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05/04/2013
08/03/2013
14/12/2012
28/09/2011
Selon France Farago, professeur patenté de Philosophie et auteur d'un petit livre censé, du coup, être de référence sur Les Grands Philosophes, Hegel se caractérise de la façon suivante: La Raison n'est plus seulement, comme chez Kant, l'ensemble des règles et des principes suivant lesquels nous pensons le monde. Elle est également la réalité profonde des choses, l'essence de l'Être lui-même, qui est Esprit. Fils de ses œuvres, l'Esprit se révèle dans l'histoire. Celle-ci est le progrès de la conscience, de la raison et de la liberté qui ont fini par féconder l'ordre du politique lui-même. La pensée, le concept du droit se fit tout d'un coup valoir et le vieil édifice d'iniquité ne put lui résister, dit Hegel de la Révolution française qui lui apparaît comme la reconnaissance de la liberté dans l'État.
Je dois dire que non seulement cette façon de présenter Hegel confirme tout ce que j'ai pu lire chez les auteurs les plus sérieux - car j'ai peu lu Hegel même -, mais que, de surcroît, je trouve cette conception des choses tout à fait juste, tout à fait admirable, et que j'y adhère pleinement.
La liberté apparue dans l'histoire en 1789 correspond pour moi non seulement au pressentiment de Joseph de Maistre selon lequel la Révolution française est une sorte de miracle, de prodige - c'est-à-dire de matérialisation d'une pensée divine -, mais, aussi, correspond directement au sublime mythe que Victor Hugo créa, quand il évoqua l'ange de la Liberté pourfendant et anéantissant le démon de la Bastille. Dès l'origine, les Jacobins furent conscients que la pensée de la liberté avait quelque chose de divin, et Doppet vouait une sorte de culte au génie de la Liberté; il n'était évidemment pas le seul, puisque cela se traduisit par l'érection de la fameuse statue de l'ange doré de la Liberté, place de la Bastille à Paris, au sommet de la fabuleuse Colonne de Juillet - qui n'est autre que le pilier secret de la République!
On ne peut pas dire que celle-ci fut, en France, fondée sans miracle. L'Esprit père et fils de l'histoire, dont parle Hegel, n'est-il pas également magnifique? C'est Vishnou qui part de Brahmâ et débouche en Shiva. Râma (avatar par excellence de Vishnou, dans l'hindouisme, et héros du célèbre - et sublime - Râmâyana) est immortel; même Napoléon - que Hegel admirait - ne fut-il pas un de ses échos, au sein de l'histoire de France?
16/06/2011
Le professeur Gaston Tuaillon, universitaire grenoblois spécialisé dans l'étude du francoprovençal, est mort récemment; nous avions un peu correspondu. J'ai lu plusieurs articles de sa main, et son ouvrage La Littérature en francoprovençal avant 1700 m'a révélé, entre autres choses, la poésie héroïque et pastorale du Bressan Bernardin Uchard et les visions mystiques de la Lyonnaise Marguerite d'Oingt.
G. Tuaillon était un des grands acteurs de l'exploration du francoprovençal et de sa littérature, une sorte de pionnier. Sa pensée, sur la question, prenait pour base la communauté villageoise, sans doute parce que les variantes du francoprovençal sont celles des villages mêmes; d'ailleurs il connaissait d'abord celle du village mauriennais qui l'avait vu naître.
La communauté villageoise n'explique pas, néanmoins, ce qu'on pourrait appeler l'unité globale du francoprovençal. A cet égard, G. Tuaillon était réservé, vis-à-vis de la thèse de Walter von Wartburg, qui pensait que les langues romanes étaient des différenciations du latin créées par les cours des rois germaniques installés en Gaule après la chute de l'Empire romain. De fait, l'école linguistique française table sur une origine de ces différenciations romanes datant plutôt de la conquête romaine et de ses phases successives: au français se rattache Jules César, à l'occitan se rattache la Gaule narbonnaise. Malheureusement, le francoprovençal ne correspond de ce point de vue à rien, puisqu'il est à cheval sur les deux. Dans ses explications, G. Tuaillon avait donc dû créer une spécificité du royaume allobroge. Je crois bien, cependant, que celui-ci ne s'étendait pas réellement au-delà des limites de la Narbonnaise. A l'inverse, les limites du royaume de Bourgogne (initialement issu des Burgondes) correspondaient à peu près à l'aire francoprovençale.
Comme Wartburg était bâlois, on peut dire qu'il y avait une école suisse, qui s'appuyait sur les royaumes germaniques, et une école française, qui s'appuyait sur la Gaule romaine.
Sur le plan logique, j'ai un peu de mal à comprendre comment le latin a pu se différencier avant même de s'être imposé, et je ne crois pas tellement à l'importance du substrat. Pour moi, les différenciations sont, en général, postérieures à la dissolution de l'Empire romain, non antérieures. Sans doute, des traits qui avaient persisté ont pu resurgir; mais les langues non latines les plus parlées, dans la Gaule post-romaine, étaient en réalité les germaniques: Charlemagne même, nous dit son biographe Éginhard, avait pour langue maternelle le francique - une sorte d'ancien néerlandais -, et ne parlait le latin couramment que depuis qu'il l'avait appris des clercs. Or, les langues celtiques s'étaient bien perdues - si ce n'est en Bretagne.
