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Grand Format
Ignace Paderewski, portrait d'un pianiste engagé
Introduction
Pianiste virtuose, star internationale avant l'heure, compositeur, bienfaiteur, patriote et homme d'État polonais, Ignace Paderewski (1860-1941) est digne d'un héros de roman ou de série TV. Retour sur un parcours hors du commun.
Chapitre 01
L'homme
Issu d'une famille de la petite noblesse, Ignace Jan Paderewski naît le 6 novembre 1860 à Kurylowka en Podolie, une région située actuellement en Ukraine.
Dès 1815, la Pologne n'existe plus. Elle a été partagée entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Sur l'ancien territoire polonais, plusieurs insurrections ont lieu jusqu'au début de la Première Guerre mondiale. Parallèlement, de nombreux Polonais émigrent vers l'Europe de l'Ouest ou vers les Etats-Unis.
Polyxène, la mère d'Ignace, meurt cinq mois après sa naissance. Avec sa sœur Antonina, de deux ans son aînée, il est élevé principalement par son père Jan.
Fervent patriote, celui-ci est emprisonné quelque temps en 1863, soupçonné d'avoir caché des rebelles lors d'une insurrection contre l'occupant russe.
Un événement pour le moins traumatisant pour son fils de 3 ans et qui est certainement à mettre en lien avec la forte conscience politique et patriotique qu'Ignace gardera toute sa vie.
Dans cette famille où l'on parle polonais, langue prohibée à l'école et dans les lieux publics, Ignace passe son temps libre à jouer sur un piano qui traîne dans un coin et reçoit ses premiers cours de musique de la part d'un violoniste. Un jour, Ignace a l'occasion d'assister à un concert et découvre sa vocation: il sera musicien!
Il a 13 ans quand son père, conscient du talent de son fils, l'envoie travailler au Conservatoire de Varsovie où il apprend à jouer de toutes sortes d'instruments. En 1879, après avoir obtenu son diplôme de virtuosité, il devient professeur de piano à Varsovie. Il a alors 19 ans et gagne sa vie. Mais il rêve de partir étudier la composition à Berlin, un rêve impossible à réaliser avec le peu d'économie qu'il possède alors.
En 1880, il se marie avec Antonina Korsak, une étudiante qu'il a rencontrée à son travail et qui accouche quelques mois plus tard de leur fils Alfred. Mais deux malheurs surviennent coup sur coup: Alfred est atteint d'une poliomyélite, maladie dont il mourra à l'âge de 21 ans et Antonina décède de complications liées à l'accouchement.
Suite à ce coup du sort, Paderewski noie son chagrin dans l'étude intensive du piano et passe beaucoup de temps à Paris chez son ami violoniste Ladislas Gorski. Petit à petit, une affection de plus en plus marquée se noue entre Madame Gorska et le pianiste polonais.
Quelques années plus tard, ce "ménage à trois" finit par exploser et Ladislas Gorski accepte le divorce. Hélène et Ignace se marieront à Varsovie le 31 mai 1899.
Avec l'argent laissé par sa première femme, le musicien réalise son rêve et effectue deux séjours à Berlin en 1881 et 1883. Il y étudie la composition et l'orchestration et rencontre de nombreux musiciens comme Richard Strauss ou Anton Rubinstein. Ces séjours stimulent les ambitions musicales du Polonais, mais l'argent lui manque à nouveau et il revient à Varsovie.
Peu de temps après, durant des vacances dans les Tatras polonaises, Paderewski fait la connaissance de l'actrice Hélène Modrzejewska, égérie du théâtre polonais qui fait une carrière internationale. Impressionnée par la prestance de l'homme et par les qualités du pianiste, elle décide de l'aider et organise un concert à Cracovie le 4 octobre 1884. Devant sa première salle comble, Paderewski accompagne au piano l'actrice qui déclame des textes.
L'argent gagné à cette occasion permettra à Paderewski de partir à Vienne pour y prendre des cours chez Theodor Leschetizk, pianiste, pédagogue et compositeur polonais que le jeune homme admire. Un séjour qui marquera aussi le début de sa carrière internationale.
