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par le Recteur de l'École polytechnique fédérale
Prof. Dr. h. c.
Éditions Polygraphiques S. A. Zurich 1953
Dans l'histoire de la civilisation, l'effort humain pour saisir les lois de la Nature a toujours obéi à deux besoins différents, et toutefois inséparables: D'une part, l'homme a soif de connaître et de comprendre les phénomènes qu'il observe. Il cherche à en déduire les lois qui les régissent. Sa curiosité naturelle l'entraîne ainsi vers la science pure. D'autre part, les nécessités de la vie l'obligent à utiliser ses connaissances pour améliorer son existence, ou pour la défendre si elle est menacée. Il cherche donc aussi à cultiver la science appliquée, dont un des buts essentiels est le développement de l'industrie.
Ces deux directions, ces deux aspects de la science ont toujours été étroitement liés. Si la science pure découvre les lois fondamentales, qu'utilise ensuite la science appliquée, celle-ci indique très souvent à la première les domaines d'investigation où son effort trouvera le succès.
Aussi n'est-il pas étonnant de discerner souvent, dès la plus haute antiquité, ces deux directions dans l'oeuvre d'un même individu. Il y aura précisément cent cinquante ans, le 15 du mois prochain, que naissait à Genève un homme qui incarna au plus haut degré cette dualité. Jean-Daniel Colladon, dont je me propose de vous parler aujourd'hui, est en effet le type du savant qui sut si bien cultiver les deux aspects de la science, qu'on a souvent de la peine à les distinguer en étudiant son oeuvre, tant ils y sont intimement liés.
Il y aura également, le 30 décembre prochain, juste cent ans que Colladon présenta au Gouvernement du Royaume de Sardaigne une demande de brevet concernant une découverte dont les conséquences ont été immenses pour l'industrie: celle de l'application de l'air comprimé au transport de l'énergie. Cette découverte facilita en particulier le percement des longs tunnels qui ont été exécutés depuis un siècle. Elle est encore aujourd'hui constamment appliquée à la réalisation de grands travaux du génie civil, tels que la construction des barrages.
Enfin, cet automne, il y a quatre-vingts ans que l'entreprise dirigée par Louis Favre commençait le percement du Saint-Gothard, où
furent utilisés les procédés imaginés par Colladon, qui fut pendant tous les travaux l'ingénieur-conseil de l'entreprise.
Ce triple anniversaire m'invite à commémorer avec vous, aujourd'hui, l'oeuvre d'un homme dont la réputation a largement dépassé les frontières de notre pays.
Les principales sources de mon exposé sont les «Souvenirs et Mémoires» écrits ou dictés par Colladon, publiés peu de temps après sa mort en un volume de 636 pages 1. Cet ouvrage, qui est des plus instructifs, contient aussi des renseignements généraux précieux sur le développement de la science et de l'industrie au XIXe siècle.
Jean-Daniel Colladon est né à Genève, au Bourg-de-Four, le 15 décembre 1802. Dans sa première enfance, il se passionna pour l'étude des chenilles et des papillons. Au collège de sa ville natale, il eut pour camarade Charles Sturm, qui devint plus tard un célèbre mathématicien. Souvent les deux collégiens travaillaient ensemble après la classe, et déjà s'intéressaient vivement aux sciences, principal objet de leurs conversations. Ils consacraient également leurs heures de loisir à des parties d'échecs. Ainsi se fondèrent une amitié et une collaboration qui portèrent pius tard leurs fruits et sur lesquels nous reviendrons. Si Sturm était surtout porté vers les mathématiques, Colladon l'était vers la mécanique, la physique et la chimie.
Après le collège, Colladon étudia encore pendant deux ans le latin, le grec, les mathématiques et la physique dans la pension Humbert, puis fit deux années de philosophie à l'Académie de Genève où, à la demande de son père, il suivit surtout les cours de droit, sans négliger pourtant les sciences, puisqu'il suivit à cette époque les cours des physiciens Pictet et Prévost, des mathématiciens Pascalis et Schaub, et du célèbre botaniste Pyrame de Candolle. G.-H. Dufour, le futur général, alors chargé de cours à l'Académie, le compta également parmi les élèves de son cours de géométrie de position.
Au printemps de 1824, Colladon fut reçu avocat. Il allait cependant dans la suite se consacrer entièrement à la science et à l'industrie.
