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Un mémorial pour les victimes de la Seconde Guerre mondiale, demandé par le parlement, pourrait bientôt être érigé en Suisse. Où en est la culture de la mémoire dans notre pays, notamment chez les jeunes? On débriefe.
Septante-six ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a fait 60 millions de morts dans le monde, le problème de la mémoire des victimes et plus généralement des événements resurgit dans l'actualité suisse. Le parlement a opté, il y a quelques semaines, pour la création d'un mémorial national dédié aux victimes du national-socialisme.
Selon les informations des Archives fédérales, près de 1000 Suisses (juifs, homosexuels, antifascistes...) ont été internés dans les camps de concentration et d'extermination nazis et 450 n'en sont pas revenus. Cela représente le plus grand nombre de victimes suisses lors d'un conflit violent durant les 200 dernières années.
De plus, la Commission Indépendante d'Experts, mieux connue sous le nom de «commission Bergier», chargée d'«examiner sous l'angle historique et juridique l'étendue et le sort des biens placés en Suisse avant, pendant et immédiatement après la Seconde Guerre mondiale», a fait état dans son rapport final en 2002 d'aides économiques de la Suisse envers l'Allemagne nazie, contribuant, selon les auteurs du rapport, à la réalisation de l'Holocauste.
La question de la mémoire des victimes du national-socialisme, à l'œuvre durant la période de la Seconde Guerre mondiale, dans le but aussi de prévenir la renaissance de telles horreurs, est donc d'autant plus essentielle – et délicate – que la Suisse fait partie de cette histoire, contrairement à ce qu'on a pu penser à un moment donné.
Cela fait depuis 1995 que la volonté de créer un symbole de commémoration officiel est présente. Le conseiller national socialiste Andreas Gross souhaitait faire en sorte de «ne pas oublier le renvoi par la Suisse de réfugiés juifs durant la Seconde Guerre mondiale, les exposant alors à la machine d'extermination nazie» et proposait l'érection d'une statue commémorative. Seulement, à l'époque, le Conseil fédéral avait jugé que la thématique du devoir de mémoire était trop complexe pour qu'elle soit réduite à une œuvre.
Une association de différents groupes, portés par l'Organisation des Suisses de l'étranger, dont la Fédération suisse des communautés israélites, les églises nationales et Amnesty International, ont préparé un nouveau projet. L'idée: créer un centre national de commémoration qui doit être compris comme un «lieu de mémoire dans l'espace public parrainé par la Suisse officielle».
Les conseillers nationaux Alfred Heer (UDC) et Daniel Jositsch (PS) ont porté ce projet sous forme de motions similaires, signées par plus de 100 membres du Conseil national et acceptées en mars par les deux chambres fédérales. «Les initiants avaient besoin d'un soutien parlementaire, car leur travail auprès du Conseil fédéral et de l'administration était compliqué», explique ce dernier. En vertu du fédéralisme suisse, c'est en effet à la société civile de proposer des dispositifs de mémoire.
«L'importance de la cause justifie cette démarche législative», estime le socialiste zurichois. Mais pourquoi l'édification d'un mémorial, certes réalisée dans d'autres pays, est-elle si importante? L'instruction de l'histoire à l'école et le rappel fréquent, dans la société en général, de cet épisode tragiquement capital ne sont-ils pas suffisants? La réponse de Daniel Jositsch:
Ce désir d'officialisation semble aller de pair avec le constat que le souvenir de la Shoah est de moins en moins perceptible chez les jeunes générations. En tout cas, un risque que le fameux «devoir de mémoire» s'estompe, à mesure de la distance qui nous sépare des tristes périodes, dont il est question, existe. «Dans mon enfance, cette guerre et l'Holocauste, qui lui est lié, étaient très présents à la télé, dans les fictions, dans les discussions», se remémore le conseiller national. Or, de l'eau a coulé sous les ponts:
L'instauration d'un lieu de mémoire doit servir à matérialiser cet accès direct de toute la population à des épisodes sombres, qu'il s'agit de ne jamais oublier. Les nouvelles générations sont-elles si sensibles que cela aux statues et autres monuments? «Les gens les voient de toute manière en passant devant, c'est la définition même de la chose», juge Daniel Jositsch. D'ailleurs, le projet inclut également «une offre éducative et d'information». Il ne s'agit donc plus (seulement) de symbole.