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21/04/2013
20/03/2013
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24/02/2013
26/12/2012
02/12/2012
01/11/2012
20/10/2012
05/08/2012
Au Cambodge, le mercredi est le jour de Bouddha. C'est le sens qu'a le mot khmer, thgnay pôt, pour désigner ce jour de la semaine: thgnay veut dire jour, pôt est Bouddha. Il est donc le principal jour fêté: le bouddhisme y est religion officielle. Or, en Perse, on a établi un rapport entre Hermès et Bouddha: on y a déclaré, dans l'Antiquité, qu'il s'agissait du même être nommé différemment selon les lieux. Quant aux Romains, on le sait, ils assimilaient Hermès à Mercure.
On se souvient que selon Jules César, les Celtes vénéraient en particulier Mercure, qu'ils en faisaient leur principal dieu. On a certainement estimé que c'était aussi le cas des Germains, et Wotan, roi des Ases, a été assimilé par ceux-ci à Mercure. En français, mercredi est le jour de Mercure, en anglais, Wednesday est le jour de Wotan.
On peut en tirer qu'il n'est pas improbable que les Celtes et les Germains aient eu une religion proche du bouddhisme, dans les temps anciens. D'ailleurs, Wotan (Odin) était aussi regardé comme un homme qui avait incarné un dieu et avait instruit les Goths après être venu d'Orient: de la Scythie et de la Perse, en particulier. Or, selon H. P. Blavatsky, on le méconnaît, mais, depuis le nord de l'Inde, des apôtres du bouddhisme avaient, avant Jésus-Christ, répandu le culte du Bouddha jusqu'en Occident, et au moins jusqu'en Perse.
Il n'est pas vrai, comme l'a dit Rousseau, que lorsqu'une divinité change de nom, elle change aussi de nature; mais il est vrai que les peuples n'adoraient pas les mêmes dieux. Le jour de la semaine chômé variait selon le dieu adoré en particulier. Le dimanche était le jour du Soleil - ou du Seigneur, en français. Le jeudi celui de Jupiter. Il est remarquable que le jour chômé en plus du dimanche par les écoliers soit passé du jeudi au mercredi, comme si on avait voulu abandonner les coutumes romaines pour adopter celles des Gaulois! Mais cela restait subordonné au dimanche.
A chacun son jour de prédilection! Le mercredi apparaît comme un lien entre l'avant et l'après, ou entre les hommes: Mercure était le dieu du commerce, ce qui peut apparaître comme étant la relation entre les gens, et pas seulement comme l'échange de produits par l'intermédiaire de l'argent. Bouddha crée aussi un lien fraternel entre les hommes, en principe: il fait s'écouler sa bénédiction dans les cités, unissant les cœurs.
18/07/2012
Quand je suis entré sur le territoire du Cambodge, après avoir franchi la frontière avec la Thaïlande, arrivant en particulier dans le pays de Koh Kong, j'ai vu un panneau présentant le Parti du Peuple cambodgien, dont le chef est M. Hun Sen, Premier Ministre du Cambodge. Et j'ai aussitôt noté qu'au-dessus des médaillons contenant des photographies des membres les plus éminents du Gouvernement, il y avait une divinité qui semblait lâcher, de sa main, des étoiles, et les porter sur le front des Sages. J'ai cru que c'était une fée, mais j'ai lu quelque part qu'il s'agirait de Bouddha laissant tomber sur Terre des fleurs de riz, à la façon d'une manne, afin que le Peuple ait à manger.
Cela importe assez peu. Ce qui est remarquable, d'abord, c'est la disposition de ce panneau, qui place la divinité au-dessus des personnes ayant un corps de chair et de sang, comme dans l'art baroque: sur les panneaux des retables, les saints sont un étage au-dessous des anges ou des symboles relatifs à la divinité, les deux exceptions étant Jésus et Marie, qu'on regardait comme ayant reçu la nature divine, ce qui est exprimé par leur statut de roi et de reine du Ciel. A cet égard, Marie, en particulier, rappelle assez Bouddha Sâkyamuni, regardé comme le prince des anges et des apsaras dans le ciel d'Indra: car on l'a souvent dite, elle aussi, reine des anges, ayant été couronnée par son propre divin fils. Saint Amédée de Lausanne disait, également, qu'elle s'était mise sur le trône laissé vacant par la chute de Lucifer, ancien prince des anges. Or, nombre de pays l'ont prise pour patronne, et on la regardait comme laissant tomber de sa main, à la façon d'une neige, les trésors que Dieu voulait bien lui laisser donner aux hommes. Elle était miséricordieuse et douce: de ses doigts tombaient des morceaux d'étoiles.
