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Dans tout cette partie ainsi que la suivante (sur l’accord de l’instrument), le texte est assorti de nombreuses courtes séquences vidéos. En fait, ce sont des parties d’un film réalisé en septembre 2011 et janvier 2012. J’ai divisé le texte ainsi que la vidéo en courtes sections de manière à ne traiter qu’un sujet par séquence vidéo. Le texte lui-même résulte de la mise en forme de mes notes préparatoires en vue de la réalisation du film. Ainsi les séquences vidéos et le texte disent souvent la même chose; mais parfois aussi ils sont complémentaires. Si quelque chose ne vous paraît pas clair sur la vidéo, lisez le texte (et inversément).
Dans la première vidéo ci-dessous, vous pouvez voir et entendre mon clavicorde sur lequel est joué le « Ricercare de Jacques » (plus exactement l’une des deux pièces intitulées « Rcerchare de Jaches » (sic), probablement Jacques Brumel ou Brunel) figurant dans le manuscrit trouvé à Castell’Arquato (env.1530; édition moderne in: Knud Jeppesen, « Die Italienische Orgelmusik am Anfang des Cinquecento », Copenhague 1960; également in CEKM 37,vol 3).
Pour une écoute dans des conditions proches de la réalité, ne pas régler le volume trop fort.
En regardant la partie droite de la vidéo, vous pourrez voir comment les cordes, légèrement soulevées, bougent par paires.
Le son du clavicorde
Vous avez entendu un son très doux, plus faible que le bruit d’une conversation ordinaire. Cela invite à une écoute attentive. Il faut de la tranquillité autour de soi et en soi, partir du silence et revenir au silence. On dit que c’est un instrument à jouer la nuit, lorsque tout est calme. Quand on joue, au début, le son paraît ténu, puis au fur et à mesure que l’oreille s’adapte, le musique se déploie (si tout va bien) et l’on ne trouve plus du tout que le son est faible.
Mais c’est un son modulable. On peut jouer plus ou moins fort suivant la force et la vitesse avec laquelle le doigt abaisse sur la touche.
Comment est produit le son
Vous le voyez : un simple mouvement de bascule. Quand le doigt abaisse la partie antérieure de la touche, la partie postérieure s’élève et cette languette de laiton qui y est fichée, appelée tangente, vient au contact de la corde (en fait de la paire de cordes car elles vont toujours par deux). Donc une percussion très légère, qui met la corde en vibration.
C’est la première fonction de la tangente : mettre la corde en vibration par cette légère percussion.
Vous pouvez influencer le son en appuyant sur la touche et en imprimant à celle-ci un mouvement de balancement pendant que la tangente est au contact de la corde et que celle-ci vibre. Cela montre une deuxième fonction de la tangente : maintenir le contact entre le doigt et la corde pendant que celle-ci vibre, et éventuellement transmettre ce mouvement de balancement.
Le clavicorde est le seul instrument à clavier et à cordes où l’exécutant est en contact direct avec le matériau sonore, avec la corde (au clavecin, c’est comme à la guitare : il y a contact avec la corde avant l’émission du son, quand vous tendez la corde avant de la lâcher ; une fois lâchée, la corde vibre, mais alors vous n’avez plus aucun contact avec elle ; et au piano, vous envoyez les marteaux sur les cordes mais n’avez pas de contact avec elles).
Cela favorise un toucher sensible, raison pour laquelle il était recommandé à ceux qui voulaient apprendre un instrument à clavier de commencer par le clavicorde.
Le clavicorde lié
Cet instrument-ci est ce qu’on appelle un clavicorde lié. Ce mot veut dire que plusieurs touches jouent sur la même corde (ou paire de cordes).
Jusque vers 1700, pratiquement tous les clavicordes étaient du type lié. Ce n’est que vers la fin du XVIIème ou le début du XVIIIème siècle qu’on a commencé à construire des clavicordes non liés, c’est-à-dire où chaque touche joue sur sa propre corde (ou paire de cordes). Le clavicorde non lié est l’instrument de prédilection de Carl-Philippe-Emmanuel Bach, qui a écrit pour lui des fantaisies merveilleuses (voir dans la rubrique « Disques où vous pouvez entendre le son du clavicorde », les références du très beau disque de Mathieu Dupouy jouant des fantaisaies de CPE Bach; à noter qu’il joue sur un clavicorde lié, mais par groupe de deux. Ces pièces ne seraient pas jouables sur mon instrument où les notes sont groupées par trois).
