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Précédée d'une série de crises opposant les grandes puissances européennes, mais aussi nouvel épisode de la guerre franco-allemande, la Première Guerre mondiale éclata à la suite de l'assassinat de l'héritier du trône autrichien à Sarajevo (28 juin 1914). En quelques jours (1-4 août), par le jeu des alliances conclues dès la fin du XIXe s., l'Autriche et l'Allemagne (les empires centraux) étaient en guerre contre les Alliés (Serbie, Russie, France, Angleterre et Monténégro, selon l'ordre de leur entrée en guerre). Aux premiers se joindront la Turquie (1914) et la Bulgarie (1915), aux seconds l'Italie (1915) et les Etats-Unis (1917). En Suisse, la mobilisation générale avait été annoncée le 1er août 1914.
Le conflit, par le biais des empires coloniaux, fut mondial. Mais l'essentiel des combats eut lieu en Europe et le front de France (immobilisé de décembre 1914 à l'été 1918 dans la guerre des tranchées) fut pour la Suisse le plus inquiétant (Jura), le front italien ayant toutefois nécessité une protection des frontières, surtout en Basse-Engadine. La guerre devait être courte; elle dura jusqu'en novembre 1918 (dernier armistice, franco-allemand, le 11 novembre). Elle entraîna d'énormes pertes humaines (8,5 millions de morts), la révolution d'octobre (1917, suivie de la paix séparée russo-allemande de Brest-Litovsk en mars 1918), la chute des Habsbourg et des Hohenzollern (1918), l'endettement de l'Europe et le remaniement complet de la carte de l'Europe centrale. Les différents traités de paix en 1919, signés pendant ou après le congrès de la Paix (1919), ne purent régler les différends entre les belligérants. La Société des Nations réussira toutefois à favoriser pendant quelques années l'"esprit de Genève".
La Suisse, militairement épargnée, fut cependant touchée par la longueur de la guerre et tout particulièrement par les difficultés économiques dues au blocus allié, auxquelles s'ajouta l'explosion du budget militaire, mais elle put se développer comme place financière. La population fut partagée selon ses sympathies pour l'un ou l'autre camp ("fossé" Romands-Alémaniques) et les problèmes sociaux culminèrent dans la grève générale de 1918, celle-ci amenant la fin de l'hégémonie du parti radical. Pendant le conflit, la Confédération s'efforça de poursuivre la politique de neutralité et de bons offices menée dès le début du siècle (conventions de La Haye).
Auteur(e): La rédaction
Quand la guerre éclata en août 1914, la Suisse ne fut pas prise au dépourvu. L'Organisation militaire de 1907 avait permis d'améliorer l'instruction et de renforcer l'armement; la loi de 1911 sur l'organisation des troupes avait remodelé l'armée, qui comptait désormais six divisions d'élite renforcées (comptant chacune 25 000-28 500 hommes), comme unités opératives, outre les formations de landwehr et de landsturm. Les forces de l'armée active étaient d'environ 25 0000 hommes et 77 000 chevaux et mulets, à quoi s'ajoutaient quelque 200 000 hommes des services complémentaires. Les états-majors étrangers suivaient attentivement les efforts défensifs d'un pays auquel ils faisaient jouer un rôle important dans leurs plans, du côté allemand notamment (plans Schlieffen et Moltke). Les Français observaient avec méfiance le fait que la Suisse s'inspire étroitement de l'organisation militaire allemande, fait apparu notamment lors des manœuvres de 1912, auxquelles Guillaume II avait assisté.
Les dirigeants politiques et militaires avaient abordé la question des alliances en cas d'attaque. Dans la tradition de ses prédécesseurs, le chef de la division de l'état-major Theophil Sprecher von Bernegg avait préparé, de concert avec le Conseil fédéral, une liste des points à négocier, le cas échéant, avec un partenaire susceptible d'entrer dans une éventuelle alliance défensive. Les chefs d'état-major allemand et austro-hongrois demandèrent plusieurs fois à la Suisse, dès 1907, comment elle se comporterait en cas de guerre. Sprecher von Bernegg répondit qu'elle observerait une complète neutralité et mobiliserait toutes ses forces contre tout agresseur. Comme la France n'avait pas entrepris de démarches analogues auprès de l'état-major suisse, il existait avant la guerre une délicate unilatéralité des contacts.
