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L’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix
Par Robert Vanloo
Ce document, qui n’avait jamais été reproduit par l’A.M.O.R.C. jusque là, et était également ignoré du plus célèbre opposant à Lewis, à savoir Reuben Swinburne Clymer (1878-1966),2 figure dans le Dictionary Catalog through 1971, vol. 433, p. 170, de la N.Y.P.L., sous la cote « *Z-1679 », où il est décrit de la façon suivante :
« Histoire de l’Ordre Rosicrucien : documents originaux avec des annotations par le Grand Maître Général H. Spencer Lewis. (New York) 1915. 1 v. 34 cm – Reproduction sur film – Positif – Montage réalisé à partir de coupures de journaux, feuillets, etc. »
Cette Histoire se présente sous la forme d’un grand dossier contenant divers documents en relation avec la naissance de l’A.M.O.R.C. en Amérique, la page de couverture manuscrite précisant qu’il s’agit de : « Documents originaux avec des annotations par le Grand Maître Général, H. Spencer Lewis, A.D.° 1915 », à savoir :
Ce dossier est accompagné d’une lettre manuscrite de Lewis adressée à la Bibliothèque de New York en date du 19 mars 1915, dans laquelle le Grand Maître explique qu’il « fait don de ce qui est joint en vue de contribuer » à la documentation que la N.Y.P.L. possède déjà sur le sujet.3
Les pièces contenues dans ce dossier revêtent une importance particulière, car ce sont les premiers documents publics connus relatifs à l’existence de l’A.M.O.R.C. aux Etats-Unis. A cet égard, le Pronunziamento est d’une importance capitale afin de comprendre les conditions d’établissement de l’A.M.O.R.C. dans ce pays. Le travail de calligraphie a vraisemblablement été réalisé par Lewis lui-même, qui avait été formé aux arts graphiques par son père.4 Au texte magnifiquement calligraphié est ajoutée la sentence latine suivante, présentée dans un écriture différente : « Magna est veritas, et prevalebit ». L’écriture paraît également être celle de Lewis, car elle est similaire à celle de la légende figurant sous le Pronunziamento. Le document est signé en bas à droite : « Thor Kiimalehto, Sec’y », l’écriture étant plus vive et anguleuse que celle de Lewis. Dans le corps proprement dit du texte, où il est dit que l’A.M.O.R.C. sera établi « en accord avec un manifeste officiel », l’annotation manuscrite « O.T.O. » a été ajoutée, l’écriture étant similaire à celle de la signature de Kiimalheto.
Cette annotation manuscrite supplémentaire « O.T.O. » tendrait à prouver qu’il existait une certaine relation entre H. Spencer Lewis et l’Ordre du Temple Oriental avant 1921, date à laquelle le fondateur de l’A.M.O.R.C. reçut une charte officielle de Théodore Reuss le nommant « membre honoraire du Souverain Sanctuaire pour la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche, et {l’autorisant} à représenter le Souverain Sanctuaire de l’O.T.O., à titre d’amitié, auprès du Conseil Suprême de l’A.M.O.R.C. »5
La relation entre Lewis et Theodor Reuss (1855-1923) est bien connue. L’histoire de l’O.T.O. ayant déjà été largement décrite par ailleurs, nous n’entrerons pas dans le détail à ce sujet,6 et rappellerons seulement que cet Ordre templier est la conception propre de Reuss, qui s’était inspiré des enseignements orientaux de Carl Kellner (1850-1905), un membre de la Fraternité Hermétique de Lumière (Hermetic Brotherhood of Light), et que la première constitution de l’O.T.O. fut finalisée en 1906, même si l’Ordre ne fut pas immédiatement opératif. Dans son Livre Blanc D – Audi Alteram Partem, 1935 (White Book D), qui constitue la réponse de l’A.M.O.R.C. au prétendu « complot » de ses « calomniateurs » de l’époque, Lewis précisera sous couvert de son « Comité national de défense des membres » (National Membership Defense Committee ) que :
« Le comité a pu constater de façon irréfutable (...) que l’Ordre du Temple Oriental est affilié à l’organisation rosicrucienne originale depuis le 17e siècle en Europe, et que John Yarker, l’éminent historien maçonnique à Londres était en 1895 le Mage Suprême de l’O.T.O. Theodor Reuss – (Willsson) – fut élu à la succession de Yarker. Les archives d’une convention de l’O.T.O. tenue en Europe en 1906 et 1908 ont été examinées, de même qu’une copie de la constitution de l’O.T.O. publiée en Autriche et en Allemagne en 1907, prouvant que l’organisation était importante avant 1911. Le comité a eu la preuve que la charte accordée à H. Spencer Lewis au nom de l’O.T.O. ne provient pas de Crowley, mais du mystique européen bien connu, le Mage Theodor Reuss-Willson de Munich, dont le nom officiel en latin est connu dans toute l’Europe comme étant Peregrinus. »7
Or, Yarker ne fut jamais directement associé à la fondation de l’O.T.O., qui était encore très confidentiel en 1911 et n’avait strictement rien de commun avec l’ « organisation rosicrucienne authentique » du 17e siècle. Etant donné qu’il n’existe aucune trace d’un contact entre Lewis et Reuss avant 1920, on peut dès lors légitimement s’interroger sur la nature des relations entre Lewis et l’O.T.O. avant cette date, au vu de la mention « O.T.O » figurant sur un document de l’A.M.O.R.C. de 1915.
Quand le Pronunziamento se trouvant à la N.Y.P.L. fut publié dans mon livre, les responsables de l’A.M.O.R.C. informèrent immédiatement leurs membres qu’il s’agissait là d’un faux, et qu’ils possédaient l’original « véritable », qui ne comporte évidemment pas la mention manuscrite « O.T.O. ». Dans une lettre datée du 22 février 1999 à Peter-R. König, l’A.M.O.R.C. déclare :
« Une étude objective (sic) de ce document montre qu'il a été falsifié (...) les lettres O.T.O. ont été grossièrement ajoutées à la main de manière à laisser penser que l'O.T.O. serait à l'origine de cette naissance. Les lettres O.T.O. ont été écrites dans une partie du document dont la fonction, de toute évidence, est destinée uniquement à la présentation du pronunziamento. Il s'agit là d'une falsification grossière. Nous ignorons à quelle époque et par qui le document de la Bibliothèque de New York a ainsi été falsifié. Quoi qu'il en soit, vous devez savoir que ce document n'est pas un "original" et la Grande Loge Suprême de l'A.M.O.R.C. possède un exemplaire de ce Pronunziamento (Photocopie ci-jointe). Ce document (126x203mm, sur papier toile, environ 130 gr/m2, gris-vert) ne fait pas référence à l'O.T.O. D'ailleurs, on voit mal comment l'O.T.O. pourrait être à l'origine de l'A.M.O.R.C. pour la simple raison que ce n'est qu'à la fin de l'année 1920 qu'H. Spencer Lewis est entré en relation avec Theodor Reuss. En outre, sur aucun des documents (ex. les minutes: des réunions préparatoires à la naissance de l'Ordre et à l'établissement du Pronunziamento, des réunions du Suprême Conseil ...), il n'est fait une quelconque allusion ou référence à l'O.T.O. ou à Theodor Reuss. »8
Je considère ces remarques de l’A.M.O.R.C. comme étant largement injustifiées, en particulier lorsque l’A.M.O.R.C. affirme en trois occasions que le Pronunziamento à la N.Y.P.L. est un « document falsifié ». Il y a lieu tout d’abord de remarquer que la N.Y.P.L. ne possède plus ce dossier Histoire de l’Ordre Rosicrucien en Amérique sous forme « papier ». La Bibliothèque m’a en effet informé que le dossier avait été microfilmé au cours des années 1950, ou au début des années 1960, suite au manque de place : ainsi, au moins l’auteur de ces lignes ne pourra-t-il pas être accusé par l’A.M.O.R.C. d’avoir falsifié lui-même le Pronunziamento en question ! Néanmoins, le microfilm est d’une qualité telle que l’on peut constater que l’aspect du document est strictement identique à celui décrit supra par l’A.M.O.R.C. Le Pronunziamento se trouvant à la N.Y.P.L. est également un document de taille conséquente, qui a été collé sur une feuille plus grande de 34 cm,9 et sous lequel Lewis a ajouté de sa main une légende ; il est également réalisé sur papier toile, la trame étant clairement visible. Le texte « Magna est veritas, et prevalebit » a le même aspect sur les deux documents. On peut en déduire que Lewis a fait, soit un photostat, soit une reproduction photographique du document, sur un même support toile, à moins que les deux documents n’aient été réalisés à la main, ce qui semble pourtant fort improbable au vu de leur quasi exactitude.10 Mais il y a une différence notable entre les deux Pronunziamentos : sur celui qui se trouve à la N.Y.P.L. figure la signature du Secrétaire Général que sur celui reproduit par l’A.M.O.R.C. aucune signature n’apparaît.
