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Aux confins des terres habitables dans le Grand Nord suédois
Par Claude Sauvain
Avec 5 illustrations ( 35—39 ) La Laponie suédoise — qui s' étend au delà du cercle polaire — est un pays mélancolique, monotone et presque désertique, parsemé de lacs, et d' où émane je ne sais quelle grandeur. D' immenses forêts ( qui ne s' élèvent jamais au-dessus de 500 à 600 mètres ) succèdent à des landes en partie marécageuses et infestées de moustiques; les montagnes qui les coupent sont pierreuses, recouvertes d' herbe maigre et de mousse et, plus haut, arides et déchiquetées, avec des neiges éternelles. L' hiver y dure de huit à neuf mois, et l' été, aux jours très chauds et aux nuits claires et glacées, lui succède presque sans transition.
Il y a une dizaine d' années encore, la Laponie appartenait aux seuls Lapons. Des centaines de kilomètres de régions désertiques et tristes, des forêts peuplées d' ours et de loups, tenaient les touristes à l' écart. Les Lapons nomades parcouraient la lande au gré des saisons, petites caravanes accompagnant les troupeaux de rennes, et dressant pour quelques jours des tentes qui trouaient de blanc la monotonie du pays. D' autres, à demi-nomades seulement, vivaient dans des huttes de troncs et de terre dispersées au bord des lacs, emigrant trois ou quatre fois l' an. Il n' y avait alors qu' un moyen pour le touriste — pour l' explorateur plutôt — de se rendre dans le pays: à pied. C' est toujours à pied qu' il le faut parcourir, mais dans des conditions combien plus favorables, grâce à la merveilleuse et impeccable organisation du Touring Club de Suède ( Svenska Turistföreningen ).
Cette association a mis au point un service de petits bateaux à moteur sur les trois principaux lacs de la Laponie suédoise, dont l' un, long de 150 kilo- mètres, permet de pénétrer au cœur même du pays, et de débarquer près des villages ou camps lapons de la rive. De là, par des pistes soigneusement marquées, les touristes peuvent se rendre dans les montagnes de Laponie — dont la plus haute, dans le massif du Sarek, atteint 2200 mètres — ou dans quelque village d' accès facile, pour y voir des Lapons malheureusement trop civilisés et qui abandonnent peu à peu les costumes ancestraux. Dans certains endroits on a aménagé de confortables cabanes, dans d' autres de simples abris ou des huttes lapones. Le T. C. de Suède a aussi édité des cartes où sont soigneusement reportées les différentes pistes. C' est en dehors de celles-ci que commence le travail de l' explorateur; mais c' est du tourisme que nous allons vous donner un rapide aperçu: surtout n' imaginez pas derrière ce mot de trop faciles promenades: le tourisme en Laponie n' est pas de tout repos; moins spectaculaire que l' alpinisme, il exige autant d' en et de persévérance.
Dès que les lacs sont libres de glaces — un peu avant juillet généralement — un service de bateaux parcourt les 150 kilomètres du long lac qui s' étend de Luspebryggan à la frontière norvégienne. Ce lac est d' ailleurs presque un fleuve, et il se resserre assez par endroits pour former des rapides et même des chutes qui obligent les passagers à changer quatre fois de bateau. Je vais essayer de vous donner quelques impressions de ce voyage et de ma première marche sur les pistes de Laponie.
Après six heures de navigation difficile sur un lac démonté, le bateau est arrivé le premier soir à Saltoluokta où, en tout et pour tout, se trouvent un hôtel et deux maisons de bois. Malgré les moustiques qui étaient nuée, j' ai préféré dormir sous tente. Il y a assez d' hôtels au sud du cercle polaire...
Un peu après 11 heures le soleil s' est couché — il avait été visible toute la nuit pendant les deux mois précédents — et le ciel est resté à peu près aussi clair qu' en plein jour. J' avais dressé ma tente à l' orée d' un bois de pins. Derrière moi et devant moi, sur l' autre rive, la forêt s' étendait à perte de vue, serrée, secrète, aussi dense que le silence. C' était bien là ce pays mélancolique et mystérieux dont j' avais rêvé, à l' appel impérieux...
Le lendemain, le bateau s' enfonça davantage à l' intérieur du pays; il fallut descendre à Stora Sjöfallet — où le lac forme une des plus belles chutes de Suède — et marcher quatre kilomètres jusqu' au nouveau bateau tandis que les bagages étaient transportés par des vagonnets. Le nouveau bateau nous conduisit à Suorva, dernier poste de la civilisation. Il y avait là quelques petites maisons de bois, peintes en rouge, et un hôtel encore — le dernier. Non loin du village, des Lapons avaient dressé leur tente. J' essayai de m' ap d' eux et d' engager la conversation, mais en vain: ils se retirèrent dans leur maison de toile et n' en sortirent plus avant mon départ.