Pour moi, il est possible que la doctrine qui prévaut en France ait été influencée par le contexte historique de sa naissance, située entre 1870 et 1914: on s'interdisait de relier la France aux Germains et aux Francs; on voulait plutôt cultiver le souvenir de la Gaule romaine. Cela dit, en tant que français, je ne suis pas censé défendre la doctrine suisse, que beaucoup trouvaient trop proche de l'allemande, à Paris: on trouvait que les Suisses n'étaient pas assez gaulois: qu'ils regardaient trop vers l'Allemagne.
25/05/2011
Charles de Gaulle était profondément chrétien, mais il était nourri de romantisme. Dans ses différents écrits, il ne glorifie pas seulement les symboles nationaux: il est également fasciné par les machines, par le pouvoir des techniques nouvelles et la manière dont, grâce à elles, la nation peut imposer sa volonté aux choses. Pour lui, la défaite contre l'Allemagne, en 1940, venait de ce qu'on n'avait pas pris la mesure de la force des machines, et qu'on raisonnait encore selon la logique du passé, qui plaçait avant tout, au sein de la guerre, une trame morale. Or, la puissance mécanique et les moyens secrets de l'accroître entraient aussi en ligne de compte: les faits ne s'enchaînaient pas de façon linéaire; ils ne se répétaient pas exactement.
Il était par conséquent nécessaire, pour De Gaulle, de développer l'industrie nucléaire, voie par laquelle la nation pouvait se lancer dans l'Avenir. En reliant la science moderne au destin des nations, il avait intégré, dans son âme, ce qui, en apparence, existe surtout en Amérique. L'espèce d'épopée que constituaient ses mémoires baignait, certes, dans l'atmosphère dramatique des pièces de Racine; était, certes, traversée par les valeurs patriotiques de Corneille; mais des traces de science-fiction s'y voyaient, et ce mélange me faisait fréquemment penser, quand je les lisais, au roman Dune, de Frank Herbert!
Rapprochement incongru, dira-t-on; mais ce roman de Herbert mêle précisément les figures religieuses et la mystique de l'empire universel à la science du futur.
Or, pendant ce temps, les opposants de De Gaulle continuaient à discourir en restant dans l'ancien monde, en demeurant dans la pure sphère morale issue du catholicisme, qui déjà comptait sur l'État pour réduire les inégalités - et qui, déjà, avait lié la Culture à l'État, rendant obligatoire ce qu'il représentait. Ils s'en tenaient à ce qu'il est raisonnable de concevoir; ils se contentaient, à l'image d'Eluard ou Aragon, d'inonder de lumière l'idée de fraternité. Or, le temps a passé, et, dans les consciences, ce que représentait De Gaulle s'est imposé, ce qu'il est raisonnable et intelligent de concevoir apparaissant comme léger et dénué de réalité, de profondeur. Ce que De Gaulle a développé, au sein de l'industrie nucléaire, n'a donc pas pu être remis en cause par ses successeurs, qui se sont contentés d'exercer leur intelligence pour veiller à ce que ce soit sécurisé ou pour convaincre les gens qu'il n'était pas raisonnable de songer à l'abandonner.
13/04/2011
Je suis allé à Albertville pour dédicacer mon dernier livre, et on m'avait dit que c'était une ville sans grâce et sans beauté, mais je l'ai trouvée propre et jolie; les couleurs en étaient nettes, mais douces, et les maisons, petites et charmantes. Comme souvent dans l'ancienne Savoie propre, on peut y admirer un hôtel particulier assez élégant, qui rappelle qu'Albertville fut le centre de ce qu'on nommait alors la Haute-Savoie, c'est-à-dire la partie haute de la province dite de Savoie propre.
En parcourant la rue centrale, dite de la République, de la ville, joliment couverte, comme à Annecy, de petits pavés noirs dans la partie réservée aux piétons, j'ai songé à l'origine toute récente du nom de la cité: elle vient d'une visite solennelle du roi Charles-Albert, au dix-neuvième siècle. Auparavant, elle s'appelait Lhôpital. On s'y réfugiait, des montagnes alentour, pour retrouver la santé. Mais Charles-Albert a voulu en faire une capitale importante. Toute proportion gardée, et sans assimiler forcément la politique générale de l'un à la politique générale de l'autre, c'est comme Staline donnant son nom à Stalingrad, ou celui de Lénine à Saint-Pétersbourg.
Charles-Albert était un roi romantique, qui voulait concilier les mystères de la chevalerie et le dogme chrétien, l'aspiration à l'unité de l'Italie et la monarchie héréditaire, la république et la royauté: un peu comme De Gaulle plus tard. Celui-ci n'assimilait-il pas la madone des églises à la fée des contes, et toutes les deux, sainte Vierge et Galatée, à la France? Finalement vaincu par les Autrichiens, il abdiqua et s'en fut poétiquement au Portugal, recherchant la lumière du lointain Ouest! Le Brésil mystique, si l'on peut dire.
