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Alpinisme hivernal au début du siècle
PAR CHARLES KLEINMANN, VEVEY
Dans un article nécrologique, paru dans les Varia des Alpes ( juin 1949, p. 108 ), Louis Seylaz rappelait les qualités de grimpeur et les exploits de Benjamin Chambaz ( 1879-1949 ). Vivement intéressé par les escalades et traversées de l' alpiniste veveysan ( qui fut un précurseur de l' alpinisme hivernal au début du siècle ), M. Marcel Kurz, auteur des guides des Alpes valaisannes, pria alors un compagnon de courses de Benjamin Chambaz de lui donner des précisions sur leur ascension de l' Aiguille Purtscheller ( février 1906 ) et une mémorable traversée du Châble à Arolla par Chanrion et le Col des Vignettes, réussie dans les tout premiers jours de janvier 1908.
Nous publions ci-dessous la lettre-réponse de M. Charles Kleinmann, également de Vevey, membre de la section Jaman, et âge aujourd'hui de 82 ans. Nous ne doutons pas que ce texte, qui fait revivre une époque où les randonnées hivernales en haute montagne étaient extrêmement rares, intéressera nos lecteurs. Ajoutons qu' il s' agit très certainement de la première ascension hivernale de l' Aiguille Purtscheller et probablement de la première traversée à ski du Col des Vignettes au cœur de l' hiver.
L' Aiguille Purtscheller Nous sommes partis un soir, vers le milieu de février 1906, par les Valettes, Arpetta, Col de la Breya et avons gagné la cabane d' Orny, où nous sommes arrivés le lendemain à la nuit tombante.
Pour atteindre le Col de la Breya, nous avions chaussé des raquettes, mais la neige poudreuse rendit notre montée laborieuse. Aussi toute la nuit se passa-t-elle dans cette pente éclairée d' ailleurs par un magnifique clair de lune. La neige s' amoncelait sur les raquettes de sorte que, pour s' élever d' un pas, nous employions comme barre d' appui le manche du piolet que nous enfoncions par-dessus notre tête pour nous tirer ensuite des deux bras.
Le soleil s' est montré au moment où nous parvenions au col. Nous y sommes restés assez longtemps pour mieux nous reposer et nous restaurer. La traversée de la pente du col s' étant révélée impraticable, nous nous sommes dirigés ensuite vers la d' Orny, en perdant de l' altitude et en choisissant les endroits les moins exposés, puis nous avons rallié la cabane d' Orny.
Le lendemain, nous nous sommes réveillés assez tard et avons flâné en direction du Plateau du Trient. Il faisait grand beau et relativement chaud. Nous découvrions avec enthousiasme cette étonnante région. Quant à moi, c' était la première fois que je mettais le pied sur un glacier! Nous étions si heureux que nous nous arrêtions souvent pour contempler les montagnes et tout spécialement les Aiguilles-Dorées qui nous fascinaient.
Sur le plateau, la neige « portait » assez bien, aussi la décision fut-elle vite prise de gravir l' Ai. Mais laquelle était-ce? Ne possédant pas la carte de la chaîne du Mont-Blanc1, nous convînmes que c' était certainement la plus élancée... et nous nous dirigeâmes vers l' Aiguille Purtscheller!
Parvenus au sommet, nous nous rendons compte de notre erreur en voyant la cime voisine nous dominer d' une soixantaine de mètres. Il est environ cinq heures et demie de l' après, le soleil se couche derrière les Dents-du-Midi et la lune se lève déjà au-dessus du Grand-Combin. Nous assistons à un jeu de couleurs extraordinaire et admirons, immobiles, les teintes qui se reflètent sur la neige et la glace des sommets environnants et ceux de la chaîne de l' Aiguille. Le froid est vif. Nous grelottons, mais ne pouvons détacher nos regards de ce paysage féerique.
C' est à tâtons et très prudemment que nous reprenons la descente assez raide, courte cependant et sans grandes difficultés. Puis, par un beau clair de lune, nous déambulons en direction de notre gîte2. Aucun être vivant ne se manifeste et une profonde solitude s' étend partout à la ronde. Je crois vivre un conte des « Mille et une nuits », j' aimerais ralentir encore la marche et continuer des heures durant dans cet état d' allégresse, en communion avec cette nature sauvage et sublime où l' homme sent vibrer au fond de son cœur des accents jamais ressentis ailleurs.
1 Carte Barbey-Imfeld-Kurz, publiée en 1896. ( Réd. ) 2 La cabane d' Orny. Le refuge Dupuis, remplacé en 1934 par la cabane du Trient, n' existait pas encore. Il fut construit l' été suivant ( 1906 ). ( Réd. ) J' ai gravi depuis bien des sommets et fait de belles courses, mais aucune escalade ne m' a laissé une impression aussi profonde que ce premier contact avec la haute montagne et ce cheminement silencieux sur cette nappe immaculée du Plateau du Trient.
