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Skira, un éditeur très médiatisé
Cette émission du réalisateur Christian Mottier diffusée sur l'antenne de la Télévision suisse romande le 25 mars 1966 participe d'une période qui voit une médiatisation maximale de l'éditeur d'art genevois Albert Skira, personnalité du monde culturel et artistique. En 1965, une grande exposition consacrée à son travail est présentée à Moscou et fait un véritable tabac; cette rétrospective est accueillie l'année suivante à New York, puis en France et à Genève, au Musée d'art et d'histoire.
Associé à une certaine image de marque de l'édition suisse, reconnue internationalement, Albert Skira s'inscrit donc tout naturellement dans cette série télévisuelle intitulée Personnalités de notre temps.
C’est sur une boutade d'Albert Skira que s'ouvre le film qui lui est consacré :
Faire un reportage sur une personne qui ne veut au fond rien dire... mais je dis beaucoup de chose quand même.
Le film de Christian Mottier a plusieurs facettes et séquences. Une ouverture frénétique – rythmée par la symphonie pour machines, intimement liée à l'Expo 64, «Les Echanges» de Rolf Liebermann – souligne l'organisation industrielle des reproductions artistiques.
La rencontre fondatrice avec Picasso
Albert Skira raconte l'épisode fameux, passage obligé d'une histoire personnelle abondamment déclinée et mise en scène, de sa rencontre avec Picasso et de la naissance de leur collaboration autour des Métamorphoses d'Ovide en 1928.
A noter que cet événement fondateur connaîtra dans la bouche de Skira diverses versions, une interview diffusée au moment de son décès en septembre 1973 sur les ondes de la radio romande lui donne l'occasion de s'approprier l'idée du choix d'Ovide.
Albert Skira, un patron humain
Tourné dans les locaux des Editions, place du Molard à Genève, mais aussi au domicile privé de Skira à Dully, le film de Christian Mottier insiste sur deux dimensions du protagoniste principal. D'abord le patron, portraituré via plusieurs de ses employés, majoritairement masculins, ainsi que par le témoignage de sa fidèle secrétaire de direction, Arlette Perrenoud.
C’est ensuite une dimension plus artistique que commerciale de l'activité éditoriale de l'éditeur que Christian Mottier entend mettre en avant.
C'est le bleu qui est juge de paix
Plusieurs scènes du reportage mettent en exergue les connaissances artistiques d'Albert Skira mais aussi et surtout son «œil», sa perception de la couleur ainsi que ses compétences techniques relatives à la maîtrise des question d'impression et de reproduction des images.
Une certaine posture «bohème» est illustrée parallèlement dans l'émission par l'évocation que Skira fait de l'écrivain Jean-Paul Sartre, dansant comme un ours dans un cabaret genevois, ou ses nuits improvisées au siège des éditions, où il dort, à même le sol, avec un classeur comme seul oreiller.
Le mythe Skira
Le film de la Télévision suisse romande, tout en étant intégré à une stratégie promotionnelle, contribue à asseoir le mythe Skira dont le nom même devient le synonyme de qualité artistique mais aussi d'une certaine esthétique.
Quelques années plus tard, le professeur Jean Starobinski, dans son discours à l'occasion du vernissage de l’exposition Skira à Genève en 1967, soulignera, en s'adressant à l'éditeur, le rôle essentiel du livre dans la médiation artistique:
Vous avez accru les ressources du livre (...). Vous avez su déployer toutes les ruses de la technique pour restituer sur la page du livre le sentiment de saisissement que nous éprouvons devant l’œuvre originale regardée dans son cadre authentique. Vous avez de la sorte agi sur votre époque, et pour le plus grand bien de l’art.
A consulter
L'intégralité de la rubrique "Captures d'écran" du professeur François Vallotton, publiée dans l'édition du magazine Livresuisse N°1 Printemps/été 2021, est accessible sur le site de Livresuisse.
Crédits
Recherches et texte: François Vallotton, professeur d'histoire contemporaine Université de Lausanne
Adaptation web : Marielle Rezzonico, les archives de la RTS
Restauration des documents : ArchivesLab-RTS
Avec l'autorisation de Livresuisse
Biographie d'Albert Skira
Albert Skira est né le 10 août 1904 à Genève, il est originaire du village tessinois de Loco. A vingt-quatre ans, il crée sa maison d'édition. Ses collections consacrées à la peinture, ses revues d'art et ses livres illustrés par les plus grands artistes font d'Albert Skira un éditeur de premier plan dans l'histoire de l'art du XXe siècle.
Sa renommée mondiale, Skira la doit à un travail de haute qualité dans l'édition de livres d'art. Et à un sens de la vulgarisation pour rendre accessible les grands maîtres de la peinture. Albert Skira lança sa première maison d'édition à Lausanne, en 1928. Très vite il approche Picasso qui illustre une édition des Métamorphoses d'Ovide. Entre 1933 et 1939, Albert Skira s'associe au critique d'art Tériade et lance sa revue d'art Minotaure. De 1944 à 1946, il publie l'hebdomadaire Labyrinthe et plusieurs collections consacrées à l'histoire de la peinture.
Il s'éteint 14 septembre 1973 dans sa demeure à Dully dans le canton de Vaud.