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Première ascension de la face nord du Fletschhorn
( 4001 m. A. S. )
Par E. R. Blanchet.
J' ai conté dans « Les Alpes » x ) notre descente inédite, le 23 juillet 1928, du Weissmies à Simplon-Village.Voici comment nous rentrâmes dans la vallée de Saas.
En attirant mon attention sur la virginité de la face nord du Fletschhorn, Oscar Supersaxo 2 ) m' avait signale une très belle pièce à ajouter à mon tableau de chasseur de premières. L' expédition qui devait me la livrer serait dirigée par lui, tel était le prix du renseignement donne. Cette condition « sine qua non » reléguait au rang de second — ou plutôt de troisième — Caspar Mooser, mon compagnon habituel. Trait rare chez les guides ambitieux, Mooser ignore tout sentiment de jalousie. Il se résigna de bonne grâce. Le Rothorn de Zinal devait lui offrir compensation: le Fletschhorn vaincu, nous tenterions aussitôt, à nous deux seuls, d' y frayer une route nouvelle.
Si Simplon-Village, avec ses 1479 mètres d' altitude seulement, semblait un point de départ bien éloigné, seules, l' une ou l' autre de ses auberges pouvaient nous épargner les rigueurs d' un bivouac. On franchit rarement en un jour une dénivellation de 2500 m. Une telle entreprise devient problématique quand elle doit s' achever par l' ascension d' une pente de glace haute de 850 m ., très raide, encore inviolée. Oscar m' avait propose de camper à près de 2000 m ., à la Rossbodenalp.
Sourd à ses raisons, je m' obstinai à prendre mes quartiers à Simplon-Village, et encore, à l' auberge inférieure. Son nom d'«hôtel du Fletschhorn » me paraissait de bon augure. J' étais fermement résolu à dormir, à dormir dans un lit. Pourtant, j' acceptai de me lever à minuit.
Le 24 juillet, j' allégeai mes repas et les rapprochai. Ce resserrement de leur horaire me procura l' illusion cherchée: à 5 heures, il me sembla tout naturel, sinon nécessaire, de m' aller coucher. Volets clos, boules de cire enfoncées profond dans l' oreille, je m' anéantis dans l' obscurité et le silence. Quand on m' éveilla, les aiguilles, sur le cadran de ma montre, achevaient de tracer un demi-cercle ascendant. Avec autant d' entrain que s' il eût été 8 heures du matin, je plongeai ma cuillère dans un bol de porridge digne d' une table écossaise. Autour de moi s' affairait une petite servante, fort intriguée. Un souper, passe encore, mais un déjeuner, à minuit...
Dans le vestibule, les guides m' attendent. Oscar a allumé sa lanterne. Un coup de bise, la porte à peine ouverte, l' éteint brutalement. Sur la grand' route dure et sonore nous filons d' un bon pas.
Au hameau d' Eggen, quart de tour à gauche. Un sentier étroit et rapide nous conduit à la Rossbodenalp ( 1939 m. ). Plus haut, la trace est difficile à suivre, mais Oscar a franchi souvent le col de Rossboden et la retrouve toujours à temps. Aux mélèzes ont succédé des prés; à la nuit noire et opaque, une obscurité moins dense. Un gros nuage, en forme de poisson, flotte accroché à un pic secondaire, comme un dirigeable à un mat. Ce nuage ranime de réflexions pessimistes la conversation languissante. Nous peinons sur des éboulis, puis sur une longue coulée de neige.
Nouveau quart de tour à gauche. Nous allons vers le sud, en sens inverse de la direction initiale. Nos pieds foulent les galets d' une plage que baigne le glacier de Griesseren. L' aube pointe. Un voile se précise, tendu sur une moitié du ciel.
Parcours presque plan sur une glace à nu, dure, polie. Ce n' est qu' un palier entre deux rampes: déjà nous nous essoufflons sur une pente couverte de neige.
Le vent du nord a disloqué le nuage-poisson et dissipé le voile menaçant. L' inclinaison augmente. Nous chaussons nos crampons.
Il fait grand jour quand nous sortons du glacier de Griesseren. Seul, un petit col pierreux nous sépare du monde inconnu où nous allons pénétrer. Bientôt le col aussi est sous nos pieds et d' un seul coup, la masse étincelante du Fletschhorn, glorieux, se découvre en entier, au delà du plateau glaciaire de Rossboden. Je n' ai pas souvenir, dans les Alpes, de lever de rideau plus soudain, plus saisissant.
Formidable falaise de glace haute de 850 mètres, la face nord réfléchit une lumière éblouissante. Pourtant les rayons du soleil ne la frappent qu' oblique.
