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Depuis le début des années 2000, nous nous sommes accoutumés à une inflation faible et stable. Cette période est bel et bien terminée.
Par David Rees, Economiste en chef des marchés émergents
L’inflation dans le groupe des pays du G7 a atteint 7% sur un an en mars. Comme le montre le graphique ci-dessous, il s’agit du taux le plus élevé constaté depuis près de quarante ans. Les taux d’inflation totale sont supérieurs aux objectifs des banques centrales dans la quasi-totalité des grands pays développés et émergents.
Comment en sommes-nous arrivés là?
Les prémices de la phase actuelle d’inflation mondiale remontent au début de la pandémie de Covid-19, marqué par l’apparition d’un déséquilibre important entre l’offre et la demande de biens.
L’économie mondiale s’est fortement contractée au premier semestre 2020 en raison des mesures de confinement imposées, mais cette phase a été suivie d’une récession inhabituelle dans la mesure où la plupart des ménages étaient protégés contre l’impact économique. Bon nombre ont pu continuer à travailler à domicile tout en conservant leur plein salaire, tandis que la situation financière de nombreux autres ménages était protégée par les plans d’aides gouvernementaux, ce qui a entraîné une forte hausse de l’épargne nette globale.
Les consommateurs disposant d’amples liquidités et des pans entiers de l’économie mondiale étant fermés, notamment le secteur des services, la demande latente a été canalisée par force dans le secteur des biens. Par exemple, les ventes au détail aux États-Unis ont grimpé de 20% en seulement un an et continuent de progresser à mesure de l’accélération de la reprise économique.
Même en temps «normal» d’un point de vue économique, l’offre de biens aurait du mal à suivre le rythme d’une telle hausse de la demande.
Les contraintes de production ont été exacerbées par les mesures de confinement liées à la Covid et les perturbations des canaux maritimes. Les pénuries de biens ont entraîné une détérioration des délais de livraison des fournisseurs et le déséquilibre entre l’offre et la demande s’est traduit par une hausse des prix.
Plus récemment, les conséquences des événements tragiques en Ukraine ont exacerbé ces tendances inflationnistes sous-jacentes, avec une envolée des prix des matières premières. Cela n’a fait que mettre de l’huile sur le feu et qu’accentuer l’inflation.
Trois raisons pour lesquelles l’inflation devrait rester élevée pour une période prolongée
Le pic de l’inflation mondiale est probablement proche. Pour certains pays comme les États-Unis, il semble déjà se profiler dans les rétroviseurs.
Mais bien que les taux d’inflation totale puissent bientôt commencer à diminuer, il est à craindre que cette diminution soit relativement lente pour au moins trois raisons.
Première raison: l’impact de la politique «zéro Covid» de la Chine sur les chaînes d’approvisionnement
En premier lieu, le maintien de la politique «zéro Covid» en Chine fait que les goulets d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement risquent de persister un certain temps. L’imposition de confinements a lourdement pesé sur l’économie chinoise en avril et devrait se traduire par une contraction de la production économique (PIB) au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent.
Et si les mesures de confinement ont durement frappé l’économie intérieure, elles devraient avoir des conséquences considérables pour le reste du monde.
En effet, la Chine joue aujourd’hui un rôle central dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et les restrictions mises en place pour endiguer la Covid ont sévèrement freiné l’activité manufacturière et provoqué un blocage dans les infrastructures de transport. Par exemple, un ensemble de données quotidiennes fait apparaître une augmentation de la congestion des porte-conteneurs dans 55 grands ports chinois, les navires étant contraints d’attendre pour être chargés et déchargés.
Comme le montre le graphique ci-dessous, une telle situation par le passé a été le signe précurseur d’un allongement des délais de livraison des fournisseurs et une nouvelle détérioration marquée des chaînes d’approvisionnement est à craindre.
Deuxième raison: les prix des matières premières
Les prix de l’énergie se sont stabilisés depuis le choc initial subi par les marchés suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ils restent toutefois élevés et pourraient repartir à la hausse.
La Russie a stoppé ses livraisons de gaz à la Pologne et à la Bulgarie, et le risque d’un arrêt des livraisons à d’autres pays européens de plus grande taille demeure. Dans le même temps, l’UE tente de parvenir à un accord sur un nouveau paquet de sanctions prévoyant un embargo sur l’énergie russe, potentiellement dès la fin 2022.
Cependant, les prix des denrées alimentaires constituent sans doute la plus grande menace. Selon l’indice FAO de l’ONU, les prix nominaux des produits alimentaires ont déjà augmenté d’environ 20% depuis le début de l’année en dollars américains (voir graphique ci-dessous). Et l’énorme choc sur les prix des engrais fait naître le risque que la hausse des prix alimentaires persiste. En effet, la Russie et la Biélorussie sont depuis longtemps des sources majeures d’engrais pour l’économie mondiale. La longueur des cycles de production agricoles signifie que cette hausse des coûts de production pourrait maintenir les prix à des niveaux élevés pendant un certain temps.
Parallèlement, le changement climatique affecte également la production agricole dans certains pays clés comme l’Inde. C’est là une menace particulière pour les pays émergents, où l’alimentation représente une part relativement importante du panier des indices IPC et où les pics passés des prix ont donné lieu à des troubles sociaux, comme le Printemps arabe en 2010.
Troisième raison: la reprise dans le secteur des services
Un troisième enjeu pour les perspectives d’inflation provient du secteur des services. La reprise dans ce secteur commence tout juste à prendre de l’élan, l’apaisement des craintes liées à la Covid entraînant un rééquilibrage de la demande par rapport à la consommation de biens manufacturés.
Les données en provenance du Royaume-Uni, première grande économie à avoir levé les restrictions liées à la Covid, font apparaître un net revirement de la demande vers les services. Et comme le montre le graphique ci-dessous, la production dans le secteur des services aux États-Unis renoue tout juste avec ses niveaux d’avant la pandémie et devrait encore progresser à mesure du redressement de la demande.
La reprise de la demande dans le secteur des services devrait nécessiter davantage de main-d’œuvre alors même que le chômage est déjà très faible et que les salaires augmentent. Le secteur des services tend à être une activité à forte intensité de main d’œuvre et, par conséquent, les prix à la production sont particulièrement sensibles aux coûts salariaux. Cela augmente le risque que les services prennent bientôt le relais en tant que principal moteur de l’inflation, accentuant les craintes d’une spirale salaires-prix.
Quelles sont nos prévisions concernant l’inflation?
Compte tenu de tous ces risques, nous avons révisé à la hausse notre prévision d’inflation mondiale cette année à 6,4%, contre 4,8% précédemment. Même si nous continuons de tabler sur une diminution de l’inflation l’an prochain, il est probable qu’elle intervienne lentement et nous avons révisé à la hausse nos prévisions pour 2023 à 3,6% contre 2,8% précédemment.
Dans ces prévisions, la majeure partie de la révision à la hausse provient des marchés développés. Les données publiées laissent penser que l’inflation aux États-Unis a atteint un pic à 8,6% en mars. Nous pensons qu’elle devrait ralentir ces prochains mois, mais seulement revenir à l’objectif de 2% de la Réserve fédérale d’ici le quatrième trimestre 2023.
Le pic d’inflation au Royaume-Uni et dans la zone euro devrait intervenir un peu plus tard, aux deuxième et troisième trimestres, respectivement. Cependant, si nous estimons que l’inflation dans la zone euro retombera sous les 2% au second semestre de l’an prochain, nous pensons que l’inflation britannique restera supérieure à l’objectif jusqu’en 2023.
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