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Introduction : selon l’histoire ou la légende
Le kesa et le bol font partie des huit objets que les moines traditionnels sont autorisés à posséder. Avec le kesa ils pouvaient toujours se vêtir et avec le bol se nourrir, car à l’origine celui-ci leur permettait d’aller chaque matin quêter leur nourriture pour la journée, car ils ne faisaient aucune réserve, vivant de jour en jour, souvent voyageant, changeant constamment d’endroits. Ils n’étaient pas des moines mendiants car il s’agissait d’un échange : les laïcs leur donnaient de la nourriture et en échange recevaient les mérites de veiller à ce que les moines puissent avoir à manger. Les seules périodes où ils se fixaient à un endroit étaient pour les retraites de la saison sèche et de la saison des pluies. En dehors de ces périodes, ils étaient itinérants.
Le précepte stipulant « ne pas voler » signifie pour eux de n’accepter que ce qui leur est donné, d’où leur tournée d’aumônes. Ceci est aussi une règle pour le tissu du kesa qui était soit donné par des laïcs, j’imagine, soit ramassé dans les tas de tissus rejetés par tous ou considérés comme impurs, et qui n’appartenaient en propre à personne. Quelles sont les origines soit historiques, c’est à dire selon l’histoire racontée, soit magiques du kesa et du bol, celui de Bouddha ?
Il est dit dans la Majnaparamita : « Le Bouddha ne reçut pas son bol de la main des hommes. Quand il atteignit l’éveil et que vint pour lui le moment du repas, il eut besoin d’un bol. Les quatre rois des dieux (ce sont des devas) connaissant la pensée du Bouddha lui apportèrent quatre bols. » Comme le Bouddha n’avait besoin que d’un seul bol il fit rentrer les bols les uns dans les autres. Dès le début de l’histoire, de notre histoire, Il ne s’agit pas d’un seul bol, d’un simple objet usuel mais d’un symbole de la réalisation de l’éveil. Ainsi par la suite le bol que les moines reçoivent aujourd’hui est semblable au bol offert par les quatre rois des dieux, sinon ce bol d’aujourd’hui ne pourrait se manifester devant nous. Cela veut dire que chaque bol, dans lequel nous mangeons notre nourriture et pour laquelle nous sommes reconnaissants à toute la chaîne humaine qui nous a permis d’avoir ces aliments et de continuer à vivre, est aussi en lui-même le bol originel du Bouddha. Sa forme dans le zen soto revêt d’ailleurs la forme de la tête du Bouddha. Cela a une profonde signification dans le bouddhisme : d’un objet matériel passif et très commun, le respect des moines, la manière qu’ils ont de porter leur bol, d’y prêter le plus grand soin, transforme cet objet – on peut dire – en objet consacré et prenant une signification traditionnelle et transcendante, au-delà de sa forme en céramique, en bois ou en métal, et de son utilisation commune.
Un phénomène identique de consécration existe dans les autres religions avec par exemple les totems, les animaux sacrés, la croix, le Coran, la Bible, et cela même dans le monde laïc avec la coupe du monde de foot ou le Tour de France. Ce peut être également un endroit de pèlerinage ou un temps particulier qui en lui-même n’a rien de spécial mais dont la dévotion des fidèles en fait un lieu ou un temps consacré.
Il est raconté que les disciples du Bouddha lui demandèrent de pouvoir être identifiés par rapport à la population laïque en portant un habit spécifique. Aujourd’hui encore si je vais dans une réunion ouverte au public de la Plateforme Interreligieuse, personne ne peut reconnaître mon appartenance à la sangha zen. Des fois je viens en kolomo, avec rakusu, ou en samu-e toujours avec mon rakusu. C’est l’origine du kesa : porter un habit qui leur permettait d’être reconnus comme des compagnons du Bouddha. Ne disposant d’aucunes ressources, il a leur bien fallu trouver du tissu. Ils récoltèrent donc des morceaux ici et là et les cousirent ensemble, comme un patchwork, et les teignirent de couleur terre. Il est raconté également que comme ils voyageaient au milieu des champs de riz, le Bouddha décida de coudre les morceaux selon le schéma des champs et avec des points ressemblant aux grains de riz. Comme ils se nourrissaient principalement de riz cette plante représentait la vie pour eux. Ce simple vêtement au départ prit rapidement une signification identificatrice avec le Bouddha lui-même.
