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Mont Waddington (4020 m)
( Canada ) « Le fantôme de pierre »
PAR JEAN-PIERRE MÜNGER, WOHLEN
Avec 2 esquisses et 4 illustrations ( 77-80 ) A vant-propos La conquête d' un quatre mille a rarement exigé une lutte pareille, et bien peu de géants de l' Hi ont connu une histoire aussi longue et aussi dramatique que le Mont Waddington de la Chaîne côtière canadienne. Ce ne sont pas moins de seize expéditions qui tentèrent vainement leur chance sur les flancs de cette montagne, avant qu' une des terribles parois sommitales ne livre un passage à une cordée victorieuse.
Le Mont Waddington est non seulement le plus haut sommet du Canada ( si l'on excepte la Chaîne frontière Yukon-Alaska ), mais également un des plus difficiles quatre mille du monde. D' autre part, chaque fois que le temps se gâte, le rocher, qui n' est déjà pas facile, se couvre d' une carapace de glace, et des corniches de neige très dangereuses ourlent les arêtes.
Lorsque, à son retour d' une expédition où il avait fait des levés topographiques, le géologue Dolmage annonça à Vancouver ( c' était en 1925 ) que, au centre la Chaîne cotière, se dressait un sommet de plus de 13.000 pieds de hauteur, tout le monde s' écrasa de rire. Personne ne le crut, et personne ne voulut admettre que le majestueux Mont Robson, le roi des Montagnes Rocheuses, avait un rival sur la côte, vraiment personne, sauf Don Munday et sa femme. Depuis des années, ce couple explorait cette région montagneuse et inconnue, située au nord de Vancouver, et il y avait longtemps qu' ils soupçonnaient que cette longue chaîne de plus de 1500 kilomètres et encore inexplorée devait cacher quelques grands sommets.
Aussi, en septembre 1925, mirent-ils le cap au nord, à la recherche de leur montagne, la « Mystery Mountain ». Ils parvinrent au fond du Bute Inlet, un fjord qui pénètre dans le massif montagneux sur plus de soixante kilomètres, et ils escaladèrent le Mont Rodney, dont les parois se dressent verticalement, en un seul jet de 2400 mètres, directement au-dessus de la mer. C' est de là qu' ils virent pour la première fois, à une distance de quarante milles, la fameuse montagne qui s' élevait, étonnante de puissance, au-dessus d' une chaîne dentelée et paraissait dominer les nuages.
En 1926, une première expédition, composée de six personnes, prit le départ. Munday avait décidé de gagner le pied de la montagne par la vallée de l' Homathko, dès l' extrémité du Bute Inlet.
Le chef de l' expédition aurait dû tenir compte des expériences d' un premier aventurier: Alfred Waddington, qui a donné son nom à la montagne. Ce pionnier avait rêvé de construire, dans cette vallée sauvage, une ligne de chemin de fer qui devait aboutir aux bancs de sable aurifères du fleuve Fraser. Cela signifiait, en 1863, l' établissement d' une quarantaine de ponts, sur un tronçon de trente-trois milles, le long de l' impétueux Homathko. La lutte continuelle avec un fleuve aux eaux déchaînées, avec la brousse impénétrable, avec des Indiens hostiles qui poignardèrent dix-neuf ouvriers, le conduisit au bord de la ruine et le fit renoncer définitivement à son projet.
Ce sont les mêmes craintes et les mêmes dangers que connurent Munday et ses compagnons. Dès le début de leur entreprise, ils renoncèrent à l' utilisation d' un canoë qui fut vite percé et brisé, et portèrent eux-mêmes leurs lourds sacs à travers la forêt vierge. On ne trouva pas trace de la voie ouverte par l' expédition Waddington. Le sous-bois était parfois si touffu que leur marche se limitait à deux milles par jour. De toutes les vallées latérales descendaient avec fracas des torrents glaciaires dont le passage posait chaque fois un problème ardu. En outre, toute la région grouillait d' ours, de loups et de lynx. Lorsqu' elle atteignit enfin le glacier Waddington, dont la langue est située à vingt-cinq milles ( à vol d' oiseau ) de la mer, l' expédition avait parcouru plus de cent milles à travers la brousse.
Un premier assaut échoua à quelque 10.000 pieds, sur le flanc sud-est de la montagne.
