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27/06/2014
Définition historique du socialisme
Troisième partie de ma présentation sur le socialisme, exposée à la Journée de formation de la Jeunesse Socialiste Genevoise le mardi 17 juin dernier.
Le socialisme peut être défini philosophiquement, mais il peut aussi être défini historiquement en retraçant sa genèse et son évolution, ce que je vais faire à présent de manière succincte. Toutefois, j'avertis le lecteur qu'il s'agit ici de donner un (très bref) aperçu historique des fluctuations des mouvements se revendiquant du socialisme, et non de rédiger une encyclopédie de l'histoire du socialisme.
Les prémisses au projet socialiste sont d'ores et déjà présentes chez les penseurs grecques et romains dans l'Antiquité, notamment chez Platon (l'idée de collectivisme par exemple), mais aussi dans les structures mêmes de ces sociétés antiques (la démocratie athénienne par exemple, particulièrement sous l'influence de Périclès). On retrouve ensuite les prémisses du socialisme dans les penseurs modernes, comme Rousseau, puis dans les penseurs (et acteurs) utopistes. Ces derniers formalisent d'ores et déjà une doctrine socialiste très poussée où le coopérativisme et l'égalité jouent un rôle clef dans la construction de sociétés idéales (utopies). Passant de la théorie à la pratique, les utopistes créent des phalanstères (micro-sociétés idéales, coopératives, ou ensemble de coopératives) en Europe même, ou s'en vont aux États-Unis pour y fonder des communautés idéales et fraternelles. Ces trois groupes (penseurs antiques, penseurs modernes, et utopistes) fondent les origines historiques du socialisme contemporain.
Une seconde origine du socialisme peut être notée dans la Révolution française. Non pas forcément dans les 10 années de révolution en elles-mêmes, mais dans un certain nombre d'acteurs comme Gracchus Babeuf, « tribun du peuple » exécuté pour ses idées, (et les babouvistes), ou les Enragés, qui tentent d'instaurer le socialisme à l'ensemble de leur société au XVIIIème siècle déjà. A noter en outre que les Jacobins (et les Montagnards) ont eu une influence sur les socialistes futurs (sans que cela ne fasse d'eux des socialistes). A la suite de Babeuf, c'est un de ses fidèles compagnons de lutte, Buonarotti, qui reprend le flambeau révolutionnaire et multiplie les conspirations et les conjurations en Europe. Blanqui, à sa suite, s'inspirera de lui, et influencera ensuite Lénine (ce qui transparaît dans sa vision du parti révolutionnaire).
C'est de cette base historique commune que surgissent Proudhon et Karl Marx, le premier influençant dans un premier temps le second. Marx, proudhouniens, et blanquistes, seront ensuite actifs au sein de la plus célèbre organisation internationale ouvrière, l'Association Internationale des Travailleurs (AIT). C'est aussi dans cette organisation (association) que militeront Bakounine et ses partisans. A ce stade, on peut noter que malgré des origines variées et des variations théoriques, les socialistes sont tous organisés au sein de la même organisation internationale, l'AIT. Il y a donc non seulement un fondement philosophique tout à fait semblable à tous les socialismes (cf. ma précédente publication), ainsi qu'une origine commune historique, mais en sus de cela il y a une véritable coopération et mobilisation de tous les socialistes (et de tous les socialismes si on veut) au sein de la même organisation.
C'est seulement en 1872, après le Congrès de la Haye, que se séparent socialistes libertaires, socialistes pro-marxiens, et socialistes blanquistes. Les socialistes libertaires se réunissent au sein d'une nouvelle organisation internationale, l'Internationale anti-autoritaire (qui durera jusqu'en 1878) et les socialistes pro-marxiens préfèrent (à ce moment-la) s'organiser en partis nationaux (les socialistes blanquistes disparaissent quant à eux). Le mouvement anarcho-socialiste (anarchiste) semble donc se séparer ici du mouvement socialiste pro-marxien. On verra que cette séparation est moins définitive que l'on pourrait le croire.
