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Ce terme désigne l'état de moine, moine étant compris comme membre d'un ordre religieux régulier, le plus souvent reclus dans un monastère, quand bien même le terme de monachus, dont il dérive, s'appliquait à un solitaire ou ermite. Pour le monachisme occidental, le fait de vivre à l'écart du monde, dans la pauvreté, le célibat et dans une stricte obéissance à un supérieur représentant le Christ était la forme la plus achevée de l'existence chrétienne. Mais cet idéal était difficile à mettre en pratique. Des adaptations aux données changeantes de la vie sociale, économique et politique s'avéraient inévitables, mais impliquaient un risque de décadence. C'est pourquoi l'on voit sans cesse apparaître des réformateurs s'efforçant de rétablir la pureté des règles initiales. Les attentes évoluent; ainsi s'expliquent les mouvements (scissions, nouvelles fondations) qui se manifestent dans les ordres à toutes les époques.
Les deux grandes formes de monachisme, l'érémitisme ou anachorétisme (Ermites) et le cénobitisme (vie en communauté), apparurent à la fin du IIIe et au IVe s. en Egypte, en Palestine et en Syrie. Elles s'étendirent à l'Eglise d'Occident au IVe s. déjà. Il est prouvé que le rayonnement du monastère des îles de Lérins, au large de Cannes, atteignit la Suisse romande actuelle à l'époque des grandes invasions. Vers 430, les frères Romain et Lupicin fondèrent un ermitage à Condat (auj. Saint-Claude); il devint rapidement un monastère observant la règle de Lérins et les institutions de Jean Cassien; Romainmôtier lui est vraisemblablement lié. Sur recommandation de l'abbé de Lérins, la communauté fondée sur le tombeau du martyr Maurice reprit la règle de Condat, adaptée aux conditions occidentales, et Saint-Maurice se rattacha ainsi au monachisme du couloir rhodanien.
Encouragé en Gaule méridionale par des évêques, le monachisme fut protégé dans le royaume franc (où il commença à se répandre vers 600 sous l'influence de missionnaires irlandais) par des dynastes et par les souverains mérovingiens. Le plus important représentant de la tradition irlandaise, Colomban, fonda vers 590 dans la trouée de Belfort les abbayes de Luxeuil, Annegray et Fontaines. Pour les nombreux nobles francs qui y entrèrent, Colomban rédigea une Regula monachorum où il renonçait à la rigoureuse discipline pénitentielle irlandaise pour se rapprocher de celle, plus douce, de saint Benoît. Cette règle fut au début celle de l'abbaye de Moutier-Grandval, fondée grâce à une donation des ducs d'Alsace et dont les premiers occupants venaient directement de Luxeuil. La christianisation des Alamans, installés entre la Bourgogne romanisée et la Rhétie depuis longtemps convertie, se poursuivit sous l'influence des Francs; elle était achevée à la fin du VIIIe s. Dans le cadre de la mise en place d'une organisation étatique, des nobles indigènes et des titulaires de hautes charges dans le royaume franc, tels les comtes et ducs d'Alsace et d'Alémanie, fondèrent des monastères richement dotés de terres et privilèges, comme l'abbaye de Reichenau ou celle de Saint-Gall (communauté cénobitique sur le site de l'ancien oratoire de saint Gall), dont le premier abbé, Otmar (dès 719), aurait repris la règle des bénédictins à la demande du maire du palais Pépin le Bref. Le prieuré de Lucerne date de 750 environ, l'abbaye de Rheinau de peu après 800.
Louis le Germanique fonda en 853 à Zurich le premier couvent féminin d'Alémanie. En Rhétie, la communauté de femmes de Cazis, fondée vers 700 par les Zaccon (Victorides), précéda les abbayes masculines de Disentis et Pfäfers, richement dotées par la même dynastie dans la première moitié du VIIIe s. Charlemagne en personne aurait participé à la fondation de l'abbaye de Müstair sur la route du col de l'Ofen, alors que le comte de Rhétie Hunfrid fonda le couvent féminin de Schänis (814/823). L'époque carolingienne fut une période faste pour le monachisme en Alémanie du Sud et en Rhétie: les abbayes, assez nombreuses et bien peuplées, de moins en moins accaparées par des laïcs, entreprirent alors de grands défrichements et tentèrent de rivaliser avec Saint-Gall pour le rayonnement religieux et culturel.