Une année plus tard, Don Munday revint dans la région avec sa femme et sa belle-sœur, mais cette fois, ils empruntèrent le Knight Inlet. De son extrémité, on peut atteindre le glacier Franklin par une marche de six milles. Le trajet sur le glacier, souvent très crevasse et long d' une quarantaine de kilomètres, exigea pas mal d' efforts et du temps. De Fury Gap, ils s' attaquèrent ensuite à la longue et dentelée arête ouest. A cent cinquante mètres seulement du sommet nord-ouest, une violente tempête de neige les contraignit à battre en retraite, puis le mauvais temps les retint une semaine entière au camp, et le délai, une fois de plus, fut passé.
Le 8 juillet 1928, ce tenace couple de grimpeurs est de nouveau sur l' arête ouest. Le temps et les conditions sont maintenant favorables, et, en fin de journée, les deux alpinistes foulent la cime nord-ouest, haute de 13.000 pieds. La vue est grandiose, mais ce qui frappe de stupeur les grimpeurs solitaires, ce ne sont pas les cinquante kilomètres carrés ( ou plus ) de monde glaciaire qui s' étend à leurs pieds, mais la formidable pyramide rocheuse qui se dresse à quelque trois cents mètres de là, au-delà d' une brèche profonde et peu engageante: c' est le sommet du Mont Waddington, dont les parois verticales, caparaçonnées de glace et surmontées de gendarmes couronnés de corniches de neige, enlèvent toute envie de les gravir. Aucune image, aucune parole ne peuvent mieux décrire ce sommet, dont la seule vue coupe le souffle, que la comparaison qu' en fit Don Munday qui l' assimilait à un « fantôme de pierre ».
Le rocher est si vertical qu' il ne peut retenir la moindre couche de neige, et pourtant le sommet est souvent entièrement neigeux. Les vents qui soufflent continuellement de la mer toute proche remontent les flancs de la montagne transformant toute humidité en cristaux de neige, drapant les parois de guirlandes fantastiques, sculptant des figures étranges ( quelquefois de plusieurs mètres d' épaisseur ) sur ces rochers abrupts. Dès que la température se réchauffe, ces constructions basculent dans le vide, balayant parois et couloirs d' une grêle de blocs de glace.
Bien sûr, avec de telles conditions, il était impensable d' envisager l' ascension de ce sommet gigantesque.
Les années suivantes, les Munday revinrent régulièrement vers la mystérieuse montagne, escaladèrent les sommets environnants, dessinèrent des cartes, étudièrent les voies d' accès et observèrent avec attention les conditions constamment changeantes de leur montagne.
Peu à peu, le Mont Waddington attira d' autres grimpeurs. De nombreuses expéditions tentèrent des itinéraires différents, et la mystérieuse montagne devint le sommet le plus recherché parmi ceux qui n' avaient pas encore été escalades sur le continent. Lorsque, en 1934, un grimpeur canadien inconnu fit une chute mortelle au Mont Waddington, la presse s' en mêla, publia des articles à sensation et révéla les histoires les plus invraisemblables. Elle annonça notamment que deux membres d' une expédition avaient perdu la vie en 1933: l' un avait été assassiné et l' autre était tombé en cours d' ascen. Un participant de la malheureuse expédition de 1934 avait été blessé grièvement, au retour, lors d' un accident de bateau et deux autres alpinistes avaient été emportés, quelque temps plus tard, par une avalanche. « Le Mont Waddington porte malheur », disait-on, et « des alpinistes renommés le considèrent comme inaccessible ».
Toutes ces histoires épouvantables ne découragèrent nullement les alpinistes dans leurs tentatives, bien au contraire, elles stimulèrent un nombre toujours plus grand de grimpeurs.
Mais c' est le cœur lourd que Don Munday renonça à sa chère montagne. Il avait bien dû reconnaître que la conquête du sommet principal exigeait une technique et un équipement particuliers et que le chemin de la victoire était fermé à tout alpiniste classique comme lui.
Un article objectif de l' American Alpine Journal, qui mettait en garde ses lecteurs au sujet d' ascensions irréfléchies, mit le Sierra Club de Californie sur la piste du Mont Waddington. Les membres de cette association étaient bien connus comme spécialistes des parois de granit extrêmement lisses de Yoremite Valley, et le mot « impossible » n' existait pas dans leur vocabulaire alpin.
