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De Graham Bell à Homère
Emanuel Dimas de Melo Pimenta, e-mail: <email-pii>
,
ASA Art and Technology
traduit du portugais
pour la version portugaise, clicquez ici
Lorsque l'on réfléchit à la réalité virtuelle, on s'aperçoit que ses racines ne sont pas aussi immédiates que l'on pourrait croire.
Une des clés pour comprendre la réalité virtuelle synthétique et la réalité virtuelle intégrale semble être le concept du temps réel. Longtemps avant que les réseaux d'ordinateurs et le monde virtuel n'aient été popularisés, le temps réel audiovisuel avait déjà été inauguré par la télévision.
La première caméra de télévision a été construite, dans les années trente, par l'ingénieur spécialiste en radioélectricité Vladimir Kosma Zworykin, né en Russie et établi aux États-Unis. Il travaillait, depuis 1910, sur le projet d'une télévision électronique, mais ce n'est qu'en 1947 que la télévision est entrée effectivement dans la vie quotidienne occidentale.
La télévision a introduit la condition de l'engagement sensoriel total. A travers le balayage des électrons sous le manteau des tubes cathodiques, le travail d'accompagnement oculaire - responsable de la perception de la forme - a été remplacé par une espèce de prothèse sensorielle. Ce n'était plus l'extension passive mais la prothèse active.
Ainsi, dans les années 50, a-t-on remarqué que les enfants récemment alphabétisés adoptaient une nouvelle distance moyenne pour la lecture de textes - les yeux à quinze centimètres seulement de la page, comme s'il y avait l'émergence d'une espèce de réplique de l'intense engagement sensoriel représenté par la télévision.
La télévision a aussi amené une nouvelle manière de voir le monde. Aux images chaudes produites par la photographie - responsables, en grande partie, de l'onde de choc générée autour de la deuxième guerre mondiale - s'est substituée l'image froide de la télévision - responsable de la banalisation de l'assassinat de John Kennedy, de la guerre du Vietnam et de la violence urbaine de cette fin de siècle.
Lorsque nous parlons de télévision, nous pensons presque immédiatement vision - mais, de quel type de vision? Pendant la période romane, en plein moyen âge, la vision centrale - sensible à la couleur et à la texture - est devenue la plus largement utilisée. Ainsi sont apparues les enluminures et les espaces des édifices ont commencé à obéir à une délinéation syntagmatique. Chaque espace était un type, un espace spécialisé et susceptible d'être isolé des autres sans grande compromission formelle. Avec le gothique, la vision périphérique - sensible au mouvement et à la lumière - est devenue la plus importante dans l'usage quotidien. Les édifices ont alors subi une métamorphose sensationnelle, en devenant des ensembles totaux, singuliers.
Ces changements se rapportent à un ensemble technologique précis - le papyrus, le parchemin, le papier. Ils représentent tous des espèces d'accumulateurs - de vraies batteries informationnelles. Comme si nous avions eu besoin de puissants accumulateurs d'information pendant très longtemps avant de pouvoir sauter dans la condition immédiate du temps réel.
La radio, pièce également fondamentale pour la compréhension de ce phénomène, a pris racine à la fin du 19ème siècle et s'est révélée comme un des premiers réverseurs, avec le téléphone, de la culture lettrée en occident. L'ordre mécanique, uniformateur et théologique de la presse de Gutenberg affronte ainsi l'oral absolu, l'acoustique totale.
La radio a joué un rôle fondamental dans la deuxième guerre mondiale. La radio - oreille collective électriquement amplifiée - a engendré des idoles qui seront plus tard désintégrées par la télévision.
La radio est un médium chaud et la télévision un médium froid (voir note [1]). La télévision est l'information volatile. Hitler n'y aurait certainement pas survécu.
Mais ni la radio ni le téléphone n'étaient destinés, à l'origine, à être les moyens de communication de masse qu'ils allaient devenir. En 1916, la révolte éclatait en Irlande. Jusqu'alors, les télégraphes sans fil, ou simplement wireless, étaient utilisés dans des embarcations avec la fonction de systèmes de communication mer-terre.
Étonnamment, les insurgés irlandais ont voulu transmettre, non pas des messages en code, mais une vraie émission radiophonique, en espérant que leur histoire atteindrait la presse américaine. Et, de façon curieusement semblable à ce qui s'est passé avec Boris Eltsine à la fin des années 80, c'est exactement ce qui s'est produit.
Quoique la radiophonie ait été créée des années auparavant, elle n'avait jusqu'alors jamais suscité un quelconque intérêt commercial. Ce n'est qu'à partir de ce moment-là que la radio est devenue ce que l'on sait.
