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La sémiotique, parce qu'elle étudie les processus de sémiotisation, pour objet fondamental la diversité des différents systèmes de signes, leur classement ainsi que l'anayse du modus significandi de chacun d'entre eux. Parmi ceux-ci, l'image et les codes iconiques ont occupé une place importantel: parce qu'elle présente un mode de fonctionnement irréductible à celui des signes linguistiques, elle a fait surgir un grand nombre de problèmes théoriques et méthodologiques. Mais les anlayses d'images prennent nécessairement en compte le langage verbal, le texte et leurs rapports réciproques, car il n'est pas sûr que l'on puisse lire l'image indépendamment de la verbalisation qui lui donne sens (Benveniste, 1966; Greimas, 1968). Barthes déjà l'avait remarqué, la civilisation de l'image est particulièrement bavarde; elle est avant tout une civilisation de la parolel: "lDès que l'on passe à des ensembles doués d'une véritable profondeur sociologique, on rencontre de nouveaux langages. Certes, objets, images, comportements peuvent signifier, et il le font abondamment, mais ce n'est jamais d'une façon autonome; tout système sémiologique se mêle de langage.l" (Barthes, 1965l:l80). L'image fixe d'ailleurs s'accompagne le plus souvent d'un message verbal explicite (légende, slogan, commentaire) et la majorité des pratiques signifiantes qui se fondent sur l'image (publicité, cinéma, photo de presse, etc.) fait en réalité cohabiter l'image et le texte, l'image et la voix dans un message bi- ou multimédia ce dont veulent rendre compte les expressions "lscripto-visuell" ou "audio-scripto-visuel (Cloutier, 1973)*1.
Le primat du langage verbal est sans doute l'une des raisons pour lesquelles la linguistique a été considérée comme le modèle méthodologique, le "patron de la sémiologie". En définissant la sémiologie et ses rapports à la linguistique, Saussure, on le sait, formulait une argumentation contradictoire: il affirmait la subordination théorique de la linguistique à la sémiologie tout en attribuant à celle-ci le statut de modèle instrumental et méthodologique (Saussure, 1972, 33-34). C'est Barthes qui dans ses Eléments de sémiologie mena cette contradiction jusqu'à ses limites, renversant la relation de subordination, la lingusitique subsumant alors toutes les autres formes de signes. Cette forme de logocentrisme, souvent dénoncée (notamment Greimas et Courtès, Derrida, Groupe , 1992), lorsqu'elle est poussée à l'extrême, pourra conduire un auteur comme Moles à proposer une matrice de traduction iconique: "Si la traduction des signifiés des mots peut être souvent simple et évidente, - ainsi représentera-t-on une vache pour parler d'une vache - il n'en est par contre nullement de même en ce qui concerne le système de prédicat. Les fonctions logiques, ou plus généralement infra-logiques du texte iconiques sont indépendantes des fonctions logiques du texte littéral. Mais on peut en pratique, établir un jeu de correspondances basé sur la décomposition en facteurs de chacune de ces fonctions. C'est ce que nous appellerons une matrice de traduction iconique." (1981:83). Dans celle-ci, à chaque ligne est affectée un opérateur logique tel que <<ouxc8 , <<etxc8 , <<pourxc8 , <<voicixc8 ; <<carxc8 , <<doncxc8 , <<d'ailleursxc8 , etc. tandis à chaque colonne correspondun prédicat visuel tel que <<commentairexc8 , <<juxtapositionxc8 , <<valorisationxc8 , <<transformationxc8 , <<contrastexc8 , <<variationxc8 , etc. A chaque croisée d'une ligne et d'une colonne correspond alors un <<coefficient de congruencexc8 qui rend compte du degré de facilité d'iconisation d'une expression linguistique (1981). Dans un tel système, toutes les cases ne sont évidemment pas remplies.
La définition et la typologie des signes se réfère classiquement à la trichotomie proposée par Peirce, puis diffusée par Morrisl: l'indice*2, l'icône et le signe dont seuls les deux derniers retiendrons ici notre attention. L'icône présente certains aspects de l'objet réel, certaines propriétés de l'objet représentél: entre l'icône et l'objet dénoté, il existe une relation qualitative. Une photographie de la maison est un signe iconique parce que l'image montre une structure de maison identique, par certains aspects, à la maison réellel: elle conserve donc certaines caractéristiques de l'objet représenté et certains rapports entre les éléments de celui-ci. La représentation de la maison vaut en vertu d'une ressemblance de fait: la photographie de la maison ressemble à la maison. La relation iconique, l'analogie, est dite aussi de motivation métaphorique. Elle peut se limiter à l'expression d'un rapport d'équivalence, de ressemblance, de différence, d'ordre ou de proportion comme dans le cas d'un diagramme ou de toute autre représentation graphique (Bertin, 1970), elle peut être très réaliste ou au contraire totalement abstraitel: le degré de réalisme de l'image, la nature des aspects retenus comme pertinents, permettent de distinguer plusieurs catégories d'icônes*3 ce que montre par ailleurs fort bien la diversité des paratextes. La relation iconique ainsi définie et la motivation qui la fonde ont donné lieu a de nombreuses critiques dont les plus récentes ont été formulées par le Groupe (1992). Nous y reviendrons par la suite.
