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En tant que professeur de négociation internationale à l’université, je dis toujours à mes étudiants que tout, absolument tout est négociable ! Je dois vous avouer, qu’en me posant cette question : « qu’est ce qui n’est pas négociable », j’ai dû repenser au problème, non-plus du point de vue business comme je le fais avec mes étudiants, mais du point de vue des convictions personnelles, donc une approche plus intime ! Il fallait revoir et réexaminer ma copie !
Je me suis donc posé des questions sur ces « choses », « valeurs » et « convictions » personnelles qui ne peuvent pas être négociées … Je pense que pour être plus concret on pourrait formuler et se poser certaines questions, du genre : Est-ce que la vie est négociable ? La vie peut être une chose en elle-même, même si elle n’est pas tangible, elle peut représenter une valeur si on la prend dans un contexte social comme elle peut être une conviction si on parle de point de vue légale ou éthique par exemple.
Si on avance plus loin, les questions peuvent être du genre: Est-ce que les convictions culturelles d’une personne sont négociables ? Surtout si on considère la partie immergée de l’iceberg culturel ! Est-ce que les convictions religieuses sont négociables ? Ces convictions qui ne sont pas tangibles et parfois pas palpables pour les autres ! Est-ce que les interdits de cette religion sont négociables ? Quoi de la transgression de ces règles et interdits ? Est-ce que l’attitude envers d’autres religions ou personnes d’une autre religion peut être traitée et négociée ? etc. La liste peut être allongée presque à volonté !
Mais pour commencer à répondre à certaines de ces questions, je pense que – à part des exceptions très individuelles – la réponse est en générale : non ! Ces choses là ne sont pas négociables ! Cette décision de ne pas négocier, découle soit de la nature humaine de base – ce qu’on appelle en Islam Al Fitra -, soit des convictions philosophiques ou scientifiques ou des valeurs ou injonctions religieuses inculquées ou/et des valeurs civiles acquises. Il se peut qu’elle émane aussi d’un sens aigu de l’égo, ce qui n’est pas notre sujet ici.
Cette non-négociation reste valable jusqu’au moment où on doit prendre une décision, donc faire un choix ! Dans le cas des choix, il est indispensable de pouvoir comparer les choses une avec les autres et éventuellement négocier quelque chose contre une autre… Et à la fin, il y a toujours la volonté d’appliquer une décision prise !
Mais un choix et la décision qui en découlent sont toujours liés à des circonstances qui conditionnent cette décision et ce choix. Alors vient la question critique : quelle est le degré de liberté d’une personne dans sa décision : « je négocie ou je ne négocie pas » ? Voilà que le problème est posé. Et je me pose de nouveau la question du début : est-ce que toute chose est négociable ou non ? car j’ai des doutes que cela n’est plus aussi catégorique dans une direction comme dans l’autre !
Comme exemple : Je retourne à mon exemple sur la vie, par lequel on a commencé. La vie n’est pas négociable, que ce soit ma vie ou la vie d’autrui. Que ce soit la vie d’un homme ou d’une femme, d’une race ou d’une autre, que ce soit celle d’une croyante ou celle d’une non-fidèle – selon la définition qu’une personne lambda adopte. Cela reste la règle générale. Mais voilà, comme je l’ai annoncé plus tôt, il y a des circonstances et des choix. Est-ce que la vie d’une mère qui a des complications à la naissance de son enfant est à sauver ou bien celle de l’enfant ? Les circonstances et la science ne permettent pas de sauver toujours les deux, alors quel est le choix ?
L’exemple de la vie est un exemple peut être extrême. Mais qu’est ce qui est du religieux – le domaine qui nous intéresse ici ? Est-ce qu’on peut négocier une dérogation pour boire l’alcool pour un/e musulman/e? Est-ce qu’on peut négocier une dérogation pour obliger une fille musulmane à se mettre en maillot de bain dans une classe de natation ? Est-ce qu’on peut négocier la remise d’une prière dans le temps pour un musulman ?
Je me réfère aux principes de base émises plus haut. En principe c’est non, car il y a des injonctions qui sont claires – avec des nuances entre les écoles – concernant ces exemples. Mais utilisons la même réflexion méthodologique en introduisant les notions de circonstance, de prise de décision (donc connaissance et faculté de comparaison) et enfin de volonté d’appliquée. Commençons par boire l’alcool, la personne est avant tout libre dans sa volonté, car la personne est responsable de ses actes (religieusement parlant). Les circonstances changent : dans un groupe, il y a la pression du groupe qui peut inhiber la liberté et même le processus de négociation. Les circonstances médicales peuvent théoriquement obliger la personne à consommer l’alcool. Le choix de la personne est lié à sa connaissance des dérogations et à la possibilité de comparer entre les alternatives existantes. A la fin et dans les limites de la pression du groupe, il y a l’application du choix qui a été fait. Cela revient à dire que c’est négociable avec des limitations, ce n’est pas un rejet catégorique et dogmatique.
La même chose peut être appliqué pour la tenue vestimentaire d’une fille musulmane lors d’un cours de natation. Si la fille ne se reconnaît pas dans une tenue réglée par la religion, dans ce cas la chose est très négociable. Si cependant, cela lui tient à cœur, en appliquant les mêmes règles mentionnées précédemment, cela reviendrait à dire qu’elle devrait voir les circonstances : les études et leurs importances, l’importance des cours de natation, les conséquences de suivre ou pas les injonctions, les pressions des groupes avec lesquelles elle maintient des contactes (famille, ami(e)s, autorités, etc.), elle devra aussi voire si des alternatives se présentent ou peuvent être créées et si elles offrent les mêmes résultats requises par le programme d’éducation, la force des injonctions religieuses et les possibilités (théorique de dérogation), etc. En ayant toutes ces informations – entre autres – et en ayant certaines capacités de discernement et d’analyse, les choix seront visibles. A partir de là, il doit y avoir une décision à prendre et puis il y aura l’application de cette décision. Donc ici, de nouveau il y a une possibilité de négocier quelque chose avec une ou plusieurs autres parties, sans doute avec certaines limites.
La même chose peut être faite aux cas de recaler la prière, de châtier un criminel, de jeûner ou pas, de manger du ‘halal’ ou pas, de souscrire à un contrat commercial avec intérêts, etc. Donc, je reviens à ma première remarque, et je confirme -personnellement – que tout est négociable, même si cela peut être parfois limité et demande la recherche d’arguments qui traiteront de la gravité des circonstances pour transformer la chose de non-négociable en négociable et donc aussi éventuellement d’illicite en licite.
Peut être que cela revient aussi à regarder la bonne moitié du verre ! à chacun son choix !