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Initialement, la statistique désignait la description d'une entité étatique par le texte et les chiffres. Depuis la première moitié du XXe s., elle désigne l'ensemble des méthodes appliquées à la collecte de données, à leur traitement (statistique descriptive) et à leur interprétation par inférence à l'aide de modèles (statistique scientifique). La statistique appuya d'abord les premiers pas de l'économie politique (Sciences économiques), du fait qu'elle exploitait des données relatives à la société et à l'économie, plus tard la psychologie, la sociologie, les sciences naturelles et l'histoire (Démographie, Histoire économique, Histoire quantitative). Les mathématiques ou, plus précisément, la théorie des probabilités contribuèrent au développement des méthodes statistiques qui s'enrichirent notamment en s'appliquant à des domaines comme l'économétrie, la biométrie (recherche biologique et médicale), la chimiométrie et la psychométrie. Discipline scientifique, la statistique enseigne et développe des méthodes générales d'analyse mathématique et d'exploitation des données.
Auteur(e): Werner Stahel / VL
La statistique scientifique prend en considération des données partiellement déterminées par le hasard. Elle repose largement sur des modèles permettant d'inclure des variables aléatoires et fournit des méthodes au moyen desquelles on peut adapter les modèles aux données et apprécier la qualité des résultats. Ces variables se fondent sur la notion de probabilité développée au XVIe s. dans le contexte des jeux de dés. Dans son ouvrage posthume Ars conjectandi (1713, "L'art de conjecturer"), le Bâlois Jacques Bernoulli énonça les principes applicables à la déduction de données selon des modèles de probabilité (analyse fréquentielle classique). Il y démontra mathématiquement que la fréquence relative d'un événement aléatoire (par exemple obtenir un six en jetant le dé) lors de nombreuses tentatives et dans des conditions inchangées (lancement répété du dé) se rapproche toujours plus d'une valeur fixe, à savoir celle de la probabilité de l'événement (1/6).
Dans la seconde moitié du XIXe s. et au début du XXe s., l'EPF de Zurich et l'université de Berne développèrent les sciences actuarielles en collaboration partielle avec la Rentenanstalt, société d'assurances créée en 1857. A Zurich, l'ingénieur Gustav Zeuner, appelé à l'EPF, promut les bases de la science actuarielle en publiant en 1869 le recueil de textes Abhandlungen aus der mathematischen Statistik. L'importance considérable de la statistique en tant que discipline scientifique fut notamment reconnue par Walter Saxer, futur professeur d'actuariat à l'EPF. A Berne, les professeurs Christian Moser et Johann Heinrich Graf créèrent en 1902 le séminaire de sciences actuarielles, avec cours de calcul de probabilité et de statistique, d'où sortit en 1960 l'institut de sciences actuarielles et de statistique mathématique.
Les applications de la statistique aux sciences naturelles s'accrurent considérablement après la Deuxième Guerre mondiale. Les méthodes développées en Angleterre par Ronald Aylmer Fisher furent popularisées notamment par Arthur Linder, qui donna dès 1938 des cours à l'université de Berne, avant d'obtenir une chaire à l'université de Genève en 1945 et une seconde à l'EPF de Zurich en 1948. Bartel Leendert van der Waerden, mathématicien créatif, se consacra à la statistique à l'université de Zurich et rédigea très tôt un manuel aux contenus mathématiques et pratiques. Des chaires de statistique furent créées aux universités de Berne (1955), Genève (1969), Zurich (1971) et aux écoles polytechniques fédérales de Zurich (1964) et de Lausanne (1971). L'importance de la statistique en médecine mena à la création de départements de biométrie dans les instituts universitaires de médecine sociale et préventive de Lausanne (1970) et Zurich (1991) ainsi qu'à celle d'un groupe informel à Berne (1986).
Hermann Kinkelin joua un rôle prépondérant dans la création de la Société suisse de statistique (1864), première association professionnelle de la branche. Elle avait pour mission de rassembler des données et devint en 1937 la Société de statistique et d'économie politique, puis, en 2001, la Société suisse d'économie et de statistique. L'économie ayant fini par supplanter la statistique, les statisticiens des offices publics rallièrent en 1998 l'Association suisse de statistique (auj. Société suisse de statistique), fondée en 1988 par leurs confrères universitaires.
