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RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ DE BERNE DISCOURS PRONONCÉ POUR LA FÊTE DE L'UNIVERSITÉ DE BERNE LE 26 NOVEMBRE 1892
BERNE LIBRAIRIE SCHMID, FRANCKE & Co. 1893 TOUS DROITS RÉSERVÉS
A SON EXCELLENCE LE GÉNÉRAL ALEXANDRE KIRÉEFF HOMMAGE DE VIEILLE ET PROFONDE AMITIÉ E. MICHAUD

LA THÉOLOGIE ET LE TEMPS PRÉSENT
Au début de l'histoire, la religion, la morale, la philosophie et la science étaient unies à ce point que la religion donnait elle-même l'explication des phénomènes qui étaient du ressort de la philosophie et de la science, et qu'elle dictait aussi à la morale ses prescriptions. Puis, dans le cours des siècles, la science et la philosophie se séparèrent peu à peu de la religion et de la théologie, jusqu'à leur devenir même hostiles; et la morale à son tour s'en est également séparée, pour s'ériger en système isolé, sous le nom de morale indépendante.
C'est en vertu de cette rupture que la théologie payenne, privée des ressources de la science, de la philosophie, souvent même de la morale, et réduite à l'insuffisance de ses seules ressources, a fini par disparaître; et. la théologie chrétienne, au contraire, a triomphé, parce qu'elle en a appelé à la morale, à la philosophie et à la science, pour mieux glorifier le Christ et, dans le Christ, Dieu, la Vérité et la Sainteté absolues.
Malheureusement, certains théologiens chrétiens ne sont pas restés fidèles à cet ordre d'idées; et, sous prétexte de mieux exalter la religion, ils n'ont
plus vu qu'elle et ont repoussé la science, comme ils ont en général maltraité la nature pour mieux exalter la grâce: ce sont les mystiques obscurantistes, qu'on pourrait appeler les antiintellectualistes. De même, certains savants, sous prétexte de mieux affirmer. la science, ont nié toute religion et repoussé toute théologie: ce sont les matérialistes athées. Chez les uns et les autres, règne un exclusivisme absolu et irréconciliable.
Mais, entre ces deux partis extrêmes et contradictoires, l'observateur attentif aperçoit des conciliateurs: d'un côté, parmi les savants, des esprits fatigués des formules vides du matérialisme négatif, et cherchant la foi, intellectus quaerens fidem; d'un autre côté, des théologiens fatigués des formules non moins vides de la superstition, et cherchant la science, fides quaerens intellectum. Etant donné cé double mouvement, il est difficile qu'on ne se rencontre pas tôt ou tard; et cette bienheureuse rencontre déterminera l'ère de la science devenue religieuse et de la théologie devenue scientifique.
Telles sont les quatre catégories d'esprits dont la société actuelle est composée, au point de vue religieux: d'une part, aux pôles, les matérialistes athées et les mystiques obscurantistes, et, d'autre part, aux centres, les savants cherchant la foi et les croyants cherchant la science.
Les matérialistes athées et les mystiques obscurantistes étant manifestement dans l'erreur, ne sauraient nous intéresser ici. L'attrait est véritablement, soit du côté des savants et des lettrés auxquels les sciences, les lettres, les arts ne suffisent pas, et qui, pour les compléter, se tournent vers les choses religieuses, soit du côté des hommes religieux qui, pour être plus religieux, sentent la nécessité de la science, des lettres et des arts.
Je regrette que le temps me manque, pour étudier cette double évolution contemporaine de la science vers la théologie et de la théologie vers la science. J'aurais grand plaisir, en étudiant la première, à montrer combien elle est rationnelle; comment, en effet, les lettres qui ne s'appliquent qu'à la forme et à l'expression de la pensée, et les sciences positives qui ne cherchent que l'exact et le vrai sans se préoccuper ni du beau ni du bien, ne sautraient ni avoir une valeur éducatrice suffisante, ni satisfaire toutes les aspirations de l'âme humaine. Mais je crois que, dans la circonstance présente, il est plus discret et plus délicat de ma part de me borner à la seconde étude. On a déjà démontré maintes fois que la science vraie et complète conduit à la vraie foi; je voudrais constater aujourd'hui que la vraie théologie conduit à la science, qu'elle réclame la science et qu'elle grandit avec la science. Peut-être me trouvera-t-on bien osé de dire que la théologie doit être plus que jamais scientifique, précisément à un moment où il s'opère une réaction contre le naturalisme scientifique, et où l'on organise un mouvement néo-mystique; mais je suis de ceux qui croient aussi profondément à la vraie science qu'au vrai dogme, et qui ne craignent nullement de nuire à celui-ci en affirmant celle-là. Veuillez seulement m'accorder votre bienveillante attention et comprendre exactement ma pensée.
Mais, avant tout, les ennemis de la religion et de la théologie nous arrêtent et nous disent: «C'en est fait de la religion et de la théologie; d'abord, l'une et l'autre sont partout discréditées et de plus en plus. abandonnées; ensuite, la théologie n'est pas
une science; enfin, ni la science ne peut s'accommoder des procédés et des doctrines théologiques, ni la théologie ne peut se plier aux méthodes et aux doctrines scientifiques contemporaines; par conséquent, au nom de la science, arrière la théologie! Ce n'est pas leur mariage qu'il faut prêcher, c'est leur divorce radical qu'il faut opérer.» - -
J'avoue qu'à s'en tenir à la surface des choses et aux objections trop souvent banales des esprits superficiels, un discrédit pèse sur la théologie, et que ce poids est même lourd: poids des absurdités accumulées par nombre de théologiens anciens et modernes; poids des autres absurdités gratuitement et injustement imputées par le parti antireligieux à la religion et à la théologie. Et, sous ce double poids, la théologie paraît écrasée. -
Mais, à y regarder de près, cet écrasement n'est qu'apparent. La bonne théologie, la vraie théologie, est, en effet, distincte des mauvais théologiens, comme la vraie science est distincte des faux savants. Qui oserait raisonnablement attaquer la science, la vraie science, à cause des erreurs commises journellement par les savants eux-mêmes? Personne. De même, condamnons les erreurs théologiques, mais respectons la vraie théologie, qui est, comme la vraie philosophie, comme la vraie science, une partie de la vérité intégrale et infinie. On a écrit des livrés nombreux sur les conflits de la science et de la religion; on aurait dû dire, pour être exact, les conflits des faux théologiens contre la vraie science, et des faux savants contre la vraie théologie: car ce n'est pas la vraie théologie qui attaque la vraie science, ni la vraie science qui attaque la vraie théologie, mais ce sont les mauvais théologiens et les savants erronés qui gâtent la situation et soulèvent les conflits.
J'appelle «savants erronés» ceux qui, voyant mal, ou trop précipités dans leurs recherches et dans leurs conclusions, guidés aussi par l'esprit de système, par l'amour des généralisations trop hâtives, prennent leurs désirs et leurs théories pour des réalités, leurs hypothèses pour des certitudes, leurs affirmations réitérées pour des démonstrations péremptoires, et imposent comme doctrine scientifique une doctrine qui n'est que spécieuse, qui est peut-être exacte sur un point ou sous un rapport, mais qui pèche sur d'autres points habilement dissimulés, ou sous d'autres rapports laissés à l'écart intentionnellement ou non, et qui, après quelque temps, même après quelques succès, finit, malgré les protestations de son inventeur, par être abandonnée; Dans ce cas, la vraie science, un instant voilée, finit par être mise en lumière et par triompher de la fausse.
