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Une analyse de la classe moyenne soulève toujours des difficultés méthodologiques. L’expression «classe moyenne» est tout simplement des plus vagues. Ceci est dû simplement au fait qu’elle englobe plus de la moitié de la population et que la grande majorité des gens estime en faire partie. Cette difficulté n’enlève rien à l’actualité de la problématique. Presque partout dans le monde occidental, des débats sont menés sur la classe moyenne. L’érosion de cette dernière est discutée de façon particulièrement virulente aux Etats-Unis, mais aussi en Allemagne, en France et en Italie. En Suisse, la discussion est plus calme. Cette absence d’agitation serait-elle due à la meilleure situation de la classe moyenne suisse? Comment faut-il interpréter la divergence entre la situation économique, sa description par les médias et l’état d’esprit de la classe moyenne suisse? Extraits.
En raison de sa taille, la classe moyenne est parfaitement hétérogène, et se divise dans les segments et milieux sociaux les plus divers, qui se sont différenciés encore davantage ces dernières années. La principale grandeur de référence lors de l’analyse de la classe moyenne reste le revenu, étant précisé qu’il existe deux définitions courantes: la classe moyenne inclut tous les ménages se trouvant dans la moyenne de 60% de la distribution des revenus, et dont le revenu se situe entre 70 et 150% du revenu moyen. Les limites de revenus de la classe moyenne suisse sont presque identiques dans les deux définitions. Selon la première définition, les ménages d’une personne avec un revenu brut situé entre 45.000 et 100.000 francs appartiennent à la classe moyenne. Pour un ménage constitué d’un couple sans enfants, ces limites se déplacent vers une fourchette de 67.000 à 150.000 francs. Un ménage constitué d’un couple avec deux enfants de moins de 14 ans fait partie de la classe moyenne si son revenu brut se situe entre 94.000 et 209.000 francs.
En comparaison, la classe moyenne suisse fait très bonne figure. Économiquement, la Suisse va beaucoup mieux que la plupart des autres pays occidentaux industrialisés, et il en va de même pour sa classe moyenne. Ainsi, dans tous les groupes de la distribution des revenus, les Suisses sont plus aisés que les groupes de comparaison dans la moyenne de l’OCDE, mais l’écart de revenus est particulièrement important au milieu de la courbe de distribution: dans le décile inférieur (les classes inférieures de la société), la Suisse affiche le huitième, et dans le décile supérieur (les classes supérieures de la société) le septième revenu le plus élevé des 30 pays de l’OCDE analysés. En ce qui concerne le revenu médian, en revanche, la Suisse occupe même la troisième place. Ainsi, par rapport aux classes moyennes d’autres pays de l’OCDE, la classe moyenne suisse a un écart de revenus plus grand que les classes supérieures et inférieures suisses par rapport à leurs groupes de comparaison.
À cela s’ajoute le fait que l’écart des revenus en Suisse est relativement faible, et a moins augmenté depuis le milieu des années 90 que dans d’autres pays. C’est ce que révèle une comparaison du coefficient de Gini (plus celui-ci est bas, plus l’égalité des revenus est élevée) effectuée par l’OCDE: la distribution des revenus en Suisse est plus égale que dans la moyenne de l’OCDE et que dans les grands pays voisins: Allemagne, France et Italie. Contrairement aux États nordiques ou à ceux du Benelux, un haut niveau d’égalité est toutefois atteint avec peu de redistribution de fonds publics. Ceci est dû avant tout au chômage traditionnellement bas, et à un taux d’emploi comptant parmi les plus élevés de toute l’OCDE.
D’autres particularités suisses ont également un effet positif sur la situation de la classe moyenne. Il s’agit entre autres des grandes fortunes personnelles, du système bien développé de la prévoyance vieillesse couverte par des capitaux (2e / 3e piliers) et de l’étonnante résistance de la Suisse face à la crise économique. À côté de ces points positifs, il existe toutefois également quelques bémols, comme un faible taux de propriété du logement en comparaison internationale, ou des frais de santé en croissance constante excessivement lourds pour la coucouche moyenne et supérieure au sein de la classe moyenne. Cela étant, les répercussions des prix croissants des loyers et des immeubles semblent moins dramatiques, en y regardant de plus près, que le débat public ne le laisse supposer. Entre 2000 et 2010, les salaires réels ont crû davantage que les loyers existants, et même les nouveaux loyers, ajustés pour tenir compte de l’inflation, étaient aussi élevés en 2010 qu’en 1994. Depuis la fin des années 80, plusieurs tendances globales ont rendu la vie difficile aux classes moyennes de certains pays occidentaux industrialisés. Premièrement, le progrès technologique basé sur la compétence a entraîné une polarisation des marchés du travail: alors que la demande de qualifications élevées croissait, la demande de qualifications moyennes s’est réduite. Cela a résorbé la base économique de la classe moyenne.