Transmission du bol et du kesa
Dans notre vie de tous les jours, se vêtir et manger est important. Le bouddhisme et le zen ont beaucoup d’estime pour la façon dont nous nous conduisons quotidiennement, ainsi manger et se vêtir sont des parties intégrantes et essentielles également de notre pratique du zen. Aussi les deux symboles principaux du zen et de sa transmission au cours des siècles sont-ils le kesa et le ou les bols, qui sont remis lors des cérémonies d’ordination et de transmission du dharma. Ils sont par conséquent indissociables de notre lignée comme symboles, tout en ayant une application très pratique dans la vie. Les deux choses ne sont pas séparées mais bien intimement liées : utilité pratique dans la vie et objets respectés de notre transmission car appartenant à une lignée authentique remontant à Bodhidharma, lignée que nous faisons également remonter à Bouddha, même s’il y eut quelques interruptions et adaptations.
Recevoir le bol authentifie pleinement la réalisation de l’éveil. Le Buddha dit en effet en conclusion : « Parce que les fruits de mes mérites passés sont arrivés à leur plein murissement, parce que j’ai fait naitre en moi un esprit compatissant et pur, aujourd’hui, les quatre rois célestes avec pureté́ et fermeté́ m’offrent ce bol. »
Le bol dans son cas est devenu une relique vénérée, l’une des quatre reliques principales avec les cheveux, la robe et les dents. Après le paranirvana du Bouddha, les pouvoirs du bol ne diminuent pas puisqu’ils sont liés à la venue d’un buddha en ce monde
Patra, le bol ou les bols, a également été traditionnellement respecté comme un symbole d’une vie bouddhiste. Il est comme le kesa intimement lié à notre transmission. « Toutes les transmissions de l’est et de l’ouest sont juste le véritable trésor de l’œil du Dharma et de l’esprit délicat du nirvana, et le kesa et le bol. Les Bouddhas du passé l’ont chacun maintenu comme la transmission authentique des anciens Bouddhas.», dit Dogen dans son chapitre Hatsu-u. U veut dire le bol. De la même façon que le kesa est le kesa et qu’il ne peut simplement pas être appelé coton ou soie, le bol est le bol et ne peut pas être appelé porcelaine, bois ou métal. Le bol fait également partie des attributs authentiquement transmis par les Bouddhas et les Patriarches, dit Dogen.
Dogen dit :
« Mon regretté Maître, Tendo Nyojo, cet éternel bouddha, lorsque qu’il s’est établi sur le Mont Tendo a prononcé un enseignement formel dans le dharma hall. Je me souviens de la question suivante : un moine demande à Hyakujo : qu’est-ce qu’un miracle ? Hyakujo dit : S’asseoir seul sur la grande montagne. Moines ne soyez pas dans la confusion. Laissez le gars se tuer en pratiquant pour une longue durée zazen au milieu de la difficulté. Si l’un de vous venait à me poser abruptement cette question : Vénérable Nyojo qu’est-ce qu’un miracle ? Je lui répondrai simplement, de quel miracle pourrait-il bien s’agir ? Finalement y a-t-il quoi que ce soit d’autre ? Le bol de Hyakujo a passé à Tendo, je mange mes repas. »
Dans le bouddhisme Chan particulièrement, où la notion de lignée de patriarches est si importante, la transmission des reliques de contact des grands maitres, bol et surtout robe, prendra une valeur toute particulière, qui
s’apparente à l’épisode où le Buddha reçoit des quatre rois célestes le bol en gage de son Eveil. Le bol est donc un symbole religieux important dans le bouddhisme. Lorsqu’un maitre le transmet à son disciple, le bol atteste des réalisations spirituelles de celui qui le reçoit, car il est transmis ainsi que le kesa lors de la cérémonie d’ordination de moine.
Dans le ‘Kesa kudoku’, le chapitre du Shobogenzo de Maître Dogen consacré au kesa, il est écrit: « Lorsque le Thatagata Shakyamuni transmit à Mahakashyapa le trésor de l’œil de la Loi Authentique et l’éveil suprême, il les transmit en même temps que le kesa reçu de la transmission authentique du Bouddha Kasyapa. Reçu de successeur légitime en successeur légitime, le kesa atteignit le Maître Zen Daikan du mont Sokei, la trente-troisième génération. Le tissu, la couleur et les mesures du kesa ont été intimement transmis. »
Le kesa est donc l’essence de l’enseignement du Bouddha, tout autant que zazen. C’est l’habit du moine zen et de la nonne zen, symbole de la transmission de maître à disciple et de la vie spirituelle.
La manière de coudre le kesa est aussi importante que la manière de le revêtir, de le plier et le déplier, de le laver. Lorsqu’on coud le kesa, il est important de se rappeler que c’est le symbole de notre nature véritable, aussi ne faut-il pas choisir de tissu voyant, séduisant pour les yeux. Des couleurs naturelles sont mieux, comme de l’ocre qui est la couleur d’origine ayant donné son nom au kesa Le vêtement du satori. Kesa, en japonais, ou kasaya, en sanscrit, signifie couleur ocre, couleur de terre. Pour plus de simplicité, les kesas maintenant sont noirs. Ainsi la couleur devient non-couleur, et n’est plus un objet d’attachement pour les sens.
Il est dit aussi qu’après avoir réalisé l’éveil sous l’arbre de la Bodhi, Bouddha Shakyamuni rassembla de vieux linceuls, les lava, les teignit et les assembla en les cousant. Ainsi naquit le premier kesa, qu’il portait pour pratiquer la méditation. Ce kesa fut transmis de maître à disciple, de patriarche à patriarche jusqu’à aujourd’hui. Dogen écrit : « Le kesa est le cœur du zen, sa moelle et ses os. » Ce n’est pas seulement un vêtement, mais le symbole de l’esprit du zen. Lorsqu’on le porte et que l’on pratique zazen, l’être humain devient Bouddha.
Le kesa et le bol pour nous aujourd’hui
Le kesa et le bol sont le Dharma et le Dharma est le kesa et le bol, car la transmission du kesa et du bol est liée à la transmission du Dharma. Il faut donc y porter une attention éveillée. Nous devons respecter toute personne qui a reçu et a protégé le kesa et les bols, et nous en réjouir. Aussi avec eux, comme nous avons eu la chance d’approcher l’enseignement du Bouddha et de connaître zazen, alors nous devons pratiquer de façon résolue. Dogen dit « jour et nuit » mais il faut aussi adapter cela à notre temps et notre vie active. Soyons heureux de cette transmission authentique dont nous bénéficions. L’important aujourd’hui est que nous-mêmes portions notre kesa et que nous mangions dans nos bols comme tous les Patriarches et tous ceux qui sont entrés dans le courant pour traverser la rivière.
Aujourd’hui nous ne sommes plus des moines itinérants quêtant leur nourriture et ne disposant que d’un seul bol. Il s’agit à chaque repas de penser à la nourriture que nous recevons, de remercier, de ne pas manger de façon commune aussi bien lors des repas dans les retraites que dans la vie quotidienne. Les oryoki que nous utilisons nous rappellent le minimum dont nous avons besoin, bols, baguettes, cuillère, pas besoin de plus, et nous rappellent la vie en cet instant car nous mangeons non pour vivre mais parce que nous sommes vivants.
Avant de manger nos bols sont vides, nous les remplissons, les vidons sans perdre aucune miette de nourriture, les lavons et les essuyons. Ils sont à nouveau vides et propres. Que cela nous fasse également penser à notre esprit si encombré de multiples pensées. Vidons notre esprit comme nos bols, nettoyons-le de façon à nous retrouver disponibles pour les changements, pour tous les enseignements que nous recevons au cours des journées, et pour l’enseignement du Bouddha-dharma.
Dans le dojo avec notre kesa nous mangeons la guen-maï. La guen-maï également nous ne la mangeons pas que pour nous-mêmes, mais nous l’offrons également, c’est à dire que nous faisons le vœu que chacun aie également à manger. Renouvelons également ce vœu chaque fois que nous avons à manger. En portant le kesa nous faisons également le vœu que chacun réalise l’éveil et se libère du monde de la souffrance. Ce sont des vœux et non des obligations de résultats. Mais toute pierre jetée dans un lac génère des vaguelettes qui sans nul doute atteindront le rivage, si tenues soient-elles.
Yoka Gengaku, Yoka Daishi, dit « Brumes d`hiver et d`automne, rosée, nuages, pluies de printemps sont le vrai kesa que revêt notre corps. »
Le Bouddha a écrit ce poème :
Lorsque nous nous rasons la tête et portons le kesa,
Nous sommes protégés par les bouddhas.
Chaque personne qui transcende sa vie égoïste
Est servi d’offrandes par les dieux et les hommes.
On dit qu’originellement les kesas ont été cousus de guenilles, de tissus rejetés par tout le monde, par la société, ou que personne ne voulait utiliser car ayant touché des morts, souillés de réjections, ou bouffés par les rats. Souvent encore nous-mêmes ne sommes pas si éloignés de ces guenilles quand nous nous emportons ou que nous sommes en proie à des attaques, nous avons tous notre côté obscur sinon nous n’aurions pas de côté lumineux. Le fait de ramasser ces tissus épars, comme les différents aspects de notre personnalité, de les laver, comme de nous laver nous-mêmes, et de les coudre ensemble, comme rassembler notre psyché et la raccommoder contient un enseignement dont nous n’avons pas toujours conscience. C’est là que la pratique intervient, on comprend par la pratique. Par exemple si vous vous faites voler votre kesa, vous comprenez immédiatement ce qu’est cette perte qui vous atteint profondément, et si vous cassez vos bols vous comprenez immédiatement que vous devez manger dans des bols de remplacement. Ainsi si vous propagez du mauvais karma vous pouvez comprendre immédiatement quelle violation vous faites à toute la transmission des Bouddhas. Il ne faut pas oublier, faire attention, respecter, c’est bien pour tout le monde.
Il s’agit donc, suivant la tradition et la transmission, de coudre les kesas de façon authentique et de les poser humblement sur nos têtes. Nul besoin de dire que si les puissants du monde portaient le kesa et faisaient sampai, le monde serait différent depuis très longtemps.
Pour un moine ou une nonne le kesa fait partie de sa pratique, de sa vie de tous les jours, fait partie de lui-même. En zazen c’est l’enveloppe invisible de notre corps. Ce n’est pas un objet commun mais une aventure spirituelle qui nous élève. Dans la vie quotidienne nous avons toujours notre petit kesa à cinq bandes, le rakusu, avec nous et savons à chaque instant où il est. Si nous laissons, pour les protéger, nos grands kesas au dojo, nous emportons toujours notre rakusu avec nous, comme un compagnon fidèle affirmant notre filiation, d’où nous venons spirituellement, car un moine ne l’oublie jamais.
Je me souviens comme si c’était hier du jour où Maître Etienne Mokusho Zeisler m’a mis mon kesa noir sur la tête et m’en a drapé lui-même. Le tissu en est usé maintenant comme mon histoire de vie mais chaque fois que je le mets ces jours reviennent comme actuels, et encore une fois je pense que malgré mes erreurs, mon esprit souvent anxieux, malgré tout ce que je ne suis pas arrivé à réaliser, malgré tout cela je peux nouer sur moi le kesa que mon maître bien-aimé m’a remis avec sa grande confiance. Bouddha est toujours là et même moi je suis son fils bien-aimé.
Le kesa, de par son histoire est également le vêtement de la transformation, de notre transformation. Les choses les plus basses, les bouts de tissu les plus méprisables, furent élevées au niveau de respect le plus haut. En le portant nous passons également de notre niveau pas très élevé en général à une dimension qui nous élève immédiatement et nous permet de voir en nous-mêmes des êtres nobles, des personnes portant la grande Voie des Bouddhas et des Patriarches. Aussi en ayant toujours notre rakusu avec nous nous nous rappelons constamment cela.
Dans ces temps malades, porter le kesa signifie au monde qu’il est possible d’affirmer une éthique spirituelle et un éveil salutaire. Aussi devons-nous réaliser que nous ne le portons pas que pour nous-mêmes mais dans la conscience réelle de porter le vêtement de Bouddha pour tous. De même nous mangeons dans le bol du Bouddha, mangeons alors pour encourager notre énergie à pratiquer la Voie de la sagesse et de la compassion jusqu’à notre éveil complet. Et continuons encore. Un jour chacun comprendra la valeur universelle de cette expérience intime qui entoure notre corps et anoblit notre esprit.
Addendum :
Tout cela doit être réalisé avec sagesse.
Dogen Zenji, dit dans le Shobogenzo, chapitre Hachi-Dainingaku, « Les huit vérités des Nobles ».
La septième est la sagesse :
« Si vous, moines, possédez la sagesse, alors vous serez sans avidité et sans attachements. En réfléchissant constamment et en vous observant vous-même, vous empêcherez que la sagesse ne soit perdue. Ceci veut juste dire atteindre la libération, selon mon Dharma. Si vous n’êtes pas ainsi, vous êtes déjà différents de ceux habillés en blanc (les laïcs) ; il n’y a rien à vous reprocher. Certainement, la sagesse est un robuste bateau sur lequel nous traversons l’océan de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Egalement c’est une grande torche brillante dans l’obscurité de l’ignorance ; c’est une bonne médecine pour tous les malades ; et c’est une hache aiguisée pour couper les troncs de l’anxiété. Pour cette raison, vous devez écouter, considérer et pratiquer la sagesse, et ainsi vous mûrissez. Si un être humain possède la lumière de la sagesse, alors il est un humain doué d’une vision claire, même si ce n’est qu’avec ses yeux. »
Chaque jour nous nous souvenons de pratiquer avec une grande compassion et une grande sagesse en voyant tout à partir de sunyata, c’est à dire sans nous attacher véritablement à quoi que ce soit.
Bibliographie :
« Le bol du Buddha. Propagation du bouddhisme et légitimité́ politique. » par
Wang-Toutain Françoise. Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient. Tome 81,
1994. pp. 59-82
« Kesa Kudoku », « Den-e » et « Hatsu-u, le Patra », chapitres du Shobogenzo de
Maître Dogen, traduction de Gudo Nishijima et Chodo Cross, Windbell Publications,
ISBN 0 9523002 1 4
« Kesa et Patra », par Vincent Keisen Vuillemin, https://zen-deshimaru.ch, Rubrique
Enseignement.