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Mopani: le numéro d’équilibrisme de Glencore
Andreas Missbach, 22 janvier 2021
Un peu de contexte: Glencore possédait la mine de cuivre et de cobalt de Mopani à travers la société-écran Carlisa, et était responsable de son exploitation. First Quantum, une société minière canadienne, détenait une participation minoritaire dans Carlisa, et 10% de Mopani appartenait déjà à la société étatique ZCCM Investments Holding. ZCCM est désormais l’unique propriétaire de la mine.
«Mopani», le nom d’un arbre d'Afrique australe qui fleurit à peine et perd ses feuilles à la saison sèche. Une bonne description de ce que la mine de Glencore a apporté à la Zambie jusqu'ici.
À la fin des années 1990, la Zambie, fortement endettée, avait privatisé l’ensemble de son industrie extractive sous la pression du Fonds monétaire international. Cette démarche était survenue au pire moment: juste avant un «super-cycle» de plusieurs années avec des prix d’un niveau record pour le cuivre. Le pays n’a guère pu en profiter à cause des conditions pour le moins généreuses de la privatisation. Glencore devait s'acquitter, pendant les premières années après le rachat, de royalties non indexées sur les bénéfices et d’un taux ridicule de 0,6% du chiffre d’affaires. Des montants supplémentaires devaient ensuite être versés sous la forme d’impôts sur le bénéfice. Mais Mopani n’a jamais réalisé de bénéfices et n’a donc pas payé d’impôts. Aujourd’hui la Zambie, à nouveau surendettée (l’État a même dû se déclarer en faillite), rachète la mine.
Pour Glencore également, cette affaire ressemble fort à une manœuvre éculée, mais cette fois exécutée à l’envers. Au Pérou ou au Congo par exemple, la multinationale a acquis des mines en prêtant d’importantes sommes à des entreprises à court d’argent en échange de contrats d'achat et de taux d’intérêt exorbitants. Quand elles n’arrivaient plus à rembourser leurs dettes, Glencore obtenait les mines. À présent, le géant zougois s’assure un contrat d’achat et prête de l'argent pour se débarrasser de la mine de Mopani.
C'est de prime abord une bonne nouvelle pour la Zambie: Glencore avait mis de côté Mopani en avril pendant la crise du Covid-19 et ne semblait pas disposée à reprendre l’intégralité de la production. Selon le ministre des Mines, la renationalisation permettrait de sauver 15 000 emplois à Mufulira et Kitwe, et d’empêcher un effondrement économique de la province du Copperbelt (littéralement la ceinture de cuivre). La volonté du président Edgar Lungu d’être réélu l’été prochain a peut-être accéléré la conclusion des négociations.
Bonne affaire ou arnaque?
La privatisation réalisée il y a 20 ans était une très bonne affaire pour les sociétés impliquées. Sur le papier, la nationalisation a aussi l’air intéressante puisque Mopani ne coûte qu’un dollar. Or ZCCM doit non seulement reprendre la mine, mais aussi les 1,5 milliard de dollars de dettes qui l’accompagnent. Des dettes que Mopani a contractées envers Carlisa (domiciliée dans le paradis fiscal des Îles Vierges britanniques), et envers Glencore International et Glencore Finance (domiciliée dans le paradis fiscal des Bermudes). Petit rappel de l’abécédaire de l’évasion fiscale: l’endettement intragroupe de filiales – avec de préférence des taux d’intérêt non conformes aux pratiques du marché – est un moyen infaillible pour garantir que la filiale ne génère pas de bénéfices. Et ne pas payer d’impôts.
En outre, ces dettes sont soumises à des conditions difficiles. Le taux d’intérêt est de 3% plus élevé que le taux de référence du LIBOR (London Inter-Bank Offered Rate), à une époque de taux nuls et négatifs. Les dettes doivent être remboursées sur une base trimestrielle. D’une part, 10 à 17,5% du chiffre d’affaires devra être versé à partir de 2023 (3% avant cette date), et ce indépendamment des éventuels bénéfices de Mopani (il est intéressant de comparer ces conditions avec les 0,6% de royalties sur le chiffre d'affaires que Glencore devait payer par le passé). À cela vient s'ajouter un tiers des bénéfices nets. Jusqu’à ce que les dettes soient épongées – ZCCM table avec optimisme sur 10 à 17 ans –, Glencore a en outre un «offtake agreement» grâce auquel le cuivre et le cobalt de Mopani lui reviennent. L’éventualité que la facture soit en fin de compte à la charge de la Zambie dépend également d’éléments non publics et écrits en petits caractères dans l’accord. Selon un opposant politique, «l’histoire se répète» avec cette mauvaise affaire.
La renationalisation s'accompagne en outre d’une privatisation partielle. Glencore lègue plusieurs projets d'extension non achevés qui permettront, une fois terminés, de multiplier par cinq la production de Mopani. Toutefois, il faudra d'abord investir quelque 300 millions de dollars pour les mener à terme, une somme que l’État zambien n’a pas. Il est d’ailleurs déjà à la recherche d’un nouveau partenaire international.
La question à 1,5 milliard de dollars
Même si les conditions sont royales, on se demande tout de même pourquoi Glencore jette l’éponge maintenant. D’importants investissements ont été faits ces dernières années: on croyait manifestement à des profits à venir. De plus, le prix du cuivre est tellement remonté qu’on parle déjà dans le milieu d’un nouveau super-cycle. Quant au cobalt, l’électromobilité en fait actuellement le métal en vogue par excellence.
Le retrait de Glencore serait-il dû aux amendes dont le groupe a récemment écopé en Zambie pour les émissions de dioxyde soufre de Mopani ainsi que pour ses pratiques fiscales?
Ou bien les investisseurs ont-ils fait pression pour que le groupe se débarrasse de ses mines problématiques? Selon le Financial Times, Glencore aurait «toute une série d’actifs marginaux qui demandent une attention de la direction et présentent d’importants risques écologiques, sociaux et de gouvernance».
La question décisive pour la population de Mufulira est plutôt de savoir si ZCCM est disposée, à la différence de Glencore, à enfin s’attaquer au problème des dangereuses émissions de dioxyde de soufre.
«Ceux qui vont bien iront mieux, si ceux qui vont moins bien vont mieux» – Mani Matter
Membre de la direction de Public Eye, Andreas Missbach travaille depuis 2001 sur les banques, les négociants en matières premières et la responsabilité des sociétés dans le respect des droits humains. Pas de quoi s'ennuyer car la matière ne manque pas, malheureusement.
Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.