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parution octobre 2018
ISBN 978-2-88927-600-4
nb de pages 192
format du livre 140x210 mm
Quand les nuages poursuivent les corneilles
Traduit de l'allemand par Isabelle Rüf
Matthias Zschokke ne donne jamais à ses héros des facultés hors normes qui attireraient un regard admiratif ou envieux. Au contraire : il les place au niveau du lecteur et se met lui-même à côté d’eux, il les observe dans leur vie quotidienne, avec le plus grand étonnement.
Dans Quand les nuages poursuivent les corneilles, le héros se repose quand il est rassasié et se relève quand il a faim. Il aime que la femme avec qui il vit soit là à ses côtés. Pourtant, les grandes questions du destin ne lui sont pas épargnées : sa vieille mère et son ami de toujours lui demandent de mettre fin à leurs jours. Pour les aider, il envisage un hold-up improbable puis tente de monter une pièce de théâtre, mais c’est sans compter l’essentiel : boire des cafés, regarder vivre les gens et les canards, manger du fromage. Et surtout, contempler des lambeaux de nuage qui poursuivent des corneilles.
Matthias Zschokke, né à Berne en 1954, a d’abord choisi une carrière de comédien. Mais les quelques années qu’il passera au Schauspielhaus de Bochum, dirigé à l'époque par Peter Zadek, le convaincront à tout jamais qu'il n'est pas fait pour cet art-là. En 1980, il part s'installer à Berlin et se lance à corps perdu dans trois autres activités artistiques, écrivain, dramaturge et cinéaste.
Ces trois professions, il les mène de front, "comme on assaille une forteresse, en attaquant de tous les côtés". Jour après jour, il se rend dans une usine désaffectée où il dispose d'un étage entier pour réfléchir au monde qui l'entoure. C’est là qu’il écrit six œuvres en prose, sept pièces de théâtre et trois films. Des œuvres que la critique, immédiatement séduite par son style reconnaissable entre mille, commente et encense abondamment, à commencer par Max, son premier roman, qui lui vaudra le Prix Robert Walser en 1981. Cinq ans plus tard, son talent du cinéaste lui vaut le Prix de la Critique allemande pour son film Edvige Scimitt. Puis en 1989, tandis que la prestigieuse revue théâtrale allemande Theater heute l’élit meilleur jeune auteur de l’année après la création de sa pièce Brut à Bonn, son second film, Der wilde Mann, se voit primé à Berne.
Prix Gerhard Hauptmann en 1992 pour sa pièce Die Alphabeten, et plus récemment, Grand Prix bernois de littérature pour l'ensemble de son œuvre, Matthias Zschokke est l'unique écrivain de langue allemande à avoir reçu le prix Femina étranger, pour Maurice à la poule, en 2009. Il n'a pourtant jamais été un auteur "en vogue". Son nid, c'est en marge des phénomènes de mode en tous genres qu'il a choisi de le faire et c'est de là qu'il observe le monde.
"Avec le non-conformisme ironique et décalé qu’on lui connaît, Matthias Zschokke restitue tout en tendresse l’univers de ce ludion aux prises avec le monde, qu’il regarde avec une affection cocasse et étonnée, étranger à la révolte et fidèle à sa petite musique intérieure."
"Le romancier-narrateur ne condamne pas son personnage ! Il le sauve de notre agacement par l’humour, souvent noir, qui métamorphose la banalité et par les fulgurances poétiques de l’écriture. Sous couvert de fiction impossible, la parole [se] libère, sensuelle, baroque, absurde de vie." C.B. et A.-M.R.
"Moins que l’intrigue, à la fois simple et délicate à cerner, ce qui marque chez Zschokke est le mode de dire, le sens affiné de l’observation continûment renouvelé, les atmosphères flottantes. De grandes interrogations vitales, mortifères, nombre de minuscules aussi.
