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align=justify>Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte Colins de Ham naquit à Bruxelles le 23 décembre 1783.(1) Fils, apparemment naturel, de Jean-Guillaume de Colins, ou Colijns, chevalier puis baron de Ham (1729-1799), officier de carrière qui exerça les fonctions de chambellan à la cour impériale de Bruxelles, puis de grand bailli du Brabant wallon, et d'une certaine Anna-Josefa Ricot, Ricort ou encore Ricourt, dont l'identité n'a pu être établie, le futur philosophe fut confié à l'âge de sept ans à un savant jésuite, Henri-Joseph Debouche (1738-1805), vicaire de Cornesse, puis de Dison, près de Verviers, qui en assura l'éducation et l'instruction jusqu'en 1801. Ayant initié son élève à la pensée des anciens Grecs, à celle de saint Augustin et de saint Thomas, enfin à celle de Descartes et de Condillac, cet ecclésiastique, qui fut du petit nombre des prêtres jureurs, l'avait admirablement préparé à recevoir l'enseignement des Encyclopédistes. Si Colins subit donc très tôt l'influence de Condorcet et de Rousseau, c'est celle de Condillac qui devait, semble-t-il, le marquer le plus profondément. Sans doute est-ce cette orientation résolument moderniste qui poussa Colins le 23 frimaire de l'an XII (15 décembre 1803) à se porter volontaire comme simple soldat au 8e régiment de hussards, sous les couleurs de la Ire République française. Hormis une brève interruption de 1811 à 1813, le sort de Colins fut désormais lié jusqu'en 1815 à celui de la Grande Armée, puis de la Vieille Garde, où il termina sa carrière militaire en qualité d'aide de camp du général Exelmans, avec le titre de chef d'escadron, décoré de l'ordre de la Réunion et de celui de la Légion d'honneur.
Il est curieux de constater que la vie militaire et l'épopée napoléonienne ne parvinrent pas à assoupir la curiosité intellectuelle que Debouche avait inoculée à notre personnage. Peut-être est-ce sous l'influence de l'ouvrage posthume de Condillac, La langue des calculs, paru en 1798, que Colins profita d'un séjour de garnison à Lille en 1804 pour y suivre des cours de mathématiques et y décrocher même, parait-il, un premier prix de géométrie. Par la suite, son intérêt se porta davantage sur les sciences naturelles. Ainsi, en 1810, son régiment l'ayant envoyé à l'Ecole impériale d'Alfort pour étudier l'hippiatrique, Colins y suivit aussi les cours du biologiste Louis-Augustin-Guillaume Bosc, spécialiste des invertébrés et précurseur du transformisme, ainsi que ceux de l'agronome Jean-Auguste-Victor Yvart, et, parallèlement, il fréquenta l'Ecole de médecine de Paris où il fut l'élève notamment d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, un autre précurseur du transformisme. Ses études à Alfort furent brillantes: en 1811, il termina son année avec le premier prix et, en 1812, il obtint le diplôme d'agriculteur avec la mention "hors concours". Entre-temps, le 30 septembre 1811, il avait démissionné de l'armée dans le but d'entamer une carrière administrative. C'est dans cet esprit qu'ayant entrepris l'étude systématique de plusieurs établissements publics, il s'intéressa à l'Hospice de Charenton. Malgré les difficultés qu'il rencontra pour y pénétrer, il le visita de fond en comble, et frappé par les innombrables abus qui s'y commettaient à la faveur de la collusion du directeur d'alors avec un illustre pensionnaire, le marquis de Sade, Colins se résolut à les dénoncer dans une Notice sur l'Hospice de Charenton, datée de 1812. Cette protestation contre la torture et l'arbitraire ayant atteint son but avant que d'être publiée, le futur philosophe ne se préoccupa plus de son manuscrit qui resta inédit jusqu'en 1970(2) Mais au début de 1813, après la retraite de Russie, compte tenu des dangers qui s'accumulaient aux portes de l'Empire, il reprit du service dans l'armée. S'étant fait distinguer par sa ferveur napoléonienne dans la campagne de France puis pendant les Cent Jours, Colins fut mis à pied par le Ministre de la guerre de Louis XVIII le 2 juillet 1816.
Dès lors, pendant près de deux ans, il partagea son temps entre les études - plusieurs témoignages nous le présentent étudiant la médecine à l'Université de Paris et la pratiquant à l'Hôtel-Dieu - et les complots bonapartistes. Etant en relations suivies avec les exilés bonapartistes d'Angleterre et de Belgique, où il se rendit à deux reprises au moins au cours de cette période, il conçut le projet, passablement romanesque, de délivrer Napoléon à Sainte-Hélène au moyen d'un aérostat. Toutefois, les systèmes de direction des ballons d'alors laissant à désirer, il en imagina un nouveau et en étudia longuement la mise au point. Son projet parut à Exelmans suffisamment sérieux pour qu'il priât son ancien aide de camp de le soumettre à Joseph Bonaparte qui avait trouvé refuge près de Philadelphie. Aussi ne fut-il pas tenté par les propositions qui lui auraient été faites d'entrer avec le grade d'officier général dans l'armée du nouveau Royaume des Pays-Bas, d'autant moins qu'il avait déposé en janvier 1815 une demande de naturalisation française qui, ensuite de son attitude pendant les Cent Jours, ne devait toutefois aboutir qu'en 1831.
