Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07163.jsonl.gz/95

En décembre, mois consacré à la collecte de fonds, les lettres de demandes de dons inondent nos boîtes à lettres. En Suisse, 71[nbsp]% des personnes de plus de 15 ans donnent régulièrement de l’argent. Les femmes donnent plus souvent que les hommes, les personnes plus âgées donnent plus souvent et davantage que les jeunes, les personnes sans enfant davantage que les familles nombreuses, les personnes ayant bénéficié d’une formation supérieure et gagnant bien leur vie davantage que les moins privilégiés, les protestations davantage que les catholiques ou les personnes sans confession, les Alémaniques davantage que les Suisses romands et les Tessinois. Petit ABC du don.
Depuis quinze ans, la SSUP analyse et encourage le bénévolat à travers le pays entier. 50 % de la population suisse mettent des ressources personnelles, telles que leur temps, leur savoir et leur expérience, au service de la communauté en exerçant une activité bénévole. Or, l’étude de l’Observatoire du bénévolat éditée par la SSUP examine non seulement ce type d’activités mais également le soutien pécuniaire que la population accorde à des organisations d’utilité publique. L’Observatoire du bénévolat a ainsi constaté qu’en Suisse, 71 % des personnes de plus de 15 ans donnent régulièrement de l’argent. Ce chiffre correspond bien à celui ressortant des enquêtes menées par la fondation ZEWO, les grandes uvres caritatives, l’association professionnelle des collecteurs de fonds et l’institut de sondages et analyses gfs.bern.
Des motivations entre altruisme et calcul
Les motifs qui poussent les donateurs et donatrices à proposer leur argent sont variés: 86[nbsp]% d’entre eux expriment par là leur gratitude pour leur propre bien-être; pour 85[nbsp]%, donner permet de se sentir bien; 72[nbsp]% veulent produire un effet concret par leur don et la même proportion donne par conviction vis-à-vis de la cause ou de[nbsp]l’organisme caritatif. Pour 65[nbsp]% le don permet d’exprimer leur solidarité avec les autres, 37[nbsp]% seraient contents de recevoir de l’aide s’ils étaient eux-mêmes dans le besoin, 28[nbsp]% sont préoccupés par la société qui les entoure, 22[nbsp]% donnent par compassion et 13[nbsp]% par conviction religieuse. Les critiques objectent que certains donnent pour conférer une légitimité morale à leur richesse, ou que, sur le modèle des riches Américains, ils cherchent à faire avancer leur carrière ou à accéder à une élite sociale. En effet, pour certains mécènes d’opéra ou de parcs zoologiques, on peine à se défendre de l’impression que c’est par un mélange de narcissisme et de sentiment d’appartenance qu’ils s’intéressent avant toute chose au glamour des galas de charité organisés par les ONG. En principe, le don, tout comme le travail bénévole, suppose une motivation purement intrinsèque. Cela signifie que le don n’attend pas de contrepartie. Pourtant, cette attitude existe rarement à l’état pur. Au sens strict, on ne peut pas parler de don si celui-ci est déduit des impôts ou s’il représente une sorte d’assurance avec une situation gagnant-gagnant potentielle, comme c’est le cas des «dons» versés à la Garde aérienne suisse de sauvetage (REGA) ou à la Fondation suisse pour paraplégiques. Ainsi, les cotisations des membres d’associations ne sont pas non plus de véritables dons, même si elles peuvent être déclarées en tant que tels dans la déclaration d’impôts. Pourtant, ces contributions sont bien sûr utiles à la communauté et nécessaires, riches de sens et de valeur.
