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Comment une économie martienne pourra-t-elle fonctionner lorsque la population aura atteint plusieurs centaines de milliers d’habitants et si par malheur elle doit compter sur ses seules ressources? Répondre à cette question, c’est répondre à la question de la viabilité d’une colonie martienne. En reprenant pour l’illustrer la fable futuriste racontée la semaine dernière, je propose ici quelques pistes en fonction des contraintes que l’environnement très particulier va imposer à cette communauté.
NB : Je rappelle les particularités résultant de l’environnement martien : relativement faible population, barrière à l’entrée considérable en raison de la distance, du volume transportable par chaque vaisseau spatial et de l’espacement des dates possibles de voyage, nécessité d’autonomie très élevée pour des raisons de simple sécurité, possibilité d’exportations physiques extrêmement limitées, population nécessairement très éduquée sur le plan technologique, milieu très stimulant pour la recherche.
Reportons-nous donc à nouveau par la pensée dans une centaine d’année après la crise causée sur Terre par une pandémie virale très contagieuse et à la létalité élevée. La population martienne compte quelques 300.000 habitants, comme l’Islande au début du XXIème siècle, répartis en ceinture dans une trentaine de villes de tailles à peu près égales dans la zone intertropicale de la planète et dans le bassin d’Hellas (zone un peu plus éloignée (entre 30° et 50° de latitude Sud), à l’altitude la plus basse et à la pression atmosphérique la moins faible de la planète. La « Colonie » comme on l’appelle, a été fondée dans les années 2040 grâce à la technologie des lanceurs développée par Elon Musk. Elle a été financée par un consortium que je nomme la « Compagnie des Nouvelles Indes », initié également par Elon Musk et regroupant aussi bien des grands capitalistes américains (dont Jeff Bezos) que le public. Cette « Compagnie » a fini par rassembler une masse capitalistique suffisante pour entreprendre la réalisation de son projet, la Colonie, entourée d’une « Space Bank » et d’une « Space Insurance Company ». Le gouvernement américain, ravalant son propre projet de lanceurs, le SLS, techniquement irréalisable, et son programme lunaire ARTEMIS, trop complexe et trop long à voir le jour, a mis les installations de la NASA à sa disposition, du moins en ce qui concerne les vols habités.
Le développement du programme s’est fait à peu près comme prévu. La première base, « Alpha » (le nom que lui a donnée Elon Musk dès ses premières présentations en 2018), a bien fonctionné, créant le premier accueil planétaire pour la suite, moins difficile d’accès et périlleux, avec un astroport et tous les embryons nécessaires dans les divers domaines indispensables (production d’énergie, machines, extraction de glace d’eau et de minerais, serres, habitats…). A ce stade la « Colonie » tournait avec un millier d’habitants dont beaucoup ne restaient sur place qu’un ou deux cycles synodiques puis revenaient sur Terre. Les revenus de la Compagnie provenaient de l’offre de résidence (habitats et services) aux Terriens, qu’ils soient chercheurs dans divers domaines ou ingénieurs chargés de tester des technologies « fonctionnant à l’économie » dans les milieux extrêmes. Tout « marcha » très bien ce qui permit de passer ce stade ; les gens restèrent plus longtemps sur Mars dont les installations devenaient toujours plus efficientes et plus confortables. Un marché se développa pour toutes sortes de produits venus surtout de la Terre mais de plus en plus martiens (il fallait au maximum limiter les transports).
Les actionnaires attendirent beaucoup (pas plus que prévu cependant !) pour obtenir un retour sur investissement, mais 20 ans après l’engagement des premières dépenses (dans les années 2050), le cours des actions de la Compagnie montait en anticipation de rentrées sonnantes et trébuchantes car sur le plan économique, aussi bien que social, la colonie séduisait de plus en plus de Terriens (on parlait de « l’appel de Mars ») et la Compagnie devenait rentable (sa balance commerciale avec la Terre devenant positive).
