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La monnaie est un instrument d'échange et de paiement, de mesure, de transmission et de conservation de la valeur, reconnu par tous dans un espace économique donné. Elle peut jouer en outre un rôle important au point de vue religieux et social. Son aspect concret est en soi sans importance; cela va de produits naturels (têtes de bétail, grains, etc.) aux moyens de paiement virtuels.
Les instruments prémonétaires des sociétés sans écriture sont difficiles à reconnaître, car on ne sait pas dans quelle mesure certains vestiges archéologiques (denrées, outils, bijoux) peuvent être interprétés comme monnaie, voire comme moyens d'échange standardisés. Les rares informations disponibles (depuis le Paléolithique supérieur) montrent de fortes différences régionales quant à l'histoire et aux fonctions de la monnaie. Les monnaies métalliques sont relativement récentes. Elles apparaissent vers 600 av. J.-C. en Asie mineure et en Méditerranée orientale, au IIIe s. av. J.-C. chez les Celtes.
Pour qu'une première forme de monnaie puisse se manifester, il faut qu'une société sorte de la pure économie de subsistance. Selon une hypothèse courante, mais matériellement invérifiable en Europe occidentale, l'économie monétaire serait passée par une série d'étapes de durée variable selon les endroits. L'accroissement des échanges au Néolithique aurait créé le besoin d'un instrument reconnu, rôle tenu d'abord par un élément naturel. Dans l'espace méditerranéen, par exemple, la fonction du bœuf comme mesure de valeur est attestée par la littérature et l'étymologie. Puis on aurait pris comme instrument monétaire des outils en métal, bien plus pratiques que le bétail pour l'échange et la thésaurisation, parce qu'ils prennent moins de place, se partagent facilement et se conservent sans frais. Ensuite on aurait eu recours à des formes bâtardes, rappelant un outil mais inutilisables comme tels (alliages ou dimensions inappropriées), enfin à des lingots de métal. Peut-être faut-il attribuer un caractère monétaire à certains outils de l'âge du Bronze dont le poids semble correspondre à des normes, ce qui constitue un pas essentiel vers la monnaie métallique.
Les origines de la monnaie ne sont guère éclairées par les théories modernes fondées sur la rationalité économique. L'ethnologie et l'anthropologie culturelle montrent en effet que la monnaie peut être utilisée de toutes sortes de manières et créée pour toutes sortes de raisons. Dans certains rituels subtils, la monnaie joue un rôle central, mais social ou religieux bien plus qu'économique.
Auteur(e): Markus Peter / PM
Sur le territoire de la Suisse, les plus anciennes pièces de monnaie datent du IIIe s. av. J.-C. Il s'agit d'imitations celtes de monnaies d'or macédoniennes (statères de Philippe et leurs divisions). Des frappes en argent, d'inspiration romaine, apparaissent au IIe s. av. J.-C., suivies de petites pièces de bronze coulées, les potins gaulois. Au début, les pièces en métal noble devaient servir surtout à la thésaurisation, à la manifestation du prestige social et à des usages religieux ou funéraires. Une vraie circulation, avec des pièces de différentes valeurs et de la petite monnaie, se met en place à la fin du IIe s.
De nombreuses monnaies locales (Suisse occidentale, Plateau oriental, Valais) coexistaient avec des types suprarégionaux. La frappe est attestée par la découverte de coins (Avenches, Mont-Vully) et de moules à alvéoles, en terre cuite, pour la préparation de flans monétaires (Üetliberg, Rheinau). La petite monnaie celte continua de circuler à l'époque romaine.
La romanisation alla de pair, dès l'époque augustéenne, avec une monétarisation rapide et générale de l'économie, dans le cadre des flux qui irriguaient tout l'Empire. D'énormes quantités de pièces circulaient pour les besoins du commerce et des légions (versement des soldes). Elles assumaient toutes les fonctions monétaires, servant aussi bien de moyen de paiement des achats quotidiens que d'instrument de thésaurisation pour de grandes fortunes mobilières (les trésors retrouvés à Vidy, à Kaiseraugst et ailleurs l'attestent). Le système introduit par Auguste resta en vigueur jusqu'à la fin du IIIe s.; il comprenait des unités d'or, d'argent et de bronze; le sesterce était la principale unité de compte. Les réformes de Dioclétien créèrent de nouvelles unités tout en gardant le trimétallisme.
