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Défaire soigneusement les noeuds
Un nouveau style de Rome
La plupart des gens se mettent d'accord au moment de porter un jugement sur le Pape François: il a arboré un style nouveau et fait souffler un vent de fraîcheur bienvenu. Il se définit lui-même plus comme l'évêque de Rome que Pape. Pour évaluer les changements importants que le Saint Père souhaite apporter à sa charge, les opinions varient largement. A-t-il une pensée réellement aussi réformatrice qu'il y parait?
Au cours d'une leçon d'histoire, alors que j'étais enfant, l'institutrice nous raconta l'histoire d'Alexandre le Grand et le nœud gordien. Quand les Phrygiens voulurent se donner un roi, ils consultèrent l'oracle, et l'oracle leur répondit de prendre le premier homme qu'ils verraient monté sur un char. Cet homme fut Gordius. Il donna son nom à la ville de Gordium, capitale de la Phrygie. Le char de Gordius, que Midas, son fils, consacra à Jupiter, est resté célèbre par le nœud qui attachait le joug au timon et qui était si habilement enlacé qu'on ne pouvait en apercevoir les bouts. Quand Alexandre, vainqueur de la Phrygie, apprit qu'une ancienne tradition promettait l'empire de l'univers à celui qui dénouerait ce nœud, il tenta de le défaire. Mais, ne pouvant trouver une extrémité, il le trancha d'un coup d'épée.
Résoudre le nœud gordien
Ce procédé de couper le nœud avec l'épée n'était pas tout à fait convaincant. Les cordes était déliées certes, mais détruites, inutilisables. A l'époque, Paul donna une autre version qui substituait la force par l'intelligence. Alexandre aurait en effet résolu le problème avec la pensée. Il aurait étudié le nœud tranquillement et réalisé, avec l'aide d'un consultant, qu'il pouvait retirer un clou du timon afin de tirer le joug du char et ainsi défaire ce nœud au demeurant inextricable.
Dialogue et arguments
J'imagine parfois que l'on pourrait résoudre les problèmes et les nœuds de l'Église catholique romaine avec la méthode radicale de l'épée. Mais la violence et la dictature ne peuvent pas résoudre les problèmes. On se doit d'envisager d'autres voies. C'est ce que nous invite désormais à explorer le Pape François. Cela n'est pas uniquement un simple «Buona Sera» (Bonsoir) lancé par le nouvel évêque de Rome, sur le balcon de la Place St Pierre, au soir de son élection qui le différencie de ses prédécesseurs. Mais ses écrits, ses interviews et ses prises de position, prônant toujours l'ouverture du dialogue. Le Pape ne fait pas juste des déclarations emphatiques, mais argumente toujours ses propos.
Cela démontre peut-être aussi pourquoi les changements majeurs dans l'Eglise catholique romaine ne sont pas encore très avancés et pourquoi les vieilles cordes ne sont pas encore tranchées ou déliées.
Délier les nœuds patiemment
Au cours d'un voyage en Allemagne, en 1986 dans l'église romane de St Peter am Perlach d'Augsburg, en Bavière, Jorge Mario Bergoglio était tombé sous le charme de Marie qui défait les nœuds. Cette œuvre représente en effet la Vierge avec une corde dans ses mains. Avec un grand calme et avec le soutien de quelques anges, elle délie un nœud après l'autre.
Bergoglio avait été tellement fasciné par cette scène qu'il en a importé un modèle en Argentine pour en faire des images pieuses afin de les distribuer à ses fidèles. Il avait ainsi découvert de nouvelles perspectives dans une culture étrangère et s'était empressé de les transposer dans son propre pays. Aujourd'hui, Marie qui défait les nœuds est un symbole et son culte est devenu un phénomène de la piété populaire en Argentine. Dans l'église de San José del Talar, de Buenos Aires, une copie de l'image de St. Peter am Perlach y est en effet installée depuis décembre 1996 et elle attire de très nombreux pèlerins, chaque huitième jour du mois: «C'est l'image de notre Mère qui nous aide tous les jours sur les chemins de la vie. Elle vient à notre secours, s'occupe de nous, nous montre à Jésus, nous mène à Jésus» (homélie de l'Assomption en 1999).
L'amour qui guérit grandit
En 2010, Sergio Rubin et Francesca Ambrogetti, auteurs d'un livre consacré au futur Pape, lui avaient demandé, alors qu'il était encore archevêque de Buenos Aires et cardinal: «L'Eglise n'insiste-t-elle pas trop sur la douleur comme chemin d'approche de Dieu et pas suffisamment sur la joie de la résurrection?»
- «Il est vrai qu'à une certaine époque, on a exagéré le problème de la souffrance.
Il me vient à l'esprit un de mes films préférés, «Le festin de Babette», qui met en scène un cas typique de prohibition démesurée. Les personnages sont des gens qui vivent un calvinisme puritain amplifié. Au point que la rédemption du Christ est vécue comme une négation des choses de ce monde. Quand arrivent la fraîcheur de la liberté, l'opulence du repas, tous finissent transformés. A la vérité, cette communauté ne savait pas ce qu'était le bonheur. Elle vivait écrasée par la douleur. Elle était prisonnière de la pâleur de l'existence. Elle avait peur de l'amour».
Dans cette réponse, l'autocritique de l'Eglise est formulée de manière significative, non pas agressive, mais sur un ton libérateur. L'amour et un bon repas délient les nœuds de la communauté angoissée. Bergoglio a parlé de la fuite générée par tant de peurs et il enseigne un amour qui dépasse cette peur et la fuite qui en résulte. L'amour peut et doit être vécu et ressenti et donc conduit à la joie de vivre.
Une image pleine d'espoirs
Au cours de leurs entrevues, les deux journalistes insistèrent: «Mais l'emblème majeur du catholicisme est un Christ crucifié et le corps en sang...»
A cela le Pape répondit: «Si nous jetons un œil sur le baroque espagnol ou celui de Cuzco, sur l'Altiplano péruvien, nous sommes face à des Christs de patience flagellés, parce que le baroque met en valeur la Passion de Jésus. «La Crucifixion Blanche» de Chagall, qui était un croyant juif, n'est pas cruelle, elle est pleine d'espoir. La douleur y est montrée avec sérénité. Pour moi c'est un des plus beaux tableaux qu'il ait peints».
Le pape le distingue ainsi très nettement des autres œuvres plus anciennes illustrant des scènes de crucifixions et n'hésite pas non plus à intégrer une image d'un artiste juif dans son développement. Dans sa réponse, il n'y a pas d'étroitesse d'esprit chrétienne, mais une brèche et des liens vers d'autres religions.
Dans un esprit d'ouverture œcuménique, le Pape François cite aussi en exemple les icônes des pays de l'Est: «L'exaltation de la souffrance dépend beaucoup de l'époque et de la culture. L'Eglise représente le Christ selon le milieu culturel et à un moment donné. Si on observe les icônes orientales, russes par exemple, on constate que rares sont les images du Christ crucifié en souffrance. C'est plutôt la résurrection qui est représentée».
- Vous ne pouvez pas nier, qu'au cours de ces deux mille ans, l'Eglise a magnifié le martyre comme le chemin vers la sainteté.
- Il faut préciser une chose, parler de martyrs veut dire parler de personnes qui ont laissé un témoignage jusqu'à la fin, jusqu'à la mort. Dire «ma vie est martyre» devrait signifier, «ma vie est un témoignage». Or, de nos jours, cette idée est associée à
la cruauté.
Adrian Müller
Sources. «Je crois en l'homme» (Editions Flammarion/avril 2013) par Sergio Rubin et Francesca Ambrogetti.