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La présidente de la commune n’est plus très sûre. Elle cherche dans ses dossiers pour savoir quel événement a déclenché en son temps les mesures qui ont mené à la nouvelle place du village. Après un moment, elle raconte: «La Milchhüsli était vide depuis 2000. La même année, on a inauguré la nouvelle école en bordure du village. C’est aussi à peu près à ce moment que le canton nous a informé que la route principale serait refaite. Ensuite, le hangar des pompiers a été fermé en raison d’un regroupement intercommunal. Mais ce qui a vraiment déclenché le processus, c’est le vieillissement de la population et la question de savoir si la commune devait mettre à disposition des logements adaptés aux aînés.» Au final, une nouvelle place de village pour tous les habitants et habitantes a vu le jour et non des logements pour personnes âgées. Mais commençons par le commencement.
Le village de Lupsingen se trouve dans la vallée de l’Oristal, à environ six kilomètres au sud-ouest de Liestal BL. Située au sud de la route cantonale, la nouvelle école avec le jardin d’enfants marque l’entrée du village. Après 200 mètres, la Liestalerstrasse, qui traverse la localité, se rétrécit, passe devant la maison Heiniger, très délabrée, et se faufile entre les bâtiments numéros 20 et 21. Pas de doute, c’est ici que commence le centre du village. Des bâtiments historiques, dont beaucoup ont été soigneusement rénovés et modernisés, bordent la route. L’ancienne école et son aire de jeux, dans laquelle est venu s’installer plus tard le jardin d’enfants et qui abrite aujourd’hui l’administration communale, a longtemps incarné le centre. À côté se trouvait la petite Milchhüsli, où l’on vendait du lait, et le hangar des pompiers de la commune. Entre ces bâtiments s’ouvrait la «place du village», qui servait jadis de cour de récréation puis plus tard plutôt de parking que de lieu de rencontre.
La vie disparaît peu à peu
Il y a quelques années, les 1450 habitant-es de Lupsingen se sont trouvés confrontés aux mêmes difficultés que celles rencontrées par d’autres communes suisses: la population vieillissait, les changements structurels vidaient le centre de ses commerces et services, les lieux de rencontre disparaissaient et la vie publique dépérissait lentement mais sûrement. Le village n’avait plus de boulangerie, ni de boucherie depuis longtemps. Seule la Milchhüsli était restée et avait servi pendant des décennies de lieu de rencontre spontané du village. En 2000, elle a dû cependant fermer, car la vente de lait frais avait fortement reculé les années précédentes. La même année, le jardin d’enfants a quitté l’ancienne école pour s’installer dans le nouveau centre scolaire en bordure du village. Déjà passablement vieilles, l’aire de jeux et la cour de récréation se sont retrouvées vides. Et la Milchhüsli était aussi à l’abandon.
Prévoir des logements adaptés aux aînés …
En 2006, le conseil communal fonda le groupe de travail «Aînés». Le but était notamment d’élaborer une stratégie pour faire face au vieillissement de la population, car l’exécutif craignait que Lupsingen n’ait pas suffisamment de logements pour ses aînés. La stratégie devait définir des mesures qui permettraient de mieux répondre aux nouveaux besoins d’une société vieillissante. Deux ans plus tard, elle fut acceptée par l’assemblée communale, qui chargea par la même occasion le conseil communal d’examiner s’il était possible d’acquérir des terrains «pour bâtir des logements adaptés aux aînés».
Pour savoir quels habitants du village seraient effectivement prêts à emménager dans un logement pour personnes âgées, le conseil communal a d’abord réalisé une analyse des besoins avec l’aide du Forum de l’habitat de l’EPF Zurich. «Il en est ressorti que la population était dans l’ensemble favorable à des logements destinés aux aînés, mais l’analyse a aussi montré que notre projet était encore prématuré», résume la présidente de la commune. «Il existait certes un certain intérêt pour la réalisation d’habitats adaptés aux personnes âgées, mais beaucoup préféraient vivre le plus longtemps possible chez elles.» La mise à disposition de logements adaptés n’était donc pas aussi urgente que ce que l’on avait pensé. L’analyse montra aussi quelles parcelles conviendraient à la réalisation de ce type de logements; parmi elles, le terrain de la commune où se trouvait le magasin Volg.
