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De nombreuses multinationales, y compris des géants des matières premières basés en Suisse, se sont engagées à freiner la déforestation en Amazonie. Des lacunes dans la réglementation et le contrôle compromettent néanmoins leurs meilleures intentions.Ce contenu a été publié le 03 février 2021 - 11:25
Certains se souviennent peut-être de l’époque où la ville de Paragominas, dans l’État de Pará au nord du Brésil, était surnommée Paragobalas («bala» signifie balle en portugais). Cette ville frontalière était connue pour son exploitation illégale du bois et la violence qui y régnait.
En 2008, lorsque le gouvernement a commencé à prendre des mesures sérieuses pour lutter contre la déforestation, des habitants en colère ont saccagé le bureau local de l’agence brésilienne de protection de l’environnement et mis le feu à des véhicules. Ils se sont également emparés de quatorze camions qui avaient été saisis pour avoir transporté du bois acquis illégalement dans une réserve indigène.
«Paragominas s’est ensuite efforcée d’améliorer sa réputation. La ville a certes encore un air de Far West, mais elle ressemble à n’importe quelle autre: ses habitants veulent faire des barbecues, aller au bar et faire des choses ordinaires», explique Sam Levy, chercheur au laboratoire de politique environnementaleLien externe de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ).
Sam Levy et son collègue Federico Cammelli se sont rendus à Paragominas il y a plus d’un an. Ils voulaient comprendre pourquoi les agriculteurs continuent de défricher illégalement la forêt amazonienne environnante malgré les réglementations strictes et la pression des consommateurs étrangers.
La déforestation repart à la hausse
L’Amazonie brésilienne a connu une déforestation rapide et à grande échelle dès les années 1970, principalement pour le bétail bovin, la culture du soja et la construction d’infrastructures.
Grâce à de meilleures lois et à leur application, en partie sous la pression internationale, le taux de déforestation a commencé à diminuer à partir de 2004 pour chuter de 84% en 2012 par rapport aux niveaux précédents.
L’application du code forestier brésilien, qui oblige les propriétaires en Amazonie à conserver 80% du couvert végétal sur leur terrain, s’est révélé être un élément décisif.
Autre facteur important ayant contribué à ralentir la déforestation: le Moratoire sur le soja en Amazonie (ASM). Il s’agit d’un accord volontaire signé par les grandes entreprises pour cesser de s’approvisionner en soja auprès des exploitations agricoles amazoniennes qui défrichaient les terres après juillet 2008. Les consommateurs et les ONG ont fait pression sur les négociants et les entreprises de soja pour qu’ils se joignent à eux.
Pourtant, le taux de déforestation en Amazonie brésilienne n’a pas reculé depuis 2012 et a même légèrement augmenté. De nouvelles initiatives sont nécessaires, telles que l’amélioration de la traçabilité, pour identifier les problèmes cachés.
Fournisseurs indirects en cause
Par leurs recherches, Sam Levy et Federico Cammelli ont identifié l’un des maillons faibles de la chaîne d’approvisionnement des matières premières: les fournisseurs indirects. Ce sont eux qui approvisionnent les fournisseurs directs (nommés de rang 1) en soja, en bétail ou en huile de palme.
«De nos jours, les entreprises ont une meilleure emprise sur les fournisseurs directs, mais elles ignorent bien souvent ce que font leurs fournisseurs indirects», relève Federico Cammelli.
Même les tentatives à petite échelle pour remonter jusqu’aux exploitations agricoles ont échoué. Six des plus grandes entreprises de matières premières (Glencore, Bunge, ADM, Cargill, LDC et COFCO) ont récemment lancé une initiative pionnière pour remonter la filière du soja jusqu’aux exploitations agricoles dans la savane du Cerrado au Brésil (un biome plus menacé que l’Amazonie). Le projet s’est toutefois limité aux seuls fournisseurs directs.
Ainsi, le consortium Soft Commodities Forum (SCF) est parvenu à retracer 95% de la filière du soja provenant de 25 municipalités à haut risque en termes de déforestation, mais les fournisseurs indirects ont été exclus de l’enquête.
«Comme l’indicateur établi par les entreprises montre que la plus grande partie du soja provient de sources directes (…), nous avons décidé de donner la priorité à l’examen des sources directes et à l’amélioration de la traçabilité jusqu’aux exploitations agricoles», précise le dernier rapport du SCF.
Il est vrai que, pour quatre des cinq entreprises participantes, les fournisseurs indirects livrent moins de 3% du soja acquis dans la région. Ce n’est toutefois pas le cas pour les deux autres: les fournisseurs indirects contribuent à 12% du soja d’ADM et à 35,1% de celui de Viterra (anciennement Glencore Agriculture).
Ignorer d’où proviennent des quantités aussi importantes – même dans une partie relativement petite du Brésil – constitue un problème majeur à l’aune de l’objectif «zéro déforestation».
«La traçabilité des sources indirectes représente un parcours du combattant. Il s’agit de comprendre la chaîne d’approvisionnement, d’impliquer les fournisseurs, d’évaluer leurs systèmes et leurs pratiques, de renforcer les capacités si besoin et d’améliorer la gouvernance là où les entreprises jouent un rôle minoritaire. L’expérience de tous les membres du SCF offrira des opportunités d’apprentissage cruciales pour le groupe et permettra d’avancer collectivement dans ce parcours», déclare un porte-parole du SCF.
