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Qui est Denis de Rougemont ? Quelle est son influence ? Quel fut l’itinéraire de cet homme depuis quarante ans, itinéraire jalonné d’expériences, de livres denses, de préoccupations ? Quel a été le chemin de cet homme depuis la publication de L’Amour et l’Occident ?
Effectivement, j’ai publié L’Amour et l’Occident au début des années 1939, mais ce n’était pas tombé du ciel. Je m’occupais de questions politiques depuis les années 1930, quand je suis arrivé à Paris et que j’ai tout de suite collaboré avec des groupes de jeunes écrivains, sociologues, économistes, politologues, qui lançaient deux revues : Esprit et L’Ordre nouveau, c’est-à-dire les revues du mouvement personnaliste.
Nous parlions déjà d’Europe. Nous avions déjà établi toute notre doctrine, commune à la plupart d’entre nous. Avec différentes nuances, naturellement, les uns étant catholiques, les autres nietzschéens. Mais, nous arrivions à nous entendre.
Qui étaient ces hommes ?
Du côté d’Esprit, il y avait Emmanuel Mounier, Georges Izard, Jean Lacroix ; du côté de L’Ordre nouveau, Arnaud Dandieu, Alexandre Marc et Robert Aron. Moi-même, j’étais à cheval sur les deux groupes. J’ai collaboré aux deux premiers numéros et ensuite à la plupart des autres numéros jusqu’à la guerre.
Quelle était votre définition de la personne ?
Ce que nous appelions personne, c’est l’homme à la fois libre et responsable. Ce n’était pas l’individu isolé. Ce n’était pas le soldat politique qu’on nous montrait dans les pays totalitaires. Nous étions contre l’atomisation de la société capitaliste ; nous étions contre la collectivisation de la société, fasciste ou stalinienne.
Nous étions pour une troisième voie, qui était celle de la personne, des personnes se manifestant dans des communautés. Nous opposions au dilemme individu isolé et irresponsable/collectivité où tout le monde est réuni comme des grains de poussière dans le ciment — c’est avec la poussière des individus que l’État fait son ciment — le couple personne/communauté, en insistant très fort sur la différence entre l’individu et la personne.
Sur cette base, nous faisions une traduction immédiate sur le plan politique de ce personnalisme en fédéralisme. C’est-à-dire une union librement consentie de petits groupes, de communes ou d’entreprises se liant par régions ou provinces.
Vous étiez, à cette époque, les premiers à parler de fédéralisme et de régions ?
Absolument. Nous parlions de régions dans un sens opposé à celui des régionalistes réactionnaires ou nationalistes locaux. Pour nous, la région était un des degrés de communauté dans lequel la personne peut s’enraciner mais qui ne doit pas être fermé. Qui doit toujours être ouvert vers de plus grandes communautés, jusqu’à former une communauté européenne, une fédération européenne qui, ensuite, aurait pu se fédérer avec d’autres fédérations continentales pour former une fédération mondiale.
Enfin, ce qui nous importait, c’était la création de régions, dans lesquelles la personne puisse s’insérer, trouver ses racines et participer librement. C’est-à-dire être à la fois libre et responsable, deux qualités que nous ne pouvions séparer.
Sur cette base de fédéralisme et de personnalisme, nous en sommes venus, les uns à faire des études plus spécialement économiques, d’autres sociologiques. Moi, je faisais des études qui étaient plus portées vers une sociologie de la culture ou de la morale. C’est ainsi que j’ai écrit un de mes premiers livres. Il est intitulé : Penser avec les mains1 et il est, en somme, le premier livre sur l’engagement de l’écrivain.
Un terme dont vous êtes le père ?
On ne sait pas exactement qui l’a dit en premier, de Mounier ou de moi.
En tout cas, dans un premier livre publié à Paris, en 1934, intitulé : Politique de la personne et qui réunissait des textes écrits au début des années 1930, il y a un premier chapitre qui s’appelle : « L’engagement politique » ; un deuxième : « Ridicule et impuissance du clerc qui s’engage ». Et l’ensemble du livre est un appel à l’engagement des écrivains. Mais pas à l’embrigadement dans un parti. Il s’agissait d’assumer sa responsabilité, ce qui est exactement le contraire.
