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Les expériences stressantes sont connues pour avoir des conséquences sur le fonctionnement et sur certaines structures cérébrales. L’activation répétée de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA) entraîne un taux élevé de glucocorticoïdes dans les fluides. Or, l’exposition prolongée du cerveau à cette hormone a pour effet de transformer l’activation et la régulation de l’axe HPA par le biais de divers mécanismes cérébraux impliqués dans la réponse de stress (hippocampe en premier lieu).1 Il apparaît clairement que des dysrégulations de cet axe sont la conséquence d’une exposition à des stress antérieurs.2 La clinique adulte montre une association entre l’exposition à des expériences traumatisantes, une atrophie hippocampale, des dysrégulations de l’axe HPA et la présence de psychopathologies. Ainsi, l’exposition prolongée à des événements stressants transforme la structure et le fonctionnement de l’hippocampe, de même que la réponse neuroendocrinienne au stress face à des événements ultérieurs. Ceci pourrait être à l’origine de la vulnérabilité de l’individu à développer des troubles psychopathologiques.3
Bien que la cascade hormonale liée à l’activation de l’axe HPA implique surtout la production de cortisol, des hormones plus spécifiques comme l’ocytocine (OT) ont attiré l’attention des chercheurs. Ce neuropeptide, associé à l’engagement de comportements sociaux positifs,4 est aussi impliqué, lorsqu’il est administré, dans la diminution du taux de cortisol plasmatique. L’ensemble des études actuelles suggère que cette hormone joue un rôle dans la réactivité émotionnelle lors d’une expérience stressante. En effet, l’administration de l’OT au cours d’une procédure de stress social (Trier Social Stress Test ou TSST)5 permettrait une réduction du cortisol salivaire.6 Par ailleurs, il semble que la production endogène d’OT soit associée à des expériences affectives positives et que cette hormone puisse influencer les réponses neuroendocriniennes. Dans ce sens, il a été montré que le vécu de l’individu a un impact sur les réponses neuroendocriniennes au stress et sur la production d’OT évaluée à un niveau périphérique.
Une hypothèse intéressante en regard de ces données est relative à la théorie de l’attachement. Selon Bowlby,7,8 l’être humain dispose d’un répertoire de comportements visant à promouvoir la construction de liens spécifiques et privilégiés (l’attachement) aux figures de soins principales. Lorsque l’enfant se trouve dans une situation alarmante, il active ce répertoire en manifestant des comportements destinés à obtenir un rapprochement apaisant de la part de l’adulte.
Progressivement, et notamment en fonction des réponses de celui-ci, l’individu va développer des stratégies adaptées aux réponses de l’adulte, lui permettant ainsi de gérer ses émotions. Lorsque les besoins de l’enfant sont pris en considération et qu’il trouve réconfort et apaisement auprès d’un parent, son équilibre émotionnel est préservé. On parlera alors d’un attachement sécurisé. Si l’adulte ne répond pas aux attentes de l’enfant, ce dernier développera des stratégies alternatives afin de faire face à l’état d’alarme et de trouver un minimum d’apaisement. On peut ainsi comprendre que les stratégies d’attachement développées par les individus dès leurs premières expériences soient associées aux réponses psychophysiologiques lors d’événements stressants ultérieurs. Il semble probable que, dans ce contexte, l’OT et l’axe HPA interagissent dans la régulation de la réponse psychophysiologique.
D’un point de vue opérationnel, l’entretien semi-structuré Adult Attachement Interview (AAI) permet d’évaluer, à travers la narration autobiographique, l’état d’esprit de la personne à l’égard de ses représentations d’attachement. Lorsque le récit, même chargé émotionnellement, est cohérent, intelligible et l’accès aux souvenirs aisé, il révèle un certain degré d’intégration des expériences de vie, se traduisant par une bonne organisation de la pensée. Cependant, lorsque les expériences d’enfance réveillent des sentiments d’insécurité, celles-ci sont moins bien intégrées. Le récit est alors moins cohérent, il ne respecte plus forcément le cadre de l’entretien et la personne semble restreindre ou mal contrôler le flux d’informations.
