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"Andrea Carrucciu a 26 ans et est d'origine sarde, comme son nom l'indique, mais dès l'âge de cinq ans, il est parti à La Spezia où il a grandi. Il a commencé la danse à 4 ans et a été élève du BJ entre 2010 et 2011.
J'ai connu Andrea alors qu'il était un jeune « expatrié » à Rotterdam où il poursuivait ses études de danse à Codarts avant d'intégrer le BJ. Il avait 17 ans et y est resté jusqu'à 19 ans.
Après Codards, Andrea est retourné en Italie pour subir une grosse opération du genou qui l'a forcé à rester alité pendant six mois."
Interview réalisée par Caroline Bertoldo
1) Comment as-tu vécu ce moment difficile ?
C'est le moment où j'ai vraiment décidé que je voulais danser : quand tu es arrêté si longtemps, que tu as mal au genou et que tu ne peux plus danser, tu as le temps de réfléchir : je me suis dit que, lorsque je serai guéri, c'est vraiment ce que je veux faire. En fait, cette opération était un mal pour un bien. Souvent, quand on danse, on n'a pas le temps de penser, on est tout le temps « dedans ». C'est parfois bien de s'arrêter un mois si on a le choix. Pour moi, ça a été décisif, même si je n'ai pas eu le choix, et ça m'a permis de me dire « je vais faire tout ce que je peux pour réussir ».
2) Quel a été ton parcours après avoir quitté le BJ ?
J'ai cherché une compagnie où je pouvais aussi apporter mon propre vocabulaire de création. Après avoir dansé au sein d'une compagnie au Portugal, je suis parti à Londres pour un projet de deux mois et ensuite, je suis entré au BalletBoyz, suite à une audition.
3) Comment s'est passée ton entrée au BalletBoyz ?
J'étais donc à Londres et je ne savais pas si je voulais continuer en free-lance ou me fixer dans une compagnie. J'ai vu qu'il y avait une audition pour le BalletBoyz, j'y suis allé et j'ai été pris sans trop de conviction : le nom de BalletBoyz est trompeur : on pourrait croire que c'est une « brand », un « truc de marketing » un peu artificiel pour faire parler de soi et je me méfiais.
La BBC avait fait un documentaire sur les deux directeurs qui avaient été des danseurs étoile au Royal Ballet. En fait, c'est la télévision qui a donné ce nom de BalletBoyz ; la compagnie a continué à grandir et le nom est resté. Du coup, les gens reconnaissent le nom et ça marche, car le public sait tout de suite que c'est une compagnie « all male».
La compagnie travaille aussi pour le cinéma, ils font des documentaires avec la BBC et Sky Arts. Du coup, j'ai participé à trois documentaires pour la BBC et j'ai fait un solo pour Channel 4.
En novembre 2015, nous avons été en Normandie pour tourner un long métrage de danse chorégraphié par Ivan Perez sur la guerre : c'est une collaboration entre la BBC et Arte. Le film, qui s'appelle « Young Men » sort en novembre prochain. Nous avons tournée 1h30 de film en deux semaines ! C'était très dense ! En fait, on danse ce spectacle sur scène depuis deux ans et on croyait bien le connaître.
4) Ça change votre façon de danser lorsque c'est filmé ?
Oui, beaucoup : la version sur scène et le film sont très différents, ce n'est presque pas la même histoire. Le film parle, entre autres, d'un groupe de jeunes soldats, des horreurs qu'ils subissent pendant la guerre et de la manière dont ils sont transformés par la guerre. Une des phrases que nous avons utilisée comme inspiration est « in war, there are no unwounded soldiers » car la chorégraphie montre qu'au-delà des blessures physiques, les soldats souffrent de graves traumatismes dus à des violences psychologiques qui leur sont infligées.
La grande partie des scènes a été tournée à l'extérieur dans des champs et des décors créés pour le film ; certaines scènes ont été tournées dans un hangar industriel où je danse un solo qui raconte l'histoire d'un soldat qui a été blessé et souffre d'une pathologie qui s'appelle « shell shock ». Nous étions donc en décors naturels...et en novembre, il fait froid ! Nous devions danser parfois dans la boue jusqu'aux genoux, on entendait des bruits d'explosion. On a donc dû adapter la chorégraphie et les mouvements.
En fait, quand on danse pour un film, la forme de la danse est très différente : on doit plus donner l'intention du mouvement que danser le mouvement lui-même. Il faut trouver un équilibre entre la danse et le jeu théâtral.
On a aussi été surpris de constater la différence.
5) Qu'est-ce que tu fais maintenant ?
Maintenant, nous allons donner une nouvelle création au Sadler's Wells Theatre du 20 au 24 avril. Il nous a fallu environ dix semaines pour créer la pièce et le résultat est génial. Nous sommes très liés au Sadler's Wells.
Pour ce spectacle, nous présentons deux pièces très différentes : la première a été créée par un chorégraphe néo-classique, et nous portons des masques de lapin !! Elle représente la vie.
