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Jane Austen trouve enfin un cinéaste à sa hauteur
"Lady Susan", roman de jeunesse, est l’un des rares textes de Jane Austen qui n’épouse pas le point de vue d’une jeune fille à marier, mais celui d’une femme d’âge mûr, qui plus est assez détestable.
La trame est simple: Lady Susan (Kate Beckinsale), veuve depuis quelque temps, souffre d’une situation financière calamiteuse et se doit de trouver au plus vite un beau parti pour sa fille Frederica et pour elle-même. Epaulée dans sa besogne par son amie Alicia (Chloë Sevigny), américaine et mal mariée, elle use de tous les stratagèmes pour faire en sorte que sa fille épouse un imbécile, mais un imbécile riche.
Un cinéaste rare
Depuis "Metropolitan", son premier long métrage sorti en 1990, nominé aux Oscars pour son scénario, Whit Stillman n’a réalisé que quatre films. On le compare souvent à Woody Allen, New Yorkais comme lui, parce ses comédies sophistiquées mettent en scène des personnages névrosés qui vivent des amours contrariées.
Mais Whit Stillman est sans doute bien plus influencé par Jane Austen, et lui-même admet volontiers que tous ses films – "Metropolitan", "Barcelona", "Les Derniers Jours du disco", "Damsels in Distress" -, ont "quelque chose de Jane Austen", une auteure qui l’habite "depuis toujours" et dont il aime "chacune des phrases".
Le cinéma s’empare souvent des textes de Jane Austen ("Raison et sentiment", de Ang Lee, "Orgueil et préjugés", de Joe Wright, etc.), mais les films mettent d’abord en valeur les histoires d’amour, quitte à gommer le regard cynique et critique que Jane Austen pose sur la société de son temps.
Dans "Love and Friendship", au contraire, Whit Stillman s’approprie complètement le texte, tout en restant très proche de l’esprit de Jane Austen.
C’est vrai que les adaptations sont souvent romantiques, alors qu’elle n’est pas romantique. Elle est même anti-romantique, bien plus "raison" que "sentiment". Il y a des histoires d’amour et de mariages dans ses livres, mais ses personnages agissent avec leur tête, pas avec leurs corps. Pour ma part, j’ai aimé le personnage de Lady Susan, parce qu’il est extravagant, drôle et amoral.
Brillant et délicieux
Lady Susan ose vivre en aventurière dans une société extrêmement corsetée. «Love and Friendship» raconte son destin avec autant de cruauté que de raffinement.
Rappelons-le, «Lady Susan» est un roman épistolaire et Whit Stillman transforme les lettres en dialogues. Il invente donc une nouvelle géographie au roman, avec un travail remarquable sur les espaces, les ellipses et le hors-champ. Dans les salons ou les couloirs des châteaux, derrière les portes closes, on passe son temps à s’épier, à fuir, à se trahir et se cacher.
Le spectateur, lui, connaît les vraies intentions des personnages et se délecte de ce jeu de dupes. En déambulant dans un jardin, Lady Susan se moque gentiment des Américains. Elle dit d’eux qu’elle apprécie une forme de «fraîcheur» qu’elle trouve «tonique».
On ne peut s’empêcher de penser que l’Américain Whit Stillman, avec la «fraîcheur tonique» qu’il apporte au texte, livre la plus brillante et la plus délicieuse des adaptations de Jane Austen au cinéma.
Raphaële Bouchet/mcc
Publié le 22 juin 2016 à 11:42 - Modifié le 24 juin 2016 à 13:22