Auteur(e): Hans Rudolf Fuhrer / PM
Après la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie à la Serbie le 28 juillet 1914 et la mobilisation générale en Russie le 30 juillet, le Conseil fédéral décida la mise de piquet de toute l'armée le 31 juillet et la mobilisation générale le 1er août; sans grands heurts, 220 000 hommes environ entrèrent au service entre le 3 et le 7 août. Réunie au soir du 3 août, l'Assemblée fédérale conféra les pleins pouvoirs au Conseil fédéral, avec mandat de maintenir l'indépendance et la neutralité du pays. Sous la pression du gouvernement et malgré l'opposition initiale des parlementaires romands et socialistes, elle élut général Ulrich Wille. Le lendemain, Theophil Sprecher von Bernegg fut nommé chef d'état-major et le colonel divisionnaire Friedrich Brügger adjudant général.
En raison des combats en Alsace, le général Wille ordonna le 11 août 1914 une concentration de troupes dans le Jura, des effectifs moins importants surveillant les frontières au sud et à l'est. On fortifia les secteurs clés Mont Vully-Jolimont, Olten-Hauenstein et Bellinzone. A l'entrée en guerre de l'Italie (mai 1915), on concentra en outre des troupes en Engadine, dans le val Müstair et sur la frontière sud. Au total, durant la guerre, on a dénombré un millier de violations de frontière, dont 800 de l'espace aérien.
Le dispositif mis en place en août 1914 et élargi en 1915, communément résumé à la "couverture frontière", subsista dans ses grandes lignes jusqu'en 1918. Dès septembre 1914, une détente dans les régions limitrophes permit d'instituer un système de relève et de rendre ainsi des bras à l'agriculture et à l'industrie. En novembre 1916, il n'y avait plus que 38 000 hommes sous les drapeaux. Les effectifs remontèrent à plus de 100 000 hommes pendant l'hiver 1916-1917, en raison de rumeurs sur une éventuelle offensive française passant par la Suisse. Puis ils diminuèrent à nouveau (12 500 hommes à la fin de la guerre); on rappela toutefois un tiers des troupes en novembre 1918, pendant la grève générale, et l'on procéda à une dernière mobilisation au moment des nombreuses grèves de l'été 1919, pour assurer le service d'ordre.
Pendant le service actif, les troupes reçurent plus de 255 000 fusils (fusil ou mousqueton modèle 1911), fabriqués en Suisse pour la plupart, 1600 mitrailleuses 1911, ainsi que des grenades. L'artillerie fut équipée d'obusiers allemands de 15 cm, en nombre insuffisant, et de quelques vieux canons français modernisés. L'aviation eut cinq escadrilles, des appareils construits en Suisse (Haefeli et Wild) et un aérodrome militaire à Dübendorf. Les grands problèmes de la défense nationale étaient la production insuffisante de munitions, l'absence de blindés, la livraison tardive de matériel comme les uniformes gris-vert (distribués à la fin de 1916 seulement), les casques en acier (dès janvier 1918), les masques à gaz (100 000 unités au total, qui n'auraient protégé qu'une partie de l'armée et de la population).
Auteur(e): Hans Rudolf Fuhrer / PM
L'état-major allemand avait envisagé, lorsqu'il préparait avant 1914 le plan Schlieffen-Moltke, de contourner l'armée française non par la Belgique, aussi neutre, mais par la Suisse. Il avait abandonné cette idée pour des raisons géographiques, logistiques et politico-culturelles. En hiver 1915-1916, le commandement français ne déclencha pas le "plan H" (Helvétie), qui prévoyait de faire diversion à la guerre d'usure en contournant par le sud le front occidental figé. Certains stratèges de l'entente y étaient pourtant très favorables, d'autant que la Suisse subissait alors la crise interne née de l'affaire des colonels. L'option passa au second plan du fait des offensives lancées par les Allemands à Verdun en 1916 et par Joffre sur la Somme en été 1916. Le commandement français chercha dès lors à plusieurs reprises à entrer en contact avec Sprecher von Bernegg, afin de préparer une riposte à une éventuelle attaque allemande contre la Suisse.
A ce jour, on n'a découvert aucun autre plan analogue du côté de l'Italie ou du côté des empires centraux. Les menaces américaines d'intervention militaire en cas de révolution communiste en novembre 1918 n'eurent plus d'objet après la fin rapide de la grève générale, les risques de déstabilisation politique de la Suisse étant écartés.
Auteur(e): Hans Rudolf Fuhrer / PM
Le service actif imposa aux soldats et à la population de gros sacrifices. Les hommes mobilisés passèrent en moyenne 500 jours sous les armes, avec une solde minime et sans indemnités pour perte de gain. Les difficultés d'approvisionnement, la raréfaction et le renchérissement des denrées alimentaires et des biens d'usage courant, l'organisation très tardive du rationnement et l'augmentation du chômage plongèrent dans la misère de nombreux soldats, ainsi que leurs familles.
