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Sitôt que les hommes sont en société, ils perdent le sentiment de leur faiblesse; l’égalité qui était entre eux cesse, et l’état de guerre commence.
– Montesquieu
Parmi les définitions du mot «puissance» proposées par le Robert, celle-ci sert mon sujet: «pouvoir d’un pays fort, en état d’imposer le respect aux autres pays». Une puissance est donc un pays capable de se faire respecter.
La Suisse peut-elle revendiquer cette qualification, alors qu’elle ne possède manifestement pas les moyens lui permettant d’imposer sa volonté à d’autres pays par la force?
La dimension, le nombre d’habitants, la richesse ou la force militaire ne sont pourtant pas les seuls critères à prendre en considération. Ainsi, le minuscule État du Vatican (0,44 km2) dont l’armée ne compte que 135 soldats et officiers, tous de nationalité suisse, est néanmoins une grande puissance qui règne sur l’Église catholique et son milliard de fidèles.
En Suisse, nous avons une vraie armée et même la meilleure du monde selon notre ex-ministre de la défense, le conseiller fédéral Ueli Maurer. Il est d’ailleurs probable que tous les ministres de la défense pensent la même chose de l’armée de leur pays. Mais l’excellence militaire suffit-elle à faire d’un pays une grande puissance? Cela semble douteux car la menace des armes n’est pas la meilleure méthode pour se faire respecter. La crainte et le respect sont deux sentiments différents qui ne doivent pas être confondus.
Par contre, en certaines circonstances, le courage d’affirmer ses convictions, en défendant la démocratie et les droits fondamentaux des personnes, peut faire de n’importe quel pays une grande puissance. En voici un exemple tiré de l’histoire suisse.
La tradition de l’asile politique
Au XIXe siècle, l’État fédéral né en 1848 accueillit de nombreux réfugiés – jusqu’à 15.000 – fuyant la répression dans leurs pays. C’était l’époque du «Printemps des peuples». Bonapartistes, monarchistes, républicains, socialistes, communistes, anarchistes, tous savaient trouver le chemin de la Suisse pour s’y réconforter, préparer de nouvelles offensives, partir, revenir, recommencer. Ce qui occasionna plusieurs conflits diplomatiques avec les grandes puissances du temps, à la limite quelquefois de l’affrontement armé. Malgré certaines concessions discutables, le gouvernement fédéral qui apprenait alors à diriger la politique extérieure de la jeune Confédération helvétique résista aux pressions, tout en faisant taire, voire en expulsant les réfugiés trop turbulents.
J'ai juré de ne jamais me taire quand des êtres humains endurent la souffrance et l'humiliation, où que ce soit. Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l'oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté.
Elie Wiesel
Ainsi, le 20 mars 1888, le conseiller fédéral neuchâtelois Numa Droz (1844-1899) prononça devant le Conseil national un discours resté célèbre où l’on trouve ce passage: «Un des droits les plus précieux de notre souveraineté, c’est le droit d’asile. De tout temps, nous avons ouvert libéralement notre maison aux réfugiés politiques, le plus souvent non pas par sympathie pour leurs personnes ou leurs doctrines, mais par humanité. Il en est fréquemment résulté des ennuis pour nous: c’est à peu près le seul point au sujet duquel, depuis 1815, nous ayons eu des difficultés avec nos voisins. Mais nous avons toujours maintenu fermement notre droit d’État souverain, et nous voulons continuer à agir de même.»
Au XXe siècle, les régimes autoritaires apparus en Europe dès 1917 avec la révolution bolchevique en Russie, suivie du fascisme italien, du nazisme allemand et de leurs diverses variantes dans d’autres États européens mirent à rude épreuve la tradition helvétique de l’asile politique. La Seconde Guerre mondiale et ses cortèges de déracinés cherchant refuge en Suisse achevèrent de la rendre obsolète.
Aujourd’hui, dans ce domaine comme dans d’autres, notre pays est lié par des règles supranationales (espace Schengen) qui limitent sa souveraineté. C’est une importante différence par rapport aux époques précédentes: le droit international ne permet plus aux grandes puissances d’imposer leur volonté aux plus faibles. C’est du moins l’idéal auquel on tend depuis la deuxième moitié du XXe siècle, avec l’avènement des Nations Unies. L’histoire récente a toutefois montré que les plus grands pays – à commencer par ceux qui détiennent les cinq sièges permanents du Conseil de sécurité de l’ONU – se croient parfois en droit de s’affranchir des règles qui ne leur conviennent pas, quitte à se retirer avec fracas du concert des nations pour y retourner quand ils y trouvent leur intérêt.
Sans oublier les subtilités de la diplomatie ménageant la chèvre de l’économie et le chou des droits de l’homme. Ainsi, je lisais récemment dans un journal les propos d’un représentant des banquiers suisses qui s’inquiétait du retard pris par un accord avec la Chine pour faciliter les relations bancaires entre les deux pays. L’une des raisons de ce retard, déplorait-il, «est la publication ce printemps par le Conseil fédéral de la stratégie globale de la Suisse avec la Chine qui établit un équilibre entre le développement des échanges économiques et la défense des droits humains.» Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites!
Réjouissons-nous: aux dernières nouvelles, notre pays a de bonnes chances d’entrer au Conseil de sécurité pour y occuper durant deux ans l’un des dix sièges non permanents. Alors, la Suisse, grande puissance?
Raymond Spira
Ancien juge fédéral