Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06978.jsonl.gz/289

"Le Gothard est une formidable réalisation du peuple suisse, qui a donné sa bénédiction au projet de 23 milliards de francs: 63,6% de la population a dit oui en 1992. C'est un fantastique succès de voir aujourd'hui son aboutissement. Mais il a fallu se battre et prendre son bâton de pèlerin pour convaincre", précise mardi Adolf Ogi, ancien conseiller fédéral de 1988 à 2000, dans le Journal du matin sur RTS La Première.
Celui qui était en charge du département des Transports lors du vote en 1992 avoue toutefois des moments de doutes lors de batailles difficiles, car le tunnel routier attirait le trafic poids lourd de toute l'Europe.
"On avait la pression de tous les côtés, de l'Europe et un référendum au niveau suisse".
Sprint
L'ancien conseiller fédéral a donc dû convaincre autant ses collègues du conseil fédéral, notamment le ministre des Finances de l'époque Otto Stich, les ministres des Transports européens que le peuple suisse. "C'était un sprint, il fallait aller de l'avant rapidement."
"On nous disait que les Italiens voulaient construire dans la vallée de la Brenner, que les Autrichiens aussi voulaient construire, mais finalement ils ne l'ont pas fait".
Otto Stich, je ne sais pas s'il avait mal digéré un saucisson d'une cabane du Lötschberg mais il était résolument contre le projet.
"J'ai vu, j'ai peur, laisse-nous partir"
Pour convaincre les ministres européens, qui préféraient une autoroute au rail, Adolf Ogi a également dû oeuvrer en fin stratège.
"Je me suis rendu 37 fois à l'étranger pour dire à mes collègues que nous ne construirions pas d'autoroute mais les NLFA (nouvelles lignes ferroviaires à travers les Alpes, comprenant le Gothard, le Lötschberg et le Simplon). J'ai aussi invité tous les ministres des Transports en Suisse pour une démonstration".
Ils se rendent à Kirchlein von Wassen dans le canton d'Uri pour "constater l'étroitesse de la vallée et la beauté de la nature", et où construire une autoroute serait illusoire. "Grâce à cette stratégie, j'ai pu les convaincre".
On a pris l'hélicoptère et j'ai dit au pilote qu'il fallait qu'il le fasse tanguer quand je lui en donnerai l'ordre...
Le plus sceptique d'entre eux reste le Belge Jean-Luc Dehaene, qu'Adolf Ogi embarque à bord d'un hélicoptère dans une méthode "pas très diplomatique mais efficace": "Il me disait, Dolfi, tu pourrais construire, mais tu ne veux pas..."
"Alors pour lui montrer, on a pris l'hélicoptère direction Kandersteg. J'ai dit au pilote, va directement sur la paroi Nord de l'Eiger et à 3600 mètres tu t'arrêtes et quand je te donne l'ordre de tanguer, tu le fais", raconte avec passion l'ancien conseiller fédéral UDC.
"Ensuite, j'ai desserré discrètement la ceinture du ministre et je lui ai dit: ici on peut vraiment pas construire une autoroute! Il a sauté sur mes genoux et il a dit "j'ai vu, j'ai peur, laisse-nous partir" et à partir de ce moment-là, c'était le plus fervent défenseur du projet".
Nuits blanches et calculs
Le conseiller fédéral a toujours défendu la nature et les Alpes suisses face au trafic routier. Il a rappelé que l'ouverture du tunnel ferroviaire du Lötschberg en 2007 a permis une réduction importante du nombre de camions passant par la route au Gothard. "Mais ce n'est pas terminé et il reste des modernisations à faire", note Adolf Ogi qui réfute le fait que le projet ait largement dépassé le budget financier prévu.
>> Ecouter aussi "après le Gothard, le tunnel ferroviaire du Lötschberg est prévu pour 2030":
Adolf Ogi relève aussi le paradoxe de la pensée suisse qui la même année, 1992, a accepté le Gothard, un projet qui la place aujourd'hui au coeur de l'Europe, mais refusé l'adhésion à l'espace économique européen.
"C'était le dossier le plus difficile de ma carrière. C'était des nuits blanches et quatre calculs rénaux. Mais aujourd'hui, je suis fier de ce succès", a-t-il conclu.
sbad