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«Tout homme d’affaires et tout syndicaliste qui, dans sa lutte pour son existence économique, ressent quotidiennement la structure de l’Etat dans son propre corps, en sait plus sur la politique que celui pour qui l’Etat n’est qu’une caisse dont, en vertu d’un brevet éducatif, il reçoit un revenu professionnel garanti qui lui assure une pension viable.»
Max Weber, 1917
Dans ses écrits, Karl Schmid a minutieusement théorisé ce qui distingue fondamentalement la culture politique suisse de celle d’autres Etats européens: c’est la renonciation fondamentale de la délégation de la chose publique à une caste militaire ou politique. Les citoyens eux-mêmes s’occupent des préoccupations des communautés. Mais là où chacun a son mot à dire, il faut des règles de prise de décision, des compromis, un respect mutuel et des mécanismes de résolution pacifique des conflits.
Les mécanismes complexes de notre système politique d’aujourd’hui – le fédéralisme, les communautés rurales, les assemblées communales, les référendums et initiatives, la concordance et le principe de la milice, avaient déjà commencé à émerger dans les assemblées locales des Waldstätten, à l’époque de la fondation de la Confédération suisse. Et ce système représente un succès sans précédent. Aujourd’hui, ses deux piliers qui sont la démocratie directe et la milice, font face à différents défis. Alors que la démocratie directe s’épanouit avec d’innombrables référendums et initiatives et pourrait tout au plus conduire à l’effondrement du système par une utilisation excessive, le système de milice, lui, est sous pression.
Par travail de milice, nous entendons tout ce qui est entrepris par les citoyens suisses dans l’intérêt de la collectivité, à tous les niveaux de l’administration, à temps partiel et pour une rémunération modique, que ce soit dans les parlements et les organes exécutifs ou dans les innombrables organes proches de l’Etat, tels que les commissions scolaires, les commissions de vérifications des comptes, les corps de pompiers, les comités de gestion ou d’experts. Les points forts de ce système sont évidents. Par exemple, ils favorisent l’importante interaction entre la société civile et l’Etat. Ceux qui passent trop de temps sous les coupoles parlementaires se retrouvent dans une sorte de bulle qui, avec le temps, commence à déformer leur perception de la réalité à l’extérieur de la coupole. La responsabilité dans la profession, les contacts au travail ou la participation à des associations permettent aux politiciens de garder les pieds sur terre en leur inculquant constamment la réalité de la vie. Inversement, le dialogue quotidien dans l’environnement professionnel favorise également la compréhension de la politique. Les deux favorisent la confiance, et la confiance est la base de tout Etat qui réussit.
Il est particulièrement important que l’expérience de vie, mais aussi les connaissances acquises au travail et dans la société soient intégrées dans les prises de décisions politiques. Comme le disait, à son époque, le conseiller d’Etat lucernois Werner Kurzmeyer, quiconque veut être membre du Parlement fédéral à Berne, doit apporter un sac à dos bien rempli (d’expériences) et n’est pas sensé aller le remplir à Berne. Je crains qu’il y ait déjà trop de personnes à Berne qui ont choisi la seconde option.
Il est également important que la réélection ne constitue pas une menace existentielle pour le véritable parlementaire de la milice. Cela le rend plus indépendant et moins exposé à l’opportunisme pur et dur. La concentration compréhensible du politicien professionnel sur sa réélection entrera maintes fois, consciemment ou inconsciemment, en conflit avec son devoir envers le bien commun.
Je crois également que le travail conjoint de personnes appartenant à différents groupes sociaux dans les fonctions de la milice favorise la compréhension mutuelle et donc la cohésion nationale. Cela est d’autant plus important que d’autres organisations de promotion de la cohésion ont perdu de l’importance, telles que les églises en raison de la perte de membres, les écoles publiques en raison de l’importance croissante des écoles privées ou l’armée en raison de l’abandon de facto du service militaire obligatoire.
