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« Les gens du dedans » ne sont naturellement pas touchés dans leur chair par cette avanie et croient qu'ils ne le sont pas du tout. D'ailleurs, ils ne sont pas à un paradoxe près en parasitant sans vergogne le pays dans lequel ils vivent tout en se nourrissant de la fiction qu'ils ne sont pas concernés par ses déboires.
Les gens du dedans et ceux du dehors forment les deux couches de la strate qu'est la société haïtienne. De manière générale, on ne parle que des gens du dehors « Moun an deyò », c'est-à-dire ceux qui sont exclus des affaires du pays. Le terme gens du dedans utilisé ici par contraste est implicite dans le langage haïtien; il n'est pas exprimé.
Les gens du dehors, sur lesquels repose le train de vie de la bourgeoisie importatrice de biens de consommation, peuvent se ranger, grosso modo, en deux catégories.
La première comprend les petits commerçants, les artisans, les petits fonctionnaires, tous taxés jusqu'à la moelle et qui n'obtiennent aucune ou très peu de prestations en retour; les paysans rongés jusqu'à l'os, à qui l'on paie le kilogramme de café au prix fixé par la partie achetante, les domestiques enfin qui se tiennent à la disposition de leurs maîtres de jour comme de nuit.
La seconde comprend ceux qui, grâce à l'abnégation de leurs parents mais parfois à leur mérite propre, ont pu émerger de l'opaque nuit qui semblait leur être destinée, prendre de la hauteur et, au travers de la petite lucarne du savoir, voir.
S'il leur est donné de mesurer toutes les inepties de la classe parasitaire, ils paient au prix fort cette inclusion intellectuelle car ils sont conscients des éclaboussures qui les atteignent nécessairement où qu'ils soient dès qu'une référence est faite à leur pays.
Les gens du dedans - la caste du commerce d'importation et les sbires - qu'elle place au pouvoir pour défendre ses intérêts - mettent scrupuleusement en pratique le vieil adage carpe diem et profitent donc à fond de l'instant présent (ce présent commencé deux cents ans à peine) sans trop se soucier du lendemain.
Ils ont une manière bien à eux de s'isole physiquement des "rien moins que rien" (Vye moun), en se retranchant dans leurs châteaux forts sur les hauteurs dominant la ville et, intellectuellement en parlant un créole mâtiné de français qui donne l'air intelligent.