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En 1932, l’éditeur Rowohlt Verlag de Berlin publia «Quoi de neuf, petit homme?», le roman de Hans Fallada, écrivain presque inconnu à l’époque. A sa parution, le livre connut un grand succès, un succès mondial.1 L’écrivain y décrit les années 1930/31 à Berlin, en Allemagne, en partant du point de vue de gens simples mais honnêtes. Il retrace avec emphase et dans les moindres détails un milieu dans lequel on côtoie plus qu’il n’en faut des gens malhonnêtes. L’éditeur reçut des courriers enthousiastes du fraîchement décoré lauréat du prix Nobel Thomas Mann, de Kurt Tucholsky et de Carl Zuckmayer ainsi que de jeunes gens en formation se reconnaissant dans la situation décrite dans le roman. Le texte fut abrégé compte tenu de la montée des Nazis et fut, après 1933, réédité dans une version modifiée passant sous silence les descriptions péjoratives des Nazis. Fallada y consentit ne pouvant s’imaginer de s’exiler. Il s’établit dans le Mecklembourg et vécut retiré dans une ferme. Il se consacra au travail de la ferme et à l’écriture de romans également connus.
Pour la première fois, la maison d’édition Aufbau-Verlag (Berlin 2016) vient de publier la version intégrale après avoir retrouvé le manuscrit dans les archives.2 Ce roman mérite d’être lu. D’une part, on retrouve une impression vivante et riche en détails de la situation de l’Allemagne de la République de Weimar à l’époque de la crise économique mondiale, et d’autre part nous lisons une histoire humainement émouvante d’une valeur intemporelle.
Pinneberg, simple employé, épouse la femme portant son enfant et fait de son mieux pour faire survivre sa femme, lui-même et son fils qu’il attend avec beaucoup de joie, malgré toutes les difficultés et les commentaires haineux de son entourage. Il est l’objet d’humiliations sur son lieu de travail, il encaisse pas mal de coups mais quand même pas tous. Il rencontre des tentations sans y succomber, bien qu’il ne sache pas comment payer le prochain loyer.
Il n’y a pas d’histoire spectaculaire, ce n’est pas un roman policier. Le suspens est dû au fait que Fallada emmène ses lecteurs dans la vie quotidienne des petites gens. Nous apprenons comment la vie se passe dans l’administration d’une petite entreprise ou comment on traite et harcèle un vendeur dans un grand magasin. Nous vivons la situation d’un jeune couple attendant un enfant et cherchant une chambre meublée accessible à son budget et calculant ce qu’il pourra dépenser du peu d’argent dont il dispose. Nous apprenons comment ces jeunes se payent parfois un petit plaisir, qu’il y a parmi tous ces gens détestables dont ils dépendent quand même des gens compatissants mais que l’on perd de vue rapidement. C’est le quotidien, plein d’évènements et de rencontres aussi bien inattendus que prévus, dépeint du point de vue de Pinneberg. Les situations sont toujours accompagnées par les réflexions et émotions, les soucis et les espoirs de ce petit homme.
Malgré sa malchance dans sa vie professionnelle, Pinneberg a beaucoup de chance avec sa femme – personnage modeste, mais pragmatique qui persiste à le guider sur le droit chemin quand il est menacé de le perdre; elle l’encourage en lui donnant de l’espoir. On pourrait même la caractériser comme personnification de la phrase «Nous y arriverons!», si celle-ci n’était pas dénaturée par une autre Mecklembourgeoise. Dans ce roman le point fort réside en un optimisme confiant – capacité de l’être humain – peint de façon convaincante. On pourrait voir dans cette femme nommée «Bichette» un personnage sorti d’un conte de fées ou quelqu’un de naïf, vu les circonstances défavorables auxquelles elle est confrontée.
Fallada – de son vrai nom Rudolf Ditzen – sait très bien de quoi il parle. Bien sûr qu’il décrit sa propre vie. Ce n’est pas une autobiographie dans le sens propre du terme, mais un remodelage littéraire. Lui-même, dans les années vingt, eut des difficultés professionnelles, des changements d’emploi, l’alcool, les drogues, des détournements de fonds, la prison. Il est lui-même un petit homme. 1928, il fait la connaissance de sa femme qui lui est d’une grande importance. C’est en 1930 que Uli, leur premier fils, vient au monde. La situation économique de la famille est encore à peu près correcte. 1931, il commence à écrire «Le petit homme» qui obtient un succès mondial lui permettant de se retirer avec sa famille dans une ferme, au bout du monde, le plus loin possible des événements politiques.
Ses propres expériences en bas de l’échelle de la société, son vaste contact avec les gens au bord du gouffre mais aussi son empathie pour ces hommes dont il fait partie, sa propre volonté de mener une vie décente – et finalement son talent incomparable de narrateur lui permet de peindre son époque de façon si vivante comme aucun de ses auteurs contemporains. La vie avec sa femme lui permet d’inventer ce personnage de «Bichette» qui, en réalité n’est pas une invention; il s’agit bien d’un être humain en chair et en os. Le livre est aussi une déclaration d’amour à cette femme.
L’auteur de ces lignes a eu la chance, dans son enfance, et plus tard encore, de connaître cette femme, Anna Ditzen, la veuve de Fallada. Elle habitait la ferme encore bien après l’âge de la retraite, louait des chambres aux touristes pour gagner quelques sous; c’est comme cela que nous nous sommes connus dans les années cinquante. Peu avant son 90e anniversaire, juste avant la réunification allemande, elle est décédée. Sans elle, nous n’aurions pas d’auteur au nom de Hans Fallada. Elle a donné naissance à quatre enfants de celui qui devait lui faire beaucoup de mal, qui la quitta, eut d’autres relations, succomba aux drogues et à l’alcool et mourut malade en 1947. Elle l’a soutenu jusqu’à la fin: mais pas inconditionnellement: elle n’acceptait pas les drogues, il n’avait pas le droit d’entrer chez elle. Mais au-delà de sa mort, elle s’est souciée de son œuvre et ne voulait pas entendre dire du mal de lui; elle savait qu’il était un homme faible mais un grand écrivain. Cette femme forte et peu sentimentale n’a jamais perdu l’espoir de jours meilleurs et a aidé là où c’était nécessaire. Pourtant, une fois, elle fut au bord de la détresse: c’était quand sa fille Lore mourut. Mais il fallut surmonter sa douleur, il y avait un autre enfant, son fils Achim, encore petit à l’époque. Elle réussit cette épreuve.
Celui qui lit «Quoi de neuf, petit homme?» et qui a eu la chance de connaître cette femme, ne voit pas seulement le Berlin de l’année 1931, pas seulement l’idée d’une vie décente dans une époque difficile, de la solidarité d’un couple comme modèle indicateur mais aussi la réalité d’une femme forte. Ce livre lui rend hommage. •
1 La première édition française parut en 1933 sous le titre: «Et puis après?»
2 L’actuelle traduction française date de 2007. «Quoi de neuf, petit homme?», traduction de Laurence Courtois. Editions Denoël, 2007
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