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Le jeûne est un mode de privation alimentaire et/ou de boissons énergétiques, volontaire ou non. Physiologiquement, au début du jeûne (sept heures après un apport énergétique), la principale caractéristique métabolique est l’obligation de fournir du glucose aux tissus par glycogénolyse hépatique initialement (figure 1).1 Lorsque le jeûne se prolonge, les réserves en glycogène s’épuisent, l’insulinémie baisse, ce qui favorise la libération d’acides gras par lipolyse des triglycérides stockés dans le tissu adipeux ; ces acides gras seront utilisés préférentiellement comme substrats énergétiques par certains tissus capables de les métaboliser (muscles, cœur), alors que le glucose sera « réservé » aux autres organes (cerveau, globules rouges). Après épuisement des réserves en glycogène, les tissus gluco-dépendants seront fournis en glucose par la néoglucogenèse à partir des acides aminés, principalement, et du glycérol. Pendant cette période appelée « jeûne court », le muscle devient donc un important producteur d’acides aminés, via une augmentation de la protéolyse musculaire. La synthèse musculaire est parallèlement réduite, d’où une fonte musculaire rapide. Une phase d’adaptation au jeûne prolongé se met en place après 4‑5 jours avec utilisation des corps cétoniques comme substrats énergétiques notamment pour le cerveau. Les corps cétoniques sont des métabolites produits par cétogenèse hépatique à partir des acides gras. Il en résulte une diminution de la néoglucogenèse et donc de l’hypercatabolisme protéique musculaire. Les mécanismes permettant cette épargne azotée ne sont pas totalement élucidés. La pratique de l’activité physique au cours du jeûne pourrait permettre de limiter la fonte musculaire, et la prière/la méditation pourraient également avoir des effets bénéfiques en inhibant l’axe du stress.
Le jeûne volontaire est de plus en plus populaire dans nos sociétés d’abondance alimentaire et vise souvent à corriger un excès d’apports caloriques continu néfaste pour la santé. Ce jeûne volontaire peut être religieux ; la privation alimentaire est alors associée à une valorisation spirituelle. Il existe de nombreux modes de jeûnes religieux, intermittents ou continus, de durées variables (de 1 à 200 jours par an), plus ou moins restrictifs, associés ou non à une activité physique, à la prière et la méditation (figure 2). Dans une récente revue de la littérature, les effets cardiométaboliques de différents types de jeûnes religieux ont été évalués. Bien que des effets bénéfiques aient été rapportés,1 notamment au niveau du métabolisme glucido-lipidique,2 de l’inflammation,3 du stress oxydatif,4 la majorité des études disponibles actuellement sont non randomisées, non contrôlées, avec de faibles effectifs. D’autres études sont nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes impliqués dans les effets métaboliques du jeûne religieux.
Le jeûne est de plus en plus considéré comme une piste thérapeutique dans de nombreuses pathologies. Beaucoup d’allégations ne sont pas étayées par des données scientifiques solides ou reposent sur des études animales. Dans ces études, il faut bien distinguer le jeûne intermittent (restriction calorique périodique) et la restriction calorique continue.
Des études épidémiologiques anciennes ont rapporté que la pratique du jeûne intermittent était associée avec une prévalence plus faible des pathologies cardiovasculaires et du diabète chez une population de Mormons dans l’Utah.5,6 Plus récemment, dans une revue de la littérature, Horne et coll. ont rapporté les effets du jeûne intermittent sur les facteurs de risque cardiovasculaire chez l’homme : le poids, le profil lipidique et le diabète de type 2.7 Seules trois études randomisées contrôlées rapportaient des effets bénéfiques du jeûne avec notamment une diminution de la masse grasse, du LDL-cholestérol, des triglycérides et de la CRP.8–12 Cependant, la faible qualité méthodologique, liée en partie à l’absence d’analyses multivariées et d’évaluation des effets néfastes du jeûne, ne permet pas de conclure. D’autres études cliniques randomisées contrôlées sont nécessaires pour mieux évaluer et comprendre les effets cardiovasculaires du jeûne chez l’homme.