Il n’était bien sûr pas question de raffiner des métaux rares extraits sur place ou dans les astéroïdes proches (ou plutôt « pas trop lointains ») de la « Ceinture », pour les exporter vers la Terre, comme certains en rêvaient au début du XXIème siècle, car le coût du travail sur les astéroïdes ou du transport des minerais concentrés vers la Terre, bien que théoriquement possible, restait totalement prohibitif et de toute façon les volumes transportables de Mars à la Terre restaient très faibles compte tenu de la capacité forcément limitée des vaisseaux spatiaux et des fenêtres de tirs par nature toujours étroites et rares. Mais Mars produisait toutes sortes de biens immatériels qui trouvaient un marché sur la Terre aussi bien que localement sur Mars. Elle avait été dès le début une pépinière d’innovations et d’exploitation de ces innovations, à l’initiative aussi bien de la Compagnie que d’entrepreneurs privés qui avaient voulu y développer leurs idées et en faire des « business ». C’est là qu’étaient conçus, testés et élaborés pour le marché interplanétaire, dans un environnement intellectuel et technologique extrêmement facilitateur et favorable, toutes sortes de logiciels pour le recyclage, le contrôle microbien, la rentabilité des cultures vivrières, les économies d’énergies, la robotisation de l’extraction ou de la construction, les modalités d’impression 3D les plus complexes, les appareils de télécommunication les plus robustes et les plus performants. Le capital pouvait provenir de la Compagnie si c’était ses projets ou si le projet des entrepreneurs privés l’intéressait ou, tout simplement, des entrepreneurs eux-mêmes et des personnes qu’ils avaient pu convaincre de se joindre à eux (car bien sûr il y avait un marché des capitaux, une bourse, sur Mars et on pouvait faire appel aux capitaux et aux bourses terrestres). Le double réseau (redondance!) Hyperloop martien sur monorail suspendu autour du globe, était devenu un modèle du genre et assurait très rapidement et sans encombre les liaisons physiques dans toutes les villes de la planète mais en réalité on en avait beaucoup moins besoin que les trains ou les bateaux sur Terre au XXème siècle du fait de tout ce qu’on pouvait faire à distance par télécommande à partir de chacune des villes. Les astronomes de la Terre, dégoûtés par la pollution du ciel terrestre et les obstacles posés par les groupes environnementaux les plus improbables, ne juraient plus que par le Nouveau-monde martien. Il était plus facile d’ériger de grandes structures sur Mars ou de lancer dans l’Espace à partir de la planète toutes sortes d’observatoires avec télescopes ou capteurs, étant donné la plus faible force de gravité exercée par la planète sur toute masse et donc la vitesse de libération beaucoup plus basse.
Au début les entrepreneurs, pour la plupart, étaient restés sur Terre et ne se servaient de Mars que comme plate-forme d’expérimentation. Avec le temps, il était devenu de plus en plus pratique et économique de faire sur place des analyses, des études, des preuves de concepts, puis de plus en plus les développements vers la commercialisation. Les installations informatiques étaient excellentes, parfaitement entretenues et organisées. La population très technophile et éduquée. Par ailleurs la surpopulation, la pollution, les problèmes épidémiologiques, le dérèglement climatique avaient rendu la vie sur Terre très difficile et beaucoup moins confortable pour les gens « riches » qu’elle avait pu être à la fin du XXème siècle. Les « villes » martiennes étaient propres, calmes, verdoyantes autant qu’il était possible (c’était une nécessité pour se nourrir et pour accepter psychologiquement la dureté des conditions extérieures), les bulles viabilisées de plus en plus importantes, fonctionnelles et esthétiques avec un climat interne régulé de telle sorte que les températures n’étaient jamais excessives (une nécessité pour l’équilibre sanitaire et biologique) avec certaines qui préféraient un peu plus de chaleur et/ou d’humidité, d’autres moins. Les « têtes pensantes » (concepteurs) et les dirigeants d’entreprises, étaient donc partis de la Terre pour aller sur Mars avec leur famille, rejoindre les chercheurs, les créateurs et les artistes, mais évidemment beaucoup de commerciaux avec tous les cadres et personnels nécessaires à la logistique étaient restés sur Terre, au plus près de la plus grande partie de leurs consommateurs.
