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Une croix européenne
Lorsque Jules César, en octobre 57 avant J.-C., envoya son lieutenant Galba à Martigny pour «ouvrir une route à travers les Alpes», celle du Grand-Saint-Bernard, le brillant général avait perçu, le premier, que l'axe lui permettant de mener le plus rapidement ses troupes d'Italie au nord de la Gaule passait par le Pays de Vaud. Cette mission se solda par un échec. Mais l'empereur Claude, un siècle plus tard, organisa la voie qui, d'Aoste à Besançon, par Martigny et Lausanne, relie désormais la plaine du Pô à la Franche-Comté, à la Champagne et aux Flandres. Un autre axe, inscrit lui aussi dans la géographie, traverse le Pays de Vaud et coupe le premier à angle droit: celui qui, de la Provence, de la vallée du Rhône, de Lyon, passe par Genève et Lausanne pour suivre les plaines entre le Jura et les Alpes et atteindre les villes alémaniques, puis celles de l'Allemagne.
Ce n'est pas par hasard que les planificateurs des autoroutes européennes, dans les années d'après-guerre, avaient placé à Lausanne le point où devraient un jour se croiser les voies E2, de Londres par Dijon à Milan, Bologne, Ancône et Brindisi, et E4, de Lisbonne, Madrid, Barcelone, Nîmes, Genève à Bâle, Francfort, Hambourg et la Scandinavie. Mais sa position centrale sur l'une des grandes croix du continent, le Pays de Vaud ne l'a pas souvent utilisée avec bonheur au cours de sa longue histoire. Celle-ci, loin de suivre une ligne droite, se caractérise plutôt par de brusques virages, toujours déterminés par la politique des puissances voisines.
La formation du territoire
Réinstallés par César entre le Léman et le Rhin, après la bataille de Bibracte (58 avant J.-C.), les Helvètes furent inclus dans l'Empire sous Auguste. Ils verront se dresser, à Nyon, Lausanne-Vidy, Avenches, le paysage urbain habituel des cités romaines, ainsi que des manoirs richement décorés, à Orbe-Boscéaz et à Pully notamment. Les paysans et artisans gaulois semblent avoir bien cohabité avec les administrateurs et hommes d'affaires parlant latin, de même qu'ils ont assimilé les Burgondes, au Ve siècle. Réduite, lors des invasions alémanes, à sa partie occidentale, l'Helvétie romaine survivra dans ce Pagus Waldensis, le Pays de Vaud, ainsi nommé dès l'an 765, qui, après les partages carolingiens, formera le centre du Royaume de Bourgogne transjurane.
Autour de l'an mille, les évêques d'Aoste, Sion, Lausanne, Genève et Vienne reçurent un «comté», puis devinrent seigneurs d'un certain territoire: celui de Lausanne fut souverain, durant près de cinq siècles, de la ville et de ses alentours (jusqu'à Saint-Sulpice), de Lavaux (jusqu'à la Veveyse), de Bulle, Avenches, Lucens et Curtilles: cette situation aura pour résultat que la politique lausannoise, à bien des occasions, ira à fins contraires de celle menée par les représentants du Pays de Vaud — et cet antagonisme perdurera au XIXe siècle (querelle des chemins de fer) et au XXe siècle, Lausanne n'étant devenue que tardivement, en 1803, la capitale du nouveau Canton.
En 1032, à la mort du dernier roi de Bourgogne transjurane, Rodolphe III, le Pays de Vaud fut incorporé au Saint-Empire: il fut morcelé entre de nombreux dynastes qui affirmèrent leur puissance féodale par les premiers donjons et châteaux, tels Grandson, La Sarraz ou Blonay, alors qu'à la fin du XIIe siècle, l'évêque et son chapitre mettaient en chantier la Cathédrale de Lausanne.
