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Dérivé du latin tolerare (supporter), le terme de tolérance a longtemps signifié l'acceptation d'attitudes et de croyances religieuses qu'il était impossible d'éviter ou de supprimer. Elle revêtit une connotation plus positive sous l'influence des Lumières et de la séparation progressive instaurée entre religion et Etat (Eglise et Etat). La lutte contre les mouvements hétérodoxes (Hérétiques), qui s'était renforcée au Moyen Age et perdura jusqu'au milieu du XVIIIe s., s'affaiblit alors, jusqu'à la reconnaissance de la liberté de conscience et de religion inscrite dans la Constitution helvétique de 1798.
Si le "libre exercice du culte des confessions chrétiennes reconnues" fut inscrit dans la Constitution fédérale de 1848, il fallut attendre celle de 1874 pour voir une pleine reconnaissance de la liberté de conscience et de croyance, liberté qui figure également dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. La question de la tolérance n'en continua pas moins de se poser régulièrement. En témoignent les diverses réactions d'intolérance religieuse, parfois combinée avec d'autres facteurs (xénophobie, problèmes économiques, politiques), observables encore au début du XXIe s. Elles se produisent aussi bien au sein même des confessions chrétiennes entre elles jusqu'à la fin des années 1950 (OEcuménisme) qu'entre le christianisme et d'autres religions, comme le judaïsme et, plus récemment, l'islam.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Confrontés à un pluralisme religieux inédit suite à la Réforme, érudits et hommes d'Eglise se prononcèrent rarement en faveur de la tolérance, convaincus qu'une "vraie" et donc unique religion menait au salut. Dans le débat déclenché par l'exécution de Michel Servet à Genève (1553), Sébastien Castellion fut parmi les rares avocats de la tolérance. Pour surmonter les divisions confessionnelles, les partisans de la Via media (Valentin Tschudi, Bruno Amerbach, Conrad Pellican) préconisèrent quant à eux, sans succès, le rapprochement doctrinal entre réformés, luthériens et catholiques au sein d'une Eglise catholique rénovée. Le durcissement des fronts confessionnels (Confessionnalisme) mit fin à de telles tentatives, à quelques exceptions près, tel le projet d'union des Eglises protestantes de John Durie ou de réunification des Eglises chrétiennes de Thomas Henrici au XVIIe s.
Les gouvernements cantonaux suivirent la raison d'Etat. Dans les territoires confessionnellement mixtes et les bailliages communs, les paix nationales et des règlements introduisirent des dispositions réglant la coexistence pacifique entre catholiques et protestants (Parité confessionnelle). Mais en même temps, sur les territoires de leur seule souveraineté, les cantons ont longtemps, au nom de la territorialité de la religion, imposé l'unité de la foi et réprimé les minorités religieuses avec d'autant plus de dureté qu'elles contestaient l'obéissance vis-à-vis de l'Etat (Antitrinitaires, Anabaptisme, Piétisme). C'est des rangs de celles-ci que surgirent dès la fin du XVIIe s. de nouvelles voix en faveur de la tolérance, tels Bernhard Ludwig Göldlin ou Nicolas Samuel de Treytorrens. Elle fut prônée aussi par quelques réfugiés huguenots en Suisse (comme Jean Barbeyrac ou Antoine Court), en contact avec leurs coreligionnaires exilés dans les Provinces-Unies. Avec le droit naturel, le rationalisme constitua un vecteur important de l'idée de tolérance qui progressa au XVIIIe s., dans le sillage de l'orthodoxie raisonnée (Samuel Werenfels, Jean-Alphonse Turrettini, Jean-Frédéric Ostervald).
Aux arguments politiques, religieux et philosophiques, vinrent s'ajouter des considérations économiques. Les partisans du développement commercial de la Suisse défendirent l'accueil et la naturalisation des étrangers, au-delà des barrières confessionnelles. Ainsi à Zurich, dès la fin du XVIIe s., une partie du Conseil de commerce plaida sans succès pour un droit d'établissement en faveur des juifs. A noter que les communautés juives tolérées de Lengnau (AG) et d'Endingen purent construire des synagogues au XVIIIe s. (1750 et 1764).