Le mot magique: efficacité
Les dons ont-ils vraiment un effet, et si oui, lequel? Pour le profane, il est difficile de le savoir. Le label de qualité de la ZEWO, fondation créée en 1934 par la SSUP, ainsi que les faits et chiffres publiés dans les rapports annuels des organisations, donnent sans aucun doute confiance dans l’efficacité des dons. Par ailleurs, l’action des organisations et des projets ne peut pas toujours être quantifiée et exprimée par des chiffres. Or c’est précisément ce qu’exigent les «altruistes efficaces». Pour ces personnes, il est par exemple plus efficace, avec une somme donnée, d’acheter un ordinateur ou de financer un traitement contre le SIDA pour 50 enfants vivant dans un pays d’Afrique plutôt que de faire réaliser une opération de la hanche ou du poumon en Suisse. Avec ce raisonnement, on ne devrait plus soutenir aucun projet à l’intérieur du pays. Pourtant, l’efficacité se mesure par de nombreux critères, notamment par le fait que chaque projet soit entamé et conclu par des objectifs sensés.
La Suisse, pays de donateurs
Dans les comparaisons internationales, la Suisse tient toujours son rang avec 71 donateurs sur 100 personnes de plus de 15 ans, même s’il y a dix ans, c’étaient 77 personnes sur 100 qui donnaient de l’argent pour les bonnes causes.
En 2015, tous ensemble, les Suisses ont effectué des dons pour 1,8 milliard de francs, un chiffre record, soit plus de 100 millions de plus que l’année précédente et 800 millions de plus qu’il y a dix ans. Seuls les Hollandais (85 %) sont plus enclins à donner que les Suisses, alors que les Britanniques (55 %), les Français (49 %), les Allemands (33 %), les Italiens (30 %) et les Espagnols (19 %) donnent moins volontiers de l’argent. Le pourcentage inférieur de ces pays s’explique en partie par le fait que les États respectifs assurent des tâches qui, en Suisse et aux Pays-Bas, sont de la compétence d’organisations de la société civile. Par ailleurs, l’assistance mutuelle au sein des familles est plus développée notamment dans les pays européens méridionaux qu’en Suisse.[nbsp]
Palmarès des donateurs
La liste des institutions et organisations à but non lucratif bénéficiaires de dons en Suisse et à l’étranger est aussi longue que les motivations sont diverses. Au cours de l’année écoulée, les 1,8 milliard de francs ont été donnés pour soutenir des personnes vivant avec un handicap, l’aide au développement à l’étranger, des personnes démunies, des enfants et adolescents, la protection de la nature, de l’environnement et des Alpes, l’éducation et la recherche, le secours en cas de catastrophe, les églises, des projets initiés par des femmes, la prévention contre la violence et l’aide aux victimes, la protection des animaux, la culture et l’art, les associations et événements sportifs, les organisations d’aide aux réfugiés et de défense des droits humains, les soins et l’accompagnement de personnes âgées, les partis politiques, la lutte contre les maladies et toxicomanies. Dans certains domaines, les dons ont plutôt augmenté ces dernières années (lutte contre les maladies et protection des animaux); dans d’autres domaines, les dons ont nettement diminué (pauvreté, environnement, églises). Certaines années ont été marquées par des catastrophes naturelles, en Suisse (p. ex. la tempête Lothar) ou à l’étranger (tsunami en Asie, séisme à Haïti), lesquelles ont fortement influencé le comportement de la population en matière de dons. Les Alémaniques font surtout des dons pour les personnes vivant avec un handicap, pour les enfants et adolescents et pour l’aide sociale et l’aide d’urgence. En Suisse italophone, la recherche en maladies, l’aide sociale et l’aide d’urgence, ainsi que le secours en cas de catastrophe se placent devant les enfants, la protection de l’environnement et celle des animaux. En Suisse francophone, les dons bénéficient surtout aux personnes vivant avec un handicap et à la recherche en maladies.
