Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06920.jsonl.gz/874

Bandu Sonule hurlait. Il était tellement agité qu’on avait dû l’attacher à son lit. Sa femme, Geeta, ne le reconnaissait plus, il était en plein délire. Puis il a perdu connaissance, est revenu à lui, et s’est évanoui à nouveau. Avant de se rendre à l’hôpital, Geeta avait mis en gage sa chaîne en or pour rassembler un peu d’argent, puis avait traîné son mari jusqu’au bus qui allait le conduire du village de Manoli à l’hôpital de la petite ville de Yavatmal, à deux heures de route. Elle était maintenant assise à son chevet, impuissante. «J’ai prié pour qu’il s’en sorte», nous raconte-t-elle, le regard vide et épuisé. «Nous n’avions plus d’argent pour payer un autre traitement.»
Le mari de Geeta ne s’en est pas sorti. Le samedi 23 septembre 2017, à 13h35, Bandu Chandrabhan Sonule a été déclaré mort au Government Medical College & Hospital. «Les constatations post mortem indiquent une mort par intoxication», lit-on dans le rapport d’autopsie.
Agé de 42 ans, ce père de deux enfants travaillait dans les champs de coton, où il épandait des pesticides. Parmi ceux-ci, le Polo, un insecticide extrêmement dangereux vendu par Syngenta. Il avait inhalé une telle quantité de pesticides que les médecins n’ont rien pu faire pour le sauver. Le frère de Geeta a loué une voiture pour transporter le corps de son beau-frère jusqu’au village.
Sa veuve a touché une indemnisation de la part du gouvernement. Mais elle doit désormais tenter de subvenir aux besoins de sa famille sans l’aide de son mari, qui gagnait l’équivalent de quatre francs suisses par jour en épandant des pesticides sur les cotonniers.
Geeta travaille aussi dans les champs de coton, qu’elle désherbe à la faucille. Les journées sont longues. Durant notre visite, en juillet dernier, elle n’a eu le temps de discuter avec nous qu’en raison des pluies incessantes qui l’empêchaient de travailler. Pour son dur labeur, Geeta ne gagne que 1,50 franc par jour. Depuis la mort de leur père, la jeune Puga, 16 ans, et son frère Saurabh, de trois ans son aîné, travaillent aussi dans les champs. Ils désherbent, ensemencent ou épandent des engrais.
Bandu Sonule fait partie de la cinquantaine d’hommes décédés par intoxication après avoir épandu des pesticides, entre juillet et octobre 2017, dans la région de Vidarbha, située dans la partie orientale de l’État du Maharashtra. Pour le seul district de Yavatmal, le bilan s’élève à plus de vingt morts. Au total, quelque 800 agriculteurs et travailleurs agricoles* du district ont dû être hospitalisés en raison d’intoxication aiguë après avoir pulvérisé des pesticides. Plusieurs centaines d’entre eux avaient temporairement perdu la vue. Cette vague d’empoisonnement est survenue en quelques semaines seulement.
* Comme l’épandage est une activité presque exclusivement masculine, nous parlerons d’«agriculteurs» et de «travailleurs agricoles».
Le contexte
«Le cercle vicieux de l’exploitation»
Capitale du sultanat de Berar, Yavatmal est décrite dans les textes sacrés comme «le lieu le plus sûr au monde». Plus de 500 ans plus tard, la ville, située dans la «ceinture du coton» de l’État du Maharashtra, est surtout connue pour enregistrer le taux de suicide le plus élevé chez les agriculteurs et les travailleurs agricoles. Selon les chiffres officiels, un agriculteur se suicide toutes les 30 minutes en Inde, la plupart en avalant des pesticides. Dans le seul district de Yavatmal, 3500 suicides ont été enregistrés entre début 2001 et mai 2016, comme le relate Kota Neelima dans son ouvrage Widows of Vidarbha, qui retrace le combat de seize femmes dont les maris se sont donné la mort.