C'est en 1824 aussi qu'il prit part à un concours, organisé par la Société des sciences et des arts de Lille, dont le prix serait décerné à celui qui aurait inventé le meilleur instrument pour mesurer l'intensité de la lumière. Colladon inventa et fabriqua un photomètre, et le décrivit dans un mémoire qu'il envoya à Lille. Il faut croire qu'il était alors déjà un physicien expert, puisqu'il reçut quelques mois après un pli cacheté, lui annonçant que le premier prix avec médaille d'or lui était attribué. On peut imaginer la stupéfaction de sa famille, qui avait voulu faire de Jean-Daniel un avocat!
A cette époque, il fit aussi, avec un médecin, Prévost, des expériences sur le phénomène découvert par Arago, relatif à l'influence des plaques métalliques sur les aimants. Au milieu de ses recherches, il faillit découvrir, quelques années avant Faraday, le principe des courants induits.
Au cours de l'année 1825, Colladon apprit que l'Académie des Sciences de Paris avait choisi, comme sujet de concours en vue du grand prix qu'elle se proposait de décerner en 1826, la mesure de la compressibilité des principaux liquides. Il entreprit aussitôt diverses expériences dans ce domaine, et décida Sturm à prendre part avec lui à ce concours. Il parvint à se procurer les fonds nécessaires; après quoi les deux amis, munis de bonnes recommandations, partirent pour Paris. Ils entrèrent aussitôt en relations avec divers savants français, notamment Arago et Ampère, qui leur réservèrent le meilleur accueil et les encouragèrent dans leur entreprise.
Un premier mémoire, présenté à l'Académie, fut jugé insuffisant, mais le délai du concours ayant été prolongé d'une année, les deux amis se remirent courageusement à l'ouvrage. Colladon se rendit quelque temps à Genève, en automne 1826, et il fit dans le lac Léman, entre Rolle et Thonon, des expériences destinées à mesurer avec une grande précision la vitesse du son dans l'eau. Il trouva qu'à la température de 8° C. cette vitesse était de 1435 m/sec., valeur qui confirmait remarquablement celle de 1437,8 m/sec. donnée par la théorie de la propagation des ondes planes dans un liquide légèrement compressible.
De retour à Paris, il se procura à grand'peine un local, où il fit avec Sturm une série très complète d'expériences sur la compressibilité des liquides, et cela malgré les faibles moyens financiers dont ils
disposaient: «Pendant trois mois — écrit Colladon dans ses mémoires — nous n'avons dormi que trois ou quatre heures par jour. Nous ne dépensions qu'un franc en moyenne en 24 heures pour notre nourriture.»
Le travail fut achevé dans le délai prévu, et le 5 avril 1827, ils portèrent au palais Mazarin, siège de l'Institut de France, un important mémoire sur leurs expériences. Ils furent bientôt récompensés de leurs peines, car, en juin, les quatre académies réunies en séance, attribuèrent à Colladon et Sturm le grand prix des sciences de fr. 3000.-. Cette somme leur permit de payer les dettes qu'ils avaient contractées au cours de leurs travaux. Leur mémoire fut publié in extenso dans le tome V des «Mémoires présentés par divers savants à l'Académie royale des Sciences de l'institut de France». Sa lecture est encore, à l'heure actuelle, très instructive.
Dans les années 1826 et 1827, Colladon fit diverses expériences fondamentales d'électromagnétisme avec Ampère et de thermodynamique avec Fourier, le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences. Il suivit également les cours d'Ampère, de Lacroix et du baron Thénard au Collège de France, et ceux de Cauchy, de Gay-Lussac et de Lefèvre à la Sorbonne. C'est alors également qu'il construisit un galvanomètre qui lui permit de déceler le courant électrique produit par la machine à frottement. Il utilisa aussi ce galvanomètre dans ses expériences sur l'électricité atmosphérique, dont nous parlerons plus loin.
Les relations que Sturm et lui entretinrent avec Ampère semblent avoir été assez intimes. Colladon a noté dans ses mémoires plusieurs anecdotes sur la distraction du grand physicien français. L'une d'elles mérite d'être citée.
