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Pline l'Ancien et les Alpes
Par Lucien Lathion
L' Histoire Naturelle de Pline nous fournit des renseignements curieux et dignes d' intérêt sur les Alpes et leurs particularités. Elle nous fait connaître aussi ce que le monde ancien savait des montagnes.
Le premier qui mesura la hauteur des montagnes fut le Grec Dicéarque, et il trouve que le Pélion est la plus haute de toutes. Pline ne partage pas cette opinion. Pour lui, certains sommets des Alpes sont plus élevés, et il évalue à 50,000 pas, soit environ 75 km ., le développement de leur pente, sans rien affirmer quant à la hauteur effective. Le Mont Vesoul, où le Po prend sa source, est l' un des plus hauts des Alpes.
Il dit aussi que les tremblements de terre n' épargnent pas les régions montagneuses, et qu' il sait par ses propres observations que les Alpes et l' Apennin ont plus d' une fois tremblé.
Pline est le premier à émettre cette idée, reprise maintes fois après lui, que les eaux du Rhône, en pénétrant dans le Léman, ne se mélangent pas aux eaux du lac et ressortent telles qu' elles sont entrées, ne faisant que le traverser. Cette opinion était commune dans l' antiquité. Le Rhin, en traversant le Lac de Constance, ne se comportait pas autrement. Pline situe très exactement la source du Rhône. Ce beau fleuve, « le plus fertile de la Gaule », se précipite du haut des Alpes, et près de sa source habitent « ceux des Lépontiens qui sont appelés Vibères ». Il fait preuve de la même exactitude quant à la source du Rhin. A propos du Rhône, l' auteur souligne « l' ignorance en géographie » des poètes grecs et alexandrins qui s' en sont occupés. Ainsi, pour Apollonios de Rhodes ( IIIe av. J. C ), le Rhône n' est qu' un affluent du Po ou Eridan, et il fait arriver l' un et l' autre par une embouchure commune dans l' Adriatique. Cette confusion se trouvait déjà dans Euripide. Eschyle situe en Ibérie ( Espagne ) l' Eridan et lui donne le nom de Rhône. Grâce à Pline, nous savons que les plus anciennes mentions du Rhône se trouvaient dans des pièces aujourd'hui perdues, des deux grands tragiques grecs.
PLINE L' ANCIEN ET LES ALPES Pline a beaucoup écrit sur les sources thermales. Il constate que certaines sources « présentent le phénomène singulier d' une grande chaleur, et cela même sur les sommets des Alpes ». Il parle aussi d' un poisson fort recherché pour son foie, du Lac de Constance. Ce serait la lote ( Iota gadus, L. ).
L' importance stratégique des Alpes est soulignée à plusieurs reprises par Pline. Ces hautes cimes sont la sauvegarde de l' Empire Romain et ont contenu pendant longtemps les Barbares. Quant à leur étendue, il leur donne 100,000 pas d' épaisseur « là où la chaîne sépare la Germanie de l' Italie, et, dans le reste, elle ne va pas à 70,000 pas, rendue plus mince par la prévision de la nature ». Le pas romain valait 1 m. 480.
Le Grand et le Petit Saint-Bernard sont également cités, sous le nom de Portes Graïques ( Alpes Graies ) et Portes Pœnines. L' une aurait donné passage à Annibal et l' autre à Hercule. Une tradition déjà ancienne du temps de Pline voulait que les Alpes ne pouvaient être vaincues que par Hercule, le premier à les franchir avec une troupe.
Pline nous donne les noms des quarante peuplades des Alpes subjuguées par Auguste, et l' inscription qui figurait sur le trophée élevé près de Nice à la suite de cet exploit. Parmi les peuplades qui jouirent du droit latin, il cite les Octodurenses ( Martigny ).
Il est le premier à parler du goitre, maladie propre à l' homme et au porc, dit-il, causée par la mauvaise qualité des eaux « dans le voisinage des Alpes ». Les paysannes transpadanes en étaient affectées et portaient comme remède un collier d' ambre Juvénal, et bien d' autres dans la suite, devaient reprendre ce thème. Il a du moins une vue claire sur la cause de l' infirmité.
