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Avant de s’installer au Kunsthaus de Zurich en 2021, la collection Emil Bührle est présentée jusqu’en juillet au Musée Maillol. Ce marchand d’armes avait acheté pendant la Seconde Guerre mondiale de nombreuses œuvres spoliées par les nazis.
Au Musée MaillolLien externe, à côté des Monet, Manet, Van Gogh et autres Picasso qui font la renommée de la collection BührleLien externe, une salle rappelle les contradictions de ce «collectionneur scrupuleux». Allemand émigré à Zurich, marchand d’armes, le patron d’Oerlikon-Bührle acheta pendant la Seconde Guerre mondiale de nombreuses œuvres spoliées par les nazis.
En bas de la fascinante «Liseuse» de Jean-Baptiste Camille Corot, un panneau loue le style pictural du tableau, son «sublime» à la Vermeer. Avant le début de la guerre, la «Liseuse» appartient à Paul Rosenberg, l’un des plus importants galeristes parisiens, installé 21 rue de la Boétie. Le 4 juillet 1940, la Gestapo investit la galerie et y installe un Institut d’études des questions juives, chargé de la propagande antisémite.
Rosenberg est tout bonnement exproprié, comme la plupart des acteurs économiques juifs. Il a eu le temps de filer à New York et de transférer une partie de ses œuvres dans une banque à Libourne, comme le raconte l’historienne Emmanuelle Polack dans son livre, «Le marché de l’art sous l’Occupation». Mme Polack dirige aussi l’exposition sur le même sujet au Mémorial de la Shoah, à Paris.
Pas du goût de Göring
Pas de quoi freiner les occupants allemands, qui confisquent le «trésor» Rosenberg et l’envoient au Jeu de Paume du Louvre, où les représentants du maréchal Göring font leurs emplettes. Le Corot est confisqué par le Reichsmarschall, puis revendu à Hans Adolf Wendland, expert allemand en trafics douteux, vivant en Suisse. Au quasi «dégénéré» Corot, Göring préfère les classiques, d’Europe du nord de préférence…
Début 1945, résidant toujours à New York, Rosenberg envoie un câble à la direction des musées français: «Viens apprendre par Docteur Walter S. Schiess, avocat à Bâle venu ici pour conférence que Buhrle Orlikon Zurich, a acheté pour un million de francs suisses tableaux m’appartenant entre autres Corot «Liseuse», Degas «Courses», Manet «Fleurs» STOP Mes beaux dessins que vous connaissez se trouvent chez Fischer, Lucerne, un Monsieur Nathan les a vus».
Emil Georg Bührle (1890-1956)
1890 Né dans le Bade-Wurtemberg, Emil Bührle étudie l’histoire de l’art et la littérature.
1920 Il épouse Charlotte Schalk, dont le père banquier a des participations dans des usines de machines-outils, dont celle d’Oerlikon.
1924 Il est envoyé à Zurich pour réorganiser l’usine d’Oerlikon. Il achète le brevet d’un canon qui sera perfectionné en rapport avec le «réarmement caché» de l’Allemagne, dont l’industrie d’armement a été interdite par le Traité de Versailles de 1919.
1937 Il acquiert la nationalité suisse.
1945 «La vente d’armes à la Wehrmacht et aux armées des alliés du Reich de juin 1940 à septembre 1944 fait monter sa fortune de 140'000 francs à 127 millions», écrit le Dictionnaire historique de la SuisseLien externe.
S’il collectionne de l’art dès la fin des années 30, c’est entre 1951 et 1956, qu’il achète la majorité de ses œuvres. A sa mort en 1956, la collection compte 450 toiles, 70 dessins et plus de 80 sculptures gothiques.
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Le galeriste poursuit, toujours dans le même télégramme, dévoilé dans le livre d’Emmanuelle Polack: «Suis informé que d’après Lois Suisses avons seulement cinq ans après dates d’achat réclamer œuvres STOP Vous remercie démarches que vous ferez STOP Suis informé personnes mauvaises réputation et mauvaise foi.»
Les Américains font pression
Face à Paul Rosenberg, accouru en Suisse en septembre 1945, Emil Bührle se défend en invoquant sa bonne foi. «Vu que la galerie Fischer à Lucerne est une importante maison suisse jouissant d’une bonne réputation, je n’avais aucun motif de me méfier de ces tableaux», se justifie le Zurichois.
Les Américains enquêtent sur ces trafics. En septembre 1946, un rapport du War Department sur le trafiquant Hans Wendland accuse: des dizaines d’œuvres majeures auraient filé en Suisse par son intermédiaire. La pression s’accroît sur la Suisse, déjà suspectée de complaisance à l’égard de l’Allemagne nazie.
Début juin 1948, le Tribunal fédéral ordonne aux marchands d’art et collectionneurs de restituer les œuvres spoliées. Bührle doit rendre treize tableaux à des galeristes juifs, dont le Corot à Paul Rosenberg. Un crève-cœur pour le Zurichois, qui est en passe de rassembler une collection unique de maîtres français du XIXe siècle. Au galeriste, il propose de racheter immédiatement la «Liseuse».
