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IntroductionDepuis l'annonce faite par les Raéliens à la fin de l'année passée, la question du clonage reproductif est revenue sur le devant de la scène et chaque média a fait appel à quelque expert, biologiste, éthicien, ou mieux encore : les deux, afin de porter un jugement éclairé sur la question. La conclusion à laquelle ils sont tous arrivés n'avait rien d'un scoop : le clonage est foncièrement immoral et doit être interdit. En cela, nous autres Suisses n'avons pas de souci à nous faire, puisque cette interdiction est inscrite dans notre Constitution, à l'article 119, alinéa 2a : «Toute forme de clonage et toute intervention dans le patrimoine génétique de gamètes et d'embryons humains sont interdites». Le parallèle entre le clonage et le génie génétique est significatif, nous y reviendrons. Mais ce qui nous intéresse dans cet événement, ce ne sont pas tant les conclusions que les arguments, et surtout l'un d'entre eux, qui a été répété à l'envi, et que nous baptiserons «l'argument de la manufacture». En effet, c'est lui qui a été le plus souvent allégué pour justifier un ban sur le clonage, sans doute parce qu'il existe une sorte de consensus sur le fait qu'il est solide et décisif. Or, nous pensons que, malheureusement, sa réputation est largement surfaite et qu'il n'identifie pas correctement ce qui ne va pas avec le clonage reproductif. Cela n'est pas sans conséquences pour notre jugement moral, d'autant que, comme nous allons tenter de le montrer, c'est aussi notre conception de la morale ou de l'éthique qui est en jeu dans cette affaire.L'argument de la manufactureSelon l'argument de la manufacture, un enfant cloné est prédéterminé, si bien que, comme le dit Glenn McGee : «Le clone n'est jamais libre d'être autre chose qu'un clone. Cela fait du clone un ensemble de traits et d'attentes, à la différence de l'enfant humain né par les moyens normaux.»1 Pour certains, c'est là une violation des Droits de l'homme, car chacun doit avoir la liberté de se construire lui-même ; ainsi, être manufacturé, c'est se voir privé d'une liberté fondamentale. Les lecteurs de Kant ajoutent que c'est être traité comme une chose et non comme une personne, c'est-à-dire comme un simple moyen au service des projets parentaux aux Etats-Unis, la National Bioethics Advisory Commission parle de «traiter les enfants comme des objets».2 Cet argument est aussi souvent dirigé contre le génie génétique, particulièrement celui qu'on appelle «eugénique», c'est-à-dire le méliorisme, ce qui n'est pas étonnant, car ici aussi, l'enfant est manufacturé.Ainsi formulé, l'argument paraît particulièrement efficace et on n'est pas étonné de le rencontrer si souvent, d'autant qu'il s'insère parfaitement dans le cadre juridico-moral libéral de nos sociétés avancées qui accordent une valeur prépondérante et presque exclusive au principe du tort : une pratique n'est moralement condamnable que si elle fait du tort à quelqu'un. Or, selon l'argument de la manufacture, cloner, c'est effectivement faire du tort à l'enfant. Certes, cet enfant n'est pas encore là, mais s'il est immoral de léser une personne dans le présent, il l'est encore de léser une personne dans le futur, lorsqu'on prévoit que ce sera le résultat inévitable de notre action présente. Et lésé, l'enfant le sera puisqu'il sera privé d'une liberté fondamentale. Seul un fanatique du droit à la vie pourrait vouloir passer outre, en arguant qu'il vaut mieux exister comme enfant cloné que ne pas exister du tout.Pourtant, en dépit de ce que nous venons de dire, l'argument de la manufacture n'est pas du tout convaincant. Et cela pour trois raisons :1. Si l'enfant cloné est privé de sa liberté d'autonomie c'est ainsi qu'il faut appeler la liberté de se construire soi-même c'est qu'il est déterminé, dit l'argument. Par quoi l'est-il ? Par le fait qu'il a le même patrimoine génétique que son «parent» diront certains. Certes, mais s'il suffisait de posséder le même génome qu'un autre être humain pour être privé de sa liberté d'autonomie, alors les jumeaux monozygotes en seraient privés de la même manière, puisque eux aussi ont un génome identique et même à un degré plus élevé que des clones, vu qu'à l'origine ils ont non seulement même noyau, mais même cytoplasme et donc mêmes mitochondries. Bref, de l'identité génétique on ne peut rien conclure en ce qui concerne la liberté d'autonomie, comme d'ailleurs en ce qui concerne l'identité personnelle : si A a le même génome que B, il ne s'ensuit pas que A soit la même personne que B ; le clonage n'est donc pas une voie vers l'immortalité personnelle, contrairement à ce qu'on entend parfois dire. Certes, il y aura des ressemblances