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Le débat sur une éventuelle psychogenèse des cancers a été relancé par l’avènement de la psycho-neuro-immunologie. Cette dernière, qui fête ses vingt ans (et même plus !),1 étudie l’importance des facteurs psychosociaux dans la genèse de diverses maladies, telles que les maladies infectieuses, auto-immunes et néoplasiques.1,2 Nous avons appelé syndrome de Fritz Zorn la croyance en une psychogenèse exclusive des cancers.3 C’est la croyance en la toute puissance de la pensée pour triompher des maladies avec comme corollaire le déni de leur réalité biologique. Fritz Zorn (son nom officiel était Fritz Angst !), jeune Zurichois atteint d’un lymphome, écrivait dans «Mars» : «La névrose de mes parents est cause des tourments de toute ma vie ; mon tourment est cause que j’ai contracté le cancer et le cancer est finalement la cause de ma mort». Pour lui, le cancer est une maladie de l’âme, la conception du refus de la vie et de la haine de soi qui lui a été inculquée par sa famille dans un contexte socio-politique précis.
De façon générale, la croyance en une origine psychologique des maladies se retrouve tout au long de l’histoire de la médecine, dans l’imaginaire des médecins, des malades et des sociétés. Du côté des médecins, Robert Whytt écrivait déjà en 1775 que les «médecins diagnostiquent comme nerveux, hypocondriaques et hystériques tous les désordres dont ils ignorent la nature et les causes». Les hypothèses psychosomatiques de l’ulcère duodénal ont ainsi été balayées par la découverte de l’Helicobacter pylori. Dans l’histoire des sociétés, Sontag 4 a montré que les maladies autrefois mortelles telles que la tuberculose, les cancers et le sida, sont investies par l’imaginaire de signification populaire. On attribuait autrefois la tuberculose à un excès de sentiment, c’était la maladie des romantiques. La découverte des antituberculeux a mis fin au concept de «personnalité tuberculeuse». Les manifestations neuropsychiatriques de la syphilis l’ont fait longtemps considérer comme une malédiction faustienne, le prix à payer pour le génie.
Quant aux malades, ils tendent à réinterpréter leur maladie dans leur contexte existentiel pour lui donner un sens, comme l’a fait Fritz Zorn. Confronté à une maladie somatique grave, il cherche à tout prix une conception de la maladie qui, même au prix de la culpabilité, lui offre l’illusion d’un possible contrôle. C’est mon inconscient qui l’a causée, c’est moi qui l’ai causée, je pourrais donc la maîtriser. Le risque pour le malade est d’abandonner les chances même faibles mais réelles d’être aidé par des traitements éprouvants et de recourir à des médecines douces et inefficaces. Le syndrome de Zorn peut parfois toucher des psychothérapeutes dont la plupart, heureusement, ne contestent pas l’efficacité des traitements classiques. En 2002, une revue de la littérature recensait 150 études randomisées concernant l’effet de psychothérapies ou de thérapies de relaxation sur le bien-être et même la survie de patients cancéreux.5 Toutefois, la plupart sont critiquables en raison de biais de sélections ou d’erreurs statistiques de type 1, du fait d’un nombre excessif de sous-groupes (cf. syndrome du réverbère).6 De plus, il est difficile de savoir si la prolongation de la survie n’est pas due à une meilleure adhérence au traitement résultant de la psychothérapie.
… les «médecins diagnostiquent comme nerveux, hypocondriaques et hystériques tous les désordres dont ils ignorent la nature et les causes» …
Il n’en reste pas moins un champ d’action important pour le psychothérapeute : le soutien face à la maladie, la compréhension du deuil impliqué par la perte du corps, l’accompagnement dans les souffrances morales qui en découlent et parfois le respect d’un déni qui serait vital pour le patient.
La psycho-neuro-immunologie a permis de mieux comprendre les relations très complexes entre le cerveau et les systèmes immunitaire et endocrine, et parfois d’établir un pont entre émotions et maladies. Chez les rats, on peut augmenter la croissance de cancers en les soumettant à un stress croissant (rotation d’une cage). On peut montrer un lien linéaire entre stress, cortisol, dépression du système immunitaire et croissance tumorale.7 Toutefois, l’extrapolation à l’homme, en particulier aux dépressifs, qui ont également une augmentation de sécrétion du cortisol et une dépression du système immunitaire,8 est abusive. On a vite amalgamé la dépression psychiatrique à la dépression du système immunitaire. En effet, la baisse de l’activité lymphocytaire chez les dépressifs est faible (alors que chez le rat le cortisol induit une apoptose des lymphocytes) ; de plus, les cancers implantés chez les rats sont très dépendants du système immunitaire, ce qui n’est pas le cas des tumeurs solides chez l’homme à l’exception des lymphomes. Il faut noter par exemple, chez des femmes immunosupprimées à la suite d’une greffe de rein, que la prévalence des cancers du sein est plus faible que chez des contrôles, alors qu’on observe, tout comme chez les sidéens, une élévation du risque de tumeurs cutanées et de lymphomes.9
En ce qui concerne la soi-disant baisse des cancers chez les schizophrènes, comme si le repli autistique les mettait à l’abri des cancers, elle est en fait due à une erreur statistique.10
Il ne faudrait toutefois pas condamner la psycho-neuro-immunologie et penser que parce que son rôle dans les cancers est difficile à mettre en évidence,3,11 le psychisme ne joue aucun rôle dans les maladies qui dépendent du système immunitaire. Des travaux ont pu démontrer le rôle de chocs émotifs et de stress psychologiques dans certaines maladies auto-immunes, telles que la maladie de Basedow (mais pas dans la thyroïdite de Hashimoto),12 et dans des maladies infectieuses, surtout virales.13,14 Cela relance le débat sur les facteurs psychosomatiques dans les ulcères gastro-duodénaux vu leur origine infectieuse ! 15 De plus, certains virus sont impliqués dans les cancers (tel le virus HPV (Human papillomavirus) dans le cancer du col utérin).16 On ne peut donc écarter totalement la possibilité d’une composante psychogène dans la survenue ou la récidive de certains cancers.3,11 Toutefois, il est plus probable que cette composante joue un rôle oncogène par l’intermédiaire de modifications du style de vie (excès de tabac, d’alcool, de bains de soleil, activité sexuelle non protégée, etc.) plutôt que par une baisse de l’activité du système immunitaire.