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Vers le VIIIe siècle, un langage vulgaire avait remplacé le latin, même à Rome, et ce fut dans le même temps que s’introduisit l’usage de la rime, les premières hymnes consacrant cet usage étant appelées proses : les règles de la quantité et de la mesure établies par les anciens s’y trouvant négligées, on ne voulait en effet pas honorer du nom de poésie des vers qui n’étaient point rythmiques.
Si les troubadours, poètes chanteurs dont le berceau fut l’Occitanie historique et qui n’apparurent qu’au XIe siècle, n’inventèrent pas cette nouvelle versification, ils faut en revanche leur attribuer le mérite d’avoir les premiers permis à leurs contemporains de goûter à l’agrément de la rime. Ils séjournaient à leur gré dans les palais et dans les chaumières, où leur profession était également honorée.
|Représentation d’un troubadour|
Les chansons dont ils payaient la bonne réception de leurs hôtes étaient de petits poèmes rimés, écrits en langue romane ou provençale — quoique ce langage ait été appelé provençal, il était plus cultivé dans le Languedoc, le Dauphiné et l’Aquitaine, que dans la province qui lui a donné son nom —, et dont les sujets traitaient de l’amour ou de la guerre. Ils en composaient eux-mêmes les paroles et la musique ; aussi faut-il juger avec indulgence cette première poésie, fruit de la seule imagination, et dont les inventeurs n’avaient souvent d’autres guides que l’ignorance et le caprice.
Quant à la musique, la notation en est peu variée, et le temps ne s’y trouve pas marqué. Cependant, dans ces productions dépourvues de règles, et trop souvent de goût, on découvre aisément le germe de la mélodie et de la poésie future de l’ltalie et de la France. Les troubadours ne se bornaient pas à charmer les dames châtelaines par leurs chansons d’amour ; ils suivaient vaillamment les guerriers aux combats, où ils entonnaient la chanson de guerre. A l’imitation des Germains leurs ancêtres, les Français avaient pour coutume de chanter en chœur certains airs militaires, lorsqu’ils marchaient à l’ennemi. Charlemagne, qui n’ignorait pas combien ces chants guerriers animaient les soldats, les aimait avec passion ; et non seulement il en avait un recueil complet, mais il les savait tous par cœur.
Un des plus illustres protecteurs des troubadours fut Guillaume IX, comte de Poitiers, qui lui-même était poète et musicien. Il naquit en 1071, et est l’auteur du plus ancien poème qui nous reste en langue romane, quoique ce dialecte ait été parlé et chanté très longtemps avant lui. De son temps, les troubadours se virent tellement honorés qu’ils se multiplièrent en France à l’infini : ceux à qui le défaut de voix ou de connaissances en musique ôtait la faculté de chanter leurs vers se faisaient accompagner par des chanteurs et des joueurs d’instruments qu’on appelait ménestrels, jongleurs, etc.
|Pierre de Rougier, troubadour de la seconde moitié|
du XIIe siècle. Illustration du XIXe siècle
Les instruments les plus usités en Europe à cette époque étaient la harpe et le violon. La harpe passait pour le plus noble, mais le violon était en grande faveur parmi les ménestrels. Les harpes de ce temps étaient de beaucoup plus petite dimension que les nôtres ; elles avaient vingt-deux cordes, et étaient visiblement une imitation de la lyre grecque, puisqu’elles se portaient à la main. Le violon se jouait comme aujourd’hui avec un archet, dont l’usage doit avoir été fort ancien en France puisque la figure qui se voyait autrefois au portique de la cathédrale Notre-Dame de Paris, un violon — ou une vièle — et un archet à la main, représente le roi Chilpéric — roi des Francs au début du VIIIe
siècle, si l’on en croit Montfaucon.
Le nom de ménestrel, d’où nous est venu ménestrier, était dans le VIIIe siècle le titre du maître de chapelle du roi Pépin, père de Charlemagne. Il fut ensuite donné au chef des chœurs, autrement dit coryphée ; mais à l’époque dont nous parlons, on appelait ménestrels tous ces artistes errants dont l’unique moyen d’existence était la musique, et on les distinguait en quatre classes : les troubadours, qui chantaient leurs propres vers ; les chanteurs employés par les poètes et les compositeurs à qui la nature avait refusé de la voix ; les narrateurs ou romanciers qui, dans une espèce de chant, récitaient leurs histoires ; enfin les jongleurs, qui jouaient des instruments.
L’immense quantité des poètes musiciens que la profession de troubadour fit éclore au Moyen Age prouve que les progrès d’un art sont bien loin d’avoir lieu en raison du nombre d’hommes qui le cultivent. Il est même remarquable que, parmi cette foule de compositeurs, on ne puisse en citer un dont le talent ait servi de modèle à ses successeurs, et qu’à l’exception de Guillaume, comte de Poitiers, et du célèbre trouvère Blondel de Nesle (fin du XIIe siècle), dont l’un était souverain et l’autre fut l’ami d’un roi, pas un d’eux n’ait laissé de nom.
