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Prenant l'avion d'Indianapolis à Detroit, aux États-Unis, j'admire une chose qu'on ne voit guère en Europe: sur des centaines de kilomètres la plaine unie est découpée en rectangles d'une parfaite égalité, à peine gênés par quelques rivières qui y font comme des fissures. Celui qui ne comprend pas que là est l'essence de l'économie américaine peut-être ne comprend pas tout. Je veux dire, l'économie américaine n'a pas forcément pour centre l'agriculture, en revenus, mais d'une part c'est quand même la base sur laquelle le reste peut s'édifier, d'autre part la méthode dit tout sur le mathématisme américain, trop insoupçonné en Europe.
Les villes l'attestent aussi, et une sorte de puissance mécanique s'admire, depuis un avion, quand on survole les carrés de maisons traversés des lignes géométriques que sont les rues. On sait que New York est faite comme cela, beaucoup en ont parlé, notamment Jean-Paul Sartre. En fait tout le pays est ainsi, dans l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle. Dans l'esprit géométrique des Lumières!
Les Français auraient bien voulu faire pareil, avec leurs départements, leur calendrier – oui mais voilà, les États-Unis reprenaient leurs frontières d'une portion d'empire colonial récemment créé; la France républicaine se calquait sur la monarchie héréditaire qui depuis l'antiquité l'avait précédée. Et les habitudes paysannes ne pouvaient pas être changées si profondément, même par les routes géométriques de Napoléon. Il y a eu la tentation de faire comme aux États-Unis; mais on ne pouvait pas détruire les villes bâties au Moyen-Âge plus à l'intuition que selon la raison, et tout reconstruire, même si on s'est bien employé à refaire des quartiers. Au fond, le vrai pays des Lumières, ce sont les États-Unis d'Amérique. La France essaie, mais n'y arrive simplement pas, elle ne fait que copier.
Elle imite en étant contrainte de combattre le réel qui empêche son rêve mathématique: les traditions locales, les religions des colonies, les mouvements spirituels venus d'Allemagne... Les États-Unis n'ont nullement besoin de s'abaisser à cette dérisoire méthode agressive: leur mathématisme est si profond, si fondamental, si ancré dans leur système qu'ils peuvent y accueillir libéralement mille choses sans crainte, sans se sentir menacés dans leur luminarisme. Pour ainsi dire, la franc-maçonnerie peut y être libérale, accepter qu'on croie en Dieu, qu'on jure par la Bible, ou le Coran, ou les écrits de Rudolf Steiner et de H. P. Blavatsky, elle n'a rien à craindre, cela crée une forme de décoration bienvenue, car la structure de base est trop solide pour être ébranlée.
J'en veux pour preuve que dans la petite France on regarde le Romantisme aussi comme une mise en danger de l'ordre classique de Louis XIV prorogé et étendu par Napoléon: même Victor Hugo, avec ses anges et son monde spirituel, est perçu comme rétrograde. Mais aux États-Unis, le Transcendantalisme d'Emerson et Thoreau, de Whitman et Hawthorne est regardé comme une stimulation heureuse, une façon de mettre de la vie dans un système trop mathématique pour ne pas être menacé de sclérose.
Emerson, si marqué par le romantisme allemand, et auquel même Rudolf Steiner rendit hommage, était franc-maçon dans la lignée de Goethe, voulant pénétrer de raison le regard du poète sur la nature afin d'y déceler l'Esprit qui agit. Cela ne pose aucun problème à la tradition académique américaine, qui n'a pas besoin de rejeter quoi que ce soit pour rester dans la ligne rationnelle. Si des liens logiques peuvent être trouvés au fond du mystère, elle est prête, plus qu'en France, à les appréhender sereinement. Elle n'est aucunement fébrile, ayant une totale confiance en les forces de la Raison.