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Devoirs à domicile
Mme Cesla Amarelle vient de proposer une «réflexion globale» sur la question des devoirs à domicile. Qu’attendre d’un tel exercice, appelé à débuter à la rentrée scolaire 2018?
Des écrits sumériens montrent que la question n’est pas vraiment nouvelle: « J’ai récité ma tablette et pris mon repas ; j’ai préparé ma nouvelle tablette, j’ai écrit dessus, je l’ai remplie ; après ils m’ont donné mon travail oral et, dans l’après-midi, ils m’ont donné mon travail écrit. Je suis rentré chez moi… J’ai lu ma tablette et mon père était content […] Le lendemain, je suis arrivé avant mon maître, je l’ai salué avec respect. Mon maître a dit : “Ton écriture n’est pas bonne” et il m’a fouetté. Il m’a dit : “Tu n’as pas bien pratiqué l’art du scribe”. » Si le châtiment corporel a été aboli, les malentendus entre enseignants, élèves et parents subsistent quarante siècles plus tard.
Quand les médias s’émerveillent de l’audace de Mme Amarelle osant remettre les devoirs à domicile en question, ils ont la mémoire très courte. La pertinence des devoirs est un thème récurrent de la pédagogie et les expériences de suppression se succèdent à intervalles rapprochés: un énième épisode d’une année s’est clos en 2017 à Vernier dans la plus grande discrétion, alors que le suivant vient de débuter à Kriens.
La documentation sur le sujet est abondante et convergente: tous, y compris l’incontournable Meirieu, reconnaissent la nécessité de temps d’étude individuelle, durant lesquels l’enfant se concentre seul et à son rythme sur des tâches d’apprentissage. Les études sur le sujet aboutissent aux deux mêmes conclusions: premièrement, les élèves à qui on donne des devoirs ont de meilleurs résultats que ceux qui n’en reçoivent pas. Deuxièmement, si les devoirs sont profitables pour tous les élèves, les lents progressent lentement et les rapides progressent rapidement. Augmenter l’écart entre lents et rapides? C’est bien cette inégalité qui insupporte la politicienne socialiste lorsqu’elle déclare: « On comprend les vertus pédagogiques de la répétition et de l’exercice d’une notion, mais le devoir à domicile peut être en même temps un facteur d’inégalités entre les élèves qui est aujourd’hui largement documenté. »
A quoi bon une «réflexion globale» si les conclusions sont déjà largement documentées? Nous pensons que le débat va porter bien moins sur la pertinence des devoirs que sur les structures nécessaires à leur bonne exécution. Et nous nous risquons à prédire les résultats de la réflexion:
a) Les devoirs sont utiles, mais le Canton a besoin de structures qui permettent de gommer l’inégalité de progression entre bons et mauvais élèves.
b) Ces structures doivent offrir gratuitement à tous les élèves (l’égalité ne saurait être pensée différemment) des devoirs surveillés, avec un soutien individualisé pour les élèves les plus lents.
c) Pour laisser du temps libre à nos têtes blondes, ça ne peut se faire qu’en complément à l’école à journée continue, dont il faut accélérer l’introduction.
d) Avec cette structure assurant tant l’égalité des chances que l’égalité dans l’acquisition du savoir, tout est prêt pour la voie unique.
Le chemin politique sera semé d’embûches. La loi sur l’enseignement obligatoire (LEO) attribue la responsabilité et le financement du parascolaire (cantine, UAPE, devoirs surveillés…) aux communes. Or, c’est précisément la petite santé financière de celles-ci qui pose problème à la création des structures nécessitées par l’école à journée continue. Mme Amarelle devra être persuasive pour imposer la charge de surveillants supplémentaires en sus aux communes. Ou la LEO devra être modifiée pour que ces surveillants soient incorporés au personnel enseignant cantonal, ce qui n’ira pas sans d’autres difficultés et revendications.
En supposant l’aboutissement de ces alignements structurels, il restera à la gauche à s’attaquer aux facteurs sociologiques exogènes potentiellement discriminatoires. De ma fille (enfant d’un universitaire francophone et d’une mère allemande très présente à la maison, disposant de sa propre chambre pour se retirer au calme) et de sa camarade érythréenne (réfugiée dont la maman ne parle pas le français et dont la famille de cinq vit dans un trois pièces), laquelle a le plus de chances d’opter pour une carrière universitaire?
La «réflexion globale» sur les devoirs est un pas de plus vers le nivellement égalitaire rêvé par la gauche. Pour notre part, nous demandons à Mme Amarelle d’interpréter correctement les résultats «largement documentés» des études sur les devoirs à domicile: si tous les élèves en tirent profit, il faut les maintenir. Et si certains élèves progressent plus vite que d’autres, avec ou sans devoirs, c’est la justification même de la nécessité d’une école à plusieurs niveaux.