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Au cours des années qui suivirent la mort d’Ignace de Loyola, ses disciples aimèrent à souligner le contraste existant entre lui et Martin Luther. Ainsi en 1562, le jésuite Jerónimo Nadal écrivait : « Dieu a appelé notre Père Ignace presque en même temps que Luther quittait son couvent et contractait son mariage scandaleux. (...) C’est ce qui nous fait comprendre de manière particulière que la Société a été fondée pour aider l’Eglise en Allemagne, en Inde et partout ailleurs. Ainsi c’est la même année que Luther a été appelé par le Diable et Ignace par Dieu. »
Ces propos peuvent faire sourire, non sans une certaine gêne. Les confessions chrétiennes ont appris depuis à se comporter avec une certaine civilité les unes à l’égard des autres, et des textes comme celui de Nadal semblent un peu embarrassants. Il ne convient pas que des catholiques considèrent leurs voisins et amis anglicans ou presbytériens comme des incarnations de Satan. En outre, de nombreuses personnes qui ne sont pas catholiques font de nos jours les Exercices spirituels d’Ignace, et avec grand profit. Reste que l’image d’Ignace en tant qu’homme de la Contre-Réforme - dont l’objectif principal était de résister à la Réforme protestante - demeure profondément ancrée dans notre mémoire communautaire. Les propos qui suivent constituent une tentative de déloger cette idée - au moins dans une modeste mesure.
Il convient de mettre en lumière deux similarités importantes. Tout d’abord, il existe une ressemblance remarquable dans la manière dont les deux hommes, ayant pris de l’âge, se remémorent leur expérience de Dieu la plus formatrice. Ensuite, tous deux ont tenté d’instituer un nouvel idéal de ministère et d’accompagnement pastoral au sein de la chrétienté occidentale.
Ignace à Manresa ...
Après sa première conversion survenue au cours de sa maladie, Ignace décida d’aller à Jérusalem. Son voyage, pour des raisons qui demeurent obscures, fut retardé et il passa près d’une année à Manresa, une petite ville de Catalogne. C’est là qu’il vécut des expériences intenses qui le transformèrent profondément et qu’il relate dans son Autobiographie.
Peu avant d’arriver dans cette ville, il avait fait une confession générale, mais demeurait très tourmenté : « ... il lui semblait parfois qu’il n’avait pas confessé certaines choses et cela lui donnait beaucoup d’affliction. Bien qu’il s’en confessât encore, il ne restait pas satisfait. Alors il se mit à chercher des hommes spirituels capables de lui donner quelque remède à ces scrupules. Mais aucune chose ne l’aidait. A la fin un docteur de la cathédrale, homme spirituel de valeur et qui prêchait dans cette cathédrale, lui dit un jour en confession qu’il devait écrire tout ce dont il pouvait se souvenir. Il fit ainsi et après s’être confessé il fut tout de même assailli de scrupules, chaque fois les choses gagnant en subtilité, de telle sorte qu’il se trouvait très affligé. »
Ignace est même tenté de mettre fin à ses jours. Mais un changement subit se produit au milieu même du récit de son désespoir : « ... il se mit à se rappeler ses péchés et, les traitant comme un objet qu’on enfile après un autre, il allait en pensée d’un péché du temps passé à un autre péché et il lui semblait qu’il était obligé de les confesser à nouveau. Mais au terme de ces réflexions, il lui vint certains dégoûts de la vie qu’il menait, en même temps que certains violents désirs de l’abandonner. Et c’est alors que le Seigneur voulut qu’il s’éveillât comme d’un rêve. »
Ignace prend conscience que ses scrupules ne viennent pas de Dieu, mais d’un esprit mauvais. Ainsi, il en est libéré, certain que Dieu, dans sa miséricorde, a voulu le délivrer. Le moment charnière apparaît soudainement au fil du récit. Il marque le début d’une vie nouvelle, dans laquelle Dieu traite Ignace comme un maître d’école traiterait un enfant.
