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26/02/2015
L'avenir de la science forensique
Quels sont les domaines scientifiques dignes d’être étudiés dans une université, une école ou un institut? Cette question est récurrente et crée souvent des discussions animées, voire des tensions, au sein des milieux académiques. Il arrive parfois que la réponse à cette question soit dogmatique – par exemple: «tel sujet n’est absolument pas intéressant» – et dans certains cas qu’elle soit dictée par un effet de mode : « le monde entier s’intéresse à telle spécialisation...»
L’expérience nous apprend que lorsque les orientations scientifiques sont choisies sur la base de tels arguments, il y a peu de chance pour qu’elles soient durables et de qualité; dans ce cas, ce qui est le plus probable, c’est que l’entité concernée soit l’objet de fréquents changements de cap nécessitant beaucoup d’énergie et de ressources pour reconstruire sans cesse des compétences dans de nouvelles directions, sans jamais atteindre un niveau de qualité suffisant pour figurer sur la carte internationale du savoir.
Pourtant, cette question est pertinente et sa réponse doit être revisitée régulièrement dans toute structure académique. Considérons une université de bonne qualité A et un domaine scientifique original B. Le lecteur qui souhaite avoir un exemple concret en tête peut choisir, au hasard, de remplacer A par «l’Université de Lausanne» et B par «les sciences criminelles». La question concrète qui se pose constamment aux autorités académiques est la suivante : est-ce que l’Université A doit investir – ou continuer d’investir – des ressources pour développer le domaine d’études B? Comment savoir si le domaine B fait vraiment sens pour l’Université A et son environnement? Faut-il demander l’avis des enseignants, des chercheurs, des étudiants? Convient-il de se fier à la préférence de la majorité? Faut-il tenir compte de ce qui se pratique ailleurs dans le monde et ne choisir que des domaines d’études qui sont largement répandus ou ceux qui ont la réputation d’attirer des étudiants et des fonds de recherche ?
Ces questions sont cruciales pour l’avenir de toute université, mais à notre sens, leurs réponses doivent être apportées après une fine analyse de la situation. On ne peut pas définir les orientations scientifiques d’une université en tenant simplement compte de la préférence de quelques-uns et encore moins en pensant à ce qui semble être à la mode. De notre point de vue, ces choix fondamentaux pour toute entité académique doivent être guidés par deux éléments : d’une part la cohérence avec le profil scientifique et la stratégie de l’institution, et d’autre part la capacité d’anticiper et la vision à long terme d’un ou deux acteurs clés du domaine concerné.
Puisque l’occasion nous est ici donnée d’approfondir l’exemple des sciences criminelles et de l’Université de Lausanne, il est utile de rappeler que depuis 2003, l’Université de Lausanne a décidé de ne plus tenter de couvrir tous les domaines du savoir, mais de se concentrer sur trois axes de compétences: les sciences sociales, les sciences de la vie et les sciences de l’environnement, le tout avec une volonté affichée de prôner l’interdisciplinarité et d’être à l’écoute des attentes de la société. A cet égard, il est évident que les sciences criminelles s’inscrivent parfaitement dans le premier axe de développement de l’Université de Lausanne, puisque celles-ci font pleinement partie de la société contemporaine et jouent un rôle déterminant dans le développement des compétences scientifiques en sciences sociales. Par ailleurs, les sciences criminelles sont par essence interdisciplinaires puisqu’elles sont centrées sur la notion de « preuve » en mobilisant une grande expertise dans des disciplines aussi diverses que la chimie, la photographie, la génétique, l’informatique, la statistique, la sociologie, la psychologie, la médecine légale et le droit. Mais surtout, les sciences criminelles apportent des réponses à nombre de préoccupations de la population. C’est donc tout naturellement que l’Université de Lausanne leur accorde un intérêt particulier et qu’elles représentent une spécificité du portefeuille de compétences de l’UNIL. C’est la raison pour laquelle la Direction de l’Université et le Décanat de la Faculté prennent sans cesse les mesures nécessaires pour que l’Ecole des sciences criminelles bénéficie d’excellentes conditions, en termes de ressources humaines, d’équipements scientifiques et de croissance budgétaire, qu’elle puisse présenter une offre de formation attractive, effectuer des recherches au plus haut niveau international et mettre son expertise à disposition des services publics. Il y a donc une parfaite adéquation entre la volonté de développer les sciences criminelles au sein de l’Université de Lausanne et le Plan stratégique de cette institution.
