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Les possibilités de la recherche scientifique, en particulier dans le domaine biomédical, sont impressionnantes, laissant l'observateur hors d'haleine. On pense, ces dernières années, aux perspectives ouvertes par le clonage : faire se développer (jusqu'à un certain point, voire à terme ) un nouvel être à partir du noyau cellulaire d'un être préexistant. Aujourd'hui en Suisse, il y a les débats autour de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, porteuse de développements en matière thérapeutique (un référendum populaire a été lancé contre la loi fédérale récemment adoptée et le peuple votera sur ce sujet).
Plus ou moins précisément (ou plus ou moins confusément), on sent qu'on n'échappe pas au besoin de mettre des limites à ce qu'il est admissible de faire.1 En ce qui concerne les cellules souches, se pose la question de ce qu'elles sont susceptibles de «produire». Leur caractéristique est d'être pluripotentes, capables de donner lieu à plusieurs lignées de tissus. La littérature récente indique qu'il est vraisemblable que dans certaines circonstances, non contentes d'être pluripotentes, les cellules souches peuvent être totipotentes (respectivement être amenées par les bons soins des chercheurs à retrouver une totipotentialité).
S'agissant des limites à prévoir à la liberté d'entreprendre n'importe quoi, cette question d'un potentiel qui s'avère ne pas être fixé une fois pour toutes par des lois «naturelles», mais qui peut être stimulé, élargi, représente aux plans éthique et pratique des enjeux formidables.2
Ainsi, à partir de cellules souches, on pourrait obtenir des gamètes, des cellules sexuelles mâles et femelles. Combinant de telles techniques avec celles de la fécondation in vitro, on pourrait envisager la survenue d'enfants dont les parents seraient des cellules souches embryonnaires. Situation encore plus ébouriffante que, dans l'hypothèse du clonage reproductif, l'éventualité que son parent soit le noyau d'une personne existante (qui aurait au moins la propriété d'être juridiquement reconnu, ce qui ne saurait être le cas de l'embryon dont on a tiré des cellules souches nous le relevons tout en restant fermement opposé au clonage reproductif).
Dans la foulée, un autre volet qui ouvre des perspectives préoccupantes, déstabilisantes pour nos cadres de référence usuels, est celui des chimères : dans quelle mesure est-il admissible que, dans des buts de recherche, avec ou sans intentions d'application pratique, on crée des êtres dont le patrimoine génétique provient de deux espèces animales différentes (une de ces espèces pouvant être l'homme).
Dans une discussion récente avec des interlocuteurs scientifiquement crédibles était même évoquée l'hypothèse suivante : supposons qu'on crée une chimère dont l'essentiel serait un apport génétique animal (par exemple de souris) auquel on intègrerait des cellules souches humaines. Il n'est pas exclu qu'on puisse ultérieurement isoler des gamètes humains de cet être majoritairement souris, ouvrant la porte à la création d'embryons humains La filiation de tels embryons serait encore plus tortueuse, ayant passé par l'intermédiaire d'une chimère, que dans le cas mentionné plus haut. Nous ne disons pas que ces perspectives faustiennes sont pour demain mais qui peut affirmer qu'elles sont techniquement exclues (les chercheurs ne l'affirment pas) ? Et qui il y a un demi-siècle imaginait de telles «constructions» biologiques, à l'époque où pourtant Jean Rostand étonnait ses contemporains par ses travaux sur la parthénogenèse chez les grenouilles ?
Quels sont donc nos repères, nos recours, pour garder un caractère civilisé3 à nos sociétés et à ce qu'elles produisent ou permettent ? Pour certains, ce seront des convictions quant à une volonté divine ; entièrement respectable mais pas suffisante dans une société pluraliste et juridiquement laïque. Pour d'autres interviendra un raisonnement basé sur la conviction que l'homme est le seul animal qui a conscience de lui-même, susceptible de s'interroger et d'interroger ce qui l'entoure. En découle-t-il que, biologiquement au sens large, aucune interaction de l'homme et d'autres animaux n'est acceptable ? On ne saurait ici poser un interdit catégorique : de l'insuline d'origine porcine a été utilisée pendant des décennies par les diabétiques, on emploie des éléments animaux pour des prothèses vasculaires, des valves cardiaques sont remplacées chez l'homme par du matériel d'origine porcine, bovine, équine ; la transplantation de cur de porc est une possibilité activement étudiée.
A cet égard, on peut penser que l'usage de composants inertes ou dévitalisés4 d'origine animale ne pose guère de problème. Il devrait être acceptable aussi que des tissus ou cellules adultes, le cas échéant des organes animaux, soient introduits chez l'homme. Mais qu'en est-il de l'implantation de cellules ou tissus qui peuvent montrer un développement propre, le cas échéant grâce à leur pluripotentialité ? Même s'il s'agit à ce stade de fiction, on peut imaginer, dans l'optique de chimères, des êtres qui soient d'une espèce par une partie d'eux-mêmes et d'une autre espèce par une autre partie. Se poseront alors des questions bien intéressantes, en vue de déterminer quel est le paramètre (ou la combinaison de paramètres) déterminant afin d'attribuer l'être en question à une espèce plutôt qu'à l'autre ? Intéressante aussi la perspective de situations où différentes personnes/institutions/autorités concernées ne pourront se mettre d'accord sur «l'espèce d'attribution». Faudra-t-il en définir de nouvelles ?
