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Pour préserver l'environnement: que faire en attendant qu'il soit trop tard ?
Bis repetita placent. On prend les mêmes et on recommence, dirait-on aujourd'hui et pourquoi pas? Il y a près de 50 ans, en 1971, notre revue l’essor publiait un excellent article d'Eric Descoeudres dont nous reprenons l'essentiel. Avec près d'un demi-siècle de recul, on constatera que les questions urgentes qu'il posait sont restées sans réponses malgré les catastrophes climatiques et l'incapacité des institutions d'y faire face. (François Iselin)
Qu'est-ce que les hommes de notre temps légueront aux générations suivantes? Allons-nous, par notre irresponsable exploitation des ressources naturelles, détruire la biosphère et laisser après nous une planète inhabitable?
Nous sommes solidaires et responsables de l'univers dont nous faisons partie, mais la conscience de cette solidarité, qui s'étend à la fois dans le temps et dans l'espace, nous fait défaut.
Comment expliquer autrement qu'en quelques années, avec une extraordinaire imprévoyance, nous ayons si gravement détérioré notre environnement? La première conférence internationale de la biosphère organisée par l'Unesco a eu lieu en septembre 1968. C’est dans son numéro de janvier 1969 que la revue mensuelle de l'Unesco, Le Courrier, publiait une série d’articles, rédigés par des experts en la matière, qui informaient le public de la gravité de la situation. À la question: «Notre planète devient-elle inhabitable?», les savants répondaient en substance «non, à condition de ne pas laisser les choses suivre leur cours actuel» […]
Où en sommes-nous aujourd'hui ?
L’année 1970, déclarée Année européenne de la nature, a vu se dérouler une vigoureuse campagne d'information qui se poursuit encore: il n’est guère de quotidien ou de périodique qui n’en parle. Le public est averti. Les faits eux-mêmes viennent confirmer les avertissements des savants. L'interdiction de se baigner dans le lac à Lugano, par exemple, a provoqué récemment un véritable choc dans l'opinion publique.
Seulement, il sera trop tard si, pour agir efficacement, on attend que les prévisions des écologistes se réalisent dans tous les domaines. Le public est averti. Mais la pollution continue.
Le danger d'asphyxie
On a calculé que les surfaces vertes de la Suisse (forêts, prairies, vergers) produisent annuellement 22 millions de tonnes d’oxygène alors que le pays, avec ses avions et ses autos, en consomme 29 millions: le déficit est couvert par l 'oxygène provenant notamment des forêts africaines et de la flore océanique. […]
Les autres pays industrialisés se trouvent, sans aucun doute, dans une situation analogue à celle de la Suisse. Or la surface des forêts, dans le monde, diminue et les océans se polluent.
Au Brésil, la forêt d'Araucarias, qui s'étendait sur le sud-est du pays, régresse de 250.000 hectares par an et aura disparu dans une quarantaine d'années. L'édition d’un numéro du dimanche du «New York Times» consomme à elle seule le bois de 77 hectares de forêt, soit plus que toute la forêt de Sauvabelin, au-dessus de Lausanne («Journal de Genève», 2 avril 1970). En Allemagne fédérale, environ 50.000 hectares de forêts sont détruits chaque année par l’anhydride sulfureux, un gaz contre les effets duquel on n’a pas encore trouvé d'appareils («Le Courrier», août / septembre 1970). A l'échelle mondiale... En dévastant les forêts, on a obtenu, en 1962, 1 milliard de mètres cubes de bois; il en faudra 2 milliards en 1985, alors que les arbres adultes ne pourront plus en fournir qu'un seul milliard! Du même coup périt la flore, dont l'habitat est souvent lié à la présence des arbres, qui protègent le sol et règlent le flux des eaux. («Le Courrier», août / septembre 1970). En outre, l'érosion a déjà fait disparaître 500 millions d'hectares de terres arables (idem).
