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L’urbanisation a un impact significatif sur la croissance et la prospérité sociale et économique. Mais il est difficile de prédire le schéma de l’évolution urbaine. De nouvelles recherches montrent cependant que le niveau de diversité ethno-linguistique est un indicateur significatif de la façon dont l’urbanisation est susceptible d’évoluer dans une région.
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Dominic Rohner est professeur d’économie politique et institutionnelle. Plusieurs de ses récents travaux traitent du rôle des ressources naturelles et du capital social dans les conflits armés.
L’urbanisation a augmenté rapidement au cours des 50 dernières années. C’est une tendance qui devrait se poursuivre à court et moyen terme, en particulier dans les pays en développement d’Asie et d’Afrique subsaharienne. L’ONU prévoit que les deux tiers environ de la population mondiale vivront dans des zones urbaines d’ici 2050.
Il est important de comprendre comment l’urbanisation est susceptible d’évoluer au fil du temps, et ce pour différentes raisons. D’une part pour les décideurs politiques et les urbanistes qui participent au développement des villes intelligentes (smart cities) et durables du futur. D’autre part pour celles et ceux qui s’intéressent à l’économie, car de précédentes recherches associent les grandes villes à une plus grande croissance économique, de sorte que les facteurs qui empêchent les grandes villes dominantes de se développer dans une région peuvent agir comme un frein à la croissance économique. Et cela est vital pour les entreprises qui dépendent des habitants des villes qui achètent leurs produits ou services.
Les notions d’urbanisation et de taille des villes sont également significatives dans le cadre de l’actuel débat sur la manière dont les gouvernements devraient mesurer les performances d’une région ou d’une nation. On constate un soutien croissant avec des pays comme la Nouvelle-Zélande, pour un changement d’orientation qui ne se concentrerait plus sur des résultats économiques tels que le PIB, mais sur une perspective plus équilibrée qui engloberait des mesures sociales de la performance. Par exemple, une approche en vogue consiste à mesurer différentes dimensions du bien-être, comme l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, le logement, la santé et la fortune individuelle. L’évolution de l’urbanisation, et le fait qu’une région compte une grande ville dominante ou plusieurs villes plus petites ont une incidence sur les choix de vie – où les gens peuvent travailler et vivre, par exemple – et sur le bien-être.
Pourtant, comprendre les facteurs qui influencent la façon dont l’urbanisation évolue est une tâche complexe et difficile. Dans leur recherche intitulée « Diversité ethnolinguistique et agglomération urbaine » (Ethno-Linguistic Diversity and Urban Agglomeration), Dominic Rohner (HEC Lausanne, Université de Lausanne) et ses trois collègues, Ulrich J. Eberle (Université de Princeton, précédemment Université de Lausanne), J. Vernon Henderson (London School of Economics) et Kurt Schmidheiny, (Université de Bâle) contribuent à mieux cerner ces facteurs.
Leurs recherches ont démarré en partie lors d’une discussion autour de « la loi de la cité primatiale ». Une « ville primatiale » (primate city) – terme introduit par le géographe Mark Jefferson en 1939, désigne la plus grande ville d’une région donnée. Selon cette loi, une ville primatiale est généralement au moins deux fois plus grande que la ville la plus proche en termes de taille. Les auteurs se sont interrogés sur ce qui pourrait être à l’origine de ce phénomène souvent observé.
Ils ont également relevé l’exemple du Canada. La ville bilingue de Montréal a connu une longue période de croissance stagnante, alors que les villes majoritairement anglophones, comme Toronto, ou francophones, comme la Ville de Québec, ont généralement connu une croissance d’au moins 50 % sur une même période. La diversité ethno-linguistique (comme l’indique l’exemple du Canada par les différentes langues parlées – la diversité ethnolinguistique), pourrait-elle jouer un rôle important dans la façon dont l’urbanisation a évolué dans une région? Peut-être, par exemple, que la diversité ethno-linguistique crée des tensions sociales et des conflits au sein d’une ville, décourageant les gens de vouloir y vivre, et limitant par conséquent la croissance de la ville.
Cartographier la diversité ethno-linguistique, mesurer l’urbanisation
Les auteurs ont étudié le potentiel lien entre la diversité ethno-linguistique et la façon dont l’urbanisation évolue. Pour ce faire, ils ont dû : évaluer le niveau de diversité ethno-linguistique dans une zone géographique spécifique à un moment donné ; évaluer le niveau d’urbanisation et le degré de concentration urbaine (le développement des « villes primatiales ») à un moment ultérieur ; et, en tenant compte d’autres facteurs, évaluer toute corrélation entre les deux. Ils ont décrit la zone géographique qu’ils ont étudiée comme une « province ». Elle représente l’unité administrative de base d’un pays, comme un État des USA, un Bundesländer allemand ou un comté britannique.
