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La petite phrase de Jean-Jacques Rousseau n’a pas fini de faire cogiter. «L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt». Cette affirmation pose une problématique à de multiples niveaux.
Qu’est-ce que la nature humaine? Existe-il réellement une notion de nature, un fait bio-psychique indiscutable? Ou l’humain est-il fondamentalement culturel? On voit ici ce que la théorie du genre doit au philosophe, théorie qui veut abolir toute différence sexuée.
Y a-t-il réellement un état d’innocence humaine que Rousseau définissait comme bon? N’est-ce que l’agglomérat d’individus nommé société qui corrompt l’humain en lui inculquant des préjugés et en instaurant des inégalités et des systèmes de domination dont sont issus nos cupidités et nos guerres fratricides? Est-il raisonnable de penser que la société se serait faite toute seule, sans qu’elle soit la représentation de la configuration psychique de ses membres? Comment le vol pourrait-il exister s’il n’a pas déjà une place dans le coeur des Hommes?
La société ne crée pas le voleur. La propriété individuelle, source potentielle de la corruption de l’innocence humaine, ne justifie pas l’appropriation par autrui. Mais qu’est-ce qui justifie la première appropriation? Comment se fait-il qu’à un moment de l’évolution humaine, des individus jusque là nomades et libres décident qu’un territoire ou un champ cultivable leur appartient en propre et n’appartient à personne d’autre? N’est-ce pas une forme de violence initiale que d’imposer à d’autres humains un interdit sur un territoire?
Et pourtant cela a marché. L’espèce s’est développée grâce à cette «corruption», la propriété privée. C elle-ci a favorisé l’agriculture et l’élevage sédentaire, sources d’accumulation des moyens de subsistance. Disposant de tels moyens, et se dotant des capacités de les protéger (par une armée ou des remparts) les groupes pouvaient se multiplier au point d’assurer à l’espèce une vie sur l’ensemble de la planète.
La pensée de Rousseau sur la société inspire plusieurs observations. D’une part cet accroissement de l’espèce n’aurait peut-être pas pu avoir lieu sans l’accumulation de moyens de subsistance, eux-mêmes difficilement séparables de la notion d’appropriation. D’autre part un agriculteur qui produit du blé en abondance ne souhaite pas le voir pris par d’autres qui n’auraient eux rien fait, ce qui générerait une injustice. Il veut une contrepartie de son travail. La propriété (qu’elle soit individuelle ou collective) génère le commerce, qui établit un rapport contractualisé fondé sur une rétribution considérée comme juste par les deux parties. La loi, issue de l’organisation sociale et garantie par l’Etat, favorise la justice.
Troisièmement la propriété est une étape décisive dans le développement du concept d’individu, dans la valorisation de l’individu qui suppose responsabilité et libre arbitre. Comment la société pourrait-elle aujourd’hui se passer de la propriété et de la responsabilité individuelle qui en découle? Si tout appartient à tout le monde, personne n’est particulièrement responsable de rien. Quatrièmement la multiplication de l’espèce, qui a colonisé le plus grand nombre d’espaces possibles, nécessite une organisation, une administration, dont des répartitions territoriales. Ce seul fait implique la reconnaissance de degrés de responsabilité différents, parce que l’on connaît mieux le village où l’on vit que celui situé à 100 kilomètres. Ces degrés de responsabilité sont associés à l’identification et l’appartenance des habitants à leur région, ce qui est une forme indirecte de propriété.
Entre le «bon sauvage» hypothétique, libre et pré-moral, imaginé par Rousseau, et l’Homme social à l’innocence perdue mais avec les avantages de vivre dans un groupe organisé, l’équilibre est encore en construction. L’oscillation est encore, et pour longtemps, la règle.
Depuis quelques décennies il me semble que la tendance est à mettre en cause la société plus que l’individu. «C’est la société qui le corrompt.» Cette phrase a nourri des générations d’humains qui ont déplacé la notion de responsabilité de l’individu vers le groupe. Cette notion déplacée, assez collectiviste, est fortement ancrée dans la culture européenne. Par exemple le fait d’excuser le criminel à cause de la société qui l’aurait rendu mauvais a été en vogue pendant une période et l’est encore en partie. C’est une régression intellectuelle puisque l’on ramène la conscience de ses actes à une période pré-morale où l’individu n’en répond pas et n’est plus soumis à un code social qu’il doit intégrer et reprendre à son propre compte. C’est par exemple ce qui s’est passé lors du procès d’une infanticide en Belgique en mars 2010, procès à l’issue duquel l’accusée a été acquittée et mise au bénéfice d’un «déni de grossesse massif».
Cette décision signifie à la fois l’abandon par la société de la notion de responsabilité individuelle, et l’avènement de la toute-puissance de la pathologie relayée et théorisée par cette même société. La pathologie doit-elle prendre l’ascendant sur la loi? La question se pose également en Suède où la responsabilité de d’Anders Breivik dans la tuerie d’Oslo reste suspendue à une nouvelle expertise psychiatrique. Au nom de l’appréciation individuelle d’une cause, ce qui est signe de l’humanité de la justice, la loi est vidée de sa substance normative - laquelle est associée à son rôle de prévention comme de sanction.
Rousseau a contribué avec d’autres à nous faire repenser notre monde. Le questionnement est loin d’être terminé. Et quant à attribuer au «bon sauvage» une vie sans corruption, ou aux humains préhistoriques des vertus improuvables, cela reste une vue de l’esprit. Rien ne permet d’affirmer que ce fut le cas et que la corruption de la subordination n’existait pas déjà il y a des centaines de milliers d’années.
La phrase du philosophe laisse une question très ouverte: qui peut évaluer l’humanité, innocente ou corrompue, avec l’impartialité nécessaire? A suivre dans un prochain billet.