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Mathématiques démocratiques
Le débat sur l’indépendance de la Catalogne donne lieu à d’aimables prises de bec avec nos amis et connaissances. Il en fut une, l’autre jour, qui m’a paru des plus intéressantes en ce qu’elle débordait largement le sujet qui nous occupait. Un de mes camarades d’agape soutenait que, dans certains cas où le scrutin revêtirait une importance particulière, la mise en pratique ne devrait se faire que si l’acceptation dépassait un pourcentage plus élevé que la simple majorité d’une moitié plus un.
Dans le cas qui nous occupait, le référendum d’indépendance, il soutenait que, pour que la Catalogne puisse prétendre bénéficier d’une réelle légitimité à se séparer de l’Espagne, il faudrait qu’au moins soixante-cinq pour cent des citoyens aient voté pour l’indépendance.
Il faut bien admettre que l’antagonisme actuel de deux blocs quasiment égaux, l’un en faveur de l’indépendance et l’autre en faveur du maintien au sein de l’Espagne, complique sérieusement la question. En imaginant une votation officielle, reconnue tant au niveau national qu’international, comment gérer un résultat extrêmement serré? Peut-on réellement imposer à quasi la moitié de la population d’un pays un changement aussi radical?
Imaginons donc ce qui se passerait si on décidait de fixer la barre des voix nécessaires à la déclaration de l’indépendance de la Catalogne à soixante-cinq pour cent. Dans le cas où le camp du oui obtiendrait un résultat de quarante-neuf ou soixante-six pour cent, il n’y aurait pas de problème. Mais que se passerait-il s’il obtenait cinquante cinq pour cent par exemple? Cela signifierait que les tenants du non auraient obtenu au mieux quarante-cinq pour cent des votes, soit une différence de dix points, ce qui est considérable. On se retrouverait ainsi dans la situation étrange de voir une confortable majorité devant se plier à la volonté d’une minorité. Voilà qui ne semble pas obéir aux principes de la démocratie.
Voter est un acte qui répond à quelques règles. Tout d’abord, on vote sur des sujets qui revêtent une certaine importance pour la collectivité. Ensuite, la question posée doit être claire et, en général, on doit pouvoir y répondre par oui ou par non. Cette limitation de la question fermée implique que la mise en œuvre de la décision doit tenir compte des proportions du résultat et de son interprétation. Le vote blanc indique que le votant n’est satisfait par aucun des choix qui lui sont proposés et une majorité de votes blancs devrait amener le parlement, par exemple, à revoir sa copie. Celui qui décide de ne pas se déplacer aux urnes fait un choix politique en soi respectable, celui de laisser entre les mains d’autres gens le soin de choisir pour lui. Mais il est par là même, dans ce cas, malvenu de venir se plaindre si les résultats ne sont pas ceux qu’il avait escomptés.
Tout le système démocratique repose sur un seul principe fondamental: la majorité des citoyens décide. Or la majorité est très simple à définir, c’est le côté de la balance où il y a au moins un vote de plus. C’est mathématique, incontestable, parfait. Que ce soit dans la cour de récréation pour décider si on joue au football ou au basket, ou à l’échelle d’une nation pour décider si l’on déclare l’indépendance, la règle est la même: une voix de plus.
Toute autre solution introduit l’arbitraire. Pourquoi soixante-cinq pour cent et pas huitante ou nonante? Qui fixe le seuil à atteindre et quels sont les intérêts qu’il défend? Et dans le cas d’une votation particulièrement peu importante, ne pourrait-on pas imaginer que la proposition soit mise en œuvre si elle passe la barre des quarante pour cent?
La démocratie n’est pas parfaite, tant s’en faut, mais elle repose sur un principe simple et incontestable. Chercher à le contourner impliquerait nécessairement la fin du système.
Michel Paschoud