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Livre commenté :Caleb Carr, L'aliéniste. Paris : Pocket, 1996 ; 574 p.L'action de L'aliéniste se déroule à New York au printemps 1896. Un tueur en série s'attaque à des jeunes garçons prostitués, les tue, et découpe leur corps selon un rituel particulier. Le criminel n'agit pas de manière prévisible et met en échec les efforts de la police. Théodore Roosevelt, alors chef de la police, décide de mettre sur pied une équipe chargée de résoudre l'énigme avec d'autres moyens que ceux qui sont habituellement mis en uvre dans ce genre d'enquête. Ce long roman palpitant nous emmène dans les quartiers défavorisés, les hôtels de prostitution enfantine, les calèches, les restaurants chics et l'opéra de la New York de la fin du XIXe siècle. Surtout il brosse un tableau précis et fouillé des débuts de la psychiatrie légale, fondée notamment sur divers courants de psychologie qui traversent cette période. Carr est parfaitement bien renseigné sur ce foisonnement intellectuel, et l'intègre dans une intrigue faite de rebondissements. En effet, au raisonnement psychologique nécessaire pour dresser le profil du tueur, l'équipe composée par Roosevelt va allier les nouvelles techniques d'investigation du lieu d'un crime.C'est Laszlo Kreizler qui dirige cette équipe. Européen d'origine, émigré aux Etats-Unis alors qu'il était enfant, il souffre d'un handicap au bras gauche suite à une blessure. Riche, brillant médecin, il a choisi de consacrer son intelligence à étudier l'âme humaine. Il a fondé un institut dans lequel il accueille des patients. Esprit original, il explore toutes les nouvelles théories et remet en cause les idées communément reçues. Connu des autorités criminelles, légales et médicales, il est souvent appelé à témoigner au tribunal. Il a pour habitude de dénoncer une définition large de la folie, qui a certes l'avantage de rassurer la société, mais n'amène rien à la science médicale et noie les réelles maladies mentales. Kreizler est accompagné par le narrateur du livre, John Schuyler Moore, un journaliste du New York Times. Personnage mystérieux dont on ne sait presque rien si ce n'est qu'il a un frère qui s'est tué en tombant d'un bateau, alors qu'il était ivre et sous l'emprise de la morphine. Il habite chez sa grand-mère, seule personne de sa famille avec laquelle il a gardé une bonne relation. Deux anciens patients de Kreizler, Cyrus Montrose, Stewie Taggert, devenus ses domestiques prêts à tout pour lui, sont également partie prenante de l'enquête notamment quand il s'agit d'investiguer dans les quartiers louches. Sara Howard, une jeune femme de la haute société new-yorkaise, secrétaire à la police, est la seule femme de l'équipe et a pour ambition de devenir la première femme policier. Markus et Lucius Isaacson sont deux policiers juifs peu appréciés de leurs collègues. Leur fonction consiste à utiliser les nouvelles techniques d'investigation qu'ils maîtrisent particulièrement bien, parmi lesquelles l'anthropométrie, ou la manière de prendre les empreintes digitales. Marginaux chacun à leur manière, les personnages de ce roman ont une place bien précise, qui permet aussi bien à Kreizler de mener son enquête qu'à Carr d'amener et de développer les thèmes qui l'intéressent.Le tueur traverse tout le roman en filigrane pour devenir réalité à la toute fin. Son portrait s'affine, au fur et à mesure de l'avancement de l'enquête. Ses contours, psychologiques et physiques, se définissent et se particularisent au rythme des déductions effectuées par l'équipe.Roosevelt demande à Kreizler de mener son enquête en secret, car les autres commissaires accepteraient mal qu'un aliéniste psychologue en soit chargé : un sorcier africain serait mieux toléré. Le médecin loue un appartement qui servira de lieu de travail et de rassemblement à toute l'équipe. Il y installe un tableau noir, destiné à noter les idées les plus saugrenues qui pourront facilement être effacées si elles n'aboutissent à aucun résultat. Il exhorte ses collègues à adopter autant que possible le jugement et les valeurs de l'assassin, et de faire taire les leurs. En effet, leur explique-t-il, la perception du monde diffère d'un