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J'ai dit, dans un précédent article, que le sujet d'un verbe n'était qu'illusoirement le thème d'une proposition ou, si l'on veut, du discours. Le vrai thème du discours est au fond fait des actions et des états désignés, c'est à dire, grammaticalement, des verbes; ce qu'on appelle le sujet est justement un prédicat, il renseigne sur la source de cette action ou de cet état. Dans le monde manifesté, une action ou un état prend naissance quelque part, dans un point précis: c'est ce qu'on indique par le sujet. Mais au fond le sujet n'est pas le thème principal du discours; c'est bien le verbe, qui l'est.
Ce qu'on nomme ainsi philosophiquement un sujet apparaît dans le discours comme une illusion, en ce que cela ne se recoupe jamais avec l'être véritable. L'être n'est pas tant dans le sujet que dans l'action. Je veux dire, chaque action qu'on effectue est un reflet, une facette de soi. L'ensemble des actions qu'on effectue dans sa vie donne un tableau complet du moi profond et réel – et on pourrait dire que l'ensemble des actions effectuées dans le monde donne une image de Dieu.
Le moi qui dit je quand une action est effectuée à la première personne – ce moi est pure fumée. C'est ce que rappelait François de Sales quand il disait qu'après la mort il ne restait de soi que les actions qu'on avait effectuées. Le moi nommé par la fonction sujet n'était donc alors rien. Il n'était qu'un leurre – une accroche par laquelle le véritable moi pouvait s'exprimer, en effectuant une action. Il était le nuage dans lequel le souffle de l'action pouvait apparaître, et se manifester! Mais au bout du compte seul ce souffle – cet esprit – est réel. Ou du moins, il l'est davantage, se situant non dans l'espace, mais dans le temps. Et de fait, c'est dans le temps qui sépare la naissance et la mort, dans le temps qui fait se succéder les actions qu'un moi véritablement s'exprime.
Car les souffles qui constituent les actions du monde sont au fond déjà là, mais le nuage, la vapeur qui constitue l'espace où elles s'expriment et se manifestent sont comme des amorces, des fenêtres par lesquelles donc ces souffles, ces esprits entrent dans le monde. Elles sont en quelque sorte leur captation, grâce à laquelle ils se rendent accessibles à la conscience – permettant au nuage de se mirer. Dans le nuage, les actions tracent des couleurs, et au cours d'une vie, ces couleurs se mettent en place, et bâtissent la forme d'un être.
Or, c'est de toute éternité ce qu'a voulu représenter le langage, et non pas, comme le croient beaucoup de linguistes, des thèmes qui seraient des éléments physiques occupant un espace, et des prédicats qui sont en quelque sorte la mise en mouvement de ces corps. Il en va tout autrement. Les mouvements, sous forme de réseaux de souffles, donc d'actions, sont déjà là – et les corps, simples nuages arrêtant, ou revêtant ces souffles de formes, sont là pour les manifester, pour qu'on les saisisse, pour se rendre accessibles à l'entendement.
Cela achève, pour moi, de prouver que le thème est le verbe, et que le sujet fait partie du prédicat, en grammaire.