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Comme on le sait, les histoires les plus courtes sont souvent les meilleures.
Au terme d'une session de courts-métrages suisses peu enthousiasmante, les spectateurs ont pu acclamer un magnifique film d'animation de huit minutes qui nous parle de manière très efficace de la problématique de la disparition des abeilles.
Faisant partie des crus 2013 sortis de la boîte de production genevoise de films d'animation Nadasdy, dirigée par Zoltán Horváth, ce court film part d'une conversation en dialecte suisse-italien de l'artiste tessinois avec son grand-père. Ce dernier lui explique de quoi pourrait bien parler son prochain film d'animation ; et ce temps d'énonciation devient celui du film.
L'enregistrement brut du Nonno devient la toile sonore à partir duquel le dessin d'animation prend vie, en suivant le débit de sa parole, le cheminement de sa pensée: « Et zou... elle arrive dans un pré. (...) Là, tu vas utiliser ton imagination pour faire les plantes, les fleurs, les gentianes ». Et de ce récit, il ressort la très claire dégradation de vie des abeilles. Et plutôt que de s'intéresser aux causes et aux conséquences de ces disparitions, se dessine la perception de cette transformation par le grand-père qui a vécu tout ce temps dans le Tessin.
Ce faisant – et c’est nous qui le disons - le réalisateur met en évidence un phénomène qui se situe au carrefour de l'étude des mémoires collectives et des sciences de l'environnement, et que les chercheurs appellent "Shifting baselines". Issu de l'observation aiguisée des milieux de la pêche, ce mot apparaît pour la première fois en 1995 dans un article de l’étonnant océanographe français Daniel Pauly.
'Shifting Baselines' qui pourrait se traduire littéralement par 'déplacement de la ligne de départ' correspond au fait que les gens, dans la perception de leur environnement, utilisent généralement comme horizon de référence et considèrent comme "naturel" la manière dont le monde était au moment où ils sont nés ou quand ils ont commencé leur carrière. Or, nombre de transformations - du paysage, de l'éco-système ou de la qualité de la nourriture – consistent en des changements qui impliquent une durée de deux à trois générations pour être distinctement perçus.
Comme le rappelle le psycho-sociologue allemand Harald Welzer du Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Mémoire à Essen qui s'intéresse fortement à la question « les points de référence de perception des générations ne vont pas très loin dans le passé et ne dépassent pratiquement pas celui posé par [les] horizons
biographiques (1)». Pour pallier à un tel biais d’appréciation et des consciences, rien de tel comme remède que de faire appel aux Anciens ! Et de préférence, ceux qui vivaient à la campagne, plutôt qu’à Time Square pendant leur jeunesse… Quoique les seconds auraient certainement des choses à nous dire sur bien des questions de qualité de vie en ville que la troisième génération saura formuler.
Il devient opportun d'avoir recours à cette mémoire collective, intergénérationnelle, qui par définition dépasse la mémoire individuelle et ce qu’offre la perception limitée d’une seule génération de vie. Le film de Marcel Barelli sur son grand-père effectue admirablement ce travail, dans le fond très original, de transmission d'une "mémoire des lieux". De comment était l'environnement, de comment allaient les abeilles il y a cinquante ou soixante ans, de comment elles ont commencé à ne plus aller bien.