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Le Parc national
Considéré du point de vue de la recherche scientifique.
Avec 4 illustrations.Par Arnold Pictet.
Une dame genevoise, il y a quelques années, me narrait son voyage en auto, retour des Dolomites vers l' Engadine. « Vous avez donc traversé, lui dis-je, sur 20 kilomètres, notre beau Parc national. » — « Comment, répondit-elle, j' ai traversé un Parc national? Je ne m' en suis vraiment pas aperçue! » A cette époque, notre réserve nationale n' était pas encore entrée, comme c' est le cas maintenant, dans le domaine des « attractions » qu' une réclame bien organisée offre aux touristes. Aussi l' ignorance de mon interlocutrice pouvait-elle s' expliquer en une certaine mesure. Pourtant, actuellement, c' est encore par centaines que, chaque jour pendant la saison, des automobilistes enfermés dans leur conduite intérieure « roulent » sur cette admirable route internationale de l' Ofenberg, voie directe de l' Engadine aux Dolomites et au Stelvio et qui traverse la plus pittoresque région du plateau central du Parc national, sans se douter qu' ils se trouvent sur le territoire d' une réserve organisée scientifiquement.
Touristes qui voulez connaître le Parc national suisse, comprendre le sens et le but de son existence, visitez-le pédestrement: le Parc national est pour les alpinistes.
Il se trouve à l' extrême frontière sud-orientale de notre pays, dans des régions de hautes montagnes aux sommets altiers et imposants, dans cette Engadine riante. Il touche d' un côté à l' ancienne Autriche et au Tyrol, d' un autre côté à l' Italie septentrionale; la vallée de l' Inn, de Scanfs à Schuls, le limite au nord. Il est flanqué à l' est et à l' ouest des forts massifs ( Sesvenna, Cluoza ) qui marquent la frontière suisse dans ces parages. Il couvre une superficie d' environ 150 kilomètres carrés, et pour le traverser dans toute sa longueur il faut trois journées de marche et d' escalades.
A vrai dire, la conformation topographique du Parc national se présente sous le même aspect que l' ensemble des Alpes grisonnes. Mais ce qui le caractérise, c' est sa situation encerclée entre des barrières naturelles. La Ligue suisse pour la protection de la nature, lorsqu' elle choisit cette région pour y édifier sa réserve, avait fort bien réalisé le profit que pourrait retirer de cette situation encerclée une entreprise destinée, en première ligne, à l' étude du destin de la nature une fois soustraite à l' influence humaine. La nature rendue à elle-même, libre dans ses évolutions, tel était le motif des recherches qui s' inscrivait au premier plan du programme.
Aussi est-ce la protection complète des plantes, des arbres, des animaux, du sol et de ses productions qui devint la règle absolue; toute action due à la civilisation y fut radicalement supprimée et l'on ne tardait pas à observer, peu à peu, les étapes successives d' une évolution nouvelle tendant au retour à la nature sauvage et au rétablissement d' équilibres biologiques naturels que l' ingérence humaine avait jadis rompus.
Il faut bien se rendre compte du point de vue scientifique qui a dirigé le choix de ces parages pour l' installation d' une réserve totale. Supprimer l' intervention humaine était certes l' un des buts du programme; ce n' était cependant pas le seul. Isoler sur un territoire donné les populations animales et végétales qui s' y trouvent de façon à les soustraire autant que possible aux infiltrations biologiques des alentours non protégés, était un facteur tout aussi important à considérer dans les processus du retour à la stabilisation naturelle.
Plus exactement, le Parc se divise en deux régions encerclées adjacentes.
L' une, qui s' appuie sur la frontière italienne, a pour pilier d' angle le majestueux Piz d' Esen, qui domine l' Inn vers Scanfs. Son pourtour est flanqué, au sud, des massifs du Quatervals, du dell' Acqua ( photo 93 ), du Piz Serra; à l' ouest, d' une succession de chaînes longeant la vallée de l' Inn. Au nord s' élèvent les Piz Terza, Laschadura, Laschadurella, Fuorn, Nair, d' Astras, tous réunis par des arêtes continues au profil tourmenté et qui ne sont pas inférieures à 2600 m. d' altitude. On atteint cette partie du Parc depuis Zernez.
L' autre région, qui touche à l' ancienne Autriche, a pour pilier d' angle l' imposant Pisoc dominant la vallée vers Schuls. Elle est elle-même entourée de chaînes continues, dont les principaux sommets, les Piz Madlain, Vallatscha, Mingèr, Zuort et leurs contreforts, l' entourent complètement. On y accède depuis Schuls.