Cette différence constitue un élément important, car la mention « O.T.O. » sur le document à la N.Y.P.L. paraît également être de la main de Kiimalheto : l’épaisseur du trait est identique, et la façon d’écrire le « O » dans l’annotation supplémentaire « O.T.O. » après « official manifesto » est semblable à celle dont le « o » est tracé dans la signature. Nous avons donc toute raison de penser que le document se trouvant à la N.Y.P.L. est bien le véritable original, la mention « O.T.O. » ayant été apportée, non pas lors de la confection du document, mais au moment où Kiimalheto signa le Pronunziamento ou bien peu après.
L’autre argument de l’A.M.O.R.C. est que : « les lettres O.T.O. ont été écrites dans une partie du document dont la fonction, de toute évidence, est destinée uniquement à la présentation du pronunziamento ». Ceci peut en effet sembler curieux et mérite une enquête approfondie. Afin de comprendre la raison et la signification de ces lettres « O.T.O. » placées à un endroit du Pronunziamento non initialement prévu pour cela, il convient tout d’abord de nous référer à la situation de Lewis durant l’hiver et le printemps 1915, au moment où l’A.M.O.R.C. vit le jour.11
Le 20 décembre 1914, Lewis fit une première annonce relative à la formation de l’Ordre et plaça une petite annonce dans la « rubrique personnelle du New York Sunday Herald », disant qu’il serait heureux de rencontrer des personnes « intéressées par le rosicrucianisme ». Cette annonce fut suivie d’une première réunion d’organisation qui se tint à New York le 8 février 1915 en présence de Thor Kiimalehto, un imprimeur qui avait été parmi les premiers à répondre à l’annonce et avait été nommé par Lewis « Secrétaire Général Suprême ». La revue American Rosae Crucis relate l’évènement de la façon suivante :
« La réunion préliminaire se tint le 8 février dans mes bureaux, à 20h30. Je trouve dans mes dossiers la remarque suivante concernant cette réunion : ‘La réunion commença à 20h32, 80 Cinquième Avenue. Il y avait 9 présents. La lune était en Sagittaire. Achevée à 21h40’. Un document,13 quelques insignes et d’autres documents intéressants, y compris la Charte et le "Livre Noir" furent présentés aux participants, et après une brève description des buts et de la finalité de l’Ordre, les neuf hommes et femmes furent constitués en comité afin de former un Conseil Suprême pour l’Amérique ».14
Le texte explique clairement que, lors de cette réunion, Lewis présenta aux participants certains documents, en particulier une Charte et un mystérieux Livre Noir, ainsi qu ‘un « paper » et quelques insignes. Le même texte donne même à la page précédente une brève description de la Charte et du Livre Noir, qui semblent avoir été prêts dès 1913, car Lewis dit :
« En 1913 je m’occupais de la préparation des ‘premiers papiers’ nécessaires, essentiellement, la Charte enluminée à signer par les Conseillers choisis, et le premier ‘Livre Noir’ que je devais dessiner, enluminer et relier moi-même, sans qu’il me soit permis de rien transmettre avant que l’Ordre soit établi. »15
Premièrement, il y a lieu de remarquer qu’il semble y avoir une relation évidente entre la Charte et le Livre Noir. De plus, Lewis laisse clairement entendre à tous ceux qui souhaitent s’affilier à l’A.M.O.R.C., qu’ils doivent d’abord signer une « demande d’affiliation », puis ensuite « le Serment Préliminaire dans le Livre Noir Officiel ».16 Deuxièmement, Lewis dit qu’il se trompa dans ses "instructions » relatives à la naissance de l’A.M.O.R.C. comme étant « entre le 15 décembre et Pâques 1913-1914, au lieu de 1914-1915 ». En fonction de cela, il tint une « réunion préliminaire durant l’hiver 1913-1914 » où il fut « surpris de ne trouver aucun enthousiasme et peu d’intérêt », et il s’en retourna chez lui avec ses « documents, la Charte et le Livre Noir » sous le bras, « découragé et dubitatif » parce que « des douze personnes réunies » sur les vingt personnes de l’Institut New-Yorkais de Recherches Psychiques (New York Institute for Psychic Research ) qui avaient été invitées, « pas une seule n’avait signé le document préliminaire d’organisation. »17
Nous constatons dans les deux cas, que ce soit en 1913-14 ou 1914-15, Lewis avait l’intention de procéder de la même façon. Il espérait tout d’abord que, lors de sa première réunion, quelqu’un signe un document qu’il appelle en anglais « preliminary organization paper », puis il avait prévu, à un stade ultérieur, de faire signer par les « Conseillers » de son premier Conseil Suprême une « Charte enluminée ». Mais la réunion préliminaire de 1913-14 fut un échec car personne ne souhaita signer le document préliminaire d’organisation.
Cependant, « à la fin de 1914 », Lewis fut approché par « une grande vieille dame qui avait été pendant des années une étudiante sérieuse de l’occultisme (...) Etant de lignée royale et en relation intime avec les autorités gouvernementales et militaires de ce pays, ainsi qu’à l’étranger, on lui avait confié une charge et une mission spéciales en relation avec l’Ordre ».18 Mme la Colonelle May Banks-Stacey, puisque tel est son nom, remit à Lewis le jour même de son anniversaire - c’est-à-dire le 25 novembre 1914 - « quelques documents, un petit paquet et - une magnifique rose rouge ! ». Lewis ajoute :
« Ces documents représentaient quelques uns de ceux dont les Maîtres m’avaient parlé en Europe en 1909 et dont l’arrivée m’avait été promise, par porteur spécial, au moment où j’en aurais le plus besoin. Le paquet contenait un sceau et un insigne. J’étais ravi, stupéfait et maintenant grandement encouragé dans mon travail. »19
Dans une brochure publiée en 1927-1928, Lewis fait même de Mme Banks-Stacey un « Légat spécial de l’Ordre en Inde » qui :
« Apporta au Dr. Lewis et au comité de fondation les documents finaux de préparation pour le grand œuvre, et le Joyau d’Autorité, un emblème officiel rare, et des trésors inestimables des archives du siège oriental. Pendant son séjour à New York, elle servit comme première Matre de l’Ordre. »20
Peu après, Lewis plaça une annonce dans le Sunday Herald, on l’a vu, puis il tint sa réunion le 8 février 1915 au cours de laquelle il présenta à nouveau aux participants sa Charte, son Livre Noir, le "document" et divers papiers. Cette fois, la réunion fut un succès : qu’est-ce qui fit la différence avec l’échec subi l’année précédente ? Il semble presque certain que les documents présentés à cette nouvelle réunion - ceux apportés par Mme Banks-Stacey - furent d'une nature telle à susciter l'adhésion de ceux qui participaient à la réunion. C’est-à-dire qu’il s’agissait certainement de « documents » relatifs à une filiation que Lewis n’avait pas été en mesure de présenter l’année d’avant. Le document qui fut signé à la réunion préparatoire du 8 février 1915 fut bien un document préliminaire d’organisation, c’est-à-dire le Pronunziamento Américain Numéro Un, ainsi que le précise Lewis dans son commentaire du Manifeste à la N.Y.P.L. Quant à la Charte enluminée « déclarant l’établissement prévu, agréé et légal de l’A.M.O.R.C. en Amérique », elle ne fut pas signée lors de cette réunion préliminaire, mais quelques semaines plus tard seulement, lorsque « trente des artisans les plus actifs se rassemblèrent (...) et se constituèrent en Conseil Suprême. ».21
La Charte précitée, qui ne pouvait pas faire partie du dossier transmis par Lewis en mars à la Bibliothèque de New York puisqu'elle fut officiellement signée le 1er avril 1915 seulement, a été reproduite par l’A.M.O.R.C. dans une brochure intitulée Rosicrucian Documents. Le texte de cette Charte dit :
« Lors d’une réunion convoquée officiellement, nous, les soussignés Ladies and Gentlemen de la Cité de New York, nous sommes formellement constitués en tant que membres du Conseil Suprême Américain de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, en accord avec les Anciens Rites et Cérémonies, sous la direction et l’approbation du Très Vénérable Grand Maître Général d’Amérique. Par conséquent, qu’il soit connu de chacun que nous proclamons ici l’établissement de l’Ordre rosicrucien en Amérique et que nous reconnaissons les Officiers de la Grande Loge dont le nom figure ci-après comme ayant été dûment nommés en conformité avec le Premier Manifeste Américain. »22
Il y a lieu de remarquer que, dans cette Charte « destinée à devenir un document renommé dans l’histoire américaine »,23 le Grand Maître Général Lewis dit clairement que les Officiers de la Grande Loge ont été « dûment nommés en conformité avec le Premier Manifeste Américain », c’est-à-dire le Pronunziamento Américain Numéro Un, que Lewis présente également dans sa légende du document à la N.Y.P.L. comme le « Premier Manifeste Américain ». Il semble donc exister un lien évident entre la Charte et et le Pronunziamento préliminaire d’organisation émis en février, eu égard en particulier à la question de l’autorité ou du pouvoir pour la nomination des premiers officiers de la Grande Loge, tel que le Grand Maître Général, le Secrétaire Général, etc.
