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On n'a pas encore songé, que je sache, à faire la psychologie d'un recteur entrant en charge. Sans prétendre combler cette lacune, je crois pouvoir dire qu'on trouverait toujours chez lui, à doses variables suivant les individus, un mélange de fierté, provenant du sentiment de l'honneur qui lui a été fait, et de crainte, due à la lourde responsabilité qui lui incombe. Celui qui vous parle ne fait pas exception à la règle. Reconnaissant envers ses collègues de la confiance qu'ils lui ont témoignée, il sent tout le poids de la charge qu'il assume. Ce qui le rassure, c'est qu'il sait qu'il peut compter sur leur appui et sur celui de M. le chef du département de l'Instruction publique. Aidé par eux, il fera son possible pour contribuer à la prospérité toujours croissante
de l'Université de Lausanne, heureux s'il lui voit faire dans les années prochaines autant de progrès qu'elle en a réalisés dans les dix ans qui se sont écoulés depuis sa fondation.
En effet, Mesdames et Messieurs, si le passé nous était garant de l'avenir, nous aurions lieu d'être confiants et de prédire de brillantes destinées à notre établissement d'instruction supérieure. Si l'on compare le premier semestre universitaire, celui de 1890 à 1891, et celui de l'été dernier, on constate que le chiffre des professeurs, celui des heures de cours et celui des étudiants se sont accrus tous trois dans des proportions réjouissantes. Le nombre des professeurs, ordinaires et extraordinaires, a passé de 54 à 72; celui des privat-docents et lecteurs, cette pépinière du corps enseignant, a plus que triplé, s'élevant de 8 à 25. Les étudiants avaient à leur disposition 404 heures de cours par semaine —abstraction faite des heures de laboratoire; — ils en ont maintenant 505. Enfin, le chiffre des étudiants et auditeurs a exactement doublé: 321 en 1890 contre 641 cet été. L'augmentation est beaucoup plus forte si l'on ne tient compte que des étudiants immatriculés; ils étaient 216 en 1890; ils ont été 569 en 1900. Le succès, on peut l'affirmer, a dépassé sur ce point les espérances des fondateurs de l'Université. Il les a si bien dépassées que certaines Facultés voient avec inquiétude le nombre des places et des auditoires qui leur sont attribués devenir insuffisant, et qu'elles attendent avec impatience le moment où elles pourront s'étendre dans l'ancien bâtiment, après
l'achèvement de l'édifice de Rumine, où prendront place la bibliothèque, les musées, une partie de la Faculté des sciences et les services généraux de l'Université.
Messieurs les étudiants, vous connaissez sans doute les vers du Repas ridicule, où Boileau présente un valet
marchant à pas comptés Comme un recteur suivi des quatre facultés.
Soyez certain que je n'ai pas l'intention de prendre avec vous une attitude aussi solennelle et que j'espère que les rapports que nous aurons ensemble seront empreints de la plus grande cordialité. Suivant la voie tracée par mes prédécesseurs, je me tiendrai à votre disposition et vous trouverez dans le recteur — vous passerez bien cette expression à un lexicographe — un homme à feuilleter pour des renseignements ou pour des conseils.
Un auteur français du XIIIe siècle, Gautier de Belleperche, disait, pour expliquer comment il avait songé, lui qui n'était pas poète de profession, mais simple arbalétrier, à écrire plus de 23000 vers sur les exploits de Judas Macchabée:
Chascuns doit faire anchois qu'il murie Par coi il soit ramenteüs,
c'est-à-dire: Chacun doit faire, avant de mourir, quelque chose qui fasse vivre son nom. Sous une forme naïve, le vieil auteur donne un bon conseil, que je me permets de vous adresser, en le modifiant quelque peu. Je ne vous propose pas comme modèle,
cela va sans dire, un Erostrate, dévoré, de la passion malsaine de la notoriété et ne reculant pas devant le crime pour vivre dans la mémoire des hommes. L'incendie n'est heureusement pas le seul moyen pour entrer dans l'histoire. Ce que je veux dire, c'est que chacun de vous, quelle que soit la profession à laquelle il se destine, peut et doit se proposer comme but de laisser le souvenir d'un homme utile et d'un bon citoyen en même temps que d'une forte individualité. Cultivez la science sans doute, mais cultivez-la d'une manière désintéressée, dans ce véritable esprit scientifique qui ne subordonne pas tout au souci de l'examen, mais qui vise avant tout à la culture de l'esprit et à la recherche de la vérité. Et surtout n'oubliez pas que ces connaissances que vous êtes en train d'acquérir ne doivent pas servir à vous seuls, que pharmacien ou ingénieur, avocat ou pasteur, médecin ou professeur ne sont que des prénoms, que votre nom de famille est homme, et que votre science doit profiter à vos frères et être employée à procurer plus de justice et plus de bonheur à l'humanité.