Ces deux régions, réunies à l' est par les hauts cols des arêtes des Piz Tavrü ( photo 92 ) et Foras, sont séparées au nord par les Vais Sampuoir et Plavna.
Ainsi constituée, la distribution générale du Parc, comme on le voit, réalise bien les nécessités requises par les buts scientifiques inscrits au programme de recherches, que dirigent une Commission et des naturalistes spécialisés dans toutes les branches de l' histoire naturelle et pour les travaux desquels des abris sont à disposition ( photo 93 ). Mais, à ces conditions d' en s' en ajoutent d' autres tout aussi précieuses dans le domaine des investigations, conditions de topographie intérieure. Elles sont représentées par la formation d' un réseau serré de vallées fermées en cul-de-sac, séparées les unes des autres par leurs contreforts respectifs et qui constituent autant de centres indépendants, laboratoires naturels, où faunes et flores se sont concentrées dans les meilleures conditions pouvant régir leur interdépendance.
Les vallées en cul-de-sac existent dans tous les massifs alpins; mais c' est au Parc national qu' elles ont fourni matière à un vaste ensemble de recherches dirigées par la diversité des conformations terrestres de chacun des étages qui composent ces vallées ( photo 93 ). Limitées sur trois côtés par de hauts sommets ( 2900—3000 m .) reliés eux-mêmes par des arêtes de fermeture, dont le Col de Sassa ( photo 94 ) offre un exemple, clôturées à leur base par une épaisse forêt qui régularise la pénétration des insectes et des plantes, elles forment un tout homogène dans lequel les organismes se trouvent isolés, sans possibilité de liaison avec leurs congénères des vallées voisines, sauf, bien entendu, en ce qui concerne les animaux supérieurs. Et encore, chamois, bouquetins, cerfs, rapaces, que les plus hauts barrages ne gênent guère, sont-ils assez sédentaires dans la vallée qu' ils ont choisie.
L' étude systématique des peuplements de ces vallées a permis de résoudre d' importants problèmes, notamment dans les rapports qui lient les insectes aux végétaux et à la composition chimique des sols. L' un de ces problèmes, par exemple, a trait à l' une des phases de l' Evolution des êtres organisés, celle de l' isolement géographique qui, contrôlant les mélanges de races, dirige la variation. Un autre est celui qui a déterminé les dynamismes de vie qui assurent à certains papillons les possibilités d' existence selon l' altitude et selon la diversité des associations végétales dont ils dépendent; celles-ci sont elles-mêmes sous la dépendance de la constitution des terrains particulière à chacun des différents étages. L' analyse biochimique des sols, d' ailleurs passablement poussée, a permis de mettre en évidence plusieurs phénomènes concourant à la dissémination de la végétation de bas en haut des vallées en cul-de-sac.
Avant la création du Parc national, les prairies qui se trouvent à la base des vallées étaient annuellement fauchées et pâturées. Mais, depuis 1912, l' agriculteur n' ayant plus eu accès dans ces régions, elles furent ainsi livrées à leur développement naturel. Les chaumes laissés debout d' année en année, puis entrés en décomposition, furent l' origine d' une désorganisation complète des équilibres biologiques acquis jusqu' alors par l' exploitation humaine. Les prairies désaffectées subirent plusieurs cycles de transformations les faisant passer successivement d' un stade de luxuriance à une apparence de brousse, puis de désagrégation complète, pour aboutir à un état de rénovation sur des bases nouvelles ( photo 91 ).
Bien entendu, ces diverses transformations avaient complètement désaxé les rapports entre animaux et flore. Par exemple, au cycle de désagrégation, on vit le gibier herbivore quitter les prairies devenues impropres à sa subsistance, pour envahir les propriétés avoisinantes non réservées, les insectes émigrer ainsi que les oiseaux qui vivent toujours avec eux et, en l' absence de beaucoup d' insectes transporteurs de pollen, plusieurs plantes ne purent procréer. Cependant, au retour du cycle de rénovation ayant rétabli les prairies dans un état prospère, quoique bien différent de leur aspect primitif, on put y voir revenir le gibier herbivore et se rétablir les populations animales et végétales dans une nouvelle situation d' équilibre.
Dans les hautes régions, là où les glaciers flanquent les sommets de leur marque blanche, où les cônes d' éboulis forment la base des arêtes de fermeture, rien n' entrave la libre expansion des forces de la terre et lorsque l' ouragan se déchaîne, qu' il descend tumultueusement des sommets accompagné de la voix impérieuse du tonnerre, il abat parfois les géants de la forêt et couche les troncs sur son passage. On laisse alors ces troncs tels qu' ils sont tombés, tels qu' ils restaient jadis avant la domination forestière; et peu à peu le Parc a pris cet aspect chaotique qu' on peut vaguement se représenter comme étant l' une des étapes de la Création avant l' ère de la civilisation. La nature y redevient la seule maîtresse dans son domaine, de même que dans les hauts pâturages aujourd'hui abandonnés des pâtres et de leurs troupeaux.
