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Des « Mirages » aux « Gripen »
Vous vous souvenez de l'« Affaire des Mirages », au début des années '60 (si vous étiez de ce monde en ce temps-là) ? Ce fut un scandale politique, le plus grave en Suisse de la deuxième moitié du XXe siècle, avec l'« Affaire des fiches ». Celle des « Mirages » (les avions de combat français de chez Marcel) fut provoquée par un énorme dépassement de budget lors de l'achat par l'armée suisse d'avions de combat Dassault Mirage III. Il s'ensuivit, après une polémique virulente dans laquelle s'illustra particulièrement le Conseiller national PS Helmut Hubacher, futur président du parti, l'institution en 1964 de la première commission d'enquête parlementaire de l'Assemblée fédérale suisse, puis, les conclusions accablantes de la commission, la démissiondu conseiller fédéral (radical vaudois) Paul Chaudet en 1966. Il se célèbre en ce moment le cinquantième anniversaire de l'Exposition Nationale -on a jusqu'au 18 mai pour éviter d'avoir à se préparer à une plus amère célébration...
« Achat du Gripen, le mirage des affaires compensatoires » (humour politique suisse)
Le 18 mai, nous sommes invités à ne nous prononcer que sur la création d'un fonds de 3,126 milliards de francs, destiné à l'achat d'avions de combat « Gripen »- mais on prévoit déjà que le coût total de cette opération dépassera vraisemblablement les dix milliards puisqu'au prix d'achat des avions, il faudra ajouter le coût de leur maintenance et de leur exploitation, celui de leur équipement additionnel, des frais de location, des investissements immobiliers etc... Pour des caisses publiques qui crient famine (parce qu'elles ont été mises au régime sec), cela signifie, forcément, des réductions de dépenses (sociales, éducatives, dans les transports) plus utiles que celle destinée à accroître la flotte aérienne militaire suisse au-delà du nécessaire. Alors pour convaincre une majorité (pas encore dessinée dans les sondages, surtout en Suisse romande et au Tessin) d'accepter de claquer les milliards prévus pour les avions de combat (même dans l'électorat de droite, on renâcle), on assure au bon peuple que des «commandes compensatoires» passées par les Suédois à des entreprises suisses concourront à transformer une dépense somptuaire en investissement profitable.
En contrepartie de l'achat des « Gripen », Saab et l'Etat suédois s'engagent en effet à passer pour 2,5 milliards de francs de commandes « compensatoires » en Suisse -des contreparties courantes dans les contrat d'armement. Courantes, mais ne correspondant pratiquement jamais aux promesses faites par le vendeur, mal contrôlées et à l'impact économique douteux. Et ce ne sont pas des adversaires de l'achat des « Gripen » qui le disent, mais le Contrôle fédéral des finances, qui a évalué tous les achats compensatoires de ce genre faits entre 1995 et 2005 (soit pas moins de 6000 contrats), et en a tiré un bilan «globalement négatif» (les achats par la Suisse n'ont été compensée qu'à 49% par des achats à la Suisse), même si l'exercice a permis à quelques (grosses) entreprises suisses de faire de bonnes affaires.
Une centaine de contrats compensatoires de l'achat des « Gripen » ont déjà été passés pour un montant de 400 millions de francs, (mais on ne connaît pas le nom des entreprises bénéficiaires ni la nature des commandes, quoique l'on soupçonne que deux tiers des commandes passées l'ont été à des filiales de Saab -qui gagne donc sur les deux tableaux- et à l'entreprise publique suisse d'armement RUAG). On ne connaît pas mieux le nombre de places de travail en Suisse correspondant à ces commandes, ni le montant total des investissements promis. Car il ne s'agit que de promesses suspendues à l'achat des « Gripen ». Autrement dit : des arguments de campagne de votation.
Car la campagne bat son plein, et recrute : trois conseillers fédéraux glosent dans le « tous ménages » du comité « pro Gripen » : Ueli Maurer, évidemment, mais également Doris Luthard pour le PDC et Didier Burkhalter pour le PLR. Explication du président du comité pro-Gripen, le Conseiller national PDC saint-gallois Jakob Büchler : si une émission de télé (Rundschau) « se sent autorisée à solliciter un soi-disant expert allemand douteux » pour argumenter contre l'achat des avions de combat, « alors nous pouvons solliciter nos conseillers fédéraux ». Ils doivent se sentir flattés de la comparaison, les conseillers fédéraux en question. Surtout quand Büchler ajoute qu'il ne fallait pas laisser Ueli Maurer tout seul pour défendre l'achat des « Gripen ». Voilà donc Doris Leuthard et Didier Burkhalter considérés comme de simple contrepoids à un « soi-disant expert allemand douteux », et de renfort à Ueli Maurer (qu'on devrait donc se sentir autorisés à qualifier de « soi-disant conseiller fédéral douteux » ?
Le site internet de la télé romande (un nid de gauchistes antimilitaristes, forcément) titre : « Achat du Gripen, le mirage des affaires compensatoires ». La référence à un « mirage » s'imposait, en effet, pour qui a un peu de mémoire politique et est tenté de voir en Ueli Maurer une réicarnation de Paul Chaudet....