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"Parlons de plantes, tandis que la saison de les observer nous y invite..."
Le magazine
Extrait de la Lettre cinquième, du 16 juillet 1771, des Lettres élémentaires sur la botanique, de Jean-Jacques Rousseau*
PRÉFACE (extraits)
Les Lettres élémentaires sur la botanique ont été rédigées par Jean-Jacques Rousseau entre le 22 août 1771 et le 11 avril 1773 et adressées à Madame Delessert, affectueusement appelée «cousine».
Celle-ci, Madeleine-Catherine Delessert, née Boy de La tour, (1747-1816), avait alors vingt-quatre ans.
Rousseau avait fait sa connaissance lors d'un séjour à Môtiers en juillet 1762, l'ayant même aidée à se défaire d'une projet de mariage «arrangé» par sa famille. La jeune et jolie Madeleine-Catherine a épousé en 1766 le banquier Etienne Delessert.
L'écrivain s'était pris d'affection pour la charmante banquière, laquelle devient mère de Marguerite-Madeleine, surnommée «Madelon», désignée dans cette correspondance comme la «petite»; elle était alors âgée de quatre ans. [...]
En 1762, tandis que Rousseau faisait l'objet de décrets d'arrestation tant du Parlement de Paris que du conseil de la République de Genève pour ses ouvrages jugés scandaleux. Réfugié dans la principauté de Neuchâtel - alors prussienne -, l'écrivain rencontre le docteur Jean-Antoine d'Ivernois, auteur d'un Catalogue méthodique des plantes qui croissent naturellement dans la souveraineté de Neuchâtel et Valania.
Surtout l'écrivain a été toute sa vie admirateur et lecteur du Systema naturae et du Species plantarum de Linné.
Il se constituera assez rapidement une bibliothèque spécialisée en botanique - par ses propres achats et par les dons de ses admirateurs -, cinq à sept caisses d'ouvrages qu'il se fera envoyer partout où il demeurera.
Rousseau débute ses excursions botaniques vers 1765, parcourant le Jura à l'écoute de celui qu'il surnomme «le Parolier», Abraham Gagnebin de La Ferrière, parce que ce dernier pouvait nommer chaque plante en différentes langues et en donner la description botanique selon divers auteurs.
Sous la conduite de ce botaniste réputé, se forme un groupe de passionnés de botanique: Du Peyrou, riche négociant neuchâtelois, le colonel Abraham de Pury, son beau-père, le comte d'Escherny et Rousseau. Gagnebin connaissait les noms de miliers de plantes et avait transformé sa maison en Cabinet d'histoire naturelle... De Pury portait la boussole, du Peyrou s'occupait des herbiers, d'Escherny était chargé du feu et du café, tandis qu'Abraham Gagnebin, loupe et brucelles en main, décrivait et nommait chaque plante; Rousseau dirigeait le groupe. C'est ainsi que Rousseau escalada le Chasseron, parcourut les défilés qui environnent l'entrée du Val de Travers. Plus tard, avec Abraham Gagnebin et le marquis de Maîche, il visita les gorges de Biaufond, les marais de la Chaux d'Abel, et encore bien d'autres endroits de ce pays. Une excursion est restée célèbre à Brot, au Creux-du-Van, où l'on peut encore lire les signatures des promeneurs sur une roche justement dite «Roche aux noms»...
«Je raffole de la botanique: cela ne fait qu'empirer tous les jours, je n'ai plus que du foin dans la tête, je vais devenir plante moi-même un de ces matins, et je prends déjà racine à Môtiers», écrit-il le 1er août 1765 à son ami F.H. Duvernois, cousin de l'auteur du Catalogue...
Peu après, sur l'île de St-Pierre au milieu du lac de Bienne, il passe les jours les plus heureux de sa vie, herborisant seul trois à quatre heures par jour, comme il l'écrit dans Les Confessions. Il décide de réaliser une Flora Petriinsularis qui contiendrait toutes les plantes de l'île, mais, après avoir été chassé de Môtiers, Jean-Jacques rousseau est chassé de Saint-Pierre. [...]
Le 3 septembre 1766, Rousseau écrit à la duchesse de Portland: «L'étude de la nature nous détache de nous-même et nous élève à son auteur. C'est en ce sens qu'on devient vraiment philosophe; c'est ainsi que l'histoire naturelle et la botanique ont un usage pour la sagesse et pour la vertu.»
