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M. Wilson avait pu croire, lors de son séjour en Italie, que l’opinion y était divisée sur la question de l’Adriatique. M. Bissolati, Ministre socialiste, venait de donner sa démission du Cabinet ce qui faisait croire à une divergence au sein du Gouvernement au sujet des revendications italiennes.
En réalité les divergences entre M. Bissolati et ses collègues du Ministère ne portaient à ce moment là que sur la question de la Dalmatie. Celle de Fiume ne donnait lieu à aucune discussion. Depuis lors, l’irrédentisme s’est renforcé. Le nationalisme italien s’affirme chaque jour avec un élan plus impétueux. C’est un fait que je vous ai toujours signalé et dont M. Wilson ne s’est évidemment pas rendu compte.
Dans toutes les dernières manifestations publiques la foule a poussé des cris de mort contre M. Wilson. Ce qu’on lui reproche surtout, c’est de n’avoir appliqué rigoureusement ses principes qu’au détriment de l’Italie. «La Conférence de Paris, disent les Italiens, établit un Gouvernement polonais à Danzig, ville allemande; la Bohême annexe deux millions d’Allemands; la Roumanie s’empare d’un territoire peuplé de Hongrois et de Saxons, la France occupe le bassin de la Sarre; l’Angleterre s’empare d’immenses territoires en Afrique et en Asie; l’Amérique ellemême, en maintenant la doctrine de Monroe, fait fi des principes essentiels de la Société des Nations. A l’Italie seule on conteste, au nom de ces mêmes principes, la possession d’une ville qui vient de manifester avec tant de force ses sentiments italiens.»
Il faut reconnaître qu’il y a quelque vérité dans ce raisonnement. En outre, on est de plus en plus convaincu ici que M. Wilson représente de vastes intérêts financiers. Il s’agirait de réserver Fiume au commerce britannique et américain comme porte d’entrée dans toute la région balkanique. De même l’entrée en guerre de l’Amérique serait motivée par le souci d’empêcher soit l’Allemagne, soit le Japon de dominer en Chine. L’idéalisme de M. Wilson n’est nullement compris en Italie. Certes, ses idées de paix universelle sont sympathiques à la masse populaire qui redoute instinctivement de nouveaux conflits armés. Mais nulle part le projet de Société des Nations n’a rencontré plus de scepticisme qu’en Italie. Vous me signalez un télégramme de M. Herron, professeur américain habitant Genève, au président Wilson, pour lui dire que l’Italie est le pays le plus wilsonien d’Europe. M. Herron, que je connais, qui habite Genève depuis des années sans savoir un mot de français, est un rêveur qui vit dans un nuage.
Le sentiment d’être sacrifiés à l’avantage des autres puissances, la conviction de plus en plus répandue que l’aide de l’Amérique ne fut pas autre chose qu’un calcul financier, tout cela explique l’effervescence des esprits. 30 avril
J’ai assisté hier à la séance de la Chambre. Vous aurez déjà lu les trois discours qui ont été prononcés. M. Orlando a rendu compte de sa mission à Paris. M. Luzzatti, ancien président du Conseil a développé l’ordre du jour de confiance dans le Gouvernement. M. Turati a parlé au nom des socialistes en adressant de très vives critiques au Gouvernement, mais sans rien dire qui pût faire croire que le groupe socialiste s’opposait aux revendications territoriales sur l’Adriatique. Le mouvement nationaliste est, en effet, tellement impétueux qu’aucun groupe n’oserait l’affronter ouvertement.
M. Turati a même tenu à déclarer qu’il avait refusé de s’associer aux socialistes anglais dans une campagne politique.
M. Orlando s’est appliqué, me semble-t-il, à calmer un peu cette effervescence populaire avec beaucoup de tact et de prudence. Il compte, dit-il, sur les puissances et tient à rester en étroite communion avec ses collègues de Paris. Il insiste pour qu’en aucun cas l’Italie ne fasse une paix distincte de la paix générale. D’autre part, j’apprends que le Gouvernement a empêché l’arrivée à Rome de D’Annunzio qui devait venir pérorer sur le C apitoie.
Les murs sont couverts d’affiches réclamant l’annexion de toute la Dalmatie et hier, à la Chambre, le public n’a cessé de crier le mot «annexion» pour souligner toutes les tirades patriotiques des orateurs. M. Orlando va rentrer à Paris avec un ordre du jour, de confiance magnifique de la Chambre et du Sénat, ce qui lui donnera d’autant plus de forces pour défendre son programme.
Quelle que soit la solution qui interviendra, nous ne sommes qu’au début d’un long conflit que la Société des Nations aura bien de la peine à résoudre.