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Voltaire, en 1754, a des problèmes. Il est menacé à Paris par Louis XV pour ses écrits, il a été abandonné par Madame du Châtelet, et il s’est brouillé avec Frédéric II de Prusse… De surcroît, le sexagénaire est affaibli par la maladie.
Il va donc s’éloigner de la France devenue dangereuse, et consulter le célèbre docteur Théodore Tronchin à Genève. Aux portes de la ville, il achète une maison qu’il rebaptise Les Délices. Mais la représentation de Zaïre courrouce les huguenots de Genève, qui prohibent le théâtre. Et par pamphlets réciproques, il est en conflit avec Jean-Jacques Rousseau. Il passe les hivers à Lausanne, où ses tragédies sont jouées à Mon-Repos. En 1760, il s’installe définitivement à Ferney, en Pays de Gex. Sa demeure devient le foyer de l’élite intellectuelle. Parmi les nombreuses œuvres écrites dans ces trois lieux, on peut citer Candide ou l’Optimiste, le Traité sur la tolérance et le Dictionnaire philosophique.
Jean-Jacques Rousseau est certes né à Genève en 1712. Il a laissé, sur son enfance et sa jeunesse, des pages admirables dans ses Confessions. Mais ensuite, sa ville natale jouera peu de rôle dans sa vie. D’abord, c’est l’idylle des Charmettes avec Madame de Warens, trop célèbre pour que nous la rappelions ici. Après quelques années difficiles à Paris, il trouve en 1762 brièvement refuge à Môtiers et à l’île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. S’en suit une longue errance en Angleterre puis en France avant de regagner Paris, où il reste les sept dernières années de sa vie, achevée à Ermenonville au début juillet 1778.
Si le Léman est important dans la vie de Rousseau, c’est qu’il a situé à Clarens, près de Vevey, ville natale de Madame de Warens, sa Nouvelle Héloïse, qui attirera sur les bords de notre lac les touristes fortunés de l’Europe entière.
La vie de Madame de Staël est bien sûr liée au château de Coppet. C’est là qu’elle va vivre des amours tumultueuses avec un autre génie de son temps, Benjamin Constant. Puis, sur ordre de Napoléon qui déteste les femmes intelligentes, surtout quand elles se mêlent de politique, elle y vivra proscrite pendant de longues années. Mais sa demeure est un centre intellectuel européen: on y rencontrera Chateaubriand, Clausewitz ou encore la séduisante Juliette Récamier… Le rapport de Madame de Staël avec le Léman repose donc essentiellement sur son séjour à Coppet.
En 1816, lord Byron doit quitter l’Angleterre, pour cause de conflits conjugaux et de dettes. Il arrive à Genève et se rend en voilier à Clarens (le pèlerinage classique!) puis au château de Chillon. Le drame de Bonivard, enchaîné dans les basses-fosses de celui-ci par les Savoyards lui inspire son fameux poème romantique Le Prisonnier de Chillon. Il effectue aussi un périple en Suisse qui le mènera jusque dans l’Oberland bernois. Ebloui par les glaciers de la Jungfrau et du Wetterhorn, il donnera le goût de la montagne, liée au «sublime». On sait que sa vie se terminera précocement en 1824 à Missolonghi, où il est allé combattre pour l’indépendance de la Grèce opprimée par les Turcs.
C’est aussi à Coppet, vers 1803, que René de Chateaubriand, affublé d’une épouse acariâtre, va trouver son «ange», Juliette Récamier. S’ensuivra une longue liaison. Mais le moral du grand romantique restera sombre. Il effectuera aussi une traversée de la Suisse qui le mènera à Bâle, Lucerne, Altdorf, au col du Saint-Gothard puis à Genève. C’est en 1832, aux bras de Juliette, qu’il trouvera un bonheur apaisé sur les rives du Rhône. Il doit aussi à ses séjours en Suisse la rédaction d’une partie de ses Mémoires d’outre-tombe.
