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Occident express 81
En 2001, j'ai atterri pour la première fois à l'aéroport de Belgrade. J'arrivais de Londres dans un avion vide aux deux tiers. L'aérogare était déserte et poussiéreuse. C'était en juin, il faisait une chaleur dégoûtante. Au bar m'attendait un contact, aujourd'hui un cher ami, qui m'a fait signe de m'asseoir et de partager avec lui une bière fraîche.
Dans les jours qui ont suivi, j'ai découvert une ville où tout semblait s'être arrêté en 1978. Les routes étaient défoncées, les magasins d'Etat fournis de produits tous identiques, les restaurants rares et peu encourageants, les immeubles couverts d'une épaisse couche de suie. Tout était conforme à l'idée qu'on pouvait s'en faire lorsqu'on avait passé les années nonante à regarder la Yougoslavie se décomposer en direct sur CNN et TF1. Cette capitale d'un pays qui n'existait plus était exactement ce que je craignais trouver: un trou oublié au fond des Balkans, quadrillé de flics débraillés, pauvre, sale et en retard de trois bonnes décennies sur le reste de l'Europe.
Et puis j'ai rencontré les Belgradois. En quelques semaines, j'ai compris que cette ville était faite pour moi, qu'on y parlait mon langage. C'était un coup de foudre. J'ai tout de suite aimé ces gens, leur esprit, leur humour noir, leur tendresse excessive, leur familiarité, la conscience de leur insignifiance en tant que nation et leur indécrottable fierté.
Vingt ans plus tard, tout a changé. Belgrade est sortie de terre, comme un arbre, ou comme une sculpture que l'artiste fait émerger du bloc de marbre. Partout grimpent de nouveaux immeubles, de nouvelles places, de nouvelles autoroutes. Partout s'ouvrent de nouveaux restaurants et de nouveaux magasins. Tout est rempli de gens affairés et pressés d'acheter, de faire la fête, de prendre part avec une passion vorace à la globalisation. Belgrade n'est pas simplement redevenue une capitale. C'est une vaste métropole désormais, le centre économique, commercial, culturel et diplomatique de toute une région qui englobe la Bosnie, la Croatie, la Slovénie, la Hongrie, la Macédoine, la Bulgarie, l'Albanie et le Monténégro. Tous les centres d'affaires s'y sont déplacés, les ambassades y doublent leurs capacités, les riches de tous ces pays y achètent des appartements, l'aéroport a triplé de taille, les restaurants et les hôtels bruissent du jargon mondialisé de l'argent.
Je ne vis plus en Serbie et je ne sais pas si j'y ai jamais vécu. Je vis à Belgrade, qui est devenue un pays en soi. La transformation a fonctionné un peu comme une fusée spatiale: le module, c'est Belgrade, et les moteurs et les réservoirs de carburant qui se détachent les uns après les autres, c'est le reste de la Serbie qui nourrit la capitale tout en disparaissant à l'horizon. Les prix au mètre carré rejoignent rapidement ceux de l'Europe de l'Ouest et le coût de la vie n'est pas en reste. L'aéroport, en pleine mutation, nous relie sans escales à New York, Pékin, Dubaï et Londres, tandis que les Chinois et les Russes nous construisent de nouvelles voies de chemin de fer qui vont d'Athènes à Budapest à grande vitesse. Ce qu'il y a entre ces capitales n'aura bientôt plus aucune importance. Des champs, et puis des villages pour que les urbains s’y reposent le week-end ou s’y réfugient lors des pandémies.
Nombreux sont ceux, dans mon entourage, qui voudraient conserver cette Belgrade d'autrefois, plus sauvage, plus serbe, plus familière. Il m'arrive de partager ces sentiments lorsque je me promène dans un shopping mall ou que je reçois une facture de 150 euros pour un repas sans saveur dans un restaurant sans caractère. Le plus souvent, c'est la gratitude et la conscience de la chance que j'ai de vivre ici qui domine. En quelques années, il m'a été offert d'observer une transformation urbaine comme peu de métropoles en ont connu. J'ai pu voir un gros village perdu aux marches de l'Europe en devenir un des centres. Et puis Starbuck's, Buddah Bar et Hilton n'ont pas tout cassé. Belgrade conserve intacte son égale capacité à m'exaspérer et à m'enthousiasmer.