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Lorsque les Mirage III S furent remis à la troupe et bien qu'ils fussent destinés à la défense aérienne, ils pouvaient également exécuter des missions d'attaque au sol. Le système de conduite de tir TARAN intégrait d'ailleurs, dans son mode "Sol", les trois composantes "Canon", "Bombes" et "Nord" (pour AS-30 NORAS). Les avions étaient équipés de lance-bombes leur permettant d'emporter deux bombes conventionnelles de 450 kg ainsi que d'un dispositif de tir pour l'engin air-sol téléguidé AS-30 de Nord Aviation, ce qui impliquait le montage d'un petit manche à balai sur la console de droite de la cabine pour le piloter à vue jusqu'à l'objectif. Il y avait donc trois manches à balai dans nos Mirage III S: un pour le pilotage de l'avion, un deuxième, sur la console de gauche, pour le positionnement de l'antenne du radar TARAN et un troisième pour l'AS-30.
Si l'idée de tirer des bombes conventionnelles avec la flotte initialement prévue de 100 appareils pouvait avoir un sens, elle n'était plus guère raisonnable avec un nombre restreint à 36 appareils qu'il fallait engager en toute priorité comme intercepteurs de pointe. On abandonna donc rapidement cette mission secondaire et je doute que des bombes de 450 kg n'aient jamais été tirées avec nos Mirage III S, si ce n'est lors des essais de réception. Il en alla différemment avec ce gros engin de 520 kg qu'était l'AS-30 NORAS, qui emportait une charge explosive de 250 kg apte à percer un mur de béton de deux mètres d'épaisseur, capable d'être tiré depuis une distance de 11 km et d'être guidé avec une grande précision jusqu'au but, pour peu qu'il soit visible. C'était l'arme d'attaque au sol la plus perfectionnée dont nous disposions à l'époque. Désactivée à la fin des années 80 dans le cadre du programme d'amélioration KAWEST 85, elle fut remplacée par le missile air-sol à guidage électro-optique AGM 65 Maverick de la firme Hughes, dont furent équipés nos Hunter. Le seul mode air-sol qui restera actif jusqu'à la mise hors service des Mirage III S sera le tir aux canons, régulièrement pratiqué par les pilotes pour qui il représentait un excellent exercice de base.
Le hic, c'est que l'engagement de l'AS-30 demandait un bon entraînement pour être efficace mais que cet engin était trop onéreux pour être tiré à titre d'exercice. Par ailleurs, nous ne disposions en Suisse d'aucun champ de tir répondant aux normes de sécurité exigées par ce système. Les seuls engins AS-30 tirés depuis un Mirage III S le furent à Cazaux (France), lors des essais de réception et à Vidsel (Suède) en 1977, au titre de tirs de vérification.
Pour l'entraînement des pilotes, nous avons fait appel à deux solutions complémentaires.
D'abord un simulateur de tir élémentaire, appelé SINOR; avec lequel il fallait guider un point lumineux sur un parcours de plus en plus complexe. Le comportement simulé de l'engin était extrêmement vif au départ et devenait de plus en plus inerte au fur et à mesure que son temps de vol s'allongeait; excellent pour tester les nerfs du pilote à l'entraînement!
L'autre solution consistait à tirer des missiles air-sol filoguidés AS-11, également fabriqués par Nord Aviation, à partir d'un DH-115 Vampire Trainer spécialement équipé. Deux de ces petits missiles, longs de 1,20 m et pesant 30 kg, pouvaient être montés sous les ailes de l'avion et étaient tirés inertes (sans charge explosive). Guidés par un fil électrique qu'ils traînaient derrière eux, ils pouvaient être engagés depuis une distance maximale de 3'500 mètres du but vers lequel ils "volaient" à 685 km/h. Bien que tirés à beaucoup plus faibles distance et vitesse que l'AS-30, ils répondaient assez fidèlement au comportement de ce dernier, beaucoup mieux en tous cas que le simulateur SINOR.
Nous nous entraînions sur le champ de tir lacustre de Forel (rive Sud du lac de Neuchâtel), depuis un circuit à main droite, soit avec une approche depuis le Nord. Le pilote tireur était assis à droite et disposait de toutes les commandes de vol en plus du manche de guidage du missile et d'un interrupteur "coupe fil" destiné à être actionné en cas de comportement erratique du missile. La conduite de l'avion en dehors des circuits de tir était confiée à un pilote qualifié sur DH-115, en siège de gauche. Nous tirions depuis 2500 mètres avec une vitesse indiquée de 400 km/h (215 kts), ce qui donnait un temps de vol du missile de 13 secondes.
L'activité du champ de tir répondait à un calendrier et à un gabarit de sécurité bien définis et les avis de tir étaient publiés dans la presse locale et affichés dans toutes les communes concernées.
Toute l'activité se déroulait sous le contrôle d'un officier de tir. Perché sur une tour de contrôle implantée en face des cibles, sur la falaise dominant le lac à cet endroit, il s'assurait que la zone de tir était libre de toute circulation nautique, régulait le trafic de tir, ce qui était particulièrement important quand plusieurs avions évoluaient dans le circuit, distribuait les autorisations de feu, indiquait les paramètres de tir, comme angle de piqué et distance de tir, donnait les résultats et les corrections adéquates.
La cible pour AS-11 était formée par un carré de bandes de toile blanche de 6 mètres sur 6, fixées sur des piquets plantés dans le fond du lac, peu profond à cet endroit. Elle se situait à environ 300 mètres de la rive.