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De par leur impact préjudiciable sur la santé publique, la commercialisation de certains produits industriels – tels que l’amiante-ciment, le dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT), la peinture ou l’essence au plomb – a été soumise à des restrictions. Lorsque la nocivité de ces produits a été reconnue, les industries incriminées ont délibérément nié les preuves et entretenu des pseudo-controverses de façon à retarder les régulations de l’Etat.1-3 A cet égard, une des stratégies consistait à établir des organisations prétendument scientifiques.3 Il est intéressant de constater que, afin de contrer les menaces directement à leurs sources, l’industrie du tabac a également recouru à ce genre de procédé. Dans cet article, nous allons examiner le cas de la Commission scientifique (CS) de l’Association suisse des fabricants de cigarettes (ASFC). En se basant sur les archives des Truth tobacco industry documents,4 156 séances de cette commission, ayant eu lieu entre 1962 et 1997, ont été analysées dans une perspective historique.5
La CS a été créée en 1962, dans un contexte de menace de restrictions à l’encontre de la cigarette, comme « un instrument au service de l’association. »6 Elle était formée d’une dizaine de membres : le président de l’ASFC, un secrétaire, un conseiller scientifique, un attaché / assistant scientifique, et un scientifique représentant chacun des principaux fabricants de cigarettes en Suisse (figure 1). Le poste de conseiller scientifique, une des fonctions-clés de la CS, a d’abord été occupé par le Pr Bättig de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) entre 1964 et 1985,7,8 puis par le Pr Brunner du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) de 1986 à 1993.9,10 Nos recherches montrent que la fréquence des réunions était en moyenne d’au moins quatre par année, avec un maximum de dix séances répertoriées pour 1985. Les rencontres avaient essentiellement lieu à Fribourg (à 58 reprises, soit 37 % des séances documentées), notamment au siège de l’ASFC, ou à Berne (à 42 reprises, soit 27 % des séances documentées), comme par exemple à l’Hôtel Bellevue (figure 2). Placée sous le contrôle de l’assemblée générale de l’ASFC,11 la CS était chargée d’effectuer de nombreuses tâches.
Les recherches conduites par les fabricants de cigarettes se déroulaient soit à l’interne, c’est-à-dire dans le cadre de leur département de recherche et de développement, soit à l’externe, dans diverses institutions indépendantes (figure 1). Pour les mandats externes, le financement était réalisé soit en commun par les cigarettiers au sein de l’ASFC (recherche externe indirecte), soit par un fabricant spécifique (recherche externe directe).12 L’appui fourni par Philip Morris (PM) au Pr Rylander de l’Université de Genève (UNIGE), pour ses études relativisant la nocivité du tabagisme passif, est représentatif de ce dernier cas de figure.13 La CS a organisé la recherche collective de l’ASFC pendant plus de trente ans. Celle-ci consistait à financer des chercheurs affiliés à des universités, des hôpitaux, et à l’Institut suisse de recherche expérimentale sur le cancer (ISREC). Parmi les chercheurs de la Fondation ISREC ayant bénéficié à l’époque d’un soutien de l’industrie du tabac, on peut mentionner les Prs Leuchtenberger.14 Leurs travaux sur les effets biologiques de la fumée furent entre autres publiés dans la revue Nature15,16 et trouvèrent un écho favorable dans la presse romande, comme en témoigne un article paru dans la Feuille d’avis de Lausanne le 21 décembre 1971 (figure 3).17 Bien que le lien de causalité entre la cigarette et le cancer du poumon eût été reconnu par le Surgeon General des Etats-Unis en 1964,18 cet article entretint la controverse au sujet de la nocivité du tabac et présenta les cigarettiers comme une industrie responsable. De plus, la somme de CHF 400 000.-, annoncée dans l’article de la Feuille d’avis de Lausanne comme étant le budget de la recherche de l’ASFC, fut supérieure au montant de CHF 290 000.- effectivement octroyé à cet effet en 1971.14
Le rôle de porte-parole des fabricants de cigarettes incombait également à la CS. Celle-ci intervenait dans les médias, exerçait du lobbying, et collaborait avec des institutions officielles ainsi que des organisations qui lui étaient apparentées au niveau international (tableau 1).19-25 Parmi les nombreuses interventions médiatiques de ses membres, on peut citer la participation d’Artho, attaché scientifique entre 1979 et 1984,26,27 à l’émission Table ouverte du 24 avril 1980. Dans ce débat télévisé, intitulé « Faut-il réduire la consommation de tabac ? », il affirma notamment que :
On ne sait pas comment se fait le cancer dans le corps humain. Malheureusement, on est à peu près dans la même situation qu’on était avec la peste au Moyen-Age. Alors qu’est-ce qu’on a fait au Moyen-Age ? On a brûlé des sorcières pour lutter contre la peste, parce qu’on a pensé que c’étaient les sorcières qui causaient ces maladies. […] Je n’ai pas du tout honte de dire que je suis un fumeur et j’aime la cigarette comme je n’ai pas honte de dire que j’aime le chocolat.28
