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Ces cours se développant selon trois axes parallèles: - l'analyse continue des grands mouvements, tendances, écoles, qui jalonnent le cours de l'histoire, - la lecture de certains hauts lieux et sites majeurs qui, de par leur importance, ont présidé aux mutations de l'esthétique, - l'étude approfondie des artistes, peintres, sculpteurs ou architectes, dont l'oeuvre est à considérer comme clé.
Chacun des cycles mentionnés compte quinze conférences:
*travail de transcription disponible sur
**pas disponible pour le moment
Du fonds photographiques JEB*** a été extrait une collection d'images des principaux musées en Europe ( Allemagne - Angleterre - Autriche - Espagne - France - Italie - Portugal - Suisse), Turquie, Egypte, aux Etats-Unis, en Inde, Indonésie et Asie (Japon - Chine). Vous pouvez consulter les images archives de ce fonds par le service Google Maps API
JE. Berger a mis sur pied de nombreux voyages en Europe, aux Etats-Unis, au Proche-Orient et en Extrême-Orient.
Tous les itinéraires ont été conçus de façon à privilégier une approche sensible des civilisations concernées, de leur culture, de leur religion, de leurs arts: sites archéologiques, monuments, musées et galeries y sont abordés en suivant les trois axes parallèles de l'histoire, de l'histoire des idées et de l'histoire de l'art, en préparant ou en prolongeant les visites par autant de conférences.
Le voyage est sans doute l'un des phénomènes de société les plus marquants de notre seconde moitié du XXe siècle; mais il convient de le considérer moins comme une ``heureuse parenthèse'' que comme un développement, ou mieux une révélation de notre conscience.
Le XXe siècle a tout inventé, dit-on. Il a surtout inventé le voyage: la Grèce est à nos portes, l'Egypte nous est à peine étrangère, et l'Inde se conquiert en moins d'un tour de cadran d'horloge. Qu'ils sont loin ceux qui, il y a cent ans à peine, prenaient des mois pour se préparer à tout, au départ, mais aussi aux traversées, au chaud, au froid, aux longues journées à cheval, aux bivouacs, aux dangers, à l'inconnu, qui arrivaient à Marseille ou à Toulon, face à la frégate qui devait les emmener, en se sentant déjà ``ailleurs'', qui revenaient au bout d'un an, de deux ans, de plus encore, arborant la moustache à l'ottomane, la prunelle persane de celui qui a vaincu les déserts, se campant, pour conter l'épopée à ceux qui sont restés, sur la dépouille d'un tigre, un pistolet oublié à la ceinture... Aujourd'hui, aller à Bombay se mesure en quelques milliers de pieds d'altitude, avec le Mont-Blanc à gauche, Naples si le temps est découvert, un désert, les méandres d'un fleuve, et le hurlement du train d'atterrissage. Il ne nous appartient pas, bien sûr, de regretter le temps des grands voiliers et de Philéas Fogg; mais nous voulons qu'avec nous, vous retrouviez l'émerveillement du voyage, que vous preniez conscience de ces voies qu'ont tracées pour nous Alexandre le Grand, Ptolémée le Géographe, Marco Polo, de la Grèce aux royaumes de l'Inde, à la conquête de l'horizon
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Cette collection rassemble des objets d'Egypte (période prédynastique - ancien Empire - moyen Empire - nouvel Empire - nouvel Empire & Basse Epoque - Basse Epoque - basse Epoque & gréco-romaine - gréco-romaine - copte - XIXe siècle) de Chine (période néolithique - Shang - Zhou occidentaux et orientaux - Royaumes combattants - Han - Wei - Six Dynasties - Tang - Song - Yuan et Ming - Qing - XXe), d'Inde (XII-XVIIe - XVIII-XIXe - XIXe - XXe), d'Indonésie, du Japon, de Birmanie, du Népal, du Tibet, du Cambodge et de Thaïlande.
20 sujets et/ou thèmes à découvrir ... avec cette certitude qu'un acquis de connaissances demeure le plus souvent stérile sans communication : tout savoir se doit d'être partagé avec les autres, qu'ils soient les auditeurs d'une conférence, les participants d'un voyage, ou, à plus forte raison, les visiteurs d'un musée ou d'une exposition ( on ajouterai aujourd'hui) virtuels
***images signées par Jacques-Edouard Berger
L'acte de collectionner a prêté à bien des analyses, anthropologiques, historiques, économiques, psychanalytiques surtout. Toutes ces études - qui trouvent leurs premières lettres de noblesse dans les plaidoyers de Cicéron contre Verrès, ou dans les commentaires de Pline à propos du goût cultivé par les Romains pour les chefs-d'oeuvre de l'art grec - sont à la fois éclairantes et insatisfaisantes. Elles ne traduisent qu'imparfaitement ce qui incite un être à devoir posséder des objets choisis avec des critères bien particuliers, et encore plus maladroitement ce qui qualifie ces collections d'objets, chacune dans sa singularité. En d'autres termes, ni l'acte, ni son résultat, ne se laissent totalement appréhender.
Je parle ici des collections non spéculatives, motivées par d'autres raisons que celles du marché. L'histoire de l'art est, certes, riche de grandes collections qui ont été constituées à des fins financières, ou de prestige. Dans ces cas, il subsiste un mystère sur le choix de l'art comme objet d'une réalisation personnelle, opérée soit par le profit, soit par l'acquisition d'un rang. Il est sans doute plus facile de collectionner les biens immobiliers, ou les valeurs en bourses, exercice non sans risque, il est vrai, mais qui fait appel à d'autres qualités que celle essentielle du regard. Or, les collections spéculatives - appelons ainsi les collections qui ont d'autres objectifs que la simple possession de la chose convoitée - ont ceci en commun qu'elles peuvent déléguer les choix, voire les partager entre plusieurs décideurs. Preuve extrême en a été faite très récemment par l'invention des sociétés d'investissement artistique, phénomène contingent à l'exubérance du marché de l'art des années 1980. Mais bien avant cette explosion, nombreux sont dans l'histoire les exemples de collections déléguées, dans un rapport parfois de grande complicité esthétique, il est vrai, à une manière d'éclaireur, de rabatteur, qui défriche le terrain, découvre, signale, propose.
