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A l'ouest de la Stikine, 1re ascension de la Kate's Needle et du Devil's Thumb
Première ascension de la Kate' s Needle et du Devil' s Thumb
Avec 1 croquis et 3 illustrations ( 36—38Par Fred Beckey
Première ascension de la Kate' s Needle et du Devil' s Thumb La vue de photographies de la Kate' s Needle ( 3050 m .) et du Devil' s Thumb ( 2763 m .), tous deux encore vierges, me donna l' idée de consacrer mes premières vacances d' après à un voyage aux déserts glacés à l' ouest de la Stikine River. Bien qu' inférieurs en altitude aux grands sommets situés plus au NW, ces pics de la frontière Canada-Alaska sont d' une grandiose splendeur alpine et leurs difficultés techniques mêmes sont un défi. Ils sont cernés par la vaste carapace glaciaire qui s' étend ininterrompue sur 120 km. vers le nord jusqu' à la Whiting River, près du glacier de Taku. La plus grande partie de ce massif hérissé d' innombrables aiguilles rocheuses est encore virtuellement inexplorée et ne nous est connue que par des photos aériennes. C' est là une des régions montagneuses de l' Alaska les plus négligées et qui a gardé son mystère. La hampe de granit du Devil' s Thumb, visible de Petersburg, a inspiré mainte légende indienne, et la Kate' s Needle cuirassée de glaces est un dieu pour la tribu Skitine.
Connaissant la tentative de Fritz Wiessner à la Kate' s Needle en 1937, qui fut le premier assaut sérieux contre ce sommet, je lui avais demandé il y a deux ans s' il serait disposé à y retourner. Au cours de l' hiver dernier, Donald Brown et moi avions mis au point un plan précis. Il prévoyait la marche d' approche depuis Wrangell par la célèbre rivière Stikine qui fut la route des premiers prospecteurs vers l' intérieur de la Colombie Britannique. Trois glaciers, Great, Mud et Flood Glaciers, issus du plateau glaciaire, descendent à l' est jusque dans le voisinage de la rivière et offrent une possibilité d' accès aux cimes frontières. La caravane de 1937 avait remonté le glacier Flood, à quelque 112 km. en amont de la rivière; nous décidâmes de prendre la même route, qui nous permettrait d' atteindre à la fois la Kate' s Needle et le Devil' s Thumb.
Le 9 juillet je rencontrai Fritz et Donald à Wrangell, d' où Al Ritchie nous fit remonter la rivière rapide sur son confortable petit bateau jusqu' à Telegraph Creek en Colombie britannique. Notre grosse pile de bagages fut déposée sur un banc de sable à 3 km. du Glacier Flood, long de 27 km. Nous y établîmes immédiatement notre camp de base, suspendant tous nos colis de vivres à une corde tendue entre deux arbres, car les innombrables traces de grizzlies nous causaient quelque inquiétude. Dans l' espoir d' éviter un long trajet dans la brousse, nous tentâmes de gagner la moraine par la rive nord du torrent, mais nous n' avions pas franchi un kilomètre que nous nous trou- 1 Nous remercions chaleureusement M. Fred Beckey et l' American Alpine Journal de nous avoir autorisés à reproduire cet article et de nous avoir fourni les photos pour l' illustrer.
vâmes empêtrés dans un abominable fourré, et un bras de la rivière nous força de modifier notre itinéraire. Le transport à dos d' homme des lourdes charges, à travers les fourrés de devil' s club et les aulnes rampantes fut une tâche pénible et longue; les moustiques insatiables étaient presque insupportables. Ajoutez à ces désagréments les fortes pluies, véritable plaie de la chaîne côtière. A un certain endroit, il fallut faire passer toutes nos charges par-dessus un gué difficile, au moyen d' une tyrolienne, ce qui nous prit une demi-journée.
Le 14 juillet enfin, avec plusieurs jours de retard sur l' horaire prévu, tout notre bagage était rassemblé sur la moraine. Mais Fritz s' était foulé un genou dans la brousse, et nous en étions à nous demander s' il valait même la peine de continuer. Le 15, Donald et moi portâmes des charges à 12 km. plus haut sur le glacier, et le jour suivant nous établîmes notre camp sur un éperon gazonné en bordure du glacier, à 20 km. de la rivière.