En Suisse, ce genre de déclaration publique des cigarettiers, quant au doute sur la nocivité du tabagisme, a persisté jusqu’à la fin des années 1990.29 Nos recherches montrent que les médias étaient parfois complaisants à l’égard de l’industrie du tabac. Cet extrait du procès-verbal de la séance du 23 avril 1986 de la CS, rapportant le discours de Lichti (président de l’ASFC durant les années 1980), peut en attester :
Certains journaux seraient disposés à publier des articles qui nous soient plutôt favorables, mais se plaignent de ne jamais recevoir aucune munition de notre part. Il faut chercher l’entretien avec d’autres en frappant à leur porte !!30
La quatrième « Journée sans tabac », organisée par l’Association suisse pour la prévention du tabagisme (AT) le 26 octobre 1988, fut précisément une occasion pour l’industrie du tabac d’aller frapper à la porte des médias. Les membres de la CS se concertèrent pour préparer une action dans le cadre de cette journée placée sous le thème des conséquences du tabagisme sur le système cardiovasculaire.
Oct. 26 will be Anti-Smoking Day and will be concerned with Smoking and Heart Disease. Romanens [ASFC] outlined the P.R. response planned which seemed to consist of proposed articles related to passive smoking. D.G.F. [Felton DG, BAT] proposed that it would be better to pre-empt the attack by publishing articles some days earlier in which the failure of the many intervention studies (MRFIT, N. Karelia project, UN 5-Country study etc.) to demonstrate any link between smoking and heart disease was underlined.31
Trois projets d’articles ont été retrouvés dans les archives des cigarettiers.32-34 Le texte retenu, dénommé « Le point de vue de l’industrie suisse du tabac. Un sujet qui passionne la science », fut publié entre autres dans la Revue de Lausanne le 25 octobre 1988.35 Cet article contribua à alimenter une controverse auprès du public en prétendant que la fumée du tabac ne provoque pas de maladies cardiovasculaires. Sur la même page, un texte écrit par le Pr Kappenberger, alors chef du Service de cardiologie du CHUV, prit le contre-pied des cigarettiers : la fumée engendre une diminution du transport de l’oxygène à cause du monoxyde de carbone, une augmentation de la fréquence cardiaque, de la pression artérielle et du taux de cholestérol. En conclusion, « il semble logique de ne jamais commencer à fumer et surtout qu’il n’est jamais trop tard pour arrêter. »35
La CS était aussi active pour susciter la controverse auprès des politiciens. A cette fin, elle organisait des conférences et rédigeait des documents à l’attention de personnalités influentes. Ce fut par exemple le cas lorsque l’adjoint scientifique de l’ASFC produisit deux documents traitant du tabagisme passif. Ceux-ci furent adressés le 10 février 1988 à plus de 4000 personnes – dont les Conseillers fédéraux, nationaux et aux Etats, ainsi qu’à tous les parlementaires cantonaux36 – afin de les aider à se forger « une opinion objective » au sujet de la fumée passive.37 A ce propos, en contradiction avec les conclusions du rapport du Surgeon General américain étant paru deux ans auparavant,38 un des deux documents prétendit :
En réalité, le fait est qu’aucun élément ne prouve scientifiquement que la fumée ambiante affecte la santé des non-fumeurs. Cet avis est partagé par de nombreux scientifiques indépendants, y compris par plusieurs adversaires déclarés de la fumée.39
Il apparaît que l’éventail des tâches réalisées par la CS était très large (tableau 2).40-55 Parmi elles, le suivi de l’état de la recherche sur la question tabac et santé y occupait une place importante. Un fichier de publications était tenu à cet effet et, en 1983, il comportait environ 3000 références.56 En outre, les membres de la CS assistaient à des réunions scientifiques placées sous l’égide de diverses organisations médicales (tableau 3).57-60 Par ailleurs, ils étaient des lecteurs assidus de la revue Médecine et Hygiène.61-63
La planification d’événements scientifiques était également une prérogative de la CS. On peut mentionner à ce sujet le cas d’un workshop sur la nicotine, destiné à mettre en exergue les actions désirables de cette substance, afin de contrebalancer les effets nocifs du tabagisme.64 Cette réunion, qui se déroula à l’EPFZ du 16 au 17 septembre 1976, fut organisée par Bättig. Au nombre des orateurs figurèrent entre autres le Pr Bovet (Laboratorio di psicologia e psicofarmacologia del CNR, Rome / prix Nobel de médecine en 1957), le Dr Dunn (scientifique principal au centre de recherche de PM à Richmond, aux Etats-Unis) et le Dr Russell (Institute of Psychiatry, University of London).65 Gaisch, directeur du Département de recherche et de développement de PM, dressa un bilan favorable de ce workshop.