Son ombre aux foyers rayonnants, son ombre traversée de couleurs luisantes se tenait devant moi, au sein de la ville.
31/01/2011
On s'imagine souvent que l'ancienne Rome avait des fondements politiques dénués de toute connotation religieuse. Je crois, personnellement, que les historiens modernes projettent leur philosophie propre sur la cité antique, en particulier celle des Romains, qui sert de modèle à tout l'Occident. C'est peut-être lié à une réaction laïque contre le catholicisme, qui a voulu affilier les lois à la religion. Mais les régimes actuels n'ont pas besoin forcément de s'appuyer sur les régimes d'autrefois pour se fonder: ils peuvent être réellement nouveaux. En tout cas, la lecture de Plutarque montre que pour l'ancienne Rome, c'est une illusion.
De fait, même si sa présentation laisse supposer que lui-même demeurait sceptique, quant à la présence réelle des dieux dans l'acte de fondation de la cité latine, il n'en montre pas moins que Numa Pompilius, roi de Rome et grand législateur de ses premiers temps, a continuellement invoqué les dieux, dans ses actes de fondation. Je le cite dans la traduction d'Amyot, qui date du seizième siècle: pensant bien que ce n'était pas petite ni légère entreprise, que de vouloir adoucir et ranger à vie pacifique un peuple si haut à la main, si fier et si farouche, il se servit de l'aide des dieux, amollissant petit à petit, et attiédissant cette fierté de courage, et cette ardeur de combattre, par sacrifices, fêtes, danses et processions ordinaires, qu'il célébrait lui-même, dans lesquelles avec la dévotion y avait du passe-temps et de la délectation mêlée parmi, et quelquefois leur mettait des frayeurs et craintes des dieux, leur faisant accroire qu'il avait vu quelques visions étranges, ou qu'il avait ouï des voix, par lesquelles les dieux les menaçaient de quelques grandes calamités, pour toujours humilier et abaisser leurs cœurs sous la crainte des dieux. Plutarque ajoute qu'on a estimé que Numa était en réalité un disciple de Pythagore, dont la philosophie justement consistait en telles cérémonies et vacations aux choses divines.
Et il ajoute: aussi la feinte dont Numa s'affubla, fut l'amour d'une déesse, ou bien d'une nymphe de montagne, et les secrètes entrevues et parlements qu'il feignait avoir avec elle (...); et aussi la fréquentation des Muses. Car il disait tenir des Muses la plus grande partie de ses révélations.
Par sa démarche, Numa, quoiqu'à partir de figures visiblement tirées des Grecs, rappelle Moïse. Il a d'ailleurs lui aussi interdit de représenter les dieux; j'en reparlerai, si je puis. Mais Numa s'est vraiment affiché comme entendant les voix divines, notamment dans l'écriture des lois.
17/01/2011
Le problème de Genève et de la France voisine est lié à ceci, dit-on, que Genève n'a pas d'arrière-pays. Revenons aux sources de cette situation.
Les magistrats du comte de Genève ont suivi celui-ci au pied du Semnoz et y ont fondé Annecy. Toute proportion gardée, c'est un peu comme la cour de France s'installant à Versailles.
Précisément, dira-t-on, c'est ce déménagement du Roi, assimilé à un dédain, à l'égard du Peuple, qui a en partie provoqué la réaction parisienne et, finalement, la Révolution, et a permis à la bourgeoisie de régner.
La bourgeoisie de Paris était néanmoins demeurée proche du pouvoir; à Genève, l'évêque ayant obtenu le gouvernement de la cité, la bourgeoisie était coupée du comte de Genève et de ses magistrats. Elle ne s'occupait donc plus que du gouvernement de la cité de Genève, et ainsi, si la bourgeoisie de Paris a pu se sentir le droit de diriger la France à la place du Roi, au sein de la République, la bourgeoisie de Genève ne se sentait pas spontanément les mêmes prérogatives pour le comté de Genevois: cela n'allait pas de soi. La prudence, même en 1815, lorsqu'il s'est agi d'agrandir le territoire de la République pour former un canton, était donc de mise, car l'habitude du gouvernement d'un territoire n'avait pas été prise. Imposer sa volonté à une population depuis un centre n'est pas si aisé: on voit bien quels sacrifices des libertés locales ont dû être effectués en France, pour que cela soit rendu possible, et quelle détermination il a fallu aussi à Paris, pour l'obtenir: les années de la Convention, après 1789, s'expliquent de cette façon. La bourgeoisie de Genève était marchande et individualiste, à la façon de l'aristocratie anglaise, et le parlementarisme, sous la forme des discussions entre l'évêque (tant qu'il n'était pas un prince savoyard régnant sans partage) et les chefs de famille, avaient créé des habitudes différentes, qui rendaient impossible une république ayant le bras plus long, une autorité pouvant s'imposer d'une façon plus étendue. On le dit: à Genève, les procédures sont longues, pour prendre une décision. Mais cela crée des espaces de liberté individuelle importants.
