Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07249.jsonl.gz/68

Les armes antichars de notre armée doivent correspondre aux conditions du combat moderne
2 juin 2001
a capacité à faire face à une offensive mécanisée demeure un paradigme du combat défensif. Mais les armes engagées doivent répondre aux exigences du champ de bataille moderne, ce qui n'est guère le cas dans notre armée. Tour d'horizon et perspectives pour les armes à trajectoire tendue.
La lutte permanente entre le glaive et le bouclier a trouvé au cours du XXe siècle une déclinaison marquante avec le blindage acier et le projectile à énergie cinétique ou chimique. L'engagement massif de grandes unités mécanisées a ainsi rendu nécessaire le développement d'armes sans cesse plus performantes pour permettre une défense efficace.
Les armes antichars contemporaines peuvent globalement être divisées en trois types : les projectiles à trajectoire tendue, lorsque le tireur a le contact visuel avec la cible ; les projectiles à trajectoire courbe, lorsque la cible se situe au-delà de l'horizon ; et les charges automatiques fixes, c'est-à-dire les mines. Il faut toutefois relever que cette différenciation devient de plus en plus floue, avec le développement d'armes pouvant être guidées par un observateur distant du tireur, de missiles autodirecteurs à trajectoire parabolique, et de munitions d'artillerie ou d'aviation pouvant aussi bien agir comme sous-munitions guidées que comme mines.
Dans notre armée, la première arme antichar fut le canon d'infanterie de 4,7 cm, qui fut transformé pour combattre les blindés durant la Seconde guerre mondiale. Il fut remplacé par un canon léger de 9 cm en 1950, puis par une nouvelle version du même calibre en 1957. Afin de fournir davantage de mobilité au combat antichar, notre armée fit également l'acquisition du canon antichar sans recul BAT de 10,6 cm sur Jeep (1958), ainsi que de l'engin guidé antichar sol-sol Bantam sur Haflinger (1965).
Pour le fantassin individuel, l'armée produisit durant la guerre une grenade à fusil, qui fut améliorée lors de l'introduction du fusil d'assaut 57. Elle équipa également ses formations d'infanterie du tube roquette 8,3 cm 50, qui fut à plusieurs reprises amélioré, ainsi que de deux mines spécifiques, la mine légère 49 et la mine antichar 53.
La capacité antichar de notre armée fut ensuite constamment améliorée, surtout par l'introduction des armes encore actuellement en service : les armes à trajectoire tendue, Dragon, TOW et Panzerfaust, les projectiles à sous-munitions pour l'artillerie (obus cargo 88, 90 et 99) et les lance-mines (munition Strix) ainsi que deux nouvelles mines (modèles 60 et 88). Il convient naturellement de rajouter à cela les canons de 90, puis 105 et 120 mm de nos chars de combat. Dans le cadre de cet article, ce sont toutefois les armes à trajectoire tendue de l'infanterie que nous allons examiner.
Le lance-roquettes Panzerfaust
L'aptitude à encaisser le choc d'une attaque mécanisée continue à exiger des armes antichars performantes à courte, moyenne et longue distance, et utilisant une trajectoire tendue. Cette articulation correspond en théorie aux armes en service dans notre armée.
L'arme antichar la plus commune est le lance-roquettes Panzerfaust. Conçu par la firme allemande Dynamit Nobel dans les années 1980 et adopté par plusieurs forces armées, dont la Bundeswehr et l'Esercito, le Panzerfaust 3 est le dernier développement d'une lignée d'armes consommables remontant à la Seconde guerre mondiale.
Acquis en 1990, le Panzerfaust a vu son efficacité améliorée par l'adoption de la charge creuse 95, produite par la Fabrique suisse de munitions. Il constitue l'arme collective antichar des fusiliers/carabiniers, grenadiers, grenadiers de chars, cyclistes, soldats lance-mines et de sûreté, mais est également utilisé en-dehors des armes de combat (pionniers de forteresse). Un régiment d'infanterie compte ainsi 174 dispositifs de lancement.
Le Panzerfaust est une arme performante qui comporte plusieurs qualités :
Toutefois, plusieurs limitations diminuent de façon importante l'utilité du Panzerfaust et des troupes qui l'engagent sur un champ de bataille moderne :
En tant qu'amélioration par rapport au tube-roquettes de 8,3 cm, le Panzerfaust reste une acquisition justifiée, même si cette amélioration n'est de loin pas drastique. Mais cette arme condamne les fusiliers – c'est-à-dire le gros de l'infanterie – à n'être engagés qu'en terrain strictement couvert et pose des problèmes logistiques qui réduisent la mobilité et la flexibilité des bataillons d'infanterie.
Par ailleurs, la distance de tir utile – 200 m pour une cible mobile et 250 m pour une cible fixe – est inférieure à la zone dangereuse des lance-mines de 8,1 et 12 cm, ce qui empêche concrètement d'appuyer directement par des obus explosifs l'action des sections de fusiliers au niveau de l'unité.
L'engin guidé antichar Dragon
Afin de fournir aux fantassins à pied une capacité antichar à moyenne portée, l'armée a fait l'acquisition en 1977 de 2850 appareils de pointage de l'engin guidé antichar sol-sol Dragon. Développé dans les années 1960 par McDonnell Douglas, le Dragon a été adopté en 1970 par l'armée US, et ensuite par plus de 10 nations différentes. Il a été engagé avec succès dans plusieurs conflits, le dernier durant la guerre du Golfe.
Le Dragon a fait l'objet d'une amélioration notable dans notre armée en 1990, avec le développement par la Fabrique suisse de munitions d'une charge creuse hautement efficace, au prix malheureusement d'une diminution de 200 m de la portée. Une nouvelle amélioration – le projet Dragon III – a toutefois été annulée ces dernières années.