Le Pronunziamento dit :
« En cette année 1915 (=7) il sera établi aux Etats-Unis d’Amérique la Fraternité de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rosae Crucis en accord avec un Manifeste officiel. »
Comment peut-on se référer à ce texte laconique comme pouvant représenter un document de filiation ou d’autorité ? Il est clair que ce Pronunziamento ou Manifeste ne peut constituer en lui-même une preuve d’autorité. Mais ce document fait référence à un autre « Manifeste officiel ». Aussi convient-il de s’interroger sur la nature de cet autre Manifeste. S’agit-il d’une référence à la Charte signée le 1er avril par les premiers Conseillers ? Cette hypothèse paraît très improbable car ladite Charte renvoie précisément au Premier Manifeste préliminaire pour la question de filiation ou d’autorité, comme on vient de le voir. Il semble donc être plutôt question ici d’un autre document officiel, que Lewis aurait reçu d’une autorité extérieure à l’A.M.O.R.C. Mais le Pronunziamento préliminaire ne donne aucune indication précise quant au nom ou à la nature de cette « autre » autorité.
On peut donc penser que, lors de la réunion du 8 février 1915, une discussion soit née entre les neuf participants et Lewis sur la question des qualifications initiatiques de ce dernier, et eu égard au titre d’autorité avec lequel il envisageait de fonder l’Ordre A.M.O.R.C. en Amérique. Lewis peut alors avoir parlé de ses relations avec des officiers de l’Ordre du Temple Oriental, et peut-être même présenta-t-il des documents de filiation, à moins qu’il ne fit la promesse de les produire sous peu. Il est alors possible que les participants demandèrent au jeune Secrétaire Général Thor Kiimalehto d’inscrire le nom de cette autorité sur le Pronunziamento – rappelons que plusieurs des personnes présentes étaient des francs-maçons pour lesquels la question de filiation revêt une importance particulière – d’où la mention manuscrite « O.T.O. » apportée par Kiimalehto lorsqu’il signa le Manifeste.24
Cette hypothèse m’amène donc à penser que le Pronunziamento avec la mention « O.T.O. » qui se trouve à la N.Y.P.L. constitue bien l’unique Pronunziamento original, tel qu’il fut finalisé en février 1915. Lewis n’affirme-t-il pas lui-même que son dossier est composé de « documents originaux » ? Dans ce cas, la charte restée en possession de l’A.M.O.R.C. ne serait qu’une copie ou un autre exemplaire du document préparé en 1913, que Lewis aurait conservé pour ses archives, mais certainement pas le document présenté à la réunion de février 1915, qui lui est revêtu de la signature de Thor Kiimalehto.25
Il convient également de se souvenir que Lewis transmit son Histoire de l’Ordre rosicrucien à la N.Y.P.L. le 19 mars, c’est-à-dire avant la réunion officielle de fondation de l’A.M.O.R.C. qui se tint le 1er avril. On peut en déduire que Lewis estimait que la présence de son Histoire à la N.Y.P.L. serait en mesure d’attirer vers l’A.M.O.R.C. de nouveaux membres, et que ce dossier constitue donc un élément important dans la campagne publicitaire de lancement de l’A.M.O.R.C., de même que l’était l’article publié dans Le Globe du 24 février. A cet égard, il est fort probable que Lewis montra à nouveau son Pronunziamento Américain Numéro Un lors de l’autre réunion d’organisation tenue le 3 mars 1915, car il est dit que si « 80 hommes et femmes assistaient à cette réunion dont plusieurs francs-maçons (...) il y avait tout naturellement la présence d’un certain nombre de soi-disant sceptiques ».26 C’est au cours de cette réunion que furent choisis les membres du futur Conseil Suprême qui signèrent la charte constitutive du 1er avril.
Une autre question se pose : est-ce que Lewis montra au cours de ces réunions préparatoires un « manifeste officiel » de reconnaissance de l’O.T.O., ou bien fit-il seulement la promesse d’en présenter un sous peu, se contentant seulement de montrer à ce stade divers documents en relation avec l’O.T.O. ? Mais d’où provenaient ces documents si l’on exclut la possibilité d’une relation entre Lewis et Reuss avant 1920, comme l’affirme l’A.M.O.R.C. ? Est-ce que Lewis reçut cette documentation d’un autre chef de l’O.T.O., à savoir Aleister Crowley, ou bien d’autres sources ? Et aussi : pourquoi Lewis ne reproduisit-il jamais par la suite le Pronunziamento Américain Numéro Un,27 se contentant seulement de montrer la charte constitutive du 1er avril ?
« La Rosaeae Crucis ne doit pas être confondue avec l’association de la Croix Rouge (...) Elle a compté et compte encore des membres éminents, parmi lesquels on peut mentionner, comme l’affirment les rosicruciens, Napoléon, Henri II d’Angleterre, le roi Louis le pieux, Lord Bulwer Lytton et Lord Bacon. Le Dr Alexis Carrel de l’Institut Rosckefeller, qui dirige en ce moment une équipe chirurgicale à Lyon pour soigner les blessés de guerre français, et Marie Novelli, la romancière, sont membres de loges en Europe, dit-on. Un ex-président des Etats-Unis serait également rosicrucien (...) L’Ordre est fraternel, comme dans la Maçonnerie, qui selon les rosicruciens serait issue de l’ordre de la Rosaea Crucis, le 17ème degré en Maçonnerie représentant, dit-on, le tribu de cet Ordre à la Rose-Croix.28 Les Knights of the Rosy Cross d’Angleterre et la Societe Rosicruciana (sic) de France dériveraient de la Roseae Crucis (...) « Les rosicruciens des Etats Unis essayent depuis un demi-siècle d’obtenir la droit d’établir une loge dans ce pays », nous dit H. Spencer Lewis, président de la fondation américaine, demeurant 130 Post avenue, qui est également président du New York Institute of Psychical Research (...)« Après cinquante années de démarches, de négociations et de préparation, les autorités suprêmes ont accordé le droit d’établir une telle loge » précise-t-il. « Toute personne qui doute que le rosicrucianisme ne repose sur aucun fondement », dit M. Lewis en conclusion, « devrait se rendre à l’Astor Library (....) Il y a entre 5 et 6 millions de membres dans l’Ordre. »29
Certes, ce chiffre est impressionnant, mais il ne repose évidemment sur aucun fondement. De façon plus significative, il convient de relever que les noms de M. Carrel et Mme Corelli n’apparaîtront plus jamais ensuite comme exemples de rosicruciens : étaient-ils membres du New York Institute of Psychical Research ? C’est possible, mais sans doute est-il fort probable qu’ils demandèrent à Lewis de ne plus mentionner leur nom en relation avec l’A.M.O.R.C. Notons aussi qu’Alexis Carrel est le seul Français auquel l’imperator fait référence à l’époque afin de justifier une sorte de filiation rosicrucienne avec la France.30 D’autre part, quelles sont ces « autorités suprêmes » dont il est ici question et ces « cinquante années de démarches, de négociations et de préparation » dont parle Lewis ? Egalement, c’est dans cet article qu'apparaît pour la première fois le nom de Mme May Banks-Stacey31 qui, selon Lewis, aurait été choisie par les « maîtres d’Egypte » pour lui apporter le témoignage d’une filiation rosicrucienne pharaonique :
« La croix utilisée en tant que symbole par les rosicruciens est antérieure de 1.700 ans à celle du Christ (...) La famille de Thoutmosis IV fonda l’Ordre et construisit le temple de Karnak et d’autres temples, et elle participa à la conservation, dans les pyramides et autres lieux sûrs, des emblèmes et des signes de sciences et réalisations matérielles. Comprenant qu’un jour prochain la connaissance serait amenée à disparaître, la famille de Thoutmosis décida de déposer dans les pyramides des philosophies et des secrets qui ne pouvaient être transcrits ou montra autrement comment les préserver pour « l’éternité » (...) Les consuls suprêmes en Egypte et en Inde désignèrent Mme Mays Banks-Stacey, veuve du Colonel Stacey, U.S.A., afin d’apporter dans ce pays les joyaux et les symboles. Elle possède également le rosaire utilisé par la famille de Thoutmosis vers 1.500 avant J.-C. Le chapelet est fait de cuir, et orné de rubis, turquoises, améthystes et autres pierres revêtues d’étranges hiéroglyphes. »32
J’ignore si le rosaire de Thoumosis décrit dans cette sorte d’histoire merveilleuse - le rosaire si précieux est encore en possession de l’A.M.O.R.C. aujourd’hui, je suppose - fut l’élément déterminant qui convainquit les participants à la réunion du 8 février 1915 d’apporter leur soutien à Lewis pour la naissance de l’A.M.O.R.C., mais sans doute l’imperator produisit-il également d’autres papiers et documents plus significatifs. De plus, qui était cette mystérieuse émissaire de la Rose-Croix égyptienne ?