.... garder le commerce de détail …
Servant à la fois de boulangerie, de boucherie et de poste, le magasin Volg offrait depuis longtemps à la population de Lupsingen un assortiment répondant à ses besoins quotidiens. Malgré son importance pour le village, il devait aussi lutter pour sa survie, car son emplacement n’était pas optimal (voir aussi «La parole à», p. xy). Il était certes situé sur la Liestalerstrasse, mais n’était pas visible depuis celle-ci. La commune en était bien consciente. «Nous étions en contact régulier avec Volg et connaissions les chiffres», se souvient Sibylle Wanner. «Le magasin s’en sortait tout juste.»
Alors qu’il était sur le point de fermer, le magasin brûla, suite à une farce de gamins. Comme Volg ne voulait pas reconstruire le bâtiment et qu’il n’y avait pas d’autres solutions, la commune est intervenue au pied levé. Après avoir obtenu le feu vert de l’assemblée communale, elle a édifié, au même emplacement, une construction modulaire en bois louée à Volg, réussissant ainsi à garder l’enseigne au village. La construction en bois se laisserait facilement démonter au cas où il faudrait libérer un jour la parcelle pour des logements pour personnes âgées.
... et exploiter les opportunités
À cette époque, en 2008, Stefan Vögtli était encore président de la commune. Il se souvient encore bien comment les choses se sout tout à coup mises en mouvement en ce qui concerne les questions liées aux aînés et à l’aménagement du centre. Le canton, qui avait un important projet de réfection de la route cantonale, a donné l’élan.» Le Service des ponts et chaussées de Bâle-Campagne prévoyait de refaire la route, de paver les trottoirs du centre du village, d’aménager des arrêts de bus adaptés aux personnes handicapées et de supprimer le resserrement à l’entrée du centre. Le projet ne fut pas bien accueilli dans le village. Les trottoirs pavés ne plaisaient pas à la population âgée et Volg craignait de ne pouvoir supporter la baisse de son chiffre d’affaires en raison des longs travaux. En outre, les propriétaires des biens-fonds qui devaient être expropriés pour élargir la route se sont défendus. Enfin, la commune ne voyait pas d’un bon œil l’accélération de la circulation à travers la localité.
Finalement, le projet fut redimensionné, notamment en raison de la situation économique du canton. «Cela nous a amené à réfléchir en tant que commune sur ce que voulions faire de nos terrains», raconte Stefan Vögtli. Un atelier prospectif organisé avec la population a permis de clarifier différents points: l’accélération du trafic dans le centre du village et l’élargissement de la Liestalerstrasse n’étaient pas souhaités. Il valait mieux réhabiliter le centre, assurer la présence d’une épicerie et aménager une place de village. On a reposé la question des logements adaptés aux aînés. En 2014, un second groupe de travail intitulé «Immeubles au centre» avait été lancé, à côté du groupe de travail «Aînés», afin d’étudier le développement de logements pour personnes âgées au centre du village. C’est à cette époque que la population a décidé de démolir la Milchhüsli, située à côté de la maison de commune, lors d’une assemblée hautement émotionnelle. Sa conservation aurait nécessité de coûteuses mesures de sécurisation statiques alors qu’aucune nouvelle affectation n’était envisageable. Cette démolition a été la première étape en vue d’aménager une nouvelle place de village agrandie.
En 2015, l’assemblée communale a autorisé le conseil communal à acheter deux parcelles constructibles qui convenaient bien à la réalisation de logements pour personnes âgées. L’activité du groupe de travail «Aînés» avait conforté les propriétaires dans l’idée de vendre leur terrain à la commune. Les deux parcelles étaient idéalement situées, puisqu’elles jouxtaient directement le Volg et la maison Heiniger, propriété communale. Le conseil communal a chargé le bureau Arco Plus AG d’élaborer plusieurs variantes pour la future utilisation du site. La variante qui a convaincu l’ensembles de parties prenantes prévoyait de placer le magasin Volg sur la nouvelle place du village, de remettre en état l’ancienne maison Heiniger et de développer, au besoin, des logements pour personnes âgées attrayants sur les parcelles communales réunies. Cette proposition a aussi convaincu l’assemblée communale, qui a voté en 2016 la mise en œuvre du projet «L’épicerie du village sur la place du village». Le signal de départ de la réhabilitation de la place du village était donné.
Le projet «Immeubles au centre» prévoit de rénover ultérieure-ment la maison Heiniger (en haut à gauche dans les deux ex-traits) et de bâtir des logements adaptés aux personnes âgées sur les parcelles voisines (en bas dans le 2e extrait) – dès que le moment sera venu.
