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Le Rhône en Valais, un fleuve pas si tranquille
Avant sa correction, le cours d’eau bouleverse par ses humeurs des équilibres précaires. Zoom sur le point chaud Riddes–Martigny entre 1780 et 1860.
Lorsqu’il divaguait dans la plaine, le Rhône a provoqué bien des tensions entre les communes valaisannes des deux rives. Malgré les idées reçues, avant la 1ère Correction du Rhône en 1863–1894, la plaine n’a rien d’un no man’s land. En amont de Martigny, six communes se disputent un espace d’environ 13 km sur 2: Martigny-Charrat, Saxon et Riddes en rive gauche; Fully, Saillon et Leytron en rive droite. Les fréquents caprices du fleuve relèguent les villages en bordure de la plaine. Mais ils n’y interdisent pas toute activité humaine. La plaine accueille la grand-route, divers chemins, puis le rail, des troupeaux, des jardins potagers, des cultures céréalières ou fruitières. Elle fournit foin et litière, le bois nécessaire à l’entretien des digues du Rhône et des ponts ou aux usages domestiques, des pierres de construction, etc.
Les inondations avaient donc de graves conséquences. Les migrations du cours du Rhône causaient aussi des problèmes durables, en recouvrant des terrains exploités et en empêchant les délimitations intercommunales, garantes d’une utilisation apaisée de la plaine. Ainsi, un déplacement du fleuve pouvait placer un terrain hors de portée de ses usagers et le livrer aux convoitises de la rive opposée. D’où des problèmes d’indivision ou d’usage commun, sources de conflits de voisinage.
Selon les historiens Pierre Dubuis et Muriel Borgeat-Theler, le Petit Âge glaciaire aurait rendu le Rhône instable. Dès le XVe siècle, ce phénomène entraîne de fortes pluies et une augmentation des sédiments charriés par les affluents dans le fleuve. L’obstruction consécutive du lit du Rhône (alluvionnement) aurait favorisé ses crues et migrations et le développement d’un cours tressé avec un lit principal et des bras secondaires en constante évolution.
L’alluvionnement touchait en particulier la zone de Saillon-Saxon, en aval de plusieurs affluents. De la fin du XVIIe jusqu’au XIXe siècle, le fleuve y occupe trois cours successifs. Ce secteur instable empoisonne durablement les relations entre les deux rives. Car les divagations du Rhône opposaient ou fédéraient les communes selon des logiques de rive (gauche contre droite). Le but était de tenir le fleuve aussi éloigné que possible de ses terres, et donc le plus proche de celles des vis-à-vis. Dans ce but, on usait d’ouvrages sournois générateurs de conflits: les barrières offensives, des obstacles s’avançant dans le lit du fleuve et détournant les flots vers la rive opposée. Les digues offensives palliaient un endiguement défensif – consolidant les rives et longeant le cours du fleuve – défaillant, faute de moyens humains et financiers. Car les digues défensives, faites d’enchevêtrements ou des coffrages de bois lestés de blocs de pierre et de gravier, exigeaient d’importants travaux lors des corvées communales. Les terrains riverains étaient donc bien vulnérables, et la défense des uns se faisait souvent au détriment des autres.
Catastrophes, litiges et solutions
Dans ce contexte tendu, une forte crue déclenchait des litiges, puis la volonté de les résoudre. «La grande irruption» de 1782 voit le cours du Rhône migrer à nouveau entre Saillon et Saxon. À sa suite, les années 1790 sont émaillées de litiges, surtout entre communes de rive opposée. Ces disputes sont à l’origine, dès 1803, d’un projet régional de correction du fleuve entre Riddes et Martigny, chapeauté par l’État, censé en finir avec les initiatives communales prévalant depuis des siècles. Ce plan ambitieux reprend la volonté, apparue au XVIe siècle, de redresser cette portion du fleuve. Mais le projet capote, car les communes campent sur leurs positions et défendent farouchement leurs intérêts particuliers ou ceux de leur rive.
Malgré cet échec, la volonté d’approche régionale de la question rhodanienne, sous la supervision de l’État, sera confirmée par la législation cantonale qui, dès 1815, se développe dans ce sens. En 1821 sont interdites les digues offensives, nuisibles à la coordination des travaux. En 1833, une nouvelle loi fait date en proclamant la prééminence de l’État cantonal sur les initiatives communales dans la gestion fluviale. Désormais, c’est le Canton qui prescrira les travaux de diguement aux communes, selon un plan coordonné basé sur des inspections annuelles.
«Loi sur le diguement du Rhône (…)» (1833)
«La Diète (…) du Valais, sur la proposition (…) du Conseil d’État: Considérant que les travaux de diguement entrepris récemment sur divers points du littoral du Rhône ont démontré la possibilité d’encaisser ce fleuve. (…) que si des opérations de ce genre ne sont faites que partiellement, les graviers déplacés et entraînés qu’à de faibles distances encombrent le lit du Rhône, causent des dérivements qui sillonnent les terres, et donnent, au grand préjudice de l’agriculture et de la salubrité publique, origine à des marais dans les parties basses. (…) que l’encaissement du Rhône, en donnant à sa course une plus grande rapidité, procurera l’abaissement de son lit et l’écoulement des eaux stagnantes et contribuera ainsi puissamment au dessèchement des marais. (…) que des résultats si précieux ne peuvent s’obtenir que de travaux ordonnés d’après un plan général qui lie les uns aux autres, et prévienne par là que ceux qui s’exécutent sur un point ne nuisent pas à ceux qui s’entreprennent sur une autre partie. Ordonne: article 1er: Le droit de prescrire et de régler le diguement du Rhône (…) est dans les attributions du Conseil d’État (Archives de l’État du Valais, Grand Conseil, 1003.7, p. 56–57).»
Le développement de la législation, les progrès de l’endiguement défensif dès 1820 environ, ainsi que la réalisation de divers travaux coïncident avec une accalmie sur le front des crues. Le niveau du Rhône s’abaisse, son cours s’encaisse, il paraît se fixer dans un lit stable et sa plaine s’assèche. La question serait en passe d’être réglée. Pourtant, dès 1834, le cycle des catastrophes reprend, causant une recrudescence des litiges. Des inondations plus ou moins fortes ont aussi lieu en 1839, 1846, 1848–1849, 1852, etc.
La multiplication des crues conduit l’État à accentuer sa pression sur les communes en leur prescrivant d’importants travaux. Mais celles-ci se rebiffent, déplorant leur manque de moyens et la démesure de la tâche. Vers 1850, les tensions liées à la gestion du Rhône culminent. L’État peine à imposer ses décisions à des communes reprises par leurs vieux démons. Certaines n’hésitent plus à recourir aux barrières offensives, interdites depuis 1821, au détriment de leurs voisins. C’est ainsi qu’en 1860, une inondation exceptionnelle touche le Valais. Elle entraîne l’implication de la Confédération dans la planification et le financement de la 1ère Correction du Rhône qui débutera en 1863.
Alexandre Scheurer,
Historienhttp://www.photonature.ch/fr/histoire.html
Pour en savoir davantage: Alexandre Scheurer, «De la catastrophe de 1782 à la loi cantonale de 1833», Vallesia, 2011, p. 71–106 et «Quarante ans de projets, de travaux, de litiges et de catastrophes (1820-1860)», Vallesia, 2012, p. 2–65.
Cet article est tiré du numéro 25 du magazine Passé-simple paru en mai 2017.