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Histoire
Helvétiquement vôtre
Vous avez dit «neutralité suisse» ?
Notre article sur les commémorations de l’histoire helvétique, à fonction identitaire, paru dans le nº 271, nous a valu un courrier de l’historien Marc Vuilleumier que nous publions ci-dessous, avec un complément de l’auteur de la première contribution.
« L’article « 2015, qu’il y a-t-il à commémorer ? » m’a paru fort intéressant et je vous en félicite.
Toutefois, je crois que vous avez omis un événement de 1815 sur lequel le monde officiel garde un silence significatif qui mérite l’attention.
L’article mentionne qu’au Congrès de Vienne, le 20 mars 1815, les grandes puissances se déclarèrent garantes de la neutralité suisse. Or, la suite mérite d’être racontée. Débarquement de Napoléon au Golfe Juan, reconquête par celui-ci de la France et du pouvoir, ajournement du Congrès de Vienne et préparation par les grandes puissances coalisées de la guerre contre la France.
Dès le début de leur offensive contre celle-ci, malgré leur déclaration du 20 mars, elles violent la neutralité suisse : les armées autrichiennes traversent Bâle et le pont du Rhin en direction de l’Alsace, tandis que le général Frimont franchit le Simplon et, par le Valais, gagne la rive sud du Léman (royaume du Piémont), d’où il poursuit en direction du canton de Genève qu’il traverse pour franchir le pont sur l’Arve et marcher sur Lyon.
Mais cela ne suffisait pas pour les puissances : elles firent pression sur la Confédération pour qu’elle se joigne à leur coalition contre la France. C’est ce que fit la Diète sous l’influence et à la demande des officiers réactionnaires qui commandaient l’armée suisse. Mais la déclaration de guerre de la Suisse à la France ne se fit qu’après Waterloo.
Néanmoins, les troupes suisses passèrent aussitôt à l’offensive, participant au siège de la forteresse de Huningue, près de Bâle, envahissant le Pays de Gex et la Franche-Comté, où elles occupèrent Pontarlier, les forts de Joux et de Blamont, Ornans et d’autres localités. Leur marche sur Besançon fut arrêtée par la nouvelle de l’armistice signé à la suite de la seconde abdication de Napoléon. L’occupation suisse en Franche-Comté dura jusqu’à l’automne et n’y a pas laissé de bons souvenirs.
A relever que les troupes suisses, ou certaines d’entre elles, étaient conscientes du caractère réactionnaire de cette guerre ; certaines, en Franche-Comté, se mutinèrent (bataillons argoviens dont les soldats craignaient de repasser sous la domination bernoise). A Genève, le commandant de la place avait renvoyé chez eux deux bataillons vaudois dont il n’était pas sûr.
Tout cela est généralement passé sous silence : lors des conférences commémoratives tenues à l’Institut national genevois, en 2014, j’ai entendu, en réponse à la question d’un auditeur sur les Cent Jours [ndlr : retour de Napoléon après son exil à l’île d’Elbe] affirmer que la Suisse s’était alors repliée en une sorte de « réduit national » avant la lettre ! La revue de l’Université de Lausanne [ndlr : Allez savoir], au début 2015, a affirmé, à propos des commémorations prévues, que, depuis Marignan, la Suisse n’avait plus mené de guerre hors de ses frontières. Ma lettre de rectification n’a eu aucune suite !
Dans son ouvrage quelque peu « canonique », William Martin, après avoir relaté les faits de 1815, remarque qu’il est frappant de voir à quel point cet épisode, certes peu glorieux, est sorti de la mémoire collective. Et cela est écrit en 1926 (1re édition)!
Peut-être vaudrait la peine que solidaritéS contribue modestement à dissiper cet oubli et à en expliquer les raisons. Ce serait l’occasion, par là, de démystifier cette fameuse neutralité. Il y aurait d’ailleurs sur ce point quelques belles citations de Druey à faire…
Bien cordialement.
Marc Vuilleumier »
L’article de solidaritéS nº 271 sur les commémorations en 2015 ne pouvait, pour des raisons de place, aborder tous les détails de ces événements. Merci à notre ami Marc Vuilleumier de ses précisions sur l’expédition de Franche-Comté en 1815.
Le congrès de Vienne procéda à un vaste remaniement territorial de l’Europe post-napoléonienne. Les aspirants à l’extension territoriale avaient intérêt à créer des faits accomplis.
Ainsi, en 1814, le colonel Hans Conrad Finsler – quartier-maître général de l’état-major – avait établi une carte signalant les frontières idéales de la Suisse. A l’ouest, la frontière préconisée suivait le tracé du Doubs, jusqu’au fort de Joux.
D’où l’expédition, commandée par le général Niklaus von Bachmann, qui avait été, en 1802, le chef militaire du soulèvement fédéraliste contre la République helvétique « une et indivisible ».
Voisin de la Franche-Comté, le canton de Neuchâtel était directement concerné. Une carte (parue dans le tome 3 de l’Histoire du pays de Neuchâtel) montre l’ampleur de ses appétits : annexion du Jura-Sud et du district de Grandson (qui aurait été arraché au canton de Vaud !) et frontière sur le Doubs (fort de Joux y compris). Finalement, ce projet ne déboucha que sur l’annexion (en 1819) du village du Cerneux-Péquignot…
Enfin, on sait que le radical Henri Druey a changé d’opinion sur la neutralité suisse après son entrée au Conseil fédéral (1848). Il a exprimé sans ambages sa conversion au « réalisme » : « Désormais, les temps héroïques sont passés pour la Suisse et il faut rester bien tranquille derrière la haie de la neutralité garantie » (Guillaume Henchoz, « En 1848, la Suisse débat déjà… des étrangers », Le Matin-Dimanche, 27.2.2014).
Hans-Peter Renk
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