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La notion de conjoncture désigne la situation économique et, principalement, l'état de la demande dans un marché sectoriel ou global (Economie de marché). Les sciences économiques et l'histoire analysent le développement et les fluctuations conjoncturelles des entreprises et des branches, l'économie politique s'intéressant particulièrement à la conjoncture de l'économie publique. Des relevés statistiques ont permis, dès le XIXe s., d'observer des fluctuations périodiques des prix, des salaires, des volumes de production, des niveaux de l'emploi, des chiffres d'affaires, des taux d'intérêt, des masses monétaires, de la croissance économique, etc. Pour l'ère industrielle, l'étude de la conjoncture distingue des cycles de longue durée, 50 à 60 ans (dits Kondratieff), des cycles de durée moyenne, 8 à 11 ans (dits Juglar) et des cycles de courte durée, environ 40 mois (dits Kitchin). Un cycle comporte plusieurs phases: croissance, haute conjoncture, crise, récession et reprise.
Dans l'histoire économique du Moyen Age et des Temps modernes, quelques données statistiques rudimentaires permettent de déceler des séquences d'indicateurs d'où se dégagent les grandes lignes des évolutions conjoncturelles des siècles passés. Cette possibilité existe depuis qu'ont graduellement pris forme une répartition du travail entre ville et campagne, un échange des biens orienté sur le marché (Marchés) et une économie monétaire généralisée. Les conjonctures régionales ou interrégionales se révèlent par exemple à travers les registres de péages.
Entre 1281 et 1450, le trafic des marchandises pour le Valais, enregistré au péage de Saint-Maurice, a connu trois phases: la première, qui va jusqu'à 1310, peut être définie comme une phase de haute conjoncture pour le commerce. Durant la deuxième, qui s'étend de 1311 à 1360, le chiffre d'affaires moyen fut réduit de moitié. Enfin, de 1361 à 1405, puis de 1405 à 1450, il diminua encore chaque fois de moitié (en 1450, il était donc le huitième de ce qu'il était au début du XIVe s.) La haute conjoncture initiale était essentiellement due au commerce des draps de laine venus de France et de Lombardie, ainsi qu'à la laine et aux chevaux, tandis que les articles de mercerie, la cire, les objets en fer, les peaux et le poisson constituaient dans une mesure plus modeste le trafic commercial régulier.
Pour les foires de Genève, la première moitié du XVe s. fut une phase de haute conjoncture. Après 1460, le boycott instauré par le roi de France Louis XI déclencha une crise qui se traduisit par une baisse du volume du commerce. La conjoncture fut plus stable à Bâle entre 1386 et 1530, mais uniquement en matière d'importations. Excepté les brèves fluctuations habituelles, trois variations retiennent l'attention, particulièrement dans le trafic de transit: la croissance initiale se rattache peut-être encore à la reconstruction de la ville après le tremblement de terre de 1356. La haute conjoncture des années 1430 peut s'expliquer en partie par la présence du concile de 1431 à 1448: la demande provoquée par la curie engendra une surchauffe non seulement dans les activités économiques, mais aussi dans les prix des biens de consommation, ce qui eut des répercussions sur le commerce de transit. Les conflits armés des années 1440 et 1450 eurent un effet négatif sur la conjoncture. Le niveau d'avant-guerre ne revint que vers 1500, après la fin de la guerre de Souabe. Une évolution similaire du mouvement des affaires de la Société Diesbach-Watt, qui possédait des succursales à Berne, Saint-Gall et Nuremberg, permet de penser que d'autres régions ont alors connu la même conjoncture que Bâle.
