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Un sabreur morgien
Jean-Jacques Langendorf vient de publier aux éditions InFolio une courte biographie du major-général Charles Emmanuel de Warnery, né à Morges le 13 mars 1720.
Son parcours est hors du commun. A quatorze ans seulement, Warnery se plonge dans le tumulte des campagnes d’Italie, l’un des actes de la guerre de succession de Pologne. Dans les rangs Sardes, le jeune Morgien assiste à la bataille de Parme et participe à celle de Guastalla. On y dénombrera vingt mille morts, blessés et disparus pour chacun des deux camps.
Aux dires mêmes de Warnery, le service militaire étranger est la seule carrière enviable qu’un jeune Vaudois puisse mener à cette époque, «les Bernois les ayant exclus de toutes les charges un peu avantageuses». La carrière de Warnery est fulgurante. En bon mercenaire, sa loyauté va à qui le paie. La diversité de ses employeurs le démontrera.
De 1737 à 1739, il prend part, avec le grade de lieutenant, à la guerre austro-turque. Dans l’un de ses nombreux écrits, il prétendra y avoir commandé contre les Ottomans une galère sur le Danube! Entre sa vingt et unième et sa vingt-troisième année, engagé au service de la Russie, il combat la Suède avec des épaulettes de capitaine. En 1742, le comte valaisan Maurice de Courten, général au service de Louis XV, lui conseille de prendre du service… en Prusse! Il s’engage ainsi dans l’armée du roi Frédéric II, fraîchement monté sur le trône. Le roi-guerrier vient d’attaquer Marie-Thérèse d’Autriche pour lui ravir la Silésie. En 1744, l’archiduchesse contre-attaque. Warnery est cette fois de la partie avec, sous ses ordres, une centaine de hussards prussiens. Un fait d’arme lui vaut d’être promu major et remarqué par le souverain. La cavalerie combat alors de manière particulièrement violente. Selon les consignes même de Frédéric II, «elle ne fait pas de prisonniers; elle porte ses coups contre les visages».
En 1756 éclate la guerre de Sept Ans, guerre mondiale avant l’heure: la France, la Saxe, l’Autriche, le royaume de Grande-Bretagne, le Hanovre, la Suède et l’Espagne s’affrontent en Amérique, en Europe et aux Indes.
L’un des épisodes en est la prise de la forteresse de Stolpen, en Saxe, par les troupes du Morgien. Etoffant sa description de nombreuses références bibliographiques, Jean-Jacques Langendorf fait une nouvelle fois preuve de son érudition en historiographie militaire. Warnery est le premier rapporteur de son propre héroïsme lors de cet événement qui l’aurait vu, presque seul et armé de deux pistolets seulement, prendre la forteresse et abattre – en état de légitime défense – son gouverneur. D’autres chroniqueurs toutefois ne sont pas si enthousiastes à vanter ces mérites. Langendorf ne tranche pas, mais admet le caractère sarcastique, tendanciellement prétentieux de Warnery.
Fait prisonnier, le Vaudois ne terminera pas la guerre sur les champs de bataille. Langendorf en déduit, peut-être un peu vite, qu’il «ne fait aucun doute que si la carrière de Warnery ne s’était pas arrêtée au début de la guerre de Sept Ans son nom serait cité à l’égal des grands hussards-sabreurs de l’armée de Frédéric II».
A l’automne 1764, entre temps anobli par le roi de Prusse, il s’établit enfin à Varsovie, au service du roi de Pologne. Ironie du sort, Stanislas II Auguste Poniatowski est un ennemi juré de la Prusse. Warnery est envoyé comme observateur pendant la guerre de succession de Bavière, qui marque, selon l’historien militaire, «la dégénérescence d’un art militaire d’Ancien Régime à bout de souffle, comme le vieillissement de […] Frédéric II de Prusse».
Balançant entre son érudition bibliographique et son sens du récit, Jean-Jacques Langendorf parvient à placer le polémologue Warnery dans les controverses qui marquent la stratégie militaire de son temps. Rappelons que le XVIIIe siècle finissant va marquer un tournant. Frédéric II vient de porter à son paroxysme une science militaire rationaliste, pétrie d’esprit des Lumières. On débat sans fin des mérites respectifs de l’ordre profond (formations militaires en colonnes pour favoriser le choc) et de l’ordre mince, ou ordre prussien, constitué de formations en ligne pour augmenter la puissance de feu. Avec Napoléon, que Warnery ne connaîtra pas, la force morale des armées révolutionnaires, issues de la masse populaire, est exaltée. L’opération militaire devient un tout et la rupture des lignes d’opérations est l’objectif premier des stratèges. La manœuvre gagne en importance. Elle relègue le feu et le choc au plan à la fois second et ultime de la bataille à proprement parler. En 1832, avec De la guerre, nouant la gerbe des expériences napoléoniennes, Clausewitz théorisera ses fameuses frictions. Le romantisme allemand pointe le bout de son nez. A défaut d’irrationalité, l’incertitude fait désormais partie intégrante du jeu tactique ou stratégique.
Warnery, nous dit Langendorf entre les lignes, est à cheval entre Frédéric II et Clausewitz. Il théorise déjà les frictions et admet que les principes militaires, aussi corrects soient-ils, dépendent des principes de l’adversaire, généralement tout aussi valables. Il va même jusqu’à évoquer la confusion du champ de bataille, à laquelle il faut opposer volonté, originalité et initiative, dont chaque camp ne manquera pourtant pas de faire preuve, souvent de manière imprévisible. Mais en même temps Warnery refuse leur valeur aux armées de milice, formées de citoyens. Pour lui la guerre est un métier. Il est en cela parfaitement de son siècle.
Finalement, il compte assez peu que Warnery, avec ou sans la complicité de Langendorf, ait exagéré son héroïsme à Stolpen. Nous devons à Jean-Jacques Langendorf de nous avoir livré un récit historiquement charpenté qui, grâce à la malice de son auteur, devient une aventure militaire à ne pas conter que dans les tavernes de Basse-Autriche.
Référence:
Jean-Jacques Langendorf, Warnery, Un hussard vaudois, Presto-Infolio, Gollion 2019.