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Le Bromo, royaume des divinités du feu
Avec 3 illustrations ( 112-114Par René Naville
Le port de Sourabaya, chef-lieu de la province Java Est, qui avant la guerre concur-rençait celui de Djakarta, a aujourd'hui beaucoup perdu de son importance, la presque totalité du commerce indonésien s' étant concentré dans la capitale indonésienne. Le vice-gouverneur de Java Est, à qui je rendis visite lors de mon passage à Sourabaya, m' avait demandé, avec la courtoisie coutumière des Javanais, ce que j' aimerais visiter dans la région. Je lui fis part du vif désir que j' avais de gravir le fameux volcan Bromo, but d' excursion autrefois réputé, mais quelque peu délaissé depuis la guerre. Un itinéraire fut assitôt fixé et le lendemain 12 février, par une pluie battante, je me dirigeais, accompagné de deux jeunes Javanais, vers le sud-est. En quelques heures de voiture, nous atteignions le petit port de Probolinggo, sur le détroit de Madoera, à mi-chemin entre Sourabaya et l' île de Bali. Accueillis par le régent, qui se joignit à nous, nous nous engageâmes sur un chemin de campagne encore fort bien entretenu qui, à travers une luxuriante végétation, nous conduisit dans le petit village de Sukopura, sis à 800 mètres d' altitude dans le massif du Tengger. Celui-ci présente plusieurs agglomérations égrenées sur ses flancs, et dont la population passe pour être une des plus anciennes et des plus pures de l' Indonésie. Une trentaine de villages ou « desa » ont gardé ainsi à travers les âges des pratiques religieuses et des traditions relevant du Civaïsme, coutumes restées il est vrai beaucoup moins pures que celles en usage à Bali, car l' Islam, qui a conquis tout le reste de l' archipel, n' a pas été sans exercer à la longue une certaine influence sur le milieu.
L' ombre a déjà envahi les contreforts du Tengger lorsque nous arrivons à Sukopura qui domaine la plaine avoisinante, offrant une vue splendide sur le détroit de Madura. Nous y sommes accueillis par une brave Hollandaise, d' origine javanaise, qui nous installe aussitôt dans un petit pavillon où nous restons à deviser à lueur de rustiques lampes à pétrole jusqu' à une heure avancée dans la nuit. Le lendemain, à 4 heures du matin, nous repartons chaudement équipés et nous nous engageons sur le chemin qui va nous conduire jusque sur la crête de la Caldera du Bromo. Dans l' aube naissante, nous croisons, descendant à pas pressés, de longues files d' indigènes, hommes, femmes et enfants, vêtus de sarongs colorés et qui, portant leur charge sur la tête ou suspendue au classique balancier de bambou, transportent le produit de leur récolte quotidienne, fleurs, fruits et légumes, jusqu' au marché le plus proche. Car le massif du Tengger est une des régions les plus fertiles de Java; la terre composée de cendres étant particulièrement féconde. Ici croissent en abondance, jus- qu' à plus de mille mètres, le maïs, qui forme la nourriture principale de l' indigène, la pomme de terre, le chou-fleur, les roses, les violettes, les fraises, les prunes, la vigne, autant de produits qui rappellent à l' Européen sa lointaine patrie. A travers un luxuriant paysage encore plongé dans l' ombre et sous un ciel constellé d' étoiles, nous gravissons ainsi les pentes abruptes du Tengger pour parvenir au petit village de Ngodisari, à 1935 m. d' altitude.
