Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07230.jsonl.gz/568

Critique
"Un mélodrame pas comme les autres, hors normes, qui défie le temps et la raison. Une bonne idée, mais on s'y perd un peu.
La doctoresse Kate Forster (Sandra Bullock) s'apprête à entamer une nouvelle carrière dans un grand hôpital de Chicago. Son seul regret, c'est d'abandonner la superbe maison qu'elle loue sur les berges du lac Michigan. Une luxueuse villa de verre et d'acier, entre le ciel et l'eau. Avant de partir, elle laisse un mot dans la boîte aux lettres, à l'intention du prochain occupant des lieux, pour lui demander de faire suivre son courrier. Elle lui signale par ailleurs que les empreintes de pattes de chien qui maculent le ponton et le seuil de la maison étaient déjà là bien avant son arrivée...
Survient alors Alex Wyler (Keanu Reeves), le nouveau propriétaire, fort étonné de trouver une maison poussiéreuse, sale, mal entretenue, envahie par les mauvaises herbes, et qui ne ressemble en rien à la belle villa qu'on lui avait décrite. Et pas la moindre trace des pattes de chien... Sauf que, alors qu'il entreprend quelques jours plus tard de repeindre ledit ponton, un chien errant laisse ses empreintes dans la peinture fraîche. Troublé - à l'instar du spectateur qui commence à sa demander si on ne le mène pas en bateau -, Alex écrit à la jeune femme en s'étonnant de ce qu'elle ait pu ainsi prévoir et anticiper dans le temps le passage de l'animal. Celle-ci lui répondra en lui demandant de préciser la date de l'événement. ""Le 14 avril 2004"", répond-il. ""Mais non, répliquera-t-elle, nous sommes en avril 2006.""
On nage donc dans l'illogisme temporel - il faut l'admettre - et à partir de là, tout en poursuivant leurs échanges épistolaires, les deux personnages vont acquérir la certitude qu'ils vivent bel et bien à deux ans de distance, dans deux espaces-temps distincts. Surgira alors la tentation de faire coïncider 2004 et 2006, de réunir ces deux mondes, de montrer que l'amour est plus fort que le temps...
Le scénario flirte ainsi avec des époques différentes, avec des événements que les personnages vivent, mais qui vont se reproduire plus tard d'une même ou d'une autre façon. Kate et Alex correspondent par lettres (qui se jouent elles aussi du temps!), dans une forme de synchronisme qui durera pendant tout le film, sans explication rationnelle bien sûr.
Procédant de façon récurrente par ruptures temporelles, le film commence par intriguer, avant de se compliquer: d'abord piqué par la curiosité, le spectateur à l'esprit cartésien ne retrouve bientôt plus ses marques, le cinéaste ne parvenant pas à créer une véritable tension dramatique susceptible de susciter l'intérêt. Chahuté dans son besoin de vraisemblance, dans sa tentative de trouver un bout de fil rouge salvateur, le spectateur voit les éléments du récit lui échapper, tout en voulant bien admettre que cette comédie se conclue par un happy end.
Tout cela peut paraître un peu vain. Il n'empêche. Le spectateur épris de logique ferait bien cependant de s'introduire dans ce monde fantastique, car l'entreprise du cinéaste Alejandro Agresti (d'origine argentine) et de son scénariste n'est pas dépourvue d'intérêt. Kate et Alex voient en effet leurs existences remplies de ces événements que l'on a parfois l'impression d'avoir déjà vécus. Certains, fortuits, éveillent des souvenirs, ou des expériences lointaines. Il y a aussi ces instants particuliers où tous deux ont le sentiment de reconnaître quelques pièces du puzzle de leurs vies, des pièces qui semblent s'imbriquer les unes dans les autres. Décors, objets, paysages déclenchent des correspondances subtiles, établissent inopinément des liens. Le cinéaste indique plusieurs pistes, les abandonne, puis les retrouve, mais laisse trop souvent au spectateur le libre choix de l'interprétation finale. En ponctuant aussi ce voyage dans l'imaginaire de quelques emprunts filmiques (Hitchcock) ou séquences musicales (Paul McCartney, Carla Bruni) qui se répondent.
Reste le récit de la rencontre amoureuse entre Kate et Alex, dont les trajectoires devraient se croiser dans un espace relevant du fantastique ou de la poésie. Or ce n'est pas le cas: le cinéaste ne parvient pas à créer ce contexte-là, et la structure narrative éclatée de son film disperse l'intérêt plus qu'elle ne convainc. Le traitement des images est soigné, léché même, mais la réalisation manque d'originalité: il eût fallu en insuffler davantage pour s'extraire du réalisme assez conventionnel d'une histoire dans laquelle les acteurs - fort sympathiques au demeurant - font de leur mieux pour nous faire croire à l'impossible."
Antoine Rochat