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JERÔME ET LA BIBLE VULGATE LATINE
Extrait de l'ouvrage "L'Histoire de la Bible" rédigé par John H. Alexander,
Ed. Maison de la Bible (épuisé)
Note: A plusieurs reprises nous avons reçu des demandes portant sur les livres apocryphes et leur acceptation par l'Eglise catholique romaine. Une première réponse à été publiée, voir la FAQ 8. Pour compléter et documenter cette première réponse, nous avons choisi, dans le livre “L'Histoire de la Bible“, le chapitre traitant de la Vulgate. Nous espérons ainsi répondre aux attentes de nos correspondants.
«Voici, parce que tu as peu de puissance, et que tu as gardé Ma Parole, et que tu n'as pas renié Mon Nom, J'ai mis devant toi une porte ouverte, que personne ne peut fermer.» Apocalypse 3:9
Lorsque, au 3e siècle avant J.-C., Ptolémée Philadelphe fit traduire les écrits hébraïques en grec, le monde civilisé s'exprimait dans la langue de Platon. D'une part, la culture hellénique exerçait son influence sur toutes les rives de la Méditerranée; d'autre part, les conquêtes d'Alexandre l'avaient fait pénétrer presque jusqu'au coeur de l'Asie. L'essor du grec, première langue «universelle», détermina ainsi le succès de la Version des Septante, qui éclipsa progressivement le texte original hébreu, dont l'usage demeurait confiné aux étroites limites de la Palestine.
Au 4e siècle de l'ère chrétienne, la situation s'est modifiée. Seule la classe cultivée s'exprime encore en grec, langue qu'on ne parle couramment que sur les rives de la mer Egée. Le latin est devenu la langue officielle de l'empire romain, alors au faîte de sa gloire. Les légions romaines l'imposent en tous les territoires conquis. Comme tant d'autres, les chrétiens doivent l'adopter à leur tour; et c'est ainsi que leurs écrits sacrés, rédiges en grec, ne sont compris que de la minorité des fidèles.
La Parole divine se distance peu à peu de l'expérience quotidienne des croyants. Un tel écart est toujours néfaste. Au nord de l'Afrique, des communautés entières sont privées de nourriture spirituelle, car l'accès au texte biblique n'est réservé qu'à certains érudits. Selon le témoignage des historiens, cette situation entraînera le lent déclin des Eglises africaines qui avaient essaimé à partir de deux centres spirituels autrefois florissants, Alexandrie et Carthage; elle sera à l'origine de la défaite du christianisme dans cette région, face à l'invasion de l'islam au 7e siècle.
Or, à la fin du 4e siècle, il y eut des serviteurs de Dieu pleinement conscients de cette grave lacune. Divers essais de traductions bibliques en latin avaient été entrepris, sans qu'aucun d'eux n'ait été vraiment satisfaisant. Damase 1er, évêque de Rome de 366 à 384 – le titre de pape n'apparaît que plus tard dans l'histoire – exposa le problème à son premier secrétaire, Hieronymus, plus connu sous le nom de Jérôme (332-420). Ce choix était fort judicieux. Jérôme était à la fois un érudit s'exprimant parfaitement dans les langues des textes originaux et un homme profondément humble, aimant Dieu et désirant accomplir Sa volonté.
On dit que Jérôme fut d'abord réticent lorsqu'on lui proposa de traduire la Bible dans la langue de Virgile: «C'est un travail ingrat; je ne réussirai qu'à mécontenter ceux qui ont des préjugés, et à exciter l'amertume de ceux qui pensent qu'ignorance et sainteté ne font qu'un.»
