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CHIESI Francesca, Le voyage immobile de la femme. Itinéraires féminins d'une élite commerciale alpine. Les Pedrazzini de Campo Vallemaggia au XVIIIe siècle
L'analyse des itinéraires féminins au sein d'une élite commerciale alpine au cours du XVIIIe siècle se base sur l'étude des sources provenant des archives privées propriété de la Fondazione Mario M. e Gisela Pedrazzini : l'Archivio delle famiglie Pedrazzini à Locarno. Originaire de Campo Vallemaggia – le dernier village de la vallée de Campo, à 42 km de Locarno –, la famille Pedrazzini a entretenu d'intenses activités commerciales à partir du XVIIe siècle et jusqu'au début du XIXe. Les hommes Pedrazzini émigrent notamment vers la ville de Kassel, en y gérant des trafics de denrées coloniales. À travers la collaboration avec d'autres familles de Campo, le réseau commercial de cette élite s'étend en outre à des centres comme Heidelberg, Ansbach, Mayence, Mannheim, Paderborn, Strasbourg et Amsterdam. Aux ramifications des commerces au nord des Alpes s'ajoutent ensuite celles qui relient le village de Campo à des villes et à des bourgs italiens. La circulation transnationale qui caractérise cette famille pluri-locale et pluri-identitaire est pourtant presque exclusivement masculine et temporaire, car les émigrants alternent les absences aux retours dans le village de la vallée. La dissémination des membres de cette élite commerciale est en effet soumise à des forces centripètes, qui attirent périodiquement les émigrants auprès de leur famille. La fidélité de l'émigrant au contexte géographique et familial dont il se détache crée donc des parcours centrés sur le village d'origine, circulairement fixes sur le foyer. Le titre de ce travail reprend l'expression « voyage immobile » tirée d'un article de Dionigi Albera, Patrizia Audenino et Paola Corti. Les auteurs l'emploient en se référant à la perception du départ de l'émigrant comme étant un mouvement circulaire, anodin et récurrent, qui confère au voyage une fixité paradoxale. Rapportée au destin de la femme de la famille Pedrazzini, l'expression acquiert pourtant une autre signification. Elle allie ici – en les opposant – l'immobilité géographique de la femme, qui n'émigre pas avec son mari, et sa circulation à l'intérieur de groupes familiaux rapprochés par des mariages et par l'échange de dots. L'oxymore contenu dans le titre renverse donc le paradoxe entre immobilité et circulation, appliqué aux itinéraires des hommes d'une élite commerciale, pour le transposer dans un univers féminin où la mobilité est plus insaisissable, car confinée à l'intimité familiale. Le parcours triparti de ce travail s'articule sur les trois statuts qui décrivent les identités successives de la femme, en esquissant un cycle de vie idéal: la fille célibataire dans le foyer paternel, la femme mariée intégrée dans la maison de l'époux, la veuve maintenue dans la demeure conjugale par la présence d'éventuels héritiers ou réintégrée dans le foyer primitif. À travers la succession de virginité, fécondité et stérilité, l'étude de la figure de la femme permet ainsi de relever des indices d'une mobilité perceptible sur plusieurs niveaux: de celui de la sœur qui « émigre » dans la maison du frère veuf en tant que mère substitutive des orphelins, à celui de la mère qui fait preuve d'un amour à distance à l'égard de son époux et de ses enfants qui partent. Autour des notions d'appartenance à une unité familiale et en même temps de circulation à l'intérieur de l'archipel familial, les personnages féminins de l'histoire de cette élite commerciale sont donc évoqués par leur destin d'émigrants immobiles. En outre, l'existence de la femme Pedrazzini se nourrit du caractère excentrique et diasporique du foyer et du couple, ainsi que de la double identité de la famille. Immatériellement ou en tant qu'étape fondamentale du parcours circulaire de l'homme, la femme est en effet insérée dans les trajectoires masculines, en accomplissant un voyage immobile. Par son statut d'épouse ou de fille d'un homme qui émigre, elle apparaît comme élément indispensable pour la solidité du tissu familial de cette élite commerciale, en sublimant la force des liens tissés entre le village, la famille et l'émigrant. Ce lien étroit qui unit l'homme à la femme dans le réseau marchand des Pedrazzini rapproche donc Campo de Kassel, en donnant l'impression de l' « immobili¬té » du voyageur ou de la « mobilité » de la femme qui demeure dans le village.