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En échange de 10 milliards d'euros d'« aide » européenne pour « sauver » l'Etat chypriote de la faillite (à supposer que le concept de faillite puisse être applicable à un Etat...), le gouvernement chypriote devait trouver sept milliards, par des privatisations (recette connue, et qui met à sac les services publics), mais surtout par une ponction sur les dépôts bancaires. L'Union européenne et le Fonds Monétaire International proposaient une ponction de 6,5 % sur les comptes bancaires de moins de 100'000 euros (ceux inférieurs à 20'000 euros étant exonérés), et de 9,9 % pour les comptes de 100'000 euros et plus. Et c'est le gouvernement chypriote qui a proposé de ponctionner aussi les comptes inférieurs à 20'000 euros. Bref, voir une partie de la gauche de la gauche prendre fait et cause pour l'Etat chypriote en le confondant avec le peuple chypriote, a quelque chose d'ironique : le « modèle chypriote », c'était l'exact inverse de tout ce que nous attendons des Etats dans lesquels nous sommes présents... Chypre s'étant vendue au plus riche, la faillite de l'Ile d'Aphrodite n'est peut-être que la faillite d'un bordel.
Faire payer les évadés fiscaux , pourquoi pas ?
Son anti-européanisme n'aurait-il pas quelque peu éteint la capacité d'«analyse concrète d'une situation concrète», comme dirait le camarade Lénine, d'une partie de la « gauche de la gauche » européenne ? Parce qu'enfin, Chypre, c'est quoi, économiquerment et politiquement ? Une République socialiste parce que des gouvernements et des présidences «communistes» ont pu y être élus ? Non : un paradis fiscal, un hâvre pour capitaux en fuite, une blanchisserie d'argent sale -un modèle comparé auquel la Suisse fait figure angélique et immaculée.
Non, l'Union Européenne n'a pas « pris en otage » le « peuple chypriote », et si l'on peut en effet qualifier de « chantage » le marché qu'elle propose au gouvernement de Nicosie, ce chantage est exercé sur un gouvernement désormais de droite et prêt à tout pour sauver, non le peuple de Chypre, mais les banques de Chypre. Quant à l'Europe, elle tente de faire payer à l'Etat chypriote le prix de sa politique de complaisance (pour ne pas dire de prostitution) économique, de dumping fiscal, d'accueil aveugle de fortunes en fuite et de rémunérations des dépôts bancaires atteignant 10 %... Chypre a fait le trottoir (ou les quais) pendant des lustres pour que ses banquiers puissent spéculer sur tout et n'importe quoi, y compris sur la dette grecque, grâce aux milliards de l'évasion fiscale et du blanchiment organisé.
La « faillite« » annoncée (ou du moins brandie comme une menace) de l'Etat chypriote ne menace guère l'Union Européenne : Chypre ne pèse que pour 0,2 % du produit intérieur brut de la zone euro -mais les banques chypriotes gèrent plus de 70 milliards d'euros, soit plus que le PIB de Chypre. Et alors qu'en Suisse et ailleurs, on a sauvé les banques par de l'argent public, les Européens proposaient que les banques chypriotes soient sauvées par ceux qui y ont déposé de l'argent, mais la proposition européenne exonérait de prélèvement les dépôts de moins de 20'000 euros, et c'est le gouvernement chypriote qui a proposé de taxer aussi les petits épargnants. Il s'agissait au fond, pour l'Eurogroupe, de créer une sorte d'impôt sur la fortune (n'est-ce pas d'ailleurs ce que nous proposons partout où nous pouvons le faire ?), frappant prioritairement les plus riches: les dépôts de plus de 100'000 euros étaient taxés de quasiment 10 % -mais quelle part du «peuple chypriote» dispose d'une fortune en banque de plus de 100'000 euros ? Et même de 20'000 euros (taxés à 6,5 %) ? Et ne peut-on vraiment trouver quelque légitimité à la déclaration du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble, l'un des auteurs du plan européen de « sauvetage » de Chypre (c'est-à-dire, insistons-y, des banques chypriotes,) : «quiconque place son argent dans des pays où il paye moins d'impôts doit en assumer le risque » ?
Certes, au prétexte de « sauver Chypre », il s'agissait surtout de libérer les banques européennes du risque de devoir subir les conséquences de la disparition pure et simple de leurs créances chypriotes (les seules banques allemandes y perdraient plus de 7 milliards de francs suisses, et les sociétés et particuliers russes 3 milliards d'euros). Mais les intentions douteuses du plan européen exonèrent-elles de toute responsabilité les pratiques encore plus douteuses de la petite classe dirigeante chypriote -pour ne rien dire de celles des oligarques russes, qui ont placé plus de 20 milliards d'euros dans les banques de l'île d'Aphrodite, et sont aujourd'hui défendus à hauts cris par le gouvernement de Poutine et Medvedev ?
Et se mobiliserait-on comme on appelle à le faire pour « défendre Chypre » contre l'hydre européenne, pour défendre le casino de Monaco ou les boîtes aux lettres du Liechtenstein si, par hasard ou par miracle, ce monstre européen voulait leur faire la peau et les poches ?