilles feraient bien; malheureusement il y a encore de la neige.
Au sommet, 3567 m ., où nous arrivons à 11 h. 30, on a l' impression d' être suspendu à la voûte céleste, tous les côtés sont abrupts.
Trois beaux rappels nous ramènent vers nos sacs, puis de là un quatrième au bas de la paroi d' où nous gagnons facilement la brèche ouverte au nord de la Pointe Lagarde. Des brouillards qui se sont formes à une altitude inférieure montent et ne tardent pas à nous envelopper.
Tout en nous restaurant un peu, nous discutons. Widmer vent passer sur le versant d' Argentière où des dalles verglacées et par surcroît recouvertes de neige n' offrent que peu ou pas de prises, alors que depuis la Mouche j' ai remarqué sur le côté Neuvaz un couloir à peu près sec, qui permettrait d' éviter ce mauvais passage. Finalement c' est ce dernier itinéraire que nous suivrons. Une vire nous conduit au bas du couloir d' où, par une série de rétablissements pénibles, nous rallions l' arête et croisons un gendarme sur Argentière. Le bloc sommital de la Pointe Lagarde apparaît à nos yeux entre deux brouillards; il est forme de deux gendarmes, celui de gauche, est, est le point culminant. Un cube de granit très allongé est coincé entre ces deux aiguilles, c' est le point que nous devons atteindre. La varappe est très difficile; comme nous sommes sur le versant nord, la neige n' a pas fondu; de plus, nos sacs font déverser le corps en arrière. Widmer a passé devant, il monte lentement en dégageant chaque prise; mal place moi-même, je ne peux l' assurer. Engagé dans une fissure qui se termine en surplomb, il y reste bloqué quelques minutes. Un mouvement de pendule scabreux lui permet de quitter sa fâcheuse position pour arriver peu après dans le trou que laisse sous lui le bloc coincé où je le rejoins en soufflant fort. Il reste 8 m. pour atteindre le sommet; le rocher est sec, nous chaussons les espadrilles. Ces derniers mètres sont très difficiles. Seules de petites fissures verticales permettent d' engager les doigts; comme ils glissent, devant soutenir tout le poids du corps, car les pieds ne trouvent pas d' adhérence, je suis oblige de tordre les mains. C' est avec les nilles pelées que j' arrive au sommet. Widmer qui, à juste raison, trouve que c' est assez d' un mal en point, monte à la corde pour cette fois. A 14 h. 30 nous sommes réunis tous deux à 3572 m ., sur ce faîte étroit. La descente se fait au moyen d' un court rappel jusque dans l' encoche, où nous reprenons nos sacs, puis en varappant sur le versant sud.
Depuis quelques heures nous rencontrons difficultés sur difficultés, aussi sommes-nous contents de trouver une vire montante relativement facile qui nous permet de longer sur la Neuvaz l' arête nord de la Pointe Kurz.B.ientôt la vire cesse; c' est dans une faille, entre deux murs de granit, que l'on débouche sur l' arête. Un gendarme est contourné par une jolie varapée sur Argentière, puis en suivant le fil de l' arête qui ne présente pas de grandes difficultés nous arrivons au sommet de la Pointe Kurz, 3691 m ., à 16 h. 30. Ce point est le plus élevé de notre traversée.
Plusieurs arêtes se joignant au sommet nous causent quelque embarras pour déterminer notre route dans le brouillard qui devient toujours plus dense. Peu sûrs de notre flair qui a été mis à rude épreuve ce jour, nous utilisons la boussole. Peu après, nous descendons une arête dentelée interminable. Nos yeux fouillent le brouillard pour chercher le Grand Gendarme, la 6e aiguille que nous devons faire. De petits « béquets » sans importance sortent en ombre, pareils à des fantômes géants. Une de ces ombres, plus grande que les autres, se dessine toujours plus nettement à mesure que nous avançons. Alors que nous croyons être au pied de ce gendarme, une brèche étroite et profonde nous en sépare encore. Je suis occupé à enfoncer une cheville pour placer un rappel, quand il commence à neiger. Nous descendons dans la brèche, puis de là sur une vire aux blocs instables sur le versant est. Il neige très fort. En peu de temps les rochers sont blancs; il est 19 heures, nous en restons là pour aujourd'hui et installons notre bivouac. La place fait défaut; aussi nous passerons la nuit à quelques mètres l' un de l' autre. Des sacs de couchage que nous essayons pour la première fois, laissent à désirer quant à leur imperméabilité au froid.
