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Conversant au salon du livre de Faverges avec un autonomiste savoisien, je lui ai dit que, personnellement, j'estimais que la culture était absolument libre, et qu'on devait avoir le droit d'honorer un drapeau local - la bannière de Savoie, ou celle d'Occitanie - si on en avait envie. De gueules à croix d'argent, la première représente la croix de saint Maurice, martyr de l'actuel Valais - tué par les Romains parce qu'il ne voulait pas tuer d'autres chrétiens, selon la légende. Or, on peut le regarder comme la façon dont les chrétiens, en Savoie, ont figuré le bon ange du pays, son génie.
L'évêque de Gênes Jacques de Voragine, au treizième siècle, disait que les provinces et les royaumes étaient dirigés par des anges d'un certain rang, assez élevé, appelé Principautés. Les anciens Romains pensaient que les cités étaient dirigées en secret par des Génies - qu'ils peignaient souvent comme des femmes couronnées de tourelles. Dans leurs mains, les saints médiévaux, à leur tour, portaient souvent des cités, des tours, parce qu'ils étaient les gardiens des villes et provinces. On estimait que des hommes, par leur pureté, leur grandeur, s'étaient hissés au rang des anges, et cela permettait de donner ceux-ci un visage familier. Il n'est que de lire Dante pour s'apercevoir que les anges non incarnés étaient regardés comme abstraits, et qu'il fallait, pour les appréhender, leur donner le visage d'êtres humains – Béatrice, Virgile, Stace, les saints de l'Évangile - Jean, Paul ou le saint patron individuel, qui pour Dante était Lucie. On croyait, de toute façon, que les anciens dieux étaient des hommes divinisés.
Les symboles ont quelque chose de dangereux: on les absolutise sans les expliciter, et donc sans les relativiser. Le sentiment les assimile à un divin indistinct, et c'est ce qu'on trouve dans le nationalisme. Spontanément, un règne partiel est assimilé à l'univers, un génie à l'être suprême. Le symbole mystique rappelle ce que saint Paul disait des paroles prophétiques dites en langues, qu'on ne comprenait pas: il faut que quelqu'un les explique, avant qu'on puisse s'émerveiller, et les mêler au culte. Même si réellement le symbole figure l'être suprême, il faut le dire, le confesser.
Si on ne le fait pas, c'est parce que c'est rarement crédible: on sait bien que l'absolu est au-delà de tout symbole.
On doit donc aussi être autorisé à ne pas vouer de culte au drapeau (fût-il celui de Savoie). Le bon génie d'un lieu, fût-il large et noble, peut ne pas occuper les pensées. On peut se lier spirituellement à un lieu où on n'est pas. On peut tout faire.
On conteste parfois les qualités du saint patron de l'Irlande, Patrice. On le voit comme étant l'ennemi des druides, même si sa légende assure qu'il n'a fait contre eux que se défendre. Mais à son tour, avec son vert et son blanc, n'est-il pas l'expression chrétienne de l'ange du pays?
Les récits assurent qu'il exécutait les consignes d'un être céleste rencontré chaque semaine, appelé Victorinus. Qui était-il? Cet ange même avait-il en main un trèfle et sur les épaules un manteau d'émeraude?
Le vert est traditionnellement la couleur de l'ange d'Occident. Patrice a pu n'être que son voile humain.