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Sur les traces des Jacquets
L'important ce n'est pas le but, l'important c'est le chemin.
L'Europe par les Chemins de St-Jacques de Compostelle
Caminoropa
des rives du lac de Constance aux remparts des Zähringen, septembre et octobre 2013
Constance - Märstetten
15 km
L’évêché de Constance, qui fut érigé en l’an 590, est le plus ancien sur sol allemand. Il s’est tenu dans la ville le seul concile sur terre germanique. Cet événement est rappelé dans le port par la statue Imperia représentant une courtisane tenant dans une main l’empereur Sigismond et dans l’autre le pape Martin V. Celui-ci fut élu au terme de ce concile qui mit fin au schisme d’Occident. Un grand nombre de prostituées avait été amené dans la ville afin de pourvoir aux besoins «primaires» des participants au Concile, qui dura quatre ans. Je me recueille dans la cathédrale, datant du 10e s. et dans la "rotonde" St-Maurice où se trouve une réplique du 13e s du St-Sépulcre, avec St-Jacques tenant 7 bâtons de pèlerins et autant de bourdons pour les pèlerins se mettant en marche. A l’extérieur, un panneau indique la distance nous séparant de Compostelle, soit 2340 km. Après avoir passé devant l’église de St-Etienne, la plus ancienne de la ville, mentionnée pour la première fois en 613, je franchis la Schnetztor qui marque la frontière suisse, à Kreuzlingen. Je tourne un peu en rond mais retrouve finalement la signalisation et gravis la colline de Bernrain au sud de la ville pour arriver enfin dans la campagne reposante. Les panneaux indicateurs dans le canton de Thurgovie sont superbes. La pluie battante n’est pas réellement un problème, je profite à fond de ces instants. Je serai seulement rejoint par un pèlerin allemand plutôt pressé, lui qui me parle d’étapes de 30 ou 40 km qui lui paraissent être la norme pour un pèlerin moyen ! Je me laisse ainsi distancer sans aucun regret. A la fin de la journée j’arrive à Märstetten, où se trouve depuis 1155 une église St-Jacques. On ne peut pas la manquer, avec son clocher carré et son cadran solaire. Je suis accueilli chaleureusement à l’auberge pour pèlerins, mais comme je passe la soirée et la nuit tout seul dans cette grande maison, tout comme à St-Gall, l’ambiance se refroidit quelque peu. Au moins je ne serai pas dérangé par les ronflements de compagnons de chambrée.
Märstetten - Sirnach
20 km
Le temps s’est bien remis et je marche sans détour sur des routes asphaltées, jusqu’à Amlikon, où je traverse la Thur. La rivière est gonflée par les pluies. Mes pensées vont aux courageux pèlerins qui devaient la traverser à cet endroit sur un bac, avant que ne soit construit en 1728 le pont. Deux églises St-Jacques se suivent dans la région. La première est une chapelle, à l’entrée de Kaltenbrunnen. Elle date de 1780 et abrite un superbe vitrail du saint. Le second édifice se trouve un peu à l’écart du Chemin, à Lommis. On remarque aussi d’anciennes auberges de pèlerins «zum Engel», tant à Münchwilen qu’à Sirnach. Dans cette localité, je trouve un accueil jacquaire tenu par Agnes et Peter. Agnes se charge de l’accueil alors que Peter est à l’intendance. Bien qu’il ne soit pas du tout intéressé par le pèlerinage, il met un point d’honneur à ce que les hôtes se sentent comme chez eux dans leur maison. Agnes est accompagnatrice de groupes et est partie depuis 2008 à de nombreuses reprises sur le Chemin, tant en Suisse qu’en Espagne. Elle déborde d’énergie et de projets, comme celui de partir l’année prochaine à pied pour Jérusalem. Je passe en leur compagnie des moments formidables. Agnes m‘explique tout au long de la soirée comment elle réussit à concilier ses pèlerinages avec sa seconde passion, le chant folklorique. C’est bien ça la diversité du chemin, un soir dans une grande auberge à se cuisiner seul des pâtes et le lendemain à la table de personnes à l’existence passionnante.