Des données ont été utilisées pour définir le degré de diversité ethno-linguistique (depuis 1975 et sur la base de la diversité ethnolinguistique), et les niveaux d’urbanisation (de 1975 et 2015) pour 3’540 « provinces » dans 170 pays.
Les auteurs ont notamment cherché à comprendre dans quelles proportions la population était segmentée au niveau provincial, en fonction des différentes langues traditionnelles parlées – ce que l’on appelle la « fractionnalisation » (fractionalization). Pour l’urbanisation, ils ont utilisé deux indicateurs principaux. La proportion de la population d’une province qui vit dans des zones urbaines et la concentration urbaine, c’est-à-dire le degré de concentration de la population urbaine d’une province dans une ville dominante, par opposition à plusieurs villes de taille similaire, par exemple.
Les résultats montrent un lien étroit entre la diversité ethno-linguistique, telle que représentée par les différentes langues parlées, et la façon dont l’urbanisation évolue dans une « province ». Une plus grande diversité ethno-linguistique est associée à une moindre urbanisation (plus de personnes dans les zones rurales) et à un nombre plus limité de villes dominantes. Les résultats indiquent également un lien entre une plus grande diversité ethno-linguistique et davantage de tensions sociales sous forme de conflits et de violence, ce qui renforce l’idée que les gens sont découragés de vivre dans des zones urbaines qui présentent une diversité ethno-linguistique élevée en raison de tensions sociales plus élevées.
L’État indien du Nagaland en est un bon exemple. Il s’agit de l’une des régions les plus diverses sur le plan ethnolinguistique en Inde et dans le monde, ainsi que l’une des principales zones de conflit entre 1975 et 2015. Selon les résultats de la recherche, la proportion de la population urbanisée et la part des « villes primatiales » au Nagaland se situent globalement dans le tiers inférieur des « provinces ». En d’autres termes, les niveaux élevés de diversité ethno-linguistique au Nagaland sont fortement liés à une présence accrue de conflits et à la tendance que les gens restent à la campagne, et à une répartition de la population dans plusieurs villes plutôt que de se regrouper dans une seule ville principale.
Les auteurs ont également montré que si le lien entre diversité ethno-linguistique et urbanisation existait dans les régions où la démocratie était plus faible (selon des mesures internationales de la démocratie largement reconnues, telles que celles publiées par les organisations financées par le gouvernement américain « Political Instability Task Force » et « Freedom House ») – comme dans de nombreux pays en développement, le lien était rompu dans les « provinces » fortement démocratiques. Une probable explication, avancée par les auteurs, pourrait être le fait que lorsque les groupes ethno-linguistiques ont le sentiment que leurs préoccupations sont entendues et qu’ils peuvent participer aux processus de prise de décision, cela réduit les tensions et les conflits entre groupe ethno-linguistiques.
Pourquoi le lien entre diversité ethno-linguistique et urbanisation est-il important ?
Comme mentionné précédemment, ces résultats sont significatifs pour de nombreuses parties prenantes, des urbanistes aux stratèges du monde entrepreneurial, en passant par les décideurs politiques qui envisagent d’utiliser des mesures de performance non économiques pour une région ou une nation. Ils sont également pertinents dans le contexte d‘approches politiques relatives à la diversité ethno-linguistique, comme les débats sur les mérites du multiculturalisme par opposition à l’intégration, par exemple.
Les résultats sont particulièrement parlants dans les économies en développement où la diversité ethno-linguistique et les migrations internes sont importantes. Ils montrent que des niveaux plus élevés de diversité ethno-linguistique peuvent être liés à des tensions sociales et des conflits et à des configurations spécifiques d’urbanisation. En particulier, ils peuvent inhiber l’urbanisation en général dans une région ainsi que l’émergence de villes dominantes, qui à leur tour peuvent avoir un impact négatif sur la croissance économique et la productivité, ainsi que sur les choix de vie et le bien-être des individus. Cependant, les résultats soulignent aussi les avantages de disposer de processus et d’institutions démocratiques solides pour contrer tout impact négatif de la diversité ethno-linguistique.
Papier de recherche: Eberle, Ulrich J., J. Vernon Henderson, Dominic Rohner, and Kurt Schmidheiny. « Ethnolinguistic diversity and urban agglomeration. » Proceedings of the National Academy of Sciences 117, no. 28 (2020): 16250-16257.
Crédit photo: Ryan Deberardinis | Dreamstime.com