La vue de l' immense paroi nord de la Kate' s Needle, haute de plus de 2000 m ., avait porté nos espoirs à leur zénith, lorsqu' ils furent fauchés net. Tandis que Donald et moi transportions les charges sur le glacier, Fritz voulut essayer son genou sur une pente rapide. Le résultat fut concluant: nous ne pouvions pas continuer. C' était vraiment décourageant. En 1937, le manque de temps et les conditions atmosphériques avaient arrêté Fritz et Donald dans leur tentative; et cette fois il fallait que cet accident arrive! Nous laissâmes en cet endroit des vivres et la plus grande partie de notre équipement. Généreusement, mes deux compagnons abandonnèrent une partie de leur matériel dans l' espoir que je pourrais mettre sur pied une nouvelle expédition en août. Le 19 nous étions de retour à la moraine, d' où nous descendîmes le jour suivant à la rivière, où nous construisîmes un pont grossier de troncs d' arbres pour passer le gué. J' ouvris une piste à travers la forêt pour faciliter les voyages ultérieurs, et le 22 je m' embarquais sur le bateau de la rivière pour regagner Wrangell.
Quelques messages télégraphiques eurent bientôt dissipé mon pessimisme: Bob Craig et Clifford Schmidtke allaient accourir de Seattle par le prochain bateau. Je fis mes adieux à Fritz et à Donald qui devaient rentrer aux Etats-Unis et passai près d' une semaine avec une équipe de topographes sur la Stikine. Le 30 juillet mes nouveaux compagnons étaient là, n' ayant eu que deux jours à Seattle pour faire leurs préparatifs. Le voyage sur la rivière se fit sous la pluie, mais cela ne pouvait refroidir notre enthousiasme: nous avions tout le mois d' août à disposition. Le mauvais temps retardant notre départ du banc de sable, une journée entière fut consacrée à répartir et réviser soigneusement notre matériel et nos vivres. Le 2 août enfin, lourdement chargés, nous montâmes à l' éperon gazonné. A notre grande stupéfaction la cache, que j' avais pourtant protégée avec soin, avait été pillée. Il ne fallut pas longtemps pour repérer les coupables, une troupe de chèvres sauvages débrouillardes en train de brouter tranquillement sur une pente éloignée, hors d' atteinte du châtiment. Salami, sucre, beurre et fromage délicieux, tout À L' OUEST DE LA STIKINE cela était perdu sans retour. Ces bêtes gloutonnes avaient mâché jusqu' à une boîte de lait en poudre vide.
Le ciel ne s' éclaircit qu' assez tard le lendemain. Nous transportâmes des charges jusqu' au plateau du glacier ( 1830 m .) à 1000 mètres environ au-dessus du camp, que Bob avait baptisé le « Crêt des Chapardeurs ». Sur les pentes de bruyère supérieures nous rencontrâmes une bande de ptarmigans; par un coup d' adresse extraordinaire, Cliff réussit à en tuer trois avec des pierres, assouvissant par là notre désir de vengeance sanguinaire.
Pendant la journée du 4 août la Kate' s Needle, notre premier objectif, resta enveloppée de nuages. Le lendemain fut un peu meilleur. A ski nous transportâmes notre camp à travers le glacier de Flood jusqu' au pied N du géant de glace. A minuit, il se mit à pleuvoir et nous nous rendormîmes après avoir cuit notre porridge à la lumière d' une bougie. Mais le temps capricieux changea de nouveau, si bien qu' à 7 h. 15 nous quittions le camp, assez soucieux toutefois d' un départ si tardif. Nous montons 1000 mètres environ le long de l' arête d' un abrupt contrefort entre deux cascades de séracs accrochées aux flancs de l' aiguille. A un certain moment, un mince pont de neige nous met dans des transes; plus haut une vilaine rimaye nous donne passablement de fil à retordre. Trois pitons à glace m' assurent pendant une traversée exposée, et je gagne en rampant sur une méchante corniche un endroit moins malsain. Bien que très escarpée, la pointe supérieure de l' éperon ne se défend pas trop et à midi nous faisons halte pour manger quelque chose. Après quoi, sous un soleil torride, nous traversons un long palier plat du glacier supérieur pour monter rapidement à l' arête faîtière que nous atteignons à 2900 m. environ à l' ouest des pics culminants. Les derniers 300 mètres, dans une neige profonde et inconsistante, ont été très fatigants.
