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La Trahison
Robert Mojonnier, que ses étudiants appelaient Rollmops sans savoir que ce terme désignait une nourriture indigeste à tout palais latin, Robert Mojonnier, donc, sortit à cinq heures.
Il ne sortait pas de chez lui, mais de la Bibliothèque cantonale et universitaire.
Quelques questions par e-mail
La poésie est sans doute mon genre préféré....
Monique Laederach, vous nous livrez, dans La Trahison, le portrait et les déconvenues d'un professeur de littérature à l'université. Pouvez-vous nous dire, en quelques mots, comment le personnage principal, "Mojonnier" s'est imposé à vous, quel a été votre cheminement d'auteure, vos hésitations, vos bonheurs, peut-être?
J'étais en colère, ce jour-là, dégoûtée par le conformisme de la littérature romande, par l'analphabétisme actuel de la critique. Dans cette colère, j'ai fait une variation de la fameuse phrase de Valéry: "La marquise sortit à cinq heures" (Chez moi: "Robert Mojonnier (...) sortit à cinq heures.") – et Mojonnier s'est dressé devant moi, tout vivant. Je le connaissais depuis toujours; je n'avais plus qu'à le suivre. Moi, je prétends que ce n'est pas la faute à Valéry, mais la faute au passé simple: on entre avec ça dans des choses qui ont déjà été écrites des milliers de fois: il n'y a qu'à répéter.
Quand je dis qu'il n'y avait plus qu'à le suivre, cela signifie aussi qu'il portait sa catastrophique stupidité en lui depuis ce premier moment, et qu'elle le conduisait inexorablement, mais alors inexorablement, vers une chute.
Quand vous écrivez et quand vous n'écrivez plus, dans le courant de vos journées, quels sont vos rapports avec les personnages? Vous poursuivent-ils? Les rencontrez-vous, soudain dans une bibliothèque ou un hall d'université?
Quand j'écris, ou quand "je suis en écriture" comme on dit, oui, les personnages, ou, du moins, très fortement le personnage principal, est absolument vivant à côté de moi. Il y a même une condition: je dois avoir – disons, pour le chapitre suivant – le sentiment que je rapporte une scène que j'ai vécue hier live.
Bon: je ne vais généralement pas jusqu'à le/la rencontrer dans la rue. Tout au plus des sosies.
Monique Laederach, vous alternez avec bonheur la publication de romans et de recueils de poèmes. Deux mondes différents? Deux registres dont vous avez besoin pour communiquer?
"J'alterne avec bonheur" comme vous dites si gentiment non seulement la prose et la poésie, mais encore le théâtre et la traduction, et j'ai travaillé avec le compositeur Robert Mermoud, en son temps, pour diverses œuvres chorales. Il y a différentes réponses à cela – mais je vais être brève. J'aime bien, quand je projette quelque chose, qu'il y ait un enjeu stylistique, par exemple, ou structurel. Peter Bichsel, lui, vous dirait: "J'ai appris à jouer de la trompette, il ne faut pas me demander de jouer maintenant de la harpe," et ce qu'il veut dire, c'est qu'il a choisi son genre (le billet relativement bref), ou que ce genre l'a choisi, et qu'il s'en tient là. Je considère quant à moi les diverses manières d'utiliser la langue d'un point de vue plus nettement "créateur": si je sais écrire de la musique, je ne vais pas écrire uniquement des valses, ou pas forcément.
"Cela dit: la poésie est sans doute mon genre préféré; il y a tout de même un ou deux degrés de tension de plus que dans d'autres genres. Mais c'est aussi le genre le plus difficile à partager! Et j'aime entrer en contact avec des lecteurs!"
L’homme qui ne comprenait ni les femmes, ni la mystique
"Kyrielle, qui vient de Kyrie eleison, Seigneur aie pitié. Mais la mystique non plus n'était pas suffisante. Ou, plus exactement, s'avoua-t-il dans un dernier spasme autodestructeur: la mystique était, pour lui, inaccessible autant qu'une femme, et sans doute pour les mêmes raisons."
