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Résumé
Non-lieu de memoire
Thomas David, Luc van Dongen und Marietta Meier
Le 23 octobre 1783 était érigé sur la petite île d'Altstatt près du Meggenhorn (LU) un momument commémoratif en forme d'obélisque rendant hommage «aux fondateurs de la liberté helvétique». Son concepteur était l'historien, écrivain et ancien abbé G. T. F. de Raynal (17131796), proscrit en France pour ses idées démocratiques.(1) Le monument acquit une certaine renommée puisqu'il fit l'objet d'une gravure de F. D. Née, publiée par le baron de Zurlauben dans ses Tableaux de la Suisse en 1785, et que l'éditeur bâlois Ch. von Mechel représenta l'objet en 1786 dans un décor romantique (cf. l'illustration en couverture). Goethe chercha même à voir le site mais en vain car, malice du temps, la pomme métallique surmontée d'une flèche capta l'éclair un jour d'orage et l'¦uvre fut foudroyée en 1796 On démembra le monument et certaines parties furent réutilisées sur d'autres ¦uvres d'art. Quant au site, il reprit son aspect d'avant 1783. Ainsi, ce qui devait devenir un lieu de mémoire devint littéralement un non-lieu de mémoire.(2) Par delà cet exemple piquant mais relativement anodin, on peut se demander s'il existe d'autres types de non-lieux de mémoire? Cette question est au c¦ur du présent numéro de traverse.
La mémoire est aujourd'hui une thématique en vogue dans le paysage historiographique, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les historiens n'ont en effet commencé à s'intéresser que récemment à cette réalité mouvante et difficile à saisir, bien après les écrivains (Proust, Joyce), les philosophes (Bergson, Nietzsche), les psychologues (Freud) et les sociologues (Halbwachs). Sans doute les deux dernières décennies les ont-ils incité à se pencher sur ce thème: désenchantement des années '80 et '90, engouement pour le «patrimoine», mode rétro, crises identitaires, autant de facteurs qui expliquent cette nouvelle tendance, auxquels il convient d'ajouter les résurgences de la Seconde Guerre mondiale qui posent des problèmes difficiles et pressants aux sociétés actuelles (jugement et responsabilité face au passé, disparition des derniers survivants, place de l'historien dans le travail de la mémoire, etc.). On a vu ainsi fleurir nombre d'études sur la mémoire d'un événement, la mémoire au sein d'un groupe social, d'un parti ou d'une nation. C'est cette dernière voie qui a connu le plus grand succès grâce au concept de lieu de mémoire qui, rappelons-le, ne se borne pas aux expressions matérielles et physiques, mais englobe également le discours, les représentations mentales, etc. développé par l'historien français Pierre Nora. Bien que procédant d'une démarche très nationale (voire nationaliste), les Lieux de mémoire français ont fait tache d'huile dans plusieurs pays. Des entreprises similaires, ou des réflexions à partir du modèle hexagonal, ont vu le jour en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Suisse, etc.(3) Mais le thème histoire et mémoire n'est de loin pas encore épuisé et la démarche de Nora nous semble aussi présenter des limites.
Outre leur aspect «cocardier», les Lieux de mémoire témoignent d'une approche présentiste, réduisant les lieux de mémoire aux seuls reconnus aujourd'hui. Ils évacuent l'historicité même de la catégorie des lieux de mémoire: si un lieu de mémoire a existé par le passé mais a disparu sans laisser de traces décelables aujourd'hui comme c'est le cas par exemple du monument d'Altstatt , il n'a aucune chance de figurer dans le recueil. Une seconde réserve, plus fondamentale, peut être formulée. Les Lieux de mémoire sont les symboles de la mémoire officielle ou dominante, autrement dit celle qui a «vaincu». Comme l'écrit Gérard Noiriel, «la question des modes d'imposition de la mémoire collective propre à l'élite aux autres groupes de la société n'est pas abordée par Pierre Nora. Cela s'explique par le fait que son approche s'appuie sur la définition de la nation qu'a élaborée Michelet. La France est considérée comme une Ðpersonneð; les multiples Ðjeð qui définissent les individus dans leur infinie diversité sont d'emblée fondus dans le Ðnousð national.»(4)
La mémoire, pour l'historien, ne doit pas se réduire au lieu de mémoire. Mémoire et oubli sont indissociables; ils sont partie intégrante de processus sociaux et culturels souvent conflictuels. Ainsi, les reconstructions successives de la mémoire ont un caractère fortement politique. Traverse a voulu ouvrir une réflexion sur les usages sociaux du passé en mettant l'accent sur les «ratés», les «angles morts» et les contradictions de la mémoire. Sans oublier l'oubli dont il faut aussi chercher à comprendre l'économie. Pour caractériser l'ensemble de ces phénomènes, nous avons imaginé l'expression de non-lieu de mémoire. Au terme d'un petit colloque organisé à Berne le 20 juin 1998 en présence de la plupart des auteurs de ce numéro et d'Andreas Suter, nous en avons retenu trois types possibles, qui peuvent parfois se chevaucher. Premièrement, le non-lieu de mémoire en creux: quand un même événement devient lieu de mémoire pour certains et non-lieu de mémoire pour d'autres (nation, classe sociale, sexe, etc.). Deuxièmement, le lieu de mémoire interrompu: quand un lieu de mémoire a connu une durée de vie éphémère. Troisièmement, le contre-lieu de mémoire: quand un événement ou une réalité historique méconnue est revendiquée comme lieu de mémoire par un groupe social, une minorité culturelle ou ethnique, etc. Très rudimentaires, ces définitions sont à prendre pour ce qu'elles sont: une tentative de délimiter un cadre de nature à susciter des études historiques intéressantes Ce numéro est à l'image de nos prévisions: impossible à fondre dans un moule analytique cohérent, mais riche en voix qui se répondent.
