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En 1918, une souche de grippe particulièrement virulente apparaît en Europe. Affaiblis par quatre ans de guerre, les systèmes sanitaires se retrouvent rapidement dépassés par ce virus hautement contagieux, alors que la censure de guerre empêche la population d'être informée.
La pandémie va se dérouler en trois phases: le virus est d'abord très contagieux mais moyennement virulent, puis hautement virulent et contagieux puis faiblement virulent et contagieux, comme le démontre le documentaire britannique "Les grandes épidémies de l'Histoire: la grippe espagnole" à voir ci-dessus.
Les symptômes du virus
La pandémie est due à une souche de grippe A dite H1N1. Les symptômes les plus courants sont ceux d'une grippe ordinaire (maux de tête et fièvre). Dans les cas compliqués, les poumons sont victimes d'une forte inflammation. Le sang n'est alors plus alimenté en oxygène, provoquant un bleuissement du visage, des lèvres et des oreilles. La plupart des personnes décédées sont mortes étouffées dans leurs expectorations, qui regorgeaient souvent de sang.
Les jeunes vaincus par leur système immunitaire
Si le virus semble avoir touché principalement les enfants et les personnes âgées, le taux de mortalité est surtout élevé chez les jeunes adultes. "De grands gaillards en bonne santé meurent dans les trois jours", témoigne sœur Catherine Macfie dans un texte relayé par le documentaire. La Suisse n'est pas épargnée par le phénomène, comme le démontre le graphique ci-dessous (voir les pics de l'année 1918).
Nombre de décès en Suisse par catégorie d'âge avant et pendant la grippe espagnole. [OFS]
Ce haut taux de mortalité chez les jeunes s'expliquerait par le syndrome du choc cytokinique. Les molécules de cytokines s'emballeraient et activeraient trop de cellules immunitaires, provoquant une hyperinflammation des poumons. Les enfants et les personnes âgées, qui disposent d'un système immature pour les uns, affaiblis pour les autres, auraient donc été en partie épargnées par ce phénomène.
Un virus américain
Contrairement à ce qu'indique son nom, le virus n'a rien d'espagnol. Le concept de "grippe espagnole" est apparu dans les pays en guerre, dont les journaux reprenaient les seules informations dont ils disposaient et qui venaient.. d'Espagne, pays neutre, où les journalistes parlaient librement de "grippe européenne". En réalité, le virus était américain, selon de récentes recherches.
Le virus serait apparu au Kansas, le 4 mars 1918. Le patient zéro aurait été un certain Albert Gitchell, un fermier contaminé par l'un de ses oiseaux, lui-même contaminé par un oiseau sauvage. Alors qu'il est porteur du virus de cette grippe aviaire, cet homme est appelé sous les drapeaux. Assigné à la cuisine du camp militaire, il va favoriser la propagation du virus, qui se transmet par gouttelettes ou par toucher d'une zone contaminée. En trois semaines, 1100 hommes sont grièvement malades. Près de 40 trouvent la mort.
La première vague
Malgré la haute contagiosité du virus, les soldats du camp de Funston rejoignent d'autres troupes pour traverser l'Atlantique et prêter mains fortes aux alliés. Leurs 25 navires débarquent à Brest, d'où ils rejoignent la ligne de front. Le virus se propage alors librement dans les tranchées surpeuplées. "Les soldats sont évacués en continu depuis notre position. On les amène vers l'hôpital", écrit le soldat écossais Alexander Jamieson.
Infirmières prenant soin de militaires dans un hôpital provisoire. En 1918, les soldats suisses étaient très exposés à la grippe espagnole. [Croix-Rouge suisse]Après 40 jours, la maladie aurait touché 20 millions de personnes. Le taux de mortalité est inférieur à 1%, mais le virus étant très contagieux, 20'000 personnes seraient mortes durant cette période. "Les enfants tombent un à un derrière leur pupitre comme si on les avait empoisonnés", raconte le docteur James Niven de Manchester. En Suisse, la grippe s'installe discrètement aux frontières jurassiennes surveillées par les troupes.
Le virus suit les routes et les chemins de fer empruntés par les soldats. Ainsi, 100 jours plus tard, à la mi-juin, le nombre de cas grimpe à 130 millions, essentiellement aux Etats-Unis et en Europe de l'ouest (Grande-Bretagne, France, Suisse romande, Allemagne, Belgique, Pays-Bas). Ça et là, les corps médicaux appellent au port du masque et à la mise en quarantaine. Après une période de minimisation du problème, les autorités se rebiffent, chacune à leur rythme. En Suisse romande, plusieurs cantons ferment les écoles et les salles de spectacle en juillet. Les malades sont installés dans des lazarets.
