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Comment l’Évangile a été écrit ? Un des premiers témoins : Ignace d’Antioche (v. 35 – v. 110)
Ignace d’Antioche écrit à l’église de Philadelphie, il encourage les fidèles à être dans un esprit d’union, ce qui laisse entendre que ce n’était pas d’une évidence totale. Au chapitre 8, il dit qu’une des occasions de différends est la différence des textes sur lesquels les différents fidèles se basent :
Je vous conjure de ne rien faire par esprit de querelle, mais en disciple du Christ. En effet, j’en ai entendu certains dire : « Si je ne le trouve pas dans les archives, et que je le trouve dans l’Évangile, je n’y crois pas. ». Et comme je leur disais « Il (l’Évangile) est l’écriture, ils me répondirent « les archives précèdent ». Pour moi, mes archives c’est Jésus, le Christ, mes archives sacrées c’est sa croix, sa mort, sa résurrection et la foi qui se fonde sur Jésus...
Ignace d’Antioche, Lettre aux Philadelphiens 8:2
Cf. La Pléiade, premiers écrits chrétiens p. 212
Quelle est la question dans ce débat entre les chrétiens de Philadelphie au tout début du IIe siècle ? Il semble qu’il y a concurrence entre deux sources de référence pour fonder leur réflexion théologique et spirituelle. Tous étudient ces même deux sources, seulement les uns mettent la priorité sur « les archives » qui sont plus anciennes, par rapport à un autre texte « l’Évangile » qui comporte des ajouts qui ne sont pas dans « les archives ».
Ignace d’Antioche cherche à les persuader ces fidèles que ce dernier texte, l’Évangile » est à mettre au dessus de tout le reste. Il a ces arguments :
Certes « les archives » sont plus anciennes que « l’Évangile », mais « l’Évangile a été écrit », et a été achevé dans son écriture (indique la déclinaison du grec). Cela peut vouloir dire aussi que cet Évangile marque le point d’achèvement de l’ensemble de ce qui a été écrit en ce qui concerne Jésus Christ, « les archives » ayant alors le statut de documents préparatoires.
Quelles sont ces « archives » ? Ce ne peut être la Bible Hébraïque que les chrétiens de l’époque (et d’aucune époque) n’ont jamais appelée « les archives », mais « les écritures », ou « la loi et les prophètes », et ensuite « les livres (« ta biblia » en grec). Le plus vraisemblable est que « les archives » sont des recueils de « paroles de Jésus » et d’ « actes de Jésus » : des prises de notes de son vivant, et des comptes-rendus de témoins (recueillis après sa mort). Ces documents semblent former un ensemble identifié et connu, avant d’être ensuite incorporés dans la rédaction de l’Évangile.
C’est ce que dit également Papias d’Hiérapolis, vers 120 (cité par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique, III, 39,16.) « Matthieu réunit donc en langue hébraïque (hébreu ou araméen) les « paroles » (de Jésus), et chacun les interpréta comme il était en son pouvoir » (Ματθαῖος μὲν οὖν ἑβραΐδι διαλέκτῳ τὰ λόγια συνετάξατο, ἡρμήνευσεν δ’ αὐτὰ ὡς ἧν δυνατὸς ἕκαστος). A partir de ce cette collection, il est bien possible que le même Matthieu ait rédigé une première version d’Évangile (c’est ce que semblent dire Papias, Origène, Clément d’Alexandrie, Jérôme ou Épiphane, même si certains spécialistes du XXe siècle les contredisent, prétendant mieux connaître l’histoire de la rédaction des évangiles que les témoins des IIe siècle et IIIe siècles).
Matthieu ne serait pas le seul à avoir fait une collection de paroles et d’actes de Jésus puis que Luc dit qu’il a fait de même :
Plusieurs ayant entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, suivant ce que nous ont transmis ceux qui ont été des témoins oculaires dès le commencement et sont devenus des ministres de la parole, il m’a aussi semblé bon, après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses depuis leur origine, de te les exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile. (Luc 1:1-3)
Et Papias lui-même a fait une collection de « ce qu’il a reçu des anciens », c’est à dire des personnes qui ont directement elles-mêmes entendu et vu Jésus de Nazareth, des « disciples du maître » de son vivant. Ces paroles, Papias les a transcrites et vérifiés auprès d’anciens dont il est proche (Jean et Aristion). Il a ainsi compilé des témoignages venant de André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, et d’autres « disciples du maître ».
