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système de corruption peut ramollir les âmes, l'amour de la patrie reprend bien vite son empire lorsque l'on fait appel aux sentiments d'honneur qui ont toujours vibré dans le cœur des Français, mais qui ne sut pas tirer des circonstances tout le parti qu'on pouvait désirer ? A cet officier général qui, le premier encore, comme commandant en chef de l'armée navale combinée, eut le triste privilége de pouvoir apprécier les effets d'une alliance maritime, et qui fut la victime du mauvais vouloir de nos alliés ? Est-ce au vice-amiral comte d'Estaing, qui montra toujours un grand courage, mais qui ne sut jamais profiter des avantages que la fortune lui faisait ? Ou bien au lieutenant général comte de Guichen, qui ne se départit peut-être qu'une seule fois de sa prudence, et cela dans une occasion où la prudence était de toute nécessité ? Est-ce au lieutenant général comte de Lamotte Picquet, dont le roi ne sut pas utiliser les services de manière à lui donner l'occasion d'employer ses connaissances, son ardeur et son activité? Ou au chef d'escadre chevalier de Ternay qui, pendant la guerre précédente, et encore simple lieutenant de vaisseau, avait laissé entrevoir, en sortant les vaisseaux de la Vilaine, ce dont il serait capable un jour, mais qu'un simple engagement avec l'ennemi n'a pas suffisamment fait connaître ? Est-ce enfin au lieutenant général comte de Grasse, que les circonstances servirent d'une manière si remarquable jusqu'au jour où il eut à faire preuve de talents qu'il n'est pas donné à tout le monde de posséder, et qui termina sa carrière maritime par des récriminations au-dessous de la dignité d'un chef placé aussi haut qu'il l'était ? Non. Sans chercher à affaiblir l'éclat plus ou moins brillant attaché aux noms de tous ces officiers; sans contester la part qui leur revient dans le résultat obtenu, ce n'est à aucun d'eux que doit appartenir l'honneur d'être placé en tête des officiers généraux de cette époque. Le héros de la
guerre de 1778 est le chef d'escadre bailli de Suffren. Abandonné à ses propres inspirations, et l'on peut dire à ses propres moyens, il sut se créer des ressources, faire vivre son escadre sans argent et la conduire, non pas une, mais six fois au combat, et l'on peut ajouter sans trop d'exagération, à la victoire. Il sut dominer l'esprit frondeur et indiscipliné de ses sous-ordres, et il ne craignit pas de briser ceux qui eurent la prétention d'entraver ses projets. Grâce à une activité incessante et à une énergie peu commune, il obtint des résultats sur lesquels nul n'eût osé compter. Disons-le cependant, il faut prendre le chef d'escadre de Suffren tel que l'ont fait les circonstances, et ne pas chercher ce qu'il eût été dans une autre position. Il faut voir le commandant en chef des forces navales de la France dans l'Inde, à la tête d'abord de 5, puis de 10 et enfin de 15 vaisseaux, et se demander comment il a rempli la mission qui lui était confiée. Je n'hésite pas à le dire, de tous les officiers généraux de l'époque, c'est le bailli de Suffren qui comprit le mieux son rôle, et c'est à lui qu'il faut attribuer la part la plus large des lauriers recueillis par la marine de Louis XVI.
Les batailles navales de la République et de l'Empire forment un pendant bien triste à celles si belles et si glorieuses qui ont été livrées sur le continent à la même époque. Cependant, aujourd'hui qu'en France les yeux sont tournés vers la marine, il devient nécessaire de rétablir sous leur véritable jour les faits tronqués, dénaturés et parfois imaginaires qu'on a présentés aux lecteurs. Cette tâche est pénible et difficile; aussi ai-je longtemps hésité à consentir à la publication de ces notes, et ce n'est qu'après de mûres réflexions que je me suis décidé à détruire les illusions de cette partie de la population, fort nombreuse en France, qui ne connaît qu'imparfaitement l'histoire de la marine.
