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24. Nov. 2012
zeitgarten.ch
«Personne ne peut y arriver seul, mais ce serait plus facile si davantage de gens y travaillaient.»
Propos d'Alex Meszmer recueillis par Andreas Gross
L'historien et Conseiller National suisse Andreas Gross représente la Suisse depuis 1995 au Conseil de l'Europe. Au nombre des rares personnalités politiques suisse élues membres de cette assemblée, il est directement confronté aux questions de la politique européenne et s'engage – entre autres en qualité d'observateur international des élections – pour la démocratie directe et les droits démocratiques de tous les humains. L'interview avec Andreas Gross éclaire l'historique du développement des relations de la Suisse avec l'Europe, les questions relatives à une culture européenne commune et au rôle de la culture ou des artistes dans la construction d'une Europe commune.
AM: Pourquoi le rapport de la Suisse à l'Europe est-il si difficile?
AG: Les suisses ne sont pas conscients que la Suisse moderne doit son existence à l'Europe. La seule révolution bourgeoise réussie en Europe, en 1848, a eu lieu en Suisse. Si l'on veut être exact, la révolution en Suisse a déjà commencé en 1847, lorsque quelques personnalités de la révolution suisse ont senti qu'il allait se passer de grandes choses en 1848 dans toute l'Europe. La Suisse ne survivrait pas à la révolution si elle n'avait pas déjà la sienne derrière elle. C'est pourquoi les radicaux libéraux ont intentionnellement cherché la guerre civile contre les conservateurs et l'ont laissée éclater en novembre 1847.
AM: Tu veux parler de la guerre du Sonderbund?
AG: Exactement. Un historien américain a écrit à propos de cette guerre civile qu'elle avait été «a very civil civil war». Le général Dufour a ordonné à ses soldats de tuer aussi peu d'ennemis que possible et le numéro deux de l'armée suisse, le futur Conseiller fédéral Ochsenbein, a interdit de mettre le feu à Lucerne, car de tels actes de violence ne sont jamais oubliés et que la population ne se laisserait pas intégrer dans un Etat fédéral. En janvier 1848, les Lucernois conservateurs, qui avaient perdu la guerre du Sonderbund, ont demandé depuis leur exil de Domodossola au prince Metternich de leur fournir l'aide qu'il avait promise. Mais Metternich n'avait à ce moment aucune troupe disponible, car les démocrates de son propre royaume avaient commencé la révolution. Elle a éclaté en février, s'est propagée dans toute l'Europe et les démocrates ont perdu à Budapest, Prague, Paris, Milan et Berlin. Mais comme ils avaient tenté la révolution, Metternich n'a pas pu faire le ménage en Suisse et la victoire suisse a donné un sens à la défaite des démocrates dans le reste de l'Europe. Sachant cela, on peut considérer autrement la question de la Suisse et de l'Europe.
AM: En ce sens, la Suisse est donc une sorte de moteur politique de la démocratie en Europe?
AG: Oui – sans l'Europe, il n'y aurait pas de Suisse moderne aujourd'hui et la Suisse joue un rôle de pionnière de la démocratie en Europe. Les Suisses ont élu un Parlement en 1848 et voté leur Constitution. Plus tard, ils ont lutté pour obtenir la démocratie directe, le référendum en 1871 et le droit d'initiative en 1891. Les autres Européens n'ont pu faire l'expérience des insuffisances de la démocratie représentative qu'au XXe siècle. La Suisse ouverte, en 1848, ne voulait pas simplement atteindre un statut privilégié, mais poser la première pierre d'une Europe démocratique. C'est pourquoi ce que tu as dit est vrai, la Suisse était une sorte de moteur. Les autres Européens ont d'ailleurs aussi perçu la Suisse ainsi, et Freiligrath a composé des poèmes où la floraison et la lumière viennent des montagnes. Le rôle de pionnier de la Suisse s'est inscrit dans la littérature.
AM: Pourquoi l'élan européen de la Suisse ne se ressent-il plus aujourd'hui?