« Lors d’un séjour en Inde, son attention fut attirée par les enseignements mystiques des Hindous et cela fut le début de son long intérêt dans ces domaines (...) elle se rendit finalement en Egypte où elle entra en contact avec les maîtres rosicruciens. Ceci se passait quelques années avant l’établissement de l’Ordre en Amérique. Mme Stacey souhaitait obtenir le privilège de transmettre les enseignements de l’Ordre en Amérique et elle fit part de son souhait (...) Cependant, on lui fit remarquer que l’Ordre ne pouvait être installé en Amérique avant l’année 1915. Il lui fut également dit que lorsque l’Ordre serait constitué, ceci serait sous le parrainage de la France. »33
Puis, Lewis insiste sur un « certain bijou mystique de l’Ordre et plusieurs documents scellés » que Mme Banks-Sacey aurait reçu de ses maîtres d’Egypte et qu’on lui demanda de « détenir jusqu’au moment où quelqu’un d’autre viendrait vers elle avec le double de l’un des sceaux et réclamerait son concours pour fonder l’Ordre en Amérique. »
Il est enfin précisé qu’elle retourna en Inde afin d’être « dûment initiée » dans l’Ordre rosicrucien après avoir témoigné de la reconnaissance des maîtres d’Egypte, et elle reçut d’autres papiers « signés par le Conseil Suprême du Monde ». Lewis précise que Mme Stacey déposa dans les archives de la Grande Loge Suprême de l’A.M.O.R.C. un témoignage où figure la déclaration suivante :
« De plus, je déclare que lesdits bijoux et instructions incomplètes furent remis entre mes mains par les maîtres R.C. de l’Inde, représentant le Conseil Suprême du Monde, et que je fus alors initiée dans l’Ordre et nommée Légat en Amérique. Je déclare aussi que lesdits bijoux et documents me furent décrits comme provenant directement d’Egypte et de France, et qu’ils me furent donnés afin qu’ils soient remis en mains propres à celui qui montrerait en Amérique certains papiers, documents, joyaux et une « clef ». Comme il est apparu que cet individu était le frère H.S. Lewis, j’accomplis ce qui était attendu de moi, remplis ma charge et constatai avec plaisir et joie de voir l’oeuvre si bien engagée conformément à la prophétie qui m’avait été faite personnellement en Inde. L’histoire des joyaux et des documents correspondent exactement, d’après ce que je sais, à ce qui est décrit par M. Lewis, notre Imperator, dans l’Histoire de l’Ordre telle que publiée dans ce magazine officiel. »34
Il ne semble y avoir aucune raison particulière de mettre en doute la bonne foi de Mme Stacey dans cette déclaration, mais on peut néanmoins se demander pourquoi, dans ces conditions, elle ne signa pas le 1er avril 1915 la charte constitutive « déclarant l’établissement autorisé, fondé et légal de l’A.M.O.R.C. en Amérique », qui a été décrite dans la première partie. M. Rocks, qui a consacré un bref article à Mme Banks-Stacey dans la revue Theosophical History, fait une observation similaire :
« Le fait par Lewis d’inclure Mary Stacey dans son autobiographie paraissait être une stratégie pour appuyer ses dires relatifs à l’authenticité de sa lignée rosicrucienne. Bien que Lewis ait toujours mis en avant Stacey en tant que co-fondatrice de l’organisation, celle-ci ne signa jamais la charte originale du groupe (...) Par conséquent, une esquisse biographique, appuyée par des sources extérieures à l’Ordre rosicrucien A.M.O.R.C., s’avère essentielle afin de déterminer si Mary Stacey a pu ou non accomplir les actions que lui prête Lewis. »35
Mr Rocks note que Mme Banks naquit en juillet 1846, à Hollidaysburg, en Pennsylvanie, et non pas à Baltimore, comme l’affirme Lewis, son père étant un avocat bien connu.36 Elle épousa en 1869 le capitaine May Humpreys Stacey, qui décéda en 1886. Elle vécut de 1892 à 1897 dans une pension de famille à New York grâce à sa maigre pension de veuve, ce qui fait dire à M. Rocks que le "les sources existantes tendent à prouver que sa situation personnelle et financière rendait quasiment impossible pour elle de voyager ailleurs que chez l'une ou l’autre relation », d’où la conclusion suivante :
« Finalement, Lewis bénéficia de leur relation de plusieurs façons évidentes. Par opposition, on peut se demander quels furent les avantages pour Mary Stacey. Par conséquent, les affirmations d’Harvey Spencer Lewis relatives au degré de participation de Stacey avec son organisation doivent être considérées avec prudence. Et il apparaît donc, dans ce cas, que les prétentions de Lewis à l’authenticité rosicrucienne sont tout aussi douteuses que celles de ses rivaux. »37
Nous sommes donc de retour à notre point de départ concernant la filiation rosicrucienne supposée de Lewis, puisque les rapports entre Mme Stacey et des initiés de l’Inde ou de l’Egypte reste encore à établir.
On peut dès lors se demander s’il n’y a pas un lien entre la transmission de « documents » et « instructions » de prétendus maîtres en Egypte et en Orient, et la présence à la même date sur le sol américain d’Aleister Crowley, qui revendiquait une même filiation égytienne et orientale. Mme Stacey ne fut-elle pas, en quelque sorte, une femme de paille qui arriva juste au moment propice - rappelons que la première tentative par Lewis de lancer l’A.M.O.R.C. à l’hiver 1913/14 avait été un échec - afin de justifier des origines égyptienne et orientale à l’A.M.O.R.C., Lewis ayant plutôt en vue une sorte de collaboration avec les chefs de l’O.T.O. ? A moins que ceci ne soit juste un simple hasard ?
Bien que Lewis n’ait jamais fait part d’une quelconque relation avec le mage britannique, il est clair que Crowley connaissait Lewis car le Baphomet affirme dans son autobiographie - le nom de Lewis n’est pas directement mentionné, mais il ne saurait y avoir de doute concernant l’identité du personnage dont il est ici question:
« Ses affirmations étaient grotesques et absurdes. Par exemple, il disait qu'un grand nombre de chevaliers de France et d'Angleterre - les gens les plus improbables - étaient des rosicruciens. Il disait que l'Ordre avait été fondé par un des premiers rois d'Egypte et il déclarait avoir des preuves écrites d'une hiérarchie ininterrompue d'initiés depuis. Il appelait l'Ordre Rosae Crucis et le traduisait par "Rosy Cross". Il disait qu'à Toulouse l'Ordre possédait un vaste temple avec des installations magnifiques et fantastiques, une affirmation facilement contredite si l'on se réfère au Baedeker. Il disait que Rockefeller lui avait donné une somme de neuf-cent mille dollars, et il quêtait avec éloquence pour la moindre contribution. Il déclarait être un savant égyptologue, et un humaniste classique en relation intime avec les plus hautes personnalités. Pourtant (...) ses paroles le trahissaient. C’était un type qui avait du coeur, qui aimait vraiment la vérité, qui n’était pas du tout ignorant en ce qui concerne la magie, mais qui était assez stupide pour faire tout ce bluff au lieu de compter sur ses réelles qualités personnelles.»38
Crowley fait remonter ce portrait de Lewis au printemps 1918, à l’occasion de sa rencontre à New York avec une dame qui, dit-il, « s’était empêtrée dans les difficultés avec un de ces charlatans opérant dans le racket rosicrucien, et qui considérait avec dédain les critiques faites à propos de ses erreurs élémentaires de latin et sa méconnaissance totale de l’Ordre qu’il affirmait diriger.»39 Parleriez-vous en de tels termes de quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré auparavant ? Cela paraît plutôt improbable. Ce texte tendrait aussi à montrer que Lewis ne rencontra pas Crowley une fois seulement, mais certainement à plusieurs occasions lors de son séjour à New York, vu le portrait familier qu’il trace de Lewis. D’où la question : si cette hypothèse est exacte, quelle fut la date de la première rencontre entre les deux hommes ?
