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«Kandinsky, Les années parisiennes», Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, jusqu'au 29 janvier. Tél. 00334 76 63 44 44, site www.museedegrenoble.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h30.
En été 1933, alors que le Bauhaus vient de saborder après la fermeture de son école berlinoise par les nazis, Wassily Kandinsky peint un dernier grand tableau en Allemagne, dont il possède la nationalité depuis 1927. Il s'agit de «Développement en brun». Une toile à la couleur métaphorique. C'est celle des «chemises brunes» d'Hitler. Une fois les pinceaux posés, il lui faut trouver une nouvelle terre d'asile. Ce sera la France.
Le choix n'apparaît pas fortuit. Le Russe y a des appuis. En 1928, il a rencontré au Bauhaus, alors installé à Dessau, Christian Zervos (1899-1970) qui dirige l'influente revue «Les Cahiers d'art». Le Grec n'a pas été que l'homme chargé par Picasso en 1932 de constituer son «catalogue raisonné». Il s'agit d'un critique d'art et surtout d'un passeur. «Les Cahiers» se doublent par ailleurs d'une galerie. Kandinsky a ainsi été montré à la Galerie Zak en 1929, à la Galerie de France en 1930 et aux Cahiers d'art en 1931. Accueil favorable, mais un peu froid. Notons cependant que parmi les acheteurs figure un certain André Breton.
Kandinsky s'installe donc à Neuilly avec son épouse Nina, qui insistera pour que le prénom de son époux s'écrive désormais Vassily. C'est dans un appartement bourgeois, avec balcon, que l'artiste passera le reste de ses jours jusqu’à sa mort à 78 ans en 1944. C'est ici qu'il aura son atelier, loin de la bohème du Montparnasse. L'homme ne s'intégrera du reste mal au milieu français, qu'il juge rétif à l'art non figuratif. Il ne se fera pas moins des amis, dont Joan Miró. Il est d'ailleurs permis de trouver des points communs entre leurs œuvres, même si (allez savoir pourquoi) l'un porte l'étiquette de surréaliste et l'autre celui d'abstrait. Mais il faut aussi dire que l'abstraction, telle que l'entendait avant guerre Paris, était celle, digne d'un géomètre, de Mondrian et de ses disciples Jean Hélion ou Jean Gorin.
Or Vassily (je respecte le vœu de Nina) Kandinsky, comme le prouve aujourd'hui le Musée de Grenoble, qui montre «les années parisiennes», va partir dans une toute autre direction. Il est frappant de constater que, dès qu'il se retrouve en bord de Seine, le peintre change de style. Le Bauhaus, milieu décrit comme convivial et novateur, n'en restait pas moins contraignant. D'où un certain nombre de rappels à l'ordre. Kandinsky avait d'une certaine manière dû se conformer, comme son ami Paul Klee, rentré fin 1933 à Berne. Maintenant, il se sent libre. Et, ce qui le passionne, c'est maintenant un univers à la fois cosmique (l'infiniment grand) et biologique (l'infiniment petit). Bref, ce peintre philosophe rejoint ici Pascal.
Kandinsky va beaucoup peindre et peu vendre à Paris. Il obtiendra des expositions. On le verra même au Jeu de Paume en 1937. Il sera fidèlement soutenu par la galeriste Jeanne Bucher, mais le déclic ne se produira pas. L'écho se révélera supérieur aux Etats-Unis, d'où une invitation en 1941, quand on lui offre de fuir la France occupée. Une offre que, devenu Français en 1939 et s'estimant trop vieux, il va refuser. Il continuera de produire à Neuilly, avec des moyens de fortune. Sur carton, parfois. L'artériosclérose le gagnera. Une dernière présentation publique de ses œuvres à l'automne 1944 dans Paris libéré et il mourra en décembre. Nina fera photographier son corps par la Hongroise Rogi Andre sous sa dernière grande toile, «Accord réciproque» de 1942.
«Développement en brun», «Accord réciproque» et la photo en question (rarement montrée et publiée) figurent aux côtés des célèbres «Bleu de ciel» ou «Trente» dans l'actuelle exposition du Musée de Grenoble, que dirige Guy Tosato. Il s'agit de la première des 40 proposées hors les murs par le Centre Pompidou pour ses 40 ans. Le choix de Grenoble semble logique. C'est la première institution française, bien avant Paris, à avoir acquis systématiquement de l'art contemporain, en regardant jusqu'en Italie ou en Allemagne. Les moyens étaient modestes, mais la volonté forte. Il suffit de voir les murs de l'énorme musée construit sous le règne (qui a mal fini) du maire Alain Carignon. Aux achats se sont joints des dons d'artistes, de Matisse à Picasso et passant par Max Ernst, de collectionneurs dont Peggy Guggenheim ou Albert Barnes, de veuves d'artistes (Magnelli, Kupka ou Brauner) et enfin des galeries Loeb ou Kahnweiler. Grenoble, qui a poursuivi jusqu'à aujourd'hui sur cette lancée, possède ainsi des choses que Beaubourg n'a pas.
Le musée n'en a pas moins raté Kandinsky à l'époque. S'il a un fort beau, il s'agit d'un dépôt de Pompidou. Par don puis par legs de Nina, celui-ci possède l'atelier de Kandinsky, avec ce que cela suppose de documentation. (Assassinée en 1980 dans son chalet à Gstaad, alors qu'elle avait 87 ans, Nina Kandinsky a distrait de ce fonds en certain nombre de toiles qu'elle destinait au Kunstmuseum de Berne. L'affaire du meurtre n'a jamais été résolue.) Le peintre gardait tout. Le Musée national d'art moderne a donc envoyé en régions, de Nantes à Strasbourg, un certain nombre de bonnes pièces. La période parisienne, qui n'a pas fait en France l'objet de présentation spécifique depuis 1972, est bien sûr la mieux représentée dans l'héritage. Cela se voit ici aux murs, où l’œuvre finale se voit souvent accompagnée du dessin préparatoire. Il y a peu d'emprunts extérieurs, toujours coûteux. J'ai cependant noté comme provenance Madrid, Rotterdam, New York ou Stockholm.
La présentation est fort bien faite. Sur des murs gris (mais deux sont mauves), les œuvres sont présentées par année. Une ou deux grandes toiles par salle, des dessins et surtout de merveilleuses aquarelles que leur fragilité condamne à rester presque éternellement en cartons. De la documentation en vitrines (photos, catalogues d'époque, carton d'invitation...). De bonnes explications aux murs. De long textes sur chaque étiquette (dont l'un fait hélas commencer l'Occupation en mars 1940). Bref. C'est didactique, mais pour une fois dans le bon sens du terme. Une dernière salle, voulue ludique, amène en énorme les vrais éléments biologique de ce que Kandinsky appelait «la grande synthèse». Une réussite de plus, à mettre à l'actif de Guy Tosato, directeur et ici en plus commissaire. Tous les cumuls ne sont pas mauvais!
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