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Beaucoup d'auteurs ont mis en évidence les failles de la théorie économique standard en dénonçant qui le mythe du marché pleinement concurrentiel, qui la fiction de l'homo oeconomicus parfaitement rationnel. Christian Arnsperger, professeur à l'Université de Louvain, va plus loin : prenant au sérieux le fait qu'un acte économique est d'abord un acte humain, il montre que le capitalisme est basé sur une vision tronquée de l'existence.
Un petit récit fonde le propos. L'être humain redoutait depuis toujours l'indigence, la servitude et la mort. Un jour, au XVIIIe siècle, il crut avoir trouvé comment se prémunir contre « l'anéantissement physique et l'implosion mentale » : en disposant d'un maximum de biens matériels. C'est ainsi que la croissance devint un « impératif existentiel et moral ». Mais trois siècles plus tard, il s'avéra que ces efforts étaient contre-productifs, l'augmentation de la production s'accompagnant d'une stagnation ou d'une diminution du sentiment de bien-être. Notre être humain se retrouva mal dans sa peau, asservi à un système insensé qui l'empêchait d'être lui-même.
La reconstruction historique permet d'expliquer pourquoi l'Occident s'est fourvoyé : parce qu'il a cru que le désir infini de l'homme n'était qu'une forme de besoin que le marché pouvait satisfaire, et que l'abondance matérielle ferait disparaître le sentiment de manque ; il ne s'est pas avisé que la seule manière de répondre à l'angoisse, c'était de croître en humanité. L'erreur fut donc philosophique.
Sur cette base, Arnsperger trace la voie à suivre. Nous devons apprendre à gérer différemment nos peurs. C'est ici que la spiritualité est appelée à jouer un rôle clé, car elle nous permet « de nous déconditionner - de vivre tout autrement notre condition ». Comment ? En nous faisant comprendre que nous pouvons nous limiter sans nous mutiler, que le détachement et le lâcher-prise, l'acceptation de la finitude et de la dépendance, la frugalité et le partage sont les meilleurs instruments pour gérer nos angoisses.
L'auteur sait qu'il ne suffit pas de dire « il n'y a qu'à ». Il ne croit pas non plus à la révolution. Ce qu'il demande, c'est que les personnes désireuses de « vivre une libre expérimentation existentielle » puissent s'adonner à leur quête de sens, d'autonomie et de convivialité. C'est pourquoi il appelle de ses voeux la création d'un revenu de transition économique, une sorte d'allocation universelle.
Les propositions paraîtront utopiques à certains. On peut aussi regretter qu'Arnsperger, plutôt libertaire, n'insiste pas davantage sur l'importance d'une culture commune ou même d'une foi partagée, pour que le militantisme existentiel ne fasse pas long feu - combien d'exemples passés l'ont montré ! Mais l'ouvrage est un bol d'air frais en des temps où nous pourrions être tentés de baisser les bras.