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10/03/2009
Pénis en berne
Par ANTONIN MOERI
Quand on me raconte une histoire et que le narrateur se présente comme un type exemplaire, ami des réprouvés, des victimes, des ados en dérive, des femmes battues ou des réfugiés échappés à un massacre où les bourreaux ont été clairement identifiés par les militants de toutes sortes, bref, quand un narrateur sait exactement où est le bien, où est le mal, j’abandonne aussitôt la lecture.
Dans la nouvelle de Carver, “Là d’où je t’appelle”, le narrateur à la fois témoin et conteur est un ivrogne. C’est la seconde fois qu’il aboutit dans la maison de désintoxication de Frank Martin. La première fois, c’est sa femme qui l’a amené, la seconde fois c’est sa nana qui, le jour de Noël, l’a accompagné: une secrétaire dans une usine de composants électroniques. Elle a un fils, un ado à la redresse. Elle vient de recevoir les mauvais résultats de son frottis vaginal.
Le narrateur possède une qualité: il aime écouter les autres quand ils ont quelque chose à raconter. Ainsi écoute-t-il attentivement un ivrogne, Joe Penny, la trentaine, qui lui raconte un souvenir d’enfance, comment il est devenu ramoneur et comment, pour une raison quelconque, il s’est mis à boire de plus en plus. Joe Penny préfère qu’on l’appelle J.P. Ils sont sur la véranda un ou deux jours après Noël. Ils fument des cigarettes. À douze ans, effrayé, J.P. pisse dans sa culotte. À dix-huit ans, il rencontre chez un copain Roxy, celle qui deviendra sa femme, une ramoneuse qui offre volontiers des baisers parce que cela porte chance. Puis, il tombe d’un toit, perd son permis pour conduite en état d’ivresse. Ce sont le frère et le père de Roxy qui ont amené J.P. à la maison de désintoxication.
Au cours du récit, le lecteur ne sait plus très bien ce qui relève de J.P. et ce qui relève du narrateur. Exemple: au début, ce sont les mains de J.P. qui tremblent, à la fin, ce sont celles du narrateur qui tremblent. De plus, Roxy, venue rendre visite à son homme, plante un gros baiser sur la bouche du narrateur qui, ayant besoin de veine pour s’en sortir, lui a demandé cette faveur. Ce flou, cette indistinction rendent la situation encore plus dramatique. Et lorsque le narrateur sortira de sa poche un peu de monnaie pour appeler sa femme qui lui demandera d’où il appelle, il sera bien forcé de le lui dire. Il pourrait ensuite appeler sa nana et, quand celle-ci décrochera, il pourrait lui dire: “Hello, mon chou, c’est moi”.
Ce narrateur n’a rien d’exemplaire, il n’a aucune maîtrise sur son destin, sa solitude est irrémédiable, il est incapable de faire la leçon au lecteur, de lui rappeler qu’il existe des salauds sur terre capables d’humilier l’autre et même de tuer des innocents, non, ce narrateur n’a qu’une qualité: il adore écouter les souvenirs de Joe Penny, d’un pénis en berne. “Ça m’aide à me détendre. Ça m’empêche de ruminer sur ma propre situation”. Littérairement, je trouve ça plus intéressant que ces livres où l’auteur avance en proclamant dans chaque phrase: “Voyez comme j’écris bien, comme je suis doué, voyez mon style, il est unique, parce que je sais où sont les salauds, les médiocres et les envieux.”