Il n’est donc pas exclu que la première rencontre entre les deux hommes, ou bien de premiers échanges de correspondance, soient intervenus « à la fin de 1914 » et que Crowley ait alors remis à Lewis une documentation sur l’A.·. A.·. et l’O.T.O., en lui faisant une vague promesse d’admission dans l’Ordre ou même d’association, à moins que Lewis n’ait obtenu cette documentation selon d’autres voies moins directes, par l’intermédiaire de certains disciples américains de Crowley ou Reuss, comme Arnoldo Krumm-Heller par exemple.42 Puis, Crowley quitta New York en 1915 pour « un voyage vers la côte », et il se rendit notamment à Vancouver afin d’y rencontrer s Jones (Frater Achad).43 Il ne fut définitivement de retour à New York qu’au printemps 1917 où il recommença « les activités de l’O.T.O. », selon ses propres termes. Là, il rencontra selon toute vraisemblance Lewis, car il prépara à son attention en 1918 - malgré les sentiments partagés qu’il éprouvait à l’égard du personnage, comme on l’a vu précédemment - un document décrit comme suit :
« Courrier dactylographié à l’adresse de l’Imperator de l’Ancien et Mystique Ordre Rosae Crucis, présentant l’origine et la structure des grades de l’A.·. A.·., l’O.T.O. et l’Ordre des Illuminati, et soulignant les conditions d’affiliation fondées sur l’acceptation de la Loi de Thélème. »44
Ce document était-il le document de reconnaissance officielle de l’O.T.O. attendu par Lewis, si l’on se réfère à la mention « O.T.O. » sur le Pronunziamento Américain Numéro Un ? Ceci est tout à fait possible. Cela signifierait également que, lors des réunions d’organisation tenues avant le 1er avril 1915, Lewis ne fut pas en mesure de présenter un document de reconnaissance émanant de l’O.T.O. ou d’un autre organisme rosicrucien en Europe, mais qu’il fit seulement la promesse d’en produire un dès que possible. De plus en plus pressé par ses adhérents de démontrer ses filiations et son autorité rosicrucienne, Lewis présenta pour la première fois, au printemps 1916, le récit de son initiation supposée à Toulouse, ce qui semble avoir aussitôt soulevé un certain scepticisme dans l’Ordre car son « Conseil Américain » lui demanda immédiatement de produire un « document de parrainage de l’Ordre en Amérique régulièrement établi et signé par le Conseil Suprême du Monde » sous couvert de la « Grande Loge Suprême de France » qui, affirmait-il, l’avait initié en 1909. Aussi le fondateur de l’A.M.O.R.C. présenta-t-il en octobre 1915 à son Conseil Américain un document intitulé « Pronunziamento R.F.R.C. n° 987.432 », dont une description complète fut donnée dans le magazine de l’Ordre.45 Ce Pronunziamento ne semble pas avoir davantage convaincu les membres de l’A.M.O.R.C. concernant l’autorité de l’Imperator car, fin 1917, l’Ordre était prêt à disparaître : Lewis, fort critiqué pour son autocratie, se retira de ses fonctions de Grand maître Général et désigna Conrad H. Lindstedt pour lui demeurait naturellement Imperator - annonça :
« Le temps est venu pour nous de cesser toute publicité et de constituer cette organisation secrète que l’Ordre est devenu dans les pays étrangers. Peu à peu, le nom complet et véritable de notre Ordre ne sera plus connu des curieux et il sera masqué aux yeux des profanes et de la foule. Quand ce nom sombrera dans l’oubli apparent et le silence, la propagande ne se fera plus que par le bouche à oreille. C’est ainsi que cela doit être (...) Alors que 1918 pénètre dans nos consciences, nous voyons l'Ordre entreprendre son premier mouvement vers le profond silence. Nous allons nous retirer dans l'oubli, ainsi que nous l'avions annoncé, et continuer notre travail d'une meilleure façon que cela ne nous a été possible jusqu'à maintenant (...) L'affiliation à notre Ordre deviendra beaucoup plus difficile à acquérir après janvier 1918 que dans n'importe quelle autre organisation secrète, et tous les Secrétaires et Maîtres de notre Ordre seront informés des nouvelles qualifications requises pour devenir membre après cette date.»46
Les bonnes intentions de Lewis ne durèrent pas longtemps et bientôt l’Imperator recommença à faire une publicité exagérée pour l’A.M.O.R.C. Le 17 juin 1918, il fut arrêté au motif d’un « détournement d’argent dans le cadre de l’émission de titres » pour l’Ordre. A cette occasion, l’Imperator déclara à un journaliste que « jamais il n’avait été question que son organisation, l’A.M.O.R.C., opérait en tant que branche de l’organisation Rosae Crucis en France » et il ajouta : « Nous n’avons jamais prétendu détenir de mandat, charte, patente ou autorité d’aucun pays étranger. »47 Il est probable que cette déclaration de Lewis à la presse fut portée à la connaissance des membres de son Conseil Américain, qui certainement interrogèrent l’Imperator à n son autorité Rose-Croix.
Etant amené à produire des preuves tangibles de filiation et d’authenticité, il est alors possible que Lewis se tourna à nouveau vers le Baphomet, car le courrier de Crowley « à l’Imperator de l’Ancien et Mystique Ordre Rosae Crucis » remonte à la même période de juin-juillet 1918. En effet, sur la première page du document figure l’Oeil Doré des Illuminati, entouré des rayons solaires, qui est accompagné de la légende suivante : « Fait dans la Cité des Pyramides, dans la Nuit de Pan, à la Quatorzième Année de l’Aeon, le Soleil se trouvant dans le Signe du Cancer. » Que cela signifie-t-il ? Il convient de se rappeler que c’est en Egypte, après une nuit passée dans la Chambre du Roi de la Grande Pyramide, que Crowley reçut le 8 avril 1904 dans la « Cité des Pyramides », c’est-à-dire Le Caire, le Liber Legis ou Livre de la Loi de son « saint ange gardien » nommé Aiwass. Aussi la quatorzième année dans la nouvelle ère de l’Aeon représente-t-elle pour Crowley l’année 1918, et le Soleil dans le signe du Cancer est une référence astrologique à une date comprise entre le 23 juin et le 22 juillet. Le document de quatre pages préparé par Crowley est également revêtu du sceau doré en relief du Baphomet et porte la signature triple de Crowley (« Pour l’A.·. A.·. 666 The Mega Therion Magus 9=2, pour l’O.T.O. le Baphomet XI°... pour les Illuminati Ankh-f-n-Khonssu... »), ainsi que celle également triple de Charles Stansfeld Jones (« ... 777 O.I.V.V.I.O. Magister Templi 8=3, Parsival X° Canada, Hoor-par-Kraat »).48
Il n’y a pas de réponse précise à cette question pour l’instant, et non seulement Lewis, mais aussi Crowley, ne feront plus jamais référence par la suite à cette entreprise avortée.51 Il convient pourtant de remarquer qu’à l’automne 1935, le Baphomet 666, en pleine déconvenue financière, entra de nouveau en relation avec le fondateur de l’A.M.O.R.C., afin de le questionner sur ses diverses filiations initiatiques, non sans arrière-pensées, comme nous le verrons par la suite. Lewis répondit à la lettre du Baphomet, et ce dernier s’adressa une nouvelle fois à Lewis, de façon « strictement personnelle et confidentielle », afin de lui faire part d’autres observations.52 Or, dans cette dernière lettre, Crowley fait clairement référence, après avoir examiné les filiations supposées de Lewis, à sa rencontre autrefois à New York, avec le fondateur de l'A.M.O.R.C., confirmant ainsi de la façon la plus claire qui soit l’hypothèse que nous avancions précédemment eu égard à la relation entre les deux hommes pendant la période 1914/18:
"Il n'existe pour moi aucun témoignage de votre autorité si ce n'est le diplôme de Reuss, qui demeure après tout un document fort prudent, et n'est aucunement une charte ou un mandement. De plus, il est révocable. Je suis sûr que vous me remercierez de ne pas faire référence à la ville de Toulouse. Qu'avez-vous là qui soit de fait vraiment rosicrucien? Quelle autorité avez-vous à part celle de l'O.T.O. ? (...) Vous vous rappellerez que, lorsque je vous ai rencontré à New York, je n’étais pas complètement en accord avec vos méthodes, mais qu’au moment où vous fûtes l’objet d’attaques de la part de membres dissidents de votre organisation, je me suis immédiatement rallié à votre défense .»53