«Ce qui se passe chaque jour… le banal, le quotidien…, comment l’interroger, comment le décrire?», relève Georges Perec. C’est bien de la place incertaine de chacun dans la gangue d’un quotidien partagé entre absurde, surréalisme et étrangeté qu’arpente l’auteur, avec sa nonchalance stylisée, narquoise et désabusée. Observer comment s’échafaudent et désagrègent les corps. Relever les trajectoires burlesques de joggeurs retraités, contempler la ligne des nuages que poursuivent des corneilles. (…)
Disséquant sensations et impressions, l’écriture donne à ressentir, dans la répétition de journées structurées à l’identique. «Comment on arrange sa vie de façon à ce qu’elle soit le plus supportable possible?». Ce, en prenant le risque d’être heureux en couple. Avec une compagne qui oublie tout de la veille, vivant ainsi du neuf à chaque réveil. Irrésistible."
Un article de Bertrand Tappolet à lire en entier ici
"Mathias Zschokke fait de [Roman] ce bonhomme pas romanesque pour deux sous, mais bourré de rêves et d’idées une sorte d’albatros débonnaire englué dans le réel un vrai héros de roman, ange du bizarre dérisoire et fascinant."
Lire l’article d’Alain Nicolas en entier ici
"Quand Matthias Zschokke parle du quotidien dans son dernier roman, il creuse une veine déjà entamée dans ses précédents textes, notamment « Maurice à la poule ». Mais l’auteur bernois installé à Berlin, du moins son narrateur, avance en âge et en désespoir, et paradoxalement, l’humour se fait plus percutant. (…)
Autour de Roman, les amis se sont faits rares. Il y a bien cette femme qui lui a donné les bottes fourrées de son mari décédé, mais il ne va pas la voir assez souvent. La vérité, c’est qu’il a déjà bien du mal à supporter ses défauts qui deviennent de plus en plus voyants avec le temps, alors les défauts des autres… (…). Seule son amie trouve grâce à ses yeux. Il est heureux de vivre avec elle. D’ailleurs, elle semble avoir trouvé le secret du bonheur. « Oublier… lui était facile… Chaque matin, ils étaient au début d’une histoire d’amour et reculaient devant les grandes joies car ils n’étaient pas certains de se supporter l’un l’autre. »
Cette citation illustre la façon décalée de Matthias Zschokke de voir la vie et les relations humaines. Un décalage infime qui donne une étrangeté à tout, mais permet aussi d’interroger des vérités acquises avec un œil neuf. (…) [Ce roman est] une véritable esthétique de l’ennui à gémir de rire. " Laurence de Coulon
"A travers l’existence chahutée d’un être qui pourrait lui ressembler, le romancier suisse démontre avec brio que l’humour est un remède à la bêtise.
Lire avec les coins de la bouche relevés jusqu’aux oreilles est une occasion suffisamment rare pour qu’on ne la laisse pas passer. Que se réjouissent ceux qui avaient déjà goûté la subtile ironie de Matthias Zschokke dans ses Trois Saisons à Venise, journal tenu en résidence d’écriture : sa nouvelle salve de confidences est encore plus jubilatoire, portée par cette nonchalance mordante dont il a le secret. L’auteur suisse se cache à peine derrière un certain Roman, graphomane peaufinant des courriers savamment effilés, à sa mère pressée d’en terminer avec l’existence, à sa tante d’Amérique spécialiste en mobilier funéraire et en brûlures d’estomac, à son ami B. toujours soucieux du soin de ses pieds pour n’être pas pris au dépourvu le jour où il finira sous un drap trop court de la morgue. Il ne s’agit pas pour autant d’un volume de correspondance, Matthias/Roman étant la plupart du temps en conversation avec lui-même, aux prises avec une lucidité aiguë et un sens du détail qui décuplent sa volubilité cérébrale et l’empêchent de profiter paisiblement de l’existence. Ses observations donnent lieu à des maximes mélancoliques (« On ne peut que souhaiter à chacun d’être assez borné pour se considérer soi-même comme supportable ») ou malicieuses (« Une petite opération, c’est celle qui est pratiquée sur quelqu’un d’autre »), à l’image de son autodérision flegmatique. Faisant feu de tous ses complexes et désenchantements, de toutes ses angoisses et contradictions, sa plume crépite d’intelligence. Digne héritier du Flaubert « furieux et grincheux » qu’il évoque avec son ami B., Zschokke s’agrippe à une seule certitude : l’humour est un baume infaillible pour calmer l’allergie à la bêtise." Marine Landrot
"Roman, prénom de l’antihéros du dernier livre de Matthias Zschokke, est à lui seul tout un programme. Ironique, comme il se doit chez l’auteur bernois, car Roman est justement écrivain, mais malheureusement sans projet. (…) [Le personnage] incarne la vie non spectaculaire, cet art d’évoluer dans l’existence sans se faire remarquer, en restant au plus près des menus événements du quotidien. Une écriture de la petite lueur des jours, dont Zschokke s’est imposé en maître. (…)
A défaut d’imagination, c’est donc d’un ennui savamment domestiqué qu’il s’agira dans ce livre, de l’élégance de la lassitude et de cette étrange croyance que la distraction nous tient à bonne distance de l’absurdité de l’existence. A contre-courant, Roman s’attelle au contraire à la « tâche délicate de se supporter [lui]-même toute une vie». (…)
L’exagération tranquille de la prose de Zschokke noircit juste assez le trait pour gagner le terrain d’un humour certes sombre, mais qui a la vertu de déstabiliser le lecteur."
Lire l'article d'Elisabeth Jobin en entier ici
"Chez Matthias Zschokke, tout est dans le regard et dans cette prose - traduite avec finesse par Isabelle Rüf - qui passe allégrement du trivial au métaphysique, du poétique au burlesque."
Isabelle Rüf était l’invitée de Geneviève Bridel dans l’émission Versus lire. A réécouter ici
"Au fil des livres, lire Matthias Zschokke (…) est devenu une douce habitude. On retrouve comme une vieille compagne cette œuvre où la vie se présente justement comme une somme d’habitudes. Son nouveau roman porte un titre aérien, « Quand les nuages poursuivent les corneilles », bien que sa matière soit à première vue terre à terre : la prose des jours, la répétition, la routine qui débute avec le fait même de respirer. Son héros paradoxal s’appelle Roman, mais sa vie n’en est pas un. (…)
Même la mort se donne des airs cocasses chez Matthias Zschokke où tout semble à la fois délicieusement fantaisiste et étrangement familier.
Ce qui provoque le rire, disait le philosophe Henri Bergson, c’est « du mécanique plaqué sur du vivant ». Roman pourrait illustrer la thèse, lui qui est réglé comme une horloge, rigidifié dans ses habitudes et soumis aux règles qu’il lui arrive pourtant de transgresser : quand il brûle un feu rouge, il se sent « souverain et libre comme un tigre de Sibérie ». Divagantes, les péripéties de Roman s’enchaînent tout en s’inscrivant dans un temps suspendu. (…)" Michel Audétat
"Les personnages de Zschokke sont immergés dans un monde quotidien. La caractéristique première de Roman [le personnage principal] est de se confronter aux habitudes, à ce qui se répète et revient toujours dans la vie. Je trouve que c’est tout à fait remarquable." Michel Audétat
"Au fond Zschokke est un auteur de la monotonie. Il vous décrit une routine quotidienne un peu grise, un peu anonyme mais avec toujours, au coin de la rue ou d’un regard particulier, le fantastique, l’imprévu qui est prêt à surgir, tapi dans l’ombre.
