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Assis sur des lits superposés, Ming Kunpeng a le regard perdu dans le vide. Deux tuyaux verts raccordés à un appareil respiratoire sortent de son nez. Depuis des mois, sa vie se résume à cette petite chambre. Des photos sont accrochées aux murs : lui, tout sourire, dans un parc d’attractions ; lui et sa famille. Des images du passé. « Mon fi ls a 26 ans, il devrait vivre en ce moment les meilleures années de sa vie », soupire son père Gaosheng. Ming reste muet.
« Cela devrait être les meilleures années de sa vie », soupire Gaosheng, le père de Ming
Un simple masque en papier et des gants
A vingt ans, Ming quitte son village natal, dans la province de Hubei, pour travailler à Shenzhen, la capitale de l’électronique. Il doit aider financièrement sa famille, comme le font chaque année 12 millions d’adolescents chinois. Ming commence à travailler dans une usine de l’entreprise hollandaise ASM, l’un des plus importants fournisseurs au monde de pièces pour les puces d’ordinateurs, téléphones et tablettes
Durant deux ans, il y nettoie des circuits imprimés à l’aide de produits chimiques. Ming utilise un solvant particulièrement efficace, le benzène. Il est loin de se douter que cette substance à l’odeur doucereuse est hautement cancérogène. Un équipement spécial aurait été nécessaire pour se protéger ; son employeur ne lui fournit qu’un masque en papier et des gants. Après deux ans seulement, on lui diagnostique une forme agressive de leucémie.
Les examens médicaux confirment que les conditions de travail de Ming sont bien à l’origine de sa maladie ; mais ASM refuse de reconnaître une quelconque responsabilité. Durant plus d’une année, Ming mène une bataille juridique pour que son employeur consente à lui octroyer une indemnisation. D’un montant forfaitaire, celle-ci ne lui permet même pas de payer les factures médicales qui s’accumulent, et encore moins de financer la suite de son traitement. La famille n’a pourtant pas d’autre choix que de l’accepter.
Ming doit alors subir une transplantation de moelle osseuse. Quelques mois plus tard, ses poumons cessent de fonctionner : il est hospitalisé. Son père quitte son village, sa maison et ses champs pour aller s’occuper de son fils.
Risque au travail no 1: l’empoisonnement
Ming est décédé quelques semaines après notre rencontre. Pour ne plus être une charge pour sa famille, il saute du quinzième étage de l’établissement où il était hospitalisé.
Le destin tragique de Ming Kunpeng n’est pas un cas isolé. Aujourd’hui, l’empoisonnement représente le risque professionnel numéro un en Chine. Les hôpitaux de Shenzhen et d’ailleurs sont remplis de jeunes qui luttent pour leur survie après avoir été intoxiqués au benzène ou à d’autres produits chimiques sur leur lieu de travail. Le benzène, dont l’usage à des fi ns industrielles est interdit depuis les années 70 dans de nombreux pays, est encore très répandu en Chine. Parce qu’il est meilleur marché que d’autres alternatives plus sûres. Parce que les marques font pression sur les producteurs pour faire baisser les prix.