En 1935, une expédition de huit membres du Sierra Club jeta son dévolu sur le Mont Waddington, et, trois fois de suite, s' attaqua vainement à la pyramide sommitale, sans parvenir d' ailleurs à résoudre la principale difficulté. Ils durent avouer que le mot « impossible » existait aussi pour eux et que la glace représentait la principale difficulté de cette ascension. Ils reconnurent également qu' on ne pouvait envisager une victoire qu' à la condition de bénéficier d' une longue période de beau temps.
En 1936 eut lieu une expédition commune du Sierra Club et du B. C. Mountaineering Club. Le 10 juillet, ils s' attaquaient, par des voies différentes, au bloc sommital, mais regagnaient sans succès le camp vers minuit.
Entre-temps deux modestes grimpeurs attendaient patiemment leur tour, en bas, sur le glacier. C' étaient deux excellents grimpeurs américains Fritz Wiessner et William House. Tous deux avient fait leur preuve au Nanga Parbat et au K2 où ils avaient accompli de grands exploits. Partis à 4 heures du matin, ils atteignaient le sommet après treize heures d' une ascension extrêmement difficile dans du rocher délité et parfois surplombant. Selon Wiessner, les dernières longueurs de corde touchaient à la limite du possible, sur le plan technique. Leur itinéraire n' a jamais été répété. Quatorze ans plus tard, une nouvelle et meilleure voie fut ouverte sur le flanc nord-est. Elle est devenue l' itinéraire habituel, qui, tout en restant difficile et dangereux, est considéré maintenant comme une ascension réalisable par un alpiniste classique.
Depuis lors, le Mont Waddington et les sommets voisins n' ont cessé d' attirer, chaque année, des alpinistes du Canada, des USA et d' Europe. On ne gagne plus le pied de la montagne, comme au temps de Munday, par une longue marche d' approche de plusieurs semaines, de la mer au point d' attaque. Un hydravion transporte aujourd'hui les alpinistes jusqu' au lac Ghost, éloigné seulement de deux jours de marche du pied du Mont Waddington.
Les temps ont changé, le mythe qui entourait la montagne mystérieuse a disparu, mais la montagne est restée la même. Maintenant comme autrefois, elle se caparaçonne de glace qu' elle secoue sur les intrus. Ses parois sombres, hostiles, inapprochables et couronnées de neige, se dressent toujours, tel un fantôme de pierre, au milieu d' un immense et sauvage monde de glace.
A l' attaque du Mont Waddington A vrai dire, le C. Mountaineering Club se devait d' organiser une expédition. Nous savions bien toutefois qu' il serait difficile de trouver un chef compétent. A ce moment-là, en effet, les alpinistes qui avaient une grande expérience en matière d' expéditions étaient dans les Andes et au Mont Logan. Aussi nous sommes-nous réparti, entre néophytes, les diverses tâches de l' organisation: Max, un comptable suisse, se chargea de l' administration et des finances, la blonde Heidi, une Allemande, et l' Américain Tom établirent la liste des produits de ravitaillement. Quant à moi, je m' occupai des questions techniques et de l' équipement.
Un grand nombre d' alpinistes moyens s' étaient annoncés, désireux de ne pas manquer l' occa de prendre part à un camp du Mont Waddington. L' expédition fut scindée en deux camps, et finalement nous fûmes dix-neuf à prendre le départ. Douze bons grimpeurs ( dont trois jeunes filles ) qui devaient se lancer à l' attaque du Mont Waddington, et sept alpinistes moyens et excursionnistes qui désiraient entreprendre des ascensions plus ou moins difficiles dans le massif tout proche du glacier Tellot.
Dans le garage de Heidi, je restai quelque peu perplexe devant le gigantesque amoncellement de nourriture minutieusement empaquetée au Supermarché. Chaque produit était réparti dans deux boîtes avec une protection entre chacune, destinée à ménager le contenu au moment du largage de l' avion. Je comptai soixante-cinq grands paquets, plus vingt autres de combustible et de matériel. Comment donc tout cela allait-il trouver une place dans quatre VW et deux stations-wagons?
Brian et moi-même préparons les charges, et peu après arrivent nos camarades qui viennent chercher leur part. Dans toutes les VW, on enlève les sièges arrière, et les pauvres véhicules sont bourrés jusqu' au toit. C' est vraiment étonnant comme ces petites voitures peuvent contenir de matériel!
