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Les gens
Tout un monde: dans l'espoir et la mémoire
L'écrivain Jean-François Haas vient de recevoir un prix à Paris pour son dernier livre. Rencontre sur les hauteurs du Mont-Vully (FR).
Jean-François Haas est un homme sensible et doux, qui a été très impliqué dans son métier d'enseignant, et tout cela se lit dans son dernier recueil de nouvelles. Après un premier roman, Dans la gueule de la baleine guerre, remarqué et primé (prix Schiller, prix Michel-Dentan), puis quatre autres dont Le Chemin sauvage, l'homme de lettres au grand cœur publie, toujours aux Éditions du Seuil, des nouvelles, Le Testament d'Adam (Grand Prix de la Société des Gens de Lettres décerné en décembre à Paris). Dans la première, un jeune Portugais passe la maturité et se fait jeter ses origines à la figure. Dans une autre, un homosexuel rencontre un homme prêt à résister aux invasions des réfugiés depuis son bunker. Dans la dernière, un simple d'esprit surnommé Bo-bo se fait du mouron pour sa grand-mère, son seul soutien. Bref, Jean-François Haas s'intéresse aux exclus et aux vulnérables, une préoccupation qui lui vient de sa mère, nous dit-il, au cours d'une enfance où personne n'avait de jouets ni ne partait en voyage, mais où les gamins pêchaient au village de Sugiez (FR).
Quel est cet endroit que vous nous faites visiter?
Il s'agit d'un bunker construit pendant la Seconde Guerre mondiale. Ça faisait partie des trois verrous de la Suisse, je crois. Il y avait ici une surveillance qui était à la fois dirigée vers le côté nord-est du Plateau, en cas d'invasion allemande, et puis une autre vers l'ouest, en cas d'invasion française. Alors il s'était agi de construire ici une petite fortification, pour installer des canons et des soldats, pour bloquer ce verrou.
Vous venez souvent vous promener ici?
Je suis venu assez souvent. J'y venais plus quand les enfants étaient petits, parce qu'ils adoraient jouer aux soldats, évidemment. Mais c'est un lieu où j'aime bien me rendre car ça me permet d'essayer de me mettre dans la tête des gens qui ont passé des mois ici, voire des années. Je pense souvent aux gens de 1914 qui ont dû quitter leur ferme au mois d'août en laissant les moissons pas encore faites et qui ont dû s'installer à différents endroits.
Comment expliquez-vous que vous y pensiez souvent?
J'ai un côté historien, mais je fais aussi partie d'une génération – bien que je n'aie pas fait l'armée – dont les pères ont fait la mobilisation de 1939–1945 et dont leurs pères ou leurs grands-oncles ont fait 1914–1918. Donc je crois que la mentalité suisse a quand même été marquée par tout cela et par cette idée qu'on se protégeait. C'est vrai que mon personnage dans la nouvelle vit encore totalement dans ce mythe. Et je crois que pas mal de Suisses vivent encore dans cette image d'une protection qu'il faut assurer en se fortifiant, en fermant les frontières, etc.
Vous pensez que c'est lié à l'histoire de la Suisse?
Absolument. Je crois qu'il y a une série d'images qui se sont développées. On a des images extraordinaires de 1914–1918, par exemple, des cartes postales avec la Suisse telle une île au milieu de la tempête. On a l'image de la Suisse comme le hérisson qui se défend ou l'idée du réduit national où il faut se protéger dans nos montagnes. Tout notre esprit en a été imprégné. Quand on le raconte aujourd'hui à des jeunes de 20 ans, ça les fait plutôt rire, mais voilà.
Vous n'êtes pas un nostalgique ? Bonus web
J'ai le goût du passé, mais pas un goût nostalgique, à me dire qu'autrefois c'était mieux qu'aujourd'hui. Je crois qu'il y avait des choses très dures. Je ne sais pas qui aujourd'hui voudrait revenir à l'époque où des enfants pouvaient mourir d'un certain nombre de maladies qui sont aujourd'hui soignées en une semaine. Ce passé-là, je n'en ai pas la nostalgie. C'est un passé où on oublie qu'il y avait beaucoup de gens en Suisse dans un état de pauvreté terrible. Aujourd'hui on crée d'autres types de pauvreté. C'est clair, les pauvretés traditionnelles continuent, mais on a aussi créé de nouvelles misères. Ce qui m'effraie, par exemple, c'est de voir que l'économie provoque du chômage, et sans regret. Alors le chômage devient un argument pour les politiciens, mais en fait dans les milieux économiques, ça fait partie du jeu. On sacrifie des êtres humains. Mais il y a d'autres choses qui m'émerveillent aujourd'hui. De pouvoir prendre un train, sauter dans un avion. Il n'y a pas longtemps, je suis allé en Israël.
