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Les premiers Jeux olympiques (JO), uniquement masculins selon la volonté de Pierre de Coubertin, ont eu lieu en 1896 à Athènes. À cette époque, les tabous au sujet du corps des femmes étaient très importants. «Les cheveux défaits, les jambes dénudées et l’effort étaient incompatibles avec la tenue (au double sens du terme) alors attendue des femmes.»[2] Ce n’est qu’à partir des années 1930 que certaines femmes s’émancipent et libèrent leur corps des longs vêtements entravant leurs mouvements. Elles participent ensuite de plus en plus aux JO: si trente-cinq pays n’avaient pas de femmes en lice à Barcelone en 1992, seules quatre monarchies pétrolières n’envoyèrent pas de femmes à Pékin en 2008.[3] Mais la bataille a été rude, même pour la course à pied.
Belle remontée des femmes
Ainsi, c’est sous un nom masculin que la Bernoise Marijke Moser a dû faire en 1973 la Course Morat-Fribourg! En effet, la Fédération internationale d’athlétisme n’autorisa les femmes à participer aux compétitions officielles d’épreuves de fond (plus de 1500m) qu’à la fin des années 70. La situation a bien changé, puisque depuis 2014 les inscriptions féminines à la Course de l’Escalade de Genève dépassent celles des hommes (walking compris), comblant en moins de dix ans un écart de 4000 sportives par rapport aux hommes.
Fait réjouissant, les femmes en Suisse font désormais pratiquement autant de sport que les hommes, selon une enquête de la Confédération de 2014. Les pratiques sportives restent toutefois très «genrées», la majorité des femmes privilégiant des activités pouvant être pratiquées tout au long de la vie de manière libre, comme la randonnée pédestre, le cyclisme, la natation et le ski, ou en salles, comme la gym et le fitness. Par ailleurs, il semblerait que les femmes « sont moins portées par l’esprit de compétition et préfèrent souvent une pratique plus communautaire et plus conviviale».[4] Si ces dernières années, de plus en plus de filles jouent au football, elles le pratiquent de manière différente avec « moins de duels et de tacles, mais plus de jeu en triangle, de dédoublements, de buts en mouvements». De même pour le rugby, «il n’y a pas autant de rapports de force, mais plus de passes, de jeu et de technique avec des stratégies d’évitement».[5]
Selon le géographe Yves Raibaud, de l’Université de Bordeaux Montaigne, les équipements sportifs sont cependant presque exclusivement destinés aux hommes: stades de foot, de rugby, skateparks, streetbasket ou terrains de pétanque impactent pour 75 % les budgets publics.[6] Ainsi les hommes peuvent s’épanouir dans trois à dix fois plus de disciplines que les femmes.
Les études constatent aussi qu’à partir de l’adolescence, les filles décrochent des activités de loisir sportif en raison de l’absence de commodités, de lieux dédiés, de la disparition de la pratique mixte et de l’agressivité des garçons. Cela les pousse à se replier sur des activités conformes aux stéréotypes de genre et à l’intérieur des logements. Quant aux garçons, rares sont ceux qui osent pratiquer des sports jugés féminins, au risque de subir du machisme et de l’homophobie.
Enquête à Genève
Consciente de ces difficultés et dans le prolongement de son programme Genre et Sports, la Ville de Genève a lancé en automne 2016 une enquête sur le sport féminin, y compris par le biais d’un questionnaire en ligne auquel plus de 1600 Genevoises ont répondu. Il s’agissait de mieux comprendre les facteurs influençant les pratiques sportives des femmes et d’orienter au plus juste l’offre sportive pour répondre à leurs attentes dans les années à venir.
Il en ressort que les femmes déclarant ne pas avoir d’activité sportive sont prioritairement âgées de 26 à 45 ans, se répartissent dans l’ensemble des catégories socio-professionnelles et ne sont que 12 % à ne pas vouloir pratiquer davantage de sport; 75 % d’entre elles disent avoir dû réduire ou suspendre leurs activités sportives dans leur vie, principalement en raison des enfants/la famille/la grossesse (41,2 %), du travail (18,5 %), d’un manque de temps (10,8 %) ou encore de problèmes de santé (10,1 %). Elles ressentent les stéréotypes de genre : pression sur les corps des femmes, sentiment d’infériorité, sexisme (26 % ont subi des propos ou des gestes déplacés, dont 53 % chez les étudiantes), harcèlement, ainsi que de l’insécurité lors d’une pratique dans l’espace public (marche, jogging, vélo). Les pratiques sportives des femmes nécessitent des équipements qu’elles ne trouvent pas toujours à proximité du domicile, ce qui est un frein au vu du manque de temps à leur disposition. Elles s’exercent donc prioritairement en activités libres ou dans des structures privées (fitness, yoga), plus coûteuses que les associatives qui sont subventionnées. Ce qui mènent certain(e)s à s’inquiéter de l’inégalité dans l’accès au sport entre la femme pauvre ou migrante et la «Suissesse sportive de milieu aisé».