Nombre d'officiers et sous-officiers pratiquaient un style de commandement peu respectueux des hommes et donnaient des ordres irrationnels sans tenir compte de la situation, suscitant ainsi l'aversion pour le service. Le drill comme méthode d'instruction était un motif fréquent de mécontentement. La justice militaire intervint dans plus de 21 000 cas. Environ 3000 soldats perdirent la vie durant le service actif pour cause d'accident ou de maladie, dont quelque 1800 victimes de l'épidémie de grippe de 1918.
L'armée accomplit des millions d'heures de travail en faveur de la population civile (construction de routes, aide aux travaux agricoles, établissement de lignes téléphoniques, secours en cas de catastrophe, etc.). Le bureau des conférences de l'armée organisait toutes sortes d'activités récréatives et instructives. Hanns In der Gand et d'autres encouragèrent le chant chez les soldats. Les concerts des fanfares militaires rapprochèrent souvent l'armée de la population. Une bibliothèque du soldat récemment créée mettait des livres à disposition. Plus de 1000 foyers et maisons du soldat, tenus par des sociétés féminines et par les Unions chrétiennes de jeunes gens, aidaient les hommes à remplir intelligemment leurs périodes de liberté.
Auteur(e): Hans Rudolf Fuhrer / PM
La déclaration de neutralité faite le 4 août 1914 fut reconnue par la France le 8 août, la Grande-Bretagne le 9, l'Autriche-Hongrie le 17 et l'Allemagne le 18, l'Italie suivant en septembre. La France et la Grande-Bretagne furent les puissances qui manifestèrent le plus d'inquiétude voire de méfiance quant à la volonté de la Suisse de défendre sa neutralité. La question de la Savoie du Nord était délicate, en particulier lorsque l'Italie entra en guerre en 1915, mais la Suisse renonça à son droit d'occuper ce territoire pour en défendre la neutralité (Zones franches).
Malgré la reconnaissance par les belligérants de la neutralité, la Suisse fut entraînée progressivement dans la guerre économique que se livraient les deux camps. La politique étrangère de la Confédération fut donc caractérisée par une importante composante économique, qui occupa constamment ses diplomates. Tant que le Département politique (auj. Affaires étrangères) fut dirigé par Arthur Hoffmann, de 1914 à juin 1917, il comprit la Division du commerce, avec son bureau des compensations (Treuhandstelle Zürich) orienté vers les empires centraux, confié à l'industriel Ernst Schmidheiny. C'est Hoffmann qui supervisa du côté suisse les négociations imposées par les Alliés, qui aboutirent à la création en octobre 1915 de la Société suisse de surveillance économique, qui limitait fortement l'indépendance économique du pays; en 1918, l'Allemagne obtiendra la création d'un organisme de contrôle conçu sur le même modèle, l'Office fiduciaire suisse pour le contrôle du trafic des marchandises, plus connu sous son nom abrégé allemand, Schweizerische Treuhandstelle (ou STH), qui succède à la Treuhandstelle Zürich. Avec l'arrivée au Département politique de Gustave Ador en juin 1917, la Division du commerce fut rattachée à celui de l'économie publique que dirigeait Edmund Schulthess. La présence d'Ador à la tête des Affaires étrangères fut de brève durée car, dès janvier 1918, il était remplacé par Felix Calonder.
Hoffmann était persuadé que la Suisse neutre avait une mission médiatrice à accomplir et il était conforté dans cette idée par de nombreuses pétitions émanant de l'opinion publique. Mais il fit preuve jusqu'en 1916 d'une grande prudence. Un premier sondage, effectué discrètement en novembre 1914 auprès du président américain Woodrow Wilson pour une démarche commune en faveur de la paix, fut considéré par celui-ci comme prématuré. Le 22 décembre 1916, au lendemain de l'initiative de Wilson en faveur de la paix, Hoffmann - avec l'accord du Conseil fédéral - envoya aux belligérants une note diplomatique appuyant la proposition du président américain, note accueillie plutôt fraîchement par les Alliés. En février 1917, après la rupture des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et l'Allemagne, le ministre de Suisse à Washington, Paul Ritter, prit l'initiative personnelle de proposer une médiation pour éviter la guerre entre les deux puissances. Cette démarche fut perçue par les Alliés comme faisant le jeu du camp ennemi et nuisit à la réputation de la Suisse aux Etats-Unis, ce qui amena Berne à rappeler Ritter en juin 1917. Après l'entrée en guerre des Etats-Unis en avril 1917, la Suisse étendit son rôle de puissance protectrice et assuma la défense des intérêts de plusieurs belligérants, en particulier ceux de l'Allemagne, dont s'étaient chargés jusque là les diplomates américains. L'envoi en juillet 1917 d'un nouveau représentant à Washington, l'industriel Hans Sulzer, accompagné par une délégation comprenant l'historien William Emmanuel Rappard, permit d'améliorer l'image de la Suisse, notamment grâce aux contacts directs avec Wilson. Les résultats concrets attendus par Berne, en particulier la livraison de céréales indispensables pour le ravitaillement du pays, se firent cependant attendre jusqu'en 1918.
