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Critique
par Brigitte Steudler
Publié le 16/10/2007
Commencé dans le registre d'un roman à suspense, le dernier roman d'Antonin Moeri intrigue. Juste un jour est un récit polyphonique, livré tour à tour par chacun des membres d'une famille, nous narrant une journée passée dans une station de sports d'hiver. Le premier à témoigner sous la foi du serment — devant une avocate, une juge ou une psychologue? l'auteur ne le précisera pas) — et à revenir sur les circonstances de cette journée étrange, est Lucien (la petite cinquantaine). Epoux de Jane, père d'Arnaud et d'Emilie (environ 12 et 10 ans), Lucien, affublé du patronyme équivoque de Forminable, individu solitaire rongé par de nombreux doutes, s'autoproclamant colérique, hystérique et rancunier, s'interroge, cherche à se souvenir. S'embrouillant dans un flot de paroles au courant sans cesse interrompu, il a de la peine à démarrer le récit des évènements qui ont rythmé cette journée de vacances, prix d'un séjour gagné pour avoir participé au concours Starlight.
Procédant par flashback, l'auteur nous donne à lire les versions successives de son épouse, suivies de celles de leurs deux enfants: «Entre exhibition et sincérité, ils vont raconter ce qu'ils ont vu, entendu, ce qu'ils imaginent et ressentent. Ils vont faire des déclarations sous la foi du serment.» Par des tours et détours verbaux particulièrement percutants, inattendus et toniques, chacun improvisant selon le registre dicté par sa place dans la hiérarchie familiale, Antonin Moeri restitue le climat social et intime d'une époque. En décortiquant le pouvoir donné aux mots, l'auteur ironise sur les déroutes de tout ordre imposées par un monde placé sous le diktat de l'urgence. Ainsi, l'obsession de la performance dans un but de productivité et d'efficacité maximales dérange et perturbe Lucien. Ce dernier n'arrive à se conformer au modèle dominant. Comme dans ces séries fréquemment programmées sur la plupart des chaînes de nos écrans TV dont la problématique est de suivre «jour après jour» les destins de personnes dévorées par un mal sournois (jalousie maladive, autisme avéré, ou couples en mal d'adoption par ex), nous assistons heure après heure au défilé des sentiments et actions rythmant la vie de chacun, qu'il se pose en rival de sa sœur ou se prépare à trahir son conjoint.
Ce qui plait et divertit dans Juste un jour, ce sont précisément les changements de style et de points de vue amenés par cet entrelacement de voix de niveaux différents. Parti d'un simple quiproquo, l'auteur transforme ce récit somme toute fort banal en questionnements successifs. Il réussit par des raccourcis bien enchaînés à nous faire sourire, nous toucher et plus encore nous surprendre.
Tel un artisan confectionnant une mosaïque, l'auteur passe en revue tous les sentiments entremêlés qui composent les relations de couples, que celles-ci reposent sur la confiance ou qu'elles soient proches de la rupture. De la même façon, Antonin Moeri évoque tout ce qui agrémente et rend si difficiles parfois les relations de famille, d'amis, qui, de fait, composent la vie de chacun. Que le nœud de l'intrigue réside en un rendez-vous manqué, La Triade pour la Grillade, peu importe. Si en refermant l'ouvrage on éprouve presque le sentiment d'être passé à côté du sujet principal, tant pis ou tant mieux. Le lecteur a juste l'impression qu'il s'est agi d'une journée un peu fêlée par ce rendez-vous manqué. Marqué par le sentiment qu'il lui a échappé quelque chose, il se remettra à lire les premières pages… peut-être pour y trouver, dissimulés dans quelque arrière-plan caché, des indices pour mieux synthétiser l'ensemble. Tenter de trouver une logique à ce qui, aux yeux de certains, n'aura eu l'apparence que d'une valse-hésitation, tel restera le défi de ceux qui liront Juste un jour. Pour le plaisir de se laisser prendre au jeu proposé par l'écrivain.