Dans notre armée, le Dragon est engagé par les soldats efa (engin filoguidé antichar) à raison d'une compagnie par bataillon de fusiliers (mécanisés ou non), par les grenadiers de chars et par les grenadiers (une section par compagnie).
Même s'il est considéré comme obsolète et en cours de remplacement dans plusieurs forces armées, le Dragon conserve plusieurs qualités :
Ces qualités ne suffisent toutefois de loin pas à contre-balancer ses lacunes criantes, qui le rendent totalement impropre au combat moderne :
Au final, le Dragon pose des difficultés considérables à son engagement dans un combat mené de manière mobile, sans préparation préalable des trajectoires de tir. La question de son amélioration est d'ailleurs à l'ordre du jour dans notre armée : des essais concluants ont été menés ces dernières années avec un système combinant deux cartouches Dragon sur un assemblage métallique équipé d'une caméra thermique, permettant à un tireur de déclencher le tir à distance en faisant se dresser l'assemblage hors du couvert.
Même si ce système peu coûteux était adopté, il ne corrigerait toutefois pas l'ensemble des lacunes du Dragon actuel, et l'acquisition d'une nouvelle arme paraît inévitable à moyen terme.
Le chasseur de chars Piranha TOW
Afin de remplacer les canons de 10,6 cm devenus obsolètes et d'une portée trop limitée, notre armée a fait l'acquisition en 1985 de 303 chasseurs de chars Piranha 6x6, produits par Mowag et équipés d'une tourelle comprenant deux lanceurs pour le missile TOW (Tube-launched, Optically tracked, Wire-guided missile). Développé par Hughes durant les années 1960, le TOW a été adopté par l'armée US en 1970 et ensuite par plus de 40 nations différentes.
Monté sur véhicules ou sur hélicoptères de combat, il a connu avec un grand succès plusieurs conflits, et notamment durant la guerre du Golfe où il s'est avéré particulièrement ravageur. Destiné à combattre avant tout les chars adverses, il peut également infliger des dégâts importants à des fortifications de campagne, comme le Hezbollah l'a démontré début 2000 au Sud Liban.
Le TOW a subi de nombreuses améliorations au cours de sa carrière, et son remplacement n'est pour l'heure qu'à l'état de projet ; dans notre armée, un projectile à charge tandem développé par la Fabrique suisse de munitions a été acquis en 1996.
Le chasseur de chars utilise un châssis Piranha 6x6 de première génération, et pèse 11 tonnes pour une vitesse maximale théorique de 100 km/h. Il est engagé par sections dans des compagnies incorporées au niveau du régiment d'infanterie, du régiment de cyclistes et du bataillon d'état-major de brigade blindée ou de division de montagne, à raison d'une compagnie à 3 ou 4 sections de combat.
Le Piranha TOW reste un tank killer assez efficace, grâce à plusieurs qualités marquantes :
Plusieurs faiblesses réduisent néanmoins l'utilité du Piranha TOW sur le champ de bataille moderne :
Le plus grand problème pour l'engagement du Piranha TOW ne réside toutefois pas dans ces faiblesses, mais bien dans la configuration des secteurs d'engagement : en Suisse, peu de terrains offrent des distances de tir dépassant les 2-3 km, de sorte que l'engagement réel des chasseurs de chars doit parfois se faire à portée de tir des véhicules blindés adverses, alors même qu'il n'a pas pour vocation de combattre en duel.
La nécessité d'une remise à plat
Les moyens antichars à trajectoire tendue de notre armée souffrent donc d'insuffisances marquantes dans la perspective d'un combat mené de façon mobile sur un champ de bataille moderne. L'évolution même de l'art de la guerre entraîne toutefois des exigences différentes en matière d'armes antichar : avec l'efficacité des projectiles d'artillerie ou de lance-mines à sous-munitions guidées antiblindage, le combat contre les formations mécanisées a largement changé de visage. Il suffit par exemple d'une salve de 6 obus Strix pour anéantir à coup sûr une section blindée adverse en moins d'une minute, pour autant qu'elle occupe durant ce laps de temps le même secteur de 400 m sur 400 m.
A l'avenir, c'est donc davantage la capacité à tenir l'adversaire à distance pour pouvoir utiliser le feu indirect que la capacité de destruction immédiate en feu direct qui fixera les exigences pour les armes à trajectoire tendue. D'où la nécessité d'une remise à plat en matière de défense antichar, afin de connaître les besoins en la matière.
Il est regrettable qu'aucune étude systématique n'ait jamais été lancée pour analyser le secteur d'engagement de notre armée, à savoir la Suisse et ses proches environs. Un tel travail permettrait pourtant d'établir les distances de tir maximales moyennes en terrain ouvert (probablement 1500-2500 m), alors que les distances de tir minimales dans ce terrain, compte tenu des zones dangereuses du feu indirect, s'établissent sans doute à 500-600 m.
Mais ce besoin de tenir l'adversaire à une distance minimale, sous peine de ne plus pouvoir engager le feu indirect, nécessite une certaine capacité de combattre en duel pour l'infanterie ; ce qui, en l'absence d'un blindage épais et d'un gros canon, exige des missiles de type " tire et oublie ".
Ces données sont toutefois suffisantes pour proposer une adaptation réaliste et économique de nos armes antichars :
Une telle articulation permettrait, à un coût minimal, d'améliorer suffisamment nos armes existantes pour les rendre efficaces sur un champ de bataille moderne. Encore convient-il, naturellement, d'avoir une vision claire de la manière dont nous entendons à moyen terme mener le combat ; les quelques lignes ci-dessus fournissent au moins une perspective crédible à défaut d'être exhaustive.
Cap Ludovic Monnerat
Sites connexes