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Vous vivez une partie de l'année dans un presbytère occitan, avec un petit cimetière attenant, et vous faites de la pneumatologie littéraire. Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
Daniel Sangsue: Cela n'a rien à voir avec les canots pneumatiques. Le grec «pneuma» désigne certes le souffle, le vent, mais aussi l’esprit divin. En théologie, la pneumatologie est la discipline qui s’occupe du Saint-Esprit. Voilà qu'au 19e siècle, des chercheurs ont utilisé le terme de pneumatologie pour la science des fantômes. Plusieurs traités de pneumatologie sont consacrés aux esprits et au spiritisme. J’ai réactivé ce terme: la pneumatologie littéraire concerne l’étude des fantômes dans la littérature. Il s’agit de mon principal objet de recherche depuis les années 2000.
Quelles sont les conditions devant être réunies pour produire des fantômes?
Dans toutes les cultures, le fantôme est lié à un mauvais franchissement du seuil de la mort: suicide, mort prématurée, mort violente liée à un crime, etc. Les défunts sont censés revenir aussi lorsqu’on ne leur a pas accordé l’attention à laquelle ils ont droit: sépulture, cérémonies funèbres. Ils reviendraient pour réclamer les soins qui leur ont fait défaut ou pour se venger. On peut penser par exemple aux revenge ghosts chez Shakespeare.
Ça, c’est du point de vue des fantômes, si j’ose dire. Qu’en est-il du point de vue des vivants?
De la perspective de ceux qui restent, le fantôme peut être suscité par la culpabilité: être l’auteur d’un crime, mais aussi ne pas avoir pris soin de son père ou de sa mère, ne pas les avoir revus avant leur mort, etc. Le simple deuil aussi, l’impossibilité d’accepter la mort, qui produit ce que les psychologues appellent des hallucinations du chagrin.
Pensez-vous que les périodes de confinement et d'enterrements «à huis clos» aient été propices à ce genre d’hallucinations?
Pour les raisons dont nous venons de discuter, je pense que la mortalité liée à l’épidémie de Covid a effectivement été propice à l’émergence de fantômes. Comment faire son deuil lorsqu’on ne peut pas accompagner la personne aimée au seuil de la mort, et lorsqu’on n’est même pas autorisé à en voir le cadavre? Les rituels funéraires qui permettent de dire adieu aux personnes disparues ont souvent été escamotés, réduits, limités à quelques personnes, excluant une partie de la famille et des amis. D’autre part, l’incinération s’est généralisée, rendant la disparition de la personne décédée abstraite.
Le retour à la normale que nous sommes en train de vivre signe-t-il la disparition des apparitions?
Les apparitions, liées aux hallucinations du chagrin, ne peuvent pas disparaître du jour au lendemain. Beaucoup de gens restent obsédés durablement par l’expérience traumatisante de séparation que l’épidémie leur a imposée. Il y a un vrai besoin de communiquer avec ces morts dont on n’a pas pu faire le deuil et qui obsèdent les mémoires. Un symptôme, le succès du livre de Delphine Horvilleur, Vivre avec nos morts (Grasset), qui a été longtemps en tête des ventes en France et dans lequel cette femme rabbin évoque des accompagnements particuliers de familles en proie au deuil.
Outre ce livre et les nombreux «journaux de confinement», pensez-vous que le Covid sera encore longtemps sollicité par la littérature?
Oui, je crois qu’il y aura une importante littérature thématisant le Covid, comme cela a été le cas pour le sida ou pour le 11 septembre. Il est difficile de prévoir comment ce thème sera traité, mais on peut imaginer déjà des récits portant sur la maladie et la mort d’êtres chers ou de soignants ou des récits personnels (comment je me suis battu contre le Covid, comment il a changé ma vie, etc.). Certains écrits de ce style ont déjà été publiés et je pense que ce n’est que le début.
Quel était le rapport des gens à la mort au 19e siècle, votre époque de prédilection et qui a vu l’essor des fantômes dans les imaginaires?
Le 19e siècle a développé un important culte des morts: il a créé les grands cimetières urbains, développé la piété envers les morts – avec rituel de la visite dominicale au cimetière, par exemple – et s’est essayé à communiquer avec les défunts – pensons à l’essor du spiritisme. On prie pour le salut des morts, on fait dire des messes pour les sortir du purgatoire, il y a un tout un commerce autour de l’au-delà.
Notre rapport à la mort a-t-il changé depuis?
Oui, on assiste à un recul spectaculaire du culte des morts. Les rituels funèbres ont tendance à disparaître pour être remplacés par des réunions de parents et d’amis où l’on évoque le souvenir du défunt avant de disperser ses cendres dans la forêt, dans le lac, dans un endroit qu’il a aimé. Du coup, les cimetières se vident: il n’y a plus de candidat(e)s à l’inhumation et les cimetières ne sont plus visités par les familles, ou seulement dans les occasions comme la Toussaint. Et puis:
Pour finir, la question qui tue: croyez-vous à l'existence des fantômes? Ou est-ce une manière d'attirer l'attention sur une littérature que vous chérissez?
Les fantômes sont pour moi avant tout un objet de recherches et un imaginaire culturel qui m’est devenu familier. Je pense que je n’y crois pas fondamentalement, mais j’ai eu une expérience troublante que je raconte dans mon Journal d’un amateur de fantômes (La Baconnière, 2018) et qui m’a laissé supposer que les morts pouvaient essayer d’entrer en contact avec nous.
Quelle expérience?
Lors d’une session de fitness, le nom de mon père est apparu sur mon appareil au moment de tourner la clef: «Bonjour Gilbert Sangsue». Je n’ai pas pu être victime d’une illusion, puisque j’ai retiré et remis la clef dans la borne plusieurs fois. Je ne me l’explique toujours pas autrement que par la présence de l’esprit de mon père disparu quatre mois plus tôt. Pour autant, je ne suis pas un mystique. Mais j’avoue avoir encore la chair de poule rien qu’en y pensant.
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