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J'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.
Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.
Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!
Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.
Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la façon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!
Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.
Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.