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Arpenter Saint-Gall, c’est comme utiliser une machine à remonter le temps. Il suffit de changer de ruelle pour passer d’une époque et d’un style à l’autre, toujours surpris par la richesse et la beauté de la ville. On commence par admirer juste devant la gare la splendide St. Leonhard-Strasse. Nommée à l’époque Prachtstrasse («rue de la Magnificence»), elle a été construite au XIXe siècle.
Dès le XIIIe siècle, le textile a régné en maître dans la région,
explique notre guide Erika Akermann. Puis la broderie a été inventée en 1753. Des tonnes et des tonnes en ont été exportées partout dans le monde, et la ville désirait impressionner les clients étrangers.» Résultat: une rue large et grandiose, aboutissant au bâtiment démesuré de l’UBS (anciennement la bourse de broderie, construite en 1889), dont les colonnades et le style rappellent les temples romains.
«Savez-vous pourquoi de nombreuses banques sont construites selon ce type d’architecture? demande Erika Akermann. Dans la Grèce antique, on changeait l’argent dans les temples et personne n’osait le voler. Les banques ont ainsi pris le même aspect dans l’idée d’être protégées, elles aussi.»
Mais avant d’arriver à ce monument majestueux, notre guide nous fait admirer sur la gauche un autre bâtiment symbolique de la ville: l’Oceanic. «Construit en 1905, ce splendide immeuble Art Nouveau représente la conscience de la propre valeur de la ville de Saint-Gall, avec cinq Parques, au lieu des trois de la mythologie grecque.» De droite à gauche, la première tient le fil de la vie, un bébé à ses pieds, la seconde prélève le fil, la troisième le tient à l’horizontale, la quatrième le baisse et la dernière le coupe, un crâne à ses côtés.
Une drôle de place rouge
On remonte la Kanzleistrasse pour aboutir à la surprenante «Place rouge», recouverte d’un granulé de caoutchouc. «En 2004, la banque Raiffeisen avait construit deux bâtiments sur la place, très critiqués par les habitants. Elle a donc lancé un concours afin de rendre l’espace plus accueillant. Pipilotti Rist l’a remporté et a conçu la place comme un appartement, avec un vestiaire contenant un vase géant au fond, un salon, un VIP-lounge, un corridor et un parc de jeux avec la réplique d’une Porsche à taille réelle. Le tout en rouge vif, pour amener un peu de vie!»
Mais nous sommes venus avant tout pour la vieille ville. Nous partons donc pour l’Oberer Graben, qui marque l’endroit où passait le mur d’enceinte. Ce dernier a commencé à être détruit à partir de 1820, afin de laisser place à des maisons. Puis, sur notre gauche, au coin de la Multergasse, un autre splendide exemple d’Art Nouveau: en guise de frise, des têtes sculptées représentant les cinq continents contemplent les passants et symbolisent l’ouverture de la ville sur le monde.
Les cent onze trésors de la ville
On se glisse dans la Schmittengässlein, l’une des rues les plus étroites de la ville, puis on laisse sur notre gauche la Grüninger Platz et ses jolies maisons à colombages rehaussées. Pour découvrir enfin, à la Bankgasse, un oriel en bois entièrement sculpté et orné de scènes de l’Ancien Testament: Jonas sous son ricin, Elie nourri par les corbeaux, le combat de Jacob contre l’ange et Tobias et Raphaël. Le tout accompagné de dragons- lions fantastiques et d’angelots. «Construit en 1642, cet oriel, comme tous les modèles en bois, a été fixé à une maison déjà existante, explique notre guide.
Ces fenêtres en baie permettaient aux propriétaires de montrer qu’ils avaient de l’argent et à leur femme d’avoir plus de lumière pour broder.»
La vieille ville de Saint-Gall possède ainsi 111 oriels – du latin oriollum, qui signifie porche ou galerie –, représentant généralement des scènes de mythologie, justice, religion et géographie. Ils sont accrochés à des maisons datant du XVIe au XVIIIe siècle.
Sur la droite de la Gallusplatz, on en observe ainsi trois exemples, tous du XVIIe siècle, mais bien différents: au numéro 30, le modèle en bois sculpté est le seul de la ville à présenter un ange aux ailes déployées. L’oriel du «Zur Wahrheit», où logea en 1531 durant 27 semaines Paracelse, l’hôte le plus célèbre et le plus rustre de la cité, est en bois peint et date de la deuxième moitié du XVIIe siècle, tandis que celui qui surplombe le numéro 34 s’étend pour sa part sur plusieurs étages.
Chameaux fantômes
Mais descendons la Gallusstrasse, qui abrite entre autres la Chambre de l’industrie et du commerce et sa façade blanche et or rénovée pour commémorer son 550e anniversaire, puis le premier hôpital de Suisse, fondé au VIIIe siècle.
Après la place du cloître, on prend la Kugelgasse pour admirer, à droite le long de la Spisergasse, «l’oriel au chameau», l’un des plus célèbres de la ville. «La maison qu’il ornait ayant été détruite puis reconstruite plus basse, la partie intermédiaire avec les chameaux a été ôtée, mais peut être admirée au Musée d’histoire», souligne notre guide.
On termine notre tour devant deux oriels voisins, fixés en 1690. Sur l’un, Poséidon, sur l’autre, des esclaves et Hercule portant le globe habituellement soutenu par Atlas. Sur les deux, des têtes d’anges pour «chasser les mauvais esprits» et surtout des fruits à foison, «signe de richesse». Erika Akermann s'en amuse:
La jalousie régnait. Dès que l’un des marchands colorait son oriel, son voisin faisait de même.»
Pour le plus grand bonheur des touristes qui passent, le nez en l’air.
Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer
Auteur: Véronique Kipfer
Photographe: Daniel Ammann