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03/08/2012
Jean-Jacques Rousseau et la formation de la raison
Certains se demandent parfois s'il ne faut pas enseigner aux enfants de cinq ans la philosophie. Ils postulent que la raison est un organe qu'il suffit de développer et qu'elle est présente d'emblée chez l'être humain. C'est pourtant un des grands apports de Jean-Jacques Rousseau en pédagogie que d'avoir montré qu'il n'en était rien: qu'il fallait laisser du temps à l'enfant, pour qu'il se développe, et qu'il était extrêmement dangereux et néfaste de s'appuyer sur son intellect, de lui apprendre la philosophie ou la grammaire dès ses plus jeunes années. Il en parle dans La Nouvelle Héloïse: La raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années, et quand le corps a pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le corps se fortifie avant que l'esprit s'exerce. Les enfants sont toujours donc en mouvement; le repos et la réflexion sont l'aversion de leur âge; une vie appliquée et sédentaire les empêche de croître et de profiter; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte. Sans cesse enfermés dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur; ils deviennent délicats, faibles, malsains, plutôt hébétés que raisonnables; et l'âme se sent toute la vie du dépérissement du corps. On en arrive au paradoxe que plus tard l'âme ne parvient pas à mouvoir la pensée parce que le développement du corps ne s'est pas fait correctement...
Rudolf Steiner, qui à cet égard était totalement de l'avis de Rousseau, disait que les maladies de l'âge adulte pouvaient avoir pour origine cette forme d'éducation fondée sur la vie intellectuelle de l'enfant. Il recommandait, pour les jardins d'enfant, de faire faire le ménage, la cuisine, de faire laver le linge, aux enfants, afin qu'ils s'épanouissent corporellement tout en apprenant des gestes coordonnés, ceux-ci permettant plus tard à la pensée de l'être également: le rythme des bras et des jambes prépare la rigueur de la pensée, et c'est pourquoi il est également important d'apprendre la danse et la musique.
L'énorme différence entre Rousseau et Steiner, sur le plan pédagogique, est que, pour le premier, on bascule presque directement de l'état corporel à l'état intellectuel, tandis que, pour le second, une phase fondamentale pour l'être humain prend place entre les deux, fondée sur ce qu'Henry Corbin appelait le monde imaginal: ce qui passe par l'image. Il était indispensable, pour Steiner, de lier le corporel à l'intellectuel par le biais des figures, et Corbin est allé totalement dans le même sens, lorsqu'il a fait l'éloge des récits symboliques iraniens. Steiner parlait plus globalement des mythologies, des légendes, des contes... Mais Rousseau détestait tout ce qui développait un monde d'images indépendant du monde physique, et il voulait que l'éducateur se contente d'exemples tirés de l'histoire. Il était déjà matérialiste, au fond, et c'est pour cette raison qu'il faisait basculer d'un coup la vie du corps vers celle de l'esprit, au lieu de s'arrêter et de prendre le temps de développer l'imagination. Il était nerveux: car pour que l'imagination crée un monde cohérent, harmonieux, rythmé, il faut un certain calme intérieur. C'est ce qui a manqué à Rousseau.