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31/10/2009
Donnez-moi la main et je vous ferai grimper d'un même pas et d'un même allant jusqu'au Moyen Age, soit vers le XIe siècle, et jusqu'au sommet de la colline de Montriond, un des plus beaux points de vue de ma ville.
Par temps clair, on y reconnaît la Dent-de-Jaman, le Merdasson (pardon!), les Rochers-de-Naye. Au crépuscule les deux Tours-d'Aï rosissent d'émotion. Le Léman apparaît rond, chrome foncé et bombé, comme une mer vue d'avion. Imaginons-nous en l'an 1037. Ce fut une époque où les petits barons de ce pays et des régions alentours guerroyaient. Cette année-là, ils affluèrent à l'appel de l'évêque de Lausanne, Hugues de Bourgogne, qui organisa une procession ascensionnelle de la colline, déjà couverte de végétation racée. Là-haut, on y édicta une «Trêve de Dieu». Histoire de suspendre les hostilités pendant deux ou trois jours de la semaine et pour quelques périodes de l'année.
Puis, ce tertre changea de destin. Ses versants s'entourèrent de vignes, de potagers, d'arbres fruitiers. Au XVIIIe siècle, il fut racheté par Voltaire, dont les séjours helvétiques se partageaient entre Ferney, sa maison des Délices, à Genève, et sa demeure lausannoise qui est toujours là. Il y organisait des fêtes mondaines. Hélas, l'auteur de Zadig n'était pas présent, en 1766, pour cause de fièvre, lorsque le petit Mozart, alors en tournée européenne, joua quelques-unes de ses œuvres dans un pavillon du domaine de Montriond. Le musicien, qui n'avait que 10 ans, était vénéré partout comme un petit singe de fête foraine. Je gage qu'à Montriond, il joua au piano une de ses compositions récentes. Soit la Sonate en fa majeur, ou, plus solaire encore, plus lumineuse, celle en si bémol majeur. Quand le vent froisse les arbres les plus anciens de la colline, c'est, pour sûr, du très jeune Mozart que l'on réentend.
A l'ouest de l'avenue Edouard-Dapples, on s'introduit en cet espace mythique en passant sous une espèce d'arcade végétale tressée par de hauts fourrés dorés. L'automne a somptueusement orangé l'ensemble. A partir de là, un chemin sinueux s'élève, épaulé par des murets en pierres, à la façon viticole. Il n'est pas exagérément pentu, mais la muraille sur laquelle le marcheur s'appuie est tellement moussue, qu'en automne, elle conserve en permanence la moiteur des jours de pluie. Et ça sent le petit caca poivré du passereau, la musaraigne qu'un orage a noyée, la menthe sauvage réveillée, la fleurette inconnue vénéneuse.
Parvenus au sommet, on retrouve le panorama d'un lac rond, bien renflé, presque ronflant et océanique. Le belvédère a été réaménagé. On y voit un kiosque plus récent que celui où Mozart joua. Le pavillon où il fit sensation en 1766 n'existe plus. Or, sur le crêt de Montriond, un kiosque à musique est bien là. Il a été édifié en 1923 par l'architecte Charles Thévenaz, un pionnier délicat du béton… Jadis, on y a dû faire entendre et applaudir des airs patriotiques, des fanfares, peut-être aussi du jazz de l'après-guerre. A présent, le kiosque menu et dodu a un air abandonné, car sa concavité a été taguée à la mode cinématographique (déjà ringarde…) de Jurassic Park. Mais son aspect le plus beau, c'est son dos rond mangé de vieilles mousses froides. Profitez de cette situation au sommet de la colline pour réviser votre conception générale de la capitale vaudoise: à partir de ce poste d'observation, elle resplendit en diagonales élégantes. Elle se dénivelle.