Ampère avait organisé un jour un déjeuner chez lui en l'honneur d'un savant italien, Nobili, de Florence. Ce dernier tardant à venir, on se mit quand même à table. Tout à coup, au milieu du repas, Ampère lance sa serviette à terre et dit à mi-voix: «Ah, je suis un homme profondément malheureux! ... Croiriez-vous que je donnais ce déjeuner pour M. Nobili et que j'ai oublié de l'inviter?»...
Il est très probable que les grands talents d'expérimentateur de Colladon contribuèrent, dans une certaine mesure, à la découverte par Ampère de quelques-unes des lois d'électromagnétisme. Ainsi,
le 4 septembre 1826, Colladon réussit, devant l'Académie des Sciences, une expérience sur le champ magnétique produit par un courant électrique, expérience qu'Arago avait demandée à Ampère, mais que celui-ci n'avait pu réussir.
Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'Ampère ait proposé à Colladon et à Sturm d'écrire à eux trois un traité de physique destiné à remplacer celui de Biot, relativement incomplet. Ce projet ne fut, hélas! jamais réalisé.
A cette époque, Colladon fit également des observations et des expériences sur l'électricité atmosphérique, non seulement à Paris, mais aussi à Genève, où il était retourné temporairement. Cependant, de 1827 à 1836, c'est surtout la question des machines à vapeur et de leur application à la propulsion des bateaux, qui semble avoir attiré son attention.
Il fit, en particulier, des expériences intéressantes sur un modèle réduit de bateau naviguant sur le canal de la Villette, à Paris, où il étudia la propulsion réalisée par des roues à aubes. En 1828, il présenta à l'Académie des Sciences un mémoire sur les «roues de navigation» qui lui valut une mention honorable.
Bien qu'il fût seulement dans sa 26e année, Colladon jouissait déjà à ce moment d'une réputation scientifique. Aussi fut-il appelé, dès l'automne 1828, à collaborer à la création et à l'organisation de l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures de Paris.
C'est un grand honneur pour notre pays qu'un de nos compatriotes ait pu jouer ce rôle. Mais il avait été devancé dans cette voie par le célèbre ingénieur et architecte Jean Peyronnet, qui créa en 1747 l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, avant de diriger cet établissement pendant une quarantaine d'années. Peyronnet était suisse, lui aussi, fils d'un officier aux gardes des rois de France, lequel était originaire de Château-d'Oex et de Vevey.
L'Ecole Centrale s'ouvrit en 1829, sous la direction de son principal créateur, Lavallée. Colladon y fut d'abord l'adjoint du professeur Péclet, pour le cours de physique, mais dès la seconde année, il y fit un cours sur les machines à vapeur. Ce cours était d'une forme
très originale pour l'époque, car le professeur ne se contentait pas d'exhiber des modèles dans la salle, mais il y faisait transporter de véritables pièces de machines qu'il démontait pour les analyser devant ses élèves. Des excursions dans les ateliers et les usines complétaient cet enseignement.
Colladon fut également chargé d'un cours de géométrie et de mécanique rationnelle, comme préliminaire du cours principal que donna d'abord Coriolis, l'auteur de la théorie du mouvement relatif. Coriolis étant devenu directeur de l'Ecole Polytechnique et s'étant retiré de l'Ecole Centrale peu après sa création, Colladon fut officiellement chargé du cours principal de mécanique théorique et rationnelle, qu'il céda plus tard au mathématicien Liouville.
De plus en plus, Colladon voyait son activité orientée vers l'industrie. C'est ainsi que, surtout à partir de 1829, il eut l'ocassion d'élaborer divers projets, dont il dirigeait souvent lui-même l'exécution, et de faire en France, en Suisse et en Italie, de nombreuses expertises dans des domaines très divers: machines et bateaux à vapeur, mines de soufre, fabriques de teintures utilisant la garance, usines hydrauliques, etc.
Avec de très vastes connaissances scientifiques, doué en outre d'un grand sens pratique, il était apprécié de tous ceux qui faisaient appel à lui. Il est d'ailleurs probable que ses connaissances juridiques lui étaient fort utiles dans ses expertises.
En dépit du succès qu'il rencontrait en France, Colladon était trop attaché à sa patrie pour ne pas songer à y revenir. Il rentra, en effet, à Genève en 1836, où l'Académie l'avait nommé professeur de mécanique et de physique ². Il continua, en outre, sa belle activité scientifique et technique par divers travaux en Suisse et à l'étranger. C'est au moment de son retour à Genève qu'il se maria.
