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L’intersectionnalité
Kimberlé Crenshaw, féministe afro-américaine, professeure à la UCLA School of Law et à la Columbia Law School, a théorisé ce qu’elle appela l’intersectionnalité à la fin des années 80. C’est un concept ayant pris source dans le black feminism* étasunien. De façon générale, l’intersectionnalité est un concept qui prend en compte l’association de plusieurs axes de domination (comme le genre*, l’âge, la race, la classe) et permet d’appréhender des expériences sociales toujours plus spécifiques. Dans un article scientifique traitant de la théorisation féministe de l’intersectionnalité, la théoricienne Sirma Bilge voit l’intersectionnalité comme : « une théorie transdisciplinaire visant à appréhender la complexité des identités et des inégalités sociales par une approche intégrée. Elle réfute le cloisonnement et la hiérarchisation des grands axes de la différenciation sociale que sont les catégories de sexe/genre, classe, race, ethnicité, âge, handicap et orientation sexuelle. L’approche intersectionnelle va au-delà d’une simple reconnaissance de la multiplicité des systèmes d’oppression opérant à partir de ces catégories et postule leur interaction dans la production et la reproduction des inégalités sociales. » (Crenshaw 1989 ; Collins 2000 ; Brah & Phoenix 2004 dans Bilge, 2009).
Ce concept relève la pluralité des discriminations s’opérant dans nos sociétés. Ces dernières ne sont pas figées ou immuables. Au contraire, elles s’influencent, se croisent et sont interconnectées. Une femme* noire dans une entreprise ne vivra pas les mêmes expériences qu’une femme* blanche dans la même entreprise, ni exactement les mêmes qu’une autre femme* noire dans cette dite entreprise, car chacune d’elle se situe différemment dans des rapports de pouvoir différents et dans un ensemble spécifique de positions dans plusieurs axes de discrimination. L’articulation de ces rapports de pouvoir et de domination produit des expériences spécifiques. Ne pas penser les inégalités sociales fausse ainsi les questionnements et actions contre les raisons de leur existence.
Un féminisme intersectionnel
Il y a de grande chance que votre correcteur d’orthographe ne reconnaisse pas les mots « intersectionnel.le » ou « intersectionnalité ». En effet, c’est encore un concept peu connu. Pourtant, comme nous allons le voir, ne pas considérer un fait social d’un point de vue intersectionnel peut avoir des incidences bien réelles. Dans un article de droit paru en 1989, Kimberlé Crenshaw illustra les problèmes sociaux et institutionnels qui découlent de l’absence de considérations intersectionnelles. Dans cet écrit, elle tente de comprendre pourquoi les femmes* noires étasuniennes peinent à recevoir une reconnaissance juridique quant à leurs plaintes pour discriminations au travail. K. Crenshaw explique que dans le droit étasunien, les victimes de discriminations doivent spécifier la raison (unique) qui, selon elles, les amène à être discriminées (par exemple le genre*, l’âge ou la race).