Il semble que Colins quitta l'Europe en mai 1818 et qu'il arriva à Philadelphie le mois suivant. Il y retrouva d'anciens compagnons d'armes car les Français exilés y étaient très nombreux. Appuyé par les généraux Bernard et Henri Lallemand, qui étaient des familiers de Joseph Bonaparte, il plaida vigoureusement devant ce dernier le dossier de l'opération aérienne sur Sainte-Hélène, Mais ce fut peine perdue car Joseph avait reçu de son frère des consignes très précises lui demandant de ne rien tenter pour le délivrer. Après avoir essayé de rejoindre le Champ d'asyle, cette curieuse colonie communautaire que les généraux Rigau et Charles Lallemand avaient créée à la frontière des Etats-Unis et du Mexique avec d'anciens soldats de la Grande Armée auxquels s'étaient joints des réfugiés de Saint Domingue et quelques aventuriers mexicains, Colins, qui arriva sur les lieux après la dispersion de ladite colonie, retourna à Philadelphie où il devint membre correspondant de l'Académie des Sciences naturelles de cette ville qui possède encore de lui un manuscrit intitulé On a new mode of propelling boats. Admis dans le cercle des intimes de Joseph Bonaparte, il se lia avec l'ancien lieutenant de vaisseau Sari, né en Corse, qui avait accompagné Napoléon sur le brick l'Inconstant, lors de son retour de l'île d'Elbe, et qui, par un curieux concours de circonstances devint par la suite son beau-frère.
A la fin de 1818, Colins décida de s'installer à Cuba où il semble qu'il ait obtenu assez rapidement - mais on ne sait comment - une terre vierge à défricher. Dans les années qui suivirent, on le retrouve propriétaire d'une plantation de café successivement à San Andrés, puis à Guamutas, dans la province de Matanzas. En tout cas, il fit fortune, grâce probablement à ses connaissances agricoles acquises à Alfort, mais grâce aussi au travail de ses esclaves, ce qui montre bien qu'il n'essaya nullement de rééditer la tentative égalitaire du Champ d'asyle ni de lancer une communauté socialiste du genre de celles qui écloront tout au long du XIXe siècle aux Etats-Unis. Dans l'intervalle, notre planteur avait épousé le 16 août 1820, en la cathédrale de La Havane, Marie-Louise, née de Saint-Georges, veuve d'un certain André Prince ou Princemps, une créole dont la famille, originaire de Saint-Domingue, s'était repliée sur Cuba. Colins ayant entouré sa vie privée d'un épais mystère, nul n'a pu encore déterminer le nombre d'enfants que lui donna son épouse qui en avait peut-être déjà de son premier mariage. Tout au plus sait-on de façon certaine qu'il est le père du patriote, révolutionnaire et conspirateur cubain Carlos Collins (sic) y San Jorge, né le 20 août 1822, et d'une fille prénommée Maria-Bárbara-Carolina-Mathilde, née à La Havane le 2 août 1827, qu'il ne faut pas confondre avec sa fille naturelle Marie-Caroline, dite Caroline, née à Paris le 13 mai 1817 d'une demoiselle Picard, qui fut reconnue par Colins en 1848! Il semble que Colins ait pris une part assez active à la vie économique, sociale et intellectuelle de Cuba car son nom apparaît parmi ceux des membres de la Société économique des Amis du pays, de la Société royale d'Agriculture du pays, de la Société patriotique royale de La Havane et de l'Académie des Sciences de l'île. Mais non content de mener l'existence nonchalante des planteurs, au printemps de 1825 il subit avec succès les examens de médecin auprès du Protomedicato de La Havane, sorte de tribunal tenant à la fois du Conseil de l'Ordre et de la Faculté, et désormais le médecin populaire supplanta en lui l'agriculteur. En 1828, il était procureur du Protomedicato à Guamutas et professeur de médecine et de chirurgie à La Havane. Sans doute est-ce à cette époque qu'il fit la connaissance du naturaliste et économiste Ramón de la Sagra (1798-1871), alors directeur du Jardin botanique de La Havane, qui devint plus tard l'un de ses premiers disciples, d'ailleurs peu longtemps fidèle.
Sur ces entrefaites, ayant appris en 1830 que la révolution parisienne avait détrôné Charles X, Colins prit l'étrange résolution de quitter sa femme et ses enfants - en leur laissant tous ses biens, il est vrai, et apparemment sans rompre avec eux - pour reprendre en France sa place dans le mouvement bonapartiste. De retour à Paris, il obtint la délivrance de son décret de naturalisation et, grâce au général Exelmans, sa réintégration au tableau de l'armée qui lui permit de toucher la maigre pension d'officier retraité dont il vivra désormais. Chargé, dans le cadre d'un complot bonapartiste, d'approcher Napoléon II, Colins se rendit secrètement en automne 1831 à Vienne où le fils de l'Empereur le pria d'aller à Philadelphie pour y convaincre Joseph Bonaparte de rentrer en Europe. Bien qu'arrêté par la police autrichienne et interrogé sur l'ordre de Metternich, Colins, sitôt libéré, put mener à bien cette mission aux Etats-Unis. Le 16 août 1832 il débarquait à Liverpool en compagnie notamment de Joseph Bonaparte et des Sari. Mais une cruelle déception les attendait: Napoléon Il venait de mourir.