Les collections non spéculatives ne se délèguent pas. Elles ressortissent à une pulsion qui oriente le collectionneur vers l'objet qu'il est seul à distinguer et qu'il conserve jalousement par-devers lui. Dans ce processus, ou ce tropisme, il ne peut être question ni de délégation, ni de partage, ni d'échange. A telle enseigne qu'un collectionneur de cette sorte, s'il sollicite des avis, le fait moins pour être véritablement conseillé que pour mettre à l'épreuve sa propre détermination; que ce collectionneur par ailleurs, s'il accepte un objet en cadeau, ne se l'appropriera vraiment que s'il avait préalablement l'intention de l'acquérir - mais le plaisir n'en sera de toute façon pas aussi grand - , que ce collectionneur ne se séparera d'une pièce de sa collection que pour certaines raisons, qui ne sont jamais d'abord financières, mais toujours affectives: un désaveu d'un achat ancien qu'il regarde aujourd'hui comme une erreur de jeunesse, un besoin de plus de rigueur dans les critères de sélection, un défaut d'investissement de désir de la part d'un objet, ou d'autres motifs semblables qui tous peuvent être lus comme une incapacité de l'objet promis au sacrifice à répondre à l'imaginaire de son propriétaire. L'exception à cette dynamique est, elle aussi, d'ordre affectif, lorsque qu'un collectionneur se sépare d'un objet aimé pour l'offrir - acte très symbolique - à qui peut, pour un temps, partager non la collection, mais le fantasme qui s'y rattache. Ces quelques lignes d'introduction tendraient à donner raison aux théories psychanalytiques qui ont été avancées sur le phénomène de la collection. L'investissement affectif dans l'acte de collectionner est indéniable; il supporte par ailleurs des qualificatifs qui ne font que renforcer cet aspect. Le collectionneur "possède", il est "avide", il est "jaloux". Il est mû par le "désir". Ces quelques termes suffisent à donner le registre dans lequel s'exprime la "pulsion" évoquée plus haut. De plus, dans le cas de collections d'objets d'art - et non d'objets trouvés - celles-ci se constituent par le biais de l'argent. On paie pour possé der. Trop d'indices viennent effectivement corroborer les théories psychanalytiques pour que ces dernières soient dénoncées. L'acte de collectionner est bien un détournement, un substitut, une compensation, une sublimation ou une perversion de besoins affectifs et instinctifs. Cela dit, ce qui, néanmoins, peut être nuancé, est la nature du transfert qui s'opère selon les collections et les collectionneurs.
Bien que les premiers objets qu'il a rassemblés autour de lui l'aient été dans sa jeunesse, Jacques-Edouard Berger n'a pas, à cette époque, "commencé une collection". L'intention était autre. Il cueillait, sur son passage, des fragments, des vestiges, des traces d'une industrie humaine qui retenaient son regard. Sans discrimination d'époque, de technique ou de fonction, le moindre objet touché de cette grâce qui est de lever un morceau du voile sur l'esthétique d'un moment et la pensée d'une société, comme un reflet partiel aperçu dans un miroir, le séduisait. Le séduisait encore plus, il est vrai, le fait d'être, lui, capable (lui seul peut-être) de percevoir la beauté de l'objet, d'en comprendre le message, de le distinguer parmi ses pairs. Un élément de console rococo en forme de volute, une enseigne Directoire en tôle peinte, un presse-papiers Art déco, exilés parfois dans de modestes brocantes, se signalaient à lui immédiatement, comme par le biais d'un langage du regard et du désir dont lui savait les codes, mais dont on serait tenté de penser qu'il était émis par les objets eux-mêmes, en une sorte de radiation. Dans cet échange constant avec l'objet porteur de signes, l'intention n'était pas la collection, mais l'acte d'achat procédait déjà du fantasme du collectionneur.
La pratique du voyage ne vint que renforcer cette quête de l'objet investi. Se découvraient alors à Jacques-Edouard Berger d'autres vestiges, porteurs de nouveaux messages sur des cultures d'un bonheur encore plus rare, parce que moins évidentes. Aux frontières du domaine européen ou de l'Antiquité méditerranéenne se déployaient de vastes territoires de la pensée et de la sensation à découvrir, à pénétrer, à reconnaître et à intégrer. Tel tablier de chaman tibétain ouvre l'imaginaire à de nouvelles hypothèses sur les voies de médiation qui conduisent l'homme dans sa quête du sacré, tandis que tel modèle réduit d'habitation en terre vernissée, de haute époque chinoise, propose une vision de l'au-delà plus pragmatique. Au nombre des territoires de la pensée explorés par Jacques-Edouard Berger, deux civilisations devaient jouer un rôle prédominant, l'Egypte d'abord, puis la Chine. Le chemin de vie parcouru auprès de Jacques-Edouard, comme compagnon, complice et témoin de sa passion, m'a permis de partager l'Egypte, mais jamais la Chine. C'est donc sur la seule immensité de l'Egypte que je peux convoquer les souvenirs qui autorisent cette réflexion.
Voyager auprès de Jacques-Edouard n'était pas qu'un déplacement physique. Dès les premières expériences égyptiennes, au début des années 60, l'amateur aventureux qui choisissait les Voyages pour l'art comme viatique comprenait vite qu'au prix d'un effort de renoncement au confort et au prix d'une certaine fatigue - l'Egypte n'était pas à cette époque équipée pour le tourisme comme elle l'est depuis les années 80! - ce qui lui était proposé par Jacques-Edouard n'était précisément pas du tourisme, mais un voyage de l'esprit. Le corps se déplaçait, avait chaud, avait soif, souffrait de divers maux; il recevait en contrepartie d'intenses chocs émotionnels: l'exotisme d'une autre culture - je veux parler de l'Egypte contemporaine que Jacques-Edouard savait ne pas occulter mais au contraire aider à percevoir et à comprendre, à vivre en communion -, la révélation d'une beauté, violente dans le contraste de ses paysages, dans l'intensité de sa lumière, vibrante sous une chaleur dont il n'était pas question alors de trouver les moyens de se protéger. De ces voyages "d'étudiants" toujours organisés pendant la période du plein été, qui parcouraient toute la vallée du Nil pendant parfois un mois, l'on rentrait la peau desséchée et crevassée, l'estomac ravagé, mais mû déjà par l'irrépressible désir de repartir pour retrouver cette plénitude des yeux et de l'esprit qu'offrait, en retour, l'Egypte de Jacques-Edouard, cette sensation unique d'avoir été à la rencontre d'une vérité personnelle, en deçà de toute notion de culture. Car Jacques-Edouard ne "guidait" pas l'Egypte, il la "voyait" et la "disait". Sous la conduite de son regard, le voyageur privilégié pénétrait peu à peu dans les arcanes d'une civilisation complexe, fondée sur des valeurs autres que celles auxquelles l'Occident a donné priorité. Or la "connaissance" de la différence n'est jamais possible qu'à la condition qu'il y ait acceptation de l'altérité. C'est à cela que tendaient les paroles de Jacques-Edouard lorsqu'il introduisait à l'Egypte, car c'était pour lui l'expérience essentielle de la vie.
