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«Ne nous laisse pas entrer en tentation» La nouvelle formulation du Notre Père est avant tout un problème de traduction. Explication du Frère Luc Devillers, dominicain, professeur de Nouveau Testament à l'Université de Fribourg.
«Pour des raisons pastorales nous devons privilégier la langue cible»
Par Frère Luc Devillers, op, professeur de Nouveau Testament de l’Université de Fribourg.
Je suis très heureux de ce changement pour le Notre Père en français. Nous pouvons regretter qu'il ait fallu attendre 50 ans pour le faire. Je suis aussi heureux que cette traduction ait eu un bon écho chez le pape. Nous savons que le pape n’est pas un expert en traduction, mais il a apprécié cette modification.
Si le changement est tout récent dans les pays francophones et qu’il le sera très prochainement en Suisse, il est en réalité déjà ancien. Lorsque l'actuelle traduction a été faite, cela remonte déjà à près de 50 ans, des exégètes, des théologiens et des pasteurs avaient dit «cela ne convient pas, il faudrait traduire autrement». Ils avaient notamment proposé cette traduction que je trouve, par exemple dans la Bible de Jérusalem: «ne nous laisse pas entrer en tentation».
Au départ le problème est vraiment un problème de traduction. Qu'est-ce que c'est que la traduction? La traduction est un art. Un art délicat et difficile à manier parce qu'il n'y a pas deux langues qui fonctionnent exactement de la même manière, donc soit nous perdons quelque chose soit nous ajoutons quelque chose. C'est la raison pour laquelle les italiens disent: traduttore, traditore: un traducteur c'est en quelque sorte un traître car il déforme les choses. C’est le cas dans la 6e demande du Notre Père: «ne nous soumets pas à la tentation», que nous proposons maintenant de modifier par «ne nous laisse pas entrer en tentation».
La traduction est un art, et comme tous les arts, elle n’est jamais terminée. C'est une des raisons pour laquelle nous n'arrêtons jamais de traduire la Bible. Ce n’est pas un effet de mode. Il faut éviter les traductions qui suivent les effets de mode. Les langues évoluent, l'usage que nous en faisons aujourd'hui, l'impact des mots est différent que par le passé. De nombreuses découvertes nous aident à mieux comprendre la langue de l'époque et à proposer des traductions plus adaptés. Il y a également des recherches qui sont faites par des spécialistes de l'histoire de la grammaire, en comparant des manuscrits, des papyrus et la langue quotidienne. Les mots évoluent et il faut tenir compte de cette évolution.
Qu’est-ce que la tentation?
Dans l’ancienne traduction «ne nous soumets pas à la tentation», il y avait deux problèmes. Avec la nouvelle traduction un problème n'est pas réglé, c’est le mot «tentation»! A mon avis, il n’est pas si grave. Certains auraient souhaité que nous remplacions le mot «tentation» par «épreuve», mais le mot épreuve est ambigu parce qu'il peut y avoir des bonnes épreuves. Plusieurs fois dans la Bible on nous dit que la foi doit être mise à l'épreuve comme l'argent est mis à l'épreuve par le feu. C'est pour le purifier, le fortifier, donc là il s’agit d’une bonne épreuve. Jésus ne nous demande pas d'échapper à cette épreuve. En revanche, il y a une épreuve mauvaise, une sorte de piège que l’on nous tend, ça c'est la tentation. Donc je trouve que le mot tentation convient très bien.
On demande à Dieu «ne nous soumets pas à la tentation», mais Dieu ne soumet pas à la tentation. Il peut proposer une épreuve pour fortifier la foi, mais il ne va pas nous tenter, c'est le rôle du tentateur de faire ça. L'écriture est très ferme là-dessus. Alors comment comprendre? Il y a un second problème de traduction qui vient du mot grec que nous avons dans le Nouveau Testament. Nous supposons qu’à l'origine c'était un texte dans une langue sémitique plutôt en araméen, certains disent en hébreu. Il a été traduit en grec par la version: «ne nous fais pas entrer en tentation». Il faut comprendre que la négation peut porter en araméen ou en hébreu sur le deuxième verbe. Ce n'est pas «ne nous fais pas entrer» mais c’est «fais que nous n'entrions pas en tentation». Ce serait une très bonne traduction «fais que nous n'entrions pas en tentation» mais ce n'est pas très heureux à prononcer.
Je trouve assez correcte la traduction «ne nous laisse pas entrer en tentation». Même si certains trouvent que cela donne un peu une image de Dieu comme un bon vieillard impotent qui laisse faire et qui est permissif. Mais non, nous pouvons dire que Dieu «ne nous laisse pas tomber». Les psaumes le disent à longueur de page. C'est précisément ce que nous disons à Dieu devant la tentation, devant l’épreuve, qui n'est pas la petite tentation d'une pâtisserie pendant le temps de carême, mais une vraie tentation qui est de refuser Dieu, de dire il n'y a pas de Dieu, ou de mettre Dieu au défi de prouver qu'il existe. Devant cette tentation de renoncer à Dieu nous demandons, à la demande du Christ, d’être protégé par Dieu, qu’il ne nous laisse pas tomber mais bien au contraire qu'il nous délivre du mal.
Texte source et texte cible
La nouvelle traduction n’est peut-être pas fidèle au texte grec mais à la mentalité araméenne qui est derrière. Du côté de nos amis germanophones, en Suisse mais surtout en Allemagne, la modification en français n'est pas comprise. J'ai un collègue, exégète allemand, membre de la commission théologique internationale, connu à Rome, sérieux qui a fait un article où il dit: «je ne comprends pas la traduction française, ce n'est pas une traduction, c'est une paraphrase de notre texte allemand qui est correcte et conforme au texte grec». Oui, mais si le texte grec est susceptible d'interprétations délicates peut-être qu'il faudrait voir, si derrière le texte grec il n’y a pas quelque chose.
C’est le problème de la traduction, nous avons toujours hésité entre ce que nous appelons le texte source et le texte cible. Est-ce que je dois être très fidèle au texte source? Où est ce que je dois penser au texte cible donc à la langue dans laquelle je vais traduire? Il me semble que pour des raisons pastorales, nous devons privilégier la langue cible.
Il y a un exemple qui est souvent pris par les pasteurs et les exégètes à ce sujet. Dans le même évangile de saint Mathieu, au moment de l’agonie à Gethsémani, Jésus dit à ses disciples «veillez et priez pour ne pas entrer en tentation». Il n'y a pas l'idée de «faire entrer», il ne dit pas «Dieu va vous faire entrer», mais «faites attention et priez pour que vous ne puissiez pas entrer en tentation». L'entrée en tentation c'est nous qui la faisons, mais il faut que nous prenions les moyens de ne pas le faire et c'est pourquoi dans la prière il nous dit de demander à Dieu «fais que nous n'entrions pas en tentation, ne nous laisse pas entrer en tentation». Ce n'est pas du tout la mise à l'épreuve de la foi pour vérifier si vraiment nous avons une foi solide. «Délivre nous du mal» dit la suite du Notre Père qui va avec. Les deux dernières phrases vont ensemble.