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"La mission de l'Esprit".
Conférence donnée par Rudolf Steiner à Oxford le 20 août 1922
A la si aimable invitation qui m'a été faite de parler ici ce soir je répondrai en communiquant quelques indications sur la façon dont on parvient par l'investigation directe à cette connaissance de l'esprit dont les conséquences dans l'éducation seront exposées ici. je fais remarquer d'emblée que j'aurai à parler aujourd'hui essentiellement de la méthode pour pénétrer par l'investigation dans les mondes suprasensibles; peut-être la possibilité se présentera-t-elle aussi à une autre occasion de communiquer quelques résultats de l'investigation suprasensible. Mais en outre je dois dire en introduction que tout ce que j'ai à dire aujourd'hui se rapporte strictement à l'investigation des mondes spirituels, suprasensibles, mais pas à la compréhension des connaissances suprasensibles. Les connaissances suprasensibles qui sont accessibles par l'investigation et communiquées peuvent être saisies par le simple bon sens habituel, lorsque ce simple bon sens ne se prive surtout pas de l'absence de préjugés par le fait qu'il part de ce que l'on appelle dans le monde extérieur sensible des preuves, des déductions logiques et autres choses semblables. C'est seulement à cause de ces obstacles que l'on dit fréquemment que l'on ne peut pas connaître les résultats de l'investigation suprasensible si l'on ne peut pas devenir soi-même un investigateur du suprasensible.
Ce qui va être communiqué ici est en effet l'objet de ce que l'on appelle la connaissance par l'initiation; cette connaissance a été cultivée dans les temps anciens de l'évolution de l'humanité sous forme un peu différente de celle que nous devons cultiver aujourd'hui à notre époque. Il ne s'agit pas de ramener au jour des choses anciennes - j'ai déjà fait observer cela dans les autres conférences -, mais il s'agit d'emprunter, dans le sens du penser et du ressentir de notre époque, le chemin d'investigation qui conduit dans les mondes suprasensibles. Et là, justement par rapport à la connaissance par l'initiation, il importe que l'on soit en mesure d'accomplir un changement radical d'orientation dans la disposition de l'âme humaine tout entière.
Celui qui a la connaissance par l'initiation se distingue de celui qui a une autre connaissance au sens actuel du terme, non pas seulement, par exemple, par le fait que sa connaissance par l'initiation serait un degré supérieur de la connaissance habituelle. Elle est certes atteinte sur le fondement de la connaissance habituelle; il faut que ce fondement soit là; il faut que le penser intellectuel soit pleinement développé si l'on veut parvenir à la connaissance par l'initiation. Mais ensuite, un changement radical d'orientation est nécessaire, si bien que celui qui possède des connaissances par l'initiation doit très généralement regarder le monde d'un autre point de vue qu'il ne le regarde sans cette connaissance par l'initiation.
Je puis exprimer dans une formulation simple en quoi la connaissance par l'initiation se distingue en son principe de la connaissance habituelle: dans la connaissance habituelle, nous sommes conscients de notre penser, très généralement des expériences intérieures de notre âme, par lesquelles nous acquérons des connaissances - et là, nous sommes le sujet de la connaissance.
Nous pensons, par exemple, et nous croyons connaître quelque chose par nos pensées. Là, quand nous nous concevons comme des êtres pensants, nous sommes le sujet. Nous cherchons les objets en observant la nature, en observant la vie humaine, en expérimentant. Nous cherchons toujours les objets. Ce sont les objets qui doivent venir à nous. Les objets doivent se donner à nous, si bien que nous pouvons les embrasser de nos pensées, que nous pouvons y appliquer notre penser. Nous sommes le sujet; ce qui vient à nous, ce sont les objets. Chez l'homme qui recherche la connaissance par l'initiation apparaît une orientation totalement différente. Il lui faut s'apercevoir qu'il est en tant qu'homme l'objet et pour cet objet, l'homme, il doit chercher le sujet. C'est donc complètement l'opposé qui doit se produire. Dans la connaissance habituelle, nous nous ressentons comme un sujet, nous cherchons les objets qui sont en dehors de nous. Dans la connaissance par l'initiation, nous sommes nous-mêmes l'objet et nous cherchons le sujet qui y corresponde; plus exactement, dans la véritable connaissance par l'initiation, les sujets se donnent alors d'eux-mêmes. Mais c'est alors la matière d'une connaissance qui ne vient que plus tard.
Vous voyez donc que c'est précisément comme si nous devions voir, ne serait-ce que par les simples définitions de concepts, que dans la connaissance par l'initiation nous devons en réalité nous enfuir de nous-mêmes, nous devons devenir comme les plantes, les pierres, comme l'éclair et le tonnerre qui deviennent pour nous des objets. Nous-mêmes, nous nous glissons pour ainsi dire hors de nous-mêmes dans la connaissance par l'initiation et nous devenons un objet et nous cherchons les sujets qui y correspondent. Si je puis m'exprimer de façon un peu paradoxale, j'aimerais dire, en considérant justement le penser: dans la connaissance habituelle, c'est nous qui pensons sur les choses. Dans la connaissance par l'initiation, nous devons chercher comment nous sommes pensés dans l'univers.
Ce ne sont rien d'autre que des lignes d'orientation abstraites, mais vous verrez que ces lignes d'orientation abstraites sont partout suivies dans les faits concrets de la méthode de l'initiation.
