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La France qui oublie ses mots ne sait plus enterrer ses morts ; du moins ceux qui sont rangés au rayon dit des «personnalités» ; un rayon qui jouxte désormais celui des «people». La démonstration vient une nouvelle fois d'en être apportée ces jours derniers avec les flonflons catholiques et républicains qui ont salué la disparition d'un sacré rebelle.C'est ainsi : des pans entiers de mots disparaissent de nos mémoires francophones quand d'autres s'impriment, furieux et fugaces, sur les écrans des téléphones portables. Dans les colonnes de l'hebdomadaire Charlie Hebdo, le talentueux Philippe Lançon vient de redonner un souffle de vie à l'un de ces mots qui semble au bord de sa tombe. Qui se souvient d'«obituaire» ? Les anglophones feront peut-être référence à «obituary» et saisiront que l'on évoque ici la mort. Obituaire ? Durant les vingt dernières années, dans les colonnes du Monde, cinq occurrences de ce mot utilisé au singulier et deux seulement au pluriel.1Pour comprendre mieux vaut remonter le temps et ouvrir les pages du dictionnaire universel Larousse du XIXe siècle. Deux définitions nous sont offertes. La première renvoie à la liturgie et parle «d'un registre dans lequel on inscrit les obits fondés dans une église». La seconde évoque, au passé, les ecclésiastiques qui, en cour de Rome, étaient pourvus d'un bénéfice vacant par décès du titulaire. Registre, donc. Mais «obit» ? Essentiellement un «service fondé pour le repos de l'âme d'un défunt et qui doit se célébrer à des époques fixes, moyennant un salaire convenu». On citera ici l'«Obit salé» ou «Obit de Valois» que l'on célébrait chaque année le 4 février en l'église Notre-Dame à Paris pour le roi Louis XII et pour son père. Il fut ainsi nommé parce que ce roi accorda, pour cette fondation, au chapitre de Notre-Dame, le droit de prendre deux muids de sel à la gabelle en ne payant que le prix marchand. Tout cela issu d'obire que l'on traduira ; au choix, par «mourir» ou «passer.»On a beaucoup parlé en France, ces jours derniers, de Notre-Dame de Paris et des obsèques de l'abbé Pierre, star des médias, icône de l'opinion publique française. Le commerce étant ce qu'il est, on a aussi vendu beaucoup de papier et d'images télévisuelles. Emissions spéciales à tout va. Historiens et responsables catholiques, compagnons d'Emmaüs et responsables politiques tous furent conviés à participer à l'événement. Etrange événement pour dire le vrai qui vit aux premières loges tous les puissants qui, depuis l'appel de l'hiver 1954, ne répondirent jamais aux suppliques récurrentes de l'abbé en faveur des pauvres sans logis. Etrange événement encore qui permit d'entendre les responsables catholiques chanter les louanges d'un abbé favorable à l'usage du préservatif et à la fin du célibat des prêtres. Etrange événement enfin dont l'ampleur et le faste médiatiques démesurés interdirent de tenter de comprendre le pourquoi de ce faste et de cette ampleur.Ainsi n'a-t-on pas lu l'éclairant texte qui suit. «Le mythe de l'abbé Pierre dispose d'un atout précieux : la tête de l'abbé. C'est une belle tête, qui présente clairement tous les signes de l'apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prètre-ouvrier et la canne du pélerin. Ainsi sont réunis les chiffres de la légende et ceux de la modernité. La coupe de cheveux, par exemple, à moitié rase, sans apprêt et surtout sans forme, prétend certainement accomplir une coiffure entièrement abstraite de l'art et même de la technique, une sorte d'état zéro de la coupe : il faut bien se faire couper les cheveux, mais que cette opération nécessaire n'implique au moins aucun mode particulier d'existence : qu'elle soit, sans pour autant être quelque chose. La coupe de l'abbé Pierre, conçue visiblement pour atteindre un équilibre neutre entre le cheveu court (convention indispensable pour ne pas se faire remarquer) et le cheveu négligé (état propre à manifester le mépris des autres conventions) rejoint ainsi l'archétype capillaire de la sainteté : le saint est avant tout un être sans contexte formel ; l'idée de mode est antipathique à l'idée de sainteté.»Et encore : «Mais où les choses se compliquent à l'insu de l'abbé, il faut le souhaiter c'est qu'ici comme ailleurs, la neutralité finit par fonctionner comme signe de la neutralité, et si l'on voulait vraiment passer inaperçu, tout serait à recommencer. La coupe zéro, elle, affiche tout simplement le franciscanisme ; conçue d'abord négativement pour ne pas contrarier l'apparence de la sainteté, bien vite elle passe à un mode superlatif de signification, elle déguise l'abbé en saint François. D'où la foisonnante fortune iconographique de cette coupe dans les illustrés et au cinéma (
). Même circuit mythologique pour la barbe : sans doute peut-elle être simplement l'attribut d'un homme libre, détaché des conventions quotidiennes de notre monde et qui répugne à perdre le temps de se raser : la fascination de la charité peut avoir raisonnablement ces sortes de mépris ; mais il faut bien constater que la barbe ecclésiastique a elle aussi sa petite mythologie. On n'est point barbu au hasard, parmi les prêtres ; la barbe y est surtout attribut missionnaire ou capucin, elle ne peut faire autrement que de signifier apostolat et pauvreté ; elle abstrait un peu son porteur du clergé séculier : les prêtres glabres sont censés plus temporels, les barbus plus évangéliques.» (
). J'en viens alors à me demander si la belle et touchante iconographie de l'abbé Pierre n'est pas l'alibi dont une bonne partie de la nation s'autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice.»Ce texte a été publié, sous la signature de Roland Barthes, il y a précisément un demi-siècle.1 La première provient du discours de réponse prononcé par Alain Peyreffite lors de l'entrée de Georges Duby à l'Académie française : «La thèse, à cette époque, était, plus qu'aujourd'hui, une épreuve décisive : la soutenance était une manière d'adoubement par les pairs. Vous y avez consacré sept années, y travaillant comme un compagnon à son chef-d'uvre. Sept ans à recruter les cartulaires, les capitulaires et les obituaires, afin de reconstituer, à partir des archives éparses de Cluny, un paysage social. Vous avez fait revivre dans le Mâconnais médiéval les prêtres, les guerriers et les paysans.» (Le Monde du 1er février 1988). La seconde est signée de Christian Colombani qui traite de Stendhal et de la société grenobloise : «En 1842, à la mort d'Henri Beyle, dit Stendhal, pseudonyme à consonance germanique qui lui fut reproché comme le reste, les gazettes de l'Isère reproduisirent les notices obituaires de la capitale : "Homme d'esprit", "Auteur du Rouge et du Noir", rien d'inquiétant pour un rentier louis-philippard.» (Le Monde du 15 mai 1993).