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On entend par grève la cessation collective du travail par des salariés sous contrat, dans le but d'obtenir des avantages professionnels. Si des indépendants, des étudiants suspendent leur activité, ou si c'est un individu qui, comme on le dit, "fait la grève", cela sort de notre propos. Les conflits du travail qui peuvent déboucher sur une grève portent sur les salaires, la durée du travail, les conventions collectives, les droits syndicaux et autres aspects du labeur industriel. Si le patron, pour imposer ses conditions, exclut tout un groupe de travailleurs, on parle de lock-out. Comme cette pratique ne se distingue guère, dans les faits, de la grève, il n'est pas rare que les parties intéressées polémiquent à propos de ces termes, souvent pris comme synonymes par les statistiques.
En Suisse, comme dans la plupart des pays, le recours à la grève est peu courant. Normalement, les mouvements de revendication salariale, c'est-à-dire les actions collectives visant à améliorer ou à défendre les salaires ou les conditions de travail, débouchent sur des négociations, sur un arbitrage ou sur la capitulation d'une des parties. Bien que la grève soit parfois spontanée, elle suppose en général une certaine organisation ou au moins des discussions sur les buts et la tactique. Depuis le milieu du XIXe s., les tâches d'organisation revinrent de plus en plus aux syndicats, qui pouvaient mieux évaluer la situation des travailleurs, estimer leurs chances de succès et formuler des revendications claires. En cas de grève, ils offraient un appui sous forme d'indemnités journalières (provenant d'une caisse de grève), ils faisaient connaître au public leur vision du conflit, ils organisaient un soutien moral (manifestations de solidarité) et matériel (collectes de fonds) et éloignaient de l'entreprise les travailleurs tentés de s'y embaucher (mesures de blocage, piquets de grève). Disposant en outre d'une expérience de la négociation, ils se proposaient comme partie contractante et empêchaient autant que possible l'apparition de conflits personnels entre patrons et grévistes.
Les patrons espéraient d'abord que la grève cesse faute de moyens. Ensuite, ils pouvaient essayer de poursuivre l'activité avec les cadres, les contremaîtres, les apprentis et les non-syndiqués. Dans les dernières décennies du XIXe s. et les premières du XXe, ils avaient la possibilité d'engager des briseurs de grève, mais les résultats étaient souvent mitigés. Vers la fin de la Première Guerre mondiale, des gardes bourgeoises ou des groupes "techniques" constitués à cet effet remplacèrent les grévistes dans certaines fonctions (par exemple le nettoyage des rues et l'évacuation des ordures pendant la grève générale bâloise de 1919). Par le lock-out, les patrons cherchaient à assécher les caisses de grève des syndicats. Les listes noires internes ou rendues publiques (par exemple celles publiées dans le journal des menuisiers suisses) servaient de moyen de pression supplémentaire. Enfin les organisations économiques et patronales avaient elles-mêmes des caisses de grève, avant 1914 déjà. Les industriels suisses des machines et de la métallurgie fondèrent en 1923 une coopérative d'assurance contre la grève.
Le droit de grève ne fut reconnu explicitement que dans la Constitution fédérale de 1999 (art. 28). Auparavant, il dérivait, selon la jurisprudence en matière de droit du travail, de dispositions comme la liberté d'association (art. 56 de la Constitution de 1874). Comme le droit ordinaire n'offrait pas les moyens d'agir contre une grève politique, le procès des chefs de la grève générale de 1918 fut confié à la justice militaire. Pour prévenir de tels conflits, les partis bourgeois imposèrent, dans la loi de 1927 sur les fonctionnaires, l'interdiction de la grève pour le personnel fédéral (interdiction abrogée en 2000). Plus que sur le droit de grève lui-même, on s'est battu sur certains de ses aspects marginaux, en particulier la question des piquets de grève.
Il existe de nombreuses formes de grève. Dans le cas le plus courant, dit parfois "grève de combat", les grévistes ne se présentent pas à leur poste. En général ils sont requis par toutes sortes d'activités syndicales: signature quotidienne du registre des indemnités, participation à des assemblées, à des manifestations, à des piquets de grève, à des rencontres organisées pour augmenter le moral. La grève du zèle consiste à travailler lentement ou en observant à la lettre toutes les prescriptions; elle reste souvent ambiguë, surtout si elle est ignorée du public; elle permet de contourner des interdictions légales ou contractuelles. La grève d'avertissement, qui ne dure que quelques heures, montre qu'on est prêt à se battre. La grève de solidarité ou de soutien sert à renforcer la position des salariés d'une autre entreprise, comme lors du mouvement pour une convention collective dans l'industrie textile après la Deuxième Guerre mondiale. La grève sauvage est une action spontanée conduite sans l'aval des syndicats.
