Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07105.jsonl.gz/476

Voici donc la suite (mais pas encore la fin) de mon premier article sur la Belgique et ses problèmes linguistiques.
Dans cet article, je ferai un résumé (très bref et forcément incomplet) de l'histoire de la Belgique du point de vue linguistique, ce qui me paraît nécessaire avant d'aborder franchement les problèmes communautaires actuels. En sachant que la Belgique, en elle-même, a une histoire très très riche et qu'elle ne se réduit absolument pas à cet aspect linguistique. Mais puisque j'ai décidé d'en parler de ce point de vue, je continue vaille que vaille ! :-)
La formation de la frontière linguistique séparant la Flandre de la Wallonie en Belgique ne date pas d'hier, c'est le moins que l'on puisse dire. En fait, elle remonterait à la fin de l'Empire romain et aux invasions par les « Barbares » germaniques des régions correspondantes.
À cette époque, ce qui deviendra bien plus tard la Belgique était donc placée sous le pouvoir romain. Mais ces derniers n'occupaient pas uniformément ce territoire. En fait, ils étaient principalement installés au sud de celui-ci et autour d'une voie romaine très importante à l'époque qui allait de Bavay (aujourd'hui en France, près de la frontière belge) à Cologne, en Allemagne.
Les gens qui étaient établis à ces endroits parlaient des dialectes latins, lesquels dialectes évolueront plus tard vers des « langues d'oïl » (famille de langues latines dont fait partie le français), dont le wallon, le picard, le lorrain, etc. Plus au nord de cette voie romaine, les Romains étaient peu implantés, et de fait les terres étaient marécageuses et peu hospitalières.
Lorsque que les tribus germaniques envahirent ces contrées, ils imposèrent d'autant plus facilement leurs dialectes au nord de cette fameuse voie romaine, que la présence romaine y était sporadique. En revanche, autour et au sud de la voie Bavay-Cologne, la présence latine étaient tellement importante que ce sont les envahisseurs qui se « latinisèrent » au fil du temps.
Et ainsi se forma en Belgique la frontière linguistique actuelle, en suivant (grossièrement) une parallèle à cette voie romaine, globalement un peu plus au nord.…
Cette frontière linguistique est demeurée au fil des siècles étonnamment stable, du moins sur ce qui allait devenir le territoire belge. Elle y a certes subi quelques modifications, mais aucun véritable chamboulement. Tandis que juste à côté, dans le nord de la France, elle a en revanche régréssé nettement en faveur du français, surtout au cours des siècles récents, ainsi que le montre cette carte :
Désolé, la légende est en néerlandais…« Taalgrens » signifie « frontière linguistique », « taalgebied » désigne le domaine où l'on parle une langue donnée, « eeuw » signifie « siècle », « tweetalig » veut dire « bilingue ». Le reste devrait être compréhensible, enfin j'espère.
Il convient d'ailleurs de noter que la frontière linguistique n'a jamais eu aucun effet sur les différents régimes qui s'établirent dans ces régions. En fait c'est seulement de nos jours qu'elle a obtenu un rôle politique important. Autrefois, les comtés de Flandre, du Hainaut, le duché de Brabant, la principauté de Liège, etc., s'étendaient de part et d'autre de cette « frontière ». Ce qui est somme toute assez logique : à l'époque, les dialectes parlés par le « vulgaire » n'étaient pas vraiment (euphémisme) le souci le plus important de leurs dirigeants, qui communiquaient entre eux, selon les cas, en latin, en « thiois » (l'ancêtre du néerlandais), en français, etc.
Et puis, au milieu du XVIe, arrivent les guerres de religion…
À cette époque, ce qui est équivaut à peu près à la Belgique et aux Pays-Bas actuels est appelé globalement « Pays-Bas » et est sous la coupe du très catholique royaume d'Espagne. Mais la Réforme protestante a lieu et connaît dans ces régions un très important succès. L'Espagne, représentée en particulier par le sanglant duc d'Albe, parvient au prix de luttes sanglantes, à conserver la main-mise sur la partie sud de son fief.
Le tristement célèbre duc d'Albe
Cette partie sud reste donc, par la force des choses, catholique, et sera appelé désormais les Pays-Bas « catholiques » ou « méridionaux ». On est très proche de la Belgique actuelle, plus le Luxembourg et exception faite de la principauté de Liège, sous tutelle du Saint-Empire romain germanique.
Une conséquence directe de ce conflit est que le néerlandais, considéré comme la langue des « hérétiques » perd tout droit de cité dans les Pays-Bas catholiques, au profit du français. Encore une fois, cela ne concerne guère le peuple lui-même, qui continue à parler ses dialectes. Mais à partir de cette date le français est l'unique langue des classes dirigeantes.
Deux siècles plus tard, cet état de fait est renforcé par la conquête des Pays-Bas catholiques par la France en 1795. C'est à cette époque que sont tracées les limites des provinces belges actuelles.
