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Ce texte est un extrait du livre d’Alan Woods et Ted Grant, La raison en révolte : philosophie marxiste et science moderne, dont plusieurs chapitres ont été traduits en français et publiés sur marxiste.org (rubrique « théorie marxiste »).
Toute l’histoire de la philosophie, de la Grèce antique à nos jours, consiste en une lutte entre deux écoles de pensée diamétralement opposées : le matérialisme et l’idéalisme. Ces termes n’ont pas en philosophie le sens qu’ils ont dans le langage courant, où ils désignent généralement une personne animée par de grands idéaux (« idéaliste »), par opposition à l’individu vulgaire, sans principes et égoïste (le « matérialiste »).
Tout cela n’a rien à voir avec le matérialisme et l’idéalisme philosophiques. En philosophie, l’idéalisme part du principe que le monde réel n’est qu’un reflet des idées, de l’esprit, ou plus exactement de l’Idée, laquelle préexiste au monde physique. D’après cette école philosophique, les choses matérielles que nous percevons par le biais de nos sens ne sont qu’une copie imparfaite de l’Idée qui, elle, est parfaite. Dans l’Antiquité, Platon était le représentant le plus conséquent de cette philosophie. Avant Platon, les pythagoriciens pensaient que le Nombre constituait l’essence de toute chose. Ils méprisaient le monde matériel en général et le corps humain en particulier, qu’ils considéraient comme la prison de l’âme.
Les premiers matérialistes
L’histoire de la philosophie occidentale, cependant, ne commence pas avec l’idéalisme, mais avec le matérialisme. Ce dernier affirme que le monde matériel, que nous connaissons et explorons au moyen de la science, est réel. Le seul monde réel est le monde matériel. Les pensées, les idées et les sensations sont le produit d’une certaine organisation de la matière (le système nerveux et le cerveau). Les catégories de la pensée ne dérivent pas de la pensée elle-même, mais seulement du monde objectif que nous percevons par le biais de nos sens.
On appelait les premiers philosophes grecs des « hylozoïstes » (en grec : « ceux qui croient que la matière est vivante »). Il s’agissait d’une longue lignée d’héroïques pionniers du développement de la pensée. Bien avant Christophe Colomb, les Grecs ont découvert que la terre était ronde. Ils ont expliqué, bien avant Darwin, que l’évolution rattache l’homme au poisson. Ils ont réalisé des découvertes extraordinaires en mathématiques. Ils ont inventé la mécanique et ont même fabriqué une machine à vapeur.
Ce qui était d’une saisissante nouveauté, dans leur façon de concevoir le monde, c’est qu’elle n’avait rien de religieux. A l’inverse des Egyptiens et des Babyloniens, dont ils avaient beaucoup appris, les penseurs grecs ne recourraient pas aux dieux pour expliquer les phénomènes naturels. Ils cherchaient à expliquer les lois de la nature à partir de la réalité naturelle elle-même. Ce fut l’un des plus grands tournants de l’histoire de la pensée humaine et le véritable commencement de la connaissance scientifique.
La Renaissance et la Révolution française
Après l’effondrement du monde antique, le Moyen Age fut, en Europe, un désert où, des siècles durant, la pensée scientifique se languissait sous la domination de l’Eglise. L’Idéalisme était la seule philosophie autorisée. Mais la science a réémergé triomphalement à l’époque de la Renaissance. Elle a dû mener une lutte féroce contre l’influence de la religion (non seulement catholique, mais aussi protestante). De nombreux martyrs ont payé leur liberté scientifique de leur vie. Giordano Bruno est mort sur le bûcher. L’Inquisition a organisé deux procès contre Galilée qui, sous la menace de la torture, fut obligé d’abjurer ses opinions.
A la Renaissance, le matérialisme était la tendance philosophique prédominante. En Angleterre, il prit la forme de l’empirisme, d’après lequel toute connaissance dérive des sens (Bacon, Hobbes et Locke). L’école matérialiste est ensuite passée d’Angleterre en France, où elle a acquis un contenu révolutionnaire. Entre les mains de Diderot, Rousseau et Holbach, la philosophie est devenue un instrument critique dirigé contre l’ordre social existant. Elle a ouvert la voie au renversement révolutionnaire de la monarchie féodale, en 1789-93.
En encourageant l’expérimentation et l’observation, les nouvelles conceptions philosophiques stimulaient le développement de la science. Le XVIIIe a connu de grandes avancées scientifiques, en particulier dans le domaine de la mécanique. Mais ce phénomène avait sa face positive et sa face négative. Le matérialisme du XVIIIe était rigide et étriqué, ce qui reflétait les limites du développement de la science elle-même. Newton a bien exprimé les limites de l’empirisme dans sa célèbre formule : « Je ne fais aucune hypothèse ». Ce point de vue mécaniste et unilatéral a finalement été fatal au vieux matérialisme. Paradoxalement, après 1700, les plus grands progrès de la philosophie sont l’œuvre de penseurs idéalistes.
