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Préface de György Ligeti, catalogue 1 et 2
La force et l’originalité des tableaux de Fabienne Wyler résultent de la tension entre les objets « abstraits-géométriques » et l’espace concret, physique, gouverné par la gravitation.
Egalement de la complexité polyrythmique des rotations, décalages et superpositions des objets et ensembles d’objets, de même que le jeu entre ombre et lumière.
L’oeuvre de Wyler a évolué à une vitesse vertigineuse, en quelques années. A la base de cette évolution, on trouve des facteurs musicaux (le constructivisme de Webern et de Boulez) et aussi visuels (la peinture de Kandinsky et Klee, ainsi que les tableaux-rouleaux de l’époque Heian, dans le Japon des XIe et XIIe siècles).
Cela fait trois ans qu’elle m’a montré les reproductions du grand rouleau Bandaïnagon de Mitsunaga, peintre de la cour des Fujiwara. C’est peut-être le plus important chef-d’oeuvre de l’époque Heian (Kyoto).
Ce rouleau représente une lutte et la mise à feu d’un palais en bois. A l’intérieur se trouve une foule paniquée par l’incendie et une autre foule, plutôt gaie, attirée par la souffrance des autres. Les visages des gens paniqués d’une part, et intéressés d’autre part forment un contraste dramatique.
Cette intensité d’expression, on la retrouve dans l’art européen avec un décalage de plusieurs siècles, chez Goya.
J’ai été très impressionné par la peinture de Mitsunaga, avant je ne connaissais même pas son nom, et j’ai été aussi très impressionné par l’analyse détaillée que Fabienne Wyler a écrite au sujet de cette peinture (il s’agit d’une analyse structurelle d’un détail de ce rouleau).
Je crois que l’art de Wyler est proche de cet art japonais, alors même que les rouleaux d’Heian sont des peintures figuratives, tandis que les dessins et peintures de Wyler appartiennent à un monde abstrait; mais pas tout à fait abstrait; il y a des objets rectilignes, comme des boîtes mi-réelles, mi-irréelles, des surfaces plates, représentées soit dans le plan bidimensionnel, soit dans l’espace tridimensionnel. Il existe un jeu incessant entre la vision bi et tridimensionnelle, un échange sans fin entre différentes façons de « voir ».
C’est un aspect qui mène vers l’univers des « perspectives impossibles » de Maurits Escher. Mais chez Wyler c’est autre chose : bien qu’elle utilise des méthodes de perspectives escheriennes, son style et son goût se trouvent loin d’Escher. Chez Wyler règne une élégance raffinée, légère et dramatique en même temps.
Les structures complexes (architecture des « boîtes », plans, objets en « oeuf ») se trouvent dans un « mouvement figé ». Ces structures restent elles-mêmes et pourtant il y a la présence des équilibres sans cesse à la limite du déséquilibre. La gravitation terrestre, bien réelle, interfère avec les structures quasi abstraites : on sent le dynamisme entre cohésion et rupture.
Le fort charme de ces tableaux consiste justement dans la balance précaire, les presque-glissements des éléments, l’alternance des tensions centripètes et centrifuges.
Puisqu’il y a l’existence d’une perspective mi-réelle, l’impression de profondeur et d’espace se produit. L’harmonie des couleurs, de la lumière et de l’ombre accentue encore plus la quasi-réalité de ces visions géométriques de la plus haute valeur artistique.
György Ligeti
décembre 1995
Bifurcation II : Ici, la formation est tridimensionnelle, cela signifie qu'au lieu d'un plan, nous trouvons des formes dans un espace (illusoire). La plupart des éléments sont des boîtes flottant dans cet espace. Si nous regardons le tableau en commençant du Sud-ouest en allant vers le Nord, les boîtes s'agencent selon une ligne courbée, en se tournant vers le Nord-est. En arrivant à la limite Nord, nous voyons quelques boîtes en chute, symbolisant l'effondrement de la tour de Babel. (J'avoue que mon interprétation est subjective).
Les boîtes "premières" ont plusieurs couleurs
- à l'intérieur de ces boîtes se trouvent des sous-boîtes, et encore des sous-sous boîtes
- en noir, blanc, rouge, ocre. La tridimensionnalité est évidente car les boîtes sont fermées et ont une face horizontale ; l'illusion est clairement spatiale.
Mais il y a un léger trouble, un dérangement dans les couleurs, les faces horizontales ne suivant pas la coloration des faces latérales.
Il existe d'autres boîtes sans sous-boîtes, moins évidentes, moins développées, constituant une hiérarchie secondaire. La plupart de ces boîtes d'ordre secondaire ont de petits défauts dans leur représentation perspectivique. Ce sont des "objets impossibles" comme parfois dans les gravures de Maurits Escher.
