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Salaire à vie, universel et socialisé (Friot) : la voie d’émancipation à l’exploitation du travail ?
« Nous donner le projet d’émanciper le travail, c’est sortir du statut de victime, c’est nous poser en candidats à la succession de la bourgeoise dans la maîtrise de l’économie » (Friot, 2014: 9). Telles sont les ambitions révolutionnaires de Bernard Friot. Mais de quoi faut-il émanciper le travail exactement ? L’exploitation au sens marxiste ne mérite-t-elle pas d’être repensée afin d’intégrer d’autres formes de travail non-rémunérées et non-salariées ? Quelle forme doit prendre cette nouvelle conception de la valeur libérée du capital ? Pour répondre à toutes ces questions, il est nécessaire de revenir sur la conception marxiste de l’exploitation et sur les débats soulevés par celle-ci parmi certains courants féministes, afin de mieux appréhender la nature émancipatrice de la proposition de Bernard Friot.
Marx : le capitalisme et ses rapports fondamentaux
Depuis les écrits de Karl Marx, le salariat, en tant que rapport social capitaliste, a cristallisé de nombreuses critiques. C’est en effet le capitalisme, en tant que mode de production, qui a institué le salariat comme forme particulière de rapport de production, en séparant les travailleur-se-s des moyens et des produits de la production, devenus propriétés des capitalistes, ne laissant aux travailleur-se-s que leur force de travail à vendre pour accéder aux moyens de sa survie matérielle.
Effectivement, étant donné que dans une économie capitaliste et monétaire à travail divisé, « la médiation de l’argent est le point de passage obligé […] de la reproduction matérielle » (Lordon, 2010: 25), un individu qui ne possède pas de capital n’a d’autres moyens que de vendre sa force de travail – ce qui implique de trouver un capitaliste qui lui fasse la gentillesse de bien vouloir l’employer – en échange d’un salaire. Le capitalisme a ainsi imposé le salariat comme forme particulière du travail instituant la soumission à la volonté d’autrui contre rémunération prévisible. Pour le dire autrement, Marx a mis en lumière le capitalisme comme mode de production particulier, institutionnalisant la prise d’otage de l’ensemble des travailleurs à travers la propriété privée lucrative des moyens de production : soit la mort, soit l’emploi salarié subordonné aux désirs d’un tiers – rappelons ici que l’État Providence tel qu’on le connait (encore ?) était quasiment inexistant à l’époque où il écrit.
Mais ceci n’explique pas la nature du profit réalisé par le capitaliste. D’où vient-il ? Selon Marx, qui s’inscrit dans l’approche classique de la valeur, seul le travail est générateur de valeur. Les machines, elles, ne transmettent qu’une partie de la valeur inscrite en elles, générée par du travail passé. Ainsi dans la mesure où la valeur d’une marchandise reflète le travail contenu en elle, le profit du capitaliste ne peut exister que par l’appropriation d’une partie du travail effectué par les travailleurs, c’est-à-dire par l’exploitation de la force de travail au-delà de sa valeur (Marx, 2008: 4-11). Par exemple, sur une journée de huit heures de travail, les travailleurs sont rémunérés à hauteur d’un temps de travail de quatre heures, ces derniers ayant alors travaillé au-delà du temps de travail équivalent à leur rémunération. L’écart entre la rémunération et la valeur produite correspond donc à la plus-value, c’est-à-dire le profit du capitaliste.
Les femmes : l’angle mort du marxisme
On l’aura compris, le salariat n’épuise pas toutes les formes organisées de travail et n’est pas un équivalent du travail en tant qu’activité universelle. Or, depuis l’émergence du capitalisme, et plus particulièrement sous l’effet de la révolution industrielle qui a contribué à intégrer de plus en plus de travailleurs dans le salariat, ce dernier s’est progressivement naturalisé au point de devenir un synonyme de travail. Dès lors, toute remise en question du salariat s’en est trouvée délégitimée, car directement associée à la remise en question d’une valeur sacralisée dans nos sociétés, le travail (Srnicek et Williams, 2015: 123-126). Sans rentrer dans les détails de ce processus historique, la confusion entre salariat et travail, en plus d’être erronée, s’avère problématique dans ses effets. D’une part, elle invisibilise les autres formes de travail non salariées et non rémunérées. D’autre part, seules les activités exécutées par des personnes ayant un emploi sont considérées comme produisant de la valeur économique du fait qu’elles génèrent du proﬁt (Friot, 2012), dépossédant les autres formes de travail d’une quelconque production de valeur économique, renforçant leur invisibilisation.
De ce fait, des débats féministes menés dans les années 1970 ont requestionné l’héritage marxiste. De manière générale, ces féministes s’accordaient pour dénoncer l’invisibilisation du travail des femmes opérée par l’analyse de l’exploitation chez Marx qui, à l’époque où il écrit, renvoyait majoritairement à du travail domestique non-rémunéré, laissant donc de côté la domination exercée sur les femmes (Simonet, 2018: 29).
