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Je pense utile de faire une mise au point en ce qui concerne la morale. Pourquoi? Parce que j’ai déjà entendu à plusieurs reprises des personnes éduquées et généralement bien intentionnées dire «on ne va pas faire de morale.» Ou encore: «il ne faut pas moraliser.» Pourtant, je pense qu’il est important de parler de morale. Quelques explications s’imposent.
Pour comprendre ce dont je vais parler, il est utile d’être familier avec le modèle intégral de Ken Wilber et en particulier le schéma des quatre quadrants. La morale d’une société, c’est une notion qui relève du quadrant inférieur gauche, celui de l’intérieur collectif. Quant à la morale d’une personne, elle relève du quadrant supérieur gauche, celui de l’intérieur individuel.
Il est clairement indispensable qu’une société discute de morale. Discuter de morale, c’est discuter de nos valeurs communes. C’est discuter de ce que nous considérons collectivement comme acceptable ou pas acceptable. Quelle est la valeur de la vie humaine? Comment considérons-nous les animaux, les plantes, les embryons? Toutes ces questions sont des questions de morale. Qui pourrait défendre le point de vue qu’il ne faut pas en discuter? Ce point de vue ne me paraît pas tenable.
Si je dis qu’il est utile de bien remarquer que la morale d’une société relève du quadrant inférieur gauche, c’est parce que cela sous-entend que personne ne peut se placer en détenteur de la morale. Le quadrant inférieur gauche, c’est celui du «nous» (we en anglais). Pour établir la morale d’une société, il est indispensable que nous en parlions ensemble. Refuser, en société, de parler de morale, c’est vouloir revenir à une société sans foi ni loi, ce qui, à bien y réfléchir, n’est pas une société.
Un autre effet du refus de parler ensemble de la morale, c’est quelque chose que nous pouvons actuellement remarquer tous les jours. Si l’on évite, ou refuse, avec l’excuse de «ne pas moraliser» de parler des valeurs, cela équivaut à refuser de donner aux individus qui composent une société des points de repères internes pour leur conduite, pour la conduite de leur vie. Ce qui conduit à devoir — afin de sauvegarder la qualité du «vivre ensemble» — multiplier les lois et les règles de conduites extérieures. La société en vient à devoir légiférer à l’infini. Et, faute de connaître les valeurs communes, on se trouve dans l’obligation d’appliquer les lois «à la lettre». Parce qu’on a perdu l’esprit de la loi en refusant de parler de la morale. Quand les lois sont appliquées à la lettre, sans l’esprit, cela conduit inévitablement à des injustices. Ce qui n’est pas compliqué à comprendre, puisque le sentiment de justice, comme la morale, relève de l’intérieur des individus. Les personnes qui ont de plus en plus un sentiment d’injustice perdent la confiance en la Justice — les juges et les tribunaux — et sont de moins en moins inclines à respecter des lois qu’elles ressentent de plus en plus comme iniques et inappropriées. Nous arrivons dans une spirale descendante, si nous n’y prenons pas garde, qui ramène à une société «sans foi ni loi». C’est pourquoi il est indispensable de discuter de nos valeurs communes, de se mettre d’accord sur l’esprit des lois — en d’autres termes de discuter de la morale. Ensuite, nous pourrons agir et appliquer la justice d’une manière plus éthique et plus juste.
Je pense qu’il est utile que je rappelle ici que la morale, puisque c’est quelque chose dont nous devons continuellement discuter, n’est pas quelque chose de figé. Au contraire, c’est quelque chose qui est voué à évoluer, aussi bien à l’intérieur des individus qu’à l’intérieur des sociétés. Comme je le mentionnais plus haut, la position qui n’est pas tenable, c’est celle de moralisateurs ou d’intégristes qui considèrent que leur morale est la bonne et qui prétendent l’imposer à tout le monde. Mais qu’une société se mette d’accord sur sa morale et se donne les moyens de la faire respecter, il n’y a rien à redire à cela. J’ose même dire que c’est l’ordre naturel des choses.
Un dernier mot concernant l’éthique et son rapport avec la morale. Je pense qu’il serait dommage de considérer ces deux notions comme strictement superposable et synonymes. En fait, il convient de considérer la morale comme un élément du domaine de l’éthique. Le modèle intégral nous aide à comprendre mieux cela. Est éthique une démarche, une réflexion ou une analyse qui prend en compte l’intégralité des quatres quadrants, qui considère chacune des perspectives liées aux quatre quadrants. C’est pourquoi, tenir compte de la morale fait partie de l’éthique. On ne saurait être éthique sans considérer ce que dit la morale de la société et la morale des individus à un instant donné, l’instant de l’analyse éthique.
C’est une autre position intenable que celle qui consiste à prétendre «être éthique», sans faire de la morale!
Le 23 janvier 2013