Plusieurs ateliers de frappe monétaire sans statut officiel sont attestés dans la Suisse romaine (Augst, Vidy); leur production devait être tantôt prohibée, tantôt tolérée pour des raisons économiques. En revanche, un coin de l'époque de Tibère, découvert en 2004 à Vindonissa, appartenait peut-être à un atelier officiel.
Auteur(e): Markus Peter / PM
L'afflux de monnaies romaines en Suisse tarit au Ve s. après la fin de la domination de Rome. L'économie monétaire se maintint quelque temps, grâce aux anciennes pièces, puis elle disparut presque complètement. On en revint au troc et aux paiements en nature. Les royaumes barbares, sauf rares exceptions, abandonnèrent le trimétallisme et ne frappèrent plus que des pièces d'or, de trop forte valeur pour l'usage quotidien. Sans doute servaient-elles surtout au paiement de certains impôts et à la thésaurisation.
Sous les Mérovingiens, le triens devint la pièce prédominante; il valait un tiers du sou (solidus) de Constantin. On a identifié pour cette époque plus de 800 ateliers monétaires. Sept seulement se trouvaient sur le territoire suisse, qui occupait alors une position marginale, tous à l'ouest de la Reuss: Genève, Lausanne, Avenches, Saint-Maurice, Sion, Bâle, Windisch. Mais leurs triens ne jouèrent aucun rôle dans la circulation locale, fondée plutôt sur des émissions gauloises, voire ostrogothiques, wisigothiques et lombardes. A la fin du VIIe s., la monnaie d'or fit place à celle d'argent dans le royaume franc, mais cela n'eut guère de répercussions immédiates en Suisse.
Du VIIIe au XIIIe s., la quasi-totalité des pièces frappées en Europe centrale sont des deniers ou parfois des mailles ou oboles (demi-deniers). Pour les gros paiements, on utilisait à l'occasion des barres d'argent (attestées par des sources écrites et des trouvailles isolées) pesant généralement un marc ou une livre.
Pour l'époque carolingienne, l'archéologie montre que les besoins étaient principalement couverts par des pièces provenant d'ateliers francs (Suisse occidentale) et italiens (Suisse orientale; Grisons et vallée du Rhin en particulier), les frappes indigènes étant insignifiantes. Les sources écrites mentionnent déjà des redevances en argent, mais vu l'état embryonnaire de l'économie monétaire, on devait le plus souvent les convertir en nature. Aux XIe et XIIe s., les ateliers monétaires locaux, dépendant pour la plupart de seigneurs ecclésiastiques, se firent plus actifs. Les deniers de Bâle, Zurich, Lausanne et Genève devinrent prédominants, chacun dans son territoire (esquisse d'une régionalisation de la circulation). Aux Grisons cependant, les pièces italiennes gardèrent l'avantage. On pensait autrefois que les deniers, retrouvés en majorité dans des trésors en Scandinavie du Sud et sur la Baltique, servaient essentiellement au négoce lointain; mais les découvertes récentes révèlent de plus en plus l'importance de la circulation intérieure. L'usage de la monnaie n'était pas réservé aux grands marchands, il tendait à se répandre dans toutes les couches de la société.
Au XIIIe s. s'imposèrent en sus les deniers de Schaffhouse, Zofingue, Berne et Saint-Maurice. Chaque seigneur frappant monnaie prescrivait le recours exclusif à ses espèces sur les marchés de son territoire, les pièces étrangères devant être changées. Mais le monopole ainsi visé était difficile à mettre en œuvre; les limites des circonscriptions monétaires, claires dans les sources écrites, s'avèrent bien plus floues dans la réalité et les chevauchements sont fréquents.
