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Quand des trotskistes veulent devenir libertaires
Nous avons récemment eu entre les mains un recueil
intitulé Changer le monde sans prendre le pouvoir
? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes. Il s'agit
du numéro 6 de la revue ContreTemps (fév.
2003) dirigée par le philosophe Daniel Bensaïd.
Les textes ont été rassemblés
par les sociologues Philippe Corcuff et Michaël
Löwy. À notre connaissance, ces trois personnes,
comme d'autres contributeurs, sont membres ou proches
de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR),
l'organisation d'Alain Krivine et Olivier Besancenot.
Des libertaires ont également donné leur
concours à cette entreprise qui prétend
renouer les fils du débat entre marxistes et
libertaires.
Le recueil reprend notamment les contributions d'un
colloque sur le thème précité.
Il présente les défauts de ce genre d'exercice.
Les contributions sont d'intérêt divers
et ne constituent pas un véritable débat.
À côté de textes à caractère
" scientifique " qui apportent des informations
et des réflexions sur des personnages historiques
ou des organisations (par exemple le texte de Gaetano
Manfredonia sur Marx, Proudhon et Bakounine, celui
de Michaël Löwy sur Walter Benjamin, ou les
textes de Marianne Debouzy sur les Industrial Workers
of the World (IWW) aux États-Unis et d'Hélène
Pernot sur le syndicat Sud-PTT en France), on trouve
des contributions politiquement orientées qui
visent à donner un contenu nouveau au concept
même qu'elles prétendent étudier,
en l'occurrence celui de " libertaire ".
Ce travail de redéfinition semble constituer
un réel enjeu pour les membres ou proches de
la LCR qui s'expriment dans ce volume. En simplifiant,
nous pensons avoir identifié deux approches.
L'une plutôt pragmatique, réformatrice,
sensible à l'air du temps, prétend renouveler
par une " voie libertaire " le discours trotskiste.
L'autre, plus traditionnelle, essaie de maintenir à
flot, tant bien que mal, une barque " révolutionnaire
" qui soit compatible avec des perspectives électorales.
Nous avons centré notre réflexion sur
les textes des auteurs qui illustrent cette problématique,
en proposant, en conclusion, une autre approche.
Une AIT nouvelle ?
En introduction, sous la plume de Philippe Corcuff et
Michaël Löwy, un texte intitulé Pour
une première internationale au XXIe siècle
présente le projet de ces deux auteurs : ils
proposent de s'inspirer de l'Association Internationale
des Travailleurs (AIT) fondée en 1864, pour
créer " une nouvelle Première Internationale
" dans laquelle se côtoieraient, comme à
l'époque de Bakounine et Marx, des marxistes
et des libertaires. Cette organisation serait constituée
aussi bien par des syndicats que par des groupes politiques.
Elle trouverait sa base dans les mouvements sociaux...
surtout dans le mouvement contre la mondialisation.
L'idée de reconstituer l'AIT nous semble excellente,
sauf que d'autres l'ont déjà eue ! Nous
devons faire ici une courte parenthèse explicative.
Depuis 1922, les organisations anarcho-syndicalistes
se rassemblent dans une association internationale
qui porte ce nom. L'histoire de cette AIT n'est pas
purement anecdotique : des organisations fondatrices
comme la CNT espagnole ou la FORA argentine ont réuni,
à différentes époques, la majorité
des travailleurs organisés de leur pays respectifs.
La FAU allemande a mené une lutte héroïque
contre le nazisme... pour ne citer que quelques exemples.
Brièvement : l'objectif des anarcho-syndicalistes
est le " communisme libertaire ", une société
qui conjuguerait égalité économique
et liberté ; le moyen d'y parvenir, c'est la
grève générale expropriatrice
: les travailleurs s'emparant de l'appareil de production
et le remettant en marche pour leur propre compte.
Dans cette perspective, les anarcho-syndicalistes pratiquent
au quotidien un syndicalisme d'action directe (non-institutionnel)
pour l'amélioration immédiate de leurs
conditions de vie et de travail.
Des sociologues d'extrême-gauche auraient pu être
intéressés par les succès et les
échecs qu'a connus l'anarcho-syndicalisme, notamment
ces deux ou trois dernières décennies.
Et bien non, ils n'en parlent pas. Pourtant, quand
on veut piquer sa place à une vieille dame,
la moindre des politesses serait de la saluer. Passons...
Léon Crémieux
Répondant à la proposition de Corcuff
et Löwy, Léon Crémieux, du bureau
politique de la LCR propose dans sa contribution une
lecture trotskiste plus classique du rapport que les
" révolutionnaires " devraient entretenir
avec un mouvement comme l'altermondialisme.
Selon Crémieux, ce mouvement ne peut, en tant
que tel, constituer une nouvelle internationale du
fait de l'ambiguïté qui existe en son sein
vis-à-vis des partis politiques. D'une part,
on y observe une méfiance qu'il juge légitime
à l'encontre de ceux qui gèrent le monde
actuel ; mais d'autre part, il note que la plupart
de ses composantes se cantonnent dans une attitude
de lobby, visant à faire pression sur les institutions.
Crémieux dénonce un paradoxe : le mouvement
refuse les partis en tant que tels, mais " déroule
le tapis rouge " pour certains dirigeants politiques.
Cela dit, ce mouvement est intéressant à
ses yeux, parce qu'il n'y aurait pas en son sein "
d'auto-limitation de la revendication dans sa partie
compatible avec le " politiquement possible "
". C'est pourquoi les altermondialistes seraient
vite amenés à " être en opposition
avec les orientations réformistes classiques
". Par contre, leur faiblesse, c'est qu'ils n'apportent
pas d'alternative politique.
Sans surprise, Crémieux s'inspire du Programme
de transition de Trotski, pour nous dire que les altermondialistes
ont des revendications irréalisables dans le
système actuel. Ainsi, ils seraient des révolutionnaires
qui s'ignorent. Une " direction " devrait
se développer en leur sein, pour leur faire
passer le cap révolutionnaire. Cette "
direction " ne serait pas un " parti guide
" ; Crémieux, dans un souci " anti-bureaucratique
", se propose d'y associer des militants "
libertaires " qu'il exhorte de sortir de la "
seule logique de contre-pouvoir dans laquelle [ils]
se situent souvent ".
Mais qui sont donc ces " libertaires " avec
lesquels des membres de la LCR espèrent s'associer.
Daniel Bensaïd en propose une définition.
Daniel Bensaïd et John Holloway
Pour Bensaïd, le concept " libertaire "
est " plus large que l'anarchisme en tant que
position politique spécifiquement définie
". Il parle de " ton ", de " sensibilité
", d'" air de famille ", mais surtout
de " moments libertaires ".
Ces moments, Bensaïd en distingue trois, le moment
constitutif avec Stirner, Proudhon et Bakounine. Le
moment " anti-institutionnel et anti-bureaucratique
" au début du XXe siècle autour
du syndicalisme révolutionnaire, et le moment
" post-stalinien " actuel, représenté
par un courant " néo-libertaire "
sans orientation définie, qui ne s'inspirerait
pas beaucoup de l'anarchisme classique. Porté
par les " mouvements sociaux renaissant "
ses thématiques se retrouveraient chez des auteurs
comme Toni Negri et John Holloway. C'est à ce
dernier que Bensaïd se propose de régler
son compte dans sa contribution ; démarche qui
lui permet de réaffirmer les insuffisances que
traditionnellement les trotskistes prétendent
rencontrer chez les libertaires, soit leur faiblesse
stratégique, leur idéalisme et finalement
leur impuissance.
Il nous est difficile de juger de l'importance de l'apport
théorique de John Holloway à la pensée
libertaire à partir de ses Douze thèses
sur l'anti-pouvoir publiées dans le recueil.
Cependant, nous pouvons relever que la plupart des
propositions de ce texte sont clairement libertaires.
C'est le cas, par exemple, quand il affirme que "
l'idée que l'on peut se servir de l'État
pour changer le monde [est] une illusion ", ou
quand il déclare que l'autonomie et la liberté
ne se construisent que contre le pouvoir, par l'auto-affirmation
des dominés.
Holloway rejette aussi bien le réformisme que
l'action révolutionnaire de prise du pouvoir
d'État. Pour s'opposer au pouvoir multiforme
du capitalisme, il préconise une résistance
qui soit elle-même multiforme. De telles idées
sont certainement répandues parmi les libertaires...
Par contre, nous sommes dubitatifs devant sa conclusion
sur le lien entre la crise du capitalisme et la chute
du taux de profit (qui serait due aux tentatives des
dominants de se débarrasser du travail humain)
: des idées trouvées chez Marx...
Ce n'est évidemment pas sur ce point que Bensaïd
s'en prend à Holloway. Il lui reproche surtout
de se faire le porte-parole d'un " zapatisme imaginaire
" en prenant les discours de ce mouvement au premier
degré. Si le sous-commandant Marcos déclare
qu'il n'est pas intéressé par le pouvoir,
ce ne serait pas seulement par anti-autoritarisme.
Bensaïd y voit aussi la " stratégie
discursive " d'un mouvement qui n'est pas dans
un rapport de force favorable.
Ensuite, Bensaïd croit devoir rappeler que dans
les moments révolutionnaires " ont toujours
émergé des formes de dualité de
pouvoir posant la question de savoir " qui l'emportera
" [et que] la crise ne s'est jamais résolue
positivement du point de vue des opprimés sans
l'intervention résolue d'une force politique
(qu'on l'appelle parti ou mouvement) porteuse d'un
projet et capable de prendre des décisions et
des initiatives déterminantes ".
Pour Bensaïd, la position que Holloway attribue
au zapatisme reproduirait " la dichotomie entre
société civile (mouvements sociaux) et
institution politique (électorale notamment).
La première serait vouée à un
rôle de pression (de lobbying) sur des institutions
dont l'on se résigne à ne pas pouvoir
changer ".
Si nous avons reproduit ces deux citations, c'est parce
qu'elles nous ont paru révélatrices d'un
double discours. À première vue, Bensaïd
semble préconiser une révolution sous
la forme classique de " la prise du Palais d'hiver
", mais quelques lignes plus loin, la parenthèse
sur l'institution électorale est intéressante
: élections d'abord, révolution ensuite
ou l'inverse ? Quel est le lien entre la théorie
révolutionnaire et la participation aux élections
? Faut-il en conclure que les trotskistes ont une stratégie
révolutionnaire qu'ils ne peuvent dévoiler
? La réponse se trouve peut-être dans
le texte de Philippe Corcuff.
Philippe Corcuff
Comme il l'a déjà fait dans son livre
intitulé La société de verre (Paris,
A. Colin, 2002), Philippe Corcuff s'attache ici à
la figure de Rosa Luxembourg pour développer
une philosophie politique qui lui apparaît comme
une voie moyenne entre bolchevisme et anarchisme :
" la social-démocratie libertaire ".
Pour lui cette " troisième politique d'émancipation
" encore à construire ferait suite aux
deux autres politiques qu'a connus la gauche dans son
histoire : " 1) la politique d'émancipation
républicaine née au XVIIIe siècle,
avec les notions d'égalité politique,
de citoyenneté ou de souveraineté populaire
; et 2) dans son prolongement critique, la politique
d'émancipation socialiste au sens large (...),
qui ajoute le traitement de la question sociale ".
Corcuff nous rappelle que pour les anarchistes, il y
a " continuité et identité entre
les fins et les moyens ", tandis que pour les
bolcheviks la fin justifie les moyens. Rosa Luxembourg
se serait située entre ces deux pôles
en " préconisant en quelque sorte une homogénéité
ou hétérogénéité
relative des moyens et des fins ". Elle refusait
l'attitude " machiavélienne " de Lénine
et Trotski : soit la centralisation du parti, une discipline
de fer et la répression contre les adversaires
politiques (attitude dont l'objectif était de
préserver le parti bolchevik des influences
bourgeoises). Pour Rosa Luxembourg, l'objectif bolchevik
était illusoire. Selon elle, " la masse
prolétarienne " ne pouvait complètement
échapper au système dans lequel elle
vivait.
À ses yeux, les partis et syndicats ouvriers
ressemblaient à la société telle
qu'elle est, et comme ils poursuivaient en même
temps un objectif révolutionnaire, ils se trouveraient
dans un état de tension permanente. De là,
Corcuff conclut qu'" une action politique radicale
serait indissociablement composée d'une part
social-démocrate (l'insertion dans la société
telle qu'elle est, avec ses effets conservateurs) et
d'une part d'arrachement radical face à cette
insertion ; d'une part sociale-démocrate mettant
l'accent sur la nécessité de passer par
les institutions telles qu'elles sont et d'une part
de critique libertaire de ces institutions... ".
Pour illustrer cet exposé théorique,
Corcuff nous rappelle que Rosa Luxembourg défendait
à la fois l'action directe (notamment syndicale)
et " l'action parlementaire " d'un Jean Jaurès.
Discussion
Ce qui est gênant, entre autres, dans cette démonstration,
c'est la méthodologie " volontairement
anachronique " que Corcuff choisit.
Aujourd'hui, nous pouvons avoir une vision bien plus
étendue que celle de Rosa Luxembourg des échecs
de l'électoralisme et du parlementarisme. Depuis
son époque, il y a eu l'accès au pouvoir
par les urnes de Hitler en 1933. Des expériences
" réformistes " majeures ont soit
fini dans une répression barbare (Salvador Allende
au Chili), soit ont tourné court (Mitterrand
en France), pour ne donner que deux exemples. L'État
providence qui avait rallié la gauche au système,
pendant les " 30 glorieuses ", s'érode
tous les jours un peu plus. Les gouvernements de droite
ou de gauche pratiquent tous désormais des politiques
libérales, etc. Bref, nous en savons plus qu'en
1918.
La démonstration de Corcuff fait aussi l'impasse
sur toute la critique anarchiste de la démocratie
bourgeoise et de ses institutions. Critique qui, rappelons-le,
ne se limite pas au problème de la révocabilité
des mandats et à l'idée que le pouvoir
corrompt. Il y a chez les anars une claire conscience
que, dans le système capitaliste, les dés
" démocratiques " sont pipés.
Que l'acte électoral dans le secret de l'isoloir
est le plus souvent un acte irrationnel, soumis à
l'influence de ceux qui ont les plus gros moyens médiatiques
et financiers ou qui sont les plus démagogues.
À cela s'ajoute la déception inévitable
que ne manque pas de provoquer l'impuissance des gouvernants
(même de gauche, même honnêtes) face
au capitalisme mondialisé.
De plus, nous voyons mal pourquoi le réalisme
sociologique suivant lequel nous ne pouvons totalement
échapper au système dans lequel nous
vivons impliquerait une participation électorale
et parlementaire. À notre connaissance, la plupart
des anarchistes, libertaires et apparentés ne
vivent pas sur une autre planète. Leurs associations,
syndicats, publications et autres ont en général
des statuts déposés. On peut défendre
certains droits démocratiques comme le droit
d'association, de réunion, de manifestation...
ou même se défendre devant les tribunaux,
sans pour autant se présenter aux élections
politiques ou syndicales. À propos de ces dernières
et contrairement à ce qu'affirme Hélène
Pernot dans son article, il est imprécis d'affirmer
que la CNT ne participe pas aux élections syndicales.
Cette question a été la cause de scissions
au sein de cette organisation aussi bien en Espagne
qu'en France et aujourd'hui, seules les organisations
adhérentes à l'AIT sont clairement favorables
au boycott de ces institutions. Comme quoi la réalité
pose problème, même aux libertaires.
Pour en revenir à ce que nous disions en introduction,
la lecture de ce volume présente deux approches
apparemment contradictoires. Une vision " révolutionnaire
" qui plaide pour le maintien d'une organisation
censée faire le coup de force au cas où
un mouvement social créerait une situation de
" double pouvoir " et une aile nettement
plus " réformiste ", qui s'éloigne
de la lutte des classes en esquissant une continuité
entre république, socialisme et altermondialisme.
L'apport " libertaire " permettant à
des penseurs comme Philippe Corcuff d'avancer vers
ce qu'il définit lui-même comme "
une société plus libre et plus démocratique
".
Ici, nous sommes probablement au coeur du noeud gordien
du programme de transition et de la participation électorale
de la LCR. Nous ne disposons pas d'information sur
les débats internes à la LCR, ni sur
l'influence que des idées " novatrices
" comme celle de la " social-démocratie
libertaire " ont en son sein. Mais il nous semble
que cette organisation fait une sorte de grand écart
entre un néo-réformisme (qui prendrait
la place de celui de la social-démocratie) et
une perspective " révolutionnaire ".
Mais pour des raisons électorales, de recrutement,
d'alliance avec Lutte ouvrière (LO) ou autre,
ni l'un, ni l'autre de ces deux discours ne peut être
abandonné, ni précisément exposé.
Pour bien faire, ses dirigeants doivent construire une
rhétorique qui laisse croient à certains
qu'ils ne disent pas tout ce qu'ils pensent et à
d'autres qu'ils ne pensent pas tout ce qu'ils disent.
C'est un exercice difficile et nous avons pu voir combien
un Olivier Besancenot s'en sortait mal dans de récents
débats télévisuels. Pour garder
la partie des troupes qui croit encore à la
révolution, il faut expliquer que le discours
" réformiste " est un discours de
transition vers quelque chose de plus radical que l'on
ne peut exposer précisément.
Mais que faire pour garder ceux qui ont renoncé
au " grand soir " et préconisent une
" alternative "* néo-réformiste
? C'est là que les " libertaires "
interviennent. Derrière cette dénomination
attrayante et subversive, on peut trouver de nombreuses
approches dont certaines sont clairement " réformistes
"** ; et surtout la faiblesse théorique
et les divisions actuelles de ce courant permettent
d'audacieuses redéfinitions. Bref, une approche
" libertaire " pourrait bien servir de cache-misère
aux difficultés actuelles du " marxisme
révolutionnaire ".
Soyons un peu lucides, l'avenir de ce courant n'est
pas radieux. Le principe du " parti guide "
chargé de diriger les masses est à juste
titre discrédité : les avant-gardes autoproclamées
jouent un rôle délétère
dans les mouvements sociaux, quand elles essaient d'en
prendre la tête au nom de leur prétendue
supériorité stratégique.
Et puis, on peut se demander où l'alliance électorale
avec LO pourra bien les mener.
D'éventuels succès électoraux mèneront-ils
à autre chose qu'à la participation à
des Conseils régionaux où, après
une période contestataire, leurs élus
finiront sans doute par accepter de s'associer au reste
de la gauche et mèneront une politique qui finira
par décevoir comme on peut l'observer, par
exemple, avec le parti SolidaritéS à
Genève ? Ne nous leurrons pas, l'action politique
locale, nationale ou européenne ne peut produire,
par elle-même, des améliorations sociales
déterminantes. En règle générale,
ce que l'on observe, c'est que si des avantages sont
obtenus par les élus, c'est en faveur d'une
partie de leur clientèle électorale.
Les autres secteurs de la société, laissés
en marge, se tournent alors vers d'autres partis, d'extrême-droite
notamment.
Et si des perspectives révolutionnaires se présentaient
? Là, le voisinage avec une secte autoritaire
comme LO ne présage rien de bon, tout comme
la proximité recherchée avec un islamiste
comme Tariq Ramadan dans le cadre du Forum social européen.
Le rapport de force sera peut-être favorable,
mais avec quel contenu ?
Que faire maintenant ?
Quelles autres perspectives que celles qui sont exposées
ci-dessus peuvent faire avancer aujourd'hui celles
et ceux qui se considèrent à la fois
comme des libertaires et des révolutionnaires ?
Nous avons brièvement exposé au début
de ce texte les principes de l'anarcho-syndicalisme,
nous allons essayer de ne pas resservir le même
plat réchauffé au dessert.
A l'heure où la lutte de tous contre tous fait
des ravages parmi les dominés, nous devrions
déjà nous interroger sur ce que le terme
de " révolutionnaire " peut signifier
pour les gens.
Contrairement à Daniel Bensaïd, nous ne
croyons pas que la question à l'ordre du jour
soit de savoir " qui l'emportera " au moment
de la révolution. Non pas parce que nous croyons
qu'un événement de type " insurrectionnel
" soit impossible dans un pays où les mouvements
sociaux sont souvent de grande ampleur. Mais parce
que nous pensons que, dans le contexte actuel (aussi
bien français qu'international), ce qui se passerait
ensuite serait probablement une nouvelle révolution
trahie.
Malgré tout ce qui peut se dire dans des rencontres
comme le Forum social, la majorité des exploités
ne partage pas, aujourd'hui, les idées qui sont
celles des anti-capitalistes. Les discours ne suffisent
pas ; ce sont des luttes victorieuses, auto-organisées,
indépendantes des institutions politiques (et
des bureaucraties syndicales) qui permettront de renouer
avec les traditions du mouvement ouvrier du XIXe siècle,
traditions que l'expérience du communisme bolchevik
a discréditées.
Voici, en conclusion, quelques-unes des tâches
qui nous attendent :
La clarté
Nous faisons partie de ceux qui supportent de moins
en moins le double langage, la surenchère pseudo
radicale aussi bien que la confusion pseudo théorique...
Face à des personnes qui, de plus en plus, sont
bombardées d'images et de discours à
longueur de journée, il faut mettre en avant
des idées simples que l'on puisse clairement
distinguer de celles des autres courants politiques.
Si nous restons des libertaires abstentionnistes, c'est
aussi dans une perspective de clarté. Tout le
monde a pu constater combien la classe politique est
corruptible. Les effets pervers de la petite cuisine
électorale sont faciles à observer (pensons
au 21 avril 2002). En désertant ce terrain-là,
nous pourrons plus facilement nous construire une identité
forte. Et puis, si l'on y réfléchit un
peu, l'abstentionnisme libertaire ne sera jamais hégémonique.
Sa posture est de ce fait plus respectueuse du pluralisme
que celle, ambiguë et irresponsable, qui prétend
être à la fois dans et hors du système.
Les valeurs
Nous pensons qu'il faut reconstruire un système
de valeurs cohérent qui mette en avant les valeurs
qui appartiennent à la tradition socialiste
originelle, tout en rejetant clairement celles qui
sont du domaine de la domination. On ne peut se contenter
de rassembler tout ce qui est " contre "
dans une sorte de supermarché de la contestation
et laisser chacun prendre ce qui lui convient.
Cette reconstruction ou " refondation " des
valeurs communes implique un travail de clarification
qui dépasse les questions de la lutte des classes.
Sommes-nous toujours opposés aux religions,
par exemple ? Comment voyons-nous les questions identitaires
dans une perspective internationaliste ? Etc.
Si nous ne sommes pas capables de mettre en place une
vision du monde à la fois réaliste, cohérente
et ouverte : un nouvel " universalisme ",
nous ne serons qu'une (ou plusieurs) église(s),
comme il y en a tant, qui tentent de fourguer leurs
concepts plus ou moins foireux sur le marché
des croyances.
La société que nous voulons
Le libéralisme est parvenu à imposer le
postulat selon lequel tout autre système économique
et politique que le sien serait totalitaire. Il est
donc assez difficile de dire que nous rejetons ce système.
Pourtant nous devons le faire et frontalement (il ne
suffit pas de dire qu'il faut interdire les licenciements
!). Tout d'abord en faisant la démonstration
de son irrationalité, mais aussi en débattant
du projet de société que nous voulons.
Car s'il est clair que " le chemin se fait en
marchant " et qu'il est prétentieux d'imaginer
tout seul un système auquel tous seront appelés
à collaborer, il est également peu sérieux
de dire que nous ne savons pas vers quoi nous voulons aller.
Etre libertaire " pour de vrai " comporte
quelques exigences, celle de s'intéresser réellement
à connaître le passé, les forces
et les faiblesses d'un courant de pensée à
la fois multiple et complexe. Celle aussi d'avoir l'esprit
critique en éveil, vis-à-vis des idées
des autres aussi bien que de ses propres idées.
Ariane Miéville, novembre 2003
Notes
* C'est volontairement que nous paraphrasons ici le
titre du livre d'Alain Bihr, Du " grand soir "
à " l'alternative ". Le mouvement
ouvrier en crise, Paris, Ed. ouvrières, 1991.
Son auteur, un militant et penseur indépendant
mais qui a très certainement influencé
la LCR, y préconisait déjà, pour
préserver les acquis sociaux, d'investir l'appareil
d'État en commençant par ses pouvoirs
périphériques...
** Voir à ce propos la brochure de " DiRECT!
" intitulée Du réformisme libertaire
qui donne deux exemples de cette démarche. Peut
être commandée par mail : <email-pii>.