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SALOMONE ROSSI EBREO
Musique juive au temps de la Renaissance italienne
Dans l'espace relativement restreint se situant entre Rome et Milan et entre Gênes et Venise, de nombreuses communautés juives étaient établies entre le XIVè et le XVIè siècle -ce qui n'aurait pas été le cas environ un siècle plus tôt. Etant donné l'esprit libéral de l'époque, il aurait été impossible à ces communautés de ne pas être affectées par l'effervescence intellectuelle et la créativité artistique qui régnaient et de ne pas y contribuer.
La cour de Mantoue était par excellence le lieu où s'exprimaient le luxe royal et la magnificence artistique. A la fin du XVè siècle, la duchesse Isabella d'Este Gonzaga fit venir à Mantoue beaucoup des meilleurs musiciens d'Italie, afin qu'ils composent de la nouvelle musique et qu'ils la jouent pour le divertissement de la famille royale. Durant la seconde moitié du XVIè siècle, sous le règne de Guglielmo Gonzaga, les murs du château abritaient un choeur permanent et un ensemble musical professionnel en résidence. Au tournant du XVIIè siècle, le duc Vincenzo Gonzaga, successeur de Guglielmo, amena la musique à un niveau de magnificence encore plus remarquable. Les compositeurs que sont Monteverdi, Gastoldi, Rossi, Wert et Viadana présentèrent des oeuvres musicales à la pointe de la mode à l'occasion de banquets, de fêtes de mariage, de productions de théâtre musical et de célébrations religieuses.
Les juifs étaient non seulement tolérés au sein de l'éclairé duché de Mantoue, mais il leur était souvent permis de se mêler librement à la population non-juive. Dans cette atmosphère libérale, les juifs furent influencés dans une exceptionnelle mesure par les mouvements littéraires, artistiques et humanistes qui prévalaient.
Quelques-uns parmi les plus fameux danseurs et chorégraphes de Mantoue étaient juifs. Le professeur de danse d'Isabella était le juif Guglielmo Ebreo Pesaro, auteur de l'un des plus importants traités de chorégraphie écrits au XVè siècle.
Pendant une période de cent ans, à partir du milieu du XVIè siècle, il y eut une troupe juive de théâtre à Mantoue, qui portait le nom de Università Israelitica. Les habitants de Mantoue savaient tous que l'Università appliquait un horaire particulier: les vendredis, les représentations avaient lieu l'après-midi plutôt que le soir, afin de ne pas empiéter sur la festa del sabbato.
Bien que destinée à l'origine au divertissement des juifs par des juifs, cette troupe recevait de la part des ducs de Gonzaga de fréquentes invitations à se produire au palais, devant un auditoire chrétien. Sa réputation était en fait si grande qu'elle se rendait aussi dans certains duchés voisins. Les plus grands succès de cette troupe peuvent être attribués à trois de ses meneurs: l'auteur Leone Sommo, le chorégraphe Isaaco Massarano et le compositeur pour le théâtre attitré des Gonzaga, Salomone Rossi.
Dans le Mantoue de la Renaissance, les juifs réalisèrent une synthèse particulièrement réussie entre leur culture hébraïque ancestrale et celle de leur environnement séculier. Ce fut l'une des rares périodes où le fait de se fondre dans la civilisation environnante n'eut pas de conséquences corrosives sur la vie intellectuelle juive. Ceux qui se distinguèrent dans la société en tant que médecins, astronomes, auteurs dramatiques, danseurs, musiciens et ainsi de suite, étaient dans presque tous les cas des juifs pratiquants, connaissant l'hébreu et dévoués au savoir émanant de la tradition. La langue hébraïque se trouva ravivée et utilisée dans la poésie, la littérature et, même, dans la conversation.
Azaryah de Rossi, l'érudit de Mantoue, publia en 1573 Meor Eynayyim, un recueil d'essais hébraïques, la plupart dédiés à l'étude biblique. Ce qui rendit l'ouvrage d'Azaryah si polémique et en même temps si représentatif de son époque, c'était le fait qu'en plus de l'utilisation de sources juives, il citait quelque cent auteurs non-juifs, dont Homère, Virgile, Aristote, Platon, Euclide, Hippocrate, Plutarque, Jules César, Dante, Pétrarque, saint Thomas d'Aquin et saint Augustin.
Etant donné le contexte, il n'est pas étonnant de trouver des juifs engagés dans tous les domaines de l'humanisme de la Renaissance, y compris la musique. Tout au long du XVIè siècle, l'on trouve nombre de chanteurs et instrumentistes juifs au service des ducs de Mantoue, contribuant grandement à la splendeur de la cour de la Maison de Gonzague. Il y avait Abramo dell'Arpa (Abraham le harpiste) et son neveu, Abramino dell'Arpa; Isacchino Massarano, un excellent chanteur, danseur, luthiste et compositeur; Madame Europa (le nom d'artiste de la soeur de Salomone Rossi), l'une des sopranos les plus recherchées de Mantoue (recherchée pour sa voix et également, semble-t-il, pour son physique agréable); son fils, le compositeur Asher de Rossi et les fils de celui-ci, Giuseppe et Bonaiuto, guitaristes; Allegro Porto, compositeur de madrigaux; ainsi que Benedetto Sessigli, luthiste.
Mais, dépassant d'une tête les autres musiciens juifs de la Renaissance, et une figure musicale considérable dans n'importe quel contexte, voici Salomone Rossi, chanteur, violoniste et compositeur à la cour de Mantoue de 1587 jusqu'en 1628.