Quant à la production d’oxygène par le plancton marin, elle est compromise par la pollution des océans.[…]
Il y a donc enchaînement d'une forme de pollution à l'autre, l'érosion, l'empoisonnement des sols, la diminution des surfaces vertes et la pollution des mers réduisent la production naturelle d’oxygène – ce qui vient accélérer la détérioration de l'atmosphère provoquée par les fumées – (on estime à 800 millions de tonnes le poids des fumées que les cheminées du monde entier répandent annuellement dans l’atmosphère), les gaz d'échappement des autos et des avions et par d' autres sources de pollution de l'air. […]
Pour résumer la situation en peu de mots: au rythme actuel de la pollution atmosphérique, la biosphère (c’est-à-dire le milieu naturel qui permet la vie humaine, animale et végétale) sera détruite dans une trentaine d’années. Animaux, plantes et hommes dépériront. Le climat sera changé sur la terre entière. Une nouvelle glaciation ne peut être exclue. Dans trente ans, il sera trop tard: la terre, l'atmosphère, les cours d'eau, une grande partie des mers seront empoisonnés.
Que faire?
Le public est désormais informé du péril et les autorités, dans les pays industrialisés qui sont les plus directement menacés, ont commencé de prendre des mesures pour enrayer le mal. Rappelons qu'en juin 1972 aura lieu à Stockholm la conférence internationale sur l'écologie convoquée par les Nations Unies. C'est important et nécessaire, car il faut que la lutte contre la pollution soit coordonnée, qu'un ordre de priorité soit établi, que les efforts des uns ne soient pas contrecarrés par l'action contraire des autres. Sans qu'elles aient besoin d'imposer un plan d'action (elles en sont bien incapables), les Nations Unies rendront un service inappréciable si elles réussissent à établir de la situation un bilan qui ne puisse être contesté, et à formuler des propositions concrètes pour une lutte efficace.
Mais peut-on, ou doit-on s'en remettre entièrement aux initiatives, aux directives, aux ordres émanant des autorités?
On pourrait répondre affirmativement s'il s’agissait uniquement de prendre des mesures de caractère technique. (Encore que tout gouvernement, à moins d'être une dictature totalitaire, a besoin d'être stimulé par l'opinion publique, ou, tout au moins, de pouvoir compter sur elle.) Mais la prise de conscience, le changement d'attitude, la révolution non violente qui sont nécessaires, ne peuvent être dictés par les pouvoirs publics.[…]
La nature doit être sauvegardée et respectée. Le maintien de l'environnement ne demande pas seulement que des précautions techniques soient prises pour mettre fin à la pollution des eaux et de l'air, il implique l'arrêt de l'explosion démographique et la fin de l'expansion industrielle. Celle-ci est peut-être la plus difficile à imaginer et à faire admettre, car non seulement l'économie à base capitaliste dont nous vivons demande que l'on produise et distribue toujours davantage de biens de consommation, mais encore – et ceci est le plus grave – la mentalité dominante aperçoit dans une augmentation constante du confort matériel la raison et le but de l'existence humaine. Cette mentalité s'est largement généralisée. Et l'exemple en a été donné d'en haut, par ceux-là mêmes qui devraient former l'élite de nos pays occidentaux. L'usage américain d'exprimer en dollars la «valeur» d'un individu n'est au fond que la caricature d'une tendance qui existe aussi chez nous.
Dès lors, ce ne sont pas simplement des mesures techniques qu'il faut envisager, et la question ne se résoudra point par le nombre des milliards de francs qu'il faudra dépenser. Au-delà de tout cela – ou à la base de tout cela – un nouvel ordre de valeurs est nécessaire. L'exemple, au départ, ne peut être donné que par une minorité consciente.[…]
Concrètement, et pour en revenir aux problèmes écologiques, chacun a la possibilité, non de faire beaucoup, mais de commencer par un bout en évitant les gaspillages, en résistant aux sollicitations de la publicité, en boycottant les produits synthétiques les plus polluants, en économisant l'eau, le courant électrique et la benzine, en renonçant à l'usage d'un véhicule à moteur chaque fois que cet usage n'est pas vraiment indispensable, etc.[…]
L'Institut suisse de la vie et sa section de jeunesse à Genève sont aussi en train de prendre des initiatives intéressantes. Ce n’est qu'un commencement. Tout engagement personnel dans cette direction a, sur le plan psychologique et celui de l'exemple donné, une valeur bien plus grande que son efficacité matérielle. […]
Eric Descoeudres (Qui était-il ? Réponse ici)