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Les guerres (partout et de toutes les époques, actuellement en Ukraine envahie par l’armée russe) ont ceci de commun avec les inondations et les sécheresses que les unes comme les autres font craindre à juste titre l’interruption des fournitures essentielles, dont l’alimentation et l’énergie. Et je ne parle pas des «effets collatéraux» touchant les autres nécessités de la vie, la santé, l’éducation, l’écologie. Cet horizon de pénurie projette aujourd’hui une vive clarté sur l’autonomie, objectif politique de maîtrise de son destin national.
Pendant longtemps les économistes identifiaient le développement d’un pays avec l’autonomie, et l’autonomie avec «le noircissement de la matrice interindustrielle». La matrice interindustrielle traduit en chiffres ce que chacune des branches de l’économie nationale (pétrole, machines-outils, papier-carton, alimentation, électricité, etc.) vend aux autres branches économiques. Si, au croisement d’une ligne et d’une colonne, aucun chiffre n’apparaît, cela signifie que la branche économique inscrite au bout de la ligne ne fournit rien à la branche inscrite en tête de la colonne. Le noircissement de ce tableau signifie donc que le pays est capable de s’approvisionner –au moins en partie– sur ses propres ressources.
Comme toutes les guerres, les inondations et les sécheresses, la guerre en Ukraine a refait surgir la peur de pénurie, et donc une perte d’autonomie. Déjà le prix du pétrole sur les marchés mondiaux enregistre le resserrement de l’offre en dépit du ralentissement de la croissance. L’augmentation des prix de l’alimentation n’est pas en reste. Au point que certains s’interrogent: la Suisse ne devraient-elle pas s’organiser pour atteindre l’autonomie alimentaire? La question se pose du fait que la Suisse importe près de la moitié de son alimentation. Certes les diverses denrées sont, de ce point de vue, dans une situation très différente: le territoire helvétique est capable de produire nonante pour cent du blé consommé en Suisse; et elle n’a pas besoin d’importer de viande. Mais pour d’autres denrées (fruits, légumes, oléagineux) il n’en va pas de même.
À vrai dire l’équation de l’autonomie alimentaire est plus compliquée que ne le laissent penser ces quelques chiffres. Car la poursuite de l’autonomie alimentaire –si les responsables politiques la jugent nécessaire– va bouleverser toutes les relations interindustrielles, au risque de provoquer des besoins nouveaux (et aussi des pénuries) dans des secteurs très éloignés de l’agriculture –sans parler des modifications des modes de vie. Il suffit d’envisager l’hypothèse héroïque d’un économiste helvétique qui, pour que la Suisse atteigne l’autonomie alimentaire, propose de transformer toutes les surfaces agricoles qui servent actuellement à produire de la viande et du lait, en surfaces orientées vers la production végétale.
Un journal romand, vers la fin du mois de mai, posait la question: Faut-il viser l'autosuffisance alimentaire? (Le Temps du 27 mai 2022). La question est excellente. J’épingle le double enjeu qui se cache derrière cette question; enjeu qui mêle le politique et le technologique. Car l’agriculture ne se fait pas uniquement avec un bâton à fouir et quelques graines prélevées sur la récolte précédente. Les techniques agricoles utilisées dans un village isolé ne sont pas les mêmes que celles qui profite d’un espace économique plus large capable de fournir des outils et des services spécialisés. L’agriculteur seul au milieu de nulle part ne travaille pas de la même manière que le viticulteur du Valais.
L’anti-gaspillage n’est pas un luxe
Sera difficile à trouver la bonne configuration politico-technologique qui déterminera l’espace économique de référence. Cette configuration ne sera jamais parfaitement satisfaisante car l’environnement politico-économique change en permanence. En attendant, reste une voie royale pour s’approcher de l’autonomie alimentaire helvétique: la lutte contre le gaspillage. L’anti-gaspillage n’est pas un luxe. Non seulement parce que, moralement, «gaspiller c’est pire que voler» (car le gaspilleur ne respecte même pas le travail du producteur), mais aussi parce que, en Suisse, un tiers de l’alimentation est gaspillé.
Je rêve: sans gaspillage, la Suisse actuelle ne dépendrait de l’étranger que pour un cinquième de son alimentation. Ce n’est pas certain, mais cela fait rêver.