Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07275.jsonl.gz/975

L'autre jour, l'ami Olivier déplorait l'inversion totale des valeurs à l'ère post moderne: Tout ce qui était bon est aujourd'hui mal: la vitesse, la bonne bouffe, le style, l'échelle des plaisirs artistiques, les genres...
Un grand format n'aura pas - heureusement pour lui - vécu et subi ce soft goulag, c'est Orson Welles dont j'ai débuté la lecture des conversation avec Henry Jaglom, un cinéaste américain libéral. (Aujourd'hui, on dirait un bobo.) Il balance, le père Orson et pas qu'un peu. A propos de Katharine Hepburn et ses collègues, par exemple:
Orson Welles: (...) Elle a couché avec la moitié de la ville.
Henry Jaglom: Hein ? Hepburn ?
OW: Et comment ! J'étais à côté d'elle dans la salle de maquillage pendant le tournage de Kane - elle se préparait à jouer dans A Bill Of Divorcement/Héritage 1932 et elle a décrit tout haut comment elle se faisait baiser par Howard Hughes, en employant carrément le mot "baiser". La grande majorité des gens ne parlaient pas comme ça à l'époque. Sauf Carol Lombard. Pour elle, c'était naturel, elle n'aurait pas pu s'exprimer d'une autre façon, tandis que Katie (Hepburn), avec son élocution de jeune fille de la haute, on se disait que c'était intentionnel de s'exprimer de cette manière. Grace Kelly couchait à tout va, elle aussi, à commencer dans sa loge quand personne ne regardait, mais elle n'en parlait pas. Katie était différente. Dans sa jeunesse, c'était une femme libre. Comme les filles le sont aujourd'hui, pour beaucoup.*
Une lecture revigorante.
En tête à tête avec Orson - Conversations entre Orson Welles et Henry Jaglom éditées et présentées par Peter Biskind, un des meilleurs historiens spécialistes du cinéma américain. Le Nouvel Hollywood, c'est lui. Le livre est édité chez Robert Laffont.
* Au début des années 80 quand eurent lieu les conversations.
Et ce billet sur Hamburg ? J'y travaille.
Deux cartes de St. Pauli la nuit. En haut, dans les années 30 et ci-dessus, dans les 50's.
Le Land de Hamburg étant situé dans la zone d'occupation britannique*, je me demande si l'armée de sa Majesté avait comme l'US Army ses propres programmes radio et, si ce fut le cas, quelles musiques étaient jouées pour les soldats et les jeunes Allemands pendant les années de la reconstruction. On va creuser la question. Il faut que je déniche des titres d'essais ou d'articles consacrés à la vie quotidienne dans les zones d'occupation alliées en Allemagne, c'est pas gagné. En attendant dans le jukebox pour15minutes, The Cadets avec Stranded in the Jungle, un titre gravé en 1956. J'ai découvert ce groupe de rock'n'roll et doo-wop au milieu de perles Northern soul, rythm'n'blues et soul sur l'album This Is DJs Choice Vol.2 feat. Keb Darge & Lucinda Slim. Le titre proposé sur cette compilation était Love Bandit.
* L'armée britannique est entrée dans la cité de Hamburg le 3 mai 1945.
Au printemps 1964, Ringo Starr tomba malade peu avant une tournée des Fab Four en Europe et en Océanie. Il fut remplacé derrière les fûts par Jimmie Nicol qui vécut la vie d'une superstar durant dix jours avant de retourner à l'anonymat. La photo fut prise à l'aéroport de Melbourne où Jimmie attendait l'avion qui allait le renvoyer à l'obscurité comme le dit le commentaire original. Malgré plusieurs tentatives, le Beatle intérimaire n'a jamais pu rebondir dans le milieu de la pop et du rock. Il est mort en 1990.
Ces jours, au lieu de vous infliger mes ratiocinations de quinqua misanthrope, je crois préférable de la jouer minimaliste. Des images insolites et quelques titres musicaux rigolos, c'est déjà ça.
A la place, on retrouve l'excellent Jarvis Cocker dans la fabuleuse discothèque de Radio France où il a ressorti pour Radio Vinyl quelques albums qui ont marqué ses jeunes années et les nôtres*. Par la pertinence de ses choix et leur résonance agréable, c'est l'un des meilleurs épisodes de la série.
Un mot encore en rebond aux derniers commentaires de Debout. La qualité de l'invité est primordiale pour réaliser ce genre de capsule. Si Rodolphe Burger ou notre Françoise s'en sortent avec honneur, on constate que l'imposition de quotas de chanson française dans les programmes d'Etat est ce qui pouvait arriver de pire à la chanson pop et au rock en France. (Avec l'encombrement causé par les fils et les filles "de" trop souvent dépourvus du moindre talent.) Comme la discrimination positive à l'embauche, cette imposition signifie que les créateurs nationaux ne sont pas assez bons pour régater sur le marché international et qu'ils ont besoin d'être assistés. Il en résulte une impression générale navrante.
A plus loin.