A côté des grèves du travail, il y a des grèves politiques. Entrent dans cette catégorie, en Suisse, la grève générale de 1918, la grève d'avertissement d'une demi-journée du 30 août 1917 et les grèves générales locales de Genève (1902 et 1907), Neuchâtel (1906), Vevey, Lausanne, Montreux et Hochdorf (1907), Arosa (1910), Zurich (1912 et 1919) et Bâle (1919). La distinction n'est pas toujours évidente; elle dépend surtout du but visé, mais dans tous les cas mentionnés, les motifs économiques ont joué aussi un rôle important.
Normalement, les chances de succès des revendications salariales (grèves offensives, demandant une hausse des revenus) augmentent en période de haute conjoncture. La presse syndicale souligne fréquemment cette corrélation, depuis la fin du XIXe s. Mais il n'en résulte pas obligatoirement un recours plus fréquent à la grève, parce que, dans une telle situation, le patronat se montre prêt à davantage de concessions, ce qui accroît la marge de manœuvre pour des solutions négociées. Au contraire, les grèves peuvent se multiplier en période de crise, parce que les salariés se défendent contre une péjoration de leurs conditions de travail (grèves défensives et de protestation). Il n'y a pas non plus de relation directe entre la rareté des grèves et la croissance. L'économie suisse est depuis le milieu des années 1960 l'une des moins dynamiques, alors que règne la paix du travail. Les comparaisons internationales montrent que, dans le dernier tiers du XXe s., certains pays qui ont connu nettement plus de grèves que la Suisse ont atteint des taux de croissance bien plus élevés.
Le refus des corvées, régulièrement attesté lors de conflits entre les autorités publiques et les sujets paysans, n'est sans doute pas encore une grève au sens donné plus haut. De véritables grèves ont eu lieu au bas Moyen Age dans les centres miniers du Saint Empire. Dans les villes suisses, on observe de temps en temps des conflits sociaux dans le monde artisanal où l'on a eu recours à la grève. Les premiers cas se sont produits dans les corporations de tisserands et de meuniers des villes du Haut-Rhin (Bâle, Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau). Puis vinrent des révoltes de compagnons forgerons qui avaient formé une association (Royaumes) s'étendant de Bâle à Rottweil en passant par Aarau, Zurich et Schaffhouse. Les compagnons, qui au sein de leurs sociétés disposaient de bons systèmes de communication et de mécanismes de sanction efficaces, devinrent dès le bas Moyen Age une force politique. Ils luttaient notamment pour de meilleurs salaires ou pour le droit au lundi "bleu" (férié), en jetant le discrédit sur les maîtres récalcitrants, en les boycottant, en désertant une ville, voire en faisant la grève (comme les compagnons forgerons à Zurich en 1412). Les mesures prises dès le XVe s. par les corporations, puis par les villes (qui prononcèrent la dissolution des "royaumes" en Allemagne du Sud et en Suisse) n'y changèrent pas grand chose. Les compagnons typographes étaient particulièrement combatifs dans les questions salariales (grève à Bâle en 1471). On repère aussi plusieurs grèves d'artisans ou de compagnons au cours des dix-sept conflits sociaux attestés à Genève entre 1533 et 1794 (Révoltes urbaines).
Dans la première moitié du XIXe s., les quelques grèves documentées, comme celle de la filature Hünerwadel à Niederlenz en Argovie (1813), de l'indiennerie Trümpy à Glaris (1837) ou de la passementerie bâloise (1833 et 1848) ne sont que la pointe de l'iceberg, car les conflits ne laissaient alors pas de trace, sauf incidents. Longtemps, les artisans ont été presque seuls à faire grève. Leurs mouvements de revendications salariales restaient généralement modestes; c'est pourquoi ils sont mal connus, d'autant qu'il s'agissait souvent de travailleurs migrants. La plupart des grèves éclataient spontanément et s'achevaient souvent par épuisement des acteurs.