Entre 1836 et 1850, son activité se déploya surtout dans les bateaux à vapeur et les usines à gaz.
Dans les années 1841 et 1842, ii appliqua d'abord à un modèle, puis à deux bateaux du lac de Genève, le Léman et l'Aigle, une toute nouvelle méthode qu'il avait découverte pour déterminer la puissance de la machine à vapeur d'un bateau, mesurée aux roues motrices. Cette méthode n'était qu'approchée, mais elle était beaucoup plus commode que l'application du frein de Prony. Elle consistait, en effet, simplement à mesurer, à l'aide d'un dynamomètre, la traction exercée par le bateau sur un câble qui l'immobilisait, les palettes des roues étant placées, le long de leurs rayons, dans une position telle que la marche de la machine fut celle qu'on désirait. Cette méthode permettait, en outre, de déterminer la résistance à l'avance du bateau.
Colladon fit breveter à Paris son invention, puis l'offrit à la Marine française. Malgré un rapport très favorable de l'Académie des Sciences —appelée à donner son avis, et qui avait créé dans ce but une commission où siégeaient Poncelet et Coriolis — la Marine fit à l'invention de notre compatriote un accueil si froid que, découragé, il l'alla proposer â l'Amirauté britannique, laquelle l'accepta aussitôt, et commanda un grand dynamomètre à notre compatriote.
C'est à cette époque que Colladon, à la suite de nouvelles expériences, eut l'idée d'appliquer la propagation du son dans l'eau à l'organisation d'un télégraphe acoustique entre la France et l'Angleterre. Mais il fut devancé par Wheatstone. Ce savant était déjà l'auteur d'un projet de télégraphe électrique à l'aide d'une ligne sousmarine, projet qui ne fut cependant réalisé qu'en 1851.
C'est aussi quelques années après son retour à Genève que Colladon fit une découverte en optique qui devait, dans la suite, être fréquemment appliquée. En éclairant, de l'intérieur d'un bassin, une ouverture pratiquée dans une des parois et d'où sortait une veine liquide, il s'aperçut que la lumière suivait la veine dans sa trajectoire. Il avait ainsi découvert le principe des fameuses fontaines lumineuses qui obtinrent tant de succès, notamment à l'Exposition universelle de Paris, en 1889.
En 1844, fut créée à Genève une société privée pour la production et l'exploitation du gaz de charbon. Colladon, en qualité d'ingénieur, fut chargé de la construction de l'usine et de l'installation du réseau de conduites. S'il fut grandement aidé dans cette tâche par un Français
très expert en la question, Jean Rocher, il n'en est pas moins certain qu'il fit faire ici de grands progrès à la technique du gaz.
La société en question, qui fut dès 1847 ou 1848 présidée par le Général Dufour, ne tarda pas à prospérer. Colladon devait en rester l'ingénieur jusqu'en 1862, époque où il fut chargé de diriger la construction de l'usine à gaz de la ville de Naples. Il eut d'ailleurs aussi l'occasion de construire ou d'expertiser un grand nombre d'autres usines à gaz, notamment celles des villes de Bienne, Bâle, Berne, Lausanne, Soleure, etc.
Colladon profita de ses fonctions d'ingénieur du gaz de Genève pour faire, en 1849, une série d'expériences sur les pertes d'énergie que subissent les gaz en circulant dans les tuyaux. Il utilisa dans ce but une conduite de 40,6 cm. de diamètre et de 530 mètres de longueur, dont il mesura avec précision les pertes de charge.
Vers la fin de la même année, l'ingénieur La Nicca, des Grisons, passa par Genève en revenant de Turin. Il mit Colladon au courant des dispositifs mécaniques prévus par un ingénieur belge, Maus, pour le percement projeté du tunnel du Mont-Cenis. Cet ouvrage était destiné à relier les vallées du Royaume de Sardaigne situées des deux côtés des Alpes, en établissant une communication directe par chemin de fer entre Turin et Chambéry.
Maus prévoyait d'utiliser de chaque côté un câble sans fin pour transporter l'énergie, depuis une usine hydraulique où elle devait être produite jusqu'aux perforatrices installées dans le tunnel. Ce système présentait d'énormes inconvénients, dont le principal était le danger qu'offrait, pour les personnes travaillant dans la galerie, la présence d'un câble se déplaçant à la vitesse de 12 m/sec. De plus, la question de l'aération des ouvriers n'était aucunement résolue. Toutefois, ce dispositif avait été accepté à l'unanimité par la commission technique du Mont-Cenis.
