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L’office du tourisme de la ville de Essen nous fait comprendre l’ambivalence de poids - on ne parle pas ici de vendeurs de dentelle - autour de laquelle s’est construite la relation entre les Krupps et les habitants de Essen jusqu’à nos jours. Pour reprendre les termes génériques de l’employé de l’agence, la famille Krupp est à la fois une bénédiction et une malédiction pour la ville.
Il faut se rendre compte que la famille a largement fait profiter les habitants de sa grande prospérité économique, mais aussi que la source même de cette fortune dans l’un des plus grands complexes militaro-industriels d’Allemagne en a fait une cible privilégiée des Alliés à la fin de la seconde guerre mondiale. La ville a été bombardée à près de 70 %. Cependant, la famille, qui a pu en bonne partie sauvegarder sa fortune, a réinjecté une grande quantité d’argent pour l’aide à la reconstruction de la région. Et aujourd’hui encore - comme on le verra - la Fondation Krupp soutient des projets culturels et sociaux de grande envergure.
Les « Margarethenhöhe »
Déjà à l’époque de la Grosse Bertha, le sein d’acier de l’entreprise Krupp pour la sauvegarde de l’Allemagne du Kaiser cachait en son cœur un fond beaucoup plus tendre et social dont on retrouve les réalisations dans le quartier d’habitations des « Margarethenhöhe ».
Il s’agit d’une des « cité-jardins » les plus accomplies d’Allemagne, dont la raison d’être devait être de réunir les avantages de la vie urbaine et la vie rurale. Elle offrait alors aux travailleurs de l’entreprise Krupp des conditions d’habitation particulièrement favorables, en leur faisant disposer de beaux espaces avec jardin, de chauffage central et d’eau courante. Les maisons ont été dessinées par l’architecte Georg Metzendorf à une époque où le fonctionnalisme ne primait pas encore en architecture. Bien au contraire, les façades sont de composition romantique et composées d’une variété de mêmes pièces et motifs que l’architecte a combiné de manière différente et particulière pour chacune des habitations.
Au centre de la cité, on découvre une place du marché façon début du XXème siècle, avec une auberge, un ancien hall devenu supermarché, et une fontaine. Un peu plus loin, au bord d’un étang idyllique, se trouve une statue surplombante dont on croit reconnaître les traits de Margarethe Krupp, la mère de Bertha. Elle s’expose sur son socle telle une divinité grecque avec un voile qui laisse transparaître son buste nu. S’agit-il vraiment d’elle ? Je vous laisse juger en mettant la statue en perspective avec une photo de Margarethe Krupp, un brin plus âgée (voir Image 1). Le cas échéant, on pourra s’étonner de ce rapport pour le moins affranchi avec les représentations symboliques et sculpturales des personnes publiques que l’on honore… Cette figure de la matronne laisse aussi deviner les rapports établis entre la famille Krupp et les travailleurs qui vivaient aux « Margarethenhöhe ».
Malgré son bon entretien, on peut dire que la statue s’est convertie aujourd’hui en une sorte de relique, puisqu’elle est perdue dans un contexte social qui ne correspond plus aux intentions avec lesquelles elle a été érigée. La population d’ouvriers est devenue en effet inexistante dans ce quartier qui est très prisé par la moyenne bourgeoisie et compte jusqu’à 7'500 habitants.
D’autre part, à travers la Fondation Alfried Krupp – le fils de Bertha - la famille Krupp continue à l’heure actuelle de produire son œuvre de bienfaisance massive dont il convient de rappeler l’apport sur trois plans. Leurs subventions se répartissent dans le sport (encouragement au sport et participation permanente aux frais d’organisation de Jeux Olympiques), la culture (concerts à la Villa Hügel), ainsi qu’en terme de rapprochement entre l’Allemagne avec les pays de l’Est et la Russie.
Aussi - et cela nous amène à un autre lieu culturel – la Fondation a déboursé la somme de 55 millions d’Euros pour la reconstruction du Musée Folkwang, le musée d’art moderne le plus important de la région de la Ruhr. L’inauguration du nouveau musée Folkwang, s’est déroulée en janvier 2010 au moment où Essen et sa région devenaient capitale culturelle de l’Europe. A cette occasion et grâce à la Fondation, une exposition temporaire a rassemblé, de mars à juillet 2010, la très prestigieuse collection que possédait le musée jusqu’en 1933. Les visiteurs ont pu y retrouver des tableaux peu connus des plus grands maîtres de la fin du XIXème et de la première moitié du XXème siècle (Van Gogh, Franz Marc, Kirchner, Kandinsky, Matisse), avant que ceux-ci aient été confisqués par le régime nazi sous couvert de la mention « art dégénéré » et qu’ils soient aujourd’hui disséminés aux quatre coins du monde dans des collections souvent privées.
Enfin, dès lors que l’on quitte Essen vers l’étranger par l’aéroport de Dusseldorf - le grand aéroport à proximité -, on continue à prendre conscience de l’importance de la famille dans la région (voir Image 3).
C’est en effet avec un merveilleux sourire d’enfant de dix mètres sur cinq, placardé dans le hall central des départs que l’on prend congé de la zone d’influence des Krupp, dont la fabrique s’appelle ThyssenKrupp AG depuis leur fusion avec Thyssen il y a une douzaine d’années. Avant que tout le monde se disperse aux quatre coins, il leur est rappelé l’ambition mondiale de l’industrie, une ambition cette fois-ci beaucoup plus licite, pour notre époque : demeurer l’un des leaders mondiaux du marché des escaliers roulants et des ascenseurs.
L’enfant sur l’affiche s’exclame : « Mon papa s’occupe à ce que partout dans le monde, on puisse aller confortablement à l’avion. » Et l’on découvre alors que si les bombes ont été troquées contre de très fiables mobiliers urbains de notre vie (mobile et) quotidienne, les bonnes intentions paternelles n’ont rien perdu de leur fraîcheur d’antan !