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A l'automne 1823, un nouveau maître brasseur de la brasserie seigneuriale vint s'établir à Litomysl. Agé de quarante-six ans,
Frantisek Smetana
- tel était, en effet, son nom - était alors dans la force de l'âge. C'était un homme jovial mais énergique, que la vie n'avait jusqu'alors point choyé. Issu d'une famille très pauvre, il avait passé sa jeunesse comme garçon brasseur dans diverses villes de la Basse-Autriche et avait vécu même à Vienne - sans toutefois jamais apprendre à fond la langue allemande - avant de venir s'installer pour quelque temps à Ceska Skalice en Bohême, où il se maria. A l'époque des guerres napoléoniennes, grâce à une série d'heureuses spéculations qu'il avait entreprises comme fournisseur des armées françaises stationnées en Silésie Prussienne, il réussit à s'enrichir, et revint ensuite de nouveau en Bohême où n s'installa comme locataire de brasseries. Avant de venir à Litomysl, il résidait à Nové Mesto nad Metuji, petite ville au Nord-Est de la Bohême. C'est de là qu'il amena à Litomysl sa troisième femme Barbara, née Lynkovà, de quatorze ans plus jeune que lui, et toute sa nombreuse famille. De ses dix enfants sept filles étaient alors en vie, dont deux dernières, Albine et Françoise, étaient déjà de ses troisièmes noces; et au moment où la famille s'installait à Litomysl, la femme de Frantisek Smetana était de nouveau enceinte...
située sur les pentes du Plateau tchéco-morave, appartenait alors parmi les nombreuses petites villes de Bohême qui pouvaient se vanter d'une vie culturelle relativement active.
Le panorama de la ville était dominé par un château provenant de l'époque de la Renaissance qui appartenait alors aux comtes de Wallenstein. Une belle cour, un théâtre et un vaste jardin soulignaient encore la magnifique architecture de l'édifice. La brasserie avec l'appartement du maître brasseur était située vis-à-vis de l'éntrée du château. Non loin du château et de la brasserie se trouvait un célèbre collège de la Congrégation des Ecoles Pies, construit sur une colline au-dessus de la ville qui, ornée d'une jolie place, s'étendait en bas.
A l'époque d'avant 1848 qui était propice à ceux qui ne se mêlaient pas trop aux affaires publiques et ne s'occuppaient que de ce qui les regardait personnellement, la vie des classes supérieures de la ville de Litomysl - et c'est évidemment à ces classes-là qu'appartenait la famile du brasseur seigneurial était relativement aisée et calme. La présence de la famille du comte la dotait en plus d'un certain éclat; la famille seigneuriale se comportait d'ailleurs d'une manière assez démocratique non seulement envers les employés mais même envers les représentants de la bourgeoisie locale.
s'adapta rapidement et joyeusement à l'atmosphère de la ville. C'était un homme qui tout en s'efforcant de procurer à sa famille assez de moyens pour pouvoir mener une vie aisée ne perdait jamais de vue le vrai sens du travail et de l'assiduité. Il connaissait la vie et savait bien profiter des fruits de son travail. Il aimait passionnément la chasse, mais il adorait aussi la musique quoique, dans sa jeunesse, il n'eût jamais eu le temps de l'apprendre à fond. Chez les Smetana, on organisait fréquemment de petites séances musicales où l'on jouait des duos et des quatuors dans lesquels le chef de famille tenait la partie de violon. Frantisek Smetana aimait d'ailleurs toutes sortes de divertissements, y compris la danse. Il n'est donc pas étonnant que les Smetana se lièrent rapidement avec la société bourgeoise de la ville, et on les rencontrait pratiquement partout.
On raconte même que le 1er mars 1824 - c'était le lundi gras - la femme de Frantisek Smetana passa toute la soirée à danser, ce qui normalement ne serait certainement pas étonnant; or le lendemain, le 2 mars à 10 heures du matin
elle donna la vie à un garçon
que les parents baptisèrent Bedrich (Frédéric). C'était le jour le plus gai des jours gras - le mardi ras - et les Smetana étaient d'autant plus heureux qu'ils purent enfin saluer la naissance d'un fils. Ainsi les premiers baisers dont l'heureuse mère comblait le nouveau-né étaient accompagnés des cris de joie poussés par les jeunes ouvriers de la brasserie qui s'amusaient ce jour-là bien tard dans la nuit.