La deuxième pièce représente la mort, et c'est une pièce contemporaine, avec une scène vide. C'est très intéressant de voir les deux pièces si différentes.
6) Quel est ton style de vie ?
Je trouve que Londres a ses qualités et ses défauts : c'est une ville qui offre énormément de choses, où il y a un « melting pot » de gens, où on trouve de tout et il y a d'innombrables activités. C'est un centre cosmopolite d'art et de culture, donc, quand je sors, je peux trouver beaucoup de chose à faire et à explorer. On ne s'y ennuie jamais ! Mais c'est aussi une ville très stressante, immense, ça prend du temps pour aller partout. Par exemple, pour aller à la compagnie, j'ai une heure trente de trajet, aller-retour. Quand je rentre, je suis donc très fatigué, je mange, je prends une douche et je vais me coucher. C'est difficile de rencontrer tes copains. Tu ne peux pas être spontané, improviser les rencontres comme à Genève : à Londres, il faut tout planifier. Le week-end on sort parfois, mais souvent, on a juste envie de rester chez soi et se reposer. Au BJ, la qualité de vie était plus joviale.
7) Quels sont tes désirs, tes envies par rapport à ta carrière ?
Je ne sais pas, je n'ai pas de « big dream », je vis plus au jour le jour. Je veux danser dans différentes compagnies. Je trouve que c'est important pour les danseurs de voyager et de ne pas rester dans une compagnie trop longtemps. De cette manière, on rencontre des gens, on se forme comme danseur, on connaît d'autres façons de danser, on apprend d'autres vocabulaires. Il ne faut pas s'arrêter tant qu'on est encore jeune.
Mes projets sont des projets de voyage et je m'arrêterai quand j'en aurai envie, en tous cas pas pour l'instant.
Si un chorégraphe m'intéresse, je vais passer l'audition. Je ne sais pas non plus si je veux faire partie d'une compagnie à plein temps ou si je veux refaire du free-lance : les deux ont des avantages et des désavantages et il faut bien réfléchir à ce que tu veux faire. En tant que free-lance, tu travailles avec différents chorégraphes, mais c'est le stress quand tu es sans travail. Dans une compagnie, tu es toujours avec les mêmes danseurs et tu danses pendant plusieurs mois le même spectacle. Les deux sont intéressants et je veux réfléchir à quel moment de ma vie je veux choisir l'un ou l'autre.
8) Qu'est-ce qui t'intéresse à part la danse ?
Je m'intéresse à tout ce qu'il y a autour de la danse, donc l'art, la musique, la peinture etc... Avant d'aller à Codarts, j'ai passé 3 ans à l'Académie d'Art en Italie, en section de sculpture et je faisais de la danse le soir. J'ai décidé de partir pour faire de la danse et j'ai arrêté de dessiner, car je n'ai pas assez de temps. J'aime aller au musée, au cinéma.
9) Qu'est-ce que tu imagines faire quand tu auras terminé ta vie de danseur sur scène ?
Pour l'instant, je ne me sens pas vraiment vouloir devenir professeur de danse. J'aimerais être chorégraphe, mais seulement quand j'aurai mûri en tant que danseur, que j'aurai mon propre vocabulaire de mouvement, mon propre style, car je ne veux pas imiter quelqu'un d'autre.
J'aimerais aussi éventuellement être ostéopathe : en tant que danseur, on connaît le corps, on reçoit des massages, on a fait des examens d'anatomie, on connaît les muscles, les os. Ce serait intéressant de travailler sur les autres danseurs, de faire une thérapie spécifique pour eux.
J'aimerais aussi être décorateur de théâtre car je peux mettre les deux choses ensemble : mon background d'école d'art et la danse.
10) Qu'aimerais-tu dire aux danseurs du BJ ?
J'aimerais dire ce que je dis toujours : le Ballet Junior te fait aimer la danse.
Et puis, on se rencontre partout dans le monde, avec les danseurs du BJ ! C'est comme une grande famille.
Quand tu fais des auditions et qu'il y a des danseurs du BJ, tu le sens : on se reconnaît, il y a quelque chose de spécial ; tu retrouves un feeling avec les danseurs même lorsqu'ils ne sont pas de la même volée que toi.
C'est une école « vachement bien », une des meilleures au monde d'après moi ; le niveau est très haut et on s'en rend compte dans les auditions.
Sean et Patrice font un travail très personnel avec chaque danseur, ils n'essaient pas de créer une compagnie où tout le monde est pareil. Ils te poussent pour faire sortir ton propre style, ton point de force dans la danse.
Le répertoire qu'ils font est incroyable ! Même les compagnies n'arrivent pas à avoir les chorégraphes qu'ils ont.
Ça m'a beaucoup aidé d'être au BJ, c'était un moment où je sortais de l'opération du genou. Ils m'ont introduit dans le monde de la danse professionnelle.
Ils recherchent des danseurs qui ont du talent : ils ont la capacité de voir des talents chez des danseurs que d'autres n'ont pas pris le risque de faire grandir.
Ça fait 5 ans que je suis parti et on continue à s'écrire et s'envoyer des photos.