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Quelle influence jouent vos origines polonaises sur votre travail créatif ?
Maria Magdalena Kozlowska: En ce qui concerne European Songs, il serait malhonnête de ne pas travailler avec ma « Polonitude ». Je m'intéresse aux aspirations de l'identité européenne; je me souviens de personnes qui ont célébré l'obtention du droit à l'identité européenne lorsque, il y a 15 ans, la Pologne a rejoint l'UE. J'avais l'impression que le danger de l'échec était enfin parti, emporté par les subventions généreuses et les voyages scolaires à Bruxelles. Un temps euphorique.
Il est également difficile de ne pas mentionner Ludwik Lejzer Zamenhof, le polyglotte polonais juif, partisan de la paix et créateur de l'espéranto. Je m'inspire beaucoup de sa tentative touchante de créer une langue auxiliaire universelle comme outil de maintien de la paix dans le monde (Espéranto signifie « j'espère »).
Existe-t-il une identité européenne ? Doit-elle être créée ?
Je ne sais pas quoi en penser.
Je crois qu'on le voit plus clairement quand on est en dehors de tout ça. Quand on vient d'un pays périphérique et qu'on fantasme à ce sujet ou qu'on est américain·e et qu'on projette son rêve sentimental dessus.
Parfois, je pense qu'on ne peut pas établir quelque chose si cela ne marche pas parmi ses membres, donc si l'Europe manque d'identité, il serait vraiment difficile d'en instaurer une. Je suis attirée par les projets voués à l'échec, je rêve alors d'un dénominateur commun qui aiderait les gens à communiquer et à comprendre les besoins des un·e·s et des autres, y compris au sein de la structure de l'UE.
Qu'est-ce qui vous inspire dans l'idée d'une Europe unie ?
Ça réveille la socialiste en moi. Ma grand-mère n'a jamais cessé de croire au communisme et elle m'a beaucoup parlé de ses côtés les plus éclatants. Je crois fermement à l'unité. Elle peut se manifester sous différentes formes de partage du temps et de l'espace. Je me souviens que ma grand-mère essayait de décrire sa jeunesse d'adepte du socialisme ; elle disait : « nous marchions en avant en chantant ». Cette image me touche profondément par sa positivité intuitive et naïve.
Est-ce qu'il y a encore une identité européenne aujourd'hui ? A votre avis, à quoi ressemble-t-elle ?
Eh bien, je dépeins l'Europe comme une diva solitaire accro au Xanax, qui perd le contrôle du bateau qu'elle utilisait pour naviguer. Cependant, après une séance d'honnêteté totale, elle découvre de nouvelles possibilités.
On a l'impression que l'identité européenne est en train de se métamorphoser de nos jours. Après la période d'après-guerre du « capitalisme à visage humain », nous sommes aujourd'hui confronté·e·s à la nécessité croissante de réinventer la vision socio-économique de l'Europe. Vous pouvez dire que nous partageons le fait d'être en difficulté, chaque pays peut-être à un niveau différent. L'idée d'identité est malheureusement souvent reprise par les esprits conservateurs, qui utilisent leur fierté du patrimoine européen pour diminuer d'autres façons d'aborder la culture et la politique.
Il y a un moment dans la pièce où je présente un petit manifeste plein d'espoir. Il commence par la phrase « Le visage passe toujours en premier ». C'est une référence au concept d'éthique proposé par Emmanuel Levinas qui implique une responsabilité radicale pour toustes ceulles que nous rencontrons. J'aimerais que ce soit le principe de l'identité européenne.
Pensez-vous qu'il soit nécessaire de donner plus de place aux « petits pays » pour composer l'identité européenne ?
Absolument. Les membres les plus forts du paysage européen fixent des normes de réflexion sur le savoir, la langue et l'économie des relations sociales. L'Europe ne peut que bénéficier de l'échange conscient qui se fait dans des projets éducatifs et sociaux. Les « petits pays », comme vous les appelez, ont aussi beaucoup à gagner, disons, de l'Occident, par exemple pour en apprendre davantage sur les changements sociaux rapides et réussis comme la législation sur l'égalité des sexes et les droits humains.
Est-ce qu'une communauté européenne existe ? Quels sont les dangers et les promesses de cette identité à vos yeux ?
