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Les fonctionnaires ont la fièvre de l'air
Chaque jour, 50 employés de la Confédération partent à l'étranger dans le cadre de leur travail. C'est ce que montre une analyse de la base de données de la Centrale fédérale des voyages.
Les employés de l'administration fédérale ont effectué 53'000 voyages entre 2010 et 2012 dans plus de 18 pays. Chaque jour, une cinquantaine de fonctionnaires fédéraux montent dans l'avion, ou prennent le train ou une voiture de location pour partir représenter la Suisse à l'étranger.
La centrale des voyages de la Confédération enregistre tous ces déplacements, avec la date, la destination et les coûts. En s'appuyant sur la Loi sur la transparence, «Le Matin Dimanche» a obtenu les données détaillées de tous les fonctionnaires fédéraux entre janvier 2010 et décembre 2012.
Le DDPS très actif à l'étranger
Une analyse détaillée des données livre des enseignements étonnants: par exemple au sujet des voyages de la chancelière de la Confédération ou de l'Office fédéral de l'environnement. Il est aussi intéressant de constater que les employés du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) ont effectué presque 10'000 voyages sur cette période. A l'exception du Département des fédéral des affaires étrangères (DFAE), aucun autre département n'a autant de relations avec l'étranger. Ces militaires volants ont coûté près de 12 millions de francs au contribuables.
L’un des déplacements du DDPS s’est terminé en fanfare: sous la direction du Major Aldo Werlen, 66 musiciens du Swiss Army Central Band se sont rendus, du 24 juin au 12 juillet 2012, au Canada pour une fête militaire. Le point culminant du voyage fut un show de six minutes au Halifax Metro Center.
Les Suisses ont joué «Heidi» et «Gloria» d'Umberto Tozzi. Le publique se serait montré enthousiaste et a «beaucoup rigolé», rapportera l'adjudant Rütsche plus tard. Ce qui est un peu moins rigolo, c'est la facture totale pour les contribuables. Ce cours de répétition à l'étranger est même l'entrée la plus chère dans la base de données. Le coût, rien que pour le transport aérien des musiciens et de leurs instruments (tambours et trombones notamment) s'est élevé à 125 531 francs et 35 centimes.•
Un voyage de cinq jours en Californie de la chancelière de la Confédération Corina Casanova a coûté près de 40 000 francs. Au menu entre le 3 et le 8 octobre 2010: vol aller-retour en First Class, limousine avec chauffeur privé et hôtel de luxe. Le programme officiel, placé sous le signe de la «démocratie directe et du fédéralisme», était quant à lui pas vraiment surchargé: avec seulement un discours de 32 minutes dans un club politique, une rencontre avec des parlementaires californiens et une poignée de main au gouverneur de l’époque, Arnold Schwarzenegger.
C’est le genre de trouvailles que l’on peut faire dans la base de données de la Centrale de voyages de la Confédération, que nous avons obtenue grâce à la loi sur la transparence, après une année de négociations. 58 000 voyages de tous les employés fédéraux entre janvier 2010 et décembre 2012 y sont enregistrés. Les dates de départ et de retour, les destinations, les prix et les numéros d’employés y sont consignés. Dans une semaine, «Le Matin Dimanche» rendra ces données accessibles à tous via une carte interactive sur internet.
Globalement, les dépenses des agents fédéraux sont sous contrôle, contrairement à ce qui peut se passer dans d’autres pays. Mais les frais de voyage de certains agents de l’Etatsortent tout de même du lot. Et il est étonnant de constater que l’un des cas les plus spectaculaires est justement celui de la chancelière, qui devrait plutôt avoir un comportement exemplaire à l’adresse de l’administration.
«A l’intérieur même de la Chancellerie fédérale, le comportement de la cheffe a d’ailleurs suscité une forte incompréhension», assure l’un de nos contacts.
«Un agenda très chargé»
A lui seul, le billet d’avion aller-retour de la chancelière pour San Francisco a coûté 17 152 francs et 50 centimes. Il faut y ajouter la même somme pour le ticket de son collaborateur personnel Herbert Hürlimann, qui a également profité de la First. En principe, seuls les voyages en Business Class sont tolérés. Mais Corina Casanova a elle-même approuvé cette dépense supplémentaire de plus de 10 000 francs par personne. La porte-parole de la Chancellerie fédérale Ursula Eggenberger souligne que Mme Casanova est une «magistrate» au même titre que les conseillers fédéraux. Il est effectivement d’usage que ces derniers voyagent en First. «En raison de leurs agendas très chargés, poursuit la porte-parole, leurs temps de voyages sont utilisés pour travailler lorsque, comme dans le cas indiqué, on ne peut pas faire autrement.»