Il est le premier aussi à faire mention de l' usage de la corde dans les montagnes. Les chercheurs de cristaux s' en servaient. Il constate l' existence du cristal « dans les rochers des Alpes, d' un accès si difficile d' ordinaire qu' il faut se suspendre à des cordes pour l' extraire. Les gens experts en reconnaissent la présence à certains signes et indices ». Ce cristal était très recherché et des plus estimés. Pline assure qu' une dame romaine paya 150,000 sesterces ( 31,500 francs-or ) un bassin de cristal. La nature du cristal a été longtemps méconnue. « C' est une forte congélation qui le condense, écrit-il; du moins ne le trouve-t-on que là où les neiges d' hiver sont les plus glacées, et il est certain que c' est une glace... Il n' est pas facile de pénétrer pourquoi il a six angles et six faces... quant au poli des faces, il est tel qu' aucun art ne peut l' égaler. » A propos du cristal, Pline, en vieux Romain, s' indignera de cette fureur qu' ont les hommes pour les superfluités, qui les fait « aller chercher, jusque dans la région des nuages, des coupes pour rafraîchir les boissons, et creuser des roches voisines du ciel, pour boire dans de la glace ».
Même sentiment également à d' endroit des recherches minières. On exploitait dans la région des Alpes des mines de quartz, des carrières, des mines de cuivre proches du Petit Saint-Bernard. On en extrayait aussi « une pierre blanche qu' on coupe avec la même scie que le bois », des schistes, etc. «... ces montagnes, écrit Pline, la nature les a faites pour elle-même, afin de protéger par une sorte de construction, les entrailles de la terre... et nous, nous coupons ces masses... nous les transportons... ces masses que jadis c' était une merveille d' avoir franchies... ».
Pline a décrit quelques espèces animales, dont l' habitat est expressément situé dans les Alpes. Il y a d' abord la marmotte, ou « rat des Alpes ». Ces rats « de la taille des blaireaux, se cachent pendant l' hiver; mais ils portent préalablement du foin dans leurs cachettes. Quelques-uns racontent que le mâle et la femelle, tenant tour à tour un tas d' herbes entre leurs pattes, et étendus sur le dos, se tirent alternativement jusqu' à leur retraite par la queue qu' ils saisissent avec leurs dents; et que pour cela ils ont le dos pelé dans cette saison... » Au surplus, ces rats se tiennent volontiers assis sur leur derrière, marchent sur leurs pattes postérieures et se servent de celles de devant comme de mains.
« Mais ce sont les chèvres qui se montrent dans les Alpes sous des variétés les plus nombreuses. Il y a les chevreuils, les chamois; il y a les bouquetins d' une agilité merveilleuse, quoique leur tête soit chargée de vastes cornes, creuses comme des gaines d' épée. C' est sur ces cornes qu' ils se jettent, faisant la roue sur les rochers comme lancés par une machine de guerre, surtout quand ils veulent sauter de mont en mont, le contrecoup les portant plus rapidement à l' endroit qu' ils veulent atteindre. » Le chamois a les cornes recourbées en arrière, et le chevreuil n' a pas de vésicule biliaire et son sang ne se coagule pas.
Le suif de chamois, pris avec du lait, était souverain pour la phtisie. Un phtisique désespéré en fut guéri. Le foie de chevreuil arrêtait les hémorragies, en particulier l' hémorragie nasale. Le chevreuil entrait aussi dans la composition des remèdes magiques. La queue de dragon, attachée avec des nerfs de cerf dans la peau de chevreuil, guérissait l' épilepsie ou mal divin. Les mages enseignaient que l'on pouvait gagner les procès en attachant au bras, dans de la peau de chevreuil, un peu de la graisse du cœur du dragon. La même thérapeuthique pouvait rendre les maîtres doux et disposer les grands à accorder des grâces... Les mages enseignaient encore que l'on pouvait se rendre invincibles par un ingrédient compliqué dans lequel entrait du poil du front du lion, de l' écume de cheval victorieux, des ongles de chien, etc., le tout enfermé dans un sachet de peau de chevreuil. Mais de telles fourberies, ajoute Pline, empoisonnent les mœurs. Enfin, pour finir cette nomenclature à propos du gracieux animal des Alpes, Pline donne encore cette recette: « On prétend que les chèvres n' ont jamais d' ophtalmies, parce qu' elles mangent certaines herbes. Il en est de même des chevreuils; aussi, recommande-t-on d' avaler, à la nouvelle lune, la fiente de ces animaux, enveloppée dans de la cire. » Les lièvres des Alpes sont blancs. Dans les mois d' hiver, ils s' y nourrissent de neige. Leur pelage change au moment de la fonte. Ils supportent les plus grands froids.
