Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07189.jsonl.gz/117

Les Fantômes d'Annie par Steve Luxenberg
Se tourner vers le passé ne faisait pas partie de l'éducation de Steve Luxenberg. Juif ayant grandi dans un faubourg massivement catholique de Detroit, dans les années 50 et 60, cachant son asthme à son entraîneur de basket-ball pour ne pas être laissé au banc, gagnât Harvard grâce à une bourse, il avait pris ses intuitions sur le monde de parents laborieux et de grands-parents, pauvres émigrants, "qui semble vivre une amnésie collective à propos de quoi que ce soit de triste, de tragique ou de pré américain". "Nous n'entendions jamais d'histoires sur le vieux pays, de plus nous nous en foutions, Nous étions une famille américaine moderne regardant vers le futur plutôt que vers le passé, déterminés à faire quelque chose de nous-même. Luxenberg, use dans "Les Fantômes d'Annie" sa mémoire, démonstrative, sage et affective des secrets de famille et des absolutions posthumes. " Le passé n'était pas juste le passé, il était hors de propos". Ceux qui ont travaillé dans une rédaction connaissent cet adage " Si votre mère vous dit qu'elle vous aime, vérifiez quand même".. En 1995, La vieille mère veuve de Luxenberg, qui chapitrait souvent ses enfants sur la solitude dont elle souffrit en grandissant comme une enfant unique, à 78 ans avoua à une assistante sociale qu'elle avait une sœur en institution. Beth, malade, déprimée et prête de mourir d'emphysème, son fils ne lui en parla jamais. Après son décès, il décida de s'intéresser à la vie de cette tante fantôme Annie Cohen. La seconde fille de Tillie et Hyman Cohen, immigrants ukrainiens, née 1919 avec une jambe difforme et avec des problèmes mentaux qui la classerait aujourd'hui à la limite de la débilité mentale. Le premier secret qu'il découvrit et qui l'incitera à creuser bien plus loin que les "fantômes" du titre, derrière la vie malheureuse d'Annie, soit qu'elle ne fut pas séparée de sa famille à l'age de 2 ans comme le lui avait affirmé sa mère mais bien à 21 ans alors que Beth en avait 23, célibataire et vivant toujours à la maison. Beth ne fut jamais été enfant unique, comme l'avait écrit Luxenberg les annonces nécrologiques préparées pour les journaux de Detroit mais elle avait vécu jusque l'age adulte sous le même toit qu'Annie, en compagnie de la honte et du stigmate d'avoir un membre de la famille malade à une époque ou les difformités physiques et mentales étaient comprises comme un sombre atavisme qui se reflétait sur chaque membre de la maisonnée. Comment était-ce possible ? Pourquoi sa mère avait -elle caché Annie ? Son père connaissait-il le secret ? Qui d'autre savait ? Comme Luxenberg se plongeait dans chaque question, le voyage du lecteur ne s'arrête pas simplement au passé familial de l'auteur mais aussi au monde ou ils habitent, un monde de secrets et de mensonges, de changements de noms, en partie du à un fonctionnaire, d'autres intentionnels, qui s'incrustèrent profondément dans les efforts de la génération de ses parents pour aller vers l'avant et s'assimiler. Comme l'auteur le découvre, la forclusion de ses parents n'était pas seulement due à la douleur mais surtout à la crainte de bloquer le future. Sans avoir sa mère pour le lui demander, il structura ses investigations autour de la question fondamentale : Pourquoi ? Pourquoi sa mère avait-elle enterré sa sœur 32 ans avant qu'elle ne meure ? Sa quête le conduisit dans un nombre incalculable d'administrations et d'archives, chez tous ceux qui connaissaient Beth Luxenberg dans les années trente et quarante, Quand elle était Bertha Cohen et qu'elle vivait à la maison avec une sœur handicapée, jusque chez des experts en orthopédie, en schizophrénie et en Holocauste et finalement dans une petite ville d'Ukraine ou ses grands-parents avaient grandi, apparemment cousins au premier degré. Luxenberg est un journaliste exhaustif et méticuleux et il se pose les bonnes questions, ne pas céder à sa subjectivité, songer à la mémoire défaillante de ses sources et de non-dits vieux d'un demi-siècle. Il fait attention à ne pas guider le témoin qu'il puisse dire ce qu'il veut entendre. Il va parfois trop loin dans la description des minutes de son témoignage et détaille par trop de digressions ce qu'il a à dire, comme par exemple l'histoire des instituts de santé mentale de Détroit et les pratiques barbares telle que la thérapie par choc insulinique, qu'à la fin, Annie, eut quand même la chance d'éviter. Mais comme il est en même temps le fils de Beth et le neveu d'Annie, il a le sentiment très fort d'être le bénéficiaire de la fière détermination de sa mère à ne pas être tracassée par le passé. Beth répéta souvent à son fils qu'elle l'aimait. Et il lui rend son amour comme une élégie dans "Les Fantômes d'Annie". Poignant exercice d'investigation, rempli d'empathie et de vérité chagrinée.
Barry Werth pour le Washington Post