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Aujourd'hui encore la prévention constitue l'unique moyen pour enrayer la propagation de l'infection par le VIH. Or la prévention bute actuellement non plus sur la connaissance des causes de contamination, mais sur des difficultés en rapport avec des problématiques individuelles, relationnelles et sociales.1 Dans ce contexte, les jeunes homosexuels et bisexuels représentent un groupe cible important en matière de prévention VIH pour plusieurs raisons :
1. La séroprévalence VIH est élevée dans la population homosexuelle.
2. Le manque d'expérience en matière de sexualité chez les jeunes peut être mis en lien avec une probabilité réduite de communication au sujet des pratiques sexuelles.
3. L'adaptation à l'orientation sexuelle peut favoriser une vulnérabilité particulière dans la gestion du risque.2
Notre étude avait pour objectif d'explorer les caractéristiques spécifiques du développement de l'identité homosexuelle et d'examiner les corrélations entre ces caractéristiques et les comportements déclarés à risque de transmission du VIH. On trouvera ici les résultats les plus saillants de ce travail.
Les difficultés à reconnaître ou à accepter leur orientation sexuelle, à se constituer une identité sexuelle ainsi que les conséquences relatives à l'attitude rencontrée dans l'entourage lors de leur affirmation sont pour les jeunes homosexuels et bisexuels des facteurs pouvant perturber leur santé psychologique et, par voie de conséquence, limiter leur capacité à la mise en pratique rationnelle de conduites préventives face à la sexualité.
Pour tester l'hypothèse contenue dans cette dernière assertion, nous avons emprunté la définition du coming out (processus d'intégration personnelle et d'affirmation sociale de son orientation sexuelle) donnée par Schneider,3 définition qui, tant dans ses composantes individuelles que sociales, permet d'investiguer cinq domaines distincts du développement identitaire chez les jeunes homosexuels et bisexuels. Ces cinq domaines sont respectivement :
1. Définition identitaire relative à l'orientation sexuelle.
2. Relations avec la communauté homosexuelle.
3. Révélation de l'orientation sexuelle à l'entourage.
4. Attitude envers l'homosexualité.
5. Sexualité avec des partenaires masculins.
Au vu de la nature de notre étude, la production des données s'est opérée au travers d'un questionnaire auto-administré et anonyme. Un tel instrument a l'avantage de toucher un nombre relativement important d'informateurs et favorise, par son caractère anonyme, l'obtention de réponses sur des sujets réputés sensibles tels que ceux de la sexualité et des comportements à risque en matière de VIH. Outre celles relatives aux données socio-démographiques standard, le questionnaire comprenait des questions explorant les domaines suivants :
a) coming out en fonction des cinq dimensions données plus haut ;
b) santé (bien-être général actuel, idéation suicidaire, tentatives de suicide antérieures, estime de soi, résultat du dernier test VIH, consommation d'alcool et de drogues illégales) ;
c) pratiques sexuelles protégées et non protégées dans les six derniers mois avec le partenaire stable le plus significatif et/ou des partenaires occasionnels.
La récolte des données s'est faite entre février et juin 1999. Sur 1300 questionnaires distribués, 123 se sont avérés en fin de compte valables. Ce faible taux de retour, similaire à ceux relatifs aux études du même type conduites aux Etats-Unis par exemple, s'explique pour partie par la difficulté à contacter des individus se sentant encore trop mal à l'aise face à l'émergence de leur questionnement identitaire pour pouvoir se sentir concernés et, partant, pour répondre à une telle enquête. De par ce fait, notre collectif se caractérise par une sur-représentation certaine de membres d'associations homosexuelles et une nette sous-représentation des moins de 18 ans.
