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Predrag Matvejevitch
Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1992, pour
Bréviaire méditerranéen, Paris, Fayard, 1992
Predrag Matvejevitch, né en 1932 à Mostar en Herzégovine, a des origines russes par son père et croates par sa mère. Très tôt, il s'intéresse aux littératures slaves et romanes, russe et française en particulier. Critique, essayiste, théoricien et universitaire, il s'inscrit dans un premier temps dans la mouvance de l'existentialisme français – à propos duquel il publiera en 1965 à Zagreb un essai intitulé Jean-Paul Sartre où il traite de la notion d'engagement. Passionné par le phénomène de la création, expression de l'identité de l'homme, il s'interroge sur la défense de formes d'expression nationale et la nécessité d'unir des cultures souvent étouffées par l'histoire tout en combattant la renaissance de nationalismes destructeurs. Cette réflexion essentiellement humaniste fonde aussi le Bréviaire méditerranéen, publié en croate en 1987, et dont la parution en français cette année chez Arthème Fayard à Paris justifie la remise du Prix Européen de l'Essai Charles Veillon à son auteur.
Docteur Honoris Causa de la Sorbonne, professeur associé depuis 1989 de l'Institut national des langues et civilisations orientales à Paris, Predrag Matvejevitch enseigne d'abord à Zagreb tout en donnant des cours aussi à Lyon, Kiev, Saint-Pétersbourg ou Moscou, Los Angeles, New York, Yale ou Oxford, Milan, Venise, Budapest et Copenhague. Il s'est signalé par ses prises de position intransigeantes contre les idées reçues du "réalisme socialiste". En 1968 déjà, son intervention dans une assemblée d'étudiants contestataires – publiée par une revue croate – fut interdite par le tribunal de Zagreb. Il l'a reprise cependant dans Ces moulins à vent, publié en 1977, réquisitoire contre les survivances du stalinisme en culture et en littérature. Directement écrit en français, il fait paraître en 1979 – dans la collection 10/18 Pour une poétique de l'événement où il élabore une théorie de l'événement, recherche qu'avaient nourrie ses ouvrages précédents sur le nouveau roman (Réflexions sur le nouveau roman, 1975) et sur la fonction sociale de la littérature (La littérature et sa fonction sociale, 1977). La yougoslavité d'aujourd'hui, question de culture, fondée sur le point de vue que toute particularité n'est pas une valeur, est une investigation des particularismes culturels dans l'ancienne Yougoslavie et en Europe centrale. Predrag Matvejevitch a aussi usé de son esprit critique pour défendre les libertés civiques et les droits de l'homme et, en 1986, paraît dans une édition alternative ses Lettres ouvertes, exercices de moralité où il reprend septante-cinq lettres adressées aux représentants du pouvoir en Yougoslavie, Tchécoslovaquie, URSS ou Pologne pour prendre position en faveur de nombreux écrivains en prison, intellectuels proches de Solidarność ou signataires de la Charte 77. En 1986, le congrès des centres du P.E.N. Club nomme Predrag Matvejevitch vice-président international de cette organisation des écrivains. Membre d'aucun groupe, d'aucune chapelle, il vit le conflit divisant son pays comme une déchirure et reste aujourd'hui critique à l'égard de la jeune république croate.
L’ouvrage :
Publié presque simultanément en Yougoslavie et en Italie, le Bréviaire méditerranéen est un essai au sens propre du terme, car inclassable. Il tente en effet une synthèse originale, poétique et philosophique des cultures de la Méditerranée cherchant leur unité sous la diversité des civilisations de la région. Pour y arriver, Predrag Matvejevitch traite son thème de trois points de vue qui chacun entraîne l'utilisation d'un vocabulaire et d'un style différent. Chaque partie répond ainsi aux deux autres sur un ton différent. La première, le bréviaire proprement dit, fait l'énoncé du propos thème par thème, villes et ports, îles, vagues et vents, courants, nuages et pluies, pêche, fleuves ou migrations pour n'en citer que quelques-uns. La deuxième partie – cartes – réorganise ce matériel brut en y introduisant le regard du sujet qui modèle la réalité en fonction de ses besoins, la façonne en objet de culture. La dernière – glossaire – éclaire le regard de l'auteur lui-même, expliquant son approche, énumérant ses sources, donnant ses références littéraires ou vécues, évoquant aussi les circonstances de la composition du livre.
Ainsi, l'ouvrage acquiert un statut étrange entre traité et témoignage, entre abstrait et concret. Il capte l'essence même de la Méditerranée, berceau de l'Europe d'aujourd'hui, mais aussi lieu de révélation de sa propre identité d'auteur, conquise au bout d'un long voyage initiatique rappelant l'Odyssée d'Ulysse sur ces mêmes eaux. Mer intérieure, la Méditerranée ne se limite pas à une géographie ni à une histoire, elle est partage des contraires. L'ouvrage réussit à mettre en harmonie ces antagonismes tout en soulignant les filiations de pensée et les énigmes qui subsistent dans la compréhension d'un sujet par définition inépuisable.
Tout cela, dans un ouvrage court comme un bréviaire, mais riche d'une encyclopédie de mots, de concepts dont la mise en résonance fait vibrer de poésie l'œuvre dans son ensemble.
Ces qualités du Bréviaire ont été reconnues en Italie par le Prix Malaparte, reçu en 1991, et le Prix Boccace, attribué en 1992.
Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :
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