Sirnach - Fischingen
6 km
Je suis un joli chemin forestier, passe à Oberwangen au pied de la chapelle St-Martin, et arrive à midi déjà au couvent bénédictin de Fischingen. Fondé en 1133, il a connu son temps de gloire entre les 16e et 18e s. Sa principale particularité est la chapelle dédiée à Ste-Idda. Cette femme de noble lignée, comtesse du Toggenburg, fut accusée d’adultère par son mari jaloux et condamnée à mort. Elle fut précipitée dans la Töss mais survécut miraculeusement et entra dans les ordres. Son tombeau recèle une petite ouverture où les pèlerins fatigués peuvent y glisser les pieds pour soulager leurs douleurs. Comme je n’ai marché qu’à peine deux heures de temps, je ne peux pas témoigner si cette légende est fondée ou non. Ce qui est certain c’est que le couvent de Fischingen, au fond de cette belle vallée, est une étape idéale avant d’entamer la rude montée du Hörnli.
Fischingen - Weier (Rüti)
28 km
Le Hörnli, appelé «montagne des Zurichois», culmine à 1133 m. d’altitude, à la frontière des cantons de Thurgovie, Zurich et St-Gall. Je bénéficie de conditions idéales, et parviens sans problème au sommet de cette première difficulté du chemin des Souabes, d’où s’offre un superbe panorama sur le Säntis, le Pilate, l’Eiger et les Alpes glaronnaises. J’apprends également qu’il y avait là un «chalet de vacances» construit au 19e s. par un industriel zurichois à l’usage de ses employés méritants, alors que le progrès social en était à ses premiers balbutiements. La descente jusqu’à Steg est nettement plus exigeante. Il me faut ensuite longer un moment la route asphaltée, mais heureusement je passe ensuite sur le «chemin des hauteurs» et bénéficie ainsi d’une vue magnifique sur les Alpes. Au bout de la vallée de la Töss, peu après être passé à la hauteur de Wald, le chef-lieu de la vallée, j’aperçois enfin le lac de Zurich. Cependant, le chemin est encore long jusqu’à Rapperswil. Dans la région de Rüti, à Weier, je passe devant une ferme où Elsbeth a dressé une table avec des rafraichissements et des biscuits pour les pèlerins. Cette brave femme m’offre très gentiment de faire halte dans sa maison, car j’ai encore 2 heures de chemin devant moi et le jour descend. J’accepte avec plaisir et je passe ainsi une nouvelle soirée formidable avec elle et son mari Albert, agriculteurs à la retraite. Albert a parcouru une partie du Chemin en Suisse à plus de 70 ans, depuis Einsiedeln jusqu’à Fribourg. Je lui tire mon chapeau car comme je vais le découvrir ces jours prochains, il ne s’agit pas que d’une simple promenade.
Weier - Egg
17 km
Je rejoins le lendemain matin la jolie cité de Rapperswil et profite de la visiter durant une bonne partie de la matinée. Surnommée la «ville des Roses», Rapperswil est un peu considéré comme la Riviera du lac de Zurich et son bourg médiéval est très bien conservé. La vue depuis les murailles du château sur la ville et le lac est éblouissante. Après avoir visité l’église St-Jean et le marché sur la place de l’Hôtel de ville, je me dirige vers le lac. Depuis le Moyen Age, les pèlerins le traversent à son point le plus étroit grâce à des passerelles. La première fut construite par le duc Rudolph IV d’Autriche en 1358 et fut durant 500 ans l’unique possibilité de traverser le lac tout en évitant Zurich. Une digue en terre s’y ajouta en 1878, et en 2001 une nouvelle passerelle a été construite, en immergeant 233 pieux de chêne. On passe toujours devant la chapelle «Heilighüsli», érigée en 1511, puis c’est véritablement un enchantement que de parcourir les 840 m sur le lac, en jouissant pleinement de la quiétude environnante et du panorama. Il y a notamment deux îles protégées, avec les marais de Frauenwinkel, qui forment des rives de paysages lacustres parmi les plus précieuses de Suisse. Au bout de la passerelle se trouve un petit hameau appelé Hurden, avec une superbe petite chapelle construite en 1497. Sur l’autre rive se trouve Pfäffikon, cité industrielle avec un taux d’imposition favorable attirant les cadres supérieurs zurichois aisés, et dont le point d’attraction est constitué par son grand parc aquatique et de loisirs. La ville est blottie au pied des pentes du col de l’Etzel. J’arrive au sommet à la nuit tombante, en profitant pleinement du temps magnifique de la journée. C’est à cet endroit, à environ 1000 m d’altitude, que l’ermite Meinrad a vécu, avant de descendre s’établir dans la «sombre forêt» où se trouve actuellement la ville d’Einsiedeln. Je n’y arriverai pas aujourd’hui car la nuit est tombée et il est plus prudent de m’arrêter de l’autre côté du col, après avoir traversé la Sihl sur un très beau pont couvert nommé «Pont du diable». J’arrive dans un village appelé Egg (oeuf !) où je trouve la seule auberge du village, bien animée par une grande fête familiale qui se prolongera tard dans la nuit.
