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Certains animaux (fourmi, abeille, écureuil) constituent des stocks anticipatoires de nourriture. L'homme accumule méthodiquement les biens matériels, les informations intellectuelles, la sexualité.
L'amateurisme est désintéressé. La collection est une activité systématisée avec désir de possession à but esthétique et financier. L'achat pathologique, favorisé par le marketing, est censé valoriser son auteur. Le syndrome de Diogène est une clochardisation volontaire avec incapacité de jeter les objets inutiles. Dans le fétichisme, la destination est sublimée.
La genèse réside dans le trouble obsessionnel compulsif et l'addiction avec satisfaction narcissique vers soi-même ou mégalomane vers autrui.
«Rien ne rend l'esprit étroit et jaloux comme l'habitude de faire une collection»
Stendhal, Promenades dans Rome.
Les espèces organisées (fourmi, abeille, termite, castor) ou, plus rarement, solitaires (écureuil, pie) constituent des stocks de nourriture. L'homme, par besoin d'activité, sécurité, désir de paraître, thésaurise des biens matériels dans un but esthétique (collection), parfois dans un contexte psychiatrique (ramassage hétéroclite). Il peut accumuler les informations, surtout depuis la banalisation de l'informatique, les honneurs, voire la sexualité.
L'examen des comportements normaux puis excessifs sera suivi d'une discussion psychopathologique.
Le mot est employé au sens étymologique (amat : il aime). Comme c'est bien connu en sport, l'amateur n'a pas de préoccupations financières ; il pratique son activité par plaisir.
Par exemple, l'amateur de tableaux achète selon son goût. Il les suspend aux murs de son domicile alors que le collectionneur les entasse avec espoir de plus-value.
Le collectionneur rassemble des objets, ayant quelque rapport, dans un but affectif. La prospérité du milieu est la condition favorable à cette activité de luxe. Les objets ont souvent un intérêt historique, géographique, scientifique... mais leur nature peut être quelconque. Chaque élément est différent des autres ; la collection idéale contenant un exemplaire de chaque catégorie. Une fois appropriée, la chose est, souvent après un délai qui accroît l'attention pré-perceptive et le plaisir, réexaminée sous toutes ses faces, nettoyée, réparée, apprêtée en détail pour un parfait esthétisme, parfois étiquetée et enfin rangée, à la place convenable, parmi ses semblables. En parallèle de toutes ces opérations, cette chose est documentée, afin de pouvoir être correctement commentée.
Les objets ont individuellement ou du fait de l'ensemble qu'ils constituent une valeur marchande. La pièce unique atteint une valeur subjective maximale alors que la valeur objective peut être négligeable (timbres-poste avec défaut). Une collection, à un moment sans valeur, pourra coûter très cher si le goût du public se modifie (peinture impressionniste). La personnalité du vendeur intervient également ; s'agissant d'un personnage médiatique, le coût est décuplé.
Le collectionneur présente quatre traits de caractère : désir de possession, émulation, tendance au classement et besoin d'activité. Certains cachent leur collection, parfois ne regardent plus les objets une fois appropriés, la rétention suffisant au besoin affectif, mais la plupart trouvent satisfaction à l'exposer aux regards (vitrines d'exposition, rallyes de voitures anciennes). Il existe un esprit de groupe entre homologues avec recherche de contacts amicaux, par l'intermédiaire de revues spécialisées, afin d'acheter, vendre ou échanger ; les «doubles» étant particulièrement négociés. A côté de l'honnête homme éclairé, du curieux aimant découvrir, de l'érudit, on trouve quelques snobs, avares, vaniteux, méticuleux jusqu'à la tracasserie.
Le sujet normal peut accumuler des articles identiques, bien au-delà de ses besoins, lors de rapines particulièrement faciles.
Parfois le désir est tellement tyrannique que l'appropriation des objets présente un caractère délictueux (vol). Ils peuvent être sélectionnés en fonction d'idées délirantes : tel paranoïaque quérulent-processif rassemblera les coupures de journaux démontrant la justesse de sa cause. Le fétichiste a un attachement morbide pour certains objets auxquels il attribue souvent un caractère sexuel. Le mégalomane accumule les objets rares et luxueux.
La publicité a pour but d'identifier la possession de l'objet au bonheur par la séduction et la puissance sociale en proposant un modèle identificatoire de catégorie socio-culturelle supérieure. La segmentation du marché, avec ciblage de la clientèle par le choix du support et du message, permet d'assaillir individuellement chaque acheteur potentiel créant un sentiment artificiel de manque. Le but inavoué des techniques de vente est de rendre malheureux si l'on ne possède pas le bien ou le service.