M. Hun Sen est un ancien Khmer Rouge qui a rompu avec Pol Pot, peut-être parce qu'il ne croyait plus en l'intelligence supérieure de l'Angkar, et qu'il admettait que le génie venait du seul monde divin, ou alors au moins avait-il saisi que le peuple ne croyait spontanément jamais autre chose, quoi qu'il dît quand on l'interrogeait: car alors, l'individu ne dit pas ce qui est en lui profondément, mais cherche la réponse qu'il est séant de donner. Les idées diffusées par l'éducation d'État sont affirmées comme allant de soi, même quand on n'agit pas en fonction de leur contenu, au sein de sa propre existence!
En tout cas, en voyant le panneau, quelque peu délavé, je fus ému par ce témoignage de religiosité.
24/06/2012
L'Angkar était, dans le Cambodge communiste, l'organisation mystérieuse et secrète que tous les membres de l'administration invoquaient lorsqu'ils dirigeaient, donnaient des ordres, exerçaient leurs fonctions. On a appris peu à peu que cette sorte de comité était dirigée par Pol Pot. Mais pendant un certain temps, il ne s'agissait que d'un nom symbolique renvoyant à une entité inconnue, mystérieuse - quasi sacrée!
Cela me rappelle Charles De Gaulle disant, dans Le Fil de l'épée, que l'autorité doit s'entourer d'une aura mystérieuse, afin qu'on ait le sentiment qu'elle tient ses ordres de Dieu même. Cette pratique, l'Angkar avait pu en prendre conscience au cours des études de ses membres en France. Car, certes, les rois khmers se sont toujours posés comme ayant des liens directs avec le monde d'en haut: la cour d'Indra, roi des dieux; mais pour les Khmers, cela ne relevait pas d'une mise en scène: c'était une réalité. Je suis même persuadé que les rois le concevaient aussi ainsi, et pensaient que leurs lumières leur venaient de leurs heures de recueillement sous la conduite des brahmanes dont ils étaient entourés. Or, De Gaulle, bien qu'il ait souvent proclamé qu'il fût un homme religieux, dit explicitement que l'autorité ne doit pas forcément s'enraciner dans le monde divin, mais donner l'impression qu'elle le fait.
On reconnaît simplement les idées des philosophes du dix-huitième siècle, présentes par exemple dans le Contrat social de Rousseau. Car celui-ci dit que les législateurs antiques assuraient qu'ils tenaient leurs idées des dieux, mais qu'ils s'exprimaient ainsi pour en imposer au peuple, leur intelligence supérieure suffisant en fait à expliquer la sagesse de leurs lois!
Cela peut-il indéfiniment marcher? Je ne le crois pas. Car, en ce qui me concerne, je suis persuadé que l'intelligence humaine ne suffit pas - estimant, comme Joseph de Maistre, qu'en soi, elle ne crée rien, et qu'il s'agit réellement d'avoir des idées qui ne surgissent pas dans le cerveau, mais dans le cœur, lequel je crois en relation avec l'esprit de l'univers. D'une façon pour ainsi dire plus pratique, je considère aussi, cependant, que si les dirigeants qui se disent liés au Mystère ne le croient pas eux-mêmes, leur règne ne dure pas: le peuple s'en aperçoit, et il se désintéresse d'eux. Il n'est pas aussi inepte que Rousseau avait l'air de le penser. Si les Cambodgiens ont espéré le retour du Roi, s'ils ont voté majoritairement pour lui lors des premières élections libres qui ont eu lieu après le départ des Khmers Rouges, c'est bien parce qu'ils estimaient que non seulement il était sage, mais qu'il tenait sa sagesse du monde divin. Or, Norodom Sihanouk était intelligent, tout le monde l'admet, mais également artiste, réalisateur de films souvent remplis de merveilleux - et il restait fidèle à l'idée que la sagesse d'un roi venait de la vie intérieure, des profondeurs du cœur, du mystère de l'âme. Il était dans la lignée de ces anciens rois khmers qui étaient aussi poètes. Cela convainquait davantage le peuple que les théories abstraites de ses opposants.
10/06/2012
On le sait peu, mais les Khmers Rouges étaient fous de Jean-Jacques Rousseau. Ils étaient globalement nourris de culture française, ayant fait l'essentiel de leurs études à Paris, mais ils avaient pour le philosophe genevois une affection particulière - comme d'ailleurs les communistes chinois, dont ils étaient proches.