La faculté d'admettre la différence a mené Jacques-Edouard Berger très loin dans la compréhension de ce qui pour nombre d'érudits reste du domaine de l'acquis objectif. La connaissance était, certes, chez lui aussi, nourrie de beaucoup de lectures, de beaucoup de culture. Mais l'érudition n'a jamais été qu'une vérification, parfois a posteriori, d'une communion d'une autre nature qui provenait du regard, et de l'écoute à la fois sensible et analytique qu'il portait aux émotions et aux lucidités que provoquait le regard dans son être profond et sa conscience. Ainsi d'un temple égyptien qui, pour la plupart des chercheurs ou des spectateurs, reste un terrain d'archéologie ou un témoin de l'histoire, de l'histoire des religions ou de l'histoire de l'art. Pour Jacques-Edouard Berger, c'était avant tout un terrain de rencontre où l'archéologie et l'histoire servaient d'éclaireurs, mais non de finalité. Pénétrer à sa suite dans la grande cour du temple de Luxor n'était pas qu'un acte de lecture de l'admirable ordonnance voulue par Aménophis III, c'était aussi, avant tout, un acte de perception intérieure de l'espace solaire égyptien. Les intuitions sont, dans nos sociétés rationnelles, des facteurs de trouble. Elles paraissent suspectes à l'Académie et exilent l'érudit qui ose en faire état. On se souvient de quel ostracisme fut frappé l'égyptologue tenté par l'occultisme, Schwaller de Lubitz. En quelque sorte, et de façon paradoxale en regard du succès que connaissaient ses conférences, Jacques-Edouard Berger a souffert de la même pénalisation, ou devrait-on dire méfiance, de la part du collège de l'égyptologie. Car dans le monde contemporain, la fonction de connaître est devenue de plus en plus une manière de stratégie militaire, la construction de bastions de spécialisations, auxquels on fait porter l'illusion qu'ils vont nous défendre contre l'indicible, le non représentable et les cortèges de peurs et d'angoisses existentielles qui y sont naturellement attachés. Mais l'activité humaine a-t-elle jamais été autre chose qu'un long questionnement sur le destin? Ces civilisations aujourd'hui éteintes, ou radicalement transformées par la modernité, si importantes cependant pour nos racines, ont-elles été exhumées pour d'autres raisons que le besoin d'ancrer sur une histoire l'idée d'une continuité qui, seule, rend la perspective du terme biologique de tout futur de vie acceptable? Langue morte, civilisation disparue, la terminologie témoigne du corollaire implicite: "nous, nous sommes encore vivants". Est-il dès lors légitime de considérer la passion de Jacques-Edouard pour le passé comme une inversion de ce rapport: "j'accepte ma mort, mais je sais que rien de l'humanité ne meurt vraiment et que la parole reste vive."
"Vie, santé, force, pour l'éternité!": les quelques hiéroglyphes nécessaires à l'écriture de cette invocation sont presque toujours présents à côté de l'image du pharaon. On peut se contenter de les déchiffrer et d'en enregistrer la fréquence. On peut aussi, et c'est sans doute ce qui distingue l'approche et le regard de Jacques-Edouard, croire qu'ils sont encore efficaces aujourd'hui. Lire une langue morte, c'est faire parler le passé. Écouter ce qu'elle raconte, c'est entrer en dialogue avec une réalité toujours existante. Ainsi s'établit ce privilège rare de la rencontre dont Jacques-Edouard a nourri, sa vie durant, sa pensée et son activité.
Pour Jacques-Edouard Berger, la parole du passé était transmise non seulement par la langue mais par les oeuvres d'art, ces "vestiges" dont nous avons parlé plus haut. Les objets n'étaient pas silencieux, mais riches d'interpellations diverses. La beauté, la qualité plastique étaient certes l'un des discours qui retenaient son attention, mais aussi la fracture, l'ébréchure, la marque altérant la perfection, le stigmate de l'aventure de vie d'un objet qui raconte la précarité de toute matière. La magie aussi, qu'il respectait, car il n'est jamais tombé dans l'illusion que les objets de ces civilisations, même déracinés ou détériorés, avaient perdu le pouvoir de leur sens, ni que le fait de les posséder constituait une domination castratrice. Ainsi, pour Jacques-Edouard, l'acte de collectionner était devenu légitime dans son approche du passé. Attentif aux discours des objets, il n'était certainement pas loin de penser que ces discours étaient tenus à son adresse puisqu'il savait les entendre, et qu'il était choisi par l'objet comme séjour, avant d'avoir lui-même opéré son choix. Doué d'une faculté d'écoute d'une extrême finesse, il a accueilli dans son appartement des témoins infiniment variés, faisant preuve d'un très grand éclectisme. Du classicisme le plus pur au baroque le plus mouvementé, tout objet "communicateur", s'il savait provoquer la rencontre, trouvait sa place et sa relation. Le fécond mariage de l'intelligence et de la sensibilité aux vestiges du passé a permis à Jacques-Edouard Berger de constituer une collection d'un caractère tout à fait particulier, par sa qualité esthétique, par son ouverture et sa diversité, par la singularité de certains choix. Ce livre en établit le catalogue et rend sensible, je le crois, l'extraordinaire qualité de vision du regard de son auteur et sa capacité à reconnaître, au travers des formes et des matériaux, l'essence des choses. Avant d'être considérée comme la manifestation d'un besoin d'appropriation, une telle collection doit être lue comme un acte de médiation. Bon nombre des objets qui la constituent sont, en effet, des substituts. Mais je crois être autorisée à dire qu'ils sont des substituts non en termes de compensations, de sublimations affectives ou instinctives, comme l'entend communément la psychanalyse, mais des substituts temporels. L'aurait-il pu, Jacques-Edouard Berger aurait collectionné les temples, d'Abydos à Borobudur et au Tempietto de Bramante. Dans l'expérience, essentielle pour lui, de la vie de l'esprit, les objets de sa collection fonctionnaient comme des symboles et des instruments, symboles de ce pacte passé avec l'éternité, instruments de communication avec l'altérité dont il tirait quotidiennement sa conscience de lui-même.