Jérôme était un homme intègre, fidèle à l'enseignement de l'Ecriture; il avait aussi le courage de ses opinions. Il sut en temps opportun se détacher des courants philosophiques qui entraînaient les ecclésiastiques de l'époque; diverses hérésies affligeaient la chrétienté. Non seulement Jérôme se mit à traduire les textes sacrés, mais il voulut redresser les tendances et ramener les évêques à des pratiques plus conformes à ta doctrine biblique. Evidemment, ce ne fut pas du goût de chacun; des intrigues se tramèrent autour de sa personne; on l'accusa de vouloir «judaïser» l'Eglise, reprenant ainsi le terme utilisé par Paul lorsqu'il réprimanda Pierre. cp. Galates 2:14
A la mort de Damase 1er, Jérôme aurait dû lui succéder; il fut évincé de cette charge, ce qui eut l'avantage de lui laisser tout le temps nécessaire pour sa traduction. Il avait entrepris le Nouveau Testament en 382. En 385, il s'attaqua à l'Ancien Testament et se rendit dans ce but en Palestine, pour consulter les docteurs juifs, spécialistes du texte hébreu. Jérôme avait été prié de transcrire la Version grecque des Septante en latin. D'abord, il s'efforça de se conformer aux ordres reçus. Mais, las d'assembler des fragments qu'aucun rapiéçage ne pouvait améliorer, il prit une résolution hardie, celle de remonter aux sources en traduisant l'Ancien Testament à partir de l'original hébreu.
Jérôme passa 19 ans à Bethléhem; de nos jours, on montre aux touristes la grotte où il accomplit son oeuvre; elle est située à proximité d'une autre grotte qui avait servi d'écurie, lieu présumé de la naissance de Jésus-Christ. La Basilique de la Nativité s'élève aujourd'hui au-dessus de ces emplacements historiques; elle est le lieu de rendez-vous de nombreux pèlerins, surtout à l'époque de Noël.
Jérôme avait reçu mission de traduire tous les livres incorporés à la Version des Septante, y compris les narrations profanes qui avaient été ajoutées aux écrits inspirés. L'on se souvient que Ptolémée Philadelphe, dans sa passion pour la littérature, avait donné ordre aux 72 savants juifs venus à Alexandrie, de transcrire en grec tous les textes hébraïques existants. Ainsi, un certain nombre de récits profanes, auxquels les Juifs n'avaient jamais attribué d'autorité divine, avaient été mêlés à la Version des Septante. La chrétienté naissante n'avait pas toujours su discerner le caractère extra-canonique de ces textes. La lecture de l'épilogue du 2e livre des Macchabées prouve la nature fantaisiste de cette anthologie de littérature juive, sans doute intéressante pour l'époque qu'elle fait revivre, mais totalement différente de l'Ecriture sainte dans son essence:
- «Je terminerai ici ma narration. Si elle est belle et correctement agencée, c'est bien suivant mon désir ; si elle est médiocre et quelconque, c'est que je ne pouvais faire mieux. De même qu'il est nuisible de boire seulement du vin ou seulement de l'eau, mais agréable et vraiment profitable de boire de l'eau et du vin mélangés, ainsi est-ce la façon de présenter un récit qui charme les oreilles des lecteurs. Je finis donc ici.»
II Macchabées 15:38-40
Après bien d'autres, Jérôme reconnut l'aspect légendaire de ces livres; il les traduisit, mais les fit précéder d'une note explicative. C'est le «Prologue Galaetus» que, tout au long du Moyen Age, les copistes reproduisirent à l'en-tête des deux livres de Samuel: «Tout ouvrage qui ne figure pas parmi les 24 livres de la Bible hébraïque doit être considéré comme apocryphe, c'est-à-dire non canonique.»
Note. A l'encontre des rabbins de l'époque macchabéenne, Jérôme considère Ruth et Lamentations de Jérémie comme des livres autonomes, ce qui porte à 24 au lieu de 22 le nombre des livres canoniques de l'Ancien Testament. Si aujourd'hui nous en comptons 39, c'est parce que les livres de Samuel, des Rois et des Chroniques ont été dédoublés et que les 12 petits prophètes sont considérés séparément.
On doit donc à Jérôme l'application de ce terme «apocryphe», tiré du grec apokrupha = caché, secret, par extension: non authentique. A ce sujet, on lit dans le 6e article de religion de l'Eglise anglicane:
- «Selon Jérôme, l'Eglise peut s'inspirer de ces livres en tant qu'exemples de vie ou instructions pratiques, mais elle ne doit pas les employer pour établir une doctrine quelconque.»