Le symbole quant à lui est "lun signe qui est constitué comme signe simplement ou principalement par le fait qu'il est utilisé ou compris de la sortel" (Peirce, Vol.IIl:l307). Le symbole, qui correspond au signe saussurien, se fonde sur une relation purement conventionnelle qui ne dépend nullement d'une relation de similitude, comme pour l'icône, ou de contiguïté, comme pour l'indice. La relation symbolique est donc non motivée ou arbitraire. Le langage de par sa nature arbitraire se présente d'emblée comme un système catégoriel est sans sans doute pour cette raison qu'il paraît nous introduire, nous l'avons dit, immédiatement au sens.
Une seconde différence oppose l'icône et le symbole. L'une des caractéristiques du signe linguistique, on le sait, est d'être discontinu. Au sein du continuum verbal, l'arbitraire du signe délimite des unités significatives bipartites: à chaque signifiant correspond donc un signifiél. Le signe linguistique apparaît comme une unité discrète et si l'on poursuit l'analyse plus avant, on découvre que le signifiant est à son tour décomposable en éléments minimaux, cette fois non significatifsl: ce sont les phonèmes et chaque phonème peut encore être décomposé en traits distinctifs (labialité, aperture, sonorité, etc.)*4. C'est en ce sens que l'on peut dire que le signe linguistique est digital: il est constitué, à chaque niveau d'analyse, par un système différentiel d'oppositions minimales et binaires. La présence (ou l'absence) de l'un des termes de chacune de celles-ci modèle le signe, le "configure" en tant qu'il est une unité linguistique unique et particulière. Discret et discontinu, le signe linguistique obéit à la loi du tout ou rien et n'autorise aucun état intermédiaire. Notons, qu'ainsi défini, le signe linguistique correspond au symbole, dans la terminologie peircienne, et au signe digital, dans celle de Bateson et Watzlawick (1972).
Dans le cas des signes iconiques, le problème est bien différent puisqu'il est bien difficile de trouver une pareille rigueur. L'icône se présente le plus souvent comme un continuum au sein duquel il est bien difficile d'isoler des unités minimales différentielles et discontinues. La double articulation du langage (Martinet, 1960)*5 ne correspond nullement à la structuration des signes visuels. Ceux-ci s'organisent en niveaux hiérachisés (entités, sous-entité, surentité) mais mobiles selon le niveau d'analyse auquel on se situe: l'unité visage peut être décomposée en sous-unités (oeil, bouche, nez), mais peut très bien être considérée comme appartenant à une surentité, le corps humain (Groupe , 1992:148 et svt.)*6. Cette labilité fonde par exemple l'opposition entre les codes faible (le visuel) et fort (le linguistique) notamment chez Eco (1970).
Sans pouvoir présenter de façon détaillée dans ce contexte le modèle du Groupe , nous retiendrons encore que le niveau d'analyse peut être déterminé par trois sortes de facteurs:
Un signe iconique avons-nous dit possède certaines propriétés de l'objet représenté. Certes, cette définition satisfait notre bon sens, mais n'est-elle pas trompeusel? Que peut bien signifier avoir les mêmes propriétésl? Dans la perspective strictement structurale de l'époque, Eco a défendu la thèse, à l'époque passée quasiment inaperçue, selon laquelle la communication prendrait naissance non pas dans le rapport entre le code et le message mais dans les mécanismes mêmes de la perception qui fondent les modalités de production des signesl: "Les signes iconiques ne possèdent pas les propriétés de l'objet représenté, mais ils reproduisent certaines conditions de la perception commune sur la base des codes perceptifs normaux et par la sélection des stimuli qui - ayant éliminé d'autres stimuli - peuvent me permettre la construction d'une structure perceptive. Cette structure perceptive possède - sur la base des codes de l'expérience acquise - la même signification que l'expérience réelle dénotée par le signé iconique" (Eco, 1970:14). Autrement dit encore, "si le signe [iconique] a des propriétés communes avec quelque chose, il les a non avec l'objet mais avec le modèle perceptif de l'objet; il est constructible et reconnaissable d'après les mêmes opérations mentales que nous accomplissons pour construire le perçu, indépendamment de la matière dans laquelle ces relations se réalisent" (op. cit.l:21). Autrement dit, Eco situe la relation analogique non pas entre la représentation - le signe iconique - et l'objet représenté - l'objet réel - mais bien entre l'icône et "un modèle perceptif de l'objet" (ibideml: 21).
