Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07069.jsonl.gz/76

Des disparus, des morts. Des routes qui semblent s’évaporer. Des villages de soleil soudain à l’agonie. Des murs d’eau durs comme de la pierre, rapides comme un train. Terribles images. Que peut-on faire pour préserver la sécurité des personnes et des biens?
En Suisse par exemple, ou dans les plaines du centre de la France, les inondations ne sont pas habituelles comme dans le midi, car les sols sont capables d’absorber beaucoup de pluie. Il y a peu de ruissellement direct dans les cours d’eau, sauf dans les Alpes.
En général les principales rivières traversent des villes, goulets d’étranglement. On se souvient de la crue centennale de la Seine à Paris en 1910, et de la submersion du centre de la capitale. Autre exemple dans la petite ville de Limoux au pied des Pyrénées (image 1 © Tourisme Histoire Patrimoine, Limoux / clic pour agrandir), traversée par l’Aude qui descend des Pyrénées.
Les habitants de cette région vivent depuis des siècles avec les humeurs du fleuve. Par exemple lors de la grande crue de 1820: la cote de l’Aude avait atteint 8 mètres 20. 43 maisons avaient été détruites dans une ville en grande partie submergée.
La géographie montagneuse proche aggrave ces épisodes, elle les déclenche même. Les effets se prolongent en plaine. En 1820 encore, à Carcassone, en aval de Limoux:
« Le 25 octobre, le fleuve a envahi la ville basse jusqu’à la place Carnot. Le delta du fleuve est, depuis toujours, une zone inondable. Les crues anciennes ont sensiblement modifié sa physionomie. Les habitants ont sans cesse lutté pour contenir le fleuve : en 1307, est renforcé le pont Vieux à Narbonne puis en 1316, le chenal vers l’étang de Capestang est creusé afin de diviser l’Aude en deux pour réduire les crues à Narbonne. »
Diviser la rivière en deux pour en atténuer les crues: pas très écolo ce forçage de la nature, mais efficace. En 1891, toujours à Limoux, la crue a atteint 7 mètres 40 (image 2). Ces records du XIXe siècle tiennent encore. En comparaison, la Vésubie a atteint la cote de 8 mètres le 2 octobre.
Autre crue majeure, celle de la Loire en 1856 (image 3). La presque totalité de la ville de Tours était sous 1 à 4 mètres d’eau et le fleuve a été mesuré à 7 mètres 70 au plus fort de la lame d’eau.
« Le 4 juin, c’est une mer tumultueuse qui déferle sur la ville de Tours. L’eau monte à 7,70 m et affleure la clef de voute du pont de pierre. Dans la nuit noire battue par le vent, la ville n’est plus qu’eau : jusqu’à deux mètres dans le centre. Seule la cité ancienne surnage, en bordure du fleuve en furie. La Loire et le Cher couchés dans le même lit, forment un lac de 30 km de long et 10 de large ! »
Il est à noter que la ville de Tours continue à densifier des quartiers inondables, en contradiction avec les recommandations des autorités. Or aucune région déjà durement touchée par le passé ne peut être épargnée d’une nouvelle crue centennale ou millénniale.
On ne peut empêcher la pluie ni les épisodes paroxystiques. On doit donc faire avec, s’adapter et anticiper. L’urbanisation forte des régions à risque, comme le midi de la France, est une des causes majeures de la gravité des épisodes extrêmes.
Le bitumage et le bétonnage, dont je ne conteste pas l’utilité, atténuent cependant la capacité d’absorption de l’eau de pluie par les surfaces végétales. De plus le détournement ou le recouvrement d’anciens ruisseaux a pour conséquence que ces eaux envahissent les villes de manière sauvage.
Selon un rapport de 2001 l’Assemblée Nationale française:
« Incontestablement, l’urbanisation se traduit par une imperméabilisation des sols qui empêche toute absorption de l’eau par les sols et augmente en conséquence les volumes ruisselés. Mais, l’intensité des crues torrentielles méditerranéennes de type cévenol est telle que même les sols non urbanisés ont alors une capacité d’absorption assez faible. »
Concernant l’inondation catastrophique de Nîmes en 1988 (image 7) ce rapport ajoute:
« La particulière gravité des inondations de Nîmes, le 3 octobre 1988, s’explique ainsi en partie par les vitesses de ruissellement en raison d’un réseau d’assainissement enterré, et donc sous-dimensionné qui n’a pas pu canaliser l’eau. En effet, traditionnellement, les villes et villages méditerranéens soumis à un risque d’inondation utilisaient pour l’évacuation des eaux des procédés que M. Claude Lefrou apparente dans son rapport sur les crues de l'Aude à des « oueds ».
Or, ceux-ci ont été généralement supprimés et remplacés par des canalisations enterrées, dont le diamètre s’est avéré insuffisant. Ce fut donc le cas à Nîmes en 1988, mais aussi à Estagel dans les Pyrénées-Orientales ou à Aussillon dans le Tarn en novembre 1999. »
Je pourrais ajouter d’autres épisodes paroxystiques. La phase actuelle de réchauffement les augmente peut-être, ou peut-être pas. Peu importe ici. Le fait que ces épisodes extrêmes ont toujours existé montre que l’on doit vivre avec et en atténuer l’impact.
Comment? Les moyens sont connus. Ils doivent être décidés et financés.
- Ne pas construire en zone inondable. Les images 4 et 5 montrent des zones inondables de rivières. En 4, l’Ardèche, large de 2,5 km, juste avant qu’elle ne se jette dans le Rhône.
- Rachat par l’État des villas construites en zones à risque, et déplacement de leurs habitants.
- Rétablissement ou extension des zones d’expansion des crues.
- Création de bassins de retenue des eaux (réservoirs) en amont des villes, et de petits barrages successifs quand c’est possible. Ce que fait Nîmes encore aujourd'hui.
- Dans les villes et villages rétablir une meilleure circulation des eaux excédentaires, par des canaux, des dérives latérales ou de toutes manières possibles.
Tout cela est dans la ligne du document intitulé PPRi, Plan de Prévention du Risque inondation. Ici celui du Gers. Que dit-il?
« L’occupation des zones inondables par l’homme s’est traduite également par une aggravation de l’intensité des débordements eux-mêmes, du fait de l’impact des activités humaines sur les écoulements : aggravation et accélération des ruissellements sur les pentes des bassins versants, concentration et accélération des écoulements par suppression des possibilités de débordements latéraux des cours d’eau endigués. »
Au besoin, on ajustera le cours des rivières. Cela s’est par exemple passé en Suisse il y a 150 ans. La rivière Aar a été détournée pour mettre fin aux inondations récurrentes et à la malaria dans le Seeland.
« La région du Seeland est le potager de la Suisse. Mais il y a 150 ans, c’était encore un marécage où sévissait la malaria. Le 25 juillet 1867, l’Assemblée fédérale validait un crédit de 5 millions de francs pour la première correction des eaux du Jura. »
Dan le midi français, la répétition des catastrophes tient en partie à ce que rien n’a été entrepris dans trop de communes et de départements. En France la loi Barnier, votée il y a 25 ans, réglemente la prévention des risques naturels. Est-elle appliquée?
Il serait intéressant d’avoir un bilan des réalisations dans les zones à risque.
Le gouvernement français (Ministère de l’Environnement) dispose de Plans de Prévention des Risques Naturels (PPR), dont plusieurs images ci-après sont extraites qui montrent les zones de débordement de quelques rivières. Ces plans sont des règlements-cadres dans l’aménagement du territoire en fonction des risques connus.
En voici un exemple:
« Le PPR est un dossier réglementaire de prévention qui fait connaître les zones à risques et définit les mesures pour réduire les risques courus. Il tient compte des risques naturels dans l’aménagement, la construction et la gestion des territoires, réglemente l’utilisation des sols à l’échelle communale, en fonction des risques auxquels ils sont soumis.
Afin de réduire les dommages lors des catastrophes naturelles, il est nécessaire de maîtriser l’aménagement du territoire, en évitant d’augmenter les enjeux dans les zones à risque et en diminuant la vulnérabilité des zones déjà urbanisées. (…) Comment ? En réglementant l’utilisation des sols en fonction des risques naturels auxquels ils sont soumis. Cette réglementation va de l’interdiction de construire à la possibilité de construire sous certaines conditions.
La préservation des champs d’expansion des crues est également un enjeu global majeur dans le cas de la problématique des inondations qui couvre de larges bassins versants. Avec le maintien du libre écoulement des eaux, ils ont pour objectif entre autres de ne pas aggraver en amont ou en aval l’impact sur les zones urbanisées. »
Les outils existent. Pourtant il semble plus commode d’incriminer le réchauffement que de ré-urbaniser les régions vulnérables. Mais une diminution du CO2, objectif avoué du camp climato-alarmiste, n’empêcherait pas la répétition d’épisodes extrêmes. Si vraiment ceux-ci sont amplifiés par le réchauffement, et si le réchauffement est dû au CO2, sa baisse sera si lente que l’on ne verra rien changer avant 2 ou 3 siècles au moins du côté de Saint-Martin-de-Vésubie.
Mais quel que soit l’ensemble des protections mises en place, gardons à l’esprit le fait qu’une crue millénniale peut dévaster même les meilleures protections. Les profondes vallées ont été creusées par des fleuves et des glaciers sur des millions d’années!
Ce que l’on voit dans le sud de la France, c’est l’érosion naturelle en action. C’est grâce à cela que la Terre s’est modelée, qu’elle contient des sols cultivables et que l’extrême complexité du vivant s’est développée.
Je pense au nombre incalculable d’épisodes extrêmes qu’a nécessité leur creusement naturel. Combien de millions d’épisodes se sont-ils succédés aux mêmes endroits pour sculpter montagnes et vallées? Cela donne le vertige.