Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07080.jsonl.gz/170

L'attaque cérébrale liée à un horaire de travail trop lourd
L'étude qu'a publiée récemment la très réputée revue médicale The Lancet est appelée à faire grand bruit, dans la mesure où elle concernerait une proportion importante de travailleurs dans de très nombreux pays.
Cette étude a été entreprise par une équipe regroupant des chercheurs et des médecins du Royaume Uni, d'Irlande du nord, de Finlande, de France, de Suède, du Danemark, de Belgique et d'Allemagne. Il s'agit d’une méta-analyse (sorte de compilation d’études sur un sujet donné) qui s'est appuyée sur les données de 25 études menées en Europe, aux Etats-Unis et en Australie, sélectionnées de façon très sévère à partir des 23000 études trouvées dans la littérature susceptibles a priori de correspondre au thème envisagé (durée hebdomadaire du travail et accidents cardiovasculaires ou attaque cérébrale).
Les 25 études retenues avaient l'avantage d'avoir été prospectives, c'est-à-dire qu'elles ont suivi des patients qui, au départ, ne présentaient aucune pathologie cardio- ou cérébro-vasculaire et dont on mesurait le devenir durant de nombreuses années. Le nombre total de patients concernés fut ainsi de 603838 pour le groupe «éventuelles maladies cardiovasculaires» et de 528908 pour le groupe «éventuelles attaques cérébrales», ce qui, compte tenu d'une durée d'étude moyenne d'un peu plus de 8 ans, représente un suivi cumulé de 5 millions de personnes-années.
Les chercheurs ont tout d'abord commencé par trier les employés ou les indépendants selon leur charge de travail hebdomadaire. Cela leur a permis de déterminer cinq catégories: ceux qui déclaraient ne travailler que 35 heures ou moins par semaine; ceux dont l'horaire hebdomadaire était de 35 à 40 heures (cette catégorie allait constituer la référence pour les calculs de risque); puis ceux qui faisaient de 41 à 48 heures, de 49 à 54 heures, et finalement la catégorie des bourreaux de travail avec 55 heures hebdomadaires ou plus.
Un risque augmenté d'un tiers
Il était dès lors possible de confronter le nombre des événements médicaux enregistrés au cours des études (un total de 4768 maladies coronariennes et de 1722 attaques cérébrales) avec les chiffres de charge de travail hebdomadaire correspondants.
Il ressort tout d'abord de cette comparaison qu’hommes et femmes sont égaux quant aux conséquences d'une surcharge de travail, de même qu'aucune région du monde ne s'écarte de la moyenne. Ensuite, on voit très clairement que plus les gens ont des horaires de travail lourds, plus leur risque relatif est élevé.
Dans le détail, et après avoir ajusté les chiffres en fonction de l'âge, du sexe, de l'indice de masse corporelle, du niveau socio-économique et de la consommation d'alcool, il apparaît en effet que les individus ayant travaillé 55 heures par semaine ou davantage ont été 33% plus nombreux à avoir subi un AVC (soit un risque relatif de 1,33) que ceux de la catégorie «35-40 heures».
Les chercheurs soulignent en outre qu'il existe incontestablement une proportionnalité entre la charge de travail et l'augmentation du risque d'attaque cérébrale. En effet, le risque relatif n'est que légèrement plus bas (1,27) pour des semaines à 49-54 heures, et il reste tout de même de 1,10 (soit une augmentation de 10%) pour ceux qui travaillent de 41 à 48 heures.
Seule consolation, il semble que pour les accidents cardiaques l'augmentation de risque soit plus faible, mais néanmoins bien réelle: 13% d'augmentation pour les horaires les plus lourds.
La Turquie «championne»
C'est la première fois qu'une étude prospective établit le lien entre une charge de travail excessive et l'attaque cérébrale. C'est d'autant plus important que de longues heures de travail résultent la plupart du temps d'une décision personnelle, et qu'il y a donc là une autre façon d'agir préventivement contre cette maladie.
Dans l'éditorial qui accompagne cet article du Lancet, l'épidémiologiste suédois Urban Janlert note justement que cette étude fournit une nouvelle piste qui permettrait de réduire l'incidence de l'attaque cérébrale. Il suggère même que la prochaine étape pourrait être une étude plus expérimentale, où (après tirage au sort) on obligerait certains individus habitués à de lourds horaires de travail à travailler moins, ce qui permettrait de mesurer sur une longue période le bénéfice qu'ils en tireraient en termes de santé.
Il en profite en passant pour dresser une sorte de «tableau des records» en la matière. On y remarque que, parmi les pays de l'OCDE, la Turquie tient la tête, avec 43% de travailleurs occupés plus de 50 heures par semaine, et qu'en bas de l'échelle les Pays-Bas se distinguent avec une proportion inférieure à 1%. Tous pays confondus, la moyenne des hommes ayant un horaire de travail trop lourd serait de 12%, alors que les femmes ne seraient que 5% dans ce cas.
En conclusion, il s'agit sans aucun doute d'un sujet grave, auquel les autorités de santé devraient accorder une grande attention. Grave, mais pas nouveau, puisqu'il y a un siècle déjà le médecin canadien William Osler écrivait que la cause principale de l'infarctus était selon lui «l'usure de la vie».
_________
Référence: MikaKivimäki & al, Lancet 2015;386:1739-46.