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Peter von Matt
Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 2002, pour
Die tintenblauen Eidgenossen, München, Hanser Verlag, 2001
Né à Lucerne en mai 1937, Peter von Matt a fait ses classes à Stans, dans la ville où sa famille a joué un rôle important depuis plusieurs générations, avant de poursuivre des études d’allemand, d’anglais et d’histoire de l’art à l’Université de Zürich qu’il couronne par un important travail sur Grillparzer, ouvrage entrepris sous la direction du Professeur Emil Staiger. En 1964, après s’être marié, il commence une carrière d’enseignant, tout d’abord dans le secondaire supérieur au Gymnase de Lucerne. Dès 1967, pourtant, il revient à l’Université de Zürich où l’engage Emil Staiger comme assistant et où, en 1970, il fait sa thèse d’habilitation – consacrée à E.T.A. Hoffmann. En 1971, il devient professeur assistant avant de reprendre en 1976 comme professeur ordinaire la chaire de son mentor, Emil Staiger, poste où il fait une brillante carrière de recherche et d’enseignement consacrée à la littérature allemande contemporaine. La qualité de ses travaux l’amène à donner cours aussi à Berne, Bâle et Fribourg avant de faire un séjour à Stanford en Californie en 1980, détachement qui se reproduira en 1992/93 au Wissenschaftskolleg à Berlin puis, en 2001/02, à Munich comme boursier de la Fondation Carl Friedrich von Siemens. Sa renommée académique le conduit en outre à donner cours et conférences à travers le monde, dans les pays germanophones bien sûr (Berlin, Bonn, Stuttgart, Munich ou Vienne) mais aussi dans nombre d’autres cités telles que Paris, Londres, Copenhague, Bergen, Oslo, Helsinki ou Rome – en Europe – ou Montréal et Jérusalem, hors du continent. Cette activité scientifique sera amplifiée par son appartenance tant à l’Académie allemande de la poésie et du langage à Darmstadt, qu’aux Académies des Sciences de Göttingen, des Arts à Dresde ou des Beaux Arts à Munich.
A ce travail de formation et de recherche inscrit dans la vie académique, Peter von Matt ajoute très tôt un travail de diffusion plus large – grâce à des articles paraissant régulièrement dans la presse ou à des entretiens retransmis à la radio et à la télévision. Ces réflexions montrent, à part un talent certain de communicateur, une connaissance approfondie de la littérature comme lieu de questionnement de son temps ainsi qu’une claire vision de son insertion dans l’histoire des idées et des mouvements de pensée modernes et contemporains, tant en pays germanophones que dans le reste de l’Europe. Il collabore ainsi régulièrement avec la Nouvelle Gazette de Zürich (NZZ), en Suisse, comme avec la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), en Allemagne.
Sa carrière est ponctuée par la parution de livres et d’essais où il aime décliner un thème sous ses formes les plus variées – par exemple, le visage humain, les infidèles ou les désastres familiaux en littérature. Cela lui permet d’éclairer par comparaison les développements d’une pensée, de l’inscrire souvent de façon originale dans le mouvement des idées. Son intérêt pour la psychologie l’aide à circonscrire les passions et à juger des motivations des auteurs qu’il examine, une approche où il exerce à la fois discernement et empathie. Pour lui, en effet, la verve poétique, au-delà du mental, touche d’abord le cœur et les tripes ; bref, l’écrit s’inscrit dans l’humain.
