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A travers quatre exemples cliniques, nous avons essayé de démontrer que l'imaginaire érotique n'apparaît pas en tant que tel, mais qu'il s'inscrit dans une théorie sexuelle infantile. Seul un des cas décrits constitue une exception, montrant un certain érotisme «perceptif» sans qu'il soit accompagné d'une représentation mentale.
Sur la route qui va du corps à la pensée, l'imaginaire représente un espace mental créé à partir des premières inscriptions corporelles, configuré par les différents canaux perceptifs et modelé par les multiples enveloppes culturelles. Cette interface placée entre l'être physique et le monde environnant, nous pourrions l'imaginer comme étant formée par des couches successives, allant d'une simple traduction des premières traces neuro-physiologiques aux créations les plus sophistiquées, en passant par différentes formes de rêveries, certaines proches du perceptif, d'autres aboutissant à des pensées abstraites. L'imaginaire constituerait ainsi la pierre angulaire de l'appareil psychique et le lieu intermédiaire entre le monde corporel et le monde réel. Mais l'imaginaire, à travers les légendes, les mythes, les contes de fée, les productions littéraires, les créations artistiques, les développements philosophiques et les formulations scientifiques, se place également au centre du travail de la connaissance et constitue un axe fondamental dans la mise en sens de notre existence.
La naissance de l'imaginaire nous confronte ainsi à une triple représentation: celle de l'individu qui, à partir de son fonctionnement physiologique, aboutit à la vie psychique ; celle de sa relation au monde, par la mise en forme de multiples créations culturelles et celle de sa relation aux phénomènes qui déterminent notre existence physique, biologique, affective, cognitive et sociologique à travers les formalisations scientifiques.
Les premières peintures rupestres se sont formées à partir des scènes de la vie quotidienne : le repas, la chasse, la mort. Puis ces mêmes scènes seront reprises dans des récits qui parleront des événements en leur absence, reconstruction des faits quotidiens par leur évocation. Ici aussi, comme pour le développement de l'individu, les premières légendes vont donner un nouveau sens aux événements de la vie. La légende sort l'individu de la concrétude de l'existence, elle donne vie à un premier mouvement, à l'imaginaire d'un peuple.
La pensée scientifique est née à partir du moment où l'homme a compris qu'il pouvait reproduire des événements que la nature lui proposait dans le hasard du quotidien. Puis elle s'est orientée dans la compréhension de ces phénomènes, pour aboutir enfin à des théories explicatives.
Nous pourrions penser que l'imaginaire érotique se place parfaitement sur ce chemin qui va du corps à la pensée en traversant l'appareil physio-psychique dans sa totalité, en partant de l'excitation corporelle, en prenant forme par la perception et en se déployant dans le psychisme proprement dit.
Nous allons illustrer cette hypothèse en faisant appel à trois exemples cliniques. Le premier exemple va nous confronter à l'imaginaire proprement dit, insaisissable en tant que tel mais apparaissant en tant que symptôme. Le deuxième exemple va s'articuler autour du voyeurisme en nous montrant une activité perceptive qui reste active dans le psychisme et qui donne une forme visuelle à l'excitation érotique. Le troisième exemple nous montre, à partir d'un abus sexuel, la «faiblesse» de l'imaginaire et la persistance de l'excitation corporelle.
Une fillette de neuf ans consulte parce qu'elle présente des phobies importantes avant de s'endormir : elle voit des ombres sortir de tous les coins de sa chambre et a très peur des bruits que font les radiateurs. Ces peurs ont fait leur apparition après un accident qui s'est déroulé dans un camp d'été où un moniteur a failli être brûlé par le feu : sur le moment elle a hurlé et elle a été inconsolable, même après avoir constaté que le jeune homme n'avait pas subi de brûlures.