Quatre catégories du discours sont mises en évidence à l’aide du AAI : «sécure», «détaché», «préoccupé» ou encore «désorganisé». Ces différentes modalités du discours autobiographique reflèteraient ainsi l’état d’esprit de la personne à l’égard de ses relations d’attachement.
Afin de comprendre dans quelle mesure les expériences relationnelles passées influencent les réponses neuroendocriniennes d’individus adultes, notre équipe, sous la direction du Dr B. Pierrehumbert et du Pr O. Halfon, a analysé les réponses de stress ainsi que les représentations d’attachement de personnes ayant vécu des événements à portée traumatique, au cours de l’enfance, tels que l’abus sexuel ou la maladie grave.
Nous avons d’abord cherché à savoir quelle était l’influence qu’un événement à portée traumatique pourrait avoir sur la réponse de stress. Dans ce but, nous avons exposé les participants (consentants) à une situation de stress modéré, le TSST. Il s’agit d’un jeu de rôles au cours duquel le sujet est invité à simuler un entretien d’embauche devant deux experts, intentionnellement réservés et impassibles, présentés aux participants comme étant des experts en communication verbale et non verbale.
Les résultats de cette étude 9 concordent avec les données de la littérature, selon lesquelles les personnes ayant vécu des événements à portée traumatique présentent des altérations de la réponse neuroendocrinienne au stress. Cette altération se manifeste par une dysrégulation (hypersécrétion ou hyposécrétion) des hormones de stress à différents niveaux de l’axe HPA, comme l’ACTH (adrénocorticotrophine) ou le cortisol.9,10
La deuxième étape a été de comprendre quels facteurs sont susceptibles d’affecter la réponse neuroendocrinienne. Nous avons pu montrer que, chez des personnes ayant été exposées à des événements potentiellement traumatiques au cours de l’enfance, l’état mental influençait la réponse hormonale au cours d’une situation de stress : la désorganisation de la pensée, par exemple, est associée à une hypoactivation de l’axe HPA ;9 alors que la présence de troubles dépressifs est liée à une hyperactivation des réponses de stress.10 Par ailleurs, les personnes présentant une faille au niveau de l’intégration du discours autobiographique à l’égard de leurs relations privilégiées (attachement désorganisé) présentent également une dissociation entre le stress perçu au cours de la situation stressante et la réponse physiologique résultant de cette situation (figures 1 et 2).
On peut se demander si l’hyporéactivité de ces personnes, soumises à des événements stressants au cours de l’enfance, constituerait une forme de protection à l’égard de l’activation de l’axe HPA en maintenant le système désactivé lors d’événements ultérieurs modérément stressants (figures 1 et 2).
L’association entre le discours autobiographique et les réponses de stress nous a conduits à mieux comprendre ces résultats et à formuler une nouvelle question relative, celle-ci, au rôle du système ocytocinergique, associée à l’attachement – et de ce fait à la qualité du discours autobiographique –, dans la régulation de la réponse neuroendocrinienne au stress.
D’abord, des études sur les animaux11 et sur les humains12 ont montré que l’administration d’OT influence l’activité de l’axe HPA, notamment une diminution du taux de cortisol. Donc, la production de l’OT intervient dans la régulation de l’axe HPA en diminuant l’effet du cortisol et ce mécanisme est à l’œuvre lorsque l’individu est confronté à un stress social. Cependant, le rôle de l’OT n’est pas seulement physiologique, sa sécrétion est aussi relative à des facteurs psychologiques. En effet, un taux plus élevé d’OT a été constaté chez des personnes ayant vécu un stress familial,13 comme par exemple un abus sexuel.14 Par ailleurs, l’administration de cortisol chez l’individu augmente le taux d’OT plasmatique.15 L’augmentation d’OT (associée au stress ou à l’élévation du cortisol) qui peut sembler paradoxale, pourrait avoir une fonction de régulation de l’axe HPA.
Nous avons alors émis l’hypothèse qu’un individu ayant une représentation positive de sa relation d’attachement présenterait une meilleure capacité à faire face à un stress modéré et que cette capacité se traduirait par la régulation optimale de sa réponse neuroendocrinienne, associée à une élévation du taux d’OT périphérique.
