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L'édito de Anthony Bekirov - Plaidoyer pour l'animation
Le 16 novembre 2022
Nous n’avons aucune prétention à établir ici une histoire de la notion de «genre» au cinéma. Mais, réfléchissons-y un instant. Sortez vos Fiches du cinéma (pour nos lecteurs plus analogiques) ou rendez-vous sur des sites comme IMDb, Letterboxd ou Ciné-Feuilles. Vous y trouverez forcément une petite catégorie «genre», où vous espérez y voir des termes tels que «drame», «policier», «thriller», etc. Mentionnons au passage que le terme «genre» est négativement connoté puisqu’il y a le «cinéma de genre» dans lequel l’histoire poussiéreuse du cinéma range les divertissements, les séries B, les films d’exploitation; et le cinéma sans genre, apparemment le cinéma dit d’auteur, censément plus noble: Persona de Bergman est catégorisé comme un «drame psychologique» mais jamais quiconque n’oserait dire que c’est un film «de genre». Bref. Revenons à notre sujet. Il est de commune entente que le terme «genre» désigne le contenu des images et de la narration: un film est dit policier non parce que les images elles-mêmes sont en forme de képi mais parce qu’elles montrent des policiers menant l’enquête. Cela semble aller de soi. Mais lorsque vous consultez les sites mentionnés ou même Netflix, vous verrez que l’on range les films d’animation dans un genre à part entière. C’est ici la technique qui est confondue avec un contenu, comme si le cinéma d’animation ne pouvait montrer qu’un type unique d’images - comprenez, du cinéma pour enfants, léger, sans profondeur.
On pourrait comparer ce dédain à celui entre la peinture, le tableau et le dessin, le cartoon qui donnera naissance à la bande dessinée. On peut en voir des échos dans le spectre de la société Walt Disney, dont les acteurs de voix apparaissaient originellement sous des pseudonymes car ils considéraient comme une honte d’offrir leurs services pour du cinéma d’animation, qui hante encore aujourd’hui l’industrie. La proportion de films d’animation produits et distribués est minime: ce sont majoritairement des films de grands studios comme Pixar, Disney (qui ont changé d’avis sur la question), ou Ghibli, qui par les recettes qu’ils ont engrangées ont mérité le blanc-seing. Le reste du cinéma d’animation reste cantonné aux festivals, aux éditions DVD ou aux sites de streaming pour les plus chanceux.
Mais cela n’a pas toujours été le cas. Avant Disney, il y avait Wladyslaw Starewicz, Willis O’Brien, Charles Bowers, etc. dont les films n’étaient pas «pour la jeunesse» et étaient projetés au même titre que leurs compères qui tournaient en live action. Et cela n’est pas le cas partout non plus: le Japon par exemple n’a aucun problème à produire, distribuer et promouvoir les œuvres de Mamoru Hosoda, Hideaki Anno ou Haruo Sotozaki tout en continuant à rendre hommage à Yasujiro Ozu, Mikio Naruse ou Shuji Terayama. C’est que l’animation offre un exutoire pratiquement infini à la fantaisie et la possibilité de produire des images inédites. Quelques secondes d’animation posées par un cinéaste amateur sur YouTube ouvrent sur des infinis plus riches qu’une énième itération de comédie romantique. Il est invraisemblable, incompréhensible et inquiétant que l’on puisse aimer la machine à fantasmes qu’est le cinéma sans pouvoir apprécier le cinéma d’animation. La faute peut-être à des distributeurs frileux, mais sans doute davantage au désarroi que peuvent provoquer des images désinhibées pour lesquelles le spectateur n’a pas de commune mesure. Témoin du rapport clinique, froid, frustré aux images en Occident?