J'appelle «mauvais théologiens» ceux qui, sous prétexte de foi et d'obéissance, empêchent le raisonnement, écartent la réflexion, condamnent le libre examen, et n'admettent que la foi aveugle et l'obéissance passive, perinde ac cadaver; ceux qui, contrairement au conseil de saint Paul de scruter toutes choses (omnia scrutate) et de croire raisonnablement (rationabile obsequium), n'admettent que les arguments d'autorité et bannissent ceux de raison; ceux qui, sous prétexte de mystères, accumulent les ténèbres, font naître les difficultés, embrouillent les questions, tournent autour des problèmes au lieu de les éclaircir intérieurement, s'attachent à la lettre qui tue et non à l'esprit qui vivifie, assujétissent les idées aux mots, escamotent les objections au lieu de les résoudre, se paient de termes plus ou moins bien trouvés et de formules spécieuses et creuses, recourent dans les cas embarrassants à la terminologie incomprise du moyen âge, sans qu'il en résulte la moindre lumière
dans l'intelligence. J'appelle encore «mauvais théologiens» ceux qui ont peur de la science et des sciences; ceux qui tremblent à la moindre découverte scientifique ou historique qui renverse leur petit échafaudage personnel, et qui, plutôt que de recourir à des explications meilleures des dogmes, s'obstinent dans les interprétations erronées auxquelles ils sont habitués, et veulent à tout prix dormir sur leur oreiller traditionnel, même quand il est intérieurement rempli de rembourrage artificiel ou de vermine. J'appelle encore «mauvais théologiens» ceux qui, sous prétexte de sentiment et de mysticisme, détestent tout ce qui est doctrine dogmatique, et qui, au fond, seraient heureux de pouvoir éliminer la théologie scientifique, comme certains moralistes voudraient éliminer la science, persuadés que, si la société actuelle est si corrompue, c'est qu'elle est trop savante. Les mystiques en question raisonnent de même et prétendent que, si la société actuelle est si peu croyante, c'est qu'elle est trop au courant des débats théologiques.
Quoi qu'il en soit, il est évident que la mauvaise théologie ne doit retomber que sur ceux qui la fabriquent, et nullement sur la vraie théologie, qui, n'étant nullement coupable de leurs erreurs, qu'elle répudie formellement, doit rester en dehors de leur atteinte et de leur discrédit. Ainsi donc, la théologie vraie — la seule qui compte et qui soit digne de porter ce nom — est moins discréditée qu'on ne le dit, et peut-être même est-elle plus estimée qu'on ne le pense. Si La Bruyère, vers la fin du XVIIe siècle, n'a pas eu de peine à découvrir de l'athéisme sous les dehors de la piété officielle, peut-être ne nous serait-il pas., difficile de découvrir dans le prétendu athéisme d'aujourd'hui une religion qui s'ignore, et dans l'indifférence qu'on affecte pour la théologie une sollicitude secrète, une inquiétude même, pour
les problèmes qu'étudie la théologie. Ces problèmes, ne les discute-t-on pas partout, même dans les Revues scientifiques et littéraires, même dans les journaux politiques? Ne voyons-nous pas tous les jours le plus simple journaliste s'ériger en théologien, et trancher les questions théologiques les plus difficiles avec une aisance incomparable, l'aisance de l'ignorance inconsciente? Loin de moi la pensée de représenter cet état de choses comme idéal; mais du moins prouve-t-il que les questions religieuses et théologiques sont loin d'être délaissées. Si l'on est indifférent, c'est pour les exercices pratiques du culte hebdomadaire et de tout culte en général, mais nullement pour la théologie, qui, étant la science du Dieu qui est partout et qui a créé toutes choses, touche elle-même à toutes les choses dans leurs rapports avec l'infini, et acquiert ainsi du même coup une importance générale. En réalité, l'indifférence n'est qu'à la surface; et tous les esprits sérieux se préoccupent du fond des choses, de la cause des causes, de la fin des fins, de l'origine et de la destinée de l'humanité, en un mot du problème religieux, qui domine de toute sa gravité et de toute sa hauteur tous les autres problèmes.
On a dit que la science a tué la métaphysique comme la métaphysique a tué la religion. Il n'en est rien, parce que ce sont là trois ordres de connaissances, dont chacun a son objet propre, et qu'aucun ne peut remplacer les deux autres; ils peuvent et doivent se compléter mutuellement, mais non s'exclure. Je dirai même que jamais la religion n'a eu autant de raison d'être que dans notre civilisation actuelle: car plus cette civilisation, qui est fondée principalement sur l'intérêt, divisera les hommes entre eux, plus la religion, qui est le lien des hommes avec Dieu et par suite le lien des hommes en Dieu,
sera nécessaire. On parle beaucoup, il est vrai, de l'union des hommes entre eux. Mais, hélas! elle est loin d'être réalisée, même matériellement; et lorsqu'elle le sera matériellement —si jamais elle l'est, — elle devra, pour être plus forte, l'être encore spirituellement, religieusement, divinement. Donc la religion sera éternellement nécessaire.
Aussi la théologie, loin d'être abandonnée, est-elle étudiée partout. Si j'avais à vous parler de la théologie musulmane, je vous montrerais la Turquie, où, en septembre dernier, le gouvernement a pu, d'un seul coup, expulser de Constantinople deux mille softas sur 30,000, dit-on. Mais ne parlons. que de la théologie chrétienne.
En Suisse, dans notre seul petit pays, il existe 6 Facultés universitaires de théologie 1, 2 Facultés académiques 2, 3 Facultés libres 3, soit 11 Facultés, sans compter la Faculté et le séminaire de Lucerne, ni les séminaires de Sion, de Chur, de Lugano, etc. Or, dans ces 11 Facultés seulement, il y a eu, pendant le dernier semestre d'été (1892), 462 étudiants en théologie et 18 auditeurs, donc un total de 480. De plus, au mois d'août dernier, on constatait même, dans le canton de Zurich, une pléthore de pasteurs; et une vingtaine de jeunes théologiens ne pouvaient s'y placer, tous les postes étant occupés.
En France, on compte environ 10,000 séminaristes étudiant la théologie.
En Allemagne, dans les vingt universités qui y existent, et sous la direction des 155 professeurs protestants et des 53 professeurs catholiques qui y enseignent la théologie, on compte 3840 étudiants protestants et 1080 catholiques, total 4920.
En Angleterre, dans la seule Eglise établie, il y a, chaque année, environ 750 étudiants en théologie qui sont ordonnés prêtres, autant qui sont ordonnés diacres, et 500 autres étudiants disséminés dans 15 collèges théologiques distincts des Facultés universitaires de théologie; ce qui donne un total d'environ 2000.
La Russie compte 4 académies ecclésiastiques 1 avec 800 étudiants, et 60 séminaires avec 3600; total 4400.
Les chiffres de l'Italie, de l'Espagne, du Portugal, de l'Amérique du Nord et surtout de l'Amérique du Sud doivent être encore plus élevés.
Bref, quoique ces chiffres soient très incomplets, qu'ils suffisent cependant pour constater que l'étude de la théologie est loin d'être abandonnée, et pour donner un démenti formel à ceux qui la disent morte.
Bien plus, je leur ferai remarquer que, dans le passé, la théologie a été enseignée par des hommes de génie; que, dans notre siècle, elle compte aussi des maîtres éminents et des noms qui ne sont point déplacés à côté des noms les plus illustres de la science; que jamais l'histoire des religions, l'histoire des dogmes, la théologie biblique n'ont été poussées aussi loin que de nos jours; que jamais les Revues et les journaux théologiques n'ont été aussi nombreux; qu'on ne trouve ni au XVIIIe, ni au XVIIe siècle, des Encyclopédies religieuses comme celles de Migne, de Herzog, de Lichtenberger.
J'ajouterai que, dans le monde des lettres, parmi les écrivains les plus célèbres de notre siècle, plusieurs sont des théologiens ou ont passé par la théologie, comme les Daunou, les Delille, les Geoffroy, les Féletz, les Lamennais, les Renan, les Scherer, les Vinet, etc.,
etc., si bien qu'un des meilleurs critiques actuels, M. Faguet, écrivait dernièrement: «La théologie est, à ce qu'il paraît, une assez forte école; en tous cas, quand ses transfuges viennent se promener par le monde, ils nous donnent d'elle une assez belle idée.» Et M. Brunetière n'a pas craint de s'exprimer sur ce point en termes plus élogieux encore 1.
Donc, je suis en droit de maintenir que la théologie, loin d'être abandonnée et morte, est parfaitement vivante et digne du respect même de ceux qui l'attaquent.
Mais ce n'est là qu'un aspect très extérieur et très secondaire de la question. Entrons maintenant dans le coeur même du sujet.
La théologie est une science: donc il est tout naturel de conclure qu'elle doit être scientifique. En cela, je ne la rapetisse nullement, quoi qu'en disent ceux qui voudraient la voir se promener sur les nuages du quatrième ciel. Du moment qu'on sait apercevoir Dieu, la Vérité même, dans la science, on n'abaisse point la théologie en l'unissant aux sciences. Il serait d'ailleurs facile de montrer que tous les grands théologiens se sont servis des sciences de leur temps pour rendre plus intelligibles leurs thèses théologiques: Origène dans toutes ses oeuvres et notamment dans son Apologie du christianisme contre Celse, Saint Basile dans son Hexaméron, Saint Grégoire de Nysse dans son Traité de la formation de l'homme, Saint Augustin dans la plupart de ses Traités,. Thomas d'Aquin dans sa Somme théologique, Bossuet dans son Traité de la connaissance de Dieu
et de soi-même, etc. Ils se sont souvent trompés, il est vrai, mais la faute en était uniquement aux mauvais matériaux scientifiques qui leur étaient fournis par leur époque, et non à leur génie, encore moins à la théologie même.
