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Les trônes jandémé (gandeme) de ce type sont généralement associés aux familles royales de territoires du Sud du Bénin ou du Togo autrefois liés au royaume du Dahomey (Danxomé). Abomey, Allada et Tado font partie de ces villes royales, dans lesquelles ces types de trônes étaient, et sont encore, utilisés. Bien que la forme rectiligne de l’ensemble et le siège incurvé en forme de selle rappellent les trônes akan, les trônes du Dahomey de ce type sont habituellement non seulement plus grands, mais présentent également un décor ajouré, ressemblant à un grillage reliant entre eux les montants des angles, d’origine akan.
Cet élément décoratif en forme de treillis rappelle les tabourets ruraux traditionnels, qui étaient construits en fibres de raphia assemblées en un petit siège-cube, un détail qui revêt une importance cruciale dans la localisation des trônes royaux. La hauteur des trônes jandémé correspond souvent au statut : celle de l’un des trônes associés au roi Gbehanzin, qui régna à la fin du XIXe siècle, atteint 95 cm (cf. Blier 1998 : fig. 97). Ceux qui s’asseyaient sur ces trônes reposaient souvent leurs pieds sur des tabourets de type kataké de plus petite taille mais qui étaient, d’une certaine façon, plus importants en termes de rituel.
L’implication politique et visuelle de cette position était évidente : le souverain domine tout ce qui se trouve en dessous de lui, et, en même temps, en est issu. Lors des cérémonies palatiales annuelles en l’honneur des personnages royaux décédés, les trônes jandémé occupaient une place prépondérante, le trône représentant et personnifiant, par sa nature même, le roi disparu qui autrefois s’y asseyait.
Albert de Surgy a suggéré (1981 : 325, 388) que ce sont des éléments fondamentaux de cosmologie qui figurent sur ce modèle de trône : la base et l’assise évoquant respectivement la terre et les cieux et les quatre montants représentant les quatre éléments (la terre, l’air, le feu et l’eau). Ces derniers soulignent avec le montant central, astuce de construction qui évoquerait la puissance initiatrice de la lumière, l’importance de la cosmologie dans les sièges royaux. Ces caractéristiques transforment ce trône non seulement en une imago mundi (une représentation du monde) mais également en un autel réservé aux anciens sièges sacrés. Cette image répond à la tradition qui veut que lorsque des personnages éminents meurent, leurs tabourets deviennent des « vaudous » (ce mot se réfère aux dieux et à ce qui est sacré).
Comme le suggère Etienne Adande ([1984 ?] : 321), si le trône est en partie considéré comme une image du monde, celui qui a le droit de s’y asseoir doit prétendre à ce plus grand royaume. S’asseoir sur un trône qui rappelle la voûte céleste ajoute également aux croyances en l’origine divine du souverain. M. Adande a souligné que les ailes incurvées à haute courbure de ce trône suggèrent une analogie avec le dieu python aux couleurs de l’arc-en- ciel, Dangbé Aido Hwedo, qui apporte santé et richesse.
Au centre du siège des trônes jandémé du Dahomey est gravé un motif en forme de carré ou de losange, au centre duquel est incisé un motif carré ou en losange à croix centrale, dont les branches s’étendent jusqu’aux angles. Appelé weké, ce motif représente le cosmos, les quatre points cardinaux et les quatre principaux vodun qui leur sont associés.
