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La chronique
de Lionel Maumary
Une Harelde prisonnière d'une gambeLionel Maumary, Oiseaux.ch, 29.12.2013
L'Harelde présente depuis le 22 décembre à St-Sulpice s'est fait prendre le 28 décembre au hameçon d'une gambe, planté dans son épaule. Elle traînait au bout de la gambe une Mouette rieuse morte, accrochée par le bec au hameçon terminal. L'Harelde ne pouvait plus ni plonger, ni voler, et serait ainsi probablement morte d'inanition si elle n'avait pu être libérée le lendemain. Les hameçons traînants des lignes de pêche, oubliés ou abandonnés, provoquent la mort de nombreux oiseaux d'eau.
LHarelde a une distribution circumpolaire. Elle niche au Groenland, en Islande, au Spitzberg, en Scandinavie et au bord de locéan arctique en Sibérie, en Alaska et au Canada. Une population isolée niche sur les côtes de la Baltique, dans le golfe de Finlande et dans celui de Botnie. La population scandinave est très petite comparativement à celle du nord-ouest de la Sibérie, qui compte environ 5 millions dindividus. Lespèce hiverne sur les côtes du nord de lEurope, ainsi que sur la côte atlantique de lAmérique du Nord et de part et dautre du Pacifique. Les côtes de la Baltique accueillent 90 % de la population européenne en quelques énormes concentrations pendant lhiver, le reste se distribuant sur les côtes de la mer du Nord ainsi que sur celles dIslande.
La Suisse est située très au sud de laire dhivernage habituelle de lHarelde, raison pour laquelle elle ny est que très rare en hiver sur les grands lacs du Plateau. La plupart des observations proviennent du Léman (surtout le Petit Lac) et du lac de Constance (surtout sur le lac Inférieur dans le bassin dErmatingen et dans la baie dHegne ; Heine et al. 1999). Lespèce est exceptionnelle à lintérieur et au sud des Alpes (Engadine, val Poschiavo, Tessin). En labsence de reprise doiseau bagué, la provenance des oiseaux observés en Suisse est énigmatique, mais la prédominance du Léman pourrait indiquer une origine plutôt occidentale.
Le nombre moyen doiseaux atteignant la Suisse en hiver ne semble guère avoir changé depuis le milieu du XXe siècle, mais lapparition de la Moule zébrée a sans doute favorisé linstallation des hivernants. Des afflux se produisent certains hivers, comme en 1980/81, 1988/89 1990/91 et 1993/94, mais aucune tradition ne sinstaure car ces oiseaux ne reviennent jamais les hivers suivants. Lafflux de lautomne 1988 coïncide avec celui de lEider à duvet et de la Macreuse brune.
En automne, les premiers oiseaux napparaissent que rarement dès mi-octobre, en règle générale dès mi-novembre avec les premières vagues de froid. Les effectifs augmentent en fonction de la rigueur de lhiver pendant le mois de décembre pour se stabiliser jusquà mi-mars. Les oiseaux quittent alors leur quartier dhiver, certains y restant jusquà fin mai, époque à laquelle des migrateurs peuvent être observés hors des sites traditionnels, comme par exemple cet oiseau observé le 17 mai 1986 sur le lac de Poschiavo. Seuls quelques rares cas destivage sont connus : un mâle blessé a séjourné tout lété 1958 à lembouchure de la Venoge, et un individu du 12 décembre 1984 au 1er septembre 1985 sur lAar près de Leuzingen ; un oiseau a également été observé le 15 juillet 1953 aux Grangettes.
Principalement diurne, lHarelde recherche les fonds aquatiques bien garnis en Moules zébrées, crustacés et larves dinsectes, quelle pêche généralement à des profondeurs de 3 à 10 m, mais elle séloigne volontiers très au large car elle peut atteindre des profondeurs de 30, exceptionnellement 55 m. Elle peut rester immergée pendant une à deux minutes (généralement 30 à 60 secondes) et réapparaît à des dizaines de mètres de son point de départ. Elle se fixe souvent pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois au même endroit. On la rencontre généralement isolée ou par petits groupes comptant 2 à 4, rarement 5 à 8 oiseaux ensemble, exceptionnellement jusquà 35 individus lors dafflux. Si les oiseaux isolés peuvent devenir très confiants lorsquils se sentent en sécurité, les groupes gardent leurs distances vis-à-vis de lhomme. Lespèce est généralement silencieuse pendant lhiver, mais elle devient plus bavarde au printemps : la parade nuptiale, qui sobserve parfois en Suisse au mois de mars ou en avril, saccompagne de sons harmoniques modulés ah-ou-a, exhalés aussi bien en vol que posé sur leau. Sur les terrains de nidification, ces vocalises nasillardes et plaintives qui portent relativement loin sont à lorigine de plusieurs surnoms donnés par les Inuits, dont le nom américain actuel de Old Squaw (vieille femme).