Par exemple : à l'Ouest se trouve un objet ambigu (la boîte noir-blanc-gris qui cache à moitié une boîte ocre-brun-gris). Immédiatement, au Nord se présente une ambiguïté des boîtes rouge-ocre-gris et brun-noir-gris et aussi au Sud, deux boîtes "impossibles". Mais nous trouvons aussi des boîtes complètement "en ordre", comme la boîte gris-blanc-brun au Sud-est.
De même, quelques boîtes de "premier ordre" sont ambiguës, produisant une irritation dans notre perception : par exemple au Nord, deux boîtes "impossibles", l'une couvrant l'autre à demi. Et bien je pense que c'est exactement cette irritation de notre perception qui constitue la qualité picturale de ce tableau : tout semble clair, la lumière est de plein jour mais la géométrie est folle. Ce tableau possède également les couleurs de la période Heian et une autre association japonaise existe : Les boîtes réelles produites surtout dans la ville actuelle de Kyoto, en papier, en bois ou en plastique, avec des surfaces laquées (la plupart en rouge ou noir). Mais les boîtes de Fabienne Wyler ne sont pas réelles, elles évoquent un monde dérangé, plein de tensions dramatiques. Pour contrebalancer ces tensions, ce tableau, comme la plupart des tableaux de Wyler,possède une élégance noble, malgré toute la folie, légère. Les boîtes semblent flotter dans l'espace, dans un monde sans gravitation.
Le Tout ensemble: Les boîtes composées sont presque les mêmes, ici, elles sont plus foncées (le noir étant la couleur prédominante) - également le flottement sans gravitation est le même.
Pourtant, l'irritation de notre perception est plus grave: au centre du tableau se trouvent deux boîtes qui ont une face commune (c'est la face multicolore).
Notre vision ne peut décider si la face horizontale appartient à la boîte du bas, comme face supérieure, ou s'il s'agit de la face inférieure de la boîte du haut.
Comme tous les autres, ce tableau semble "normal", c'est à dire, correspondant à notre expérience quotidienne, mais notre cerveau se trouve dans un état de bouleversement.
Ce bouleversement, ce choc, provoque dans notre jugement esthétique le sentiment de valeur artistique.
L'ambiguïté du "convexe-concave", la doublure de notre perception sort clairement du domaine des illusions optiques et de l'artisanat de Maurits Escher, mais dans ce tableau de Fabienne Wyler, l'ambiguïté est encore plus marquée, comme - en contraste - les autres boîtes s'agencent dans un comportement "bon enfant".
Assonance : Ici, le choix des couleurs est différent car il y a du vert olive et le rouge manque. L'harmonie des couleurs est d'une subtilité délicate. En principe, il y a aussi des "boîtes", mais ces objets sont très différents de ceux des autres tableaux. S'agit-il de boîtes fermées dont l'ensemble aurait glissé sur lui-même ? Les deux hémisphères sont-elles des formations compactes, ou plutôt des objets d'une légèreté sans gravitation, se balançant perpétuellement dans un état de vibration précaire, ne pouvant jamais arriver à une position de repos ?
Quelques endroits sont "impossibles", par exemple les formations complexes symétriques du côté centre Sud de l'hémisphère supérieur et celles du côté Nord de l'hémisphère Sud. Regardés superficiellement, les deux hémisphères semblent symétriques; si nous les observons avec plus de rigueur, la symétrie est fausse. Cette impossibilité optique constitue l'attractivité du tableau entier. Si on suppose que ces objets se trouvent dans un champ de gravitation "terrestre", l'hémisphère Nord pourrait à chaque moment glisser et se précipiter vers la "terre". Mais comme une "terre" n'est pas visible ni même indiquée, le glissement et la destruction possible de l'objet restent dans un monde purement hypothétique. C'est exactement dans cette ambiguïté que consiste la magie de l'art de Fabienne Wyler.
Il existe aussi des visions de paysages-boîtes plus complexes, comme "Eclats multiples" (le titre indique l'influence de Pierre Boulez et des connotations musicales) ou comme "Polyrythmie VI et VIII", avec des formations en cristal quasi-symétriques. Mon tableau préféré est peut être "Polyrythmie III", surtout à cause de l'harmonie des couleurs noir-blanc-beige-brun-bleu-gris, d'une élégance particulière et d'une noblesse tendre.
L'art de Fabienne Wyler montre une unité stylistique de rare consistance et prouve que construction et poésie peuvent former une unité de cohésion parfaite.
Hambourg, mai 2002