Ensuite, par toutes sortes de raisons biographiques, j’ai été amené à m’intéresser beaucoup à l’opposition entre la passion et le mariage dans l’amour. La passion représentée par Tristan, qui est le grand mythe de la passion originelle en Occident. Et d’autre part, le mariage.
J’ai étudié cette question par une espèce de symétrie entre les deux grands mythes qui tourmentent et animent les Européens sur le plan de l’amour : Tristan, d’un côté ; Don Juan, de l’autre. Tous deux adversaires du mariage. Tristan, parce [p. 53] qu’il dépasse le mariage vers un au-delà où il n’a plus besoin de la société et du monde. Il a tout dans une femme, il se sépare du monde et il meurt, joyeusement.
Puis, en deçà du mariage, Don Juan qui ne peut se fixer sur aucune femme, qui essaie toujours de trouver la femme qui le retiendra et qui ne la trouve pas.
Ces préoccupations étaient-elles antérieures au mouvement personnaliste ?
Non. Elles sont absolument simultanées. C’est une partie de la notion de la personne. Si vous voulez, c’est simplement une application de mes doctrines de la personne au domaine de l’amour et du mariage. Je représentais le mariage comme le régime même de la personne, la manifestation parfaite de la personne sur le plan de la vie amoureuse, pas seulement sexuelle, mais aussi sentimentale dans les rapports quotidiens, comme étant l’union de ces deux choses contraires, à mi-chemin entre ces deux mythes mais en en faisant une synthèse positive : l’engagement d’un homme et d’une femme qui ont chacun leurs lois, à certains égards antinomiques, qui doivent vivre ensemble, qui doivent unir cela dans une création permanente et quotidienne.
Et chacun des deux devient personne dans la mesure où il agit librement, en pleine responsabilité vis-à-vis de l’autre. Toujours cette union des antinomies ou les maintenir en tension.
Alors, j’ai poussé plus loin. Quand j’ai été rappelé en Suisse par la mobilisation — j’étais officier, chargé des relations entre l’état-major, les troupes et le public — j’ai été amené à me poser un tas de questions sur la politique, sur la formule politique de la Suisse : le fédéralisme. Et à transposer une fois de plus notre doctrine personnaliste en termes politiques, ce qui donnait le fédéralisme.
Alors que vous êtes Suisse, le fédéralisme de votre pays semble être une découverte ?
J’y pensais depuis longtemps mais je ne savais pas à quel point la Suisse avait réalisé le fédéralisme. Bien qu’élevé en Suisse, effectivement, je ne m’étais jamais intéressé à la vie politique du pays.
Parce que vous avez beaucoup vécu à l’étranger ?
J’ai vécu à Paris depuis l’âge de 25 ans. J’ai été ramené en Suisse par la mobilisation, en 1939 ; j’avais 33 ans. Puis, j’ai été envoyé aux États-Unis pour y faire des conférences sur le fédéralisme et sur la Suisse. Mais aussi pour y faire jouer une pièce que j’avais écrite pour l’Exposition nationale de 1939 et qui avait été mise en musique par Arthur Honegger. Nous en avions tiré un oratorio2. La guerre m’a surpris là-bas et j’y suis resté six ans. Je ne suis rentré définitivement qu’en 1947. Aux États-Unis, j’ai découvert l’Europe.
Il fallait donc s’éloigner pour la retrouver ?
Oui. Beaucoup de gens ont fait cette expérience. Presque tous les Européens qui vivaient à New York pendant la guerre étaient des gens extraordinairement différents et qui ne se seraient peut-être jamais connus en France ou en Allemagne ou en Italie ou en Angleterre. Étant là, réfugiés, ils se trouvaient mis en relation les uns avec les autres. C’est ainsi que je suis devenu ami d’André Breton et de tout le groupe des peintres surréalistes. Breton me voyait tous les jours, parce qu’il était un des parleurs des textes que j’écrivais pour la voix de l’Amérique parle aux Français. Ainsi, à ma manière, bien que ressortissant d’un pays neutre, j’ai pu faire la guerre, ne fût-ce que sur les ondes, en écrivant des textes d’émissions.