Mais pour que cela fonctionne, pour que l’Ecole des sciences criminelles soit apte à remplir les missions qui lui sont confiées et à dessiner son avenir, il faut impérativement que cette ambition soit portée par un homme visionnaire. Dans le cas précis, c’est le Professeur Pierre Margot qui a toujours su anticiper les développements des sciences criminelles et réussi à les insérer dans la stratégie de l’Université de Lausanne. Quand Pierre Margot devient en 1986 le quatrième directeur de ce qui s’appelait à l’époque l’Institut de police scientifique et de criminologie (IPSC), il aurait pu se contenter de poursuivre l’enseignement et la recherche sur les centres d’intérêt de ses illustres prédécesseurs, en particulier de Rodolphe Archibald Reiss, fondateur de l’Institut, qui a fait des sciences criminelles un véritable domaine du savoir universitaire. Pierre Margot aurait également pu se conforter dans ses propres domaines de recherche (en particulier, la photographie et les empreintes digitales) et y consacrer l’essentiel des ressources disponibles.
Mais ce n’est pas ainsi que le Directeur Pierre Margot a compris son rôle. Même si le passé de l’Institut était prestigieux, il n’a cessé de se tourner vers l’avenir, de penser aux intérêts des étudiants et à l’évolution des besoins de la société et des différents corps de police qui avaient besoin de méthodes scientifiques de plus en plus développées. Les conséquences de cette attitude sont évidentes: Pierre Margot a compris dès ses débuts à l’Université de Lausanne que l’IPSC avait besoin d’élargir ses domaines de compétences, de s’intéresser à des champs disciplinaires complètement nouveaux (entre autres en lien avec la biologie et la génétique, la gestion de l’information et la statistique ou plus récemment la maîtrise des traces numériques). Ainsi, il s’est employé à transformer l’IPSC en une école polyvalente et interdisciplinaire qui veut être en phase avec son temps et qui est capable d’étudier les traces de toute nature, d’apporter d’indispensables éléments de preuve et de mettre sa très large expertise à disposition de la société. L’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne est aujourd’hui en phase d’expansion et de diversification grâce à l’esprit visionnaire et au sens de l’anticipation que le Professeur Pierre Margot a mis durant toute sa carrière au service de l’institution dont il avait la responsabilité.
Criminalistique et renseignement criminel au sein du pôle judiciaire de la gendarmerie nationale:un projet qui prend sa source à Lausanne
En 1984, la gendarmerie nationale, confrontée à l’affaire Grégory, prend conscience de l’importance que revêt la police technique et scientifique. Elle décide alors d’instaurer un schéma directeur dont la première étape consiste en la mise en place de techniciens en identification criminelle formés et disposant des équipements nécessaires aux constatations. En 1987, elle se dote d’une section technique d’investigations criminelles qui deviendra, en 1990, l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale.
Dans ce qui fut une véritable aventure, les officiers en charge de concevoir cet embryon de laboratoire entreprennent d’effectuer un certain nombre de visites en Europe afin de mieux cerner les contours du projet. Inévitablement, ces déplacements conduisent les concepteurs à l’Institut de Police Scientifique et de Criminologie (IPSC) de l’Université de Lausanne, dirigé par le Professeur Margot, assisté du Docteur Chris Lennard. Suite à des échanges fructueux, ils prennent conscience de la mosaïque de métiers couverts par la criminalistique et des exigences tant juridiques que scientifiques que nécessite l’expertise. Se noue alors en 1990 un lien très fort entre l’IRCGN et l’Ecole des sciences criminelles qui se traduit d’abord par la participation d’officiers et de sous-officiers à de nombreux ateliers de formation destinés aux policiers suisses puis, par l’inscription régulière de jeunes officiers à des diplômes postgrades voire à des doctorats.
Les savoirs acquis à l’IPSC dans les différentes disciplines de la criminalistique mais aussi de la criminologie, utilement mis à profit par les premiers officiers diplômés de l’époque, permettent à l’IRCGN de mettre en place progressivement une structure de laboratoire résolument tournée vers le futur.
Il s’agit en cette fin de XXe siècle de couvrir au mieux l’ensemble du spectre forensique en y intégrant le volet médico-légal, démarche alors totalement inédite en France, et en se dotant d’une équipe nationale d’intervention pour les affaires les plus complexes en matière de scène de crime et de scène de catastrophe pour l’identification des victimes. Les infrastructures disponibles sur le site de Rosny-sous-Bois nécessitent d’adjoindre au bâtiment principal des structures modulaires qui, malgré leur apparence précaire, favorisent la mise en place de douze départements criminalistiques.
