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Édition : « Les pensées sont libres »
(Goethe l’a dit, Beethoven l’a chanté. Est-ce vrai ?) On ne peut comprendre ce qui arrive à l’écrit (et aux autres formes d’expression), si l’on oublie deux idées. L’une a été formulée par Karl Marx, et peut-être vue, en quelque sorte, comme un avertissement : dans un monde régi par le capital, l’argent est la base de tout, envahit tout, jusqu’aux activités les plus désintéressées, et finit par prendre en charge la conscience individuelle elle-même, et par uniformiser même la pensée. L’autre a été développé un siècle plus tard par Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison, et n’est au fond qu’une confirmation de la prévision de Marx. « Dans le capitalisme tardif, les loisirs sont un prolongement du travail. » Et Adorno et Horkheimer expliquent : « L’art, qui portait en lui autrefois la promesse du bonheur… devient maintenant une marchandise. »[1]
Conséquence première : l’art est soumis aux lois de la concurrence. Or la production culturelle (art inclus), pas plus que la production agricole, ne peuvent obéir exclusivement à de telles lois sous peine de se banaliser à tel point qu’elles perdent leurs caractéristiques propres, leur sens même – au lieu d’éduquer, la production culturelle asservit, au lieu de nourrir, la production agricole empoisonne.
Aussi longtemps que les sociétés n’ont pas été mises en réseau, la prise de conscience par tout un chacun de cette réalité sociétale a été lente sinon inexistante. On a pu se bercer de l’illusion que la culture était une valeur intouchable, inaliénable. Et puis, les distances et l’absence de mise en réseau rapide préservaient un certain nombre de particularités régionales.
Or, les œuvres culturelles (musique, cinéma, littérature, etc.) sont produites avec des capitaux, et ces capitaux sont, comme tous les capitaux, à la recherche du profit. Je ne refais pas ici la démonstration d’Adorno à propos des mécanismes de la banalisation, pour ne pas dire de la corruption, de la production culturelle de masse qui, loin de tenir la promesse du bonheur, impose au plus grand nombre une vue uniformisée et standardisée (et finalement vide de sens profond) d’un monde façonné pour le plus grand profit d’un petit nombre.
L’exemple de l’édition
Il est impossible d’expliquer l’évolution de l’édition (livres et presse – ils se confondent d’ailleurs souvent) et de rendre compte de l’évidente standardisation des contenus de l’écrit sans tenir compte de ce qui précède.[2]
Dans le film Main basse sur la ville, le cinéaste Francesco Rosi fait dire à un de ses personnages : « L’argent, ce n’est pas comme une voiture, qu’on peut mettre au garage et oublier, l’argent c’est un cheval, qu’il faut nourrir constamment, sinon il meurt. Et on ne peut pas le laisser mourir. »
Cette image explique assez bien, par exemple, pourquoi le groupe Hachette a acheté les éditions (et les librairies) Payot, de même qu’il s’est payé un certain nombre de noms prestigieux de l’édition française. Elle explique aussi pourquoi le groupe Hersant achète un quotidien aussi loin de lui que Le Nouvelliste, et pourquoi Tamedia se paie Edipresse, qui n’est pas précisément (en termes helvétiques) dans son arrière-cour. À contrario, elle explique pourquoi les propriétaires suisses de Payot, une des grandes maisons d’édition suisses, avec ses librairies et sa distribution, peuvent la vendre à un groupe étranger sans y voir d’obstacle : pour eux, c’est une transaction financière, et dans ce sens ils ne songent pas aux conséquences que cela pourrait peut-être avoir pour la culture nationale. Pour un investisseur capitaliste, il faut que l’argent travaille, qu’il rapporte sans discontinuer. « Investir », c’est le mot clef, et « atteindre le monopole pour dicter ses conditions », c’est la raison.
Ces auteurs auront tendance à toujours écrire dans la même veine pour être assurés d’être publiés, d’avoir un public qui attendra d’eux un certain style.
En somme, pour paraphraser un slogan célèbre, on pourrait dire que les regroupements progressifs qui vont jusqu’à la globalisation sont le stade ultime (et « naturel ») de ce règne de l’argent qu’on a appelé capitalisme.