Dans cette séquence de Kiss Me Deadly/En quatrième vitesse*, Maxine Cooper vibre d'une sensualité contrariée qui la rend plus désirable encore. Et sa voix... !
* Mis en scène par Robert Aldrich d'après un roman de Mickey Spillane qui le barbait, ça ne l'a pas empêché de tourner cette petite merveille du film noir malgré ou grâce à un budget serré. Dans les salles en 1955.
* A propos, la fessée est et aurait du rester une pratique relevant de la sphère privée. L'Etat n'a(vait) pas à s'en mêler, mais sous la pression du Conseil de l'Europe (soupir) des âmes vertueuses se sont emparées de l'affaire pour nous donner la leçon. Pourtant les dossiers chauds ne manquent pas... Il est vrai que légiférer sur la fessée est moins risqué que d'empoigner des thèmes salissants. J'ai lu quelque part cette interrogation : Si vos idées sont si bonnes, pourquoi faut-il toujours que vous nous les imposiez ?
Aujourd'hui avoir les idées claires sur la culture post moderne et une plume - le style - pour les exposer relève de l'exception. Les textes de Jean Clair possèdent cette double qualité. Dans les premières pages de son essai L'hiver de la culture*, il décrit le phénomène totalisant (totalitaire ?) du culte... de la culture: Eglises, retables, liturgies, magnificence des offices : les temps anciens pratiquaient la culture du culte. Musées, "installation", expositions, foires de l'art : on se livre aujourd'hui au culte de la culture. Du culte réduit à la culture, des effigies sacrées des dieux aux simulacres de l'art profane, des œuvres d'art aux déchets des avant-gardes, nous sommes, en cinquante ans, tombés dans "le culturel" : affaires culturelles, loisirs culturels, animateurs culturels, gestionnaires des organisations culturelles, directeur du développement culturel et, pourquoi pas ? : "médiateurs de la nouvelle culture", "passeurs de création" et même "directeur du marketing culturel"... (...) Au quotidien, comme pour faire poids à cette inflation du culturel, on se mettra à litaniser sur le mot "culture" : ", "culture d'entreprise", "culture du management" (dans les affaires), "culture de l'affrontement" (dans une grève), "culture de l'insécurité" (parti socialiste), "culture des relations sociales" (dans une usine), "culture du terrain plat", (Dans le football)... Cent fois invoqué, le mot n'est plus que le jingle des particularismes, des idiosyncrasies, du reflux gastrique, un renvoi de tics communautaires, une incantation des groupes, des cohortes ou des bandes qui en ont perdu l'usage. Là où la culture prétendait à l'universel, elle n'est plus que l'expression de réflexes conditionnés, de satisfactions zoologiques.
De satisfactions zoologiques... C'est envoyé, mais Jean Clair est trop élégant et surtout trop croyant - il croit toujours à la puissance des mots - pour être un vrai misanthrope. Ouvrez ses livres, ils brisent l'isolement.
* Flammarion, coll. Café Voltaire, 2011
Photo: Kansuke Yamamoto, 1950
(Pourquoi cette image ? Parce qu'elle me plaît, comme d'hab'.)
Milk shake, maïs grillé et tabac blond... La radio joue les Beatles, ces Britanniques insolents qui ont fait vieillir en un été - celui de '64 - les hits des Beach Boys... Un dimanche du printemps 1966 à Coney Island, les derniers jours du temps de l'innocence.
Dans le jukebox, Nowhere Man, une compo de Lennon sur l'album Rubber Soul. (1965)
NYC, 1985... Un peu comme dans Taxi Driver par Miron Zownir avant le grand nettoyage des années 90.
Sur l'auto-radio, une cover par T. Bone Burnett. Né il y a 66 printemps, ce chanteur songwriter pourtant pétri de talent et admiré de ses pairs a fait carrière dans la production et la composition de musiques de film faute d'avoir pu fidéliser un public.
(Merci à Debout)
A propos, parmi ses 25 boutiques de disques (vinyl + CD) et le marché aux puces du samedi situé au 30 Neuer Kamp, Hambourg compte plusieurs enseignes qui ne proposent QUE du rythm'n'blues, de la soul et du funk. Comme dans les bonnes maisons à l'ancienne, certaines de ces boutiques mettent à disposition du passionné des platines vinyl pour écouter les pépites. Quant aux prix, ils sont abordables, du moins dans les magasins que j'ai visités. Un lien utile
Une autre raison d'apprécier les Allemands: c'est un peuple qui ne pleurniche pas. Quand ils ont déconné, ils reçoivent de terribles punitions. Ensuite, ils assument, remontent leurs manches et se réinventent en reconstruisant leur pays.
Sur la b.o. un titre de Bubblegum, l'Album de Mark Lanegan: le blues postmoderne (ici hanséatique) à l'os.
PS: La manchette de La Tribune de Genève du mardi 7 avril annonce "Genève miniature enfin visible"*. Ah bon ? Pourtant, j'étais certain de l'avoir sous les yeux depuis 56 ans, ma cité miniature. Enfin, welcome home...