Il est curieux de constater comment, au début de son existence, un nouveau moyen est perçu comme un substitut menaçant pour les médias antérieurs, parce qu'il les intègre. On a oublié aujourd'hui la résistance populaire à la locomotive au 19ème siècle. On craignait que les locomotives, en créant la possibilité d'un contact plus intense et plus efficace entre les personnes, finiraient par homogénéiser le monde en détruisant les diversités régionales. Louis Veuillot, le célèbre journaliste français, soutenait que l'avènement des revues amènerait inévitablement la fin du livre.
Jusqu'aux années 80, l'idée était encore répandue que autant la radio que la télévision seraient un risque pour l'existence des journaux et revues. Curieusement, avec le cyberespace, cette idée a rapidement perdu toute pertinence - quoique la notion d'homogénéisation mondiale ait apparemment été transférée des locomotives vers les réseaux, et l'idée de Veuillot sur les revues du 19ème siècle paraisse correspondre parfaitement aux peurs manifestées par d'innombrables éditeurs de livres de cette fin de siècle, devant la menace des CD-ROM et des CD-I.
Les journaux et les revues n'ont pas de temps réel, mais ont un fort point commun avec la télévision et la radio - ce sont des médias unidirectionnels. L'idée d'unidirectionalité provoque, généralement, peu de réflexion. On prend, presque toujours, l'interactivité comme l'autre concept-clé pour la compréhension du cyberespace.
L'unidirectionalité est, par excellence, le signe de la révolution produite par Gutenberg. Après l'invention de la presse à caractères mobiles, pratiquement tout ce qui a été créé jusqu'au 20ème siècle, en termes de moyens de communication, a été unidirectionnel. Avec une exception notable: le téléphone.
La presse de Gutenberg a représenté un pouvoir uniformisateur très fort pour toute la société occidentale.
Non seulement le concept de la chaîne de fabrication inventée par Ford au début du 20ème siècle, mais aussi l'idée moderne de démocratie dont le pouvoir est distribué en particules discrètes assemblées en ensembles et sous-ensembles, ou encore le dessin de nos maisons et des édifices publics - tout cela vient de cette formidable révolution.
Il convient de se souvenir que c'est à partir de cette uniformisation logique, de l'établissement d'une espèce de normalisation mathématique pour un langage comme un tout, qu'apparaîssent dans la musique, les formes sonate et symphonie et que la littérature voit son pouvoir hallucinogène renforcé - le monde devient graduellement stéréotypé et la poésie cède la place à la prose.
Ainsi, avec l'avènement du télégraphe - qui eut une influence sur l'oeuvre Edgar Alan Poe - apparaît aussi l'idée du système binaire, essentiel pour comprendre la formation de l'univers digital.
Le télégraphe sans fil se transforme en spectacle en 1910, quand il permet l'arrestation en plein océan Atlantique du médecin Hawley Crippen qui après avoir assassiné sa femme, fuyait avec sa secrétaire aux Etats-Unis . Elle se faisait passer pour un enfant et ils s'étaient enregistrés comme Monsieur Robinson et son fils.
Le télégraphe fut le premier instrument en temps réel, et était, à ses origines, une sorte d'extension du journal et du chemin de fer.
En 1844, Samuel Morse relie Washington à Baltimore en temps réel. En 1858 il y avait déjà un câble télégraphique qui traversait l'Atlantique et en 1861 les Etats-Unis étaient reliés d'une côte à l'autre.
Curieusement, la liaison entre Washington et Baltimore encouragea, dans un premier temps, les jeux d'échecs entre deux villes, ensuite les loteries et autres jeux en général - c'était ainsi que l'on entendait le télégraphe à ses débuts, en plus de servir les journaux et les chemins de fer.
Comme pour souligner le paradoxe qui accompagne ces mutations technologiques, Albert Speer, ancien ministre nazi, révèle, lors du jugement de Nuremberg, que la «vitesse immédiate» permise par les moyens électriques comme le télégraphe et le téléphone, est un des éléments responsables de l'effondrement du régime d'Hitler «car les ordres étaient exécutés sans grande pondération» immédiatement, sans réflexion.
Ce sera, très certainement, un des aspects les plus révélateurs de l'espace cybernétique - la capacité et le nouveau type de réflexion devant une nouvelle échelle d'information en temps réel.
Quoique le téléphone soit déjà une invention ancienne, il semble que cette technique n'ait pas encore son art.
Et il n'est pas possible de penser à l'espace cybernétique, pour le moins dans ses premières années, sans réhabiliter l'image du téléphone.
Le mot téléphone fut inventé sept ans avant la naissance d'Alexander Graham Bell. Il était destiné à un instrument qui produisait des notes de musique par le toucher sur des boutons en bois.