A notre époque, c'est une nécessité indispensable pour la théologie de recourir aux sciences. Notre siècle est le siècle de la science; peut-être les théories de nos savants seront-elles dépassées et délaissées. au vingtième siècle, c'est même probable; mais toujours est-il que l'esprit de notre époque est un esprit essentiellement scientifique, que nous ne jurons que par la science, que nous dédaignons tout ce qui n'a pas un cachet scientifique, que nous sommes fiers d'avoir opéré la révolution scientifique, qui est plus radicale et plus féconde encore. que celle de la fin du XVIIIe siècle, et qui ne se borne pas à transformer le monde matériel, mais qui, selon la remarque de M. Jules Simon, transforme profondément l'humanité même 1. Dans un tel état de choses, il est manifestement impossible que la théologie pénètre dans les esprits, si elle n'est pas elle-même scientifique. Oui, c'est désormais à la science qu'incombe la tâche de faire la preuve péremptoire de la foi. La foi a déjà été prouvée par le sentiment et par la conscience: car le christianisme a déjà eu ses héros, ses martyrs, ses saints. Il faut qu'il ait de plus en plus ses savants.
Sans doute, comme je l'ai déjà dit, il s'est trouvé, à toutes les époques, des philosophes et des savants, des Descartes, des Bacon, des Leibnitz, qui ont rendu hommage au christianisme; mais leur science est maintenant dépassée et souvent même dédaignée. Nos savants, ne croient qu'à la science d'aujourd'hui. C'est donc à la science contemporaine que les théologiens doivent recourir pour mieux faire ressortir la profondeur des dogmes chrétiens.
Non que je veuille ressusciter cet intellectualisme glacé, dépouillé de tout sentiment, dénué de toute piété, qui réduisait la théologie à une vue mesquine et étroite des choses, à une interprétation terre à terre et inféconde des vérités, divines; encore moins ce dogmatisme fanatique, qui, sous prétexte de foi, ne voyait que le dogme, et surtout le voyait mal, le dénaturait, en cherchant à faire passer pour vérités divines et obligatoires les formules systématiques inventées par les théologiens de cette école. Non, il ne s'agit ni de rationalisme négatif, ni de dogmatisme tyrannique, mais seulement des droits de la science et de la raison, droits qui doivent être respectés en théologie comme ailleurs; il s'agit de l'esprit de vérité et de sincérité, il s'agit du désintéressement scientifique, qui cherche partout le vrai pour le vrai, indépendamment des conséquences, agréables ou désagréables, qui peuvent en résulter.
Mais, si la théologie contemporaine doit être, dans sa note dominante, scientifique, ce n'est pas seulement parce que les générations actuelles se réclament avant tout de la science et qu'il faut leur donner satisfaction, c'est encore et surtout parce que la théologie, considérée en elle-même, est une science, et que, comme telle, elle a sa place marquée et son rôle précis parmi les autres sciences, se concilie avec elles, en accepte les données certaines, et procède,
en ce qui la concerne, d'après une méthode aussi rigoureusement exacte que possible.
Beaucoup de personnes confondent la théologie soit avec la foi objective, qui est le dogme ou l'enseignement même de Jésus-Christ, soit avec la foi subjective, qui est l'adhésion de l'esprit, du coeur, de la conscience, à cette foi objective ou à cette doctrine enseignée par le Christ. Ces personnes se trompent. La théologie est la science qui a pour objet Dieu et les choses divines en général, et particulièrement les vérités enseignées par Dieu dans la personne du Christ. Mais il ne faut pas confondre une science avec son objet: l'objet est la chose à connaître et à expliquer, tandis que la science est la connaissance même, que nous en avons et l'explication que nous en donnons. La connaissance et l'explication procèdent de l'esprit humain et varient avec l'esprit humain, progressant avec lui ou rétrogradant avec lui, suivant qu'il traverse des phases de lumière ou de ténèbres. L'ensemble des explications données par la théologie sur Dieu et sur les choses divines forme un tout harmonieux, lié dans ses parties, enchaîné dans ses principes et ses conséquences, et il constitue par conséquent une science. Qu'elle étudie Dieu dans la nature, dans l'homme, dans l'âme, dans la révélation, partout elle suit une méthode rationnelle, partout elle respecte les données de l'observation et de l'expérience, des sciences et de la philosophie, partout elle se plie aux prescriptions de la logique. Oh! sans doute, pas plus que la philosophie, la théologie n'est une science mathématique, physique ou chimique; mais, pour n'être pas une science comme les mathématiques, la physique et la chimie, elle n'en est pas moins une science. Je dirai même en un certain sens qu'elle est plus qu'une science, puisqu'à la science elle ajoute la religion
positive, ce qu'aucune science ne fait. Ici, elle acquiert une grandeur particulière, parce qu'elle ne se borne pas à éclairer l'esprit de l'homme, et qu'elle l'élève tout entier jusqu'à des hauteurs divines.
Voilà pourquoi la véritable théologie doit ouvrir les esprits à tout ce qui est humain et à tout ce qui est divin. Très étendue par son objet, très suggestive par sa fin, elle exige, pour être profonde, des connaissances si nombreuses et si vastes qu'il me paraît impossible à un homme, si extraordinairement doué soit-il, d'être jamais un théologien complet. Pour bien apercevoir Dieu dans l'univers, ne doit-il pas connaître les sciences. physiques et naturelles? Pour bien l'apercevoir dans l'âme humaine, ne doit-il pas connaître les sciences anthropologiques et particulièrement la psychologie, la logique, la métaphysique, l'esthétique, la morale? Pour bien l'apercevoir dans la société, ne doit-il pas connaître l'histoire, cette immensité? Pour l'apercevoir dans les religions et dans les livres religieux des différents peuples, ne devrait-il pas connaître les langues dans lesquelles ces livres ont été écrits, de manière à pouvoir en établir le sens exact et la véritable portée religieuse? Aussi la plupart des théologiens sont-ils obligés de se spécialiser sur telle ou telle partie de la théologie, étant donnée l'impossibilité pour un seul homme, de pénétrer le tout dans son entier. Comme disait Malbranche, «il faut être bon philosophe pour entrer dans l'intelligence des vérités de la foi; et plus on est fort dans les principes de la métaphysique, plus on est ferme dans les vérités de la religion.» J'ajoute: Ce n'est pas seulement la philosophie qu'il faut connaître pour être à la hauteur des exigences de la théologie intégrale, ce sont encore les principes certains et les conclusions fermes
de toutes les sciences (mathématique, physique, chimique, naturelles et sociales).
Par exemple, l'Apologétique chrétienne, dont le but est de faire accepter les vérités chrétiennes aux non-chrétiens, est évidemment obligée de se placer sur leur propre terrain, par conséquent sur le terrain de la pure philosophie et de la pure science, en dehors de toute révélation. Et même en dehors de l'Apologétique, qui n'est guère qu'une sorte de philosophie religieuse, même en Dogmatique, lorsqu'il s'agit d'expliquer aux chrétiens mêmes le contenu des dogmes, il est nécessaire encore, si l'on veut donner des explications vraies et solides, de recourir aux lumières de la philosophie et des sciences. Donc, soit qu'elle s'adresse aux incroyants, soit qu'elle s'adresse aux croyants, la théologie doit être philosophique et scientifique.
On se convaincra davantage encore de cette vérité, si l'on pénètre dans la notion même de la théologie et de la religion. La théologie et la religion sont, en effet, la réponse à ces deux questions: D'où vient l'homme, et d'où vient l'univers dont l'homme fait partie? Où vont-ils et à quoi sont-ils destinés? Questions de cause et de fin, de cause première et de fin dernière, a quo et ad quid? D'où il appert que la religion est avant tout un besoin intellectuel et moral, qu'elle est née du désir de connaître, et qu'elle est essentiellement fondée sur le principe de causalité et sur le principe de finalité, principes qui sont les grands leviers de la philosophie et de la science, et les grandes forces de l'esprit humain. Il n'est pas étonnant dès lors que, primitivement, on ait confondu la religion et la science, et il est tout naturel aussi qu'aujourd'hui la théologie, en voyant les sciences plus lumineuses que jamais,
se tourne vers elles, soit pour les compléter, soit pour se compléter elle-même.
