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Avis de droit et santé publique
par Pascal Diethelm, Président d'OxyRomandie
Il faut noter que, contrairement à ses déclarations à la presse (déclaration à ABE - Isabelle Moncada, etc.), le Prof. Auer base la totalité de son argumentation concernant la controverse sur la seule étude Enstrom et Kabat , publiée dans le BMJ en 2003.
Dans la note de bas de page no 100, qui donne la référence à l'article de Enstrom et Kabat, le Prof. Auer cite très bièvement un autre article, celui publié en 1991 par Gio Gori et Nathan Mantel, tous deux consultants de l'industrie du tabac (indiqués comme tels dans le Glossary of Names for Philip Morris, Privilege Log sur le site à l'adresse http://www.pmdocs.com/PRIVLOGS/Clog/Clog/Glossary%20Pages%20Index%20rev%201.htm ). Cependant, cet article ne présente aucun résultat original, mais est un essai payé par l'industrie du tabac (voir la section Acknowledgment, p. 99) "Supported in part by the Tobacco Institute, this assay represents the independent thought of the authors alone" (cela nous semble familier). Il est intéressant de noter que le Tobacco Institute est l'organisme qui a financé le symposium Rylander de Genève et qui a été aboli par la justice américaine comme organisme de désinformation dans le cadre des procès contre l'industrie du tabac.
En décembre 1996, James Enstrom écrit à Philip Morris et propose d'examiner les données de quatre grandes cohortes épidémiologiques, dont celle qui sera publiée en 2003 (mais avec un sous-ensemble de la cohorte, pas toute la cohorte, ni la partie qui avait été prévue en 1996 - pourquoi? Pourquoi les analyses des autres n'ont-elles pas été publiées? Est-ce qu'elles n'auraient pas donné les résultats escomptés?). Sa lettre se termine par ce paragraphe assez explicite:
"Un niveau de confiance doit être développé sur la base de mes recherches passées sur la fumée passive et l'épidémiologie en particulier [à noter qu'Enstrom a auparavant travaillé comme consultant pour le cigarettier RJ Reynolds] afin de trouver la meilleure manière qui me permettra d'entreprendre cette recherche. Un engagement substantiel de votre part est nécessaire pour me permettre de concurrencer d'une façon efficace la vaste montagne de données épidémiologiques et d'opinions qui existent déjà concernant les effets de la fumée passive et active sur la santé."
Moins d'une année plus tard, le projet de James Enstrom sera accepté par le CIAR, un organisme écran de l'industrie du tabac qui a été aboli dans le cadre des procès des états américains contre les cigarettiers de ce pays. James enstrom recevra un demi millions de dollars pour analyser des données déjà récoltées. Il faut noter que le CIAR essayait de maintenir les apparences d'un organisme neutre qui finançait quelques travaux de chercheurs vraiment indépendants pour donner le change, et avait pour cela un comité scientifique qui passait en revue les demandes. Le projet d'Enstrom n'a pas passé par ce comité, mais a été approuvé directement par le Board of Directors (tous des hauts cadres de l'industrie du tabac) et a été désigné comme un projet dirigé par l'industrie ("directed project"). Voir le mémo d'Osdene sur le CIAR , un article de journal , et l'article de Barnes et Bero sur le CIAR . Voir aussi la section consacrée à l'étude Enstrom-Kabat dans l'acte d'accusation du gouvernement américain dans le procès en cours contre l'industrie du tabac .
