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Avant d'envisager le contexte et le devenir des rectifications de 1990, rappelons que l'histoire de la normalisation orthographique du français est déjà très longue, comme on peut en juger à travers ces quelques points de repère, choisis parmi une très longue liste.
En 1542 parait un Traité touchant le commun usage de l'escriture (Meigret); en 1639, Ménage publie sa Requeste presentée par les dictionnaires à Messieurs de l'Académie pour la reformation de la langue françoise; en 1716, l'abbé Girard plaide pour L'Ortographe française sans équivoques et dans sés principes naturels. En 1889, une pétition de la «Société de réforme», signée par 7000 linguistes et enseignants, est défendue à l'Académie par le latiniste Louis Havet. A partir de cette date, plusieurs revues sont imprimées selon le «sistème ortografique» de Léon Clédat (auteur de la Gramaire raisonée de la Langue française).
En France toujours, l'arrêté Leygues (1901) et plus près de nous, en 1976 (arrêté Haby), des décisions politiques entérinent des «tolérances», c'est-à-dire des façons d'écrire qui ne devraient pas être jugées fautives dans les examens. Ces décisions n'ont guère été respectées au demeurant. En 1952, le Conseil supérieur de l'Education nationale française vote à l'unanimité pour un projet de réforme et, en 1988, une enquête de la revue L'école libératrice fait apparaitre que 90% des instituteurs français sont favorables à une simplification de l'orthographe; en 1989, le magazine Lire publie un sondage Ipsos qui révèle l'ambigüité des attitudes des francophones français en la matière: si 50% des personnes interrogées se disent très hostiles ou assez hostiles à une réforme de l'orthographe, 76% en revanche pensent qu'«il est possible de retoucher l'orthographe pour en supprimer quelques bizarreries et absurdités».
LE PROJET DES RECTIFICATIONS
En 1989, Michel Rocard, alors Premier ministre, crée le Conseil supérieur de la langue française et la Délégation à la langue française. Il devient le premier président du Conseil, qui est formé de personnalités francophones, en majorité françaises, issues de divers milieux. Siègent entre autres dans ce premier Conseil des écrivains (Tahar Ben Jelloun, Anne Hébert...), des linguistes (Pierre Encrevé, Claude Hagège...), des scientifiques (Luc Montagnier et Pierre Aigrain), des représentants des médias (Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur et Bernard Pivot), un chanteur (Pierre Perret), un cinéaste franco-suisse (Jean-Luc Godard)... En outre, les ministres français de l'Education nationale et de la Francophonie ainsi que les secrétaires perpétuels de l'Académie française et de l'Académie des sciences sont membres de droit dans ce Conseil.
Dès sa constitution, cette nouvelle institution est mandatée par Michel Rocard pour préparer un rapport sur des «aménagements orthographiques» — on ne parle pas de réforme! — destinés à éliminer un certain nombre «d'anomalies et d'absurdités». Un groupe d'experts est alors désigné par le Conseil supérieur. Il est formé des linguistes Bernard Cerquiglini, Nina Catach, André Goosse, André Martinet et Charles Müller; des lexicographes Claude Kannas (Larousse) et Josette Rey-Debove (Robert) ainsi que du chef-correcteur du Monde, Jean-Pierre Colignon, et de Jacques Bersani, inspecteur général de l'Education nationale. Un premier projet est bientôt soumis à l'Académie et les travaux se poursuivent en collaboration avec elle. D'étape en étape, les propositions initiales sont «soit émondées, soit pourvues d'exceptions».
Le rapport final est donc le résultat d'un compromis. Il est présenté officiellement au Premier ministre le 19 juin 1990 et parait dans les documents administratifs du Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990, sous le titre «Les rectifications de l'orthographe — Conseil supérieur de la langue française».
Les réactions sont violentes. Plusieurs personnalités de droite et de gauche lancent une véritable croisade contre les propositions du groupe d'experts et de l'Académie, les jugeant le plus souvent — et au mieux — absurdes (cf. les documents «Revue de presse I et II» rassemblés par J.-A.Tschoumy). La médiatisation de cet évènement est intense puis les choses se calment... Quelque sept ans plus tard, en 1997, le quotidien romand Le Matin revient sur les rectifications, en publiant sa partie rédactionnelle du 18 mars entièrement en orthographe rectifiée, sans que cela ne provoque aucun remous.
