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Sound & Vision XIII
Nico: Punk suprême Bassiste de Nico entre 1981 et 1986, James Young publie en 1994 «The End», «célébration» selon ses propres termes de ce qu’il vécut durant cette période. Interpellé sur les motivations de cette publication: à celle de la cupidité, il ajoute, non sans une désagréable ironie, qu’il souhaitait «évoquer des aspects dont on […]
Nico: Punk suprême
Bassiste de Nico entre 1981 et 1986, James Young publie en 1994 «The End», «célébration» selon ses propres termes de ce qu’il vécut durant cette période.
Interpellé sur les motivations de cette publication: à celle de la cupidité, il ajoute, non sans une désagréable ironie, qu’il souhaitait «évoquer des aspects dont on ne parle pas dans la littérature Rock: les échecs.»
Anecdotes sordides de menaces aux couteaux, de relents d’Héroïne brûlée dans le bus de tournée, de sachets dissimulés dans l’anus aux passages des douanes, le portrait qu’il dresse de celle qui, certes, revendiquait alors les stigmates de ses injections, ses dents rongées et sa peau abîmée provoque un évident malaise.
Non pas lié à la réalité des propos rapportés, mais à la manière indécente et à la vulgarité à la limite de l’irrévérence avec laquelle Young (qui ne sait même pas exactement qui elle est lorsqu’il la rencontre à Manchester en 1981) se réfère à ses souvenirs de Nico.
Restitution crasse de faits qui trouveraient bien leur place dans la presse à scandales, les dix premières minutes de «Nico Icon» ne sont pas rassurantes quant au ton adopté de ce documentaire sur le mannequin, l’actrice, la musicienne et chanteuse qui incarna avec autant de grâce que de décrépitude la Pop Culture des décennies soixante et septante.
«Nico Icon» de Susanne Ofteringer n’est pas apologique, c’est certain.
Le film est sans concession sur le parcours énigmatique et progressivement pathétique, aussi bien que sur le tempérament mutique, glacial et désespéré d’une artiste dont John Cale — malgré une absence d’exaltation et une froide retenue lorsqu’il évoque Nico (égérie warholienne, chanteuse sur le premier Velvet Underground) qu’il accompagnera pourtant sur tous ses albums solo à l’exception de «Drama of Exile» — avance sans hésitation qu’elle restera une des artistes majeures du vingtième siècle.
A la différence radicale de Young, si Susanne Ofteringer (qui réalise un travail remarquable sur le montage d’archives photos et filmiques) ne comble ni ne vernit aucune des crevasses accidentées de la vie, du corps et de l’esprit de Nico, elle documente toujours avec respect et sans jugement moralisateur. Au ton, adéquat, les images sont soutenues
par une bande originale parfaite qui traverse toute la discographie studio et live de Christa Päffgen.
Née à Cologne en 1938, elle ne connaîtra jamais son père, abattu par la Gestapo après avoir servi dans la Wehrmacht.
Adolescente à l’exceptionnelle beauté qu’elle considérera rapidement comme une disgrâce et dont elle s’appliquera sa vie durant à s’affranchir, solitaire et sans amis, elle flâne sur Kurfürstendamm à Berlin quand elle est repérée par le photographe Herbert Tobias. C’est lui qui encouragera Christa à changer de prénom pour celui de Nico, plus approprié selon lui à l’univers de la mode.
Prénom qu’il emprunte à un ancien amant, le réalisateur Nico Papatakis que Nico fréquentera de 1959 à 1961.
Super modèle à 16 ans, Coco Chanel, Vogue et l’agence Ford s’arrache le physique sculptural et l’astrale beauté de Nico.
Sans enthousiasme, ni intérêt pour ce statut d’objet lisse et parfait, Nico se détourne progressivement du mannequinat et obtient ses premiers rôles d’actrice dont une apparition dans la Dolce Vita de Fellini.
C’est sous l’impulsion de Papatakis, qui note la particularité de son timbre de voix, qu’elle prendra des cours de chant avant de quitter Paris pour New York et d’être propulsée en 1967 au coeur du «Flying Circus», projet d’art total d’Andy Warhol réunissant la musique, l’art et la vidéo et qui voit les débuts du Velvet Underground dont Nico sera la chanteuse sur l’album séminal «The Velvet Underground And Nico» avant de rapidement quitter le groupe.
Critiquée pour ses compétences approximatives de chanteuse, Nico persévérera cependant dans la seule voie pour laquelle elle semble accorder un semblant d’engouement.
Grave, faillible, monocorde et souvent monotone, c’est cette signature vocale qui fraiera avec l’avant-garde Folk, le Rock et la musique expérimentale. Une musique sombre, «cathédralesque» et gothique qu’elle écrit et compose tout en ne quittant plus l’harmonium dès son deuxième album «Marble Index» réalisé avec John Cale en 1969.
Des années soixante jusqu’à son misérable et tragicomique décès d’une hémorragie cérébrale à Ibiza en 1988, à la
suite d’une chute à vélo qui aurait vraisemblablement été provoquée par une insolation, sur près de trois décennies, c’est un long et lent dérapage qui symbolise le destin de Nico.
Sa toxicomanie, des relations nombreuses où l’état amoureux est toujours éphémère et rapidement désalimenté: Lou Reed, John Cale, Alain Delon dont elle aura un fils qu’il ne reconnaîtra jamais et qu’elle ne pourra pas prendre en charge, Philippe Garrel dont elle partagera la vie durant dix ans et sera la muse sur sept de ses réalisations, Jim
Morrison…
Les témoignages qui ponctuent «Nico Icon» dépeignent une personnalité trouble et troublée, décrite comme désintéressée, sans passion, à la sexualité pauvre et pas épanouie, froide et renfermée.
A l’exception de celui de sa tante — considérée comme une deuxième mère — et d’un fils lui vouant un grand amour, tous traduisent un détachement apparent quand ce n’est pas un certain agacement et une distance émotionnelle évidente à l’évocation de l’hermétisme opaque et austère de cette femme à l’apparence insensible et mélancolique, désinvestie dans son rapport aux autres.
La vie de Nico résonne comme une errance dévitalisée que seule sa musique semble avoir enthousiasmé.
Une vie — ou plutôt un état de survie — aussi en partie guidée par des impulsions extérieures dues à un certain hasard, celui d’être au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes. Des personnes dont sa seule beauté suffisait à convaincre du chemin à emprunter: celui de la mode, du cinéma, de la musique.
Un destin au glamour et à la success story qu’apparents, cohabitant plutôt mal que bien avec une lutte acharnée contre sa propre existence.
m.j.