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En 2009, dans "L'homme inquiet", l'inspecteur Kurt Wallander prenait congé du monde pour sombrer dans l'oubli. Atteint par la maladie d'Alzheimer, il ne reviendrait plus. Beaucoup de lecteurs ont alors pleuré la perte d'un compagnon de misère éclairé, d'un complice en désespérance habitée. Les mêmes, et beaucoup d'autres, pleurent aujourd'hui la mort de son père. L'écrivain Henning Mankell s'est éteint dans la nuit du 4 au 5 octobre à Göteborg, à 67 ans, victime de ce cancer auquel il avait consacré son dernier livre, "Sable mouvant. Fragments de ma vie", paru au Seuil il y a quelques semaines.
Mankell y parle de la maladie, de la mort, de lui et du monde, oui de lui dans le monde car l'un et l'autre étaient chez lui indissociables. Il y évoque son amour du théâtre et de l'Afrique, nous rappelant qu'il a longtemps partagé sa vie entre la Suède et le Mozambique. Parmi ses réflexions et ses riches souvenirs, il nous offre aussi, une dernière fois, l'une de ces histoires exemplaires dont il avait le secret.
Le chapitre s'intitule "Les hippopotames". L'auteur y raconte une partie de pêche sur un affluent du Zambèze qui avait failli très mal tourner. Ils étaient quatre, partis traquer le poisson-tigre, "serrés dans un petit hors bord en plastique" dont ils avaient coupé le moteur. Au moment de redémarrer, impossible. Et catastrophe! Les hippopotames étaient là, tout près, extrêmement agressifs. La mort semblait certaine. Au dernier instant, miracle, le moteur était reparti. Evoquant l'aventure des années plus tard, l'un des compagnons de Mankell y voyait l'intervention divine. L'écrivain lui répliquait: "Les bougies étaient noyées, c'est tout. La religion n'a rien à voir là-dedans." Et de conclure: "Mon ami n'a rien dit. Pour lui, l'hypothèse d'un Dieu était plus satisfaisante. C'était son choix. Ce n'était pas le mien. Dieu ou les bougies d'allumage. Nous n'avions pas fait le même."
Oui, Henning Mankell était bien plus qu'un tout grand auteur de polars. C'était un magnifique écrivain et un remarquable conteur. Qui ne se souvient pas avec émotion de son roman "Les Chaussures italiennes"? Et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer gardent le souvenir d'un homme exigeant, voire impatient, soucieux de ne pas perdre son temps, mais d'une extrême générosité dès qu'il s'agissait de raconter.
Ce jour-là, le 29 mars 2013, Henning Mankell était l'invité du festival Quais du polar à Lyon. Devant un parterre nombreux et attentif, grand seigneur, il nous avait régalé, plein d'humour et de finesse, avec une histoire africaine. Une histoire de gendarme et de voleur. La voici:
"Cela s'est passée, il y a quelques années, à Maputo, la capitale du Mozambique. J'étais là, j'attendais quelqu'un, et je vois passer un policier avec un voleur qu'il avait apparemment attrapé au marché. Il le tenait comme ceci (Mankell empoigne son col de chemise). Ils étaient en route pour le commissariat de la ville. Soudain, ils s'arrêtent. Le policier vient de se rendre compte que ses chaussures ont besoin d'être nettoyées. Or, justement, il y a là un cireur de chaussures.
Le policier dit quelque chose au voleur, qui a l'air tout content. Peu après, il lui donne un peu d'argent. Le voleur s'éloigne et revient avec un journal. Le policier lit tranquillement en attendant que le cireur ait terminé, puis il empoigne à nouveau fermement le voleur par le col et l'emmène au commissariat.
J'ai trouvé cette scène très intéressante, conclut Mankell. Elle montre que dans un pays où il n'y a jamais eu de police auparavant, tant les policiers que les voleurs ont besoin d'apprendre comment se comporter."
Ayant terminé son récit, l'écrivain ajouta à l'attention de son auditoire séduit: "Vous pouvez raconter cette histoire à d'autres sans avoir à me payer de droits d'auteur."
Dont acte. Merci Henning Mankel, nous ne vous oublierons jamais.
A lire ou relire, outre les multiples enquêtes de Kurt Wallander et les très beaux romans:
"Mankell (par Mankell). De Kirsten Jacobsen. Seuil, 293 p.
"Sable mouvant. Fragments de ma vie". De Henning Mankell. Seuil, 352 p.