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près de Dieu qui ne juge que les cœurs. O parfaite image de la divinité, imitez votre modèle! Après tout, mon caur vaut bien celui d'un duc ou d'un roi ; et c'est se rendre égal aux souverains que d'avoir des vues qui leur feraient honneur. »
On chercherait vraisemblablement en vain dans les poésies Provençales, un second morceau qui exprimat des sentiments aussi simples et aussi élevés. Et cependant, je ferai observer que dans ce passage d'Arnaud de Marveil, qui détermine la limite supérieure à laquelle les poètes Provençaux se sont élevés, se trouve l'expression d'un sentiment tout mondain, à propos duquel l'intervention de la divinité prend une couleur presqu'impie.
Mais Arnaud était encore bien réservé, et voici comment un autre poète de la Provence, Bernard de Ventadour, mettait la divinité en scène dans ses vers ; « Dieu s'étonna sans doute, dit-il, lorsque je consentis à me séparer de ma dame. Oui, Dieu dut me savoir gré de ce que pour lui, je m'éloignais d'elle; car je n'ignore pas que si je la perdais je ne retrouverais pas le bonheur ; et que lui-même n'aurait pas de quoi me consoler. »
Il faut que l'on sache encore comment un seigneur souverain , Raimbaud III, comte d'Orange (1160), chantait ses amours, parlait des dames et de Dieu : « Cette belle que j'aimais tant, dit le prince, m'a trompé; elle m'a congédié pour un autre qui a eu le profit de la chasse. J'abandonne mon infidèle avec sa fausseté et son nouvel ami. Je me consacre à une dame incapable de tromperie et dont je ne cesserai jamais d'être amoureux, quand je devrais perdre Orange. Peu s'en est fallu , tant sa beauté est parfaite , que Dieu ne man
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quât son coup en la formant, et ne pût exprimer à quel
à point il la voulait belle. Elle peut faire de moi le plus heureux ou le plus malheureux des hommes, sans pouvoir jamais me faire changer. »
Cependant il arriva encore malheur au comte d'Orange, car il paraît que les belles dames d'alors, ne se piquaient pas d'être fidèles, et notre élégant troubadour après avoir dit que le dépit lui donne parfois l'envie de se faire moine , propose ainsi qu'il suit , les règles tant soit peu brutales au moyen desquelles on peut faire heureusement l'amour :
J'enseignerai aux galants la vraie manière d'aimer. S'ils suivent mes leçons, il feront rapidement de nombreuses conquêtes. Voulez-vous avoir des femmes qui vous mettent en renom ? Au premier mot désobligeant qu'elles répondront, prenez le ton menaçant. Répliquent-elles ? ripostez par un coup de poing au nez. Font-elles les méchantes ? soyez plus méchant qu'elles et vous en ferez ce qu'il vous plaira. Médire et mal chanter vous procureront des bonnes fortunes, même des meilleures, pourvu que vous y joigniez beaucoup de présomplion et de suffisance. Faites l'amour aux plus laides, montrez de l'indifférence aux belles, c'est le moyen de réussir. Mais hélas ! je n'en use pas de la sorte, car mes vieilles habitudes sont incorrigibles. Simple, doux, humble, tendre et fidèle , j'aime les femmes comme si elles étaient toutes mes saurs. Oh! gardezvous de suivre mon exemple, et retenez bien mes préceptes si vous craignez les tourments de l'amour. >>
Malgré la prétendue naïveté qu'affecte ici le noble troubadour, on aurait tort de prendre les beaux semblants de tendresse et d'humilité du comte d'Orange,
pour des sentiments vrais; car Raimbaud eut bientôt pour maîtresse la comtesse de Die qui, bien que mariée, célébra et divulgua ses amours en vers énergiques qu'elle adressa à son amant, ce qui n'empêcha pas celui-ci de la tromper bientôt après, et de se moquer d'elle dans ses chansons.
