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1663
[Anonyme], Le Divertissement de Forges
Paris, Barbin, 1663
Narration d'une comédie intitulée Les Belles Prisons
Au cours de cette longue nouvelle galante, un jeu de société invite plusieurs dames de qualité à devenir des muses. Celle de la poésie, pour honorer son rôle, raconte une comédie dont elle a récemment eu connaissance :
Si j’avais eu assez de mémoire pour retenir les vers d’une petite comédie qu’un de mes amis a composée, je me promettrais que la compagnie serait satisfaite du personnage que je représente en ce jeu. Mais comme je n’en ai pu retenir que l’intrigue, je me contenterai seulement de la réciter.
La comédie avait pour titre Les Belles Prisons.
La scène se passait dans un beau jardin.
ACTE I
La maîtresse du lieu se promenait en ce jardin, paraissait la première et voyait entrer avec précipitation un homme fort bien fait qui, dans cette première scène, faisait entendre à la dame qu’il était poursuivi par des archers pour s’être engagé dans un duel où deux hommes avaient été tués, et qu’ayant trouvé occasion d’entrer chez elle sans être aperçu, il avait cru qu’elle aurait assez de courtoisie pour le souffrir pendant trois ou quatre jours qu’il lui demandait pour prendre ses sûretés. Cette première scène, qui avait commencé par mille compliments du côté d’Ergaste (c’était le nom du cavalier) finissait par la permission que Lucille, maîtresse du lieu, lui donnait de demeurer chez elle comme dans un asile secret et assuré.
Lucille demeurait à la seconde scène avec sa suivante Merienne, à qui elle contait comme la bonne mine d’Ergaste lui plaisait, mais leur entretien était rompu par Alcipe, amoureux de Lucille et intime ami du prisonnier, lequel prisonnier sans rien savoir des amours d’Alcipe l’avait envoyé quérir pour lui conter son affaire et toutes les obligations qu’il avait à Lucille. Cette belle geôlière, les voyant ensemble et connaissant l’humeur jalouse d’Alcipe (à qui ses bontés pour Egaste donnaient déjà du chagrin), se retirait pour les laisser ensemble. L’auteur de la comédie faisait dire mille choses agréabes, quand Ergaste contait à Alcipe qu’il commençait d’être amoureux de Lucille et quand Alcipe (pour déraciner ce commencement d’amitié) proposait à Ergaste des moyens d’accommodement avec ses parties.
Ergaste demeurait seul dans la quatrième scène et récitait des stances tout à fait galantes et spirituelles sur sa belle prison, où il témoignait que ce lui serait un supplice que de l’en faire sortir.
Dans les autres scènes, Lucille paraissait encore avec ces deux amis et, dans les entretiens qu’ils avaient ensemble, elle faisait connaître qu’elle aimait Ergaste plus qu’Alcipe. Enfin pour diversifier le sérieux par le comique, on voyait quelques-unes de ces scènes finir par mille bons mots que Cliton (valet d’Ergaste) disait à Merienne (suivante de Lucille).
Ce premier acte finissait par la sortie d’Alcipe qui était si jaloux de voir Ergaste en un lieu où il aimait qu’il allait lui-même chercher les moyens d’accommoder son affaire, afin qu’en le retirant de la maison de Lucille, il en eût moins d’ombrage.
ACTE II
Le second acte s’ouvrait par une dame appelée Olympe qui venait rendre visite à son amie Lucille et qui, voyant Ergaste avec cette aimable geôlière, en devenait si amoureuse qu’après être instruite de toute son aventure, elle lui faisait proposer par un ami d’obtenir sa grâce du prince s’il voulait l’épouser. Mais lui, qui aimait déjà beaucoup Lucille et qui en était aimé, trouvait sa prison si belle qu’il aimait mieux y demeurer que d’en sortir. Plusieurs scènes se passaient encore, où les amours d’Alcipe, de Lucille, d’Olympe et d’Ergaste paraissaient.
