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La guerre est la partie facile: entretien avec Mike Jackson, chef de l'état-major général britannique
16 mars 2003
our le nouveau Chef de l'Etat-major général britannique Mike Jackson, la guerre sera moins complexe à mener que la paix en Irak. Un entretien publié par le Telegraph permet de mettre en évidence les préoccupations majeures des militaires britanniques, en particulier de ceux de l'Army.
Le général Sir Mike Jackson – il insiste pour être appelé Mike plutôt que Michael – est l'un des commandants militaires britanniques les plus charismatiques et populaires de l'après-guerre. En 1999, il a reçu les louanges de la communauté internationale pour sa gestion de la crise du Kosovo lorsqu'il commandant la force de maintien de la paix de l'OTAN. Début février, il a atteint le sommet de l'Armée britannique en étant nommé Chef de l'Etat-major général.
«... Je pense que pour une période donnée environ 20% des forces déployées – ce qui équivaut à un tour de 2 années – est une juste mesure à long terme. »
Parlant couramment le russe et ayant servi dans le corps du renseignement avant d'être transféré au régiment parachutiste, le général Jackson est réputé pour avoir le meilleur cerveau de l'Armée. Il a été affectueusement connu par ses subordonnés sous le nom de Prince des Ténèbres ou de Héros du Kosovo, bien que l'on dise qu'il déteste les deux. Resplendissant dans son uniforme de service blasonné avec trois rangées de rubans médaillés, le général de 59 ans a donné à la mi-février sa première interview en tant que CEMG au Telegraph.
- Quels sont vos principaux sentiments en prenant la fonction de Chef de l'Etat-major général ?
- Eh bien, avant tout, le cadet Jackson 40 ans plus tôt ne pensait pas qu'il finirait là, de sorte que c'est un honneur énorme d'être proposé pour prendre la tête de l'Armée. J'ai conscience de l'Armée comme d'une chose vivante, ce qu'elle est largement, et je veux assurer au-delà de mon temps que ses capacités, son personnel, sa manière d'approcher les choses et son ethos sont conservés et développés. Ce que nous avons est très précieux à mes yeux, mais je suis déterminé à l'améliorer.
- Comment pensez-vous pouvoir l'améliorer ?
- Il y a de nombreux aspects à cela, mais je dois commencer avec les gens. Les généraux et leurs armées ne sont rien sans leurs soldats, qui sont le début de toute chose. Il faut donner à ces soldats le meilleur possible dans tous les domaines, qu'il s'agisse de leur équipement, de leur salaire, de leur conditions de vie. Ils doivent sentir qu'ils sont une partie individuelle et vitale de ce que représente l'Armée, qu'ils ont rejoint quelque chose de très spécial, que leur contribution à l'ensemble est aussi importante que celle de n'importe qui.
- Est-ce que l'Armée souffre de "surextension", comme l'ont indiqué plusieurs généraux à la retraite et politiciens de l'opposition ?
- L'Armée est sans aucun doute très occupée. Pas moins avec notre mission, mise pour l'instant entre parenthèses mais toujours existante, aux côtés de la RAF et de la Royal Navy, de fournir une protection contre le feu pendant que le conflit actuel avec l'Union des Brigades de Pompiers se résout. Ce sont 13'000 soldats liés, qu'il est très difficile d'utiliser pour quoi que ce soit d'autre. Nous avons bien sûr la montée en puissance pour le Golfe, nous avons l'engagement permanent en Irlande du Nord, les Balkans et ainsi de suite.
Mais d'après mon expérience, des soldats qui s'ennuient ne sont pas ce que nous voulons. Les soldats s'engagent dans l'Armée pour aller en opérations, pas pour rester assis à ne rien faire dans des casernes. Il y a par conséquent un équilibre à trouver, et c'est un équilibre différent pour le jeune soldat et le jeune officier, qui ont l'esprit d'aventure et qui veulent sortir et faire des trucs, et pour leur homologue plus âgé, un sergent-major ou un major au milieu de la trentaine, qui ont presque certainement une famille et ont d'autres sources d'inquiétude. Ces deux genres d'individus ne vont jamais voir la surextension ou son contraire de la même manière.
En ce qui me concerne, je pense que pour une période donnée environ 20% des forces déployées – ce qui équivaut à un tour de 2 années – est une juste mesure à long terme. Mais nous sommes en définitive au service du Gouvernement et s'il exige que nous en fassions davantage – et c'est certainement ce qui se passe aujourd'hui – alors c'est ce que nous ferons.
- Est-ce que vous dites que l'Armée est étirée à ses limites ?
- Elle est à l'extrémité supérieure. Ce n'est pas soutenable sur une longue période.
- Est-ce que l'Armée est satisfaite avec ses moyens ?
- Dans un monde idéal, l'Armée serait payée plusieurs fois davantage, elle aurait le meilleur équipement disponible, mais ce n'est pas le monde dans lequel nous vivons. Le budget de la défense n'est pas illimité. C'est au Gouvernement de décider des priorités sur les dépenses publiques, et il vaut la peine de nous rappeler qu'il y a eu une augmentation importante du budget de la défense dans la dernière enveloppe de dépenses publiques.