Egg - Einsiedeln
5 km
Je jouis d’un temps de carte postale pour ce dernier bout de chemin jusqu’à Einsiedeln, en longeant les rives du romantique lac de Sihl et gardant les deux cimes des Mythen en point de mire. Comme j’ai beaucoup de temps à disposition, je ne suis pas le chemin balisé et prolonge le plaisir en faisant quelques détours sur les rives du lac qui me font arriver finalement sur une colline, d’où on domine l’arrière du couvent. Il y règne pas mal d’animation en raison d’un championnat de VTT organisé ce week-end. Pour ce qui est du couvent bénédictin, il est depuis le 12e s. le but du plus important pèlerinage à la Vierge Marie de Suisse. Il a été construit en 934 à l’endroit de la cellule d’ermite du moine Meinrad et où deux voleurs, qui pensaient le dévaliser d’un trésor imaginaire, le tuèrent. La Vierge noire est présentée dans une chapelle située directement à l’entrée de la basilique. Elle fut parée de somptueuses étoffes en 1600 environ, afin de la protéger, car sa couleur sombre résulte sans doute de la suie des cierges qui l’entouraient. Ses vêtements sont changés au gré des périodes liturgiques. Chaque jour les moines se rendent en procession devant la chapelle et chantent le Salve Regina, qui est un instant très prenant. C’est l’occasion idéale pour s’octroyer un jour complet de repos, dans le calme de ce monastère.
Einsiedeln - Brunnen
26 km
Me voici paré pour affronter une étape extraordinaire mais assez éprouvante, car on doit franchir un nouveau col, à 1414 m d’altitude, ce qui est en fait le plus haut point du chemin de St-Jacques au nord des Pyrénées. Depuis Alpthal le sentier monte en pente raide mais l’effort en vaut vraiment la peine, puisqu’on arrive à l’ombre des Mythen, le symbole naturel de cette région de Suisse centrale. Comme c’est un col facilement accessible en voiture depuis Schwytz, les touristes en quête d’air pur sont omniprésents. Après la pause casse-croûte sur les pâturages, il faut se résoudre à entamer la descente vertigineuse sur Schwytz. Les muscles de mes jambes se rappellent à mon bon souvenir, et c’est avec un grand soulagement que j’arrive en vue du majestueux collège baroque de Schwyz. Fait étrange, il me semble entendre les sonnailles des vaches depuis le centre-ville, alors que je n’ai plus vu le moins bovin depuis le début de la matinée. La raison est toute simple, c’est le jour de la désalpe, où les troupeaux sont ramenés dans la plaine. Il est assez remarquable que les Schwytzois soient tant attachés à leurs traditions qu’ils bloquent complètement leur chef-lieu afin d’y faire défiler leurs troupeaux, magnifiquement décorés. L’église de St-Martin de Schwytz est vraiment grandiose, elle passe pour être l’une des plus belles églises baroques de Suisse. Après la visite de Schwytz et avoir admiré l’Hôtel de ville et ses fresques de la bataille de Morgarten, décisive pour la fondation de la Confédération, je prolonge cette longue et belle journée jusqu’à Brunnen, au bord du lac des Quatre-Cantons. Je passe à côté de l’usine où sont fabriqués les ô combien célèbres couteaux suisses (25’000 par jour tout de même) et devant de belles chapelles, dont celle des «5 François», du nom des 5 Saints. Elle fut très endommagée par l’occupant français en 1799 et restaurée en 1811. Je parviens finalement au terme de ma route à la maison mère des Soeurs de charité de la Ste-Croix à Ingenbohl près de Brunnen, avec son couvent et son église hyper moderne. L’endroit est également un lieu de pèlerinage réputé, la crypte renfermant le tombeau de la Bienheureuse Mère Maria Theresa Scherer.