Sous les Carolingiens et les Ottoniens, vu l'amalgame des forces religieuses, culturelles et politiques, le sort des abbayes dépendait de leurs liens avec la maison régnante. Celle-ci leur garantissait l'immunité, le libre choix de l'abbé, un statut juridique et une assise matérielle, tout en les mettant au service de l'Etat; c'est ainsi que les abbés de Saint-Gall Grimald et Salomon III furent chanceliers du roi de Germanie. Il faut rattacher à ce type d'institutions l'abbaye d'Einsiedeln, fondée en 934 comme monastère privé par le duc de Souabe Hermann Ier et sa femme Reginlinde, mais élevée au rang d'abbaye impériale en 947 par Otton Ier. Se conformant d'abord au modèle monastique et intellectuel saint-gallois, elle adhéra ensuite à la réforme bénédictine "lorraine" et s'en fit le promoteur en Souabe, où nombre de ses moines furent appelés à exercer des fonctions d'abbés.
Auteur(e): Carl Pfaff / PM
Les XIe et XIIe s. se caractérisent par un réveil monastique, soit dans l'esprit des clunisiens, soit dans celui plus novateur des cisterciens et des prémontrés. Si Einsiedeln mena sa réforme en se fondant dans les structures politiques existantes et en respectant l'autonomie de chaque établissement, l'abbaye de Cluny (fondée en 910) chercha dès 1000 environ à édifier un ordre centralisé revendiquant un statut d'exemption, une association regroupant (outre quelques anciennes abbayes) de nombreux prieurés devant obéissance au grand abbé. Sur le territoire de la Suisse actuelle, on a pu compter vingt-six établissements clunisiens. Mais seuls Payerne (rattaché à Cluny en 965), Romainmôtier (en 966), Saint-Victor à Genève (vers 1000) et Saint-Alban à Bâle (av. 1095), avaient le rang de prieurés conventuels et l'effectif minimal de douze moines permettant une vie monastique, ce qui n'était pas possible dans les prieurés plus petits où ne vivaient souvent qu'un ou deux moines.
On rencontrait en outre en Suisse occidentale vingt-deux prieurés dépendant d'abbayes savoyardes ou bourguignonnes non clunisiennes. Ceux de Lutry, Cossonay, Grandson et Saint-Jean de Genève étaient conventuels, les autres servaient surtout à la gestion domaniale. Le paysage monastique présentait donc à l'ouest des particularités que l'on ne trouve ni en Alémanie ni en Rhétie, même en tenant compte des établissements fondés dans ces régions aux XIe et XIIe s. sous l'influence indirecte de la réforme clunisienne.
Lors de la querelle des Investitures, les dynastes d'Allemagne du Sud, regroupés autour du duc de Souabe Rodolphe de Rheinfelden (qu'ils élurent roi de Germanie contre l'empereur Henri IV), commencèrent à favoriser la réforme issue de Saint-Blaise, qui avait repris les Consuetudines de Fruttuaria dans le Piémont, et de Hirsau. Influencées par Cluny, ces deux abbayes bénédictines situées dans la Forêt-Noire exigèrent la fin de leur statut de monastère privé, le libre choix de l'abbé et de l'avoué, et leur remise au Saint-Siège, ce qui les obligea à prendre position dans la lutte entre l'empereur et le pape. Dans l'une et l'autre, les abbés furent déposés et remplacés par des réformateurs. Même les Habsbourg transformèrent leur monastère privé de Muri (AG) en un prieuré dépendant de Saint-Blaise, mais ils revinrent bientôt en arrière sous la pression des moines. Guillaume, abbé de Hirsau, fit de la maison d'Allerheiligen à Schaffhouse (fondation des Nellenburg) une des têtes de file de son mouvement de réforme, qui toucha en Suisse Beinwil, Rheinau, Wagenhausen et Fischingen. L'influence de Saint-Blaise s'étendit aux nouvelles fondations de Cerlier et Trub; par Muri, elle gagna Engelberg. Allerheiligen, Muri et Engelberg devinrent bientôt des établissements importants, connus pour leur vie intellectuelle et leurs scriptoria. La réforme des XIe-XIIe s. se caractérise aussi par l'existence d'abbayes doublées d'un couvent féminin soumis à la juridiction de l'abbé et à son administration, occupant (Muri, Engelberg, Rheinau, Wagenhausen et Fischingen) ou non le même site (Fahr soumis à Einsiedeln, Rüegsau à Trub); des déplacement ultérieurs sont possibles.