Si pendant les deux ans qui suivirent, Colins fut avec le général Arrighi, duc de Padoue, le principal représentant de Joseph Bonaparte en France, sa voie commença à diverger d'avec celle du prétendant au trône impérial en raison surtout des préoccupations sociales que lui inspirèrent la misère populaire, sa fréquentation des milieux républicains et ses lectures de Saint-Simon et Fourier. Aussi bien entreprit-il alors d'écrire un ouvrage dont le propos, quelque peu naïf, était de réunir tous les hommes de bonne volonté, à quelque parti qu'ils appartinssent, sur un programme qui, partant de la situation politique et sociale du moment, devait abolir progressivement le prolétariat et conduire à l'avènement d'un ordre fondé sur la liberté et la justice sociale, sans toutefois léser les privilégiés dans leurs droits acquis. Telle est l'idée centrale Du pacte social et de la liberté considérée comme complément moral de l'homme, ouvrage inachevé dont deux volumes parurent anonymement en 1835. L'originalité de ce livre est d'avoir été l'un des premiers au XIXe siècle à préconiser une réorganisation globale de la propriété sur une base qui se voulait rationnelle, avec comme aboutissement l'appropriation collective du sol et plus généralement de tout ce qui peut ne pas être approprié individuellement sans dommage pour la production. Aussi valut-il à Colins d'être considéré ultérieurement par certains comme l'" inventeur du collectivisme ". Mais dans l'immédiat, il entraîna sa rupture avec Joseph Bonaparte et provoqua chez lui une prise de conscience aiguë de l'insuffisance théorique de sa pensée politique. Par conséquent, avant même la parution du Pacte social, son auteur, âgé alors de cinquante et un ans, décida de se mettre à la hauteur de la science de son temps, donc de parfaire, ou même de refaire sa formation intellectuelle. Depuis deux ans déjà il fréquentait l'Université. Il en fit dès lors le centre de son existence et pendant près de dix ans il suivit assidûment les cours des Facultés des sciences, des lettres, de théologie et de droit, ainsi que ceux de l'Ecole de médecine, de l'Observatoire, du Jardin des Plantes, du Musée d'histoire naturelle, de l'Ecole royale des mines, du Collège royal de France et du Conservatoire des arts et métiers.
L'Université française était alors déjà acquise au matérialisme qu'avaient illustré et que représentaient encore avec éclat des savants qui, pour la plupart, appartinrent à l'Ecole des idéologues, c'est-à-dire des disciples de Condillac. Que les idéologues eussent échoué dans leur tentative d'asseoir la science sur un fondement inébranlable, cela ne signifiait pas nécessairement pour Colins que leur entreprise était vaine ou impossible, mais bien qu'il fallait en repenser les prémisses afin d'y substituer systématiquement le rationalisme au matérialisme... à condition, toutefois, que le matérialisme fût réfutable par la raison. C'est à cette tâche que s'attela Colins. Elle supposait une critique de la philosophie de Condillac où devait se trouver mêlée à l'inspiration géniale la faille initiale. Loin de rompre totalement avec le condillacisme, Colins s'affirmait en l'adoptant comme un disciple - dissident certes, mais disciple tout de même - du plus illustre survivant de l'Ecole, l'idéologue spiritualiste Pierre Laromiguière qu'il connut d'ailleurs personnellement. Les Paradoxes de Condillac ou réflexions sur la langue des calculs, ouvrage posthume de cet auteur, que Laromiguière avait publiés anonymement dès 1805, semblent avoir joué un rôle déterminant dans l'évolution intellectuelle de Colins qui subit également l'influence philosophique de Thurot, Degérando, Bonald, de Maistre et Lamennais.
La conjonction de ces diverses influences et de ses propres réflexions amena Colins à remplacer la notion condillacienne de sensation par celle de sensibilité réelle, définie comme "le sentiment que chacun a de sa propre existence ", pour en faire le fondement de sa logique et de sa métaphysique. Et cette substitution le conduisit entre 1838 et 1840 - mais nous ne savons exactement ni quand ni comment - à la " démonstration rationnellement incontestable " de l'immatérialité et de l'éternité des âmes, avec pour conséquence purement déductive une preuve entièrement nouvelle de l'existence non point de Dieu, mais du Logos, qu'il appelle l'éternelle raison ou l'éternelle justice. Jamais homme ne fut plus sûr que Colins d'avoir non seulement trouvé mais encore démontré la vérité, l'absolu. La métaphysique, la morale, le droit, la politique, l'économie, voire l'histoire, s'en trouvaient révolutionnés au point d'être enfin promus au rang de sciences réelles, ou plutôt, elles lui apparurent dès lors comme un corps unique de déductions syllogistiques découlant de la vérité centrale et constituant l'ensemble des sciences morales en une science des sciences, la science sociale rationnelle, rendant compte de tous les comportements humains, même les plus irrationnels. Que cette science nouvelle dût prendre la place exacte des vieilles religions révélées minées par le libre examen, voilà qui ne pouvait surprendre et scandaliser qu'un monde auquel le scepticisme issu du matérialisme avait ôté toute confiance en la raison et jusqu'au goût de la vérité. Jugeant ce monde frappé de folie, Colins sut qu'il serait lui-même taxé de folie, qu'il deviendrait un isolé, un solitaire, étranger à ses compatriotes et à ses contemporains comme l'aliéné est étranger à la société. Aussi bien, sa découverte transforma-t-elle l'homme lui-même en greffant sur le caractère combatif et truculent du héros de la Grande armée l'intransigeance dogmatique du prophète du " socialisme rationnel ".
Ces indications permettent de comprendre le double aspect de l'oeuvre énorme dont Colins entreprit la rédaction entre 1840 et 1842.
D'un côté, nous trouvons son magnum opus, la Science sociale, fort de dix-neuf volumes, dans lequel il expose sa doctrine méthodiquement en expliquant et justifiant ses prémisses philosophiques pour en déduire leurs conséquences dans tous les domaines. Les cinq premiers tomes de la Science sociale parurent à Paris en 1857. Dix volumes furent édités à Bruxelles entre 1882 et 1896 par des disciples, et le contenu de quatre autres volumes fut publié dans La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel et La Société nouvelle, périodiques franco-belges, entre 1875 et 1914. Nul doute que Colins destinât ce travail surtout aux générations à venir, de même que sa réfutation de Proudhon intitulée De la justice dans la science hors l'Eglise et hors la révolution qui débute par une " préface dédicatoire à une prochaine génération ", dont les trois volumes parurent à Paris en 1860-1861.
