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L'auteur, Guy Ducourthial, décrit la manière dont Jean-Jacques Rousseau, dans la seconde partie de sa vie, découvrit la botanique, se passionna pour cet "aimable passe-temps" et devint un spécialiste consulté par ses pairs. Ce faisant, il nous fait également découvrir ce que pouvait être la pratique de la botanique au XVIIIe.
L'auteur cite de larges et nombreux passages des oeuvres de Rousseau, il les réorganise par thèmes et présente de la sorte les différents aspects de manière plus complète et systématique. Nous apprenons aussi quel rôle la botanique a joué dans la biographie de l'écrivain.
Rousseau ne s'intéressa à la botanique que passée la cinquantaine, soit à un âge relativement avancé pour son époque. Poursuivi à Paris par les autorités, suite à la publication jugée scandaleuse du "Vicaire savoyard", il s'enfuit en Suisse et se réfugie à Môtiers. Au cours de ses promenades il éprouve du regret à ne pas connaître les noms des plantes qu'il admire. Il souhaite les apprendre, mais par où commencer ? Jusqu'alors Rousseau avait méprisé la botanique parce qu'il voyait dans cette science, non sans raison à l'époque, avant tout une façon de fabriquer des remèdes, des simples, avec souvent une exploitation de la crédulité des patients voire un certain charlatanisme. Il refusait une "botanique d'apothicaire"! Il était d'avis que les plantes méritaient une autre attention que la "préparation de lavements".
Il rencontre fortuitement le docteur Jean-Antoine d'Yvernois, un médecin neuchâtelois, qui cherchait à recenser la flore de la région. Rousseau se décide à commencer auprès de lui un véritable apprentissage de la botanique. Il quitte Môtiers en proie à la persécution du pasteur et du consistoire et va séjourner, comme on le sait, quelques temps sur l'île de St-Pierre, une période dont il parle comme l'une des plus heureuses de sa vie. Il y remplit sa chambre de fleurs, d'herbes et de "foin" et brûle d'une ardente ferveur de nouveau botaniste.
Après le décès prématuré du docteur d'Yvernois, Rousseau passe une dizaine de jours chez Abraham Gagnebin, à la Ferrière, avec qui il effectue des herborisations. Il herborise également en compagnie d'un autre médecin, le docteur Frédéric-Samuel Neuhaus. Quoique variable dans son intensité, la passion de la botanique ne quittera dès lors plus Jean-Jacques Rousseau, elle est liée à son habitude de marcher, qui lui stimulait l'esprit et soulageait son humeur souvent dépressive.
Pour poursuivre sa formation de botaniste, Rousseau doit évidemment s'appuyer sur des livres. Il fait de grands efforts pour en trouver et consacre de fortes sommes à leur achat, qu'ils soient neufs ou d'occasion, entiers ou même dépareillés. Il doit souvent s'y prendre à plusieurs reprises pour commander des ouvrages à Paris ou Amsterdam, haut lieu de l'édition française d'alors, et obtenir les gravures et planches en couleurs qui lui sont tout à fait nécessaires. Il se rend compte qu'un débutant ne peut entrer dans cette science hors de la présence d'un botaniste expérimenté à ses côtés. Au cours de ses recherches, il montre une constante admiration pour Linné et ses ouvrages, ce savant était alors contesté et n'avait pas encore convaincu l'Europe de la validité de son système. Quand, plus tard, Rousseau retournera vivre à Paris, il se séparera de certains de ses ouvrages mais conservera jusqu'à son décès ceux de Linné.
