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Le Valtournanche il y a 100 ans
Avec 2 illustrations ( 140-141 ) Au moment de sa mort prématurée, le professeur Albert Deffeyes à Aoste était en train de rassembler les éléments et matériaux d' un livre sur l' abbé Amé Gorret, le célèbre Ours de la Montagne, qui de 1857 à 1865, alors simple séminariste, participa activement à plusieurs tentatives d' ascension du Cervin. Il faisait partie de la caravane qui, trois jours après la victoire de Whymper, réussit à atteindre le sommet par le versant italien.
Comme ses compatriotes valdôtains, son oncle le chanoine Carrel et plus tard l' abbé Henry, Amé Gorret fut un pionnier de l' alpinisme et du développement touristique de la vallée d' Aoste, dont il souhaitait passionnément que les beautés et les richesses naturelles fussent mieux connues et plus visitées par les touristes.
Un type extraordinaire et pittoresque, prêtre et homme à la fois, d' une taille gigantesque, pieds et mains à l' avenant, rude et parfois grossier, parcourant sans cesse la montagne avec de gros souliers cloutés, ami de la bouteille et de la pipe, toujours prêt à répondre à ses interlocuteurs par des boutades ou des jeux de mots. D' une force herculéenne, insensible à la fatigue, il est capable de marcher ou de grimper des journées entières. Il fume trop; il boit souvent immodérément. Ses saillies ne laissaient pas que d' inquiéter ses chefs ecclésiastiques. On raconte que l' évêque avait essayé de freiner ce tempérament en lui ordonnant de porter la soutane durant ses randonnées et de borner ses libations à deux ou trois verres par jour. Qu' à cela ne tienne! Il portait la soutane dans le sac, et se fit confectionner une large coupe d' un litre. Il tutoyait tout le monde; même la reine d' Italie qu' il accompagna dans l' une de ses courses royales.
Mais sous cette charpente rude et fruste, il y avait une intelligence profonde, un esprit lucide et critique, une âme naive éprise de justice, une extrême bonté alliée à une pureté de sentiments étonnante. Et surtout un amour indéfectible de la montagne et de sa chère vallée.
Dans son désir de les faire connaître et apprécier davantage, l' abbé Gorret a beaucoup écrit: un Guide de la Vallée d' Aoste ( 1878 ), une brochure sur Victor Emmanuel dans les Alpes, d' innombrables notices, récits, articles parus dans les revues des clubs alpins et dans le journal valdôtain Le Touriste. C' est un de ces articles que M. Deffeyes a retrouvé et que nous reproduisons ci-après, en lui laissant toute sa naïveté et sa saveur originales.L. S.
C' était en 1850, trois touristes arrivent à Châtillon; c' était, on n' en peut douter, des anglais, anglais et demi. Après une halte d' une heure à l' auberge du Lion d' Or, ils repartent pour Valtournanche avec leurs sacs, leurs longues jambes et leurs grands bâtons. Au Lion d' Or, car on ne parlait pas encore d' hôtel, ces anglais n' avaient pris que de la bière et une tasse de café; pas n' était question de the à cette époque; ils n' avaient pris ni vin ni viande: des drôles de gens que les anglais.
Ils arrivent à Valtournanche et vont demander l' hospitalité au presbytère; ni auberge ni cantine à Valtournanche pour les étrangers. Ces messieurs les anglais veulent repartir le lendemain pour traverser le Mont Cervin.
On ne distinguait pas encore le Mont Cervin du Col St-Théodule. Il faut des guides; on envoie un enfant chercher le guide dans un chalet à une heure de distance; il arrive à la cure. Le curé l' annonce aux anglais qui le font venir. On ne peut passer le glacier seul, il faut un compagnon au guide pour le retour et il faut que le compagnon soit habile aussi pour la glace. Le marche se conclut à L. 25 par guide jusqu' à Praborne ( Zermatt est venu plus tard ). Le curé ne voulant rien pour son hospitalité, le compte est range par une forte bonne-main à la servante qui n' est autre que la sur du curé, et la caravane part et arrive heureusement à Praborne où on logeait aussi chez le curé, le vicaire ou le médecin 1, les seuls qui eussent du vin, et l'on choisissait ou plutôt l'on subissait celui des trois dont la maison était ouverte.
Il n' y avait alors que cinq individus qui eussent osé s' aventurer à traverser le glacier du Mont Cervin en qualité de guides et il fallait les chercher où ils étaient, et bien souvent encore les attendre.
La même année, quelque huit jours plus tard, sept anglais inondent encore la cure, les guides sont requis, mais il faut encore cinq porteurs, hors les deux guides; trois frères sont engagés, les deux autres sont à l' avenant et mettent crânement leur casquette de la garde nationale pour cet exploit et ce long voyage. Mais à l' annonce du départ pour le glacier La Rouèse, la mère des trois frères tombe évanouie et l' épouse de l' un d' eux fait une fausse couche. Ces cinq porteurs furent depuis d' excellents guides et deux continuent encore le service.
