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Her
POUR
Et si on tombait amoureux d'un ordinateur? Non, il ne s'agit pas d'une mauvaise blague, même si la question a eu justement cette fonction à plusieurs reprises, notamment dans un épisode de la série comique américaine The Big Bang Theory; on parle, plutôt, de la prémisse du nouveau long-métrage de Spike Jonze, Her, qui arrive dans nos salles après avoir décroché, entre autres, l'Oscar pour le scénario original et le prix pour la meilleure actrice au Festival de Rome. Cette dernière récompense, attribuée à Scarlett Johansson par un jury qui avait pour président un cinéaste tel que James Gray, a fait beaucoup parler de soi, pour une raison assez particulière: Johansson, comédienne très belle et très talentueuse, actuellement à l'affiche dans le deuxième volet de Captain America, n'apparaît pas physiquement dans Her.
En fait, l'actrice de Lost in Translation, qui a remplacé Samantha Morton après le tournage, prête sa voix à un système d'exploitation issu d'une nouvelle technologie capable de créer, dans le futur proche imaginé par Jonze, des entités qui s'adaptent intuitivement à chaque individu. "Samantha", tel est le nom de cette version spécifique du système, gère la vie informatique de Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), un jeune homme qui gagne sa vie en écrivant des lettres pour d'autres personnes. Toujours vulnérable en raison de son divorce et vivant dans une société où le contact humain devient plus rare, Theodore découvre que "Samantha", qui trie les mails et choisit la musique qu'il écoute en se promenant, est celle qui le comprend mieux. Alors que sa voisine (Amy Adams) a l'air de souffrir à cause de son homme, Theodore décide d'explorer toutes les possibilités offertes par sa relation avec "Samantha". Mais pourra-t-il jamais être vraiment heureux en vivant une histoire d'amour "virtuelle"?
Spike Jonze est un homme de cinéma dont la carrière s'articule de plusieurs façons, très différentes: on peut le voir, acteur, dans des films comme Moneyball de Bennett Miller ou The Wolf of Wall Street de Martin Scorsese; il produit une trilogie purement ludique, au goût discutable, telle que Jackass, ainsi que son dérivé tout récent, Bad Grandpa, où Johnny Knoxville, s'inspirant de Sacha Baron Cohen, s'amuse à berner les gens déguisé en "papi cochon"; enfin, en tant que réalisateur, il voyage à travers différents domaines du fantastique, tout en gardant un interêt pour l'être humain et ses intéractions avec les autres. Le fil rouge de cette troisième tranche de sa filmographie, c'est le personnage principal masculin, seul contre tous: Craig Schwartz (John Cusack), qui arrive à donner un sens à sa vie en entrant Dans la tête de John Malkovich; Charlie Kaufman, vrai scénariste qui, dans Adaptation, interagit avec un jumeau fictif, Donald (avec Nicolas Cage dans les deux rôles); Max (Max Records), le petit garçon qui se fait élire roi d'un monde imaginaire pour ne pas devoir se confronter à des problèmes en famille (Max et les Maximonstres); et Theodore, malheureux en amour sauf avec son ordinateur.
Cette relation est drôle, certes, mais Jonze ne la traite jamais comme une blague: en se concentrant sur le visage troublé de Phoenix et la voix douce, séduisante et touchante de Johansson, raison pour laquelle il vaut mieux voir le film en anglais, il construit un récit qui, à une époque où une grande partie de nos interactions quotidiennes se font par e-mail, Facebook, Twitter et autres, n'est pas si invraisemblable que ça. "Samantha" n'est pas réelle, mais elle le devient à travers l'écriture nuancée de Jonze, qui situe l'action dans un monde qui n'est pas si différent du nôtre: pour donner vie à une version future de Los Angeles, aucun trucage en studio a été nécéssaire, juste la décision de tourner la plupart des scènes à Shanghai. On se trouve donc face à de la science fiction qui ne s'éloigne jamais trop de la réalité. On est toujours dans un monde décalé typique de son auteur, bien sûr, mais tellement peuplé d'émotion et d'humanité qu'il en devient "réel". À cet égard, Jonze est un peu comme Theodore, qui arrive à produire des lettres qui ont l'air d'avoir été écrites à la main en les dictant à son ordi. C'est-à-dire, il a signé quelque chose de bien irréel, mais on y croit, du début à la fin.