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Première traversée hivernale du massif du M'Goun
Par Colin Wyatt
( Haut Atlas marocain ) Avec 3 illustrations ( 80—82 ) et 1 croquisJaman ) J' étais revenu si enchanté l' an dernier de notre randonnée à ski dans le massif du Toubkal dans le Haut Atlas, cette chaîne qui, sur 500 km ., sépare le Maroc civilisé du désert rouge, que je décidai cet hiver de tenter la traversée du mystérieux massif du M' Goun, situé à quelque 150 km. plus à l' est. Toute cette région, où, en 1938, les Français guerroyaient encore contre les tribus insoumises, est très peu connue; les seules cartes existantes ont été dressées d' après des levés aériens.
Un compagnon fut trouvé en la personne du Dr Peter Blaxland, de Sydney ( Australie ). Nous quittâmes Casablanca le jour même de notre arrivée dans cette ville, après avoir empilé sur la voiture skis, piolets, tente, sacs de couchage, vivres, etc. A la nuit tombante, nous rencontrons la première barrière. Nos permis militaires exhibés, la chaîne s' abaisse et nous pénétrons dans la zone d' insécurité. La route, étroite et boueuse, escalade les pentes par une série de lacets en épingle à cheveux avant de s' engager dans une gorge profonde. Lorsque nous émergeons de nouveau en terrain ouvert, nous déroulons nos sacs de couchage et dormons au bord du chemin. A l' aube nous sommes en route, continuons jusqu' au dernier poste avancé d' Ait Mehemmed. De farouches soldats indigènes en longues robes bleues flottantes examinent nos papiers, puis nous conduisent devant le capitaine. L' accueil fut des plus cordiaux; non seulement il nous fournit de précieuses indications pour notre voyage, mais nous annonça que deux muletiers avaient reçu l' ordre de nous attendre au fort abandonné de Tamda, à 16 km. d' ici. Nous sommes déjà à 1800 m. La piste monte de façon soutenue parmi les collines rougeâtres et stériles, parsemées de quelques touffes épineuses. A 2 heures, nous sommes à Tamda, dont les murs crénelés couronnent un promontoire commandant une vallée sauvage dominée par les neiges de l' Azourki, 3690 m ., notre premier objectif, dont le sommet est encapuchonné de nuages. La voiture déchargée et remisée sous un abri, nous cuisons notre repas et, en attendant les muletiers, faisons un mélancolique pèlerinage au cimetière où reposent les soldats français tombés lors de la pénétration du pays, juste avant la guerre. Le silence est impressionnant; à peine atténué par le murmure du ruisseau qui monte du fond de la gorge.
Bientôt arrivent les mulets avec leurs conducteurs, et quelques indigènes curieux; de nombreuses mains empressées ont tôt fait d' arrimer sur les bâts skis et bagages. Le temps ne promet rien de bon; mais nous sommes trop excités pour nous en soucier. La piste muletière descend au fond de la vallée; le torrent est passé à gué, et nous remontons l' autre versant où quelques genévriers demi-morts dressent leurs squelettes blanchis et tourmentés. Voici enfin la première tache de neige; par contre, comme pour tempérer notre joie, il se met à pleuvoir. Il fait froid; la pluie nous dégouline le long du visage. Nous montons péniblement dans la neige et la boue vers un col qui échancre un contrefort de l' Azourki e Kerrib! kerrib! » crie gaiement un muletier; mais je connais la conception arabe du temps, et cela peut signifier encore une ou deux heures de marche. Trempés, d' humeur maussade, nous peinons jusqu' au col. De l' autre côté, une combe verdoyante nous amène au pied des pentes neigeuses de l' Azourki à une petite hutte de pierre qui vient d' être construite. Nous sommes à 2800 m. La grande porte de fer est déverrouillée, les volets métalliques décrochés, et bientôt un feu brille. Dehors le plafond de nuages s' est appesanti sur nous, et c' est sans beaucoup d' espoir que nous glissons dans nos sacs de couchage.
Nous nous éveillons sous un ciel radieux. Nous cherchons d' abord à identifier le vrai sommet de notre montagne. D' immenses pentes de neige se dressent devant la cabane, mais le haut est trop raide pour le ski; par contre, en arrière vers le col traverse hier, un grand couloir neigeux conduit à l' arête 400 m. plus haut.
