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DE POTTER (Agathon-Ludovicus), philosophe, logicien, sociologue, économiste et publiciste socialiste belge, né à Bruxelles le 11 novembre 1827, ville où il décéda le 30 novembre 1906.
Il était le fils aîné du révolutionnaire et historien Louis De Potter et de Sophie née Van Weydeveldt. Adeptes du "socialisme rationnel" du philosophe Colins de Ham, ses parents ne voulurent pas l'envoyer à l'école pour éviter qu'il n'y fût contaminé, soit par le "matérialisme prétendu scientifique" qui, à leur avis, sévissait dans l'enseignement publie, soit par le "préjugé anthropomorphique" qui, selon eux, dominait dans l'enseignement privé. Son père s'attacha à l'instruire lui-même dans toutes les branches qu'il maîtrisait et à lui donner des professeurs qui venaient à domicile pour les autres disciplines.
Il ne semble pas que l'isolement qui caractérisa les vingt premières années de la vie d'Agathon De Potter lui ait été préjudiciable sur les plans intellectuel et artistique, car il réussit brillamment ses études de médecine à l'Université libre de Bruxelles et ses études de musique au Conservatoire de Bruxelles qui lui décerna même un premier prix de com-position.
Paradoxalement, c'est grâce surtout aux riches fermes familiales de Flandre occiden-tale dont il hérita de son père en 1859 qu'il put se dévouer comme il le fit toute sa vie durant à l'explicitation de la science sociale rationnelle de Colins, particulièrement à son volet épis-témologique et lo-gique ainsi qu'à son volet socio-économique axé sur la collectivisation du sol. Bien entendu, le socialisme rationnel ne se réduit pas à ce seul com-mandement, mais il l'implique nécessairement et nul ne le souligna plus qu'Agathon De Potter.
Certes, ce dernier n'était pas un tribun. Aristocrate né, il vécut en in-tellectuel pur, contempteur du "bourgeoisisme" auquel semblait vouloir s'arrêter la majeure partie de son entourage immédiat.
L'oeuvre d'Agathon De Potter comporte plusieurs ouvrages importants, surtout une Logique , dont la première édition date de 1866, une Economie sociale dont la première édition date de 1874, ainsi que Qu'est-ce que la guerre et la paix?, paru en 1862, De la pro-priété intellectuelle, paru en 1863 et De l'instruction obligatoire comme remède aux maux sociaux, paru en 1866. Mais la plupart des écrits d'Agathon De Potter ont été publiés dans les deux grandes revues franco-belges colinsiennes ou d'inspiration colinsienne que furent La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel (1875-1914.) et La Société nouvelle (1884-1897 et 1907-1915) dont la première série (1884-1897) fut dirigée par Jules Brouez, no-taire à Mons, et par son fils Fernand Brouez, tous deux membres du Cercle socialiste ration-nel de Mons auquel appartenait aussi celui qui ressuscita la revue en 1907, Jules Noël. Parmi les innombrables articles qu'il publia dans ces deux revues, signalons "La peste démocra-tique (Morbus democraticus), contribution à l'études des maladie mentales" paru en 1884-1885.
L'ouvrage le plus important d'Agathon De Potter est sans conteste son Economie sociale qui constitue une remarquable explicitation de la doctrine de Colins, particulière-ment dans l'ordre économique. Probablement est-ce sous l'influence d'Agathon De Potter que le dirigeant socialiste belge du siècle dernier, César De Paepe, également docteur en médecine, fit siennes pour l'essentiel les idées économiques et sociales de Colins, mais non point ses idées métaphysiques et religieuses.
La pensée économique d'Agathon De Potter procède de la typologie colinsienne des trois différentes souverainetés qui se seraient manifestées dans l'histoire, à savoir celles fondées sur la force brutale, celles fondées sur la foi et celles fondées sur l'opinion, y com-pris l'opinion du plus grand nombre, c'est-à-dire la démocratie. En réalité, il s'agit pour lui de trois variantes du règne de la force qui, historiquement, est restée longtemps masquée par le "sophisme religieux", c'est-à-dire par le "préjugé anthropomorphiste", mais ne peut plus l'être durablement depuis que les sociétés sont entrées en contacts toujours plus in-tenses ensuite de la diffusion de l'imprimerie qui, à partir de la renaissance, a engendré l'"incompressibilité de l'examen". A cette souveraineté de la force, sous ses différentes formes, Agathon De Potter oppose la souveraineté à venir de la raison qui s'imposera par "nécessité sociale" du fait de l'anarchie notamment économique et internationale croissante que ne peut manquer de susciter et d'aggraver le maintien et l'extension de la souveraineté de l'opinion, surtout sous sa forme démocratique. En effet, sous le règne de l'opinion, la "prétendue science économique" est d'une ignorance prodigieuse puisqu'elle n'arrive pas même à faire la distinction des êtres et des choses, distinction qui ne peut procéder que de la démonstration de l'immatérialité des âmes découverte par Colins, laquelle débouche sur la définition de l'Eternelle Justice qui n'est qu'un autre nom du Logos.