Brunnen - Stans
25 km
Cette journée marque une étape importante puisque je traverse le lac des Quatre Cantons, à son endroit le plus étroit, pour entrer dans la Suisse centrale. C’est vraiment un moment particulier que d’admirer le paysage formé par les montagnes d’Uri et de Schwytz par-dessus les flots limpides de ce lac magique. Il y a très peu de monde sur le bateau à cette heure matinale et je profite à fond de ces instants inoubliables. La Suisse est décidément un superbe pays qui dégage une totale sérénité et même de la pureté. Le bateau me dépose à l’ancien port à péage de Treib, à la limite du canton d’Uri et la route reprend aussitôt de la hauteur. Il y a bien la possibilité de prendre un funiculaire pour s’épargner 400 m de dénivellé, mais il serait beaucoup trop dommage de passer à côté du panorama époustouflant qui s’offre au promeneur tout en surplombant le lac. Par chance le temps est au beau fixe car sinon le «chemin des Waldstätten» pourrait même devenir dangereux en cas de brouillard et de pluie. Après avoir traversé les bois couvrant les falaises du côté ouest du lac, je débouche sur les prés au-dessus du village d’Emmetten. Je visite les très beaux ex-voto dans la chapelle de la Sainte-Croix à l’entrée du village, puis l’église St-Jacques et Ste-Thérèse au centre de la localité, qui abrite pour sa part une belle statue du saint. Emmetten est de toute évidence très lié avec St-Jacques puisque 3 coquilles jaunes sur fond rouge forment ses armoiries. Après une pause méritée, vient le moment de la descente traditionnelle, jusqu’au bord du lac, à Beckenried. On ne se trouve plus du tout dans un village de montagne car les villas cossues avec les belles voitures se succèdent. L’église St-Henri abrite également une statue de St-Jacques. A la sortie de la localité se trouve une très jolie chapelle «Maria im Riedli», qui est en outre un lieu de pèlerinage pour les marins, ce qui n’est pas si fréquent dans ce pays de montagnes. D’autres chapelles se succèdent, dont la «Nothelfer-Kapelle», à Buochs, très joliment décorée. Le chemin monte gentiment en direction de Stans, en traversant des hameaux paisibles. Le Chemin offre finalement une très belle vue sur Stans, le chef-lieu du demi-canton de Nidwald. La fatigue commence à se faire sentir et je suis soulagé de trouver un gîte rural qui m’accueille pour la nuit. Je passe une nuit de parfait repos dans la ferme de la famille Waser.
Stans - Flüeli (Ranft)
16 km
Le temps est toujours extraordinaire et invite à flâner une bonne partie de la matinée dans le centre de Stans. La grandeur et la majesté de l’église St Pierre et St Paul tranche un peu avec la taille modeste de la localité. Depuis le début, c’est un ravissement que de se promener dans ces villes et villages de Suisse centrale si paisibles et si bien entretenus. La place à côté de l’église présente un monument en l’honneur du héros national Winkelried qui s’est sacrifié pour permettre aux Confédérés de vaincre l’ennemi habsbourgeois et ses alliés alsaciens lors de la bataille de Sempach. Il fut sculpté en 1865 dans du marbre de Carrare. En sortant de Stans, je ne me lasse pas d’admirer les montagnes environnantes, surtout le Pilate tout proche, ainsi que le Stanserhorn. Je traverse des pâturages verdoyants jusqu’à la commune d’Ennetmoos, dont était justement originaire Winkelried. Il y a un hameau nommé St-Jakob avec évidemment une église consacrée au saint, et une statue qui domine l’entrée. Il y a justement un appel à la générosité des pèlerins pour sa restauration. Les paroissiens ont eu la bonne idée de vendre des petites croix fabriquées dans le bois des anciens bancs de l’église. Il y a aussi un nombre conséquent de coquillages à disposition et d’autres souvenirs. Je me restaure sur un banc contre la façade de l’édifice avant de continuer par les chemins forestiers en direction de Flüeli. On traverse le ruisseau Mehlbach qui délimite la frontière entre Nidwald, que l’on quitte, et Obwald. Le Chemin de St-Jacques se confond avec le «chemin du Frère Nicolas», du nom du Saint Patron de la Suisse. On monte tout d’abord vers St-Niklausen, qui abrite une chapelle parmi les plus anciennes de Suisse, avec une imposante tour. Juste après le chemin plonge en direction de la rivière Melchaa et je distingue enfin le Ranft en cette fin de journée, célèbre lieu de pèlerinage de Suisse. Je n’y avais pas songé un seul instant mais par un hasard extraordinaire (à moins que