Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06904.jsonl.gz/180

Est-ce que c'est bientôt la fin pour Silicon Graphics?
Je voulais en parler depuis un moment mais je n'avais pas eu le temps de le faire.
Tout d'abord, peut être que certains d'entre vous ne connaissent pas cette société alors en quelques mots, j'aimerais brièvement la présenter.
Silicon Graphics, c'est qui, ils font quoi?
OK, ce n’est pas le même genre que Steve...
Basée à Mountain View en Californie (aux Etats-Unis pour ceux qui n'ont jamais vu la série culturelle BayWatch), elle a eu un développement énorme jusqu'en 1997.
Le logo (un cube dessiné d'un seul trait) original de Silicon Graphics
La société faisait, comme beaucoup à cette époque, tout de A à Z. Tout d'abord le système IRIS puis IRIX (basé lui aussi sur l'UNIX de Berkeley), les processeurs RISC appelés MIPS et enfin, leurs propres ordinateurs.
Seulement voilà, avec le temps, bien que la société fût promise à un grand avenir, les choses ont commencé à se détériorer sérieusement, en 1998.
Bien sûr, il y a eu de mauvais investissements, mais il y a aussi eu la concurrence qui a fait des machines toujours plus puissantes et moins chères (je résume hein).
En 1999, suite à une tentative marketing un peu désespérée de relancer l'image de la marque, la société change de nom et utilise le pseudonyme SGI.
Le nouveau logo
Elle est surtout active dans le domaine "Gouvernemental et Défense" (40 %) avec des modélisations dans l'armement en général (simulation de fusion, calculs de flux, etc.), Science (25 %), Industries (15 %), Énergie (10 %) avec des visualisations géologiques et Média (10 %).
Mais en fait, pourquoi est-ce que j'en parle aujourd'hui?
En fait, c'est tout d'abord à cause des dernières nouvelles financières que la marque a données, elles ne sont pas terribles et sincèrement, si la société ne reprend pas un peu du poil de la bête comme on dit, je pense qu'elle sombrera en faillite prochainement.
Petit historique de Silicon Graphics
Comme on peut s'en douter, la société est surtout située dans un marché de niche et annonce, année après année, des restructurations sévères. En 2001, suite à une annonce de "dégraissage" de 15 % de son effectif mondial, le magnifique site de montage et de visualisation de Cortaillod (en Suisse!) fut également fermé (environ 10 personnes sur 300 personnes se sont vues proposer un poste à Zurich ou Genève).
En gros, la société emploie en 2005 un peu plus de 2'600 personnes à travers le monde contre 4'300 en 1994 ou plus de 10'200 en 1998.
En fait, le grand public connaît indirectement la marque puisque le film Jurassic Park, entre autre, utilisa des machines SGI dans le film et surtout, modélisa de nombreuses scènes en 1993 déjà.
Comme je le disais, SGI va mal et pour argumenter un peu, voici un petit graphique illustrant mes propos:
Depuis 1998, les choses vont de mal en pis même si la marque a eu un petit rebond en 1999. En effet, cette année-là, dans le but de concentrer la société sur ses principales activités, elle a vendu son département semi-conducteur (les fameux processeurs MIPS) et ça lui a permis de faire un bénéfice au lieu d'une perte...
Pour comprendre l'importance qu'avait cette société dans l'univers de la modélisation et de l'informatique en général, j'aimerais énumérer quelques innovations majeures que la marque a réalisées:
- SGI a créé le premier ordinateur utilisant deux processeurs (Symmetric Multi-Processing) RISC en 1988.
- En 1990, la société a introduit la série Power qui acceptait jusqu'à 8 processeurs et enfin, en 1993, la gamme Challenge avec 36 processeurs.
- Dans les années 90, SGI réalise que le SMP (Symmetric Multi-Processing) doit se plier aux contraintes du BUS qui ne suit pas. Alors avec l'aide de la prestigieuse Stanford University, ils développent le cache coherent Non-Uniform Memory Access (CC-NUMA)
- Dès 1992, les processeurs 64 bits sont implémentés dans les machines et le système IRIX passe à 64 bits (plus de 10 ans avant Apple).