En 1897, alors qu'il est déjà riche et célèbre, Paderewski achète la demeure de Riond-Bosson, située à Tolochenaz, juste à côté de Morges dans le canton de Vaud. C'est son amie la princesse de Brancovan qui habitait à Amphion, du côté français du lac Léman, qui lui avait fait cette suggestion alors que le pianiste cherchait un endroit tranquille pour se reposer et pour finir la composition de son opéra "Manru". Un lieu également parfait pour son fils Alfred dont la maladie demande de nombreux soins. Sa femme Hélène y trouve elle aussi son bonheur. Elle s'adonne à sa passion pour les volatiles en remplissant des volières d'oiseaux rares et en élevant des milliers de poulets de race.
Dans ce bel endroit, le couple reçoit régulièrement des amis de la région ou d'ailleurs. Ainsi les frères Morax, Ernest Ansermet, Emile Jaques-Dalcroze, Alfred Pochon, Gustave Doret, l'écrivain Henryk Sienkiewicz ou le musicien Henryk Opienski passent par la propriété de Riond-Bosson où les réceptions sont semble-t-il fameuses.
En 1965, la propriété de Riond-Bosson est détruite. Il ne reste sur place comme trace du passage du grand musicien qu'un pigeonnier. Mais une Société Paderewski de Morges voit le jour en 1977 et se donne pour but de garder intact le souvenir du Polonais dans la région. Elle est à l'origine, dans les années 1990 de l'ouverture d'un premier petit musée consacré à l'artiste dans le Grenier bernois de Morges.
L'affice de l'exposition "Paderewski Président". [Collections du Musée Paderewski de Morges]
En 2016, la Société Paderewski devient la Fondation Paderewski et le musée est transféré au Château de Morges avec une nouvelle muséographie qui met à l'honneur un important fonds d'archives.
C'est dans ce cadre que se tient jusqu'au 15 décembre 2019 l'exposition "1919, Paderewski président. Une vie d'engagement patriotique en faveur de la Pologne".
>> A écouter: L'émission "Versus" consacrée à l'exposition "1919 - Paderewski Président"
Chapitre 02
La star mondiale
En 1884, Paderewski a vingt-quatre ans lorsqu'il arrive à Vienne pour prendre des cours avec Teodor Leszetycki. Le pédagogue lui inculque surtout une méthode de travail lui permettant de se créer un répertoire d'œuvres pour ces concerts. A ce moment-là, Paderewski hésite encore entre une carrière de pianiste ou de compositeur. C'est Leschetizk qui, sans pour autant minimiser ses talents de composition, lui conseille de se concentrer sur sa carrière de virtuose.
C'est aussi lui qui propose Paderewski lorsque la célèbre cantatrice Pauline Lucca cherche un pianiste pour partager un programme de concert en 1886. Ce premier grand succès public à Vienne lui ouvre de nombreuses portes. Désormais, il joue dans des salons privés puis fait ses débuts à Paris dans la Salle Erard où il obtient un vrai triomphe en 1888.
La salle était pleine et le public si enthousiasmé qu’après la fin du programme il m’obligea à bisser encore pendant une heure.
Puis ce sont la Belgique, la Hollande, la Roumanie, l'Allemagne, la Suisse, et l'Angleterre.
Comme à Paris ou ailleurs, Paderewski est aussi invité à jouer dans des salons privés lors de son passage à Londres. Une manière de rencontrer du beau monde et de se faire de jolis cachets.
Sa manière de jouer et sa personnalité provoquent un vrai engouement du public.
A l'issue d'un concert donné en 1889, on peut lire dans la presse lausannoise: "Il manie avec une sûreté et une habileté inouïes toute l'échelle des sons, du toucher et de l'expression que l'instrument est capable de lui rendre. Dans les fortissimi, il rivalise avec l'orchestre tout entier. On dirait le tonnerre et immédiatement après, il passe au piano et au pianissimo avec une habilité surprenante".
Paderewski, 30 ans, au piano, à Londres (1890). [Collections du Musée Paderewski de Morges]
Son jeu est incomparable, original, unique
Avec son physique avenant soutenu par une chevelure flamboyante, Paderewski est un homme séduisant. Si l'on y ajoute une touche de charisme et d'humour, on comprend mieux pourquoi il attire tous les regards sur lui.
Après ces débuts triomphants en Europe, Paderewski est encouragé par son impresario à partir en tournée aux Etats-Unis. Son premier concert, organisé par la maison de pianos Steinway & Sons, a lieu à Carnegie Hall à New York le 17 novembre 1891. Au programme, le Concerto en sol mineur de Saint-Saëns et un concerto de sa propre composition.
