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En créant une fondation en 1950, Gottlieb et Adèle Duttweiler voulaient s’assurer que Migros poursuivrait ses activités dans l’esprit de ses fondateurs. C’est à cette tâche que la Fondation G. et A. Duttweiler se consacre encore aujourd’hui. Actuellement, c’est la question de savoir si la vente de boissons alcoolisées est compatible avec les valeurs de Migros qui préoccupe ses membres. La fondation a décidé de laisser la liberté de vote pour la prochaine votation générale. David Bosshart, président du Conseil de fondation depuis 2020, nous explique pourquoi.
David Bosshart, l’interdiction de la vente d’alcool est en place à Migros depuis bientôt cent ans et est considérée par beaucoup comme une valeur importante. Êtes-vous d’accord?
On peut tout changer à Migros par la voie démocratique. La fondation s’en félicite. Cependant, le vin et la bière ne s’introduisent pas aussi facilement qu’un nouveau type de fromage. L’interdiction de la vente d’alcool est une valeur clé de l’identité de Migros, qui s’est développée au fil des décennies.
... et qui pourrait maintenant être supprimée par une votation générale.
Avant de supprimer cette valeur clé, Migros devrait expliquer par quoi elle la remplace. Dire que Migros apporte déjà beaucoup à la société, par exemple par le biais du Pour-cent culturel, est certes juste et bien, mais aussi un peu facile.
Il est vrai que Migros a d’autres valeurs importantes en plus de l’interdiction de la vente d’alcool.
Il ne s’agit justement pas tant de l’alcool que de la manière dont nous gérons l’ensemble de nos valeurs et restons crédibles. Si, en juin, certaines coopératives disent «oui» à l’alcool et d’autres «non», nous aurons un patchwork et nous nuirons à la communauté commerciale et idéologique, à la solidarité et à la simplicité de l’offre. Cela fait partie des valeurs fondamentales de Migros.
... tout comme l’autonomie des coopératives. Les valeurs peuvent aussi se contredire.
Pour Duttweiler, la démocratie n’était pas une fin en soi, mais servait toujours à renforcer la communauté Migros dans son ensemble. La fondation aurait apprécié une question supplémentaire pour la votation générale, à savoir, par exemple, si le fait qu’une majorité de six coopératives est favorable à l’alcool oblige les quatre autres à le faire également. L’inverse serait également vrai en cas de majorité de «non».
Le Conseil de fondation lui-même a décidé d’une liberté de vote. Pourquoi?
Parce que dans la situation actuelle, c’est la meilleure solution. Les comités ont clairement opté pour «la démocratie d’abord». Nous respectons cela, mais nous espérons que le résultat sera sans équivoque.
Et que dirait Duttweiler lui-même?
En se basant sur des documents écrits, il est raisonnable de supposer qu’il continuerait à tout subordonner à la question de savoir ce qui renforce la communauté et les idées de Migros sur le long terme. Duttweiler était un grand entrepreneur mais aussi un grand idéaliste, avec une vision claire et optimiste de l’être humain. Il a créé des structures uniques dans lesquelles les idées commerciales et non commerciales ont la même valeur. Il considérait l’égoïsme comme le plus grand des fléaux. Nous ne pouvons résoudre les grands défis qu’ensemble. Dans les moments décisifs, il n’y a toujours qu’une seule Migros.
Vous évoquez toujours la communauté. Pourquoi?
Parce que la fondation la considère comme la valeur centrale de Migros. Duttweiler a soulevé des questions importantes que Migros doit sans cesse se poser et auxquelles elle doit répondre: qu’est-ce qui distingue exactement une coopérative d’une société anonyme? Que signifie la participation, tant conceptuelle que matérielle? Comment atteindre la simplicité, agir de manière radicalement orientée vers les clients et les collaborateurs? En Suisse, les gens continuent d’avoir des exigences plus élevées envers Migros qu’envers ses concurrents. C’est une bonne chose et nous devons la préserver. Il serait triste de céder à un changement insidieux et de devoir constater un jour que l’on est devenu interchangeable.
Des personnes sont-elles venues vous voir au cours des derniers mois pour vous parler de cette votation générale?
Oui, les avis sont très partagés. Lorsque j’ai récemment donné une conférence à l’école hôtelière de Lausanne, un étudiant asiatique m’a même demandé pourquoi Migros voulait désormais vendre de l’alcool. En somme, il m’a semblé que plus quelqu’un connaît Migros et son histoire, plus il ou elle est sceptique quant à l’introduction de la vente d’alcool, mais pas fondamentalement opposé. Presque tout le monde semble comprendre la facilité croissante avec laquelle on fait ses achats aujourd’hui.
La communauté Migros est indissociable de ses structures démocratiques. Est-ce qu’elles fonctionnent?
Les votations importantes comme celle en cours donnent effectivement un bon aperçu de l’état de l’entreprise. Le système est sans aucun doute bon, l’énergie est là et l’identification avec Migros est formidable, surtout au niveau de la base. Nous pouvons oser plus de démocratie à l’avenir, comme le prévoyait Duttweiler. Mais pour cela, nous devons encore faire un gros travail de réflexion et de persuasion. L’orientation à long terme de la coopérative est une bonne chose, mais nous devrions toujours nous fixer des objectifs ambitieux et contraignants. N’oublions pas que si la communauté s’affaiblit, la démocratie s’affaiblit également. Les démocraties peuvent même se supprimer elles-mêmes, comme l’histoire nous l’enseigne. La communauté Migros est forte, mais nous devons aussi en prendre soin.
La Fondation Gottlieb et Adèle Duttweiler est chargée de préserver les valeurs fondatrices. En tant que président, vous voyez-vous comme une sorte de gardien du temple?
Nous devons naturellement être stricts et ne pas céder à toutes les modes. Mais nous ne sommes pas des fondamentalistes et nous nous battons avec des arguments. La fondation ne moralise pas, mais a un mandat moral. Elle prend position sur les sujets importants et s’implique en permanence dans les différents comités de Migros. Un beau travail à responsabilité qui demande beaucoup de passion, des nerfs solides et du courage.
Et est-ce qu’on vous écoute?
(Sourire) Nous sommes entendus. Il n’y a pas besoin de messages forts pour cela, juste de messages clairs.
David Bosshart, 63 ans, est président de la Fondation Gottlieb et Adèle Duttweiler depuis 2020. De 1999 à fin 2020, il a dirigé le Gottlieb Duttweiler Institut (site en allemand et anglais) pour l’économie et la société (GDI), soutenu par Migros, à Rüschlikon (ZH). Ce commercial de formation et docteur en philosophie est l’auteur de nombreuses publications et un conférencier recherché. Il a une fille adulte et vit avec sa femme à Rüschlikon.