La juriste Stéphanie Hennette-Vauchez fit un résumé de cette problématique lors d’un colloque consacré à l’intersectionnalité en 2015 à Brest. Voici ce qu’elle en dit : « si elles {les femmes noires} se présentent comme victimes de discriminations fondées sur le sexe, les juridictions les déboutent en soulignant que d’autres femmes* (blanches) ne rencontrent pas les difficultés dont elles se plaignent. Si elles se présentent comme victimes de discriminations fondées sur la race, les juridictions les déboutent en soulignant que d’autres Noirs (des hommes) ne rencontrent pas les mêmes difficultés qu’elles. » Nous avons affaire à un exemple typique de discrimination intersectionnelle, selon Kimberlé Crenshaw : « les femmes noires ne sont pas discriminées comme femmes, ni comme Noires. Elles sont discriminées comme femmes noires. C’est à cela que doit servir l’intersectionnalité : révéler la spécificité de situations souvent invisibilisées. » (Libération, 2015). Crenshaw nous fournit ici une analyse de l’imbrication de différents systèmes d’oppression (Crenshaw, 2005 ; Bilge, 2009) qui produisent des positons sociales différenciées. En effet, une femme* noire ne jouit, selon les normes sociales dominantes en vigueur dans une époque et un contexte donné, pas des mêmes privilèges qu’une femme* blanche. De la même façon, elle ne jouit pas des mêmes privilèges qu’un homme noir. Dans cet exemple, il faut donc prendre en compte le croisement entre au moins deux axes de discrimination, celui basé sur la race, et celui basé sur le genre*. Penser un féminisme intersectionnel revient à prendre en compte l’ensemble de ces discriminations croisées pour dénoncer les oppressions et discriminations dont sont victimes les femmes*, ainsi que pour organiser les différentes luttes. L’utilisation du concept d’intersectionnalité permet donc de penser des catégories qui généralement ne le sont pas. L’imbrication de différents rapports de pouvoir et de domination produit en effet des identités et des expériences uniques. Dans cet exemple, d’un point de vue intersectionnel, le genre* est vu comme en constante interconnexion et interaction avec d’autres matrices de domination. Le genre* comme rapport de pouvoir en transcende d’autres, transcende d’autres variables comme la race, l’âge ou la classe.
Pour ouvrir le débat
Nous vous proposons d’entamer une réflexion personnelle ou en groupe sur la pensée intersectionnelle, notamment sur la question du féminisme. Essayez de penser les faits sociaux qui vous entourent et ceux desquels vous faites partie d’un point de vue intersectionnel. Tentez de distinguer les différents rapports de pouvoirs qui s’y croisent et interagissent, ainsi que les expériences spécifiques qu’ils produisent. Il est possible de déconstruire les catégories de différenciation (produisant donc des hiérarchies) imposées par les normes sociales implicites et explicites (institutionnelles par exemple) qui régissent nos sociétés. Attardez-vous sur ce qui semble aller de soi. Pour une approche moins textuelle de la notion d’intersectionnalité, nous vous redirigeons vers le TED Talk de Kimberlé Crenshaw, d’où nous vient la définition de ce concept.
*Black feminism : Le Black feminism (ou « féminisme noir » en français) désigne un mouvement féministe né dans les années 70 aux États-Unis, dans le contexte du Mouvement des droits civiques. L’idée principale de ce mouvement était/est de penser et de dénoncer conjointement les discriminations liées et au sexisme et au racisme.
*Genre : Pour parler d’un certain type d’axe de domination, le mot genre est employé ici « à la place » du mot sexe, afin de ne pas reproduire l’idée d’un monde binaire*. Cependant, étant donné que les normes sociales dominantes en vigueur dans de nombreuses sociétés ont une vision binaire du monde et associent les notions de sexe et de genre, le mot sexe pourrait également être employé ici, comme raison d’oppression et de discrimination.
*Femmes : L’astérisque signifie que la dénomination « femmes » prend en compte toutes les femmes cisgenres (leur sexe assigné à la naissance correspond à leur identité de genre) ainsi que toutes personnes se revendiquant/reconnaissant comme appartenant à la catégorie « femmes ». Dans l’exemple employé, il s’agit de toutes les personnes subissant des oppressions et discriminations basées sur le fait qu’elles soient associées à la catégorie socialement construite de « femme ».
*Monde binaire : On parle de binarité pour traduire la conception du monde en deux parties nettes : celles des individus étant assignés à la catégorie socialement construite « femme » et celles des individus étant assignés à la catégorie socialement construite « homme ». La place dans l’une ou l’autre de ces catégories est déterminée – selon les normes sociales dominantes, soutenant, produisant et nourrissant cette idée de binarité – par une assignation de genre (homme ou femme, ici) à la naissance. Assignation basée sur une observation des organes génitaux et sur leur catégorisation, là aussi binaire, dans les catégories (également construites socialement, selon les points de vue) de sexe « mâle » ou « femelle ».