Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06876.jsonl.gz/1144

20/12/2014
Je partage sur mon blog ce travail que j'ai réalisé dans le cadre d'un séminaire d'histoire contemporaine. On y trouvera un certain nombre d'interprétations de la Grande Dépression.
Interprétation keynésienne de la Grande Dépression
Figure de référence : Stiglitz (et non Keynes en ce qui concerne l'interprétation de la Grande Dépression, car son approche de la crise diverge de celle de ses disciples)
L'interprétation keynésienne du déroulement de la Grande Dépression la fait débuter durant les années 1920. Ce serait en effet durant ces années que la population étasunienne se serait plongée à corps perdu dans des activités spéculatives de plus en plus effrénées, achetant des actions pour les revendre ensuite lorsque les cours de la Bourse avaient augmenté. Dans le contexte de ces années folles, on pouvait même emprunter de l'argent à ceux qui vendaient les actions (les courtiers), puis investir cet argent et réaliser un profit sur la base de cet argent emprunté. Ce type d'emprunt (call loans) était possible avec seulement 10% de fonds propres, et ainsi si vous aviez 100 dollars et que vous en empruntiez 900, vous pouviez alors acheter des actions pour 1000, attendre que le marché boursier croisse, puis revendre, récupérer 1100, rembourser le courtier en adjoignant une commission pour son prêt, et finalement réaliser un bénéfice substantiel à partir d'une mise de départ minime. Selon les keynésiens, la croissance de la spéculation aurait amené à une sur-évaluation des capacités des entreprises à créer de la richesse. Autrement dit, la valeur des actions des entreprises ne correspondait plus à la capacité réelle des entreprises à réaliser des bénéfices.
En 1929, les investisseurs cessent d'avoir confiance dans la hausse continue du marché des actions et dans la capacité des entreprises à créer des richesses de manière continue. Ces prévisions (anticipations) pessimistes des investisseurs les amènent à vendre leurs actions pendant que le marché boursier est encore haut, mais plus les investisseurs vendent leurs actions, plus la valeur des actions baisse. Plus la valeur des actions baisse, plus les investisseurs veulent vendre car plus ils craignent que le marché boursier ne perde encore de la valeur... Et c'est le krach de la Bourse, soit une ruée des investisseurs pour vendre le plus vite possible leurs actifs en Bourse, faisant ainsi s'écrouler la valeur de ces mêmes actifs.
Avec le krach boursier, la population étasunienne craint que les grands investisseurs, et en premier lieu les banques, ne fassent faillites ou du moins ne soient insolvables. C'est pourquoi une grande partie de la population se presse aux banques (ruée bancaire) pour récupérer l'argent qu'elle y a déposé. Les banques devant faire face à ces demandes de retrait en cascades, elles restreignent le crédit (c'est à dire les prêts qu'elles octroient aux entreprises et aux ménages). Étant donné que les entreprises dépendent du crédit pour payer leurs achats courants (les entreprises ne recevant les paiements de leurs ventes qu'a posteriori), et étant donné que les entreprises dépendent du crédit pour investir, cette contraction du crédit ralentit et réduit leurs activités et leurs bénéfices. Ce ralentissement de la consommation des entreprises s'ajoute au ralentissement de la consommation des ménages, ces derniers n'ayant plus accès au crédit à la consommation, pour confluer en une importante baisse de la consommation généralisée, qui touche en premiers lieux les biens durables (soit l'électroménager, les voitures, le logement, et autres types de bien relativement chers pour l'époque). Cette baisse de la consommation induit une baisse des ventes des entreprises, qui réagissent en tentant de baisser leurs coûts en réduisant les salaires ou en licenciant. Comme les salariés licenciés se retrouvent sans revenus, leur consommation en baisse vient accroître la contraction de la consommation, ce qui accroît encore les pertes des entreprises.
En conséquence de cette chaîne d'événements, on assiste aux conséquences terribles que l'on connaît : baisse de la production, baisse des salaires, hausse du chômage, hausse de la pauvreté, croissance du logement précaire, etc.
A noter qu'une variante de l'explication keynésienne met l'accent sur la croissance des inégalités entre riches et pauvres pour expliquer une baisse de la consommation qui aurait joué un rôle important dans la crise.
