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02/05/2012
Jean-Jacques Rousseau et le sacrement du mariage
Il existe, dans La Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau, un passage extraordinaire, plein d'ardeur mystique. On dit souvent que Rousseau n'était pas religieux au sens chrétien, qu'il vénérait surtout les principes de la Cité, comme le faisait Plutarque, qu'il adorait. Ne faisait-il pas de Caton un modèle absolu? Pourtant, son roman a pour héroïne sainte une femme qui est une résurgence de la célèbre Héloïse du douzième siècle, amante d'Abélard: Rousseau fait comme si les vertus pures et nobles du Moyen Âge pouvaient encore se trouver en Suisse, au bord du Léman, au pied des Alpes, dans un lieu protégé du vice, qu'illustrent à ses yeux les grandes villes que sont Paris et Londres. On est déjà dans le romantisme. Rousseau, de son propre aveu, voulait placer dans la vie ordinaire les règles morales les plus hautes.
On se souvient que pour obéir à son père, conformément à l'esprit protestant, Julie d'Étange accepte de se marier avec un homme à qui ce père chéri doit la vie alors qu'elle a déjà connu charnellement l'amour avec Saint-Preux. Elle songe d'abord à se partager entre les deux hommes, à la mode de Paris; mais, au moment du mariage, entrant dans le temple et entendant le pasteur, elle est saisie d'une véritable crise intérieure. Elle sent l'œil de Dieu posé sur elle, et regarde le pasteur comme son organe - sa parole comme l'écho de celle de l'Être suprême! Alors, soudain, elle se sent devenir différente. Elle se dit créée, née une seconde fois; il lui semble retrouver sa virginité. Au bord de l'abîme, elle se sent habitée par un esprit nouveau - ou par une idée nouvelle -, qui la sauve.
Rousseau, à ce moment, a des accents sublimes, qui tendent à donner à Dieu une figure; car bien que, fidèle à Calvin, il se refuse à aller clairement dans ce sens, il s'appuie, pour mieux le faire passer, sur les images du monde sensible. Julie décide de devenir une épouse fidèle et aimante et d'oublier son lien avec Saint-Preux, et une grande lumière vient en elle; alors elle dit: A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais délivrée, et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'Être dont il est le trône, et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne: Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné.
En principe, si on veut ce que Dieu veut, on est dans l'état mystique; Jeanne Guyon l'entendait de cette façon. Si on fait sienne la pensée divine, on est uni au Saint-Esprit! Cependant, Rousseau refuse de dire que le trône de Dieu est autre chose que le ciel visible - refuse par exemple de le décrire comme un trône royal, ainsi que cela se faisait dans la littérature catholique. Il ne reprend pas davantage des figures d'ange qui seraient présentes dans l'âme - et pourraient, par exemple, prendre le visage d'un mari idéalisé. Le sentiment ardent ne renvoie qu'aux commandements de Dieu. Julie, certes, dit aussi, dans la même lettre, qu'au fond de l'âme, l'être humain a l'image de la divinité, et que la beauté de cette image est ce qui conduit à aimer le bien et à haïr le mal: les résolutions sont effectuées à partir du modèle éclatant qui vit dans le cœur de chacun. Rousseau croyait réellement que la conscience morale était liée par le sentiment à la divinité. Il avait un profond sens esthétique du bien et du mal: les vertus le soulevaient d'enthousiasme. Mais cela restait souvent abstrait. Il est rare qu'il montre une présence aussi claire de la divinité que dans ce passage au sein duquel Julie se sent habitée par un esprit nouveau. Il ne fait pas cependant de celui-ci une vivante allégorie, comme dans la littérature mystique ancienne - ou comme Victor Hugo en a souvent donné des exemples. Pourtant, à partir de l'idée de la liberté, si chère à Rousseau, n'a-t-on pas sculpté d'or, à Paris, le génie de la Colonne de Juillet?
La seule évocation figurée de Dieu que Rousseau se permet, on l'a vu, est l'œil spirituel: L'œil éternel qui voit tout, disais-je en moi-même, lit maintenant au fond de mon cœur, proclame Julie. On a beaucoup représenté cet œil dans le triangle lumineux et glorieux, au sein de l'art baroque, et François de Sales disait que le Christ regardait l'âme au travers du monde sensible, pour lui semblable à un treillis. Dans l'ancienne Égypte, l'œil d'Horus était à lui seul comme un ange portant la sagesse divine. Mais la sobriété de Rousseau au sein de ses images a l'avantage qu'elles étaient toujours agréées par son intelligence: il fuyait la fantaisie baroque d'un Voltaire, qui aimait les images merveilleuses par pure volupté.
Que Rousseau se soit enflammé pour la présence divine dans le sacrement du mariage, le plus lié à la vie sociale de tous, n'en reste pas moins significatif de sa volonté de voir Dieu surtout dans cette vie sociale, comme la critique l'a généralement admis.