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Comment la Suisse s'est enrichie sur le dos des esclaves
Notes de lecture
"Une Suisse esclavagiste Voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon" par Hans Fässler, Edition Duboiris 2007, 286 pages
Par Amady Aly Dieng, Dakar, Sénégal
La Suisse, petit pays neutre isolé au milieu de l'Europe et au cœur des Alpes, aurait-elle participé à la traite transatlantique ?
Même Saint-Gall, une petite ville de 70.000 habitants, a été en relation avec l'île de Gorée, les plantations du Brésil et de Saint-Domingue. Contrairement à la réputation de neutralité helvétique, les classes dirigeantes suisses ont profité de la traite des Noirs et ont accumulé des fortunes colossales grâce au travail des esclaves africains.
Hans Fässler, ancien député suisse, professeur et historien, décrit ici un pan essentiel et largement ignoré de l'histoire de la Suisse et de sa prospérité. Avec rigueur et précision, il nous montre comment du XVIIe au XIXe siècle, des commerçants, des militaires et des scientifiques suisses ont profité de l'esclavage : ils ont placé de l'argent dans les sociétés coloniales, ont participé aux expéditions du commerce triangulaire, ont pratiqué la traite des esclaves et donné leur caution idéologique et leur soutien militaire à l'esclavage. Selon les estimations, la Suisse - par le biais des particuliers mais aussi d'organismes étatiques ou sémi-étatiques - aurait participé à la déportation et à l'exploitation dans les plantations de plus de 150 000 esclaves. Proportionnellement à la taille du pays et au nombre d'habitants, la Suisse a donc, en moyenne, participé autant que les autres pays européens à l'esclavage.
Le cadre temporel de la participation suisse est défini par l'histoire de l'esclavage transatlantique au sens structurel. Il s'agit d'une période qui s'étend du 17e siècle (premiers Suisses au service des puissances coloniales, premiers récits de voyage suisses) à la dernière abolition ‘officielle' de l'esclavage par un Etat atlantique (le Brésil en 1888). Au-delà de cette année charnière, il faudrait, parce que cela rejoint le thème de ce livre , envisager plus longuement la participation suisse à des crimes contre l'humanité de nature impérialiste, telles que les atrocités commises au Congo belge. Les Suisses représentaient le 4e contingent par le nombre des employés de la colonie privée du roi Léopold II (‘Etat indépendant du Congo'), derrière les Suédois, les Italiens et les Danois. Ils étaient recrutés surtout dans l'Ouest de la Suisse où le Consul royal de Belgique à Neuchâtel joua un rôle un particulièrement actif.
Hans Fässler écarte le concept de ‘participation suisse' pour parler du ‘rôle joué dans l'esclavage par les treize cantons de la Confédération y compris les pays sujets et les pays alliés' et traite Genève et Neuchâtel encore à part. Il a décidé d'utiliser le concept de 'rôle de la Suisse dans l'esclavage' au sens de ‘rôle joué dans l'esclavage ou dans la traite transatlantique par les corporations, des personnes ou des firmes sises sur le ou les origines du territoire par la Suisse moderne'. Si l'on s'interroge sur le bénéfice que la Suisse actuelle en a tiré, on peut affirmer avec Pierre Bourdieu, sociologue français de la culture que la Suisse moderne doit sa richesse non seulement au capital économique acquis grâce au rôle joué dans l'esclavage (profits tirés du commerce, assurances, banques, investissements ) mais aussi au capital culturel (formation intellectuelle, cosmopolitisme, livres, peintures) et au capital social (réseau de relations appartenance à des groupes, structures familiales). Cette dernière forme de capital joue un rôle particulièrement important au 17e et au 18e siècle, dominés par l'aristocratie et le patriciat. L''Etat' ou plutôt les cantons de l'ancienne Confédération jouent un rôle relativement modeste comparé aux personnes privées ; cependant, il ne faut pas oublier l'engagement de Berne dans la spéculation due au système de Law entre 1719 et 1734, le cofinancement en 1760 de la traite négrière danoise par la banque zurichoise semi-publique ‘Leu & Co.' et la prise de position du Conseil fédéral, c'est-à-dire le gouvernement suisse sur l'esclavage en 1864 dans le cadre de la discussion sur les ‘métayers'.
Que signifie 'participation' ? L'auteur entend par-là toutes les activités privées, commerciales, scientifiques ou littéraires qui visaient à faire profit grâce à l'esclavage ou à la traite ou bien qui contribueraient à rendre possible ou à maintenir l'institution de l' esclavage.