Face à cette situation catastrophique, les keynésiens considèrent que le président républicain Hoover est incapable de faire face à la crise, car il ne prend pas les mesures adéquates, ou pire, ne fait rien. Et pourtant, les solutions existent selon eux. Elles passent par une politique budgétaire axée sur la redistribution des richesses entre les riches et les pauvres, car les pauvres consomment davantage que les riches, par une politique de relance de la consommation à travers de grands travaux (dans les infrastructures, comme les ponts, les routes, les écoles, les hôpitaux, etc.), et par une politique financière axée sur une baisse du taux d'intérêt de la banque centrale afin d'augmenter les prêts qu'elle octroie aux autres banques pour accroître leurs possibilités de crédit aux entreprises et aux ménages. Bien que cela soit plus ou moins ce qu'a fait Roosevelt, la plupart des keynésiens affirment qu'il n'a pas agi avec suffisamment de volonté politique. Ce serait un manque de radicalité dans son action politique qui expliquerait pourquoi les résultats des politiques du New Deal n'ont pas été aussi bons que ce que la théorie keynésienne pouvait laisser penser qu'elle serait. Et c'est ce qui explique pourquoi la crise se serait poursuivie jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale malgré la mise en pratique des mesures préconisées par les keynésiens.
Interprétation marxiste de la Grande Dépression
Figures de référence : Eugène Varga, Isaac Johsua
Dans le cadre du capitalisme de marché, les entrepreneurs capitalistes sont en concurrence entre eux pour écouler leur production (leurs marchandises). Afin de ne pas laisser de parts de marché à leurs concurrents, ils doivent baisser les prix de vente le plus bas possible. Afin de baisser leurs prix de vente, ils doivent baisser leur coût de production, et pour pouvoir baisser leur coût de production, une des manières de procéder les plus aisées consiste à abaisser les salaires de leurs salariés. Toutefois, en baissant le salaires de leurs salariés, les entrepreneurs capitalistes provoquent une baisse du pouvoir d'achat des consommateurs (car leurs salariés sont aussi leurs consommateurs), ce qui se traduit par une baisse de la consommation. Cette baisse de la consommation induit une baisse des ventes pour les entrepreneurs capitalistes, et donc une baisse de leurs profits.
Cette baisse des ventes laisse une partie de la production invendue sur le marché, et c'est pourquoi les marxistes parlent de crise de surproduction pour dénommer ce type de crise. Il y a selon eux abondance de marchandises produites, mais le mécanisme chaotique et anomique de la concurrence capitaliste ne permet pas une répartition rationnelle de la production en fonction des besoins réels des consommateurs. Au contraire, les marchandises invendues se déprécient, ce qui conduit à la déflation (soit à une baisse généralisée des prix). Cette baisse des prix et cette baisse des ventes (et donc des profits) amène les entrepreneurs capitalistes à abaisser encore les salaires des salariés et à les licencier, ainsi qu'à réduire leur production pour répondre à la demande en baisse.
On retrouve dans l'approche marxiste tous les éléments classiques de la Grande Dépression : production en baisse, baisse des salaires, hausse du chômage, hausse de la pauvreté, etc.
Pour les marxistes, ce n'est toutefois pas l’État qui doit et peut sauver l'économie, comme le pensent les keynésiens, mais ce sont les travailleurs (les prolétaires) eux-mêmes qui doivent se sauver, en renversant le capitalisme et en expropriant les entrepreneurs capitalistes (propriétaires des moyens de production) par la révolution. Dans cette optique, l’État keynésien joue un rôle contre-révolutionnaire, puisqu'il ralentit l'avènement de la révolution socialiste (l'expropriation de la bourgeoisie par le prolétariat) et le renversement du capitalisme en permettant à la domination bourgeoise de perdurer.
Interprétation monétariste de la Grande Dépression
Figure de référence : Milton Friedman (« A monetary history of the United States »)
Selon les monétaristes, il y a bel et bien une bulle spéculative qui provoque le krach de 1929 (là-dessus il y a a priori accord avec les keynésiens), toutefois, la récession aurait d'ores et déjà commencé en août 1929, soit deux mois avant le krach d'octobre. Le krach provoque une panique chez les consommateurs et les entrepreneurs qui se mettent à faire des réserves. Cette peur pousse les déposants à se ruer sur les banques pour y retirer leurs dépôts, ce qui déclenche une série de faillites bancaires, détruisant les capacités de prêt de l'économie étasunienne. A titre d'illustration, nous pouvons noter qu'en 1929 il y avait 25 000 banques aux États-Unis, tandis qu'au début de l'année 1933 il n'en reste plus que 18 000. Enfin, après la fermeture forcée décidée par Roosevelt, il n'en reste que 15'000. La crise sonne donc le glas pour 10 000 banques, soit pour 40 à 45% des banques étasuniennes et de la capacité de crédit du pays.