Mais revenons au clavicorde lié et à notre instrument. Le fait que plusieurs touches jouent sur les mêmes cordes permet de diminuer le nombres de cordes et donc de gagner de la place en profondeur. Ainsi vous voyez : il y a 45 touches et seulement 22 paires de cordes.
La répartition de ces groupes de touches jouant sur les mêmes cordes peut varier énormément d’un instrument à l’autre. Sur celui-ci, vous avez, depuis l’aigu, un premier groupe de quatre pour la – si b – si – do aigu ; puis juste en dessous, de nouveau quatre pour fa – fa dièse – sol – sol dièse. A partir de là, sur deux octaves, donc sur tout le registre médian de l’instrument, vous avez des groupes de trois, donc huit groupes, ceci jusqu’au fa de la clé de fa ; en dessous, nous avons encore un groupe de deux, mi b – mi ; et en dessous, à partir du ré, chaque touche joue sur une paire de cordes qui lui est propre.
L’octave courte
Puisque je suis en train de jouer sur l’octave la plus grave de l’instrument, j’en profite pour vous signaler une particularité très répandue sur les instruments du XVIème et XVIIème siècle, à savoir l’octave courte. Cela veut dire que l’on accorde sur do la corde commandée par la touche mi grave ; on accorde sur ré la corde commandée par la touche fa dièse ; et on accorde sur mi la corde commandée par la touche sol dièse. L’octave la plus basse n’est donc pas chromatique, on a uniquement do – ré – mi – fa – sol – la. Depuis le la, c’est chromatique.
Problèmes du jeu sur clavicorde lié
L’inconvénient du fait que notre clavicorde est du type lié, c’est qu’on ne peut pas jouer en même temps deux notes qui sont produites sur la même corde. Par exemple, il n’est pas possible sur mon instrument de jouer en même temps fa et sol. Si j’abaisse d’abord la touche fa, que je la laisse abaissée et touche le sol, on entend sol et le fa ne s’entend plus. Si par contre, gardant abaissé le sol, je joue le fa, la corde délimitée par sol est de nouveau mise en vibration, de sorte qu’au lieu d’entendre fa, on entend une répétition affaiblie du sol.
Cela oblige à une attention particulière à l’articulation. Par exemple, si dans une gamme descendante vous tenez un peu trop longtemps un sol, dans le but d’assurer une bonne liaison avec la note suivante, lorsque vous jouerez cette note suivante, soit le fa, au lieu de faire entendre ce fa on entendra une répétition affaiblie du sol.
Cela peut être problématique pour l’exécution de certains ornements. Par exemple, si vous tenez un mi dans le médium, vous ne pourrez pas en même temps jouer un trille sur le do ou le do dièse juste en dessous, car pour cela vous devez actionner le ré, ce qui fait vibrer la corde délimitée par le mi. Idem pour un trille sur mi si vous devez tenir le sol. Cela peut obliger à modifier quelque peu le texte musical d’un passage pour le rendre jouable.
Une autre fonction de la tangente
Le fait que ce clavicorde est lié met en évidence une troisième fonction de la tangente: elle délimite la part de la corde dont la vibration va produire le son. Cette fonction est particulièrement visible dans ce cas, puisque les tangentes correspondant par exemple aux notes sol dièse, la et si b, jouent sur la même corde mais à des points de contacts différents et délimitent donc, à leur droite, une portion plus ou moins longue de corde à mettre en vibration. Quant à la part de la corde à gauche de la tangente, qui ne doit pas vibrer, elle est étouffée par ce ruban entrelacé entre les cordes dans la partie gauche de l’instrument.
L’étouffement. Une quatrième fonction de la tangente
Vous pouvez constater l’effet de l’étouffement des cordes en passant sur celle-ci une petite baguette comme je le fais maintenant : vous n’entendez aucun son musical, seulement un bruit, précisément parce que toutes les cordes sont étouffées. Si maintenant j’abaisse silencieusement quelques touches et que leurs tangentes viennent au contact des cordes, lorsque je passe ma baguette, vous entendez sonner les cordes correspondantes.
