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Pondi, tu m'as accroché.
Parcourir la presse écrite à la bibliothèque de l'Institut Français, mordre dans une baguette de pain croustillant à Baker Street, savourer la cuisine du Kasha Ki Aasha ou photographier les vieilles demeures de Vysial Street, Et Pondichéry a encore d'autres arguments pour te retenir.
Il y a bientôt une demi-année que j'ai pris la route de l'Est et que je ne me suis plus mis sous la dent une baguette de pain croustillant. Les habitués savent que c'est un des premiers états de manque alimentaires qui saisit le voyageur au long court. Je suis capable de faire un détour de cent kilomètres pour une boulangerie signalée par Lonely Planet ou par mon GPS; mais je suis presque toujours déçu. Le pain n'est pas croustillant. Je me grille bien le matin des tranches de pain industriel dans la poêle; mais rien à voir avec un morceau de pain croustillant, même grillé après quelques jours. A Baker Street, boulangerie sise rue Lal Bahadur Shastri (rue Bussy du temps du gouvernement par la Compagnie - française - des Indes), le pain est croustillant. J'y passerai tous les jours de ma halte à Pondi.
J'arrive dans cette ville après une descente de l'Inde dans la chaleur et l'humidité de la mousson qui s'y attarde plus que prévu. J'ai d'ailleurs été confronté aux effets dévastateurs de la pluie sur les routes aussitôt arrivé au Sud de l'Himalaya. Ca a commencé par un glissement de terrain qui a abattu un gros arbre en travers de la route conduisant à la frontière entre la Chine et le Népal. Puis il fallut franchir des torrents qui avaient emporté les routes des montagnes népalaises sur des dizaines de mètres, recouvrant parfois la route d'une couche de boue effrayante. Une fois de plus, je me suis félicité de conduire une vrai véhicule tout-terrain, haut sur pattes, équipé de quatre roues motrices et de blocages des différentiels. Arrivé en plaine, la recherche de bivouacs pour la nuit a été plus d'une fois compromise par des pistes transformées en bourbier par la pluie. Mais enfin, rien de critique jusqu'à aujourd'hui.
Première nuit à Pondi au parc de l'ancien port. Les averses se succèdent pendant la nuit et je suffoque sur ma couchette, obligé de fermer les fenêtres. Ayant besoin de me reposer un peu, je prends une chambre avec climatisation dans un hôtel me permettant de parquer le véhicule à l'intérieur du jardin, sous bonne garde. A moi cette bourgade marquée sur mon plan de voyage comme un lieu incontournable, aussi comme le point le plus au Sud de mon périple indien.
La construction des rues en damier, due aux hollandais à la fin du XVIIème siècle, facilite la tâche du touriste lâché seul. S'ajoute le nom français, écrit en lettres latines, de la plupart des rues. Il faut s'être promené dans un ville où les rues ne comportent que des noms impossibles à mémoriser, écrits dans des écritures très belles, mais totalement inconnues, pour comprendre que rien que les noms français des rues de Pondi rendent la ville accueillante au francophone que je suis. Installé à la croisée de deux rues marchandes, je regarde et j'écoute. Je respire aussi, mais les remugles du canal ne font pas partie des points positifs de la ville; tandis que le cinéma multicolore que présente la circulation des gens et de tous les véhicules de l'Inde dans un décor de petites échoppes allant de la pharmacie à la quincaillerie, d'ateliers sombres et crasseux et de petits restaurants sentant la friture à l'huile d'hier vaut tous les chef-d'oeuvre bollywoodiens. Je commence même à m'habituer aux klaxons. J'entends surtout les gens parler une langue qui est le tamoul; mais elle est truffée de mots anglais ou français et ils comptent le plus souvent en anglais. D'ailleurs aux guichets officiels ou dans les restaurants on me répond souvent en français. A Pondi, mon anglais à l'accent français ne trompe pas.
Je rentre de ma première promenade séduit par cette ville, bien entendu trempé de sueur; mais j'ai évité les grains qui vous douchent sans vous laisser le temps de vous mettre à l'abri. J'ai repéré un ou deux restos que je vais tester et j'ai situé l'Institut Français, la Bibliothèque Romain Rolland et le Musée de Pondichéry, les trois institutions que j'aimerais visiter sans faute. A la bibliothèque de l'Institut Français, j'essaie, en vain, de trouver des ouvrages faisant mention du coton envoyé dans mon pays de Neuchâtel pour y être imprimé par les indiennes. Mes ancêtres ont été largement impliqués dans l'achat du coton indien, dans son impression et dans sa revente en Afrique, dans le cadre du tristement célèbre commerce triangulaire (à quatre bandes) entre l'Afrique, l'Amérique , l'Asie et l'Europe. Il m'aurait probablement fallu plus de temps pour trouver quelques lignes à ce sujet. Je me contenterai d'apprendre quelques éléments forts intéressants sur l'histoire moderne de l'Inde en lisant la plaquette publiée par l'Ambassade de l'Inde à Paris en 1958 à l'occasion du dixième anniversaire de l'Indépendance de l'Inde. Je découvre que l'Inde est une grande démocratie dont la politique internationale a su habilement jouer ses cartes dans un monde tiraillé par les appétits de toutes natures de ses grands voisins que sont la Chine et la Russie, sans omettre la Corée du Sud, le Japon et les USA, ceux-ci toujours plus ou moins dans tous les coups. L'Inde donne l'impression d'être aujourd'hui toujours admirablement inspirée pour faire face à ses immenses problèmes de développement; mais aussi pour occuper sa place dans le concert des grandes nations.
Les vestiges archéologiques présentés par le petit Musée de Pondichéry m'apprendront que la ville était un port important de l'Océan Indien depuis fort longtemps déjà; puisque les Grecs et les Romains, et peut-être avant eux les Egyptiens, y faisaient commerce maritime d'animaux, d'épices, de plantes et de vin. Les restes passablement délabrés des bâtiments de l'époque coloniale française ne témoignent que d'une histoire relativement récente, et pas forcément la plus glorieuse. Un immense Consulat Français, un Institut Français de grande taille aussi, une Ecole Française d'Extrême Orient, un Lycée Français, une Alliance Française et j'en passe. Le touriste français apprécie sans doute les références de cet important marquage français. Il influence encore aujourd'hui l'art de vivre à Pondi; mais n'est-il pas un peu disproportionné et désuet? La forte présence de l'Ashram de Sri Aurobindo, fondé en 1926 par Sri Aurobindo et la française Mirra Alfassa, et de sa communauté d'Auroville regroupant quelque deux milles membres venant du monde entier apporte aujourd'hui à la ville une nouvelle aura en nous interpellant avec pertinence sur le matérialisme de nos sociétés.
Les quelques heures passées à la Bibliothèque Romain Rolland seront surtout l'occasion de relire quelques lignes du très grand auteur de Jean-Christophe. En parcourant aussi quelques écrits sur Romain Rolland, je me suis dit que la passion des arts de cet homme, son engagement politique pour un monde non-violent et son humanisme étaient malheureusement un peu tombés dans l'oubli. A ma grande honte, je n'avais pas mesuré la portée de la pensée de Romain Rolland avant de faire halte à la bibliothèque éponyme de Pondichéry.
Dans deux jours j'allume mon six cylindres diesel et je me réjouis de retrouver son ronronnement en mettant le cap au Nord-Ouest. La vie de nomade reprend son cours et j'espère que je pourrai bivouaquer au jardin botanique de Bangalore.
Pondichéry, le 25 octobre 2019 / Renaud Tripet
Bidonville