Et quoique plusieurs autres enfants se succédassent plus tard encore au foyer, la place privilégiée de Bedrich au sein de la famille n'en fut pas atteinte car il était le premier fils des heureux parents. Son père l'adorait, sa mère l'aimait tendrement, et ses nombreuses soeurs entouraient de délicatesse leur tout petit frère.
Parmi les grands compositeurs il n'y a guère que W. A. Mozart dont l'enfance, joyeuse et heureuse, puisse être comparée à celle de Smetana. Et encore faut-il signaler une différence essentielle entre les méthodes que les parents des deux compositeurs appliquaient pour familiariser leurs enfants avec la musique qui devait plus tard présider à leurs destinées humaines. Wolfgang Amadeus, dès qu'il fit preuve de son talent - qui ne se manifestait d'ailleurs au début que par des signes assez incertains - tomba sous la direction bienveillante mais intentionnellement sévère de son père, musicien professionnel qui se décida à former systématiquement la personnalité de l'enfant en vue de l'orienter vers une carrière de virtuose. Dans le cas de Bedrich, la situation était absolument différente. Ses parents, et surtout sont père qui, comme nous avons déjà dit, était un grand amateur de musique, se réjouissaient des dispositions que leur enfant manifestait pour la musique, dispositions qu'ils considéraient comme un don qui pourrait enrichir plus tard sa vie et lui faciliter son entrée dans la société, sans toutefois jamais y voir un germe de sa carrière future. Ils concevaient en effet la carrière de musicien comme un grand risque, d'ailleurs non sans quelque fondement. C'est donc à cette conception qu'ils conformèrent l'éducation de leur fils. Ayant découvert le goût de l'enfant pour la musique, Frantisek Smetana n'hésita pas à lui assurer la meilleure éducation musicale que pût lui offrir une petite ville de province. Il voulait cependant diriger son fils avant tout vers des études classiques. Aussi les parents de Smetana ne s'occupèrent-ils jamais de l'idée d'envoyer leur fils au Conservatoire, s'efforçant au contraire de toutes leurs forces et dépensant pas mal de moyens pour le convaincre de la nécessité de terminer ses études secondaires. Ainsi la musique et les études classiques constituent le dilemme capital devant lequel Smetana se trouve dans sa jeunesse.
Le talent musical de Bedrich Smetana
se manifesta spontanément et relativement très tôt. On raconte qu'à l'âge de quatre ans il jouait déjà si bien du violon que, lors d'une fête de famille organisée en l'honneur de son père, il fut capable de tenir une partie de violon dans un quatuor d'amateurs qui exécuta à cette occasion une oeuvre de Haydn. Il est cependant intéressant de noter que le jeune Smetana - qui plus tard devait devenir un grand virtuose du piano - ne commença à apprendre le piano que sous la contrainte de son père. Néanmoins, c'est comme pianiste que le petit Bedrich se produisit pour la première fois en public lors d'un petit concert organisé dans sa ville natale, il interpréta au piano - âgé à peine de six ans l'ouverture de la Muette de Portici d'Auber. Il remporta alors un si grand succès que l'un des employés du château dut prendre le petit virtuose dans ses bras pour le montrer au public.
A cette époque, Smetana était déjà élève de l'école des Congréganistes de Litomysl.
Or l'année suivante, la famille devait quitter la ville natale de Bedrich pour s'établir à
Jindrichuv Hradec
où son père trouva une existence plus avantageuse. A Jindrichuv Hradec, Bedrich suivit les cours de l'école communale et plus tard ceux du lycée de la ville, apprenant en même temps la musique sous la direction du maître de chapelle de l'église paroissiale.
En 1835, Frantisek Smetana, qui entre temps avait considérablement accru sa fortune, décida d'abandonner le métier de brasseur et acheta une propriété à
aux environs de Cechtice sous le mont Blanik. Ce n'était pas d'ailleurs une ferme au sens propre du mot, mais un domaine presque seigneurial et la vie que les Smetana y menaient ressemblait réellement à la vie de gros propriétaires fonciers. Le jeune Bedrich s'éprit rapidement des beautés naturelles de la région, quoiqu'il fût obligé de passer les longues périodes de l'année scolaire dans diverses villes, car dans la localité où résidait désormais sa famille il n'y avait pas d'école.
