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La pandémie de Corona a également remis la question sociale à l’ordre du jour. Des études récentes telles que celle de l’organisation mondiale de développement Oxfam («Le virus des inégalités. Réunifier un monde déchiré par le coronavirus grâce à une économie équitable, durable et juste»1) ou des déclarations récentes telles que celle du rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, M. Olivier de Schutter («L’UE doit se réinventer pour gagner la lutte contre la pauvreté »2) ne sont que deux exemples parmi tant d’autres qui ont fait de ce problème un enjeu.
Le terme «question sociale» était à l’origine compris comme désignant les nombreux maux sociaux liés au passage d’une société agraire à une société industrielle en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles. Le terme a été inventé dans la première moitié du XIXe siècle et concernait les conditions de travail extrêmement dures, l’hygiène et la sécurité au travail inadéquates dans les nouvelles entreprises industrielles, les très bas salaires de la main-d’œuvre des usines nouvellement créées, le travail des enfants très répandu, la scolarisation inadéquate, la malnutrition et les infirmités précoces, la disparition des petites entreprises, la pénurie de logements dans les villes à croissance rapide, l’augmentation de la criminalité, etc. Mais le XIXe siècle, surtout en sa deuxième moitié, a également été riche en propositions de solutions, allant des offres des propriétaires d’usines (par exemple, construire des logements d’usine tout en avertissant les travailleurs de ne pas s’engager dans une activité politique) aux œuvres sociales et aux enseignements sociaux des églises chrétiennes, en passant par les réglementations et la législation sociale de l’Etat (visant notamment à affaiblir la social-démocratie), jusqu’aux premiers mouvements syndicaux, socialistes et communistes (non sans slogans de lutte des classes en quête de pouvoir).
Depuis lors, la vie des travailleurs et de la main-d’œuvre des pays industrialisés dans leur ensemble s’est beaucoup améliorée. A ce jour, le terme d’«Etat providence» désigne les nombreux arrangements et efforts concrets visant à se rapprocher de ce que l’on appelle communément la «justice sociale». Cependant, ce qu’implique la «justice sociale» est toutefois controversé – les points de vue diffèrent largement, selon la vision du monde et l’image de l’homme de chacun. Et la question de savoir quelles sont les dimensions de la «question sociale» aujourd’hui, en cette troisième décennie du XXIe siècle, et quels sont les aspects en jeu, conduit à des considérations multiformes, ne pouvant pas toutes être mentionnées ici, mais dont il est urgent de reparler – largement et avec tous les peuples.
Depuis le début de la pandémie de Corona et des mesures gouvernementales l’accompagnant pour la contenir, non seulement les personnes directement touchées se sont exprimées, mais aussi des représentants renommés des élites économiques ont livré des analyses et des propositions sur la question sociale moderne.
Par exemple, au milieu de l’année 2020, après la «première vague» de la pandémie en Europe, le fondateur et actuel PDG du Forum économique mondial (FEM), Klaus Schwab, et le conseiller économique Thierry Malleret ont publié un livre au titre de l’édition en français «Covid-19: La Grande Réinitialistion» dans lequel ils discutent également en détail des éléments constituant selon eux la question sociale aujourd’hui.
Les bouleversements sociaux …
Dans le chapitre du livre consacré aux bouleversements sociaux, on trouve des formulations que l’on n’aurait guère attendues de Klaus Schwab jusqu’à présent. En voici quelques exemples: «Un cliché très trompeur lié au virus Corona est la métaphore du Covid-19 comme le ‹grand égalisateur›. Le contraire est vrai. Le virus du Covid-19, selon l’endroit et le moment où il frappe, a exacerbé les conditions d’inégalité existantes. […] Cette situation est antérieure à la pandémie, bien sûr, mais comme nous l’avons observé face à d’autres problèmes mondiaux, le virus a agi comme un facteur de renforcement, nous obligeant à reconnaître et à admettre la gravité de cette inégalité problématique déjà ignorée par beaucoup de gens pendant trop longtemps. […] Le deuxième effet de la pandémie et du verrouillage qui a suivi a été de nous faire prendre conscience du profond décalage entre la nature et la valeur inhérente du travail accompli, d’une part, et sa rémunération économique, d’autre part. En d’autres termes, les personnes dont la société a le plus besoin sont les plus mal rémunérées économiquement. La vérité donnant à réfléchir est celle-ci: les héros de la crise immédiate du Covid-19, ceux qui ont soigné les malades (à leurs risques et périls) et fait tourner l’économie, font partie des groupes professionnels les moins bien rémunérés, notamment les infirmières, les nettoyeurs, les livreurs, les travailleurs des usines alimentaires, des maisons de retraite et des entrepôts. Leurs contributions au bien-être économique sont souvent les moins reconnues.»3
Et de même: «De plus, une politique monétaire mondiale très accommodante augmentera l’inégalité des richesses en faisant monter le prix des actifs, en particulier sur les marchés financiers et dans l’immobilier.»