Dans le même contexte de médiation, cette fois-ci pour la conclusion d'une paix séparée entre la Russie (gouvernement socialiste de Kerenski) et l'Allemagne, l'affaire Grimm-Hoffmann en juin 1917 contraignit le chef du Département politique à la démission. Partant d'une analyse de la situation qui sous-estimait les effets de l'entrée en guerre des Américains et lui laissait prévoir la victoire de l'Allemagne, Hoffmann avait probablement cherché à abréger la durée de la guerre et donc aussi les difficultés économiques et morales de la Suisse.
Après la révolution russe d'octobre 1917, le Conseil fédéral ne reconnut pas le régime bolchevique (seule l'Allemagne l'avait fait), mais autorisa une mission à s'installer à Berne en mai 1918, les relations diplomatiques étant donc établies de facto. Au début de novembre 1918, les Alliés, qui voyaient dans celle-ci un centre de propagande révolutionnaire pour l'Europe occidentale, entreprirent des démarches auprès du Conseil fédéral. Egalement mis sous pression par l'opinion publique et par Ador, qui exigeait plus de fermeté, le Conseil fédéral notifia le 8 novembre à la mission soviétique qu'il rompait ses relations avec elle. Jean Berzine et ses collaborateurs durent quitter la Suisse le 12 novembre, alors qu'éclatait la grève générale et que l'armistice de Rethondes venait de mettre fin à la guerre, le 11 novembre.
Ador avait proposé à ses collègues la création d'une commission d'experts pour réfléchir à l'après-guerre et à la nouvelle orientation de la politique étrangère helvétique. L'initiative du Genevois fut relayée et accentuée dès janvier 1918 par son successeur, Felix Calonder, qui s'entoura du professeur Max Huber, nommé jurisconsulte du Département politique. En juin 1918, devant le Conseil national, Calonder prit position avec conviction pour la participation de la Suisse à la future Société des Nations et son discours fut remarqué à l'étranger. A partir du texte de Huber, une commission extraparlementaire réunie à Territet (comm. Montreux) dès novembre 1918 rédigea un projet de pacte pour la future SdN, approuvé par le Conseil fédéral le 11 février 1919. Transmis à tous les Etats participant au congrès de la Paix à Paris, le projet suisse arriva trop tard pour exercer une quelconque influence sur les rédacteurs du Covenant. La présence des neutres et donc de la Suisse au congrès fut ensuite âprement discutée (traité de Versailles).
Auteur(e): Mauro Cerutti
L'historiographie helvétique a abondamment mis en évidence l'existence d'un "fossé" entre Romands et Alémaniques pendant la Grande Guerre. Ce constat est fondé surtout sur l'analyse de la presse, mais aucune étude n'a encore vraiment cherché à connaître la diffusion de ce clivage au sein de la population. Avant 1914 déjà, une partie de la bourgeoisie germanophone avait manifesté une sorte de fascination pour le Reich de Guillaume II et celui-ci avait été accueilli avec enthousiasme lors de sa visite en 1912. La ratification par les Chambres fédérales de la convention du Gothard en 1913 avait été vue par les Romands comme une concession faite à l'Allemagne. Toutefois, les divisions internes de la période de guerre ont aussi leur origine dans le "fossé" social, accentué par la durée du conflit, et dans l'opposition des socialistes au gouvernement et au commandement de l'armée.
Le 3 août 1914, l'Assemblée fédérale vota à la quasi-unanimité les pleins pouvoirs au Conseil fédéral et le germanophile Ulrich Wille était élu général malgré l'opposition du groupe romand et des socialistes. La violation de la neutralité belge le 4 par l'armée allemande creusa véritablement le "fossé": la presse romande dénonça l'occupation de la Belgique, alors que les journaux alémaniques, à l'exception des socialistes, restèrent silencieux ou cherchèrent à justifier l'intervention allemande. Le 1er octobre 1914, le gouvernement jugea nécessaire de lancer un appel à la cohésion nationale et, le 14 décembre, devant la section zurichoise de la Nouvelle Société helvétique, le poète Carl Spitteler prononçait sa conférence sur "Notre point de vue suisse", plaidoyer pour un pont sur le "fossé". La censure de la presse, instituée par le Conseil fédéral en septembre 1914 en vertu des pleins pouvoirs et confiée à l'armée, fut mise en cause en juin 1915 au Conseil national par les députés romands et socialistes, ce qui décida le gouvernement, en juillet 1915, à créer une commission mixte de contrôle, chargée de la censure politique, où les journalistes étaient représentés.