LETTRE CINQUIÈME 16 juillet 1772
[...] Consolez-vous, bonne cousine, de n'avoir pas vu les glandes des crucifères. De grands botanistes très bien oculés ne les ont pas mieux vues. Tournefort lui-même n'en fait aucune mention. Elles sont bien claires dans peu de genres,quoiqu'on en trouve des vestiges presque dans tous, et c'est à force d'imaginer des fleurs en croix, et d'y voir toujours des inégalités au réceptacle, qu'en les examinant en particulier on a trouvé que ces glandes appartenaient au plus grand nombre des genres, et qu'on les suppose, par analogie, dans ceux même où on ne les distingue pas.
Je comprends qu'on est fâché de prendre tant de peine sans apprendre les noms des plantes qu'on examine. Mais je vous avoue de bonne foi qu'il n'est pas entré dans mon plan de vous épargner ce petit chagrin. On prétend que la botanique n'est qu'une science de mots qui n'exerce que la mémoire, et n'apprend qu'à nommer des plantes: pour moi, je ne connais point d'étude raisonnable qui ne soit qu'une science de mots, et auquel des deux, je vous prie, accorderai-je le nom de botaniste, de celui qui sait cracher un nom ou une phrase à l'aspect d'une plante, sans rien connaître à sa structure, ou de celui qui, connaissant très bien cette structure, ignore néanmoins le nom très arbitraire qu'on donne à cette plante en tel ou en tel pays ? Si nous ne donnons à vos enfants qu'une occupation amusante, nous manquons la meilleure moitié de notre but, qui est, en les amusant, d'exercer leur intelligence, et de les accoutumer à l'attention. Avant de leur apprendre à nommer ce qu'ils voient, commençons par leur apprendre à le voir, Cette science, oubliée dans toutes les éducations, doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne le redirai jamais assez; apprenez-leur à ne jamais se payer de mots, et à croire ne rien savoir de ce qui n'est entré que dans leur mémoire.
Au reste, pour ne pas trop faire le méchant, je vous nomme pourtant des plantes sur lesquelles, en vous les faisant montrer, vous pouvez aisément vérifier mes descriptions. Vous n'aviez pas, je le suppose, sous vos yeux une ortie blanche en lisant l'analyse des labiées; mais vous n'aviez qu'à envoyer chez l'herboriste du coin chercher de l'ortie blanche fraîchement cueillie, vous appliquiez à sa fleur ma description, et ensuite, examinant les autres parties de la plante de la manière dont nous traiterons ci-après, vous connaissiez l'ortie blanche infiniment mieux que l'herboriste qui la fournit ne la connaîtra de ses jours; encore trouverons-nous dans peu le moyen de nous passer d'herboriste: mais il faut premièrement achever l'examen de nos familles. Ainsi je viens à la cinquième, qui, dans ce moment, est en pleine fructification.
Représentez-vous une longue tige assez droite, garnie alternativement des feuilles pour l'ordinaire découpées assez menu, lesquelles embrassent par leur base des branches qui sortent de leurs aisselles. De l'extrémité supérieure de cette tige partent, comme d'un centre, plusieurs pédicules ou rayons, qui, s'écartant circulairement et régulièrement comme les côtes d'un parasol, couronnent cette tige en forme d'un vase plus ou moins ouvert. Quelquefois ces rayons laissent un espace vide dans leur milieu, et représentent alors plus exactement le creux du vase; quelquefois aussi ce milieu est fourni d'autres rayons plus courts, qui montant moins obliquement, garnissent le vase, et forment conjointement avec les premiers, la figure à peu près d'un demi-globe, dont la partie convexe est tournée en dessus.
Chacun de ces rayons ou pédicules est terminé à son extrémité non pas encore par une fleur, mais par un autre ordre de rayons plus petits qui couronnent chacun des premiers, précisément comme ces premiers couronnent la tige.
Ainsi, voilà deux ordres pareils et successifs: l'un de grands rayons qui terminent la tige; l'autre, de petits rayons semblables qui terminent chacun des grands.
Les rayons des petits parasols ne se subdivisent plus, mais chacun d'eux est le pédicule d'une petite fleur dont nous parlerons tout à l'heure.
Si vous pouvez vous former l'idée de la figure que je viens de vous décrire, vous aurez celle de la disposition des fleurs dans la famille des ombellifères ou porte-parasols, car le mot latin umbella signifie un parasol.
