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De l’art de gérer un ménage, la discipline économique s’est transformée au cours du temps en une science positive, se contentant de décrire ce qui est. En l’absence de finalité axée sur un projet de société durable, l’accumulation des richesses matérielles a fini par s’imposer comme le seul proxy au bien-être individuel et collectif. Il n’en fallait pas plus pour semer les graines de déséquilibres environnementaux et sociaux profonds.
À l’époque de la Grèce Antique, Xénophon est le premier à introduire le concept d’économie, définissant cette discipline comme l’art de gérer un ménage. Quelques années plus tard, Aristote en clarifie sa mission en la distinguant de la chrématistique, science de la production de richesses économiques.
Au 18ème siècle et à l’instar de James Steuart, l’économie devient une science, «l’économie politique», ayant vocation à satisfaire les besoins fondamentaux des habitants, leur évitant toute situation de précarité. Quelques années plus tard, Adam Smith élargit son cadre d’intervention en intégrant le rôle de l’Etat dans la perception d’un revenu lui permettant d’assurer un service public.
C’est sous l’impulsion de John Stuart Mill que l’approche de l’économie va opérer une transformation amenant désormais ses experts à focaliser leur attention bien plus sur son mécanisme de fonctionnement que sa finalité. Ce changement de cap sème alors la confusion parmi les économistes qui ont alors beaucoup de peine à s’accorder sur une définition commune à donner à leur discipline. Ce qui fait dire à Lionel Robbins[1]: «We all talk about the same things, but we have not yet agreed what it is we are talking about»[2].
Au cours du 20ème siècle, des économistes influents comme Milton Friedman de l’École de Chicago assènent le dernier coup de grâce en séparant définitivement économie et morale, vidant leur discipline de toute finalité.
De l’époque de Xénophon et d’Aristote, il ne reste de l’économie que le nom, revêtant finalement dans les faits la forme de la chrématistique au travers d’une course effrénée à la croissance des richesses matérielles, sans but particulier. Cette logique aveugle est une des explications à l’accroissement des déséquilibres environnementaux et sociaux.
Un deuxième facteur aggravant s’ajoute à ce constat. En favorisant une segmentation et une spécialisation accrues du travail, un tel modèle économique favorise une approche réductionniste. Selon la définition du Larousse, le réductionnisme décrit «la tendance qui consiste à réduire les phénomènes complexes à leurs composants plus simples et à considérer ces derniers comme plus fondamentaux que les phénomènes observés».
Dans un tel contexte, la résolution d’un problème ne peut se faire qu’en analysant séparément chacun des éléments qui le constituent, négligeant au passage l’interdépendance qui les lie. Cette approche n’intègre aucune vision d’ensemble et exclut donc toutes les chances de faire prévaloir le principe d’émergence propre à l’approche holistique[3] où «le tout est plus que la somme de ses parties».
Or, la nature complexe du monde dans lequel nous vivons, nous enjoint d’adopter une démarche systémique. C’est d’ailleurs, en toile de fonds, l’objectif que fixe le SDG 17[4] en encourageant l’ensemble des parties prenantes du système économique à coopérer pour faire émerger un écosystème capable de surmonter les défis de demain et de mieux appréhender collectivement l’interdépendance régnant entre les dimensions financière, économique, environnementale et sociale.
C’est précisément ce que l’exemple mentionné dans l’article intitulé «Investir avec l’âme d’un chamane kogi»[5] illustre. Des scientifiques français de la Drôme invitent des chamanes d’Amérique Latine à partager leur propre diagnostic de l’état de santé écologique du département. Une occasion est alors offerte de confronter science occidentale et approche traditionnelle. Le résultat est que, par la seule capacité à appréhender le monde de manière holistique, les chamanes sont en mesure de restituer un diagnostic n’ayant rien à envier à la rigueur d’un rapport scientifique et qui a, en plus, le mérite de remonter à l’origine du problème quand une approche réductionniste tend plus souvent à ne s’attaquer qu’aux symptômes.
Les défis d’ampleur qui se présentent à nous sur le plan environnemental et social nous donnent la formidable occasion de replacer l’économie au service de l’humanité et du vivant en lui assignant des objectifs précis comme ce fut le cas à l’époque de Xénophon. Le monde de demain suggère un changement d’approche, plus holistique, où chaque acteur économique est encouragé à cultiver et valoriser les éléments intangibles de notre existence qui, associés à des facteurs tangibles tels que le progrès technique, contribueront à concilier intérêt individuel et collectif.
N/B Article inspiré de la conférence coanimée avec Juan-Carlos Lara (ESG-LAB) à l’UNIGE, le 27 novembre 2020
[1] : London School of Economics
[2] : Cette citation et les propos qui la précèdent sont tirés et inspirés de l’ouvrage de Kate Raworth, « Doughnut Economics »
[3] : L’holisme s’oppose au réductionnisme
[4] : Objectif de développement durable no 17: « Partnerships for the goals »
[5] : Investir.ch, 24 septembre 2020