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30/09/2016
Le 4 juin 1798 mourait Casanova*. C'était à Dux, obscure bourgade de la Bohême, où il exerçait sans plaisir, depuis treize ans, la modeste fonction de bibliothécaire. Son ennui était si profond, dans le château de la famille Waldstein, et il était si loin du monde et des femmes qu'il avait aimées, qu'il entreprit la rédaction de ses Mémoires.
Cette Histoire est elle-même un roman : entreprise en 1789, alors que la France connaît sa première révolution, et que Casanova (qui a 64 ans) est victime d'un accès d'épuisement, elle fut rédigée en français, qui est la langue par excellence de l'Europe des Lumières. À la mort de Casa, son neveu Angiolini retourne à Dresde en emportant dans ses bagages le volumineux manuscrit. Mais ce n'est qu'en 1821 que L'Histoire de ma vie paraîtra pour la première fois, traduite en allemand, en version abrégée et épurée de tous les passages scabreux. Succès immédiait, bien sûr, et internationale. Au point qu'une édition française paraît en 1826, due aux soins d'un professeur d'académie militaire de Dresde, Jean Laforgue.
Cette édition, appelée édition originale, est en réalité deux fois fautive : d'abord parce que Laforgue, au lieu de se fonder sur le manuscrit de Casanova, se contente de traduire en français la version allemande ! Ensuite, parce qu'il retouche considérablement le texte, en modifiant non seulement le style somptueux de Casanova, mais en éliminant, une fois de plus, tout ce qui pourrait choquer le lecteur bourgeois du XIXème siècle. Il faudra attendre février 1960 (soit cent-soixante deux ans après la mort de Casanova) pour lire enfin le texte authentique de ses Mémoires, publiées intégralement en français, et reprise en 1993 dans l'excellente collection « Bouquins » chez Robert Laffont.
C'est dire si Giacomo (ou Jacques ou Jakob, selon les pays et les langues) Casanova est un écrivain d'aujourd'hui !
De Casanova, on croyait tout savoir : l'homme aux mille et une conquêtes, le libertin superficiel, le galant enchaîné au plaisir et aux femmes, chaque nuit différentes, bien sûr, de tous les âges et de toutes les origines. D'où, chez la plupart de ses lecteurs, un mélange d'admiration et de ressentiment, une jalousie pincée. Un sentiment d'envie aussi, dans une époque aussi prude que la nôtre, face aux libertés incroyables du XVIIIème siècle (pas de procureur Starr, alors, ni de Monica Lewinsky).
Mais Casanova, il faut d'abord le lire.
On s'aperçoit alors que son Histoire est un des plus grands livres jamais écrits dans notre langue. Par son ampleur, bien sûr, près de quatre mille pages d'aventures haletantes, de plaisirs conjugués, d'évasions impossibles. Par sa profondeur ensuite, qui fait de L'Histoire de ma vie un tableau inégalé de l'époque des Lumières : les intrigues de la Cour, les grands esprits européens (et Casa les a tous rencontrés : Rousseau en France, Voltaire à Ferney, Frédéric II en Prusse, la grande Catherine de Russie), cette quête irrésistible de liberté qui culminera en 1789 et le pouvoir toujours secret, mais éclairant, des femmes.
Les femmes, venons-y.
Sur ce chapitre, L'Hisoire de ma vie est un document extraordinaire : religieuses, épouses infidèles, filles à vendre, courtisanes, vieilles femmes folles, femmes du peuple, marquises, bourgeoises, comtesses, pucelles ou mères de famille : c'est en effet le catalogue du Don Giovanni de Mozart, mais agravé par le regard d'un sociologue aigu. Jamais de généralités ou de spéculation oiseuse sur l'éternel féminin, mais que des cas concrets. Un fleuve de détails plus instructifs que tous les ouvrages féministes.