Si chacune de ces femmes a sa propre histoire, les similitudes sont criantes: la dépendance totale aux aléas climatiques en raison de l’absence de systèmes d’irrigation. La lutte contre la prolifération des parasites. Les semences de coton génétiquement modifiées au prix jusqu’à quatre fois plus élevé, et les intrants – engrais, herbicides, régulateurs de croissance – si coûteux dont ces variétés ont besoin pour pousser. La promesse non tenue par ce «BT-cotton», censé résister aux nuisibles. Les infestations de plus en plus graves par des insectes ayant développé une résistance. L’utilisation toujours plus importante de pesticides. Et les conséquences inexorables: la spirale de l’endettement pour les familles d’agriculteurs, des crédits au taux d’intérêt exorbitant souvent contractés auprès de prêteurs sans scrupules, lorsque les banques ne veulent plus rien entendre. La honte de ne pas pouvoir s’acquitter de la dot de sa fille ou offrir une éducation à ses enfants. Le suicide. Et le vide qu’il laisse. La lutte pour se faire une place dans cette société patriarcale quand on est veuve. L’absence de perspectives.
«Les familles d’agriculteurs sont prises dans le cercle vicieux de l’exploitation alimenté par le gouvernement et l’industrie», analyse Kota Neelima. Faute de soutien étatique en faveur d’une agriculture écologique, ces familles n’ont pas d’autre choix que d’acheter des semences génétiquement modifiées et des pesticides hors de prix. Selon cette ancienne journaliste, les agricultrices et agriculteurs indiens sont «les victimes silencieuses du développement accéléré du pays».
Chez les agriculteurs
Pourquoi de tels drames?
Dans les médias indiens, les suicides d’agriculteurs sont depuis longtemps traités comme des faits divers. Le 14 juillet dernier, le Hindustan Times publiait les derniers chiffres dans une maigre colonne en cinquième page: 639 suicides enregistrés entre mars et mai dans l’État du Maharashtra. Mais les cas d’intoxication accidentelle aux pesticides, pourtant fréquents depuis de nombreuses années, n’avaient que rarement intéressé la presse. Du moins jusqu’à l’an dernier. À l’automne, le nombre d’intoxications enregistrées était si élevé que l’affaire a commencé à faire du bruit, bien au-delà du district de Yavatmal. Pourquoi de tels drames?
Début octobre, le Premier ministre du Maharashtra a constitué une équipe de sept personnes chargées de mener une enquête spéciale sur les causes de cette vague d’intoxications. Ses conclusions: les cotonniers avaient atteint une hauteur nettement supérieure aux années précédentes – jusqu’à 1,80 mètre – en raison de facteurs climatiques et de l’utilisation excessive d’engrais. Une invasion sans précédent de nuisibles ravageurs – mouches blanches et cigales, mais surtout des vers roses du cotonnier – avait demandé un épandage massif de pesticides. La pulvérisation à hauteur de visage aurait entraîné «une augmentation de la quantité de pesticide inhalée». Les agriculteurs auraient en outre travaillé sans équipement de protection adéquat, avec un simple tissu sur la bouche. Par ailleurs, les systèmes modernes de pompes électriques ou à moteur Diesel auraient pulvérisé plus de pesticide que nécessaire, et ce en fines gouttes restant plus longtemps en suspension dans l’air. Enfin, les utilisateurs auraient mélangé plusieurs insecticides et régulateurs de croissance, ce qui aurait créé des composés toxiques impossibles à traiter avec un antidote spécifique.
Mais avec quelle substance ces hommes se sont-ils intoxiqués? Une telle tragédie aurait-elle pu être évitée? Avaient-ils été informés des dangers de ces pesticides?
Made in Monthey
Alors que les premiers comptes-rendus des décès étaient publiés fin septembre dans la presse indienne, les noms des insecticides responsables de cette vague d’intoxication commençaient à filtrer: les marques indiennes Profex Super, Police ou encore Monocil, qui contient du monocrotophos, une substance hautement toxique. Et le Polo, un insecticide à large spectre dont la substance active est le diafenthiuron. Il est produit par le géant suisse Syngenta.