Cela montre une quatrième fonction des tangentes (à part 1/ le fait de mettre en vibration les cordes, 2/ de maintenir le contact doigt-corde pendant le son, et 3/ de délimiter la part vibrante des cordes) : à savoir 4/ de protéger la part vibrante de la corde de l’effet de l’étouffement. La tangente appuyée sur la corde abolit l’effet de l’étouffement ; dès que le doigt quitte la touche et que la tangente quitte la corde, l’effet de l’étouffement se fait sentir et le son est interrompu.
La table d’harmonie
Voilà, que puis-je vous montrer encore ? Vous voyez ici à ma droite la table d’harmonie, cette fine couche d’épicéa aux fibres serrées, longuement séché et entreposé (il faisait partie des affaires du père de l’actuel facteur d’instruments chez qui ce clavicorde a été réalisé). C’est la partie sonore de l’instrument. Je vous montre l’orifice de la caisse de résonance (ce qu’on appellerait poétiquement une rose si ce n’était pas ici un simple trou rond, mon essai de faire une jolie rose ayant été voué à l’échec).
Les cordes sont tendues sur ce chevalet de bois dur (érable), qui transmet la vibration des cordes à la table d’harmonie.
Aspect général de l’instrument
Enfin, je vous propose de regarder l’aspect général de l’instrument, caractérisé par la disposition de la partie postérieure, recourbée, des touches, qui fait apparaître cette forme évasée, à peu près symétrique, un peu à gauche du milieu de la claviature. A quoi cette forme est-elle due ?
Dans l’aigu de l’instrument, l’espace nécessaire entre points de contact des tangentes jouant sur une même corde pour faire entendre un intervalle d’un demi-ton est faible. Mais une octave plus bas, toutes choses étant égales d’ailleurs, cet écart devrait être deux fois plus grand, quatre fois plus grand deux octaves plus bas, huit fois plus grand trois octaves plus bas. C’est pourquoi, vers le milieu de l’instrument, les points de contact de tangentes jouant sur la même corde sont espacés, et de plus en plus en allant vers la gauche. Et à partir d’un certain moment, il n’est plus possible de faire jouer plusieurs tangentes sur la même corde, car cela finit par prendre trop d’espace : c’est ainsi que depuis ce ré vers en bas, chaque touche a sa propre paire de cordes.
Vous voyez donc que la forme vaguement symétrique est trompeuse, car la raison du resserrement des parties postérieures des touches vers la gauche et vers la droite n’est pas la même : dans l’aigu, c’est parce qu’il faut moins d’espace pour former un demi-ton ; dans le grave, c’est au contraire parce qu’il faut plus d’espace pour former un demi-ton et donc qu’il n’est plus possible, pour raison de place, de grouper les touches en les faisant jouer à plusieurs sur une même corde.
On voit ainsi que l’impératif du gain de place a un résultat opposé à droite et à gauche : à droite il se traduit par le fait de grouper les touches pour réduire le nombre de cordes (sur cet instrument, il y a 45 touches mais seulement 22 paires de cordes, d’où un important gain de place); à gauche par la nécessité de donner à chaque touche sa paire de cordes.
Le résultat est cette forme évasée, d’une extraordinaire élégance, mais dont je ne comprenais pas la raison d’être lorsque je l’ai vue pour la première fois.
Inégalité des écarts entre points de contact des tangentes sur une même corde
Puisque je vous ai montré plusieurs fois maintenant ces groupements de touches jouant sur une même corde, je vous signale encore un détail qui aurait de quoi vous étonner – et dont vous aurez l’explication dans la deuxième vidéo où il est question de l’accord de l’instrument. Regardez ceci : les écarts entre points de contact de tangentes successives jouant sur une même corde ne sont pas toujours égaux. Dans ce groupement de trois (fa-fa dièse-sol) l’écart de gauche, entre fa et fa dièse, est petit, celui de droite, entre fa dièse et sol, est plus grand. A l’inverse, dans ce groupement ré-mi b-mi, c’est l’écart de gauche qui est grand, celui de droite plus petit. Dans le groupement sol dièse-la-sib, les deux écarts sont à peu près égaux ! Nous y reviendrons.
Lire la suite dans la partie sur l’accord de l’instrument, bases harmoniques de l’accord.