L'Economie sociale d'Agathon De Potter tend à discerner les conséquences écono-miques et sociales qui découlent de ladite démonstration et qui constitueront donc les caractéristiques de la souveraineté de la raison, dite aussi souveraineté du travail, dont le point de départ sera forcément national, mais l'aboutissement nécessairement mondial. Cette souveraineté s'imposera, non seulement de par la distinction radicale des êtres et des choses sus-mentionnée, mais aussi, institutionnellement, par la collectivisation du sol qui, contrairement aux autres biens, n'est pas produit par le travail, par son adjudication lors d'enchères publiques sous formes de lots à finalités agricoles, artisanales ou industrielles, aux plus offrants et derniers enchérisseurs individuels ou collectifs, par la collectivisation de la plus grande partie des propriétés mobilières accumulées sous le règne de la force, donc souvent mal acquises, par la prohibition des sociétés de capitaux et leur remplacement par des coopératives de production lesquelles coexisteront avec des unités de production in-dividuelles et familiales, ainsi que par la prise en charge de l'éducation et de l'instruction de tous les jeunes par la société qui aura donc le monopole de l'enseignement de base. Nonobstant son collectivisme foncier, la doctrine économique d'Agathon De Potter, tout comme celle de Colins dont elle ne se distingue pas, réhabilite les notions de propriété privée, de sa transmission héréditaire, de liberté d'entreprise et de marché, lequel toutefois devrait être enfin "libéré des féodalités financières", ce qui la distingue de toutes les autres doctrines socialistes de l'époque, à commencer par la doctrine marxiste.
D'une façon générale, Agathon De Potter exposa la doctrine colinsienne dans tous les domaines avec une fidélité exemplaire, mais il omit de se mettre à l'école des savants comme Colins pourtant en avait donné l'exemple. Ainsi son information scientifique appa-raît-elle comme quelque peu vieillie en son temps car elle ne s'était pas enrichie des ap-ports de savants que Colins avait négligés, comme Sadi Carnot, Meyer, Joule, Clausius, William Thomson alias Lord Kelvin, ni a fortiori de savants dont les découvertes intervin-rent après le décès de Colins comme Maxwell, Gibbs et Boltzmann, pour nous en tenir à la seule thermodynamique dont la pertinence pour les économies industrielles n'apparut, il est vrai, que tardivement.
Cette faiblesse sur le plan théorique contribua peut-être à empêcher les socialistes rationnels de s'imposer dans leurs polémiques avec les marxistes dont le "matérialisme prétendu scientifique" submergea presque tout le mouvement ouvrier alors qu'il avait lui-même sous-estimé les enseignements de la thermodynamique. En revanche, elle n'empêcha pas Agathon De Potter de maintenir une réelle cohésion entre les socialistes ra-tionnels de Belgique, de France, voire d'Espagne, et de s'affirmer comme leur chef spiri-tuel. Même les "logoarchistes" qui étaient regroupés autour du Dr Victor Lafosse à Bruxelles, avant d'émigrer au Costa Rica et au Mexique, juste avant la première guerre mon-diale, et qui reprochaient à Agathon De Potter de trop insister sur les aspects économiques du socialisme rationnel au détriment de la métaphysique, reconnaissaient sa compétence et son orthodoxie philosophiques, leurs réserves se limitant à des questions de tactique.
Genève, le 25 février 1991. Ivo Rens.
- Archives générales du Royaume, à Bruxelles, Fonds Colins, dit Fonds Raffin-Tholiard.
- Archives de l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles, Testament d'Agathon De Potter.
- Archives de la Société des Etudes colinsiennes, à Nangy, Haute-Savoie, France.
- I. Rens, Introduction au socialisme rationnel de Colins, Neuchâtel, La Baconnière [1968], 547 pp.
- I. Rens, Anthologie socialiste colinsienne, Neuchâtel, La Baconnière, 1970], 358 pp.
- I. Rens, "Colins de Ham (Jean-Guillaume)", dans Biographie Nationale, t. 37, Bruxelles, 1971-1972, col. 168-191.
- I. Rens et W. Ossipow, Histoire d'un autre socialisme - L'Ecole colin-sienne, 1840-1940, Neuchâtel,
La Baconnière, [1979], 209 pp.
- "Sciences et anthropologie. Actes du Colloque organisé à l'Université de Mons-Hainaut (Belgique) le 9 décembre 1983 pour commémorer le bicentenaire de la naissance du philosophe Colins de Ham (1783-1859)", in PHILOSOPHIE XI, Revue publiée avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique, Université de Toulouse-Le Mirail, Toulouse, 1985, pp. 11 à 118.