- J'ai lu certaines choses à propos de votre bagarre avec le général Wesley Clark…
- Vous voulez dire une différence d'opinion [avec un sourire de loup].
- Est-ce que vous envisagez la possibilité que quelque chose de semblable se produise à nouveau, parce que l'armée américaine est présente en force et que des frictions peuvent se développer ?
- Les circonstances entourant l'entrée de la KFOR au Kosovo et, en particulier, celles autour de l'aéroport de Pristina, qui ont duré environ 48 heures, étaient vraiment propres à la situation politique extraordinairement complexe à cette période.
Mais je n'essaie pas d'esquiver le problème. Lorsque les enjeux sont élevés et que vous avez des commandants à juste titre déterminés à remplir la mission qui leur a été confiée, les opinions peuvent varier et il peut y avoir des frictions. C'est un aspect de la nature humaine, et l'histoire militaire est jonchée d'incidents où, sous la pression des événements, il y a eu des désaccords qui ont ensuite été surmontés.
- Comment le moral des soldats sera-il affecté s'ils doivent mener une guerre dans le Golfe sans le soutien massif de la population à domicile ?
- Le soldat britannique est un être assez robuste, et je ne pense pas que nous devons nous inquiéter, pour l'instant, qu'il se sente mal aimé.
Pour autant que de sache, au sein de l'Armée, il n'y a absolument aucun sentiment que nous sommes seuls, que les soldats ne veulent pas aller dans le Golfe. Au contraire, les soldats qui ne partent pas sont fâchés avec ceux qui s'en vont, c'est l'usage de l'Armée Britannique et c'est un usage très sain.
- Les soldats qui ont servi dans le conflit du Vietnam ont senti le mépris du public américain pour leurs actions. Craignez-vous que le public britannique puisse développer une attitude similaire ?
- Eh bien, je suis comme n'importe qui d'autre parfaitement conscient de la leçon qui a émané de la guerre du Vietnam. C'était une guerre prolongée, une guerre pour laquelle les Etats-Unis, en tant qu'entité politique, ont énormément louvoyé et reculé. Je ne vois pas du tout une telle situation dans le cas présent. Certes, un gigantesque débat international a lieu, et un autre au niveau national, mais nous ne sommes pas encore à la décision et je ne vois pas [une guerre en Irak] comme un conflit prolongé de cette manière, ni comme un conflit qui fait encourir les horribles pertes du Vietnam.
- Le Kosovo a été un conflit entrepris sans le soutien de l'ONU et mené à bien, donc vous n'avez a priori pas de souci à effectuer une autre campagne qui n'a pas le soutien de l'ONU ?
- Je n'aimerais pas spéculer sur les conditions politiques et légales précises qui vont exister si et quand la décision [de partir en guerre] est prise. Cela dit, je me suis contenté au Kosovo du fait que mon propre Gouvernement soit certain que ce qui est entrepris reste dans le cadre des lois internationales.
- Etes-vous d'avis que s'ils sont confrontés à la guerre, de nombreux soldats irakiens pourraient ne pas vouloir se battre ?
- Oui. Je pense que c'est un commentaire juste. Le niveau jusqu'où les Forces armées irakiennes se sentiront prêtes à tout pour Saddam Hussein est une question essentielle.
- Quel est l'objectif militaire d'une invasion de l'Irak ?
- Les forces militaires sont utilisées pour atteindre des buts politiques. Dans toute campagne, il faut être au clair sur ces buts politiques. Vous pouvez ensuite calculer quels sont les objectifs militaires nécessaires pour atteindre ces buts, puis vous mettez au point le mouvement de A à B. Mais les buts sont politiques – ils doivent l'être.
- Est-ce que l'Armée britannique est complètement préparée à affronter un ennemi qui pourrait utiliser des armes chimiques et biologiques ?
- Dans tous les aspects de la vie, la peur s'inspire de l'ignorance. Un bon entraînement et un bon équipement permettent de supprimer en partie cette peur. En ce qui concerne la Grande-Bretagne, nous sommes l'une des nations de pointe en matière de mesures défensives au niveau de l'équipement, des techniques et de l'habillement, dans ce monde obscur des armes biologiques et chimiques.
Je n'ai aucun doute que les soldats, déployés ou en train de le faire au Moyen-Orient, vont beaucoup réfléchir à cela, et s'assureront que leur entraînement et leur équipement personnels seront à la hauteur.
- Quelle inquiétude avez-vous quant au problème des tirs fratricides ?
- C'est un fait historique que les armées en campagnes provoquent le fameux blue-on-blue. Pour quelle raison ? Parce que les êtres humains ne sont pas parfaits et commettent des erreurs. Comment les éviter ou les minimiser ? Il existe plusieurs approches. Un équipement électronique intelligent est important, tout comme les procédures, les tactiques et l'entraînement. Vous pouvez ajouter à cela des boîtes noires qui envoient des signaux disant où vous êtes, et bien des choses sont à disposition pour assurer que, si et quand les opérations débutent, nous seront pleinement équipes à tous les sens du terme. Lorsque je dis pleinement équipés, j'entends équipés par l'entraînement et la compréhension autant que par le matériel. Toutefois, vous ne pouvez pas supprimer ce risque.
