Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07187.jsonl.gz/1400

Louis Ernest Reguin naquit le 28 juin 1872 sur les hauteurs du Jura suisse, à La Chaux-de-Fonds. Il était le premier enfant d’un graveur et d’une horlogère de cette ville, dans laquelle il passa la majeure partie de sa vie. Il accomplit une formation de graveur et d’émailleur à l’“Ecole des arts appliqués à l’industrie“ de 1889 à 1895. A en croire les archives de cette école, il fréquentait les cours de dessin artistique, de perspective, de sculpture et de composition décorative à l’âge de 17 ans déjà. Il reçut la formation de graveur et d’émailleur entre 1891 et 1895. D’après les mêmes archives, Louis Reguin reçut plusieurs distinctions qui lui ont été décernées dans une même année pour ses prestations particulières. En 1899, il épousa Milca Ducommun, une horlogère de La Chaux-de-Fonds. De cette union naquirent trois enfants. Dès 1903, Louis Reguin travailla comme artisan indépendant dans son atelier rue du Temple-Allemand 89 à La Chaux-de-Fonds. Il se désignait lui-même comme „peintre sur émail“ et miniaturiste. La peinture sur émail était son activité principale, avec laquelle il gagnait sa vie. Son talent artistique fut rapidement reconnu, ce qui lui valut des commandes des entreprises les plus importantes, parmi lesquelles Movado, Longines, Zenith, Doxa, Borel Fils et Weber à Genève. La renommée de Louis Reguin lui attira aussi une clientèle de particuliers fortunés, dont des princes et des monarques. Il a fait ainsi des miniatures pour le Tsar Nicolas II de Russie, un prince de la maison du Négus d’Ethiopie et des Maharajas indiens. Les peintures sur émail de Reguin sont des chefs d’oeuvre de la miniature, se rapportant à la personnalité, et même à la vie intime de leur propriétaire. Véritables microcosmes luisant et brillant sur quelques centimètres carrés, ne s’offrant à l’observateur qu’au prix de l’attention adéquate, ces minuscules peintures parviennent ainsi à exprimer précisément les traits physiques et moraux de personnalités, la poésie des peintures de genre, la monumentalité d’imposants paysages montagneux, ou encore la tendresse des gerbes de fleurs.
A en juger par l’ensemble de l’oeuvre connue à ce jour, Louis Reguin semble s’être consacré pour l’essentiel à la représentation de portraits, de paysages, et de décors végétaux. Parmi les copies de peintures célèbres, trois miniatures méritent d’être mentionnées. D’abord, la „Jeune fille de Procida donnant à boire à un pêcheur“ reproduisant une oeuvre de Léopold Robert de 1827 : Reguin parvint à y représenter les deux jeunes personnes d’une façon plus monumentale encore que sur l’oeuvre d’origine, une peinture à l’huile de 86 par 74 centimètres. Ensuite, la pièce qui correspond à une étude de la représentation eurythmique du jour par Ferdinand Hodler. Et finalement, un cadran qui retient particulièrement notre attention, représentant la scène centrale du tableau monumental du peintre espagnol Velasquez intitulé „La reddition de Breda“ : un Velasquez au format „poche“, au sens propre!
Louis Reguin puisait au fil de longues randonnées cette force et ce calme qui transparaissent dans ces miniatures exécutées avec virtuosité. C’est de ces moments de sérénité, passés au sein même d’une nature chérie, que tirent leur origine la plupart de ses oeuvres graphiques , autant de miniatures faites de main de maître qui témoignent d’une transposition directe du vécu. Le dessin libre lui offrait une forme d’expression au plus près de sa personnalité, affranchi des thèmes historiques, mythologiques, religieux et symboliques imposés d’ordinaire par les commanditaires. Il consacrait de préférence son oeuvre propre à une nature et des paysages vierges de toute trace humaine. Sa toile „Vue sur l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau“, peinture aux couleurs vives et lumineuses, rappelle par sa composition forte et rythmique certains paysages de montagne à la monumentalité sculpturale de Ferdinand Hodler. Malgré la proximité avec ce dernier, Reguin révèle davantage l’atmosphère et les jeux de lumière sur les montagnes et dans le ciel, là où Hodler souligne plutôt ce qu’il y a de massif dans une forme donnée comme taillée et sculptée. Relevons également chez Reguin la manière dont le cadre coupe les paysages : ce procédé stimule l’imagination du spectateur, l’enjoignant à compléter le contenu au-delà de cette limite.
Le renoncement à une composition équilibrée autour d’un centre témoigne de l’héritage des impressionnistes ainsi que de l’influence de la peinture japonaise. La préférence pour la représentation de fragments d’un tout est une qualité que Reguin partage avec nombre d’artistes de son temps. Sa „Nature morte aux fruits“ ne cesse pas d’étonner : on croit sentir ici la qualité d’un Paul Cézanne, le grand anticipateur des modernes. A l’instar de l’impressionnisme, on ne trouve ici aucune ligne de séparation. A la résolution dynamique de la forme, Reguin oppose des prolongations de traits clairement ordonnés qui emboîtent systématiquement les fruits les uns dans les autres par une modulation de couleurs nuancées à l’extrême. Tous les éléments picturaux sont intégrés dans une structure ordonnatrice fixe, rayonnante de sérénité. Chaque nouvelle tache de couleur ne sera ajoutée qu’une fois que l’artiste sera assuré que ce geste prolongera l’harmonie de ce qui précède. Par sa clarté austère, l’oeuvre rappelle J.B.Chardin. L’ordre des taches, que l’artiste dispose comme des éléments de fondation, ne constitue pas seulement une image d’objets, il engendre une nouvelle réalité, celle-là même que Kandinsky qualifia un jour de „chose peinte qui rend un son tout intérieur et qui s’appelle l’image“. Les portraits de la main de Reguin, tout empreints de sensibilité, ne méritent pas moins d’attention, comme par exemple celui, très touchant, de sa femme Milca. Ses sujets floraux, quant à eux, témoignent également d’une transposition directe du vécu. Il apparaît à travers ces oeuvres comme un botaniste qui interprète l’ancienne technique magistrale du dessin fin à l’aune de sa propre sensibilité, sans toutefois renoncer à l’exactitude de l’observation.
Louis Ernest Reguin, un géant de la miniature, s’éteignit le 22 décembre 1948 à La Chaux-de-Fonds.
Urs Staub / Thomas Walser-Wied