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Supposons que l'on affirme que quelque chose soit scientifiquement prouvé. Dans la mesure où cette affirmation ne constitue pas une position incomplète ou définitive qu'on ne puisse remettre en question, mais au contraire une position qui permette d'ouvrir le débat quant au terme "scientifique", ceci constitue un bon début pour une théorie des sciences. La science veut construire le savoir. La théorie des sciences aspire quant à elle à savoir comment la science parvient à construire ce savoir. Depuis ses débuts, elle traite de l'objet des sciences, c'est-à-dire de l'aspiration scientifique à connaître et à saisir la réalité de manière authentique, sans jamais la raconter à la manière d'un mythe. On pourrait s'attendre à ce que ce projet soit appelé tout simplement "philosophie des sciences", si cette désignation n'avait pas été revendiquée, depuis le 19ème siècle, par les théories universelles du savoir à propos de la métaphysique. Il n'est pas rare, en effet, que le milieu scientifique ait une attitude très méfiante à propos de la métaphysique spéculative. Bien que les représentations à propos du savoir et de la science ne se basent sur aucune expérience et soient, de fait, spéculatives, le milieu scientifique se méfie de tout domaine qui s'éloignerait un peu trop des sens, d'appareils qui permettent un élargissement de la perception, ainsi que de la mesurabilité. Les sciences se soucient constamment d'une certaine "hygiène" à ce propos et ne tolèrent, dans leur quête de vérité, absolument aucune approximation ou supposition susceptibles de rendre le savoir "impur". En ce sens, les sciences se suffisent à elles-mêmes et sont des interprétations du monde efficaces et largement fiables.
Une théorie ou philosophie des sciences se voit confronter à bon nombre de défis. Il s'agit pour elle tout d'abord d'établir clairement ce qu'est une théorie en tant que telle. Dans la mesure où il s'agit d'un terme abstrait qui peut être utilisé dans différents contextes, ceci ne constitue pas une entreprise évidente. En général, on entend par "théorie" une manière particulière de voir les choses; d'un point de vue plus moderne, une théorie constitue une recherche sytématique ou une analyse conceptuelle cohérente. Une difficulté supplémentaire est de déterminer ce qui fait partie du "scientifique", et de le distinguer de tout ce qui n'en fait pas partie. Ceci nécessite, d'une part, de définir la science et, d'autre part, de suivre une théorie de la connaissance bien spécifique. Le problème est ici que les limites de la scientificité ne peuvent être tirées de manière absolue, comme le milieu scientifique le souhaiterait. En outre, le rapport à la philosophie est à discuter de manière indépendante dans la mesure où cette dernière ne peut être considérée, malgré tous ses efforts, comme une science exacte sans aucune contradiction. De fait, son but n'est pas tant de connaître de la manière la plus précise, mais bien de penser de la manière la plus précise. Le principe est semblable à celui des sciences, bien que différent. En conséquence, il est donc probable que non seulement la légitimité mais également la pertinence d'une critique philosophique concernant la science puisse être mise en doute.
Les déclarations des théories scientifiques ont souvent pour effet secondaire d'ouvrir le débat quant à leur utilité scientifique dans la mesure où une théorie des sciences n'apporte, tout au plus, que des résultats approximatifs et non scientifiques. Selon Kant, la science est idéalement déjà critique dans la mesure où elle se doit de réfléchir elle-même aux conditions de ses démarches de la manière la plus impartiale possible. Entendue de cette manière, une théorie des sciences spécifique devrait donc constituer une partie intégrante des sciences elles-mêmes.
La philosophie générale des sciences étudie quant à elle les sciences particulières dans leur comportement spécifique et au vu de leurs difficultés, avec pour but de mieux comprendre l'entreprise globale de la science et, jusqu'à un certain point, l'humanité en tant que telle. Il fut un temps où la philosophie était considérée comme la servante de la théologie. Aujourd'hui et de manière analogue, la philosophie des sciences a tendance à être considérée comme étant au service de la science dans la mesure où nous vivons sans aucun doute dans une société de savoir, moins certainement néanmoins dans une société de sagesse. La philosophie des sciences est, en ce sens, soumise à la tentation de se laisser détourner de son objet d'études selon lequel le monde serait maîtrisable et explicable d'un coup de baguette magique. Or la philosophie est une servante obstinée, qui peut parfois jouer de mauvais tours à certains.
Comme tout domaine de la philosophie, la philosophie des sciences connaît différentes approches et rapports à soi. Ces derniers peuvent être différenciés à l'aide d'une seule et même question: Que puis-je savoir (de la réalité) et de quoi traitent les sciences? Différentes réponses à cette question ont été données en termes de chiffres, de phrases, de phénomènes, d'expériences, de données, etc. Une réponse spécifique détermine également une conception particulière, c'est-à-dire ici une théorie des sciences particulière: des données pertinentes, des phrases univoques, des descriptions claires, des expériences confirmées, etc. Certain(e)s rebelles affirment néanmoins qu'il ne soit pas possible de donner une réponse satisfaisante à cette question, et que la scientificité constitue, pour cette raison, une notion creuse, ou qu'elle doive être définie au cas par cas.
Au sein de la théorie des sciences se reflète le spectre quasi complet de la philosophie. En ce sens, la théorie des sciences offre également à la philosophie un laboratoire au sein duquel celle-ci peut constamment renouveler la perception qu'elle a d'elle-même. Par exemple, on conserve des dossiers précis à propos du projet concernant les sciences, afin que tout puisse être, dans un avenir plus ou moins proche, soumis à des analyses plus complètes. La vertu des sciences particulières qu'est l'enregistrement détaillé devint bientôt une véritable composante d'un comportement scientifique global, bien que le fait de faire des recherches en toute liberté, à la manière d'un scientifique fou, sans se soucier de la traçabilité de la démarche que l'on utilise, ne soit pas considéré comme scientifique. Et pourtant, bien que ceci ne soit peut-être pas souhaitable, il est néanmoins possible d'envisager la science de manière non rigoureuse à travers une expérience de pensée. Le débat à propos de ce genre de particularités concernant la conception de la science constitue un thème privilégié de la philosophie des sciences dans la mesure où ces dernières ne sont, pour ainsi dire, jamais discutées au sein des sciences elle-mêmes.
Comme toute discipline théorique, la philosophie des sciences travaille à partir d'images qu'elle nomme modèles, comme par exemple les modèles de développement ou d'interconnexion qu'elle entend reconnaître dans les menées scientifiques. Ces modèles peuvent également devenir, de manière rétroactive, des principes directeurs des sciences et, par conséquent, des principes directeurs de la société générale au sein des sociétés du savoir. Une des tâches de la philosophie des sciences constitue, de ce fait, à dévoiler et expliciter ces schémas de pensée subtils ainsi que leur emploi non conscient.
Texte d'introduction de Patrick Schneebeli: études de philosophie à Zurich, enseigne la culture générale dans des écoles professionnelles.
Traduction: Carole Berset