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Dans le paysage d’une île qui est aujourd’hui une sorte de “farwest viticole“, l’Etna est une zone un peu à l’écart. La plus ancienne appellation de la région est aussi la plus porteuse d’un potentiel de vins fins, authentiques et originaux.
La Sicile du vin est à l’Italie ce que le Languedoc est à la France : longtemps cantonnée à la production massive de vins médiocres et dont les meilleurs produits servaient à remonter les jus d’appellations plus septentrionales, ils ont fini par se rebeller, hausser la barre et travailler pour eux-mêmes. La viticulture de la plus grande île de Méditerranée est aujourd’hui dans une effervescence qui entraîne une crise identitaire. Va-t-elle, comme le Languedoc, jouer la carte du haut de gamme et essayer de s’aligner sur les vignobles italiens et français prestigieux, ou, va-t-elle rejoindre le camp des “vins du Nouveau Monde” et continuer à privilégier la quantité au détriment de la qualité, les vins internationaux standardisés au détriment des vins originaux de caractère ?
La Sicile est en superficie le vignoble le plus étendu d'Italie avec environ 140'000 hectares, soit 17% (chiffres 1999) du vignoble italien, devant les Pouilles et la Vénétie. Dans les années 70, au moment de sa plus forte production, ce vignoble produisait 10 millions d'hectos. (Devinette : sachant que près de la moitié de ce volume partait en bateaux-citernes vers la France, et que 75% de la production sicilienne est issue de cépages blancs, trouvez où ces millions d'hectolitres ont bien pu finir...?). Aujourd'hui on produit, selon les années, entre huit et neuf millions d'hectos, toujours en compétition avec la Vénétie et les Pouilles pour la première place en volume.
En Sicile, peu de bouteilles et seulement 2% en appellation contrôlée. Pour "améliorer", on a commencé par planter Cabernet, Merlot, Syrah et Chardonnay. Et puis, on s'est aperçu qu'on avait des cépages autochtones de grande valeur comme le Nero d'Avola et le Frappato en rouge, l'Inzolia et le Grillo en blanc. Alors on a changé le fusil d'épaule. À ce titre, une date marque la prise de conscience du potentiel qualitatif sicilien : en 1984, la Duca di Salaparuta présente le Duca Enrico, un Nero d'Avola "in purezza" qui change l'image de l'œnologie insulaire, et démontre qu'un grand rouge peut naître en Sicile à partir d'un cépage autochtone. De cette époque datent les entreprises ambitieuses visant à produire des vins de haut de gamme destinés à rivaliser avec n'importe quelle région. En termes de tendance, on peut dire que la Sicile aujourd'hui va vers plus de cépages rouges, de mise en bouteilles et d'appellations contrôlées. Mais en tendance seulement, car les chiffres de 1999 donnent encore 77% de la surface plantée en blanc (Catarratto et Trebbiano en majorité). Et donc, en simplifiant beaucoup, on pourrait dire que le vin sicilien typique est un vin de table blanc. Car aujourd'hui encore, ce n'est que le 1/10 de la production qui est embouteillé, et les vins DOC (appellation d'origine contrôlée) ne représentent toujours que 180'000 hectos, soit 2% du volume total de la région ! Mais tout bouge, et le nombre d'appellations siciliennes est passé de 9 à 18 ces dix dernières années, et alors qu'en 1997 à Vinitaly - le Vinexpo italien - 24 producteurs siciliens étaient présents, quatre ans plus tard, en 2001, on en comptait 110 ! Nouveaux également, les grands groupes italiens et étrangers qui investissent et achètent par centaines des hectares de vignoble. Le boom mondial sur le vin amène en Sicile des entrepreneurs toscans ou vénitiens déjà multimillionnaires en bouteilles (Zonin, Giv, Santa Margherita), des industriels du textile (Marzotto), des financiers, et même des têtes du showbiz comme Depardieu ou Carole Bouquet. Cette modernisation s'est faite avec des réussites commerciales spectaculaires, des "success story" qui se veulent emblématiques de la Sicile viticole d'aujourd'hui, comme celle de Donnafugata. Son ascension commençait il y a 20 ans, avec 80 ha appartenant à l'une des grandes familles de Marsala. Grâce à son dynamisme et à un sens aigu de la communication, la propriété (dont les vins portent les noms de sites du célèbre roman de Tomasi di Lampedusa, (Le guépard) vinifie aujourd'hui les raisins de 170 ha, produit 1,6 million de bouteilles, exporte dans 26 pays et affiche un chiffre d'affaires d'environ 7,2 millions d'euros ! Déjà sur ses traces marche Planeta, la nouvelle star, qui en cinq ou six ans a atteint le million de bouteilles, dont les meilleures, comme le Santa Cecilia - un 100% Nero d'Avola lui aussi - se vendent au-dessus de 15 euros chez les cavistes italiens. Et d'autres suivent.
