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Dans la revue littéraire en ligne Res Futurae de décembre 2013, un article intéressant portait sur Michel Jeury, écrivain de science-fiction que j’ai un peu lu, et que j’aime bien. Il était en particulier consacré à ses histoires qui faisaient éclater le temps et permettaient à des êtres humains d’y voyager et de se placer, ainsi, du point de vue de l’éternité. Un monde utopique alors se déployait, plein de couleurs flamboyantes, de décors splendides et oniriques, et d’une moralité que, à vrai dire, j’ai mal comprise, car l’auteur de l’article, Natacha Vas-Deyre, se contente de dire qu’elle se dresse contre les dérives du capitalisme, et qu’elle puise à l’attachement à la région natale (le département de la Dordogne); or, d’un autre côté, il est relaté que les héros de Michel Jeury s’attaquent à des disciples de Staline qui voyagent dans le temps pour contraindre l’univers à se soumettre au matérialisme historique de Karl Marx, de telle sorte que l’anticapitalisme ne semble pas résumer à soi seul ses idées. Peut-être qu’il est régionaliste et fédéraliste, dans la tradition de Denis de Rougemont…
Bien que le thème du temps mis en pièces ait été inspiré par des réflexions de physiciens qui le disaient subjectif, le lien avec le surréalisme m’a paru patent; car la rupture de l’ordre apparent était censé, pour Breton et ses amis, affranchir l’imagination, et lui permettre de peindre un monde plus élevé, plus beau. On peut dire que, contrairement à ceux qui se sont contentés de briser l’ordre extérieur du réel, comme dans le Nouveau Roman - contrairement, aussi, aux surréalistes qui ont souvent fait dans les images baroques se succédant sans ordre -, Jeury a essayé de créer un monde à la mesure des aspirations secrètes de l’être humain.
Cependant, s’il a bien rejeté le naturalisme, certains ont pu dire que son univers était confus - arbitraire. Le surréalisme a conservé sur lui du poids, par une forme d’agnosticisme et de relativisme qui s’interdit de conclure sur une image claire.
L’utopie émanant d’un cœur d’artiste apparaît, de fait, comme tout aussi subjective que le temps tel que le conçoivent les physiciens. Mais la conscience morale donne quand même une solidité à la vision, qui en devient objective. Le temps subjectif s’imprègne inévitablement d’une logique morale, comme chez Dante: lorsqu’il parcourt les cercles du paradis et de l’enfer, il suit un ordre théologique qui fait éclater le temps historique au sein duquel les défunts ont accompli leurs actions. Si le temps éclaté ne s’organise pas de cette façon, c’est parce que la subjectivité du poète conserve en son sein l’objectivité du savant qui ne voit pas de sens moral aux lois mécaniques du monde; le mélange empêche les images fabuleuses de se déployer de façon claire. Il y a sans doute un moment où il faut choisir: soit l’utopie est présente et on est dans l’objectivité morale, soit on est dans la seule objectivité physique, et on ne peut plus parler d’idéal. En ce sens, l’agnosticisme du Nouveau Roman avait quelque chose de cohérent.
Cela dit, Jeury tendait réellement au mythologique, et c’est pourquoi je l’aime bien.