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Comme si del'existence d'une place, d'un arbre, d'une chapelle, voire même d'un office religieux, on avait le droit de conclure à la réalité des incidents que la tradition s'est plu à y rattacher ! Comme si des témoignages de troisième main, qui par leur contenu même éveillent les plus légitimes soupçons, pouvaient tenir lieu du document dont ils ont la prétention d'attester l'existence! Comme si la présence d'une chapelle élevée dès 1388 sur la plate-forme de Tell, eût été jusqu'à Tschudi, qui en parle pour la première fois, passée sous silence par tous les chroniqueurs, qui ont cependant pris soin d'attribuer à l'évasion du prisonnier de Gessler le nom donné dès lors à cette localité !
Faut-il attacher plus d'importance à un acte, authentique assure-t-on, quoique l'original ne se trouve plus dans les papiers de la cure de Bürglen, et duquel il résulte qu'en 1582 une chapelle fut construite dans cette paroisse, « en l'honneur de Guillaume Tell, le premier confédéré, qui avait sa maison à l'endroit où est érigée la chapelle et qui y a vécu avec sa femme et ses enfants. » Et cependant, s'il faut en croire Guillimann, les gens d'Uri n'étaient pas encore à cette époque d'accord entre eux sur le lieu d'origine de leur héros, que sans doute se disputaient les diverses paroisses de la vallée. Quant à cette chapelle et à toutes les autres qu'on élevait à sa mémoire, leur érection prouve simplement que, depuis le milieu du seizième siècle, la légende avait obtenu dans les Waldstätten une créance assez universelle pour que la religion même se prêtât à la consacrer. Mais la foi qu'inspire une tradition et les monuments qui l'attestent, ont-ils jamais pu servir à en établir l'authenticité ? Il faudrait alors prêter créance à toute la mythologie.
Après les témoignages qui ne prouvent rien, viennent dans le dossier d'Imhoff ceux qui prouveraient quelque .
chose, s'ils étaient vrais. Ce sont des extraits tirés des registres paroissiaux du canton d'Uri, mais qu'on a falsifiés pour leur faire dire ce qu'ils ne disaient pas. Dans le nécrologe de la paroisse de Schaddorf, on lirait : « Guillaume Tell, Walter, son plus jeune fils; — Walter de Tello, Cuni son fils; » et, dans le nécrologe de la paroisse d'Attinghausen : « En 1675 est décédée Anne-Marguerite Tell et Anne-Marie Tell. — En 1684 est décédé Jean-Martin Tell, le dernier de sa lignée (ultimus stemmatis). » Examiné de plus près, le nécrologe de Schaddorf, qui existe encore, n'a laissé découvrir nulle part le nom de Guillaume Tell, et,
quant à celui de « Walter de Tello, » il ne doit son origine
qu'à l'altération des mots: « Walter de Trullo. » Les registres d'Attinghausen mentionnent en 1661 le mariage de « Jean-Martin Näll, » et ils indiquent la naissance de ses filles qui portent le même nom de famille que lui, tandis que dans les tables mortuaires de la paroisse, ce nom a été changé pour les mêmes personnes en celui de « Täll, » sans qu'on y retrouve, en ce qui concerne le père, les mots qui, d'après Imhoff, l'auraient signalé comme « le dernier de sa race **. »
La fraude est ici patente, mais elle ne s'est pas arrêtée là; deux nouveaux documents fabriqués cette fois d'un bout à l'autre, et dont nous parlerons tout à l'heure, sont venus se joindre à ceux qu'Imhoff avait introduits dans le débat. Mais c'est seulement des pièces produites par le vicaire d'Uri, que Freudenberger avait connaissance lorsqu'il se décida à porter la question devant le public, et ce fut la faiblesse des preuves fournies par le défenseur de Tell qui le détermina à faire paraître son pamphlet. Il le publia, en français, au mois de février 1760 sous le titre de : Guillaume Tell, fable danoise. Le scandale fut aussi grand que l'auteur semble l'avoir désiré. Écrite avec plus de malice que de talent, cette brochure de trente pages blessa au vif le sentiment patriotique des confédérés. L'authenticité de la tradition et l'existence même de Tell ne pouvaient pas être niées d'une manière plus incisive, et une ironie souvent déplacée aggravait les torts de l'écrivain auprès de l'opinion. Immédiatement le gouvernement d'Uri fit livrer aux flammes l'irrévérencieux opuscule, et il demanda aux divers cantons suisses de le flétrir par une réprobation solennelle. Sévérité mal entendue, car on ne réfute ni les bonnes, ni les mauvaises raisons avec un bûcher ou