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La traversée des Courtes
( 18/19 septembre 1926. ) Entre le col des Grands Montets et le plateau de Triolet se dresse la chaîne de l' Aiguille Verte, un des plus importants massifs de la région du Mont Blanc.
Bornée au nord par le glacier d' Argentière, au sud par le glacier de Talèfre et par la Mer de glace, elle jouit d' une indépendance complète. Ses pentes abruptes surtout du côté nord ( glacier d' Argentière ) sont impressionnantes.
Le temps superbe du mois de septembre nous encourageait à exécuter un projet caressé depuis fort longtemps — la traversée des Courtes, du glacier d' Argentière au glacier de Talèfre. Mon ami Ritschard ( Dölf ) qui, avec deux autres camarades, avait mené à bonne fin, le mois précédent, l' ascension de l' Aiguille Verte par le couloir Whymper, était certain de la réussite d' une telle course.
Nous sommes donc partis le 18 septembre à 13 h. 30 de la gare des Eaux-Vives, pour arriver à Chamonix à 18 h. 22. Pas un nuage, toutes les sommités de la chaîne du Mont Blanc se présentaient avec une clarté merveilleuse. Le baromètre était à beau et, avec le clair de lune qui nous attendait, nous avions tous les atouts dans la main. Chamonix est moins animé qu' au mois d' août, une grande partie des étrangers sont déjà partis et ceux qui restent feront de même le premier jour de mauvais temps. Nous sommes immédiatement allés trouver notre ami Laubacher qui habite Chamonix depuis quelques années et sur lequel nous comptions comme troisième compagnon. Malheureusement il n' en fut rien; il désapprouvait même notre projet, le jugeant imprudent à cette saison à cause des couloirs et pentes en verglas. Il trouvait aussi qu' un jour et demi était trop limité pour une telle course. Mais il nous avoua tout de même, avant notre départ, qu' il serait venu avec nous si un travail urgent ne l' en avait empêché. Que faire? aller à deux? Il y eut un moment d' hésitation; finalement la chose fut décidée, non sans avoir soulevé quelques craintes et des reproches de la part de nos amis du « Glacier » qui espéraient qu' à la dernière minute que nous nous contenterions d' une course à l' Aiguille de la Persévérance. Après le souper aimablement offert par notre ami Laubacher, nous partîmes en train pour Argentière où nous arrivâmes à 20 h. 45.
Nous nous mîmes immédiatement en route pour le glacier d' Argentière, avec la perspective d' une nuit merveilleuse. Déjà la lune illuminait la chaîne des Aiguilles Rouges qui jetaient des ombres mystérieuses dans les séracs du glacier. La pyramide sombre de l' Aiguille du Chardonnet et la belle coupole de l' Aiguille Verte projetaient, éclairées par la lune, leurs reflets vers un ciel couvert d' étoiles.
Un sentier bien marqué nous mène rapidement, le long de la moraine, au chalet de Lognan. Nous avons mis 1 h. ¾. Les habitants du chalet, les deux filles du propriétaire, qui s' étaient déjà couchées, s' empressèrent de nous chauffer une bonne tasse de café au lait. 20 minutes après nous étions de nouveau en plein air pour poursuivre notre route sur le chemin habituel de la moraine gauche du glacier. Arrivés au glacier même, nous nous encordons. Tranquillement, à travers les éboulis, nous gagnons la combe entre le glacier et le pied de l' Aiguille des Grands Montets, pour arriver à la dernière chute des séracs. Le glacier étant très déchiqueté à cette saison, nous sommes obligés d' obliquer à droite dans les rochers et de suivre le « chemin d' été ».
Après une heure de marche à partir de la moraine, nous nous trouvons sur le plateau du glacier d' Argentière. A ce moment nous apercevons la lueur d' un falot venant du refuge d' Argentière. Des touristes genevois qui nous devançaient d' une heure environ s' étaient abrités dans ce refuge, pour quelques heures seulement, le temps de prendre un petit repos avant de faire ensuite l' ascension du Tour Noir. Ne ferions-nous pas mieux de faire de même? Il était maintenant 1 h. 1/2 et il ne sera guère prudent de nous risquer dans les rochers avant 4 heures. Dölf n' en voulut rien savoir; nous continuons donc notre chemin pour arriver à 3 heures du matin au pied du massif principal des Courtes.
La température est très supportable, un léger vent d' en bas du glacier nous fait un peu grelotter. Mais la beauté de cette nature nous fait oublier cette incommodité. La lune a transformé la région en une splendeur telle qu' on en voit rarement; nous ne regrettions plus, en présence de ce merveilleux spectacle, de ne pas avoir couché au refuge.
