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Issu du latin res publica (littéralement: la chose publique), le terme république désigne un corps politique gouverné, pour le bien commun, par ses membres égaux en droit. A l'époque moderne (Bodin, Machiavel, Montesquieu), il devint usuel d'opposer la république, composée de citoyens libres, à la monarchie. Pour Rousseau, la république est le régime où s'exprime la volonté générale dans l'obéissance à la loi et seul le gouvernement d'un Etat républicain peut se considérer comme légitime. Cependant, le terme a toujours eu des sens divers, tout comme celui de républicanisme, qui implique un discours sur la liberté, mais est à distinguer du libéralisme.
Dès le bas Moyen Age, il exista une opposition entre les Confédérés et les nobles, les grands et les princes (Noblesse, Principautés), mais la polémique restait généralement sur un terrain concret, par exemple la lutte contre les Habsbourg, et se fondait moins sur une théorie politique que sur la tension entre le genre de vie des nobles et celui des bourgeois et des paysans. Les mots république et Republik (emprunt de l'allemand au français) se répandirent au XVIIe s. pour décrire, en concurrence avec d'autres expressions, le régime de la plupart des cantons et pays alliés de la Confédération. Il exprimait leur souveraineté à l'égard de puissances étrangères (Genève envers la Savoie en 1603), le remplacement d'une monarchie par un régime d'assemblée (cas des dizains valaisans en lutte contre le prince-évêque de Sion en 1628) ou le statut d'exemption de la Confédération envers l'Empire dès 1648. Conçue comme une puissance (voir la "Seigneurie et République de Genève"), la république n'impliquait pas la démocratie, pouvait même lui être expressément opposée, comme en Valais en 1657, et s'appliquer à une aristocratie absolue de droit divin. C'est pourquoi la notion eut d'abord davantage de succès dans les grands cantons protestants de l'ouest (Berne) que dans les cantons catholiques à landsgemeinde. Néanmoins, la Ligue de la Maison-Dieu se décrivait en 1700 comme une "petite république démocratique souveraine". Pour symboliser la république, on recourait à des héros antiques, à des éléments tirés des mythes fondateurs de la Confédération et aux emblèmes internationaux de la souveraineté déjà utilisés par Venise et les Provinces-Unies.
Le titre de république supposait l'exercice d'une pleine souveraineté (raison pour laquelle la ville de Neuchâtel se le vit refuser par le comte en 1610) et un régime aristocratique ou démocratique, pas forcément égalitaire, mais reposant sur l'élection. A l'origine, république s'appliquait au seul gouvernement (Petit Conseil), voire aussi au Grand Conseil. Mais, au XVIIIe s., les bourgeois et les sujets campagnards se mirent à revendiquer une participation au pouvoir et par conséquent à la république (Révoltes urbaines, Révoltes paysannes).
A l'époque des Lumières, on jugea de plus en plus que l'appartenance à la république reposait non pas sur des privilèges héréditaires, mais sur la vertu politique, c'est-à-dire la capacité, qui s'acquiert par l'éducation, de remplir volontairement son devoir. Depuis Béat Louis de Muralt, on opposa la simplicité de mœurs des montagnards helvétiques au luxe des courtisans français, plus tard aussi à la corruption et à l'égoïsme des familles patriciennes. Johann Jakob Bodmer (1698-1783) développa dans un esprit rousseauiste une critique historique et politique radicale de la civilisation, tandis qu'Isaak Iselin (1728-1782) élabora un cosmopolitisme philanthropique et progressiste, dans lequel l'essor économique soutenu par l'encouragement des sciences pouvait conduire à la vertu "policée" et donc à la liberté républicaine. L'invocation à la vertu joua un rôle particulièrement important dans les projets de réforme agraire, car elle permettait de concilier l'idéal républicain d'autarcie avec la production pour le marché. La pédagogie d'un Johann Heinrich Pestalozzi voulait quant à elle former de bons républicains qui, à l'instar de leurs valeureux ancêtres et par-delà les frontières confessionnelles, se mettraient au service de la patrie. La Société helvétique soutenait des idéaux analogues.