Les tétraons ( coq de bruyère ) « sont remarquables par le lustre et le noir parfait de leur plumage et la couleur écarlate de leurs sourcils ». Ils se laissent mourir en volière. La gelinotte a de la voix, mais devient muette en captivité. Le chocard est noir, avec le bec jaune. Le lagopède ( perdrix des neiges ) est Die Alpen - 1944 - Les Alpes10 PLINE L' ANCIEN ET LES ALPES d' une saveur particulière. Il a les pattes couvertes d' un poil de lièvre, d' où son nom. Il est blanc et de la grosseur d' un pigeon. En été, il est de couleur safranée. « Il n' est pas facile d' en manger hors du pays, car il ne s' apprivoise pas et il se gâte aussitôt. » A part les aigles, on a aussi vu des ibis égarés sur les Alpes.
Pline est très imprécis quand il parle du pin, du sapin et du mélèze. Les plus estimés de ces conifères sont ceux des Alpes, du Jura et des Vosges. Si on les écorce quand le soleil traverse le Taureau ou les Gémeaux, époque de leur bourgeonnement, ils meurent aussitôt. Ils aiment les montagnes et le froid. Le sapin habite le haut des monts. Pour le mélèze, « on le nomme larix. Le bois en est de beaucoup préférable; il est incorruptible et rebelle à la destruction. En outre, il est rougeâtre et d' une odeur assez forte. Il donne issue à une résine abondante, d' une couleur de miel... » Le mélèze passait pour incombustible. L' arole donne encore plus de résine que le mélèze, une résine plus liquide, « employée aussi pour les feux et les lumières dans les cérémonies religieuses ». Tous ces conifères sont perpétuellement verts. Le sapin, à cause de sa légèreté, est préférable pour les mâts des navires. Il est aussi excellent pour la menuiserie, et il s' associe à la colle au point de se fendre plutôt à côté. Le mélèze se conserve très bien dans l' humidité. Ces arbres sont parfois de taille énorme. On admirait à Rome une poutre de mélèze amenée de Rhétie, qui avait cent vingt pieds de long sur deux pieds de côté. Pline suppute la hauteur de l' arbre et lui trouve une élévation « à peine croyable ». Il admire aussi fort le sapin qui servit de mât au vaisseau construit spécialement pour le transport d' un obélisque, sous Caligula. Quatre hommes pouvaient à peine l' embrasser et il avait coûté 80,000 sesterces ( 16,800 francs-or ).
Les résines étaient utilisées en médecine, y compris l' agaric blanc du mélèze. Ce dernier s' employait comme purgatif et émétique. La résine du sapin est de même consistance que l' encens. Celle du mélèze, plus fluide, s' administrait avec un œuf, du beurre, de l' huile, etc. On la prescrivait pour les affections de la poitrine, la mauvaise haleine et même les « ulcérations puru-lentes du poumon ». A l' extérieur, elle combattait les parasites et rendait service en gynécologie. L' arsenal thérapeuthique de Pline abonde en recettes à base de résine de mélèze et de sapin. Les aiguilles de ces conifères, pilées et bouillies dans du vinaigre, soulageaient les maux de dents. La cendre de l' écorce de ces deux arbres calmait les brûlures; en potion, elle passait pour diurétique, soulageait le foie. Pendant les convalescences, on avait l' habitude « d' aller sur les montagnes boire le lait imprégné du parfum des fleurs. » Pline déconseille cette cure au gros de l' été!
Parmi les autres arbres des Alpes, Pline mentionne l' érable de Rhétie, « d' une blancheur éclatante », et le cytise « ayant le bois dur et blanc, et une fleur longue d' une coudée, à laquelle les abeilles ne touchent pas ». Le fumier de tout animal nourri de cytise était fort estimé.
Parmi les fleurs propres aux Alpes, Pline n' en mentionne que trois. Une valériane ( valeriana celtica L. ), d' une odeur extrêmement agréable; elle sert à parfumer les vêtements. On en faisait un important commerce dans la région d' Aoste. La racine de cette plante, cuite dans du vin, arrête le vomisse- ment et fortifie l' estomac. Puis les célèbres vulnéraires du temps, la grande centaurée et la gentiane. Il en donne une description assez imprécise. Toutes deux avaient grande vertu. La centaurée entrait dans la composition d' un fameux onguent pour les plaies. Son pouvoir agglutinatif était tel qu' elle faisait même adhérer entre elles les viandes avec lesquelles on la mettait cuire. Principales qualités: elle fortifie la vue, facilité l' expectoration, soulage l' estomac, guérit les tranchées, etc. On la donnait aux phtisiques et aux pleurétiques, dans du vin. En fomentation, elle était emménagogue. On la prenait avec du vin blanc contre les morsures des serpents, les poisons. Elle conjurait les maléfices. Elle était utile aussi en œnologie: la racine, odorante, et séchée à l' ombre, donnait du bouquet au vin. Les qualités de la centaurée se conservaient pendant douze ans.
