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30/09/2016
Teilhard de Chardin et le progrès obligatoire
Lorsque Teilhard de Chardin évoquait le progrès, on pouvait avoir l'impression qu'il traçait une ligne obligatoire, créait l'image d'une grâce imposée, et que le Christ décorait chez lui une loi naturelle. Il avait du mal à montrer comment, concrètement, son Christ évoluteur agissait dans les âmes humaines, voire le monde, et cela d'autant plus qu'il conditionnait son action à la foi des hommes. Si le Christ agissait de toute façon, qu'adviendrait-il de ceux qui ne croyaient pas en lui?
Dans quelques textes épars, il s'exprima à ce sujet clairement: tôt ou tard, l'humanité serait séparée en deux; ici serait la partie qui aurait eu foi, là l'autre. Ici la partie qui a vu le Christ dans le cosmos et au bout de l'Évolution, là celle qui n'a rien voulu voir, et s'est égarée soit dans l'égoïsme bourgeois et matérialiste, soit dans un mysticisme détaché du monde, et dissolvant l'individu.
Ce qui lui a tout de même manqué pour être plus net, c'est l'exploration de l'inconscient. La manière dont ce Christ évoluteur agissait en était rendue diffuse. Teilhard traçait de grandes lignes dans le monde des idées, mais l'homme paraissait relativement passif, ou son choix était excessivement simple, intellectuel, comme souvent dans le catholicisme: il s'agissait d'admettre ou non un beau concept.
Il disait que le matière était une illusion, et que seul l'esprit est. Mais la façon dont l'être cosmique descendait jusqu'à l'individu humain était peu établie. Comment concevoir que l'être humain ne dépendît pas psychiquement du peuple auquel il appartenait - ou de la Terre, même? Et dès lors comment regarder la descente psychique du Christ dans l'esprit du peuple, ou celui de la Terre? Cela restait en suspens, énigmatique. L'envolée intellectuelle le faisait passer directement de l'Homme au Point Oméga, et seuls des mots se présentant comme des théories, ou des hypothèses, permettaient de saisir non la chose même, mais son principe.
Sans doute, il voulait demeurer dans la théologie la plus épurée, et, de l'autre côté, dans les éléments matériels les plus bruts. Il n'était pas un poète, à essayer de peupler ce qui sépare l'âme humaine de ce que Victor Hugo appelait le moi de l'infini – à essayer de le représenter à travers l'imagination.
Il eût été fascinant d'essayer d'établir une articulation entre le Surréalisme et les pensées de Teilhard. De rêver que les Grands Transparents d'André Breton étaient des êtres intermédiaires, la façon dont le Christ évoluteur se déclinait pour les consciences terrestres - la manière dont il s'adressait à elles. Dès lors, distingués selon le sujet humain, ils pouvaient se scinder en deux groupes, en deux règnes - l'un aidant à l'évolution, l'autre encourageant à la stagnation, ou à la régression. Mais, pour les surréalistes, c'était trop de morale: ils voulaient simplement, par la métaphore, aborder l'autre monde, éblouissant en soi et pris comme un tout indifférencié.
Il est étonnant qu'en France, on soit demeuré tantôt dans les abstractions, tantôt dans la pure impulsion. Certes, dans les deux camps, les plus grands hommes, Pierre Teilhard de Chardin et André Breton, ont tâché de lier leurs concepts spirituels ou leurs images visionnaires au réel, mais il semble que cela n'ait été jamais que par un bout, que toujours une part du réel échappait. Que faire des valeurs morales, dont Breton n'avait cure? Que faire de l'inconscient humain, dont Teilhard ne voulait pas s'occuper? Même chez les grands hommes, la cassure du dix-neuvième siècle n'a pas pu, dans le siècle suivant, se réparer. L'opposition est restée trop forte, entre un catholicisme relativement autiste, et des poètes plutôt déchaînés.