Je suis donc rentré des États-Unis en 1947, en me disant ; je suis l’auteur de la doctrine de l’engagement, je suis fédéraliste ; il s’agit maintenant d’appliquer ces théories, de s’engager dans la cause du fédéralisme européen.
Le mot engagement était alors fort à la mode à Paris. Et tout le monde, je ne sais pas pourquoi, l’attribuait à Sartre. Or, Sartre, comme on le sait maintenant par les mémoires de Simone de Beauvoir, ne s’était jamais intéressé le moins du monde à la politique avant 1943-1944. Enfin, il s’est mis à parler d’engagement parce qu’il avait lu cela dans Esprit et dans mes livres.
Vous connaissiez Jean-Paul Sartre ?
Il est venu me voir à New York en 1944 ou 1945, premier journaliste français. Dans ses conférences, il répétait tout le temps que l’homme est à la fois libre et responsable et que l’homme doit s’engager. Alors, un jour, je lui ai dit : « J’espère que vous savez où vous avez pris cela. » Il m’a répondu : « Je le sais très bien. » Mais il ne l’a jamais dit à personne d’autre…
Vous rentrez donc en Suisse. Que se passe-t-il ?
Pendant la guerre, je m’étais aperçu que ma doctrine du fédéralisme était illustrée par la pratique suisse. Que j’avais apprise à l’école mais que je n’avais jamais très bien comprise.
Alors, je me suis dit que maintenant il fallait faire l’Europe. Qu’on ne pouvait unifier l’Europe sur le modèle hitlérien ou napoléonien, qu’on ne pouvait pas non plus faire l’Europe avec l’État-nation. Il fallait donc unir l’Europe d’une manière fédéraliste, c’est-à-dire en appliquant notre doctrine, en partant des communes, des entreprises, des régions. C’est-à-dire de la base et en remontant de plus en plus, à mesure que les tâches envisagées devenaient plus vastes. Mon fédéralisme est basé, notamment, sur la loi de l’extension des tâches. Il faut partir des réalités locales et régionales et monter, d’après les dimensions des tâches, vers des communautés de plus en plus grandes qui sont capables de résoudre ces problèmes de plus en plus grands. Ce qui peut être fait par la commune, doit l’être par la commune. Seules les tâches qui sont trop vastes pour être réalisées par une commune, doivent l’être par une région. Les tâches trop grandes pour une région doivent être assumées par une fédération.
En fait, vous vouliez exporter le système suisse ? Et l’étendre à toutes les régions de l’Europe ?
Les communes, bien avant les cantons — on ne commence à parler des cantons qu’aux xviiie et xixe siècles — constituent la base de la Suisse. Et je trouve que le système marche très bien. Il autorise toutes les diversités qui tissent la Suisse, diversités de langues, diversités de confession, diversités sociales. J’ai compté : il y a 54 types de combinaisons existantes. Bref, une diversité considérable qui aboutit à quelque chose de créateur. Et ces tensions qu’on n’essaie pas de réduire ou d’anéantir mais qu’on conserve et qu’on tâche d’équilibrer aboutissent à une très grande vitalité civique. Mais, voilà où les choses se compliquent, il est impossible de réaliser le fédéralisme dans un seul pays. La Suisse ne peut pas rester un régime réellement fédéraliste si elle est seule, si elle est entourée d’États unitaires. Elle sera forcée de se présenter à eux comme un État unitaire et de se centraliser de plus en plus à cause de l’accroissement des tâches qui résultent de l’évolution moderne.
[p. 54] Vous vous êtes battu pour faire partager vos idées à propos du fédéralisme ? Dans quelles circonstances ?