En janvier 1916, l'affaire des colonels ouvrit une crise majeure à l'échelle nationale. Des politiciens romands, comme le directeur de la Gazette de Lausanne, Edouard Secretan, ainsi que les députés genevois Frédéric Jules De Rabours et Marcel Guinand, jouèrent un rôle central dans la dénonciation et la dramatisation de l'affaire. Des meetings de protestation eurent lieu, notamment à Genève et à Lausanne et, dans cette ville, le 27 janvier, le drapeau du Reich fut enlevé devant le consulat d'Allemagne. L'acquittement par un tribunal militaire des colonels Karl Egli et Friedrich Moritz von Wattenwyl (qui écopèrent seulement d'une peine disciplinaire) provoqua à nouveau l'indignation de la presse romande et socialiste. Au Tessin, où l'opinion était massivement acquise à l'Entente, la Gazzetta ticinese que dirigeait le très italophile Emilio Bossi, invita le peuple à "chasser les marchands du temple", ce qui valut à l'auteur de l'article une condamnation à un mois de prison.
En juin 1917, l'affaire Grimm-Hoffmann fournit une nouvelle illustration du "fossé", l'opinion romande s'insurgeant violemment contre le chef du Département politique. La crise intense (une manifestation rassembla à Genève plus de 15 000 personnes) trouva une issue rapide grâce à la prompte démission de Hoffmann, désavoué par ses collègues. L'élection du Genevois Ador, président du CICR et partisan avoué de l'Entente, au Conseil fédéral où il prit la tête du Département politique, satisfit pleinement l'opinion romande, qui retrouvait aussi un second conseiller fédéral francophone, et rassura les gouvernements alliés.
Les citoyens élirent leurs représentants aux Chambres fédérales en 1914 et 1917. En octobre 1914, ils envoyèrent au Conseil national 19 socialistes, 3 membres du "groupe de politique sociale", 111 radicaux, 14 libéraux, 38 conservateurs et 4 députés hors parti, au Conseil des Etats un socialiste, un "groupe de politique sociale", 25 radicaux, un libéral et 16 conservateurs. Trois ans plus tard, la situation économique et sociale très tendue favorisait un léger gain de la gauche (22 socialistes et 4 "groupe de politique sociale"), mais le système de scrutin majoritaire la privait de plusieurs sièges. L'initiative déposée en 1913 par les socialistes pour introduire l'élection au suffrage proportionnel au Conseil national, gelée par le Conseil fédéral, rejetée en juin 1918 par les Chambres, fut acceptée par le peuple et les cantons en octobre 1918, alors qu'une précédente tentative avait échoué en 1910 (Systèmes électoraux).
Sur le plan financier, les recettes de la Confédération reposaient en 1914 à 85% sur le produit des douanes. Ce chiffre tomba à 52% en 1916, 31% en 1917, 18% en 1918, puis remonta en 1919 (24%). Il fallait trouver d'autres ressources. L'emprunt fut le moyen privilégié de la Confédération (912 millions), des cantons et des communes. A fin 1918, le découvert de la Confédération atteignait 1,5 milliard de francs (en 1913, elle dépensait quelque 110 millions), celui des cantons et des communes plus d'un demi-milliard. L'endettement total dépassait 5,5 milliards. De nouveaux impôts furent perçus: les citoyens acceptèrent en effet la levée d'un impôt de guerre sur la fortune et le revenu en juin 1915 et le droit de timbre en mai 1917. La Confédération perçut donc dès 1916 l'impôt de guerre (56 millions en 1916, 30 en 1917, 10 en 1918), dès 1917 l'impôt sur les bénéfices de guerre (85 millions en 1917, 169 en 1918, 191 en 1919) et dès 1918 des droits de timbre (9 millions en 1918). Les Suisses refusèrent par contre en juin 1918 le principe d'un impôt fédéral direct.
