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Nous poursuivons, ici, un propos entamé dans l’édition du 3 novembre revenant sur le récent opuscule de Lucien Sève: «Octobre 1917»1L. Sève, Octobre 1917. Une lecture très critique de l’historiographie dominante, éditions sociales, 2017..
Discutons maintenant le parallèle que d’aucuns tracent entre les années 1917-1923 – où l’autorité de Lénine est sérieusement engagée – et la période stalinienne s’agissant d’un thème particulier: le traitement réservé aux masses paysannes. De son côté, Staline s’est fait l’auteur de la dékoulakisation – opération intervenue en 1929 visant les paysans-propriétaires et ayant été accompagnée d’exécutions et de déportations massives. Dans le cas de Lénine, la violence qui lui est imputée consista en réquisitions pour alimenter des villes affamées; ces réquisitions furent martiales et entraînèrent en effet la répression de ceux qui s’y opposaient. Le contexte, toutefois, n’est pas le même. Et cela change tout aux yeux de Lucien Sève: Staline agit dans un pays pacifié tandis que Lénine évolue en temps de guerre intense. Dès la tension redescendue, il change d’ailleurs de stratégie, quitte le «communisme de guerre», adopte la NEP [Nouvelle politique économique] et met fin aux réquisitions.
Pour estimer plus profondément le sentiment des paysans à l’endroit du pouvoir, il convient d’observer (avec Lénine, du reste) ce fait que l’armée rouge était constituée aux huit-dixièmes de paysans et que si une majorité d’entre eux avait été opposée au nouveau régime et avait retourné ses fusils, la guerre civile aurait inévitablement connu une issue différente.
Pour trancher plus nettement ce thème de la «continuité» ou de la «discontinuité» entre Lénine et Staline, Sève s’en remet aux travaux décisifs de Moshe Lewin (Le dernier combat de Lénine, 1967), lesquels permirent de révéler la vraie nature des relations entre les deux dirigeants bolchéviks. Sur cette base, l’auteur d’Octobre 1917 forme l’hypothèse que si Lénine avait été en possession de ses moyens deux mois de plus (jusqu’au Congrès d’avril 1923), Staline aurait très probablement été démis de ses fonctions de Secrétaire général du Parti.
Venons-en à notre seconde antienne: le mal «consubstantiel» du communisme. L’un des reproches les plus vifs adressés au communisme et à Marx lui-même tient à la formule de la «dictature du prolétariat» (Marx, Les Luttes de classes en France, 1850). Soucieux d’en expliquer l’essence, Sève rappelle qu’il s’agit là non pas de violence physique mais de violence politique: ladite formule nomme par exemple la remise en cause despotique de droits de propriété et de rapports de production jugés iniques; et, précision de haute importance, cette notion désigne des moyens «transitoires» ne devant caractériser que la seule période de la «crise révolutionnaire». Sève rappelle aux âmes sensibles que l’aujourd’hui plus consensuel Léon Blum se revendiquait lui-même d’une telle dictature prolétarienne (lors du dramatique Congrès de Tours de 1920).
Et Lénine? Se comporta-t-il en dictateur? L’accusation ne tient pas pour notre auteur: il rappelle qu’au sein du parti comme du Conseil des commissaires du peuple, jamais le leader russe «n’exige»; il argumente sans cesse et parfois même se trouve minorisé.
Poussant plus loin son enquête, Sève concède qu’à un certain moment – déjà sous Lénine – le Parti vit sa discipline s’affermir et les fractions interdites en son sein. De quoi s’agit-il exactement? De la fin de toutes discussions libres? Nullement, rétorque Sève: des textes de l’Opposition ouvrière continuèrent à être publiés par les presses même du Parti; cependant au plus fort de la crise, il s’agissait d’empêcher l’organisation de groupes structurés poursuivant dans le Parti la bataille pour une orientation politique déjà tranchée à la majorité par le congrès précédant.
Pour qui entend évaluer Lénine et la révolution demeure – envers et contre tout – la question de l’échec de la promesse émancipatrice communiste. Sur ce point capital, Sève considère utile de rappeler tout de même qu’en une poignée de semaines et de mois furent abolis les castes et les privilèges, abrogée la discrimination à l’endroit des Juifs, réformée la propriété de la terre, attribués des droits égaux aux femmes, assurés la maladie et le chômage, libérées les nationalités (la Finlande, la Pologne et l’Ukraine sauront en profiter immédiatement) et réalisé le contrôle ouvrier sur les entreprises.
Malgré tout, force est de constater que ce volontarisme n’a pas connu un dénouement à la mesure de l’horizon ouvert. Pour comprendre la déconvenue, trois pistes. En premier lieu, selon Lénine lui-même, sans révolution socialiste dans les pays plus avancés, «(le communisme) ne saurait être atteint aujourd’hui. Il est prématuré.» De fait, écrivait déjà Marx en 1850: «c’est un drame pour des communistes d’arriver au pouvoir trop tôt.» En deuxième lieu, bien que dénoncé par Lénine, le bureaucratisme n’a pas été suffisamment pensé et corrigé. En troisième lieu, la guerre civile impliqua un commandement et une obéissance indiscutés, deux éléments bien peu propices à une appropriation populaire du pouvoir – condition pourtant du dépérissement de l’Etat.
Ce dépérissement reste LA perspective pour Sève, lequel conclut son étude en défendant la réhabilitation du mot «communisme» – terme qu’il définit par «autogestion citoyenne généralisée» et qu’il articule à l’exigence d’un «développement multilatéral de tous les individus». Deux objectifs que la prise d’un Palais d’Hiver ne suffit pas à assurer. Manquait probablement à Lénine la pensée stratégique de «l’hégémonie démocratiquement conquise» – une idée bientôt couvée par le sarde Antonio Gramsci.
Notes [ + ]
|1.||↑||L. Sève, Octobre 1917. Une lecture très critique de l’historiographie dominante, éditions sociales, 2017.|