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Rousseau était radicalement hostile au système représentatif, dont l'Angleterre offrait de son temps le modèle. Alors que Voltaire faisait du régime anglais un exemple à suivre, l'auteur du Contrat social affirmait que du jour où on élisait un représentant, on devenait son esclave: on n'était libre qu'au moment de voter. Un élu ne devait être que le commissionnaire de ses électeurs. L'idéal étant que ceux-ci aillent eux-mêmes en ville pour délibérer des décisions à prendre. Il dit souhaiter, à cet égard, que les États se soumettent aux nécessités pratiques: puisqu'un citoyen ne peut pas se rendre dans une capitale lointaine, il est préférable qu'un État ne soit constitué que de la ville la plus proche et de son environnement immédiat. Il rejette les empires dirigés depuis des capitales lointaines.
J'ai repensé à ces idées hardies de Rousseau quand, lors des dernières élections législatives de France, la dirigeante du Parti socialiste, Martine Aubry, a déclaré qu'Olivier Falorni s'était fait élire, contre Ségolène Royal, avec des voix de droite. Cela m'a donné l'impression que, pour elle, les voix étaient les propriétés des partis. Les choix des électeurs, connus grâce à la catégorisation socioprofessionnelle, n'étaient que le moyen de porter une dame de haut rang à la députation puis à la présidence de l'Assemblée.
En France, le système consiste à choisir le gouvernement au sein d'une aristocratie préexistante: c'est ce dont cet épisode m'a donné l'impression. Il est aberrant, de mon point de vue, que cette situation ait donné lieu à des déclarations publiques alors qu'il ne s'agissait que d'un problème interne au Parti socialiste. Pour les électeurs, cela revenait strictement au même, puisqu'Olivier Falorni avait annoncé qu'il soutiendrait François Hollande, s'il était élu. Appeler voix de droite celles qui permettent à un député de voter conformément aux choix du Parti socialiste me paraît assez grotesque. Cela ne participe pas, à mon sens, d'un esprit républicain au sens où Rousseau l'eût entendu. Comment après on peut être crédible lorsqu'on dit qu'on ne débat pas sur les personnes, mais sur les idées, je ne sais pas.
Il est quand même clair que le pouvoir est rapidement confisqué, dès que les élections sont passées. Le côté étrange de la chose est toujours de voir les politiques ne pas comprendre d'où vient la désaffection du peuple. La réponse se trouve pourtant chez Rousseau: il suffit de le lire. Mais, en France, on peut avoir fait de hautes études et, sans doute, n'en être pas très capable.