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08/11/2012
CHOSES VUES AU LIBAN (2) DE LA MER AUX EXILES
Je reviens de trois semaines au Liban qui furent éclairées par des visages et paysages inoubliés, malheureusement alourdies par la guerre en Syrie et par un bombardement. Loin des analyses politiques, en voici quelques reflets :
A la Place Sassine, au coeur d'Achrafieh, je monte dans le bus à destination d'Hamra, puis je descends vers la mer, à pied. Parce que je ne me rassasie pas de cette vision, je ralentis mon pas pour mieux absorber les prémisses de la mer.
Ma première vision est celle de ce jeune garçon contemplant l'Infini tandis qu'un bateau blanc passe, au loin. Comme si le Liban était le Pays de la Paix, à dix mille lieues des soubresauts qui agitent la région.
Première vision de la mer, à Beyrouth:
un jeune garçon observe l'Infini
Muni d'un gilet orthopédique, un homme marche en titubant sur la Corniche. Sa femme l'installe sur un muret puis va chercher dans le coffre de la voiture une chaise pliable à son intention. L'homme articule difficilement. Il me fait comprendre qu'il a subi une opération à la tête et me désigne la cicatrice qui traverse son torse. Ils sont tous deux Palestiniens, nés au Liban après 1948. Ils disent qu'ils n'ont jamais pu retourner «là-bas», où est leur maison, qu'ils ne la reverront jamais. C'est ainsi. Ils sont au bord des larmes. Ils ajoutent que leurs parents sont morts au Liban, où ils se sentent étrangers, sans avoir revu leur maison, à Nazareth. «Maison, maison», disent-ils, et je crois encore entendre les sanglots de mon fils désespéré, sept ans, assis à côté de moi au cinéma, alors qu'«E.T.» répétait: «Maison, maison...»
Mes interlocuteurs regardent la mer comme s'ils la voyaient pour la première fois. Une certitude les habite. Ils savent qu'ils la retrouveront demain, toujours, qu'elle au moins ne leur faussera pas compagnie. Ce n'est pas comme Nazareth demeuré en Terre promise. La femme éponge le front de son mari avec un petit mouchoir de coton. Main dans la main, ils regardent la mer, les enfants, les joggeurs, les piétons, les personnes âgées, les petits chiens, qui marchent ou courent sur la Corniche.
Nous nous sommes quittés en nous serrant la main comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Et si c'était vrai ? Si j'avais su, avant de les rencontrer, la douleur de l'exil, l'angoisse de la maladie ? Et eux, la possibilité d'une rencontre avec une étrangère.
Sans se concerter, ils ont fermé les yeux pour mieux vivre l'instant présent, ce qui me paraît être, dans tous les cas, la meilleure des choses à faire, à vivre, en attendant l'Eternité.
Il était une fois trois jeunes garçons, une matinée d'octobre 2012, à Beyrouth.
Sur une terrasse de la Corniche, dans un restaurant populaire, j'écris parmi les fumeurs de narguilé, jeunes et moins jeunes. Ma présence intrigue. Les visiteurs ne se précipitent pas au Liban car,
dans le pays voisin, cent personnes meurent chaque jour. Des innocents (j'entends : «I nos sang»). Attaques et contre-attaques se succèdent dans une folie dont personne ne voit le sens ni la fin. Le pays de Khalil Gibran pourra encore attendre pour revoir «ses» touristes... En attendant, il accueille des dizaines de milliers de réfugiés syriens. Des enfants sont intégrés dans les écoles, des blessés sont soignés dans les hôpitaux. Des réseaux amicaux et familiaux se mettent en place.
Attablée près de moi, en compagnie de sa «bonne» asiatique, une cliente du café me demande : «C'est la première fois que vous venez ici ?» Puis: «Vous écrivez sur quoi, sur le passé, le présent ou l'avenir ?»
Si je savais... Ces périodes de la vie sont-elles si opaques ? Et si le présent avait le souvenir du passé et s'il était, aussi, tourné vers l'avenir ? Nos enfances sont encore si proches alors que nous parvenons au cap dit «de la sérénité»...
Un papa et ses fillettes tellement joyeux. J'entends encore leurs rires...
Un jeune papa et ses deux petites filles font la ronde dans la mer en chantonnant. Un peu plus loin, après avoir longtemps hésité, un jeune garçon plonge. Il est heureux car il a enfin des spectateurs.
Heureux comme un poisson-oiseau ou un clown, Ali!
Au moment de quitter la Corniche, car quelqu'un quelque part en ville m'attend, je verrai encore un pêcheur sauter au ciel. N'a-t-il pas réussi son pari : ses poissons sont de belle taille.
Cette nuit-là, je m'endormirai avec Les désorientés, d'Amin Maalouf. Un roman dans lequel le grand écrivain évoque les retrouvailles au Pays du Cèdre de quatre amis d'enfance qui ne s'étaient pas vus pendant vingt ans ... et qui me laisse désorientée.
«Ma grande joie est d'avoir retrouvé, au milieu des eaux, quelques îlots de tendresse levantine et de sereine tendresse. Ce qui me redonne, pour l'instant du moins, un nouvel appétit de vivre, de nouvelles raisons de me battre, peut-être même un frémissement d'espoir».
Peu après, il se demande: «Et à plus long terme ?» avant de se répondre à lui-même: «A long terme, tous les fils d'Adam et d'Eve
sont des enfants perdus».
Peut-être, mais qu'en savons-nous exactement ?
La montagne libanaise m'appelle et demain je partirai vers le Chouf. C'est ma seule quasi certitude.
«Ici sur la montagne soleil et vent se frottent,
tout devient silence et couleur.
Le Chouf est un oiseau grandement solitaire».
Nadia Tuéni