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Il existe au Cambodge, en particulier à Phnom Penh, un journal en anglais appelé The Cambodia Daily. Mon oncle m'en a donné plusieurs exemplaires, avant que je ne reparte en Europe, et, sur le moment, je ne savais qu'en faire, mais, en attendant les divers avions qui devaient m'emmener de Siem Reap, près d'Angkor, à Genève en passant par Bangkok et Francfort, j'en ai vu l'utilité. J'ai compris, même, à quel point cette lecture était aussi fascinante qu'instructive: elle informe sur le Cambodge actuel. Et le fait le plus extraordinaire est qu'elle confirme, globalement, l'impression que le mode de penser profondément mythologique de l'Asie n'appartient pas spécialement au passé. On le remarque dans les films qui en viennent: les Immortels y apparaissent fréquemment et facilement. Les vies successives y sont présentes constamment. Ma tante même me disait que dans sa jeunesse, à Phnom Penh, on regardait volontiers des films indiens qui racontaient par exemple qu'un dieu avait maudit une femme à cause d'une faute qu'elle avait commise et que des serpents ensuite l'attaquaient: comme dans Homère, lorsque les compagnons d'Ulysse mangent les bœufs sacrés du Soleil et qu'ensuite, des monstres les dévorent!
Un article daté du mardi 14 février 2012, dans ce Cambodia Daily, raconte qu'à Phnom Penh, une semaine auparavant, l'ancre d'un bateau du dix-neuvième siècle a été proposée à la vente à une dame d'une quarantaine d'années, qu'elle refusa d'abord d'acheter. Mais la nuit suivante, elle a rêvé, selon ses propres dires, d'une déesse mère qui est descendue du ciel et qui lui a dit que cette ancre devait être placée dans l'enceinte du Palais Royal. Elle l'a donc achetée, et il s'est avéré que cet objet avait d'étonnants pouvoirs de guérison, notamment pour les douleurs articulaires, et que ces pouvoirs s'exerçaient pour tous ceux qui s'en approchaient. Car l'ancre, placée dans une pagode, avait été mise à la disposition de tous.
L'abbé de la pagode a alors déclaré que ceux qui connaissaient réellement la doctrine de Bouddha savaient que cette ancre n'avait pas de pouvoir; mais que ceux qui lui attribuaient du pouvoir étaient libres de le faire, et que l'ancre resterait, par conséquent, dans la pagode.
Le motif d'une telle bienveillance des moines ne se trouve pas, je crois, dans une tolérance de principe, qu'on regarderait comme obligatoire, ainsi qu'on le fait en Occident, mais de la considération que tout culte tend, au final, à Bouddha, qu'on en soit conscient ou non. J'expliquerai ce que cela implique et d'où me vient une telle idée un autre jour, si je puis.