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Restituer. La démarche est tendance depuis le début de ce millénaire. L’Italie n’échappe pas à ce mouvement de réparation des pillages coloniaux. Elle en a même été l’un des précurseurs. Et pour ouvrir la voie, la Péninsule n’a pas fait dans la dentelle, ni dans la petite statuette en bronze. Entre le 17 et le 25 avril 2005, le gouvernement transalpin a ni plus ni moins fait ramener à son propriétaire éthiopien un obélisque de 24 mètres de haut pesant près de 200 tonnes.
Arraché aux falaises granitiques du royaume d’Axoum vers la fin du IVe siècle, le monument avait été transporté à Rome en 1937 sur ordre de Benito Mussolini. «Nostalgique de l’Empire romain, le Duce se prenait pour un empereur. Comme Auguste, le premier de la lignée, à qui l’on doit une bonne partie des 16 obélisques de la ville de Rome, Mussolini voulait avoir le sien pour symboliser son pouvoir et sa grandeur», explique Luigi Cantamessa, citoyen de Meyrin depuis soixante ans et auteur du passionnant ouvrage décrivant l’incroyable odyssée d’un des plus hauts monolithes du monde. Socle non compris.
L’idée d’un journaliste
Pour comprendre le voyage insensé de l’énorme stèle, il faut remonter le fil de l’histoire. En 1935, les troupes du Duce partent à la conquête de l’Abyssinie, région comprenant le nord de l’Ethiopie, l’est du Soudan et le sud de l’Erythrée. Même si elles rencontrent de sévères résistances, il ne leur faut que quelques mois pour s’emparer de toute la Corne de l’Afrique. Grisé par ce succès, Mussolini proclame la naissance d’un nouvel empire. Dans la foulée, un célèbre journaliste archéologue signe un long article intitulé «Un symbole de l’Ethiopie, les obélisques d’Axoum», dans la revue du Touring Club italien. Il propose d’ériger le plus grand d’entre eux à la mémoire des soldats transalpins morts au combat, suggérant que, ce faisant, l’antique et la nouvelle gloire de la Rome universelle seront associées. Bien qu’audacieuse, l’idée trouve l’écho attendu auprès du ministre italien des Colonies, qui, à son tour, n’a pas de peine à convaincre le Duce de son bien-fondé. Ainsi, en octobre 1936, ordre est donné de commencer les travaux en vue du transport de l’obélisque dans la capitale transalpine. Mussolini impose que le monolithe, retrouvé brisé en cinq morceaux et enfoui dans la boue, soit érigé dans les meilleurs délais mais au plus tard à la fin du printemps 1937, afin de pouvoir célébrer comme il se doit le premier anniversaire du nouvel empire et le bimillénaire de la naissance d’Auguste. Après moult discussions, on décide que le monument sera scellé près du Circo Massimo, haut lieu de l’histoire de la ville.
Un transport infernal
Arrivé à Axoum à la fin de janvier 1937 seulement, l’archéologue chargé de mener à bien la périlleuse opération comprend très vite qu’il se trouve face à une mission impossible. Comment, en effet, en moins de quatre mois, faire parcourir au mastodonte les 200 km séparant le Tigré du port de Massaoua, sur les rives de la mer Rouge, où il sera chargé sur un bateau pour rejoindre Naples, puis sur un train spécial pour rallier Rome, avant, enfin, d’être reconstitué et érigé?
Dos au mur, l’homme s’attellera néanmoins à sa tâche avec toute la détermination et le courage nécessaires. Et Dieu sait s’il lui en faudra, même si la route menant au port a été entièrement remaniée par une partie des 60 000 ouvriers dépêchés d’Italie au cours de l’année précédente. Pour tirer le fardier et surtout le freiner dans les pentes, il a recours à six énormes tracteurs placés alternativement devant et derrière, puisque le convoi devra descendre à 1200 m d’altitude pour traverser la rivière Mareb et remonter à 2400 m avant d’arriver à la mer Rouge. Le constructeur italien Fiat n’étant pas en mesure de proposer les puissants véhicules, le Ministère des colonies fait appel à la société française de transport Gondrand, fondée en 1866 et toujours active de nos jours. Après avoir étudié le projet, celle-ci répond que «pour la grandeur de Rome, rien n’est impossible!»
En réalité, il faudra un peu plus de deux mois au transporteur et aux centaines de personnes assignées au chantier pour couvrir la distance. Dans un courrier adressé à son ministère daté du 2 mars 1937, le chef explique que les roues du fardier s’enfoncent jusqu’aux essieux et que les techniciens de Gondrand ont décidé de décharger le bloc principal de 70 tonnes et de continuer le transport par glissement. «Mais il y a encore 200 kilomètres», conclut-il, visiblement découragé. Directeur, employés, terrassiers, mineurs, chauffeurs, tout le monde travaille d’arrache-pied. «On ne dort pas, on ne respire pas, on ne mange pas. Ils s’affairent autour du monument comme des fourmis autour d’un épi de maïs», rapporte un chroniqueur italien. Tous les moyens sont bons pour faire avancer les blocs. On utilise des poutres, des essieux de rechange et des tonnes de savon pour faciliter le glissement. Dans ces conditions, le convoi n’avance que de quelques centaines de mètres par jour. En désespoir de cause, on pense à découper le monument en plusieurs morceaux, idée vite abandonnée. Après avoir vaincu dans la douleur les dernières difficultés, le convoi arrive finalement à Massaoua le 27 mars 1937. Pour définir l’esprit qui présida au transport, les médias transalpins parleront d’une «fureur épique». L’obélisque sera inauguré le 31 octobre 1937, neuf mois après son départ d’Axoum.
