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O De nombreux passages du livre d’Isaïe, qu’on lit durant le temps de l’avent, annoncent un renouvellement de la création. Dieu va faire jaillir des fleuves des montagnes, et les déserts deviendront ainsi une terre fertile.
O Certains textes annoncent même que le désert va devenir un nouvel Eden. Is 51, 3 : « Oui Yahvé a pitié de Sion, il a pitié de toutes ses ruines ; il va faire de son désert un Eden, et de sa steppe un jardin de Yahvé. » C’est le paradis originel qui a été perdu, et qui est restauré, un retour à l’harmonie originelle.
O Celui qui est le Dieu créateur est aussi le Dieu recréateur, il peut rétablir l’harmonie originelle de la création. Celui qui a eu le pouvoir de créer a aussi le pouvoir de recréer. Renouvellement au niveau de la nature, dans ce texte, mais aussi au niveau de l’être humain chez le prophète Ezéchiel (Ez 36-37).
O Il faut se rappeler que dans le récit de la création dans la Genèse, il y a un lien vital entre Adam (le terreux) et la terre (adamah) : Adam est tiré de la adamah, qui est comme sa mère.
De plus l’homme est installé en Eden pour cultiver la terre, et sans le travail de l’homme, les plantes ne peuvent pousser : « Au temps où Yahvé Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs n’avait encore poussé, car (…) il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol. Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. (…) Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin pour le cultiver et le garder. » (Gn 2, 4b-5)
O Toujours selon ce récit de la Genèse, le péché d’Adam et Ève est venu insérer une disharmonie entre Dieu et l’homme, mais aussi entre la terre et l’homme : Le péché a vicié les rapports entre la terre et l’homme, et cette terre n’est plus pour lui un paradis : « Maudit soit la terre à cause de toi ! » (Gn 3, 17)
O Le paradis perdu, c’est un peu la terre perdue. Le paradis retrouvé, c’est peut-être la terre retrouvée. C’est peut-être précisément la terre qui est la porte d’entrée pour retrouver cette harmonie perdue. Retrouver la relation à la Terre Mère, pour que cette terre redevienne le paradis perdu..
O Il y a des temps dans la vie qui sont un peu comme l’hiver : temps d’épreuve, de tristesse, temps où l’on a l’impression que la vie s’arrête, que tout est mort. Pourtant, plus je travaille le jardin, plus je découvre l’importance de l’hiver. Plus je découvre combien de choses se passent en hiver. La vie ne s’arrête pas en hiver, mais elle est plus souterraine.
O L’hiver est un temps de germination, d’enracinement : ce n’est pas la même chose de planter un arbre en automne ou au printemps : un arbre planté en automne va s’enraciner durant tout l’hiver. Alors qu’à l’extérieur, la vie semble arrêtée, dessous, la vie continue. Et au printemps, la végétation va démarrer avec un bon enracinement.
O La saison dans laquelle nous sommes est une période très favorable pour planter de nombreuses fleurs et arbustes. Alors que la reprise des fleurs plantées en été est souvent difficile, en automne presque tout réussit. C’est le temps où l’on peut déjà semer les fleurs bisannuelles. Ces plantes vont germer en automne, passer l’hiver à l’état de plantule, et fleurir au printemps ou en été suivant. C’est le moment où l’on plante les bulbes des fleurs de printemps : crocus, perce-neige, jonquilles : c’est donc une période où se prépare le printemps. De fait, presque tous les arbres, avant de perdre leurs feuilles, ont déjà les bourgeons prêts pour le printemps à venir. Tout est là, ils n’attendent que le soleil printanier.
O Presque toutes les plantes alpines ont besoin de l’hiver, du froid pour germer. C’est cet hiver, ce froid qui interrompt un mécanisme de dormance inscrite en elles. Concrètement, il faut les laisser dehors durant tout l’hiver, au gel, sous la pluie et la neige. Ou alors les mettre au frigo le semis pendant quelques semaines, si on veut qu’elles germent.
O Pratiquement toutes les plantes de nos climats ont leur période de repos. Pour les plantes printanières, comme les perce-neige, les crocus et les jonquilles, la période de repos est l’été. Pour la plupart des arbres, arbustes et plantes, la saison de repos est l’hiver.
O De cette période de repos découle la nécessité d’offrir un hiver aux plantes de nos climats que l’on garde en appartement. Sinon elles se détraquent et dépérissent. Elles ont besoin qu’on les mette au frais, dans une véranda ou un jardin d’hiver. Même les cactus ont besoin qu’on les hiverne : expérience des cactus gardés au chaud…. ils se déforment.
