Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07284.jsonl.gz/441

Transformation sociale: quelles stratégies?
Au cours du récent Forum social européen à Londres, un débat intitulée «Stratégies pour la transformation sociale» était organisée par les revues «Socialist Resistance» et «Red Pepper» de Grande-Bretagne, le «Transnational Institute» dAmsterdam et les réseaux de revues «Projet K» et «Transform». Cette session était animée par John Holloway (connu surtout pour son ouvrage «Change the world without taking power: the meaning of Revolution today»), Hilary Wainwright (qui vient de publier le livre «Reclaim the State: Experiments in parliamentary democracy»), Phil Hearse (collaborateur de la revue Inprecor) et Fausto Bertinotti (dirigeant du Parti de la Refondation communiste, Italie).
John Holloway a constaté quil est facile de saccorder sur deux points: le capitalisme est un désastre pour lhumanité; et nous ne savons pas comment parvenir à un changement de société. A partir de là, il faut se demander si nous devons construire un parti et aspirer à conquérir le pouvoir dEtat, ou sil faut au contraire tourner le dos à lEtat et tenter de réussir le changement à la marge de ce dernier. Hollowy se prononce clairement pour cette dernière option. En effet, lhistoire de la gauche au XXe siècle, qui sest axée sur la prise de pouvoir, a débouché sur un bilan de trahison de ses idéaux émancipateurs, dès lors quelle est arrivée au pouvoir. En effet, pour Holloway, dès lors que nous entrons en relation avec lEtat, il y a une asymétrie entre cette institution et nous-mêmes et la dynamique générale pousse dans un sens opposé à lautodétermination de ceux et de celles den bas. Holloway oppose à cela la stratégie de lEZLN1 et la création des «Juntes de bon gouvernement»: cest par cette voie, en cessant de collaborer à la construction du capitalisme, que lon pourra avancer vers une nouvelle voie qui rende un autre monde possible. Ni la stratégie électorale, ni lattente de la «crise finale» du capitalisme ne peuvent servir à construire une alternative.
Hilary Wainwright sest déclarée daccord avec de nombreux propos de Holloway sur le bilan de la gauche; mais elle sest montrée en même temps déconcertée par ses propositions. Elle estime quil établit une fausse symétrie entre stratégie dauto-organisation et question du pouvoir: «Lexistence des défaites ne signifie pas que tout ce qui a été fait était mauvais». On ne peut pas abandonner le travail dans les institutions de la démocratie représentative; il faut y être et les mettre au service dune démocratie participative: les expériences vécues localement dans de nombreux endroits, y compris à Londres, avant sa liquidation par Margaret Thatcher2, démontrent quil est possible davancer par cette voie; lobjectif doit être clairement de mettre en cause les rapports capitalistes, également dans le cadre de lEtat. Le problème cest surtout de savoir qui doit être le sujet de ce changement radical auquel nous aspirons: nous nous trouvons là dans la nécessité de réinventer le parti et le type de relation à maintenir avec les mouvements sociaux afin de trouver des formes nouvelles pour faire de la politique et lorganisation.
Lexpérience vénézuélienne
Phil Hearse a contesté les thèses de Holloway, à partir dun bilan des événements argentins: le degré élevé dauto-organisation et de radicalisation du mouvement social que ce pays a connu durant les dernières années, sest ensuite trouvé dans une impasse politique profonde; cela a permis une recomposition de la «classe politique» et la fragmentation croissante des forces qui ont animé ce processus: lincapacité de la gauche de créer un regroupement à la hauteur des besoins de ce mouvement a été le déficit fondamental qui explique aujourdhui le reflux relatif actuel. Phil Hearse relève lexpérience différente du Venezuela: la mobilisation populaire contre la droite putschiste et lappui au président Hugo Chavez3 semble avoir mené les secteurs déterminés de la population à sauto-organiser et, en même temps, à assumer le slogan «Nous voulons être le gouvernement». Quant aux zapatistes, leur problème cest quils ne peuvent pas résoudre les causes profondes qui expliquent la pauvreté des communautés indiennes, raison pour laquelle ils ont besoin dun changement à léchelle de lEtat.
Fausto Bertinotti a commencé par souligner quaujourdhui il y a plus de capitalisme que jamais, quil y a plus dexploitation du travail vivant, tant par son intensité que par son extension, et plus de destruction de la nature, avec la Chine comme manifestation extrême de ce processus. Dans ces conditions, nous sommes confronté-e-s en Europe à la fin de létape post-Deuxième guerre mondiale le compromis du «bien-être» et il faut passer à celle de la résistance à la «guerre permanente» que nous souffrons aussi sur le plan social: la précarisation représente la tendance dominante et le problème du sujet social ne se pose plus autour de louvrier-e dusine et de létudiant-e des années 60, mais concerne un sujet davantage pluriel dans ses conditions sociales et dans le processus de construction de son identité. Mais pour remettre la nécessité de la révolution à lordre du jour, il faut réformer la politique et, pour cela, ouvrir un nouveau dialogue entre partis, mouvements et associations, comme cela se passe au sein du Forum social européen et comme son parti (le PRC) tente de le faire en Italie.