On employait le suc et la racine de la gentiane.Voici ses principales applications: avec du poivre et de la rue, elle combat les morsures des serpents. Mêlée à des graines de jusquiame, on en faisait un collyre réputé. Dans du vin, elle était excellente pour l' estomac, la toux, l' asthme, les tranchées. On en faisait des onguents pour les contusions et même pour enlever les taches de la peau. On la prenait contre la rage, avec de la cendre des cancres de rivières, dans du vin. Elle soulageait aussi les bêtes poussives et constituait un apéritif déjà de vieille renommée, puisqu' avec sa racine, on faisait du vin. Il ne fallait pas faire prendre de la gentiane aux femmes enceintes.
A l' article des médicaments, citons encore la singulière vertu des algues, ou conferves de rivières, « surtout de celles qui descendent des Alpes ». Pline raconte en effet qu' un émondeur tombé d' un arbre et qui s' était fracassé les os, fut promptement guéri par l' application de la conferve sur tout le corps, arrosée à mesure qu' elle séchait.
Parmi les produits du sol des Alpes, l' auteur cite différentes variétés de blé. Chez les Allobroges, on cultivait un « froment délicieux à cause de sa blancheur, de ses qualités et de son poids », et qui donnait un pain excellent. On torréfiait aussi ce blé, pour usage médical. Quant au seigle, connu surtout dans les vallées supérieures du Piémont, c' est un très mauvais blé « qui ne sert qu' à écarter la faim ». Au surplus très productif, mais de couleur triste et foncée. On y mêlait du froment pour en adoucir l' amertume. Malgré ce mélange, il est désagréable à l' estomac. Il a le mérite de venir dans toute espèce de sol. Il appelle aussi blé de trois mois, un blé qui se récoltait trois mois après avoir été semé, « le reste de l' année la terre étant couverte de neige ». C' est le froid qui l' a fait découvrir. « Cette espèce est connue dans toutes les Alpes et aucun blé ne réussit mieux dans les régions septentrionales. » On en tirait aussi l' amidon. Il vante les vins de Rhétie et les vins allobrogiques. Vignobles très productifs « compensant la bonté par l' abondance », et célèbres dans leur patrie. Exportés, ces vins devenaient insipides. L' usage du tonneau est signalé par lui comme étant propre à la région des Alpes.
Dans la Rhétie, à cette époque, on venait de perfectionner la charrue, en y ajoutant deux petites roues, et en donnant à la pointe du soc une forme de pelle. Le naturaliste dit aussi du bien des vaches alpestres: « II ne faut pas mépriser même les espèces qui ont le moins d' apparence. Dans les Alpes,
III!
PLINE L' ANCIEN ET LES ALPES les vaches ont beaucoup de lait, bien que leur taille soit très petite: et les bœufs font beaucoup de travail, attelés par la tête et non par le cou. » Les pâturages des Alpes se recommandaient par deux excellentes sortes de fromage, dont l' une provenait des Alpes Centroniennes. Ces dernières nous touchent de près. La peuplade des Centrons avait pour voisins les Véragres, dans la région des deux Saint-Bernard. En ces temps-là, il était conseillé, pour conserver le fromage aussi longtemps qu' on le voulait, et le préserver des rats, de mélanger à la présure, de la cervelle de belette.
Le fromage des Alpes joue un rôle dans l' histoire romaine. On sait qu' An est mort pour en avoir trop mangé. La gourmandise de ce maître du monde et la saveur du fromage des Alpes ont hâté un événement d' importance, et plutôt rare, l' arrivée au pouvoir d' un empereur philosophe, Marc-Aurèle.
Et pour finir, voici un texte de Pline que nous laissons à de plus savants le soin de commenter: « On raconte que les Gaulois, séparés de nous par les Alpes, boulevard insurmontable alors, eurent, pour premier motif d' inonder l' Italie, la vue des figues sèches, de raisins, d' huile et de vin de choix rapportés par Hélicon, citoyen d' Helvétie, qui avait séjourné à Rome en qualité d' ar. »