7 heures. Le soleil nous réchauffe depuis plus d' une heure, quand, les membres encore gourds, nous quittons l' emplacement de notre bivouac. Deux gendarmes de dimensions respectables sont en vue. Lequel est le bon? Nous sommes tous deux d' accord pour estimer le second, sud, plus élevé. Nous y montons donc par une varappe difficile. A quelques mètres sous le sommet nous apercevons plus loin un troisième, puis un quatrième gendarme, ce dernier plus isolé et plus imposant que les autres. Indiscutablement nous avons fait erreur. Nous rebroussons chemin, tournons la deuxième aiguille sur la Neuvaz, puis la troisième sur Argentière. Nous arrivons ainsi au pied du Grand Gendarme, superbe bloc de granit que l'on dirait taillé à coups de hache.
Nous laissons nos sacs et montons d' abord une cheminée enneigée de 20 m. au nord, puis nous tournons à l' est sur une vire étroite et vertigineuse. Il reste une dizaine de mètres pour atteindre le sommet. Ce sont 10 m. verticaux n' offrant que de petites prises, imperceptibles de la vire. Ce n' est qu' en montant péniblement que je les découvre. La fatigue du jour précédent se fait sentir et le bivouac à l' humidité au début de la nuit, puis au froid vif ensuite, ne nous a pas permis de nous reposer. A 9 heures nous sommes réunis au sommet du Grand Gendarme, 3600 m.
Le temps qui était clair au lever du jour a tendance à changer. Des brouillards masquent à notre vue le Tour Noir et le Dolent; nous voyons le Col d' Argentière et pouvons estimer à 1 km. notre avance d' hier ( mais quel kilomètre !).
Du sommet, avec deux rappels de 20 m ., nous arrivons près de nos sacs; de là sur un col neigeux en varappant dans du rocher friable. Evitant un gendarme très effilé, nous montons une mauvaise vire sur le versant de la Neuvaz droit au point 3551 que nous avons pris pour une des Pointes de Fouly. Nous en descendons dans la brèche située au nord de la Pointe A de Fouly. Par la neige fraîche, les dalles qui nous séparent du sommet sont impraticables. Nous descendons encore sur le versant est, par une vaste cheminée difficile, pour arriver au pied d' un grand couloir que nous montons en faisant plusieurs courtes-échelles. Nous débouchons sur l' arête, entre les Pointes A et B de Fouly. Nous sommes au sommet de la première à 11 h. 15 et à la seconde, 3626 m ., à 11 h. 55. Par une vire formée de gros blocs croulants, nous tournons à l' est les Pointes C et D. Quelques blocs s' ébranlent à notre passage, ils bondissent avec fracas sur la Neuvaz. Maintenant, nous abandonnons nos sacs dans le col précédant l' Amône, la dernière aiguille, la seule offrant une ascension en grande partie sur la neige. Une crête de rochers facile, puis l' arête neigeuse peu inclinée se succèdent et nous arrivons au point culminant à 12 h. 50. De retour au col, nous prenons un peu de repos tout en examinant le couloir qui va nous permettre de descendre sur le glacier d' Argentière. A tout moment des pierres tombent dans ce vaste entonnoir, ce qui n' est guère encourageant. A 14 heures nous quittons le col pour descendre une centaine de mètres dans du mauvais rocher. Ensuite dans de la neige ramollie où les marches cèdent sous le pied posé trop lourdement. Ces conditions nous obligent à un assurage continuel. La rimaye, qui a une dizaine de mètres de haut, est passée par une burine profonde. A 17 heures nous arrivons sur le glacier et à 18 h. 45 à la cabane d' Argentière.
Le lendemain, mercredi, nous nous reposons à la cabane et partons à 0 h. 15 pour faire l' Aiguille Verte par l' arête des Grands Montets. Cette course, mon ami Widmer, à la mémoire de qui je dédie ces lignes, ne devait pas la terminer. A 17 heures, à 50 m. du sommet, alors que toutes les difficultés étaient vaincues, cet alpiniste de marque, prudent et expérimenté, qui, en 1934, avait en quinze jours gravi onze « 4000 » dans la région de Zermatt, fut entraîné par l' effondrement d' une rimaye et disparut dans l' abîme!