Le diafenthiuron paralyse les parasites avant de les tuer. Sur les champs de coton, il est principalement utilisé pour lutter contre la mouche blanche. Il figure parmi les 40 pesticides de Syngenta classés comme «extrêmement dangereux» par le réseau international Pesticide Action Network (PAN). Introduit dans l’Union européenne en 1991, il y est interdit depuis 2002; en Suisse depuis 2009. Selon l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), le diafenthiuron est «toxique en cas d’inhalation» et peut «occasionner des lésions d’organes en cas d’exposition prolongée ou répétée».
Contrairement à d’autres pesticides extrêmement dangereux de Syngenta, le diafenthiuron est produit en Suisse, sur le site du géant bâlois à Monthey, en Valais. En vertu de la loi sur la transparence, Public Eye a pu, après des mois d’opposition de Syngenta, avoir accès à des chiffres sur les exportations de ce produit. En 2017, la firme en a exporté plus de 126 tonnes depuis la Suisse; 75 tonnes vers l’Inde, 50 vers l’Afrique du Sud et 1,5 vers la Colombie. Si d’autres pesticides interdits, comme le paraquat ou l’atrazine, sont ponctuellement exportés depuis la Suisse, les données de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) obtenues par Public Eye montrent que le diafenthiuron est le seul pour lequel les volumes sont significatifs.
Syngenta nie toute responsabilité
Après cette vague d’intoxication, les autorités indiennes ont commencé à s’intéresser à Syngenta et à son Polo. En octobre 2017, le ministre de l’Agriculture de l’État du Maharashtra a annoncé l’ouverture d’une enquête contre le géant bâlois pour «homicide volontaire». À ce jour, il est impossible de savoir si cette enquête a bien été menée et, le cas échéant, quelles sont ses conclusions. En octobre dernier, Syngenta communiquait dans les médias indiens sa «profonde préoccupation» par rapport aux intoxications, tout en précisant que son insecticide n’en était pas responsable. Selon la filiale indienne du groupe, le Polo serait employé en Inde depuis 14 ans «avec succès», sans avoir occasionné le moindre décès. «D’autres causes» seraient à l’origine de ces «tristes événements»: la hauteur exceptionnelle des cotonniers et les négligences des cultivateurs, qui ne se seraient pas protégés et auraient mélangé plusieurs pesticides.
Les arguments de Syngenta n’ont toutefois pas convaincu le gouvernement du Maharashtra: en juin 2018, il a interdit provisoirement la commercialisation de cinq pesticides, dont le diafenthiuron. Et le ministère de l’Agriculture du Maharashtra a même demandé au gouvernement indien de les bannir de façon permanente. Au mois d’août, le gouvernement fédéral a pourtant publié une liste de douze pesticides qu’il entendait interdire sur la base d’une évaluation en cours depuis des années. Le diafenthiuron n’y figurait pas, pas plus que le paraquat ou le monocrotophos, deux autres pesticides extrêmement dangereux vendus en Inde par le géant helvétique. Pour le célèbre spécialiste du monde agricole indien Keshav Kranthi, de l’International Cotton Advisory Committee à Washington, il n’y a rien de surprenant: le lobby indien des pesticides aurait, selon lui, une influence sur les décideurs politiques et les autorités législatives. En «déformant des faits qui la dérangent», l’industrie parvient toujours à s’opposer à l’interdiction de pesticides extrêmement dangereux, mais très lucratifs.
À l’hôpital
L’atropine pour tous
Pour savoir quelles substances ont causé cette vague d’intoxications, le mieux est de se rendre au Government Medical College & Hospital de Yavatmal. Seul grand hôpital de la région, c’est là que la plupart des victimes sévèrement touchées ont été amenées. Mais les visiteurs curieux ne sont pas les bienvenus, car l’établissement a fait l’objet de critiques de toutes parts après la tragédie. On lui reproche de manquer de connaissances sur les pesticides et de ne pas disposer des instruments de diagnostic adéquats pour pouvoir administrer aux patients les antidotes appropriés. Tous les cas ont été traités à l’atropine, qui est indiquée dans le traitement des intoxications aux pesticides de type «organophosphoré». Si bon nombre de victimes avaient en effet pulvérisé du monocrotophos, un organophosphoré hautement toxique, la plupart l’avaient mélangé à d’autres substances comme le Polo, qui n’est pas un organophosphoré.
