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Ce texte fait suite à celui appelé L'Attente des démons-sangliers, dans lequel je raconte qu'après avoir autorisé la famille de Borolg à venir chercher son membre blessé, nous nous mîmes, la fée Ithälun et moi, à l'attendre.
Ils parvinrent jusqu'au coteau au pied de la falaise et, lentement, s'avancèrent, le front baissé et marchant à quatre pattes à la façon de bêtes ordinaires, comme craignant la vengeance d'Ithälun ou mon changement d'avis. Ils nous regardaient par dessous, avec quelques lueurs de haine et d'amertume, mais s'employant bien vite à dissimuler leurs sentiments pour affecter la soumission.
Au nombre de six, les hommes-sangliers (dont Ithälun devait m'apprendre que le nom de leur peuple était Ardul) vinrent autour de Borolg, et, le soulevant de leurs pattes antérieures, se redressèrent, et, portant leur congénère, reprirent, en se mettant debout, leur posture humaine. Puis, s'inclinant devant nous, un peu comme l'avaient fait les proches d'Ornuln (ce qui était pour le moins curieux), ils repartirent vers leur grotte, remontant la pente qu'ils avaient descendue. Dans sa douleur, Borolg gémissait et grognait faiblement, et des effluves de dépit en montaient dans l'air; mais nous eûmes pitié de lui, car il souffrait atrocement. Ils disparurent à la fin par la fissure dont ils étaient sortis et que, étrangement, je ne pus bientôt plus distinguer, comme si elle s'était refermée, à la façon d'une porte.
Je me tournai vers Ithälun aux mailles reflétant la clarté des étoiles, et lui demandai: «Que faisons-nous, à présent, ô Ithälun?» La dame des fées demeura silencieuse un instant, regardant toujours l'endroit où avaient disparu
les hommes-sangliers, puis, se tournant vers moi, répondit: «Je ne pense pas, Rémi, que, comme cela te semblerait peut-être juste, nous puissions prendre du repos. Trop de peine et d'angoisse se sont abattues sur toi et sur moi, ces dernières heures. Nous ne trouverions pas le sommeil, et ce lieu, qui vit tant de malheurs l'infester de leurs cris, nous ferait à la fin horreur.
«Voyageons de nuit, pour une fois, sous les étoiles que tu pourras admirer, puisqu'elles sont ici si proches, et qu'il semble, au regard innocent, qu'elles ont des têtes derrière leur éclat, dont elles ornent les fronts comme des diamants grandioses. Tu l'as constaté, n'est-ce pas?»
À ces mots, je regardai le ciel, et il me parut que, effectivement, les étoiles étaient toutes proches et que, en montant au sommet des montagnes, on eût pu quasiment les toucher. Mais je ne vis pas les têtes dont parlait Ithälun: ses yeux devaient être meilleurs que les miens!
L'immortelle reprit la parole: «Viens», me dit-elle, «nous allons reprendre le véhicule avec lequel nous sommes partis de la maison de mon père, et dont je révélerai maintenant le nom: car elle a un nom propre, ayant une âme, et étant une personne, on l'appelle Olorgel. Elle fut engendrée, aussi curieux cela te paraisse-t-il, d'un cygne et d'un nain. Car en ce monde, les machines mêmes sont des êtres vivants, énigme profonde pour les mortels ordinaires. La raison pour laquelle elle a pris cette forme ne te sera cependant pas dite aujourd'hui. Contente-toi de monter sur le siège du passager, puisque tu es trop las pour la conduire, quoi que t'ait appris Ornuln en mon absence!»
Et ayant dit ces mots, elle s'en fut, et marcha vers la voiture volante. Je la suivis sans mot dire, et, dès que nous eûmes fini de ranger dans le coffre les restes de la tente montée par Ornuln, nous montâmes dedans conformément à ses ordres.
(À suivre.)