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Eugène Chaplin
«Mon père se mettait au piano et ma mère au projecteur»
Eugène Chaplin donnera une conférence ce jeudi 8 décembre au Club 44 à La Chaux-de-Fonds, intitulée: «Charlie Chaplin et la musique de ses films». Une occasion de revenir sur les talents de musicien de son père et d'évoquer quelques souvenirs d'enfance. Rencontre.
Voilà un fait que l'on connaît un peu moins à propos de Charlie Chaplin: il signait aussi la musique de ses films. C'est pour parler de la manière dont il procédait et de ses influences musicales que son fils, Eugène Chaplin, dialoguera avec le musicologue François Lilienfeld lors d'une conférence au Club 44 de La Chaux-de-Fonds ce jeudi.
Une occasion pour blue News de rencontrer Eugène Chaplin dans le cadre somptueux où il a grandi: le Manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, devenu aujourd'hui le «Chaplin's World», un musée dédié au plus connu des vagabonds.
blue News: c'est une facette moins connue de votre père, Charlie Chaplin, que vous allez aborder dans votre conférence....
Eugène Chaplin: Oui, il a composé toutes les musiques de ses films. C'est quelque chose qu'il a fait surtout ici en Suisse, car il a resonorisé, au fond, ses films muets. La musique des films comme «le Kid», «le Cirque», etc... est née en Suisse. Ils composait des thèmes entiers, alors qu'on n'utilisait peut-être qu'une minute pour une scène dans le film.
«Le jour de Noël, on mangeait ensemble, puis Clara Haskil donnait un concert privé»
Il était influencé par toutes les musiques qu'il entendait. Ca va du classique comme Tchaïkovski jusqu'aux chansons napolitaines. Il a aussi écrit des morceaux pour un big band de jazz, mais également une chanson country western, pour l'un de ses films... c'est assez incroyable quand on y pense.
Musicien autodidacte, il ne savait pourtant pas écrire la musique?
Non. Mais il se rappelait des belles musiques et des beaux thèmes qui accompagnaient les numéros quand il travaillait, gamin, au music-hall. Et personne ne l'avait fait avec les films muets. Lui, il s'est rendu compte qu'une belle musique augmentait l'émotion des films. Le premier dont il a composé la musique, c'était «Les lumières de la ville», ça il l'a fait au Etats-Unis. Et quand il a vu qu'il en était capable, il s'y est mis en Suisse. J'ai envie de dire qu'il s'est occupé aux Etats-Unis de toute la créativité du film, il a énormément tourné. Puis en arrivant ici, il a énormément composé.
Eugène Chaplin
Né en 1953 en Suisse, Eugène Chaplin, porte le prénom de son grand-père maternel, le dramaturge Eugène O’Neill. Sur les conseils de son père Charlie Chaplin, il suit une formation l’illustre Royal Academy of Dramatic Art de Londres, dont il sort diplômé à 18 ans. Il travaillera ensuite comme régisseur de scène au Grand Théâtre de Genève, puis aux Mountain Studios à Montreux. Plus tard, il collaborera avec le Montreux Jazz Festival, avant de lancer la maison de production WJC avec Cass Warner et Jermaine Jackson. En mai 2022 au Théâtre du Jorat, il est le narrateur dans la création du spectacle «Chaplin Pianissimo», consacré aux compositions de son papa. Entouré par deux pianistes, il revient sur de grands moments la vie et la carrière de Charlie Chaplin.
Comment procédait-il pour lui donner corps?
Il avait une idée de mélodie en tête, alors il se mettait au piano et ma mère au projecteur, car il n'y avait pas de vidéo à l'époque. Ma mère mettait donc le projecteur en marche et lui se mettait à jouer. Et éventuellement une mélodie se dégageait. Lorsqu'il était content de cette mélodie, un arrangeur venait à côté de lui et écrivait toutes les notes. Il a toujours dit que la musique devait être le contrepoint de l'image. Par exemple, pour accompagner une course-poursuite, qu'il n'était pas obligatoire d'avoir une musique drôle et rapide, mais qu'une musique plus lente et plus romantique pouvait amener une touche d'émotion supplémentaire.
Qu'est-ce que sa musique disait de lui?
Que c'était quelqu'un de très émotionnel. Sa musique dégage une émotion inouïe.
Charlie Chaplin, c’était d’abord votre papa : vous vous souvenez du jour où vous avez réalisé qui il était pour le reste du monde ?
