Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07206.jsonl.gz/23

Considérations sur la campagne de 1815
Quoique passionné d'histoire, et plus particulièrement de celle de cette campagne terminée par la bataille dite de Waterloo, je ne saurais me prétendre historien.
Scientifique, je sais par contre appliquer une méthode logique et rigoureuse. Très tôt, des incongruités me sont apparues à la lecture des (très) nombreux textes se rapportant à ces événements, venant aussi bien de l'empereur que des innombrables auteurs qui ont écrit bien après les faits.
La première question qui m'est venue, je m'en souviens, est de savoir pourquoi Napoléon avait laissé Grouchy dans l'ignorance de la présence de Wellington à Mont-Saint-Jean – avec un sentiment d'injustice quant aux critiques faites au Maréchal dans ce domaine.
Il y avait aussi les discussions sur le rôle de la boue dans le célèbre « retard » mis à commencer la bataille, la « timidité » de Ney dans le combat des quatre-bras, l'incompréhensible délai mis à poursuivre les prussiens, la « lenteur » de Grouchy…
A la lecture de nombreux documents, en français, en anglais, en allemand, je me suis rendu compte que le problème central est… Napoléon. Pour beaucoup, Bonaparte doit être le héros, l'homme parfait. Insinuer seulement qu'il pût être un homme faillible est considéré par certains comme un blasphème. Lui-même y a d'ailleurs contribué, n'hésitant pas à mentir, enjoliver, et surtout à rejeter sur d'autres les fautes qu'il a lui-même commises.
Qu'on ne s'y trompe pas : j'admire Napoléon. La préparation et les combats d'Austerlitz sont on modèle de tactique parfaite (assaisonné de pas mal d'une chance qu'il fallait provoquer). Il est et reste un modèle, comme Jules César qu'il admirait lui-même.
Mais raconter l'histoire, c'est aussi accepter de raconter des erreurs, lorsqu'il y en a. Théodore Roosevelt n'a-t-il pas dit que « le seul homme à ne jamais faire d’erreur est celui qui ne fait jamais rien1 ».
Pour cette analyse de la campagne de 1815, je donnerais trois règles :
• Utiliser les sources historiques lorsqu'elles sont disponibles (sans oublier que le recueil des ordres de Napoléon ne nous est parvenu que sous la forme d'une copie par l'un des hommes concernés, Grouchy)
• Lorsqu'il faut une quantité de si et de peut-être pour plier l'histoire dans le sens de la tradition, alors qu'une explication plus simple et plus logique existe, il vaut mieux envisager la seconde option.
• C'est une erreur grave que de juger une action historique en fonction d'informations que les hommes de l'époque n'avaient pas. Il est très difficile aujourd'hui d'oublier que nous savons quels mouvements les troupes de Blücher ont fait, ou que seul un écran de troupes de Wellington occupait les quatre-bras, mais les hommes sur le terrain ignoraient ces faits.
1Paul L. Dawson. « Wellington and Blücher made fewer mistakes in the campaign when it mattered » : Wellington et Blücher ont fait moins d'erreurs au moment où cela comptait. Moins d'erreurs, pas aucune erreur. (Napoleon and Grouchy, page 311)