L'économie monétaire prit son essor au XIIIe s. Dans la plupart des cantons, des redevances en nature furent converties en argent au bas Moyen Age. La monnaie et surtout la petite monnaie se banalisèrent. L'arrivée, peu après 1300, des nouvelles espèces d'or et des grosses espèces d'argent marqua un tournant important. Pour l'or, il s'agissait du florin, celui de Florence prédominant d'abord, remplacé par celui du Rhin dans la seconde moitié du XIVe s. Les principales espèces d'argent étrangères étaient les gros de Milan, de Prague et le gros tournois. Des gros furent émis en Suisse dès le XIVe s., d'abord à l'ouest, puis dans tout le pays, et des florins vers la fin du XVe. Avec ces nouvelles espèces, la circulation se faisait au bas Moyen Age sur trois niveaux: celui de l'or, celui des grosses pièces d'argent et, dans un cadre plus local, celui de la petite monnaie. L'étape suivante sera l'introduction, vers 1490-1500, de pièces d'argent comme le teston, le thaler et le batz, innovations qui déploieront leurs effets au XVIe s.
Auteur(e): Daniel Schmutz / PM
Le système de compte carolingien (1 livre = 20 sous = 240 deniers) prédomina au Moyen Age et, dans son principe, resta en usage en Suisse jusqu'au XIXe s. Contrairement au denier, qui existait sous forme de pièce, la livre et le sou étaient de pures unités de compte. Le denier carolingien de 1,7 g (poids fixé lors de la réforme de 793/794) constitua longtemps une référence. Mais cette norme finit par céder; le poids et la valeur du denier se mirent à varier régionalement, si bien qu'à partir du XIe ou du XIIe s., il fallut donner des noms plus précis ("livre de Zurich" par exemple).
A partir du milieu du XIVe s., on rencontre en Suisse alémanique deux types de deniers (Centime), le gros (Angster, Rappen) et le petit (Haller, Stebler). Cette différence se répercute sur l'unité de compte: deux types de livres sont en usage, et parfois coexistent dans une même ville, par exemple à Lucerne.
L'arrivée des grosses espèces posa des problèmes particuliers: il fallut déterminer leur valeur par rapport aux unités existantes. Les premières tentatives en vue d'élaborer de véritables systèmes monétaires remontent à la fin du XVe s.
Comme les pièces d'argent étaient exposées à un affaiblissement plus rapide que les pièces d'or (Inflation), le florin s'appréciait continuellement. Dans la plupart des cantons, la valeur du florin, exprimée en monnaie locale, doubla ou tripla au cours des XIVe-XVe s. Vers la fin du XVe s., le florin devint une unité de compte correspondant normalement à 2 livres (40 sous).
Auteur(e): Daniel Schmutz / PM
Inventé en Italie au XIVe s., le système de la lettre de change, qui permettait de faire des paiements en évitant de coûteux et dangereux transferts de numéraire, parvint assez rapidement en Suisse, grâce aux filiales genevoises de banquiers italiens, comme les Médicis (Banques, mouvements de Capitaux). Les marchands fréquentant les foires de Genève pouvaient ainsi profiter d'un réseau d'envergure européenne. Dans le domaine du crédit urbain, des instruments analogues ne virent le jour qu'au XVIe s.
