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Cure néogothique
Une perle patrimoniale : la cure catholique de Vevey
L’église catholique Notre-Dame et sa cure voisine, construites toutes deux en 1869-1872 d’après les plans de l’architecte Emile Vuilloud, sont intéressantes à titre individuel, mais prennent ensemble une valeur encore plus grande. Si l’église a subi des simplifications dans son aspect extérieur, la cure, en revanche, n’a guère changé depuis l’origine. Ces fleurons du patrimoine néogothique vaudois, et même helvétique, sont inscrits en note 2 à l’inventaire cantonal du patrimoine et protégés au niveau fédéral comme biens culturels d’importance nationale. La cure a été classée Monument historique en mai 1983 par le Canton de Vaud. Sa silhouette harmonieuse et pittoresque témoigne du soin mis à la conception, à la construction et à la décoration de ce bâtiment, dont l’histoire est essentiellement connue par le manuscrit du père Charles Durand, vicaire à Vevey de 1903 à 1907. Les renseignements glanés dans ce document en vue de la publication du petit guide consacré à l’église ont servi de base au présent texte.
Le curé Frédéric Bauer (1839-1911) est à l’origine de l’église et de la cure. Pour lui, rien n’était trop beau, ni trop cher, pour glorifier Dieu. Aussi n’a-t-il pas ménagé sa peine pour pousser l’architecte, les entrepreneurs (Georges Krieg, et les frères Simon et Samuel Taverney), ainsi que les divers artistes et artisans impliqués dans ces chantiers à travailler au mieux de leurs capacités. Les résultats, spectaculaires, ont toutefois coûté fort cher, dépassant largement les moyens de cette jeune paroisse, « ressuscitée » en 1832 seulement. Il a donc fallu d’intenses efforts et de nombreuses quêtes, y compris à l’étranger, pour rembourser la dette.
Heureusement, si l'on peut dire, plusieurs grandes fortunes étaient alors réfugiées à Vevey en raison de circonstances politiques européennes concomitantes, telles que le Kulturkampf en Allemagne, la révolution en Espagne, la guerre franco-allemande et les troubles de la Commune à Paris. C’est ainsi que Charles de Bourbon (Don Carlos, prétendant au trône d’Espagne) séjournant alors dans la villa La Faraz à La Tour-de-Peilz, participe, avec son épouse Marguerite de Bourbon-Parme, à la pose de la première pierre de la future église Notre-Dame, le 8 décembre 1869, fête de l’Immaculée Conception. Il fait alors le vœu de financer entièrement cette construction si Dieu lui rend le trône d’Espagne. Malheureusement pour la paroisse, toutefois, ce rêve ne sera pas exaucé... La communauté catholique est donc tout particulièrement redevable au chevalier Schaefer-Vogt, de Berlin, qui contribue à l’achat du terrain, et au comte Jules de Villeneuve, alors chargé d’affaires du Brésil en Suisse, installé lui aussi à La Tour-de-Peilz. Notons encore, en fait de célébrités, que les princes Victor et Louis Napoléon (fils de Jérôme Bonaparte, demeurant à Prangins), sont élèves de l’institut Sillig à Vevey et par là-même paroissiens de Notre-Dame, où ils sont baptisés et confirmés. Plus tard encore, en 1896, Gustave Eiffel, père de la célèbre tour parisienne et propriétaire d’une villa à Vevey, contribue lui aussi à de nouveaux embellissements de l’église.
L’architecte Emile Vuilloud (1822-1889) est connu pour ses lieux de culte valaisans, à Monthey, Collombey, Tourtemagne, Vex, Ardon et Leytron, pour la chapelle anglaise de Zermatt, et, dans le canton de Vaud, pour les églises catholiques d’Aigle, Vevey, Echallens et Moudon. Notre-Dame de Vevey compte parmi ses réalisations majeures. Au nombre de ses constructions civiles, il faut signaler le Casino et Grenette de Sion, l’hôtel de ville de Martigny ou encore le Grand Hôtel de Morgins. Vuilloud passe pour l’un des bâtisseurs valaisans les plus originaux du XIXe siècle, son style éclectique alliant avec bonheur des éléments décoratifs empruntés à diverses époques.