ce ne soit un signe) j’arrive ici exactement le jour de la fête de la St Nicolas, le 25 septembre. Je ne m’en rends compte que lorsque je vois les dizaines de bougies qui illuminent un côté de l’ermitage, dans la nuit tombante. Je ne savais même plus la date de la fête du saint, et j’y arrive en plein dedans, c’est tout de même assez troublant. Je me recueille un long moment dans la première chapelle, dite inférieure, qui se trouve sur le chemin. Je remonte ensuite jusqu’au village, pour rejoindre mon gîte, à deux pas de la chapelle dite «de Lourde». Elle a la particularité, comme son nom l’indique, d’abriter dans le choeur une représentation fidèle de la grotte miraculeuse. La chapelle est ainsi devenue également un lieu de pèlerinage pour les gens qui ne pouvaient pas faire le long voyage dans le sud-ouest de la France.
Flüeli - Lungern
16 km
Nicolas était un personnage important dans la région, à la fois un notable et un juge. Comme il était illettré, ses jugements était retranscrits par un écrivain public. A 50 ans, il eut une vision où il vit du feu sortir de la bouche de l’écrivain. Il comprit que ce qui avait été couché sur papier ne correspondait pas à ce qu’il avait dicté et il décida ainsi d’abandonner ses fonctions. Il partit faire un pèlerinage dans le nord de la Suisse mais se rendit compte que sa place était auprès des siens. Il eut à ce moment un horrible mal de ventre et il ne put dès cet instant plus rien avaler de solide de toute sa vie. Il décida de se retirer dans un ermitage, à quelques centaines de mètres de sa maison natale, au fond de la vallée du Ranft, non sans avoir auparavant demandé l’avis de son épouse Dorothea. Ils avaient quand même dix enfants ! Non seulement cette courageuse femme accepta la «lubie» de son mari mais elle tissa elle-même la tunique d’ermite. Frère Nicolas reçut au cours des 20 dernières années de sa vie la visite de nombreuses personnes, humbles ou nobles, qui lui demandaient conseil. Grâce à Frère Nicolas, une guerre civile fut même évitée. C’est à cette époque que le territoire d’Unterwald se partagea pacifiquement en deux demi-cantons. La Confédération garda grâce à ses conseils son unité et les cantons de Fribourg et Soleure furent également acceptés en son sein. Il mourut le 21 mars 1487 et fut canonisé en 1947 par le Pape Pie XII. La maison natale et la maison familiale de Frère Nicolas sont toutes deux conservées et on peut les visiter. La maison d’habitation qu’il avait construite de ses mains a été rénovée exactement à l’identique et le Pape Jean-Paul II s’y est recueilli. On connaît les pensées et les actes de Frère Nicolas grâce à un autre ermite, Frère Ulrich de Memingen, qui avait suivi son exemple. Lui aussi a sa chapelle, non loin des deux chapelle du Ranft, soit celle dite «inférieure», datant de 1501, au bord de la Melchaa, qui recèle une fresque du 16e s. de Frère Nicolas, et la chapelle dite «supérieure», construite en 1468, avec sa cellule d’ermite contiguë, d’où il pouvait suivre les offices. Après avoir consacré la matinée à la visite de l’ensemble, je me remets en route pour la descente sur Sachseln, au bord du lac de Sarnen. Je suis le chemin dit «des Visions» qui présente aux promeneurs six oeuvres d’art représentant de façon très moderne les visions de Frère Nicolas. Le village de Sachseln représente le milieu géographique de la Suisse. Il y a un musée dédié à Frère Nicolas et surtout l’église paroissiale St Théodule, avec la tunique tissée par Dorothea exposée aux fidèles. Le saint est enseveli sous le maître autel de l’église depuis 1672. La suite du Chemin est agréable, le long des rives, en passant notamment par Ewil, avec sa chapelle Ste Apollonia abritant une statue de St-Jacques, puis Giswil, où se dressait autrefois un bâtiment de douane ainsi que trois châteaux forts, et enfin Kaiserstuhl au bout du lac suivant, le Lungernsee. Le jour tire à sa fin mais comme j’ai de la peine à trouver un hébergement, je décide de me rapprocher encore du col du Brünig, en vue de l’étape du lendemain. Je longe donc entièrement ce lac de Lungern, réputé être un paradis pour les pêcheurs, pour atteindre le village du même nom. C’est un très joli village, avec comme particularité son église de taille impressionnante par rapport au village. Ce n’est en fait rien de moins que la réplique de l’église de Lourdes ! Je suis accueilli une nouvelle fois par des fermiers qui me propose un nid bien douillet dans la paille.