Lorsque l'on considère qu'il n'y a dans l'univers que des forces et des lois, des causes et des effets; que tout le savoir humain se ramène en définitive à la connaissance des effets et des causes; que rien n'est vrai et bienfaisant comme de pénétrer son esprit et sa conscience du lien logique et nécessaire qui lie les effets aux causes et les causes aux effets, soit dans l'ordre matériel, soit dans l'ordre spirituel et moral; lorsque l'on considère cet immense enchaînement des forces et des lois, dans les infiniment grands et dans les infiniment petits, ne doit-on pas être rempli d'admiration pour la religion, qui est précisément l'affirmation de la cause des causes, de la fin des fins, et de cette direction des causes secondes et de leurs effets à travers le temps et l'espace, oeuvre de sagesse, de puissance et d'amour qu'on appelle la Providence? On voit, en tout cas, comment la vraie religion, tout en étant distincte des sciences, leur est intimement unie, comment elle ne peut que les bénir, applaudir à leurs progrès et bénéficier elle-même de leurs lumières.
Non, la faculté religieuse qui est dans l'âme humaine, n'est pas une faculté d'opposition et de discorde. Non, elle n'exige pas, pour se développer, l'étiolement des autres facultés intellectuelles et morales. Loin de là. Toutes se développent et se fortifient les unes par les autres, étant toutes des puissances de la même âme. Tandis que la science cherche le vrai parmi les réalités contingentes, que les lettres et les arts poursuivent le beau contingent et sensible, que la morale s'applique au bien, également contingent, pour diriger la volonté à travers les relativités de la vie, la théologie cherche l'absolu dans le contingent, le nécessaire dans le relatif, l'infini
dans le fini, le créateur dans les créatures, la cause première dans les causes secondes et la fin dernière dans les fins prochaines. Là, le réel contingent et relatif; ici, l'idéal absolu, nécessaire et infini.
Ce ne sont point là des oppositions, mais des associations. Nier l'absolu, nier le relatif, sont deux erreurs. Il ne faut pas les nier, mais les affirmer, et les unir tout en les distinguant. C'est dire que la religion et la théologie doivent être amies de la science, comme la science doit être amie de la religion et de la théologie. Si la théologie est la science de l'Absolu et du Divin, considéré soit en lui-même, soit dans les êtres contingents qui n'ont leur raison d'être qu'en lui, il est clair qu'elle doit s'appuyer sur la connaissance des êtres contingents, par conséquent sur toutes les sciences particulières, ainsi que sur les lettres et les arts. Ce n'est qu'à cette condition qu'elle peut élever naturellement l'âme humaine vers l'infini: car, naturellement, l'esprit va du particulier au général, du fini à l'infini, du contingent à. l'absolu, du relatif au nécessaire.
Ayons donc le culte du réel par la science et le culte de l'idéal par la théologie. Ce sont deux cultes nécessaires et qui ne doivent pas se pratiquer isolément: d'une part, les savants doivent compléter leur science par la recherche de l'idéal; et d'autre part, la théologie, sans quitter les régions de l'absolu et du surnaturel, doit puiser dans les sciences naturelles des clartés et des forces toujours croissantes. C'est ainsi qu'elle progresse et qu'elle favorise le progrès de la foi: car, n'en doutons pas, si la foi souffre, c'est en partie parce que la théologie n'a pas rempli son devoir, parce qu'elle n'a pas été à la hauteur de sa mission, et qu'au lieu de donner de Dieu et des choses divines des explications vraies, elle en a donné de fausses. Sa tâche, par conséquent,
est de revenir au vrai scientifique, au vrai moral et au vrai esthétique, pour s'y purifier, s'y rajeunir et s'y revivifier comme science.
C'est là le principal devoir de la théologie contemporaine: car, dans l'héritage qu'elle a reçu du passé, je veux dire du moyen âge et même des trois derniers siècles, se trouvent plus de dettes et de charges que de trésors; dettes qu'elle n'a pas encore complètement soldées, charges dont elle ne s'est pas encore suffisamment acquittée.
L'histoire de la théologie montre, effectivement, que, dans l'ancienne Eglise, c'est-à-dire pendant la période des huit premiers siècles, la théologie dite positive était en général plus appliquée à édifier les âmes par la simple exposition des dogmes qu'à expliquer les dogmes par la philosophie et par les sciences. Sans doute, comme je l'ai remarqué, les grands théologiens d'alors recouraient bien aux enseignements des écoles philosophiques et scientifiques; mais ces enseignements étaient si incomplets et souvent même si défectueux qu'ils ne sauraient être considérés aujourd'hui comme des démonstrations péremptoires. Aussi la théologie de cette période ne doit-elle pas être appelée scientifique, mais plutôt traditionnelle. Sa positivité — puisqu'on la disait positive — consistait à constater positivement d'après les témoignages historiques et à transmettre fidèlement d'après la tradition universelle ce qui avait été enseigné dès le commencement. Ce qui brillait alors, ce qui faisait la force et la gloire de l'Eglise, ce n'était ni sa science, ni sa philosophie, mais sa foi, sa foi subjective si vive et sa fidélité si tenace à conserver le dépôt de la foi objective. On trouve même assez souvent, dans les écrits religieux de cette période, des attaques à la philosophie et à la science; mais c'est de la fausse philosophie, de la
fausse science, de la fausse gnose qu'il s'agissait, et non de la vraie, que les théologiens dignes de ce nom ont toujours vénérée et glorifiée. Les Pères n'ont attaqué que la fausse science, comme Pascal n'a attaqué que la fausse philosophie lorsqu'il a dit: «Se moquer de la philosophie c'est vraiment philosopher;... nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine.» Il voulait parler de la philosophie des sophistes et non de celle des sages, de la philosophie sans conviction ou sans consistance, de la philosophie comme simple jeu de dialectique ou comme rêve fantaisiste, et non de la philosophie sérieuse qui cherche opiniâtrement la vérité,
Au moyen âge, la théologie cessa d'être positive et fut appelée. scolastique, terme qu'il faut interpréter dans le sens de systématique et d'arbitraire plutôt que dans le sens de scientifique. La science du moyen âge, qui ne fut guère que celle d'Aristote, était encore trop défectueuse pour que la théologie qui s'inspira d'elle pût être tenue pour réellement scientifique. Il faut ajouter à cette première considération cet autre fait que la théologie scolastique, tout en étant si peu scientifique et si peu positive, ne craignit cependant pas, dans son ignorance, de vouloir dominer la science et la philosophie, les absorber et être, à elle seule, une sorte d'omniscience. Cette domination, tyrannique s'il en fut, fut fatale à la philosophie et aux sciences, et plus encore à la théologie même: la maîtresse fit de ses servantes des esclaves; elle devint ainsi orgueilleuse et vaine, s'aveugla sur ses propres défauts qui ne firent qu'empirer, et irrita ses prétendues servantes, qui, dans leur colère, préparèrent une réaction violente.
Cette réaction, cette vengeance commença au XVIe siècle avec la Réforme protestante. A partir
de cette époque, l'Eglise et la théologie en Occident devinrent essentiellement militantes, surtout sous l'influence de la milice de Loyola: luttes exégétiques sur le terrain de la Bible; luttes métaphysiques et dogmatiques sur le terrain de la philosophie; luttes sur le terrain de l'histoire, au sujet des origines du christianisme et de la formation politique de la papauté; luttes sur le terrain de la science, au sujet de la conception que l'on doit se faire de l'univers, les ennemis du christianisme soutenant que le christianisme donne de l'univers une notion qui contredit la science, ou que la science enseigne une doctrine qui tend à. détruire le christianisme. C'est ainsi que, depuis le XVIe siècle, la théologie, soit chez les protestants, soit chez les catholiques, lutte, s'étend, évolue, se renouvelle et qu'aujourd'hui elle doit inévitablement être scientifique. La lutte est même quelquefois si vive qu'il semble que les digues vont se rompre; mais ne nous en plaignons pas: la rupture des digues a cela de bon qu'elle empêche les eaux de croupir, et qu'elle force celles-ci à féconder des terres, qui sans elles seraient restées stériles.
