Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07147.jsonl.gz/484

Pour sa dernière création, "Charlie", la compagnie Les Voyages Extraordinaires adapte "Des fleurs pour Algernon" de Daniel Keyes. D'abord nouvelle en 1959, elle devient roman en 1966 et marque à jamais le genre de la science-fiction et plus généralement la littérature.
Charlie, interprété par le talentueux Pascal Schopfer, est un homme de trente-deux ans ayant l'âge mental d'un enfant de six ans. Repéré par des chercheurs, il accepte de participer à une expérience scientifique à l'issue de laquelle ses facultés intellectuelles augmentent de manière spectaculaire.
Devenu un "génie", Charlie éprouve cependant du mal à lier des relations normales avec son entourage et à trouver le bonheur. Son destin est étroitement lié à celui d'Algernon, une souris blanche dont l'intelligence a été augmentée par la même expérience scientifique. Elle semble régresser et il doit se préparer à suivre son propre déclin.
Heureux les simples d'esprit
Christian Denisart à lu Daniel Keyes il y de nombreuses années. Si le metteur en scène avoue qu'il est lent à "infuser", monter "Charlie" aujourd'hui n'est peut-être par un hasard, à l'heure de l'humain augmenté. Christian Denisart indique à ce propos sur la RTS qu'il se considère comme un homme augmenté depuis qu'il a un smartphone: "J'ai accès à tout, tout le temps. A part qu'il ne m'est pas greffé, c'est la même chose".
Le texte de Daniel Keyes offre un éclairage d'une poignante actualité sur les injonctions de performance, de rentabilité et de dépassement de soi, au détriment d'une humanité moins spectaculaire, mais plus heureuse.
Car pour le metteur en scène, la question essentielle du roman est intemporelle: c'est celle des conditions du bonheur. Dans le cas de Charlie, il semble finalement plus heureux avant son opération et son accession à une intelligence supérieure. Christian Denisart relève que certaines personnes frappées de démence, à un certain stade en tout cas, semblent trouver le bonheur. "Est-ce qu'on serait d'accord de retirer tout notre savoir, notre intelligence, si c'était ça l'accès au bonheur?"
Des allures de comédie musicale
Ingénieur du son et musicien (il fonde en 1989 le groupe Sakaryn qui connaîtra un certain succès), Christian Denisart intègre régulièrement des musiciens à ses spectacles depuis sa première création, "Voyage en Pamukalie" en 2002. "Charlie" n'y fait pas exception. Sur scène, sept comédiennes et comédiens dansent et chantent avec et au son de trois musiciennes. Une façon de rendre joyeuse une histoire tragique.
Le metteur en scène reconnaît que c'est un challenge d'intégrer des musiciennes dans une pièce de théâtre mais le défi est relevé par la violoniste Annick Rody, l'altiste Laurence Crevoisier et la contrebassiste Louise Knobil. Cette dernière relève sur la RTS: "Ça précise mon intention de jeu puisque c'est relié à quelque chose de concret, étant donné qu'il y a une histoire à faire vivre. Pas comme dans un concert où l'intention est purement musicale".
Du rock seventies au minimalisme américain, en passant par la pop et la musique baroque, la bande-son du spectacle, écrite à huit mains par les musiciennes et Christian Denisart, accompagne le cheminement mental et affectif de Charlie. Du rythme lent du simple d'esprit à l'apothéose du "génie". D'une solitude à une autre.
Propos recueillis par Anya Leveillé et Pierre-Philippe Cadert
Adaptation web: Sébastien Blanc
"Charlie", jusqu'au 12 décembre auà Renens et au à Yverdon les 14 et 15 décembre 2021.