1. A la lumière de nos résultats, force est de constater que, lorsqu'on s'intéresse au processus de coming out, il émerge de notre collectif trois catégories de jeunes homosexuels (tableau 1). Premièrement, un petit groupe (11,4%) qui reconnaît avoir des difficultés à assumer son homosexualité et qui présente une souffrance psychologique que, par hypothèse, nous mettons en lien de causalité. Ce groupe n'apparaît pas se mettre en danger de par ses comportements en termes de contamination par le VIH. Il n'en reste pas moins que ces jeunes homosexuels nécessitent une attention particulière en regard de leur fragilité psycho-sociale. Le deuxième groupe (52%) est formé d'individus affirmant assumer leur homosexualité, mais laissant entrevoir, dans le même temps, une souffrance psychologique et des comportements sexuels à risque. Enfin, un troisième groupe de répondants (36,6%) affirme assumer son orientation sexuelle, reconnaît moins de souffrance psychologique, et déclare également prendre moins de risques relatifs au VIH. Ramenés aux termes de notre hypothèse, ces résultats ne montrent pas une structure d'ordre linéaire entre coming out et prise de risque, puisque les sujets ayant le moins bien intégré leur homosexualité ne tendent pas à avoir davantage de pratiques à risque que les autres. Il est vrai, au demeurant, que ces sujets sont nettement moins impliqués dans une vie sexuelle active. On relève par contre pour les deux autres groupes une covariation voulant que le nombre de prise de risque en matière de VIH diminue en fonction du degré d'intégration de son orientation sexuelle.
2. Conformément à ce que relève la littérature,4 nous retrouvons au sein de la population des jeunes homosexuels interrogés ici, les mêmes variables en lien statistique avec la prise de risques ( tableau 2). C'est ainsi que les répondants qui ont pris des risques dans les six derniers mois, soit 17% de notre échantillon, sont ceux qui déclarent un nombre moyen de partenaires occasionnels plus élevé, qui disent plus souvent fréquenter les lieux favorisant les contacts sexuels et qui déclarent consommer davantage de drogues illégales.
3. En outre, les résultats de notre étude confirment ceux de recherches étrangères s'intéressant aux jeunes homosexuels et d'autres menées en Suisse auprès d'homosexuels de tous âges.5 Ainsi, près d'un quart de notre collectif dit avoir commis par le passé une tentative de suicide, tentative, dans la plupart des cas, en relation avec la découverte de son orientation sexuelle. Ce chiffre, en soi préoccupant en termes de santé publique, l'est d'autant plus qu'il touche des adolescents, pour la plupart encore scolarisés, dans notre étude tout au moins, adolescents censés avoir reçu dans le cadre scolaire des cours d'éducation sexuelle. Il est important de noter que nous n'avons pas pu mettre en évidence de lien direct entre comportement suicidaire et prise de risque relative à la contamination VIH. L'idée voulant que les comportements sexuels à risque seraient des équivalents suicidaires mériterait donc une investigation plus approfondie, puisque le comportement suicidaire, bien que ne cohabitant pas avec les comportements à risque pourrait avoir été remplacé par ces derniers.
Il est frappant de relever que ceux de nos répondants ayant fait une tentative de suicide ne se distinguent pas de ceux n'en ayant pas commise sur les items s'intéressant à la santé psychologique (bien-être, état dépressif, estime de soi). Tout se passe comme si, en moyenne deux ans après avoir commis ce geste, il n'en restait pour ainsi dire aucune séquelle, contrairement à ce qu'on a pu observer dans un collectif d'homosexuels plus âgés (moyenne d'âge 36 ans) ayant commis des tentatives là aussi à un âge plus avancé (moyenne : 26 ans), mais surtout il y a une quinzaine d'années.5 A cet égard, on peut faire l'hypothèse, renforcée par le fait que notre collectif compte un surnombre de membres d'associations homosexuelles, que ces dernières ont entre autres pu avoir un effet favorisant une résolution positive de la crise existentielle majeure survenant souvent lors de la prise de conscience de sa différence. Ce point de vue mériterait des investigations complémentaires.
En conclusion, la fréquence élevée des tentatives de suicide déclarées, le nombre important de prises de risque reconnues sur les six derniers mois tout comme le lien entre ces dernières et l'accomplissement individuel du coming out devraient inciter, parmi d'autres, le corps médical à prêté une attention particulière et bienveillante à l'endroit de ces adolescents en quête d'eux-mêmes. W