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L'AUTEUR
Née le 29 août 1912 et décédée le 24 octobre 1979 Corinna Bille est une célèbre écrivain valaisanne. La nouvelle dont s'inspire librement la pièce fait partie d'un recueil de nouvelles, la Fraise noire. C'est avec la Demoiselle Sauvage que cette auteure a obtenu en 1975 le prix Goncourt de la nouvelle et la reconnaissance de son talent à l'étranger.
Née en 1979 à Sion, Coline Ladetto a obtenu en 2005 une licence en Lettres à l'université de Lausanne et en 2008 son diplôme de comédienne à l'école Serge Martin à Genève. Elle partage actuellement son temps entre l'enseignement et le théâtre (jeu, mise en scène, écriture).
« La nouvelle de Corinna Bille raconte l'histoire d'une femme qui refuse d'accepter la mort de son fils, décédé dans un accident de train. Elle demande alors chaque année à son majordome d'enlever à la gare un inconnu afin de partager avec celui-ci le dîner qu'elle ne pourra jamais avoir avec son fils. Cette année-là, cependant, l'inconnu ressemble étrangement à son fils.
Le refus de la réalité est l'élément qui m'a séduite et inspirée. J'ai tout de suite aimé ce personnage si fragile mais aussi assez fort pour construire un système afin de contrer sa souffrance. J'aime les combats qui placent l'être humain devant de grands adversaires tels que la mort ou la réalité. Je trouve ces personnages héroïques et par là-même d'autant plus humains dans leur échec. »
LE TEXTE
Forme et langage
Les personnages ne parlent pas d'eux-mêmes à la première personne du singulier, ils ne parlent pas en « je », mais principalement à la troisième personne du singulier.
Exemple :
Mme Victoire le regard noir, à Germain : elle sourit.
Germain le regard noir, à Louise : il sourit.
Cette manière de parler montre que les personnages jouent consciemment une pièce, ils jouent et rejouent ce souper voulu par madame Victoire. Cette forme correspond à la fuite de cette mère, au système mis en place pour fuir la réalité.
Le double-jeu déployé par chaque comédien est rendu visible non seulement pour le public mais aussi pour le partenaire de jeu qui en tiendra compte et qui sait donc que son partenaire joue un double-jeu. Le mensonge (verbal) n'existe ainsi plus, car il est montré au partenaire de jeu ainsi qu'au public. L'intérêt des personnages ne sera donc pas seulement de savoir ce qui est juste ou non, la vérité ou le mensonge, mais d'attirer son partenaire dans sa propre réalité subjective.
Cette écriture permet d'observer sur un plateau les choix qui sont à la base de nos actes. Les personnages sont constamment amenés à les décrire. Mais passent-ils vraiment à l'acte ? Ou ne sont-ce que des paroles ? Et pourquoi choisissent-il de passer à l'acte ou non ? Cette écriture nous permet de nous situer à un endroit peu exploré jusqu' à maintenant sur scène.
Un caractère contemporain
Notre société supprime et exacerbe de plus en plus l'individualisme. Nous sommes constamment sollicités à satisfaire nos envies et cela sans tenir compte de ceux qui vivent avec nous. Nous sommes devenus très égoïstes et revendiquons une expression de nous-mêmes et un besoin de nous épanouir. Cela n'a pas toujours été le cas. Pourtant, de manière paradoxale, l'altérité est gommée, et on nous impose des manières d'être heureux, d'aimer, de vivre. Ainsi certains médias éduquent nos enfants chaque matin en leur transmettant à tous les mêmes informations, non argumentées et flattant des intérêts peu vertueux.
Nous sommes donc pris dans une dynamique schizophrène exigeant la réalisation de soi d'une manière commandée.
Le Café des Voyageurs explore le côté schizophrène de l'individu qui, pris dans une folie collective, développe plusieurs sois afin de se sauver.
