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Fête des Vignerons, Vevey VD
Au début du XVIIe siècle, une Abbaye de l’agriculture dite de Saint Urbain est active à Vevey. La référence au patron des vignerons suggère une origine antérieure à la Réforme, mais aucun document ne peut confirmer cette ancienneté. L’Abbaye veille au bon entretien des vignes de la région, organise une promenade estivale à travers la ville et offre à cette occasion un repas aux ouvriers. Dès le XVIIIe siècle, elle est appelée Confrérie des Vignerons. Les réjouissances d’abord annuelles s’espacent; la parade n’a bientôt plus lieu que tous les trois puis tous les six ans; des récompenses sont attribuées aux meilleurs vignerons et, en 1772, ceux-ci marchent en tête du défilé et à partir de 1791, on les couronne en public. Les simples promenades deviennent des cortèges festifs et s’organisent peu à peu autour de diverses figures de la mythologie agricole: Bacchus paraît en 1730 perché sur un tonnelet, puis la déesse des moissons Cérès dès 1747; sont convoqués aussi des centaures, des cyclopes entourant le char de Vulcain (1791), des satyres, des bacchantes et des faunes accompagnant Silène sur son âne. Des vignerons dans leurs plus beaux costumes défilent avec le fossoir sur l’épaule, d’autres évoquent le temps des effeuilles (dès 1741) et celui des vendanges. Différents corps de métier sont représentés: forgerons, faneurs, rémouleurs, vanniers. Les références bibliques à la vigne sont aussi présentes, comme Noé (dès 1765) ou la grappe de Canaan (dès 1783). En 1778, le cortège compte deux cents participants, parmi lesquels de grands prêtres et prêtresses accompagnant les divinités. En 1783, la Confrérie engage à grands frais huit musiciens professionnels, venus de Berne. Repoussé durant deux ans, en raison des troubles révolutionnaires voisins, le défilé autorisé en 1791 est ponctué de seize stations et dure neuf heures. En 1797 pour la première fois, le cortège se termine sur la Place du Marché et présente devant des estrades édifiées pour l’occasion une suite de danses et de chants qui est considérée comme la première F. Nommé dès cette année-là abbé-président de la Confrérie, Louis Levade pense le cortège en quatre saisons, dominées respectivement par Palès, déesse du printemps qui fait là son apparition, Cérès, Bacchus et Noé pour l’hiver qui s’achève par une noce villageoise.
Cinq célébrations similaires, d’envergure croissante, se succèdent au XIXe siècle, tous les quinze à vingt-cinq ans. Le spectacle précède dorénavant le défilé. Louis Levade qui est encore en poste, organise en six mois la F. de 1819 et accentue la cohérence esthétique et symbolique des saisons. Le musicien d’origine strasbourgeoise David Glady arrange des airs connus, et introduit le Ranz des vaches, chanson patoise traditionnelle qui devient un moment d’émotion indissociable de la F. Les 730 figurants répètent durant deux mois sous la direction du maître à danser David Constantin et le spectacle est présenté deux fois, les 5 et 6 août, devant des estrades de 2’000 places assises. Le poème de la F. de 1833 est dû à la collaboration de deux auteurs, Paul de Chaponnière et Henri Ducret qui écrivent pour la noce une scène de théâtre s’achevant par "Allons danser sous les ormeaux..." chanson dernière du Devin du village de →Jean-Jacques Rousseau. La Confrérie fait encore appel au maître à danser David Constantin et confie la musique à Samuel Glady (fils de David) pour une composition en bonne partie originale. Les costumes et les décors sont de Christian Théophile Steinlen. Les Anciens Suisses qui étaient costumés en 1819 aux couleurs vaudoises (vert et blanc), adoptent dès 1833 les couleurs fédérales (rouge et blanc). La fête est préparée en quatre mois et demi et, bien que menacée par une mobilisation aux frontières, elle rassemble 780 figurants pour deux représentations, les 8 et 9 août. Deux estrades de 2000 places assises chacune sont édifiées en angle autour d’un grand plateau carré, l’une au Sud, dos au lac, l’autre à l’Ouest.