L’introduction de ce modèle de trône dans le corpus du Dahomey est attribué au roi Agonglo (1789-1797) en même temps que tout une variété d’autres arts, parmi lesquels ces traditions de tissage ressemblant à celles trouvées sur les kente royaux (Mercier et Lombard 1959 : 32). Il est important de remarquer que le trône associé à Agonglo qui se trouve au Musée historique d’Abomey est non seulement celui qui est le plus proche des tabourets asante, en termes de taille et de style, mais qu’il est également recouvert de tissu d’argent repoussé comme sur les modèles les plus anciens. Même si l’on pense que la première mission diplomatique entre Abomey et Kumasi a eu lieu au cours des règnes de Osei-Tutu [mort en 1717], roi des Asante, (Dupuis dans Wilks 1975 : 320) et d’un des rois du Dahomey, soit Akaba (1685-1705) soit Agaja (1708-1732), les échanges diplomatiques entre ces deux États ont en réalité pris beaucoup d’ampleur à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle (Adu Boahen dans Adande s.d. : 224). Non seulement des soldats fanti auraient fait partie de l’armée d’Agonglo, mais, durant le règne de Kpengla (1774-1789), son prédécesseur, une famille d’artisans travaillant le laiton du territoire des Akan fut amenée à Abomey et installée dans une enceinte située à 6 km de la capitale où ils demeurent toujours aujourd’hui et continuent à y exercer leur art (Blier ouvrage à paraître). Kpengla semble aussi être à l’origine du mythe complexe de la création de la dynastie du Dahomey (et avec elle de tout un ensemble de temples) qui cherche à faire remonter les origines de la monarchie du Dahomey aux Tado (au Togo), associant ainsi le royaume au groupe politique des Aja-Ewe (Blier 1995). Le trône de forme akan et le dialecte des Tado utilisé lors des cérémonies en l’honneur des ancêtres royaux ont permis de renforcer ce sentiment de passé dynastique glorieux. De ce point de vue, il est également intéressant de noter que le motif weke qui figure sur les tabourets du Dahomey complète la forme de cercle du motif en disque sunsun placé au centre des trônes akan comme marque de l’âme et de la force de vie.
Pazzi (1979 : 57) suggère dans le même temps que la forme de ce trône de style akan peut également évoquer (et aussi reconnaître) l’importance qu’ont eu dès les premiers temps les autochtones blu vivant sur le plateau du Dahomey, un groupe dont la culture est très proche de celle des Aja-Ewe (Pazzi 1979 : 57), comme on peut le constater aujourd’hui dans leurs arts plastiques. Un autre facteur explique la prééminence de cette forme de trône associée aux Akan à la cour du Dahomey ; les relations en cours entre le Dahomey et les Yoruba de l’Est. Jusqu’au début du XIXe siècle, le Dahomey était un État vassal des Oyo-Yoruba, objet fréquent de leurs attaques militaires. Ainsi, selon Adande (1984 : 318), ce modèle de trône peut avoir été considéré par la monarchie du Dahomey comme un moyen de montrer leur indépendance tant espérée par rapport à leurs adversaires belligérants venus de l’Est. La plupart des spécialistes des Asante associent le Siège d’Or, le modèle supposé du tabouret de type akan, au fondateur du royaume, Osei Tutu (la légende raconte que le tabouret serait descendu du ciel en flottant et se serait posé à ses pieds), quelque temps avant son décès en 1717. Niangoran Bouah (1978 dans Adande s.d. p. 205) suggère, cependant, que le Siège d’Or n’aurait pas été copié et utilisé de façon fréquente dans la région des Asante avant le règne de Osei Bonsu (1801-1824), c’est à dire après le règne de Agonglo et l’introduction de ce modèle au royaume du Dahomey. Alors que les chercheurs ont fait des comparaisons assez larges entre la forme du tabouret akan et celle d’un appuie-nuque en métal trouvé sur les sommets de Bandiagara au Mali (période de Tellem) et/ou les selles de chameaux du nord, il est également possible que l’importance de ce type de tabouret dès les premiers temps chez les Aja-Ewe et à la cour du Dahomey ait poussé ce peuple à choisir ce modèle. Les liens probables du trône à Kumasi avec l’étranger, correspondraient aux traditions que l’on retrouvent à la fois ici et au Dahomey de s’approprier des symboles extérieurs en tant que symboles propres à la dynastie.]]