Les socialistes, qui avaient voté les pleins pouvoirs au Conseil fédéral en août 1914, organisèrent plusieurs conférences internationales: Lugano en septembre 1914 (avec les Italiens), Zimmerwald en 1915 (mouvement de Zimmerwald) et Kiental en 1916. Le congrès d'Aarau (novembre 1915) désavoua la majorité de la direction du parti et approuva massivement les résolutions de Zimmerwald. Ces rencontres furent aussi une tentative de sauver l'unité de l'Internationale (Internationales ouvrières), entre lignes révolutionnaire et modérée. Le parti radical perdit ses électeurs ouvriers; depuis 1917, il dut aussi accepter une érosion sur sa droite, liée à la naissance des formations agrariennes. Le "bloc bourgeois" (radicaux, conservateurs et agrariens) se formera après les élections de 1919, qui virent arriver au Conseil national 41 socialistes.
Auteur(e): Mauro Cerutti
Le début de la guerre fit s'effondrer des activités prospères comme le tourisme et le commerce avec la Russie. Sans être préparée à un long conflit, l'économie suisse, qui dépendait des importations (matières premières et céréales) et prospérait grâce aux exportations, parvint toutefois à tirer parti de ses atouts. Du Reich, qui avait besoin de produits suisses, la Suisse continua à recevoir du charbon et d'autres matières premières. En maintenant le secret sur des transactions et en jouant sur les rivalités Entente-empires centraux, les dirigeants économiques suisses envisagèrent dès les premiers mois de la guerre les occasions qui s'ouvraient sur les marchés extérieurs. La production de munitions, d'aluminium, de cuivre, de ciment et d'autres produits utiles aux belligérants connut un essor considérable. Pour les importations, la part de l'Europe diminua et celle des Etats-Unis (charbon, coton, céréales, sucre) augmenta.
Au cours du conflit, les associations professionnelles, surtout le Vorort, l'Union suisse des paysans et les organisations bancaires, nouèrent des collaborations étroites avec les autorités politiques qui leur confièrent des tâches publiques. Le dirigeant du Vorort, Alfred Frey, exerça une influence primordiale sur le premier quart de siècle. Des industriels comme Ernst Schmidheiny à Berlin et Hans Sulzer à Washington occupèrent d'éminentes fonctions diplomatiques. Quelques-uns, que l'on traita de "profiteurs de guerre", accumulèrent des fortunes considérables. Malgré les pleins pouvoirs, le Conseil fédéral mit du temps à intervenir dans l'économie et l'organisation de l'économie de guerre resta rudimentaire. La lutte contre la spéculation et l'accaparement, des actions de secours, le rationnement des produits alimentaires (Approvisionnement économique du pays) ne suffirent pas à éviter une crise sociale, liée à la hausse des prix (l'indice des prix de détail passa de 100 en 1914 à 230 en 1918) et à l'inflation (doublement des prix entre 1914 et 1918).
La Première Guerre mondiale entraîna des bouleversements de grande ampleur. Des branches comme l'industrie textile ne retrouvèrent pas le niveau d'avant 1914. D'autres par contre, la métallurgie, l'industrie des machines, la chimie, la pharmacie, les banques et les assurances deviendront des secteurs moteurs. L'horlogerie conserva sa place; exportant presque toute sa production, elle s'adapta aux demandes extérieures (minuteries par exemple). La place financière sortit renforcée de la Grande Guerre: dépendant des partenaires étrangers avant 1914, les établissements suisses purent acquérir une solidité et des marges suffisantes pour acquérir une autonomie face à leurs concurrents et s'emparer de parts de marchés dans le contexte de la réorganisation de l'économie mondiale.
Si le gouvernement put maintenir une position ferme en ce qui concernait la neutralité politique et territoriale, il lui fut impossible d'y parvenir en économie, le commerce extérieur de la Suisse étant étroitement contrôlé dès 1915 par les belligérants, situation qui conduisit l'historien Roland Ruffieux à parler d'"asservissement économique".
Auteur(e): Marc Perrenoud
Sur le plan économique et social, les autorités suisses n'étaient pas préparées à la guerre. Même quand elles se rendirent compte que le conflit allait durer, elles ne prirent pas de mesures suffisantes. Introduit peu à peu en 1917, le rationnement des denrées alimentaires resta peu efficace, de même que les actions de secours de certains cantons et communes (cantines, distribution de denrées alimentaires et de combustibles à prix réduit). On ne lutta pas contre l'inflation résultant de la raréfaction des biens combinée à un afflux de devises. Les autorités accueillirent froidement les requêtes de représentants des travailleurs et le Conseil fédéral, agissant en vertu des pleins pouvoirs, suspendit même dès 1914, au détriment des ouvriers, certaines dispositions fondamentales de la loi sur les fabriques et limita la liberté de réunion. Pour faire face aux difficultés sociales, on comptait sur des institutions comme la Société d'utilité publique des femmes suisses et le Soldatenwohl (société féminine s'occupant de restauration, auj. SV-Service), dont les membres d'origine bourgeoise s'activaient dans le respect des rôles traditionnels (préparation de repas, lessive de guerre, gestion de foyers du soldat); on misait aussi sur les actions d'entraide des organisations ouvrières, sur le soutien au sein des entreprises.
