Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06916.jsonl.gz/164

La synagogue de la Freigutstrasse à Zurich a été inaugurée en 1924.
Archives de l’histoire de l’architecture de la ville de Zurich
Là-haut, sur le domaine Frei
Au début du XXe siècle, la ville de Zurich était un lieu attractif pour les familles juives. Ils s’intégrèrent avec leur culture et de nouvelles synagogues virent également le jour, comme celle de la Freigutstrasse.
«Les jours de grande célébration juive, toute la famille se rendait à la synagogue de la Freigutstrasse. Étant donné que la salle de prière était toujours pleine à craquer et que j’étais le plus jeune membre de la famille, je devais à chaque fois chercher une place de libre. Entre deux prières, on se retrouvait à l’extérieur de la synagogue, sur le parvis, non loin de la gare de Selnau. Les hommes d’un côté et les femmes de l’autre, bien sûr», se souvient Roger Reiss. Dans son livre, il se remémore des scènes du quartier juif de Zurich, notamment ses premiers contacts avec le lieu de culte de la Société religieuse israélite dans le quartier de Enge.
Vers 1900, Zurich était la seule ville de Suisse où la vie juive était aussi variée. Dans les années qui suivirent l’émancipation des juifs de 1866, la ville devint un lieu attrayant pour les familles israélites de Suisse et de l’étranger. La première vague migratoire vint du sud de l’Allemagne, d’Alsace, ainsi que des communes Endigen et de Legnau dans le Surbtal, qui abritaient une importante communauté. Et quelques années plus tard déjà, une rumeur circulait au sein des communautés juives d’Europe de l’Ouest: à Zurich, la parnosse (les «moyens de subsistance» en yiddish) courrait les rues. Dans Statistik der Judenwanderungen («Statistiques sur l’immigration juive»), la ville de Zurich recensa l’arrivée de 7997 immigrés de l’Est entre 1911 et 1917. Ils venaient de Russie, de Pologne russe et de Galicie. Souvent, il s’agissait de proches de juifs résidant déjà à Zurich, comme Kurt Guggenheim le décrit dans Alles in Allem, son roman autobiographique en quatre volumes sur Zurich: − «Leib», dit l’homme au chapeau noir, «nous sommes là». − «Tous?» − «Sidia et les enfants sont en bas.» − «Maman!», cria le jeune homme en bras de chemise, «Maman, Ruben est arrivé avec toute la famille.»
Une spécificité notoire de cette communauté d’immigrés juifs, dont l’implantation s’est faite rapidement, est que ses membres continuent de pratiquer le culte hérité de leurs aïeux. Celui-ci se différencie en de nombreux points du culte de la communauté israélite de Zurich, qui est établie depuis longtemps et dont les pratiques sont proches de celles du sud de l’Allemagne. Les juifs venus d’Europe de l’Est vers 1900 fondèrent donc «leur» Société religieuse israélite (IRG) et créèrent ainsi leurs propres institutions. Toutefois, il manqua pendant de nombreuses années à cette communauté en forte expansion un lieu de culte qui puisse répondre à ses besoins. En 1917, l’IRG put acquérir une partie du domaine de la famille Landolt sur une petite butte de Selnau. En 1918, un appel d’offre d’architecture fut réalisé mais les fonds nécessaires au financement de la construction ne furent réunis qu’au début de l’année 1923.
L’obtention du permis de construire correspondant aux plans des architectes zurichois Henauer et Witschi se heurta toutefois à une opposition teintée d’antisémitisme. Celle-ci fit valoir que «ce bâtiment à l’architecture orientale» était incompatible avec l’environnement direct et qu’il entraînerait l’arrivée «d’une population étrangère indésirable». «Il n’est donc pas justifié [...] de faire une exception pour ce cas unique de construction inutile. [...] Si, à l’avenir, l’ensemble de Selnau est acheté par les israélites, nous autoriserons la construction de la synagogue.» Même l’inspecteur de la police des constructions ne dissimula pas sa position hostile. Mais le conseil municipal de Zurich ne se laissa pas influencer. Il soutint les spécialistes à l’origine de l’expertise esthétique du bâtiment, qui avaient établi que la construction ne constituerait en aucun cas une défiguration ou une dégradation importante du paysage de la rue, de la ville ou de ses environs.
Le 14 septembre 1923, la pose de la première pierre fut célébrée et un an plus tard, le 17 septembre 1924, la synagogue du 37 de la Freigutstrasse fut inaugurée. Dans son cahier 1/1925, la revue de construction suisse Schweizerische Bauzeitung dédia une évaluation détaillée à cette extraordinaire construction: «Tout comme à la construction d’une église, il manque à la construction d’une synagogue une tradition vivante indispensable. [...] Partant de ce postulat, on peut dire qu’une solution heureuse a été trouvée dans le cas présent et que bien des communes réformées et catholiques devraient envier cette communauté israélite pour son lieu de culte.»
Votre commentaire