… et l’agitation sociale
M. Schwab et M. Malleret dressent également le tableau des conséquences sociopolitiques de cette évolution: «Il se pourrait qu’assez de gens soient tellement indignés par l’injustice flagrante du traitement préférentiel accordé exclusivement aux riches qu’ils s’exposent à une large réaction sociale. […] L’un des plus grands dangers post-pandémique est l’agitation sociale. […] Bien avant que la pandémie ne s’empare du monde, il y a eu une augmentation des troubles sociaux dans le monde entier. Le danger n’est donc pas nouveau, mais il est amplifié par le virus du Covid-19». Parce que «après la pandémie, le nombre de ceux qui sont maintenant parmi les chômeurs, les inquiets, les malheureux, les outragés, les malades et les affamés va augmenter de façon spectaculaire».
La jeunesse – source de la grande réinitialisation?
M. Schwab et M. Malleret proposent également des solutions. Ils réclament surtout un «nouveau contrat social» dont les contours restent cependant assez vagues. Ils attribuent un rôle particulier à la jeunesse. Ainsi, le chapitre sur les bouleversements sociaux se termine en ces termes: «La jeune génération est un pionnier déterminé de la profonde mutation sociale. Il ne fait guère de doute qu’ils seront un catalyseur de changement et une source cruciale de grands bouleversements.» Et quelles sont, selon les auteurs, les questions brûlantes de la jeunesse? Elles se résument dans les mots clés suivants: «Changement climatique, réforme économique, égalité des sexes et droits des LGBTQ [lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et queers, ndt].»
La question demeure: Comment veut-on nous faire comprendre que ceux-là mêmes qui ont contribué, de manière assez significative, au déséquilibre social dans le monde d’aujourd’hui prétendent maintenant vouloir résoudre les problèmes? Et que faire réellement des solutions proposées répondant, à ce point,à l’«esprit du temps?
Autour de la réunion numérique du FEM de cette année, plusieurs autres voix se sont également exprimées s’accordant, à bien des égards, aux vues de Klaus Schwab et Thierry Malleret.
Timothy Garton Ash
Le 19 janvier 2021, Timothy Garton Ash, l’un des plus célèbres porte-paroles des vues néolibérales, ancien conseiller de Margret Thatcher, membre fondateur du Conseil européen des relations extérieures et lauréat de nombreux prix et ordres prestigieux, a récemment présenté ses réflexions sur l’avenir du libéralisme dans trois pages de la «Neue Zürcher Zeitung» (NZZ). Il y diagnostique un échec du libéralisme depuis 1989 suggérant qu’à l’avenir, les libéraux devraient se présenter également en tant que «libéraux conservateurs-socialistes». Pour expliquer cela, il écrit: «C’est un lieu commun que de constater une augmentation spectaculaire des inégalités dans de nombreuses sociétés avancées. […] Pour réduire l’inégalité des chances dans la vie, les libéraux doivent faire face simultanément à de multiples inégalités: celles de la richesse, de la santé, de l’éducation et de la géographie, bien sûr, mais également celles entre les générations et les inégalités, moins évidentes, de pouvoir et de considération.Pour remédier à ces inégalités multidimensionnelles, nous devons soutenir des mesures plus radicales que celles envisagées par la plupart des libéraux au cours des trois décennies écoulées depuis 1989. […] Peuvent y contribuer l’impôt négatif sur le revenu (comme Milton Friedmanl’a recommandé), le revenu de base inconditionnel […], l’héritage minimum universel financé par l’impôt […], en plus les soins médicaux, le logement et la sécurité sociale de base.»
Le fossé entre les riches et les pauvres …
Le 23 janvier, la NZZ a publié un article principal, intitulé «Corona – l’inégalité». Les diagnostics ressemblaient à ceux de M. Schwab et de M. Malleret, et la conclusion semblait également assez inhabituelle pour les lecteurs de la NZZ: «Tirer les leçons de cette crise – et mieux préparer la prochaine – signifie de penser au-delà du quotidien pour enfin reconnaître l’inégalité sociale comme un enjeu politique central de notre temps et agir en conséquence. Quant à ceux qui ne se sentent pas concernés par une telle réflexion, la raison les guidera. Et ils arriveront aux mêmes conclusions: la pandémie et ses conséquences seront surmontées lorsqu’elles le seront partout. Toujours est-il que la prochaine crise sera moins rapide et moins profonde si le fossé entre les riches et les pauvres se réduit au lieu de s’élargir».
… est-il surmontable par le capitalisme?
