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L’entreprise est critiquée pour des pratiques jugées antisyndicales, sans que cela ne pèse sur son cours en bourse, pour le moment.
Starbucks a vécu une quinzaine compliquée sous l’angle des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), en particulier pour ce qui concerne le respect des droits syndicaux. Le 23 mars avait lieu l’assemblée générale annuelle de l’entreprise. Ce jour-là, deux dirigeantes de Norges Bank Investment Management (NBIM), l’entité gérant le fonds souverain norvégien, un des principaux actionnaires de Starbucks, publiaient un article dans le quotidien économique norvégien Dagens Næringsliv.
Titré «Starbucks doit se ressaisir», cet article explique pourquoi NBIM a voté en faveur d’une résolution demandant à la chaîne de cafés de mandater une évaluation indépendante de la manière dont elle respecte les droits des travailleurs à s'organiser et à négocier collectivement. «Ces dernières années, Starbucks a été impliqué dans un certain nombre de controverses liées à la syndicalisation dans ses cafés aux Etats-Unis. Les rapports font état de licenciements d'employés encartés, d'avantages accordés uniquement aux employés non syndiqués et de séances d'information obligatoires sur les inconvénients des syndicats. L'agence fédérale chargée de l'application des lois relatives à la syndicalisation aux Etats-Unis, le National Labour Relations Board, a déposé un certain nombre de plaintes contre Starbucks. Certaines d'entre elles font l'objet d'un litige en cours. En tant qu'actionnaire de l'entreprise, nous ne trouvons pas cela acceptable. (…) La liberté d'association et le droit à la négociation collective sont des droits fondamentaux du travail - et des droits de l'homme.»
Alors qu’un mouvement de grève touchait une centaine de café Starbucks aux Etats-Unis, la majorité des actionnaires votaient en faveur de cette résolution. Quelques jours plus tard, le 29 mars, l’ex-CEO, Howard Schulz, était auditionné par une commission du Sénat américain où il a dû s’expliquer sur ses méthodes jugées antisyndicales. Pour le Sénateur Bernie Sanders, «Starbucks est devenue l'entreprise la plus agressive d'Amérique en matière de lutte contre les syndicat». En réponse, M. Schulz a nié avoir violé la loi et empêché des employés de s’organiser, tout en exprimant sa conviction que «Starbucks n'a pas besoin de syndicat».
Ces événements ont été largement couverts par les médias et par les plateformes d’information financière. La résolution d’actionnaires soumise à l’assemblée générale était ainsi qualifiée de «développement significatif» chez Refinitiv. Et le 3 avril, parmi les «5 choses à savoir avant l’ouverture de la bourse lundi», CNBC mentionnait le licenciement d’une employée syndiquée de Starbucks le vendredi précédent.
Cependant, durant cette quinzaine agitée, le cours boursier de Starbucks ne paraît pas avoir été chahuté par les controverses autour des droits syndicaux. Dans une note du 29 mars, la banque d’investissement TD Cowen décrit l’audition de M. Schulz devant le Senat comme un «non-événement pour les actions». Le 2 avril, le bureau d'analyse technique Daybyday observe une tendance haussière. Pour les analystes ESG, les droits syndicaux sont importants, porteurs d’une matérialité d’impact. En revanche, pour les analystes financiers, cet enjeu paraît dans le cas présent dénué de matérialité financière, du moins à court terme. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les enjeux de durabilité doivent aussi, et surtout, être appréhendés sur le moyen et long terme. Et la perception des acteurs du marché évolue avec le temps. Ceci nous amène à la notion de matérialité dynamique: l’idée que des enjeux ESG ne semblant pas matériels pour les investisseurs aujourd’hui peuvent le devenir demain. Cette notion nous paraît pertinente dans le cas du respect des droits syndicaux chez Starbucks.
Plusieurs événements futurs sont susceptibles de faire évoluer la situation. D’abord, quelle sera l’attitude du nouveau CEO de Starbucks, Laxman Narasimhan? S’il prend des décisions fortes pour cesser de mettre des bâtons dans les roues des employés désireux de s’affilier à un syndicat, il réussira peut-être à calmer le jeu et à éviter des dommages matériels. Et les clients, que pensent-ils, en particulier les jeunes et les progressistes de la Côte Est et de Californie? Un mouvement de boycott des cafés Starbucks, issu pourquoi pas des universités américaines, rendrait certainement les investisseurs nerveux. Ceux-ci ne devraient pas non plus rester indifférents aux résultats de l’audit indépendant demandé par la majorité des actionnaires. La teneur de ces résultats pourrait ainsi amener le fonds souverain norvégien à placer Starbucks sur sa liste d’exclusion. Dans ce cas de figure, il est probable que d’autres investisseurs institutionnels suivent le mouvement.
Il faudra également observer avec attention ce qui va se passer du côté des fonds d’investissement étiquetés «durable», «responsable» ou «à impact». A l’heure actuelle, les notations ESG de Starbucks oscillent entre le moyen et le bon, selon les agences. MSCI donne ainsi un A à l’entreprise, ce qui la place entre les moyens et les bons élèves, tout en la qualifiant de traînarde (laggard) dans la catégorie conditions de travail. Starbucks est inclue dans plusieurs fonds catégorisés article 8 (vert clair) ou article 9 (vert foncé) selon la réglementation européenne SFDR. Sachant que la liberté d’association occupe une place centrale dans les normes et critères ESG, combien de temps l’entreprise va-t-elle demeurer dans ces fonds? Les prochains mois nous diront si la question du respect des droits syndicaux chez Starbucks peut être considérée comme un cas emblématique de matérialité dynamique.