Etant donné les défis auxquels est confronté le principe de la milice, il est légitime de se demander si le Parlement de milice est toujours vivant, du moins au niveau fédéral. On ne peut nier que l’individualisme, l’égoïsme et l’hédonisme s’intensifient dans notre société. En même temps, l’Etat est de plus en plus considéré comme une sorte de magasin libre-service qui est censé résoudre tous nos problèmes, mais malheur à lui s’il attend quelque chose de nous. Il est également évident que le prestige des fonctions publiques, qui indemnisaient les fonctionnaires de manière immatérielle, a considérablement diminué. Les membres de l’exécutif, en particulier, font souvent l’objet d’une critique féroce et permanente, ce qui ôte tout simplement le désir de nombreux talents de se rendre disponibles pour des postes de direction. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit devenu plus difficile de recruter suffisamment de personnes réellement capables pour des fonctions de milice exigeantes.
Il est également important que la réélection ne constitue pas une menace existentielle pour le véritable parlementaire de la milice. Cela le rend plus indépendant et moins exposé à l’opportunisme pur et dur. La concentration compréhensible du politicien professionnel sur sa réélection entrera maintes fois, consciemment ou inconsciemment, en conflit avec son devoir envers le bien commun.
La politique et la profession sont en outre de plus en plus difficiles à concilier. Non seulement la pression professionnelle ne cesse d’augmenter, mais la pression d’un mandat politique aussi. D’une part, il s’agit de la complexité croissante et objectivement inévitable de l’activité étatique. D’autre part, elle est également causée par le Parlement lui-même.
L’empressement de nombreux membres à se distinguer par l’intermédiaire des médias conduit à une agitation complexe, souvent disproportionnée par rapport aux avantages politiques qui en résultent. Au sein de l’élite politique de gauche, le problème de la conciliation du travail et de la politique peut être moins important, car ils proviennent souvent de l’enseignement, de la santé ou des professions sociales, où la réduction de la charge de travail est plus facile à réaliser que dans le secteur privé. Cependant, les partis bourgeois risquent d’avoir à recruter de plus en plus de politiciens de second choix.
Un autre problème est la représentation des intérêts. Il est clair que les politiciens de milice ne sont pas seulement impliqués dans la politique des partis, mais aussi dans d’autres intérêts façonnés par leur profession principale. Cela signifie qu’un Parlement de milice est toujours, dans une certaine mesure, une organisation de lobbyistes. Cela est souvent critiqué. Mais les avantages de l’harmonisation de la politique et de l’expérience de vie constamment actualisée l’emportent de loin sur les inconvénients. Mais tout cela a un prix: la transparence! Il faut savoir, où se situe quelqu’un, quels mandats sont impliqués, où se situent les sympathies. Cela peut être pris en compte lors de l’évaluation du travail des parlementaires. Mais cela révèle aussi la zone de tension entre les forces du Parlement, où les différents intérêts doivent s’équilibrer par la diversité. On sait alors très vite qui tient compte des intérêts supérieurs et dans quelle mesure.
Un autre problème qu’il ne faut pas sous-estimer est la centralisation d’un nombre croissant d’activités étatiques au sein de la Confédération. Elle commence à miner progressivement la substance du fédéralisme et affaiblit ainsi l’un de nos facteurs de succès les plus importants. En effet, les fonctions de milice aux niveaux cantonal et communal tendent également à perdre de l’influence et la domination de la politique fédérale les rend moins visibles. Cela les rend aussi moins attrayants. Sans compter également l’impact sur la population perdant peu à peu de vue l’immense et bon travail qui se
fait encore dans les cantons et les communes.
Comment faciliter le travail des milices?
En dépit de ces défis considérables, nous ne devrions pas nous engager dans la voie ostensiblement la plus simple de la professionnalisation des fonctions publiques. Nous avons besoin des agriculteurs, des pharmaciens, des syndicalistes, des médecins, des employés ou des entrepreneurs eux-mêmes sur le front politique, et non de leurs représentants, purement intellectuels et orateurs. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons éviter la formation d’une classe politique de plus en plus éloignée du peuple. Cela se justifie aussi parce qu’il est juste de dire que nos Parlements de milice n’ont pas à craindre la comparaison avec les Parlements étrangers.