Si nous ne voulons précisément aujourd'hui recevoir des communications que de la connaissance moderne, valable aujourd'hui, par l'initiation, cette connaissance par l'initiation part du penser. Il faut que la vie des pensées soit pleinement développée si l'on veut aujourd'hui parvenir à la connaissance par l'initiation. On peut, comme on le sait, particulièrement former cette vie des pensées en approfondissant l'évolution des sciences de la nature des siècles derniers, en particulier du XIXe siècle. Il existe des façons différentes de se situer par rapport au connaître scientifique, comme on sait. Les uns assimilent les connaissances scientifiques, entendent avec ce que j'aimerais appeler une certaine naïveté que les êtres organiques sont censés s'être développés depuis les êtres les plus simples, les plus primitifs jusqu'à l'être humain. Ils se font leurs idées au sujet de cette évolution, et ils font peu retour sur eux-mêmes: aussi ne voient-ils pas qu'ils ont alors une idée, qu'au moment où ils regardent les phénomènes extérieurs, ils développent en eux-mêmes quelque chose qui est la vie des pensées.
Mais celui qui ne peut pas accepter les connaissances scientifiques sans avoir un regard critique sur lui-même est en fait obligé de se poser cette question: que signifie ce que je fais moi-même en suivant un être après l'autre depuis celui qui est imparfait jusqu'à celui qui est parfait? Ou encore, il est obligé de se demander: quand je fais des mathématiques, quand je m'exerce aux mathématiques, je forme, c'est certain, des pensées qui sortent entièrement de moi-même. Les mathématiques sont véritablement une toile que je fais sortir de moi-même. J'applique ensuite cette toile sur les choses extérieures, et elle va. Nous en arrivons alors à la grande question, la question qui est absolument tragique pour le penseur: qu'en est-il de ce que j'utilise dans toute connaissance, du penser lui-même?
On ne peut pas trouver ce qu'il en est de ce penser, même si l'on réfléchit aussi longtemps que l'on voudra; car le penser en reste alors toujours au même point, on tourne pour ainsi dire toujours en rond autour de l'axe que l'on a soi-même créé. Il faut faire quelque chose avec ce penser. Il faut réaliser avec ce penser ce que j'ai décrit dans mon livre Comment parvient-on d des connaissances des mondes supérieurs"'? (en anglais The way of Initiation) : la méditation.
Au sujet de la méditation il ne faut pas penser de façon «mystique», mais il ne faut pas non plus penser de façon légère. La méditation doit être quelque chose de totalement transparent dans notre sens actuel. Mais elle est en même temps quelque chose qui requiert patience et énergie intérieure de l'âme. Et avant tout en fait partie quelque chose que personne ne peut donner à un autre: que l'on soit capable de se faire à soi-même une promesse et ensuite de la tenir. Quand quelqu'un commence à faire des méditations, il accomplit là l'unique action qui soit vraiment totalement libre en cette vie humaine. Nous avons toujours en nous tendance à la liberté, nous avons aussi réalisé une bonne part de liberté. Mais si nous réfléchissons, nous verrons que pour telle chose nous dépendons de notre hérédité, pour telle autre de notre éducation, pour la troisième, de notre vie. Et demandez-vous dans quelle mesure nous sommes capables d'abandonner tout à coup ce que nous avons fait nôtre par l'hérédité, par l'éducation et par la vie. Nous serions passablement face au néant si nous vou- lions tout à coup abandonner tout cela. Mais lorsque nous prenons la résolution de faire le matin et le soir une méditation afin d'apprendre peu à peu à plonger nos regards dans le monde suprasensible, nous pouvons chaque jour le faire ou le laisser. Rien ne s'y oppose. Et l'expérience montre aussi que la plupart de ceux qui commencent à pratiquer la vie méditative avec de grandes résolutions l'abandonnent de nouveau bien vite. Nous sommes en cela totalement libres. Cette pratique de la méditation est une action fondamentalement libre. Si nous pouvons néanmoins rester fidèles à nous- mêmes, si nous nous faisons la promesse - non pas à un autre, mais, pour une fois, à nous-mêmes - de rester fidèles à ce méditer, cela est, par soi-même, une énorme force en l'âme.
Après avoir exposé ce point, je voudrais attirer l'attention sur la façon dont la méditation elle-même est pratiquée dans ses formes les plus simples. Je ne peux aujourd'hui m'occuper que du principe.
Il s'agit pour nous de placer une représentation quelconque ou un complexe de représentations au centre de notre conscience; peu importe la matière de ce complexe de représentations; mais celui-ci ne doit être lié à rien d'autre, de telle sorte qu'il ne présente pas de réminiscences tirées de notre mémoire ou autres choses semblables. Aussi est-il bon que nous ne le tirions pas du trésor de notre mémoire, mais que nous nous le fassions donner par une autre personne expérimentée en ce genre de choses - non qu'elle veuille exercer sur nous une suggestion quelconque, mais parce que nous pouvons être sûrs que ce que nous méditons alors est quelque chose de nouveau pour nous. Nous pourrions tout aussi bien prendre un ouvrage ancien dont nous sommes sûrs que nous ne l'avons pas encore lu et y chercher une phrase à méditer. L'important est que nous ne tirions pas de notre subconscient et de notre inconscient une phrase qui nous envahisse. En ce cas, cela n'est pas saisissable dans son ensemble, parce que toutes sortes de restes de ce que l'on a éprouvé et ressenti s'y mêlent. Il importe que cela soit saisissable dans son ensemble comme un théorème de mathématiques est saisissable dans son ensemble. Prenons quelque chose de très simple, la phrase: «La sagesse vit dans la lumière». Il ne s'agit tout d'abord absolument pas d'examiner si cela est vrai. C'est une image. Mais ce qui importe n'est pas que nous nous occupions du contenu en tant que tel autrement qu'en l'embrassant du regard intérieur de notre âme, qu'en laissant reposer notre conscience sur lui. Nous ne parviendrons au début qu'à un très bref repos de notre conscience sur ce contenu. Ce temps deviendra ensuite de plus en plus long.
