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Mozart, Mendelssohn, Schubert et les autres
ENFANTS COMPOSITEURS ET LEURS OEUVRES
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Mozart ! Mozart est certainement le premier qui vient à l’esprit quand on parle d’enfants compositeurs, puis Mendelssohn et, après quelque réflexion, peut-être encore Schubert. Et les autres ?
La place des enfants dans la création musicale a pendant longtemps retenu très peu d’attention. D’une part, leur activité n’a pas toujours été prise au sérieux, d’autre part, l’accès aux informations a été, et est toujours, difficile. Les premières œuvres de compositeurs sont rarement éditées sous forme de partitions imprimées ou d’enregistrements, et les biographies ne les indiquent pas systématiquement. Quand elles y sont mentionnées, elles figurent généralement dans les chapitres introductifs, présentées comme « prélude » à l’oeuvre globale, et ne bénéficient de ce fait pas d’investigations particulières.
Une appréciation du nombre d’enfants compositeurs (1) et de leur apport à la musique a fait défaut jusqu’à il y a quelques années encore. C’est en 2009 que Barry Cooper, musicologue de l’université de Manchester, a publié une étude extensive (2) Child Composers and Their Works. Au moyen d’une recherche minutieuse, il a pu retracer une centaine d’enfants (dont 15 filles) nés entre 1700 et 1900 (3), tous âgés de moins de 16 ans qui, pris ensemble, avaient composé près de 2000 oeuvres. Cooper a établi une liste chronologique commentée. Celle-ci comprend tous les grands compositeurs (avec de notables exceptions comme Haydn, Tchaïkovski, Debussy et Wagner, qui semblent ne pas avoir composé pendant l’enfance), mais aussi ceux qui ont abandonné la composition pour se tourner vers d’autres activités et ceux qui sont tombés dans l’oubli. Il a complété cette liste (4) – la première de son genre – quelques années plus tard pour arriver au nombre de 137 enfants, pour lesquels il ajoute une information sur l’importance de leurs compositions et sur leurs publications. L’auteur ne s’est cependant pas limité à l’établissement d’une liste, mais a exploré un certain nombre de facteurs qui caractérisent ou affectent l’ensemble de ce groupe particulier. Quelques résultats de ses travaux sont brièvement résumés dans le présent texte.
Les enfants compositeurs dans l’histoire de la musique
Jusqu’au 18e siècle, peu d’œuvres composées par des enfants ont été conservées. Vu le statut de l’enfant dans la société, les enfants compositeurs ont aussi rarement occupé une position spéciale. Cela a changé radicalement avec Mozart, le Wunderkind et compositeur précoce par excellence, qui est entré en scène au début des années 1760 avec plusieurs compositions remarquables. D’autres l’ont suivi, bénéficiant possiblement de la sensation qu’il avait créée et certainement d’un changement fondamental du regard porté sur l’enfance.
La première moitié du 19e siècle a été relativement favorable aux enfants compositeurs dont les plus productifs, Mendelssohn (5), Schubert, Arriaga (6) et Liszt, n’ont pas commencé à écrire avant l’âge de dix ans. Dans la deuxième moitié du siècle, un léger déclin s’est fait sentir, bien que certains, comme Strauss, Bartók et Prokofiev, aient continué à écrire beaucoup. Cooper avance, à titre d’hypothèse, que les compositeurs, devenus adultes, se sont peut-être montrés plus critiques envers leurs premières productions et les auraient détruites. D’autre part, au vu de la réticence grandissante d’« exhiber » les enfants, les jeunes compositeurs, manquant d’une large audience pour présenter leurs créations, auraient été moins enclins à écrire des œuvres de grande qualité pour le divertissement d’un auditoire d’intimes.
Les enfants compositeurs nés au tout début du 20e siècle ont bénéficié de moins d’attention avec toutefois quelques éminentes exceptions : Korngold (7), qui probablement a été le dernier à avoir été présenté au public comme « enfant prodige » ; Messiaen et Chostakovitch, qui ont écrit leurs premières compositions à l’âge de neuf ans ; Barber et Britten, compositeurs encore plus précoces, qui avaient avant leurs 16 ans un nombre impressionnant de compositions à leur actif. Les compositeurs nés plus tard dans le siècle n’ont généralement pas porté leurs productions à la connaissance du public. Leur style musical avait changé et avec lui l’appréciation de leurs propres oeuvres d’enfance.
