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Tu sais, quand j'avais à peu près ton âge, j'me suis souvent énervée à cause des < toilettes. Non pas parce que mon père aurait eu l'outrecuidance de faire pipi debout, sans baisser ensuite la lunette - tu connais ma mère, elle aurait pas supporté - mais parce que, pour des raisons qui m'échappaient, t'avais plein de magasins et d'endroits publics dans lesquels
a) la table à langer se trouvait dans les chiottes pour femmes - comme si tout enfant était forcément et obligatoirement accompagné d'une nana -
b) les toilettes femmes étaient en même temps les toilettes pour personnes à mobilité restreinte, comme si les hommes en chaise roulante n'avaient jamais besoin de pisser.
Heureusement, un jour, j'ai découvert l'article 4 de la Constitution fédérale. Comme je tiens beaucoup à ce texte que t'as peut-être encore jamais lu, je vais te le réciter, même s'il a changé de numéro (et un peu de teneur) y a dix ans :
1. Tous les êtres humains sont égaux devant la loi.
2. Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ni du fait d’une déficience corporelle, mentale ou psychique.
3. L’homme et la femme sont égaux en droit. La loi pourvoit à l’égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail. L’homme et la femme ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale.
4. La loi prévoit des mesures en vue d’éliminer les inégalités qui frappent les personnes handicapées.
Depuis, le problème est résolu : les tables à langer, y en a plus nul part (sauf chez Ikea) et pour les toilettes, les architectes se sont dits que de toute façon, quand un homme n'a plus l'usage de ses jambes, il avait pas besoin de pissoir et que donc, y pouvaient construire une cabine "unisexe", avec un simple logo dessus, homme ou femme, peu importe, l'essentiel étant de mettre en avant leur handicap, juste histoire qu'ils oublient pas !
D'accord, tu t'en fous, t'as pas de mouflets à changer et t'as la chance de courir sur tes deux jambes. Mais quand même, t'aurais tort de minimiser la question et écoute la suite, elle pourrait te parler davantage.
Avec l'art. 4, respectivement 8 de la Cst. fédérale, je me suis dit que le bonheur était à portée de main, l'égalité était devant ma porte, ouff, tous les hommes allaient connaître le bonheur de se débattre avec un gamin hurlant et tapant des jambes dans une couche débordant de merde giclant sur le "body" à manches longues.
Et c'est une réalité : tous mes copains savent changer des couches, et même avec le sourire ! Mais j'vais te faire une confession : l'égalité, je suis toujours pas certaine qu'on l'ait atteinte. Enfin, si, sur le papier, tout va très bien, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien.
Il est vrai, on déplore un incident, une bêtise, trois fois rien, faut pas chipoter pour le truc du nom de famille, qui fait que si tu veux te marier - hétéro forcément, sinon, tu dois te pacser, ça serait quand même con que l'homosexualité donne les mêmes droits que l'hétérosexualité - tu prends ou le nom du mari ou tu gardes le tien, t'as pas de moyen simple d'avoir un mari qui prend ton nom de "jeune fille" - bonjour l'ironie, "jeune fille", quand, comme Tante Léa, tu te maries à 55 ans....
Ensuite, t'as de la chance, en tant que femme mariée, en Suisse, tu te coltines deux lieux d'origine, comme si un seul avait jamais présenté le moindre intérêt.... mais remarque, tu verras, c'est bien, tu peux perdre du temps à remplir les formulaires qui n'ont jamais assez de cases pour inscrire Vugelles-la-Motte et Spreitenbach, tu peux choisir celui qui t'arrange en fonction de ton interlocuteur. Oui, un truc passionnant, ce lieu d'origine, vraiment. En plus, ça te fait un sujet de discussion avec un non-Helvète, qui ne connaît que le lieu de naissance.
