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Toute création culturelle (qu'on nous entende bien : nous ne parlons pas ici du mime, de la reproduction, du bégaiement des créations passées, mais du pas que font à partir d'elles, pour aller plus loin et plus haut qu'elles, les créateurs présents -ceux qui ne se vendent pas ni ne souffrent que leur création soit évaluée comme une marchandise) est en avance sur la réalité sociale de son temps. La culture qui importe préfigure toujours le monde qui pourrait être, même lorsqu'elle reflète le monde qui est, ou remémore celui qui fut. La culture est ainsi toujours, irrémédiablement, en avance sur la politique, y compris sur ce qu'il y a de volontés révolutionnaires dans la politique.
Les classes dominées ne sont pas pour rien dans la formation, la constitution, l'élaboration de la culture dominante, c'est-à-dire du patrimoine culturel et du répertoire artistique : ce que ce patrimoine et ce répertoire peuvent contenir d'emprunts aux « cultures des pauvres » procède du rapt, du vol et du viol -comme les collections des musées ethnographiques procèdent originellement du pillage colonial et de la contrebande crapuleuse.
Mais si la culture dominante se constitue sans, malgré ou contre les classes dominées, elle leur est ensuite proposée, enseignée et vantée (notamment sous l'apparence et la promesse d'une promotion sociale et personnelle), et toujours après avoir été stérilisée de tout ferment encore actif de révolte. « Le peuple », « les gens », ne participent pas à la « culture » : ils sont supposés y accéder ; ils ne font pas la « culture » : ils sont appelés à la consommer. Ce qu'il y avait -ce qu'il y a toujours- de subversif dans Villon, Mozart ou Van Gogh a été dissout par l'intégration de Villon, Mozart et Van Gogh dans le patrimoine culturel. On sera dès lors sommé d'admirer ce que l'on nous aura interdit de faire, et cette admiration passive est une assurance contre ce qui aurait pu être un usage dangereux pour l'ordre établi. La Ballade des pendus est devenue la Ballade des cocus :
Il se trouve cependant que les plus grandes oeuvres culturelles ont toujours, et toutes, été révolutionnaires, même si elles le furent souvent malgré elles. Du moins ont-elles toujours contenu, et contiennent-elles toujours, « quelque chose de révolutionnaire », même après le triomphe de la vacuité « contre-artistique » des épigones de Duchamp. Il reste quelque chose de ce quelque chose de révolutionnaire, quelque chose de tapi dans la mémoire ou dans l'ombre, qui ne demande qu'à être réveillé d'un éclat de colère : c'est Vladimir Vissotsky retrouvant avec stupéfaction, et sans rien connaître de leur auteur, son propre chant dans les mots de François Villon, prononcés cinq siècles avant lui dans une autre langue que la sienne.
Ce qu'il y a de plus grand dans l'art est fait de révolte contre ce qui dominait (et contre ceux qui dominaient) au moment où cela fut fait. Ce qu'il y a de plus grand dans l'art moderne, de Courbet à Duchamp, crie contre la bourgeoisie, et crie encore contre elle bien après qu'elle ait cru se l'approprier. Elle-même, qui n'a rien créé, et aurait été bien en peine de le faire, trop occupée qu'elle était à tout vendre, a suscité contre elle la plus belle et la plus rugissante part de la création contemporaine. Elle l'expose aujourd'hui dans ses musées, la stocke dans ses collections, la vend dans ses galeries, mais n'a pas totalement réussi à faire taire le cri enfoui dans toute oeuvre singulière, quelque effort qu'elle ait déployé pour étouffer ce cri -moins d'ailleurs par le silence que par le commentaire incessant, moins en dissimulant l'oeuvre qu'en l'exposant comme s'exposent les putes dans les rues chaudes.
Au fond, mettre Lautréamont dans une bibliothèque de Maison de la Culture, ou décorer un bureau officiel d'un nu de Schiele, c'est s'approcher au plus près de leur castration. S'en approcher, mais non y aboutir : ces couilles énormes résistent aux ciseaux de manucure que manient des castrateurs impuissants. L'oeuvre révolutionnaire résiste même à sa récupération en marchandise ou en idéologie, ou à la parodie qu'en tentent (faute de savoir la détourner) quelques imitateurs. Finalement, la République échevelée et dépoitraillée de Delacroix a enterré quatre républiques bourgeoises et enterrera toutes les suivantes, l'Hymne à la Joie de Schiller et de Beethoven enterrera l'Union Européenne, et Duchamp enterrera Armleder.