04/11/2010
Pour Victor Hugo, la Révolution était l'Esprit qui se révoltait contre la prétention du Roi et du Clergé à le manifester entièrement: ils limitaient la vie de l'esprit à eux-mêmes, et Victor Hugo ne l'admettait pas; pour lui, l'Homme était relié à l'Esprit individuellement.
Au reste, la noblesse française, à cette époque, était volontiers athée: Costa de Beauregard dit qu'elle lisait surtout Voltaire et Diderot. Or, face à cela, certains révolutionnaires étaient nourris de la Profession de foi du Vicaire savoyard de Rousseau, qui y avait mis l'être individuel en relation intime avec l'Être suprême, dont la Convention, par conséquent, reconnut solennellement l'existence, et auquel la Nation, sous la Première République, créa un culte. Le divin était considéré comme libre d'accès, pour le Peuple.
La monarchie absolue, reflet du monothéisme, faisait de la personne du Roi la manifestation de la volonté de Dieu; le Clergé, pendant ce temps, assumait Ses célestes pensées. Or, pour Hugo, le divin ne s'arrêtait dans aucun homme en particulier, mais se communiquait à tous. Il fallait voir le centre de la vie spirituelle de la Nation dans la nature globale, dans l'atmosphère qui baignait tous les citoyens - voire tous les êtres humains -, et non dans des corps physiques distincts.
Il faut avouer que si son espèce de républicanisme mystique avait fonctionné, on n'aurait pas, en France, sous la Quatrième République - et même déjà sous la Troisième -, ressenti comme un cruel manque l'absence de tête dirigeante, au sein de l'assemblée du Peuple. Cette tête eût été celle de l'Être suprême, manifestée dans la chaleur des débats de l'Assemblée! Mais la civilisation d'alors n'avait pas renoncé au matérialisme, lequel place l'esprit dans le cerveau de l'homme seulement. On peut dire que la culture française a poursuivi l'évolution qui avait amené la noblesse du dix-huitième siècle à lire Diderot et Voltaire, et le Roi à placer le sentiment du sacré sur sa personne physique et la volonté qu'il manifeste. Charles de Gaulle a bien placé l'Esprit dans sa propre âme, comme ses mémoires le montrent - et ses choix se sont imposés comme étant la seule voie de cohérence et d'unité. Ce que Victor Hugo rejetait dans ce qu'avait provoqué Napoléon III en 1851 se retrouvait dans le régime présidentiel créé par De Gaulle: il faut l'avouer. On revenait à la forme classique de l'État; on était dans une forme de néoclassicisme.
On l'est toujours, et même plus que jamais, puisque, pour assurer au gouvernement une puissance d'action décisive, le régime, en France, est de plus en plus présidentiel - de plus en plus monarchique, disent certains. Le fait est qu'on n'a pas évolué, culturellement, dans le sens du romantisme et du spiritualisme de Victor Hugo et de Jean-Jacques Rousseau - qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.
01/10/2010
Quand on lit Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, et qu'on médite sur le déroulement des événements, durant les temps qui ont suivi la prise de la Bastille, on a le sentiment qu'au départ, la Liberté, l'Égalité et la Fraternité impliquaient la fin d'un pouvoir central exclusif et fort, qui était l'apanage de la monarchie absolue. Plusieurs commentateurs ont remarqué les contradictions, à cet égard, de Victor Hugo, qui plaçait la lumière dans la Convention, à Paris, et l'obscurité dans la Bretagne insurgée, la Vendée, et qui défendait, dans le même temps, le principe de la souveraineté des communes contre l'administration centrale. Mais la résolution de cette contradiction est précisément la clef pour comprendre la position de la Convention même, en 1793.
Car dans les faits, les jacobins n'ont-ils pas simplement estimé que le centralisme était nécessaire pour sauver la Révolution? Le modèle helvétique, si prégnant - Guillaume Tell même ayant été une des figures les plus vénérées par les premiers républicains -, a été jugé impossible dans la France du temps, parce qu'il signifierait la poursuite de la guerre civile: certaines communes refuseraient, purement et simplement, les valeurs de la Révolution, et prôneraient le retour de la royauté. Le dilemme était profond: fallait-il rester dans l'idéal et, comme les fédéralistes (autant admirés par Hugo que les jacobins), préférer la royauté dans les régions qui la voulaient au nom de l'application absolue du principe - démocratique - de la souveraineté des communes, ou fallait-il contraindre au préalable à l'adoption par tous de la République et de ses valeurs fondamentales - en limitant la notion de peuple à la France prise dans son entier?
On sait ce qui s'est produit. Le risque était pourtant grand, en imposant la liberté, de la voir perdue pour ceux qui n'en voudraient pas! Comment imposer la liberté? Et comment résoudre la contradiction qu'implique l'alliance de ces deux termes, c'est le problème de la République depuis ses origines.
La Suisse a du reste le même: lorsque des cantons catholiques ont voulu se détacher, Berne a tiqué. On sait ce qu'il en est advenu.
