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AUTEUR Jérémy Jaussi | PHOTOS
Ceci est le premier article d'une série consacrée à quelques idées et réflexions à contre courant de la pensée du capitalisme de consommation en vogue aujourd'hui.
Etablissons d'abord les bases
Un monopole traduit une situation où un seul acteur sert un marché ou un domaine particulier. Le dictionnaire Le Littré propose une définition plus complexe mais plus claire encore en rappelant notamment que ce peut être "un régime établi par la loi" et donc tout ce qu'il y a de plus légal. L'Etat dispose toujours du monopole du prélèvement des impôts par exemple ou du maintien de l'ordre public ou encore des routes. Par l'état, j'entends bien sûr en réalité les états, puisque dans notre système fédéral, confédération, canton et communes se partagent ces monopoles.
Certains domaines sont donc soumis à des monopoles locaux
La logique capitaliste voudrait donc que ces domaines présentent des défauts, notamment au niveau de leurs coûts par rapport à un modèle concurrentiel ou plusieurs entités entreraient en concurrence. Prenons un exemple, l'ordre public est assuré par la police, monopole cantonal et bientôt peut-être en partie communal (suivant les droits qui seront accordés aux agents municipaux).
Peut-on dire que dans nos cantons, l'ordre n'est pas assuré? Peu de gens s'y risquerait. Peut-on dire qu'un système concurrentiel avec plusieurs police privées serait meilleur? Difficile de le dire, les seuls à s'être engagés sur ce terrain sont les américains. Ils disposent bien sûr de police d'état, mais on peut choisir de devenir chasseur de primes et certains criminels recherché sont mis à prix pour ça. Des privés peuvent donc effectuer le travail de la police. Le système carcéral est également grandement privatisé et les coûts des prisons peuvent y être de fait extrêmement bas (je vous encourage à regarder le reportage sur Joe Arpaio en Arizona ou les criminels dorment sous tente en plein désert à 45 degré à l'ombre, mange pour 1$ par jour et sont habillés de rose parce qu'ils n'aiment pas ça).
En terme économique, il est clair que la prison en Arizona coûte moins cher par détenu que nos prisons helvétiques. Néanmoins, même les américains n'ont pas privatisé les forces de police. Et le Shériff qui s'occupe notamment des prisons de l'état, est élu par la population. Ce que je viens de vous montrer c'est qu'en fait la prison la moins chère d'Arizona est une prison gérée par de l'argent public. En fait la question de monopole ou de concurrence est ici une illusion, un pur produit de l'idéologie capitaliste poussé à l'extrême.
Pourquoi est-ce que la concurrence ici n'a pas de sens?
La raison est simple, l'ordre public est un bien immatériel fondamentalement nécessaire au bon fonctionnement de la société. Sans cela, on retourne à la tyrannie du plus fort. Ce qui est d'autant plus important c'est le contexte, ici une démocratie. Dans une démocratie, ce sont ses membres, les citoyennes et les citoyens qui en garantissent le bon fonctionnement. En fait, c'est cela qui remplace avec potentiellement une efficacité adéquate le mécanisme de la concurrence.
Continuons dans notre exemple et comparons un système de police privé fictif et le système public.
Dans un système privé, on pourrait probablement observer une certaine pression sur les salaires et sur les conditions de travail. Qui dit pression sur les conditions de travail (par exemple plus d'heures par employé) dit aussi plus grande pression et risque accru de problèmes, comme les arrestations violentes de suspects par les chasseurs de primes aux Etat-Unis. Mais aussi une plus grande flexibilité dans l'embauche.
Or le problème de cette flexibilité c'est qu'elle inclut deux coûts principaux. Le premier est un coût direct en publicité et efforts pour convaincre des gens de s'engager. S'il y a plusieurs entreprises privées, il faudra donc que chacune engage ces coûts de publicité, un peu à la manière du gaspillage d'argent pour la publicité dans bien des domaines, notamment l'assurance maladie.
La formation
Le deuxième coût est plus indirect, il s'agit de la formation. Or la formation est principalement dispensée par l'Etat et donc ces coûts sont supportés par la population dans son ensemble. Dans le modèle anglo-saxon, les coûts de formation tertiaire sont principalement pris en charge par les personnes, ce qui les amène à débuter dans la vie avec des dettes parfois colossales (à 20'000CHF l'année, on y est vite).
Dans un système démocratique, le peuple peut s'exprimer et les responsables politiques sont bien inspirés d'appliquer ce que les électrices et électeurs demandent ou alors tenter de les convaincre de la supériorité d'une autre option. Les problèmes de mauvaise gestion peuvent et doivent être réduits par des contrôles internes et externes (cours des comptes ou un citoyen qui filme un abus de pouvoir par exemple). La question de la formation est simplifiée, car c'est l'état qui la donne en fonction des besoins de la police qu'elle a pu estimer plus globalement. Et de même qu'une grande entreprise sera souvent plus compétitive qu'une petite (ce qui revient à dire en langage capitaliste qu'elle produit pour moins cher parce qu'elle use de sa taille pour faire davantage pression sur ses fournisseurs), un état qui a le monopole du maintien de l'ordre public s'en sort avec des coûts probablement aussi bas que dans un système privatisé, du moins si les résultats du système semi-privatisé américain doivent être pris pour comparaison.
Il me semble dès lors évident, et je pense qu'une partie des populations vivant dans les démocraties l'a bien compris, qu'instaurer un régime de concurrence engendre parfois des réductions de coûts, qui peuvent pourtant tout autant être atteinte par un monopole d'état dans une démocratie. La concurrence ici n'induirait donc aucun avantage, mais j'irai plus loin en plaidant qu'elle induit même des inconvénients, ce que je développerai dans mon prochain article.
Article paru dans Versoix-Région