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Elle doit à sa position d’être une des cimes les plus connues de la Suisse. Les voyageurs qui suivent la route du Simplon l’ont devant les yeux plusieurs heures durant, et ceux que la douceur du climat et le charme du paysage retiennent à Bex, à Montreux, à Clarens, à Vevey, ont le temps de faire connaissance avec elle. Elle doit à sa grâce hardie de fixer tous les regards et de figurer parmi les montagnes célèbres, et en quelque sorte classiques, la Blumlisalp, la Jungfrau, etc. L’étude minutieuse que l’on a faite des Alpes, depuis une vingtaine d’années, n’a pas diminué sa juste réputation de beauté. Elle ne pouvait que gagner à des comparaisons plus nombreuses."Les Alpes suisses", deuxième série, 1866
La plus haute pointe de la Dent du Midi ne mesure que 3185 m, un peu plus que l’Oldenhorn, un peu moins que les Diablerets, le Titlis, le Piz-Languard, etc. De ces 3185 m, il faut défalquer 409 m qui indiquent la hauteur du village de Massongex, situé immédiatement au pied de l’arête nord. Il reste pour la Dent du Midi 2776 m, de hauteur relative. Ce chiffre est considérable. Le Cervin, auquel la carte fédérale donne 4482 m, ne domine Zermatt que de 2862 m. Ainsi, tandis que la différence entre les hauteurs absolues touche à 1300 m, la différence entre les hauteurs relatives n’est que de 86 m. Le Combin, qui dépasse les plus hauts sommets de la chaîne bernoise et ne compte pas beaucoup de rivaux dans la chaîne pennine, est moins élevé par rapport au bourg de St-Pierre que la Dent du Midi par rapport à Massongex. Elle l’emporte de même sur la Bernina, le Tœdi, la Blumlisalp et l’immense majorité des pointes suisses. Il n’y a guère que quelques-unes des cimes du groupe du Mont-Rose et de l’Oberland dont la projection de la base au faîte soit plus forte que celle de la Dent du Midi. […] Cette question de hauteur n’est pas une pure affaire de curiosité géographique ; elle a sa valeur pittoresque. Deux cents mètres en plus ou en moins suffisent à changer l’aspect d’une sommité, et les différences se font sentir d’autant mieux que les points de comparaison abondent partout. […] Il résulte encore d’une telle position que la Dent du Midi est une montagne que l’on voit. Elle ne se fait pas deviner, elle se montre. Tout concourt à la dégager. Elle prend la plaine en travers et la coupe ; les alluvions du fleuve l’entourent à demi, et le val d’Illiez, sur lequel plongent ses cimes les plus reculées, se laisse si bien enfiler du regard, que de la base au faîte elle n’a pas une pente qui se dérobe. Il est mathématiquement impossible que d’un point donné on voie plus complètement une montagne quelconque."Les Alpes suisses", deuxième série, 1866
Charles Ferdinand Ramuz fait plusieurs séjours à Paris entre 1900 et 1914, où il fréquente le milieu littéraire. Dès son premier roman Aline (1905), ses œuvres sont publiées en France et pendant l’entre-deux-guerres, il compte parmi les références littéraires les plus autorisées. L’introduction de Ramuz à la Nouvelle Revue française est également décisive pour la reconnaissance de ce dernier par le grand public.
En 1914, l’écrivain vaudois quitte la capitale française pour revenir s’installer définitivement en Suisse. Il devient fondateur et animateur des Cahiers vaudois (1914 – 1919), dont il ouvre la série avec un texte programmatique «Raison d’être».
C.F. Ramuz est un romancier fécond qui vit de sa plume, plus de vingt volumes publiés, parmi lesquels: Passage du poète (1923), La Grande Peur dans la montagne (1926), La Beauté sur la terre (1927), Derborence (1934), Si le soleil ne revenait pas (1937). Le roman est un genre que Ramuz contribue à renouveler notamment par la réflexion qu’il mène sur la langue. Il met en œuvre une stylisation de l’oralité et revendique une langue à soi en regard du français dit «classique», qui soit fidèle à un univers originel et singulier, celui de sa région.
