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Une société sans classes, vraiment ?
Philippe Perrenoud
Faculté de psychologie et des sciences de
léducation
Université de Genève
1994
Vous y croyez encore aux classes sociales, vous ? Ne me dites pas que vous en êtes encore là ! Vous savez bien, aujourd'hui, il n'y a plus ni riches ni pauvres, ni puissants ni misérables. Tous égaux devant l'abondance ! Il y a des chômeurs, dites-vous ? Des gens qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté 2 Des familles qui n'ont pas de quoi assurer à leurs enfants un environnement favorable à leur développement ? Qu'est-ce que vous me chantez là ? Çà, c'était au XIXème siècle. Aujourd'hui, nous sommes à l'époque moderne, celle de lespace, de la télématique, du vidéodisque. On peut aller de Paris à New York en trois heures, enregistrer tout ce que l'humanité a écrit sur une infirme surface magnéto-optique, accéder à n'importe quelle information en quelques secondes, envoyer des cosmonautes dans l'espace, maîtriser les phénomènes génétiques. Et vous me dites que les trois-quarts des êtres humains crèvent de faim ? Qu'il y la guerre un peu partout, même en Europe ? Qu'il y a encore des classes sociales, même dans les pays les plus développés ? De quelle planète parlez-vous ?
Mai 68, c'était il y a vingt-six ans. La Reproduction, de Bourdieu et Passeron, paraissait en 1970 et secouait le monde de l'école. Aujourd'hui, est ce de l'histoire ancienne ? Hélas, non ! Les sociologues de l'éducation ont-ils abandonné l'analyse des inégalités sociales devant l'école, pour fuir dans l'individualisme contemporain, en dissertant sur le " retour de l'acteur " ? Pas du tout. Les chances de réussite scolaire restent très inégales, dès le début du parcours, selon qu'on vient d'une famille populaire ou d'une famille de cadre. L'échec scolaire n'a pas disparu et nos systèmes éducatifs engendrent toujours de fortes hiérarchies d'excellence, avec une élite issue principalement des classes favorisées et une frange à la limite de l'illettrisme, issue principalement des classes populaires. Alors, pourquoi se demander si la notion de classe sociale est encore d'actualité ? Sans doute parce qu'un certain nombre de phénomènes ont brouillé les cartes.
La crise actuelle ne doit pas dissimuler la croissance économique qu'ont connue les pays développés, globalement, depuis sur vingt-cinq ans. L'accession à la consommation, aux loisirs, aux media, à la scolarisation se sont généralisées. Les inégalités demeurent, mais reconstruites à un niveau supérieur, selon l'image de l'échelle dans l'ascenseur : elle monte, mais reste une échelle. En matière de scolarisation, même phénomène : la durée des études s'allonge, les niveaux de formation s'élèvent, mais l'inégalité se rétablit à un niveau supérieur. Au cours des années 1960, un tiers des jeunes entraient directement sur le marché du travail au sortir de la scolarité obligatoire. Aujourd'hui, une grande majorité restent en formation jusque vers 18 ou 20 ans. Que cela ne masque pas les hiérarchies, ni l'inégalités des chances devant l'emploi et les emplois !
Au sens strict, la démocratisation exigerait l'égalité des chances d'accès à n'importe quelle filière et niveau de formation, quels que soient le sexe, l'origine sociale ou nationale, l'appartenance ethnique, linguistique ou confessionnelle. Cette forme d'égalité n'a pas beaucoup progressé, sauf entre les sexes. En revanche, on observe une démocratisation des études au sens large, assimilée à l'élargissement du recrutement des filières conduisant aux études longues. Qui profite de cette évolution ? Essentiellement les classes moyennes : fortement exclues des filières nobles il y a trente ans, elles y ont désormais largement accès. Elles se sont en même temps transformées, faisant en leur sein une part croissante aux " nouvelles classes moyennes ", qui ne tiennent pas leur statut de la propriété (comme les artisans et petits commerçants), mais du niveau de formation : travailleurs sociaux, enseignants, spécialistes des soins infirmiers, travailleurs de la publicité ou des media, cadres moyens, métiers universitaires les moins bien situés. Ces nouveaux électeurs ont porté au pouvoir des gouvernements modérés (de centre-gauche ou de centre-droit), dans l'attente qu'ils ouvrent à leurs enfants les voies royales des études longues. Aujourd'hui, le but est atteint. Faire accéder aux mêmes études les enfants des classes populaires qui en restent exclus n'est plus prioritaire, cela pourrait même aller contre les intérêts bien compris des classes moyennes désormais majoritaires, sinon dominantes dans les sociétés tertiaires.
L'analyse plus fine des inégalités devant l'école a permis de dépasser le spectacle impressionnant, mais abstrait, des classes sociales confrontées à la culture scolaire. D'un côté, on s'est intéressé aux familles, à leur culture et à leur fonctionnement, à leurs stratégies d'éducation et de scolarisation. Et on a mis en évidence leur diversité. De l'autre, on a mis en évidence la diversité non moins grande des établissements, des pratiques pédagogiques et des contenus réels de l'enseignement. Du coup, les abstractions simplificatrices ont fait place à un discours plus nuancé. On s'intéresse par exemple aux familles populaires dont les enfants réussissent, aux familles favorisées dont les enfants échouent, aux écoles qui ne fabriquent pas autant d'échecs scolaires que les autres L'explosion et la diversification des mouvements migratoires ont, elles aussi, rendu le paysage plus difficile à percevoir.
Depuis 1970, l'analyse des organisations scolaires et des politique éducatives a montré que le pouvoir politique en place ne menait pas nécessairement une politique de reproduction des classes sociales. L'Europe a connu divers gouvernements de gauche, visant la démocratisation. On a vu aussi que leurs déclarations d'intentions ne suffisaient pas à transformer l'école : l'autonomie relative du système éducatif et des établissements, des équipes pédagogiques et en fin de compte des enseignants interdit un contrôle absolu de l'enseignement par les classes dirigeantes. Ces dernières sont d'ailleurs divisées, ambivalentes. La gauche au pouvoir a appris qu'une politique sociale sans croissance économique accroît les inégalités. La droite sait qu'un système éducatif malthusien est un grave handicap dans la compétition internationale et la modernisation de l'appareil de production et de la société. Les camps ne sont plus aussi clairement dessinés dans le champ des politiques de l'éducation. Par ailleurs, de nombreuses stratégies de lutte contre l'échec scolaire ont été engagées par des gouvernements de diverses tendances : écoles moyennes intégrées, zones d'éducation prioritaire, soutien pédagogique, différenciation, introduction des cycles d'apprentissages, évaluation plus formative. Toutes ces tentatives n'étaient pas de faux-semblants. Leurs résultats, souvent décevants, ne peuvent s'interpréter simplement : ambivalence, manque de cohérence et de continuité, fondements théoriques fragiles, mais aussi résistance de la réalité !
I1 serait absurde de nier l'existence des classes sociales ou de faire comme si elles ne jouaient pas un rôle majeur dans les inégalités de réussite scolaire. Mais absurde aussi de répéter le schéma simpliste du complot des nantis. La reproduction des inégalités est le fait d'une société entière, où les favorisés sont aujourd'hui majoritaires
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© Philippe Perrenoud, Université de Genève.
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