Ignace énumère alors un certain nombre d’expériences plus positives qu’il fit cette année-là, dont la dernière semble avoir été particulièrement marquante : « Une fois il se rendait, pour sa dévotion, dans une église qui se trouvait à un peu plus d’un mille de Manrèse ... et le chemin longe la rivière. Il marchait donc, plongé dans ses dévotions, puis il s’assit pour un moment, le visage tourné vers la rivière qui coulait en contrebas. Comme il était assis à cet endroit, les yeux de son entendement commencèrent à s’ouvrir et, sans percevoir aucune vision, il eut l’intelligence et la connaissance de choses nombreuses aussi bien spirituelles que relevant de la foi et de la culture profane et cela avec une illumination si grande que toutes ces choses lui paraissaient nouvelles. »
Ignace donne étonnamment peu de détails sur cette expérience : ce dont il se souvient réellement, c’est d’une totale transformation de sa compréhension de la religion.
... Luther dans sa tour
Comme Ignace, Luther évoque, peu avant sa mort, le souvenir de sa conversion. Il semble avoir traversé de semblables tourments intérieurs, qui le conduisirent à une transformation totale : « Moi qui menais la vie d’un moine irrépréhensible, et qui pourtant sentais en moi la conscience inquiète du pécheur, sans parvenir à me rassurer sur la satisfaction que je pouvais faire à Dieu, je n’aimais point, non, il faut le dire, je haïssais ce Dieu juste, vengeur du péché. Je m’indignais contre lui ... si ce n’était blasphème. Je disais : “N’est-ce donc pas assez que les malheureux pécheurs, déjà perdus éternellement par le péché originel, aient été accablés de tant de calamités par la loi du décalogue ; il faut encore que Dieu ajoute la douleur à la douleur par son Evangile, et que dans l’Evangile même, il nous menace de sa justice et sa colère ? (...) Comme je méditais nuit et jour sur ces paroles (...) Dieu eut enfin pitié de moi ; je compris que la justice de Dieu, c’est celle dont vit le juste, par le bienfait de Dieu, c’est-à-dire la foi (...) Alors je me sentis comme né à nouveau et il me sembla que j’entrais à portes ouvertes dans le paradis. C’est alors un tout autre aspect de l’Ecriture entière qui s’offrit à moi »
En dépit des différences, ces deux textes présentent des similarités frappantes. Une crise de culpabilité intense, presque pathologique, est soudain apaisée par la compréhension que c’est Dieu qui accomplit réellement l’œuvre de rédemption, nous acceptant tels que nous sommes. Et dans les deux cas, on aboutit à une transformation radicale de la compréhension : pour Ignace, toutes choses semblent nouvelles ; quant à Luther, c’est un aspect tout différent de l’Ecriture qui s’offre à lui.
Former les prêtres
Luther et Ignace étaient des réformateurs ecclésiastiques. Il existe un manuscrit de la Charte de fondation de la Société de Jésus au dos duquel figure une note de la main de Contarini, qui semble indiquer la teneur du document et que l’on peut traduire comme suit : « note du très Saint Père Paul III au sujet des prêtres réformés (preti riformati) de Jésus ». Même si les accusations d’hérésie étaient monnaie courante à Rome, les premiers jésuites ne rougissaient pas d’être désignés en tant qu’agents de réforme.
Le Père Hubert Jedin († 1980), historien spécialiste de l’Eglise de cette époque, a soutenu à maintes reprises que la réforme de l’Eglise au XVIe siècle constituait un nouvel idéal de sainteté et d’accompagnement pastoral sérieux. Cette image devait remplacer celle du prêtre en possession d’un bénéfice, qui ne se souciait pas nécessairement de remplir les devoirs religieux que comportait théoriquement sa charge.