En revanche, la fréquentation femmes-hommes est à peu près égale dans les piscines et patinoires municipales. On retrouve cette mixité joyeuse et active dans l’offre de loisirs sportifs réalisée par le Service des sports en direction des seniors, ainsi que dans les propositions de vacances d’hiver et d’été pour les plus jeunes.
La mixité, avenir du sport ?
Selon l’émission de la radio RTS1 Sport matin du 21 mars 2018, le développement des compétitions mêlant hommes et femmes sera du reste l’une des grandes tendances de ces prochaines années. S’il n’y avait que trois compétitions mixtes aux JO de Vancouver en 2010, il y en aura dix-huit en 2020 à Tokyo, avec notamment l’introduction de relais-mixte en athlétisme et en natation.
Peter Marquis, historien à l’Université de Rouen, pense néanmoins qu’il ne faut pas se contenter de former des équipes mixtes. Il faudrait permettre aux femmes les plus performantes de se mesurer aux garçons. «L’ouverture des compétitions sportives d’élite aux deux sexes irait contre des stéréotypes, concernant par exemple l’affirmation selon laquelle toutes les femmes sont plus faibles, plus douces que les hommes (il n’y a pas de gène de la douceur). Et ça casserait aussi un autre mythe, qui est celui que les femmes ne peuvent pas prendre de décisions.»
L’historien rappelle que dans certains sports, les femmes dominent déjà les hommes, comme Meridit Michaels Birnbaum (triple vainqueur de la coupe du monde de saut d’obstacles en équitation), Michelle Mouton (rallye) ou les navigatrices Ellen McArthur, Florence Artauld, Isabelle Autissier, qui ont toutes compensé leur supposée infériorité physique par d’autres qualités. Et de se demander si la séparation a encore un sens en tir, tir à l’arc ou tennis de table. Il ne s’agit pas d’imposer la mixité partout, nuance Peter Marquis, mais de la rendre possible, ne serait-ce que pour contribuer à une meilleure compréhension entre les sexes.
Mesures proposées à Genève
Sur la base des résultats de l’Enquête sur les pratiques sportives des femmes à Genève, le Service des sports de la Ville va mettre en place un plan d’action d’ici 2025. Parmi les mesures prioritaires, on trouve :
- activités sportives avec des cours parent-enfant ou parent et enfant en simultané (dès 2018) et projet pilote de garde d’enfants;
- campagnes d’affichage et de présence dans les lieux sportifs pour marquer la volonté de lutter contre le harcèlement et le sexisme potentiel;
- cours et démonstrations de skateboard donnés spécifiquement par des femmes;
- réflexion pour la mise en place de parcours spécifiques pour les sportives en Ville, pensés et réalisés avec des femmes, en se calquant par exemple sur le Plan directeur lumière (itinéraire, éclairage, sentiment de sécurité, etc.);
- poursuite de la récolte de données statistiques selon le sexe, en particulier sur la fréquentation de chaque installation;
- prochain Forum Sport et Société (mars 2019) axé sur la question du sport féminin.
Le rapport mentionne également qu’il faudrait analyser les budgets des politiques sportives sous l’angle du genre, inciter les instances décisionnelles du sport (niveau politique) à aller vers une parité femmes-hommes à tous les niveaux, sensibiliser l’encadrement professionnel et bénévole aux questions de mixité et de genre, faire expertiser les équipements par les sportives et inclure l’égalité femmes-hommes dans la maîtrise d’ouvrage des équipements sportifs.
B. G.
[1] Yves Raibaud, Enquête sur les pratiques sportives des femmes à Genève, Ville de Genève, 2016.
[2] Citation de Catherine Louveau, in Fabienne Broucaret, Le Sport féminin. Le sport, dernier bastion du sexisme?, Paris, Michalon éditions 2012, p. 12.
[3] Sous la direction de Maylis de Kerangal et Joy Sorman, Femmes et sport. Regard sur les athlètes, les supportrices et les autres, Paris, Hélium 2009, p. 105.
[4] In Fabienne Broucaret, op. cit., p. 52.
[5] Idem, pp. 49 et 45.
[6] Yves Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, Paris, Belin 2015, 80 p.