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En fin d'après-midi le 11 février 1990, à quelques kilomètres de la ville du Cap, Nelson Mandela retrouvait sa liberté, après 27 ans, 6 mois et six jours de captivité. Une foule immense était là pour accueillir le héros de la lutte anti-apartheid qui allait devenir 4 ans plus tard le premier président noir d'Afrique du Sud.
Près de trente ans ont passé et l'Afrique du Sud n’est pas devenue cette grande "nation arc en ciel", tant espérée par Mandela et l’archevêque Desmond Tutu. La société demeure extrêmement polarisée, racialisée et son territoire très fragmenté. "L'espace sud-africain est presque un modèle du genre en matière de ségrégation", souligne le géographe, professeur à l'Université de Genève, invité dans .
L'espace sud-africain est presque un modèle du genre en matière de ségrégation.
Dans les quartiers protégés et sécurisés des grandes villes, Johannesburg, Pretoria ou Le Cap, se concentre encore la minorité blanche, Afrikaners, descendants des premiers colons hollandais, et Européens. "Il y a dans ces quartiers plus privilégiés des évolutions et davantage de mixité raciale", remarque Frédéric Giraut. "En revanche, les townships restent de grands espaces, sans mixité raciale et qui demeurent souvent séparés des centres de richesses."
Plus d’un million d'habitants vivent aujourd'hui à Soweto, qui fut un haut lieu de la lutte anti-apartheid. Et 35 milliards d'euros y ont été investis dans l’amélioration des services publics; des commerces et des lieux de culture ont été créés. Tout à côté, le quartier de Kliptown présente toujours le spectacle pitoyable de la misère: égouts et électricité au rabais, alignements de baraquements en tôle.
Les inégalités se creusent
L'Afrique du Sud, première puissance industrielle du continent, a vu l’émergence d'une nouvelle élite noire, parfois très riche, et d'une classe moyenne. Mais les inégalités n’ont jamais été aussi fortes. Un habitant sur deux vit avec moins de 2 dollars par jour.
Les Blancs gagnent encore en moyenne trois fois plus que les Noirs. Le pays affronte un chômage record de 29%, qui touche en particulier les jeunes Noirs (50%) et seulement 7% des Blancs. La Banque mondiale classe l’Afrique du Sud parmi les Etats les plus inégalitaires au monde. C'est aussi l'un des pays les plus violents. Selon le dernier rapport officiel présenté en 2018: chaque jour, 57 personnes sont tuées et 137 viols et agressions sexuelles sont enregistrés.
Terres toujours blanches
La redistribution des terres agricoles était l'une des promesses phares de Nelson Mandela et de son parti l'ANC (Congrès national africain), qui avait fixé un objectif de 30%. On en est loin. La minorité blanche, 8% de la population, possède toujours 72% des terres agricoles du pays. Les Noirs, seulement 4%.
La minorité blanche sud-africaine, 8% de la population, détient 72% des terres agricoles. Les Noirs, seulement 4%. Source: statistiques nationales 2017. [Géopolitis - RTS]
Pourquoi un tel décalage entre les promesses et la réalité? "Le pouvoir estime que les grandes fermes issues de la colonisation - souvent aux mains des populations d'origines européennes - mais aussi les grandes plantations tenues par d'importantes sociétés forestières ou sucrières par exemple, constituent un potentiel économique non négligeable pour l'Afrique du Sud", explique Frédéric Giraut. "Se lancer dans une redistribution des terres et une réforme agraire comporterait un risque vis-à-vis de ce potentiel économique, de la souveraineté alimentaire et aussi de l'emploi."
L'ANC hégémonique
Malgré les difficultés économiques et sociales, malgré les affaires de corruption qui atteignent les plus hautes sphères de l’Etat, l'ANC conserve depuis 25 ans son hégémonie politique.
"La grande figure de Mandela contribue à maintenir une image très favorable à ce parti et à lui conférer une légitimité historique, et puis la légitimité de l'octroi d'un certain nombre d'acquis sociaux", commente Frédéric Giraut. "Son mérite est aussi d'être représentatif de larges segments de la société sud-africaine et donc de garantir également une certaine pacification de la vie publique et de la vie politique. Aucun autre parti sud-africain ne peut jusqu'ici prétendre jouer un tel rôle".
Mélanie Ohayon et Marcel Mione