Quel est donc le point important? L'important est que nous rassemblions tout notre être intérieur d'âme afin de concentrer sur ce seul contenu tout ce qui est en nous force de penser, force de ressentir. De la même façon que les muscles du bras se renforcent lorsque nous les faisons travailler, de même les forces de l'âme se renforcent par le fait qu'elles sont dirigées à maintes et maintes reprises sur un contenu. Cet unique contenu devrait autant que possible rester le même pendant des mois, peut-être des années. Car les forces de l'âme doivent d'abord être renforcées, intensifiées, avant que l'on ne parvienne à la véritable recherche suprasensible. Lorsque l'on continue à faire cet exercice, alors vient le jour, j'aimerais dire le grand jour, où l'on fait une observation tout à fait précise. On fait cette observation que l'on est peu à peu dans une activité de l'âme qui est totalement indépendante du corps. Et on remarque aussi la chose suivante: auparavant, on dépendait de son corps pour tout son penser et son ressentir, du système neuro- sensoriel dans son activité de représentation, du système circulatoire dans son ressentir, etc. Maintenant, on se ressent dans une activité d'âme et d'esprit qui est totalement indépendante de toute activité du corps. Et on remarque cela au fait que l'on est désormais en mesure de mettre soi-même en vibration dans la tête quelque chose qui était resté jusque-là totalement inconscient. On fait alors la découverte étonnante de ce qui distingue le dormir du veiller. Cette différence consiste en effet en ce que, lorsqu'on est éveillé, quelque chose vibre dans tout l'organisme humain, sauf dans la tête: là, ce qui est en mouvement dans tout le reste de l'organisme humain est au repos.
Nous comprendrons mieux de quoi il s'agit si j'attire votre attention sur le fait que nous, les hommes, ne sommes à vrai dire pas ces corps robustes, solides, que nous croyons habituellement être. En effet, nous sommes composés à peu près de quatre-vingt-dix pour cent d'eau et les parties solides ne sont immergées que pour environ dix pour cent dans ce liquide, y nagent. Si bien que nous ne pouvons parler que d'une manière imprécise de l'élément solide en l'être humain. Nous sommes à quatre-vingt-dix pour cent, si je puis dire, de l'eau. Et, pour une part, de l'air et ensuite aussi de la chaleur parcourent cette eau de leurs rythmes.
Si vous vous représentez que l'homme, qui est pour une faible part un corps solide, est pour une grande part de l'eau, de l'air et de la chaleur qui y vibre, vous ne trou verez plus aussi incroyable qu'il y ait en nous quelque chose d'encore plus subtil. Et je vais maintenant appeler cet élément plus subtil le corps éthérique. Ce corps éthérique est plus subtil que l'air. Il est si subtil qu'il nous imprègne de toutes parts sans que nous en sachions quoi que ce soit dans la vie habituelle. C'est ce corps éthérique qui est en mouvement intérieur à l'état de veille, qui est en mouvement régulier dans tout le reste du corps humain, sauf dans la tête. Dans la tête, le corps éthérique est intérieurement au repos.
Pendant le sommeil, les choses sont différentes. Le dormir commence par le fait que le corps éthérique se met à être en mouvement même dans la tête - et il dure ensuite sous cette forme. Si bien que pendant le sommeil nous avons dans notre totalité d'être humain, la tête et le reste, un corps éthérique en mouvement intérieur. Et quand nous rêvons, disons, au réveil, alors il se passe que nous percevons, juste au moment du réveil, les derniers mouvements du corps éthérique. Ils se présentent à nous sous la forme des rêves. Nous percevons encore les derniers mouvements éthériques de la tête au réveil; lors d'un réveil rapide, cela ne peut pas être le cas. Mais celui qui médite longtemps de la façon que j'ai indiquée est bientôt en situation de former peu à peu des images dans le corps éthérique de la tête qui est au repos. Dans le livre que j'ai mentionné, j'appelle cela des imaginations. Et ces imaginations qui sont vécues dans le corps éthérique indépendamment du corps physique sont la première impression suprasensible que nous puissions avoir. Elle nous met ensuite en situation de faire totalement abstraction de notre corps physique et de regarder comme dans un tableau notre vie dans son agir, dans son mouvement, jusqu'au moment de notre naissance. Souvent, des personnes qui ont coulé à pic dans l'eau ou qui étaient en train de se noyer ont raconté qu'elles ont vu leur vie en remontant dans le temps sous forme d'images mobiles; on peut exercer cela systématiquement et on peut y voir ainsi tout ce qui résulte de notre vie terrestre actuelle.
La première chose que donne la connaissance par l'initiation est la vision de la vie de notre propre âme. Celle-ci est à vrai dire autre qu'on ne le suppose habituellement. Habituellement, on suppose abstraitement que cette vie de l'âme est quelque chose qui est tissé de représentations. Lorsqu'on découvre sa forme véritable, on voit que c'est quelque chose de créateur, que c'est en même temps ce qui a été agissant dans notre enfance, qui a donné forme plastique à notre cerveau, qui imprègne le reste de notre corps et met en ceuvre une activité plastique, formatrice en produisant notre état de veille et même notre activité de digestion.
