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10/05/2015
Rois Mochica et rituel sacrificiel
J'ai vu au Musée d'Ethnographie de Genève l'exposition sur les rois Mochica, qui vivaient dans l'ancien Pérou, et j'ai été frappé par l'espèce de pureté de la mythologie qu'elle décrivait. Les lignes étaient claires, harmonieuses, équilibrées, les visages humains réalistes. La façade du temple reconstitué manifestait une vision claire du monde: en bas les captifs destinés au sacrifice, attachés par le cou; au premier étage, les guerriers qui les avaient capturés; au second, des êtres étranges, à moitié animaux, sortes d'araignées pensantes, munies de couteaux sacrificiels et géantes; et au sommet, des êtres à crocs, ressemblant aux démons des mythologies asiatiques: ici, il s'agissait des divinités suprêmes.
Cette simplicité dans la vision cosmique renvoie à la rigueur de l'ordre social: car les araignées figurent les prêtres qui accomplissent les sacrifices, et les êtres à crocs les rois qui boivent le sang des victimes et en tirent des pouvoirs particuliers. Lors des rituels, de fait, les prêtres portaient des masques qui les assimilaient à des bêtes, et le roi en portait un qui le faisait ressembler aux démons. Le rituel manifestait la nature spirituelle des prêtres et des rois, les autres n'étant qu'eux-mêmes. Les êtres bestiaux sont en fait les messagers – en quelque sorte les anges - des démons divins.
Les guerriers avaient pour tache de ramener aux prêtres des captifs, animaux ou humains, assommés à la massue; ensuite on les tuait, soit en les décapitant, soit en les précipitant du haut d'un rocher. Le sang était recueilli et offert au souverain.
Des danses et des chants accompagnaient cette cérémonie épouvantable, et ils étaient, apparemment, effectués par des gens atteints d'une maladie qui leur rongeait le visage, très nombreux chez ce peuple. Ils sont représentés à la façon de squelettes, comme s'ils étaient le seuil par lequel on pouvait dompter la mort, et peut-être portaient-ils un costume de spectres, de zombies. Mais leur maladie était une réalité.
J'ai toujours pensé que derrière l'extraordinaire inventivité de la culture populaire américaine, dormaient les archétypes jadis manifestés dans les mythologies amérindiennes. Chez certains artistes américains de lignée pourtant européenne, c'était conscient: les Grands Anciens de Lovecraft avaient un lien avec les rêves de l'écrivain, mais aussi avec les figures des religions précolombiennes. Ce qui m'a conforté dans mon idée est l'omniprésence, dans l'exposition, de figures divines à faces de poulpes géants, secondés par des poissons-chats et des raies également porteurs de forces occultes. Un lien peut être établi avec Cthulhu et les êtres à demi poissons ou batraciens qui le servent en se mêlant aux hommes et en leur donnant d'immondes yeux globuleux: car à cet égard, se focaliser sur le racisme de Lovecraft serait commettre une erreur: ses narrateurs, dignes Anglo-Saxons, apprennent fréquemment qu'ils descendent d'hommes mêlés à des bêtes affreuses. Lovecraft s'était fait plaisamment une généalogie ne montrant rien d'autre: lui-même disait descendre du Nameless Mist.
Mais il y a plus. Jack Kirby, le fameux auteur de comics, créa des super-héros appelés les Éternels, et il les disait fils directs des Dieux; or, il les lia explicitement aux divinités Inca. Les super-héros américains surprennent parce qu'ils lient leur héroïsme à des animaux que l'Europe a rejetés comme immondes: l'homme-araignée, l'homme-chauve-souris, notamment. Il se trouve que, parmi les bêtes divinisées des Mochica, ces deux espèces, l'araignée et la chauve-souris, reviennent incessamment! Et, comme chez les Mochica, le costume fait beaucoup: il ennoblit l'être humain, en plus des procédés techniques dont disposent les personnages. Il devient fréquemment un personnage à part entière, un double du héros. - Et Daredevil, avec ses cornes, ne peut-il rappeler les êtres à crocs?
Les super-héros ont quelque chose de païen et de sauvage, et qu'ils émanent souvent de la technologie participe de ce constat. Car il s'agit de la maîtrise des forces de la nature.
Si les super-héros français ont moins de succès que les américains, c'est qu'ils restent sagement européens: ils ont peu à apporter à la figure de Jeanne d'Arc - dotée par les anges d'armes célestes. L'imagination américaine humilie. Elle puise aux mystères élémentaires.
Des super-héros français pouvant rivaliser devraient assumer totalement la tradition médiévale, et s'appuyer sur elle comme les Américains s'appuient, plus ou moins consciemment, sur l'Amérique précolombienne. Car là où ces derniers sont forts, sont impressionnants, c'est dans la nouveauté de leurs images, et leur profusion. L'Europe a davantage à apporter une forme d'ampleur, de vision.