S'en suivent de nombreux récitals qui s'enchaînent sans relâche. Une série de quatre-vingts concerts est agendée. Peu habitué à ce rythme très soutenu, le pianiste se fatigue et ressent des douleurs dans le bras. Jouer devient difficile.
Paderewski pense que ses douleurs proviennent des réglages des pianos Steinway sur lesquels il joue - pourtant réputés comme les meilleurs du monde. Il demande que des changements soient opérés. Après beaucoup de discussions avec Steinway, il parvient à ses fins. Dans ses Mémoires il note: "A ce moment, mon piano, avec toute sa beauté de son et sa puissance, devint progressivement plus docile. Mes relations intimes avec l'instrument devinrent très agréables. Il n'était plus mon ennemi, je n'avais plus à lutter avec lui – nous étions devenus des amis".
>> A écouter: Le célèbre Menuet en sol majeur de Paderewski joué par lui-même
Par la suite, d'autres grandes tournées sont organisées régulièrement sur le continent américain, dix-neuf en tout, durant lesquelles le musicien se déplace dans un wagon privé avec tout son personnel, du valet de chambre à son accordeur privé en passant par son secrétaire. Elles durent à chaque fois cinq à six mois. De nombreuses recettes de concerts sont distribuées à des œuvres caritatives ou à des fonds pour les combats politiques du pianiste.
A son retour en Europe en 1891 après sa première grande tournée américaine, Paderewski est désormais riche et peut envisager l'avenir de manière sereine. Avec sa fortune, il achète des propriétés en Pologne, en Suisse, en Californie et au Brésil où il se repose entre de nouvelles tournées qui l'emmènent partout sur la planète, amassant gloire et cachets exorbitants. Outre les Etats-Unis, il joue en Russie, part pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande en 1904, au Brésil, en Argentine et en Uruguay en 1911 puis en Afrique du Sud en 1912. Il devient une vraie star internationale à une période où les voyages sont encore longs et compliqués.
Seuls des Paganini, Chopin ou Liszt avaient suscité autant d'euphorie avant lui. Il devient un mythe vivant. Tout le monde veut le voir. Il rencontre beaucoup de gens et noue des contacts qui lui seront utiles aussi bien pour la suite de sa carrière de pianiste que pour ses engagements politiques.
La foule se serre autour de lui, serrant ses mains, lui offrant des fleurs, demandant des autographes et le suppliant avec une voix en larmes de revenir bientôt
Même s'il interprète parfois des compositeurs contemporains, c'est certainement avec la musique classique et romantique que Paderewski a le plus brillé, en particulier dans les œuvres de son compatriote polonais Frédéric Chopin. Lui-même avouait pourtant que le compositeur qu'il adorait par-dessus tout était Beethoven.
Dans la première partie de sa vie, Paderewski s'adonne aussi à la composition. Ses premières partitions remontent à ses 15 ans lorsqu'il écrit une série de danses polonaises. S'en suivent d'autres, la plupart conçues pour son instrument fétiche, le piano.
Son oeuvre la plus connue est et restera son fameux Menuet. Une partition vendue de son vivant à des millions d'exemplaires et enregistrée par des pianistes de renom comme Rachmaninov.
Les autres compositions majeures du Polonais sont une "Symphonie Polonia", son oeuvre la plus patriotique, un "Concerto pour piano en la mineur" et "Manru", son seul opéra, créé à Dresde en 1901.
Une production qui reste modeste et qui, avec le temps, a été complètement éclipsée par le souvenir du pianiste virtuose et du patriote polonais.
>> A écouter: L'émission de Magma "Paderewski: derrière le virtuose et l'homme d'Etat"
Durant la Première Guerre mondiale, le pianiste met de côté sa carrière musicale pour se consacrer à son combat politique en faveur de l'indépendance de la Pologne.
Il se remet sérieusement au piano à partir de 1921 et repart jusqu'au milieu des années 1930 pour des tournées internationales – certes moins longues et épuisantes qu'auparavant. Le pianiste fait toujours se déplacer les foules et ne semble pas avoir perdu de sa virtuosité.
En 1932, alors que Paris célèbre le centenaire de l'arrivée de Chopin, on demande à Paderewski de donner un grand récital au Théâtre des Champs-Élysées.
