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Le chapiteau du théâtre de Vidy à Lausanne accueilleLe Marchand de Venise.
L’argument du Marchand de Venise est connu : Shylock, un banquier juif prête à Antonio, un armateur vénitien, l’argent dont celui-ci a besoin pour faire face à ses traites. Si le remboursement n’intervient pas à l’échéance, il demande en paiement une livre de la chair du marchand. Les nouvelles sont mauvaises: les navires d’Antonio coulent les uns après les autres… Une autre intrigue se développe en parallèle. Portia, une riche, oisive, belle et très intelligente héritière se cherche un mari. Tous les princes de la terre la courtisent. Les rapports entre le juif et les chrétiens sont traités avec l’extrême brutalité et la crudité ordinaire de Shakespeare.
L’antisémitisme supposé du Marchand de Venise est un des débats classiques de l’histoire du théâtre. Mais pourquoi Venise ?
Venise, l’apogée avant le déclin
Shakespeare écrit au tournant du 17e siècle. Le prestige de Venise est à son zénith et son économie en plein déclin. Les dépenses de la République sont gigantesques. Avec une population qui n’est que le dixième de celle de la France, le budget annuel de la Sérénissime est équivalent à celui du royaume des Bourbons. L’argent de Venise paie la lutte contre les Turcs. En 1571, une des plus grandes batailles navales de l’histoire, à Lépante, marque un arrêt très provisoire de l’expansion ottomane et un naufrage plus durable des finances de la République. La découverte de l’Amérique et des routes océanes détourne le grand commerce de la Méditerranée.
Une société en déclin devient plus rigide. Les appartenances sociales se figent. Or, Venise vit du grand large, du commerce avec le monde. Tous les étrangers y sont les bienvenus et sont protégés par la loi. N’oublions pas que le mot ghetto vient du quartier vénitien du guetto où les juifs étaient confinés. Ce n’était d’ailleurs nullement une exception. Les Allemands logeaient avec leurs marchandises au fondaco dei tedeschi. Les grandes familles vénitiennes se détournent du commerce et construisent leurs villas sur la terre ferme. La lutte pour la vie devient plus âpre.
Une mise en scène enlevée
Shakespeare connaît-il tout cela? Pas comme nous bien sûr, mais les informations circulent. Et tout ce contexte en arrière-plan dans Le Marchand de Venise rend le spectacle passionnant : le déclin de la République, l’orgueil de son Etat de droit, à peu près unique à l’époque, sa bourgeoisie qui commence à singer l’aristocratie ( le personnage de Portia), son sentiment de supériorité. Une pièce anti-judaïque ? Plutôt un spectacle sur le rôle du bouc émissaire. Shylock a un magnifique monologue où il exprime son humanité et tord définitivement le cou à toute forme de racisme. A la fin il se résigne, capitule et accepte de devenir une victime. S’il y a un début d’antisémitisme c’est là qu’il faut le chercher.
En plus, comme souvent chez Shakespeare, la pièce est drôle avec des intermèdes hilarants, en particulier un prince marocain et un Espagnol en caricature de danseur de flamenco absolument irrésistible. La mise en scène est enlevée, les comédiens sont jeunes et bondissants. Ils savent tout faire, jouer la comédie, chanter, danser et se servir d’instruments de musique. Mais le spectacle est dominé par Simon Abkarian qui campe un Shylock à la fois retors, tragique et incertain. Une soirée à ne pas manquer. jg
Le Marchand de Venise, mis en scène par Cécile Garcia-Fogel, jusqu’au 13 février au théâtre de Vidy à Lausanne (sous chapiteau).