Les pompiers partent, le magasin emménage
Entretemps, le Service des ponts et chaussées avait bien avancé et entièrement refait la Liestalerstasse entre 2014 et 2016, en deux étapes afin de limiter les nuisances pour la population et les commerces. L’achèvement précoce de ces travaux a permis à la commune de poursuivre sans attendre avec des mesures d’aménagement autour de la nouvelle place du village, qui a pu être achevée avant la fin de l’année 2016. Des arbres, financés par la population, et des bancs invitaient certes à s’y installer, mais il manquait encore quelque chose pour insuffler véritablement de la vie au lieu. Deux événements, aussi inespérés qu’inattendus, y contribueront.
Comme d’autres communes de la région, les pompiers du village étaient confrontés depuis déjà plusieurs années à un problème de relève. En 2017, Lupsingen a fondé avec cinq d’entre elles un groupement intercommunal de pompiers. Le hangar des pompiers de Lupsingen ne jouait aucun rôle dans cette réorganisation: un bâtiment communal protégé et caractéristique du site se retrouvait d’un seul coup inutilisé sur la nouvelle place du village, une occasion que le conseil communal ne souhaitait pas laisser passer. Se basant sur l’étude de variantes de 2016, il a d’abord examiné quelles restrictions d’utilisation découlaient de la zone pour les ouvrages et les installations publics (Zone für öffentliche Werke und Anlagen [OeWA]) où se trouvait le hangar. Après avoir pris connaissance des intérêts de la société Volg Konsumwaren AG, de la commission communale, des riverains et discuté avec les pompiers des derniers points à coordonner, il a décidé de changer l’affectation de la zone de la parcelle du hangar en zone centre. Afin que de ne pas ralentir ce reclassement, il l’a séparé de la procédure de révision du plan d’affectation qui était en cours.
Après avoir consulté le Service cantonal des monuments historiques, le conseil communal a ensuite fait élaborer un avant-projet pour la transformation du hangar en épicerie villageoise tout en conservant le clocher classé et le toit en tuiles plates. La population a accepté ce projet à une large majorité en mars 2018 permettant ainsi à Volg de s’installer sur la place. L’inauguration de la nouvelle épicerie un an plus tard a concrétisé la revitalisation réussie du centre.
Une nouvelle aire de jeux
Elian Wüthrich apprécie aussi la nouvelle la place du village. À force d’y passer régulièrement avec ses enfants, elle a réalisé que l’ancienne aire de jeux et l’ancienne cour de récréation recélaient un important potentiel, puisque les vieux équipements qui s’y trouvaient devaient de toute façon être remplacés. «Ce qui s’offrait à nous, c’était la possibilité de créer en même temps une toute nouvelle aire de jeux et un lieu de rencontre intergénérationnel», se souvient la graphiste et spécialiste en marketing. Elle a donc pris contact avec le conseil communal, qui se montra ravi de cette initiative.
Au milieu de l’année 2018, le conseil communal a créé un groupe de travail «Aire de jeux du village». Composé d’un conseiller communal, d’un collaborateur de la commune et de parents, il a eu pour mission de concevoir le nouveau terrain de jeu. Il a commencé par définir un concept général prévoyant des matériaux proches de la nature et des équipements à haute valeur pédagogique. En outre, l’aménagement devrait être conçu pour des enfants de différents âges et intégrer un passage vers la place du village. Plusieurs entreprises spécialisées ont été invitées à soumettre un projet. Lors d’un atelier participatif qui a connu un grand succès, les parents et les enfants ont pu donner leur avis sur le projet le plus prometteur, conçu par Rudolf Spielplatz AG.
Le large soutien rencontré par le projet s’est confirmé dans le cadre du financement. L’appel de fonds lancé par le groupe de travail a rencontré un beau succès, puisque près de deux tiers des coûts – environ 100’000 francs – ont été financés par des dons de la population et d’entreprises, le Swisslos-Fond Baselland et la bourgeoisie. La commune a financé le solde: l’assemblée communale a accepté à une large majorité le crédit relatif à la rénovation de l’aire de jeux en septembre 2019. Depuis son inauguration en été 2020, la nouvelle aire de jeux avec ses équipements différenciés attirent de nombreux utilisateurs, dont certains viennent même des villages voisins. «L’aire de jeux fait la fierté de tout le village», explique Stefan Vögtli. «Pour la place du village, c’est la cerise sur le gâteau, un vrai plus qui amène énormément de vie. Un tout grand merci à ses instigatrices et instigateurs!»