La cure catholique, avec ses deux niveaux sommés d’une haute toiture en bâtière couverte d’ardoises conformément au goût de l’époque, a été construite en six mois seulement. Décidée en mai 1872, elle voit son gros œuvre terminé déjà en octobre de la même année, en même temps que le lieu de culte. A l’évidence, cette habitation a été construite par les mêmes artisans que ceux occupés à l’église (Krieg et Taverney frères, entrepreneurs ; Berger frères, qui livrent les «moellons de Villeneuve» ; Candaux, menuisier, Bauer et Savoy, ferblantiers ; Champion, serrurier ; Colan ( ?) parquetteur ; Nérini, plâtrier ; Millet, à Lyon, pour les papiers peints ; etc.). A l’extérieur, les parements des murs sont entièrement faits de pierre d’Arvel (Villeneuve), tandis que la molasse de Fribourg et de Berne a été mise en œuvre pour les éléments architecturaux tels que les chaînes d’angle, encadrements de fenêtres, modillons sous l’avant-toit et autres décors qui contribuent au caractère historicisant à l’édifice. Sur la façade côté lac (aujourd’hui précédée d’une «véranda formant salon» rajoutée en 1902 ), deux grands arcs brisés, plaqués contre le mur, affichent la vocation religieuse de l’édifice. La façade occidentale, où se situe l’entrée, impressionne par sa composition axiale qui rappelle un avant-corps encadré de colonnettes engagées et dominé par une grande lucarne, en pierre appareillée elle aussi. Sur le petit côté nord, un élément en saillie évoquant une tourelle à angles coupés et à toiture plate, abrite en fait les « commodités ». Enfin, la face orientale, du côté de La Tour-de-Peilz, est précédée d’une galerie en bois, attestée en 1874 et dessinée par Vuilloud également. Cette structure sur poteaux, délicatement ornée dans l’esprit de la seconde moitié du XIXe siècle, devait être agrandie dans le même style à l’angle nord en 1898, mais ce projet ne s’est pas concrétisé.
En 1877, le curé, «inquiet de cette cure trop belle et trop riche à ses yeux», décide d’en faire une maison de rapport et propose de consacrer le plain-pied à une école de garçons. A la même époque, le 1er étage est loué à Nicolas Garlot, généreux donateur qui s’est également occupé de la comptabilité des chantiers de l’église et de la cure, et qui a fait venir dans ce dernier bâtiment «l’eau des Avants». Quant au niveau supérieur, il est loué en 1876 à un M. Salerno. En 1879, on envisage à nouveau de mettre tout le presbytère en location, l’abbé Déforel continuant à trouver sa cure «trop belle et trop grande».
Actuellement, les étages sont desservis par un élégant escalier tournant, à rampes semi-circulaires, en granit. L’intérieur a conservé une grande partie de ses dispositions anciennes, notamment, au rez-de-chaussée, une grande salle à manger coiffée d’un plafond à moulures en stuc et agrémentée d’originales boiseries et armoires de style éclectique. Diverses autres pièces présentent des parquets de qualité, dont l’un, à l’étage, à rosaces marquetées, qui n’est pas sans rappeler ce que l’on observe au château de l’Aile à Vevey.
En son genre, la cure catholique de Vevey est sans conteste un édifice exceptionnel, pour lequel le canton de Vaud n’offre que peu d’éléments de comparaison. Il y a bien l’originale cure du Lieu (1858-1860), par David Braillard, avec sa baie en arc Tudor et ses larmiers au-dessus des fenêtres, qui passe pour être la première cure néogothique du canton . Elle est néanmoins plus simple que celle de Vevey. Par ailleurs, la cure catholique d’Assens (1890), par l’architecte lausannois Paul Charton, et celle, protestante, d’Oron (1892), par Jacques Regamey ne font que d’assez modestes allusions aux styles historiques. L’étude comparative de ces presbytères de la seconde moitié du XIXe siècle reste toutefois encore à faire.
Paul Bissegger
15 mai 2019