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Orienté sud-ouest/nord-est, entre le pied du Jura calcaire et le Moyen Pays molassique, le lac de N. (215 km²) fait partie du réseau des trois lacs subjurassiens: la Broye, canalisée dès 1853, le relie au lac de Morat, tandis que le canal de la Thielle, construit entre 1875 et 1883, le prolonge en direction du lac de Bienne et de l'Aar, puis du Rhin. Le lac de N. a porté divers noms: lac d'Yverdon (998 laci everdunensis, nom utilisé jusqu'à la fin du XVIIIe s. ), lac d'Estavayer (XII-XIVe s.), lac de Cudrefin (1319); l'appellation lac de N. se fixe progressivement dès le XIIIe s. et se consolide avec la montée en puissance de la ville et des comtes de N. Plus grand lac entièrement suisse, divisé en Haut-Lac (amont) et Bas-Lac (aval), il se partage entre les cantons de N. (86 km²), Vaud (74 km²), Fribourg (53 km²) et Berne (2 km²).
Les variations de niveau du lac, dont l'ampleur totale peut être estimée à 7 m, ont révélé une présence humaine sur le littoral dès le XIIIe millénaire avant notre ère. A la fin de la dernière glaciation, un lac inférieur de 3 m environ par rapport au niveau actuel avait dégagé le récif de Marin, créant une lagune. Sur la rive nord séjournèrent au Magdalénien final des cro-magnons chasseurs de chevaux, mais aussi de rennes, bouquetins, lièvres variables, marmottes et lagopèdes. Dès 1983, la découverte des campements d'Hauterive-Champréveyres et de Neuchâtel-Monruz, aux foyers et ateliers de taille du silex remarquablement préservés, a renouvelé l'étude du Paléolithique supérieur en Suisse. Saule et bouleau utilisés comme combustible fournissent des datations C 14 remontant aux alentours de 13 000 avant notre ère.
Les derniers chasseurs-cueilleurs ont bénéficié du réchauffement climatique qui permit l'extension des forêts de pins, puis de chênes, ormes et tilleuls. La présence de campements aziliens (épipaléolithiques) est attestée aussi bien à Champréveyres qu'à Monruz. Des microlithes géométriques (armatures de flèches composites) caractérisent ensuite le Mésolithique de l'Entre-deux-Lacs, par exemple à Cornaux-Prés du Chêne. Le gibier consistait surtout en cerfs et sangliers.
C'est au Ve millénaire que l'agriculture céréalière et l'élevage gagnent la région des Trois-Lacs. Avant même la fondation des premières stations littorales, des habitats néolithiques, de plein air ou en abri-sous-roche, existaient au pied du Jura. Des menhirs, isolés ou en alignement, se rencontrent à l'extrémité occidentale du lac (Bevaix, Gorgier, Saint-Aubin NE, Corcelles-près-Concise, Onnens, Grandson et Yverdon-les-Bains). Un dolmen du Néolithique final (Auvernier) témoigne des coutumes funéraires. Durant plus de trois millénaires, dès 4000 av. J.-C. en tout cas, se succèdent dans les baies du lac des villages dont les pilotis offrent des possibilités de datations dendrochronologiques. La conservation en milieu humide des vestiges les plus fragiles permet une ouverture sur les particularités de la vie quotidienne, au-delà des distinctions culturelles évoquées sous les appellations de Cortaillod, Horgen, Auvernier cordé, Bronze ancien et final (852 av. J.-C., dernière date attestée d'Auvernier-Nord). Pratiquement chaque commune riveraine des cantons de N., Fribourg et Vaud abrite une ou plusieurs stations palafittiques du Néolithique et/ou du Bronze, dont certaines sont des sites de référence pour l'étude de ces périodes. "La fin des lacustres", qui avaient adopté la métallurgie du cuivre, puis du bronze, intervint à la suite de modifications climatiques rendant les rivages impropres à la construction, du moins en bordure immédiate des lacs dont le niveau s'était fortement élevé. La civilisation de Hallstatt est attestée par des fibules et un poignard retrouvés sur la rive sud du lac. Sur la commune homonyme, La Tène est probablement le site archéologique suisse le plus connu; le second âge du Fer lui emprunte son nom. Dans la Thielle ont été découverts près de 3000 objets celtiques dont une partie au moins révèle des rites d'offrandes aux divinités des eaux.
Eburodunum (Yverdon-les-Bains), oppidum helvète au IIe s. av. J.-C., vicus gallo-romain au Ier s. apr. J.-C. et castrum au IVe s. apr. J.-C., est la seule agglomération d'importance attestée sur le lac de N. A proximité, la villa d'Yvonand-Mordagne fut occupée du début du IIe au début du IVe s. apr. J.-C. La colonisation gallo-romaine de la rive nord est mal connue; hormis la villa de Colombier (Ier-IIIe s. apr. J.-C.), seuls quelques établissements sont attestés (Auvernier, Bevaix, Gorgier, Saint-Blaise). La rive sud, par contre, s'inscrit dans l'arrière-pays d'Aventicum (Avenches) où fut acheminé par voie navigable (via la Broye et le lac de Morat) le calcaire des carrières de La Lance (comm. Concise) et d'Hauterive (NE). La navigation est attestée depuis le Néolithique sur le lac de N.; des vestiges d'embarcations (pirogues monoxyles et chalands gallo-romains) retrouvés à Yverdon-les-Bains, Bevaix et Cudrefin ont apporté une contribution essentielle à l'archéologie navale européenne.
Le haut Moyen Age est marqué par la présence de nécropoles des VIe-VIIIe s., mises au jour notamment à Bevaix, Neuchâtel-Serrières et Yverdon-les-Bains.