Le musicien suisse Gustave Doret, ami du pianiste présent dans la salle raconte dans la Gazette de Lausanne quelques jours plus tard: "Il y a ici ni piano, ni pianiste. La musique seule règne dans sa plus haute expression de beauté, de perfection, de sensibilité subtile sans que jamais la moindre mièvrerie ne vienne ternir l'extraordinaire délicatesse de l'exécution ni que la brutalité intervienne en lieu de la puissance: cette puissance réelle que seul Paderewski possède aujourd'hui au clavier".
Le 16 janvier 1934, Hélène Paderewska, la femme d'Ignace, meurt des suites d'une maladie. Très touché par la perte de celle qui avait toujours été à ses côtés, le pianiste, qui connaît également quelques soucis de santé, continue pourtant à donner des concerts en Suisse ou ailleurs. Il promulgue également à Riond-Bosson quelques cours privés.
En 1936, il accepte de jouer son propre rôle dans un film anglais "Moonlight Sonata" ("Sonate au clair de lune"). Ce qui permit de fixer sur pellicule le jeu du célèbre interprète dont on ne possède que très peu d'enregistrements filmés.
En février 1939, alors que la guerre bruisse à nouveau partout en Europe, Paderewski a 79 ans et prépare ce qui sera sa dernière tournée aux Etats-Unis. Le 26 mai, il est à New York lorsqu'il est frappé d'un malaise cardiaque qui met un terme à sa série de concerts. Il regagne Morges et s'engage une nouvelle fois dans un combat humanitaire et politique pour son pays.
>> A voir: un extrait du film "Moonlight Sonata" dans lequel Ignace Paderewski joue son propre rôle
Chapitre 03
Le patriote
Paderewski a toujours été profondément attaché à sa patrie. Devenu un personnage public de renommée internationale, il met sa notoriété au service de son combat pour rendre son indépendance à son pays rayé des cartes au 19e siècle.
C'est en 1910 que le musicien exprime pour la première fois publiquement ses convictions politiques. Nous sommes le 15 juillet à Cracovie, alors sous domination autrichienne. Des célébrations ont lieu pour fêter les cinq cents ans de la bataille de Grunwald qui a permis aux armées de Pologne et de Lituanie de battre les Chevaliers teutoniques.
Devant 150'000 personnes, Ignace Paderewski y prononce un discours à la fois patriotique et visionnaire:
"Frères, l'heure de notre liberté est proche. Dans les cinq ans à venir, une guerre fratricide trempera dans le sang toute la terre. Préparez-vous, mes compatriotes, frères polonais, préparez-vous! Car des cendres des villes, des villages et des maisons brûlés et dévastés, de la poussière de cette terre torturée, le Phénix polonais ressuscitera!"
La même année, en octobre, alors qu'il rend hommage à son compatriote Chopin dont on célèbre le centième anniversaire de la naissance, il proclame à Lwow, aussi sur territoire autrichien, un second discours plutôt risqué qui entrera dans la légende. Il y exalte la fierté nationale polonaise. Une "profession de foi de l'artiste et du penseur" - dira son ami et musicien polonais Henryk Opienski - qui se termine ainsi:
"Chopin sans doute ignorait à quel point il était grand. Mais nous savons qu'il est fort de notre force, qu'il est beau de notre beauté. Il est à nous et nous sommes à lui, puisqu'en lui se révèle toute notre âme à nous tous. Fortifions donc nos cœurs pour endurer, pour durer, tendons nos âmes pour l'action, la grande, la juste action; élevons nos âmes vers la foi, la forte foi – car une nation ne périt pas quand elle possède une grande âme immortelle."
En 1914, lorsque débute la Première Guerre mondiale, Paderewski se trouve en Suisse et cherche par tous les moyens à aider ses compatriotes alors en grande détresse. Avec Henryk Sienkiewicz, Prix Nobel de littérature, qui vit dans la région lémanique, il crée en janvier 1915 le "Comité central de secours pour les victimes de la guerre en Pologne", connu sous le nom de "Comité de Vevey". Le but premier de cette association est de lever des fonds pour venir en aide aux Polonais. Paderewski utilise ses contacts et sa renommée pour gagner à sa cause des journaux suisses et étrangers. D'autres comités se créent dans de nombreux pays sous forme de comités nationaux.
Paderewski donne aussi une centaine de concerts et prononce environ 340 discours pour récolter de l'argent. Dès le printemps 1915, il se rend aux Etats-Unis où il représente à la fois le Comité de Vevey mais également le Comité national polonais, un organe politique créé à Varsovie puis transféré à Paris qui agit en tant que gouvernement provisoire polonais.