Le nombre des anglais allait augmentant toutes les années; il y avait déjà les anglais d' Angleterre, il y en avait de Prusse 2, d' Autriche, anglais de Suisse, de France, d' Amérique et même de Russie et d' Italie; on vit même des anglaises. O stupeur! ô bêtise humaine!
Les guides se multiplièrent, une petite auberge avec quelques lits tant bien que mal s' éleva à Valtournanche; au chalet du Breil, au pied du Mont Cervin, à côté de la chambre où avait loge M. de Saussure 3, on fit quelques mauvaises fenêtres à un grenier pour en faire une salle; on divisa l' étage supérieur par une cloison pour en faire quatre chambres à dormir: je me rappelle encore ces petites lucarnes où je pouvais à peine passer mon poing fermé; il était si facile là de se croire un grand homme! Votre tête heurtait partout, à la porte, aux poutres, au plancher; mais il y avait des lits et l'on n' était plus oblige d' aller dormir avec les bergers sur le foin du Crétaz ou de La Vieille *.
Un excentrique, un guide émérite, Pierre Meynet 5, dont la femme était de Zermatt, alla planter une tente sur le Col St-Théodule pour y réfléchir avec sa chère moitié lequel était le meilleur: ou le bien qu' ils avaient mangé en Suisse ou celui qu' ils avaient bu à Valtournanche.
En 1854, un anglais de Bielle, M. Quintino Sella, faisait l' ascension du Breithorn; on n' avait que trois mauvaises cordes soustraites à quelques fagots de foin; le premier guide taillait les marches avec une petite hache à fendre le bois, et quand il ne l' employait pas, il en introduisait le manche par le collet de son habit entre son paletot et son gilet; c' était la place la plus commode pour cet incommode instrument.
Monsieur Sella a laissé un récit intéressant et spirituel de cette ascension sur le livre de la cabane du Col St-Théodule, je n' ai pas réussi à dépister cette narration en 1871. Ou elle a péri ou quelqu'un a emporté le feuillet dans son album.
1 L' auberge Lauber, ouverte en 1838 ( voir Les Alpes, août 1954 ).
2 Pour les gens de Valtournanche tous les touristes sont des Anglais, de même qu' aux Ormonts aujourd'hui encore, tous les villégiateurs sont des étrangers.
3 En 1792; il y passa cinq jours.
4 L' alpage de la Vieille se trouve à l' est de Breil, sur la rive gauche du torrent du même nom qui le sépare du Giomein.
5 En 1852. Peu après, Pierre-(Antoine ) Meynet revendit ce premier refuge à son cousin Antoine-François Meynet qui construisit à quelques mètres une seconde cabane en bois. Les deux abris passèrent en 1860 aux mains d' un « consortium » forme du curé de Valtournanche, des frères Pession et d' un autre Meynet. Le tout fut racheté en 1865 par Dollfus-Ausset qui renforça la cabane en bois par un mur extérieur en pierre. Il y plaça trois hommes, Antoine Gorret, père de l' auteur de cet article, Melchior et Jacob Platter de Meyringen, avec tâche d' y faire des observations météorologiques régulières. Ils y demeurèrent pendant 14 mois consécutifs de juillet 1865 à septembre 1866. Le 20 janvier1866, l' abbé Amé Gorret et son frère Charles montèrent en plein hiver au Théodule faire visite à leur père.
La première auberge de Breil s' appela d' abord « Hotel des Bouquetins ». Dollfus-Ausset avait baptisé la cabane du Théodule « l' Arche de Noé ».
En 1855, trois originaux 1 voulurent essayer l' escalade du Cervin; ils partirent avec le piolet comme ci-dessus et déjà les grands bâtons ferrés ou alpenstocks. Sur une pente du glacier du Mont Thabor ils perdirent un chien; sur la Tête du Lion, ils s' amusèrent à rouler des roches dans l' abîme, mangèrent leur croûte de pain, burent de la neige fondue dans une tabatière en cuir, après avoir fait passer le tabac dans leurs pipes et redescendirent dormir dans les chalets.
Actuellement le Mont Cervin compte près de cinquante ascensions; il possède une grotte de refuge.
Le Col St-Théodule compte quatre chambres et a déjà servi d' observatoire météorologique pendant un hiver.
Valtournanche compte un bon et discret hôtel; la petite auberge est devenue l' hôtel du Mont Rose. Le bassin du Breil a vu s' élever le Giomein, le chalet Gaspard et demande encore mieux.
Une belle route se construit de Châtillon à Valtournanche. Les Bussérailles peuvent être visitées à loisir.
Les guides sont nombreux, trop nombreux peut-être, ils sont presque tous fournis de tout l' attirail nécessaire pour une longue excursion ou une difficile escalade, ils font des voyages sur les glaciers étrangers, ils deviennent propres dans leurs habits et leurs manières; le voyageur en trouve à foison à Châtillon sans les faire chercher 2, le nombre des touristes augmente; le pays est mieux connu, des cols et des pics nombreux sont explorés; on les ignorait auparavant; l' argent va et vient, la circulation s' établit. Un grand pas est fait, l' autre se fera, tout change, tout progresse: moi aussi je crois au progrès.
Mintolé Retrog 3