Par exemple la duchesse de Valladarias : « Elle s'emparait de l'homme qui lui excitait l'instinct, et il devait la satisfaire. Cela lui était arrivé plusieurs fois dans des assemblées publiques, d'où les assistants avaient dû se sauver. » Ou les femmes espagnoles : « Les femmes sont très jolies, ardentes de désirs, et toutes prêtes à donner la main à des manèges tendant à tromper tous les êtres qui les entourent pour espionner leurs pensées ». Ou encore la jeune Charpillon, dont Casanova tomba amoureux à Londres : « Elle était charmante, mais elle ne parlait qu'anglais. Accoutumé à aimer avec tous mes sens, je ne pouvais pas me livrer à l'amour me passant de l'ouïe. » Ou la jeune Marcoline, qu'il enleva à son prêtre de frère, et la petite Irène : « J'ai passé presque toute la nuit en secondant les fureurs de ces deux baccantes, qui ne me quittèrent que lorsqu'elles me virent devenu rien, et ne donnant plus aucun signe de résurrection. »
Oui, pas un jour sans amour, ni sans jeu.
Pas un jour, non plus, sans réflexion philosophique, car l'amour, pour Casa, est une philosophie, comme la philosophie, de son côté, est la recherche de la sagesse et du bonheur. Mais une philosophie qui traiterait son corps comme une expérience.
Pour Casanova, l'Europe n'a pas de frontières. Il est partout chez lui, que ce soit en Espagne ou en Allemagne, en France ou encore en Italie. C'est à Genève (qui n'est pas encore suisse) qu'il emmènera la belle Henriette, rencontrée à Parme, dont il est tombé amoureux fou.
* Casanova, Histoire de ma vie, trois volumes, Robert Laffont, collection Bouquins.
20/09/2016
Le samedi 24 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.
Cette année, le Prix Rod récompense un roman de Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche éditeur). Inspiré de l'affaire Jaccoud, ce roman reconstitue minutieusement un crime à jamais énigmatique. Avec finesse et précision, Béguin sonde l'âme des protagonistes de cette sombre affaire qui défraya la chronique judiciaire genevoise en 1958 (voir ici l'interview de Pierre Jaccoud, bâtonnier des avocats genevois, à sa sortie de prison).
Les festivités commenceront à 11 heures.
L'entrée est libre.
Venez nombreux !
13/09/2016
« La lumière commence à baisser, faut pas que je tarde trop...»
Sur le trottoir, juste devant le bar, Octave gobe la dernière pilule de sa dernière plaquette. Par acquis de conscience, il jette un œil à sa montre. Trois heures maintenant qu’il est accoudé à ce zinc. Trois heures durant lesquelles il n’a pensé qu’à ça. Impossible de continuer, il fallait régler et partir, vite. Mais c’était sans compter sur l’arrivée d’Alice. La jeune femme avançait d’un pas déterminé le long de la rue Philippe Plantamour, pile dans sa direction. Et même de loin, Octave pouvait lire sur son visage sombre la volonté de régler le vieux contentieux qui les occupait depuis déjà deux ans...
Ils s’étaient quittés fâchés, après une nuit d’amour qui lui avait paru interminable (à elle), et bien trop courte (à lui). Mais trop de choses les séparaient : Alice aimait le vin blanc (de préférence vaudois) et Octave le gros rouge (en provenance des côtes du Rhône). Il était carnivore autant par atavisme que par goût personnel. Alice aimait beaucoup les animaux — mais surtout pas dans son assiette. Depuis toujours, elle se gavait de légumes oubliés et picorait les petites graines comme une mésange. Cela sautait aux yeux : ces deux-là n’étaient pas de la même espèce. Cerise sur le gâteau : Alice ne pouvait s’endormir que la fenêtre ouverte, alors qu’Octave fermait stores et volets avant d’aller se coucher. Elle avait l’impression d’étouffer ; il avait peur du bruit.
