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MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 17 - Chapitre 10)
Les lettres à Florence - Les Tudors - Arrivée d'Érasme - Thomas More - Jean Colet - Érasme et le jeune Henri - Arthur et Catherine - Mariage et mort - Catherine fiancée à Henri - Henri VIII proclamé roi - Enthousiasme des lettrés - Érasme est rappelé - Cromwell devant le pape - Catherine proposée à Henri - Le mariage - La cour - Les tournois - Dangers de Henri
Cette réformation devait être le résultat de deux forces distinctes, la renaissance des lettres, et la résurrection de la Parole de Dieu. La dernière fut la cause principale, mais la première était nécessaire comme moyen. Sans les lettres, il est probable que l'eau vive de l'Évangile eût traversé le seizième siècle comme ces ruisseaux facilement à sec, qui avaient paru çà et là dans le moyen âge; elle ne fût pas devenue ce fleuve majestueux qui, en débordant, fertilisa toute la terre. Il fallait découvrir et sonder la source primitive; c'est à cela que servit l'étude du grec et de l'hébreu. Le lollardisme et ('humanisme furent les deux laboratoires de la Réforme. Nous venons de voir les préparations de l'un; il faut rechercher celles de l'autre, et après avoir trouvé la lumière dans les humbles vallées, la discerner aussi sur de nobles hauteurs.
Vers la fin du quinzième siècle se trouvaient à Florence quelques jeunes Anglais, attirés par les nouvelles lueurs que le flambeau des lettres répandait dans la ville des Médicis. Cosme avait réuni à grands frais autour de lui des manuscrits et des savants. William Selling, jeune ecclésiastique anglais, qui se distingua plus tard à Cantorbéry par son zèle pour recueillir des manuscrits précieux, son compatriote Grocyn, Guillaume Latimer, plus modeste qu'une vierge, et surtout Linacer, qu'Érasme mettait au- dessus de tous les maîtres de l'Italie, se réunissaient à Politien, à Chalcondilas, et à d'autres savants encore, dans la délicieuse villa qu'habitait Médicis; et là, dans le calme d'un soir d'été, sous le beau ciel de la Toscane, ils rêvaient ensemble les sublimes visions de la philosophie platonicienne. De retour en Angleterre, ces savants ouvraient à la jeunesse d'Oxford les merveilleux trésors de la langue des Grecs. Des Italiens même, attirés par le désir d'éclairer les Barbares, et un peu, semble-t-il, par des offres brillantes, quittaient pour la lointaine Bretagne leur patrie bien-aimée; Corneille Yitelli enseignait à Oxford, et Caïo Amberino à Cambridge; Caxton enfin rapportait d'Allemagne l'art de l'imprimerie, et la nation saluait avec enthousiasme la brillante aurore qui paraissait enfin dans le ciel si longtemps nébuleux des Bretons.
Tandis que les lettres semblaient-naître en Angleterre, une race nouvelle y parvenait au pouvoir, et y apportait cette énergie de caractère qui peut seule accomplir de grandes révolutions; les Tudors remplaçaient les Plantagenets. Cette inflexible intrépidité qui a distingué les réformateurs de l'Allemagne, de la Suisse, de la France, de l'Écosse, ne se retrouva pas aussi généralement dans ceux de l'Angleterre ; mais elle fut dans le caractère de ses rois ; ils la portèrent même quelquefois jusqu'à la violence. C'est sans doute à cette prépondérance de la force dans les chefs de l'État, que l'Angleterre doit la prépondérance de l'État dans les choses de l'Église.