Le troisième jour je m' embarquai sur un canot plus petit, avec quelques touristes aux lourds sacs. Le paysage devint plus sévère, et les bouleaux nains remplacèrent peu à peu les pins. De temps en temps apparaissait, perdue sur la rive sauvage, une hutte lapone, silencieuse et comme aban-
donnée. Le bateau poursuivait sa course égale, dans la lumière voilée du matin, entre les grandes forêts immobiles. Vers midi, nous arrivâmes à Ritsemjokk, avant-dernier arrêt. Je fus seul à descendre. Le capitaine du canot me fit signe de la main, remit son moteur en marche, et le bateau s' éloigna lentement. Quand il ne fut plus qu' un point imperceptible, je me retournai: du débarcadère de fortune, un sentier gravissait un monticule. Il me conduisit à une hutte lapone semblable à une énorme taupinière. Au-dessus de la porte ( qui n' avait pas de serrure ) une planche portait l' inscrip: Svenska Turistföreningen. Je tirai la porte et entrai. Autour de la place du feu, entourée de grosses pierres, le sol était recouvert de branchages; sur des fils de fer pendaient des couvertures. Je découvris plus tard, derrière la hutte, un gros tas de bois et, un peu plus loin, une petite baraque de planches qui contenait des ustensiles de cuisine en abondance. Je rencontrai par la suite d' autres huttes où la vaisselle était rangée à l' intérieur à la mode lapone; souvent aussi, les couvertures de laine avaient été remplacées par des peaux de rennes, extrêmement précieuses quand il fait froid.
Ces huttes que des Lapons ont bâties pour le T. C. de Suède selon les coutumes ancestrales, sont curieusement construites: Le bâti, fait de troncs très serrés, est recouvert d' écorce de bouleau, puis d' une couche de mottes de terre. On laisse une ouverture au sommet de la maison, par ou s' échappe la fumée. Il fait très chaud à l' intérieur, autour du feu; on y est à l' abri de la pluie aussi, si la construction a été soignée.
Ma carte indiquait un camp lapon à quelques kilomètres de l' endroit où je me trouvais; j' en avais aperçu les fumées depuis le bateau. Après avoir cherché en vain un sentier, je m' enfonçai dans la forêt. Mais elle devint rapidement si impénétrable, et le sol si marécageux, que je dus rebrousser chemin, dans un silence de mort qu' accentuait le cri obsédant de quelque oiseau de proie. Toute la Laponie est ainsi: accueillante et bien organisée sur le mince ruban des pistes parsemées de huttes et autour des feux, dans l' hos lapone, mais sauvage partout ailleurs et pleine de menaces, hostile presque. Je m' endormis ce soir là à côté d' un feu qui pétillait et repoussait de quelques pas le grand silence plein de possibles. Par l' ouverture du toit j' aper le ciel très clair et les branches d' un bouleau grêle que le vent agitait.
On dort bien dans les huttes lapones, tant que brûle le feu dont la fumée tient les moustiques à distance... A mon réveil, un oiseau, au bord de l' ouver du toit, gazouillait. Le ciel s' était couvert pendant la nuit, et les nuages, bas, passaient rapidement. Je m' équipai et me mis en route; 30 kilomètres me séparaient de la prochaine cabane, et la carte indiquait une piste très praticable: six à sept heures suffiraient. J' allais apprendre que les pistes de Laponie sont différentes des sentiers de nos montagnes.
Tout alla bien au début. La piste montait en zigzag à travers la forêt tranquille. J' avais suspendu à ma ceinture le gros couteau de chasse acheté à Stockholm ( personne ne s' aventure en Laponie sans couteau ). Au bout de deux heures, la forêt s' éclaircit, les arbres se firent plus rabougris, puis disparurent. Ici prenait fin le domaine des ours. La lande était devant moi,
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déserte, silencieuse, monotone, presque plate et coupée à l' horizon de montagnes arrondies et pelées. Le vent y soufflait avec violence, chassant les gros nuages gris aux formes indécises et dispersant les moustiques, les milliers de moustiques qui assaillent le voyageur quand il fait beau temps. La piste, marquée tous les 50 mètres par un petit tas de pierres, contournait d' immenses blocs de granit, se faufilait entre les petits lacs; puis elle atteignit le premier marécage: dès lors, la marche devint lente et pénible. J' enfonçais de 10 à 20 centimètres dans une terre noire, boueuse et glacée qui semblait devoir ne finir jamais. Le sol était recouvert d' arbustes rampants aux feuilles blanchâtres, et des vanneaux invisibles poussaient leur cri plaintif et obsédant. Mes souliers étaient remplis d' eau depuis longtemps lorsque j' arrivai en vue d' un refuge que signalait la carte. C' était une toute petite baraque de bois où il fallait entrer en se courbant, au sol de terre battue et où auraient pu trouver place une dizaine de personnes. On aurait pu y dormir. Je m' y réfugiai et, abrité du vent glacé, me préparai un rapide repas, plein de reconnaissance pour la prévoyance du T. C. de Suède qui avait placé là cet abri, à l' intention des voyageurs fatigués et transis qui n' ont guère l' habitude de marcher des heures, lourdement chargés, dans un marais.
