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Un marchand d’eau sucrée (19 décembre 1971)a
Écrivain, essayiste, philosophe, directeur du Centre européen de la culture, Denis de Rougemont s’est élevé, récemment, lors d’une conférence, contre les procédés de M. Pauwels. Nous lui avons demandé de témoigner, ici, de sa pensée.
Dans ce texteb, Louis Pauwels ose écrire, à propos de la pollution et des gens savants qui s’en occupent : « Je donne aux inventeurs de cette psychose le prix Nobel de l’escroquerie. » Quand on lui demande ce qu’il pense du commandant Cousteau, fondateur d’un Institut d’études sous-marines et champion de la lutte contre la pollution des océans, M. Pauwels répond, dans de nombreuses interviews, qu’il ne s’agit là que d’une opération publicitaire destinée à recueillir des fonds.
On pourrait rétorquer que lorsqu’il se fait le champion de la lutte contre ce qu’il appelle la sinistrose, c’est-à-dire l’attirance morbide, qu’il attribue à la gauche, pour les désastres et les apocalypses provoqués par la technologie, et bien ! il ne s’agit que d’une opération publicitaire destinée à faire vendre la dextrose de M. Pauwels — dextrose étant synonyme, je le rappelle, de glucose, liquide sucré. Le succès foudroyant de son livre me paraît d’ailleurs plus significatif que le livre lui-même.
Comment vous l’expliquez-vous ?
L’année 1970, consacrée par le Conseil de l’Europe à la préservation de la nature, a provoqué dans le grand public européen deux réactions contradictoires : tout d’abord, une prise de conscience des réalités écologiques et des dangers de la pollution, beaucoup plus générale qu’on osait l’espérer, surtout dans la jeunesse. Et puis, une sorte de rumeur, de ricanements irrités ou moqueurs, révélant une réaction de refus de cette prise de conscience, analogue au rejet d’une greffe, réaction cachant probablement une certaine anxiété, ou la peur, et qui explique le succès du « pamphlet » de Pauwels : beaucoup de personnes, surtout âgées, ne demandent qu’à se réfugier avec un soulagement profond et jubilant dans les illusions de hier, et voilà ce bon M. Pauwels qui vient leur dire, dans son titre même, qu’ils ont bien raison de le faire ! Ah ! l’habile homme ! De la fenêtre du vingtième étage d’un gratte-ciel, il tend son livre à ceux qui tombent du quarantième en leur criant : « Jusqu’ici tout va bien, continuez ! »