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© Rubra
Le 1er mars 2016, Richard Sennett donnait une conférence à l’Unil sur son dernier essai en date, Ensemble: pour une éthique de la coopération. Cet ouvrage, inséré dans une trilogie littéraire abordant le manque de ressources des individus face à la société et ses exigences, est avant tout une réflexion sur le rôle de la coopération et dans quelle mesure elle se déploie, ce qu’elle implique. En effet, Richard Sennett parvient à un constat inquiétant: selon lui, dans les sociétés néolibérales en particulier, il y aurait un déséquilibre entre la coopération et la compétition, surtout dans le cadre du secteur économique de la société, dont le résultat mènerait à produire des inégalités. Pourtant, il soutient que la coopération est innée, mais son application est difficile, surtout face au régime de concurrence qui est valorisé dans les entreprises. Comment pouvons-nous alors rectifier le tir? Son ouvrage s’emploie à développer une réflexion sur cette disposition sociale de l’individu dans le travail pratique.
Ce qui est sûr, c’est que l’Homme est en tout cas plein de ressources, exactement comme Richard Sennett. S’il est un homme aux multiples casquettes, c’est aussi parce qu’il fait appel à des sources très variées à travers son ouvrage afin d’aborder le problème de la coopération aujourd’hui: « Je ne pense pas en termes de disciplines, je pense en problèmes. Alors lorsque je fais face à un problème, j’essaie d’apprendre tout ce que je peux se rattachant à ce problème. Je ne vois pas vraiment une grande scission entre la philosophie, la sociologie ou la psychologie. Je suis intéressé par les pensées que les gens ont développées qui sont liées à ce problème. En tant que professeur, j’essaie de faire en sorte que mes élèves sortent de cette manière de penser. Ce n’est pas interdisciplinaire. C’est une manière différente de penser entièrement, et c’est en outre une manière démodée. Personne avant la montée de l’université bureaucratique moderne n’aurait dit « Oh je ne connais pas l’anthropologie car je suis un sociologue, ce n’est pas mon domaine ». Mais aujourd’hui nous faisons cela, et donc les problèmes que j’étudie, comme le travail ou les villes, sont très déterminés. Il s’agit de la même chose dans les études génomiques. »
Néanmoins, Richard Sennett ne s’arrête pas là. En effet, s’il a pris part à plusieurs expériences dans le cadre de ces recherches - notamment au projet « Google Wave » lancé en 2009, une application servant à la communication par messagerie qui se fondait sur la base d’un travail de collaboration -, aujourd’hui, il travaille sur un projet avec deux de ses élèves. Il raconte avec intérêt qu’il s’agit « d’utiliser un Linux pour trouver un autre moyen, plus complexe, de coopération en ligne à grande distance. Le noyau Linux est très différent de celui de Google, c’est une source ouverte. On peut donc y ajouter des compléments techniques. Je pense néanmoins que votre génération est face à un dilemme avec ces choses. Il existe quatre ou cinq compagnies qui dominent toute la communication et plus elles se transforment en monopoles: moindre est la qualité des choses que l’on vous donne comme outils technologiques. » Il s’agit en effet d’un point que le sociologue déplore: il cite par ailleurs Facebook et Twitter comme des moyens de communication rigides et simplistes, contrôlés par ces monopoles dont l’objectif est de vendre et non d’offrir des alternatives et une certaine richesse technologique à ses consommateurs.
Quant à ses espérances pour le futur, Richard Sennett reste positif sur la question de la technologie, mais cela à certaines conditions: « Mes espoirs sont là si nous arrivons à désassembler ces monopoles qui me paraissent être une sorte d’abus. » En effet, le lauréat du Prix Européen de l’Essai cite l’exemple de Google Maps: « Elle ne vous donne pas des routes ou des chemins alternatifs. Si vous lui demandez quel est le chemin le plus intéressant à emprunter pour aller d’un point A à un point B, il ne pourra pas vous le donner. Ce sont des manières primitives de naviguer et je pense juste que cela est très dommage. »
Dans tous les cas, Richard Sennett compte bien, lui, améliorer les choses. Engagé dans son nouveau projet et continuant ses recherches dans le cadre de sa trilogie de l’Homo Faber, il fera à coup sûr encore parler de lui à l’avenir. Il n’est pas seulement le lauréat du Prix Européen de l’Essai de cette année, mais également une inspiration pour changer les choses. Du reste, il encourage les gens à programmer, développer des idées. Il nous rappelle encore une fois, et à juste titre, que nous avons tous notre rôle à jouer et que nous pouvons réellement agir: il ne tient qu’à nous de nous mettre à l’ouvrage.