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AMNESTY : Comment analysez-vous les récentes manifestations qui ont eu lieu au Brésil?
Atila Roque: Ces manifestations reflètent un sentiment d’insatisfaction présent dans différentes sphères de la société brésilienne, sentiment qui a rencontré un point de convergence dans la revendication liée au prix des transports. La manière dont le gouvernement y a répondu dans un premier temps a exacerbé le mouvement de protestation. La police a fait un usage excessif de la force envers des personnes qui protestaient de manière pacifique. Par ailleurs, le discours des autorités, y compris dans la sphère fédérale, a été de discréditer les protestataires en les traitant de vandales. Cela a généré un sentiment de solidarité envers les manifestants.
Un mouvement de société plus profond explique cette vague de mécontentement.
Oui, ces manifestations sont un indicateur important du grand déficit de droits et de justice qui existe au Brésil. C’est vrai en particulier dans les périphéries urbaines, où la jeunesse noire est très touchée par les violences policières. L’indice d’homicides est beaucoup plus élevé chez les jeunes noirs que dans le reste de la population. C’est inadmissible pour un pays de la dimension et de l’importance du Brésil. Les dysfonctionnements sont également énormes dans les domaines de la santé, de l’éducation, des logements et du transport. Enfin, le déficit de représentation est patent. une grande partie de la population ne se reconnaît pas dans les institutions, l’Etat, le Parlement et les partis politiques.
La préparation de la Coupe du monde de football et des Jeux Olympiques a exacerbé le mécontentement de la population.
Ces évènements suscitent un sentiment ambigu. La population est fière que le Brésil accueille des manifestations d’une telle importance. Mais cela s’accompagne d’un sentiment d’exclusion. Beaucoup ne peuvent acheter les entrées dans les stades, trop chères. Des investissements publics sont affectés à des chantiers dont seule une petite minorité bénéficie, alors qu’ils pourraient être alloués à certains secteurs comme les transports publics. La population n’est pas contre ces évènements, mais elle a conscience qu’ils pourraient être un facteur aggravant d’exclusion sociale. Elle est consciente que la redistribution des bénéfices liés à ces évènements est inégale. De plus, les chantiers engendrent des violations des droits humains, notamment lorsque des communautés sont expulsées de leur habitat pour faire place à de nouvelles infrastructures, sans être consultées, averties à temps et sans recevoir de compensation.
Au Brésil, des manifestant·e·s ont désigné les mouvements de protestation comme le «Printemps tropical». Quelles similitudes y a-t-il entre le «Printemps arabe» et le mouvement brésilien ?
Je pense que le parallèle peut être fait du point de vue de l’explosion du nombre de personnes qui descendent dans la rue pour protester à partir d’un évènement ponctuel. Mais il s’arrête là, parce que le Brésil est sorti de la dictature dans les années 1980. Il est passé par une longue transition pour consolider un ordre démocratique sur lequel les gens peuvent s’appuyer dans la lutte pour leurs droits. Les récentes manifestations peuvent aussi être vues comme une expression des acquis démocratiques au Brésil.
Comment considérez-vous les mesures prises par les autorités en lien avec le mouvement de protestation ?
Le gouvernement a eu peur. Le mouvement a alerté les différentes institutions publiques quant à leur capacité de représentation. Les sphères dirigeantes ont commencé par ignorer, dénigrer le mouvement de protestation. Puis elles ont cédé sur la question de la hausse des prix des transports. Plusieurs villes ont rapidement pris la décision d’y renoncer. C’est une victoire très importante, qui indique que quand la société s’exprime avec force, les dirigeants doivent prêter attention. Autre élément positif, le discours officiel a évolué dans le sens d’une valorisation du mouvement. Après quelques jours, la présidente Dilma Rousseff a déclaré que ce mouvement était important et qu’il fallait en considérer les revendications. Elle a élaboré un plan d’action allant dans ce sens.
Au-delà de ce mouvement, le Brésil a fait des progrès importants dans certains aspects des droits humains, c’est le cas en matière d’impunité ?
Il y a eu des avancées. La mise en place de dispositifs légaux pour ce qui touche à la violence contre les femmes, au contrôle sur les formes de travail esclavagistes ou infantiles et à la discrimination raciste sont des victoires importantes. Au niveau de la politique de sécurité, les autorités prennent conscience qu’il faut changer la manière d’agir de la police. Des expériences dans ce sens sont mises en place sur le terrain. Enfin, le Brésil a installé sa Commission de la vérité en relation à la dictature, qui permettra de revisiter les crimes du passé et faire en sorte qu’ils ne se reproduisent plus. Mais tous les crimes ne sont pas pour autant poursuivis. La législation existe, mais la justice est lente et, au final, entretient l’impunité. La police également est responsable de beaucoup de violations des droits humains.
Le développement et la croissance économique, très poussés au Brésil, entrent en conflit avec de nombreux droits humains.
C’est sans doute le plus grand défi du Brésil aujourd’hui. Comment met-on en adéquation démocratie, développement et droits humains ? Quel développement souhaitons-nous avoir ? un développement qui va approfondir l’exclusion et la violence, ou faire reconnaître les droits des populations et réduire les inégalités? Le Brésil a accompli des avancées importantes dans les résultats économiques, la réduction de la pauvreté et l’incorporation d’une grande partie de la population au marché de consommation. Mais ces avancées ont été accompagnées d’une vision du développement, de ce qu’est une nation moderne et influente, qui déconsidère largement l’agenda des droits humains. nous assistons à une poussée développementaliste très vorace et encline à violer des droits. C’est très clair en ce qui concerne les droits des indigènes, par exemple, souvent victimes de l’accaparement des terres ou d’expulsions forcées. La question de l’inégalité, du fossé entre ceux qui ont beaucoup et presque rien, demeure elle aussi largement irrésolue.
Le Brésil est devenu une grande puissance. Quelle est sa responsabilité en termes de politique extérieure ?
Si le Brésil veut être un acteur significatif sur la scène de la gouvernance globale, il doit traduire dans sa politique étrangère ce qui est consacré dans sa Constitution, dans son discours autour de la justice sociale, de l’égalité et de la démocratie. Il ne peut donc se permettre d’être complice de violations des droits humains sur le plan international.