Dans ce livre-là, c’est tout l’univers de Zschokke, banal, quotidien, trivial, avec ses moments de surprises et de folie qui interviennent. C’est plus concentré que dans d’autres de ses livres car dans Les nuages poursuivent les corneilles il y a plus d’ennui, de tristesse, d’angoisse existentielle et en même temps plus de drôlerie. (…) L’humour est vraiment irrésistible." Geneviève Bridel
Réécouter "Culture au point" ici
"C’est un livre qui parle de la routine. Mais un livre qui n’a rien d’ennuyeux parce qu’il est écrit par Matthias Zschokke. Dans Quand les nuages poursuivent les corneilles, l’auteur suisse insuffle de l’absurde, de l’humour noir et de la tendresse dans le quotidien de Roman, son héros aux rêves plus grands que son train-train. Ce Berlinois vit tranquillement avec sa dulcinée, ses habitudes se synchronisent avec celles de ses voisins (ce qui l’énerve au plus haut point), il ne peut s’abonner à un journal, cela compliquerait ses départs en vacances. Désabusé, il accueille avec un flegme désarçonnant les demandes répétées de sa mère et d’un ami de toujours, tous deux las de vivre, de leur faire passer l’arme à gauche. Pour supporter la réalité, il fait phosphorer son imagination, devient pelleteur de nuages comme disent les Québécois. Et racontée par la plume vive et jouissive de Zschokke, son histoire ne fait certainement pas bayer aux corneilles." Tamara Bongard
Berlin, début des années 1990. Le héros de Matthias Zschokke, un gros poète débonnaire, croit devoir écrire le grand roman de la capitale allemande réunifiée. Mais ce n'est pas son registre. Il préfère quand rien ne se passe, les histoires ordinaires qui révèlent nos failles et celles de la société. Pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, pour obéir à un petit elfe insatiable qui le supplie de lui raconter "quelque chose de beau", il convoque des souvenirs d'enfance, décrit son travail vain et quotidien, s'inquiète du temps qui file. Puis, il en meurt, sans faire de bruit. Dans ce roman paru il y a 25 ans perce déjà la profonde mélancolie de Matthias Zschokke. À sa manière incomparable, élégante et allusive, il interroge le roman engagé, la réussite sociale, le couple, la sexualité enfantine, tous thèmes dont l'actualité n'est pas à démontrer.
En 2012, Matthias Zschokke passe trois saisons à Venise, invité par une discrète fondation suisse qui met à sa disposition un appartement au cœur de la ville. De sa résidence, il écrit quotidiennement à son frère, à sa tante de Palerme, à son éditeur, à sa traductrice, à une chanteuse d’opéra, à une directrice de musée, à son fidèle ami de Cologne, parmi d'autres de ses connaissances et relations professionnelles. Ces lettres par mail s’enchaînent comme un roman dense, drôle, désopilant même, qui donne à voir Venise à travers un kaléidoscope malicieux et philosophique.
Zschokke note, raconte, commente avec passion tout ce qu’il voit, entend ou sent. Les touristes ne le dérangent pas, ils sont amusants à observer, avec les murs et les canaux qu’ils longent, les piazzette où ils se serrent, les palazzi, les musées, le Lido, les ponts. Lui, le résident, zigzague à travers eux, relève leurs particularités avec une hilarité joyeuse. La beauté de Venise l’empêche de travailler, la déambulation continuelle devient une drogue d’où surgissent les scènes les plus mélancoliques et les plus humoristiques.
L’Homme aux deux yeux est à la fois le roman d’aventures d’un héros moderne et la mise en scène d’un monde aussi noir que vide de sens. Dans cette histoire, Matthias Zschokke est acerbe contre la société d’aujourd’hui et sa diatribe est ici brillante.
L’homme qui avait deux yeux se distingue à peine des autres, visage, cheveux, vêtements et mallette couleur sable. Il perd sa femme, son chat, son travail de chroniqueur judiciaire, son appartement dans la capitale. A cinquante-six ans, il s’en va à Harenberg, une petite ville de province dont la femme avec qui il vivait lui a recommandé les bienfaits.
Tout au long de sa lente marche vers la grisaille, le dénuement et la mort possible ou souhaitée, ses souvenirs lui apparaissent, aussi attendrissants que fâcheux, ses révoltes éclatent dans des formulations caustiques, mais son corps a encore besoin de chaleur. A Harenberg Rosaura, qui tient un bar et accepte de longs diaogues, lui offre de curieux plaisirs.