Le défi que représente le suivi des fournisseurs indirects est également vrai pour d’autres matières premières. Par exemple, le plus grand transformateur de viande du Brésil, JBS, achète quelque 77’000 bovins par jour à des fournisseurs directs dont l’origine doit être vérifiée au moment de la transaction.
«Pour surveiller aussi les fournisseurs indirects, des centaines de milliers, voire des millions de bovins devraient être examinés chaque jour», souligne Federico Cammelli.
L’ampleur et la complexité de cette tâche expliquent pourquoi de nombreuses entreprises choisissent d’ignorer les fournisseurs indirects. Bien qu’il ne soit pas possible pour les grands acteurs de suivre chaque vache de la naissance à l’abattage, des méthodes indirectes peuvent servir d’outil de contrôle pour remplacer les méthodes coûteuses telles que la blockchain ou la technologie satellitaire.
Sam Levy et Federico Cammelli ont utilisé des sources accessibles au public, comme des documents d’entreprise, des registres de transport du bétail et des enquêtes menées auprès des ménages, pour établir un lien entre les agriculteurs (fournisseurs indirects) et les sociétés qui achètent leurs produits.
Cette technique de triangulation utilisant différentes sources de données permet d’évaluer si les fournisseurs indirects sont conformes ou non.
Déforestation cachée
Les scientifiques suisses ont interrogé un peu plus de 300 éleveurs de bétail brésiliens en Amazonie, identifiés par des méthodes de triangulation. Ils ont découvert qu’environ un quart d’entre eux avaient rasé des forêts sur leur propriété depuis le début de l’initiative «zéro déforestation». Au total, ces agriculteurs ont défriché 3400 hectares de forêt primaire inconnue des entreprises qu’ils fournissent.
Comment peut-on encourager ces agriculteurs à cesser de déforester l'Amazonie? Ce que les agriculteurs souhaitent, c’est être payés pour ne pas défricher la forêt sur leurs terres, rapporte Sam Levy. «Souvent, on leur demande de changer leur comportement, mais ils n’en voient pas l’intérêt financier.»
Federico Cammelli n’est pas convaincu. Selon lui, verser une prime aux agriculteurs n’est pas une solution réaliste: «Offrir une prime pour faire respecter la loi est politiquement risqué. Cela crée un discours selon lequel les politiques publiques n’ont pas de légitimité.»
D’après lui, une réglementation plus stricte et un meilleur contrôle représentent de meilleures options pour éviter la concurrence déloyale entre les agriculteurs respectueux et non respectueux de la loi. Il est encore trop facile pour ces derniers de contourner les accords et les règles.
Actuellement les agriculteurs, qui sont des fournisseurs indirects, ne sont pas concernés par la législation environnementale brésilienne. Une lacune qu’ils utilisent pour blanchir le bétail des exploitations «sales» vers des exploitations «propres».
Des solutions s’imposent
Selon les chercheurs suisses, le moment est venu d’intégrer les fournisseurs indirects dans le champ d’application de la loi existante. Ce processus doit être équitable, vu que nombre d’entre eux sont de petits exploitants peu à même de s’adapter rapidement.
«Dans le passé, l’Union européenne a fait pression pour déployer toute une série de moyens tels que la blockchain ou l’installation de GPS qui pistent les vaches: des propositions coûteuses et difficiles à mettre en œuvre en peu de temps. Ce sont également ces solutions irréalisables qui ont permis à l’industrie brésilienne de la viande d’adopter un comportement attentiste durant tant d’années», fait remarquer Federico Cammelli.
Parmi les propositions plus réalistes énoncées, celle de ne contrôler que le plus gros fournisseur indirect de chaque fournisseur direct. Le groupe de travail brésilien sur les fournisseurs indirects de bétail (Grupo de Trabalho dos Fornecedores Indiretos na Pecuária Brasileira, ou GTFI) va dans ce sens.
Cette coalition regroupe des exportateurs de viande comme Minerva Foods, des chaînes de supermarchés telles que Carrefour ou encore des instituts de recherche.
Une étude mandatée par le GTFI dans les États de Pará et de Mato Grosso a révélé que seul un très faible pourcentage de fournisseurs directs comptaient plus d’un fournisseur indirect menant des actions de déboisement. Le groupe de travail suggère aux entreprises de n’accepter que les bovins des fournisseurs directs travaillant avec pas plus d’un fournisseur indirect non conforme.
D’après le GTFI, c’est un point de départ réalisable, qui peut empêcher les abattoirs et les agriculteurs de profiter de la faille législative sans affecter les volumes d’approvisionnement.
Pour éviter que les petits exploitants, soit les membres les plus vulnérables des chaînes d’approvisionnement en bétail, ne fassent les frais de ce changement, les lignes directrices du GTFI en matière de bonnes pratiques ne sont également applicables qu’aux fournisseurs indirects possédant plus de 100 hectares de terres.
«Les ONG adoptent désormais une approche raisonnée pour établir des groupes de travail avec l’industrie et trouver des solutions applicables immédiatement avant de les améliorer progressivement. L’espoir est que, grâce à ces mesures, les forêts en Amazonie et dans les tropiques pourront être protégées sans porter atteinte aux moyens de subsistance des agriculteurs», conclut Federico Cammelli.