Nous voyons en cet élément intérieurement actif dans l'organisme le corps éthérique de l'homme. Ce n'est pas un corps spatial, c'est un corps temporel. Aussi ne pouvez-vous décrire le corps éthérique également comme un forme spatiale que si vous êtes conscients que vous faites la même chose que lorsque vous peignez un éclair. Lorsque vous peignez un éclair, vous peignez naturellement un instant; vous fixez l'instant. On ne peut aussi fixer le corps éthérique spatialement que sous forme d'instant. En réalité, nous avons un corps physique d'espace et un corps de temps, un corps éthérique qui est toujours en mouvement. Et il n'est sensé de parler du corps éthérique que si nous en parlons comme d'un corps de temps dont nous embrassons du regard l'unité qui va jusqu'à notre naissance et part de l'instant où nous nous trouvons dans la situation de faire cette découverte. Ce sont les premières ébauches suprasensibles que nous puissions découvrir tout d'abord en nous-même. Ce qui est produit dans l'évolution de l'âme par des processus en l'âme tels que je les ai dépeints se montre surtout dans tout le changement qui se manifeste dans la tonalité de l'âme, dans la disposition de l'âme de celui qui tend à la connaissance par l'initiation. Je vous prie de ne pas vous méprendre sur mes paroles. Je ne veux pas dire que celui qui parvient à l'initiation devient tout à coup un homme autre en tous points différent. Au contraire, la connaissance moderne par l'initiation doit laisser l'être humain pleinement dans le monde, si bien que même lorsqu'il y parvient, il peut continuer sa vie tout simplement comme il l'a commencée. Mais il est vrai que pour les heures et les instants où il pratique l'investigation suprasensible, l'être humain est devenu du fait de la connaissance par l'initiation autre que ce qu'il est dans la vie habituelle.
Je voudrais avant tout souligner un motif important qui caractérise la connaissance par l'initiation. C'est que l'être humain ressent que, plus il avance dans l'expérience du suprasensible, plus sa propre corporéité lui échappe, tout au moins en ce qui concerne ce à quoi cette corporéité participe dans la vie ordinaire. Demandons-nous quelle est la genèse de nos jugements dans la vie. Nous sommes un enfant et nous grandissons, nous nous développons. Sympathie et antipathie prennent en notre vie une forme fixe. De la sympathie et de l'antipathie pour des phénomènes naturels, et surtout de la sympathie et de l'antipathie pour d'autres hommes. Notre corps participe à tout cela. Nous dirigeons bien évidemment vers tout cela cette sympathie et cette antipathie qui ont même en grande partie leur fondement dans des phénomènes physiques de notre corps. A l'instant où celui qui va être initié s'élève dans le monde suprasensible, il se met à vivre dans un monde où cette sympathie et cette antipathie qui sont liées à la corporéité lui deviennent de plus en plus étrangères pour le temps où il séjourne dans le suprasensible. Il est soustrait à ce à quoi il est lié par sa corporéité. Quand il veut de nouveau reprendre sa vie habituelle, il doit pour ainsi dire rentrer dans ses sympathies et antipathies habituelles, ce qui se fait sinon tout naturellement. Lorsqu'on s'éveille le matin, on se trouve dans son corps, on éprouve le même amour pour les choses et les hommes, la même sympathie ou antipathie qu'auparavant. Cela se fait tout seul. Mais quand on séjourne dans le suprasensible et que l'on veut revenir à ses sympathies et ses antipathies, il faut alors se forcer à le faire, il faut pour ainsi dire s'immerger dans sa propre corporéité. Cette distance par rapport à sa propre corporéité, c'est l'un des phénomènes qui montre que l'on a réellement progressé un peu. Du reste, l'initié fait peu à peu siennes des sympathies et des antipathies aux vastes perspectives. L'évolution en vue de l'initiation se montre de façon particulièrement forte sur un point particulier: dans l'action de la mémoire, du souvenir au cours de la connaissance par l'initiation. Dans la vie habituelle, nous faisons l'expérience de nous-mêmes. Notre souvenir, notre mémoire est tantôt un peu meilleure, tantôt un peu plus mauvaise; mais nous acquérons la mémoire. Nous faisons des expériences, plus tard, nous nous en souvenons. Pour ce dont nous faisons l'expérience dans les mondes suprasensibles, il n'en est pas ainsi. Nous pouvons en faire l'expérience dans sa grandeur, dans sa beauté, dans sa richesse de sens; une fois que nous en avons fait l'expérience, c'est passé. Et pour que cela puisse être de nouveau présent devant l'âme, il faut de nouveau en faire l'expérience. Cela ne s'imprime pas dans la mémoire au sens habituel. Cela ne s'y imprime que si l'on transforme d'abord à grand'peine en concepts ce que l'on voit dans le monde suprasensible, si l'on fait en même temps passer son entendement dans le monde suprasensible. C'est très difficile. En effet, il faut penser de l'autre côté absolument sans que le corps vous aide pour ce penser. C'est pourquoi il faut avoir auparavant fortifié ses concepts, il faut être auparavant devenu un honnête logicien, afin de ne pas oublier constamment cette logique lorsqu'on regarde dans ce monde. Les clairvoyants peu évolués peuvent précisément voir bien des choses, mais ils oublient la logique quand ils sont de l'autre côté. Aussi est-ce justement lorsqu'on a à communiquer à quelqu'un d'autre des vérités suprasensibles que l'on remarque cette modification de la mémoire par rapport à des vérités suprasensibles. Et l'on voit ici à quel point notre corps physique est concerné par l'exercice de la mémoire, pas par le penser, mais par l'exercice de la mémoire qui, on le sait, déborde toujours sur le suprasensible. Si je puis me permettre de dire quelque chose de personnel, ce serait ceci: quand je fais moi-même des conférences, les choses sont autres que lorsqu'on fait par ailleurs des conférences. Pour celles-ci, on parle souvent en puisant dans sa mémoire; on expose souvent en puisant dans sa mémoire ce qu'on a appris, ce qu'on a pensé. Celui qui expose des vérités véritablement suprasensibles doit en réalité toujours les produire au moment où il les expose. Si bien que je peux faire moi-même trente, quarante, cinquante fois la même conférence, et elle n'est pour moi jamais la même. C'est naturellement aussi le cas pour d'autres; mais c'est le cas dans une mesure plus élevée, cette indépendance par rapport à la mémoire, cette nécessité de porter le contenu dans une vie intérieure, quand on a atteint un degré intérieur de la mémoire.