et même des ressemblances fortes entre des clones, et pas seulement au niveau physique ils auront certains traits de caractère en commun, comme c'est le cas chez les vrais jumeaux mais il n'y a là aucune menace, donc aucun tort.Plus généralement, l'argument de la manufacture, dans la mesure où on l'interprète génétiquement, repose sur une erreur malheureusement trop répandue, celle du déterminisme biologique. Il s'agit de la thèse que tous les traits de la personne sont dans ses gènes et que l'environnement ne joue au plus qu'un rôle tout à fait marginal.2. Si l'on sait se garder de cette erreur, mais qu'on continue à faire confiance à l'argument, on concevra la manufacture de manière psychologique et on affirmera que l'enfant est effectivement déterminé, mais par les projets, attentes et désirs de ses parents (ou de son «parent»). Les parents veulent avoir un enfant à leur image et ressemblance, ils choisissent donc un clone pour se perpétuer ; ce faisant, ils le privent de sa liberté en ayant prédéterminé l'image de la personne qu'il devra être. Mais par là, ne satisfont-ils pas un besoin humain immémorial que nous autres humains partageons tous, à savoir «une tendance naturelle à laisser après soi un autre être semblable à soi»,3 comme disait déjà Aristote ? Peut-être ; toutefois la morale doit souvent lutter contre notre nature, répliquera-t-on. Quoi qu'il en soit de ce dernier point, il reste qu'Aristote parle de la procréation naturelle, et que l'enfant que nous créons par ce moyen n'est pas semblable à nous comme l'est un clone. Le clonage reproductif n'a donc rien de comparable, ni sur le plan technique, ni sur le plan moral, avec la procréation naturelle.Cependant quand on y réfléchit, cela devient tout à coup moins clair : si l'enfant de la procréation naturelle est moins semblable à ses parents que l'enfant cloné, c'est au niveau génétique. Mais nous venons de dire que là n'est pas l'important, que c'est l'impact psychologique du projet parental qui est en question. Or, sur ce plan, la différence technique entre les deux modes de reproduction ne paraît plus décisive. En effet, les désirs, projets et attentes des parents peuvent être exactement les mêmes dans les deux cas. Combien d'enfants ont été voulus pour continuer ou rédupliquer leurs parents ? Il y a George Bush et George Bush jr ; on connaît des dynasties de médecins ou de notaires, les entreprises Dupont et fils. Certes, il ne suffit pas qu'un enfant marche dans les traces de ses parents pour affirmer qu'il a été manufacturé et donc privé de sa liberté d'autonomie, mais on voit combien est présente et puissante la tendance dont parlait Aristote. Par ailleurs, toute éducation a pour but d'inculquer une manière de vivre aux enfants et de les rendre sensibles à certaines valeurs. Cela peut bien sûr se faire de manière plus ou moins rigide et fermée, plus ou moins souple et ouverte, mais il reste que nos enfants, que nous le voulions ou non et quelle que soit la manière dont nous les procréons, sont en partie notre uvre. Et souvent, nous en sommes fiers !3. On peut priver son enfant de sa liberté d'autonomie, ou au moins lui créer bien des obstacles, qu'il soit un clone ou non. Inversement, on peut avoir un enfant par clonage pour les mêmes raisons qu'on aurait un enfant par procréation naturelle. Isidore et Eulalie désirent avoir un enfant depuis longtemps, mais Isidore est stérile. Ils ont fait appel à plusieurs techniques de reproduction artificielle, en vain. En désespoir de cause ils souhaitent avoir recours au clonage, le génome de l'enfant provenant d'une cellule du père et l'ovule provenant de la mère. En quoi l'enfant projeté sera-t-il manufacturé ? A moins de retomber dans l'erreur du déterminisme génétique et les relaps sont nombreux dans cette question on doit répondre : en rien !La morale et la mesureL'argument de la manufacture est donc un mauvais argument. Faut-il en conséquence laisser les Raéliens et autres docteurs Mabuse faire leur office ? Dans l'état actuel de la technique, il n'y a pas vraiment à poser cette question ; nous aurions même pu faire l'économie de toute la réflexion précédente : étant donné les risques que le clonage reproductif fait courir à l'enfant, c'est-à-dire les dommages qu'il provoquera à coup sûr chez un grand nombre d'enfants ainsi procréés, il faut bien sûr l'interdire, car comme le relève James Childress, ici comme ailleurs, «la sécurité est une considération éthique fondamentale».4 Dans une telle situation, les libéraux que nous sommes se sentent à l'aise : comme il y a une victime (potentielle), on peut agir et on le doit. Mais le jour, s'il arrive, où le clonage sera devenu sans risque ? Dès ce moment, il deviendra très