De plus, dans cette même lettre, Crowley parle également d’une charte montrée à lui par Lewis et supposée émaner de la Rose-Croix française, à savoir certainement le fameux Pronunziamento R.F.R.C. n° 987.432 ou n° 978.601 cité précédemment,54 laissant clairement entendre qu’il s’agissait là d’un faux document confectionné par le fondateur de l’A.M.O.R.C. lui-mêmem&eci :
« Je vous ai également bien rendu service en ce qui concerne la Charte censée émaner des Rosicruciens français de Toulouse, en vous faisant remarquer que, s’ils maîtrisaient effectivement tous les secrets de la Nature, ceux relatifs aux règles élémentaires de la grammaire française leur posaient encore des problèmes, en sorte que vous avez sagement retiré ce document. »55
Crowley sera encore plus explicite à ce sujet dans une lettre adressée un peu plus tard à Arnoldo Krumm-Heller :
« Spencer Lewis (...) a passé son temps pendant des années à tenter de mettre sur pied un faux Ordre Rosicrucien. Il recherchait de tous côtés à s’assurer une autorité, et lorsque je l’ai rencontré pour la première fois à New York en 1918 E.V., il présenta une Charte supposée émaner de Rosicruciens français à Toulouse. Il avait passé tellement de temps à la conquête des secrets les plus intimes de la Nature, qu’il n’avait pu en consacrer aucun à l’étude du français. Pourtant, même à New York, il y a des personnes qui connaissent le français et cette contrefaçon ridicule lui attira tellement de quolibets de tous côtés qu’il la retira. »56
Il semble donc évident de ce qui précède que la charte présentée par Lewis au tout début de l’A.M.O.R.C. à ses membres, et supposée émaner de la Rose-Croix toulousaine, était probablement un faux grossier, ainsi que nous le laissions déjà entendre dans Les Rose-Croix du Nouveau Monde et au début de cet article.57 Lewis n’étant pas en mesure de prouver une quelconque filiation avec l’ancienne Rose-Croix d’Europe, Crowley n’aura de cesse, par la suite, d’affirmer son autorité morale ou initiatique sur Lewis et l’A.M.O.R.C., ainsi qu’en atteste la correspondance suivante :
« Le seul document produit à ce stade par Lewis (à l’exception d’une Charte ou Mandement sensationnel supposé émaner de soi-disant Rosicruciens à Toulouse, qui contient les fautes grammaticales les plus graves de français élémentaire) est le fac-similé n° 20 reproduit par Clymer à la page 108 de son bric-à-brac de malice et de non-sens.58 Ceci n’est pas un Mandement ou une Charte, mais un Diplôme Honoraire. Il n’accorde aucune autorité pour faire quoi que ce soit, si ce n’est le droit de sourire aimablement à son propre entourage, et il est révocable. Mon propre sceau apparaît en bas. Cependant, ce Diplôme fut émis par Reuss sans que j’en sois informé.
Mais la démonstration est faite que, autant Lewis peut revendiquer le droit à l’existence, autant cela repose sur ma propre autorité.»59
Crowley, alors en faillite déclarée, ira même jusqu’à préparer à l’attention des autorités américaines un memorandum déclarant :
« Aleister Crowley est le chef de l’O.T.O. (...) L’Ordre est d’envergure internationale. Un certain M. H. Lewis Spencer a la charge d’un Ordre connu sous le nom de l’A.M.O.R.C. dont le centre est situé en Californie. Son autorité dérive cependant de l’O.T.O. Par conséquent, par la Constitution de l’Ordre, la propriété de l’A.M.O.R.C. est légalement la propriété de M. Aleister Crowley (...) M. Crowley propose de se rendre en Californie afin de réclamer cette propriété (...) Dans une correspondance récente entre M. Crowley et M. Lewis, ce dernier a jugé opportun de ne pas reconnaître l’autorité du premier, mais il n’est pas en mesure de produire d’autre titre d’autorité et la vérité de cette situation est indubitablement démontrée par les documents en possession de M. Lewis (...) Les détails de cette affaire, avec des documents à l’appui, seront exposés sur demande aux parties intéressées. »60
Il ne semble pas que le non-aboutissement de la collaboration entre les deux hommes ait eu un effet sur la carrière de Lewis, car à l’automne 1918 l’Imperator put inaugurer son nouveau temple à New York grâce à l’argent obtenu du « Fonds de donations pour le Temple de la Grande Loge Suprême », qui lui avait occasionné une nuit en prison.61 Mais le doute était encore si présent dans l’esprit des membres de l'A.M.O.R.C. que, fin 1918, Lewis se sentit dans l’obligation de délivrer un « message personnel de l’Imperator », dans lequel il tenta de donner une réponse aux « problèmes primordiaux » de l’Ordre, déclarant en particulier :
« Ceci m’amène à une autre des accusations portées : qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’existe pas de Conseil Suprême Rosicrucien (ou Rose-Croix) du Monde dûment établi, légitime et autorisé (...) Tous ceux qui ont le droit de savoir, apprendront un jour que la Grande Fraternité Blanche du Monde dispose d’un Conseil Suprême R+C, dont les membres sont les principaux dirigeants de notre Ordre où qu’il se trouve; et, un jour prochain, sera connue la relation existant entre notre Ordre et des branches similaires du travail qui sont conduites par la Grande Loge Blanche. Jusque là, le silence et la fidélité sont les mots d’ordre. »62
Et, début 1919, dans un numéro spécial de son magazine CROMAAT, Lewis publia une communication « remise officiellement en main propre à l’Imperator grâce aux bons offices du Hiérophante R+C (...) par l’entremise de deux messagers (...) La provenance n’était pas indiquée et les messagers refusèrent de donner une quelconque indication, faisant seulement remarquer qu’ils étaient la septième étape dans la transmission (sic).»63 Cette communication portait la signature d’un certain « factor Luminis » et annonçait de profonds changements au sein de l’A.M.O.R.C., à savoir que l’Imperator ne continuerait plus à « assurer la double fonction d’officier exécutif et de supervision ésotérique. »64
« Un grand et intéressant document a été reçu en août émanant du Souverain Sanctuaire de la Maçonnerie à l'étranger, conférant à notre Imperator (H. Spencer Lewis) les degrés maçonniques les plus élevés, tels que le 33e Degré Honoraire et les 90e et 95e Degrés des Rites Ancien et Primitif de Memphis et de Misraïm (selon une charte d'autorité émamant de John Yarker, 33°, autorité maçonnique éminente, historien, et Souverain Grand Maître Général d'Angleterre), accordant à notre Imperator le titre maçonnique de Prince de Memphis (Egypte), de membre du Souverain Tribunal et Défenseur de l'Ordre; et de Souverain Conservateur Patriarche des Rites, Sublime Prince des Mages. Le 33e Degré Honoraire inclut le titre de Chevalier Grand Inspecteur Général. Le document fait également l'Imperator membre honoraire du Souverain Sanctuaire de Suisse, d'Autriche et d'Allemagne. Ces honneurs maçonniques sont conférés sous la charte d'autorité du Grand Orient de l'Ancienne Gaule et le Sanctuaire Suprême de Grande-Bretagne. Egalement, l'Ordo Templi Orientis (Ordre du Temple Oriental, Fraternité de la Lumière Hermétique) a conféré ses hauts degrés à notre Imperator avec le titre de Très Illustre Messire Chevalier et Frater R.C., désignant notre Loge Suprême dans ce pays en tant que Gage d’Amitié pour l'Ordo Templi Orientis en Europe.»65