Lungern - Brienz
16 km
Depuis ce côté-ci, la montée du col du Brünig n’est pas du tout pénible, d’autant plus que je préfère suivre l’ancien chemin des muletiers et non pas celui appelé «Chäppelistiege», un antique chemin romain, qui a des marches taillées dans la roche. Les pèlerins de St-Jacques empruntaient ce dernier mais je préfère m’octroyer un certain confort. J’atteins facilement les vastes prairies du «Sewli», peu avant le sommet du col marquant la frontière cantonale Berne-Obwald, par où passe la route ainsi que le train reliant l’Oberland bernois à la Suisse centrale. Juste après le col il faut prendre à droite un chemin taillé dans le rocher et suivre l’ancien chemin muletier. La descente sur Brienz s’avère assez compliquée, la pente est très marquée, mais la vue superbe sur la vallée de la Hasli et l’ouverture vers le col du Grimsel compense ces efforts. Mes jambes sont bien lourdes lorsque j’arrive au bas de la montagne, à Brienzwiler. Il y a une auberge pour pèlerins, mais comme il est encore bien tôt et qu’elle n’est pas encore ouverte, je préfère continuer jusqu’à la principale localité de la région, Brienz. J’y rencontre de sympathiques Québécois, Robert et sa soeur Manon, faisant le tour de la Suisse et avec lesquels je passe une très belle soirée.
Brienz - Interlaken
19 km
On peut longer le lac de Brienz jusqu’à Interlaken par les deux rives mais j’opte pour celle qui prend de la hauteur et offre de magnifiques points de vue sur le lac. La route est coupée par un profond ravin nommé «Unterweidli», que l’on franchit sur un pont suspendu assez impressionnant. Il faut également franchir les cicatrices d’un terrible éboulement remontant à environ 10 ans. Je descends jusqu’au port d’Oberried pour le repas de midi et profite du calme de l’endroit et de la beauté des eaux du lac, qui est un véritable miroir. Je poursuis presque à regret vers Niederried puis arrive au village de Ringgenberg, avec l’église réformée intégrée dans les ruines du château fort. Les forêts se suivent jusqu’à l’approche de la ville suivante, Interlaken. Je longe brièvement l’Aar que je franchis le long de la voie ferrée pour atteindre le centre animé, voire même grouillant de touristes. Ils sont pour la plupart originaires d’Asie et font leur halte suisse programmée, au pied du massif de la Jungfrau. Ma jambe droite me fait de plus en plus souffrir et je boîte bas jusqu’à l’auberge de jeunesse. J’espère vraiment que la nuit suffira à me mettre d’aplomb car ce serait dommage de devoir abandonner juste avant le dernier quart du Chemin.