C’était notamment le cas de Bandu Sonule, décédé dans cet hôpital. En présence de sa femme Geeta, il avait indiqué au personnel médical avoir mélangé du Polo de Syngenta avec d’autres substances qu’il était incapable de nommer. Un diagnostic indiquant les causes précises de son intoxication n’a donc pas pu être établi. On lui a administré de l’atropine, qui peut avoir des conséquences dramatiques à fortes doses: agitation, hallucination, délire, convulsions, coma. Impossible de savoir si le décès de la victime a été le résultat du mélange de pesticides uniquement, ou si le traitement à l’atropine a aussi eu un impact.
Il est difficile d’imaginer le drame qui s’est déroulé à l’hôpital de Yavatmal ce jour-là. Les personnes présentes évoquent des images épouvantables. Les victimes affluaient par dizaines. Le jour de la mort de Bandu Sonule, Sumesh Kanande (38 ans), du village de Lomi, y était également hospitalisé, les poignets et chevilles attachés au lit. Il avait été pris d’étourdissements et de nausées après avoir pulvérisé pendant trois jours consécutifs plusieurs mélanges de pesticides, dont le Polo et le Monocil. Il a perdu connaissance à l’hôpital. Quatre jours plus tard, il s’est réveillé sanglé au lit. «J’ai paniqué, j’ai crié, mais personne n’est venu», nous raconte-t-il. «J’avais peur de mourir.» Une dizaine d’autres travailleurs agricoles gisaient à ses côtés. «Ils étaient tous attachés à leur lit.»
Témoignages
«Il n’est plus le même»
Haribhau Kumbhekar, que nous avons rencontré dans le petit village de Bhari, où il vit avec sa famille, a également dû être hospitalisé. Pendant douze jours consécutifs, il avait épandu un mélange de Polo et d’autres pesticides. Le propriétaire de l’exploitation ne lui avait pas dit quels étaient ces autres produits. Le douzième jour, Haribhau a commencé à se sentir mal et a été pris de diarrhées. Le lendemain matin, sa fille le conduisait en rickshaw motorisé à l’hôpital de Yavatmal, où il était admis aux soins intensifs à 15h, avant de perdre connaissance une heure plus tard. Quand il est revenu à lui, ses membres tremblaient. Il a tenté d’arracher sa perfusion et sa fille a dû demander de l’aide aux familles des autres patients pour le maintenir dans son lit jusqu’à ce qu’on l’y attache. Il est resté ainsi pendant quinze jours.
Aujourd’hui, Haribhau, qui a l’air beaucoup plus âgé que ses 53 ans, n’a plus d’énergie que pour des tâches légères. Même parler est difficile. Il se perd souvent dans ses souvenirs lorsqu’il tente de répondre à des questions précises. C’est dans ces moments-là qu’Annapurna, sa fille, intervient.
Âgée d’une trentaine d’années, elle est aussi éloquente qu’elle paraît éprouvée. Il y a quatre ans, elle a perdu son mari. Il a bu beaucoup d’alcool avant de boire un pesticide, nous raconte-t-elle brièvement. Il y a un mois, elle a perdu son fils de cinq ans. Il a été pris d’une très forte fièvre et les médecins de l’hôpital n’ont pas pu le sauver. En octobre dernier, elle a perdu son père – ou du moins l’homme qui avait été son père jusque-là. Haribhau est encore en vie; il est assis à ses côtés, appuyé contre un mur décrépi, le regard vide. «Il n’est plus le même», nous confie sa fille. «Avant, il était en pleine forme. Maintenant, il est faible et toujours fatigué. Il ne voit plus très bien et a des douleurs.» Annapurna et sa mère, Vimalbai, s’éreintent chaque jour à désherber les champs, mais ce qu’elles gagnent ne suffit pas. Les 5000 roupies (environ 70 francs) de compensation que Haribhau a reçues de l’État, comme la plupart des victimes d’intoxication, se sont depuis longtemps envolées.