Voyez la marche des choses et des esprits: au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin a déclaré les sciences dépendantes de la théologie; au XVIIe, Descartes les en a déclarées indépendantes; et le XIXe, allant encore plus loin que Descartes, proclame la théologie, du moins la théologie naturelle, dépendante des sciences; non que celles-ci aient le droit de l'asservir comme elle avait asservi, elle, les sciences au moyen âge, mais en ce sens qu'elles ont le droit et le devoir de se lever devant elle comme des soleils qui se meuvent d'eux-mêmes; en sorte que la théologie chrétienne dépend d'abord de la foi chrétienne objective, qui est son objet propre, et ensuite des sciences et de la philosophie, qui lui fournissent les
matériaux des explications dont elle a besoin. C'est donc précisément le contraire du moyen âge.
Il y a bien encore de nos jours, je le sais, des esprits récalcitrants, qui prétendent relever le drapeau de la théologie du moyen âge, et qui s'obstinent à se cantonner dans la Somme de Thomas d'Aquin. Thomas d'Aquin, s'il n'a pas été un génie créateur, a été, je le reconnais, un grand génie ordonnateur; il a exercé une immense influence. Mais si son génie reste toujours admirable, son oeuvre est aujourd'hui dépassée et même démantelée, et se cramponner aux pans de la robe de ce moine du XIIle siècle, c'est se condamner forcément, quoi qu'on dise et quoi qu'on veuille, à ignorer l'exégèse contemporaine, à ignorer les découvertes de l'histoire, à ignorer surtout les sciences modernes, par conséquent, à fausser la vérité.
Enfin, après avoir démontré pourquoi la théologie doit être scientifique, il me reste à indiquer, en quelques mots, comment elle doit l'être. Ne pouvant entrer ici dans des détails techniques qui n'intéresseraient que les théologiens, je me bornerai à de simples considérations générales.
M. Landriot, archevêque de Reims, a tracé aux apologistes contemporains le programme suivant: «1° Eviter les violences de paroles et l'aigreur dans la discussion; 2° éviter l'exagération de la doctrine; 3° n'avoir point peur de la raison, mais la respecter dans une juste limite et la conduire aux vérités chrétiennes, en lui prouvant à la fois sa grandeur et sa faiblesse; 4° éclairer, selon la méthode des Pères, les mystères chrétiens par toutes les considérations de l'ordre naturel et surnaturel.» Certes, ces recommandations
sont sages, mais elles ont besoin d'être précisées et complétées.
Disons, avant tout, ce que la théologie ne doit plus être, ce qu'elle ne doit plus faire, en un mot les défauts dans lesquels elle est souvent tombée, mais qu'elle doit désormais absolument éviter.
D'abord, elle ne doit plus s'enseigner dans le secret, dans des séminaires isolés et fermés. Si le Christ a recommandé de prêcher sa doctrine sur les toits, pourquoi n'enseigner la théologie que dans des maisons où les étudiants sont séquestrés? Si la théologie est la vérité, c'est le grand jour qu'il lui faut. Les clergés qui s'isolent deviennent toujours étroits, ignorants, superstitieux et fanatiques; tandis que, lorsqu'ils sont élevés dans l'atmosphère scientifique des universités, côte à côte avec les professeurs et les étudiants de toutes les Facultés, la théologie qui leur est enseignée peut être plus facilement contrôlée et discutée par les hommes compétents. Je désirerais même que les étudiants en théologie, non contents de se mêler avec ceux des autres Facultés, se pénétrassent davantage des sciences qui les enveloppent, et qu'ils suivissent très attentivement certains cours de sciences naturelles, notamment de physiologie et d'hygiène, ainsi que des cours de philosophie, de pédagogie, d'économie sociale, de littérature et d'esthétique. Toutes ces notions détruiraient le petit esprit qui se glisse si facilement dans les questions d'ecclésiologie et de casuistique; elles rendraient leur religion plus positive et plus pratique, et leur théologie plus accessible à tous. Au XIVe siècle, on trouvait des médecins dans les rangs du clergé: témoin Jean Boutin, qui fut archidiacre d'Avranches et premier médecin du roi Charles VI; témoin aussi Thomas de Saint-Pierre, qui fut chanoine de Paris et
médecin du même roi Charles VI. 1 Sans doute le pape Honorius III avait bien interdit, en 1209, aux membres du clergé l'étude et l'exercice de la médecine, ainsi que l'étude du droit civil; mais, comme on vient de le voir, son interdiction n'a pas été observée.
Ensuite, la théologie ne doit plus se borner à jurer sur la parole du maître, quel que soit ce maître. On peut aimer Platon, Thomas d'Aquin, Descartes, mais on doit aimer davantage encore la vérité; et l'autorité de la vérité doit l'emporter sur celle des hommes. Bossuet a même dit: «Croire une doctrine plutôt qu'une autre par la seule autorité des hommes, c'est s'exposer à l'erreur; l'autorité humaine peut induire â. une doctrine, mais non pas convaincre l'esprit.» 2 La théologie scientifique est celle qui accepte la discussion sérieusement et loyalement, et non celle qui, sous prétexte de possession absolue de la vérité, condamne les penseurs et les écrivains, sans même les avoir entendus et sans leur permettre la moindre réplique. Un tel autoritarisme ne saurait se concilier avec la science, qui a essentiellement besoin de liberté. On peut bâillonner les criminels dans les bagnes, mais non les savants dans leurs chaires.
En outre, la théologie doit renoncer à l'esprit de parti et de système, esprit néfaste qui a compromis les plus belles et les plus saintes causes en faisant dévier les questions. Elever un édifice uniquement pour donner de l'architecte une idée avantageuse ou pour aduler le personnage qui doit l'habiter, viser avant tout à l'effet, vouloir frapper les esprits plutôt par des arrangements artificiels et ingénieux
que par des raisonnements justes et vrais, être plus préoccupé d'éblouir que de convaincre, de montrer ce qu'on sait faire que de montrer ce qui est vrai, vouloir faire preuve de talent et d'habileté plus que d'exactitude et de doctrine, recourir à des expédients quand on est à bout de raisons, tout cela n'est que théologie fantaisiste, virtuosité et dilettantisme, et non théologie scientifique. C'est duper le public et non l'éclairer.
Arrière aussi cette théologie orgueilleuse qui ose s'identifier avec la foi, qui cherche à se faire passer pour doctrine divine et qui présente ses propres élucubrations comme des dogmes. Une telle confusion du dogme et de la théologie repose sur le mensonge et non sur la science. C'est cet orgueil et cet esprit de falsification qui ont empesté le moyen âge, et qui ont provoqué tant de révoltes, tant de guerres de religion, tant de scandales, tant de troubles dans les consciences. La théologie vraie n'établit les symboles de foi que sur la foi objective authentiquement constatée, et non sur la théologie, qui, comme toute science, est sujette aux changements, voire même à l'erreur, et doit par conséquent rester libre dans ses évolutions.
Enfin, la théologie scientifique ne doit plus se payer de mots creux, ni de formules vides, ni de cercles vicieux; elle ne doit plus supporter la sophistique, plus nuisible encore en théologie qu'en philosophie, et non moins ridicule que la vaine déclamation en rhétorique. Qui ignore la puissance des mots, soit des mots heureux qui enthousiasment les foules, soit des mots malheureux qui divisent même les meilleurs esprits! Que d'âmes généreuses ont vécu séparées les unes des autres, tout en ayant des aspirations identiques, et cela uniquement parce que des mots néfastes étaient entre elles! Eh bien! Ce
sont ces paroles à double entente, ces jeux de mots qui faussent les idées et qui escamotent les questions sans les résoudre, ces termes techniques qui paraissent très clairs parce qu'on y est habitué, mais qui au fond n'expliquent rien et sentent plus la prestidigitation que la science; c'est cette terminologie pédantesque et prétentieuse, plus obscure au fond qu'elle n'en a l'air, qu'il faut bannir impitoyablement. Une telle théologie n'est que superficielle, lorsqu'elle n'est pas fausse; je dirais même qu'elle est malhonnête, parce que, presque toujours, elle trompe les âmes simples en les abusant et en les illusionnant. Cette duplicité n'est plus permise, le temps étant passé où l'on pouvait avoir une doctrine pour soi et une autre pour les masses. Aujourd'hui les plus petits eux-mêmes ont droit à la vérité; et il n'y a qu'une seule théologie vraie, assez scientifique dans le fond pour satisfaire les savants les plus exigeants, et assez simple dans la forme pour être mise à la portée des plus modestes. Non, nous ne. comprenons plus la subtilité des distinguo de la scolastique, la diplomatie des réticences et des arrière-pensées de la casuistique; nous en avons même le dégoût, ainsi que de ces redites traditionnelles, qui ne sont répétées le lendemain que parce qu'elles ont été entendues la veille; banalités auxquelles personne ne croit, et dont tout le monde alimente néanmoins les conversations religieuses, sans s'apercevoir que c'est ainsi que s'entretiennent les préjugés les plus erronés et que se perpétuent les abus les plus nuisibles. La théologie scientifique doit chercher à nous débarrasser de toutes ces locutions trompeuses, et les remplacer par des termes exacts et clairs; elle doit mettre en garde contre les vérités prétendues absolues qui ne sont que des demi-vérités; elle doit bannir à jamais les explications d'autrefois qui sont
aujourd'hui reconnues fausses: car il n'est plus permis de mentir, même par piété ou pour la piété.