– Eh bien, dit quelqu’un, on aura le beau.
– Tant mieux! dit un autre.
C’est toujours le cas quand les dents fument; ils avaient vu fumer les dents. Comme les flocons de laine à un peigne, une dernière bouffée blanche y reste un instant encore attachée; vienne un souffle, elle se défait, se détache: les dents fument et tant mieux pour nous! "La guerre dans le Haut-Pays", 1915
Car, de l’autre côté et sur ta rive gauche, une même sollicitude dressait pour toi cette haute paroi d’un bleu profond, contre laquelle, et dans chacune de ses échancrures, les jeux de la lumière dressaient des échelles de soleil. […] Mais, plus à droite encore, dans des régions encore plus aériennes et sur les bords même du ciel, là venait la grande merveille: je la revois au fond de moi-même comme sept femmes agenouillées, les mains jointes, vêtues de blanc. Vêtues de blanc, tout là-haut, ou d’or, ou d’argent, ou de rose, selon l’heure, mais tellement brillantes et aériennes qu’elles semblaient déjà soustraites à la matière; tout là-haut vers le sud et au-dessus des grandes gorges noires où règne toujours une demi-nuit, et elles, au contraire, toujours dans la lumière: sept grandes femmes agenouillées, et séparées de nous par un premier seuil d’air; mises là les unes à côté des autres, aux portes du ciel, à genoux; roses, jaunes, tout en or ou tout en argent, et qui illuminaient l’espace tout en le transfigurant: les sept Dents du Midi avec leurs neiges et leurs glaciers."Vendanges", 1927
Je parcours les Alpes, ai-je dit, je me trompe; c’est la Dent-du-Midi qu’il faudrait dire.
La Dent-du-Midi, c’est ma marotte. Maintes fois, à l’approche de l’été, je me suis proposé des cimes plus vantées et d’un plus grand nom: j’ai projeté les Diablerets, la Pointe-d’Orny, le Pleureur, le Dom, le Cervin; et, en dépit de tous mes projets, elle était la plus forte et me retenait toujours. "Souvenirs d'un alpiniste", 1886
Elle est si belle, si royale! elle porterait si bien ses quatorze ou quinze mille pieds! Souvent dans mes rêves, j’abaisse ses orgueilleuses rivales et je la vois dominer seule, regardant de haut la chaîne Pennine humiliée. Mais hélas! il n’en est rien et, de toutes les cimes alentour, c’est elle, au contraire, la plus noble, qui, sous les efforts du temps, tombera la première. Qu’elle ait été jadis beaucoup plus élevée, ce n’est qu’un rêve. Une seule chose est possible, c’est qu’elle dominait la cime de l’ouest, la plus haute aujourd’hui. "Souvenirs d'un alpiniste", 1886
Je voyais avec une sorte de fermeté voluptueuse s’éloigner rapidement le seul homme que je dusse trouver dans ces vastes précipices. Je laissai à terre montre, argent, tout ce qui était sur moi, et à peu près tous mes vêtements, et je m’éloignai sans prendre soin de les cacher. Ainsi, direz-vous, le premier acte de mon indépendance fut au moins une bizarrerie, et je ressemblai à ces enfants trop contraints, qui ne font que des étourderies lorsqu’on les laisse à eux-mêmes. "Oberman", 1804
[…] Ad S. Mauritii meridiem conspicitur mons summè altus, nivibus & glacie perpetuo albescens, accolis vulgò dictus, la dent de midy […]. Un texte qui peut être traduit comme suit : « Au midi de Saint-Maurice on voit un mont élevé par son sommet, perpétuellement blanchi de neige & de glace, appelé vulgairement par les habitants, la dent de midy ».Jean-Baptiste Plantin (1624-1700) "Helvetia antiqua et nova", 1656, p.56. (Il s'agit probablement la première mention écrite des Dents-du-Midi)