Ce furent les salariés (ouvriers et employés) des centres industriels urbains et semi-urbains qui firent les frais de l'absence de mesures sociales. Les conséquences s'en firent sentir dès le début de la guerre, quand nombre d'entrepreneurs, confrontés à l'arrêt des livraisons de matières premières, au départ des travailleurs étrangers et à la mobilisation de leur main-d'œuvre suisse, cessèrent la production ou réduisirent les salaires, au moment même où la vie devenait plus chère. Certes, plusieurs secteurs industriels renouèrent bientôt avec la croissance, grâce à la demande intérieure et aux achats des Etats belligérants; les salaires nets augmentèrent dans quelques branches, à cause de la rareté de la main-d'œuvre ou à la suite de grèves. Mais les salaires réels diminuèrent de 25 à 30%, en raison de l'inflation. L'activité réduite du bâtiment provoqua en ville une crise du logement et une hausse des loyers. Le coût de la vie (denrées alimentaires, combustibles, loyers) augmenta de 130% à la campagne, de 150% en ville. On observe une stagnation démographique, le taux de natalité passant de 22,4o/oo en 1914 à 18,5o/oo en 1917. En 1918, un sixième de la population suisse émargeait à l'assistance publique, un quart même dans les grandes villes. La grippe "espagnole" qui fit son apparition en juillet 1918 prit les proportions d'une épidémie. Le laisser-faire étatique profita aux intermédiaires, aux spéculateurs, ainsi qu'aux détenteurs de capitaux investis dans l'industrie alimentaire, la métallurgie, les machines, l'horlogerie, le textile et la chimie, branches dont les bénéfices nets augmentèrent d'année en année, ce qui permit souvent de distribuer de gros dividendes. Les paysans eux aussi s'en tirèrent bien sur le plan matériel, dès la troisième année de guerre au moins; leur chiffre d'affaires et leurs gains s'accrurent nettement.
Dès 1916, les inégalités sociales croissantes ne purent plus être ignorées. La trêve conclue au début de la guerre entre la bourgeoisie et le prolétariat fut rompue. Les intéressés lancèrent des protestations publiques; des femmes socialistes manifestèrent en 1917 et 1918 contre la faim et la cherté. Les effectifs des syndicats, des fédérations d'employés et du parti socialiste augmentèrent massivement, les grèves se multiplièrent dès 1917 et des employés y participèrent pour la première fois en octobre 1918 à Zurich.
Ce mouvement politique se doubla d'une radicalisation idéologique fondée sur l'expérience concrète de la société de classes et renforcée par la propagande d'une jeune génération (jeunesses socialistes, vieux-communistes) qui se référait à la révolution russe de 1917. La bourgeoisie et la paysannerie, pour leur part, refusaient les idées et revendications socialistes et bolcheviques, qu'elles attribuaient à l'influence de manipulateurs étrangers. Les tensions aboutirent à la grève générale de novembre 1918, crise dont sortit vainqueur le bloc bourgeois (radicaux, conservateurs populaires, agrariens), avec le soutien de l'armée (on fit appel à des unités de campagnards) et de gardes bourgeoises.
Auteur(e): Markus Bürgi / PM
La Première Guerre mondiale approfondit les oppositions culturelles en Suisse dans de nombreux domaines. Ce phénomène apparaît en particulier dans les débats politiques et idéologiques. Tandis que la gauche se rapprochait de positions antimilitaristes, socialistes et bolcheviques, on vit se renforcer à droite, dans des milieux bourgeois et paysans, une idéologie antisocialiste et antimoderne, non dépourvue d'éléments xénophobes et antisémites, qui critiquait le mode de vie urbain, la surindustrialisation, l'internationalisme et le cosmopolitisme.
A maints égards, la tension entre tradition et modernité continua de polariser le champ culturel, comme avant 1914. La controverse autour des œuvres de Ferdinand Hodler en est un parfait exemple, de même que les débats suscités avant et pendant l'Exposition nationale de 1914 à Berne par le nouvel art helvétique. Si Hodler finit par être reconnu comme peintre suisse (exposition de Zurich en 1917), ses collègues perçus comme représentants du courant moderne, tels Cuno Amiet, Johannes Itten ou Paul Klee, promis pour certains à une célébrité internationale, restaient exposés aux critiques conservatrices. Le refus des principes libéraux allait fréquemment de pair avec un esthétisme antidémocratique fondé sur le culte des génies, personnalités artistiques exceptionnelles capables de transcender la médiocrité générale. Gonzague de Reynold et Robert de Traz illustrèrent cette "avant-garde réactionnaire" (Hans-Ulrich Jost).
