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Puis-je considérer mon corps comme s’il était ma chose, en user pleinement et à ma guise ? Dois-je au contraire considérer que ce même corps – le mien ! – me dépasse, qu’il se situe dans un espace presque sacré de non-patrimonialité, qu’il m’est en quelque sorte «indisponible» ? Achevons notre bien atypique devoir de vacances d’été qui nous conduit immanquablement à la théorie de Locke (John) et à la valeur actuelle des principes kantiens, nœud central mais contesté de nombre des problématiques éthiques, présentes et à venir (Revue médicale suisse des 16 et 30 juin et du 14 juillet). Nous avons vu que dans le petit brûlot1 qu’il vient de consacrer à ce sujet, le philosophe Ruwen Ogien se plaît à rapprocher des sujets et des thèmes qui sont habituellement très éloignés les uns des autres, ne serait-ce que parce que le sujet central de l’ouvrage concerne le corps humain et l’argent ; avec, presque omniprésente, la sexualité.
«Dans le New York du début du XXe siècle, celles que l’on appelait les "charity girls" acceptaient d’échanger des faveurs sexuelles contre des tickets de cinéma ou d’autres petits cadeaux, mais elles refusaient catégoriquement de le faire contre de l’argent, comme s’il y avait un abîme moral contre les deux genres de prestation, écrit l’auteur. Kant n’était pas aussi libéral. Pour lui, tous les rapports sexuels étaient moralement défectueux du moment qu’ils avaient lieu hors mariage. En même temps, il pensait comme les "charity girls", que le pire, c’était l’échange de sexe contre de l’argent : "Il n’y a rien de plus honteux que d’offrir ainsi sa personne en location et de la livrer pour de l’argent à la satisfaction de l’inclination sexuelle d’un autre." Et Ruwen Ogien, "avec tout le respect qu’on doit à Kant", d’estimer que le jugement du célèbre philosophe manque de mesure. "Pourquoi «Rien de plus honteux»" ? demande-t-il. Se livrer pour de l’argent à la satisfaction de l’inclination sexuelle d’autrui serait-il plus honteux que le torturer gratuitement par exemple ?» Peut-être pas. Mais il n’en reste pas moins vrai que tenir pour un principe intangible que l’on n’est pas le propriétaire de son corps et que l’on ne peut en faire ce que l’on veut conduit immanquablement à se prononcer contre la «location» de ses muqueuses sexuelles et de ses organismes génitaux. Une proposition généralement contestée par le courant dit «libertarien»a dont certains membres ne seraient pas, par exemple, opposés à l’esclavage volontaire.
On voit sans grand mal jusqu’où peut aller un tel raisonnement ; a fortiori quand il concerne des personnes souffrant de troubles psychiques. Faute d’Etat, qui les protégerait contre autrui ou contre elles-mêmes ? Mais poursuivons l’exercice qui n’est pas, loin s’en faut, sans alimenter d’originales réflexions. En 2003, Nicolas Sarkozy n’était pas encore président de la République française mais ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de cette même République. Le 14 janvier de cette année-là, il présente le texte d’une nouvelle loi sur la sécurité intérieure. Et il a ces mots : «Evitons de dire que (la prostitution) est "le plus vieux métier du monde". Ce n’est pas un métier du tout. A moins que vous ne soyez disposés à accepter l’idée qu’il y ait pour ce "métier" des filières professionnelles, des certificats de capacité professionnelle, des tarifs en fonction de la qualité professionnelle ?»
On pourrait, en restant dans l’Hexagone, souligner l’ironie d’une situation qui a vu Nicolas Sarkozy, devenu président, donner sa bénédiction à la création du statut d’«auto-entrepreneur» qui se joue précisément de la capacité et des filières professionnelles… Mais restons un instant sur cette question de la professionnalisation de la prostitution. «La plupart des arguments niant la possibilité de considérer la prostitution comme un métier sont paternalistes : ils ne tiennent pas compte du point de vue des principaux intéressés» écrit encore Ruwen Ogien. Et selon lui, respecter ce point de vue c’est accepter l’idée que nous sommes là dans le cadre d’un contrat marchand prévoyant un service (sexuel) contre rémunération. On peut aussi y voir une forme d’apologie de la servitude volontaire.
«Existe-t-il une différence de nature entre le travail d’un coiffeur et d’une prostituée ?» s’interroge l’auteur. Et il répond qu’on ne peut avoir «que du mal à croire» qu’un professionnel du service corporel (coiffeur, pédicure, kinésithérapeute ou autre) puisse «sans plaisanter» dire qu’il n’y a aucune différence de nature entre son travail et celui d’une personne qui se prostitue. Pour lui, il existe clairement une continuité entre la prostitution et tous les autres métiers de service dont la finalité est d’entretenir ou de soigner le corps humain, de le protéger vivant ou mort et de l’aider à satisfaire ses besoins. C’est dit-il, «une même famille». Dès lors pourquoi ne pas ranger ici le médecin à côté du coiffeur, de la coiffeuse et de la personne qui se prostitue ?
On conviendra, à la lecture, que tout ceci est assez grossièrement provocateur et que l’auteur peine à établir une différence entre muqueuses et peau, organes génitaux et phanères, plaisir sexuel et soulagement corporel ; sans parler de traitement et de guérison. «Le fait que le travail sexuel ait le plaisir et non le soin comme finalité pourrait expliquer pourquoi nous avons tendance à ne pas le placer dans la même classe que les autres métiers de services corporels. Mais il n’explique évidemment pas pourquoi il devrait être disqualifié moralement» plaide l’auteur. Et ce dernier de faire un parallèle avec l’industrie du spectacle de divertissements (cinéma, concerts, cirques, sports, etc.) contre rémunérations. Un parallèle qui, une nouvelle fois, prend la liberté d’assimiler les rétines et les tympans aux muqueuses et organes plus ou moins «honteux». Dieu seul sait pourquoi Kant avait séché les cours d’anatomie et de physiologie humaines. D’ailleurs, le sait-il vraiment ?
(Fin)