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Dans l’article précédent nous avons introduit l’intérêt de comparer Trudeau et Rougemont. Dans cet article nous passons à l’analyse des deux pensées en voyant comment elles s’articulent sur un fondement commun : la conception de la personne qui, comme nous allons le voir est différente du concept « d’individu ».
Pour comprendre la vision de l’identité dans le carcan fédéral de Rougemont et Trudeau il faut remonter à leur définition ontologique de l’humain. C’est cette définition qui nous permettra de mettre en place leur grammaire philosophique afin de mieux comprendre leur conception du fédéralisme et de sa relation avec l’identité. Si les deux intellectuels ont pour source philosophique entre autres Emmanuel Mounier, il n’est pas toujours évident de situer Trudeau. En effet, contrairement à Rougemont, ce dernier semble hésiter entre personnalisme et libéralisme classique. Pour reprendre les mots de Burelle, on peut dire qu’il était individualiste par passion et personnaliste par raison (2005, 68). Cependant, il ne faut pas caricaturer cette hésitation en dichotomie anormale, paradoxale, car Trudeau était contraint par un contexte politique particulier. Ainsi lorsqu’il s’exprime, viennent s’ajouter aux considérations théoriques des calculs stratégiques de positionnement politique (Burelle, 2005, 66-67). Nous allons donc voir dans cette partie en quoi la conception de l’humain de Rougemont converge avec une partie de la pensée de Trudeau. Puis nous verrons dans quelle mesure Trudeau prolonge son interprétation du personnalisme par une pratique libérale. Mais cela fera l’objet du dernier article de cette série.
La personne comme source du fédéralisme chez Rougemont.
La conception rougemontienne de l’humain est issue d’une tension entre responsabilités et libertés, entre devoirs et droits. Lorsque le penseur suisse construit cette définition, il a en tête la Seconde Guerre mondiale qui vient tout juste de se terminer et qui traumatise encore les consciences. Ainsi, lorsqu’il dit que « L’homme est […] à la fois libre et engagé, à la fois autonome et solidaire » (Rougemont, 1994a, 32), il faut y voir une mise en garde contre une vision libérale tendant vers l’anarchisme, et contre un engagement politique total tel que le régime Hitlérien l’a développé. Ces deux déviances donnent respectivement naissance à une démocratie anarchique voir tyrannique et au totalitarisme (Rougemont, 1994a, 32). Le fédéralisme naît de l’équilibre entre les deux (anarchie et tyrannie): la personne. Une conception de la personne qui s’articule chez Rougemont autour du concept protestant de vocation : elle est à la fois solitaire et solidaire (Graber, 2010, 31).
En effet, la personne est solitaire, car elle tient une mission conférée par Dieu (Graber, 2010, 31). Ainsi, on retrouve ici l’idée que même si l’on peut voir la personne physiquement, elle a une dimension qui la distingue d’un objet car elle « a de son corps un sentiment singulier que je ne puis éprouver » (Mounier, 2010, 9). La personne, par sa mission, doit incessamment conquérir son humanité par une prise de conscience d’elle-même, c’est ce qui la distingue des objets (Mounier, 2010, 11). L’État fédéral doit donc respecter cette réalisation intérieure et la laisser s’exprimer. Cependant, comme nous l’avons dit, cette mission intérieure, non compréhensible de l’extérieur, ne peut que se réaliser dans une société (Graber, 2010, 31). C’est là que la dimension solidaire de la vocation entre en jeu. L’État doit permettre une expression de l’amour, au sens de don de soi. En d’autres termes, l’État doit promouvoir des formes de solidarités à taille humaine et éviter la centralisation des grands ensembles qui sont de « véritables machines à déshumaniser » (Graber, 2010, 32).
Cette tension est à l’origine d’une inquiétude créatrice chez l’homme qui joue en permanence sur cet équilibre liberté-responsabilité (Rougemont, 1994a, 63). De là, l’homme tire toute son humanité et Rougemont ne l’exprime pas mieux qu’à travers sa vision de l’Européen :
« Un Européen est par définition à la fois libre et responsable, doué de sens critique et de sens communautaire, et donc jamais conforme à un type collectif, puisqu’il tient avant tout, en tant qu’Européen, à sa différence personnelle : et c’est en cela seulement que nous nous ressemblons tous. » (Rougemont, 1994a, 339)
Cette définition de la personne met donc en avant la prégnance du contexte culturel dans lequel la personne naît. Cela donnera directement naissance à la vision culturelle de l’Europe que Rougemont développera autour de l’idée de préservation des particularismes locaux, d’union sans unification, sans écrasement. Cette vision sera en partie partagée par Trudeau comme nous allons le voir.