Depuis le début du 21e siècle, quelques talents se sont profilés : l’Américain Jay Greenberg a créé cinq symphonies avant l’âge de 13 ans ; le Britannique Alexander Prior a commencé à l’âge de 8 ans (8) et l’Américain Conrad Tao fut primé pour ses compositions dès l’âge de 10 ans. A ces trois jeunes compositeurs, encore nés dans la dernière décennie du siècle précédent, on peut ajouter un vrai enfant du 21e siècle, la Britannique Alma Deutscher (9), la Little Miss Mozart, qui peut déjà se prévaloir de plusieurs compositions d’une certaine importance.
L’étude de Cooper a brisé, comme le dit Maud Caillat (10), « le mythe de la précocité unique de Mozart ». Elle a aussi attesté une présence constante d’enfants compositeurs dès le milieu du 18e siècle (11). Aucune concentration particulière n’a pu être observée pour la période allant de 1750 à 1900, ni chronologiquement, ni géographiquement. En effet, des enfants compositeurs ont émergé dans la plupart des pays européens.
Réception des enfants compositeurs du passé
Komponierende Wunderkinder sind Menschen, die in
der frühesten Jugend schon so schlecht komponieren
wie andere erst im reifen Alter. (Schönberg) (12)
Cette remarque cynique révèle le peu d’estime accordé aux créations des enfants. Si elles n’ont pas été complètement ignorées, elles ont fréquemment été traitées comme juvenilia et injustement discréditées sur la seule base de l’âge et de la prétendue immaturité de leurs auteurs. Les omissions et le dénigrement des tentatives juvéniles n’ont d’ailleurs pas épargné des compositeurs aujourd’hui célèbres. Dans les cas où la qualité des oeuvres a été reconnue, des doutes sur l’âge réel des enfants ont été exprimés ou même sur la « paternité » des compositions. Elles paraissaient trop parfaites pour être écrites par des enfants si jeunes ou par des enfants si jeunes sans le concours d’un parent ou d’un enseignant. Parmi d’autres
exemples, Cooper cite le cas de Martinů (13). Lorsque Martinů se présenta au Conservatoire de Prague avec un quatuor à cordes écrit vers l’âge de 12 ans, le directeur, impressionné par la qualité de la pièce, l’interrogea sur l’aide reçue. En réalité, dans le village d’où Martinů venait, personne n’avait les compétences pour lui apporter une aide quelconque.
Créations remarquables
Les enfants compositeurs ne se sont nullement limités à créer de petites chansons ou de brèves pièces pour piano, mais ils ont créé des oeuvres bien plus importantes en complexité et en longueur : des symphonies, des concertos, opéras, oratorios et messes. C’est le cas pour environ un tiers des compositeurs qui figurent dans la liste augmentée de Cooper. Mozart et Mendelssohn ouvrent le palmarès, le premier avec 6 opéras et 14 symphonies; le second avec 7 oeuvres scéniques, 13 symphonies pour cordes et 5 concertos. Les orchestrations des oeuvres précoces de Strauss et Korngold brillent par leur haut niveau de complexité, et la première oeuvre connue de Schubert, une fantaisie pour piano à quatre mains composée alors qu’il avait 13 ans, comprend 1195 mesures.
Originalité ou incompétence ?
Il a souvent été avancé que les productions des enfants compositeurs restent forcément imitatives jusqu’à ce qu’ils aient trouvé leur propre « voix » à l’âge adulte. Cette affirmation s’est révélée erronée. Les exemples donnés révèlent le niveau d’originalité surprenante de certaines compositions. Ces enfants, explorateurs par excellence, avaient trouvé des solutions inhabituelles qu’ils ont ensuite reprises dans leurs compositions plus tardives (avec le risque que leur origine précoce soit occultée) et parfois par d’autres compositeurs. Il est donc permis de penser que ce qui a été considéré dans les compositions d’enfance comme « écarts à la norme » présente dans la plupart des cas plutôt une originalité qu’un manque de compétence. D’ailleurs, bien loin d’être tous des chefs-d’oeuvre, les compositions des enfants précoces se sont avérées techniquement parfaitement satisfaisantes.
