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Rezension
von Carole Wälti
Publiziert am 15/08/2007
Un portrait de Thomas More, auteur de «L'Utopie» (1516), peint par Holbein. Une bande de voleurs ratés qui évoluent dans un décor de polar en noir-blanc. Lequel implique un canapé recouvert de toile cirée, un cendrier sur pied qui déborde et une table de salon en mica mat. Et Mahatma Gandhi aussi, aux côtés d'un dompteur et son lion antiquement nommé Patrocle, de poissons chinois, d'une bête terrifiante égarée dans la pyramide de Kheops. Sans oublier une immanquable femme fatale «aux hanches en soufflet de forge» et Minnie Pencil, l'indispensable secrétaire.
Voici le monde créé par Rodolphe Petit dans Les Magasiniers du Ciel paru chez Castagniééé. La jeune maison d'édition romande, qui publie également de la bande dessinée, a fait, avec ce récit fragmenté se terminant en pièce de théâtre, le pari du burlesque bizarre. En 172 morceaux de texte et un acte un seul, l'auteur balade son lecteur de scènes bouffonnes en théories sur les arcs-en-ciel ou sur la cristallisation – celle des gouttelettes d'eau, Stendhal n'ayant pas trouvé sa place au générique foisonnant de l'opus – sans lui épargner ni les allusions historiques, ni les questions socratiques.
Ainsi, c'est lorsque Gandhi et le moins abruti des bandits dissertent pour savoir si l'ironie est «une expression de la révolte» que la substance des Magasiniers du Ciel apparaît en filigrane. Surréalisme, dadaïsme, anarchisme, citations de Desnos ou Tzara, Jarry et Blanqui en épigraphe, les références sont contestataires, l'esprit libertaire. Que ce soit le «visage austère exprimant un sentiment inconnu» de Thomas More sur la toile de Holbein ou les interrogations du Mahatma sur la soumission des dominés, l'intrigue loufoque imaginée par Rodolphe Petit est en réalité nourrie de préoccupations que l'auteur de ‘L'Utopie' n'aurait pas reniées.
Ordre et injustice
Elles envahissent d'ailleurs le devant de la scène dans la mini-séquence théâtrale qui clôt le livre, où une trentaine d'ouvriers indiens, licenciés par Honda comme le précisent les didascalies, et défendus par Gandhi, se révoltent contre le portrait de More, lequel a désormais pour seule intention d'«assurer des profits encore plus grands» au conseil de direction qu'il préside. Echo de l'actualité, la question de l'injustice résonne dans les dernières lignes, et demeure, irrésolue, comme unique «leçon» du livre.
Quant à la réflexion sur l'ordre qui lui est liée, elle trouve une illustration dans les dessins de Xavier Löwenthal éparpillés au sein de l'ouvrage. Empruntant à l'art japonais ou à Delacroix, ils mettent la révolte et le combat en images, là où le texte se refuse à choisir. Constamment parasité par le ton farcesque qui s'infiltre partout par le biais notamment des notes de bas de page, celui-ci, fidèle en cela au surréalisme, hésite entre rêve – ou cauchemar – et réalité. Comme pour mieux donner raison à la phrase de Gilles Deleuze tirée de Qu'est-ce que l'acte de création? qui figure en début d'ouvrage: «Méfiez-vous du rêve de l'autre. Parce que si vous êtes pris dans le rêve de l'autre, vous êtes foutus.»
Fantasque et cocasse
Pour autant qu'il fasse preuve d'un peu de bonne volonté, de patience et qu'il soit sensible à l'absurde et à la dérision, le lecteur se laissera finalement prendre aux Magasiniers du Ciel. La déconstruction chronologique du vol foireux par des ratés et sa reconstitution au fil des fragments par le biais de la pensée de personnages plus ubuesques les uns que les autres, ainsi que la confrontation des points de vue, sont en effet particulièrement habiles. Le suspens narratif maintenu de la sorte permet en outre de découvrir quantité de phrases et de tournures qui se laissent savourer pour leur cocasserie ou leur incongruité («Un nouveau venu qui pourtant était déjà là»), révélant un rapport à la langue attentif aux pièges du stéréotype.
En dépit de nombreuses digressions susceptibles de lasser et de son caractère fantasque et composite, le récit de Rodolphe Petit retient aussi par son côté jubilatoire et par un sens marqué du détail tragi-comique. Outre une ambiance façon film noir, c'est également une impression de joyeux délire qu'il parvient à susciter. Certains fragments tout d'un bloc valent par ailleurs une lecture pour eux-mêmes. Par exemple cette description de la somnolence, qui touche à la poésie : «Ne cessant de s'assoupir, de se réveiller, redoutant le sommeil, s'assoupissant à nouveau, la pensée voguant presque, bercée presque, cheminant sa route, allongeant ses lentes foulées, sans but. (86/172)»