Selon Milton Friedman, la banque centrale étasunienne aurait alors dû acheter des bons du gouvernement (c'est à dire des obligations émises par la banque centrale qu'elle peut acheter ou émettre à volonté) et baisser son taux d'intérêt pour offrir des liquidités aux banques et leur permettre ainsi d'avoir suffisamment de monnaies pour faire face aux demandes de retrait des déposants, et éviter de cette manière la faillite. Or, la banque centrale ne fait rien de tout cela et reste passive. Pire, en septembre 1931, elle relève le taux d'intérêt auquel elle prête aux banques, ce qui réduit leur possibilité de crédit aux entreprises et aux ménages. En conséquence, rien n'est fait selon Friedman pour empêcher la restriction du crédit et la contraction de la masse monétaire, qui provoque déflation, chute de la production, baisse de salaires, licenciements, etc.
Interprétation libre-échangiste de la Grande Dépression
Figure de référence : Jude Wanniski
En 1999, Jude Wanniski publie une analyse originale du déclenchement de la Grande Dépression. En premier lieu, il commence par nier l'existence d'une bulle spéculative. Selon lui, les investisseurs à la Bourse anticipent les évolutions de l'économie, et pour ce faire prêtent une attention particulière à l'état de l'économie, mais aussi aux interventions de l’État et aux impacts qu'elles sur les possibilités des entreprises de réaliser des profits. Ainsi, si les autorités politiques votent des lois allant à l'encontre du fonctionnement optimal de l'économie, alors les investisseurs prennent peur et retirent leurs capitaux (cessent d'investir). Suivant ce raisonnement, Wanniski affirme que le krach boursier de 1929 est une anticipation de la part des investisseurs de la Loi sur les tarifs douaniers rentrée en vigueur en 1930 (le Smoot and Hawley Act). En effet, le déclin boursier calamiteux du lundi 28 octobre et du mardi 29 octobre 1929 a eu lieu immédiatement après la défaite de la coalition parlementaire qui était la dernière barrière à la mise en place des tarifs douaniers.
Si on peut légitimement questionner la pertinence d'une approche aussi mono-thématique, on peut aussi noter que tous les historiens s'accordent sur le fait que ces importantes mesures protectionnistes du Smoot and Hawley Act ont eu des conséquences désastreuses pour les États-Unis et le reste du monde, en provoquant une véritable montée des barrières économiques et commerciales, asséchant le commerce mondial et appauvrissant l'ensemble des producteurs et des consommateurs.
Interprétation de l'école autrichienne d'économie de la Grande Dépression
Figures de référence : Friedrich Hayek, Ludwig von Mises, Murray Rothbard, et Lawrence Reed
Selon cette approche, développée particulièrement par Rothbard, la cause première et fondamentale de la Grande Dépression réside dans l'existence et l'action de la banque centrale étasunienne, appelée Réserve Fédérale des États-Unis en français et Federal Reserve System en anglais (ou FED). Selon Rothbard, la FED mène une politique inflationniste durant les années 1920 en maintenant un taux d'intérêt bas aux prêts qu'elle accorde aux banques. Cette politique de la FED a pour conséquence d'accroître les liquidités dont disposent les banques. En effet en abaissant le taux d'intérêt de ses prêts, la FED abaisse le prix de l'argent (et donc des prêts) pour les autres banques. Ainsi, les banques sont incitées à accroître leurs prêts (puisque cela leur coûte moins grâce aux prêts à moindre coût de la FED), et c'est justement ce qu'elles font durant les années 1920.
Tant que cette politique de crédit facile dure, les consommateurs ont davantage accès à des prêts pour acquérir des biens durables (électroménager, voiture, logement, etc.) et les entrepreneurs ont davantage de crédits pour investir, faire des affaires, et produire (puisqu'une entreprise dépend du crédit pour produire, la production nécessitant un capital a priori n'étant remboursé qu'a posteriori après vente des biens ou services produits). Mais dans le même temps, cette politique de crédit facile provoque inévitablement un accroissement de la masse monétaire en circulation, et donc de l'inflation (en effet, si tout le monde a davantage d'argent et de pouvoir d'achat, les prix montent).