On descend maintenant au parc de Milan, par chemins tortueux et marches pierreuses qui sont en colimaçon. On atterrit sur une des plus belles places de Lausanne, dévolue depuis longtemps aux enfants. Bambins «sous-gariens», ou venus d'ailleurs s'y retrouvent rituellement. En ce parc vaste qui est tout à eux, ils retrouvent l'Ile aux joujoux de Pinocchio. Ils s'y plaisent jusqu'à la folie. En janvier 2010, ils y brûleront avec une joie nouvelle des sapins de Noël par centaines. Au sud de la place, il y a le Jardin botanique. Un des endroits les plus respectés actuellement de Lausanne, un des plus grandioses, car on y respire l'air alpin. On y vénère la saxifrage et l'edelweiss, la rocaille artificielle.
On y rumine une vague méditation encyclopédique.
28/10/2009
Ne conduisant pas, j’adore le train, le chant aigu des rails, le tournis aux aiguillages et l’odeur ferrugineuse qui imprègne le clair-obscur ambré des gares. Mais si je savoure l’instant où le convoi s’ébroue et s’ébranle, je suis le seul du wagon à croire qu’on s’embarque pour Cythère. Le autres voyageurs ne voyagent pas, ils font du surplace: la navette quotidienne entre leur brosse à dents et leur ordi de bureau ne ressemble même plus à un trajet. Jadis, on appelait cette stagnation ambulante un «train-train». Un mot qui, curieusement n’a rien de ferroviaire: il procède de trantran, soit de ce son du cor qu’Alfred de Vigny trouvait si triste au fond des bois.
Il a été supplanté en 1951 par métro-boulot-dodo, slogan familier des calicots antibourgeois des sixties, et qui a été forgé par Pierre Béarn, décédé centenaire en 2004.
Voici le quatrain qui l’a engendré:
Au déboulé garçon pointe ton numéro
Pour gagner ainsi le salaire
D'un morne jour utilitaire
Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro
Furieusement parisienne, la strophe sent les tunnels carbonifères de la RATP d’après-guerre - alors que notre M2, lui, embaume encore l’huile d’amande douce de ses douze mois d’âge.
Je reviens à la torpeur ambiante de nos CFF, à la sociabilité atone de leurs passagers pendulaires.
Hadi Barkat, qui vit maintenant aux Etats-Unis mais connaît la Romandie, publie un épatant recueil de nouvelles*, où le comportement des gens condamnés à partager chaque jour une convivialité forcée dans un fourgon est dépeint avec humour. Avec révolte politique parfois. Regards vagues, caquets médiocres, narines féminines délicates aux heures de pointe. Bouilles polychromes, comme dans une fresque de James Ensor.
Algérien naturalisé Suisse – il est aussi l’inventeur du trivial puirsuit Helvetiq - il réégrenne des impressions du temps de ses études. Nos trains ressemblaient à des bétaillères. Pour rompre le mutisme des bestiaux humains, il y imagine un style nouveau de la conversation: le trainisme. Ou l’art d’improviser des amitiés.
Pendulaires à plein-temps, Ed. d’En-Bas
26/10/2009
1782. Cette année-là, un fringant avocat vaudois de 28 ans, diplômé de Tübingen, prend la mouche lorsqu’il s’entend dire par un notable Bernois: «Ignorez-vous peut-être que vous êtes nos sujets?» Voilà onze ans que Frédéric-César de La Harpe s’inspire de ces idées nouvelles qu’on appelle déjà les Lumières. Elles viennent de France, le pays de Montesquieu, mais émaillent toute l’Europe. En bretteur intellectuel respecté, ce patricien s’irrite ouvertement des obstacles imposés par Leurs Excellences à l’évolution sociale et politique des Vaudois. Celles-ci, très matoises, l’ont laissé dire et faire. Jusqu’à cette injonction comminatoire qui le décidera à s’exiler sans barguigner. D’abord en «réfugié républicain» (!) à la cour de Catherine II où il devient le précepteur de deux petits-fils de l’éclairée mais despotique tsarine: les grands-ducs Alexandre, âgé de six ans, et son puîné Constantin. Le premier sera en 1801 le tsar Alexandre Ier. Il n’oubliera jamais l’humanisme de ce maître de français qui n’était point de France. Ce lettré qui était plus juriste qu’académicien, sec comme une loi grammaticale mais charismatique comme un vieux philosophe, alors qu’il n’avait que 25 ans de plus que lui. Un révolutionnaire. Entre l’empereur de toutes les Russies et son mentor, se tissera un échange épistolaire ininterrompu – elle est dûment consignée dans les quatre volumes d’une correspondance générale du Rollois, cousue et annotée par Marie-Claude Jequier et Jean-Charles Biaudet, nos principaux repères pour cet article.