Dans quelles idées de Rousseau les Khmers Rouges ont pu trouver l'expression de leurs sentiments profonds, c'est la question qu'on peut se poser. Or, en lisant La Nouvelle Héloïse, il m'a semblé saisir un début de réponse. Car Rousseau parle du domaine de Clarens, tenu par Julie et son mari, comme d'un paradis terrestre. Et il se trouve que parmi d'autres principes, il assure que la beauté y est créée justement parce qu'on n'y a que le souci de l'utile! Alors que dans les palais des princes pleins d'argent on cherche la beauté pour montrer sa richesse et sa puissance, chez les Wolmar, on crée la beauté indirectement parce qu'on cherche ce qui est utile et que le beau vient ensuite de lui-même!
Cette idée vient du culte que Rousseau vouait à l'ancienne Rome, ville pragmatique et orientée vers l'utile, et qu'on regarde également comme belle. Il aimait également Sparte, réputée pour son sens pratique. Personnellement, je dois dire que quand j'étudie l'Antiquité, il m'apparaît qu'Athènes était beaucoup plus belle, bien qu'elle fût moins puissante - moins opulente, même - que Rome.
Je crois que Rousseau pouvait dire des choses profondément ineptes. Le beau ne surgit pas mécaniquement: c'est faux. Il n'a rien de forcément naturel. Il n'apparaît que si on le cherche. Rousseau a raison de dire que l'utiliser pour montrer sa richesse est indigne; mais ce n'est pas cela qui le crée: ce qui le crée est une recherche sincère.
L'utile pour moi se rapporte au terrestre, le beau au céleste: les deux peuvent aller ensemble, mais l'un n'a jamais produit l'autre; c'est une erreur grossière. On reconnaît toutefois, ici, l'illusion de Marx et de son matérialisme dialectique.
Mais les communistes cambodgiens aimaient Rousseau aussi parce qu'il disait que le vrai travail était celui de la nature, de la campagne: on saisit par là ce qui les différenciait des Russes et les rapprochait des Chinois. L'utile dans la nature créait la beauté sur Terre, prétendait le philosophe genevois; et les Khmers Rouges pensaient la même chose. Comme lui, ils croyaient que la campagne et les paysans étaient purs, tandis que les citadins étaient corrompus: la beauté morale nécessitait donc qu'on déplace les gens dans la campagne, qu'on les mette au travail dans les rizières! On sait que beaucoup de Cambodgiens sont morts d'avoir été ainsi arrachés à leur milieu bourgeois d'origine et placés dans les champs. La nature de l'homme n'est pas toujours de vivre à la campagne.
02/06/2012
Depuis Kampot, au Cambodge, on atteint rapidement la mer en se rendant à Kep, une ancienne station balnéaire ruinée par la guerre. On peut y admirer une statue de Râma - la fameuse incarnation de Vishnou -, dont j'ai cru voir qu'elle avait le visage du roi. Elle est neuve. Non loin de cette noble figure, plusieurs hôtels se construisent pour relancer le tourisme. Pour ce qui est de la côte cambodgienne, celui-ci a été, jusqu'à une époque récente, concentré à Sihanoukville, où se rendaient les Américains - qui ont du reste fait une belle route, pour y accéder.
L'avenir de Kep est presque un enjeu national, car les Cambodgiens de la bonne société s'y rendaient fréquemment depuis Phnom Penh, avant l'arrivée des Khmers Rouges. De riches propriétés y ornaient le pied d'une petite montagne qui domine la mer, évoquant la Côte d'azur française. La reine y avait un petit palais, que gardait un proche de ma tante, ainsi qu'elle me l'a raconté. Inutile de dire qu'aujourd'hui il n'en reste plus rien, ou presque: la clôture entoure un squelette de béton. Nombre de propriétés sont dans le même cas.
C'est assez émouvant, et ma tante me montrait les emplacements des demeures qu'elle avait connues, l'une était celle de son oncle, l'autre celle de sa camarade de classe, et ainsi de suite. On ne les reconnaissait qu'aux clôtures. Parfois, il ne reste de la maison même qu'un tas de gravats parmi les herbes.
Je ne peux pas dire qui en particulier a détruit ces nobles édifices, car Kep n'est pas loin de la frontière vietnamienne, et l'on sait sans doute que ce sont les Vietnamiens qui ont chassé les Khmers Rouges, à la demande des dissidents dont est issu l'actuel Premier Ministre, M. Hun Sen. Je peux seulement dire que cela fait monter les larmes aux yeux, de voir la trace de tant de malheurs, de combats, de saccages, d'imaginer ce que cela a pu être, et de songer à ce que ce serait, si cela arrivait dans le pays où on avait soi-même toujours vécu.
