Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06973.jsonl.gz/303

02/11/2015
L'utilitarisme : une sagesse incomprise
Cette grande doctrine morale qu'est l'utilitarisme est constamment présentée comme une vieillerie dépassée par ses adversaires déontologistes et comme la pente glissante vers le totalitarisme par les plus dogmatiques des jusnaturalistes. Tant de mépris et de haine envers la seule doctrine qui nous permette de tenir de manière justifiée un discours rationnelle sur les phénomènes moraux me semble parfaitement déplacé et indique une incompréhension probable de l'utilitarisme. Je me dois de faire ma part dans la tentative de réhabiliter (puisqu'il le faut) la doctrine du bonheur, en essayant de dissiper quelque peu les ombres et les nuages qui obscurcissent son horizon.
1. Utilitarisme et nature humaine
Qu'est ce que la nature humaine ? Ou autrement dit : quelles sont les caractéristique immuables que l'on retrouve universellement (en tout temps et en tout lieu) chez l'être humain ? A cette question, le sage utilitariste répond que l'on ne peut pas savoir grand chose de la nature humaine, les individus sont fort différents, et encore davantage lorsqu'on compare des individus d'époque différente ou de contextes culturels différents. Pourtant, les êtres humains partagent tous une même caractéristique : ils recherchent ce qui leur procure du bien-être, du plaisir (parfois, certes, ils recherchent le plaisir dans la douleur physique, ce n'est nullement contradictoire), et symétriquement, fuient ce qui leur procure du déplaisir, du mal-être, afin d'être le plus heureux possible. L'utilitariste part donc d'une certaine conception de la nature humaine, d'une certaine ontologie ou anthropologie, qui paraît évidente (axiomatique). Cette conception humble et modeste (minimaliste) de ce que l'on peut savoir de la nature humaine est une conception hédoniste.
2. Utilitarisme et droits des individus
Alors que le jusnaturalisme proclame que l'être humain, de par sa nature, a des droits, l'utilitariste considère que les droits ne sont pas quelque chose de pré-existant à l'action de l'être humain. Les droits sont le fruit d'un agir et non d'un être, ils sont un produit, un créé social, et non une essence précédant l'acte. L'utilitarisme libertarien (celui qui nous intéresse) établit que les seuls droits qu'il convient d'accorder aux individus sont des droits négatifs (la liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui), car si les individus se reconnaissent de tels droits, alors, en conséquence, le bien-être de chacun d'entre eux est maximisé (sans que n'intervienne le sacrifice de qui que ce soit). On peut aussi le formuler différemment : le principe de non agression est justifié car si la société est organisée selon ce principe (c'est à dire, si l’État est aboli au profit d'une société totalement libre), alors, en conséquence, le bien-être des individus est maximisé.
3. Utilitarisme et liberté
J'ai longtemps pensé que l'utilitarisme n'était pas un conséquentialisme suffisamment complet (pas suffisamment axiologiquement pluraliste), qu'il ne prenait pas en compte l'importance de la liberté. Mais après mûre réflexion, je me dois de constater que la liberté n'est qu'un moyen pour permettre aux individus d'être heureux (ou de tendre vers le bonheur) et non une fin en soi. Ce qui justifie une société libertarienne, moralement (éthiquement), c'est qu'une telle société maximise la liberté négative et positive (en conséquence de la liberté négative) des individus. Une telle maximisation de la liberté permet ensuite aux individus de maximiser leur bien-être et le bien-être permet d'atteindre la fin suprême : le bonheur.
4. Utilitarisme et argumentation
L'utilitarisme n'a pas besoin de se livrer à de savants calculs pour justifier telle ou telle de ses positions. Il n'a pas forcément non plus du tout besoin de procéder de manière inductive, en passant par exemple par les sciences sociales. L'argumentation utilitariste peut suivre les modèles (dans leurs oeuvres philosophiques) de John Stuart Mill ou de Milton et David Friedman et présenter (proposer) des arguments sous la forme de raisonnements : je pars de l'axiome untel pour dériver par implication logiquement valide telle ou telle proposition (position). Ce qui compte dans l'argumentation utilitariste que nous pouvons employer en philosophie est donc la pertinence, plausibilité, cohérence, bref, la valeur, de nos arguments. Il nous faut démontrer par l'argument, par le raisonnement, que telle ou telle proposition maximise bel et bien dans ses conséquences le bien-être des individus.
5. Utilitarisme et éthique individuelle
Comme vous pouvez le constater, l'utilitarisme développé ci-dessus nous permet de régler la question du cadre dans lequel les individus devraient vivre. Mais il ne nous dit rien de comment les individus devraient vivre individuellement. C'est un pas supplémentaire qu'il nous faut entreprendre à présent en recherchant les traits de caractère et le mode de vie (un mode d'être) idéal pour tout être humain. Quels sont les modes d'être qui permettent à l'individu de maximiser son bien-être ? Qu'est ce qui donne à la vie de la valeur et la rend digne d'être vécu ? Comment l'individu peut-il s'épanouir ? Je tâcherai d'aborder ces questions essentielles dans mes prochains écrits.