Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06953.jsonl.gz/1051

Nous évoquions, il y a peu, le «tocsin du bioterrorisme» et le «génome de la mort noire» ; et voilà que l'heure est venue de traiter du charbon. A l'heure où nous écrivons ces lignes, les Etats-Unis redécouvrent avec effroi ce qu'ils désignent sous le terme d'anthrax et que la langue française préfère dénommer fièvre charbonneuse ou, en simplifiant, charbon. On peut également parler de «pustule maligne» ou encore de «maladie des cardeurs de laine» pour les infections dues au nouvellement célèbre Bacillus anthracis, ce gros bacille à Gram +, immobile, à bord rectiligne et en général à bouts coupés ; Bacillus anthracis qui infecte sous sa forme la plus aiguë dite apoplectique les bovins, les chèvres ou les moutons. «La maladie se déclare soudainement et suit rapidement. Les animaux présentent des signes d'apoplexie cérébrale et meurent, précise-t-on auprès de l'Office international des épizooties. Dans les formes aiguës des bovins, des chevaux et des moutons, les symptômes incluent la fièvre, une excitation suivie de dépression, une respiration difficile, l'incoordination des mouvements, des convulsions et la mort. On observe parfois des écoulements de sang par les orifices naturels ainsi que des dèmes sur différentes parties du corps».«La peur de la maladie du charbon, attisée par la découverte, ce week-end, de deux cas en Floride, commence à affoler le public et à mobiliser les forces de l'ordre, obligées de multiplier les mesures de précaution, nous mande Louise Daly du bureau de l'Agence France-Presse de Chicago. Dans le Kentucky, dans l'Ohio et dans le Maryland, les services d'urgence ont dû envoyer du personnel spécialisé pour répondre à des alertes provoquées par des substances ou des liquides suspects et pour calmer l'inquiétude d'une population avertie de risques d'attentats après le déclenchement de frappes militaires américaines en Afghanistan. Deux cents personnes ont été mises en quarantaire à Convington, dans le Kentucky, après la fermeture d'un centre des impôts par crainte d'une attaque terroriste biologique liée à la maladie du charbon : un employé avait ouvert une enveloppe contenant une mystérieuse poudre blanche. Cet employé a dû revêtir une combinaison en plastique et subir des opérations de décontamination à distance, au moyen de pulvérisateurs et de brosses, a expliqué Steve Miller, porte-parole des services fiscaux».A Washington, la police du métro a dû fermer une station pendant plusieurs heures par crainte d'une contamination du public. Une équipe spécialisée dans le traitement des substances dangereuses, dépêchée dans la station de Southern Avenue, dans le Maryland, a déterminé que le liquide, non identifié, renversé par un individu appréhendé après une altercation avec un officier de police ne présentait aucun danger. Et un peu partout les mêmes scènes, les mêmes frayeurs. A West Chester, dans l'Ohio, les autorités ont mis en quarantaine le personnel d'un restaurant après qu'un client y eut laissé un bocal contenant un liquide non identifié. Dans la banlieue de Cincinnati, un cabinet médical a dû être évacué et six personnes décontaminées, les employés du cabinet ayant jugé l'une des enveloppes reçues dans le courrier comme «suspecte». Il s'agissait toutefois d'une fausse alerte, selon le porte-parole du FBI qui a expliqué qu'il «n'y a aucune indication que l'enveloppe ait contenu des germes de la maladie du charbon ou toute autre substance qui pourrait être dangereuse».Reste l'essentiel : le décès, à West Palm Beach, en Floride, de Robert Stevens, 63 ans, de la maladie du charbon, premier cas signalé aux Etats-Unis depuis un quart de siècle, suivi de la découverte de la contamination d'une deuxième personne Ernesto Blanco, 73 ans un collègue de travail de la première victime. Dans l'immeuble où travaillaient M. Stevens, éditeur-photo et M. Blanco, employé au service du courrier, des spores de Bacillus anthracis ont été découvertes sur le clavier de l'ordinateur de la première des deux victimes. Toutes les personnes qui «ont passé plus d'une heure» dans l'immeuble depuis le 1er août doivent se soumettre à des analyses biologiques et sont mises sous couverture antibiotique. A l'heure où nous écrivons ces lignes, les enquêteurs avouent ignorer comment le germe pathogène a pu s'introduire dans l'immeuble mais selon le Dr Landis Crockett, des services de santé de l'Etat de Floride, la probabilité de deux cas de la maladie du charbon dans un même immeuble de Floride, en 2001, est «d'une sur un milliard». «Il doit y avoir une autre explication», a déclaré M. Crockett.«Il y aura des maladies nouvelles, prévoyait, il y a un demi-siècle, Charles Nicolle, l'un des plus brillants disciples de Louis Pasteur. C'est un fait fatal. Un autre fait fatal est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons notion de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes, pourrait-on dire. Elles apparaîtront comme Athéna parut, sortant tout armée du cerveau de Zeus». Charles Nicolle qui réclamait alors haut et fort la mise au point d'un système adapté de surveillance et de vigilance épidémiologique à l'échelon international, prévoyait-il qu'en 2001 la terreur ancestrale de la fièvre charbonneuse et des champs maudits serait de retour sur le sol américain et dans les consciences occidentales ?