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La topographie sociale étudie l'influence de facteurs sociaux comme la fortune, la profession, la fonction ou le sexe sur la répartition de la population dans l'espace urbain. Pour certaines villes, elle dispose de sources substantielles dès le bas Moyen Age (rôles fonciers à Bâle, collections d'actes relatifs aux immeubles). La situation de Zurich est particulièrement favorable à cet égard, car on peut établir des liens précis entre les rôles fiscaux et le plan de la ville. L'archéologie et l'histoire du patrimoine donnent des renseignements sur la taille des parcelles et des immeubles.
Au Moyen Age classique, les résidences nobles se trouvaient à proximité des murailles; au bas Moyen Age, les élites urbaines, vouées aux activités commerciales, imposèrent un autre modèle qui valorisa les parcelles du centre, proches des marchés, et déprécia celles de la périphérie. Des sociotopes ne sont perceptibles que dans les villes d'assez grande taille; il s'agit en particulier des quartiers de marginaux de Bâle (Kohlenberg) et de Zurich (Kratz). On observe une certaine ségrégation des juifs, pour des raisons religieuses, mais pas de ghettoïsation, sauf à Genève. La concentration de béguines autour des couvents dominicain et franciscain de Zurich conduisit à la formation de quartiers de femmes. S'il est tout à fait possible de décrire les caractéristiques sociales de certains quartiers, la ségrégation restait cependant peu marquée, notamment parce que de nombreux domestiques pauvres vivaient dans les beaux quartiers. Les établissements artisanaux (Artisanat) se concentraient ou se répartissaient en fonction des ressources nécessaires (eau, énergie hydraulique, pente, etc.), des équipements (place officielle de vente du pain, de la viande, etc.) et des immissions (odeurs, bruit, danger d'incendie, etc.).
Les études récentes ont mis l'accent d'une part sur les extensions urbaines ainsi que les faubourgs et sur ce qui les distinguait du centre, d'autre part sur la dynamique et les mutations qu'entraînait l'intense mobilité régnant au sein des villes.
Auteur(e): Hans-Jörg Gilomen / PM
Aux XIXe et XXe s., l'organisation spatiale tendit à refléter plus qu'auparavant l'inégalité sociale. La séparation entre logement et lieu de travail, le fait que domestiques et compagnons ne furent plus obligés de vivre sous le même toit que leur maître ou patron et purent librement fonder une famille, la liberté d'établissement et les nouveaux emplois offerts en ville provoquèrent l'essor de quartiers populaires (Classes populaires) que la bourgeoisie évitait. La problématique suscitée par la ségrégation sociale devint l'objet de débats en Suisse, au moins indirectement, dès le milieu du XIXe s. Des épidémies de typhus et de choléra mirent en lumière l'insalubrité des quartiers pauvres. Des sociétés philanthropiques répartirent délibérément en divers lieux les maisons ouvrières qu'elles faisaient construire, pour lutter contre la formation de ghettos.
La situation critique dans le domaine du logement suscita dès 1889, dans plusieurs villes suisses, la réalisation de grandes enquêtes (Enquêtes sociales), dont les résultats présentés par quartiers montrent l'importance que leurs auteurs accordaient au problème de la ségrégation. On publia aussi à cette époque des statistiques sur la mortalité et l'espérance de vie par quartiers. Les outils scientifiques pour l'étude de la topographie sociale furent développés dès les années 1920 surtout aux Etats-Unis, pays où la répartition spatiale suivait des critères non seulement sociaux, mais aussi ethniques, voire racistes. Les modèles théoriques américains ne s'appliquaient guère aux villes suisses, où cependant l'on pouvait mettre en évidence certains schémas. Les quartiers populaires se trouvaient généralement dans une partie de la vieille ville (Niederdorf à Zurich, Matte à Berne), près des gares secondaires (quartiers de la Lorraine à Berne, de l'Untergrund à Lucerne, du Badisches Bahnhof à Bâle) ou dans des dépressions humides (Altenberg à Berne, berges du Birsig à Bâle), tandis que les classes supérieures se réservaient les endroits jouissant d'un microclimat agréable ou d'une belle vue (Enge à Zurich, quartier exposé au sud et dominant la gare à Lausanne). Pour juger le statut social d'un quartier au XIXe s., on peut se baser sur les résultats des enquêtes sur le logement et sur divers indicateurs qui se complètent mutuellement: espérance de vie moyenne, revenu et fortune des habitants, nombre de domestiques et de sous-locataires par ménage.
On élisait domicile dans un quartier non seulement selon des critères de coût, mais aussi parce que l'on y trouvait un habitat correspondant à un statut social. En sens inverse, l'habitat façonna la manière d'être (habitus), en particulier pour les classes populaires, en quête d'une identité solidaire. Les quartiers ouvriers des grandes villes furent l'humus où se développa le mouvement ouvrier. Le point culminant de la ségrégation sociale coïncida avec celui de la lutte des classes, entre 1900 et 1920. Depuis le début du XXe s., la politique urbanistique favorisa la mise à disposition de logements pour petits revenus dans des quartiers périphériques desservis par les transports publics (Zurich-Affoltern, Berne-Bümpliz), ce qui entraîna le déclin des quartiers ouvriers centraux densément peuplés (Urbanisme, Construction de logements). Le modèle de la cité-jardin, avec son idéal de petites maisons à la périphérie des villes, apparut alors comme la meilleure solution pour assainir les centres urbains et éviter l'habitat en casernes locatives. Dans la seconde moitié du XXe s., le trafic motorisé individuel permit, surtout aux classes moyennes, de se loger assez loin des centres (Agglomération). La classe supérieure échappa à la pression urbaine croissante dans des banlieues chic. La diffusion spatiale a désamorcé les anciens problèmes; mais une grande partie de la population étrangère vit dans les centres, victime d'une forte ségrégation (Immigration). Au début du XXIe s., on a vu s'amorcer un retour des classes moyennes et supérieures vers les centres, dû à un intérêt accru pour le mode de vie urbain. Ainsi apparaît une nouvelle forme de ségrégation, à laquelle on a donné le nom de "gentrification" (transformation d'un quartier au profit d'une couche sociale supérieure).
Auteur(e): Bruno Fritzsche / PM