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J'ai déjà vécu deux ouragans avec mon mari et mes deux fils. En 2005, nous avons été frappés par l'ouragan Beta ; mais ce n'était rien comparé à Iota. Les deux fois, l'ouragan a surgi la nuit. Bien sûr, nous n'avons pas réalisé à quel point Iota serait violent ; nous avons pensé qu'il était peut-être de force 1 ou 2. J’ai pris peur quand j'ai compris, à 4 heures du matin, qu’il était déjà de force 4, surtout parce que le mur de notre maison était sur le point de s'effondrer. C'était terrifiant. Si vous luttez contre la tempête toute la nuit, vous ne pouvez pas lire la peur sur les visages car tout est sombre, même le ciel. La première impression, à l'aube, est celle que vous laissent les destructions et la dévastation. Vous êtes comme en état de choc : tout simplement impossible de croire à ce que vous avez sous les yeux.
Plus de toit sur la tête
Cet ouragan a laissé de fortes blessures émotionnelles à ma famille–- nous n’avions plus de repères : les destructions étaient si importantes que nous ne savions pas par où commencer. Le tourisme, notre gagne-pain, a de plus été réduit à néant. Nous avons perdu la petite auberge (posada) dont nous vivions et dépendions. Le petit centre pour enfants et adolescents que je dirigeais a également été en grande partie détruit. Je suis en train de réfléchir à la manière de remonter la pente.
À l’heure actuelle, nous avons encore quatre hôtes chez nous ; au début nous étions 27 personnes, soit cinq familles dans une seule maison. La plupart sont parvenus d'une manière ou d'une autre à construire de petits abris avec des poutres et des tôles sur les parcelles où se dressait auparavant leur maison. Apprendre à vivre avec d'autres personnes, à être solidaire et à partager avec les autres a également été une nouvelle expérience pour nous. C'est une chose de se saluer et de se rendre visite de temps à autre, mais c'en est une autre de cohabiter. Nous avons commencé à préparer un grand repas pour tout le monde, chacun apportant ce qu'il a sous la main. Je remercie Dieu qu'il nous ait permis d’aider les autres.
Il faut dire qu’un grand, un très grand nombre de personnes a tout perdu, mais vraiment tout. Certains n'avaient plus que ce qu'ils portaient sur eux. Beaucoup s'étaient cachés dans les rares maisons en ciment restées debout, en partie du moins. Peu après l'ouragan, le gouvernement a envoyé des tentes, mais leur qualité laissait à désirer. Il a beaucoup plu et l'eau y est entrée par en dessous. Elles font l’affaire quelques jours, mais certaines personnes y vivent depuis le 16 novembre. Elles se plaignent parce que tout est détrempé. Les personnes qui ont reçu des tentes les ont montées sur les sols en ciment où se dressaient leurs maisons, ou dans les sanitaires car certains d’entre eux sont en ciment. Les conditions sont très difficiles pour celles et ceux qui ont tout perdu. La tempête a tout emporté. Même notre toit, au deuxième étage de la maison, a été complètement disloqué ; nous en avons certes récupéré quelques pièces, mais personne ne sait où il se trouve à l’heure actuelle. Quoi qu’il en soit, nous avons eu de la chance.
De la chance dans notre malheur
Près d’une semaine après la tempête, une ONG est venue et a commencé à distribuer un repas chaud par jour. Ses collaborateurs séjournent dans différentes parties de l'île. Ici, à San Felipe, ils résident dans l'église catholique ; à midi, ils sonnent les cloches et les gens vont chercher leur repas de midi et un fruit. L’équipe est toujours là, mais c'est difficile pour elle aussi, car la nourriture est préparée à San Andrés et transportée par avion à Providencia. Les secouristes tentent maintenant de trouver un moyen de préparer les repas sur place, en changeant la logistique compliquée qui fait parfois que les aliments n'arrivent pas à l’heure. Ce soutien nous est acquis jusqu’ici, Dieu merci !
Le gouvernement est en première ligne pour équiper de toits les maisons encore debout ; bien des toitures sont des dons de particuliers. Elles sont actuellement mises en place avec l'aide de l'armée, de la police nationale, de la marine et de l'aviation, de la défense civile et de la Croix-Rouge. Toutes ces organisations sont sur place et aident à la reconstruction. Mais le processus est très lent, surtout pour les personnes dont les maisons ont été complètement détruites et qui attendent leur tour. Pour les personnes dont la maison tient encore en partie debout, c'est un peu plus rapide, mais on ignore combien de temps cela prendra. Pour l’heure chacun réfléchit à ce qu’il faut faire et esquisse des projets. Nous faisons tout notre possible pour que cela aille un peu plus vite. Bien sûr, nous sommes tributaires d’une aide pour certaines choses. Pour réaménager les plages, il faut des machines ; et les côtes surtout sont encombrées de débris que nous ne pouvons pas dégager par nous-mêmes.
Nous restons ici
La nature mettra encore du temps à reprendre le dessus. Il y a de très grands arbres ici – nous les appelons « cotton trees ». Je vis sur l'île depuis 26 ans et je les admire depuis toujours. Ce sont des géants aux troncs épais ; ils doivent être très âgés. Aujourd'hui, beaucoup d'entre eux ont été complètement arrachés, certains sont restés debout mais ont perdu toutes leurs branches et leurs feuilles. Il faudra de nombreuses années pour qu’ils repoussent. Les récifs coralliens ont également été détruits et leur réhabilitation demandera beaucoup de temps.
Chaque année, la saison des ouragans s'étend de juillet à fin novembre. La peur ne nous a pas quittés. Il sera difficile de surmonter un autre ouragan de cette intensité mais nous ne sommes pas les seuls dans une telle situation. Les côtes des États-Unis, le Mexique, le Nicaragua sont aussi exposés au risque d’ouragans. Nous sommes conscients que cela peut se produire encore et encore. Comme mon mari, je pense que dorénavant chaque maison devrait avoir un endroit en béton offrant un refuge. Mais des catastrophes se produisent partout sur la planète, des tremblements de terre ou autres.
Quelqu'un m'a demandé si je voulais quitter Providencia. J'ai dit non parce les dangers, quels qu’ils soient, sont omniprésents sur la planète. C'est triste et ça fait mal, mais nous sommes ici et nous restons ici. Providencia est notre petit paradis et nous ferons tout pour qu’il en redevienne un.