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Région transfrontalière de Neydens
Sortir de prison et fuir vers Genève
C’est dans cette région - symboliquement après le passage de la frontière - que débute sur sol suisse le tracé de l’itinéraire dei Valdesi qui, de Genève et jusqu’à Badkarlshafen, se confond avec celui des Huguenots, devenant ainsi l’itinéraire européen Sur les Pas des Huguenots et des Vaudois du Piémont.
L’histoire de ces derniers commence à Lyon à la fin du XIIe siècle avec un riche marchand nommé Vaudès ou Valdo (1140-1217). Saisi par la radicalité des paroles de pauvreté de l’Evangile il se libère de tous ses biens et se met à prêcher, non pas en latin, mais dans la langue de celles et ceux qui rapidement s’assemblent autour de lui et se mettent à « prêcher d’abord d’exemple, allant nus suivant le Christ nu » et mendiant leur subsistance. Les Pauvres de Lyon bientôt affublés du sobriquet malveillant de vaudois sont officiellement condamnés comme hérétiques par l’Eglise officielle et contraints à la dispersion pour fuir les persécutions. Des communautés importantes se forment alors en Italie, notamment dans les vallées du Piémont, mais aussi dans le Midi de la France et ailleurs en Europe, et perdurent jusqu’au XVIe siècle, malgré les persécutions endémiques dont elles sont victimes.
Dès 1520, dans les vallées piémontaises, certains prédicateurs nommés barbes entendent parler des idées de la Réforme et vont à la rencontre de Guillaume Farel (1489-1565) à Neuchâtel. En 1532, Farel se rend au synode de Chanforan au cours duquel les Vaudois décident d’adhérer à la Réforme sur le mode calvinien et de financer la première traduction de la Bible en français d’après les textes originaux. Celle-ci, confiée à Pierre Robert dit Olivétan (1506-1538), un cousin de Calvin, est imprimée à Neuchâtel en 1535 (voir Signal de Bernex). La Réforme s’implante alors dans les vallées avant que de sanglantes mesures répressives se multiplient contre les Vaudois et que la résistance armée, conduite notamment par un paysan du nom de Giosue Janavello (1617-1690), s’installe au Piémont.
Suite à la Révocation de L’Edit de Nantes en 1685, les cultes réformés sont interdits et les rescapés d’une guerre éclair sont alors emprisonnés dans d’atroces conditions, notamment à Saluzzo. Grâce à l’intervention d’émissaires suisses, le duc de Savoie consent à les libérer et ils s’enfuient alors sous escorte militaire en direction de Genève qui prépare leur accueil (voir Pont de Carouge).
Développement historique
A Neydens, en 1687 on pratique le culte réformé
Depuis Saluzzo, les vaillants exilés vaudois, bravant l’hiver, la neige et le froid, traversent la plaine du Piémont, gravissent le Mont Cenis à près de 2000 mètres d’altitude, arrivent en Maurienne, puis se dirigent sur Annecy et poursuivent leur chemin en direction de Genève.
Rappelons que contrairement aux Huguenots qui fuient le plus souvent en famille, c’est donc sous escortes militaires que les Vaudois arrivent enfin dans la région de Neydens aujourd’hui française, mais à cette époque sous contrôle de Genève depuis l’adoption de la Réforme, situation que les malheureux ignorent certainement.
A Neydens, de nombreuses familles ont alors embrassé les idées nouvelles tandis que d’autres sont allées s’installer dans les villages voisins restés catholiques. Dans l’église on pratique donc le culte réformé, ce qui renforce encore les liens de la région avec la Genève prospère qui attire la main d’œuvre de la contrée grâce à ses réputées foires commerciales.
On évalue à environ 2500 le nombre des misérables exilés qui, escortés par des soldats tout au long de leur marche forcée de près de 400 km, arriveront enfin à Genève, épuisés par les rigueurs des conditions météorologiques du début de l’année 1687, le corps meurtri par la fatigue et le froid.
Quelques dizaines d’année plus tard, Neydens redevient catholique
Dans le cadre des échanges territoriaux (que certains historiens n’hésitent pas à surnommer le puzzle de 1754) entre les juridictions de Genève et du Royaume de Sardaigne, le temple de Neydens … redevient une église catholique !
