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Grâce à un exceptionnel fonds documentaire laissé par l'écrivain, Olivier Lugon retrace le parcours iconographique de Nicolas Bouvier dans un ouvrage intitulé "Nicolas Bouvier iconographe".
Une profession silencieuse
Chapitre 01
Ulf Andersen - AFP
Si la réputation de l'auteur de "L'Usage du monde" et du "Poisson-scorpion" a dépassé les frontières depuis longtemps, si son œil de photographe s'est largement imposé, son activité d'iconographe reste méconnue malgré la place grandissante que cette profession silencieuse a prise dans sa vie.
Comment s'en étonner en rappelant que le père de l'écrivain, Auguste Bouvier, dirigeait la Bibliothèque Publique et Universitaire (BPU) de Genève et que le jeune Nicolas a baigné dans la culture de l'imprimé, laquelle, rappelait-il volontiers, a favorisé la prolifération des illustrations depuis des siècles.
La France de l'après-guerre a vu s'épanouir des "chercheurs d'images" ou des documentalistes spécialisés grâce à l'essor de la grande presse et de l'édition tout public. En Suisse romande, à la même période, la haute qualification de l'imprimerie a profilé l'arc lémanique comme un pôle d'excellence en la matière. Après la Guilde du Livre, les éditions Rencontre ont popularisé des collections à grand tirage et des encyclopédies vendues sur abonnement. C'est dans ce créneau que Bouvier a fait ses premières armes de "chercheur d'images" dans la lignée de Jean Adhémar, conservateur du Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale de France, ou Jacques Ostier, "reporter d'images" en France.
Ces grands noms de la recherche documentaire en ont imposé la professionnalisation et ne se sont pas contentés de "trouver" la bonne image en regard du texte, mais ils les ont interprétées, devenant ainsi les co-auteurs de l'ouvrage illustré. Saut qualitatif qui exigeait une mémoire visuelle remarquable, une curiosité aiguisée par les trouvailles dans les fonds peu consultés des bibliothèques et un sens renouvelé de la mise en page.
>> A voir, une archive de l'émission "Voix au chapitre" de 1975, "3 jours avec Nicolas Bouvier":
Histoire d'œil
Chapitre 02
RTS / Light Night Production
La première commande passée à Bouvier lui a permis de se "rincer l'œil", si l'on ose dire, sur d'anciennes gravures liées à la médecine ophtalmologique pour le magazine de l'OMS, "Santé du monde". Pour le trentenaire revenu de son grand périple vers l'Asie qui donnera le livre-culte, "L'Usage du monde" illustré par les dessins de son compagnon de voyage, le peintre Thierry Vernet, cette démarche iconographique envisagée comme un gagne-pain se révéla bien plus prolifique.
Grâce au graphiste suisse Erik Nitsche, né à Lausanne puis formé aux États-Unis, une encyclopédie scientifique éditée par Rencontre a lancé Bouvier dans l'iconographie en lui permettant d'extraire des trésors de corpus parfois très anciens. Démarche éditoriale d'autant plus exigeante qu'il s'agissait d'offrir la plus grande "qualité pour tous", sans compromis sur le choix des images, le papier et l'impression en héliogravure à large diffusion.
L'écriture photographique
Chapitre 03
RTS / Light Night Production
Le pied à l'étrier au début des années 1960, Bouvier réalisa lui-même l'album Rencontre consacré au Japon où il séjourna en famille dès 1964 en gagnant sa vie comme photographe pour les journaux tokyoïtes. Cette double activité a renforcé chez l'écrivain son goût de l'image et son intérêt pour la culture de masse qu'il ne considérait pas menaçante pour l'avenir de la lecture, au contraire de Marshall McLuhan, prophète du déclinisme culturel par la prolifération des médias électroniques. Dans cette perspective, l'iconographie a accompagné l'écriture en stimulant sans cesse sa curiosité.
Nicolas Bouvier, "Japon", Lausanne, [Éditions Rencontre, coll. L’Atlas des Voyages, 1967 ]
Avec la complicité du photographe genevois Jean Mohr, de l'écrivain britannique installé en Haute-Savoie John Berger, tous deux co-auteurs de reportages sur les marginaux ou les ouvriers, Nicolas Bouvier est devenu historien de la photographie, notamment en se penchant sur les travaux des Boissonnas, fameux professionnels installés à Genève de 1864 à 1983. Son ouvrage sur cette dynastie a fait date et lui a ouvert les cimaises du Musée Rath en scénographiant une grande exposition.
Par la suite, Bouvier rédigera à sa manière si vivante et poétique l'un des douze albums de la série Ars Helvetica en marge de la commémoration des 700 ans de la Confédération en 1991. C'est aussi grâce à lui que la Suisse doit cette approche des cultures d'en bas, des savoir-faire populaires par le truchement d'images fortes, surprenantes et parfois cocasses.
>> A voir, une archive de l'émission "Entretiens" en 1976 avec Nicolas Bouvier qui évoque sa rencontre avec la photographie:
Un antre documentaire
Chapitre 04
Éditions Rencontre/Genève, Erik Nitsche International, coll. La Science illustrée, 1963 (BGE)
Après sa mort en 1998, la BPU a hérité de quelque 40'000 documents iconographiques s'étendant sur près de 20 mètres linéaires. Un fonds exceptionnel que Nicolas Bouvier avait patiemment constitué durant une quarantaine d'années et dont il confia l'inventaire numérique à son fils Thomas.
>> A voir, une archive de l'émission "Voix au chapitre" de 1975 sur Nicolas Bouvier et son métier d'iconographe:
En puisant dans cette manne, l'historien de l'art et spécialiste de la photographie Olivier Lugon, professeur à l'UNIL, tenait à démontrer dans un bel album le rôle essentiel que cette activité iconique a joué dans la créativité de Bouvier sans perdre de vue la place essentielle tenue par les bibliothèques dans la civilisation de l'audiovisuel. Car si aujourd'hui un simple clic procure en une seconde une profusion d'images numériques, n'oublions pas que dans la seconde moitié du siècle dernier, des professionnels comme Bouvier savaient les sélectionner, les mettre en valeur et les interpréter dans une perspective historique.
>> A écouter un extrait de l'émission "Figures libres":
La couverture du livre "Nicolas Bouvier iconographe". [Bibliothèque de Genève/Gollion, Infolio, 2019]
>> A écouter, un entretien avec Olivier Lugon, auteur de l'ouvrage "Nicolas Bouvier inconographe":
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