C’est dans cette perspective qu’il faut regarder l’édition et la diffusion du livre.
Les grands groupes de presse et d’édition française qui détiennent les diverses étiquettes (Stock, Denoël, Payot, etc.) sous lesquelles les livres sont publiés et vendus veulent que ces diverses étiquettes fassent du bénéfice.
Par ailleurs, les goûts du public n’étant pas encore totalement uniformisés, on peut certes prévoir un certain succès, ou le provoquer (prix Goncourt, par exemple), mais il y a toujours des surprises. Harry Potter avait été rejeté par de nombreux éditeurs avant d’être publié à 2 000 exemplaires (donc en prévoyant des ventes modestes) par Bloomsbury, un éditeur anglais qui a toujours eu un certain flair. On connaît la suite.
Il s’agit là de la politique usuelle des éditeurs : des titres susceptibles d’avoir un certain succès sont jetés sur le marché par dizaines. On ne fait pas de publicité particulière pour eux, on attend de voir. Une fois tous les X on touche un jackpot. En attendant, on ne fait la promotion que d’un petit nombre d’auteurs qui feront fonctionner la machine promotionnelle.
Cela a entre autres pour conséquence d’une part que ces auteurs auront tendance à toujours écrire dans la même veine pour être assurés d’être publiés, d’avoir un public qui attendra d’eux un certain style, et d’autre part que les aspirants auteurs, une fois que leurs textes originaux auront été refusés partout, se mettront à imiter les auteurs à succès. Quant aux éditeurs, ils favoriseront des auteurs inconnus qui leur ressemblent ; certains éditeurs américains vont même jusqu’à imposer aux auteurs des « modèles », en quelque sorte des cahiers des charges pour s’assurer que dans certains genres donnés (polar, romance, science-fiction, etc.) tous les ingrédients nécessaires sont présents. Cela donne une production littéraire standardisée – quasi industrielle, en fait.[3]
Dans cette perspective, on ne peut s’étonner que les éditeurs parisiens ignorent le plus souvent les auteurs suisses, belges et canadiens francophones : leur originalité (dans le sens de diversité et non nécessairement de qualité) menace le château de cartes parisien, dans la mesure où ces outsiders géographiques et culturels ne se prêtent pas au petit jeu de l’uniformisation ; en les éditant, on prend par conséquent de plus grands risques.
La presse
Christian Campiche fait pour la presse (lire en p. 7) un tour d’horizon semblable à celui que je fais pour l’édition. Je ne reviens pas sur son analyse, mais je voudrais y ajouter un élément : à l’exception des radios et des télévisions de service public (elles n’obéissent pas à la loi du profit immédiat, même si elles ne sont pas indépendantes du pouvoir politique), la presse est en mains privées. Les éditeurs veulent faire des bénéfices. Les bénéfices d’un journal, on le sait, ne viennent pas directement de la vente, mais de la publicité qui y paraît. Avec les années, les exigences publicitaires (les pressions d’annonceurs toujours plus puissants) ont peu à peu appauvri le contenu des journaux et de revues – des centaines de journalistes seraient sans doute prêts à raconter l’histoire du reportage, de l’enquête, qui n’ont pas paru parce que cela « mettait le journal en péril ».
Cette mise au pas géante a au moins une conséquence : l’intérêt des jeunes générations s’est déplacé sur d’autres moyens de communication et d’expression, et cherche désormais à rompre le conformisme par le moyen de globalisation suprême : Internet. Les grands producteurs de l’écrit ont fini par le comprendre, avec un certain retard, et courent actuellement à toutes jambes, avec plus ou moins de succès, pour rattraper le temps perdu.
La presse sur Internet
Internet véhicule tout : le pire et le meilleur. Par rapport au sujet qui nous occupe, le meilleur est sans conteste en bonne place. L’espace pour une longue analyse manque, je me contenterai ici de deux exemples.