Quelques caractéristiques des enfants compositeurs et de leurs œuvres
Sans surprise, les enfants compositeurs ont bénéficié d’un environnement familial proche de la musique. Leurs pères étaient des musiciens professionnels : professeurs de musique, instrumentistes, chanteurs (très rarement des compositeurs), ou encore exerçaient une autre occupation dans le monde de la musique, comme critique musical, accordeur ou marchand de piano. Dans d’autres cas, ils étaient entourés de parents, d’un père ou le plus souvent d’une mère, musiciens amateurs d’excellent niveau. Quelques exceptions existent, bien sûr. Martinù présente le cas le plus marqué : son père était cordonnier et sonneur de cloches dans l’église.
Un des moyens de l’éducation musicale était le piano (ou un de ses prédécesseurs). Même si les enfants compositeurs avaient d’abord pratiqué un autre instrument, ils ont presque tous appris à jouer du piano pour comprendre l’harmonie. Toutefois, un environnement favorable à
lui seul n’a jamais produit un compositeur précoce, il constitue seulement le cadre dans lequel peut se développer un talent. Le talent des jeunes compositeurs s’est apparemment développé en l’absence de pression parentale. Les jeunes compositeurs semblent avoir été poussés par
un appel intérieur, ce que Beethoven appelait sa Muse, qui lui commandait d’écrire (14).
L’âge est une autre caractéristique intéressante. Tous les enfants compositeurs en dessous de 16 ans n’ont pas commencé à écrire de la musique au même âge. Un nombre relativement petit, une vingtaine, n’ont même rien écrit avant 14 ans. On aurait pu s’attendre à ce que les très jeunes constituent également une exception, mais ceci n’est clairement pas le cas. Presqu’un tiers des enfants ont commencé à écrire avant l’âge de 9 ans (15) et un petit nombre même bien avant (Mozart, qui a commencé à l’âge de 5 ans n’était pas le plus jeune). Ceux qui ont commencé entre 9 et 11 ans représentent un peu plus d’un tiers. La majorité des compositeurs précoces étaient donc réellement des enfants et non des pré-adolescents ou adolescents. Il apparaît cependant qu’un début précoce ne prédit pas nécessairement un succès ultérieur.
Au-delà de certaines tendances observées, comme la brièveté des pièces, une texture musicale plus uniforme à travers une oeuvre et la préférence pour des sections contrastées – enchaînées « comme des perles sur un collier » à la place de transitions plus fluides – les compositions des enfants ne semblent pas se distinguer par des éléments stylistiques particuliers. Ces tendances se retrouvent chez tous les compositeurs débutants, quel que soit
leur âge.
Âge adulte et notoriété
Les enfants compositeurs nés avant 1900 ont presque tous continué à composer à l’âge adulte, ne serait-ce que pendant un certain temps ou de manière intermittente. Toutefois, peu d’entre eux sont entrés dans l’histoire comme compositeurs majeurs. D’après l’importance qui leur a été attribuée dans le New Grove Dictionary16, quatre groupes de taille équivalente ont
pu être établis : ceux dont les noms sont largement connus, comme Händel, Mozart, Beethoven, Schubert, Mendelssohn, Chopin, Liszt, Verdi et Strauss ; ceux qui sont bien connus des amateurs de musique mais moins du grand public, comme Saint-Saëns, Bizet, Grieg et Franck; ceux qui sont avant tout connus des professionnels de la musique, comme Alkan, Enescu et Schulhoff ; et ceux dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Des onze enfants
compositeurs les plus prometteurs (ceux qui avaient à la fois débuté la composition avant leur 9e année et qui, avant l’âge de 16 ans, avaient non seulement créé une oeuvre majeure mais également publié plusieurs de leurs compositions), seuls Mozart et Strauss figurent dans le
premier groupe.
Bon nombre d’enfants compositeurs exceptionnels se sont distingués dans leurs œuvres ultérieures par un conservatisme stylistique. Ceci est particulièrement flagrant pour les compositeurs du 19e et du début du 20e siècle, comme Mendelssohn, Saint-Saëns, Bruch, Strauss et encore Korngold. En effet, la tendance observée à retenir et développer les aspects stylistiques créés très tôt va de pair avec une certaine résistance à adopter de nouveaux styles. Ces compositeurs accomplis n’ont apparemment plus éprouvé le besoin de faire d’autres expériences. Que disait Berlioz de Saint-Saëns ? « Il sait tout, mais il manque d’inexpérience ».