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Le 17 décembre 1927, Albert Einstein (qui avait déjà révolutionné le monde scientifique avec sa théorie de la relativité et avait reçu le prix Nobel de physique) écrit de Berlin à Paul Meyhoffer, co-fondateur et premier directeur de l'Ecolint, pour lui demander un poste d'enseignant.
Avant de vous donner plus de détails, permettez-moi de répondre à votre incrédulité. De nombreux hommes et femmes qui se sont distingués indépendamment de leur carrière d'éducateurs, ont enseigné à l'Ecolint. En voici quelques exemples :
- Paul Dupuy, auteur et historien accompli, qui s'était distingué par la défense du condamné (à tort) Alfred Dreyfus en 1898, et avait été doyen pendant 40 ans de la célèbre Ecole normale supérieure de Paris (où il côtoyait des personnalités comme Louis Pasteur), a rejoint l'Ecolint comme enseignant en 1925, à l'âge de 70 ans (il a finalement pris sa retraite à 80 ans, sa vigueur et son dynamisme - à en juger par les témoignages de ses élèves - n'ayant pas diminué).
- L'éminent psychanalyste Charles Baudouin, auteur de nombreux ouvrages classiques dans ce domaine, tels que Suggestion et autosuggestion et Le Mythe du moderne, a enseigné la philosophie et la littérature française à l'Ecolint durant les années 1930 et 1940.
- La grande philosophe Jeanne Hersch, auteure d'ouvrages majeurs tels que Idéologies et réalité (traduit par Czesław Miłosz), qui en 1962 est devenue la première femme à être nommée professeur titulaire de philosophie à l'Université de Genève, a enseigné le français, le latin et la philosophie à l'Ecolint de 1933 à 1956.
- Michel Butor, auteur du roman emblématique La Modification, fer de lance du mouvement nouveau roman dans la littérature française, a enseigné la philosophie, le latin et l'histoire à l'Ecolint en 1956-57 (c'est d'ailleurs là qu'il a rencontré sa future épouse, qui était alors tutrice et enseignante suppléante).
- Les célèbres peintres Frank S. Dorsay et Glyn Uzzell, dont le statut artistique était bien établi avant qu'ils ne rejoignent le département d’art de l'Ecolint, où leur carrière s'est déroulée de 1960 à 1989 (Dorsay) et de 1957 à 1979 (Uzzell).
Des enseignants qui ont récemment pris leur retraite ou qui sont encore actifs peuvent, modestement, ne pas souhaiter être nommés ici pour leurs réalisations extra-scolaires. Il suffit de dire que parmi eux, il y a des scientifiques, des juristes, des écrivains, des entrepreneurs à succès, des économistes, des philosophes et des universitaires (dont un expert international des civilisations antiques gréco-romaines), qui ont tous, à un moment donné de leur vie professionnelle, développé une passion pour l'enseignement et décidé de donner la priorité à l'art de l'éducation. Ne nous étonnons donc pas outre mesure de l'idée qu'Albert Einstein ait pu être intéressé par un emploi à l'Ecolint.
Albert Einstein dans son appartement berlinois de la Haberlandstrasse 5
Photo: BKP (Avec la permission de Der Tagesspiegel)
Il l'était - mais (et c'est là que mon paragraphe d'introduction vous a peut-être légèrement induit en erreur) pas pour lui-même ; il avait à l'esprit une certaine "Mlle E. Einstein" qui, à l'époque, résidait à Zurich. Mes recherches m'amènent à la conclusion que cela ne pouvait être que la cousine du grand physicien, Edith Einstein, dont il avait été proche pendant son enfance à Munich. Elle est également devenue une physicienne de renom ; en effet, Albert l'a encadré pour sa thèse de doctorat consacrée à la "Théorie du radiomètre". Elle a poursuivi ses recherches scientifiques à Zürich, où elle a ensuite enseigné la physique dans une école privée.
Nous avons dans les archives de la Fondation une copie carbone de la réponse de Meyhoffer à Einstein, datée du 21 décembre 1927 et envoyée à la Haberlandstrasse 5, Berlin W. 30 (la lettre originale d'Einstein est, hélas, introuvable ; Meyhoffer ne l'a certainement pas conservée, car sa fille Loïs - littéralement l'élève numéro un de l'Ecolint, qui a hérité de tous les papiers de son père et est décédée en 2018, quelques semaines seulement avant son 100e anniversaire - ne l'a jamais vue) :
« Je vous remercie beaucoup de votre lettre du 17 ct. dans laquelle vous demandez si nous pourrions offrir une situation à Melle Einstein.
Il ne nous est pas possible dans les circonstances actuelles, vu le petit nombre d’élèves allemands que nous avons, d’engager un professeur de langue allemande, ne pouvant lui garantir un enseignement suffisamment étendu ; cependant, je serais heureux d’entrer en relations avec Melle Einstein, à laquelle j’écris par le même courrier. »
Paul Meyhoffer (vers 1929) passant l’actuel Pavillon des Langues de La Grande Boissière, une aile du Grand Bâtimant (ancienne cantine et salle d’assemblée)
Fidèle à sa promesse, Meyhoffer écrivit deux jours plus tard à Mlle Einstein pour lui expliquer que l'Ecolint n'avait pas encore assez d'élèves germanophones pour offrir des cours dans cette langue - autre que des cours de langue et littérature allemandes. Serait-elle prête à envisager d'enseigner ce dernier ? Son français était-il suffisant pour lui permettre de dispenser des cours dans la langue de Molière ? Il a joint le prospectus de l'école et deux rapports annuels, signalant une réelle volonté de trouver un rôle professionnel pour Mlle Einstein à l'Ecolint. Ici s'arrête la piste de la correspondance, et - comme aucune trace de sa présence dans notre école ne nous est parvenue - il semble raisonnable de conclure qu'un tel arrangement n'a pas pu être conclu.
Du point de vue de l'Ecolint, le plus intéressant dans cet épisode est qu'Einstein connaissait notre école que trois ans après sa modeste création en 1924 (lorsqu'elle a ouvert ses portes avec un total de huit élèves et trois professeurs), et que - étant donné ses opinions éclairées, progressistes et égalitaires - il la considérait comme un environnement professionnel souhaitable pour sa cousine. Ceci est une démonstration de plus de la rapidité avec laquelle l'Ecolint, la première école internationale au monde, s'est forgé une réputation de fournisseur incomparable d'une éducation pour la paix, élevée dans ses idéaux humains, véritablement accueillante pour tous et libre de tous préjugés et de discrimination.
Alejandro Rodríguez-Giovo
Archiviste de la Fondation
Les locaux de l’école en 1927 (Rue Charles Bonnet à Genève), à l’époque où Paul Meyhoffer reçu la lettre d’Einstein