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Césure dans la vie quotidienne, la fête projette l'homme, pour une durée limitée, dans une autre dimension de son existence. Elle a des motifs religieux, historiques et sociaux, auxquels s'ajoutent dans le courant du XXe s. des motifs commerciaux. Il existe un cycle festif annuel, qui suit le mouvement des astres, le rythme des saisons, de la végétation, des travaux agricoles, mais aussi celui de l'année liturgique. Dans maintes régions, il y avait au bas Moyen Age et au début de l'époque moderne plus de cent jours fériés; la Réforme d'abord, puis les Lumières catholiques et l'industrialisation réduisirent fortement ce nombre. A côté des moments les plus marquants (Carnaval, Pâques et Noël), le calendrier comporte tout au long de l'année diverses fêtes religieuses, réjouissances populaires et spectacles commémoratifs, chaque région ayant ses manifestations favorites: fêtes patronales, fêtes de jeunesse, de village, de quartier, de société. Les traditions populaires alpestres (montée à l'alpage, désalpe, fête des armaillis) sont étroitement liées aux travaux des paysans.
A côté de ce cycle annuel, il est au cours de la vie humaine des moments décisifs marquant l'accès à un autre statut social (Baptême, Confirmation, Noces, par exemple); les rites et fêtes qui les accompagnent, soit les rites de passage selon Arnold Van Gennep, définissaient autrefois le rôle de l'individu dans la communauté; aujourd'hui ils ont lieu dans le cercle des parents et amis, le public est absent ou n'est admis qu'en spectateur. La participation de la communauté et du voisinage a cédé le pas à une célébration de caractère plus individuel, privé et intime.
Auteur(e): Walter Leimgruber / PM
Les ethnologues et folkloristes qui ont étudié le phénomène festif soulignent sa fonction de rupture et de transgression, favorisée par l'alcool et d'autres drogues, par la danse extatique ou par une exubérance. Des théories d'inspiration religieuse ou philosophique lui reconnaissent aussi un caractère transcendant, en relevant l'élément modérateur de la contemplation et du recueillement. Constatant une disparition temporaire des barrières sociales et un renversement de l'ordre établi, certains évoquent un partage des rôles et des pouvoirs; d'autres soutiennent en revanche qu'il s'agit d'une soupape permettant d'évacuer la pression sociale et servant donc à renforcer la domination des puissants. On a parlé en outre de fonction identitaire. L'importance relative de ces éléments varie d'une fête à l'autre et souvent plusieurs explications sont plausibles. Les fêtes vivent de contrastes, entre limite et transgression, obligation et anarchie, ordre et chaos. Certains auteurs utilisent les termes fête et cérémonie sans distinction; pour d'autres, la fête, joyeuse occasion de détente et d'oubli où l'on abolit pour un temps le quotidien, se différencie de la cérémonie, sérieuse, où l'on cherche au contraire à donner un sens à la réalité quotidienne pour la transcender. Une classification s'établit selon les éléments de la fête (discours, concours, cortège, Danse), ses symboles (étoiles, croix, Drapeaux, effigies) et ses rituels (actions significatives codifiées: revendications, offrandes, destruction d'une figure emblématique).
Auteur(e): Walter Leimgruber / PM
On ignore quelles fêtes publiques et privées étaient célébrées sur le territoire de la Suisse à l'époque romaine (Ier s.-IVe s.). Les saturnales (17-23 décembre), qui clôturaient les travaux des champs et figuraient parmi les plus grandes fêtes romaines, étaient certainement célébrées. L'existence même des amphithéâtres ou théâtres d'Augusta Raurica (Augst), Aventicum (Avenches), Noviodunum (Nyon), Vindonissa (Brugg/Windisch), Lenzbourg et Octodurus (Martigny) laisse supposer qu'on y tenait les jours de fête des ludi publici, jeux publics tels les chasses à courre, les combats de gladiateurs et des spectacles. En outre, on célébrait des fêtes privées, comme la depositio barbae (première taille de la barbe), l'anniversaire des divinités protectrices des corporations (collegia), les vinalia (en l'honneur de Vénus) et floralia (en l'honneur de Flore, la déesse du printemps), les nominalia (fête du nom patronymique), les lemuria (rites pratiqués les 9, 11 et 13 mai par le chef de famille pour éloigner les mânes) et les liberalia, marquant le 17 mars l'entrée des adolescents libres dans la collectivité civique (prise de la toge virile).
