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La sociologie visuelle
Une sociologie avec les images
En sociologie visuelle, il s’agit avant tout d’opérer une distinction entre la sociologie avec les images, où le-la chercheur-e produit des images lors du processus de recherche pour étudier un phénomène social, et une sociologie sur les images, où le-la chercheur-e analyse et interprète les images produites par une société et/ou une culture donnée pour comprendre sa représentation du monde. Bien qu’elles soient complémentaires, la recherche sur les images tend à se configurer en tant que sociologie de la communication visuelle plutôt que comme sociologie visuelle, cette dernière impliquant davantage la production d’images filmiques ou photographiques à des fins de recherche.
Les méthodes de la sociologie visuelle comprennent la production de données filmiques ou photographiques sur le terrain, l’interview soutenu par l’usage de photographies ou d’extraits de films, les méthodes participatives dans le cadre desquelles les acteurs sociaux produisent eux-même des données filmiques ou photographiques.
En aval de la recherche, la sociologie visuelle offre également des approches originales dans le domaine de la restitution des résultats, notamment par le biais de la réalisation de films sociologiques, basés sur la narration filmique en tant que manière d’organiser et communiquer des résultats de recherches sociologiques.
Historique
La sociologie visuelle, initialement basée davantage sur la photographie que sur le film, est née dans les années 60 suite aux impulsions provenant de l’anthropologie visuelle (dont les origines remontent à la naissance de l’anthropologie, vers la fin du XIX siècle) et de la photographie documentaire, en particulier les travaux de Lewin Hine et de Jacob Riis (début du XX siècle) sur les conditions de vie des classes marginalisées aux Etats-Unis. Les premiers sociologues visuels étaient intéressés à une approche sociologique critique, directe et proche du terrain, basée sur une implication profonde et une connaissance de l’intérieur, en s’inspirant de l’approche de terrain employée par les photographes documentaristes et par l’école de Chicago. L’article classique de Howard Becker de 1974, "Photography and Sociology", dédié aux articulations fécondes entre la sociologie et la photographie, consacre définitivement la sociologie visuelle, tout en spécifiant que la signification des images change selon le contexte de production et de vision, et que la question de leur validité dérive de la connaissance des conditions où celles-ci ont été prises. L’approche réflexive, c’est-à-dire l’explicitation des procédures utilisées dans le processus de recherche et la réflexion sur le type de relation entre observateur et observé, devient ainsi essentielle dans la recherche avec les images.
Selon Howard Becker et Douglas Harper, qui privilégient à partir des années 80 la recherche filmique et photographique sur le terrain en tant que méthode de recherche en sociologie visuelle, le travail des sociologues visuels doit se baser sur une approche d’observation participante, c’est-à-dire une connaissance approfondie du terrain, et sur une traduction des images en concepts sociologiques. L’organisation du matériel visuel récolté sur le terrain (montage des images), doit se faire selon des affirmations causales qui renvoient à la compréhension du phénomène de la part du chercheur. Le contexte théorique de la recherche visuelle sur le terrain se base en large partie sur les assomptions de la Grounded Theory de Glauser et Strass, où la théorie est constituée aussi à partir des données empiriques récoltées sur le terrain. L’importance des considérations éthiques liées à l’impossibilité de garantir l’anonymat et aux exigences de respect des personnes et des situations filmées est également soulignée par les auteurs.
Dans les années 90, suite aux travaux de John Grady, président de l’International Visual Sociology Association (ISVA), se développent plus en particulier les réflexions et le recours au visual essay (ou film sociologique) en tant que moyen privilégié de communication et de restitution des résultats de la recherche sociologique. En partant du constat que l’esthétique et la narration filmiques façonnent notre image de la vie sociale, et favorisent l’émergence d’une pensée filmique, la communication filmique de la vie sociale est par conséquent un médium particulièrement adéquat de description et d’analyse sociologique. À la différence du documentaire, le film sociologique est constitué selon les critères de la recherche sociologique qualitative, et est défini en tant qu’affirmation sur les phénomènes sociaux. Il se base sur la narration filmique en tant que manière d’organiser la restitution de l’enquête, et emprunte au langage filmique les exigences de narration, d’esthétique et de créativité, tout en privilégiant les exigences analytiques propres à la sociologie.
John Grady, comme l’avait déjà avancé Edgar Morin dans les années 60, remet ainsi en question la distinction stricte entre art et science, en soulignant qu’il est possible en sociologie de faire un travail à la fois esthétique, créatif et analytique, pouvant contribuer à revitaliser une sociologie trop détachée et théorique. Les avantages du film sociologique, qui se base la plupart du temps sur la méthode ethnographique issue de l’Ecole de Chicago et qui s’inspire de l’approche employée par Frederick Wiseman dans ses documentaires sur les institutions répressives (p. ex. Titicut Follies, Law and Order, Welfare), à savoir une relation rapprochée au terrain, a l’avantage de permettre un traitement plus global, direct et émotionnel de l’expérience, et de favoriser une communication plus large et publique de la compréhension sociologique.
La sociologie visuelle explore actuellement tant les potentialités et avantages offerts par la photographie que par le film sociologique en tant que méthodes de recherche et de communication du savoir sociologique.