Plusieurs associations continuent de militer en faveur des rectifications de 1990. Il s'agit en Belgique de l'APARO, en France de l'AIROE et, en Suisse, de l'ANO (Association pour la nouvelle orthographe). Ces associations travaillent désormais en réseau, et se donnent pour but la promotion des rectifications par différents moyens. Le Renouvo (Réseau pour la nouvelle orthographe du français) fera paraitre et diffusera largement un document présentant une liste exhaustive des mots touchés. Par ailleurs, la délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), rattachée au ministère de la culture et de la communication s'est dotée d'un groupe de modernisation de la langue qui s'emploie, entre autres, à assurer le suivi des propositions de rectifications de 1990.
Signalons enfin que plusieurs groupements travaillent à de nouvelles propositions de simplification de l'orthographe. Un projet belge, concernant cette fois l'accord du participe passé, a été soumis au Conseil de la langue française de Belgique en juin 2002. Il devrait sans doute être envoyé aux instances similaires des autres pays francophones (dont la Suisse!) pour accord, avant d'être proposé au Conseil international de la langue française (CILF) et à l'Académie française.
LES DICTIONNAIRES ET OUVRAGES DE RÉFÉRENCE
La situation peut se résumer ainsi: les nouvelles graphies sont progressivement entérinées dans les différents dictionnaires et ouvrages de référence — certaines l'étaient d'ailleurs déjà avant la publication des rectifications au Journal officiel! Le Dictionnaire HACHETTE, dès son édition 2002, est le premier à mentionner systématiquement toutes les nouvelles graphies. Plusieurs organes officiels recommandent la nouvelle orthographe, les associations mentionnées plus haut, mais également la FIPF (Fédération internationale des professeurs de français), l'AFEF (Association française des enseignants de français), et, last but not least, l'Académie française, qui signale systématiquement les formes les plus récentes dans la 9e édition de son Dictionnaire, en cours de publication.
Les propositions de 1990 changent les graphies de quelque deux-mille mots. Certains sont d'usage peu fréquent, comme on s'en rendra compte dans la liste contenue dans cette brochure, alors que d'autres graphies sont déjà bien attestées dans l'usage (par exemple la soudure des composés à préfixe savant comme autoallumage, microéconomie, minichaine, otorhinolaryngologiste, sociopsychologique...). Les graphies sans circonflexe sur les i et les u, qui symbolisent fortement les rectifications de 1990, sont attestées de manière régulière dans des revues, des ouvrages, et bien sûr dans des travaux d'élèves et d'étudiants, ainsi que sur l'internet.
Dès 1993, le Petit Robert tient largement compte des Recommandations aux lexicographes, faites dans le cadre des propositions de rectifications. La stratégie adoptée par les rédacteurs du dictionnaire consiste à distinguer quatre types d'entrée faisant place à la variation engendrée par les rectifications ou déjà présente dans l'usage :
- la première, l'entrée double, donne l'ancienne forme et la nouvelle, séparées par «ou». Par exemple: événement ou évènement; allégement ou allègement.
- le deuxième type d'entrée consiste à noter une variante: revolver var. révolver; débatteur var. debater.
- le troisième type d'entrée mentionne la variation dans le corps de l'article: eucologue (...) on écrit parfois euchologue.
- enfin, dans le quatrième type d'entrée, le lexicographe se permet de donner son avis: combatif (...) on écrirait mieux combattif; dentellier, dentellière (...) on écrirait mieux dentelier, dentelière; imbécillité (...) on écrirait mieux imbécilité.
Les variantes données sont susceptibles de se déplacer d'un type d'entrée à un autre et, pour l'entrée double, les variantes proposées pourront être permutées (par exemple: évènement ou événement). Cette prise en compte systématisée d'une certaine variation orthographique est encore largement ignorée dans le grand public. Elle est aussi plus marquée chez Robert que chez Larousse, où on observe une certaine instabilité, trace discrète de discussions qui ont dû être serrées... Ainsi, dans l'édition de 1996, évènement figure en entrée, la variante événement ne venant qu'ensuite, mais en 2001, l'ordre des variantes a changé...
