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Le peintre illustre ici l’envers du couple. Pessimiste assumé, les relations femmes-hommes ne trouvent guère grâce à ses yeux. Pour lui la femme est une menace autant qu’un objet de culte. Il la redoute autant qu’il la désire. Mais « Aucune paix, aucune harmonie ne saurait s’instaurer dans les rapports entre l’homme et la femme. »
La Haine (1908, image 1) est l’image de son ressenti. Les partenaires-adversaires se confrontent, chacun à sa manière. La posture et la moustache de l’homme me font penser à un personnage du XIXe siècle, bourgeois ou marchand libéral. Le monde dans lequel Vallotton vivait.
En effet, après une longue relation de dix ans avec une « modeste ouvrière », Hélène Chatenay, modèle du tableau superbe La baigneuse aux roseaux (image 3), il épouse une veuve de la bourgeoisie, Gabrielle Rodrigues-Henriques, soeur de marchands de tableaux. Il entre en dépendance financière de son épouse et assure ainsi son confort et la diffusion de ses oeuvres.
L’homme du tableau semble prendre les choses de haut. Ses bras croisés n’indiquent ni attaque ni défensive, plutôt une distance voire un dédain. La posture du personnage féminin est plus agressive: poings serrés prêts à l’attaque, visage déformé par un rictus.
Selon Marina Ducrey, exégète du peintre citée par ce document de l’unil:
« Significativement, le 9 janvier 1918, il usera dans son Journal de termes propres à la guerre – vainqueur et vaincu – comme seule issue possible à l’inconciliable opposition des sexes. Dix ans plus tôt, l’idée s’exprimait déjà dans La Haine, antithèse d’Adam et Ève au paradis, à lire en filigrane comme un écho outrancier du mal-être de l’artiste dans son milieu familial. »
Méfiance
Selon la documentation du MAH de Genève, il est tentant de penser que le couple de La Haine représente la face cachée de celui d’Adam et Ève:
« L’œuvre ne manque pas d’évoquer formellement l’Adam et Ève de Dürer (image 2), en particulier par le choix d’une position frontale. Pourtant la désespérance qui transparaît dans la peinture de Vallotton renvoie plus au thème d’Adam et Ève chassés du Paradis tel qu’il est, par exemple, traité par Masaccio à la chapelle Brancacci à Florence (image 4)… »
La problématique évoquée par Vallotton n’est pas celle d’une domination où les hommes auraient brimé les revendications féminines de l’époque. Ayant évoqué cette question dans le billet précédent, je ne ferai qu’ajouter deux textes, l’un de l’artiste, l’autre de Marina Ducrey.
Le premier texte est extrait de son journal et montre plutôt à la fois son libéralisme, sa misogynie et sa profonde méfiance, en plus d’un côté visionnaire sur la volonté féministe de dominer le monde:
« Pour ce qui est des droits à leur reconnaître, je ne suis hostile à aucun, et mon désir serait de les leur donner tous, l’expérience en vaudrait la peine, et cela liquiderait la question.
Contradiction
Je crains cependant que l’ère féminine de l’humanité, – j’entends par là celle de la domination de la femme sur l’homme, car la nature ne comporte pas l’égalité, mais le triomphe du fort sur le faible – je crains dis-je que cet état qui semble le but de toutes les revendications féminines, ne soit pour le monde l’occasion de carnages, d’infamies et de férocités auprès de quoi les massacres raisonnables d’antan ne seront que des idylles. »
Sombre perspective. Enfin cet extrait synthétise l’analyse que des spécialistes font du personnage à travers son oeuvre:
« Oui indéniablement, il donne à la femme un rôle négatif, elle apparaît toujours dominatrice, cruelle, intéressée ; l’argent joue un rôle très important. Et l’homme paraît toujours écrasé, toujours perdant. Dans la série de bois gravés Intimités, on a l’impression que Vallotton se venge de quelque chose. »
Félix Vallotton est le contraire d’un homme libre, ou dominant. Il apparaît bien plus, comme nombre d’hommes, sous la coupe d’une femme dominante qui dispose de l’autorité affective et morale, et qui souvent tient les cordons de la bourse comme celui des bourses.
Le peintre incarne des contradictions et une crainte masculines récurrentes, bien loin du modèle d’homme et de femme bourgeois de l’époque.
Pessimisme
Pour compléter La Haine, le tableau Homme et femme (1913, image 5) montre un couple enlacé. Cet intitulé du tableau figure dans les catalogues d’art et de musées. Mais on trouve aussi un autre intitulé: Homme et femme, le viol. Je n’ai rien trouvé sur la raison de cet ajout et j’ignore par qui il a été initié.
« À la violence verbale de cette scène de ménage entre un fort des Halles suffisant et une mégère vindicative (ndla: la Haine) succédera la violence physique exprimée dans Homme et femme, en l’occurrence deux divinités se livrant à un ballet érotique en lévitation devant un décor fantasmagorique. Leur gestuelle rappelle en effet celle des figures de vases antiques ».
Si l’auteur a réellement eu l’intention de peindre une scène de viol, sa représentation ne correspond pas à l’iconographie actuelle issue par exemple de films et de récits.
Sans cet ajout dans le titre, on voit d’abord une scène amoureuse passionnée. Le seul élément de contrainte éventuel est la main de l’homme tenant le poignet de la femme. Dans cette sorte instantané il est difficile de distinguer un jeu érotique intense d’une contrainte de type viol.
Ce tableau achève d’illustrer une thématique centrale, pessimiste, du peintre, qui est aussi sa problématique personnelle: l’incommunicabilité femme-homme, la femme comme une menace, et le destin funeste des couples.