Un vignoble original autour du plus grand volcan d'Europe :
À l'intérieur de ce panorama sicilien, nous nous sommes intéressés, aux deux points extrêmes de l'île, à des vins sinon marginaux, du moins à l'écart des feux de la rampe : le travail de pionnier de Marco De Bartoli évoqué dans l'article suivant, et les vins de la côte orientale, notamment ceux de l'appellation Etna. L'Etna est le plus haut volcan actif d'Europe : 3'345 mètres au-dessus du niveau de la mer toute proche, 30 km de diamètre et un périmètre de 200 km à la base, une silhouette majestueuse dont le sommet souvent enneigé s'orne d'un plumet de fumée blanche qui se dissipe dans l'azur du ciel méditerranéen. Un mythe, une présence, inquiétante parfois, mais génératrice de fertilité. Sur les flancs de ce cône imposant, les vignes s'étagent entre 450 et 1'000 mètres d'altitude sur des sols sablonneux constitués par des cendres ou le délitement des laves d'éruptions successives. Là, entre châtaigniers, genêts et cerisiers, s'est construit au fil des ans un vignoble en petites terrasses contenues par des murets de pierres volcaniques elles aussi descendues de la bouche du géant. Son implantation remonte à l'Antiquité, et il resta jusqu'à la fin du XIXe siècle la principale zone de production vinicole de l'île. Depuis 1968, un tracé en croissant délimite la plus ancienne appellation contrôlée de Sicile. La pédologie particulière de ces sables volcaniques profonds, riches en sels minéraux, confère naturellement au vignoble un caractère unique. Se combine à cette originalité un climat caractérisé par des hivers froids qui enneigent les terrasses, et des étés africains qui voient le sirocco venir lécher les pentes du volcan. Le trait climatique peut-être le plus déterminant, est constitué par des amplitudes thermiques entre le jour et la nuit qui vont fréquemment jusqu'à 30 degrés, et entraînent une maturation lente qui s'achève plus d'un mois après celles des autres régions de Sicile. Si l'on ajoute au tableau l'influence maritime humide, accentuée par un vent d'est assez fréquent, on aura une idée des éléments qui composent ce terroir unique. Encore faut-il le décliner en plusieurs facettes selon les versants, l'altitude et l'ancienneté des apports volcaniques. Malgré ce cadre idyllique, d'où l'on aperçoit en contrebas la belle Taormina, la viticulture de l'Etna a perdu les 2/3 de sa superficie viticole au cours des quarante dernières années, pour se réduire aujourd'hui à 5'500 ha plantés, et un volume de vins DOC qui, n'utilisant encore qu'une partie de ce potentiel, s'établit aux environs de 9'000 hectos dont 1'500 de blanc, selon les déclarations officielles. Si l'on considère que vers 1890 les vignes s'étendaient sur 50'000 ha et produisaient un million d'hectos, c'est peu dire que le vignoble de l'Etna est un vignoble en péril. Les causes de cette désaffection : les cultures les plus basses remplacées par les agrumes, les rendements insuffisants des parties hautes, le coût de la main d'œuvre, la mécanisation impossible, la concurrence des vignobles de plaine aux rendements monstrueux. Avant le phylloxéra, la zone comprenait plus de 40 variétés de cépages, elle n'en compte plus aujourd'hui que trois ou quatre autochtones, ce qui fragilise encore ce vignoble de montagne. Le Nerello Mascalese, cépage principal, est traditionnellement planté sur 1m x 1m, pour environ 8'000 pieds/ ha et conduit en gobelets. Taillé court, et dans les conditions de l'Etna, il dépasse rarement les 50 hectos/ ha, alors que dans certaines plaines de l'autre côté de l'île, sa vigueur conduite sur fils l'amène à produire quatre à cinq fois plus. Mais il ne resterait dans la DOC Etna qu'un peu plus de 200 ha de ce Nerello, et une cinquantaine de son cousin le Nerello Capuccio, plus quelques parcelles d'Alicante. Le cépage blanc traditionnel de la zone est le Carricante qui donne des vins à l'acidité prononcée, d'une grande aptitude au vieillissement qui les font parfois comparer à certains Chablis.
