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Des biologistes de l'Eawag et de l'université de Berne ont découvert une nouvelle espèce de poisson dans le complexe des lacs de Thoune et de Brienz. La nouvelle espèce, provisoirement baptisée «Balchen 2», se distingue des cinq autres espèces de corégones répertoriées dans le lac de Thoune sur le plan morphologique, écologique et génétique. Il faut aller dans le lac russe d'Onega, 200 fois plus grand, pour rencontrer une plus grande diversité de corégones.
Les corégones revêtent une grande importance écologique et halieutique pour les lacs périalpins et intéressent donc fortement la recherche. Une équipe de scientifiques de l'Eawag et de l'université de Berne regroupés autour du spécialiste de l'évolution et de la biologie des poissons Ole Seehausen a donc étudié la diversité des corégones de la Suisse et des régions limitrophes dans le cadre de projets pluriannuels.
Qui cherche trouve
Lors de l'inventaire systématique de la faune piscicole des 32 lacs périalpins effectué entre 2010 et 2017 dans le cadre du «projet Lac», les biologistes ont été fascinés par la diversité de corégones des lacs de l'Oberland bernois. Pour aller plus loin, la doctorante Carmela Dönz a examiné le génome de plus de 2000 poissons et étudié d'anciens rapports ainsi que les informations fournies par les pêcheurs professionnels et les travaux de génétique effectués par David Bittner sur les échantillons des programmes de monitoring des années 1950 à 1970.
Résultat : il existe dans les lacs de Thoune et de Brienz une espèce de corégone qui, même si elle ressemble sur le plan génétique, morphologique et comportemental aux «Balchen» et «Felchen» déjà connus, s'en distingue nettement. Elle a été provisoirement baptisée «Balchen 2». Les scientifiques impliqués dans les projets Corégones de l'Eawag et de l'université de Berne travaillent actuellement à la description scientifique de la nouvelle espèce et à une révision de la taxonomie des corégones de l'Oberland bernois. Avec les six espèces qu'il compte maintenant, le lac de Thoune est l'un des plus riches au monde en corégones. Il faut aller à l'ouest de la Russie, au lac Onega, pour en rencontrer davantage (neuf espèces). Et il n'est pas précisé si ces neuf espèces apparaissent vraiment ensemble ou si elles vivent dans des régions distinctes de cet immense lac. Le lac des Quatre-Cantons compte lui aussi six espèces de corégones. Toutefois, les Felchen d'Alpnach ne se rencontrent quasiment que dans le bassin du lac d'Alpnach.
Mais d'où les lacs périalpins tiennent-ils leur prodigieuse diversité de corégones ?
L'occasion fait le taxon
Lorsque la dernière période glaciaire s'est achevée il y a environ 15 000 ans et que les glaciers ont donné naissance aux lacs périalpins en se retirant, les ancêtres des corégones actuels en ont vite colonisé les moindres recoins. Certains se sont mis à frayer près du fond, d'autres près de la surface, d'autres encore en plein lac. «En s'adaptant aux différents habitats, les poissons ont pu tirer le maximum des ressources disponibles, explique Dönz. Cette spécialisation s'est faite en fonction de la profondeur mais aussi d'autres caractéristiques environnementales.»
C'est ainsi que les corégones ont développé différents caractères morphologiques. Par exemple, les poissons spécialisés dans la vie en eau libre se sont doté d'un grand nombre de branchiospines (épines osseuses à l'intérieur des branchies) afin de mieux filtrer le minuscule zooplancton. Leurs cousins vivant près du fond où ils se nourrissent de grosses larves d'insectes et de mollusques benthiques ont aujourd'hui des branchiospines moins nombreuses mais plus robustes et une morphologie buccale différente.
Étant donné que, dans chaque niche écologique, les animaux les mieux adaptés ont également eu les meilleures chances de se reproduire, ces différences morphologiques se sont inscrites dans les gènes. Et comme les différents groupes se sont reproduits à différentes profondeurs et ont donc transmis leur patrimoine génétique isolément les uns des autres, ils ont fini par former des espèces distinctes. Les lacs profonds du pourtour des Alpes étaient particulièrement propices à ce processus.
Cinq spécialistes ...
Sur les espèces de corégones qui sont ainsi apparues dans les grands lacs de l'Oberland bernois, trois étaient déjà connues : le petit «Brienzlig», qui chasse le zooplancton en plein lac et fraie en général en très grande profondeur, le grand «Balchen» qui s'est spécialisé dans la consommation de larves d'insectes et autres organismes benthiques et se reproduit à faible profondeur près des rives, et le «Felchen» qui ressemble beaucoup au brienzlig mais présente un corps plus grand et ,surtout, se reproduit plus tard dans l'année. Au lac de Thoune, deux espèces sont venues les compléter : le «Kropfer» qui se nourrit de benthos comme le Balchen mais vit en grande profondeur, et l'«Albock» qui vit près de la surface mais a une tout autre histoire.
... et un nouveau-venu
La nouvelle étude vient appuyer les indices selon lesquels les corégones du lac de Thoune aujourd'hui appelés «Albock» appartiendraient à une autre espèce que l'«Albock» historique décrit dans les textes du XVe au début du XXe siècle comme étant la principale espèce de corégone du lac. En recoupant les analyses génétiques et les sources historiques, il apparaît que l'«Albock» actuel descend de corégones du lac de Constance introduits dans les années 1930. Cette espèce est devenue économiquement importante après la pollution des eaux – restée cependant modérée dans les lacs de l'Oberland bernois.
Pour Carmela Dönz, «il est possible que cette espèce introduite ait pu profiter des changements subis par l'écosystème ces dernières dizaines d'années». Le fait que le nouvel «Albock» ait pu perdurer en tant qu'espèce distincte en présence des corégones locaux intéresse particulièrement les biologistes. C'est en effet d'autant plus étonnant qu'il se reproduit à une période et à une profondeur qui se recoupent avec celles du Balchen. Ce type de chevauchement n'existe pas entre les espèces apparues dans le même lac. Le cas des corégones confirme donc pour la première fois la théorie selon laquelle les espèces qui se sont formées dans deux zones géographiques séparées (ici le lac de Constance et le Wendelsee, l'ancêtre des lacs de Thoune et de Brienz), peuvent souvent coexister même lorsque leurs niches écologiques se chevauchent. Chez les espèces apparues dans un même lac, en revanche, les différentes niches écologiques sont souvent des facteurs d'isolement indispensables : si certaines disparaissent, les espèces se mélangent. C'est ainsi, par exemple, que la pollution des eaux a causé la disparition d'espèces de corégones dans la plupart des grands lacs suisses, notamment en profondeur, là où l'oxygène est venu à manquer.