Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06965.jsonl.gz/1317

Certains jours, votre conscience est tout bonnement troublée. Vous vous apercevez que vous êtes littéralement «vidé». Vos idées s'envolent avant d'être parvenu à en fixer une seule. Vos pensées sont entraînées dans un espace où le tourbillon est roi. Vous avez beau faire des efforts, vous ne pouvez pas tricher. Vous ne parvenez pas à dénicher un seul mot pour décrire ce que vous ressentez. Le clavier de l'ordinateur reste muet.Autant le reconnaître, vous aviez bien senti venir le choc ces derniers temps. L'impuissance qui accompagne ce retour sur soi anxiogène et énigmatique n'en est d'ailleurs que plus douloureuse. De plus, vous savez bien qu'il n'est pas possible de fixer tous les jours avec des mots les choses parfois si minuscules qui se bousculent dans votre conscience. Sans mentir, il est donc bien normal que le travail d'écriture que vous fournissez soit de qualité inégale.Curieusement, si je pense à ces instants en repoussant l'angoisse qui déborde, je crois que c'est d'abord la mémoire visuelle de ce qui se passe autour de moi qui s'efface. Mais pourquoi la mémoire visuelle alors que ce que je ressens est d'abord si privé ? Cela reste mystérieux même si une logique objective ne saurait de toute façon s'opposer à la force de cette expérience subjective. Puis, dans une deuxième vague assourdissante, c'est la sensation du caractère et du tempérament des choses de l'environnement qui s'altère. Finalement, ce sont les sensations tactiles que j'éprouve en effleurant le damier de plastique mâchuré de mon ordinateur qui s'estompent.Mon cerveau reste alors capable de ressentir les frémissements de l'environnement. Confusément, je me trouve toutefois incapable de trouver les mots pour les décrire. Et si je parviens quand même à générer des termes assez vagues sur ce que je ressens, ma conscience, elle, ne trouve pas l'énergie mentale suffisante pour rebondir.Mais qu'ai-je en tête aujourd'hui pour vouloir entreprendre de capturer quelque chose de cette expérience ? Est-ce parce que la langue m'enivre tout comme les jeux de ma propre conscience ? Est-ce le besoin de dire l'insupportable même si je sais bien que ce qui se passe est transitoire ? Comment s'y prendre pour obtenir le moindre conseil avisé qui pourrait m'aider à mettre un peu d'ordre dans mon usage du langage ?En cherchant un peu, c'est sûr, les causes et les mécanismes du phénomène du vide doivent pouvoir être décrits quelque part d'une manière plus rationnelle. Toutefois, pour un individu qui s'essaye à l'écriture, l'exégèse des causes et des mécanismes est bien moins intéressante que l'expérience proprement dite.En ce qui me concerne une chose est sûre cependant : l'analyse de l'épreuve du vide me montre que les mots eux-mêmes perdent leur poids. Les signifiants deviennent insignifiants. Plus rien ne semble vraiment circuler. Le discours interne devient morne : il me fait penser au monologue de certains patients aux prises avec des paroles qui les excluent littéralement de leurs expressions tant elles sont fades et ennuyeuses. Pour l'auteur(e), la rencontre somme toute si banale avec l'expérience du vide me renvoie également à l'intensité de l'angoisse vécue par les malades qui aspirent à se dire mais qui n'ont pas encore trouvé la confiance et les mots pour la prise de contact avec les soignants.Je pense à quelques-unes de mes consultations de ces dernières semaines. Je me remémore les premiers moments d'entretiens cliniques où la tension était parfois tellement palpable avec le malade. Etait-ce en raison de la crainte d'un défaut qu'appréhende le patient qui s'inquiète constamment de la récidive de la maladie ? Etait-ce à cause de l'insoutenable expérience que fait le demandeur qui se rend compte qu'il ne peut pas faire seul et qu'il doit se résoudre à accepter de l'aide ?A la réflexion, l'épreuve du vide à laquelle je soumets aujourd'hui le lecteur est certainement aussi celle, quotidienne, qui nous permet d'accomplir toutes sortes de tâches : de la tonte répétitive du gazon durant la belle saison
aux activités médicales les plus administratives tout au long de l'année. Car enfin, en tant que thérapeute, comment parvenir à se régénérer si ce n'est en acceptant parfois d'être chloroformé par ses propres désespoirs ?Je retiens de ces propos maladroits qu'il est sûrement aussi difficile d'évoquer le vide lorsqu'il surgit chez soi que lorsqu'on l'identifie chez ses patients.Tiens, le morceau de musique que je me jouais intérieurement dure à peu près le même temps que l'écriture de ce papier.