Le vendredi 12 juillet, tout est prêt, et nous prenons la route du Mont Waddington. Au coucher du soleil, Don et moi traversons, sur le Trans-Canada Highway le sauvage canon Fraser. Nous avons encore un long chemin devant nous. Demain après-midi, nous devons atteindre le lac Tatla, situé à quelque huit cents kilomètres de Vancouver.
A Cache Creek, nous bifurquons, en direction nord-ouest, sur le Cariboo Highway, et atteignons, peu après minuit, le lac William. Nous tirons du sommeil une Saint-Galloise habitant là-bas et qui héberge déjà un grand nombre de visites. Avec nos matelas pneumatiques, nous rejoignons Jean-Pierre qui ronfle déjà sur le parquet du salon.
Bien reposés et bien nourris, nous quittons le lac William, le samedi après-midi, et, par une route de cinq cents kilomètres et cahoteuse à souhait, nous gagnons, en direction ouest, Bella Coola, lieu réputé pour la pêche. A mi-chemin s' étend le lac Tatla, notre point de ralliement, où nous nous rencontrons à 1 heure, assoiffés et couverts de poussière. Trois des autres automobilistes sont déjà là, et les derniers arrivent peu de temps plus tard. Personne n' a eu de panne sérieuse.
Nos précieux véhicules tiennent encore le coup durant la meurtrière course de quarante kilomètres qui aboutit au lac du Milieu. La route primitive a été aménagée en partie par les quelques colons de la vallée et n' est guère praticable que par des jeeps. Nous devons traverser des lits de ruisseaux, envahis de boue et de neige fondante. Aussi faut-il avoir recours à des poutres et des planches pour passer trous et fossés. Si les VW surmontent les obstacles sans difficulté, nous avons plus de soucis avec nos stations-wagons Ford. Heinz et Georges les tirent cependant chaque fois élégamment de la boue, grâce à leur Camper qui a la traction sur les quatre roues.
Aujourd'hui, nous fêtons la saint-lundi, ce qui signifie que nous restons assis et oisifs au bord du lac du Milieu. Hier, le pilote a tenté d' atterrir sur le glacier Tellot, mais le mauvais temps l' a contraint à faire demi-tour. Aujourd'hui, nous ne l' avons pas aperçu, bien que le soleil rayonne sur le lac et que seuls les hauts sommets restent cachés par une couche de nuages.
Même le lendemain, nous attendons jusqu' à midi, avant de percevoir le ronronnement tant désiré. Le ciel est presque sans nuages. Les quatre premiers vols du Cessna 185 sont destinés au largage du matériel près des deux camps de base et sur le col Nabob, ainsi qu' à la création d' un dépôt au bord du lac Ghost, dépôt qui nous sera utile à notre retour. Avec les deux vols suivants Dick et Max sont transportés jusqu' au lac Tellot avec la plus grande partie de nos sacs, puis l' avion disparaît au-dessus de nos têtes, vers le bas de la vallée. Mais que se passe-t-il? Le lac semble se fâcher. Anxieux, nous observons les vagues qui s' enflent toujours plus. La journée touche à sa fin. Une nuit froide sans souper, ni tente, ni sac de couchage, nous attend, mais heureusement notre pilote revient, et, à la dernière lueur du jour, dix d' entre nous sont transportés jusqu' au glacier Tellot où nous retrouvons nos sacs. Dick et Max sont même déposés au col Nabob. Quant à nous, nous gravissons la haute moraine latérale du glacier et dressons notre camp immédiatement derrière, sur un endroit libre de neige.
Le lendemain, à peine avons-nous terminé notre petit déjeuner que nous voyons arriver les sept derniers membres de l' expédition. Ils ont encore passé la nuit au bord du lac du Milieu. Le groupe du Tellot nous quitte, et tous les participants de l' expédition Waddington se rassemblent, deux heures plus tard, sur le col Nabob.
