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Cette statue-pilon du poro était destinée à des processions, lors d’obsèques, de rituels qui permettaient de faire entrer l’âme du mort dans l’assemblée des esprits ancestraux, afin de célébrer le lien du défunt avec ceux qui l’avaient précédé dans l’outre-monde.
Elle intervenait par paire, avec son équivalent masculin, dans l’une des deux principales sociétés initiatiques du poro, dans la clairière de l’un des bois sacrés du village de Lataha, situé à 16 km de la préfecture de Korhogo, ville principale des Senufo, au nord de la Côte d’Ivoire. Une telle statue est appelée « enfant du poro » (poro pia en dialecte tyebara, piomba en dialecte fodoro) ou « esprit de la nature » (nedo, au pluriel ndble, forme souvent employée incorrectement, en Occident, lorsqu’il s’agit d’un objet unique [1]). Dans les cortèges funéraires, elle était portée par les initiés de la confrérie, qui la balançaient lentement d’un côté à l’autre, en martelant régulièrement le sol, en écho à la scansion des tambours, afin de chasser les esprits maléfiques, rétablir un lien avec les mânes des ancêtres. Le socle a disparu, brisé par de nombreuses processions, mais surtout rongé par les termites.
Cette statue a été sauvée de la destruction par le père Clamens, en 1951, lorsqu’à la fin des années 1940 se développa dans la région un culte syncrétiste, le massa, vaguement inspiré de l’islam (quoique privé de toute théologie coranique) et qui a conduit les villageois, pendant une décennie, à rejeter des milliers de statues et de masques, brûlés ou accumulés sur des tas d’ordures livrés aux intempéries, dans les fossés au bord des pistes, pourrissant à l’air libre. Quelques pièces ont été miraculeusement recueillies. Dont celle-ci, qui, après un bref passage chez Emil Storrer, fut revendue à Josef Mueller en 1952 [2].
Note de l’éditeur : Cette statue faillit être victime du culte massa. Le père Clamens (dont les archives photographiques sont déposées, entre autres institutions, au musée Barbier-Mueller) prit des photographies des objets en place, avant de procéder à leur sauvetage. Lors d’une enquête à Lataha en 1989, des vieillards dirent à Tim Garrard et à Jean Paul Barbier-Mueller que ce poro pia avait été sculpté autrefois par un forgeron, non par un membre de la « caste » des sculpteurs.
[1] Voir Glaze 1981.
[2] Une grande partie de la sculpture traditionnelle senufo a disparu à ce moment-là. Illustration claire du rôle salvateur joué par les missionnaires, qui, paradoxalement, au XIXe siècle, en d’autres lieux d’Afrique, brûlaient des œuvres analogues, alors qu’ils les choyaient un siècle plus tard. Ce qui fut le cas pour cette œuvre, sauvée, insistons bien, par le père Clamens. Est-ce étonnant ? Cela mérite en tout cas réflexion. Surtout lorsque d’autres Européens, plus tard, aujourd’hui même, dans des magazines, des revues ou à la télévision, reprochent à l’Occident de « piller » l’Afrique, de l’amputer, de la « voler » de ses « trésors » inestimables. Alors que sont exposées avec soin, dans les vitrines de musées, des œuvres qui auraient été perdues à jamais, détruites par des cultes syncrétistes dont le massa n’est qu’un exemple. Car combien de ces cultes, répandus dans tout le continent, et qu’il serait trop long de nommer ici, ont anéanti de telles œuvres ?