Le premier processeur 64bits de MIPS en 1991, le R4000
- Tous les joueurs à travers le monde peuvent remercier SGI pour la création de l'Iris GL en 1992. Ces nouvelles Application Programming Interface (API) sont à la base de l'OpenGL, un standard utilisé par la plupart des développeurs de jeux ou d'applications. Ci-après, la liste des applications utilisant OpenGL par plateforme: Mac, Windows et Linux ainsi que les cartes graphiques qui offrent une accélération OpenGL! Vous utilisez certainement une application qui fait appel à cette technologie créée par SGI.
- La console Nintendo 64 sort en 1995 avec un processeur MIPS et des jeux qui ont graphiquement été conçus avec des machines SGI (Super Mario 64 par exemple).
- Dans le but d'avoir une présence encore plus forte dans le segment des supercalculateurs, SGI acquiert en 1996 la société Cray Research (les premiers ordinateurs qui, une fois désactivés, servent de sièges à L'EPFL) pour 765 millions de dollars. Toutefois, SGI revendra ses parts en 2000 seulement 100 millions de dollars, une année qui a été désastreuse financièrement.
Un Cray 1 à l'EPFL
- Enfin, la division MIPS fournira les processeurs de la PlayStation 2.
J'arrête là cette liste qui n'est absolument pas exhaustive. Croyez-le ou non, mais moi à une époque, quand Apple se cherchait un système neuf, j'aurais bien aimé qu'elle choisisse Silicon Graphics et IRIX, même si les deux sociétés étaient actives dans des secteurs très différents (pour mémoire, NeXT était aussi dans un segment très différent d'Apple).
À titre d'exemple, et pour ceux qui disent toujours que seul Apple sait dessiner des ordinateurs, j'aimerais porter à l'attention de tout le monde qu'Apple a créé des machines en "gris-blanc" jusqu'en 1998... C'est cette année-là qu'Apple a défrayé la chronique en sortant son fameux iMac (Bondi Blue):
Mais chez SGI, ça faisait déjà bien longtemps qu'on savait dessiner des machines beaucoup plus attrayantes pour l'oeil, que ce soit au niveau de la couleur ou de la forme! En effet, j'ai travaillé en tant que consultant pour Silicon Graphics dans la période 1996/1997 et j'en garde un excellent souvenir. J'ai aussi gardé de cette époque une petite Indy R5000 avec un écran, le lecteur de CD et une caméra. Ci-dessous, quelques exemples de ces "créations" à commencer par celle qui fonctionne encore chez moi:
Alors que cette machine a été introduite en 1993, elle offrait dans une taille réduite plus que ce qu'aucun Mac n'a jamais offert (même si on la compare avec le Quadra 840AV de l'époque). La face arrière:
On ne rêve pas, en bref cette machine offre: une interface de visualisation 3D, une prise écran (1280x1024), un port Ethernet AUI et un port 10Base-T, deux ports séries compatibles Mac (!), une interface parallèle, un port casque et un micro, trois ports digitaux audio, un port S-vidéo, un port composite analogique, un port digital, un port ISDN (du jamais vu pour l'époque!), deux ports PS/2 et enfin, une interface haute densité SCSI-2... tout ça en standard.
Cette machine était un véritable petit bijou et je l'ai encore! Elle tourne comme une horloge depuis bientôt 10 ans et je la mets à jour régulièrement puisque c'est elle qui héberge mon site web avec Apache et tous les trucs qui vont avec.
Ci-dessous, quelques exemples des machines produites par SGI au cours des quinze dernières années:
Ci-dessus, l'Indigo présentée en 1991!
Ci-dessus, l'Indigo 2 en violet... c'était 1995 (bon, pas toutes les couleurs étaient bonnes)!
Ci-dessus, la magnifique O2 introduite en 1997!
Ci-dessus, l'Octane introduite également en 1997!
