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L’invitation faite à Gregorio Pedroli vient prolonger la liste des artistes du Tessin que la Fondation Louis Moret a présenté ces dernières années : Gianfredo Camesi, Flavio Paolucci, Mariapia Borgnini, Adriana Beretta, Matteo Terzaghi & Marco Zürcher, Massimo Cavalli. Il y a peu de traces de leur passage en Suisse romande, elles sont rares à l’exception du Musée Jenish de Vevey qui a présenté quelques uns de ces artistes, et parmi eux Gregorio Pedroli. Mais on le retrouve dans les principaux musées du Tessin: après le musée Epper à Ascona, le musée cantonal de Lugano lui consacre une grande exposition personnelle en 2004, puis en 2008 c’est le museo d’arte Mendrisio qui le présente ; deux publications accompagnent ces expositions. En 1987, Gregorio Pedroli recevait à Montreux la Bourse Fédérale.
Cette peinture – et les œuvres sur papier – mérite qu’on la regarde attentivement. A la lumière d’une exposition resserrée à l’extrême autour d’un accrochage tendu qui regroupe des travaux de 2009 à 2012, on perçoit un univers dont les éléments se déclinent, se recoupent et varient de telle manière qu’on puisse toujours les relier entre eux. La question de l’apparition et de la disparition en est le cœur. Ainsi, chaque peinture présente sa surface comme une peau, sur laquelle s’inscrivent des signes de nature tantôt géométrique ou tantôt expressive. Mais on voit aussi d’autres signes qu’elle recouvre, ce qu’il y a sous la peau et qu’on pourrait nommer la chair. La peinture à l’huile, ce medium intemporel, autorise ce genre de recherche sur la transparence, les strates, les passages et les recouvrements.
Deux registres donc dans le vocabulaire pictural de Gregorio Pedroli : la géométrie d’une part, des lignes droites, continues ou hachurées, des cercles comme des anneaux, des à-plats, des formes rondes ou ovales qui gravitent autour ou s’articulent avec les lignes, des rectangles aux angles adoucis et d’autres qui ressemblent à des tubes et se terminent par des demi-cercles. Cette géométrie pourrait évoquer des fonctions appliquées, le relevé d’un schéma technique qui mettrait en réseau des dispositifs, une technologie allusive. Elle s’oppose, et dialogue avec un autre registre, plus gestuel, relevant d’un monde subjectif. Ou l’on retrouve toutefois la même syntaxe – réseau, déplacement dans la toile, absence de centre – développée ici par des lignes de pinceau nerveuses, sensibles, qui forment des nœuds reliés entre eux par des droites qui ne le sont pas et balayées par le geste du peintre. Qui les recouvre, les floute, les renvoie dans la profondeur de la chair de la peinture. Ainsi fait-il exister un espace complexe où l’œil navigue entre netteté et flou, devant et dessous, ancrage et flottement, telles ces bulles sprayées à l’aérosol. La peinture de Gregorio Pedroli se joue des définitions parce que l’image charrie à sa surface des strates de la mémoire, que sa peau laisse entrevoir sa chair et qu’elle aime montrer autant que soustraire.
Marie-Fabienne Aymon