Dès mon arrivée dans cette maison de Ferney, en 1947, j’ai eu la visite d’amis de l’époque d’Esprit et de L’Ordre nouveau. Ils m’ont convaincu d’aller, un mois plus tard, parler au premier congrès de l’Union européenne des fédéralistes qui avait lieu à Montreux. J’y ai prononcé le discours d’introduction sur le thème de l’attitude fédéraliste. Il est résulté de cette réunion de Montreux un projet de congrès qui devait se tenir avec d’autres groupements qui n’étaient pas fédéralistes mais qui voulaient aussi l’Europe. Et nous nous sommes réunis, à La Haye, en 1948, sous la présidence de Churchill.
Ce fut un très grand congrès qui, au fond, a tout créé. C’est le grand démarrage de l’Europe. Il y avait 800 personnes, 16 présidents du conseil, 300 députés. J’ai écrit le message final : « Message aux Européens » qui demandait notamment la création d’un véritable Conseil de l’Europe, issu des « forces vives de toutes les nations ». Et là, nous avons été frustrés dès la réalisation de notre première ambition. Puisqu’il s’est avéré que le Conseil de l’Europe n’était pas du tout ce que nous voulions, n’était pas du tout la représentation des « forces vives de nos nations ». Il était uniquement formé de délégués des parlements et était purement consultatif. Si bien que le Comité des ministres avait la haute main sur le Parlement, paralysant ainsi complètement cette machine.
Donc, l’État-nation gardait une très grande importance ?
Exactement. Or, nous autres, fédéralistes, nous pensions pouvoir faire un bout de chemin avec des gens comme Churchill et utiliser son énorme popularité pour lancer l’idée de l’Europe. Nous avons, si je puis dire, été « refaits ». Parce que loin de faire une fédération, les gouvernements se sont entendus pour faire le moins possible en restant sur le plan des États-nations. C’est ce que j’attaque maintenant à boulets rouges. Comment voulez-vous réussir l’Europe en la fondant sur l’obstacle par excellence à toute union qu’est l’État-nation ? C’est une tâche absolument impossible que se sont assignée les États.
Selon vous, l’Europe actuelle n’est qu’une juxtaposition d’États ?
Moi, j’appelle cela l’amicale des misanthropes. Ou bien, il y a une amicale et les membres de l’amicale ne sont plus des misanthropes ; ou bien, ils restent des misanthropes et, par définition, ne feront jamais d’amicale. C’est exactement ce qui se passe avec les États-nations. Ils veulent garder leur souveraineté et leur indépendance comme le disait toujours le général de Gaulle. Et alors, on ne voit pas du tout ce que ces pays veulent faire ensemble. Sinon, en cas de crise, conseiller aux voisins d’appliquer des mesures raisonnables et ne pas les appliquer eux-mêmes et profiter de la crise pour faire des bénéfices aux dépens de leurs voisins. Voilà ce qu’on a vu dans la crise monétaire récente et ce qu’on verra chaque fois qu’il y a une crise économique. Ça, c’est la morale qui domine l’Europe des nations.
Vous êtes déçu ?
Non. Je ne suis pas déçu. Je n’y ai jamais cru. Je n’ai jamais cru que cette Europe-là pouvait se faire. Mais j’ai pensé qu’il valait mieux que les États pratiquent cet hommage que le vice rend à la vertu, qui est cette hypocrisie de l’union, plutôt que de se faire la guerre.
Quel est le lien entre votre doctrine du mariage et celle du fédéralisme ?
Qu’est-ce que le mariage ? C’est la coexistence de deux êtres qui, je l’ai dit, ont chacun leurs lois, parfois antinomiques, et qui doivent vivre ensemble sur un pied d’égalité, avec toutes les différences possibles, chacun étant complètement supérieur à l’autre. Je préfère dire que l’homme est supérieur à la femme et la femme supérieure à l’homme. Plutôt que de dire qu’ils sont égaux parce que l’égalité évoque quelque chose qui anéantit la différence entre l’homme et la femme. Bref, deux êtres qui doivent subsister sans se confondre, sans se séparer, sans être subordonnés l’un à l’autre.