En raison des différences régionales, on ne peut guère parler d'un développement conjoncturel homogène pour la Suisse médiévale et moderne, en dehors de quelques moments exceptionnels et des mouvements de longue durée. Cela ressort clairement des recettes publiques de Schaffhouse, Saint-Gall, Zurich, Lucerne, Soleure, Bâle, Berne, Fribourg et Genève au XVIe s. Après une période troublée et inégale durant les trois premières décennies et par suite des crises politiques dues à la Réforme et aux guerres de religion, qui exercèrent une influence négative sur la conjoncture, celle-ci a connu une certaine stabilisation au cours des années 1530. A partir de 1540 s'installe une phase de haute conjoncture: le rétablissement de la paix en Suisse et dans le duché de Milan conduit à une augmentation du transit international des marchandises et à une croissance rapide de la population qui provoque un accroissement correspondant de la demande en Suisse. Après 1570, 1560 déjà à Genève, le développement conjoncturel ralentit de nouveau. Au terme d'une croissance d'environ quarante ans, l'économie connut une certaine saturation; l'insécurité grandissante, ainsi que la guerre de 1589 entre Berne et Genève, renforcèrent cette tendance en Suisse occidentale. La détérioration du climat survenue à la fin des années 1580 et l'apparition simultanée de la peste entraînèrent un arrêt de la croissance démographique et, par là même, un ralentissement de la demande. Des différences apparurent selon les régions et les secteurs: tandis qu'à Saint-Gall la fabrication de toiles de lin et à Zurich celle de draps de laine et de soie augmentaient de façon continue, le déclin de la production traditionnelle de draps de laine ne put être évité à Fribourg, en raison du manque d'ouvertures commerciales. Fribourg misa dès lors sur les importantes ressources attendues du service étranger, sur l'élevage du bétail et la production prometteuse de fromage à pâte dure. Des évolutions conjoncturelles partiellement divergentes ont été constatées à l'intérieur même de certaines régions; ainsi dans le Pays de Vaud où, dans la seconde moitié du XVIe s., période de croissance et baisse des recettes diffèrent d'un péage à l'autre, dans les quelque onze postes considérés.
De la fin du XVIe s. jusqu'aux alentours de 1630, le commerce se redressa. Sur les routes et à la plupart des péages, les activités reprirent, malgré quelques baisses cycliques. Cette tendance vaut également pour le trafic par le Gothard, le Simplon et les cols des Grisons; cependant, les troubles des Grisons dans les années 1620 et 1630 poussèrent maints marchands et transporteurs à emprunter des cols plus sûrs. Depuis lors, la conjoncture en Suisse fut surtout influencée par les conflits armés européens, ainsi que par la peste jusqu'à sa disparition à la fin des années 1660. La guerre de Trente Ans eut un effet plutôt positif sur la conjoncture suisse. L'agriculture bénéficia de la demande des régions voisines en guerre; de même, les villes tirèrent profit des affaires avec les belligérants. La haute conjoncture fut plusieurs fois interrompue (cycles de Juglar), ce qui entraîna à chaque fois une forte chute des prix sur les marchés. Le choc le plus brutal fut celui de la dépression des années 1650, qui engendra de nombreuses faillites lors de la guerre des Paysans en 1653. Dans l'industrie saint-galloise des toiles de lin, la récession débuta vers 1611 déjà et se prolongea jusqu'aux alentours de 1650, quand tout le monde toucha le fond. La reprise est ensuite perceptible, du moins dans le commerce et dans la production des toiles: vers 1700, le niveau d'antan était à nouveau atteint.
Une croissance cyclique ressort également de l'analyse du service étranger, l'une des activités suisses les plus importantes au niveau international. Jusqu'à 1630 environ, un maximum de 10 000 soldats étaient engagés dans les conflits; les 20 000 hommes enrôlés en 1619, lors du déclenchement de la guerre de Trente Ans, sont une exception. A la fin de celle-ci, quelque 30 000 Suisses combattaient au service de puissances étrangères. Après le milieu du siècle, un nombre de plus en plus grand de soldats furent enrôlés par fournées, de la guerre de Dévolution (1667-1668) à celle de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697); à ce moment, plus de 60 000 Suisses touchaient une solde de l'étranger, dont il faut toutefois dire qu'elle suffisait juste à survivre. De son côté, l'industrie de guerre représentait pour l'économie suisse une source supplémentaire de richesses, dans ce XVIIe s. décrit comme l'âge du mercantilisme. En dépit de l'amenuisement des perspectives de gain, la haute conjoncture persista et, au XVIIIe s., les entrepreneurs militaires fournissaient en permanence 30 000 à 50 000 hommes aux souverains étrangers.
