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Durant les années 1930, les Etats-Unis sont traversés par de grandes réformes sociales. Les photographes utilisent à cette époque énormément d’images dénonçant les dysfonctionnements et la corruption (comme Robert Capa en Chine, voir ci-contre). Ces images étaient vues par un très large public. On distingue alors la sociologie visuelle – même si le terme n’existe pas encore à ce moment-là – par le lieu de ses publications. Les travaux de sociologie visuelle paraissaient dans des revues académiques, notamment dans l’American Journal of Sociology, qui a comporté des illustrations durant une certaine période (cf. Rupture entre sociologie et image), tandis que le photojournalisme se concentre dans des magazines quotidiens ou hebdomadaires comme « Life », dans lequel publiait Robert Capa, ou encore « Look ». Aujourd’hui, le magazine « Life » possède un recensement de plusieurs dizaines de milliers de photographies ayant été publiées depuis les années 1750 et disponible depuis sur Internet : http://images.google.com/hosted/life.
Cette distinction entre lieux de publication existe encore aujourd’hui et cette dichotomie permet en général d’identifier clairement une photographie en tant que travail sociologique, artistique, journalistique ou encore amateur (Becker 2001). Ces distinctions de publications orientent de facto la forme des travaux photographiques et plus particulièrement la manière de travailler des photographes (j’utilise ici le mot « photographe » en parlant autant des sociologues que des journalistes ou photojournalistes. J’exclus cependant les photographes amateurs).
Contraintes du photojournaliste
Pour Howard Becker (2001), la figure du photojournaliste reste pour le public une figure d’aventurier. Cette image s’est construite à partir de certaines personnes historiques :
« […] Weegee, dormant dans sa voiture, rédigeant ses histoires sur sa machine à écrire placée dans le coffre, fumant le cigare, toujours à l’affût d’un accident de la circulation ou d’un incendie et photographiant les malfaiteurs pour un quotidien populaire new-yorkais » (Becker 2001, 335)
« Le deuxième volet de la figure, c’est Robert Capa plongeant dans la guerre, au cœur de la bataille, pour attraper au vol un gros plan de la mort et de la destruction pour le compte des magazines d’actualité. » (Becker 2001, 335)
« Enfin le troisième volet du stéréotype est représenté par Margaret Bourke-White en tenue d’aviateur, appareil photo dans une main, casque dans l’autre, posant devant une aile et une hélice d’avion, parcourant le monde pour réaliser ses célèbres essais photographiques pour le magazine Life. » (Becker 2001, 335)
Cette figure du photojournaliste reste un mythe populaire. Ce qui caractérise principalement le photojournaliste, ce sont les contraintes économiques, ce qui peut expliquer la grande prise de risque pour ramener un cliché inédit. Depuis les années 1960, le photojournaliste perd de sa qualité de photographe pour devenir un journaliste à part entière. Il produit des textes accompagnés de ses photographies, ces dernières ne servant plus uniquement d’illustration de textes d’autres auteurs (Becker, 2001). La complexité des clichés tend également à se réduire, probablement en raison d’une évolution des médias vers de l’information rapidement accessible ou qui frappe au premier coup d’œil :
« Et, ce qui est encore plus important, les lecteurs d’aujourd’hui ne veulent pas perdre de temps à déchiffrer les ambiguïtés et les subtilités des photos qu’ils trouvent dans leur quotidien ou leur hebdomadaire ; elles doivent donc être immédiatement lisibles et instantanément interprétables. » (Becker 2001, 336).
Des contraintes par rapport aux sujets choisis peuvent également exister. En fonction de l’actualité, le rédacteur en chef peut décider de sujets différents à donner au photojournaliste, d’autant plus que ce dernier n’est pas un journaliste spécialisé (Becker, 2001). Dans le années 60 et 70, l’actualité imposait par exemple presque que les reportages de photographie documentaire traitent de la guerre au Vietnam (Harper, 2012 : 34)
En dernier lieu, une contrainte essentielle inhérente au journalisme est la contrainte temporelle. Qu’il s’agisse d’un hebdomadaire ou d’un quotidien – pour ce dernier, toutes les contraintes s’exercent de manière beaucoup plus forte – la contrainte temporelle joue un rôle prédominant quant à la longueur des articles et du temps dont un journaliste dispose pour le rédiger. Cela infuera directement sur la profondeur avec laquelle un sujet sera traité.