Ça, c’est la formule de base de toute fédération. Toute fédération est l’art de faire vivre ensemble des êtres apparemment antinomiques ; c’est l’art d’allier, par exemple, l’union et la diversité. De créer des unions pour sauvegarder les autonomies. Voilà ce que j’ai découvert dans l’histoire de la Suisse.
Pourquoi ce pays s’est-il fait ? La Suisse ne s’est pas faite pour créer une union plus forte que les voisins. Elle s’est fait uniquement pour maintenir les autonomies des parties constituantes : c’est donc une formule diamétralement opposée à celle de l’unification d’un État pour créer une puissance. En fin de compte, la force créée par l’union des Suisses devait être juste suffisante pour sauvegarder les différences et les autonomies de chacune des communes, de chacun des groupes de communes, de chacun des cantons. Voilà le système que je voudrais étendre de proche en proche à toute l’Europe, en suivant la loi des dimensions des tâches.
Comment peut-on définir une région ?
Les régions sont définies par des problèmes qui sont extrêmement divers. Il y a en Europe une quantité de régions qui sont définies par des problèmes. Il y a, par exemple, une cinquantaine de régions écologiques bien définies. Il faudrait donc, pour conseiller les autorités écologiques de chacune de ces régions, une autorité, une agence fédérale européenne de l’écologie. Qui peut être placée n’importe où et donner des directives.
En économie, vous avez déjà un exemple existant d’une de ces agences fédérales européennes : le Marché commun, à condition que celui-ci reste dans ses compétences qui sont essentiellement économiques. À côté de cela, il y aurait une agence des transports, une agence de l’énergie, une agence de la défense, des recherches scientifiques et de l’université.
Prenons un exemple. Vous avez, autour de Genève, une région de 25 km de rayon. C’est une région de main-d’œuvre. Puis vous avez une région écologique qui est beaucoup plus vaste puisqu’elle va jusqu’au milieu du Valais et qu’elle descend assez bas dans la vallée du Rhône, à certains égards jusqu’à Marseille.
Il y a également une région économique ou d’investissements. Cette région va jusqu’à Grenoble et englobe une partie de la Suisse romande et une partie de la Franche-Comté.
Il y a aussi une région d’éducation et d’universités qui englobe une quinzaine d’universités entre Neuchâtel, Saint-Étienne, Aoste (en Italie), Besançon, en passant par Grenoble, Genève, Lausanne, Fribourg.
Chacune de ces régions devrait avoir, à mon sens, son autorité régionale et relever de l’agence fédérale européenne correspondante. Bien entendu, sans absolument tenir compte des frontières actuelles autrement que pour des questions d’état civil.
N’est-ce pas une utopie ?
L’utopie, ce n’est pas de vouloir définir les régions d’après les fonctions et de relever de plusieurs régions selon les fonctions, car c’est ce que nous faisons tous dans notre vie actuelle ; nous relevons tous d’un tas de réalités différentes.
L’utopie, c’est ce qu’a fait Napoléon : l’État-nation. C’est de la démence, de la folie. Pendant tout le xixe et le xxe siècle, on a voulu imposer les mêmes frontières à des réalités qui n’ont rien à voir ensemble comme la langue, le sous-sol, l’économie, l’histoire, la religion dans certains cas, les croyances politiques dès que l’État est quelque peu totalitaire, bref toutes choses qui sont hétérogènes.
Très souvent, les gens disent que mon modèle est folie pure. Que c’est une complication ce que je veux faire. Alors, voici mon exemple personnel.
Je suis né à Neuchâtel qui, jusqu’en 1848, a été une principauté dont le prince était le roi de Prusse mais qui se gouvernait avec des familles du lieu, dont la mienne. Ce canton, différent des autres, est entré dans la Confédération. Donc, un citoyen de cette ancienne principauté est automatiquement Suisse. La Suisse est sa nation qui n’a pas les mêmes frontières ni les mêmes langues que le canton.