Ses parents le firent inscrire d'abord, ensemble avec son frère cadet, dans la deuxième année du
ville alors entièrement allemande, cherchant à lui permettre d'apprendre à fond l'allemand.
Le jeune lycéen n'y resta cependant pas longtemps; ne réussissant pas en classe, il fut frappé d'une telle nostalgie que son père préféra le ramener, avant la fin de l'année scolaire, à la maison. Au lycée de Nèmecky Brod (aujourd'hui Havlickuv Brod), cela marchait un peu mieux, et Smetana y resta jusqu'en 1839. Mais pour l'année scolaire 1839-1840, il obtint de son père l'autorisation d'aller terminer ses études secondaires à Prague pour y rejoindre plusieurs de ses camarades un peu plus âgés.
centre spirituel, politique et économique du pays, était la plus grande ville que Smetana eût connue jusqu'alors.
La capitale de la Bohème appartenait d'ailleurs réellement parmi les grandes villes de l'époque quoiqu'elle ne comptât, avec la banlieue, que 300.000 habitants environ. Par rapport aux petites villes de province dans lesquelles Smetana avait vécu jusque là, c'était donc une ville relativement grande; en plus, elle traversait alors une période de profondes transformations concernant non seulement le mode de vie de ses habitants, mais aussi son aspect extérieur. Ces transformations n'étaient plus d'ailleurs dirigées par l'aristocratie, mais par la classe bourgeoise.
Les rues de Prague venaient de recevoir un nouveau pavé, on y introduisait le tout-à-l'égout, on dotait les rues et les places publiques d'un éclairage moderne; la ville abondait en maisons neuves, on construisait ses principales artères, on imprimait une nouvelle forme à ses grandes places et on y édifiait - après le pont Charles IV - un nouveau pont à travers la Vltava.
Prague avait un opéra - alors encore allemand dont le répertoire n'était pas mauvais, et on y donnait un assez grand nombre de concerts auxquels prenaient part les plus grands virtuoses de tous les pays de l'Europe de sorte que la vie culturelle de la ville était relativement riche. Par rapport aux autres villes européennes, Prague avait un caractère spécifique c'était une ville ancienne et majestueuse et pourtant, au-dessous du panorama monumental du Château royal, elle bouillonnait d'une vie mouvementée et active.
Smetana s'abreuvait avec avidité aux sources de cette vie dont l'atmosphère l'enivrait. Il s'efforçait de s'en emparer tant par son jeune intellect que par ses jeunes sens. Et il n'est pas étonnant que toutes ces impressions aient fait vibrer dans son esprit avec une très grande force la principale corde de sa personnalité la musique. Et cette force était si puissante qu'elle supprimait tout le reste. Toutes ses nouvelles impressions et perceptions enrichissaient avant tout sa musicalité innée qui se réveillait alors dans son esprit avec une véritable passion. L'école devint pour lui un fardeau difficilement supportable alors que la musique - quoiqu'il s'y adonnât toujours encore d'une façon tout à fait spontanée, sans aucune discipline professionnelle - commençait de lui apparaître comme une veritable mission à laquelle il ne pouvait plus échapper. Le destin lui était propice car c'était à cette époque que Prague put saluer dans ses murs l'une des plus éblouissantes et des plus attrayantes personnalités de l'Europe musicale de l'époque Franz Liszt. Les concerts de Liszt bouleversèrent le jeune Smetana qui fut fasciné par la personnalité du grand magicien du piano et du grand compositeur moderne, par la personnalité de l'artiste qui devait plus tard devenir son conseiller et ami et qu'il devait aimer et vénérer jusqu'à la lin de sa vie comme son premier maître.
Lorsque le père de Smetana vint voir, à Pâques 1840, son fils à Prague, il fut placé devant un fait accompli au lieu de trouver un jeune étudiant, il trouva un jeune «artiste». Il en fut terrifié et en même temps indigné, et se brouilla sérieusement avec son fils.
Privé de ressources, Bedrich Smetana dut d'ailleurs quitter bientôt Prague. Mais au lieu de se diriger vers la maison paternelle, il se rendit à
où il avait des parents, et ce n'est qu'un peu plus tard que le «fils prodigue» retourna à Ruzkova Lhotice.
