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22/04/2016
Sénèque et H. P. Lovecraft
J'ai toujours aimé H. P. Lovecraft (1890-1937) et sa mythologie grandiose et sombre, ses mystères délirants et son mélange de rationalité extérieure et d'hallucinations cosmiques. Les surréalistes renonçaient à la raison, les rationalistes refusent l'imagination. Au sein du courant rationaliste, Lovecraft est celui qui a le plus déployé son imagination, a le moins exercé de frein. À cet égard, il rappelle la littérature du dix-huitième siècle, qui était sa référence majeure. On oublie trop facilement que Voltaire adorait le merveilleux, quoiqu'il ne crût pas du tout à ce qu'il évoquait: il le regardait comme un mensonge nécessaire à la poésie. Car Voltaire, il faut l'avouer, n'avait pas le culte de la vérité. Les artifices qui agrémentent la vie lui paraissaient de bonnes choses.
Cependant Lovecraft avait quelque chose de ténébreux qui rendait sa mythologie moins artificielle, parce que ses dieux justement semblent matérialiser, cristalliser un ordre cosmique épouvantable, hostile, ou au moins indifférent aux aspirations des êtres humains, et donc impropre à favoriser le progrès, la vie, l'évolution vers le bien. Il était davantage dans la tradition de Pope que de Voltaire - de la satire sombre et cynique à l'anglaise, s'adonnant volontiers à la démonologie. Mais il mit de l'énergie à en renforcer les images étranges, et cela l'a conduit jusqu'à une véritable mythologie, impliquant à la fois l'univers global et l'être humain intérieur, ses dieux parlant volontiers aux hommes dans leurs rêves, depuis l'inconscient. Leurs inspirations artistiques, notamment, émanent de leurs mystérieux messages; mais aussi leurs passions, leurs pulsions. Telle femme exerce sur un homme un pouvoir érotique parce qu'elle est l'incarnation d'entités obscures; tel homme sombre dans la folie et le cannibalisme parce qu'il est possédé par les mêmes. Et ainsi de suite.
Pendant longtemps, je suis demeuré perplexe en même temps qu'admiratif: je connais bien les mythologies, et peu me semblaient conformes dans leur esprit à celle de Lovecraft. Des rapports pouvaient être établis avec les Aztèques, ou Cyrano de Bergerac, mais cela demeurait diffus, incertain. Or, récemment, j'ai lu plusieurs tragédies de Sénèque, le poète-philosophe de l'ancienne Rome, et j'ai été frappé comme par la foudre: c'était, dans un autre contexte culturel, la même chose que Lovecraft! Des dieux infraterrestres, des entités lunaires au service des passions humaines ou étendant leur chaos à l'univers entier, l'évocation détaillée de l'enfer, la magie noire, tout était présent: une mythologie du mal, imaginative et colorée, était aussi l'essence du vieux Romain. Et on sait que, comme Lovecraft, il a expliqué, dans d'abondantes lettres philosophiques, qu'il ne croyait pas aux dieux, tels qu'ils étaient représentés par le peuple. Il était stoïcien, pensait que par sa raison seule l'homme pouvait résister au chaos cosmique, aux dieux infâmes; Lovecraft partageait exactement cette philosophie.
Lovecraft faisait des rêves où il était un Romain mis en face d'entités infernales pyrénéennes; et il se demandait s'il s'agissait d'un souvenir de vie antérieure. Sénèque était né à Cordoue, en Espagne. Peut-être un lien karmique, comme on dit?