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TROISIÈME SERMON. Sur ces paroles : Jusqu'à ce que le jour arrive et que les ombres s'inclinent (Cant. IV, 6).
1. Vous vous trompez à mon endroit, mes frères, plus par amour ou par humilité, je veux bien le croire, que par témérité. Vous croyez que je possède la connaissance des Ecritures, moi qui ai à peine un jour touché le seuil de la science. Je crois donc m'apercevoir que vous êtes fâchés que je n'aie point suivi jusqu'à la fin le passage de l'Écriture dont je vous ai entretenus hier. Comme si j'avais le pouvoir d'exposer les Ecritures, ou même de me rappeler justement et à propos les explications qu'en ont donnés les autres. De plus, je ne me propose point d'ordinaire de commenter le texte que je place au commencement de mon discours ; tout ce que je veux, c'est de payer un jour la dette dont je suis redevable en tirant de ce texte, ou selon ce texte, quelques considérations analogues. Ajoutons à cela que notre maître, interprète du Saint-Esprit, a entrepris de parler sur tout le chant nuptial d'où ces paroles sont tirées; et par ce qu'il a déjà publié, il nous a donné l'espérance que s'il arrive à l'endroit dont vous désirez l'interprétation, « jusqu'à ce que le jour commence à poindre et que les ombres s'inclinent, » il changera les ténèbres mêmes en lumière pour l'intelligence : ce qui a été dit, ou ce qui sera dans les ténèbres, il nous le dira dans la lumière. Vous direz cependant, et vous aurez raison de tenir ce langage, que la nouveauté arrivant, vous rejetterez mes vieilleries, et que plus ces choses vieillies seront rances et sans goût, plus les nouvelles vous seront agréables et pleines de saveur. Car Jésus lui-même a réservé le bon vin pour la fin , parce qu'il sait comment il faut remédier à notre dégoût.
2. Puis donc que vous me forcez (car je vous vois impatients de tout délai) et qu'une espérance incertaine dans l'avenir ne contente nullement votre désir actuel, je me rends à vos souhaits, et, selon mes forces, j'ajouterai à son commencement, la fin du texte dont nous parlions hier. Vous me paraissez demander ce que signifie l'inclinaison de ces ombres quand le jour spirituel se lève, lorsqu'il serait plus conséquent de dire qu'elles ne croissent pas, mais qu'elles déclinent et baissent. Car si nous faisons attention au sens propre du mot, pour les ombres, s'incliner c'est croître, puisque leur nature est telle, que plus elles s'inclinent, plus elles s'allongent, plus elles se lèvent, plus elles sont réduites. Aussi, le poète a dit en parlant du soir : « et les ombres descendent plus allongées des montagnes! » Mais, ce qu'il faut savoir, c'est que si telle est la propriété des ombres corporelles, bien différente est celle des ombres spirituelles, dont, sans aucun doute, l'Eglise parle en cet endroit. Comme pour les ombres des corps, s'incliner c'est grandir, pour celles des esprits, s'incliner, c'est tomber, c'est diminuer, c'est disparaître. Ces ombres spirituelles sont les esprits méchants ou obscurs soit des démons soit des hommes : les ombres sont les ténèbres des erreurs : les ombres sont les significations obscures des anciens sacrements. Les ombres de ces significations sont déjà inclinées vers leur déclin et leur terme : les ombres des erreurs diminuent de jour en jour ; les ombres des esprits ténébreux seront inclinées à la mort et à l'enfer. Le premier de ces effets a été produit lorsque le jour éternel a donné sa lueur, en apparaissant dans la chair; le second se produit tous les jours, lorsqu'il se montre de plus en plus brillant de vérité; le troisième arrivera à la fin, lorsqu'il éclatera étincelant de majesté.