Quant à Stendhal, ses rapports avec le Léman sont assez ténus… Certes, il longe celui-ci puis gravit le col du Saint-Bernard avec les armées de Bonaparte en 1800. Plus tard, en 1837, il entreprend un vaste périple qui lui permettra de rédiger ses Mémoires d’un touriste. Au cours de celui-ci, il monte sur un vapeur, l’Aigle, qui file de Genève à Lausanne à la vitesse de quatre lieues à l’heure. Il note qu’à Lausanne, «on a moins de morgue» qu’à Genève, mais que le canton de Vaud «meurt de peur d’être reconquis par l’aristocratie bernoise».
Il faut prendre les récits de voyage d’Alexandre Dumas avec des pincettes, tant est grande sa propension à l’affabulation. Ainsi, il racontera avoir mangé un steak d’ours au Relais de la Poste de Martigny: une pure invention. En 1832, menacé comme opposant au régime de Louis-Philippe, il doit fuir en Suisse. Celle-ci est alors à la mode grâce au triomphe de l’opéra Guillaume Tell de Rossini. Le charme du lac Léman le séduit. Il en a laissé une description particulièrement poétique. A Coppet, il ressent une réelle émotion, car rien n’a été conservé de Germaine de Staël. Il en ressort les larmes aux yeux.
Gustave Flaubert, lui, ne semble pas avoir aimé grand-chose de la Suisse, lors de son voyage de 1845. Sur Lausanne, il écrira: «Caractère lourd, bon, épicier et platement intelligent de ses habitants. Femmes laides, dénuées d’élégance». Plus d’un siècle plus tard, Jean-Luc Godard dira tout le contraire! A Genève et Ferney, Flaubert va de déception en déception. Au Rigi Kaltbad, en 1874, il ne ressent «qu’un immense ennui». Un lien donc assez faible avec le Léman et la Suisse.
L’ouvrage centre les rapports de Victor Hugo avec le Léman sur sa présence – très remarquée – au Congrès de la paix de 1869 à Lausanne, où le plus célèbre émigré d’Europe est attendu comme le Messie. Il y prononce des phrases magnifiques de lyrisme: «Je bois à la libre république suisse et à l’avènement de la république européenne, que doit suivre la république universelle», et encore: «Nous voulons la paix; nous la voulons ardemment, nous la voulons absolument. Nous la voulons entre l’homme et l’homme, entre le peuple et le peuple, entre la race et la race, entre le frère et le frère, entre Abel et Caïn». Il chante aussi la beauté de Lavaux: «des coteaux couverts de vignes mûres, et cette magnifique émeraude du Léman, enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d’argent».
C’est aussi un message de paix et de fraternité entre les peuples que délivre Romain Rolland en 1914. L’auteur est déjà célèbre pour son grand roman Jean-Christophe. Il est à Vevey quand la guerre éclate. Aussitôt il écrit: «Quel que soit le vainqueur, le vaincu sera l’Europe.» Il voit juste. Mais surtout, le 22 septembre 1914, il publie dans le Journal de Genève son fameux article, «Au-dessus de la mêlée», qui est une déclaration de guerre à la guerre. Ce texte lui vaudra en France des torrents de haine. On l’appellera «le traître», le «planqué en Suisse». A Genève, il travaillera à l’agence des prisonniers de la Croix-Rouge. En 1922, l’écrivain s’installe à Villeneuve, à la Villa Olga où, en 1931, il recevra Gandhi, rencontre qui sera immortalisée par une photo historique.
Plus tard, il est vrai, la figure de Romain Rolland pâtira de son instrumentalisation par Staline. Retenons de lui ces lignes qu’il écrit le 31 juillet 1914 à Lavaux: «C’est dans cette paix divine et cette tendre beauté que les peuples d’Europe commencent leur grand égorgement.»
Le livre, intéressant et de lecture agréable, appelle cependant deux bémols. D’abord, son titre nous paraît hyperbolique et, pour tout dire, «commercial». En quoi ces écrivains ont-ils «changé le monde»? L’expression vaut peut-être, et encore, pour Victor Hugo et Romain Rolland. Leurs appels n’ont hélas eu que peu d’écho. Par ailleurs, les rapports de certains des personnages évoqués avec le Léman paraissent bien modestes. Ils ont gardé des souvenirs plus forts d’autres régions de la Suisse. Cela étant dit, l’ouvrage, qui présente à chaque fois un résumé de la vie des écrivains concernés, offre un bon rappel de leur biographie, de leur œuvre et de leur rayonnement intellectuel.