La parole à Mario Frey
Monsieur Mario Frey, le magasin Volg de Lupsingen se trouve dans un ancien hangar de pompiers classé monument historique. S’agit-il de l’adresse Volg la plus insolite de Suisse?
Chacun de nos magasins a sa particularité. Nous sommes locataires et non propriétaires. Nous ne construisons pas nos propres magasins mais louons des locaux dans des bâtiments existants. Nos bailleurs peuvent être des communes, mais il s’agit le plus souvent de propriétaires privés. Les plans des locaux sont toujours spécifiques, raison pour laquelle nous avons développé un concept de magasin très souple. Chaque magasin Volg est différent.
Pourquoi êtes-vous à Lupsingen et non par exemple dans le village voisin de Seltisberg?
Nous ne nous exprimons pas sur les questions stratégiques. Nous sommes fondamentalement ouverts à tous les emplacements. Nous recevons souvent des demandes de la part d’administrations communales ou de propriétaires privés. Nous procédons à une analyse détaillée du site pour savoir si la commune présente un potentiel pour un magasin Volg. En cas de résultat positif, le bailleur et Volg élaborent un projet sommaire. En règle générale, nous prenons aussi contact avec la commune dans le cadre du projet.
Avant d’emménager sur la place du village, le magasin Volg était un peu à l’écart. Était-ce quand même un bon site?
L’emplacement est pour nous déterminant. L’ancien magasin Volg de Lupsingen était malheureusement situé dans une rue secondaire. Ce n’était pas idéal. La fréquentation était plutôt faible.
Vous avez ensuite joué de malchance puisque ce magasin a brûlé. Une nouvelle construction était hors de question. Pourquoi?
Comme je l’ai mentionné auparavant, nous ne construisons pas de magasin, mais louons toujours des locaux existants. Après l’incendie, nous avons cherché une solution qui soit rapidement réalisable. La commune a fait bâtir une construction modulaire en bois sur le même emplacement et l’a mise à notre disposition. Nous avons pu y aménager notre nouveau magasin.
Volg a-t-il envisagé de renoncer à un magasin à Lupsingen?
Non, à aucun moment. Notre philosophie est de développer des partenariats sur le long terme. Dans le cas de Lupsingen, nous avons très bien réussi à trouver une solution avec la commune. La construction modulaire en bois était cependant toujours un peu à l’écart. Nous avons donc à plusieurs reprises examiné avec la commune si d’autres emplacements pourraient entrer en ligne de compte. Lorsque le hangar des pompiers s’est retrouvé inutilisé, nous avons eu l’idée d’y installer notre enseigne. Nous avons donc indiqué à la commune les critères qui, selon nous, doivent être remplis pour un magasin fonctionnel.
Quelles conditions une commune doit-elle remplir pour être attrayante pour un détaillant comme Volg?
En principe, nous examinons toutes les demandes et analysons si le site concerné présente un potentiel pour un Volg. Nos critères sont variés et englobent plusieurs facteurs comme le nombre d’habitants, le pouvoir d’achat, la concurrence, l’emplacement, le plan et la répartition des surfaces, l’accès pour les livraisons et la fréquentation. Si les critères sont remplis, nous ouvrons volontiers un magasin dans le village en question. Nous ne publions par principe pas de chiffres détaillés.
Aujourd’hui, le magasin se trouve dans un bâtiment classé. En quoi y avez-vous vu une opportunité pour Volg?
Le nouvel emplacement du Volg est au milieu du village, là où les gens habitent. La place du village avec la nouvelle aire de jeux est un lieu de rencontre attrayant et nous sommes très heureux d’être ainsi près des habitantes et des habitants.
Quelles étaient vos attentes par rapport à la commune?
Cette proximité avec la population est pour nous importante. Parmi plusieurs autres facteurs, les places de stationnement directement devant le magasin augmentent aussi certainement l’attrait du site.
Lorsque vous repensez au chemin parcouru, qu’est-ce qui vous réjouit le plus lorsque vous voyez le magasin Volg aujourd’hui sur la place du village?
Je suis très heureux que les clientes et les clients apprécient de pouvoir faire leurs achats de proximité chez nous et que le magasin soit très fréquenté. Nous donnons directement sur la place et participons donc activement à la vie du village – c’est aussi quelque chose dont je me réjouis chaque fois que je viens à Lupsingen.
Interview: Rémy Rieder