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Le lynx suisse a besoin de «sang neuf»
Dans le cadre de la réintroduction de l’espèce en Suisse dans les années 1970, 16 lynx des Carpates ont été lâchés dans les Alpes et 10 dans le Jura. Leur descendance compte aujourd’hui près de 250 individus, répartis entre ces deux régions. Très discret, le prédateur prend peu à peu ses quartiers dans les forêts du Plateau. Mais son avenir dans notre pays n’est pas garanti, car la population actuelle s’est développée à partir d’un patrimoine génétique restreint, qui ne reflétait pas l’ensemble des caractéristiques du lynx des Carpates, mais seulement un échantillon aléatoire. Sur le petit nombre d’animaux réintroduits, tous ne se sont en outre pas reproduits. Jusqu’à présent, les lynx des Alpes et du Jura ne se sont, semble-t-il, jamais mélangés, sauf en Suisse orientale, où des lynx du Jura et des Alpes ont été déplacés dans les années 2000 dans le cadre du projet LUNO.
La diversité génétique disparaît
Au fil des ans, cette situation a conduit à l’accouplement d’individus toujours plus étroitement apparentés et à une chute dramatique de la variabilité génétique du lynx suisse.
Le tableau est moins alarmant pour la population de lynx en Suisse orientale: grâce aux translocations de lynx alpins et jurassiens dans le cadre du projet LUNO et aux accouplements qui ont suivi, cette population a pu retrouver une diversité génétique nettement plus élevée.
L’appauvrissement du patrimoine génétique des lynx diminue leurs capacités d’adaptation, mais conduit aussi de plus en plus à des défaillances physiques.
Malformations cardiaques
Tous les êtres vivants issus de la reproduction sexuée héritent de leur père et de leur mère deux variantes génétiques d’un même caractère, appelées allèles. Les allèles dominants l’emportent sur les allèles récessifs et la caractéristique correspondante s’exprime chez le porteur, par exemple une couleur d’yeux. Tant que la diversité génétique d’une population est élevée, le potentiel de combinaison des allèles demeure infini. Les allèles récessifs qui codent des informations néfastes sont généralement neutralisés par les allèles dominants et n’ont pas de conséquence. La consanguinité appauvrit le pool de gènes à disposition et augmente le risque que des variantes génétiques défavorables «tombent l’une sur l’autre» et en viennent ainsi à s’exprimer.
C’est ce qui semble se passer en ce moment chez le lynx suisse: depuis quelques années, des félins observés dans le cadre du monitorage et lors des captures à des fins de relocalisation présentent des anomalies d’ordre médical. Dans les Alpes, 58% des lynx sont manifestement atteints d’un souffle au cœur et 23% dans le Jura. L’examen pathologique de certains animaux met en évidence des cicatrices cardiaques post-infarctus. De plus, des lynx sans oreilles ont été observés récemment dans l’arc jurassien. Ces constats font écho aux observations faites dans la population de lynx de Slovénie quelques années avant son effondrement catastrophique. La consanguinité est corrélée à une vulnérabilité aux parasites, un faible poids à la naissance et une baisse de la fertilité. Se pourrait-il que la population suisse de lynx s’effondre elle aussi – comme cela a été le cas en Slovénie au cours des dix dernières années – et qu’un sauvetage s’impose d’urgence?
Nécessité de «sang neuf»
Dans sa Stratégie Biodiversité, la Confédération annonce vouloir sauvegarder la diversité génétique de la faune sauvage indigène et promouvoir la pérennité des espèces prioritaires au niveau national – dont le lynx. Les expert·es sont unanimes: la diversité génétique des lynx suisses doit être favorisée par l’introduction d’animaux issus d’autres populations. Un seul lâcher ne suffit pas. Il est indispensable de répéter l’opération et de travailler sur le temps long pour que la mesure porte ses fruits.
- Matthias Neuhaus
L’art. 8, al. 2, de l’Ordonnance sur la chasse et la protection des mammifères et des oiseaux sauvages autorise le lâcher d’animaux appartenant à des espèces protégées menacées d’extinction si un milieu naturel de dimension suffisante est à disposition.
Les lynx appropriés pour une introduction pourraient provenir de plusieurs sources: captures d’individus sauvages dans les Carpates, échange d’orphelins nés à l’étranger et de jeunes élevés dans des zoos à des fins de conservation pour être relâchés dans la nature. Encore faut-il trouver des cantons prêts à les accueillir. Ceux-ci pourraient en effet conditionner leur accord à l’abattage de lynx indigènes pour apaiser les chasseurs et éleveurs qui acceptent mal la présence du félin. Le «prélèvement» de certains animaux se justifierait par la nécessité de libérer des territoires aux nouveaux venus et d’augmenter leurs chances de se reproduire. Une telle mesure ne repose actuellement sur aucune base légale.
Pas de régulation en catimini
Pro Natura s’oppose à ce que la génétique du lynx suisse serve d’alibi à une régulation qui ne dit pas son nom. Dans certains cas, la capture (et la relocalisation) d’un individu a du sens pour faire de la place à un congénère venu d’ailleurs. Mais cette mesure ne doit jamais conduire à une diminution de l’effectif des lynx dans notre pays. Il existe en outre suffisamment de territoires appropriés dans les Alpes orientales et méridionales, où l'on pourrait introduire de nouveaux animaux en bordure de l’aire de répartition actuelle du lynx.
Une lueur d’espoir s’annonce pour l’automne 2023, avec le lâcher de plusieurs femelles en Forêt-Noire, où elles pourront se reproduire avec les mâles locaux. La balle est dans le camp de la Confédération, qui doit prendre rapidement les mesures de sauvetage génétique du lynx prônées par les spécialistes internationaux. Pro Natura ne ménagera pas ses forces pour faire avancer ce dossier, avec le concours d’autres organisations de protection de la nature et des acteurs impliqués.
SARA WEHRLI est chargée du dossier Grands prédateurs chez Pro Natura.
Informations complémentaires
Info
Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.
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