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Les Lettres d’Angleterre de Karel Čapek relatent le premier voyage de l’écrivain tchèque sur les îles Britanniques où il fut invité en 1924 à l’occasion, entre autres, de l’ouverture de la British Empire Exhibition.
Si vous me demandez d’abord ce qu’on voit le plus à l’exposition de Wembley, je vous dirai sans hésitation: des gens. Et des sorties scolaires. Je suis certes un ami de la population, de la multiplication de l’espèce, des enfants, des écoles et de l’éducation par les choses, mais j’avoue que j’ai souhaité par instants d’avoir une mitrailleuse pour me frayer un chemin à travers des troupeaux piaffants, poussants, courants, piétinants de gamins à casquettes rondes, ou des chaînes de fillettes qui se tenaient par la main pour ne pas se perdre. De temps en temps, au prix d’une patience infinie, je parvenais à me glisser jusqu’à un stand: on y vendait des pommes de Nouvelle-Zélande, ou bien on y exposait des balais de paille de riz d’Australie, ou un billard fabriqué dans les Bermudes; j’eus même la chance de contempler une statue du prince de Galles en beurre du Canada, ce qui m’emplit du regret que la plupart des monuments de Londres ne soient pas aussi en beurre.
Après quoi, j’ai été refoulé à l’arrière par un courant humain et j’ai pu m’abandonner à la contemplation du cou du gros gentleman ou de l’oreille de la vieille dame qui me précédaient. Au reste, je ne me suis pas plaint: quelle cohue ne verrait-on pas devant le stand de l’industrie frigorifique australienne si l’on y exposait des cous vermeils de gros gentlemen, ou devant le palais de terre battue de la Nigéria si l’on y montrait des brochettes d’oreilles séchées de vieilles dames!»
Il y a là tout ce qui peut être monnayé, vendu et acheté, de la poignée de grains au wagon-salon, du morceau de charbon à la fourrure de renard bleu. — Mon âme, que voudrais-tu acheter de ces trésors du monde? — Rien, rien, vraiment; je voudrais être toute petite, et me retrouver dans la boutique du vieux Prouza, à Úpice, et bayer d’admiration devant le pain d’épices, le poivre, le gingembre, la vanille et le laurier-sauce, et m’imaginer que ce sont là tous les trésors du monde et tous les parfums de l’Arabie et toutes les épices des terres lointaines; et m’émerveiller, et sentir, et puis courir lire un roman de Jules Verne sur des contrées étranges, lointaines et merveilleuses…
…Car moi, sotte âme que je suis, je les imaginais autres que cela…
Extrait de: Lettres d’Angleterre
Auteur: Karel Čapek
Traducteur: Gustave Aucouturier
Éditeur: La Baconnière, collection Ibolya Virág
Relecteur: Julien Gabet
Mots clé: foule, Angleterre, salon.
Lien vers le site de l’éditeur: editions-baconniere.ch/livres/lettres-dangleterre