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Des paroles aux actes
Prédateurs: un ours sur le Schafberg
A Tarasp (GR), paysans, chiens et moutons se préparent à la montée à l'alpage et aux prochaines rencontres avec l'ours. L'avis d'un éleveur.
Reportage
Le 20 juin 2010 a vu l'arrivée de deux visiteurs: l'hiver, qui a fait une courte réapparition – rien de surprenant pour Benjamin Stecher et Thomas Niederhauser, tous deux paysans de montagne à Tarasp. En Engadine, il neige parfois l'été. Le deuxième visiteur en revanche a surpris tout le monde. «Nous avons trouvé quatre cadavres de moutons sur notre alpage», dit Benjamin Stecher.
Disparu pendant un siècle, l'ours est revenu. En Engadine, ni Benjamin Stecher ni les autres éleveurs de moutons n'y étaient préparés. Tout est allé très vite. En l'espace d'une semaine, Krabat et Duran, deux chiens de berger de Maremme et des Abruzzes, ont rejoint le Munt da la Bescha. Au début, ils étaient accompagnés par une spécialiste. Avec elle, ils faisaient partie du programme de protection des troupeaux mis sur pied par la Confédération, à laquelle l'éleveur de moutons est reconnaissant. L'ours a alors disparu, mais les chiens sont restés et ont su gagner l'affection de la famille Stecher. «Si quelqu'un m'avait raconté pareille histoire, je lui aurais ri au nez. Des moutons et des chiens qui se côtoient, c'est impossible.» Et pourtant si, et comment! Au bout de seulement deux jours, les chiens faisaient partie du troupeau. On craignait aussi qu'ils s'en prennent aux touristes: «Duran et Krabat se précipitent vers les promeneurs, les reniflent… et c'est tout. Il n'y a jamais eu d'incidents.»
Benjamin Stecher et les autres détenteurs de chiens de troupeaux demandent seulement de ne pas se montrer agressif par réflexe de peur, et de ne jamais caresser ni nourrir les chiens. Même si ceux-ci ont l'air de gros nounours, il ne faut pas les gâter car ils doivent protéger leur troupeau. Et ils font bien leur travail. «Quand ils surveillent le troupeau, l'un se tient en haut et l'autre en bas; et quand ils veulent manger, ils le font chacun son tour. L'autre veille pendant ce temps. Ce sont des animaux très intelligents», explique Benjamin Stecher.
L'ours qui s'était aventuré sur le Schafberg ne l'était pas moins. Il avait attendu la tombée de la nuit, quand les moutons descendent seuls ou en petits groupes au ruisseau. Il savait aussi se placer face au vent pour que les chiens ne flairent pas son odeur. Il avait ainsi réussi à tuer plusieurs moutons avant la désalpe du 15 août. Aujourd'hui, alors que la saison d'estivage va bientôt commencer, plusieurs ours ont été vus en Engadine. Celui qui cause le plus de soucis à Benjamin Stecher est le numéro M13. «Ces derniers jours, il s'est approché du village à plusieurs reprises, a tué quelques bêtes et détruit des ruchers.»
Que réserve l'avenir? La devise du paysan de montagne n'est pas «Un bon ours est un ours mort», mais à ses yeux, M13 est devenu trop dangereux et devrait être abattu. Le problème, c'est que d'autres ours suivront et peut-être même des loups. Benjamin Stecher et la co-opérative des éleveurs de moutons de Tarasp veulent s'y préparer. Ils installent déjà des clôtures pour améliorer le comportement des troupeaux. «Les chiens peuvent mieux défendre un troupeau compact.»
Quand les moutons seront à l'alpage, il faudra aussi les enfermer dans un enclos le soir. La cohabitation du loup, de l'homme, de l'ours et des moutons sera-t-elle durable? Benjamin Stecher ne veut pas encore se prononcer. «Avant d'en arriver à cette éventuelle cohabitation, il faudra que les paysans, les spécialistes de protection des troupeaux et les élus collaborent encore plus étroitement et trouvent des solutions pratiques.»
L'avis du directeur du Zoo de Zurich
Les grands prédateurs sont de retour. «Ils ont leur place dans notre écosystème», estime Alex Rübel, directeur du zoo de Zurich.
Coopération.
L'ours et le loup ont-ils leur place en Suisse? La question suscite une vive controverse. Les grands prédateurs sont-ils une menace?
Alex Rübel. Oui, ils peuvent l'être. En général, l'ours n'est pas une menace, mais s'il perd sa crainte de l'homme en venant chercher sa pitance dans les poubelles, il peut devenir dangereux.
En Engadine, la crainte des parents pour leurs enfants à l'idée qu'ils pourraient se faire attaquer sur le chemin de l'école est donc justifiée?
Je ne me fais pas trop de soucis pour ce qui est du chemin de l'école, car l'ours s'intéresse en premier lieu à la nourriture. Ceci dit, il n'est pas complètement inoffensif. C'est pourquoi on a sécurisé les poubelles dans les régions où il a été observé.
Qu'en est-il du loup et du lynx?
A ce jour, on n'a pas connaissance de gens ayant été victimes d'une attaque de loup. Le loup et le lynx aussi du reste sont des animaux très craintifs. Les lynx s'en prennent parfois à un agneau quand le troupeau n'est pas protégé. Ils se nourrissent de chevreuils, ou encore de petits rongeurs. Le loup se nourrit lui aussi de petits rongeurs.
Pourtant, les grands prédateurs peuvent causer des pertes financières aux agriculteurs et apiculteurs. Certainement. En ce qui concerne le loup, le système des chiens gardiens de troupeaux a fait ses preuves, mais il a un certain coût. Il est par contre difficile pour les apiculteurs de protéger leurs ruches.
Doit-on accompagner le retour de l'ours et du loup par des mesures ciblées ou l'empêcher à tout prix?
On doit trouver un moyen de cohabiter avec ces prédateurs. J'estime que la politique actuelle qui consiste à observer l'évolution de la situation est judicieuse. Cela implique aussi qu'on puisse abattre un animal qui présenterait un danger. Empêcher un retour de ces animaux par tous les moyens serait une erreur. Un animal qui craint l'homme peut tout à fait vivre ici. Les grands prédateurs sont indispensables à la santé de l'écosystème. Pendant longtemps un lynx a vécu aux alentours du zoo sans que personne s'en aperçoive.