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5. 4- Voyage au Liban. (avril 1966)
5. 4. 1- Premier contacts.
"Ici Bruxelles National, les passagers du vol SN595 Bruxelles / Beyrouth, via Vienne et Athènes, sont priés sont priés de bien vouloir se présenter à l'exit numéro dix, embarquement immédiat". Cet appel immortalise en moi le débit d'une nouvelle aventure.
Quelque peu ému, je gravis bientôt les marches de la passerelle qui mène au cœur d'un grand oiseau bleu: la Caravelle. Confortablement installé dans l'un des relax, j'écoutais les mots de bienvenue adressés par une hôtesse de l'air. Les moteurs se mirent à ronronner, tandis qu'apparaît sur un voyant: "Fasten Seat Belt" et "No Smoking". Avec une légèreté étonnante, l'avion s'ébranla et roula sur le tarmac vers le début de la piste d'envol. Le bruit des moteurs s'atténuèrent un instant pour ensuite augmenter considérablement. Un petit frisson me parcourait l'échine, alors qu'il prenait son élan pour bondir dans les airs. Le paysage se mit à défiler de plus en plus rapidement. Un petit pivotement d'ailerons et, en douceur nous nous élevions pour atteindre bien vite neuf mille mètres d'altitude. Un premier bulletin d'information nous fut transmis du poste de pilotage: " Ici, le commandant de bord qui vous souhaite la bienvenue. En ce moment, nous survolons Liège où il fait onze degrés; à l'extérieur de la carlingue règne une température de moins cinquante deux degrés et notre vitesse est de huit cents kilomètres à l'heure". C'est à peine croyable ! Pourtant, j'étais bel et bien dans le ciel à jouer à saute mouton avec les nuages. Par quelques trouées, nous apercevions de minuscules points le long de lignes régulières, ou d'autres, irrégulières. Une excellente collation nous fut servie et, doucement bercés, nous découvrions Vienne, telle qu'elle apparaît sur une carte de géographie. La pluie, qui était venue saluer mon départ, avait disparu. Le charmant transit de l'aérodrome nous procura une agréable détente. Plus tard, à l'escale d'Athènes, nous furent soudain accablés par un flot de chaleur qui brûlait nos yeux et picotait notre peau. Le steward parut déçu, il ne faisait que 32° annonça-t-il flegmatiquement.
Et bientôt, ce fut Beyrouth; ville lumière qui, plongée dans l'obscurité à notre arrivée, s'était parée de milliers de joyaux lumineux et multicolores, nous donnant une première idée de son importance et de sa splendeur. À la descente d'avion, un bus nous mena aux bureaux de la douane, où nous récupérions nos bagages. Après quelques brèves formalités, je fus accueilli par ma correspondante du Liban, Léna Gulesserian et son frère Sébouh. Une promenade dans les rues de cette capitale m'imprégna aussitôt de tout son charme exotique. "Beyrouth by night" rivalise fièrement avec Paris; on y dénombre cent cinquante Night-clubs et trois cents restaurants. La rue Hamra, dans laquelle je séjournais à l'hôtel Mishrek, est bordée de magasins de luxe et semble promise à un bel avenir, ainsi que la Corniche de Chouran, où se dressent déjà de belles réalisations architecturales qui forment un ensemble assez original. Les anciens quartiers: chrétiens (maronites et orthodoxes) et musulmans (chiites et sunnites), sont également en cours de transformation. C'est très fâcheux pour les amateurs de pittoresque, puisque cette modernisation s'effectue souvent aux dépends des vieilles demeures à toits rouges, dont les grandes baies vitrées en ogive et les balcons aériens sont si typiquement libanais ! La montagne, qui domine Beyrouth baignée par la Méditerranée, est emprunte d'une souriante majesté qui nous porte aux rêves. C'est surtout le matin et le soir qu'il faut la contempler, lorsque les rayons obliques du soleil accentuent les ombres et la font apparaître dans toute la plénitude de son relief si riche en couleurs. On en aperçoit alors les moindres détails à de très grande distance.
Tout voyageur aime se promener dans la ville sur des trottoirs balayés par le flux et le reflux d'une foule bigarrée, où maints décors originaux, saisis sur le vif, impriment en notre esprit le souvenir d'une cité débordante d'activité et d'une diversité extrême. Métropole blanche, carrefour de l'Orient et de l'Occident, elle met en présence les émirs du pétrole et les écrivains, les cheiks du désert et de richissimes américains. Plaque tournante du commerce international contenant plus de 85 banques, la ville possède quatre université: arabe, américaine, libanaise et française; une académie de Beaux-arts et une de Musique, un musée national contenant une incroyable collection de remarquables bijoux phéniciens, d'armes en matières précieuses et de sarcophages comportant des inscriptions du premier alphabet connu. Témoins actuels de sa prospérité, deux chaînes de télévision diffusent des émissions en français et en arabe. La grande mosquée "El Omari", le palais de l'UNESCO, la grotte aux pigeons, l'hippodrome, les "souks" (marchés) contrastent harmonieusement avec des façades ultra-modernes. Place des Martyrs
Cette terre antique s'est muée en pays jeune, en plein essor avec un port aux bassins bien abrités aux eaux profondes. Libre, actif, vivant sous un ciel très pur, dans un climat des plus salubres, le Beyrouthin s'assure une existence qui nous trouble; nous, étrangers de l'Europe. Bien qu'en général, ils soient pauvres, ils mettent leur point d'honneur à faire croire à une vie aisée. Les rues sont encombrées de grosses voitures américaines achetées à crédit, ou simplement acquises par prêt. Le contraste existant dans la présentation d'une même marchandise fixe de fortes différences de prix. Avec une très grande hospitalité, le Libanais vous initie à sa cuisine typique, dont la finesse des plats vous ouvre un appétit d'ogre. De cette ville où chacun dépense sans compter pour paraître riche, sans songer au lendemain, les paysans conservent avec ferveur leurs coutumes ancestrales. Portant un costume original au pantalon noir, très ample, et coiffés du traditionnel tarbouche écarlate à gland de soie noire, ils fument paisiblement le narguilé au café, tout en jouant d'interminables parties de cartes ou de trictrac. Un peu partout, vous entendez des chants arabes aux cris aussi plaintifs que les fados portugais. Le touriste est accueilli comme un roi et lorsqu'au café, je commandais une bière, je recevais également un plateau avec une dizaine de petits raviers remplis de chips, cacahouètes, noix, pistache, graine de parasol, olive, carottes crues découpées, etc.
