Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06959.jsonl.gz/483

N'empêche, il y a comme un hiatus entre le désir de commémorer un pacte qui a eu lieu en 1291 sur une obscure colline et les dizaines, que dis-je, les centaines de milliers de francs qui sont partis en fumée ce soir pour des feux : alors que les représentants de Uri, Schwytz et Unterwald s'étaient promis assistance et soutien, comment peut-on, des siècles plus tard, oublier cette volonté ? Ben oui, que voulez-vous, je suis pragmatique : je me dis, chaque année, que cet argent, on ferait mieux de l'investir pour des causes plus porteuses d'avenir, plus chargées de sens que les jolies couleurs qui descendent du ciel. Et l'avantage, avec les "causes", c'est qu'elles ne manquent pas : celle portée par la fédération lire et écrire, celle, universelle également, de lutte contre la violence conjugale, la faim dans le monde....
Mais non, le Suisse préfère écouter un élu local lire un discours ennuyant rédigé au mieux par son assistant(e), au pire par son épouse, en sirotant un verre de blanc et en dansant sur YMCA... Si, si, je vous assure : pendant que je rédige ce billet, j'entends les hauts-parleurs déverser une musique certes dansante mais peu "patriotique" depuis la salle communale.
Nous y voilà : patriotique ! Un mot chargé de sens ou, au contraire, trop connoté "droite" pour être utilisé dans la bouche d'une personne qui a le coeur à gauche ? Je dois bien l'admettre, je n'ai pas la réponse parce que là aussi, je ressens comme un hiatus : je ne me reconnais pas du tout dans les discours de certains partis pour qui est "étranger" tout ce qui ne se situe pas entre Bâle et le Tessin mais si je veux être sincère, je suis bien obligée d'admettre que j'aime mon pays.
Ne me faites pas écrire ce que je ne pense pas : je ne suis pas "fière" d'être suissesse - on ne choisit pas l'endroit où on vient au monde -, je ne suis pas du genre à hurler devant ma télévision "on a gagné" juste parce que Roger a encore remporté un titre de plus; en outre, il m'arrive régulièrement de pester haut et fort contre les "idées" d'une certaine partie de la population, notamment en ce qui concerne la suppression de l'aide à des personnes en situation de détresse : jamais, je ne pourrai laisser tomber une femme qui doit se résoudre à avorter !
Mais oui, j'aime mon pays parce qu'il est beau, alternant montagnes et lacs, plaines et forêts, villes et campagnes. J'aime mon pays parce qu'il dispose d'une école qui, nonobstant quelques profs franchement mauvais, m'a permis d'apprendre à lire et à écrire sans aucun souci, parce qu'il m'a toujours soignée rapidement même au milieu de la nuit, parce que je dispose d'un droit de vote que je peux exercer librement. Je l'aime parce que malgré des difficultés parfois absurdes, quatre langues cohabitent officiellement sous un même drapeau. J'aime l'idée que plusieurs camarades de classe de Junior parlent portugais, albanais ou encore arabe à la maison et français dans la rue.
Alors que la moitié du village danse encore sur une chanson très kitsch, je me dis qu'aimer son pays est au moins aussi kitsch... N'empêche, à presque 42 ans, j'assume : je sais que je ne ferais pas forcément mieux si j'étais au Conseil fédéral ! Et si j'ai la rogne contre certains partis de droite, j'ai encore davantage la rage contre les gens qui ne font que critiquer sans pour autant se bouger eux-mêmes : en Suisse, ça serait pourtant possible !
Et vous, diriez-vous que vous aimez votre pays ou s'agit-il là de propos qui jamais ne franchiront vos lèvres ?