Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06860.jsonl.gz/435

A propos de féminisation... et de rédaction épicène
Dans la cinquième édition du Guide du typographe romand (1993) était inséré un court paragraphe intitulé "Féminisation des noms masculins". Assorti de précautions rédactionnelles "Bien que l'usage ne soit pas encore établi...", lisait-on d'entrée-le texte renfermait ces termes donnés en modèles:
une auteure, une cadre, une ministre, une entraîneure, une pasteure, une agente, une officière, une soldate, une députée, une syndique...Quelques Pères Virgule s'étaient offusqués d'une telle audace. A trois lustres de distance, il faut reconnaître que leur réaction était compréhensible.
Aujourd'hui, de grands progrès ont été réalisés, même si, en France notamment, la féminisation "des noms de métiers, de fonctions et d'états" se heurte encore à beaucoup de résistances. Dans sa sixième édition (2000), le Guide du typographe a fait un pas supplémentaire, indiquant, sur une pleine page, les différentes manières de procéder à ladite féminisation. Une position courageuse, contestée, il y a quelque temps, par un responsable du groupement Défense du français. Cette personnalité romande avait, en effet, cru bon de condamner les féminins pasteure, professeure, docteure, écrivaine et cheffe. Qu'on ne s'y trompe pas ...
Avant-gardiste au dire de certains, la position adoptée par l'équipe rédactionnelle du Guide paraît bien timide, voire rétrograde, par rapport aux thèses développées dans Nouvelles Questions féministes. Une "revue internationale francophone" (patronnée par les Editions Antipodes, à Lausanne) qui ne fait pas dans la dentelle...Il faut dire que cet organe de combat féministe a été fondé, en 1981, par Simone de Beauvoir et quelques autres cheffes de file. Rappelons que la compagne de Jean-Paul Sartre, auteure du Deuxième Sexe (1949) aurait eu cent ans cette année. Doté d'un comité de rédaction franco-suisse, fort d'une quarantaine de femmes, le périodique NQF est placé sous la responsabilité de Christine Delphy (CRNS, Paris) et de Patricia Roux (Université de Lausanne). Son objectif principal: développer et diffuser les réflexions théoriques et politiques issues des mouvements et des actions féministes. La revue inscrit son action dans la filiation des groupements de libération des femmes des années septante.
L'occasion m'a été donnée de prendre connaissance du volume 26/3,renfermant 168 pages à l'enseigne de la "parité linguistique". Au point de vue de la mise en pages (signée par Claudine Daulte) et de la typographie, la revue est de qualité. Sa facture est moderne, son ordonnancement clair et bien conçu.
Détailler les idées développées par les différentes intervenantes dépasserait les limites de notre présentation. Aussi, je me contenterai, ici aussi, de deux remarques...
La première découle d'une citation extraite du texte signé par Pierrette Vachon-LHeureux: "Au Québec, le suffixe -e a permis une certaine créativité lexicale qui est maintenant reconnue par la francophonie. Là où l'épicène n'est pas utilisé, les formes sont sans concurrence. Par exemple: ingénieure, auteure." Où le bât blesse, c'est lorsqu'on voit le vocable autrice apparaître deux fois au moins, dans ledit ouvrage, en alternance avec celui d'auteure. Et la cohérence (chère au correcteur typographe...comme à la correctrice, d'ailleurs)? Ce cas particulier me paraît d'autant plus important qu'il existe une Association des auteurs et autrices de Suisse (AdS) et que, de surcroît, suite à un article publié dans le Trait d'Union de L'Association romande des correcteurs et correctrices d'imprimerie (Arci) renfermant le terme d'auteure-préconisé, par le Guide du typographe-un linguiste a réagi. Il a fait remarquer qu'autrice est préférable, qu'il existe dans l'ancien français et que, paraît-il, les féministes médiévales l'utilisaient. Secondement, j'avoue que le problème posé par la rédaction épicène n'est pas anodin. La revue NQF avertit: "Pour pratiquer la rédaction épicène, il faut décider d'écrire autrement et d'y travailler." Parallèlement aux journalistes, les typographes (ou considérés comme tels...) sont interpellés. Car il faut reconnaître que, fréquemment, les textes assujettis d'une manière rigoriste à la règle épicène s'en trouvent alourdis. Dans une civilisation où les gens sont fort occupés, voire survoltés, la fluidité rédactionnelle est importante (dans les journaux, les magazines...). La lisibilité (à laquelle je suis attaché) n'a rien à gagner si l'on se voit imposer des formules du genre "individu-e-s virtuel-le-s"! Notre rôle est de faciliter la lecture et Georges Simenon n'avait pas manqué de rappeler, lors d'une interview, que "l'illisibilité est un refuge, en même temps qu'un repoussoir".
En conclusion, je dirai que ce cahier intéressant mérite réflexion. Certes, certains des termes rencontrés dans ses pages (procureure, pédégère, Madame la rapporteuse, sapeure-pompière ou doctorante) en surprendront plus d'un. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille apprécier pour autant la phrase désobligeante de l'opposant académicien Marc Fumaroli: "Et pourquoi pas recteuse, et pourquoi pas rectale?"
Roger Châtelain, TM RSI STM (Revue suisse de l'imprimerie), juin 2008