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«Dès l'âge de treize ans je quittai le lieu de ma naissance (Baudéan, près Bagnères-Adour, Hautes-Pyrénées, province ci-devant Bigorre) pour me rendre à Toulouse, dans l'intention d'étudier l'art de guérir, sous les auspices de M. Larrey (Alexis), mon oncle, chirurgien-major et professeur de l'hôpital général de cette ville, associé correspondant de l'Académie royale de chirurgie de Paris.» Telles sont les premières lignes des «Mémoires et campagnes» de Dominique Jean Larrey, baron et chirurgien en chef de la Grande Armée ; une somme que viennent de publier les éditions Tallandier à l'occasion de la célébration du bicentenaire du sacre de l'Empereur.C'est aussi, pour le lecteur médecin, l'occasion de nourrir nombre de réflexions concernant, par exemple, l'évolution de la pratique médicale autant que l'évolution du recours à la langue française pour décrire cette même pratique. Avec, d'emblée, cette troublante évidence : le plaisir né de la lecture de ces Mémoires d'un chirurgien qui traversa, mains agiles et tête haute, toutes les turbulences politiques et militaires européennes de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. Dominique Jean Larrey, chirurgien-major des vaisseaux du roi avait, en 1792, été affecté à l'armée du Rhin.L'année 1801 le voit nommé chirurgien en chef de la garde consulaire. L'histoire de la médecine militaire retient de lui l'invention ou la co-invention, les experts en discutent encore des «ambulances volantes» à une époque où l'usage voulait que les blessés restent sur le champ de bataille jusqu'à ce que celle-ci s'achève. Cette même histoire retient aussi les nombreux échecs qu'il essuya pour réorganiser le service de santé des armées ainsi qu'une dextérité, une probité et un courage devenus légendaires. Les archives gardent également le souvenir d'un Larrey privilégiant la gravité de la lésion et le degré de l'urgence au rang et au grade des soldats blessés ; un Larrey soignant, le cas échéant, les blessés des rangs ennemis. Il est vrai que cette époque, cruelle certes, était aussi de celles où la pratique de la guerre correspondait encore à des lois qui pour n'être pas écrites étaient scrupuleusement respectées.Pour le dire autrement en ces temps où l'on ne parlait pas d'éthique, on avait une certaine conception de la morale et de l'honneur. L'honneur, c'est précisément le mot employé par Wellington à Waterloo. Wellington soulevant son chapeau et déclarant, au passage de Larrey : «Je salue l'honneur qui passe». Qui aurait pu imaginer, il y a deux siècles en Europe, que l'on pourrait un jour torturer au nom de la guerre et, mieux encore, que des médecins militaires puissent aider à la réalisation d'une telle pratique ? De ce point de vue, l'actuelle campagne américaine d'Irak, pour ne parler que d'elle, témoigne de l'évolution des murs.Dans l'avant-propos introductif de cette édition des Mémoires, Jacques Jourquin nous trace aussi le profil d'un homme qui, en dépit des nombreux éloges qu'il reçut des puissants, se vit régulièrement exclu des honneurs institutionnels. C'est ainsi que l'on refusa même au fils de Larrey, également chirurgien, que son père, mort le 25 juillet 1842, puisse être inhumé «dans un petit carré des Invalides». Le 16 octobre de la même année, Louis-Philippe acceptait, dans sa grandeur, une délibération du Conseil municipal de la ville de Paris qui accordait gratuitement et à perpétuité «deux mètres de terrain dans le cimetière de l'Est» pour la sépulture de celui dont Napoléon Bonaparte a dit qu'il avait laissé dans son esprit «l'idée du véritable homme de bien».Larrey avait sans doute autant de talent que de caractère. Il avait aussi une aisance certaine dans le maniement de la plume comme en témoignent le millier de pages des cinq volumes de ses Mémoires. On peinerait ici à qualifier simplement cette somme. Les souvenirs de ses déplacements professionnnels y voisinent avec son souci constant de formation médico-chirurgicale. Chaque campagne napoléonienne fournit l'occasion de diagnostics nouveaux, d'hypothèses physiopathologiques, d'essais thérapeutiques.Avant la Révolution de 1789, le chirurgien-major des vaisseaux du roi s'était intéressé au scorbut autant qu'à la faune nord-américaine lors de sa «Campagne de l'Amérique septentrionale». L'éventail de son champ d'observation s'élargira ensuite bien vite. A commencer par les campagnes du Rhin, de Corse, des Alpes-Maritimes, de Catalogne («Mémoire sur l'anthrax»), d'Italie (concept de l'«ambulance volante») ; celles d'Egypte et de Syrie («Mémoires sur l'ophtalmie endémique en Egypte, sur le tétanos traumatique, sur la peste»). C'est à ce stade qu'il y a ce formidable passage intitulé «Fièvre jaune, considérée comme complication des armes à feu». C'est aussi le moment où il recueille les informations qui lui feront écrire son «de l'hepatitis».On le voit ici longuement tâtonner. Privé du savoir d'une infectiologie à peine en gestation, le chirurgien tente d'isoler les causes de ce phénomème qui «commence par un mouvement de fièvre accompagné de douleurs vagues, d'une sorte de dyspnée passagère, de la perte de l'appétit et d'assoupissement». Il décrit «la peau sèche», «le teint jaunâtre», «le bas-ventre tuméfié», «les digestions lentes et difficiles» des sujets malades. Faute de comprendre, il évoque «la châleur brûlante du jour, attaquant avec plus de force les personnes grasses», «le vin pris en quantité et liqueurs spiritueuses», «l'eau saumâtre, dont les soldats en garnisons à Soueys et à Qatich ont fait usage».Larrey ignore qu'il ouvre, avec l'Empereur, ce que les élèves de Louis Pasteur poursuivirent dans le sillage de la colonisation française. Il doit aussi faire sans l'anesthésie. Mais le dénuement ces Mémoires l'attestent peut aussi être un aiguillon pour sans cesse agir ; une confiance toujours renouvelée dans l'avenir.«Mémoires et campagnes », Baron Larrey. Paris : Editions Tallandier. Deux volumes sous coffret. Le second volume comprend notamment : «Relation médicale des campagnes et voyages de 1815 à 1840» que le baron Larrey avait fait paraître chez Baillière, en 1841 mais qui était devenu inaccessible ou presque.