Mais avant que j'oublie : ce qui est vraiment bien, en tant que femme, c'est que si avant de te marier, t'as pas eu la cuisse farouche, c'est que t'es très vite une "salope" - grande ou grosse, c'est selon - pour tous les gens du village. Ce qui est quand même intéressant, comme qualificatif, sachant que ton frère, même s'il devait coucher avec deux fois plus de personnes, il sera simplement taxé de "Don Juan", lui.... Et même si je ne suis pas prof de français, encore moins de littérature, je crois percevoir une vague différence entre ces deux termes !
Mais bon, on va pas chipoter, hein, parce que ce qui compte, c'est la vie professionnelle et là, bingo, t'as enfin les mêmes chances que les hommes, en tant que femme. Enfin, presque, hein, à deux ou trois détails près. D'ailleurs, en tant que femme, tout de suite, tu verras, on est sûr que t'es très polyvalente, ce qui est quand même un sérieux compliment : s'il y a une seule femme dans une salle de réunion, c'est clair, c'est à elle que le directeur de la société invitée va demander un café.... Logique, il sait qu'y a pas un seul mec dans l'assemblée capable de faire du café, trop compliqué. En réalité, le gars, c'est qu'il a pas imaginé une seule seconde que toi, la nana, tu puisses être la responsable du département R&D de la boîte et les gars présents tes assistants...
Ensuite, y a un truc absolument génial, c'est que t'as plein de règlements d'entreprise qui t'indiquent que "le congé maternité est pris avec l'autorisation de la hiérarchie" : "dites, chef, ça vous va si j'accouche la semaine prochaine ? Non ? Bon, d'accord, j'attends la fin du mois, ça sera plus simple pour la boîte et mon collègue qui va aller payer ses galons à l'armée". Ne ris pas, t'as raison : la plupart des règlements sont rédigés par des... hommes. Qui prônent tellement l'égalité qu'ils n'ont encore jamais été foutus de se battre pour obtenir un congé paternité de plus de cinq jours !
Finalement et là, c'est super simple, tout le monde est officiellement d'accord : c'est pas juste que les femmes, à travail égal et à qualifications égales, touchent aujourd'hui encore, un salaire inférieur à celui des hommes. Je dis "officiellement" parce que depuis le temps que tout le monde gueule, c'est quand même étonnant que le problème n'ait pas disparu... Faut croire que l'inégalité, c'est comme une paille, on la voit mieux dans l'oeil - et l'entreprise - de son voisin que la poutre dans le sien.
Je pourrais continuer encore longtemps : "une mère au parc avec son enfant, c'est normal; un père au parc avec son enfant, c'est tellement mignon".... Mais je le vois bien, chère Léonie, que je t'ennuie. Donc, avant de te laisser filer, j'ai envie de te dire malgré tout encore deux choses.
La première, n'oublie jamais le combat mené par toutes les femmes, soeurs, épouses, nièces, cousines, tantes, mères, grands-mères pour notre cause : c'est grâce à elles que le droit de vote se décline au féminin et que l'EPFL n'est plus un bastion masculin. Oui, j'ai compris, t'as pas la bosse des maths mais c'est une histoire de principe. Et non, je vais pas me lancer dans une explication sur l'importance des questions de principes !
Finalement, et même si là, tout de suite, la question ne te brûle pas les lèvres, garde à l'esprit qu'on reconnaît un homme qui considère les femmes comme ses égales au fait qu'il n'a pas besoin de te claquer la porte au nez en hurlant, le regard mauvais, "t'as voulu l'égalité ? alors t'as qu'à l'ouvrir toi-même, la porte !". La galanterie, chez un homme, tu verras, c'est la preuve d'une égalité bien assumée.
Mais attends encore une seconde, Léonie : dis, pour sortir ce soir, t'as vraiment besoin d'y aller vêtue d'un timbre poste ? L'égalité, c'est peut-être aussi de penser que tu as d'autres atouts que ton physique, t'es pas un morceau de viande ! D'ailleurs, je me demande ce que ton père dirait s'il te voyait partir ainsi ?"