Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06942.jsonl.gz/689

La sortie récente de l’ouvrage posthume de Conrad de Meester La fraude mystique de Marthe Robin a provoqué une vive émotion. On y lit que celle qui est à l’origine des Foyers de Charité n’aurait été ni paralysée ni aveugle et coupable de plagiat et de fraude.
Une tempête dans un verre d’eau? Un réquisitoire de l’auteur contre Marthe Robin et ses admirateurs, voire contre le Vatican? Publié le 8 octobre aux Editions du Cerf, La fraude mystique de Marthe Robin est d’abord une enquête minutieuse. Mais inachevée: cet ouvrage est le manuscrit retrouvé par son supérieur sur l’ordinateur du Père carme flamand Conrad de Meester à sa mort, le 6 décembre 2019. Il devait être publié en 2012, mais l’auteur voulait encore approfondir son travail.
En résulte un livre fruit de 25 ans de recherches qui rassemble les conclusions de son rapport lors de la phase diocésaine du procès en béatification de Marthe Robin et ses investigations ultérieures (voir encadré). L’auteur avait rédigé 25 chapitres, le 26e a été finalisé par son confrère le Père Carlos Noyen sur la base des éléments retrouvés. Son jugement est sans appel: Marthe Robin a trompé tout le monde. Une radicale mise en cause des écrits et des expériences de Marthe qui cependant fait l’impasse sur la période qui va des années 1950 à sa mort, le 6 février 1981.
Ses écrits, affirme Conrad de Meester, sont un patchwork de citations d’auteurs mystiques; elle était malade, mais ni paralysée totalement ni aveugle et, contrairement à ce que certains témoins affirmaient, elle se nourrissait; et l’idée de fonder des Foyers de Charité viendrait d’une amie, Emilie Blanck. Enfin, Marthe n’aurait pas dicté l’essentiel de ses écrits, datés en grande partie d’avant 1942, à des secrétaires, mais les aurait recopiés de sa propre main avec des graphies différentes afin de masquer son identité alors qu’elle se disait paralysée et aveugle. Une dénonciation sans fard née d’un «saisissement» grandissant de l’auteur à la lecture de plus de 4000 pages dactylographiées d’une oeuvre multiforme: des cahiers, des carnets relatant les passions que la stigmatisée a vécues dès les années 1930 et jusqu’à la fin de sa vie, un journal qui court de 1930 à 1941 ainsi que de nombreuses lettres.
DE SURPRISE EN SURPRISE
Conrad de Meester commence son enquête sans a priori. Mais bien vite, ce spécialiste de la mystique féminine découvre dans les écrits de Marthe «un vaste plagiat» qui le décide à parler. Son désir de faire la vérité l’emporte: «Il y va de l’Eglise du Christ, invitée à marcher selon les exigences de la vérité». Et de Marthe, qui avait «une vie riche de fausses actions, mais aussi, bien sûr, de souffrances et de privations, de patientes écoutes, de bons conseils, de gestes généreux: en un mot, du bon grain au milieu de beaucoup d’ivraie».
Le ton est donné, et l’ouvrage ne le démentira pas qui mène le lecteur d’indice en indice à partir des écrits de Marthe. Ce qu’ils révèlent? Une chronologie bancale qui accrédite l’idée d’une manipulation par Marthe elle-même; cinq graphies différentes où se retrouvent les mêmes fautes d’orthographe qui laissent penser à un seul auteur et non à des textes dictés; et un plagiat érigé en système – Marthe ne cite pas ses sources, ses citations sont fort exactes et sa pensée très cohérente. Son jugement est sans appel: Marthe Robin a trompé tout le monde.Elle a puisé dans les écrits d’une trentaine d’auteurs dont Madeleine Sémer, Marie-Antoinette de Geuser, Anne-Catherine Emmerich, deux stigmatisées, sainte Véronique Giuliani et Emma Galgani, Jean de la Croix, Catherine de Sienne, Elisabeth de la Trinité et Thérèse de Lisieux. Le carme flamand procède à un décryptage minutieux d’une oeuvre «d’une intelligence supérieure et d’une mémoire plus qu’excellente pour une paralysée supposée n’avoir écouté qu’une lecture faite par une personne présente à son chevet ». Curieux pour une fille de la campagne qui a quitté l’école à 13 ans. Conclusion?Marthe est une «plagiaire compulsive» et «une faussaire délibérée ». Sophie Guex, postulatrice de la cause, précise que «sur le conseil d’un prêtre, elle a lu des auteurs mystiques qui lui ont donné des mots et des expressions pour exprimer ce qu’elle vivait».
DÉCALAGE RÉVÉLATEUR
Marthe n’aurait-elle pas menti par un besoin d’être aimée issu d’une blessure originelle – dernière de six, elle serait une enfant illégitime, fille d’un commis de ferme? Réalité ou rumeur? En outre, la notoriété de Marthe et de ses expériences mystiques ainsi que le culte qui a entouré sa personne l’ont peut-être poussée à se fabriquer un personnage.
