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Lisant The King of Elfland's Daughter, de Lord Dunsany (1878-1957), je me suis souvenu de la présidence jupitérienne d'Emmanuel Macron. En effet, dans ce roman féerique, l'écrivain anglo-irlandais racontait que le royaume immortel des Elfes était dirigé par un roi disposant de runes magiques pouvant vaincre et défier le Temps. Il levait la main, inclinait la tête, prononçait quelques paroles, et siégeait sur un trône d'arc-en-ciel.
Or, malgré la prétention à s'appuyer sur les mythologies celtique et germanique, il n'était pas difficile de reconnaître, en ce personnage, le Jupiter de la mythologie classique, imposant sa volonté à Saturne maître du temps, et figeant une partie du cosmos pour permettre aux dieux d'y demeurer sans jamais vieillir - à l'abri du dieu des chrétiens qui ordonne la mort.
Car la dimension est présente chez Lord Dunsany: les anges ne veulent pas que le roi des elfes s'impose, mais il en a le pouvoir, et même celui d'englober une communauté humaine, de la rendre immortelle aussi. Peu importe le jugement divin, dit-il: c'est ce que veut ma fille, amoureuse du prince mortel du lieu. C'est plaisant, car au Moyen-Âge, on assurait que les dieux ne savaient quoi faire de leur immortalité, qu'ils s'ennuyaient pour ainsi dire à mourir, et Maurice Dantand, qui était catholique, a montré comment, perdant leurs pouvoirs à l'arrivée de Jésus-Christ, les dieux de l'Olympe sont eux-mêmes partis de la sphère terrestre et ont regagné le ciel profond dont ils venaient - le centre étincelant de l'univers!
Mais Lord Dunsany appartenait à l'aristocratie, qui autrefois pensait pouvoir imposer sur terre un ordre divin. Et je me suis souvenu du président de la France, de son roi élu, siégeant tel un nouveau Jupiter, tentant d'imposer la France éternelle au monde, telle une majestueuse figure de Gustave Moreau - prenant la fée du pays sur ses genoux.
Emmanuel Macron est persuadé, je pense, qu'il faut donner cette image, et peut-être même croit-il, un peu comme Charles de Gaulle, à sa vertu magique, qu'elle peut se cristalliser à partir de la pensée.
En un sens, c'est beau, mais je suis sceptique. Louis Rendu, annonçant Pierre Teilhard de Chardin, disait que les nations étaient l'émanation de la nature, au même titre que les montagnes et les plantes, et que la loi était sainte seulement si elle était universelle. Il proposait donc celle de l'Église catholique - Jésus-Christ en quelque sorte transfigurant Jupiter et l'étendant dans l'univers entier.
Je ne sais pas si l'institution romaine a un tel pouvoir, mais il faut avouer que l'idée de Rendu relativisant les nations n'est pas mauvaise. L'individu, sans doute, a en lui un noyau immortel, plus que la nation. Les individus se liant librement font luire entre eux une flamme. Cela ne peut pas être imposé. Cela commence donc par le couple, comme les poètes l'ont souvent dit. Cela finit par l'humanité entière. Le trône de Jupiter ne saurait être qu'une étape.