La donatrice d’élite est une femme d’un certain âge, instruite, sans enfant, de gauche, protestante et vivant en Thurgovie
La plupart des personnes (37 %) donnent chaque année entre 100 et 300 francs. Le comportement en matière de dons dépend de facteurs démographiques, sociaux et culturels. Alors que le pourcentage des donatrices est demeuré pratiquement constant ces dix dernières années (75 %), celui des donateurs a reculé de 10 % pour s’établir à 67 %. L’écart entre femmes et hommes est encore plus important en relation à l’âge. Ainsi, parmi les 15 à 19 ans, la part des femmes est de 53 %, celle des hommes de 41 %; parmi les plus de 80 ans, celle des femmes atteint 87 %, celle des hommes 73 %. En ce qui concerne les jeunes générations, la propension à faire des dons s’est sensiblement dégradée au cours de ces dix dernières années: elle a chuté de 47 à 31 % pour les 15 à 19 ans, et de 73 à 61 % pour les 20 à 39 ans. Les retraités, femmes et hommes, ne donnent pas seulement plus régulièrement que les autres classes d’âge, leurs dons sont aussi plus importants. En ce qui concerne le niveau de formation, les personnes ayant bénéficié d’une formation supérieure sont plus enclines à faire des dons (80 %) que les personnes ayant eu une scolarité plus courte (50 %). Notamment les hommes d’un faible niveau d’instruction ont vu baisser leur propension à faire des dons; leur pourcentage est passé de 58 à 40 % au cours de ces dix dernières années et près de la moitié donne moins de 100 francs par an.
Le fait que les personnes travaillant à temps partiel donnent davantage que celles qui travaillent à plein temps montre que la propension à donner dépend davantage du niveau d’instruction que du revenu. Ce phénomène s’explique également par le fait que les femmes travaillent davantage à temps partiel que les hommes. Concernant l’état civil et la situation familiale, les personnes mariées ou veuves donnent davantage que les célibataires, tandis que les ménages à une ou deux personnes sans enfants donnent plus souvent que les personnes en foyers nombreux. Les protestants sont plus nombreux à donner que les catholiques, qui eux-mêmes donnent plus que les personnes sans confession. Vu sur la même période de dix ans, le pourcentage des protestants et des catholiques a baissé de 4 et [nbsp]5 points (de 81 à 77 % et de 76 à 71 %), alors que celui des personnes sans confession est demeuré stable (68 %). Les personnes vivant à la campagne ne sont aujourd’hui plus aussi disposées à faire des dons qu’il y a cinq ans (77 % contre 70 %); elles ont en cela rattrapé le niveau des personnes vivant dans les villes et agglomérations. On observe une assimilation similaire entre les régions linguistiques: l’écart entre le comportement, généreux, des Alémaniques et celui, plus réticent, en Suisse latine, s’est amenuisé (10 % en 2009 contre 3 % en 2014). Toutefois cet écart varie toujours beaucoup d’un canton à l’autre. Alors que les habitants du canton de Genève, urbain, sont 52 % à faire des dons, les Thurgoviens, ruraux, sont encore 89 %.
Enfin, le positionnement politique et idéologique joue un rôle dans l’activité de don. Les personnes qui se situent plutôt sur la gauche du spectre politique sont nettement plus nombreuses à mettre une part de leur revenu à disposition des causes charitables que les personnes situées à droite. Ce phénomène est notamment marqué pour les femmes romandes et tessinoises.
Un marché du don très disputé
«Faire du bien et en parler»: telle est la devise des organismes caritatifs et des organisations à but non lucratif. Aujourd’hui, pour faire entendre sa voix sur le marché du don, chacun doit parler très fort. En règle générale, sur cinq francs de don, un franc sert au marketing de collecte.