La question se pose maintenant de savoir comment des mesures concrètes pourraient faciliter le travail des milices. Pour que les décisions politiques ne s’éloignent pas encore davantage de l’économie, les entreprises devront faire preuve de créativité dans la réponse à cette question. J’aimerais simplement vous présenter quelques approches à ce sujet.
La création de structures qui facilitent l’activité de la milice a un certain potentiel. On pourrait penser à des municipalités où les tâches courantes sont effectuées par des professionnels et où un conseil local, basé sur la milice, travaille de façon stratégique et supervise les professionnels comme un conseil d’administration. Ce modèle est certainement envisageable aussi pour les activités de contrôle menées par la milice, où la commission de contrôle délègue les enquêtes à des spécialistes rémunérés, mais procède elle-même à l’évaluation politique.
La mise en place d’incitations pécuniaires est souvent proposée. On peut certainement essayer de récompenser un travail de milice très exigeant et prenant beaucoup de temps. Cependant, une objection est souvent sous-estimée: l’économie comportementale montre que l’offre de bénévoles peut diminuer si le travail est rémunéré. Cela tient au fait que ce travail est généralement effectué pour des motifs intrinsèques et idéalistes et que des incitations pécuniaires peuvent détruire cette motivation. Le même phénomène est souvent observé dans l’économie.
Une autre possibilité serait l’utilisation de retraités dynamiques pour des fonctions publiques. Parce que l’âge de la retraite est beaucoup trop bas par rapport à notre espérance de vie croissante, des centaines de personnes âgées capables s’ennuient et pourraient encore faire beaucoup de travail bénévole pour la communauté. Cette force de travail pourrait être développée plus systématiquement.
Je pense que les partis politiques pourraient également faire un plus grand usage de l’énorme expertise de sympathisants qualifiés, par exemple en formant des groupes d’experts ad hoc pour des problèmes exigeants auxquels ces experts participeraient probablement bénévolement.
Le problème des milices est lié à l’échange plus systématique d’experts entre l’administration et le secteur privé dans l’intérêt des deux parties. Dans ce domaine, par crainte exagérée de conflits d’intérêts, il est myope de demander immédiatement des restrictions lorsque, par exemple, le secrétaire général d’un département s’amarre avec une association.
Le secteur économique pourrait certainement faire davantage pour rendre la profession et la politique plus compatibles, par exemple en veillant à ce que l’emploi temporaire d’un cadre supérieur en politique ne rende pas impossible la poursuite de sa carrière professionnelle ultérieurement. Il serait donc important de sensibiliser les cadres supérieurs étrangers à l’importance du travail de la milice. Bien sûr, les associations patronales pourraient faire davantage pour «helvétiser» les managers étrangers. Il existe aussi un problème d’intégration «sur la moquette», et pas seulement «sur le chantier»!
Un système politique donnant au peuple la responsabilité ultime de la chose publique lui donne non seulement des droits mais aussi des devoirs. Cela signifie que les citoyens qualifiés sont appelés à ne pas tourner le dos à l’Etat, mais à l’aider à résoudre ses problèmes de manière critique et constructive pour le bien du pays. Karl Schmid l’a exprimé avec une clarté inégalée lorsqu’il a déclaré que, pour un pays comme la Suisse, l’abstention de la politique des couches déterminant la vie culturelle et économique du pays serait un danger mortel. •
* Kaspar Villiger a été membre du Conseil fédéral suisse de 1989 à 2003. Ses dernières publications sont «Demokratie. Jetzt erst recht!» (2018) et «Die Durcheinanderwelt» (2017), toutes deux aux Editions NZZ Libro. L’article est une version abrégée d’une conférence tenue dans le cadre de l’«Année du travail de la milice».
Source: Villiger, Kaspar. Das Milizprinzip vermittelt Bodenhaftung. © «Neue Zürcher Zeitung» du 4/11/19
(Traduction Horizons et débats)
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