Colladon pensa aussitôt qu'il serait de beaucoup préférable d'utiliser l'air comprimé pour transporter cette énergie et pour actionner directement les perforatrices. L'air échappé de ces machines servirait également à l'aération. Pour mettre au point cette méthode, il entreprit de nouvelles expériences sur les pertes de charge dans les conduites, cette fois avec de l'air comprimé.
Mais, pour le moment, il ne put réaliser son idée, ayant accepté,
avec le chimiste Bolley, éminent professeur au Polytechnicum de Zurich, les fonctions de commissaire fédéral à l'Exposition universelle de Londres de 1851.
Nos deux compatriotes résolurent de se vouer essentiellement à leur mandat, consacrant toute leur énergie à faire reconnaître la Suisse comme un des principaux pays industriels. Ils y réussirent, puisque le nombre de nos exposants qui eurent l'honneur de recevoir la «Council medal» fut relativement élevé. Le stand des montres surtout obtint un énorme succès. La reine Victoria passa près de deux heures à visiter l'exposition suisse, et les exposants anglais, qui l'attendaient, durent trouver que sa visite était bien longue!
L'exposition de Londres obligea Colladon à abandonner pendant un an et demi son projet d'appliquer l'air comprimé au percement du Mont-Cenis. Il dut lui en coûter, car il écrit dans ses mémoires: «... je fis ce sacrifice à la patrie suisse, sans en parler à personne».
Mais dès son retour à Genève, en été 1851, il reprit ses expériences sur l'air comprimé, les mena à bonne fin, et rédigea une demande de brevet «pour les nouveaux procédés, basés sur l'air comprimé et destinés à faciliter le percement des tunnels». Après quoi, il partit pour Turin.
Le 30 décembre 1852 — comme nous l'avons mentionné plus haut il remit à Cavour, ministre des finances et président du Conseil du Royaume de Sardaigne, sa demande de brevet, à laquelle était joint un mémoire explicatif, avec les résultats de ses expériences, lesquelles prouvaient qu'avant lui les ingénieurs avaient surestimé les pertes de charge de l'air comprimé dans les conduites. Ce mémoire présentait aussi les dessins d'un type de pompes mues par des turbines et rafraîchies par injection d'eau. Peu après, le ministre transmit le tout à l'Académie de Turin, lui demandant son avis. Dans son rapport du 13 février 1853, l'Académie prit nettement position pour le système proposé par notre compatriote, contre celui de Maus.
Cependant, quelque temps après, en automne 1853, trois jeunes ingénieurs, Sommeiller, Grandis et Grattone, s'inspirant, semble-t-il, des idées de Colladon, prirent un brevet pour une invention consistant à comprimer l'air par un bélier hydraulique, en vue du transport de l'énergie. Ce fut un coup dur pour notre compatriote, car le principe fondamental de sa découverte, de toute évidence, avait été
simplement repris par les trois ingénieurs et présenté sous une autre forme dans leur brevet.
Dès ce moment et pendant huit ans, on voit Colladon lutter de toutes ses forces, faisant de nouvelles expériences, de nouvelles études, de nouvelles démarches, pour faire valoir ses droits à la priorité de son invention et pour chercher à l'appliquer au percement du Mont-Cenis. Malgré l'appui du ministre Cavour et de plusieurs savants sardes, il n'obtint pas satisfaction.
En 1857, Sommeiller et ses deux collègues furent chargés de la direction du percement du tunnel, dont les travaux commencèrent peu après, pour n'être achevés que treize ans plus tard. Les béliers utilisés par les trois ingénieurs pour comprimer l'air nécessaire aux perforatrices, n'étant pas suffisants, il fallut les remplacer par d'autres appareils, mais le principe de l'utilisation de l'air sous pression pour le transport de l'énergie se révéla excellent. Les perforatrices employées, du système Sommeiller, rendirent de grands services.
Après la mort de Cavour, le 6 juin 1861, quatre ans après le début des travaux, Colladon cessa ses revendications et abandonna la lutte.
Justice fut cependant rendue plus tard à notre compatriote. Le 17 novembre 1871, le Roi d'Italie le nomma Commandeur de l'Ordre des Saints Maurice et Lazare, en reconnaissance de ses travaux scientifiques, qui avaient indirectement facilité le percement du Mont-Cenis.