Si les cantons n'ont pas promulgué d'édits de tolérance, cette dernière commença à s'instaurer dans les faits à partir de la seconde moitié du XVIIIe s. Elle fut promue par les sociétés éclairées (telles les loges maçonniques, la Société helvétique) qui regroupaient des membres de diverses confessions chrétiennes. La sécularisation de l'Etat (Déchristianisation) entraîna de surcroît une nouvelle vision selon laquelle le rôle du souverain consistait, plutôt qu'à maintenir l'orthodoxie, à faire en sorte que les religions ne troublent pas l'ordre public.
Auteur(e): Danièle Tosato-Rigo
Si l'on excepte le bref intermède de la République helvétique, dont la Constitution garantissait la liberté de religion, les cantons, cherchant à éloigner les minorités religieuses de leur territoire, restreignirent la liberté d'établissement jusqu'en 1848. Ceux confessionnellement mixtes remplirent toutefois une fonction de pont vu qu'ils devaient accepter les deux confessions. Les mariages mixtes furent soumis à des obstacles quelquefois infranchissables, jusqu'à ce que la loi fédérale de 1850 supprime les règlements cantonaux qui compliquaient ces unions. Complétée en 1861 contre la volonté des milieux catholiques, elle facilita la séparation des couples biconfessionnels. L'opposition entre les deux camps s'aggrava lors du Kulturkampf et déboucha sur les articles d'exception introduits lors de la révision totale de la Constitution, en 1874 ; ceux concernant les couvents et les jésuites ne furent abolis qu'en 1973, celui sur les diocèses qu'en 2001.
Si les juifs de nationalité suisse étaient tolérés dans quelques communes et cantons durant la première moitié du XIXe s., ils n'avaient pas le droit de s'établir ailleurs et certains métiers, tout comme l'acquisition de biens fonciers, leur restaient interdits. La Constitution de 1848 ne garantit les libertés d'établissement et de culte et l'égalité de traitement entre les ressortissants des cantons qu'aux Suisses de religion chrétienne. Après que la Suisse eut signé divers accords d'établissement (notamment ceux de 1850 et 1855 avec les Etats-Unis) et, en 1864, un traité de commerce et d'établissement avec la France, qui accordait à tous les Français, israélites compris, l'égalité juridique et la libre résidence en Suisse, ces droits furent aussi accordés aux juifs suisses en 1866. Mais l'égalité juridique complète ne leur fut garantie que dans la Constitution de 1874. L'initiative populaire contre l'abattage rituel, acceptée en 1893, marqua du reste un recul. L'antisémitisme de l'entre-deux-guerres pesa sur la politique adoptée envers les réfugiés. Le droit ne fut pas adapté aux persécutions nazies: celui qui était poursuivi pour des motifs "raciaux", religieux ou ethniques n'obtenait pas l'asile. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les autorités furent ainsi amenées à suivre une pratique dure et contestée qui, des décennies plus tard, était encore violemment débattue.
La diversité religieuse (Religions) s'accrut avec l'immigration, dès les années 1970, d'ouvriers et de réfugiés venus du monde entier, musulmans notamment, orthodoxes dans une moindre mesure (Eglises orthodoxes). La réalité multiculturelle força le Tribunal fédéral à clarifier certains points de droit. C'est ainsi qu'il décida que le respect des fêtes religieuses pouvait l'emporter sur l'obligation scolaire, qu'il permit à une jeune musulmane d'être dispensée des cours de natation et qu'il accorda aux prisonniers des minorités religieuses le droit de recevoir l'assistance spirituelle de leur choix. Il refusa par contre des concessions perpétuelles dans les cimetières, quoique des cantons et des communes aient, de leur plein gré, mis à disposition des "carrés musulmans". Il s'opposa aussi à ce qu'une institutrice porte le foulard et, en 2009, revint sur sa décision concernant l'enseignement de la natation. La même année, l'initiative "anti-minarets" interdisant leur construction fut adoptée à une nette majorité; cette acceptation fut considérée comme exprimant le malaise de larges cercles de la population face à l'islamisme et déclencha un vif débat politique et constitutionnel.
Auteur(e): Andreas Kley / LH