Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07124.jsonl.gz/433

Né en 1934 à Genève, Jean Vuilleumier a été pendant quarante ans rédacteur à la Tribune de Genève, après avoir travaillé comme
journaliste culturel au Journal de Genève. Il a écrit une trentaine de romans ainsi que trois essais et deux recueils de nouvelles. Ses romans sont en général
brefs et peuvent parfois prendre des accents policiers, ce qui, pourtant, ne doit pas tromper sur le fait que le propos de Vuilleumier est avant tout existentiel. Plusieurs prix consacrent cette
oeuvre exigeante, riche et dense qui, depuis 1968, date de la parution de son premier roman, nage à contre-courant de la modernité. En 1974, il reçoit le Prix Rambert pour
son roman L’Ecorchement, en 1975 le Prix des écrivains de Genève pour Le Combat souterrain, puis en 1978 le Prix de la Fondation Schiller. En 2004, le Prix
de la Fondation Leenaards consacrera l’ensemble de son oeuvre. La presque intégralité de ses écrits a été publiée par l’Age d’Homme.
Genève joue un rôle central dans l’oeuvre de ce «mécontemporain» et cela à deux titres. En effet, si Jean Vuilleumier est avant tout un romancier,
il a publié néanmoins trois essais, dont deux consacrés à des auteurs genevois. En 1981 paraît l’essai consacré à Georges Haldas et, en 1985, Le
Complexe d’Amiel où Vuilleumier établit une filiation entre le grand auteur genevois et des écrivains romands tels que Velan, Monnier, Junod et, last but not
least, Vuilleumier lui-même.
Ce qui caractérise l’oeuvre de ces auteurs sont l’introspection, la peur de l’autre, la difficulté à s’engager voire à agir, thèmes qui
apparaissent également chez Vuilleumier. Pourtant, même si l’auteur s’appuie sur cet héritage, il lui confère une tout autre dimension que celle donnée
par Haldas, par exemple.
Nombre des romans de Vuilleumier sont construits sur la tension entre l’innocence bafouée des uns et la faute des autres. Ce qui fait avancer la narration est la question de la vengeance
ou du pardon; est-il possible d’exorciser le passé et de retrouver la paix et la confiance dans un monde areligieux? En ce sens, l’oeuvre de Vuilleumier porte la marque de l’Histoire,
parfois explicitement évoquée: des références à la Seconde Guerre mondiale, aux camps d’extermination parcourent ses romans.
Genève n’est pas seulement présente dans l’oeuvre de Vuilleumier à travers une certaine tradition littéraire, elle l’est également en tant
que décor privilégié. Sous la plume de cet auteur, elle est une grande ville contemporaine où se croisent des personnages rendus solitaires par la modernité.
Souvent sans attaches, ils sont allergiques aux standards en vigueur, ils résistent à l’esprit du temps qu’ils ressentent comme superficiel et clinquant.
C’est aussi ici que s’affrontent les deux mondes, celui des nantis et des bien portants et celui des souffrants, des laissés-pour-compte, des marginaux. Vuilleumier porte son
attention sur l’univers de ces derniers, en en faisant les héros de ses romans.
Si la mort, la douleur, la marginalisation contiennent à l’évidence leur lot de souffrance, Vuilleumier montre de manière convaincante qu’elles ne sont pas porteuses
que de ça. A vouloir fuir tout sentiment d’inconfort, l’homme moderne se coupe et s’appauvrit d’une existence plus pleine. Affronter et surmonter la maladie, la marginalisation
et la mort peuvent mener à une autre forme de vie, allégée, joyeuse et riche de sens. Ainsi dans La Rémission, la mort n’est rien d‘autre aux yeux de la
jeune infirmière Nicole qu’«un écran aisément traversé, un franchissement» et «une délivrance».
L’univers romanesque de Vuilleumier n’est ni ludique ni léger même s’il comporte des moments de grande jubilation, de sérénité et de sensualité.
La difficulté de [20] vivre de ses personnages débouche souvent sur l’échec, voire la mort, les personnages sont souvent atteints d’une maladie grave ou accablés
par une faute. Et pourtant ses romans ont quelque chose d’envoûtant, un charme parfois sombre mais jamais morbide dont il est difficile de se défaire.
Ceci est peut-être dû à la brièveté de ses romans ou récits qui font penser à ceux de Stefan Zweig; une courbe narrative limpide et simple amène
les personnages inexorablement là où leur destin les appelle.
Chez Vuilleumier, la forme est au service du sens et s’il évite tout formalisme convenu, il s’abstient également de toute expérimentation gratuite.
Avec un style sobre et efficace, il suit au plus près l’économie du roman et pose avec précision et concision le décor d’un monde le plus souvent urbain.
Les descriptions de Vuilleumier sont d’un réalisme si acéré qu’elles procurent une sensation d’étrangeté, un peu à la manière
de l’hyperréalisme à l’américaine. Dans le domaine stylistique, Vuilleumier utilise avec une grande habileté la tradition pour la mettre au service de l’étrangeté de
son univers.
Un dernier aspect de l’oeuvre de Vuilleumier est à évoquer: la fascination pour l’abandon de soi et pour l’effacement. Car les héros de Vuilleumier ne trouvent
pas le sens de leur vie dans le faire ou le produire, mais dans un «lâcher prise» progressif dont les bienfaits ne se mesurent pas en termes d’efficacité mais en
termes de paix intérieure, de pardon et de légèreté.
Il n’est pas anodin que Vuilleumier ait consacré plusieurs textes, romancés ou non, à la vie monastique et au mysticisme. Ces textes, en effet, éclairent peut-être
toute la démarche de l’auteur. Comme les mystiques Blanche, Marthe et Camille évoquées dans le texte Blanche, Marthe, Camille, Notes sur trois mystiques, les personnages
de Vuilleumier sont appelés de manière impérieuse. Cet appel est vécu en transgression des normes habituelles et mène à un effacement qui n’est pas
renoncement mais enrichissement bénéfique et joyeux.