En 1885, l'Académie des Sciences de Paris, en lui décernant le Prix Fourneyron, lui adressa cet éloge bien mérité: «M. Colladon est le premier qui ait proposé (1852) l'emploi de l'air comprimé, substitué à des câbles, pour transmettre la force dans les tunnels, et c'est d'après ses idées que l'on a établi les compresseurs de Modane et de Bardonnèche, régions extrêmes du Mont-Cenis.»
S'il n'a pu jouer qu'un rôle indirect dans le percement du Mont-Cenis, les circonstances lui furent plus favorables au tunnel du Saint-Gothard. L'entrepreneur Louis Favre, ce grand ouvrier qui dirigea si bien, et d'une façon si humaine, l'exécution de cet ouvrage d'art, choisit en effet Colladon dès le début des travaux, en 1872, comme
ingénieur conseil 3. Notre génial compatriote eut alors, non seulement l'occasion d'appliquer sans restriction sa technique de l'air comprimé, mais il put aussi, sur un autre terrain, utiliser ses grandes connaissances scientifiques et pratiques.
On sait que l'entrepreneur, au cours du percement, rencontra de grandes difficultés: venues d'eau considérables qui gênaient le travail des ouvriers dans la galerie, obligation de faire un revêtement sur une grande longueur, mais surtout, trop souvent, insuffisance d'eau pour alimenter les centrales hydrauliques qui devaient produire, à Airolo et à Goeschenen, l'énergie nécessaire à faire mouvoir les compresseurs d'air.
Malgré toutes ces difficultés, le tunnel du Gothard, d'une longueur totale de 14 920 m., fut percé en 7 ans et 5 mois, alors qu'il avait fallu 13 ans et 1 mois, dans des conditions plus favorables, pour percer le Mont-Cenis, dont la longueur n'est que de 12233 m.
S'il est incontestable que les ingénieurs du Gothard profitèrent des expériences faites au Mont-Cenis, il n'en est pas moins certain que le beau résultat obtenu par Favre et Colladon est principalement dû à la ténacité du premier et au génie du second.
L'air comprimé a été remplacé temporairement, dans la suite, pour le percement des grands tunnels, par l'eau sous haute pression 4. Ce fut notamment le cas au Simplon et à l'Albula, en Suisse, et au Tauern, en Autriche. Il a cependant repris sa place, et sans contestation jusqu'à aujourd'hui. Dans le tunnel du Loetschberg, percé après le Simplon, on l'employa de nouveau pour actionner les perforatrices. Ajoutons que l'électricité a rarement été utilisée dans ce but.
L'air comprimé est également appliqué, dans la construction des grands barrages, à l'exécution des fondations, où l'on emploie des marteaux perforateurs pneumatiques pour forer la roche, ce qui permet de la faire sauter ensuite à l'aide d'explosifs; il sert aussi à faire vibrer le béton lorsqu'il vient d'être coulé. Il est d'ailleurs utilisé à
d'autres fins, sur les chantiers ou dans les usines. On l'a même appliqué au transport rapide des lettres, à Paris, où les «pneumatiques» des P.T.T. rendent encore à l'heure actuelle de grands services.
On peut ainsi estimer l'importance de la découverte de Jean-Daniel Colladon, il y a un siècle exactement.
Notons encore, pour clore ce chapitre, qu'il prit en 1855 un brevet pour un frein continu à air comprimé. Cette découverte, sans aboutir directement à un résultat, eut peut-être quelque influence sur l'invention du frein à vide, si fréquemment utilisé aujourd'hui pour les véhicules sur rails, en particulier dans nos chemins de fer 5.
Dans la dernière partie de sa vie, depuis la fin du percement du Gothard, en 1880, jusqu'à sa mort, en 1893, Colladon, malgré son grand âge, ne demeura pas inactif.
Il semble s'être occupé sérieusement, pendant cette période et même avant, du projet d'un tunnel sous la Manche. Dès 1865, des études et des sondages avaient été entrepris, tant du côté français que du côté anglais. En 1874 fut fondée, en France, une importante société pour le percement du tunnel. Deux autres se constituèrent en Angleterre. L'une d'elles, créée en 1880 sous le patronage de la Compagnie de South Eastern Railway, commença même le percement d'une galerie qui, deux ans plus tard, atteignait une longueur de 2000 mètres. Aucune venue d'eau appréciable n'avait jusque là entravé l'avancement.
