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Le combat irréaliste contre les inégalités
La conférence du 18 septembre a éclairé l'incohérence des justifications marxistes de la redistribution de richesse.
L'ouvrage phénoménal d'inspiration marxiste de l'économiste Thomas Piketty, adulé par les économistes sociaux-démocrates et keynésiens, a remis au goût du jour le vieux débat sur les inégalités des revenus et des fortunes. Selon la thèse égalitariste, les riches deviennent toujours plus riches, la classe moyenne stagne et les autres peinent à joindre les deux bouts. Cette lecture peut être facilement réfutée par une analyse des faits, dans la mesure où les fortunes reflètent avant tout des facteurs de production et que les revenus évoluent au cours d'une vie. L'augmentation qualitative des niveaux de vie (et de l'espérance de vie) grâce à des produits et à des services qui n'existaient pas auparavant, ou dont le prix continue de diminuer grâce à l'innovation, est également passée sous silence par la thèse égalitariste.
Mais les inégalités sont-elles moralement problématiques? Comme l'a relevé Pierre Bessard, directeur de l'Institut Libéral, en introduction de la conférence du 18 septembre de l'Institut, tenue à l'Université de Genève, la philosophe-romancière Ayn Rand (1905-1982) est peut-être la meilleure référence pour en débattre, tant sa défense spirituelle des vertus de l'intelligence et du talent, de l'effort et du mérite individuels est articulée. Elle va de pair avec une dimension de l'être humain qui honore le travail et l'accomplissement productifs comme actes de création. L'école de pensée qui se rattache à son œuvre est donc utile pour analyser les tentatives de décrédibiliser l'économie de marché. Il est illustratif que les intellectuels socialistes accusent le capitalisme à la fois de ne pas produire assez — et donc de mener à la paupérisation des travailleurs, et en même temps de produire trop, menant à la surconsommation des mêmes travailleurs et à la destruction de la planète — une thèse soutenue par le discours sur la décroissance. En stimulant le sentiment de l'envie, les socialistes veulent un monde où chacun est égal dans la misère plutôt qu'inégal dans la richesse.
Dans son exposé, Yaron Brook, le président exécutif de l'Ayn Rand Institute, qui promeut l'œuvre et la philosophie d'Ayn Rand dans le monde et les applique aux affaires contemporaines, a d'abord noté l'hypocrisie des économistes égalitaristes, qui voyagent en première classe pour parler des inégalités. Sans aucune preuve empirique, les inégalités sont depuis devenues la cause-slogan de tous les problèmes imaginables: la faible croissance économique, les conflits au Proche-Orient, les défis de la classe moyenne… Or le vrai problème est la pauvreté et une croissance économique qui demeure au-dessous de son potentiel, notamment en raison de la surréglementation, du protectionnisme des syndicats ou encore de la fiscalité excessive. Il faut aussi reconnaître que dans nos économies mixtes, il existe des problèmes de gouvernance avec une politique monétaire expansive au détriment de l'épargne et de l'investissement industriel, ou avec la corruption qui découle des faveurs politiques. Mais ces problèmes n'ont aucun lien avec l'inégalité. L'égalitarisme est avant tout un stratagème des penseurs marxistes pour justifier des programmes massifs de redistribution de richesse.
Comme le marxisme, l'égalitarisme est une théorie qui s'inscrit à l'encontre de la nature humaine, dans le sens où chaque individu est différent, non seulement génétiquement ou culturellement, mais aussi et surtout dans ses intérêts et ses aspirations. La vie ne s'arrête pas à l'argent, contrairement à ce que pensent les marxistes, et les choix des individus ne se limitent pas à maximiser leurs revenus ou leurs fortunes: certains préfèrent enseigner plutôt que s'enrichir à Wall Street, par exemple. Le bonheur dépend beaucoup des passions personnelles, l'essentiel étant que chacun puisse gagner sa vie et vivre sa vie comme il l'entend. L'égalité matérielle est donc absurde. La seconde incohérence des marxistes porte sur la création de richesse, exclusivement créée par les idées et l'activité des entrepreneurs, qui produisent de la valeur pour autrui: la richesse n'est pas un gâteau statique à partager et l'économie libre n'est pas un jeu à somme nulle. C'est pourquoi il faudrait plutôt célébrer les milliardaires, qui par leurs innovations améliorent la vie de millions de personnes qui achètent volontairement leurs produits. C'est la beauté des marchés et de l'échange: chaque partie y gagne.
Le collectivisme suppose au contraire que la richesse appartient à des agrégats (la société ou la nation), oubliant au passage que les dépenses étatiques reposent entièrement sur l'extraction de valeur créée dans le secteur privé. La redistribution de richesse implique donc d'user de la force: le combat contre les inégalités, qui est avant tout un combat contre la réalité et les lois de la logique et de la causalité, est destiné à orienter le débat pour légaliser la spoliation étatique, ce qui n'est évidemment pas compatible avec une conception raisonnable du droit. La seule égalité possible est l'égalité politique, c'est-à-dire l'égalité d'user de ses droits individuels de liberté et de ses aptitudes au mieux de ses possibilités. Cela requerrait moralement de supprimer toute loi discriminatoire et toute distorsion, tout privilège ou favoritisme accordés par l'État, afin de restaurer les relations volontaires entre individus, y compris dans les domaines de la générosité et de la charité. Le rôle légitime de l'État, rappelle enfin Yaron Brook, se confine à la sécurité, à la défense et à l'administration de la justice.
18 septembre 2017