Toute velléité d'achat est exposée à sa réalisation par les promotions limitées dans le temps ou en quantité, les facilités de paiement, la monnaie scripturale. Un mode de règlement sophistiqué pousse son détenteur à l'utiliser souvent car il valorise la personne (carte de prestige) ; il en est de même de l'achat du modèle le plus cher. L'e-commerce est ludique.
Cette conduite peut être secondaire à un désir socialement stimulé et gratifiant ou à une pathologie psychiatrique. Par exemple, les achats excessifs dans l'accès maniaque sont des traductions spectaculaires de la désinhibition pulsionnelle et de la mégalomanie ; chez le schizophrène, ils sont liés au délire. Dans la dépression, ils représentent une sorte d'auto-thérapie.
Le cabanon, résidence secondaire a minima prisée dans la région de Marseille, est une forme de syndrome de Diogène épisodique et exutoire. Le sujet y prend plaisir à vivre au naturel dans un espace réduit, avec anesthétisme et confort minimum, en particulier miction et défécation sauvages. L'accent est mis sur les plaisirs fondamentaux tels que nourriture et boisson, convivialité des rapports sociaux, activités ludiques.
Le service de psychiatrie du CHR Toulouse fut alerté par les organismes sociaux de la ville suite à une plainte du voisinage pour émanations insupportables provenant d'un appartement. A l'intérieur, le désordre est indescriptible : aliments avariés, détritus, tas de vieux papiers et linge sale, restes culinaires, boîtes de conserves telles que sardines entamées depuis des semaines, cartons d'ordures, et surtout poches en plastique remplies de fèces. Le lecteur imagine les conséquences olfactives ! Le sol est gluant de crasse grasse. Le lit est à l'image de l'ensemble.
L'occupant est né en Algérie ; il n'a jamais été scolarisé. Il est engagé par un propriétaire terrien qui le remarque pour son bon niveau d'activité et sa vivacité d'esprit ; progressivement, il est nommé régisseur d'une exploitation agricole de cueillette de dattes, dirigeant ainsi 120 employés. En autodidacte, il apprend à lire et à écrire. Peut-être se considérant trop francophile lors de l'indépendance, il gagne la métropole en 1962 où il exerce différents emplois non qualifiés dans le bâtiment jusqu'à la retraite.
L'entretien montra un niveau socioculturel bien au-dessus de la moyenne ; il connaissait, pour les avoir feuilletés en librairie, les atlas d'anatomie de Rouvière qu'il comptait offrir à un jeune parent, étudiant en médecine. Bien orienté dans le temps et dans l'espace, il relate aisément sa biographie. Il présente des traits de personnalité psychorigide : orgueil concernant son ascension sociale, autorité sur le personnel, conduite automobile. Séparé de son épouse, il critique peu sa vie affective et l'abandon de ses enfants : «Ils se débrouilleront, comme moi». Quand on l'interroge sur l'amoncellement de déchets dans lequel il vit, il semble ne pas y prêter attention et explique que beaucoup lui sont nécessaires : «Je ne jette rien», sans percevoir le caractère incommodant de la puanteur pour le voisinage. L'évaluation psychométrique mit en évidence une petite détérioration intellectuelle, quelques traits de méticulosité.
Après quelques entretiens, il accepta une hospitalisation pendant laquelle son studio serait nettoyé ; celle-ci se déroula normalement. Son lieu de vie débarrassé et remis à la norme, il y retourna, acceptant une aide-ménagère afin d'éviter toute récidive.
Le syndrome de Diogène, au sens de clochardisation volontaire, et non pas pragmatisme de déblayage, touche les personnes âgées, avec prédominance féminine. Il s'agit d'une personne ayant perdu les normes de propreté. Son aspect est miséreux, cet état ne suscitant aucune honte. Son logis est un taudis, où elle amasse des objets de toute nature, des détritus, réduisant l'espace vital ; on peut lire dans la presse des articles concernant des sujets ne jetant plus leurs ordures. L'événement déclenchant est souvent le décès d'un proche.
Le «Diogène» vit seul ; misanthrope, il refuse l'aide des services sociaux. Puisqu'il ne laisse entrer personne chez lui, la situation reste longtemps méconnue ; elle est révélée lors d'une décompensation somatique ou plainte du voisinage.
Ces sujets ont exercé des professions estimées leur assurant des revenus corrects. Par conséquent, leur mode de vie n'est pas dû au dénuement, certains disposant d'une épargne importante, mais plutôt à une certaine forme de délire de dépossession et de ruine.
L'organisation personnelle est forte, avec niveau élevé de méthodisme. L'enquête menée auprès de l'entourage montre un tempérament dominateur, querelleur, obstiné, indépendant et suspicieux impliquant une non-intégration au groupe social. L'abandon des critères normatifs de comportement entraîne l'isolement avec absence d'activité de groupe, clinophilie, refus de coopération.
