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Les phases successives d'une consultation médicale avec une patiente albanophone en présence d'une interprète font l'objet de cette réflexion.Devant l'angoisse de la patiente le médecin essaie d'abord de la rassurer, ensuite il essaie, sans y parvenir, de l'écouter et de la comprendre, mais c'est seulement dans un troisième temps que l'interprète parvient à trouver le sens des mots de la patiente, en se rappelant des dictons entendus dans la culture albanophone. Ce sens, proposé par l'interprète à la patiente, parvient à réduire son angoisse.Dans cet exemple clinique, la collaboration de chacun des trois protagonistes de la consultation, l'effort de représentation et la recherche de sens permettent une amélioration des symptômes de la patiente.IntroductionLa présence de l'interprète dans une consultation médicale, lorsque patient et médecin ne parlent pas la même langue, est indispensable à la communication et à la compréhension réciproque.Parfois il arrive que ce «travail à trois» (patient, interprète et soignant) s'ouvre sur des espaces nouveaux de compréhension plus profonde, espaces qui aident le patient à se guérir.Ce texte analyse les phases successives d'une consultation médicale dans laquelle, grâce à l'apport de chacun des protagonistes (patient, interprète et médecin), la recherche de sens et sa mise en mots a permis la disparition de l'angoisse énigmatique éprouvée par une patiente.Madame G.Mme G. entre dans mon bureau : très maigre, pâle, les traits tirés, comme depuis que je la connais. Elle est albanaise, vient de Kosove, qu'elle a dû quitter à cause de la guerre, cette guerre qui lui a tout enlevé.Comme toujours, l'interprète, Mme T., est là, pour que nous nous comprenions.Je l'accueille : «Bonjour Madame G., comment ça va depuis la dernière fois ?».«Très mal, la tête fait trop mal, je suis très nerveuse, mon fils doit être opéré du cur».En l'écoutant je revois ce bébé de vingt mois, gros, immobile, dans les bras de sa mère, pendant une autre consultation.«Que se passe-t-il ? Pourquoi doit-il être opéré ?».Les yeux de Mme G. se remplissent de larmes : «Je ne sais pas ce qu'il a, un point sur le cur, les docteurs ont tout expliqué à mon mari».«Il ne vous a rien dit, à vous, votre mari ?».«Non, parce que dès que nous commençons à en parler, je commence à pleurer, alors mon mari a dit qu'il ne veut plus rien me dire».Première phase : le désir de rassurerJ'aimerais pouvoir la consoler : «Mais, comment va-t-il, votre bébé ? Est-ce qu'il mange ? A-t-il l'air malade ?«Non, il va bien, il grandit».«Et quand serait-il opéré ?».«Dans trois mois».Et alors j'essaie de lui expliquer que ce n'est probablement pas grave, vu que le bébé grandit bien, et qu'il n'y a pas d'urgence, et qu'il s'agit probablement d'une petite opération.Le désir de rassurer, l'attitude maternelle d'accueillir et consoler est souvent tout à fait légitime et efficace. Les patients cherchent souvent à être rassurés, par des examens, des mots, une attitude.Parfois, cependant, le désir de consoler et rassurer empêche d'entendre ce que le patient essaie de nous dire, et les paroles de consolation parfois réduisent l'autre au silence.Malgré mes efforts, l'attitude désespérée de Mme G. ne change pas : elle reste très angoissée, dépassée par cette situation qui est pour elle énigmatiquement tragique.Je m'arrête alors pour me demander : «qu'est-ce qu'il se passe "vraiment" ?».Je peux comprendre qu'une mère soit très inquiète à l'annonce de la maladie de son fils, mais il y a quelque chose d'autre dans l'angoisse sidérée de Mme G. que je ne comprends pas.Et j'ai alors quitté la phase de la «consolation» pour entrer dans une autre phase, celle de l'écoute.Deuxième phase : écouter et essayer de comprendreLe changement d'attitude est petit mais significatif :1 il s'agit en effet de quitter les paroles de réassurance pour commencer à chercher de comprendre, et ceci implique de tolérer l'angoisse de la patiente et la sienne propre.Je demande : «Mme G. qu'imaginez-vous qu'il ait, votre fils ?».«Je ne sais pas, les docteurs ont dit qu'il a un point sur le cur, j'ai très très peur».«Vous avez peur qu'il meure ?».«Oui, ce point sur le cur».L'angoisse de Mme G. augmente, je continue à ne pas comprendre ce qu'il se passe.Troisième phase : associer, se représenter, interpréterC'est Madame T., l'interprète, qui soudain se rappelle : «Un point sur le cur : on dit chez eux : Il est mort car il avait un point sur le cur, ou aussi, pour maudire quelqu'un qui vous a fait du mal, les femmes disent : Qu'il te tombe un point sur le cur».J'invite l'interprète à répéter à Mme G. ce qu'elle vient de me dire, et Mme G. fait un signe d'assentiment avec la tête.Dans cette consultation l'interprète a pu associer les mots de la patiente au souvenir de dictons et injures qu'elle avait déjà entendus par d'autres albanais de Kosove. Cet acte représente bien plus que le partage de la même langue et de la même culture, car il s'agit de savoir et de pouvoir faire des associations dans cette situation particulière de «travail à trois».Quatrième phase : mettre en motsL'interprète a pu ainsi véritablement interpréter, donner un sens possible à ce qui était énigmatique («le point sur le cur») aussi bien pour le médecin, avec son manque de représentations culturelles, que pour la patiente, sidérée dans l'angoisse, incapable de penser. Le point sur le cur de son fils en appelait soit à la mort, soit à la malédiction.L'association de l'angoisse avec ces dictons a permis à Madame G. de retrouver d'autres associations, d'autres souvenirs plus porteurs de vie : probablement le rapprochement d'avec ses repères culturels et familiaux, repères connus et, de ce fait, capables de la «soutenir» psychiquement, a permis une mobilisation de sa pensée.2Mme G. quitte la consultation, moins angoissée, en disant qu'elle va pouvoir parler à son mari sans pleurer, lui demander de quoi le petit souffre.La suiteA la consultation suivante Mme G. est rassérénée : elle a parlé au mari, sans trop pleurer, donc elle a mieux compris de quoi souffre le fils.«Ici mon esprit se repose», nous dit-elle, en nous remerciant, comme si elle disait : «ici je peux penser».ConclusionsCette brève vignette clinique met en évidence l'importance de ce travail à trois fondé sur la confiance, le respect, le désir d'écouter et de se représenter, et où chacun des trois protagonistes a un rôle important à jouer.La capacité associative, qui a dénoué l'angoisse dans cette consultation, peut surgir grâce à plusieurs facteurs : elle dépend de l'histoire personnelle de chacun, elle est alimentée par l'effort de se représenter ce que le patient dit de lui-même, et elle peut s'exprimer librement grâce à la relation de confiance et à l'habitude de travailler ensemble.La mise en mots porteurs de sens, rendue possible par la collaboration entre patient, interprète et médecin, a le pouvoir de mobiliser les ressources de chacun, de diminuer l'angoisse et de favoriser l'amélioration du patient.Bibliographie :1 Balint M. Le médecin, son malade et la maladie. Paris : Payot, 1996.2 Le Roy J. Etayage culturel de la souffrance psychique : étude d'une intervention psychodynamique. Psychothérapies 2001 ; 21 : 93-104.