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La Vie mode d'emploi porte sous son titre la mention : Romans, au pluriel. De fait, le livre grouille littéralement d'histoires, comme la gamelle du chat le fait d'asticots quand vous avez oublié de la vider avant de partir pour les Deux-Sèvres en profitant du long week-end du 15 août. Un index, proposé en annexe, en recense 107, et il est bien spécifié qu'il n'est nullement exhaustif. Mais la plus importante est celle qui court durant tout le roman et lui sert en quelque sorte de second axe central, le premier étant bien entendu la cage d'escalier de l'immeuble sis 11 rue Simon-Crubellier, Paris 17°. Le protagoniste en est le propriétaire du grand appartement du 3° étage gauche (quand on regarde la façade ouverte de l'immeuble), Percival Bartlebooth, dont le nom est évidemment une synthèse du Barnabooth de Valery Larbaud et du Bartleby d'Herman Melville.
Le Bartlebooth de Perec a, dès l'âge de 20 ans, imaginé ce qu'allait être le grand œuvre de toute sa vie, conçu de telle manière qu'il devra l'occuper pendant cinquante ans et que, à la fin, il n'en reste absolument rien. La première phase dure dix ans, pendant lesquels, lui qui n'a aucune aptitude pour le dessin, prend une leçon par jour pour apprendre à maîtriser l'aquarelle. À l'issue de cette décennie, il part sillonner le monde durant vingt ans, escorté par son fidèle domestique Smautf, le Passepartout de ce Phileas Fogg. Sur les cinq continents, Bartlebooth va peindre cinq cents aquarelles de cinq cents ports différents. Dès que l'une est terminée, elle est envoyée à Winckler (6° étage droite de l'immeuble), lequel est chargé d'en faire un puzzle de 750 pièces découpées à la main ; les dites pièces étant ensuite rangées dans une boîte, laquelle va rejoindre les autres dans le coffre d'une banque.
(Il va de soi que je simplifie à l'excès : dans le roman, tout, absolument tout est spécifié, depuis la marque et la qualité du papier utilisé comme support par Bartlebooth, jusqu'au nom de la banque et aux caractéristiques du coffre, en passant par mille autres choses de la plus haute importance.)
Quand Bartlebooth et Smautf réintègrent l'immeuble de la rue Simon-Crubellier, trente années ont donc passé – nous sommes à peu près au milieu des années cinquante. Il reste à accomplir la dernière partie de l'œuvre : durant encore vingt ans, à raison de deux par mois approximativement, Bartlebooth va reconstituer ses cinq cents puzzles. Dès que l'un est terminé, il est confié à un autre occupant de l'immeuble, un chimiste, lequel fait d'abord disparaître toutes les découpes du bois (la qualité et la nature du bois sont bien entendu spécifiées par Perec), puis décolle la feuille de papier, qui est donc redevenu simple aquarelle. Il ne reste plus à Bartlebooth qu'à expédier chacune d'elles à l'endroit du monde où elle a été exécutée par lui ; là, la feuille est plongée dans un une solution (évidemment donnée avec toutes ses caractéristiques) dont elle ressort parfaitement blanche, avant d'être réexpédiée à Bartlebooth.
Cet excentrique – je ne trouve pas de mot mieux approprié, même s'il est faible – est tout près de mener à bien son projet (transformer, en cinquante ans, cinq cents feuilles blanches en cinq cents feuilles blanches), lorsque deux impondérables se produisent, peu avant le “présent” du livre, lequel se situe le 23 juin 1975, aux alentours de huit heures du soir – ce qui n'est pas le pire moment pour envisager un petit apéritif, histoire de se remettre du solstice et d'attendre confortablement la Saint-Jean.