En 1889, après la mort de Marx, Engels (qui entre-temps a véritablement fondé la doctrine marxiste) et le reste du mouvement socialiste pro-marxien (à présent marxiste) se rassemble dans une nouvelle organisation internationale : l'Internationale Socialiste. Cette organisation rassemble ce que l'on appelle aussi la social-démocratie, même si (et oui cela peut surprendre certains aujourd'hui) à ce moment-la elle est essentiellement marxiste.
La social-démocratie n'est cependant pas un bloc immuable et mono-lytique, et au début du XXème siècle, plus précisément à la Première Guerre Mondiale, elle se scinde. C'est en effet en 1917 qu'intervient la révolution russe de février, suivie du coup d’État (révolutionnaire selon certains) de la fraction la plus radicale de la social-démocratie russe, les bolcheviques, menés par Lénine. A partir de 1918-1920, les partisans des méthodes (et théories) de Lénine (de ce qui va devenir le marxisme-léninisme) et du nouveau régime russe prennent le nom de « communistes » pour se différencier du reste du mouvement socialiste marxiste. Selon certaines interprétations, il s'agit ici d'une séparation entre socialistes marxistes révolutionnaires et socialistes marxistes réformistes au sein de la social-démocratie (même si ce n'est pas aussi simple puisqu'il y a des exemples contraires comme la Gauche révolutionnaire, composante de la social-démocratie française des années 1930). Les communistes quittent donc à ce moment définitivement la social-démocratie et fondent leur propre organisation internationale : la Troisième Internationale.
Au sein de la social-démocratie restante, on peut noter une autre scission, celle des Spartakistes, dont une des figures de proue est la mythique Rosa Luxembourg, qui quittent la social-démocratie pour supporter et joindre la révolution allemande (qui finira dans le sang et la répression). De cette scission des Spartakistes émerge ce qu'on appelle parfois le socialisme conseilliste. C'est cette branche du socialisme marxiste qui est la plus poreuse avec le socialisme libertaire et elle inspirera plus tard des libre-penseurs comme le militant Cornelius Castoriadis ou Daniel Guérin, qui tentera par ailleurs de formuler une synthèse entre marxisme et anarchisme (socialisme libertaire), le marxisme libertaire. Ce dernier exemple (parmi d'autres bien entendu) nous montre comme le socialisme marxiste (le marxisme) et le socialisme libertaire (l'anarchisme) sont restés proches, malgré leurs divergences tactiques ou de méthode, et leurs anciennes divergences (des organisations socialistes contemporaines comme SolidaritéS rassemblent par exemple, entre autres, des socialistes marxistes et des socialistes libertaires). D'autres socialistes libertaires, comme Lucien Tronchet (ou de nos jours Pascal Holenweg), militeront (ou milite dans le second cas) carrément au sein de la social-démocratie suisse ou européenne, alors que celle-ci n'est plus guère marxiste (nous y reviendrons).
Si la social-démocratie va poursuivre sa route de son côté en étant sans cesse de plus en plus réformiste, de moins en moins marxiste, et finalement de moins en moins socialiste (de cela aussi nous reparlerons), les communistes vont de leur côté vivre aussi une scission importante. En effet, le mouvement communiste se scinde en deux autour de 1925-1927, après la mort de Lénine et avec le départ en exil de Trotsky de l'URSS, chassé par Staline sorti victorieux de son combat contre Trotsky. Les communistes partisans de Trotsky, qui deviendront en conséquence les trotskistes, fondent (juste avant la mort de Trotsky, en 1938) leur organisation internationale, la Quatrième Internationale. Les trotskistes ne cesseront pas par la suite de se diviser et de se re-diviser en de multiples entités en fonction de leurs mésententes sur divers points stratégiques ou de fond.
En conclusion, ce court exposé donne une idée du parcours accompli par les mouvements se revendiquant du socialisme. Il forme, je pense, une sorte de définition historique de ce qu'est le socialisme, et met en évidence les limites de toute définition historique d'un objet comme le socialisme qui est avant tout un objet philosophique.
Dans la prochaine partie, nous aborderons la question de savoir si le projet socialiste a été abandonné, et toutes les modalités et implications de cette question.
Cela me permettra par ailleurs d'esquisser l'évolution des mouvements issus du socialisme depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale jusqu'à de nos jours.