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Malgré ses soucis de santé et ceux politiques liés aux récents troubles à Bangkok, le roi Bhumibol, 81 ans, a fait une apparition publique. Il a longuement conversé avec une délégation suisse venue l'introniser membre d'honneur du Guillon, une confrérie vigneronne vaudoise.
Souverain considéré comme une quasi-divinité par ses 65 millions de sujets, le roi Bhumibol règne depuis plus de 60 ans sur l'ancien royaume du Siam. Il a accédé au trône en 1946 à l'âge de 19 ans, sous le nom de Rama IX, succédant à son frère aîné Ananda, mystérieusement assassiné dans son palais lors d'un complot qui a échoué.
Avec son sourire réservé et ses lunettes, le roi figure depuis des décennies sur tous les billets de banques thaïlandais. La famille royale gère un tiers des terrains de la capitale par le biais de fondations caritatives qui permettent de financer les projets d'éducation, d'hôpitaux, des bourses d'études et d'innombrables projets de développement rural.
Un monarque laborieux
Selon le Protocole, on ne regarde pas le souverain dans les yeux, les Thaïs se prosternent avec un respect infini et sincère, parfois jusqu'à terre. Ce cérémonial a créé sa légende. Le portrait du souverain est placardé partout dans le pays. Bouddhiste fervent, il se montre humble et vit simplement. Il ne voyage jamais à l'étranger, mais sillonne son pays.
Dans le monde, il est reconnu comme le «working monarch» (le monarque laborieux), des qualités qu'il doit à son éducation helvétique, dit-on parfois. Son discours annuel prononcé chaque 5 décembre, jour de son anniversaire, est attendu comme l'événement politique de l'année.
Vénéré par tous, le roi se passionne surtout pour le développement durable, mais aussi la photographie et le jazz. Il a joué de la trompette et du saxophone avec les plus grands jazzmen.
Dans son palais de Bangkok, il a installé une ferme expérimentable où l'on produit notamment du lait pour le distribuer dans les écoles du royaume. Un autre héritage de son éducation au pied des Alpes suisses.
Une apparition royale grâce à des Suisses
Les cinémas ne commencent pas un film sans jouer l'hymne national avec son effigie à l'écran. Dans la vie publique, sa parole est rare, voire exceptionnelle. Ses sujets guettent ses apparitions télévisées et s'inquiètent régulièrement de son état de santé.
En paraissant ce mercredi à la une du grand quotidien anglophone de Bangkok The Nation, puis dans le Bangkok Post ainsi qu'aux journaux télévisés des principales chaînes du pays, le roi de Thaïlande a rassuré ses sujets. Ils doivent cette apparition publique à une délégation suisse reçue pendant plus d'une heure et demie – une durée exceptionnelle - à son palais d'été de Hua Hin, à 200 km de la capitale.
Frégates militaires et baïonnette au canon
Conduite par le fils de son ancien précepteur lausannois, Lysandre Séraïdaris, avec l'ambassadeur de Thaïlande à Berne Chaiyong Satjipanon, le gouverneur de la Confrérie du Guillon, Philippe Gex, et un journaliste suisse, le quatuor a trouvé au palais de Klai Kangwon un souverain détendu, souriant, amusé à l'évocation de certains vieux souvenirs, lui dont on dit volontiers qu'il ne sourit jamais. Vêtu d'un costume gris, il s'appuie légèrement sur une canne, seul signe visible de ses 81 ans, car il en paraît largement dix de moins.
Face à la mer, le palais d'été est gardé au large par des frégates militaires. Baïonnette au canon, des soldats présentent les armes. En uniforme blanc, une cohorte d'officiers s'occupe de l'intendance. Aux murs des portraits de la famille royale, le roi jouant du saxophone, la reine conversant avec ses filles assises dans l'herbe. De splendides jardins entourent le palais qui date du début du XXe siècle avec des arbustes sculptés en forme d'animaux.
Dans un français parfait
Avec ses visiteurs, le roi fait montre de son intérêt et de ses connaissances des vins comme du vignoble vaudois. Dans les années 60, alors qu'il était déjà roi, il a loué neuf mois durant, une villa à Chexbres, au-dessus du Léman, point de départ d'une tournée des Cours royales européennes avec la reine Sirikit – la fille de l'ambassadeur de Thaïlande à Paris - qui avait étudié tout un été à Montreux dans ses tendres années.
Avec ses visiteurs, il évoquera, en passant, la dernière guerre mondiale, lorsque la famille royale vivait à Lausanne avec sa mère, la princesse Mahidol, son frère Ananda et sa sœur Galyani, décédée et incinérée publiquement en novembre dernier selon les rites bouddhistes : «Le gouvernement thaïlandais voulait que nous quittions la Suisse par précaution, mais ma mère s'y est opposée et nous sommes restés à Lausanne», rappelle le roi à ses hôtes.
Parlant presque dans un souffle, mais en un français parfait, le roi ne commente pas les problèmes politiques du moment. Volontairement au-dessus de la mêlée, il a surmonté au cours de son règne quelque 17 coups d'Etat et cinq changements de Constitution.
D'humeur badine
La reine Elizabeth a ses chiens de race corgi, le président Obama vient d'adopter Bo, un chien d'eau portugais, le roi de Thaïlande a adopté il y a dix ans une chienne abandonnée, une bâtarde: «Elle a grimpé un jour dans la limousine et ne nous a plus quittés, nous donnant par la suite de nombreuses portées de chiots. Mais elle sait se tenir dans un palais. Elle est discrète et n'aboie pas dans les salons», assure le roi.
Au moment de prendre congé de ses hôtes et de remonter dans ses appartements, le roi décidément d'humeur badine taquine encore son Grand Chambellan. D'un an son cadet, il a suivi avec succès l'Ecole hôtelière de Lausanne à la même époque: «Il est plus jeune que moi. C'est un gamin!», plaisante son royal aîné.
swissinfo, Olivier Grivat de retour de Bangkok
La Confrérie du Guillon
Créée en 1954, la Confrérie du Guillon a pour but la promotion des vins et des vignobles du canton de Vaud: «Par cette modeste pièce de bois nommée guillon, j'ai l'honneur de remettre à Votre Majesté un objet qui reflète l'esprit vaudois et donne accès aux meilleurs nectars...»
Agenouillé devant le roi comme l'impose le Protocole, le gouverneur du Guillon Philippe Gex a intronisé le roi de Thaïlande «membre d'honneur de la Confrérie». Il lui a remis un tonneau de chêne de 25 litres façonné par l'un des derniers tonneliers suisses et, sur une coupe dorée, le cordon jaune à l'emblème du guillon.
Un Grand Chambellan «hôtelier suisse»
Grand Chambellan royal depuis des lustres, l'octogénaire Khwankeo Vajarodaya est déjà membre d'honneur de la Confrérie du Guillon.
Il a publié en 1999 à Bangkok un livre d'arts de la table et des vins, où il décrit les banquets organisés à la Cour, mais où figure en couverture un très rustique caquelon à fondue suisse et une bouteille de vin de la Ville de Lausanne.
Déjà traduit en anglais, l'ouvrage doit bientôt sortir de presse en français.