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Lundi 24 décembre, 00 heures 12
Les sauveteurs arriment des cordes solides au tronc du chêne maintenant dégagé. Des projecteurs éclairent la scène, et l’on se dirait dans un décor lunaire. Le vent est tombé. La nuit est très froide. Le passage est bientôt dégagé. Un pompier encordé se tient sur la couche de neige restante, à la verticale de l’entrée de la grotte. Il frappe avec une pique en métal dans l’épaisseur de la poudre blanche agglomérée. La pique ne rencontre presque plus de résistance. En quelques coups une brèche est faite.
- Ohé! appelle-t-il? Il y a quelqu’un? appelle-t-il.
- Ohé! Nous sommes là! répond une voix.
D’autres voix se mêlent, puis une cacophonie spontanée de cris, de rires, de sanglots de soulagement, de chuintements de bonheur. Un feu d’artifice sonore accueille les sauveteurs comme des héros. Le pompier donne quelques coups de pique supplémentaires et soudain le sol de neige s’effondre sous ses pieds. La corde à laquelle il est rattaché le retient. Ses collègues le descendent ensuite lentement jusqu’au fond de la grotte. Il sent la forte teneur en gaz carbonique et voit quelques personnes allongées, au bord de l’asphyxie. Il demande qu’on lui envoie une bouteille d’oxygène, puis fait respirer chaque personne. De longues rasades font revenir le brillant dans les regards. En haut une pompe est installée et pulse de l’air vers l’intérieur de la grotte.
D’autres sauveteurs descendent avec de la lumière. Suit un paquetage qui contient le matériel de soins d’urgence et la cantine. Anouchka avait annoncé l’accident aux secours. Une femme de l’équipe demande où est le blessé. On la conduit à Michal. Termite explique ce qu’il a fait sur la fracture, ainsi que les premiers soins prodigués. Elle l’examine. Son visage exprime l’inquiétude.
- C’est grave, dit-elle aux autres. Vous avez sauvé la jambe avec les soins sur la plaie. Mais des tissus sont détruits et la fracture nécessite une opération.
A Michal:
- Il pourrait vous rester des séquelles.
Michal écoute. Il ne dit rien. Son regard est celui d’un animal sans défense, apeuré et plein de gratitude pour la lionne qui vient le sauver. Qu’il est loin le Michal sûr de lui en apparence, qui prêchait que le monde ne méritait pas de continuer! La «lionne» prend sa tension. Elle est basse. Sa température aussi. Il fait un début d’hypothermie. Elle demande à ses collègues restés en haut s’il est possible d’avoir un hélicoptère. On lui répond qu’en pleine nuit c’est dangereux; il ne pourrait pas se poser ici. Il faut retourner à la maison d’Anouchka et commander une ambulance. La route est dégagée, elle sera sur place rapidement.
- Rapidement, peut-être, mais nous avons quatre bonnes heures pour atteindre la route. En tirant la civière! Et le blessé est faible. Il faudrait un hélicoptère.
Termite intervient:
- Il y a un pré assez grand à quelques centaines de mètres. L’hélicoptère pourrait charger Michal à cet endroit.
La consigne est passée. En haut deux sauveteurs vont repérer le lieu. La lionne prépare une seringue et injecte une dose de morphine au blessé. Il faut ensuite le préparer à être remonté sans aggraver son état. Elle lui pose une attelle qu’elle entoure d’un bandage souple. Elle demande à qu’on lui envoie le câble de traction et la sangle, qu’elle passe sous les bras de Michal. Très délicatement, aidée par ses collègues et par deux membres du petit groupe, elle le porte à la verticale du trou de sortie. Pendant ce temps un autre sauveteur distribue des rations de boisson tonique chaude et des barres énergétiques. Un autre fait l’inventaire des problèmes sanitaires. Bien qu’affaiblis les neufs restants pourront regagner la route et un camion spécial les transportera à l’hôpital pour des contrôles.
- Nous aurions préféré ne pas vous faire marcher mais vu les circonstances il n'y a pas d'autre choix. Pensez-vous y arriver?
