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Il était dans le service depuis cinq jours lorsque je lui ai été présenté pour la première fois. L’équipe qui l’avait en charge me disait qu’il n’avait que peu changé depuis son admission. Dans la chambre à quatre où il résidait, il se tenait à l’écart des autres. Sur un fond de jaune-orangé, son visage et son corps étaient piqués de tavelures. Sa peau semblait désormais trop grande pour lui car ses muscles avaient fondu. Sa silhouette floue et son corps tremblotant s’accordaient bien à une voix de violoncelle qu’il ne faisait guère entendre puisqu’il se plaignait peu. La plupart du temps en effet, il se contentait de répondre très brièvement aux questions que lui adressait l’équipe soignante et il ne leur en adressait jamais aucune, comme si les répliques des thérapeutes ne pouvaient que le renvoyer à davantage de solitude.
Il se déplaçait avec difficultés dans l’unité, à petits pas glissés. Il en allait de même lorsqu’il marchait seul ou lorsqu’il était soutenu dans ses efforts par les aides-soignants ou par le physiothérapeute. Lorsque ces derniers avançaient d’un pas, il en faisait trois ou quatre. Lentement, le torse incliné vers l’avant, il cherchait des appuis autour de lui. En dehors des heures de soins et de la visite médicale où l’équipe infirmière lui demandait de rejoindre son lit, il se réfugiait volontiers dans un fauteuil situé au fond de la loggia de l’unité d’où il observait son monde en gardant un œil sur un téléviseur.
Dans les semaines qui ont suivi, il s’est trouvé que j’ai rencontré ce patient à plusieurs reprises. Alors je l’aidais à s’asseoir pour l’ausculter, nos deux visages se rapprochaient. A cet instant, j’ai souvent pensé qu’il voulait savoir quelque chose de moi mais je ne suis jamais parvenu à savoir quoi et je ne sais pas non plus s’il a pu obtenir une réponse. Pour passer derrière son dos, je glissais ma main sur son épaule et je me souviens que j’avais l’impression de tenir un corps qui avait déjà pénétré le royaume des morts. A l’issue de ces rencontres, même si nous n’échangions que peu, il semblait toujours avoir entendu quelque chose : il poussait un léger soupir et il hochait imperceptiblement la tête comme pour dire «oui, c’est entendu» et il m’adressait ensuite un regard d’une émouvante tristesse.
En passant dans le couloir de l’unité, je l’apercevais régulièrement. C’était encore l’été et il faisait chaud. Toute la journée, il empilait néanmoins sur son corps sa chemise de nuit, son peignoir et encore un linge de bain. Les franges de cet accoutrement pendouillaient de part et d’autre, effleurant le sol lorsqu’il était assis. Les jambes étendues devant lui, le tronc appuyé sur ses bras croisés qu’il tenait sur le ventre, il soutenait sa tête avec l’une de ses mains. Il avait ainsi l’allure d’un cheval dessellé de longue date sur le dos duquel on avait jeté une couverture, puis une autre, et encore une autre à mesure que les années passaient. Avant que je ne me fasse cette observation, je ne m’étais jamais rendu compte avec cette acuité que, chez de nombreuses espèces probablement, l’approche de la mort rend plus sensible au froid.
A la course aux métastases, les poumons ont rapidement succédé à l’atteinte hépatique qui, elle, avait été mise en évidence peu après l’extension osseuse. Lui, il ne se disait pas plus accablé, «… juste un peu plus fatigué» lâchait-il. Alors qu’un médecin du service l’avait un jour questionné sur un proche qui avait cessé de lui rendre visite, il paraît qu’il avait répliqué qu’il n’avait besoin de personne et qu’il ne se sentait jamais seul avec toutes les métastases qui étaient à l’intérieur de son corps. Après cette réflexion, le médecin l’avait vu sourire, mais sans doute était-ce surtout pour combler le silence pesant qui s’était subséquemment abattu sur les interlocuteurs.
J’écris cette histoire car le dossier médical de ce patient – comme la plupart des dossiers hospitaliers – fourmillait de données historiques, de comptes rendus anatomopathologiques, de descriptions de symptômes, de détails sur les réponses thérapeutiques obtenues ainsi que sur les effets secondaires des traitements reçus. Mais durant toutes ces années de maladie, durant toute cette fin de vie mise entre parenthèses, si peu de choses sur les doléances, sur la dépendance, sur l’effroi face à une mort qu’il faut apprendre à contrôler car il s’agit d’accepter le dégoût éprouvé de porter en soi – sous la forme de métastases voraces et anarchiques – une horreur scandaleusement plus vivante.
Quelques heures avant son décès, j’étais assis au bord de son lit et je me souviens avoir pris sa main osseuse dans la mienne. Elle était déjà froide et moite. Il avait aussi la bouche béante par laquelle s’échappait, à chaque expiration, une note insistante et lointaine. J’ai pensé au son d’une corne de brume ou au bruit si particulier que font en mer les balises sifflantes qui permettent de se repérer lorsque la visibilité est réduite.