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On ne reproche pas au peintre d’avoir fréquenté les Beaux-Arts, dès lors pourquoi une formation destinée aux écrivains serait-elle disqualifiée ? Bien que le médium soit autre, l’acte créatif du peintre ou de l’auteur ne diffère pas. L’élaboration du statut particulier de l’écrivain est une piste pour comprendre cette différence de perception.
Il faut remonter à la deuxième moitié du XIXe siècle : c’est le règne de la bourgeoisie et son idéologie du profit. Au niveau littéraire, les journaux à grande échelle apparaissent, avec les feuilletons publiés sous forme d’épisodes. Les rois n’existent plus, c’est donc la bourgeoisie, empreinte d’une culture humaniste classique, qui se lance dans le mécénat des artistes. Il y a alors deux « types » d’écrivains : ceux qui se conforment au goût du grand public et des bourgeois, financés par eux, et ceux qui poursuivent la logique de l’art pour l’art et qui manquent d’argent. Ces derniers ont un puissant désir d’autonomisation par rapport aux instances de consécration bourgeoises.
La précarité, un plus
C’est ainsi que se forme le champ littéraire,[1] qui possède sa propre organisation, en opposition au système bourgeois : l’écrivain cherche un art d’avant-garde qui, par définition, n’est pas compris du grand public, donc ne lui rapporte que peu d’argent. Le mythe du poète maudit se crée : la conséquence (la pauvreté) devient l’assurance de la valeur de l’œuvre ; donc si nous sommes incompris, et par là démunis, notre œuvre est de qualité et répond aux critères de l’art pour l’art.
Ce rapport entre pauvreté et marginalité perçu comme une preuve de talent s’appuie sur des notions encore plus anciennes : depuis le Romantisme, le malheur et le désespoir sont réputés comme sources d’inspiration authentique, la maladie et la persécution associées à la créativité, et la religion chrétienne présente la souffrance comme un bienfait, un moyen d’élévation spirituelle et morale.[2]
À la fin du XIXe siècle, de moins en moins d’écrivains sont rentiers, ils souffrent véritablement de précarité. Ils réagissent en valorisant leurs conditions de vie, construisant ainsi une image positive, orientée à leur avantage : ils ne sont plus exclus du marché et de la société, ce sont eux qui s’excluent volontairement, en prônant des principes supérieurs.
Notre conception contemporaine de l’écrivain et de l’écriture est l’héritière de ce mythe du poète maudit. L’écriture est une fin en soi, la pauvreté de l’auteur atteste qu’il s’agit d’œuvres de qualité, et le bien-être matériel n’est pas souhaitable car l’inspiration authentique prend sa source dans la souffrance et le malheur. Poète maudit, mais par qui ? Par la malédiction de l’inspiration littéraire, ce génie dont on dit qu’il s’abat sur l’écrivain, qui agite sa plume et qui trace des mots à sa place.
Une pratique qui s’exerce
Les formations en création littéraire malmènent cette idée : l’auteur n’a plus à souffrir ni à se sacrifier car l’écriture n’est plus sacrée ; elle n’est pas le fruit de l’inspiration, c’est une pratique qui s’exerce et elle mérite d’être rémunérée, car c’est un travail.
L’écriture s’entraîne, comme un trait de crayon ou un instrument de musique. Dans le master que j’ai suivi, cet exercice se pratique en atelier et en mentorat. En atelier, on écrit avec une thématique ou des contraintes imposées, les textes sont discutés à chaque session. Ainsi, j’ai pu expérimenter certaines formes littéraires qui ont enrichi mon écriture et diversifié mon expérience. Avec le mentorat, un(e) écrivain(e) nous accompagne dans notre travail personnel qui constitue notre mémoire de master : il ou elle nous lit au fur et à mesure, et questionne notre travail. Ces deux formats, collectif et individuel, m’ont permis d’éprouver mon écriture, car l’échange y est au centre.
