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27/01/2014
se prendre au sérieux
par antonin moeri
S’il est un genre d’individu qui exaspère Clément Rosset, c’est l’individu qui se prend au sérieux. Cet irremplaçable styliste a érigé comme principe la méfiance à l’égard de tout ce qui prétend au sérieux, que ce soit dans le domaine de la philosophie, de la musique, du cinéma ou de la littérature.
Dans «Faits divers» (qui rassemble des notes, des entretiens, des articles et des préfaces), on trouve une magnifique réflexion sur «l’emploi du temps». Il est évident que les êtres humains consacrent la plupart de leurs forces à suspendre le temps. Ce que Hohl a plaisamment exprimé en parlant de «cet immense effort que font les hommes pour ne pas faire d’efforts». Mais alors, comment éprouver le temps qui passe, «le temps comme durée pure»?
Ce que l’homme craint par-dessus tout, c’est de ne rien faire, de laisser le temps s’écouler à vide. On peut résoudre ce problème par le jeu. C’est ce que nous dit humoristiquement Beckett en mettant en scène Molloy, un personnage qui ramasse des pierres dont il emplit ses poches avant de les sucer l’une après l’autre, mais pas dans n’importe quel ordre: il doit trouver un stratagème pour ne jamais sucer deux fois la même pierre, stratagème qui lui permettra de fixer son attention.
Autre exemple de cette méfiance à l’égard de tout ce qui prétend au sérieux: un journaliste célèbre ayant convoqué Clément Rosset à Paris (Rosset habitait alors à Nice) pour faire un article de trois pages dans Libé et ce célèbre journaliste détestant prendre des notes, il annonce au philosophe qu’il va enregistrer l’entretien. Au bout d’une heure, le célèbre journaliste a des scrupules: quel lecteur va s’intéresser aux propos de Clément Rosset si Clément Rosset ne dit rien de Chirac, rien de Jospin, rien de Zidane? Le philosophe essaie de se défendre en disant que pour certains lecteurs, à long terme... Mais tout cela est parfaitement inutile, puisque le célèbre journaliste a oublié de mettre l’enregistreur en marche. Évidemment, aucun article ne paraîtra sur C.R.
Rosset raconte cette anecdote avec une jubilation qu’on retrouve dans pratiquement tous les textes réunis dans ce volume. Qu’il parle de Roussel, d’Hergé, de Nietzsche, de Godard, de Casanova ou de Cioran, il le fait avec une désinvolture, un sens de la provoc et du comique qui irriteront le donneur de leçons, le «monsieur Vrai» intéressé par le pouvoir des médias et la question sociale, l’homme grave et semi-cultivé «que n’intéressera jamais la question de savoir pourquoi il y a de l’être et non pas rien, mais bien celle de savoir s’il faut être pour ou contre la guerre d’Algérie ou du Vietnam, voter ou non pour l’union de la gauche, confier ou non son angoisse et sa tristesse aux soins d’un psychanalyste».
Dans un article paru dans la NRF en 1981, Rosset fragilise les bases de la théorie freudienne. En effet, dans la constitution du complexe d’Oedipe, Freud a volontairement mis de côté le préambule à ce drame. Il ne mentionne pas un événement qui concerne Laïos, le père d’Oedipe qui a séduit un garçon, garçon qui se serait, ensuite, suicidé de honte. Irrité par cet amour contre nature, Zeus a interdit à Laïos de concevoir, «sauf à subir les pires sévices du fruit de sa conception». Laïos concevra Oedipe dans un demi-sommeil.
Si Freud a volontairement omis cet épisode, ce serait l’effet d’un «refoulement». Rosset (après Marie Balmary) explique ce «refoulement» par le fait suivant: Sigmund aurait été conçu avant le mariage avec Amalia (maman de Sigmund), à une époque où Jakob (papa) était marié avec Rebecca qui ne put donner un enfant à Jakob et qui fut, par conséquent, répudiée et rayée des registres de la mémoire familiale. Cette thèse (développée dans un livre de Marie Balmary) établit donc un lien entre l’affaire Oedipe et l’affaire Sigmund. «Comme Oedipe expie la faute cachée de son père, qui a séduit et peut-être conduit au suicide le jeune Chrysippe, Freud hérite de la faute cachée de son père Jakob, qui a fait disparaître et peut-être conduit au suicide sa seconde femme Rebecca».
Ce regard aigu, «qui permet à Rosset de ne pas tomber dans le panneau journalistique», cette désinvolture, cette lucidité décapante et ce sens aigu de l’absurde raviront les amoralistes qui, au progrès, aux buzz et aux grandes causes, préfèrent une autre posture devant les vérités établies, des amoralistes qui préfèrent la vacherie, le vitriol, le sarcasme et le fou rire. Ce livre leur donnera envie de lire, s’ils ne les ont déjà lus, les autres livres de Clément Rosset, dont le remarquable «Principe de cruauté» et l’exceptionnel «Choix des mots», aux Editions de Minuit.
Clément Rosset: Faits divers, PUF, 2014