Pour la F. de 1851, l’auteur principal est le poète et dramaturge Jules Mulhauser qui écrit plus de la moitié des textes et sollicite pour le reste quatre collègues, dont →Marc Monnier; toute la musique est due au Genevois Franz Grast. La conduite des chœurs et de l’orchestre est confiée à Ernest Maschek, ancien directeur des concerts helvétiques, les chorégraphies sont réglées par Benjamin Archinard, élève du Conservatoire de Paris, et les costumes sont dus à Pierre Lacaze de Vevey. Les estrades de 8’000 places sont en trois parties, entourant un plateau de danse fermé au nord par trois arcs de triomphe servant aux entrées des divinités. Répartis en six troupes (les quatre saisons, la troupe d’honneur et celle des Suisses), les 900 figurants donnent trois représentations les 7 et 8 août. La commission littéraire de la Confrérie fait à nouveau appel à Jules Mulhauser pour coordonner l’écriture de la F. de 1865; le plan des sujets et de leur succession ressemble à celui de la fête précédente mais, à l’exception des emprunts traditionnels, tous les textes sont inédits. La partition est de Franz Grast, dirigée par Henri Plumhof, de Vevey. Benjamin Archinard et Pierre Lacaze sont à nouveau responsables des danses et des costumes. La conception des gradins de 10’500 places, disposés en U, est due à Louis Tavernay et les trois portiques sont dessinés par Ernest Burnat. Le délai de réalisation est cette fois d’une année, et la fête développe la thématique confédérale, notamment par les vingt-deux couples d’amis de la noce qui représentent chacun des cantons suisse. Les 1200 figurants donnent trois représentations les 26 et 27 juillet. Au printemps 1888, la Confrérie demande au Genevois d’adoption →Hugo de Senger de composer la musique de la F. de 1889. Plumhof comme chef d’orchestre, Archinard chorégraphe et Burnat décorateur, sont à nouveau de la partie. Les costumes sont dessinés par Paul-Aimé Vallouy, Bellerin vivant alors à Vevey. Les estrades en U contiennent 12’000 places, devant lesquelles les 1379 figurants donnent 5 représentations du 5 au 9 août.
Les cinq F. du XXe siècle maintiennent la périodicité d’une fois par génération. Décidée le 16 mai 1903, la F. de 1905 bénéficie de deux ans de préparation. →Gustave Doret, déjà célèbre, est désigné comme compositeur et il est fait appel pour le livret à un jeune auteur dramatique, →René Morax, qui bouleverse l’ordre traditionnel des saisons. Il inaugure le cycle par l’hiver et finit par l’automne des vendanges, y trouvant une meilleure progression dramatique. Doret se charge aussi de la direction musicale. René Morax s’occupe aussi de la mise en scène, réglant les déplacements d’ensemble avec l’aide du directeur des ballets, M.-A. d’Alessandri. Quant aux costumes, ils sont dessinés par son frère →Jean Morax. Les estrades comportent 12’500 places et le spectacle a lieu du 4 au 11 août, soit six représentations et trois cortèges à travers la ville, impliquant 1800 figurants. La Confrérie fait encore appel à Gustave Doret pour la musique de la F. de 1927 et s’adresse pour le livret au romancier et poète Pierre Girard qui conserve le plan de Morax, l’augmentant de divers épisodes. Les costumes, chars et décors sont d’Ernest Biéler, la direction des ballets confiée à Georges Mériadec. La mise en scène est d’abord offerte au Savoyard →Édouard Vierne, alors directeur du →Théâtre de Lausanne, qui est dépassé par la tâche et remplacé deux semaines avant la première par le grand metteur en scène français Durec. Les six représentations et les trois cortèges, du 1er au 9 août, furent suivis d’une supplémentaire le 10 août. Les 2’000 figurants évoluent dans une arène en fer à cheval contenant 14’000 places, fermée à l’extrémité par un décor représentant une muraille de ville médiévale dans laquelle s’inscrivent les trois portes d’entrée des divinités. Après la mise sur pied en 1944 d’une "Commission préparatoire pour études préliminaires en vue de l’organisation d’une prochaine fête", la Confrérie choisit d’abord le compositeur veveysan →Carlo Hemmerling, puis un librettiste, →Géo H. Blanc, désigné en 1947. La F. de 1955 eut lieu du 1er au 14 août, pour 11 représentations et 3 cortèges. Le dispositif ovale, de 16’000 places, est entièrement clos. Les 3857 figurants évoluent dans l’arène, lieu du labeur humain et sur un escalier monumental occupant la partie Sud des gradins, qui conduit au portique des divinités. Désigné comme directeur artistique, Maurice Lehmann, administrateur de la réunion des théâtres lyriques de Paris, doit déléguer pour l’essentiel la réalisation au metteur en scène zurichois →Oscar Éberlé, appelé en renfort. Les costumes sont d’Henri-Raymond Fost, venu de Paris comme une partie des solistes danseurs du spectacle. La chorégraphie est de Nicolas Zvereff, qui enseigne alors à Lausanne chez →Boris Kniaseff.
