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Je possédais depuis longtemps un exemplaire de The Secret Diary of Laura Palmer, de Jennifer Lynch, acheté à l'époque où j'étais fasciné par les mystères de Twin Peaks, la série et le film de David Lynch son père. En regardant la troisième saison, j'ai eu envie de le lire, mais à vrai dire, ce n'est pas les mêmes secrets qui y sont révélés, que ceux qui avaient suscité mon désir. Je me passionnais pour les fragments du monde spirituel que les images montraient, et je ne crois pas qu'ils soient présents dans ce livre. La partie cachée qui y est mise à jour est plutôt la vie sexuelle débridée de l'héroïne, de façon assez typique.
J'ai un jour parlé des Contes drolatiques de Balzac dans ce sens: l'occulte y était en réalité occupé, au-delà des apparences parfois fantastiques, par la vie sexuelle des princes. La bestialité, par-delà le masque d'humanité de la vie publique, est bien sûr fascinant, et François de Sales disait que les yeux curieux, à cet égard, voyaient, après la mort, des monstres: le voyeurisme, pour l'Église catholique, était un péché.
À vrai dire, dans la série Twin Peaks, c'était drôle: on apprenait qu'une jeune fille que tout le monde prenait pour une sainte était une débauchée affreuse. Et puis, dans le film Fire Walk With Me, David Lynch a essayé de montrer qu'elle s'était comportée de cette façon à cause de la fatalité: le viol par son père avait placé en elle un mauvais esprit, qui l'y avait conduite. Sa possession était visible, et les derniers jours avant sa mort portaient en eux une tension terrible, parce qu'elle semblait poussée malgré elle à la débauche, alors qu'elle aspirait à la pureté. C'était impressionnant. Et pour le justifier, les êtres du monde spirituel intervenaient, pareils aux dieux infernaux antiques - et puis, finalement, des anges survenaient pour libérer l'âme de Laura, comme dans les légendes médiévales où l'âme des pécheurs, rachetée par les souffrances, est arrachée aux démons. J'ai toujours profondément aimé ce film, qui m'a révélé le génie de David Lynch: avant de l'avoir vu, je l'aimais bien, sans plus.
Qu'il ait mis en relation des obsessions personnelles - telles que la vie sexuelle cachée des femmes - avec le monde des esprits ne m'a pas gêné, car celui-ci ne doit justement pas apparaître comme une abstraction: il doit se lier au mal tel qu'il se déploie dans le monde ordinaire. Le plus beau, chez lui, c'est qu'au-delà de ce mal, il pouvait y avoir un bien - des êtres angéliques. C'est assez rare. D'habitude, le cinéma se contente de montrer des monstres.
Le livre de Jennifer Lynch pose en théorie la fatalité qui conduit Laura à la débauche, mais il est moins convaincant que le film, notamment parce que le monde spirituel n'apparaît pas réellement. Jusqu'au démon appelé BOB semble n'y être que la création d'une jeune fille qui cherche à se cacher à elle-même la réalité - les viols de son père. C'est freudien. Elle aspire au bien, sans doute, dans sa vie perdue, mais, de nouveau, c'est sans représentations symboliques distinctes; seules quelques scènes où elle échappe par son ingéniosité à des hommes affreux apportent une bouffée d'air. C'est un livre agréable à lire, sans doute, car sa vie reste romanesque; mais elle l'est aussi trop pour qu'on y croie - le romanesque ne pouvant somme toute exister qu'en s'appuyant sur le merveilleux.