Cette fonction médiatrice, la collection la poursuit et continuera de la poursuivre. Elle est un double témoignage, de ce qui a fait vivre les êtres qui nous ont précédés, mais aussi, et c'est là peut-être la mission la plus importante, de la nature du rapport que nous pouvons entretenir avec l'art. La collection de Jacques-Edouard Berger nous guide vers une condition première de la communication, la mise en jeu non seulement du regard orienté dans une direction univoque, mais l'interaction féconde de l'oeil qui sait écouter. Dans notre monde moderne envahi d'images et de sons universels, où les messages souvent contradictoires s'entrechoquent comme des galaxies, l'identité culturelle, laborieusement construite depuis le XIXe siècle sur la conscience historique et la fonction de monument prêtée au principe de collection, tend à une profonde modification de sens par excès d'information. En proportion de la diffusion planétaire des messages, et de la nature informatique de leurs supports, ceux-ci "signifient" autrement. Cette dynamique irréversible de la société de communication n'est pas qu'un système en soi; ses conséquences sur l'individu, son esprit, sa conscience, aujourd'hui encore difficilement mesurables, sont sans doute plus importantes et définitives qu'on ne l'imagine. Dans cette identité qui tend à devenir mondiale, l'individu cherche ses marques de reconnaissance. Une première réponse lui est donnée, croit-il, par la culture. Or, la culture fait partie du système de la communication. Jacques-Edouard Berger le savait. Utilisateur de ce système, il savait en garder la maîtrise, et l'utiliser aux fins spirituelles qu'il poursuivait. Guide culturel dans tous les sens du terme, il entraînait ses passagers plus loin que la culture, vers l'art. Ses voyages et ses conférences lui permettaient de transmettre de vive voix ce qu'il entendait du message des oeuvres d'art. Mais avant de transmettre, et pour percevoir la rumeur des objets, il savait se taire pour écouter la sérénité des temples, le silence des matières, les paroles muettes des formes. Pour qui sait se taire, et entendre, sa collection parle aujourd'hui en son nom.
Claude Ritschard
Jacques-Edouard Berger, né en 1945, a été brusquement enlevé par une crise cardiaque en 1993. Sa vie, trop brève, a été entièrement consacrée à l'art et à la beauté. Au cours de ses nombreux voyages pratiquement dans le monde entier, il a rassemblé des oeuvres d'art qui sont devenues sa collection personnelle, actuellement en prêt au mudac (Lausanne - Suisse). Il a également conduit (Voyages Pour l'Art) pendant des années des groupes sur le chemin des civilisations anciennes auxquelles il était particulièrement attaché, entre autres l'Egypte, la Chine, l'Inde, le Japon, la Birmanie, le Laos, la Thaïlande, à quoi s'ajoutent ses très nombreux périples tant en Europe qu'aux Etats-Unis.
Tout en partageant ses découvertes et sa passion avec ses compagnons de voyage, il n'a cessé de photographier les lieux et les oeuvres qu'il aimait. A preuve l'impressionnante collection de plus de 125.000 diapositives qu'il a réunies et dont il tirait la matière de ses cours et de ses conférences, qu'il concevait en fonction du pouvoir de révélation de l'oeuvre d'art. Perspective originale qu'on retrouve dans "Pierres d'Egypte" et "L'oeil et l'éternité", deux livres qui expriment le sens profond de l'Egypte. Conservateur quelques années au Musée des beaux-arts de Lausanne, il a organisé plusieurs expositions et rédigé nombre de préfaces et d'articles. Son brusque départ a provoqué une consternation considérable et a incité des amis à créer la Fondation qui porte son nom et dont le but principal est de répandre l'amour de l'art. World Art Treasures est une entreprise qui entend relever le défi.
"Il y a des hommes qui ont façonné notre conscience: Confucius, Bouddha, Platon, saint Augustin, Leibniz, Newton, plus près de nous, Tagore, Einstein, Bohr.
Il y a des oeuvres d'art qui ont frappé notre regard au point de métamorphoser notre perception de la réalité.
Evénements, hommes et oeuvres ont donc bâti l'Histoire. Mais l'oeuvre, et plus précisément l'oeuvre d'art, n'est-elle pas le révélateur le plus complexe et le plus fidèle de nos mutations?"
Tout tableau est énigme. Quel que soit le motif choisi, l'œil du peintre s'aventure aux limites du réel, de ce que nous appelons d'ordinaire le "réel"; c'est là précisément que commence l'aventure de la création la montagne Sainte-Victoire est un aride tas de caillasse; mais La Montagne Sainte-Victoire, telle que nous la fait voir Cézanne, se transcende en un formidable microcosme, où l'on retrouve la pierre originelle, modelée, froissée, broyée par le génie du créateur et par la pâte même de son pinceau.
Voilà bien le miracle de l'art porter le banal au sublime, le médiocre à l'absolu. Madame Moitessier, grande bourgeoise, fille d'un haut fonctionnaire de l'Administration des Eaux et Forêts, était sans doute tout à la fois bonne épouse et bonne mère, la taille un peu lourde, comme on les aimait en ces temps-là, le regard placide et le geste aussi lent que les passions. Dans l'effigie souveraine de la National Gallery de Washington, Ingres en a fait une Junon souveraine, à l'épiderme si lisse que les siècles, pour longtemps encore, s'y useront sans parvenir à aliéner l'évidente conscience de sa beauté.
Mais il est d'autres peintres aux voies non moins énigmatiques Fragonard, par exemple, maître adulé des Menus Plaisirs, qui abandonna sa touche élégante, rapide, caustique souvent, pour métamorphoser les fêtes de Rambouillet en vertigineuses errances au long des rapides d'un Styx ombrageux; Klimt, commandeur des élégances byzantino-japonisantes de la Vienne "sécessionniste", qui para forêts et clairières, jardins et rocailles, d'entrelacs aussi savants, aussi chatoyants, que ceux qu'imposait alors aux élues sa compagne Emilie Flöge.
Il en est enfin dont la carrière entière est mystère Bosch, le premier, dont les visions échevelées entretiennent aujourd'hui encore le débat des exégètes sommeil perturbé, rêves psychotiques, hermétisme à clé, ou message crypté? Giorgione, qui, dans un langage infiniment plus solaire, demeure tout aussi indéchiffrable, tant il était habité par l'humanisme savant de Venise, dont nous avons perdu jusqu'aux règles. Le Greco enfin, dont le maniérisme exacerbé n'est certes pas imputable à un quelconque défaut de vision, mais exprime plutôt l'impact d'un choc culturel ses origines crétoises, byzantines, entrant sourdement en conflit avec sa formation dans les milieux privilégiés de la Renaissance triomphante.
Le cours du présent semestre ne prétend pas répondre à toutes ces énigmes; il se propose d'interroger quinze œuvres dans leur perspective originelle, en tentant une lecture au second degré, qui tienne compte des données du temps, des idées, des croyances, du contexte culturel. Un Florentin du XVe siècle n'abordait pas la peinture de son temps, sa "peinture contemporaine", comme le visiteur d'un musée d'aujourd'hui Botticelli se situait à la lumière des Médicis en pleine gloire, de l'ascension de Cosme et de Laurent, de l'humanisme triomphant, de l'Eglise mise en crise par les premières prédications de Savonarole; il était alors le peintre d'un nouvel idéal, d'un idéal engagé, et non pas seulement le chantre mélancolique des Madones et des nymphes évanescentes!
