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Société
Le plaisir a-t-il des limites éthiques?
Réponse de Olivier Massin
Département de Philosophie
Université de Genève
<email-pii>
"Le plaisir paraît être intrinsèquement bon: si nous demandons "Pourquoi le chocolat est bon?" il peut être naturel de répondre "parce qu’il procure du plaisir." Mais si nous demandons "Pourquoi le plaisir est bon?", la question semble bizarre, tant la réponse paraît évidente: le plaisir est bon, par lui-même, indépendamment de ce qu’il permet d’obtenir. On appelle ce genre de valeur une valeur intrinsèque.
S’il est vrai que le plaisir est toujours intrinsèquement bon, quel est sa place en éthique? La valeur intrinsèque du plaisir n’est pas une valeur morale (on ne peut pas, en général, blâmer quelqu’un parce qu’il ressent du plaisir). Mais elle demeure une valeur moralement pertinente. Il y a ainsi deux formes de valeurs morales qui sont étroitement connectées au plaisir: (1) la valeur de la recherche du plaisir, et (2) la correction morale des plaisirs.
1. La valeur de la recherche du plaisir. Selon une tradition philosophique appelée "utilitarisme", une action est moralement bonne si et seulement si elle maximise la quantité de plaisir dans le monde. Plus précisément, elle est moralement bonne si et seulement si elle contribue à maximiser le solde total des plaisirs par rapport aux souffrances. Et elle est mauvaise, à l’inverse, si elle cause plus de souffrance que de plaisir. Selon les utilitaristes, il n’y a donc pas de limite éthique à la recherche du plaisir: c’est là ce qu’il convient moralement de faire. Notons que le plaisir ainsi recherché n’est pas (uniquement) le sien, mais (également) celui des autres: c’est le solde total plaisir-peine qu’il faut maximiser.
Une objection à l’utilitarisme est la suivante: supposons que Julie ait promis 40 CHF à Paul pour tondre sa pelouse, et qu’elle réalise entre temps qu’il serait bien plus utile (= que cela améliorerait beaucoup plus le solde plaisir-souffrance) de donner ses 40 CHF a une association humanitaire. Un utilitariste dira que le devoir moral de Julie est alors de ne pas tenir sa promesse, pour plutôt donner les 40 CHF à l’association humanitaire (et ne rien donner à Paul). L’adversaire de l’utilitariste (appelé "déontologiste"), soulignera qu’il convient ici manifestement de tenir sa promesse, même si cela n’est pas la meilleure chose à faire pour améliorer le solde plaisir-souffrance. C’est une première limite éthique possible à la recherche du plaisir.
2. La correction morale des plaisirs. Supposons que Paul prenne plaisir à torturer les bébés phoques. Même si son plaisir est bon pour lui, ce plaisir est certainement moralement mauvais: c’est un plaisir malin. Il convient alors de distinguer au moins deux valeurs du plaisir: la valeur que le plaisir a pour son sujet, à laquelle nous faisions allusion pour commencer. Un plaisir est toujours intrinsèquement bon pour la personne qui l’éprouve. Mais il y a également une autre forme de valeur du plaisir, qui a trait à la question de savoir si le plaisir est moralement approprié: de même qu’il est souvent moralement inapproprié de prendre du plaisir dans la souffrance d’autrui (c’est une joie maligne "Schadenfreude" en allemand); il est souvent moralement inapproprié souffrir de la joie d’autrui (c’est une forme d’envie). Nous avons là une seconde forme de limite éthique au plaisir.
En somme, il y au moins deux limites éthique au plaisir: (i) Il n’est pas toujours moralement bon de rechercher à maximiser le plaisir d’autrui et à diminuer ses peines (il est parfois moralement préférable de tenir ses promesses, par exemple). (ii) Certains plaisirs, bien qu’ils soient intrinsèquement bons pour leur sujet, sont moralement inappropriés."
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