Dans le car qui m'a emmené de Phnom Penh à Siem Reap, j'ai pu revoir The Killing Fields, le film qui en français s'appelle La Déchirure, et c'était également bouleversant. Les rizières d'un beau vert qu'on pouvait voir le long de la route, à Kompong Thom, étaient justement celles où l'on avait mis au travail les citadins de Phnom Penh et de Siem Reap.
Certains ne parlent que de cela, à propos du Cambodge: les Khmers Rouges. Mais on n'en voit pas partout les traces. Cependant, j'en parlerai, si je puis; ils ont un lien fort avec Jean-Jacques Rousseau: c'est intéressant.
22/05/2012
Il existe un récit de voyage à Angkor datant du temps où cette cité était glorieuse, écrit par le Chinois Zhou Daguan: j'en ai acheté une traduction anglaise à Siem Reap. Le Roi vivait alors à Angkor Thom, et son palais s'appelait Phimeanakas, ce qui signifie Tour d'Or. Car il y en avait une au sommet de l'édifice pyramidal, et le roi y dormait chaque nuit. Mais il n'était pas seul: un esprit Nâga, Serpent à Neuf Têtes, venait le visiter - prenant, dit Zhou Daguan, la forme d'une femme, avec laquelle le prince partageait sa couche. Cet esprit Serpent était, affirmait-on, le seigneur de la Terre pour tout le pays.
François Ponchaud, dans sa Brève Histoire du Cambodge, rappelle ce que mon oncle Luc Mogenet rappelait aussi dans son guide sur Kampot: les rois khmers sont censés descendre d'un brahmane appelé Kambu qui eût épousé la fille du roi Serpent, le grand Nâga: il s'agit clairement du même esprit royal que ci-dessus. Il a certainement un lien avec le dragon des taoïstes, ainsi qu'avec Python, dompté par Apollon à Delphes. Ovide disait que les Géants qui avaient affronté l'Olympe étaient anguipèdes: leurs jambes étaient une seule queue de serpent: et les Grecs les sculptaient de cette façon. Eux aussi étaient des esprits-serpents. Or, ils étaient censés avoir vécu sur Terre avant les hommes.
Selon moi, il y a également un lien avec le serpent parlant qui conduit Ève à manger le fruit défendu. Car l'union du roi khmer avec le Nâga, ou la forme que celui-ci crée et qui est par conséquent sa fille, lui donne la connaissance qui lui permet de gouverner: il distingue le bien du mal. Faculté que le Dhammapada ordonne à chacun de développer, mais le Roi se devait d'être constamment en symbiose avec l'esprit de la Connaissance du Bien et du Mal. Si, comme on peut le croire, Ève n'est rien d'autre que l'âme de l'Homme, s'il ne s'agit que d'une figure, on peut en tirer que le roi khmer s'unit en fait avec sa propre conscience révélée: le sens du bien et du mal éveillé par le sommeil initiatique qui plonge le dormeur dans la sphère élémentaire, au sein de laquelle se reflète le monde divin et dans laquelle sa conscience prend l'apparence d'une fée - qu'on appelle la bonne étoile.
Mais cette légende sur l'origine des rois khmers rappelle celle qui courait sur les rois francs, et que rapporte Honoré d'Urfé, dans son Astrée: ils avaient pour ancêtre un homme-serpent de la mer qui s'était uni avec une mortelle. Les Francs, rappelons-le, viennent du nord des Pays-Bas: ils vivaient près de la mer. Le fils de cette union était, je crois, le mythique Pharamond. Or, dans l'Astrée, le roi des Francs rencontre la mère de tous les Gaulois, l'immortelle Galatée, nymphe qui vit dans le Forez, au bord du Lignon, et accepte son enseignement et ses conseils, devenant par là légitime en Gaule.
Le symbole en est donc universel. Seules les formes changent selon les lieux.
18/04/2012
A Kampot, j'ai acheté un livre en français pour apprendre le khmer, écrit par Pierre-Régis Martin et Dy Dathsy. On y trouve, en annexe, de passionnants renseignements sur les mœurs du Cambodge. Un trait concernant l'éducation m'a frappé: Traditionnellement, dit l'ouvrage, à l'école de la pagode et auprès de leur père, les garçons apprennent les versets du Code de civilité et ceux de la Morale des hommes. A la maison, les petites campagnardes reçoivent de la mère un enseignement oral tiré de la Morale des filles, code attribué au roi Ang Duong, qui régnait au milieu du dix-neuvième siècle. Nourris dès leur plus tendre enfance par ces formules ils trouvent sans peine les règles de conduite s'appliquant aux diverses circonstances de la vie.