Henri Tudor, prince habile, d'un caractère décidé mais défiant, avare et d'un esprit étroit, le Louis XI de l'Angleterre, régnait alors; Issu d'une famille du pays de Galles, il appartenait à cette race antique des Celtes, qui avait si longtemps lutté contre la papauté. Henri avait éteint les factions et appris aux étrangers à redouter sa puissance. Un bon génie semblait exercer sur sa cour et sur lui-même une influence salutaire ; c'était sa mère, la comtesse de Richmond. Du cabinet où elle consacrait à la lecture, à la méditation et à la prière les cinq premières heures du jour, elle se rendait dans une autre partie de son palais pour panser les plaies de quelques pauvres malades; puis elle passait dans ses salons, où elle s'entretenait avec les hommes lettrés qu'encourageait sa munificence. Le goût de la comtesse pour l'étude, fort peu partagé par son fils, n'était pourtant pas resté sans influence dans sa famille, Arthur et Henri, fils aînés du roi, tremblaient sous le regard de leur père, mais gagnés par l'affection de leur pieuse grand'mère, ils commençaient à trouver quelque plaisir dans la société des amis des lettres; une circonstance importante devait donner à l'un d'eux un nouvel élan.
Parmi les amis de la comtesse on distinguait Montjoie, qui avait connu Érasme à Paris et entendu ses mordantes satires contre les scolastiques et les moines. Il invita l'illustre Hollandais, qui fuyait alors la peste, à se rendre à Londres, et Érasme, en répondant à l'appel du jeune seigneur, crut presque se diriger vers l'empire des ténèbres.
Mais à peine était-il en Angleterre qu'il découvrit des lumières inattendues.
Peu après son arrivée, se trouvant à la table du lord- maire, Érasme remarqua vis-à-vis de lui un jeune homme de dix-neuf ans, dont la taille était dégagée, la peau blanche et colorée, les yeux bleus, mais l'épaule droite un peu plus haute que la gauche et les mains rudes; ses traits respiraient l'affabilité, la gaieté ; et de vives saillies s'échappaient sans cesse de ses lèvres. S'il n'en trouvait pas en anglais, il en disait en français, même en latin ou en grec. Une lutte littéraire s'engagea bientôt entre Érasme et le jeune Anglais. Le savant européen, étonné d'avoir trouvé quelqu'un qui lui tînt tête, s'écria : Aut tu es Morm aut nullus! et l'adversaire à qui l'on n'avait pas dit le nom de l'étranger, repartit vivement : Aut tu es Erasmus aut dia- bolus! Thomas Morus (car c'était lui), ou pour ne pas latiniser son nom, Thomas More, se jeta alors dans les bras d'Érasme, et ne le quitta plus. Fils d'un juge, né à Londres, en 1480, More plaisantait sans cesse, même avec les femmes, faisait sa cour aux jeunes filles, et s'amusait des simples d'esprit, toutefois sans méchanceté. Mais sous cette enveloppe légère il cachait une âme profonde. Il expliquait alors la Cité de Dieu de saint Augustin à un nombreux auditoire, où se trouvaient des prêtres et des vieillards. La pensée de l'éternité l'avait saisi; et ne connaissant pas cette discipline intérieure de l'Esprit-Saint, qui est la véritable, il avait eu recours à celle des cordelettes, et se flagellait tous les vendredis. Thomas More est l'idéal du catholicisme de cette époque. Il avait, comme le système romain, deux pôles, la mondanité et l'ascétisme, qui, quoique contraires, se concilient. En effet, l'ascétisme sacrifie le moi humain, mais pour le maintenir, comme le voyageur attaqué par des brigands qui leur jette quelques dépouilles, afin de sauver son trésor. Ainsi faisait More, si nous l'avons bien compris. Il sacrifiait les accessoires de la vie déchue pour sauver cette vie elle-même. Il se soumettait aux jeûnes, aux veilles, il portait le cilice, il se mortifiait avec de petites chaînes, il immolait tout en un mot, afin de garder ce moi qu'une vraie régénération peut seule immoler.
