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Ce texte fait suite à celui appelé Le Retour de Tornither le Brave, dans lequel je raconte que l'immortelle Ithälun, ma suprême protectrice, a prié les puissances solaires et Tornither de bien vouloir revenir, pour une raison inconnue. Et voici qu'un navire volant survint, et que des elfes en descendirent, hommes et femmes, conduits par Tornither vêtu d'une bure.
Passant à la suite du moine, ils s'inclinèrent tous, un à un, devant moi, qui étais plus gêné que jamais - et se dirigèrent vers Ornuln, qu'ils soulevèrent dans leurs bras, et posèrent sur un brancard que portaient deux elfes terminant la file. La femme en larmes, qui elle aussi s'était inclinée devant moi, avait la main posée sur le cœur d'Ornuln, et le regardait. Un manteau couvrait ses épaules et sa tête, et sous le capuchon avait les yeux à peine visibles; mais leur éclat était rehaussé par les larmes, et ils m'impressionnèrent, car ils étaient comme deux étoiles dans l'obscurité de la nuit. Qui était-elle? L'épouse d'Ornuln? Sa sœur? Dans son regard était davantage que ne rencontrait mon œil. Un monde de tristesse et d'étoiles tombantes s'y déployait, comme une terre inconnue, qui n'était pas d'en bas, mais d'en haut, mais dont chaque larme était un ange rejeté du ciel par le désespoir. Dans le néant cosmique ils faisaient comme des météores qui s'éteignaient dans les profondeurs, et la vision me stupéfia, et mon cœur se gonfla, et mes pensées se brouillèrent, et mes larmes jaillirent en torrents. Jamais je n'avais ressenti une telle peine, et je ne saurais la redire: elle dépassait tous les mots que je pourrais utiliser.
Murmurant un chant étrange, à la fois sourd et redondant, qui ajoutait de la lourdeur à la douleur couvant dans les poitrines, les elfes repassèrent devant moi, cette fois sans me regarder, et s'en retournèrent vers le navire des airs. Ils y entrèrent, et le moine mystérieux les suivit, disparaissant dans la carène après avoir salué d'un signe de tête Ithälun; mais lui ne me regarda jamais, comme s'il me reprochait ce deuil sinistre - ou bien comme si je n'existais aucunement. Sur eux la porte coulissante se referma, silencieusement et dans un souffle, et, dans un autre souffle à peine audible, le navire s'éleva dans les airs. De sa carène d'or, une étrange clarté bleue plut sur la terre, s'éparpillant en flocons, et la vision m'en bouleversa, tant elle était belle. Et j'eus soudain en horreur les machines des hommes, pâles copies de ces machines elfiques, et, tout en comprenant que, plus qu'on ne le savait, les premières étaient inspirées par les secondes (que les inventeurs voyaient dans des rêves qu'ils oubliaient ensuite), leur nature, si corrompue par les limites de la science humaine, me sembla honteuse, comme si les mortels, en les fabriquant selon leurs voies naïves, trahissaient les dons qui leur étaient faits. D'objets fluides comme la pensée, ruisselant de lumière et vivants par eux-mêmes, les hommes faisaient des choses mortes, lourdes, bassement matérielles; d'œuvres d'art servant aussi utilement les gens, ils faisaient des engins hideux qu'ils tâchaient de décorer; de formes changeantes, obéissant mystérieusement à la pensée, souples et subtiles, ils faisaient des outils figés dans le métal, bientôt gagnés par la rouille. Ne savaient-ils pas ce qu'était une machine du monde enchanté? Le sauraient-ils jamais? Au reste, en connaissais-je, moi-même, le secret?
Il me vint soudain le désir de relativiser cette supposée trahison. Je songeai que, hélas! les hommes faisaient ce qu'ils pouvaient, et qu'ils n'étaient pas les maîtres complets de leur destin. Peut-être même valait-il mieux créer ces copies erronées et déformées, que rester à ne rien faire en attendant de pouvoir en créer des reflets plus dignes. Je ne le savais pas, je ne pouvais en décider; je connaissais seulement ma faible capacité à m'intéresser aux machines - mais le plaisir que j'avais à m'en servir quand j'en avais besoin, inconséquent que j'étais!
Cette nef elfique était si pure, si légère, si aérienne, qu'on l'eût confondue avec un nuage, si elle avait vogué dans le ciel périssable. Un éclat si grand était en elle, toutefois, que l'on eût hésité, si le soleil couchant n'eût pas rendu ce nuage doré, à ne pas y voir une comète - si vive était sa beauté, noble son vol, fin le sillon d'or qu'elle laissait derrière elle dans l'air! Les mots me manquent, pour la peindre. Les corps célestes seuls étaient à sa mesure.
(À suivre.)