Tourner le dos à lEtat?
Dans la discussion qui a suivi, je me bornerai à signaler quelques interventions. Alex Callinicos, du «Socialist Workers Party» (SWP) anglais a polémiqué aussi bien avec John Holloway quavec Hilary Wainwright: il a rappelé au premier que, même si nous aimerions «tourner le dos à lEtat», celui-ci ne nous tourne pas le dos, et surtout pas à ceux/celles qui luttent et sorganisent, comme cela sest vérifié en Argentine, au Mexique, ou aujourdhui dans lUnion Européenne avec les politiques anti-sociales; à la seconde, il a rétorqué quil saccorde avec elle sur la nécessité de travailler dans les institutions représentatives, mais dans le but de les remplacer par un autre type de démocratie et non pas de les réformer. José «Bikila» Iriarte, de Zutik4, sest déclaré daccord avec Holloway sur le bilan autocritique de la gauche du XXe siècle, mais il a rappelé que dans toute situation révolutionnaire le problème du pouvoir se pose ouvertement: sil nest pas remplacé par un pouvoir basé sur lauto-organisation ouvrière et populaire, le pouvoir dEtat existant ressuscite vite et en finit avec son concurrent; à lappui de cette thèse, «Bikila» cite lexpérience de juillet 1936 en Catalogne et lincompréhension de cette question par la CNT5. De nombreux intervenant-e-s italiens se sont déclarés daccord avec lintervention de Bertinotti, mais ils ont en même exprimé leurs doutes sur la compatibilité entre lalliance conclue par le parti de Bertinotti avec lUlivo6, dune part, et les thèses du même Bertinotti sur la réforme de la politique.
La participation comme un moyen daction
Dans son intervention finale, Bertinotti a nuancé en affirmant que la participation à un gouvernement doit être vue comme lun des moyens de laction politique, mais toujours en partant du fait que la présence dans les mouvements doit être lélément principal dune gauche antagonique qui veut impulser des formes dauto-gouvernement et de contre-pouvoir. Phil Hearse a précisé quil fallait éviter un concept mythique de révolution comme un événement subit et que le grand problème de la gauche consiste à savoir comment faire progresser un processus daccumulation de forces, qui lui permette dêtre en condition de conquérir lhégémonie dans des situations qui peuvent devenir révolutionnairess. Hilary Wainwright a insisté sur le fait que, dans le cadre de la lutte contre le néo-libéralisme, il faut distinguer la lutte contre lEtat et la lutte pour que ce dernier mène des politiques favorables aux travailleurs en prenant comme exemple la nécessité dempêcher les privatisations. Holloway a réaffirmé son rejet de toute stratégie de prise du pouvoir (à son avis, la révolution dOctobre 1917 en Russie a été une défaite); il a expliqué quil ne niait pas tout type de relations avec lEtat de la part des mouvements sociaux (mais toujours pour aller contre lEtat et au-delà de celui-ci) et a rejeté la nécessité dun parti pour construire un nouveau sujet de changement global. En résumé, un débat dun intérêt considérable, qui continuera sans aucun doute dans dautres forums et publications.
Jaime PASTOR*
* Animateur de la tendance «Espacio alternativo» au sein de la coalition «Izquierda Unida (IU)» et membre de la Présidence fédéral de IU. Traduit de lespagnol par Hans-Peter Renk.
- Ejercito zapatista de liberacion nacional, du Mexique. Cf. site Internet: www.ezln.org.
- Lune des premières mesures de la «Dame de fer», dans les années 1980, consista à dissoudre le «Conseil du Grand Londres» (présidé par lactuel maire de Londres, Ken Livingstone), où la gauche travailliste détenait la majorité.
- Renversé le 11 avril 2002 par un coup dEtat du patronat et des secteurs réactionnaires de larmée, Hugo Chavez a été remis au pouvoir deux jours plus tard grâce à une vaste mobilisation populaire.
- Zutik est une organisation de la gauche alternative dEuzkadi (Pays Basque, dans lEtat espagnol), résultant dune fusion réussie (au début des années 1990) entre les groupes basques du «Movimiento communista» et de la «Liga comunista revolucionaria».
- CNT: Confederacion national del Trabajo: centrale anarcho-syndicaliste fondée en 1909, très influente en Catalogne jusquà la fin de la guerre civile espagnole (1936-1939).
- LUlivo: coalition électorale de centre-gauche italienne, à laquelle participe notamment DS (Democrati di sinistra), formation issue de la «décommunisation» de lex-Parti communiste italien).