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Dans son courrier des lecteurs paru dans La Liberté du 13 mars 2019, "Réfléchir, anticiper, c'est mieux!", Monsieur Baeriswyl met en cause Pro Fribourg, qui n'aurait pas réagi assez rapidement pour sauver les 3 bâtiments menacés de démolition à Beauregard, mais aussi d'autres ensembles malheureusement détruits à Fribourg, dont les cuves de l'ancienne Brasserie de Beauregard.
La réponse de Pro Fribourg:
14.03.2019
Cher Monsieur,
avec attention, nous avons pris connaissance de votre courrier des lecteurs du 13 mars 2019 et partageons votre désarroi.
Dès le tournant des années 1950, la ville ancienne de Fribourg a été largement massacrée, avec la démolition d'une partie de la Rue de Romont, la totalité du côté Sud de la Rue Saint-Pierre, le début du Boulevard de Pérolles etc. Cette hémorragie s'est poursuivie les décennies suivantes, avec la démolition du côté Sud de l'Avenue de la Gare et autres ensembles et immeubles emblématiques. Le quartier de Beauregard a grandement fait les frais d'une politique communale et immobilière qui se souciait bien peu du sort de bâtiments anciens. D'ailleurs, ils n'étaient, pour la plupart, pas protégés légalement, c'est-à-dire par le biais du Règlement communal d'urbanisme (RCU).
Il faut dire que le Plan d'aménagement local (PAL) et le RCU de la ville de Fribourg, encore en vigueur aujourd'hui, ont été élaborés sur la base de réflexions entamées dans les années 70, peaufinés dans les années 80, pour être enfin mis en vigueur en décembre 1991. Par le biais de ces documents, la vieille ville a été mise sous protection, et par exemple, les fronts de rue des bâtiments de Pérolles. Certains quartiers étaient mis en Zone de ville II (quartier d'Alt), ce qui leur conférait une certaine protection, mais très peu de quartiers et bâtisses de la fin du 19e siècle et début 20e.
Il aurait fallu définir très tôt ce que l'on voulait conserver, à notre avis toute la vielle-ville jusqu'à la porte de Romont, la ville moderne avec l'Avenue de la Gare, Rue Saint-Pierre, Pérolles et Beauregard. Il y avait ainsi encore bien assez de place pour construire des quartiers contemporains.
Pro Fribourg a obtenu un droit de recours limité en 1994, avec l'entrée en vigueur de la Loi sur la protection des biens culturels. Ce droit s'appliquait uniquement aux bâtiments et sites protégés. C'est en 2009 que Pro Fribourg a reçu un droit de recours étendu, inscrit dans la Loi sur l'aménagement du territoire et des constructions. Mais c'est depuis 1964, fondation de l'association, que Pro Fribourg se bat pour la conservation du patrimoine fribourgeois. C'est en effet Pro Fribourg qui a alerté le public, insistant sur l'importance de ne pas sacrifier la vieille ville aux promoteurs . Il faut dire qu'un projet de démolition de la rue des Bouchers a été évité in extremis au début des années 60. Lors de la démolition des cuves de Beauregard en 1990, Pro Fribourg n'avait pas encore un droit d'opposition légal, mais s'est battu de toutes ses forces pour éviter ce massacre, sans succès.
Pourquoi vouloir conserver les vestiges du quartier 1900 de Beauregard :
· Le quartier de Beauregard s'est développé suite à l'arrivée du Chemin de fer à Fribourg en 1862. D'une part, la ville a envisagé une artère qui se développe en direction de Villars-sur-Glâne, l'Avenue de Beauregard. Une rue de grande importance, on avait des ambitions et une vision du développement en ce temps-là: avec une grande largeur, ornée d'arbres d'avenue et bordée par des bâtisses d'un prestige certain (dont le bâtiment Beauregard 8 qui devait à l'origine comporter un rez-de-chaussée avec commerces). Et à l'arrière, un développement de maisons ouvrières (Rue des Rosiers, Rue de la Carrière) et de petites entreprises artisanales.