D'un autre côté, il y a ses ouvrages essentiellement critiques et prolégoménaux: Qu'est-ce que la science sociale?, quatre volumes, Paris, 1853-1854; L'économie politique, source des révolutions et des anarchies prétendues socialistes, six volumes, dont trois parurent à Paris en 1856-1857, et trois autres à Bruxelles entre 1882 et 1892; Société nouvelle, sa nécessité, deux volumes, Paris, 1857; De la souveraineté, deux volumes, Paris, 1857.
A ces ouvrages, il faut ajouter des collaborations à La Presse d'Emile de Girardin, à La Révolution démocratique et sociale de Charles Delescluze et à La Tribune des peuples, en 1848-1849, quelques opuscules et surtout une profusion d'études et de lettres publiées à titre posthume dans La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel. Colins a parfois été comparé à un glossateur du Moyen Age en raison de la forme commentée qu'il donna à la plupart de ses écrits, sans égards pour les goûts du public et les exigences des éditeurs.
Si la plus grande partie de l'oeuvre de Colins ne parut qu'en 1857, les manuscrits des premiers tomes de sa Science sociale et de son Economie politique pour ne citer qu'elles, datent des années 1840-1845, époque à laquelle ils circulaient déjà par ses principaux disciples. Le premier d'entre eux fut l'ancien révolutionnaire et membre du Gouvernement provisoire de Belgique, Louis De Potter (1786-1859), que Colins avait rencontré chez le frère de son beau-frère, l'ancien officier de marine Sari, à Paris, en 1836. Connu déjà par son oeuvre d'historien du christianisme, Louis De Potter entreprit dès 1840 la publication de brochures puis de livres exposant le socialisme rationnel de son ami, dans des conditions que nous exposerons plus loin.
Le second disciple de Colins n'était autre que l'ancien directeur du Jardin botanique de La Havane, Ramôn de la Sagra, qui de 1835 à 1840 partageait son temps entre La Coruña, qui l'avait élu député sur une liste dite modérée, Madrid où il exerçait épisodiquement son mandat aux Cortès et Paris où il s'adonnait à ses recherches. De par sa tournure d'esprit plutôt romantique qui s'opposait au classicisme de la pensée colinsienne, Ramôn de la Sagra ne fut un disciple orthodoxe qu'à partir de 1844 et il ne le resta guère au-delà de 1848, mais pendant cette période il exposa le socialisme rationnel notamment dans sa Revista de los intereses materiales y morales, dans ses Aphorismes sociaux et dans sa brochure intitulée L'organisation du travail, d'après celle de Louis Blanc. Enfin, Colins fit en 1846 un troisième disciple de qualité en la personne du fils de Louis De Potter, Agathon De Potter (18271906), qui, après avoir obtenu son doctorat en médecine, entreprit une vingtaine d'années plus tard, la publication d'une oeuvre doctrinale considérable qui fera de lui le chef spirituel de l'Ecole du socialisme rationnel.
Ayant lu les oeuvres de la plupart des précurseurs du socialisme - les Saint-Simon, Fourier, Bazard, Enfantin, Leroux, Considerant, Vidal, Pecqueur, Cabet, etc. - et médité tout particulièrement sur leurs rapports avec les théories des économistes anglais et français, Colins, tout comme Proudhon, mais pour d'autres raisons que lui, ne se fit aucune illusion sur les chances de succès de la Révolution de février 1848. Il prévoyait que la nouvelle République ne pourrait que décevoir les espoirs des masses populaires qui s'y étaient ralliées d'enthousiasme au nom des doctrines les plus contradictoires. Persuadé que le socialisme rationnel était seul à même de résoudre la question sociale posée par le prolétariat français, il ressentit plus que jamais l'urgente nécessité d'en vulgariser les principes. Pour ce faire, il présenta à la Commission du Luxembourg un exposé que celle-ci prit, affirmait-il, en grande considération et qui parut l'année suivante sous la forme d'un opuscule intitulé Le socialisme ou organisation sociale rationnelle et il entreprit, comme on l'a déjà signalé, la publication d'une série d'articles dans La presse, La révolution démocratique et sociale et La tribune des peuples. Ramôn de la Sagra s'étant quelque peu éloigné de lui il conçut un projet ambitieux pour tenter de frapper les esprits et donc de s'imposer à l'opinion publique. Le socialisme rationnel, il le voyait maintenant clairement, loin de l'emporter en France après l'échec des autres socialismes, comme il l'avait d'abord espéré, risquait d'être balayé avec eux par la réaction au nom de l'ordre que pourtant il se flattait de pouvoir seul établir durablement. Colins songea que Louis De Potter, qui lors de la Révolution belge de 1830 s'était courageusement affirmé républicain, pourrait à présent prendre la tête du mouvement révolutionnaire qui se dessinait en Belgique afin de substituer une république démocratique et sociale à la monarchie louis-philipparde qui y subsistait encore. Certes, la Belgique n'était pas mûre pour le socialisme rationnel, et il était même douteux qu'un si petit Etat pût jamais prendre l'initiative d'instaurer la société nouvelle, mais une révolution républicaine accomplie dans ce pays par Louis De Potter permettrait au socialisme rationnel de s'imposer aux esprits des contemporains et de prendre date dans l'histoire. Bien entendu, la République belge ne devait être qu'une première étape. Pour encadrer le mouvement qui s'ensuivrait, il fallait une organisation. Aussi Colins rédigea-t-il la charte d'une " Internationale ", qui devait paraître l'année suivante sous le titre de Socialisme rationnel, ou Association universelle des amis de l'Humanité, du droit dominant la force, de la paix, du bien-être général pour l'abolition du prolétariat et des révolutions. Le malheur pour Colins fut que le principal intéressé, Louis De Potter, ne se montra nullement tenté par le rôle historique qui lui était assigné. Il en résulta une rupture entre eux qui, effective dès 1848 sur le plan des relations personnelles, fut absolue, même sur le plan des rapports de travail par personnes interposées, à partir de 1852. Mais ce qui est remarquable, et nous serions tenté de dire unique dans l'histoire des doctrines politiques, c'est que malgré elle, les deux hommes poursuivirent parallèlement l'exposé d'un socialisme rationnel strictement identique quant au fond.