Dans ses discours, le musicien s'adresse en particulier aux Polonais d'Amérique - plus de 3 millions - leur expliquant la situation grave dans laquelle se trouvent leurs compatriotes.
Hélène Paderewska dans sa chambre à coucher de Riond-Bosson, admirant ses fameuses poupées. [Collections du Musée Paderewski de Morges]
Sa femme Hélène n'est pas en reste. Elle fait confectionner des poupées qui se vendent au profit de la Pologne lors des tournées de Paderewski. Elle crée aussi la Croix Blanche polonaise qui accompagne les volontaires polonais se battant aux côtés des soldats américains et canadiens sur le front français à la fin de la guerre.
Au final, 20 millions de francs suisses sont récoltés.
Chapitre 04
Le ministre
Le Comité de Vevey veut créer une aide humanitaire certes, mais il n'est pas sans but politique. Il faut libérer la Pologne et lui redonner sa grandeur. Paderewski ne s'en cache pas et se rend même à Berne pour présenter au Conseil fédéral son projet humanitaire et politique, de peur de mettre le pays qui lui offre l'hospitalité dans une mauvaise posture. Le président d'alors, Giuseppe Motta, par communiqué de presse et au nom du Conseil fédéral, prend acte de la création du Comité de Vevey et propose au peuple suisse d'accueillir favorablement les demandes de fonds.
Paderewski fait jouer son réseau et entre en contact avec des hommes d'État américains. Le 11 janvier 1917, il soumet au président Wilson un exposé dans lequel il retrace l'histoire de la Pologne jusqu'à la situation actuelle. Il insiste sur l'exploitation et l'état de colonisation dans laquelle le pays se trouve. Le 22 janvier, le Président Wilson déclare pour la première fois devant le Sénat américain que la création d'une Pologne indépendante, unie et autonome est une nécessité.
Et le 8 janvier 1918, lors de la présentation devant le Congrès américain des fameux "Quatorze points" de Wilson - programme du traité de paix imaginé par le président américain pour mettre fin à la guerre - le point treize est une déclaration formelle que l'établissement d'une Pologne indépendante avec un accès à la mer est l'un des buts de la guerre. Des déclarations similaires de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Italie suivent.
C'est en grande partie grâce à sa popularité et à un sens aigu de la politique et de la diplomatie que Paderewski obtient ce qui tient à cœur à toute une patrie meurtrie, la renaissance de la Pologne sur l'échiquier mondial.
Le pianiste est aux Etats-Unis lorsque la guerre se termine. En tant que représentant du Comité national polonais en exil, il veut rentrer au plus vite. A Varsovie, un grand flou règne. Le général Jozef Pilsudski a été nommé commandant en chef des forces armées polonaises et a proclamé l'indépendance de la Pologne et la naissance de la Deuxième République. Mais il est en mauvais terme avec les Alliés et veut former un gouvernement socialiste. Les Alliés pensent que seul Paderewski est capable d'éviter une guerre civile. Ils veulent aussi éviter que les bolchéviques ne prennent le pouvoir.
Lorsqu'il arrive en Pologne le 25 décembre, la situation est tendue. Après de longues discussions avec Pilsudski, le pianiste arrive à le convaincre de former un gouvernement de coalition, seule solution possible à ce stade. Le 15 janvier 1919, Paderewski est alors chargé de former un gouvernement d'union nationale et devient de facto Premier ministre et ministre des Affaires étrangères.
Le 18 janvier, il part à Paris pour prendre contact avec les délégués des gouvernements alliés afin qu'ils reconnaissent ce nouveau gouvernement polonais. Les uns après les autres, les pays vainqueurs de la guerre accèdent à cette demande alors que la Pologne est encore sans réelle frontière et partiellement occupée par des troupes allemandes d'un côté et menacée par des armées soviétiques de l'autre. Face à cette situation, le président polonais Pilsudski, malgré les oppositions de Paderewski, lance une offensive militaire à l'est dès la mi-janvier, prélude à un conflit soviéto-polonais qui durera deux ans.
Durant cette première moitié de l'année 1919, Paderewski fait de nombreux allers et retours entre Paris et la Pologne pour défendre les intérêts de son pays lors de la Conférence de la Paix qui se déroule dans la capitale française. Son entregent, son charme et ses qualités diplomatiques seront plus qu'indispensables pour parvenir à une solution acceptable pour tous et surtout pour obtenir ce fameux accès à la mer par Gdansk, point capital aux yeux des Polonais.
