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D.H. Lawrence poète
TROIS POÈMES
Traduction française
non rimée précédée d’une
note de
Fabrice Pataut
Note: « Les aubiers » est traduit d’après la version de « Guelder Roses » publiée dans The Complete Poems, Collected an Edited with an Introduction and Notes by Vivian de Sola Pinto and F. Warren Roberts, Penguin Classics, Penguin Books, Londres, 1993, pp. 853-854. Le poème a été écrit par Lawrence à l’âge de dix-neuf ans. Dans sa préface aux poèmes en rimes des Collected Poems publié en 1928, Lawrence rappelle que cette toute première poésie, écrite au printemps et intitulé alors « To Guelder Roses », reste sa préférée : « Je n’ai jamais ‘aimé’ mes vrais poèmes comme j’ai aimé ‘Pour les aubiers’». À ma connaissance, Lawrence ne s’est jamais expliqué sur la suppression de « To »dans le titre retenu pour la publication. Dans l’avant-propos du 12 mai 1928 aux Collected Poems, transcrit par les éditeurs de The Complete Poems d’après le manuscrit autographe, Lawrence évoque le souvenir suivant (p. 849) :
«Et je me souviens du dimanche après-midi quelque peu affecté lorsque j’avais dix-neuf ans et que je «composai» mes deux premiers « poèmes ». L’un était pour Les aubiers, l’autre pour Les companions rouges, et la plupart des jeunes femmes auraient fait mieux; tout au moins je l’espère. Je pensais pourtant le plus grand bien de ces épanchements, et Miriam aussi.
(Lawrence appelle volontiers ses premiers poèmes, soit des poèmes subjectifs, soit des poèmes à Miriam — « Miriam poems ». )
Les quatrième et cinquième strophes sont barrées dans le manuscrit conservé à la bibliothèque de l’université de Nottingham (MS. 1479, n° 7). Je les ai néanmoins traduites.
« Pluie d’automne » [« Autumn Rain »] est paru dans la revue The Egoist en février 1917, avant d’être inclus dans le recueil Look! We Have Come Through! la même année (Chatto and Windus, Londres, 1917). Il est ici traduit d’après le texte publié dans The Complete Poems, pp. 268-269. Il est curieux que ce poème figure parmi les poèmes non rimés. Les six premières strophes sont pourtant du genre ABC/ABC, le premier vers d’une strophe rimant avec le premier vers de la strophe suivante, le deuxième avec le deuxième, etc. Les vers des trois dernières strophes, il est vrai, ne riment pas de cette manière, bien que « slain », « pain » et «rain» leur donnent un rythme particulier, en quelque sorte entêtant.
« [H]eaven’s muffled floor » est une merveille que « sol feutré des cieux » ne rend qu’imparfaitement ; « maintenant battues avec douceur » n’a pas la belle concision de « now winnowed soft », qui dit pourtant si fortement l’horreur terrestre de la Grande Guerre comme vue des nuages. Pour des raisons de fluidité et de sonorité, et afin de conserver le terme d’arithmétique choisi par Lawrence, j’ai traduit « finely divisible » dans l’avant-dernier vers par une allitération suggestive par labiales qui donne « fines fractions ».
« Voleurs de cerises » [« Cherry Robbers » (avec un tiret dans l’avant-propos de 1928)] a été publié pour la première fois dans Love Poems and Others (Duckworth, Londres, 1913). Un passage de Sons and Lovers (2ème partie, chapitre 11) décrit à quelques détails près le même incident. Il est ici traduit d’après le texte publié dans The Complete Poems, pp. 36-37. Toute la difficulté est de décider si la dernière ligne suggère un défi, voire une vengeance, ou décrit plutôt l’esquisse d’un mouvement de compassion. « I will see » a l’avantage de l’ambiguïté ; « voyons donc » marque peut-être une préférence indue pour la froideur.
