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Après le succès mondial du Seigneur des anneaux de Tolkien au cinéma et celui, moins fracassant, du Monde de Narnia de C.S. Lewis, le livre d'Irène Fernandez tombe à point. S'y engager, c'est tenter l'aventure. C.S. Lewis, ami de Tolkien, est aujourd'hui, quarante ans après sa mort, un classique. Il a déjà suscité une masse de travaux critiques qui vont du culte à l'hostilité.
Irène Fernandez pense que son originalité nous échappe encore et que si l'on s'attache à beaucoup de détails ou à bien des aspects de sa pensée, on n'en voit pas toujours l'essentiel. Elle va donc s'appliquer à cerner le centre de la pensée de Lewis : utilisation de l'imagination pour explorer la réalité qui est, encore et toujours, le souci des poètes et la perplexité des théoriciens. Mais qui est ce C.S. Lewis dont on citera parmi ses nombreuses oeuvres écrites en anglais et pour la plupart traduites en français, Les chroniques de Narnia ? Il dit de lui : « Je suis sûr que certains sont nés pour écrire, comme les arbres pour porter des feuilles » et encore : « L'envie d'écrire a la violence du désir ou du besoin de se gratter quand ça vous démange... et en ce qui me concerne, quand je l'éprouve, il faut que j'y cède. »
Lewis a beaucoup écrit, mais avant d'écrire il a été, confesse-t-il, un lecteur né. Né au milieu des livres. Il sera reconnaissant à son père du bienfait inestimable d'une enfance passée la majeure partie du temps seul, dans une maison pleine de livres. Il a dix ans lorsque sa mère meurt (1908) et son père, assez distant, lui laisse une grande liberté. « Rien ne m'était interdit... Je prenais volume après volume sur les rayons. » En 1917, il s'engage comme volontaire et fait l'expérience de la guerre pendant un an. Il étudie ensuite à Oxford, devient en 1925 professeur de langue et de littérature anglaise. A 15 ans, il se pense athée, à 30 ans, il se convertit au théisme puis, à 33 ans, au christianisme (anglicanisme). Devenir chrétien, c'est un peu pour lui franchir une sorte de Rubicon. Devant le mythe, il voit deux solutions : ou bien l'accepter comme purement symbolique ou alors le considérer comme vrai.
Lors d'une conversation avec Tolkien, celui-ci affirme que le « christianisme est aussi un mythe, mais un mythe inventé et réalisé au sens propre par Dieu et non plus par des poètes humains, avec tous les caractères du mythe, et qu'il faut l'aborder comme tel et non comme une doctrine abstraite ». Ce point de vue aide Lewis à franchir le Rubicon, à aborder le récit chrétien, à en comprendre le paradoxe central : l'Incarnation, comme mythe vrai, vraiment arrivé. Après Tolkien, Mircea Eliade et H.U. von Balthasar seront des flambeaux sur sa route. Chrétien, Lewis a de la peine à accepter l'idée d'Eglise. Il y adhère cependant avec sincérité mais en gardant toujours une certaine réticence vis-à-vis de ce qui est collectif. L'ecclésiologie restera un point faible de sa théologie si théologie il y a.
L'imagination, miroir du réel
Irène Fernandez, avec une immense culture et beaucoup de finesse, s'applique à étudier ce qu'il y a de double chez Lewis, à savoir : une imagination intense qui, dit-il, n'est ni maîtresse d'erreurs ni maîtresse de vérités non plus. Alors ? Cette imagination offrira le terrain idéal où se confronteront les admirateurs et les détracteurs de Lewis. Face à elle, ce dernier va défendre la raison qui, selon lui, nous est sur/naturelle, ainsi que le mythe qui ne se tait pas, qui n'est pas ineffable mais au contraire « fable », dans la mesure où il est raconté ; et la poésie qui est son véhicule va permettre un « réenchantement » du monde car « son discours porte au langage des aspects, des qualités, des valeurs de la réalité qui n'ont pas d'accès au langage directement descriptif et qui ne peuvent être dits qu'à la faveur du jeu complexe de l'énonciation métaphorique et de la transgression réglée des significations usuelles de nos mots » (Ricoeur). La poésie, nous dit encore Lewis, consiste « à redonner vie aux abstractions, à lever la malédiction qui affecte les mots, ces symboles squelettiques et abstraits séparés de leur origine, à tâcher enfin de guérir la maladie du langage, la blessure qui le sépare de la réalité ».
Pour Lewis, le mythe est un miroir ou l'on voit mieux la réalité. En rendant visibles les âmes, il exerce une fonction de miroir magique, de même que l'imagination de tous les conteurs d'histoires. Quand ces derniers racontent, c'est toujours un miroir magique qui est à l'oeuvre. Ainsi un vrai mythe touche l'humanité au coeur, car tout homme peut y reconnaître un aspect permanent de son expérience. D'une certaine manière, c'est notre vraie vie qu'il nous montre, notre intériorité, parfois même notre spiritualité. J. Bergier disait que « le monde de Lewis est remarquable non seulement parce qu'il donne des portes, permettant de s'échapper des pires enfers, du nôtre, mais parce qu'il donne la possibilité d'une contre-offensive. Car le ciel est éternel, mais tous les enfers doivent finir, même s'ils sont très longs. »
Lewis et Tolkien ont tous deux créé une véritable mythologie qui nous ouvre toutes grandes les portes de la quête vers le Vrai, le Bon et le Beau.