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Ce long corps décharné que l'on voyait durant des années au bord de la route, près du tunnel de Bossey, et qui faisait l'asphalte plutôt que le trottoir. Parfois, une voiture s'arrêtait au bord de la route, le temps de négocier, la femme montait, disparaissait quelques heures, quelques jours, quelques mois pour réapparaître et se planter au bord de cette route nationale, encore et encore, fidèle au poste, par tous les temps. Neige, pluie, fournaise d'un soleil implacable qui s'acharnait sur ce corps longiligne qui finissait par épouser la ligne qui se déroulait imperturbable sous ses yeux . La route et elle ne faisaient plus qu'une.
Une légende finissait par entourer cette femme aux cheveux d'un blond délavé sur une peau mate et qui avait résisté à tous les climats et cela depuis plus de vingt ans. Le temps passait, distrait sur ce corps en oubliant d'y marquer son empreinte ; seules les saisons le sculptaient au gré des intempéries, les passants la surnommaient la « femme au pont » , « la femme du tunnel », « la sorcière de la route », autant d'appelations pour donner un nom à cette chose vivante si improbable, si insaisissable. Vue de dos, elle avait le corps d'une adolescente un peu maigre, lorsqu'elle se retournait vous découvriez le visage buriné d'une vieille femme, à l'âge si incertain. La bouche sans dents s'était rétractée, repliée sur elle-même, comme un poing rageur.
Parfois, une de ses répliques cinglantes parvenaient jusqu'à nos oreilles, elles circulaient d'une bouche à l'autre, de la boulangère, à l'épicier, de l'épicier à l'enseignant ; tandis qu'elle se lavait à la fontaine située sous les fenêtres du maire, il la pria de faire ses ablutions ailleurs. Elle lui répondit « Je m'occupe d'mon cul ! Tu t'occupes du tien ! » puis cette fois où un client mauvais payeur ne lui aurait pas payé la passe , elle lui planta les dents, à l'époque où elle en avait encore, dans les testicules, il a dû, alors, être hospitalisé.
Les enfants l'observaient, un peu sorcière assurément, avec les ans, elle finissait par parler toute seule ; en montrant du doigt le ciel comme pour prendre Dieu à témoin de sa déchéance, ou l'index pointait la longue route qui n'en finissait plus, ce ruban de queue interminable. Parfois, lorsqu'on la croisait au magasin, d'un signe discret, on faisait comprendre au vendeur que sa note de bouteille de whisky ou de cigarettes, c'était pour notre poche. Elle ne s'en aperçevait même pas, elle haussait les épaules, en pensant qu'il devait y avoir maldonne, elle ne savait pas précisément comment et s'en foutait comme d'une guigne.
On s'interrogeait lors de grands de froid, de savoir où elle pouvait bien dormir, dans un foyer à Annemasse, sous les ponts aux jours meilleurs ? Tout chez elle tenait du mystère et plus impénétrables encore les hommes qui faisaient appel à cette vieille femme presque sans âge. Chacun essayait dans cette tentative désespérée, d'aller au bout de lui-même, jusqu'au bout du néant. Allez, on pouvait lui donner 60-65-70 ans ? Elle lâchait d'une voix rauque et caverneuse, à l'attention des conducteurs obligés de s'arrêter à sa hauteur, en raison du stop, pour traverser la route nationale : 50 balles la pipe ! 100 balles l'amour ! C'était à l'époque du franc français. Elle vous sortait sa phrase comme un sésame pour ouvrir la porte d'un monde nébuleux, son univers à elle fabriqué de bout de désespoir en bout de détresse. Une vie longue comme une impasse !
Aujourd'hui, on peut la croiser encore, une tête perdue dans un corps en partance, une mousse verdâtre au coin de la bouche, elle n'a plus aucune dent, elle marmonne, un long monologue entre la route et elle, les hommes, eux, se sont enfuis. Elle déambule dans les rue, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même.Sa vie ne tient plus qu'à un fil, long comme une route infinie.
Elle aura marqué au moins deux générations d'enfants qui se souviendront de la « Sorcière » parfois pris de remords, ils se disaient Non ! Peut-être c'est une « Fée » déguisée en sorcière. Elle a nourri, sans le savoir, l'imaginaire des adultes et des enfants, exciter les espaces oniriques qui sommeillent en chacun de nous. Un conte de fée urbain !
La fin est bientôt proche ! L'errance d'une vie qui s'achève sur un mystère, sur une interrogation emplie de doute : Fée ou Sorcière ?
Ah ! Les anges, là-haut, auront bien le choix : une pipe ou l'amour ? Gratuit, parce que le Paradis , c'est offrir et recevoir l'Amour sans plus compter.