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Un versement additionnel au fonds Giovanni Chicherio nous est parvenu ce printemps par les voies tortueuses qu'empruntent parfois les archives pour rejoindre leur lieu de conservation. Il contenait un dossier très complet relatif au Groupe de 32. Ce groupe de prêtres et de pasteurs a décidé, en 1972, de politiser le refus de servir de ses membres. Ils affirment leur volonté de ne pas se soumettre à l'obligation de servir ou de payer la taxe militaire, non pour des motifs religieux, mais pour des motifs proprement politiques. Nelson Amici, qui a traité ce versement, nous raconte cette histoire. Pour compléter votre lecture, vous pouvez écouter la fiction radiophonique Garde à vous en suivant ce lien et lire un commentaire de document intitulé «L'armée sous le feu de la subversion».
En Suisse, la contestation de l’armée en tant qu’institution prend de l’ampleur autour années 60. L’ancien mouvement pour la paix fédère les tendances historiques et politiques avec la création, en 1958, du Mouvement suisse contre l’armement atomique. Le mouvement prend de l’ampleur dès le début de la décennie suivante avec l’augmentation considérable du nombre d’objecteurs de conscience. Les tensions liées à la guerre froide, la guerre du Vietnam en cours ou les événements de mai 68 sont autant de moments qui alimentent une position sinon pacifiste du moins antimilitariste d’une part croissante de la population. Cette position se répand davantage au tournant des années 70, où la contestation de l’armée se diffuse aussi bien dans l’opinion publique (protestations contre la diffusion du « Manuel de défense nationale » en 1969), dans les urnes (initiative de Münchenstein en 1970 pour l'instauration du service civil), que dans la rue (manifestation à Genève pour le quarantenaire de la fusillade du 9 novembre 1932). Au début des années 70, trente-deux ecclésiastiques qui vont porter cette critique sur le devant de la scène.
« Messieurs, après réflexion, nous avons décidé de refuser collectivement toute participation à la défense « nationale » […] telle qu’elle nous est imposée aujourd’hui ». C'est ainsi que débute le courrier, adressé par 32 prêtres et pasteurs romands au Département militaire fédéral le 7 février 1972. Ce document d’une page A4, intitulé « Refus à l’armée », porte plusieurs critiques à l’endroit de cette dernière : accointances avec les intérêts des puissances économiques et financières, mobilisation contre le peuple, budgets disproportionnés. Les auteurs se solidarisent dans le même temps avec les objecteurs de conscience. Ceux qui seront communément appelés « Groupe des 32 » concluent leur lettre par le refus de « tout service armée ou [de] la taxe militaire », un engagement dans « la construction d’une société plus juste, plus humaine, plus fraternelle, plus universelle », ainsi qu’une participation financière « à un organisme de [leur] choix dans la ligne de la solidarité internationale ». Le courrier est accompagné d’une motion de solidarité signée par 43 autres ecclésiastiques romands ayant participé à l’élaboration dudit document et souhaitant apporter leur soutien au texte mais ne pouvant, « pour différents motifs », signer ce dernier. Le lendemain, le courrier est adressé à la presse sous forme de lettre ouverte.
Le courrier original du Groupe de 32, Fonds Giovanni Chicherio, série 15, chemise 1
L’importance de cette lettre ouverte se mesure certainement par l’ampleur des réactions suscitées. Dans la presse, pléthore d’articles, éditoriaux et billets de lecteur.ices voient le jour rapidement après la diffusion de la lettre ouverte, que certains journaux republient partiellement ou intégralement. Un document de préparation d’un séminaire de théologie moral de l’hiver 73/74, non signé, estime à 1’760 le nombre d’articles de presse parus durant la « première vague » d’articles (jusqu’au 31 mars 1972, soit une période d’environ deux mois). Les réactions, en plus d’êtres vives, sont nombreuses : d’un côté, les critiques du geste des 32 ecclésiastiques, majoritaires dans un premier temps, sont souvent virulentes, parfois passionnelles, dénonçant jusqu’au « coup d’État clérical » (040_GC_S15 3/10 F.G. 22). De l’autre, les soutiens, minoritaires au début, parviennent cependant à trouver un écho dans la presse, notamment au travers des courriers des lecteurs. Ces derniers sont d’ailleurs saturés, et plusieurs rédactions sont contraintes de ne pouvoir tous les publier.
Face aux critiques, plusieurs comités de soutien au Groupe des 32 voient le jour, comme celui du Jura qui produit une pétition de soutien réunissant 4’000 signataires. Au sein de l’Église, les réactions sont plus modérées. La liste des signataires de la motion de soutien s’allonge, en même temps que prennent publiquement positions (pour ou contre) d’autres membres du clergé dans la presse. Le Groupe de Travail Église Critique, composés de pasteurs et laïcs bernois, publie en mars 1972 le Manifeste de Bienne, brochure d’une quinzaine de page qui reprend et approfondi les thèses portées dans « Refus à l’armée ». Le document est tiré à 10’000 exemplaires en allemand, 5’000 en français. Les autorités ecclésiastiques restent cependant souvent prudentes, car le « refus à l’armée » pose la délicate question de l’implication entre le religieux et le politique.
Que ce soit dans la presse ou au sein des institutions politiques et religieuses, la lettre ouverte du Groupe des 32 réactualise d’une manière nouvelle la question de l’armée en Suisse. Non sans ironie, le Manifeste de Bienne affirme que le refus de servir et de payer la taxe militaire des 32 ecclésiastiques « a eu dans toute la Suisse l’effet d’une bombe ».
Tract expliquant les arguments et proposant de rejoindre des groupes de discussion, Fonds Giovanni Chicherio, série 15, chemise 2
Cette série retrace les événements qui entourent la lettre ouverte du Groupe des 32. « Refus à l’armée », le Manifeste de Bienne, la liste des 32 signataires ainsi que la motion de soutien sont conservées dans différentes chemises. Une revue de presse extensive est également répartie en deux chemises. Le fond comporte un dossier avec les comptes-rendus des réunions préparatoires des 32 et 43 ecclésiastiques, ainsi que les comptes-rendus et notes des réunions postérieures à la publication de leur lettre ouverte. Sont également présents de nombreuses correspondances écrites, notamment entre membres du clergé. Enfin, le dossier comporte un important travail d’analyse réflexive fait au moment des événements ou peu de temps après, sous formes de notes personnelles ou notes préparatoires pour des séminaires de théologie.
Mentionnons encore quelques éléments de bibliographie figurant dans la série:
Extrait du volumineux dossier de presse, Fonds Giovanni Chicherio, série 15, chemise 10