Après la chute de Napoléon en 1815, les Pays-Bas du nord et du sud sont réunifiés en un seul pays, le royaume des Pays-Bas. C'est l'occasion pour son souverain Guillaume Ier d'essayer de réintroduire le néerlandais comme langue officielle en Flandre, et à terme comme langue véhiculaire du pays tout entier, à l'image du castillan pour l'Espagne. Mais cette politique déplaît aux élites du sud du Pays-Bas, francisées depuis longtemps, qui se plaignent également d'être sous-représentées au plus niveau des instances dirigeantes. Ajoutez à cela l'influence de l'Église catholique, pour qui ce qui vient du nord, essentiellement protestant, a des relents d'hérésie, et on aboutit à une révolution en 1830 et à la Belgique actuelle indépendante.
Ce pays neuf se dote alors d'une constitution très libérale assurant entre autres la iberté des langues au niveau individuel. Au niveau national le français devient la seule langue officielle du pays : ce qui est logique puisque c'est la seule langue de la classe dirigeante maintenant au pouvoir, flamande comme wallonne. Il s'agira donc de la seule langue enseignée dans les écoles, et de la seule langue utilisée dans les hautes sphères du pouvoir.
Mais à partir de cette date, du fait de l'accès plus important à l'éducation et de l'élargissement de la classe moyenne à cette époque de progrès industriel effréné, se crée un mouvement pour la reconnaissance de la spécificité néerlandophone du nord de la Belgique, c'est-à-dire au nord de la frontière linguistique (la Flandre actuelle), là où les dialectes populaires sont de la famille du néerlandais, et non du français. En revanche, le français s'impose assez naturellement au sud de cette frontière (la Wallonie actuelle), où les dialectes sont quasi tous de la même famille linguistique que le français.
En conséquence de ce mouvement, la Belgique devient officiellement bilingue, français-néerlandais, en 1898. Il n'est pas encore question de l'allemand comme langue officielle : les futurs « Cantons de l'Est » ne seront incorporés à la Belgique qu'après la première guerre mondiale.
Ceci étant, du fait du « prestige » et de la bien plus grande portée internationale et culturelle de la langue française à l'époque, et malgré le fait que les Flamands soient assez nettement majoritaires dans le pays, les classes dirigeantes restent essentiellement francophones. Et le français reste donc la langue à savoir absolument si l'on souhaite s'élever socialement. Cet état de fait a perduré jusqu'à ces dernières décennies. De quoi créer et aviver un certain ressentiment chez les Flamands, ressentiment qui perdure encore aujourd'hui.
À cette époque, cependant, craignant une propagation du néerlandais en Wallonie et à la capitale Bruxelles (où la population est néerlandophone d'origine, mais se francise progressivement au fil des ans), des voix s'élèvent pour obtenir la garantie que le sud de la Belgique, la Wallonie, reste francophone.
Cela mène à l'instauration en 1932 de l'unilinguisme régional : le français est officiellement unique langue officielle en Wallonie, le néerlandais en Flandre. Seule Bruxelles reste officiellement bilingue. La frontière linguistique est pour la première fois une réalité politique concrète. Elle reste cependant « mouvante ». Par le biais de consultations, des communes peuvent passer d'un rôle à l'autre si la langue majoritaire y change.
Ainsi des communes autour de Bruxelles, au départ uniquement néerlandophones, deviennent officiellement bilingues (ce qui signifie « francophone » pour la Flandre) et sont rattachées à la capitale, du fait de la croissance régulière de celle-ci. Ce phénomène de propagation du français autour de Bruxelles, appelé « la tâche d'huile » (olievlek) par les Flamands, contribue à polariser les esprits. Entre-temps, cependant, signe de la remontée du prestige du néerlandais, l'université de Gand, autrefois francophone, devient unilingue néerlandophone.
À cette époque, des mouvements nationalistes flamands voient le jour, ayant pour objectif la création d'une Flandre indépendante et délivrée de tout « impérialisme » francophone. Pour leur malheur, la plupart des leaders de ce mouvement se compromettent dans la collaboration avec l'Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, et le nationalisme flamand se trouve largement discrédité dans l'opinion dans l'immédiat après-guerre, pour faire surface à nouveau à la fin des années cinquante. Ainsi, à l'Exposition universelle de 1958, qui a lieu à Bruxelles, des manifestations suivies ont lieu pour que le pavillon belge, où les inscriptions sont uniquement en français, ait aussi des inscriptions en néerlandais.
Le mouvement flamand renaissant milite en particulier pour que cessent les recensements linguistiques et la propagation de la « tâche d'huile ». C'est chose faite en 1963 : la frontière linguistique entre la Flandre et la Wallonie est définitivement fixée et inscrite dans la constitution belge (ainsi que la partie germanophone de la Wallonie). En particulier Bruxelles et son bilinguisme français-néerlandais sont définitivement limités à 19 communes, enclavées en Flandre.
Les zones linguistiques de Belgique, fixées en 1963 et toujours en vigueur.