En concordance avec la littérature – chez les animaux –, nous avons constaté d’abord que les taux d’OT périphériques s’élèvent lorsqu’on expose un individu à un stress modéré. Ensuite, notre équipe a ainsi pu montrer que chez l’humain, un stress modéré peut élever le taux d’OT périphérique, en particulier chez des personnes ayant vécu des événements traumatiques dans l’enfance.
La deuxième constatation est relative au fait que la production de l’OT est associée aux types d’événements à portée traumatique vécus (abus sexuel ou maladie grave) et aux modalités du discours autobiographique à l’égard des relations d’attachement.16 Le système ocytocinergique serait ainsi sensible à des facteurs psychologiques liés à l’histoire traumatique et aux représentations d’attachement de l’individu. En d’autres termes, un état d’esprit positif à l’égard des figures d’attachement – se traduisant par un discours autobiographique cohérent – permettrait au sujet (même lorsqu’il est seul face à des expériences stressantes) d’activer son système ocytocinergique, comme s’il était en présence d’un proche (figure 3). Ce mécanisme psychologique permettrait au sujet de mieux réguler sa réponse de stress (production du cortisol) et de récupérer plus rapidement l’état physiologique et psychologique antérieur à la situation de stress.
Une exposition répétée à des événements stressants, au cours de l’enfance, altère la capacité de l’individu à réagir face à des situations stressantes modérées à l’âge adulte. Cependant, cette réactivité au stress peut être médiatisée par le sentiment de sécurité que l’individu a pu développer à l’égard de ses relations privilégiées. En conséquence, les représentations d’attachement joueraient un rôle-clé à la fois dans le développement de dysfonctions physiologiques et psychologiques. En effet, lorsque l’individu n’a pas eu la possibilité de développer ce sentiment de sécurité, il semble présenter une certaine dissociation entre la perception du stress vécu et la réponse de l’axe HPA.
Ces résultats soulignent qu’un lien existe entre des états internes – comme les représentations –, des aspects émotionnels – liés à l’intensité ressentie de la situation stressante – et des aspects physiologiques relatifs à la réactivité de l’axe HPA. Lorsque l’individu est confronté à une situation sociale stressante, il va activer ses représentations d’attachement. Si celles-ci sont suffisamment positives, il pourra alors bénéficier d’un apaisement, qui lui permettra de se confronter à la situation stressante de manière optimale. Nous avons pu mettre en évidence que l’activation de la représentation positive (catégorie du discours autobiographique de type sécure) à l’égard des relations d’attachement peut être comprise d’un point de vue neuroendocrinien à travers l’augmentation de l’OT périphérique au cours d’une situation modérément stressante.
Cette étude souffre évidemment de nombreuses limitations, l’une d’entre elles est relative au fait que nous avons recueilli les niveaux d’OT périphériques. Actuellement, nous ne pouvons confirmer que ces mesures reflètent les mécanismes de production de l’OT au niveau du système nerveux central. Toutefois, il est intéressant de noter que les modifications des niveaux d’OT périphériques sont associées au récit autobiographique qui est lui lié aux aspects psychologiques, donc centraux.
Remerciements
Les études mentionnées dans cet article ont été soutenues par le Fonds national suisse de la recherche (3200B0-100676/1) ; par la Ligue suisse contre le cancer / Oncosuisse (KLS) N8 01705-04-2005 ; par la Fondation FORCE pour la recherche sur le cancer de l’enfant et par le National Center of Competence in Research (NCCR), SYNAPSY – The synaptic bases of mental diseases financé par le Fonds national suisse de la recherche (51AU40_125759). La rédaction de cet article a été soutenue par la Bourse pour chercheurs/euses débutant-e-s (PBLAP3_142802) octroyée par le Fonds national suisse de la recherche.
> Comme nous avons pu le constater, la réactivité physiologique à une situation donnée est sous-tendue par des aspects liés à l’histoire de l’individu
> Ainsi, nous avons pu confirmer sur le plan endocrinien ce que les chercheurs avaient déjà décrit sur le plan psychologique
> Ce travail relève la manière dont des aspects psychologiques interviennent dans des réponses physiologiques de l’individu dans une situation de stress social, et illustre une nouvelle fois comment le corps et l’esprit sont étroitement associés