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La mort de Jeff Buckley par noyade dans les eaux du Mississippi, survenue le 29 mai 1997 alors qu'il n'avait que 30 ans, a anéanti tous ses efforts, le liant de manière indéfectible à la figure de Tim, son père, décédé d'une overdose d'héroïne plus ou moins au même âge.
Père et fils unis dans la malédiction de la mort, mais aussi dans la grâce d'une voix sublime.
Jeff et Tim, unis dans la mort et dans la grâce, mais éloignés dans la vie. Tim a quitté sa femme Mary Guilbert, pianiste et violoncelliste classique d'origine panaméenne, avant que Jeff ne naisse. Une rupture douloureuse. Jeff a été élevé par sa mère et son beau-père, à qui il attribuait généralement le mérite de sa vocation artistique.
J'ai rencontré Tim une seule fois dans ma vie, quand j'avais huit ans. Je ne pense pas lui devoir beaucoup. Mon éducation musicale, je l'ai faite seul, avec l'aide déterminante de ma mère, pianiste diplômée du conservatoire, et de mon beau-père. C'est tout.
Fils prodige de son père
Bien que Jeff n'ait rencontré qu'une seule fois son père et qu'il ait voulu s'en démarquer à plusieurs reprises – il a déclaré: "Le fait que Tim Buckley soit mon père n'est pas mon problème. Il n'a rien fait pour moi. Je suis certain qu'il a ouvert des portes pour ma carrière, mais je ne les ai jamais franchies" – les deux hommes se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
Traits, regards, attitudes, visage angélique et manière de chanter déchirante, les yeux fermés. Tout comme Buckley père, Jeff a été l'un des plus grands chanteurs de l'histoire de la musique. Il était sans aucun doute meilleur que son père pour réunir douceur et douleur, navigant de la mélodie classique à l'atonalité la plus extrême.
Angélique, ineffable et aussi déchirante que désespérée, la voix de Jeff Buckley savait transmettre des sentiments, des émotions et toucher l'âme de ceux qui l'écoutaient. C'était une voix sublime, capable de créer un état d'extase tant chez le chanteur que chez l'auditeur.
Jeff en était conscient: "La voix est le seul moyen de rejoindre ce lieu merveilleux. C'est précisément pour cela que je préfère faire des concerts plutôt que des disques. C'est d'ailleurs ce que font les artistes que j'aime par-dessus tout: Robert Johnson, Nina Simone, Patti Smith et Nusrat Fateh Ali Khan".
"Grace", chef-d'oeuvre du rock
Jeff Buckley Jeff Buckley performs on stage at The Garage, Islington, London , United Kingdom, 1st September 1994. (Photo by Martyn Goodacre/Getty Images) [Martyn Goodacre - Getty Images]
Et pourtant, même si Jeff préférait se produire en direct, ses enregistrements sont absolument sublimes. "Grace" (1994), le seul disque qu'il a achevé de son vivant, a probablement été le dernier grand chef-d'œuvre du rock, mêlant atmosphère folk, passages hard rugueux, fondus free jazz, balades hypnotiques et références psychédéliques légèrement psychotiques.
Chanter m'a toujours transporté dans une autre réalité. La musique permet d'atteindre un état extraordinaire
Un caléidoscope de sons, rendu possible par une extraordinaire culture musicale façonnée par l’écoute de milliers de morceaux, tous genres confondus, du gospel à l'opéra, en passant par le heavy metal et la soul. Passionné d'Edith Piaf, de musique indienne, de Dylan, de Cohen, de Coltrane, de Monk, d'Ellington, de Ravel et de Bartok, Jeff Buckley nous a légué un disque unique et inimitable.
Le succès a été absolu. Le Sunday Morning Herald a qualifié le disque de "chef-d'œuvre romantique", de "travail essentiel et définitif". Disque d'or en France, en Australie et aux Etats-Unis, "Grace" a reçu les louanges de Jimmy Page ("mon disque préféré de la décennie"), de Robert Plant, de Bob Dylan et de David Bowie, ce dernier l'ayant élu "disque à sauver et à emporter sur une île déserte". Bono a comparé Buckley à une "goutte de pureté dans un océan de bruit".
Morceaux autobiographiques et reprises
Outre des morceaux autobiographiques, "Grace" contient trois reprises d'une valeur exceptionnelle: "Lilac Wine" basée sur la version de Nina Simone, "Corpus Christi Carol" de Benjamin Britten et "Hallelujah" de Leonard Cohen, une interprétation qui donne des frissons, sans aucun doute la meilleure prière laïque jamais réalisée.
La parution du disque a été suivie d'une tournée mondiale de deux ans, durant laquelle Jeff a joué des chansons du disque et des morceaux inédits. En 1997, il décide de retourner au studio d'enregistrement. Il travaille alors sur son nouveau disque ("Sketches for My Sweetheart the Drunk") jusqu'à ce que sa vie prenne tragiquement fin. Un soir, alors qu'il se rend avec son ami Keith Foti au studio d’enregistrement, ils passent près de la rivière Wolf, un affluent du Mississippi.
Jeff demande à Keith de s'arrêter pour se baigner. Il s'immerge tout habillé, bottes comprises, et nage jusqu'au pilier du pont de l'autoroute. Alors qu'il regagne la rive, un remorqueur passe à côté de lui. Jeff disparaît dans le remous des vagues, emportant avec lui les magnifiques chansons qu'il aurait pu chanter.
Mattia Cavadini (RSI)/mcc
Ceta été publié sur RSI (en italien).