De plus, je suis écrivain français. Donc, je fais partie de l’ensemble francophone qui a des limites tout à fait différentes du canton et de la Suisse puisqu’il englobe un tiers de la Suisse, deux tiers de [p. 55] la France, une partie de la Belgique, un petit bout de l’Italie. Cet ensemble ne correspond à aucun de nos États-nations actuels.
D’autre part, je suis protestant. Voilà un autre ensemble auquel je me rattache qui ne correspond ni à l’ensemble national, ni à l’ensemble linguistique, ni politique, ni économique mais à un ensemble mondial qui recouvre deux petites parties de la France, la moitié de la Suisse, etc.
Je fais également partie d’un certain nombre de sociétés. Je paie des impôts à une dizaine de sources différentes.
Donc, rien n’est plus simple. Au fond, nous vivons dans ce que j’appelle la pluralité des allégeances. L’utopie, c’est vouloir que toutes mes allégeances soient limitées par une même frontière. C’est ce qu’ont voulu tous les créateurs d’États totalitaires, à commencer par Napoléon qui voulait imposer ces mêmes frontières à toutes ces choses différentes. Pourquoi ? Pour pouvoir mobiliser rapidement un peuple. Pour pouvoir faire la guerre, qui est la raison fondamentale, génétique des États-nations.
Malheureusement, beaucoup de gens conçoivent avec peine que c’est de la folie pure. Ils croient que l’État-nation a été créé par Dieu le septième jour de la création, que c’est le sommet de l’histoire, qu’on ne peut pas le dépasser et que c’est de la rêverie absurde de vouloir dépasser ce stade.
Or, l’État-nation nous empêche de faire l’Europe. Et il nous faut faire l’Europe ; sinon, nous serons colonisés un peu plus que nous ne le sommes par l’économie américaine et nous risquons d’être colonisés par la politique russe.
Vous comparez la région au couple. Or, on constate l’échec de plus en plus de couples. Les régions, dès lors, ne risquent-elles pas de connaître le même phénomène ?
Cette comparaison relève de la même forme de pensée : accepter la coexistence de termes antinomiques, en les laissant subsister chacun à sa manière et même devenant lui-même par leur mise en relation et en tension.
Cette même forme de pensée est très ancienne. On la retrouve chez Héraclite, dans la théologie des premiers conciles et notamment dans la définition de la personne du Christ où l’on constate ces deux réalités antinomiques : Dieu et homme. D’après le concile de Chalcédoine, au ve siècle, les deux natures de Jésus-Christ doivent coexister sans confusion, sans séparation, sans subordination. Ce sont les mêmes termes que j’ai utilisés pour définir le couple et définir la coexistence des autonomies locales.
Voilà au nom de quelle pensée nous arriverons à faire l’Europe.
Le sentiment religieux joue un très grand rôle dans vos activités ?
Ma formation protestante m’a permis de mieux formuler le personnalisme en ajoutant le terme de vocation qui a été fortement souligné par Luther et Calvin. Je garde aussi du protestantisme un certain sens civique qui est très développé dans les pays calvinistes. J’ai fait cette observation bien avant 1939 : il y a des régimes totalitaires qui correspondent aux pays catholiques : Italie. Espagne et même l’Allemagne. Vous avez naturellement le totalitarisme qui correspond à l’orthodoxie russe, grecque, roumaine. Mais vous n’avez jamais eu de régime totalitaire dans un pays protestant. C’est assez frappant.
Cela doit tenir à quelque chose, justement à ce sens de la personne définie par une vocation unique. Chaque homme a sa vocation propre, c’est-à-dire qu’il part de là où il est, qui est un endroit unique au monde et doit créer son chemin vers Dieu, vers l’unité. Ce chemin, chacun doit l’inventer tous les jours.
D’autre part, je suis distingué de la tribu par ma vocation, et en même temps relié à la communauté par l’exercice de cette vocation. C’est ce que j’ai de plus fondamentalement protestant. À part cela, je suis pour un christianisme œcuménique dépassant définitivement les confessions que j’estime valables dans la mesure où il y a des tempéraments religieux différents.
