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En Roumanie vivait un boïar, un noble. Cet homme était indécemment riche. Il avait fait fortune dans le commerce de bétail. Il se rendait au marché pour acquérir de jeunes veaux, les nourrissait et une fois que ceux-ci étaient devenus de solides bœufs, il les vendait pour le triple de la somme qu’il avait dépensée pour les acheter. Vous devinez bien qu’en quelques années, le boïar avait gagné assez d’argent pour pouvoir se baigner dedans.
Un jour, le boïar se rendit dans un marché éloigné de chez lui, accompagné par deux de ses serviteurs. Sa journée ne fut pas bonne, aucun veau ne lui semblait assez vigoureux pour devenir un beau bœuf. Le seul animal qui l’intéressa fut un jeune bœuf, mais le vendeur lui demandait une véritable fortune. Le noble était très proche de ses sous, jamais il ne dépensait le moindre écu sans avoir la certitude d’en tirer au moins le double. Il prit le chemin du retour mais la nuit tomba avant qu’il ne soit arrivé chez lui. Le boïar et ses serviteurs passèrent dans un petit village. Une seule maison était encore éclairée. Ils allèrent toquer à la porte de cette demeure. Un homme d’une trentaine d’années ouvrit. Le noble déclara :
-Nous te demandons l’hospitalité. Cela fait des heures que nous marchons, nos chevaux sont fatigués. De plus, le ciel se fait lourd. Nous ne pouvons rester dehors.
L’homme qui avait ouvert la porte répondit :
-J’aurais accepté avec grand plaisir. Malheureusement ma femme a mis au monde un garçon, il y a trois jours. De plus, nous attendons quelqu’un qui nous a promis de bénir l’enfant. Ma maison est trop petite pour tout ce monde.
Le boïar aurait préféré le confort d’un lit, mais un coup de tonnerre lointain lui fit proposer à contrecoeur :
-Mes hommes et moi pouvons dormir dans le vestibule devant ta fenêtre, nous avons de quoi nous couvrir. Nous ne demandons qu’un abri pour la nuit et pour nous protéger de la pluie.
L’homme, qui était bon, accepta de laisser dormir le boïar devant sa fenêtre. Le noble avait le sommeil léger et quand un inconnu vêtu comme un mendiant passa près de lui pour frapper à la porte, le riche se réveilla. Il croisa le regard de l’étranger, qui lui adressa un signe de tête en guise de salutation. L’homme qui vivait dans la maison accueillit chaleureusement l’inconnu. Le boïar en déduisit qu’il s’agissait de la personne censée bénir l’enfant. Il se glissa sous la fenêtre, prit par un élan de curiosité : qui pouvait bien être cet homme ?
-Comme je vous l’ai promis, il y a des années, je vais bénir votre fils, ainsi je vous aurai enfin remercié pour l’hospitalité que vous m’avez accordée le jour de cette promesse.
La voix de l’inconnu était teintée d’un accent étrange. Il n’était certainement pas roumain. Il entendit l’étranger dire :
-Votre fils sera beau et intelligent. Il deviendra un homme vif et habile. Il sera également chanceux.
Le boïar se souvint d’une rumeur qu’il avait entendue au marché : un magicien errant parcourait la région ces dernières semaines. Ce devait être cet homme. Il ne croyait pas en ces sornettes, la magie c’était bon pour les bonnes femmes. Il continua à écouter, amusé par la naïveté de ses hôtes. Cependant durant un court instant, il se sentit observé. Or, il était bien caché sous la fenêtre, impossible que les personnes présentes dans la pièce l’aient remarqué. Il entendit un petit ricanement narquois et le Magicien reprit :
-J’oubliais quelque chose d’important !
Qu’allait-il dire ? Allait-il leur demander de pratiquer un rituel ridicule ? Allait-il leur annoncer que leur fils allait devenir Empereur ?
-Votre fils héritera de toute la fortune du boïar qui dort dans le vestibule.
Bien qu’il ne croyait pas en la magie, le noble sentit la colère l’envahir. Cet imposteur, ce prétendu magicien n’avait aucun droit sur sa fortune. Il entendit les parents de l’enfant remercier le Magicien et l’inviter à rester pour la nuit. L’étranger refusa et sortit, non sans adresser un sourire au boïar qui faisait semblant de dormir.
Le lendemain, le noble fut invité par ses hôtes à partager le repas du matin. Il n’avait pas dormi de la nuit, agacé par l’impertinence du Magicien. Il avait mûrement réfléchi. Il avait décidé d’agir, il ne pouvait pas prendre le risque de voir sa fortune tomber entre les mains de ce fils du peuple, et ce malgré son scepticisme a l’encontre de la magie. Il dit à ses hôtes :
-C’est un très beau bébé que vous avez là.
