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On parle souvent de « bête politique » pour désigner une personne particulièrement active dans le milieu en question. Avec le concours précieux bien que posthume du regretté professeur Burp, nous avons cherché à identifier quelques-unes des espèces qui pourraient entrer dans cette catégorisation. Cette étude ne sera, selon toute attente, pas conclue de sitôt, car il appert que le terme de bête politique semble recouvrir de très nombreuses variantes et sous-espèces.
Premier sujet d’étude :
Le dindon hypertrophié (meleagris ingens)
Variété très provisoirement cantonnée en Amérique du Nord, meleagris ingens est une sous-espèce de dindon (famille des Phasianidae) de taille exceptionnelle apparue spontanément dès 1946, avec toutefois des observations antérieures d’individus qui pouvaient laisser envisager une évolution vers le résultat actuel. De caractère assez autonome, susceptible de comportements déraisonnables pour démontrer sa supériorité, meleagris ingens n’a toutefois pas les capacités nécessaires pour être auto-suffisant, et dépend dans une relativement grande mesure du soutien de ses proches, même si techniquement ces derniers ne sont pas (encore ?) de la même race.
Contrairement à nombre de gallinacés, meleagris ingens se caractérise par une tête proportionnellement plutôt volumineuse; malgré le nombre relativement restreint d’indications scientifiques confirmées, il semblerait que le cerveau lui-même n’a pas suivi la même croissance dans l’évolution de cette sous-espèce, ce qui laisserait un vide dans la boîte crânienne. Ce vide a apparemment été rempli par un « sous-cerveau » complémentaire et probablement indépendant dans une large mesure, adapté à la communication multi-destinataire. Cet organe très spécialisé est chargé de l’émission de « touits« , sorte de petits messages très nombreux, parfois complexes, sans contexte sémantique apparent, et de signification souvent nébuleuse qu’il produit en s’aidant d’une plaquette de verre et de matière plastique qu’il porte en permanence sur lui. On n’est pas persuadé que lui-même soit conscient du sens de ces « touits », car il semblerait que deux messages successifs soient fréquemment partiellement contradictoires, voire carrément antinomiques. Ceci laisse à penser que meleagris ingens n’a pas la faculté de mémoire à moyen terme, puisque apparemment il ne se souvient pas de ce qu’il vient de dire. Accessoirement, cela semble confirmer que l’organe « touiteur » (nos excuses pour le néologisme) est dans une assez large mesure indépendant du fonctionnement conscient du cerveau. Si tant est qu’un fonctionnement conscient puisse être avéré, ce qui est encore incertain à l’heure de publier ces lignes.
Ce dindon encombrant est aussi relativement agressif. Allergique aux couleurs sombres (surtout le noir, un peu moins le brun et le rouge), il a aussi des problèmes d’intolérance avec tout ce qui extérieur à sa sphère de confort. Lorsqu’il se sent menacé de l’extérieur, il réagit assez étonnamment en édifiant de très grands murs : enfin, il essaie, parce qu’à notre connaissance, il n’a (encore ?) jamais été capable de fabriquer quoi que ce soit.
Malgré la petitesse de son cerveau, meleagris ingens a la capacité de fabriquer pratiquement à volonté des endorphines, et ceci sans aucun effort physique : en effet, son organisme est ainsi constitué que le simple fait de s’écouter parler ou de se regarder dans un miroir, voire simplement de penser aux incomparables qualités que concentre sa propre personne suffit à générer des endorphines. L’endorphine constituant une récompense, cela aura pour conséquence de le satisfaire plus encore, donc de produire encore plus d’endorphines, etc… On peut dire que meleagris ingens est en général très satisfait de lui-même; il se qualifie lui-même de beau, séduisant même, remarquablement équilibré, et d’une intelligence hors normes. Par corollaire, tout ce qui pourrait ne pas le satisfaire est forcément à reléguer aux oubliettes : une femelle qui se refuserait est forcément une stupide houri indigne de l’attention qui lui est portée; un interlocuteur qui ne serait pas d’accord est totalement incompétent. Sachant cela, il est assez aisé de manipuler ce dindon par la flatterie et la flagornerie, ce que certains dresseurs ont pu démontrer à de nombreuses reprises.
Cette auto-satisfaction générée par une surproduction d’endorphine a des conséquences assez remarquables sur ce dindon : Il est dépourvu d’empathie pour tout ce qui ne concerne pas sa propre personne; il peut à l’occasion témoigner d’une certaine empathie pour ses admirateurs, surtout s’il a besoin de leur soutien à un instant donné, mais cette empathie est forcément temporaire parce que conditionnée par la nécessité qu’il a de ce soutien. Bref, on constate tous les symptômes du narcissisme le plus fondamental. Bien sûr, de nombreuses personnes présentent des caractéristiques narcissiques, mais cela ne pénalise pas forcément leur aptitude à coexister avec leurs contemporains; il n’en va hélas pas de même pour notre dindon.
L’absence d’empathie ajoutée à une autosatisfaction omniprésente a d’autres conséquences sur le comportement de notre dindon : il a forcément toujours raison ! Comment pourrait-il se commettre dans un compromis avec des interlocuteurs qui sont par définition stupides et incompétents parce que d’un avis différent du sien ? Ceci n’implique pas que la décision soit forcément inappropriée, mais le processus relèvera davantage de l’initiative du dindon que d’une quelconque concertation.
Meleagris ingens est incapable de véritable concertation : c’est un dictateur né, et qui ne peut concevoir de perdre son pouvoir de décision un jour. Dans un contexte politique plus ou moins démocratique, c’est sans doute une mauvaise idée d’élire un dindon hypertrophié à la tête de l’Etat, car il pourrait être compliqué de le virer…
Le professeur Burp a, par le passé, longuement étudié des mutations de gallinacés qui semblent s’apparenter à celle de la variété qui nous préoccupe, meleagris ingens. Ses conclusions très intéressantes sur une variété ayant connu brièvement la notoriété en Grande-Bretagne dans les années 1975-1990 ont malheureusement été classées d’intérêt stratégique par le gouvernement pour des raisons politiques; des fuites ont toutefois permis à un chanteur français de composer une chanson (Miss Maggie, 1985) ayant connu une belle réussite, mais aussi quelques polémiques. Un autre spécimen sur le continent nord-américain a été identifié par le professeur Burp, ce qui a conduit par la suite à des spéculations intéressantes sur un président français. Dans ses conclusions, le professeur Burp met toutefois en doute l’appartenance de ces divers spécimen à l’espèce meleagris, et penche plutôt pour une hypertrophie de Gallus gallus domesticus, de la famille des Phasianidae : une poule et un coq, pour dire simplement les choses.
Toute ressemblance de meleagris ingens avec un locataire de la Maison Blanche à Washington serait une pure calomnie. Mais pas forcément dépourvue de pertinence…