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Depuis le château de Grandson, la vue sur le lac et les Alpes est unique. Connue grâce à Charles le Téméraire et à la bataille qui porte son nom, cette place forte située au cœur du village est en revanche peu renommée pour son imposante taille. «Grandson est le deuxième plus grand château de Suisse en volume construit, soit plus grand que Chillon, le premier étant celui de Lenzbourg», précise Camille Verdier, le conservateur.
Cette question de taille n’est pas si anodine dans l’histoire de ce château dont on trouve une première mention au XIe siècle. Si la première trace archéologique est celle d’un donjon rectangulaire datant du XIIIe, le château remonte au tournant des XIIIe et du XIVe siècle. Il doit surtout son existence à un seul homme: Othon 1er de Grandson (dont on retrouve le gisant à la cathédrale de Lausanne).
Il avait un véritable talent de diplomate et jouissait d’une grande renommée auprès du Pape et du Roi d’Angleterre, ce qui lui valut de toucher d’immenses rentes. «À ce moment précis, il avait les moyens de ses ambitions et construisit un château capable de rivaliser en taille et en prestige avec celui de Chillon, propriété des comtes de Savoie, une ligue supérieure en matière de noblesse et de revenu» explique encore Camille Verdier.
De mains en mains
Malheureusement, ses successeurs n’auront pas ses talents et les Grandson ne retrouveront pas les revenus nécessaires pour entretenir le château et son prestige. Passant de mains en mains, il finit dans celles de la maison bourguignonne de Chalon, ce qui aboutit à la fameuse bataille de Grandson – les Bernois l’ayant pris pour cible à cause de leurs liens avec Charles le Téméraire. À la suite de la défaite des Bourguignons, le territoire de Grandson devint un baillage commun à Berne et Fribourg. Un baillage qui dura trois siècles. Il passa de nouveau de mains en mains, de celles de la République helvétique à celles du Canton de Vaud qui en fit enfin cadeau à la commune de Grandson. «Tout le monde s’est refilé le bébé, personne ne voulait ou ne pouvait entretenir un tel monument.» La commune l’a gardé pendant une trentaine d’années: période durant laquelle elle l’a loué. Le château a ainsi abrité tour à tour une auberge, un hôpital militaire, une prison et même une manufacture de tabac.
La commune finit par le revendre à un riche marchand originaire de Grandson qui avait fait fortune à La Nouvelle-Orléans. Sa famille y vécut de 1835 à 1875 avant de le revendre à la famille de Blonay qui le garda jusqu’en 1956, date à laquelle elle dut s’en séparer en raison des exorbitants frais d’entretien…
Le Genevois Georges Filipinetti, un entrepreneur qui a fait fortune dans l’immobilier et les voitures de luxe, reprend alors les clés du château. Et l’histoire se répète après sa mort puisque le fils n’ayant pas les moyens de l’entretenir le revend à Bruno Stefannini, un magnat de l’immobilier qui l’a racheté pour enrichir sa collection, gérée par la Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte (SKKG).
La philanthropie au secours du château
En 2018, au décès de Bruno Stefanini, ses enfants décident de revaloriser l’immense collection accumulée par leur père, des objets d’arts aux châteaux, dont celui de Grandson. «Jusqu’alors, il fallait demander un financement pour chaque opération que nous jugions urgente, se souvient Camille Verdier. Changement de paradigme, la fondation assume désormais une planification globale des travaux qui s’étendent sur treize ans, avec des moyens à la hauteur de ses ambitions: le budget (dont la majeure partie provient de la fondation) est de quarante millions de francs, dont trente-deux pour la rénovation patrimoniale et huit pour le renouveau muséal.
À la fin des travaux, commencés en 2012, le château aura vécu treize ans de rénovations. Aujourd’hui, tout est restauré, des murailles au donjon. «Tout l’intérieur reste à faire, précise Camille Verdier. Les architectes, conduits par Christophe Amsler, mènent une réflexion passionnante sur ce qu’on garde, comment mettre en valeur ce qui a été modifié et comment retrouver les volumes d’origine tout en gardant les traces de l’évolution historique du bâtiment.»
Les travaux finiront en 2025 de manière à pouvoir célébrer en grande pompe les 550 ans de la bataille de Grandson, qui donnera lieu à la première exposition temporaire dans un espace muséal qui aura presque doublé. «Si nous accueillons 30’000 visiteurs aujourd’hui, nous aimerions atteindre 80’000 en 2026», estime Camille Verdier. Une belle bataille en perspective.