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Le libre choix du peuple
Deux tiers des Suisses croient donc encore au mariage, et, logiques, acceptent d'en faire un droit de toutes et tous, sans privilège, toutes différences de préférences sexuelles surmontées. L'homosexualité "normalisée" gagne ainsi en droits ce qu'elle perd en subversion -mais les homosexuel.le.s la payaient fort cher, la force subversive de leur préférence affective. Il reste tout de même plus du tiers du corps électoral actif à refuser aux homos les droits dont disposent les hétéros,mais en Suisse, c'est le peuple (du moins la part de lui qui dispose des droits politiques et en use en son nom) qui a accepté le "mariage pour toutes et tous" -le peuple (surtout les femmes, les jeunes, les villes et la gauche), pas seulement le parlement ou le gouvernement, comme il est de pratique presque générale ailleurs. On craignait une sous-estimation de l'opposition par les sondages, le résultat final y fut finalement assez conforme, et dans tous les partis nationaux (sauf l'UDC), le projet est soutenu (jusqu'à 90 % à gauche) Et tous les cantons suivent. Les femmes, selon les sondages d'après-vote, ont plus fermement que les hommes soutenu le "mariage pour toutes et tous" (69 % contre 58 %) et c'est la classe d'âge des 18-34 ans qui y a été le plus favorable. On peut voir dans leur soutien, comme la directrice de campagne du comité national de soutien au projet, Olga Baranova, le fait de leur expérience personnelle et collective, historique, de la discrimination et de l'inégalité de traitement : "elles parviennent de ce fait plus facilement à se mettre à la place des personnes LGBT discriminées, même si elles ne sont pas concernées elles-mêmes". Le projet d'étendre aux couples homosexuels le droit au mariage avait d'ailleurs été déposé par une Conseillère nationale (la Verte libérale Kathrin Bertschy) soutenue par des associations féminines.
Il y a des droits de l'enfant, y a-t-il un droit à l'enfantement ?
La Suisse rattrape, dans le droit au mariage, son retard sur ses voisins, et le rattrape par un vote du peuple. Un vote clair, et net. En 2005, 58 % du corps électorat suisse soutenait le partenariat enregistré, sans possibilité d'adoption ni de procréation médicalement assistée. Moins d'une génération plus tard, les deux tiers du corps électoral du même pays adoubent le droit au mariage, à l'adoption, à la naturalisation facilitée et à la procréation médicalement assistée des couples homosexuels. En 2016, le PDC inscrivait dans une initiative fiscale que le mariage ne pouvait être "que l'union d'un homme et d'une femme", cinq ans plus tard, il soutenait le droit de deux hommes ou de deux femmes à s'épouser. Le peuple s'est ainsi montré plus progressiste que le parlement supposé le représenter, et qui n'avait que de justesse adopté le projet accepté à deux contre un dans les urnes -mais que les institutions politiques soient en retard sur la société dont elles sont issues et au nom de qui elles légifèrent n'est pas une nouveauté, c'est même une règle.
L'opposition au "Mariage pour tous" avait ses bastions dans les communauté religieuses traditionalistes chrétiennes, mais aussi musulmanes, alors qu'on ne votait que sur le mariage civil -on ne pouvait d'ailleurs voter que sur ce mariage-là, le mariage religieux relevant de la pure responsabilité des instances religieuses. Les Eglises et communautés chrétiennes étaient divisées : si les Eglises réformées et l'Eglise catholique chrétienne soutenaient le "Mariage pour toutes et tous", les milieux évangéliques et la conférence des évêques catholiques romains le combattaient. A Genève, l'Eglise protestante explique ainsi sa position, favorable à l'élargissement aux homosexuel.le.s du droit au mariage par l'exigence d'une "pleine intégration des personnes et des couples homosexuelles au sein de la société et à la reconnaissance de leurs droits. Et ajoute que "grandir dans une famille reconnue comme telle" est conforme au "bien de chaque personne, y compris celui de l'enfant", comme l'est "la durabilité des liens conjugaux et familiaux" y compris pour les enfants issus de la PMA ou de l'adoption. Plusieurs églises protestantes cantonales bénissent les unions entre personnes de même sexe (à Genève, depuis 2019). L'église catholique chrétienne en débat encore, l'église catholique romaine s'y refuse absolument, mais cette position est contestée par des fidèles et des prêtres.
En votant pour le "Mariage pour toutes et tous" (et donc le "divorce pour tous"), les Suisses et les Suissesses ont aussi voté pour l'accès des couples homosexuels à la procréation médicalement assistée (PMS) dont les couples hétéros pouvaient déjà bénéficier : là encore, une inégalité est effacée. Mais si le vote populaire a consacré l'égalité du droit au mariage, il reste à traduire cette égalité dans les faits (les premiers mariages homosexuels pourraient être conclus le 1er juillet 2022). Et plusieurs débats restent ouverts : la gestation pour autrui, le don d'ovocytes (actuellement interdit), le remboursement de la PMA (fort coûteuse), la définition de la paternité (pour les couples hétéros mariés, la présomption de paternité du conjoint s'applique à la naissance), la rente de veuf, la transformation du congé paternité en congé parental.
Enfin, puisque le débat référendaire a tourné autour de l'enfant alors que l'enjeu était le mariage, comme si la finalité du mariage était la procréation et non le couple, il restera à répondre à une question moins politique qu'éthique ou morale : peut-il y avoir un droit à l'enfant -non un droit DE l'enfant (ce droit, ou plutôt ces droits existent et sont codifiés et ratifiés) mais un droit à l'enfantement ?
"(Je) n'ai jamais estimé qu'être sans enfants, fût un défaut qui dût rendre la vie moins complète, et moins contente. La vacation stérile, a bien aussi ses commodités. Les enfants sont du nombre des choses qui n'ont pas fort de quoi être désirées : notamment à cette heure, qu'il serait si difficile de les rendre bons" (Montaigne).