Auteur(e): Daniel Schmutz / PM
Vers 1500, le florin était encore, avec le ducat et l'écu au soleil français, la principale pièce d'or circulant en Suisse. Dès 1530, époque où arriva sur le marché l'écu espagnol ou pistole, la première place revint à l'or français et espagnol, de plus en plus sous forme de doublons dès 1600 environ, voire de quadruples au XVIIIe s. De manière analogue, les espèces d'argent d'origine étrangère entrèrent massivement en Suisse dans la seconde moitié du XVIe s. et battirent en brèche le "vieux" batz confédéré. Les études qualitatives et quantitatives montrent la prépondérance des pièces italiennes, espagnoles, françaises et allemandes dans la masse en circulation (jusqu'à 60% du total vers 1600). On observe une forte croissance des diverses espèces d'argent (thalers de l'Empire, ducats et philippes, louis neufs et louis blancs français, notamment, et de plus en plus de testons suisses); elle résulte de la politique monétaire que la découverte des mines d'argent d'Amérique du Sud imposa aux Etats voisins (réforme de 1559 dans le Saint Empire par exemple). La Suisse comptait entre quinze et vingt entités souveraines frappant monnaie. A côté des espèces d'argent et de rares pièces d'or, elles émettaient surtout des monnaies divisionnaires pour l'usage courant, dont elles fabriquaient annuellement ou à intervalles réguliers une masse plus importante destinée au paiement des soldes. A Genève, il s'agissait du denier, du deux-deniers, du quart ou trois-deniers, du deux-quarts ou six-deniers, du sou et de ses multiples, à Zurich, des Haller, Angster, Fünfer, Sechser, Kreuzer, Schilling (un, cinq et dix sous), plappart, batz et demi-batz. A cela s'ajoutèrent dès 1650 le Rappen, puis des multiples et sous-multiples d'espèces d'argent (dix-sous, demi-thaler, quart de thaler).
Auteur(e): Martin Körner / PM
La plupart des autorités monétaires suisses procédaient régulièrement à l'évaluation des pièces étrangères circulant sur leur territoire. Les cantons et les pays alliés qui, même s'ils étaient parfois victimes de monnayeurs indélicats, maîtrisaient de mieux en mieux la circulation monétaire, se rencontraient afin de coordonner les mesures à prendre en la matière. Lors d'entretiens organisés d'abord en cas de besoin, puis périodiquement, les délégués devaient surtout décider quelles espèces étrangères étaient admises dans la circulation intérieure et lesquelles ne l'étaient pas (pièces décriées). Les cours qu'ils avaient établis devaient ensuite être traduits dans les monnaies de compte locales. Les gouvernements faisaient imprimer des listes officielles de cours de change; cette pratique, occasionnelle à la fin du XVIe s., fut plus fréquente dès le XVIIe.
On constate qu'au XVIe s., les monnaies tendent à s'affaiblir; la dépréciation est relativement modérée à l'est (Saint-Gall, Schaffhouse) ainsi qu'à Bâle, moyenne au centre (Zurich, Lucerne, Soleure, Berne) et relativement forte à l'ouest (Fribourg et surtout Genève). En revanche, après la crise de 1618-1622, qui se traduisit par une grave dépréciation dans le Saint Empire et eut des répercussions en Suisse, car les économies étaient liées, les affaiblissements furent minimes jusqu'à la fin de l'Ancien Régime; les cantons entreprirent même de renforcer leur monnaie propre, le batz (Evaluation monétaire). Seules les autorités bernoises s'y opposèrent: elles émirent avec cours forcé des batz qui ne contenaient que la moitié du titre. Ce système moderne fonctionna jusqu'en 1653, puis Berne remit en conformité valeur nominale et valeur réelle. Quant au rapport entre le prix de l'or et celui de l'argent, il se modifia sensiblement. Au XVIe s., un gramme d'or valait 10 à 11 g d'argent. Après 1622, le cours se fixa à 14,5 g, valeur que l'on trouve encore après la fin de l'Ancien Régime.
Auteur(e): Martin Körner / PM
Dans l'ancienne Confédération, il n'y eut jamais de système unifié pour les monnaies de compte. Au XVIe s., les deux systèmes les plus utilisés se basaient simultanément sur le florin et sur la livre (sans exclusive); grâce à cela, toutes les monnaies étaient liées entre elles. Un florin valait 40 sous à Zurich et Lucerne, 30 à Schaffhouse, 25 à Bâle, 20 à Fribourg, 17,5 à Saint-Gall, 12 à Genève et en Valais, 10 à Zoug. Le rapport avec la livre variait entre 2,666 et 0,5. La livre fut évincée par le florin en Suisse alémanique vers 1570, par le florin de Savoie ou florin petit poids en Valais, dans le Pays de Vaud et à Genève. Dans la seconde moitié du XVIe s., Berne introduisit dans ses Etats une monnaie de compte unifiée, la couronne de 25 batz (baches) et 100 kreuzer (cruches). Tous ceux qui étaient amenés à voyager à travers la Suisse (marchands grands et petits, entrepreneurs militaires, diplomates, baillis) devaient s'initier aux divers systèmes en vigueur.
