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A la pointe sud-ouest du territoire national, le canton de Genève est un morceau de Suisse méconnu: sa capitale fait qu’on le croit totalement urbanisé, alors que seul un quart de sa surface est bâti et que la moitié est affectée à l’agriculture. La «campagne genevoise» fait la part belle à la production maraîchère, le canton se classant troisième du pays en nombre de serres. Sa topographie est définie par le Léman, ainsi que la confluence de l’Arve et du Rhône en bordure ouest de la ville. Mais des cours d’eau plus modestes modèlent aussi le paysage, dont l’Aire, qui prend sa source au Mont Salève en France, puis chemine en direction du nord-est à travers des zones de cultures intensives avant d’atteindre la périphérie urbaine, pour se jeter dans l’Arve peu avant la jonction de celle-ci avec le Rhône.
De la fin du 19e siècle jusque dans les années 1940, le cours de la rivière a subi d’importantes corrections et a été largement canalisé – à la fois pour les besoins de l’agriculture et pour maîtriser ses crues récurrentes.
Entre Certoux et les communes de Confignon et d’Onex, l’Aire a ainsi été endiguée et canalisée sur 5 km. Ces interventions, ainsi que les déversements d’eaux usées (épurées) et pluviales n’ont pas seulement péjoré la qualité de l’eau, mais aussi affecté la biodiversité dans et autour de la rivière. A partir de 1982, la pêche y a été interdite pour des raisons sanitaires, l’Aire étant alors quasiment devenue un égout à ciel ouvert.
Un jardin liquide
En 1998, le Canton de Genève a lancé un programme de renaturation de tous ses cours d’eau, dans le but de mieux protéger les riverains des inondations, de revitaliser les rivières et de permettre à la population d’accéder aux berges. En 2000, il a mis au concours un mandat d’étude pour la revitalisation de l’Aire, auquel seules des équipes interdisciplinaires pouvaient participer. C’est le «Groupement Superpositions», composé d’architectes, de biologistes, d’hydrauliciens, d’ingénieurs civils et d’ingénieurs en environnement, qui l’a emporté avec un projet alliant le mélange, la juxtaposition et l’empilement d’éléments canalisés et naturels de l’Aire – des superpositions, justement.
En 2002, les travaux de la première étape ont démarré entre le pont des Marais et celui du Centenaire, encadrés par de nombreux échanges consultatifs avec les riverains, les agriculteurs, les organisations de défense de l’environnement et les représentants du canton et des communes. Lors de la seconde phase, l’accent a surtout été mis sur la protection contre les crues, vu qu’en 2002 encore, le village de Lully a fortement souffert d’inondations. Sur le tronçon entre Perly-Certoux et le pont de Lully, l’Aire a notamment vu son lit élargi. D’autres travaux ont impliqué la réalisation de seuils pierreux avec des échelles à poissons inspirés des ouvrages existants; par endroits, on laisse ainsi à la rivière un «espace de liberté contrôlée», latéralement délimité mais plus large que jusqu’ici.
Une nature mise en scène
Une attention particulière a été apportée au tronçon du canal endigué et bétonné à l’est de Lully. Les concepteurs y ont réhabilité le flux naturel du cours d’eau sur environ 1 km en rive droite de l’ancien canal, ce dernier étant cependant conservé. Partiellement remblayé, il constitue maintenant un élargissement de la promenade le long des berges, dont le tracé alterne d’un côté à l’autre du canal à la place des anciennes digues, tandis que les rives opposées deviennent des aires naturelles protégées. Des gradins facilitent l’accès à l’ancien canal dans les secteurs maintenus à ciel ouvert, où l’eau devient un «jardin aquatique», avec des places de pique-nique qui transforment l’espace en zone de détente pour la population.
A l’aval de Certoux, l’Aire quitte le canal et dispose d’une bande de 50 à 80 m de largeur où elle peut se frayer son propre cours. Afin de favoriser un cheminement d’aspect aussi naturel que possible, les concepteurs lui ont donné un coup de pouce: le terrain a été excavé selon une grille en forme de losanges, analogue à un champ de bosses dans la neige – qu’on devine encore aujourd’hui – pour laisser l’eau y tracer ses propres méandres. L’alliance des savoir-faire hydrauliques, biologiques et paysagers a donné naissance à une perspective hybridant nature et artifice. Ou encore, à une enfilade de jardins variés, selon les termes de Georges Descombes, l’architecte-pilote du projet.
Les travaux ont pu être achevés à l’automne 2015. Ils ont débouché sur un aménagement paysager, qui réussit le grand écart entre impératifs civilisationnels et environnementaux, tout en témoignant d’une inspiration créatrice fédérant toutes les disciplines impliquées. L’approche interdisciplinaire et participative adoptée, la vision globale qui la sous-tend, ainsi que le soin apporté à la mise en œuvre constituent une démarche exemplaire à l’échelon national qui, pour le jury, mérite amplement une distinction Regards.
Lieu
Communes de Bernex, Confignon, Perly-Certoux, Genève
Mandant
République et Canton de Genève, département de l’environnement, des transports et de l’agriculture, service de la renaturation des cours d’eau et de la pêche, Genève
Groupement de mandataires
Groupement Superpositions, Genève
Architectecture et architecture paysagère
Georges Descombes, architecte, Genève
Atelier Descombes & Rampini SA, Genève
Biologie appliquée
Biotec biologie appliquée SA, Delémont
Hydraulique et hydrologie
B+C ingénieurs SA, Onex
Ingénierie civile
ZS ingénieurs SA, Onex
Suivi environnemental
HydroGéo Conseils, Petit-Lancy
Génie biologique
Sitel SA, Puplinge
Construction métallique
Zwahlen & Mayr SA, Aigle Morand SA, Bulle
Construction en bois
André SA, Yens
Conception et réalisation
2001–2015