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Correspondance de Madame de Sévigné. Texte établi, présenté et annoté par Roger Duchêne. Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1973.Elle n'écrivait que pour les siens ; savait pourtant que ses lettres circulaient entre d'autres mains mais ces mains étaient toujours les mains blanches d'aristocrates. Ce n'est qu'à partir du second quart du XVIIIe siècle que les lettres de Mme de Sévigné ont été diffusées par le biais de l'édition. Les anecdotes qu'elle racontait, dont le ton devait tenir à l'écart les lecteurs qui n'appartenaient pas à son petit monde, ont soudain intéressé un nouveau public, bourgeois, à la fois fasciné par la vie au quotidien de la noblesse du Grand Siècle, et un peu méprisant à l'égard des futilités dont elle était occupée. Il est alors significatif que les éditions de l'époque aient largement gommé les détails relatifs au corps, à la santé : les copistes mandatés par Mme de Simiane, la petite-fille de la Marquise, ou par ses cousins, les jugeaient sans doute triviaux, indignes de l'impression.Il faudra attendre 1876, et l'édition Capmas, pour que soit restitué ce qui avait été occulté. On pourra prendre enfin connaissance des coliques ou des gaz dont souffraient les proches de Mme de Sévigné, des hémorroïdes d'une telle, des vomissements publics de telle autre
Les écrits de la Marquise passionnent soudain le corps médical : les articles se multiplient dans les revues spécialisées, on étudie les termes qu'elle emploie (comme en témoigne encore l'Introduction à l'étude du vocabulaire médical de Quemada, en 1955), les diagnostics qu'elle émet (le petit dernier de sa fille est assurément «mort des dents», qui ont toutes voulu pousser à la fois : «je parle d'or»), ou les remèdes auxquels ont recours elle et les siens : la saignée, bien sûr, l'émétique et la purge, ces panacées ; les eaux thermales, encore et toujours ; mais aussi des poudres, du lait, des bouillons, un baume bas-breton, des pommades, du sang de buf même, où elle imagine qu'elle pourrait se plonger si elle en avait «la cruauté» ; le remède d'un Anglais, composé de vin, de quinquina et d'«une certaine sorte de chose douce» positivement «admirable» ; puis cette «eau des capucins» qui fait crier merveille : elle vient d'ailleurs d'Egypte !Mais le plus savoureux peut-être, pour nous aujourd'hui, ce serait la manière dont l'ancienne noblesse féodale traitait ses médecins. Ainsi, lorsqu'elle se trouve à Vichy pour prendre les eaux, Mme de Sévigné a la chance de bénéficier des secours du médecin que Mme de Noailles veut bien lui prêter : «un fort honnête garçon, point charlatan ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon bonnet ; car ceux d'ici me sont insupportables : cet homme m'amuse. Il ne ressemble point à un vilain médecin [
] ; il a de l'esprit, de l'honnêteté ; il connaît le monde ; enfin j'en suis contente.»Et son action est des plus salutaires : il a pour charge d'occuper la Marquise. Il lui «soutient le courage» en conversant avec elle de derrière un rideau tandis qu'elle prend ses douches ; et quand ensuite on la met au lit pour qu'elle sue bien, il est toujours présent : «Voici encore où mon médecin est bon ; car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un ennui qui ne se peut séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me divertit.» Il est vrai que ce sont sans doute des lectures pieuses, qui lui profiteront également. Mais on se demande si cet emploi serait encore du goût de la Faculté aujourd'hui. Il faudrait lire cette correspondance dans l'édition de la Pléiade, publiée par Roger Duchêne en trois volumes (Gallimard, 1973) : les lettres autographes ont presque toutes été détruites, et les copies qui ont servi aux éditions avant celle-là prenaient parfois de grandes libertés avec l'original. Le travail de collation des versions par Duchêne a permis d'aboutir au texte le moins éloigné possible de celui des manuscrits.