Manet: «le préféré de mon épouse»
Rosenberg accepte. «C’est avec grand plaisir que j’ai appris par mon avocat que vous avez bien voulu consentir à la vente du tableau de Corot «Femme au corsage rouge» (La Liseuse) auquel je me suis particulièrement attaché», écrit, ravi, Bührle à Rosenberg fin juin 1948. La vente se fera pour 80’000 francs, soit 10’000 de plus que lors de son achat précédent à la si peu regardante galerie Fischer de Lucerne.
Et le collectionneur de s’emballer: «Vous me pardonnerez certainement si je viens encore une fois à la charge concernant le tableau de Manet représentant «Fleurs dans un vase». Je le fais notamment parce que c’est le tableau préféré de mon épouse.» Rosenberg lui vendra aussi le Manet.
Bührle profite-t-il des difficultés du galeriste en lui achetant des toiles à un prix trop bas? «Je ne le pense pas. D’ailleurs, les deux hommes se lieront d’une amitié durable», note l’historien Thomas Buomberger. En 1951, le Tribunal fédéral contraint la galerie Fischer à rembourser Bührle et admet la bonne foi de ce dernier quant à ses achats durant la guerre. Blanchi, le Zurichois peut agrandir sa collection en toute quiétude avant son décès en 1956.
L’épineuse question de «l’art en fuite»
Ce jugement de 1951 était «politique», estime Thomas Buomberger, co-auteur du «Schwarzbuch Bührle» (Livre noir de Bührle), paru en 2015 aux éditions Rotpunktverlag. «Le Tribunal fédéral n’entendait pas affaiblir le marché de l’art, dans une Suisse assez isolée après la guerre.»
Fin de l’histoire? C’est moins l’art spolié – restitué après-guerre – qui continue à faire polémique, plus de 75 ans après le conflit, que «l’art en fuite». Ces tableaux vendus à la hâte par des marchands d’art juifs contraints de fuir l’Allemagne nazie ou l’Europe occupée.
Prenons l’inestimable «Champ de coquelicots près de Vétheuil», de Claude Monet, en affiche de l’exposition au Musée Maillol. Le Chilien Juan Carlos Emden le réclame, estimant que son père l’a vendu au marchand d’art suisse Fritz Nathan, qui l’a ensuite revendu à Emil Bührle, à un prix trop bas. Pressé qu’il était de quitter l’Allemagne nazie pour l’Amérique latine.
La Fondation BührleLien externe conteste cette version et détaille sur son site l’itinéraire de l’œuvre, comme d’ailleurs des autres tableaux de la collection. Pour la fondation, Emden, même réfugié au Chili, négociait bien ses ventes. Il a d’ailleurs refusé l’offre d’une banque helvétique, jugée trop modeste.
En Suisse, la doctrine change
D’autres œuvres de la collection Bührle se sont vendues dans des conditions troubles. Ainsi, comment «la Sultane» d’Edouard Manet est-elle passée des mains du Juif allemand Max Silberberg en 1937 à celles d’Emil Bührle en 1953, sachant que le calvaire de Silberberg commence à l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933 et ne se termine qu’avec sa mort à Auschwitz?
«Pour lever ces doutes, la Fondation Bührle doit ouvrir ses archives à des chercheurs indépendants», tonne Thomas Buomberger. D’autant que les pratiques concernant les années sombres commencent à bouger. Se fondant sur les Principes de Washington signés en 1998, la Suisse distinguait jusque-là les biens spoliés, qui doivent être restitués, des biens en fuite (Fluchtgut), dont la propriété n’est pas remise en cause. Tandis que l’Allemagne prend en compte, dans les recours des héritiers, les «pertes liées à la persécution».
Mais l’Office fédéral de la Culture (OFC) semble avoir récemment nuancé sa doctrine. Dans un document datant de mai 2018, l’OFC estime que «chaque cas particulier nécessite un examen approfondi». Pour l’OFC, «la question décisive (…) est celle de savoir dans quelle mesure un transfert ou un changement de main s’étant produit entre 1933 et 1944 avait un caractère confiscatoire». Dans l’affirmative, conclut Berne, «il est vraisemblable, dans le cas de «biens en fuite» ou d’«art en fuite», qu’il s’agisse également d’art spolié.»
Au printemps 2017, la Musée de l'Hermitage à Lausanne avait exposé la collection Bührle - Téléjournal de la RTS du 21.04.17
A LIRE
Le marché de l’art sous l’Occupation, par Emmanuelle Polack. Editions Tallandier.
A VOIR
La collection Emil Bührle, au Musée Maillol à Paris, jusqu’au 21 juillet 2019.
Le marché de l’art sous l’Occupation, Mémorial de la Shoah, Paris, jusqu’au 3 novembre 2019.