Pour la F. de 1977, →Henri Debluë reprend l’ordre traditionnel des saisons, mais en ajoute une cinquième au finale, celle du Renouveau, inscrivant le cycle païen des saisons dans une symbolique chrétienne. Décidée en mai 1971, cette réalisation doit une bonne part de son intérêt au livret, qui comporte une dimension historique jusque-là occultée. On y montre l’évolution des méthodes de culture (avec un ballet de machines agricoles) tout en laissant la nostalgie s’exhaler. Le travailleur moderne est ainsi replacé au centre de l’événement. Le compositeur désigné, →Jean Balissat, écrit une musique d’une haute tenue artistique et →Jean Monod donne libre cours dans le dessin des costumes à son goût pour les mauves et les fauves; comme scénographe, il conçoit un immense gradin épidaurien (15’776 places) ouvert pour la première fois vers le Sud, sur le lac et qui évoque l’agencement de petites parcelles des vignes des coteaux de la région. Après des années de recherche à l’étranger (et la démission d’un colonel divisionnaire de la Confrérie qui s’opposait à l’engagement d’un objecteur de conscience), →Charles Apothéloz est finalement désigné une année à peine avant les représentations, pour imaginer la mise en scène, régler les déplacements et les danses des groupes, mettre au point les répétitions de 4250 figurants, menant à 14 représentations et 3 cortèges dominicaux du 30 juillet au 14 août 1977.
Préparée depuis 1991, la F. de 1999 affirme le primat du metteur en scène. Désigné le premier par la Confrérie, →François Rochaix livre un projet qui convainc. Le livret est confié à François Debluë (neveu d’Henri), qui laisse entrouvert le cercle des saisons, débutant à la fin des vendanges, aux alentours du 11 novembre pour s’arrêter sur la Fête des morts du 2 novembre. La musique est attribuée à plusieurs compositeurs: →Jean-François Bovard écrit celle de la cérémonie unique du couronnement des vignerons, →Michel Hostettler et →Jost Meier se répartissent les saisons. Le décorateur est →Jean-Claude Maret, collaborateur de longue date de Rochaix, qui imagine un dispositif de deux gradins de 8’000 places se faisant face et entre lesquels s’écoule le spectacle. Les costumes sont de Cathy Zuber, avec laquelle Rochaix avait déjà travaillé aux États-Unis. Les chorégraphies sont imaginées par →Serge Campardon, et la direction musicale assurée par Fabio Luisi. Le spectacle du matin du 11 août inclut une éclipse de soleil. Le personnage central d’Arlevin, qui traverse les saisons, est tenu par le comédien →Laurent Sandoz.