Auteur(e): Walter Leimgruber / PM
En Suisse comme dans le reste de l'Europe chrétienne, on observe au bas Moyen Age des fêtes liées à diverses circonstances sociales, politiques et économiques. L'élément religieux était primordial. A côté des cérémonies de l'année liturgique et des nombreuses fêtes locales du culte des saints, les pèlerinages comprenaient aussi un aspect festif. Les translations de reliques donnaient lieu à des célébrations grandioses. Les rituels de cour illustraient les idéaux de la noblesse et de la chevalerie. Le peuple se divertissait lors des foires annuelles; il assistait aux spectacles des jongleurs, s'adonnait à la danse, au jeu et au vin, sans que les interdictions officielles n'y puissent rien. Les fêtes des sociétés de tir (dès le XVe s.) permettaient de renouveler des alliances politiques et de résoudre des conflits. En ville, les fêtes des corporations et des confréries contribuaient à l'affirmation du pouvoir local. A la campagne, les veillées, combinant travail, divertissement et fête, offraient aux jeunes gens des occasions de se rencontrer et de courtiser les jeunes filles. Dans les villages, les fêtes étaient souvent organisées par les sociétés de jeunesse; elles pouvaient prendre un caractère régulateur, comme dans le cas du charivari.
La fin de l'époque des Lumières marque une césure, car elle vit apparaître des fêtes liées à une société républicaine, démocratique et bourgeoise, s'inspirant à la fois des célébrations révolutionnaires françaises (Arbres de la liberté, Banquets) et des idées de Jean-Jacques Rousseau, qui opposait la fête populaire en plein air au spectacle donné dans un théâtre, symbole à ses yeux de la mentalité aristocratique. On entreprit aussi de sauver d'anciennes coutumes menacées, par exemple en organisant, dans un esprit folkloriste et déjà touristique, les fêtes de bergers d'Unspunnen de 1805 et 1808, avec lancers de pierre, lutte (Jeux nationaux), cors des Alpes, yodel et chansons populaires.
Auteur(e): Walter Leimgruber / PM
C'est dans une intention pédagogique que le XIXe s. se mit à célébrer les héros de la Suisse primitive, figures idéales censées exalter le "noble amour de la patrie". Les Commémorations de batailles et les spectacles populaires qui les accompagnaient (Festspiel) bâtirent un mythe historique et contribuèrent à l'édification d'une identité nationale moderne (Fêtes commémoratives ). La fête nationale du 1er août, instituée en 1891 et dès 1899, est issue d'une tradition des cantons, lesquels fêtaient leur entrée dans la Confédération.
Les fêtes fédérales des sociétés de tir, de gymnastique, de chant, de musique, plus tard de lutte, de yodel et de hornuss constituent une catégorie à part. Elles servaient de plates-formes politiques pour les forces libérales et radicales; leurs gigantesques halles accueillant de grands banquets avec chants et discours étaient des lieux ouverts au débat. La fête de tir de 1849, que Gottfried Keller décrit dans Le fanion des sept braves, tenta de se poser en symbole de l'union fédérale. Cependant, les "Fédérales" étaient essentiellement des manifestations de la bourgeoisie radicale, excluant largement les catholiques conservateurs qui avaient perdu la guerre du Sonderbund, les ouvriers, les femmes et dans certains cas même les Romands et les Tessinois. Les deux premiers groupes créèrent des fêtes parallèles qui restèrent moins prestigieuses. Les femmes durent se battre pour imposer leur participation ou organiser leurs propres manifestations (1re Journée suisse de gymnastique féminine en 1932).