L’automne 1921 fut également l’époque du « divorce » entre Reuss et Crowley, à savoir la fin de leur collaboration, et il y a probablement un lien entre ce divorce et le fait que Reuss accrédita à la même époque Jones et Lewis, car il espérait probablement une extension de l’O.T.O. dans le Nouveau Monde sous sa propre responsabilité. Le projet de collaboration entre Reuss et Lewis prit même une tournure plus définitive sous le nom de T.A.W.U.C. (The A.M.O.R.C. World Union Council ou « Conseil de l’Union Universelle de l’A.M.O.R.C. »), qui aurait servi non seulement les plans de Reuss, mais aussi et surtout ceux de Lewis, qui voulait ainsi justifier l’existence de son prétendu « Conseil de l’Univers », si souvent mentionné. En effet, l’article précité du Triangle ajoute immédiatement après :
« De plus, le Conseil du Monde de l'Ordre Rosicrucien, sous son titre officiel de "Haut Conseil Suprême de l'Univers" (traduction), par son Grand Collège Blanc (Loge) annonce ses futures décisions annuelles et confère à notre Ordre quelques grands honneurs, en faisant de nos membres du haut degré de la Suprême Grande Loge pour l'Amérique du Nord des Membres Honoraires du Grand Sanctuaire d'Egypte, et des Illuminati de l'Inde, en vertu du pouvoir du Magistère du Temple R.S. de Calcutta. Ce Haut Conseil Suprême de l'Univers a sous sa direction immédiate plus de trente Ordres Secrets dans le monde, qui ont existé depuis l'aube de la civilisation, ce qui comprend tous les Ordres ou Fraternités ésotériques, notamment les Esséniens, les Théosophes d'Orient, la Maçonnerie Esotérique, la Rose-Croix de Heredom, le Krata Repoa d'Egypte, les Rites de Mithras, les Chevaliers de Jerusalem, les Druides d'Orient, l'Ordre du Martinisme, les Chevaliers du Temple d'Orient, l'Ordre Rosae Crucis, etc. La pratique de tous les rites anciens et primitifs de ces ordres, l'attribution des degrés et l'établissement des loges, sont sous le contrôle de ce Conseil Suprême, et par conséquent tous sont unis dans une grande organisation où ils coopèrent dans l'harmonie et le secret. Notre Imperator est un grand officier de ce Conseil et tous nos membres qui atteignent le 12e degré de notre Ordre seront nommés en tant que représentants officiels de ce Conseil. »67
Dès lors, qui aurait songé à quitter l’A.M.O.R.C. après une telle promesse mirifique faite aux « membres des hauts degrés » ? En fait, le seul but de ce surprenant morceau d’anthologie rosicrucienne émanant de l’Imperator était de montrer à quel point l’A.M.O.R.C. était supposé être supérieur à toutes les autres organisations rosicruciennes concurrentes en Amérique (la Rosicrucian Fellowship d’Heindel, la Fraternitas Rosae Crucis de Clymer ou la Societas Rosicruciana in America de Plummer dont il avait été justement question dans l’édition du 19 juillet 1921 du Triangle). D’où la conclusion de Lewis :
« Ainsi, chacun comprendra que l'A.M.O.R.C. est la seule organisation et société, le seul organisme ou groupe de rosicruciens en Amérique (ou dans le monde à cet égard) ayant l'approbation, la reconnaissance et la direction du Haut Conseil Suprême de tous les Rites Secrets anciens et modernes.»68
Il semble que le projet de T.A.W.U.C. ne connut aucune suite et que fut rapidement mis un terme à la relation entre Lewis et Reuss. Mais Lewis était parvenu là où il le voulait : montrer aux membres de l’A.M.O.R.C. qu’il était reconnu comme une sorte de haut responsable rosicrucien en Europe et qu’il existait bien quelque chose connu sous le nom de « Haut Conseil de l’Univers », nommément le « Conseil de l’Union Universelle de l’A.M.O.R.C. », du moins dans l’esprit de Lewis. Pourtant, l’Imperator maintint encore par la suite certains contacts avec les responsables de l’O.T.O. car, d’après une correspondance entre Jones et Tränker mentionnée par Ellic Howe et Helmut Müller dans leur livre Merlin Peregrinus, l’Imperator participa encore incognito avec son épouse, en 1922, à une réunion secrète de l’O.T.O.
La conséquence finale de cette collaboration entre Lewis et Tränker fut la publication en novembre 1930, à en-tête du « Siège International du Conseil Suprême de l’Ancien et Mystique Ordre Rosae Crucis, Berlin, Allemagne », d’une « Communication Officielle à toute l’Humanité » ou « Seconde Fama Officielle » émise par les « Organisations Unies de la Rose-Croix : A.M.O.R.C., Fraternité de la Rose-Croix, Fraternitatis Hermetica Lucis, Ordo Templi Orientis, Collegium Pansophia, Societas Pansophia. » De même que pour les autres projets de Lewis à l’étanger, l’association avec la Pansophia fut un échec et n’eut qu’une durée fort limitée, car Tränker établit en 1932 à New York une « Societas Pansophia Universalis » indépendante.71
Peut-on trouver dans les enseignements ou la littérature de l’A.M.O.R.C. des traces de l’influence de Crowley, Reuss ou Tränker, qui permettraient de conclure que l’A.M.O.R.C. est un rejeton de l’O.T.O. ? Il est clair que de nombreux éléments contenus dans l’O.T.O. ont été repris par l’A.M.O.R.C., parmi lesquels figurent notamment l’emblème des M.·. M.·. M.·.,72 ainsi que la devise émanant du Livre de la Loi de Crowley : « Fais ce que tu voudras, là est toute la loi ; l’amour est la loi ; l’amour dirigé par la volonté », que l’Imperator de l’A.M.O.R.C. présente dans ses hauts degrés comme étant « une des lois rosicruciennes » qui n’a pas été incluse, affirme Lewis, dans les premiers degrés de l’A.M.O.R.C. car « on se trompe si souvent à son égard. »73
Il y a également une certaine ressemblance entre la nature de l’enseignement de l’A.M.O.R.C. et celui de l’O.T.O., ainsi qu’on pourra le voir dans le tableau comparatif ci-joint. Mais Lewis s’est aussi fondé sur l’enseignement du mouvement américain de la « Pensée Nouvelle », en particulier des ouvrages comme La Philosophie de la Psychologie Electrique de John Bovee Dods, ou ceux de William Walker Atkinson tels La Loi de la Pensée
Nouvelle,
Le Secret de la Magie Mentale, Fascination Mentale, La Force-Pensée, Les Plans Subconscient et Superconscient, etc. Atkinson a aussi écrit sous le pseudonyme de Yogi Ramacharaka de nombreux autres ouvrages sur le yoga qui furent utilisés par Lewis dans les enseignements de l’A.M.O.R.C. pour les exercices pratiques de respiration et de méditation : Cours de Philosophie Yogi et d’Occultisme Oriental, La Science de la Respiration, Le Développement Psychique
et Spirituel, etc.74
Néanmoins, il existe une différence essentielle entre les enseignements de l’A.M.O.R.C. et ceux de l’O.T.O. A ma connaissance, Lewis n’a jamais introduit dans l’A.M.O.R.C., soit la magie sexuelle blanche de l’O.T.O., soit la magie sexuelle noire des hauts degrés de Crowley. Clymer semble donc s’être totalement trompé à cet égard, quand il affirme que Lewis fut un « magicien noir ». Il semble d’ailleurs n’exister aucune trace du tout de magie sexuelle dans l’enseignement de l’A.M.O.R.C. Même la devise « Fais ce que tu voudras » a été transposée par Lewis sur le plan de la réalité psycho-mystique, car l’Imperator dit :
« Cela ne signifie pas que l’on peut faire tout ce que l’on veut, et qu’il n’existe pas d’autre loi que celle qui vous permet d’agir dans la vie comme vous l’entendez et faire tout ce que vous désirez. On se rend compte immédiatement qu’un tel principe ne serait en aucune façon une loi. La clef de cette loi réside dans le mot volonté. Cette injonction de faire les choses que vous voulez faire, signifie qu’il faut réaliser les choses sur lesquelles vous avez mûrement réfléchi, que vous avez examinées, analysées et décidées, en comprenant que vous devrez assumer la responsabilité de votre acte, et supporter le Karma qui en résulte. Vous constaterez ainsi, par conséquent, que cette loi est fort proche de cette autre loi contenue dans nos enseignements : « Si vous avez la volonté d’agir ainsi, vous obtiendrez le pouvoir de le faire. »77