Ces débats ont soulevé le déni de travail que subit systématiquement le travail domestique, c’est-à-dire sa non-reconnaissance en tant que travail au nom de valeurs naturalisées telles que la nature féminine ou l’amour maternel. De façon très intéressante, Maud Simonet (2018) a montré que ce type de rhétorique et de représentation s’appliquait à quasiment toutes les formes de travail gratuit, qui ont connu un fort développement depuis les années 1980. S’agissant du workfare et du bénévolat, elle éclaire ainsi comment l’État néolibéral encourage « à travailler gratuitement pour la collectivité pour faire la preuve de sa “bonne” citoyenneté » (2018: 71), quand le travail numérique est quant à lui dénié comme tel au nom du plaisir qu’en retire ceux qui exercent ces activités.
Les matérialistes radicales et l’origine de l’exploitation
Cependant, certains courants féministes vont s’opposer en fonction de la cause privilégiée pour expliquer l’assignation des femmes au travail domestique. L’un d’entre eux, les matérialistes radicales, dont Christine Delphy est la figure de proue, se positionnent « par rapport à Marx, mais contre un héritage marxiste alors dominant » (Simonet, 2018: 29-38). Selon elles, c’est la notion même d’exploitation qui doit être revisitée. En effet, pour Delphy (2017), l’exploitation ne doit pas être pensée comme une soustraction, c’est-à-dire comme un travail moins une rémunération – source du profit et de l’exploitation chez Marx – mais plutôt de manière plus générale comme l’appropriation du travail d’autrui. Elle nous invite ainsi à nous décentrer du marché pour penser l’exploitation, en nous faisant voir qu’il existe d’autres formes d’exploitation coexistant avec le mode de production capitaliste, à l’image du mode de production domestique qui correspond à l’appropriation du travail de la femme par l’homme au sein du ménage, qu’il s’agisse de travail « ménager » ou « paraprofessionnel » (2017: 100-110).
Cette reconfiguration de la notion d’exploitation est essentielle, puisqu’elle tend ainsi à considérer l’exploitation salariale comme une forme d’exploitation parmi d’autres, mais ayant la même origine : l’appropriation du travail par autrui ! C’est pour cette raison que les deux grandes propositions souvent évoquées pour répondre au problème du travail gratuit – dissoudre le travail gratuit dans le salariat ou inversement – sont insuffisantes comme solutions à l’exploitation générale, dans la mesure où, même si elles sortent le travail gratuit de sa gratuité, elles ne remettent pas en cause, ou seulement partiellement, l’exploitation capitaliste qui elle reste bien présente. Si l’ennemi à abattre est l’exploitation sous toutes ses formes, c’est vers une solution qui prenne en compte aussi bien le travail gratuit, que le travail salarié qu’il faut se tourner.
La proposition de Bernard Friot : du partage de la valeur produite à sa redéfinition
C’est ici qu’entre en jeu la proposition de Bernard Friot en faveur d’un salaire à vie, socialisé et universel, qui vise explicitement à opérer un changement de conception de la valeur économique dans le but d’émanciper tou-te-s les travailleur-se-s.
Tout d’abord, Friot revient sur la distinction entre valeur d’usage et valeur économique. La valeur d’usage renvoie au travail concret, c’est-à-dire toute activité de production de biens et de services, ce que Marx définissait par l’association des humains et la nature en vue d’un but (2008: 3). La valeur économique renvoie quant à elle un conflit irréductible de toute société, qui concerne « l’appréciation de ce qui, dans cette production concrète, vaut et ne vaut pas » (Friot, 2014: 10), ce qui se traduit en termes monétaires. Friot part ici d’un constat anthropologico-philosophique : les sociétés ne peuvent pas se libérer de la valeur économique, « qui exprime la violence des rapports sociaux » (2014: 21). En ce sens, la détermination concrète de la valeur économique est exclusivement politique.
Or, nous l’avons vu, le capitalisme a imposé sa propre conception de valeur économique que Friot résume parfaitement : « pour qu’une activité productrice de valeurs d’usage soit considérée comme du travail producteur de valeur d’échange [c’est-à-dire de valeur économique], il faut qu’elle soit menée par une force de travail achetée par un propriétaire lucratif et mobilisée pour la production de marchandises qui, vendues, rapporteront à ce propriétaire un profit » (2014: 11). Ainsi, toutes les autres activités, dont le travail domestique, sont considérées comme non productrices de valeur économique. Par exemple, lorsque je conduis gratuitement ma famille à l’aéroport, je ne produis pas de valeur économique. Mais si ma famille décide de prendre un taxi, la même activité sera créatrice de valeur économique.
