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Deux vedettes de Harvard, Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart, avaient montré qu'une dette publique dépassant 90 % du PIB tuait la croissance. Un étudiant en doctorat a pointé leurs erreurs. Les gouvernants n'ont plus de repères.
La dette publique, jusqu'où ? Les gouvernants avaient retenu de l'Histoire un précepte simple pour répondre à cette question lancinante : point trop n'en faut. Au Moyen Age, des rois ont perdu leur royaume car plus aucun créancier n'acceptait de leur prêter un sou pour payer des soldats. Dans la France du XVIII e siècle, le surendettement public a débouché sur la crise de Law en 1720, la Révolution française en 1789, l'effondrement des assignats en 1795. Au XX e siècle, l'excès de dettes a entraîné l'hyperinflation allemande des années 1920 et la décennie perdue latino-américaine des années 1980. Pas de doute, point trop n'en faut.
Les économistes ont alors essayé de déterminer une limite. Au tournant des années 1990, des technocrates français évaluent le seuil au-delà duquel la dette de l'Etat devient une boule de neige qui ne peut que grossir en dévalant la pente. Ils parviennent à un chiffre de 60 %, qui sera gravé dans le marbre constitutionnel européen. Mais ce chiffre a été calculé avec l'hypothèse irréaliste d'une croissance de 3 % l'an. Et sous l'effet de la crise, les 60 % ont volé en éclats. La dette publique des pays avancés s'est envolée, augmentant de moitié en cinq ans (de 74 % du PIB en 2007 à 109 % en 2012, chiffres FMI).
Deux chercheurs réputés de Harvard, Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart, ont tenté une autre approche. Auréolés du succès de leur livre sur les excès de dettes paru en 2009, « Cette fois c'est différent : huit siècles de folie financière », ils ont examiné dans un article académique paru en 2010 ce qui s'était passé dans des dizaines de pays, en deux siècles. Travaillant eux aussi sur le rapport entre dette publique et PIB, ils arrivent à une conclusion claire : « Au-delà de 90 %, le taux de croissance médian tombe de 1 % et la croissance moyenne bien plus . » Devenu une référence, cet article a eu un impact immense. Dans une lettre envoyée aux ministres de l'Economie en février dernier, le vice-président de la Commission européenne Olli Rehn expliquait par exemple qu' « il est largement admis, sur la base d'une recherche économique sérieuse, que, lorsque les niveaux de dette publique montent au-delà de 90 % ils tendent à avoir un impact négatif […] qui se traduit par une croissance faible pendant plusieurs années ». Les 90 % étaient aussi mentionnés dans un projet de communiqué préparé pour la rencontre des ministres des Finances du G20, la semaine dernière. Et la France semblait menacée, elle dont la dette vient tout juste de dépasser le fameux seuil.
Mais patatras ! Thomas Herndon, un doctorant d'Amherst, une autre université du Massachusetts bien moins prestigieuse que Harvard, a refait les calculs à partir des mêmes chiffres et aboutit à des résultats complètement différents. La recherche des vedettes n'était donc pas sérieuse ! Son article publié la semaine dernière , avec ses deux professeurs qui ont vérifié et revérifié ses calculs, a eu l'effet d'une bombe. Il montre que « le taux de croissance moyen pour les pays ayant un ratio dette publique sur PIB de plus de 90 % est en réalité de 2,2 % et non de - 0,1 % comme publié dans Reinhart et Rogoff ». En manipulant les colonnes de chiffres dans leur tableur Excel, les stars de Harvard en ont oublié quelques-unes. Leurs chiffres n'étaient pas complets. Et leurs pondérations discutables.
La polémique a fait rage , parce que cette question de la dette publique est majeure aujourd'hui et aussi parce que les querelles universitaires feraient passer « Clochemerle » pour l'« Odyssée ». Comme un vulgaire ministre, les professeurs Rogoff et Reinhart ont admis leur faute . Oui, ils ont oublié des colonnes. Leurs chiffres n'étaient pas complets, mais ils les avaient complétés depuis. Les pondérations étaient particulières, mais c'était pour éviter de donner un poids excessif à des épisodes comme ceux de la Grèce ou du Japon. Dans leur confession, ils relèvent également que l'intégration des nouvelles données change les chiffres moyens mais non les médians (qui étaient ceux que nous avions retenus, voir « La croissance asphyxiée » dans « Les Echos » du 9 février 2010).
Cette histoire montre une science économique ouverte aux débats. De plus en plus, les chercheurs mettent leurs données sur la table. Un étudiant peut les reprendre et ridiculiser deux éminences - ce qui est plutôt rassurant. Elle montre aussi la difficulté des macroéconomistes à travailler sur des temps exceptionnels comme ceux que nous vivons aujourd'hui. Si quelques lignes oubliées peuvent faire basculer les résultats, c'est qu'ils n'ont pas assez de points de comparaison pour bâtir des recommandations solides de politique économique - contrairement à leurs collègues qui manient des bases de données très fournies, par exemple sur les cours boursiers ou l'obésité.
Résultat : les gouvernants ne peuvent pas compter sur des phares ou des bouées pour déterminer leur cap économique. Aucun économiste ne peut prétendre leur indiquer aujourd'hui à quel niveau la dette publique devient dangereuse. Ni même si c'est la dette qui plombe la croissance ou l'inverse. Ils font alors des choix… politiques. Les Pays-Bas viennent d'annuler des baisses de dépenses publiques. L'Espagne relâche la rigueur. L'Etat de loin le plus endetté au monde, le Japon, pratique une relance massive financée par la création monétaire. Le FMI lui-même prône l'assouplissement budgétaire. Les primitivo-keynésiens, éternels promoteurs du déficit budgétaire, proclament partout leur victoire. Pourtant, tout le monde sait que la dette publique ne pourra pas monter jusqu'au ciel. Nous fonçons dans l'inconnu.