Les premiers trois cents mètres jaillissent très raides: la pente paraît sortir angle droit du plateau presque horizontal, coupé de grandes crevasses. Des stries rectilignes, comme en laisserait l' action de quelque brosse titanesque, renforcent encore ce caractère de déclivité extrême. Par places, le passage des avalanches se connaît à des surfaces luisantes et polies. Au pied de la face, des boules de neige criblées de cailloux noirs s' amoncellent en cône. Des éclats de séracs en émergent, pointus ou coupants. A mi-hauteur, une ceinture de rocs sombres interrompt la blancheur scintillante du précipice. Un débordement des glaces supérieures suspend sur elle des séracs en surplomb. Plus haut encore, un mur de glace barre la face de part en part, de l' épaule nord-est à l' épaule nord-ouest. Un peu à droite d' une verticale abaissée du sommet, un plan incliné très étroit, haché de crevasses, entame le mur bleuâtre partout ailleurs à pic. Ce plan incliné établit une liaison — unique — entre le bas et le haut du versant nord. Au delà, l' escarpement diminue; la neige y demeure. Deux sillons directs, noirs et parallèles, descendent d' une petite pyramide de roc foncé qui prend naissance dans la glace et se découpe sur le ciel, dressée sur l' arête N.E. Elle étaye la cime argentée, si vaporeuse, si légère qu' elle paraît flotter dans l' air. Large, vertigineux, un couloir de glace enneigée se précipite de l' épaule nord-ouest. Un énorme bombement glauque borde la partie supérieure de sa rive occidentale.
L' admiration nous a cloués sur place. Elle s' allie à un respect qui tient de la crainte.
Oscar braque sa longue-vue. La barre rocheuse à mi-hauteur se révèle, au grossissement de la lunette, un obstacle sérieux, plus inquiétant encore que les séracs penchés sur elle. La vision de dalles lisses et imbriquées fait passer le « leader » de l' ardeur au pessimisme. Tour à tour, Mooser et moi nous étudions le détail de cette zone critique.
Presque à niveau, sous un escarpement rocheux qui nous domine à droite, nous cheminons sur le bord occidental du glacier de Rossboden, le regard fixé sur la base de la face nord. Dans un fracas retentissant, des blocs soudain bondissent entre nous. Cette attaque de flanc vise Oscar surtout, sans égard aux nombreux enfants qui réjouissent son cœur de père. Pas de danse inédits, réflexions amères du « Familienvater » menace Mais le gracieux ballerino connaîtrait dangers pires encore dans la traversée d' une place de métropole, entre taxis et autobus toujours voraces, malgré quelques vies offertes en holocauste de temps à autre.
Une crevasse énorme nous rejette sur la droite. Un train entier courrait à l' aise entre ces murs de faïence blanche très écartés, pareils à ceux d' une tranchée ferroviaire du nord.
Un retour sur la gauche nous ramène à 6 h. 30 sous l' aplomb du sommet, à pied d' œuvre. Pas de halte gastronomique, pas de branle-bas de combat. Depuis longtemps nous sommes parés, crampons aux pieds, les nœuds de la corde bien serrés par nos cabrioles opposées sous la grêle des projectiles. Sur le cône d' avalanche, chacune des boules de neige forme point d' appui.
Les Eckenstein mordent ensuite dans la pente unie. D' instinct nous donnons d' emblée notre maximum de vitesse. Aux zigzags qui atténuent les rampes, la prudence nous fait préférer une montée en ligne droite. A l' instar des meilleurs « sans-guide », Oscar, fait rare encore chez les professionnels suisses, est devenu un virtuose des Eckenstein. Avec lui, pas de temps perdu à tailler d' inutiles degrés. Nous nous élevons très vite, comme nous le montre chaque coup d' œil en arrière, ou entre les jambes. Coups d' œil furtifs, car le regard doit surveiller sans relâche les régions supérieures. Ni pierres ni glaçons ne sifflent à nos oreilles pendant cette heure et demie où nous répétons le même effort, le même mouvement, comme des automates. La Kola, la caféine donneraient-elles à nos jarrets, à nos poumons la vigueur que leur communique cette rangée de séracs penchés sur nos têtes?
Comme nous allons toucher enfin à la ceinture de rocs, la glace, au delà d' une rimaie inoffensive, se redresse à l' extrême: nous voici contraints de façonner degré après degré. Entre la montagne et nos corps, à peine assez d' espace pour manier le piolet. Oscar s' envoie sur le front un maître coup de pioche, mais ni le choc, ni la douleur n' ébranlent son sang-froid ni son équilibre.
C' est une surprise heureuse que nous réserve le premier contact avec les rochers. Où sont donc les dalles imbriquées vues à la lunette?
Agrippés à de petits gradins bien disposés et rugueux, un peu délités, nous grimpons de conserve. A 8 h. 10, nous nous arrêtons sur un palier que dépasse la trajectoire des projectiles. Alentour, des champignons grisâtres s' étalent en feuilles sur de grandes surfaces de roc. Leur consistance est celle d' un cuir mince et souple. Leur aspect rappelle celui de certains polypores de nos forêts. Ils s' arrachent facilement par vastes lambeaux. Nulle part je n' ai constaté cette végétation bizarre et abondante. Elle étonne mes compagnons autant que moi-même.
Un grondement sourd nous met sur le qui-vive. Puis un autre. La montagne s' écroule?
Ce n' est pas l' artillerie du Fletschhorn, mais les canons des humains. Des exercices de tir ont lieu au Simplon et les ondes sonores nous parviennent désormais avec régularité, amplifiées par les échos. Belle occasion d' étudier leur effet sur la stabilité des séracs.