Et cette même «Neue Zürcher Zeitung»publie, peu de jours après, le 27 janvier, un reportage sur la lettre annuelle du PDG de Blackrock, Larry Fink, aux PDG des grandes entreprises du monde entier. Blackrock gère et distribue environ neuf mille milliards de dollars américains dans le monde entier, soit près de treize fois la valeur ajoutée totale de la Suisse, le produit intérieur brut suisse de 2020. Avec cette masse d’argent, Blackrock influence les décisions des entreprises et des investisseurs – et très probablement les décisions politiques – dans le monde entier. Dans sa lettre aux PDG des grandes entreprises, M. Larry Fink identifie trois grands problèmes auxquels le monde est confronté: la pandémie tenant le monde en main, les inégalités, l’augmentation des inégalités contribuant à la polarisation sociale et le changement climatique se faisant de plus en plus sentir même dans les pays industrialisés occidentaux». Plus bas, l’auteur de l’article cité sur Larry Fink estime que «sa confiance dans l’avenir et son optimisme se basent sur la certitude que le capitalisme sera la solution aux problèmes, capable de ramener ces développements menaçants sur une voie durable».
Ne pas mettre la charrue avant les bœufs!
Il ne faut pourtant pas se faciliter trop la tâche en ne pensant, face à ces affirmations, qu’au dicton de faire entrer le loup dans la bergerie. Peut-être certains dirigeants d’entreprises se trouvent-ils réellement confrontés à une sorte de «mauvaise conscience» quant aux conséquences d’un système économique et financier qu’ils ont eux-mêmes contribué à façonner pendant des décennies. Peut-être que certains dirigeants d’entre eux craignent vraiment des troubles sociaux contre-productifs s’ils continuent comme avant. Ou peut-être ne s’agit-il que de nouveaux investissements, des chiffres d’affaires et d’attentes de bénéfices adaptés à l’esprit du temps.
Une question, même plus importante, demeure: l’état actuel des analyses et des solutions proposées aux problèmes mentionnés, convainquent-ils? Des points d’interrogation sont de mise! N’en soulevons que celle-ci. Au XIXe siècle, par exemple, le capitalisme n’a guère résolu les problèmes générés par lui-même, au XXe siècle non plus. En règle générale, les concessions n’ont progressé qu’au terme de longues luttes, souvent acharnées, parfois même sacrificielles. L’histoire du mouvement ouvrier en témoigne. En Suisse, la démocratie directe a contribué à atténuer ces luttes et à envisager des solutions de manière consensuelle. Chaque pays européen a donc sa propre histoire, sans parler des autres continents.
Et que faire des contradictions lorsque, par exemple, d’une part, tout doit être mobilisé pour mettre en œuvre les nouvelles technologies ouvrant la voie à la «20-to-80-society», et qu’en même temps, on déplore leurs conséquences? Hans-Peter Martin et Harald Schumann, dans leur livre «Die Globalisierungsfalle. Der Angriff auf Demokratie und Wohlstand» (Le piège de la mondialisation.L’attaque contre la démocratie et la prospérité) souligne ce problème en évoquant, dans le chapitre d’ouverture (intitulé «La ‹20-to-80-society›. Les leaders mondiaux sur la voie d’une civilisation différente»), une réunion de représentants d’entreprises de premier plan et d’hommes politiques retraités de renommée mondiale, ayant eu lieu à la fin du mois de septembre 1995 dans un prestigieux hôtel américain. Les intervenants ont expliqué, aux cours de brèves déclarations comment grâce à l’emploi généralisé de technologies modernes dans l’avenir seuls 20 % de la main d’œuvre qualifiée ne seraient nécessaire pour les emplois exigeants, cela signifiant que 80 % parmi eux deviendraient pratiquement superflus. On pourrait, y avait-on dit, leur proposer des emplois mal payés, mais surtout, tout comme le suggéra à l’époque Zbigniew Brzezinski, leur offrir du «tittytainment», variante modernede l’ancienne devise romaine «du pain et des jeux». Aujourd’hui, nous parlerions, face au problème, plutôt du revenu de base inconditionnel et des médias sociaux.
Ne pas abandonner les questions aux «élites»
Or, l’essence de la question sociale doit être approfondie. Elle est liée à la conception de l’homme dans son essence et les nécessités dues aux évolutions des conditions de vie, de l’avenir, dans sa vie et dans son action, de chaque citoyen de notre terre. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 en a formulé la base, avec l’article 1 qui proclame: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité».
Par conséquent, quel en est le sens pour la coexistence des êtres humains, pour leur droit fondamental au libre développement de la personne dans leur contexte social, pour leurs aspirations en matière d’ordre économique, de profession et de vie économique rendant justice à la nature humaine? Il s’agit donc de bien davantage que de simples retouches – d’ailleurs discutables. La discussion approfondie de ces questions est à l’ordre du jour, dans les temps de la pandémie et ceux d’après. Comment concevons-nous notre vie ensemble? La quête de réponses humaines à cette question et à celles promouvant des progrès concrets ne peut être abandonnée aux «élites»: c’est une action profondément démocratique. •
1 v. Oxfam (Oxford Comittee for Famine Relief) France: «Le virus des inégalités – Oxam France». https://www.oxfam.org-publications-le-virus-des-inegalites. 25/01/21
2 https://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID%3D13073%26LangID%3DE. 29/01/21
3 Citations d’après l’édition allemande
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