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1810
A l’été 1810, ayant quitté son château de Coppet sous prétexte d’émigrer aux Amériques, Germaine de Staël s’arrêta en fait à Chaumont-sur-Loire, d’où elle put surveiller le début d’impression de son traité De l’Allemagne, tout en achevant le troisième et dernier tome de cette œuvre polémique.
Prenant un risque considérable, l’éditeur Nicolle avait en effet entrepris son travail avant même que les trois volumes n’aient tous reçu le visa de la censure impériale : une imprudence lourde de conséquences.
Cette menace n’empêcha pas la femme de lettres de poursuivre ses révisions sur épreuves durant tout l’été.
On la voit ici mener de front plusieurs types d’intervention : une relecture classique accompagnée de corrections typographiques ou orthographiques (par exemple, le nom de « Schleier-Macher » corrigé en « Schleiermacher »), mais aussi des reprises et développements inédits.
Ainsi, l’allusion à Lavater fait-elle l’objet d’un enrichissement assez ample, écrit dans la marge inférieur de la page 291 : Germaine de Staël y montre le rôle précurseur de ce penseur, « Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai cités, néanmoins c’est depuis un petit nombre d’années surtout que la doctrine dont il peut être considéré comme l’un des principaux chefs a pris une grande force en Allemagne. (…) ».
Recevant les corrections de l’auteur au fur et à mesure, Nicolle présenta les épreuves du tome III aux autorités dès le 15 septembre 1810.
La censure n’ayant rien dit contre les deux premiers tomes, l’interdit fulminé le 26 septembre par le ministre de la Police, Savary, fut d’autant plus brutal, comme sa lettre à l’auteur : « Nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.
Votre dernier ouvrage n’est pas français ; c’est moi qui en ai arrêté l’impression ».
En réalité, c’est Napoléon lui-même, contre l’avis de ses propres censeurs, qui ordonna la disparition totale d’un ouvrage jugé aussi pernicieux que dangereux : non seulement plusieurs portraits (dont celui d’Attila) semblaient le dépeindre de manière insultante, mais la baronne se livrait aussi à l’éloge dithyrambique de l’Angleterre et surtout des nations allemandes sous le joug, au risque d’encourager leurs velléités de révolte.
L’enthousiasme de Germaine de Staël pour certains traits culturels allemands (ici, le « culte des Moraves », pp. 292-293) avait heurté l’impérial lecteur.
Bref, il ne voulait plus qu’on lui parle « ni de cet ouvrage, ni de cette misérable femme » (lettre à Savary, 17 octobre 1810).
Germaine de Staël avait parfois fait preuve de retenue : pour éviter de trop afficher ses sympathies, elle élimine ici un adjectif partisan qualifiant les Allemands de « malheureux » (p. 301).
Mais elle égratigne, par contraste, l’Eglise gallicane, en ajoutant un paragraphe introductif polémique au chapitre « Du Catholicisme » : « la religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout autre pays.
La paix de Westphalie ayant fixé les droits des différentes religions, elles ne craignent plus les envahissements mutuels (…) » (p. 300, marge inférieure).
Cette liberté de parole scella le sort du livre : Nicolle, qui avait dû laisser le tome III inachevé, arrêtant les presses à la page 244, dut envoyer au pilon les 5'000 exemplaires déjà tirés des deux premiers tomes ; les quelques rares copies circulant à Paris furent pistées et récupérées, même celle du directeur de la Librairie et de l’Imprimerie.
Quant à Mme de Staël, elle avait ordre de remettre aux autorités manuscrits et épreuves corrigées : son rapide départ pour Coppet lui permit toutefois de sauver son manuscrit le plus abouti, ainsi qu’un exemplaire d’épreuves corrigées et quelques feuillets et placards annotés comme celui-ci.
Ce matériel devait permettre la réimpression fidèle du texte en 1813 à Londres.
Nicolas Ducimetière