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La chronique
de Lionel Maumary
Des Vautours moines en SuisseLionel Maumary, Oiseaux.ch, 04.10.2019
De mai à octobre 2019, des Vautours moines ont été observés régulièrement en Suisse, notamment dans les Préalpes fribourgeoises et vaudoises, mais aussi en Valais et même dans le Jura neuchâtelois et vaudois. La première observation de l'année concerne un oiseau observé le 7 mai à Buttes, constituant la première observation in natura pour le canton de Neuchâtel. Deux individus ont hanté les Préalpes en août, souvent en compagnie de nombreux Vautours fauves. Enfin, trois oiseaux ont été observés ensemble en septembre au fond du val d'Illiez VS. Ces oiseaux sont issus des programmes de réintroduction du sud de la France. Rarissime en Suisse jusqu'à la fin du XXe siècle, l'espèce est devenue régulière ces dernières années. Le réchauffement climatique favorise les incursions de plus en plus fréquentes de cet immense charognard vers nos contrées, et permet des séjours prolongés jusqu'en automne.
Vautour moine au col de Jaman sur Montreux VD (Préalpes vaudoises), 11 août 2019. Chris Venetz.
La quasi-totalité de la population européenne de Vautour moine se trouve dans le centre et le sud-ouest de l'Espagne, qui héberge 1'050-1'150 couples (il existe une petite population isolée à Majorque). Dans le sud-est de l'Europe, l'espèce ne niche plus que sporadiquement
dans quelques régions reculées des Rhodopes (à la frontière de la Grèce et de la Bulgarie), de Crimée (Ukraine) et du Caucase. On la retrouve de façon plus continue de la Turquie à l'Asie centrale et à la Chine. Le Vautour moine nichait entre autres dans les monts Tatras (Slovaquie) jusqu'au milieu du XIXe siècle, en Carinthie A et dans l'est du Tyrol A jusqu'en 1886 ainsi qu'en Sardaigne jusqu'en 1961. Bien qu'il n'existe aucune preuve historique de reproduction en France, l'espèce nichait probablement dans le Massif Central jusqu'en Auvergne au XVIe siècle, ainsi qu'en Provence (Alpilles et Crau), où elle a encore régulièrement été observée en hiver jusqu'au XIXe siècle.
Ces données anciennes ont motivé un programme d'introduction dans les Causses de Lozère et d'Aveyron (Cévennes F), qui a débuté en 1992. La première reproduction a eu lieu en 1996, et en 2002 cette population comptait 30 individus dont 10 couples nicheurs, parmi lesquels un oiseau bagué originaire de la Sierra de Gredos (Espagne). En Suisse, le Vautour moine est un hôte très rare avec 6 données depuis 1900.
Les Vautours moines adultes sont très sédentaires, ne s'éloignant que rarement à plus de quelques dizaines de kilomètres de leur site de nidification. Les immatures des Cévennes entreprennent souvent de longs déplacements jusqu'en Espagne, voire jusque dans l'Aisne F ou aux Pays-Bas. Les données suisses, toutes de mi-mai à mi-juin (sauf deux données d'août/début septembre d'oiseaux introduits), sont le fait d'immatures qui se dispersent à la recherche d'un site de nidification. Les 2 Vautours moines abattus en 1912 dans l'Oberland bernois à 6 jours d'intervalle étaient probablement arrivés ensemble depuis plusieurs jours dans la région.
En Suisse, les 4 données du début du XXe siècle (3 dans les Alpes et 1 dans le Jura) concernent la population originelle. Les premières observations de Vautours moines introduits dans les Cévennes datent de l'été 2002 et 2003 en Valais central, en Haute-Savoie F et dans le Jura vaudois.
Par opposition au Vautour fauve, le solitaire Moine habite de préférence les montagnes et les plaines boisées, où il niche en couples très disséminés ou en colonies lâches sur de grands arbres. Il explore son territoire généralement à plus faible altitude que le Vautour fauve et ne parcourt pas d'aussi grandes distances. Il est principalement charognard mais capture à l'occasion des tortues, des lézards ou de petits mammifères. Il ne se hâte pas aux curées et, contrairement au Vautour fauve, ne mange pas les viscères, son bec plus puissant lui permettant de couper les chairs plus dures.
Dès le XIXe siècle au moins, l'espèce a connu un déclin à grande échelle à travers toute l'Europe, surtout dû à la persécution directe et aux campagnes d'empoisonnement des mammifères prédateurs, ce qui conduisit à sa disparition de plusieurs pays et régions: Portugal, nord et est de l'Espagne, Italie, Autriche, République Tchèque, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Chypre, Croatie, Bosnie, Albanie, Moldavie, Crète et nord-ouest de la Grèce. Les appâts empoisonnés constituent encore aujourd'hui la principale cause de mortalité. Les plantations d'Eucalyptus ont également provoqué la disparition de plusieurs colonies. A la fin des années 60, il ne restait plus que 200 couples en Espagne, mais leur protection a permis un retour spectaculaire, surtout en Estrémadure. Le maintien d'une agriculture pastorale et l'absence de dérangements sur les sites de reproduction sont essentielles à la survie de l'espèce. La reproduction en captivité, réussie en Suisse depuis le début des années 8010, a permis la réintroduction de l'espèce dans les Cévennes F.
DONNÉES SUISSES DE LA POPULATION SAUVAGE ORIGINELLE (4/4):
[1] 18 mai 1912: Hasliberg, Reuti BE, 1 ♂ tué, conservé au Naturhistorischen Museum de Berne;
[2] 24 mai 1912: Gadmen BE, 1 ♂ imm. tué, conservé au Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel (F. Gehringer);
[3] 25 mai 1921: Le Noirmont JU, 1 imm.6, 7, conservé au Musée d'histoire naturelle de Fribourg;
[4] 14 juin 1938: Täsch VS, 1 imm. capturé vivant et tué, spécimen déposé au Musée de zoologie de Lausanne (Fonds A. Masarey) (D. Cherix).
Avant 1900: trois mentions: deux Vautours moines ont été tués au milieu du XIXe siècle à Pfäfers SG, resp. à Sargans SG. De ces deux données non précisément datées n'existe qu'un spécimen conservé, aujourd'hui introuvable (O. Stemmler) ; il est possible qu'il s'agisse les deux fois du même oiseau. Un autre Vautour moine (♂ ad.), dont il n'existe pas de spécimen, aurait été tué en novembre 1866 au pied du Pilatus NW/OW ; il s'agit ici cependant très probablement d'un Vautour fauve (♂ ad.), tué apparemment en novembre 1865 au pied du Pilatus