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L'édito de Invité-e - La queue qui a peint l’absurde
Le 15 novembre 2023
Dans les annales de l’art moderne, peu d’histoires résonnent avec autant d’ironie et de malice que celle de Joachim Boronali. Ce «peintre» énigmatique, dont l’existence même était une farce, a réussi à brosser un tableau critique de la scène artistique de son époque, sans jamais tenir de pinceau.
En 1910, le monde de l’art parisien fut secoué par l’arrivée d’un artiste italien inconnu, Joachim Boronali, dont la toile Et le soleil s'endormit sur l’Adriatique fut exposée au Salon des indépendants. La peinture, une explosion de couleurs fauves, semblait être l’œuvre d’un génie brut, un esprit libre de toute contrainte académique. Mais la vérité était bien plus cocasse: Boronali n’était autre que l’alter ego d’un âne nommé Lolo, dont la queue, équipée d’un pinceau, avait créé cette «œuvre d’art».
L’esprit derrière cette supercherie était Roland Dorgelès, un critique d’art et écrivain, qui cherchait à démontrer l’absurdité et la prétention de certains cercles artistiques. Dorgelès, avec ses complices, avait orchestré cette mystification pour se moquer de l’art abstrait naissant qui, selon lui, pouvait être reproduit par les mouvements aléatoires d’un âne.
La révélation que l’auteur de la toile était un quadrupède suscita l’hilarité, mais aussi une profonde réflexion. L’acceptation sans critique de Et le soleil s'endormit sur l’Adriatique par les experts et les amateurs d’art de l’époque mettait en lumière la subjectivité du goût et la crédulité du public. L’incident posait une question fondamentale: qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art? Est-ce l’intention de l’artiste, la perception du spectateur, ou quelque chose d’entièrement différent?
Le canular de Boronali n’était pas seulement une plaisanterie aux dépens de l’élite artistique; c’était un commentaire sur la nature de l’art lui-même. En défiant les conventions, Dorgelès a révélé que l’art pouvait être un terrain fertile pour l’expérimentation, mais aussi pour l’escroquerie. Il a mis en évidence la fine ligne entre l’innovation et l’absurdité, entre le génie et le non-sens.
Dans cette époque de communisme artistique où les barrières entre le «haut» et le «bas» art s’estompent souvent pour le pire, l’histoire de Boronali nous rappelle que la plus grande œuvre d’art est celle qui nous force à rire de nous-mêmes.
Joachim Boronali