Ce que je viens de vous raconter sur la faculté d'introduire dans le corps éthérique de votre tête les formes qui vous permettent ensuite de voir votre corps de temps, votre corps éthérique jusqu'à votre naissance vous place déjà très généralement dans une disposition tout à fait particulière vis-à-vis de l'univers. On perd pour ainsi dire sa propre corporéité, mais on se sent entrer dans la vie de l'univers. La conscience s'étend pour ainsi dire dans les lointains de l'éther. On ne regarde plus de plante sans s'immerger dans sa croissance. On la suit de la racine à la fleur. On vit dans ses sucs, dans le devenir de sa fleur, de son fruit. On peut se plonger dans la vie des animaux en suivant leur forme, et en particulier dans la vie de l'autre être humain. Le plus léger trait qui vous apparaît chez un autre être humain vous conduit pour ainsi dire dans toute la vie de son âme, si bien que l'on ressent que l'on n'est maintenant pas en soi, mais qu'on est en dehors de soi pendant ce connaître suprasensible.
Mais il faut toujours pouvoir revenir dans son corps, cela est nécessaire, on est sinon un mystique indolent, nébuleux, un exalté et non pas quelqu'un qui cherche à connaître les mondes suprasensibles. Il faut à la fois pouvoir vivre dans les mondes suprasensibles et pouvoir réintégrer son corps afin de pouvoir être solide sur ses deux jambes. C'est pourquoi, lorsque j'expose ce genre de choses au sujet des mondes suprasensibles, il me faut souligner que pour moi, plus que la logique, ce qui est nécessaire au bon philosophe, c'est de savoir comment on coud une chaussure ou un habit, que l'on soit réellement dans la vie pratique. On ne devrait en fait pas penser sur la vie si l'on n'est pas réellement dans la vie pratique. Mais c'est le cas dans une plus grande mesure encore pour celui qui cherche les connaissances suprasensibles. Ceux qui cherchent la connaissance du supra- sensible ne peuvent pas devenir des rêveurs, des exaltés, des hommes qui ne se tiennent pas debout sur leurs deux jambes. Sinon, l'on se perd, parce que l'on doit effectivement sortir de soi-même. Mais sortir de soi ne doit pas conduire à se perdre. C'est à partir d'une connaissance comme celle que j'ai décrite qu'est écrit le livre qui s'appelle en allemand Geheimwissenschaft im Umrif - c'est-à-dire La Science de l'Esprit dans ses grandes lignes (NdT).
Mais ensuite, il s'agit de pouvoir pénétrer plus avant dans cette connaissance suprasensible. Cela se produit par le fait que l'on développe maintenant la méditation. Tout d'abord, on repose dans la méditation sur certains représentations et complexes de représentations et on renforce de ce fait la vie de l'âme. Cela ne suffit encore pas à pénétrer complètement dans le monde suprasensible; pour cela, il est nécessaire de s'exercer aussi en outre à pouvoir non seulement reposer sur des représentations, non seulement concentrer pour ainsi dire toute son âme sur ces représentations, mais à pouvoir aussi constamment les rejeter à volonté de sa conscience. De même que dans la vie du monde sensible on peut regarder quelque chose et ensuite détourner son regard, de même dans le développement suprasensible il faut apprendre à pouvoir se concentrer fortement sur un contenu de l'âme et le rejeter ensuite hors de son âme. Ce n'est parfois déjà pas facile dans la vie habituelle. Pensez à quel point l'être humain est peu en mesure de chasser sans cesse ses pensées. Parfois, certaines pensées vous poursuivent pendant des jours entiers, en particulier quand elles sont désagréables. Vous ne pouvez pas vous en défaire. Mais cela devient encore beaucoup plus difficile une fois que nous nous sommes habitués à nous concentrer sur la pensée. Un contenu de pensée sur lequel nous nous sommes concentrés se met pour finir à nous retenir et nous devons nous donner toutes les peines du monde pour l'éloigner de nouveau. Quand nous nous y sommes longuement exercés, nous arrivons au point où nous sommes capables d'éloigner, de rejeter aussi de notre conscience toute cette vue rétrospective sur notre vie jusqu'à la naissance, tout ce corps éthérique, comme je l'appelle, ce corps de temps.
C'est naturellement un degré de développement auquel nous devons parvenir. Nous devons d'abord mûrir; en faisant disparaître des représentations que nous avons méditées, nous devons acquérir la force de faire disparaître ce colosse de Pâme, ce géant de l'âme; tout le terrible requin de notre vie jusqu'à présent, entre l'instant actuel et la naissance, est là devant nous - il nous faut le faire disparaître. Si nous le faisons disparaître, alors commence quelque chose que j'aimerais appeler «conscience plus éveillée». Alors nous sommes simplement éveillés sans qu'il y ait un contenu dans cette conscience éveillée. Mais maintenant, cela se remplit. De la même façon qu'afflue dans les poumons l'air dont ils ont besoin, de même le monde véritablement spirituel afflue maintenant dans la conscience vide qui est née de la façon que j'ai décrite.
C'est l'inspiration. Quelque chose afflue maintenant qui n'est pas une sorte de matière plus subtile, mais qui a le même rapport à la matière que le négatif au positif. Ce qui est l'opposé de la matière afflue maintenant dans cette réalité humaine libérée de l'éther. Ce qui importe, c'est que nous puissions percevoir ceci: l'esprit n'est pas une matière devenue encore plus subtile, encore plus éthérique; cela n'est pas vrai. Si nous appelons la matière le positif - nous pourrions en fait aussi appeler la matière le négatif, peu importe, ces choses sont relatives -, nous devons alors appeler l'esprit le négatif par rapport au positif. C'est comme si j'ai, disons, l'énorme fortune de cinq shilling dans mon porte-monnaie. J'en dépense un, alors j'ai encore quatre shilling; j'en dépense encore un, j'en ai encore trois, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je n'en aie plus. Ensuite, je peux faire des dettes. Si j'ai un shilling de dettes, j'ai moins de pas un shilling.
Une fois que j'ai fait disparaître le corps éthérique par la méthode que j'ai élaborée, je n'entre pas dans un éther encore plus subtil, mais dans quelque chose qui est opposé à l'éther comme les dettes le sont à la fortune. Et c'est maintenant seulement que je sais par expérience ce qu'est l'esprit. L'esprit entre en vous par l'inspiration et la première chose dont nous faisons l'expérience, c'est ce qui, avant la naissance, ou plus précisément avant la conception, était présent avec notre âme et avec notre esprit dans un monde spirituel. C'est la vie préexistante de notre être d'âme et d'esprit. Auparavant, nous l'avons vue dans l'éther en remontant jusqu'à notre naissance. Maintenant, nous regardons, par-delà la naissance, ou plutôt la conception, dans le monde de l'âme et de l'esprit et nous en venons à nous percevoir tels que nous étions avant de descendre des mondes de l'esprit et de nous revêtir d'un corps physique à travers la lignée héréditaire.
Ces choses ne sont pas pour la connaissance par l'initiation des vérités philosophiques que l'on élabore par la pensée, ce sont des expériences, mais des expériences qui doivent d'abord être acquises par le fait que l'on s'y prépare de la façon que j'ai indiquée. Et ainsi, la première chose que nous rencontrons lorsque nous pénétrons dans le monde spirituel, c'est la vérité de la préexistence de l'âme humaine, plus précisément, de l'esprit humain, et nous apprenons maintenant à regarder directement ce qui est éternel.
Depuis de nombreux siècles, l'humanité européenne n a regardé l'éternité que d'un seul côté, du côté de l'immortalité. Elle a toujours posé cette seule question qu'advient-il de l'âme lorsqu'elle abandonne le corps à la mort? C'est bien là le droit des hommes à l'égoïsme, car c'est pour des raisons égoïstes que les hommes s'intéressent à ce qui s'ensuivra quand la mort sera survenue. Nous verrons tout de suite après que nous pouvons aussi parler de l'immortalité, mais la plupart du temps, on ne parle de l'immortalité que pour des raisons égoïstes. Les hommes s'intéressent moins à ce qui était avant la naissance. Ils se disent: c'est ici que nous sommes. Ce qui a précédé a seulement valeur de connaissance. Mais on n'obtient pas de connaissance vraiment valable si l'on ne dirige pas ses connaissances sur ce que contient notre existence avant la naissance, ou plus précisément, avant la conception.
Dans les langues modernes, nous avons besoin d'un mot par lequel seul l'éternel se complète. Nous ne devrions pas seulement parler d'immortalité, nous devrions parler aussi - ce sera un peu difficile à traduire - d'innatalité; car l'éternité est composée d'im- mortalité et d'innatalité. Et la connaissance par l'initiation découvre l'innatalité avant l'immortalité. Nous pouvons atteindre un degré suivant de l'évolution qui conduit au monde suprasensible en cherchant à nous libérer encore davantage de l'appui du corps dans notre activité d'âme et d'esprit. Cela peut se produire par le fait que nous orientons maintenant les exercices de méditation et de concentration davantage dans le sens d'exercices de volonté.
Je voudrais maintenant présenter à votre âme à -titre d'exemple un exercice simple de volonté qui vous permettra d'étudier le principe qui entre ici en ligne de compte. Dans la vie habituelle, nous sommes habitués à penser avec le cours du monde. Nous laissons les choses venir à nous telles qu'elles se produisent. Ce qui est venu à nous plus tôt, nous le pensons plus tôt, ce qui est venu à nous plus tard, nous le pensons plus tard. Et même si, dans le penser logique, nous ne suivons pas le déroulement du temps, il y a néanmoins à l'arrière-plan l'effort de nous en tenir au cours extérieur, réel des faits. Pour nous exercer dans les rapports des forces d'âme et d'esprit, il faut nous détacher du déroulement extérieur des choses. Et c'est alors un bon exercice, qui est en même temps un exercice de volonté, que d'essayer de penser à rebours les expériences que nous avons vécues dans la journée du matin au soir, mais en remontant du soir au matin et non pas, justement, du matin au soir, tout en entrant autant que possible dans les détails.
Supposons qu'au cours d'une rétrospective de ce genre portant sur la vie de notre journée, nous en arrivions à nous représenter que nous montons un escalier. Nous nous représentons que nous sommes d'abord en haut, puis sur la dernière marche, l'avant-dernière, et ainsi de suite. Nous descendons en sens inverse. Au début, nous ne pourrons nous représenter en sens inverse de cette façon que des épisodes de notre vie diurne, par exemple de six heures à trois heures, de midi à neuf heures, et ainsi de suite, jusqu'au moment du réveil. Mais nous acquerrons peu à peu une sorte de technique par laquelle nous pourrons effectivement, le soir ou le lendemain, faire défiler à rebours devant notre âme les images de la vie de notre journée ou celles de la journée précédente comme dans un tableau tourné à l'envers. Si nous sommes en mesure - et c'est ce qui importe -, de détacher totalement notre penser de la façon dont se déroule la réalité, en trois dimensions, alors nous verrons que notre volonté en est énormément renforcée. Nous obtiendrons aussi cet effet si nous parvenons à ressentir une mélodie en sens inverse, ou si nous nous représentons un drame en cinq actes se déroulant à rebours, du cinquième, quatrième acte, et ainsi de suite, jusqu'au premier. Par tous ces procédés, nous renforçons notre volonté, en lui donnant intérieurement plus de forces et en l'arrachant extérieurement à son lien avec les événements sensibles.