La restriction calorique (périodique ou continue) est souvent pratiquée pour obtenir une perte de poids en situation de surpoids/obésité, et également dans les cas de troubles du comportement alimentaire restrictifs. Néanmoins, il existe peu d’études randomisées contrôlées bien menées évaluant les effets de cette restriction sur le poids à moyen et long termes. Dans l’étude prospective randomisée contrôlée CALERIE (Comprehensive Assessment of Long-Term Effects of Reducing Intake of Energy), Marlatt et coll. ont évalué l’impact d’une restriction calorique continue (- 12 % des apports caloriques quotidiens) pendant deux ans chez 39 sujets non obèses. La perte de poids moyenne à deux ans était de 9 ± 0,6 kg, associée à une diminution de la masse grasse, une amélioration du profil lipidique et de la sensibilité à l’insuline.13 Deux ans après la fin de l’étude, environ 50 % des sujets présentaient un maintien de la perte de poids, probablement renforcé par un comportement alimentaire restrictif.14
Par ailleurs, dans une méta-analyse publiée en 2018,15 Harris et coll. ont rapporté une perte de poids significativement plus élevée chez des sujets obèses pratiquant un jeûne intermittent, comparés à un groupe contrôle de sujets obèses sans intervention thérapeutique (- 4,14 kg ; IC 95 % : - 6,30 kg à - 1,99 kg ; p ≤ 0,001 ; 2 études). De plus, aucune différence significative n’a été observée concernant les effets du jeûne intermittent et de la restriction calorique continue sur la perte de poids de sujets obèses (- 1,03 kg ; IC 95 % : - 2,46 kg à 0,40 kg ; p = 0,156 ; 4 études). La diminution de la masse grasse, du périmètre abdominal et de l’insulinémie était significativement plus importante au cours du jeûne intermittent comparativement à la restriction calorique continue. Cependant, ces résultats doivent être interprétés avec précaution étant donné le faible nombre d’études incluses, leur faible qualité méthodologique (2 études randomisées ; 10 hommes dans l’analyse), leur courte période d’évaluation, en moyenne 5 mois (3 à 12 mois). Il faut également garder à l’esprit que dans ces études, la perte de poids est associée à une perte de masse grasse, mais également de masse maigre, facteur de mauvais pronostic. De plus, plus le poids corporel du sujet jeûneur est initialement faible, plus l’effet néfaste du jeûne sur la masse maigre et sur le risque d’expansion de la masse grasse à l’arrêt du jeûne est important.16
Sur le plan métabolique, dans une étude genevoise récente menée par Mirko Trajkovski et coll., des souris soumises à une restriction calorique quotidienne (60 % des apports caloriques habituels) ont présenté un brunissement (browning) du tissu adipeux sous-cutané et viscéral, ainsi qu’une diminution du volume de tissu adipeux blanc et de la taille des adipocytes.17 Le tissu adipeux brun jouant un rôle majeur dans la thermogenèse en majorant la dépense énergétique, certains chercheurs considéreraient le jeûne, ou plus précisément la restriction calorique continue, comme une piste thérapeutique intéressante dans la prise en charge de l’obésité. D’autres études chez l’homme sont nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes en jeu.
Le jeûne intermittent est supposé être bénéfique dans la prévention et le traitement du cancer. Au cours de la vie, l’accumulation de radicaux libres provoque des dysfonctionnements cellulaires et des mutations dans l’ADN qui aboutissent au vieillissement et à certaines maladies, dont le cancer. Or, le jeûne est connu pour déclencher des mécanismes de protection cellulaire, notamment l’arrêt du cycle cellulaire et l’autophagie, qui réduit le capital en radicaux libres et recycle les organites, protéines et autres métabolites par des auto-lysosomes.18 Le mécanisme moléculaire permettant l’activation de l’autophagie lors du jeûne passe par une inhibition de la voie de l’insuline (Ras, Akt et mTOR), une voie ciblée par de nouvelles molécules anticancéreuses, comme le téprotumumab. Les données expérimentales suggèrent que la pratique du jeûne peut être envisagée non seulement dans la prévention, mais aussi comme adjuvant à la chimiothérapie, afin d’améliorer l’efficacité thérapeutique tout en protégeant les tissus sains d’une chimiotoxicité trop importante.19 Chez les cellules saines conservant des mécanismes de régulation du cycle cellulaire fonctionnels, le jeûne induirait un arrêt du cycle cellulaire et l’autophagie, permettant l’élimination des métabolites et radicaux libres produits par la chimiothérapie. Chez les cellules cancéreuses, par contre, la présence de mutations, de translocations et d’amplifications oncogéniques empêcherait leur passage en mode de résistance au stress et favoriserait l’induction de l’apoptose ou de la nécrose suite aux dommages cellulaires causés par la chimiothérapie20 (figure 3).
