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Taylor Fritz est ce que l’on appelle communément un talent, au risque de confondre avec la facilité. Il a cette connexion privilégiée avec la balle, quelque chose d'un peu obscur: un touché, une caresse, une petite claque virile dont le son résonne comme une promesse. Au stade extatique de la pureté absolue, sa balle semble sortir de la raquette comme Romy Schneider jaillissait de la piscine, dans une fluidité voluptueuse.
Taylor Fritz est de ces surdoués insupportables qui réussissent tout du premier coup, jettent un œil à leurs devoirs avant la sonnerie et font 6 à l’examen, montent sur leurs grands chevaux et en deviennent cavaliers. Né avec une coordination parfaite, il a appris le golf en 30 minutes, le surf en une journée. «Il est talentueux», l'adoubait Pete Sampras à quatorze ans. Talentueux et facile. L'aisance sans même un peu de travail, comme une sale manie (Brassens).
Avec autant d'avance sur les autres, Taylor Fritz est devenu à 19 ans le plus jeune membre du top 100 et le plus jeune finaliste d’un tournoi ATP depuis 1989. «Je suis surpris d’être là si tôt, si vite», déclarait-il sans fausse modestie. C'est là, justement, que tout est devenu compliqué.
La presse américaine cherchait une graine de champion et pour la débusquer, elle a retourné chaque problème, chaque pot de fleurs à Wimbledon, chaque lopin de terre battue. Elle a naturellement distingué en Taylor Fritz le «nouvel Andre Agassi», trop heureuse d'en finir avec une génération d'enfants gâtés qui n'avait rien donné, ou pas assez (Young, Sock, Harrisson), des fortiches du tennis pourcentage et du coup droit maousse costaud, casquettes amples sur des visions étriquées.
Taylor Fritz était-il homme à tout rafler, à devenir le dominant intégral, avec ce talent qui semblait parfois l'encombrer? Pas sûr. Nous avions passé un US Open dans le même hôtel où le garçon (au demeurant très sympathique) semblait chercher l'anonymat, à tout le moins des cafés et des burgers, parmi les pendulaires de Grand Central, où il trimbalait un sourire paisible.
Il partageait sa chambre avec sa petite amie de longue date, Raquel Pedraza, qu'il a épousée quelques semaines plus tard, dès ses 18 ans. Il a eu un enfant à 20 et, en apprenant la nouvelle, sans le dire vraiment, le milieu ne croyait plus beaucoup en lui. Le couple est aujourd'hui divorcé.
Comme de nombreux surdoués, Taylor Fritz avait de l'effort une vision romantique et parcellaire. «Ma définition du travail: monter sur le court et travailler si dur que j’aie envie d’arrêter le tennis.» Mais cette envie ne l'a jamais effleuré.
Il en va de l'entraînement comme de l'activité sexuelle: ceux qui en parlent le plus sont généralement sont ceux qui en font le moins (avez-vous déjà entendu Wawrinka et Nadal parler de leurs séances quotidiennes de six heures, et on ne parle pas ici de gaudriole?)
Après avoir écrasé le circuit junior, Taylor Fritz a perdu au premier tour des qualifications pour son entrée chez les adultes. Sa réaction fut celle d'un garçon facile: «Je suis resté trois heures dans le vestiaire, immobile, sans rien faire. J’ai revu tout le travail que j’avais effectué depuis des années et j’ai pensé: tout ça pour perdre en une petite heure! J’étais détruit».
Aujourd'hui, Taylor Fritz est un joueur et un athlète complet. Il frappe la balle tôt et peut la gifler violemment, des deux côtés (comme Agassi). Il a moins de faiblesses, moins de fragilités. Son jeu de jambes est à la hauteur de ses ambitions techniques. Son mètre 93 n'est plus un handicap.
C'était son rêve d'enfant que de gagner dans le désert d'Indian Wells, près de San Diego, où il est né le 28 octobre 1997. Son père était professeur de tennis, jolie patte de droitier. Il a épousé Kathy May, quart de finaliste en Grand Chelem à trois reprises et fille du directeur de May Department Stores, devenu la célèbre chaîne Macy's.
Sauf que quand son père l'emmenait à Indian Wells, Taylor Fritz, de son propre aveu, ne s'intéressait pas au tennis. Il demandait des autographes dans les allées et la gentillesse d'Andy Murray suffisait à son bonheur. Aujourd'hui, c'est lui qui tient le stylo par le manche. Il a 24 ans, son fils trois. «Je sens que j'évolue positivement», affirme-t-il. Le fait d'avoir battu Nadal avec une cheville foulée est peut-être le signe que, cette fois, plus rien ne l'arrêtera.
Après quelques dizaines de mètres à marcher dans une allée, on débouche directement sur un court en terre battue. Autour, quelques rangées de chaises orange en plastique. Les badauds passent leur route, certains curieux s’arrêtent. Le tout dans un brouhaha auquel vient s’ajouter, au loin, la sono du court central.