Both the work presented and the discussions amongst the participants and observers were very enlightening. In addition, the contacts made with people who could have quite an influential position in the future on various national policies of « smoking and health » were very promising.66
Il est intéressant de relever que la surveillance des mesures de prévention du tabagisme était une tâche clairement attribuée à la CS. En 1993, l’adjoint scientifique fut chargé d’effectuer un inventaire et un suivi du mouvement de la prévention du tabagisme en Suisse, notamment quant à son financement et à son organisation. Il eut aussi pour mission de réaliser une revue de la législation européenne sur les produits du tabac et de suivre son évolution.67 L’année suivante, un plan confidentiel de la Communauté de l’industrie suisse de la cigarette (CISC) projeta que la CS devait davantage collaborer à l’effort de relations publiques des cigarettiers.68,69 Durant la séance du 6 juillet 1994, les membres de la commission délibérèrent de la manière dont ils pouvaient apporter leur contribution à ce projet,70 notamment pour :
Surveiller les activités des mouvements anti-tabac (SAN, AT, etc.), des organisations qui les soutiennent (Ligue suisse contre le cancer), des soutiens discrets par des tiers (p. ex. Ciba-Geigy), ainsi que celles de la Commission fédérale pour les problèmes liés au tabac, des caisses-maladie et de la CNA.69
La critique d’études, considérées par l’industrie du tabac comme néfastes à ses intérêts, appartenait aussi à la CS. A ce sujet, la Swiss study on air pollution and lung disease in adults (SAPALDIA) qui débuta en 1991, l’a occupé durant plusieurs années.71 Rappelons que cette étude multicentrique, explorant les conséquences de la pollution de l’air sur les maladies respiratoires, comportait une partie sur la nocivité du tabagisme passif.72 Conformément au concept de « junk science » forgé par PM,73 la stratégie de la CS consista à en discréditer la méthodologie.
Un petit ajustement par ci, une petite erreur de mesure par là, un peu plus de… Ceci ressemble à la préparation d’une pizza. On n’a rien contre la pizza, mais pour des aspects ayant un impact considérable sur la société, on préférerait consommer un repas de haute cuisine.74
Ce travail a documenté l’activité de la Commission scientifique des fabricants de cigarettes en Suisse entre 1962 et 1997. Grâce aux recherches qu’elle a planifiées, à ses diverses interventions dans les médias, à son activité de lobbying et à ses critiques d’études démontrant la nocivité du tabagisme actif et passif, cette organisation s’est efforcée de présenter la cigarette de manière rassurante pendant environ 35 ans. Cela a contribué à retarder les restrictions à l’encontre de ce produit. A partir du moment où les fabricants de tabac commencèrent à reconnaître sa dangerosité – dès 1997 aux Etats-Unis, avec la firme Liggett & Myers 63,75 – l’existence de ce genre d’institution ne se justifia apparemment plus. Bien que l’on ne dispose pas de sources précises à ce sujet, on suppose que la Commission scientifique de l’ASFC a été dissoute entre la fin des années 1990 et le début des années 2000.
Afin de donner au lecteur un accès direct aux extraits des archives en langue anglaise, ceux-ci ont été cités verbatim sans traduction.
Aux Prs Vincent Barras et Pascal Bovet pour leur travail de supervision. Nous exprimons également notre gratitude aux Prs Sébastien Guex et Lazare Benaroyo pour leurs précieuses remarques au sujet des aspects éthiques de cette étude. Finalement, un grand merci à Mmes Elisabeth Revaz et Martine Ray-Suillot pour leurs conseils juridiques avisés.
Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article.
Cette étude a été soutenue par le Département universitaire de médecine et santé communautaires (DUMSC) du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Projet DUMSC n° 8-2014 : Histoire de la Commission scientifique de l’Association suisse des fabricants de cigarettes.
▪ Le financement de la recherche par l’industrie du tabac a contribué à maintenir une pseudo-controverse sur les effets nuisibles du tabagisme actif et passif
▪ Comme clinicien, il est important de garder un regard critique lors de la lecture d’articles scientifiques, particulièrement au sujet d’éventuels conflits d’intérêts (financement par l’industrie)