À cette occasion sont aussi créées les « communes à facilités ». Ils s'agit de quelques communes situées de part et d'autre de la frontière linguistique, mais aussi autour de Bruxelles, qui tout en restant officiellement unilingues (néerlandophones si elles sont situées en Flandre, francophones — ou germanophones — si elles sont en Wallonie), proposent à la population des « facilités » linguistiques : l'administration est tenue de correspondre avec l'administré dans la langue de celui-ci, si cette langue fait l'objet de ces facilités. Par exemple, un francophone résidant dans une commune flamande à facilités pour les francophones peut demander à recevoir ses documents officiels en français, et vice versa pour un flamand dans une commune wallonne à facilités pour les néerlandophones.
Pour l'anecdote, toutes les communes germanophones de l'est du pays sont à facilités pour les francophones, et des communes francophones avoisinantes sont à facilités pour les germanophones. Ces facilités-là ne posent pas de problème, au contraire des facilités francophones-néerlandophones, dont je vais parler bien plus en détail dans le prochain article…
C'est en 1968, année décidément fameuse entre toutes, qu'a lieu un élément déterminant pour la suite de l'histoire politique de la Belgique : la scission de l'université de Louvain.
L'université catholique de Louvain est une université très ancienne (15e siècle). Louvain (Leuven) est une petite ville flamande du Brabant, à 20 km à l'est de Bruxelles et proche de la frontière linguistique. À l'époque qui nous intéresse, son université, la plus importante du pays, était déjà divisé en deux sections distinctes, la flamande et la francophone, mais toutes deux basées à Louvain même.
Suite à la fixation de la frontière linguistique, des voix s'élevèrent pour réclamer le départ de la section francophone de Louvain : une université francophone en Flandre était selon elles en contradiction avec l'unilinguisme néerlandophone de la région. Ajoutez-y la fameuse crainte de la tâche d'huile (Bruxelles étant toute proche) et l'explosion du nombre d'étudiants en raison du baby-boom : le résultat fut plusieurs années (1963-68) de crise politique majeure et de manifestations estudiantines parfois violentes aux cris de Walen buiten! (Wallons dehors!).
Cela aboutit à la chute du gouvernement belge en 1968 et au départ effectif de la section francophone à Ottignies, dans le Brabant wallon, à une trentaine de kilomètres au sud de Louvain et Bruxelles, sur un site appelé dès lors « Louvain-la-Neuve ». La commune d'Ottignies changea de nom pour l'occasion et devint « Ottignies-Louvain-la-Neuve ». Ceci étant, cette université francophone s'appelle toujours « Université catholique de Louvain » (UCL), de même que son vis-à-vis néerlandophone resté à Louvain demeure la Katholieke Universiteit Leuven (KUL).
Cet événement a accéléré l'évolution de la Belgique vers l'état bicéphale que l'on connait actuellement : une des premières conséquences directes a été, dès 68 et durant les années 70, la scission des principaux partis politiques (socialiste, chrétien-démocrate et libéral) en sections flamandes et francophones entièrement indépendantes, aux points de vue irréconciliables, au départ sur Louvain et en général sur la question linguistique. Ce genre de scission n'a, à ma connaissance, aucun équivalent dans les autres pays multilingues européens.
Si bien qu'actuellement l'électorat wallon n'a aucune prise sur la politique flamande, et vice-versa, et la coupure du pays s'en est approfondie. Le seul endroit où les deux rôles linguistiques cohabitent demeure Bruxelles. Plus précisément, l'arrondissement dit de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV), à cheval sur Bruxelles et une partie du Brabant flamand, sur lequel se concentre les tensions politiques actuelles. J'y reviendrai là aussi en détail dans le prochain article…
À partir de 1968, donc, l'évolution vers un état fédéral constitué de plusieurs entités différentes s'accélère. De réforme en réforme, on scinde de plus en plus de compétences administratives entre les deux principales régions, Flandre et Wallonie, et les deux principales communautés, flamande et francophone.
Le cas particulier de Bruxelles, ville officiellement bilingue, historiquement néerlandophone, mais aujourd'hui largement francophone dans les faits, est réglé définitivement (?) en 1989 : elle devient alors une région à part entière, constituée de 19 communes (dont la ville de Bruxelles même), mais cependant enclavée en Flandre.
Il reste alors à scinder en deux la seule province de Belgique traversée par la frontière linguistique (ailleurs la frontière linguistique coïncidait déjà avec les limites des provinces attenantes) : le Brabant. C'est chose faite en 1995 : au nord le Brabant flamand, au sud le Brabant wallon, et, entièrement enclavée en Brabant flamand, Bruxelles, devenue comme on l'a vu région à part entière. Simultanément la Belgique devient l'état fédéral, avec ses régions et communautés, que l'on connait maintenant et tel que je l'ai décrit dans le premier article.
Voilà pour la partie « historique » de cette série d'articles sur les problèmes linguistiques de la Belgique. Le prochain et dernier article traitera des sujets « qui fâchent » actuellement, et qui contribuent à plonger le pays dans une crise politique dont on ne voit pas encore le bout (démission du gouvernement Leterme, convocation d'élections fédérales pour le 13 juin)…