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Le racisme a eu un début il aura une fin
Fer de lance de la lutte contre le racisme Kanyana Mutombo déconstruit les discours et les préjugéss
Il a fait de la lutte contre le racisme son cheval de bataille. Le racisme «anti-Noir» avec une majuscule, pour lui donner plus de visibilité et de spécificité. «Lors de la Conférence de Durban contre le racisme, en 2001, nous nous sommes rendu compte qu'il existait des termes précis comme l'antisémitisme ou l'islamophobie, mais rien de tel pour ceux qui subissent le racisme depuis des siècles, les Noirs», explique Kanyana Mutombo.
Né avec pour prénom Apollinaire, son père le rebaptisera Kanyana en 1972, lors de la zaïrisation menée par Mobutu qui consistait à effacer les traces coloniales au Zaïre (devenu la République démocratique du Congo). «Quant à Mutombo, c'est le nom de mon père. Je suis le seul à le porter dans ma famille. Car, en plus du prénom, chaque enfant a son propre patronyme dans les traditions africaines», relève celui qui a commencé par marcher dans ses traces. «La colonisation mentale nous a profondément acculturés. On percevait les gens des campagnes comme des paysans, dans le sens péjoratif du terme. Mon père avait même un diplôme d'«évolué» reçu par le colonisateur belge, car il faisait partie de cette élite. Après l'indépendance, il est devenu diplomate; je pensais le devenir aussi.»
La carrière de Mutombo fils, né à Lubumbashi en 1949, était donc toute tracée. Or, après des études de droit, il arrive en 1975 à Genève pour un doctorat à l'Institut des Hautes études internationales, et commence à développer son analyse. «Je suis devenu de plus en plus critique envers le système et ai créé le journal Regards africains. Je me suis également extrait de mon éducation coloniale, qui se perpétue en Afrique jusqu'à aujourd'hui. L'histoire enseignée répète que l'Afrique n'a rien créé, hormis des rois sanguinaires. Je caricature, mais tout le positif est occulté, en dehors du folklore. L'élite bien cravatée participe ainsi à l'aliénation et à l'exploitation de l'Afrique. Sous la carapace noire, il y a un petit blanc dans nos schèmes mentaux.»
Dans les années 80, sa tentative de retour au pays sera un échec. «J'ai eu envie de tout casser, lutter pour instaurer un autre projet de société, mais ce n'était pas possible à ce moment-là...»
Les 1001 facettes du racisme
«Je vis à Genève depuis 41 ans, j'ai le passeport helvétique, mais je ne suis toujours pas considéré comme un Suisse», constate Kanyana Mutombo, père de trois enfants, de 37 ans, 26 ans et 6 ans. «Trois garçons, malheureusement», dit-il en souriant. «J'aurais aimé avoir au moins une fille pour en faire la première féministe au monde», ajoute-t-il en relevant les nombreuses similitudes entre le racisme anti-Noir et le sexisme. «Les deux ont mille et une facettes, mille et un vecteurs. Les messages racistes ou sexistes nous abreuvent au quotidien, sans même que nous nous en rendions compte. Personnellement, je ressens des agressions tous les jours, mais elles ne sont pas forcément directes. Cela peut provenir du journal télévisé qui montre une fois de plus l'Afrique de la misère, ou de mots péjoratifs utilisés parfois même par des organisations de lutte contre le racisme.»
Très critique, le militant l'est aussi vis-à-vis des grandes institutions internationales. Secrétaire général du CRAN (Carrefour de réflexion et d'action contre le racisme anti-Noir en Suisse), il tentera pourtant l'aventure à l'Unesco, comme chargé du programme de lutte contre le racisme et la discrimination. «C'était à leur demande. J'ai pensé que je serais plus utile à une échelle mondiale. Mais je suis revenu à Genève deux ans plus tard», relève le cofondateur et directeur de l'Université populaire africaine en Suisse (Upaf) qui vise notamment à l'enseignement de l'histoire et de la culture africaine et, malgré le manque de moyens, offre des conseils et un soutien juridique aux immigrants*.
L'humanisme comme espoir
«Il faut des outils, notamment des connaissances historiques, pour pouvoir combattre le racisme, déceler les constructions racistes, les déconstruire, puis reconstruire une autre représentation de l'autre. Notre philosophie à l'Upaf est issue des traditions africaines. C'est l'Ubuntu, l'humanisme africain et meilleure philosophie du vivre-ensemble, qu'on pourrait résumer par ce postulat: "Je suis, parce que tu es. Tu es, donc nous sommes". Car comment puis-je être, si l'autre n'est pas?» Cette sagesse, Kanyana Mutombo la transmet également dans des classes suisses à la jeune génération lors d'ateliers de sensibilisation aux préjugés. «Les enfants sont vraiment source d'espoir. Mais l'école n'en fait pas encore assez.» Une critique qu'il généralise aux pouvoirs publics. «Nous organisons la 2e Conférence européenne sur le racisme anti-Noir en Europe, mais nous avons dû repousser la date, faute de subventions...»
Malgré les difficultés, l'homme engagé, du haut de ses 66 ans, ne baisse pas les bras et garde espoir. «Le racisme a eu un début, il aura une fin. Je ne la verrai pas dans cette vie-ci, mais peut-être dans une prochaine...»
Aline Andrey
* Plus d'informations sur www.upaf.ch
Le témoignage radiophonique de Kanyana Mutombo sera diffusé le mardi 27 septembre, entre 18h et 19h, sur www.django.fm, en direct et en public du centre socioculturel Pôle Sud à Lausanne (émission accessible ensuite sur le site internet).