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Résider dans le résiduel
À Champel (GE), neuf plateaux de logements étudiants ont été réalisés par l’atelier Bonnet dans un contour résiduel du domaine hospitalier. Tout en répondant avec habileté à l’enjeu d’habiter les contextes contraints de la ville dense, le projet soulève la question de son évolution future en se pensant avant tout comme structure.
Un quartier au bâti ouvert et hétérogène s’amorce en limite du plateau de Champel, dont la discontinuité laisse deviner un développement initié dans les années 1950, suite à l’établissement des Hôpitaux universitaires de Genève. Implanté entre des rues déformées par la pente et n’offrant pas de direction claire, le centre hospitalier s’est imposé en ensemble moderniste, sciemment détaché du front des rues. C’est dans ce contour résiduel que la Fondation universitaire pour le logement des étudiants (FULE) a trouvé l’opportunité d’ériger «neuf plateaux» de logements étudiants. Profitant du supplément de hauteur autorisé par la loi sur les surélévations de 2008, l’édifice conçu par l’atelier Bonnet contrebalance une emprise étroite par une silhouette élancée qui conquiert une juste présence face à l’imposant centre médical universitaire.
Deux ailes accolées, suivant respectivement la direction de la rue et celle du centre universitaire, suffisent à une description synthétique de la forme; assemblées à la façon de plaques tectoniques, elles forment un repli en tête et un décrochement à l’arrière, qui offrent à la morphologie une finesse suffisante et sans manières. Les choix du projet se déroulent ensuite comme si l’on s’était contenté de saisir les opportunités offertes par ce premier geste: la distribution verticale déniche un espace singulier dans l’écartement des deux ailes, les séjours prennent place dans les extrémités du plan et la façade trouve dans le repli en tête l’origine de sa déclinaison en deux ordres différenciés de part et d’autre. Une enveloppe fine et ouverte se déploie sur l’espace intériorisé tandis qu’elle s’épaissit et se referme par le relèvement des parapets le long de l’avenue, afin d’en réguler l’impact sonore. La contrainte d’un degré accru de sensibilité au bruit attribué à la zone hospitalière sur les cartes administratives, empêchant théoriquement d’adresser des chambres sur l’avenue comme il en existe pourtant de l’autre côté, a été contournée par une sophistication inventive quoique coûteuse: des caissons isolés creusés dans la façade captent le nécessaire de décibels qui ne parviennent ainsi pas aux ouvrants placés perpendiculairement.
Particularisation
Le parti pris d’attribuer à l’enveloppe la tâche de régler la relation au contexte s’avère essentiel dans les dispositions typologiques qu’il libère ; les chambres sont aussi bien tournées vers l’avenue que sur l’intérieur et laissent les perspectives dégagées au bénéfice des séjours. Et si les espaces, diurnes comme nocturnes, répètent les mêmes principes d’agencement, ce systématisme échappe à l’expérience spatiale tant la typologie se singularise dans des positions différenciées. Des trois logements occupant l’étage type, un premier est traversant, un deuxième occupe une situation rayonnante en proue, tandis qu’un troisième se déploie sur la situation intérieure. Exceptés les logements de cinq et six chambres occupant l’attique, les architectes expliquent avoir opté pour la répétition d’une typologie de quatre chambres pour permettre une reconversion en logements familiaux. Préférant à l’innovation typologique une flexibilité dans le temps, cette option penche aussi en faveur d’un caractère domestique plutôt qu’hôtelier, opposant à l’ampleur du dédale de l’hôpital universitaire des dimensions réconfortantes. La singularisation à l’œuvre questionne alors la systématisation typologique paradoxalement opérée; les auteurs révèlent en effet s’être efforcés, non sans difficultés, à trouver un principe commun aux logements. Cette posture a priori contre-intuitive compte tenu de la morphologie irrégulière du plan décèle un attachement à la tradition du type : une sorte de satisfaction intellectuelle a peut-être ici pris le pas sur la logique projectuelle. Car au sein de la typologie, la volonté de contrer la répétition se poursuit, notamment dans l’anomalie d’une troisième chambre systématiquement retournée le long de la façade pour créer le sas nécessaire à distribuer la quatrième, qui suffit à désamorcer la ressemblance souvent trop unanime des chambres estudiantines autant qu’à rompre la linéarité du couloir.