L' étrange trio des pointes de glace qui forment la Kate' s Needle est maintenant tout près et droit au-dessus de nous. Le sommet ouest présente les curieuses cannelures de sa paroi de glace. De formidables corniches surplombent la face nord. Il est évident que le seul chemin possible vers le sommet central traverse la face sud, à l' abri des corniches. Toutes les pentes nord sont de neige poudreuse et instable; les pentes sud, battues par le vent, sont plus sûres. Nous relayant en tête de cordée, nous longeons l' arête de glace en direction de la pointe effilée du sommet ouest, tantôt sur des plaques durcies par le vent, enfonçant parfois jusqu' aux genoux. Une corniche menaçante fut le passage le plus scabreux de cette crête. Après avoir traversé une centaine de mètres sur la droite, nous montons en tapant du pied dans ce névé durci à l' arête sud du sommet W, que nous suivons jusqu' à quelques pas du point culminant, puis, avec toutes les précautions possibles, assurant constamment, nous poursuivons la traversée vers l' est. Cette face sud étant très raide, nous sommes obligés de suivre une ligne dangereusement proche des terribles corniches qui couronnent les cannelures de la paroi N. Mais une fois dépassée la selle qui relie le sommet W au sommet principal, les difficultés diminuent. Tapant du pied dans une mince couche de glace inclinée à 45° et plus, nous montons rapidement et à 7 h. du soir touchons enfin le sommet.
Je n' essayerai pas de traduire en paroles nos sentiments; du reste, nous n' avions pas de temps à perdre en célébrations. Il faisait froid, les brumes masquaient le paysage, et l' orage grondait tout autour de nous. Un rapide coup d' œil à ce qui était visible du magnifique panorama, particulièrement au Devil' s Thumb, à la région située à l' est de la Stikine, et à la grande paroi orientale de notre montagne, plongeant d' un seul coup jusqu' au Mud Glacier. Nous laissons un bâton de ski solidement planté dans les rochers 15 mètres au-dessous du sommet et reprenons en sens inverse les traversées délicates. Nos traces de montée facilitent beaucoup les passages, et nous descendons rapidement jusqu' aux pentes moins raides au-dessous de 3000 m. Le temps nous est moins propice; un vent impitoyable assaille la montagne en rugissant. Brassant la neige, nous courons à travers le glacier tourmenté, mais la nuit est d' un noir d' encre lorsque nous atterrissons au sommet de l' éperon. Dans la brume, éclairant nos pas avec nos lampes de poche, nous descendons lentement ces pentes inclinées à 50°. La pluie a ramolli la neige, et le danger d' avalanches est aigu. Des reconnaissances à la lueur de nos torches n' ayant pas révélé d' autre voie praticable, il faut repasser, de nouveau à l' aide de pitons, la corniche scabreuse et la méchante rimaye. Trempés et abrutis de sommeil, non toutefois sans un certain sentiment de satisfaction, nous nous faufilons sous nos tentes à 4 h. 30 du matin.
La pluie nous tint confinés au camp tout le jour; de toutes façons, nous estimions avoir mérité une journée de repos avant de commencer l' assaut du Devil' s Thumb, le second objectif de notre campagne. Le 8, nous redescendîmes à ski, jusqu' au Crêt des Chapardeurs. Cette fois, grâce au mur de pierres qui la protégeait, les chèvres avaient respecté notre « cache ». Le jour suivant, avec des charges de 30 kg., nous gravîmes les 1000 mètres de l' éperon rocheux pour aller établir un camp sur le plateau même. Nous aménageâmes sur la glace une plateforme de pierres pour y dresser notre tente, et eûmes tout lieu de nous féliciter de nos efforts, vu la violence du vent le lendemain. Pendant trois jours la tempête fit rage, et il ne fut pas question de partir pour le Devil' s Thumb par un temps pareil. De tels ouragans montrent la nécessité d' avoir toujours une bonne réserve de vivres, car à certains moments il est absolument impossible de circuler.
Nous passâmes ces trois jours à dormir, à préparer des repas compliqués, à discuter philosophie et à lire les Essays d' Emerson. Ce retard risquait de nous mettre à court de vivres, aussi le 13, laissant notre camp à la garde de Dieu, nous descendons au ravitaillement. Tout d' abord une belle glissade à ski, puis sur le glacier une course sous la pluie jusqu' à la Stikine. En remontant au camp le lendemain après-midi, nous sommes salués par une glaciale bourrasque de neige. Toutefois, le vent qui l' avait amenée réussit également à nettoyer le ciel. Le 15 août, par un brillant soleil, nous traversons à ski, lourdement chargés, les 9 km. du plateau. Le Devil' s Thumb est terrifiant, une sorte de Matterhorn tronqué, en plus abrupt. Ses flancs de diorite granitique sont cuirassés de plaques de glace et de verglas d' une inclinaison stupéfiante. A la jumelle, nous étudions la route que nous nous proposons de suivre, dans la face sud d' abord, puis sur l' arête E. Nous clouons notre tente dans une combe de soufflure près d' un mur de rocher, et nous nous endormons avec le projet d' une attaque immédiate le lendemain.
Le ciel est couvert lorsque, à 3 h., nous quittons la tente. Un vent chaud et un lever de soleil rougeâtre ne laissent aucun doute sur le temps probable de ce jour. Toutefois, les nuages étant encore très hauts, nous décidons de pousser une rapide reconnaissance, et ouvrons une trace sur le glacier jusqu' au pied de la paroi sud du Thumb, à 2135 m. Un pont de neige pourrie nous donne le passage de la rimaye, puis nous nous élevons avec les plus grandes précautions sur le névé croûté, incliné à 50°, qui la domine. Bien assurés, nous grimpons le long de la base d' une paroi de rocher, taillant de nombreuses marches, puis escaladons des rochers escarpés et des plaques de glace pour gagner la pointe d' un contrefort à 2450 m. Bientôt des écharpes tourbillonnantes de brumes viennent cacher les pentes supérieures de l' effrayante paroi sud. Nous montons encore 70 mètres, puis redescendons au contrefort où nous laissons nos vivres et une partie de notre équipement. Le retour au camp fut pitoyable; nous étions trempés jusqu' aux os par une pluie battante et glaciale. Le lendemain nous étions encore mouillés et très malheureux. Nous nous levons tard le 18 août, nous attendant au pire; mais voici que notre pic émerge des nuages; le temps s' éclaircit. A 10 h. nous quittons le camp, certains de devoir bivouaquer; mais pleins d' espoir. Nous nous disons qu' à attendre davantage le temps pourrait se gâter de nouveau sérieusement, et que nous risquerions de perdre toute chance d' atteindre le sommet. De nouveau nous traversons la rimaye pourrie et les pentes difficiles de roc et de glace jusqu' à notre « cache » que nous atteignons au début de l' après, et continuons à gravir les pentes précipitueuses de roc et de neige de la paroi sud, sans cesser d' assurer pendant toute la grimpée, jusqu' à un point juste au-dessous d' une brèche de l' arête E ( 2620 m. ). Le sommet du Devil' s Thumb est à l' extrémité opposée de la paroi S, et cette distance supplémentaire en rend l' accès encore plus difficile. Il ne nous semble pas possible, du moins pour le moment, étant donné le verglas et les surplombs, de rallier l' arête E plus près dans le voisinage du sommet.
