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Les rédacteurs en chef du monde
La situation est dramatique pour nos démocraties occidentales. Mme Myret Zaki a publié, en février, Désinformation économique, un ouvrage de 264 pages aux Editions Favre. Je tire les phrases suivantes des dernières pages du livre de l’ancienne rédactrice en chef de Bilan: «La désinformation économique dans les pays développés est dans bien des cas un dégât collatéral de la faillite des Etats dans le maintien de médias indépendants et d’une recherche universitaire indépendante (...) face au sponsoring et au lobbying d’entreprises aux moyens supérieurs. La privatisation de l’information a connu un développement accéléré (...) à mesure que l’argent désertait le secteur public pour s’accumuler dans le secteur privé (...). Quand on publie une statistique nationale du revenu des ménages, cela ne fait aucun sens de publier un revenu moyen de 7500 francs par exemple, alors que les plus hauts salaires ont augmenté de façon exponentielle sur dix ans et que les bas et moyens salaires ont stagnés ou reculés.»
A l’époque du communisme à la Staline, les Russes plaignaient les peuples d’Europe exploités par les capitalistes. Ils se félicitaient de vivre dans un pays de justice sociale. Le contrôle de la presse était total. Or, chez nous, au XXIe siècle, nous nous trouvons dans une situation comparable parce que la presse est au service des milliardaires. Miret Zaki encore: «Les 1% des plus riches du monde développé sont ceux aujourd’hui qui créent de facto la plupart des récits collectifs et des valeurs sociétales qui se diffusent ensuite à travers les médias et la culture. Ces narratifs correspondent aux intérêts de ceux qui les émettent (...). Ils ne coïncident pas ou peu avec ceux des 99% (...). Les milliardaires sont en quelque sorte les rédacteurs en chef du monde (...); les valeurs intellectuelles et sociétales de cette ploutocratie sont celles qui nous impactent. Elles sont diffusées à travers l’ensemble du monde développé, à travers les leaders d’opinion, les écrivains, les humoristes, les instagrammeurs/meuses, l’art, l’architecture et imprègnent la culture occidentale, des plus riches aux plus pauvres.»
L’auteure cite aussi l’économiste Francis Fukuyama qui accuse: «L’argent du lobbying et les contributions de campagne verrouillent les politiques et constituent une “forme de corruption légalisée”.» Joe Biden a fait campagne sur le relèvement des taxations des plus riches. Il n’en est plus question. Le livre dont je tire ces informations fourmille de statistiques des institutions internationales. On n’en entend jamais parler. Par exemple, on a l’impression que les difficultés de la France viennent du fait que le pays distribue trop d’aides aux petits commerçants, aux PME et à la population. Or, ce sont les multinationales du CAC 40 qui ont reçu l’essentiel des aides Covid. 26 entreprises sur 40 ont distribué d’importants dividendes à leurs propriétaires. Autre exemple, la mortalité infantile. Elle est plus basse en Russie qu’aux Etats-Unis. Encore une citation: «L’Image que se donne l’Occident n’est pas celle de régimes inégalitaires. Le mythe de la supériorité occidentale repose sur le récit entrepreneurial porté par les symboles de réussite américains (...) Hollywood, Wall Street, la Silicon Valley et leurs ambassadeurs de charme, Nike, Apple, Google, Amazon, Tesla, Coca-Cola.» Ne nous étonnons plus de la difficulté qu’ont les gauches européenne et suisse à faire passer leurs projets. Même dans une démocratie directe.
Pierre Aguet, Vevey