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es cantates ont été un genre musical en vogue en France au XVIIIe siècle, avec un âge d’or entre 1680 et 1740. Comme la sonate, elles sont d’inspiration italienne, mais les Français ont voulu les assortir au goût français, marier la vivacité italienne à la délicatesse française selon les dires de l’époque.
Italien d’origine allemande, Jean-Baptiste Stuck dit Batistin serait arrivé à Paris vers 1701. On sait assez peu de choses de sa vie. En 1707, il bénéficia de la protection de Philippe d’Orléans, futur régent, puis premier ministre de Louis XV. Il publia quatre livres de cantates entre 1706 et 1714. Elles ne savent pas y avoir connu un grand succès à l’époque car jugées trop italianisantes. Elles ont été peu interprétées au disque. Je n’en connais que trois : le disque consacré par les Lunaisiens autour d’Arnaud Marzorati, les « festes bolonnaises » interprétées par Gérard Lesne, et la cantate « Héraclite et Démocrite » par les Musiciens du Louvre sous la baguette de Marc Minkowski.
La cantate à deux voix « Héraclite et Démocrite » reprend l’antagonisme des philosophes grecs Héraclite et Démocrite à peu près contemporains de Socrate. Le premier était réputé pleurer sur les malheurs du monde tandis que le second abordait la vie avec jovialité, n’hésitant pas à se moquer de nos travers, petits malheurs, et vanité. On lui attribue la paternité de la théorie atomique.
Le poète romain dans la satire X se faisait l’écho du rire de Démocrite :
Dont l’un riait toujours, l’autre pleurait sans cesse ?
Je conçois du premier les sarcasmes moqueurs ;
Mais l’autre, quelle source entretenait ses pleurs ?
Démocrite, en mettant un pied hors de la porte,
Sûr de trouver un fou de l’une ou l’autre sorte,
D’un rire inextinguible éclatait en tons lieux,
La Thrace cependant ne montrait à ses yeux,
Pour exciter sa verve et lui servir de texte,
Tribunal ni faisceaux, litière ni prétexte.
(…)
Avertir le consul du néant de la gloire ?
Ajoutez à ces traits l’aigle qui, dans ses mains,
Sur un sceptre d’ivoire, éblouit les Romains ;
D’un côté, les clairons, de l’autre, le cortège
Qui, de le précéder, brigue le privilège,
Et ses nobles amis, pour quelques vils deniers,
Courant, en toge blanche, au frein de ses coursiers ?
Mais, pour donner carrière à sa verve ironique,
Il n’en fallait pas tant à ce rieur caustique,
Qui prouve qu’on peut voir, sous l’air le plus épais,
Naître de ces talents qui ne meurent jamais.
Il riait des soucis, des plaisirs du vulgaire,
Quelquefois de ses pleurs ; et du destin contraire,
En le montrant du doigt, avec un air moqueur,
Défiait la menace et bravait la rigueur.
Juvénal, satire X
Je succombe sous ton effort,
Vive douleur, cruel martyre,
A pleurer leurs communs malheurs,
Mes yeux sont occupés sans cesse.
Démocrite
Des humains le bizarre sort
N’est pour moi qu’un sujet de rire.
Je ris de leurs folles erreurs,
Et me moque de leur faiblesse.
Jean-Baptiste, Héraclite et Démocrite, 3, Je succombe sous ton effort
Après des récitatifs, la cantate s’achève sur un ultime duo (« Dans la tempête et dans l’orage ») :
Un mortel voit couler ses ans.
Dans l’horreur d’un prochain naufrage,
L’onde l’emporte au gré des vents.
Jean-Baptiste, Héraclite et Démocrite, 6, Dans la tempête et dans l'orage
La cantate est une pièce merveilleuse du répertoire français, étrangement assez peu jouée.
Références
Arnaud Marzorati et Jean-François Novelli, les Lunaisiens : Tirannique empire, Alpha, 2007.
Marc Minkowski et les Musiciens du Louvre : cantates françaises, Archiv Produktion, 1996.