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Mis en ligne le 21.07.2005 à 00:00
L'Hebdo; 2005-07-21«L'homme augmenté pose un problème de société»
Joël de Rosnay Le scientifique observe avec attention l'évolution de l'avenir
de l'humanité. Il s'inquiète de l'émergence possible de surhommes.
Conseiller du président de la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette et ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Joël de Rosnay s'intéresse de près aux technologies les plus avancées et à leur influence sur les sociétés. Dans de nombreux ouvrages (dont L'homme symbiotique, regards sur le Troisième Millénaire, éditions Seuil, 1995), il imagine les prochains pas franchis par l'humanité. La thématique de l'homme augmenté l'intéresse particulièrement: il a récemment rencontré le cybernéticien Kevin Warwick sur un plateau de télévision. Aux coeurs froids des cyborgs évoluant vers la perfection, Joël de Rosnay préfère les êtres humains bâtissant une intelligence collective en réseau, agissant comme les cellules d'un organisme vivant.
Quelles sont les étapes qui risquent de mener de l'homme que nous sommes vers l'Homme augmenté?
Premièrement, nous avons l'homme réparé. C'est un être humain qui connaît des déficiences métaboliques, par exemple cardiaques. Par une opération chirurgicale, un appareil biomédical, comme un défibrillateur, va être introduit dans son corps. Le public et le monde scientifique approuvent généralement cette approche, qui ne me paraît pas poser de problèmes sur le plan éthique.
Quel est le pas suivant ?
L'homme transformé, par exemple au moyen de la thérapie génique. Nous allons identifier un gène qui conduit à une protéine déficiente rendant une personne très malade. Schématiquement, ce gène va être modifié, puis réimplanté dans des cellules placées en culture. Celles-ci seront ensuite réinjectées au patient pour qu'elles colonisent son corps. Nous sommes ici en présence d'une personne génétiquement transformée. Cela pose des problèmes plus importants. Au-delà de la guérison de maladies, il serait possible de modifier des êtres vivants pour leur permettre de fabriquer, en interne et en permanence, des protéines dopantes. Nous touchons à une frontière...
... Franchie avec l'homme augmenté?
Ce dernier pose un problème de société. Nous abordons le terrain du surhomme. Si nous parvenons à créer des interfaces entre l'homme et la machine, directement du cerveau vers les ordinateurs, nous pourrions imaginer implanter des puces biocompatibles augmentant certaines capacités intellectuelles, comme la mémoire ou le traitement de l'information. Nombre de travaux se font en ce sens. Ce qui m'inquiète, c'est que des moyens puissants, militaires ou financiers, seront nécessaires pour ajouter à des êtres humains des fonctions que la nature ne leur a pas données. Il faut être extrêmement vigilant et très prudent. Sinon, nous risquerions de créer des espèces d'hommes différentes, comme le décrivait Aldous Huxley dans Le meilleur des Mondes. Une nouvelle inégalité, entre ceux qui ont des corps plus efficaces, et les autres. Est-ce que l'humanité veut cela ? Je réponds non. Je ne souhaite pas ainsi que nous soyons tous pareils les uns aux autres, mais que chacun ait les mêmes chances.
Des humains augmentés existent-ils déjà?
Oui, dans le monde du sport. Nous le verrons aux Jeux Olympiques de Pékin, et plus encore en 2012. Des laboratoires savent déjà modifier les gènes de sportifs par thérapie génique. Une technologie qui, normalement, existe pour soigner les malades. Grâce à ces traitements, les athlètes pourront fabriquer dans leur corps un dopant comme l'EPO, qui sera indétectable car sécrété de l'intérieur et non injecté de l'extérieur.
Que pensez-vous des travaux de Kevin Warwick, qui souhaite devenir un cyborg, un hybride homme-machine ?
Il va trop loin. Il emploie des implants internes pour obtenir des fonctionnalités qui ne méritent pas une telle «invasivité». Il a fait installer une puce dans son corps et une autre dans celui de son épouse pour qu'il ressente des vibrations agréables quand elle s'approche de lui... Je lui ai dit qu'il suffisait qu'une jolie femme me regarde pour obtenir les mêmes sensations! Je n'ai pas besoin de puce électronique. Il faut en revenir à la nature humaine et éviter, quand on le peut, des succédanés qui ajoutent des complications et des risques nous menant vers l'Homme augmenté. Kevin Warwick, à titre de laboratoire expérimental personnel, pourquoi pas. Mais la «philosophie» de l'extension de Kevin Warwick généralisée à l'espèce humaine me paraît extrêmement dangereuse.
Et la perspective de brancher le cerveau de l'homme directement à la machine?