Après avoir parlementé avec les gardiens du village rassemblés devant le portique de bois qui marque son entrée, nous gravissons un sentier étroit pour arriver bientôt au sommet de la Caldera. Là, nous pouvons admirer un des plus extraordinaires spectacles qu' il m' ait été donné de voir. A nos pieds, à 150 mètres de profondeur s' étend, tel un paysage lunaire, la bassin en forme de fer à cheval de la Caldera, désert de sable d' un diamètre de 11 km. dans sa partie la plus large, au milieu duquel surgit le cône du Bromo d' où s' échappe, se détachant sur le ciel encore sombre, une épaisse colonne de fumée blanche. Aux côtés du Bromo s' élève, affectant la forme d' un pain de sucre, le Batok ( 2440 m .), prolongé par le Widodaren ( 2614 m .) et le Segorowedi, autant de volcans éteints appartenant au même complexe. Plus loin, les parois escarpées de la Caldera, atteignant en certaines parties une hauteur de 600 m ., s' illuminent graduellement sous l' effet de l' aurore qui commence à rosir l' horizon. Sur le désert de sable jaune ( dasar ) s' étendant à nos pieds, s' allongent des ombres violettes, cependant qu' au sud, dans le ciel bleuissant, se dessine peu à peu la silhouette conique du Smeru, coiffé d' une calotte de fumée blanche. Entre ce volcan haut de 3700 m ., sur les pentes duquel fleurit l' edelweiss, et la Caldera du Bromo, s' interposent l' Ider Ider ( 2527 m .) et le Kepala ( 3055 m .), au pied desquels s' étagent de charmants lacs.
Le soleil est déjà haut sur l' horizon quand nous nous engageons dans le sentier abrupt qui, en quelques minutes, nous conduit dans le « dasar », sillonné en plusieurs endroits de profonds ravins. Toute vie semble avoir abandonné ces régions. Pourtant, le fameux botaniste suisse H. Zollinger, qui visita en 1858 le Tengger où, éprouvé par le climat, il tomba gravement malade, a relevé dans ce cirque quelques traces de végétations telles que YAdavia vulcanica, l' Imperata et YArtemisa indica.
Rappelons ici que Zollinger, étudiant de Candolle, explora l' Est de Java une première fois de 1842 à 1847. Il entreprit également, à l' époque, des expéditions à Sumatra, Bali, Lombok et les Celebes. Rentré en Suisse en 1848, il repartit pour Java en 1855 où il mourut dans le massif du Tengger à l' âge de 37 ans en 1859. Sa tombe est aujourd'hui encore visible dans le cimetière de Malang, petite ville sise à une trentaine de kilomètres à vol d' oiseau du Bromo. De ses expéditions à Java, il a rapporté 20 000 échantillons de plantes représentant mille espèces différentes qui ont été réunies à la collection de Moritzi, professeur de botanique à Soleure. C' est à lui qu' on doit le terme « flora malesiana », dont il a circonscrit les frontières avec une remarquable exactitude. Il a procédé également à de nombreuses mensurations d' altitude dans le Tengger. Les résultats de ses travaux sur cette région sont consignés dans un petit livre, Gebirgssysteme Ost Java, 1858.
Laissant sur notre droite le Batok ( 2440 m .), nous atteignons le pied du Bromo ( 2581 m .) qui s' élève de 189 m. au-dessus de la mer de sable. La pente du cône, extrêmement glissante, était pourvue autrefois de marches aujourd'hui disparues. De jeunes indigènes, vêtus de sarongs orange et rouge vif, s' offrent, au moyen d' attelles, à hisser les excursionnistes jusqu' au sommet. En vingt minutes, nous atteignons la crête du cratère d' où se dégage une fumée suffocante chargée d' émanations à base d' acide sulfurique et nitrique ce qui, en période d' intense activité, rend une trop longue station dans ces lieux extrêmement périlleuse. Le soleil se détache, tel une grosse boule orange, derrière cet écran de vapeurs. Le fond du cratère reposant à 330 m environ, n' apparaît que par intermitence, laissant entrevoir des eaux bouillonantes bientôt recouvertes par de nouvelles bouffées de fumée. Les indigènes silencieux qui nous entourent s' amusent à rattraper les piécettes que nous jetons dans le cratère. Le plus souvent, elles restent accrochées sur les pentes à une dizaine de mètres de nous. Il serait d' ailleurs dangereux de s' aventurer plus bas. Le cratère qui atteint 800 m. de diamètre, a souvent changé de forme au cours des temps. Au siècle dernier, on pouvait distinguer dans le fond un petit lac bleu aujourd'hui disparu. Le volcan semble avoir repris activité au début du 19e siècle. Des éruptions, accompagnées d' émanations gazeuses empoisonnées et de pluies de cendres, se sont manifestées en effet en 1804, 1820, 1838, 1842, 1895 et au début de ce siècle.