Mais une nouvelle famille, les Savoie, s'implanta dans le pays dès le début du XIIIe siècle: le comte Thomas s'empara de Moudon en 1207, agrandit la forteresse de Chillon et créa Villeneuve, lui accordant des franchises. Son fils Pierre de Savoie, un cadet qui deviendra comte après ses frères en 1263, commença en 1237 à réunir sous son pouvoir l'ensemble du Pays de Vaud: grâce à sa diplomatie, son autorité personnelle et les immenses ressources que lui procuraient ses propriétés en Angleterre (il était l'oncle d'Henri III), il fit des féodaux ses vassaux, l'un après l'autre. Lui prêtant hommage, les seigneurs vaudois se rangèrent sous son autorité généreuse, sans coup férir, sans abandonner leurs biens ni leurs droits. Pierre de Savoie, bientôt surnommé le Petit Charlemagne, installa dans les bourgs ses baillis — lointains prédécesseurs des actuels préfets — et organisa sur l'ensemble de ses terres une administration moderne, avec des fonctionnaires révocables, tous Vaudois, qui se substitua peu à peu aux anciennes juridictions féodales. Devenu comte, Pierre réunit aux Etats de Savoie les terres rassemblées sous son autorité. Dès lors, les princes savoyards marquèrent le pays par la fondation de villes nouvelles, selon un plan urbanistique préconçu: Yverdon (1260), La Tour-de-Peilz (1282), Morges (1286), Rolle (1318); ils conquirent Nyon en 1293, donnant au Pays de Vaud sa frontière définitive à l'ouest.
Les franchises accordées aux habitants de ces bourgs neufs, toutes inspirées par celles de Moudon, devinrent peu à peu le droit général, la «coutume de Vaud»; ainsi se forma, lentement, l'unité juridique du pays, liée au sentiment d'appartenir à «une seule bourgeoisie et communauté» (formule de 1413). A l'intérieur des Etats de Savoie, pays de droit écrit, le Pays de Vaud restera de droit coutumier, et les délégués des villes, réunis sous le nom d'Etats de Vaud, décideront avec une totale indépendance des impôts et des services armés que les Vaudois voudront bien accorder à leur prince... Jaloux de leurs libertés et franchises, ils seront des sujets loyaux de leur souverain, le seigneur de Vaud. Le Comte Vert et le Comte Rouge, au XIVe siècle, obtiendront de brillants succès populaires en traversant le pays.
L'intervention des Cantons suisses
Au XVe siècle, l'affaiblissement de la dynastie savoyarde alla de pair avec l'indépendance croissante des Etats de Vaud, qui prirent en main les destinées du pays. Mais la politique internationale fit du Pays de Vaud la victime des massacres et des pillages, puis amorça la perte de son autonomie: en effet, les guerres de Bourgogne mirent les Etats de Savoie, alliés de Charles le Téméraire, dans le camp des vaincus. Les Bernois, vainqueurs, s'emparèrent avec les Fribourgeois de Morat, Grandson, Orbe et Echallens; seuls, ils prirent le Chablais (Aigle, Bex, les Ormonts). Un demi-siècle plus tard, en 1536, c'est le pays entier qui fut conquis par les Bernois, et sa partie orientale (Rue, Romont, Estavayer) par Fribourg.
Le Pays de Vaud, ainsi que la principauté épiscopale de Lausanne, devinrent donc partie intégrante du Canton de Berne, dans une Confédération suisse alors entièrement germanique: Leurs Excellences imposèrent la Réforme, qu'elles avaient adoptée quelques années auparavant et, durant deux siècles et demi, gérèrent les bailliages, formèrent des pasteurs, veillèrent à l'éducation et à la moralité de leurs sujets, ainsi qu'au revenu des champs et des vignobles, construisirent des cures, rénovèrent les églises. La tentative du major Davel, qui voulait, seul, émanciper ses concitoyens de la tutelle bernoise, se termina sur l'échafaud (1723).
Le 24 janvier 1798, à Lausanne, les patriotes proclamaient l'indépendance (depuis quelques semaines, le Directoire français avait préparé les choses) et les baillis bernois, sans effusion de sang, rentrèrent dans leur ville: la Révolution était faite, sitôt suivie de l'invasion des armées françaises et de la chute de l'Ancienne Confédération.
Grâce à la Médiation de Napoléon Bonaparte, le Pays de Vaud ne retournera plus dans le giron de ses anciens maîtres, mais sera élevé, le 14 avril 1803, au rang de Canton suisse. Dès cette date, les autorités vaudoises déployèrent une activité législative exceptionnelle: l'élaboration des codes et des lois, soumise aux délégués des diverses parties du Canton, reprit à son compte les coutumes anciennes et s'adapta aux usages en vigueur.
Les Cantons suisses actuels ne se sont pas tous formés de la même manière: Berne et Fribourg sont des républiques militaires et patriciennes, qui ont conquis les campagnes environnantes; les Cantons primitifs, le Valais ou les Grisons représentent une fédération de communes alpestres; Bâle et Genève, villes commerçantes, proviennent de principautés épiscopales qui surent garder leur indépendance. L'actuel Canton de Vaud, lui, a une origine différente, semblable à celle de Neuchâtel: c'est, dès le milieu du XIIIe siècle, un Etat territorial, doté d'une administration homogène, présente dans de nombreuses villes de franchises, et dirigé par un souverain. Lausanne, principauté épiscopale, puis bailliage bernois, n'en est devenue la capitale qu'en 1803.
