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"Le Voyant d’Etampes" est le deuxième roman d’Abel Quentin, paru en août dernier aux Editions de l’Observatoire.
Mais "Le Voyant d’Etampes" est aussi l’essai que Jean Roscoff, le narrateur du livre, consacre au poète américain Robert Willow, "éternel transfuge, inconfortable, insatisfait, qui déserta sa place au soleil pour aller sur le chemin solitaire" avant de se tuer au volant de sa voiture sur une route d’ Île de France au début des années 1960.
Prototype du boomer parisien
Robert Willow n’existe pas; c’est un artiste inventé par Abel Quentin. Idem pour son biographe – quoique tout le monde connaisse un Jean Roscoff: c’est le prototype du boomer parisien.
Promis dans sa jeunesse à une brillante carrière universitaire, engagé dans les combats de son époque (les années 1980), il ne s’est pas réalisé, manquant quasi systématiquement les occasions de réussir sa vie. L’échec l’a rendu amer. Mal compris par ses étudiants, tendrement méprisé par sa fille, déserté par sa femme, il se console dans les bistrots de son quartier, noyant sa frustration dans des gin tonic éventés. A l’heure de prendre sa retraite, sachant le naufrage imminent, il décide de se replonger dans un projet d’autrefois: Robert Willow, le communiste jazz ayant fui l’Amérique pour la France, un temps proche de Jean-Paul Sartre, mérite bien un hommage posthume.
Le livre va faire polémique. D’abord sur les réseaux sociaux, puis dans les médias. La tornade propulse Jean Roscoff, qui se pensait un intellectuel de gauche, antiraciste, humaniste et conscient des enjeux de son époque, dans le viseur d’une nouvelle génération de militants. Le vocabulaire, les modes opératoires, les revendications, les valeurs et les objectifs: le torchon brûle entre les vieux briscards de la gauche française et les néo-hussards de la République.
C’est une révolution du langage, un mouvement qui aime beaucoup les néologismes. Donc il y a un problème de lexique pour mon narrateur qui a été un peu cryogénisé dans ces années 80’ (…) qui avaient des slogans comme 'tous égaux' et une vision plus rassembleuse. Là, il y a des concepts plus compliqués que maitrisent sa fille et la copine de sa fille.
Appropriation culturelle
Abel Quentin a 36 ans. Il est avocat. Il sait écouter ses adversaires. Il a un sens de la formule qui rend son personnage irrésistible, pathétique et brillant selon l’humeur et le degré de tolérance.
Sa langue est vive, gouailleuse, presque célinienne. Il utilise des mots comme "décaniller", "ratiociner", "pagailleuse", "priapique". Sa satire est cinglante, faisant de Jean Roscoff un héros houellebecquien - un type sentimental qui cache son petit cœur fragile sous les multiples couches d’aigreur.
Et si sa débandade est fictive, elle fait directement allusion aux affaires d’appropriation culturelle qui agitent régulièrement les débats et les réseaux sociaux.
C’est un défi d’écrire sur l’hyper contemporain sans se laisser happer par ses signaux les plus bruyants, mais "Le Voyant d’Etampes" irradie à la fois de lucidité cruelle et d’impertinence, croquant l’époque dans ses travers sans pour autant verser dans la caricature.
Salomé Kiner/aq
Abel Quentin, "Le voyant d’Etampes", éditions de l’Observatoire
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