Selon Jedin, les choses changèrent au cours du siècle : « Les ordres réformés, ainsi que les milieux déjà existants favorables à une réforme, formèrent des hommes d’un nouveau type, dont la papauté avait besoin pour réformer l’Eglise. (...) La nouveauté, c’était que l’on concevait peu à peu le salut et le bien-être des âmes comme la loi non écrite suprême, au sein même de l’Eglise. On se rendit compte qu’il n’était pas bon de s’inquiéter prioritairement de ceux qui cherchaient des faveurs et de trouver pour eux des évêchés et des bénéfices. Au contraire, il fallait trouver des pasteurs et des guides pour la communauté catholique. Une nouvelle image du prêtre et de l’évêque se fit jour dans les esprits. »
Tant le mouvement de Luther que celui d’Ignace tentèrent de créer ce nouveau type de prêtre réformé. On a conservé des archives permettant de voir de quelle manière les premiers réformateurs luthériens abordaient la question de la vie paroissiale. Ce qui peut paraître surprenant, c’est qu’ils se préoccupent surtout non pas de ce que nous considérons comme spécifique de la doctrine luthérienne, mais des rudiments de la vie chrétienne.
Avant la Réforme de Luther, tout ce que le diocèse catholique moyen demandait au prêtre était de pouvoir dire le Notre Père et le Symbole des apôtres, de savoir en quoi consistaient les sept sacrements et suffisamment de latin pour pouvoir dire la messe.
Les archives des paroisses peuvent indiquer l’évolution de la situation lorsque la réforme luthérienne se propagea. Lors des visitations de 1526, les points soulevés sont encore élémentaires, même si l’on note un léger progrès par rapport à la situation précédente : s’assurer que les pasteurs connaissent les dix commandements, leur apprendre à aider les personnes en détresse, faire passer quelques principes concernant le mariage. Sept ans plus tard, les inspecteurs officiels ont de plus hautes exigences : ils veulent savoir si le pasteur possède une bible, s’il la lit et l’étudie chaque jour. Il ne s’agit pas là de doctrine partisane, mais d’inculquer une pratique chrétienne de base - préoccupation à laquelle Luther estimait, à tort ou à raison, que la hiérarchie catholique de son temps était incapable de répondre.
Evidemment, Luther remit en valeur la notion biblique de sacerdoce de tous les croyants. Mais son but, ce faisant, n’était pas de défendre une conception systématiquement congrégationaliste de l’autorité ecclésiale. Il se battait simplement pour que soit reconnu à la noblesse laïque le droit de déposer un prêtre indigne, dans des circonstances extrêmes. Il ne pensait certainement pas qu’une communauté puisse survivre sans clergé.
Dans ce contexte, la Compagnie de Jésus apparaît comme un autre exemple du même type de phénomène. Elle donne à ceux qui se joignent à elle une formation sérieuse, bien avant que le Concile de Trente ne fasse du passage par le séminaire une condition préalable à l’ordination. Ses buts, tels que les énonce la Formule de l’Institut sont ce que nous appellerions aujourd’hui de l’ordre de la pastorale : propagation de la foi, instruction des ignorants et consolation spirituelle des fidèles du Christ par l’écoute de leurs confessions et l’administration des autres sacrements. Les Exercices spirituels s’adressent à tout chrétien qui hésite sur la manière d’orienter son existence.
Le texte d’Ignace, cependant, laisse entendre qu’à l’origine, les destinataires privilégiés pourraient bien avoir été les clercs séculiers. Il évoque souvent l’image d’un homme qui accepte un bénéfice non par amour pour Dieu, mais par goût du lucre. C’est l’exemple dont Ignace use de préférence pour décrire une attitude fausse. Et l’on sait que Luther se plaignait principalement du fait que les prêtres et autres fonctionnaires religieux exploitaient la bonne foi du peuple par la vente scandaleuse des indulgences.