Au cours du premier entretien, elle montre son intérêt pour la sexualité en m'expliquant dans le détail «comment on fait les enfants», mais en me parlant aussi de ses camarades qui «ouvrent les dictionnaires à tout moment» pour pointer des dessins représentant les organes génitaux des filles et des garçons, ce qui la gêne. C'est une fille sympathique, une «petite femme» qui parle aisément d'elle-même, avec peut-être une trop grande transparence. Elle m'explique que les bruits des radiateurs sont provoqués par son voisin de palier qu'elle n'a jamais vu : elle pense qu'il doit être bizarre ou handicapé ; la nuit elle enfonce sa tête sous l'oreiller pour ne pas l'entendre.
A la séance suivante elle dessine une ferme ; et elle raconte qu'«une fois», elle a vu un taureau sauter sur une vache, mais qu'elle était trop loin pour voir les détails de la scène. En revanche, elle se souvient qu'«une fois» elle a vu un âne en train de faire pipi et qu'elle a remarqué que son zizi s'était allongé. Au cours de la même séance elle dessine une maison avec un grand serpent sur le toit, et un petit serpent dont un bout à été coupé en se coinçant dans une porte. Ce dessin semble représenter un questionnement : celui concernant la différence sexuelle. A la suite de ce dessin, elle m'explique que c'est le «tic-tic» des radiateurs qui lui fait peur et elle pense que ce bruit est produit par son voisin qui tape avec un bâton dans le radiateur. Puis elle associe ce tic-tic au bruit des petites gouttes qui tombent dans la cuvette des WC lorsqu'elle a fini de faire pipi. Les radiateurs font ce même bruit lorsqu'ils chauffent. Son travail associatif commence ici à mettre en présence côte à côte sa phobie des radiateurs et son excitation sexuelle. A la séance suivante, elle m'apprend qu'elle n'a plus peur des radiateurs parce qu'elle a compris que c'est le fait de les «toucher» qui provoque le bruit qu'elle craint. Elle pense qu'il ne faut plus qu'elle règle le thermostat si elle veut éviter d'avoir peur.
Il semble que cette fillette de neuf ans ressente une poussée de sa pulsionnalité qu'elle se représente à travers les modifications de température du chauffage.
Un garçon de huit ans dès la première séance m'explique toutes les manières dont il se suicidera si ses parents venaient à se séparer : se pendre, se jeter sous une voiture, recevoir une boule de bowling dans le zizi... La suite des séances m'a montré son intérêt obsessif pour le sexe : il me dit qu'il dessine, en cachette de ses parents, des sexes masculins et féminins, leur pénétration et qu'il est à l'affût de toute nudité féminine qu'elle soit dessinée, peinte ou photographiée. Nous pourrions penser que ce garçon pense par images et de plus par images sexuelles, comme s'il avait transposé ses rêves dans la réalité ou comme s'il ne pouvait «secondariser» cette primauté de l'image. D'ailleurs, cet intérêt pour les choses sexuelles réveille chez lui une angoisse de castration terrible, au point que pendant une séance il s'est caché derrière la bibliothèque, il a ouvert son pantalon pour vérifier visuellement si son zizi était encore là. Par ailleurs, c'est un enfant qui réussit bien à l'école, qui s'intéresse à beaucoup de domaines, surtout à la médecine ; il lit des articles sur les pathologies, s'intéresse à la vie dans d'autres pays, et montre une bonne capacité affective dans le contact avec les autres et vis-à-vis de ce qu'il ressent.