AG: La guerre franco-allemande a été le début de la fin de l'esprit de 1848. C'était la première guerre depuis le début de l'existence de l'Etat fédéral suisse entre les deux cultures de référence et la neutralité a pris alors une dimension de politique intérieure. Le tsar de Russie avait proposé la neutralité en 1815 pendant le congrès de Vienne dans l'intérêt de toutes les grandes puissances européennes, comme une condition fondamentale de la reconnaissance de l'Etat suisse dans l'intérêt des grandes puissances. La Prusse, la Russie, l'Angleterre, les Habsbourg et les Français ne voulaient pas que la Suisse appartienne à l'une des autres puissances. La neutralité était une nécessité, elle a été forcée pour des raisons stratégiques de politique extérieure. De 1871 à 1945, pendant les trois grandes guerres en Europe, qui ont toutes éclaté entre les deux cultures de référence, l'Allemagne et la France, la neutralité a pris une dimension de survie en politique intérieure. C'est pourquoi notre pays a perdu de son importance pour l'Europe entre 1870 et 1945 et s'est enroulé sur lui-même. Bien entendu, la Suisse a survécu à la deuxième Guerre mondiale car elle s'est rendue utile à tous. Dans la vraie vie, on a agi de manière «atrocement intelligente», comme l'a dit Dü ;rrenmatt. Après y avoir réussi, on ne s'est jamais avoué que l'on avait agi de manière immorale. La Suisse a entièrement méconnu la dimension politique de l'intégration européenne. Un bulletin antifachiste belge de 1942 déclare que l'Europe devrait faire après la guerre comme la Suisse en 1848 et fonder un Etat fédéral européen. Mais en 1945, les Suisses ont trouvé qu'ils n'avaient pas à s'en occuper. Le tragique de cette relation se résume en cela.
AM: Le fait qu'elle est issue d'une région économique et non «d'une volonté politique» n'est-il pas un problème de fond de l'UE en soi?
AG: Les démocrates et les révolutionnaires étaient en prison pendant la deuxième Guerre mondiale et imaginaient l'Europe …
AM: c'est une image intéressante, presque belle.
AG: Ils savaient que quelque chose de nouveau devait naître en Europe, quelque chose qui empêche qu'une troisième Guerre mondiale se produise. Ils se sont imaginé un Etat fédéraliste démocratique constitutionnel. Pourquoi cela ne s'est-il pas réalisé? Le nationalisme, qui est toujours le père de la guerre, avait mieux survécu à la Guerre mondiale que les pionniers ne pouvaient se l'imaginer. Ils pensaient que les 60 à 100 millions de morts qui étaient restés sur les champs de bataille d'Europe depuis 1914 avaient discrédité le nationalisme au point que l'idée du partage de la souveraineté et de son ancrage à divers niveaux aille de soi. Mais ce n'était pas le cas pour la majorité des Européens. La guerre froide et la nouvelle concurrence de système entre l'Union Soviétique et les Etats-Unis n'a pas laissé à l'Europe la souveraineté de se donner une Constitution. Par ailleurs, les deux grandes puissances ne le voulaient pas. Jean Monnet et Robert Schuman, les pères de l'UE, avaient remarqué qu'une Europe constitutionnelle n'était pas historiquement possible, et qu'il fallait concrétiser autrement l'idée de base de l'intégration européenne. On a donc rédigé un contrat au lieu d'une constitution. Une constitution est une convention entre les citoyens. Un contrat est une convention entre les gouvernements que le Parlement doit ratifier. Il peut être relativement simple. Au lieu de passer par la politique, on s'est servi de l'économie et l'on a fusionné les principales industries des Etats belligérants pour qu'ils ne puissent plus se menacer réciproquement. L'Europe a développé une force bénéfique pour les citoyens, mais elle est restée un projet élitaire. Les pionniers ne se seraient jamais imaginé que l'on aurait un jour une monnaie commune sans avoir une démocratie et une politique économique et fiscale communes – les conditions indispensables de fonctionnement d'une monnaie. Il faut renvoyer à l'historique pour reconnaître que la voie de l'UE a été un détour.