Enfin, ci-dessus, les Visual Workstations 320 et 540 en 1999... avec Windows NT (triste expérience)!
Encore une fois, dans un acte un peu désespéré, SGI tenta de lancer des machines "hautes performances" avec Windows NT mais moins de 2 ans plus tard, la marque se rend à l'évidence: cette stratégie nuit à sa réputation et surtout, n'aide pas la marque à sortir des chiffres rouges.
Et puis beaucoup disent qu'avant le Mac OS X, aucun UNIX n'offrait de véritable interface graphique. Mais cette affirmation est largement erronée!
Dès 1993, IRIX 5.0 offrait une interface graphique qui était prometteuse et avec l'arrivée d'IRIX 6.0 en 1994, SGI franchissait une nouvelle étape avec une interface (GUI) élégante et attrayante. À ce jour, les machines SGI sont livrées avec le système 6.5.28 mais depuis quelques années, la société a également pris le wagon Linux au travers d'une distribution SUSE.
Beaucoup d'autres magnifiques copies d'écran IRIX 6.5 peuvent être trouvées sur le site de Basquiat.
Silicon Graphics aujourd'hui
En résumé, SGI propose trois types de machines: les serveurs avec les superordinateurs, les machines de rendus et les stations de travail.
Pour les serveurs et superordinateurs (ou supercalculateurs), la gamme s'articule autour de l'Altix et Origin qui utilisent tous deux des processeurs Intel du type Itanium 2. Les machines sont livrées avec Linux SUSE ou IRIX.
Un Altix 3000 au OakRidge National Laboratory avec 256 processeurs et 2TB de RAM
Un Origin 3000 à la NASA avec 1'024 processeurs et 512GB de RAM
Les machines de visualisation ou modélisation s'articulent autour de deux familles: Prism et Onyx. La première tourne avec Linux sur des Intel Itanium 2 et la seconde, avec IRIX et des processeurs MIPS.
Enfin, pour les stations de travail, vous avez le choix entre une station Fuel, Tezro et Prism. Les deux premières sont basées sur des processeurs MIPS avec le système IRIX et la troisième, sur des Itanium 2 d'Intel avec le système Linux.
Comme on peut le voir la gamme est complète mais est surtout destinée à un marché et à des besoins très spécifiques.
Par exemple, si on prend la station de travail Prism, on a un processeur Itanium 2 de 1.3GHz avec 3MB de mémoire cache, une carte ATI FireGL T2 avec 128MB, 2GB de mémoire DDR, un disque dur SATA de 80GB, un LCD-TFT 19 pouces ainsi qu'une licence SGI Linux, clavier et support... Le tout pour 9'865 dollars (soit environ CHF 12'000.- ou 8'000 Euros).
Cette série peut également être intégrée en rack et là, on peut atteindre des coûts de l'ordre de 250'000 dollars pour 16 processeurs et 192GB de mémoire...
Quand on se plaint que le Mac est cher, c'est vrai qu'on relativise un peu en regardant ces chiffres!
Mais s'arrêter à ces spécifications et prix ne rend pas justice à tout le savoir faire que SGI a développé. Les machines utilisent des BUS spécifiques ainsi que leur propre carte mère qui est développée avec un seul objectif: obtenir de meilleures performances.
Des clients prestigieux
Bon, vous avez compris, ces ordinateurs et systèmes sont assez pointus. Ici, pas question de parler d'une Silicon Mini...
Les utilisateurs de ces ordinateurs sont des institutions ou des entreprises de renommée mondiale qui ont des besoins en calculs ou en modélisations extrêmement importants.
Pour mieux se rendre compte des projets qui sont développés avec des machines SGI, je vous propose quelques brefs exemples.
