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Je suis arrivé à Lausanne au printemps 1958 au début de la 1e primaire, ou éventuellement en été seulement, mais j'ai le sentiment d'avoir suivi toute mon école primaire à Lausanne, au collège de Prélaz, à l'av. de Morges. J'y allais à pied depuis la maison, au Ch. Steinlen, à la limite de Prilly, sous le quartier de Montgoulin. Cela me prenait une vingtaine de minutes, et ce n'était pas désagréable. De toute façon, il n'y avait pas de transport public, et mes parents n'auraient certainement pas été d'accord de faire une dépense de ce type pour m'éviter 4 trajets de 20 minutes par jour (parce que, comme tous les enfants, je rentrais manger à midi à la maison).
Mme Riedweg a été ma première maîtresse primaire lors de mon arrivée à Lausanne. Je n'ai guère de souvenirs d'elle, en tout cas de sa voix ou de ses activités, si ce n'est qu'elle était assez sévère mais pas méchante. Elle avait des cheveux très noirs, portés sous la forme d'un chignon serré et dégageant la nuque. Je garde ce souvenir d'une sorte d'empilement de masses de cheveux, montées les unes sur les autres sur sa tête. Si j'ai le souvenir qu'elle était sévère, c'est que je me souviens qu'elle nous punissait en nous tapant sur les doigts avec une règle. On devait venir devant la classe, vers le pupitre, en tenant nos deux mains en avant, les doigts tournés vers le haut et réunis en bouquet. Elle nous tapait sur le bout des doigts réunis. Lorsque c'était avec une règle en bois, ce n'était pas trop douloureux, mais elle le faisait aussi avec une règle en métal... Je devais être un assez bon élève, puisque la maîtresse avait apparemment proposé à mon père de me faire sauter une année. Pour déterminer si j'en étais capable, j'avais dû faire une dictée de niveau supérieur, mais j'ai apparemment fait trop de fautes pour que l'opération se justifie et j'ai poursuivi ma scolarité normale.
M. Barmaverin est le maître primaire que j'ai eu en 3e année, celle qui déterminait, pour ceux qui envisageaient de tenter cette filière, le passage des examens pour entrer au collège. M. Barmaverin devait se faire un point d'honneur de préparer ses meilleurs élèves pour cet examen, et je faisais partie de ce petit groupe de 4-5 enfants qui bénéficiaient d'un drill particulier. On restait après l'école pour faire des épreuves préparatoires, et je me souviens d'avoir réussi une fois haut la main une dictée considérée comme étant du niveau du collège. Si bien que l'examen n'a été qu'une formalité pour moi, et que j'ai réussi facilement le passage au collège. Je ne me souviens pas d'avoir eu peur de cet examen ou durant ces épreuves, qui se déroulaient sauf erreur au Belvédère.
La classe de M. Barmaverin travaillait, me semble-t-il de manière efficace, mais certainement d'une manière très directive, à l'ancienne. Je me souviens de deux problèmes touchant au fonctionnement de la classe. Le premier, c'était que le fils du maître était dans la classe comme élève. Nous en avions pitié, car nous étions parfaitement conscients qu'il était systématiquement désavantagé par son père. Celui-ci avait, apparemment, peur d'être accusé de favoritisme, et il était indiscutablement plus sévère avec son fils. C'était un garçon assez effacé et gentil, qui aurait dû être dans le premier tiers du classement de la classe, mais qui avait assez souvent de mauvaises notes. Je n'ai pas le sentiment qu'il était dans le groupe des enfants préparés par son père pour l'examen du collège.
Le second point est quelque chose que je n'ai pas du tout interprété correctement à l'époque (j'avais à peine 10 ans). Il s'agissait de la présence dans notre classe d'un élève italien. Ce n'était peut-être pas le seul étranger de la classe, mais il était par contre le seul à ne pas bien maîtriser le français. Il bargouinait un langage que nous avions appris à comprendre, et il s'était même amélioré durant l'année. Mais cela ne suffisait naturellement pas pour lui permettre d'avoir des notes décentes aux travaux écrits. Non seulement il n'écrivait pas le français, mais il le lisait très mal (lisait-il d'ailleurs ?), si bien qu'il ne comprenait même pas les données des problèmes de calcul.