Ces trois traductions diffèrent de celles proposées par Sylvain Floc’h dans : David Herbert Lawrence : Poèmes, édition intégrale [Noces de braise, Soleil hostile, Les Feux de l’ombre], notes, préface et traduction de Sylvain Floc’h, L’Âge d’Homme, collection ‘Au cœur du monde’, Lausanne, 2007.
J’ai tenu à conserver les lettres capitales en début de vers ainsi que la ponctuation choisie par Lawrence, notamment les points-virgules qui indiquent une pause d’une longueur intermédiaire entre la virgule et le point. La lecture des poèmes s’en trouve parfois compliquée. C’est notamment le cas pour « Pluie d’automne » où le seul point se trouve être le point final, et où le seul moyen de marquer un silence plus long à cet endroit est peut-être d’accélerer la lecture pour accentuer l’ultime sensation de chute et de laisser s’écouler un temps intermédiaire plus important avant de passer au poème suivant. (Le petit artifice que je me suis ici autorisé ici consiste à placer « Voleurs de cerises » en dernier pour satisfaire à cette contrainte, de manière qu’un poème fasse suite à «Pluie d’automne ». Lawrence avait bien sûr prévu un ordre tout différent.)
Les deux points de Lawrence annoncent à la fois une énumération et une explication, comme dans la sixième strophe de « Les aubiers », parfois seulement une explication, mais qui s’apparente facilement à une révélation, comme dans la septième strophe de « Pluie d’automne ». Enfin, Lawrence recourt souvent aux tirets ; ceux-ci n’assurent pourtant pas le rôle des parenthèses. Un cas emblématique est celui du dernier vers de la deuxième strophe de « Les aubiers ». Je les ai néanmoins conservés plutôt que de leur substituer d’affreuses parenthèses, ou encore les deux points, considérablement plus triviaux, quoique plus appropriés, notamment dans ce cas de figure, mais qui auraient abimé l’ensemble.
J’ai hésité à traduire « Guelder Roses » par « Roses de Gueldre ». L’expression aurait pu convenir pour le titre. Elle aurait même rappelé cette affectation qui a tant marqué Lawrence, mais la première ligne en aurait pâti. « Le rosier de Gueldre est décoré de diadèmes » est impossible. Il y a là une préciosité qui contredit la violence et l’affliction profonde de l’expérience lawrencienne.
Fabrice Pataut
Trois poèmes de D. H. Lawrence
Guelder Roses
The guelder rose-bush is hung with coronets
Gently issuing from the massèd green;
Pale dreamy chaplets; a grey nun-sister sets
Such on the virgin hair of a dead sixteen.
Chaplets of cream and distant green
That impress me like the thought-drenched eyes
Of some Pre-Raphaelite mystic queen
Who haunts me—with her lies.
Such pearled zones of fair sterility
Girdling with jewels the meanness of common things
Preaching in sad-moving silence a heart-hungry purity
In a day they are lost in the nothingness purity brings.
[At the end of a sweet spring day they will vanish;
Eloquent purity voiceless in the dust;
Utterly dead; who lived but to banish
The quick, kindling spark of a generous trust.
In the autumn I’ll look for immortal fruit,
Heavy nodding clusters of crimson red,
Not on the stems of virginity, lovely and mute
But of those life-loving, careless of their rank among the dead.]
At the end of the sweet spring day they are gone
Forgotten, like last year’s linnet song:
They were the halo, the eloquence—now is none
Left of their light, among the mean flowers’ throng.
In the garnering autumn a glow of immortal fruit
—Heavy hanging clusters of crimson red
Swings round the stems of the many, insignificant mute
Life lovers, who could hope for no rank amond the pallid dead.
Les aubiers
L’aubier est décoré de diadèmes
Qui pointent avec douceur de la lourde verdure;
Rosaires pâles et rêveurs comme les prieures en déposent
Sur les cheveux vierges d’une morte de seize ans.