Il est intéressant de noter que la Communauté européenne était en quelque sorte le premier nom de l'Union européenne. Six pays ont produit un accord à la fin des années 50 pour organiser le marché commun, également pour l'énergie nucléaire. En 1993, la Communauté est devenue l'Union européenne.
Dans l'Europe d'aujourd'hui, nous traitons avec de nombreuses communautés, y compris internationales; le concept de rassemblement autour d'une idée ou d'un besoin est si fondamental qu'il est également très facile à établir via Internet, que ce soit avec de bonnes ou de mauvaises intentions. Nous pouvons imaginer toutes les possibilités. Comme le dit mon manifeste européen : « Tout est réel. Tout est normal ». Malheureusement.
Quelle est la différence entre l'Espéranto et l'Europanto ?
L'espéranto est une langue auxiliaire internationale entièrement construite, encore parlée par certains passionnés. L'idée d'une langue construite est bien sûr beaucoup plus ancienne. Par exemple, à la fin du XIXe siècle, le prêtre allemand Johan Martin Schleyer a inventé Volapük, qui était essentiellement dérivé d'une combinaison d'allemand, d'anglais et de français. Il a été très populaire pendant un certain temps, mais plus tard détrôné par l'espéranto. Europanto est en fait une proposition structurelle, un concept conçu par traducteur au Conseil de l'Union européenne Diego Marani dans les années 90. Il n'a pas de syntaxe ou de vocabulaire fixe, la règle est de combiner les langues européennes.
Pourquoi mélanger les langages ?
Mon idée est assez similaire au concept d'Europanto; je combine les langues de l'UE, en donnant plus de place aux langues moins populaires comme le polonais, le croate, le grec. Le langage que je propose dans cette pièce exige une polyglossie radicale, qu'il est pratiquement impossible de rencontrer. Je pense que le mélange des langues est en quelque sorte juste pour le citoyen européen contemporain, dont l'identité est remise en question et très souvent assez schizophrène.
Pourquoi avoir inventé un nouveau langage ? Et comment l'avez-vous fait ? Quelles sont les règles de base pour inventer une langue ?
L'idée de construire une nouvelle langue est née de mon expérience de me retrouver dans une communauté internationale après avoir quitté la Pologne. Notre façon de communiquer est toujours influencée par la manière idiomatique dont nous utilisons notre langue maternelle, ce que je trouve extrêmement intéressant et qui mérite d'être étudié. La langue européenne, comme j'aime l'appeler, est comme un plat de macaronis au fromage qui mêle l'espéranto, 24 langues européennes et mon propre imaginaire.
J'utilise la technologie, mes propres capacités, mais aussi les connaissances de mes ami·e·s et pairs internationa·les·ux. Mais ma démarche ne se limite pas à la langue parlée, il s'agit aussi d'une approche. Je prêche pour une ouverture totale qui implique aussi un espace de confusion, d'ambiguïté et de transe onirique.
Est-ce qu'une Europe unie n'est possible que dans une création artistique ?
Je n'espère pas. S'il y a une chose que je peux faire, c'est de faire bouger les choses par le divertissement et mon spectacle.
Pourquoi avoir choisi de parler de ce sujet par la comédie ?
Je crois que la comédie est nécessaire pour faire face au traumatisme, pour pouvoir l'accueillir. Je pratique la comédie dramatique comme une invitation à la guérison communautaire. Pour moi, le rire tient un rôle cathartique une fois qu'un danger est passé. Pour ce qui est de la forme, je peux dire que je suis plus extrême. Je crois que ce n'est que par l'excès que nous pouvons vraiment réfléchir sur nous-mêmes, surtout lorsqu'il s'agit de questions lourdes de sens.
Quel est votre rapport au thème de cette année, l'impact?
C'est tout ce que je recherche.
Quel impact espérez-vous avoir avec votre projet ou plus généralement avec votre pratique artistique?
Je crois en une confrontation douce. Je traite mon travail comme la théorie du miroir de Socrate, qui génère parfois un reflet sombre, obscur, car la réalité est si complexe et ambivalente. Je veux prêcher pour un individualisme sociable, pour une pensée ouverte, que l'on obtient parfois en étant cruel envers soi-même. Mais c'est la seule façon d'être prêt·e à assumer des responsabilités pour les autres. Tout cela peut paraître grandiloquent; Dieu merci, il y a de la poésie et des rires pour adoucir les grandes attentes.