Auteur(e): Werner Stahel / VL
La statistique est une science, mais aussi une technique. Elle passe par la collecte de données spécifiques qui, au-delà des relevés chiffrés d'ordre administratif (recensements par exemple), servent à décrire un objet déterminé. Ces enquêtes peuvent, selon leurs mandants, être subdivisées en statistiques officielles, semi-officielles (données fournies par des associations) ou non officielles. Le développement des premières, particulièrement intéressantes à cause de la variété des sujets et du nombre de données publiées, sera ici seul abordé.
On distingue plusieurs étapes dans l'histoire de la statistique étatique, selon le degré d'organisation de l'institution collectant les données et la forme retenue pour leur représentation. Christian Pfister a défini trois phases, jusqu'en 1980. La première est la phase préstatistique, qui se situe sous l'Ancien Régime; les méthodes héritées des siècles précédents, comme le dénombrement des feux, le dépouillement des registres paroissiaux (baptêmes, mariages et décès) et des rôles fiscaux, les relevés des variations de prix et des conditions climatiques (Climat), furent alors complétées, en raison d'une réglementation devenant toujours plus touffue, par des enquêtes non systématiques menées par les autorités politiques. Un manque d'unification et de coordination caractérise ces relevés.
Deux tendances caractérisent la deuxième étape, protostatistique. En premier lieu, si, jusqu'alors, la collecte des données s'orientait vers la solution de problèmes à court terme, une demande d'informations visant à prévenir les goulots d'étranglement économique apparut dès le milieu du XVIIIe s. De nombreux savants aspirèrent à une compréhension d'ensemble des processus démographiques et économiques, ce qui aboutit à une description systématique, tenant de l'inventaire, des institutions et des ressources naturelles. Cette activité, proche de la statistique universitaire allemande, facilita le passage à l'arithmétique politique et à l'interprétation statistique moderne des données. Des enquêtes à grande échelle, menées assez méthodiquement, remplacèrent la récolte de données singulières. Les études de la Société économique de Berne (Sociétés économiques) et le recensement de la population bernoise de 1764 qu'elle suscita valent comme première enquête moderne sur le territoire de l'ancienne Confédération. Deuxièmement, on recourut pour ces travaux à des formules de saisie préimprimées et à des tableaux inspirés de la statistique française, qui utilisait de nouvelles méthodes d'enquête et d'exploitation des données. La présentation sous forme de tableaux avait déjà été débattue à la Société de physique de Zurich en 1748 et elle devint un outil indispensable tant pour la collecte des données que pour leur présentation. Sous l'Ancien Régime, on hésita cependant à diffuser ces matériaux en dehors des cercles initiés, les données relatives à la population étant considérées secret d'Etat. Le recensement de la République helvétique (1798-1800) et les recensements cantonaux (1836-1838) furent les précurseurs directs de la statistique fédérale de la population.
La création de bureaux autonomes de statistique concrétisa le passage à la troisième phase, la période proprement statistique. On institutionnalisa et unifia les enquêtes et l'analyse des données, sous la pression d'une demande accrue en informations et sous l'influence de la transformation de la statistique en science. Dans la première moitié du XIXe s., Confédération et cantons ratèrent tout d'abord le virage alors que, ailleurs en Europe, se créaient des services de statistique. Vers 1850, la statistique officielle suisse se cantonnait encore principalement aux publications officielles de quelques cantons et villes, à des brochures semi-officielles et des descriptions fragmentaires. Le canton de Berne joua un rôle de précurseur avec la création d'un bureau de statistique en 1856. Au niveau national, la formation de l'Etat fédéral marqua un tournant. A l'instigation du conseiller fédéral Stefano Franscini, le Département de l'intérieur mit en place la statistique en 1849, créant les conditions nécessaires au premier recensement de 1850. Le Bureau statistique fédéral, fondé en 1860, fut transformé en 1928 en Bureau fédéral de statistique (BFS), puis, en 1979, en Office fédéral de la statistique (OFS). Lorsque, dans la seconde moitié du XIXe s., l'opinion publique s'empara de la question sociale, la statistique vint nourrir les débats de politique sociale (Enquêtes sociales). La coexistence des statistiques fédérale et cantonales conduisit, après quelque temps, les cantons à se retirer des domaines fédéraux, surtout celui de la démographie. Dans les décennies qui suivirent, le BFS élargit constamment son cercle d'action et assuma les enquêtes d'autres organes administratifs. Quant aux nombreux services cantonaux et municipaux, apparus surtout dans l'entre-deux-guerres ou dans le contexte d'essor économique et de croissance de l'immigration d'après 1945, ils s'intéressèrent au développement régional du marché du travail et du logement, ainsi qu'aux questions de formation et de politique sanitaire.