Auteur(e): Martin Körner / PM
Il n'est pas possible d'estimer le montant de la masse monétaire présente en Suisse entre 1500 et 1800. Des indices permettent cependant de supposer qu'elle s'accrut continuellement. Elle ne consistait pas seulement en numéraire émis par les Etats, mais aussi en monnaie scripturale. Les paiements effectués, par simple jeu d'écriture, entre les comptes que les changes publics de Bâle et de Genève ou les banquiers de ces places avaient ouverts au nom de leurs clients (villes, nobles, princes, marchands, etc.) représentaient une masse monétaire supérieure à l'encaisse réelle des banques. Les papiers-valeurs utilisés comme moyen de paiement constituaient un autre type de monnaie scripturale, puisque l'on pouvait sans autre s'acquitter de montants dus au fisc ou à des particuliers à l'aide de lettres de rente, d'obligations et de billets au porteur.
Auteur(e): Martin Körner / PM
Sous la République helvétique, l'Etat central s'arrogea la régale des monnaies; il s'efforça de les unifier. Après les frappes provisoires de 1798, la loi du 19 mars 1799 créa, sur le modèle français (décimal), mais sur le pied de Berne, le "franc suisse" (ou "livre suisse"), divisé en 10 batz et 100 Rappen (rappes). Mais la réforme échoua. En raison des frais et faute de métal fin, les ateliers de Berne, Soleure et Bâle frappèrent seulement 190 000 francs en pièces d'argent; ils émirent l'équivalent d'au moins 560 000 francs sous forme de monnaies divisionnaires, suscitant un problème durable, puisque les cantons, par crainte des coûts, ne se décidèrent à les retirer qu'en 1832.
Sous la Médiation, la régale des monnaies revint aux cantons. La Diète adopta le 11 août 1803 un pied unique, mais ne put l'imposer. La multiplicité des frappes ramena la situation chaotique qui prévalait avant 1798, surtout pour la petite monnaie. Ni les arrêtés de la Diète ni les alliances et concordats monétaires intercantonaux n'eurent grand effet. Les cantons privilégiaient leurs intérêts particuliers, qui les poussaient, selon leur situation géographique, vers un système se rapprochant soit du franc français, soit du florin répandu en Allemagne du Sud. Cette divergence eut raison de tous les essais de réforme.
La Constitution de 1848 attribua le monopole de la monnaie à la Confédération (art. 36). De vifs débats opposèrent une dernière fois, en 1849, les partisans du franc et ceux du florin. Le Parlement opta pour le franc, défini comme monnaie d'argent et divisé en 100 centimes (loi de 1850 sur la monnaie). Entre août 1851 et août 1852, les cantons retirèrent l'un après l'autre, en allant d'ouest en est, presque 66 millions d'anciennes pièces, se répartissant entre 319 variétés (frappe et valeur). Plus d'un siècle et demi après le passage à la nouvelle monnaie, il n'est pas rare que la pièce de cinq francs soit appelée pièce de cent sous en Suisse romande ou Fünfliber (cinq livres) en Suisse alémanique. Les nouvelles émissions se montèrent seulement à quelque 20,5 millions de francs, mais la masse en circulation devait atteindre les 100 ou 120 millions avec les pièces françaises et autres assimilées au franc suisse par le Conseil fédéral au début de 1852.
