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Comme il n’a plus de verres, il prend une tasse pour sa bière. Nous nous asseyons dehors. Il dit que c’est bizarre de boire une bière dans une tasse, qu’il a comme un réflexe à prendre de toute petites gorgées. Il allume une cigarette et boit sa bière, à petites gorgées. Avec la fumée, on dirait que c’est du thé brulant. Il parle et je veux l’interrompre pour lui expliquer, mais le moment passe.
La nuit, une mouette se pose sur le point le plus élevé du toit. Elle est élégante. Plus élégante que la plupart des mouettes il me semble. Sa tête et ses flancs sont gris, son ventre et sa queue blancs. Quand je me lève pour retourner à l’intérieur, elle s’envole, accomplis tout un cercle en raillant, avant de revenir à son point de départ.
A travers la porte, en attendant l’ascenseur, j’entends une musique que je pense reconnaître.
Tu dis « il m’a fallu beaucoup de temps pour arriver à ne pas ne-pas-parler », ou quelque chose comme ça – parce que tu as été un « enfant bien élevé », que tu as appris tout ce qui fait qu’aujourd’hui tu ne dis pas ce que tu penses à table ou devant un verre. Tu imaginais dans quelle mesure c’était clair pour eux, ce silence qui émanait de toi et que tu ne pouvais briser, et d’une certaine manière cela justifiait le fait de ne pas parler. Je repense au passé – à la disposition des meubles dans le salon, on comprend que c’est là que la famille se mettait en scène. La pièce sentait le renfermé, l’air était si épais que tout semblait figé.
Maintenant, je sens que les limites se brouillent à nouveau, que je sors de mon corps; je n’arrive plus à être aussi généreuse, à faire aussi rapidement la part des choses. Les pensées quittent une région de ma conscience et s’installent dans une autre. Le temps qu’il me faut pour ma routine quotidienne change constamment; contracté et replié sur lui-même; tout demande un effort; étiré, toutefois.
L’horloge de l’église d’à-côté indique cinq heures et demie. En réalité, il est quatre heures et demie. Les horloges ont été mises à l’heure d’hiver la semaine précédente, mais ce n’est pas ça.
Ces incertitudes sont revenues, dit l’un; bien plus sûr, dit l’autre.
Je m’imagine que si peut-être j’avais la même pièce, que si peut-être nous nous trouvions au même endroit, fumant une cigarette, assis sous le même arbre dans le jardin. La lettre que je voulais écrire ne vient pas, elle s’éparpille, tout est fragmenté dans mon esprit, et tu commences à me mépriser, je peux le voir maintenant. Quand tu n’aimais pas quelque chose, tu n’en parlais pas; tu savais ce que l’autre pouvait encaisser et ne formulais rien jusqu’à ce qu’on te le demande.
Le point le plus bas du jardin se situe parmi les étages supérieurs des bâtiments qui l’entourent. Tous les rapports sont altérés, il n’y a pas de rues, pas de trafic; juste ce bateau. A l’aube, des centaines d’oiseaux se regroupent dans l’un des arbres les plus hauts. Ils piaillent bruyamment avant de soudain se taire. Puis ils s’envolent, une colonie soudée.
Au magasin, j’achète des chaussettes en laine et une bougie.
Je regarde par la fenêtre et vois quatre petits chiens blancs dans le jardin. Ils courent autour de ses jambes alors qu’elle s’assoit sur le banc en regardant son téléphone. J’écoute les deux minutes de silence diffusées à la radio. Un silence plus fort que le cliquetis des assiettes que j’entends quand je retire mes écouteurs.
Geraldine Tedder (1986, Zurich) – Curatrice
Elle est curatrice et écrivain. Dans sa pratique curatoriale, elle privilégie les expositions fugaces, la déclinaison de thèmes par le biais de différents médias et les collaborations avec d’autres artistes. Dans son travail d’écriture, elle se focalise sur l’exploration d’une langue incarnée, poétique, la recherche de nouvelles métaphores pour décrire des complexes théoriques et le mélange de genres tels que l’autobiographie et la théorie – des approches souvent associées aux pratiques féministes et/ou queer. A Rome, elle travaillera sur une série de textes courts, en lien avec la ville et/ou l’Italie. « Confort et Réconfort » constitue la première version d’un texte appelé à évoluer au fil sa résidence à Rome.