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parution novembre 2023
ISBN 978-2-88907-251-4
nb de pages 144
format du livre 140x210 mm
Matlosa
"Matlosa": dans le village de Suisse italienne où Cecchino arrive avec son fils au début des années 1930, c’est ainsi qu’on appelle toute personne dont on ignore la provenance. Pour ce charbonnier lombard qui fuit le fascisme, l’exil est une page blanche à remplir, alors que pour Rosa, son épouse, l’horizon s’assombrit. Quant à Irma, leur fille adolescente, elle prendra très vite l’accent des vallées qui l’accueillent. Daniel Maggetti s’inspire des trajectoires de ses grands-parents et de sa mère pour se questionner "sur l’appartenance et l’identité, sur leur réalité et leurs intermittences". Tissant entre elles sources officielles et conjectures plus ou moins fondées, il compose un roman tendu, écrit dans une langue malicieuse, érudite et d’une grande poésie.
Daniel Maggetti est né au Tessin en 1961. Il termine ses études de lettres à l'Université de Lausanne par une thèse de doctorat consacrée à L'invention de la littérature romande 1830-1910 (Payot, 1995). Directeur du Centre des littératures en Suisse romande (CLSR), il collabore à de nombreux projets d'édition critique de textes. Pour Zoé, il a notamment dirigé l'édition scientifique de Tout Catherine Colomb, codirigé avec Claire Jaquier celle des Œuvres complètes de Gustave Roud, et avec Stéphane Pétermann la Petite Bibliothèque ramuzienne.
Que sait-on de Melanía ? Qu’elle est une survivante ; que les femmes autour d’elle meurent ou disparaissent, à commencer par sa mère et ses sœurs ; qu’enfant déjà, elle pose sur toute chose des yeux noirs et ronds d’une intensité inquiétante ; qu’elle gardait les chèvres ; qu’elle est tombée enceinte toute jeune, personne ne saura jamais de qui.
Daniel Maggetti dresse le portrait ambigu et lacunaire d’une femme forte, inspirée de sa grand-mère décédée cinq mois avant sa naissance. De rares objets, trois photographies, quelques épisodes colportés d’une génération à l’autre nourrissent l’histoire de cette vie d’il y a cent ans dans un village isolé des Alpes tessinoises.
En plein XIXe siècle, don Tommaso Barbisio, un prêtre piémontais raffiné, tombe en disgrâce et est relégué dans la cure d’un village de Suisse italienne, au fond d’une vallée reculée. Il y prend pour servante Anna Maria, une veuve âgée qui vit seule avec un enfant, dont il découvrira progressivement le passé mystérieux.
Si don Tommaso est une figure entièrement fictive, Anna Maria a existé. Comme son mari, dont les méfaits sont à l’origine d’une légende racontée depuis des générations, elle est sortie d’un arbre généalogique aux branches aussi touffues que celles d’un coudrier jamais taillé, et ses différends avec sa belle-fille ont laissé des traces dans les archives de l’émigration tessinoise en Australie. À la frontière du récit historique et de l’invention romanesque, dans le bruissement de plusieurs langues qui s’entrechoquent, La Veuve à l’enfant met en scène deux personnages énigmatiques et intensément humains, dont la vie sera marquée par la rencontre de l’autre.
Victor Hugo en parle, mais Lord Byron l’a découverte avant lui. Dans leur sillage, de nombreux écrivains romantiques chanteront son histoire. Elle, c’est Julia Alpinula, fille d’un haut dignitaire d’Helvétie, attachante et héroïque par sa volonté de résister aux abus des Romains. Remontant le temps, Daniel Maggetti montre comment elle est mise en scène et utilisée par divers auteurs férus de légendaire, jusqu’au coup de théâtre qui conduira à sa disparition…
On voulait bien des charbonniers, pourvu qu’ils s’occupent des bois les moins accessibles, ceux dont on ne savait que faire, qu’il fallait de surcroît qu’ils élaguent seulement, pas question de déboiser complètement; c’est pourquoi ils étaient en général confinés dans des endroits éloignés d’une heure ou plus de toute habitation, formant sur place une société temporaire dont Cecchino connut bientôt les arcanes. […]
Après quelques jours de travail, même à la pleine lune, on ne voyait plus que les dents des carbonatt, leur peau devenait au cours du temps aussi sombre que la nuit qui les entourait. La semaine, il fallait se contenter de se laver les mains, le visage, au mieux, on lui accordait quelque soin le dimanche, si on trouvait un moment pour le faire, et si la source ou le ruisseau donnaient assez d’eau. […]
L’emplacement de la charbonnière nécessitait un bout de terrain plat, et qui soit abrité des courants d’air; c’est là que le chef montrait où enfoncer à une petite distance l’un de l’autre les trois pieux d’au moins deux mètres de haut autour desquels on tressait deux couronnes de branches plus fines, pour les empêcher de basculer. Ensuite, on bâtissait la meule: les hommes faisaient la chaîne et les morceaux de bois débités étaient placés concentriquement autour des pieux de façon à laisser le moins d’interstices possible, d’abord les plus gros, ensuite le reste, il fallait souvent deux jours au moins pour construire un bel édifice en forme de cône arrondi aussi régulier que le cocon d’un papillon géant. Au cours des premières années, il est sûr que Cecchino, trop novice, n’était pas autorisé à s’approcher de la construction qui prenait forme; son rôle a dû se limiter à se tenir au bout de la chaîne pour l’alimenter en pièces de bois, et surtout à regarder pour apprendre les règles d’une géométrie peaufinée génération après génération. […]
Après la serpe, la hache et la scie, Cecchino avait commencé à se servir de la pelle, avec laquelle on lissait la surface de la charbonnière qui finissait par ressembler à la carapace toute ronde et entièrement noire d’un insecte dont la tête aurait été enfouie dans le sol, n’était la cheminée qui s’ouvrait comme une bouche à son sommet. Les charbonniers, d’ailleurs, regardaient ce monticule comme s’il s’agissait d’une créature vivante, à laquelle il fallait apporter sans tarder sa nourriture incandescente: la première fois qu’il avait assisté à l’allumage de la meule, il avait semblé à Cecchino qu’il était convié à une cérémonie dont il ne maîtrisait pas encore le rituel. Monté au sommet de la charbonnière, le maître avait mis le feu à des branches bien sèches, et les avait introduites dans la cheminée, continuant à en ajouter jusqu’à ce qu’on fût certain que la flamme avait bien pris à l’intérieur. Au fur et à mesure que le feu se propageait et touchait les bûches ensevelies, le pouiat transpirait à grosses gouttes qui perçaient la surface terreuse, et depuis ce moment, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, la vigilance était de mise: à tour de rôle, les membres de la squadra montaient la garde à côté de la charbonnière, dans une manière de guérite bâtie à la va-vite à l’aide de quelques branches assemblées. La cuisson du charbon devait être régulière, et il fallait donc surveiller constamment la meule, pour être à même d’intervenir au moindre signe de dérangement: des trous dans la charbonnière permettaient de surveiller la combustion et de l’accélérer au besoin, mais on devait avoir aussi de la terre à proximité pour les reboucher, au cas où le feu serait trop vif. […]
Jusqu’après ses quarante ans, l’existence de mon grand-père a été organisée par et pour le charbon: compagnonnages, rythme, déplacements, tout le reconduisait à la rude production de cette matière tellement liée à ses mains qu’on en venait à croire qu’elles zébreraient tout ce qui leur passerait à proximité.