La neige granulée est durcie par le gel; bientôt les peaux ne tiennent plus. Peter les porte sur l' épaule; pour moi, j' ai une paire de crampons Fir-soff pour les skis, grâce auxquels je peux arriver jusqu' à la crête. Une vue merveilleuse s' ouvre devant nos yeux. Sous nos pieds, des falaises rocheuses tombent verticalement sur des pentes arides libres de neige, descendant vers une vallée rouge large de plusieurs kilomètres. De l' autre côté s' étend un vaste lac, rouge également, entouré de marécages. Au delà du lac se dresse la longue chaîne enneigée de l' Ouaougoulzat couronnée de ses trois sommets. Comme c' est notre prochain objectif, nous l' étudions attentivement. Loin au sud-ouest nous apercevons la chaîne du M' Goun et estimons qu' il nous faudra deux jours de marche dans la sauvage vallée d' Ait Bougemmez pour en atteindre la base. En attendant, nous repérons un excellent site de campement pour l' Ouaougoulzat sur une lisière herbeuse en arrière du lac rouge d' Izzourar, qui ne doit pas être à plus d' une journée de marche de la cabane.
Suivant la crête à l' est et traversant quelques talus neigeux très inclinés, nous parvenons au premier des trois sommets de l' Azourki. Le sommet principal se dresse au delà d' un col où aboutissent les raides pentes de neige aperçues de la cabane. Skis croches sur le sac, nous franchissons avec toutes les précautions nécessaires deux brèches qui coupent l' arête rocheuse, puis une courte, aérienne et amusante descente nous amène au col. 60 m. de remontée, et nous plantons-là nos lattes pour achever à pied l' ascension du point culminant où nous sommes à 13 heures.
Entre temps de lourdes nuées ont envahi le Moyen Atlas au nord et viennent lécher la base de notre montagne. Déjà le premier sommet est investi, et des banderoles menaçantes s' avancent jusqu' à nous. Un dernier coup d' œil à l' Ouaougoulzat et vers l' enchevêtrement des crêtes verdoyantes du Moyen Atlas, et nous nous hâtons de rejoindre les skis; heureusement que le vent n' est pas très froid. Nous décidons de tenter notre chance en descendant les pentes neigeuses sous le col; bien qu' incroyablement raides — un bon 37 %, elles semblent skiables. En effet, la neige de printemps tient bon PREMIÈRE TRAVERSEE DU MASSIF DU M' GOUN et la descente est superbe; les derniers cent mètres en slaloms serrés entre deux éperons rocheux finissant par un superbe schuss.
Comme nous approchons de la cabane, nous voyons surgir une haute silhouette enturbannée et enrobée de bleu, portant un fusil. Non loin est Echelle: t > âot/m et / attaché un bel étalon blanc avec bride étincelante et selle à trois pommeaux: « Labes alik? » — « Labes alyàl... u' nia — C' est un goumier envoyé par le major pour s' enquérir si tout va bien pour nous. J' en profite pour lui 1 Comment va?
faire parvenir un message, le priant de nous envoyer des porteurs le sur- lendemain. L' homme prit le thé avec nous; puis enfourchant sa monture, il disparut au galop par le lit du torrent.
Le lendemain tout est noyé de brouillard; de toutes façons, il était prévu un jour de repos. Le matin suivant les porteurs sont là de bonne heure, et nous partons dans le brouillard humide. Sur l' autre versant du col les nuages se dissipent; nous obliquons à gauche vers le Tizi N' Tirhist, d' où une piste rocailleuse nous amène, à travers une magnifique forêt de genévriers, dans la vallée d' Ait Bougemmez, au fond de laquelle resplendissent les neiges de l' Ouaougoulzat. Des carrés d' orge verdoyants apparaissent, puis les murs rouges d' un village fortifié, que nous laissons au-dessous de nous pour pousser jusqu' à Ait Ouhame, le plus haut village de la vallée. La journée s' avance; la fatigue se fait sentir. Un indigène nous offre l' hospitalité et fait préparer à manger. Après d' interminables discussions pour louer un mulet, nous pouvons enfin nous remettre en route et, par une piste raide, nous atteignons le lac Izourrar au coucher du soleil. Nous devons encore traverser de larges fonds boueux pour aller dresser la tente sur un îlot de gazon tout contre le pied de notre montagne.