O L’hiver de la vie, le temps de la désolation, de l’épreuve c’est ce qui vient en nous réveiller certaines vitalités, ce qui vient ôter certaines dormances. C’est le temps de la germination au froid. C’est aussi le temps d’enracinement, le temps de la vie souterraine, de la vie cachée. Le temps de l’attente, de l’espérance. Le temps où l’explosion de vie du printemps se prépare.
Nous, on aimerait que notre vie ne soit faite que de printemps et d’été, d’un temps de vitalité, de croissance visible. Pourtant, comme dans la nature, l’automne et l’hiver sont nécessaires au cycle de notre vie.
O Khalil Gibran, Le prophète : Deux textes qui expriment de manière poétique la nécessité de ces différentes saisons dans la vie : "Votre joie est votre tristesse sans masque. Plus le chagrin remplira votre être, plus il pourra contenir de joie. Joie et tristesse sont inséparables". "Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie. La coupe qui contient votre vin n'est-elle pas la même coupe qui fut cuite au four du potier ? Et le luth qui caresse votre âme, n'est-il pas le même bois qui fut évidé au couteau ?" Autrement dit, plus la souffrance creusera votre cœur, comme un récipient, plus votre cœur pourra contenir de joie.
« En automne, je récoltais toutes les peines et les enterrais dans mon jardin. Lorsqu’avril refleurit et que la terre et le printemps célébrèrent leurs noces, mon jardin fut jonché de fleurs splendides et exceptionnelles. Mes voisins vinrent les admirer et chacun me dit : " Quand reviendra l’automne, la saison des semailles, nous donneras-tu des graines de ces fleurs afin que nous puissions les planter dans nos jardins ?" »
o L'Avent peut nous aider à passer à une autre conception du temps. Il est une porte d’entrée dans le temps de Dieu, Il nous apprend la valeur de l'attente, de la lente germination, du long enracinement, de la vie souterraine.
o Claudel: «On n'ouvre pas une fleur avec les doigts ». Pour qu'une fleur s'ouvre, il faut du soleil, de l’eau, des soins délicats, et du temps. Et pour certaines, il faut attendre longtemps : gentianes des alpes : 8-10 ans ; certaines plantes, il faut même 40 ans. Et cela ne sert à rien de les forcer.
o Idem pour notre être: Pour s'épanouir, l'être humain a besoin du Soleil de Dieu, de l’amour et du temps, plus ou moins selon les espèces et l'exposition. La tendance de l'être humain est précisément de vouloir ouvrir cette fleur avec les doigts, de forcer sa croissance, de ne pas respecter sa nature, son rythme, ses saisons.
o La croissance de l'être humain, aussi bien physiologique, psychologique que spirituelle va selon des lois radicalement différentes de l’immédiateté que l’on vit dans notre culture. C'est au contraire dans le temps, lentement, petit à petit, que l'être humain grandit à tous les niveaux. Ce n'est que dans le temps, l'espace, les limites que l'être humain ne peut réellement naître à lui-même. Le temps est bien une loi fondamentale de la croissance humaine, aussi bien au plan psychologique, psychologique que spirituel. De même, le temps entre un désir et sa réalisation (qu'on voudrait abolir aujourd'hui), est comme le temps de la germination, de l’enracinement.
o L'attente est nécessaire à l'homme pour faire germer et s’épanouir ses désirs. Tout désir doit s’enraciner et subir un temps de maturation. L'attente est comme le temps de la gestation : il permet au désir de prendre corps et de naître.
o L'homme est pressé; il a tendance à vouloir ouvrir la fleur avec les doigts, ce qui a pour effet de l'abîmer. (forçage des plantes…) On peut forcer les plantes, on ne peut pas forcer l’être humain, sinon il va dépérir. Le rythme de Dieu n’est pas le nôtre : Dieu a tout son temps. Il ne fait pas s'ouvrir une fleur avec les doigts, comme l'homme en aurait tendance, mais avec le temps, sa lumière et son amour. Il respecte les saisons de l’être humain, avec leurs hivers et leurs printemps.
o L’avent est un temps d’attente porté par un désir. Et ce désir a besoin d’un temps de germination, de croissance, et de maturation : Thérèse: « Dieu nous donne à la mesure de nos désirs. » « Plus Dieu veut nous donner, plus il nous fait désirer.»
o Chant d’avent : « Voici le temps du long désir où l'homme apprend son indigence, chemin creusé pour accueillir celui qui vient combler les pauvres ». Un désir, c'est un creux que Dieu vient combler: « Fais-toi capacité et en toi je me ferai torrent »... une capacité qui a besoin d'être creusée...