- Les Américains donnent quelquefois l'impression qu'ils pourraient mener une Guerre du Golfe tous seuls, et qu'ils considèrent l'engagement de la Grande-Bretagne comme une nécessité politique plus que militaire.
- Si tel est le cas, je dirais que c'est une vision quelque peu mesquine, mais ils ont parfaitement le droit de l'avoir. Les capacités militaires des Etats-Unis soit loin devant celles de quiconque. Mais si vous demandez au Gouvernement américain ou au Pentagone s'ils veulent une contribution britannique au sol, en mer ou dans l'air, je sais quelle sera leur réponse. Ils diront "oui". Ce n'est pas qu'une affaire de politique. C'est un sens de partage du fardeau, qui est assez important, de ne pas avoir à faire ceci tout seul. De manière générale, il y a bien sûr une dimension politique, et elle pourrait bien être la dimension dominante. Je ne souhaite pas nécessairement me disputer à ce sujet, mais je ne pense pas que cela soit aussi simple que cela.
- Etes-vous inquiet que nos soldats devront se battre dans des villes irakiennes comme Bagdad ?
- Ce n'est pas un secret que le combat en zone bâtie est chaotique, meurtrier et à éviter de préférable. Je suis donc sûr que si nous y venons, bien des réflexions latérales seront menées.
"Je peux le faire", voilà comment parlent les soldats. Mais les batailles de style traditionnel en ville ont démontré au cours de l'histoire un fort taux de pertes, et je ne souhaite pas cela à mon Armée ou à celle de quiconque. Et je suis sûr que les soldats britanniques qui pensent au-delà du "je peux le faire" penseront à une autre manière de le faire.
- Est-ce que les troupes britanniques seront impliquées dans un Irak post-Saddam, et pour combien de temps ?
- Si ce conflit est mené, il y aura logiquement une situation post-conflit qui à mon avis sera plus exigeante et difficile que le conflit lui-même, qui pourrait être relativement bref avec de faibles pertes. Il y a ensuite la question de la reconstruction, et je dis pas cela au sens physique, mais j'entends reconstruire le corps politique de l'Irak. Le résultat désiré est très clair : un Irak dans ses frontières actuelles, en paix avec lui-même, avec ses voisins, et comportant un gouvernement représentatif. Et cela nécessitera une assistance de manière analogue à l'Afghanistan.
Je n'ai aucun doute qui si ces circonstances se produisent, le Royaume-Uni sera appelé à jouer un rôle dans ce processus. Ce n'est pas simplement un processus militaire. Franchement, c'est même loin d'être un processus militaire. Il a plusieurs facettes : la reconstruction économique, le développement politique, l'aide humanitaire, le retour de 4 millions d'Irakiens expatriés, et j'imagine que le gros d'entre eux souhaitera retourner dans leur maison. Si j'ose dire, l'Armée britannique a une grande expérience de ceci.
- Combien de temps estimez-vous que cela durera ?
- Je peux essayer de deviner. Il y aura dans la coalition un souhait, à mon avis justifié, de minimiser cette période de temps. Le processus afghan est peut-être une sorte de modèle, mais il faut être prudent. Je pense qu'il serait sage de travailler un an ou deux. Ce pourrait être moins.
- Ce ne sont pas seulement des manifestants protestant à Hyde Park, mais également d'éminents généraux à la retraite qui affirment que nous ne devrions pas faire la guerre à l'Irak. Est-ce que vous pensez que leurs avis sape le moral des soldats ?
- Je ne pense pas que leurs commentaires sont lus par de nombreux soldats, et je m'attends à ce que de nombreux jeunes officiers ne leur paient pas davantage d'attention. Les colonels, je pense, vont les lire, diront "hum" et tourneront la page. Ils sont parfaitement libres de leur opinion mais, bien entendu, ils sont à la retraite et par conséquent pas entièrement informés.
- Est-ce que vous partagez la conviction que la "guerre est un enfer" ?
- Je ne pense pas que l'on puisse la décrire autrement. C'est un terme émotif, mais je sais ce qu'il signifie. C'est l'expérience la plus déplaisante qu'un être humain puis imaginer ou vivre. La guerre est un petit mot, mais il recouvre tant de choses. Pensez à Berlin en 1945 – horrible. Stalingrad et Caen – des batailles horribles de misère humaine. Mais je ne suis pas sûr que la guerre moderne soit cela. Elle n'implique pas nécessairement un combat violent au corps-à-corps sur une pile de débris pendant des semaines, de sorte qu'il peut y avoir des degrés d'enfer. La guerre est le dernier recours et les soldats le savent mieux que quiconque. Si c'est ce qui est nécessaire, c'est en dernière analyse pour cela que nous sommes ici.
Texte original: Dominic Lawson et Sean Rayment, "War is the easy part", The Sunday Telegraph, 23.2.03
Traduction et réécriture: Maj EMG Ludovic Monnerat

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