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La procureure Carla Del Ponte quittera fin décembre, après huit ans d'efforts, le Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie.
Les êtres humains sont malheureusement capables des pires cruautés, a-t-elle déclaré à swissinfo. C'est ce qui rend si importants les procès et la justice.
swissinfo: Après huit ans au poste de procureure générale, vous quitterez La Haye fin décembre. Comment appréhendez-vous ce changement?
Carla del Ponte: Je suis prête au changement. Je fais ce travail depuis plus de huit ans et me réjouis d'avoir un nouveau défi à relever.
swissinfo: Quel bilan tirez-vous de votre activité? Avez-vous atteint vos objectifs?
C. D. P.: Avec mes collègues, nous avons réalisé beaucoup de choses. Nous avons prononcé 63 inculpations et mis en détention 91 accusés, dont 44 eux ont été jugés. Nous avons notamment pu prouver qu'un crime contre l'humanité avait été commis à Srebrenica, que le viol avait été utilisé durant la guerre en ex-Yougoslavie comme arme d'intimidation et que les crimes contre la population civile pendant le siège de Sarajevo méritaient la plus haute condamnation.
Nous avons aussi poursuivi pénalement un président en fonction, un ministre-président, des chefs de l'armée, des chefs de police et des politiciens de haut rang. Grâce à notre travail, la question n'est plus de savoir si des criminels de guerre seront touchés par la justice, mais quand ils le seront.
Le Tribunal a aussi permis de rendre justice à des milliers de victimes. Il leur a donné une voix, puisque plus de 3500 d'entre elles ont pu témoigner devant la Cour. Le Tribunal a tout fait pour encourager la justice dans l'ancienne Yougoslavie, à travailler en collaboration avec les autorités locales. Il a donc initié des réformes de l'appareil judiciaire, dans ces pays.
La Cour de La Haye a aussi contribué au développement du droit international. Elle a favorisé la création d'autres tribunaux, tels que celui du Rwanda, de Sierra Leone et du Cambodge.
swissinfo: Vous avez réussi à amener Slobodan Milosevic sur le banc des accusés. Mais le leader serbe de Bosnie Radovan Kardzic et son chef de l'armée Ratko Mladic courent toujours. Etes-vous déçue?
C. D. P.: J'espère toujours qu'ils seront bientôt arrêtés.
swissinfo: Pourquoi leur arrestation a-t-elle été impossible jusqu'ici?
C. D. P.: Je veux d'abord préciser que le Tribunal ne dispose pas de forces de police propres qui pourraient procéder à une arrestation. Si ces deux hommes sont toujours en liberté, c'est surtout parce que la communauté internationale n'a pas fait ce qu'il fallait pour les arrêter juste après la fin de la guerre, pas plus que les gouvernements qui ont suivi après la chute de Milosevic.
Aujourd'hui, douze ans seulement après la fin de la guerre, six ans après la chute de Milosevic et neuf mois après le verdict établissant la co-responsabilité de la Serbie dans les crimes contre l'humanité commis à Srebrenica, une volonté politique semble se faire jour en Serbie pour arrêter Mladic.
swissinfo: Le soutien de l'Union européenne (UE) et des USA a-t-il été suffisant?
C. D. P.: Il y a eu des moments très différents tout au long des années. Parfois le soutien était conséquent, parfois insuffisant. Sans l'appui de la communauté internationale, nous n'aurions pas pu accomplir notre mandat.
Ces dernières années, la stratégie de l'UE s'est avérée efficace. Elle a posé comme condition à une aide financière ou à l'adhésion à une organisation internationale que la Serbie soutienne le Tribunal. Les autorités de Belgrade et de Zagreb ont ainsi été forcées de prendre au sérieux leurs obligations internationales et de collaborer.
Grâce à cette politique, la plupart des 30 fuyards arrêtés ont été livrés à La Haye. Nous espérons que l'UE continue à exiger un soutien total de la Serbie au Tribunal, comme condition préalable à une adhésion éventuelle en son sein.
swissinfo: Votre travail quotidien vous a confrontée aux horreurs de la guerre. Votre image de l'être humain en a-t-elle été modifiée?
C. D. P.: J'ai appris beaucoup sur l'horreur de la guerre. Mais cela n'a pas vraiment changé ma conception de l'être humain. Si nous pensons à ce qui se passe sur la planète, nous devons constater que, malheureusement, celui-là est capable d'être horriblement violent, où que ce soit sur la Terre.
Il est donc d'autant plus important d'avoir une justice qui fonctionne, dans les Etats et sur le plan international.
swissinfo: Lors d'une conférence de presse cet été à Bruxelles, vous aviez déclaré ne pas être une diplomate. Dès janvier, vous deviendrez pourtant ambassadrice de Suisse en Argentine. Pouvez-vous nous expliquer cette contradiction?
C. D. P.: Je ne vois aucune contradiction. C'est en tant que procureure que je ne peux pas être diplomate. En tant qu'ambassadrice, j'accomplirai mes obligations diplomatiques aussi bien que je le pourrai.
swissinfo: Comment la Carla Del Ponte que nous connaissons peut-elle devenir diplomate?
C. D. P.: Un nouveau mandat apporte de nouvelles tâches.
swissinfo: Depuis des décennies, vous êtes régulièrement menacée de mort. Vous faites partie des Suisses les plus protégés. En sera-t-il ainsi en Argentine aussi?
C. D. P.: Il appartient aux gouvernements suisses et argentins de prendre cette décision.
Interview swissinfo Gaby Ochsenbein
(Traduction de l'allemand: Ariane Gigon)
CARLA DEL PONTE
Née en 1947 à Bignasco, au Tessin.
Etudes de droit international à Berne, Genève et en Angleterre.
1981: nommée procureure du Tessin.
Se fait remarquer par son combat contre le blanchiment d'argent, la criminalité organisée et le commerce illégal d'armes.
1994 à 1999: procureure de la Confédération, dont le travail est diversement apprécié, parfois critiqué.
1999: nommée procureure générale du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie par l'ancien secrétaire général de l'ONU Kofi Annan. Mandat qu'elle quittera fin 2007.
Dès janvier 2008, la Tessinoise prendra ses fonctions d'ambassadrice en Argentine.
TPY
La création du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, qui a son siège à La Haye (Pays-Bas) a été décidée le 25 mai 1993 par le Conseil de sécurité de l'ONU. Il a pris ses fonctions en décembre 1994.
Il est chargé de la poursuite pénale des crimes graves commis dès 1991 sur le territoire de l'ex-Yougoslavie.
Ouvert en février 2002, le procès contre Slobodan Milosevic, président de la Yougoslavie puis de la Serbie, avait été particulièrement suivi. Milosevic est mort peu avant la fin du procès, en mars 2006.
Toujours en fuite, entre autres: Radovan Karadzic, leader des Serbes de Bosnie, et Ratko Mladic, commandant de l'armée de la République serbe de Bosnie.