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I. Monte Rosso di Tschierva
( 3998 mètres. ) [Première ascension.] Le 11 août 1876, j' arrivais donc à Pontresina, qui est le centre naturel de toutes les grandes courses dans l' Engadine. J' étais accompagné de mon excellent ami M. Thomas Middlemore, membre de l' Alpine; notre guide-chef était Johann Jaun de Meyringen, qui voyage toujours avec Middlemore depuis plusieurs années: il est trop connu pour que j' aie besoin ici d' en faire l' éloge. Nous avions comme second guide Gaspard Maurer, élève de Jakob Anderegg, dont nous avons été extrêmement satisfaits.
Le jour même de notre arrivée, quoique nous eussions passé une assez mauvaise nuit en diligence, nous allions coucher dans le val Roseg aux chalets de Misauna. Notre but était de faire l' ascension du Piz Bernina par le glacier de Tschierva. Ceux qui connaissent l' Engadine peuvent se rappeler qu' à l' entrée du glacier de Tschierva, la colossale arête de rochers, qui le domine du côté du Bernina, se termine par un éclatant pic de neige. Il nous avait paru qu' en atteignant le col qui s' ouvre à droite du Piz Morteratsch, et en suivant toujours la grande arête dont je viens de parler, on pouvait atteindre ce pic de neige, et en cela, nous n' avions pas tort, comme on le verra. Mais où nous commettions une erreur complète c' est en croyant que ce pic de neige était le Piz Bernina, et je dois dire à ma grande confusion que cette erreur était surtout mon fait; après avoir en effet parcouru tant de fois toutes 9 ces montagnes, j' aurais dû' savoir que le Piz Bernina se trouve sensiblement plus en arrière et qu' il est séparé du pic de neige en question par un abîme infranchissable.
Nous avions quitté les chalets à 1 heure 30 minutes du matin, et à 7 heures nous avions atteint le col du Morteratsch; nous avions monté directement, inclinant un peu à gauche cependant, surtout vers la fin, mais sans rencontrer d' ailleurs la moindre difficulté. Arrivés sur le col, nous fûmes un peu désappointés, en apercevant notre erreur et en constatant qu' il faudrait sans doute renoncer à tout espoir d' atteindre le Piz Bernina de ce côté. Nous nous décidâmes cependant à escalader le pic de neige, qui ne l' avait jamais été jusqu' alors. Notre route est très facile à indiquer, car nous suivîmes toujours et directement l' arête. Pendant la première heure, nous rencontrâmes des rochers un peu difficiles; ensuite il n' y avait plus que de la neige. Cette arête de neige est fort aiguë, et en quelques parties elle est vraiment difficile; j' ajouterai même que je n' aimerais pas m' y aventurer, quand il vient de tomber beaucoup de neige fraîche. A 1 heure nous atteignions le sommet; la vue, quoiqu' un peu masquée par le Bernina, est fort belle; elle est d' ailleurs tout-à-fait analogue à celle que l'on découvre du haut de cette dernière montagne; l' audacieuse arête du Roseg, éclatante de blancheur, s' y présente admirablement.
Ce pic est indiqué sur la belle carte de Ziegler, qui lui attribue une hauteur de 3998 m; il serait donc inférieur de 54 m seulement au Piz Bernina; c' est en effet ce qui nous a paru d' après nos propres observations. Il ne lui est d' ailleurs donné aucun nom sur les cartes, ni dans le pays, à notre connaissance du moins; nous eûmes donc à nous préoccuper d' un baptême. Comme le Piz Bernina, qui domine le glacier de Scerscen, porte en italien le nom de Monte Rosso di Scerscen, nous avons pensé pouvoir donner à notre pic, qui domine le glacier de Tschierva, le nom de Monte Rosso di Tschierva. On trouvera peut-être ce nom bien compliqué et bien ambitieux pour un pic en définitive assez secondaire; mais, à dire vrai, nous n' avons rien trouvé de mieux.
Avant de commencer la descente, les guides voulurent éprouver par eux-mêmes l' impossibilité d' atteindre le Piz Bernina, du point où nous nous trouvions. Ils traversèrent d' abord une arête extrêmement dangereuse, qui bientôt se trouva coupée à pic, tandis qu' à une cinquantaine de mètres plus loin, la muraille du Bernina se dressait menaçante et infranchissable; ils revinrent alors nous disant que personne au monde ne pourrait atteindre le Bernina de ce côté; je crois en effet que c' est chose absolument impossible.
A 3 heures nous quittions le sommet, et suivant très exactement la route que nous avions prise pour monter, nous arrivions à 10 heures du soir à Pontresina. Avant de terminer, je dois avertir les futurs touristes que mes indications horaires ne doivent pas être prises à la lettre; car nous avons perdu plusieurs heures à examiner et à discuter notre route.
Je ne prétends pas donner cette course comme un événement bien extraordinaire; nos aînés en alpinisme ont pris pour eux la meilleure part; ils ont escaladé tous les pics célèbres; et pour nous distinguer » ce n' est plus l' importance des courses, mais leur difficulté que nous avons à rechercher. Au moins pouvons-nous nous consoler un peu avec le proverbe français: « quand on n' a pas ce que l'on aime, il faut aimer ce que l'on a ». Et c' est pourquoi j' espère que les lecteurs de l' Annuaire voudront bien accorder un peu d' attention à nos courses, quoiqu' elles ne puissent pas assurément être comparées à celles que nos courageux prédécesseurs leur racontaient il y a quelques années.