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Qui s'en souvient ? Il y a un demi-siècle le monde ne savait se montrer qu'en noir et blanc. A cette époque, les hommes ne pouvaient pas respirer sans cigarettes et l'on croyait encore aux vertus civiques d'une télévision naissante. Il y a un demi-siècle, peu après Hiroshima et Nagasaki, la guerre faisait fureur. Elle était froide. Aux Etats-Unis, fille aînée de toutes les démocraties, un sénateur commençait à livrer un étonnant combat contre l'hydre du communisme. Joseph McCarthy ne savait pas encore ce que serait le maccarthysme. Dans ses brouillards personnels il ne mesurait sans doute pas l'ampleur des conséquences de ses attaques récurrentes contre la puissance grandissante de l'industrie cinématographique de son pays.Dans un premier temps, à Hollywood, le «cartel des studios» s'adapta rapidement aux angoisses obsessionnelles du sénateur et de tous ceux qui uvraient dans son ombre. En urgence, une liste noire des artistes blancs perçus comme étant potentiellement communistes fut dressée. «Certains choisissent l'exil : Joseph Losey, Jules Dassin, John Berry, Charlie Chaplin. Pendant ces années de guerre froide, rares sont les films qui s'autorisent une allusion à cette chasse aux sorcières, rappelle Jean-Luc Douin dans les colonnes du Monde. C'est en France, en 1957, qu'est réalisée l'adaptation, par Raymond Rouleau, des Sorcières de Salem, la pièce de théâtre d'Arthur Miller qui évoque le maccarthysme à travers la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle (en 1996, Hollywood reprend la pièce, portée à l'écran pour la Fox par Nicholas Hytner).»Les très précieux hypermnésiques que sont les fondus des productions de l'industrie cinématographique connaissent par le menu les suites de l'affaire. Jean-Luc Douin : «Certains historiens considèrent que «Le train sifflera trois fois», western de Fred Zinnemann (1952), stigmatise de façon allégorique le climat de terreur qui s'était emparé de Hollywood. Abandonné par tous ses amis et par les habitants de la bourgade qu'il doit protéger des gangsters, un shérif, victime de la lâcheté ambiante, se retrouve seul. Carl Foreman, le scénariste, devait peu après être inscrit sur la liste noire. Chaplin réalise en 1957 «Un roi à New York», qui tourne en dérision la frayeur anticommuniste. Le film ne sera projeté aux Etats-Unis qu'en 1973. C'est à cette époque que le maccarthysme devient un sujet à part entière.»Dans «Good Night, and Good Luck», le dernier film de George Clooney, nombre de critiques n'ont voulu voir qu'un nouveau traitement du maccarthysme. Il est vrai qu'il est tentant et politiquement très confortable de se borner à la vision d'un Hollywood se vengeant tardivement, à bon compte, d'un ennemi depuis longtemps terrassé. On peut aussi avoir une autre lecture et ce pour trois raisons. Deux sont annexes, la troisième est capitale.1. George Clooney semble être le premier réalisateur à sous-tendre le propos anti-maccarthysme d'un discours qui pourrait sembler contemporain. Est-ce si sûr ? Faut-il véritablement, au travers de l'évocation de l'uvre d'Edward R. Murrow et de ce bijou journalistique que fut, sur CBS, sa célèbre émission hebdomadaire «Good Night, and Good Luck» s'interroger sur les similitudes existant entre la politique réclamée par Joseph McCarthy et celle administrée par George W. Bush ? Peut-être. Mais là n'est certainement pas l'essentiel.2. Pour incarner McCarthy, George Clooney a utilement renoncé à un acteur. Tout ce que l'on voit du sénateur alcoolique, de ses méthodes inquisitoriales provient de bandes d'actualités d'époque. «Ce champ contrechamp inégal oppose ainsi les pouvoirs magiques du jeu à la gravité tragique de l'histoire. D'un côté, des scènes tournées en studio, où Clooney a reconstitué les bureaux de CBS, qu'il a peuplés d'une théorie d'acteurs brillants : Robert Downey Jr, Patricia Clarkson, Jeff Daniels. De l'autre, de longs passages d'archives qui montrent entre autres l'admirable résistance d'une employée noire du Pentagone, dont McCarthy tente, sans succès, de ruiner l'existence» écrit Thomas Sotinel dans les colonnes du Monde.3. Mais l'essentiel, ce qui fait que ce film est une forme de chef-d'uvre, tient d'une part au talent éclatant du précieux David Strathairn dans le rôle de Murrow, et d'autre part à la finesse de la démonstration qui sous-tend l'ensemble. On ne racontera bien évidemment pas comment Clooney parvient à capter son auditoire. On ne taira pas en revanche que la dénonciation du maccarthysme n'est qu'un sujet connexe. La clef de voûte de ce film, sa morale, est de montrer, au début des années 1950 aux Etats-Unis et sur les ondes de la CBS, comment on est passé du journalisme au spectacle. Comment la recherche pointilleuse de la vérité a rapidement laissé la place à la foire aux images. Comment les poisons de la publicité ont mis à mort une télévision au service de l'instruction civique. Comment les étranges lucarnes ont, paradoxalement, commencé à nuire à la démocratie. Ce phénomène n'a malheureusement rien d'anecdotique. Il n'a, depuis, cessé de s'amplifier et de gagner l'ensemble des pays industriels.Quand la radiophonie parvient encore, ici ou là, à résister, quand la presse écrite guerroie en reculant, les chaînes de télévision détruisent systématiquement dès l'enfance toute forme d'esprit critique. Elles anesthésient démocratiquement les foules de téléspectateurs à jamais dépendants de leur sirop d'images. C'est à sa façon ce qu'avait compris Edward R. Murrow et ce qu'annonce, prophétique, «Good Night, and Good Luck». Que les téléspectateurs se rassurent : ce film arrivera un jour prochain, comme tous les autres, dans leur salon, leur cuisine ou leur chambre à coucher.