C'est sur la base de telles hypothèses que le Groupe fonde son Traité du signe visuel. Pour les auteurs, l'une des premières tâches consiste à établir les fondements peceptifs d'une sémiotique visuelle, autrement dit à analyser le processus sensation vs perception vs cognition. Le systène visuel produirait dans les trois modalités que retiennent les auteurs - spatialité, texture et chromatisme - des structures de percepts élémentaires, intégrant et organisant les stimuli à partir de structures spécilisées: extracteurs de motifs, de directions, de contrastes, etc. On obtiendrait ainsi la production de figures puis de formes et enfin d'objets. Les figures naissent d'un processus "d'équilibration des zones d'égalité de stimulation" - d'où les notions de champ, de limite, de ligne, de contour, etc. - tandis que les formes font "intervenir la comparaison entre diverses occurences successives d'une figure et mobilise[ent] donc la mémoire." (op. cit.:68). Le passage à l'objet interviendrait ensuite par l'adjonction de propriétés non visuelles provenant des autres modalités sensorielles au moment où la forme se doterait de caractéristiques permanentes: L'objet qui s'apparente à la notion de type.est alors considéré comme fort proche de celle du signe : " De ce que les objets sont une somme de propriétés, douées de permanence et guidant l'action, on peut avancer que cette notion rejoint celle de signe. Le signe est en effet, par définition, une configuration stable dont le rôle pragmatique est de permettre des anticipations, des rappels ou des subtitutions à partir de situations. Par ailleurs le signe a, comme on l'a rapplelé, une fonction de renvoi qui n'est possible que moyennant l'élaboration d'un système." (op. cit.: 81). Le modèle du décodage visuel peut alors prendre la forme suivante:
Schéma ?: Un modèle du décodage visuel
Mais il est évident que la relation analogique de même que la conception du signe doivent alors être profondément modifiées. D'une unité bipartite, les auteurs font une unité triparite composée du signifiant, du référent et du type. Les défintions de chacun de ces trois pôles et de leurs rapports respectifs résoud les problèmes de l'analogie et de la relation iconique qui, poussée à l'extrême, débouche sur deux impasses théoriques. La première consiste à dire que tout objet est l'icône de lui-même, ce qu'Eco formulait déjà sous la forme d'une boutade lapidaire: "L'icône la plus parfaite de mon nez, c'est mon propre nez...". L'autre permet d'affirmer que tout objet peut être considéré comme l'icône de tout autre objet, car il est toujours possible de trouver un certain aspect qui les rassemble....
Reprenons brièvement ces définitons. Le référent est "l'objet entendu comme non comme somme inorganisée de stimuli, mais comme membre d'une classe (ce qui ne veut pas dire que ce référent soit nécessairement réel; cf. Lavis 1971). L'existence de cette classe d'objets est validée par celle de type." Le type par contre est une classe conceptuelle, abstraite: "Par exemple, le référent du signe iconique chat est un objet particulier, dont je puis avoir l'expérience, visuelle ou autre, mais il n'est référent qu'en tant que cet objet peut être associé à une catégorie permanente: l'être-chat." Le signifiant enfin, "est un ensemble modélisé de stimuli visuels correpondant à un type stable, identifié grâce à des traits de ce signifiant, et qui peut être associé à un référent reconnu, lui aussi, comme hypostase du type; il entretient avec ce référent des relations de transformations." (Groupe xb5 , 1992:136-137).
Schéma n: Le signe iconique (Groupe , p.136)
Deux aspects nous intéressent directement dans ce modèle: tout d'abord, la notion de transformation qui permet de fonder, par exemple, les échelles d'iconicité sur une base théorique et formelle; ensuite, la notion de type. Il sera en effet intéressant de replacer ce modèle dans le cadre des études sur l'imagerie mentale et sur les modèles mentaux que nous évoquerons par la suite (cf. ci-dessous, page 18 et svt.) puisque le type ainsi défini s'apparente à une représentation mentale de type analogique.
