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Critique
"Coup d'essai, coup de maître pour ce premier long métrage haletant.
Agé de 27 ans, après avoir été le plus jeune directeur de campagne électorale de New York, ex-machiniste de cinéma et cadreur vidéo, ex-stagiaire dans une ""boiler room"", fasciné par le monde fou des millionnaires instantanés, Ben Younger observe celui-ci pendant un an et en consigne le résultat.
Les ""boiler rooms"" (littéralement ""chaufferies"") sont, comme leur nom l'indique, des sociétés éphémères vendant, le plus souvent par téléphone, des placements mirifiques: nouvelles mines de diamants, gisements pétroliers, sociétés high tech, usines bio-médicales, etc. Les clients potentiels sont appâtés et chauffés à bloc par de jeunes stagiaires à l'abattage irrésistible qui font miroiter des rendements pharamineux, et, savamment mis sous pression par un courtier plus chevronné, achètent des titres-bidon. Leur bon argent, qu'ils ne reverront jamais, est recueilli sur un compte qui disparaîtra après la dissolution rapide de la société, la supercherie une fois découverte. Il y a eu 23 escroqueries de ce type en 1980 aux Etats-Unis; l'an dernier, on en a dénombré plus de 6'000! L'utilisation d'Internet facilite et amplifie le phénomène... Il faut dire que le champ est vaste: alors qu'en 1960, 6 millions d'Etats-Uniens possédaient des actions ou des parts de fonds d'investissement, ils sont maintenant 63 millions, soit près du quart de la population. Au reste, il suffit de voir le succès des offres de notre géant jaune en la matière.
Outre un réel intérêt documentaire quant à l'univers de l'argent facile, LES INITIES proposent l'histoire de Seth (Giovanni Ribisi, remarqué notamment dans IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN et 60 SECONDES CHRONO, sans parler de la série télévisée FRIENDS), jeune homme de 19 ans élevé à la dure par un père rugueux, juge au-dessus de tout soupçon. A l'insu de ses parents, Seth a interrompu ses études et gagne plus ou moins sa vie grâce au tripot clandestin qu'il a aménagé dans son appartement. C'est là qu'il est remarqué par un jeune loup oeuvrant dans une ""boiler room"" et qu'il est invité à participer à une séance de recrutement qui nous vaut une scène d'anthologie sur comment abandonner toute retenue éthique en vue de gagner son premier million de dollars en quelques mois. Engagé grâce à son tempérament de crocheur, il découvre le travail à vingt heures par jour, des journées à plusieurs centaines de coups de téléphone, des collègues prêts à tout et à n'importe quoi pour faire cracher les gogos. Seule touche d'humanité, sa romance avec Abby (Nia Long), unique femme égarée parmi les machistes, qui accepte de gagner gros sans se poser de questions, afin d'avoir de quoi soigner sa mère malade. Seth est déchiré entre le désir de reconquérir l'affection de sa famille, de son père en particulier, et celui d'être reconnu comme un golden boy. L'attrait de l'argent l'entraînera avec les siens dans une situation délicate, car le FBI a la chaufferie dans le collimateur.
Si l'histoire commence par un tripot, ce n'est pas un hasard: la spéculation financière a plus d'un trait commun avec le jeu, et on cite de nombreux boursicoteurs qui sont ""accros"" tels les habitués des casinos. Ben Younger, et cela se sent, a vécu le scénario de l'intérieur et reflète avec véracité un monde misogyne et sans morale, une course de rats qui galopent après l'argent juste pour le frisson et pour pouvoir dire qu'ils ont une voiture valant 250'000 dollars... ""Objectif"" tentant lorsqu'on sait que, grâce au système des stock options, de jeunes secrétaires de Microsoft sont des millionnaires en puissance, et qu'aujourd'hui un Etats-Unien actif sur 36 possède un portefeuille d'actions ou de participations dont la cotation se chiffre par millions.
Caméra, montage et musique sont à l'image de ce monde hectique. Les acteurs se donnent à fond, les dialogues sont efficaces. Le spectateur, même le plus profane en la matière, est tenu en haleine et réalise combien il est aisé de s'engager sur la mauvaise voie."
Daniel Grivel