Rosaires d’un crème et d’un vert indifférent,
Ils m’impressionnent comme les yeux noyés de pensées
De quelque reine mystique pré-Raphaélite
Qui me tourmente — avec ses mensonges.
Ces espaces perlés d’une juste stérilité
Ceignant de bijoux la petite méchanceté des choses banales
Exhortant une pureté inassouvie d’un triste et lent silence:
Un seul jour suffit à les perdre dans le néant né de la pureté.
[Elles s’évanouiront à la fin d’un joli jour de printemps;
Bavarde pureté sans voix dans la poussière;
Morte, morte; qui n’a vécu que pour bannir
L’étincelle vive et brûlante d’une confiance généreuse.
En automne je chercherai le fruit immortel,
De lourdes grappes ondulantes d’un rouge profond,
Non pas sur les tiges de la virginité, muettes et ravissantes
Mais celles amoureuses de la vie, indifférentes à leur rang parmi les morts.]
Les voilà parties à la fin du joli jour de printemps,
Oubliées comme le petit chant d’oiseau de l’année passée:
C’étaient eux, l’auréole et l’éloquence — ils ne sont plus,
Séparés de leur lumière, dans la multitude des fleurs mesquines.
Dans l’automne de la récolte, l’incadescence du fruit immortel
— Lourdes grappes suspendues d’un rouge profond —
Se balance autour des tiges des nombreux amoureux de la vie,
Muets, négligeables, qui ne pourraient prétendre au moindre rang parmi les morts très pâles.
***
Autumn Rain
The plane leaves
fall black and wet
on the lawn;
the cloud sheaves
in heaven’s fields set
droop and are drawn
in falling seeds of rain;
the seed of heaven
on my face
falling—I hear again
like echoes even
that softly pace
heaven’s muffled floor,
the winds that tread
out all the grain
of tears, the store
harvested
in the sheaves of pain
caught up aloft:
the sheaves of dead
men that are slain
now winnowed soft
on the floor of heaven;
manna invisible
of all the pain
here to us given;
finely divisible
falling as rain.
Pluie d’automne
Les feuilles des platanes
tombent noires et mouillées
sur la pelouse;
les gerbes de nuages
dans les champs des cieux
s’affaissent et s’amenuisent
en graines de pluie;
le grain céleste
qui tombe
sur mon visage — j’entends de nouveau
comme autant d’échos réguliers
qui font doucement les cent pas
sur le sol feutré des cieux,
les vents qui piétinent
tout le grain
des larmes, la réserve
moissonnée
dans les champs de la douleur
suspendue tout là-haut :
les gerbes d’hommes morts
au massacre
maintenant battues avec douceur
sur le plancher des cieux;
manne invisible
de toute la douleur
à nous ici donnée;
en fines fractions
qui tombent comme de la pluie.
***
Cherry Robbers
Under the long dark boughs, like jewels red
In the hair of an Eastern girl
Hang strings of crimson cherries, as if had bled
Blood-drops beneath each curl.
Under the glistening cherries, with folded wings
Three dead birds lie:
Pale-breasted throstles and a blackbird, robberlings
Stained with red dye.
Against the haystack a girl stands laughing at me,
Cherries hung round her ears.
Offers me her scarlet fruit: I will see
If she has any tears.
Voleurs de cerises
Sous les grands rameaux sombres, comme de rouges bijoux
Dans les cheveux d’une Orientale
Sont suspendues des guirlandes de cerises d’un rouge profond
On dirait que des perles de sang ont coulé derrière chaque boucle.
Sous les cerises brillantes, les ailes repliées,
Gisent trois oiseaux morts :
Des passereaux à gorge pâle et un merle, des petits voleurs de rien
Tachés de teinture rouge.
Une fille adossée à une meule de foin se moque de moi,
Des cerises pendent à ses oreilles.
Elle m’offre son fruit écarlate: voyons donc
Si par hasard elle pleure.