Nous suivons cette arête sur trois longueurs de corde, marchant en souliers de tennis sur les roches mouillées, nous glissant parfois le long de son flanc sud pour éviter des entailles infranchissables, et nous sommes arrêtés net par un gendarme à pic dont l' allure rébarbative avait déjà éveillé nos appréhensions. Il semble n' y avoir aucune possibilité de passer ou de tourner cet obstacle; cependant, après avoir chamaillé un moment, nous décidons d' essayer en partant d' un bloc voisin et en comptant sur notre bonne étoile. Bien assuré par Bob, je plante des pitons dans deux minces fissures sur le flanc gauche du monolithe, légèrement surplombant et dépourvu de prises. Le flanc droit, vernissé de verglas, ne présente pas la moindre fêlure où des pitons pourraient trouver place. Le pied dans une boucle de corde fixée au piton le plus élevé, je plante encore deux fiches, et toujours à l' aide d' étriers, je réussis à me rétablir par-dessus l' angle du bloc et à prendre pied sur une dalle peu sûre. Travail réfrigérant: la roche est mouillée, le vent glacial souffle en rafales, et depuis un moment nous sommes à l' ombre, car le soir approche. Encore 5 mètres de dalles et me voici à la base du gendarme, cherchant un moyen de traverser dans son flanc sud surplombant. Par un gros effort je parviens à placer un piton-clé d' assurage et me laisse glisser, pouce à pouce, le long de l' arête du clocher. Utilisant la tension de la corde et une boucle à nœuds, je dévale obliquement par-dessus le surplomb jusqu' à une petite saillie, seul point d' appui possible dans cette muraille inclinée sur le vide.
Lorsque Cliff me rejoint, la vire minuscule se trouve déjà encombrée, et nous restons là grelottants à examiner la fissure en V conduisant à l' arête derrière le gendarme. Cliff a des semelles Bramani ( Vibram ), mieux appropriées que mes souliers de tennis à l' escalade de la cheminée verglacée. Un piton et un étrier l' aident à surmonter un renflement de glace; de là, il gravit une pente traîtresse jusqu' à une brêche de l' arête. Il nous crie que tout va bien, et peut nous assurer, Bob et moi, tandis que nous le rejoignons sur son perchoir. La nuit descend sur nous rapidement, et nous commençons à chercher un lieu de bivouac possible. Encore une trentaine de mètres le long de l' arête où nous sommes assaillis par un vent de plus en plus glacial. Nous dévalons à la corde de rappel jusqu' à un endroit plus abrité, laissant la corde en place pour remonter demain matin au moyen de nœuds Prussik. A 11 h. du soir, mettant tout notre temps à cette besogne qui nous réchauffe, nous achevons de creuser une caverne dans une plaque de neige et nous y amarrons.
La nuit nous parut longue, à grelotter dans notre niche étroite. Pour comble de malheur le temps, resté clair et froid jusqu' alors, devenait menaçant. Lorsque l' aube parut à l' orient, nous continuâmes à grimper le long de l' arête jusqu' à une pointe aiguë. Le sommet n' était maintenant plus très éloigné, mais le sort était contre nous: il se mit à neiger. A regret nous commençâmes la retraite, sachant trop bien quelles seraient les conséquences si nous étions surpris par la tempête sur cette crête exposée. Mais lorsque nous arrivâmes au contrefort, les nuages se dissipèrent aussi vite qu' ils s' étaient formés; c' était un simple bluff. Etant à court de vivres, et vu le danger de nous attarder sur cette arête par un temps par trop incertain, nous décidâmes, tout désappointés, de retourner au camp. Après un repas chaud, Bob et Cliff descendirent à ski jusqu' à la lisière du plateau, 9 km. plus bas, pour ramener le reste de nos provisions. Ils ne furent de retour qu' après la tombée de la nuit.
Dès midi le lendemain, l' orage déversa sur nous un vrai déluge, balayant les doutes que nous pouvions encore avoir sur la fureur des éléments dans ces régions. Toute l' après, le vent déchaîné à 100 km. à l' heure projeta la pluie dans notre tente. Jusqu' à ce que nous ayons réussi à établir un système de canalisations pour l' évacuer, la brigade des seaux dut vider 14 gallons 1 d' eau à travers la porte de la tente.
L' ouragan dura plus de trois jours, sans relâche. Heureusement que nos stocks de vivres avaient été regarnis. Nous apprîmes plus tard que la Stikine était montée d' un mètre pendant cette tempête. L' eau avait rongé la glace autour de la plateforme de notre tente, et nous dormions sur une étroite acropole inondée. Une nouvelle inquiétude surgit lorsqu' une crevasse s' ouvrit à un mètre de l' entrée de la tente; Bob faillit y tomber. L' espoir baissait à vue d' œil, car nous approchions de notre dernière limite de temps. En fait la plus grande partie de notre conversation portait sur des plans pour une nouvelle tentative, en juin prochain. Nous dûmes finalement redresser notre tente, gênés dans ce travail par le vent, la neige qui ne cessait de tomber, et l' en général de nos membres.