Quoique cette disposition régulière de la fructification soit frappante, et assez constante dans toutes les ombellifères, ce n'est pourtant pas elle qui constitue le caractère de la famille: ce caractère se tire de la structure même de la fleur, qu'il faut maintenant vous décrire.
Mais il convient, pour plus de clarté, de vous donner ici une distinction générale sur la disposition relative de la fleur et du fruit dans toutes les plantes, distinction qui facilite extrêmement leur arrangement méthodique, quelque système qu'on veuille choisir pour cela.
Il y a des plantes, et c'est le plus grand nombre, par exemple, l'oeillet, dont l'ovaire est évidemment enfermé dans la corolle. Nous donnerons à celles-là le nom de fleurs infères parce que les pétales embrassant l'ovaire prennent leur naissance au-dessous de lui.
Dans d'autres plantes en assez grand nombre, l'ovaire se trouve placé, non dans les pétales, mais au-dessous d'eux: ce que vous pouvez voir dans la rose; car le gratte-cul, qui en est le fruit, est ce corps vert et renflé que vous voyez au-dessous du calice, par conséquent aussi au-dessous de la corolle, qui de cette manière, couronne cet ovaire et ne l'enveloppe pas. J'appellerai celles-ci fleurs supères, parce que la corolle est au-dessus du fruit. On pourrait faire des mots plus francisés, mais il me paraît avantageux de vous tenir toujours le plus près qu'il se pourra des termes admis dans la botanique, afin que, sans avoir besoin d'apprendre ni latin ni grec, vous puissiez néanmoins entendre passablement le vocabulaire de cette science, pédantesquement tiré de ces deux langues, comme si, pour connaître les plantes, il fallait commencer par être un savant grammairien.[...]
Je vous dirai maintenant que les plantes ombellifères ont la fleur supère, ou posée sur le fruit. La corolle de cette fleur est à cinq pétales appelés réguliers, quoique souvent les deux pétales, qui sont tournés en dehors dans les fleurs qui bordent l'ombelle, soient plus grands que les trois autres.
La figure de ces pétales varie selon les genres, mais le plus communément elle est en coeur; l'onglet qui porte sur l'ovaire est fort mince; la lame va en s'élargissant; son bord est émarginé légèrement échancré, ou bien il se termine en une pointe qui, se repliant en dessus, donne encore au pétale l'air d'être émarginé, quoiqu'on le vît pointu s'il était déplié.
Entre chaque pétale est une étamine dont l'anthère, débordant ordinairement la corolle, rend les cinq étamines plus visibles que les cinq pétales. Je ne fais pas ici mention du calice, parce que les ombellifères n'en ont aucun bien distinct.
Du centre de la fleur partent deux styles garnis chacun de leur stigmate, et assez apparents aussi, lesquels, après la chute des pétales et des étamines, restent pour couronner le fruit.
La figure la plus commune de ce fruit est un ovale un peu allongé, qui, dans sa maturité, s'ouvre par la moitié, et se partage en deux semences nues attachées au pédicule, lequel, par un art admirable, se divise en deux, ainsi que le fruit et tient les graines séparément suspendues, jusqu'à leur chute.
Toutes ces proportions varient selon les genres, mais en voilà l'ordre le plus commun. Il faut, je l'avoue, avoir l'oeil très attentif pour bien distinguer sans loupe de si petits objets, Mais ils sont si dignes d'attention qu'on n'a pas regret à sa peine.[...]
S'il arrivait, par exemple, qu'en sortant de lire ma lettre vous trouvassiez, en vous promenant, un sureau encore en fleur, je suis presque assuré qu'au premier aspect vous vous diriez: Voilà une ombellifère. En y regardant, vous trouveriez grande ombelle, petite ombelle, petites fleurs blanches, corolle supère, cinq étamines: c'est une ombellifère assurément, mais voyons encore; je prends une fleur.
D'abord, au lieu de cinq pétales, je trouve une corolle à cinq divisions, il est vrai, mais néanmoins d'une seule pièce, or, les fleurs des ombellifères ne sont pas monopétales. Voilà bien cinq étamines, mais je ne vois point de styles, et je vois plus souvent trois stigmates que deux, plus souvent trois graines que deux; or, les ombellifères n'ont jamais ni plus ni moins de deux stigmates, ni plus ni moins de deux graines pour chaque fleur. Enfin, le fruit du sureau est une baie molle. Le sureau n'est donc pas une ombellifère.
