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Du fait de son absence de colonies, principalement causée par une impossibilité géographique d’accéder à la mer, la Suisse n’a jamais été catégorisée comme étant une puissance impériale, contrairement à ses voisins allemands, français ou belges notamment. Cependant, en examinant les chiffres de la face sombre de l’économie helvétique, il est possible de faire resurgir une vérité totalement différente de l’image positive que renvoie la Suisse habituellement. En effet, en 2013 par exemple, la Suisse est arrivée à la septième place mondiale en terme de « Financements Directs à l’Etranger » (IDE), notamment en terme de chiffres absolus.
Les IDE visent à influencer directement et durablement les activités d’une entreprise à l’étranger. Il s’agit d’établir de nouvelles succursales des entreprises domestiques, et par cela, créer ou renforcer les multinationales suisses. La question qu’il est cependant légitime de se poser est de savoir pourquoi l’économie mondiale, ainsi que l’économie suisse, sont-elles composées autour d’holdings ?
Rudolf Hilferding analysait en 1912 les avantages des « combinaisons »2 d’une manière si pertinente que Lénine l’a cité dans son chef-d’œuvre intitulée « Impérialisme, Stade suprême du Capitalisme ». En opérant en tant que monopole vertical actif dans différents pays et sur leurs différents marchés internes, les entreprises multinationales éliminent le risque de variation des prix ou du taux de change, éliminent la marge des commerçants, et sont en mesure d’adapter l’exploitation des ressources premières et la production des biens intermédiaires en cas de baisse de la demande du bien final. Ces atouts conduisent à une grande productivité avec une marge de profit plus élevée que celle des entreprises nationales, donnant ainsi aux multinationales une position dominante, qui se renforce à travers leur avance technologique et les brevets pertinents.
Multinationalisation précoce en Suisse
Dans le cas de la Suisse, on peut parler d’une « multinationalisation précoce » du paysage économique, expliquée principalement par deux phénomènes historiques précis. Premièrement, la Suisse, en tant que petit Etat avec un petit marché domestique, a rapidement été obligée d’adapter son offre à la demande étrangère afin de garantir sa croissance économique en profitant des économies d’échelles. Deuxièmement, la présence d’une petite élite libérale paternaliste a facilité la cohésion et a engendré une forte concentration des richesses. Cela a été soutenu par l’Etat helvétique, notamment par des mécanismes législatifs comme celui d’un droit des sociétés extrêmement souple, ou bien par l’absence d’une législation fédérale sur la bourse.
Ces facteurs ont permis à la Suisse d’être l’Etat avec le plus de multinationales par habitant en 1913, ce qui prouve, comme mentionné précédemment, qu’elle faisait bel et bien partie des grandes puissances impérialistes de l’époque.
Le gouvernement Suisse a activement participé tout au long du 20ème siècle au renforcement de cette position dominante. Aujourd’hui, la Suisse dispose d’un réseau de libre-échange avec 78 Etats, et occupe la troisième place mondiale concernant les APPI, qui sont une sorte d’accord de libre-échange concernant les investissements. De plus, le discours de neutralité et d’humanité, prôné de manière fréquente – mais sélective – par les autorités fédérales, ouvre des portes économiques normalement fermées à des pays d’une faible importance géopolitique. La neutralité de la Suisse lui permet également de négocier de manière autonome et individuelle, sans avoir à se référer à une entité comme l’Union Européenne par exemple.
Par conséquent, les entreprises helvétiques dominent les marchés mondiaux dans une multitude de secteurs, notamment dans celui de l’alimentaire, de l’horlogerie, de l’agro-industrie, des métaux, des banques, des assurances et des réassurances.
Impérialisme doré
Un rapport récent de la Déclaration de Berne (DB) risque de mettre enfin à l’ordre du jour des agendas politiques un exemple concret de l’impérialisme Suisse. L’entreprise tessinoise « Valcambi SA » importe du Togo de l’or d’origine Burkinabé ayant passé la frontière entre les deux Etats ouest-africains, grâce à des groupes de contrebandiers, afin de contourner la forte taxation des métaux précieux du Burkina Faso3. Selon l’ONG « Artisanal Gold Council », pas moins de 215 millions de CHF échappent au fisc Burkinabé, ce qui représente environ un quart du budget de cet Etat. A cela s’ajoute une donnée humaine : les travailleurs domestiques, contraints de s’engager dans l’extraction de l’or du fait de l’absence d’autres structures économiques viables, sont exploités de manière quasi esclavagiste, où le travail des enfants n’en est qu’un exemple.
En 2015, la Confédération Helvétique, par son impérialisme économique, possède des caractéristiques semblables à celles des puissances coloniales du 19ème siècle : esclavagisme, contrebande, exploitation directe, financement de travail des enfants, et ainsi de suite.
Au niveau mondial, la Suisse joue un rôle absolument primordial sur le marché de l’or. Elle est le plus grand exportateur au monde, figure parmi les trois importateurs les plus importants et raffine – c’est-à-dire transforme en barre et en médailles – 70% de l’or mondial.4 L’explication de ce phénomène est à la fois double et interconnectée : premièrement, on rencontre la grande force constante de l’économie Suisse, à savoir les banques. Dans le cas de Valcambi, c’était Crédit Suisse qui fournissait en tant que propriétaire les moyens nécessaires au développement d’une entreprise de haute technologie. Les raffineries helvétiques possèdent ainsi l’infrastructure la plus avancée, effaçant de ce fait toute concurrence ; l’entrée sur le marché, étant très coûteuse, est donc quasi-impossible (logique s’appliquant également au secteur pharmaceutique notamment). Finalement, cette position monopolistique est constamment consolidée et renforcée par des associations privées, qui accordent aux entreprises puissantes le pouvoir d’effectuer des contrôles de qualité.
En se basant sur les faits mentionnés précédemment, nous pouvons conclure que la Suisse exerce à travers ses multinationales une domination économique en imposant à certains secteurs la structure qui lui convient le mieux. On peut également constater que la Suisse participe activement à l’affermissement du système de classes, tant au niveau étatique qu’individuel et tant dans ses frontières nationales qu’au sein des autres Etats. Par conséquent, il est important de souligner que la Suisse est bel et bien une puissance impérialiste qui contribue de ce fait au stade suprême du capitalisme.
Dersu Heri Bezençon
Comité JS Genève
2 Rudolf Hilferding, Le capital financier, 1910