A cela peuvent s'ajouter d'autres exercices, comme ceux que j'ai déjà indiqués dans des conférences précédentes; nous observons, par exemple, que nous avons telle ou telle habitude. Nous prenons la ferme résolution - et nous y appliquons une volonté de fer - d'avoir adopté dans quelques années une autre habitude en ce domaine. Je citerai ainsi simplement le fait que chaque homme a dans son écriture quelque chose que l'on appelle le caractère de cette écriture. Si nous faisons des efforts pour acquérir une autre écriture qui ne soit plus du tout semblable à la précédente, cela requiert une grande force intérieure. Il faut alors seulement que la deuxième écriture nous devienne tout aussi habituelle, tout aussi courante que la précédente. Ce n'est qu'une petite chose. Il y a ainsi beaucoup de choses par lesquelles nous pouvons modifier toute l'orientation fondamentale de notre volonté par notre énergie propre. Nous parvenons grâce à cela non seulement à recevoir en nous le monde spirituel sous la forme de l'inspiration, mais à nous immerger réellement, avec notre esprit qui s'est libéré du corps, dans les autres êtres spirituels qui sont en dehors de nous. Car connaître de façon vraiment spirituelle, c'est s'immerger dans les entités qui sont spirituellement autour de nous quand nous regardons les choses physiques. Si nous voulons connaître une réalité spirituelle, il nous faut premièrement sortir de nous-mêmes. J'ai décrit cela. Mais il nous faut ensuite acquérir la faculté de pénétrer cette fois dans les choses, c'est-à-dire dans les choses et les entités spirituelles.
Nous n'en sommes capables qu'après avoir fait aussi les exercices d'initiation tels que je viens justement de les décrire, où nous ne sommes effectivement plus gênés par notre propre corps, mais où nous pouvons nous immerger dans la réalité spirituelle des choses; où aussi ce ne sont plus les couleurs des plantes qui nous apparaissent, mais où nous plongeons nous-mêmes dans les couleurs, où nous ne voyons plus les plantes colorées, mais où nous les voyons se colorer. Par le fait que nous savons que la chicorée qui pousse au bord du chemin n'est pas seulement bleue quand nous la regardons, mais que nous pouvons plonger intérieurement dans la fleur et participer au processus par lequel elle devient bleue, nous nous trouvons intuitivement à l'intérieur de ce processus et alors nous pouvons, partant de là, étendre de plus en plus notre connaissance spirituelle. Nous pouvons alors voir à quelques symptômes que nous avons vraiment progressé dans ces exercices. Je voudrais en citer deux, mais il y en a beaucoup. Le premier consiste en ce que nous adoptons de tout autres points de vue sur le monde moral qu'auparavant. Pour le pur intellectualisme, le monde moral a quelque chose d'irréel. Certes, quand l'être humain a gardé une certaine correction au sein du monde matérialiste, il se sent obligé d'accomplir son devoir en faisant ce qui est bon selon la tradition; mais, même s'il ne se l'avoue pas, il pense ceci: par le fait que l'on a fait le bien, il ne s'est pas produit quelque chose du même ordre que si un éclair sillonne l'espace ou si le tonnerre gronde dans l'espace. Il ne pense pas à quelque chose de réel en ce sens.
Lorsqu'on pénètre dans la vie du monde spirituel, on s'aperçoit que l'ordonnance morale du monde n'a pas seulement une réalité de la même nature que la réalité physique, mais qu'elle a une réalité supérieure. On apprend peu à peu à comprendre que tout ce temps avec ses ingrédients et ses processus physiques peut aller à la ruine, se désagréger; mais ce qui émane moralement de nous perdure dans ses effets. La réalité du monde moral se lève pour nous. Et le monde physique et le monde moral, l'être et le devenir deviennent une unité. Nous faisons réellement l'expérience que le monde a aussi des lois morales qui sont des lois objectives.
Cela augmente notre sentiment de responsabilité vis- à-vis du monde. Cela nous donne très généralement une tout autre conscience, une conscience dont l'humanité moderne a passablement besoin. Cette humanité moderne, qui porte ses regards sur le commencement de la Terre, sur la façon dont la Terre s'est formée à partir d'une nébuleuse originelle, sur la façon dont sont sortis de cette nébuleuse originelle la vie, l'être humain, et de celui-ci, comme un mirage, le monde des idées. Cette humanité, qui a pour perspective la mort par le froid, telle que tout ce dans quoi vit l'humanité sera de nouveau plongé dans un vaste cimetière constitué de ce dans quoi vit l'humanité, cette humanité a besoin de la connaissance de l'ordonnance morale du monde. Elle peut au fond être pleinement conquise par la connaissance spirituelle. Je ne peux qu'esquisser cela. Mais le deuxième point est que l'on ne peut parvenir à cette façon intuitive de connaître, de s'immerger dans les. choses extérieures sans être passé par une souffrance intensifiée, intensifiée par rapport à la douleur qu'il m'a fallu déjà caractériser à propos de la connaissance imaginative: j'ai déjà dit alors qu'il faut à vrai dire commencer à s'y retrouver à grand'peine dans ses sympathies et ses antipathies, ce qui est en fait toujours douloureux quand cela doit se produire. Maintenant, la douleur devient une compassion universelle avec toute souffrance présente sur le fondement de l'existence.
