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Les écarts pré-existants entre non-diplômés et diplômés, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, précaires et bien établis se sont nettement creusés à l’occasion de la crise.
Il est désormais bien établi que la crise de la COVID a exacerbé les inégalités aux Etats-Unis en pénalisant les groupes sociaux les moins favorisés. Les statistiques publiées récemment montrent qu’un phénomène similaire a bien eu lieu en Europe. Les écarts préexistants entre non-diplômés et diplômés, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, précaires et bien établis se sont nettement creusés à l’occasion de la crise.
Le manque de données parfaitement homogènes entre les pays et publiées à fréquence mensuelle rend l’évaluation du marché du travail moins aisée et moins rapide pour la zone euro que pour les Etats-Unis (où des statistiques haute fréquence très détaillées sont disponibles). Toutefois, les données d’Eurostat permettent de mettre en évidence une aggravation des inégalités:
- Les moins diplômés ont beaucoup plus souvent perdu leurs emplois que les plus diplômés sur le premier semestre 2020,
- Les jeunes ont beaucoup plus souvent perdu leurs emplois que les autres,
- Les employés en contrats courts et en travail temporaire ont beaucoup plus souvent perdu leurs emplois que les autres,
- Les femmes ont plus souvent perdu leurs emplois que les hommes.
Il est important de rappeler que le chômage constitue la première source d’inégalités de revenus. Mais la détérioration des conditions sur le marché du travail cette année va au-delà du seul chômage: si la hausse du taux de chômage a été limitée sur le premier semestre pour la zone euro, le taux de sous-utilisation de la main d’oeuvre (qui comprendre aussi les personnes à temps partiel involontaire, les chômeurs découragés et les personnes non immédiatement disponibles) était déjà remonté de 15% de la population active à la fin de l’année 2019 à 17,6% au T2 2020, soit un plus haut de près de trois ans.
Pour la France, l’INSEE dans son point de conjoncture du 17 novembre 2020, fournit également des éléments d’analyse de cette sous-utilisation de la main d’oeuvre en fonction des catégories socio-professionnelles et de l’âge. Cette analyse montre que le recul du volume d’heures travaillées en mars-avril 2020 a été plus important pour les jeunes de moins de 25 ans (-35% en glissement annuel) que pour l’ensemble des catégories d’âge (-33%) et notamment les 30-49 ans (-25%). L’écart entre catégories socio-professionnelles s’avère encore plus marqué: la baisse des heures travaillées atteint 32% et 34% pour les ouvriers et employés contre seulement 9% pour les cadres, pouvant plus facilement télétravailler et opérant dans des secteurs moins affectés par la baisse d’activité (banque, assurance, immobilier, information et communication …).
Dans le cas de l’Espagne, le même type de tendances a été observé sur le marché du travail mais il a, de plus, été montré1 que la période de confinement n’a pas conduit à un rééquilibrage du temps consacré à l’éducation des enfants et aux tâches ménagères dans les couples hétérosexuels, les femmes en faisant encore beaucoup plus que les hommes.
Au Royaume-Uni, les jeunes ont été largement surreprésentés dans le recours au dispositif de chômage partiel (Coronavirus Job Retention Scheme, CJRS): au pire de la crise, 47% des 16-24 ans se sont trouvés au chômage partiel, notamment car ils sont plus susceptibles de travailler dans les secteurs les plus touchés par la crise comme l’hôtellerie ou les activités de loisirs. La proportion des 25-60 ans s’étant retrouvé au chômage partiel a été nettement inférieure.
Enfin, des études académiques ont montré que les mesures de distanciation sociale allaient mener à un creusement des inégalités de revenu et à une augmentation de la pauvreté dans l’ensemble des pays européens2. L’ensemble de ces évolutions sont très proches de celles qui ont pu être observées aux Etats-Unis par exemple, ce qui s’explique probablement par les caractéristiques de la composition de la main d’oeuvre dans le secteur des services relativement aux secteurs de l’industrie et de la construction, indépendamment du pays.
Comme nous l’avons vu, il est manifeste que les inégalités se sont accrues en Europe selon plusieurs axes (âge, genre, niveau de diplôme, type de contrat de travail) mais il est vraisemblable que les inégalités ethniques se soient renforcées elles aussi. Toutefois, tous les pays ne disposent pas de statistiques dites «ethniques». Les statistiques de l’Office national de la statistique (ONS) au Royaume-Uni établissent que le taux de chômage a bien plus augmenté pour les minorités ethniques que pour les blancs. Dans le premier cas, il a augmenté de 2,7 points (de 5,8 à 8,5%) entre le T4 2019 et le T3 2020 mais il n’a augmenté que de 1,1 point (de 3,4 à 4,5%) dans le second.
De plus, la mortalité liée à la COVID a été très différente selon les groupes ethniques d’appartenance. Ainsi, la mortalité chez les hommes noirs a ainsi été 3,3 fois supérieure à celle des hommes blancs de même âge. Chez les femmes, la tendance a été similaire même si l’écart était moins important (2,4 fois). Même en procédant à un ajustement en fonction de la région, de la densité de la population, des caractéristiques sociodémographiques et du ménage, le risque accru de décès lié à la COVID pour les personnes noires de tous âges était 2 fois plus élevé pour les hommes et 1,4 fois plus élevé pour les femmes par rapport à ceux d’origine ethnique blanche.
En Europe, les inégalités de revenu, certes moins élevées qu’aux Etats-Unis, ont donc nettement augmenté, en pénalisant les groupes les moins favorisés. Ces développements sont suivis de très près par la BCE, pour laquelle le sujet des inégalités est en train de s’imposer dans l’analyse économique3. Isabel Schnabel, membre du Directoire de la BCE, indiquait que cet accroissement des inégalités est particulièrement important pour la BCE car les habitudes de consommation et d’épargne sont très différents selon les groupes sociaux: «tandis que les individus aux revenus les plus bas dépensent la plupart de leurs revenus en produits de première nécessité, l’épargne et les dépenses pouvant être reportées représentent une part particulièrement importante des revenus pour les individus en haut de l’échelle de revenus.» En évoquant des chiffres préliminaires de la nouvelle enquête de la BCE auprès des consommateurs, Christine Lagarde indiquait le 11 novembre que la moitié des ménages à bas revenus consomment plus que leurs revenus et que le fait que cette catégorie de population soit plus touchée que les autres représentait «une menace pour l’économie».
Du côté de la Banque d’Angleterre, le chef économiste Andy Haldane a souligné en novembre que la crise COVID avait creusé les inégalités au Royaume-Uni. Pour lui, lutter contre les inégalités «était une priorité avant la crise, mais c’est désormais un impératif absolu.»
Malgré la prise rapide de mesures budgétaires conséquentes en Europe, notamment pour préserver les revenus des ménages, la crise sanitaire et économique n’a pas touché toutes les catégories sociales de la même façon. Elle est venue renforcer des inégalités pré-existantes entre tranches d’âge, sexes, ethnies ou encore niveau d’éducation et types d’emploi. Les politiques budgétaires et les plans de relance, ainsi que les politiques monétaires mises en place par la BCE et la BoE, devront prendre cet élément en considération afin d’adopter des mesures de soutien très ciblées et d’éviter ainsi que cette crise ne laisse des traces durables sur la société.