D’une manière générale, les organisations caritatives voient d’un mauvais il les actions de collecte de fonds de la Chaîne du Bonheur, financées par les redevances radio et télévision. Notamment l’action «Chaque centime compte» organisée en décembre, mois phare de la collecte, leur apparaît comme une concurrence inutile. La Chaîne du Bonheur appelle à la solidarité, par le biais des télévisions et radios nationales, en cas de catastrophe. Lors du tsunami, elle a réuni en quelques semaines 226 millions de francs. Du fait de la concurrence grandissante, les méthodes de collecte de certaines organisations d’entraide deviennent de plus en plus agressives et onéreuses. Dans la rue ou par téléphone, des étudiants s’efforcent de convaincre des personnes qui ont du mal à se défendre de donner. Les enfants arpentent les rues, cherchant à vendre des dessins ou l’Écu d’Or, que l’on achète moins par identification avec le but de la collecte que par pitié pour l’enfant. Les organisations caritatives internationales ont une attitude particulièrement agressive, avec de grands yeux et des dessins d’enfants qui s’étalent sur des affiches vous demandant de parrainer un enfant vivant en Afrique, Asie ou Amérique du Sud. La fondation ZEWO refuse de certifier ces organisations.
Léguer de son vivant
La discipline reine du fundraising est le marketing visant à obtenir des legs. Tout l’art consiste à recevoir un héritage sans soulever de suspicion de captation d’héritage. Sur les 750[nbsp]milliards de francs de fonds privés résidant en Suisse, entre 20 et 30 milliards sont transmis par héritage chaque année. Sur ces sommes, quelque 150 millions sont légués aux associations caritatives. Certaines personnes riches créent leur propre fondation, ou bien instaurent au sein d’organisations caritatives un fonds spécial qui utilise leur fortune après leur mort pour des buts bien définis. Judicieusement, les organisations caritatives et à but non lucratif ne font pas directement de publicité pour obtenir des legs; elles insistent sur l’importance des testaments. Le message est le suivant: ne pas laisser de testament, c’est se priver de répartir sa fortune selon sa volonté. Seul un tiers des Suisses prend des dispositions testamentaires. [nbsp]C’est pourquoi, à coups d’encarts publicitaires et de lettres adressées en personnes, les organisations invitent à commander une brochure, soit un «guide testamentaire». Ainsi, Pro Infirmis diffuse le sien par milliers et organise régulièrement des réunions d’information sur l’art du testament et du legs; de cette manière, elle parvient à réunir chaque année entre trois et six millions de francs pour les personnes handicapées. Le WWF, lui, a connu un échec en envoyant une publicité pour les legs en maisons de retraite, alors que toutes les personnes qui y entrent ont déjà rédigé leur testament; il se concentre à présent sur le groupe cible des personnes seules ou en couples sans enfants, ainsi que sur les veuves et les détenteurs de biens immobiliers. Depuis quelques années, 16 organisations se sont associées pour faire de la publicité afin d’obtenir des legs. La campagne «My happy end» comprend notamment un spot télévisé montrant un enterrement auquel se rendent tous ceux qui ont bénéficié du testament: de l’hélicoptère de secours jusqu’à des personnes aux costumes exotiques, et même une horde d’éléphants.
Apparier les dons
Les représentants et le personnel d’organisations à but non lucratif du domaine social, caritatif ou artistique rêvent de ne plus avoir à quémander ou rêvent[nbsp] de se retrouver un jour de l’autre côté et de pouvoir répartir des cotisations ou l’argent d’une fondation. Toutefois il est faux d’envier sur ce point les représentants fédéraux et cantonaux, les responsables des fondations et les particuliers fortunés. En effet, la promotion utile, équitable et efficace d’organisations et de projets, est une tâche tout aussi exigeante et difficile que le «porte-à-porte» et la rédaction de lettres de collecte. D’un pur point de vue technique et mathématique, le mieux serait de faire correspondre automatiquement, sur un site internet, les personnes qui donnent et les personnes qui recherchent des fonds. La plateforme www.stiftungschweiz.ch représente un bon début. Il serait en outre souhaitable[nbsp] que le répertoire des fondations publié par la Confédération offre plus d’informations sur la manière dont les fondations utilisent les fonds collectés et sur les cotisations des fondations de promotion. On en est pourtant encore loin. En conclusion, les donateurs doivent continuer à exercer leur art du don judicieux, et les organisations doivent encore affiner leur art de la collecte de fonds.
[nbsp]Lukas Niederberger