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28/08/2007
Le livre de Kells, (Book of Kells) est l'une des oeuvres majeures de la culture monastique de l'Irlande médiévale. Ce manuscrit enluminé est une transcription des quatre évangiles, réalisée par les moines irlandais établis dans l'Ile d'Iona, sur la côte écossaise, entre le VIIe et le VIIIe siècle. A l'époque des attaques des Viking, le livre fut transporté au monastère de Kells, où il resta jusqu'au XVIIe siècle ; selon une autre théorie, le manuscrit pourrait tout aussi bien avoir été entièrement rédigé à Kells dans les premières années du IXe siècle. Actuellement, il se trouve dans la bibliothèque du Trinity College de Dublin. Remarquablement bien conservé, le livre de Kells est, comme beaucoup d'oeuvres médiévales, une création collective. Le style des enluminures et de la calligraphie laisse apparaître l'influence des artistes byzantins dans les figures humaines d'une rigidité d'Icône, dotées de grands yeux fixes. Quant aux figures décoratives imbriquées, elles semblent appartenir à une très ancienne tradition celtique. Pour les couleurs, de très nombreux pigments, qu'on ne trouvait pas en Irlande, ont été utilisés. Il semble bien que les moines du VIII ou du IX siècle possédaient une grande culture artistique et technique qui dépassait les frontières de leur île. La décoration du Livre de Kells est riche à l'extrême, et le lecteur-spectateur peut découvrir au fin fond d'un labyrinthe de noeuds, d'un lacis de tiges emmêlées, des curieuses figures d'un bestiaire fantastique. Les artistes médiévaux faisaient appel à leur imagination lorsqu'ils devaient représenter des anges et des dragons, des créatures mythologiques et des animaux exotiques ou familiers (loutres et souris). Le résultat était souvent peu réaliste, mais la notion de réalisme comptait peu face au besoin de cohérence sur le plan esthétique. Dans l'enluminure, tout doit avoir un sens, parce que la page est un monde clos, manifestation de la Création toute entière dans un espace minuscule, à la fois stylisé dans sa beauté géométrique et proche de la nature.
Le sens du sacré quelque peu hiératique, inhérent à l'illustration de figures comme le Christ ou la Vierge à l'enfant, est souvent nuancé par l'apparition de personnages, humains ou animaux, qui semblent évoluer en dehors du thème principal. Mais le Livre de Kells est aussi un livre sur les livres, où l'on voit souvent de lecteurs, ou de personnages tenant un livre dans leurs mains, ce qui rappelle l'importance du texte biblique. On trouve là un trait typique de l'enluminure, qui traverse tout le Moyen Âge : les auteurs aiment les livres, qui étaient à l'époque aussi rares et luxueux que des bijoux, et ils aiment laisser d'eux-mêmes, ou des personnages bibliques, des images qui les montrent en train de lire, d'écrire ou de manipuler de précieux ouvrages.
Il existe d'autres manuscrits, tout aussi somptueux, qui datent de l'époque du Livre de Kells : l'évangéliaire de Lindisfarne, le Livre de Durrow ou le Bestiaire d'Aberdeen, pour ne citer que quelques-uns. Ils ont tous participé à l'histoire de l'art et à celle de l'évangelisation des Îles Britanniques. Aujourd'hui, ces oeuvres nous rappellent encore l'incroyable épanouissement de la culture moyenâgeuse. Suivre des yeux les entrelacs colorés de l'évangeliaire de Lindisfarne ou du Livre de Kells, c'est déjà manifester une certaine ouverture d'esprit ; et la connaissance des manuscrits enluminés représente un pas important vers la compréhension d'une civilisation lointaine. En effet, il serait temps que plus personne n'associe les mots "médiéval" ou "Moyen Age" à des coutumes primitives ou des lois arriérées. Il serait temps que la période médiévale n'évoque plus l'obscurantisme. Les seules ténèbres sont celles de l'ignorance.
