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Extraits du chapitre VII, « L’Asie en quête d’un meilleur avenir pour elle (et pour le monde) » du livre La monnaie : du pouvoir de la finance à la souveraineté des peuples, de Rémy Herrera
Introduction : dans ces quelques pages, Rémy Herrera explique que la fameuse « crise asiatique » qui frappa durement et surtout, en 1997-98, l’Est et le Sud-Est de l’Asie, n’a pas trouvé son origine principale dans la région… mais à New York. Un produit typique des spéculations menées par les oligarchies financières depuis Wall Street.
La Corée du Sud, l’un des modèles de développement le plus souvent cité, fut frappé de plein fouet, alors qu’elle était, depuis les années 1960-70, l’exemple type d’une croissance économique réussie, d’un développement fulgurant en suivant la voie capitaliste, d’un pays « émergent » avant l’heure devenu en quelques décennies la treizième puissance mondiale. Dans son ouvrage « Les étapes de la croissance économique », un manifeste anti-communiste paru dans les années 1960, l’économiste et théoricien étasunien Walt W. Rostow considérait la Corée du Sud, aux côtés de quelques autres pays du Tiers Monde comme la Turquie, Taïwan, les Philippines et… la Grèce, comme l’un de ceux présentant les meilleures conditions de démarrage (Take off) vers un développement rapide, avec l’aide des États-Unis d’Amérique et sous la gouverne d’élites locales qu’ils choisiraient, de préférence militaires, anti-communistes affirmées et adeptes d’une américanisation de la société. CETIM
Une crise « asiatique »… qui n’a pas vraiment son origine en Asie (p. 208 et s.)
La crise « asiatique » fut avant tout une crise de changes. Elle éclata à Bangkok le 2 juillet 1997. […]
La dizaine d’années qui précéda cette crise avait été marquée par une croissance accélérée des PIB dans maints pays de la région. À part le yen, la monnaie la plus solide dans cet espace et qui s’était apprécié face au dollar durant la période 1985-1995, de nombreux pays asiatiques ancraient officiellement ou officieusement leurs monnaies nationales sur la devise étasunienne. De leur côté, beaucoup d’investisseurs internationaux, dont la quête de profits était surtout guidée par les variations des différentiels* de taux d’intérêt au centre du système mondial, ont emprunté en dollars à l’époque – c’est-à-dire à un moment où les États-Unis étaient en récession et où la Fed baissait son taux directeur1 – afin de placer des fonds énormes en Asie. Non pas tant au Japon, où les taux d’intérêt étaient bas, et où de gros spéculateurs venaient lever de l’argent, mais sur les marchés des pays asiatiques dits « émergents ». D’autant que les gouvernements de ces derniers avaient pour la plupart ouvert leurs comptes de capital, sous les pressions du Trésor étasunien et du FMI, l’un et l’autre soucieux de trouver plus de débouchés aux oligopoles de la haute finance globalisée. Les capitaux flottants affluèrent ainsi sur les places asiatiques, se précipitant partout où la rentabilité était élevée, en particulier dans le secteur immobilier. Et en parallèle, la bonne tenue des monnaies de la région, arrimées sur le dollar, avait tendance à pénaliser les exportations, à renchérir les importations et donc à creuser les déficits des comptes courants, couverts par des financements de court terme qui rendaient ces pays vulnérables.