Lors des journées de juin 1848, Colins fut non seulement emprisonné, mais mis au secret dans un cabanon de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce et condamné - sans jugement - à la transportation en Algérie comme les plus dangereux " meneurs " en raison, semble-t-il, de l'article intitulé Lettre sur les montagnards et les girondins qu'il avait publié dans La presse du 14 juin 1848. Après deux mois de secret, son internement se fit moins sévère et il fut relaxé en février ou mars 1849. Si pendant cette épreuve il ne trouva guère d'appui auprès de ses disciples, en revanche sa fille Caroline qui vivait auprès de lui depuis en tout cas deux ans, lui prodigua des soins et des marques d'affection dont il continua à bénéficier jusqu'à sa mort. L'emprisonnement fut pour Colins une période de réflexion sur les événements de juin au cours de laquelle sa pensée paraît s'être durcie à l'extrême en ce qui concerne la transition au socialisme. Ayant conçu une vive aversion pour les honnêtes courtiers du réformisme parlementaire - " Le premier qui m'appellera honnête et modéré je lui passe mon sabre au travers du corps ", aurait-il dit en juin 1848 - il considéra désormais que seule une dictature appuyée sur l'armée pourrait assurer le triomphe du socialisme rationnel et l'avènement de la société nouvelle.
Bien que sa santé eût été gravement compromise par son incarcération, Colins vécut encore dix ans en travaillant d'arrache-pied. De cette période, toutefois, on ne retiendra pas ici les quelques adhésions à sa doctrine qu'il enregistra en France non plus que ses relations en Espagne, pays dont il suivait la vie publique avec prédilection, mais seulement la constitution en Belgique du premier groupe de socialistes rationnels et l'amitié exceptionnelle qui l'unit vers la fin de sa vie à un industriel suisse. Malgré sa rupture avec Louis De Potter, Colins entretint, à partir de 1854, des rapports étroits avec son fils Agathon, dans une communion intellectuelle toujours plus parfaite mais exclusive de toute effusion sentimentale. Cependant, en 1852 déjà s'était constitué à Mons, le premier groupe organisé de " logocrates ". Ses membres aidèrent Colins à publier les trois premiers volumes de son Economie politique, source des révolutions et des anarchies prétendues socialistes qui parurent en 1856-1857 plus de dix ans après avoir été écrits. Vingt ans plus tard, ils furent de l'équipe qui lança et anima le premier grand périodique colinsien La Philosophie de l'avenir - Revue du socialisme rationnel. C'est en 1855 que Colins reçut la visite de celui qui devint très rapidement son disciple préféré. Adolphe Hugentobler était né en 1810 à Cortaillod, dans le canton de Neuchâtel, où il possédait alors une entreprise textile qui, comme celle d'Engels, devait servir bientôt d'autres fins que celles du capitalisme. Il avait en outre des intérêts considérables dans le Rio Grande do Sul au Brésil, et peut-être aussi en Uruguay. De son éducation calviniste il avait conservé, avec la sévérité des moeurs, une constante préoccupation morale et une inquiétude religieuse que scandalisait l'anarchie spirituelle et sociale de l'époque. Ayant trouvé dans Qu'est-ce que la science sociale ? la réponse à certains problèmes qui le tourmentaient, Hugentobler proposa à Colins de payer l'impression du reste de son oeuvre. Profondément touché, Colins lui dédia sa Science sociale dont les cinq premiers tomes parurent, grâce à son ami, en 1857 de même que deux autres de ses ouvrages. Toutefois, en juillet 1858, Hugentobler ayant dû partir brusquement pour le Rio Grande où sa fortune se trouvait menacée par un escroc, Colins se retrouva dans un cruel isolement intellectuel qu'aggravaient son grand âge et la maladie. Ses forces l'ayant progressivement abandonné, il expira le 11 ou 12 novembre 1859 avant d'avoir pu terminer son ouvrage De la justice.... mais plus confiant que jamais dans la réalisation de l'espérance qu'affirmait sa devise: Adsit mens populis !
Avant de retracer l'histoire de l'Ecole colinsienne, il nous paraît utile d'exposer dans ses grandes lignes sa doctrine métaphysique et politique. Son point de départ est d'une extrême simplicité puisqu'il consiste à mettre systématiquement en doute la sensibilité des animaux, comme Descartes lui-même en avait donné l'exemple. Pourquoi attribuons-nous aux animaux une sensibilité réelle et non point seulement une sensibilité apparente et illusoire comme celle de certains appareils électriques ? Tout d'abord parce que tout le monde l'a toujours fait, parce que nos esprits comme nos langues anthropomorphisent naturellement les bêtes, puis parce que les animaux supérieurs en tout cas réagissent comme nous-mêmes à un grand nombre d'excitations sensorielles. Les savants eux-mêmes ne procèdent pas autrement: c'est dire qu'ils induisent de leurs observations la réalité de la sensibilité animale. Autrement dit, cette dernière n'est fondée que sur un raisonnement par analogie, sur une induction. Certes, l'induction est un outil admirable dans l'ordre physique; mais n'est-elle pas essentiellement contestable lorsqu'on l'utilise dans l'ordre de l'esprit duquel relève la sensibilité ? Or, au regard de la froide raison, rien n'est moins évident que le passage de l'ordre physique à l'ordre de l'esprit que consacre inéluctablement cette induction-là. Voici comment Colins pose son problème dans sa Science sociale (t. VI, p. 244): "L'ensemble des phénomènes, des apparences, des modifications des êtres sentants, est ce que les philosophes ont nommé avec raison ordre physique. Parmi ces phénomènes, ces êtres phénoménaux, y en est-il qui recouvrent des êtres plus que phénoménaux, des êtres réels, des réalités ? S'il y en a, l'ensemble de ces êtres constitue un ordre plus que physique, un ordre métaphysique. Confondre ces deux ordres dans le raisonnement, c'est déraisonner, c'est ce que la logique nomme le sophisme de passer d'un ordre à un autre". Or, dans l'ordre métaphysique ou dans l'ordre moral, s'il existe, déclare Colins, l'induction doit être radicalement remplacée par la déduction syllogistique. Encore faut-il apporter la preuve de l'existence de ces réalités non phénoménales qui ne peuvent être que les sensibilités, c'est-à-dire les âmes, ce qui revient à "briser la série des êtres " postulée par le transformisme et à faire de l'homme un être essentiellement différent des autres animaux, contrairement à ce qu'affirme le "matérialisme prétendu scientifique". Cette preuve Colins l'apporte au moyen d'une très curieuse démonstration dite de l'immatérialité des âmes dont voici le schéma en sept temps:
1. L'axiome utilisé est celui de la sensibilité réelle de l'homme, dont la formulation est "je me sens exister", ou "je sens" ou plus synthétiquement "je". L'homme est un animal doté de sensibilité réelle, dont on ignore, toutefois, si elle est de nature matérielle ou immatérielle. Quant aux bêtes leur sensibilité mise en question sera dite apparente. Ce n'est qu'au terme de la démonstration que l'on saura de façon certaine si la sensibilité apparente des bêtes est réelle ou illusoire.
2. Le second temps de la démonstration est constitué par l'analyse d'un phénomène apparemment exceptionnel dans la série des êtres, à savoir le verbe, dont il n'est pas déraisonnable de penser qu'il pourrait être la manifestation caractéristique de la sensibilité réelle. Pour Colins, le verbe, c'est-à-dire le langage, est constitué par l'échange de signes convenus entre deux ou plusieurs sujets.
3. Le troisième temps de la démonstration consiste à énumérer les conditions qui doivent absolument être réunies pour permettre l'apparition du verbe. Colins les réduit au nombre de trois:
a) Une sensibilité réelle, qu'elle soit matérielle ou immatérielle;
b) Un organisme doté de motilité et d'une mémoire matérielle centrale, le cerveau,
c) Le non-isolement, dans le sens déterministe du terme, des êtres supposés capables de développer le verbe.
4. Le quatrième temps de la démonstration consiste à rechercher si, ces conditions étant remplies, le verbe se développe nécessairement ou non. Ici, bien que malaisée, l'expérimentation est possible. Mais le raisonnement, assure Colins, suffit à répondre par l'affirmative. En effet, si l'on exclut l'hypothèse du langage révélé aux hommes par un Dieu créateur, n'est-il pas évident qu'il est né spontanément parmi les hommes ?
5. Le cinquième temps consiste à rechercher si le verbe se développe effectivement dans une catégorie beaucoup plus vaste d'êtres, à savoir ceux qui réunissent les conditions suivantes:
a) Une sensibilité apparente, sans préjuger sa nature réelle ou illusoire.
b) Un organisme doté de motilité et d'une mémoire matérielle centrale: le cerveau.
c) Le non-isolement nécessaire, dans le sens déterministe du terme, des êtres supposés capables de développer le verbe. Cette catégorie, on le voit, est celle des animaux supérieurs.
6. Le sixième temps consiste à mettre en regard les résultats obtenus au terme des quatrième et cinquième temps de la démonstration. On constate qu'aucun des êtres appartenant aux espèces dotées de sensibilité apparente et placés dans les conditions requises pour le développement du verbe n'a effectivement développé ce dernier.
7. Le septième et dernier temps est celui de la conclusion: Vu que les conditions matérielles requises pour le développement du verbe sont également réunies chez les hommes et les animaux qui ont été comparés, et vu que le verbe s'est développé chez les uns à l'exclusion absolue de tous les autres, la sensibilité n'est réelle que chez les hommes à l'exclusion de tous les animaux aussi supérieurs soient-ils; de plus, elle y est évidemment indépendante de la matière, donc immatérielle.
Par conséquent, la série des êtres comporte d'un côté des êtres purement matériels, de l'autre des êtres composés d'un organisme matériel ressortissant à ladite série, et d'une immatérialité, de sorte que la série en question est rien moins que continue. C.Q.F.D.