Le 24 août, nous trouvons à notre réveil un ciel glorieux vers lequel le Devil' s Thumb dresse son obélisque, tout poudré de blanc. Nous remontons à 2350 m. et constatons — nous nous y attendions toutefois — que la neige fraîche recouvrant la glace est extrêmement dangereuse. Cependant celle qui recouvre les rochers fond rapidement au soleil, et nous nous préparons à donner un dernier assaut le lendemain. C' est compter serré, car nous devons nous rembarquer le 27. A 3 h. du matin nous sommes en route et, la voie nous étant familière, nous progressons rapidement jusqu' au sommet du contrefort. Il semble pour une fois que le beau temps va durer plus d' une journée. Nous 1 14 gallons = 54 litres.
perdons un certain temps en explorations dans une tentative de traverser obliquement dans la face sud directement vers le sommet; mais vu la neige fraîche inconsistante qui colmate les dalles lisses, je juge cette voie déraisonnablement dangereuse. Cliff gravit le gendarme très difficile en s' aidant des pitons placés lors de notre tentative précédente; mais il peut s' en passer dans la fissure en V. Le soleil est chaud, le vent imperceptible; sans la neige fraîche, la grimpée serait un plaisir.
A midi nous sommes sur le cône neigeux de l' arête E, point, extrême atteint lors de notre premier assaut, et constatons avec joie que le prochain ressaut de l' arête tranchante — apparemment le dernier obstacle sérieux — est moins décourageant que nous ne l' avions jugé d' abord. Passant à califourchon par-dessus les blocs de l' arête, nous gagnons une encoche au pied de cette tour imposante. Assuré à un piton, je traverse à gauche en m' aidant d' une fente latérale et de minuscules prises d' ongle, passant sous le fil de l' arête surplombante, jusqu' à une bonne vire. Une dernière traversée sur des rochers enneigés nous ramène sur la crête au-dessus du ressaut. Cette fois le succès semble assuré. Nous dévalons l' un après l' autre le long d' un bloc incliné plâtré de givre et suivons la crête étroite pendant 200 mètres jusqu' au sommet, oubliant presque les formidables précipices qui la flanquent. La face nord, cuirassée de glace, plonge d' un jet vertical sur le Glacier de Baird, à 1500 m. au-dessous. Le sommet est un perchoir aérien.
Nous y passons une heure délicieuse, à nous restaurer, à admirer le vaste déroulement des glaciers, étudiant les cimes d' alentour, nous orientant dans ce monde de pics et de glaces. L' air est si limpide que nous distinguons nettement les Monts Fairweather et Crillon, à 375 km. au NW.
Après avoir construit un cairn sur un rebord rocheux sous le bloc sommital, et glissé les indications habituelles dans une boîte en fer-blanc, nous quittâmes le sommet à 3 h. Une bonne partie de la descente s' effectua en rappels. Celui du grand gendarme est extrêmement spectaculaire, car durant les derniers 25 mètres, on se trouve à 15 ou 20 pieds de la paroi. La descente s' acheva sans autre incident, avec toutes les précautions nécessaires. A 8 h. du soir nous étions de retour à la tente.
Le lendemain 26 août le camp fut levé à 11 h.; après avoir passé une heure à faire du ski dans des conditions merveilleuses. Les skis furent une bénédiction sur le plateau; ils nous évitèrent des heures et des heures de pataugeage exténuant. Sous un ciel splendide, nous descendons à ski jusqu' aux dernières pentes dominant le Glacier de Flood. Le reste de la course, jusqu' à la rivière, fut assez fatigant, particulièrement sur la moraine et dans la forêt, où j' eus peine à retrouver la piste dans l' obscurité. A 2 h. du matin, après une randonnée de 33 km ., nous arrivions à notre camp de base. Bientôt un énorme feu pétille et nous admirons une nouvelle aube glorieuse tout en dévorant un déjeuner bien mérité. Quelques heures plus tard le bateau d' Al Ritchie nous emportait vers la mer.Traduit par L. S.