Les jeunes parents lui répondirent avec de grands sourires. Le boïar proposa :
-Je vous propose de prendre votre fils sous mon aile. Je suis un des hommes les plus riches du pays, il ne manquera de rien et il deviendra un grand boïar. Donnez-le moi !
Le père de l’enfant répondit :
-Nous ne sommes peut-être pas aussi riches que vous, mais c’est notre enfant ! Que diront les gens s’ils savent que j’ai donné mon enfant au premier venu ? Je ne comprends pas ce qui vous fait penser que je pourrais donner mon fils à un inconnu !
Le noble dit avec agacement :
-Si vous me le donnez, il deviendra un grand boïar; ici, il est destiné à vivre dans la bouse et le foin !
-Il adviendra ce qu’il doit arriver, répliqua l’homme, ce n’est pas à nous d’en décider !
Le boïar sortit un sac d’or de son habit et le lança sur la table; les pièces se déversèrent en partie tel une rivière étincelante.
-Bien sûr que vous pouvez en décider, dit le riche d’une voix mielleuse, donnez-moi votre fils, car je m’y suis attaché et tout cet or est à vous.
Les parents de l’enfant restèrent sans voix. Ils ne pouvaient quitter le sac d’or des yeux. On dit souvent que l’or peut avilir même le plus honnête des hommes, ou faire chuter le plus solide des colosses. Le boïar sortit de la maison pour laisser le couple réfléchir. L’homme et la femme contemplèrent les pièces dorées de longues minutes en silence. Puis après avoir dégluti, honteux de ce qu’il allait dire, le mari dit à sa femme :
-Va chercher notre fils, donnons-le au boïar. Ce n’est pas comme si nous le destinions à une mort certaine; au contraire, il sera bien nourri et vivra dans l’opulence. Cela fait des années que nous vivons de soupe et de pain rassis, nous pourrons enfin manger à notre faim. C’est une bonne chose pour nous et pour notre enfant.
Ils appelèrent le noble et lui remirent l’enfant en lui attachant un ruban où était inscrit son nom : Pivoine.
Une fois les adieux faits, le boïar remit l’enfant à un de ses serviteurs. Il se dit à lui-même en se caressant la barbe de contentement :
-Maintenant, Magicien de pacotille, nous allons voir si tes dires se réalisent.
En traversant une forêt, le riche eut l’idée d’abandonner le bébé dans les profondeurs des bois. A la nuit tombée, il serait une proie rêvée pour les loups; de plus il ne survivrait pas longtemps à la morsure froide de la nuit. Il laissa le nourrisson sur une souche morte et reprit sa route, laissant l’enfant seul dans le coeur de la forêt. Il préférait laisser la nature se charger du bébé plutôt que le tuer de ses propres mains, car il craignait quand même le péché.
A peine le boïar eut le dos tourné que le Magicien sortit d’un bosquet à proximité de la souche où se trouvait le nouveau-né. Il pesta :
-Quel affreux bonhomme ! Tu vas voir le magicien de pacotille, ce qu’il va te faire !
Il s’approcha de l’enfant pour le prendre et le rendre à ses parents. Mais il entendit des pas venant dans sa direction. De peur de se retrouver nez-à-nez avec le boïar, le Magicien retourna se cacher. Ce n’était, heureusement, pas le riche, mais un vieillard au regard songeur, accompagné d’un troupeau de moutons. Le berger vit le bébé et l’observa attentivement. Il eut un sourire ravi et prit le bébé avec lui.
Le berger était ravi, sa femme ne lui avait jamais donné d’enfant et il allait enfin lui en offrir un. Quand il arriva chez lui, le vieux appela sa femme et lui présenta le petit :
-Regarde, ce que j’ai trouvé !
La femme observa le bébé. C’était un bel enfant aux joues roses. Elle écouta son mari lui raconter comment celui-ci crut entendre une voix dans la forêt et comment il trouva le nourrisson à l’endroit d’où provenait la voix. Quand la femme interrogea son mari sur la voix qu’il avait entendue, il répondit simplement :
-Je ne sais pas, c’était peut-être mon âge qui me jouait des tours, ou bien c’était un ange qui souhaitait que je trouve l’enfant. Tout ce que je peux dire, c’est qu’elle n’était pas du coin.
Il regardèrent le ruban et virent qu’il y avait quelque chose d’écrit dessus. Les vieux, comme beaucoup de campagnards à cette époque, ne savaient pas lire. Ils l’amenèrent chez le curé du village qui leur dit :
-C’est son nom qui est inscrit sur le ruban : Pivoine.
De retour chez eux, le couple discutèrent au sujet du nom du petit :
-C’est très bien qu’il ait déjà un nom, mais comme c’est moi qui l’ai accueilli, je l’appellerai Trouvé, dit le berger.