A 4 h. 45, après un léger repas, cuisine et maillots sont mis dans nos sacs et nous avançons d' un pas régulier et arrivons, après une demi-heure, à une large rimaie d' une profondeur respectable. Une avalanche, descendue à cet endroit il y a quelque temps, avait formé un petit passage, ce qui nous permet de franchir la rimaie sans difficultés. Il fait maintenant assez clair pour pouvoir éteindre notre lanterne. Nous nous trouvons donc à droite ( au sens orographique ) de l' éperon rocheux qui descend du sommet des Courtes. Nous montons sur notre droite une pente de glace parsemée de blocs et de rochers peu stables. Déjà le piolet de Dölf fait sa besogne, la glace étant par endroits noire et très dure. Nous arrivons ainsi, après une demi-heure, dans une petite brèche de l' éperon. La paroi devant nous presque verticale étant d' un mauvais rocher, nous cherchons à monter par le côté gauche ( orographique ) de l' arête, mais l' état du rocher ne devient guère meilleur; de gros cailloux qui dans d' autres endroits offrent toute sécurité, se disloquent à peine touchés et descendent en bolide sur le glacier. Ritschard était peu édifié de l' état de ces rochers, car il avait encore trop présent à la mémoire l' accident qui lui était survenu au Cervin, il y a une année, et qui avait failli entraîner sa mort ( un gros bloc auquel il cherchait à s' appuyer s' était disloqué et l' entraîna dans sa chute — c' est par miracle qu' il tomba avec son compagnon, 20 m plus bas, sur une petite plate-forme, ce qui leur sauva la vie ). Je cherche une issue plus à droite, mais une paroi à pic me fait revenir sur mes pas.
Nous décidons alors de redescendre jusqu' à la pente de glace. A ce moment, une nouvelle série de cailloux et de dalles descend avec fracas; nous accélérons notre descente et sommes heureux de retrouver, au bout d' un quart d' heure, un lieu sûr. Nous remontons la pente de glace en longeant le rocher.
Nous avions perdu un temps précieux, mais le ciel était sans nuage et il faisait assez froid pour ne pas avoir à craindre trop de chutes de pierres. Dölf, toujours en avant, fut obligé de tailler une centaine de marches. Heureusement qu' une fente entre le rocher et la glace facilita notre avance; nous pûmes ainsi monter plus de 100 mètres sans nous servir du piolet. Nous arrivons maintenant à la base d' une che- minée d' environ 200 m de hauteur. Il s' agissait de regagner le temps perdu plus bas, mais ce ne fut malheureusement pas possible. La montée, presque verticale par endroits, se faisait tout le long dans les rochers branlants ou, quand ils étaient solides, lisses et sans prises. Plus haut cela alla mieux et c' est par une varappe agréable, assez difficile parfois, que nous gagnons l' arrêt du Rognon. Une halte de dix minutes nous permet de manger quelques fruits secs et de boire une goutte de thé.
C' est avec grande satisfaction que nous constatons l' amélioration du rocher. Un peu avant l' arrivée près d' un gros gendarme rougeâtre, nous obliquons à gauche pour en contourner la base. Il y avait longtemps déjà que le soleil avait fait son apparition et nous tapait sérieusement sur le dos. La montagne s' était également réveillée, de petits cailloux et des blocs de glace descendaient par intervalles. De nouveau un petit arrêt pour contempler une vue merveilleuse sur l' Aiguille du Chardonnet, l' Aiguille d' Argentière et les Aiguilles Rouges du Dolent avec leurs pentes vierges presque verticales. Dölf fait deux photos en vitesse, car notre temps est précieux et le chemin est encore long. Nous aurons bientôt atteint la hauteur de l' Aiguille qui remue et de l' Aiguille croulante à gauche des Courtes. Nous nous engageons maintenant dans un petit couloir rocheux qui débouche sur une pente de glace excessivement raide, recouverte d' une couche de neige de 2 cm. Dölf taille de bonnes marches et après un quart d' heure nous prenons de nouveau pied dans les rochers. A partir de ce moment ceux-ci ne présentent plus une formation compacte; de plus en plus des taches de glace s' intercalent entre les pierres: les crampons ne quitteront plus nos pieds jusqu' au sommet. Nous nous engageons de nouveau vers la gauche, sur une pente de glace noire, recouverte d' une mince couche de neige fraîche et d' une inclinaison inquiétante. Elle vient du sommet des Courtes et se termine vers sa base par un bond formidable; un seul faux pas nous aurait inévitablement été fatal et nous aurait ramenés, en moins d' une minute, sur le glacier d' Argentière. C' est donc avec la plus grande prudence et après que Dölf eût taillé de solides marches, que nous avançons. Une grosse pierre au milieu de la pente nous permet de nous assurer vaguement. Enfin, après un quart d' heure d' angoisse, nous gagnons de nouveau un terrain moins escarpé. Nous nous trouvons dans les derniers rochers qui, tous en éboulis, ne sont tenus que par la glace.