Selon la théorie la plus courante, la Caldera, au milieu de laquelle se trouve le Bromo, serait les restes d' un volcan haut de 4500 m ., pourvu de 4 centres éruptifs. Une explosion pareille à celle qui s' est produite au Krakatau aurait donné naissance à la dite Caldera et à de nouvelles formations volcaniques comme le Bromo. Disons ici que la plupart des volcans de Java ( on en compte 139, dont 14 actifs ) connaissent aujourd'hui une activité nouvelle. Beaucoup d' entre eux ne peuvent malheureusement être visités, étant encore occupés par des « gangs » qui se sont réfugiés sur leurs flancs. C' est le cas notamment du Merapi au centre de Java et du Ghedé près de Djakarta.
Après avoir fait le tour du cratère, nous redescendons en nous laissant glisser sur les pentes abruptes du cône, et après avoir traversé le « dasar » nous regagnons la crête de la Caldera. Le Bromo se dresse au loin, panaché d' une colonne de fumée et j' évoque, en le contemplant une dernière fois, tous les rites et légendes auxquels il a donné naissance. Chaque année, au mois de décembre, la population des villages environnants, les mahométans y compris, viennent ici rendre hommage au panthéon du grand Sang Higang Batara Brama, le dieu du feu éternel. Une foule bigarrée se presse alors sur les crêtes déchiquetées de la Caldera, portant des offrandes de fruits, de légumes et de fleurs. Après une première invocation au Bromo, commence la descente dans le « dasar », chaque village précédé de son prêtre, le « doekoen ». Une première halte a lieu au pied de la paroi hantée par Soenan Pernata. Puis au pied du cône, des prières sont adressées à Soenan Perniti, protecteur de ces lieux. Les mêmes rites sont accomplis au sommet du cône, en l' honneur de Soenan Ten-goeck, qui habite les bords du cratère. Les pèlerins se tournent alors vers leur « doekoen » et, se prosternant, l' invitent à faciliter la réalisation de leurs vœux. En formulant une prière, les doekoens précipitent ensuite dans le gouffre les offrandes que des enfants agrippés le long des pentes cherchent à recueillir au vol.
A Ngodisari nous sommes accueillis par le « doekoen » de l' endroit: un vieillard au visage émacié paraissant sculpté dans l' ivoire. Assis devant une grossière table de bois dans sa maison faite de bambous et de feuilles de palmes, il nous conte, en vieux javanais, l' his de Kjahi Koesoemo, fils de Kjahi Desmat et Kjahi Demah, qui se précipita dans le cratère du volcan. Ses parents qui étaient stériles, avaient promis à Brahma leur ving-cinquième enfant en holocauste. Leur vœu ayant été exaucé, le jeune garçon se sacrifia volontairement.
Au mois de février ont lieu dans chaque village du Tengger de grandes fêtes rituelles, durant lesquelles des offrandes sont offertes par les « doekoens » revêtus, pour cette occasion, de tuniques cérémonielles. De l' eau bénite, contenue dans un vase de bronze, sur lequel sont ciselés les signes du zodiaque et l' image de diverses divinités, est répandue sur les fidèles au moyen d' un rameau composé de feuilles et de fleurs consacrées. Cette même coupe, le « raci », vestige d' anciens rites voués aux esprits telluriques et supraterrestres, sert également à la purification des fidèles avant le pèlerinage au Bromo.
D' autres fêtes ont lieu en juillet, août et septembre en l' honneur des morts.
Notre hôte nous accompagne jusqu' à la sortie du village qui est étonnament propre et coquet. Des jeunes femmes, vêtues du traditionnel sarong et les seins découverts, peignent sur le pas des portes leur longue chevelure noire qu' ornent des agrafes d' or. Plus loin, l' une d' elles, gracieuse et légère, remonte une ruelle portant sur le dos un grand cylindre de bambou empli d' eau de source. En passant, nous visitons le cimetière où les tombes sont orientées du nord au sud, contrairement à ce qui se passe dans tous les cimetières musulmans. Après avoir pris congé du « doekoen » et du « tuka », le chef du village, nous prenons le chemin du retour, laissant derrière nous le Bromo dont on aperçoit encore la colonne de fumée flottant dans le ciel bleu au-dessus de Ngodisari, dont il est à la fois le protecteur et la divinité redoutée.