Par théologie scientifique, je n'entends nullement cette théologie de vaine et mesquine érudition, surchargée, écrasée sous le poids de ses longues notes embarrassées, dont l'étalage n'est qu'une redite stérile, et qui, selon la spirituelle remarque de M. le professeur Bouvier, «ne répète fort au long ce qu'ont pensé les autres que pour s'épargner la peine de penser elle-même 1 ». «Hélas! dit-il encore, il est triste de voir jusqu'où l'on pousse dans l'Eglise et l'école l'asservissement aux mots, la terreur ou la passion à l'endroit des mots. Combien qui, s'arrêtant aux mots consacrés par la tradition ou l'usage, ne vont pas jusqu'aux choses! Combien qui ont peur d'aborder les choses! Combien qui, dans toute pensée installée au coeur des choses, prétendent ne voir que du nébuleux pour se dispenser de la peser, quelque chose de suspect pour justifier leur paresse! Il n'avait que trop raison, le Mephistophélès de Goethe, lorsque, parlant de la théologie, il disait:
Chaque fois que l'idée au docteur fait défaut, Un mot vient à propos remplir la place vide.
Soyons donc indépendants des mots, quelque respectables qu'ils soient. Je sais que cela n'est pas si aisé qu'il semble, parce que l'Eglise tient aux mots, et s'effarouche quand on les discute et qu'on les veut changer. Mais, après tout, cela doit être. Les mots sont quelquefois comme ces vases vieux dont parle Jésus, que le vin nouveau, c'est-à-dire l'esprit nouveau, la méthode nouvelle fait éclater; or il faut des vases neufs pour un vin nouveau 2 .»
Tels sont les principaux abus que la théologie contemporaine doit faire disparaître du monde religieux.
Et maintenant, après avoir dit ce que la théologie ne doit plus être, indiquons directement ce qu'elle doit être.
En premier lieu, elle doit être objective. J'entends par là qu'elle doit s'attacher aux objets, aux choses, aux réalités. Les faits avant tout, dit la science. Très bien. Donc la théologie scientifique devra subordonner ses conceptions aux faits, et non plier les faits à ses conceptions. Plier les faits à ses conceptions, c'est tomber dans l'arbitraire et la fantaisie. Malheureusement, c'est là un défaut qui éclate dans l'histoire de la théologie, non seulement à l'époque du moyen âge, mais même pendant ces trois derniers siècles, où l'on voit des théologiens très réputés se permettre des interprétations absolument arbitraires, et se contredire les uns les autres jusqu'à la licence la plus entière. Rien de plus facile que de les réfuter les uns par les autres; pourquoi? Parce qu'ils n'ont été que des subjectivistes et qu'ils ont oublié que le christianisme est un fait, que la doctrine enseignée par le Christ est un fait, et qu'expliquer scientifiquement des faits ce n'est ni les nier grossièrement, ni les dissoudre subtilement.
Nous sommes aujourd'hui passionnés pour le neuf; tout le monde veut «faire neuf». Même en. théologie, il faut inventer des nouveautés, découvrir des thèses nouvelles, définir des dogmes neufs, etc, Hélas! c'est là un courant dangereux: car le neuf n'est pas toujours le vrai, surtout en fait de christianisme. Cette théologie nouvelle peut mettre en évidence celui qui la lancer l'ériger en grand homme,. du moins pour quelques instants; mais elle peut aussi
altérer le vrai christianisme. C'est en tout cas une tendance à provoquer le divorce entre la théologie et la réalité, parce que c'est éloigner la théologie de son objet, qui, en dépit de toutes les nouveautés, sera toujours ancien.
Toutefois, sous prétexte d'objectivité, n'allons pas transformer les abstractions en choses concrètes, personnifier les conceptions métaphysiques de notre esprit, donner des explications physiques des choses essentiellement morales, traiter les questions de théologie pure avec le réalisme des .procédés 'employés en physique, en chimie ou dans les sciences naturelles. Les idées sont des réalités, mais des réalités spirituelles, et confondre les réalités spirituelles avec les réalités matérielles, ce n'est plus du réalisme et de l'objectivisme, mais du gâchis.
Objective, la théologie scientifique doit être aussi exacte; et elle doit, comme telle, employer une méthode aussi rigoureuse qu'il est possible de l'être dans les choses morales et religieuses. Elle doit rejeter tout a priori menant à l'arbitraire. Elle doit pratiquer la méthode d'observation, d'expérimentation et de constatation. Loin de faire fi de la tradition, qui fait partie de l'histoire, elle doit la respecter comme un témoignage historique qui vaut peut-être le sien, qui peut-être même lui est supérieur. Dédaigner la tradition parce qu'elle est la tradition, c'est se mettre de parti pris en dehors de l'humanité, c'est. éliminer le passé et par conséquent fausser le présent, qui, malgré tout, repose sur le passé. Faire tout commencer à soi, c'est certainement donner à sa propre pensée une valeur exagérée, et tomber dans un défaut de modestie doublement déplacé en théologie.
Toutefois, l'exactitude parfaite n'est point brutale. Précisément parce qu'elle est l'exactitude même,
elle ne confond ni la morale avec les mathématiques, ni la religion avec l'algèbre. La méthode en théologie, si scientifique et si serrée qu'elle soit, ne saurait donc être la méthode mathématique et algébrique. On ne traité pas l'homme libre comme un théorème de géométrie. Les vérités religieuses, même dogmatiques, sont des vérités de portée morale et d'ordre moral; plusieurs sont essentiellement symboliques et doivent par conséquent être expliquées symboliquement; les prendre à la lettre serait les détruire selon cette parole sacrée et profonde: «La lettre tue, l'esprit vivifie.» Il en est de certaines choses qu'il ne faut ni trop préciser, ni regarder de trop près, comme de ces tableaux qui, admirables de loin, ne sont plus, de près, qu'un empâtement grossier et insaisissable. L'oeil humain est ainsi fait qu'il ne perçoit exactement les objets qu'à une certaine distance; règle très importante, qui a son application surtout en morale et en théologie.
Objective et exacte, la théologie scientifique doit être encore rationnelle; je ne dis pas «rationaliste», ce terme étant pris en mauvaise part, mais «rationnelle», en ce sens que, la raison étant une lumière qui nous a été donnée par le Créateur pour nous guider, la théologie ne saurait la blesser en quoi que ce soit. La théologie objective et exacte prend les faits pour points de départ et les principes rationnels pour points d'appui. L'exactitude suppose la raison, et la raison appelle l'exactitude. Tout en parlant de l'incommensurable, la théologie rationnelle met de la mesure dans son langage; se méfiant de la maxime trop répandue que le langage humain, si extrême et si exalté qu'il soit, reste toujours au-dessous de l'Infini, elle évite avec soin le pathos du faux mysticisme et le galimatias de la superstition.
En face des mystères impénétrables de l'Absolu, elle trouve plus sage de se taire et d'adorer' silencieusement que de s'abandonner -â. des fantômes vagues et à des fantaisies trompeuses, qui, en simulant la vérité, la dissimulent plus qu'ils ne la montrent. La théologie rationnelle se garde bien de conclure du particulier au général, de l'exception à la règle, et de vouloir étendre à tous et imposer à tous des dispositions et des mesures qui ne sont bonnes que pour quelques-uns: on ne bâtit pas, en effet, une théorie sur une exception. La théologie rationnelle sait éviter en même temps l'abîme de la routine et l'abîme de l'utopie; elle sait corriger ceux qui veulent tout conserver, même le mal, et ceux qui veulent tout détruire, même le bien; elle sait diriger et équilibrer le sentiment religieux, qui tantôt est insuffisant et a besoin d'être stimulé, tantôt est excessif et a besoin d'être contenu dans l'ordre. Tel est le bon sens, telle est la raison, telle est la science.
