Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06864.jsonl.gz/205

C'était en 2015, dans ce que Camille Surdez (17 ans à l'époque) décrit comme un «match de championnat anodin» entre les moins de 17 ans d'Yverdon-Sport et celles du FC Bâle. On joue la 30e minute, le score est de 0-0 et la partie se déroule dans un très bon état d'esprit. L'attaquante des Vaudoises s'échappe alors vers le but adverse. Camille va vite, elle est habile techniquement. Son adversaire ne sait pas comment l'arrêter autrement qu'en faisant une faute. Une faute terrible. «Brutale», dira pudiquement Camille. Elle veut se relever, mais ses jambes ne la supportent plus. La droite, surtout. «J'ai senti que tout était cassé.» Verdict: déchirure des ligaments du genou.
Sept ans et quatre opérations au genou droit plus tard, Camille Surdez, amère ironie de l'histoire, porte les couleurs du FC Bâle. Mais plus pour longtemps. A 24 ans, son rêve de devenir une grande joueuse de football s'éteint. Son genou, qui n'a jamais totalement guéri, la fait beaucoup trop souffrir.
L'internationale suisse (trois sélections) mettra un terme à sa carrière encore naissante en fin de saison, pour s'orienter vers des études dans le social, ou une formation dans le sport.
En veut-elle à cette joueuse qui ne lui a pas envoyé le moindre mot d'excuse et contre laquelle elle n'a jamais porté plainte? Cette adversaire qui, en quelques secondes, a fait basculer son destin, brisant ses rêves et tous les efforts fournis durant tant d'années, tous ces entraînements à entendre les remarques sexistes de ses coéquipiers quand, à 8 ans, elle était la seule fille de son équipe neuchâteloise?
Camille a appris qu'elle ne pourrait plus continuer sa carrière le 15 février dernier, lors d'une visite chez le médecin du club. Une IRM a révélé un cartilage en piteux état. La Neuchâteloise a beaucoup pleuré. Elle s'était réfugiée chez ses parents, pour y trouver du réconfort et un peu de recul. «Des rires se sont mêlés à mes larmes. Je leur ai dit: "C’est terrible, je n’ai pas encore gagné le moindre titre dans ma carrière à part une coupe en juniors D!" J'espère y arriver avec Bâle avant que tout ne s'arrête pour moi.»
Avant de penser à gagner des trophées, Camille espérait jouer sans douleur. Mais, à l'hôpital, après une première intervention réussie par le professeur Roland Biedert (le même qui a opéré Federer et Wawrinka), la douleur était déjà insoutenable. «Des copines à moi s'étaient aussi fait opérer des croisés au même âge. Elles m’avaient prévenue: «Fais attention de ne pas prendre de poids pendant ta convalescence.» Moi, j’avais tellement mal que je ne mangeais plus rien. J’ai complètement séché, c’était presque maladif.»
Par la suite, elle n'a plus eu le bonheur de vivre une seule saison en pleine possession de ses moyens. «Plus le temps passait et moins je pouvais faire de choses, tant la douleur était vive. Après certains entraînements, je ne pouvais plus marcher. Et lors d'exercices au fitness, la douleur était tellement vive qu’elle me montait au cerveau, manquant de me faire tomber.»
Quand elle se retourne sur sa carrière, Camille se dit qu'elle a tout de même eu de la chance. Elle a beaucoup voyagé, elle a disputé de grands matchs. Elle a même appris l'allemand lors de son passage au centre de formation national à Huttwil.
Sa crainte, à 60 ans, un peu avant ou un peu après, c'est de subir les séquelles de toutes ses opérations au genou. «Je n’y pensais pas vraiment avant mon passage à Bordeaux. Le médecin français m’avait dit: «Tu dois aussi penser à ton futur». Ça voulait dire: «Ton genou est dans un sale état, il faut réfléchir à la suite.» Ce n’est que l’an dernier, quand j’ai suivi ma rééducation de la dernière chance, que je me suis dit que j’aimerais quand même pouvoir jouer avec mes enfants plus tard dans le jardin, faire des choses bêtes comme aller marcher en montagne.»
Elle s'apprête à subir une cinquième opération qui, dit-elle, devrait allonger la durée de vie de son genou. Lui permettre aussi de vivre un peu plus normalement. «Quand je rentre après chaque match (réd: elle joue encore mais moins qu'avant), je me dis souvent: «Ça ne peut pas durer encore longtemps.» Rien que d’inviter du monde chez moi c’est difficile, car je ne peux pas rester debout tout le temps. Je boite, le genou gonfle et me fait mal. Pour monter les escaliers ou les descendre, je dois me tenir à une barre.»
Sans ce méchant tacle, elle aurait eu encore dix ans de carrière, peut-être davantage. Si elle avait une baguette magique, là, tout de suite, et qu'elle pouvait réaliser encore une chose en tant que joueuse, la dernière, quel choix ferait-elle? Elle s'amuse de la question. «Je peux dire 2-3 trucs?» On le lui l'accorde. «Jouer une Coupe du monde avec l’équipe A, disputer la Ligue des champions et, bien sûr, gagner un championnat.» Il lui reste six semaines pour réaliser l'un de ses trois rêves. Le championnat de Suisse se termine le 6 juin.
Le FC Lugano tient un nouveau trophée. Un premier depuis 1993, acquis cette après-midi à Berne lors d'un match que les Tessinois ont maîtrisé du début à la fin. Un succès qui porte la marque des valeurs du FC Lugano: son expérience, sa solidité et son efficacité. Et la signature d'un homme, le coach tessinois Mattia Croci-Torti.