Par une pente raide et broussailleuse, nous descendons sur le glacier Tiedemann. La longue remontée du glacier nous donne une idée des dimensions gigantesques de ce puissant monde glaciaire. Le Rainy Knob, au pied duquel nous établirons notre camp de base nous paraît, après plusieurs heures de marche tout aussi éloigné qu' avant. La neige ramollit, et nous peinons à ouvrir une trace, ce qui nous oblige à nous arrêter souvent. Nous en profitons pour admirer le magnifique paysage environnant, la cascade du glacier Splendor qui tombe du Plateau du Mont Munday, situé mille cinq cents mètres plus haut, les sombres tours de granit du Serra Peak qui jouent à cache-cache avec des traînées de brume blanches et l' audacieux sommet rocheux du Mont Waddington qui pointe dans le ciel bleu au-dessus d' une impressionnante masse de glace.
En fin de journée, nous atteignons le point de notre camp de base, mais notre besogne quotidienne n' est pas pour autant terminée. Il nous faut, en effet, rassembler les quarante-cinq paquets qui jonchent le glacier, un kilomètre à la ronde. Au bout de deux heures, ce travail est achevé, nous dressons les tentes et préparons un souper réconfortant et bien mérité.
Ce fut pour nous une longue et dure journée, mais qu' importe! Nous sommes au pied d' une montagne qui n' a pas son pareil, dans une étroite et étouffante combe glaciaire, au-dessus de laquelle rougeoient, au dernier rayon de soleil, des sommets qui nous dominent encore de deux mille mètres. Epuisés, mais heureux, nous nous couchons. Demain commence l' ascension!
Vendredi matin: Par une nébulosité croissante, six hommes lourdement charges remontent le glacier très crevasse de Bravo. La veille, la moitié de l' équipe a trace péniblement une piste dans la neige profonde, jusqu' au camp de haute altitude, tandis que nous tritons les provisions.
Sur d' étroits et trompeurs ponts de neige, nous traversons de larges crevasses, puis, au bout de quelques heures, atteignons les rochers de l' arête qui s' élève jusqu' à la combe du glacier, sous le Col Bravo. Environnés de brouillard et de tourbillons de neige, nous gravissons avec quelque peine les rochers raides et humides. Ils ne sont pas difficiles, mais les sacs lourds compromettent notre équilibre. Nous avons emporté des provisions pour cinq jours ainsi qu' une ration supplémentaire de benzine, car nos chers camarades en ont pris trop peu la veille.
Au camp supérieur, nous sommes accueillis par nos compagnons, qui nous offrent une limonade rafraîchissante. Nous montons rapidement les tentes. Une violente tempête de neige nous surprend au milieu de la préparation de notre repas. Nous nous glissons rapidement à l' intérieur où nous achevons de cuire notre souper: du veau, des petits pois et des pommes de terre en purée.
Un soleil éclatant nous tire du sommeil. Nous sommes encore un peu éprouvés par la montée de la veille, et il est déjà six heures, lorsque tout le monde est prêt au départ. Deux tours rocheuses d' une inquiétante raideur se dressent au-dessus de nos têtes dans le ciel violet du matin: le Tooth et le sommet principal. Ce dernier est plâtré de ces terribles corniches de neige. L' ascension ne sera pas facile. Gernot, le rapide et endurant Autrichien, est désigné, avec Max, Brian et la jeune Sheila de dix-huit ans, pour entreprendre la première tentative. Nous formons trois groupes de quatre. Une plus grande équipe serait dangereusement exposée aux chutes de glace, et l' avance serait ralentie sérieusement dans ce rocher délité.
Tom et Dick se dirigent vers le col Spearman pour y exécuter des travaux de mensuration ( l' alti exacte de la montagne est, en effet, toujours discutée ), et gravir la Pointe Spearman. Nous autres, qui formons le troisième groupe, atteignons en deux heures et demie, et par un glacier facile, l' Epaule, au pied du Tooth.
Nous souhaitons bonne chance au groupe qui part pour le Waddington et commençons la traversée sous le Tooth et le sommet principal pour rallier le pied du sommet nord-ouest. C' est une excursion glaciaire. Par une courte échelle et un allongement quasi desespéré, notre long camarade, Gery, réussit à poser un pied tremblant sur la lèvre supérieure, surplombante et complètement pourrie de la rimaye. Les 50 degrés de la pente neigeuse qui lui fait suite exigent également une très grande prudence. Le coup d' œil dans l' abîme qui se creuse à nos pieds s' arrête aux bandes de brumes qui traînent dans les profondeurs.
