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Finalement, l'éducation de Madame Ma Mère l'a emporté : je me suis contentée d'un sobre "je ne suis pas sensible à cette forme d'art". En effet, il aurait été non seulement grossier de m'exprimer si franchement mais également très présomptueux, n'ayant pas de connaissances particulières en peinture.
Remarquez, je n'ai pas non plus un savoir digne de ce nom en musique et pourtant, je suis encore et toujours fascinée par le concert de Cologne de Keith Jarrett; je ne suis pas du tout connaisseuse en matière de sculpture mais j'apprécie de nombreuses réalisations de Camille Claudel. Je suis carrément ignorante en matière d'architecture, ce qui ne m'a pas empêchée d'être subjuguée par la Mosquée bleue. Finalement, les photos que je prends ont pour seul mérite de garder une trace du temps qui passe mais je suis vraiment fan de celles réalisées par Iris.
Ces exemples m'amènent fatalement à deux questions. La première : faut-il être expert pour apprécier quelque chose ? La seconde est plus compliquée, du moins à mon avis : quelles sont les raisons qui nous poussent à aimer, à être en admiration ou, au contraire, à être indifférents ou encore mal à l'aise devant certaines oeuvres ?
S'il fallait disposer d'un bagage réel pour que l'art devienne accessible, rares seraient les personnes qui pourraient en profiter et je réponds donc par la négative à la première interrogation : la seule chose que je sache dessiner est un cube, ce qui ne m'a pas empêché de dépenser des sommes faramineuses pour faire encadrer de belles reproductions d'Egon Schiele et j'aimerais tellement avoir une bonne copie (à défaut de l'original bien sûr) de ce tableau.
En revanche, je ne sais toujours pas pourquoi il m'arrive de bailler d'ennui, à peine camouflé, lors de certaines expositions et de ressortir emballée par d'autres travaux; je suis incapable d'expliquer pourquoi mon oreille se sent agressée par ce qui est parfois appelé le "free jazz, alors que je rêve d'avoir - dans une autre vie - la maîtrise, la force et le talent d'un Maxim Vengerov.
Question d'éducation ? J'en doute un peu : mon père aimait Glenn Miller et des airs qui ont aujourd'hui encore le don de me hérisser (notez, je vous ai mis une version "moderne", prouvant bien que le style ne se démode pas). Pendant ce temps, ma mère écoutait Marlene Dietrich.
Bref, pas de grands liens entre mon passé et mes goûts actuels. Même si, je l'admets, mes parents m'ont certainement transmis un élément essentiel : la curiosité et l'envie de découvrir.
L'école non plus n'a pas contribué à me rendre amatrice de quelque forme d'art que ce soit : le prof de dessin a passé deux ans à nous bassiner avec "son" encre de Chine et le fusain, techniques que j'ai détestées de la première à la dernière minute; le prof de musique, lui, a été plus magnanime : il m'a dispensée de chorale après m'avoir entendu chanter lors de la première répétition.
A ce stade-là de mon article, je suis bien obligée d'admettre que je suis dans une impasse : je n'arrive pas à expliquer mes coups de coeur, je ne suis pas capable d'argumenter mes coups de gueule et, comble de l'ironie, je ne suis même pas en mesure de définir ce qu'est - ou n'est pas - l'art : feu mon grand-père aurait certainement affirmé, avec force et conviction, que la bande dessinée n'est rien d'autre qu'une plaisante façon de passer le temps alors qu'aujourd'hui, ce mode d'expression est considéré sans conteste comme une forme d'art.
Finalement, mon malaise est d'autant plus marqué que je ne sais pas non plus à quel moment une personne passe du statut d'amateur du dimanche à celui d'artiste : lorsqu'elle a réussi à faire publier un texte unanimement apprécié par les critiques ou peut-elle déjà se présenter en disant "je suis artiste" dès l'instant où elle consacre toute son énergie à son art ? Etre un artiste résulte-t-il d'un état d'esprit ou d'un élan qui rend l'expression, sous une forme ou une autre, nécessaire, sinon vitale ? Je n'ai que des questions, même pas l'ébauche d'une réponse.
Ainsi, à défaut de pouvoir poser avec davantage de clarté mes pensées, je retiendrai néanmoins de ces quelques tribulations qu'à l'origine, il y a toujours une émotion, positive ou négative et que peut-être, il est impossible, vain à tout le moins, de vouloir aborder plus longtemps l'art au sens large par la raison : il faut probablement juste laisser agir l'impression, qu'elle soit un enchantement ou un rejet.
Mais je vous le concède : ma question - rituelle - s'apparente aujourd'hui plutôt à une pirouette pour me tirer de ce "mauvais" pas dans lequel je me suis mise toute seule en choisissant d'aborder un sujet qui me dépasse de toute évidence : quelles sont les oeuvres qui vous fascinent ?