Les plus « défavorisés » parmi les Martiens ne l’étaient pas tant que ça car la protection sanitaire avait toujours été « clé ». Les hommes étaient rares sur Mars et les robots très nombreux. Ils faisaient tout ce qui était répétitif, sale, dangereux, éloigné. Il fallait donc, sur le plan d’un intérêt économique bien compris, que les hommes soient en bonne santé et bien éduqués. Le principe était que la rémunération était fixée par le besoin (offre et demande) que l’on avait du travail fourni mais on planifiait autant que possible à l’avance ces besoins pour éviter aux jeunes de se lancer dans des voies sans issue ou avec peu d’issues. On ne leur interdisait pas de choisir des trajectoires marginales car certains pouvaient y trouver leur épanouissement et ouvrir de nouvelles voies insoupçonnées par la communauté mais on ne les encourageait pas, à la différence des métiers dont visiblement on aurait besoin lorsqu’ils seraient devenus productifs. De toute façon il était impensable de laisser qui que ce soit rester sans nourriture, sans logement, sans vêtements, sans soins, puisque cela aurait signifié la mort et en même temps la perte d’agents économiques potentiels, toujours rares. La seule contrepartie demandée à toute aide était un travail d’intérêt général. Par exemple, contrôler des robots peu sophistiqués, veiller que tous les capteurs fonctionnent bien, s’occuper des « anciens » ou remplir un vide temporaire quelque part.
Avec le temps, l’autonomie martienne s’affirmait de plus en plus, avec néanmoins un commerce très actif avec la Terre. Cela permettait aux Martiens de bien vivre et à la Compagnie de rembourser les emprunts qu’elle avaient contractés lors de sa phase de lancement, et de payer des dividendes enfin substantiels à ses actionnaires puisque les revenus d’exploitation devenaient largement positifs et qu’il n’était pas indispensable de tout réinvestir ou du moins qu’on pouvait d’autant mieux investir que les plus-values des actions aussi bien que les dividendes incitaient plus de personnes sur Mars ou sur Terre à acheter des actions de la Compagnie et des autres sociétés qui s’étaient développées à ses côtés.
Tout le monde semblait satisfait et c’est alors que survint LA fameuse pandémie du virus covid-142. Un énergumène d’un pays que je ne nommerai pas mais dont tout le monde se souvient, avait gagné beaucoup d’argent dans le commerce des fourrures de chauve-souris, le seul animal qu’il était encore permis de chasser (et l’un des rares animaux sauvages qui subsistait sur Terre avec les serpents, les araignées et les goélands, en dehors bien sûr d’autres animaux mythiques préservés dans certains zoos). Au sommet (pensait-il) de sa carrière, ce « Monsieur » avait décidé, pour raviver ses souvenirs de jeunesse, d’explorer lui-même une caverne extraordinaire par sa richesse en volatiles à fourrure, dans une région montagneuse du Sud presque inaccessible de son pays. Il portait à cette occasion une combinaison protectrice (car on était bien conscient du danger épidémiologique avant capture et traitement des animaux) mais elle était d’une couleur particulièrement brillante (et laide !). Lors de la visite, elle fut par mégarde, éclairée par le coup de projecteur d’un vice-président chargé de la communication, trop zélé, s’efforçant maladroitement d’éviter que son patron trébuche. Le résultat fut une chute bruyante et boueuse, l’agression d’une nuée de volatiles et plusieurs morsures qui passèrent au travers du tissu, quand même épais, de la combinaison. Le vice-président chargé de la communication s’était fait immédiatement renvoyer mais un certain nombre de virus avaient proliféré à l’intérieur de l’hôte illustre (NB: remarquez qu’on ne douta plus que la transmission directe entre la chauve-souris et l’homme était devenue possible). Certains virus, « tombés » sur des anticorps plus anciens du « Patron » (du covid-19 et