De Chanrion à Arolla par le Col des Vignettes La veille de l' an 1908, nous quittons Martigny en traîneau pour Le Châble où nous passons la nuit. La mauvaise expérience faite deux ans auparavant avec les raquettes nous a engagés à essayer des skis pris en location. La fixation comprenait une semelle avec un talon de cuir et une courroie passant au travers du ski qui n' était pas pourvu de mâchoires. Un grand bâton épais et muni d' une petite rondelle fixe complétait l' équipement.
Calculant notre temps d' après le trajet d' été, nous devions, en partant au petit jour, parvenir à la cabane de Chanrion le soir même du ter janvier 1908.
C' était la première fois que nous chaussions des skis, et nous les avions loués non pour notre plaisir, mais uniquement comme moyen de locomotion pour la montagne en hiver. Nous les avons portés jusqu' à Fionnay, puis, la montée de Mauvoisin étant un peu raide, nous avons attaché des branches de sapin sous les skis en guise de peaux de phoque que personne ne connaissait à cette époque. Nous avancions d' autant plus lentement que nous étions chargés comme pour une véritable expédition.
Après Mauvoisin, les choses se gâtent, car il nous faut à plusieurs reprises enlever nos skis pour passer des coulées de glace formées par les ruisselets cascadant le long des pentes à notre droite, voire tailler quelques marches, puis rechausser les skis pour recommencer la même manœuvre plus loin. Aussi la nuit noire nous surprend-elle aux environs du Pont du Quart. Nous passons la nuit ( de 8 h. du soir à 7 h. du matin ) à l' abri d' un gros bloc de rocher, en nous préparant souvent du thé sur notre lampe à alcool, ce qui nous distrait et nous empêche de trop souffrir du froid.
Le lendemain ( 2 janvier ), sous un ciel sans nuages, nous nous remettons en route, toujours sans nous hâter, puisque nous avons bien le temps! Croyant raccourcir le trajet, nous traçons une ligne droite en direction de la cabane, portons les skis et enfonçons dans la neige jusqu' aux cuisses. Nous gagnons ensuite un couloir où nous tirons nos « planches » au moyen de la corde et constatons bientôt, après tant d' efforts, qu' il est impossible de progresser davantage. Nous sommes contraints de redescendre et de contourner cet obstacle en traversant, skis aux pieds, la pente que nous désirions éviter. Ce fut certainement le parcours le plus dangereux de toute l' excursion.
Le soir du 2 janvier, nous étions à la cabane où nous n' avons trouvé que deux couvertures, deux tasses, deux assiettes, etc... c'est-à-dire l' indispensable pour deux touristes! Pour avoir plus chaud, nous avons étendu la paille des couchettes par terre autour du petit fourneau, mais à 3 heures du matin déjà le froid nous réveilla, et nous avons préféré entretenir le feu tout en admirant de temps à autre la voûte céleste qui glissait doucement vers un jour nouveau.
Le 3 janvier se passa tranquillement autour du refuge. Nous n' avons pas touché nos skis, car ces engins ne nous convenaient guère. La journée était magnifique et une douce chaleur nous invitait à nous prélasser, tels des lézards, au milieu de ce cirque grandiose.
La deuxième nuit à Chanrion fut meilleure que la précédente, et le jour suivant nous vit dévaler, dès 8 heures du matin, en direction du glacier d' Otemma. Selon nos calculs, nous devions arriver au Col des Vignettes au plus tard vers 13 heures. En réalité, nous y parvînmes peu avant 17 heures. ( Nous ne pouvons bien sûr nous vanter d' avoir établi, dans nos courses hivernales, des horaires-record à la manière de certains alpinistes d' aujourd Notre calvaire commence au moment où nous entreprenons la descente sur le glacier de Pièce: tantôt à pied, tantôt à ski, et nous appuyant sur les bâtons qui ne tardent pas à se casser, nous faisons connaissance avec la neige soufflée et la glace vive. Nous acquérons bientôt la conviction que les skis sont des engins utilisables tout au plus à la montée, mais guère à la descente où l'on est plus souvent par terre que sur ses jambes.
Tard dans la nuit, nous parvenons enfin à Arolla où nous pénétrons dans un « boiton » et nous reposons en préparant du thé. D' Arolla, nous suivons une trace de bûcherons en portant les skis jusqu' aux Haudères où nous arrivons vers 2 heures du matin, le 5 janvier. Après avoir vainement lance des appels, nous poursuivons notre route et gagnons Evolène où nous n' obtenons pas davantage de réponse de la part des naturels. Aussi ne nous reste-t-il pas d' autre solution que de continuer notre marche jusqu' à Sion où nous prenons le train de 11 heures.
Nous nous sommes bien promis de ne jamais plus nous lancer dans de pareilles aventures! Vaine promesse, cependant, car on ne peut résister à l' appel de la montagne, et nous avons fait, les années suivantes, plus d' une course aventureuse pour l' époque!
Il convient d' ajouter que la Fortune nous a toujours souri durant ces premières courses hivernales. Nous avons été favorisés par le beau temps et jamais nous n' avons souffert du moindre accident. Une défaillance, une simple foulure ou un changement de temps aurait eu certainement des conséquences graves. Mais la Providence veille sur les innocents!