La F. marque la mémoire culturelle par les représentations graphiques qu’elle suscite très tôt. Les cortèges de la fin du XVIIe siècle sont d’abord dessinés en boustrophédon, à la façon des entrées royales des siècles précédents. Le cortège de 1772 est le premier décrit sous cette forme sur une gravure en dépliant de l’Almanach du Messager boiteux de Vevey, qui reprend plusieurs fois le système les années suivant l’événement. En 1791, un témoin anonyme a en outre dessiné et aquarellé sur une longue bande de papier les personnages, chars et principales figures du cortège, tous avançant dans le même sens. Ce leporello unique, conservé dans les Archives de la Confrérie, a inspiré les illustrateurs des fêtes suivantes. En 1819, les huit gravures dépliantes reliées à la fin de la brochure Description de la F. de Vevey le 5 aoust 1819, forment une bande de 3 m. 30. On n’en connaît plus qu’un exemplaire en couleur aquarellé d’époque à la main. Le cortège de 1833 est dessiné par Christian-Théophile Steinlen: lithographié sur trente feuilles collées bout à bout, il déroule un ruban de 19 cm. de haut pour 15 m. de long, généralement aquarellé à la main. En 1851, de grandes planches lithographiées par troupes ou saisons reprennent le système en boustrophédon, ou saisissent une scène ou un moment-clé dessiné par François Bocion ou par François Bonnet. En 1865, un leporello est à nouveau édité (4 m. 70) dessiné par Heinrich Jenny; on conserve aussi quelques premières photographies des estrades en construction et des portraits de figurants pris en studio. En 1889, le leporello dessiné par Ernest Vulliemin (6 m.) est imprimé en couleur. Les photographies se multiplient en studio, et Frédéric Boissonnas en saisit quelques-unes à l’extérieur grâce à son Escopette. 1905 est l’apogée des reproductions populaires d’images photographiées de la F., abondamment diffusées sous forme d’innombrables cartes postales. Des séquences filmées de cette F. sont aussi conservées. Pas de leporello cette année-là, mais un ensemble de seize planches imaginées par Ernest Biéler sans rapport direct avec le spectacle. En 1927, Biéler est le costumier désigné de la F. et il réalise un leporello en couleur (7 m.), et plusieurs jeux de cartes postales à partir de ses dessins de costumes. En 1955, le leporello (7 m. 20) est réalisé à partir des maquettes du costumier Henri R. Fost. En 1977, accompagné du livret d’Henri Debluë, le leporello est dessiné par Jean Monod sur fond noir (7 m. 35). En 1999, les dessins de la costumière Catherine Zuber sont repris et présentent non plus les groupes en cortège, mais chacun est montré de face sur ce dépliant de 11 m. Les films et photographies de la F. ou les ouvrages et reportages qui lui sont consacrés deviennent innombrables à partir du XXe siècle.
Bibliographie
- anonyme, "F. [...] 1791", in Étrennes pour les personnes de tout âge [...] 1792, Lausanne, Heubach, 1791.
- François Vernes de Luze, "La F." in Le Voyageur sentimental en France sous Robespierre, t. 2, Genève / Paris, Paschoud / Maradan, 1798.
- François Vernes-Prescott, L’Abbaye des Vignerons, son histoire et ses Fêtes, Genève / Lausanne / Vevey, Fick / Loertscher, 3e éd., [1883].
- Coll., La louable Confrérie. Les F. de Vevey (1647-1955), Lausanne, Hermès, 1956.
- Charles Apothéloz, Le Cep et la Rose; histoire et mythe de la F., Paudex, Fontainemore, 1977.
- Sabine Carruzzo-Frey, Patricia Ferrari-Dupont, Du labeur aux honneurs; quatre siècles d’histoire de la Confrérie des Vignerons et de ses Fêtes, Vevey, Confrérie des Vignerons, 1998, avec bibliographie.
- Christine Roth, Silvio Corsini, Mémoires d’une fête. La F., brochure de l’exposition présentée à la Bibliothèque cantonale de Lausanne, 1999.
- Pascale Bonnard Yersin et Roland Cosandey, L’Escopette de M. F. Boissonnas à la F. – 1889, Genève, Slatkine, 1999.
Auteur: Joël Aguet
Source:
Aguet, Joël: Fêtes des Vignerons, Vevey VD, in: Kotte, Andreas (Ed.): Dictionnaire du théâtre en Suisse, Chronos Verlag Zurich 2005, vol. 1, p. 583–584.