Il n'existe pas de démocratie totale: pas encore. Cela reste un rêve - celui, dans le roman de Hugo, du révolutionnaire Gauvain, qui finalement est tué, guillotiné, et dont l'être lumineux se fond dans les cieux!
11/09/2010
Samedi prochain, le 18, à Saint-Christophe-la-Grotte, près des Échelles (département de la Savoie), de 10 h à 13 h (dans la salle polyvalente de la mairie), je participerai au colloque (ou table ronde) sur le 150e anniversaire de l'intégration de la Savoie à la France, proposé par les Amis du Parc de Chartreuse, en compagnie de Gérard Martenon (président de l'association Mémoires d'Entremont) et Jean-Pierre Blazin (président de l'association Mémoires des pays du Guiers).
J'ai été invité en tant que je pouvais donner un éclairage particulier sur les événements, notamment parce que, ayant beaucoup lu les vieux écrivains savoyards, j'ai le sentiment de connaître assez bien leurs pensées, ou leurs sentiments, ce qu'ils voulaient et ce qu'ils craignaient. (J'ai déjà fait, sur la question, plusieurs fois une conférence qui n'a pas déplu, même si certains s'attendaient davantage à une revue historique détaillée.)
Gérard Martenon est un grand spécialiste du dialecte propre à sa région, et cette connaissance permet souvent d'entrer dans l'état d'esprit des Savoyards, notamment de la couche populaire, qui n'avait pas autant droit à la parole, évidemment, que les notables - magistrats et prêtres -, qui publiaient leurs pensées en français, même avant 1860. La coupure, sans doute, n'était pas radicale: pour ne prendre, comme exemple, que ma propre famille, elle a compté dans ses rangs à la fois un procureur du Roi à Chambéry et des agriculteurs dont l'un, devenu commerçant à Paris, fut un poète patoisant assez abondant. On sait bien que les prêtres mêmes étaient liés de près au peuple, et qu'un fils de magistrat tel que Xavier de Maistre (le frère de Joseph) parlait le patois de Chambéry. Jacques Replat, avocat à Annecy, cite, dans Le Siège de Briançon, une chanson en tarin sans qu'il se sente le besoin d'en placer une traduction. Rousseau et Lamartine ont d'ailleurs célébré en Savoie le peu de distance qu'il y avait entre la noblesse et le peuple - idée reprise récemment par l'historien Jean Nicolas. Mais tout de même, il y avait des nuances. Mon impression est qu'en patois, l'attachement à la Maison de Savoie, par exemple, s'estompait; l'esprit dynastique se dissolvait. Le folklore, dans le même temps, gagnait en force: l'âme des éléments s'y décèle davantage.
Pour Jean-Pierre Blazin, il est un écrivain et un poète passionné par la mémoire que l'on garde du passé, ainsi que par les rapports entre la Savoie et sa frontière dauphinoise, et il s'intéresse également à la toponymie, et lui aussi accorde au moins autant d'importance à l'état d'esprit des gens - fréquemment lié à des faits très locaux - qu'aux faits extérieurs et généraux - les actions des grands de ce monde. Je suis sûr que ce sera une rencontre très fructueuse.
19/08/2010
Mercredi 25 août, à 18 heures, je donnerai, à la bibliothèque de Samoëns (Haute-Savoie), une conférence sur les mémoires du prince Eugène de Savoie, récemment réédités par les éditions Anatolia - c'est-à-dire par Samuel Brussell - et préfacés par moi. Ces mémoires ne seront pas le prétexte à une relation détaillée de faits purement matériels, mais bien le sujet d'une conférence qui éclairera l'histoire par le biais d'une personnalité, telle que ces mémoires la manifestent. Les historiens, de fait, se contentent souvent, pour donner une image fidèle du passé, d'en présenter les faits extérieurs; mais l'histoire étant faite d'actions d'hommes qui pensent, ressentent et veulent, il est nécessaire, selon moi, pour la comprendre, de présenter aussi les faits de l'intérieur, c'est-à-dire depuis les âmes qui ont présidé aux actions qui ont constitué les faits en question.
En l'occurrence, le prince Eugène est une de ces personnalités profondément importantes pour leur époque. Non seulement parce qu'il a eu de grandes responsabilités dans le domaine militaire, commandant les armées du Saint-Empire romain germanique contre l'Empire ottoman et la France, mais aussi parce qu'il rayonna par son charisme propre: proche des grands esprits du temps, contemporain du duc de Saint-Simon et de Montesquieu - lequel il fréquenta, lors de son passage à Vienne -, il eut l'esprit assez éveillé pour saisir lucidement son temps, et comprendre l'Europe d'alors. Déjà homme des Lumières, polyglotte, il critiqua volontiers - par exemple -, la prétention des monarchies absolues à concentrer sur la personne des princes les sentiments et les pensées des peuples, y compris par le biais de la religion. Il fut très en vue à la Cour, à Vienne, et il suscita autant l'affection que l'admiration, sur les champs de bataille mêmes. Ce sera donc une conférence passionnante, si la présentation est digne de son sujet!
