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L’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz vient de publier au Seuil un ouvrage intitulé « SANS TRANSITION » avec le sous-titre ‘ Une nouvelle histoire de l’énergie’.
Cet ouvrage mérite le détour, car il propose effectivement une réécriture de l’analyse du rôle de l’énergie au cours des derniers siècles. Fressoz ne fait pas partie des climato-sceptiques, mais par contre remet complétement en question les théories de la ‘transition énergétique’ qui expliquent que les différentes formes d’énergie se sont progressivement substituées les unes aux autres, le charbon étant, par exemple, appelé à être remplacé par le pétrole puis par les énergies renouvelables, notamment électriques.
Pour lui, cette transition est ‘introuvable’ car toutes les formes d’énergies ont augmenté simultanément. Il relève, par exemple, dès le début de l’ouvrage :
Chaque année environ deux milliards de m3 de bois sont abattus afin d’être directement consumés, soit trois fois plus qu’un siècle plus tôt. Le bois fournit deux fois plus d’énergie que la fission nucléaire, deux fois plus que l’hydroélectricité, deux fois plus que le solaire et l’éolien réunis (en 2019) (pp. 15-16).
Les différentes énergies sont étroitement liées entre elles en une ‘expansion symbiotique’ : « ..on ne comprend pas grand-chose à l’histoire du charbon sans étudier celle du bois qui permet de l’extraire. De même, l’ascension du pétrole au XXème siècle est inexplicable sans le béton, l’acier et donc le charbon. » (p. 21).
L’ouvrage de Fressoz fournit de très nombreux exemples de la complémentarité des différentes formes d’énergie, dont la progression s’est additionnée et pas substituée, même si ce dernier modèle est intellectuellement très attractif.
Lorsqu’il aborde la question des politiques énergétiques et du développement, Fressoz souligne la différence entre consommation directe et sa substitution par des importations dans le cadre des échanges internationaux. Il cite aussi l’exemple de la Suisse qui a fermé depuis longtemps ses mines de charbon mais qui occupe toutefois une place de choix pour cette forme d’énergie : « Pour les raisons qu’on connait, des entreprises minières comme Glencore ont leur siège en Suisse. Elles contrôleraient l’extraction d’au moins un demi-milliard de tonnes de charbon. En outre 40% du commerce international de charbon est réalisé en Suisse – l’entreprise Trafigura étant un acteur clé du domaine. Au total au moins un milliard de tonnes de charbon contribuent directement à la prospérité de la Confédération helvétique. (p. 19) »
Une autre caractéristique des analyses de Fressoz est l’examen critique de la pratique des institutions internationales. Il commente notamment les décisions du GIEC et plus particulièrement de son groupe III, en utilisant le terme de ‘cinquième colonne’ en laissant toutefois un point d’interrogation. Il note ainsi « A ses débuts, l’expertise produite par le Groupe III du GIEC est comme un décalque des positions américaines, oscillant entre attentisme climatique et confiance dans des solutions technologiques » (p. 308).
Un autre élément critique relevé par Fressoz est le rôle joué par certains économistes, comme le prix Nobel Nordhaus, qui ont développé les modèles prédictifs destinés à mesurer les effets des différentes politiques énergétiques. Ces techniques quantitatives ont longtemps justifié la ligne de la procrastination et ont abouti à la création d’un monde de scientifiques fonctionnant en cercle fermé : « La hausse synchronisée, et paradoxale, de l’ambition climatique et des émissions de CO2 conduisit donc à des scénarios de baisse des émissions de plus en plus irréalistes, avec des pentes tombant à pic après 2020. Les modélisateurs acceptèrent de fabriquer des scénarios à 1,5 Co en échange de financements importants, souvent issus de l’Union européenne. La production des modèles d’évaluation intégrée (Integrated Assessment Models ou IAM) est devenue une science à part entière avec ses revues, ses récompenses et ses carrières, impliquant plus de mille cinq cents chercheurs et des dizaines d’équipes à travers le monde. (p. 312) »
Comme déjà relevé, Fressoz est clairement critique, mais pas climato-sceptique. Il insiste sur le fait que l’innovation et le décollage des énergies renouvelables ne produiront pas à une décarbonation suffisante : « Croire que l’innovation puisse décarboner en trente ou quarante ans la sidérurgie, les cimenteries, l’industrie du plastique, la production d’engrais et leur usage, alors que les tendances récentes ont été inverses, est un pari technologique et climatique très risqué. Pris ensemble, l’acier, le ciment, le plastique et les engrais représentent plus du quart des émissions mondiales et suffisent à eux seuls à rendre hors de portée l’objectif de l’accord de Paris. Si l’électricité ‘verte’ énergise le monde gris, fait de voitures, d’acier, de ciment, de plastique et d’agriculture industrielle, le réchauffement n’en sera que ralenti. (p. 325). »
Donc l’analyse de Jean-Baptiste Fressoz mérite votre intérêt et je vous propose de suivre son interview sur la revue en ligne ‘Blast’ :