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Le 17 février 1863, Henri Dunant fonda le «Comité international de secours aux militaires blessés». Les horreurs auxquelles il avait assisté quatre ans auparavant, durant la bataille de Solférino, son engagement en faveur des blessés et des mourants, l’aide de femmes et de jeunes filles venues de la ville voisine de Castiglione: ces images étaient toujours vivaces en lui, des années encore après la bataille.
A partir de ses expériences, il écrivit un livre publié à compte d’auteur, qu’il envoya à des hommes politiques et des dirigeants militaires. Dunant voulait assurer la prise en charge et la protection des victimes de guerre. Son engagement déboucha, un an plus tard, sur la création du Comité et l’adoption de la première Convention de Genève.
La mission de l’organisation connue aujourd’hui sous le nom de Comité international de la Croix-Rouge est toujours la même: elle est impartiale, neutre et indépendante; elle protège la vie et la dignité des victimes de guerres et de conflits armés; le CICR s’efforce également de prévenir la souffrance par la promotion et le renforcement du droit et des principes humanitaires universels.
«Le soleil du 25 juin éclaira l’un des spectacles les plus affreux qui se puissent présenter à l’imagination. Le champ de bataille est partout couvert de cadavres d’hommes et de chevaux; les routes, les fossés, les ravins, les buissons, les prés sont parsemés de corps morts, et les abords de Solférino en sont littéralement criblés. Les champs sont ravagés, les blés et les maïs sont couchés, les haies renversées, les vergers saccagés, de loin en loin on rencontre des mares de sang.»
Manuel Bessler, c’est avec ces mots que Dunant décrivit ce qu’il avait vu il y a plus de 150 ans, au lendemain de la bataille de Solférino. Aujourd’hui, les médias nous présentent des images similaires lorsqu’ils relatent les conséquences de guerres et conflits armés partout dans le monde. Même 150 ans après la bataille de Solférino, la nécessité de protéger les victimes et de leur porter assistance semble toujours aussi grande. Qu’est-ce qui a changé depuis la fondation du CICR?
Les conflits actuels sont bien plus complexes, ils diffèrent radicalement de ce qu’a connu Dunant à la bataille de Solférino. Autrefois, la guerre était une confrontation de deux ou plusieurs pays dotés d’armées bien organisées. Les champs de bataille étaient clairement identifiables et il était facile de faire la distinction entre soldats et civils.
Aujourd’hui, les conflits et leurs conséquences humanitaires sont bien plus complexes: la violence est plus souvent le résultat de violations des droits de l’homme à grande échelle que de la confrontation militaire entre deux Etats. La guerre, menée non seulement par des unités militaires mais aussi par des groupes paramilitaires et terroristes, entraîne beaucoup de souffrances, du fait du non-respect du droit international humanitaire.
Ce qu’on appelle aujourd’hui la «guerre» n’implique plus nécessairement l’emploi de moyens militaires: sanctions politiques, embargos économiques et harcèlement psychologique frappent durement les civils. Et les techniques ont changé depuis Solférino: l’usage de mines ou d’armes chimiques a des conséquences graves sur les populations, qui perdurent au-delà de la période du conflit ou de la guerre.
La perception du CICR et des principes humanitaires a-t-elle changé au cours de toutes ces années ?
Depuis la création du CICR, on a assisté à une forte évolution du respect accordé à l’emblème du CICR et aux principes humanitaires. Autrefois, les principes de neutralité et d’indépendance étaient reconnus par toutes les parties au conflit. Les acteurs de l’humanitaire pouvaient fournir de l’aide à ceux qui en avaient le plus besoin. Avec la radicalisation des conflits, les humanitaires sont eux-mêmes devenus des cibles. L’augmentation du nombre de blessés et de tués parmi ces humanitaires au cours de la dernière décennie illustre ce phénomène. Cette tendance constitue une grave menace pour le travail du CICR et des autres organismes humanitaires. Ces dernières années, l’accès aux victimes est également devenu un défi, comme on a pu le constater en Syrie ou au Mali.
La Suisse est le deuxième donateur du CICR après les Etats-Unis. En 2013, la somme versée par la Suisse se monte à 114,5 millions CHF. Commet cet argent est-il utilisé?
Chaque année, 70 millions CHF sont destinés aux opérations du siège du CICR à Genève – aucun autre donateur ne fournit un soutien financier aussi important pour cela. Approuvée par le Parlement suisse, cette contribution financière n’est ni assujettie ni liée à certaines conditions. Elle permet au CICR de mener ses activités et programmes tout en conservant son indépendance.
Cette année, la DDC a augmenté sa contribution aux autres opérations du CICR de 40 à 44,5 millions CHF. L’affectation de cet argent fait l’objet d’un dialogue constructif avec le CICR. De notre point de vue, il est important que les fonds soient affectés aussi aux régions qui ne bénéficient pas d’une attention internationale suffisante et où les victimes sont sans assistance. Cela concerne par exemple la République centrafricaine, qui a connu une nouvelle flambée de violence en décembre et janvier 2013. Dans nos discussions avec le CICR sur l’allocation de ces fonds, nous soulignons également les effets d’un conflit au niveau régional et l’importance d’intégrer les pays voisins. La présence de la DDC sur le terrain est un atout notable dans ces discussions, qui sont généralement fructueuses et constructives.
Le CICR est considéré comme le «principal partenaire de l’Aide humanitaire de la Confédération sur le plan international». Qu’est-ce que cela signifie concrètement?