autres) avaient disparu mais pas ceux de celui qui allait être connu comme le redoutable Covid-142. Compte tenu du statut social et du nombre des contacts du Patron, ce covid-142 s’était répandu comme une trainée de poudre, d’autant que pendant quinze jours Il ne ressentit aucun symptôme. Le virus était aéroporté dans les aérosols et manuporté, extrêmement résistant sur les surfaces, très contagieux avec un taux d’attaque très fort, létal à un niveau qu’on n’avait jamais vu pour un coronavirus. On n’avait pas eu le temps ni la visibilité de réagir, les symptômes divers et variés n’apparaissant qu’après une bonne semaine. Rapidement 70% de la population fut contaminée, 30% développèrent des symptômes respiratoires graves et très difficilement réversibles. Les hôpitaux étaient débordés, les médicaments antiviraux très insuffisants en quantité et insuffisamment puissants pour faire baisser suffisamment la charge virale. En quatre mois, plus de 10% de la population mondiale qui s’était stabilisée à 11 milliards d’individus au début du siècle, mourut. Le chaos était indescriptible. Les révolutions s’enchaînèrent même dans les pays les plus stables. Le Monde se dirigeait à grande vitesse vers la barbarie.
Mars sortit ainsi de la conscience des Terriens qui avaient simplement en tête le souci de survivre et des maîtres-à-penser anti-progrès qui voulaient profiter de l’occasion pour revenir à un âge d’or qui n’avait jamais existé mais qui excluait toute « machine » et toute transmission par « ondes » (évidemment « maléfiques ») et qui maudissaient cette excroissance technologique inutile qu’était à leurs yeux la Colonie. Presque du jour au lendemain, les Martiens se retrouvèrent seuls au monde. Sur le plan économique les conséquences se firent sentir très vite. Plus questions d’importer quoi que ce soit de la Terre mais aussi de lui vendre quoi que ce soit. Le marché des produits martiens se rétrécit instantanément de plusieurs milliards d’individus, à seulement 300.000 personnes. Le prix des produits martiens ne pourrait donc plus jamais être aussi bas pour les Martiens eux-mêmes et bien sûr il ne fallait plus compter sur les produits terriens, soit physiques, soit immatériels. Mais les technologies étaient connues et on pouvait se procurer sur place toutes les matières premières nécessaires. On pourrait donc « faire face » malgré les ajustements très brutaux qui s’annonçaient. La conséquence fut une restriction immédiate des marges des producteurs martiens qui vendaient leurs produits sur Terre aussi bien que sur Mars et la disparition évidemment totale des dividendes des actionnaires martiens des sociétés terrestres tandis que la valeur de leurs actions devenait immédiatement nulle. Le pendant positif fut que subitement les sociétés martiennes n’eurent plus rien à payer à leurs actionnaires terrestres puisqu’ils n’étaient plus « en ligne » et que la concurrence terrestre ayant disparu, ils purent porter leurs prix à un niveau suffisant pour couvrir leurs coûts.
La Compagnie des Nouvelles Indes propriétaire de fait d’une grande partie de ses actions (elle était devenue gestionnaire des actions des actifs martiens appartenant aux propriétaires terrestres disparus), supporta donc bien le choc et put réinvestir elle-même ou financer toutes sortes de projets de développement nouveaux sur Mars, ne serait-ce que pour remplacer la production terrestre tarie, et on s’intéressa à nouveau à la réalisation d’une île de l’espace comme l’avait conçue Gerard O’Neill au milieu du XXème siècle. On envisageait de la construire avec la matière de quelques astéroïdes de la « Ceinture » voisine. L’humanité était bel et bien sortie de son berceau.
illustration de titre: la préfiguration d’une ville martienne, à l’étude par Interstellar Lab dans le désert des Mojaves (Californie). Crédit Interstellar Lab.
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