Des événements aussi complexes que les fêtes fédérales faisaient appel à des sentiments divers: sens du solennel, sacralité et émotion patriotique dans la partie officielle (rituels du drapeau par exemple), tension et autoreprésentation dans les concours, gaieté, vitalité et sociabilité dans la partie récréative. Les manifestations qui mettaient l'accent sur l'effet de masse (exécution finale de l'Hymne national, exercices d'ensemble dans les fêtes de Gymnastique) renforçaient les valeurs d'unanimité et de communauté. Au XIXe s., les fêtes fédérales exaltaient la foi en l'avenir. Aujourd'hui, elles véhiculent l'image idéalisée d'une Suisse intacte; elles expriment la nostalgie conservatrice d'un monde familier, sûr et prévisible, face aux incertitudes de l'évolution économique et technique.
Tout à l'opposé, on remarque une tendance nouvelle à développer des festivités privées et familières, exaltant la famille bourgeoise (Noël) ou l'individu (anniversaire).
Auteur(e): Walter Leimgruber / PM
Si la culture festive du XIXe s. est nettement bourgeoise, celle du XXe s. se diversifie, en raison du renforcement d'autres groupes sociaux. Après 1889, le mouvement ouvrier promut la fête du Premier mai, comprenant un défilé avec fanfare, bannières et calicots, des discours et une partie récréative. Au milieu des années 1960, les travailleurs étrangers et les nouveaux mouvements sociaux donnèrent une allure plus colorée à son cortège et un ton plus international à ses revendications.
Les autorités n'édictent plus au XXe s. de mandats sur les mœurs, mais elles n'ont pas renoncé à fixer des limites. Cependant leur influence est restée bien moindre que celle des courants économiques et politiques. Les années 1920 lancèrent les formes de la fête moderne; pour la première fois, les modes vestimentaires, les musiques et les danses venues des Etats-Unis donnèrent le ton. En revanche, la période de la crise et de la Deuxième Guerre mondiale se place sous le signe de l'Exposition nationale de 1939, qui combinait le souci d'efficacité avec le souhait d'un ancrage idéologique solide. Des fêtes confessionnelles comme les Journées catholiques (1903-1954) rassemblèrent les fidèles. L'essor économique des années 1950 et 1960 ne se traduisit pas en grandes fêtes, mais plutôt en fêtes de village et de quartier, en fêtes privées, tandis que certains groupes développaient la fête comme moyen d'expression de leur vision du monde, de leur genre de vie, d'une subculture ou simplement d'une protestation. L'industrie internationale de la musique et du cinéma créa des figures que les jeunes cherchèrent à imiter. A partir des années 1960, tant dans les petits établissements de danse que dans les grands concerts des festivals en plein air, on oscille entre rébellion et contestation contre l'establishment d'un côté et culture de masse, consommation et commerce de l'autre. Ces deux pôles restent actifs aujourd'hui, comme on peut le constater dans les manifestations sportives et sur la scène techno. La Streetparade de Zurich (dès 1992), qui attire des centaines de milliers de participants, présente plusieurs des caractéristiques des fêtes telles qu'on les conçoit actuellement: elles ont lieu en été (que la société de loisirs tend à préférer à l'hiver); elles reprennent à des modèles américains divers éléments, telle la parade; elles se déroulent de plus en plus dans la rue et en plein air; elles s'appuient sur les médias; elles ont le soutien actif des publicitaires et des milieux du tourisme, à qui elles profitent; certaines sont même partiellement muséifiées.
Aujourd'hui, il est possible de choisir les fêtes auxquelles on souhaite participer; les obligations sociales et culturelles à cet égard ont diminué. Beaucoup de gens préfèrent consacrer les jours fériés à des vacances ou à leurs loisirs, c'est-à-dire à des activités qui tranchent aussi avec la vie quotidienne, mais qui valorisent la liberté individuelle et non la cohésion sociale.
Auteur(e): Walter Leimgruber / PM