Aux yeux de Rousseau l'essentiel était d'herboriser sur le terrain avec quelques botanistes chevronnés. Pour ce faire, on organisait des expéditions de plusieurs jours avec de la nourriture en suffisance, des couvertures propres à asurer un certain repos de nuit dans une ferme ou une auberge, et un mulet pour porter tout ce nécessaire. Par ailleurs il est fréquent que Rousseau prélève des specimens et les rapporte chez lui pour les étudier, les disposer, les sécher et constituer ses herbiers. Sur l'île de St-Pierre, Rousseau caresse le projet d'écrire une Flora petri insularis recensant toutes les espèces présentes sur ces deux îles. Il les découpe en petits morceaux, qu'il visite régulièrement le matin pour voir le développement des plantes en fonction des saisons. Il en rapporte tiges, feuilles, boutons, fleurs, fruits dans sa chambre encombrée et passe l'après-midi à tenter ou assurer les déterminations. Aprés avoir retenu un nom par ses propres moyens, Rousseau doit envoyer une planche de l'herbe séchée à une botaniste reconnu de ses amis pour confirmer son diagnostic. Jamais il ne sera plus aussi systématique.
A mes yeux, apercevoir la pratique de la botanique au XVIIIe, soit au début de son développement scientifique, est le principal intérêt de l'ouvrage de Guy Decourthial. Ce développement scientifique s'appuie sur le consensus en cours d'établissement pour attribuer à chaque plante un nom binomial, soit la victoire des propositions de Linné sur l'anarchie alors en vigueur. Cette pratique repose essentiellement sur les herbiers. Chacun possède pour soi-même un grand herbier. En plus, on confectionne des herbiers plus modestes destinés à des débutants qui souhaitent s'initier. Les belles planches rares sont aussi des cadeaux. Les planches manquantes avec des plantes difficiles à trouver dans la région de son domicile sont demandées à des amis habitant des régions plus favorables. Parfois les planches s'échangent contre de l'argent, parfois contre du matériel botanique. Il y a ainsi un commerce accompagné comme on peut l'imaginer de malentendus et de disputes. On sait à quel point Rousseau était susceptible. En fin de compte, un herbier utile pour la détermination est moins onéreux que de précieux ouvrages.
Rousseau a mené assez loin le projet de rassembler également des fruits et des graines rangées dans des boîtes. Il envisageait de les vendre, le projet n'a finalement pas abouti. En revanche Rousseau ne s'est pas intéressé aux propriétés médicales des plantes et n'en a pas récolté pour les vendre à ce titre. Il n'est donc pas herboriste, évitant ainsi les nombreux accidents liés à cette médecine; il est avant tout un philosophe, les idées de son temps, créationnisme et finalisme en particulier, ne sont pas absentes de ses réflexions de botaniste. Pour cette raison, il est difficile de le considérer comme un pur scientifique. Après une dizaine d'année de travail passionné, Rousseau est assez avancé pour être consulté comme expert, ou sollicité comme enseignant. On lui demande de vérifier la qualité des ouvrages de botanique qui paraissent sur le marché. S'il a botanisé avec passion, il répétait néanmoins que la botanique était un aimable passe-temps, une intéressante distraction, qu'il pratiqua malgré quelques périodes de découragement jusqu'à sa mort.
Jusqu'à Rousseau, les livres de botanique étaient écrits par des savants pour des savants. Rousseau regrettait qu'il n'existât pas d'ouvrage d'introduction à cette science et pourtant il n'entreprit pas, lui l'écrivain au succès considérable, d'en écrire un, à moins de considérer les Lettres élémentaires sur la botanique, dont il est question dans un autre article de ce site, comme le premier de cette catégorie. Il initia aussi de jeunes botanistes au travers de sa correspondance. Il n'est pas faux de voir en lui un vulgarisateur. On sait qu'il a inventé un nouveau système de notation de la musique, qui lui a rapporté beaucoup de compliments, mais rien de plus. Il inventa aussi un système de signes qui permettait de confectionner des livres de botanique très légers et portables pour l'herborisation de terrain. Ce système en quelque sorte sténographique ne s'est pas imposé non plus. A titre de curiosité, on peut le consulter comme annexe dans l'ouvrage dont il est question ici.