Dans une autre scène, Alcipe, qui n’avait pu trouver les moyens d’accommoder l’affaire d’Ergaste tâchait de gagner Merienne par argent pour le servir auprès de Lucille. Merienne feignait de le servir, cependant qu’elle se jetait tout à fait dans les intérêts d’Ergaste, qui était plus libéral et qui en apparence tendait à épouser sa maîtresse, sur lequel mariage elle fondait de grandes espérances. Tout ce jeu se jouait avec assez d’artifices, mais toujours au désavantage d’Alcipe, qui entrait en un si grand désespoir de voir ses amours traversées par son ami qu’il se résolvait de le ruiner en avertissant ses ennemis du lieu de sa retraite, et c’est ce qui composait le troisième acte.
ACTE III
La première scène du troisième acte était remplie de plusieurs gens qui assiégeaient la maison de Lucille pour prendre Ergaste de la part de ses parties, qui avaient été averties du lieu où il était par le jaloux Alcipe.
Ergaste, qui se voyait sur le point d’être pris, priait le commandant de la bande de lui laisser la maison de Lucille pour prison, l’assurant que les charmes de cette dame étaient capables de lui faire tenir la parole qu’il donnait de n’en point sortir. Le commandant, qui était un homme fort généreux et fort obligeant, se voyant encore sollicité par la belle Lucille qui promettait d’en répondre si on le laissait chez elle, lui accordait sa requête en commettant pourtant quelques soldats pour le garder.
Dans la scène suivante, Alcipe, qui avait appris qu’on laissait la maison de Lucille pour servir de prison à Ergaste, se désespérait de ce que sa trahison ne l’en avait pas fait sortir et faisait mille souhaits d’être dans la même peine que lui, afin d’avoir le plaisir qu’il goûtait dans une si belle prise et avec une aussi aimable geôlière.
Lucille entrait dans cette même scène et témoignait mille emportements contre ce déloyal ami.
Dans la troisième, Ergaste paraissait à une fenêtre, avec lequel Lucille avait un dialogue fort touchant et fort spirituel, où l’auteur faisait faire un combat de l’amour et de l’amitié, faisant qu’Ergaste n’osait blâmer l’une pour suivre les mouvements de l’autre. Tout finissait enfin par l’arrivée d’Olympe, qui avait obtenu la grâce d’Ergaste par le crédit d’un de ses amis, favori du prince, dont elle se voulait servir pour obliger Ergaste à l’épouser. Cet office, rendu de si bonne grâce et si à propos, faisait aussitôt croire aux spectateurs qu’Ergaste allait épouser Olympe par reconnaissance, mais Ergaste, qui brûlait d’amour pour Lucille et qui était encore animé par la présence de cette belle, remerciait Olympe de sa grâce, si elle voulait qu’il s’en servît à de telles conditions, et disait qu’il aimait mieux mourir mille fois que de se dédire de la foi qu’il avait promis à Lucille. Olympe, au lieu de se fâcher de cette réponse, la trouvait si généreuse qu’elle ne le voulût pas plus longtemps laisser en peine et consentait qu’il épousât Lucille.
Alcipe ouvrait la dernière scène et, se repentant de sa faute, demandait pardon à Ergaste en le priant de tout oublier. Ergaste, qui savait qu’il avait plus de bien qu’Olympe, lui accordait ce qu’il demandait, à la charge que, pour reconnaître son indulgence, il épouserait Olympe qui, de son côté, voyant beaucoup d’avantages pour elle en épousant Alcipe, s’y résolvait au même temps qu’Alcipe lui en donnait la parole. Merienne et Cliton venaient aussi se donner leur foi sur le bord du théâtre, où Cliton, ayant fait entendre aux auditeurs que son maître et lui avaient fait démentir le proverbe, puisqu’ils avaient trouvé de belles prisons. Le même Cliton finissait la pièce par ces douze vers, dont je me suis heureusement souvenue :
Lucille, étant belle et charmante,
Etant d’humeur fort obligeante,
Mon maître avait bonne raison
De trouver belle sa prison.
Pour moi, j’aimais beaucoup la mienne,
Puisque j’y caressais Merienne.
On a beau me dire en tous lieux
Qu’elle est laide et d’un pied boiteux,
Mon amour me la rend si belle
Que désormais, à cause d’elle,
Dans le monde on dira toujours,
Belles prisons, laides amours.
Fin du récit de la comédie.
Nouvelle disponible sur Google Books.
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