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Depuis sa création au début du XVIe siècle, la Joconde n'a cessé d'exacerber les convoitises, de susciter les passions et de mobiliser toutes sortes d'experts, notamment médicaux. Son sourire, en particulier, a soulevé de nombreuses hypothèses sur son état de santé: bruxisme, maladie cardiaque, syphilis, diabète, rhumatismes, asthme ou paralysie faciale liée à une dégénérescence des nerfs.
Récemment, en septembre 2018, des chercheurs du Brigham and Women's Hospital, dans le Massachusetts, et de l'Université de Californie ont établi que son sourire serait le résultat d'une hypothyroïdie. Pour preuve les nombreux symptômes qu'ils disent avoir décelé sur le portrait: goitre, fatigue, teint jaune, prise de poids, sécheresse cutanée ou faiblesse musculaire "menant à un sourire guère épanoui" comme le rapporte le site.
Détail du portrait de la Joconde, peint par Léonard de Vinci. [Electa - Leemage/AFP]
Trop de cholestérol
De quoi contredire les diagnostics précédents, notamment celui d'un professeur d'anatomie pathologique à l'Université de Palerme, Vito Franco, qui avançait une autre cause aux mains potelées de Mona Lisa: excès de cholestérol! Ce spécialiste de l’iconodiagnostic avait en effet décelé dans l’oeil droit de l’Italienne une petite poche de xanthelasma, un dépôt de lipides de couleur chamois, signe d’un taux de cholestérol élevé. D'autres, moins morbides, évoquent le sourire bienheureux de la mère qui vient d'enfanter. Cette théorie va dans le sens de l'orthographe retenue par le musée du Louvre qui écrit Mona Lisa, avec deux "n", comme madonne.
Copié, tronqué, détourné, répliqué
"La Joconde", revue et multipliée par Andy Warhol, en 1963. [JUSTIN TALLIS - AFP]
Vouloir transformer cette icône de la beauté occidentale en grand corps malade laisse pantois. De même que la volonté de trouver à tout prix un sens au mystère de ce sourire qui continue à nous fasciner. Cette avalanche d'interprétations révèle surtout la glorieuse notoriété de ce portrait que de Vinci travailla toute sa vie. Portrait volé à plusieurs reprises, blessé, tronqué, copié, détourné, moqué, outragé, répliqué à l'infini de la probable Florentine Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo.
Le sfumato, l'émouvante transparence
Le sourire de Mona Lisa ne doit rien aux élucubrations médicales; sa manière de nous regarder comme si ses lèvres étaient des yeux, ce petit pli moqueur qui forme comme une virgule sur la commissure gauche, ce plaisir de poser et de le faire savoir par ce léger mouvement de la bouche relève du sfumato ("enfumé" en italien), cette technique picturale qui donne au sujet des contours imprécis au moyen de glacis. D'où la légèreté de la carnation et cette transparence du sourire, à la fois réaliste et mystérieux, comme si les intentions du modèle étaient encore suspendues: douceur? Ironie? Mélancolie?
Il existe une autre raison à cette fascination de longue date: "Mona Lisa" est le deuxième portrait souriant de l'histoire de la peinture occidentale. Le premier revient à Antonello de Messine avec "L'Homme qui rit", en 1470, mais on ignore l'identité du modèle.
Léonard a inventé l'idée de faire un portrait avec un sourire.
"L'homme qui rit" d'Antonello de Messine, 1470. [Sicile, Musée de Cefalù.]Avec "La Joconde", vêtue sobrement et cadrée suffisamment large pour laisser place au paysage, de Vinci marque une sorte de révolution dans l'art du portrait. Grâce à lui, il s'individualise, en désignant une personne saisie dans un moment précis, comme un instantané photographique. On connaît autant le nom de Mona Lisa que sa physionomie. Quel autre portrait peut prétendre à une si forte identité?
L'art est plus fort que la nature. C'est ce que semble nous dire "La Joconde" qui avec l'âge a vu son sourire s'accentuer. Ces observations reposent sur l'analyse des craquelures du plus célèbre tableau du monde par un des spécialiste du peintre, Jacques Frank. Elles ont été publiées dans la prestigieuse revue "Achademia Leonardi Vinci" de Carlo Pedretti, en 1995.
C'est ainsi que la commissure gauche des lèvres semble légèrement relevée, offrant au sourire de Mona Lisa ce côté narquois qui le rend mythique.
L'étrangeté de la chose, ce ne sont pas les craquelures, un phénomène tout à fait normal. C'est que certaines de ces craquelures aient épousé l'anatomie des endroits où se forme le sourire avec une telle opportunité que ce sourire semble s'être intensifié.
Marie-Claude Martin