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Les bourses mondiales sont régulièrement prises de violentes convulsions provoquées par la panique des opérateurs boursiers. Apparemment irrationnels, ces comportements n’en sont pas moins parfaitement explicables.
Depuis le krach de 1987, les marchés semblent sous l’emprise d’une véritable psychose maniaco-dépressive, vivant des alternances d’euphorie et de déprime très marquées, entrecoupées d’accalmie de plus ou moins longue durée.
Dernière grande secousse en date, la crise du Koweït. Pourtant, paradoxalement, la réaction des marchés au cours de cette crise tendrait plutôt à démontrer l’extrême rationalité des opérateurs boursiers. Car, dans ce cas, les marchés ont instantanément réagi à des modifications décisives de l’environnement : la chute des cours lors de l’invasion du Koweït et la remontée à ce même niveau lors de l’attaque contre l’Irak, dans la perspective d’une guerre de courte durée.
Par contre, la rationalité des marchés financiers apparaît déjà beaucoup moins évidente lorsque l’on se remémore le krach du 19 octobre 1987 à Wall Street, qui en une seule séance perdit plus de 22% sur le Dow Jones ! Sans qu’un événement se produise qui modifie fondamentalement l’avenir de l’économie en général, ni des sociétés en particulier. Alors que s’est-il passé ce jour-là ?
Enquête
Pour essayer de le comprendre, un économiste américain, Robert J. Shiller, a eu l’idée d’envoyer un questionnaire aux investisseurs individuels et institutionnels, quelques jours après le krach pour savoir quels étaient les facteurs qui les avaient soudainement poussés à vendre de manière aussi massive, dans la précipitation. Ce questionnaire contenait une liste de dix nouvelles pouvant être considérées, a priori, comme responsable du krach, en demandant à chaque investisseur de classer par ordre d’importance la nouvelle qui avait été la plus importante pour son comportement du 19 octobre.
Les deux groupes d’investisseurs, tant individuels qu’institutionnels, placèrent au premier rang la chute du Dow Jones de 200 points à l’ouverture. Les chutes de prix des jours qui précédaient, soit le 14, 15 et 16 octobre, vint en seconde position pour les investisseurs individuels et en troisième pour les institutionnels. Tandis que les nouvelles fondamentales, comme la hausse des taux d’intérêt les déclarations pessimistes de James Baker sur l’avenir du dollar furent jugés moins importants. En outre, 23% des investisseurs individuels et 40,2% des institutionnels reconnurent avoir été contaminés par la peur des autres intervenants. Tandis que 35% des investisseurs individuels et 53,2% des institutionnels déclarèrent avoir parlé de la crise de 1929 au cours des jours précédant le 19 octobre. Une telle enquête, que présente André Orléan (1), directeur de recherche au CNRS, met en évidence une dynamique interne endogène, qui se constitue essentiellement sur la base des interactions entre intervenants sur le marché.
Démontre-t-elle pour autant l’irrationalité des investisseurs, qui réagissent au comportement des autres, en abandonnant toute analyse rationnelle de la valeur intrinsèque des sociétés ? On peut légitimement se poser la question puisque la politique d’investissement de nombreux opérateurs sur le marché est justement basée sur de la recherche fondamentale censée évaluer les capacités économiques réelles des entreprises à faire du profit, compte tenu d’un environnement économique donné. Disposant de ces instruments d’analyse, une grande partie des opérateurs devraient logiquement supporter très sereinement d’assez fortes variations de cours, en se fiant à ces analyses.
Folie des opérateurs
Or, comme on peut le voir c’est loin d’être le cas ! Les opérateurs ont-ils soudain perdu la raison ? À cette explication quelque peu sommaire, on doit en avancer une autre, pour reprendre le cas du krach de 1987 : les cours atteints dans les jours qui précédaient le krach étaient nettement surévalués par rapport à ceux d’une estimation obtenue sur une base fondamentale. Une correction devait donc forcément se produire.
Mais, pourquoi aussi violemment ? Si c’est une question à laquelle il est difficile de répondre, elle n’en amène pas moins immédiatement une seconde : pourquoi de nombreux opérateurs qui avaient conscience de la surévaluation fondamentale du marché n’ont-il pas vendu plus tôt leurs portefeuilles, limitant ainsi la hausse vertigineuse du marché, mais aussi sa baisse, en l’étalant sur une plus longue période ?
En partie certainement à cause des stratégies d’assurance de portefeuilles, grâce aux futures sur indice, qui ont créé une fausse sensation de sécurité. L’effondrement du marché des futures parallèlement à celui du marché au comptant a montré l’inanité d’une telle stratégie.
Mais, au-delà des artifices techniques des instruments financiers, anciens ou nouveaux, le comportement des opérateurs boursiers ne peut se comprendre qu’en admettant qu’un marché financier est tout d’abord un marché d’anticipations.
Marché d’anticipations
Or, ces anticipations ne sont pas forcément en rapport avec les fondamentaux. Mais, si ces anticipations sont partagées par l’ensemble des intervenants, elles peuvent malgré tout se réaliser, puisque ce sont les opérateurs eux-mêmes, qui, par leurs décisions donnent la direction au marché. Pour les investisseurs prêts à prendre certains risques, du fait de la création de cette bulle spéculative, l’achat de titres déjà surévalués apparaît comme parfaitement rationnel. Car, avant d’éclater, de telles bulles spéculatives peuvent énormément gonfler, et donc rapporter de gros gains à ceux qui arrivent à se retirer à temps du marché.
À cette motivation s’ajoute un phénomène de mimétisme, impliquant que l’on se réfère à l’attitude de la majorité. Pourquoi ? Parce que, quel que soit l’instrument d’analyse auquel on se sera référé, on ne peut jamais être sûr de sa propre analyse. Cette attitude est d’autant plus justifiée que l’on se trouve éloigné des sources d’information. Suivre le mouvement de la majorité, de plus apparaît comme l’écrit André Orléan « comme une attitude hautement rationnelle. » D’autant plus si l’on ne comprend pas bien les mécanismes boursiers, et que l’on ne réalise pas le caractère particulièrement cyclique et donc dangereux des marchés financiers.
(1) « La science du désordre » mai 1991 La Recherche par André Orléan