Dans les villages alentour, la plupart des paysans protestants vendent alors leurs domaines aux familles catholiques et s’installent souvent non loin, à Bossey par exemple, sur des terres restées sous la juridiction de la Genève protestante. L’histoire locale a retenu les noms des rares familles protestantes qui choisissent de rester à Neydens : les Duvillard (qui plus tard ouvriront la cave de leur maison au prêtre pour célébrer la messe !), les Roch (l’un d’eux deviendra maire au début du XIXe siècle) ou encore les Papet (l’un d’eux est chantre et régent à l’école à Neydens).
Notons que dans le cadre des mêmes négociations d’échanges territoriaux surnommé le puzzle de 1754, non loin de Neydens c’est l’inverse qui se produit : en longeant la frontière actuelle en direction du début de l’itinéraire des Huguenots sur sol genevois, les terres de Chancy, Avully et Cartigny passent clairement en mains de la juridiction genevoise réformée (voir Borne frontière franco-suisse no1) !
Il est alors intéressant d’évoquer une certaine famille Pictet, protestante depuis la Réformation, dont l’histoire commence à Moisins (Neydens) au milieu du XIVe siècle et se poursuit avec plusieurs générations de paysans et de prêtres. Déjà avant l’adoption de la Réforme par Genève, Pierre, attiré par la ville toute proche y acquiert le droit de bourgeoisie… puis ses petits-enfants s’y installent pour y exercer le métier d’artisans, et d’autres après eux par exemple celui de notaire, de pasteur, de théologien, de politicien, ou encore de scientifique, voire de militaire.
Alors, qui sait si l’un de ces derniers, Charles (1713-1792) n’a pas saisi l’opportunité d’acheter un château à Cartigny (voir Cartigny château) précisément parce que les pièces du puzzle de 1754 permettraient à ses enfants d’y grandir sereinement à la campagne, comme ses aïeux (voir Observatoire de Genève et Château de Lancy) ?
Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que les « turbulences religieuses » entre la région de Neydens et Genève s’apaisent à la faveur de l’Edit de tolérance du roi Louis XVI.
L’attrait de Genève
Déjà au XIVe siècle Genève, qui compte alors environ 12'000 personnes, attire lors de ses foires de nombreux marchands, négociants, et colporteurs (voir Place du Molard). Deux siècles plus tard, son économie connaît un remarquable essor grâce à l’arrivée des réfugiés français et italiens ouvrant la voie de l’exportation dans les pays alentour (voir Hameau de Landecy).
Grâce à ses banques et au développement de l’horlogerie par exemple, (cf Signal de Bernex) Genève attire toujours davantage une main-d’œuvre frontalière souvent pauvre, en quête de salaire. Pour leur part, les paysans, maraîchers et éleveurs de bétail de Neydens et des villages alentour vont vendre leurs produits à Genève dont la population augmente en raison de sa prospérité.
C’est ainsi que vont peu à peu être instaurées des relations annonçant la création d’une frontière économique nommée zone franche ou zone sarde, différente de la frontière politique négociée lors des accords internationaux de 1816 puisqu’elle couvrira la Savoie et une partie de la Haute-Savoie (cf Rondeau de Carouge et Château de Lancy).
N.B. Fin 2017, plus de 90.000 personnes françaises ou suisses habitant la Haute-Savoie travaillent dans le canton de Genève (source : Conseil départemental de Haute-Savoie)
(Sources et ouvrages consultés : La Glorieuse Rentrée, toute l’histoire des Vaudois du Piémont ed. Musée du Léman, Nyon 1989 – La Glorieuse Rentrée des Vaudois du Piémont, histoire d’un peuple héroïque ouvrage collectif éd. Cabédita Morges 1989 – Neydens au fil du temps Marie-Claire Bussat-Enevoldsen 2016 - Archives de la famille Pictet)
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Liens
Bibliographie
- John Peter: "Une famille protestante" histoire des Papets, protestants installés à Neydens à la fin du XVIIe siècle
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