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26 février 2016 | La Revue POLYTECHNIQUE 12/2015 | Économie
L’obsolescence programmée
Edouard Huguelet
L’obsolescence est une notion qui a fait surface aux Etats-Unis, au début des années trente. Elle a ensuite été analysée et théorisée par divers experts, en particulier par l’Américain Bernard London. L’obsolescence, c’est le fait pour un objet encore entièrement fonctionnel, d’être dépassé par les progrès de la technique, ce qui suscite son remplacement.
Un cas d’obsolescence bien connu: l’évolution des systèmes électroniques, dont les premières réalisations furent notamment le radar et les équipements de radiophonie. Ces équipements fonctionnaient avec des tubes électroniques, tels que triodes, penthodes, thyratrons, etc.
Fin 1947, des chercheurs américains réalisant des recherches sur les matériaux semi-conducteurs pour le compte de Bell Telephone, mirent au point les premiers transistors. Les appareils à tubes électroniques, encombrants et fragiles, devenus obsolescents, furent remplacés par des équipements compacts, peu délicats, moins coûteux et de surcroît portatifs. Les systèmes à transistors, devenus obsolescents à leur tour, furent supplantés par l’apparition, en 1968, des premiers circuits intégrés (CI), dont la densité d’intégration n’a cessé de croître jusqu’à ce jour.
L’obsolescence programmée: une science à part entière
Voici donc pour l’obsolescence. En revanche, ce que l’on appelle l’«obsolescence programmée» est un phénomène identifié plus récemment. Il s’agit d’une stratégie visant à réduire volontairement la durée de vie d’un objet (ou d’un logiciel) pour accélérer la consommation en provoquant périodiquement sa mise au rebut et en suscitant de nouveaux besoins pour son remplacement par une nouvelle version.
Par exemple, un constructeur développe une solution pour le développement d’un téléphone portable dix fois plus performant que le modèle actuel. Le constructeur développera d’abord un modèle, disons seulement trois fois plus performant. Dès que le marché sera saturé, il sortira alors la version dix fois plus performante tenue en réserve, laquelle rendra d’emblée le modèle précédent obsolète. Le gain sera donc double.
Une pratique peu éthique
Un désigner américain, Brook Stevens, avait déjà évoqué en 1954 cette pratique cavalière et peu éthique: «L’obsolescence programmée», écrivait-il, «c’est inculquer à l’acheteur le désir de posséder quelque chose d’un peu plus récent, un peu meilleur et un peu plus tôt que nécessaire». La pratique de l’obsolescence programmée se double donc d’un intense effort de marketing.
Certaines associations environnementales, en particulier les Amis de la Terre (www.amisdelaterre.org) ont pointé du doigt une autre application de l’obsolescence programmée. En effet, avec les progrès de la technique (notamment la modélisation et la simulation sur ordinateur), il est possible de déterminer avec une précision suffisante la durée présumée de bon fonctionnement d’un composant de machine ou d’appareil. Par exemple en s’assurant qu’il tombe en panne quelque temps après l’échéance de la garantie.
C’est tout particulièrement le cas pour l’appareillage électro-ménager, les équipements bureautiques, les ordinateurs, les téléphones portables, les téléviseurs, les appareils photographiques et l’industrie automobile. Pour cette dernière, le commerce des pièces de rechange constitue en effet une activité particulièrement lucrative, ces composants se vendant à prix d’or.
Prenons le cas des appareils photographiques numériques (expérience de l’auteur de cet article), en l’occurrence une pratique de Sony. Le connecteur USB ne fonctionne plus au bout d’un certain temps. Sa réparation s’avérant plus coûteuse que l’appareil lui-même, l’acheteur se décidera pour l’achat d’un nouvel appareil au prix identique, voire même inférieur. Autre cas, une gamme de téléphones portables de la marque Nokia dont le câble de raccordement USB était devenu subitement introuvable sur le marché.
La pratique de l’obsolescence programmée est particulièrement flagrante dans le cas de l’appareillage électro-ménager. Dans ce domaine, les systèmes de fixation par vissage sont remplacés systématiquement par des solutions embouties, serties, rivetées ou soudées, ce qui rend les éléments indémontables. Donc, lorsqu’un composant est en panne, c’est tout l’appareil qu’il faut remplacer.
L’obsolescence programmée et ses dérivés
Un économiste, français, Serge Latouche (promoteur de la politique de décroissance), précise dans un récent ouvrage: «L’obsolescence des appareils est quasiment pensée au départ par les constructeurs pour favoriser leur renouvellement, principalement dans les domaines du numérique».
Nous trouvons deux catégories d’obsolescence programmée, selon qu’elle touche le fonctionnement ou que, de façon plus subtile, qu’elle fasse appel à l’imaginaire. La première (et la plus triviale) est l’obsolescence fonctionnelle: elle s’appuie sur des raisons techniques, lorsqu’elle touche des composants non réparables ou carrément indémontables, par exemple, ou encore lorsqu’ils sont démontables, les pièces de rechange ne sont plus tenues en stock pour le modèle, considéré comme périmé.
La deuxième catégorie s’appuie sur un effet de mode: le lancement d’un nouveau produit, accompagné d’une campagne de marketing agressive, suscite chez le consommateur une envie irrationnelle d’acquérir le modèle de remplacement. Ce but peut être atteint en jouant sur l’esthétique du nouveau produit, voire en y ajoutant des fonctionnalités nouvelles, peu utiles le cas échéant.
Quelques exemples
Le constructeur Apple se distingue tout particulièrement en multipliant les versions successives de ses iPad (trois versions en deux ans) et de ses iPhone (six versions en cinq ans), ces appareils étant en outre équipés de batteries indémontables, avec impossibilité de transférer le système d’exploitation d’un modèle à l’autre, sans oublier les différents accessoires qui changent à l’infini avec chaque génération.
Pour les imprimantes, c’est tout aussi spectaculaire. Elles sont carrément les figures de proue de l’obsolescence programmée, tout particulièrement chez Epson. Certains de leurs matériels intègrent une fonction spécifique dans leur microprocesseur, en l’occurrence un algorithme ingénieux qui bloque l’impression au-delà d’un certain nombre de feuilles imprimées. En outre des indicateurs de niveau d’encre incorrects poussent l’utilisateur à changer de façon plus fréquente sa batterie de cartouches d’encre.
Autre exemple plus ancien, l’affaire des bas en nylon. Dans les années 1940, la société américaine DuPont de Nemours a mis sur le marché les premiers bas en nylon, remplaçant les luxueux bas de soie. Ce produit, moins coûteux, rencontra un vif succès, mais sa résistance exceptionnelle limitait les ventes. Alors, le chimiste américain modifia la formule du matériau de base pour en réduire volontairement la résistance et donc accroître la fréquence de renouvellement.
Déjà en 1920
Notons pour conclure, qu’avant l’apparition même de l’expression «obsolescence programmée», il y avait déjà des constructeurs qui appliquaient spontanément cette méthode; à l’instar de monsieur Jourdain, ils faisaient non pas de la prose, mais de l’obsolescence programmée sans le savoir. C’est ainsi qu’au milieu des années 1920, le cartel Phoebus a volontairement limité à 1000 heures la durée de fonctionnement de ses ampoules à incandescence. Il convient aussi de mentionner General Motors qui avait mis sur le marché l’increvable Ford T, dont elle arrêta la fabrication en 1927, pour sortir toute une variété de nouveaux modèles, moins robustes mais plus esthétiques.
Enfin, il est également évident que la masse de déchets produits par la surconsommation générée par l’obsolescence programmée prend une ampleur alarmante en termes de respect de l’environnement et d’exploitation des ressources naturelles.