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Les Baule nomment ce type de siège, selon les régions, oumélé (umele) ou mémelé, et le considèrent comme une création vraiment autochtone, et non empruntée à des modèles venus de l’Est ou du Ghana. Taillés dans un seul bloc rectangulaire, compacts, massifs, solides car dépourvus de pieds, et ainsi aisément transportables grâce à leur poignée latérale, mais aussi parce qu’ils sont évidés, donc plus légers, ces tabourets appartiennent à des chefs de famille, des vieillards, hommes toujours importants dans les villages où règne, pour l’essentiel, une aimable gérontocratie.
Au cours de mon séjour dans les villages proches de Béoumi, de 1974 à 1976, je pouvais voir ainsi, à la tombée du jour, des hommes âgés ou mûrs se diriger, à pas lents, chacun en provenance de sa maison, afin de se réunir à l’ombre d’un fromager, pour la discussion du soir et partager un vin de palme fraîchement récolté, chacun tenant à la main un de ces tabourets qu’ils ne délaissaient que rarement et qu’ils déposaient habituellement en permanence sur le seuil de leur habitation. Il était hors de question que quiconque, et surtout pas un enfant ou un adolescent, ose s’asseoir sur un tel siège, qui était réservé en propre à une seule personne.
Lorsque le propriétaire décède, il arrive que le siège serve de réceptacle pour le culte des ancêtres (bien que différents types de sièges puissent, à ce titre, être indistinctement utilisés), et bien que la cérémonie soit souvent célébrée sur une partie du mur intérieur ou extérieur de la maison, nommée oumien beswa lika (« la demeure des ancêtres dans la maison »). Le tabouret, dès lors conservé dans une pièce qui peut en contenir d’autres (parfois une dizaine, selon l’importance du lignage et le nombre des générations), fréquemment disposés en cercle, devient du coup oumien bia (« siège d’ancêtre »).
On dispose au centre une coupe d’eau, qui est renouvelée tous les deux ou trois jours. Lorsqu’il s’agit, périodiquement, de célébrer les ancêtres (lorsqu’ils sont honorés, ils facilitent la naissance d’enfants, mais punissent leurs descendants si ceux-ci les négligent), le siège se transmue en une sorte d’autel, puisque les sacrifices y ont lieu et que l’assistance se place tout autour. Le meuble est alors aspergé du sang de la volaille blanche dont la gorge a été tranchée, on prononce des invocations, on colle un peu de duvet sur les côtés du siège, le repas est ensuite partagé entre les membres de la famille et les mânes des ancêtres (auxquelles on offre les pattes, les entrailles et la tête de l’animal). Lorsqu’ils n’ont pas été indûment nettoyés par des marchands trop scrupuleux, ces sièges sont ensuite aisément identifiables, grâce à l’encroûtement de sang coagulé qui les recouvre.
La plupart de ces sièges n’étaient que très peu ou pas ornés, simplement ajourés, avec quelques motifs en losanges ou en triangles, afin d’alléger un bloc de bois que l’on transporte plusieurs fois par jour. Plus exceptionnel est le modèle orné de figures : parfois, un vieillard riche ou soucieux de son identité commande à un sculpteur un siège dont il ne se servira que pour des occasions importantes, et qui est destiné à devenir, en quelque sorte, après sa mort, son sanctuaire. À ce titre, la pièce ci-contre est devenue rare en pays baule, d’après ce que j’ai pu observer au cours des trois dernières décennies. Sculpté en haut-relief sur l’un des côtés les plus larges, un couple est figuré, l’une des personnes ayant posé son bras derrière le cou de l’autre. Il s’agit ici de représenter, pour les descendants, une image de l’entente, de l’accord, de la bonne intelligence.