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«Où sont les femmes...» chantait naguère (1977) Patrick Juvet, le chanteur-vaudois-ayant-réussi-à-Paris. La question reste pertinente, lorsque l'on observe le nombre de femmes occupant aujourd'hui des postes à responsabilité au sein des organisations: mais où sont nos Directrices générales et nos Présidentes de conseil d'administration?
C'est que l'histoire des genres, comme il est convenu de l'appeler, est étrange. Toutes les forces semblent se liguer contre l'égalité des sexes. La science, en premier chef, elle qui se vante d'objectivité à grands coups de théories et de concepts, a participé longuement à la domination autoritaire masculine. La pédopsychiatrie a par exemple culpabilisé durant trois générations les «mauvaises mères»: si l'enfant était perturbé, neurasthénique ou criseux, la «science savante» en blouse blanche diagnostiquait prioritairement l'incompétence maternelle. Le père, quant à lui, échappait miraculeusement à toute critique scientifique, son honneur masculin et viril demeurant ainsi sauf. En quelque sorte, le père ne perd pas.
Le scénario machiste identique transparaît dans les études sur la fertilité du couple: le corpus central de la littérature scientifique sur la stérilité a en effet longtemps concerné les femmes en priorité, comme si leurs compagnons mâles n'étaient pas concernés. D'ailleurs Susan Faludi, dans son célèbre ouvrage «Backlash, la guerre froide contre les femmes», cite le responsable d'une enquête américaine restée célèbre qui ne comprend pas «pourquoi le gouvernement ne tient toujours pas compte des hommes dans ses enquêtes nationales sur la fécondité».
Ces deux cas de figure, pourtant caricaturaux à l'extrême, montrent bien les limites du savoir scientifique: «chasse gardée» des mâles, la science a réussi à «démontrer» scientifiquement la faiblesse des femmes, à l'instar de la conception théologienne d'avant le XVIIe siècle. Il aura donc fallu attendre la fin du XXe siècle pour que les savantes (des femmes cette fois, principalement) daignent remettre en cause la pertinence scientifique de ces préjugés sociaux. La roue tourne. Mais lentement.
Et dans nos organisations, que se passe-t-il? Bien sûr, des progrès manifestes se remarquent, même si la chansonnette de Patrick Juvet garde son actualité. Il est clair que les organisations acceptent de plus en plus de femmes à des postes de direction (30% environ selon l'Office fédéral de la statistique), naguère réservés culturellement aux hommes. L'équité salariale est en bonne voie (60% des différences salariales H/F résultent de facteurs objectifs, selon l'OFS). Le critère de compétence gagne gentiment du terrain sur celui du genre (sur 100 universitaires, 40% sont des femmes). Dans les entreprises, comme en politique d'ailleurs: de mémoire d'Helvète, qui se rappelle avoir vu siéger trois Conseillères fédérales simultanément sous la coupole bernoise?
Mais l'on remarque surtout tout ce qu'il reste à mettre en œuvre pour consolider les acquis afin de permettre aux femmes de s'impliquer encore davantage dans la vie de l'entreprise. Et l'on sait que le combat sera long et que la patience sera une vertu nécessaire. Pour rappel, le principe de l'égalité a été intégré en 1981 dans la Constitution fédérale. En 1988, un Bureau fédéral de l'égalité a été institué. Et en 1996, la Loi fédérale sur l'égalité est entrée en vigueur. Rien qu'à lire cette chronologie, on en sort tout raplapla. Et des textes aux pratiques, on le sait, il y a un fossé grand-canyonesque.
Demain, mille et une mesures devront être ici inventées. Chacun pourra y contribuer. D'ailleurs, cette cause aura besoin de toutes les énergies positives: les pouvoirs publics créeront des crèches, la société civile développera des réseaux collectifs de soutien et d'accueil autofinancés. Les entreprises elles-mêmes pourront prendre part à ces questions.
D'ici là, les femmes ont intérêt à prendre en charge leur défense, car les préjugés sociaux ont la vie dure. Une étude étonnante rapporte qu'en France, le 60% des pédiatres sont des femmes. Pourtant sur 21 livres d'enfants récents présentant des médecins, vingt d'entre eux ne montrent exclusivement que des hommes.
Autant dire qu'aujourd'hui l'idéologie machiste moyenâgeuse avance masquée... et que, comme l'écrivait Adorno, le diable se cache perpétuellement dans le détail.