Ce roman raconte en filigrane une histoire d’amour avec «la femme qui préférait se taire», celle qui chantait dans la même chorale au temps de leur jeunesse.
Matthias Zschokke est passé maître dans l’art de raconter de petits riens en les tirant à hue et à dia jusqu’à ce qu’ils apparaissent dans une lumière étrange où ils perdent leur évidence et nous étonnent.
Nous sommes là devant un diamant noir.
Courriers de Berlin est à la fois une curiosité et une première car il est fait de mille cinq cents mails envoyés par l’auteur à son meilleur ami, d’octobre 2002 à juillet 2009.
Matthias Zschokke est mélancolique, les hauts et les bas de son humeur s’enchaînent à une vitesse vertigineuse. Ses messages laissent deviner un interlocuteur bourru, emporté, plus acerbe encore que lui-même; tous deux aiment la littérature, le théâtre, l’opéra, le cinéma et la télévision, ainsi que les voyages, les restaurants et les parfums. Les livres qu’ils lisent, les spectacles qu’ils voient suscitent des avis féroces, Courriers de Berlin est un essai monumental sur la culture d’aujourd’hui et ses fabricants.
C’est aussi un livre sur l’amitié.
La critique allemande a été unanime à reconnaître dans ce texte une œuvre pleine d’humour au style aérien.
Ces extraits mènent l’auditeur de Berlin à New York en passant par les Alpes, Budapest et Amman. Journal de voyage ou guide touristique, en tout cas un grand portrait de nos espaces de vie, à la façon des grands auteurs du XIXe siècle qui décrivaient aussi bien paysages, auberges, que les hommes et les femmes y vivant. Sur la route, le lecteur partage avec le promeneur solitaire moderne qu’est Matthias Zschokke des moments de grande jubilation et des instants d’extrême mélancolie.
Gilles Tschudi, comédien à la haute précision, aime le regard candide et philosophe que Matthias Zschokke porte sur le monde. Il nous fait voyager avec l’auteur dans un juste mélange de douceur et d’ironie.
Amman, Budapest, Baden-Baden, Saint-Luc, New York, et en entrée, Berlin. De la ville omniprésente dans son œuvre, Matthias Zschokke nous entraîne dans le vaste monde. Avec son sens si aiguisé de l’observation et son regard plein d’humour et d’empathie, il nous guide de mégapoles en coins perdus, saute de l’une à l’autre au fil des mots.
Plus que le voyage, c’est le génie des lieux qui l’intéresse, comme des personnages qui se révèlent peu à peu. Et même si le lecteur peut puiser dans cet ouvrage quelques bonnes adresses, il s’agit avant tout ici de littérature. La subjectivité et la poésie qui habitent cette mosaïque de petits récits ne laissent aucun doute sur la nature de cette invitation au voyage.
Maurice passe ses jours dans son bureau du quartier nord de Berlin, là où débarquent les habitants de l’Est, une zone déclarée «sensible». Il écrit à son ami et associé Hamid à Genève, le plus souvent il ne fait rien. De l’autre côté de la cloison, quelqu’un joue du violoncelle, cela l’apaise, mais il ne réussit pas à dénicher le musicien tant le dédale des immeubles est inextricable. Il fréquente souvent le Café Solitaire, la Papeterie de Carole, passe devant le Bar à Films de Jacqueline, des lieux dont les propriétaires changent souvent pour cause de faillite.
Dans ce roman fait de détails, d’esquisses et de lettres, Zschokke met en scène des existences sans gloire, des êtres blessés par la vie, pour qui il nourrit une tendresse sans limites.
Si les personnages du théâtre de Matthias Zschokke sont des adeptes de l’autodérision, si leur esprit est férocement perspicace et lucide, ils restent capables de grandes amours et sont au fond des romantiques. C’est tout l’art de Matthias Zschokke. Il ressort de ses pièces un esprit sombre peut-être, mais aussi tendre, espiègle et brillant. La Commissaire chantante sait raconter des histoires comme personne et sa maladresse est bien plus charmante que désespérante ; L’Ami riche incarne moins un espoir dérisoire que l’espérance réelle d’un changement fondamental ; et les protagonistes de L’Invitation pratiquent l’art de ne pas tricher dans un contexte de convenances sociales qu’ils sont tous incapables d’adopter.
