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La nuit dans les montagnes
Toni Jiskra, Hcrisau
Le Créateur eut pitié d' un pays merveilleux. Il prit alors quelques collines, où il y en avait assez, et les déposa sur la frontière de deux Etats, de façon que chacun en eût sa part. Ensuite il embellit ces montagnes de lacs de rêve et de légende, où les couleurs les plus variées se reflétaient comme dans un miroir: rouge, vert, bleu, jaune, noir. Il y fit chanter des ruisseaux d' une limpidité cristalline en les faisant alterner avec quelques cascades, et plaça le tout dans un écrin de forêts profondes au murmure éternel. Il y sema encore à pleines mains les pierres précieuses des gentianes, y déploya des tapis d' émeraude tout piqués de fleurs où pâturaient des moutons, planta dans la main du berger une«fujara » pipe ressemblant à une clarinette - lui donna pour l' aider un chien de berger de noble race, et peupla ces régions sauvages d' ours, de lynx, de cerfs, de coqs de bruyère, d' aigles royaux et de chamois par centaines. En hiver, il y attira de la Pologne voisine des meutes de loups affamés. Quand il eut achevé ce travail, tout content il se frotta les mains et déclara en embrassant du regard la réussite de son œuvre: « Vous avez un haut pays minuscule à vrai dire, mais vous y trouverez tout ce que peuvent souhaiter l' alpiniste, le touriste, le skieur, le photographe, le géologue, l' ornithologue, l' ento et le botaniste. » C' est elle, la Haute-Tatra: un territoire montagneux long de vingt-quatre kilomètres environ, large de douze. D' une plaine jaillissent vers le ciel ses pointes abruptes et hardies et ses monts sauvagement fissures, inoubliablement audacieux et rébarbatifs, comme s' ils ne lui appartenaient pas jusqu' ici, et pourtant ils constituent une partie intégrante du paysage: la pensée ne peut les en détacher.
Je préfère visiter la Haute-Tatra en hiver, car je ne connais pas d' expérience plus belle que de camper dans la neige. Pendant une expédition de varappe à la Pointe Gerlach ( 2663 m et point culminant de la Haute-Tatra ) en passant par l' itiné Martinovka, l' avant, la Pointe Gerlach m' apparaît tout de suite comme une place idéale pour camper. Au cours de mon existence, j' ai souvent soupiré après quelque chose d' ex, d' insolite, après une vie intimement liée aux montagnes, après une relation qui me 85 permit de me confier à elles, comme un enfant s' abandonne aux bras de sa mère. Je voulais vivre en communion avec elles au lever du jour, au grand soleil, au crépuscule, dans le silence de la nuit, me sentir leur égal, au moins pour un moment, en campant près de leurs cimes, les avoir autour et au-dessous de moi avec, pour me dominer, uniquement l' infini du ciel et ses innombrables étoiles.
C' est ainsi qu' arriva le mois de mars 1959. Lourdement charges, nous bataillons ferme pour frayer notre route dans la neige ramollie, de la gare de montagne de Tatranska Polianka à Slezsky Dum. La vieille cabane a été détruite par un incendie voici une année, et le nouvel hôtel n' est pas encore en service. Nous n' avons pas la moindre idée de l' accueil qu' on va nous réserver. Mais les alpinistes ne mettent pas l' accent principal sur le confort et, comme il apparaîtra par la suite, le gardien a le cœur à la bonne place.
— A mon avis, ce n' est pas notre cœur, ni nos poumons qu' il faudrait ausculter, car ils sont certainement en excellent état, mais c' est bien plutôt notre tête qui mérite un sérieux examen, au moment où nous nous lançons dans de telles expéditions!
C' est Charles qui exprime ainsi ses réflexions philosophiques, alors qu' il peut à grand-peine charger son sac sur ses épaules.
Le début de notre séjour nous le consacrons à de petites escalades d' entraînement dans les environs de l' hôtel.
Le 24 mars, aux premières heures du matin, nous nous mettons en route pour notre aventure. Nous portons tous deux des sacs volumineux qui pèsent au moins vingt kilos chacun: tente et double toit, sacs de couchage, matelas, provisions pour trois jours, y compris bien entendu la ration de réserve et naturellement les équipements d' al. Le soleil a depuis longtemps transformé la neige en une bouillie épaisse, lorsque nous atteignons une gorge ombragée conduisant à la Lom-nicka Rampa. Le névé, qui au début montait en pente douce, devient plus raide; la neige, à l' ombre, plus dure, et les pieds ainsi que les mains ne trouvent plus de prises ou d' appuis suffisants. Tantôt à gauche, tantôt à droite, nous recourons aux bords rocheux afin d' éviter la neige dure. Nos crampons, démunis de pointes autérieures, nous perdent passablement de temps, parce que nous devons à chaque pas frapper du pied pour marquer l' empreinte. C' est à midi seulement que nous atteignons l' arête, et nous nous accordons une courte pause, d' abord pour apaiser quelque peu une sensation de faim grandissante et aussi pour nous préparer physiquement et psychiquement à la vraie escalade. Les rochers de I' arête sont en grande partie libres de neige; il ne subsiste des restes de neige que dans quelques crevasses.