Appliqué à la Confédération dans son ensemble, le terme de république en soulignait la souveraineté, reconnue en droit international. Il fut utilisé en ce sens d'abord par des puissances étrangères, par exemple en 1647 dans le cadre des négociations de la paix de Westphalie. Au XVIIIe s., il apparaît isolément (à côté de la dénomination plus courante de Confédération) sous la plume d'auteurs suisses, par exemple dans l'ouvrage Von dem Regiment der loblichen Eydgenossenschaft de Josias Simmler, édité par Johann Jacob Leu en 1722. Jean de Müller se servit de l'expression "république fédérative", tirée de Montesquieu, pour la Confédération en 1775 et pour le Saint Empire en 1788, dans le cadre de descriptions théoriques de ces entités comme systema civitatum (systèmes d'Etats), dans la ligne de Samuel von Pufendorf et de Johann Rudolf von Waldkirch (1721). Au moment de la guerre d'Indépendance américaine apparut la notion de "républiques sœurs", formulée pour la première fois en 1778 par Jean-Rodolphe Vautravers.
Auteur(e): Thomas Maissen / PM
A l'époque révolutionnaire, le titre de république signala d'abord la rupture avec l'Ancien Régime (République rauracienne, par exemple), mais présida ensuite à l'intégration des "républiques sœurs" à la France. De même, le Pays de Vaud devenu République lémanique ou l'Alte Landschaft devenue Libre République de Saint-Gall furent intégrés, après quelques semaines d'indépendance, à la République helvétique. Celle-ci était, selon la conception française, "une et indivisible". Etat-nation centralisé, sans monarque, elle se fondait sur les principes de l'égalité selon le droit naturel et de la souveraineté du peuple. Ses adversaires fédéralistes défendaient le régime républicain traditionnel à caractère aristocratique et la Confédération conçue comme une alliance de petits Etats souverains.
Ces deux visions de la république marquèrent les conflits constitutionnels jusqu'en 1848. Sous l'Helvétique se formèrent divers groupes qui bientôt disparurent, mais les tendances qu'ils représentaient subsistèrent. Favorables aux Lumières et à l'Etat centralisé prôné par les unitaires, opposés à la fois aux fédéralistes (aristocrates conservateurs) et aux patriotes extrémistes, les républicains se référaient non pas au jacobinisme et à la démocratie directe de Rousseau, mais à Montesquieu, à la "constitution" anglaise et à la phase modérée de la Révolution française. Partisans d'une démocratie représentative, ils provenaient surtout de la bourgeoisie cultivée des villes.
Sous la Régénération, le principal problème soulevé autour de la notion de république était que la participation active des citoyens au gouvernement, encore possible dans des cantons à landsgemeinde généralement conservateurs et revendiquée ailleurs, se heurtait au centralisme. Pour résoudre ce dilemme, on institua de nouveaux instruments de démocratie directe (Veto). Selon Jeremias Gotthelf, dans le "vrai" républicanisme, la vertu chrétienne et ses valeurs collectives restaient le pilier de la vie politique contre le laïcisme individualiste des libéraux. Cette conception conservatrice de la république soulignait la souveraineté cantonale et légitimait le pouvoir de droit divin. Les libéraux au contraire demandaient que la souveraineté soit transférée des cantons à la nation, ce qui impliquait de remplacer la participation directe par l'élection de représentants et présupposait la formation d'une opinion publique, donc la liberté de la presse. A long terme, les libéraux des régions rurales réussirent à imposer leurs réformes en s'appuyant sur les libertés républicaines traditionnelles: autonomie communale, propriété privée assurant l'indépendance économique et autorisant l'enrichissement. La combinaison de la "liberté des anciens" et de la "liberté des modernes" (Benjamin Constant) aboutit à ce que Ludwig Snell appelait dans le Schweizerischer Republikaner "commune populaire étatique" (staatliche Volksgemeinde).
Tandis que Snell définissait une souveraineté populaire à la Rousseau, qui incluait le droit à la révolution, Ignaz Paul Vital Troxler s'orientait vers la séparation des pouvoirs à l'américaine et prôna aussi, comme aux Etats-Unis, le bicaméralisme. S'appuyant sur ce "fédéralisme républicain", la Constitution fédérale de 1848 garantit les constitutions cantonales (sous réserve du cas de Neuchâtel) à condition qu'elles soient républicaines, selon les formes de la démocratie directe ou représentative (art. 6b). En 1815, quelques anciens cantons, dont celui de Berne, avaient repris la dénomination traditionnelle de "Ville et République"; mais, sans doute parce qu'elle suggérait une prééminence du chef-lieu, ils l'abandonnèrent sous la Régénération en faveur de "canton". Les nouveaux cantons de la Suisse latine choisirent le titre de république, qui soulignait leur indépendance, alors que "canton" met l'accent sur l'appartenance à la Confédération; Genève, Neuchâtel et le Tessin l'ont conservé jusqu'à nos jours. Dans le cas de Neuchâtel, l'appellation de "République et Canton" reflète le passage du statut de principauté prussienne à celui de membre souverain de la Confédération.
Jusqu'en 1871, dans les conflits de politique extérieure, la Suisse se défendit consciemment en tant que seule république au milieu d'une Europe toute monarchique. Cependant, alors que les luttes constitutionnelles se poursuivaient dans d'autres pays, les libéraux imposèrent en Suisse, contre les radicaux suivant Jakob Stämpfli, une politique neutraliste et non idéologique, dans laquelle la constitution républicaine n'était pas fondée sur de grands principes universels, mais sur l'évolution historique de la Suisse, perçue comme un cas particulier. Cette conception facilita le ralliement des conservateurs, les perdants de 1848, à la république, bien commun des Suisses. La Constitution de 1874 instaura une république mêlant démocratie directe et représentative, proche des citoyens, "coopérative", bien différente de la société de masse de l'Etat-nation à régime monarchique ou parlementaire. Cette combinaison entre le vieux républicanisme fondé sur la participation et le nouveau, libéral, basé sur le droit naturel, fut une réussite durable; le prix à payer fut, dans certains domaines, un droit constitutionnel plus pragmatique que rigoureux. Après 1871, la tradition républicaine fut particulièrement appréciée en Suisse romande, face à la IIIe République française, à la domination de l'Allemagne et à la germanophilie exacerbée d'une partie des élites alémaniques. Les partisans d'une armée nationale émanation du peuple souverain opposaient la république des citoyens-soldats (le service militaire obligatoire devint conscription individuelle en 1874) au militarisme belliciste d'inspiration prussienne de la "tendance nouvelle" d'Ulrich Wille.
En 1918, les monarchies s'effondrèrent en Europe et le régime républicain se généralisa. Mais le républicanisme, au sens étroit et traditionnel du terme, en opposition latente avec le libéralisme, resta vivace en Suisse. Les éléments caractéristiques en étaient le fédéralisme, le système de milice, la participation politique liée au statut de chef de famille indépendant et apte à servir (ce qui explique la tardive introduction du suffrage féminin et du service civil), le droit de cité communal (impliquant le plébiscite sur les naturalisations), la primauté de la démocratie directe sur les procédures juridiques (pas de tribunal constitutionnel, scepticisme envers le droit international), le particularisme national (refus des idées universalistes et des institutions supranationales) et une religion de la patrie fondée sur des interprétations historiques (idéologie de l'Etat paysan, référence à 1291 plutôt qu'à 1848). Les défenseurs de ce républicanisme se recrutèrent longtemps dans les classes moyennes qui, contre la gauche, considéraient la propriété comme la base de l'efficacité politique, mais prônaient pour des raisons morales un égalitarisme modéré contre le capitalisme sans limites. Aujourd'hui encore, on en appelle au pays et au peuple contre la modernité et à la vertu républicaine contre des mutations sociales comme la globalisation. Le républicanisme a pu aboutir à un nationalisme xénophobe (Republikanische Blätter, parti républicain de James Schwarzenbach), mais aussi au rejet, moralement argumenté, de mouvements (frontistes, nazis, parti communiste) ne partageant pas les valeurs républicaines de liberté et d'égalité. L'invocation à la république comme communauté de citoyens et à ses valeurs reste au début du XXIe s. un facteur d'intégration pour une nation dépourvue d'unité naturelle.
Auteur(e): Thomas Maissen / PM
Auteur(e): Thomas Maissen / PM