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La conférencière se présente avec une double casquette, celle d’historienne et celle de thérapeute en affirmant que ces deux champs d’activités peuvent trouver des complémentarités.
En évoquant la tuerie du Bataclan du 13 novembre 2015 à Paris (130 morts) et l’interview de Patrick Pelloux, médecin urgentiste et rescapé de l’attentat contre le journal Charlie Hebdo, Madame Volet estime que le travail de reconstruction psychologique des blessés, des secouristes et des témoins directs ne peut un jour trouver une issue définitive par l’oubli. Le Dr Pelloux évoquera une scène hallucinante sans pouvoir la décrire; des rescapés diront que l’on ne peut comprendre ce qui s’est passé ce qui débouchera sur une question qui restera sans réponse: pourquoi suis-je sorti vivant de la salle de concert alors que mon ami a été tué ou blessé? Peut-on ensuite dire à des victimes que cela ira mieux après et qu’il vaut mieux oublier?
Le passé familial
La conférencière est née à Prague sous l’ère communiste d’une mère rescapée de l’horreur nazie et d’un père juif dont les 42 membres de sa famille périrent à Auschwitz. Sa mère combattra dans les rangs de l’Armée rouge, participera à la libération de la Tchécoslovaquie et obtiendra par la suite le grade de colonel. Elle se réfugiera dans l’action comme un exutoire dans des fonctions d’aide aux anciens combattants, reportant ses souffrances sur sa fille par les coups et le dénigrement quotidien. Elle ne me souriait jamais, ne me prenait jamais dans ses bras, me parlait d’une voix dure. Pour obtenir un brin d’affection et de reconnaissance, la jeune Helena brillait en classe, dévorait quatre livres par semaine et se comportait en fille modèle, reproduisant le schéma de l’enfant consolateur de ses parents. Son père put rejoindre la brigade juive en Palestine et combattit avec les Anglais contre les troupes de Rommel à Tobrouk. Elle garde de lui l’image d’un homme qui se réfugiait dans les livres de philosophie et qui lui apprit à lire à quatre ans. En évoquant le nazisme et son enfance, le visage et le corps de la conférencière se crispent: le passé ressurgit quelques secondes mais elle s’en éloigne par un trait d’humour.
L’arrivée en Suisse
Prague, 1968: un vent de liberté souffle sur le pays vite réprimé par l’invasion des troupes soviétiques. Elle a en mémoire le bruit des chenilles des tanks sur les pavés et ce souvenir la hante encore. Madame Volet peut se glisser dans un trou de souris avant que les frontières ne se referment et rejoint la Suisse à titre de réfugiée. Elle deviendra assistante à l’Université de Lausanne puis enseignante d’histoire au gymnase de la Cité. Eclate alors en 1986 l’affaire Mariette Paschoud: cette collègue avait défrayé la chronique en mettant en doute lors d’un congrès de révisionnistes à Paris l’existence des chambres à gaz. Rappelons que quelques années plus tard Jean-Marie Le Pen avait qualifié les fours crématoires de «détail de l’histoire». La presse s’empare de l’affaire, les parents écrivent et les élèves se mobilisent. Dans un premier temps, le Conseil d’Etat retire à Madame Paschoud l’enseignement de l’histoire puis lui offrira un placard doré dans un service administratif. J’étais tétanisée lorsque je la croisais; je n’avais jamais fait état de ma propre histoire familiale auprès de mes collègues et de mes élèves; mes cours ont porté pendant quinze ans sur le nazisme et la Shoah, sujet de baccalauréat. Je me réfugiais dans les somnifères et le travail; j’écrivais, je publiais. D’anciens gymnasiens que j’ai pu rencontrer évoquent leur ancienne professeure en des termes élogieux. C’était une intellectuelle lumineuse et exigeante; on buvait ses paroles et elle nous a donné le goût de l’histoire.
Tournant de vie
Helena Volet est en souffrance et nie son mal. Sans le savoir, la recherche médicale étant alors balbutiante à cet égard, elle souffre de multiples chocs traumatiques qui se sont empilés comme un mille-feuille. Jugée traître à la Patrie, elle ne put se rendre aux funérailles de son père à Prague. Encore un nouveau choc. Son intuition la guide à abandonner le professorat et à ouvrir en 2000 une école de yoga couplée avec un cabinet de sophrologie et de sexologie. Elle aura pour patientèle des rescapés de la vie, des victimes de chocs post-traumatiques éprouvant des pertes de sécurité (le danger est partout; je n’ose pas sortir) ou de sommeil (les images brutales qui hantent), des personnes manquant d’empathie et anesthésiées de toute forme émotionnelle. Elle doit mettre avec eux des mots sur leurs maux. Se libérer d’un choc post-traumatique est-il possible? Non affirme-t-elle, mais la seule issue est de se réapproprier sa vie et de lui donner un sens positif. En parallèle, son attrait pour l’histoire ne la quittera pas; elle écrira entre autres Ils voulaient juste vivre, qui retrace la vie de sa famille et qui a servi en partie de trame à son exposé.
Merci à Connaissance 3 et en particulier à Monsieur François Sanchez d’avoir invité Madame Volet. Les multiples questions qui suivirent dénotèrent l’intérêt marqué de l’assistance. Spécialiste du monde russe, langue qu’elle parle couramment, sera-t-elle un jour invitée pour une conférence dont le thème pourrait être Des tsars à Poutine?
Jean-Yves Grognuz,
le 16 janvier 2020