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La question ici posée n’est pas de savoir si science et art s’opposent (ce qui serait absurde) mais si l’art digne de ce nom relève du même sérieux que la science.
Toute personne sensée admet que la science, en particulier médicale, nécessite connaissance, rigueur intellectuelle et maîtrise technique. L’ensemble de ces qualités se définit par la compétence, exigée par le public et les patients. L’erreur est généralement suivie d’un dommage et d’une sanction.1,2
Or, la compétence n’apparaît pas comme un critère primordial dans le domaine de l’art où le public réagit souvent de façon subjective, voire sentimentale. Pour lui, semble d’abord bonne une production qu’il aime et mauvaise une autre qui ne lui plaît pas. Du latin amare (aimer), amateur d’art n’implique pas forcément l’esprit critique propre à distinguer une pochade d’un chef-d’œuvre. La plus banale des mélopées peut rapporter à qui la véhicule beaucoup d’argent alors que des compositeurs de talent ne vivent pas de leur art. Des barbouillages non figuratifs, montés en épingle par la critique, atteignent des prix faramineux.2
Certains «sommets» peuvent être atteints. Par exemple : la musique aléatoire où aucun signe n’est inscrit sur la partition sauf le nombre de secondes pour chaque instrument ; l’œuvre muette de John Cage où les «exécutants» s’installent à leur pupitre, attendent 4 min 33 sec et s’en vont ; le tableau «peint» par un chimpanzé sous la signature de Pierre Brasseau, peintre parisien, envoyé par le directeur du zoo de Boraas, en Suède, à une exposition de Göteborg et accueilli favorablement par le jury.1
Tout semble donc se passer comme si l’art, toutes disciplines confondues, existait essentiellement pour plaire ou divertir mais n’était pas soumis à des règles aussi sévères que celles de la science.
On en appelle alors à des exégètes clairvoyants ou censés l’être : lesquels ? Les critiques d’art, dont la plupart ne font pas de l’art mais parlent ou écrivent à son sujet, s’adonnant souvent plus à de la littérature qu’à l’analyse de l’œuvre ; les vrais artistes, qui émettent sur l’art les jugements les plus pertinents ; le temps, qui finit par remettre les choses à leur place.3–6
L’ émotion générée par les productions des vrais artistes ne doit pas faire oublier que, s’ajoutant au génie et à la marque personnelle de leurs auteurs, c’est aussi et peutêtre surtout une technique magistrale qui les élève au rang de chefs-d’œuvre.
Qu’il s’agisse de peinture, de musique, de littérature ou de sculpture, quatre conditions apparaissent à la base d’une œuvre d’art : le style (domination technique, possession du métier), la forme (aspect cohérent et unique d’une œuvre), l’individualité (marque personnelle du créateur qui, à l’inverse du métier, ne s’apprend pas : elle est ou elle n’est pas), le sens, la résonance (pénétration dans la conscience).1,7
Le chirurgien qui remplace une valve cardiaque doit maîtriser sa technique. Il en va de même pour les grands créateurs : peintres, ils maîtrisent le dessin, la perspective, l’ordonnance des couleurs et l’équilibre de la composition ; compositeurs, ils dominent la mélodie, le contrepoint, l’harmonie et l’orchestration.
Certaines confusions sont par ailleurs largement répandues. Ainsi, la peinture non figurative (c’est ainsi qu’il convient de l’appeler), ne saurait être abstraite car l’abstraction ne peut s’exercer que sur un sujet figuratif : pour abstraire (ne tirer d’un objet que ce qui est nécessaire à son expression), il faut avoir quelque chose à abstraire. De même, l’adjectif plastique s’adresse au volume et donc ne s’applique pas à la peinture à deux dimensions (peinture non figurative).1
Acquérir le métier, en dominer la complexité, faire de longs exercices, réaliser la synthèse finale, telles sont les tâches de l’artiste et du médecin. Dans sa capacité à saisir l’ensemble sans négliger le détail, l’œil du peintre ou l’oreille du musicien ne diffèrent pas de ceux du médecin et de son sens clinique : l’art de la médecine !
Lorsque, sans rien savoir de leurs auteurs, de leur temps, de leur conception artistique ou de leur profession de foi, on regarde les tableaux ou on écoute la musique des Maîtres, on est saisi par du grand art qu’en plus du génie, seuls rendent possibles la maîtrise et le sérieux du métier.
L’ art partage avec la science, dont la médecine, les mêmes exigences.
«L’art vit de contrainte et meurt de liberté»
Léonard de Vinci (1452-1519)