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32. Il ne faut jamais s'éloigner ou entièrement ou beaucoup des exercices spirituels pour se livrer à ceux du corps: il faut que l'âme s'habitue à pouvoir les reprendre facilement, et il est nécessaire, qu'en se prêtant aux seconds, elle reste au fond toujours attachée aux premiers. Car, comme il a été dit plus haut, ce n'est pas l'homme qui a été créé pour la femme, c'est la femme qui a été faite pour l'homme. (I. Cor. XI, 9.) Les choses spirituelles ne sont pas pour les corporelles, mais ce qui est du corps se rapporte à ce qui est de l'esprit. Nous appelons ici exercices corporels les travaux qui se font à la main. Car il est d'autres exercices du corps qui nécessitent l'aide de son action, comme sont les veilles, les jeûnes et autres oeuvres de ce genre : accomplies avec discrétion, ces oeuvres n'empêchent point les exercices spirituels, elles leur viennent en aide. Que si on s'y livre sans retenue au point que, par la défaillance de l'esprit ou par la langueur du corps, les oeuvres spirituelles se trouvent empêchées, celui qui a agi de la sorte, a privé son corps de la pratique d'une bonne action, son esprit, de l'affection du bien, son prochain, du bon exemple, Dieu, de l'honneur qui lui en serait revenu : il est sacrilège et coupable devant Dieu à tous ces points de vue. Non que, selon le sentiment de l'Apôtre, cette sorte d'excès ne paraisse pas chose humaine, et qu'il ne convienne pas et ne soit point juste que la tête ne souffre pas dans le service de Dieu, elle qui a ressenti tant de douleurs quand elle était livrée à la vanité du siècle, que le ventre ne souffre pas la faim jusqu'à pousser des rugissements, lui qui s'est repu jusqu'au vomissement . mais en tout ceci, il faut garder une mesure. Il faut parfois affliger le corps, il ne faut pas le détruire. « Car lexercice du corps n'est utile qu'en peu de chose, et la piété est utile à tout. » (I. Tim. IV, 8.) C'est pourquoi, à un certain degré restreint, c'est-à-dire sans vouloir satisfaire ses concupiscences, il faut avoir quelque soin de la chair. Il faut la traiter avec retenue, lui faire sentir une discipline spirituelle, afin que ni dans le mode, ni dans la qualité, rien ne paraisse qui ne convienne point à un serviteur de Dieu. Les membres qui sont les moins honnêtes en nous, nous devons les entourer de plus d'honneur. Ceux qui sont honnêtes n'ont besoin de rien. Non-seulement cela, mais encore nous devons rendre toute notre vie, bien que cachée aux regards des hommes, sainte et convenable aux yeux de Dieu, et faire de notre manière de vivre, bien que renfermée entre les murs de notre habitation, un spectacle digne de l'attention des anges, et agréable à leurs yeux. « Que tout ce qui vous concerne, » dit l'Apôtre, « soit honnêtement réglé parmi vous. » (I. Cor. XIV, 40.) La bienséance et la convenance sont agréables au Seigneur, et les Anges les aiment. C'est pourquoi l'Apôtre ordonne que les femmes soient voilées à cause des Anges. (I. Cor. XI, 10.) Et comme, soit le jour, soit la nuit, ces saints esprits sont avec vous dans vos cellules, vous gardant, se réjouissant de votre application à la vertu, et vous secondant en ce travail, il leur est très-agréable de voir que, même loin des regards des hommes, tout, dans votre conduite, se passe selon la convenance.
33. Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez, n'importe qu'elle autre action, accomplissez tout dans le Seigneur, pieusement, saintement et religieusement. Si vous prenez vos repas, que votre sobriété orne votre table déjà d'elle-même assez sobre. Quand vous mangez, ne vous livrez pas tout entier à cette action, mais que votre âme ne néglige pas sa nourriture tandis que votre corps prend ses aliments, et que méditant, ou que rappelant quelque chose de la douceur du Seigneur, ou de la doctrine des Ecritures, elle se nourrisse et se pénètre de ces sucs nutritifs. Que le besoin naturel du corps soit satisfait, non à la façon des séculiers et selon les appétits de la chair; mais ainsi qu'il convient à un moine et à un serviteur de Dieu; car, même pour la santé physique, plus on prend ses aliments avec règle et convenance, plus la digestion est facile et salutaire. Il faut donc veiller et sur le mode et sur le temps, sur la quantité et sur la qualité de la nourriture. Il faut fuir les assaisonnements étrangers et superflus. Il faut, ai-je dit, prendre garde à la «manière» et ne pas répandre son âme sur toute nourriture ; « au temps, » ne point devancer l'heure ; à la « qualité, » ne se servir, à moins d'une nécessité manifeste, que des plats qui sont préparés pour toute la communauté. Quant à l'apprêt, que nos aliments, et je conjure de veiller sur ce point, que nos aliments soient mangeables et non affriandissants ou délicats : à la concupiscence suffit sa malice; comme elle ne petit arriver, ou ne parvient qu'avec peine à satisfaire au besoin de la nature, si quelque délectation ne vient l'y engager et l'y conduire; si elle commence à être excitée en recevant des douceurs de la part de ceux qui ont entrepris de faire la guerre à ses entraînements, on sera deux contre un, et la continence court un danger manifeste.