Une croissance importante, engendrée par le commerce, caractérise le XVIIIe s. De Genève à Saint-Gall, la haute conjoncture prédomine dans toute la Suisse. Cette constatation ne contredit pas le fait que quelques branches aient connu régionalement une évolution à la baisse. Les entrepreneurs étaient soumis à rude épreuve: ils devaient reconnaître rapidement les changements structurels nécessaires et, au besoin, remplacer un secteur de fabrication vieilli. Tandis que, dans la seconde moitié du siècle, la production des toiles en Suisse orientale chutait jusqu'à pratiquement disparaître, celle du canton de Berne prenait son essor. En revanche, la région de Saint-Gall et d'Appenzell Rhodes-Extérieures se reconvertit dans les cotonnades, les mousselines et les futaines. Des exemples analogues se retrouvent dans d'autres régions. Les transformations structurelles et les brèves crises de l'emploi survenant à des intervalles cycliques touchèrent durement les employés dépendant des entrepreneurs, comme les intermédiaires, les ouvriers et ouvrières à domicile, qui tombaient bien souvent au-dessous du minimum vital en raison des pressions sur les prix et les salaires. La dernière crise conjoncturelle de l'ère pré-industrielle frappa la Suisse après l'effondrement du commerce avec la France révolutionnaire.
Auteur(e): Martin Körner / FP
Si, pour la première moitié du XIXe s., les estimations quantitatives se limitent à certaines années et certains secteurs, elles sont fondées, après 1850, sur les données fournies par le centre de recherches en histoire sociale et économique de l'université de Zurich (jusqu'en 1959) et par la Statistique officielle de la Suisse (jusqu'en 1965, créée en 1924, régulière depuis 1929). Nous renonçons à la distinction courante entre tendance à la croissance (ou trend de croissance) et écarts conjoncturels, en raison de l'absence de données et parce que cela ne se justifie guère dans une perspective historique. Ce que l'on peut affirmer, c'est qu'au XIXe s., la Suisse a atteint et a pu conserver un niveau de développement relativement élevé, analogue à celui de plusieurs pays de l'hémisphère occidental.
Dès la première moitié du XIXe s., la Suisse fait partie des pays industrialisés (Industrialisation), bien que la situation économique de l'époque soit défavorable: absence de matières premières, coûts de transport élevés, paysage politique incontrôlable (cantons largement autonomes, grande diversité dans les douanes et les devises). Ce démarrage industriel précoce s'explique par la préindustrialisation exceptionnellement avancée de l'industrie textile suisse dès le XVIIIe s.
La structure sectorielle de l'activité et les centres de gravité régionaux des principales branches semblent s'être peu modifiés dans la première moitié du XIXe s. C'est ainsi que l'agriculture employait vers 1850 encore plus de la moitié de la population active, tandis que l'industrie et l'artisanat en occupaient à peine un tiers et le secteur tertiaire moins de 15%. L'industrie textile, qui fabriquait principalement des produits finis et semi-finis en coton, soie et laine, était concentrée dans les cantons du nord-ouest et du nord-est de la Suisse (par exemple, le lin dans le Moyen Pays bernois), la paille tressée et les chapeaux de paille dans le Freiamt, le val Onsernone et à Fribourg; l'industrie des machines fut longtemps la spécialité de l'agglomération zurichoise, l'industrie horlogère celle des communes du Jura vaudois, neuchâtelois, bernois et soleurois, la bijouterie celle de Genève. Dans les cantons fortement agricoles du Plateau, en Suisse centrale et dans les trois grands cantons de haute montagne (Berne, Valais et Grisons), l'industrie ne commença à se développer que dans la seconde moitié du XIXe s. Des phases irrégulières de croissance et de récession marquèrent l'évolution économique. Une estimation des investissements dans le bâtiment, qui reflètent la demande de logements et, par là, le niveau des revenus, permet de constater que les années 1814 à 1820, 1833 et 1851 furent des temps de dépression. Les mouvements de croissance et de baisse furent particulièrement marqués dans les centres de l'industrie textile. Le secteur primaire fut lui aussi à l'origine de mouvements qu'il ne faut pas sous-estimer. Les mauvaises récoltes des années 1816, 1845-1846 et 1850-1853, qui entraînèrent des augmentations massives du prix des produits alimentaires de base, provoquèrent ainsi, dans quelques cantons agricoles de Suisse alémanique, d'importantes vagues d'émigration vers les Etats-Unis et d'autres pays d'outre-mer.