C'est finalement le 28 juin 1919 que Paderewski peut apposer sa signature en bas du Traité de Versailles, accord de paix avec l'Allemagne qui rétablit la Pologne sur la carte européenne. Un jour historique pour Paderewski et pour toute sa patrie. Hélas, cet état de grâce sera de courte durée et la carrière politique de Paderewski bien plus courte que prévu.
J'ai été désigné pour être le Premier ministre de la Pologne. C'est le plus grand sacrifice qu'il m'ait été donné de faire dans ma vie.
Paderewski n'appartient en effet à aucun parti politique et ce qui pouvait être une force à la fin de la guerre devient rapidement une faiblesse dans un pays encore en proie à de sérieux problèmes. Le pianiste perd petit à petit ses appuis à l'intérieur du pays. Découragé, il donne sa démission le 5 décembre 1919 et ne reviendra qu'une seule fois en Pologne avant sa mort en 1940. Cela ne l'empêchera pas de continuer toute sa vie à lutter en faveur d'une Pologne libre et indépendante.
Chapitre 05
La lutte continue
Paderewski poursuit son combat en 1920, dans la toute jeune Société des Nations qui a son siège à Genève; sur demande des pays alliés, il accepte d'ailleurs de représenter son pays lors des discussions qui prolongent la Conférence de Paix. Il y prononce un discours qui fait date. Mais très vite, sa vision, opposée à celle du gouvernement en place à Varsovie, l'oblige là encore à donner sa démission. Il repart alors dans des tournées de concerts, mettant de côté pour un temps ses combats politiques.
En 1935, suite à la mort du maréchal Pilsudski, Paderewski redevient de plus en plus tourmenté par le climat politique dans son pays. Il apprend que quelques hommes de l'opposition cherchent à faire front commun face à un gouvernement tyrannique. Parmi eux, Jozef Haller, Wincenty Witos et le général Sikorski. Des hommes que Paderewski invite dans sa propriété de Riond-Bosson. De leurs discussions naît le Front de Morges. Mais cet organe a de la peine à se faire entendre dans un pays de plus en plus muselé.
De plus, la Deuxième Guerre mondiale se profile à l'horizon, conflit auquel la Pologne paie à nouveau un très lourd tribut. A presque quatre-vingts ans, le musicien a pourtant encore assez d'énergie pour reprendre la lutte. Il donne des concerts et lance des appels dans les journaux pour réunir une nouvelle fois des fonds financiers en faveur des Polonais.
Et lorsque des ministres polonais qui ont pu trouver refuge à Paris, et qui connaissent la renommée et le carnet d'adresses du musicien, font appel à lui pour prendre la présidence de ce Conseil national polonais en exil, le musicien n'hésite pas une seconde et répond: "Dans les limites que m'imposent mon âge et l'état actuel de ma santé, je me mets au service de notre patrie et à votre disposition".
Suite à la défaite de la France en 1940 et conscient que ses positions politiques sont trop marquées dans une Suisse alors neutre et qui pourrait bien se faire envahir, il décide de continuer son combat depuis les Etats-Unis. Il quitte alors Riond-Bosson pour un voyage long et périlleux qu'il entreprend avec sa sœur Antonina Wilkonska et qui les fait passer par l'Espagne et le Portugal avant de rejoindre l'Amérique.
>> A écouter : un extrait du discours d'adieu à la Suisse d'Ignace Paderewski diffusé le 28 septembre 1940 sur Radio Sottens
Arrivé sur place le 5 novembre 1940, il passera les derniers mois de sa vie en Floride mettant ses dernières forces à convaincre les Polonais d'Amérique de l'importance de maintenir un esprit de résistance. Au printemps 1941, il retourne à New York où il s'éteint le 29 juin des suites d'une pneumonie à l'âge de 81 ans.
Sa dépouille inhumée dans le cimetière national d'Arlington, près de Washington est transférée à Varsovie en 1992. Le pianiste repose désormais dans la cathédrale Saint-Jean de la capitale polonaise.
Crédits
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Textes et réalisation web:
Andréanne Quartier-la-Tente
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Sources:
- Antonin Scherrer: "Paderewski Président. Une vie d'engagement patriotique en faveur de la Pologne". Edition Favre 2019
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- Werner Fuchss, "Paderewski. Une vie, une oeuvre". Cabédita, 1999
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RTSCulture
Avril 2019