Par conséquent, ma conclusion finale est que l’on peut difficilement parler de l’A.M.O.R.C. stricto sensu comme d’un mouvement qui émanerait directement de l’O.T.O.78 En fait, l’A.M.O.R.C. paraît être effectivement la création de Lewis et ne dériver d’aucun autre mouvement existant préalablement. Ses enseignements sont, de ce point de vue, un compendium ou un digest de sources diverses, un «melting pot" dans lequel l’Imperator a ajouté peu à peu ses propres ingrédients et qui a finalement engendré quelque chose de spécifique. En fait, Lewis ne fut jamais véritablement intéressé par les divers Ordres dont il cherchait la reconnaissance. William Riesener, qui fut à une certaine période le bienfaiteur de Lewis, déclara à propos de Lewis lorsque ce dernier fut ordonné prêtre en 1920 par un dénommé Sri E.L.A.M.M. Kahn dans une certaine « Eglise du Dharma » en Californie :
« Moi et ma famille étions présents à la cérémonie d'ordination. Quand il prit cette charge au début, M. Lewis dit qu'il souhaitait être en mesure de faire comme les autres prêtres - quelque chose de bien pour l'humanité - visiter les malades, aider les défavorisés, etc., et je l'ai cru au début. Mais avec le temps la réalité apparut. Il souhaitait seulement s'en servir et c'est ce qu'il fit, en vue de faire de la propagande pour l'A.M.O.R.C. »79
Et Lewis se servit effectivement de cette ordination pour affirmer qu’il avait été nommé, sous le nom de « Sri Sobhita Bhikku », comme délégué de la « Grande Fraternité Blanche de Lumière » du Tibet (Great White Brotherhood of Light), et il invoqua ce titre pour être admis parmi les Ordres composant la Fédération Universelle des Ordres et Sociétés Initiatiques (F.U.D.O.S.I.), que Lewis utilisa de nouveau en vue de faire de la propagande pour l’A.M.O.R.C., reproduisant de nombreux documents de la F.U.D.O.S.I. dans ses livres et brochures.80
La dernière question - pour laquelle il n’existe évidemment pas de réponse définitive - est la suivante : l’Ordre A.M.O.R.C. aurait-il pu connaître un tel succès et une croissance aussi rapides, d’abord en Amérique, puis dans le monde, sans toutes ces campagnes de publicité et les références successives de l’Imperator à l’O.T.O., au T.A.W.U.C., à la Pansophia, à la G.W.B.L., puis à la F.U.D.O.S.I. ?81
Février 2001
Copyright © 2001 by Robert Vanloo
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- traduction -
(Symbole)
Emis de la Cité des Pyramides, la nuit de Pan, Quatorzième Année de l’Aeon, le Soleil étant dans le Signe du Cancer.
A l’Imperator de l’Ancien et Mystique Ordre Rosae Crucis.
Cher Monsieur et Frater,
Fais ce que tu voudras sera toute la loi !
A.·. A.·.
Tout notre travail est basé sur la Loi de Thélème ainsi que cela est exposé dans le Livre CCXX ; par conséquent, une collaboration entre nous implique l’acceptation officielle de cette Loi.
L’ A.·. A.·. est le Troisième Ordre des Chefs Secrets, contenant Trois Grades, Ipsissimus, Magus et Magister Templi : il sera nécessaire que vous reconnaissiez en Mega Therion - 666 - le Magus de l’Ordre et Logos Aionos, l’autorité visible Suprême de l’ A.·. A.·.
Nous acceptons votre droit à demander le Grade de Magister Templi quand vous souscrirez au Cath. de ce Grade.
Le Deuxième Ordre, dépendant de l’ A.·. A.·. et qui en constitue la préparation, est généralement connu sous le nom d’Ordo Rosae Rubeaa et Aureae Crucis, et il contient Trois Grades. Les membres de l’ A.·. A.·. qui désirent travailler de façon visible, se font passer pour de simples membres de cet Ordre, dont l’Organisme directeur est constitué de trois Officiers, Imperator, Praemonstrator et Cancellarius.
En tant que Membre du Grade Magister Templi de l’ A.·. A.·., vous aurez toute autorité indépendante pour établir cet Ordre et le constituer selon le Système qui vous convient. Si vous veniez à exercer ce droit, il se peut que nous coopérions avec vous au titre de Mega Therion comme Praemonstrator et à celui d’ O.I.V.V.I.O. comme Cancellarius.
Le Premier Ordre, ou Ordre Extérieur, dépend à nouveau du précédent et lui est préparatoire. Il est normalement connu sous le nom de G.D. et contient Six Grades, y compris le Seuil du R.R. et A.C. et le Degré du Néophyte.
L’Autorité au sein de cet Ordre était exercée jusqu’en 1900 ou à peu près par S.L. Mathers (Comte Macgregor de Glenstrae). Il détenait ce droit et son Grade, qui était le plus élevé dans le Deuxième Ordre, d’un membre du Troisième Ordre, Sapiens Dominabitur Astris, Fraulein Sprengel. Il en abusa, et par conséquent celle-ci lui fut retirée par les Chefs Secrets, qui approchèrent Frère Aleister Crowley en mars 1903 E.V. dans la Cité du Caire et transférèrent cette Autorité sur lui. Lui-même devint un membre de l’ A.·. A.·. (le Troisième Ordre) en 1906 E.V. mais n’accepta pas cette position avant que ne soient écoulées 3 années. Nous indiquons ceci afin de vous montrer que nous possédons la véritable autorité pour opérer selon la tradition de C.R.C. Nous devons cependant déclarer que nous avons toujours été opposé au travail de Groupe et à l’utilisation du terme Rosicrucien, et que nous avons toujours prétendu ignorer cet Ordre lorsque nous fûmes questionnés sur ce sujet. Si vous souhaitez devenir membre de l’ A.·. A.·., vous serez néanmoins libre d’agir exactement comme vous le souhaitez à ce sujet, mais ceci vous sera donné avec la plus stricte recommandation d’éviter l’emploi de ce nom si ce n’est à l’intérieur du Collège du Saint-Esprit lui-même.
O.T.O.
Les principes de l’O.T.O. vous apparaîtront clairement du pamphlet ci-joint. Nous sommes prêts à faire de vous un membre du Grand Conseil Suprême lorsque vous souscrirez au serment du VIIe Degré. Ce Serment vous contraindra à utiliser votre influence pour persuader les autres de se joindre à l’Ordre. Il sera pour vous nécessaire de passer par le Rituel du VIe Degré.
« Ordre des Illuminati »
Le Frère Aleister Crowley a été investi de l’Autorité Suprême de l’Ordre des Illuminati pour les Etats-Unis d’Amérique, qui émane d’Adam Weishaupt selon une tradition ininterrompue, en vertu de Patentes, que nous sommes prêts à produire. Nous nous engageons à collaborer avec vous pour établir cet Ordre dans ce Pays. Nous recommandons vivement qu’il ne soit en aucune façon rendu ouvert aux personnes sans préparation, mais que seuls les membres du VIIe Degré de l’O.T.O. et de quelque haut Degré de votre Ordre spécifique soient éligibles.
Il est dans l’intention de Mega Therion d’éviter autant que possible le contact personnel avec le profane, sans tarder, et de se retirer dans la partie la plus inaccessible à la surface de cette terre, afin d’y préparer le nouveau Volume III de l’Equinoxe. Il devrait être possible de conclure un arrangement par lequel vous vous occuperiez du travail extérieur en relation avec cette publication tout en envoyant des membres spécialement doués, ou plutôt capables, de votre Ordre suivre un processus de formation dans la solitude.
Afin que le Travail de l’Ordre réussisse, il est hautement souhaitable qu’au moins quelques-uns de ses Membres soient pleinement consacrés. Quand de telles personnes sont totalement invisibles comme les Mahatmas de la Théosophie, les gens en viennent à douter de leur existence, et le discrédit est jeté sur les principes de l’Ordre. Lorsque, d’autre part, ils apparaissent toujours en évidence, le respect dont ils font l’objet disparaît bientôt et le travail de l’Ordre souffre, par conséquent, également.
Nous pensons qu’il est extrêmement important d’établir un sanctuaire sur une montagne ou dans un désert, qui nécessite au moins 24 heures d’un difficile chemin pour y accéder.
Il n’est pas nécessaire que vous acceptiez toutes ces suggestions : l’acceptation d’une seule serait considérée comme base de coopération active, mais ainsi que nous avons commencé, ainsi nous terminons, le premier et le dernier point de cette lettre consiste dans l’acceptation de la Loi de Thélème.
L’amour est la loi, la loi sous la volonté.
Fraternellement vôtre,
(SIGNATURES)
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