Le Polo incriminé
Bandu Sonule, Sumesh Kanande et Haribhau Kumbhekar épandaient tous trois du Polo de Syngenta, mélangé à d’autres insecticides, fongicides et régulateurs de croissance. Il est impossible de dire quelle substance ou quel mélange est responsable de leur intoxication, et dans quelle proportion.
Parmi les dizaines d’hommes qui nous ont raconté les problèmes de santé dont ils ont souffert après avoir pulvérisé du Polo, certains cas ne laissent aucune place au doute. Ils mettent à mal la prétendue innocuité du produit garantie par Syngenta. Des cas comme celui de Hiroman Soyam, cultivateur et travailleur agricole âgé de 40 ans. Lui aussi a dû être hospitalisé après avoir pulvérisé un champ de coton en septembre dernier. Dans son bidon, il n’y avait qu’un seul pesticide: du Polo, dilué à l’eau. Il a commencé à faire chaud et le vent s’est levé, soufflant les gouttelettes de produit vers son visage, nous relate-t-il. Quand il s’est réveillé le lendemain matin, ses joues, ses yeux et sa poitrine étaient gonflés; il était fiévreux, souffrait de diarrhées et ne pouvait plus parler. Il avait aussi perdu la vue. Hiroman a dû passer trois jours sous perfusion sur le sol de l’hôpital avant d’obtenir un lit, auquel il a été sanglé après avoir reçu un traitement par voie intraveineuse – probablement de l’atropine.
Hiroman ne s’est toujours pas remis de ce tragique épisode. Auparavant, il travaillait beaucoup, sans jamais prendre la moindre journée de repos, se souvient sa femme, Archana. Aujourd’hui, il lui reste tout juste assez d’énergie pour conduire les buffles de son père au pâturage. Archana souhaite plus que tout que leur fille de 17 ans et leur fils de 13 ans n’aient jamais à travailler dans les champs de coton: «Si leur père a gâché sa vie dans les champs, j’espère au moins que nos enfants auront une vie meilleure.»
«Danger»
Hiroman Soyam n’est pas le seul à avoir été hospitalisé l’année dernière après avoir épandu du Polo. C’est aussi le cas de Purushottam Khadse, du village d’Inzala. Son intoxication a été moins grave: il a retrouvé la vue après quelques jours et n’a aucune séquelle aujourd’hui. «Mais le Polo, nous confie-t-il, je ne l’utiliserai plus jamais.»
Il lui en reste encore. Hiroman ouvre un petit placard dans l’entrée de sa maison et nous tend un sachet blanc encore fermé. Le mot «Danger» est imprimé sur un triangle bleu. Bleu veut dire «toxique». On peut aussi y lire les avertissements suivants: «Éviter toute inhalation et tout contact avec les yeux», «Porter des vêtements de protection, un masque, des lunettes et des bottes», «En cas de symptômes d’intoxication, consulter immédiatement un docteur». Ou encore: «Il n’existe aucun antidote connu. Recourir à un traitement symptomatique.» Mais toutes ces indications ne sont écrites qu’en anglais et en hindi. Pas un mot en marathi, la seule langue parlée par la plupart des gens de la région. Sur l’emballage est apposé un petit dépliant reprenant les instructions en douze langues, dont le marathi.
