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11/02/2016
Réforme de l'orthographe
Le gouvernement français a annoncé que désormais les auteurs des manuels scolaires étaient priés d'appliquer une réforme de l'orthographe de 1990, et qu'il ne fallait plus que les graphies mentionnées comme autorisées dans cette réforme soient comptées comme fautes par les enseignants.
Aussitôt, comme à chaque fois qu'une réforme de l'orthographe a lieu, il a semblé à beaucoup qu'on s'en prenait à la forme idéale d'une langue divine, tant le fétichisme est grand, à propos de l'écrit. Les arguments les plus étranges ont resurgi, masquant un attachement instinctif et irraisonné à tout ce qui a trait à la nation. On a encore entendu dire que l'on ne pourrait bientôt plus lire les auteurs classiques – alors que leur orthographe est déjà modernisée par les éditeurs. L'ignorance de l'histoire de l'orthographe montre ce qu'a de fantastique le sentiment qui attache à la forme extérieure de la langue écrite.
L'entomologiste Fabre raconte qu'une espèce d'abeille met ses œufs dans une tige de ronce sèche, les enfermant dans des cellules approvisionnées, et placées les unes sur les autres. Quand une larve rompt son cocon sous une autre, et que l'insecte creuse le plafond de sa cellule pour sortir, il s'arrête lorsqu'il voit une autre larve de son espèce dans son cocon; il attend son tour. Lorsque l'expérimentateur, malicieusement, met, dans la cellule d'au-dessus, un cocon rempli de sa larve mais appartenant à une autre espèce, l'insecte passe à travers à coups de mandibules. Tel est le sentiment national. Il sacralise ce qui a trait à son espèce, mais passe à travers le reste sans scrupule.
Néanmoins, la raison est censée permettre à l'être humain de juger, et d'atteindre à une vision objective, impersonnelle et réellement universelle. L'étude de l'histoire de l'écriture du français peut l'aider, à cet égard. Car il y eut toujours deux écoles. La plus ancienne, est celle qui utilisait l'alphabet pour restituer des sons; la seconde, apparue à la Renaissance, est celle qui réclamait des graphies étymologiques.
Pourquoi? À la Renaissance, comme on sait peut-être, le français a été utilisé pour la théologie, la science, la philosophie, le droit, qui jusque-là se faisaient en latin. Au Moyen Âge, le français était utilisé pour la poésie et les récits. On a donc voulu aider les savants en leur donnant des repères. Il y a eu aussi le fantasme que le français était un latin en puissance, qu'il suffisait de le tirer vers le latin pour le faire redevenir le latin. Cela a fait beaucoup de mal au français, en le rendant incohérent et bizarre. Heureusement, à l'époque classique, on est revenu à des sentiments plus raisonnables. Et les deux écoles sont alors apparues, en débattant frontalement.
Bossuet était partisan de la graphie étymologique parce qu'elle rappelait la noble origine latine: elle masquait que le roi de France était d'origine franque et lui donnait la légitimité des empereurs romains, qu'il avait si souvent voulu avoir. En Savoie, on était partisan de la graphie phonétique, car l'étymologie embrouillait le peuple sans rien lui apprendre. C'était une science à part, qui devait être traitée indépendamment. Un représentant de ce courant fut Philibert Monet (1566-1643).
Lorsqu'on veut créer une orthographe unitaire, et que les gens ne sont pas d'accord, l'important est de trouver des compromis. Or, les changements votés en 1990 étaient judicieux, en ce qu'ils étaient à la fois conformes à la prononciation et, très souvent, à l'étymologie: car les étymologistes se sont souvent trompés, en faisant remonter continuellement au grec des mots absents du latin; ils étaient obsédés par l'origine grecque, sans doute parce qu'à la Renaissance la Grèce antique fut redécouverte dans sa beauté, sa grandeur. Des erreurs ont donc été faites: des illusions se sont répandues.
Mais il faut de toute façon avouer que rester trop attaché aux vieilles formes est mauvais. Il faut se souvenir de ce que disait ironiquement Voltaire: un vieil abus est toujours sacré. La référence continuelle aux Grecs et aux Romains fige le français, enferme la culture dans des cloisons étroites. Il faut au moins repartir du Moyen Âge, de la France en tant qu'elle fut une création originale au sein des ruines de l'Empire romain, création effectuée par les Francs auxquels se sont joints les Gaulois; et alors, on doit admettre que le onzième siècle eut raison, de commencer à écrire le français selon ce qui était prononcé: car sinon, si on avait dû rester dans l'héritage antique et l'étymologie, on aurait continué à écrire en latin, on n'aurait jamais écrit le français!
Défendre le français et rester bloqué sur des formes étymologiques n'a donc pas de sens, car le français est ce qui est parlé actuellement en France, et non ce qui s'est parlé en Italie ou en Grèce dans l'antiquité.