Bien que le rationnel scientifique pour la pratique du jeûne en cancérologie soit convaincant, les preuves d’une meilleure efficacité thérapeutique se font attendre. Le manque de données cliniques exploitables peut s’expliquer par certaines contraintes méthodologiques auxquelles se heurtent les études cliniques sur le jeûne, comme un recrutement biaisé de participants déjà convaincus de son efficacité, l’impossibilité d’un protocole en double aveugle, l’hétérogénéité des cancers et des traitements ou même une approche holistique avec interventions multiples (lavement, kinésithérapie, physiothérapie ou hydrothérapie). De plus, les médecins traitants peuvent montrer une certaine réticence à proposer un jeûne intermittent à leurs patients de peur de péjorer leur état nutritionnel et favoriser la survenue d’une cachexie cancéreuse. Ce dernier point est tout particulièrement pertinent au vu des récentes recommandations émises par la Société européenne de nutrition clinique et métabolisme (ESPEN) pour lutter contre le taux élevé de dénutrition observé chez les patients cancéreux.21 Les experts du réseau français NACRe (Réseau national alimentation cancer recherche) recommandent de proposer et mettre en place une évaluation diététique et nutritionnelle préalable à tout régime de restriction glucido-calorique.22 En cas de dénutrition ou de risque important de dénutrition, la pratique d’un régime de restriction glucido-calorique n’est alors pas recommandée. C’est la raison pour laquelle le jeûne intermittent n’est évalué cliniquement que dans le traitement de cancers où la perte pondérale n’est pas un facteur limitant (tableau 1). L’étroite relation qu’il y a entre insuline, obésité et cancer du sein désigne tout particulièrement ces patientes comme candidates à ce type de stratégie thérapeutique. Notre expérience a montré qu’il était possible à une patiente de 54 ans avec carcinome canalaire invasif de grade 3 (ganglions+, œstrogène+, progestérone+, HER2+) de récupérer pleinement ses masses maigre et grasse entre des cycles de jeûne adapté à la demi-vie biologique de l’agent chimiothérapeutique (3 FEC [5-fluorouracile, épirubicine, cyclophosphamide] + 3 Taxotere [docétaxel] + Herceptin [trastuzumab]) (figure 4). La patiente n’a pas ressenti de sensation de malaise ou de fringale, malgré une glycémie entre 2,2 et 2,8 mmol/l pendant les cycles de jeûne. Elle tolérait de mieux en mieux une activité physique modérée lors des épisodes de jeûne et son activité professionnelle a pu être maintenue à 50 %. La reprise du transit intestinal se faisait le lendemain de l’arrêt du jeûne. Nos observations sont semblables aux résultats des études cliniques publiées.23 Elles montrent que le jeûne est bien toléré pendant la chimiothérapie et n’entraîne pas de risque de perte de poids sur le long terme. Il semble réduire l’asthénie, les problèmes gastro-intestinaux et la chimiotoxicité hématologique. Les patients rapportent un effet positif sur leur sensation de bien-être psychique et physique. Une meilleure efficacité thérapeutique reste toutefois à démontrer.
L’effet de la restriction calorique continue sur la longévité a été étudié en expérimentation animale, notamment chez le rongeur. Une réduction de 40 % des apports caloriques quotidiens augmentait leur durée de vie de 30 à 50 %.24 Des travaux publiés dans Nature Communications ont rapporté que l’effet bénéfique du jeûne intermittent sur la longévité de souris C57/BL6 mâles serait de retarder la survenue des processus néoplasiques, et non de ralentir le vieillissement.25 Plusieurs mécanismes métaboliques seraient impliqués26,27 (figure 5). Chez l’homme, les études sont rares et épidémiologiques. Les sujets centenaires de l’île japonaise d’Okinawa consommaient quotidiennement 17 % et 40 % de calories en moins que la moyenne des adultes japonais et américains, respectivement.28
Vu la rareté des études chez l’homme, il est difficile d’établir des recommandations en faveur du jeûne thérapeutique dans le cadre des pathologies chroniques, cardiovasculaires, du diabète et de l’obésité. Concernant le cancer, les résultats cliniques préliminaires semblent indiquer que le jeûne diminue l’asthénie, les problèmes gastro-intestinaux et la chimiotoxicité. Les patients font état d’une amélioration de leur bien-être psychique et physique. Il reste toutefois à démontrer que le jeûne n’a pas d’effet néfaste sur la masse maigre et peut réellement potentialiser la chimiothérapie.
Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article.
▪ De nombreuses allégations concernant le jeûne thérapeutique ne sont pas étayées par des données scientifiques solides et/ou reposent le plus souvent sur des études animales
▪ La pratique du jeûne thérapeutique peut conduire à une perte de masse maigre, facteur de mauvais pronostic en termes de morbi-mortalité
▪ La pratique du jeûne intermittent dans le but de perdre du poids en situation de surpoids ou d’obésité n’est pas recommandée
▪ Les études cliniques sont, à ce jour, insuffisantes pour recommander la pratique du jeûne thérapeutique lors du cancer