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La valeur et la perception de l’espace public varient au fil du temps. Après l’ère de la planification urbaine des années 1950 principalement axée sur la voiture, on a tenté de restituer l’espace urbain aux gens au cours de ces deux dernières décennies, pour en refaire le lieu privilégié des échanges et des interactions humaines, comme depuis la nuit des temps. Des micro-structures architecturales temporaires, de longue tradition également, accompagnent et favorisent cette renaissance.
Illustration: @Anita Allemann
Les micro-architectures temporaires ont une longue tradition: les Romains avaient déjà leurs stades temporaires, où se déroulaient des courses de chars.
Depuis l’agora grecque jusqu’au forum romain, des gens s’y retrouvaient pour faire du commerce, débattre et festoyer. Ces lieux de rassemblement se sont diversifiés au Moyen-Âge. Les gens se rassemblaient dès lors selon leurs activités politiques, religieuses ou économiques dans divers endroits: sur la place du marché, avec sa fontaine; sur la place de la cathédrale, lieu des processions; ou encore sur la place politique – à Rome, c’était le Capitole. Avec la Révolution française, le privilège de l’aristocratie privatisant les espaces naturels est tombé. De nombreux parcs furent alors ouverts aux simples citoyens.
Espace d’habitation et de travail se séparent
Le développement des transports a joué un rôle prépondérant dans l’évolution de l’espace public. Depuis les antiques routes et chemins jusqu’aux axes ferroviaires et aux tramways du 19ème siècle, en passant par les routes commerciales du Moyen-Âge, l’évolution des mobilités a constamment influencé l’aménagement des espaces urbains. La modernisation des véhicules a mené l’humanité à emprunter de nouvelles voies. Dès 1853, Paris a connu un premier changement de paradigme avec la métamorphose urbaine de Haussmann: le centre ville n’était dès lors plus un lieu de rassemblement, mais le point de départ des défilés et des parades.
Avec l’industrialisation, espace de vie et espace de travails se sont séparés. Les gens ont commencé à se déplacer de l’un à l’autre en utilisant les trams et les trains urbains, et plus à pied. Du coup, on a vu apparaître des infrastructures nouvelles, comme des bancs publics, des lampadaires, des stands de boissons qui deviendront plus tard des kiosques et des toilettes publiques.
La grande rupture a finalement eu lieu dans les années 1950, quand la voiture privée est devenue la référence absolue en matière de développement urbain. Piétons et cyclistes ont été relégués sur les bas-côtés ou carrément sous terre; les lieux de rencontres se sont raréfiés. L’espace public est devenu un lieu de passage plutôt que de rêveries et de palabres.
Les transports publics ont certes connu un petit regain d’intérêt dans les années 1980 suite à la publication du fameux rapport du Club de Rome en 1968 et de la prise de conscience de la déforestation croissante de la planète, qui ont attiré l’attention sur les problèmes environnementaux. Le développement massif des transports publics a cependant accéléré le mitage de l’espace, d’autant plus que les villes polluées par l’air et le bruit avaient considérablement perdu de leur attractivités. Ce n’est qu’au tournant du millénaire que les villes ont de nouveau été perçues comme lieux de vie attrayants. Urbanistes et planificateurs urbains ont reconnu que les gens aimaient bien passer du temps dans les espaces publics urbains, pour autant qu’ils y trouvent un peu de nature et de tranquillité, des espaces pour bouger et faire des rencontres, bref: une véritable qualité de séjour. Pour répondre à ces besoins, la population a de plus en plus souvent été appelée à participer au développement urbain. On a réduit l’intensité du trafic urbain, libéré les places publiques des parkings, cyclistes et piétons bénéficient de nouveau d’un peu plus de place pour se déplacer. Mais il n’est pas facile de faire marche arrière. La décision fatale d’orienter en priorité le développement urbain sur le trafic automobile dans la plupart des villes européennes complique énormément la restitution de l’espace public aux piétons et aux cyclistes, pour en faire des espaces paisibles et propices aux rencontres. Dans la plupart des villes suisses, 60% des espaces de circulation sont aujourd’hui encore dédiés à l’automobile.