Sa femme désapprouva :
-S’il n’avait pas de nom, je serais d’accord. Mais il a déjà été nommé et d’un bien joli nom.
Le vieux proposa :
-Je l’appellerai Trouvé et toi, tu l’appelleras Pivoine.
La vielle refusa :
-Ce sera bien trop compliqué pour lui, si ses deux parents l’appellent de deux façons différentes. Appelons-le Pivoine-Trouvé !
Il en fut ainsi, et les deux vieux l’élevèrent comme si Pivoine-Trouvé était leur propre fils.
Les années passèrent, et Pivoine-Trouvé devint un beau jeune homme. Il apprit le métier de berger avec le vieux. Le couple qui l’avait recueilli s’occupa de lui avec amour. Ils étaient fiers de leur enfant et souhaitaient le voir un jour trouver une épouse et s’installer dans leur demeure. Cela ne posait pas de problème; toutes les filles des environs s’étaient éprises du beau Pivoine-Trouvé. De nombreux pères avaient déjà proposé la main de leur fille au jeune homme, mais celui-ci avait d’autres préoccupations dont celle d’aider son père adoptif à s’occuper des moutons.
Un jour, alors que Pivoine-Trouvé et le vieux se reposaient au bord d’une route, une calèche passa devant eux. Le berger leva son chapeau pour saluer la personne se trouvant sur le véhicule. C’était le boïar propriétaire des terres où vivaient Pivoine-Trouvé et ses parents adoptifs. Il s’arrêta pour saluer le viellard. Il observa le jeune homme et dit au berger :
-C’est un solide garçon que tu as là ! Comment cela se fait-il qu’il n’ait pas été recruté dans l’armée ?
Le vieux expliqua :
-Il est encore trop jeune. Cela fait à peine dix-huit ans que je l’ai trouvé dans la forêt. Mais je ne me fais guère d’illusion, d’ici un an ou deux, il sera appelé à partir servir.
Le boïar semblait intrigué, il regarda à nouveau le garçon et demanda :
-Tu l’as trouvé dans la forêt, dis-tu ?
Le berger expliqua comment il accueillit Pivoine-Trouvé après l’avoir sauvé d’une mort certaine, car il avait été abandonné en pleine forêt. Le noble sentit une rage folle l’envahir. Ce jeune homme souriant, c’était le bébé qu’il avait laissé dans les bois, il y avait de cela presque dix-huit ans. Il pesta intérieurement. Il discuta avec le vieillard pour se donner le temps de trouver un plan, car il n’avait pas oublié les paroles du Magicien, et il ne désirait toujours pas voir sa fortune tomber entre les mains de ce garçon. Il eut une idée. Il dit au vieux :
-Je dois me rendre à l’étranger, mais j’ai oublié de dire quelque chose d’important à ma femme. Ton garçon a l’air d’avoir des jambes légères et une bonne endurance, peut-il porter un message pour moi ?
Le vieux ravi de pouvoir rendre service au noble répondit par l’affirmative. Le boïar écrivit une lettre qu’il cacheta et ordonna au jeune homme de partir sur-le-champ. Ainsi Pivoine-Trouvé partit en direction du palais du boïar.
Il parcourut un long chemin sous un soleil d’été impitoyable. Si bien qu’à mi-chemin, quand il vit une source d’eau fraîche, il ne put s’empêcher d’y faire une halte pour se désaltérer et se reposer. Il but de tout son soûl et se posa sur l’herbe verte. Il y était tellement bien qu’il finit par s’endormir. Pendant que Pivoine-Trouvé était assoupi, un grand personnage vêtu d’un pardessus marron râpé, passa à proximité du jeune garçon allongé sur le sol : le Magicien était de retour dans la région.
Il reconnut le jeune homme qu’il avait laissé au berger, voyant qu’il recevrait amour et affection et qu’il pouvait rendre un vieux couple heureux. L’enchanteur nota la lettre qui dépassait de la poche de Pivoine-Trouvé. Il faut savoir que le Magicien avait de nombreux défauts, notamment une grande curiosité. Il glissa sa main dans la poche du garçon en faisant bien attention de ne pas le réveiller. Il lut :
Ma chère épouse,
Le garçon qui t’amène cette lettre est Pivoine-Trouvé, il est dangereux pour notre famille. Il faut l’arrêter sur le champ ! Ordonne qu’on l’enferme dans un cachot. Une fois la nuit tombée, fais-le exécuter par les gardes et brûle son corps, qu’il ne reste aucun signe de son existence !
Obéis-moi, sinon c’est toi qui subira le sort de ce garçon !
Le Magicien relut la lettre deux fois.
-Si j’avais su, j’aurais transformé ce vieil avare en canard dès que j’en ai eu l’occasion, se murmura-t-il.