Fondé sur l’Evangile
On peut considérer Luther et Ignace comme deux variantes d’un même phénomène. Un auteur catholique de renom a décrit comment, au XVIe siècle, le christianisme est devenu « essentiellement évangélique », c’est-à-dire fondé sur l’Evangile. Les gens se mirent à se préoccuper des questions du salut, de l’expérience personnelle de Dieu, de la Bible, un mouvement présent aussi bien chez les catholiques que chez les protestants.
Il peut paraître paradoxal de dire que le christianisme est « devenu » fondé sur l’Evangile, mais on se souviendra que ce n’est qu’au XVIe siècle, après l’invention de l’imprimerie, qu’il devint possible pour tous, y compris pour les plus haut-placés, de lire les Ecritures. Luther et Ignace eux-même ont vécu leur conversion à partir de la lecture d’un livre imprimé.
Nous avons donc tendance à considérer la Réforme rétrospectivement. Nous voyons l’Eglise de la fin du Moyen Age comme plongée dans la confusion et la corruption : une papauté se préoccupant de politique et d’argent, des évêques ne vivant pas dans leurs diocèses, un clergé ignorant et des laïcs sans instruction. La Réforme serait donc une restauration de ce qui était en pleine décadence, une re-formation de ce qui s’était déformé. C’est là d’ailleurs l’image que l’on trouve dans les manuels courants. Mais ce type de jugement est anachronique. Nous usons de critères appartenant à nos sensibilités religieuses actuelles. Ce qui était considéré comme vie d’Eglise avant la Réforme est si différent de nos attentes actuelles à l’égard de la religion que nous ne l’aurions sans doute pas reconnue comme étant chrétienne.
Une autre interprétation est possible. Au XVIe siècle, l’Europe passait par une période de bouleversements culturels qui affectait profondément le rôle de la religion dans la formation des consciences et son fonctionnement dans la société. Dans ce contexte, Luther et Ignace apparaissent moins comme opposés que comme modèles d’une nouvelle forme de piété et de sacerdoce. Ignace et Luther étaient moins préoccupés de réforme que de formation - la formation de toute notre conception de la vie religieuse. L’influence de ce que nous appelons la Réforme, et en particulier d’Ignace et de Luther, est devenue omniprésente, au point que nous devons prendre un temps de réflexion pour nous souvenir qu’il fut une époque où elle n’existait pas encore. Ignace et Luther ont été prophétiques, pleins de créativité et influents - peut-être même complémentaires.
Mutation culturelle
Il serait néanmoins faux de prétendre que si Luther avait été espagnol, il aurait fondé les jésuites, ou qu’un Ignace allemand aurait été à la tête d’un schisme. Les frustrations de Luther devant les manquements de l’Eglise l’ont poussé à créer une nouvelle Eglise. Ignace, au contraire, semble n’avoir jamais imaginé que l’expérience nouvelle qu’il avait vécue puisse prendre place ailleurs qu’au sein de l’Eglise de Rome. Ces différences demeurent.
Néanmoins la comparaison de leurs deux parcours nous enseigne aussi autre chose. Nous sommes en train de vivre une transformation culturelle au moins aussi radicale que celle qui a eu lieu au XVIe siècle. Sommes-nous prêts à laisser Dieu nous renouveler comme il a refaçonné l’Eglise médiévale ? Sommes-nous prêts à laisser Dieu être qui Il sera pour nous de manière radicalement nouvelle, sans savoir où Il nous conduira ? Si nous acceptons le nouvel appel de Dieu, nous pourrions être amenés à découvrir plus pleinement l’unité qui, en un certain sens, est déjà la nôtre, l’unité dans Celui qu’Ignace aimait appeler Créateur et Seigneur.
Ph. E.
(traduction Claire Chimelli)
Une première version de cet article a paru en 1991 et a été reproduit sur le site de la revue numérique des jésuites de Grande-Bretagne Thinking Faith, www.thinkingfaith.org