Portrait-rencontre de la RTS, été 2016:
Vous vous promeniez surtout avec vos enfants. Et aujourd'hui?
Je reste un marcheur, et le médecin me le recommande, d'ailleurs! J'aime marcher dans des lieux tels que celui-là, un peu isolés, mais j'ai la chance d'avoir juste à côté de chez moi un ruisseau au bord duquel un chemin a été aménagé. Alors très souvent, quand je suis dans un chapitre difficile, je commence par aller marcher, je prends un carnet, et souvent, je trouve la solution en marchant.
Quel genre de prof étiez-vous?
Je crois que je n'étais pas un prof très méchant. J'aimais partager ce que je connaissais et essayais d'inviter à aller chercher, aussi. Mes élèves me surnommaient le Père Noël, donc je pense qu'ils n'avaient pas une image trop méchante de moi non plus. J'ai beaucoup aimé mes élèves. En général, ils me l'ont bien rendu. J'ai eu beaucoup de chance dans mes
années d'enseignement.
On voit dans vos livres que vous avez été touché par vos élèves.
Avant d'être une relation d'enseignant à enseigné, c'est surtout un métier de relation humaine. Je crois qu'il y a d'abord deux personnes: l'un est ce qu'on appelle un adulte – et c'est vrai qu'on a plus d'expérience que nos élèves – l'autre est un être en train de se construire. Enfin, on se construit toute sa vie, alors il y a une acceptation mutuelle à faire. Ensuite, il y a un chemin à faire ensemble. Et puis, si on est prof de français, ça passe évidemment par l'enseignement de la littérature et par l'enseignement de choses plus rébarbatives aussi, telles que l'orthographe ou encore la syntaxe. Mais tout ça forme un tout. Je pense qu'on est beaucoup plus crédible dans la matière qu'on enseigne si on est d'abord une personne. Et il faut être crédible comme personne. Alors il y a des années où on se plante complètement.
Vous avez fait des erreurs que vous regrettez ? Bonus web
Toutes celles dont je me souviens, je les regrette ! Je ne sais pas si j'étais capable de faire mieux au moment où je les ai faites. Il faut aussi accepter qu'on n'est pas parfaits. Le principal regret, mais ça on ne pouvait pas le savoir, on en a eu quelques uns je pense, des élèves qui aujourd'hui seraient peut-être diagnostiqués Asperger. Dans les débuts de mon enseignement, ce sont des gens qui n'arrivaient même pas au collège, en général, et si par hasard ils y arrivaient, ils n'avaient pratiquement aucune chance de passer. Aujourd'hui, les élèves Asperger sont mieux pris en compte, et ce sont des personnalités tout à fait attachantes, mais évidemment difficiles, parce qu'il faut accepter que ces personnes aient une tournure d'esprit qui n'est pas la nôtre. C'est l'esprit du lego. Un Asperger ne peut pas sauter des étapes dans un processus. Ce qui veut dire que si vous lisez un texte en allemand ou en anglais, et qu'il ne comprend pas un mot, les autres élèves sont capables de sauter, et d'essayer de comprendre l'ensemble, l'Asperger ne peut pas. C'est impossible pour lui d'aller plus loin si le mot n'est pas compris.
C'est à ces élèves-là que vous pensiez quand vous avez écrit la nouvelle sur le personnage Bo-bo ? Bonus web
C'est à d'autres personnes que je pensais. Quand j'étais enfant, la maison à côté de chez nous, c'était un centre où on accueillait des jeunes qui avaient des retards mentaux. Donc j'ai été sensibilisé à ce genre de personnes, et je continue d'y être sensible, parce qu'il y a des gens qui ont une perspective de la vie qui n'est pas toujours la même que la nôtre, mais qui a sa richesse. Je me tiens assez facilement du côté de ceux qui sont négligés ou méprisés.