On peut éventuellement comprendre que la «magistrate» Corina Casanova voyage en First Class. Il faut cependant savoir que ce privilège est refusé aux présidents du Conseil national ou du Conseil des Etats, qui, dans l’ordre du protocole, occupent un rang plus élevé que la chancelière. «Je n’ai jamais voyagé en First, même pour aller en Asie», confirme le président du Conseil des Etats Filippo Lombardi, récemment critiqué parce qu’il a fait sauter le budget «relations internationales» du Parlement en effectuant 13 voyages dans 22 pays.
Il faut savoir aussi que les chefs d’office ne voyagent pas en First quand ils sont seuls. Mais uniquement s’il s’agit d’accompagner un conseiller fédéral. Et encore: dans notre base de données, nous avons par exemple pu vérifier que l’ancien chef du Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales Michael Ambühl ne s’est jamais offert un tel luxe, même les fois où il s’est rendu à Washington avec la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, en avril et en octobre 2010.
Trois quarts d’heure avec Arnold Schwarzenegger
La dépense de la chancelière et de son collaborateur est d’autant plus difficile à défendre que les billets ont été réservés deux mois avant leur départ pour San Francisco, ce qui laissait largement le temps de dégager une plage horaire un peu moins onéreuse pour préparer les entrevues à venir. En plus, la First de la compagnie Swiss − l’une des cinq plus luxueuses au monde − permet d’installer une vraie table avec une banquette en face du passager, afin justement de faire passer un collaborateur d’une classe inférieure à l’avant de l’avion pour une séance de travail ou pour le dîner. La nuit venue, la table peut bien sûr se démonter, pour que le passager First puisse profiter d’un sommeil réparateur, sur une vraie couchette, complètement à l’horizontale, dans un pyjama de marque offert par la compagnie.
Arrivée le dimanche 3 octobre à San Francisco dans l’un des meilleurs quatre-étoiles de la ville, la chancelière n’a commencé la partie officielle que le lendemain, avec une rencontre de parlementaires à Sacramento, capitale politique de l’Etat, puis retour à San Francisco pour la nuit. Mardi 5, elle revient à Sacramento, pour une entrevue de 45 minutes avec le gouverneur Arnold Schwarzenegger, à quelques jours de la fin de son mandat. «Il s’agissait d’un long échange sur les instruments permettant de garantir les droits populaires dans une démocratie directe», précise la porte-parole de la Chancellerie fédérale, avant de souligner que la qualité des discussions n’est pas dépendante de leur durée.
Quoi qu’il en soit, cette entrevue était, semble-t-il, de moindre importance puisque ni la Chancellerie fédérale, ni les services du gouverneur de Californie n’ont jugé utile d’en faire état dans leur communication officielle. Et que ce soit d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, nous n’avons pas trouvé la moindre trace de cette visite dans les journaux.
De cette escapade aux Etats-Unis, on ne retrouve en fait que la mention d’un discours tenu par la chancelière le mercredi 6 octobre, devant le Commonwealth Club, un club de discussion politique réputé loin à la ronde. Corina Casanova s’y est exprimée durant exactement 32 minutes, sur la flexibilité et la stabilité comparées des structures constitutionnelles étasuniennes et suisses. En voici un extrait:
Le jeudi 7, dans l’après-midi, la chancelière quittait la Californie pour la Suisse. Durant ses cinq jours passés entre San Francisco et Sacramento, la chancelière a été prise en charge par une limousine avec chauffeur privé. Coût: un peu moins de 3500 francs, auquel il faut encore ajouter deux chambres pour quatre nuits à l’hôtel The Westin San Francisco (environ 2000 francs). Total pour le contribuable: presque 40 000 francs.
Rebelote à Montréal
Six mois plus tard, entre le 7 et le 12 avril 2011, la chancelière s’est rendue à Montréal et Ottawa, toujours en First Class, pour 14 452 francs. Elle était accompagnée du même collaborateur. «Mais durant ce vol-ci, explique sa porte-parole, il n’y a pas eu de travaux préparatoires nécessitant deux places côte à côte. Son collaborateur personnel a donc voyagé en classe inférieure. » Quant aux deux vols pour Riga et Munich en août et septembre 2011, pas de voyage en First Class, la compagnie Swiss n’en proposant pas à l’intérieur du continent européen.
Annemarie Huber-Hotz, qui fut chancelière de la Confédération de 2000 à 2007, n’a jamais voyagé en First Class à la charge du contribuable. Et pour un discours qu’elle a tenu le 21 avril 2006 au Bhoutan en tant que chancelière, elle a payé le billet d’avion elle-même. En classe économique.•
[Peu après la publication de cet article, la chancelière de la Confédération a fait savoir qu'elle ne prendrait plus la First Class pour ses déplacements.]