Jakob Tanner nous offre une réflexion générale sur les enjeux que représente la mémoire dans nos sociétés et dans la pratique de l'histoire, avant de montrer comment l'un des haut lieux de mémoire de la Suisse contemporaine le Gothard ou le réduit national est devenu caduc depuis peu.
Regula Schmid s'interroge sur le rôle joué par les bannières prises à l'ennemi et les chroniques au Moyen Age. Contestant l'un des postulats de Pierre Nora, elle est amenée à reconsidérer les liens entre tradition orale (mémoire), récit écrit (histoire) et oubli.
L'oubli est également traité par trois autres auteurs. David Bouvier, d'abord, qui se livre à une réflexion sur l'amnistie littéralement la non-mémoire en Grèce antique. Paradoxalement, l'amnistie serait à appréhender davantage comme un acte de mémoire que comme un pardon oublieux, et elle remonte peut-être à une ancienne tradition poétique. Daniel Osterwalder, ensuite, qui dévoile une page méconnue de la guerre civile de 1847 en Suisse. En se fondant sur les registres des morts et des blessés conservés aux Archives fédérales, l'auteur révise à la hausse les chiffres traditionnellement admis et fait apparaître l'indemnisation, dont certaines catégories de soldats ont pu bénéficier, comme une sorte de culte bureaucratique du souvenir ayant passablement inhibé la mémoire de la guerre civile. Alain Clavien, enfin, dont la brève note s'attache à rechercher les causes de l'oubli dans lequel sont tombées les revues antifascistes romandes après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Outre les pesanteurs de la mémoire officielle de la guerre et la discrétion des historiens du mouvement ouvrier sur ce sujet, on trouve notamment les travers de la critique littéraire comme explications.
Deux périodes révolutionnaires d'histoire nationale et locale font l'objet de deux autres analyses. On y voit le conservatisme des élites helvétiques qui ont toujours cherché à recouvrir par le voile du silence les événements mettant à nu les divisions au sein de la société et des mémoires cantonales spécifiques. Ainsi, Chantal Lafontant se penche sur la mémoire de la République helvétique et les politiques commémoratives divergentes de deux cantons: tandis que les Vaudois fêtent traditionnellement la fin de la libération bernoise tout en continuant d'occulter le régime qui suit, les Argoviens ont décidé cette année de réhabiliter l'avènement du nouveau régime après l'avoir presque ignoré pendant deux siècles. Charles Heimberg, pour sa part, relève l'occultation dont a été victime la révolution radicale de 1846 à Genève, tant chez les radicaux devenus progressivement des notables, que chez les socialistes imprégnés par la culture bourgeoise.
Dans une contribution sur la postérité de l'antifascisme et de la Résistance dans l'Italie d'après-guerre, Stéfanie Prezioso met en relief le paradoxe italien, qui fait de ce pays un foyer où le débat public autour de la période fasciste et de la Seconde Guerre mondiale est souvent ardent, mais où le camp des résistants et des antifascistes n'est pas parvenu à créer de lieux de mémoire.
Quant à Corinne Gürcan, elle nous démontre que la Journée internationale des femmes, commémorée chaque année depuis 1911 dans un certain nombre de pays européens et aux Etats-Unis, si elle est un des rares lieux de mémoire de l'histoire des femmes, constitue également un non-lieu de mémoire dans la mesure où sa véritable origine a été déformée.
En marge de ce numéro, Franz Horváth donne à voir à travers une série de photos un exemple d'usage du passé dans un pays de l'ex-bloc soviétique. Plutôt que de faire disparaître et de vouer à l'oubli les anciens symboles de l'ère communiste en particulier les lieux de mémoire à la gloire de l'antifascisme , la ville de Budapest a décidé de les rassembler dans un nouveau lieu pour en faire un «gigantesque parc de statues» en l'honneur de la démocratie: musée enterrant le passé ou lieu de mémoire susceptible d'entretenir sa nostalgie?
Les contributions rassemblées ici ont toutes cherché à se mesurer à l'un ou l'autre type de non-lieu de mémoire décrit plus haut. Elles situent leur problématique quelque part entre la mémoire et l'oubli dans un large éventail de variantes: politiques du souvenir, amnistie, achat de l'oubli, silence, occultation, myopie, déformation et reformulation du passé, etc. Pousser plus avant la recherche des dénominateurs communs serait quelque peu artificiel, tant les sujets, les périodes et les approches sont variés. Puissent donc ces quelques pistes, à l'instar des fragments du monument d'Altstatt, être mis à profit pour d'autres études sur la mémoire.
Notes
(1) De Raynal avait d'abord songé à la prairie du Rutli, mais les autorités d'Uri virent le projet d'un mauvais ¦il: ce lieu était un monument à lui seul et, aussi longtemps qu'on se sentirait libre, un monument en l'honneur de la liberté serait incongru, lui répondit-on.
(2) Cf. Dario Gamboni et Georg Germann (sous la dir. de), Emblêmes de la liberté. L'image de la république dans l'art du XVIe au XXe siècle, Catalogue de l'exposition du Musée d'histoire de Berne et Musée des beaux-arts de Berne (1er juin au 15 septembre 1991), Editions Staempfli & Cie, Berne 1991. Merci à Pierre Chessex de nous avoir signalé cet épisode.
(3) Pour les indications bibliographiques, le lecteur voudra bien se reporter aux nombreuses références contenues dans les articles ainsi qu'aux comptes rendus.
(4) Gérard Noiriel, Qu'est-ce que l'histoire contemporaine?, Paris 1998, 202.