Le début du XIXe s. souffrit d'une forte crise causée par la modernisation de l'industrie textile anglaise, les guerres napoléoniennes et les bouleversements politiques en Suisse. Le Blocus continental imposé par la France de 1806 à 1814 protégea plutôt l'économie suisse. Mais, après l'effondrement de l'empire napoléonien, le pays fut inondé de textiles anglais bon marché qui jetèrent dans la misère d'innombrables fileuses et tisserands. Les années 1820 et 1830 donnèrent lieu, sauf le bref recul de 1830 à 1833, à un nouvel essor, fondé sur l'expansion de la branche cotonnière, la création et l'élargissement de nouveaux secteurs industriels et l'ouverture de débouchés outre-mer.
Le cours de l'évolution économique dans les années 1840 est controversé. Les relevés effectués pour l'ensemble de la Suisse donnent une image positive de la situation. Il ressort des statistiques douanières que le commerce extérieur s'était consolidé, tandis que d'autres sources font état d'une animation simultanée du commerce intérieur. D'un autre côté, les producteurs de fonte, l'industrie lainière et les usines de tissage de coton luttaient contre des difficultés d'écoulement, étant donné qu'à la différence d'autres pays, l'ère du chemin de fer n'avait pas encore commencé en Suisse. Entre 1845 et 1847, une grave crise européenne de l'agriculture (mauvaises récoltes céréalières, première apparition de la maladie de la pomme de terre, tristement célèbre), de même que le protectionnisme croissant des pays limitrophes et l'aggravation des conflits politiques intérieurs, freinèrent temporairement le progrès économique. Après le démantèlement du Sonderbund conservateur et la création de l'Etat fédéral en 1848, les forces libérales réussirent en très peu de temps à créer des conditions-cadres institutionnelles stables (Marché intérieur), qui favorisèrent incontestablement la croissance économique.
Auteur(e): Heiner Ritzmann-Blickenstorfer / FP
Cette période se divise en quatre phases: une phase longue, allant du milieu du XIXe s. à la Première Guerre mondiale, brisée seulement par ce que l'on a appelé la Grande Dépression, et caractérisée par une croissance initiale tranquille, devenue par la suite de plus en plus plus explosive. Vint un coup d'arrêt qui dura trois décennies, interrompu toutefois dans les années 1920 par une forte poussée de croissance. Suivit la légendaire phase de haute conjoncture de l'après-guerre (les Trente Glorieuses) qui persista jusqu'à la crise du pétrole de 1973 à 1975. Enfin, un dernier quart de siècle de croissance réduite fut coupé par une nouvelle phase de stagnation dans les années 1990. Une multitude de facteurs, dont l'importance n'a pas encore été déterminée de manière satisfaisante, peuvent expliquer les changements à moyen terme, parfois marquants, de la courbe de croissance.
Dans la seconde moitié du XIXe s., la dépendance de la Suisse vis-à-vis de l'étranger s'est accrue (Commerce extérieur). Avec la perte d'importance durable du secteur agraire, soumis en même temps à une transformation structurelle permanente telle, par exemple, la suppression des cultures au profit de l'élevage, s'engagea une croissance intensive des branches de l'industrie dont les produits étaient vendus principalement à l'étranger. Ainsi se renforça la double dépendance du petit Etat libéral et fédéraliste à l'égard des importations de matières premières (filés, métaux bruts et métaux précieux, matières chimiques, produits alimentaires destinés à être transformées industriellement) et de la demande étrangère de produits finis et semi-finis. Les articles d'exportation typiques étaient, comme aux siècles précédents, les cotonnades, les soieries, la paille tressée et les chapeaux de paille, l'horlogerie (avant la guerre, il s'agissait surtout de montres de gousset en or ou en argent, plus tard de montres-bracelets en nickel) et les fromages. L'étranger commença également à s'intéresser de plus en plus aux produits alimentaires (chocolat, lait condensé, farine lactée), aux articles de l'industrie des machines, de la broderie, de la chaussure, aux colorants et au tourisme. Certaines régions virent se créer de nouveaux centres de production. C'est ainsi que le développement économique du nord-est de la Suisse reçut, entre 1870 et 1910, une impulsion déterminante grâce à l'extension de la broderie. L'industrie des colorants s'implanta dans la région bâloise, l'hôtellerie devint florissante aux Grisons, dans l'Oberland bernois, et sur les rives du lac des Quatre-Cantons, du Léman et du lac de Lugano. Au tournant du XIXe et du XXe s., la Suisse construisit le prototype de ce qu'on appelle une Small Open Economy (petite économie ouverte). Preuve en est le taux du commerce extérieur - c'est-à-dire le volume du commerce extérieur moyen rapporté au produit intérieur brut (PIB) - qui atteignit en moyenne 67% dans les années 1891 à 1916. Dans la seconde moitié du XIXe s., l'économie intérieure gagna elle aussi en importance, notamment grâce aux industries de l'habillement, du papier, du bois, du ciment et des métaux, aux arts graphiques, à la construction, à l'énergie et au commerce de détail. C'est surtout au début des années 1870 que la courbe de croissance de l'ensemble de l'économie monta en flèche, bénéficiant d'un essor considérable dans les secteurs du bâtiment et des travaux publics, comme dans l'industrie en général, grâce au boom du chemin de fer.