Vous avez la particularité d'être publié au Seuil, une des grandes maisons d'édition françaises. Bonus web
Oui, c'était un pari. Au moment où je suis arrivé au bout d'un texte, assez particulier, un long monologue intérieur, Dans la gueule de la baleine guerre, je me suis demandé quel éditeur romand pourrait prendre le risque de le publier, parce que c'était un morceau, ça faisait pas loin de 400 pages. Je me rendais bien compte qu'un éditeur suisse aurait de la peine, et je me suis tourné vers l'éditeur qui me parlait le plus en France, et c'était le Seuil. Pour beaucoup de raisons : le Seuil publie beaucoup d'auteurs de la Francophonie, c'est une maison qui a des liens avec la Suisse romande, un des grands animateurs du Seuil, c'était Albert Béguin, dans les années 50. Je ne l'ai pas connu, il était déjà mort quand je l'ai découvert, mais ça a été un grand spécialiste du romantisme allemand. J'ai choisi le Seuil en me disant, voilà, j'essaie. J'ai mis mon bouquin à la poste. Une dizaine de jours après, j'ai reçu une réponse très positive. Je pense qu'il y a des chances, comme ça. Celui qui est resté mon éditeur était là à l'ouverture de mon manuscrit et il a été intéressé par les premières pages.
D'où vient votre intérêt pour les personnes vulnérables?
Je ne sais pas! Ma mère avait cette sensibilité-là. Donc je pense que j'ai dû hériter de quelque chose. Elle était toujours très attentive aux gens plus faibles. Je pense que son exemple a été important. Et puis peut-être que la littérature, finalement, nous aide, en tout cas, mon imagination m'aide à me décentrer, à me placer du côté de gens plus faibles. Aussi du côté de gens monstrueux. Quand on imagine un personnage, il y a une relation qui s'établit avec lui et on se met à sa place. Ce n'est pas toujours très agréable, quand on est à la place d'un personnage qui est un salop, et de se transformer en salop. Il faut être le salop quand on écrit, sinon ce n'est pas crédible, et c'est quelquefois très dur. C'est difficile d'écrire des paroles méchantes à l'égard de quelqu'un, des paroles faites pour blesser, faites pour écraser. Mais ça fait partie du jeu de l'écriture.
Quand vous invitez des amis à manger, est-ce vous qui faites le repas?
Oui. En fait, ça s'est passé comme ça: je fais régulièrement les repas, parce que quand, ma femme et moi, on s'est mariés, on travaillait dans le même gymnase. On avait décidé que le premier arrivé à la maison s'occuperait du repas, ce qui paraît assez logique. Ma mère m'avait appris à cuisiner, donc c'était déjà quelque chose. La première année de notre mariage, il se trouve que c'est moi qui arrivais tous les jours le premier à la maison. Et puis, on a fini par se répartir un peu les tâches. Ma femme fait donc des choses que je n'aime pas faire, par exemple la comptabilité du ménage. Ça nous a bien rendu service quand on a eu les enfants. Sauf le moment où les enfants sont arrivés à la maison en disant: «Mais l'institutrice elle a de nouveau dit quand votre maman prépare le dîner, alors que chez nous, c'est toi qui le fais!» Mais autrement ça s'est bien passé. Et on a pas mal réussi le partage des tâches.
Et quels plats faites-vous volontiers?
Ce que j'aime bien cuisiner, ça dépend beaucoup de l'humeur du jour, de ce que je trouverai en magasin. J'aime beaucoup faire du poisson, par exemple, mais aussi les risottos, le couscous, difficile de vous dire un plat en particulier.
Jean-François Haas est né en 1952 à Courtaman dans le canton de Fribourg. Après avoir fait le collège en internat à Saint-Maurice en Valais, il poursuit des études de lettres couronnées par une licence puis enseigne le français et l'histoire à Fribourg. En 1983, il se marie avec Dominique. Trois enfants naissent. Une famille très littéraire: le cadet est publié dans «L'Epître», un journal de littérature, et la fille aînée a reçu le Prix Interrégional des Jeunes Auteurs. Des textes de Jean-François Haas (notamment) seront lus mardi 23 janvier, 19 h 30, au théâtre Nuithonie (Villars-sur-Glâne/FR).Soirée de lecture à Nuithonie (Villars-sur-Glâne/FR) le 23 janvier à 19h30 L'éditeur de Jean-François Haas, Le Seuil