Contraintes du sociologue
En ce qui concerne le sociologue, des contraintes d’un ordre différent s’appliquent. La sociologie visuelle étant assez peu valorisée dans le domaine de la sociologie, la publication d’articles comportant des photographies ne pourra pas se faire dans de prestigieuses revues. L’American Journal of Sociology n’a jamais réintroduit d’illustrations dans ses numéros, ce qui montre bien que l’utilisation d’images comme matériel scientifique reste malheureusement marginal et tend à paraître « non-scientifique ». Pour Howard Becker, la sociologie visuelle doit montrer son utilité :
« A quoi sert la sociologie visuelle ? On peut répondre à cette question en relevant ce qu’il faudrait que les sociologues visuels fassent pour que leur discipline s’intéresse à eux et les respecte […]. Mais il ne suffit pas de convaincre les autres, il faut aussi qu’eux-mêmes soient convaincus qu’ils font bien de la « vraie sociologie » et pas simplement de jolies petites photos intéressantes. Pour cela, il leur faudrait montrer que leur travail visuel élargit le champ de l’entreprise sociologique, quelle que soit la définition de la mission de la discipline. » (Becker 2001, 338)
Outre le fait que les images soient peu valorisées dans l’univers scientifique, d’autres éléments permettent de différencier la sociologie visuelle du photojournalisme. Les contraintes de temps sont totalement autres chez le sociologue. Le temps dédié à une étude est en général beaucoup plus important chez le sociologue. Ce dernier est également beaucoup moins influencé par l’actualité dans le choix de ses sujets, et cela notamment par le fait que le chercheur est toujours spécialisé.
On peut donc ainsi séparer différents modes de « faire de la photographie » par les contraintes sémiotiques, formelles et rédactionnelles inhérentes à leurs propres processus de production. Si la rupture avec l’image est un conflit interne à la sociologie, cette dernière tente également avec cette rupture de prendre ses distances vis-à-vis d’un usage social de l’image. Mais par rapport à la sociologie visuelle, l’usage social de la photographie n’est pas répudié dans le photojournalisme et la photographie documentaire, mais au contraire revendiqué, comme Naomi Rosenblum l’a souligné :
« […] images in the documentary style combine lucid pictorial organization with an often passionate commitment to humanistic values – to ideals of dignity, the right to decent conditions of living and work, to truthfulness. » (Rosenblum, 1989 : 341)
Et Douglas Harper de rajouter que « cette perpective continue [aujourd’hui] de définir la photographie documentaire » (Harper, 2012 :19). Cependant, la photographie documentaire telle qu’elle est décrite plus haut tend à disparaître à cause de la multiplication des supports multimédias, comme le remarque Douglas Harper :
« […] the range of subjects and the complexity of images and themes seem to have grown while the classical book form has itself been challenged by multimedia and other forms of documentary expression » (Harper, 2012 : 36)
Ainsi pour conclure, je dirais que la photographie documentaire tend à évoluer vite, beaucoup plus que la sociologie. Si cette dernière s’adapte et développe certaines nouvelles manières d’expression (la restitution de résultats avec des images dans sociologie visuelle par exemple), l’ensemble de la branche reste beaucoup plus stable que sa voisine la photographie documentaire. On peut donc encore aujourd’hui distinguer ces deux branches par leurs différentes contraintes sémiotiques, mais peut-être plus tout à fait dans la même mesure.
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Bibliographie
Becker, Howard. 2001. « Sociologie visuelle, photographie documentaire et photojournalisme ». Communications 71 (1): 333‑351.
Harper, Douglas. 2012. Visual Sociology. Routledge
Rosenblum, Naomi. 1989 [1984]. A World History of Photography. New York : Abbeville
Illustration
Première couverture de Robert Capa dans « Life » (1938)
Graubner, Oscar : Margaret Bourke-White travaillant au sommet du Chrysler Building (1934)