De l' épaule nord-ouest, une pente verglacée conduit au plus impressionnant sommet neigeux qui j' aie jamais foulé, à un de ces balcons de glace qui surplombent l' autre versant, et fait penser à une gigantesque truelle de crème fouettée colée au rocher vertical. Chacun d' entre nous avance à tâtons, assuré prudemment d' en bas, jusqu' à la tranchante arête de glace. Nous jouissons bientôt, par une brèche, d' une vue si grandiose sur le sommet principal que nous en restons le souffle coupé. Celui qui n' a pas encore senti ses jambes défaillir saisit alors plus fermement son piolet et éprouve sans doute le même sentiment qu' une souris paralysée par l' arrivée subite d' un serpent venimeux. Tel le petit rongeur, nous aimerions faire demi-tour et fuir au plus vite. Cependant la mystérieuse montagne nous subjugue et son charme nous tient prisonniers comme dans un mauvais rêve.
A cinq heures et demie, nous descendons en rappel la paroi de glace et la rimaye.
Une yodlée retentit au-dessus de nos têtes et déchire le silence: une forme humaine se découpe dans le ciel, sur l' arête ourlée de soleil du sommet principal.
- Ils ont réussi!
Nos camarades doivent cependant se hâter, s' ils ne désirent pas bivouaquer sur les flancs glacés de la montagne que l' ombre gagne déjà.
A moitié endormi, j' entends, au camp, qu' on les questionne sur les conditions qu' ils ont rencontrées. Mais je suis trop fatigué pour écouter ce rapport. On verra bien nous-mêmes, puisque, demain, ce sera notre tour.
Lundi, 22 juillet: Hier, nous ne l' avons pas fait, notre sommet! Le mauvais temps nous a contraints, en effet, à rentrer au camp, alors que nous étions au pied des rochers, et maintenant, c' est le tour du groupe 3. Tom, Tony, Heidi et moi entreprenons la deuxième ascension du Tooth. Au haut de l' arête, on dit qu' il y a un passage très scabreux. Mais l' accès à I' arrête présente déjà quelques difficultés. C' est la première fois que nous nous trouvons ensemble dans un rocher difficile, et les cordées se connaissent encore mal et manquent d' entraînement. Le ciel est couvert, il fait un froid sec et les rochers sont verglacés.
De l' Epaule, un passage très exposé de VI avec AI donne accès à l' arête terminale où tient en équilibre instable une puissante et menaçante corniche de glace.
Entre-temps, nos camarades du groupe 3 ont atteint le point culminant. La basse température a fixé la neige dans la partie supérieure du couloir et leur a permis de gagner rapidement le sommet.
Encordés à quatre, nous surmontons le passage-clé. Je ferme moi-même la colonne pour épargner à Heidi la corvée d' enlever les pitons. Cela prend du temps, et ce n' est pas avant midi que nous atteignons le sommet du Tooth.
Au retour, alors que nous descendons l' Epaule de l' arête, nous voyons le groupe 3 qui revient du sommet principal. Nos camarades traversent le glacier, à nos pieds, et nous souhaitent ironiquement un agréable bivouac. Mais, peu après la tombée de la nuit, nous sommes de retour au camp.
Hier, nous avons de nouveau laissé passer notre chance. Tôt le matin, le brouillard et des rafales de neige nous ont invités à nous recoucher. Mais, à l' aube, le ciel s' est éclairci, et nous avons passé toute la journée à ne rien faire, alors que le temps était magnifique.
Aujourd'hui, il s' agit de ne plus hésiter. Si nous n' atteignons pas le sommet cette fois, il sera définitivement perdu pour nous, car, demain, nous devons rejoindre le camp de base.
Comme une balle de feu, le soleil roule sur l' arête d' échiquetée de la Pointe Sierra, face à notre camp. C' est le signe prometteur d' une belle journée.
Nous remontons le glacier en diagonale et en traversant la paroi du Tooth dans la direction de la brèche qui s' ouvre entre ce dernier sommet et le point culminant du Waddington. Déjà des blocs de glace se détachent de la paroi et passent en trombe à nos côtés. Heidi et moi ouvrons la marche, en nous relayant à la tête de la cordée. C' est étonnant comme cette jeune fille avance sûrement aujourd'hui!
