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On ne saurait voiler, comme l’a fait trop longtemps la Fondation Nolde, la face sombre de l’homme. Partisan convaincu du nazisme, inscrit au parti dès 1934, Emil Nolde (1867-1956) vit pourtant ses œuvres classées dans l’«art dégénéré» et ridiculisées dans l’exposition de 1937 portant ce titre. Ce qui ne l’empêcha pas d’écrire, la même année: «Toute mon attitude est une déclaration d’amour à l’Allemagne, au peuple allemand et à ses idéaux. Heil Hitler!» Son adhésion au nazisme était probablement un mélange de conviction profonde et d’opportunisme: il espérait être reconnu comme LE peintre du nouveau régime. Cela étant clairement dit, on ne saurait nier qu’Emil Nolde est l’un des génies de l’art européen du 20e siècle.
Emil Nansen, fils de paysans, est né à Nolde (nom qu’il prendra comme pseudonyme dès 1902), en Frise du Nord, dans la région frontalière germano-danoise. Il fut fortement marqué par le paysage plat, rude, austère et venteux de son enfance. La mer Baltique sous l’orage sera l’un des motifs récurrents de son œuvre. Après un apprentissage de graveur sur bois, il est engagé comme professeur de dessin à Saint-Gall. En Suisse, il s’éprend de la montagne, devenant même un alpiniste. En format carte postale, il peint à l’aquarelle des sommets (tous visibles dans l’exposition), en les personnifiant sous forme de visages. Par exemple, le Finsteraarhorn devient «le Mauvais», ou encore il intitule une autre vue «la belle Bernina et le vieux Morteratsch». En 1895-96, il exécute sa première peinture à l’huile, Les Géants de la montagne, représentés par des personnages aux nez bourgeonnants et aux doigts boudinés, sur un fond de coucher de soleil sanglant. Il s’est inspiré des contes de la montagne suisse et des légendes nordiques. Très vite apparaît donc dans son œuvre le goût pour le fantastique, l’univers onirique, le grotesque, les créatures fantomatiques. Il est influencé aussi par les peintures de personnages masqués du Belge James Ensor, qui ont fait la célébrité de ce dernier. C’est sur cet aspect de la production de Nolde qu’est centrée l’exposition, sans négliger cependant d’autres volets.
Au début du 20e siècle, il découvre Berlin, ses cafés, ses dancings, ses salles de spectacle, ses bordels. C’est un thème majeur chez les Expressionnistes, auxquels on peut rattacher Emil Nolde, même s’il suivra ensuite une voie personnelle et profondément originale. Il considère ce monde des plaisirs de la nuit avec un mélange d’attirance et de répulsion. Pour le représenter picturalement, il utilise des couleurs violentes, presque criardes, notamment des rouges sanglants. Cette intensité chromatique dans son œuvre contribue fortement à la puissance de ses toiles.
Indigènes du Pacifique
Nolde a fait partie des mouvements de l’avant-garde artistique allemande. Il a été membre du groupe Die Brücke, puis de la Sécession berlinoise. Après une altercation avec Max Liebermann, il est exclu du groupe. Le néo-impressionniste Liebermann était très influencé par la peinture française, alors que Nolde, qui s’est toujours considéré comme «nordique», se voulait le champion de la peinture allemande. Peut-être ce conflit fut-il aux origines de son antisémitisme. D’autant plus qu’il reprochait aux Juifs de dominer le marché de l’art.
En 1913-14, il participe à une mission allemande dans les mers du Sud, où le Reich wilhelmien avait encore des colonies. Il en ramène des portraits de «sauvages» (empreints cependant d’une certaine noblesse), qui présentent aussi un intérêt ethnographique. Déjà à Berlin, il avait visité avec beaucoup d’intérêt le musée d’ethnologie. Il acquiert lui-même une importante collection de masques, statuettes et autres objets d’«art primitif». Persuadé comme Gauguin que les indigènes du Pacifique avaient une civilisation proche de la nature et supérieure à un Occident épuisé et déliquescent, Nolde revient déçu de ce voyage. Il constate que les apports du colonialisme ont contaminé ces populations et que leur culture est en voie de disparition. Sa recherche du «primitivisme» l’amène cependant, en s’inspirant d’objets exotiques, à réaliser une série de peintures. Le musée a eu l’heureuse idée de placer dans cet espace plusieurs objets d’art aborigène: masques, statuettes, figures de théâtre d’ombre indonésien, etc. Ces pièces dialoguent avec les toiles de Nolde.
Enrichi par la vente de celles-ci, Emil Nolde peut se faire construire une vaste maison-atelier à Seebüll, dans le Nord du Schleswig-Holstein, à la frontière entre l’Allemagne et le Danemark. Il y emménage en 1927. Cette demeure et son jardin fleuri sont une sorte d’oasis au milieu de la lande dénudée. Un film nous en donne une belle image, tout en déroulant la vie et l’œuvre de l’artiste. C’est à Seebüll, géré par la Fondation Nolde, que sont conservées la majorité de ses toiles. Il est cependant dommage que ses superbes peintures de fleurs aux couleurs éclatantes n’apparaissent que très peu dans l’exposition.
A côté de ses images de rêves et ses «Fantaisies» où il représente des personnages de légende et des hybrides grotesques, l’érotisme joue un rôle important dans son œuvre. Hommes et femmes aux lèvres rouges et charnues, aux regards lascifs, se font face et expriment le désir.
Profonde humiliation
Malgré son adhésion enthousiaste au nazisme, Emil Nolde voit son œuvre, appréciée par Goebbels mais rejetée par Hitler, cataloguée dans l’«art dégénéré». Elle ne correspond pas aux canons de l’«art germanique» qu’illustrent si bien les sculptures d’hommes nus musculeux au front bas et au visage brutal d’Arno Breker! Nolde se voit même exclu de la Chambre d’art du Reich. Il en ressent une profonde humiliation …mais ne renonce pas pour autant à soutenir le régime. Plus ou moins interdit de peinture, il réalise cependant plus de mille aquarelles. Nolde est aussi un maître de cette technique. Son utilisation de pigments très «mouillés» crée un mélange de taches qui donnent des coloris aux teintes hybrides. Cet ostracisme par le régime lui permettra, au moment de la dénazification, de se poser en victime de l’hitlérisme, ce qui est pour le moins discutable.
La dernière partie de l’exposition est consacrée à la longue amitié – malgré leurs idées politiques totalement divergentes – entre Emil Nolde et Paul Klee. Celui-ci, ex-professeur au Bauhaus et antinazi convaincu, s’exila dès 1933 en Suisse. C’est ce rapprochement qui explique sans doute en partie la présence de Nolde dans le Centre Paul Klee. Voilà donc une exposition exceptionnelle par son intérêt, tant politique qu’esthétique.
«Emil Nolde», Zentrum Paul Klee, Monument im Fruchtland 3, 3006 Berne, jusqu’au 17 mars 2019.