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le regard
"Regarder", c'est l'action de voir, de poser les yeux sur une partie du monde, de considérer avec attention. Le regard porte jusqu’à l’horizon, le point extrême des perspectives d’un paysage, d’une idée ou d’une action.
Mais le regard signifie aussi le face à face, l'orientation, la mise en comparaison, en lien: on dit en regard de ce qui a été dit,…
Le regard signifie également l'ouverture qui permet de voir: un regard d'égout, un regard de four. Le regard voit, donne à voir et met en lien.
René Passeron (1996), artiste, philosophe et historien de l'art à fortement développé le concept de poïétique qui m'est cher. Notamment dans la revue de recherches poïétiques.
Cet auteur différencie un regard critique, analytique, d'un regard créateur ou poïétique. Le premier est attaché à une attitude de jugement, de comparaison d'une œuvre ou d'un événement avec la connaissance acquise, tandis que le second développe une attitude instauratrice de ce qui n'existe pas encore. Je suis tout à fait d'accord avec cet auteur lorsqu'il invite à considérer ces deux formes complémentaires du déploiement de la pensée comme pouvant intervenir aussi bien dans le champ artistique que dans celui des sciences exactes ou encore des sciences humaines.
Le regard poïétique me semble être, de prime importance pour notre domaine qui invite le créateur à se déployer, à se transformer ou à se guérir au moyen de l'acte créateur ou expressif. Il est probable que la capacité de passer d’un type de regard à l’autre est utile à l’artiste et au scientifique, même s’il en ont chacun fait spécialité surtout de l’un des deux.
La situation des personnes en souffrance dont nous nous occupons en thérapie exige de créer du nouveau: un nouvel équilibre, un nouveau sens à la vie, une nouvelle capacité à réaliser ses potentiels, un nouveau regard sur le monde et sur soi-même qui soit moins douloureux, plus vivant.
D.W.Winnicott (1972) soulignait l'importance des regards échangés entre mère et bébé pour la croissance de leur relation et de leurs personnes.
D. Anzieu considérait le regard comme un prolongement du moi-peau, une fonction tournée à la fois sur l'extérieur et sur l'intérieur, une fonction de liaison. Dans "Le corps de l'œuvre" (1981), il soulignait que le regard était certainement central dans les premières phases du mouvement créateur alors que le faire concernerait plutôt les dernières.
Voici quelques pistes étymologiques à propos du regard. Dans regarder, il y a "re" et "garder".
"Garder" signifie conserver, bien sûr, mais aussi veiller, prendre soin. Deux acceptions différentes qu'il vaut la peine de méditer. Ainsi dit-on garder un objet, pour posséder bien une chose, garder un rythme, mais encore prendre garde à soi, à son enfant ou encore à un danger potentiel. Dans la première acception, il s'agit d'un avoir, d'une possession centrée sur le sujet, dans la seconde acception il s'agit plutôt d'un être, d'un soin porté à soi eu à une autre personne. Cette racine a produit aussi gardien de la paix, la garde d'une épée, garde-malade, par mégarde, par égard.
"Re" est un préfixe qui possède trois axes de signification:
- le retour à un état antérieur, le mouvement en arrière, on le trouve dans rétablir,
réadapter, retenir, revenir, réunir
- la répétition qu’on sent dans refaire, redonner, rappeler, redire
- le renforcement, l'achèvement d'une forme ou le mouvement de sortir d'un état préalable
qu’on perçoit dans réchapper, répartir, réaliser
Nous avons ainsi une douzaine de variantes de signification possibles pour le mot regard.
Lorsqu'on regarde le monde, un patient, une création, de quelle manière regardons-nous?
En vue d'une possession ou d'un soin ? Centré sur soi ou sur un autre que soi ?
En arrière, dans un mouvement de retour à un état antérieur ? Sous la forme d'une répétition d'une forme déjà acquise, voir comme on a déjà vu un vu déjà connu ? Ou encore vers l'avant, dans un mouvement qui nous porte au devant de nous-mêmes, vers un autre de soi et un autre humain qui lui-même va au delà de ce qu'il est déjà advenu ? Le regard est-il tourné vers l' "entre", entre deux, entre nous ?
Allons nous regarder de manière analytique, en découpant et classant une réalité externe objectalisée, prêts à s’en emparer ou de manière poïétique prêts à s'émerveiller, ouverts à accueillir et accompagner la transformation subjective et intersubjective des êtres humains en relation, nous y compris?
Dans la terminologie psychanalytique kleinienne, on parle du sein pour exprimer un certain nombre d'idées et de notions qui sont bien plus que le sein maternel en tant qu'objet, en tant que partie du corps. Par ce vocable on appelle à considérer également le lait maternel, l'odeur, la façon de porter, le toucher, l'ambiance de la relation d'allaitement, le contenant de ce qui est bon à recevoir, la préoccupation maternelle, l'orientation entière de la mère en relation à son bébé, un être externe au bébé ainsi qu'une partie de son psychisme naissant doté de tous ces qualificatifs.
Le regard peut être considéré, lui aussi, comme étant bien plus que le fait de voir une chose. On peut regarder une attitude, une orientation entière de la personne, une rencontre naissante entre des partenaires complémentaires d'un événement.
Dans une orientation phénoménologique, le regard concerne la rencontre entre un regardeur et un regardé. Le phénomène regard est ce qui se passe lors de cette rencontre, il indique l'état de l'être en rencontre, lorsque sujet et objet se donnent naissance mutuellement dans le regard. Lorsque rencontre il y a, on dit volontiers que "ça nous regarde".
Le regard qui m’intéresse ici, dans l’action poïétique, n'est pas l'action d'un sujet qui prend l'objet, d'ailleurs c'est souvent le contraire que l'on ressent, lorsqu'on est en création, on sent qu'un objet naissant nous prend du dedans de nous-même, alors on dit, saisi : "ça me regarde". Il y a alors un phénomène de résonance entre sujet et objet qui se diluent, se transmutent, rebondissent dans la naissance d'un moment présent novateur transsubjectif.
Il y faut suffisamment d'activité, de prise de soi sur le monde et les matériaux et de passivité, au sens de Merleau-Ponty, de réceptivité, de prise du monde et des matériaux sur soi, de déprise de l'advenu de soi.
Le regard, au sens qui m’intéresse ici, est cette rencontre et cette naissance, cette poïesis.
L'enjeu est d'importance dans notre rapport avec les patients, usagers, clients ainsi qu'avec les objets produits dans nos ateliers d'expression ou encore entre les collègues d'autres obédiences professionnelles.
Le regard est dans ce sens un phénomène qui concerne tous les partenaires d’une situation, le champ entier, en prenant et conduisant cette situation dans une certaine direction.