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Les réformateurs de l’enseignement supérieur semblent être totalement déconnectés des réalités entourant les enseignants. Cela peut être dû au fait que de nombreux réformateurs perçoivent les enseignants comme étant de peu d’importance ou, plutôt, comme un obstacle au changement. Un autre paradigme est que les idées et les pratiques peuvent être copiées de l’Ouest – surtout des universités américaines – et immédiatement mises en œuvre en Inde. Beaucoup de ces idées recyclées se retrouvent dans les pages des rapports gouvernementaux depuis des décennies.
Un effort concerté pour les faire respecter a pris de l’ampleur lors du second mandat du gouvernement de la «United Progressive Alliance» (UPA-II) [sous Manmohan Singh]. Maintenant, une avalanche de ces idées frappe de plein fouet l’enseignement supérieur. L’institution universitaire se plaint de dysfonctionnements chroniques, mais les réformateurs ne sont plus intéressés à ces vielles difficultés. Ils estiment qu’il est préférable d’ignorer les anciens problèmes et d’avancer avec de nouvelles idées. Cela n’est, bien sûr, qu’une supposition. Personne ne connaît la ligne politique suivie dans l’élaboration des réformes actuelles. Tout ce que nous avons est une justification globale; à savoir que pour entrer dans le classement mondial, les universités indiennes doivent copier rapidement les universités américaines.
Il y a quelques années, lorsque la «reservation» [une sorte de quota de poste de formation au sein du système de formation en Inde] a été étendue aux «Other Backward Classes» (OBC) [terme utilisé par le Gouvernement indien pour les classes défavorisées au niveau éducatif et social], on supposait que les universités porteraient leurs efforts sur le renforcement des capacités d’accueil et des améliorations qualitatives. Il est devenu clair assez rapidement que le terme «qualité» ne signifiait pas nécessairement des normes plus élevées de l’enseignement. Pour de nombreux administrateurs «new-age», la qualité avait une connotation matérielle. Cela signifiait un site web brillant, des salles de classes dites intelligentes, des caméras de vidéosurveillance et ainsi de suite. Alors même que la qualité était le but recherché, la taille des classes grandissait, les bibliothèques diminuaient, et le rôle et le statut de l’enseignant se modifiaient. Je me souviens avoir entendu d’un responsable du supérieur que l’enseignement ne serait plus une carrière. Il précisait même que le rôle de l’enseignant avait changé et qu’il n’y avait plus besoin d’un engagement professionnel à long terme. Dans une structure de cours modulaire, disait-il, différentes personnes peuvent venir pour de courtes périodes et «délivrer leur enseignement». La technologie fournirait les moyens aux étudiants pour développer leurs connaissances et maintenir la continuité.
Est-ce la nouvelle politique suivie par l’«University Grants Commission» (UGC)1 [Commission chargée de l’accréditation et des subventions aux universités]? C’est difficile à dire. Après que la «National Knowledge Commission» (NKC)2 [Commission nationale du savoir] eut annoncé un grand nombre de recommandations, l’UGC fût quelque peu mis sur la touche. Le NKC était une entreprise «new-age». Ses rapports révélaient un état d’esprit jusqu’à présent inconnu dans les documents gouvernementaux. Le rapport «incendiaire» de la NKC provoqua une confusion générale. Personne ne connaissait le soutien que cette commission avait auprès du gouvernement UPA-II.
Une vision parallèle pour le rajeunissement de l’enseignement supérieur a été proposée par un comité présidé par le scientifique Yash Pal. Son rapport présentait une vue plus compatissante du système actuel et proposait des mesures pour l’améliorer. Une des faiblesses de l’ancien système, sur laquelle il porta son attention et ses conseils, était le manque de contacts entre professeurs chevronnés et étudiants de premier cycle. Ni l’UGC ni le ministère pour les ressources humaines, le «Human Ressource Development» (DRH) ne prêtèrent une grande attention à l’approche holistique de Yash Pal. En fin de compte, sa voix fut ensevelie dans le vacarme du radicalisme réformateur.
