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Speed attend devant la porte de l'immeuble de Nina ; assis sur sa moto, cuirassé de noir, le casque sur la tête, le pied droit sur le bord du trottoir, tandis que Nina arrive en courant, en trébuchant et que, le casque rejeté en arrière comme une capuche, elle saute en selle avant même de le saluer. Le casque est un cadeau de Speed. Il en offre un à chacune de ses conquêtes avant de les prendre en moto pour la première fois, c'est qu'il ne faudrait pas qu'elles se fracassent le crâne. Quand il rompt, ses ex-amies ont le choix de garder le casque en souvenir ou de le jeter, lorsque un souvenir – ce sont des choses qui arrivent – est indésirable. Celui-ci est bariolé ; jaune et vert, c'est la tête d'un crocodile dont les mâchoires encadrent le visage de Nina quand elle le boucle sous le menton. Est-ce pour cela qu'elle répugne à le mettre, ce casque ? Ce n'est pas du goût de chacun, de jeter un dernier coup d'oeil sur le monde du fond du gosier d'un crocodile avant d'être englouti tout entier par le vacarme d'un engin qui rugit si fort qu'il n'y a pas un seul lion qui fasse le poids. Le casque toujours sur la nuque et non pas sur la tête, en sorte que le crocodile, s'il lui prend fantaisie de refermer ses mâchoires, mordra le vide, Nina est assise sur le siège du passager, les deux bras passés autour de la taille de Speed. Ses mains à lui, enfoncées dans de gros gants, reposent légèrement sur le guidon. Il rit. Elle regarde par-dessus son épaule et se mord la lèvre inférieure. Ils sont sur le point de démarrer, Speed va se lancer, un coup du pied, les gaz, se coucher sur le guidon, alors que le moteur ronfle, alors que Nina oublie tout ce qui n'est pas le vent et Speed et l'attraction du lointain que tous les deux aspirent à pleins poumons ; passage sans transition du jour à la nuit, car Nina ferme les yeux dès que le moteur atteint son plein régime, et rêve qu'elle s'envole.
Donc, ils partent. D'abord furieusement, puis decrescendo : où cesse le tintamarre? Impossible de montrer cela du doigt. D'autres sons l'envahissent; le traversent, l'amplifient de notes plus aiguës, de pointes de flammes acérées, ici un cri, là un klaxon. Alors, parfois, en bordure du cône que Speed, dans son élan irrésistible, enfonce au milieu des bruits qui flottent librement tout autour, il se colore jusqu'à former une sorte d'harmonie. Un sound, comme disent Speed et ses semblables. Pour Nina, c'est une assourdissante épouvante qui, d'une vague sonore à l'autre, ouvre des espaces qui se perdent dans l'incommensurable; tout d'abord dans l'orage, de plus en plus proche, puis dans la trépidation du métro qui débouche à l'air libre, tout près, et se communique aux lignes électriques qui se mettent à vibrer à l'approche du convoi qui s'arrête dans une dissonance stridente puis s'ébranle après la note prolongée signalant la fermeture des portes, s'enfonce dans le tunnel et disparaît de l'univers accoustique de Nina. Et lorsque juste à côté d'elle, par la fenêtre ouverte d'une voiture, une voix claire s'envole dans le ciel qu'elle célèbre, c'est pour Nina comme si tout était relié; comme si les bruits parmi lesquels elle vit étaient une ville s'étirant très loin, d'une colline à l'autre, et dans laquelle un ouragan renverserait continuellement les ponts, au son des cloches, aux cris des oiseaux.
L'orage va-t-il les rattraper ? question superflue puisque Speed, au beau milieu du no man's land qui s'étend entre la ville et la campagne, fait demi-tour et roule de plus en plus vite tout droit contre la paroi noire à laquelle, juste auparavant, il tournait le dos. Comme s'il se préparait à la percer avec sa tête ; et pas seulement la paroi, mais tout ce qui vient à sa rencontre. Il est une flèche. Une brèche s'ouvre sur sa trace: un chemin creux fendant la lumière. L'air. Le silence qui, dans son sillage, ne sera plus jamais ce qu'il était. Depuis que Speed est en route avec Nina, il a dépassé une quantité de ses semblables; pas tout à fait ses semblables, à vrai dire, puisqu'ils étaient plus lents. A présent, les uns derrière les autres, ils roulent à sa rencontre, viennent droit sur lui, et parfois, l'un d'eux ne l'évite qu'au dernier moment. Ou bien c'est Speed qui s'écarte, mais juste parce qu'il le faut bien : et cela, ce dernier moment, ou ce juste un peu trop tard, c'est un jeu dans lequel on risque sa tête. Lui et ses semblables y jouent avec passion. Sans passion, rien à faire. Il arrive que ses semblables soient des femmes, ce qui ne se voit pas aussi longtemps qu'elles foncent, équipées de pied en cap avec casque et lunettes. Ceux qui foncent se ressemblent tous, à chaque degré d'horreur de leur course folle. Vitesse. Diable. Une explosion. La mort. Nina, toute fascinée qu'elle soit, est incapable d'y prendre part. En principe, bien sûr, elle aime toutes les façons de risquer sa vie, mais dans le cas précis sa peur est bien plus grande que l'amour. Même que l'amour de Speed. Lequel d'ailleurs, par égard ou par prudence, ne pousse pas le jeu jusqu'au bout quand Nina l'accompagne, et surtout pas quand une fois de plus, elle ne porte ni casque ni lunettes. A vitesse modérée, le corps légèrement rejeté en arrière, comme d'autres se calent dans leur fauteuil, il rentre, reconduit Nina chez elle. En descendant, elle met le casque. Celui-ci, ainsi que le sien à lui, les gêne au moment d'échanger un baiser d'adieu. Nina, mais enfin qu'est-ce qui lui a pris de mettre ce machin, en est plus incommodée que Speed.
«Sturzhelm» est extrait de Siebzehn Dinge . Biografie , d'Eleonore Frey, Droschl, Graz – Wien, 2006
Eleonore Frey
(traduit de l'allemand par Marion Graf)
Retrouvez une note biographique et les publications de Eleonore Frey sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.
Page créée le 15.02.08
Dernière mise à jour le
15.02.08