Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07058.jsonl.gz/335

Le jeûne de protestation, ou grève de la faim, n’est pas une maladie mais un comportement fréquemment rencontré en milieu carcéral. Les médecins exerçant en milieu pénitentiaire y sont régulièrement confrontés. Celui-ci doit être compris comme – souvent l’ultime – acte de protestation d’une personne qui ne se sent plus en mesure d’être entendue autrement. Le gréviste de la faim ne veut pas mourir ; il veut, avant tout, que sa revendication aboutisse. Il sait qu’une issue fatale est possible si la situation se dégrade au point de devenir un conflit insoluble.
La grève de la faim amène régulièrement à des situations dramatiques comme l’illustrent ces quelques exemples : le décès de Bobby Sands, membre de l’IRA en Irlande en 1981 après 66 jours de jeûne, le décès de plus de 100 détenus en Turquie entre 2001 et 2003, l’instauration systématique d’alimentation forcée à Guantanamo ou l’assassinat du médecin impliqué dans l’alimentation forcée des détenus de l’ETA en Espagne.1
La base de toute thérapie de qualité est une bonne relation thérapeutique. Gagner la confiance du patient qui mène un jeûne de protestation peut être difficile lorsque le médecin est considéré comme un agent du système responsable de la détention. Dès lors, l’équivalence des soins entre détenus et patients libres, le respect de la confidentialité et du secret médical, l’autonomie du jeûneur et l’indépendance professionnelle du médecin sont des principes indispensables pour la mise en œuvre des bonnes pratiques médicales.2,3
Au cours des années 1990, le service médical de la prison de Champ-Dollon (Genève) a pris en charge en moyenne 17,2 cas de jeûne de protestation par année, ce qui représente 0,8% des incarcérations. Au sein des institutions genevoises, aucun cas de jeûne menant à la perte de conscience ou au décès n’est rapporté.
Un gréviste de la faim doit être évalué dans les 24 heures par du personnel médical. A cette occasion, le soignant vérifie s’il s’agit d’une interruption d’alimentation suite à un jeûne religieux, une maladie somatique ou psychiatrique. Ensuite, il/elle évalue la présence de comorbidités somatiques (diabète !), la capacité de discernement et les raisons de la décision du jeûneur. Il convient également de s’assurer que la grève de la faim résulte d’une décision libre du patient sans pression extérieure. De plus, le soignant s’assure que le patient gréviste a informé le partenaire-cible de son acte de protestation.
Il est important de distinguer trois modalités du jeûne :4
Un jeûne absolu, défini par aucune absorption d’aliment solide, ni liquide, engage le pronostic vital en quelques jours.
Le jeûne complet (ou total) permet une hydratation par l’eau mais sans aucun substitut énergétique, électrolytique ou vitaminique (survie jusqu’à dix semaines).
Le jeûne partiel permet l’absorption de certains produits (par exemple : vitamines, électrolytes, lait, sucre). Cependant, ce genre de jeûne peut aussi mener au décès s’il est suffisamment prolongé.
Durant le jeûne, le patient doit être évalué quotidiennement par un professionnel de la santé. Le patient est informé des conséquences d’un jeûne prolongé sur son état physique et psychique. Les risques et les mesures de protection (apport de liquide, substitution de vitamines et d’électrolytes) de même que les risques liés à la réintroduction de l’alimentation (syndrome de renutrition) doivent être discutés. Aussi, des directives anticipées doivent être rédigées.
Lors d’incapacité de discernement, si le patient n’a pas rédigé de directives anticipées ou désigné un représentant thérapeutique, le professionnel de la santé doit agir conformément aux intérêts objectifs du patient, en cas d’urgence ou dans l’attente de la désignation d’un représentant légal.
Le médecin est aussi amené à jouer un rôle actif de médiateur neutre dans le conflit entre le jeûneur et le partenaire-cible ; ainsi ce dernier, en accord avec le patient, peut être tenu informé régulièrement.
Afin d’optimiser le lien thérapeutique et d’éviter des clivages, il est préférable de limiter le nombre d’intervenants avec lesquels le patient a un bon lien thérapeutique.
En automne 2010, le tribunal cantonal valaisan ordonnait à un médecin pénitentiaire genevois d’alimenter de force son patient valaisan qui était en grève de la faim, sous menace de sanctions pénales. Le médecin avait refusé d’exécuter cet ordre et a fait appel auprès du Tribunal fédéral. Son refus a été corroboré par des arguments éthiques et juridiques et a abouti à l’interruption de la grève de la faim par le patient le jour de Noël 2010, puis à la décision du Tribunal fédéral en février 2011 de radier la procédure devenue officiellement sans objet. Après l’arrêt de la grève par le patient, le Tribunal fédéral avait estimé que les clarifications judiciaires étaient devenues caduques faute d’intérêt juridique actuel et pratique. Il n’y aurait aucune raison de supposer que la question ne pourrait être éclaircie par un tribunal si elle devait resurgir à l’avenir. Toutefois, la question posée – à savoir si un médecin peut être obligé, sous menace de sanction, de procéder à l’alimentation forcée d’un détenu en grève de la faim – reste fondamentale et présente un intérêt public manifeste.
L’injonction judiciaire de la justice valaisanne envers le médecin genevois résulte d’un conflit entre l’obligation de bienfaisance de l’Etat envers des personnes privées de liberté et, de l’autre côté, le droit à l’autodétermination de toute personne.
L’alimentation forcée en soi n’est pas un acte anodin car associée à des complications médicales graves (rupture d’œsophage ou gastrique, infections, syndrome de renutrition) et perturbant gravement la relation de confiance que les services de santé en prison s’efforcent d’établir en respectant notamment les droits des patients.
Toute personne capable de discernement et libre de son choix a le droit de mettre sa vie en jeu et ceci même pour faire pression sur la justice ou le pouvoir politique. L’alimentation forcée chez un patient capable de discernement est incompatible avec la déontologie médicale et a été jugée comme un acte de torture par la Cour européenne des droits de l’homme.5 Ceci s’applique à tous les êtres humains, prisonniers ou pas.