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Lorsqu’il épluchait les légumes à la cuisine, il s’étonnait de parler encore si facilement la langue de son enfance avec le prisonnier. Elle était en lui toute prête, alors que ces dernières années il n’y avait jamais pensé. Elle sortait de sa bouche, sonore et large. A chaque mot étaient liés des paysages qu’il reconnaissait aussitôt. Des murs jaunes lui apparaissaient, des guidons de bicyclette. Les mots avaient gardé leur volume, leur odeur, leur place. Lui venaient les abords gris-violet des villas, les rafales du vent dans la couronne des hêtres, le long remblai, très haut, qui traçait une ligne de partage, des voix. Parfois, sous la lumière de la lune, on entendait, infiniment loin, presque imperceptible, le roulement des trains qui grandissait peu à peu, disparaissait et reprenait pour s’enfler soudain vers la gauche puis s’atténuer lentement en direction de Hambourg, vers la droite. Toute l’étendue du monde et du temps à venir.Pourtant, le français était devenu sa langue intime, celle où tout se prolongeait, se mettait en place, et faisait entendre. Cette langue avait tracé en lui une géographie imaginaire de villes un peu lentes, à la lisière desquelles on venait de tracer les contours de banlieues imaginaires dont les trottoirs se prolongeaient en pleins champs.
(Extrait de Le Recours)