L'accroissement de la production d'or entraîna une raréfaction relative de l'argent. Dans ce contexte, la loi révisée de 1860 introduisit le bimétallisme en reconnaissant les monnaies d'or françaises et leurs équivalents. En 1865, la Suisse forma l'Union monétaire latine avec la France, la Belgique et l'Italie, officialisant une dépendance de fait face à sa grande voisine occidentale. La Grèce adhéra en 1868 à ce système, qui reposait sur une définition commune du franc argent, les Etats membres restant maîtres de l'aspect des pièces, de leur taille (en Suisse: 5, 2, 1 et 0,5 fr.), ainsi que des monnaies divisionnaires de billon, de nickel et de bronze (en Suisse: 20, 10, 5, 2 et 1 centimes). La monnaie métallique était encore largement prépondérante. En 1870, la masse des billets de banque en circulation ne représentait que 24 millions de francs.
La guerre franco-allemande provoqua en 1870 une grave crise de liquidités, surtout parce que la France interdit la sortie de numéraire. En été, le Conseil fédéral dut recourir temporairement au souverain anglais et au dollar américain. La loi fédérale de décembre 1870 sur la frappe de pièces d'or n'apporta aucun soulagement, car on ne put rien frapper avant 1883. Les billets de banque apparurent alors rapidement comme une solution acceptable; leur masse surpassa, sans doute dès la fin des années 1880, celle de la monnaie métallique. Les émissions, d'abord confiées à des banques régionales, s'accrurent de façon incontrôlée; la Confédération en obtint le monopole en 1891 (art. 39 de la Constitution), mais ne put l'exercer, à travers la Banque nationale suisse (BNS) qu'à partir de 1910. L'adoption de l'étalon-or par l'Empire allemand en 1871, puis par d'autres Etats entraîna une raréfaction de l'or. L'émission très abondante de billets de banque favorisa la fuite des pièces d'argent vers la France; leur circulation atteignit son plus bas niveau vers 1900. La politique plus stricte de la BNS permit de renverser la tendance.
La Première Guerre mondiale plongea l'Union latine dans une crise profonde. Le 30 juillet 1914, une ordonnance du Conseil fédéral donna aux billets de banque cours légal (ils devaient être acceptés en paiement) et cours forcé (la Banque nationale n'était pas tenue de les rembourser en métal). Ces mesures ouvrirent une période de taux de change flottant, mais ne garantirent aucune stabilité. L'afflux d'or et la reprise par la BNS des bons du trésor émis par la Confédération et les CFF firent gonfler la base monétaire. La masse des billets passa de 456 millions de francs en 1914 à 1,024 milliard en 1919. Il en résulta une inflation d'une ampleur inédite: l'indice des prix à la consommation passa de 100 en 1914 à 224 en 1920.
Comme la situation était encore plus défavorable dans les pays belligérants, les pièces d'argent de l'Union latine affluèrent en Suisse jusqu'à la fin de 1919. La monnaie commune ne survécut pas aux interdictions d'importation et aux mesures de nationalisation monétaire prises par les membres de l'Union, qui fut formellement dissoute en 1926. En Suisse, l'inflation fit place à une forte déflation: l'indice des prix à la consommation tomba à 164 points en 1922. A la fin de 1924, le franc retrouva sa parité d'avant-guerre face au dollar et la BNS décida de le maintenir à ce niveau.
Depuis 1927, seule la monnaie nationale a cours en Suisse. Pour la première fois, la Confédération put édifier sa politique monétaire grâce à ses propres outils. La révision de la loi sur la BNS, en 1929, officialisa le passage à l'étalon-or, qui en pratique datait de 1907. La convertibilité des billets de banque fut rétablie temporairement, le remboursement se faisant en or. La loi de 1931 sur la monnaie réduisit la pièce de cinq francs au rang de monnaie divisionnaire, les autres pièces d'argent l'étant déjà.