« Pourquoi l'absence dans la nuit, le poids du doute et nos blessures, sinon pour mieux crier vers lui, pour mieux tenir dans l'espérance ». Comme la perle naît d'une blessure au creux d'un coquillage, toute naissance à la vie découle d'une blessure dans notre être. C'est peut-être seulement dans l'indigence que nous désirons réellement: lorsque nous sommes repus, nous n'attendons rien.
o Ce désir doit devenir espérance: Espérer contre toute espérance: malgré tout ce qui semble impasse... «Rien ne peut naître en nous, à travers nous, autour de nous, s'il n'y a pas une espérance plus forte que la peur, une espérance plus forte que toute désespérance. Nous ne pouvons rien engendrer si nous ne laissons pas l'Esprit être en nous le grand vainqueur de nos doutes, de nos peurs, de nos désespérances. » (Chantal de la Forge)
o Espérance dans la patience, la persévérance : « Assidus à la prière…» La prière au Cénacle est une prière qui croit en !'accomplissement des promesses de Dieu. «Patience dans un monde plein d'impatience, elle est reflet de l'immense patience de Dieu à J'égard de tout homme ». « Sans l'avoir vu, vous l'aimez; sans le voir encore, mais en croyant, vous tressaillez d'une joie indicible et pleine de gloire, sûrs d'obtenir l'objet de votre foi » (1 Pi 1, 8-9)
Plusieurs textes prophétiques annoncent la venue du Messie comme quelque chose qui germe, qui surgit de terre :
O Jr 23, 5-6 : « Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où je susciterai à David un germe juste ; un roi qui régnera et sera intelligent, exerçant dans le pays le droit et la justice. En ses jours, Juda sera sauvé et Israël habitera en sécurité. Voici le nom dont on l’appellera : "Yahvé-notre-justice" » (// Jr 33, 15-16)
O Is 43, 18 : Annonce d’un nouvel Exode : « Ne vous souvenez plus des événements anciens, ne pensez plus aux choses passées, voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle germe, ne la reconnaissez-vous pas ? »
O Is 45, 8 : une antienne qui est chantée durant le temps de l’avent : « Cieux, épanchez-vous là-haut, et que les nuages déversent la justice, que la terre s’ouvre et produise le salut, qu’elle fasse germer en même temps la justice. C’est moi Yahvé, qui ai créé cela. »
O Za 6, 12 : « Ainsi parle le Seigneur Sabaot : Voici un homme dont le nom est Germe ; là où il est, quelque chose va germer. C’est lui qui reconstruira le sanctuaire de Yahvé, c’est lui qui portera les insignes royaux. Il siègera sur son trône en dominateur, et il y aura un prêtre à sa droite. Une paix parfaite régnera entre eux deux. »
O Ps 84, qu’on lit durant le temps de l’avent : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. Le Seigneur donnera ses bienfaits et notre terre donnera son fruit. »
O Is 11, 1 qui annonce la paix universelle par la venue d’un petit enfant : « Un rejeton sortira de la souche de Jessé, père de David, un surgeon poussera de ces racines. Sur lui reposera l’Esprit de Yahvé. (…) Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau… »
O L’image de la germination pour la venue du Sauveur, pour la venue du Royaume, est très parlante car elle peut exprimer plusieurs réalités, qui chacune révèle quelque chose du sens de l’avent :
- La longue germination durant tout l’AT, c'est à dire la longue préparation de la venue du Messie.
- La germination dans le sein de Marie, durant 9 mois.
- La germination et la naissance dans notre cœur, dans notre monde, du Royaume de Dieu
Ø Selon Jésus, le Royaume de Dieu n’est pas une réalité à chercher au dehors de soi, mais il est au-dedans de nous : « Les pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le Royaume de Dieu, Jésus leur répondit : "La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer ostensiblement, et l’on ne dira pas : Voici, il est ici ! Ou bien, il est là ! Car voici que le Royaume de Dieu est au dedans (milieu) de vous" » (Lc17, 21) Jésus Christ est à la fois le semeur et la semence du royaume de Dieu.