Le livre de Conrad de Meester souligne le décalage entre une image idéalisée de la bienheureuse, visitée par des phénomènes surnaturels, et la réalité d’une vie de souffrance et d’humilité, Marthe détestant que l’on mette en avant ses expériences mystiques. Pour Sophie Guex, il donne d’elle «une image plus humaine». Rappelons que le Père Georges Finet, son père spirituel dès 1936, qui lança les Foyers de Charité avec elle, a beaucoup contribué à forger un mythe autour de sa protégée – il triait les visiteurs et fermait sa chambre à clé –, notamment lors de ses retraites et de ses conférences à Châteauneuf-de-Galaure.
ELLE POUVAIT BOUGER
S’il reconnaît à Marthe de grandes qualités, «intelligence, coeur, intuition, sensibilité, affection, force, endurance », Conrad de Meester en est persuadé: elle a orchestré ses actes frauduleux avec génie. Pour écrire, il lui fallait avoir l’usage de ses mains et de ses yeux, mais elle a laissé croire qu’elle était aveugle et paralysée.
De quoi souffrait Marthe Robin? D’une encéphalite léthargique dont les premiers symptômes se déclarent à seize ans. Elle s’alite, tombe dans le coma, ne supporte plus la lumière; elle souffre de migraines, de raideurs soudaines du corps, traverse des périodes de rémission et d’aggravation. Le 2 février 1929 «apparaît une impotence avec une raideur des quatre membres » qui «va rester définitive », notent les deux médecins qui l’examinent chez elle le 14 avril 1942. Ce livre donne de Marthe «une image plus humaine».C’est l’unique examen médical de Marthe Robin qui résistera, en 1949, à une hospitalisation qui aurait permis un contrôle plus approfondi. Pour Conrad de Meester, les professeurs lyonnais Jean Dechaume et André Ricard, lorsqu’ils pénètrent dans sa chambre, sont «gagnés à la cause de Marthe», «la fraude leur semble impensable»: leur examen vise à étayer, voire à défendre, l’authenticité des manifestations surnaturelles dans sa vie, «un service à rendre à l’Eglise». Au début des années 1930, Marthe ne se nourrit plus que de l’hostie consacrée et perd la vue; elle reçoit les stigmates et revivra la Passion du Christ chaque vendredi. Les expériences mystiques dont elle se dit favorisée contribuent à son rayonnement.
Au vu des découvertes du carme, difficile d’affirmer que Marthe était totalement paralysée et aveugle. Le Père Bernard Peyrous affirme dans un livre paru en 2006: «La maladie de Marthe est faite d’évolutions, mais aussi d’involutions, de périodes de récupération. Si ses jambes sont paralysées, il est certain que Marthe tente de se déplacer quand ses bras lui répondent». Cela expliquerait qu’elle ait été retrouvée au pied de son lit le matin de sa mort.
UNE INSULTE À SA MÉMOIRE
Cette «femme sensible, intelligente et dynamique, qui a su entraîner des personnes dans un nouveau courant spirituel», est fragile psychologiquement. Certains voient ainsi dans les phénomènes mystiques une «supercherie magistrale»: Marthe était hystérique, et l’hystérie pouvait entraîner les troubles qu’elle présentait. Mais la grâce de Dieu passe aussi par nos faiblesses, et Marthe en témoigne qui a fait beaucoup de bien par ses conseils (voir encadré).
Comment Marthe aurait- elle pu faire semblant cinquante ans durant? Pour Marie-Hélène Gaillard, sa petite nièce, les révélations du carme «sonnent comme une insulte» à sa mémoire et à l’Eglise, qui se serait trompée en la déclarant vénérable. Broyée par la souffrance, le 15 octobre 1925, Marthe avait prononcé «un acte d’abandon et d’offrande à l’amour et à la volonté de Dieu». C’est à cette lumière-là aussi qu’il faut juger sa trajectoire. Le livre du Père de Meester n’a pas le dernier mot: la personnalité de Marthe Robin est plus complexe qu’il le laisse apparaître. Et sa fécondité réelle.
Nombreuses interrogations
A l’origine de La Fraude mystique de Marthe Robin, le rapport que le Père de Meester rédige en 1988-1989 à la demande de l’évêque de Valence, Mgr Didier-Léon Marchand, pour le procès en béatification de la stigmatisée de la Drôme. Censeur théologique, il a pour mission de vérifier si les écrits de Marthe comportent des éléments allant contre la foi ou les moeurs. Complété en 1994, son rapport comprendra au final 336 pages qui soulèvent nombre d’interrogations. Il est envoyé au Vatican. En 2012, les neuf théologiens chargés d’examiner la positio, le résumé de l’enquête diocésaine, valident le dossier; en 2014, les cardinaux et évêques de la Congrégation pour la cause des saints émettent un avis positif. Le 7 novembre 2014, le pape François proclame Marthe Robin vénérable.