La réorganisation monétaire n'intervenait pas dans un contexte favorable. En raison de la crise économique mondiale, de grandes puissances économiques comme la Grande-Bretagne (1931) et les Etats-Unis (1933) abandonnèrent l'étalon-or et dévaluèrent. En outre, la plupart des Etats européens introduisirent le contrôle des changes. La Suisse s'accrocha longtemps à l'étalon-or et à la parité. Cette position, qui se traduisit par une nouvelle phase de déflation (l'indice des prix à la consommation tomba de 161 points en 1929 à 130 en 1936), s'avéra de plus en plus intenable. En 1936, le Conseil fédéral dévalua le franc de 30%. En même temps, il supprima la convertibilité des billets, puisque leur valeur ne correspondait plus à celle des pièces d'or.
La dévaluation de 1936 ainsi que les temps troublés de l'avant-guerre et de la guerre provoquèrent un afflux considérable de métal précieux et de devises. Il y eut des affaires douteuses, surtout avec la Reichsbank allemande, qui paya en partie avec de l'or volé les francs convertibles dont elle avait un urgent besoin. Le stock d'or de la BNS augmenta de presque deux tiers pendant la Deuxième Guerre mondiale et la masse de billets de presque neuf dixièmes. Cependant, l'inflation put être mieux maîtrisée que pendant le premier conflit: l'indice des prix à la consommation passa de 100 points à 152.
Déjà avant la fin de la guerre, les accords de Bretton Woods dessinèrent un nouveau système monétaire mondial, auquel la Suisse adapta le sien. La loi de 1952 sur la monnaie rétablit la parité fixe abandonnée en 1936. Le Conseil fédéral prolongea en 1954 l'inconvertibilité des billets sans limite de durée; mais la couverture or ne sera explicitement supprimée qu'en 2000.
L'Accord monétaire européen entré en vigueur en 1958 ouvrit la voie à la libre convertibilité des devises entre elles et à l'abandon du contrôle des changes institué par la plupart des pays. Déjà auparavant, l'argent étranger affluait en Suisse; la BNS tenta d'y parer en signant avec les banques d'affaires, en 1955, 1960 et 1964, des gentlemen's agreements qui fixaient pour ce genre de dépôts des conditions peu attirantes. Ces mesures furent vaines contre un courant alimenté par l'espoir de gains de change et par l'évasion fiscale. L'expansion de la masse monétaire (16,839 milliards en 1960, 32,925 en 1970, 47,348 en 1975) entraîna une inflation tenace, qui culmina entre 1970 et 1975 avec des taux annuels de plus de 7,5%. La hausse du prix de l'argent fit qu'à la fin des années 1960, la valeur réelle des pièces divisionnaires contenant de ce métal surpassait leur valeur nominale. L'interdiction de les exporter, de les thésauriser et de les fondre s'avéra inadéquate, si bien qu'on les remplaça par des pièces en cupronickel en 1968 (2, 1 et 0,5 fr.) et 1969 (5 fr.).
Vu les turbulences agitant les marchés des devises, le Conseil fédéral obtint en 1970 (révision de la loi sur la monnaie) la compétence de fixer la parité or du franc, en accord avec la BNS. Il procéda l'année suivante à une réévaluation en deux étapes (env. 13,9% au total). Comme cela ne suffit pas, il décida en 1973 d'abandonner la parité fixe; une réévaluation massive s'ensuivit. Sous le régime des taux de change flottants, le dollar passa de 4,31 francs en 1970 à 3,82 en 1972, puis tomba à 1,66 en 1979, atteignant pour la première fois le niveau qu'il aura à nouveau vers 2000, avant de chuter encore ( moins de 1 fr. pour la première fois en 2008). Des phases inflationnistes (1978-1985, 1988-1993) alternèrent avec des périodes de stabilité des prix. De vifs débats s'élevèrent périodiquement sur l'action de la BNS, accusée de maintenir par une politique trop restrictive un franc fort nuisible à l'industrie d'exportation. Au début de 2002, la Suisse est devenue un îlot monétaire, ses voisins ayant introduit l'euro; celui-ci s'est imposé comme monnaie secondaire dans les régions frontalières et touristiques.
Auteur(e): Bernard Degen / PM