Une mesure radicale, poussée par l’UGC ces dernières années, est un dispositif pour quantifier les informations pertinentes pour la sélection d’un candidat à un poste de professeur. Ce système a conduit à une inflation, sans précédent, de publications de recherche et de participations à des conférences frauduleuses. Des centaines de revues facturant la publication rapide ont surgi. Les certificats de participation à des conférences sont devenus des critères importants de jugement. Cette banalisation du travail universitaire est à rapprocher de la corruption que les procédures de reconnaissance et d’accréditation ont favorisé dans l’enseignement professionnel. Le paysage universitaire a perdu ce peu de grâce et d’intégrité qu’il avait conservées.
Les offres de cours se sont multipliées, laissant les jeunes étudiants dans la confusion et leurs enseignants dans l’incapacité de comprendre la cohérence de la grille des programmes. Dans tous les cas, la manière dont les universités indiennes ont mis en œuvre un système semestriel laisse peu de place pour la continuité des enseignements.
Contrairement à l’Occident, où les enseignants élaborent leur propre méthode d’évaluation, le système semestriel a été appliqué en Inde sans toucher à l’ancien système d’examen. Le seul changement notable est que le papier de la feuille confidentielle d’examen a été remplacé maintenant par un disque compact. Le secret des noms et des marques continue d’être symbolisé par le sceau ornant les enveloppes officielles. Certaines universités préfèrent maintenant rassembler tous les correcteurs dans une grande salle comme dans le cas des conseils scolaires. Là, ils traitent des centaines de feuilles de réponses. Au lieu d’un examen annuel, nous en avons maintenant deux. Les questions posées sont toutefois du même type que dans l’ancien système.
Le système semestriel va maintenant être suivi par un système de crédit fondé sur le choix des modules. Un des objectifs déclarés est de faciliter la mobilité des étudiants d’une université à l’autre. Ceci est censé être une priorité dans un pays où les parents ou les tuteurs légaux poussent un soupir de soulagement quand leur recherche pour une minuscule chambre pour leur progéniture trouve sa fin. Il est dit aussi que le transfert de crédits et de plans d’études uniformes facilitera la mobilité des étudiants d’une faculté à l’autre. Ces mesures, pensent les réformateurs, donneront une nouvelle énergie aux membres fatigués de ce qu’un ancien ministre du développement des ressources humaines appelle «un enfant malade», en référence au système de l’enseignement supérieur.
La maladie imprègne désormais tous les membres du corps de l’enfant. Les réformistes semblent déterminés à continuer à endommager le système. Leur indifférence à la réalité de terrain ne peut qu’exacerber la crise. Ils continueront, bien sûr, à se demander ensuite en toute innocence pourquoi les universités indiennes ne figurent pas dans les classements mondiaux. •
Source: A l’origine, cet article a paru dans la «Hindustan Times» du 2/4/15, www.hindustantimes.com/analysis/slow-erasing-of-the-teacher-higher-education-is-being-undermined/article1-1332972.aspx
(Traduction de l’anglais Horizons et débats)
1 La Commission des subventions aux universités (UGC) en Inde est un organisme institué en 1956 par le gouvernement indien. Il est chargé de la coordination, de la fixation et du maintien des normes d’enseignement universitaire. Il est également chargé de l’accréditation des universités et il distribue des fonds à ces établissements d’enseignement supérieurs accrédités et aux collèges.
(cf. Wikipédia et www.ugc.ac.in/net)
2 La Commission nationale du savoir (NKC) est un think-tank indien, créé en 2005 par le Premier ministre Manmohan Singh pour développer des stratégies afin d’améliorer les avantages comparatifs dans les secteurs des services demandant un haut niveau de connaissances. Une de ses tâches primordiales est de conseiller le Bureau du Premier ministre dans les domaines de la politique de la formation, des institutions de recherche et des réformes pour rendre l’économie du savoir de l’Inde plus compétitive dans le monde.
(cf. Wikipédia, knowledgecommission.gov.in)
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