La ville comme séjour
Durant les périodes chaudes de l’année, le besoin d’espaces libres supplémentaires dans son propre quartier se fait toutefois aussi sentir sous nos latitudes. Nos places publiques et nos parcs manquent souvent de place pour répondre à la diversité des usages souhaités. Le besoin de se réapproprier les rues et les carrefours en y installant des structures temporaires se fait de plus en plus sentir. Comme le montrent bien deux projets actuels en Suisse. À Zurich, où l’action estivale «Brings uf d’Strass!» (fait le sur la route!) bloque le trafic routier de quelques rues d’un quartier déterminé pendant six semaines (à l’exception des ambulances et des livreurs), ce qui permet aux grands et au petits de jouer librement dans l’espace reconquis, de jardiner, de se promener et de flâner, de bavarder avec les voisins et de faire des grillades. Dans la Berne fédérale aussi, la population revalorise l’espace public en créant des «Berner Oasen» (oasis bernois).
Le mobilier urbain crée une identité locale
Pour rester avec la métaphore de Walter Benjamin évoquée en début d’article, un logement doit évidemment être meublé pour que ses habitants s’y sentent bien. Le mobilier urbain ne doit toutefois pas se contenter d’être purement fonctionnel, il doit également contribuer à la bonne qualité de séjour du lieu qu’il occupe. Un mobilier urbain aux qualités esthétiques élevées invite la population à s’approprier l’espace public et en dit long sur le développement urbain et la valeur qu’une ville attribue à son espace public. Et dans un monde dominé par les vitrines commerciales aux allures interchangeables, le mobilier urbain contribue à créer une une identité locale.
Les « micro-architectures » temporaires sont idéales pour les réaffectations temporaires. Elles ont elles aussi une longue tradition en Europe. Les Romains avaient déjà leurs stades temporaires, où se déroulaient des courses de chars et autres joyeusetés. Ils étaient construits en bois et autres matériaux légers, le plus souvent sous forme de long rectangles bordés des tribunes. Ils étaient démontés après usage ou réemployés ailleurs à d’autres fins. À l’époque baroque et à la Renaissance, on construisait de somptueuses structures festives pour les célébrations publiques et royales. Avec l’industrialisation et le développement des villes, on a vu apparaitre des pavillons et des halles temporaires accueillant des expositions industrielles et artisanales, et où l’on présentait les dernières nouveautés technologiques et industrielles. Ces bâtiments étaient souvent des chefs-d’oeuvre architecturaux, comme par exemple le Palais de cristal de l’exposition universelle de 1851 à Londres, qui a attiré des visiteurs du monde entier.
Au cours du 20ème siècle, les responsables municipaux ont fait construire de plus en plus de bâtiments et d’infrastructures permanentes – notamment en raison de la réglementation foisonnante de la circulation routière. Ce n’est qu’au tournant du deuxième millénaire que les constructions temporaires ont connu une renaissance: scènes mobiles, pavillons d’été (comme la célèbre Serpentine Gallery Pavilion à Londres), happenings artistiques ou encore jardinage urbain donnent vie à l’espace public, stimulent les discussions, invitent habitants et visiteurs à échanger entre eux et renforcent le vie sociale d’une ville.
Il n’est pas surprenant que les micro-architectures modulaires conviennent si bien aux usages temporaires. Leurs structures légères, flexibles et adaptables se laissent rapidement et facilement monter et démonter. On peut aussi les agrandir selon les besoins et on peut sans problème les adapter aux caractéristiques de chaque lieu d’accueil. Les modules du pavillon «Salvage Swings» peuvent par exemple être disposés en cercle ou en ligne rectiligne. On peut facilement transporter les modules et les assembler sur divers sites. Ces micro-architectures sont certes de dimensions modestes en comparaison à d’autres bâtiments urbains, mais elles jouent un rôle social très important en invitant les gens à investir l’espace public.
Sources
Jonas Bubenhofer, «Geschichte der Siedlungs- und Verkehrsentwicklung in der Schweiz», https://mobilon.ch/?p=282 (consulté en mai 2023)
Vittorio Magnano Lampugnani, «Bedeutsame Belanglosigkeiten», Berlin 2019
Philipp Sarasin, «Der öffentliche Raum ist immer politisch. Ein Gespräch mit Christoph Haerle», Geschichte der Gegenwart, https://geschichtedergegenwart.ch
«Stadt aufmöbeln. Was ist Stadtmobiliar?», Abteilung Social Design – Arts as Urban Innovation an der Universität für angewandte Kunst Wien (Hrsg.), https://stadtaufmoebeln.uni-ak.ac.at/was-ist-stadtmobiliar/ (consulté en mai 2023)