A ce propos notons déjà que la notion de monosémie ne peut se construire que sur la base d'hypothèses de cette nature: une image en effet sera interprétée de façon univoque par plusieurs sujets à la condition que ceux-ci partagent une représentation commune et plus l'image sera conforme à ce modèle, plus elle apparaîtra monosémique (Leclercq et Rombaux , 1990). En conséquence, la notion de conformité au type implique que l'on reconnaisse l'importance de la familiarisation du sujet avec les stimuli et donc aussi les déterminants culturels du processus <<perception vs cogntionxc8 .
Pour clore cet exposé théorique, indiquons que ce n'est ni l'absence ni la présence absolue de similitude ou de contiguïté qui fonde la différence entre les différentes classes fondamentales de signes pas plus que l'opposition stricte entre motivation et arbitraire, entre analogique et digital: ce serait plutôt la prédominance de l'un de ces facteurs sur les autres*7. Les deux relations - iconique et symbolique - peuvent se manifester à des degrés divers dans un même signe: un graphique en secteurs, de type "camembert", est certes iconique puisqu'il présente de façon analogique une relation de proportionnalité entre différentes grandeurs, mais il comporte aussi une part de convention importante. Par contre, une onomatopée est signe du langage verbal, un " symbole " dans la terminologie peircienne. Pourtant, bien qu'elle doive être considérée comme arbitraire, elle comporte une part de motivation puisque l'onomatopée est par définition imitative.
Une théorie générale des paratextes retiendra donc de ces définitions la notion d'une continuité entre les deux formes de représentation et prendra comme axe de classification le degré d'iconicité de ces paratextes sur une échelle continue. La première tâche pour le chercheur consitera alors à trouver des critères pertinents pour établir ces différents degrés. Moles (1968 et 1981) par exemple a développé la notion d'échelle d'iconicité en 12 degrés progressifs et proposé une classification générale des formes de schématisation des plus analogiques aux plus abstraites que nous exposerons et discuterons dans le détail ci-dessous (cf. Vers une théorie générale des paratextes, page 39 et sv.) Dans un second temps, il nous faudra vérifier la validité même de ces degrés d'iconicité au regard des autres variables descriptives - par exemple les fonctions des paratextes, dont celles de relais et d'ancrage - ainsi que des éventuelles configurations prototypiques - donc stables - de variables que l'analyse expérimentale permettrait de dégager.
Une autre approche exemplaire des structures sémiotiques graphiques du texte écrit est celle proposée par Netchine-Grynberg et Grynberg (1991-a). Leur hypothèse de départ est que "c'est essentielIement au niveau de la structuration graphique, parce qu'elle donne sous forme de trace visible une traduction spatialisée de l'organisation sémantique des textes, qu'il faut chercher la mise en oeuvre des modalités de sémiotisation propre au langage écrit." (op. cit.: 5). Ils étudient donc expérimentalement l'appropriation par l'enfant des règles de structuration graphiques du support de l'écriture, la page et envisagent cette appropriation comme l'apprentissage d'un système symbolique à part entière. Ils considèrent que la page blanche constitue une surface morcelée en plusieurs espaces fonctionnellement distincts dont la signification demande un apprentissage que l'on peut considéré comme réalisé vers 8-10 ans. Certes, on se trouve ici du côté des lecteurs et non plus de celui des producteurs; cependant, les auteurs développent dans la même perspective sémiotique, les notions de mise en page et de mise en texte restituant à des problèmes souvent considérés comme exclusivement techniques leur dimension symbolique et cognitive (1991-b). Les règles de mise en page doivent être considérées comme des règles morphologiques qui concernent la distribution et la localisation des différents éléments graphiques. Elle sont abstraites et préalables à l'expression du contenu. Elles définissent les conditions d'une exploration visuelle quasiment standardisée de la page. Il s'agit des règles de mise en page. A titre d'exemple, nous citerons tout d'abord, les critères qui permettent l'identification d'une surface graphique délimitée, orientée et régionalisée (l'ordre spatial de la lecture, les positions des marges et des espaces de note, etc.), ensuite les règles de formation de coordonnées virtuelles susceptibles de définir l'orientation des lignes (dans un tableau par exemple), etc. Les règles de mise en texte par contre, sont des règles syntaxiques: elles concernent l'expression du contenu et permettent un parcours rapide de l'organisation textuelle en visualisant les aspects macrostructuraux (titrage des chapitres, sections, etc.) ou microstructuraux (composition des paragraphes, des intertitres, mise en évidence des mots-clés, etc.) du texte.