La théologie scientifique doit encore profiter des progrès réels des sciences. Je dis réels, parce que trop souvent certains savants, tout en ayant la prétention de ne faire que de la science, sont beaucoup trop crédules à leur endroit, prenant leurs utopies pour des réalités et donnant comme solidement établis des systèmes qui ne sont que mal assis. La théologie scientifique a donc le droit de se méfier des systèmes à la mode, des idées dites courantes: car souvent l'erreur, court aussi, et quelquefois même plus vite que la vérité; souvent on voit triompher «de prétendus axiomes qui n'ont de vérité que dans des limites certaines, et que la négligence, l'inattention, la paresse de l'esprit étendent à tout» 1; souvent
telles nouveautés, qui .paraissent tout d'abord pleines d'avenir et de promesses, se dissipent dès que charme est rompu et que l'engouement est passé, à la première discussion sérieuse et .approfondie. Oui certes, la théologie scientifique a le droit de. se montrer aussi sévère et aussi exigeante que possible envers les assertions des savants; mais, dès que ces assertions sont péremptoirement démontrées,. elle a le devoir de les accepter et de s'en inspirer. Autant, à l'égard des vérités divines ou de dogme,. il faut avoir l'esprit de foi, autant, envers les explications humaines de la théologie, il faut avoir l'esprit de constatation positive et exacte. La théologie scientifique doit avoir non seulement le sérieux de la science, mais encore les procédés de la science, en ce sens qu'elle doit vérifier et démontrer,. prouver, convaincre, être positive à sa manière, établir entre les choses des rapports de dépendance rationnelle, ne se permettre des hypothèses que lorsqu'elles sont sensées et utiles, et n'oublier jamais que ce ne. sont que des hypothèses.
Chaque dogme, depuis celui de l'existence de Dieu jusqu'à celui de l'incarnation, peut être mal interprété et dénaturé grossièrement 1. Or, qui le rétablira . dans son vrai sens, sinon la science? La science. a déjà rendu de nombreux et d'immenses services à la religion, en . l'épurant et en la consolidant, en la délivrant de la superstition et des croyances enfantines et erronées, en rendant ses démonstrations plus claires, ses dogmes plus intelligibles et plus
sublimes. Quelle belle page il y aurait ici à écrire, si l'on voulait indiquer dans le détail les points sur lesquels les sciences sont venues en aide à la théologie, en lui fournissant un surcroît de lumière! L'existence et la notion de Dieu, la trinité, l'âme comme force distincte des forces purement physico-chimiques, les relations de l'homme avec Dieu, l'incarnation et l'union hypostatique, la prière, l'immortalité et la vie future, loin d'avoir été ébranlées par les progrès des sciences, ont été, au contraire, mises dans une plus grande évidence. Permettez-mol de citer, pour me borner à un point, un épisode tiré de la vie du grand mathématicien Euler et raconté par le grand astronome, François Arago, en pleine chambre des députés, le 23 mars 1837:
Euler était très pieux. Un de ses amis, pasteur à Berlin, vint lui dire un jour que la religion était perdue, que la foi disparaissait, qu'il avait récemment prêché sur les merveilles de la création, qu'il avait cité les anciens philosophes et la Bible elle-même, mais que l'auditoire s'était montré très indifférent, qu'une partie avait dormi ou quitté le temple. A quoi Euler répliqua: — Faites l'expérience que je vais vous indiquer. Au lieu de décrire le monde d'après les philosophes grecs et même d'après la Bible, au lieu de montrer avec Anaxagore le soleil comme une masse égale au Péloponèse, au lieu de parler de cieux de cristal emboîtés les uns dans les autres, décrivez le monde d'après la science; dites que notre soleil est 1,400,000 fois plus grand que la terre, Jupiter 1,400 fois, Saturne 900. En parlant de la distance des étoiles, ne citez pas de lieues; les nombres seraient trop grands, on ne les apprécierait pas. Prenez pour échelle la vitesse de la lumière, dites qu'elle parcourt 77,000 lieues par seconde, qu'il n'existe aucune étoile dont la lumière nous vienne
en moins de trois ans, et que de quelques-unes elle ne nous arrive pas en. moins de trente ans, etc. — Le conseil d'Euler fut suivi. Au lieu du monde de la fable, le pasteur découvrit le monde de la science. Euler attendait son ami avec impatience. Il arrive enfin, l'oeil terne et dans une tenue qui paraissait indiquer le désespoir. Le géomètre, fort étonné, lui demande ce qui est arrivé. «Ah! Monsieur Euler, répond le pasteur, je suis bien malheureux; ils ont oublié le respect qu'ils doivent au saint temple, ils m'ont applaudi!»
C'est ainsi que le monde de la réalité et de la science contient une poésie autrement pénétrante que celui du rêve et de la fable.
Que les services passés soient dont garants des services futurs: car, si toutes les découvertes de la science ont été jusqu'ici utiles à la religion bien comprise et à la théologie, tout fait croire qu'il en sera de même dans l'avenir. L'univers et l'homme mieux connus feront aussi mieux connaître Dieu. Lorsqu'on se rappelle les conflits suscités dans l'ancienne Eglise et dans l'Eglise du moyen âge par les mots, alors si obscurs et si insuffisants, de substance, d'essence, de matière, d'esprit, de personne, d'hypostase, etc., on ne peut qu'applaudir aux sciences modernes de leur avoir donné des définitions plus précises et d'être ainsi en train de renouveler le spiritualisme. Nous comprenons certainement mieux qu'autrefois les rapports des effets aux causes et des causes aux effets; nous attribuons aux effets des causes plus justes, plus exactes; et grâce à cette meilleure intelligence des causes, nous comprenons mieux la cause première, sans laquelle les causes secondes resteraient impuissantes.
Certains savants objectent que le christianisme donne une conception antiscientifique de l'univers,
et que, par conséquent, il est destiné à périr. Ils se trompent. Que plusieurs théologiens soient en opposition sur ce point avec la science, ç'est possible; mais ils ne sont pas le christianisme. Le christianisme, qui s'occupe beaucoup plus de l'humanité que de l'univers, se borne à peu près à enseigner que l'univers a .été créé par Dieu et, qu'il proclame la gloire de son Auteur. En quoi. cela est-il contraire à la science? Il serait difficile de le montrer. La révélation chrétienne, loin d'avoir tout dit sur l'univers et sur le monde, a laissé aux disputes des savants une infinité de, questions, dont la. théologie, elle aussi, est infiniment .curieuse, parce qu'elle est persuadée qu'elle trouvera dans leur solution des arguments à son profit. Elle a confiance et espoir sur ce point. Comme l'a très bien dit .M. de Molinari, «quels que soient . les progrès des sciences positives, il y a des notions qui leur échapperont toujours,. parce que l'esprit humain est impuissant à les saisir: telles sont celles de l'infinité de l'espace et du temps. C'est la. région de l'inconnaissable, et cette région, où la science ne peut pas pénétrer, chacune de ses découvertes la montre plus étendue et impénétrable. Mais si l'instrument de nos connaissances n'a, qu'une portée limitée, notre besoin de connaître est illimité: à mesure que s'étend le domaine qui demeure fermé aux procédés scientifiques de l'observation et de l'expérience, le besoin d'y pénétrer .subsiste et devient même plus intense. Il s'adresse alors au sentiment religieux et à l'intuition qui lui est propre, il leur demande d'une manière plus pressante cette connaissance du Divin et de l'au-delà que la science est incapable de lui donner. Loin de diminuer le pouvoir des religions, la science contribue plutôt à l'accroître, en agrandissant la région qui leur est ouverte et qui lui demeure inaccessible. A ce besoin
intellectuel de connaissance de l'au-delà se joignent des besoins de sentiment, qui sont au nombre des plus impérieux de notre nature: le besoin d'aimer un être supérieur, 'un idéal de puissance, de bonté, de beauté, le besoin de secours dans la souffrance et l'adversité, le besoin de se consoler du présent et d'espérer dans l'avenir. Ces besoins qu'aucune science physique ou morale n'est capable de satisfaire, la religion les apaise et Selle est seule capable de les apaiser. Voilà pourquoi la science ne peut pas remplacer la religion, et pourquoi la religion subsistera aussi longtemps que l'humanité. Tout nous porte à croire que son rôle ne sera pas moindre dans l'avenir qu'il ne l'a été dans le passé. On peut même conjecturer que ce rôle utile acquerra une importance extraordinaire dans la crise dangereuse que traversent actuellement les sociétés civilisées. Cette crise se terminera d'autant plus vite que la religion viendra davantage en aide à la science pour susciter la réforme du self government individuel et du gouvernement collectif des sociétés.» 1
Les progrès des sciences historiques ne sont pas moins utiles à la saine théologie que ceux des sciences physiques et naturelles. Ils mettent, en effet, en plus grande lumière les lois de l'histoire et l'histoire des religions; et, en appliquant ces lois mieux connues aux religions mieux connues, ils nous mettent à même de mieux comprendre et de mieux juger les religions, de ne voir dans les mythes que des mythes, de traiter les paraboles comme des paraboles, de juger l'Orient non d'après le langage et les usages de l'Occident, mais seulement d'après le langage et les usages de l'Orient, et, réciproquement, de ne point imposer à
l'Occident le langage et les usages de l'Orient; de juger un siècle enfant d'après les lois de l'enfance et un siècle savant d'après les lois de la science; de saisir en un mot avec plus d'exactitude la marche des choses, l'évolution des idées, le mouvement des peuples, en allant de la lettre à l'esprit, de l'écorce à la sève, du symbole à l'idée, de l'exotérisme à l'ésotérisme. Plus la théologie sera éclairée et scientifique, plus elle donnera la prééminence aux idées sur les mots et au spirituel sur le matériel, préparant ainsi peu à peu la complète émancipation de l'esprit, qui ne se réalisera sans doute que dans des siècles fort éloignés: veritas liberabit, c'est la vérité qui délivrera.