L'Office fédéral de l'environnement est le champion des émissions de CO2
Non pas deux, ni trois, ni même cinq, mais dix fois le tour de la Terre en avion. C’est ce qu’a parcouru, en trois ans de voyages de fonction, le directeur de l’Office fédéral de l’environnement, Bruno Oberle. En 2010, il s’est rendu à Madrid, Bali, Bilbao, Montevideo (Uruguay), Copenhague, trois fois à Bruxelles, Nairobi, New York, Tokyo, Pékin, Mexico et Cancún. 2011 et 2012 ont été tout aussi variées. Total: 397 000 kilomètres.
C’est l’une des nombreuses découvertes que l’on peut faire dans la base de données de la Centrale des voyages de la Confédération, dont nous avons commencé à parler la semaine dernière.
La fièvre voyageuse du chef de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) pourrait sembler anecdotique. Mais, depuis plusieurs années, l’Administration fédérale s’échine à diminuer son empreinte carbone. Seulement voilà, l’OFEV n’est pas parvenu à maîtriser ses voyages en avion, qui représentent 55% de ses émissions de CO2. Les limiter était pourtant l’un des axes forts du programme RUMBA, décidé par le Conseil fédéral en 2003.
Objectifs ratés de moitié
D’ici à 2016, toutes les unités de l’administration doivent baisser de 10% leur empreinte climatique par rapport à 2006, au rythme de 1% par an. Au début, l’OFEV a réussi à maîtriser son nombre de kilomètres en avion par employé: 3608 km en 2006, 3629 km en 2009. Mais, ensuite, ce chiffre a explosé, passant à 5080 km en 2012, soit une hausse de 40%. En 2011, c’était même pire, avec 6333 kilomètres par employé, peut-on lire dans le bilan environnemental de l’Office publié le 30 septembre.
Du coup, l’OFEV rate presque de moitié l’objectif de diminution des émissions de CO2fixé par le Conseil fédéral: moins 6% en 2012. Malgré des efforts considérables au niveau de l’électricité ou du papier, l’office n’a fait que moins 3,4%. A titre de comparaison, le DFAE, lui, a baissé de 17%. Et ce n’est qu’au prix de très onéreuses mesures de compensation de 3 tonnes de CO2par employé que l’OFEV «atteint» les objectifs.
Le chef de l’OFEV, Bruno Oberle, explique que l’environnement est un sujet de plus en plus internationalisé et qu’il n’a guère d’influence sur le lieu où se tiennent les réunions. Sur les 300 processus internationaux, une vingtaine seraient importants pour la Suisse. «Je me concentre sur dix d’entre eux. Mais, si je voulais, je pourrais être en voyage de fonction 300 jours par an.»
Lorsque nous lui apprenons, liste à l’appui, qu’il a lui-même parcouru 400 000 kilomètres, soit 75 tonnes de CO2, il minimise: «Je ne suis pas choqué, mais au contraire satisfait de constater à quel point ces vols ont été peu nombreux et centrés sur un objectif.»
Le chef n’a peut-être pas le choix de voyager autant, mais, sur la taille des délégations, il y a certainement un effort à faire. Les exemples ne manquent pas dans la base de données de la Centrale des voyages. Au sommet de l’ONU sur le développement durable Rio + 20, du 20 au 22 juin 2012, Bruno Oberle a ainsi emmené une délégation de 18 personnes, pour un total de 148 000 francs. Et c’est sans compter les déplacements pour la conférence préparatoire à New York (142 000 francs).
A deux dans le Pacifique Sud
Et pour un workshop technique sur les centres de collaboration régionale et les réseaux, du 2 au 5 mars 2010, l’OFEV a dépêché deux participants à Apia, dans l’archipel de Samoa, dans le Pacifique Sud. Un seul délégué suisse aurait peut-être suffi, comme le recommande le programme Rumba.
Le conseiller national écologiste Bastien Girod a du mal à comprendre: «Bien sûr, c’est important que la Suisse puisse discuter des problèmes environnementaux à l’échelle globale. Mais le besoin en coordination internationale n’a certainement pas augmenté de 40% en quatre ans. » D’ailleurs, les vols en avion représentent le facteur dont l’impact sur le réchauffement climatique augmente le plus, rappelle Bastien Girod, qui est aussi docteur en sciences de l’environnement. «L’OFEV, ajoute-t-il, devrait promouvoir davantage les alternatives à l’avion, comme les visioconférences.»•