Emmanuel Kant
Sous l’impact de la Révolution française, l’idéaliste allemand Emmanuel Kant (1724-1804) a soumis toute la philosophie passée à une critique minutieuse. Il a fait d’importantes découvertes, non seulement dans les domaines de la philosophie et de la logique, mais aussi dans celui de la science. Sur l’origine du système solaire, son hypothèse dite de la « nébuleuse primitive » est généralement reconnue comme exacte. Dans le domaine de la philosophie, sa Critique de la Raison Pure fut le premier ouvrage qui analysait les lois de la logique restées pratiquement inchangées depuis Aristote. Kant a montré les contradictions que recelaient bon nombre des propositions les plus fondamentales de la philosophie. Cependant, il n’est pas parvenu à résoudre ces contradictions ou « antinomies », et a fini par conclure qu’une connaissance véritable du monde est impossible. Alors qu’on peut connaître les apparences, expliquait-il, on ne peut jamais connaître la nature des « choses en soi ».
Ce n’était pas une idée neuve. C’est même le thème récurrent ce qu’on appelle l’idéalisme subjectif. Avant Kant, cette conception était défendue par le philosophe et évêque irlandais George Berkeley. Au fond, l’argument peut en être résumé ainsi : « J’interprète le monde au moyen de mes sens. Par conséquent, les impressions de mes sens sont les seules choses dont l’existence est certaine, pour moi. Puis-je affirmer, par exemple, que cette pomme existe ? Non. Tout ce que je peux dire, c’est que je vois la pomme, que je la touche, que j’en sens l’odeur et le goût. Par conséquent, je ne peux pas vraiment affirmer que le monde matériel existe. » Ces idées peuvent nous sembler invraisemblables, mais elles se sont montrées étonnamment tenaces. Les préjugés de l’idéalisme subjectif ont pénétré non seulement la philosophie, mais aussi la science, et ce, jusqu’à nos jours.
Hegel et la dialectique
C’est à George Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) que nous devons la plus grande percée dans le domaine philosophique. Hegel était un idéaliste allemand. Il a montré que la seule façon de surmonter le problème des « antinomies » de Kant était d’accepter que des contradictions existent, non seulement dans la pensée, mais aussi dans le monde réel. En tant qu’idéaliste objectif, Hegel écartait d’emblée l’argument des idéalistes subjectifs selon lequel l’esprit humain ne peut jamais connaître le monde réel. Pour lui, les formes de la pensée doivent refléter le monde objectif le plus étroitement possible. Le processus de la connaissance consiste dans le fait de pénétrer toujours plus profondément dans la réalité, en procédant de l’abstrait vers le concret, du connu vers l’inconnu, du particulier vers l’universel.
La méthode de pensée dialectique a joué un rôle très important dans l’Antiquité, en particulier avec les aphorismes naïfs mais brillants d’Héraclite, mais aussi chez Aristote et d’autres encore. Elle a été abandonnée en Europe au Moyen Age, lorsque l’Eglise a transformé la logique formelle d’Aristote en un dogme rigide et sans vie, pour ne réapparaître qu’avec Kant, qui l’a remise à l’honneur. Cela dit, il revint à Hegel de porter la science de la pensée dialectique à son plus haut niveau de développement.
Hegel a battu en brèche la philosophie mécaniste dominante. Sa philosophie dialectique porte sur des processus, non sur des faits isolés. Elle appréhende les choses non dans leur mort, mais dans leur vie, non dans leur isolement, l’une après l’autre, mais dans leur interrelation. Cette façon d’interpréter le monde est d’une modernité et d’une scientificité frappantes.
Cependant, malgré ses nombreuses intuitions brillantes, la philosophie de Hegel n’était pas satisfaisante. Son principal défaut était justement son caractère idéaliste. Au lieu d’un monde matériel, nous avons le monde de l’Idée Absolue, dans lequel les processus et les hommes sont remplacés par des ombres sans substance. Comme le disait Friedrich Engels, la dialectique hégélienne fut l’avortement le plus retentissant de l’histoire de la philosophie. Des idées correctes s’y tiennent sur la tête. Pour remettre la dialectique sur des bases solides, il était nécessaire de remettre la pensée hégélienne sur ses pieds, c’est-à-dire de transformer l’idéalisme dialectique en matérialisme dialectique. Ce fut le grand accomplissement de Karl Marx et Friedrich Engels.
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