L’argument d’Ignace d’Antioche est que ces « archives » des paroles et des actes de Jésus ne constituent pas les seules archives essentielles.
- Il y a d’abord la personne de Jésus elle-même, et donc son histoire et celle de son service comme Christ : c’est la grande différence entre le style littéraire d’une collection de paroles de Jésus et le style littéraire d’un évangile qui est un récit mettant en scène l’homme Jésus et son itinéraire, sa façon d’être (ce qui n’est pas vraiment une biographie). Dans les « archives », l’essentiel était le message apporté par Jésus, une théologie, une sagesse, une éthique. Avec l’Evangile, sans négliger cela, c’est la personne de Jésus qui est mise en avant.
- Il y a ensuite le cycle de la croix, avec sa mort et sa résurrection, qui ne faisaient pas partie des paroles et des gestes de Jésus prises par ses disciples (ils s’étaient presque tous enfuis et cachés face aux événements tragiques), mais qui fait partie de la mémoire des témoins. En particulier sa mort sur une croix qui était un scandale terrible, une souillure sur la mémoire du Christ rabaissé au rang de simple agitateur politique. Il a seulement fallu quelques temps aux disciples pour saisir cet événement et lui donner un sens, avant de pouvoir l’intégrer comme archive sacrée, et non comme une infamie. Ce qui était un simple accident arrivé à l’homme Jésus, secondaire par rapport à ce qu’il avait apporté comme message, cet « accident » devient alors essentiel pour les chrétiens et devient le point culminant dans l’Evangile, au point que le message même du Christ prend sens à travers la mort et la résurrection du Christ.
- Il y a enfin « la foi qui se fonde en lui », nous dit Ignace. et qui forme la dernière et précieuse archive selon Ignace, et participant à l’écriture aboutie de l’Évangile. C’est donc une expérience de foi, inspirée par Jésus-Christ, et mise en récit. C’est très intéressant et peut permettre de comprendre certains récits comme celui où Jésus marche sur l’eau, qui me semble plus relever d’une vérité de foi plus que d’un fait matériel.
C’est ainsi que l’Évangile a été écrit en le complétant par des données essentielles, sacrées dit Ignace, qui manquaient aux « archives ».
Je comprends la difficulté pour les églises chrétiennes de l’époque d’intégrer ce (ou ces) nouveaux textes, le ou les évangiles, écrits probablement quand les derniers témoins directs de Jésus commencent à disparaître, vers les années 65 à 90. À la fin du Ier siècle, les « archives » de paroles et de gestes de Jésus sont précieuses depuis déjà deux ou trois générations, c’est à la fois suffisant pour être devenu un patrimoine, et tout proche encore du Jésus historique. Il n’est pas facile de les détrôner par les nouveaux textes, plus récents, et en même temps complétés d’éléments extrêmement essentiels pour la foi. Ignace ne rejette pas les « archives », il dit simplement que l’Evangile est plus abouti. Vient le temps de se rassembler, temps où l’on peut débattre utilement, mais sans se perdre en chamailleries, dit Ignace aux Philadelphiens, et pour cela il est bon de s’entendre sur une archive commune qui servira de référence, de base aux arguments et à leur réfutation. C’est la pratique juive du débat d’interprétations multiples. D’ailleurs, pour se donner un espace de débat commun sans l’enfermer dans un dogme, les premiers chrétiens se sont donné un Évangile tétramorphe : un unique Évangile (celui de Jésus-Christ, et que seul possède Jésus-Christ) en quatre évangiles, quatre témoignages : ceux de Matthieu, Marc, Luc et Jean).
Irénée de Lyon, vers 180, prend ardemment la défense de cette multiplicité des évangiles et du nombre de quatre évangiles exactement : « il ne peut y avoir ni un plus grand ni un plus petit nombre d’Évangiles (que quatre). En effet, puisqu’il existe quatre régions du monde dans lequel nous sommes et quatre vents principaux, et puisque, d’autre part, l’Église est répandue sur toute la terre et qu’elle a pour colonne et pour soutien l’Évangile et l’Esprit de vie, il est naturel qu’elle ait quatre colonnes qui soufflent de toutes parts l’incorruptibilité et rendent la vie aux humains. D’où il apparaît que le Verbe, artisan de l’univers, qui siège sur les chérubins et maintient toutes choses, lorsqu’il s’est manifesté aux humains, nous a donné un Évangile à quadruple forme, encore que maintenu par un unique Esprit. » (Contre les hérésies 3.11.8)
Effectivement, nous avons échappé belle, car certains à la même époque espéraient verrouiller encore plus que ne le fait Irénée, la belle diversité et la liberté qui existaient dans l’Eglise du Christ.