Avec Rossi, on se trouve au sommet de la contribution juive à la Renaissance italienne. D'un côté, c'était un talentueux compositeur de musique profane qui collabora avec les géants de la musique de l'époque, y compris Monteverdi et Gastoldi. Durant le temps de son engagement à Mantoue il écrivit une quantité de recueils de chansons, de danses et de musiques de concert pour ses mécènes chrétiens qui, en guise de reconnaissance, exemptèrent Salomone de l'obligation de porter l'étoile jaune. En même temps, voici un compositeur juif qui a fièrement ajouté à son nom le mot Ebreo: Salomone Rossi, le juif. Il descend de l'illustre famille juive-italienne "de Rossi" (qui est la traduction italienne du nom de famille hébreu, "Me-Ha'Adumim"). Cette fière famille , qui comprenait le fameux et controversé Azariyah de Rossi, spécialiste de la Bible, ainsi qu'un certain nombre d'excellents musiciens, remontait aux juifs partis en exil, emmenés à Rome par l'empereur Titus en l'an 70.
Dans sa jeunesse, Rossi se fit une réputation comme violoniste. En 1587, le duc Vincenzo loua ses services comme musicien en résidence à la cour de Mantoue. Mais, en plus du fait qu'il se produisait, Rossi composait aussi de la musique pour violons et pour les voix.
Sa première oeuvre publiée (parue en 1589) fut un recueil de dix-neuf "canzonette", compositions courtes pour trois voix, avec des rythmes de danse et des textes galants. Tout comme son collègue Monteverdi, Rossi excellait aussi dans la composition de madrigaux sérieux. A l'écoute de ces mises en musique des vers romantiques des meilleurs poètes de l'époque, parmi lesquels Guarini, Marino, Rinaldi et Celiano, nous percevons à quel point Rossi maîtrisait l'union des arts poétique et musical.
Dans le domaine de la musique instrumentale, Rossi fut un innovateur téméraire. Il fut le premier compositeur qui appliqua à la musique instrumentale les principes du chant monodique, selon lesquels une mélodie prédomine sur les parties secondaires d'accompagnement. Ses sonates, parmi les premières dans le répertoire, participèrent au développement d'une technique adaptée au violon et virtuose.
Mais c'est sans aucun doute dans le domaine de la musique synagogale que nous trouvons les innovations de Rossi les plus osées. Depuis le début de la dernière diaspora, il y a quelque 1900 ans, les juifs étaient attachés à une ancienne tradition musicale exotique. Les instruments étaient bannis de la synagogue en témoignage de deuil suite à la destruction de l'ancien Bet HaMikdash (temple). Les nouvelles musiques d'origine non-juive étaient considérées comme une déviation de la tradition pure du Proche-Orient et, en tant que telles, étaient interdites. Le changement n'était pas vu d'un bon oeil. Les mélodies des prières étaient conservées dans leur forme d'origine. Aucune harmonisation n'était permise.
Cependant, les temps changeaient. A l'intérieur: les juifs de Mantoue, Venise et Ferrare s'étaient pris de goût pour les musiques nouvelles, "le nuove musiche", la nouvelle musique de la Renaissance. Ils commencèrent à remettre en question le fait que la musique de leurs synagogues dût persister à sonner si démodée. Et à l'extérieur: la contre-réforme exigeait l'application des lois qui séparaient le juif de son voisin. Le premier quartier juif où la ségrégation fut appliquée strictement fut établi à Venise en 1516. Nommé d'après la fonderie située dans les environs, il fut appelé le "ghetto". A Mantoue, l'application de la ségrégation culmina avec l'établissement en 1612, par le duc Vincenzo, d'un ghetto entouré de barricades. Ainsi, au coeur de la Renaissance, les juifs italiens furent contraints de se tourner de plus en plus vers eux-mêmes. A ce moment-là, leur appétit pour "le nuove musiche" allait devoir être satisfait au sein de leur propre communauté. La synagogue allait être le lieu tout désigné pour cet art raffiné.
A Padoue et Ferrare, vers la fin du XVIè siècle, la synagogue comptait un choeur. A Modène, il y avait un orgue et, à Venise, un orchestre complet. Faisant fi de la tradition vieille de plusieurs siècles, ces pratiques firent l'objet de lourdes critiques de la part de nombreux membres conservateurs de la communauté.
L'esprit de la Renaissance était cependant si fort qu'un certain nombre de rabbins éclairés défendirent les nouvelles pratiques musicales dans des répons qui furent publiés. Le rabbin Leone de Modène fut l'un d'eux.
Le plus significatif est que Rossi fut le tout premier juif qui composa, fit jouer et publia une mise en musique de la liturgie synagogale, polyphonique et destinée à un choeur mixte.
En 1630, la fameuse ville de Mantoue fut mise à sac par les troupes de l'envahisseur autrichien. Le ghetto juif fut rasé et ses habitants fuirent la ville. Pour la communauté juive, la Renaissance était terminée. On n'entendit plus de musique chorale dans la synagogue. Salomone Rossi mourut sans doute cette année-là et tomba dans l'oubli.
Deux cents ans plus tard environ, alors qu'il était en voyage en Italie, le baron Edmond de Rothschild tomba sur une étrange collection de livres de musique anciens portant le nom de Salomone Rossi Ebreo. Intrigué par ce qu'il avait trouvé, Rothschild transmit les manuscrits à Samuel Naumbourg, cantor de la grande synagogue de Paris. En 1876, la première édition moderne de la musique de Rossi fut publiée. Ainsi, la voix de l'un des plus suaves chanteurs d'Israël, Salomone Rossi Ebreo, fut à nouveau entendue dans sa communauté.
Joshua R. Jacobson
Traduction de l'anglais et adaptation:
pour A.M.J. - Corinne Plouïdy
Tiré d'un texte de J. Jacobson
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