On se rend compte qu'il est quelqu'un de spécial quand on est très jeune déjà, avec les amis qui vous disent: « C'est vrai que tu es le fils de..? », mais ça continue de m'émerveiller que je sois ici en train de parler de lui encore aujourd'hui.
Est-ce que parfois c'était pesant?
Non! Non, parce que je ne me compare pas à lui (rires)!
Vous êtes né en 1953, c’est l’année où votre père a rencontré Clara Haskil. Vous avez des souvenirs de la présence de cette grande pianiste au Manoir de Ban?
J'ai des souvenirs d'elle, oui, quand elle venait au manoir. Surtout le jour de Noël. On mangeait ensemble et après, elle se mettait au piano et elle donnait un concert privé pour mon père. Le piano que l'on voit au salon est celui qu'elle avait choisi pour lui.
Avez-vous vu passer beaucoup d'autres musiciens ici?
Oui, il y avait tous les musiciens classiques qui venaient justement avec avec Clara Haskil, comme Pablo Casals, etc... Et puis bien sûr je me rappelle de Manitas de Plata, qui était venu avec toute sa famille de gitans. Ils ont joué au salon, c'était magnifique.
Ce lieu qui est devenu le «Chaplin's World» aujourd'hui, c'était votre monde à vous, votre «bulle»...
Oui, c'était formidable. Difficile de parler de mon père ici sans parler de ma mère, car ils étaient ensemble, heureux. Mon père avait trouvé la vie normale et paisible qu'il voulait tellement. Je pense que c'était l'âge, aussi. Il était content de pouvoir descendre à pied jusqu'à Vevey acheter son journal tranquillement. Cette qualité de vie que l'on pouvait avoir en Suisse, c'est aussi grâce aux Suisses qui sont très timides. Les gens le regardaient, mais personne ne le venait le déranger.
Cet endroit, c’était aussi un refuge pour votre père, qui a subi une véritable traque du FBI, qui le soupçonnait d’être communiste…
Oui, comme il a connu la célébrité à un très jeune âge, la célébrité amène aussi des problèmes. Il commençait aussi à avoir une conscience sociale qui dérangeait, alors la foudre du gouvernement américain lui est tombée dessus. C'est à cette époque-là qu'il a rencontré ma mère, les choses se sont calmées et il est arrivé ici. Il ne savait pas s'il allait aimer la Suisse ou pas, il lui a fallu un temps d'adaptation. Et il a adoré à la fin.
«Beaucoup de gens veulent me serrer la main parce que je suis le fils de mon père»
Il était discret sur cette déchirure avec les Etats-Unis. Mais il achetait toujours le New-York Times, il lisait le journal pour savoir ce qui s'y passait, une partie de lui était toujours là-bas. Quand il y est retourné dans les années 1970 pour y recevoir un Oscar d'honneur, d'abord il ne voulait pas y aller, mais lorsqu'il a vu à quel point les gens étaient contents de le voir, cela a apaisé son amertume.
Dans la famille Chaplin, vous êtres nombreux à avoir un attrait pour toutes formes d’art : vous, vous avez travaillé comme ingénieur du son aux Mountain Studios à Montreux, c’est donc vers la musique que votre cœur a penché?
J'adore les arts visuels. Et bien sûr, les arts visuels avec la musique, c'est naturel, quoi. Je travaillais au Casino à Montreux et puis le studio venait d'ouvrir, alors ils m'ont engagé. Les premiers clients qu'on a eu, c'étaient les Stones. Et comme il y avait encore beaucoup d'argent à l'époque, les groupes comme ça restaient six mois pour enregistrer. Après ça a suivi, nous avons enregistré aussi le festival de jazz de Montreux, plein de gens sont passés...
Vous avez côtoyé les Stones, Bowie, Queen, Aznavour... vous comprenez qu'on puisse avoir le même type de fascination pour votre papa?
C'est toujours impressionnant et génial de les voir travailler, mais je n'aime pas trop en parler, parce que ça fait un peu pédant de dire: « j'ai connu un tel ou un tel ».
Je comprends cette fascination, mais je regarde ça de façon un peu bizarre... Il y a beaucoup de gens qui viennent vers moi et qui veulent me serrer la main parce que je suis le fils de mon père. Cela me ferait plus plaisir qu'on me serre la main par exemple parce qu'on a bien aimé ma cuisine (rires)! Mais bon, l'affection qu'on a pour mon père, c'est absolument génial et je la comprends.