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Critique
par Françoise Delorme
Publié le 19/12/2013
Ce livre, qui paraît aujourd'hui dans la belle traduction de Christian Viredaz, rassemble en trilogie des œuvres publiées de 1986 à 1996.
La première œuvre, sous-titrée «Le journal d'un enfant», relate à travers le regard d’un petit garçon la difficulté d'être arraché à sa langue, à sa maison, à ses morts, à son territoire. L’enfant refuse cet état de fait et ne veut pas suivre ses parents dans un autre pays, la Suisse allemande. Il ne veut pas partir loin de la Calabre, alors qu'il trouve déjà malaisé d'être écartelé entre la langue italienne et sa langue maternelle, l'albanais.
La matière littéraire de Je sais juste que mon père a de grosses mains est puissante, dense. Les textes sont souvent très courts, au plus près d'une expérience à laquelle les mots manquent, d'autant plus que la langue maternelle est méprisée, refusée :
À l'école, nous n'avons pas le droit de parler albanais
L'albanais n'est pas une langue,
dit le maître.
Petits poèmes faussement naïfs, ils énoncent des évidences troublantes, qui font mal:
Mon père a un frère.
À la guerre, il a perdu un bras.
Alors on lui a donné une décoration.
Avec ma médaille, je ne peux pas t'enlacer, dit-il.
La découverte progressive, douloureuse, de la pauvreté, de l'abandon, de la solitude se diffuse dans la société qui entoure l'enfant. Ou n'est-ce pas plutôt la société rude et violente qui écrase les individus qui la composent et les force à l'exil, à une poignante perte de repères? Il reste le rêve d'un ailleurs, impossible à atteindre :
Grand-père dit qu'il connaît un village tout au fond de la mer.
Là-bas tous les gens sont heureux.
Finalement, l'enfant partira aussi à la ville. Désorienté, il apprendra encore une autre langue, il saura dire bonjour, mais il fera si froid.
La deuxième œuvre, Le Rire des moutons, donne la parole à la mère de l’enfant. Cependant, elle commence par un déni: Ce n'est pas elle qui parle, mais l'écrivain, à sa place, dit-elle. Ainsi, se révèle une violence supplémentaire, celle faite aux femmes:
Ce livre n'est pas mon livre.
C'est le livre de l'écrivain, Je m'appelle Caterina. Je n'ai pas de langue, seulement des bribes de langue.
Je ne sais pas lire. Je ne sais pas écrire.
Le silence devient de plus en plus brutal, sauvage. Dans ce nouveau pays, c'est être italien qui pose problème. Il faut apprendre à vivre autrement, toujours bafoué, menacé. Battue depuis l'enfance, apeurée, comme muette, la mère – qui fut une enfant fraîche, une jeune fille qui rêva – traverse la campagne, la ville, l'usine, l'amour, l'Histoire, (le fascisme, les luttes politiques, la conquête de la lune), toute une vie sans pouvoir l'exprimer.
Puis, peu à peu l'écrivain prend la place, pour déployer une écriture plus ample. Sous formes de petites proses, il médite sur la difficulté d'être humains, sur l'arbitraire et l'absurde auquel nous sommes chacun confrontés. Le rêve de bonheur de Caterina ressemble à celui de nombre de jeunes filles que je rencontre aujourd'hui :
Je voulais devenir une enfant star.
Chanteuse, actrice, doctoresse, pour montrer à mon père que je n'étais pas Caterina l'idiote.
Pendant que je gardais les moutons, je rêvais de devenir célèbre.
Nous sommes emportés dans ce livre au même titre que les protagonistes. Les textes retrouvent alors une forte densité poétique pour dire la souffrance morale de Caterina, l'impossibilité d'y échapper, sauf dans un rêve:
J'aimerais m'endormir dans la mer
à côté de ma vie.
La dernière œuvre, intitulée Mon voyage en Italie, répond ironiquement aux voyages littéraires de Goethe, de Mme de Staël, ou de bien d'autres. L'écrivain retourne au village, pour accompagner le cercueil de la mère. Il est avec son père qui revient définitivement, mais seul, sans concrétiser le rêve de revenir vivre ensemble au pays. Le père «est sorti du texte» et «ne fait plus que fonctionner». Ce voyage est écrit en proses plus longues, mais elles sont malmenées: plusieurs voyages s'y télescopent, flash-back sur le voyage fait pour partir d'Italie, nombreux voyages faits pour revenir et repartir. Tout se fragmente peu à peu, douloureusement travaillé par une réflexion sur la langue, sur sa nécessité, sur l'écartèlement entre les langues:
Donc je n'écris pas dans ma langue maternelle, mais dans une langue étrangère, j'écris en allemand.
Tant de déchirements successifs, dans leur difficile concrétude, désignent la condition d'étranger (on rencontre aussi Marocains et Tamouls qui ressemblent aux Italiens d'hier), celle de l'homme pauvre comme celle de la femme exclue, de l'enfant ballotté. Le mot «valise» finit par résonner comme un synonyme d'exil. Ce dernier volet montre aussi la condition de l'écrivain, et peut-être de tout homme qui cherche à dire quelque chose de non convenu et découvre la difficulté de le faire dans une langue qui paraîtra toujours inadéquate, tant elle risque de se leurrer à ses propres reflets:
J'aimerais me perdre dans un déluge de paroles. Eloquence post-moderne, mélange d'horaires et d'histoire universelle.
D'où le parti-pris opportun de rester succinct, précis, le plus concentré possible.
La violence économico-politique et la difficulté d'exister se conjuguent à travers cette trilogie forte qui, en trois mouvements de facture différente, touche juste. Francesco Micieli approfondit et relance des questions que l'on imaginerait bien lancées sur un plateau de théâtre, tant l'intensité qu'elles atteignent les adresse comme à haute voix, venues d'une histoire absolument singulière, à chacun d'entre nous. Elles demandent réponse.