Si ces deux dictionnaires n'entrent généralement pas en matière sur la suppression du circonflexe ou sur le pluriel des mots composés (cf. infra règles 10 et 11), il faut noter que le Robert & Nathan Orthographe (destiné aux écoles) mentionne à la fin de plusieurs chapitres des extraits du rapport officiel de 1990. Les nouveaux Bescherelle font aussi allusion aux rectifications sous forme de remarques placées au bas des tableaux de conjugaison.
La nouvelle édition du Bon usage de Maurice Grevisse, revue par André Goosse, fait une large place aux recommandations (il en est de même dans la Nouvelle grammaire française et le Précis de grammaire française, du même auteur). En ce qui concerne le circonflexe, on peut lire ceci (13e édition, 1993, p. 127):
b) Il donne certaines indications sur la prononciation ô=[o] dans rôle, qu'on peut opposer à sole [scl]; -â=[A] (là où le son existe) dans pâle, qu'on peut opposer à sale [sal]; -ê=[E] dans fête. (...)
Ces justifications sont loin d'être constantes. Par exemple, le o de atome ou de zone ne se prononce pas autrement que le ô de diplôme ou de cône; ê et è correspondent souvent au même son là où, comme à Paris, la longueur n'a plus de fonction bien nette.
En particulier, sur les lettres i et u, l'accent circonflexe ne joue pour ainsi dire aucun rôle dans la prononciation (comparer coup et coût, coupe et coûte, goutte et goûte, ruche et bûche, cime et abîme, chapitre et épître, etc.). Aussi le Conseil supérieur de la langue française a-t-il proposé en 1990 que l'accent circonflexe soit supprimé sur ces deux lettres, sauf pour remédier aux homographies (...) et sauf dans les passés simples, 1re et 2e personne du pluriel, pour ne pas séparer vîmes, vîtes, sûmes, sûtes, vînmes, vîntes de aimâmes, aimâtes.
Au chapitre des ouvrages plus spécialisés, on signalera encore que la troisième édition (1994) du Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne de Joseph Hanse signale les rectifications et que l'Académie a entériné de manière définitive 30% des modifications proposées dès sa neuvième édition. Les 70% restant sont regroupés en début de volume et présentés sous forme de recommandations; on précise que les nouvelles graphies ne seront entérinées définitivement qu'«au moment où [l'Académie] aura constaté que ces recommandations sont passées dans l'usage» (communiqué du 17 janvier 1991). Enfin, le Trésor de la langue française, dans ses derniers volumes, mentionne généralement les nouvelles graphies.
LES REVUES
Une soixantaine de périodiques français, belges et québécois, en particulier des sciences du langage, appliquent dorénavant les rectifications plus ou moins systématiquement. C'est le cas, par exemple en France, pour Le français d'aujourd'hui (revue de l'Association Française des Enseignants de Français), qui applique les rectifications depuis une dizaine d'années, comme la Revue générale en Belgique. En Suisse, le Bulletin suisse de linguistique appliquée (VALS-ASLA), les Travaux neuchâtelois de linguistique (TRANEL) et Babylonia accueillent à la fois les anciennes et les nouvelles graphies.
LES RECTIFICATIONS DANS L'USAGE
Beaucoup de professeurs de français se sentent concernés par l'évolution de l'orthographe. Lors de la Biennale de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF) qui s'est déroulée à Lausanne en 1992, une motion a été votée en faveur de l'application des rectifications. En 1995, la seizième biennale de la langue française recommande que «[les correcteurs automatiques d'orthographe] soient rectifiés de façon à traiter comme également correctes les graphies nouvelles et les graphies traditionnelles». En 2000, au XXe congrès de la Fédération internationale des professeurs de langue vivante (FIPLV) à Paris, les rectifications de 1990 font également l'objet d'une table ronde. A l'heure actuelle, l'existence des recommandations orthographiques semble relativement connue dans le public, notamment en Suisse, grâce au travail d'information de la DLF, via la première édition de cette brochure. Leur mise en pratique reste toutefois assez aléatoire. En Belgique et en Suisse, les formes rectifiées seraient désormais acceptées par les professeurs, mais non systématiquement enseignées, et aucune étude n'a été conduite pour mesurer un éventuel changement de pratiques.