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Quand on demande aux gens si l’argent fait le bonheur, on reçoit des réponses très variées. Certains sont persuadés que c’est effectivement le cas, car comment expliquer sinon pourquoi tant de personnes se démènent pour en amasser ? D’autres sont moins persuadés de la justesse de cette maxime et beaucoup répondent très clairement par la négative. Ils rappellent que le bonheur de l’être humain vient de l’intérieur, que l’argent n’y contribue pas et peut même avoir des effets négatifs.
Mais que nous dit la recherche moderne sur ce sujet ?
Un revenu plus élevé apporte dans une vie une plus grande satisfaction
Les personnes bénéficiant d’un revenu élevé ont plus de possibilité de réaliser leurs désirs matériels personnels. Elles peuvent se procurer davantage de biens et de services et jouissent d’un meilleur statut social. C’est une évidence. Néanmoins, le rapport entre le revenu et le bonheur – à un moment donné et dans un pays déterminé – a été le thème de recherches empiriques de grande ampleur. Et les résultats sont clairs : les personnes nanties se déclarent nettement plus heureuses que celles qui le sont moins. Cette corrélation positive entre revenu et bonheur est donc statistiquement confortée.
Considérons cependant d’un peu plus près les estimations empiriques sur ce lien entre argent et bonheur. La corrélation positive entre le revenu et la satisfaction dans la vie a été par exemple établie quantitativement à l’aide des données du Panel socioéconomique allemand pour la période 1985-2003 : le revenu du ménage suit la courbe de la satisfaction de vie exprimée, tous les autres facteurs étant constants. Une duplication du revenu entraîne une augmentation d’environ 0,5 point sur l’échelle de satisfaction allant de 1 à 10. Ainsi, une personne qui avait estimé sa satisfaction à 8 passe à 8,5 environ après doublement de son revenu, ce qui représente une hausse appréciable du bonheur.
Si nous restons en Allemagne, l’analyse, après l’événement politique majeur que fut sa réunification, donne des résultats pareils aux enquêtes antérieures. Le revenu réel a rapidement augmenté dans l’ancienne RDA. Cet accroissement a-t-il été accompagné d’une hausse du niveau de bonheur ? Oui, les Allemands de l’Est, devenus en moyenne plus riches, se sont déclarés sensiblement plus heureux. Et cette augmentation du sentiment subjectif est imputable pour 35 à 40% à la forte hausse des revenus réels. Les 60 à 65% restants ont été attribués par les chercheurs à l’élargissement de la liberté individuelle et à l’amélioration des services publics.
Si les travaux montrent qu’une augmentation du revenu et de la fortune accroissent la satisfaction dans la vie, les différences de revenus n’expliquent cependant que partiellement les différences de bien-être subjectif. Aux Etats-Unis, la valeur de corrélation simple est de 0,20. Il serait faux de conclure, comme on le fait parfois, que cette valeur basse signifie que le revenu n’a pas d’importance pour le bien-être subjectif. La satisfaction dans la vie ne dépend pas seulement du revenu et cette faible valeur de corrélation indique seulement que d’autres facteurs sont intervenus, comme le chômage et des occurrences non économiques impliquant par exemple la santé et les attitudes de la personne. Notons en effet que les individus qui, en raison de leur personnalité, poursuivent surtout des buts liés à un idéal, tendent à se déclarer plus heureux que ceux qui visent des fins matérielles ou, plus généralement, extérieures, telles que des succès financiers ou une reconnaissance sociale.
Les liens entre le revenu individuel et le bonheur ont surtout été étudiés dans les pays industrialisés, mais les résultats peuvent être extrapolés aux pays en développement et aux pays émergents : une personne qui voit son revenu augmenter à un moment donné est plus satisfaite de son existence.
… Mais pas indéfiniment et pas dans chaque situation
Si l’augmentation du revenu et de la fortune se répercute sur le degré de satisfaction dans la vie, cet effet demeure limité. Le rapport entre revenu et bonheur n’est pas linéaire : son « utilité marginale » est décroissante. Nous sommes renvoyés ici à une loi économique qu’on observe dans d’autres domaines : la première part de gâteau a une utilité élevée, le deuxième part est encore la bienvenue, mais rend déjà moins heureux que la première. A la cinquième part, lorsqu’on a cessé d’avoir faim, l’envie de gâteau tarit. Il en va de même avec le revenu : les premiers succès financiers obtenus par une personne partie de rien (le fameux laveur de vaisselle du mythe américain) la comblent de bonheur. Mais une fois atteint le premier million, 1000 dollars de plus ou de moins n’ont plus guère d’impact sur l’échelle de la satisfaction.
Cet état de fait est confirmé par différentes études. Une enquête ancienne sur les valeurs de l’être humain (World Value Survey), réalisée lors de trois cycles (1980-1982, 1990-1991 et 1995-1997) dans 18 à 30 pays du monde entier, a réuni à ce sujet 87 806 observations, révélant qu’un accroissement du revenu proportionnellement similaire augmente dans une moindre mesure le bonheur des personnes situées dans les classes de revenu élevé.
Les études font état d’une relation positive, mais clairement décroissante, entre le revenu et la satisfaction individuelle. il arrive même que, dans certaines situations, un revenu supplémentaire ne soit pas ressenti comme une expérience positive ou neutre, mais comme une charge. Prenons le cas du gagnant à la loterie. Au début, sa joie est grande et sa satisfaction augmente – mais provisoirement. Il quitte son emploi. Ce faisant, il perd des contacts sociaux importants et la reconnaissance liée à son activité. Il se trouve en outre soumis à une forte pression : on attend de lui qu’il soutienne financièrement sa famille et ses amis. Selon certaines études, après une période d’adaptation, la satisfaction moyenne du gagnant à la loterie n’est pas significativement meilleure qu’avant son coup de chance. Observons que le revenu élevé, dans ce cas, produit deux effets opposés. D’un côté, il garantit un confort matériel durable. De l’autre, il prive le sujet de la possibilité de tirer satisfaction d’un travail qu’il a accompli.
Les habitants des pays riches tendent à se sentir plus heureux
Ce qui s’observe avec le revenu individuel vaut aussi pour les pays : les personnes vivant dans un pays riche se disent en moyenne plus heureuses que celles qui vivent dans un pays pauvre.
L’exaltation de la pauvreté (et d’une vie sans stress proche de la nature) est loin de refléter la réalité. Dans ces études, les différences du coût de l’existence quotidienne sont évidemment prises en compte. Une utilité marginale décroissante du revenu s’observe aussi si l’on compare diverses régions de la planète. Dans les pays en développement, tout gain supplémentaire améliore clairement la satisfaction dans la vie.
Mais lorsqu’un pays atteint un certain niveau de richesse, le revenu national moyen n’a plus qu’une influence minime sur le degré de satisfaction moyen des habitants.
Extrait du titre Le bonheur
de Bruno S. Frey et Claudia Frey-Marti
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes