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Lucky Luke et le star system
«La légende de l'Ouest», 72e aventure de Lucky Luke, sort samedi. Derrière cet album plutôt réussi, le regretté Morris et Patrick Nordmann.
Les Américains n'ont pas attendu l'industrie hollywoodienne pour réécrire leur histoire en l'arrangeant, en la magnifiant, en aménageant les conditions favorables au mythe. Un certain colonel William Cody, plus connu sous le nom de Buffalo Bill, avait compris l'impact possible du spectacle.
William Cody amena donc les cow-boys au cirque, et les truands, et les Indiens. Parfois ils étaient faux, interprétés par des comédiens. Parfois ils étaient réels, comme le chef indien Sitting Bull, qui accepta de participer à la fameuse revue. De spectacle en spectacle, la mythologie prit corps. Naquirent alors les stars, les «légendes de l'ouest».
De Buffalo Bill aux Dalton
«Je me suis dit qu'à l'époque, il n'était pas possible que Buffalo Bill n'ait pas essayé d'engager Lucky Luke dans son spectacle», explique Patrick Nordmann, précédemment homme de radio et de télévision, qui signe là son deuxième scénario pour Morris.
Mais voilà. Lucky Luke, de nature modeste, décline l'offre et propose au tueur de bisons reconverti d'embaucher plutôt les Dalton: «toutes les bêtises que vous raconterez à leurs propos seront toujours en-dessous de la réalité», précise l'homme qui tire plus vite que son ombre.
Buffalo Bill (qui parle de lui à la troisième personne!) engage donc quatre comédiens. Brushing impeccable, costume blanc, les quatre artistes apportent aux Dalton une nouvelle renommée, proprette et morale. Renommée qui finira par traverser les murs de la prison où croupissent les vrais Daltons, en perte de vitesse. Lesquels, à l'aide d'un imprésario nécessairement malhonnête, décideront de s'évader et de monter leur propre spectacle...
Nordmann, socio-humoriste?
«J'avais envie de traiter le phénomène de la notoriété, souvent imbécile: il y a des gens qui deviennent très connus et pas toujours à cause de leur talent» se marre Patrick Nordmann. Précision toutefois: son scénario a été écrit bien avant les succès surréalistes de «Pop Stars», «Stars Academy» ou autres «Loft Story» - tiens, il paraît déjà lointain, celui-ci.
Les deux albums de Lucky Luke qu'il cosigne avec Morris ont d'ailleurs un point commun. Chacun aborde une question de société bien précise: les sectes avec «Le prophète», paru en 2000, le show-biz avec «La légende de l'Ouest»». Et dans les deux cas, c'est la notion de manipulation qui est centrale.
«Je crois qu'il y a une grande manipulation de tout. Les hommes politiques nous manipulent, les images qu'on nous montre lors de conflits sont des manipulations... Et puis, il y a maintenant cette starisation: les télévisions transforment soudain des parfaits inconnus en vedettes incroyables. Et là, c'est aussi très exactement de la manipulation, puisque, en France, les disques issus de ces émissions sont en tête des ventes.»
Et Patrick Nordmann de conclure: «Or, la manipulation existait déjà à cette époque qui m'est si chère, celle de l'Ouest sauvage. Donc, j'ai simplement essayé de raconter quelque chose d'actuel en prenant les ingrédients de l'époque.»
L'avenir de Lucky Luke
Morris, qui avait créé Lucky Luke en 1946, est décédé en juillet dernier. A la différence d'Hergé, il n'était pas opposé à l'idée que ses personnages lui survivent. Pourtant, «La Légende de l'Ouest» aurait pu être un ultime album très décent.
Et cela d'autant plus qu'une amusante mise en abyme le conclut. A la dernière page, le cow-boy solitaire découvre un jouet à son effigie, et en rigole en affirmant que «ça n'intéressera personne... Parmi tous les héros de notre histoire, il n'y aura que Buffalo Bill qui entrera un jour dans la légende de l'Ouest!» Quand on sait que ce sont au total plus de 300 millions d'albums de Lucky Luke qui se sont vendus autour de la planète, la remarque ne manque pas de sel.
«La légende de l'Ouest» sera donc le dernier album entièrement dessiné par son créateur, même s'il s'était déjà attaqué à un autre scénario de Patrick Nordmann, «Lucky Luke contre Lucky Luke». Cet album-là paraîtra-t-il? Mystère. L'avenir de Lucky Luke est désormais dans les mains des ayants droit et de l'éditeur («Lucky Comics» et derrière ce nom, Dargaud).
Détail étrange, toutefois: le nom de Patrick Nordmann est à peine mentionné dans le dossier de presse fourni par la maison d'édition. Une façon de se laisser les coudées les plus franches possibles? Mystère. Le business, show ou non, a des raisons mercantiles que la raison artistique ignore.
Bernard Léchot
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