En août, l'épidémie ralentit et les alliés prennent le dessus. Début septembre, au 180e jour de l'épidémie, on déplore 150 millions de cas aux Etats-Unis et en Europe et 250'000 morts.
La deuxième vague
En septembre, aux Etats-Unis, le virus a muté. Il s'est adapté à l'humain pour s'y développer plus rapidement et le tuer plus efficacement. Le taux de mortalité passe de 0,001% à 3%, voire 5%. L'armée américaine fait appel au brillant chercheur William Welch pour comprendre la maladie. Grâce à l'autopsie du corps d'un jeune homme, le médecin prend la mesure de la gravité de la maladie en voyant le niveau d'inflammation des poumons. Il tente de mettre en quarantaine le camp militaire touché par la nouvelle souche. En vain. Le 29 septembre 1918, un paquebot transportant 9000 soldats américains, entassés les uns sur les autres, part pour l'Europe. "Un navire virus", résume le Docteur Michael Bresalier de l'Université de Swansea. Le premier mort est enregistré sur le bateau dès le lendemain. Lorsqu'il accoste 10 jours plus tard en France, 2000 passagers sont sérieusement malades et près d'une centaine sont morts.
Début octobre, 210 jours après le début de l'épidémie, le H1N1 aurait fait 14 millions de morts. C'est aux Etats-Unis que le virus muté provoque le plus de chaos. En France et en Angleterre, les morgues sont débordées. "Des corps attendent parfois une semaine avant d'être enterrés", témoigne le médecin de Manchester James Niven. En Suisse, les rassemblements et les foires sont interdits. Les messes sont soumises à des restrictions.
Les grandes épidémies de l'Histoire: la grippe espagnole. [RTS]
En octobre, le virus se propage dans le reste de l'Europe, ainsi que sur les autres continents, à travers les colonies. Début novembre, au 240e jour, le bilan serait de 60 millions de morts. Le 11 novembre, à 11h, l'armistice est déclarée. Les rues bondées et les embrassades favorisent la propagation du virus.
Le pic de la pandémie est d'abord atteint aux Etats-Unis, puis en Europe de l'Ouest (dont la Suisse) en novembre et enfin dans le reste du monde fin novembre-début décembre. Fin décembre, la grippe commence à reculer.
La 3e vague
En janvier 1919, une nouvelle vague se déclenche. Le virus a toutefois pris la forme d'une grippe saisonnière. Par ailleurs, les personnes qui ont contracté la première ou la seconde version du virus sont immunisées. La maladie se développe donc essentiellement dans les régions jusque-là épargnées.
Début juillet 1919, au 500e jour, la pandémie prend fin. Le bilan serait de 100 millions de morts, selon de nouvelles études. En Suisse, le virus a fait 25'000 morts, selon l'étude publiée en 2018 par Cimetière de victimes de la grippe espagnole enterrées au Spitzberg, une île de Norvège située dans l'archipel du Svalbard. Pour apprendre à lutter contre une nouvelle pandémie, des chercheurs américains ont exhumé en 2005 des dépouilles conservées dans le permafrost pour identifier les souches du virus de 1918.. Le nombre de contaminés est officiellement de 660'000 personnes, mais il pourrait être de 2 millions, soit la moitié de la population de l'époque.
Scientifiques et politiques à la peine
En 1918 et 1919, les scientifiques ne parviennent pas à isoler le virus. Des chercheurs émettent même l'hypothèse que la grippe espagnole est causée par une bactérie. Ce n'est qu'en 1930 que l'on comprend qu'il s'agit d'un virus. Il faudra attendre encore 2005 et l'exhumation de corps enterrés dans le permafrost pour que le génome soit séquencé.
A la suite de la grippe espagnole, des campagnes de prévention en matière d'hygiène sont lancées. En Suisse, elles interviennent fin 1919. Pour éviter une nouvelle catastrophe mondiale, la Société des Nations crée en 1922 le Comité de la santé et l'Organisation d'Hygiène, ancêtre de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
>> Ecouter la chronique radio consacrée à la polémique sur le port du masque obligatoire à San Francisco en 1918 et 1919:
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Caroline Briner