Deuxièmement, l’entrée de la Chine, de l’Inde et des pays de l’Est dans le marché mondial a doublé le réservoir global de main-d’oeuvre de 1,5 à 3 milliards de personnes («the great doubling »). La pression sur les salaires et une détérioration des conditions de travail en ont souvent été la conséquence. Étant donné que les pays émergents sont de plus entrés dans le marché mondial avec un faible capital réel, le rapport entre travail et capital a subi une réduction d’environ 60 % du point de vue des salariés, moyennant quoi la rémunération du capital (plus rare) a augmenté, et celle du travail a diminué. Une troisième tendance de ces 20 à 30 dernières années a été la forte croissance des revenus très élevés en raison de la dynamique «the winner takes it ail», qui a pris de l’importance également en raison de la forte expansion des marchés financiers. Cette divergence croissante frustre de nombreux représentants de la classe moyenne, et leur donne l’impression (relative) de faire marche arrière. Quatrièmement, une nouvelle classe inférieure a vu le jour dans quelques pays européens, lie au chômage de masse, aux déficits du système éducationnel et au bas niveau socioéconomique des immigrants. Ceci crée également des irritations dans la classe moyenne. Finalement, après 2007 la crise économique et financière a profondément marqué les classes moyennes de nombreux pays européens, mais aussi aux USA. Certains soucis des classes moyennes occidentales semblent toutefois exagérés. Ainsi, dans les milieux classiques de la classe moyenne, il existe une forte sensibilité de standing avec une tendance aux craintes de déclin. De nombreux membres de la classe moyenne ont le sentiment de rétrograder, bien que leur positionne se soit pas du tout détériorée en termes absolus. Le rythme de croissance ralenti par rapport aux décennies d’après-guerre frustre les ambitions d’avancement de nombreux représentants de la classe moyenne. Pour leurs parents, l’ascension sociale allait encore de soi. La boulevardisation des médias y contribue – par le culte des «celebrities», les ranldngs de milliardaires et les comptes rendus permanents des extravagances des superriches.
Étant donné que beaucoup des tendances décrites ici se sont superposées ces 20 à 30 dernières années, elles se sont condensées en un état d’esprit général dans les classes moyennes occidentales. Curieusement, la classe moyenne suisse est justement parvenue à échapper dans une large mesure à beaucoup des tendances à l’érosion décrites. Un marché du travail flexible avec le plein emploi, des salaires réels en hausse, une fortune personnelle en croissance grâce entre autres à un taux d’épargne élevé, un écart des revenus n’augmentant que de façon modérée, des finances publiques solides, l’absence de programmes d’austérité et de la perte des acquis sociaux qui s’ensuivent pendant la crise, ainsi que le système de rentes couvert par des capitaux, ont empêché la résorption de la classe moyenne suisse. Ainsi, la Suisse est également un cas particulier en ce qui a trait à sa classe moyenne. […]
La classe moyenne suisse est réellement un cas particulier. Les statistiques ne permettent pas de constater ce qui est diagnostiqué et dénoncé dans tellement de pays occidentaux, à savoir la résorption, voire le déclin des classes moyennes. L’évolution du marché du travail en est l’exemple parfait.
Certes, la part de toutes les personnes de la classe moyenne percevant un revenu sur le total des personnes exerçant une activité lucrative était légèrement rétrograde, puisqu’elle abaissé de 65% en 1994 à 62,5% en 2010. Cela reflète la légère augmentation de l’inégalité des salaires, mais aussi et surtout la promotion de nombreuses personnes actives de la classe moyenne à la classe supérieure. Interpréter ces décalages comme une véritable érosion de la classe moyenne suisse serait toutefois une exagération. En ou-tre, la croissance moindre à laquelle il faut s’attendre pour ces prochaines années va probablement repousser la masse salariale en direction du milieu. D’ailleurs, en chiffres absolus, la classe moyenne suisse a crû. En 1994, quelque 2,6 millions de personnes actives appartenaient à la classe moyenne, en 20102,8 millions. À vrai dire, cet accroissement était dû en grande partie à des personnes actives titulaires d’un passeport étranger. Ceci relativise l’idée selon laquelle la «nouvelle immigration» amènerait principalement une nouvelle classe supérieure d’«expatriés» dans le pays. Comme le montrent les chiffres, la majorité des immigrants qualifiés sont également issus de la classe moyenne. Ceux qui s’établissent en Suisse de façon permanente et s’intègrent renforcent ainsi le corps de la société. Toujours est-il que la classe moyenne établie est également restée stable en chiffres absolus. En plus des faits concrets, il existe des indices montrant que la classe moyenne suisse ne souffre pas de privations. Ainsi, la consommation a joué – à côté des exportations – le rôle de principal moteur conjoncturel de ces 10 dernières années. Étant donné que les personnes à revenus élevés ont une tendance à une moindre consommation et que les petits salaires ne pèsent pas lourd, une forte consommation prise dans un contexte économique n’est pas compatible avec un déclin larvé de la classe moyenne. Cet argument peut être fondé encore plus clairement sur les investissements dans les biens de consommation durables[…]. Quiconque prend aujourd’hui l’autoroute pour se rendre de Zurich à Genève sera frappé, outre la densité du trafic, surtout par une chose: la voiture typique sillonnant aujourd’hui nos routes aurait été réservée il y a 20 ans encore à une classe exclusive.
Ce qui se passe sur le marché des immeubles et des logements est également révélateur. L’augmentation massive de la part de propriétaires de logements en l’espace d’une décennie – de 35% en 2000 à 40% au bas mot en 2010 – est également venue de la classe moyenne. Si cette évolution a également été favorisée par les faibles taux d’intérêt, il est certain en revanche qu’une classe moyenne profondément insécurisée ne risquerait guère de franchir le pas de la propriété dans ces proportions. […] Ace stade, l’histoire pourrait déjà se terminer, avec la constatation suivante: cum grano salis, la classe moyenne suisse ne s’est jamais aussi bien portée qu’en automne 2012!
Cet article a été publié dans «L`Agefi» du 19 novembre 2012.