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« Dix petits nègres » d’Agatha Christie change de nom en français. Aucun soucis avec ça, bien au contraire. La phrase de l’arrière-petit-fils de la romancière est pleine de bon sens : « Mon avis, c’est qu’Agatha Christie était avant tout là pour divertir et elle n’aurait pas aimé l’idée que quelqu’un soit blessé par une de ses tournures de phrases (…) Ça a du sens pour moi: je ne voudrais pas d’un titre qui détourne l’attention de son travail. Si une seule personne ressentait cela, ce serait déjà trop! »[1]. Dont acte. Certains s’en offusquent. Au nom de quoi ?
Peut-être d’une certaine sacralité du français, d’une certains révérence à l’égard des textes. Pourtant, les versions anglaises de ce texte avaient déjà changées. Publié en 1939 sous le titre » Ten little niggers » au Royaume-Uni, ce livre a été publié en 1940 déjà aux USA sous le titre: « And then there were none » que l’on pourrait traduire par « Et il n’en resta plus aucun ». « Ten little niggers » tirait son titre de la chanson écrite par Frank Green en 1869. Elle-même adaptée d’une chanson américaine écrite en 1868 par Septimus Winner, Ten little indian… Aujourd’hui, le nouveau titre français sera : Ils étaient dix.
De toute éternité, on a repeint, retraduit, adapté, recouvert des oeuvres, construit des églises sur des lieux plus ancien et des lofts dans des églises ; raturé des manuscrits, supprimés des mots, complété des manuscrits manquants, bref: bricolé. Cela s’appelle la culture. Les héritiers d’Agatha pensent réaliser sa volonté. Ils en ont le droit, qu’ils en soient ici remerciés.
On ne peut faire parler les morts. Est-ce que Léonard de Vinci approuverait la restauration de la Joconde ou est-ce qu’il préférerait voire l’usure du temps la recouvrir ? Il est des oeuvres périssables. Est-ce que les artistes land art trouvent à redire que la nature recouvre leur oeuvre? Il n’y a peut-être qu’en francophonie ou le rapport à la langue française est aussi sanctifiée (Académie française), ce qui explique peut-être les résistances disproportionnées autour du langage épicène notamment, et d’une langue qui évolue et inclus aussi les changements sociaux.
Ne sacralisons pas l’écriture au point d’en faire un fondamentalisme. Traduire, c’est toujours trahir. (Traduttore, traditore). Régulièrement quand on va au cinéma, nous sommes confrontés à d’autres titres que les originaux, sans même le savoir. Pourtant, l’oeuvre est là et nous la recevons. Si l’on s’arrêtait à la littéralité d’un texte il faudrait tout lire et voir en version originale. Pas de culture sans ‘trahisons’ ni re-créations. Pas d’écriture sans réécriture.
Le choix de proposer une nouvelle édition française est à saluer, car il évacue une note raciste de l’auteur, produit de son temps certes (de l’empire britannique, classiste, raciste, ségrégationniste), mais fort heureusement, les temps ont changé, et les éditeurs aussi. La vraie question : pourquoi ce choix de titre a-t-il été fait en 1940 aux USA et en… 2020 seulement en francophonie (avec encore des résistances semble-t-il?)
On n’efface pas le passé, mais on le met à jour, et cela depuis la nuit des temps.
Quand il y a des éléments du passé qui ne sont pas/plus acceptables, puisque racistes, sexistes, offensants, humiliants, on les retire des piédestaux. On les mets dans les musées, qui sont les lieux parfaits pour les études comparées. On les encadre / décadre, on les décrypte/ met à la crypte. Bref: on les traite. C’est en tout cas un moyen assez commun d’éviter la répétition béate ou de crever d’immobilisme.
Bonne lecture !