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L E T T R E CLV I I.
1735.
B. A M. DECIDE VILL E.
A Cirey , ce 3 novembre.
La divine Emilie, mon cher ami, n'est pas trop pour
Il y a peu de choses à corriger aux Songes et à
Je vous envoie , mon cher ami , la dernière scène de Jules-César; c'est de toutes les scènes de cette pièce, celle qui a été imprimée avec le plus de fautes. Elle a , ce me semble, une très-grande singularité, c'est qu'elle est une traduction assez fidelle d'un auteur anglais qui vivait il y a cent cinquante ans; c'est Shakespeare,
Corresp. générale. Tome I. V
le Corneille de Londres, grand fou d'ailleurs, et 1735. ressemblant plus souvent à Gilles qu'à Corneille; mais
il a des morceaux admirables. Mandez-moi ce que vous pensez de celui-ci.
Je vous ai déjà mandé les impertinences de l'abbé Desfontaines au sujet de ce Jules - César. Il appelle la scène que je vous envoie , une controverse; c'est la moindre de ses critiques. Il ne faut pas exiger de goût de lui; mais je devais en attendre au moins plus de reconnaissance. Les auteurs faméliques sont pardonnables ; s'ils déchirent leurs amis, ce n'est que par nécessité. Ce sont des anthropophages qui réservent pour le dernier celui à qui ils ont le plus d'obligations. Envoyez la scène de Shakespeare à notre ami Formont , et qu'il m'en dise un peu son avis. .
Adieu , mon aimable ami; il faudrait, pour que je fusse entièrement heureux, que vous vinssiez quelque jour à Cirey. Emilie vous fait mille complimens. Linant commence une tragi-comédie ; puisse-t-il l'achever.
P. S. Que dites - vous des scélérats de commis de la poste ? Nous avions , Linant et moi, mis bien proprement deux louis d'or , bien entourés de cire, dans un gros paquet adressé à sa pauvre sæur; et nous avions přis ce parti parce que le besoin était pressant. La malheureuse a bien reçu la lettre d'avis , mais point la lettre à argent. Pour remédier à cette violation cruelle du droit des gens, je m'adresse à monsieur le marquis. Ce monsieur le marquis me doit des monts d'or; il vous remettra les deux louis. Je m'adresse à vous pour cette petite commission , ne sachant en quel endroit du monde il se carre pour le présent,
L E T T RECL VI I I.
1735.
A
M. L' A B B É ASS E L I N.
A Cirey, 4 novembre.
E MOULIN a bien mal fait, Monfieur, de ne vous avoir pas envoyé cette dernière scène complète. Je viens de lui écrire et de lui recommander de vous la porter sur le champ. C'est, comme je vous l'ai dit, une traduction assez fidelle de la dernière scène du Jules-César de Shakespeare. Ce morceau devient par là un morceau singulier et assez intéressant dans la république des lettres. Voilà le point de vue dans lequel unjournaliste devait examiner ma tragédie. Elle donne une véritable idée du goût des Anglais. Ce n'est pas en traduisant des poëtes en prose qu'on fait connaître le génie poëtique d'une nation, mais en imitant en vers leur goût et leur manière. Une dissertation sur ce goût, si différent du nôtre , était ce qu'on devait attendre de l'abbé Desfontaines. Il fait l'anglais; il doit avoir lu Shakespeare ; il était à portée de donner sur cela des lumières au public. Si, au lieu de s'écrier, en parlant de ma pièce, que de mauvais vers ! que de vers durs! il avait voulu distinguer entre l'éditeur et moi , et s'attacher à faire voir en critique sage les différences qui se trouvent entre le goût des nations, il aurait rendu un service aux lettres, et ne m'aurait point offensé. Je me connais assez en vers, quoique je n'en fasse plus, pour assurer que cette tragédie, telle qu'on l'imprime à présent en Hollande, est l'ouvrage
le plus fortement versifié que j'aye fait. Tous les 1735. étrangers, qui retrouvent d'ailleurs dans cette pièce
les hardiesses qu'on prend en Italie et à Londres , et
A vos tyrans Brutus ne parle qu'au sénat.
ils savent bien, pour peu qu'ils aient de connaissance de la langue française , qu'un tel vers ne peut être de moi.
Je pardonne de tout mon caur à l'abbé Desfontaines fi, dans les choses désagréables qu'il a semées contre moi dans vingt de ses feuilles, il n'a point eu l'intention de m'outrager. Cependant, Monsieur , je vous enverrai , si vous voulez , vingt lettres de mes amis qui me parlent de son procédé avec beaucoup plus de chaleur que je n'en ai parlé moi-même. Enfin , Monsieur, quoi qu'il en soit, j'oublierai tout. Les
disputes des gens de lettres ne fervent qu'à faire rire les fots aux dépens des gens.d’esprit, et à déshonorer 1735. les talens qu'on devrait rendre respectables. Je puis vous assurer qu'il y a plus d'un ennemi de l'abbé Desfontaines qui m'a écrit pour me proposer des vengeances que j'ai rejetées. Je souhaite qu'il revienne à moi avec l'amitié que j'avais droit d'attendre de lui ; mon amitié ne sera pas altérée par la différence de nos opinions. Vous pouvez lui communiquer cette lettre.
Je vous suis attaché pour toute ma vie avec bien de la reconnaissance.
L E T T R E CLI X.
A L'ABBÉ DES FONTAINES,
Sur une rétractation de ce journaliste.
A Cirey , le 14 novembre.
Di l'amitié vous a dicté , Monsieur, ce que j'ai lu dans la feuille trente-quatrième que vous m'avez envoyée, mon cœur en est bien plus touché que mon amour propre n'avait été blessé des feuilles précédentes. Je ne me plaignais pas de vous comme d'un critique, mais comme d'un ami, car mes ouvrages méritent beaucoup de censure; mais moi je ne méritais pas la perte de votre amitié. Vous avez dû juger à l'amertume avec laquelle je m'étais plaint à vousmême, combien vos procédés m'avaient affligé ; et