Purushottam Khadse n’a jamais ouvert ce dépliant. S’il l’avait fait, il y aurait trouvé des caractères si minuscules qu’ils sont indéchiffrables à l’œil nu. L’équipe chargée par le gouvernement de mener l’enquête a également constaté que la police d’écriture dans les brochures d’information était «illisible», et que les instructions ne pouvaient donc «pas être comprises ni suivies». Il s’agit d’une violation du Code de conduite international sur la gestion des pesticides de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui demande à l’industrie des pesticides d’adopter «un étiquetage clair et précis» (art.<ip-pii>). Syngenta s’est engagée à remplir ces exigences, dans le cadre de sa participation à Croplife, le lobby international des géants de l’agrochimie, qui exige de ses membres le respect du code de conduite de la FAO. Mais qu’en est-il vraiment?
Au magasin
Un consentement du bout des doigts
Sur son site internet, la filiale indienne de Syngenta affirme: «L’utilisation sûre et responsable de nos produits est la base de nos efforts visant à aider les agriculteurs à produire plus avec moins de ressources. Notre accompagnement des pratiques d’utilisation repose sur des programmes agricoles responsables, et la manipulation et le stockage sûrs de nos produits.»
Pour voir ce qu’il en est dans la pratique, nous cherchons le magasin de Ghatanji où Purushottam Khadse a acheté son Polo. Nous le trouvons dans une ruelle avoisinante. Trois pesticides de Syngenta sont en rayon: les fongicides Amistar Top et Tilt, et l’insecticide Ampligo, qui arbore un triangle jaune indiquant que le produit est «hautement toxique». À leurs côtés trônent trois statuettes de Lakshmi, la déesse indienne de la fortune, de la prospérité et de la richesse.
Comment se passe la vente de ce type de pesticides? Le vendeur inscrit au marqueur le dosage à respecter pour le mélange et les plantes sur lesquelles il faut l’utiliser. Si l’infestation est grave, explique-t-il ouvertement, il recommande de mélanger deux pesticides afin de gagner en efficacité.
Les acheteurs doivent signer dans un cahier épais, sous un tampon indiquant: «J’ai reçu des informations sur cet insecticide, herbicide ou fongicide, je l’ai acheté de mon plein gré, on m’a donné toutes les instructions de sécurité, et il est de mon entière responsabilité d’utiliser le produit de façon sûre.» Les agriculteurs qui ne savent pas lire et écrire attestent de leur consentement en appuyant sur le cahier le bout de leurs doigts trempés dans l’encre. Est-ce à cela que Syngenta fait référence lorsqu’elle s’engage, dans son propre code de conduite, à garantir «une utilisation adéquate et responsable» de ses produits? Au mur du magasin est accroché un «certificat de reconnaissance» délivré par Syngenta: «En remerciement pour votre succès et votre contribution». Expliquer les dangers des produits aux agriculteurs n’en fait visiblement pas partie.
Pas plus que la mise à disposition d’équipements de protection. Le code de conduite de la FAO exige des gouvernements et de l’industrie qu’ils encouragent «l’utilisation d’un équipement de protection individuelle qui soit adapté à la tâche». Mais le vendeur, qui achète ses pesticides auprès d’un intermédiaire à Yavatmal, nous affirme ne recevoir aucun matériel de protection de l’entreprise. Seul le groupe allemand BASF aurait livré cette année une paire de gants en plastique bleu avec chacune de ses bouteilles de fongicide. Nous ne voyons pas le moindre équipement de protection de Syngenta dans ce magasin, pas plus que tout au long de la semaine passée à arpenter la région.
Comme une mauvaise blague
Parmi tous les hommes que nous rencontrons, Sumesh Kanande est le seul à avoir du matériel de protection. L’année dernière, à sa sortie de l’hôpital, un représentant du gouvernement lui a remis un équipement sponsorisé par l’une des plus grandes firmes agrochimiques indiennes. Il nous montre à quoi celui-ci ressemble.
