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Le néolibéralisme à la mode anglo-saxonne a eu pour objectif depuis 50 ans de supprimer un maximum de limitations afin de favoriser une dynamique de marché plus libre et donc supposément plus efficiente.
Welcome to the jungle
En modélisation mathématique, plus on ajoute des contraintes, plus on rabaisse l’optimum atteignable. Cela signifie qu’en conservant le même objectif de maximisation, on atteindra un résultat moins élevé. A l’inverse, plus on retire de contraintes, plus le résultat sera élevé. Par ailleurs, chacun de ces choix sur l’intégration de contraintes influencera l’ensemble des variables du système.
On peut faire un parallèle assez parlant avec le jardinage. Si on laisse la végétation prospérer de manière sauvage, c’est-à-dire sans aucune contrainte imposée, le jardin arrivera naturellement à un état d’équilibre mais aura plus l’apparence d’une jungle que d’un tableau végétal tiré au cordeau. Les plantes à croissance rapide auront tôt fait d’étouffer leurs voisines dans une quête effrénée pour capter un maximum de soleil. Le rôle du jardinier est dès lors d’imposer des règles, à savoir des limitations à la croissance ou à la prolifération de certaines espèces afin d’obtenir un équilibre plus harmonieux entre les différents végétaux.
C’est la même chose avec l’économie. Le dogme néolibéral – également nommé ultralibéral, non sans raison – a eu pour principal objectif la dérégulation des marchés prônée par Milton Friedman et l’école de Chicago, ensuite par Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises de l’école autrichienne, en opposition à l’interventionnisme étatique propre à l’approche keynésienne. Nous observons donc aujourd’hui les résultats de 50 ans de politiques néolibérales. L’équilibre du système atteint des points extrêmes, à l’exemple de milliardaires de plus en plus riches, ou de sociétés payant de moins en moins d’impôts mais des dividendes de plus en plus élevés dans une optique de maximisation de la shareholder value.
D’aucuns diront que c’est une situation idéale, que la croissance se porte bien, que la création de richesses est au plus haut niveau. Forcément, le système repose sur la maximisation des profits avec un minimum de contraintes, de manière à atteindre un objectif le plus élevé possible. Du point de vue de la modélisation, c’est assez basique. Néanmoins, la répartition des richesses créées est des plus inégalitaire, puisque non contrainte. Les néolibéraux auront beau parler de «ruissellement», en pratique, on a bien constaté que peu de miettes du gâteau au sommet arrivaient jusqu’au sol. De même que sous un grand arbre, on verra rarement un parterre abondamment fleuri.
Modifier l’équilibre
Partant de cette constatation que le point d’équilibre actuel est trop extrême, on devra rajouter des contraintes afin de le ramener «un peu plus vers le centre», autrement dit, assurer un niveau minimum à d’autres variables du système. Avec comme corolaire que l’optimum devra en conséquence baisser. Le problème est double. Premièrement, on nous explique depuis 50 ans que ce type d’équilibre est normal et bon, donc souhaitable. Deuxièmement, intégrer des contraintes à un modèle est une tâche beaucoup plus complexe que d’en retirer et nécessite une approche devant intégrer aussi bien économie et finance que sociologie et philosophie.
Pour le premier point, disons les choses clairement: la situation économique actuelle repose sur des choix qui n’ont été possibles que par l’abandon progressif de toutes sortes de limitations à l’optimisation des profits. Cela a commencé sous Reagan aux Etats-Unis et Thatcher en Europe. Délocalisations, endettement, paradis fiscaux, déréglementation, privatisations, exploitation exponentielle de ressources naturelles, etc. mais aussi la nécessité d’avoir une consommation croissante soutenant une économie de l’offre. Une forme de course en avant qui montre aujourd’hui des signes d’essoufflement face à certains obstacles difficiles à ignorer, à commencer par ceux liés au réchauffement climatique et à l’épuisement des ressources naturelles, mais aussi à la dislocation sociale latente. Il est donc devenu nécessaire de reconnaitre que l’équilibre actuel qui favorise grandement le capital financier par rapport au travail – mais également par rapport au capital naturel – est extrême, mais également que l’optimisation continue à laquelle nous assistons depuis 50 ans atteint ses limites.
Le changement, c’est maintenant… mais c’est compliqué
Ramener l’équilibre vers le centre nécessite donc de rajouter des contraintes au modèle. C’est la seule manière mais c’est complexe, car il y a beaucoup de contraintes imaginables, dépendant de la vision que chacun peut avoir d’un équilibre plus équitable. Personne ne disposant d’une réponse toute faite à ces problématiques, une solution ne pourra être trouvée que par tâtonnement et concertation. L’Etat, qui in fine fixe les règles, devra avoir le courage (et les compétences!) de reprendre la main et la clairvoyance de s’affranchir des lobbies. Mais n’est-ce pas là ce que chacun est en droit d’attendre de l’Etat: la maximisation du bien-être commun?
Les partisans de la croissance infinie brandiront encore et toujours le spectre de la décroissance et autres abominations découlant de l’économie planifiée, vanteront les progrès techniques des dernières décennies, qui n’auraient pas été possibles avec toutes les limitations que l’on voudrait dorénavant leur imposer. Et justement, à propos de limitations, je me demande si Jeff Bezos aurait refusé de créer Amazon, ou Richard Branson de créer Virgin, si on leur avait annoncé qu’ils n’auraient pas le droit de voyager dans l’espace ou qu’on leur taxerait peut-être un jour la moitié de leur fortune. Dans le cas d’Elon Musk, je ne me prononcerai pas…
Quoi qu’il en soit, la recherche d’un autre type d’équilibre est en cours et se traduit par exemple par l’initiative du G20 et de l’OCDE sur la taxation minimale des multinationales. A une autre échelle, le salaire minimum, l’allocation de base inconditionnelle ou l’initiative 99% (pistes sur lesquelles je ne me prononce pas ici) représentent aussi ce désir de changement.
L’intégration dans les lois de critères climatiques mais également ESG au sens plus large (c’est-à-dire également les aspects sociaux et de gouvernance) amènera dans un avenir assez proche un cadre entièrement nouveau aux entreprises, donc aux opportunités d’investissement. Le modèle capitaliste de maximisation des profits n’est pas condamné, loin s’en faut. Par contre, il doit maintenant s’affranchir du dogme néolibéral afin d’évoluer vers un nouveau point d’équilibre, moins extrême et correspondant mieux aux attentes et besoins actuels.
Mes propos n’engagent que moi.