Intrigué, j'ai interrogé ma tante, qui fut élevée à Phnom Penh au sein d'une école de filles. Et elle a confirmé que les maîtres enseignaient ces strophes rythmées, et même rimées: la rime, en Asie, est fréquente. Chaque semaine avait sa strophe, et chaque strophe sa teinte. Tout à coup, en classe, la maîtresse prenait sa baguette, montrait une couleur; alors, les élèves récitaient en chœur la strophe correspondante. Et lorsque, à Paris, ma tante retrouvait des Cambodgiens qui faisaient des conférences, la connivence était immédiatement installée par une allusion à ces versets, par une citation: on se reconnaît comme khmer non seulement par la langue, mais par le Code des princes.
Soudain, tout s'éclairait: le roi n'est pas seulement une idée; il est le protecteur de tout ce Code autour duquel s'organise la vie sociale. Il est son point central, l'astre par lequel il rayonne. Et les saints versets sont autant de ses rayons déposés dans les âmes. Il ne s'agit pas de quelque chose d'abstrait, de théorique.
Les vers ancrent les préceptes dans les cœurs: leur rythme fait vibrer l'âme dans ses profondeurs et y fait pénétrer les pensées élevées des sages aux seins desquels Ang Duong se nourrissait, les rois étant toujours entourés de brahmanes et de bonzes: ils ont eux-mêmes un rôle sacerdotal. On sait qu'en Orient, les rythmes sont essentiels: ils donnent forme à l'âme aussi bien que les concepts. On récite, au temple, le Dhammapada sans comprendre le pâli, mais en se laissant pénétrer par ses rythmes, regardés comme saints. Les couleurs utilisées par les maîtres de ma tante n'ont, je crois, rien d'arbitraire non plus: les auréoles du Bouddha, dans les représentations peintes, sont des arcs-en-ciel complets dont les couleurs renvoient aux vertus du Saint. Elles aussi parlent au cœur, directement, sans passer par le concept: les peintres sacrés le pensent. Je le crois également, à vrai dire, et je considère que l'éducation passe d'abord par les rythmes (scandés par les consonnes), les mélodies (créées par la succession des voyelles) et les couleurs - avant de passer par les idées, auxquelles l'enfant n'est pas sensible. Le mode d'apprentissage qui lui est propre explique pour moi la grande cohésion du peuple cambodgien, ainsi que son aspect extérieurement vibrant, rayonnant de moralité. Je crois, même, que cela peut se dire de toute l'Asie.
04/04/2012
Je voudrais revenir à l'histoire que j'ai récemment racontée, d'une ancre révélée au sein d'un rêve comme étant un objet sacré. Comme cette ancre a été placée dans une pagode avec l'accord des moines qui ne lui concèdent pourtant aucun pouvoir, j'ai énoncé l'idée que dans leur perspective tout culte tend en réalité à Bouddha.
On trouve bien une telle considération dans la Bhagavad Gîtâ: tout culte s'adresse, consciemment ou non, au Seigneur suprême; or, à ce Principe divin, Bouddha s'assimile, parce qu'il s'est confondu avec lui, quoiqu'il ne fût qu'un homme. Maintes représentations de Bouddha rappellent étroitement l'image que les anciens Khmers se faisaient de Vishnou. Les statues retrouvées à Angkor sont, à cet égard, éloquentes. D'ailleurs, Angkor Vat, le principal sanctuaire d'Angkor, m'a semblé fait pour rendre visible la Bhagavad Gîtâ - faisant de ses édifices de mots des édifices de pierre. J'y reviendrai, si je puis.
L'idée que Krishna énonce à Arjuna est que les ignorants croient adorer un objet, mais qu'ils n'adorent, au travers de cet objet, que le Seigneur suprême, et que cette vérité du fond de leur adoration ne brillera dans leur esprit que dans une vie prochaine, laquelle sera d'ailleurs meilleure que l'actuelle, en tout cas plus propre au dévoilement du mystère - justement parce qu'en cette vie, ils auront eu une piété sincère à l'égard d'un objet, ou bien de la fée qui dans un rêve l'a déclaré sacré: cette déesse se pose comme élément du karma, ou comme bon ange qui aide à se préparer une vie meilleure.
