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24/03/2010
Karski et le juge Frankfurter
Histoire. Le billet sur la diffusion par Arte du Rapport Karski de Claude Lanzmann n'est pas resté sans réactions. Les plus critiques sont anonymes. J'ai tenté de convaincre leurs auteurs sous pseudonyme de signer de leur prénom et nom. Ma démarche demeure sans réponse à ce jour. Ces commentaires n'ont donc pas été publiés. Je le regrette.
Une supposition a choqué: que la marche du temps ait pu infléchir la perception par Jan Karski de son entrevue en 1943 avec le président Roosevelt. Dans un livre publié en 2009, le romancier Yannick Haenel dépeint par l'imagination un Karski sans indulgence pour son interlocuteur et son indifférence envers le sort des Juifs en Europe. Le témoignage de Karski lui-même, recueilli en 1978 par Claude Lanzmann, soutient au contraire que « l'homme le plus puissant du monde », comme le désigne l'ancien résistant polonais, a entendu son rapport sur l'extermination. Non pas en réagissant sur le champ, mais après coup, par l'envoi d'une liste de personnalités à contacter, appartenant à des milieux religieux, intellectuels et politiques.
Le récit par Karski de l'entretien ne signale pas un écart de sens radical entre les deux versions, celle de la fiction et celle du témoignage. L'auditeur du Rapport Karski ne peut qu'être stupéfait de l'intérêt accordé par Roosevelt aux réquisitions de chevaux polonais par l'armée allemande, alors qu'aucune question n'est posée sur les déportations massives. La différence entre le romancier et le témoin tient donc moins au contenu factuel de l'entretien qu'à la compréhension qu'ils en proposent. L'opposition paraît ici frontale, en effet. Est-ce commettre une profanation qu'imaginer, sous l'aspect de l'interprétation justement, un éventuel décalage entre l'expérience vécue par Karski sur le moment et le récit qu'il en rapporte trente-cinq ans plus tard?
Un commentaire sous pseudonyme (signé «Giona») s'indigne de cette manière «assez sournoise (...) de mettre en doute le souvenir du vécu de Jan Karski narré... par lui-même». Il considère que «c'est exactement la méthode couarde utilisée par le révisionniste de base».
Me voilà mal pris! Je n'entends pas ajouter la polémique à la polémique. La question d'un éventuel décalage entre le moment vécu et le souvenir qui en subsiste est posée dans l'intention d'ouvrir un passage à la fiction littéraire, non dans celle de nier des faits. Elle l'est aussi par la nécessité où se trouve l'historien comme le journaliste de soumettre les témoignages - tout témoignage ! - à une vérification. Claude Lanzmann lui-même ne cesse, tout au long de Shoah, de recouper les déclarations de ses témoins.
Plus encore, en introduction au Rapport Karski, Lanzmann signale que le camp évoqué par Karski lors de son entretien avec le juge Frankfurter, si précisément qu'il va jusqu'à en épeler le nom, a été «longtemps et à tort considéré par lui comme le camp d'extermination de Belzec». Il s'agissait en fait d'un camp de transit. Une démarche historique a tout à gagner à de tels développements, qui ne conduisent à nier ici ni la réalité du camp ni celle de son terrible ouvrage.
Et non plus à douter de l'absolue sincérité du témoin. Un autre commentaire anonyme (signé «Patoucha») l'atteste en rappelant que dans Shoah, Jan Karski et le coiffeur rescapé de Treblinka, chargé de couper les cheveux des femmes juives envoyées à la mort, «ont fini par flancher, submergés par l'émotion à se remémorer l'atrocité dont ils ont été les témoins».
La mémoire se manie avec précaution. Le moment le plus fort du Rapport Karski est d'ailleurs moins le récit de l'entretien avec le président que le souvenir des échanges de l'ancien résistant avec le juge Frankfurter, auquel assistait l'ambassadeur de Pologne à Washington. Après avoir entendu Karski, le juge, qui était juif, lui dit: «Je ne vous crois pas». Puis, se tournant vers l'ambassadeur: «Je n'ai pas dit qu'il mentait. J'ai dit que je ne le croyais pas». En introduction du film, Lanzmann rappelle ces mots de Raymond Aron: «Je l'ai su, mais je ne l'ai pas cru. Et parce que je ne l'ai pas cru, je ne l'ai pas su.»