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"Il n'y avait qu'une sortie et qu'une entrée, verticale. Alors je prenais ma respiration et je pénétrais dans un univers qui n'était pas le mien, dans lequel tout est silencieux (...)
Cette ombre c'était donc cela! Je me sentais tellement ridicule..."
"Le monde chatoie comme un paysage pointilliste fait de minuscules êtres vivants"
Lynn Margulis, L'univers bactériel
(...)
"C'était un jour dans un laboratoire photo. Un jour gris sans soleil, un jour à perdre la notion du temps. Au labo on calcule l'exposition de la lumière avec des secondes et pourtant c'est un lieu totalement chronophage, qui absorbe le jour, le temps qui passe. J'adorais cet endroit.
Je séchais les cours pour m'y rendre. C'était mon petit refuge.
Je me sentais bercée par le bruit de l'écoulement de l'eau sur les images. Cette caresse de l'eau sur les images était douce, tiède. Parfois je remuais un peu le bac pour en sortir une photographie qui avait suffisamment été rincée. Je la sortais à l'extérieur et me rendais quasi aveugle avant de laisser sécher le tirage à la lumière du jour. Puis je retournais dans le labo avec Radiohead et les "spinning plates". Je faisais ainsi des allers-retours dehors et dedans, et passais un temps fou à développer des images.
Le rouge de l'ampoule inactinique me donnait l'impression d'être dans un ventre et de créer des images d'un monde extérieur tout en étant cachée à l'intérieur. Ce sentiment magique était quelque chose que je n'avais jamais ressenti auparavant. Ou peut-être que oui, je retrouvais des sensations foetales sans m'en rendre compte. Je regardais le noir des sels d'argent, émerveillée par ces apparitions sombres sur le papier rouge. Je développais des images de choses aux alentours: des arbres, le jardin et des portraits flous que j'avais faits de ma soeur pour son petit ami en Australie.
Je me souviens de cette image d'elle qui rit aux éclats en levant la tête. Par chance elle était nette, bien exposée, cadrée en contre-plongée, de façon à rire en direction du ciel avec elle. D'autres photos étaient plus éloignées d'elle. Je m'amusais avec ce zoom, j'atterrissais tantôt sur le nez de ma soeur, tantôt je dé-zoomais pour l'isoler sous l'arbre. Je déclenchais cette pellicule noir et blanc "Ilford HP5 plus 400 iso" sans rien n'y comprendre. Je me laissais porter par les chiffres dans le viseur de manière totalement aléatoire.
La plupart de mes images étaient floues, surexposées ou beaucoup trop contrastées. C'est parce qu'en plus d'être un peu myope je faisais totalement n'importe quoi, je ne savais rien de la photographie. J'apprenais. Je mettais le filtre maximum de contraste sur le numéro 5 sur l'agrandisseur rien que parce que cela diffusait une jolie lumière rose sur l'image pendant l'exposition. Je préférais le rose au jaune, je préférais le contraste du filtre rose que la grisaille du filtre jaune. Et ma soeur apparaissait blanche et floue, comme un spectre dans la noirceur du jardin..."
(...)