En son refuge doré de Saint-Pétersbourg, La Harpe n’oublie pas les siens. Par des libelles anonymes, il les exhorte à réclamer des droits politiques aux Bernois. Ceux-ci, qui le lisent et le reconnaissent, le jugent par contumace. Si bien qu’en 1795, après douze ans d’exil en Russie, il doit s’installer hors de leur portée à Genthod, en pays genevois; à dix lieues seulement de son bourg natal, Rolle, où il avait vu le jour le 6 avril 1754. La même année que son cher cousin Amédée de La Harpe, un patriote vaudois comme lui, lui aussi banni par LL. EE, qui tombera en 1796 en Lombardie pour la France, et pour la réhabilitation duquel il fait feu des quatre fers. Dans ce but, il s’est établi à Paris où il crée un Club helvétique. C’est l’occasion de défendre la cause de ses compatriotes: il publie son Essai sur la Constitution du Pays de Vaud.
En 1797, il remet au Directoire une pétition souhaitant une protection de la France. La France accepte, mais c’est un prélude à une invasion: le 24 janvier suivant, l’indépendance vaudoise est déclarée; quatre jours après les troupes françaises pénètrent en Suisse. La Harpe, qui siège au Directoire helvétique, s’en scandalise vertement. Il est destitué lors du coup d’Etat de 1800, et, la mort dans l’âme, doit se rendre aux Tuileries pour promettre à Bonaparte qu’il ne se mêlera plus de politique. Mais quand, en 1803, ce dernier proclame l’Acte de Médiation, notre homme écrit: «Que de peines on s’est données pour faire une détestable besogne, tandis que huit jours eussent suffi pour suppléer tout ce que requerrait un gouvernement unique et central!»
Car ce père de la patrie vaudoise ne cachait pas sa préférence pour un régime unitaire. Prenant le nouvel empereur des Français en grippe, il ne cessera de dresser un autre empereur, son ancienne pupille Alexandre Ier de Russie, contre les menées de Napoléon.
En remerciement de ces conseils, le tsar convaincra ses alliés vainqueurs de la France, qui ont dans la foulée envahi la Suisse, de conserver sa structure en 19 cantons. L’identité vaudoise est sauvée, elle sera entérinée au Congrès de Vienne, en 1815.
La Harpe, qui devra siéger douze ans au Grand Conseil, s’établit l’année suivante à Lausanne. Il y meurt le 30 mars 1838. Sa tombe se trouve encore au petit cimetière du Calvaire à La Sallaz. D’autres grands défunts vaudois y reposent, dont le poète Eugène Rambert et le peintre Charles Gleyre.
Au colloque* qui s’ouvre samedi prochain à l’UNIL, on rappellera peut-être que ce grand homme des Lumières avait un tempérament fort qui desservit parfois les causes qu’il défendait.
Son ami d’études Henri Monod, l’autre père de l’indépendance vaudoise, le décrivait comme un homme «actif et grand travailleur, mais vif et impétueux. Il entreprenait avec feu et ne jugeait pas toujours avec assez de calme les moyens de succès: son imagination ardente nuisait quelquefois à son jugement, et le portait à l’exagération.»