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Il faut remonter à deux articles du Temps, l’un en date du 31 juillet 2004, l’autre plus récent, publié quinze ans plus tard, soit le 31 juillet 2015 pour retrouver une explication sur l’emploi du mot « Grütli » en français et en italien et sur celui de « Rütli » en allemand. Leurs contenus ne diffèrent pas l’un de l’autre. Alors que dans son papier de 2004, la journaliste Catherine Gossy considérait que « la Société suisse du Grütli, l’ancêtre de l’Union syndicale suisse, a pris une part importante à la fondation de coopératives de consommatrices, de syndicats et de caisses maladie… [et aurait] laissé des traces quasiment indélébiles dans l’usage romand… », son confrère Yelmarc Roulet terminait, en 2015, son papier très instructif, et en nulle contradiction avec le premier nommé, par la phrase : « Le (G)rütli est un « lieu du repli identitaire ou de la liberté universelle [qui] inspire les tenants de l’un comme de l’autre ».
Cette double approche permet d’analyser les festivités qui s’y sont déroulées le 1er août de cette année. Placées à la fois sous l’angle « identitaire » et de « la liberté universelle », elles voulaient mettre les femmes à l’honneur et célébrer le cinquantième anniversaire de l’instauration du droit de vote des femmes en Suisse. À première vue, cette cérémonie n’avait pour seul objet que de commémorer une juste cause et une lutte profondément démocratique qui se sont soldées par la votation fédérale du 7 février 1971. Présentée sous les traits d’un jour de gloire de la politique suisse, cette manifestation suscite néanmoins un certain nombre d’interrogations auxquelles la Confédération ne peut pas se soustraire.
Rassemblement presque exclusivement féminin sur le « Grütli », cet événement s’inscrit dans une démarche « identitaire » qui influence de plus en plus le paysage politique suisse. L’opposition entre les deux sexes a pris le dessus au détriment d’une conception plus unitaire qui aurait dû, notamment en ce jour de fête nationale, réunir toutes les Suissesses et tous les Suisses. En effet, le 1er août n’appartient ni aux femmes, ni aux hommes, mais aux deux à la fois !
Ici, la Suisse épouse une vision différentialiste de la société qui, inspirée d’un modèle anglo-saxon, relègue la question sociale au second plan. Dans la droite ligne de la « grève des femmes » du 14 juin 2019, ce phénomène prend de l’ampleur et se trompe parfois de cible. Si l’inégalité des salaires constitue un scandale en soi, elle n’est pas que le fruit de la différence des genres, mais résulte d’abord d’une logique économique qui n’a jamais été remise en cause par la population suisse. Ainsi, après l’échec en 1999 du projet de « l’assurance-maternité », ce n’est que le 1er juillet 2005 que « cette naissance aux forceps » a vu le jour grâce à un dur et âpre combat d’environ 60 ans. Et quant au congé-paternité, dont les femmes sont aussi les bénéficiaires, il a fallu attendre la fin de l’année 2020 pour qu’il soit accepté par un peu plus de 60% des électeurs helvétiques – d’ailleurs à l’heure même où la France macronienne, pourtant guère réputée pour le caractère social de sa politique, le prolonge à 28 jours contre 15 en Suisse !
Un peu plus de lucidité aurait également permis à la Suisse de jeter un regard plus critique sur la commémoration du cinquantième anniversaire du vote des femmes. Antépénultième pays européen à l’avoir accepté, devant le Liechtenstein en 1984 et la Moldavie en 1993 – soit d’un État né de la disparition du bloc soviétique en 1991 -, la Confédération se repose sur des lauriers qu’elle n’a aucunement mérités. En lieu et place d’une célébration officielle et riche en éloges flatteurs sur la prairie du Grütli, le Conseil fédéral ou autres décideurs et observateurs auraient dû établir un état des lieux historique et actuel de la société suisse.
Quand bien même il est heureux d’honorer les Suisses d’avoir accordé le droit de vote aux femmes en 1971, rien ne justifie que le pays de la démocratie directe ait mis aussi longtemps pour instaurer une mesure prise, dès le début du 20e siècle par certains États scandinaves, puis quelques décennies plus tard par l’ensemble des États européens. Préférant l’autocongratulation à l’introspection, la politique helvétique s’est réfugiée en cette année 2021 dans une autosatisfaction qui ne la grandit pas. Bien que le 7 février 1971 soit à marquer d’une pierre blanche, cette date n’efface nullement ce devoir de mémoire auquel la Suisse refuse encore trop souvent de se consacrer. Non seulement les témoins de l’époque, mais aussi de plus jeunes intéressés pourront en attester : le débat sur le vote des femmes fut âpre, quelques cantons ne voulaient pas en entendre parler, beaucoup à droite haussèrent leur voix et nombre de mères, de ménagères ou autres ringardes considéraient toujours que leur place était aux fourneaux et non dans les bureaux de vote. De fait, cet épisode de la vie politique suisse est à l’image d’un combat qui n’a pas cessé de nos jours. Il continue d’opposer une Suisse conservatrice et identitaire à une Suisse ouverte et universelle, comme le suffrage du même nom.