16/08/2007
Le Dit du Genji, long récit du XIe siècle qu'on attribue traditionnellement à Murasaki Shikibu, dame d'honneur à la cour impériale japonaise, à l'époque de Heian, renferme un mystérieux et fascinant épisode qui se situe vers le neuvième chapitre de la première partie. Le prince Genji, dit Hikaru, consacre sa vie à la poésie et aux femmes. Genji a une épouse nommée Aoi no Ue, qui se montre fière et distante, et une foule de maîtresses. Parmi elles, il y a Dame Rokujo, célèbre par sa beauté. Délaissée par Genji, humiliée par Aoi, Rokujo commence à faire d'étranges rêves où elle se voit frapper Aoi et la tourmenter. Pourtant, Rokujo n'a jamais considéré Aoi comme une rivale, du moins consciemment, ayant oublié l'incident qui l'avait vexée. Mais, à son insu, sa jalousie devient de plus en plus agressive, les rêves se poursuivent et leur violence augmente. En même temps, Aoi tombe malade et ne tarde pas à mourir en donnant naissance à un enfant. Genji, qui ne s'était jamais intéressé à son épouse, pleure longuement sa disparition. Cela provoquera l'éloignement définitif de Dame Rokujo, qui choisira de réjoindre sa fille, devenue prêtresse au temple d'Isé. Le Dit du Genji montre la jalousie comme un sentiment aussi imprévisible que terrifiant par ses conséquences, qui s'exprime dans le monde onirique de manière irrationnelle mais précise. Les auteurs anciens ont souvent accordé une place importante au rêve dans le récit, que ce soit comme moyen d'anticipation narratif (le thème du rêve prémonitoire) ou comme prétexte pour décrire une réalité cachée qui peine à sortir au grand jour. Le songe est aussi le territoire de l'inattendu et le lieu où les valeurs normalement acceptées sont alterées ou inversées. L'apparition du fantôme d'une femme vivante, quittant son corps pour agresser une autre et accomplir une vengeance démesurée, offre une dimension nouvelle, symbolique et fantastique, à un récit par ailleurs réaliste dans la description des sentiments et de leur évolution, ainsi que dans la représentation de la vie à la cour pendant une période d'épanouissement des arts et de la littérature.
L'oeuvre de Murasaki Shikibu est l'un des grands classiques des lettres japonaises. Elle a aussi inspiré de nombreux auteurs par la suite. Au XVe siècle, Zeami Motokiyo s'empare de l'histoire de Rokujo et Aoi dans la pièce de nô Aoi no Ue. En 1956, Yukio Mishima a transposé le même épisode dans le Japon contemporain dans Aoi, oeuvre conçue comme un drame de Nô moderne. Plus récemment, en 2003, la pièce également nommée AOI, de Takeshi Kawamura explore, à travers les personnages du Dit du Genji, les rapports ambivalents entre le réel et l'inconscient.
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La jeune Aoï meurt d’être haïe par Rokujo et, évidemment, de n’être pas assez aimée (Marguerite Yourcenar, à propos de la pièce de Mishima Aoi )
03/08/2007
"Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez :
Aux mines de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la taille d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections"
Stendhal commença à écrire De l'amour en 1821, afin de raconter l'histoire de son amour malheureux envers Matilde, l'une de ses amies milanaises. L'ouvrage se situe à la croisée de l'autobiographie et du roman, avec des éléments d'essai sur le couple, le divorce et l'éducation des femmes; dans ces sujets, l'auteur a souvent fait preuve d'une surprenante modernité et ouverture d'esprit, allant souvent à l'encontre des usages de l'époque, qu'il trouvait exaspérants par leur froideur et leur bigoterie(1). Pour une raison ou pour une autre, le livre n'eut aucun succès. Il ne faut pas chercher dans De l'amour le mélange d'idéalisme et de rêveries sentimentales qui caractérise parfois le romantisme, mais plutôt l'ironie mélancolique d'un écrivain qui reconnaît dans l'amour une suite inéluctable et tragique de malentendus et de moments de bonheur ineffable.
