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Un accord, sous forme de "déclaration conjointe", a donc été passé entre le Conseil administratif de la Ville de Genève et le Conseil d'Etat du canton pour une première répartition des compétences et des charges dans le domaine de la politique culturelle. Un accord qui n'engage que les deux exécutifs et qui n'est pas en soi une décision : les parlements cantonal et municipal (mais surtout le premier) devront se prononcer, spécifiquement ou dans le cadre de leurs débats budgétaires respectifs, sur chacun des points de cet accord, chacune des allocations budgétaires qu'il prévoit, chacun des transferts qu'il propose. Et il contient quoi, cet accord ? Les bases d'une réelle politique culturelle commune ? Que non pas : une "shopping liste" au Bricoculture, un grand marchandage à partir de critères imprécis, voire introuvables : la Ville prendrait ainsi en charge le soutien à la création dans les arts de la scène, le canton celui de la politique du livre, la Bibliothèque de Genève, puis à terme, l'art lyrique. En fonction de quel raisonnement ? Pourquoi ces domaines à ces collectivités, et pas d'autres domaines ? Parce que, comme le suggérait un conseiller municipal UDC, le théâtre serait de gauche et l'opéra de droite ? On peine à comprendre. A moins qu'il n'y ait rien d'autre à comprendre qu'un gage donné au PLR pour sortir la Nouvelle Comédie de l'ornière dans laquelle il l'a embourbée ?
La politique culturelle mérite plus qu'une shopping liste : un débat démocratique
Nous voilà donc avec un accord entre les exécutifs (et eux seuls) de la Ville et du canton, contenant une liste d'institutions, de lieux et de domaines culturels, qu'on va répartir entre celles et ceux que la Ville seule financera, celles et ceux que le canton seul financera, celles et ceux que la Ville et le canton financeront ensemble : A la Ville, les institutions "intermédiaires". Intermédiaires entre quoi et quoi ? le quartier et la région ? En quoi le Musée d'Art et d'Histoire, restant à la Ville, est-il une institution "intermédiaire" ? En quoi la Fondation Bodmer, revenant au canton, est-elle d'une importance plus "stratégique" que le principal musée genevois ? Dans le domaine des arts de la scène, la Ville devrait financer la création et le canton la diffusion : sur quel raisonnement, quels critères, cette division du travail est-elle établie ? Cet accord qui ne clarifie pas grand chose est déjà contesté par nombre d'acteurs culturels, qui ne font pas que regretter l'abandon proposé d'un double subventionnement municipal et cantonal au profit d'un subventionnement unique qui les laisse à la merci des décisions d'un seul acteur institutionnel, mais qui regrettent aussi que les exécutifs de la Ville et du canton aient négocié en contournant le Conseil consultatif de la culture institué par la loi, et qui devrait se réunir pour la première fois dans deux mois.
N'en jetons plus, on aura compris que l'accord entre les exécutifs des "deux Genève", en quoi, optimiste, "Le Temps" voit un "pacte pour la culture à Genève", ne suscite pas ici un enthousiasme délirant -mais il y a à cela une explication, sinon une excuse : Il faut bien comprendre dans quel contexte la shopping liste de la Ville et du canton a été établie, non pas celui d'un "enchevêtrement" particulier des compétences dans le domaine de la culture, mais celui d'un refus systématique de la majorité parlementaire cantonale d'engager le canton dans une politique culturelle ambitieuse, lors même que la constitution et la loi le lui demandent. L'exemple du projet de la "Nouvelle Comédie" illustre parfaitement cette attitude : Pour justifier son refus de la proposition du Conseil d'Etat de participer (à un niveau moindre que la Ville) au financement de la Nouvelle Comédie, le PLR cantonal avait trouvé comme prétexte l'inaboutissement du débat sur la nouvelle répartition des tâches entre le canton et la Ville. Les deux exécutifs, en produisant un accord sur les premiers éléments de cette nouvelle répartition, enlèvent au PLR ce prétexte à la "prise d'otage" de la Nouvelle Comédie -mais gageons qu'il en trouvera un autre, de prétexte, le PLR (le lieu, le coût, l'architecture, la grandeur des salles, l'âge du capitaine, le réchauffement climatique...), tant est grande sa réticence à faire financer par le canton le repaire d'intellos de gauche que tout théâtre est supposé être, et à participer à quelque politique commune que ce soit avec la Ville. Quant au MCG et à l'UDC, également opposés à la participation du canton au projet de Nouvelle Comédie, on n'a évidemment, s'agissant d'un projet d'institution culturelle, rien à en attendre.