L'idée est difficile à saisir en Occident parce qu'on y éprouve, à l'égard de l'intelligence d'un mystère, l'impression que l'enjeu en est fondamental: que l'important est d'avoir une pensée exacte, sur un sujet. D'ailleurs, les religions occidentales ne voient l'accès à l'absolu qu'à l'issue d'une seule vie. Mais en Orient, on estime que cela n'est pas forcément possible pour le moment, et que, par conséquent, il n'est pas forcément important d'acquérir tout de suite des idées vraies. Face à l'existence et aux limites humaines, on est philosophe; on considère que les croyances sont toujours un chemin qu'on se crée parmi les ombres pour aboutir à la vérité. Les illusions mêmes sont des reflets de la lumière ultime: non des voiles qui cachent, mais des voiles qui permettent de voir, en atténuant des clartés trop vives. L'ami de Chateaubriand Joseph Joubert énonçait des idées comparables.
Ainsi, l'Asie livre le sentiment que chacun vit un drame fabuleux, s'étendant aux limites de l'univers. Et que des figures divines luisent dans les brumes du Temps.
25/03/2012
Il existe au Cambodge, en particulier à Phnom Penh, un journal en anglais appelé The Cambodia Daily. Mon oncle m'en a donné plusieurs exemplaires, avant que je ne reparte en Europe, et, sur le moment, je ne savais qu'en faire, mais, en attendant les divers avions qui devaient m'emmener de Siem Reap, près d'Angkor, à Genève en passant par Bangkok et Francfort, j'en ai vu l'utilité. J'ai compris, même, à quel point cette lecture était aussi fascinante qu'instructive: elle informe sur le Cambodge actuel. Et le fait le plus extraordinaire est qu'elle confirme, globalement, l'impression que le mode de penser profondément mythologique de l'Asie n'appartient pas spécialement au passé. On le remarque dans les films qui en viennent: les Immortels y apparaissent fréquemment et facilement. Les vies successives y sont présentes constamment. Ma tante même me disait que dans sa jeunesse, à Phnom Penh, on regardait volontiers des films indiens qui racontaient par exemple qu'un dieu avait maudit une femme à cause d'une faute qu'elle avait commise et que des serpents ensuite l'attaquaient: comme dans Homère, lorsque les compagnons d'Ulysse mangent les bœufs sacrés du Soleil et qu'ensuite, des monstres les dévorent!
Un article daté du mardi 14 février 2012, dans ce Cambodia Daily, raconte qu'à Phnom Penh, une semaine auparavant, l'ancre d'un bateau du dix-neuvième siècle a été proposée à la vente à une dame d'une quarantaine d'années, qu'elle refusa d'abord d'acheter. Mais la nuit suivante, elle a rêvé, selon ses propres dires, d'une déesse mère qui est descendue du ciel et qui lui a dit que cette ancre devait être placée dans l'enceinte du Palais Royal. Elle l'a donc achetée, et il s'est avéré que cet objet avait d'étonnants pouvoirs de guérison, notamment pour les douleurs articulaires, et que ces pouvoirs s'exerçaient pour tous ceux qui s'en approchaient. Car l'ancre, placée dans une pagode, avait été mise à la disposition de tous.
L'abbé de la pagode a alors déclaré que ceux qui connaissaient réellement la doctrine de Bouddha savaient que cette ancre n'avait pas de pouvoir; mais que ceux qui lui attribuaient du pouvoir étaient libres de le faire, et que l'ancre resterait, par conséquent, dans la pagode.
Le motif d'une telle bienveillance des moines ne se trouve pas, je crois, dans une tolérance de principe, qu'on regarderait comme obligatoire, ainsi qu'on le fait en Occident, mais de la considération que tout culte tend, au final, à Bouddha, qu'on en soit conscient ou non. J'expliquerai ce que cela implique et d'où me vient une telle idée un autre jour, si je puis.
17/03/2012
Le livre qui a rendu Marguerite Duras célèbre, Un Barrage contre le Pacifique, se passe près de Kampot, au Cambodge: mon oncle, Luc Mogenet, dans son guide sur Kampot, l'a démontré. C'est lui aussi qui, à l'époque où il m'avait invité au Cameroun, où il travaillait, m'a offert non seulement son guide sur Kampot, mais aussi le livre de Duras même. Déjà, il y a presque dix ans, je songeais à me rendre au Cambodge!
