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Principe
Les chrétiens sont nombreux à se demander s’il vaut mieux être riche ou être pauvre. Il existe une réponse à cette question, qui offre un repère clair : nous ne devons être ni pauvres ni riches ; nous devons avoir assez. Voici ce que dit Proverbes 30, 7-9 à ce sujet :
Mon Dieu, je te demande deux choses : ne me les refuse pas, avant que je meure ! Eloigne de moi la vanité et la parole mensongère ; ne me donne ni pauvreté ni richesse, accorde-moi le pain qui m’est nécessaire, de peur qu’étant rassasié, je ne te renie et ne dise : qui est l’Eternel ? Ou qu’étant dans la pauvreté, je ne commette un vol et ne porte atteinte au nom de mon Dieu.
Le mot d’ordre de l’ « assez » s’exprime également à travers l’épisode de la manne dans le désert : lorsque les Israélites ont voulu ramasser plus de manne que ce dont ils avaient besoin pour la journée, le surplus s’est avarié. On peut lire :
Les Israélites firent ainsi ; et ils en recueillirent les uns plus, les autres moins. On mesurait ensuite avec l’omer ; celui qui en avait plus n’avait rien de trop, et celui qui en avait moins n’en manquait pas. Chacun recueillait ce qu’il lui fallait pour sa nourriture. (Exode 16, 17-18)
Le style de vie inspiré de la manne se retrouve également dans la prière matérielle figurant dans le Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ».
Assez pour partager
Assez, c’est combien ? Assez représente à peu près la même quantité quelle que soit la personne, à savoir le nécessaire pour pouvoir mener une vie décente et juste. Une fois convaincus de la notion de l’assez, nous sommes très vite amenés à en envisager une seconde, également importante : la notion de partage. Un verset clé pour ce fait tout simple peut être trouvé notamment dans 2 Corinthiens 8 ,14 : « Afin que leur abondance pourvoie pareillement à votre indigence ». Le terme « assez » n’est certes pas mentionné, mais du fait que l’on ne parle pas de pauvreté/richesse, mais de manque/superflu, il est clair qu’une mesure entre ici en ligne de compte. Cet étalon de mesure est l’ « assez ».
Le partage est quelque chose de fantastique pour deux raisons tout à fait distinctes. Premièrement, le partage est utile à ceux qui ont plus qu’assez. Lorsque nous avons plus que le nécessaire, la Bible nous avertit que notre cœur tend à s’attacher à la prospérité. Or, l’amour de l’argent nous prive de notre liberté. Donc : lorsque nous sommes libérés du surplus, nous sommes davantage aptes à suivre Jésus, pour nous concentrer sur le bonheur et dépendre de Dieu1 . Depuis quelques années, les économistes ont enfin commencé à étudier d’un point de vue empirique et dénué de préjugé si l’argent fait vraiment le bonheur. La conclusion est claire : la croissance économique, l’accumulation d’argent, ne nous rend pas plus heureux.2
Cependant, le partage est bon pour une seconde raison également ; il ne profite pas uniquement à celui qui cède de ses possessions. Il sert bien entendu aussi à ceux qui ont moins qu’assez et, partant, qui relèvent du camp des bénéficiaires. (Aussi et surtout, le partage et la compensation créent un lien entre ces deux groupes). Une phrase anglaise exprime joliment le défi lancé à ceux qui ont plus que le nécessaire : « Living simply so that others may simply live » (« Vis simplement afin que d’autres puissent simplement vivre »).
On ne saurait trop insister sur l’importance que la Bible attache aux pauvres. Elle se retrouve telle un refrain récurrent de la loi donnée à Moïse, en passant par Job, les Psaumes, les Proverbes et les prophètes, jusqu’à Jésus, la première église, Paul et les autres auteurs d’épîtres : Dieu a un cœur pour les pauvres ; nous aussi devons en avoir un. Jim Wallis a découpé tous les passages de la Bible portant sur la pauvreté ; sa Bible s’est retrouvée complètement trouée.
Justice et miséricorde
Nous voulons donc partager pour deux raisons : la première est que le partage profite aussi bien à celui qui donne qu’à celui qui reçoit. La seconde repose à son tour sur deux fondements : la justice et la miséricorde. Lorsque nous partageons par justice, nous le faisons parce que la portion donnée en partage est une dette à proprement parler. Ainsi, le pouvoir au sein des institutions économiques internationales, telles que l’OMC ou le FMI, est injustement réparti à la faveur des pays riches. De ce fait, ces pays peuvent aménager les règles du jeu de façon à ce qu’eux-mêmes en retirent le plus d’avantages. Nous pouvons donc partager avec les pays du Sud afin de réparer cette injustice.