Encore tout grelottants d' une nuit glaciale, nous nous éveillons dans l' aube grise et partons à 6 h. 30 à travers les buissons épineux en direction de la neige. Normalement, même en avril, notre camp aurait dû être profondément enneigé, mais ce dernier hiver a été extraordinairement pauvre en précipitations. En une heure, par un long couloir où les peaux crochent bien, nous abordons un petit plateau d' où une large troupe monte vers le sommet Nous avions espéré garder les skis jusqu' au bout, mais les derniers 180 m ., très raides et rocailleux, auraient exigé une acrobatie risquée où une chute pouvait être fatale. La cime est constituée par une longue crête étroite; au sud tombe de 600 m. une haute falaise de rochers rouges hérissés de pointes. 1500 m. plus bas serpente le cours supérieur de la rivière M' Goun, qui fait un coude en face de nous pour aller se perdre entre les ramifications orientales de la chaîne. Au delà c' est le désert, une plaine rougeâtre qui va se fondre avec l' horizon dans une brume violacée.Vers 11 heures nous touchons un avant-sommet, où nous trouvons un cairn minuscule, élevé sans doute par quelque berger berbère curieux d' aventure, car à notre connaissance aucun Européen n' est jamais venu jusqu' ici. A l' ouest la crête plonge dans une échancrure, puis se relève en une étroite arête rocheuse pour former une autre cime, évidemment le point culminant de la chaîne. 25 minutes de repos, puis nous continuons par une marche de flanc sur des rochers et des plaques de neige traîtresse reposant sur des dalles inclinées vers le précipice, où chaque pas doit être assuré. Parfois nous cheminons en danseurs de corde sur la crête même, en évitant les corniches surplombant la face sud. A midi enfin nous sommes au sommet, où nous élevons un cairn pour marquer notre victoire, dont nous laissons un témoignage écrit sous les pierres. Tout le massif du M' Goun est étalé devant nous; d' ici nous pouvons reconnaître son sommet principal, encore bien enneigé.
A regret nous reprenons le chemin de retour le long de la crête, et en une heure et quart nous sommes au dépôt des skis. Une magnifique glissade de 1000 m. nous ramène au niveau du camp. Les porteurs nous ont aperçus et ont prépare le the. Après quoi le camp est levé et une profonde gorge rocheuse nous ramène à Ait Ouhame. Nous y sommes chaleureusement accueillis par notre hôte de l' avant, qui étend des nattes sur le plancher de terre battue de sa « belle chambre » pour nous recevoir. Pendant ce temps, un pilonnage régulier dans la pièce au-dessous annonce que sa femme est en train de préparer le « couscous ». Son jeune fils vient nous faire admirer une poule piaillante; trois minutes après il réapparaît tenant un coutelas ensanglanté. On apporte un brasero de charbon et, ayant ingurgité les tasses de thé protocolaires, nous retroussons nos manches pour faire honneur à un plantureux repas de poulet au couscous, servi sur un plateau de bois.
Tout le village est présent le lendemain matin pour assister au départ. Pendant plus de 30 km. nous allons descendre la vallée d' Ait Bougemmez, dans un paysage des plus impressionnants, avec de nombreux villages fortifiés et les châteaux rouges des cheiks perches sur les rochers. A midi, lunch et bain dans la rivière. A 4 heures, comme nous approchons d' Otilaguit, résidence du plus important des cheiks, un messager nous arrête pour nous inviter à prendre le thé. Par de grands portails de bois et une sombre galerie voûtée, nous pénétrons dans une cour où nous attend le cheik avec son fils et son vizir. De haute taille, sa barbe blanche et son burnous immaculé lui confèrent un air de grande dignité. Tous trois portent des poignards à manche d' argent ciselé, retenus par des cordons de soie. Il nous conduit dans une salle décorée à la fresque de motifs géométriques; le plancher est recouvert de luxueux tapis; aux murs sont accrochés des ustensiles de cuivre brillant. Ayant rejeté leurs babouches d' un léger coup de pied, ils observent d' un œil amusé nos efforts pour enlever nos lourdes chaussures de montagne avant de prendre place sur les tapis. Tandis qu' un serviteur verse sur nos mains l' eau d' une aiguière de cuivre ciselé, le vizir surveille un grand coquemar pose sur un brasero de bronze forgé. Au milieu, des biscottes de pain brun et un bol de beurre des plus appétissants. Le cheik repose sur un divan près de la fenêtre voûtée. Les trois tasses de the à la menthe furent absorbées avec les claquements de langue exigés par les convenances.
L' étiquette de la politesse musulmane avait retenu la caravane pendant plus d' une heure et demie, aussi n' arrivons qu' à la nuit à Agouti, dernier village en descendant la vallée. Nous trouvons un logis confortable dans une grande maison indigène. Le muletier et le porteur ne tenant pas à s' aven de l' autre côté du M' Goun, nous engageons un homme du village avec sa mule.