Jusqu'à l'invention même de l'appareil que nous connaissons comme téléphone il n'avait rien à voir avec l'usage qui l'a par la suite caractérisé. Il y avait, alors, une recherche, plus ou moins généralisée, d'un dispositif qui traduise la parole en signaux électriques - un premier pas vers la traduction de l'univers acoustique en univers visuel - instrument essentiel pour les sourds-et-muets.
Aujourd'hui toute l'ingéniosité de cette découverte nous paraît évidente; à l'époque, il y avait effervescence dans ce domaine et il est bien connu qu'Elisha Gray, parmi d'autres encore, apportait la même découverte au bureau américain des brevets (American Patent Office) deux heures après Monsieur Bell.
Graham Bell est devenu célèbre et le nom d'Elisha Gray est tombé dans l'oubli.
Dans les années 20, les dialogues produits par le téléphone étaient considérés humoristiques et étaient enregistrés sur disque et vendus.
Un nouveau plaisir était né - le voyeurisme acoustique, oral. Écouter les conversations d'autrui éloigné dans le temps et l'espace. Il n'est pas nécessaire de rappeler les écoutes de IRC (Internet Relay Chat) pour donner automatiquement une identité à de telles découvertes.
En 1875, à peine un an avant l'apparition du téléphone, Victor Hugo résumait la stratégie qui allait être établie avec ce nouveau moyen, une idée qui était dans l'air: «Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passé, et que, répétons-le, l'histoire de la Révolution c'est l'histoire de l'avenir. La Révolution a conquis en avant; elle a découvert et annoncé le grand Chanaan de l'humanité; il y a dans ce qu'elle nous a apporté encore plus de terre promise que de terrain gagné; et, à mesure qu'une de ses conquêtes faites d'avance entrera dans le domaine humain, à mesure qu'une de ses promesses se réalisera, un nouvel aspect de la Révolution se révèlera...» (Actes et Paroles).
Avec l'échauffement de l'information, la compression du temps augmente jusqu'à tendre vers le temps réel. A partir d'un certain moment, le passé devient l'avenir.
Ainsi, nous vivons dans une société révolutionnaire, dans laquelle tout est nouveauté, tout le temps.
L'intensification de l'information en temps réel provoque une nouvelle réversion, un nouveau cadre sensoriel.
Ce qui se passe avec le téléphone en tant que réponse à ce processus de changements - qui est certainement son trait le plus significatif - c'est que, pour la première fois, le moyen de communication n'est plus unidirectionnel.
Tout l'univers occidental a commencé après Gutenberg à obéir à des types de formatage.
Le bain qui était avant une activité de régénération spirituelle et d'intégration sociale, a commencé à avoir une finalité prophylactique, médicale.
La simple action de s'asseoir a connu la production de masse de chaises à partir du 16ème siècle.
Les projets d'architecture ont commencé à diviser, compartimenter, hiérarchiser. Nous avons tous commencé à obéir à un format standardisé, plus ou moins stable et prévisible.
Au moyen âge, généralement, les personnes dormaient ensemble dans la même pièce quand ce n'était pas dans un même lit ou sur un même tas de coussins. Il n'y avait pas dans les habitations d'alors de séparation rigoureuse entre salle de séjour et cuisine.
Jusqu'à la fin du 18ème siècle, lorsqu'ils étaient internés dans les hôpitaux, les malades utilisaient leurs vêtements presque toujours contaminés. L'utilisation intensive des règles écrites, rendue possible par l'imprimerie, a conduit à une formidable métamorphose des comportements.
De cette manière, les modèles uniformisés se sont peu à peu imposés.
Le téléphone représente une première rupture d'avec ce puissant univers mécanique et linéaire. Une espèce de fissure logique et historique qui trouve une correspondance, d'une certaine façon, avec la pensée de Charles Sanders Peirce (voir note [2]).
Le temps réel en un système à deux mains.
Avec le téléphone et l'automobile, le design de la famille connaît une profonde transformation.
Nous allons d'inventions en inventions, vers une trame d'auto-signification remarquable. Proust et les lanternes magiques, la perspective plane, Léonard de Vinci, Perotinus Magnus, Freud, Socrate. Nous plongeons jusqu'à Osiris, dans l'Égypte ancienne - dans ses temples, dans l'information qui couvrait indistinctement tous les murs et dans le rituel initiatique qui consistait dans l'appréhension d'un chemin spécialisé à travers cette formidable constellation de la connaissances. Un premier parcours d'initiation qui serait suivi par d'autres, sur des chemins élaborés par la détermination de la découverte, par la méthode.
L'image de l'université de l'avenir ne sera-t-elle pas exactement celle-ci?
A la fin du 20ème siècle, et en apparente opposition à la culture de la super-spécialisation qui a caractérisé l'Occident de la période moderne, l'information isolée a cessé d'avoir une quelconque valeur particulière.
A travers l'Internet, la quantité croissante de livres publiés chaque année, les revues, journaux, radios, CD-ROM, CD-Audio, le cinéma et la télévision, entre autres médias, pratiquement toute personne peut accéder à une gigantesque quantité d'informations.
L'important sera, d'abord, l'établissement d'une nouvelle Paidéia (voir note [3]) pour la formation de l'être humain.
Ce n'est que dans ce siècle que l'agriculture a cessé d'être la principale activité humaine. Ce n'est qu'il y a peu de décennies, que l'on a découvert la signification d'innombrables langues archaïques et leur histoire - ce qui signifie que le 20ème siècle représente non seulement le moment de la plus grande connaissance de la nature de tous les temps, mais aussi le moment de la plus grande connaissance de nous-mêmes, d'autres époques, d'autres civilisations - qui sont en fin de compte nos propres origines, partie essentielle de nous.
Nous naviguons ici, de façon non linéaire, de la réalité virtuelle au télégraphe, à Gutenberg, au moyen âge, à la télévision, au journalisme. Nous sommes allés en ouvrant des fenêtres successives dans un ordre non théologique - dont l'apparente simplicité ne cache pas les plus vastes et complexes implications.
Nous avons pris tous les événements comme s'ils étaient indissolublement entrelacés dans un tout.
Nous sommes allés en découvrant les origines de technologies à l'intérieur d'autres, l'une étant la signification de l'autre - des espèces d'étymologies transculturelles, transnationales et transdis-ciplinaires.
Nous admirons Giotto, Léonard, Bashô, Sapho, Canaletto, Debussy, Hokusai, Borromini, Bach, Beethoven, Frank Lloyd Wright ou Imhotep, non plus comme des figures lointaines, mais comme s'ils étaient tous nos ancêtres les plus directs sans que ni leur origine ni le type de travail qu'ils ont réalisé n'aient d'importance.
Il me semble que cet abordage total produit par le cyberespace est exactement la signification première de la révolution technologique représentée par la réalité virtuelle.
Le mot technologie a sa racine étymologique dans le grec techne, qui signifie habileté et qui était indifféremment utilisé pour ce que, approximativement, nous appelons aujourd'hui l'art.
Nous nous occupons, en terme d'univers virtuel, d'un ensemble d'habiletés - stratégies sensorielles qui rendent évidente une espèce de synthèse, de sublimation, du temps et de l'espace - pour la première fois dans tout le parcours de l'humanité.
Il y a donc un nouveau facteur, une idée-clé révélatrice également essentielle pour la compréhension de la question du cyberespace et de la réalité virtuelle.
Les ordinateurs impliqués dans l'espace cybernétique commencent pour la première fois à organiser et à distribuer de l'information c'est-à-dire qu'ils ne sont pas un système passif au niveau de l'intelligence.
Auto-organisation et intelligence.
A travers les stimulations provoquées par les utilisateurs, des ensembles de logiciels et de matériels déchaînent un nouvel espace humain, vivant. Un espace potentiel d'interaction continue.
Ainsi, outre la sublimation, la synthèse, y a-t-il la métamorphose permanente. Créativité permanente.
La standardisation de stéréotypes donne lieu au sens d'interactions permanentes, dans un complexe transculturel, transnational et transdisciplinaire - caractéristiques de la logique de la navigation.
Nous ne découvrons pas de fait notre planète comme Gaia, nous nous découvrons nous-mêmes en tant que Gaia - dans toutes ses dimensions. L'image que nous donnons à la planète est notre manière de connaître les choses.
Mais il s'agit d'une métamorphose qui rencontre des résistances. Dans le programme Bouillon de culture, Bernard Pivot - génial animateur de télévision culturelle - affirmait récemment «Hélas! si l'on transite librement d'une discipline à l'autre, c'est très mal accepté en France!».
Les super-technologies - ou grandes révolutions technologiques - représentent une mutation totale, une vraie métamorphose dans ce que nous appelons manière de penser - une mutation dans la structure de toutes les relations humaines.
Des systèmes qui ne sont plus ni des structures passibles d'interférences, ni unidirectionnels, mais une contamination permanente.
Syntagme à la place de paradigme.
Certainement et dans un certain sens, nous vivons actuellement à l'échelle planétaire un processus de mutation semblable à celui vécu par les Grecs immédiatement après Homère!
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