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Le propre d’une démocratie est de garantir la liberté de pensée, de parole, de diffusion et de publication, bien qu’elle ne soit pas sans limites. La diffamation, l’apologie du racisme, le négationnisme sont réprimés. Des atteintes discrètes par pressions peuvent aussi exister. Toujours est-il que la Suisse se situe au dixième rang d’excellence, établi par Reporters Sans Frontière, après les pays scandinaves et même Costa-Rica ; le dernier de la liste est sans surprise l’Erythrée.
Parmi tous ces droits, la liberté académique est sans doute la plus pointilleuse : c’est le droit d’un professeur à enseigner sans contrôle supérieur, avec évidemment les cas réservés d’abus ou de fraude. Ce fut loin d’être toujours le cas et ce ne l’est pas toujours aujourd’hui. Mais la recherche ne peut s’exercer que dans cette liberté parce que le propre d’une découverte est de s’inscrire en dehors du consensus. Elle suscite d’abord le scepticisme, puis les débat, puis le consensus si elle est de bon aloi.
Car la Science ne produit pas de dogmes contrairement à un malentendu courant selon lequel elle occupe dans l’opinion publique la posture d’une vérité absolue, qui gêne et irrite.
En fait, il ne s’agit jamais de” vérité” : c’est seulement si un énoncé peut être démenti par la réalité qu’il a une valeur scientifique. La définition, inventée par Karl Popper (1902-1994), est paradoxale : un énoncé est significatif au point de vue scientifique dans la mesure où il est falsifiable, c’est-à-dire que l’on peut imaginer une expérience qui le contredise. Un énoncé dont on ne pourrait pas prouver la fausseté n’est ni vrai, ni faux : ce n’est qu’une conjecture, ce n’est pas un résultat scientifique. C’est parfois une escroquerie en bande organisée comme la scientologie, une justification du crime comme le racisme, un folklore populaire comme l’horoscope ou la voyance, un discours démagogique, un préjugé traditionnel. C’est aussi le cas des sciences dites humaines.
Aujourd’hui seules quelques sciences naturelles, Physique, Chimie, Biologie possèdent la caractéristique d’être des sciences au sens rigoureux de Popper. Cela ne veut pas dire que leurs énoncés scientifiques soient éternels. Bien au contraire. Une thèse de la science n’est jamais que provisoire et approximative, car elle est invalidée par n’importe quelle expérience, qui la contredit et qui propose un autre modèle, prenant en compte davantage de phénomènes. Elle ne devient pas fausse, elle est devenue insuffisante et dépassée. La Science n’émet pas de dogme irréfutable, mais des approximations successives de la réalité, dont chacune tire sa crédibilité du fait qu’elle accepte et recherche la réfutation : c’est cela la recherche scientifique, se tromper de moins en moins mais toujours un peu.
En sens inverse, un dogme idéologique, politique ou religieux, ou une théorie en économie ou en sociologie constituent toujours une tentation de figer la réalité en se cramponnant à une thèse qu’il est interdit de discuter. Trois siècles plus tôt, Pascal avait compris la même chose : « L’erreur n’est pas le contraire de la vérité, elle est l’oubli de la vérité contraire. Il n’est pas certain que tout soit certain. »
Lors d’une émission Infrarouge du 24 novembre, les téléspectateurs romands ont découvert un débat sur le Covid qui s’inscrit exactement dans ce schéma. D’un côté Didier Pittet de l’UNIGE spécialiste en infectiologie, de l’autre Michaël Esfeld professeur de philosophie à l’UNIL, opposant aux mesures de luttes contre l’épidémie. Le choix des intervenants mesure le professionnalisme de la rédaction. On ne pouvait imaginer défenseurs de thèses plus opposées.
Le philosophe n’hésite pas à contester l’importance et le danger de la pandémie à partir des statistiques de 2020, de même que l’utilité du vaccin, ou celle des confinements. Il signale aussi la partialité des opinions soi-disant scientifiques qui nous guident, et la censure qui règne partout désormais. Malgré l’opinion contraire du biologiste, il ne démord pas de la sienne.
En réalité tous les gouvernements, conseillés par leurs scientifiques, ont imposé de telles mesures, allant en Autriche jusqu’à la vaccination obligatoire. Face aux vagues successives de l’épidémie, ce dispositif a permis d’éviter le débordement des hôpitaux et la nécessité dramatique d’opérer un tri entre les patients. L’évidence des statistiques, la comparaison entre les pays, en a démontré la pertinence.
Ce débat a eu un écho dans la presse (24 Heures) qui s’est étonnée, voire choquée, de la liberté de parole du professeur Esfeld, qui revient sinon à un déni de la réalité, du moins à une transgression du politiquement correct. Interrogé, le recteur de l’UNIL a renvoyé le journaliste dans ses foyers : « Ce n’est pas à l’autorité de réguler ce qui se dit et ce qui ne dit pas. »
Point barre. En biologie les affirmations sont soumises à la règle de Popper, en philosophie non. Si Pittet s’était avisé de reprendre les thèses dissidentes et farfelues de Raoult, la FMH aurait pu intervenir, mais certainement pas le rectorat. Par contre, il n’y a pas d’instance supérieure de la philosophie depuis que l’Inquisition a fort heureusement disparu.
Michael Esfeld est né à Berlin-Ouest en 1966, ce qui explique dans une certaine mesure son attachement fanatique à la liberté des citoyens par le fait d’avoir vécu dans un îlot de liberté au milieu d’un océan de dictature. Il est l’auteur d’un excellent ouvrage « Philosophie des Sciences » dont le thème central est la relativisation de celles-ci. Par fonction il est donc disposé à mettre en question la politique sanitaire du Conseil Fédéral dans la mesure où celle-ci revendique un fondement scientifique.
Cette question mérite d’être posée, mais la réponse de Michaël Esfeld est légère, hâtive, doctrinaire, plus propre à attirer sur lui les projecteurs de l’actualité qu’à définir une nouvelle politique sanitaire qui respecterait à la fois la liberté mais aussi la vie de la population. Le Conseil fédéral a fait ce qu’il a pu, au mieux de son information et de ses compétences, visant à la fois à ne pas détruire l’économie sans tolérer une catastrophe sanitaire. Professer qu’il est animé par le désir d’opprimer les citoyens est irréaliste. Les élus doivent se faire réélire et ne contrarient les électeurs que le moins possible.