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En Suisse, la « classe moyenne » est constamment au cœur du débat public. Ce serait elle qui ferait pencher la balance lors des votations, et elle encore qui cristalliserait les principales préoccupations des politiciens. Des sociaux-démocrates (PS-Verts) jusqu’aux partis bourgeois (PLR-UDC-PDC), tous prétendent vouloir protéger son pouvoir d’achat et défendre la qualité de vie de cette partie importante de la population qui, selon la Confédération, est composée de toutes les personnes dont le ménage dispose d’un revenu brut se situant entre 70% et 150% du revenu brut médian.[1] Mais qu’est-ce qui se cache exactement derrière ce terme de « classe moyenne » ?
L’idée de classe moyenne nous laisse croire que les prolétaires et les plus précaires ne constituent plus qu’une petite part de la population. En effet, en Suisse, si l’on ne prend en compte que le revenu, environ 60,1% des citoyens se situent entre le 70% et le 150% du revenu médian, et un cinquième de la population se situe au-dessous du 70%.[2] Depuis les années 1980, les représentants de la bourgeoisie et de la social-démocratie ont progressivement réussi le coup de force de se saisir de la notion de classe moyenne pour en faire une catégorie rassurante et englobante, presque un statut moral, à laquelle la grande majorité des suisses – même les plus précaires – s’identifient désormais. On parlerait alors aujourd’hui de « classe moyenne » pour décrire tous ces gens qui travaillent, défendent la valeur de l’épargne, envisagent parfois la propriété, et ne font pas partie des plus précaires.
En réalité, la notion de classe moyenne telle qu’elle est habituellement entendue dans le débat public regroupe artificiellement dans un même groupe social des conditions matérielles, des situations dans les rapports de productions, et des intérêts objectifs pourtant très variés. Par exemple, un employé d’une assurance en bas de l’échelle de son entreprise ne partage pas les mêmes intérêts et conditions que le cadre supérieur d’une entreprise de 500 employés active dans l’industrie horlogère ; pourtant, tous deux peuvent aujourd’hui être décrits comme faisant partie de la classe moyenne.
Les représentants de la bourgeoisie ont bien compris tout l’intérêt d’user à outrance de ce regroupement de réalités très différentes dans une même catégorie floue : d’une part, cette idée de classe moyenne invisibilise les conflits de classes et les intérêts antagonistes. Et d’autre part, elle offre un statut moral aux citoyens qui leur permet de s’auto-situer dans la hiérarchie sociale – quelque part entre les prolétaires et leurs revendications strictement égalitaristes, et les super-riches assumés.
Surtout, le maintien d’une large proportion de la population dans des conditions dites « moyennes » est symptomatique du stade actuel du capitalisme : on donne des miettes aux travailleurs, afin qu’ils redoutent plus que quiconque de perdre ces miettes. Pour les « classes moyennes », la contestation consiste alors à discuter du nombre de miettes qu’ils peuvent espérer acquérir, et non pas à remettre en question le système qui leur donne des miettes. En augmentant la part de citoyens ne recevant que des miettes, on assure donc le maintien du système capitaliste.
Susciter chez les travailleurs la crainte constante du déclassement ; désigner les travailleurs précaires (notamment d’origine étrangère) comme étant la principale menace du maintien de leurs qualité de vie ; faire croire que le capitalisme est le seul horizon possible : voilà donc ce qui se cache derrière l’usage abusif de l’idée de « classe moyenne ».
Il n’y a pas de « classe moyenne », il n’y a qu’une classe travailleuse qui produit les biens et services de notre économie, et une classe bourgeoise qui s’enrichit chaque jour davantage en exploitant les richesses produites par les travailleurs. Ainsi, au-delà du discours artificiel de la « classe moyenne », tout l’enjeu consiste pour les différentes couches de la classe travailleuse, d’une part, à prendre conscience de leur place dans le conflit de classe entre les travailleurs et les capitalistes. Et d’autre part, à reconnaître qu’en tant que travailleurs, malgré la diversité de leur situation matérielle, ils partagent tous les mêmes intérêts objectifs sur un long terme, à savoir une distribution égale des richesses, et la socialisation des moyens de production et d’échange.
Anaïs Timofte Mazreku
[2] D. Oesch & E. Murphy (2017), « La classe moyenne n’est pas en déclin, mais en croissance. L’évolution de la structure des emplois en Suisse depuis 1970 », Social Change in Switzerland, N° 12, pp.2-13.