L'autre grand mouvement médiéval de réforme monastique a aussi ses racines en Bourgogne. Se démarquant de Cluny devenu trop "mondain", l'abbaye de Cîteaux, fondée en 1098, revint à un respect rigoureux des idéaux bénédictins (solitude, pauvreté, travail manuel) et renforça le service liturgique. L'ordre cistercien laissait une certaine autonomie à ses abbayes, mais, selon ses statuts (Charta caritatis), les abbés devaient tous participer au chapitre général annuel, qui possédait l'autorité suprême en matière de discipline et d'interprétation de la règle. En outre, chaque maison était fille de l'abbaye mère qui l'avait fondée et dont l'abbé père la visitait régulièrement. L'exploitation directe des domaines (appelés granges), appliquée au début avec zèle, n'était possible que par l'institution des frères convers laïcs subordonnés aux moines-prêtres. En Suisse, les cisterciens prirent d'abord pied à l'ouest, encouragés par la noblesse de la région et par les évêques de Genève et de Lausanne; ils s'installèrent à Bonmont (1131), Montheron (1126/1134), Hautcrêt (1134/1143) et Hauterive (1132/1137), ainsi qu'à Frienisberg dans le diocèse de Constance (1131/1138) et plus tard à Kappel (1185), Saint-Urbain (1194) et Wettingen (1220/1227). Ils choisissaient des sites encore inoccupés ou abandonnés de gré ou de force par les paysans. Leur vie spirituelle et intellectuelle est mal connue, les sources ne donnent des détails que sur leur politique foncière et leur gestion économique.
La renaissance de l'érémitisme paléochrétien en Italie grâce à saint Romuald et aux écrits programmatiques de Pierre Damien déboucha sur une nouvelle synthèse de cette pratique avec le cénobitisme, qui se concrétisa notamment à la Grande-Chartreuse fondée en 1084 par saint Bruno de Cologne. L'ordre des chartreux aborda lui aussi la Suisse par l'ouest: Oujon (1146) et la Valsainte (1295) précédèrent cinq autres établissements (le plus important étant celui du Petit-Bâle), aux XIVe et XVe s.
Lors de la réforme de l'Eglise entreprise sous le pape Grégoire VII, on remit en vigueur les normes arrêtées en 816 à Aix-la-Chapelle pour les chanoines non réguliers, qui les contraignaient à la vie et à la prière en commun dans le cadre d'une organisation capitulaire. En adoptant aux XIe-XIIe s. la règle de saint Augustin, nombre de chapitres (par exemple ceux du Grand-Saint-Bernard, de Saint-Maurice, de Kreuzlingen) devinrent des communautés de chanoines réguliers de Saint-Augustin ou augustins. Ils se rapprochèrent ainsi de l'ordo monasticus, moins toutefois que les successeurs de Norbert de Xanten. Celui-ci avait fondé à Prémontré près de Laon, en 1121, en s'inspirant du modèle cistercien (chapitre général et système de filiation) le premier ordre de chanoines doté d'une organisation territoriale (provinces dites "circaries"). La souplesse de la règle de saint Augustin permit à ces chanoines d'instituer avec des succès rapides des couvents où prédominait tantôt l'esprit contemplatif, tantôt la pastorale auprès des laïcs. L'orientation de chaque maison dépendait de facteurs locaux et pouvait varier, comme le montre l'histoire des huit établissements suisses de prémontrés (dont les abbayes du Lac de Joux, de Bellelay, de Saint-Lucius à Coire, de Churwalden).