Ce brave "capiane", comme nous l'appelions en prenant à notre compte le mot insultant utilisé alors pour désigner les italiens, nous faisait un peu pitié. C'était un grand et gros garçon, plutôt costaud que gros d'ailleurs, et il devait avoir au moins deux ans de retard par rapport à notre âge. Ce qui était évident, par contre, c'est que M. Barmaverin ne l'aimait guère et ne faisait pas beaucoupt d'efforts pour l'aider à progresser. Il le punissait très souvent, n'acceptait pas qu'il ne comprenne pas ce qu'il lui disait. J'ai le souvenir que cet élèves était souvent puni et devait nettoyer le tableau noir avec le frottoir. Et j'ai encore en mémoire un épisode cruel mais qui nous avait fait beaucoup rire, celui d'une poursuite dans la classe entre le mâitre et l'élève étranger: M. Barmaverin avait le tape-frottoir (une planchette de bois avec laquelle on tapait sur le frottoir pour en faire partir les restes de craie enlevés sur le tableau noir) à la main et voulait lui asséner une fessée. Il y est parvenu après une course tout autour de la classe, en bousculant tables et chaises, l'Italien hurlant de terreur et nous tous hilares à ce tableau. Rétrospectivement, je ne me sens pas très fier d'avoir ri alors que je sentais confusément que la punition n'était pas juste, en particulier ce jour-là il me semble.
J'aimais bien le collège de Prélaz, l'odeur de ses grands couloirs de pierre dure, les crochets aux murs qu'on pouvait s'attribuer et où l'on laissait nos sacs de gym et nos vestes à l'extérieur de la classe. En 1e et 2e année, on était au rez-de-chaussée, en 3e on montait d'un étage. On côtoyait également des grands élèves, puisque l'école primaire était une filière qui allait jusqu'à 16 ans, mais je n'ai aucun souvenir de mes contacts avec ces grands. De la même manière, je ne me rappelle pas d'avoir été une fois ou l'autre embêté par les grands, et pas non plus les autres élèves de ma classe. C'est même à se demander s'il y avait vraiment des grands dans cette école.
A la récréation, on jouait surtout au billes, et c'est là que j'ai appris les stratégies pour faire fructifier mon stocks de nius et de zigos (les agathes). Comme le sol était goudronné, on ne pouvait pas jouer au "pot" (qui nécessitait qu'on ait un trou dans le sol comme objectif et point central du jeu). On jouait donc à la "poursuite" (chaque joueur cherche à toucher la bille des autres joueurs, qui s'enfuient mais peuvent également devenir chasseurs) et surtout à la mise. Dans ce dernier jeu, le joueur maître s'assied avec les jambes écartées et place tout au creux du triangle ainsi formé sa plus belle agathe. Les autres joueurs veulent essayer de la gagner. Pour ce faire, il doivent lancer des billes depuis une ligne marquée à une certaine distance, et celui qui touche l'agathe la gagne. Cela exige une certaine visette, et l'habitude était de ne pas sacrifier nos belles billes pour cela: on tirait habituellement des nius (billes en terre peintes), quasiment sans valeur à l'unité mais dont les bons joueurs possédaient des sacs entiers.
A la récréation, les meilleurs moments étaient lorsque ma tante Georgette (la soeur de ma mère) venait me glisser un croissant à travers la grosse grille en fer forgé donnant sur la rue Recordon. Elle habitait tout près (rue Sévery) et avait l'habitude de nous gâter, les enfants de sa soeur, car elle-même n'avait pas d'enfants.
Un autre souvenir "gastronomique" que j'ai gardé de Prélaz, c'est qu'il y avait une petite épicerie juste en face, à l'anger rue Recordon/rue des Clochetons. Je n'avais pratiquement pas d'argent de poche à cette époque, mais j'arrivais malgré tout à obtenir parfois 5 ou 10 centimes, qui me suffisaient pour acheter une barre de "millon". C'était le résidu du pressage des noix, que les cuisinières achetaient pour le râper et en faire des gateaux aux noix. Nous le mangions directement, ou tout au moins nous essayions de le faire car il se vendait sous forme de barreaux durs comme de la pierre. C'était impossible de les ronger tellement c'était dur, mais nous aimions bien le goût. On mouillait patiemment le barreau de nillon jusqu'à ce que l'humidité pénètre et nous permettre de ronger la couche superficielle. Un barreau de quelques centimètres, qu'on tenait dans la main, nous durait ainsi plus d'une semaine...!
Quarante ans plus tard, j'ai retrouvé un de mes condisciples de l'époque en la personne d'Olivier Rapin. Il est Secrétaire général de Romande Energie à Morges, et c'est lui qui m'a rappelé que nous étions ensemble à Prélaz. Il ne faut pas confondre cet Olivier Rapin avec son homologue qui est, lui, Secrétaire général du Grand Conseil vaudois.