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Né dans le sillage du Grand Tour au XVIIIe s. (Voyages en Suisse), lié à la découverte des Alpes, le tourisme en Suisse connut son apogée avant la Première Guerre mondiale. Porté par l'élévation du niveau de vie depuis 1950, il occupe au début du XXIe s. l'un des premiers rangs des industries d'exportation suisses.
Les Alpes, dont la popularité croissait chez les élites européennes, furent rapidement associées au tourisme; il devint d'usage, dès la fin du XVIIIe s., de l'identifier à cet engouement. L'émergence d'un idéal touristique suisse reposa en grande partie sur cette quête obsessionnelle de la hauteur. Si la Confédération joua un rôle central dans l'affirmation du tourisme, c'est qu'elle réunissait les valeurs qui fondaient la découverte de la montagne. Liberté, démocratie, paix, concorde, bonheur, simplicité trouvèrent dans la référence alpine les lieux adéquats pour leur reconnaissance et leur intelligibilité. La Suisse alpestre fut peu à peu élevée au rang de "mythe civique" porteur de vertus authentiques et éternelles (Peuple des bergers). Se rendre dans les Alpes, c'était valoriser un modèle politique et social qui les consacrait en qualité d'espace fondateur et fédérateur d'une nation, mais qui, dans le même temps, les légitimait en qualité de berceau de valeurs universelles, qu'elles fussent culturelles, esthétiques, médicales, physiques ou scientifiques. La Suisse s'identifiant aux Alpes et réciproquement, le tourisme alpin en prit les traits distinctifs.
Les relais d'information furent nombreux pour propager cet idéal: des récits de voyage aux romans, des guides de voyages aux peintures (Petits maîtres), des illustrations aux croquis, les supports se multiplièrent et firent connaître les destinations parmi lesquelles l'arc lémanique, l'Oberland bernois, la région du lac des Quatre-Cantons, le Valais s'affirmaient déjà comme les principales. A la suite d'un Goethe ou d'un Byron, les premiers touristes affluèrent.
L'engouement restait encore toutefois limité aux couches de la population pouvant comprendre ces nouvelles sensibilités, les exprimer et en jouir. Il dépendait aussi de nombreuses conditions techniques, politiques et matérielles. La fragilité des moyens de transport, la précarité des modes d'hébergement (on logeait souvent chez l'habitant), l'insécurité des voies de communication, l'instabilité des relations internationales pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire perturbèrent périodiquement les accès aux lieux recherchés.
A la base du tourisme suisse, il y eut la convergence d'un ensemble de besoins, d'attentes, d'expériences et de certitudes. Elle s'accomplit dans le souci de donner une meilleure emprise sur la montagne, matière constitutive de ce tourisme, en en tirant toutes les potentialités.
Auteur(e): Laurent Tissot
La pénétration touristique suivit une chronologie qui varia selon les zones. Sans nier les progrès qui touchèrent les routes et leur utilisation, ainsi que les voies navigables, cette phase n'est pas dissociable de l'arrivée du chemin de fer en Europe à partir de 1830. Réduction des coûts, rétrécissement des distances, accroissement de l'accessibilité, tout concourut à faire de la "révolution des chemins de fer" au XIXe s. une condition de la "révolution touristique". La ligne ferroviaire conduisait à la destination en même temps qu'elle la créait. Même pour la Suisse, il faut faire commencer cette période en 1830. En effet, si elle ne jouit du chemin de fer sur son territoire qu'une trentaine d'années plus tard, elle profita des nombreux aménagements qui structuraient le réseau européen et facilitaient la venue des touristes à ses portes, la poste et les compagnies de navigation les prenant ensuite en charge. La création des chemins de fer suisses donna un coup d'accélérateur au processus.
Les compagnies ferroviaires entraînèrent des démarches originales et audacieuses, que ce soit dans la forme du voyage ou dans ses conditions d'accès (en adaptant l'offre aux goûts et aux capacités financières de la clientèle). L'essor d'agences de voyage indépendantes matérialisa les potentialités économiques du secteur. Le caractère particulier du voyage de plaisir requérait une capacité d'adaptation et une faculté d'innovation dans des domaines autres que le transport et que les compagnies ferroviaires ne possédaient pas. Dans cette perspective, Thomas Cook fit figure de pionnier en organisant pour la première fois, en 1863, un circuit en Suisse. D'autres initiatives naquirent en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne. Différents systèmes de billets étaient proposés, comprenant le voyage, seul ou accompagné, le logement, les visites, etc. Avec le développement du réseau ferroviaire suisse, la pénétration se fit plus rapide, de nouvelles routes furent négociées et des itinéraires inédits proposés.
Cette effervescence fut parallèle à la diffusion d'informations grâce aux guides de voyages. Dès 1830, ces ouvrages systématisèrent les données et permirent de concevoir, de préparer et d'organiser le voyage. Des éditeurs dominaient le marché, Murray en Angleterre, Baedeker en Allemagne, Joanne en France. Ces guides assuraient la notoriété d'une station, d'un hôtel, d'une prestation et devinrent les gardiens du goût touristique.