Entre-temps, les villes en plein essor avaient, en favorisant les échanges de biens et d'idées, créé une économie précapitaliste et promu l'éveil intellectuel des jeunes universités. Le mouvement religieux des XIIe et XIIIe s. toucha aussi les femmes (Religieuses) et plus largement, de nombreux laïcs. Ceux-ci s'enthousiasmaient pour l'idéal de pauvreté de la vita apostolica, mais tombaient facilement dans les rets de l'hérésie. L'Eglise se vit ainsi confrontée à de nouveaux devoirs et le quatrième concile du Latran (1215) obligea les évêques à augmenter le nombre des prêtres et confesseurs, ainsi qu'à poursuivre les hérétiques. Les clercs séculiers et réguliers n'étaient pas préparés à cette tâche, qui incomba aux ordres mendiants: dominicains, franciscains, ermites de saint Augustin et carmes, seuls les trois premiers étant présents dans les villes suisses. Ces nouveaux ordres durent se donner des constitutions leur permettant de travailler dans le monde pour le pape et les évêques; favorisés par les nobles et les patriciens, ils attirèrent longtemps les meilleurs éléments, au détriment des ordres masculins plus anciens.
Auteur(e): Carl Pfaff / PM
Le monachisme avait atteint son zénith au XIIe s. Des signes de déclin étaient apparus au siècle suivant; aux XIVe et XVe s., la décadence s'étendit partout. Elle avait des causes individuelles et structurelles. Les vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, très exigeants, s'avéraient difficiles à respecter durablement dans un environnement changeant, surtout dans les couvents nobles. Les infractions aux règles et constitutions monastiques se multiplièrent. On contournait l'impératif de pauvreté en laissant aux moines le droit de posséder des biens privés, à l'intérieur ou à l'extérieur de l'institution, et de les léguer. Le partage des biens en prébendes individuelles, pratique répandue, sapa la communauté et favorisa la tendance à transformer les abbayes en chapitres de chanoines séculiers (par exemple Saint-Léger à Lucerne). Mal gérés, de nombreux monastères dilapidèrent leurs biens et se retrouvèrent appauvris ou endettés, ce qui conduisit à de graves conflits internes, voire à des révoltes des moines contre des abbés égoïstes ou incapables. Mauvaises récoltes, épidémies et guerres avaient des effets négatifs sur la vie matérielle, sur les effectifs, sur la moralité. Trop exclusivement orientée vers l'agriculture, l'économie des anciennes abbayes tomba en crise. On chercha à entrer dans l'économie monétaire en affermant des terres ou en achetant des rentes, en général grâce à la fortune privée des moines. Détenteurs de pouvoirs temporels, les monastères ne purent échapper aux conflits entre le pape et l'empereur (sous Frédéric II et Louis de Bavière). Durant le Grand Schisme d'Occident (1378-1417), ils se rattachèrent à telle ou telle observance, souvent à l'instigation du prince du pays. En Suisse alémanique, l'éviction de la maison de Habsbourg les mit dans une situation nouvelle. Les villes et les cantons, devenus autonomes, multiplièrent au XVe s. les interventions dans leur administration matérielle (en instituant des intendants ou avoués) et dans leurs affaires internes, jusque dans le choix des abbés, imposant par exemple des candidats de l'extérieur ou incompétents. En Suisse romande, les comtes, puis ducs de Savoie autorisèrent le système de la commende, nuisible pour les monastères.