L'Etat de Vaud a gardé, notamment dans ses relations avec les communes, ce rôle prééminent et central. Le poids des associations économiques y est bien moindre qu'à Zurich ou à Schaffhouse. Il ignore les corporations de métiers et les sociétés de bourgeois, si influentes Outre-Sarine. L'agriculture et la viticulture, en revanche, sont bien représentées dans les organes politiques. Et le gouvernement vaudois siège au Château, non à l'Hôtel de Ville de Lausanne.
Situation et richesses actuelles
Au XIXe siècle, le nouveau Canton vit les crises de régime propres à la Suisse et à l'Europe, en 1830 et surtout en 1845, avec Henri Druey. Avant cette date, l'Académie fut un centre intellectuel brillant, où enseignaient Alexandre Vinet, Charles Monnard, Juste Olivier, Charles Secrétan et des professeurs invités, tel Sainte-Beuve.
Mais le pays profond, resté paysan, ne connut l'industrialisation qu'à la fin du siècle, par la mise en valeur des ressources de la terre: Salines de Bex, briqueteries, Verreries de Saint-Prex, farine lactée, chocolat noir, puis au lait (Nestlé, Peter, Cailler). Les machines à emballer suivront (Sapal, Bobst). La mécanique de précision se développe aussi à Sainte-Croix, Vallorbe et la vallée de Joux, bientôt spécialisée dans l'horlogerie. Mais le Canton de Vaud n'a pas connu l'étape des métiers à tisser. En revanche, la construction des chemins de fer (dès 1850), puis des hôtels de prestige, surtout à Lausanne et Montreux, se fit à un rythme enfiévré. Aujourd'hui, près de la moitié de la population vaudoise (plus de 730'000 habitants) vit à Lausanne et dans les communes adjacentes. Si la tête a grossi, le corps garde sa vitalité: les villes des bords du Léman, de la Broye (Moudon, Payerne, Avenches), ainsi qu'Yverdon, Orbe ou Echallens restent des centres actifs et vivants. Les villages voient leur population d'agriculteurs et d'autochtones diminuer au profit d'employés et de cadres, qui rénovent les fermes ou construisent des villas. Environ 230'000 étrangers (32%) vivent dans le Canton.
L'industrie, si elle ne représente plus que 19 % des emplois, reste vigoureuse. Elle s'est longtemps illustrée dans la câblerie (Cossonay) ou l'industrie chimique (Zyma, repris par Novartis), et se tourne maintenant vers l'électronique (Kudelski-Nagra, Logitech), sans oublier bien sûr l'horlogerie (Vallée de Joux). Les services, les banques, assurances, maisons de commerce, l'enseignement, les soins, les transports, le tourisme (surtout dans les stations des Alpes), en un mot le secteur tertiaire, fournissent le plus d'emplois (77,5%).
Du point de vue politique, le Canton de Vaud est fier d'une indépendance qu'il n'a pas toujours eue; il a souvent résisté avec succès aux velléités centralisatrices de la Confédération, dans le domaine de la fiscalité, de la politique conjoncturelle, de l'aménagement du territoire, de la police ou de la culture, pour prendre quelques exemples des années septante et huitante. Mais il a aussi respecté l'alliance fédérale, envoyant à Berne, presque sans interruption de 1848 à la fin du XXe siècle, un conseiller fédéral (un des sept ministres), et mettant un chef prestigieux à la disposition de l'armée, durant la dernière guerre, en la personne du général Henri Guisan. Les réalisations du gouvernement vaudois en matière de fiscalité, de gestion hospitalière ou de soutien aux artistes ont montré, s'il est nécessaire, qu'une vraie politique cantonale pouvait exister. Dans les années nonante, les déficits des comptes publics, quelques scandales financiers, la non-réélection de plusieurs conseillers d'Etat, dans une conjoncture difficile, ont ébranlé les assises de l'Etat de Vaud. Mais la nouvelle Constitution de 2003, l'augmentation de la population et des emplois dans le tertiaire, la nouvelle richesse et la fièvre dans le secteur de la construction ont permis au Canton de débuter dans le siècle actuel par un nouvel élan économique et des finances publiques saines.