Ces manuels furent l'outil préféré des voyageurs. Ils les transformaient en de véritables touristes, assoiffés des mêmes émotions, des mêmes stéréotypes et des mêmes envies. Ils établissaient leur autorité sur les territoires qu'ils investissaient. Ils durent aussi beaucoup aux alpinistes qui, dans le contexte de l'émergence des activités sportives, popularisèrent l'espace alpin dès les années 1830 (Alpinisme). L'ouvrage de Leslie Stephen, The Playground of Europe (1871), obtint un énorme succès public.
La venue d'une clientèle de plus en plus nombreuse anima le secteur de la construction hôtelière. Les villes se dotèrent de nouveaux établissements aptes à l'accueillir, établissements dont le nombre s'amplifia avec l'arrivée du chemin de fer et qui s'étalèrent géographiquement. Ces constructions répondirent aux critères de goût, de sécurité, de confort, de propreté, de calme qui correspondaient à la qualité des voyageurs qui y descendaient: voyageurs certes plus nombreux, mais voyageurs aisés, exigeants, craintifs, pressés, insatiables, curieux. Créés de toute pièce ou transformés à partir d'anciens établissements, ces bâtiments s'installèrent à proximité des débarcadères, gares, stations postales où descendait leur clientèle. L'hôtel des Bergues à Genève ouvert en 1834, le Schwanen à Lucerne, en 1835, le Baur en Ville à Zurich en 1838, les Drei Könige à Bâle en 1842, le Schweizerhof à Berne en 1859, l'hôtel Euler à Bâle en 1865 et bien d'autres furent fondés sur le même modèle, puis connurent une diffusion extra urbaine (Hôtellerie).
Auteur(e): Laurent Tissot
L'ouverture des tunnels alpins tel celui du Saint-Gothard, en 1882, apparaît comme un point charnière. Elle donna le signal à la grande conquête des Alpes suisses. Atteignables à moindres frais de tout le continent grâce au raccourcissement des distances, elles le furent également par les techniques qui permettaient de les gravir en crinolines et hauts-de-forme. Jusqu'au début des années 1890, cet essor s'inscrivit dans un contexte marqué par la Grande Dépression.
Dans le dernier tiers du XIXe s., les moyens matériels se conjuguèrent dans plusieurs directions: des modes de transport adaptés à une topographie accidentée (Chemins de fer de montagne et transports par câbles), des établissements hôteliers s'incrustant dans le paysage (palaces), des pratiques culturelles et sportives libérant des émotions (alpinisme, sentiers de randonnée, sports d'hiver), des activités récréatives délassant les hôtes (casinos, kursaals pour jeux de hasard, restaurants, boutiques, théâtres), des établissements médicaux rétablissant les souffrants (sanatoriums, cliniques, bains), des aménagements paysagers décrivant les points de vue (belvédères, panoramas, tables d'orientation, esplanades, parcs, quais), des technologies dynamisant ces supports (électricité, crémaillère, ascenseurs, etc.). Entre 1888 et 1914, quarante funiculaires et treize trains à crémaillère furent construits. Dans le même temps, le nombre d'hôtels doubla (de près de 1700 à plus de 3500). Rapportée à l'ensemble des investissements réalisés en Suisse, la part des capitaux investis dans l'hôtellerie passa de 4,3% en 1880 à 11,9% en 1905. Des promoteurs (administrateurs de sociétés, banquiers, industriels, hôteliers), comme Alexander Seiler à Zermatt, Ami Chessex et Alexandre Emery sur la Riviera vaudoise, Franz Josef Bucher dans la région de Lucerne, donnèrent l'impulsion décisive.
Une véritable mise en spectacle traduisit cet engouement qui entraîna dans son élan, mais avec un décalage, les autochtones, montagnards ou indigènes de la plaine qui comprirent les potentialités économiques et matérielles du secteur. Les premières sociétés de développement apparurent dans les principales villes et stations durant les années 1880, à Zurich et Lausanne en 1885, à Genève en 1889 (Offices du tourisme). L'organisation touristique alimenta de nouvelles compétences qui se révélèrent à travers le développement de l'accueil et des transports, de la formation commerciale et publicitaire. En 1893, la compagnie du Jura-Simplon ouvrit à Londres une première agence hors de Suisse; elle fut reprise en 1903 par les CFF qui instituèrent l'année suivante un service publicitaire. En 1893, la création de l'école hôtelière de Lausanne consolida la formation professionnelle pour laquelle la puissante Société suisse des hôteliers joua un rôle déterminant.
La "philosophie du Saint-Gothard", liant technologie, économie et politique, fut véritablement le ciment du lien entre montagne et industrialisation touristique. Elle traduisit la véritable entrée en scène de la Suisse dans le tourisme; le pays s'afficha dès lors comme un modèle et une référence sur le plan international. Lucerne, Montreux, Interlaken, Zermatt, Saint-Moritz devinrent des destinations très connues.