Cela faisait déjà plusieurs mois que le rendement de l’argent aux États-Unis était repassé au-dessus de la barre des 5 % lorsqu’au printemps 1997, la bulle immobilière thaïlandaise éclata. (…) En quelques semaines, tandis que le dollar étasunien continuait à s’apprécier, la panique gagnait d’autres pays asiatiques, dont les changes fixes allaient exploser. Leurs monnaies dévissèrent elles aussi, avec le reflux des capitaux flottants : la rupiah de ce que des responsables du Forum de Davos aimaient appeler le « Goliath indonésien », mais également le won sud-coréen, puis le ringgit malaisien. Le dollar de Taïwan, ceux de Hong Kong (britannique jusqu’au 1er juillet 1997) et de Brunei, mais encore le kip laotien, le peso philippin et la roupie indienne étaient aussi touchés, quoique moins violemment. Cet effondrement régional des taux de change entraîna une débâcle sur les marchés boursiers. Les indices* des places de Bangkok, de Manille ou de Kuala Lumpur perdaient plus d’un tiers de leurs valeurs sur les neuf premiers mois de 1997, et le mouvement s’accéléra même lors du dernier trimestre de l’année, pour représenter entre les deux tiers et près des neuf dixièmes des capitalisations* (à Bangkok : -84 %). En 1998, les niveaux de PIB avaient chuté de -7,0 % en Corée du Sud, – 10,1 % en Thaïlande ou -14,2 % en Indonésie…
Les fuites de capitaux redoublèrent. Elles fragilisaient des systèmes bancaires, eux-mêmes très fréquemment dépourvus d’institutions de supervision rigoureuses (et intègres…). Les créances douteuses pullulaient, accroissant la défiance des investisseurs internationaux. La poursuite de la dépréciation des monnaies locales accélérait les sorties de capitaux, ainsi que les difficultés des systèmes financiers devant faire face aux échéances de remboursement de crédits exigées par les banques étrangères. Pour tenter de ralentir la chute des taux de change, les Banques centrales domestiques relevèrent leur taux d’intérêt et resserrèrent les conditions du crédit, ce qui affecta les systèmes productifs locaux […]
La Corée du Sud, ou l’acharnement néolibéral
Les spécificités et variétés du cadre national ne sauraient d’évidence être sous-estimées, mais leur importance se repère davantage dans l’évaluation des conséquences intérieures de la crise que dans l’identification de ses causes. Car, dans tous les cas, l’origine première de cette crise a été l’ouverture d’économies insuffisamment dotées d’institutions protectrices et régulatrices au sein d’un système monétaire international libéralisé et flexibilisé sous domination du dollar. Il en va aussi, évidemment, de la Corée du Sud, et n’y change rien de fondamental le fait que ce pays, depuis des années, donc antérieurement à la date où elle fut atteinte (septembre 1997), présentait des signes évidents d’essoufflement. Ces derniers étaient perceptibles à travers des phénomènes de surendettement, de surproductions sectorielles, mais aussi de faillites en chaîne de conglomérats, ou chaebôl, étroitement liés aux banques privées locales, surtout ceux de taille « moyenne » dans les secteurs de la construction, la sidérurgie, l’automobile, l’habillement ou l’alimentation. Quelques semaines à peine avant le décrochage des marchés financiers coréens, lequel intervint précisément à partir du 21 novembre 1997, une mission du FMI concluait encore que la success story du développement sud-coréen n’allait pas être perturbée par la tourmente monétaire qui emportait ses voisins du Sud-Est asiatique… C’était bien vu : début décembre, le pays était au bord du défaut de paiement.
Face au dollar, la valeur du won a été divisée par deux au cours du seul mois de novembre 1997. La crise des changes, qui dégénéra vite en crise de liquidité, puis de solvabilité, devint la plus profonde qu’ait subie la Corée du Sud depuis sa formation à la fin de la guerre de 1950-1953. Le pays en sortit transformé. À la mi-1999, lorsque se dessina une reprise, la structure de la propriété de ses industries – que la nation avait mis près d’un demi-siècle à bâtir – était pénétrée par les oligopoles financiers occidentaux et leurs transnationales ; la société était meurtrie par de nouveaux désordres ; le pacte d’union nationale parut même remis en question. Le processus de restructuration lui-même restait fragile, comme l’illustrèrent la faillite de Daewoo, deuxième chaebôl du pays (croulant sous des centaines de millions de dollars de dettes), et les difficultés rencontrées par Hyundai, numéro un. La Fed s’employa à convaincre les banques commerciales de rééchelonner leurs prêts. L’ampleur de l’aide financière d’urgence débloquée fin 1997 par le FMI (21 milliards de dollars, le soutien plus important jamais fourni à l’époque à un pays membre… soit juste le montant des fuites de capitaux cette même année), ainsi que par la Banque mondiale et la Banque asiatique de Développement, fut à la mesure de la dureté du choc subi. En contrepartie de quoi, une politique d’austérité, très dure, était mise en place.
Sur le marché du travail, la crise eut pour effet d’accentuer la flexibilisation des salaires et d’aggraver le dualisme des emplois – « double job », phénomène traditionnel en Corée du Sud –, mais aussi – faits sans précédent – l’apparition du chômage de masse et l’accroissement des inégalités. Avant la crise de 1997, la Corée du Sud était de tous les pays de l’OCDE celui qui connaissait le plus fort taux de croissance du PIB en termes réels (+8,7 % en moyenne de 1985 à 1995) et le plus faible chômage (2,0 % de la population active en 1996). Le recul du PIB per capita, passant de 10 550 à 7 970 dollars entre 1997 et 1998 en parité de pouvoir d’achat*, fit dégringoler le pays du 24e au 55e rang mondial. Le taux de chômage quadrupla entre fin 1997 et début 1999 pour dépasser à cette dernière date 9,0 % de la population active. Les plus frappés ont été les jeunes, les non qualifiés, les intérimaires, les femmes et les plus âgés. Les contrats de travail se sont précarisés, nombre de travailleurs évoluant d’emplois à haut salaire et durée indéterminée à des postes à plus bas salaire et durée déterminée. Beaucoup glissèrent vers le travail informel, agricole ou intra-familial, gonflant le sous-emploi. La contraction des rémunérations réelles fut de -12,5 % entre la mi-1997 et la fin 1998. La part des salaires dans le revenu national diminua de 55,0 à 50,8 % entre 1997 et 1998, tandis que celle des profits bondit.