Les lignes peintes dans les rues expriment des frontières entre des choses que l'on peut faire et celles que l'on ne doit pas faire. La puissance des lignes est impressionnante alors que celle-ci est facilement franchissable, mais avec comme conséquence l'opprobre de nos concitoyens. La ligne a ainsi une dimension politique. Dans une gare, par exemple, la ligne blanche et continue tracée sur le quai indique jusqu'où on peut aller en toute sécurité. Si on la traverse, on ressent souvent un malaise, de la culpabilité, de la crainte. Nous respectons les lignes et il est intéressant de s'imaginer une ville sans murs, un peu à la façon de Dogville de Lars von Trier, striées de lignes et de symboles.
Dans notre pièce, les lignes sont présentes mais peuvent s'effacer ou se décoller. L'acte de faire disparaître une ligne n'est cependant pas innocent, c'est une transgression de ce qui est imposé à la communauté par la communauté. Les personnages ont donc un rapport émotionnel avec le décor et vont le modifier durant la pièce afin qu'il corresponde mieux à leur subjectivité.
Un point de rencontre entre Stanislavski et Brecht
Cette écriture permet de travailler la mise en scène à un endroit rendu peu visible sur scène jusqu'à présent : les rapports des personnages avec eux-mêmes. Lorsque le personnage dit « il » alors qu'il parle de lui-même, ou s'il dit «je» ou encore «tu» (pour toujours parler de lui-même), les espaces internes ainsi créés sont tous très différents. Ces espaces plus ou moins grands doivent être rendus visibles sur scène et c'est là la mission essentielle du metteur en scène.
Il est très intéressant de travailler sur ces espaces car ils permettent un décalage entre la parole et le corps. Que dit le corps ? Que dit la parole ? Disent-ils la même chose ou non ? Il y a là un espace de création important. Ces décalages doivent avoir du sens et c'est pour cela que le metteur en scène sera en constante discussion avec l'écrivain (qui se trouve être la même personne) et les comédiens qui lui feront de nombreuses propositions de jeu.
Cette démarche est un point de rencontre entre Stanislavski et Brecht. En effet, les personnages refusent de s'identifier au personnage qu'ils doivent jouer lors de ce souper et cette mise à distance, cette utilisation du «il, elle» permet un effet d'étrangeté, de «Verfremdungseffekt». Par contre, les comédiens s'identifient à ce personnage qui refuse l'identification et en ce sens on est dans la perspective de Stanislavski. Le sous-texte exigé par Stanislavski à ses comédiens est autant présent que la distance que crée avec soi-même l'utilisation du «il». Les personnages décrivent leur motivation, leurs actions, leur pensée.
L'imaginaire
L'imaginaire occupe une place importante dans la pièce. Chaque personnage a la permission d'imaginer ce qu'il veut et de le partager avec les autres personnages. Il devient une sorte de créateur, d'auteur. Cependant, 3 autres personnages-auteurs sont sur la scène et il faudra donc composer un souper, une pièce cohérente que tous pourront jouer. Ainsi, si d'aventure un comédien a besoin d'un objet sur scène et le décrit, les autres personnages devront en tenir compte, même s'il est seulement décrit. On peut comparer ce jeu à celui que jouent les enfants en s'inventant des mondes. Les camarades de jeu n'ont aucun problème à entrer dans ces propositions.
EXTRAIT DU TEXTE
Les personnages
Mme Victoire, mère de Marius (son fils mort), cinquantaine
Robert, son homme à tout faire, cinquantaine
Germain, homme d'une trentaine d'années
Margot, fiancée de Marius, trentaine d'années
Situation
Salon de Madame Victoire. Nous sommes à la fin du premier acte, au moment où Germain, l'étranger, entre en scène.
Scène huitième
Margot, Germain, Robert. Robert emmène de force Germain dans le salon. Margot est déjà là et regarde la scène.
Germain : Laissez-moi partir, je vous dis, lâchez-moi.
Robert : Il ne peut frapper à la porte.
Il entre avec l'invité.
Il ne le lâche pas car celui-ci est prêt à s'enfuir.
Il le force à entrer dans le salon.
Il a beaucoup de force, ce qui lui rend la tâche difficile.
Il n'aime pas forcer les gens, c'est contre sa nature.
Germain : Et bien lâchez-moi alors.
