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Critique
"Ce premier essai cinématographique d'Eric-Emmanuel Schmitt, écrivain à succès (Oscar et la Dame rose, L'Evangile selon Pilate, etc.), scénariste (MONSIEUR IBRAHIM ET LES FLEURS DU CORAN, LES LIAISONS DANGEREUSES), est une fantaisie sur le bonheur. Le scénario, habile et bien construit, est à l'origine d'une des huit nouvelles sur des portraits de femmes formant le recueil éponyme qu'il vient de publier. ""La même histoire en deux langages"", dit l'auteur.
Odette est une veuve dans la quarantaine. Cette femme simple est vendeuse dans un rayon de cosmétique, et plumassière dans son temps libre, c'est-à-dire qu'elle coud des plumes sur des costumes de revues. Ses enfants habitent avec elle, un gentil garçon coiffeur gay et une fille ado revêche. Odette n'a pas grand-chose pour être heureuse, et pourtant elle l'est. Elle pense que sa capacité à l'optimisme, elle la doit à un écrivain dont elle a lu tous les livres, Balthasar Balsan. Elle veut le remercier. Elle se rend à une séance de dédicaces mais va être incapable de lui parler. Elle s'y reprend à deux fois: elle lui remettra une lettre lors d'une autre séance. Quant à l'écrivain, il a beau avoir additionné tous les signes de la réussite, il n'est pas heureux. Affecté par les critiques sur son dernier livre, il est en proie au doute, il déprime. Mais le voilà qui débarque dans la vie d'Odette, de façon inattendue.
On l'a compris, Odette est une femme qui lit. Avec ravissement. Ces parenthèses de lecture lui donnent des ailes, l'élèvent au-dessus des cacophonies ambiantes, lui dessinent des touches de lumière dans la grisaille de Charleroi, l'enveloppent comme un parfum pour un long moment. Ces rendez-vous silencieux avec quelqu'un qui vous parle, en partageant son imaginaire ou ses valeurs, quelle nourriture vivifiante!
""Grâce à vos livres, j'ai appris à me respecter, à m'aimer un peu. A devenir l'Odette Toulemonde qu'on connaît aujourd'hui: une femme qui ouvre ses volets avec plaisir chaque matin, et qui les ferme chaque soir aussi avec plaisir."" Lorsque des livres font tant de bien, leur auteur est un bienfaiteur ""qui devrait être remboursé par les assurances sociales"", dit encore Odette. Attention, celle-ci ne s'évade pas du monde. Elle est bien présente là où elle vit, consciencieuse, bienveillante. Ce qui la rend attachante, c'est sa fantaisie pétillante, sa joie intérieure, son goût pour les chansons gaies de Joséphine Baker qu'elle chante dans sa cuisine.
Eric-Emmanuel Schmitt apprivoise ici un autre moyen d'expression, puisqu'il met en images ces ""transports"" du lecteur passionné. Epreuve plutôt réussie. On est dans le monde imaginaire d'Odette, un peu naïf certes, mais le genre le permet. En faisant d'elle son coryphée, le cinéaste ne manque pas de répondre à l'intelligentsia parisienne qui décrie la littérature populaire... alors que celle-ci améliore le quotidien de Madame Tout-le-monde. Balthasar Balsan, dont les livres sont un ""baume"" pour le lecteur, sait pour qui il écrit: des gens simples. Et alors! Le cinéaste exploite pas mal de clins d'œil et de métaphores: la lectrice et l'écrivain vivent tous les deux de la ""plume"". Et si l'écrivain donne son tonus à la lectrice, c'est la lectrice qui régénère l'écrivain.
ODETTE TOULEMONDE aligne les aveux autobiographiques du réalisateur. Mais cette polysémie s'efface devant la prestation magique de Catherine Frot. Sous le charme de cette femme touchée par la grâce, on est séduit par son enthousiasme, son sourire, son charisme, ses expressions justes. Son talent permet d'intégrer des évocations imagées (kitsch ou évangéliques) qui surprennent. Le plaisir est communicatif pour toute personne qui ne se prend pas la tête."
Ancien membre