difficile de prétendre que le clonage fait du tort à l'enfant, tout comme, dès aujourd'hui, il l'est de prétendre que la procréation médicalement assistée (PMA) lui fait du tort. Le clonage reproductif apparaîtra alors pour ce qu'il est déjà : une technique supplémentaire au service de la PMA ; d'où la justesse de cette affirmation de David Elliott : «Le clonage est un cas de reproduction assistée. En tant que telle, il pourra être moralement condamné pour les raisons qui peuvent être opposées à toute forme de reproduction assistée.»5Ces raisons sont multiples et elles varient selon les diverses conceptions morales : on peut reprocher à la PMA et au clonage de vouloir «jouer à Dieu», de ne pas respecter les normes naturelles, d'être une manifestation d'égoïsme de la part des parents, de favoriser une allocation injuste des ressources médicales, reproches qu'il faut bien sûr évaluer et discuter, tout comme nous l'avons fait pour l'argument de la manufacture.6 Mais on ne peut leur reprocher de faire du tort à l'enfant. Pourtant, parfois, l'enfant sera lésé, car entravé dans sa liberté d'autonomie. Le responsable n'est alors pas à chercher dans les biotechnologies, mais dans les projets, attentes et désirs des parents, projets, attentes et désirs moralement inadéquats. Et ici, on commence à se rendre compte que le problème avec le clonage concerne moins la technique elle-même que nos représentations et attentes par rapport à ce qu'est une vie humaine signifiante. Ce qui apparaît alors, c'est que certaines conceptions de ce qu'est une vie bonne ou réussie ne sont pas adéquates, qu'elles sont même néfastes ; certes, elles ne font de tort direct à personne, mais elles imposent un idéal de la personne qui n'est pas approprié pour un véritable épanouissement humain. Nous avons mentionné le méliorisme : vouloir avoir des enfants maximalement performants n'a de sens que dans une conception de la vie où l'excellence est conçue d'une certaine manière et est soumise à une forte concurrence, conception dont on peut douter qu'elle ait beaucoup à voir avec ce que peut être une vie humaine épanouie. On doit aussi se demander si vouloir avoir un enfant à tout prix ne manifeste pas la même erreur, celle que les Anciens appelaient «démesure» (ubris).Ce sont là des questions qui méritent d'être soulevées, quelle que soit la réponse qu'on leur apporte ; mais pour cela, il faut que nous sortions du cadre un peu étriqué dans lequel nous avons enfermé l'éthique depuis l'aube de la Modernité, cadre qui est celui du principe du tort, afin de lui redonner toute son ampleur : la morale, comme son nom l'indique, doit régler les murs ; or les murs ne concernent pas seulement nos relations avec autrui et le mal qu'on peut lui faire subir, mais plus généralement ce qu'est une vie humaine bonne et réussie. Pour y parvenir, il faudrait aussi renoncer à invoquer automatiquement, dès qu'une question éthique se pose, les Droits de l'homme ou sa dignité, véritables lits de Procrustre moraux. D'autant que leur invocation répétée, si elle masque d'autres aspects dignes d'attention, finit aussi par les dévaloriser eux-mêmes, au risque de les transformer en «hochets moraux», qu'on agite pour faire taire toute opposition ou pour éviter de réfléchir. Les droits et la dignité, tout comme la morale, méritent décidément mieux.ConclusionConcluons : ce qui ne va pas avec le clonage reproductif, ce n'est pas que, par lui-même, il violerait une liberté fondamentale de l'être humain, c'est qu'il heurte notre conception de ce que doit être une vie bonne ; en un certain sens qui reste à préciser, il passe la mesure. Mais, et là est l'important, ce qui passe ainsi la mesure, ce n'est pas tant la technologie elle-même que les intentions de ceux qui désirent s'en servir, et probablement pas toutes les intentions. Celles des Raéliens à coup sûr, mais sans doute pas celles des Isidore et des Eulalie. Ici comme ailleurs, ce sont les murs de l'homme qu'il s'agit de régler, et pour s'en donner les moyens théoriques, il faut faire craquer l'habit moral que nous portons. Ainsi, ce qui ne va pas avec le clonage, et que révèle le débat actuel à son sujet, c'est aussi notre manière de pratiquer l'éthique.Bibliographie :1 The Perfect Baby. New York : Rowman and Littlefield, 2000, p. 58.2 Hastings Center Report 1997 ; 5 : 7b.3 La Politique, 1252a 28-29. Paris : Vrin, 1970 ; 25.4 The Challenges of Public Ethics. Hastings Center Report 1997 ; 5 : 9b.5 Uniqueness, Individuality, and Human Cloning. Journal of Applied Philosophy 1998 ; 3 : 219.6 Sur certains aspects de la PMA, cf. notre article : Baertschi B. Jusqu'où le respect doit-il aller ? Quelques réflexions à propos de la PMA. Med Hyg 2000 ; 58 : 797-9.