Or, le livre de Duras est beau, mais triste, et fait un tableau morne et oppressant de la vie en Indochine. Le monde y apparaît comme grisâtre, ou blanchâtre, sans couleurs, plein d'une chaleur humide et fade, étouffante. J'ai déjà parlé de ma surprise, en arrivant sur les lieux: cela n'a rien à voir. Les couleurs étaient flamboyantes, et le soleil n'avait rien d'écrasant, l'air n'avait rien d'oppressant. Bien au contraire, l'humidité diffusait la lumière du soleil - l'empêchant, peut-être, d'avoir une forme aussi nette qu'en Occident, mais la rendant plus vaste, plus enveloppante, plus remplie d'amour et de bonté. Ses rayons créent dans les vagues nuées tellement de formes, sur les eaux du fleuve tellement d'étoiles, qu'il ne faut pas s'étonner de ce que les Khmers voient dans tous les lieux des déesses, des anges féminins qui protègent les hommes qui y vivent - et qui, venant des hauteurs, repoussent les ombres noires de la Terre. Les maisons traditionnelles, montées sur pilotis, attestent d'une même aspiration au Ciel, et d'une volonté marquée de ne pas être enchaîné à la Terre. On ne peut pas parler simplement d'hygiène, car, comme mon oncle me l'a fait remarquer, les Chinois qui s'installent dans les lieux construisent le plancher de leur maison à même le sol, et ne sont pas plus malades que les autres. Les textes sacrés des Khmers, du reste, invoquent les esprits lumineux d'en haut contre les fantômes ténébreux d'en bas; notamment le Hau Pralung, dont je reparlerai, si je puis.
Au bout du compte, cette respiration morale qu'on peut ressentir partout, selon moi, au Cambodge, est justement ce qui n'était pas présent dans le livre mélancolique, triste, de Marguerite Duras - lequel rappelle, à cet égard, André Malraux et sa Voie royale. Je voyais bien, à Kampot, les lignes des maisons dont avait parlé Duras, leurs formes: je reconnaissais l'architecture coloniale; mais j'avais imaginé ces maisons décrépites, sans teinte distincte; or, elles étaient pleines de couleurs vives, peintes en jaune, en rouge, en vert, couvertes le soir de guirlandes électriques qu'en Occident on réserve à Noël et qu'en Asie on place dans les rues toute l'année, faisant de chaque jour un don du Ciel! On les met même autour des figures de Bouddha, dans les temples: j'en reparlerai aussi. Car le plus grand souffle, le plus grand éclat d'éternité présent partout, y compris dans les campagnes, vient à mon avis de ce qu'on peut voir dans les temples: Bouddha doré trônant, majestueux et serein - gardant, au couchant - dans le merveilleux paradis de l'ouest -, la porte du Ciel, surveillant ses entrées et ses sorties, autorisant les unes, interdisant les autres! Ce dont Duras et Malraux n'ont jamais parlé, naturellement. Leur agnosticisme peut-être les en empêchait... Mais la réalité, pour moi, l'intègre.
03/03/2012
Mon oncle Luc Mogenet est un géographe auteur de plusieurs livres sur des régions ou des endroits du monde qui lui sont chers et qu'il connaît pour y avoir vécu: Louang-Prabang, au Laos, la Guinée (Conakry), Kampot au Cambodge, et le Désert de Platé, dans le Faucigny. Pour le livre qu'il a écrit sur ce dernier (publié aux éditions Le Tour), je lui ai consacré un chapitre dans mes Muses contemporaines de Savoie (les écrivains savoyards depuis 1900); car, même s'il vit à Paris, il est issu d'une famille de Samoëns, et il y revient régulièrement. Il m'a fait l'honneur de m'inviter au Cambodge, où il a une maison et dont ma tante est originaire, et je n'ai pas pu résister au désir d'accepter: l'Asie me fascine, et c'était pour moi une occasion de la découvrir. Qu'il en soit profondément remercié.
Le Cambodge étant dominé par le bouddhisme théravadin, dit du Petit Véhicule - se voulant essentiellement lié à Gautama Bouddha et à ses paroles -, j'ai lu, avant de m'y rendre, le Dhammapada, recueil des maximes du Très Saint. Je m'efforcerai de dire de quelle façon le bouddhisme agit, selon ce que j'ai pu voir ou lire, car, au temple, ce Dhammapada est récité en pâli, langue que la plupart des Khmers ne comprennent pas, et la question se pose de savoir si le contenu de ce noble ouvrage est réellement présent dans les esprits. En Thaïlande, il en va de même, le thaï n'ayant non plus rien à voir, à l'origine, avec le pâli, ou le sanskrit; et je suis passé par Bangkok.