Convertibilité
Le parti pris de flexibilité décrit plus haut s’étend à plus long terme encore dans une structure ponctuelle uniforme et des refends minimaux reprenant les principes du plan libre. Sans avoir jamais vraiment perdu de son actualité, ce principe acquiert un regain d’intérêt et de pertinence dans le contexte de Genève, où de nombreux bureaux vacants ne demandent qu’à être transformés en logements. Ainsi, plutôt que la spatialité ouverte inhérente au plan libre, ce sont ici les possibilités d’évolution qui ont intéressé l’atelier et insufflé au projet son titre «neuf plateaux», livrant l’image subliminale d’une ruine dont il permet paradoxalement d’entrevoir les futurs possibles. Le projet rappelle ainsi que la notion de réemploi devrait prioritairement viser les édifices eux-mêmes – avant la matière extraite de leur démantèlement – et réinvite l’architecture à se penser en structure. La convertibilité des plateaux s’est d’ailleurs vérifiée en cours de projet: l’affectation du rez-de-chaussée et de l’entresol est restée indéfinie et sujette à hypothèses jusqu’à ce que les architectes suggèrent à la FULE de se rapprocher de la Bibliothèque universitaire pour lui proposer d’héberger une sorte d’annexe. Si cette démarche a été longue et complexe, la définition tardive du programme est très naturellement absorbée par le projet, grâce à la flexibilité inhérente aux plateaux. À ces visions pragmatiques se superposent des évocations poétiques: le terme «plateau» désigne la géographie du lieu, mais se rapporte encore aux vélos, devenus centraux au moment où les architectes décident de leur trouver une place sur les paliers d’étages plutôt qu’en rez-de-chaussée, où ils constituent une surface non rentabilisée. Cette solution pratique se double d’une portée symbolique, le vélo étant à bien des étudiants leur seul capital et seule échappatoire.
Relief
Pour éviter d’empiéter sur le domaine public, les fondations ont été placées en retrait de la façade, induisant une désolidarisation de la structure et de l’enveloppe; le léger porte-à-faux qui en découle est favorable au schéma statique et uniformise les portées dans les deux directions, ramenant les dalles à une épaisseur de 20 cm seulement. La trame porteuse fait cependant avec le plan «bon ménage»; élargie pour le besoin de la chambre qui se retourne ou des largeurs offertes aux séjours, elle est efficiente sans se montrer rigide. Ni noyés ni détachés des parois, les piliers génèrent un simple relief sans distinction matérielle dans le blanc des murs; leur présence crée de fines démarcations de l’espace, des petites altérations de surface qui donnent consistance à l’espace intérieur. À l’extérieur, ils génèrent un élargissement des meneaux et participent, avec la variation des parapets, à une vibration. L’architecture est ainsi empreinte d’un réalisme qui s’affranchit d’un raisonnement rhétorique en faveur d’une recherche sensuelle. Les principes esthétiques de régularité – alignement, affleurement – sont délaissés au profit d’un relief. Ici les éléments s’apposent, se superposent et se démarquent volontiers, notamment sur la façade où ils assument des plans différents et des tons contrastés, tout en acceptant quelque arrangement: une allège de fenêtre soudain relevée à l’endroit du lavabo de cuisine. Si elle se teinte de pragmatisme, la démarche révèle une souplesse conceptuelle qui admet parallèlement la notion de décor. Une fantaisie, une gaieté incongrue se loge en particulier dans un palier commun dont les couleurs et motifs, textures et reflets, enchantent et détonnent au cœur de la sobriété des éléments constitutif de l’habit extérieur, désignant ce lieu comme le cœur battant du projet.
Neuf plateaux de logements étudiants, Champel (GE)
Maîtrise d’ouvrage
Fondation universitaire pour le logement des étudiants (FULE)
Architecture
atelier Bonnet
Direction des travaux
Girani & Perillat
Génie civil
Ott & Uldry
Ingénierie CVS
SRG | engineering
Concours
2017
Réalisation
2017-2023
Surfaces
5034 m2 (SBP)
Coûts CFC 2
14.5 mio CHF