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J'ai lu plusieurs fois des poètes latins chrétiens publiés aux célèbres Éditions des Belles-Lettres, et les plus anciennes publications se distinguaient toutes par un trait remarquable: les préfaciers-traducteurs disaient pis que pendre des œuvres auxquelles ils avaient consacré une partie de leur vie. Le poète Prudence était par exemple âprement traité, lui que tout le Moyen Âge a lu et admiré, que Jacques de Voragine dans sa Légende dorée a si souvent cité! Et il en allait de même des poètes carolingiens - Ermold le Noir, Abbon -, qui se sont essayés à l'épopée chrétienne: leurs éditeurs étaient les premiers à les trouver complètement nuls.
Même si elle s'est un peu atténuée au fil des ans, cette espèce de colère de l'université française contre le latin médiéval existe encore. Elle participait en tout cas d'un néoclassicisme mortifère, puisqu'à tout esprit non prévenu, il apparaît comme ridicule de financer la réédition d'œuvres sans intérêt, et les professeurs qui se dédouanaient de l'avoir fait en médisant de leurs auteurs devaient à tous sembler de bizarres masochistes.
La poésie savoisienne, notamment à l'époque romantique, avait sans doute moins de poids que cette poésie latine chrétienne, puisqu'elle n'a pas été rééditée; mais on en disait à peu près le même mal.
Ce que ne supportait par exemple pas quelqu'un comme Edmond Faral, vieille référence de la Sorbonne, c'est que cette poésie médiévale chrétienne ait prétendu concilier le merveilleux chrétien et le merveilleux païen: cela choquait son sens de la rigueur classique. L'interdit en effet remonte à l'époque de Corneille et Racine. Il n'a pas vu que le merveilleux païen était généralement, chez les poètes chrétiens, lié aux éléments, à la Terre, tandis que le merveilleux chrétien l'était aux astres, au Ciel. Il n'y avait pas de contradiction, car les dieux antiques étaient assimilés aux êtres élémentaires, parmi lesquels étaient d'ailleurs les démons. Ce qui choquait ces universitaires nourris au sein du positivisme est peut-être que ces poètes eussent osé placer des anges dans le ciel: ils voulaient maintenir le merveilleux dans le discrédit traditionnel, continuer à le regarder comme dénué de substance morale et religieuse, n'en faire qu'un objet d'amusement, une rhétorique.
Or, il faut remarquer que le romantisme savoisien a tendu à aller dans le même sens que les carolingiens: il était chrétien, mais imaginatif, et plaçait sur terre des fées, et dans le ciel des anges. Les princes étaient regardés comme des êtres doubles, situés dans les deux mondes, à la fois êtres célestes et êtres terrestres; après leur mort, ils devenaient les saints protecteurs du pays. Il faut avouer qu'on demeurait proche de ce qui se faisait au Moyen Âge. Le lien entre la religion chrétienne et l'imagination individuelle n'était pas rompu, et on trouvait des écrivains qui, tel Maurice Dantand, s'affirmait catholique et en même temps visionnaire. Il évoquait les dieux de l'Olympe, et aussi les anges du Christ!
On dira que Hugo a fait pareil. Et le fait est que je ne pense pas que l'université soit spécialement romantique. Elle peut être patriotique – et la réédition des poètes carolingiens participait du renouveau de l'histoire de France -, mais elle reste classique dans ses goûts et sa doctrine. Peut-être tout particulièrement la Sorbonne.