Si vous revenez maintenant sur vos pas en regardant de plus près à la disposition des fleurs, vous verrez que cette disposition n'est qu'en apparence celle des ombellifères. Les grand rayons, au lieu de partir exactement du même centre, prennent leur naissance les unes plus haut, les autres plus bas; les petits naissent encore moins régulièrement: tout cela n'a point l'ordre invariable des ombellifères. L'arrangement des fleurs du sureau est en corymbe, ou bouquet, plutôt qu'en ombelles. Voilà comment, en nous trompant quelquefois, nous finissons par apprendre à mieux voir.[...]
Vos étonnants progrès, chère cousine, et votre patience m'ont tellement enhardi que, comptant pour rien votre peine, j'ai osé vous décrire la famille des ombellifères sans fixer vos yeux sur aucun modèle; ce qui a rendu nécessairement votre attention beaucoup plus fatigante. Cependant j'ose douter, lisant comme vous savez faire, qu'après une ou deux lectures de ma lettre, une ombellifère en fleur échappe à votre esprit en frappant vos yeux; et, dans cette saison, vous ne pouvez manquer d'en trouver plusieurs dans les jardins et dans la campagne.
Elle ont, la plupart, les fleurs blanches. Telles sont la carotte, le cerfeuil, le persil, la ciguë, l'angélique, la berce, la berle, la (sic) boucage, le chervis ou girole, la perce-pierre, etc.
Quelques-unes, comme le fenouil, l'aneth, le panais, sont à fleurs jaunes: il y en a peu à fleurs rougeâtres, et point d'aucune autre couleur.
Voilà, me direz-vous une belle notion générale des ombellifères; mais comment tout ce vague savoir me garantira-t-il de confondre la ciguë avec le cerfeuil et le persil, que vous venez de nommer avec elle ? La moindre cuisinière en saura là-dessus plus que nous avec toute notre doctrine. Vous avez raison. Mais cependant, si nous commençons par les observations de détails, bientôt, accablés par le nombre, la mémoire nous abandonnera, et nous nous perdrons dès le premier pas dans ce règne immense: au lieu que, si nous commençons par bien reconnaître les grandes routes, nous nous égarerons rarement dans les sentiers, et nous nous retrouverons partout sans beaucoup de peine. Donnons cependant quelque exception à l'utilité de l'objet, et ne nous exposons pas, tout en analysant le règne végétal, à manger par ignorance une omelette à la ciguë.
La petite ciguë des jardins est ume ombellifère, ainsi que le persil et cerfeuil. Elle a la fleur blanche comme l'un et l'autre, elle est avec le dernier dans la section qui a la petite enveloppe et que n'a pas la grande, elle leur ressemble assez par son feuillage, pour qu'il ne soit pas aisé de vous en marquer par écrit les différences. Mais voici des caractères suffisants pour ne vous y pas tromper.
Il faut commencer par voir en fleurs ces diverses plantes, car c'est en cet état que la ciguë a son caractère propre. C'est d'avoir sous chaque petite ombelle un petit involucre composé de trois petites folioles pointues, assez longues, et toutes trois tournées en dehors, au lieu que les folioles des petites ombelles du cerfeuil l'enveloppent tout autour, et sont tournées également de tous les côtés. À l'égard du persil, à peine a-t-il quelques courtes folioles , fines comme des cheveux, et distribuées indifféremment, tant dans la grande ombelle que dans les petites, qui toutes sont claires et maigres.
Quand vous vous serez bien assurée de la ciguë en fleur, vous vous confirmerez dans votre jugement en froissant légèrement et flairant son feuillage, car son odeur puante et vireuse ne vous la laissera pas confondre avec le persil ni avec le cerfeuil, qui, tous deux, ont des odeurs agréables. Bien sûre enfin de ne pas faire de quiproquo, vous examinerez ensemble et séparément ces trois plantes, surtout par le feuillage qui les accompagne plus constamment que la fleur; et par cet examen, comparé et répété jusqu'à ce que vous ayez acquis la certitude du coup d'oeil, vous parviendrez à distinguer et connaître imperturbablement la ciguë. L'étude nous mène ainsi jusqu'à la porte de la pratique; après quoi celle-ci fait la facilité du savoir.
Prenez haleine, chère cousine, car voilà une lettre excédante; je n'ose même vous promettre plus de discrétion dans celle qui doit la suivre, mais après cela nous n'aurons devant nous qu'un chemin bordé de fleurs. Vous en méritez une couronne pour la douceur et la constance avec lesquelles vous daignez me suivre à travers ces broussailles, sans vous rebuter de leur épines.