La fréquence des grèves augmenta dans les années 1850. A la fin de la décennie suivante, un profond changement survint avec l'adhésion de plus en plus courante à des syndicats, capables d'offrir un soutien matériel et moral, parfois même d'organiser des collectes internationales. Une première grande vague (près de cent grèves connues), avec épicentre à Genève, toucha en 1868-1876 le bâtiment, mais aussi les arts graphiques, les tailleurs, les cordonniers et les horlogers. En 1870 (point culminant), on compta jusqu'à 3300-5300 grévistes et plus de 120 000 journées perdues. Les concessions obtenues furent souvent éphémères.
Les grèves de la période 1880-1914 sont les mieux étudiées. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, on observe alors un taux de grève plus élevé dans certains districts campagnards ou dans de petites villes (Léventine, Riviera, Soleure, Lebern, Vevey, Arbon) que dans les agglomérations de Bâle et Zurich (notons qu'en Suisse ce taux s'avère plus faible qu'en France, mais plus fort qu'en Allemagne, pour les années 1899-1913). Les maçons occupaient de loin la première place, suivis des tailleurs de pierre et des menuisiers. Le textile, la métallurgie, l'industrie des machines et l'horlogerie étaient aussi déjà considérablement touchés, tandis que les services ne l'étaient pas encore, sinon dans les transports (chemins de fer et tramways). Souvent les revendications étaient multiples: elles portaient sur le salaire (trois quarts des cas), sur la durée du travail (un tiers), sur les droits syndicaux (un tiers). De graves tensions pouvaient apparaître (surtout lors des grèves d'artisans); les autorités faisaient appel à la police, voire à l'armée (qui intervint trente-huit fois).
On atteignit un nouveau point culminant vers la fin de la Première Guerre mondiale, quand les grèves générales suprarégionales de 1917, 1918 et 1919 vinrent s'ajouter aux grèves économiques. Le secteur des services (cheminots, personnels communaux et cantonaux, employés de banque zurichois) ne se tint plus en retrait. Jusqu'en 1920, on exigea des réductions massives de la durée du travail (grève des ouvriers du bois en 1919, lock-out dans le bâtiment en 1920) et des augmentations de salaire. Dans la brève, mais sévère dépression qui suivit, on s'attacha à la défense des salaires (lock-out dans l'industrie du bois en 1922). Quand la croissance revint, on contra les tentatives d'allongement du temps de travail (grève des métallurgistes en 1924). La plupart du temps, les syndicats contrôlaient la situation, si bien que les mesures répressives de l'Etat perdirent leur importance après les grèves générales de 1918 et 1919, tandis que des membres des autorités, tel le conseiller fédéral Edmund Schulthess, endossaient le rôle de médiateur.
Après une décrue à la fin des années 1920, les grèves devinrent au début des années 1930 un peu plus nombreuses, mais surtout plus suivies et plus longues. Lors de la grande crise, patrons et salariés des arts et métiers se rapprochèrent, dans une commune volonté de créer des emplois. Quand, en 1937, les perspectives conjoncturelles commencèrent à s'améliorer, de nombreux métiers s'engagèrent, comme la métallurgie, à respecter la paix du travail. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, on se soucia des problèmes de répartition bien plus que pendant la Première Guerre, ce qui désamorça en partie les tensions sociales. Cependant, une nouvelle vague de grèves se produisit après la fin de la guerre; en 1946, le nombre des grévistes atteignit le niveau de 1920. Il s'agissait notamment d'obtenir l'extension des conventions collectives (grèves des ouvriers du textile en 1946).
Après 1950, les grèves furent rares; il n'y en eut aucune en 1961, 1973, 1987 et 1993. Dans leur majorité, les salariés relevaient d'une convention collective imposant la paix du travail absolue. Les parties s'abstenaient généralement de mesures de lutte même dans les phases de renouvellement des conventions. Seule la crise économique du milieu des années 1970 provoqua une petite série de grèves. Néanmoins, c'est l'année 1963 qui détient le record du nombre de journées perdues, en raison surtout d'une grève des plâtriers zurichois, qui dura quinze semaines. Depuis le milieu des années 1990, les grèves sont devenues plus nombreuses et suivies. Les principales ont été celle de la filature Kollbrunn (comm. Zell ZH, 1994; la plus longue de cette période), les grèves nationales de l'imprimerie (1994) et du bâtiment (2002), la grève à l'usine Swissmetal de Reconvilier (2006) et celle des ateliers CFF de Bellinzone (2008).
Auteur(e): Bernard Degen / PM