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L'ambition de ce débat public, organisé par la Revue Suisse d'Histoire (RSH) et Traverse, est de tirer un bilan des récentes parutions en histoire suisse par une discussion avec leurs directeurs/trice et de prendre acte de la mise à niveau historiographique qu'elles représentent.1
MATTHIEU LEIMGRUBER, co-organisateur du débat, suggère de structurer la discussion en deux parties, elles-mêmes articulées autour de trois questions. Dans la première, il propose de réfléchir au bilan d'une génération de production historique, d'identifier les points forts et les lacunes des recherches actuelles, et de questionner l'ouverture vers de nouveaux champs que suscite la mise à niveau offerte par les publications récentes.
La seconde partie s'articule autour de trois autres interrogations : le rôle des structures collectives, notamment des revues, dans le renouvellement et l'identification de nouvelles perspectives de recherches ; la possibilité de dépasser le cadre national et d'interroger le champ contradictoire qui se tisse entre les dimensions globale et locale ; et les contributions de ces nouvelles productions aux débats actuels sur la globalisation de l'historiographie.
BEATRICE VEYRASSAT revient sur l'ouvrage de Jean-François Bergier consacré à l'histoire économique (1983-1984) pour s'en distancier dans son ouvrage par une insertion de l'économie suisse dans son environnement international et ses relations avec le marché mondial. Elle note qu'il ne s'agit pas d'une synthèse mais d'un travail collectif conséquent visant à combler des lacunes par des recherches nouvelles qui ont nécessité le dépôt de projets. Elle constate qu'entre le livre de Bergier et celui-ci on ne peut pas parler de trou noir historiographique, ce dont témoigne le bilan sur l'histoire économique publié par Traverse. Elle prend acte d'un renouvellement fondé sur une diversification des thèmes abordés ces dernières années. Cependant, elle regrette le déclin actuel de l'histoire économique. A son avis, il faut en chercher les raisons dans sa dimension multiforme, ainsi que dans une perte de statut dû à un affaiblissement de sa position dans les universités, alors qu'elle reste dynamique en ayant su s'ouvrir à d'autres disciplines des sciences sociales, ce qui correspond à une nécessité. Son livre présente trois points forts : le rapprochement entre économistes et historien-ne-s, dont témoigne la participation d'une économiste ; la mise à disposition d'un vaste outillage statistique ; et l'approche comparative. S'agit-il d'ouvrir un nouveau champ ? Les récentes évolutions de l'histoire économique vers la Business History semblent l'indiquer.
MARIO KÖNIG prend ensuite la parole en tant que représentant de la revue Traverse. Il constate que l'expression Histoire suisse peut revêtir une dimension idéologique qui paraît un peu surannée. Cependant, il ne pense pas que s'en distancier serait fécond. Dans les cahiers historiographiques, il a été surpris par le nombre élevé de publications qui proposent de nouvelles directions ou apportent des éléments inédits sur plusieurs sujets. Il note que l'histoire économique a adopté des perspectives renouvelées, que l'histoire sociale recouvre différentes spécialités et que toutes les deux ont pris une dimension internationale. Il pense qu'il y a cependant un problème de ressources pour la recherche auquel malheureusement il n'a pas de solution à apporter. Tout en constituant un atout des travaux récents, la diversité des perspectives peut aussi être identifiée à une faiblesse puisqu'elle semble induire une dispersion, due en partie à la pression à la production que subissent les historien-ne-s. Il note que malheureusement les recherches coopératives restent rares.
GEORG KREIS commence son exposé par une série de remarques sur les points forts de la production récente. Selon lui, l'histoire suisse s'est féminisée (dans son personnel et ses thèmes), elle a su profiter de nouvelles perspectives comme la décolonisation, l'histoire du climat ou de la psychiatrie. Pour les relations internationales, le paradigme transnational a permis de mettre en scène l'État à un niveau global. En comparaison avec la Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses (1983-86), son ouvrage constitue un décloisonnement, sans pour autant prétendre être une nouvelle Nouvelle histoire de la Suisse. Tout en assumant le rôle de directeur, il a voulu que le livre soit le produit d'un travail collaboratif. Le projet inclut de nouveaux sujets comme l'environnement, le lien avec la nature, la religiosité et le genre. Le livre rassemble une vingtaine de contributions sur divers thèmes, ce qui lui donne un aspect de patchwork, mais cela rend compte du travail collectif et de son caractère analytique. Il questionne l'aspect populaire des publications récentes pour interroger la dimension qui leur confère ce statut. Est-ce dû à la langue ou au format ?