Cette augmentation des prix aux États-Unis durant les années 1920 provoque une baisse des exportations, les produits étasuniens coûtant plus cher à produire en comparaison aux pays ayant des monnaies moins inflationnistes, et une hausse des importations, les Étasuniens consommant davantage de produits de l'étranger puisque leur monnaie vaut davantage par rapport aux monnaies étrangères à cause de l'inflation. Le problème dans cette situation réside dans le fait que les vendeurs étrangers ne gardent pas les dollars étasuniens, mais les échangent dans les banques étasuniennes contre de l'or, car nous sommes dans un système d'étalon-or. L'inflation provoque donc des sorties d'or du pays.
En conséquence, en 1929 les banques se retrouvent en possession de moins en moins d'or. Ce qui est problématique pour elles, car le système de l'étalon-or les contraint à devoir accepter de changer en tout temps la monnaie de leurs clients en or. D'où la nécessité qu'elles ont de garder toujours des réserves d'or suffisantes. Pour réduire leur risque d'être insolvables, les banques ralentissent progressivement le rythme et la facilité de leurs prêts. Ce durcissement des politiques de crédit des banques, conjugué à la baisse de la base d'or des banques, effraient le grand public provoquant des ruées bancaires (c'est à dire des afflux de déposants désireux de retirer leurs dépôts bancaires en liquides). En conséquence, nombre de banques ne survivent pas à ces ruées bancaires (comme on l'a vu aussi dans l'analyse de Milton Friedman).
En outre, la chute du crédit bancaire étrangle les entreprises qui doivent ralentir leur rythme de production, annuler des investissements, et réduire leurs coûts de production, tandis que les consommateurs ne peuvent plus accéder aux prêts qui leur permettaient d'acheter des biens durables. Les entreprises baissent les salaires pour essayer de réduire leurs coûts de production, et, face à l'impossibilité de les baisser davantage (à cause de l'intervention gouvernementale de Hoover puis de Roosevelt, qui maintiennent un niveau de rémunération salariale minimal supérieur au niveau du capacité du marché), licencient. La chute du crédit provoque donc un effondrement de la consommation, une chute de la production, une baisse des salaires, une montée du chômage, ou plus brièvement formulé : une récession importante.
Selon Rothbard, la reprise ne se fera que grâce à la baisse des prix étasuniens (qui a lieu effectivement, car plus le pays s'enfonce dans la crise moins les entreprises et les ménages dépensent). En effet, la déflation provoquera une reprise des exportations et l'accroissement des entrées d'or, permettant aux banques d'accroître à nouveau le crédit.
En 1998, un autre membre de l'école autrichienne d'économie, Lawrence Reed a développé cette analyse en mettant cette fois-ci en évidence le rôle essentiel joué par l’État dans la Grande Dépression. Selon lui, si la récession de 1929, induite par l'action de la banque centrale, se transforme en Grande Dépression c'est à cause des politiques du président républicain Hoover. D'une part, à cause de ses politiques protectionnistes, et d'autre part à cause de ses augmentations d'impôts, qui ont réduit l'investissement et la production, sans oublier à cause du niveau trop élevé des salaires qu'il contraint les entreprises à adopter.
Si selon Reed le président républicain Hoover transforme une récession en Grande Dépression, c'est le président démocrate Roosevelt et son New Deal qui vont prolonger la dépression économique jusqu'en 1950. Reed pointe notamment l'impact du salaire minimum qui a pour effet immédiat de mettre 500 000 Noirs au chômage en 1933, mais aussi l'impact de la planification partielle de l'économie entre 1933 et 1935 qui fait monter le coût des affaires de 40% et voit une partie de la production agricole être détruite, faisant monter les prix de la nourriture et affamant les consommateurs. Il met aussi en évidence les taux d'impôt de 90% mis en place par Roosevelt qui touchent les hauts revenus, bloquant ainsi l'investissement et la production. Il pointe par ailleurs la corruption de la bureaucratie du New Deal qui oblige les demandeurs d'emplois à faire des dons pour le Parti Démocrate en échange d'emplois. Enfin, il montre que le climat anti-entrepreneurs et anti-affaires de la période du New Deal a passablement déprimé les entrepreneurs et les a incité à ne pas produire.
Pour conclure avec cette approche, on peut noter que la solution pour éviter la crise et les crises suivantes consiste selon l'école autrichienne d'économie à supprimer les banques centrales, le monopole de l’État sur la monnaie, et de manière générale à supprimer toute intervention de l’État dans l'économie.