Érasme s'étant rendu à Oxford, l'Athènes de la Bretagne, y trouva un homme lettré, Jean Colet, qui, plus âgé que More, formait avec lui un frappant contraste. Colet. issu d'une ancienne famille, d'une belle prestance, d'une figure imposante, et possédant une grande fortune, avait une élégance de manières à laquelle Érasme n'était pas accoutumé. L'ordre, la propreté, le décorum se voyaient partout, sur sa personne et dans sa maison. Il avait une table exquise, ouverte à tous les amis des lettres, et à laquelle le Hollandais, peu amateur des collèges de Paris, de leur vin gâté et de leurs œufs pourris, avait grand plaisir à s'asseoir. Il y rencontrait d'ailleurs la plupart des humanistes de la Grande-Bretagne, en particulier Grocyn, Linacer, Thomas Wolsey, boursier du collège de Magdeleine, Th. Halsey et d'autres encore. «Je ne puis dire combien me devient douce ton Angleterre, écrivait-il d'Oxford à lord Montjoie. Avec de tels hommes, je vivrais « volontiers aux derniers confins de la Scythie . »
Mais si Érasme transporté sur les bords de la Tamise trouvait un Mécène dans lord Montjoie, dans More un Labéon et peut-être un Virgile, il ne trouvait nulle part un Auguste. Un jour qu'il témoignait à More ses regrets et ses craintes : «Venez, dit celui-ci, allons à Eltham, peut-être y rencontrerez-vous ce que vous cherchez. » Ils partirent; More plaisanta tout le long de la route, se réservant d'expier sa gaieté en se fustigeant le soir dans sa chambre. Ils arrivèrent, ils montèrent l'escalier gothique du château, furent accueillis par lord et lady Montjoie, gouverneur et gouvernante des enfants du roi, entourés de leurs domestiques et d'une partie des gens de la maison royale; et au moment où les deux amis entraient dans la salle, un tableau charmant et inattendu s'offrit aux yeux d'Érasme. A gauche était une jeune princesse de douze ans, Marguerite, dont l'arrière-petit-fils, sous le nom de Stuart, devait continuer en Angleterre l'empire des Tudors; à droite, sa sœur Mary, âgée de quatre ans; le jeune Edmond était dans les bras de sa nourrice, et au milieu de ce groupe, entre les deux sœurs, se trouvait un prince de neuf ans, dont la belle figure, le port royal, l'œil intelligent et l'exquise courtoisie eurent aussitôt pour Érasme un attrait inouï. C'était Henri, duc d'York, second fils du roi, né le 8 avril 1491. More s'approchant du jeune prince, lui fit hommage d'un morceau de sa composition, et Érasme eut dès lors avec lui des rapports intimes, qui ne devaient pas être sans une certaine influence sur les destinées de l'Angleterre. Le savant de Rotterdam aimait à voir Henri monter à cheval avec une grâce parfaite et une rare intrépidité, lancer son javelot plus loin qu'aucun de ses compagnons, et plein de goût pour la musique, s'essayer déjà sur plusieurs instruments. Le roi faisait donner une éducation savante à ce jeune prince, qu'il destinait au siège de Cantorbéry; et l'illustre lettré, remarquant son aptitude pour tout ce qu'il voulait entreprendre, s'appliqua dès lors à tailler avec soin ce diamant britannique, afin de lui faire jeter encore plus de feux. «Oh! s'écriait le Hollandais, il « ne commencera jamais rien qu'il ne l'achève. » En effet, ce prince devait toujours parvenir à son but, dût-il même, pour l'atteindre, marcher sur le cadavre de ceux qu'il avait aimés. Flatté des attentions du jeune Henri, gagné par ses grâces, ravi de son esprit, Érasme, à son retour sur le continent, annonça partout que l'Angleterre allait avoir enfin son Octave.