Quand la guerre éclata, nombre de politiciens, d'artistes, d'antimilitaristes, de pacifistes et de réfractaires des deux camps cherchèrent refuge en Suisse. Leur présence anima la vie culturelle, en particulier à Zurich, Genève et Berne. Les pacifistes développèrent une importante activité journalistique. A Zurich, l'éditeur Max Rascher publiait des ouvrages littéraires, reportages et essais antimilitaristes, dus notamment à Carl Spitteler, à Paul Seippel et à des auteurs du courant patriotique soutenant la neutralité suisse. A Genève, les opposants à la guerre avaient pour principal représentant Romain Rolland. Henri Guilbeaux, qui se rapprochait des bolcheviques, éditait la revue Demain, qui influença la gauche romande. Le typographe pacifiste Claude Le Maguet fit paraître de 1916 à 1919 le mensuel Les Tablettes et le journaliste genevois Jean Debrit, de 1917 à 1920, sa "Feuille" quotidienne, à laquelle Frans Masereel donna presque chaque jour jusqu'en 1918 une illustration contre la guerre. A Berne parurent la revue Die weissen Blätter de l'Alsacien René Schickelé (dès 1917), la Freie Zeitung (1917-1920) à laquelle collabora Hugo Ball (qui avait quitté Zurich en 1917) et le Zeit-Echo de Ludwig Rubiner (1917).
Les critiques les plus radicales contre la guerre et le monde bourgeois émanèrent de deux courants différents: des bolcheviques de l'entourage de Lénine d'une part, du mouvement dada d'autre part. Les premiers, venus en Suisse en 1914 et résidant jusqu'en 1917 à Berne, Zurich et Genève, se préparaient sans bruit, sur le plan théorique et tactique, à la révolution qui, selon eux, devait nécessairement éclater en Russie comme conséquence de la guerre impérialiste, avant de s'étendre au monde entier. Les éditions Promachos des frères Hans et Fritz Jordi à Belp publièrent les textes léninistes dès 1917. Quant aux membres du groupe dada, apparu en 1915 à Zurich dans des milieux d'immigrés révoltés par les destructions inimaginables dues à la guerre, ils réagirent à l'effondrement du monde bourgeois en présentant au cabaret Voltaire, en 1916, des soirées poétiques avec musique et danse; ils s'y montraient aussi provocateurs dans leur mépris total des conventions que rétifs à toute récupération. Après la guerre, un groupe dada connut une existence éphémère à Genève.
Auteur(e): Markus Bürgi / PM
La Première Guerre mondiale mérita par l'ampleur de ses effets le surnom de "Grande Guerre" qu'elle porte dans plusieurs langues, mais pas en allemand. Les horreurs de la guerre des tranchées amenèrent les combattants survivants à penser qu'elle ne pouvait être que la "der des ders", c'est-à-dire la dernière. Dominant le monde avant 1914, l'Europe amorça dès lors son déclin et l'historien anglais Eric J. Hobsbawm y a vu la fin de l'ère de la bourgeoisie et le début d'une longue crise qu'il estime se terminer en 1989, avec la chute du communisme.
Pour la Suisse également, la guerre fut à l'origine de plusieurs changements importants, notamment politiques et économiques. Sur les plans social et financier, les expériences de 1914 à 1918 seront retenues. Les traités de paix modifièrent quelque peu le voisinage de la Suisse, puisque la France récupéra l'Alsace et que l'Italien gagna le Tyrol du Sud, désormais appelé Haut-Adige. Les frontières, largement ouvertes avant 1914 (on voyageait sans passeport en Europe occidentale), furent plus étanches après 1918 et la Suisse de l'entre-deux-guerres fut peu accueillante aux étrangers. L'idée de la pertinence de la neutralité sortit renforcée du conflit, et ceci pour des décennies, même si la Suisse opta temporairement pour la neutralité différentielle lorsqu'elle entra à la SdN. Contrairement aux belligérants, elle n'eut pas de génération sacrifiée, thème illustré par de nombreux écrivains et artistes. Reconnaissante d'avoir été épargnée, elle fut toutefois marquée par ces quatre années, racontées dans le roman de Meinrad Inglin La Suisse dans un miroir (1985, all. 1938).
Auteur(e): La rédaction