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Tous les étudiants (en sciences dures) le savent : la sérotonine est une monoamine. Et ils ont tout intérêt à savoir qu’il s’agit, plus précisément, de la 5-hydroxytryptamine (ou 5-HT). Quant à ceux qui ont fini leurs études, ils se souviennent tous (ou presque) que cette monoamine a pour mission principale de neurotransmettre. Accessoirement, ils n’ont pas oublié qu’elle est majoritairement présente dans l’organisme en qualité d’hormone aux effets locaux. Et qu’elle pianote ainsi sur toute la gamme du possible à la fois nerveux et hormonal ; comme ses cousines adrénaline et noradrénaline. C’est ainsi : la même entité chimique sérotonine est à la fois centrale et périphérique.
Tous les étudiants savent-ils que la sérotonine est aujourd’hui une sexagénaire ? Et à dire le vrai nous l’ignorions ; du moins jusqu’à la récente réception de la somme francophone1 qui lui est heureusement consacrée (grâce aux éditions Lavoisier) par 43 spécialistes travaillant en France, au Canada et en Suisse. Sexagénaire puisque c’est à la fin des années 1940 qu’elle est identifiée par l’homme (M. Rapport et V. Erspamer) dans des cellules du tube digestif (où elle fut initialement baptisée entéramine) et dans le sang où elle semblait jouer un rôle vasoconstricteur. Avant d’être retrouvée dans le système nerveux central où elle pouvait notamment entrer étroitement en contact avec le diéthylamide de l’acide lysergique qui allait rapidement se faire un nom (et générer sons et images) sous l’appellation LSD (synthèse chorégraphiée par Albert Hoffman, 1938).
Exacerbation de l’humeur voisine souvent avec la dépression d’une intensité comparable. Et ils furent quelques-uns, au début des années 1950, à postuler que la sérotonine pouvait jouer un rôle clef dans l’homéostasie psychique ; ou, en d’autres termes, qu’un déficit en sérotonine cérébrale pouvait être associé aux troubles de l’humeur en général, à la dépression sévère tout particulièrement, cette altération grave qui peut conduire à des suicides qui ne sont pas véritablement l’expression rêvée du libre arbitre. Et ce postulat n’était nullement sans fondements puisqu’on ne tarda guère à établir in vivo que les inhibiteurs spécifiques de la recapture de la sérotonine n’étaient pas dénués de propriétés antidépressives. A commencer par le trop populaire Prozac dont Eli Lilly soufflera sous peu (peut-être, en secret) les quarante premières bougies.
«En ce début du XXIe siècle, l’évolution de nos sociétés libérales est dépressiogène au point que l’Organisation mondiale de la santé nous prédit que la dépression sera, dans dix ans, la première cause de morbidité chez la femme et la deuxième chez l’homme (après les maladies cardiovasculaires), écrit dans une remarquable préface le Pr Michel Hamon (Université Pierre et Marie Curie, Faculté de médecine Pitié-Salpêtrière, Paris). C’est donc, bien évidemment, un sujet récurrent dans les médias, y compris pour stigmatiser l’utilisation abusive (en fait inadaptée) des antidépresseurs inhibiteurs spécifiques de la recapture de la sérotonine (…).» Où l’on en vient médiatiquement à se demander en quoi une consommation inadaptée ne saurait être une consommation abusive. Sujet aux confins de la pratique médicale quotidienne et de l’épreuve de philosophie. Pour ne pas parler des baroques agendas des comités d’éthique.
Une autre vérité, comptable, est que la sérotonine n’est présente que de manière infinitésimale au sein du système nerveux central. Elle n’est ainsi produite et utilisée que dans la proportion d’environ un neurone sur un million. Mais le hasard (ou la fatalité) veut que ces neurones sérotoninergiques soient dotés d’une prodigieuse ramification qui fait que leurs projections axonales touchent à tous ces territoires sacrés que sont aujourd’hui le cerveau, le cervelet et la moelle épinière. «Ainsi toutes les grandes fonctions centrales (psychisme, capacités cognitives, expression et régulation des comportements, rythme veille-sommeil et états de vigilance, contrôles des sécrétions endocrines, de l’homéostatie cardiovasculaire, de la température corporelle, de la motricité, de la nociception, de la prise alimentaire et du métabolisme…) sont d’une manière ou d’une autre influencées par la sérotonine-neuromédiateur, d’où un potentiel d’action pharmacologique très vaste pour cette petite molécule» s’enthousiasme Michel Hamon.
Et de fait, au-delà de la dépression, des troubles obsessionnels compulsifs et de certains états d’anxiété (ceux qui ne sont décidément plus dans le champ de la normalité), on retrouve cette sexagénaire comme cible des actions pharmacologiques visant les algies migraineuses, les côlons irritables et autres dysfonctionnements gastroentériques. Et ce ne sont là que quelques-unes des raisons qui font que l’on peut nourrir de déraisonnables passions pour 5-HT comme en témoignent tous les auteurs de cet ouvrage de cinq cents pages d’une particulière densité. Passions d’autant plus chronophages que – tenez-vous bien – la molécule qu’ils et elles chérissent est présente, «internalisée dans les plaquettes sanguines, les cellules musculaires lisses des parois vasculaires, les cellules pancréatiques bêta, partout où elle est le substrat des transglutaminases cytoplasmiques qui la fixent de façon covalente sur des résidus glutamine de petites protéines G de type Rho et Rab, ce qui provoque l’activation constitutive de ces dernières et ainsi le déclenchement de divers processus cellulaires comme l’agrégation plaquettaire, la prolifération des cellules musculaires lisses au niveau de certaines artères (cette hyperplasie pouvant causer l’hypertension artérielle pulmonaire) ou encore la sécrétion de l’insuline par les îlots de Langerhans». Ce qu’aucun étudiant en médecine, sinon en pharmacie, ne saurait raisonnablement et durablement ignorer.
«Finalement, pourquoi tant de multiplicités et de complexité pour une molécule qui, de fait, agit de façon ubiquitaire dans l’organisme (…)» se demande Michel Hamon avant de nous dire, enfin, la vérité. A savoir que la sexagénaire a très probablement vu le jour il y a quelques dizaines de millions d’années. Une preuve ? On la retrouve dans l’ensemble du vivant. Chez l’homme et la tomate, le chimpanzé et la banane, l’écureuil et la noisette. Difficile dans ces conditions de résister au finalisme. Ou au réductionnisme. Signé Benjamin Rolland et Régis Bordet (Faculté de médecine et CHU de Lille), le quatorzième chapitre de cet ouvrage est consacré aux rapports entre sérotonine et hallucinations. On y apprend que, dans une perspective pharmacologique, ces dernières sont généralement perçues comme des anomalies de la neurotransmission. Une preuve ? Les molécules hallucinogènes sont capables d’induire à elles seules (et de manière reproductible) des perceptions délirantes. Question finale : que faut-il raisonnablement voir dans une hallucination consentie : une anomalie neurotransmise ou une extension autoprescrite du domaine du réel ?