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Avertissement : Pour une bonne compréhension de cette chronique sur l’histoire du XVIIIe siècle genevois, il convient de lire les billets précédents portant sur le contexte général de l’époque, sur l’Affaire Rousseau (1762-1768) et sur l’arrivée de Voltaire à Genève. Bien que je revienne à chaque fois sur certains éléments, je ne peux en effet revenir sur l’ensemble de ce qui a été dit précédemment.
Depuis son arrivée dans la région genevoise en 1754, Voltaire observe la vie politique genevoise en bon ami des Patriciens, la classe dirigeante qui détient quasiment tous les pouvoirs à Genève par sa main mise sur les conseils restreints, le Petit Conseil et le Conseil des Deux-Cents (dont les membres s’élisent mutuellement, ce qui est fort pratique pour rester au pouvoir indéfiniment). Comme dit dans mon précédent billet, pour s’émanciper des tracas que lui causent les pasteurs genevois, Voltaire s’installe à Ferney en 1757, à la bordure de l’Etat genevois. Entre 1763 et 1765, il observe les revendications d’un groupe de Citoyens et des Bourgeois de taille croissante, les Représentants, qui remettent en question les prérogatives des Patriciens et demandent un droit de trancher un désaccord entre eux et le gouvernement pour le Conseil Général, l’assemblée des Citoyens et des Bourgeois. A partir de 1765, et sur conseil de Rousseau (qui s'est lui retiré de toute participation à la vie politique genevoise), les Représentants se rendent à Ferney et demandent conseil et appui à Voltaire. Ce dernier s’affirme alors convaincu de la justesse de leurs revendications et leur offre son soutien. En sa demeure, il organise des rencontres de conciliation entre les deux partis et, à travers plusieurs textes, Propositions à examiner pour apaiser les divisions de Genève, Réflexions sur les moyens proposés pour apaiser les troubles de la ville de Genève, Précis impartial de nos divisions et Idées républicaines, défend les revendications des Représentants. Il finit par proposer aux deux partis une voie de sortie à leur conflit : si 700 Citoyens ou Bourgeois (le Conseil Général en comptant environ 1500 à cette époque) signaient une Représentation, alors la question devrait être soumise et tranchée par le Conseil Général (et non par les conseils restreints du gouvernement oligarchique). Cela ressemble beaucoup à notre droit d’initiative actuel, qui avait déjà été réclamé par Fatio en 1707 (et qui fut notamment finalement fusillé pour cela par le gouvernement patricien, nous y reviendrons ultérieurement). Mais la proposition est rejetée par les Patriciens, le nombre de signataires leur semble trop faible, et par les Représentants, le nombre de signataires leur semble trop élevé… (Voltaire en conclue que sa proposition est équilibrée.)
Pour avoir embrassé la cause des Citoyens et des Bourgeois, Voltaire s’est attiré une certaine animosité de la part des Patriciens. Bien entendu, son prestige et ses appuis puissants (français notamment, mais pas seulement) interdisent qu’on le traite comme on a traité Rousseau (décrété de prise de corps). Son opposition au gouvernement oligarchique peut surprendre quand on sait que Voltaire soutenait le régime monarchique en France et en Russie. Mais ce n’est là que le début des surprises, car Voltaire alla bien plus loin et embrassa la cause de la caste inférieure mais majoritaire des habitants de Genève : les Natifs. Pour pouvoir parler de cela, il nous faut toutefois d'abord revenir quelque peu davantage sur le contexte qui suit l’année 1765. A partir de 1766, les Représentants passent à la vitesse supérieure et adoptent la stratégie dite de la ligne des nouvelles élections. Réunis en Conseil Général, ils convainquent une large majorité de Citoyens et Bourgeois de refuser d'élire les candidats que leur soumet le Petit Conseil à divers postes publics (mais surtout aux postes de syndics, le Conseil Général devant élire quatre syndics siégeant ensuite parmi les 25 membres du Petit Conseil et ayant certaines fonctions publiques). Ce refus d’élire les candidats du Petit Conseil bloque le processus électoral et remet en question la légitimité du gouvernement patricien. Effrayés, les Patriciens menacent les Représentants d’en appeler aux Puissances Garantes du Règlement de l’Illustre Médiation de 1738, un élément essentiel du régime juridique en place en 1766, s’ils poursuivent leur obstruction au bon déroulement du processus électoral. Les Représentants soupçonnent un coup de bluff de la part du gouvernement et se contentent de réaffirmer leurs revendications. Le Petit Conseil appelle alors à l’aide les Puissances Garantes, la monarchie française, et les oligarchies de Zürich et de Berne, au grand désappointement des Représentants qui appréhendent la partialité évidente de ces régimes non démocratiques. C’est dans ce contexte que les Natifs vont entrer en scène et ne la quitteront plus jusqu’aux révolutions genevoises (dont nous parlerons plus tard).
Alors que durant les précédents troubles politiques de 1707 (Affaire Fatio) et de 1734-1738 (révolte des milices bourgeoises), les Natifs avaient soutenu les Citoyens et les Bourgeois, l’année 1766 marque un tournant dans l’histoire politique des Natifs genevois. C’est en effet durant cette année que les Natifs vont entreprendre de se constituer en un corps politique et de se dissocier des intérêts des Citoyens et Bourgeois, ce que les marxistes appelleraient le passage de la classe en soi à la classe pour soi. Plus encore qu’avec son soutien aux Représentants, Voltaire le monarchiste, embrassant la cause des Natifs, deviendra alors Voltaire le libéral. C’est ce dont nous parlerons dans mon prochain billet.
Adrien Faure