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Pragmatiquement, le mensonge n'existe que mesuré à l'aune d'une croyance (celle du locuteur qui pense qu'un énoncé est faux) et d'une intention (celle que le même locuteur a de tromper l'énonciataire). Or croyance et intention relèvent de l'intériorité du personnage, une intériorité (en principe) inaccessible à la représentation dramatique ― à l'exception remarquable du monologue. La dramaturgie classique a surmonté les conséquences de cette ressemblance insupportable (à l'époque) entre l'énoncé sincère et l'énoncé mensonger en développant une signalétique minutieuse et fort redondante. La convention veut alors qu'en l'absence de signalétique l'énoncé soit tenu par le lecteur/spectateur non pas tant pour vrai que pour sincère. Mais, à partir de la fin du 19e siècle, aucun lecteur/spectateur ne peut plus a priori compter sur l'existence d'un contrat (tacitement passé par l'auteur) qui lui assure un accès direct à la vérité des faits, des pensées et des sentiments. C'est dans ce cadre renouvelé que travaillent aujourd'hui l'auteur et le metteur en scène. L'auteur dramatique contemporain est en effet libre de ne pas désigner le menteur, de signaler le mensonge avec retard, ou même de produire lui-même des signaux fallacieux ou contradictoires ― pensons à Beckett. Le metteur en scène, grâce aux moyens spécifiques à son art, est quant à lui en mesure de projeter sur les pièces du répertoire classique le principe d'incertitude moderne. Il peut aisément faire mentir des personnages tenus pour sincères, désamorcer les indications du textes (données dans les didascalies ou dans les répliques), confirmer par des éléments scéniques les affirmations du ci-devant menteur: la sincérité peut devenir ironique et le mensonge tourner en aveu. Bref, la performance scénique est capable d'inverser totalement les valeurs de vérité et de fausseté de la parole en vigueur dans l'univers diégétique textuel. La mise en scène peut ainsi ébranler l'univers des pièces les plus familières et procurer un sentiment d'inquiétante étrangeté. L'étonnante Ecole des femmes présentée par Didier Bezace en 2001, au Festival d'Avignon, fera figure d'exemple.