Nous aborderons donc la peinture sur un mode "polyphonique", sans oublier pour autant que l'énigme peut s'étendre à bien d'autres dimensions de l'art :
L'histoire du baroque et du rococo s'écrit en lettres de marbre, de jaspe, de bronze et de stuc dans toutes les capitales où s'est forgée l'Europe nouvelle à Rome, autour de la monumentale colonnade que Le Bernin fit ériger pour servir de propylée à Saint-Pierre, à Prague, sur le pont Charles où Braun, Brokoff et leurs élèves multiplièrent les effigies des saints patrons de la Bohême, à Vienne, où les perspectives de Schönbrunn s'étirent jusqu'à la Gloriette, portique impérial et vain, dont von Hohenberg fit le symbole de l'infaillibilité des souverains, à Berlin, à Paris, à Madrid, et jusque dans ces vallées ombrées de la douce Bavière, où des essaims de putti de stuc chantent leur bonheur de célébrer l'ordre divin.
Les hauts lieux du baroque déconcertent tout visiteur l'ampleur des chantiers, la hardiesse de la conception, la rigueur de la réalisation, laissent sans voix. C'est que, dira-t-on, le XVIIe fut le siècle du Soleil à son zénith par la grâce de Louis XIV, et qu'au XVIIIe brillèrent ces Lumières dont le règne de Louis XV fut comme auréolé. On en viendrait presque à oublier qu'en 1660, le roi ordonnait que soient brûlées Les Provinciales, et qu'en 1752, son successeur condamnait L'Encyclopédie! Faut-il en croire que les ténèbres sont proches parentes de la clarté? Peut-être Le Caravage l'avait-il pressenti en inventant, à l'aube du siècle, le clair-obscur, ce duel passionné du diurne et du nocturne, qui est le fondement même de la dramaturgie baroque.
Scénique au suprême degré, le baroque, et plus tard le rococo, jouent en toute maîtrise sur la complémentarité des contraires le vide exalte le plein, le plein fait résonner le vide; la volute et les entrelacs font vibrer la pureté austère des horizontales et des verticales; la lumière exorcise l'ombre, l'or fait résonner le blanc jusqu'à l'incandescence.
Quinze étapes, placées sous l'égide de quinze œuvres clés, nous feront ainsi parcourir l'Europe, de la Rome de Sixte-Quint aux folies des parcs de Frédéric II de Prusse, avec quelques escales privilégiées, insolites ou attachantes, telle la forêt de Bethléem, en pleine Bohême, où un sculpteur de génie donna visages d'ermites et d'ascètes à la tourmente des rochers, telle encore la villa Palagonia en Sicile, qu'un prince illuminé ceintura de légions de monstres ricanants et grimaçants.
Au passage, nous retrouverons ces maîtres absolus dont on oublie trop souvent qu'ils participèrent eux aussi à l'épopée de leur siècle, Zurbarán, Vélasquez, Poussin, Rembrandt ou Vermeer.
L'histoire du baroque et du rococo s'écrit aussi en lettres de feu...
"Aux peintres et aux poètes appartient un droit toujours égal à tout oser", déclarait Horace, il y a près de deux mille ans.
Vingt siècles plus tard, le propos demeure étrangement vrai peintres et poètes ont su préserver non seulement leur droit, mais leur mission d'oser la nature privilégiée de leurs dons, ce que l'on appelle d'ordinaire le Génie, leur confère ce pouvoir inéluctable et comme fatal de s'aventurer sans cesse au-delà du quotidien, et de nous entraîner à leur suite, de nous guider vers d'autres contrées, d'ouvrir nos yeux à d'autres mondes.
Dans l'élan de leur création, certains furent soutenus par la ferveur de tous, de leurs proches, de leurs commanditaires, d'une ville entière parfois la chronique se souvient que la Maestà du grand Duccio traversa Sienne en procession, en triomphe, lorsqu'elle fut transportée de l'atelier de l'artiste au Dôme où elle devait prendre place; plus tard, Raphaël peignit les Appartements de Jules II dans un climat de vénération célébrative sans pareil; on dit encore que les amateurs de peinture assistaient Vermeer comme s'ils participaient à un office sacré.
Mais le droit d'Horace ne fut pas toujours perçu avec autant de sereine équanimité l'artiste souvent déconcerte ses contemporains, heurte leurs traditions, ébranle leurs convictions; c'est alors le scandale, le fameux scandale qui, une ou deux générations plus tard, affirme et cautionne à la fois la gloire de son auteur le coup d'éventail d'une impératrice sur la gorge d'Olympia valut à Manet les prémices de sa gloire posthume; l'évanouissement réprobateur d'une lady devant la Macbeth de Füssli déclencha en sa faveur l'estime jalouse de la gentry, on peut même imaginer que l'implacable message de Giotto aux Scrovegni de Padoue dut faire murmurer en son temps nombre de fidèles.
Louanges ou anathèmes, l'artiste et son œuvre sont à la fois les catalyseurs et les révélateurs de notre société.
Quinze peintres majeurs, quinze œuvres maîtresses, nous retiendront tour à tour ce semestre. Autant de clés pour aborder l'évolution des cultures, les mouvements d'idées des sociétés, les réactions des artistes, parfois amis, souvent rivaux, les tours et les détours de la critique, à travers six siècles d'histoire de notre conscience occidentale.
"Aux peintres et aux poètes appartient un droit toujours égal à tout oser", déclarait Horace, il y a près de deux mille ans.
Il est des lieux "habités", nul n'en disconviendra. Les fêtes astrologiques de la Salle des Mois au Palais Schiffanoia de Ferrare, les allées de sphinges muettes des jardins de la Villa d'Este à Tivoli, ou, plus loin, les pavillons précieux de la résidence de l'empereur Qianlong à la Cité Interdite de Pékin, sont peuplés de génies dont le visiteur d'aujourd'hui, flânant au gré de ses pensées, ressent parfois la présence et les pouvoirs.
Pouvoir du rêve, pouvoir de l'enchantement, pouvoir de l'illusion... C'est ici un jet d'eau, puissant comme une colonne, qui soutient au milieu des cascatelles une couronne de bronze doré portant la flamme fragile de onze bougies; c'est là un salon d'honneur à l'ordonnance classique, dont tout un pan s'effondre par le miracle du trompe-l'œil, apocalypse pour faire sourire; là encore, c'est un jeu de miroirs brisés, enchâssés dans l'or des stucs, qui distord la réalité, la brise, la fragmente, la recompose à son gré, la renvoie à l'infini.
Alors s'éveille le génie des lieux, lutin qui sourit de notre désarroi, rit de nos appréhensions, et se délecte de notre plaisir.
