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L’Écrin
Pour le tout récent cinquantième anniversaire de son indépendance, l’État de Trinidad et Tobago s’est offert un nouveau palais du parlement. Seul, superbe, il se dresse entre le périphérique et la mer.
Juste à l’Est du palais, coincé sur sa gauche, en marge de la zone, – cette zone portuaire clôturée et gorgée d'épaves, épaves abandonnées ou navigant encore – est appondue une cantine couverte, construite spécialement pour les employés du gouvernement. Diverses échoppes y proposent des plats cuisinés et des boissons rafraichies. J'y achète de l'eau et m’installe à une table.
Un type vient s'asseoir à côté de moi. Il me demande gentiment mon nom, me dit le sien, puis, assez rapidement, il pointe du doigt une des épaves qui émergent à fleur d'eau. Celle qu’il désigne est toute proche de la lignée tribord des bouées délimitant l’étroit chenal de sortie.
Le type, un gars d'ici, un Noir qui porte une barbe de marin poivre et sel, passant aussitôt de l'anglais à un français presque trop parfait, se met à raconter :
– Tu vois, j'étais à bord de ce rafiot quand nous nous sommes échoués, juste ici, au port, en plein midi, un jour de grand soleil. Les mauvaises langues laissent entendre que l'armateur voulait se débarrasser de sa barcasse, en s'épargnant les frais de mise à la casse d'une embarcation tellement rouillée qu'elle se défaisait écaille par écaille. Soupçon supplémentaire, nous avions comme à l’ordinaire livré notre cargaison ça et là sur la côté continentale, mais, cette fois, sans rien embarquer à ramener dans l’île. On aurait pu trouver mieux comme scénario, ne crois-tu pas?
Mon interlocuteur ajoute un commentaire :
– L’armateur devait être très sûr des protections dont il disposait…
Puis il reprend son récit :
– Tout d’abord, ce sont les trois pélicans gris en faction sur les poteaux du port qui sont venu jeter un œil sur notre naufrage. Puis, tout tranquillement, le sauvetage. Question de sécurité. À marée haute, par endroits il y a tout de même jusqu'à sept mètres de fond. Ils nous ont aidés à grimper dans leur chaloupe, tous les huit, dont le cuisinier chinois et moi. L’équipage était au complet.
« Le canot du sauvetage est reparti tout doucement en marche arrière, son moteur pétaradant en sourdine, quand, soudain, nous avons entendu une voix, délicieusement féminine, pleine d'une autorité triviale – triviale juste par l'évidence de son propos :
« – Et moi, alors !
« Et là, nous avons vu émerger, en équilibre sur l'arrête instable de la toute fraîche épave, une adorable créature, qui portaient un short court, d'un bleu électrique, sur un cul de négresse.
Le vieux marin m’interpelle directement :
– Tu as remarqué comment sont les culs de nos femmes par ici ? Ils sont balconnants.
Il enchaîne :
– Pourtant sa peau était blanche, légèrement rosée, parsemée d'infimes tâches de son. Une albinos, mais ravissante. Une chevelure, je crois que c'est le mot qui convient, luxuriante, auburn dirai-je aussi, magnifiquement propre, lissée, laquée, que l'adorable créature balançait de droite et de gauche et qui caressait, j’ose, voluptueusement ses épaules. En outre, ses yeux étaient parfaitement maquillés. Cela, sans doute, expliquait son retard.
Il me lance un coup d’œil et poursuit :
– Une bouche mise en valeur par un rouge à lèvres, allons-y, purpurin, s'ouvrant sur des dents superbes et que l'on pouvait voir à l'envi. À l’envi parce que l'exquise apparition riait, riait, et riait, d'un rire en cascade délicieux. Un rire délicieux, mais bien trop inattendu pour se transmettre et devenir contagieux.
Mon marin s'interrompt un instant, frappé par un souvenir qui mérite réflexion:
– Cela s’est passé il n'y a pas si longtemps que cela, parce que la diva portait aussi – cerise sur le gâteau – en haut, en tout et pour tout, un soutien-gorge en mousse épaisse orange fuchsia fluo, chose qu’en fait nos étals de dessous féminins ne proposent que depuis peu. Agrément supplémentaire, ce soutien-gorge-là était dégagé vers le haut, et fort bien garni.
« Alors que la diva riait toujours, en agitant un foulard en soie noire, nous nous sommes enfin regardés :
« – Mais ? C'est qui, celle-ci ?
« Silence, couvert par les rires joyeux de la belle.
« – C'est qui ?est quoi ?
« Un de mes collègues marins, ancien enfant de chœur, a fait voleter ses mains, selon l’usage de nos églises pour accueillir le saint esprit. Ça lui était venu spontanément.
« Et il murmura à son tour :
« – Mais qui est-ce ?
« Alors, avec beaucoup de simplicité et modestie, le cuisinier chinois déclara :
« – C'est ma femme.
« Oui, sa femme ! Durant quinze jours, il l’avait caché quelque part dans la glacière ou dans la cambuse de sa cuisine. Nous, au mieux, quelquefois, nous avions cru entendre le feu de Saint-Elme, le soupir d'un lamantin ou le souffle d'une sirène. Et voilà que soudain, suite à ce naufrage miraculeux, c'est Miss Monde qui émergeait !
Le vieux marin local a terminé son histoire. Nous restons silencieux à fixer son épave. Elle semble avoir pris un nouveau relief. Peut-être réel. À cause de la marée descendante et de la lumière plus vive.
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©Olivier Sillig, textes et images, tous droits de reproduction réservés.
28.04.2013 <Master en .doc> C: 29.01.2013