Il le faudra. Ils respirent mieux et la force revient. La boisson chaude et un complément de vitamines leur apportent rapidement un regain d’énergie. Ceux d’en haut sont de retour de leur exploration. Le pré est large, d’une pente très faible, et sans obstacle. La lionne donne le feu vert. L’hélicoptère sera sur place dans vingt minutes. Le temps qu’il faut pour remonter Michal.
Pendant que l’on prépare le sauvetage Termite fait le tour des membres du groupe avec les autres sauveteurs. Il semble que tout le monde aille bien, à part la fatigue. Il les encourage encore. L’épreuve n’est pas terminée. Il reste au moins quatre heures de marche dans la neige épaisse. Les sauveteurs ont apporté des patinettes qui leur éviteront de s’enfoncer à chaque pas dans un mètre vingt de neige poudreuse. Soudain Termite sent des mains sur ses épaules. Il connaît ces mains. Il connaît l’odeur de la personne qui est derrière lui. Il reconnaît sa voix.
- Achka!
Anouchka l’enserre dans ses bras.
- J’étais si inquiète! Je n’en pouvais plus.
- Je suis là, Achka. Je vais bien! Et toi?
Elle ne dit rien et colle son visage dans le cou de termite. Elle goûte à la bonne chaleur. Le silence remplace les mots. Leurs corps disent ce que les lèvres n’ont pu exprimer depuis trois jours.
Soutenu par la sangle Michal s’élève dans la grotte. En haut deux sauveteurs le reçoivent. Puis les autres membres du groupent montent un à un à l’échelle de corde de Termite. Enfin Anouchka, Termite lui-même, et la lionne qui ferme la marche. Michal est déjà au lieu prévu d’atterrissage. On voit au loin les lumières de l’hélicoptère puis l’on entend son moteur et le bruit de ses pales. Sur place les sauveteurs groupent leur matériel, équipent les rescapés, leurs donnent encore une boisson chaude, et la troupe se met en route.
Il est 03 heures 30. Malgré la fatigue le serpent humain progresse. Les sauveteurs ont déjà programmé un camion sanitaire. Il les attendra au bout de la route.
* * *
08 heures 20
Le jour se lève. Ils arrivent enfin à la maison d’Anouchka et de Termite. Ceux-ci proposent une halte pour boire un café et prendre un petit-déjeuner. Les sauveteurs déclinent l’invitation. Ils doivent conduire les rescapés à l’hôpital. Ils ont d'autres missions. De nombreuses personnes sont bloquées dans les campagnes sans plus de vivres ni de soins. La situation est une catastrophe nationale.
Alors on se dit au revoir. Anouchka, Termite, les rescapés et les sauveteurs ne font pas de longs adieux. Il y a d’autres priorités. Les moteurs tournent déjà. Les portes se referment. La camions font demi-tour sur place et prennent la direction de la ville. A travers les fenêtres les rescapés font des signes. Anouchka et Termite leur répondent. Puis ils rentrent chez eux. Ils ne disent rien. Ils n’y a rien à dire. Ils se touchent, se reniflent, pour se retrouver. Pour se dire combien ils se sont manqués. Pour exprimer leur admiration mutuelle. Une belle fierté l’un de l’autre fait gonfler leur poitrine. Ils préparent du café. Termite ferme les yeux. Soudain la fatigue le prend. Il boit une tasse chaude et dit:
- Achka, je suis épuisé. J’ai trois nuits de retard de sommeil. Je vais dormir quelques heures.
- Je t’accompagne mon François, J’ai aussi beaucoup de retard.
- Oh... tu m’as appelé François!? Il y a longtemps...
- Termite était le maître du bois. Maintenant tu es aussi le maître de la Grotte noire. Je ne vais pas inventer un surnom à chaque fois. Je ne m’y retrouverais plus, dit-elle en riant.
Elle ajoute:
- C’est plus simple de t’appeler François. J’aime ton prénom.
François prend encore une douche. Puis ils plongent tous deux dans un profond sommeil.
Dehors, la terre dort aussi sous un épais duvet blanc.
Suite et fin à venir.