Au plan terminologique, on nous a fait remarquer qu'un tabou ne s'élaborait pas consciemment, dans le cadre d'un processus délibératif rationnel Probablement. Le mot tabou toutefois a sa force symbolique dans le langage commun, et nous l'utilisons ici pour parler d'une règle forte dont la transgression est catégoriquement condamnée par la société.
A propos d'éventualités comme celles esquissées, n'avons-nous pas besoin d'interdictions telles que celles fondamentales de l'inceste ou du meurtre ? Pour prendre le tabou de l'inceste, son rôle est notamment de dire qu'on ne peut pas être simultanément la fille et la femme de son père. Dans le registre des potentiels vraisemblables des cellules souches, du clonage reproductif, de la parthénogenèse, n'a-t-on pas des situations qui impliquent des malaises et, plus que cela, des aspects inacceptables du même genre ?
Le meilleur argument, à notre sens, pour refuser le clonage reproductif est que nous voulons qu'un être humain soit issu de deux êtres humains5 de sexe différent (Martin, 2003). Le même critère devrait prohiber la parthénogenèse dans l'espèce humaine. A propos du cas de gamètes qui seraient issus de cellules souches, en laboratoire, et pourraient donner lieu à un embryon, il conviendrait d'ajouter à ce principe qu'un être humain doit être issu de deux humains adultes juridiquement identifiés, ou au moins identifiables en principe (nous réalisons que certains enfants naissent depuis toujours de père inconnu, ou au cours des dernières décennies d'un don anonyme de sperme on nous accordera que cela ne constitue pas des exceptions à la règle ci-dessus).
On voudrait aussi introduire une nécessité d'immédiateté dans la conception d'un nouvel humain, immédiateté dans l'espace et dans le temps. Elle devrait idéalement inclure l'absence de stage intermédiaire en laboratoire ou appareillage. Mais, d'ores et déjà, il y a à cet égard des exceptions largement acceptées : fécondation en éprouvette et introduction ultérieure dans l'utérus de la mère ; congélation de sperme qui permet une fécondation des années plus tard ; congélation d'embryons ou d'ovules imprégnés Sera-t-on amené à définir la quantité ou la qualité des formes acceptables de «médiation», de solutions de continuité ? Fascinantes perspectives
En guise d'incitation supplémentaire à la réflexion, nous attirons l'attention sur les propos récents du Président du Comité consultatif national français d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé (Sicard, 2004) :
«On attend du progrès médical qu'il fonde un nouveau réel toujours plus efficace, sans penser que la médecine change l'homme».
«Un embryon humain, quel que soit son statut ontologique, reste une possibilité d'homme et non de lapin ou de souris».
«La réflexion éthique n'est ni une sorte "d'air-bag humaniste", une ligne Maginot destinée à se protéger de toute critique, d'une référence à des tables de la loi éternelle, ni une recherche désincarnée dans l'utopie d'un bien illusoire, elle reste un questionnement incessant sur les rapports entre les principes constituants d'une société et une pratique scientifico-médicale sans cesse renouvelée ( ). Le XXIe siècle ne pourra faire l'impasse sur cet aller-retour obstiné qui nous fait homme et non produit de l'humanité».
1 Le propos ici n'est pas de débattre en détail du fait que, avec les années qui passent, l'opinion (scientifique, publique, éthique, etc.) semble se familiariser avec des démarches qui apparaissaient de prime abord hautement discutables ou carrément inacceptables. Il y a dans une telle évolution du compréhensible et du logique, mais il est clair aussi que le syndrome de la «pente savonneuse» (slippery slope) bien connu des éthiciens est un problème. Le présent texte s'attache plutôt aux défis que lance la mise en évidence de potentialités objectivement nouvelles.
2 Sur les questions posées et les défis lancés par les avancées scientifiques actuelles, on (re)lira avec grand intérêt un exposé magistral, différencié et interpellant de Denis Duboule (2002).
3 Qualificatif qu'il conviendrait de définir précisément.
4 Un spécialiste consulté utilise le mot de matériel déspécifié. Intéressant, non ? Quid des implications philosophiques d'une telle formulation ?
5 Et seulement deux !! (de manière à prohiber la possibilité d'être issu génétiquement de plusieurs personnes par des procédures de type chimère/mosaïcisme).
Bibliographie :
Duboule D. Les nouvelles mutations de l'homme biologique. Med Hyg 2002 ; 60 : 912-21.
Martin J. Clonage reproductif : l'humanité n'est pas un jeu, c'est un enjeu. Med Hyg 2003 ; 61 : 201.
Sicard D. Réflexions sur le progrès en médecine. Med Hyg 2004 ; 62 : 1535-8.