des arrêts. Cependant le public fut presque unanime pour applaudir à cette condamnation, et l'on vit même l'inspirateur de Freudenberger, Emmanuel de Haller, après qu'il eut été témoin de l'éclat causé par son ami, se déclarer le défenseur officiel de la tradition. Est-ce un sentiment de résipiscence qui, plus tard, lui faisait écrire à propos du châti• ment infligé au pamphlet de Freudenberger : « Une relation contemporaine de l'époque à laquelle Guillaume Tell a vécu, ou un document authentique eût sans doute mieux démontré l'existence de sa personne, que n'a pu le faire la sentence prononcée du haut d'un tribunal**? » Et pourtant (sans nous arrêter au recueil d'Imhoff que Haller condamne implicitement par ces paroles), le document contemporain qu'il réclame avait paru et le document authentique qu'il sollicite devait paraître plus tard. Mais il tenait sans doute, et avec raison, le premier pour apocryphe ; il ne vécut pas
aSSeZ pOur en penser autant du second. Revenons à la querelle. En même temps que sévissait le gouvernement d'Uri, M. de Balthasar, mieux inspiré, acceptait la discussion avec l'auteur du pamphlet, et il cherchait à réfuter les arguments de Freudenberger en publiant la Défense de Guillaume Tell. C'est dans cet écrit que se trouve citée une chronique censée fort ancienne et qui aurait renfermé sur l'archer d'Uri le témoignage le plus explicite qu'on eût encore découvert. Voici comment s'exprime Balthasar : « Feu M. le landammann Püntener a fouillé avec soin dans différentes archives pour trouver des preuves de l'existence de Tell, et il trouva entre autres dans une ancienne chronique de Klingenberg les mots qui suivent (vient un texte latin que nous traduisons mot à mot) : « Wilhelm Tell, défenseur de la liberté d'Uri, avec son fils Guillaume et Gualter le plus jeune, a vécu en l'année 1307 ; sa lignée (stemma) n'est pas encore éteinte ; il a été après le repos de la guerre intendant à Burgla pour l'église de Zurich et gendre illustre de Walter Fürst d'Attingkusa son chef de file (antesignani); l'un et l'autre ont pris part à la guerre du Morgarten en 1315 *. » Il a été démontré, d'une part, que la chronique de laquelle aurait été tiré ce passage est un pur fantôme littéraire qui n'a jamais existé, et, de l'autre, que le passage lui-même n'est qu'une fabrication des plus maladroites, qui renferme presque autant de bévues historiques et d'invraisemblances que de lignes o. Cela n'a pas empêché qu'on ne l'ait envisagé pendant longtemps comme une démonstration sans réplique de l'existence de Guillaume Tell. Mais une fois la fourberie démasquée, elle devient contre la
cause qu'elle devait servir un argument d'autant plus fort. Le succès momentané du faux Klingenberg fit entrer bientôt dans l'arsenal de la défense une autre arme du même genre, et le « document authentique, » que demandait Haller, vint se joindre au « témoignage contemporain » de la vieille chronique du landammann Püntener. C'est un décret qui aurait été rendu par une landsgemeinde réunie à Altorf, le dimanche 7 mai 1387, et qui est relatif à une contribution publique pour un pèlerinage entre Bürglen et Steinen, en l'honneur d'une sainte image également vénérée en ces deux endroits. Ce pèlerinage, dont la coutume existait réellement, aurait été, d'après le décret, établi par les gens d'Uri et par ceux de Schwyz « à propos de leurs circonstances si difficiles en l'année du seigneur 1307. » Le même acte ordonne de plus qu'une prédication se fera désormais à Bürglen, « à l'endroit où se trouve la maison de notre cher concitoyen, le premier restaurateur de la liberté, Guillaume Tell. » Ce décret est promulgué par le landammann Conrad d'Unteroyen o". Comment une pièce qui devait reposer depuis quatre siècles dans les archives d'Uri, avait-elle échappé, jusqu'à ce que Schmid l'eût publiée en 1788 dans son Histoire d' Uri, à la connaissance de tous ceux qui étaient intéressés à recueillir les moindres preuves de l'existence de Tell ? Comment, en particulier, Tschudi, qui comptait dans ce canton des parents et de nombreux amis et qui avait eu un libre accès dans les dépôts des documents officiels, en a-t-il ignoré l'existence ? Car tout ce qu'il a recueilli en ce genre, il l'a publié, et cette pièce aurait été pour lui une inestimable trouvaille. Comment, sil'on savait en 1387, que Tell avait résidé à Bürglen, n'était-on pas encore d'accord à