Il y a d’abord celui de Salon, un journal américain en ligne qui existe depuis quatorze ans. Au départ, il était gratuit, il vivait chichement de publicité et de dons. Au moment de l’affaire Lewinski (l’infidélité de Bill Clinton alors président, on s’en souviendra), les journalistes de Salon (tous expérimentés, tous sortis de grands médias qui censuraient leur travail) ont été les seuls à donner les vrais faits au sujet de cette affaire et à dénoncer les abus de la machine politique du parti républicain, occupée à une sorte d’assassinat politique de Bill Clinton. Une fois l’affaire terminée, les principaux annonceurs de l’époque ont décidé un boycott de Salon pour le punir d’avoir fait cavalier seul, sûrs qu’ils le feraient disparaître (et cela se serait passé ainsi avec un journal sur papier).
Salon a aussitôt lancé un appel à ses lecteurs : il leur a proposé de s’abonner pour 50 dollars par an : pour cette somme, ils pourraient lire le journal sans publicité du tout. En quelques jours, soixante mille lecteurs ont répondu présents. Depuis lors, Salon éclaire d’un jour cru les scandales, les mensonges, les manœuvres politiques. Aujourd’hui, il est toujours bien vivant, coûte entre-temps 60 dollars par an et a récupéré une certaine quantité de publicité culturelle, ce qui fait qu’il peut désormais être lu gratuitement avec de la publicité ou, si l’on est abonné, sans publicité.
L’autre exemple, tout récent, est celui de Mediapart. Lorsque Edwin Plenel a quitté Le Monde, il a fondé ce journal en ligne auquel on avait prédit un avenir éphémère. Mediapart a pris le parti de dire ce que les autres journaux français se gardaient d’aborder. Il est un des seuls, avec Le Canard Enchaîné, à ne reculer devant aucune révélation une fois qu’il est sûr de son fait. Il est payant : 9 euros par mois. Il a des dizaines de milliers d’abonnés. La récente affaire de la milliardaire Liliane Bettencourt et de ses versements à des politiciens français, qui nient contre toute évidence, prouve qu’il est possible de se rendre indépendants des instruments qui tentent de dominer la pensée si, pour vivre, on fait appel non pas seulement à des intérêts commerciaux, mais à un système de valeurs morales.
On pourrait encore parler des petits éditeurs indépendants, des sites gratuits (Wikileaks, le dernier en date, vient de frapper un grand coup en publiant des milliers de documents accessibles à tous sur les pratiques honteuses de la guerre en Irak et en Afghanistan).
Tout cela amène à une conclusion : la société ultralibérale dans laquelle nous vivons fait tout son possible pour uniformiser, pour vider de leur sens, les pensées et la conscience même des individus. Cependant, elle n’arrive pas à couvrir le terrain à cent pour cent. Il reste une part réfractaire à la mise au pas qui, une fois acculée dans ses derniers retranchements, arrive à créer les prémisses d’une diversité nouvelle. Et c’est cette part-là qu’il convient de cultiver pour pouvoir dire avec Goethe : « Oui, les pensées sont libres ! »
[#1] La traduction pourrait différer du canon français ; n’ayant pas d’édition française sous la main, je traduis de l’allemand. En français, l’ouvrage existe dans la collection Tel, éd. Gallimard.
[#2] Pour une analyse très complète sur la situation, théorique et pratique de la culture contemporaine, je renvoie ceux qui lisent l’anglais à un ouvrage que l’on trouve en ligne : Richard Münch et Neil J. Smelser, Theory of Culture, éd. The Regents of the University of California, 1993. Il rend compte d’un congrès qui s’est tenu à Brême en 1988, et reste d’une actualité brûlante.
[#3] Pour comprendre le processus de banalisation quasi automatique des contenus littéraires, on peut lire le roman d’Olivia Goldsmith, Bestseller ; c’est une dénonciation sans pitié des méthodes d’une édition devenue industrielle – et en plus un roman passionnant. Comme par hasard, ce livre a disparu des rayons, et n’a pas (contrairement à tous les autres livres d’Olivia Goldsmith) été traduit en français. On le trouve en anglais dans les bibliothèques, ou sur le site AbeBooks, d’occasion, très bon marché.