L'ouvrage projeté, d'une longueur totale de 35 kilomètres, serait peut-être achevé à l'heure actuelle, si le gouvernement anglais, pour des raisons bien compréhensibles de sécurité, n'avait donné l'ordre d'interrompre les travaux.
Un autre domaine, dont nous avons déjà parlé, intéressa aussi vivement Colladon, surtout à la fin de sa vie: c'est celui de l'électricité atmosphérique. Il fit en particulier de très belles observations sur les orages et sur les effets de la foudre. Dans ses mémoires, il décrit avec précision les dégâts causés par de nombreux coups de foudre, tombés
sur diverses espèces d'arbres, sur les habitations, les vignes, etc. On disait alors plaisamment à Genève que, si le tonnerre tombait sur un arbre situé dans le canton et même au delà, on était sûr de voir M. Colladon au sommet de cet arbre quelques heures après, dessinant les traces laissées par le fluide, enlevant des morceaux d'écorce ou de bois, etc. 6 Chaque fois, il s'efforçait d'analyser le phénomène, et il acquit dans ce domaine une telle expérience, qu'il put, à diverses reprises, donner d'utiles conseils aux propriétaires, pour protéger leurs maisons des effets de la foudre.
La grêle et les trombes d'eau ont également retenu souvent son attention, ainsi que d'autres questions de météorologie.
Il s'occupa aussi de géologie, étudiant notamment la terrasse d'alluvions située entre le cours de l'Arve et la Ville de Genève. Cette étude lui fournit même occasion de démontrer que le niveau du Léman devait être, autrefois, supérieur à celui d'aujourd'hui, et que le lac a baissé, depuis quinze ou vingt siècles environ, de deux à trois mètres au moins.
L'oeuvre de Jean-Daniel Colladon s'étend donc à des domaines multiples, très divers. Il l'a résumée lui-même en 79 mémoires scientifiques, qu'il a publiés, à l'exception de quelques-uns, et dont l'un des plus instructifs est celui, cité au début de mon exposé, sur la compressibilité des liquides. On regrette seulement qu'il ait été obligé, par suite d'un accident au poignet, dans la dernière partie de sa vie, de dicter ses mémoires à un secrétaire, ce qui le contraignit à abréger considérablement le récit de ses souvenirs personnels.
Je l'ai dit, la renommée de Colladon dépassa largement, dans la seconde moitié du siècle dernier, les frontières de notre pays. J'en vois non seulement la preuve dans les nombreux travaux qu'il exécuta à l'étranger, en France et en Italie surtout, mais aussi dans le fait qu'il fut nommé membre correspondant de l'Académie des Sciences de Paris, de l'Académie royale de Turin, de la Société météorologique de Londres, de la Société allemande de météorologie, de la Société
géologique de Vienne et de la Société impériale de Saint Pétersbourg.
Je vous ai parlé surtout de l'oeuvre de cet homme éminent. J'aurais aimé pouvoir aussi vous parler plus longuement de sa vie. Il m'est hélas! difficile de le faire, vu que ses mémoires sont en ce domaine très laconiques. Colladon, en effet, possédait cette vertu assez commune aux véritables savants: la modestie. Je me fais cependant un devoir, en conclusion, de citer la fin de l'avertissement placé en tête de son autobiographie (ces lignes ont été écrites par la personne même qui lui a fermé les yeux):
«(Dans ce volume) il ne fait voir... qu'une partie de son activité, et il laisse tout à fait dans l'ombre les traits les plus attachants de sa vie intime (, qui sont):
l'amour pour sa patrie et pour les siens; sa modestie, son désintéressement, la fidélité de ses affections; son jugement sûr et prompt mis au service de tous; la conscience dans l'accomplissement de son devoir; son énergie qui surmontait tous les obstacles; la chaleur de son coeur et son accueil bienveillant; son dévouement au bien, l'intérêt constant qu'il prenait à tout ce qui est beau, pur, moral et élevé; enfin, sa foi ferme et simple au Dieu de l'Evangile. Tels sont l'exemple et le souvenir qu'il laisse après lui et qui réalisent bien la devise de sa famille: il montrera le droit chemin.»