On en donc là entre la Ville et le canton : à une sorte de troc qui n'est d'une politique culturelle commune qu'une navrante caricature. La loi sur la culture évoque certes un rôle renforcé du canton dans le domaine culturel, mais elle le fait en posant aussi comme principe la collaboration entre le canton, la Ville et les autres communes, le partage des responsabilités, le "faire ensemble", pas le "chacun dans son coin" que semble ratifier l'accord annoncé vendredi... Le canton revendique la maîtrise des grandes institutions à dimension régionale ? Il laisse le Musée d'Art et d'Histoire à la Ville, qui le lui aurait bien confié. Pas assez prestigieux, sans doute, le MAH. Et engagé dans un combat politique, sur sa rénovation et son extension, à l'issue incertaine... La constitution encourage les collaborations intercommunales ? On fait comme si la politique culturelle était l'apanage de deux acteurs : le canton et la Ville. Et les 44 autres communes ? Elles comptent pour beurre de cuisine, alors que, par exemple, le Grand Théâtre pourrait fort bien rester une institution municipale, mais intercommunale, plutôt qu'être cantonalisée. Formaliser ce caractère intercommunal de l'opéra serait admettre ce qui est déjà sa réalité -il est vrai cependant qu'il ne pourrait plus alors être une monnaie d'échange entre la Ville et le canton...
Le Grand Théâtre est d'ailleurs le plus mauvais exemple possible d'une institution victime d'un "enchevêtrement" de soutien ou de compétences auquel il conviendrait de remédier : il n'y a rien à "désenchevêtrer" entre la Ville et le canton au Grand Théâtre, puisque le canton en est absent et que cette institution est, s'agissant des soutiens publics, exclusivement municipale (ou plutôt "intercommunale", puisque par l'intermédiaire du fonds d'équipement de l'Association des communes genevoises, toutes les communes du canton participent au financement du fonctionnement et des investissements du GTG). Peu de tout cela semble importer : le canton semble vouloir "reprendre" l'opéra, mais au moindre coût possible. Le Grand Théâtre, c'est un coût annuel de fonctionnement, pour la Ville et les communes, de 45 millions de francs. Plus les investissements. Plus la valeur du bâtiment. Y'a-t-il une majorité au Grand Conseil pour accepter de prendre la totalité de ces coûts en charge ? Il y en a certainement une pour assumer une subvention de fonctionnement de 10 millions par année, soit moins du quart du coût de fonctionnement annuel de l'institution, mais au-delà ? Pour assumer les investissements (la Ville vient d'investir 60 millions dans la rénovation du bâtiment de Neuve, et depuis soixante ans, depuis l'incendie du Grand Théâtre, la Ville y a investi plus d'un milliard de francs...), pour racheter le bâtiment, et assumer son entretien, pour intégrer le personnel municipal qui y est affecté à la fonction publique cantonale, y-a-t-il une majorité au Grand Conseil ? On peut sérieusement en douter -et être convaincus qu'il n'y en a certainement pas une au Conseil Municipal pour réduire la Ville au rôle de "concierge" de l'Opéra...
Sur chacune de ces institutions, chacun de ces projets, chacune de ces répartitions,des votes parlementaires seront nécessaires, au Grand Conseil et dans la plupart des cas, au Conseil Municipal. Sans que dans aucun de ces deux parlements une majorité soit aujourd'hui garantie pour ratifier la "shopping liste" négociée entre les exécutifs municipal et cantonal. Et si même une telle majorité se dessinait, resterait la possibilité de référendums populaires. On n'est donc pas encore sortis du souk. Et c'est très bien ainsi : la politique culturelle mérite mieux qu'une shopping liste établie par deux exécutifs : un débat démocratique, mené, conclu et tranché par les citoyens.
On fera ce qu'on pourra pour qu'il en soit ainsi.