Il y a donc un rapport étroit entre fédéralisme et œcuménisme ?
L’œcuménisme, pour moi, est la traduction du fédéralisme sur le plan religieux. Il ne s’agit pas d’uniformiser tout le monde et de voir une seule croyance imposée à tout le monde.
Vous avez parlé d’écologie et vous donnez une conférence3 sur ce thème à Bruxelles. Pourquoi cet intérêt vis-à-vis de l’écologie ?
Dans cette conférence, j’explique une chose qui me tient fort à cœur depuis quelques années : j’ai découvert que l’humanité, aujourd’hui, se voit contrainte de choisir librement son avenir.
Jusqu’à présent, elle se développait un peu au hasard ; on pensait qu’il y avait des ressources naturelles, de la place, de l’eau, de l’air pour tout le monde, indéfiniment. On n’avait donc pas besoin de politique de développement car on pensait que le progrès était infini, que tout allait s’arranger si on produisait plus. Bref, c’était la foire d’empoigne. Chacun pour soi et Dieu pour tous et on ne croyait pas en Dieu en disant cela.
Aujourd’hui, depuis une dizaine d’années pour ceux qui avaient l’œil ouvert, depuis trois ou quatre ans dans l’opinion publique, on sait qu’il n’en est rien. Et que nous touchons partout des limites. Les ressources naturelles ne sont pas infinies. Certains calculent déjà l’épuisement du charbon, du pétrole et, pire, l’épuisement de l’eau potable et de l’oxygène.
Cette crise écologique, découverte il y a deux ou trois ans, et dont tout le monde parle, heureusement, nous oblige à avoir une politique. C’est-à-dire avoir des finalités pour l’existence et régler les moyens sur ces finalités.
Or, jusqu’ici, il n’y avait d’autre politique que cette finalité générale qu’est le profit, la croissance, l’augmentation quantitative, mesurable.
Il y a aujourd’hui un sérieux coup d’arrêt qui nous oblige à choisir nos finalités. Voilà pourquoi j’en viens à cette formule paradoxale : contraints de choisir librement nos finalités. Et pour la première fois, dans l’histoire de l’humanité, nous en avons les moyens. Mais nous avons aussi les moyens de tout tuer. Et nous sommes d’ailleurs en train de le faire.
Donc, nous en sommes à cette charnière. Voulons-nous la puissance collective, la puissance des États ou voulons-nous la liberté des personnes ? Suivant le choix que chacun doit faire librement, tout le reste change. Si nous choisissons la liberté, l’épanouissement des personnes, alors nous choisissons un certain état d’équilibre.
Par ailleurs, nous sommes forcés de renoncer à la forme État-nation et aux soi-disant économies nationales qui posent des tas de problèmes radicalement faux. Pourquoi y aurait-il une économie qui correspondrait à la Belgique, une autre au Luxembourg et une autre aux États-Unis ? Par quel miracle ces frontières, qui sont « des cicatrices de l’histoire », correspondraient-elles à des ensembles économiques ? C’est une idiotie ! C’est indéfendable. Et tous nos ministres travaillent sur cette idiotie.
Vous ne semblez guère apprécier les hommes politiques ?
Je les trouve funestes. En tant qu’ils sont des représentants des partis ou des États-nations, ils ne sont pas des hommes politiques, ils sont des partisans ou des nationalistes. Mais j’ai le plus grand respect pour des hommes qui ont une vision politique du développement de l’humanité. Jean Monnet, par exemple.
Le fédéralisme pourrait-il résoudre plus facilement les problèmes écologiques actuels ?
Oui. Parce que dans une fédération formée de régions, il y aurait des régions écologiques où les problèmes seraient bien connus, bien cernés et résolus d’après le génie du lieu.
Mais ce n’est pas possible avec le système de découpage des États-nations, complètement arbitraire, fait au hasard des traités et des campagnes. Et au hasard de l’ignorance totale de ceux qui ont fait les traités. Et qui aujourd’hui encore délimitent les régions, à partir d’un bureau dans la capitale, sans aucune consultation locale.