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Les premières BD
Au XVIIe siècle, les scènes représentées sur les gâteaux préfiguraient parfois les bandes dessinées modernes.
Au XVIIe siècle, les scènes de ménage violentes n’étaient pas rares. C’est l’une d’elles que représente le moule à pâtisserie ci-dessous: un homme brandissant une grille et sa femme une louche se disputent violemment. L’épouse saisit le bras de son mari afin de l’empêcher de lui asséner des coups et s’apprête à le frapper avec sa louche. L’époux essaie de se libérer en lui donnant un coup de pied.
La violence au sein des couples et la maltraitance des enfants sont des formes de violence domestique qui, autrefois comme de nos jours encore, malheureusement, sont à l’origine de profondes souffrances. Il est donc difficile d’imaginer que cette question puisse servir de sujet à une scène comique, comme celle qui est représentée sur ce moule à pâtisserie rond de la fin du XVIIe siècle. En effet, la représentation elle-même (vers 1700) et un petit détail montrent que le sculpteur du moule a voulu exhorter «humoristiquement» les époux à vivre en paix.
La confection de pâtisseries, telles que le pain d’épice ou les biscuits à l’anis, avec des moules sculptés est une tradition en Suisse depuis le XVe siècle. Les jours de fête, les repas étaient ainsi agrémentés de gâteaux dont les motifs ornementaux illustraient la fête de façon thématique. Lors des mariages et des baptêmes, les pâtisseries figuratives étaient l’occasion d’adresser tous ses vœux de bonheur, mais également des recommandations. En plus de l’amour, des enfants et du bonheur conjugal, on exhortait les couples à ne pas se disputer. L’homme et la femme devaient former une communion et leur relation ne devait pas se transformer en «guerre conjugale», comme cela est représenté sur le moule à pâtisserie dont il est question plus haut.
PATRIARCAT
L’effet à la fois «drôle» et exhortatif de cette scène de ménage du XVIIe siècle tient à la façon dont on se représentait la vie conjugale à l’époque. Dans le cadre de la Réforme, de nouvelles règles avaient non seulement été imposées à la vie publique et religieuse, mais également à la vie privée. On ancra l’ordre patriarcal dans la vie quotidienne à travers des lois dont l’application fut de plus en plus surveillée par l’État. Le monde reposait sur l’ordre suivant: à l’instar de Dieu le Père qui règne sur l’humanité, le pouvoir public (patricien) dirige le peuple et le père de famille (pater familias) sa famille et ses serviteurs. Il conférait à l’homme le pouvoir «équitable» de régner sur sa famille et à la femme l’obligation de s’y soumettre. Ce «patriarcat» comprenait également le pouvoir disciplinaire qui permettait à l’époux d’influencer le comportement et le mode de vie de sa femme en la «corrigeant».
Il n’en allait pas de même pour la femme. Il se peut donc qu’en plus de son effet exhortatif, cette scène de ménage ait également eu une fonction divertissante pour l’observateur de l’époque. En effet, il a dû se moquer de cet époux en colère qui essaie d’imposer son autorité par la force à sa femme, qui se défend et rend coup pour coup.
PREMIERS ÉLÉMENTS de bandes dessinées?
Dans cette représentation, un petit détail mérite toute notre attention. Il s’agit d’une petite étoile à cinq branches qui se trouve au niveau des yeux de la femme. Cette étoile est peut-être un pictogramme mimétique qui reflète les émotions de la personne. De nos jours, l’interprétation de l’étoile en tant que «pictogramme d’état émotionnel» dans ce genre de scène est fortement influencée par son utilisation dans les bandes dessinées et les dessins animés. Ce symbole y est associé à la douleur ou à l’ivresse. On voit des étoiles. L’étoile représentée ici a-t-elle la même signification? Les modes de représentation du Moyen Âge et de l’époque moderne n’exprimaient pas seulement la douleur par la mimique et les gestes, mais également par la représentation des effets physiques des traumatismes tels que des plaies ou des blessures. L’ajout d’une étoile censée exprimer la douleur serait donc associé à l’aspect plutôt «humoristique» de la mise en scène des faits représentés. Cependant, l’étoile peut refléter une autre émotion de la femme, à savoir la colère: elle est stärndonnerswild («enragée des étoiles»). Selon le Schweizerisches Idiotikon, l’usage de cet adjectif est attesté au XVIIe siècle.
L’étoile pourrait également être interprétée comme la profération d’une grossièreté. Comme l’explique d’ailleurs le Schweizerisches Idiotikon, Himmelheiligstärnewält! et Stärnedonnerwätter! («tonnerre d’étoiles») étaient à l’époque des injures courantes. Cependant, les jurons outranciers étaient interdits par les pouvoirs publics. En outre, il aurait été assurément maladroit de faire figurer une telle saillie verbale sur une pâtisserie servie à l’occasion d’une fête de mariage par exemple. Ici encore, on peut se référer à titre de comparaison aux invectives proférées dans les bandes dessinées, qui y sont souvent représentées par une suite de signes, en particulier lorsque le public comprend des enfants et des adolescents. C’est probablement pour de semblables raisons que le sculpteur du moule s’est contenté de ne représenter qu’un seul pictogramme et qu’il a laissé l’observateur averti du XVIIe siècle libre de son interprétation.