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C'est la question que François Chérix, l'ancien coprésident du NOMES, pose dans une fascinante analyse historique, parue dans Le Temps du 4 février. Il compare les actuelles tribulations européennes de la Suisse à la désastreuse campagne d'Italie de 1515, qui aboutit à la "glorieuse défaite" de Marignan dépeinte avec vigueur par Ferdinand Hodler.
Cette année là, la Diète confédérée avait signé avec François 1er, le jeune roi de France, le Traité de Gallarate, précurseur, selon Chérix, de l'actuel "Accord-cadre" négocié tant bien que mal par le Conseil fédéral avec l'Union européenne. Mais sous l'impulsion du cardinal Schiner, prince-évêque de Sion, "le Christoph Blocher d'alors", plusieurs des Confédérés renièrent leur parole, dénonçant ce qu'ils considéraient comme un inacceptable compromis, pour se lancer à la conquête des richesses de l'Italie. Battus à Marignan, les Suisses renoncèrent définitivement à ce que l'on peut qualifier d'aventure coloniale pour conclure avec la France la Paix perpétuelle de Fribourg, en réalité un protectorat octroyé à la petite Confédération par la super-puissance de l'époque.
On peut penser que les Suisses, considérés comme les guerriers les plus redoutables du temps, avaient été grisés par leurs victoires éclatantes sur Charles le Téméraire, quelques décennies auparavant. En fait, ils avaient été subtilement manipulés par le roi de France Louis XI, qui s'était ainsi débarrassé de son ennemi numéro un sans risquer la vie d'aucun de ses soldats. A mon avis, ce sombre monarque, souvent décrié, est le véritable inventeur de la realpolitik. (Dans son excellent ouvrage, Diplomacy, Henry Kissinger l'attribue à Richelieu, mais c'est une autre histoire).
Pour en revenir à nos braves Confédérés, ces rugueux montagnards avaient été éblouis par les fabuleuses richesses abandonnées dans sa débâcle par le duc de Bourgogne. Ils avaient d'ailleurs failli en venir aux armes pour partager le butin, une guerre civile évitée de justesse par la médiation de Nicolas de Flue. l'ermite de Stans. De là leur fascination pour les contrées ensoleillées d'Italie et leurs querelles intestines exploitées si fatalement par le cardinal Schiner.
Cela dit, la remarquable leçon d'histoire de François Chérix risque bien de laisser de marbre ceux qui, dans notre classe politique et notre opinion publique, vouent aux gémonies le projet d'accord institutionnel avec l'UE. Pour éviter un nouveau Marignan, il faudra essentiellement mettre l'accent, dans la difficile campagne qui s'annonce, sur ses incontestables avancées pour notre pays. Mais il faut aussi s'accommoder de l'évidence, à savoir que le rapport de force est a priori à l'avantage du mastodonte européen, quelles que soient les compétences reconnues de nos diplomates.
Il est donc illusoire de vouloir le beurre et l'argent du beurre comme l'ambitionnaient à tort les Suisses de 1515.