07/06/2010
Le prince Eugène de Savoie est resté célèbre, dans l'histoire de l'Europe: grand capitaine, il arrêta les Turcs à Vienne à la fin du XVIIe siècle. On sait moins qu'il combattit toute sa vie, sous la bannière de l'Empereur germanique - les Habsbourg -, la France de Louis XIV. Contre ce roi, de fait, il avait des griefs personnels, comme il l'explique dans l'introduction qu'il a donnée à ses mémoires, réédités dernièrement par les éditions Anatolia.
J'en parle parce que l'éditeur, l'excellent Samuel Brussell, m'a demandé de préfacer ces mémoires, en tant que membre de l'Académie de Savoie. Je l'ai fait de bonne grâce, en présentant jusqu'au style du valeureux prince, qui est très bon: quand on lit ces mémoires pleins d'humour et d'esprit chevaleresque, on entre vraiment dans le cœur de la guerre telle qu'elle pouvait être menée au temps des rois. Et puis le prince Eugène avait l'âme de ces chevaliers des temps anciens qui méprisaient aussi bien l'amour des femmes que les vengeances mesquines, la méchanceté ordinaire, les médisances; sa vengeance à lui était sainte et sacrée: il avait juré de rétablir son honneur bafoué par le roi de France.
Il n'était par ailleurs pas assez bigot pour être attaché à une religion ou à une autre, et il n'a jamais combattu la Sublime Porte par haine de l'Islam, estimant même que les Turcs avaient souvent conservé intactes des mœurs militaires issues de l'ancienne Rome; mais il ne manquait pas assez d'esprit non plus, disait-il, pour s'en prendre à l'essence même des religions. Il lisait volontiers Bossuet et Fénelon, ou les pièces classiques d'inspiration sacrée.
Je conseille à tous les bons esprits qui se sentent un lien avec l'ancien Saint-Empire de se procurer ce livre et de le lire. Il propose une vision alternative de l'histoire qu'on n'a que rarement en français - langue que je crois dominée par le point de vue de Versailles même après 1789.
28/05/2010
J'ai un peu ri, en lisant, dans le courrier des lecteurs de la Tribune de Genève du 22 mai, la réaction outrée de ma camarade Marie-Claire Enevoldsen-Bussat à l'article qu'Etienne Dumont avait consacré, une semaine auparavant, à son récent livre sur sainte Jeanne de Chantal, la fondatrice de la Visitation à Annecy il y a tout juste quatre cents ans. J'ai pensé réagir plus tôt et plus directement à ce qu'avait écrit Etienne Dumont, mais il m'a semblé que j'avais déjà abondamment commenté les idées qu'il défend, selon lesquelles la carrière de François de Sales eût tout entier été tournée contre Genève. J'ai déjà dit que dans ses livres les plus importants, il n'avait jamais parlé de Genève, et qu'il n'avait évoqué les protestants eux-mêmes que par allusions, son œuvre écrite étant essentiellement mystique: il pensait que le mysticisme appliqué aux symboles traditionnels de la religion était bien plus efficace que de s'en prendre directement à ceux qu'il jugeait objectivement hérétiques. Cela revient à dire qu'il se moquait un peu, au fond, de Genève en tant que telle, et le fait est que Jeanne de Chantal ne s'y est jamais beaucoup intéressée non plus. Or, Etienne Dumont s'obstine à croire que les Savoyards n'ont développé leur culture religieuse que contre Genève. Dieu sait pourquoi.
Ce noble historien de notre quotidien préféré est allé jusqu'à défendre l'idée que le salut de Genève est venu de sa haine de la Savoie, ce qui est assez erroné, je pense, car la grandeur de Genève n'est due qu'aux Genevois mêmes, et à ce qu'ils ont pu faire de positif pour l'humanité, sans se soucier plus de la Savoie que du Kamchatka. L'idée d'Etienne Dumont revient à dire que le salut de Genève n'est que la réaction mécanique à des initiatives des Savoyards, et mon avis est qu'en réalité ils ont eu de belles initiatives qui leur furent propres - que les Savoyards ont parfois voulu entraver, parfois non - et que c'est à ces initiatives genevoises que Genève doit son salut, sa grandeur. Les Savoyards ont même pu, de temps à autre, épouser ces initiatives, comme l'atteste l'origine savoyarde de François Bonivard, ou la collaboration entre Jacques Balmat et Horace-Bénédict de Saussure. L'antagonisme érigé en principe général ne me paraît pas correspondre à la réalité historique. Mais Etienne Dumont est peut-être simplement de ceux qui trouvent qu'il y a en ce moment trop de frontaliers. Et après tout, pourquoi pas? Je n'en sais rien. Cela n'a cependant aucun rapport avec l'ordre de la Visitation
23/04/2010
Vendredi 30 avril prochain, à 20 h, je donnerai mon habituelle conférence sur l’état d’esprit des Savoyards à l’époque de l’Annexion au château de Villy, à Contamine-sur-Arve, près de Bonneville, à l’invitation des Amis de la Grande Maison, la société savante de Contamine-sur-Arve, un joli village au pied d’une butte verdoyante et face au Salève; le soleil couchant y luit toujours d’une façon belle et sereine, sur l’herbe verte, les pâturages gras.