Ø Par l’annonce de l’Évangile, une semence est jetée dans la terre de ce monde, dans cette terre qu’est le cœur de l’homme. Et c’est là que peut germer le Royaume de Dieu, sous l’action de l’Esprit Saint. Dans la mesure où cette terre est préparée, travaillée, défrichée.
Parenthèse : certains groupes qui viennent parfois pour des récollections : Les discussions, je les formule de manière imagée pourraient s’exprimer ainsi : « Il semble que le terrain est trop acide, il manque d’azote, il aurait besoin de tel engrais, il aurait besoin de l’apport d’un peu de chaux… » Or, mon impression est que, parfois, le dit terrain est complètement envahi par le lierre, les ronces, le liseron, et toutes sortes de plantes (pas forcément mauvaises) envahissantes. Je pense que bien souvent, notre terrain est beaucoup trop encombré par beaucoup trop de choses ; et les semences du Royaume peinent à germer. Il y aurait besoin d’un grand nettoyage, de faire de la place, faire de l’espace.
Il n’y a pas que les mauvaises herbes qui empêchent les semences de fleurs de germer : Exemple de la prairie florale : … une terre trop riche, trop grasse, favorise la croissance de l’herbe au détriment des fleurs, qui n’arrivent plus à trouver leur place. De même, une vie spirituelle avec trop de choses, trop d’activités envahissantes, peut paradoxalement être un obstacle à la germination et à la croissance du Royaume. Rappelons-nous la parole du Christ à Marthe : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour beaucoup des choses. Pourtant il en faut peu, une seule même ; c’est Marie qui a choisi la meilleure part, et elle ne lui sera pas ôtée. » (Lc 11, 41-42) Il en faut peu, une seule même. L’excès favorise la dispersion et tend à étouffer.
Rappelons-nous aussi que c’est dans une pauvre étable que le Sauveur a voulu naître, dans un lieu dépouillé, désencombré, et que c’est dans ce même contexte qu’il veut et peut naître en notre cœur.
Ø M. Hubaut : Le Royaume de Dieu, « la Parole de Jésus germe lentement dans le cœur de celui qui écoute et féconde peu à peu ses pensées, sa volonté et ses actes. Le disciple qui se laisse ensemencer par la Parole, féconder par l’amour créateur de l’Esprit de Jésus, pourra, à son tour, comme une semence enfouie dans la "terre" de ce monde, être un levain qui fait "monter" l’humanité vers Dieu et collaborer ainsi à la venue de son royaume. » (Bonne nouvelle pour les années 2000, p. 112)
M. Hubaut : « Les semences du royaume de Dieu ont été jetés dans le champ du monde [ dans le champ de notre coeur], sa lente germination a commencé, mais ce n’est qu’au final que l’on découvrira sa véritable fécondité universelle. » (p. 111)
Ø De même qu’une plante qui a germé, grandi et fleuri peut à son tour semer autour d’elle une multitude de petites plantes, le chrétien en qui le Royaume a pu germer et croître peut à son tour semer autour de lui plein de semences du Royaume. Il est appelé à jeter les semences de l’amour dans la terre de ce monde pour que germe le Sauveur, pour que grandisse le Royaume de Dieu.
Ø Texte C. Singer : L’amour dans l’humus :
« Être humble, trouver sa joie à être de la terre et la rendre belle, car l’humus, le sol est le lieu d’origine et puisque là est située la place donnée par Dieu,
Être humble, transformer la terre par la miséricorde (par l’humus) et non par la puissance du pouvoir écrasant, (…)
Être humble, parier sur la douceur, être sûr que la graine disparue en terre surgira lentement en arbre de vie et qu’aucune domination ne pourra s’y opposer,
(Être humble,) avoir confiance en chaque amour humain simplement donné et reçu, car il possède l’incroyable puissance de décrocher la terre de son engrenage de haine, de violence et d’égoïsme, pour la faire rouler dans le lumineux sillage où elle revêtira son beau visage d’humanité et de divinité aussi,
Être humble, (…) Dieu trouve sa joie à être de la terre. Il vient comme un humble. L’humilité devient le signe de Dieu. »
Ø Dieu naît sous la terre, dans une grotte, dans la nuit ; comme la semence germe sous la terre, dans l’obscurité. Et de même, après sa mort, il est enfoui dans une grotte ; comme la semence a besoin d’être enfouie et de mourir en terre pour pouvoir porter du fruit.
Michel Maret, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges