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Genèse et structure des Nouvelles Nouvelles
De l’obtention du privilège (28 février 1662) à leur publication imprimée (9 février 1663), les Nouvelles Nouvelles ont connu une élaboration complexe, et ont été remaniées à plusieurs reprises. Plusieurs indices révèlent en effet différentes strates de composition de l’ouvrage.
Le projet initial
En décembre 1661 est accordée à “Jean Doneau” la permission d’imprimer un ouvrage intitulé “Les Succès de l’indiscrétion et les Nouvellistes”, pièces en prose (Registre des permis d’imprimer, BNF, ms. fr. 16754, fol. 91). C’est ce même titre qui sera enregistré deux mois plus tard, le 28 février 1662, par le privilège, avec l’ajout de la mention “pièces en prose et en vers” (nos italiques), en faveur de “Jean D…”. De la même époque date aussi probablement la rédaction de la préface, puisque celle-ci ne mentionne que ces deux pièces, lorsqu’elle évoque le contenu de l’ouvrage.
Le premier projet de Donneau de Visé consiste donc, selon toute apparence, à publier deux textes qui s’inscrivent chacun dans une veine littéraire extrêmement porteuse :
D’un côté, "Les Succès de l’indiscrétion", qui tente d’exploiter la faveur qu’avait connue L’Etourdi de Molière (joué à de nombreuses reprises entre 1658 et 1662) : la nouvelle reprend la notion essentielle d’ « indiscrétion » et s’efforce de prendre le contrepied de la comédie en montrant que l’attitude « indiscrète » peut produire des résultats positifs. Ce faisant, Donneau oriente son texte vers les enjeux de philosophie morale à la mode (« comment se comporter à l’égard de la fortune ? »), sujet d’une actualité d’autant plus brûlante que la disgrâce soudaine de Fouquet est au centre des débats.
De l’autre, "Les Nouvellistes", dont les protagonistes reprennent et amplifient la question de la curiosité, traitée dans le prologue de la nouvelle Célinte de Mlle de Scudéry (achevée d’imprimer le 15 janvier 1661) : la recherche et la transmission effrénées de nouvelles ne sont qu’une manifestation particulière du désir irrépressible de savoir, concrétisée dans la forme la plus fâcheuse pour les gens du monde (Donneau de Visé focalise ainsi son traitement du sujet sur le motif de l’importunité que Molière avait mis à la mode dans ses Fâcheux, joués en 1661). Comme dans Les Fâcheux, le travers universel est mis en scène par l’exemple d’individus extravagants qui le cultivent de manière extrême (qui « en font profession »).
Mais la nouvelle de Donneau de Visé est également inspirée des Précieuses ridicules (très fréquemment jouées durant l’année 1660) : les nouvellistes sont présentés au travers d’une « pièce » (= un bon tour) qui leur est jouée. Le repas auquel ils participent est l’occasion de tenir un discours sur la vie littéraire en se livrant à la lecture partagée de textes.
Loin d’être anodine, cette dernière caractéristique revêt une importance fondamentale pour les Nouvelles Nouvelles. Elle permet en effet à Donneau de Visé de se servir du récit encadrant que constituent ces échanges entre nouvellistes pour insérer des pièces plus ou moins brèves (d’un madrigal à une conversation) qu’il souhaite publier, ainsi que l’indique la préface :
“Comme il y a dans cette nouvelle [des nouvellistes] plusieurs pièces détachées et que je ne doute point qu'il ne s'en rencontre quelques-unes qui ne plairont pas à tout le monde, les personnes à qui elles auront le malheur de déplaire pourront facilement passer par-dessus, ce qu'elle ne feraient pas toutefois, si elles savaient pourquoi elles y ont trouvé place”
Apparaissent ici les premières incertitudes génétiques : quelles sont les pièces dont la publication est prévue dès l’origine du projet ? Et surtout, pourquoi Donneau de Visé renonce-t-il à faire imprimer son ouvrage dans ce premier état ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées, parmi lesquelles :
L’impossibilité de trouver un libraire qui accepte d’imprimer l’ouvrage dans son état premier (le privilège est accordé directement à Donneau, ce qui implique qu’au moment de la démarche administrative le contrat commercial n’est pas encore conclu).
L’état d’inachèvement du projet au moment de l’obtention du privilège, qui amène Donneau à faire l’impasse sur une publication immédiate.
La perspective à venir de rebondissements dans l’actualité politique (évolution du procès Fouquet) comme littéraire (annonce de pièces à venir comme L’Ecole des femmes ou la Sophonisbe) que Donneau de Visé se prépare à intégrer dans son ouvrage et pour lesquels il en retarde la parution.
De une à trois parties : aux prises avec l’actualité
Autre incertitude génétique : la parution en trois parties des Nouvelles Nouvelles était-elle prévue dès l’origine ?
Le privilège obtenu ne mentionne pas, en tout cas, la clause “en un ou plusieurs volumes”, explicitement formulée en principe lorsqu’il s’agit d’ouvrages comprenant plus d’une partie.