3. Je crois apercevoir d'autres ombres au dedans de nous, qui naissent dans notre sentiment comme dans un miroir, et sont produites par d'autres choses qui nous entourent ou nous remplissent. Les unes nous refroidissent et nous jettent dans l'obscurité, les autres nous rafraîchissent et nous éclairent. Les premières sont lourdes et nuisibles, les secondes agréables et salutaires. Les unes s'élèvent des choses d'en bas et du monde, les autres descendent des régions supérieures et divines. Car l'âme humaine est située comme dans un certain milieu, ayant la terre au dessous d'elle, Dieu au dessus. Au dessus, celui par qui, pour qui et à cause de qui elle a été faite : au-dessous, ce qui a été créé pour elle. Car, comme le corps est pour l'âme, ainsi la maison des corps, c'est-à-dire le monde est pour le corps. Quand donc elle se courbe vers les choses du corps ou du monde, les ombres des régions inférieures l'envahissent ; lorsqu'elle s'élève vers les réalités divines, les ombres s'inclinent vers elle des hauteurs célestes. Elle se forme une ombre de l'objet auquel elle pense. Bien que l'ombre des choses divines soit assez douteuse, quelque attention que mette l'esprit les considérer, certainement, ce n'est point l'ombre de la réalité elle-même , mais un autre objet à sa place, à moins que le jour ne se montre lui-même. Car même alors on n'aperçoit, à mon avis, qu'une ombre ; bien que lumineuse, bien que glorieuse, néanmoins c'est une ombre, semblable à l'image éclatante d'une chose étincelante qui brille dans le poli lumineux et nettoyé d'un miroir. Pour le reste, quant à voir la face de la Vérité elle-même ou la réalité de sa face, comme ce bonheur ne sera jamais accordé à ce corps terrestre ; de même il n'est pas de cette vie ; il ne sera accordé que lorsque la mortalité dissoudra notre chair, que lorsque l'immortalité la délivrera, lorsque l'éternité absorbera le temps, et la divinité immortelle et immuable élèvera et affermira dans son sein notre esprit actuellement chargé du poids du corps et soumis aux variations du temps.
4. Saint Paul distinguait avec beaucoup de netteté le commencement de cette grâce et la perfection de cette gloire, lorsqu'il disait : « nous voyons maintenant dans un miroir et en énigme, mais, alors ce sera face à face (I Cor. VIII, 12). » Et pour que cet effet se produise, pour que nous voyions par reflet et en énigme, il faut, non-seulement que la surface de notre miroir soit purifiée de tout fantôme et de toute ombre des choses corporelles; mais encore que l'être sublime, qui habite une lumière inaccessible, daigne s'incliner vers nous et se manifester par l'ombre de son image. Quelque effort que nous fassions pour nous élever des choses visibles aux invisibles, notre humilité ne saisira rien, si cette majesté ne condescend point. Moïse gravit la montagne et Dieu abaissa les cieux et descendit (Exod. XIX, 20). Et un autre texte dit : « Elevez-vous pour aller à ma rencontre et voyez (Psalm. LVIII, 6). » On ne voit pas l'ombre si elle ne se prolonge pas ; on ne dit quelle incline que lorsque le jour baisse , parce que nous ne pouvons voir Dieu par reflet et en figure , que lorsque sa majesté s'incline et que sa grâce répond en sa faveur. Ce qu'on appelle ombre en comparaison de la vérité clairement manifestée, est le plus souvent d'une gloire et d'une splendeur ineffable, mais pour ceux seulement qui ont le miroir de l'âme extrêmement net. Après avoir fait cette bienheureuse expérience, saint Paul disait de lui et de ceux qui avaient goûté semblablement son bonheur : « Pour nous, considérant la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, allant de clarté en clarté, comme poussés par l'esprit du Seigneur (Isa. LVIII, 11). » Si vous voulez vous convaincre que les clartés présentes sont des ombres, entendez le roi David vous dire : « mes jours ont décliné comme l'ombre. » Il passait, lui aussi, ce saint personnage, de clarté en clarté, comme d'un jour en un jour. Mais, hélas! Lhiver présenta des jours si sombres et si courts, des nuits si longues et si fatigantes, que le prophète, fatigué, gémissant et lavant chaque nuit sa couche de larmes, se plaint avec raison et exhale sa tristesse en ces termes : « Mes jours ont décliné comme l'ombre (Psalm. CI, 12). Un jour passé dans vos parvis vaut mieux que mille « de ceux que je compte ici-bas : car mes jours sont comme une ombre bien que lumineuse : ce jour unique, lumière véritable et pure, est sans ombre comme sans soir, tandis qu'un retour assidu de longues nuits rend mes jours très-nombreux et très-courts.
5. Au reste, demande-t-on pourquoi on parle des ombres comme si elles étaient plusieurs, alors que la réalité dont elles sont l'ombre est unique ? Cela vient de ce que la vertu du Très-haut nous couvre de son ombre, tantôt plus, tantôt moins, de ce que la vérité en se révélant à nous se montre maintenant avec plus d'obscurité, plus tard avec plus d'éclat, et comme elle ne souffle pas toujours également , elle ne produit pas toujours en nous d'égales impressions et d'égales images. L'Apôtre nous insinue cette pensée, quand il avoue qu'il va de clarté en clarté, et passe d'une moindre clarté à une clarté plus considérable (II Cor. II, 18), et le Prophète aussi, lorsqu'il assure que l'âme fidèle sera remplie non d'une splendeur, mais de splendeurs (Isa. LVIII, 11). Ainsi saint Jacques appelle Dieu le Père des lumières, bien que la lumière dont il est le père soit une et unique (Jac. I, 17). On pourrait aussi entendre qu'il est Père des lumières comme il est Père des miséricordes.