individu à l'autre selon ce qu'il a vécu dans son enfance. Donc pour comprendre le tueur, il faut tout mettre en uvre pour découvrir sa perception et ses valeurs à travers les indices qu'il laisse. Et des indices, l'assassin en laisse, comme s'il souhaitait qu'on le trouve. Il envoie même une lettre à la mère d'un enfant qu'il a tué, sachant que cette lettre serait remise au médecin. Une analyse graphologique, méthode scientifique qui commence à être utilisée à cette époque et qui permet de cerner psychologiquement l'auteur de la lettre, sera effectuée. Kreizler s'inscrit clairement dans le courant du déterminisme psychologique, courant discuté et défendu durant tout le livre.Le médecin procède aussi par analogie. C'est ainsi qu'il va voir Jesse Pomeroy, également meurtrier d'enfants alors en prison à Sing Sing, et qui a aussi une déformation au visage. L'enquête l'emmène ensuite au département d'histoire naturelle, chez le Pr Boas, spécialiste des traditions indiennes. En effet, les rites effectués sur les cadavres montrent que le meurtrier connaît les rituels indiens et donc qu'il les a côtoyés d'une manière ou d'une autre. De cette entrevue, il peut déduire que le tueur a, soit assisté à une campagne brutale menée contre eux en 1876, ou qu'il les a combattus comme soldat en 1880.Kreizler et son équipe déploient toutes sortes de moyens techniques et intellectuels pour traquer le tueur et surtout pour l'empêcher de recommencer.Il se trouve que l'enquête trouble quelques notables de la ville. En effet, elle s'inscrit au cur du débat qui agite la société sur le libre arbitre, théorie défendue par William James, pour lequel la force de la volonté permet de dépasser les souffrances psychiques. Cette opinion est en contradiction avec les convictions de Kreizler qui accorde une importance cruciale à la théorie du contexte, selon laquelle toutes les actions de l'homme sont déterminées par les expériences antérieures ; selon cette théorie, la violence peut constituer une expérience pleine de sens pour certaines personnes.L'intérêt que Kreizler porte aux enfants et à leur contexte s'inscrit en faux avec la conception traditionnelle de l'époque quant à la famille d'une part et au principe de responsabilisation individuelle d'autre part. Les notables craignent que le travail du médecin trouble la quiétude spirituelle des citoyens et mine la solidité de la société ; l'aspect sacré et l'intégrité de la famille, de même que la notion de responsabilité individuelle de ses propres actions devant Dieu et devant la loi sont les deux piliers de la civilisation. Or, le médecin, en suivant la théorie du contexte, opère une intrusion dans la psyché de l'enfance et dans certains cas conclut à une responsabilité limitée de certains individus. Kreizler est accusé d'être de connivence avec les milieux socialistes athées qui discréditent les valeurs de la famille et de la société américaine.Certains adversaires vont jusqu'à menacer Kreizler, et même le toucher au plus profond de lui en assassinant Mary Palmer, sa cuisinière, dont il était secrètement amoureux. Il décide alors de se retirer de l'enquête. A ce moment, le profil du tueur est précis et les autres membres de l'équipe peuvent continuer sans lui : la traque devient plus géographique que psychologique. Toutefois, il s'agit de le trouver rapidement car selon toutes vraisemblances, le prochain crime doit avoir lieu à la St-Jean, soit peu de temps après le retrait de Kreizler.L'aliéniste est un livre qui capte et captive le lecteur, même si certaines descriptions de scène de meurtre ne sont pas particulièrement appétissantes. Son intérêt vient du fait qu'il renferme une intensité multiple : dans l'intrigue dont le suspense ne faiblit jamais ; dans les discussions philosophiques et psychologiques qui sous-tendent les découvertes faites au fur et à mesure qu'avance l'enquête ; dans les références, si précises et maîtrisées par l'auteur ; dans la description des différents univers new-yorkais ; dans la complexité et la crédibilité des personnages principaux. Carr a réussi un vrai roman historique, qui fait revivre une période du passé en ancrant le fruit de son imagination sur de solides connaissances historiques.