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Quelles ont été vos motivations pour un tel projet ? Ont-elles été différentes de celles de la première recherche menée sur ce sujet ?
Les motivations ont été de trois ordres : la participation à une recherche à l’échelle nationale incluant toutes les régions suisses, des motivations liées au statut du chercheur et enfin la possibilité de créer des liens avec des chercheurs appartenant à d’autres domaines de recherche.
La première est donc principalement d’ordre intellectuelle. La seconde s’explique par le fait qu’une telle recherche a permis de tisser des relations avec les autres universités ainsi qu’avec leurs chercheurs. La troisième a permis de côtoyer des chercheurs appartenant à divers domaines comme ce fut le cas avec Daniel Suss, psychologue des médias.
Les motivations entre la 1ère étude (datant de 2010) et la 2ème (2012) ont été les mêmes. Le but était d’obtenir une perspective longitudinale et d’ajouter quelques questions supplémentaires au questionnaire précédent. L’affinement du questionnaire a été alors possible, permettant de mieux connaître les programmes utilisés par les adolescents ainsi que leurs programmes et contenus préférés (séries, musiques préférées).
Pourquoi avoir choisi de mener une recherche uniquement sur les jeunes et non pas sur toute la population suisse ?
Cette étude cible les jeunes âgés entre 12 et 19 ans pour une raison de bienveillance pédagogique. Il y avait un souci d’une partie des adultes, des institutions et de Swisscom concernant les dérives en matière d’usage des nouvelles technologies comme est par exemple le « happy slapping » qui consiste à diffuser une vidéo de bagarre via les téléphones portables.
Quel a été votre rôle dans ce projet ?
Mon rôle était celui de partenaire c’est-à-dire que je ne suis pas à la base de la recherche. L’élaboration du questionnaire s’est en partie basée sur l’étude JIM menée en Allemagne. Pour ma part, j’ai été le partenaire de recherche pour la Suisse romande (en lien avec medi@LAB). J’ai dirigé une petite équipe afin de faire passer les questionnaires, les corriger. Pour cela, des étudiants ont été utilisés. Dans de nombreuses études, j’implique des étudiants afin qu’ils puissent participer à des recherches appliquées.
Comment cette recherche a été perçue par la population, les grands groupes de téléphonie Suisse (dont Swisscom) et les médias?
Les échos perçus nous ont montré que la population a un fort intérêt pour ce sujet puisqu’il existe une implication des adolescents eux-mêmes et des parents qui sont intéressés à connaître les usages des médias de leurs enfants.
Cet intérêt est d’autant plus marqué, voire extraordinaire, du point de vue des médias. L’Université de Genève a organisé une conférence de presse suite à l’étude. Un grand nombre de journalistes étaient présents. Les relais ont étés très importants: une dizaine d’interviews ont été réalisés par moi-même (Léman bleu, RTS et toute la presse) ce qui traduit l’attrait des médias pour les résultats de cette étude. Ceci pose la question de l’intérêt de la nouveauté et dans ce cas des usages que font les jeunes d’internet et du mobile. L’étude met en lien les jeunes avec les nouvelles technologies et ceci suscite un fort intérêt des médias. Les journalistes anticipent les réactions du public pour des questions d’audience ce qui a provoqué une grande intensité de la couverture médiatique.
Swisscom, en tant que mandant, se livre à une opération de communication. Il n’intervient pas sur la conception du questionnaire et ne se charge que du niveau financier. Il est donc mandant et presque sponsor. Swisscom montre ainsi qu’il est intéressé par l’éducation ce qui est positif pour son image.
Quels sont les principaux résultats observés cette année ? Sont-ils fortement différents de ceux trouvés deux ans auparavant ?
Nous avons observé que les adolescents passent beaucoup de temps en usant des médias de façon générale. Cet usage s’oriente vers le « multitasking » c’est-à-dire l’utilisation de divers médias en même temps.
Le téléphone portable est devenu aujourd’hui le premier média ce qu’il n’était pas deux ans auparavant. En 2010, pour des questions de coûts, d’accessibilité et d’infrastructures, l’utilisation du net sur les téléphones portables était bien plus faible. En 2012, il y a une très grande généralisation du surf sur le net via le téléphone. C’est ce qu’on appelle le surf nomadisme.
En ce qui concerne la télévision, contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle reste toujours un média important chez les 12 à 19 ans. Les jeunes sont et restent encore des téléspectateurs.
La presse est soumise à des points d’inflexion liée à la socialisation des adolescents. Vers l’âge de 16-17 ans, un intérêt plus grand pour l’espace public se développe : les jeunes commencent alors à s’intéresser plus fortement à la presse locale. Ils sortent du cercle fermé de leurs pairs pour s’ouvrir vers d’autres centres d’intérêt comme la culture. Ainsi, avec l’âge, l’usage des jeux vidéo décline.
Des pratiques liées à du harcèlement sur internet ont également été démontrées.
Les adolescents entretiennent leur célébrité, leur rapport de domination, via leur téléphone portable. Leurs rapports sociaux ainsi que leur sociabilité passent par l’usage régulier de leur téléphone portable.
Existe-t-il de grandes différences entre les zones linguistiques en Suisse ?
Il existe des petites variations qui sont liées à l’appartenance à un milieu plus conservateur, rural, ou encore à un endroit où les journaux gratuits sont disponibles. Les tessinois utilisent bien plus la télévision, les romands ont plus de compétences sur internet alors que la lecture est plus forte chez les alémaniques.
Quels sont les facteurs sociodémographiques les plus influents (âge, classe sociale, sexe,…) concernant les usages du numérique et du mobile ?
La classe d’âge, comme nous l’avons vu précédemment, tient un rôle important. Les différences d’utilisation du réseau sont également intéressantes entre les adolescentes et leurs homologues masculins. Ainsi, les adolescentes mettent plus en avant leur corps, leur vie affective alors que les jeunes hommes, quant à eux, sont plus dans la performance, dans la mise en valeur de leurs actions, leurs faits d’arme. La variable genre est donc également importante.
Le capital scolaire des parents entre en ligne de compte. L’origine joue également un rôle notamment au niveau de l’usage des jeux vidéo.
Par contre, les enfants des milieux favorisés ne sont pas plus lecteurs que les moins favorisés.
Les jeunes suisses sont-ils différents de leurs voisins européens ?
Des comparaisons ont été faites entre la Suisse et l’Allemagne (enquête GIM qui a servi de point de départ pour l’étude JAMES). Il y a une « homogénéisation » des pratiques liées à l’accès aux médias (ex : si on a tous un portable intelligent, alors on fera les mêmes choses). Des études commencent à voir le jour sur les médias et sont de plus en plus translocales (à l’échelle européenne et pas seulement sur les jeunes).
Interview réalisée par Tamina et Guillaume, étudiants du master