Nous approchons rapidement du sommet; il n' y a plus de rochers; encore une dernière pente très raide et nous voilà au sommet des Courtes à midi 45 min., après un travail assidu de huit heures, depuis le glacier d' Argen ( temps indiqué dans le guide Vallot par le groupe Weitzenböck, 1911, par bonnes conditions, et haltes déduites. ) Installés autour du « Steinmann », nous jouissons d' une vue incomparable. J' ai rarement eu l' occasion d' admirer un panorama aussi imposant: du côté du glacier d' Argentière c' est l' Aiguille du même nom; puis à droite l' Aiguille du Tour Noir et les Aiguilles Rouges du Dolent, formant un demi-cercle avec l' Aiguille du Triolet; au fond les Alpes valaisannes; derrière nous, vers le glacier du Talèfre, les Grandes Jorasses, l' Aiguille du Géant et le massif du Mont Blanc, pour ne nommer que les plus connus. Le temps passe trop vite, hélas! et déjà nous devons songer à la descente. Les quelques photos que nous avons encore prises nous rappelleront plus tard les heures inoubliables que nous avons vécues là-haut.
A 13 h. 15 nous quittons le sommet. Le soleil donne de toute sa force et nous grille sans pitié; nous ne pensions déjà plus pouvoir rentrer à Genève le même jour, mais nous espérions cependant arriver assez tôt à Chamonix pour attraper le dernier train qui nous conduirait jusqu' au Fayet. Nous suivons l' arête pour atteindre le col de la Tour des Courtes. Qu' il aurait fait beau suivre cette arête vive qui se dessine sur le ciel bleu! Mais elle était glacée par endroits. J' avais beaucoup de peine à suivre mon ami Ritschard qui, avec ses crampons « Eckenstein », avait un sérieux avantage sur mes fers ordinaires. N' ayant nullement envie de perdre un temps précieux en taillant de nouveau des traces, nous nous engageons dans les rochers très déchiquetés du versant de Talèfre; des traces que nous apercevons sur la neige croûtée au bord des rochers nous apprennent que des personnes ont passé à cet endroit il y a quelques jours. Le col de la Tour des Courtes est atteint à 14 heures. Nous nous engageons immédiatement dans les rochers sur le côté droit du couloir, le couloir même étant trop exposé aux chutes de pierres. Au bas du couloir nous longeons ensuite la base des parois de la Tour des Courtes pour nous engager enfin dans la longue pente qui devait nous amener au glacier de Talèfre. Toujours en tirant sur notre droite nous espérons trouver bientôt une neige molle qui nous aurait permis de descendre en « routschée »; belle illusion! Il y avait bien une couche de neige détrempée de 5 cm. environ, mais, dessous, de la glace pure qui nous mettait dans l' impossibilité, vu la forte pente, de nous arrêter une fois en glissade. Au milieu de la pente se trouvaient quelques rochers d' où jaillissait un petit filet d' eau. Quel bonheur! Nous n' avions rien bu depuis quatre heures, et comme nous sentions assez la fatigue, ce liquide fut une petite consolation et nous redonna du courage. Après un court repos de cinq minutes nous nous remîmes en marche vers le glacier de Talèfre qui était tout proche; nous avions beau accélérer le pas, arriver à la Mer de glace avant la tombée de la nuit était une chose impossible. Tout ce que nous demandions, c' était d' atteindre Chamonix avant la fermeture des cafés et de pouvoir, en même temps, aviser notre ami Laubacher, qui devait nous attendre avec anxiété, que nous étions sains et saufs. Nous traversons encore quelques rochers et arrivons devant une rimaie de deux mètres que nous sautons sans difficultés, pour nous trouver enfin sur le glacier de Talèfre; il est 17 1/2 heures, le soleil nous envoie ses derniers rayons avant de disparaître derrière la chaîne du Mont Blanc.