De surcroît, le château de Villy abrita la dame qui occasionna l’écriture de l'Introduction à la vie dévote, par François de Sales, qui commença par lui écrire des lettres destinées à la consoler de la mort de son mari, un cousin du pieux évêque, et à la sauver de l’ennui, voire de la dépression nerveuse. Elle était originaire de Normandie, avait fréquenté la cour de France, et l’éclat de son domaine de Contamine était moins vif.
François de Sales serait venu célébrer la messe plusieurs fois, dans ce joli château depuis plusieurs fois restauré, et aussi augmenté, ou déformé, selon les goûts. Ce sera l’occasion de le voir, et de tâcher de s’imprégner des effluves restants de la présence du Saint.
26/02/2010
Dans l’histoire de Genève, Henry Dunant surgit de façon à la fois logique et surprenante. La neutralité suisse rendait normale l’apparition, en son sein, d’un homme désirant rester neutre dans la bataille qui, en 1859, opposait Vienne, d’un côté, et l’alliance entre Paris et Turin, de l’autre: il pouvait n’avoir pas de préférence dans le traitement des blessés.
Un an plus tard, pourtant, la presse genevoise se plaindra d’une conséquence importance de cette bataille: l’annexion de la Savoie à la France. Mais Dunant, en 1859, avait d’autres soucis. Et c’est ce qui est surprenant: car la neutralité helvétique n’empêche pas que, souvent, les intérêts nationaux priment, dans l’esprit des citoyens, de telle sorte que la neutralité, à l’extérieur, apparaît fréquemment - pourquoi ne pas le dire? - comme une marque d’égoïsme.
Cependant, cela ne va pas de soi: Henry Dunant a au contraire montré que l’esprit de neutralité pouvait servir de lit favorable à l’éclosion d’une forme de philanthropie véritablement universelle. Mais je crois que, pour le coup, la cause profonde ne s’en trouve pas dans sa nationalité, qui n’en a été qu’une condition, mais dans son individualité - et aussi dans l’époque, dont il a senti l’esprit avant tous les autres, ou presque.
Son élan vers autrui répond à une poussée profonde du temps, car on peut dater la mondialisation de la Révolution industrielle, au fond: c’est à partir de ce moment que le commerce a tendu à devenir plus fort que les États. Dunant le sentit alors que personne ne le voyait. On peut le regarder, par conséquent, comme une sorte de prophète, d’acteur inspiré de l’histoire. On peut dire qu’il matérialisa ce qui était en gestation depuis l’installation de Voltaire à Ferney et qui trouva une première grande réalisation avec James Fazy. Cela mûrit, pour éclore en Henry Dunant - dont l’âme fit luire le rayon qu’il fallait pour que le germe sortît des profondeurs!
(De fait, ce que Victor Hugo, en 1832, écrit, au sujet du héros de l'indépendance grecque Canaris, que, comme tout héros, il a dit le mot que Dieu lui donne à dire, n'aurait-il pas pu le dire, plus tard, de Henry Dunant? Celui-ci est une sorte de héros de l'humanité moderne, je crois.)
19/02/2010
En fouillant dans les caisses de livres de mon défunt grand-père, j’ai l’autre jour trouvé une brochure éditée en 1910, consacrée à l’annexion de la Savoie à la France, et qui est entièrement favorable à cette annexion, quoiqu’elle ne l’appelle pas rattachement: je pense que cela n’a aucun rapport, et je ne sais pas pourquoi on se pique pour un mot.
Mais la brochure donne des renseignements très intéressants, sur les circonstances de l’Annexion de 1860. D’abord, elle confirme ce que je dis dans mes conférences: les Savoyards ne voulaient pas devenir italiens, et c’est la raison pour laquelle ils ont préféré la France. Certains ont rêvé d’un duché indépendant de Turin sous tutelle directe du Roi, mais cela n’a pas marché. Ce qui est précieux, dans cette brochure, ce sont les faits qui concernent la possibilité du nord de la Savoie de se rattacher à la Suisse.
On sait qu’il y a eu une pétition, en faveur de cette option; la brochure dit que la première localité à l’avoir signée est celle de Boëge! Elle dit aussi que les gens favorables à la Suisse étaient minoritaires mais beaucoup plus actifs et fervents que les Savoyards du nord voulant être rattachés à la France. Toutefois, les Dessaix, famille d’écrivains et d’intellectuels influents du Chablais, héritiers du général Dessaix, qui avait œuvré sous Napoléon, étaient favorables à la France, et Antony écrit une chose troublante, dans une lettre contemporaine de l’Annexion: la Suisse avait dit à un émissaire savoyard que la Confédération ne prenant rien à personne et ne se rattachant que des peuples libres, il fallait que les Savoyards commencent par devenir indépendants avant d’être rattachés à la Suisse. Berne est la prudence même: à Genève, on s’est souvent montré plus entreprenant. James Fazy, au temps de l’invasion des Voraces (des Savoyards de Lyon voulant imposer la république à Chambéry par la force), avait prévu d’intervenir militairement dans la zone de neutralité suisse: Berne l’exclut immédiatement.