Pour que naisse le lutin, à l'instar de la mandragore des vieux contes, il a fallu l'union "alchimique" d'un commanditaire inspiré, empereur, prince, cardinal, margrave comme tous ceux dont Voltaire aimait à se gausser en se levant de leur table, ou tout simplement milliardaire, et d'un artiste, d'un maître d'œuvre visionnaire à qui ne résistent ni les lois de la perspective, ni celles de la gravité, un faiseur de miracles, somme toute, un magicien.
Certains de ces lieux existent encore, et ont su préserver leurs sortilèges. C'est à en découvrir quinze que nous vous invitons ce semestre.
De la Renaissance à nos jours, de la proche Bavière aux confins de l'Inde et de la Chine, nous retrouverons d'étape en étape le sublime privilège de rêver.
Etrange concept que celui de "renaissance"...Ambigu surtout, à la fois rassurant et inquiétant rassurant en ceci qu'il englobe un champ de recherches, d'intuitions, d'illuminations tel que l'homme occidental, jusqu'à celui du XXe siècle, demeure persuadé d'y avoir une fois pour toutes forgé son identité; inquiétant aussi, car à parcourir les musées, à percevoir les paradoxes que suscitent certains dialogues d'œuvres, on prend aussitôt conscience de sa fragilité même.
Rien n'est plus solaire que le sourire de la Joconde; rien n'est plus lunaire, nocturne et mystérieux que celui de la Vénus de Piero di Cosimo. Et pourtant, tous deux ont été peints la même année, ou presque.
C'est sans doute par de tels paradoxes que la Renaissance affirme sa grandeur.
Quinze chefs-d'œuvre, peintures, sculptures, pièces d'orfèvrerie, nous serviront de guides chacun d'entre eux révélera un aspect privilégié de notre approche.
Ainsi, la Cité idéale de Piero Della Francesca rompra le silence de ses places désertes pour nous parler de perspective; la parure des Deux Courtisanes de Carpaccio illustrera le goût qu'a développé la Venise des doges pour les fastes de l'Orient; et la salière que Benvenuto Cellini offrit à François Ier sera l'emblème de ce primat qu'accordèrent alors les artistes au vertige, au délire de l'ornement.
Nous parcourrons ensemble les villes où se forgea l'"homo novus", l'homme nouveau, Mantoue, Ferrare, Vérone, Parme, Venise, Florence, Rome; nous y évoquerons la superbe des princes-mécènes, législateurs, tyrans ou condottieri, les Gonzague, les Este, les Farnèse, les Médicis; nous rencontrerons à leurs côtés ceux qui ont assuré leur immortalité, Mantegna, Botticelli ou Bronzino; et au passage, nous nous arrêterons aussi bien aux œuvres illustres qu'ils leur dédièrent, telles les Batailles de Paolo Uccello, qu'à d'autres plus secrètes, plus obscures, comme ces Sibylles de la Casa Romei à Ferrare que, dit-on, Lucrèce Borgia aimait à interroger lorsqu'elle venait chercher refuge en ces lieux apaisés.
Il y a plus d'un siècle déjà que l'on interroge la Renaissance. Mais après les travaux magistraux de Jacob Burckhardt, de Bernard Berenson, de Roberto Longhi, d'André Chastel et de tant d'autres, nous gardons la certitude qu'elle a beaucoup à dire encore.
Il y a des événements qui ont fait l'histoire l'unification du subcontinent indien sous l'égide de l'empereur Ashoka au IIIe siècle av. J.-C., par exemple, l'ouverture de la Route des Chevaux, future Route de la Soie, par Wu-di, souverain des Han, juste avant notre ère, la bataille d'Actium, la rencontre du Camp du Drap d'Or, ou encore la Déclaration solennelle des Droits de l'Homme, le 26 août 1789. Il y a des hommes qui ont façonné notre conscience Confucius, Bouddha, Platon, saint Augustin, Leibniz, Newton et, plus près de nous, Tagore, Einstein, Bohr.
Il y a des œuvres d'art qui ont frappé notre regard au point de métamorphoser notre perception de la réalité les frontons de Phidias au Parthénon, la Descente du Gange gravée sur le granit de Mahabalipuram par les Pallava, les fresques de Giotto aux Scrovegni de Padoue, les Ménines de Vélasquez, jusqu'aux Demoiselles d'Avignon de Picasso, qui marquèrent en 1907 la naissance de l'art moderne.
Evénements, hommes et œuvres ont donc bâti l'Histoire; mais l'œuvre, et plus précisément l'œuvre d'art, n'est-elle pas le révélateur le plus complexe et le plus fidèle à la fois de nos mutations? Il y a dans les bas-reliefs du temple d'Amon à Karnak toute la foi immuable de l'ancienne Egypte; dans le Jugement Dernier de Michel-Ange à la Sixtine, toutes les angoisses, les tourments, les ombres et les espoirs de la Renaissance en crise; et jusque dans l'Arche de la Défense, tous les défis de notre siècle.
Mais il y a aussi des œuvres plus secrètes, des lieux plus retirés; ceux-là sont le plus souvent laissés de côté, gommés, comme si l'on s'effarouchait de la singularité même du message qu'ils proposent.
Ainsi en Chine des centaines de milliers de visiteurs parcourent chaque année les terrasses, les cours et les pavillons de la Cité Interdite, éblouis par la splendeur sacrale que surent déployer là les derniers Qing; mais personne, ou presque, ne se rend à Chengde, proche pourtant, où des temples obscurs, oppressants, laissent sourdre toutes les inquiétudes de la dynastie. En Inde, on se bouscule à Udaipur pour se fondre un instant dans ce rêve de marbre blanc sublimé par le reflet des eaux; et l'on ne s'arrête pas à Orchha (mais où est Orchha?), aride peut-être, sévère sans doute, mais si révélatrice de l'âme profonde des Rajputs, qui refusèrent farouchement toutes les afféteries du goût régnant à la cour. On se sent prêt à toutes les concessions pour partir à la découverte du site divin d'Angkor, et l'on oublie ces temples que les Khmers élevèrent au long des plaines de l'actuelle Thaïlande et du Laos, temples passionnants pourtant, en ceci qu'il fallut y remodeler le visage des dieux pour répondre à la fois au dogme des conquérants et aux croyances séculaires de leurs sujets.
Ce semestre-ci, nous explorerons ensemble quelques-unes de ces vallées retirées où l'Histoire a su se faire oublier.