Il est surprenant de voir un philosophe socialiste asseoir sa doctrine sur des bases exactement inverses à celles de Karl Marx dont Colins semble bien avoir ignoré l'existence sa vie durant. En effet, tout le socialisme rationnel procède par voie purement déductive de cette démonstration centrale qui non seulement fonde la raison sur l'absolu de l'âme immatérielle mais encore permet, selon son auteur, de répondre aux questions éternelles sur le pourquoi des souffrances et le sens de l'existence humaine. Car non seulement la démonstration dont il s'agit justifie a posteriori le postulat rationaliste qu'elle implique - ce qui la distingue déjà de tout autre raisonnement - mais encore elle confère à la raison, à la logique, une valeur ontologique absolue pour autant qu'elles prennent appui sur sa conclusion, à savoir l'immatérialité des âmes. Les sensibilités réelles constituent, pour Colins, le fondement de toute représentation du monde, de toute rationalité, mais aussi de toute liberté et par conséquent de toute responsabilité. Pourquoi donc les hommes souffrent-ils ? Si l'on veut bien consulter la raison, elle nous dit qu'ils ne devraient souffrir que s'ils l'ont individuellement mérité. Or, l'expérience nous apprend que le plus souvent il n'en est rien. L'expérience serait évidemment décisive si la réalité de l'homme se réduisait à une brève existence organique; mais la raison déductive nous enseigne qu'il n'en est rien. La démonstration de l'immatérialité, donc de l'éternité de l'âme, n'établit-elle pas que celle-ci est dans la personnalité temporelle - donc nécessairement dans des personnalités successives - le seul élément libre, donc responsable, sensible, donc conscient ? Par conséquent, si les hommes souffrent, c'est que leur âme a fait, sinon dans cette vie, du moins dans une vie précédente, un usage irrationnel de sa liberté en sacrifiant les tendances de la raison aux tendances de la passion. Seul le péché justifie la souffrance, qui dans toute autre hypothèse constitue un scandale pour la raison, voire même sa plus rigoureuse négation. D'où la formule colinsienne du Logos: " L'ordre moral, c'est l'harmonie éternelle: entre la liberté des actions et la fatalité des événements ".
Professant que toute évolution sociale naît d'une mutation du pouvoir spirituel ou de ce qui en tient lieu, Colins et ses disciples scrutèrent les universités et les académies de leur temps. Bien que le langage savant fût encore marqué par les préjugés anthropomorphistes issus de la foi religieuse, ces institutions leur parurent acquises au matérialisme. Or, celui-ci faisant procéder la sensibilité et l'intelligence de la matière, n'était-il pas, en dernière analyse, fondé lui aussi sur un présupposé anthropomorphiste? Et ne conduirait-il pas les sciences morales au néant en leur imposant des méthodes impropres - l'observation, l'induction et la quantification - sous prétexte qu'elles avaient fait leurs preuves dans les sciences naturelles ? Que le "matérialisme prétendu scientifique" justifiât non seulement l'exploitation capitaliste du prolétariat, mais encore le règne de la force brutale sous toutes ses formes, voilà ce qui explique le rejet colinsien d'une civilisation promise à l'anarchie car incapable de satisfaire chez la plupart les besoins matériels toujours plus nombreux qu'elle suscite et coupable surtout de nier implicitement les aspirations spirituelles de l'humanité. Commandé par l'annonce ardente d'une souveraineté nouvelle celle de la raison, le refus colinsien débouche sur un socialisme qui, alliant le collectivisme à l'économie de marché, vise à inverser globalement les valeurs et relations sociales par l'assujettissement définitif du capital au travail, de la production à la consommation, dans un cadre politique non point national ni internationaliste, mais mondial ou universaliste. Dans les domaines économique et social notamment, délaissant systématiquement le réformisme, Colins se contente de dégager les conditions a priori, donc abstraites, de cette souveraineté, appelée encore logocratie, en fonction de sa vision métaphysique centrale et plus particulièrement en application de la distinction absolue des êtres et des choses que consacre sa fameuse démonstration.
Il est hasardeux de prétendre exposer synthétiquement en quelques pages une doctrine politique éminemment discursive qui s'inscrit en faux contre les sciences sociales naissantes, à commencer par l'économie politique qu'elle accuse de passer constamment du fait au droit. La doctrine colinsienne est tout d'abord une philosophie de l'histoire qui procède des prémisses métaphysiques que nous avons vues.
Pour notre auteur, toute société se caractérise et se définit par une certaine communauté d'idées sur le droit. Or, ce dernier n'ayant jamais pu être rendu rationnellement incontestable a toujours, dans le passé, été rendu empiriquement incontestable par des révélations religieuses anthropomorphiques faisant appel à la sentimentalité. La théocratie apparaît donc comme l'archétype politique de la première phase de l'histoire appelée par Colins période d'ignorance sociale de la réalité du droit avec compressibilité de l'examen. Elle postule l'appropriation du sol par une caste héréditaire ainsi détentrice de la source de toutes les richesses matérielles et donc du pouvoir temporel. Elle postule aussi l'appropriation des connaissances par une autre caste se recrutant sélectivement, le plus souvent par cooptation, le pouvoir spirituel n'étant pas susceptible du même mode de transmission que le pouvoir temporel, et l'instauration par ce dernier d'une manière d'inquisition destinée à protéger la révélation contre l'examen. Certes, dès la première phase de l'histoire, des régimes bourgeois sont parfois apparus à la faveur d'un développement exceptionnel des communications entraînant la contestation par une élite intellectuelle de l'anthropomorphisme religieux, du monopole foncier et du conformisme politique. Néanmoins, ces régimes devaient nécessairement se résorber dans une théocratie améliorée tant que l'examen, c'est-à-dire l'exercice de la raison, restait socialement compressible.
