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(1 CD Claves)
Si vous assimilez la musique de Frank Martin uniquement à l’austérité grandiose de Golgotha et de ses autres œuvres d’inspiration religieuse, vous avez une idée limitée de la diversité de ses registres. Le compositeur genevois a cultivé tous les genres. Le moins connu est bien celui du ballet!
Au beau milieu de la guerre, alors qu’il vient de terminer Le Vin herbé («la première œuvre importante dans laquelle j’ai parlé ma propre langue»), la danseuse Marie-Eve Kreis lui propose le scénario d’un ballet tiré des frères Grimm, dont la version du conte de Cendrillon diffère quelque peu de celle de Perrault. Le ballet est créé au Stadttheater de Bâle le 19 mars 1942. Le petit orchestre, où le compositeur tient la partie de piano et sa femme est au pupitre de flûte, est dirigé par Paul Sacher. C’est l’occasion de créer des liens avec le chef et mécène bâlois et son épouse Maja, d’être accueillis dans leur belle maison du Schönenberg et de cultiver une amitié réciproque qui se concrétisera par de nombreuses commandes, dont Der Cornet, sur des textes de Rilke, et la fameuse Petite Symphonie concertante.
Le spectacle de Das Märchen vom Aschenbrödel rencontre un grand succès, la critique est enthousiaste. Mais curieusement, aucune reprise. C’est la guerre. La musique du ballet tombe dans l’oubli.
Et voilà qu’en 2010, à l’initiative de Klara Gouël, grâce à la collaboration des écoles de danse et de musique de Genève et de Budapest, Le Conte de Cendrillon est monté dans les deux villes, dans une chorégraphie d’Antonio Gomes et sous la direction de Gábor Takács-Nagy. En septembre de la même année, la RTS Espace 2 enregistre la musique, avec le même chef à la tête de l’excellent Orchestre de la Haute Ecole de musique de Genève. Soucieuse d’enrichir la discographie d’un élément inédit, la firme Claves en publie maintenant le disque.
La distribution vocale et instrumentale ne manque pas d’originalité et contribue au charme, à la finesse et à la truculence de cette partition que l’on découvrira avec délice. Quatre solistes chanteurs (Clémence Tilquin, David Hernandez Anfruns, Varduhi Khachatryan et Alexandra Hewson) racontent l’histoire et incarnent les personnages principaux, que les instruments de l’orchestre contribuent à caractériser. Ainsi, deux saxophones et une trompette, grotesques et vaniteux, pour accompagner les deux méchantes sœurs et la marâtre; un hautbois tendre et ingénu pour dire la solitude de la pauvre fille laissée à la maison quand les autres se rendent au bal; la flûte vaporeuse, suspendue sur le piano, le célesta et les cordes en sourdine, souligne l’intervention de la bonne fée; le violoncelle et l’alto intensément lyriques dansent avec le prince amoureux. Le jazz inspire maints épisodes, soit grâce à la couleur apportée par le timbre des saxophones et du trombone, soit par le déhanché des rythmes. La touche pittoresque ainsi conférée contribue à la variété de tons de la partition, tout autant que l’humour des interventions des oiseaux, complices de Cendrillon, et du ridicule des sœurs, qui n’hésiteraient pas à se couper le pied pour entrer dans la chaussure.