Si l'on veut , on peut établir une différence entre la participation directe à l'esclavage (trafic d'esclaves ou propriétés de plantation) et la participation indirecte (commerce de produits coloniaux ou rédaction de texte raciste.' Ou on peut définir une échelle de la participation qui irait du surveillant suisse brandissant son fouet sur une plantation esclavagiste à la consommatrice ou au consommateur qui sucre son café noir.
Hans Fässler a renoncé à une telle classification pour trois raisons. Premièrement, toute classification en participation 'directe' ou ‘indirecte' et toute gradation allant de ‘rapport étroit avec l'esclavage' à ‘rapport lointain avec esclavage' demande des démarcations hasardeuses qui conduisent à des accusations stériles plus précisément à des tentatives de plaider à décharge.
Deuxièmement, plus on s'éloigne de l'Europe, plus la différence entre participation directe et indirecte perd sa pertinence.
Dans son étude monumentale intitulée Africans and the Industrial Révolution in England (‘Les Africains et la révolution industrielle en Grande Bretagne', l'historien nigérian Joseph E. Inikori a donné une définition du Bassin atlantique' qui est une surprise salutaire pour tous ceux qui croient que la Suisse étaient entre le 17e et le 19e un pays tranquille entretenant tout au plus quelques relations commerciales avec le reste de l'Europe, mais aussi pour ceux qui croient que la mondialisation est un phénomène du 20e siècle et du 21e siècle : ‘Dans cette étude, les concepts de ‘monde atlantique' et de ‘Bassin atlantique' sont interchangeables et désignent un territoire géographique comprenant l'Europe de l'ouest (Italie, Espagne, Portugal France, Suisse, Autriche, Allemagne, Pays-bas, Belgique, Grande Bretagne, Irlande), l'Afrique de l'Ouest ( de la Mauritanie au nord-ouest jusqu'à la Namibie au nord-est, y compris les deux régions modernes que sont l'Afrique occidentale et l'Afrique centrale) et le continent américain du Sud et des Antilles, les USA et le Canada).'
Comme le montre Inikori avec une précision minutieuse en se référant aux produits coloniaux les plus importants (le coton, le sucre comme produit alimentaire et moyen de conservation, le riz, les dérivées de luxe comme le tabac et le cacao,le poivre, les colorants comme le bois du Brésil, la cochenille et l'indigo, les métaux précieux comme l'or, l'argent, et les diamants) ce Bassin atlantique fut ‘noir' du 16e au 19e siècle, c'est-à-dire que son développement économique repose essentiellement sur le travail fourni par les captives et les captifs venus d'Afrique et par leurs descendants.
Hans Fässler en arrive à la troisième raison pour laquelle il a renoncé à une classification en participation directe et indirection de la Suisse à l'esclavage. En 1944, dans Capitalism and Slavery (‘Capitalisme et Esclavage'. Présence Africaine.), l'historien antillais Eric Williams, qui fut par la suite Premier ministre de Trinidad et Tobago, a pour la première fois dans les commentaires des contemporains de la traite négrière, qui mettait en relation toutes les facettes de l'esclavage. En prenant l'exemple de l'Angleterre, il affirme que la traite négrière, grâce aux profits générés dans le commerce triangulaire (organisation des plantations, système bancaire, assurances) ainsi que grâce à la création et à l'essor d'industries en amont et en aval (construction navale, industrie cotonnière, raffinage du sucre, industrie métallurgique) avait un impact fondamental sur l'évolution de l'Europe au 18e et au 19e siècle et que la Révolution industrielle n'avait été rendue possible que grâce à elle.
La thèse dite ‘thèse de Williams' a été discutée, modifiée et même combattue, mais en fait jamais réfutée. Ces derniers temps, elle a connu une espèce de renaissance, entre autres, sous l'influence de l'historien nigérian Joseph E. Inikori. En l'appliquant à la Suisse, on pourrait dire que ce pays, qui fait partie de l'espace économique européen a donc pu être aussi partie prenante de cet essor de la production et du commerce qui reposait essentiellement sur l'économie esclavagiste atlantique.
Au cours du 18e siècle, pendant lequel, au dire des contemporains, la Suisse a même importé, en chiffres absolus sur une longue période, plus de cotons que l'Angleterre, la production de coton effectuée en Méditerranée orientale par des serfs ou des paysans semi-libres fut remplacée par la production effectuée par les esclaves dans ce qu'on appela le ‘Nouveau monde'. Et c'est cette industrie du coton, ou comme on disait à l'époque la ‘Bauelevriet' (‘la folie du coton') qui dynamisa l'évolution industrielle de la Suisse et qui, par le biais de l'impression ou de la production d' 'indiennes' a produit une part considérable de la marchandise de traite qui comptait le plus dans le commerce négrier.