S’agissant du partage par miséricorde, on ne cherche pas à savoir qui est responsable de la pauvreté ; ce peut être le riche, le pauvre lui-même ou encore aucun des deux. Le partage par miséricorde part simplement d’une constatation : mon prochain souffre de carences, donc je partage. Les deux motivations sont importantes, et les deux figurent à de nombreuses reprises dans la Bible. Sous une forme concentrée notamment chez Zachée, lequel dit :
« Voici Seigneur : je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple ». (Luc 19,8)
Il donne de sa fortune parce qu’il a agi injustement, mais aussi parce qu’il a les moyens de partager avec les pauvres.
Mise en pratique : niveaux personnel et politique
Comment pouvons-nous mettre en pratique la notion de l’assez sur les plans personnel et politique ? Au niveau personnel, nous pouvons commencer à mener notre vie dans un cercle fermé de l’assez :3
Dans un cercle fermé de l’assez, nous avons convenu avec nous-mêmes et avec Dieu de ce qui est suffisant pour nous. Le revenu peut dès lors être réparti en deux pots : le pot de l’assez et le pot du superflu. Lorsqu’on vit dans un cercle ouvert de l’assez, sans que les proportions de l’assez aient été définies, les désirs et les besoins s’adaptent à la hausse du revenu.
CUKUP – Assez pour vivre, assez pour partager
Pour la mise en pratique personnelle du partage, il est également important que nous nous intéressions aux pauvres dans tout ce qui les touche, à travers des rencontres, études bibliques, films, etc. Nous avons abordé quelques-uns de ces aspects dans un groupe dénommé « cukup », que nous avons fondé à Berne (« cukup » signifie « assez » en indonésien). Pendant une année, nous – c’est-à-dire huit personnes – essayons de vivre selon le principe de l’ « assez », en faisant don du superflu. Cela est plus simple à faire à plusieurs. Aussi, nous nous rencontrons une fois par mois pour prendre ensemble le repas du soir et partager nos impressions. Il nous importe d’aborder le thème de la pauvreté et de la prospérité à travers le silence, le chant et les enseignements. Un passage d’Esaïe 58, en particulier, nous dirige dans notre démarche :
C’est partager ton pain avec ceux qui ont faim, et offrir l’hospitalité aux pauvres sans abri, c’est donner des habits à celui qu’on voit nu, ne pas te détourner de ton prochain. Alors, comme l’aurore, jaillira ta lumière (v. 7 s.).
Par le passé, nous avons étudié le Jubilée et les Béatitudes, ainsi que des principes bibliques de gestion financière. La « Fête Cukup » en a été le point fort, avec des repas, un jeu de boules, une brocante et un cours de danse dont les bénéfices ont été reversés au profit d’un projet dans les bidonvilles de Manille.
Mise en pratique à l’échelon politique
La mise en œuvre à l’échelon politique est tout aussi importante. Malheureusement, le Conseil fédéral a cité l’accroissement de la prospérité comme le premier objectif de son programme de législature. A l’opposé, la notion de l’ « assez » place la lutte contre la pauvreté, en particulier la pauvreté absolue, en tout première priorité, et considère un accroissement de la prospérité pour les gens qui ont de toute façon déjà plus qu’assez comme étant plutôt dangereux et non comme étant utile.
Une façon importante ce combattre la pauvreté consiste à attaquer le problème à sa racine en octroyant davantage de pouvoir aux pays du Sud pour la définition de l’ordre économique mondial. Une autre utopie politique qui peut être formulée en lien avec la notion de l’assez est le principe du revenu de base4 . Cette idée, à savoir que chacun doit avoir accès à une part fondamentale des ressources, indépendamment de son mode de vie, peut également être mis en lien avec le fantastique commandement de l’année de jubilée dans Lévitique 25.
Traduction : Sarah Martinez
1. Pour l’approfondissement de la réflexion sur la question: Matthieu 6, 24 ; 1 Timothée 6, 6-10 ; Marc 10, 21 ; Hébreux 13, 5
2. Voir Easterlin, R. (éd.) : Happiness in Economics, Cheltenham, 2002