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Un long combat
La liberté religieuse a dû être conquise de haute lutte à travers les Temps Modernes. Les premiers défenseurs se trouvent au XVIe siècle, souvent parmi ceux que l’on persécutait et qui donc savaient ce qu’il en coûte de croire autrement que les autorités. Ainsi, même s’il devint plus intolérant avec l’âge, le jeune Luther, excommunié, souligne que personne ne doit être contraint en matière de foi, car, disait-il, «je n’ai pas dans ma main les cœurs des hommes, comme le potier l’argile, pour en faire ce qu’il me plaît». Et lorsqu’en 1553, à Genève, on exécute Michel Servet sur le bûcher, l’humaniste Sébastien Castellion écrit à Calvin: «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme.» Au plus fort de la persécution des huguenots, lorsque le roi Louis XIV révoque l’Édit de Nantes, le philosophe Pierre Bayle revendique le droit de la conscience à se tromper: estimer que quelqu’un est dans l’erreur ne justifie pas le fait de l’envoyer mourir aux galères ou en prison.
Mais c’est au XVIIIe siècle, grâce aux rationalistes des Lumières comme Voltaire et son Traité sur la tolérance que s’imposera le respect des convictions religieuses d’autrui. Une étape décisive fut de l’inscrire dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789. Et ce ne fut pas une mince affaire: on débattit pendant plusieurs jours de savoir si la liberté d’opinion énoncée à l’article 11 valait aussi pour la religion, et comme par hasard, c’est un intellectuel huguenot, Rabaut Saint-Etienne, qui joua un rôle déterminant. Timidement, on écrivit: «Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses».
L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) le proclame plus clairement: «Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seul ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.» Et l’article 15 de la Constitution fédérale (1998) reprend l’essentiel de cet article, tout en soulignant encore: «Nul ne peut être contraint d’adhérer à une communauté religieuse ou d’y appartenir, d’accomplir un acte religieux ou de suivre un enseignement religieux» (alinéa 4).
Une situation plus compliquée
Dieu fit la liberté, l’homme a fait l’esclavage.
– Marie-Joseph Chénier
Pourquoi rappeler tout cela et souligner si fort la liberté religieuse comme un «droit essentiel aujourd’hui»? C’est parce que nous nous trouvons à cet égard dans une situation devenue plus compliquée. En effet, notre société s’est construite sur les principes qui viennent d’être évoqués, en distinguant les institutions civiles des institutions religieuses et en revendiquant ainsi un statut de laïcité. Certes, il peut rester des relations de reconnaissance réciproque entre l’État et les Églises, conduisant à certains arrangements pratiques. Mais ces rapports sont placés sous le signe de la liberté religieuse. Mais en même temps, notre société est devenue de plus en plus multireligieuse, les monopoles institutionnels disparaissant. En elle se côtoient dès lors les Églises traditionnelles, des assemblées libres, des communautés issues d’autres traditions religieuses que la chrétienne, des mouvements de libre pensée, des groupements spirituels, etc. Ces diverses associations s’organisent selon différentes règles, qui peuvent parfois devenir conflictuelles.
Il résulte de cette situation, trop brièvement esquissée, la tâche de garantir une coexistence respectueuse, et c’est la liberté religieuse telle que nous l’avons définie qui doit nous y aider.
Quelques défis
J’aimerais esquisser quelques-uns des défis auxquels nous sommes exposés.
a) On peut durcir la laïcité dans le sens d’un laïcisme, qui vise à reléguer complètement le religieux dans le domaine privé. Mais la Déclaration de 1948 prévoit de manifester ses convictions «tant en public qu’en privé». Il est donc problématique de faire disparaître de l’espace public les pratiques religieuses, dont la société ne saurait se désintéresser.
b) À l’inverse, nous pouvons être confrontés à des groupements qui contestent le statut laïc de la société et qui pensent qu’elle doit se laisser imprégner par des convictions religieuses. Cela peut conduire à des attitudes dangereuses de reconquête religieuse de la société.
c) Un troisième défi est suscité par l’idée de faire valoir dans la société une culture dominante, chrétienne, occidentale, etc. Cela conduit à hiérarchiser les traditions religieuses, ce qui générera facilement la discrimination entre elles.
d) Parmi les nombreux groupements qui se côtoient, les uns ont plus de difficultés que les autres à garantir la liberté de leurs membres, par exemple à permettre d’entrer dans la communauté et d’en ressortir librement, à trouver un conjoint ou une conjointe dans une autre communauté, etc.
e) D’autres communautés religieuses que les traditionnelles peuvent-elles entrer dans un rapport de reconnaissance publique avec l’État? Une société multi-religieuse doit permettre d’envisager cette possibilité, mais sans négliger de définir clairement les critères et les instances de décision, afin de résister à des réactions incontrôlées de peur et de discrimination.
Un travail patient de rencontre et de dialogue, sans détourner le regard des situations conflictuelles, mais en les abordant avec fermeté et tolérance en même temps, tel est l’apprentissage consciencieux qu’exige de nous la liberté religieuse, parce qu’elle est une liberté de conscience.