L'histoire maritime de la France se lie d'ailleurs essentiellement à celle de la Grande-Bretagne et, depuis longtemps cette dernière a été écrite par deux auteurs. Tous les combats racontés aujourd'hui l'ont donc été déjà en Angleterre (1) ; mais ils ont été décrits d'après les rapports des amiraux anglais, dans des vues, des intérêts entièrement anglais et, il faut le dire, souvent avec une partialité qui demandait une rectification plus prompte. Pourquoi cette rectification s'est-elle fait tant attendre, alors qu'il ne s'agissait plus de donner de la publicité à des faits malheureux qu'on pouvait désirer voir tomber dans l'oubli, mais seulement de diminuer l'impression fâcheuse produite par les relations anglaises? De rapporter avec sincérité des fautes souvent grossies, des échecs mal expliqués, et enfin de bien fixer les esprits sur les quelques faits glorieux pour la marine de la France, qui ont été traités assez légèrement
(1) The naval history of Great Britain from the declaration of war by France in 1795, to the accession of George IV by William James. London, Richard Bentley, 1857. — The naval history of Great Britain from the war 1795 to 1856, by Edward Pelham Brenton, captain in the royal navy. London, Henry Colburn, 1857.
par les auteurs étrangers, quand encore ils ne les ont pas passés sous silence ?
La publication des documents authentiques est un devoir, aujourd'hui que l'on semble vouloir s'occuper de la marine. Il ne suffit pas, en effet, de la montrer telle qu'elle est, il faut encore dire ce qu'elle a été. Or, le meilleur moyen de juger la valeur d'une institution, c'est de constater les résultats qu'elle a produits.
On sera peut-être surpris de ne trouver dans cet ouvrage aucun des combats qui ont, à si juste titre, illustré les corsaires français. Ces combats étaient cependant, je l'avoue, dignes à tous égards de figurer à côté de ceux des bâtiments de l'État; mais c'eût été m'écarter du plan que je me suis tracé. Mon but unique n'est pas de décrire des batailles ; j'ai voulu montrer le résultat obtenu par les divers systèmes d'organisation. Or, les armements en course étaient entièrement en dehors des lois organisatrices de la marine militaire.
Mais alors même que mon intention unique eût été de relater des combats, je me fusse arrêté devant une impossibilité matérielle. Il n'existe au ministère de la marine aucun document relatif aux corsaires. Aux termes des règlements sur la course, les capitaines correspondaient avec les préfets et avec les chefs maritimes qui rendaient ensuite compte au ministre. Les rapports des capitaines des corsaires sont donc épars dans tous les ports de la France et de ses colonies, et l'on comprend la difficulté de semblables recherches.
Après avoir donné la possibilité d'établir un jugement raisonné sur la manière dont étaient armés les bâtiments de l'époque (1), il n'est pas moins important de jeter un coup d'œil sur la situation du matériel, et surtout sur le
(1) Tome I. lntroduction.
personnel. Cette dernière question a trop été laissée de côté, ce me semble. Il ne suffit pas d'avoir de bons bâtiments; il faut encore des officiers pour les commander et des matelots pour les manœuvrer. Il faut qu'on sache avec quels éléments la France entra dans la lice. Si une chose doit surprendre, c'est que les résultats n'aient pas encore été plus désastreux. On peut, en effet, établir ce fait, qu'à l'époque à laquelle se rapporte cette étude, la marine anglaise avait, au personnel comme au matériel, une supériorité incontestable sur celle de la France. Et, par supériorité matérielle, je n'entends pas seulement un plus grand nombre de bâtiments de guerre, cette différence étant, chez nos voisins, la conséquence de la multiplicité de leurs possessions d'outre-mer, mais encore la manière dont ces bâtiments étaient chargés, mâtés, voilés et gréés (1). Il faut bien l'avouer, l'Angleterre marchait rapidement alors dans cette voie de progrès dans laquelle nous ne sommes entrés qu'à la paix, et à laquelle nous devons, comme puissance maritime, la place que nous occupons. Il suffit de connaître quelque peu un navire pour apprécier les causes de l'infériorité de marche qu'avaient les bâtiments de guerre français sur ceux de la Grande-Bretagne, et les difficultés qu'éprouvaient les premiers lorsqu'il fallait faire quelque manœuvre de force. D'un côté, l'on trouvait une répartition bien entendue des poids, des mâtures proportionnées, des voiles bien taillées et des cordages de bonne qualité. De l'autre, les bâtiments étaient surchargés; les mâts avaient
(1) Le P. Hoste ne disait pas sans raison, il y a bientôt deux cents ans : « Il « n'en est pas de même des engagements sur mer et des combats sur terre. « Une armée, quand elle est inférieure en force, se retranche, occupe des pos« tes avantageux, se couvre par des bois et par des rivières, suppléant ainsi à « la force qui lui manque; mais sur mer, il ne peut y avoir d'autre avantage « que celui du vent, et le vent est chose trop inconstante pour qu'on y puisse « compter. Une flotte est comme une armée surprise en rase campagne, qui « n'aurait ni le temps ni le moyen de se retrancher. Je pense qu'il serait dif« ficile à cette armée de prendre un bon parti, si elle était de beaucoup infé« rieure à l'ennemi. »