La participation active de l’IRCGN au sein de l’European Network of Forensic Sciences Institutes (ENFSI) donne l’occasion à l’équipe de direction de visiter de nombreux laboratoires, dont certains ont été récemment construits, et de défendre l’idée de la construction d’un grand établissement adapté aux évolutions prochaines, tant dans les champs de la criminalistique que pour répondre aux exigences de l’accréditation. En effet, l’anticipation de la prégnance des normes de qualité de laboratoire par l’Union européenne a permis à la Gendarmerie de l’inscrire dans son schéma de développement au quotidien et de reconstruction. En 2003, la direction générale de la Gendarmerie nationale valide enfin le projet de construction à la fois d’un nouvel IRCGN mais aussi d’un service technique de recherches judiciaires et de documentation (STRJD) rénové. Les chefs de départements sont associés directement à la conception de ce nouveau centre dont la définition finale résulte d’un véritable travail interne. Le cabinet d’architecte est sélectionné en 2009 et la construction débute en mai 2011, pour une livraison prévue à l’été 2014.
Mais, là encore, le chantier qui est lancé et l’équipe qui l’anime restent dans la dynamique initiale qui est d’anticiper la criminalistique de demain, de suivre et développer les nouveaux concepts d’analyses et d’interprétation comme d’intégrer les notions de liens aussi bien dans la criminalistique que dans le renseignement criminalistique et criminel. C’est pourquoi, une fois encore, profitant notamment des échanges permanents avec l’ESC, le déménagement prochain sur le nouveau site de Pontoise ne consiste pas simplement à réinstaller l’IRCGN et le STRJD dans des locaux neufs mais à concevoir aussi une véritable stratégie en matière de criminalistique et d’intelligence judiciaire. Ainsi, par son concept, le Pôle Judiciaire se veut être un grand établissement réunissant à la fois un laboratoire forensique pluridisciplinaire intégrant la médecine légale, un grand service de renseignement criminel et d’analyse judiciaire stratégique, des unités d’investigation criminelle et d’appui judiciaire, et un centre d’enseignement spécialisé et de recherche. Ce choix stratégique offre désormais à la gendarmerie nationale mais aussi au ministère de l’intérieur de nouvelles perspectives.
Le pôle judiciaire de la gendarmerie nationale, un établissement résolument tourné vers le futur
Si les domaines très nombreux que recouvre la criminalistique sont appréciés des services d’enquête, la problématique de la traduction des résultats scientifiques pour des utilisateurs (magistrats et enquêteurs) qui ne sont pas des spécialistes de la matière, la nécessaire mise en perspective des résultats par rapport au cadre d’enquête, la prédominance des traces digitales et génétiques due à la présence de banques de données, comme la place de plus en plus prégnante du cybernumérique, et les coûts financiers qu’elle génère, conduisent aujourd’hui à une sorte de crise identitaire de la police technique et scientifique.
La police technique et scientifique est donc condamnée à évoluer en se recentrant sur son fondement historique et originel : la trace.
Ce qui est largement observé dans la pratique est la fracture existant entre la scène d’infraction et le laboratoire. Et c’est en ce sens que le PJGN n’a pas souhaité que l’IRCGN soit un laboratoire comme les autres. D’abord dans sa méthode de travail qui a intégré la nécessité pour les experts de se déplacer sur les scènes d’infraction, de travailler en collaboration avec les acteurs locaux et de savoir observer, constater, prendre en compte et prélever, ce qui leur permet de réaliser des expertises dont les résultats sont interprétés de façon plus pertinente car corrélées aux constatations faites par les experts eux-mêmes et aux hypothèses apportées par les enquêteurs. Ensuite, c’est dans le cursus propre aux experts que l’originalité prend également une autre dimension. En effet, ils sont conduits au cours de leur carrière à alterner les postes au sein du laboratoire ou du service de renseignement criminel (STRJD) avec ceux de commandement d’unité de police judiciaire ou de sécurité publique. Cette alternance entre le laboratoire ou le service de renseignement et la responsabilité des enquêtes sur le terrain est fondamentale dans l’appréhension de l’importance de la trace et des rapports qui doivent exister entre les enquêteurs, les premiers intervenants, les experts et les spécialistes du renseignement judiciaire. Et, tant sur le terrain par la prise en compte de ces nouveaux paradigmes qu’au sein du PJGN, lors du retour des experts après leur temps de commandement, cette alternance des postes et l’échange des savoirs permettent à toute une organisation de progresser au rythme de l’évolution de la science forensique et de ses applications. Ce schéma de progression du système criminalistique de la gendarmerie met en exergue deux axes essentiels: la compréhension de ce que l’on observe et analyse, et la gestion des renseignements que cela apporte.
Extrait du titre La science forensique - Le futur d'une discipline De Olivier Ribaux Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes