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La théorie du socio-constructivisme, issue des recherches de la psychologie sociale du développement cognitif, souligne que l’être humain construit sa connaissance. Ce premier principe peut sembler d’une certaine évidence, mais il met en avant que tout apprentissage d’un individu passe par une activité mentale de réorganisation du système de pensée et de ses connaissances.
Le courant socio-constructiviste est inspiré de l’approche de Piaget et de sa conception du conflit cognitif. Pour le chercheur, l’enfant rencontre des conflits entre ce qu’il sait et ce qu’il voit, ce qui donne lieu à la construction de connaissances:
“L’entrée en conflit d’une structure cognitive donnée avec une information incompatible et la perturbation cognitive qui en résulte vont engager le sujet dans la recherche d’un nouvel équilibre, recherche qui le conduira, le cas échéant, à l’élaboration d’une structure nouvelle, compatible avec l’information perturbante » (Bourgeois et Nizet, 1999)
La théorie socio-constructiviste postule que pour que cette construction ait lieu, les interactions sociales jouent un rôle primordial. Cette théorie remet en cause les modèles pédagogiques se focalisant sur les mécanismes individuels et met en relief les dimensions sociales dans la formation de compétences. L’accommodation de la structure de connaissances initiale aura plus de chance de se produire dans le cas de situations d’interactions sociales.
L’éminent pédagogue psychologue russe Lev Vygotsky, fondateur de l’approche culturelle-historique est reconnu pour avoir mis en exergue l’importance des interactions sociales dans le développement de connaissances chez l’enfant. En 1932 il écrit :
“C’est par l’intermédiaire des autres, par l’intermédiaire de l’adulte que l’enfant s’engage dans ses activités. Absolument tout dans le comportement de l’enfant est fondu, enraciné dans le social.”
Dans cette perspective, la culture joue un rôle capital, elle apporte aux individus des instruments qui façonnent leur vision du monde.
Selon lui, le développement de l’enfant part du social pour aller vers l’individuel. Dans le prolongement de cette idée, il développe la notion de zone proximale de développement. Sa théorie inspire ainsi largement le socio-constructivisme.
Qu’est-ce qu’est un conflit socio cognitif ?
Prenons un exemple simple. Imaginons un individu nommé Adrien qui soutient fermement que la prise de note à l’ordinateur est l’unique méthode efficace. En parlant avec son collègue, Charles, ce deuxième lui expose des arguments sur l’efficacité de la prise de notes à la main, notamment en lui montrant des recherches qui ont été menées à ce sujet. Au fil de la conversation, les deux acteurs vont développer leur argumentation et mettre en discussion leurs représentations.
Cette situation représente un conflit cognitif entre la structure cognitive d’Adrien et une information perturbante: le point de vue amené par Charles. La notion de conflit socio-cognitif provient des travaux des chercheurs piagétiens Doise et Mugny notamment qui s’appuient sur les travaux de Piaget et Vygotski. Selon leur définition du conflit socio-cognitif, c’est la confrontation entre des avis divergents qui est constructive dans l’interaction sociale.
Dans les années 70, des chercheurs européens mettent en situation expérimentale de co-résolution de tâche opératoire deux enfants. Les résultats de cette expérience sont intéressants: c’est lorsque les deux enfants sont en désaccord que les progrès individuels sont les plus notables. Pour expliquer ces phénomènes observés, le concept de conflit cognitif sera affiné.
Dans un groupe, un apprenant rencontre des points de vue qui diffèrent du sien, ce qui crée un premier déséquilibre. En effet, l’apprenant réalise qu’il possède une pensée propre des autres. Sous certaines conditions, il devra alors tenir compte du fait que d’autres positions sont possibles, ce qui est communément nommé la décentration cognitive.
La résolution cognitive du conflit désigne le moment où l’apprenant va réaliser un effort d’élaboration cognitive afin de tenir compte des deux points de vue créant une situation de déséquilibre entre “une position propre momentanément interrogée et la proposition/ l’opposition d’autrui, dont on ne sait si elle est acceptable”. ( Zittoun, 1997). La résolution prend place lorsque les deux points de vue seront examinés, qu’ils seront remis en question, à la recherche de la validité de l’une et/ou de l’autre.
Ainsi, une solution est produite par ce complexe processus cognitif. Cette solution est souvent plus adaptée à la situation que la proposition antérieure des enfants. La solution est le fruit d’une restructuration cognitive, principal bénéfice du conflit. Si l’individu est capable de réactualiser cette compétence cognitive nouvelle dans d’autres situations, il s’agit d’un réel progrès cognitif.
Comment favoriser l’émergence d’un conflit socio-cognitif ?
Alors que parfois les formes scolaires privilégient une conception individualiste de l’apprentissage, le développement de compétences à travailler en équipe dans des environnements complexes est nécessaire.
L’apport de ces théories est de souligner que l’individu est plus susceptible de résoudre une tâche d’apprentissage lorsqu’il interagit socialement avec autrui à son propos que lorsqu’il est seul face à elle. Évidemment, il serait illusoire de penser que toute interaction entre deux individus donne forcément lieu à un conflit socio-cognitif.
La prise en compte de ce concept dans une approche pédagogique nécessite de considérer que le rôle du formateur est de créer des conditions pour que les apprenants apprennent ensemble et de favoriser l’émergence de ce conflit.
La création d’un climat socio-affectif propice à l’apprentissage participe à l’émergence d’un conflit socio-cognitif. Ce climat socio-affectif est favorable lorsqu’un sentiment de sécurité psychologique est présent chez les apprenants: une erreur, une demande d’aide et de feedback est possible sans crainte de jugement des pairs. L’efficacité des interactions dépend de certaines attitudes relationnelles et communicationnelles de la part des participants: empathie, bienveillance, capacité à écouter, tolérance au conflit et au désaccord. Ces attitudes ne sont pas innées et peuvent être développées.
Finalement, la situation de formation est très importante. La régulation de la dynamique socio-affective, la formulation de consignes destinées au groupe, le type de dispositif pédagogique peuvent fortement influencer le climat général.
Il est important de bien penser la composition des groupes et du degré de symétrie entre les membres composant ceux-ci. Des différences de statut au sein d’un groupe peuvent avoir un effet détrimentaire sur les apprentissages. Dans le prolongement de cette idée, une trop grande symétrie n’est pas idéale, car elle risque de produire des effets de complaisance. Des groupes à hétérogénéité restreinte sont favorables pour les apprenants. Il ne faut pas hésiter à favoriser la confrontation des points de vue divergents entre participants dans des activités de débats ou de résolution de problèmes.
Anaïs Burkhardt
Responsable de projet chez BetterStudy
Bachelor en Sciences de l’éducation – Unige
Candidate au Master en Formation des Adultes – Unige
Sources
Bourgeois, Nizet, 1999, Apprentissage et formation des adultes, Paris: Presses universitaires de France.
Vygotski, Sobranie socinenii (oeuvres complètes), Moscou : Pedagogika
Zittoun, 1997, Note sur la notion de conflit socio-cognitif, Cahiers de psychologie et d’éducation.