Les trois pièces réunies dans ce livre sont d’une profonde humanité, notre désir d’être aimé y est omniprésent. L’élégance mélancolique de la langue de Zschokke permet à ce théâtre de se lire comme de la littérature de fiction.
« Max est devenu acteur. Mais il ne l’est plus depuis longtemps. Le théâtre est un pays froid. D’innombrables fois, il a tenté de le quitter. Il se tenait à l’arrière de cet iceberg, à moitié dans l’eau, car pour quitter l’esquif, il faut se tenir au bord. Du regard, il cherchait des possibilités plus aimables, et quand quelque chose apparaissait dans le lointain, il fléchissait les genoux, prêt à sauter, plein d’espoir, mais ça n’en valait jamais la peine car les autres icebergs étaient très ressemblants, et ainsi il tendait, il détendait, tendait, et entre-temps il attrapa un sérieux rhume. »
Ouvrage disponible en poche : http://editionszoe.ch/livre/max-2
Hier, alors que la terre était encore fraîche et humide, vivait à Berlin un homme qui s’appelait Roman – il espérait, avec ce nom, avoir du succès et atteindre le bonheur.
Sa très vieille mère habitait à mille kilomètres au sud-ouest et l’appelait plusieurs fois par semaine, presque toujours le week-end, pour lui demander quand il allait enfin passer chez elle pour en finir ; elle n’aimait plus vivre. Il riait à chaque fois, il pouffait, un son bref, distinct, et disait que ça n’était pas aussi simple qu’elle l’imaginait.
Il avait encore un vieux téléphone couleur coquille d’oeuf, avec un cadran et un récepteur qui avait l’air d’un os, relié à l’appareil par un câble à spirales. Sur le couvercle du micro des restes de nourriture desséchée étaient collés qui giclaient d’entre ses dents chaque fois qu’il pouffait. Il lui était désagréable de pouffer ainsi distinctement si bien que ça lui portait sur la voix à chaque fois et qu’ensuite, il lui fallait souvent s’éclaircir la gorge pendant des heures avant de sortir une phrase. Il avait lu quelque part que s’éclaircir la gorge ne servait à rien, qu’il fallait tousser vigoureusement pour libérer une gorge enrouée. Mais au téléphone, il ne se risquait pas à tousser car ça aurait résonné comme une petite explosion à l’oreille de son interlocuteur.
Il avait pris l’habitude de pouffer ainsi après que deux de ses connaissances eurent compris de travers une de ses remarques – qu’il avait faite au téléphone et qui, sans son expression souriante et ironique, semblait pouvoir être perçue comme vexante – si bien qu’elles avaient rompu avec lui. Tout comme il avait dit une fois à sa mère que pour le moment, ça n’allait pas – le pistolet auquel il voulait avoir recours à cette fin était malheureusement rouillé, il lui fallait d’abord le nettoyer –, ce qui troubla l’atmosphère entre eux. Épuisé, il avait pourtant esquissé un sourire et pensait avoir fait une fine plaisanterie, mais bien sûr, sa mère, elle non plus, ne put percevoir le sourire muet à travers la ligne, et n’entendit que la phrase, qui lui parut cassante et lui cloua le bec. À la suite de ça, elle n’appela pas pendant plusieurs jours et ne parla plus de devoir venir la tuer. Le calme qui s’ensuivit, il le ressentit comme un bienfait. Parfois sa bien-aimée froissait un sachet en cellophane – il vivait avec une femme en compagnie de laquelle il se sentait bien – ou feuilletait un magazine ou un livre et il pensait, quelle divine tranquillité, et il la regardait froisser et feuilleter avec bonheur.