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13 décembre 2019
Pour prendre congé de Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV.
Cher Pierre-François, comment te dire au revoir? Te rendre hommage dans une petite lettre ouverte est impossible; parler de toi est difficile; mentionner ce que tu as fait pour nos institutions prendrait beaucoup trop de temps; beaucoup de place. Te dire merci est ardu, mais nécessaire.
J’aurais pu être très bref, me contentant de te dire: tu es un honnête homme.
J’aurais pu préparer un panégyrique à la Bossuet faisant l’éloge du Directeur général. Mon discours aurait été structuré en trois parties, la première parlant du médecin – chercheur – enseignant, la seconde du bâtisseur, la troisième du rassembleur.
J’aurais pu mentionner ce qui s’est passé en décembre 1949, mois de ta naissance, notamment l’adoption par l'Assemblée générale des Nations unies de la Convention pour la répression et l'abolition de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui, résolution 317 (IV) du 2 décembre 1949.
J’aurais pu signaler que le 11 décembre, jour de ta naissance, était un dimanche du signe du sagittaire et qu’en outre c’était le premier anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui a été célébré dans les écoles.
J’aurais pu saouler les lecteurs en leur disant que le 11 décembre est le 345e jour de l'année du calendrier grégorien, le 346e en cas d'année bissextile; qu’il reste 20 jours avant la fin de l'année, que c'était généralement le 21e jour du mois de frimaire dans le calendrier républicain français et que ce jour était officiellement dénommé jour de l'érable à sucre.
J’aurais pu dire, sous forme de clin d’œil, en souvenir de ton père qui était pasteur, que le 11 décembre 1518, le prédicateur et futur théoricien du protestantisme Ulrich Zwingli a été élu à la cure de la cathédrale de Zurich.
J’aurais pu faire un peu d’histoire en disant que le 11 décembre 1941, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie déclaraient la guerre aux Etats-Unis d’Amérique.
J’aurais pu évoquer, en mémoire de ta mère journaliste, que c’est le 11 décembre 1944 que le journal Le Monde a été fondé par Hubert Beuve-Méry, sa première publication ayant eu lieu le 19 décembre. Ta maman était une femme qui a laissé une trace d’immortalité en toi. Je crois que tu en es fier.
J’aurais pu rappeler, à l’heure des préoccupations sur le climat et du réchauffement que subit notre planète, au moment où nos glaciers disparaissent, que le 11 décembre 1997, le protocole de Kyoto a été adopté par 159 pays, avec comme objectif de réduire l'émission de gaz à effet de serre.
J’aurais pu parler de terrorisme et mentionner la fusillade du 11 décembre 2018 au marché de Noël de Strasbourg qui a fait 5 morts et 11 blessés. La paix dans le monde est-elle une illusion?
J’aurais pu affirmer haut et fort que le 16.02.2021, les gens qui sont nés le 11.12.1949 seront âgés de 26’000 jours! Mais c’est vraiment une information inutile.
J’aurais pu discourir sur ton patronyme: Leyvraz – du latin leporis, en patois vaudois laivra, lièvre, comme Levrat, Lièvre (Jura), Levray et Lévrier (chasseur de lièvres).
J’aurais pu chercher la signification des prénoms Pierre et François dans Légende Dorée de Jacques de Voragine et aurais disserté sur Saint François. J’aurais pu donner un éclairage sur les clefs du Paradis en mentionnant la clef dorée et la clef noire. J’aurais pu continuer avec Chateaubriand qui a si brillamment apporté ses commentaires sur Saint François, tant dans le Génie du Christianisme que dans ses Mémoires d’Outre-Tombe.
En guise de clin d’œil très personnel, j’aurais pu rappeler cette phrase du même Chateaubriand qui résumait si bien notre pensée et que nous aurions aimé adresser à certains de nos collègues (Dieu merci, ils sont très rares et ils sont à la retraite): «Il faut être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux».
J’aurais pu parcourir l’œuvre d’orgue de Bach, et les interprétations qui t’ont marqué, passant d’Helmut Walacha à Michel Chapuis sans oublier Lionel Rogg de Genève, et surtout Marie-Claire Alain. Tu l’as connue.
J’aurais pu aller chercher chez Paul Ricœur, dans son ouvrage «Soi-même comme un autre», les motivations qui t’ont permis d’être l’être que tu es.
J’aurai pu explorer les Essais de Michel de Montaigne et partager avec toi sa sagesse de l’erreur, sa sagesse de l’homme et te rappeler qu’il était tellement préoccupé, comme toi, de l’importance de la connaissance de l’homme.
J’aurais dû trouver des mots qui disent simplement merci. Je ne les ai pas cherchés.
J’aurais dû prendre ma posture de doyen, retraçant ton parcours académique. Est-ce bien utile?
J’aurais pu te parler des livres que nous n’avons pas lus, des livres qui n’ont pas été écrits, des livres que tu écriras peut-être, si tu en prends le temps. J’aurais pu prendre du temps pour te convaincre de lire A la recherche du temps perdu de Marcel Proust: aurais-je perdu mon temps?
J’aurais pu disserter sur le temps qui passe. J’aurais pu réfléchir sur les propos de Saint Augustin, qui dit si bien:
«Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas?»
J’aurais souhaité te conseiller de lire ou relire Confucius et ses écrits sur l’humanité et l’humanisme. Ces écrits qui te ressemblent tant.
J’aurais pu te lire les paroles de cette belle chanson de Christophe Maé: «Il est où le bonheur»: je me contenterai de la dernière strophe que je te dédie en guise de conseil pour ta retraite:
Oh mais il est où l'bonheur? Il est où l'bonheur?
Il est où? Il est où?
Oh mais il est où l'bonheur?
Mmm, mais il est là, le bonheur il est là, il est là
Mais il est là, ouais, le bonheur il est là, il est là
Mais non, je ne vais rien faire de tout ça. Non, je vais simplement proposer une synthèse sans en faire l’exégèse de ce qui a été le moteur, la motivation, l’âme de notre directeur général en paraphrasant Barbara:
Ta plus belle histoire d’amour, c’est nous!
Oui, rien n’aurait été de ce qui a été sans cette force intérieure qui se résume si bien, de manière si belle, si profonde, avec si peu de mots:
Ta plus belle histoire d’amour: c’est nous…