Quant à Henri VII, il pensait à tout autre, chose qu'à Virgile ou à Auguste. L'avarice et l'ambition étaient ses goûts dominants, et il les satisfit en 1501 par le mariage de l'aîné de ses fils. La Bourgogne, l'Artois, la Provence et la Bretagne ayant été récemment réunis à la France, les puissances d'Europe avaient senti la nécessité de se liguer contre cet État envahissant. En conséquence, Ferdinand d'Aragon avait donné sa fille Jeanne à Philippe d'Autriche, et Henri VII lui demandait sa fille Catherine, âgée de dix-sept ans, la plus riche princesse de l'Europe, pour Arthur, prince de Galles, âgé de quinze ans. Le roi Catholique mit une condition au mariage de cette princesse. Warwick, le dernier des Plantagenets, prétendant à la couronne, était enfermé dans la Tour. Ferdinand, voulant s'assurer que sa fille monterait bien sur le trône d'Angleterre, exigea que ce malheureux prince fût mis à mort. Ce n'était pas encore assez pour le roi d'Espagne. Henri VII, qui n'était pas cruel, pouvait cacher Warwick, et dire qu'il n'était plus. Ferdinand voulut que le chancelier de Castille fût présent à l'exécution. Le sang de Warwick jaillit, sa tête tomba dûment de ses épaules, le chancelier de Castille vérifia, enregistra le meurtre, et le 14 novembre le mariage fut célébré à Londres, dans l'église de Saint-Paul. A minuit, le prince et la princesse furent conduits avec pompe au lit nuptial. Noces funestes, qui devaient un jour soulever les uns contre les autres les rois et les peuples de la chrétienté, et servir de prétexte aux débats extérieurs et politiques de la Réformation d'Angleterre. Le mariage de Catherine la Catholique était un mariage de sang.
Dans les premiers mois de 1502, le prince Arthur tomba malade, et le 2 avril il mourut. On prit le temps nécessaire pour s'assurer que Catherine n'avait pas l'espérance de devenir mère, après quoi, l'ami d'Érasme, le jeune Henri, fut proclamé héritier de la couronne, à la grande joie des humanistes. Ce prince n'abandonna point les études; il parlait et écrivait en français, en allemand et en espagnol aussi bien qu'en anglais, et l'Angleterre espéra voir un jour sur le trône d'Alfred le Grand le plus savant des rois de la chrétienté.
Une tout autre question préoccupait l'avare Henri VII. Faudra-t-il qu'il restitue à l'Espagne les deux cent mille ducats que Catherine lui a apportés? Cette riche héritière se mariera-t-elle à quelque rival de l'Angleterre? Pour prévenir un si grand malheur, le roi conçut le projet de faire épouser à Henri la veuve d'Arthur. On fit les objections les plus graves. « Ce ne sont pas seulement les convenances, disait l'archevêque de Cantorbéry, Warham, « c'est la volonté même de Dieu qui s'y oppose. Quand un « homme aura pris la femme de ton frère, c'est une souillure, est-il dit dans la loi du Seigneur; et dans l'Évangile, Jean-Baptiste dit à Hérode : // ne t'est pas permis a d'avoir la femme de ton frère, » Alors Fox, évêque de Winchester, suggéra la pensée de demander dispense au .pape; et Jules II accorda, en décembre 1503, une bulle où il déclarait que pour maintenir l'union entre les princes catholiques, il autorisait le mariage de Catherine avec le frère de son premier mari, accedenle forsan copula carnali. Ces mots furent insérés dans la bulle, à la demande de la princesse elle-même. Tous ces détails sont importants pour la suite de l'histoire. Les époux furent fiancés, mais non mariés, vu la jeunesse du prince de Galles.
Le second mariage projeté par Henri VII s'annonçait sous des hospices moins heureux encore que le premier. Le roi étant tombé malade et ayant perdu la reine, regarda ces visitations comme un jugement du ciel. La nation murmurait et demandait si un pape pouvait permettre ce que Dieu avait défendu. Le jeune Henri, informé des scrupules de son père et des mécontentements du peuple, déclara, au moment où il entrait dans sa quinzième année (27 juin 1500), en présence de l'évêque de Winchester et de divers conseillers royaux, qu'il protestait contre l'engagement pris pendant sa minorité, et n'aurait jamais Catherine pour femme.