Il claqua des doigts discrètement pour ne pas réveiller Pivoine-Trouvé. Les lettres se mirent à danser sur la missive et le message changea. Le Magicien lut le nouveau texte :
Ma chère épouse,
Le jeune homme qui amène ce message est celui que j’ai choisi pour notre fille. Il s’appelle Pivoine-Trouvé. Alors habille ce garçon et fais chercher le prêtre. Fais ordonner le mariage tout de suite, sans attendre mon retour ! Je sais que Pivoine-Trouvé sera un gendre parfait pour nous et qu’il plaira à notre fille.
L’enchanteur vagabond remit la lettre dans l’enveloppe et claqua à nouveau des doigts pour la recacheter, ainsi personne ne verrait qu’elle fut modifiée. Il la remit dans la poche de Pivoine-Trouvé et reprit son chemin.
Quand il se réveilla, Pivoine-Trouvé se rendit compte que le soleil descendait à l’horizon. Il avait dormi plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu. Il arriva donc au pas de course au palais du boïar et donna la lettre à la femme du noble. Quelle ne fut pas sa surprise quand celle-ci le prit dans ses bras et lui présenta sa fille, Rose. C’était la plus belle jeune femme que le jeune homme n’avait jamais vue et celle-ci ne semblait pas indifférente à l’allure du garçon. Il resta sans voix quand on ordonna son mariage avec la fille du boïar. Ilsa formaient un couple superbe et la cérémonie fut célébrée en grande pompe.
Quelques semaines plus tard, le boïar rentra de son voyage et constata avec colère que non seulement Pivoine-Trouvé était en vie, mais qu’il avait également épouser sa fille. Il demanda avec rage à sa femme ce qui lui était passé par la tête. Celle-ci lui montra la lettre, c’était bel et bien son écriture, mais le texte était différent. De plus, selon sa femme la lettre n’avait pas été ouverte avant sa remise, le cachet étant intact avant que l’épouse du noble n’ouvre l’enveloppe. Le boïar ne pouvait pas renié le mariage de sa fille, car il ne pouvait délier ce qui avait été lier.
Les jours passèrent et le boïar sentait sa colère grandir de jour en jour. Il ne supportait pas la présence de ce garçon à sa table et encore moins l’idée que la prédiction du Magicien ne se réalise. Il fulminait dans son verger quand il eut une idée. Il appela le gardien responsable de l’endroit et commença par passer sa rage sur le malheureux :
-Regarde cet arbre, vociféra le riche en pointant un cerisier, il manque des fruits. A quoi cela sert que je te paye, si tu ne fais pas ton travail ?
Il fixa le gardien effrayé et dit froidement :
-Je vais repasser demain et s’il manque ne serait-ce qu’une cerise à cet arbre, je te promets que tu regretteras le jour où tes misérables parents t’ont mis au monde ! Alors tu vas veiller sur ce verger, l’arme à la main, sinon tu vas comprendre ta douleur !
Le boïar repartit, laissant le pauvre gardien effrayé.
Le soir venu, après le repas, le boïar dit à son gendre :
-J’ai une folle envie de cerises. Va m’en chercher !
Rose qui était également présente indiqua un panier rempli du fruit désiré :
-Mais père, il y en a une pleine corbeille juste sous ton nez.
Le riche demanda d’un ton dédaigneux :
-Quand ont-elles été cueillies ?
-Ce matin, répondit sa fille.
-J’en veux des fraîches, cueillies maintenant et je veux que ce soit mon estimé gendre qui aille les chercher.
Pivoine-Trouvé, qui était un garçon serviable et gentil, sourit à son beau-père et sortit en direction du verger. Il put entendre le boïar lui crier depuis la fenêtre :
-Prends celles de l’arbre qui est en face de la maison du gardien ! Elles sont bien meilleures que celles que l’on trouve sur les autres cerisiers.
Quelques minutes plus tard, Pivoine-Trouvé revint avec un panier plein de cerises. Le boïar entra dans une fureur noire. Ce fainéant de gardien allait regretter de ne pas avoir suivi ses ordres. Il approcha de la maison où vivait le pauvre homme. Le noble traversa le verger à grands pas, jurant et hurlant à réveiller les morts. Ce vacarme alerta le gardien qui saisit son fusil et tira sur l’intrus. Ce n’est que le lendemain matin quand le soleil se leva que l’on découvrit que le voleur que le gardien avait tué n’était autre que son maître.
Et c’est ainsi que Pivoine-Trouvé hérita de la fortune du boïar comme le Magicien l’avait prédit. Il vécut heureux avec Rose jusqu’à un grand âge et donna de nombreuses terres à ses parents adoptifs.
Le Magicien quant à lui, c’est une autre histoire qu’il sera sûrement ravi de vous raconter…