Mosquée Al Kamar al Kébir et église Ste. Elie
En sortant dans la rue Hamra, je hèle l'un de ces "taxis-service" où chaque passager ne paye que son siège mais suivent un itinéraire précis dont il vaut mieux s'assurer pour les non habitués. Sur le côté occidental de la Place des Martyrs, aussi appelée Place des Canons (El Bordj), situé au cœur de la ville, un passage voûté conduit au souk des orfèvres, où l'on peut trouver parfois d'anciens bijoux syriens. En traversant ce souk, on atteint le pittoresque marché aux légumes et aux fruits, toujours très animé. Au fond d'une petite place, se dresse la mosquée du Sérail (Djami es Séraya) du XVIe siècle, attribuée aux émirs Assaf. Quoique très ancienne, Beyrouth offre peu de monuments antiques et de curiosités archéologiques. Des périodes phénicienne et romaine, seuls subsistent des débris exposés au musée national libanais. La Grande Mosquée (Djami el Omari), ancienne église Saint Jean-Baptiste des Chevaliers de Saint-Jean de l'Hospital, se révèle un monument remarquable. Continuant la rue Weygand, me voici dans Bâb Edriss, carrefour très animé, situé près du typique marché aux fleurs et au centre du commerce de luxe, concurrencé par le quartier El Hamra. De le rue des Capucins où s'élève l'église Saint-Louis du rite latin, je longe le vieux palais de Justice pour arriver au Grand Sérail, ancienne caserne turque dotée d'une tour d'horloge, d'où l'on jouit d'un beau point de vue sur la ville, le fort et la montagne. De là, je débouche sur la place Riad Sohl et ensuite la Place de l'Etoile, occupée par une tour d'horloge moderne, et où se dresse le Parlement bâti sur l'emplacement présumé d'un forum romain. Non loin, dans le souk Sursok, on découvre deux magnifiques églises: Saint-Elie des Grecs-Catholiques et la cathédrale Saint-Georges des Grecs-Orthodoxes. La cathédrale est un édifice de style original à trois nefs, entouré par un cloître extérieur qui, au premier étage, supporte une galerie ouverte sur l'intérieur, et autrefois réservée aux femmes, disposition fréquente dans les vieilles églises orientales. Les grandes fresques qui couvrent les murs à l'intérieur de la cathédrale sont modernes. L'iconostase en bois sculpté est un bon exemple du travail local; le sacristain peut également montrer quelques icônes byzantines. Place du Musée et Musée NA Sursock
En remontant la rue Béchara el Khoury et la rue de Damas, nous trouvons, au carrefour avec l'avenue Fouad 1er, le musée archéologique national, en face duquel fut reconstruite en partie, dans un jardinet, une colonnade romaine découverte près du Parlement. Nous pénétrons dans un grand hall, où les pièces sont exposées dans les galeries qui l'entourent. Ce sont les galeries de l'Alphabet, du Colosse, de Ramsès, d'Eshmon, d'Hygéia, de Jupiter et, au sous-sol, celui de Ford avec les sarcophages d'Ahiram, de Tyr, etc ... À l'étage, on découvre encore un bon nombre de curiosité. De là, je me rendis à la ravissante partie côtière de la ville, séduisante et reposante. Du port, on parvient à la magnifique grève de la baie Saint-Georges, où viennent se reposer de somptueux yachts. D'incomparables hôtels la bordent, dont le "Phoenicia" qui, de loin, est hors-catégorie.
Le quartier d'Ain-Mreisse nous plonge dans l'envers du décor et je m'empresse toujours de la traverser pour marcher à ma guise le long de l'Avenue de Paris, belle, rectiligne, romantique, où les vagues viennent mourir à ses pieds rocailleux dans un linceul d'écume: un vrai délice. Sur cette avenue, je fus accosté par un avocat parisien qui me demanda si je connaissais un restaurant où l'on mange à la française. Je lui qu'il en trouvait certainement dans la rue el Hamra. Alors, il appela un taxi de luxe, me demanda de l'accompagner pour lui montrer le lieu et m'offrit le repas. Bientôt la route s'élève avec témérité vers la corniche de Chouran et nous fait découvrir un paysage qui semble crée par les dieux antiques. Deux énormes blocs ayant une cinquantaine de mètres de hauteur gisent au bas des falaises incurvées dans lesquelles sont taillés de gigantesques grottes. Les "Grottes aux Pigeons" constituent l'une des attrayantes curiosités de Beyrouth. La corniche de Chouran nous mène au Raoucheh, dont les remarquables constructions d'un modernisme de bon aloi se succèdent jusqu'à la plage de Khaldé.
Avenue de Paris et Grotte aux Pigeons
F.J-L