Les tentatives de réformes du monachisme ne manquaient cependant pas. En 1417, pendant le concile de Constance, les bénédictins de la province de Mayence-Bamberg, qui englobait la Suisse alémanique, prirent toute une série de mesures: visitations régulières, clôture stricte, pauvreté individuelle, repas, dortoir et prière en commun. Les mouvements de réforme de Melk (Basse-Autriche) et de Kastl (Bavière) touchèrent passagèrement Schaffhouse, Stein am Rhein, Einsiedeln et Saint-Gall. Chez les clunisiens et les cisterciens, l'initiative des changements vint des chapitres généraux. On constate de sérieux efforts de reprise en main, mais ils ne furent guère durables et s'essoufflèrent dans la seconde moitié du XVe s. et au début du XVIe. Les effectifs diminuèrent au point que de nombreuses maisons furent menacées de disparition. Les autorités des villes ou des cantons protecteurs essayèrent de relancer les réformes, mais sans grand succès.
Ce monachisme que l'on avait encore cru réformable au XVe s., la Réforme protestante du XVIe s. en refusa le principe même, y voyant une œuvre humaine dépourvue de tout fondement biblique et sans valeur pour le salut de l'âme. La majorité des moines se montra réticente ou opposée à la foi nouvelle, pour divers motifs. Mais une forte minorité, surtout parmi les abbés, salua les idées de la Réforme et s'y convertit, d'emblée ou après quelques hésitations. Les abbayes de Kappel et du Fraumünster de Zurich décidèrent elles-mêmes leur propre disparition, mais de tels cas restèrent exceptionnels. Dans tous les cantons protestants, le Conseil imposa la sécularisation des monastères, mettant fin à un millénaire de monachisme (Sécularisation des biens du clergé). Les autorités des cantons catholiques, en revanche, les prirent sous leur protection; elles exigèrent leur rétablissement dans les bailliages communs et obtinrent gain de cause après la seconde guerre de Kappel (Contre-Réforme).
Auteur(e): Carl Pfaff / PM
Les efforts locaux n'avaient pas suffi, à la fin du Moyen Age, pour aboutir à un véritable renouvellement du monachisme. Il fallut pour y parvenir les forces d'un nouvel ordre, non monastique, celui des jésuites (Réforme catholique). Les prêtres de la Compagnie de Jésus développèrent l'instruction supérieure; ils fondèrent des collèges à Lucerne en 1577 et à Fribourg en 1580, qui comptèrent bientôt des centaines d'élèves. De leurs écoles sortit aussi une bonne partie de la relève réformatrice des abbayes subsistantes, relève qui souvent était envoyée à l'université jésuite de Dillingen pour parfaire sa formation. De nombreux abbés, empreints d'esprit jésuite, introduisirent des réformes après 1580; ils le firent avec le soutien et sous le contrôle des autorités laïques et des nonces, résidant dès 1579 à Lucerne, qui revendiquaient le droit de visitation autrefois exercé par les évêques.
La fondation de la Congrégation suisse des bénédictins, en 1602, renforça le mouvement de réforme et la solidarité de l'ordre, tout en encourageant une unification inspirée par les jésuites, menée par Saint-Gall et fondée sur le respect des idées pontificales en matière de liturgie (bréviaire, missel et rituel romains), de pratiques pieuses et de théologie. La plupart des abbayes bénédictines gardèrent cette ligne quand, à la fin du XVIIe s., elles se distancièrent des jésuites et préférèrent assumer elles-mêmes la formation de leur relève. La scolastique baroque se basait sur la méthode et le système strict des jésuites, qui canalisait la pensée des moines et laissait peu de place aux autres orientations (par exemple à la recherche historique critique élaborée par la congrégation française de Saint-Maur). Les bénédictins avaient un bon niveau de formation, disposaient de bibliothèques bien fournies et cultivaient la musique et le théâtre; cependant, l'ordre brilla moins, à cette époque, par ses prestations intellectuelles que par les réalisations architecturales d'abbés saisis de fièvre bâtisseuse, mus autant par le sens du prestige et par le triomphalisme romain que par le souci de la discipline et par la pureté de la piété. Les cisterciens et les prémontrés prirent part aussi à cette culture de l'ostentation, là du moins où ils avaient survécu aux sécularisations du XVIe s.