Le vignoble de l'Etna est typique de ces entités pour qui le passage d'une viticulture destinée à la consommation familiale et locale à une viticulture de marché a été fatal, ou presque. Car si nous en parlons, ce n'est pas par nostalgie d'un passé révolu, mais parce qu'un regain d'intérêt se manifeste, nourri par l'intelligence de ceux qui ont compris que demain, au lieu d'essayer de concurrencer les wineries du nouveau monde, il faudra jouer d'autres cartes. Heureusement, les Benanti, Bonaccorsi, Nicolosi et Scammacca qui produisent aujourd'hui les vins de l'Etna sont des familles enracinées de longue date, attachées à la terre de leur "Mongibello", comme on appelle ici le volcan à la fois craint et aimé. Passionnés aussi, de jeunes œnologues comme Salvo Foti, parfait connaisseur de l'histoire du vignoble et défenseur des cépages en péril comme la Minnella ou la Vesparola, et à qui nous devons un certain nombre de nos informations. Ensemble ils défendent le futur de ce vignoble hors norme, et Foti est allé jusqu'à confier à un pépiniériste de Haute-Saône des greffons de Nerello pour qu'il les multiplie dans de bonnes conditions.
Comme un vent de renaissance :
Preuve du renouveau de l'Etna, l'installation récente d'une entreprise comme Cottanera qui vise à la fois le goût international avec des cépages comme la Syrah et le Merlot, et des vins plus originaux à partir de Mondeuse et des cépages locaux Nerello Mascalese et Nero d'Avola. Nous n'avons pu malheureusement ne déguster que deux vins parmi les premiers sortis au printemps 2001 et nous attendrons encore un peu pour porter un jugement sur cette propriété dont le dynamisme apporte indiscutablement un stimulant très positif à la zone. L'entreprise Murgo est l'une des plus importantes de la zone. Elle possède 25 ha, achète des raisins et produit près de 200'000 bouteilles dont un spumante et un Etna blanc 70% Carricante et 30% Catarratto. Chez Benanti, où l'on a entrepris des expérimentations depuis 1988 sur les cépages, on a des parcelles sur les différents versants, on s'efforce de pratiquer une politique de terroirs et de crus, dont les réputés Rovitello et Serra della Contessa, qui devraient devenir de grands vins pour peu qu'ils se débarrassent de leurs trop voyants habits technologiques. La recherche a aussi débouché sur la mise en bouteille (courageuse) d'une série de monocépages locaux, ainsi que de Cabernet Sauvignon et de Chardonnay. Surtout, la maison produit, à partir de vignes de Carricante de 80 ans, en partie franches de pied, situées à 950 mètres d'altitude, un Etna bianco superiore, le Pietramarina, dont la race permet, dans les millésimes favorables, de rivaliser avec les très grands blancs, pourvu qu'on attende quelques années son épanouissement.
Carlo et Maria Nicolosi, œnotechniciens tous les deux - lui enseigne l'œnologie à l'Université de Catane -, sont les heureux propriétaires du magnifique domaine Barone di Villagrande à Milo. Des opulentes terrasses au cœur de l'appellation, en culture bio depuis 1989, ils obtiennent des blancs de très belle matière. Ils produisent par ailleurs un rouge IGT, le Sciara issu de Merlots de 35 ans, qui ne manque pas de charme et démontre que lorsque les cépages étrangers sont intégrés depuis longtemps, ils peuvent donner des vins marqués par le terroir. Signe des temps, Alice Bonaccorsi, déjà héritière d'une belle propriété à Piedimonte Etneo sur le versant est, qui produit le Val Cerasa, vient d'acheter avec son mari Rosario Pappalardo, un domaine -Vigna della Pietra - près de Randazzo, sur le versant septentrional, avec un chai aux cuves taillées dans la lave, et des terrasses enchevêtrées de très vieilles vignes balayées par les vents du nord froids mais secs. Les premières vinifications (en cuve inox) laissent entrevoir des vins rouges fins, déliés, d'une grande élégance aromatique.
Plus audacieux encore, l'investissement de Frank Cornelissen, un importateur belge de vins, tombé amoureux fou de l'Etna, qui a acheté des vignes et un cheval pour les cultiver dans un respect absolu de la nature, laisse monter des sarments aux branches des cerisiers et vinifie dans des jarres de terre cuite enterrées dans du sable volcanique. Résultats stupéfiants de pureté sur des vins expérimentaux dont on n'a pas fini d'entendre parler ! À l'évidence, il y a là, autour du volcan, les prémices d'une renaissance. On murmure même que certains cow-boys des plaines de l'ouest commencent à rôder sur les pentes du volcan et qu'ils aimeraient bien mettre, entre une Syrah et un Chardonnay, un Etna DOC à leur catalogue. Tout un symbole !
Pour notre part, et au terme de ce premier repérage, nécessairement superficiel, nous sommes convaincus du grand potentiel qualitatif de ce vignoble. Si les beaux domaines des pentes de l'Etna perdaient un peu de leur foi, aujourd'hui excessive, dans la technique œnologique pour laisser davantage la parole et le premier rôle à leur terroir exceptionnel, leurs vins pourraient atteindre des hauteurs comparables à celle de leur splendide Mongibello, et entraîner la Sicile sur le versant des vins de caractère unique, qu'aucune Californie ne pourra jamais imiter.