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Titre: Révolution sexuelle et mouvement de libération des femmes à Genève (1970-1977)
Auteur: Julie de Dardel
Éditeur: Antipode 2007
Pages: 157
Le MLF est l'un des mouvements féministes les plus actifs que nous ayons connu en Suisse. Peut-être même le plus actif. Mais, étonnamment, il n'est pas très connu. Il est donc nécessaire de le présenter et de l'étudier car ce mouvement n'a pas fait que protester, il a aussi permis de faire de grandes avancées dans le domaine de la lutte des femmes. L'auteure a mis en place quatre chapitres pour étudier le MLF. Les deux premiers étudient les fondements de ce mouvement. Le premier chapitre est très théorique puisque Julie de Dardel nous donne les thèses des maîtres à penser de la révolution sexuelle: Reich Et Marcuse. Ces deux auteurs ont étudié comment la sexualité peut être, doit être, libérée pour pouvoir libérer l'humanité entière de la domination. Ils en viennent à proposer des actions radicales qui détruiraient la famille patriarcale bourgeoise et permettraient aux femmes de reprendre possession de leur corps. Dans ce Chapitre, l'auteure nous présente aussi la nouvelle gauche qui va plus loin que la gauche traditionnelle. Mai 68 se base sur ces théories.
Pourtant, les femmes du MLF remettent en cause mai 68. Selon elles, et elles ont raison, les mouvements de 68 n'ont pas libéré la femme. Au contraire, le rôle des femmes reste souvent celui d'écrire, de s'occuper du ménage et de la cuisine tandis que la révolution sexuelle consiste surtout à ne plus pouvoir dire non. Le MLF s'est donc constitué en réaction à un mai 68 qui n'a de loin pas aidé les femmes comme nous le montre l'auteure dans son second chapitre. Ce mouvement fait surtout partie d'un renouveau du féminisme. Une seconde vague qui, après les suffragettes, reconsidère et reconstruit la lutte des femmes.
Dans une troisième partie l'auteur décrit et analyse les revendications de ces nouvelles féministes. Alors que les premières se contentaient sagement de la lutte pour les droits politiques et civils le MLF va beaucoup plus loin. Il souhaite une reconquête totale de la femme face à la domination masculine et médicale. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre que, pour le MLF, le privé est politique. Car le privé est le cadre dans lequel la domination que subissent les femmes est la plus forte tout en étant la moins visible. La première des luttes concerne l'avortement. Mais celle-ci se base sur un thème plus vaste: la reconquête du corps féminin. En effet, durant une grande partie de leurs vies les femmes doivent accepter les jugements et analyses d'un corps médicale. Mais toutes les femmes n'ont pas forcément envie de subir un tel contrôle. C'est dans cette optique la lutte pour le droit à l'avortement et pour apprendre à s'examiner sois-même s'organisent. Dans le même sens qu'une lutte en faveurs du plaisir qui remet en cause l'idée de la pénétration comme étant le stade ultime du plaisir. Ce qui pourrait mener à l’éclatement de la famille traditionnelle en faveurs de formes moins régulées de plaisirs et de liens pas forcément seulement homosexuels mais aussi bisexuels. Il faut noter que la société capitaliste est tout aussi critiquée puisqu'elle fonctionne sur la domination patriarcale. Un homme ne peut travailler, ou une femme pendant qu'on y est, que si un partenaire se trouve à la maison pour s'occuper des tâches ménagères.
Le dernier chapitre est tout aussi intéressant puisqu'il examine comment le MLF agit proprement dit. L'auteure y examine la structure militante, la mise en place de groupes informels plus que d'une structure hiérarchique ordonnée. Comment les femmes du MLF tentent d'éviter les rapports de pouvoir bien qu'elles y échouent, par exemple en refusant la mixité. Ainsi que du fonctionnement des groupes qui permettent de mettre en lumière la domination et de se libérer des médecins. Mais ce chapitre est surtout celui qui présente et examine quatre actions chocs du MLF de Genève. la campagne pour l'avortement dont nous avons parlé, l'occupation illégale du Centre Femme lorsque la ville de Genève a refusé de répondre aux demandes du MLF, la solidarité avec les détenues et, surtout, l'anti-congrès des femmes. Ce dernier est resté célèbre pour avoir non seulement perturbé mais, bien plus important, pour avoir totalement éclipsé le congrès officiel des féministes de la première heure. Pour finir, l'auteure se demande pourquoi cette force militante ironique s'est perdue au profit d'un féminisme beaucoup (trop) consensuel et beaucoup moins revendicatif? Pourrait-on voir un début d'explication dans la fin des utopies? Particulièrement l'utopie communiste qui a perdu une grande partie de sa force après la chute de l'URSS (bien que l'URSS ne fut jamais Communiste mais une tyrannie).
Mais qu'est ce que moi, lecteur masculin, peut dire sur ce livre? Je dois avouer qu'il y a longtemps que j'ai été convaincu par le féminisme et, particulièrement, par le style provocateur et radical du MLF. Que l'on s'entende bien, le mot radical n'implique pas une forme d'action extrémiste mais une remise en cause forte du fonctionnement de la société à partir de ses bases. J'ai beaucoup aimé lire ce livre. Non seulement le style est clair et facile à suivre mais, en plus, je trouve la structure logique. Passer des théories à ses remises en causes puis parler des revendications pour finir sur les actions concrètes me semble un très bon choix qui permet de ne pas se perdre dans cette histoire. C'est pourquoi je pense que c'est un très bon livre à la fois scientifique et facile à lire qui pourrait être mis - devrait être mis? - dans toutes les mains.
Image: Éditeur