1876 marqua le début de la Grande Dépression, qui se caractérisa par une chute générale de la production et des prix durant vingt ans. Une série de crises dans l'industrie, une tendance durable à la baisse dans les investissements du bâtiment et la faillite de la compagnie ferroviaire du National-Suisse contribuèrent au fait que le PIB réel baissa en Suisse aussi (Produit national brut). Au début des années 1880, néanmoins, une solide croissance fut à nouveau atteinte et la décennie suivante fut caractérisée par des taux de croissance tout de même raisonnables. A la fin des années 1890, l'économie suisse était en pleine expansion; en même temps, l'immigration en provenance d'Italie et d'Allemagne augmenta. Le ralentissement survenu à l'aube du XXe s. fut rapidement surmonté.
Des problèmes économiques inquiétants apparurent à la fin de la Première Guerre mondiale et durant la brève mais violente dépression du début des années 1920. Les industries légères traditionnelles, la construction et le tourisme furent les plus affaiblis. L'essor des industries chimique, métallurgique et des machines se poursuivit et s'accéléra lorsque la conjoncture redémarra après 1922. La banque et les assurances commençèrent à ouvrir des marchés à l'étranger. Le bâtiment retrouva son élan et prit la première place dans l'économie intérieure.
La crise économique mondiale provoqua en Suisse un effondrement moins violent qu'ailleurs, mais elle dura plus longtemps (du milieu de 1929 au milieu de 1936). Les industries d'exportation furent le plus fortement touchées, surtout celles qui produisaient des articles de luxe (broderies, soieries, chapeaux de paille et horlogerie), mais aussi certaines parties de la chimie et de l'industrie des machines. La part du commerce extérieur dans le PIB chuta d'un niveau légèrement inférieur à 50% dans les années 1920 à un minimum de 26% en 1936. Le tourisme souffrit aussi. L'agriculture et les secteurs de l'industrie et des services orientés sur le marché intérieur furent moins gravement atteints. Le bâtiment, qui avait joui jusqu'au début des années 1930 d'une croissance sans précédent, s'effondra presque intégralement les années suivantes. Les raisons de la durée étonnamment longue de la dépression sont controversées. Les uns relèvent que les principaux partenaires commerciaux de la Suisse pratiquaient une politique extrêmement protectionniste (contingents d'importation, réglementation des changes) et élargissaient la disparité entre le niveau des prix de leur propre pays et celui de l'étranger grâce à la dévaluation. D'autres mettent l'accent sur l'effet paralysant exercé sur les investissements par les luttes intérieures concernant la politique économique appropriée et l'ordre économique futur (politiques financière, monétaire et du marché de l'emploi, initiative de crise). Il ne fait pas de doute que la reprise fut freinée par le fait que le gouvernement fédéral, en accord avec de larges cercles de la population, refusa catégoriquement de dévaluer le franc suisse. Lorsque il fallut s'y résoudre en septembre 1936 (Dévaluation de 1936), les industries d'exportation et le secteur touristique retrouvèrent d'un seul coup leur capacité concurrentielle.
Une brève hausse, déjà provoquée par l'augmentation de l'armement à l'étranger, déboucha après 1940 sur une sorte de conjoncture de guerre, dont ne profitèrent toutefois que quelques secteurs, telles les industries du bois, du fer, de l'acier, des munitions et des armes. Dans l'ensemble, le PIB réel diminua durant la Deuxième Guerre mondiale dans une mesure limitée. A titre de comparaison, la population d'un autre pays neutre, la Suède, semble avoir un peu moins pâti des effets économiques de la guerre, tandis que le Danemark, occupé par l'Allemagne nazie, en a souffert bien davantage.