Et là, alors qu'il goûtait lui-même les délices des vacances, ses parents pensaient sérieusement à son avenir. Son père s'occupait même à un certain moment de l'idée de destiner le mauvais «étudiant» à l'agriculture. Mais ces projets furent soudainement modifiés par l'intervention d'un cousin de Bedrich, beaucoup plus âgé que lui, J. F. Smetana, qui était professeur au collège de l'Ordre des Prémontrés à Plzen et qui proposa alors aux parents de son jeune cousin de lui confier leur fils qu'il voulait emmenner à Plzen afin de pouvoir surveiller personnellèment ses études.
Ainsi, au début de la nouvelle année scolaire, Smetana se trouvait déjà à
Il dut y recommencer, il est vrai, sa quatrième année d'études et comme il avait déjà perdu trois années scolaires, il était l'un des plus âgés, mais aussi l'un des plus avancés parmi les élèves de sa classe. Il prenait ses études maintenant au sérieux et en août 1843 il les termina.
L'enfance et la jeunesse de Smetana qui, âgé de dix-neuf ans, se décide, désormais fermement, à se consacrer à la carrière de compositeur et de virtuose, enrichirent sa personnalité d'une grande expérience et de nombreuses suggestions dont certaines devaient influencer toute son activité ultérieure.
Signalons tout d'abord que Smetana, avant d'atteindre l'âge de dix-neuf ans, avait passé pratiquement par toutes les sphères de la vie tchèque de l'époque. Il connaissait intimement la vie des petites villes de province qui - à l'exception de la ville de Jihlava qui était allemande - se ressemblaient toutes, la ville de Plzen, un peu plus grande que les autres, non exceptée. Fils d'une famille bourgeoise relativement riche, Smetana vivait au sein de sa propre classe sociale, s'adaptant à ses habitudes et à ses intérêts, mais ayant aussi l'occasion de suivre de près la vie des familles aristocratiques résidant en province et de leurs employés supérieurs, imprégnés tous de culture allemande; mais il était aussi le témoin des premiers signes de la renaissance de la culture nationale tchèque. Et dans les brasseries de son père, il rencontrait également des ouvriers, des servantes, des artisans, en un mot de petites gens. Le père de Smetana était un démocrate convaincu et sa famille s'entendait toujours très bien avec toutes ces simples personnes. Leur conception du monde, leurs chants, leurs récits et leurs coutumes s'entassaient imperceptiblement dans la conscience du jeune homme pour constituer plus tard l'une des sources de son inspiration artistique. Et lorsque sa famille s'installa à la campagne, à Ruzkova Lhotice, il se familiarisa de près avec la vie des paysans, avec leur travail, avec leurs coutumes et avec leurs chants. Dans la vaste maison de ses parents tout le monde pouvait toujours trouver un abri, les comédiens ambulants non exceptés. Ces derniers apparaissaient au jeune Bedrich comme des gens dotés d'un charme étrange et magique ce qui, plus tard, devait d'ailleurs jouer un certain rôle dans son oeuvre, comme l'attestent la scène des comédiens de La Fiancée vendue ou la caractéristique du personnage du chansonnier Skivánek de son opéra Le Secret.
L'idée que Smetana devait se faire petit à petit du paysage tchèque est sans aucun doute également en rapport avec les heureux longs moments que, dans sa jeunesse, il avait passés à la campagne. Ce ne sont pas les mystérieux ténèbres des profondes forêts ou la nature envisagée comme une force énigmatique - l'une des sources essentielles de l'inspiration des compositeurs romantiques - qui excitent la sensibilité de Smetana. C'est bien au contraire le plein soleil d'été qui anime sa fantaisie, glorifiant la calme beauté des champs de blé et éclairant les vastes horizons de la nature et les forêts ombrageuses et embaumées du parfum de la terre cultivée par l'homme.
L'heureuse lueur de sa jeunesse
passée au milieu de bonnes gens et l'étrange élan de la jeune société, encore non usée, à laquelle il appartenait se reflètent dans les traits de son caractère. Le jeune Smetana ne se rendait sans doute pas compte, il est vrai, des grandes et cruelles différences sociales qui caractérisaient son époque et de la misère des gens les plus pauvres. Or ce n'était point par un sentiment de supériorité quelconque. Il hérita de son père un profond sentiment démocratique et une fermeté de caractère qu'il devait développer par la suite en s'appuyant sur sa propre expérience et sur ses propres idées morales. Il détestait l'arrogance et l'attitude hautaine dont certaines personnes, pour des raisons, d'ordre national ou social, traitaient les autres et il jugeait des hommes uniquement par la valeur de leurs qualités morales et de leurs idées, ne s'occupant jamais de l'importance dc leur fortune. Les racines de son patriotisme ardent doivent enfin être cherchées également dans l'expérience qu'il avait acquise au cours de sa jeunesse.