GdSC
Une belle fécondité
Plus de 100’000 personnes, laïcs, prêtres, évêques, ont visité Marthe Robin, recevant d’elle conseils et encouragements. A sa mort à 78 ans, le 6 février 1981, on compte dans le monde 52 Foyers de Charité avec près de 750 membres, laïcs consacrés et prêtres. En 1986, le Conseil pontifical pour les laïcs reconnaît l’oeuvre des Foyers de Charité, qui propose des retraites, comme association internationale de fidèles de droit pontifical.
cath.ch/GdSC
Conrad de Meester, La fraude mystique de Marthe Robin (Editions du Cerf. 406 pages).
«Des conclusions excessives»
Le Foyer de Charité Dents-du-Midi à Bex accueille des retraitants depuis un demi-siècle. Surprise, amertume et incompréhension: telle est la réaction de l’abbé Jean-René Fracheboud, Père du foyer depuis 1992, à la parution du livre de Conrad de Meester.
Avez-vous été surpris par ces pages?
Jean-René Fracheboud: – Oui. Notre Eglise vit des heures difficiles avec les multiples révélations qui touchent des prêtres et des religieux par rapport aux abus sexuels. Le Père Georges Finet, fondateur des Foyers de charité avec Marthe Robin, a aussi fait l’objet d’une enquête. J’ai le sentiment que ce livre nous plonge dans une nouvelle vague qui éclabousse les Foyers de Charité et les croyants et fait peser le soupçon sur des personnalités et leur comportement.
Jusqu’à quand vont durer ces vagues déstabilisantes? Que suscitent ces pages en vous?
– J’accueille la parution de ce livre avec gravité, car il touche Marthe Robin, une personne qui a vécu une expérience de Dieu tout à fait originale et qui a ouvert, au coeur de l’Eglise, un courant neuf repris et scellé théologiquement par le concile Vatican II. Avec amertume aussi: Conrad de Meester, cet homme jouissant d’une autorité reconnue, s’est trouvé, à l’époque du procès en béatification de Marthe, en porte-à-faux avec l’avis de nombreux consultants qui se sont prononcés favorablement sur la vie, les écrits et les phénomènes exceptionnels qu’elle a vécus. Ces études ont conduit le pape François à la déclarer vénérable en 2014. Enfin, j’ai de la peine à comprendre les motivations du supérieur du Père Conrad qui, retrouvant ce dossier datant de plus de trente ans, décide de le publier. De même pour les responsables des Editions du Cerf: les motifs qu’ils avancent me laissent songeur.
Quelles conséquences pour votre cheminement personnel?
– Les conclusions de cet ouvrage au titre provocateur me paraissent tellement excessives et absolues qu’elles en perdent leur pertinence. J’ai peine à imaginer qu’une personne puisse tromper son monde pendant plus de cinquante ans et vivre ainsi dans un mensonge délibéré. Mon expérience dans le foyer m’amène à toucher du doigt la fécondité de l’offrande de Marthe et les multiples retombées «divinoactives » dans le coeur des retraitants. Il se passe, au cours des retraites, de vrais «miracles» qui transforment des vies. La parution de ce livre n’altère en rien mes convictions et mon engagement au coeur des foyers.
Ce livre a-t-il suscité des discussions entre vous et avec les retraitants?
– Bien sûr que nous avons échangé entre nous sur ce livre. Des retraitants nous posent des questions. Ils ont besoin d’éclaircissements, mais je ne les sens pas ébranlés. J’ai le sentiment que ce livre peut avoir un impact négatif sur monsieur et madame Tout-le- Monde, volontiers friands des scandales dans l’Eglise.
Que vous apporte votre expérience au foyer de Bex?
– J’éprouve une joie profonde à rejoindre les hommes et les femmes d’aujourd’hui pour leur partager l’Evangile. Aider des personnes de tous âges par la prédication et l’écoute personnelle, leur faire prendre conscience qu’elles sont follement aimées de Dieu, est une expérience bouleversante.
Articles en relation
C’est quand, le Nouvel-An chrétien?
Notre nouvelle année occidentale est en général célébrée le 1er janvier, fête de sainte Marie Mère de Dieu pour les uns, journée mondiale de la paix pour d’autres. Il y a fort à parier que, cette année, les gestes barrières donneront à ce réveillon un petit goût amer, mais tout le monde se réjouira d’oublier 2020 pour passer à la suite!
Un moine évêque
Mgr Bernard-Nicolas Aubertin a porté plusieurs mitres en France et supervisé la traduction du nouveau missel, dont l’introduction prévue cet Avent a été reportée. Aujourd’hui retiré à Fribourg, il rêvait, jeune homme, de désert et de silence.
Eglise: rapport McCarrick
Le rapport rendu public le 10 novembre par le Vatican sur l’ex-cardinal Theodore McCarrick pointe des «omissions », des mises en garde ignorées en haut lieu qui ont permis son ascension.