De l'autobiographie, est devenue emblêmatique l'anécdote du rameau de Salzbourg, d'abord souvenir de voyage, puis objet symbolique du caractère absolu du sentiment amoureux que l'auteur appellera cristallisation. Quant au roman, De l'amour contient plusieurs débuts ou plans romanesques. Certains ont été dévéloppés dans des nouvelles comme Ernestine; d'autres sont restés à l'état d'ébauche, les plus autobiographiques, sans doute; ceux qui obéissent au principe du héros contrarié par l'attitude d'une femme farouche influencée par une amie jalouse. Ce schéma ne réapparaîtra, dans l'oeuvre stendhalienne, que bien plus tard, dans Le Rouge et le Noir. La notion de cristallisation, indissociable de celle d'amour-passion, capable de transformer le comportement d'un homme raisonnable, qui devient soudain le jouet de son imaginationn et la proie des médisants, est le fil conducteur qui permet d'interpréter De l'amour. Tout être subissant le processus de cristallisation cesse de se dominer et se livre à des actes ridicules et incohérents, facilitant ainsi les intrigues des envieux. Reminiscence probable d'un sujet typique de la littérature médiévale, que Stendhal évoque parfois. Cela paraît simple; mais la cristallisation est-elle autre chose qu'un état second qui rappelle celui provoqué par le philtre de Tristan et Iseut? De l'amour offre pourtant des perspectives qui permettent de placer la cristallisation dans un cadre intertextuel qui dépasse la seule dimension autobiographique.
La cristallisation est une notion littéraire universelle.Stendhal passe en revue les différences culturelles dans la façon de comprendre la passion amoureuse, et cela dans le monde entier. Par exemple, en Suisse, on retrouve une société tolérante envers les mariages d'amour, tandis qu'en Italie les histoires sentimentales se déroulent surtout en dehors du mariage. Le fossé culturel entre protestantisme et catholicisme est aussi évoqué. Stendhal expose sa théorie au moyen d'anécdotes curieuses, historiques ou prétendument historiques, mais s'appuie surtout sur des éléments légendaires et littéraires, comme les écrits d'André le Chapelain, les poètes médiévaux et les personnages romanesques et dramatiques comme Werther Valmont et Don Juan. Le mélange d'histoire et de légende dans la fiction apparaît également dans les Chroniques Italiennes. La littérature et l'histoire fournissent à l'auteur de nombreux exemples de cristallisation, (2) ce qui donne à cette notion une valeur intemporelle.
La cristallisation possède une dimension temporelle synchronique.Parce qu'il s'agit d'une évolution, d'une réalité mouvante. Comme tout processus naturel, la cristallisation connaît des étapes qui se distinguent par leur intensité ou leur durée. Les allusions au temps sont présentes dans chaque fragment de l'oeuvre : "pendant vingt-quatre heures", "deux ou trois mois après"...Pour le mélomane Stendhal, l'amour possède un qui lui est propre, une allure ou mouvement plus ou moins lent ou rapide. Ainsi, son séjour à Milan sera décrit par une autre allusion au temps en musique : "La grande phrase musicale de la vie de Dominique".
La cristallisation amplifie et nuance la connaissance.
L'amour se traduit en images, littéraires mais aussi picturales. Dans , le narrateur trouve à Matilde une ressemblance avec l'Hérodiade de Léonard de Vinci, modèle par excellence de la beauté de la Renaissance. Aussi, l'amoureux établit un rapport entre, d'une part, les villes et les paysages, et, d'autre part, l'être aimé qui les habite ("il n'y a rien dans la nature qui ne lui parle de ce qu'il aime"). Un lien fondé sur le souvenir, qui fait voir les objets uniquement sous l'influence de la femme aimée. Les paysages et les objets reconnus comme beaux peuvent également acquérir une connotation négative suite à une déception, et un trait physique considéré comme laid (une cicatrice) devient un signe de beauté.
La cristallisation est aussi une expérience spirituelle.La cristallisation traverse le temps et méprise la mort. Dans son journal, Stendhal se souvient de Matilde jusqu'à la fin de sa vie. Pour l'auteur, qui éprouvait la plus vive antipathie envers la religion, l'amour prend parfois des allures mystiques de recherche, d'ascèse, de doute et de promesses de bonheur le plus souvent déçues. La cristallisation connaît le plus souvent une issue malheureuse. Peu de happy ends pour les happy few; et pourtant, elle est respectée comme l'affaire la plus importante et la plus sérieuse de la vie.
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(1) "La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes."Toutes les citations mises entre guillemets, ainsi que le fragment placé en tête sont extraits de De l'amour.
(2) Par exemple, la liste d'ouvrages qui comprend, entre autres, les Lettres d'une Religieuse portugaise, Werther, les Lettres d'Heloïse à Abélard et des Lettres de Julie de l'Espinasse.