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La biologie humaine s’est constituée avec le chapitre «De l’Homme » de l’Histoire naturelle… de Buffon. Elle a pris une dimension écologique dans le Système analytique… de Lamarck et dans les œuvres de Charles Darwin, bien que le mot écologie n’apparaisse qu’à la fin du XIXe siècle, avec Ernst Haeckel. L’anthropologie «classique», qui prétendait étudier la diversité physique des humains, a été prise en otage, au tournant du XXe siècle, par le «racisme scientifique» pour chercher des justifications «objectives» des horreurs de la colonisation, de la ségrégation raciale et de l’eugénisme étasuniens, puis du nazisme. Pendant un siècle, classifications et hiérarchisations des races formaient un paradigme pour presque toute la science occidentale, Suisse comprise, sur la foi d’études superficielles, contradictoires et/ou falsifiées. Des personnalités réputées de gauche, rigoureuses ou humanistes comme Carl Vogt ou Eugène Pittard à Genève, Paul Broca ou Jules Ferry à Paris, ont participé à cette pseudo science ou l’ont relayée. Elle a ainsi survécu, dans les universités, jusqu’à la retraite de ses tenants, vers 1970. Leurs héritiers et élèves se sont alors partagés entre les sciences du passé (paléontologie et archéologie) et la biologie moderne, basée sur la génétique des populations et des données moléculaires qui montraient l’inanité scientifique des classifications raciales des humains.
Parmi ces héritiers, Pierre Moeschler, tout en participant aux nouvelles orientations, a contribué à une autre «révolution» de l’Anthropologie, devenue «biologique»: celle de l’interdisciplinarité qui remettait l’étude des peuplements humains dans leur contexte général géographique, démographique, médical, architectural, économique et socioculturel. Ceci en analysant, en particulier, les interactions dans ces approches, jusque-là cloisonnées entre les tiroirs non communicants des universités et des laboratoires. Avec Claude Raffestin, géographe, et bien d’autres, Pierre Moeschler fonda le Centre universitaire d’écologie humaine et des sciences de l’environnement de l’université de Genève qu’il dirigea de 1976 à 1986, avant d’être accaparé par de hautes tâches administratives: président de la section de biologie, doyen de la Faculté des sciences, vice-recteur de l’université. Ces fonctions lui permirent de consolider les nouvelles orientations, en particulier celle de l’Ecologie, qui n’était pas du tout à la mode quand il l’avait abordée et appliquée à une recherche de terrain dans le Clos du Doubs, à laquelle collaborèrent des chercheurs de presque toutes les disciplines.
Ce n’est pas le lieu, ici, de détailler la carrière de Pierre Moeschler, homme aussi discret que cultivé, humain et visionnaire. Ses initiatives locales, européennes et internationales ont fait reconnaître et développer à l’université les approches multidisciplinaires nouvelles, depuis la science fondamentale jusqu’aux applications à la vie quotidienne et aux services à la cité ou à l’Etat. Il n’a pas été simple de partir d’une formation en anatomie et biométrie classique, à une époque où l’écologie n’était qu’un petit chapitre de botanique et de zoologie, pour en faire une science de référence et populaire dans le monde d’aujourd’hui. Où tout le monde en parle… mais lui fait souvent dire n’importe quoi! Il a fallu beaucoup d’énergie, de finesse et de diplomatie, de la part de scientifiques et d’administrateurs comme Pierre Moeschler, pour établir des liens entre des personnes et des équipes qui n’avaient pas souvent envie de travailler ensemble, ou qui voyaient d’un mauvais œil ce qu’une territorialité abusive leur faisaient considérer comme une intrusion dans leur pré carré. Discret, efficace, n’ayant aucun goût pour la médiatisation personnelle, Pierre Moeschler, qui vient de nous quitter, a largement contribué à donner à l’Ecologie générale et humaine la place qui lui revient dans la société et dans les universités européennes aujourd’hui, à Genève en particulier.
* Professeur de biologie, université de Genève.