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Le livre Le capitalisme patriarcal réunit six textes écrits entre 1975 et 2017. Ils critiquent les théories de Marx selon un prisme féministe. L’ouvrage revoit l’histoire de la lutte des classes depuis la révolution industrielle en se focalisant sur les femmes. Il traite notamment du travail domestique non rémunéré ainsi que du travail sexuel. L’autrice, Silvia Federici, est une écrivaine et philosophe italienne et américaine. Née en 1942, elle est une militante féministe. Son travail réfléchit aux manières d’intégrer les apports du féminisme à la construction du communisme contemporain.
Dans le chapitre « Omnia sunt communia » (tout est commun), Silvia Federici critique Marx sur sa vision du capitalisme et du communisme qui devrait lui succéder. Elle présente la pensée de Marx ainsi : quand le capitalisme sera développé partout dans le monde et que toutes les formes de travail seront industrialisées, l’humanité pourra être libérée de l’exploitation. Ainsi, selon Marx, le capitalisme et l’industrie moderne sont les conditions préalables au développement de son idéal communiste.
Comme première objection, Silvia Federici (SF) explique que de nombreuses formes de travail ne peuvent pas être totalement mécanisées : le travail domestique et celui des soins notamment.
En deuxième, elle rappelle que la mécanisation poussée de la production intensive exploite de nombreuses personnes, que ce soit en travaillant pour fournir des matières premières ou pour assister les machines, et détruit l’environnement. De plus, beaucoup d’exploitations agricoles sont très peu mécanisées, notamment dans le Tiers-Monde, où de nombreuses cultivatrices sont exploitées.
Ainsi, le prolétariat libéré du travail que Marx recherche concerne surtout les travailleurs hommes blancs.
En plus d’expliquer que le communisme de Marx n’est pas viable parce qu’il oublie les formes de travail non mécanisées, et parce que ce modèle détruit l’environnement, SF estime que ce modèle n’est pas souhaitable.
Elle est d’abord dérangée par la vision universaliste de Marx qui occulte les spécificités de chaque personne et détruit les savoir-faire : si tout est industrialisé, il n’y a plus de place pour l’artisanat par exemple. « Un communisme fondé sur la machine repose sur une organisation du travail qui exclut les activités les plus fondamentales des êtres humains sur cette planète ». Cette phrase de SF fait notamment référence, quand elle parle de ces activités fondamentales, au travail domestique et de soin. On peut étendre ces activités à d’autres formes de travail plus personnalisées que le travail au sein d’une industrie et qui nécessitent un savoir-faire particulier. Il est difficile d’envisager la mécanisation de travaux infirmiers, ou d’aide soignant auprès de personnes âgées par exemple. Certaines activités nécessitent de développer une relation sociale et affective qu’une machine ne peut accomplir pleinement. « Mais en supposant qu’on puisse se payer de tels appareils, il faut se demander à quel coût émotionnel on les introduirait dans nos foyers à la place du travail vivant ». Aujourd’hui, un manque relationnel est ressenti par beaucoup de personnes, de tous les âges et de tous les milieux sociaux, entre autres à cause de la numérisation d’une grande partie de nos rapports sociaux, liés au travail et à la vie privée. Ainsi, SF affirme que de nombreux travaux, notamment relationnels, ne peuvent être mécanisés.
Après avoir montré que la libération du travail que Marx souhaite n’est pas envisageable, une question se pose : étant donné que nous ne pouvons pas nous affranchir de travailler, on pourrait envisager cette activité sous un autre angle. L’industrialisation massive rend le travail de beaucoup de personnes très peu stimulant personnellement, et provoque un sentiment de non- sens. Marx lui-même décrit l’aliénation inhérente au travail en usine. Si on industrialise massivement, comme il le propose, l’aliénation persistera, voire s’intensifiera.
Marx dit que dans sa société communiste, « les moyens de production pourraient être remis au service d’objectifs positifs, qu’ils pourraient être employés à étendre la richesse sociale et naturelle au lieu de l’épuiser ». Ces objectifs permettraient donc de travailler non pas pour accumuler des marchandises/du capital qui profiteraient à la hiérarchie, mais pour offrir quelque chose de concret à la société. Selon moi, ces activités, quels que soient leurs objectifs, sont du travail. Je pense qu’aucune société ne peut se permettre de se libérer du travail. En ce sens, on pourrait s’attarder sur la nature, les conditions et les objectifs du travail plutôt que sur sa potentielle abolition, afin de construire une meilleure société.
SF ne parle pas directement de changer de point de vue au sujet du travail. Cependant, elle propose une grille d’analyse supplémentaire à celle de Marx: le concept de communs. En collectivisant des tâches qui ne peuvent être industrialisées, le travail serait réparti plus égalitairement, et leur objectif serait transparent : servir les intérêts du groupe.
Elle décrit que « la politique des communs présuppose un partage des richesses, la prise de décision collective et une révolution dans notre rapport à nous même et aux autres. » Les communs permettraient d’éviter le schéma de la ménagère isolée qui fait tout le travail du foyer, en créant des structures où le travail domestique est collectivisé, par exemple. Des activités auto-organisées qui produisent de la communauté existent déjà : le jardinage urbain, par exemple.
À la différence du communisme universaliste de Marx, les communs seraient de multiples organisations plus ou moins grandes. Ainsi, les préférences et spécificités de chaque personne pourraient être exprimées, tout en étant cadrées dans un groupe commun.
Dans le texte de SF, j’ai noté un mot clé : réunir. Ce verbe est l’action propre à l’activité en commun, et il est aussi une condition nécessaire à la formation d’un groupe : si on ne se réunit pas, on ne peut pas créer de commun. Le contexte actuel, en l’occurrence, rend difficile la mise en place de réunions. Or, SF propose les communs en réaction à une société divisée, en réaction à un manque. Créer des structures communes devient alors une lutte pour retrouver notre capacité de nous réunir et de façonner de nouvelles organisations plus égalitaires et démocratiques.
Le contexte concret rend la formation de communs difficile, mais je considère qu’un autre enjeu est plus grand encore. Étant très divisées, beaucoup de personnes ont peu expérimenté les communs. Dès lors, il est difficile de se figurer si concrètement, ce type d’organisation est réellement souhaitable pour chaque personne. Ainsi, on pourrait se demander quelle est l’utilité de lutter pour quelque chose qu’on ne connaît pas, d’autant plus que cela impliquerait de changer complètement notre rapport à nous même et aux autres.
SF conclut : « Nous avons besoin d’une révolution pour nous libérer non seulement des contraintes extérieures, mais aussi de l’intériorisation de l’idéologie et des rapports capitalistes ». Ce dernier point me semble être le plus difficile à appréhender. Selon moi, ce n’est pas la révolution qui nous libérera de l’intériorisation de l’idéologie et des rapports capitalistes. Je pense au contraire que la libération de cette intériorisation est une condition préalable à la révolution. On peut encore une fois se demander qu’est ce qui motiverait une personne qui a intégré une idéologie capitaliste à se rebeller contre ce système. Ces fractures idéologiques (par exemple entre celles et ceux qui ont intégré l’idéologie capitaliste et celles et ceux qui, comme SF ou Marx, veulent s’en extraire) contribuent à diviser les personnes, et donc les empêchent de se réunir. En ce sens, les communs me semblent être une bonne solution pour se retrouver à nouveau, et pour redonner l’envie de transformer la société dans laquelle on vit.
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Référence : Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, La fabrique éditions, 2019. « Omnia sunt communia », pp. 63 à 109.