Quant aux rapports entre le texte et l'image, ils ont été définis pour la première fois par Barthes à l'occasion de son analyse de la publicité Panzani (1964). L'auteur identifiait deux types de relations, deux types de fonction: la fonction d'ancrage, la plus fréquente, et celle de relais. Dans le premier cas, le texte linguistique a une fonction dénominative et d'élucidation: "Au niveau du message littéral, la parole répond, d'une façon plus ou moins directe à la question qu'est-ce que c'est ? Elle aide à identifier purement et simplement les éléments de la scène et la scène elle-même (...). La fonction dénominative correspond bien à un ancrage de tous les sens possibles (dénoté) de l'objet, par le recours à une nomenclature (...)" (op. cit.: 45). C'est d'ailleurs de cette façon qu'était utilisée l'image dans les méthodes d'apprentissage des langues secondes mais on en comprend mieux dès lors les difficultés rencontrées: il peut sembler paradoxal de vouloir faire acquérir des unités linguistiques grâce à une représentation figurative alors que précisément, c'est le message linguistique qui donne son sens à l'image. Ajoutons enfin, que, dans la mesure où il limite le sens et impose à la multiplicité de ses signifiés un sens particulier, le message linguistique aura donc toujours une "valeur répressive", idée déjà suggérée, comme nous le verrons, par Coste (cf. ci-dessous, page 30). Quant à la fonction de relais, elle suppose une complémentarité entre les deux formes d'expression, iconique et linguistique, la seconde prenant en charge des éléments de significations qui ne figurent pas dans le message iconique.
D'autres aspects du développement de la sémiotique retiendront notre attention; ils concernent l'intention de communiquer et les niveaux de la signification. On se souviendra que, dans les années '60, sous l'influence des conceptions structuralistes et de la prégnance du modèle du code linguistique, ont été conceptualisées les différences entre d'une part les sémiologie de la communication et de la signification et d'autre part, l'analyse des niveaux dénoté et connoté du message. La sémiologie de la communication a été définie essentiellement par les linguistes post-saussuriens dont Buyssens, Martinet, Mounin, Prieto, qui ont nettement privilégié la dimension communicationnelle des langages non verbaux. Ils posent une différence essentielle entre la "véritable" communication, qui seule relève de la sémiologie, et le fait, pour un quelconque objet social, de manifester, d'attester une signification, comme le fait par exemple un vêtement, un objet. Par exemple Mounin (1974) distinguait parmi les images celles qui produisent une réaction de type émotionnel à un stimulus de celles qui sont intentionnellement porteuses d'information. Dans cette perspective, relèvent seuls de la sémiologie et de la théorie de la communication les signaux, c'est-à-dire des signes conventionnels - les symboles selon Peirce -, produits volontairement par l'émetteur pour être reconnus comme tels par le destinataire: le code de la route, par exemple, relève de cette catégorie. Or, ces notion fondamentales - le vouloir-dire du locuteur et la reconnaissance de son intention - seront à la base de la théorie des actes de langage, de l'analyse des discours et de l'orientation pragmatique que prendra la sémiologie dans les années '80: l'énonciation devient le centre privilégié de l'investigation des chercheurs. Dans cette perspective, remarquons que la conception dominante est aujourd'hui celle d'une co-construction du sens, le lecteur soumettant le message à de nombreuses procédures d'inférence et de désambiguation, toutes liées à la situation d'énonciation.
Le second courant, la sémiologie de la signification dont R. Barthes fut sans doute l'un des précurseurs, se refusait, quant à lui, à réduire le champ d'exploration sémiologique aux seules significations intentionnelles car toutes les significations sont loin d'être explicites: l'analyse proposée dans les Mythologies ou dans le Système de la mode en sont deux exemples particulièrement remarquables (1957 et 1967). On doit à ce mouvement d'avoir principalement développé l'analyse de la rhétorique connotative qui constitue une sorte de second code articulé à la langue selon le mécanisme des langages "décrochés"*8 (Hjelmslev, 1968; Barthes, 1965, 1965; Peninou, 1972). La distinction entre la dénotation et la connotation, notions aujourd'hui largement diffusées constituait une première approche de l'implicite à l'oeuvre dans tout langage*9. Suivant une évolution semblable, la rhétorique connotative s'est vue progressivement intégrée, comme l'une de ses modalités, dans les formes de l'implicite de la communication*10 parmi lesquelles on distingue aujourd'hui, entre autres, les sous-entendus, les insinuations, les présuppositions, etc., autrement dit les stratégies d'inférences et les actes indirects*11 (Ducrot, 1972; Grice, 1979 et 1981; Flahaut, 1978; Récanati, 1979 et 1981; Sperber et Wilson, 1989).