Une mort, qui le rendait libre, devait le faire revenir de cette vertueuse décision. En 1509, les espérances des amis des lettres parurent se réaliser. Le 9 mai, un char pompeusement décoré, portant sur un drap d'or la dépouille mortelle de Henri VII, avec son sceptre et sa couronne, s'avançait lentement vers Londres, suivi d'une immense procession. Les grands officiers de l'État, réunis autour du cercueil, rompirent leurs bâtons, en jetèrent les débris dans la tombe, et le héraut s'écria : Vive le roi Henri VIII! Jamais peut-être un cri semblable ne fut répété avec plus de joie par tout un peuple. Le jeune roi satisfit aux vœux de la nation en faisant arrêter Empson et Dudley, accusés d'exactions, et se conforma aux conseils éclairés de sa grand'mère, la duchesse de Richmond, en choisissant les ministres les plus capables et en mettant à leur tête, comme lord chancelier, l'archevêque de Cantorbéry. Warham déploya de grandes capacités; on le voyait avec un zèle égal entendre la messe, recevoir les ambassadeurs, travailler avec Henri dans le cabinet royal, faire les honneurs de sa table à deux cents convives, s'asseoir sur le sac de laine et se mettre à genoux sur son prie-dieu. La joie des humanistes surpassa celle du peuple. Le vieux roi n'avait pas voulu de leurs éloges, de peur d'avoir à les payer; maintenant ils pouvaient laisser un libre cours à leur enthousiasme. Montjoie donnait au jeune prince le nom de divin; l'ambassadeur de Venise comparait son port à celui d'Apollon et son buste au torse de Mars ; on l'exaltait en grec et en latin ; on saluait en lui le fondateur d'une ère nouvelle, et Henri semblait vouloir mériter ces éloges. Loin de se laisser enivrer par tant d'adulation : « Ah! disait-il à Montjoie, que je voudrais « être savant! — Sire, répondit le courtisan, il suffit que « vous témoigniez de l'amour à ceux qui possèdent cette « science que vous désirez pour vous-même. — Comment « ne le ferais-je pas? répliqua vivement Henri; sans eux « nous existons à peine ! » Montjoie écrivit aussitôt ces paroles à Érasme.
Érasme ! Érasme ! tel était le nom qui retentissait alors à Eltham, à Oxford, à Londres. Le roi ne pouvait vivre sans les savants, ni les savants sans Érasme. Érasme lui- même, enthousiaste du jeune roi d'Angleterre, n'était pas éloigné de répondre à cet appel. Un jour, rencontrant à Ferrare l'Anglais Richard Pace, le savant Hollandais avait tiré de son habit une petite boîte qu'il portait toujours avec lui. «Vous ne savez pas, avait-il dit, quel trésor vous « avez en Angleterre ; je vais vous l'apprendre. » Et il avait tiré de la boîte une lettre de Henri VIII, qui lui exprimait dans le meilleur latin l'amitié la plus tendre. Aussitôt après le couronnement, Montjoie écrivit à Érasme : «Notre « Henricus Octavus, ou plutôt Octavius, est sur le trône. « Venez contempler cet astre nouveau ! Le ciel sourit, la « terre bondit, tout déborde de lait, de nectar et de miel. « L'avarice s'enfuit et la libéralité s'avance, répandant « partout d'une main gracieuse ses abondantes largesses. «Ce ne sont pas l'or, les perles, les métaux précieux « que notre roi désire ; c'est la vertu, la gloire et l'immortalité.»