· Les 3 bâtisses que nous tentons de sauver font écho à celles encore présentes à l'Avenue du Midi, à la Rue des Rosiers, à Monséjour, à l'îlot se trouvant entre la Rue de la Carrière et l'Avenue de Beauregard et le bel immeuble du Beausiste. Les 3 bâtisses en question ont une place significative pour maintenir et comprendre cet ensemble. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien qu'elles se situent sur un périmètre évalué par la Confédération dont l'estimation est d'importance régionale (Inventaire ISOS).
· Du point de vue architectural, le bâtiment de l'Avenue de Beauregard 8 présente des caractéristiques intéressantes (façades, toitures, disposition) et des aménagements d'époque (menuiseries, carrelages, ferronneries, peintures murales) et mérite d'être conservé (cf. fiche du recensement des biens culturels immeubles du canton de Fribourg joint à ce courrier). Les deux autres bâtiments, sont aussi de qualité: la Forge située au Chemin de Richemond 5 est l'un des derniers témoins de l'activité artisanale du quartier. Le bâtiment, très peu modifié, présente encore à peu près son aspect d'origine. D'ailleurs, le Service des biens culturels a évalué ces bâtiments en valeur B et C, c'est-à-dire que tous les 3 devraient être conservés et protégés par le biais du PAL de la ville de Fribourg.
· TOUS trois peuvent être rénovés dans les règles de l'art et former un bel ensemble, à côté d'immeubles complètement ratés des années 1990.
· Le complexe immobilier projeté n'apporte pas de propriété architecturale supérieure à celle des bâtiments existants. Dès lors, pourquoi démolir des bâtiments dont la qualité architecturale est reconnue par les spécialistes (le Service des biens culturels), dont la facture et la durabilité sont prouvées (on ne construit plus comme cela aujourd'hui, ces bâtiments sont en bon état et peuvent durer encore des décennies) ?
· La population de la ville de Fribourg est en stagnation, bien que de nouveaux complexes immobiliers ont été construits ces dernières années. Démolir les bâtiments de Beauregard sous prétexte de densification n'est donc pas justifié.
· La procédure que nous avons faite pour sauver ces bâtiments nous donne raison, au niveau du Tribunal cantonal, sentence confirmée ce 12 mars 2019 par le Tribunal fédéral: le dossier à été mal emmanché dès le début, la ville et les promoteurs ne se sont pas inquiétés -ou n'ont pas voulu s'inquiéter- du sort des biens culturels situés sur la parcelle et n'ont pas consulté le Service des biens culturels. L'approbation du PAD, par la ville et le canton a fait totalement abstraction des intérêts de la protection des biens culturels. Nous n'allons pas entrer dans les détails ici, vous trouvez sur le site internet de Pro Fribourg le déroulement de cette procédure et les deux arrêtés du Tribunal cantonal et du Tribunal fédéral.
En effet, on arrive trop tard. Comme dit plus haut, de nombreux quartiers ont déjà été massacrés. Est-ce une raison pour baisser les bras? NON! Bien au contraire, beaucoup vous le diront: Pro Fribourg, grâce à ses cris d'alarmes lancés dès le début des années 60, a réussi à limiter les dégâts. Le barouf dont témoignent plus de 200 publications éditées par Pro Fribourg -disponibles en libre-service à la Bibliothèque cantonale et universitaire-, a permis de sensibiliser les citoyens, d'ébranler parfois nos politiciens. Et pourtant, la Commune reste responsable de l'aménagement de son territoire et non Pro Fribourg.
En restant à disposition pour de nouveaux échanges, nous vous adressons, Monsieur, nos meilleures salutations,
Au nom de Pro Fribourg,
Sylvie Genoud Jungo, secrétaire générale