Si on ignorait tout de la tragédie, on en rirait. La petite Shravani, 5 ans, rit d’ailleurs aux éclats. Elle n’avait jamais vu son père déguisé de la sorte. Il ressemble à un pingouin. Il porte un tablier jaune en plastique bon marché, des gants jetables bleu clair semblables à ceux d’un chirurgien, des lunettes en plastique, un masque jaune et, sur la tête, un filet faisant penser à celui d’un boulanger. En essayant ce «costume», on se rend vite compte qu’il est presque impossible de respirer sous le masque et que les lunettes se couvrent de buée après quelques expirations. Les gants jetables devraient être nettoyés tous les soirs, s’ils ne se déchirent pas après la première utilisation, tout comme le masque d’ailleurs. Le tablier en plastique fait transpirer et ouvre les pores, comme pour mieux laisser pénétrer les substances toxiques. Il ne couvre pas le dos. C’est pourtant une partie essentielle, puisque les hommes y portent les épandeurs, qui ont souvent des fuites. Les gouttes de pesticides coulent le long du dos. On dirait une mauvaise plaisanterie.
Les conclusions
Pas de protection
L’article 3.6 du code de conduite de la FAO est clair: «Les pesticides dont la manipulation et l’application exigent l’utilisation d’un équipement de protection individuelle inconfortable, coûteux ou difficile à se procurer doivent être évités, notamment par les utilisateurs non industriels et par les travailleurs agricoles dans les climats chauds.» Si ce n’est pas le cas ici, où alors?
Aucun des agriculteurs et travailleurs agricoles avec lesquels nous nous sommes entretenus n’a reçu d’équipement de protection lors de l’achat de pesticides auprès d’un vendeur local. Et aucun n’en a acheté de sa poche. Les raisons invoquées: «Trop cher», «Je ne saurais pas où en acheter», «Il faudrait que j’aille à Yavatmal, et je perdrais une journée de salaire». Et porter un masque par 45 degrés est inimaginable pour la plupart d’entre eux: «On pourrait à peine respirer», nous répète-t-on.
Peu de conscience des dangers
Selon leurs témoignages, aucun d’entre eux n’a reçu d’informations détaillées sur les dangers des produits de la part d’un magasin de pesticides ou d’une entreprise. Aucun des agriculteurs interrogés ne sait vraiment ce qu’il pulvérise. Et parmi ceux qui n’ont pas encore souffert d’intoxication, la conscience des dangers que présentent les pesticides est très faible. À l’image d’un jeune homme, Akash, que nous interrogeons alors qu’il travaille à l’épandage sur de jeunes cotonniers – en short et sans chaussures, les pieds dégoulinant de pesticide. Il s’agit de Confidor, un insecticide de Bayer de catégorie jaune, soit très toxique. Akash pulvérise toujours pieds nus, et n’a jusqu’à présent jamais ressenti d’effets indésirables, nous dit-il. S’il portait des chaussures, elles s’enfonceraient à chaque pas dans la terre humide et pèseraient vite plusieurs kilos: «Ça ne va pas».
Une fois les pesticides épandus, les récipients dans lesquels ils sont vendus sont réutilisés, pour transporter de l’eau potable ou se laver. Nous voyons plusieurs enfants aller aux toilettes en portant une bouteille de pesticide avec un triangle rouge. Nous remarquons des bidons de produits toxiques près des installations sanitaires ainsi que dans les cuisines. Ils sont partout.
Besoin de sanctions «dissuasives»
Le constat est clair: une utilisation sûre de ces pesticides dangereux est impossible dans un tel contexte. «Ce sont des produits extrêmement toxiques. On ne peut pas les utiliser sans danger», constate le Dr Narasimha Reddy, directeur de la section indienne de Pesticide Action Network. Les fabricants de pesticides devraient être tenus responsables des intoxications et des dégâts environnementaux causés par leurs produits.
Mais comment mettre ces sociétés face à leurs responsabilités? «La voie juridique est la meilleure approche contre les intoxications aux pesticides», déclare l’expert Keshav Kranthi. Un point de vue partagé par Kavitha Kuruganti, célèbre militante indienne de la cause agricole. Directrice de l’Alliance pour une agriculture durable et holistique, qui regroupe 400 organisations, elle a elle-même mené une mission d' enquête dans la région après la vague d’intoxications. Kavitha Kuruganti va même plus loin: seules des «sanctions dissuasives» pourraient rapidement empêcher les multinationales de continuer à engranger des bénéfices «aux dépens de la vie et de la durabilité» et sur la base de «fausses affirmations». À long terme, l’Inde devrait renoncer à «l’agriculture basée sur la chimie», même si cela demande des investissements de l’État dans les cultures écologiques. Elle souhaite insister, nous écrit-elle par courriel, sur le fait que «l’agriculture indienne et les personnes qui en dépendent s’en sortiraient bien mieux sans les activités de multinationales comme Syngenta».