Cependant, peu à peu, lentement, le doute nous envahit: les sacs volumineux et lourds exigent des mouvements très prudents pour que nous gardions l' équilibre. En montée ou en descente nous devons vaincre une infinité de tours et de gendarmes. En descendant de l' une d' elles, j' arrive comme second sur une étroite vire. Au-dessous de moi se trouve un petit gradin - pas plus de trois mètres de haut - mais absolument sans prises ni « grattons »: une paroi lisse. Il est exclu de passer là avec un sac sur le dos. Je prends appui sur un pied et essaye de me défaire du sac. Je dois éviter tout mouvement brusque qui pourrait compromettre mon équilibre. Mon compagnon, dix mètres au-dessous de moi, m' assure mètres tout de même dans le rocher en cas de chute: maigre réconfort! Pitons et marteau sont naturellement dans le sac. Je l' attache à la corde et le laisse glisser centimètre par centimètre. Enfin il va se caler derrière une pierre. Une sueur froide perle à mon front et, pour comble de bonheur, mes jambes commencent encore à trembler. Voici, une étroite cheminée qui succède à un ressaut surplombant. je m' engage sans sac, mais dois reculer deux fois, et réussis au troisième essai. Alors commence un travail qui grignote le temps, les nerfs et les forces: le sac, attaché à la corde, reste toujours coincé quelque part; on le hisse, on le redescend... Une heure tout entière, ces sacs nous occupent. Je suis déjà passablement épuisé, au moral et au physique. En outre, je ne vois plus aucune possibilité d' atteindre le sommet avant la tombée de la nuit. Et je suis même prêt à abandonner toute l' entre, pendant qu' il nous reste encore le temps de redescendre.
- Il n' en est pas question! C' était ton idée folle. Maintenant continue!
Telle est la réponse laconique de mon compagnon.
- Où allez-vous avec ces énormes sacs? demande une cordée qui descend et qui arrive tout justement à notre hauteur.
Et pourtant, enfin, à 18 heures, nous nous serrons la main au sommet de la Pointe Gerlach ( 2630 m ). Nous avons mis six bonnes heures de plus que je n' avais compté. Le jour s' assombrit à vue d' ceil. Une menaçante paroi de nuages arrive, tel un rouleau, de la Pologne dans nos montagnes. Nous aménageons vite la neige sur le sommet, nous montons la tente et nous l' arrimons avec la corde aux flancs de la montagne. A 20 heures, le réchaud ronfle gaiement dans l' abside, et un copieux souper se prépare. Nous l' avons bien gagné.
A la lueur de la bougie, Charles se met transposer notre performance d' aujourd en chiffres astronomiques: poids du sac, 20 kilos, plus poids de l' alpiniste, 80 kilos = loo kilos. Etant donné les 1000 mètres de différence de niveau, notre effort de la journée représente 100000 kgm: un respectable travail!
Pendant la nuit, je suis réveille par une clarté assez vive qui passe à travers le double toit. Serait-ce déjà le matin? Il n' y a qu' un moment que je me suis endormi! Je me ressaisis et je rampe hors de mon sac de couchage à la généreuse chaleur. Sans parole, muet, je me tiens devant la tente, subjugué par le saisissant spectacle.
La lune est au zénith; les vallées scintillent, blanches de neige; des glaçons, comme des miroirs, brillent dans la profondeur. Le Kryvan, le géant en poste avancé, l' avant à l' ouest de la Haute-Tatra, d' ordinaire si lointain, semble incroyablement proche, à le toucher, comme s' il était venu rendre visite à ses pareils. Est-ce la lune et l' enchantement de cette nuit tranquille qui l' ont attire loin de son poste d' observation solitaire? Mon saisissement — comme l' escarpement des montagnes - est encore accentué par ce clair de lune glacial et éblouissant, ainsi que par l' obs des ombres portées. Les flancs verticaux semblent tomber à pic dans la vallée de Katschi, à une profondeur vertigineuse, dont l' oeil n' atteint pas le fond. Le regard se perd dans la nuit des abîmes. Vers le sud se dessinent nettement les arêtes de la Basse-Tatra. Tout au fond des vallées brillent des lueurs, uniques signes de vie. Et sur tout cela s' étale un silence absolu. Même le fanion, à la pointe de la tente, pend mollement. La lumière scintillante des étoiles, la lune qui décline lentement vers l' ouest: inoubliable panorama des montagnes!
— Tu caresses tes chères montagnes d' un regard qui va de l' ouest à l' est. Tu reviens. Tu ne peux t' en rassasier. Jamais Charles n' a deviné que les montagnes allaient lui préparer un spectacle aussi grandiose pour son cinquantième anniversaire.
— Il y a vraiment beaucoup de gens qui se promènent dans les montagnes, mais pas précisément à cette saison, dit-il entre ses dents, puis il jette sa cigarette et disparaît à l' intérieur de la tente.
Traduit de l' allemand par G. W.