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© Joseph James Kinsey / Wikimedia Commons
«Toute l’Amérique du Sud s’étendait à mes pieds» En 1897, le Valaisan Matthias Zurbriggen devenait le premier alpiniste à gravir l’Aconcagua (6961 m), en Argentine.
Matthias Zurbriggen, de Saas-Fee, fut un alpiniste audacieux qui connut une chute brutale. A l’Aconcagua, il termina l’ascension en solitaire, son compagnon ayant dû abandonner. Comme tant d’alpinistes après lui.
«Comme nous étions tous en très bonne forme, nous n’avons bu qu’un peu de chocolat avant le départ. Nous sommes montés très lentement et sommes arrivés vers midi à un endroit qui se trouvait tout au plus 520 mètres en aval du sommet», écrivait Matthias Zurbriggen dans le livre Von den Alpen zu den Anden (Des Alpes aux Andes), publié en 1937 à Berlin, 20 ans après son décès tragique. Le Haut-Valaisan n’était en fait qu’à quelques centaines de mètres et quelques heures de l’apogée de sa vie mouvementée. C’était le 14 janvier 1897. Avec son patron, l’Anglais Edward A. FitzGerald, il voulait gravir l’Aconcagua, dont l’altitude était encore estimée à 7020 mètres à l’époque. La «sentinelle de pierre» (traduction littérale du quechua) est le point culminant de la cordillère des Andes, chaîne longue de 7500 kilomètres, et le plus haut sommet non seulement de l’Amérique du Sud, mais de l’ensemble du continent américain.
Apogée à l’Aconcagua
C’est justement l’altitude qui posa problème à FitzGerald au point de risquer de compromettre pour la troisième fois cette entreprise qui visait la première ascension de cette pyramide rocheuse. Et pas par hasard, à l’endroit où nombre d’alpinistes font demi-tour aujourd’hui encore: au camp III Independencia, à 6480 mètres. De là jusqu’au sommet, la voie normale, en principe facile, est exposée impitoyablement aux tempêtes glaciales.
«Une déception terrible pour moi! J’avais déjà été deux fois tout près de l’objectif que j’ambitionne», écrivait Matthias Zurbriggen. Pour cette raison, et parce qu’il avait connaissance d’une expédition allemande concurrente, il demanda à son patron s’il pouvait continuer seul, ce qui lui fut accordé. «Je repris la voie du sommet de l’Aconcagua, où je suis arrivé à 16 h 45. J’avais plutôt de la peine à respirer en montant dans les éboulis extrêmement raides, mais je me sentais parfaitement bien en haut.»
Matthias Zurbriggen est né le 15 mai 1856 à Saas-Fee. A 2 ans, sa famille déménagea à Macugnaga, en Italie, au pied du Mont Rose. Il perdit son père dans un accident dans une mine alors qu’il était jeune. A 13 ans, Matthias partit de la maison et travailla comme berger, forgeron, charpentier, muletier, postillon, mineur, ouvrier dans des tunnels et sur des chemins de fer. Il revint chez sa mère pour la première fois à 25 ans pour lui dire adieu, prévoyant d’aller vivre au Chili, mais renonça à ce projet pour devenir guide de montagne.
Et voilà que le 14 janvier 1897, il se trouve sur le plus haut point de l’hémisphère occidental, l’Aconcagua en Argentine, à seulement 12 kilomètres à l’est de la frontière chilienne. Il construit un cairn de 2 mètres de haut, sur lequel il plante le piolet de FitzGerald. «Toute l’Amérique du Sud s’étendait à mes pieds, avec ses lacs, ses montagnes et ses plaines, ses villages et ses villes, qui semblaient de petites taches.»
Sauvetage de justesse
Zurbriggen et FitzGerald avaient déjà ambitionné d’effectuer la première ascension du plus haut sommet d’un continent, celui de l’Australie. En 1894/1895, l’Anglais avait emmené le Suisse pour gravir le Mount Cook (3724 m), le point culminant de la Nouvelle-Zélande.
Mais trois alpinistes locaux eurent vent de leur entreprise et devancèrent l’expédition étrangère à Noël 1894. FitzGerald était si exaspéré qu’il ne voulut plus rien savoir du Mount Cook et reporta ses ambitions de premières ascensions sur d’autres sommets, comme le Mount Tasman (3497 m) et le Mount Sefton (3151 m), surnommé le Cervin de Nouvelle-Zélande, où Zurbriggen sauva de justesse son client d’une chute mortelle.
Avant d’entamer le voyage de retour de plusieurs semaines, le guide haut-valaisan profita de l’occasion de se rendre quand même au Mount Cook. Le 14 mars 1895, il gravit seul l’arête nord-est, qui porte désormais son nom. Aujourd’hui, en Nouvelle-Zélande, Zurbriggen est presque aussi vénéré que l’alpiniste le plus célèbre de ce pays, Sir Edmund Hillary, auteur de la première ascension de l’Everest.
Décès tragique d’un brillant alpiniste
Dans les Alpes, le Colle Zurbriggen (4272 m), entre la Ludwigshöhe et le Corno Nero, au Mont Rose, rappelle cet homme qui était à l’aise tant dans les contrées et les langues étrangères que sur des pentes de glace raides. Pendant 20 ans, Zurbriggen, aussi appelé Dalponte, fut le roi de la face est du Mont Rose, la plus haute face des Alpes avec ses 2400 mètres. Il y réussit plusieurs premières, qui ne justifièrent toutefois pas sa réputation d’être l’un des alpinistes les plus audacieux de son époque.
De 1892 à 1902, Matthias Zurbriggen parcourut les montagnes du monde. Il explora le Karakorum pendant une année avec l’Anglais William Martin Conway, réalisant la première expédition de la sorte. Sa principale aventure à l’étranger fut toutefois l’expédition dans les Andes avec FitzGerald, il y a 125 ans. En 1906, Zurbriggen répéta sa première à la Nordend, dans la face est du Mont Rose. Ensuite, son livret de guide s’interrompit brusquement, comme une corniche sur une arête effilée.
Matthias Zurbriggen mourut esseulé, abandonné, alcoolique: le 21 juin 1917, le meilleur guide de montagne suisse actif à l’étranger se pendit à Genève. «Zurbriggen était passionné, débordant, trépidant et exubérant, écrivit Conway dans sa nécrologie. Sa vie se termina lorsqu’il l’eut bue jusqu’à la lie.»