Auteur(e): Laurent Tissot
L'éclatement de la Première Guerre mondiale amena la fin de l'âge d'or du tourisme et, jusqu'à 1950, les sujets de tourment furent nombreux: difficultés économiques, baisse des revenus, différences de change, formalités et tracasseries à l'entrée des étrangers, hausse des tarifs des chemins de fer, comportement imprévisible des touristes, etc. Dans ce contexte très hésitant, la prudence fut de mise, tant chez les touristes réticents à séjourner et à dépenser que chez les promoteurs méfiants à rénover, à améliorer et à construire. Pour garder la clientèle, les prix furent maintenus, voire baissés. Dans cette perspective, la création de l'Office national du tourisme (ONST) en 1919, née à l'initiative des hôteliers, redonna vie à un secteur en complète déliquescence. Les crises économiques de l'entre-deux-guerres virent l'intervention des pouvoirs publics dans le secteur. La Confédération introduisit des mesures de soutien, notamment l'octroi de crédits à l'hôtellerie (1921), la réduction des tarifs ferroviaires, l'autorisation à la libre circulation des automobiles immatriculées à l'étranger (1931). Elle poussa aussi à une réorganisation de l'activité publicitaire avec la création d'un fonds commun et celle, en 1933, de la Fédération suisse du tourisme, organisation faîtière réunissant plus de 140 associations de la branche.
De plus ou moins brèves éclaircies jalonnèrent ces années difficiles. Anéanti dans maints endroits, le tourisme renaissait dès que les conjonctures se ressaisissaient. Les années 1923, 1926-1929, 1936-1939, 1944-1948 retrouvèrent des touristes en nombre, étrangers mais aussi suisses, qui jouissaient non plus seulement des montagnes ou des lacs durant les mois d'été, mais aussi durant l'hiver. Les sports de neige et de glace suscitèrent un intérêt grandissant durant l'entre-deux-guerres et permirent de rallonger des saisons jusque-là limitées à trois ou quatre mois seulement. Le tableau fut donc contrasté, mais la tendance était à l'expectative, à la réaction, à la défense.
Auteur(e): Laurent Tissot
Après une brève période d'adaptation, la fin de la Deuxième Guerre mondiale ouvrit une période de prospérité sans précédent dont le tourisme profita très largement. Si le secteur fut touché par plusieurs replis depuis 1973, son allant ne cessa de se renforcer. Les reflux furent suivis de nouveaux flux, plus denses qu'auparavant, plus puissants dans leurs volumes et dans leurs impacts que les précédents. La Suisse resta une destination choyée, mais elle a désormais de nombreux concurrents qui attirent en particulier la clientèle suisse. Ce dynamisme reposa sur une transformation majeure qui toucha le voyage. S'appuyant sur l'essor de l'automobile privée et de la libéralisation des prix de l'aviation commerciale, il bénéficia aussi de l'élévation des niveaux de vie qui gagnèrent des populations qui purent s'offrir des séjours dans des établissements jusque-là fermés à leurs parents.
L'American way of life s'imposa peu à peu comme le modèle de référence. L'afflux des touristes américains en Europe occidentale (d'abord les soldats en permission à la fin de la guerre, puis leurs familles) conditionna dans une forte mesure le boom touristique helvétique de l'après-guerre. Cette clientèle adhéra à des formes de voyage plus trépidantes, forte consommatrice de paysages et de spectacles. Elle modela les futures générations de touristes, plus cosmopolites et plus diversifiés dans leurs moyens financiers.
En Suisse comme ailleurs, les produits touristiques furent homogénéisés et standardisés. Le secteur chercha toutefois à amener la foule des touristes à consommer d'autres produits, à renouveler l'offre en intégrant des clientèles fatiguées des biens existants ou laissées encore en marge. L'irruption des sports de glisse "fun" remit d'aplomb bon nombre de stations d'hiver, le tourisme d'affaires et de wellness redonna vie à des hôtels menacés de fermeture. La répartition géographique varia peu; les Grisons, le Tessin et le Valais devinrent les régions les plus construites.
La bonne tenue du secteur se confirme lorsqu'on prend en compte les données relatives à la parahôtellerie (logement chez l'habitant, camping, etc.), dont le développement prit de l'ampleur à partir des années 1960; le nombre de nuitées de la parahôtellerie dépassa en 1975 celui de l'hôtellerie. La branche est confrontée toutefois à des difficultés conjoncturelles (lorsque le franc suisse est cher) et structurelles. L'hôtellerie est en grande partie vieillie, sauf dans les établissements de luxe, et les crédits malaisés à obtenir. Le personnel suisse fait défaut à l'exception des postes supérieurs. Malgré ces difficultés, le tourisme, dans la première décennie du XXIe s., se plaçait au cinquième rang des industries d'exportation, après la chimie, les machines, les montres et les services financiers.
Auteur(e): Laurent Tissot
Auteur(e): Laurent Tissot