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Prix du cinéma suisse 2015
Genève, 13.03.2015 - Lettre du Conseiller fédéral Alain Berset à Jean-Luc Godard à l’occasion du Prix d’honneur du cinéma suisse 2015. – Seules les paroles prononcées font foi.
Chers amis du Cinéma,
La remise, certes un peu tardive, d'un prix d'honneur à Jean-Luc Godard revêt une portée symbolique cachée.
En allemand, prix d'honneur (Ehrenpreis), c'est aussi le nom d'une fleur. Et cette fleur, en français, c'est la véronique, qui nous renvoie au tout premier court-métrage professionnel de Jean-Luc Godard, sorti en 1958: Charlotte et Véronique.
Comme quoi l'œuvre d'un très grand cinéaste est un cycle de vie.
En 1966, souhaitant réagir à l'interdiction du film de Jacques Rivette, Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, Jean-Luc Godard fit publier dans le Nouvel Observateur une « lettre ouverte à André Malraux, ministre de la Kultur », avec un k.
Notre honoré n'étant pas présent parmi nous ce soir, permettez-moi de vous lire la présente « Lettre ouverte à Jean-Luc Godard, du ministre de la culture avec un c ».
Nous la lui ferons parvenir avec son prix d'honneur.
"Genève, le 13 mars 2015.
Cher Jean-Luc Godard,
Cher Maître,
Vous avez expliqué que dans le processus de création de vos films, le scénario venait après le tournage. Il en va probablement un peu de même dans le processus de l'attribution des prix, où les auteurs sont toujours honorés en dernier.
Si je vous remets un prix d'honneur du cinéma suisse, c'est moins vous que moi qui suis honoré. Comme presque toujours chez vous, l'ordre apparent des choses est bouleversé.
Nous connaissons vos rapports avec le monde des solennités, après lesquelles vous n'avez jamais couru. Nous pensions toutefois avoir mis le
maximum de chances de notre côté en organisant la cérémonie de ce soir dans la banlieue de Rolle. Cela ne vous a malheureusement pas pour autant permis de vous déplacer. Hélas pour moi. Le titre de ce film que vous avez réalisé en 1993 prend soudain à mes yeux tout son sens.
Cher Maître, vous n'avez pas créé le cinéma suisse, il serait exagéré de le décréter. Il n'en demeure pas moins que vous avez assez largement contribué à le faire redescendre de ses montagnes, à lui faire quitter ses lieux communs pour le mener à travers les plaines jusque dans les villes, lieux de passage et de gares où se mélangent les gens et les genres.
Votre cinéma est un mélange des genres, comme des formes. Il est la poésie née sur le limon du quotidien. Il est amateurisme savamment maîtrisé, folie triste et pessimisme joyeux. Il est tantôt sociologie, tantôt politique. Il est musique des phrases et grammaire des bruits. Ce cinéma-là, c'est du jazz.
Un jazz rythmé par le montage, art invisible dans lequel vous excellez, le seul art peut-être qui, dans le cinéma, ne peut être exercé qu'en artisan. Non, vous n'êtes pas un réalisateur, ni même un scénariste, vous êtes d'abord et avant tout un monteur. Et au cinéma, où tout n'est qu'illusion, c'est le monteur qui détient la vérité.
Vous avez livré votre vision du cinéma dans Histoire (s) du cinéma. Entre collages, montages vidéo, citations et aphorismes, voilà retracée toute l'histoire du 7e art, comme passée à la moulinette des 6 autres qui l'auraient précédé.
Histoire(s) du cinéma se situe entre les Fragments d'un discours amoureux et le Manifeste du surréalisme. On y lit ou perçoit votre passion du
cinéma, celui des grands maîtres, les Méliès, Dreyer, Ford, Rossellini, Hitchcock, ou plus proche de vous, Truffaut. On y ressent un amour très
admiratif de la littérature et de la peinture. Et par la magie des images retravaillées qui se succèdent, l'on croit même entendre, au fil des pages, ce cri primal du cinéma qu'est le chuchotement du projecteur. Histoire(s) du cinéma contient naturellement quelques charges en
règle contre la télévision. Si le cinéma est né de la photographie, il se meurt selon vous de la télévision, et ces deux technologies constituent dès lors sa matrice et son cercueil. Tout cela, vous l'exprimez dans un éclatement de textes et d'images qui, est-il troublant de le remarquer, préfigure totalement le langage actuel d'Internet, soit la technologie qui aura finalement tout à la fois tué la photographie, le cinéma et la télévision.
Vous observez aussi que « les masses aiment le mythe et le cinéma s'adresse aux masses ». Or il se trouve, cher Maître, que par le biais de la magie du cinéma, vous êtes à votre tour devenu mythe aux yeux des masses.
Jean-Luc Godard, « JLG », celui dont on connaît le cinéma plus encore que les films aux titres pourtant fameux : A bout de souffle, Le mépris,
Alphaville, Pierrot le fou, La chinoise, Week-end, Prénom Carmen, Je vous salue Marie. Jean-Luc Godard, un être malicieusement décalé à l'intelligence suspecte aux yeux des imbéciles. Il est toujours délicieux de vous citer : « Les Russes ont fait des films de martyrs.
Les Américains ont fait des films de publicité. Les Anglais ont fait ce qu'ils font toujours dans le cinéma, rien ». A bien y penser, vous êtes le
chaînon manquant entre deux monstres sacrés du cinéma : Orson Welles et Droopy. Entre Orson Welles et vous, il y a l'inventivité révolutionnaire et surtout, le cigare qui fait comme un trait d'union vertical. Et entre Droopy et vous ? Droopy est un chien désabusé, comme celui de votre dernier film, Adieu au langage, dans le regard duquel l'humanité mourante irait trouver refuge.
J'aimerais, avant de conclure, évoquer brièvement l'un de vos films, Sauve qui peut (la vie). Ce film qui a été tourné dans la région au début des années 80 est révélateur du regard d'artiste que vous portez sur notre pays.
Votre œil en est amoureux, c'est certain, il n'y a qu'à voir la façon dont vous filmez Nathalie Baye se promener à bicyclette dans la campagne. Votre esprit est en revanche beaucoup plus critique à l'endroit de la Suisse. Vous semblez en effet déplorer le cynisme de sa société individualiste et libérale, dans une peinture glaçante du couple moderne, entrecoupée de tableaux burlesques du monde de la prostitution. Mais vous laissez tout de même poindre un très émouvant début de fierté nationale en filmant une partie de hornuss, dont vous aurez ainsi grandement fait avancer la cause. Soyez-en officiellement remercié. Le ministre des sports se joint également à moi.
Vous avez écrit : « au cinéma, il n'y a jamais de scénario où l'on voit pousser une fleur ». Gageons que ce prix d'honneur que nous vous remettons en cette veille de printemps soit, comme la fleur qui pousse, le symbole d'une nouvelle histoire à naître du cinéma suisse.
Merci d'avoir pris la peine de me lire."
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