La personne individualisée de Trudeau.
Lorsqu’on cherche à élaborer une définition représentative de l’homme selon la pensée de Trudeau, on a tendance à dire qu’il l’a d’abord défini dans l’équilibre responsabilité-liberté, pour ensuite pencher un peu plus du côté de la liberté.
En effet, dans ses premiers textes, on retrouve des notions rattachées à la définition personnaliste de l’homme. Il évoque un besoin de « fortifier les attaches locales et de préserver des États régionaux le plus possible à l’échelle humaine » (Trudeau, 1965, 45) ce qui fait directement référence à l’impératif d’État à taille humaine afin de préserver la solidarité. Il dénonce également la dépersonnalisation des sociétés de consommation en invoquant la protection des valeurs culturelles contre la « vague de dollars » (Burelle, 2005, 46) et rappelle l’importance de la prise en compte du contexte (Charette, 1980, 92). Malgré cela, il est plus facile de trouver des traces individualistes que personnalistes dans sa vision de l’homme.
En effet, Trudeau définit clairement et à plusieurs reprises l’homme comme un individu et non comme une personne, dont l’attribut principal est la liberté et non son ancrage culturel. Pour lui « au seuil des temps, il y avait l’homme, et sans doute aussi tenant à la nature de l’homme – cette autre réalité qui s’appelle famille. Puis, très tôt, apparut la tribu, sorte de communauté primitive […] » (Trudeau, 1967, 165). Cette individualisation du personnalisme transparait dans les textes politiques de Trudeau tels que la charte de 1982 qui protège les individus et leur langue et non les communautés linguistiques (Burelle, 2005, 52). Cependant, il convient de nuancer la position de Trudeau qui, bien que faisant preuve de simplifications quant au développement d’une pensée qui peut s’apparenter à du libéralisme classique, n’est jamais totalement partie prenante de ce libéralisme :
« Il importe, dans le contexte politique actuel, de revaloriser avant tout la personne, indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux. L’ordre social doit être donné au premier chef sur les attributs universels de l’homme, non sur ce qui le particularise » (Trudeau, 1964).
On remarque ici toute la tension entre personnalisme et libéralisme chez Trudeau. Alors que l’emphase est mise sur un détachement de l’individu de « ses accidents ethniques » vers des « attributs universels », Trudeau utilise le terme « personne » et non individu. De plus, il veut « revaloriser » cette dimension universelle et non supprimer la dimension particulariste. Il est important de tenir compte de cette nuance, car elle nous permet d’atténuer le « mythe des deux Trudeau » : un personnaliste et l’autre libéral. D’ailleurs, même Burelle, qui développe l’idée d’une pensée double, explique qu’il ne s’agit pas d’un revers intellectuel de son ami, mais d’une progression, d’un continuum de sa pensée qui a été confronté à des opportunités et des contraintes politiques l’incitant à transformer sa vision de l’homme (Burelle, 2005, 66-67).
D’ailleurs, même lorsque Trudeau semble se jeter dans les bras d’un libéralisme classique, comme lorsqu’il tombe dans le naturalisme en définissant « le seuil des temps » par l’unité « individuelle », il ajoute la notion de famille dans laquelle l’individu serait ancré. C’est ce même concept de communauté familiale auquel Mounier accorde une grande importance parce qu’il permet la survie de l’individu dès sa naissance (Burelle, 2005, 28). La définition trudeauiste de l’homme est donc celle d’une personne dont les droits individuels sont prioritaires par rapport à l’ancrage culturel. Autrement dit, Trudeau donne la définition d’une personne individualisée.
Ainsi, la personne, bien qu’étant au fondement de la pensée fédéraliste de Trudeau et Rougemont s’est vu approprié par chacun d’entre eux, voir « individualisé » par Trudeau. Ces différences ontologiques sont les causes de deux visions fédéralistes différentes mais pas foncièrement opposées. Ce sont ces différences dans la conception fédéraliste, ainsi que leurs conséquences sur la manière dont l’identité est conçue que nous aborderons dans le prochain et dernier article de cette série.