Dans ces conditions, le pouvoir d’achat recula en 1998, ainsi que la consommation des ménages (-8,6 % pour l’alimentation). Le coefficient d’inégalités de revenus de Gini* passa de 0,28 à 0,32 sur 12 mois. Le nombre de personnes très pauvres, dont la consommation par tête se situe au-dessous de 80 % du seuil de pauvreté, tripla dans le pays entre 1997 et 1998. En zone urbaine, le taux de pauvreté doubla, pour frôler les 20 % de la population en 1998. À cette date, tous les quintiles de ménages urbains avaient enregistré des baisses de revenus – sauf les plus aisés, dont les richesses ont continué d’augmenter, notamment grâce à des taux d’intérêt réels élevés. La crise fut ressentie jusque dans le système éducatif : baisse des inscriptions en primaire et secondaire en raison de difficultés économiques, abandon d’études record dans le supérieur, déclin des dépenses publiques… autant d’évolutions inédites pour la Corée du Sud. Ces impacts néfastes ont été atténués par des transferts au sein de la famille traditionnelle, mais celle-ci fut elle-même passablement endommagée : hausse des violences domestiques, divorces, mauvais traitements et abandons d’enfants… En résumé, nous avons : au départ, le décrochage de la monnaie nationale contre dollar et, à l’arrivée, l’aggravation de souffrances humaines.
Le gouvernement fit peu de choses pour les atténuer. Il répondit à la crise par un plan d’austérité qui sabra férocement dans les dépenses et subventions publiques, releva les impôts et les taxes. Il libéralisa drastiquement, déréglementa et privatisa. Il fut sans pitié dans le secteur bancaire, n’hésitant pas à fermer les établissements les moins rentables – le FMI y exigeant la suppression de la moitié des emplois. Il durcit encore la concurrence dans le privé, mais prit à sa charge une partie des dettes contractées par les grandes entreprises. Il ouvrit largement l’économie au capital étranger, lequel se tenait prêt de longue date à s’engouffrer dans la brèche. Pour restaurer « la confiance des marchés financiers » dans le won, les autorités monétaires approfondirent la libéralisation du compte de capital et réaffirmèrent leur priorité accordée au contrôle strict de l’inflation et de l’offre de monnaie par le resserrement du crédit et la hausse des taux d’intérêt. Au moins initialement, et temporairement, jusqu’à ce que la stabilité du won soit consolidée et qu’une relative détente puisse être envisagée.
En dépit de ses propres réticences, et de l’hostilité du patronat, l’État sud-coréen adopta certes quelques mesures d’assistance aux plus exposés à la crise, mais dérisoires en regard du drame social que traversait le pays. Exemple : l’assurance-chômage. Lorsqu’éclata la crise en 1997, le pays était l’un des rares en Asie, avec le Japon, la Chine et la Mongolie, à être doté d’un système d’allocations-chômage – fruit des luttes sociales des années 1980 contre la dictature. Toutefois, le dispositif, incomplet, dans le « laissez-faire social » ambiant, fut submergé par l’explosion du chômage, de sorte qu’au plus fort de la crise, 90 % des travailleurs ayant perdu leur emploi n’ont pas reçu d’indemnité ; et pour les autres, les allocations versées sont demeurées modestes. Cette couverture sociale, consentie par le patronat et implantée par l’État (en mars 1998), était la compensation de l’« acceptation » préalable par les syndicats (en février 1998) de l’abandon de la sécurité de l’emploi – prônée par l’OCDE. Mais si la flexibilisation du marché du travail est vite devenue réalité, la sécurité sociale est resté un projet dans les limbes.
Rémy Herrera, La Monnaie : du pouvoir de la finance à la souveraineté des peuples, PubliCetim nos 43-44, éd. du CETIM, Genève, 2022, 384 p. ISBN : 978-2-88053-142-3.
Note : dans le livre, les * renvoient à un important glossaire de près de 300 entrées.
1 De 9,75 % en décembre 1988 à 4,0 % en décembre 1991, et même 3,0 % en septembre 1992.