Un tiers du budget de l’Aide humanitaire de la Suisse va au CICR. A lui seul, ce chiffre illustre l’importance que nous lui accordons. Plus concrètement, ce partenariat nous permet de mener des programmes humanitaires aux résultats probants. Au Liban, nous avons travaillé sur un projet avec le CICR et la Croix-Rouge libanaise. Cette dernière avait reçu le mandat de la part du gouvernement libanais de fournir les premiers secours pour la population. 2600 volontaires s’étaient proposés pour effectuer cette tâche lors de situations d’urgence, pour les soins à domicile et les premiers soins à la station d’ambulance. Il fallait donc les former en poursuivant deux objectifs: la standardisation des soins dans tout le pays et leur adaptation aux normes internationales.
Comment s’est déroulée la formation de ces volontaires?
Dans un premier temps, un groupe de professionnels de la santé (médecins, ambulanciers, infirmières et spécialistes en pédagogie) appartenant au Corps suisse d’aide humanitaire a formé des instructeurs au Liban. Ceux-ci ont instruit les formateurs libanais, qui ont enfin transmis leur savoir aux volontaires. Au final, le plan de formation de ces volontaires a été entièrement révisé et adapté aux normes internationales, tout en tenant compte des spécificités locales.
Il s’agit là d’un exemple de collaboration tripartite entre le CICR, qui a soutenu techniquement et financièrement la formation, la DDC, qui a mis à disposition ses experts du Corps suisse d’aide humanitaire, et la Croix-Rouge libanaise, qui a coordonné toutes les activités de formation dans le pays. Aujourd’hui, ces mêmes secouristes sont en première ligne pour prendre en charge les réfugiés syriens venus au Liban, ce qui démontre la pertinence et la durabilité de nos actions menées dans le cadre de ce partenariat.
Pouvez-vous citer un exemple de coopération actuel entre le CICR et l’Aide humanitaire?
Nous travaillons actuellement sur un éventuel partenariat avec le CICR portant sur les interventions humanitaires en cas de catastrophe nucléaire, radiologique, biologique ou chimique (NRBC). Comme je l’ai déjà indiqué, le contexte dans lequel les organismes humanitaires interviennent est de plus en plus tendu à tous égards. Les armes à composantes NRBC qui pourraient être employées dans certains conflits représentent l’un des aspects de ce changement de contexte. L’aide fournie aux victimes après ce type d’attaque exige des moyens et des ressources appropriés, notamment la mobilisation de personnel qualifié et d’équipements. Le CICR a demandé à l’Aide humanitaire suisse et à d’autres partenaires spécialisés dans ce domaine de mettre à disposition des experts et du matériel. Ce soutien renforcera la capacité du CICR pour réagir en cas de catastrophe NRBC durant un conflit armé ou toute autre situation de violence.
En quoi le fait que le CICR a son siège à Genève est-il important pour l’Aide humanitaire de la Confédération? Cet aspect permet-il une coopération particulière?
Ces deux éléments soulignent la tradition humanitaire de la Suisse. Le statut particulier de la Suisse en tant qu’Etat dépositaire des Conventions de Genève, la présence des sièges du CICR et de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge confortent le statut de Genève comme berceau de l’humanitarisme.
La mission du CICR est de protéger la vie et la dignité des victimes de conflits et de les aider. L’Aide humanitaire de la Confédération soutient le CICR entre autres aussi dans cette mission. Néanmoins, dans de nombreux pays, l’accès aux victimes est difficile, voire impossible, même pour le CICR. Quelles possibilités reste-t-il donc aux acteurs de l’humanitaire pour protéger les victimes et les aider?
La question de l’accès est intimement liée au respect du droit international humanitaire. La Suisse, en sa qualité d’Etat neutre et dépositaire des Conventions de Genève, bénéficie d’une certaine responsabilité pour rappeler aux Etats, tout comme aux porteurs d’armes, de respecter ce droit. Car il permet l’accès aux victimes des conflits armés, la protection de la mission médicale et le respect des acteurs humanitaires.
L’accès aux victimes dépend également des capacités financières que les organisations humanitaires ont pour mener leurs opérations. Si on prend la crise syrienne comme l’exemple d’un conflit qui s’inscrit dans la durée, la distribution de l’aide aux réfugiés et aux autres personnes affectées représente un coût important qui ne peut être sous-estimé. La Suisse apporte un soutien financier conséquent pour que les organisations humanitaires puissent poursuivre leur travail et apporter l’aide nécessaire aux victimes. Dernièrement, lors de la conférence des pays donateurs réunis au Koweït, elle a mobilisé 10 millions CHF supplémentaires pour la crise syrienne, portant ainsi le montant total de sa contribution depuis le début de la crise à 30 millions CHF.
Bon nombre de collaborateurs de la Direction du développement et de la coopération et de membres du Corps suisse d’aide humanitaire sont d’anciens délégués du CICR. Quels avantages offre l’expérience du CICR pour travailler à la DDC et au sein du CSA?
Le CICR est la seule organisation avec mandat international qui s’appuie sur les Conventions de Genève. C’est là que l’on apprend le métier humanitaire de A à Z, des activités les plus basiques aux plus sensibles comme la protection des civils dans les conflits armés.
Organisation privée selon le droit suisse mais détentrice d’un mandat international et d’une reconnaissance globale, le CICR ancre son travail sur les principes fondamentaux de l’Aide humanitaire que sont l’indépendance, l’impartialité et la neutralité. Ces principes sont constamment rappelés et mis en avant. Ainsi, au-delà des aspects techniques, c’est une bonne école pour apprendre les bases morales du métier.
La présence de nombreux ex-collaborateurs du CICR au sein de l’Aide humanitaire suisse permet donc de renforcer ces principes et connaissances au sein de notre propre institution qui partage et défend les mêmes valeurs. Dans la mise en œuvre de nos activités, nous pouvons donc compter sur un personnel hautement qualifié et familiarisé aux principes humanitaires.