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14/10/2015
Le champ des Brandeis
A 20 km de Prague, dans un bourg nommé Brandýs nad Labem, sous une pluie battante, on pousse, cachée de tout regard, une porte vermoulue, au grincement sinistre, à laquelle suspend, rouillée, une chaîne fatiguée par le temps.
Devant nos yeux, s’étend un champ immense noyé dans une brume légère rampante et "volutante « , avec au milieu, des pommiers aux pieds desquels les pommes tombées, rouges et rondes forment un tapis. Je marche dans l’herbe mouillée, et, ne vois rien de particulier, si ce ne sont des arbres longilignes, alignés, très haut, aux feuilles d’un vert tendre, tendus vers un ciel de plomb où se confondent nuages blancs et anthracites.
Derrière les arbres, se cachent, discrètes, des stèles tombales avec des inscriptions hébraïques datant du début du XVIIème siècle. En remontant les rangées de pierres sans doute autrefois en rangs serrés, on gravit le temps : XVIIème siècle, des Brandeis épousent des Cerf, des Levi, des Schapiro, des Loeb, XIXème siècle; se poursuit l’entrelacement des noms égrénés au fil des générations, des époux, des pères, des mères, des sœurs, des frères, des oncles, des tantes, des cousins, des nièces, des neveux, XXème siècle, l’arrière-arrière petit-fils, l’arrière-arrière petite fille, puis plus rien. Le temps suspendu au-dessus du gouffre retient son souffle, en lieu et place des tombes posées au gré des vies pleines et achevées surgissent des arbres plantés formant un écrin de velours verdoyant pour cacher ces pierres ancestrales. Ce n'est plus que l'ombre des arbres vacillante qui protège les morts du "pire que le pire.........."
1943, le cimetière n’accueillera plus ses morts, les Brandeis vivants sont déportés avec tous les autres juifs de Brandýs nad Labem, vers le camp tchèque de Terezin, les 13 et 16 juin 1943. Le champ acheté autrefois, au XVIIème siècle et prévu pour accueillir ses futurs descendants restera vide, désormais caché à la barbarie ;
seul, le bruit des pommes qui tapent le sol en tombant résonne dans le silence sépulcral d’un champ tapissé de la tristesse du néant,
seule, la brume s’étire inlassablement au-dessus de l’absurde anéantissement.