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Plus de 70 ans ! C’est le temps qu’il aura fallu aux chercheurs pour commencer à élucider les mystères de la restriction calorique. Ce régime hypocalorique strict qui augmente notablement l’espérance de vie a été décrit pour la première fois en 1935 chez des rats.1 On commence seulement aujourd’hui à comprendre les mécanismes mis en jeu. Des substances mimant les effets bénéfiques de la restriction calorique sont en cours de caractérisation. La pilule de Jouvence est peut-être pour demain.
La restriction calorique consiste à restreindre les apports caloriques alimentaires au minimum nécessaire, tout en prévenant les carences par des compléments alimentaires adaptés. C’est la seule méthode connue à ce jour qui augmente l’espérance de vie maximale, tout en améliorant l’état de santé général. Ces effets bénéfiques ont été confirmés en laboratoire chez de très nombreuses espèces, de la sauterelle aux mammifères.2 Ainsi chez les rats, une diminution de 30% des apports caloriques conduit à une augmentation de 30% de la longévité.
Vers la fin des années 80, des études similaires ont été initiées chez des primates. L’espérance de vie des 200 singes inclus dans ces études étant d’environ 30 ans, il est encore trop tôt pour dire avec certitude si ce régime améliorera leur longévité. Cependant, des résultats intermédiaires publiés en 20033 indiquent que les primates soumis à une restriction calorique sont plus alertes et en meilleure santé que leurs congénères nourris normalement. Ainsi, on note une diminution des indicateurs de risque cardiovasculaires comme la pression artérielle et le taux de triglycérides, une amélioration de la régulation de la glycémie et une incidence réduite des cancers.
Pour des raisons éthiques et pratiques, la restriction calorique n’a pas encore été étudiée dans l’espèce humaine. Il existe cependant des observations éparses qui suggèrent des effets bénéfiques chez l’homme. Par exemple, les habitants de l’île japonaise d’Okinawa, pratiquant un régime particulièrement pauvre en calories, ont une durée de vie exceptionnelle.4
La recherche sur le vieillissement est aujourd’hui un domaine en pleine expansion. Des résultats récents révèlent comment un régime hypocalorique peut influencer l’espérance de vie : la restriction calorique active l’expression d’une famille de gènes, les sirtuines.5 Celles-ci forment une classe d’enzymes, des déacétylases, qui ralentiraient le vieillissement en agissant sur de nombreux mécanismes cellulaires, tels que la réparation de l’ADN, la résistance au stress oxydatif ou la mort cellulaire. D’une manière plus générale, l’activation des sirtuines augmenterait la sensibilité à l’insuline, la lipolyse, diminuerait l’inflammation et jouerait un rôle préventif dans les maladies neurodégénératives et la carcinogenèse (figure 1). Une étude publiée en novembre 2007 démontre que des souris transgéniques surexprimant la sirtuine SIRT1, présentent le même phénotype que des souris soumises à une restriction calorique.6
Il est difficile d’imaginer des humains se soumettant toute leur vie à un régime hypocalorique draconien afin d’augmenter leur espérance de vie. En revanche, la compréhension des mécanismes mis en jeu permet aujourd’hui d’isoler des composés naturels ou synthétiques reproduisant les effets bénéfiques de la restriction calorique. Le resvératrol, un polyphénol extrait de la peau du raisin rouge, est un des candidats les plus prometteurs. Administré à des souris, il active la sirtuine SIRT1 et augmente leur longévité, imitant ainsi les effets d’une restriction calorique (figure 1).7 Chez les souris traitées au resvératrol, les effets bénéfiques de cette molécule sont observés même en cas de suralimentation.8 Ce résultat prometteur semble plus attrayant que la perspective d’une longue vie de privations.
Le resvératrol est déjà proposé à la vente pour ses effets supposés sur le vieillissement. En toute rigueur, il est certainement trop tôt pour le décrire comme la fontaine de Jouvence du XXIe siècle. Mais il ne représente que l’une des premières applications potentielles d’un domaine de recherche aujourd’hui en effervescence. D’autres suivront…
Centre de prévention du vieillissement
Clinique de Genolier
Chez la souris, la restriction calorique augmente la durée de vie de 30%. Pensez-vous que l’on puisse obtenir un effet aussi bénéfique chez l’homme ?
Pr J. Proust : Les mécanismes moléculaires impliqués dans la résistance au vieillissement induite par la restriction calorique ont été hautement conservés au cours de l’évolution, de la levure aux mammifères en passant par le ver et la mouche. Il n’y a, a priori, aucune raison pour que les effets bénéfiques de la restriction calorique ne se manifestent pas aussi sur l’état de santé et la durée de vie de l’être humain.
Peut-on envisager une étude de la restriction calorique chez l’homme ?
Pr J. P.: Telles qu’elles sont conduites dans les modèles expérimentaux animaux, les études de restriction calorique ne sont pas envisageables chez l’homme en raison de l’importance et de la durée des modifications diététiques exigées. En fait l’avenir appartient plus certainement aux études cliniques portant sur des molécules qui reproduisent les effets positifs de la restriction calorique sans imposer un régime de famine.
Quels sont les dangers potentiels liés à l’utilisation de mimétiques de la restriction calorique tels que le resvératrol ?
Pr J. P.: Avant que ses mécanismes d’action ne soient précisés au niveau moléculaire, le resvératrol, au même titre que d’autres polyphénols extraits de plantes, avait été utilisé pour son rôle positif dans la protection cardiovasculaire et la prévention de la carcinogénèse. De nombreux autres effets bénéfiques ont été documentés par la suite, concernant l’inflammation, l’activation plaquettaire, l’angiogénèse, le maintien de la masse osseuse, la réduction de la masse adipeuse, la neuroprotection… On ignore encore si l’ensemble de ces activités s’exerce par l’intermédiaire des sirtuines. Pour le moment, aucun effet toxique ou simplement délétère du resvératrol n’a été rapporté. D’autres activateurs des sirtuines, beaucoup plus puissants que le resvératrol, ont été étudiés sur des modèles expérimentaux de cultures cellulaires. Dans certaines conditions, la suractivation des sirtuines pourrait avoir un effet néfaste sur la survie cellulaire…
Seriez-vous prêt à prendre du resvératrol pour allonger votre durée de vie ?
Pr J. P.: Il est effectivement tentant de supplémenter sa diète quotidienne avec quelques milligrammes de resvératrol. Si le choix individuel d’une telle thérapeutique était fait, le but ne devrait pas être une hypothétique prolongation de la durée de vie mais plutôt le maintien de l’état de santé avec l’avance en âge. La modification éventuelle de notre résistance au vieillissement par un activateur des sirtuines implique naturellement un traitement de très longue durée dont on aimerait connaître, auparavant, les possibles effets secondaires…