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Le Centre Paul Klee à Berne accueille le peintre allemand Emil Nolde (1867-1956), qui fut un ami de Klee, quoiqu’ils n’aient pas beaucoup en commun, sinon les relations très amicales de leurs épouses.
Personnage étrange, auteur d’œuvres étranges, Nolde est souvent classé parmi les expressionnistes. Il surpasse le naturalisme par des formes souvent monstrueuses et des couleurs intenses. « Les couleurs avec moi jubilent ou sanglotent », disait-il. Ou encore : « Chaque couleur porte en elle son âme, me rendant heureux, me répugnant ou m’émouvant ».
Son autoportrait datant de 1917 ne ressemble pas à ses peintures habituelles qui tordent les lignes et exagèrent les expressions. Ici tout a l’air tranquille en apparence, sauf l’intensité de son regard bleu.
Emil Hansen est né en 1867 à Nolde (dont il a pris le nom en 1902), en Schleswig-Holstein, dans une famille de paysans. Après un apprentissage chez un sculpteur sur bois, il se spécialise dans le dessin de meubles dans une entreprise à Berlin, puis il passe quelques années à Saint-Gall comme professeur de dessin.
C’est là qu’il imagine ses vues grotesques de la montagne qu’il édite en cartes postales, dont voici un exemple, La Belle Bernina et le vieux Morteratsch (1897, Brücke-Museum, Berlin).
Mais son imagination s’éloigne de la réalité du paysage et s’envole dans l’azur comme cet Esprit de l’air et centaure (1895-1897, Nolde Stiftung Seebüll, ainsi que toutes les reproductions suivantes).
L’argent récolté par la vente de ses cartes lui permet de financer sa formation d’artiste indépendant en Allemagne et à Paris.
Dès 1902, après son mariage avec une comédienne danoise, les Nolde vivront très fréquemment à Berlin, mais le couple s’installe aussi en province. Attaché à sa région natale, Nolde se fera construire en 1927 à Seebüll une maison avec atelier, qui deviendra après sa mort la Fondation Nolde.
C’est à partir de 1910 que l’art de Nolde commence à être apprécié et exposé régulièrement dans les galeries et les musées. Son travail sur la couleur le rapproche du groupe Blauer Reiter. Dans les années 1909-1912, il crée ce qu’il nomme ses Legendenbilder (images de légendes) qui représentent des scènes bibliques, entre autres une série de 9 toiles sur la vie du Christ qui orne désormais sa Fondation de Seebüll et qui ne sont pas présentes à Berne. Quelques-unes de ses dernières toiles sont aussi d’inspiration chrétienne.
D’autre part, l’œuvre de Nolde est pleine de personnages grotesques, tels ce Diable et savant, 1919
et se plonge dans le rêve et le fantastique : Rêve, 1947.
Heureusement marié, Nolde représente souvent des couples : Femme, homme et poisson, 1912,
ou Femme et homme II, 1919
Ou encore: Etrange couple d'amoureux, 1923
A la recherche du primitivisme, Nolde participe à une expédition d’une année, de 1913 à 1914, qui l’emmènera jusqu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée, d’où il reviendra avec quelques tableaux plus documentaires : Indigène, 1914
et Famille papoue, 1914.
En 1921, le couple entreprend un grand voyage en Europe, passant de l’Angleterre à la France, puis à l’Espagne, et au retour, faisant un arrêt à Genève.
Nazi
Dès l’arrivée au pouvoir de Hitler, Nolde se range du côté des nazis. En 1934, il signe l’Appel des créateurs (Aufruf der Kulturschaffenden), qui donne tout pouvoir au Führer. Quoique son épouse soit danoise et qu’il ait acquis la nationalité danoise lors des changements de frontières en 1920 (son village natal étant devenu danois), il clame ses racines allemandes. Dans son autobiographie de 1934, il ne cache pas son antisémitisme et se présente comme un artiste solitaire ayant souffert d’une domination juive dans le monde de l’art allemand. Il se lie avec Goebbels.
Mais Hitler ne partage pas sa vision de l’art. Plus d’un millier de ses tableaux figurant dans les musées allemands seront confisqués et près d'une cinquantaine d’entre eux seront inclus dans ces fameuses expositions d’« art dégénéré ». En 1941, on lui interdit toute activité professionnelle et on le prive des bons nécessaires à l’acquisition de matériel de peinture. Malgré cet ostracisme, il continuera à soutenir le régime nazi et n’abandonnera pas son style très personnel dans ce qu’il appellera ses « images non peintes ».
Nolde perd sa chère Ada en 1946, l'année où le comité de dénazification l'innocente, malgré son appartenance au parti. Il se remarie en 1948 avec Jolanthe Erdmann, de 54 ans de moins que lui. Il meurt en 1956 à Seebüll, qui devient une fondation de droit public, la Fondation Ada et Emil Nolde.
Nolde et Klee
Les relations de Nolde et Klee sont intéressantes dans la mesure où leur art est totalement différent, le premier se fondant sur la couleur et le second sur la ligne. Leur position face au pouvoir nazi est également tout à fait opposée. Ce qui ne les a pas empêchés de se voir. Ils se sont sans doute rencontrés pour la première fois à l’exposition Blaue Reiter de Munich en 1912.
Lorsque le Bauhaus où Klee enseignait fut attaqué en 1921, les Nolde lui adressèrent toute leur sympathie. Pour la grande exposition de 1927 en l’honneur des 60 ans de Nolde, Klee participa au recueil d’hommages en exprimant son admiration par ces mots : « Les abstraits, éloignés de la terre ou la fuyant, oublient parfois que Nolde existe. Il n’en va pas de même pour moi, même lors des vols qui me portent très loin et d’où je veille à revenir pour rejoindre la terre et m’y reposer dans la pesanteur retrouvée. Nolde est bien plus que seulement lié au sol, il est aussi un démon de ces régions. Même si l’on réside soi-même ailleurs, on perçoit en permanence la présence de ce parent choisi, ce cousin des profondeurs ».
Après que Klee s’est réfugié en Suisse pour fuir le nazisme, les Nolde leur ont rendu visite à plusieurs reprises et les épouses correspondaient par lettres. Lily Klee écrivit à Ada Nolde en 1933, peu avant ce départ : « précisément dans ces temps difficiles, il est d’une extrême importance que soit préservé le contact entre des créateurs qui œuvrent pour l’art et l’esprit ».
Du côté de Nolde, sa relation avec Klee semble un peu réticente. A la mort de Klee, Nolde écrit ceci : « Paul Klee est mort. (…) Un papillon volant parmi les étoiles, spirituel, inventif, ornemental, décoratif. Comme homme et comme ami, il était bon et fidèle à ses nombreux amis. Quand, à l’apogée de l’abstrait, ses camarades attaquaient mon art en se moquant, lui prenait ma défense – à moi qui n’étais pas présent. Et pourtant son être, dans son tréfonds, est demeuré pour moi une énigme. Je n’ai jamais eu l’occasion d’un échange humain et amical avec lui. »
Peut-être, quand même, étaient-ils trop différents. Et, oserai-je le dire, l’un me paraît plus sympathique que l’autre. Suivez mon regard.