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Alison a 35 ans. Jusqu'à présent, la carrière de cette médecin anesthésiste de formation était au centre de ses préoccupations. Après ses études, elle a passé des années difficiles en tant qu'assistante, et après avoir obtenu son diplôme, elle a progressé dans le monde du travail, acquérant une solide expérience en salle d'opération. Mais alors que le nombre d'années de travail augmentait, son horloge biologique avançait également. Et le tic-tac devenait de plus en plus pressant.
Comme Alison s'est concentrée sur sa carrière dès sa formation, l’aspect familial est passé au second plan. Il n'y avait pas d'homme à ses côtés: son emploi du temps ne le permettait pas. Mais le désir d'enfant est bien présent, malgré l'âge qui avance. Seulement, à partir de 35 ans, un écart se creuse chez la femme. D'une part, la qualité des ovules encore disponibles diminue rapidement. D'autre part, la probabilité d’une grossesse à risque augmente fortement.
Aujourd'hui, il existe toutefois des moyens de contourner ce tic-tac biologique. Alison a choisi de congeler ses ovules, par sécurité. Le processus s'appelle «social freezing». Le coût dépend du montant et du nombre de traitements. Il peut s’élever jusqu'à 10 000 francs.
Les entreprises paient l'intervention
Alison a payé le prélèvement de sa poche. Mais ces moyens financiers ne sont pas à la portée de tous. Et c'est ce qui amène aujourd'hui - à l'étonnement de beaucoup - l'employeur à intervenir. Aux Etats-Unis, des entreprises comme Apple, Meta ou Peloton participent au financement des traitements de fertilité, et ceci de manière conséquente. Si les employées veulent faire congeler leurs ovules, l'employeur prend en charge jusqu'à 20 000 dollars.
Le sujet traverse désormais l'Atlantique et atteint la Suisse. Fin octobre, la première entreprise de notre pays a annoncé officiellement qu'elle soutenait financièrement les traitements de fertilité de ses employées. Il s'agit de la firme pharmaceutique Merck, qui fabrique entre autres des produits de fertilité.
Une action de marketing donc? Non, répond le directeur de Merck Suisse, Florian Schick: «Merck connaît certes le sujet depuis 1906 - nous sommes pour ainsi dire les pionniers de la première heure -, mais l'initiative est venue de nos collaborateurs.» Ceux-ci ont été invités à présenter des idées sur ce que Merck pourrait offrir en tant qu'employeur moderne. Après examen, l'entreprise internationale a mis en œuvre la proposition dans divers pays européens.
Le soutien de la filiale suisse s'élève à un «montant à cinq chiffres», qui comprend les coûts des tests, des examens préliminaires à la clinique pour les hommes et les femmes, ainsi que l'ensemble des traitements. Il est difficile de donner une estimation précise des coûts, car ceux-ci varient en fonction du pays, de la personne, de la charge de travail et du nombre de traitements nécessaires. Le montant est cependant à la disposition de tous les collaborateurs dès le premier jour, sans restriction quant à l'orientation sexuelle, le sexe ou le type de traitement.
Justification éthique
Lorsqu'on lui demande s'il est éthiquement défendable pour une entreprise d'intervenir dans les projets familiaux de ses employés, Florian Schick balaie la question d'un revers de main: elle n'exerce pas d'influence directe, mais se contente de soutenir: «Nous avons tous des amis pour qui ça ne marche pas. Statistiquement, c'est le cas d'un couple sur cinq. C'est une charge psychique pour un sujet qui est de toute façon déjà émotionnel. Et à cela s'ajoute la charge financière. C'est précisément là que nous voulons créer un espace pour la planification de la famille et de la carrière et commencer à lever le tabou sur cette thématique.»
Mais le problème éthique demeure: si les entreprises supportent les coûts du social freezing, le personnel développera l'attente que la carrière doit être préférée à la maternité. «La question de la reproduction et du désir d'enfant est très personnelle. Cela ne devrait pas être mélangé avec la question des incitations offertes par l'employeur», a déclaré Markus Zimmermann, vice-président de la Commission nationale d'éthique dans le domaine de la médecine humaine, à l'ATS.
