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17/11/2016
Teilhard de Chardin: science, pensée, foi
Pierre Teilhard de Chardin est un des philosophes francophones les plus importants du vingtième siècle, même s'il est sous-estimé parce que l'État promeut, à travers ses institutions éducatives, des philosophes différents, des professeurs laïques, comme on dit. On peut le nier, mais Michel Houellebecq était lucide quand il disait que la République avait un agnosticisme de principe qui favorisait dans les faits l'anthropologie matérialiste.
Teilhard voulait établir un lien entre les données scientifiques objectives et la philosophie et la théologie, sentant que si le matérialisme s'imposait, la société serait vide de repères et de valeurs. Or, les progrès scientifiques avaient mis à mal le tableau traditionnel du monde, et, par paresse ou incapacité, on n'avait pas pu établir une nouvelle profondeur morale, à partir des nouvelles données. On se contentait de laisser le nez sur les enchaînements mécaniques des faits bruts, et, pour la morale, d'ânonner les mêmes valeurs depuis plusieurs siècles, dégagées de tout tableau du monde, et donc d'articulation possible avec le réel. Le résultat est que la morale est un objet de discours, mais que personne ne la suit, car, dans l'action, on se fie à l'enchaînement mécanique des phénomènes, et donc, on agit égoïstement, en fonction du résultat physique recherché.
Teilhard ressentait l'impérieux besoin d'aller dans une autre direction, et ses supérieurs - par peur, sans doute - lui déconseillaient de persévérer; il déclarait:
« Faites de la Science paisiblement, sans vous mêler de philosophie ni de théologie... »
Tel est le conseil (et l'avertissement) que l'autorité m'aura répété, toute ma vie durant.
[…]
Mais telle est aussi l'attitude dont, respectueusement, - et cependant avec l'assurance que me donnent cinquante années de vie passée au cœur du problème, - je voudrais faire remarquer, à qui de droit, qu'elle est psychologiquement inviable, et directement contraire, du reste, à la plus grande gloire de Dieu. (Pierre Teilhard de Chardin, Science et Christ, Paris, Seuil, 1965, p. 283.)
Il pouvait être tenté de quitter son ordre, la Compagnie de Jésus, mais deux choses l'en empêchaient: tous les jours, il pratiquait les exercices spirituels d'Ignace de Loyola, et il était de famille noble et traditionaliste, et il savait le mal qu'il ferait aux siens s'il prenait la tangente: c'était une âme fidèle.
Il a posé tout de même en principe que ses supérieurs se trompaient et qu'ils agissaient contre Dieu, même si ce fut avec d'importantes précautions oratoires. Comme Olivier Costa de Beauregard, comme Rudolf Steiner, il pensait que la vie religieuse nécessitait de créer un lien entre le monde décrit par la science et ce qu'on pourrait appeler la vie morale de l'univers: quelle place a le Christ dans l'Évolution, quelle place la Trinité dans le cosmos, quelle place la divinité dans les atomes, ce sont des questions majeures que doivent se poser la philosophie et la théologie.