34. Ensuite, ce qui a été dit de la nourriture, il faut le dire du sommeil. Veillez autant que cela est dans votre pouvoir, ô serviteur de Dieu, à ne pas dormir tout entier; que votre repos ne soit pas l'ensevelissement d'un corps étouffé, mais le délassement de vos membres fatigués; la réparation et non l'extinction de votre âme. Le sommeil est une chose suspecte, et semblable, en très grande partie, à l'ivresse. Excepté les vices qui ne trouvent pas de contradiction dans l'homme endormi, la raison sommeille avec le corps. Pour ce qui est de notre progrès vers la perfection à laquelle nous sommes obligés de tendre, il n'y a pas, dans notre vie, de temps si complètement perdu que celui qui est donné au sommeil. Avant donc d'entrer dans son engourdissement, emportez toujours dans votre esprit ou dans votre mémoire quelque sainte pensée en laquelle vous vous endormiez tranquillement, qu'il vous soit agréable de retrouver en songe, qui vous reprenant à votre réveil, vous rétablisse dans l'état où vous vous trouviez la veille. Ainsi, pour vous, la nuit sera illuminée comme le jour, et les ténèbres brilleront d'un grand éclat, qui éclairera les délices que vous goûterez. (Ps. CXXXVIII. 12) Vous vous endormirez paisiblement, vous reposerez en paix, vous vous réveillerez sans difficulté, et à votre lever, vous vous trouverez agile et dispos, prêt à reprendre les occupations que vous n'aviez abandonnées qu'en partie. Une nourriture et des sensations réglées appellent un sommeil réglé. Le sommeil charnel et de brute, le sommeil du Léthé comme l'on dit, doit être chose abominable pour le serviteur de Dieu. Celui que vous ne devez pas détester, si vous le prenez au temps et dans la mesure nécessaire, c'est ce repos dont vous pourrez facilement, après le délassement convenable, faire sortir les sens de votre corps et de votre âme, les appelant et les envoyant, comme le pratique un père de famille à l'égard de ses serviteurs, aux travaux nécessaires à l'esprit; ainsi le religieux prudent et dévoué à Dieu doit se conduire en sa cellule et en sa conscience, comme un sage père de famille se comporte en sa maison. Qu'il n'ait pas, pour employer les expressions de Salomon, qu'il n'ait pas dans son domicile « une femme acariâtre » (Prov. XXI. 9.), sa chair, mais qu'il la règle par la sobriété, qu'il l'assouplisse à l'obéissance, qu'il la dispose à supporter le travail, toujours prête à être dans le besoin et dans la satiété, dans l'abondance et dans la privation. Que ses sens extérieurs ne soient pas ses conducteurs, mais ses serviteurs; que ceux du dedans soient sobres, et lui produisent de bons fruits; que toute sa maison, que toute la famille de ses pensées soit si bien réglée, si bien disciplinée, qu'il dise à l'une: allez, et qu'elle aille; et à une autre : venez, et qu'elle vienne; et au corps qui est son serviteur : fais ceci, et qu'il le fasse sans regimber. Le religieux qui s'arrange ainsi et s'établit de la sorte dans sa conscience, peut très bien être placé dans une cellule, et confié sans vanité à son heureuse solitude. Mais c'est là l'état des parfaits ou de ceux qui commencent à atteindre la perfection; nous l'avons proposé aux novices et à ceux qui débutent, afin qu'ils apprennent ce qui leur manque, et qu'ils voient jusqu'où ils doivent porter le zèle pour leur avancement.