J'ajoute que la théologie scientifique doit être aussi éclectique, comparative et progressive: — éclectique, en prenant dans toutes les écoles ce que chacune a de vrai et de bon, et en écartant ce que chacune a de défectueux; en voltigeant, comme l'abeille, sur toutes les sciences, -pour puiser dans chacune ce qu'elle a de meilleur et de divin, et pour faire de tous ces sucs un miel bienfaisant; —comparative, d'abord en comparant méthodiquement toutes les religions et toutes les théologies entre elles, de manière à y découvrir les points communs où apparaît la religion .constante de l'humanité, et les points de divergence qui révèlent l'infériorité de celle-ci et la supériorité de celle-là; ensuite, en rapprochant les uns des autres, dans la théologie chrétienne, les différents traités généralement trop isolés, en les rapprochant surtout de toutes les données correspondantes de la philosophie et des sciences: car le caractère encyclopédique de la science est incontestable, aucune science n'est isolée, et la théologie doit bénéficier de toutes, comme toutes peuvent aussi bénéficier de la théologie; — enfin, la théologie
doit être progressive: car, si la foi objective est fixe en tant que parole de Dieu, la théologie ne saurait l'être, aucune science n'étant parfaite point d'avoir dit son dernier mot; la théologie, comme toutes les autres sciences, doit sans cesse se corriger, se rectifier, se développer, se dilater, se perfectionner. Tel est le vrai progrès, progrès qui, selon la remarque de Michelet, «doit se faire non par destruction, mais par interprétation». «L'interprétation, ajoute-t-il, suppose la tradition qu'on interprète et la liberté qui interprète. Que d'autres choisissent entre elles: moi, il me les faut toutes deux; je 'veux l'une et je veux l'autre. Comment ne me seraient-elles pas chères? La tradition, c'est ma mère, et la liberté, c'est moi.»
Bref, dans le monde théologique comme ailleurs, il faut éveiller et développer l'esprit scientifique. Car la théologie, science de la cause première et fondée sur le pourquoi, a aussi besoin du comment, sur lequel sont fondées les autres sciences. Autant les savants qui se confinent dans le comment sans se préoccuper du pourquoi, se nuisent à eux-mêmes, en repoussant d'esprit philosophique qui élève et élargit la science; autant les théologiens qui s'emprisonnent dans le pourquoi et négligent le comment des sciences, s'amoindrissent et s'aveuglent. Les théologiens versés dans les sciences, les «lettres et les arts, seront toujours et partout supérieurs à ceux qui les ignorent, parce que, si le premier besoin du vrai théologien est de connaître, ce besoin n'est pas le seul: l'âme humaine n'est pas seulement une intelligence destinée à connaître le vrai, elle est aussi une imagination et un coeur aspirant au beau, une conscience et une volonté réclamant le bien. Ne: voir que le côté scientifique des choses mène à l'intellectualisme froid, étroit et exclusif que j'ai déjà condamné;
il faut aussi admirer le côté esthétique et moral, et corriger les lacunes de l'intellectualisme par le sentiment moral et religieux, par la piété affective et ferme. Aussi, en même temps que nous demandons une théologie scientifique, réclamons-nous la foi positive, vivifiée par la charité et démontrée par les oeuvres. .
Nul donc ne saurait m'accuser d'enlever à la théologie chrétienne son coeur et sa conscience pour ne lui laisser que la tête. Si' j'ai insisté surtout sur son caractère scientifique, si j'ai donné à entendre qu'elle sera profondément scientifique et philosophique ou qu'elle ne sera pas, c'est que, comme l'a dit, Fénelon, qui passait cependant pour sentimental, «nous manquons autant de raison que de religion». Que ceux qui hésitent à entrer franchement dans cette voie considèrent que, plus la civilisation d'un peuple est avancée, plus sa religion doit être éclairée et spiritualisée, tandis que, plus un peuple est ignorant et grossier, plus sa religion est superstitieuse et matérielle 1.
Nous traversons une crise très grave, dans laquelle la révolution sociale s'ajoute aux révolutions politiques. Cette révolution sociale aura-t-elle la vertu d'améliorer assez les individus et les peuples pour faire cesser tout désordre? M. de Molinari, que je me plais d'autant plus à citer dans cette question qu'il la traite non en théologien, mais uniquement en économiste, répond ainsi: «Non! Pas plus que les révolutions politiques, les révolutions sociales ne remédieront à la crise; elles l'aggraveront au contraire, en détruisant ou en gaspillant le capital de la civilisation. Cette. crise, une des plus graves que l'humanité ait traversées, ne pourra être close que par des
progrès qui améliorent à la fois le gouvernement des sociétés et le self government Or, ces progrès ont pour agents nécessaires la science et la religion: la science, qui éclaire les consciences, en leur faisant connaître les règles utiles du gouvernement d'autrui et de soi-même, la religion, qui les arme de la force morale indispensable pour appliquer ces règles ou les suivre. Mais, en supposant même que les sociétés civilisées puissent se passer désormais de son secours pour maintenir l'ordre dans leur sein et accomplir les réformes nécessaires pour l'assurer, la religion n'aurait-elle plus aucun rôle à jouer, aucune mission à remplir?.. En supposant que la terre, après avoir été une vallée de larmes, devienne un Eden, l'homme sera-t-il plus disposé à se contenter de l'existence et du bonheur terrestre? Parce que la vie sera meilleure, se consolera-t-il plus aisément de la perdre? Parce que la science aura reculé pour lui les bornes de l'univers, parce qu'elle lui en aura montré l'étendue infinie, parce qu'elle lui aura fait soupçonner l'existence d'habitations supérieures en grandeur et en beauté à la sienne, se résignera-t-il mieux à la médiocrité du lot qui lui est échu sur un point de l'espace et du temps?.. Le bien-être toujours borné que la science peut procurer aux créatures humaines, dans leur vie passagère, suffirait-il à compenser l'amertume de la privation des biens infinis qu'elle leur ferait pressentir sans leur donner l'espoir de les posséder? Cet espoir, à défaut duquel la science ne serait que la pourvoyeuse du pessimisme, n'est-ce pas la religion seule qui le donne? Le rôle des religions n'est donc pas fini, et Il ne sera, selon toute .apparence, pas moins considérable dans l'avenir qu'il ne l'a été dans le . passé.» 1
Mais ce rôle, elles ne pourront le remplir avec toute l'efficacité nécessaire qu'à la condition d'adhérer sincèrement et énergiquement à la science, à la liberté et au progrès. A l'exemple de la science vraie, qui mène à la religion et qui la fortifie, la théologie —c'est la conclusion logique de tout ce discours — doit aller à la science, pour être plus vraie, plus éclairée, et par conséquent plus religieuse et plus féconde. Puisse-t-il en être toujours ainsi désormais! r