On peut facilement se demander pourquoi les dieux ou Dieu créent la souffrance. Il faut que la souffrance soit là pour que le monde puisse s'élever dans toute sa beauté. Le fait que nous ayons des yeux - je vais m'exprimer de façon très simple - procède seulement de ce que dans un organisme encore indifférencié a pour ainsi dire été évidée la réalité organique qui a conduit à la faculté de vision, puis, sous une forme métamorphosée, à l'oeil. Si nous percevions aujourd'hui encore les petits processus insignifiants qui se déroulent dans notre rétine lors de la vision, nous percevrions que même cela est une douleur reposant sur le fondement de l'existence. Toute beauté repose sur le fondement de la souffrance. La beauté ne peut se déployer qu'à partir de la douleur. Cette douleur, cette souffrance, il faut pouvoir les ressentir. On ne peut réellement s'y retrouver dans le monde suprasensible qu'en traversant la douleur. On peut déjà dire cela, à un degré moindre, à un niveau inférieur de la connaissance. Toute personne qui a acquis quelque connaissance pourra vous faire un aveu; elle vous dira: pour ce que j'ai eu d'heureux, de réjouissant dans ma vie, je suis reconnaissant à ma destinée, mais mes connaissances, je ne les ai conquises que par mes douleurs, que par mes souffrances.
Si l'on ressent cela dès le début vis-à-vis de la connaissance inférieure, on peut le vivre pleinement lorsqu'on fait effort sur soi-même, lorsqu'on se fraye un chemin à travers la douleur, qui est ressentie comme une douleur universelle, jusqu'à l'expérience neutre dans l'univers spirituel. Il faut trouver à grand'peine comment on peut participer au devenir et à l'essence de toutes les choses, alors la connaissance intuitive est là. Mais ensuite, on est aussi totalement dans une expérience de connaissance qui n'est plus liée au corps, qui peut retourner librement vers le corps pour être de nouveau dans le monde sensible jusqu'à la mort, mais qui sait maintenant pleinement ce que signifie être réellement, être dans son esprit et dans son âme réellement en dehors de son corps. Lorsqu'on a compris cela, on a dans la connaissance une image de ce qui se passe lorsqu'on quitte son corps physique dans la mort réelle, alors on sait ce que veut dire franchir la porte de la mort. La réalité qui vous apparaît - que son être d'âme et d'esprit passe dans un monde d'âme et d'esprit en quittant son corps - on la vit à l'avance dans la connaissance lorsqu'on s'est élevé jusqu'à la connaissance intuitive, c'est-à-dire lorsqu'on sait comment sont les choses dans le monde quand on n'a pas de corps sur lequel s'appuyer. On revient alors dans son corps avec cette connaissance lorsqu'on l'a transformée en concept. Mais l'essentiel est que l'on apprend à vivre même sans son corps et que l'on acquiert aussi de ce fait une connaissance de la situation où l'on se trouve lorsqu'on ne peut plus se servir de son corps, lorsqu'on s'en dépouille à la mort et que l'on passe dans un monde d'esprit et d'âme.
Là encore, ce n'est pas une spéculation philosophique sur l'immortalité que propose la connaissance par l'initiation, mais c'est une expérience qui est une expérience anticipée, un vécu anticipé. On sait comment cela sera ensuite. On n'en vit pas la pleine réalité, mais on en vit une image réelle qui est d'une certaine façon identique à la pleine réalité du mourir. On fait l'expérience de l'immortalité. C'est donc aussi sous ce rapport une expérience que l'on introduit dans la connaissance.
Eh bien, j'ai tenté de vous décrire comment on s'élève par l'imagination à l'inspiration et à l'intuition et comment on se connaît par là tout d'abord soi-même dans sa pleine réalité d'être humain. On apprend à se connaître dans son corps, précisément aussi longtemps que l'on est dans son corps. Il faut se libérer du corps dans son être d'âme et d'esprit, alors seulement on délie l'être humain tout entier. Car avec ce que l'on connaît par son corps, par ses sens, par ce qui s'ajoute aux expériences des sens sous la forme du penser et par ce qui est tout de même lié au corps, en fait au système neurosensoriel pour le penser habituel, on ne connaît qu'une partie de l'être humain. On ne connaît l'entière totalité de l'homme que lorsqu'on a la volonté de s'élever aux connaissances qui viennent justement de la science de l'initiation.
Je voudrais le souligner encore une fois: une fois que les choses sont trouvées par l'investigation, tout homme qui les aborde sans préjugé peut les comprendre avec le bon sens habituel, de la même façon que l'on peut contrôler par le simple bon sens ce que les astronomes, ce que les biologistes disent au sujet du monde. Et on trouvera alors que ce contrôle est le premier degré de la connaissance par l'initiation. Comme l'être humain n'est pas construit en vue de la non-vérité et de l'erreur, mais en vue de la vérité, il faut d'abord avoir de la connaissance par l'initiation une impression de vérité; alors, pour autant que le destin le rende possible, on pourra pénétrer toujours plus avant dans le monde spirituel dès cette vie-ci. Il faut qu'à l'époque moderne aussi, et même sous une forme supérieure, soit remplie l'exigence qui était inscrite au fronton du temple grec: «Homme, connais-toi toi-même!» Cela ne signifiait certes pas qu'il fallait pénétrer dans l'intériorité humaine, mais signifiait l'incitation à rechercher ce qu'est l'entité humaine, à rechercher l'essence de l'immortalité = le corps; l'essence de l'innatalité = l'esprit immortel et la médiation entre la Terre, le temporel et l'esprit = l'élément de l'âme. Car l'homme vrai, véritable est composé de corps, d'âme et d'esprit. Le corps peut connaître le corps, l'âme peut connaître l'âme, seul l'esprit peut connaître l'esprit. C'est pourquoi il faut tenter de trouver soi-même l'esprit - actif - en soi, afin que l'esprit puisse aussi être connu dans le monde.