Mais la rupture ne fut pas si facile : Alice était fille de banquier, tandis qu’Octave usait ses fonds de jeans sur les bancs de l’Université depuis dix ans. Il vivait de petits boulots. Comme il connaissait très bien la région (et les postes de douane non gardés), on lui confiait toutes sortes de marchandises qu’il amenait en contrebande de l’autre côté de la frontière. C’était un boulot excitant, mais dangereux et mal rémunéré. Parfois, aussi, il donnait un coup de main à la morgue pour nettoyer les cadavres en trop piteux état, mais là encore il était mal payé. Le plus souvent, Octave ne faisait rien et ne pensait qu’à lui. C’était un boulot à plein temps. Il traînait aux terrasses des cafés, il lisait La Tribune, il rêvassait, il attendait que quelque chose lui arrive…
Alice était tout le contraire. Active et dévouée, elle soutenait un nombre incalculable d’ONG (dont elle payait régulièrement les cotisations) et signait toutes les pétitions qui circulaient sur Facebook. Un samedi par mois, comme tous les membres de sa famille, Alice servait la soupe aux indigents. Elle se battait pour les migrants, les femmes battues, les bébés phoques, les droits des minorités sexuelles. Craignant que sa fille ne dilapide la fortune familiale, son père lui avait coupé plusieurs fois les vivres. Mais Alice avait tenu bon. C’était une femme de caractère.
Un jour, il y a deux ans, elle avait pris Octave sous son aile — moins par amour que par pitié — et l’avait présenté à ses parents. Ils avaient été consternés. Leur fille (unique) éprise d’un traîne-patins qui vivait aux Pâquis ! Elle avait poussé la provocation jusqu’à donner à son amant une chevalière en or ayant appartenu à son grand-père…
Quelques semaines plus tard, Octave lui avait signifié sa rupture par SMS. Merci pour tout et bon vent. Alice avait trouvé le procédé saumâtre. Mais elle avait d’autres soucis en tête. Le monde va si mal ! La Syrie… La disparition des abeilles… Le Brexit… Plusieurs fois, elle lui avait écrit pour tâcher de récupérer la fameuse chevalière. Octave n’avait jamais daigné répondre (et pour cause, il s’était empressé de monnayer le joyau familial au troc de la rue Plantamour).
Alice avait tourné la page. Six mois après le SMS fatal, elle avait rencontré un jeune homme africain qui traînait rue des Granges, à deux pas de chez elle, sans domicile et sans papiers, et elle l’avait aussitôt pris sous sa protection. Il parlait peu — et Alice ne comprenait pas grand-chose à son babil. Mais il devinait ses désirs et il n’était jamais avare de ses caresses.
Deux ans avaient passé. Son père avait exigé le retour de la bague et menacé, une fois encore, de mettre sa fille sur la paille. Alors, aujourd’hui, Alice était bien décidée à passer à l’attaque. Elle avait mis ses atours de guerrière : sa belle robe noire, légèrement décolletée, son spencer rouge, ses escarpins à hauts talons.
Et dans son sac Gucci, le petit pistolet qu’elle avait emprunté à son père faisait une bosse.
* Petit exercice de style proposé par La Tribune de Genève (et paru samedi 9 juillet) à quelques écrivains genevois. Les deux premiers paragraphes sont imposés (et les mêmes pour tout le monde). La suite est un texte original.
