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Le mécanisme de la germanocratisation
Il y a trois ans, l'association Helvetia latina dénonçait la représentation insuffisante des langues française et italienne dans l'Administration fédérale. Ce n'était pas sa première intervention. Elle ne fut pas plus efficace que les précédentes.
Il y a quelques jours, on «apprenait» que les entreprises romandes ne reçoivent qu'une portion infime des commandes fédérales. M. Christophe Darbellay, dénonçant cette «économie de copinage» dans Le Matin Dimanche du 5 août, annonce une motion parlementaire pour la révision de la loi sur les marchés publics. Mais il sait déjà que ça ne servira à rien: «A Berne, personne n'a intérêt ou l'envie de contrôler vraiment.»
Cette germanocratisation rampante n'est pas due au machiavélisme conscient et organisé de nos Confédérés. Elle résulte d'abord d'un mécanisme inexorable lié au fait que la Suisse est habitée à huitante pour cent par des germanophones, la Ville fédérale étant germanophone elle aussi.
Chacun préfère travailler avec des collaborateurs et des fournisseurs qui parlent sa langue. Dès lors, celui qui décide des embauches et des commandes privilégie automatiquement, et sans qu'il y ait nécessairement malice de sa part, les candidats et les soumissionnaires issus de son groupe linguistique.
Inversement, le fonctionnaire francophone ou italophone ne se sent guère porté à vivre dans une ville dont la langue n'est pas la sienne et à travailler dans des Büros où même les textes français sont pensés en allemand. Et plus d'un entrepreneur romand se décourage en lisant dans un appel d'offre officiel qu'une des conditions d'attribution du mandat est qu'il maîtrise la langue allemande.
Le mécanisme de germanopréférence, mû par les pesanteurs quotidiennes de la démographie et de la routine, est rigoureusement insensible aux considérations politiques sur l'équité confédérale. Il peut certes arriver qu'il se grippe. On l'a vu tout récemment, lorsque les cantons romands, soutenus par les partis, les syndicats et la presse locale, ont combattu, apparemment avec succès, pour un rééquilibrage des investissements routiers fédéraux.
Mais de telles alliances sont exceptionnellement difficiles à mettre sur pied. Il y faut réellement une menace sur les intérêts vitaux des parties concernées.
D'une façon générale, il est donc plus approprié d'intervenir avant que le mécanisme de germanocratisation ne se mette en marche, c'est-à-dire avant que les chambres ou le souverain n'attribuent une nouvelle compétence à la Confédération. Mais à ce moment-là, on ne pense qu'aux avantages théoriques de l'unification.
C'est ce qui se passe ces jours-ci avec le contre-projet inutile à l'initiative «Jeunesse et Musique», qui prétend imposer aux cantons un contrôle fédéral de leurs politiques en matière de musique et, subsidiairement, une intervention directe de la Confédération.
On centralise, et après on pleure l'autonomie perdue.
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 4 septembre 2012)