6. Pour vous, mes frères, qui portez avec effort le poids de la chaleur et du jour, ou qui, selon le Prophète Isaïe (Isa. XXVII, 8), méditez en votre esprit fatigué, durant le jour, de la chaleur brûlante, nous nous plaisons à vous inviter à vous asseoir à toutes ces ombres que le jour serein, répandant la rosée de la miséricorde, se plait à étendre sur ceux qui sont fatigués par les ardeurs du soleil. Ecoutez ce jour qui vous engage lui-même avec clémence à vous rafraîchir à son ombre : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés et je soulagerai (Matth. XI, 28). » En effet, comme s'exprime le saint homme Job (Job. VII, 2), le serviteur travaillant sous les feux de l'astre du jour, désire l'ombre, pour se délasser de son labeur pour un autre labeur au moins durant la demi-heure de silence qui se fait dans le ciel : après avoir obtenu cette grâce de l'indulgence de son Prieur, il se glorifie et s'écrie : « Je me suis assis à l'ombre de celui que j'avais désiré (Cant. II, 3). » Mais parce que, dans cette ombre il se trouve non-seulement un lieu de repos, mais encore de quoi se refaire et de quoi se rassasier, il ajoute avec raison « Et son fruit est doux à mon palais. » Voici, en effet, comment s'est exprimé le Prophète : » Ceux qui sont assis à son ombre se tourneront, ils vivront de froment et germeront comme la vigne (Ose. XIV, 8). » Le serviteur ou le mercenaire que cette ombre aura souvent rafraîchi, attendra patiemment la fin de sou travail. Vous lisez, en effet : « Le serviteur désire l'ombre et le mercenaire attend le terme de son travail (Job. VII, 2). » Dans l'ombre, on n'en trouve pas la fin, il n'y a qui un moment de relâche. La fin de la fatigue sera la récompense, lorsque, toutes les ombres dissipées, nous verrons tel qu'il est, le Seigneur à qui nous disons à présent : « Nous vivons à votre ombre au milieu des nations (Thren. IV, 20); » nous le verrons au milieu des anges, non dans l'ombre , mais dans la lumière brillante.
7. Ce qu'il y a à remarquer, c'est que les ombres d'en haut s'inclinent au dessus nous , celles d'en bas s'inclinent au dessous de nous. En effet, quand nous nous approchons des choses divines, nous montons au dessus de celles du monde, et nous marchons dans les ombres de la lumière, d'autant que nous sortons de l'ombre de la mort. Car la lumière et la vie sont dans le ciel, la mort dans l'enfer : et l'ombre de la mort est dans ce siècle terrestre et ténébreux. Lors donc que l'esprit nous élève plus entre le ciel et la terre, l'ombre des choses d'en bas n'arrive point jusqu'à nous, et, bien que nous ne jouissions pas encore de la pleine lumière des cieux, nous sommes illuminés néanmoins des ombres des collines éternelles , ou du moins de cette montagne ombreuse et touffue d'où vient le Saint des saints. Bientôt cependant notre poids nous entraîne de nouveau dans la région de l'ombre de la mort, où nous sommes contraints de rester très-longtemps jusqu'à ce que nous soyons consolés par la visite de celui qui se lève dans les hauteurs. Nous sommes contraints, ai-je dit, et plût à Dieu que nous le fussions par la violence, non point par le plaisir. Fasse le ciel que ce que nous endurons soit le fait de la nécessité, non pas de la volupté ou de la volonté ! Mais, hélas ! nous nous condamnons avec tant de facilité et d'inclination à l'ombre lourde de ce genévrier stérile et épineux, nous nous endormons avec tant de pesanteur, avec tant de négligence et de calme dans les soucis et les désirs de ce monde ! c'est pour cela que Léviathan, qui dort à l'ombre, si nous n'y prenons garde, se prépare en nous un gite (Job. XI, 16) : il trouve dans nos affections et dans nos sentiments les ombres de ce siècle qu'il aime tant. Ces ombres, ainsi que Job l'atteste, protègent sa retraite, parce que les soucis et les désirs mondains, qui se trouvent dans nos cœurs, nous dérobent l'ombre de la damnation qui nous menace, et font que nous ne l'apercevons que lorsque nous tombons dans ces abîmes. Luis, ô jour des jours, projette tes ombres sur nos têtes au jour de la guerre, incline sur nous les ombres du rafraîchissement et du salut, et que celles de la torpeur et de l'ennui, celles de la cécité et de la mort s'inclinent sous nos pieds Et bien que les ombres nous atteignent à raison de la pensée des choses de la terre, que les ténèbres, c'est-à-dire des ombres plus épaisses, ne nous enveloppent point, à cause de leur amour ; mais que toujours nous respirions en votre amour lumineux, ô Père des lumières, qui vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Amen.