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«J’ai grandi à la route du Tunnel, dans une maison qui portait le numéro 4, et qui maintenant n’existe plus. Côté Tunnel, nous étions au deuxième étage. Sur la face opposée, à cause d’une différence de niveau, notre balcon surplombait de quatre étages la rue des Deux-Marchés ainsi nommée parce qu’elle constituait le trajet le plus direct entre le marché du Tunnel et celui de la Riponne. C’était mon grand-père qui avait acheté, peu avant 1900, la maison où ses deux magasins, l’un d’épicerie et l’autre de chaussures, occupaient le rez-de-chaussée.
Le quartier, dans les années trente, formait comme l’entrée de la campagne. D’abord, le mercredi et le samedi, il y avait le marché. Il venait beaucoup plus de monde que de nos jours, et les rues étaient bordées de corbeilles serrées les unes contre les autres. Sur la Riponne, il y avait, alignés, les éventaires où on trouvait tout ce qui venait de magasins en liquidation.
Aux Deux-Marchés, une voûte surmontée d’une tête de cheval menait à une cour intérieure où il y avait la forge. [...] Les maisons, à gauche en montant, étaient précédées d’une terrasse, où les artisans travaillaient en plein air. Un tonnelier exposait au feu des douves qu’un appareil en métal maintenait courbées, et ce bois de chêne, qui suintait sous l’effet de la chaleur, dégageait une senteur que, plus tard, je retrouverai dans l’arôme de certains vins rouges.»
Michel Campiche, écrivain, historien et enseignant, 1981.