De la brèche, une petite arête rocheuse conduit au pied de la cheminée qui coupe en deux une moitié de la paroi sommitale. L' itinéraire devient tout de suite plus ardu. Quand on jette un coup d' œil en arrière, on est subjugué par la pyramide du Tooth qui se dresse, tel un gratte-ciel de deux cent cinquante mètres, à une longueur de corde de distance.
Tom et Tony passent à l' attaque. Leur corde a été abîmée par des chutes de pierres et de glace au cours de la traversée inférieure, et il n' y a guère que trente mètres qui sont encore utilisables. Tom grimpe en tête, car c' est le meilleur pitonneur de l' équipe.
Tandis que, retenu par un piton, j' essaie de filmer le Tooth, Heidi se débarrasse de ses crampons, sur un replat, à côté de l' arête. Tout à coup, un bloc de rocher se détache de la paroi, au-dessus d' elle. Heidi saute précipitamment de cté, et le bloc vole en éclats sur la petite plate-forme où traînent des anneaux de notre corde.
- Tonnerre! Notre corde aussi est abîmée, maintenant!
Elle est littéralement coupée en deux, et les deux bouts ne tiennent vraiment plus que par un fil.
La cheminée compte deux surplombs et la sortie se fait par un grand dièdre vertical. Nous contournons le premier surplomb par la droite en traversant des dalles verglacées qui obligent Heidi à remettre ses crampons. Toute la cheminée est équipée de cordes fixes laissées par une expédition japonnaise et notre premier groupe, mais je n' ose seulement m' y tenir et m' assure moralement par une cordelette et un nœud prussik.
A chaque instant éclatent autour de nous des blocs de glace provenant soit des parois voisines réchauffées par le soleil, soit de la cordée qui nous précède. Sans casque, on serait vraiment perdu. Je suis peu sûr, les blocs de glace qui dégringolent et les cordes coupées, tout cela a sérieusement ébranlé ma confiance. Tandis que Heidi, à l' abri de toute bénédiction qui vient d' en haut, m' assure d' une grotte dégoulinante à souhait, je tente vainement de sortir de la cheminée. Un pied dans un anneau de corde, pendulant de l' autre, puis m' aplatissant contre le rocher pour éviter les morceaux de glace qui dévalent à mes côtés, je ne parviens pas à m' élever d' un mètre. Deux fois, les forces m' abandonnent et mes bras restent impuissants. A bout de souffle, je me laisse glisser, pendu à la corde. Heidi s' impatiente. La pauvre, elle doit être trempée jusqu' aux os! Et l'on entend Tom qui, d' en haut, nous demande ce qui se passe.
Je redescends sur une vire et enlève mes crampons. Peut-être que cela ira mieux, maintenant. C' est alors qu' apparaît, au-dessus de nous, la tête de Tom. Il me lance une cordelette de rappel, et assuré par lui, je me hisse vers le haut.
- Nous l' aurons, ce sommet, me dit-il, d' un ton assuré.
Effectivement, la montagne prend un aspect plus engageant. Un couloir raide et rempli de neige conduit au sommet. Cependant de la neige pourrie cache de la glace vive, et nous avançons avec la plus grande prudence. Aussi est-il déjà 3 heures, quand nous nous serrons la main sur le périlleux sommet.
Quel panorama! Un sentiment de grand bonheur m' envahit. Le casque de Heidi, qui fait penser à la carapace d' une coccinelle, reluit au soleil. Nous dominons tous les sommets environnants et jouissons d' une vue étonnante sur un monde glaciaire fabuleux qui, à l' ouest, se confond dans une brume dorée, avec ce que l'on suppose être la mer. Le ciel est clair jusqu' à l' horizon et aucun bruit ne trouble l' impressionnant silence. Solitude - éternité - le temps semble s' être arrêté.
Pourtant, ce n' est pas le cas. On sent que le soleil décline, et les ombres s' allongent. Il est temps de redescendre. Nos cordes coupées ne facilitent guère les rappels qui débutent déjà sous le sommet. Comme nous voulons, d' autre part, débarrasser la cheminée de toute corde fixe, pour éviter que d' autres alpinistes ne leur accordent une confiance qui pourrait leur être fatale, nous perdons pas mal de temps dans cette opération. Aussi fait-il déjà nuit, lorsque Tony saute, le dernier, par-dessus la rimaye, et c' est à l' heure où les revenants s' éveillent que nous rentrons au camp. Nous avons marché vingt-deux heures consécutives.