Auteur(e): Carl Pfaff / PM
Dans la seconde moitié du XVIIIe s., les idées des Lumières, le gallicanisme, le jansénisme et le joséphinisme se répandirent en Suisse. Ces courants critiquaient le monachisme baroque, lui reprochant de négliger par trop les tâches scolaires et sociales. Un intérêt pour les sciences naturelles se manifesta au sein des abbayes, moins vif cependant qu'à Neresheim (Wurtemberg) ou Kremsmünster (Haute-Autriche). Quelques moines et abbés entretinrent des relations amicales avec les milieux éclairés des villes protestantes, mais la majorité resta fermement attachée aux idées traditionnelles, s'opposa aux Lumières et ne comprit pas les signes du temps: elle vit dans la Révolution de 1789 une affaire purement française. De nombreuses abbayes subirent des dommages lors de l'invasion de 1798-1799 et toutes durent payer des contributions. Les autorités helvétiques mirent leur fortune sous séquestre et la déclarèrent bien national. L'interdiction d'accueillir des novices et d'élire des supérieurs aurait dû provoquer la disparition de tous les établissements. Mais ceux-ci furent rétablis en 1802-1803 déjà, à l'exception de l'abbaye de Saint-Gall, sacrifiée au nouveau canton en 1805.
Le Pacte fédéral de 1815 garantit l'existence des couvents, mais cela ne changea rien au jugement négatif que les milieux éclairés et libéraux portaient sur le monachisme. Pour se légitimer, bénédictins et cisterciens firent de grands efforts dans le domaine de l'instruction publique. Néanmoins, libéraux et radicaux supprimèrent les couvents dans plusieurs cantons: en Argovie en 1841 (mesure suspendue provisoirement pour les couvents féminins, affaire des couvents d' Argovie), à Lucerne en 1838 et 1848, au Tessin et à Fribourg en 1848, à Soleure en 1857 et 1874, à Zurich en 1862. La Constitution fédérale de 1848 ne mentionnait plus aucune garantie; celle de 1874 interdit "de fonder de nouveaux couvents ou ordres religieux et de rétablir ceux qui ont été supprimés" (art. 52, Articles d'exception). Se sentant menacées dans leur existence, plusieurs institutions s'exilèrent ou fondèrent une filiale à l'étranger (Einsiedeln, Engelberg). Malgré les restrictions du Kulturkampf et la concurrence active d'ordres et congrégations nouveaux, comme les rédemptoristes, les maisons restées en Suisse ou survivant à l'étranger (Muri à Gries près de Bolzano, Mariastein à Delle et Bregenz) connurent alors une période faste, qui dura jusqu'au milieu du XXe s. Le milieu confessionnel et la structure sociale des cantons catholiques, encore largement agricoles, favorisèrent le recrutement; les abbayes eurent assez de personnel pour développer leurs écoles, qui assumèrent après l'expulsion des jésuites le rôle de gymnase pour les élites catholiques. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les cisterciens de Wettingen-Mehrerau et les bénédictins de Bregenz, chassés par les nazis, furent autorisés à revenir à Hauterive et à Mariastein. Des bénédictins s'installèrent à Uznach (missionnaires de Sankt Ottilien) et au Bouveret (congrégation belge) et, plus modestement, à Muri (AG) et à Fischingen.
Cette belle période prit abruptement fin dans les années 1960. La profonde mutation qui s'empara des esprits, de la société et de l'économie déstabilisa l'Eglise et créa une situation peu propice au monachisme, même si quelques nouveaux couvents apparurent (par exemple Fischingen), tout obstacle juridique étant levé depuis l'abrogation des articles d'exception en 1973. Les écoles abbatiales, aujourd'hui accessibles aux jeunes filles et aux non-catholiques, ne contribuèrent plus guère à la relève, si bien que les communautés monastiques, où la moyenne d'âge est élevée, durent confier l'enseignement à des laïcs ou renoncer à cette activité (Altdorf, Appenzell, Sarnen). En revanche, les moines et parfois les moniales se sont découvert une nouvelle mission, celle d'accueillir des laïcs pour des retraites spirituelles.
Auteur(e): Carl Pfaff / PM
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