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Entró Violeta Parrón
violeteando la guitarra
guitarreando el guittarón
entro Violeta Parra.
(Pablo Neruda)
Il y a dix jours, je suis revenu en enfance. Presque cinquante en arrière. Sur le grand écran de l'auditorium Arditi, en ouverture du Festival "Filmar en America Latina", j'ai revu Violeta... enfin, pas vraiment elle, mais elle tout de même.
Un jour du début 1963, est arrivée chez nous, à Onex, une dame très brune, au visage d'indienne, à la haute voix de cordillère. Elle venait avec deux enfants de notre âge : une grande fille, la sienne, et une plus petite, la fille de sa fille. Elle était arrivée à Genève avec l'homme de sa vie, mais vivait avec lui dans une espèce d'atelier où il n'y avait pas de place pour deux enfants. Alors pendant quelques semaines, les deux enfants sont restés chez nous. Et c'est ainsi que nous avons connu Violeta Parra, et Carmen Luisa et Cristina, qui avaient nos âges. Nos parents nous ont dit qu'elles venaient du Chili. Nous ne savions rien du Chili. Tout juste que c'était quelque part en Amérique du Sud. On a regardé une carte. On a vu un pays invraisemblable, les pieds dans le Pacifique et le dos contre des montagnes gigantesques, une sorte de haricot interminable longeant presque tout un continent, et finissant là où les mots de la géographie sont pleins de brumes et de tempêtes : la Patagonie, le Cap Horn.
On nous a dit que la dame très brune aux hautes pommettes d'indienne était une grande artiste. Qu'elle écrivait, qu'elle chantait, qu'elle contait, qu'elle peignait, qu'elle modelait, qu'elle dentelait, qu'elle tissait... On l'a entendue, on a vu ce qu'elle peignait, touché ce qu'elle tissait, et dentelait, et modelait. Elle nous a fabriqué de petits pantins de carton dur, ou de bois léger, qui levaient bras et jambes quand on tirait sur une ficelle. Elle était artiste, et artisane, et elle était la voix de son peuple d'en bas, de son peuple de mineurs, de paysans, d'indiens qui ne sont pas Indiens mais depuis toujours plus américains que n'importe quels Américains.
Et puis Violeta, Carmen Luisa et Cristina sont reparties.
Quatre ans plus tard, on a appris la mort de Violeta. Et on a su que cette mort, elle se l'était donnée.
On n'a plus revu Carmen, ni Titina. On a revu quelquefois Angel, dans des récitals. Et quand la mort s'est abattue sur le Chili, un 11 septembre d'il y a bientôt quarante ans, et qu'elle a amené sur le Chili ses vols de généraux, de tortionnaires et de généraux tortionnaires, on a pensé à Violeta, à Angel, à Isabel, à Carmen, à Cristina.
Parce que le Chili, pour nous, avait désormais leur visage et pas la trogne des généraux putschistes. Le Chili avait le visage des Parra, et celui de Salvador Allende, et celui de Victor Jara, et celui de Miguel Enriquez, et celui de Pablo Neruda.
Samedi, on a, de loin, revu Angel, à l'ouverture du festival "Filmar en America Latina". On projetait le beau film d'Andrés Wood, "Violeta se Fue a los Cielos". Violeta s'en est allée au ciel. Au ciel, vraiment ? Ou au cœur de sa terre à elle, d'où ses camarades mineurs extrayaient du cuivre et d'où elle tira de l'or : ses chants, ses peintures, ses tissages. Et de petits pantins de carton dur, ou de bois léger, qui désormais levaient le poing sans qu'on ait plus besoin de tirer sur une ficelle, pour ne plus être des pantins. Et qui m'ont appris à le faire, aussi.