Le réseau dense des écoles et instituts de formation — officiels et privés — culmine à Dorigny et Ecublens par la présence de l'Université et l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, qui se sont implantées peu à peu, dès les années 1970, sur ces magnifiques terrains de l'Ouest lausannois, près du lac. L'ancienne ferme de Dorigny abrite la Fondation Jean Monnet pour l'Europe, fondée par le professeur Henri Rieben, où de nombreux hommes politiques et chercheurs viennent se pencher sur les archives de «Monsieur Europe».
La vie artistique
Finissons ce trop rapide tour d'horizon par la musique et la littérature: la collaboration du poète et romancier C. F. Ramuz et d'Igor Stravinsky a donné, en 1918, un chef-d'oeuvre: Histoire du Soldat, que dirigeait Ernest Ansermet, futur fondateur de l'Orchestre de la Suisse romande et théoricien de la musique. Si Ramuz domine de sa présence la première moitié de ce siècle, la seconde voit s'affirmer, parmi bien d'autres, les romanciers Jacques Mercanton, qui puise son inspiration classique en Toscane, en Bavière, dans les paysages du Danube ou en Espagne; Jacques Chessex, dont les romans hauts en couleurs et en saveurs sont habités par l'image despotique du père et par les femmes faciles ou fatales; Etienne Barilier, le virtuose du récit et l'essayiste au regard acéré. A ces trois écrivains, joignons trois poètes: Gustave Roud, dont le lyrisme panthéiste évoque le Jorat et les travaux séculaires de ses paysans; Philippe Jaccottet, qui, à côté de ses poèmes pleins d'inquiétudes et d'hésitations, a traduit les oeuvres grecques, italiennes, espagnoles, allemandes qui lui sont proches; Pierre-Louis Matthey, dont les vers de forme stricte sont percés d'évocations et d'images fulgurantes et qui, lui aussi, fut traducteur de poètes anglais.
Littérature, musique, danse et théâtre sont liés pour la fameuse Fête des Vignerons qui, cinq fois par siècle, est célébrée à Vevey depuis la nuit des temps. Cette prodigieuse suite de tableaux, à chaque fois nouvelle, mais dans un strict respect des saisons, récompense les ouvriers de la vigne, couronnés lors de la «première», et exalte les travaux des champs et du vignoble. La Fête de 1977 reçut, grâce à l'écrivain Henri Debluë, un sens spirituel approfondi: une cinquième saison, celle du Renouveau, suivait les quatre autres, dans un symbolisme cosmique et évangélique. Celle de 1999, dont le livret est dû à François Debluë (neveu d'Henri) et la mise en scène à François Rochaix, a séparé le couronnement des vignerons et le spectacle proprement dit: un vrai scénario amenait des acteurs, dont Arlevin, roi de la fête, à jouer une sorte d'opéra grandiose et coloré, moderne et mythique à la fois. En 1837, Juste Olivier écrivait de la Fête des Vignerons de Vevey: «C'est une rose de cathédrale en action» et «c'est notre création propre, notre chef-d'oeuvre national.» Le ballet de Maurice Béjart s'est installé à Lausanne en 1987; avec le Prix de Lausanne pour jeunes danseurs, le domaine de la danse est particulièrement vivant, sans oublier la musique, avec de très nombreux choeurs dans tout le Canton et l'Orchestre de Chambre de Lausanne, fondé par Victor Desarzens en 1942 et brillamment dirigé depuis 1990 par Jesus Lopez Cobos, puis par Christian Zacharias.
Pays complet avec son sel, son vin, son blé, le Canton de Vaud touche au Jura, au Moyen-Pays et aux Alpes. Les vallées et les plaines, les lacs, les forêts, les collines, le secret de ses rivières en font le charme. La ligne de partage des bassins fluviaux le traverse: son versant rhodanien et son versant rhénan se reflètent dans la mentalité parfois indécise de ses habitants, et dans les oeuvres tantôt latines, tantôt nordiques, que ses paysages inspirent.
Les bords du Léman ont attiré bien des célébrités, autrefois Voltaire, Byron, Mme de Staël, Gibbon, Dostoïevski, plus récemment Charlie Chaplin, Simenon, Anouilh, Audrey Hepburn ou Maurice Béjart. Mais ce pays si varié, au centre de la Suisse romande, avec sa constante capacité d'accueil et sa volonté affirmée d'autonomie, formait déjà un Etat et avait inauguré fastueusement sa Cathédrale, en présence du pape et de l'empereur, avant que les Cantons primitifs de la Suisse signent le Pacte de 1291.
YVES GERHARD
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26.07.2017 - 02:49