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Le poids des mots et du langage
15 février 2004
es termes choisis pour rendre compte d'un conflit ne sont pas innocents. Entre Israéliens et Palestiniens, le sens des mots recouvre déjà partiellement celui du combat, et il en va de même pour chaque conflit. Mais il est possible de se prémunir contre de telles manipulations, affirme le professeur de linguistique Lewis Glinert.
Les mots sont un mystère cognitif. Nous les utilisons sans souci et plutôt aisément pour échanger des pensées, mais nous sommes souvent inconscients des raisons pour lesquelles nous avons choisi un mot et non un autre. Et mis au défi de définir un mot que nous employons, nous n'avons généralement d'autre choix que de prendre un dictionnaire - et de constater que les définitions du dictionnaire ne capturent que rarement les nuances des mots, leurs connotations et leurs associations, c'est-à-dire les raisons qui amènent un mot plutôt que l'autre.
Le mot « insurgent » est un bon exemple. Le dictionnaire d'anglais Oxford le définit comme « une personne qui se révolte contre l'autorité constituée ; un rebelle qui n'est pas reconnu comme un belligérant. » Certes, mais ce n'est pas cela qui fait de ce mot un outil plus efficace, pour les porte-parole du Pentagone, que « rebelle » ou « résistance. »
Une guerre chaotique et laborieuse
Les avocats d'Israël ont mené un long et vain combat sur ce terrain. Le terme de « militant pacifiste » montre sans effort qui est pour la paix et qui est contre. Lorsqu'un garçon palestinien âgé de 15 ans est abattu par les Forces de défense israéliennes (FDI), le mot « garçon » tend à évoquer l'innocence de l'âge tendre. Le terme « palestinien », associé avec « Palestine » qui est utilisé sans restriction comme le nom historique de la Terre Sainte, envoie un message qui affirme clairement qui sont les habitants légitimes du pays.
Nos règles usuelles de discours et de débat rendent excessivement difficile toute action allant à l'encontre de ceci. Ce n'est pas une chose facile qu'interrompre une interview télévisée pour prendre position sur le choix des mots fait par l'interlocuteur, et encore moins de persuader le public qu'un mot précis a une connotation. Le sociologue du discours Erving Goffman a observé que « dans la vie de tous les jours, il est généralement possible pour un artiste de créer intentionnellement presque chaque type de fausse impression, sans se placer lui-même dans la position indéfendable d'avoir prononcé un mensonge flagrant. »
Une technique furtive est appelée l'accolement - c'est-à-dire l'usage de deux mots à la suite pour avoir l'effet d'une contamination sémantique ; comme, par exemple la « souffrance des Palestiniens » et les « implantations illégales. » Une autre technique est l'usage de ce que le rhétoricien Richard Weaver a nommé des termes « diaboliques » et « divins », soit des mots qui font office de déclencheurs moraux automatiques, comme « oppression », « occupation » et « soulèvement ». Les médias occidentaux ont comme il se doit fait leur mieux pour éviter le terme diabolique de « terroriste » dans leurs reportages. La grammaire peut également être subtilement suggestive.
Aux Etats-Unis, la Radio Publique Nationale a utilisé la phrase « violence israélo-palestinienne », qui non seulement affirme que les Israéliens font preuve de violence, mais suggère également fortement qu'ils en sont une cause active (imaginez que l'on parle de « violence américano-serbe au Kosovo »). Le ver invisible est déjà entré dans le discours des propres supporters d'Israël. Les termes de « colon » et « colonie », par exemple, auraient dû depuis longtemps être jetés par dessus bord. S'ils peuvent avoir des connotations positives dans le contexte de l'Amérique coloniale ou de l'Angleterre saxonne, ils ont une implication colonialiste dans le débat du Moyen-Orient.
Voici 23 ans, j'ai écrit au Premier ministre Menahem Begin pour lui suggérer qu'il adopte le terme ayant la faveur des médias en se référant aux communautés arabes : « village », un mot riche en résonances de racines et d'appartenances. Le point critique ici, comme l'attestera toute agence de communication ou tout spécialiste en ce domaine, est que les mots n'existent pas isolément ; ils abritent des dimensions intrinsèques et fondent un puissant ensemble de valeurs.
La bataille pour les noms de territoire est d'une importance critique. Les mots, et en particulier les noms, ont la mauvaise habitude de réifier, ce qui signifie qu'ils créent leurs propres réalités. Comme l'ont noté des analystes du discours, même un média en apparence objectif comme le discours scientifique tire une partie de son pouvoir persuasif de l'usage intensif de termes abstraits ; forgez un nom et il semble déjà exister. Pour la « Cisjordanie », comme les Jordaniens, les Britanniques et maintenant le monde entier ou presque l'appellent, la bataille est terminée. Pour quelques autres régions, Israël s'en est mieux tiré. Sans doute par le biais de la coutume chrétienne, le Néguev, la Galilée, Jérusalem et Hébron sont toujours largement connus sous leurs noms hébraïques.
Ce n'est pas le cas de Shechem, que les Israéliens appellent par leur nom biblique mais que d'autres, y compris la presse anglophone israélienne, emploient le nom arabe de Naplouse, lui-même dérivé de la colonie romaine de Flavius Neapolis. Le « Mont du Temple » pourrait maintenant être en conflit. L'agence Associated Press a ainsi affirmé le 27 octobre 2000 que « Israël a interdit aux hommes palestiniens de moins de 35 ans de prier à la mosquée d'Al-Aqsa dans le Haram ash-Sharif de Jérusalem, le Sanctuaire Noble, une colline que les Juifs appellent le Mont du Temple. » Si AP avait écrit « que les Musulmans appellent Haram ash-Sharif », cela aurait au moins apporté une égalité de titre.
Les guerres de langages sont chaotiques et laborieuses. Elles exigent des talents qui ne sont pas largement enseignés. Quelques mesures rudimentaires peuvent certainement être prises, comme mettre des mots contestables entre guillemets, éviter certains termes diaboliques, et exploiter des alternatives plus positives à leur usage.
Mais cela reste insuffisant. Notre époque appelle d'urgence une évaluation de ce à quoi nous sommes exposés, et un entraînement somme toute nouveau pour y faire face. Cette préparation ne doit pas se limiter aux professionnels. Comme dans tous les conflits modernes, c'est toute la communauté qui est en danger ; elle doit par conséquent être familiarisée avec les techniques des propagandistes et s'entraîner à s'en prémunir.
Ainsi que l'histoire l'a démontré, les enjeux sont élevés. L'efficacité des machineries linguistiques fascistes et marxistes à transformer le Juif en vermine et la tyrannie en démocratie a été bien assimilée par les adversaires contemporains. Mais les anges peuvent contre-attaquer. On peut par exemple être encouragé par les succès initiaux que le libéralisme occidental a obtenus en combattant tant d'éléments préjudiciables et discriminatoires dans notre langage.
Une partie de cet effort se fait dans les écoles et les universités, où les étudiants commencent maintenant à apprendre comment dé-construire des publicités télévisées et des politisations médiatiques. Comme l'a relevé le doyen des rhétoriciens américains, Kenneth Burke, « là où il y a de la persuasion, il y a de la rhétorique. Et là où il y a du 'sens', il y a de la persuasion. »
Texte original: Lewis Glinert, "The language war'", The Jerusalem Post, 29.1.2004