Genève a gardé quelque chose de romain, en elle: le modèle occidental, qui voit les pays civilisés intervenir pour aider les peuples opprimés, lui parle davantage qu’il ne parle à Berne, où l’on appartient déjà à l’Europe centrale.
12/02/2010
L’installation de la Société des Nations à Genève y a placé nombre de magistrats internationaux, des diplomates. Mais la diplomatie relève d’un droit qui n’est peut-être pas aussi clair que les codes nationaux, car les rapports de force y jouent un grand rôle, et on peut se demander jusqu’à quel point une cité commerciale comme était Genève n’était pas prédisposée à devenir un centre diplomatique, puisqu’une cité dominée par le commerce construit son droit aussi en établissant des équilibres entre les forts et les faibles, des équilibres au moins autant fondés sur les nécessités pratiques que sur la justice en soi, prise absolument et indépendamment de tout contexte.
Or, même dans l’ancienne Rome, faut-il le rappeler? les premières lois sont censées être venues des dieux: on se souvient que le roi Numa Pompilius, fondateur du droit romain, s’est dit inspiré par la nymphe Égérie, qui vivait dans un bois sacré des environs, et on sait un peu moins que des traditions faisaient remonter les premières lois à une apparition de Jupiter dans le Ciel: les lois étaient écrites en lettres de feu sur sa poitrine. Les anciens Romains étaient plus proches de la tradition hébraïque, dans son essence, qu’on pourrait le croire. Cependant, je crois quand même qu’ils se fiaient davantage à la tradition qu’à l’inspiration, sous ce rapport; et cette tradition accordait forcément beaucoup aux nécessités pratiques du temps.
La confusion entre le guerrier qui avait conquis des territoires, ou gagné des guerres - et qui devenait, ainsi, Empereur -, et l’inspiration divine, était complète, le génie de l’Empereur - son ange gardien, dirait-on aujourd’hui - étant réputé demeurer parmi les hauts dieux, près de Jupiter. Le monde moderne a tendu à affiner la chose, d’abord, dans un sens chrétien, en distinguant l’inspiration divine des nécessités politiques et économiques, et en détachant la vie mystique de ces nécessités, comme c’est visible jusque chez François de Sales; ensuite - dans un sens dit laïque -, vers un matérialisme complet, et qui était sans doute plus naturel et plus inéluctable, après l’Antiquité: le christianisme étant à la fois une intrusion, en Occident, du mysticisme juif, et une sorte de miracle, de bizarrerie de la nature, d’hiatus dans l’enchaînement de l’histoire - une faille dans les calculs psycho-historiques d'Isaac Asimov, une manifestation individuelle imprévisible a priori, comme fut The Mule, dans le roman Foundation.
Asimov voyait cela comme une anomalie, et je ne partage pas cette idée, naturellement, mais ce n’est pas le problème. Joseph de Maistre avait saisi que la Révolution était d’une nature similaire, même si lui aussi - par conservatisme - l’a d'abord regardée comme une anomalie, au sein de l’évolution historique.
29/01/2010
Pour ceux qui auraient voulu assister à ma conférence sur l’état d’esprit des Savoyards à l’époque de l’Annexion, à Annemasse, telle qu’elle a eu lieu le 20 janvier, et qui n'ont pas pu le faire - ou pour ceux qui voudraient la réentendre, même -, je signale que je la reprendrai vendredi prochain, le 5 février, à Ambilly, au clos Babuty, à 17 h, puis encore à 20 h, pour ceux qui rentrent du travail plus tard. Le clos Babuty est une jolie ferme restaurée. Je me réjouis d'y retrouver des personnes curieuses de savoir ce qui habitait intérieurement les Savoyards autrefois, et notamment quand ils n'étaient pas encore rattachés à la France. La dernière fois, à Annemasse, ce fut assez agréable, et on m'a plutôt fait des compliments sur la vivacité du ton. On m'a néanmoins reproché de n'avoir pas suffisamment évoqué la question des zones, mais le problème est surtout apparu lors de leur suppression, plus de cinquante ans après l'Annexion, et je voulais rester dans ce qu'avaient écrit les Savoyards dans les temps anciens, pour lesquels je dois reconnaître que j'ai une sorte d'affection particulière.
Cependant, j'ai publié un livre sur Victor Bérard, grand artisan de cette suppression, et je sais bien ce que lui pensait, et ce qu'on pensait à Paris, sur la question. Bérard était de Morez: il était frontalier, lui aussi, quoique pas savoyard. Je pourrai peut-être évoquer aussi les écrits des Savoyards qui habitaient la grande zone franche, car à la suppression de celle-ci, il n'est pas faux que plusieurs ont exprimé leur dépit. Guy de Pourtalès également, dans La Pêche miraculeuse, et par l'intermédiaire de ses personnages: la voix de Genève s'exprimait à travers eux, puisque ses personnages habitaient la rue des Granges.