Interlaken - Einigen
20 km
Mes problèmes de santé ne se sont pas estompés et je dois serrer les dents pour me traîner, plus que marcher, le long des rives du lac de Thoune jusqu’aux grottes de St-Béat. On les atteint par des magnifiques escaliers taillés dans la roche, qui portent le nom de l’homme qui les a élargis, un certain Oskar Luk. La légende de St-Béat, qui aurait vécu dans cette grotte, non sans avoir comme le moine Gall amadoué un ours, engendra au Moyen Age un pèlerinage très fréquenté, jusqu’à la Réforme. Il y a même un modeste tombeau, à l’entrée, dont on se demande s’il a véritablement abrité une sépulture, et surtout qui y repose. Ce qui est certain, c’est que ces galeries souterraines sont visitées par des marées humaines, car elles sont d’une grande beauté. Les pèlerins appréhendaient pour leur part beaucoup de se rendre jusqu’ici car le chemin passait dans une forêt épaisse et inhospitalière. Il en va bien différemment de nos jours et après avoir profité d’une visite guidée, je descends le chemin jusqu’à Merligen, qui bénéficie d’un doux climat. J’ai opté de traverser le lac grâce au bateau qui me conduit droit sur Spiez, gros village également fort prisé des touristes, à juste titre. Il est amusant de rencontrer une nouvelle fois une quinquagénaire bâloise prénommée Elisabeth, dont j’avais fait connaissance déjà sur un bateau, entre Brunnen et Treib. Nous nous sommes rencontrés régulièrement sur le Chemin, bien qu’elle ne soit pas du tout une pèlerine. Elle met simplement à profit ces beaux jours pour randonner et je dois dire qu’elle tient plutôt la forme, comparé à moi. C’est elle qui m’indiquera que je souffre simplement d’une contracture musculaire et qu’il n’y a pas grand chose à faire, si ce n’est mettre la jambe au repos. C’est bien ce que je compte faire, mais pas tout de suite ! Pour le moment, je constate que le climat du coin est devenu bien plus clément puisque nous traversons des vignobles. La région a été peuplée dès l’époque pré-romaine. Spiez abrite un imposant château fort mais le temps n’incite plus trop à la flânerie et j’ai de toute manière vraiment hâte de mettre un terme à mes souffrances en atteignant le but de la journée que je m’étais fixé, Einigen. J’ai la chance d’être accueilli dans la maison de la sympathique Rosemarie un peu avant ce village, avec un superbe point de vue sur le lac de Thoune.
Einigen - Wattenwil
21 km
Grâce à mon petit guide, j’apprends que la région était sous la domination des Bourguignons, d’où le nom que le Chemin prend à cet endroit. Le roi Rodolphe II avait une résidence peu après Einigen. Il a fait bâtir pas moins de 12 églises dans la région, dont celle du château de Spiez et d’Amsoldingen. La visite de cette église romane consacrée à St-Maurice et bâtie en l’an 933 ne doit pas être loupée, car elle est unique en son genre dans la région de Thoune. Elle abrite également une très belle crypte. Le Chemin me fait entrer ensuite dans la région du Gantrisch, avec un village du joli nom de Blumenstein. Perdu dans mes pensées, en admirant les très belles fermes bernoises au bord d’un ruisseau sauvage, le Fallbach, je m’égare et tourne en rond, ce qui tombe plutôt mal avec mes douleurs musculaires. Je reprends mes esprits et atteins très très péniblement le prochain village, Wattenwil, dans la vallée de la Gürbe. Contrairement à la veille, le gîte ne se trouve pas du tout sur le Chemin. Je me dis qu’il me faudra vraiment reprendre des forces pour passer les dernières difficultés et parvenir jusqu’à Rueggisberg.
Wattenwil - Rüggisberg
12 km
Le temps qui s’était couvert depuis Spiez est devenu franchement maussade ce matin. Depuis que j’ai passé Amsoldingen, je me suis juré que j’allais arriver coûte que coûte à Fribourg. La montée sur Riggisberg est ainsi vaincue et je sens de plus en plus le souffle du pays de Fribourg, qui se dresse quelque part, derrière l’horizon, plein ouest. Le chemin monte en serpentant jusqu’au village de Burgistein, qui constitue le point le plus élevé de l’étape, et je traverse ensuite à plat des prairies et divers hameaux avec des fermes typiques jusqu’à Riggisberg. Le temps est revenu au beau et me permet d’admirer la belle région au pied du Stokhorn. La région regorge de belles églises et de châteaux, dont certains furent détruits et reconstruits au cours de l’histoire agitée du pays. Le but du jour est Rüeggisberg, autrefois connu pour son couvent construit entre 1072 et 1076 et qui est actuellement en ruine. Il fut offert à l’abbaye de Cluny et fut très fréquenté par les pèlerins. Le petit musée qui relate son histoire, à côté de la cure, en témoigne très bien.
