Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06993.jsonl.gz/1349

Le Temps
Le b.a.-ba du bébé
Isabelle Martin, samedi 30 mars 2002
Après quatre romans dont le premier, Truismes (1996), l'a immédiatement rendue célèbre, Marie Darrieussecq a mis au monde un enfant, à son grand étonnement. En intellectuelle habituée à s'interroger, elle s'est aussitôt dit: «Le petit de l'humain: il doit bien y avoir quelque chose à chercher, à comprendre là.» Pourquoi y a-t-il si peu de bébés dans la littérature? Qu'est-ce qu'une mère peut écrire sur son bébé sans tomber dans les clichés sentimentaux? Et surtout comment écrire, attendu qu'elle ne peut le faire que lorsqu'il dort?
La réponse tient dans deux cahiers, rédigés du printemps à l'automne dernier. Les astérisques qui jalonnent ces courts fragments rappellent les interruptions dues aux appels du bébé et déterminent «une écriture structurée par sa propre contrainte». Tout en écoutant d'une oreille «l'ancestral bavardage» qui entoure les jeunes accouchées, Marie Darrieussecq s'étonne des discours contradictoires que suscite le nouveau-né et ce qui l'entoure, à commencer par la tétine. Pour résister au vocabulaire de la publicité, qui parle de «bébé» et de «maman» avec une absence d'article qu'elle tient, comme certains tutoiements, pour «un chantage à l'intimité», elle s'applique à fourbir ces mots le bébé, la mère «comme on frotte des cuivres».
Enveloppé de discours comme de langes très épais, le bébé reste un objet mineur en littérature, même chez les femmes (impossible de penser et de pouponner: on se souvient de l'interdit de Simone de Beauvoir touchant la maternité). Marie Darrieussecq se fait un plaisir de citer un passage d'Ulysse de Joyce pour démontrer que c'est un thème qui peut parfaitement être pris en charge par un homme. Ce petit livre milite donc pour la reconnaissance littéraire du bébé, en réussissant le pari de le décrire sans mièvrerie, avec une tendresse vigilante de romancière sensible aux ombres et aux fantômes qui hantent tous ses livres, à l'instar du petit Pierre de Bref Séjour chez les vivants.
" J'écris pour définir, pour décrire des ensembles, pour mettre à jour les liens : c'est mathématique. J'écris pour renouveler la langue, pour fourbir les mots comme on frotte des cuivres - le bébé, la mère : entendre un son plus clair. Ce n'est pas la naissance du bébé qui déclenche ces pages, c'est l'existence d'autres livres et d'autres phrases - toutes faites ou étincelantes. Les questions qu'elles posent sont parfois si justes que l'adrénaline éclate dans ma poitrine, une envie d'écrire aussi violente et neuve qu'enfant, quand je croyais que ce n'était pas permis. " Marie Darrieussecq.
Bio de l'auteur
Sommaire / contenu