Depuis son enfance, Smetana était en outre fortement impressionné par les échos du glorieux passé de la nation tchèque dont les reflets s'entassaient petit à petit dans son esprit pour jouer plus tard un rôle capital dans son oeuvre. L'époque de sa jeunesse était caractérisée en Bohême par l'éclosion d'un puissant patriotisme romantique de caractère essentiellement historique. Les rappels réitérés du lointain passé de la nation, des célèbres périodes de l'histoire du Royaume de Bohême, des luttes révolutionnaires des ancêtres - des guerriers hussites par exemple - avaient une grande importance pour le renforcement du sentiment patriotique du peuple. En plus, tout ce qui rendait un témoignage direct du grand passé de la nation le touchait profondément: c'était tout d'abord le château de Litomysl devant le portail duquel il avait pass son enfance, c'était aussi le château de Jindrichuv Hradec, et c'était surtout la ville de Prague. Et la ferme de Ruzkova Lhotice était située dans la région du mont Blanik, montagne légendaire au sein de laquelle, à en croire les récits populaires, étaient cachées les armées hussites prêtes à en sortir pour dompter l'ennemi au moment où le pays et la nation se trouveraient dans la plus grande détresse. Vysehrad, le premier château des princes de Bohême,
le mont Blanik, le Château de Prague, la Vltava embellissant par le courant de ses eaux la capitale de la Bohême, tout cela réapparaîtra beaucoup plus tard dans l'oeuvre de Smetana, au même titre que les images de la vie de diverses classes sociales qu'il avait pu suivre de près dans sa jeunesse.
En premier lieu, Smetana s'adonnait cependant partout à la musique. Il l'apprenait dans la mesure des possibilités données : il travaillait avant tout le piano et c'est tout d'abord comme pianiste qu'il fit preuve de son exceptionnel talent. Ses maîtres de piano étaient de braves musiciens de province qui ne dépassaient cependant pas la moyenne. Mais Smetana réussit à devenir, même sous une telle direction, un très bon pianiste, et dès son séjour à Plzen, il possédait souverainement la technique de l'instrument.
La bourgeoisie de l'époque n'était pas nourrie d'idées exceptionnellement élevées. Elle s'était forgée un mode de vie calme et commode qui lui permettait de passer le temps très doucement et de trouver assez de loisirs pour s'adonner aussi quelque peu à la musique. La musique que l'on cultivait alors dans les familles bourgeoises était le reflet des anciennes habitudes de la haute aristocratie. Il ne faut pas d'ailleurs oublier que les membres de la société bourgeoise d'alors aimaient passionément la danse, qu'ils trouvaient dans la danse une réelle et joyeuse satisfaction de leurs désirs et que la danse était à cette époque une des principales formes de la vie mondaine, fournissant surtout aux jeunes gens l'occasion de se connaître. On aimait donc beaucoup les jeunes gens qui étaient non seulement de bons danseurs mais encore de bons musiciens, capables d'accompagner les danseurs au piano. Et c'est précisément grâce à son habileté de pianiste que Bedrich Smetana était invité dans presque tous les salons de la société bourgeoise de Plzen.
