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Il n'est pas inimaginable de penser que l'Homo sapiens dormait du même sommeil que les êtres humains actuels ; il en découlerait que nous tous, nous ferions chaque nuit un voyage dans le lointain passé. En effet, le sommeil, pris comme structure biologique spécifique, ne semble pas avoir subi de transformations évolutives importantes, en comparaison avec celles que l'être humain a subies concernant l'état de veille. A ce propos, nous pouvons citer des graffiti retrouvés dans les grottes de Lascaux, remontant à plusieurs milliers d'années, où par exemple on observe la silhouette d'un homme couché sur le dos, vraisemblablement endormi, mais présentant une érection, expression typique d'un cycle de sommeil paradoxal tel qu'il continue d'exister de nos jours. En somme, l'Homo nocturnus paraît représenter une constante plus fiable que l'Homo diurnus, pourtant si fier de ses progrès technologiques.Il faut ensuite prendre en considération un autre constat, certes non négligeable en tant que tel : que si d'un côté nous vivons tous, lorsque nous dormons, le maximum d'intimité avec nous-même, en ayant coupé tout lien sensoriel avec le monde extérieur et n'étant donc pas distrait de nous-même par les obligations diurnes, de l'autre côté nous nous trouvons dans une situation de plus parfaite égalité avec tous nos congénères. L'on pourrait affirmer en fait que ce n'est pas la mort qui nous rend égaux, mais bien plutôt le sommeil : par exemple, la mort d'un croyant n'est pas la même que celle de quelqu'un qui n'a aucune espérance d'un au-delà, la mort d'un enfant n'est pas identique à celle d'un vieillard. Tandis que dans le sommeil, riches et pauvres, enfants et personnes âgées, hommes et femmes ne connaissent pas tellement de différences, voire plutôt se trouvent réduits à l'essentiel de l'existence, dans une confrontation des plus authentiques chacun avec sa propre intériorité, son propre Moi.Si en revanche nous nous penchons sur des subtilités, si nous supposons la présence «subliminale» de différences hypniques entre dormeurs, nous pourrions alors imaginer que certains seraient plus enclins à vivre le sommeil comme une nécessité biologique incontournable, alors que d'autres seraient plus susceptibles de le ressentir comme un plaisir à savourer d'une façon pleinement égocentrique. Ou bien l'on pourrait parler d'un sommeil qui serait pour chacun de nous tantôt égosyntonique, c'est-à-dire parfaitement assumé par notre Moi, tantôt égodystonique, c'est-à-dire supporté tant bien que mal en tant qu'exigence biologique de pure récupération énergétique.Toujours est-il que chaque soir nous nous préparons à passer une sorte de frontière que nous pourrions appeler «barrière hypnique», en traînant avec nous du «matériel» de l'état de veille, mais néanmoins préparés à affronter des imprévus et des surprises. Ainsi n'est-il pas étonnant qu'il existe des rites personnels aptes à nous favoriser le passage de cette dite barrière, aussi bien que des rites parallèles pour revenir le matin à l'état de conscience éveillée. D'autant plus que tant l'entrée dans l'état de sommeil que le retour dans l'état de veille pourraient se révéler finalement quelque peu traumatiques, voire plus traumatiques qu'ils ne l'étaient pour l'homme primitif. De là à prendre en considération l'insomnie, il n' y a qu'un pas. Seulement, à vrai dire, il y a bel et bien deux types d'insomnie, celle d'endormissement et celle à réveil précoce, chacune avec leur paradoxe à l'appui.En effet, l'insomniaque du soir, qui veut s'endormir à tout prix mais n'y parvient pas, est dominé par la peur de se retrouver dans une situation d'abrutissement le matin suivant, puisque, en réalité, pendant son insomnie il se voit plutôt nanti d'une énergie dont, hélas, il ne sait pas quoi faire. Alors que l'insomniaque à réveil précoce, incapable de se rendormir au petit matin, pourrait lui aussi se voir rempli d'une étrange et paradoxale énergie si, au lieu de vouloir disposer coûte que coûte d'un nombre préétabli d'heures de sommeil, il avait tendance à réduire encore davantage ces soi-disant précieuses heures passées «dans les bras de Morphée». Il s'agit là du fameux phénomène ayant reçu l'étiquette d'agripnie, qui n'est qu'une procédure «à contre-courant», exploitée par exemple aussi par les anorexiques mentales, qui se voient remplies d'une énergie particulière en réduisant l'apport nutritionnel à son minimum.N'oublions pas, enfin, le phénomène onirique avec ses innombrables variantes : rêves oubliés le temps d'un éclair, rêves répétitifs retenus longtemps dans la mémoire, cauchemars et rêves fort agréables. Des personnes qui se disent sûres de ne pas rêver et d'autres qui passent des nuits entières à contempler une sorte de fantasmagorie onirique bigarrée et amusante, un véritable cinéma intérieur.Tout cela implique, quoi qu'il en soit, l'impératif pour les bien-portants comme pour les malades de tenir compte de l'existence d'un possible équilibre nycthéméral, susceptible de nous rendre plus cohérents avec nous-mêmes, prêts, s'il le faut, à nous imposer des restrictions soit du côté veille, soit du côté sommeil, mais surtout à réaliser des compromis en vue d'obtenir davantage d'harmonie dans notre manière personnelle de vivre.