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Olivier Sillig
2002
Après le coucher du soleil
von Olivier Sillig
Il y a une voiture arrêtée. Une portière est ouverte. Peut-être ses occupants savent-ils? Stjepan se lève. Il n'a mal nulle part, même pas à la tête. Il regarde encore une fois ses camarades. Dragan, Milivoj, Ivan et Ljubo sont morts, tout à fait morts. Même Ljubo; ça se voit maintenant, même s'il semble sourire un peu. Stjepan ne veut pas rester ici. Un instant il songe qu'il devrait les enterrer. Les éléments lui dictent la réponse, le paysage, le sol dur. On ne creuse pas la terre avec une kalachnikov. Des gens ou l'armée ou les milices passeront et s'en occuperont. Sinon ce sera les oiseaux. Pas les cigales, les cigales ne man-gent pas la chaire humaine. Stjepan ne sait pas ce qu'el-les mangent. Les cigales, on les entend tout le temps mais c'est rare qu'on les croise. On les côtoie sans les connaî-tre, comme beaucoup de gens ou de groupes de gens, même proches.
Stjepan descend sur la route de terre battue. Il se dirige vers la voiture. Ses occupants pourront peut-être lui ra-conter.
La portière arrière, du côté des accotements, est ouverte. Des jambes de femme en dépassent. Elles sont nues. Ces jambes de femmes nues et blanches mettent tout à coup Stjepan en colère; à cause de Dragan, Milivoj, Ivan et Ljubo morts. Il a envie de demander un peu de décence. Mais il se penche et passe la tête dans la voiture. C'est une jeune femme. Elle est morte, elle aussi. Elle aussi, comme Dragan, Milivoj, Ivan et Ljubo. Elle était en train de nourrir son bébé.
Stjepan est distrait par le chauffeur. La voiture n'a plus de pare-brise; seuls quelques morceaux de verre sont restés accrochés. C'est une vieille voiture. Sa couleur noire en souligne la vétusté. Le conducteur aussi était en noir. Son chapeau peut-être aussi, mais il n'a plus de chapeau. La voiture n'a plus de vitre, le chauffeur n'a plus de chapeau. Il n'a plus de tête non plus. Son cou vide gargouille encore un peu. C'est certainement le même obus qui les a tous atteints. La femme sur le siège du passager, sans doute la femme du conducteur, a, elle, encore son chapeau, mais elle est tout aussi morte. Stjepan se penche et lui tourne légèrement la tête. Comme de la peinture le long d'un pot en fer blanc émaillé, un peu de sang sèche sous ses lè-vres.
Ils sont tous morts, le père, la mère, et la femme, la jeune mère. Stjepan sait que c'est une jeune mère parce qu'elle donnait le sein. Et parce que le bébé est toujours là, ac-croché au téton de sa mère, immobile lui aussi. Mais Stje-pan voit tout de suite que lui, le bébé, il n'est pas mort. Il dort tout simplement. En se réveillant il cherchera sans doute à téter encore. Il pourra peut-être le faire. Stjepan ne sait pas grand chose sur le sang et la circulation san-guine, encore moins sur le lait, la lactation et la mort.
Stjepan va s'en aller. Avant il contourne la voiture jusqu'à la portière du conducteur. L'homme porte bien une che-mise, mais tous ses habits sont en train de se gorger de sang. Stjepan hausse les épaules et s'éloigne. Pourtant, après quelques pas, il s'arrête et revient en arrière. Bien que défoncé, le coffre s'ouvre. Comme Stjepan s'y atten-dait, il y a une valise. Les gens fuyaient sans doute. De-dans il y des habits, aussi certains appartenant à l'homme. Stjepan trouve une chemise blanche en toile épaisse et longue, elle a déjà bien servi, mais elle est propre et re-passée, c'est une belle chemise. Aussi un pantalon, un pantalon de paysan, à l'ancienne, un pantalon pour le di-manche. Il y a même une paire de chaussures, mais elles sont trop petites, Stjepan gardera ses souliers militaires. Il trouve encore une veste en laine, tricotée serrée; elle a un passant cousu à l'intérieur du col, Stjepan pourra la porter sur l'épaule. Stjepan ne fouille pas plus loin, il n'a besoin que de vêtements. Peut-être aussi les papiers du type. Ils pourraient lui être utiles. Surmontant sa gêne, il revient au mort sans visage et sans tête. Celui-ci porte un gilet, et dans ce gilet, il y a un portefeuille, avec de l'argent aussi. Stjepan ne prend que les papiers, il n'est pas un profana-teur. Il cache les restes de son uniforme sous la voiture. Il jette un œil sur le bébé qui dort toujours, qui rêve sans doute. Stjepan a l'impression qu'il sourit. C'est tout.
Stjepan s'examine un instant dans le rétroviseur extérieur, miraculeusement épargné, et part.
Si le bébé s'était mis à pleurer, qu'est-ce qu'il aurait fait? Il accélère un peu le pas mais la question revient. Et si le bébé s'était mis à pleurer? Mais il ne pleurait pas. D'ac-cord, mais si? Mais il souriait comme un bienheureux. Combien de temps ça peut tenir un bébé si jeune? Quand des soldats arriveront, ils s'en chargeront. C'est ça! C'est leur job pendant que tu y es! Non, ce n'est pas leur job. Mais comme je suis moi-même militaire, ce n'est pas mon job non plus. Stjepan regarde sa chemise blanche. Il n'en a jamais eu de si belle, faut dire qu'il ne s'habillait pas le dimanche, il préférait flâner en training. Mais maintenant il est en chemise blanche, plus en uniforme. Il n'est plus un militaire, il est un civil. Et les civils est-ce que ça s'occupe de bébés? Stjepan sent bien que la question n'a pas de réponse simple. Même s'il disposait des moyens et des connaissances pour écrire un traité sur la question, ça ne serait pas le bon moment. Il sent aussi que son élan est cassé, qu'il ne va plus pouvoir avancer. Alors il revient encore une fois à la voiture. Il évite de regarder les jambes de la jeune mère, parce qu'elles sont belles, que c'est du gâchis parce qu'elle est morte. Il se penche sur l'enfant et le prend avec une délicatesse infinie, lui qui n'a jamais touché de bébé ou alors juste pour s'amuser lors du bap-tême du fils d'une cousine. À coté, il y a un sac, heureu-sement avec une courroie, qui contient des affaires de bébé. Il a été aussi épargné, même pas une giclée de sang. C'est des trucs qui lui seront nécessaires, c'est pas pour lui, c'est pour l'enfant. Il le passe sur l'épaule, avec la veste coincée dessous. Il reprend l'enfant, toujours mal-adroitement mais très doucement. L'enfant ouvre un œil.
Stjepan lui dit:
- Salut, toi.
Évidemment, l'enfant ne répond pas. Stjepan estime que le bébé a trois ou quatre semaines, mais il n'y connaît ab-solument rien.
- Et tu t'appelles comment?
Stjepan ne sait même pas si c'est un garçon ou une fille; ce n'est pas le moment de regarder. Cette fois, il part. Mais il réfléchit à ce problème: garçon ou fille. La voiture qu'ils ont abandonnée, ça lui vient tout à coup, c'était une Skoda. Stjepan n'est pas très certain que Skoda soit un vrai prénom, mais ça sonne comme. Et ça peut aller aussi bien pour un garçon que pour une fille.
- Salut Skoda!