Je plains les voyageurs à qui ces beautés de la nature ne disent rien ; pour moi, quoique j’aie déjà eu l’occasion de les admirer maintes fois, elles ne me laissèrent certainement pas insensible et muet, bien au contraire. Pendant le trajet en chemin de fer, du Bouveret à Martigny, je mets continuellement la tête en dehors des fenêtres, parce que, quoique le jour touche à sa fin, je veux voir le plus possible. D’un côté, voici la Dent-de-Morcles, que je me propose de gravir à la première occasion. Les deux pointes sont encore éclairées des derniers rayons du soleil, ainsi que les sommets des Diablerets et du Grand-Muveran. Qu’elles sont belles, les pentes boisées descendant de ces énormes massifs qui se développent et grandissent à mesure que l’on pénètre plus avant dans la grande vallée du Rhône! De l’autre côté, je contemple la Dent-du-Midi, aux pieds de laquelle nous allons passer. Quel attrait tout particulier ont les montagnes dont on a déjà fait l’ascension! aussi je jouis de revoir cette Dent de si près, et je la trouve toujours plus imposante. Tous les touristes savent que, jalouse de sa beauté et coquette capricieuse, cette montagne se dérobe souvent à leurs regards en s’entourant d’un voile de gaze, et qu’il faut saisir au vol, pour ainsi dire, le moment où, brisant son enveloppe légère, le vent permet d’admirer cette reine altière, dont la tête est ornée de sept palmes d’argent. Mais c’est surtout au coucher du soleil, alors que les vapeurs ont disparu, qu’elle est remarquablement belle: c’était le cas pour nous ce jour-là; nous étions servis à souhait.Marc Alizier, membre de la section genevoise du club alpin suisse dans «Ascension du Monte-Leone», 1866-1867. L'écho des Alpes (1865-1869), n°3 page 86
Du côté droit, ce sont les épaulements à sapinières précipiteuses et le formidable massif des Dents du Midi. Saluons: nous avons là – pour ainsi dire, à portée de la main – des sommets de la plus majestueuse fierté. A l’altitude moyenne de 3200 mètres, la chaîne se présente dans l’ordre suivant, du Nord au Sud: Cime de l’Est ou Dent-Noire, Forteresse, Cathédrale, Eperon, Dent-Jaune, Doigt, Haute-Cime… sans oublier le Doigt de Salanfe qui se détache du versant opposé. Quel râtelier, messeigneurs! Et comme le joli nom de Gencives vous vient aux lèvres pour en désigner les puissantes assises! Maurice Bonvoisin "MARS" (1849 - 1912), "La vie à Champéry", 1908
Dans un train du Simplon, entre Aigle et Bex, des touristes contemplent les sept pointes des Dents du Midi.
– Je me demande, fait l’un d’eux, lesquelles sont les plus écartées l’une de l’autre.
– C’est la Cime de l’Est et la Forteresse, répond un de ses camarades.
– Moi, dit un autre, je penche pour l’Éperon et la Cathédrale.
– Vous n’y êtes pas, c’est le Doigt et la Dent Jaune.
– Jamais de la vie!
– Permettez-moi de vous mettre d’accord, messieurs, dit à son tour un habitant de la plaine du Rhône, c’est la première dent et la septième.Le conteur vaudois du samedi 31 août 1907
C’est le 3 septembre au matin. Le temps est splendide, le lac radieux. Sur le pont du Léman, il y a foule. Debout, je considère l’onde azurée, en pensant à mon nid abandonné, quand tout à coup :
— Pardon, Monsieur…
(C’est une dame française toute aimable, qui m’interpelle ainsi.)
— Madame ?
— Où est donc la Dent du Midi ?
— Au fond du lac, Madame.
Involontairement, ses regards se dirigent vers l’eau.
Et l’entretien en reste là.Le touriste. Revue littéraire, artistique et pittoresque de la Suisse romande Nº4, 1866