Le gout musical de toute cette société n'atteignait cependant pas un niveau exceptionnel. Dans les villes d'une certaine importance il y avait, il est vrai, des théâtres d'opéra, mais leur répertoire s'adaptait fréquemment au goût du public qui considérait l'opéra plutôt comme un concert où les exécutants étaient habillés en costumes de théâtre et où les chanteurs jouaient le tout premier rôle; et pour certains l'opéra était tout simplement un brillant spectacle. On y donnait aussi des concerts, mais c'étaient plutôt des soirées avec ui, programme très mélangé ou des galas de virtuoses épatant le puhic par une souveraineté purement technique. Les mélomanes de l'époque n'aimaient pas beaucoup les symphonies et les grandes oeuvres cycliques - dont on n'extrayait d'ailleurs parfois que certaines pièces - et donnaient la préférence à l'art spectaculaire des virtuoses. Dans les petites villes la situation était encore pire, car la vie musicale y était dominée par des dilettantes dont le savoir n'était pas trop grand et dont le goût était souvent piteux. On y jouait donc surtout diverses ouvertures, fantaisies, rhapsodies et variations, de petites pièces poétiques, des morceaux de genre, des transcriptions et avant tout des pièces de danse. Smetana connut successivement tous les degrés de ces divertissements musicaux de la bourgeoisie de l'époque. A Litomysl, il s'était familiarisé un tout petit peu avec l'oeuvre de Haydn qu'il devait beaucoup aimer par la suite, et peut-être aussi avec l'oeuvre de Mozart qu'il devait vénérer jusqu'à la fin de sa vie et dont le naturel lui était, à plus d'un égard, assez proche; mais avant tout il avait été alors sans doute nourri de la musique d'un grand nombre de «petits maîtres» qui étaient très en faveur à cette époque. Plus tard, il connut certainement aussi les oeuvres de Beethoven et - parmi les oeuvres des compositeurs romantiques - le Freischütz de Weber et même certaines oeuvres de Schubert qui l'attirait par la noble tendresse de ses mélodies; comme pianiste il connaissait évidemment aussi Mendelssohn-Bartholdy, Hummel et Henselt et peut-être même Schumann. A Prague il s'éprit de Liszt... Mais le monde de ces maîtres n'envahissait pas encore son âme; pendant son court séjour à Prague et surtout durant les années qu'il passa à Plzen, il s'intéressait presque exclusivement à la musique de danse et à la musique «de salon», conforme au goût de la société qui l'entourait.
Il est d'ailleurs caractéristique que nous ne savons absolument rien de toute une série de quatuors et d'ouvertures que Smetana avait écrits à Prague (à part quelques esquisses qui se sont conservées) et que la première pièce provenant de sa plume qui mérite d'être retenue est la Polka de Louise, dédiée à sa cousine Louise de Nové Mésto nad Metuji, qui était douée d'un remarquable talent musical. Or Smetana s'intéressait alors sans doute beaucoup plus à la jeune fille elle-même qu'à son talent. Le monde des femmes et des jeunes filles ne lui était pas d'ailleurs absolument étranger. Depuis sa première enfance il avait été entouré de femmes et de jeunes filles, de ses soeurs et de leurs amies. Mais les danseuses auxquelles, une fois adolescent, il offre le bras et qu'il prend autour de la taille ne sont plus pour lui de simples amies ou camarades ce sont de jeunes filles pour lesquelles il ressent des sentiments entièrement différents, des sentiments qui l'excitent et qui raffinent et approfondissent toutes les aspirations jaillissant du fond de son être. Ce n'est pas un hasard que c'est alors que commence à naître le courant ininterrompu de son oeuvre. Dès son adolescence, Smetana était sans aucun doute doté d'un tempérament extrêmement excitable et impulsif et d'une sensibilité particulièrement intense. Il s'adonnait alors également beaucoup à la lecture, notamment à la lecture de la littérature post-werthérienne, très à la mode dans la société bourgeoise de l'époque, littérature surchargée de conflits de passions sombres et violentes. Ces lectures, mais surtout les jeunes filles dont il était entouré dans les salons qu'il fréquentait excitaient sans doute l'imagination du jeune homme; même à cet égard, il différait cependant profondément des autres compositeurs de l'époque romantique. Il sut certainement s'enflammer pour telle ou telle jolie femme, mais de ces flambées - si réelles fussent-elles -aucune ne dura longtemps et aucune ne provoqua dans son âme un sentiment de déchirement tragique ou de tristesse désespérée. Sa conception de la vie, claire et calme, se manifestait donc même dans sa vie intime. Dès cette époque la femme apparaît dans ses pensées telle qu'il la dessinera plus tard dans toutes ses oeuvres : car il considère la femme comme un être dispensateur de la joie et du bonheur et jamais comme un fatum tragique déchirant et décomposant la personnalité de l'homme ou comme l'objet d'une passion destructive, comme cela se manifeste chez Berlioz et encore plus chez Wagner.
Si, durant son séjour à Plzen, Smetana commença à prendre ses études au sérieux, si c'est à cette époque qu'il se décida à consacrer sa vie exclusivement à la musique, ii réussit alors également à parvenir à une stabilisation assez longue de sa vie sentimentale. C'est alors, en effet, qu'il eut l'occasion de rencontrer dans un salon de la société bourgeoise de Plzen une jeune fille qui devait plus tard devenir sa femme. C'était Catherine Kolarova, fille d'un employé de douane.
