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20/10/2011
Mystères du château de Chillon
Quand on regarde par les fenêtres des chambres princières du château de Chillon, on aperçoit, invariablement, le lac, brillant au soleil, lançant ses reflets bleus et verts, paraissant contenir des émeraudes palpitantes, des saphirs rayonnants, semblant orner le corps des nymphes, des fées, des ondines. Les flots envoient des rayons d'or qui se meuvent sans cesse sur les plafonds, les murs: la lumière semble vivre à l'intérieur de l'édifice. Il fut bâti, dit-on, pour le prince Aymon de Savoie par son frère Pierre. Aymon avait une santé fragile, disait Charles-Albert Cingria, et il passait sa vie à méditer; il contemplait la nature, scrutait des images peintes, s'efforçant de percer le secret des symboles. Il écoutait de la musique, aussi, et les vers des poètes. Plusieurs troubadours célèbres furent, selon Cingria, invités à Chillon: l'un d'eux fut même présenté par Dante comme l'un des sept grands poètes qui avaient donné ses lettres de noblesse à la langue vulgaire.
Les images peintes dans la chambre d'Aymon sont significatives. Elles représentent saint Georges terrassant le dragon, différents animaux magiques, dont un sphinx et un griffon. Le fond en était bleu.
Or, ces motifs, est-ce que, mystérieusement, il ne les voyait pas se dessiner, de manière vivante, sur le lac? Par sa vie pieuse et retirée, il suscitait en lui des figures enchantées, qu'il liait aux eaux du Léman, où il les voyait marcher. Sans aller jusqu'à dire qu'il est à l'origine du tableau de Konrad Witz représentant Jésus marchant sur les eaux du Léman à Genève - car le duc Amédée VIII, depuis le château de Ripaille, sur l'autre rive, pouvait avoir les mêmes visions -, on peut estimer qu'Aymon voyait, dans les brumes scintillantes qui s'exhalaient des eaux, des êtres enchantés qui prenaient la forme de saint Georges - c'est à dire de guerriers éclatants, dorés, tuant les dragons qui jaillissaient des profondeurs, les monstres qui s'efforçaient de s'arracher à leurs geôles obscures, au fond de l'abîme, de leurs lances pareilles à des rayons de soleil: la lumière y était tressée jusqu'à former une pointe acérée!
Cependant, les étoiles prenaient, par leurs rayons, la forme d'autres guerriers angéliques, qui allaient traçant un tableau plus grandiose encore. Car en plein jour, la nappe des apparences sensibles tendait à effacer, à obscurcir ce mystère: lorsque le soleil était impliqué, on ne distinguait ces choses que le matin, ou le soir - et plutôt le soir, car le lac offre vers l'ouest une étendue plus vaste!
Ce symbole immortel de saint Georges et le Dragon, il était répété à la cour du comte Pierre II, frère d'Aymon; car ce noble prince avait reçu, des moines d'Agaune, l'anneau et la lance de saint Maurice, autre patron saint des guerriers. Cette lance était semblable à celle de saint Georges: elle était sa sœur; et par elle - mais au sein de l'ordre spirituel -, il terrassait les dragons, les monstres, les ombres qui s'emparaient ou voulaient s'emparer de la Savoie d'alors - qui embrassait les deux rives du Léman.
On ne surnomma pas sans raison Pierre II le petit Charlemagne. S'il fut choisi par les moines d'Agaune pour reprendre le flambeau du royaume de Bourgogne, à travers ces symboles de saint Maurice - pour sembler succéder aux rois de Bourgogne de jadis -, c'est bien parce qu'il eut des dispositions particulières. En quelque sorte, l'esprit de la Justice lui apparaissait directement - en vision -, lorsqu'il méditait avec son frère Aymon, qui était aussi son conseiller secret, et que tous deux, ensemble, scrutaient les clartés qui s'élevaient du Léman. Ils en recevaient un oracle.
J'aime à reparler constamment de l'évocation de l'archange saint Michel, âme de la Justice et du Progrès universel, dans le Quatrevingt-Treize de Victor Hugo, lequel le fait voir par Cimourdain planant derrière son héros, le révolutionnaire Gauvain. On se souvient que Hugo le rattache à l'archange du Mont-Saint-Michel, où Wace fit vaincre un monstre démoniaque par le roi Arthur armé de sa divine épée Excalibur. Et voici! Pierre II, fondateur de l'ordre social du temps, et protecteur des premières cités libres - Pierre II que Cingria appelait le fondateur de la patrie vaudoise - avait aussi en lui cet éclat de l'Archange Michel, à lui transmis assurément par saint Maurice, dont il possédait l'anneau sacré, par lequel on lie les démons!
Le château de Chillon en porte toujours la marque: cet anneau y a une copie, et sa fonction symbolique et sacrée y est expliquée. Dessus, on voit saint Maurice à cheval et armé de sa lance! L'anneau brillait au doigt de Pierre II: aux yeux de tous, il contenait une étoile. Dans sa clarté, on voyait l'éternel combat de saint Maurice contre les ombres démoniaques, la lance d'or transperçant le Dragon. Car en ce temps-là, gouverner relevait du Mystère.
(La lance et l'anneau rappellent aussi les Nibelungen, qui ont un lien avec le royaume de Bourgogne; j'en reparlerai une autre fois, si je puis.)