C’est précisément cette pratique capitaliste de la valeur que Friot souhaite remplacer par une pratique salariale de la valeur économique. Loin d’être totalement à inventer, Friot a mis en lumière la façon dont les conquêtes de 1945 en France – la Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, la qualification dans les conventions collectives – ont déjà inauguré une autre pratique de la valeur qui conteste la conception capitaliste (2014: 12). Ces institutions ont permis « le versement d’un salaire à des producteurs de valeur d’usage qui ne vont pas sur le marché du travail, qui ne produisent pas de marchandises sous la loi du temps de travail et qui ne mettent en valeur aucun capital » (2014: 11). C’est par exemple le cas des fonctionnaires qui sont porteurs d’une qualification attachée à leur personne. Si ces derniers changent de poste, ils gardent la même qualification – qui ne peut baisser, seulement s’élever – et donc le même salaire. Ainsi, en détachant le salaire du poste de travail ou du temps de travail et en l’attachant à la personne, la qualification reconnaît les individus comme producteurs de valeur économique. Le salaire a donc « une signification très différente selon qu’il reconnaît la force de travail, l’emploi ou la personne » (2014: 43).
Par conséquent, c’est ce droit politique de producteur qu’il faudrait généraliser à tous, dès la majorité et sans condition, « en étendant à toutes et tous les institutions du salaire socialisé » (Simonet, 2018: 151). Mais pour qu’une telle pratique de la valeur puisse exister concrètement, et que le travail soit réellement émancipé, il faut également la mise en place d’autres institutions. Selon Friot, il faut encore instituer la sortie du capitalisme à travers le remplacement de la propriété privée des moyens de production par la copropriété d’usage des outils de production – ce qui n’est pas l’étatisation des moyens de production, à l’image de l’URSS – et le remplacement du crédit lucratif par un fond, socialisé lui aussi, destiné à l’investissement sous forme de subventions, et donc sans intérêts.
C’est généralement ici que la question du financement commence à inquiéter les plus frileux. Le mécanisme consiste à financer les salaires par une cotisation-salaire et la caisse d’investissement par une cotisation-investissement. Comment assurer ce financement en pratique ? Précisons d’abord que le monde que nous présente Friot n’exclut pas les secteurs marchands, c’est-à-dire la production de biens ou de services soumis à la vente. Bien sûr leur place sera réduite par rapport à aujourd’hui et la gratuitisation d’autres services sera étendue. De ce fait, cette double cotisation sera financée par la plus-value des secteurs marchands, plus-value qui sera déterminée en amont par un pourcentage unique à appliquer aux coûts de production – dans lesquels n’entreront plus les salaires – qui se traduira ensuite en prix de vente. Elle opère donc « la mutualisation macroéconomique de la valeur ajoutée indispensable à la sortie du capitalisme » qui lui opère une allocation micro-économique de cette valeur (2014: 43).
Un tel dispositif attribue donc « un salaire qui rend possible la reconnaissance de cette personne comme productrice de valeur économique » (Friot, 2014 : 41). Tant que nous garderons en tête la grille de lecture capitaliste sur ce qu’est la valeur et le travail, nous continuerons à voir tous les travailleur-se-s non-rémunéré-e-s, que ce soit les femmes, les bénévoles, les retraités, les chômeurs, etc. comme des non-travailleurs qui ne produisent aucune valeur. Nombre de ces catégories n’existent d’ailleurs que parce qu’existe et domine une conception capitaliste de la valeur. C’est d’autant plus urgent que la valeur d’usage produite par le capitalisme n’a jamais été aussi destructrice : catastrophe écologique, explosion des maladies liées au travail, suicides, « absence de toute décision sur ce qui est produit, […] rapport aliéné au temps qui dénature le travail concret et empêche la vie sociale » (Friot, 2014 : 48), etc. Si l’on veut réellement en finir avec l’exploitation générale et cette prise d’otage organisée, il est temps de revenir au principe de la souveraineté populaire, et l’appliquer là où il est toujours resté étranger, l’économie.
Bibliographie
Delphy Christine, Pour une théorie générale de l’exploitation – Des différentes formes d’extorsion de travail aujourd’hui, Syllepse, 2017.
Friot Bernard, 2014, Emanciper le travail. Entretiens avec Patrick Zech, Paris : La Dispute.
Friot Bernard, 2012, L’enjeu du salaire, Paris : La Dispute.
Lordon Frédéric, 2010, Capitalisme, désir et servitude, Paris : La Fabrique.
Marx Karl, 2008, Le Capital, Livre 1, sections 3, Paris: Flammarion.
Simonet Maud, 2018, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, Paris : Textuel. Srnicek, N. & Williams A., 2015, “Post-Work Imaginaries”, in Inventing the future: postcapitalism and a world without work, Brooklyn: Verso Books.