Ainsi parlait du jeune Henri l'homme éclairé qui l'avait vu de si près; Érasme ne put résister à cet appel. Il prit congé du pape, arriva à Londres, et le roi le serra dans ses bras. La science et le pouvoir se donnaient la main; la Grande-Bretagne allait avoir ses Médicis; et les amis des lettres ne doutaient plus dela régénération de l'Angleterre. Jules II, qui avait permis à Érasme de quitter la robe blanche des moines pour l'habit noir, l'avait laissé partir sans trop de regrets. Ce pontife aimait peu les lettres, mais beaucoup la guerre, la chasse et les repas délicats. Les Anglais, en échange de l'humaniste, lui envoyèrent un mets de son goût. Un jour, peu après le départ du célèbre littérateur, comme le pape revenait de la chasse et qu'il se reposait dans son pavillon, il entendit près de lui un chant singulier. Étonné, il demanda ce que c'était'. « Ce sont des Anglais, » lui dit-on. Jules vit paraître trois Bretons portant des vases soigneusement recouverts, que le plus jeune lui offrit, en se prosternant à ses pieds. Ce jeune homme, appelé Thomas Cromwell, qui paraît ici pour la première fois, était fils d'un forgeron de Putney. Il avait un esprit si pénétrant, un jugement si solide, un cœur si courageux, une habileté si consommée, une élocution si facile, une mémoire si parfaite, une activité si puissante, une plume si habile, qu'on lui avait présagé le plus brillant avenir. A vingt ans il s'était embarqué, désirant voir le monde, et arrivé à Anvers, y avait été employé comme secrétaire des négociants anglais. Peu après, deux de ses compatriotes, de Boston en Lincolnshire, vinrent le trouver d'un air embarrassé. « Qu'avez-vous? « leur dit-il. — Nos concitoyens nous envoient auprès du « pape, répondirent-ils, afin qu'il renouvelle les grands et « petits pardons, dont le terme est échu, et qui nous sont « nécessaires pour réparer notre port en ruine; mais nous « ne savons comment aborder le saint-père... » Cromwell, vif, prêt à tout entreprendre, sachant un peu d'italien, s'écria : « Je vous accompagnerai! Puis, se frappant la a tête, il se dit : Quels poissons pourrais-je jeter comme « amorce à ces cormorans avides? — Le pape, lui dit un a ami, est fort amateur de friandises. » — Aussitôt Cromwell fait préparer de la gelée exquise, à la mode de son pays, et part pour l'Italie avec ses provisions et ses deux compagnons.
C'était lui qui se présentait à Jules au moment où celui-ci revenait de la chasse. « Les rois et les princes, dit « Cromwell au pape, mangent seuls de ce mets dans le «royaume d'Angleterre. » Un cardinal, plus cormoran encore que son maître, se hâta d'en goûter. « Prenez! » s'écria-t-il, et le pape, savourant fort cette friandise, signa aussitôt les pardons, à condition toutefois qu'on lui laisserait la recette. « C'est ce qu'on a appelé, dit le chroniqueur, des pardons à la gelée. » Ce fut le premier exploit de Cromwell; celui qui donnait à la papauté des pots de confitures, devait un jour lui enlever l'Angleterre.
Ce n'était pas seulement à la cour du pontife que l'on se divertissait; on chassait à Londres comme à Rome; on y dansait; on y faisait bonne chère, et les fêtes, inséparables d'un avènement au trône, absorbaient alors le jeune roi et tous ses seigneurs. Il se rappela pourtant un jour qu'il devait donner une reine à son peuple; Catherine d'Aragon était encore en Angleterre, et ce fut elle que le Conseil lui recommanda. Henri admirait la sainteté de Catherine sans se soucier de l'imiter; il aimait son amour des lettres, et éprouvait même pour elle quelque inclination. « Catherine, lui disait-on, fille de l'illustre Isabelle « de Castille, est le portrait de sa mère; elle a, comme « elle, la sagesse et la grandeur d'âme qui attirent le respect des peuples; et si elle apportait à quelqu'un de vos « rivaux sa dot et l'alliance de l'Espagne, la couronne d'Angleterre, si longtemps contestée, tomberait bientôt de votre tête Vous avez la dispense du pape; serez vous plus scrupuleux que lui? » En vain l'archevêque maintint-il son opposition, Henri céda, et le 11 juin, sept semaines après la mort de son