On peut donc imaginer que le projet original ne prévoyait qu’un seul volume et que c’est l’ajout successif de pièces diverses qui a amené à faire imprimer trois parties. Grâce à la plasticité d’une nouvelle comme celle des “Nouvellistes”, les Nouvelles Nouvelles offrent en effet la possibilité d’ajouter au besoin des pièces diverses qui collent au plus près de l’actualité, tant politique que littéraire. C’est donc l’amplification progressive de cette nouvelle qui aurait nécessité une, puis deux parties supplémentaires. La “Conversation des nouvellistes”, l’une des pièces du t. II, présente de fait deux faux raccords (pages 266 et 270) qui accréditent l’hypothèse de ces insertions successives.
Dès lors, comme la nouvelles des “Succès de l’indiscrétion” ne suffit plus à constituer le premier volume à elle seule, il devient nécessaire d’en ajouter une seconde, offrant, en l'occurrence, la démonstration inverse (“La Prudence funeste”). C’est là encore une fois l’occasion pour Donneau de Visé de coller au plus près de l’actualité : dès le milieu des années 1662, les rebondissements du procès Fouquet sont un sujet qui passionne le public. Fidèle à son mode de production, il profite de cette nouvelle… nouvelle pour consacrer un long passage de “La Prudence funeste” à un procès fictif cultivant les analogies avec celui de l’ancien surintendant.
C’est probablement l’excroissance que constituent les discours sur L’Ecole des femmes et la Sophonisbe qui a fait passer l’ouvrage de deux à trois parties. Ce développement est le seul dont le rajout tardif est un fait avéré : la pièce de Molière est crée le 26 décembre 1662, celle de Corneille, le 12 janvier de l’année suivante. Ces deux passages, qui prennent place logiquement dans le tome III (p. 210 à 276), sont énoncés par Straton, un nouvelliste qui n’apparaît qu’à cette occasion, après avoir été annoncés dans le tome II (p. 7). Ils constituent l’un et l’autre une sorte de critique des pièces, qui, dans le cas de Molière, s’assortit d’une brève “vie de l’auteur”. Mais ils sont surtout l’occasion, pour Donneau de Visé, de prendre part aux deux querelles théâtrales les plus retentissantes des années 1660. Contrainte matérielle : le passage de deux à trois parties implique évidemment l'ajout d'un contenu suffisant pour étoffer la troisième partie. De là sans doute l’insertion du “Jaloux par Force”, qui présente l’avantage d’être à la fois une nouvelle galante (type de contenu jusqu’ici absent de l’ouvrage) et de réitérer le procédé des “Succès de l'indiscrétion” : avec cette nouvelle en effet, Donneau de Visé se fonde à nouveau sur un sujet mis à la mode par une comédie de Molière - les maris jaloux, avec L’Ecole des femmes - et d’en prendre le contrepied.
Le frontispice est manifestement gravé à un stade tardif de l’élaboration : les trois personnages qui y figurent correspondent très précisément au contenu des trois parties. La date d’exécution des autres gravures est en revanche plus difficile à établir : certaines étaient-elles prévues dès le projet initial ? Ou, au contraire, est-ce au moment où les Nouvelles Nouvelles prennent de l’ampleur que Donneau de Visé se décide à augmenter la valeur du livre qui en résultera par le biais de gravures ?
Enfin, certains indices laissent envisager que les trois parties n’ont pas été disponibles tout à fait en même temps, mais que leur parution a été échelonnée sur un temps court (cinq à six semaines) : ainsi, alors que la page du titre de la première partie est identique pour tous les libraires, Jean Ribou fait imprimer sa propre marque sur les pages de titre des second et troisième volumes, ce qui pourrait suggérer une évolution de l’accord entre les différents éditeurs des Nouvelles Nouvelles. Cette extension des délais a permis sans doute d’ajuster le dernier volume, qui colle de très près à l’actualité, puisqu’il paraît moins d’un mois après la première de la Sophonisbe.
Conclusions et table chronologique
Les Nouvelles Nouvelles sont donc un ouvrage élaboré en flux tendu : elles ont été reconfigurées à plusieurs reprises pour intégrer des textes très divers, mais qui présentent tous la caractéristique commune de réagir directement à l’actualité littéraire ou politique. Il s’agit donc d’un livre fortement tributaire de cette actualité, composé selon une logique de produit dérivé : un succès, un sujet à la mode, entraînent la production et l’insertion d’un texte sur ce sujet sous forme tantôt de commentaire ("Conversation des soupçons", "Conversation des pointes ou pensées", discours sur les pièces de théâtre à la mode…), tantôt de nouvelles (“Succès de l‘indiscrétion”, “Jaloux par force”, mais aussi, "Aventures du prince Tyanès"…)

Strate

Détails
Projet initial

- Décembre 1661 : Obtention du permis d’imprimer pour un livre appelé Les Succès de l’indiscrétion et Les Nouvellistes. Privilège accordé le 28 février 1662.
Passage à deux parties

- Amplification de la nouvelle des "Nouvellistes" par l’ajout de pièces insérées.
Passage à trois parties

- Actualité de L’Ecole des femmes et de la Sophonisbe, ajout des discours à leur sujet.
Parution

- Achevé d’imprimé de la première partie : 9 février 1663.