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Poursuivant mes lectures italiennes, j'ai ouvert un livre que je possédais depuis plusieurs lustres, intitulé Poeti del Dolce Stil Novo: ce sont les poètes italiens approuvés par Dante dans De Vulgarii Eloquentia, ceux qui ont élevé le style en pénétrant de leurs vers le monde spirituel lié à l'amour, et qui l'amènera lui-même à faire de Beatrice qu'il a aimée une sorte d'ange gardien.
On sait peu de choses de Guido Guinizzelli, qui ouvre le recueil, sinon qu'il était de Bologne, et que Dante et son ami Cavalcanti, à Florence, furent enthousiasmés lorsqu'on leur apporta le recueil de ses vers. Quand j'étudiais l'italien, on me fit lire un de ses poèmes, sans doute le plus célèbre (Al cor gentil rempaira sempre amore), et je l'aimai beaucoup. Il est très beau, le poète prévoyant de s'excuser auprès de Dieu d'avoir vénéré l'amour plus que lui-même ou la sainte Vierge, comme Il le lui reprochera certainement; il annonce:
Dir Li porò: « Tenne d'angel sembianza
che fosse del Tuo regno;
non me fu fallo, s'in lei posi amanza. »
Il pourra lui dire que comme la femme concernée avait l'apparence d'un ange du royaume divin, il ne commit pas de faute, en lui vouant de l'amour. L'idée que la beauté des femmes émanait du ciel était juste et belle. C'en est au point où les anges ont en Asie l'apparence de femmes. Dans la mythologie arabe antérieure à l'Islam, il en était également ainsi: il en reste probablement les houris. Mais le Coran était nourri de tradition biblique, et les anges y sont épurés, arrachés à leur sexe. En vérité, face aux dieux de l'Olympe, très sexués, le christianisme alla dans le même sens. Guinizzelli efface cette différence radicale entre les traditions, il l'atténue, comme le fera Dante.
Il renoue sans lourdeur érudite, sans froideur rhétorique, avec l'inspiration qui lie l'amour à la mythologie aussi dans un délicieux quatrain, début d'un sonnet:
Vedut'ho la lucente stella diana,
ch'apare anzi che'l giorno rend'albore,
c'ha preso forma di figura umana;
sovr'ogn'altra me par che dea splendore
Il a vu, dit-il, l'étoile brillante du matin, qui apparaît avant que le jour ne crée l'aube, prendre forme humaine, et il lui semble que plus que toute autre elle rayonne de splendeur. Le sentiment d'amour justifie des images fabuleuses - justifie qu'une femme soit l'histoire d'une descente des beautés célestes sur terre. De nouveau, la source des mythologies est retrouvée, avec en réalité bien plus de force que chez les poètes français galants du vingtième siècle, Paul Éluard ou Louis Aragon. Ceux-ci créaient de jolies figures; Guinizzelli y met une foi si sincère qu'il pénètre sans hésiter dans la fable que lui-même narre. Il n'y a plus de distance, et pourtant il demeure une image cohérente, qui a son équilibre propre, son organisation interne.
En lisant ce poète, je me suis souvenu de la manière dont la poésie italienne médiévale m'avait influencé, dans mes jeunes années. J'avais lu deux fois avec ravissement la Vita Nova, de Dante, et on y voyait le poète raconter ses rencontres mystérieuses avec des figures allégoriques possédant une vie incroyable, dans l'élan du sentiment amoureux. J'adorais cela. Je pense que c'est une de mes plus grandes influences, pour mon premier recueil, La Nef de la première étoile. La lucente stella diana, c'était la même étoile, ou presque, puisque je la plaçais le soir. L'idée de la nave était présente aussi chez les Italiens, la nef de l'amour, emmenant sur les mers lumineuses. Dante voulait voguer sur un tel esquif, qu'eût animé un mage; comme je le comprends!