En 1945, la guerre finie, s'installa une phase de croissance forte et durable. Durant le conflit, des technologies nouvelles et porteuses s'étaient développées à l'étranger et elles entamaient désormais la conquête de la planète. L'industrie suisse d'exportation subit toutefois encore, dans les années 1950, des restrictions à l'importation de la part de divers pays; après quoi, les négociations conduisant à l'abaissement des barrières douanières dans le cadre des accords du GATT orientèrent le commerce mondial vers une libéralisation durable. En outre, l'afflux d'ouvriers venus de l'Europe du Sud contribua à instaurer une longue période d'épanouissement dans le secteur secondaire, tardive en comparaison internationale.
A partir de la fin des années 1960, la haute conjoncture montra toutefois les premiers signes d'une surchauffe (taux d'inflation croissants, pénurie de main-d'œuvre étrangère due aux arrêtés concernant les étrangers pris dans les années 1960). Au milieu des années 1970, des changements durables des conditions économiques globales (effondrement du système monétaire international, chocs dus à la flambée du prix du pétrole, concurrence accrue des pays émergents) provoquèrent une crise économique particulièrement grave. Aucune mesure protectionniste ne fut prise, si bien que les industries d'exportation - à l'exception de l'horlogerie qui présentait des faiblesses structurelles - purent malgré tout augmenter leur part au PIB. En revanche, le bâtiment, qui avait enregistré pendant longtemps des taux de croissance colossaux, se vit confronté à une baisse de la demande de logements causée par un renversement de la tendance démographique (chute de la natalité, vague de retour dans leurs pays des travailleurs immigrés).
La reprise de la croissance dans les années 1980 fut rendue possible avant tout par la rapide tertiarisation du pays. La crise des années 1990 frappa particulièrement la Suisse, avec de grandes différences selon les secteurs. Les milieux patronaux déploraient la perte de capacité concurrentielle sur le plan international et poussaient à réduire les coûts (salaires, prestations sociales, impôts). Les syndicats ripostaient en stigmatisant la politique financière restrictive et réclamaient une politique économique plus active et des mesures en faveur de la création d'emplois.
Auteur(e): Heiner Ritzmann-Blickenstorfer / FP
On appelle politique conjoncturelle le domaine de la politique économique dont l'objectif est d'éviter des fluctuations excessives de la conjoncture et de prévenir les crises économiques ou, tout au moins, d'en atténuer les effets. Les acteurs principaux en sont l'Etat et la Banque nationale, les principaux buts recherchés étant le plein emploi, la stabilité des prix et l'équilibre du commerce extérieur. Comme l'offre n'est guère orientable à court terme, la politique conjoncturelle s'attache à la demande. Les pouvoirs publics cherchent à l'influencer en augmentant ou en diminuant leurs dépenses.
Des mesures de politique conjoncturelle ont été prises en Suisse depuis la fin du XIXe s.: tout d'abord travaux d'urgence décidés par les communes, puis création d' emplois et assistance soutenues par la Confédération et les cantons. Lors de la grande crise mondiale, ce furent surtout les syndicats et les socialistes qui exigèrent une politique conjoncturelle active, longtemps sans grand succès. Ce n'est qu'à la fin des années 1930 que cette demande s'imposa sur un plan plus large. Le crédit extraordinaire de 400 millions de francs, prévu pour 1939-1941, couvrit à égalité le renforcement de la défense nationale et la lutte contre le chômage. Ce programme substituait pour la première fois le maintien de l'emploi à la simple atténuation des effets du chômage. La politique conjoncturelle gagna en importance durant la Deuxième Guerre mondiale. Le maintien et l'extension des postes de travail existants, de même que la création de nouveaux emplois (arrêté du Conseil fédéral du 29 juillet 1942), ainsi que la maîtrise de l'inflation se virent ainsi placés au premier plan. La nouvelle politique économique trouva sa traduction institutionnelle en 1940 dans la nomination d'une commission et en 1941 dans celle d'un délégué à la création d'emplois.