Après ses travaux de recherche universitaire sur Grillparzer (Der Grundriss von Grillparzers Bühnenkunst) et E.T.A Hoffmann(Die Augen der Automaten), parus respectivement à Zürich en 1965 et à Tübingen en 1971, il publie l’année suivante à Fribourg en Brisgau un traité sur la littérature et la psychanalyse – qui sera traduit en japonais en 1982 (Literaturwissenschaft und Psychoanalyse). Cette même année sort à Zürich une importante présentation de Goethe (Goethe erzählt) que suit, tiré à Munich en 1983, son travail sur le visage humain en littérature (… fertig ist das Angesicht). En 1989, toujours à Munich, il fait paraître son étude sur les infidèles, sous le titre de Liebesverrat: Die Treulosen in Literatur. En 1992, une anthologie de la narration allemande au XIXe et XXe siècle sort de presse à Stuttgart (Schöne Geschichten!) avant que ne paraissent à Munich en 1994 ses études sur la littérature allemande (Das Schicksal der Phantasie). Puis, toujours en cette ville mais en 1995, il publie ses recherches sur les désastres familiaux comme nœuds de la littérature (Verkommene Söhne, missratene Töchter), ouvrage qui sera repris en français à Paris en 1998 sous le titre Fils dévoyés, filles fourvoyées. Ses travaux sur la poésie (Die verdächtige Pracht: Über Dichter und Gedichte) sortent de presse à Munich en 1998, ville où, en 2001, paraîtra aussi l’ouvrage pour lequel la Fondation Charles Veillon a décidé de décerner à Peter von Matt le Prix Européen de l’Essai 2002, Die tintenblauen Eidgenossen, un essai d’histoire politique et littéraire de la Suisse. Depuis, en collaboration avec Dirk Vaihinger, Peter von Matt a publié cette année – qui est aussi celle de son éméritat – une anthologie des plus beaux poèmes de la Suisse (Die schönsten Gedichte der Schweiz).
Lui-même membre de divers jurys littéraires et de fondations culturelles, il a reçu de nombreuses distinctions, du Prix Johann-Heinrich Merck décerné à Darmstadt en 1991 au prix Friedrich Märker de l’essai attribué à Munich dix ans plus tard en passant par les Prix Johann-Peter-Hebel du Land de Bade-Würtemberg et Margrit Egner à Zürich en 1994, ou par le Prix de la Suisse centrale en 1995 et celui de l’Anthologie de Francfort en 1998 pour ne pas mentionner celui de la Ville de Zürich en l’an 2000. Par ailleurs, en 1997, il est devenu membre de l’Ordre pour le Mérite.
L’ouvrage: Die tintenblauen Eidgenossen
Maniant la critique littéraire avec brio, s’exprimant dans un style clair et élégant, avec un rare bonheur d’expression, Peter von Matt porte dans Die tintenblauen Eidgenossen un regard citoyen sur la manière dont les écrivains suisses d’expression allemande ont reflété les engagements et les idées politiques de leur temps, en positif ou en creux, directement ou indirectement. C’est ainsi une brève histoire de la littérature helvétique dans ses liens à la construction de la Confédération et aux développements de la société en Europe qu’a produite Peter von Matt, en un ouvrage de quelque 300 pages paru en 2001 chez Hanser Verlag. On y retrouve aussi bien Jeremias Gotthelf, porteur du message libéral des années 1830, que Gottfried Keller, défenseur des idées de 1848 qui fondent la Suisse contemporaine, ou Conrad Ferdinand Meyer, admirateur du Bismarck de l’unité allemande de 1870/71 - pour ne parler que des ténors du XIXe siècle. Au XXe siècle, la littérature alémanique de l’entre-deux-guerres redéfinira la relation de la Suisse aux mythes de ses origines, contribuant ainsi à éloigner les tentations fascistes, pour, après 1945, s’engager dans un patriotisme critique – et une critique du patriotisme – avec Frisch et Dürrenmatt, pour ne citer qu’eux. Ce regard politique met ainsi en valeur l’image d’elle-même que la Suisse se donne ou se veut donner. C’est l’histoire des tensions entre l’affirmation d’une identité – une étude de la force de mythes fondateurs – et de leur remise en question par des créateurs cherchant à leur donner forme nouvelle.
C’est ce regard porté sur la continuité d’une expression culturelle forte, sur la littérature comme lieu de compréhension d’une Suisse en changement constant, sur l’engagement de l’écrivain dans le monde de son temps, comme sur la critique de l’image d’un pays en évolution qu’a voulu couronner le Prix Européen de l’Essai 2002.
Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :
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