Hans Fässler a montré le fonctionnement de la traite négrière entre le 16 et le 19e siècle en décrivant une expédition suisse. Il reconnaît que parler du triangle (Europe - Afrique - Amérique - Europe) est une simplification méthodologique. Il faut intégrer le commerce avec l'Asie (y compris la participation suisse à celui-ci), d'une part parce qu'il consommait une grande part de l'argent et de l'or (transformés en pièces de monnaie) extraits par les esclaves américains et d'autre part parce qu'il fournissait les indispensables cauris, coquillages servant de monnaie en Afrique. L'importance des métaux précieux pour le développement du capitalisme européen en général était manifestement si évidente pour les contemporains que l'Appenzeller Kalender/ Almenach Appenzellois) publient régulièrement des annonces relatives à l'arrivées des bateaux espagnols au port de Cadix.
L' 'expédition triangulaire suisse' commence dans une ville portuaire française sur l'Atlantique, où on arrime un bateau. Ses cales contiennent des Indiennes, et d'autres textiles fabriqués en Suisse, des produits alimentaires fournis par la Suisse et des cauris d'Asie qui ont été négociés grâce à une participation suisse. Des investisseurs suisses participent entièrement au financement de l'expédition maritime le long des côtes de l'Afrique occidentale. En échange de ses indiennes et de ses cauris, il acquiert sur la côte guinéenne une ‘cargaison' d'esclaves. La forteresse qu'on utilise pour ‘le stockage temporaire' des esclaves, a été co-fondée par un Suisse.
D'autres forts de ce genre appartiennent à des compagnies coloniales dont les actions reposent entre autres dans des portefeuilles suisses, après que des banquiers suisses en ont organisé l'émission. Le bateau charge du coton, du sucre et de l'indigo provenant de plantations suisses qui ont été négociés par des commerçants suisses installés là-bas. Les marchandises sont transportées via l'Atlantique dans la ville portuaire française où elles sont revendues.
Avec le coton, on fabrique du tissu puis des vêtements pour les Suissesses et les Suisses, le sucre contribue à l'industrialisation de la Suisse en approvisionnant les travailleurs industriels et agricoles. Avec l'indigo, on fabrique ce bleu lumineux des ‘foulards républicains' tricolores que la Suisse, en ces périodes révolutionnaires, livre en grande quantité à la France. C'est aussi à ce moment-là qu'un érudit écrit que les ‘nègres' sont bêtes de nature, laids et incapables d'accomplir aucun progrès humain. Le chocolat était noir. On peut faire commencer l'histoire du chocolat au Mexique à Tula avec les mythes toltéques et la faire se poursuivre à Vevey, petite ville au bord du lac de Genève, avec les mythes suisses. Hans Fässler évoque l'histoire de la petite firme Nestlé qui est aujourd'hui riche de plus de deux cent cinquante mille salariés et qui achète plus de 10 % des récoltes mondiales de caca et de café.
Au début du 19e siècle, le pionnier qui était le François-Louis Cailler, avait appris le métier de chocolatier et avait créé dans sa fabrique de Veney un produit qui est bon et sucré.
Le sucre, le coton et le tabac sont les trois produits tropicaux qui ont alimenté le trafic des esclaves nègres. C'est pourquoi l'historien Abdoulaye Ly a écrit : ‘L'esclave noir et le sucre constituent un binôme.'
Hans Fässler a apporté une précieuse contribution à la connaissance de la participation de la Suisse à la traite négrière. Sa profession d'historien et sa maîtrise de la langue française, anglaise et allemande ont été un très bon atout pour mener à bien son travail. Il est temps que des chercheurs africains explorent ce domaine.
(http://www.destindelafrique.com/Comment-la-Suisse-s-est-enrichie-sur-le-dos-des-esclaves_a1328.html)
Amady Aly Dieng, docteur ès sciences économiques et ancien fonctionnaire international à la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, est actuellement enseignant à l'Université Cheikh Anta Diop. Il a été parmi les dirigeants de l'Association des étudiants de Dakar (AGSD) créée en 1950 et devenue en 1956 l'Union générale des étudiants d'Afrique occidentale (UGEAO). Il a été aussi président de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France pendant deux ans en 1961 et 1962.