Une jeune fille de neuf ans vient en thérapie après un abus sexuel. Les nombreuses années de psychothérapie qui ont suivi ont vu apparaître toute une gamme de perturbations : elle a d'abord présenté des conduites automutilatoires et suicidaires en blessant son corps à plusieurs reprises, puis a participé à des «casses» et des vols qui l'ont amenée plusieurs fois devant le juge, puis elle s'est «donnée» à des hommes qu'elle rencontrait dans la rue ou participait à des soirées où elle se faisait violer par plusieurs hommes, puis elle a commencé la consommation de drogues et enfin, alors que jusque-là elle suivait son école normalement, son rendement scolaire a précipité. Actuellement, après sept ans de psychothérapie, elle se «stabilise» petit à petit, elle protège son corps des attaques d'autrui, elle a fortement diminué sa consommation de drogue, elle veut continuer sa scolarité, mais son fonctionnement psychique reste extrêmement fragile et toute frustration ou conflit avec son entourage est vécu comme une blessure profonde. Cet exemple nous montre peut-être comment un traumatisme subi enclenche une régression de l'appareil psychique. En effet, la destructivité de cette patiente va s'exprimer jusqu'à mettre en danger sa propre vie et en se faisant subir toute une série d'attaques corporelles et sensorielles qui ont provoqué un effondrement de ses capacités cognitives et intellectuelles. En effet, au moment le plus critique de l'évolution de sa «maladie traumatique» l'affect était devenu décharge, les capacités à apprendre étaient gelées et l'intellect s'était perverti en ruse.
Nous pourrions formuler trois hypothèses :
* Que l'imaginaire érotique se déploie entre deux pôles : celui de l'excitation de certaines partie du corps et celui d'une théorie sexuelle infantile concernant essentiellement la procréation et la différence des sexes.
* Que l'imaginaire érotique prend naissance dans la physiologie pour s'exprimer ensuite, en «traversant» l'appareil psychique via le perceptif pour aboutir à des représentations qui gardent une «distance symbolique» vis-à-vis des excitations.
* Que cette distance se met en place à travers une «théorisation» de la naissance et de la différence des sexes, comme le ferait une science qui construit une théorie à partir de l'expérimentation.
Essayons d'analyser les exemples précédents pour dégager quelques éléments de démonstration.
Dans le premier exemple, l'excitation est encore «visible» derrière la peur des radiateurs malgré les tentatives de «théorisation», ce qui explique l'apparition du symptôme phobique pour se dégager de l'excitation.
Dans le deuxième exemple, l'excitation cherche une issue dans la perception, et l'échec dans la construction d'une théorie sexuelle infantile se manifeste par une angoisse de castration vécue de manière directe sans qu'une «théorisation» de la différence des sexes protège cet enfant d'une excitation débordante.
Dans le troisième exemple, l'abus sexuel a fonctionné comme un «effaceur» des théorie sexuelles infantiles, en précipitant cette patiente dans une «destructivité» active concernant son corps et ses capacités de pensée.
Un quatrième exemple va nous montrer, à travers le rêve d'une jeune fille de douze ans, l'importance des théories sexuelles infantiles dans le tissage imaginaire permettant une mise à distance de l'excitation proprement dite. Elle rêve que son père est à l'hôpital et qu'il va bientôt accoucher. Les infirmières lui demandent de quitter la salle d'opération et, après l'accouchement, lui apportent un immense uf que son père vient d'expulser : elle doit garder cet uf dans ses bras et marcher sur des colonnes dont l'extrémité se trouve à une quinzaine de mètres du sol. Malgré les précautions qu'elle prend pour sauter d'une colonne vers la suivante, l'uf précipite et s'esclaffe en produisant un mélange entre jaune et blanc. Une fois le rêve raconté, elle m'explique que, petite, elle imaginait que les bébés apparaissaient dans le ventre maternel sans aucun concours du père. Le rêve met en forme une théorie inverse : l'enfantement par le père seul, et montre l'éloignement symbolique que le rêve introduit par rapport à des aspects excitants.
L'imaginaire de l'enfant met en place un tissage symbolique qui se déploie vers la construction de théories sexuelles infantiles qui fonctionnent comme des sciences de la connaissance, traduisant et théorisant, à travers des légendes, des mythes et des contes, puis par des formulations historiques, philosophiques et scientifiques, les premières expériences somatiques d'excitation.
L'imaginaire érotique parcours ainsi le chemin qui va du corps à la pensée en s'éloignant des premières sensations pour les inscrire dans un système explicatif qui les dépasse et les contient.