Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07189.jsonl.gz/1029

Dans la NZZ du dimanche de dimanche dernier, notre ministre fédéral de l'Economie, Johann Schneider-Amman, nous a fait une petite crise de nostalgie: en établissant un lien hasardeux entre le taux de chômage et la proportion de bacheliers, et d'universitaires, il en a déduit que l'augmentation de la proportion de diplômés du secondaire et d'universitaires dans la population aboutissait à une augmentation de celle des chômeurs. Et d'en appeler donc à un frein aux incitations aux études, c'est-à-dire à leur démocratisation, pour favoriser l'apprentissage et la formation purement professionnelle. En somme, en revenir au système du début du siècle, qui formait une masse de travailleurs spécialisés et d'artisans, et une petite élite d'intellectuels, la seconde gouvernant la première et la première nourrissant la seconde. « Une société bien ordonnée est une société où le grand nombre travaille pour le petit nombre », disait cette vieille crapule de Voltaire. Au fond, Schneider-Amman ne fait que bafouiller Arouet : on a les Voltaire qu'on mérite.
« Une société bien ordonnée est une société où le grand nombre travaille pour le petit nombre »
Le Conseiller fédéral Schneider-Amman est sans doute un honnête homme. Mais un honnête homme prisonnier d'une conception du monde qui renvoie plus à celle de la bourgeoisie des années trente, quand ce n'est pas aux temps de la révolution industrielle, qu'à la compréhension du monde d'aujourd'hui, pour ne rien dire des principes qui ont guidé, depuis les années soixante, la mise en place des dispositifs de démocratisation des études. Cet anachronisme du discours tenu par le Conseiller fédéral a même suscité, dans son propre camp, des réactions consternées. Car le patronat suisse sait bien, lui, que la première ressource de ce pays sans matière première c'est une matière seconde : la matière grise. Et que quand la Suisse manque d'une population hautement formée, et formée de telle manière qu'elle puisse s'autoqualifier, elle doit l'importer de l'étranger, parce qu'elle ne peut s'en passer.
Non seulement aucune étude ne corrobore l'hypothèse d'un lien causal entre la généralisation des études supérieures et le risque de chômage, mais toutes les études disponibles mettent au contraire l'accent sur le rôle déterminant d'une formation la plus complète possible, et en particulier de l'obtention d'un diplôme secondaire, pour échapper au chômage, à la précarisation et à la pauvreté. Il y a certes des universitaires au chômage, et des bacheliers dans la marge. mais comme le faisait dire Michel Audiard à Jean Gabin dans « Le Président », « Il y a aussi des poissons volants, mais ce n'est pas la majorité de l'espèce ». Le nombre et le taux de bacheliers et d'universitaires n'a cessé de progresser en Suisse ces trente dernières années, s'il reste en-dessous de la moyenne des pays voisins. Cette «intellectualisation» relative de la population n'a nullement entraîné une progression du chômage : les deux évolutions sont totalement indépendantes l'une de l'autre, et si le chômage est plus important en Romandie qu'en Alémanie, ni les collèges et gymnases, ni les universités ni sont pour rien : c'est affaire de structures et de tissus économiques -et de conjonctures et d'évolutions. La grande crise horlogère des années septante, qui a ravagé socialement tout l'arc jurassien, n'a pas frappé des nids d'universitaires, mais une région ouvrière, et ce ne sont pas les bacheliers et les universitaires qui sont les premières victimes des licenciements de masse de ces derniers mois, mais, sauf dans le secteur bancaire et financier, les employés du « bas » de l'échelle, et, encore et toujours, les ouvriers.
Et puis, il faut aussi insister sur ceci : l'Université, à quoi préparent collèges et gymnases, n'est pas une école professionnelle et sa « mission » n'est pas d'assurer un emploi à ceux qui en sortent, mais de leur transmettre des connaissances et des méthodes d'acquisition de connaissances nouvelles, quoi qu'ils en fassent et puissent en faire. Mesurer sa légitimité et calibrer sa fonction aux possibilités d'emploi qu'elle fournirait serait, de toute façon, absurde : on ne lui demande pas de fournir des bras, mais d'enrichir des têtes.
Johann Schneider-Amman semble encore vivre à l'époque où la prospérité de quelques uns tenait à l'ignorance de tous les autres, la compétence générale d'une petite minorité, dirigeante s'appuyant sur la compétence très spécialisée de la grande majorité, exécutante. Mais il vit aussi dans un pays où la nostalgie rupestre s'accompagne d'une peur sourde de tout ce qui peut ressembler à un-e intellectuel-le, de toutes celles et de tous ceux qui en savent un peu plus que ce qu'on leur a appris d'utile à l'« économie » et à la reproduction sociale.
Johann Schneider-Amann sera dès l'année prochaine, ministre de la Formation, de la Recherche et de l'Innovation. ça promet.