A Gletterens, un village néolithique reconstitué est ouvert au public depuis 1996; à Hauterive (NE), le Laténium, parc et musée d'archéologie (2001), rend perceptibles dans le paysage actuel les variations des anciens niveaux lacustres et les habitants de leurs rives.
Auteur(e): Michel Egloff
Auvernier, Font, Yvonand, Saint-Blaise et N. sont mentionnés en 1011 dans l'acte de donation de Rodolphe III, roi de Bourgogne, à sa fiancée Irmengarde. Du conglomérat complexe de liens féodaux qui ont marqué l'histoire médiévale des rives du lac, il faut retenir le rôle prépondérant des sires de Grandson, des seigneurs d'Estavayer et des comtes de N. Loin d'être une frontière, le lac est longtemps perçu comme une voie de communication privilégiée, ce qui explique les droits, aux XIIIe-XIVe s., des seigneurs d'Estavayer sur La Béroche, ou encore ceux des Grandson sur Cudrefin. Au milieu du XIIIe s., Pierre II de Savoie s'allie avec les Grandson et obtient l'hommage des Estavayer; il s'implante sur la rive sud, fonde la ville neuve de Cudrefin (entre 1246 et 1255) et la ville neuve d'Yverdon (1260), passage obligé entre Jura, Plateau et bassin lémanique. La maison de N. se place quant à elle dans l'orbite des Chalon-Arlay. Dès les guerres de Bourgogne, Berne et Fribourg s'approprient une grande partie des rives; Grandson, conquis en 1475, est érigé en bailliage commun en 1484. Font en 1520, Estavayer en 1536, Saint-Aubin (FR) en 1691 et Cheyres en 1704 deviennent des bailliages fribourgeois, tandis que le littoral du Pays de Vaud passe sous domination bernoise de 1536 à 1798. Ce découpage est à l'origine des enclaves de la rive sud. La rive nord, de la Thielle à Vaumarcus, reste aux mains du comté, puis principauté de N.
A la fois maillon d'un réseau international et au service de ses riverains, le lac participe activement au développement de sa rive nord dès le XVIIIe s. en supportant des activités d'import-export (indiennes, vin, sel). Bien que le projet de liaison Rhône-Rhin par voie d'eau n'ait jamais été achevé (canal d' Entreroches), il n'en reste pas moins que la navigation d'Yverdon à Soleure a joué un rôle économique important, dès l'époque gallo-romaine en tout cas. Avec les premiers bateaux à vapeur (L'Union entre 1826 et 1828, puis L'Industriel de Philippe Suchard dès 1834) apparaissent les premières sociétés de navigation destinées tant au transport des passagers que des marchandises. Rapidement dépassées par leur succès, puis, dès 1860, par la concurrence du chemin de fer, les diverses compagnies disparaissent, jusqu'à ce que l'actuelle Société de navigation des lacs de N. et Morat (siège à N.) naisse de la fusion de deux anciennes compagnies en 1872. Son but est d'abord de relier les zones non desservies par le train (essentiellement la rive sud du lac); elle joue dès 1880 un rôle de plus en plus important dans le tourisme et les loisirs (9 bateaux en 2008, pour une moyenne annuelle de 300 000 passagers).
La pêche, attestée dès le Néolithique, se pratique d'abord sur les rives et à l'embouchure des rivières, puis s'étend à l'ensemble du lac. Malgré les diverses corporations de pêcheurs, dont la plus ancienne est attestée en 1482, les eaux du lac ont toujours été libres pour tous les riverains. Depuis 1871, la pêche est régie par un concordat conclu entre les cantons de N., Fribourg et Vaud. Le nombre de pêcheurs professionnels est en constante diminution depuis les années 1960 (32 en 2008), mais le volume de poissons pêchés reste stable (324 t en 2008).
En raison des inondations fréquentes du Grand-Marais, à la jonction des trois lacs, qui détruisaient récoltes et immeubles, les premières tentatives d'assainir les eaux du Jura ont lieu dès le XVIIe s. à l'instigation de Berne. La première correction des eaux du Jura (1868-1891, abaissement du niveau d'env. 2,5 m) et la seconde correction (1962-1973, abaissement d'env. 1 m) ont stabilisé le lac de N. à l'altitude moyenne de 429,3 m. L'entretien des ouvrages est réglementé par un concordat intercantonal datant de 1973. Alors que la première correction a asséché le Grand-Marais, les grèves exondées de la rive sud du lac de N. sont à l'origine de la Grande Cariçaie, vaste ensemble diversifié de biotopes remarquables, qui se partage en neuf réserves naturelles sises entre Yverdon-les-Bains et Witzwil-Marin-Epagnier (réserve ornithologique d'importance européenne). La rive sud a été inscrite en 1976 et 1990 dans le réseau mondial des zones humides d'importance internationale (Convention de Ramsar).
Jusque dans les années 1970, le système du tout-à-l'égout a fait du lac de N. le réceptacle privilégié des déchets riverains. Pour contrer cette pollution et assainir les eaux, des stations d'épuration furent construites notamment à Yverdon-les-Bains, Estavayer-le-Lac, Delley, N., Colombier, Bevaix, Saint-Aubin et Vaumarcus.
Plan d'eau parmi les plus ventilés de Suisse, le lac est devenu dans le courant du XXe s. un espace pour les activités de sport et de loisirs. Entre 1960 et 2000, le nombre d'embarcations a plus que triplé (env. 11 000 bateaux); pas moins de vingt-cinq ports ont été aménagés pour les amarrer, dont celui de Chevroux, qui est le plus grand port de plaisance d'Europe en eau douce. En 2002, N. et Yverdon-les-Bains ont accueilli deux des quatre sites ("arteplages") d'Expo.02.
Auteur(e): Gilliane Kern