Avoir son écrit commenté et commenter celui des autres, dans une atmosphère bienveillante et constructive, permet de développer un esprit critique et une humilité indispensables à la qualité de l’écriture : retravailler son texte plusieurs fois, remettre en question ses choix, persévérer jusqu’à la version finale. L’écriture, ce n’est pas qu’écrire : c’est douter, supprimer, remplacer, évaluer. Ces réflexes s’acquièrent lentement lorsqu’on ne peut compter que sur sa propre appréciation. Seul, on manque de distance, avec les retours de lecteurs avisés, l'écriture progresse plus rapidement. Nous sommes tous dans une démarche d’apprentissage, heureux de briser la solitude de l’écrivain là où elle n’a pas lieu d’être. Car en tant qu’écrivain qui « débute », de qui peut-on espérer des retours lorsqu’on n’a pas encore d’éditeur ?
Technique et art
« Compétence », « outil » : ces mots sonnent faux pour certains lorsqu’on parle de littérature. Mais l’écriture, ce n’est pas un texte dicté par une muse, c’est une maîtrise qui s’éprouve, se pratique, se perfectionne. Au Conservatoire ou aux Beaux-Arts, on enseigne une série de techniques que les élèves répètent avant de trouver la leur. Pendant mon master, j’ai exercé mon écriture pour affiner mon style, mon regard, et trouver ma propre technique. Les retours de mes collègues et de mes mentors m’ont amenée à situer mon écriture, à la préciser et à l’affirmer : pourquoi j’écris de cette manière ? qu’est-ce que je cherche à faire ? et comment le faire au mieux?
Les formations en création littéraire n’apportent pas de solutions toutes faites, de recettes pour écrire un bestseller en dix étapes ; elles questionnent, poussent à approfondir, accompagnent. Jamais elles n’obligent ni n’imposent. C’est à nous de trouver nos réponses. Car ce qui est au cœur des ateliers et du mentorat, c’est toujours l’écriture et la sensibilité d’un individu. Le nombre d’élèves du bachelor et du master est limité : l’admission se fait sur concours (par une sélection de textes, puis un entretien), ainsi les personnes acceptées le sont pour leur univers et leur potentiel d’écriture. La formation fonctionne comme un incubateur qui permet à cette créativité et à cette écriture de se développer.
Le don du temps
De nos jours, être écrivain est contraignant : pour subvenir à ses besoins, il est indispensable d’exercer un second emploi. Le roman qu’on porte en soi s’écrit seul, dans les interstices qu’on dérobe aux contraintes de la vie quotidienne. Les formations en création littéraire donnent du temps, et avoir le temps, c’est bénéficier d’une liberté d’esprit fertile pour la création, c’est avoir la possibilité d’aller jusqu’au bout.
Pour moi, écrire Sauver les meubles dans le cadre de ce master a été très important. Pendant mon bachelor, je n’avais écrit que des nouvelles, par manque de temps. Une fois l’université terminée, j’ai voulu me donner la chance d’écrire un roman, de voir si j’en étais capable. Si cette formation n’avait pas existé, je n’aurais pas eu l’audace de prendre deux années sabbatiques pour écrire. Bien que le statut de l’écrivain et de l’artiste soit valorisé dans notre société, il reste non légitime. Un roman, c’est une obsession qu’on poursuit souvent seul ; ce master m’a permis d’être entourée et soutenue dans mon face-à-face avec l’écriture.
Ces formations n’ont pas pour objectif de mener à une institutionnalisation du statut d’écrivain. Un diplôme n’atteste pas l’écrivain. D’ailleurs l’intitulé est clair : formation en création littéraire, et non formation d’écrivain. En revanche, ces écoles contribuent à affirmer l’écriture en tant que travail, et l’écrivain en tant que professionnel.
En luttant contre le mythe du poète maudit, ces formations rappellent que la majorité de l’écriture n’a rien à voir avec le don, ce qui a des conséquences économiques appréciables pour un auteur : l’inné (le don) n’a pas à être rétribué, alors qu’un travail mérite rémunération. Ces formations ne peuvent être que bénéfiques aux écrivains, pour qu’ils cessent de souffrir et que l’écriture perdure, renouvelée et contemporaine.
[1] Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil 2009.
[2] Pour nuancer le propos, on peut se souvenir qu'Ignace de Loyola explique dans «Principe et fondement» des Exercices spirituels, que la santé, la richesse et la longue vie peuvent, aussi bien que la pauvreté, la maladie ou la vie courte, être la voie du bonheur. (n.d.l.r.)