Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07060.jsonl.gz/761

Une des premières formulations du prioritarisme, revendiquée comme telle, revient à Derek Parfit[1]. Cette première formulation prend d’abord la forme d’une critique de l’égalitarisme, le prioritarisme se voulant en effet une position morale alternative et supérieure à ce dernier, corrigeant ses faiblesses. Parfit établit d’abord une distinction entre deux égalitarismes : un égalitarisme téléologique (ou télique) et un égalitarisme déontologique (ou déontique). L’égalitarisme téléologique affirme que l’inégalité est une mauvaise chose en soi (intrinsèquement), tandis que l’égalitarisme déontologique affirme qu’il faut recherche l’égalité « non pour rendre une situation meilleure, mais pour telle ou telle [autre] raison morale[2] », c’est-à-dire instrumentalement. On peut donc défendre l’égalité pour sa valeur intrinsèque, pour sa valeur instrumentale ou pour les deux, ne valoriser que l’égalité ou l’égalité parmi d’autres valeurs (ce que Parfit appelle la position pluraliste-égalitariste)[3].
Dans sa discussion de la pertinence de l’égalitarisme, Parfit soulève d’abord la question de savoir si le fait qu’il existe des inégalités entre deux groupes sociaux différents, mais où l’un est indifférent ou ignorant de l’existence de l’autre et réciproquement, pose un problème moral ou non. Il observe qu’en cas d’ignorance de l’existence d’un autre groupe, l’inégalité entre cet autre groupe et le sien est moralement non pertinente. Il faut donc pour deux groupes sociaux entretenir un certain rapport de connaissance entre eux pour qu’éventuellement une inégalité entre eux ait une quelconque pertinence morale.
Ensuite, Parfit distingue la question des inégalités de celle de la pauvreté. Il observe en effet que le simple fait qu’il existe des inégalités n’est pas en lui-même porteur de conséquences négatives pour les personnes défavorisées. Alors que, rappelons-le, pour l’égalitariste téléologique, l’inégalité est mauvaise même quand elle ne nuit à personne. Or, selon Parfit, ce qui ne nuit à personne ne peut être moralement problématique. Parfit rappelle d’ailleurs que selon Rawls « l’injustice implique nécessairement un tort fait à quelqu’un[4] ». Selon Parfit, il y a des inégalités qui n’impliquent aucune action malveillante, aucun tort commis à qui que ce soit. Par ailleurs, une inégalité qui ne nuit à personne bénéfice automatiquement à certains qui peuvent ainsi s’enrichir sans que cela n’affecte négativement la situation économique de quiconque, creusant de façon moralement non problématique les inégalités économiques.
Comme alternative à l’égalitarisme, Parfit défend le prioritarisme. Son prioritarisme consiste à affirmer que ceux qui sont défavorisés, « c’est-à-dire ceux qui souffrent, les indigents, ceux dont les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits[5] », doivent être aidés en priorité par rapport aux autres membres de la société et qu’il importe d’autant plus de favoriser ceux-ci qu’ils sont défavorisés, même si cela est difficile à réaliser. Il met en outre l’accent sur la hiérarchie que nous devons faire entre les besoins pressants, moralement prioritaires dans la fourniture d’une aide, et les besoins moins pressants, moralement secondaires dans la fourniture d’une aide. Comme pour l’égalitarisme, Parfit établit une distinction entre un prioritarisme téléologique (ou télique) et un prioritarisme déontologique (ou déontique). Le prioritarisme téléologique affirme que si des aides vont à des personnes mieux loties, alors ces aides ont moins d’importance morale que si elles vont à des personnes moins bien loties. Selon cette position, l’utilité des individus a donc une importance morale marginale décroissante. Parfit critique ce postulat de l’utilité marginale décroissante, qui ne serait pas universellement valable selon lui[6]. Il affirme à ce propos : « Les aides accordées aux personnes les plus défavorisées ont davantage d’importance, mais c’est seulement parce que ces personnes sont situées à un niveau inférieur absolu. Le fait qu’elles soient moins bien loties relativement à d’autres n’a pas de pertinence[7]. » Le prioritarisme déontologique de Parfit est donc un prioritarisme centré sur l’aide aux plus pauvres en termes de pauvreté absolue et non en termes de pauvreté relative, ainsi que sur la priorité morale à leur donner dans le cadre de l’action de l’Etat et de l’utilisation des fonds publics.
Le problème général du prioritarisme réside dans le caractère éventuellement trop absolu, trop constant, donné à la priorité aux plus pauvres. En effet, si nous accordons de l’importance à l’autonomie individuelle, à la liberté individuelle, alors nous voulons pouvoir dire à un certain moment que nous en avons fait assez, que nous avons fait notre juste part (our fair share of the burden) en faveur des plus pauvres. Dans le cas contraire, nous ne pouvons plus nous considérer comme étant libres. En ce sens, un prioritarisme centré sur la pauvreté absolue posera bien moins de problèmes qu’un prioritarisme centré sur la pauvreté relative, puisque la pauvreté absolue peut être éliminée, mais pas la pauvreté relative qui n’est qu’une mesure statistique constante. Néanmoins, même dans le cas d’un prioritarisme centré sur la pauvreté absolue, ce dernier menace de faire peser des obligations morales trop fortes, trop permanentes, sur les individus. Les contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, ne sont en effet pas prêts à accepter une perte trop grande de liberté et d’autonomie. Toutefois, ils peuvent accepter une perte réduite de liberté pour sécuriser une prise en charge des plus pauvres par la communauté politique.
Adrien Faure
[1] Frick Johann et Mpondo-Dika Ekédi, “Prioritarisme” in Dictionnaire de théorie politique, Princeton University Website, 2008, p. 1.
[2] Parfit Derek, « Egalité ou priorité » in Revue française de science politique, n°2, Presses de Science Po, 1996, p.283.
[3] Ces distinctions recoupent celles formulées par Gosepath.
[4] Ibidem, p. 289.
[5] Ibidem, p. 299.
[6] A rapprocher de la longue critique qu’en fait aussi Frankfurt.
[7] Ibidem, p. 303.