Bonjour cher Pasteur, et merci de répondre aux innombrables interrogations sur le site.
Pour connaître Dieu, l on entend dire qu’il faut suivre la parole ou l inspiration.
Concernant l inspiration, c’est moins sûr, puisque des fanatiques utilisent cette idée pour tuer des gens au nom de Dieu qui les a soit disant inspirer. Et rien ne dit que c est peut être la conscience qui nous fait cheminer parfois, bien évidemment.
On ne voit pas Dieu, on ne le touche pas, il ne nous parle pas à voix haute. Bref , rien à comparer d un père humain qui vous etreint dans les bras, vous chérit, vous parle , vous embrasse , etc…
Donc on se tourne vers la méditation, la prière. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Certains préfèrent la parole.
Cette parole écrite depuis des millénaires, réécrite de nombreuses fois. Ces paroles reçues sur inspiration sur bon nombre de personnes. Quand on consulte l ancien testament, relevant de faits sur très longues périodes, dont certaines sont très douloureuses. Personnellement, je sais que lorsqu on écrit , l inspiration peut être différente suivant si l on est en état de stress, ou très serein. Ainsi donc au même titre que 2 artistes peintres peignant le même tableau , il y aura vraisemblablement une différence notamment si l un d eux est très fatigué, voire malade. J ai entendu dire que c’est Dieu qui leur a parlé. J en conviens bien. Mais quant à la retranscription ça peut être bien différent. Il suffit de voir dans une classe , le professeur dicte lentement, et les élèves écrivant auront quand-même des différences sur le même écrit, des différences de fautes d’orthographe , de mots non écrits, etc.. ça m amène à considérer qu’il faut faire une analyse globale de l ancien testament , et laisser de côté certains écrits qui peuvent troubler .
Concernant les faits historiques, vous connaissez mon ancienne profession, dont celle de relever les constatations par exemple sur un lieu d accident. En ce cas, bon nombre de fois lors de l’arrivée sur les lieux d un accident, 10 minutes environ après le choc, j’ai pû constater des variantes de témoignages sur le déroulement de l accident. Et pourtant les faits venaient de se produire. C’est dire que tout le monde ne voit pas pareil ou du moins n interprètent pas pareil ou ne mémorisent pas pareil. Ça m amène une interrogation lorsque j’ai appris que les premiers écrits de l’évangile ont une datation probable située entre 50 et 70 ans après Jésus-Christ. Évidemment ça m interpelle. Moi même, de faits très marquants dans ma vie , je ne me souviens pas avec grande exactitude des moindres détails.
Ce qui m amène à penser que pour que des écrit historiques soient bien relevés il y a dû avoir des témoins qui ont pris des notes , enregistré des faits marquants, puisque de haute importance. Et que par la suite , il y aurait eu une reprise de ces notes des décennies après. C’est une hypothèse que je développe. Mais je ne sais pas s’il y a une autre raison.
Quel est votre point de vue sur cela ?.
Merci pour votre réponse.
Que Dieu vous bénisse.
Bravo pour vos recherches inspirantes.
Les textes de la Bible, et plus précisément les évangiles ne sont pas des comptes rendus. Ce sont des prédications. Le but n’est pas l’objectivité, au contraire, c’est la subjectivité qui intéresse, et la sincérité de ce témoignage. Il parle de l’effet que produit la foi en Christ, la conversion.
Il est très vraisemblable, néanmoins, qu’il y ait eu des prises de notes de paroles de Jésus, de son vivant. Ces recueils de paroles ont servi de matériaux de base pour la rédaction ensuite des évangiles. Et peut-être des recueils de gestes de Jésus, d’anecdotes.
C’est ce que j’ai essayé d’explorer dans l’article ci-dessus.
Les textes de la Bible, et l’évangile en particulier, sont « impressionnistes », pourrait-on dire. Et c’est aussi comme cela qu’il convient de s’en nourrir, d’une façon très personnelle, comme une rencontre qui nous touche.
Dieu vous bénit et vous accompagne