Jeudi. Il fait toujours beau et chaud. Ce n' est que maintenant, au retour, que nous remarquons l' incomparable beauté de l' arête qui tombe sur le glacier Bravo. Nous avons l' impression de descendre une immense échelle de Jacob, devant laquelle se dressent les puissantes murailles de glace du Mont Munday.
La neige du glacier a ramolli dangereusement et nous évitons plusieurs ponts peu sûrs. Nous avons même recours au rappel pour traverser une crevasse.
A 4 heures, nous avons rejoint le camp de base. A vrai dire, nous devrions poursuivre notre, marche en direction du col Nabob, car il faut bien compter un jour et demi jusqu' au lac Ghost où l'on viendra nous chercher samedi matin. Mais à quoi bon plier bagage maintenant et redresser nos tentes trois heures plus tard! Nous décidons de fêter notre victoire le soir même et de lever le camp le lendemain de bonne heure. Le groupe I est déjà parti, et du groupe III, seul Gery viendra avec nous; les autres désirent, en effet, prolonger leur séjour dans ces lieux.
Nous nous mettons en route aux premières lueurs du jour. Dick nous accompagne jusqu' au col Nabob où il va chercher un camarade. Comme son sac est vide, il s' offre pour porter nos provisions. Nous n' y voyons, bien sûr, aucune objection, mais nous payerons cher notre confort. Dick et Gery prennent, en effet, de l' avance; nous les perdons bientôt de vue, et nous quittons le glacier trop tôt. Au lieu de parvenir au col, nous grimpons plus haut et sur le mauvais côté. En face, nous distinguons nos deux camarades qui montent déjà en direction du Mont Jeffrey.
Enfonçant dans la neige jusqu' aux cuisses, nous pataugeons jusqu' au lac. Nous calmons notre faim tant bien que mal avec deux plaques de chocolat et quelques fruits secs. Nous pourrions, bien sûr, monter jusqu' au col où il doit subsister sans doute quelque chose de notre dépôt de provisions, mais nous ne voulons pas perdre de temps, car nous craignons de gagner la fâcheuse réputation, au sein de notre club, d' être le groupe le plus lent de l' année.
Dans une chaleur d' étuve, nous nous traînons jusqu' à la selle, située au sud du Mont Jeffrey, où nous accueille le rire sarcastique de Dick:
- Alors, vous désirez manger quelque chose? Nous avons laissé vos provisions au col Nabob!
Heureusement que Gernot est encore là! Il nous prend en pitié et nous offre de la soupe et du jambon.
Samedi matin: Assis au milieu de l' épaisse broussaille qui entoure le lac Ghost, nous chassons les moustiques en attendant l' arrivée de notre avion. Nous préparons un vrai gueuleton avec les provisions du dépôt, dans lequel nous puisons sans scrupule, car, par ce beau temps, il n' y a pas de doute qu' on viendra nous chercher bientôt; d' autre part, seule la moitié de l' équipe attend ici. Les huit autres camarades sont à l' autre extrémité du lac, car Dick les a mal orientés sur l' endroit où se trouvait le ravitaillement.
Les pilotes de brousse ont tout leur temps et ne sont guère pressés Il est midi passé, quand un premier avion paraît. L' après un second appareil emporte le solde de l' expédition.
Nous avons juste le temps de prendre un bain rafraîchissant dans le lac du Milieu, avant de nous quitter et d' entreprendre séparément le voyage du retour vers Vancouver. Nous sommes tous heureux d' avoir vécu une nouvelle aventure en montagne. Elle fut certainement pour moi la plus belle expédition entreprise jusqu' à maintenant.Traduit de l' allemand par P. V. ) 78Sommet nord-ouest du Mt. Waddington ( à droite ) avec ses corniches de neige typiques photo Gernot Walter, Vancouver 79Halte sur le glacier Tiedemann ( 1600 m ), sur le chemin du camp de base.
En face: la chute de séracs de 1500 mètres du glacier SplendorPhoto Hans-Peter Munger, Wohlen be
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Paroi nord de la Cime ouest de Lavaredo
86 Dans la traversée de 40 mètres Photo Max Niedermann, Winterthour