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T'es bête ou quoi?
Nous assistons depuis quelques années à une recrudescence de discours dénonçant les monothéismes. Par leurs récits sur la création du monde, ils institueraient la supériorité de l’être humain sur les animaux. Et justifieraient, de fait, la domination du premier sur les seconds.
La maltraitance animale, engendrée notamment par l’industrialisation massive de l’élevage, est un fait et un scandale. Avec l’hyper-consommation de nos sociétés, certaines traditions religieuses portent sans doute une responsabilité intellectuelle et morale dans le «spécisme» qui justifie, pour certains, ces dérives. Une autre lecture des textes fondateurs est pourtant possible.
Le récit de la Création dans le livre de la Genèse laisse paraître que les animaux puis l’homme sont créés le même jour. Ils ont donc un «vivre-ensemble» à développer dans un espace commun qui leur a préexisté. Ce n’est qu’ensuite que Dieu donne un pouvoir particulier à l’homme. Le verbe utilisé ne légitime cependant pas la prédation. Il encourage un soin apporté à l’autre. De ce récit, il ressort encore que, dans le jardin originel, l’animal n’est pas un objet de consommation.
De tout temps, l’humain a tendance à vouloir plus que ce qui lui est offert. L’épisode du déluge nous le rappelle. Au sortir de l’arche, Dieu autorise Noé à se nourrir des animaux. Mais il martèle que son alliance vaut pour toutes les créatures vivantes. Relisez Genèse 9, c’est patent.
Je salue encore le Qohélet et son interrogation fondamentale: «En effet, le sort final de l’être humain est le même que celui de la bête. Un souffle de vie identique anime les humains et les bêtes, les uns comme les autres doivent mourir. L’être humain ne bénéficie d’aucun avantage sur la bête puisque, finalement, tout part en fumée… Qui peut affirmer que le souffle de vie propre aux humains s’élève vers le haut tandis que celui des bêtes descend vers la terre?»
Quelle modernité pour un texte si ancien! On peut aller plus loin, et je me risque à affirmer que l’enjeu, aujourd’hui, consiste à sortir de la classification des espèces. Nous avons à penser «le vivant» comme un tout. Et l’interdépendance fondamentale qui nous lie: nous humains; eux animaux; elle, la terre qui nous accueille. Ce n’est qu’au prix d’une réflexion exigeante et d’engagements concrets que nous parviendrons à viser un équilibre global.
Par mon père, je suis originaire de Ballaigues dans le canton de Vaud. Ses habitants sont traditionnellement appelés «Les ânes». D’où cette prière dont l’origine m’est inconnue.
Seigneur, donne-nous de garder
les pieds sur terre…
Et les oreilles dressées vers le ciel
pour ne rien perdre de ta parole.
Donne-nous un dos courageux pour supporter
les hommes les plus insupportables.
Donne-nous d’avancer droits,
en méprisant les caresses flatteuses
autant que les coups de bâton.
Donne-nous d’être sourds aux injures
et à l’ingratitude. C’est la seule surdité
que nous ambitionnons.
Donne-nous de ne jamais désespérer
de ta miséricorde si gratuite pour ces ânes
si disgracieux que nous sommes, toi qui as fui
en Egypte et as fait ton entrée prophétique
à Jérusalem sur le dos d’un des nôtres.
L’auteure de cette page
Line Dépraz a été consacrée pasteure dans l’EERV en 1994. Après quinze ans de travail en paroisse, elle a effectué deux mandats comme conseillère synodale. Elle est aujourd’hui pasteure à la cathédrale de Lausanne dans un ministère qui articule la spiritualité aux questions de société.