La nature, parfois, par ses seules forces trouve pourtant le moyen de conserver les avantages que lui avait acquis l' exploitation humaine, une fois que celle-ci lui a été enlevée. On en trouvera des exemples précisément dans les hauts pâturages qui forment de vastes dômes sur le fond des vallées en cul-de-sac.
On sait que, habituellement, ils acquièrent et conservent leur richesse par le pacage des bestiaux domestiques et la fumure du sol qui en résulte. Au Parc national, les échos ne retentissent plus, depuis longtemps, de la voix du bétail, des aboiements des chiens bergers et des sonnailles des vaches. C' est la paix et la tranquillité profondes. Aujourd'hui, ce sont les chamois, parfois en troupeaux de 80 têtes, et d' autre gibier herbivore, attirés par la paix nouvelle de ces régions, qui y jouent le rôle de fumure, source de la richesse et de l' équilibre du pâturage.
Mais, sur les hauts sommets, dans le domaine des éboulis et des enrochements, rien ne laisse voir que l'on se trouve dans une région protégée. En effet, partout à cette altitude, l' action humaine est toujours très limitée; ce n' est guère que le chasseur de chamois et d' aigles qui en foule les escarpements. Aussi la suppression du chasseur n' a guère pu modifier l' ordonnance naturelle qui régit les solitudes éternelles des cimes altières. L' interdiction de la chasse au Parc national n' a d' ailleurs pas eu pour effet d' y augmenter sérieusement le nombre des chamois; il faut considérer ici la question de la superficie limitée, sur laquelle un maximum d' hôtes ne peut être dépassé.
Comme on le voit, l' interdépendance des organismes les uns par rapport aux autres s' est trouvée momentanément désaxée par les changements successifs de structure biologique que la cessation de l' intervention humaine a provoqués. Mais, des réactions naturelles ont ramené de l' ordre dans le désordre ainsi causé: un nouvel équilibre s' établit entre les forces en présence qui tend à se stabiliser sur les bases d' une nouvelle balance de ces forces.
Nous avons parlé de la route internationale qui traverse le plateau central du Parc national et qui relie l' Engadine au Haut Adige.
Cette voie de communication touristique, bien connue des automobilistes, joue un rôle important comme voie de communication naturelle entre la faune et la flore de l' Italie septentrionale et celle des Grisons. Suivant, depuis Zernez, la vallée du Spöl, puis celle de l' Ofenberg qui la continue jusqu' au col de l' Ofenpass, point culminant à 2150 m. d' où le panorama s' étend, splendide, sur la chaîne de l' Ortler, elle se poursuit tout le long de la vallée de Munster. D' un bout à l' autre elle se trouve encaissée entre une succession de coteaux et de montagnes. En sorte que cette situation est de premier plan pour orienter les migrations d' organismes dans deux directions opposées:
les espèces engadinoises dans le sens Zernez-Ofenpass, les espèces méridionales dans le sens Munster-Ofenpass.
Plusieurs papillons, par exemple, sont représentés en Engadine et au Tyrol méridional par deux races ( variétés héréditaires ) distinctes qui peuvent ainsi se rencontrer sur le plateau central du Parc national, qui constitue donc un carrefour de contact. Là, ces races, en se croisant, ont formé des populations hybridées tout à fait particulières en Suisse. L' étude systématique de ces populations, contrôlée par des expériences de génétique en laboratoire, a mis au jour des problèmes de haute importance concernant la zoogéographie et le rôle de l' hybridation naturelle comme facteur de dissémination des organismes. L' introduction en Suisse de certaines plantes méridionales s' est également opérée par cette voie de communication.
Le Parc national suisse est donc une belle œuvre de protection et d' étude, une œuvre nationale à laquelle doit s' intéresser et que doit aider tout citoyen épris des beautés de nos fières montagnes et du patrimoine terrestre de notre pays.
La nature abandonnée à elle-même y est devenue incomparable, d' une sauvagerie saisissante, laissant un peu soupçonner les grands mystères de la Création; elle est en passe de rénover une portion de notre sol helvétique sous une forme de paix et de liberté naturelles. Nous y assistons à une série de phénomènes biologiques qui illustrent la parfaite ordonnance de la puissance terrestre, toujours capable de réorganiser dans le sens harmonieux ce que l' homme a dérangé à son profit.