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Les énormes inégalités qui existaient au début du 20e siècle ont nettement diminué au cours des décennies suivantes avant de se creuser à nouveau.
Tel est le constat fait par Thomas Piketty et quelques autres économistes qui tentent de mesurer depuis plus de dix ans les inégalités de revenus et de fortunes dans les pays développés (DP 2041). Par exemple, en Grande-Bretagne, le 1% des revenus les plus élevés détenait à lui seul 20% de l’ensemble des revenus en 1918, mais 6% dans les années 1970.
L’explication la plus couramment admise pour expliquer ce recul tient aux coûts considérables engendrés par la première guerre mondiale, la crise des années 1930, puis la deuxième guerre mondiale. Les gouvernements ont couvert une partie de ces dépenses en prélevant des impôts supplémentaires, en particulier sur les très hauts revenus et fortunes.
Est-il possible de confirmer cette hypothèse? Oui, et pour ce faire, il faut observer la situation de la Suisse qui n’a pas été partie (directe) aux deux conflits et qui a toujours pratiqué des taux d’imposition sensiblement plus modérés que les autres grands pays occidentaux (voir Top Incomes over the 20th Century – A Contrast between European and English-Speaking Countries, en particulier le chapitre 11 qui traite du cas de la Suisse).
Concentration des richesses stable
En Suisse, les gains et les fortunes des ménages les plus riches (1er centile) ont également diminué au cours de la première moitié du 20e siècle, bien moins cependant que dans les autres pays. Et, très important, les personnes de ce 1er centile ont très vite reconstitué leurs revenus et fortunes après la seconde guerre mondiale. Ces résultats diffèrent des constats faits pour la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et le Canada.
Alors que la concentration des revenus et des fortunes est sensiblement moindre en Suisse que dans ces pays durant le début du 20e siècle, cette concentration, dès les années 1960, devient, au contraire, plus importante. Ainsi, la part des revenus les plus aisés (0,1% supérieur) était de 3% à 4% en Suisse dans les années 1930, donc sensiblement inférieure à celle de la France et des Etats-Unis (5% à 6%). La tendance s’inverse dans les années 1960, avec une part aux environs de 3,5% en Suisse, et de 2% à 2,5% en France et aux Etats-Unis.
Ces données montrent donc que la concentration des richesses n’a pas diminué en Suisse, pays qui n’a jamais pratiqué des taux d’imposition très élevés sur le revenu et la fortune, alors que la fixation de taux d’impôts très progressifs sur les revenus et les fortunes dans les autres grands pays occidentaux n’ont permis à leurs détenteurs de retrouver leurs niveaux du début du 20e siècle qu’au cours des années 1990.
Une destination parmi d’autres
Ces travaux sont intéressants encore pour deux autres raisons. Si la concentration des revenus en Suisse reste modérée (en comparaison internationale), celle concernant les fortunes ne l’est pas: le 1er centile détient à lui seul entre 35% et 40% du total tout au long du 20e siècle. Aux Etats-Unis, partant d’une proportion identique au début du siècle passé, la part du 1er centile oscille entre 20 et 25% depuis les années 1940.
L’étude sur la Suisse indique aussi que les revenus des capitaux qui ne sont jamais transmis aux autorités fiscales suisses ou étrangères ne doivent pas excéder 5 milliards de dollars, ce qui représente un montant «négligeable» lorsqu’il est mis en relation avec les revenus des contribuables les plus aisés aux Etats-Unis ou en Europe: «A l’évidence, la Suisse n’est que l’une des destinations potentielles de contribuables qui veulent échapper au fisc de leur pays de domicile.»
Le nombre des étrangers très fortunés qui sont venus s’y installer a certainement augmenté au cours des dernières décennies, mais il reste une minorité. De ce fait, la vision qu’une large part des personnes très fortunées d’Europe et d’ailleurs dans le monde migrent en Suisse, pour échapper à des taux d’imposition élevés dans leur pays, est clairement contredite par les statistiques fiscales, notent les auteurs du livre mentionné ci-dessus.
Sur cette même thématique, on signalera l’étude The Evolution of Top Incomes in Switzerland over the 20th Century qui conclut que la Suisse, s’agissant des revenus – et non des fortunes – se situe entre les pays égalitaires et inégalitaires. La situation est en revanche très différente, et depuis fort longtemps, au niveau des cantons. Nidwald enregistre la plus forte concentration de très hauts revenus, alors que le Jura affiche lui la plus faible concentration.