Un texte de 2004 qui retrace la genèse du projet World Art Treasures
C'est peu dire qu'une nouvelle vision est en train de naître, si l'on n'ajoute aussitôt que, pour la première fois, c'est d'une vision authentiquement universelle qu'il s'agit. Elle ne procède en effet pas de celles que lui ont imposé les différents empires, égyptien, romain, chinois, voire napoléonien, fondées sur la toute-puissance, pas plus que sur celles issues des hégémonies religieuses, poly ou monothéistes; elle échappe aux idéologies politiques, au marxisme-léninisme dont on a cru un temps qu'elles allaient dominer le monde, tout comme elle échappe à la vision néolibéraliste, compagne de la mondialisation et de la globalisation fondées sur la seule économie de marché. On pourrait encore alléguer, à un autre niveau, les visions issues de la science, telles que le rationalisme de Galilée et de Descartes, alliées aux découvertes techniques, dont l'invention de l'horloge a si longtemps accrédité une vision mécaniste du monde, encore fortement présente dans le réductionnisme dont commence seulement à se libérer notre époque. La nouvelle vision dont je parle échappe à ces Weltanschauungen "traditionnelles". Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette nouvelle vision se constitue en effet, non par des représentations ou des contenus nouveaux, mais par un processus d'émergence difficilement cernable, non par manque d'information, mais parce que l'information elle-même est en pleine mutation.
Circonstanciellement se trouve à l'origine un homme, Tim Berners-Lee qui, consultant au CERN, rêve d'un instrument, le WEB, qui pourrait mettre en rapport, non seulement les militaires, les scientifiques ou les universitaires, ce qu'avaient déjà assuré les premiers développements d'Internet, mais l'ensemble des hommes, d'individu à individu, de groupe à groupe, n'importe où et n'importe quand dans le monde : "The fundamental principle behind the Web was that once that someone somewhere made available a document, database, graphic, sound, video or screen at some stage in an interactive dialogue, it should be accessible (subject to authorization of course) by anyone, with any type of computer, in any country. And it should be possible to make a reference - a link -to that thing , so that others could find it." (Weaving the Web, Orion Business Books, 1999, p.40). Et l'auteur de souligner expressément la portée philosophique de son entreprise : "This was a philosophical change from the approach of previous computer systems." ( ibid. ) (c'est moi qui souligne) .
Le projet est si neuf, aujourd'hui encore, qu'à l'époque déjà Tim Berners-Lee n'hésite pas à souligner : "Getting people to put data on the Web was a question of getting them to change perspective, fom thinking of the user's access to it as interaction with, say, an online lbrary, but as navigation through a set of virtual pages in some abstract space. (c'est moi qui souligne).
C'est donc l'interaction des "usagers" entre eux et de la technique qui constitue, non pas le contenu de la vision mais, ce qui est beaucoup plus important, la raison d'être et les conditions de réalisation de celle-ci comme processus vécu.
Il s'ensuit encore, conséquence difficile à comprendre, encore plus à accepter, en particulier par les autorités de quelque nature qu'elles soient, que le WEB, non pas se soustrait à tout contrôle, comme d'aucuns l'ont très vite soupçonné de faire et, partant, condamné, mais qu'il y échappe par sa nature et sa vocation même : "There was no central computing "controlling" the Web, no single network ... not even an organization anywhere that can "ran" the Web. The Web was not a physical "thing" that existed in a certain "place". It was a "space" in which information could exist. (ibid p.39) (c'est moi qui souligne).
Ainsi le Web ne se confond pas avec une base de données, quelque gigantesque qu'elle puisse être. Même s'il peut se prêter à tous les usages classiques en les augmentant grâce à son pouvoir de calcul exponentiel, il ne se réduit jamais, il ne faut pas craindre de le répéter, tant les habitudes mentales sont tenaces, à n'être que le prolongement des structures traditionnelles. En un mot, il est toujours en voie de réinvention.
Encore faut-il des guetteurs pour s'en aviser. C'est ce rôle qu'assume le Flash Informatique de février 1994 dans lequel Jacqueline Dousson s'interroge : Mosaic, vers une nouvelle culture? "Imaginez, écrit-elle, vous êtes devant votre écran, vous cliquez et vous lisez le dernier bulletin du Pittsburg Supercomputing Center, vous recliquez et vous consultez les ouvrages de l'éditeur O'Reilly, reclic et vous voilà au MIT... C'est une réalité, aujourd'hui, vous pouvez accéder à tout cela, et à bien d'autres choses encore... ". Et de signaler le rôle décisif de Mosaic, développé par le NCSA (National Center for Supercomputing Applications in Champaign-Urbana), l'un des premiers navigateurs à avoir mis le WEB à la disposition du grand public. Question finale : "Et l'EPFL dans tout cela ? Car si l'EPFL est déjà en train de se mettre en forme (http://www.epfl.ch/ pour les initiés )... le but à atteindre est que, de n'importe quel point du globe, relié à Internet, l'on puisse connaître ce qu'est l'EPFL, ce qu'on y fait, qui contacter. "
Personne n'aurait pensé, sans doute même pas l'auteur de l'article, paru, rappelons, en février 1994, il y a tout juste 10 ans, (à preuve son expression "pour les initiés", c'est moi qui souligne ) que la "nouvelle culture", annoncée avec un point d'interrogation, allait non seulement se développer, mais faire basculer la planète entière dans l'explosion des réseaux sans cesse plus nombreux, sans cesse plus performants. Personne n'aurait pensé...C'était sans compter avec Bill Gates ! : "The emergence of Mosaic and the World Wide Web is the most exciting development in a decade", écrit l'"International Herald Tribune" dans son numéro du 3 novembre 1994 , en ajoutant avec une lucidité hors pair : "Microsoft has already begun to purchase reproduction rights to the masterpieces of the museums all over the world to produce specific CD-ROMs on art (among others those of the "National Gallery of London". The openness of INTERNET through WWW is one way; the commercial way of Microsoft is another. At this point, it is not to me to judge; both are surely shaping our future, but questions are raised and initiatives should be taken."
C'est à dessein que je souligne cette phrase capitale. L'avenir d'INTERNET va se jouer sur une orientation d'une nouvelle complexité, qu'on ne saurait réduire sans dommage au seul marché commercial.
Coïncidence étrange et douloureuse, notre fils Jacques-Edouard Berger, né en 1945, est brusquement enlevé par une crise cardiaque à la fin 1993. Au cours de sa vie trop brève, entièrement consacrée à l'art, il fait de nombreux voyages, pratiquement dans le monde entier. Tout en rassemblant des oeuvres d'art qui sont devenues sa collection personnelle, il conduit pendant des années des groupes sur le chemin des civilisations anciennes auxquelles il était particulièrement attaché, l'Egypte, la Chine, l'Inde, le Japon, la Birmanie, le Laos, la Thaïlande, à quoi s'ajoutent ses très nombreux périples tant en Europe qu'aux Etats-Unis.
Tout en partageant ses découvertes et sa passion avec les autres, il n'a cessé de photographier les lieux et les oeuvres qu'il aimait. A preuve l'impressionnante collection de plus de 100.000 diapositives qu'il a réunies et dont il tirait la matière de ses cours, de ses conférences, de ses publications : "L'oeuvre, et plus précisément l'oeuvre d'art, n'est-elle pas le révélateur le plus complexe et le plus fidèle de nos mutations?"