07/09/2016
1. Le souvenir le plus ancien n'est pas le plus glorieux. Il remonte à l'autre siècle. Fin des années 70. Avec quelques amis (une quinzaine), nous avions décidé d'assister au séminaire de Michel Butor, nouvelle vedette de l'Université de Genève, qui venait d'être nommé professeur ordinaire. Cette année-là, le séminaire portait sur un écrivain français peu connu (mais célébré par Michel Foucauld), qui avait inspiré Michel Leiris et des surréalistes : Raymond Roussel. Forts de nos certitudes dogmatiques, nous avons donc investi la grande salle de cours de l'aile Jura. Comme à son habitude, Butor est arrivé en salopettes, un livre sous le bras, sans notes, ni cahier. Il a organisé les exposés. Nous les avons réclamés tous. Il ne s'est douté de rien. Nous étions ravis : chaque semaine, dorénavant, l'un de nous prendrait la parole pour éclairer Roussel à sa manière, c'est-à-dire à la nôtre — à la lumière des grands théoriciens que nous lisions alors (Barthes, Derrida, Foucauld, Deleuze, etc.). Après le premier exposé, Butor, qui n'était pas tombé de la dernière pluie, a eu la puce à l'oreille. Il a convoqué le second conférencier (mon ami Alain F., pour ne pas le nommer !). La discussion a vite tourné à l'aigre. Et Butor a mis son veto à l'exposé d'Alain. Le lendemain, dans un grand mouvement théâtral, tout le groupe, comme un seul homme, a quitté le séminaire en dénonçant la censure du professeur Butor ! Celui-ci a été abasourdi. Et, pour une fois, lui d'ordinaire si bavard n'a rien dit ! Le petit groupe de terroristes de salon (dont je faisais partie) est parti en claquant la porte, très fiers de leur effet. Et il n'est plus resté que trois étudiants dans la salle ! C'est avec eux que l'imperturbable auteur de La Modification a terminé son séminaire. Bien sûr, l'événement a fait des gorges chaudes à l'Université.
— Quoi ? L'illustre Michel Butor tient séminaire devant trois étudiants ?
Il dut subir (on me l'a raconté) les quolibets de ses collègues, qui riaient sous cape. Ce petit coup d'État, par ailleurs, n'est pas resté sans conséquence, puisque Butor, quelques années plus tard, a raconté cette péripétie, à sa manière, dans la préface qu'il a écrite pour son ami, le poète Vahé Godel (« Petit rêve du lac », in Du même désert à la même nuit). Dans ce petit récit, Butor raconte qu'un groupe d'extraterrestres débarque un jour dans son séminaire et qu'il a toutes les peines du monde à s'en débarrasser…
2. Je ne pensais plus jamais revoir Michel Butor, dont les livres (après les cinq fameux romans) me laissaient froid. Je n'ai jamais été sensible à ses Matières de rêve (Gallimard), ni à ses livres « expérimentaux ». Mais la vie a voulu que nous nous retrouvions. En 1986, Michel Butor a travaillé avec Marc Jurt, un peintre et graveur d'exception, qui était un grand ami. Marc aimait collaborer avec des écrivains (Butor, Chessex) pour que ceux-ci déposent leurs mots sur ses gravures ou ses toiles. Ce travail s'appelle Apesanteur. Et à cette occasion, Marc m'a demandé de présenter cette œuvre à quatre mains. Ce que j'ai fait (voir ici) J'ai retrouvé Butor, qui avait tout oublié, semble-t-il, des petites conspirations universitaires, et j'ai découvert un homme simple et généreux, d'une curiosité extraordinaire, qui cherchait dans la peinture ou la gravure des réponses à ses propres questions (la peinture a sans doute été son plus grand sujet d'inspiration).
3. Le dernier souvenir est le plus vivace et le plus attachant.
En 2012, année du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, j'ai eu la chance et le plaisir d'être invité à New York avec une petite délégation genevoise (Roger Mayou, Michèle et Michel Auer, François Jacob, Marc Perrenoud, Footwa, alias Frédéric Gafner). L'excellent Olivier Delhoume a supervisé le tout et Michel Butor a été du voyage. Nous avons passé des heures délicieuses à parler de littérature, du Nouveau Roman (qu'il avait abandonné depuis longtemps), des auteurs à la mode et bien sûr des prix littéraires (il a reçu le Prix Renaudod pour La Modification en 1956 et je venais de recevoir le Prix Interallié pour L'Amour nègre). Nous avons beaucoup ri de la comédie littéraire. Et parlé aussi de Rousseau (qu'il connaissait admirablement bien), de Roussel et de Marc Jurt, qu'il aimait beaucoup. Il avait l'habitude de dire qu'il était « à part » (« I'm off »), « à la frontière », « à la lisière » des genres. Il a exploré la littérature comme on explore le monde en espérant toujours découvrir des continents perdus. C'était un arpenteur et un poète. Un homme-livre comme on en rencontre très peu dans sa vie.