L'étude de Enstrom et Kabat reprend une cohorte recrutée en 1959 et dont l'âge moyen en 1959 était de 55 ans. Elle base ses résultats sur l'examen des personnes qui restaient dans la cohorte en 1999 (age moyen 85 ans, dont le plus jeune avait 75). L'indication d'exposition à la fumée passive des non-fumeurs de cette cohorte est exclusivement basé sur le fait qu'ils étaient mariés ou vivaient avec un fumeur/une fumeuse en 1959, sans se préoccuper de la suite. Or, en 1959, en Californie, on fumait partout, et le fait de vivre avec un fumeur ou pas ne changeait pas grand chose à l'exposition à la fumée passive. Le concept même de fumée passive n'existait pas en 1959 -on ignorait totalement à l'époque que cela puisse être dangereux. On commençait à peine à soupçonner la fumée active de provoquer le cancer. Cette étude n'a donc pas de groupe de contrôle fiable, et c'est là tout son problème. L'un des deux co-auteurs, Kabat, a mis en évidence le manque de fiabilité de l'utilisation d'un conjoint fumeur comme indicateur d'exposition à la fumée passive dans le Toxicology Forum qui s'est tenu en 1990 à Washington: "L'utilisation d'un conjoint fumeur comme indicateur d'exposition à la fumée passive peut déboucher sur une classification sérieusement erronée de l'exposition. ... Trente-neuf pourcent des hommes et 47% des femmes mariés à des fumeurs ont indiqué zéro heure d'exposition à la fumée à leur domicile. Inversement, 49% des hommes et 41% des femmes mariés à des non-fumeurs ont indiqué un certain niveau d'exposition à la fumée passive." Si on ajoute à ces pourcentages qui sont des moyennes, les marges d'erreur, on voit qu'il n'y a plus du tout de différence significative de l'exposition à la fumée passive entre les personnes mariées à des fumeurs en 1959 et celles qui sont mariées à des non-fumeurs la même année. En d'autre termes, l'étude Enstrom et Kabat compare deux groupes qui sont quasi identiques du point de vue de l'exposition à la fumée passive, et il n'est donc pas surprenant qu'aucune différence significative ne soient trouvée entre eux sur la nocivité de la fumée passive. On ne peut donc en tirer aucune conclusion. C'est d'ailleurs ce qu'explique le rapport de CalEPA et le communiqué de l'American Cancer Society. (Voir http://www.prevention.ch/enstrom.htm )
- Article d'Enstrom et Kabat paru dans le British Medical Journal en mai 2003
- 2005
- Les réponses de l'Agence californienne pour la protection de l'environnement aux questions posées concernant l'étude Enstrom et Kabat. Voir Comment 44 (p. 58), et Comment 78 (p. 87), etc.
- Le communiqué de presse de l'OMS (bureau régional pour les Amériques) saluant la sortie du rapport de CalEPA, qui est à ce jour le rapport le plus complet étayant les méfaits sur la santé de l'exposition à la fumée passive. Il prend en compte l'étude Enstrom-Kabat. Ce rapport est disponible à l'adresse http://www.arb.ca.gov/toxics/ets/finalreport/finalreport.htm . Voici les principaux tableaux de résultats, qui montrent à quel point l'analyse du Prof. Auer est superficielle et simpliste. Notez que les scientifiques n'hésitent pas non plus à dire que des études ne donnent pas de résultats concluants, quand c'est le cas.
Tout d'abord, j'inclus ci-joint l'«acte d'accusation» usfinalproposedfindingoffact.pdf (la compilation des faits reprochés à l'industrie du tabac) du Gouvernement fédéral américain, préparé par le ministère de la justice des USA. C'est un gros document de plus de 2500 pages - je n'ai pas pu le diviser. Le Prof. Rylander, dont vous connaissez la réputation, occupe une place importante et centrale dans les faits et est utilisé comme l'exemple même du scientifique qui s'est vendu à l'industrie du tabac - avec de larges extraits des jugements genevois, et en citant abondamment les faits que notre procès a permis de mettre en évidence.
Les pages xi-xii de ce document, qui son extraites de la table des matières, rapprochent Rylander et James Enstrom, l'auteur principal de l'étude à laquelle le Prof. Auer se réfère pour étayer sa thèse de la controverse. Voyez les points (6), (7), (8) et (9), qui se passent presque de commentaires et qui disent tout ce qu'il y a à dire. Ce document n'a pas été préparé par des adeptes du "politiquement correct", mais par les fonctionnaires du Département de la justice, assistés de leurs conseils juridiques, dont certains sont probablement aussi éminents que le Prof. Auer.
Couverture du document
Pages xi et xii
Les noms de Rylander, le "fraudeur sans précédent" de l'Université de Genève, et de James Enstrom, l'auteur de l'étude sur laquelle Auer fonde son avis de droit, sont réunis dans une même section, n'étant séparés que par le nom d'un troisième "consultant" notoire de l'industrie du tabac.
Les pages 856 à 867 (numérotation physique des pages) sont consacrées à Rylander - voir en particulier le paragraphe 916 qui reprend le jugement de Genève, et les pages 874 à 883 sont consacrées à James Enstrom. Les paragraphes 950 (page 879) à 857 (page 883) sont consacrés à l'étude du BMJ invoquée par Auer. Ces faits sont cités par le gouvernement américain comme preuve du comportement maffieux de l'industrie du tabac - la motivation de la plainte étant basée sur la loi RICO (Racketeering and corrupt organization).
Les documents publics de ce gigantesque procès sont disponibles à l'adresse web
http://www.usdoj.gov/civil/cases/tobacco2/