Deux chemins nous étaient dès lors ouverts aboutissant tous deux à la Mer de glace; celui de droite par le Couvercle et les Egralets et celui de gauche par la Pierre à Bérard. Nous nous décidons pour la seconde route qui nous avait été indiquée comme étant plus rapide. D' un pas négligent, les mains dans les poches et le piolet sous le bras, nous flânons à travers le glacier en sautant les crevasses assez nombreuses. Un coucher de soleil merveilleux nous fait de nouveau nous arrêter pendant quelques instants. Colorées par le soleil couchant, l' arête des Rochassiers, les Courtes, les Droites et l' Aiguille Verte brillent d' un rouge foncé. Emus de toute cette beauté, nous avions, pendant quelques minutes, complètement oublié notre fatigue. Ritschard me raconte encore une fois, en toute brièveté, les beaux moments passés au sommet de l' Aiguille Verte il y a un mois. Mais nos pensées allaient également à nos deux amis Fontaine et Augsburger et à l' accident qui, quelques semaines auparavant, avait coûté la vie au jeune Augsburger dans le couloir Whymper.
Une fois sur la moraine gauche du glacier, nous eûmes vite retrouvé le petit sentier. Nous nous forçons à manger les quelques biscuits que contenaient encore nos sacs. Notre état n' était plus tout à fait normal, ce qui n' a rien d' extraordinaire lorsqu' on songe que nous étions sur pied depuis 19 heures sans avoir pris, pendant ce temps, un repos sérieux. Vaincus par la fatigue et le sommeil, nous fermions les yeux pour nous réveiller au premier frisson, et voir sur des parois des figures qui n' existaient pas. Longtemps nous regardâmes vers la Pierre à Bérard, croyant y apercevoir des personnes se déplaçant à gauche et à droite.
Il fait déjà nuit lorsque nous reprenons notre chemin sur la moraine pour descendre vers le glacier de Leschaux. Ayant perdu le sentier et, vu qu' un faux pas à droite aurait suffi pour nous acheminer sur les séracs de Talèfre par la pente très raide qui borde la moraine, il ne nous restait autre chose à faire que d' allumer notre dernière bougie. Poursuivant notre chemin à travers les éboulis, nous arrivons devant une combe que nous sommes obligés de franchir pour gagner, de l' autre côté, le glacier de Leschaux. Il est 20 heures et notre bougie arrive à sa fin. La lueur que la glace reflète nous permet de trouver sans difficultés ni danger le bon chemin, le glacier étant, à cet endroit, complètement couvert. A 21 heures la lune fait son apparition derrière l' Aiguille du Tacul et les Grandes Jorasses et nous donne, pour la seconde fois dans l' espace de 24 heures, sa lumière que, dans les circonstances actuelles, nous savons tout spécialement apprécier. Une soif terrible ne cesse de nous tourmenter, mais c' est en vain que nous perdons du temps à la recherche d' un peu de liquide. Un peu plus loin nous tombons enfin sur un petit filet d' eau qui nous ragaillardit.
D' un pas chancelant et sans trop nous soucier du chemin, nous approchons des Egralets. Est-ce la fatigue et le sommeil qui nous empêchent de nous rendre exactement compte où nous dirigeons nos pas? Ou bien est-ce que la compréhension de la formation du glacier nous fait défaut? Le fait est que nous nous trouvons bientôt dans un chaos de blocs et de crevasses formidables qui nous barrent la route. Nous nous apercevons que nous avons trop longtemps suivi l' extrême droite du glacier de Leschaux. Le seul moyen d' en sortir, c' est de faire demi-tour et de remonter le glacier d' environ 200 m. Jolie promenade au milieu de ces immenses blocs où la lumière de la lune ne parvient qu' à peine! Tout cela n' était pas fait pour redresser notre moral et des expressions de mauvaise humeur se faisaient entendre.
Nous parvenons enfin à franchir les deux moraines parallèles et à gagner le glacier du Tacul, puis la Mer de glace. Il était environ 22 heures et nous espérions arriver au Montenvers vers minuit. Guidés de nouveau par le clair de lune, nous avançons assez rapidement. Mais voilà que nos estomacs commencent à manifester leur révolte par des grondements toujours plus fréquents; les gorgées d' eau sucrée que nous avalions à chaque instant n' étaient, en effet, pas l' aliment qu' il nous fallait. A peine nous arrêtons-nous pour manger quelques pruneaux secs, car les lumières du Montenvers, que nous apercevons maintenant, nous pressent de partir.
Nous approchons du côté gauche du glacier et le passage pour gagner la moraine fut vite trouvé, car nous l' avions déjà franchi maintes fois. Malheureusement, ce passage s' avéra, contre toute attente, impraticable. Le glacier n' avait pas mal changé pendant la longue période de beau temps et, de plus, tout le bord du glacier était dans une obscurité complète. Je suis certain que, de jour, nous n' aurions pas dû chercher longtemps pour trouver un passage, mais dans les conditions spéciales où nous nous trouvions, tous nos efforts étaient vains. Chaque fois que nous nous engagions sur une bande de glace, nous étions obligés de revenir sur nos pas, après nous être rapprochés jusqu' à quelques mètres de la moraine.
Après ces tentatives infructueuses, nous nous reposâmes pendant quelques minutes sur nos sacs. Quel soulagement de pouvoir se dessaisir de nos sacs, dont le poids commence à nous courber! Ritschard sort sa montre, il est minuit passé, l' heure des revenants: nous avions, en effet, des visions, car partout où nous regardions, nous croyions voir remuer sur le glacier des personnages inexistants. C' étaient les signes d' un esprit fortement troublé par l' épuisement et le sommeil. Nous ne nous rendons plus exactement compte de ce que nous faisons. A nous voir marcher sur le glacier, on nous eût pris pour des hommes ivres. Essayant une dernière fois de sortir de notre situation peu enviable, nous remontons le glacier jusque vers la chute des pierres de l' Aiguille des Grands Charmoz, où nous réussissons enfin à mettre pied sur la moraine. Nos errements avaient pris fin, mais il nous restait encore un bon bout à faire.
Nous longeons maintenant, pendant ¾ d' heure environ, la pente des Charmoz. De nouveau un travail pénible dans cette obscurité et à travers les éboulis et d' innombrables gros blocs. A l' endroit dit « l' Angle » nous tombons sur le sentier que nous suivons jusque vers le gros bloc au bas du cône d' avalanche. Là nous faisons un petit arrêt pour nous endormir aussitôt, assis sur un bloc. Réveillés dix minutes après par le froid, nous mangeons encore vite quelques pruneaux et nous nous mettons de nouveau en route. Encore trois petits arrêts — enfin, à 1 h. 45 du matin, c' est l' arrivée devant la porte fermée de l' hôtel. Nous essayons de réveiller le garde de nuit, mais il était probablement dans son premier sommeil, car personne ne nous ouvrit, malgré nos appels. C' est la déveine complète. Nous continuons donc notre promenade nocturne vers Chamonix, décidés à nous arrêter et à nous coucher où bon nous semblerait. Avant de croiser la ligne du chemin de fer, nous faisons halte à côté d' un gros sapin et préparons notre gîte au moyen de branches de sapin. A peine étendus sur le sol, nous dormons déjà. Réveillés par le froid et claquant des dents, nous quittons notre gîte à 4 heures du matin pour gagner Je plus vite possible Chamonix. Luttant de nouveau contre le sommeil qui nous poursuit avec acharnement, nous arrivons dans cette localité à 6 heures, après avoir traîné nos corps, la moitié du chemin, les yeux fermés.
Sans perdre de temps, nous allons trouver notre ami Laubacher qui s' était sérieusement inquiété de notre sort et qui fut tout heureux de nous voir arriver sains et saufs. Un excellent déjeuner fut fort apprécié. Enfin, en route pour Genève!
Notre course, d' Argentière que nous avions quitté samedi à 21 heures, jusqu' à l' arrivée au Montenvers, avait duré 29 heures, y compris les haltes d' environ 4 heures au total.
Quelques réflexions sur la course: Belle course, mais difficile et demandant une bonne expérience sur des pentes de glace pure. Rocher assez difficile et, par endroits, mauvais. Grands dangers de chutes de pierres et de séracs. Course à entreprendre seulement par un temps complètement clair, coucher à Lognan ou au refuge d' Argentière.
Quelques indications historiques sur la voie « Cordier » d' après le guide Vallot, page 172: Première ascension: Henry Cordier, J. Oakley Maund, Thomas Middlemore, avec Jakob Anderegg, Johann Jaun et Andreas Maurer, le 4 août 1876; première ascension des Courtes — au moins la première enregistrée.
Deuxième ascension: Eleonore Hasenclever, Max Helff, Dr Günter, Freih. von Saar, Dr Richard Weitzenböck, Hélène Wirthl, 23 septembre 1911.
Entre temps, le 4 juillet 1885, une tentative avait été faite par l' abbé Chifflet, avec Joseph et Clément Devouassoud; elle fut poussée assez haut, mais se termina tragiquement par un accident qui coûta la vie aux trois membres de la caravane.
Pas d' autres ascensions connues à ce jour.
Rod. Sandmeier.