Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07026.jsonl.gz/742

Le Funambule du livre suivi de La librairie est un sport de combat, un ouvrage passionnant qui revêt deux aspects. C’est à la fois un récit de vie mis en forme par Christophe Gallaz, centré sur l’activité professionnelle de l’auteur, mais très pudique quant à sa vie privée, ainsi qu’une réflexion, dûment étayée par une longue expérience, sur les métiers du livre.
Pascal Vandenberghe naît en 1959. Son enfance se déroule près de Paris, puis dans le Doubs, au sein d’une famille issue du monde ouvrier, où le livre n’a pas sa place. Son père, d’abord ajusteur-mécanicien (le seul diplôme que possédera le futur propriétaire de Payot !), est devenu représentant commercial, et a ainsi changé de statut social.
Mauvais élève, mais libertaire-lecteur
L’enfant, puis le jeune homme, montreront une inadaptation à l’école, ressentie comme asphyxiante. Vers l’âge de quatorze ans, il se laisse pousser les cheveux, arborant aujourd’hui encore cette abondante chevelure qui le rend immédiatement reconnaissable, notamment à la télévision où il apparaît souvent comme porte-parole du monde du livre. C’est aussi pour lui, qui se dit «antinucléaire, antimilitariste, anticlérical, libertaire», l’époque des joints abondants et des filles… En sortant de l’école, il décide de faire son éducation lui-même et devient un lecteur boulimique. Il montre un intérêt particulier pour les livres sur la Seconde Guerre mondiale.
Son activité de libraire commence en 1983 à la Fnac de Metz, puis dans d’autres villes de l’Hexagone. Ce sont ses années d’apprentissage. Sur la Fnac, fondée à l’origine par des idéalistes de tendance trotskiste, il porte un jugement nuancé: elle avait certes «fortement stimulé la démocratisation du livre et de la lecture» et constituait «une entreprise modèle en termes de conditions sociales», mais elle est, selon lui, devenue au fil des années une boîte purement commerciale, dirigée par des gens issus de la grande distribution.
Entre 1994 et 2004, Pascal Vandenberghe vit en région parisienne, travaillant d’abord aux Éditions Complexe, puis à France Loisirs et à La Découverte. Son expérience, non seulement de libraire, mais aussi de gestionnaire, s’étoffe.
À travers son parcours d’autodidacte, il a connu les univers de l’édition, de la diffusion et de la distribution, en amont de celui de la librairie. Sans doute certains passages de son livre, assez techniques, intéresseront-ils plus particulièrement les personnes du métier. Aux profanes, ils apporteront cependant des connaissances utiles.
En direction de la Suisse
En 2004, grand tournant dans sa vie. Il est recruté en Suisse chez Payot. Il apporte dans les librairies vieillissantes du groupe un souffle nouveau. Un exemple: les livres de poche ne seront désormais plus classés à part, mais intégrés dans le classement général. Par ailleurs, il mène intensément bataille pour le prix réglementé du livre.
Dans son ouvrage, Pascal Vandenberghe tord également le cou à des accusations sur la soi-disant position dominante de Payot sur le marché du livre. Ainsi, les magasins du groupe ne s’installent jamais dans des villes où des librairies indépendantes sont actives, sauf en cas de faillite ou de remise. Pour diversifier les activités de Payot, il reprend l’enseigne Nature & Découvertes, spécialisée dans les jeux ou le bien-être, notamment. Le directeur doit gérer des crises sérieuses: ainsi lors de la première baisse de l’euro en 2010.
Deuxième grand tournant. «J’avais été ouvrier, puis employé, puis cadre et j’allais me retrouver dans la position non pas encore de “patron”, mais de directeur général de Payot.» Et le troisième tournant survient en 2014: Pascal Vandenberghe va sortir du groupe français Lagardère qui possède l’entreprise et, pour éviter que la Fnac ne le fasse, il rachète Payot, comme actionnaire majoritaire. Cela avec l’aide financière de Vera Michalski. «Payot était sauvé, et avec lui le fragile écosystème du livre en Suisse romande.»
L’entretien avec Christophe Gallaz est suivi d’un essai au ton pamphlétaire, intitulé La librairie est un sport de combat – qui emprunte la métaphore au film de Pierre Carles sur Pierre Bourdieu. Vandenberghe y témoigne de sa foi profonde en l’avenir du livre, à condition de continuer à opérer des mutations telles que celle qui, dans les années 1960, vit apparaître l’accès libre aux livres que les clients peuvent feuilleter. Il y dénonce aussi le processus de «best-sellerisation», avec des méthodes relevant du pur marketing.
Le credo: pignon sur rue et papier
Mais surtout, il tire à boulets rouges sur la vente en ligne, dont le principal acteur est Amazon, le souci principal de cette entreprise étasunienne étant de détruire la concurrence en cassant les prix, et non de promouvoir la lecture par l’abondance de l’offre: «Amazon est à la librairie ce que MacDo’ est à la gastronomie». Belle formule, complétée par une autre: «Amazon est à la bibliodiversité ce que Monsanto est à la biodiversité».
Il dénonce aussi, dans les pratiques d’Amazon, «les conditions sociales épouvantables, le détournement fiscal à grande échelle, l’impact environnemental désastreux». Par ailleurs, Pascal Vandenberghe se montre circonspect envers le livre numérique, qui restera à ses yeux un «marché de niche».
En effet, «si chaque livre imprimé est un “objet”, sa version numérique n’est qu’un “avatar virtuel” banalisé, standardisé, aseptisé», auquel manquent l’originalité de la couverture, la qualité du graphisme et de l’impression, enfin cette capacité qu’offre le livre sur papier à se déconnecter du monde extérieur pour se reconnecter à soi-même.
Au-delà du brillant parcours professionnel d’un homme qui a néanmoins su rester fidèle à ses valeurs, le livre sur et de Pascal Vandenberghe constitue donc une brillante défense et illustration du livre.
Pascal Vandenberghe, Le Funambule du livre. Entretien avec Christophe Gallaz suivi de La librairie est un sport de combat (essai), Éditions de L’Aire, 2021, 257 p.