L'oeuvre de Jérôme fut achevée en l'an 405. Il léguait aux futures Eglises d'Occident un trésor de grande valeur, la Bible Vulgate latine. Toutefois, elle ne fut guère appréciée du vivant du traducteur. Ecarté de toute responsabilité ecclésiastique en raison de ses positions arrêtées en matière de doctrine, Jérôme végéta dans la misère jusqu'à sa mort en 420. Les générations qui suivirent s'accrochèrent désespérément aux traductions latines antérieures à Jérôme, notamment à la version Itala (3e ou 4e siècle); peu se soucièrent vraiment de la Vulgate, dont la valeur ne fut pleinement reconnue qu'au 8e siècle.
Dès lors, l'Eglise romaine s'en fit la dépositaire et la propagatrice; la Vulgate devint sa version officielle; Jérôme fut canonisé. Jusqu'aux temps modernes, le catholicisme ne sanctionna que les traductions effectuées sur la Vulgate. Aussi fut-elle recopiée des milliers de fois, jusqu'au moment où Gutenberg, l'inventeur des caractères mobiles, réserva à la Bible latine de Jérôme l'honneur d'être le premier livre imprimé (1456).
Avant de revenir à la période de l'Histoire qui nous occupe, permettez une brève incursion en l'époque mouvementée du 16e siècle, qui suivit la Réforme. Au Concile de Trente (1546-1563), les autorités ecclésiastiques réunies ratifièrent l'exclusivité de la Bible Vulgate comme version officielle de l'Eglise romaine; mais elles prirent soin, au préalable, de supprimer la note d'introduction de Jérôme au sujet des Apocryphes, qui furent alors portés au bénéfice d'une prétendue inspiration divine. Le Concile de Trente attribua à ces livres l'épithète «deutérocanoniques» (deuxième canon).
L'Eglise de Rome entendait, d'une part opposer aux Réformateurs une Bible «plus complète» contenant des livres supplémentaires, d'autre part tirer des Apocryphes le fondement scripturaire nécessaire à certaines doctrines tendancieuses qu'elle ne pouvait justifier par les 66 livres inspirés (la vénération des saints, la légitimité des indulgences et du purgatoire, l'autorité de la tradition, les prières pour les morts, l'assomption de Marie, etc.).
Il nous a donc fallu retenir une succession de faits historiques remontant à Ptolémée Phitadelphe au 3e siècle avant l'ère chrétienne, passant par Jérôme au 4e siècle, et aboutissant aux décisions prises à Trente au 16e, pour comprendre pourquoi les Bibles catholiques modernes contiennent des livres qui ne se trouvent pas dans les autres éditions. Selon la méthode choisie pour les définir, ils sont au nombre de 9, 11 ou 13. En certains cas, ces écrits supplémentaires sont directement intégrés à l'un ou à l'autre des livres bibliques; en d'autres, ils sont publiés à part, sous un titre spécifique. En voici la liste complète:
- I Esdras (appelé aussi III Esdras)
II Esdras (appelé aussi IV Esdras)
Tobie
le Cantique des trois enfants saints (Le plus souvent ajouté au chap. 3 de Daniel)
l'Histoire de Suzanne
Bel et le dragon (Récits figurant à la fin du livre de Daniel, dans la plupart des éditions catholiques)
Judith
Il Esther (Sept chapitres généralement ajoutés au livre biblique d'Esther)
la Sagesse
Baruch
l'Ecclésiastique
la Prière de Manassé (Texte incorporé à I Esdras)
I Macchabées
Il Macchabées
Notes: Dans certains manuscrits, les livres inspirés d'Esdras et de Néhémie figurent sous l'appellation «Esdras I» et «Esdras II» ; pour éviter toute confusion, la désignation des livres apocryphes I et II Esdras devient alors III et IV Esdras.
Rappelons qu'au début du 19e siècle, les Sociétés bibliques ont incorporé à leurs statuts un article par lequel elles s'engagent à n'imprimer désormais que des Bibles sans Apocryphes (1826). Il est d'autant plus regrettable que les éditeurs catholiques et protestants publiant conjointement la Bible oecuménique (TOB), y ajouteront ces livres responsables de tant de confusion, en les insérant entre les deux Testaments.
John H. Alexander