A 3 km. d' Agouti, la rivière Arous s' échappe d' une profonde entaille dans les montagnes qui bordent la vallée au sud. Partis d' Agouti à 7 heures, nous nous dirigeons de ce côté, d' abord à travers les vergers et les noyers qui couvrent le fond de la vallée, puis le chemin bien marqué monte rapidement vers les alpages supérieurs, dans un paysage montagneux d' une grande beauté. Ces hauts pâturages rappellent beaucoup ceux des Alpes suisses; de temps en temps nous rencontrons des paysans qui descendent à la plaine. Devant nous, la face rocheuse du M' Goun s' encadre entre les parois d' une gorge sauvage, que le chemin évite en franchissant un col élevé, le Tizi N' Aori, à notre droite. Près des dernières huttes de l'«azib », où paît un troupeau de chèvres, nous sommes assaillis par des chiens-bergers féroces. Le pâtre accourt nous délivrer, et il s' ensuit un vif conciliabule. Il y a encore de grosses masses de neige, disent les bergers, jamais vous ne pourrez passer avec la mule. Moha, notre muletier, nous questionne du regard: « Imschi! allons-y; Inch' Allah, nous passerons. » Les pâtres secouent leurs têtes rasées; ils n' en profitent pas moins pour nous vendre une énorme motte d' excellent beurre.
La grimpée se poursuit, soutenue, dans cette vallée latérale. La pente devient de plus en plus forte, et plus haut la piste est presque effacée. De larges flaques de neige apparaissent, où la mule glisse et enfonce; l' un de nous doit faire la trace devant, tandis que les autres tirent et appuient la bête. Enfin voici le col; notre anéroïde marque 3500 m. Sur le versant sud les pentes sont presque dégarnies de neige, et une bonne piste descend de 450 m. dans une plaine désertique d' aspect thibétain, au delà de laquelle se dresse, cette fois immédiatement en face de nous, la masse puissante du M' Goun. Tout en faisant une halte bienvenue après l' effort de la grimpée, nous examinons la montagne et cherchons à fixer notre itinéraire du lendemain. Nous nous décidons pour un contrefort neigeux à l' est par lequel nous gagnerons l' arête au point de départ d' une haute route qui, par 5 km. de crête et trois sommets secondaires, nous amènera au point culminant, 4071 m. Moha nous indique une tombe au pied même de ce contrefort où, dit-il, se trouve une source. Il n' y a plus à hésiter.
La plaine traversée, nous montons graduellement vers la source. C' est un lieu de campement idéal, près d' un petit lac aux eaux limpides, sur un fond de gazon moelleux, chose exceptionnelle dans I' Atlas. Pendant que nous dressons la tente, Moha prend le piolet et déterre des racines de buissons épineux qui font un excellent combustible pour cuire le souper. Après le repas, étendus sur l' herbe, nous admirons le coucher du soleil. Soudain Moha touche ma main et murmure: « Shou f! » en pointant du doigt vers les rochers du couloir. A 50 m. à peine, six magnifiques moufflons observent les intrus qui occupent leur abreuvoir. Lentement ils descendent jusqu' au bord de l' eau; j' essaie de me glisser vers mon appareil photographique, mais ce moindre mouvement suffit à les faire détaler.
La nuit fut extrêmement froide. Au matin, l' intérieur de la tente était tout givré, et l' eau de la gourde formait un bloc de glace. Nous avions endossé tous les vêtements que nous avions. Encore engoncés dans nos sacs de couchage, nous allumons la lampe à meta à l' entrée de la tente, pour faire du café. Comment Moha réussit à y survivre, tapi derrière un muret qu' il avait construit, avec sa seule djellabah, son burnous et quelques lambeaux de couverture de selle, Dieu seul peut le dire. Lorsque je lui apportai un bol de porridge et du café chaud, il avoua qu' il n' avait pas dormi un seul instant.
Nous attendons le lever du soleil pour nous mettre en route à 6 h. 30. Un ruban de neige nous amène sur la croupe, où nous cheminons facilement; mais plus haut il faut enlever les skis pour des traversées de flanc où les peaux ne mordent plus dans la neige durcie. A 10 heures, nous sommes sur une large épaule de l' arête, où nous faisons halte pour casser la croûte. La vue d' ici est indescriptible. Au delà des avant-monts, 3000 m. au-dessous de nous, s' étend à l' infini le désert rougeâtre, légèrement voile par une brume translucide. Nous distinguons vaguement la tache verte de l' oasis de Skoura.
