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Critique
par Elisabeth Vust
Publié le 12/06/2009
Publiée depuis 1994, la Zurichoise Ruth Schweikert a pu se faire connaître du public francophone en 2001 seulement, avec La poupée fourrée (Erdnüsse Totschlagen, 1994). Ce recueil délivrait pour ainsi dire des contes d'ogresses ordinaires; avec pour héroïnes des trentenaires peu disposées à entrer dans cette «maison de correction» qu'est le mariage, piétinant néanmoins sous domination maternelle. Femmes responsables devant la société, mais pas réellement adultes, elles ne se sentaient sécurisées ni par une mère «au cœur comme une décharge d'ordures» ni par un conjoint fiable. Et lorsqu'elles-mêmes avaient des enfants, elles oscillaient entre rejet et passion dévorante envers eux. Ces nouvelles dévoilaient l'univers tout en intimité et cruauté de l'Alémanique, dont on attend toujours la traduction du premier roman (Augen zu, 1998).
Car Ohio, qui vient de paraître en français, est le second roman de Ruth Schweikert. On y retrouve cet alliage du doux et de l'acide, ce questionnement de l'influence de chacun(e) sur son propre destin, et cet essai de la part de l'héroïne de concevoir la liberté autrement qu'un lourd filet posé sur les épaules.
Cela dit, le sujet principal de ce roman est la mémoire, dont on se dit qu'elle occupe rarement la «juste» place. Soit elle est cultivée à outrance et finit par étouffer le destin, soit son absence asphyxie le quotidien. Du coup, elle empêche autant Andreas que Merete de respirer: il vient d'une famille aux origines multiples (Italie, Pologne, Allemagne); elle a découvert le jour de sa rencontre avec Andreas qu'elle est une enfant trouvée.
«Les souvenirs étaient là et jugeaient le présent». Le film du passé déroule ses bobines sur un mode aléatoire, entre boucles et ellipses, dans la chambre d'hôtel où Merete est venue rejoindre Andreas. Ce n'est pas un rendez-vous amoureux: que l'amour existe encore entre eux tous deux le savent, mais ni elle ni lui ne le ressentent plus.
«Mais comment et par quoi les choses ont-elles commencé?». Cette question, Merete se la pose dans les différentes temporalités du livre: dans le présent de cette nuit d'adieux (le père d'Andreas vient de mourir et c'est la dernière rencontre entre Andreas et Merete); dans l'espace de réflexion ouvert par cette nuit et pendant la reconstitution des événements. Car Merete est sujette à cet «étrange trouble comportemental» qu'est l'écriture.
Hormis le grand-oncle d'Andreas – il a réalisé le rêve d'émigrer dans l'Ohio - les autres protagonistes recherchent encore leur terre promise. Celle-ci n'est pas forcément géographique, mais un état idéal quel qu'il soit (émotionnel, psychologique, sexuel, spirituel, ...). Ici, pas de visions de bonheur factice et rassurant; le vivre ensemble produit étincelles et grincements; l'atmosphère est parfois tellement remplie de non-dits, de désirs refoulés que les protagonistes évoluent à tâtons sans se voir vraiment les uns les autres. De même, les paroles sont rares et sans enrobage. Ainsi, à l'annonce de sa première grossesse, Merete déclare: «Ca ne me fait rien d'avoir un enfant». «C'est un peu maigre, dit Andreas». «Il faudra bien que ça te suffise, si ça me suffit, dit-elle en lui donnant un baiser devant la doctoresse».
L'écriture est à l'image du climat relationnel: imprévisible, changeante, morcelée, passant d'un sujet et/ou d'une époque à l'autre sans crier gare. Parfois difficile à suivre, elle capte pourtant avec sa texture toute de sensations, sa pertinence, et son respect des personnages, montrés sans fards, dans leur rugosité et leurs paradoxes, sans pour autant être mis à nu, exhibés.
Comment, pourquoi les choses ont-elle commencé, continué, fini? Ruth Schweikert ne livre aucune réponse, ne cimente pas les événements avec de la psychologie. Elle montre les éclipses de la beauté, du malheur, les tactiques de chacun(e) pour continuer à (sur)vivre et garder ses secrets.
«Personne ne veut devenir adulte, jusqu'au jour où l'on s'aperçoit que ça fait moins mal», dit le père d'Andrea. Idem pour la mort?