Mais j'évoquerai en premier lieu de ce qui m'a immédiatement frappé et surpris lorsque je suis arrivé dans ces nobles contrées d'Asie: l'incroyable vitalité. Tout y est animé, bruyant, foisonnant, virevoltant, et il n'y a pas du tout le calme austère de nos pays d'Europe de l'Ouest. L'Italie en donne peut-être une idée, mais encore au-dessous de la réalité. J'ai d'abord cru que c'était propre à Bangkok, mais à Kampot aussi, tout était coloré, en mouvement; or, ce n'est qu'une petite ville provinciale. L'Asie déborde, jusque dans de tels lieux, de couleurs flamboyantes. Même dans les campagnes, la vie est foisonnante et les routes sont remplies de gens qui roulent à vélo, en moto, en tuk-tuk (sorte de petits carrosses tirés par des mobylettes et servant de taxis). Les pistes, à leur tour, sont constellées de maisons, de commerces, d'une incessante activité. Une tension constante vers un développement accru - dont le Japon est souvent le modèle - habite les endroits les plus pauvres. Pourtant, cela n'empêche pas des comportements intelligents et réglés, une constante attention aux autres, un sens aigu de la vie sociale. A cet égard, l'influence du bouddhisme est moins directe qu'on pourrait croire, mais elle est bien réelle. J'y reviendrai, si je puis.
27/01/2012
Je repense encore à l'article que j'ai écrit sur La Voie royale, le roman de Malraux, et sur les Apsaras, danseuses céleste d'Indra, roi des dieux, qui accueillent en riant les âmes des saints et des héros après leur mort: qui les accueillent avec amour parce qu'elles ont été fidèles aux vertus qu'en vérité elles représentent - étant les bonnes actions qui accueillent joyeusement les justes, selon Bouddha! La croyance est universelle, et quand le roi Arthur est accueilli par les fées de l'île d'Avalon, on la retrouve en Occident. Or, il fut un temps où j'étais surtout nourri de figures de l'Occident médiéval, et mon premier recueil de poésie, La Nef de la première étoile, en porte la marque. Il est étonnant qu'un cousin américain m'ait dit avoir trouvé une ressemblance entre mon style et celui de Malraux, car, comme je l'ai dit, je n'ai jamais beaucoup aimé cet écrivain; mais pour mon cousin, c'était un compliment - d'ailleurs outré: Malraux était dans son idée une référence. Le fait est, pourtant, que loin d'appeler les apsaras de simples danseuses, j'appelais, dans ce recueil, demoiselles ou pucelles - jeunes filles, en ancien français - de véritables immortelles du monde divin - les fées d'Avalon -, et tout à fait consciemment, estimant qu'on procédait ainsi dans la poésie médiévale, et que même les filles de Sion de la Bible s'apparentent à ces êtres: elles sont les qualités de l'âme! Une sorte de sonnet évoquait, de cette façon, les déesses terrestres de l'île de l'Ouest, et les faisait accueillir les âmes de leurs chevaliers servants les plus preux, les plus fidèles:
Vous reverrai-je un jour, mes blondes demoiselles?
Quand j'irai par ma nef vers les feux du couchant,
Je verrai l'Émeraude en l'Azur des Pucelles
Dont toujours il s'élance un immense et beau chant.
Là vous me recevrez des servants le plus vôtre:
Le hardi chevalier qui dans sa quête ardue
A si longtemps souffert - combien plus que nul autre! -,
Vous le rappellerez de la vaste étendue.
Je resterai toujours à la cour de vos rois
Et placerai mon cœur dans leurs yeux de lumière;
Des ailes pousseront, quand retentiront vos voix,
A mon âme saisie en leur auguste sphère.
Puisse alors mon regard soudain s'illuminer
Et briller sur vos fronts - sur votre œil se graver.
Je n'avais pas évoqué la danse, étant alors tributaire d'une tradition qui ne voulait pas la relier aux dieux; mais à présent, je le ferais.
Le sens du poème peut paraître, également, présomptueux, puisque si les vertus sont trop ténues, on n'est pas reçu, dit-on, à la cour des fées; mais en réalité, on l'est toujours, disait Éliphas Lévi: quand on a surtout des vices, on les prend pour de méchantes sorcières. Le Bardo-Thödol des Tibétains fait aussi des divinités bienveillantes des divinités courroucées, lorsque l'âme est trop sombre. Les Dakinis deviennent d'horribles monstres féminins, alors.