Nous suivons maintenant à l' est la croupe élargie de la crête faîtière. Elle nous amène à 11 h. 15 sur un avant-sommet, le troisième en altitude de la chaîne, 4006 m. Sur le versant opposé, nous descendons vers une selle dominant une combe neigeuse offrant de splendides pentes pour le ski. La partie inférieure de ce bassin est divisée en deux par une échine rocheuse, et il semble que la ravine de gauche nous ramènera juste près de notre campement. Nous montons lentement et longuement jusqu' à un second sommet, 4014 m. Au delà, l' arête faîtière devient plus rocheuse et fait un coude à angle droit vers le nord; elle paraît interminable. Par un hiver normal, on pourrait la parcourir entièrement à ski, mais cette année a été trop pauvre en neige. Nous laissons donc nos lattes sur cette antécime et continuons à pied jusqu' au sommet principal que nous atteignons à 14 heures.
De trois côtés, la montagne tombe en immenses précipices. A 3000 m. au-dessous nous voyons le dernier alpage et le ruban argenté de la rivière qui descend vers Agouti. A l' est, notre chaîne s' allonge en une échine dentelée. Très loin à l' ouest, on voit briller les neiges du Toubkal, 4160 m ., la plus haute sommité de l' Afrique du Nord.
Nous quittons le sommet à 14 h. 30; trois quarts d' heure plus tard nous reprenons nos skis et, après une descente quelque peu scabreuse dans la neige et les rochers, nous prenons pied dans la vaste combe neigeuse repérée à la montée. De là, ce n' est plus qu' une magnifique glissade jusqu' au camp. En 50 minutes, nous avons franchi ce qui nous a pris 5 heures à la montée.
Après une seconde nuit aussi froide que la précédente, nous levons le camp et, contournant le pied du contrefort nord du M' Goun, passons un col pour descendre vers la source de la rivière du même nom. La journée continue par une longue marche de 30 km. sous le soleil brillant, dans une vallée sauvage, dominée par les parois abruptes et les tours de la chaîne du M' Goun, qui réservent de belles varappes pour l' avenir. Il y a de bons emplacements de camps près de la rivière.Vers le soir nous rencontrons le premier berger, un mongoloïde au crâne rase, qui n' avait jamais encore vu d' Européens; puis c' est l' étrange apparition d' un chameau lourdement chargé. Au crépuscule, nous arrivons enfin au hameau de Tirhemt, où un paysan nous donna pour couche la crèche de son étable, tandis que sa femme cuisait pour nous du pain d' orge. Le lendemain, une marche de 16 km. nous amène à l' entrée des gorges du M' Goun. Sur une distance de 5 km. nous devons marcher dans le torrent, avec de l' eau jusqu' à mi-jambe, enserrés entre les hautes parois de 300 m. qui souvent nous cachent le ciel. A la fin, le sombre labyrinthe s' élargit de 5 à 30 m ., les abruptes falaises s' écartent pour laisser place au hameau de Tiranimine Un Berbère nous apprête un festin royal, et nous loge dans la chambre de famille, en compagnie d' une petite chèvre noire. Les fillettes de la maison sont jolies, avec des yeux relevés de kohl et d' énormes colliers d' ambre Le lendemain, il y eut encore 15 km. de gorges à franchir, le plus souvent dans l' eau, avant de déboucher enfin près du premier grand village fortifié de Tisguine, dans les collines à l' orée du désert. Le cheik nous accueillit princièrement dans son château aux quatre tours. On nous servit de délicieuses brochettes de mouton, tandis que dans la pièce voisine un quatuor de chanteurs était censé charmer le repas. Après quoi, armé jusqu' aux dents, monté sur un étalon arabe richement caparaçonné, il nous accompagna jusqu' à un col à la limite de son royaume. 20 km. de marche encore dans le désert raboteux, la dernière heure au clair de lune, pour arriver à Boumalne, premier poste de la légion étrangère.
La chance voulut qu' il y eût le lendemain un autobus pour nous ramener à Marakech par la route militaire du sud et le col Tizi n' Tichka. Nous dîmes adieu à notre brave Moha, qui serra nos mains dans les siennes, puis la lourde voiture nous emporta en cahotant dans un nuage de poussière rouge, tandis que loin dans le nord brillaient les sommets neigeux où nous avions vécu une semaine de belle aventure., .,r _ Traduit par L. S.