C'est avec la diffusion de l'imprimerie, couronnement des grandes découvertes et révolution plus considérable encore que l'invention de l'écriture, que l'humanité est progressivement entrée dans une deuxième phase de son histoire, appelée par Colins période d'ignorance sociale du droit avec incompressibilité de l'examen. Ce dernier devenu socialement incompressible a rendu successivement contestables les fondements religieux, politiques puis économiques de l'ordre social antérieur désormais justiciables de la raison. Toutefois, ce n'est pas la raison, mais l'opinion qui supplante la foi, faute d'un point de départ rationnellement incontestable. La disparition de l'anthropomorphisme religieux se solde par le triomphe du "matérialisme prétendu scientifique" qui est un anthropomorphisme irréligieux, gros de révolutions et d'anarchies tant intérieures qu'internationales. Car les différents peuples sont à présent en contact toujours plus étroit les uns avec les autres. Au fur et à mesure que disparaîtront les résidus du lien religieux qui en assurait la cohésion, la société sera en proie à des convulsions toujours plus atroces dans les affres de la violence et ce, jusqu'au moment où, menacée dans son existence même, l'humanité sera contrainte d'admettre son ignorance fondamentale puis de reconnaître la souveraineté de la raison, sous peine d'être anéantie.
L'intronisation du Logos et du "droit réel" qui en procède sera tout d'abord le fait d'un autocrate rationnel s'appuyant sur l'armée dans une nation suffisamment puissante qui imposera une réforme économique et une réforme éducative devant permettre l'avènement d'une nouvelle génération prémunie contre le matérialisme. Ensuite seulement elle se fondera sur la libre adhésion de toutes les nations qui ne formeront plus qu'une société unique et universelle comme la souveraineté qui la régira.
Les réformes dont nous venons de parler constituent le contenu positif du socialisme de Colins qui, pas plus que sa philosophie de l'histoire, ne se prête à un survol. Se voulant purement logicodéductive, la science sociale rationnelle ou le socialisme rationnel - pour utiliser les termes de notre auteur - nous paraît néanmoins pouvoir se résumer à trois exigences complémentaires qui toutes procèdent de sa démonstration centrale. La première consiste à confier à la société le monopole de la formation de la jeunesse afin de développer aussi également que possible la diversité naturelle des talents, mais toujours dans l'optique du socialisme rationnel qui seul démontre l'identité entre l'intérêt bien compris et la morale. La seconde consiste à collectiviser le sol, source passive originaire de toute richesse, et la majeure partie des capitaux mobiliers accumulés par les générations passées, donc sous le règne de la force, et d'affermer la terre, divisée rationnellement en lots agricoles et industriels, aux plus offrants et derniers enchérisseurs individuels ou collectifs, les associations de travailleurs étant bien sûr autorisées par la raison. La troisième consiste à interdire radicalement toute association de capitaux afin d'instaurer entre de petites exploitations individuelles, familiales ou coopératives une concurrence fondée sur la raison et non plus sur la force qui, de ce fait, inverserait le sens de l'économie de marché en consacrant définitivement la domination du travail sur le capital et donc de l'homme sur la matière, sans pour autant condamner l'esprit d'entreprise non plus d'ailleurs que le salariat.
Si ni le problème de l'Etat ni celui de la liberté ne figurent parmi ces exigences, c'est que le socialisme rationnel les subordonne tous deux à celui de la souveraineté. Or, sur ce point fondamental, Colins reprend la vieille justification socratique du pouvoir par le savoir, en l'interprétant toutefois à la lumière de sa métaphysique qui apparaît comme une manière de rationalisation du plus méconnu des mythes platoniciens, celui d'Er le Pamphylien sur lequel se termine d'ailleurs le dialogue de La République, dont on a trop oublié qu'il porte en sous-titre les mots "ou de la justice". Bien que Agathon De Potter naquit avant que Colins n'eût découvert sa démonstration de l'immatérialité des âmes et la formule du Logos, ce n'est peut-être pas un hasard si son père lui attribua un prénom évoquant le souverain Bien (ts agaqsu) du divin Platon. Mais cette filiation intellectuelle ne saurait faire oublier le millénarisme et même le catastrophisme qui caractérisent la philosophie colinsienne de l'histoire, comme nous l'avons évoqué ci-dessus et étudié dans nos travaux antérieurs(3)A plusieurs reprises nous les verrons affleurer dans les pages qui suivent.
[1]. Ivo Rens, Colins de Ham, notice in Biographie nationale, publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, Tome XXXVII, fascicule ler. Etablissements Emile Bruylant éd. Bruxelles, 1971, pp. 168-191. Cf. aussi Archives générales du Royaume, à Bruxelles, Fonds Raffin-Tholliard, appelé également Fonds Colins. - Archivo nacional de Cuba, Gobierno civil, 1676, 83953. - Archivo central de la Universidad de La Habana, Secretaria general, Expediente: Hipólito Collins (sic), Año 1824. - Catedral de La Habana,.Año 1820, Libro 10 de matrimonios españoles, folio 1, partida No 1. - Österreichisches Staatsarchiv, Abt.: Haus-, Hof, und Staatsarchiv. Bestand Staatskanzlei, Frankreich Weisungen, Kart. 281 und 283.
[2]. Ivo Rens, "Colins et Sade", dans Res publica, revue de l'Institut belge de science politique, 1971, N° 1. - M. Mammerickx, "Jean-Guillaume de Colins de Ham, un agronome alforien aux sources du socialisme et de la sociologie?, I. L'homme, sa vie, son ?uvre et ses études à l'Ecole d'Alfort. II. La formation d'un "philosophe" dans Recueil de Médecine vétérinaire, t. CXLVII, juillet et août 1971, Paris, Vigot Frères, pp. 743-764 et 859-875.
[3]. Ivo Rens, Introduction au socialisme rationnel de Colins, Neuchâtel, La Bacormière, (1968), 548 p. passim. Ivo Rens, Anthologie socialiste colinsienne, Neuchâtel, La Bacormière, (1970), 358 p. passim.