Je retrouvai la terre ferme quelques heures plus tard, en gravissant la pente douce d' une colline. Puis il y eut d' interminables heures de marche silencieuse dans le vent qui balayait la lande, de marche automatique, jusqu' au soir, et j' arrivai à la cabane du Sitasjaure; elle était composée de deux pièces et contenait dix couchettes.
Cette cabane se trouve au bord du lac du même nom. Comme la piste continue sur l' autre rive ( distante de 200 mètres à cet endroit ) jusqu' au Kebnekaise, de 2120 mètres, une des plus fameuses montagnes de Laponie, le T. C. de Suède a installé une barque sur chaque rive, pour permettre aux voyageurs de traverser le lac par leurs propres moyens. Pour éviter qu' après un passage les deux bateaux restent du même côté, il faut bien entendu aller chercher d' abord celui de la rive d' en face, puis ramener les deux bateaux sur la première rive et enfin traverser avec un seul bateau. Sur certains lacs très larges, la manœuvre est longue, mais il n' y a pas d' autre moyen de les traverser; le terrain très mou interdit de les contourner, et d' ailleurs les fleuves qui entrent dans ces lacs et en ressortent sont infranchissables.
La plupart des touristes qu' on rencontre en Laponie sont venus là pour faire des ascensions. Les Suédois sont très fiers de leurs montagnes qui, malgré leur faible altitude, présentent à peu près le même climat et les mêmes difficultés que nos Alpes. Comme je m' étais aventuré dans le pays pour y rechercher des Lapons et non pour faire des ascensions, je ne peux malheureusement pas vous parler des montagnes de là-bas. Mais peut-être vous intéressera-t-il d' entendre quelques mots sur les Lapons. Le T. C. de Suède a placé certaines de ses cabanes et de ses huttes à proximité des villages lapons, où il est possible de se ravitailler ( après de longs palabres souvent ). Pendant les trois mois que dure l' été, ces villages sont habités par les Lapons à demi nomades. Quant aux Lapons nomades, ceux qui vivent sous tente, ce n' est guère en suivant les pistes qu' on les rencontre: il faut s' aventurer dans la toundra, avec une grande quantité de vivres, car on peut errer des semaines parfois avant de trouver âme qui vive.
Les Lapons des villages ont peu à peu pris l' habitude de voir défiler les touristes; et s' ils sont restés assez impénétrables, tout à la fois méfiants et très moqueurs, ils ont vite compris tout le parti qu' ils pouvaient tirer de ces visiteurs curieux et maladroits. Toute une industrie est née: pantoufles en peau de renne, couteaux, poupées, bourses, qu' ils vendent à d' assez gros prix. Avec un art que certains pourraient leur envier, ils écoulent leur pacotille, et les touristes s' en vont, les poches pleines d' objets qu' ils étaleront, plus tard, dans la salle où l'on reçoit les visites... Plus rares seront les photos qu' ils emporteront, car les Lapons permettent rarement qu' on braque un objectif contre eux; certains y consentent bien, mais contre monnaie sonnante. Les photos ne se « prennent » pas, en Laponie, elles s' achètent.
Telle est l' image qu' emporte de ce pays le touriste pressé ou qui aime ses aises. Mais s' il lui prend l' envie de pénétrer à l' intérieur, seul, à la recherche d' un campement de tentes blanches ou de quelque village que la civilisation n' a pas encore atteint, il aura peut-être la chance de rencontrer l' hospitalité sacrée d' un peuple libre qui vit dans ses montagnes, solitaire et rude, toujours en route vers quelque but incertain. Combien de fois, après une journée de marche, n' ai pas tiré à moi la porte d' une hutte où brûlait un feu. Je m' asseyais à la place des étrangers; on ne me posait pas de questions, on ne me demandait pas ce que je désirais; mais au bout de quelques instants j' avais devant moi du café fumant, du poisson séché et quelque galette. Et il y avait par terre assez de peaux de rennes pour dormir, à côté du feu.
Tel est le véritable visage de la Laponie rude et inconquise et de ce peuple errant que la civilisation chasse toujours plus au Nord, grave et enfantin, timide et malicieux, et dont les demeures sont ouvertes au vent et accueillantes à tout venant.