Depuis le milieu des années 1980, une quatrième étape se profile, celle de la transition vers un système de statistique publique. Elle se fonde sur la loi sur la statistique fédérale de 1992 et sur la Constitution fédérale de 1999 (art. 65). La coordination de toute la statistique publique (traitement des classifications et nomenclatures chevauchant plusieurs domaines ou administrations compris) est placée sous la responsabilité de l'OFS. La statistique fédérale englobe quelque quarante unités administratives et institutions indépendantes (comme l'Union suisse des paysans), qui rassemblent et analysent des données. Les offices régionaux, groupés dans une conférence suisse (Corstat), servent d'intermédiaire entre l'OFS et les organismes chargés de l'enquête, les communes par exemple. Cette quatrième phase se caractérise par un recours accru aux enquêtes par échantillon et non plus exhaustives, ce qui la rapproche méthodologiquement de la statistique universitaire, et à l'utilisation de données issues de registres et fichiers administratifs. Elle voit aussi une participation plus fréquente aux enquêtes internationales (enquête suisse sur la population active, étude PISA de l'OCDE). La coopération internationale, possible grâce notamment à l'entrée en vigueur en 2007 des accords bilatéraux avec l'UE, vise la comparaison supranationale des données et indices de référence recueillis.
La réunion systématique des enquêtes fédérales de la statistique officielle depuis 1848 demeurera encore longtemps un défi en raison de l'hétérogénéité des statistiques et du grand nombre d'organismes publics impliqués. Une analyse des publications les plus importantes du BFS et de l'OFS (surtout, dès 1862, les livraisons de la Statistique suisse, devenue Bulletin de statistique suisse en 1919, puis Statistiques de la Suisse en 1930, et celles de l'Annuaire statistique de la Suisse dès 1891) laisse cependant apparaître des priorités. Les enquêtes sur l'état et les mouvements de la population (ainsi que sur les causes de mortalité depuis 1871) relèvent des tâches primordiales depuis 1860. Des données relatives aux flux pendulaires (dès 1950), des tableaux sur l'activité professionnelle et des informations sur la structure des ménages privés (dès 1970) s'y ajoutèrent. Parallèlement à ces enquêtes sur les personnes, des statistiques portant sur l'agriculture et l'exploitation forestière, sur l'artisanat et l'industrie, furent dressées: recensements du bétail dès 1866, des exploitations agricoles dès 1907, statistique de la superficie et recensement des cultures à partir de 1912, enquêtes sur l'économie forestière et la sylviculture dès 1882, recensement des exploitations artisanales et des entreprises dès 1905. On dispose de la statistique des fabriques pour les années 1882-1911 et 1923-1949. Des données portant sur la gestion des finances fédérales n'apparurent qu'après la Première Guerre mondiale. Dans les publications, il était accordé beaucoup moins d'importance au commerce extérieur (1851-1877), à la circulation routière (dès 1929), à la santé (dès 1930) et au tourisme (dès 1967). Après plusieurs essais durant l'entre-deux-guerres, le BFS publia annuellement des comptes nationaux dès 1963-1964 (Comptabilité nationale). L'indice des prix à la consommation parut dès 1926 sous le contrôle de l'Office fédéral du travail (devenu OFIAMT), puis sous celui de l'OFS à compter de 1987. Il existe en outre une multitude de thèmes et d'études disparates. Indépendamment du BFS ou de l'OFS, d'autres entreprises et offices fédéraux établirent des statistiques spécifiques à leur domaine. Mentionnons celles des chemins de fer (1869-1947), puis des transports (dès 1947), du commerce extérieur (dès 1885), de la poste et du téléphone (dès 1908) ou les Annales de la station centrale suisse de météorologie (dès 1881). Parallèlement à la statistique officielle, les recherches historiques se sont intéressées aux données des registres et fichiers administratifs, par exemple aux procès-verbaux du recrutement.
Auteur(e): Tobias Schoch, Kaspar Staub / VL