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Rezension
von Carole Wälti
Publiziert am 17/10/2006
Les personnages romanesques sont légion à voir leur vie bouleversée. Dostoïevskiens, kafkaïens ou existentialistes, ces bouleversements les affectent - du moins depuis la fin du XIXe siècle - dans leur conscience, tenant les lecteurs en haleine en faisant de la littérature un incomparable instrument de connaissance de l'âme humaine.
Philosophe, Pascal Mercier - pseudonyme du Bernois Peter Bieri, qui enseigne la philosophie à Berlin - livre avec Train de nuit pour Lisbonne (Nachtzug nach Lissabon, Hanser, 2004 traduit par Nicole Casanova et paru en 2006 chez Maren Sell) un troisième roman structurellement très abouti dans lequel il fait un usage averti des techniques narratives pour explorer les profondeurs de l'esprit et du sentiment.
Son «héros», Raimund Gregorius mène une existence terne et tranquille de professeur de langues anciennes dans un lycée de Berne. Erudit infaillible mais sans ambition, vieux garçon mal vêtu et ponctuel, il est affectueusement surnommé «Papyrus» par ses collègues et ses étudiants auprès desquels il jouit d'une certaine popularité grâce à ses capacités d'écoute et son respect inné des sensibilités de chacun.
Au hasard d'une rencontre dont la mise en scène suit un déroulement emprunté au film mélodramatique - le pont de Kirchenfeld, la pluie, une femme penchée sur le parapet parlant avec un accent étranger, un numéro de téléphone et des feuillets qui s'envolent -, Gregorius va être amené à découvrir une langue, vivante cette fois, le portugais, qui le rappellera en quelque sorte à la vie.
Quête et enquête
Car la rencontre manquée avec la Portugaise sur un pont de Berne préfigure celle, réussie cette fois, avec une culture et surtout une écriture: ce sont les fragments rédigés dans les années 1970 par un énigmatique médecin lusitanien, Amadeu de Prado, sur lesquels Gregorius s'arrête dans une librairie troublé par la sonorité de cette langue, qui l'incitent à prendre le train pour Lisbonne afin d'en savoir davantage sur leur auteur.
Placée sous le patronage de Marc Aurèle («Car chacun n'a qu'une vie, une seule, et la tienne est déjà presque achevée sans que tu aies eu le respect de toi-même»), sa quête est en réalité aussi une enquête. D'où l'intérêt à la fois psycho-métaphysique et narratif du roman de Pascal Mercier.
La diversité de son talent littéraire lui permet en effet de jouer sur plusieurs niveaux à la fois en insérant des passages dus à la plume fictive de Prado dans le récit des découvertes de Gregorius. Histoire d'une reconstitution biographique («Etait-il possible que le meilleur chemin pour s'assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d'un autre?», se demande Gregorius), Train de nuit pour Lisbonne est ainsi également un roman de l'introspection sur lequel plane l'ombre du Passant intégral Bernardo Soares.
Aux citations de Pessoa et de Montaigne en épigraphe («Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse…») font écho les fragments qui témoignent des conflits de conscience et des interrogations existentielles qui ont hanté Prado, dont Gregorius apprend qu'il était médecin et qu'il a rejoint la résistance sous la dictature salazariste à la suite d'un geste mystérieux qui ne le laisse pas en paix.
Richesse thématique
«Dans tous nos actes et expériences nous sommes du sable mouvant devant nous-mêmes et pour nous-mêmes", "N'est-il pas vrai que ce ne sont pas les hommes qui se rencontrent, mais seulement les ombres projetées par leurs imaginations», note par exemple le Portugais, fournissant par là au professeur de langues anciennes engoncé dans ses habitudes matière à considérer son passé comme un acte manqué.
Tous les éléments du puzzle que Gregorius assemble autour de Prado, tout ce qu'il apprend de sa famille, de ses amours et de ses amitiés en prenant contact avec ceux qui l'ont connu finit par former un miroir dans lequel se reflètent tour à tour le vide et la grisaille de sa propre vie et les incertitudes liées aux motivations réelles de sa quête dans une ville inconnue où il a perdu ses repères traditionnels.
Habilement entretenu tout au long du roman, ce contrepoint passé-présent permet à Pascal Mercier d'explorer une thématique très vaste allant du problème de l'engagement politique et de toutes les questions afférentes (loyauté, trahison, etc.) à celle de la complexité des rapports familiaux et de la versatilité des êtres.
Au-delà de ce qui sépare les deux protagonistes de ce roman existe pourtant un absolu dans lequel ils trouvent refuge, bien que chacun à sa façon: la langue. De Gregorius lisant la Bible, ébahi devant la sonorité poétique de l'hébreu, à Prado tentant d'approcher son idéal d'ourives das palavras (orfèvre des mots), les personnages de Pascal Mercier vouent leur existence aux mots, précisément car «les choses n'existent vraiment que lorsqu'elles sont saisies dans des mots».