En captant des impulsions sur certains neurones, puis en les transmettant au travers d'amplificateurs, il est possible d'actionner à distance des objets robotiques. Par exemple, une personne handicapée peut agir sur son environnement. Un pilote peut contrôler son cockpit en utilisant un casque spécial. L'irruption de ces technologies dans le grand public se fera par l'intermédiaire de motivations de trois ordres: sexuel, ludique et financier. Imaginez un jeu vidéo dans lequel le gain ne serait pas seulement monétaire, mais une stimulation directe d'une «zone du plaisir», située près de l'hypothalamus... Une expérience montre le danger de ce genre de connexion. Placez un rat dans une cage. Grâce à deux pédales mises à sa disposition, il peut obtenir soit de la nourriture, soit une décharge électronique envoyée directement dans son cerveau, lui donnant un plaisir extrême. Evidemment, le rat va utiliser cette dernière option, jusqu'à la mort. L'homme n'est pas différent du tout! Je pense malheureusement que des drogues électroniques verront le jour dans les 20 à 30 prochaines années. Plutôt que de s'injecter une substance chimique, il sera possible de stimuler certaines zones du cerveau humain par des impulsions électroniques venant de petits appareils.
Que l'on pourra se greffer...
Il n'est pas impossible que le téléphone portable se réduise à une puce de la taille d'un confetti. Peut-être que dans 50 ans, les gens souhaiteront s'implanter un téléphone dans l'oreille! On voit aujourd'hui, dans la rue, des gens collant leur mobile contre leur oreille, riant et gesticulant. Jacques Attali les appelle des «autistes numériques», des personnes tellement enfermées dans leur univers qu'elles ne communiquent plus avec le monde sociétal extérieur. Nous observons déjà des déviances. Imaginez cela, lorsque les appareils seront implantables!
Aujourd'hui, nous gagnons des fonctions grâce aux outils et aux appareils
Le baladeur iPod, l'ascenseur, les lunettes, la voiture, le tournevis sont des extensions de notre corps. Nous sommes des mutants. Sur le plan extracorporel, nous nous sommes dotés de prothèses à la fois pour communiquer, nous déplacer plus vite et avoir plus de force. Ces prothèses s'interconnectent entre elles et construisent la métaphore du cybionte, un mot composé des termes «cybernétique» et «biologie». Cela n'a rien à voir avec un surhomme ou un cyborg. Nous n'avons pas affaire à un individu! Mais à un être collectif, composé de cellules humaines, d'êtres humains interconnectés entre eux par des réseaux de communication, comme l'internet. C'est l'étape suivante de l'évolution de l'humanité. Je crois beaucoup à la coévolution de l'homme et de la société par l'intermédiaire de toutes les prothèses qu'il a créées autour de lui, qui conduisent l'être humain à fabriquer un macro- organisme planétaire, à titre métaphorique.
Grâce à mon mobile, je me connecte à un réseau global. Est-il valorisant d'être juste un noeud dans cette toile?
Je vois un risque et un avantage. Le risque, c'est le noeud dans un réseau déshumanisé où l'homme n'est plus qu'une adresse e-mail ou un numéro de téléphone. Mais l'avantage, c'est que nous nous intégrons à une intelligence collective, si nous savons donner du sens et partager des valeurs. Je ne suis plus le noeud d'un réseau, mais la cellule d'un organisme vivant. Ce n'est pas pareil du tout! Il y a une différence entre l'intégration et la dilution. La dilution sépare, l'intégration fait émerger des propriétés nouvelles. Quelles seront les propriétés de cet organisme planétaire? C'est la grande question. |
Propos recueillis par DS
csiweb2.cite-sciences.fr/derosnay
LE MONDE SELON JOËL «Si nous parvenons à créer des interfaces entre l'homme et la machine, directement du cerveau vers les ordinateurs, explique de Rosnay, nous pourrions imaginer implanter des puces biocompatibles augmentant certaines capacités intellectuelles.»
«Il n'est pas impossible que le téléphone portable se réduise à une puce de la taille d'un confetti. Peut-être que dans 50 ans, les gens souhaiteront s'implanter un téléphone dans l'oreille!»Joël de Rosnay, écrivain et scientifique. Joël de Rosnay
1937 Naissance. Formation scientifique, puis chercheur et enseignant au MIT dans le domaine de la biologie et de l'informatique.
1975 Directeur des applications de la recherche à l'Institut Pasteur jusqu'en 1984.
1995 L'Homme symbiotique, regards sur le Troisième Millénaire. Seuil, 349 p.
2005 Président exécutif de Biotics International et conseiller du président de la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette.