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Miguel Altieri, l'éminent spécialiste de l'agroécologie de renommée mondiale, vient en Suisse. D'originie chilienne, il a commencé par étudier l'entomologie, puis a développé ses recherches vers les contrôles biologiques des agro-écosystèmes et enseigne l'agroécologie à l'Université de Berkeley en Californie. Il est depuis des décennies l'un des fervents défenseurs de l'agriculture durable et virulent critique de l'agrobusiness. En 1995 déjà, il a défini l'agroécologie comme la science de la gestion des ressources naturelles au bénéfice des plus démunis confrontés à un environnement défavorable: "Because the true root cause of hunger is inequality, any method of boosting food production that deepens inequality will fail to reduce hunger. Conversely, only technologies that have positive effects on the distribution of wealth, income, and assets, that are pro-poor, can truly reduce hunger."
* (Parce que la vraie cause profonde de la faim est l'inégalité, toute méthode pour stimuler la production alimentaire qui creuse les inégalités, ne parviendra pas à réduire la faim.
Inversement, seules les technologies qui ont des effets positifs sur la répartition des richesses, des revenus et des actifs, qui apportent du soutien aux pauvres, peuvent vraiment réduire la faim.)
L'agroécologie est une approche écosystémique qui puise dans les techniques et savoirs traditionnels des paysans pour créer une agriculture scientifique moderne et alternative. Les agrosystèmes doivent être robustes et autonomes dans leurs cycles biogéochimiques, le tissu social, les circuits commerciaux et financiers. Ils doivent limiter les dépendances: industries en amont et en aval, créanciers, subventions étatiques…
La conception de Miguel Altieri repose sur deux piliers fondamentaux: l'amélioration de la qualité du sol et de son activité biologique au moyen d'apports importants de matière organique, et le renforcement de la biodiversité végétale de surface afin d'améliorer les habitats qui abritent des biotes bénéfiques. Ces deux piliers assurent la santé des cultures et de l'ensemble de l'agro-écosystème.
Cependant la mise en pratique de l'agroécologie à large échelle ne va pas de soi. Olivier De Schutter, au moment de quitter son poste de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, décrivait quatre "verrous" empêchant le développement de l'agroécologie (Le Monde, 29 avril 2014) : "Le premier est d'ordre technologique : la modernisation de l'agriculture mondiale s'est fait uniquement selon un modèle productiviste. Le deuxième est socio-économique : de grands acteurs dominent le marché, aussi bien au niveau des producteurs d'intrants que des industries de transformation. La possibilité pour de petits acteurs ou même des acteurs de taille moyenne de créer des alternatives est donc très limitée. Le troisième obstacle est culturel : nos modes de vie pressés dépendent d'une alimentation transformée et facile à préparer. Enfin, l'obstacle politique : les gouvernements sont sensibles aux intérêts de leurs grandes entreprises agro-alimentaires, qui se trouvent de fait disposer d'un droit de veto sur les transformations d'ensemble."
Ces obstacles sont particulièrement présents en Suisse et semblent encore plus se marquer ces derniers temps. Depuis des décennies, le débat sur la politique agricole ne s'était jamais autant focalisé qu'aujourd'hui sur les quantités produites et l'augmentation de la production. La crise alimentaire, avec la hausse inattendue des prix il y a quelques années, a été reprise en Suisse comme prétexte par l'industrie et leurs alliés pour élever de nouveau la croissance de la production au rang de dogme sacré. Et de fait, les volumes produits par l'agriculture suisse sont en augmentation permanente avec un nouveau record en 2014. Cependant cette production croissante ne s'opère plus dans le cadre d'une production primaire efficiente et durable depuis longtemps. Elle ne peut être atteinte que grâce aux inputs très élevés en fourrages, énergie et technologie, dont la plus grande partie provient de l'étranger, rendant l'agriculture suisse dépendante de l'agro-industrie fournisseuse de ces intrants utilisés à outrance. Les augmentations de production se paient chèrement par des coûts et des dommages à l'environnement toujours plus élevés.
Depuis plusieurs années, ces coûts de production ont augmenté plus que les recettes engendrées. Pour la première fois de son histoire en 2009, l'agriculture suisse n'a réellement plus gagné un seul centime de sa production (voir figure 1). Son revenu ne se compose au bout du compte plus que des paiements directs de l'État. Sans la protection du marché encore bien présente en Suisse et financée au final par les consommateurs, les exploitations agricoles suisses présenteraient chaque année des dizaines de milliers de francs de déficit en lieu et place de revenu (voir figure 2). L'augmentation de la production agricole va de pair avec des dommages graves à de nombreux écosystèmes, pour lesquels la Suisse tient une triste place de queue de peloton parmi les pays européen concernant d'importants indicateurs, comme pour la consommation d'énergie par calorie alimentaire produite, pour les émissions d'azote particulièrement critiques ou pour la biodiversité. Ce qui n'arrange pas l'image dont souffrent les agriculteurs suisses dans la population avec un manque de reconnaissance et de revalorisation de leur métier.
Cette évolution dramatique aussi bien sur le plan économique qu'écologique et sociale, est favorisée par une politique agricole qui s'est éloignée depuis longtemps des principes de l'agroécologie préconisant des cycles fermés et une production adaptée au lieu. "Désormais, la plus haute, la plus belle performance que devra réaliser l'humanité sera de répondre à ses besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Cultiver son jardin ou s'adonner à n'importe quelle activité créatrice d'autonomie sera considéré comme un acte politique, un acte de légitime résistance à la dépendance et à l'asservissement de la personne humaine"
, écrit Pierre Rabhi (Vers la sobriété heureuse, 2010). Ce n'est qu'avec une approche plus agroécologique des pratiques agricoles, en Suisse comme ailleurs, que le travail des paysans pourra être revalorisé et plus respectueux des ressources. Profitons des conférences de Miguel Altieri en Suisse pour se rappeler que les enjeux de l'agroécologie nous concernent tous. S'intéresser réellement à l'agroécologie, c'est déjà entrer en résistance.
* Altieri, M.A. and Rosset, P. (1999). Strengthening the case for why biotechnology will not help the developing world: a response to McGloughlin.
AgBioForum, 2(3&4), 226-236.
Autre liens :
Présentation de Miguel Altieri "Agroécologie : principes et pratiques" (2012) :
Qui a le pouvoir?
Vidéo de 6 minutes en français Who's got the power?
Clip in English