Robert : Il ne peut pas et fera ce qu'il doit.
Germain : C'est quoi cette façon de parler…
Il ne peut pas…
Vous êtes malade n'est-ce pas ?
Je suis enlevé par un malade !
Au secours !
Margot : Monsieur, svp, regardez-moi ! Il se tourne et voit Margot, elle le regarde avec une grande surprise.
Mon Dieu !
Germain : Quoi encore !
Qui êtes-vous ?
Margot : Je m'appelle Margot. Temps
Vous avez raison, partez.
Robert, je crois qu'il va falloir le laisser partir.
Il ne va pas convenir.
Il est dangereux.
Robert : Robert ne peut pas le laisser partir.
Et ce n'est pas à mademoiselle Margot de décider.
Tout s'est passé comme d'habitude.
Germain : Ecoutez ce qu'elle vous dit.
Robert : Robert ne reçoit d'ordre pour cette journée que d'une seule personne, madame Victoire.
Il ne permettra pas que l'invité parte.
Il utilisera toute sa force s'il le faut.
Germain : Madame Victoire ?
Margot : Ecoutez Monsieur.
Je suis désolée que vous vous retrouviez ici, dans cette situation.
Vu la détermination de ce monsieur et celle de madame Victoire, je vous enjoins de collaborer.
Vous ne risquez rien.
En l'occurrence, je crois que nous risquons bien plus que vous.
Il faut seulement que vous nous accordiez un peu de votre temps.
Germain : Il est hors de question.
Margot : Les choses peuvent se passer le plus doucement du monde.
On vous laissera partir d'ici quelques heures.
Germain : Je devrais donc vous accorder de m'enlever.
Margot : En quelque sorte.
Germain. Et bien, non.
Margot : Mais encore une fois, vous ne risquez rien.
Il vous suffit de parler comme lui.
Germain : Comment ?
Margot : Oui, vous ne parlez pas à la première personne, vous n'utilisez pas le « je » mais le « il ». Par exemple, quand je parlerai moi, je dirai : Elle parle.
Vous comprenez ?
Germain : Oui, je comprends que je suis retenu par des dingues.
Margot : Ce n'est pas si difficile, et on se prend assez facilement au jeu, vous verrez.
Germain : Alors au lieu de dire que je suis retenu par des dingues, je dis « Il est retenu par des dingues ».
Margot : Oui c'est ça.
Germain : Et lui, désignant Robert, il sait parler d'habitude comme nous ?
Margot : Tout à fait !
Germain : Bon, il va essayer…Comme c'est bizarre !
Je ne sais pas si je vais y arriver sérieusement.
Margot : Elle le regarde, lui sourit et lui exprime sa confiance en lui.
Germain : Ah ! Vous pouvez vous décrire, décrire ce que vous faites…
Margot : …ce que vous pensez, ce que vous voyez, tout. Vous pouvez même inventer des choses qui n'existent pas.
Germain : Et bien, c'est pour le moins surprenant !
Margot : Essayez encore un peu avant que Mme Victoire ne vienne.
Germain : Il regarde autour de lui…
Margot : …Il rit…
Germain :…oui, il rit….
Margot : Elle rit aussi !
Germain : Il voit Robert et le trouve très droit.
Il se demande comment un être humain peut se tenir aussi droit. Doit-il être obtus.
Il continue de rire et regarde…
Il a un doute, Margot il croit…
Margot : Elle acquiesce.
Germain : Il aime bien la voir rire.
Margot : Elle trouve qu'il se débrouille très bien.
Elle l'avertit que s'il y a le moindre problème, il peut toujours venir lui parler.
Germain : Combien de temps toute cette mascarade va durer.
Margot : Le temps d'un repas.
Germain : Espérons qu'il sera bon.
Margot : Très certainement.
Robert : Cela est plus que certain. Il l'a imaginé depuis ce matin.
Germain : Il l'a imaginé… ce qui veut dire que nous ne mangerons rien ?
Margot : Elle rit. Sachez encore qu'il est onze heures du matin.
Robert : Il est midi désormais.