Deux étiologies peuvent expliquer pourquoi des sujets de bon niveau socio-économique glissent vers un standard de vie de type clochard. La première est une dégradation progressive, avec l'âge, d'une façon de vivre qui accordait peu d'importance aux soins personnels et domestiques. La seconde est une attitude réactionnelle hypertrophique aux stress psycho-socio-économiques avec hypertrophie du désir normal de possession de biens matériels qui sécurise tout individu.
La liberté individuelle devant être respectée au maximum, toute tentative d'aide sans consentement serait vouée à l'échec. Souvent, l'ingérence de l'entourage qui signale le cas, correspond à l'effondrement des fonctions autonomes.
Quand elle est acceptée, une aide-ménagère est souvent incapable d'améliorer la saleté et le désordre, indépendamment du désagrément occasionné par ce travail. Un objectif raisonnable est l'évacuation des matières périssables, des déjections et un minimum d'hygiène corporelle.
Le prodigue dissipe les ressources. Les amateurs de symétrie «font le vide». Les névrotiques se débarrassent de ce qui est désagréable (factures).
Des cultures accordent peu d'importance aux biens matériels ; il en est ainsi des Hindous qui estiment que tout est mirage, des religieux sincères ainsi que des athées épicuriens.
L'élévation générale du niveau de vie, avec large satisfaction des besoins fondamentaux de survie (nourriture, habillement, logement) induit des attitudes d'amassages de niveau supérieur tels que financier (placement), culturel (uvres d'art), scientifique (diplômes) ou encore loisirs (voyages).
L'art contemporain, par réaction à l'abondance esthétique générale, est volontiers poubelliste-provocateur (César, Armand).
L'amassage s'observe aux âges extrêmes de la vie où le sujet se sent faible. L'enfant aime collectionner vers 8-10 ans avec fonction d'apprentissage (images) ; le sujet âgé refuse de jeter les objets usagés et économise alors que, paradoxalement, sa fin est proche.
Le critère 5 du DSM-IV concernant la personnalité obsessionnelle-compulsive, est «incapacité à jeter des objets usés ou sans valeur même s'ils n'ont pas de valeur sentimentale». La manie de collection est fréquente.
Le comportement addictif implique une conduite répétitive ayant pour but d'avoir de plus en plus. Il est assimilable à une activité solitaire pseudo-masturbatrice à la recherche d'un hypothétique orgasme dont le sujet recule sans cesse l'atteinte.
L'amassage compulsif peut donc être considéré en tant que :
I trouble obsessionnel compulsif, versus accumulation, chez le sujet frustre, ou
I addiction avec recherche de sensations de plus en plus fortes et syndrome de manque éventuel, chez le sujet évolué.
La satisfaction peut être mégalomane vers autrui ou narcissique vers soi-même.
Plus prosaïquement, on peut distinguer :
I les «beaux» qui, bénéficiant de l'affectivité de l'entourage, sont frivoles ;
I les «non-beaux» devant faire le dur apprentissage de la vie dans un environnement neutre, voire hostile ; ils sont prudents, calculateurs, anticipateurs et avares.
La thérapie comportementale, après recueil des faits, précise les conditions de déclenchement du comportement ; ensuite, patient et thérapeute établissent en commun les buts, moyens et programme de guérison constituant ainsi le schéma d'alliance thérapeutique. Cette collaboration développe une capacité d'autorégulation active. Ainsi, l'activité accumulative jugée la moins gratifiante sera diminuée en premier et remplacée par une activité agréable.
La psychanalyse peut expliciter un trouble du comportement, tel que le trouble obsessionnel-compulsif, poussant vers cette activité refuge avec recherche de stimulations permanentes calmant l'angoisse.
L'accumulation intellectuelle est valorisante. L'épargne financière est sécurisante. L'amassage d'objets matériels est plus critiquable à cause de l'obsolescence et surtout pour les désagréments causés à l'entourage.
L'amassage, au sens large, peut être considéré comme un simple goût pour l'amateurisme, un trait de caractère à l'instar de l'avarice, une passion comme la collection, une perversité à l'image du fétichisme, un délit telle la kleptomanie. Il est bestial dans la boulimie, raffiné dans l'honoromanie ; protecteur dans le ramassage, destructeur dans l'achat pathologique. C'est le fait d'un sujet hyperactif dans la prisa (frénésie d'activité), ralenti dans le syndrome de Diogène. Organisé, à but utilitaire, esthétique chez le sujet normal, il est désorganisé, à but incertain chez le dément. Ainsi les conduites d'amassage, se retrouvant dans différents syndromes parfois très différents, apparaissent être une dimension polyvalente plus qu'une catégorie.