«En 1945, après la fin de la guerre, arrive le moment de rendre des comptes. Les Italiens ont pillé l’Ethiopie, les Allemands ont pillé la France et l’Italie, les Russes ont pillé l’Allemagne. Chacun doit rendre ce qu’il a volé», écrit Cantamessa. Le Traité de Paris de 1947 que les belligérants ont signé stipule que tous les biens qui ont été soustraits par la violence doivent être rendus le plus vite possible. Mais dans un premier inventaire dressé par le gouvernement de Rome, l’obélisque éthiopien n’y figure pas. Dès 1952, les deux pays commenceront des tractations qui dureront cinquante ans! Les Italiens feront, en vain, toutes sortes de propositions allant du transport de l’œuvre en pièces détachées et en free board jusqu’au port de Naples, jusqu’à une compensation forfaitaire de 20 millions de dollars pour solde de tout compte, en passant par la construction d’un hôpital à Addis-Abeba. Le dossier s’enlise, tombe même dans l’oubli après qu’un sondage a montré que moins de 10% des Romains connaissent l’existence de l’obélisque. «Une façon d’éradiquer le fascisme des mémoires», estime l’auteur du livre.
Un accord entre les deux pays intervient enfin au début des années 2000. Les parties optent pour un transport aérien effectué sous l’égide de l’Unesco si tant est qu’on puisse trouver un appareil susceptible d’embarquer une pièce de 90 tonnes, emballage compris, opération jamais tentée jusque-là. Deux avions sont capables d’un tel exploit: le Galaxy américain et l’Antonov 124 russe, ironie de l’histoire, fabriqué en Ukraine. Engagés dans la guerre d’Irak, les Galaxy ne sont toutefois pas disponibles. L’Antonov sera donc retenu pour effectuer trois vols dont le coût dépassera les 2,5 millions d’euros. L’aéroport d’Axoum étant situé à 2100 m d’altitude, la raréfaction de l’air complique encore le projet. L’aéronef est certes censé transporter jusqu’à 120 tonnes, mais à condition que le décollage et l’atterrissage s’effectuent au niveau de la mer. On craint dès lors qu’il ne se brise en vol en rencontrant des turbulences. Afin de contourner ce risque, un réseau de capteurs très sophistiqué activant un système de compensation des forces est installé à bord. La piste d’Axoum est également rallongée. Pour ne rien arranger, une société basée à Zoug réclame 48 millions de dollars à la compagnie propriétaire de l’Antonov et menace de demander le séquestre du quadrimoteur. Un problème judiciaire réglé quelques semaines plus tard par… Bill Clinton. Autre histoire.
Une facture de 100 millions
Soixante-huit ans après l’avoir quittée, l’obélisque retrouve finalement sa terre natale en trois morceaux, en avril 2005, dans une liesse populaire qui rassemble des milliers de personnes. Fin de l’odyssée? Pas du tout. Car début 2008, le monument gît toujours dans la poussière où il a été déposé. La polémique entre l’Italie et l’Ethiopie est ravivée, la première estimant avoir rempli son mandat alors que la seconde exige que le monolithe soit érigé aux frais de la Péninsule. Au bout de ce nouveau bras de fer, un compromis est trouvé sous la forme d’un don de l’Italie à l’Unesco, équivalant au coût des travaux. Une tour en acier de 160 tonnes nécessaire à l’érection est amenée de la Péninsule, les travaux peuvent débuter. L’inauguration officielle est célébrée le 4 septembre 2008 en présence des autorités des deux pays. Les drapeaux de ces derniers enlacent le monument, symbole de l’amitié retrouvée. Un panneau loue la fraternité pour l’éternité entre les deux peuples. Dans les travées, on évoque une odyssée dont le coût avoisine les 100 millions d’euros. «Mais que représentent 100 millions face à l’histoire?» clamera un élu local. Un autre confirmera l’origine diabolique des pierres. «Les deux ont sans doute raison», tranche Luigi Cantamessa, en évoquant l’épouvantable guerre civile qui a récemment dévasté le Tigré (600 000 morts) dans un silence assourdissant de la communauté internationale. Une histoire bien plus douloureuse que celle de l’obélisque d’Axoum…
>> Le livre du Genevois Luigi Cantamessa «L’incroyable odyssée du grand obélisque d’Axoum» sorti cette année aux Editions Favre. Préface de Jack Lang, 159 pages, 25 fr.