Sous le règne de Philippe Auguste, la licence de mœurs des ménestrels et des jongleurs devint telle qu’ils furent tous publiquement censurés, et bannis de France. Il faut croire que les troubadours, qui d’abord n’avaient pas peu contribué à répandre en Europe le germe de la politesse et de la galanterie, avaient aussi fini par se corrompre, car ils se virent enveloppés dans la même disgrâce ; et cet anathème, soit qu’il fût ou non mérité, porta un coup funeste à leur profession.
Rappelés sous les successeurs de Philippe Auguste, les ménestrels furent encore souvent réprimés par la police. En 1330, ceux de la ville de Paris formèrent une compagnie sous le nom de ménestraudie, et obtinrent une charte. Réunis sous un chef qu’on appelait roi des ménestrels, ils habitaient tous une rue particulière qui a retenu leur nom, la rue des Ménestriers — les ménestrels étaient les fondateurs et les patrons de l’église de Saint-Julien des Ménestriers, dans cette rue, et pourvoyaient à son entretien —, où le public allait se fournir de musiciens pour les parties de plaisir. Louis IX exempta les ménestrels du péage d’entrée pour la ville de Paris, à condition qu’ils chanteraient une chanson et danseraient ce qu’on appelait une singerie au payeur ; de là est venu le proverbe français : Payer en gambades et en monnaie de singe.
Quant aux troubadours, ce qui contribua autant que leur exil à les abolir fut le changement qui s’opéra en France dans le langage. Les provinces méridionales du royaume ayant été peu à peu réunies à la couronne par suite d’héritages ou de conquêtes, la langue française qui commençait à se former devint partout la langue vulgaire ; on écrivit dès lors la poésie dans ce dialecte, en sorte que la faveur dont avaient joui les troubadours cessa naturellement avec l’usage de la langue romane.
Les chants les plus anciens qui nous restent, composés sur du langage français, sont ceux de l’infortuné Coucy — qui vivait vers 1200, du temps de Philippe Auguste —, si célèbre par son amour pour Gabrielle de Vergy, et par sa triste fin. Cette musique est écrite sur quatre lignes, en notes losanges, avec une clef de sol et un bémol à la clef. On n’y trouve aucune indication de temps, et la mesure à cette époque était entièrement dépendante de la volonté du chanteur et de son habileté.
|Troubadours et ménestrels se produisant devant une Cour d’amour|
Parmi toutes les chansons du XIIIe siècle, dont il nous reste un très grand nombre, on distingue surtout celles de Thibaut, roi de Navarre. Ce prince ayant conçu, ainsi que chacun sait, une passion violente pour la reine Blanche, mère de saint Louis, s’appliqua à la poésie et à la musique, soit dans l’espoir de plaire à sa dame, soit plutôt dans l’intention de se distraire d’un amour malheureux. Car, dit l’historien Claude Fauchet dans son Recueil de l’origine de la langue et poésie française (1581), « pour ce que profondes pensées engendrent mélancolies il lui fut dit d’aucuns sages hommes, qu’il s’estudiât en beaux sons, et doux chants d’instrumens ; et si fit-il ; car il fit les plus belles chansons, et les plus délectables et mélodieuses, qui oncques fussent oyes en chansons et en instrumens. »
Il est certain que plusieurs chansons du roi de Navarre, si l’on avait le soin d’en marquer la mesure en y posant des barres, passeraient aisément pour avoir été composées de nos jours. La marche de leur mélodie, dont on regarde ce prince comme l’inventeur, n’offre plus rien de la barbarie de nos premiers chants nationaux. Elle est régulière et gracieuse ; elle ferait penser que la partie mélodieuse de l’art n’a point fait de progrès depuis le XIIIe siècle ; et l’on s’étonne que la reine Blanche n’ait pas été plus sensible à des chants aussi doux.
Longtemps encore après le roi de Navarre, toute la musique vulgaire se réduisait en France à des lais — mot dérivant du mot latin lessus qui signifie complaintes, lamentations. Il y en avait pourtant de joyeux, et l’on en faisait aussi sur des sujets sacrés —, des vitelais, des ballades, enfin à ce que nous avons depuis appelé des chansons. Il ne paraît pas qu’on eût appliqué à la musique profane l’invention du contrepoint. Dans tout ce qui nous reste de ce temps on ne trouve pas un chant à deux parties, pas une basse écrite sous un chant ; et si l’on excepte quelques compositions de Guillaume de Machan, écrites pour un triplum, un tenor, un contra tenor et une quatrième partie sans nom, l’harmonie n’avait encore fait entendre ses accords que dans les cathédrales, où bientôt elle allait se perfectionner rapidement.