Tout d’abord, la NASA a commandé en 2004 un supercalculateur Altix basé sur 10'240 processeurs Itanium 2... nom de code du projet: Columbia (en honneur de la navette...). Cette machine sert entre autre à générer des prédictions sur les ouragans, des études sur le réchauffement de la planète, des modélisations sur la formation de galaxies et supernovae ainsi que des simulations d'échauffements de surfaces. Il est a noté que ce superordinateur a été élu le second ordinateur le plus puissant du monde en novembre 2004 avec des pics à pratiquement 61 TFlops. À titre de comparaison, le System X de Virginia Tech avec ses 1'100 XServe (2'200 processeurs) arrive à 20 TFlops. Le lien officiel du projet à la NASA et chez SGI.
Le Japan Atomic Energy Research Institute (pour ceux qui préfèrent en Japonais) a commandé à la fin 2004 un supercalculateur intégrant 2'048 processeurs Itanium 2 et une mémoire de 13 TB (un record du monde)! Le but est "simple", simuler des réactions complexes dans le domaine de la recherche sur le nucléaire civil japonais. Cette machine a été classée au 15e rang des machines les plus puissantes du monde en juin dernier.
Enfin, le 3 août dernier, SGI présentait dans son centre de visualisation (un écran incurvé de 7.6 mètres) à Mountain View, en Californie, les résultats d'une recherche menée en collaboration avec la Stanford University sur une momie. En résumé, et dans le but de ne pas abîmer le sarcophage, l'université a procédé à un scan avec un Siemens Axiom (5 appareils dans le monde) afin de prendre 60'000 clichés en 2D. Cette opération a généré 92GB de données qui ont été traitées par une machine Prism dotée de 24 processeurs Itanium 2 et 30GB de mémoire. Le résultat? Une vue en 3D qui est 35 fois plus détaillée que tout ce qui a été réalisé jusqu'à aujourd'hui et qui a permis de comprendre un certain nombre d'éléments sans devoir tout casser. La chaîne CNN a une formidable vidéo que vous pouvez trouver ici.
D'autres clients de renommée internationale comme BMW (OK, Renault aussi, mais là-bas, ils ont peut être le bon matos, mais ils devraient apprendre à l'utiliser!), Canon, France Télévision, Total Fina Elf, la BBC et bien d'autres utilisent des ordinateurs Silicon Graphics.
À l'heure où j'écris ces lignes, on trouve 5 machines SGI dans le top 50 des ordinateurs les plus puissants de cette planète sur le site Top 500 Supercomputer.
L'avenir
Depuis 1999, c'est M. Robert R. Bishop qui dirige la société Silicon Graphics et, à la lecture des résultats financiers de la boîte ces 6 dernières années, on peut se demander comment il dirige ce bateau en perdition.
OK, il n’a pas l'air aussi sympa que Steve...
Bien que la marque soit fantastique et a énormément contribué au développement de l'informatique en général, je ne peux m'empêcher d'avoir un goût amer sur le présent et le futur de la société.
Les futurs plans ne sont pas très excitants car suite à l'annonce des résultats financiers de la marque en juillet dernier, il est évident que d'importantes restructurations (encore!) seront annoncées dans les prochaines semaines ou mois. Je fais partie de ceux qui se demandent comment la marque va encore pouvoir continuer...
En gros, la boîte est en crise et les banques ne vont pas être encore patientes très longtemps puisque pour la 6ème année consécutive, la société perd de l'argent (soit un total de pratiquement 2.1 milliards de dollars en 8 ans!). Depuis 2 ans, la société espérait sortir des chiffres rouges mais elle n'y est pas parvenue.
Malgré une marge brute qui tourne autour de 38 % (30 % pour Apple), le budget "recherche et développement" est toujours plus petit (104 millions de dollars pour 2004 contre 158 millions en 2003 ou 459 millions en 1998). Ce n'est pas bon signe puisque le propre de cette marque, c'était l'innovation... et comment peut-on innover si les moyens financiers sont toujours plus réduits?
À ce stade, et avant que la société n'annonce une énième restructuration ou pire encore, sa mise en faillite avant la fin de l'été, j'aimerais que la boîte soit rachetée par une entreprise comme Apple... C'est-à-dire une société qui saura redonner un second souffle à cette géniale entreprise informatique.
Pour une fois, j'aimerais bien me tromper dans mes prévisions.