Rüggisberg - St Antoni
18 km
Le brouillard qui enveloppe les ruines du couvent rend une ambiance tout à fait adéquate, car on croirait presque distinguer des moines se rendant en procession à l’office. Je franchis symboliquement le porche qui donne droit sur le Chemin, tout comme les pèlerins d’antan, et descend vers la vallée de la Schwarzwasser (Eau noire). C’est une vallée assez sinistre et j’imagine sans peine l’effroi que devaient ressentir les pèlerins au Moyen Age, surtout lorsqu’il fallait franchir cette rivière sauvage, à l’endroit le plus profond de la vallée. La rivière a creusé son lit à travers la molasse, et le chemin remonte en direction de Schwarzenburg. C’est une très jolie localité, entre les rivières Sense (Singine) et Schwarzwasser, et qui a été préservée de l’urbanisation à outrance et de l’industrialisation. Il a l’air d’y faire bon vivre et je m’octroie une pause sur une jolie place dominant le village. En sortant de la localité, dès le hameau de Wart, je descends vers le Sodbach puis arrive dans les gorges de la Singine, qui marque la «frontière» entre Berne et Fribourg. Je la franchis sur un superbe pont couvert en bois. Cette portion est l’une des plus intéressante en Suisse sur le plan historique, car il n’a guère changé depuis des siècles. Il est creusé dans la molasse et pavé avec des galets de la rivière. On voit encore des creux aux passages les plus étroits, qui permettaient aux charretiers de contourner le chemin, puisqu’ils ne pouvaient pas rester à côté des chars. A l’endroit appelé «Torenöli» se trouvait un ancien moulin à huile. En montant un chemin raide, je passe devant un oratoire dédié à St-Jacques. Je pensais pouvoir passer la nuit dans le gîte pour pèlerins à Heitenried, mais il vient de fermer ses portes pour la période hivernale. Je n’ai pas beaucoup de chance avec ces gîtes de pèlerins ! Je dois donc poursuivre jusqu’au prochain village, St-Antoni. Par chance les gorges de la Singine sont derrière moi et le tracé est quasi plat jusqu’au village.
St Antoni - Fribourg
12 km
Cette dernière étape qui ne présente aucune difficulté a son principal point d’intérêt dans la chapelle St-Jacques à Tavel (Tafers), qui est le chef-lieu du district de la Singine. Cette chapelle offre au visiteur une belle fresque relatant la légende du «Pendu dépendu». Connue dans toute l’Europe, elle raconte comment un aubergiste et sa fille accusèrent faussement le fils d’un pèlerin, lequel avait repoussé les avances de la fille. Le fils fut pendu mais son père continua le pèlerinage à Compostelle où il implora le saint. A son retour, il vit ses prières exaucées. En effet, son fils ressuscita et l’aubergiste prit sa place au gibet. Selon le guide, il y a en Suisse au moins trois autres représentations de cette légende, destinée à donner du courage aux pèlerins défaillants. Après cette dernière halte sur le Chemin, je me remets en marche jusqu’aux remparts de Fribourg, que je revois avec une certaine émotion, un peu plus de six mois après le début de ce magnifique pèlerinage sur les Chemins de Suisse. Je parcours une nouvelle fois avec un très grand plaisir les rues pavées de cette superbe ville, dont le centre médiéval est parmi le plus important en Europe. Après avoir traversé le pont couvert «de Berne», je profite d’une pause méritée à l’Auberge de l’Ange, qui était une halte célèbre pour les pèlerins entrant dans cette ville. Je me réfère au chemin de Fribourg pour la description de la ville. Cette année 2013 se termine ainsi en beauté et je me réjouis de me remettre une nouvelle fois en chemin, dès que l’occasion se présentera. Ultreïa !
La Voie supérieure
Cette année marque les 1200 ans de la découverte présumée du tombeau du saint à Compostelle. Voilà donc une belle occasion de traverser la Suisse et couronner cette année riche en découvertes en empruntant le chemin des Souabes, dont le point de départ se situe devant la cathédrale de Constance. Devant moi m’attendent les couvents de Fischingen et d’Einsiedeln, ainsi que les lacs et les paysages parmi les plus beaux de Suisse. La voie supérieure est le prolongement de plusieurs chemins qui traversent le sud de l’Allemagne.