Thomas Beschorner, éthicien économique de l'Université de Saint-Gall, se montre également critique: «Nous considérons la congélation d’ovocyte comme un choix libre de chaque femme. Si les entreprises ont leur mot à dire dans ce domaine, c'est inquiétant.» Pour lui, deux raisons sont déterminantes. Premièrement, un tel processus n’apporte pas la garantie d'avoir des enfants. Mais avec le social freezing, les entreprises proposeraient une sorte de protection biologique et donc le deal suivant: «d'abord la carrière, ensuite l'enfant.» C'est une illusion.
Deuxièmement, l’éthicien se demande dans quelle mesure un employeur doit s'immiscer dans un domaine aussi intime que la sexualité, la procréation et le planning familial. Le directeur suisse de Merck rétorque: «Dans notre pays, il est de plus en plus difficile de concilier famille et travail, que ce soit pour des raisons d'organisation dans le cadre de la garde des enfants, en raison de l'évolution des modèles de vie, du tabou qui entoure ce sujet ou pour des raisons financières.» De nombreuses personnes repousseraient donc le thème de la famille, parfois consciemment, parce que cela pourrait nuire à leur carrière. Il est pourtant dans l'intérêt de Merck de soutenir les couples dans leur planification familiale.
«En tant qu'entreprise, nous avons créé un espace pour la fertilité, mais nous ne nous en mêlons en aucun cas. Personne à l’interne ne sait qui utilise l'offre, c'est un processus anonyme», explique Florian Schick, en ajoutant que l'offre «rencontre un grand succès auprès des employées».
L'intérêt pour la social freezing augmente
En Suisse, de plus en plus de femmes font congeler leurs ovules. Une distinction est faite entre la congélation sociale et la congélation médicale. Cette dernière peut être motivée par des maladies telles que le cancer ou l'endométriose, qui mettent en danger la reproduction. Dans ces cas, la caisse maladie prend en charge les coûts. Mais si les ovules sont congelés pour des raisons «sociales», les frais doivent être payés par la personne.
Certains l'acceptent, car l'intérêt pour la congélation sociale augmente, comme le sait Julia Schmid, psychologue et chercheuse sur le sujet à l'Université de Zurich. Elle analyse actuellement les résultats du projet de recherche à grande échelle «EEggg». Si elle ne peut pas encore communiquer de résultats, elle a déjà fait une observation: «Des études antérieures menées dans les pays germanophones ont abouti à la conclusion qu'une grande partie des femmes ne peuvent pas s'imaginer recourir au social freezing. Dans notre échantillon, c'est exactement le contraire.»
La raison? Ce sont surtout des femmes jeunes, éduquées et intéressées par le sujet qui ont participé à son étude: «Plus le niveau d'éducation est élevé, plus la probabilité d'imaginer la congélation augmente.» Cela s'accompagne d'une plus grande conscience de la santé ainsi que de la connaissance de sa propre fertilité. En 2020, les ovules de 1055 femmes ont été congelés pour des raisons sociales. L'année suivante, ce chiffre est déjà passé à 1574, selon l'Office fédéral de la santé publique. L'augmentation est donc d'environ un tiers. Des données plus récentes ne sont pas encore disponibles.
Selon Julia Schmid, le discours public «romance» quelque peu le social freezing: les risques ainsi que les dépenses sont souvent noyés dans le battage médiatique. «La congélation sociale est un processus complexe. Le fait que l'entreprise paie ou non n'a probablement qu'une faible influence», explique la chercheuse. Une insémination artificielle implique davantage de paramètres, physiquement, émotionnellement et financièrement. Ainsi, seule une minorité de femmes utilise leurs ovules congelés pour une insémination artificielle, qui peut ou non réussir. «La congélation d'ovules est souvent principalement une protection», ajoute-t-elle.
Le fait que seule une minorité de femmes utilise finalement effectivement les ovocytes congelés montre que le social freezing est loin d'être le principal vecteur du planning familial. «Mais cela peut enlever un peu de pression», indique la psychologue. C'est exactement la même chose pour Alison. Elle a rencontré quelqu'un sur une plate-forme en ligne, mais n'a pas encore fait de déclaration concernant son désir d'enfant. Au cas où, des ovules sains dorment dans une clinique, ce qui donne à Alison une tranquillité qu'elle n'aurait pas autrement.
Cet article est une adaptation d'une publication parue dans Handelszeitung.