C'est alors qu'alertés par les perspectives du WEB, nous commençons à l'EPFL en juin 1994 avec Francis Lapique le site A la rencontre des trésors d'art du monde, World Art Treasures en précisant d'entrée de jeu : " Tirant parti de la spécificité multidimensionnelle du réseau, notre propos est de jeter à la fois une nouvelle lumière sur l'art et la façon de le contempler. A la différence de la manière habituelle, qui consiste surtout à établir des banques de données dans une perspective historique ou documentaire, notre ambition est de concevoir et de réaliser une approche originale pour chaque parcours en prenant en compte et en soulignant à chaque fois un trait particulier afin non seulement de fournir de l'information, mais de susciter une expérience nouvelle en accord avec la nouvelle technologie". Il s'agit, non pas de faire pièce à Bill Gates, ce qui serait aussi présomptueux que dérisoire, mais de montrer qu'Internet et le Web comportent de multiples voies potentielles et donc que, à côté de l'impératif économique qui guette, les valeurs spirituelles et artistiques ont leur chance et leur place dans les réseaux.
Le premier "programme" est mis sur Internet en juillet 1994 déjà, peu de temps après l'émergence du WEB et du navigateur Mosaic. Il est consacré à un aperçu des principales expressions artistiques (Egypte, Chine, Inde, Japon, Laos, Cambodge, Thaïlande). Le deuxième programme, Pèlerinage à Abydos, se propose de fournir via Internet l'équivalent du pèlerinage entrepris il a quelque 3000 ans par Séthi Ier pour ériger à Abydos le temple qui porte son nom, l'un des hauts lieux de l'Egypte ancienne, pèlerinage accompli à son tour nombre de fois par Jacques-Edouard Berger et auquel il a consacré une étude dans son livre Pierres d'Egypte. L'enjeu du traitement informatique est de tenter de reconstituer l'itinéraire même du pèlerin, non seulement abstraitement et intellectuellement, mais "spirituellement" et "existentiellement", pourrait-on dire, en ménageant des étapes réglées à partir de la première salle à ciel ouvert jusqu'au sanctuaire secret habité par Osiris, Isis et Horus. Autrement dit, le "pèlerin" est invité à retrouver le sens de l'initiation, non pas simplement au moyen d'explications faites avec des mots ou proposées par des illustrations, mais en accord avec l'expérience intérieure qui s'accomplit virtuellement d'étape en étape sur son écran. Le paradoxe de l'entreprise, c'en est un, voulu et de propos délibéré, consiste donc à fournir via l'électronique un cheminement proche de l'expérience spirituelle réelle, comme si le réseau, en s'affranchissant de l'espace fixe, tout au moins de la primauté de l'espace dans lequel s'inscrivent traditionnellement signes et images, libérait le temps dans la fluidité du parcours initiatique, comme si le sentiment du sacré devenait perceptible, tout au moins l'approche du sentiment. Partage inaugural puisque que suivront bientôt Portraits du Fayoum (janvier 1995), Sandro Botticelli (mai 1995), Un regard partagé (décembre 1995), Jardins enchantés de la Renaissance (mars 1996), Vermeer (juin 96), Angkor (mai 1997), Vertige Divin (mai 97) Georges de La Tour (septembre 1997), Borobudur (décembre 1997) , Le Caravage ( mars 1998) , pour citer les programmes qui appartiennent à une période déjà historique quant aux dates et à l'avancement de la technique. Coïncidence non moins surprante et attachante, cette entreprise novatrice va bénéficier dès le début d' une collaboration amicale aussi généreuse que diverse qui porte entre autres sur la numérisation de plusieurs milliers de diapositives, sur leur légendage progressif, sur la recherche et la vérification des sources et, plus récemment, les progrès des logiciels aidant, sur la mise sur Internet de conférences où l'on retrouve, avec la voix de Jacques-Edouard, les sujets qu'il avait choisis ainsi que, plus d'une fois, les commentaires de certains voyages. Sans compter le travail généreux et dévoué des membres du Comité de Fondation, et celui des aides occasionnelles qui lui ont été assurées. C'est ainsi que se présente le site en ce début de l'année 2004 : FONDATION JACQUES-EDOUARD BERGER: Rencontre des Trésors d'Art du Monde
Le fondement de la mutation en cours doit être cherché dans le changement de la nature du lien. Aucun être, aussi simple, aussi complexe, soit-il, ne subsiste ni ne peut subsister isolément. Les liens sont la condition même de notre existence, de toute existence. Liens endogènes, qui relient entre eux les composants d'un organisme; liens exogènes qui relient les êtres entre eux avec leur environnement. Le principe moteur du lien, ce qui en constitue à la fois l'inspiration, la manifestation et la réalisation, revient à ce que l'on peut appeler le phénomène d'activation. Autrement dit, le lien existe dans la mesure où il est activé, c'est-à-dire vécu dans la relation d'un sujet avec un "objet" (chose ou être), ou, plus exactement, dans leur interaction.
Or le propre du Web est, rappelons-le, de permettre d'établir un lien d'un bout à l'autre de la planète, du fond de la mémoire la plus lointaine aux nouvelles les plus récentes du jour, avec quiconque, immédiatement, partout. Voici donc que la connexion vécue en temps réel instaure un imaginaire qui, au lieu de s'en remettre en priorité aux références, comme nous le faisions habituellement jusqu'ici, se forme au fur et à mesure que le lien s'exprime. Au lieu donc de s'en remettre aux instruments, aux méthodes et aux techniques classiques, par exemple l'histoire de l'art et les livres qu'elle produit, le WEB permet de créer un champ multimédia dans lequel on peut à la fois se plonger et intervenir. C'est probablement l'un des apports significatifs de World Art Treasures. L'aventure à laquelle participent ceux qui en ont pris l'initiative ne cesse de s'enrichir et de s'approfondir. Peut-être même n'est-il pas exagéré de dire Jacques-Edouard, physiquement disparu, non pas "revit" au sens courant du terme, mais connaît une sorte de "cyberexistence" que nous partageons nous aussi. Ce qui laisserait entendre que dans notre monde en changement accéléré, de nouvelles dimensions émergent N'est-ce pas ce qu'annoncent à leur manière les jeunes qui suivent notre aventure sur Mars : "But now young people are saying maybe we all go into space but we go mentally, virtually, electronically. We don't go with our bodies. As the technology gets better the virtual reality could ge quite profound." (Herald Tribune, January 28 , 2004). L'homme à venir ne peut être que l'homme du devenir, et l'homme du devenir ne peut advenir que s'il se lie aux autres dans l'instance d'une action étroitement associée aux possibilités croissantes des nouvelles technologies.
RB (janvier 2004)