Smetana l'avait connue encore comme enfant à Jindrichuv Hradec où l'on l'appelait la sauvage Katy , car elle aimait à se battre avec les autres enfants plus qu'il ne convenait à une petite fille. Or à Plzen, elle apparut devant Smetana comme une jeune fille svelte, jolie et élégante, aux yeux beaux et profonds et pardessus le marché comme une très bonne musicienne. A Plzen, il n'y avait alors en effet qu'elle qui pût rivaliser avec Smetana comme pianiste. Smetana s'éprit d'elle d'un grand et durable amour. Il dut cependant surmonter pas mal de difficultés avant de gagner le coeur de Catherine. Il était, il est vrai, un excellent pianiste, il était connu à Plzen déjà même comme compositeur, il était un très bon danseur, et pour toutes ces qualités on l'aimait beaucoup. Mais son aspect physique et son tempérament indompté déconcertaient parfois la belle femme. Bedrich Smetana était en effet -à en juger par les documents de l'époque - un adolescent plutôt mince, faible, pas trop beau, déjà très myope, et il avait une tête trop grande par rapport au corps.
Toutes les
sont désormais inspirées par son amour pour Catherine qui, après plusieurs années de rapprochement mais aussi de refroidissement mutuels, devint sa femme. Parmi les oeuvres que Smetana écrivit à cette époque, il faut citer plusieurs pièces de danse, comme la Polka des dahlias, la polka De la vie estudiantine, la polka Souvenir de Plzen (écrite un peu plus tard), deux Quadrilles, le Galop des bayadères pour orchestre etc. Toutes ces pièces qui connurent un grand succès dans la société de Plzen sans survivre cependant à l'époque où elles furent écrites (Bedrich Smetana ne s'en occupa plus jamais au cours de sa vie et ce n'est que l'époque tout à fait récente qui, grâce à la radiodiffusion, a réussi à les ranimer à la vie), étaient largement tributaires de la musique de danse de l'époque. Il faut signaler cependant que ce sont elles qui inaugurent réellement l'activité créatrice de Smetana. Ce n'est certainement pas par hasard que les meilleures d'entre elles sont des polkas. Alors que les Viennois de l'époque étaient épris de la valse, la bourgeoisie tchèque d'alors avait, elle aussi, une danse à elle - joyeuse et gaie - la polka. Ce n'était pas une danse d'origine populaire, comme on voulait le croire plus tard, quoique le langage musical de certaines polkas fît valoir plusieurs éléments de la musique de danse populaire. C'était une danse typique de la jeune bourgeoisie tchèque, une danse qui reflétait son élan et sa joie, et c'est sans doute pour cette raison que Smetana se sentait, depuis sa jeunesse, attiré par elle, avant de la revaloriser pour l'élever comme Chopin, avant lui, l'avait fait pour la mazurka - au niveau d'une réelle forme de composition musicale très stylisée; mais cela fait déjà partie d'un autre chapitre de la biographie de Smetana. Par rapport à ces pièces de danse, dotées d'un langage mélodique jeune, mais original, expressif et personnel, les oeuvres dans lesquelles il s'efforçait de donner à ses sentiments une expression plus artistique, plus profonde et plus subjective - comme certaines ouvertures ou cettains impromptus pour piano à quatre mains qu'il avait alors écrits pour Catherine - nous paraissent un peu moins réussies. En effet, on peut y apercevoir encore une trop grande dépendance de certains modèles; signalons tout de même que ces modèles n'étaient pas des moindres car c'est l'influence de Mozart, de Beethoven, de Schumann ou de Mendelssohn-Bartholdy que l'on peut discerner dans ces oeuvres.
A partir de cette époque cependant, Smetana ne pensait plus qu'à la possibilité de s'installer à Prague où il voulait se consacrer exclusivement à la musique. Il espérait aussi y rencontrer de nouveau Catherine et y trouver l'occasion de donner à son talent spontané et un peu sauvage une formation vraiment professionnelle. Le but qu'il se posait n'était point petit. Durant son séjour à Plzen, il avait en effet noté dans son journal intime qu'il voudrait devenir un jour un compositeur aussi grand que Mozart et un pianiste aussi célèbre que Liszt.