Syngenta n’a pas souhaité répondre aux questions de Public Eye concernant l’affaire de Yavatmal. Fin août 2018, le Times of India rapportait à nouveau plus de 84 cas d’empoisonnements aux pesticides traités à l’hôpital de Yavatmal. À proximité, l’hôpital de la ville d’Akola déplore déjà un mort par intoxication. Et la saison des épandages intensifs de pesticides n’a même pas encore débuté.
Les remèdes politiques
S’il n’existe aucun antidote en cas d’intoxication au diafenthiuron, deux remèdes politiques permettraient d’agir en Suisse pour prévenir d’autres drames causés par des pesticides très dangereux de Syngenta.
Remède no1: une interdiction d’exportation
En décembre dernier, la conseillère nationale Lisa Mazzone a déposé une motion demandant aux autorités fédérales «d’interdire l’exportation des pesticides dont l’emploi est interdit en Suisse en raison de leurs effets sur la santé de l’être humain ou sur l’environnement». Cosignée par 41 parlementaires de tous bords politiques, cette motion faisait suite aux révélations de Public Eye, qui mettait en lumière les exportations vers des pays en développement de pesticides interdits en Suisse.
Dans sa réponse, le Conseil fédéral se dit prêt à élaborer un projet de modification de l’Ordonnance PIC afin que l’exportation de ce type de produits dangereux nécessite «l’approbation préalable explicite du pays d’importation». Pas question toutefois d’interdire les exportations. Une telle décision serait «disproportionnée», estime le Conseil fédéral, arguant qu’il «est possible de protéger la population et l’environnement au moyen d’autres mesures qui entravent moins la liberté économique». Lesquelles? Celles-ci ne sont pas précisées.
La motion de Lisa Mazzone devrait être débattue au Conseil national lors de sa prochaine session d’hiver ou en 2019. Des précédents existent: l’Union européenne interdit en effet l’exportation de pesticides considérés comme «polluants organiques persistants» et listés à ce titre dans la Convention de Stockholm. Des experts de l’ONU appellent d’ailleurs à mettre un terme à ces pratiques scandaleuses: «Exposer la population d’autres pays à des toxines dont il est avéré qu’elles provoquent de graves problèmes de santé et peuvent même entraîner la mort constitue de toute évidence une violation des droits de l’homme.», disent-ils en faisant explicitement référence à Syngenta.
Remède no2: l’initiative pour des multinationales responsables
Un autre antidote efficace se dessine à l’horizon politique suisse: l’initiative pour des multinationales responsables, qui imposerait aux sociétés domiciliées en Suisse un devoir de diligence en matière de droits humains et de protection de l’environnement. Si l’initiative était acceptée, Syngenta serait tenue d’identifier les risques liés à l’utilisation de tous ses pesticides dangereux et de prendre des mesures pour y remédier. Dans un contexte comme celui de Yavatmal, en Inde, une telle analyse ne pourrait sans doute arriver qu’à une seule conclusion: la nécessité de retirer le Polo du marché, car une utilisation sûre de ce pesticide dangereux ne peut pas être garantie dans de telles conditions.
Agir ici pour un monde plus juste
Regarder là où les sociétés voudraient que leurs activités restent dans l’ombre, dénoncer les méfaits et proposer des mesures concrètes pour y remédier: c’est la mission que se donne Public Eye.
Des reportages tels que celui-ci ne peuvent être réalisés que grâce au soutien de nos membres: devenez membre de Public Eye et aidez-nous à mettre les sociétés comme Syngenta face à leurs responsabilités.