Une longue série de journées chaudes a fondu la glace dans les interstices. L' absence de ce ciment naturel — cause fréquente de chutes de pierresnous incite à redoubler de précautions. Descellés, les blocs de la muraille, de plus en plus friables, s' arracheraient à la moindre traction horizontale.
Deux membres de la caravane s' ancrent pendant que le troisième s' élève. Les prises s' espacent, se raréfient. Les gradins se rétrécissent, puis disparaissent. Oscar, sur ces plaques perfides, s' étire et se ramasse comme une énorme chenille. Nous approchons de l' issue des rochers.
Au Simplon, les pièces suisses tirent toujours. Leur tonnerre ne vaut pas la voix cuivrée de Tartarin au Mont Blanc: il ne parvient pas à ébranler un seul de ces séracs inclinés.
Un couloir de glace — il oblique un peu sur la droite — nous occupe jusqu' à 9 h. 55. Le baromètre indique une altitude de 3700 m. Alentour, la pente de glace a éclaté de toutes parts; elle projette des tours, des flèches sous la pression puissante des masses supérieures contrariées par la structure du sous-sol rocheux.
Dans le ciel bleu, nous voyons s' étager des crêtes de glace en lignes obliques opposées. Selon Mooser, lorsque dans le pêle-mêle d' un « Gletscherbruch » 1 ) les crêtes de glace affectent cette obliquité symétrique, on trouve toujours quelque isthme pour passer de l' une à l' autre. Nous nous engageons dans une série de V dont les branches très ouvertes sont autant de séracs divergents. A 10 h. 30, zigzaguant d' isthme en isthme, nous sortons de ce labyrinthe étroit et enchevêtré. Ce plan incliné fendu de crevasses — où nous avions reconnu, du pied du Fletschhorn, le moyen unique d' accéder au champ de glace supérieur — nous a donne, en 35 minutes, la solution du problème. Nous sommes à l' altitude de 3820 mètres. Le canon du Simplon, découragé, s' est tû.
Nous distinguons, piquée sur l' arête N.E., la petite pyramide rocheuse qui flanque la cime à gauche. Entre elle et nous s' étendent des nappes blanches unies et régulières. Nous y laissons des empreintes profondes. A droite de l' aplomb du sommet, une puissante falaise de glace se bombe, imprenable, sans défaut. Elle nous rejette légèrement sur la gauche. Nous visons, sur l' arête N.E., le point le plus rapproché de la petite pyramide. Le soubassement rocheux de celle-ci émerge de la pente de glace. Du pied de cette masse délitée descendent deux sillons qui ont buriné profondément la neige. Aussi vite que possible, nous les coupons en diagonale.
Désormais hors de péril, nous sommes assurés du succès. Je goûte le sentiment bizarre de poursuivre la conquête de pentes vierges, quand déjà, à l' extrême danger, a succédé la sécurité absolue. La détente de tout l' être, cette récompense suprême du péril surmonté, nous est dispensée ici comme par anticipation.
Cependant notre piste, aux empreintes noircies d' ombre, s' allonge dans une neige de plus en plus amollie. Elle ne tardera pas à relier, chaîne aux mille anneaux, l' extrême haut de l' arête nord-est au précipice qui se dérobe derrière nous.
La rampe s' accentue de nouveau. Oscar sort son clinomètre: 40°, puis 45°. Peu de chose en comparaison de la pente inférieure, ou du petit couloir resserré entre les rochers et les séracs, passages « sensationnels » dont nous n' avons pu, sous la menace constante des projectiles, mesurer la déclivité.
Les ultimes escarpements ne nous retiennent pas long temps. A quarante mètres au-dessous du point culminant, nous débouchons sur l' arête. Nous tournons à droite. Quelques pas encore, et à midi précis nous jetons bas nos sacs sur la neige du sommet.
De l' épaule nord-ouest — où passe la voie ordinaire de Saas Grund — nous contemplons, deux heures plus tard, le profil de la face nord. Est-il possible que des hommes aient osé affronter ce précipice effroyable, qu' ils aient réussi à en ressortir? Et ces hommes, puis-je croire que c' est bien notre caravane groupée là intacte, à peine fatiguée, le calme et gigantesque Mooser, au regard distrait — comme si ses yeux bleus voyaient des ciels infiniment éloignés —, Oscar, dont la personne replète éveille l' idée de confort et de bonne chère, mais cache des muscles d' un acier de trempe exceptionnelle? Comme après un rêve merveilleux, je voudrais me palper les membres, toucher de la main ce sol qui nous porte, afin de me convaincre que c' est bien moi qui suis ici, qui ai vécu ces heures fabuleuses.
La fin de notre échelle de Jacob disparaît derrière un bastion de glace énorme. Un ciseau mystérieux s' est plu à y sculpter une face de gorille colossale, à peine dégagée de la matière, monstrueuse et grotesque. Pourquoi ce génie de la montagne nous a-t-il laissés passer? Je me le demande encore quand je regarde les vues prises d' ici même, à la fin de septembre, après une chute de neige abondante et vingt degrés de froid.