Ces anecdotes et ces extraits poétiques font entrevoir, je crois, quel était le caractère des mæurs et des écrits des troubadours provençaux de la classe la plus élevée. Quant aux troubadours jongleurs, pour qui l'art était un métier lucratif, ils se comportaient précisément comme les trouvères et jongleurs picards, normands et flamands d'au-delà de la Loire; et Girard de Calanson dans une pièce de vers où il donne les préceptes de son art, recommande d'abord « de savoir bien trouver, bien rimer, bien parler , et proposer habilement un jeu-parti. En outre, dit-il, il faut bien jouer du tambour et des cymbales, faire retentir la symphonie, jeter des petites pommes et les retenir adroitement sur la pointe d'un couteau, imiter le chant du rossignol , faire des tours avec des corbeilles, simuler l'attaque des châteaux et traverser en sautant quatre cerceaux, jouer de la citale et de la mandore, manier la manicarde et la guitare , jouer de la harpe et bien accorder la gigue pour égayer l'air du psalterion.
A ces conseils succède l'énumération des romans qu'il était indispensable que tout jongleur dût connaître ; et pour terminer son art poétique, Calanson dit à celui qu'il enseigne : « Sache comment l'amour court et vole; comme il va nu et sans habit, comme il repousse la justice avec ses dards, et avec quel art il se sert de deux flèches, dont l'une est d'or fin qui éblouit, l'autre d'acier
qui fait de si profondes blessures que l'on n'en peut guérir. Apprends les ordonnances d'amour, ses privilèges et ses remèdes, et tu sauras exprimer les divers degrés de sa puissance ; tu sauras comme il se meut rapidement, de quoi il vit, ce qu'il fait quand il s'élance, les tromperies qu'il exerce habituellement, et comment il détruit ses serviteurs. Quand tu sauras tout cela , ajoute Girard de Calanson à son disciple, alors ne manque pas d'aller vers le jeune roi d'Aragon, car je ne connais personne qui apprécie mieux les bons exercices. Si tu fais bien ton métier, si tu te distingues parmi les plus habiles de tes rivaux, tu n'auras certes pas à te plaindre de sa munificence. Mais si tu restes dans la médiocrité, alors attends-toi à être mal accueilli par le meilleur des princes.
Tel était le caractère de la poésie amoureuse des Provençaux, bien différente, comme on le voit, de celle des musulmans, si habituellement chaste et religieuse. On observera encore, en comparant la manière des troubadours avec celle des trouvères, la nuance qui les distingue. Dans les poètes du nord il y a une hardiesse de pensée et d'expression que rien n'arrête. Ils sont satiriques, narquois et obscènes commes des gens qui veulent surtout s'adresser et plaire au bas peuple. Chez les troubadours, au contraire, curieux surtout de flatter l'oreille des princes et des gens de cour, la corruption morale est plus grande , mais dans les formes de leurs compositions et de leur langage, ils se montrent plus délicatement spirituels, ils jouent gracieusement avec les vices dont ils parlent, et parlent de tout comme des gens qui n'attachent d'importance à rien. Les trouvères
sont les poètes du peuple; les troubadours sont des poètes courtisans.
Parmi les formes que les troubadours employaient dans leurs chants, la Tenson, espèce de plaidoyer où l'on envisageait les cas de conscience amoureux, est une de celle qui fait ressortir plus particulièrement le caractère de la nation provençale.
Entre mille aventures dont le fond varie peu, en voici une qui donna lieu à faire composer une Tenson. « Vers le milieu du XIIe siècle, vivait un riche baron du Poitou, seigneur de Mauléon et de plusieurs fiefs. Savary, c'était son nom, brave et galant chevalier, aimait les assemblées, les tournois, les fêtes et les vers. Ce chef de toute courtoisie , aima et servit longtemps une noble dame de Gascogne, Guillemette de Bénavias, femme de Pierre de Gavaret, seigneur de Langon, car il n'est pas inutile de faire observer que dans les poésies provençales toutes les femmes qui recherchent les soins et l'amour d'un chevalier-troubadour, afin d'acquérir de la célébrité, sont en puissance de mari. Quoiqu'il en soit donc, dame Guillemette de Bénavias, sans s'inquiéter de ce qu'en pourrait penser son époux, recevait les soins du preux chevalier son amant, qui fit pour elle les plus haut faits d'armes, qui lui envoyait les plus beaux messages et les plus riches présents. De tous ces soins Savary fut mal récompensé; car on lui préféra des rivaux et il fut congédié. Ses amis qui s'étaient aperçus qu'on le trompait, lui avaient fait faire connaissance avec une autre dame également mariée , la comtesse Mahaut de Montagnac, jeune, belle, désirant comme les autres acquérir de la célébrité, et ne croyant pas pouvoir mieux faire, en ce cas, que de voir Savary. Cette beauté plut telle