père, le mariage fut célébré avec les cérémonies usitées aux noces des vierges. l'épouse étant en longue robe blanche et les cheveux épars; dans le même mois le roi et la reine furent couronnés avec pompe. Alors les fêtes redoublèrent. Les richesses, que les seigneurs de la cour avaient longtemps enfouies, par crainte du vieux roi, reparurent; les dames étincelèrent d'or et de diamants, et le roi et la reine, que le peuple ne pouvait se lasser d'admirer, jouirent, comme des enfants, de l'éclat de leurs robes royales. Henri VIII était alors ce que plus tard fut Louis XIV. Amateur du faste et des plaisirs, idole de son peuple, passionné du beau sexe, devant avoir à peu près autant de femmes que Louis XIV eut de maîtresses adultères, il fit de la cour d'Angleterre ce que le fils d'Anne d'Autriche fit de la cour de France, le théâtre de tous les divertissements. Il croyait ne pouvoir jamais dépenser les millions qu'il avait trouvés dans les coffres de son père. Ses dix-huit ans, la vivacité de son caractère, la grâce qu'il déployait dans tous les exercices du corps, les romans de chevalerie qu'il dévorait, et que les prêtres eux-mêmes recommandaient alors aux grands, les flatteries des courtisans, tout faisait fermenter sa jeune imagination. Dès qu'il paraissait, chacun admirait la beauté de ses formes, et l'éclat majestueux de sa personne; c'est son plus grand ennemi qui nous a laissé ce portrait : « Ce « front, s'écriait-on, a été fait pour le diadème, et ce port « majestueux pour le manteau des rois. »
Henri résolut de réaliser sans retard les héroïques combats et les pompes fabuleuses des héros de la Table ronde, comme s'il eût voulu se préparer aux luttes plus réelles qu'il devait soutenir un jour avec la papauté. A peine les trompettes avaient-elles sonné, qu'on voyait paraître le jeune prince, recouvert d'une riche armure, et la tête ornée d'une plume qui retombait gracieusement jusque sur la selle de son noble coursier; « semblable, dit un historien, à un taureau indompté qui, brisant le joug et le « harnais, s'élance dans l'arène. » Un jour qu'on célébrait les relevailles de Catherine, la reine, assise avec sa cour sous des tentes de drap pourpre et or, au milieu d'une forêt entrecoupée de rochers et parsemée de fleurs, vit s'avancer un moine couvert d'une longue robe brune, qui mit un genou en terre devant elle, lui demanda la permission de fournir sa course, puis se releva, jeta fièrement sa robe, et parut richement armé pour le combat : c'était Charles Brandon, plus tard duc de Suflolk, l'un des hommes les plus beaux et les plus forts du royaume, le premier après Henri dans les tournois. Alors arrivèrent des hommes habillés de velours noir, un chapeau à larges bords sur la tête, un bâton à la main, avec des écharpes ornées de coquilles, comme des pèlerins venant de Saint- Jacques de Compostelle. Ils jetèrent aussi leurs habits, et parurent armés de pied en cap. A leur tête était sir Thomas Boleyn, dont la fille devait un jour dépasser en beauté, en grandeur et en infortune, toutes les femmes de l'Angleterre. Le tournoi commença. Henri, que l'on comparait à Amadis pour l'audace, à Richard Cœur de lion pour le courage, à Édouard III pour la courtoisie, ne sortait pas toujours sans atteinte de ces luttes chevaleresques. Un jour, le roi ayant oublié de baisser la visière de son casque, et Brandon, son adversaire, étant parti au galop, la lance en arrêt, le peuple s'apercevant de cet oubli, poussa un cri; mais rien ne pouvait arrêter leurs coursiers; les deux chevaliers se heurtèrent, la lance de Suffolk se brisa contre Henri, et les éclats le frappèrent au visage. Chacun crut que le roi était mort, et déjà plusieurs couraient arrêter Brandon, quand Henri, remis du coup qui avait porté sur son casque, recommença le combat, et fournit six courses nouvelles, au milieu des cris d'admiration de ses sujets. Ce courage intrépide devait faire place, avec l'âge, à une horrible cruauté, et le jeune tigre, qui faisait alors des sauts si gracieux, devait un jour, les yeux hagards, déchirer de ses dents acérées la mère de ses propres enfants.