Avec les articles économiques de 1947, un train de mesures fut aménagé. L'article 31quinquies de la Constitution fédérale de 1874 (art. 100 de celle de 1999) donnait à la Confédération la compétence de prendre des mesures pour prévenir les crises économiques et lutter contre le chômage. Cet article servit de base à la loi fédérale sur les mesures préparatoires en vue de combattre les crises et de procurer du travail (1954), à la loi sur la constitution de réserves de crise par l'économie privée (1951) et à celle sur la garantie contre les risques à l'exportation (1958). Les mesures de prévention des crises eurent toutefois peu d'effet au début, la lutte contre la surchauffe restant prioritaire jusqu'au milieu des années 1970 en raison de l'inflation. Une base constitutionnelle faisant défaut, l'Assemblée fédérale dut adopter, en 1964, par dérogation au principe de la liberté économique, des arrêtés urgents pour freiner la construction ainsi que le crédit.
S'ensuivit, en 1971-1972, selon la même procédure extraconstitutionnelle, un deuxième train de mesures du même genre. Au vu de la transformation de ses tâches, le délégué à la création d'emplois devint, au milieu des années 1960, délégué aux questions conjoncturelles. Les instruments nécessaires à un contrôle global comme prévus par le keynésianisme n'ayant jamais été créés, la politique conjoncturelle de la Suisse resta essentiellement une politique de l'immigration étrangère. Fondée sur la théorie dite du tampon, la réduction du nombre des travailleurs étrangers devait compenser les baisses de la conjoncture. C'est ainsi que leur nombre chuta de près d'un quart en raison de la récession de 1948 à 1950. L'endiguement de l'immigration revint au premier plan lors de la surchauffe. Comme les appels à la modération demeuraient sans effet, le Conseil fédéral décida, en 1963 et 1965, un plafonnement par entreprise et, en 1970, un plafonnement global de la main-d'œuvre étrangère (Marché du travail).
L'observation de la conjoncture étant pratiquement inconnue à l'époque, personne ne remarqua les indicateurs précoces de la crise de 1974 à 1976. La charge principale reposa une fois de plus sur la main-d'œuvre étrangère, dont le nombre diminua d'environ 250 000 entre 1974 et 1977. De plus, les effets des programmes d'investissements 1975-1976, orientés sur la demande, furent comparativement modestes. Finalement, après qu'un premier remaniement de l'article 31quinquies eut échoué en 1975 faute de la majorité des cantons, cet article dit conjoncturel fut modifié en 1978. Il oblige la Confédération à prendre des dispositions pour un développement conjoncturel équilibré. Le poste du délégué aux questions conjoncturelles fut élevé en 1979 au rang d'office fédéral.
Les courants néolibéraux gagnèrent en importance dès la fin des années 1970. Ils préconisaient une politique financière et monétaire (Masse monétaire, Politique monétaire) qui ne cherche pas à compenser les fluctuations de la conjoncture, mais qui tende, au contraire, à un développement continu des budgets publics et des masses monétaires (Monétarisme). C'est pourquoi, durant la récession des années 1980, les programmes (libération des réserves de crise en 1982, programme d'impulsion en 1983) restèrent modestes. Les partisans d'une politique conjoncturelle active eurent la tâche encore plus rude dans la crise des années 1990, car la critique qui s'était exercée pendant des années à l'encontre de l'étatisme avait miné l'acquiescement aux interventions de l'Etat. L'Office fédéral des questions conjoncturelles fut dissous en 1997 et intégré au Secrétariat d'Etat à l'économie. Comme les conséquences de la crise ne pouvaient plus être répercutées sur la main-d'œuvre étrangère, le chômage atteignit une ampleur comparable à celle de la crise des années 1930. On disposait de peu de moyens pour mettre en œuvre des programmes anticycliques (primes à l'investissement et encouragement à la construction en 1993, programme d'investissement en 1997). Jusqu'en 1996, la politique financière fut même critiquée pour avoir favorisé la crise ("procyclique"). Lors de la récession qui débuta en 2001, aucune mesure de politique conjoncturelle ne fut prise; la doctrine de l'équilibre budgétaire fut renforcée à la fin de 2001 par le nouvel article 126 de la Constitution fédérale (dit du "frein à l'endettement").
Auteur(e): Bernard Degen / FP