Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07156.jsonl.gz/1106

Madeleine Santschi
Romancière, essayiste, journaliste et traductrice de l'italien et de l'anglais, Madeleine Santschi est née à Vevey en 1916, a passé son enfance à Nancy puis à Milan, et vit aujourd'hui dans le canton de Vaud. Après des études à l'Ecole supérieure de commerce à Lausanne, elle se tourne vers l'écriture. Spécialiste de littérature italienne, elle a traduit en français des œuvres d'Albino Pierro, Grazia Deledda, Laura Betti et Antonio Pizzuto. Elle a consacré à la littérature italienne six émissions diffusées par la TSR ainsi que de nombreux articles.
Fidèle à ses amis écrivains, elle a publié plusieurs essais, dont le plus remarquable reste peut-être Voyage avec Michel Butor , ainsi qu'un livre sur Gustave Roud. Son œuvre « se distingue par des qualités d'exigences, par un refus du compromis et de toute facilité » , selon Jacques-Michel Pittier.
Le texte que nous publions ici fait partie d'un dossier sur Madeleine Santschi publié dans le 2e numéro de la revue Viceversa Littérature , qui paraît le 1 er mai 2008.
Pas de deux
Une pomme.
Une botte de radis roses.
La main tiède d'un enfant.
De celles dont la lissure vous entraîne de l'autre côté de la terre là où les gens marchent allègres, le chapeau au-dessous de leur tête et la pipe émiettant son tabac.
Une pincée de sarriette.
Les doigts tièdes d'un enfant de ceux qui vous mènent de l'autre côté de la terre là où tout bascule dans la rondeur de ce qui glisse et échappe.
Une mangue.
Une tasse de raisin d'ours.
«Ce n'est pas ce qu'on connaît qui fait vivre,
c'est ce qu'on ne sait pas.»
Bram Van Velde
Une écharpe de laine rouge.
Un carré de coton orange.
Il fallait savoir se tromper, quitter la dépendance du regard de l'autre là toujours intronisé en Père Eternel, avec plein d'or et de barbe autour et un long doigt insolemment pointé en avant comme celui des Helvètes toujours plus travailleurs, plus propres quand ils étaient petits et vieux avec les oreilles les mieux ourlées, la conversation la plus austro-hongroise. Cesser de se demander. Et le rose ? Par exemple le rose ? Allait-il mieux avec le rouge. Si le tango allait revenir à la mode. S'il importait de se faire du souci pour l'art moderne. Et les sauces ? Allaient-elles mieux avec le pain ou avec la salade ? Lâcher. Se lâcher dans l'espace. Se trouver dans l'espace ainsi les papillons sur les choux ou les navettes spatiales dans le cosmos. Libres, toujours plus libres pour en côtoyer d'autres, converser avec d'autres, en frôler d'autres, les humer, les toucher, les aimer, les perdre à tout jamais pour les rejoindre l'instant d'après ou un siècle plus tard ? Qu'importe. Outre, toujours plus outre.
Une écharpe de laine rouge.
Une longue bande tricotée
grise tranchée de larges
stries bleu ciel, vertes, tur-
quoises avec d'impitoya-
bles arrêts d'un noir pâle,
terrifiant, insupportable.
Ce qu'il faut de sérieux pour être frivole.
Un carré de coton orange.
Ce qu'il faut de folie pour être sage.
Trois bacs de soja là gaiement superposés comme la Tour de Pise avec de l'eau par-dessus, par-dessous et tout au fond de l'abîme des germes allongés verts et jaunes en forme de vers de terre aussi stupides qu'indécents mais vous redonnant mémoire.
Les mots dont chacun use et abuse jusqu'au jour de sa mort,
Les a-t-on jamais vus agiter les feuilles, animer un nuage ?
Louis-René des Forêts
( Poèmes de Samuel Wood )
Trois bacs de soja.
Un carré de coton orange.
On ne peut pas mourir sans avoir été.
Un petit chat les yeux encore clos.
Ecrire c'est prendre en soi.
Un carré de coton orange.
Cent grammes de haricots de mer.
Cent grammes de haricots de mer qu'on appelle aussi salicornes et le dimanche perce-pierres, qu'il importe surtout de ne pas saler mais d'assaisonner d'une goutte de citron vert.
Haut
Bas
Haut
Un plateau à thé minuscule.
Dis-toi qu'aux extrémités du parcours
C'est la douleur de naître la plus déchirante
Et qui dure et s'oppose à la peur que nous avons de mourir
Dis-toi que nous n'en finissons pas de naître
Louis-René des Forêts
Tailler
Couper
Un plateau à thé minuscule semé de primevères flottant comme des angelots au ciel des plafonds du Tiepolo au milieu desquelles installer une théière, trois biscuits et deux tasses très blanches dans les immergés crépuscules de novembre.
Cent grammes de haricots de mer.
Un petit chat les yeux encore clos.
Un dictionnaire érotique là gaiement jeté sur une courtepointe.
Un dictionnaire érotique
avec ses noirs luisants, ses
babines ouvertes et sa
grande langue rose.
Un dictionnaire érotique là
fleurant bon l'encre d'im-
primerie, plus enivrante que
celle des caves aux soirs
violets des vendanges.
Pour compter le nombre de ses amants, en réalité pas plus nombreux que les doigts de la main droite, celle dont le pouce est à gauche.
Un dictionnaire érotique.
Puisqu'il ne pouvait pas vivre sans à tout le moins quatre femmes, une blonde, une rousse, sans compter l'échevelée, la bouclée, l'éphémère, celle à venir, et un homme par-dessus le marché.
Haut
Bas
Haut
Ô mères, chérissez-les bien ces petits d'hommes. Passez
bien vos mains sous l'eau chaude avant de les accueillir.
Tiré de Pas de Deux
texte en travail
Madeleine Santschi