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15/12/2015
En France, les partisans de l'unité nationale défendent volontiers l'uniformité culturelle, notamment par le biais de l'éducation. Mais une nation se crée-t-elle de toutes pièces? Teilhard de Chardin pensait que les nations étaient issues du même mouvement que les espèces animales, et il s'appuyait à ce sujet sur les langues: sa réflexion était culturelle. Joseph de Maistre de la même façon évoquait le génie des peuples comme n'étant pas une métaphore mais une réalité spirituelle. La France a son génie, son esprit qui parle aux individus au-dessous de la conscience, qui les influence depuis les profondeurs de l'âme, et c'est ainsi que se crée physiquement la nation. Les lois conçues depuis l'intellect, par conséquent, sont creuses, disait-il encore: toute loi vraie émane de ce génie national, et l'individu génial ne peut que la saisir - non la créer.
Les nations émanent de la nature humaine: elles ne se décrètent pas. Il est donc vain d'imposer une ligne culturelle unique. Si la nation est une réalité, les individus libres font des choix qui se recoupent avec ceux de la nation, car leur liberté est spontanément influencée par leur appartenance à cette nation.
Même si les individus libres ne faisaient pas des choix cohérents, faudrait-il les forcer? À Dieu ne plaise que cela existe en France, nation séculaire et unie! Mais cela ne voudrait-il pas dire qu'ils n'appartiennent pas au même peuple?
Naturellement, depuis qu'est apparue la philosophie des Lumières, le matérialisme autorise certains à croire que les nations sont des fabrications de l'intellect, qu'elles émanent de décisions de splendides démiurges. Et il se peut bien que l'administration française soit peuplée de gens qui voient les choses de cette façon. Mais je suis toujours étonné de voir que les chefs du parti écologiste partagent aussi cette vision des choses, car elle me semble hostile à toute idée de lien profond entre l'homme et la nature.
Est-ce que l'État a le pouvoir de faire du lézard et du moineau une seule espèce? C'est la question. Et comme je n'en crois rien, je crois non à un système national unitaire, mais à un système fédéral. Je crois à la République, à ses valeurs; mais je crois que celles-ci parlent à l'intelligence, et que les traditions parlent à l'instinct, au sentiment, qu'il ne s'agit pas de la même chose. Même Jean-Luc Mélenchon a admis que le projet républicain était antérieur à la question de la langue, qu'on pouvait adhérer aux principes de la République sans être particulièrement francophone.
La République constitue d'abord un choix de société, qu'on fait librement. Mais si une culture unitaire est imposée, peut-on parler de choix libre? Est-ce que cette méthode ne consiste pas à imposer, indirectement, le choix même?
Un choix de société peut pourtant être fait par des cultures différentes, et en plusieurs langues; la Suisse en donne l'exemple.
On présuppose l'existence d'un peuple qu'en même temps on s'efforce de créer. La logique en est obscure. Prétend-on que la culture de Paris est la vraie culture de tous les Gaulois, et que ceux-ci ont été aliénés par d'autres? Il est vrai qu'on accuse souvent les régionalistes d'être des suppôts de l'étranger. On prétend, par exemple, que le duc de Savoie a imposé aux Savoyards une culture dont ils ne voulaient pas, et qu'ils étaient manipulés et arrachés à leur vraie nature. C'est de cette manière qu'on peut justifier le rejet de la culture de l'ancienne Savoie: en la prétendant artificielle.
Mais elle ne l'était pas. Il faut même admettre que, comme le disait Mistral, la poésie dialectale est souvent plus sincère que la poésie en français. Et bien que les poètes du duché de Savoie écrivissent principalement en français comme les Suisses et les Belges, ils étaient profondément sincères, parce que le royaume de Sardaigne était peu centralisé: on attendait d'eux une inspiration essentiellement savoisienne, et ils s'exécutaient avec enthousiasme. Même leur universalisme se colorait, comme en France, de références propres. Son socle était ainsi rendu plus solide.
Pour moi, le peuple aspire intimement au fédéralisme, même en Île de France, et c'est la pression culturelle du gouvernement qui l'empêche de s'affirmer en ce sens. La façon étonnante dont, au soir des élections régionales, les treize régions françaises étaient, à la télévision nationale, devenues douze - cinq pour la gauche, sept pour la droite - après l'élection des autonomistes en Corse, en dit assez long: le public est formaté, comme on dit. En tout cas c'est ce que je crois.