Cette phrase, à la page 29, de La Trahison, résume le plaisir de lecture que nous offre Monique Laederach dans ce qu'elle sous-titre "presque un pamphlet". Un récit qui donne à comprendre peu à peu, comme par couches successives, sa gravité. On peut se dire: bien, la romancière neuchâteloise nous fait un pastiche XIXe, elle met de côté le "je" féminin pour un personnage masculin. On peut accueillir avec ravissement l'ironie de sa description de la déconvenue d'un homme mûr, prof de littérature. Lui qui croit que la poésie, pas plus que les femmes, ne peut lui résister, alors qu'il ne s'inquiète ni de l'une ni des autres. Un jour sa maîtresse le congédie et c’est la faillite, la chute vers la douleur, presque un sanglot, presque une souffrance. Mais au cœur de ce récit truculent, la phrase de la page 29 résonne plus gravement.
Kyrie eleison. Sous le (presque) sarcasme affleure le drame. À ne rien comprendre de la poésie, de la femme et de la mystique, l'homme s'abîme. Il constate que "L’un des deux, pour le moins, restait sur la rive". Parce qu'il vit de ses aberrations, ces divagations qui l'exilent hors de l'amour, un peu plus vers la fin. Ce n'est pas grave, c'est mortel. La trahison est un portrait à l'acide d'un égoïste idiot. Mais là "ou le péché abonde, la grâce surabonde. Dieu merci." (Jacques Sterchi, La Liberté, 29.01.2000)
Les déboires d'une figure masculine...
Pourquoi Monique Laederach a-t-elle sous-titré "presque un pamphlet" le court récit intitulé La Trahison? Sous la jolie couverture désuète qui rappelle un papier peint du début du siècle, il s'agit bien plutôt d'un pastiche. Dans un style qui diffère radicalement de ses propres tentatives littéraires, l'auteur écrit un petit roman traditionnel, centré sur les déboires d'une figure masculine, professeur fatigué, érudit paresseux, mâle décati, saisi dans la lueur glauque de son crépuscule. Ici, c'est le clerc qui est trahi. Par une maîtresse chichement stipendiée qui le plante là sans explications avec ses fantasmes éculés. Par ses jeunes étudiantes sur lesquelles son autorité a fini d'exercer son charme. Par lui-même surtout, spécialiste sans audace d'Echauguel de Bellegarde, poète du XVIe siècle, hélas oublié. Son corps, pourtant bien économisé, lâche le vieux beau et sa machine désirante connaît des ratés angoissants. Avec un plaisir contagieux et beaucoup d'élégance, Monique Laederach convoque les stéréotypes du roman psychologique pour régler leur compte d'un seul coup à l'ego masculin et à la vanité académique. (Isabelle Rüf, Le Temps, 22.01.2000)
"Sexagénaire, amaigri, flétri..."
Professeur de littérature à l'Université, spécialiste des poètes français du XVIe siècle, commentateur exclusif d'un certain Echauguel de Bellegarde, le personnage du dernier roman de Monique Laederach vit écartelé entre sa femme légitime depuis près de quarante ans et une jeune maîtresse qui vient de le trahir. Elle l'a plus précisément congédié sans autre forme de procès. Il n'arrive pas à l'évacuer de ses sentiments et de ses rêves. Un bref voyage à Lyon avec son épouse, pour consulter des documents et tenter surtout de mettre du baume sur sa blessure, ne fait, au contraire, qu'exacerber le mal, au point de le rendre malade.
IL FAUT UN SINGULIER TALENT D'ÉCRITURE pour intéresser le lecteur à une histoire somme toute aussi sordide. De ce talent, Monique Laederach est éminemment pourvue. Elle nous attache à toutes les péripéties et à tous les états d'âme de son personnage, sans jamais nous le rendre sympathique. Sans doute n'était-ce pas son intention. Le sous-titre de son livre est: "Presque un pamphlet". Un pamphlet destiné à tous les hommes imbus de leur suprématie masculine pour réduire les femmes, épouses ou maîtresses, à leur merci, aux lettreux aussi, qui émaillent leurs discours d'innombrables citations poétiques, par ailleurs remarquablement choisies et fondues dans le texte. (La Vie protestante, février 2000)