Matthieu Leimgruber reprend cette idée et se demande à quel public ces ouvrages sont adressés et s'il est possible qu'ils dépassent les frontières helvétiques. Il note que de grands chantiers collaboratifs existent depuis plus ou moins longtemps comme les Documents Diplomatiques Suisses (DDS), la Commission Bergier, ou le Dictionnaire Historique de la Suisse. Ont-ils permis d'exporter l'histoire suisse au-delà de nos frontières ?
Pour Mario König, la Suisse constitue un exemple intéressant dans la comparaison. Il regrette cependant de l’avoir vue mal intégrée dans une publication récente. Goerg Kreis constate que les DDS constituent un apport très substantiel pour nos relations avec l'étranger en mettant à disposition des chercheurs/euses des documents sur l'internet. Il ajoute qu'aujourd'hui le dépassement du cadre national est présent dans nos esprits. Il se demande si le fait que des historien-ne-s suisses mènent des recherches sur d'autres objets que la Suisse constitue un apport pour l'histoire helvétique.
Le débat passe ensuite au rôle des revues dans le renouvellement des perspectives de recherches et sur leur fonction en tant qu’espace collaboratif et de débat.
Béatrice Veyrassat considère que les revues sont davantage le miroir de la recherche que son moteur, tout en regrettant qu'il n'existe pas en Suisse de grande revue d'histoire économique comme c'est le cas en France ou en Grande-Bretagne. Pour elle, la conjoncture historiographique dépend plus des questions que nous pose le présent et de l'actualité (crise financière, mondialisation, état du monde), que des incitations des revues. Pour Georg Kreis, l'impulsion vient d'abord du monde académique et de personnes qui disposent d'un réseau international ou qui sont intégrées dans une large communauté.
Il enchaîne en posant la question du débat et des raisons de sa rareté. Il se demande si cela est dû à un manque d'espace ou à une lacune dans la culture suisse. Il constate pourtant que la société helvétique dispose de forums. Béatrice Veyrassat regrette qu'il n'existe pas de culture du débat comme en France ou dans les revues anglo-saxonnes. Mario König observe qu'il est très difficile d'organiser le débat dans les colonnes d'une revue, car rares sont les auteur-e-s qui souhaitent proposer une position écrite et la publier. Sa revue essaie de récolter les avis et de les rendre visibles, ainsi que de montrer ce qui se fait de nouveau. Il est heureux qu'une collaboration durable ait pu être instaurée entre la Suisse-alémanique et la Romandie. En tant que rédactrice de la RSH, IRENE HERRMANN rappelle que la revue a inauguré une nouvelle rubrique dans laquelle les historien-ne-s peuvent s'exprimer sur l'actualité et la mettre en perspective.
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1 L'Histoire économique et sociale de la Suisse au 20e siècle, co-dirigé par Béatrice Veyrassat, paru en 2012 ; Histoire de la Suisse dirigé par Georg Kreis, à paraître, et les bilans historiographiques publiés par Traverse (2010 : histoire économique ; 2011 : histoire sociale ; 2012 : histoire culturelle ; 2013 histoire politique).
Georg Kreis, Professeur émérite Université de Bâle: Eine neue "Geschichte der Schweiz"
Béatrice Veyrassat, Université de Genève: L'histoire économique de la Suisse au 20e siècle
Mario König, revue Traverse
Organisation: Matthieu Leimgruber, Professeur en histoire économique, Université de Genève et Martin Lengwiler, Professeur en histoire contemporaine, Université de Bâle