AM: Est-ce le principal problème entre l'UE et la Suisse que les cultures politiques soient aussi opposées?
AG: Oui, dans le sens que la continuité de 1848 est restée. Nous avons eu le privilège que la Suisse est devenue une démocratie directe. Il n'est pas question de renoncer à cet acquis, mais un non à l'Europe et au niveau transnational ne protège pas la démocratie directe chez soi. La crise de la démocratie tient à ce que l'Etat national a de moins en moins d'autonomie pour résoudre seul les problèmes. Un non à l'Europe n'est pas un oui à une bonne démocratie. Le oui à une Europe réformée et transformée serait la bonne réponse. Si la démocratie continue à être limitée à l'Etat national, elle va s'éroder, tout comme l'Etat et l'autonomie étatique. On peut dire qu'aujourd'hui, aucun pays ne peut réguler l'économie à lui seul raisonnablement. Même l'UE est trop petite pour cela. Or l'UE est un facteur essentiel et il faut une mondialisation de la démocratie, qui se passera autrement que par la simple constitution d'un grand Etat. La démocratisation de l'UE est une étape essentielle. Non seulement l'UE a besoin de davantage de démocratie, mais aussi la démocratie a besoin de l'UE, car elle ne peut tenir ses promesses que si elle couvre le niveau transnational. L'Etat national n'est pas la dernière étape de la démocratie.
AM: Des mouvements comme Stuttgart 21 et Occupy sont-ils des signes annonciateurs d'une démocratisation capable d'initier un changement?
AG: La résistance espagnole est en fait la plus mûre, car elle veut une vraie démocratie et car elle n'a pas oublié que la démocratie est un projet inachevé. Stuttgart 21 compte pour deux raisons: l'initiative suisse contre les minarets a complètement discrédité la démocratie directe en Allemagne. Stuttgart 21 représente aujourd'hui l'opinion de nombreux Allemands: il faudrait compléter le système représentatif par des éléments de démocratie directe. D'autre part, les mouvements européens et Occupy montrent que l'essentiel de la démocratie a fui et que l'économie a déjà échappé depuis longtemps à la démocratie. La démocratie est la seule possibilité de parvenir à un ordre politique public raisonnable. Mais l'organisation de la démocratie est insuffisante. Elle doit continuer à se développer pour démocratiser le monde actuel, c'est le message d'Occupy.
AM: Mais ne manque-t-il pas à l'Europe une culture commune?
AG: Il faut une seule épine dorsale de compréhension de la politique. C'est vrai, le problème est grave et sous-estimé. De nombreux Européens souffrent du centralisme national et ne peuvent pas s'imaginer que l'Europe puisse être construite autrement. La décentralisation ou le fédéralisme implique que les petites unités aient une marge de manœuvre autonome: les impôts, la politique culturelle, la santé publique peuvent rester nationales ou régionales et ne doivent pas être décidés à Bruxelles. Il faut une culture politique commune au sens d'une épine dorsale politique commune, mais la diversité doit être conservée. L'Europe de marché d'aujourd'hui présente beaucoup plus d'uniformité que ne le ferait une Europe intégrée fédéraliste qui laisserait autant de pouvoir décisionnel que possible aux citoyens.
AM: Une culture commune signifie aussi pour moi apprendre à penser au niveau européen. Dans les associations européennes d'artistes, je vois souvent que la pensée nationale domine et que pratiquement personne ne pense européen.
AG: Et cela dans l'art! Mais c'est absurde ! Il n'y a pourtant rien de plus transnational que l'art! Les artistes seraient prédestinés pour montrer d'une part la futilité des frontières nationales et illustrer en même temps le potentiel de l'intégration sociale européenne! Ce sont les arguments qui plaident pour la démocratie directe. Il y a un know-how politique et social que la politique traditionnelle institutionnalisée ne peut pas exploiter car les gens ne sont pas impliqués dans les processus de décision politiques. C'est pourquoi la politique ne peut pas du tout produire ce dont la société est en fait capable. L'exclusion des gens ne leur permet pas de participer aux processus d'apprentissage nécessaires à des décisions politiques adéquates. Il y faut un engagement sociétal ou une responsabilité politique des artistes, afin qu'ils participent et travaillent à de tels projets de démocratie européens. J'ai souvent le sentiment que la science et l'art fournissent très peu de soutien à la démocratie. Apparemment, trop de gens capitulent devant l'ampleur de la tâche et n'essaient même pas de fournir une contribution. Personne ne peut y arriver seul, mais il serait plus simple que davantage de gens y travaillent.
AM: Quelle serait, à ton avis, la tâche des artistes?
AG: De nombreux Suisses ont un réflexe rousseauiste: l'Europe serait trop grande pour la démocratie directe. Mais c'est le plus petit canton suisse qui est resté le plus longtemps antidémocratique et chacun sait que ce n'est pas l'odeur de la campagne, mais celle de la ville qui a permis cette libération. Il faut un certain anonymat pour être libre. Ce serait une tâche culturelle classique, car c'est en fait une objection culturelle de dire que la grandeur est réduite à la géographie sans remarquer qu'elle est une notion culturelle. Les Suisses croient aussi qu'ils sont les seuls à souhaiter des droits populaires. Au cours de mes voyages en Europe, je vois bien que partout, les gens souhaitent participer, que les 'autres' sont beaucoup moins étrangers et nous ressemblent beaucoup plus qu'ils ne le croient, que les mêmes souhaits et critiques sont généralement répandus en Europe. Les diffuser et les faire émerger à la conscience peut se concevoir comme une tâche culturelle. Les artistes peuvent fournir une contribution essentielle à la destruction de telles barrières mentales. Les artistes suisses me semblent se trouver dans une phase comparable à celle des artistes allemands pendant la République Weimar. La politique suisse est devenue de plus en plus brutale au cours des vingt-cinq dernières années; ce phénomène est si dégoûtant que l'on ne veut pas s'y salir les doigts. S'engager en politique, c'est s'exposer aux vents contraires. Beaucoup rechignent à faire cet effort.
AM: Les artistes sont-ils trop occupés d'eux-mêmes?
AG: La sensibilité de nombreux créateurs les prédestinerait à thématiser la brutalisation qui a envahi la politique suisse. Le fossé entre le potentiel social et ce que la politique en fait est pourtant absolument patent. Les artistes peuvent attirer l'attention sur ce fossé et dire aux personnalités politiques: faites-en donc quelque chose! Ne vous réduisez pas à un parcours de crise! D'un autre côté, il est certain que l'Europe est une réalité quotidienne dans la vie de nombreux artistes suisses et que les frontières nationales ne jouent plus aucun rôle. Ils veulent aussi être vus, vendus ou lus dans toute l'Europe. Mais ils n'en tirent pas de conséquences politiques: au lieu de consacrer leur énergie au moins une fois à la politique, ils la laissent à ceux qui ne comprennent pas grand chose à l'art.
AM: Où se situent les frontières de l'Europe?
AG: Les frontières de l'Europe ne sont en tout cas pas géographiques. La Russie est un Etat européen, même si plus de la moitié de sa surface est en dehors de l'Europe. La côte Sud de la Méditerranée en fait également partie. L'Europe est partout où existent les valeurs fondamentales de la culture politique européenne sont pratiquées: droits humains, démocratie, Etat de droit et économie de marché sociale. La Turquie, l'Ukraine, la Russie, le Maroc, la Tunisie ou l'Egypte peuvent en faire partie s'ils veulent. Sinon, ils vont essayer d'être consciemment quelque chose qui extrait ce qu'il y a de bon de l'Europe et qui y ajoute quelque chose de non-européen, par exemple l'importance de la religion. En tout cas cela n'a rien à voir avec la géographie, mais avec l'organisation et la mise en œuvre de valeurs universelles et avec la dignité humaine. On ne doit pas en faire le même usage partout. La mise en œuvre et la reconnaissance peuvent prendre différentes formes – même d'autres que les formes courantes en Europe.
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