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Comment améliorer la prévention primaire du premier acte sexuel pédophilique sur mineurs ?
Auteurs : V. Depensaz, K. Schoenenberger, C. Vazquez et E. Escard
La pédophilie, un problème de santé publique
En Suisse, 22% des filles et 8% des garçons seraient victimes d’agressions sexuelles durant leur enfance, selon l’étude Optimus1, menée sur dix longues années de collecte de données. De plus, environ 50’000 adultes en Suisse ressentiraient une attirance sexuelle envers les enfants, soit environ 1% des adultes.2 L’OMS définit les “abus” sexuels sur mineur comme “l’implication d’un enfant dans des activités sexuelles qu’il ou qu’elle ne comprend pas vraiment, auxquelles il est incapable de consentir de manière éclairée, ou pour lesquelles l’enfant n’est pas préparé d’un point de vue de son développement, ou encore qui viennent violer les lois ou tabous de la société”.3 Néanmoins, le terme tendancieux d’ ”abus” sexuel sur mineur reste très controversé, car il laisse apparaître que cette sexualité serait permise, signifiant alors “un usage exagéré de quelque chose d’autorisé”.4 Cette atteinte de l’intégrité physique, sexuelle et psychique des enfants peut avoir des conséquences dévastatrices et durables. Des spécialistes, dans notamment les domaines médical et social, sont aujourd’hui formés pour prendre en charge ces personnes victimes d’actes sexuels dans le but de les aider au mieux à surmonter ces évènements traumatiques et à tenter de reconstruire une vie “normale”.
Ne serait-il pas aussi important d’agir en amont avant même qu’il n’y ait des “victimes” ? Serait-il possible de repérer un agresseur potentiel dans le but de l’empêcher d’agir ? Comment alors le prendre en charge ?
D’après le DSM-V, le trouble pédophilique est diagnostiqué selon deux critères :
⇁ Existence de fantasmes, d’impulsions ou de comportements sexuels, qui surviennent de façon répétée et intense pendant un minimum de 6 mois et qui impliquent des enfants de moins de 13 ans.
⇁ Ce comportement engendre chez le sujet ou pour les autres, une souffrance cliniquement significative et des difficultés au niveau social ou occupationnel.
Il doit toutefois être différencié de la pédophilie qui se définit uniquement par le premier critère susmentionné.5
On qualifie ainsi les individus attirés par les enfants pré-pubères comme étant pédophiles, contrairement aux personnes hébéphiles éprouvant une préférence sexuelle envers les enfants pubères.6 Mais l’âge ne reflète pas toujours le stade de développement pubertaire, ce dernier variant aussi beaucoup en fonction des origines et cultures.
La prévention ciblant les personnes à risque de passage à l’acte est très souvent mal comprise ou mal perçue par le grand public, les médias, les professionnels concernés (y compris de santé). Pourtant, il n’est pas question d’excuser ou motiver une personne à risque de passage à l’acte, ni de l’inciter à se dédouaner de ses responsabilités et encore moins de normaliser les “abus”. Il s’agirait plutôt de l’accompagner dans l‘optique de lui faire prendre conscience de sa fragilité, l’accepter et savoir vivre avec. Ceci, sans constamment être en souffrance, torturé intérieurement par des attirances ou fantasmes néfastes et nuisibles pour autrui et pour lui-même.
Prévenir les victimisations sexuelles mais aussi… les passages à l’acte
Apprendre à un enfant à ne pas suivre un inconnu, sensibiliser les enseignants et les pédiatres à reconnaître un enfant victime d’agression, s’assurer que les éventuelles personnes victimes d’ ”abus” soient suivies, entourées et traitées, mais aussi que les agresseurs soient rapidement repérés et mis en détention ou soumis à un traitement thérapeutique : toutes ces démarches préventives sont primordiales afin d’éviter le pire, ou s’il est déjà trop tard, d’éviter tout risque de récidives ; mais insuffisantes. Ce n’est que dans les années 1990 que l’on commence à entendre parler de la prévention primaire de la pédophilie, notamment avec l’étude genevoise de Halpérin, Bouvier et Wicky, datant de 1997, la prévention primaire agissant avant tout premier passage à l’acte sur mineur. Une étude menée en 2005 (Hanson and Morton-Bourgon, 2005) a montré que 95% de la totalité des agressions sont perpétrés par des personnes ayant des fantasmes pédophiles sans antécédents et seuls 14% des agresseurs récidivent.7 Il nous paraît alors évident qu’un système efficace requiert la mise en place d’une prévention à tous les niveaux.
Il aura alors fallu attendre de nombreuses années avant d’entendre parler de prévention sur les potentiels agresseurs. Mais cela est resté très discret voire quasiment invisible dans les médias pendant une longue période.
La prévention primaire se focalise donc davantage sur la racine du problème, autrement dit les personnes aux prises avec des fantasmes sexuels déviants envers les enfants, et en contrôlant des facteurs de risque impliqués (et modifiables) dans le processus du passage à l’acte. Soulevant un important tabou, cette approche plus novatrice donne l’opportunité à ces personnes de prendre contact avec des associations, des professionnels de la santé, d’avoir accès à des brochures, des affiches et vidéos d’information sur les mesures existantes, de consulter des sites internet mis à disposition. Cela permet d’aider les gens à risque à bénéficier d’un traitement et d’un suivi, à leur donner la possibilité d’avoir une meilleure qualité de vie et à assurer une bonne intégration sociale. La pédophilie ne se guérit pas et ne se choisit pas. Cependant, il est possible d’apprendre à vivre avec et de savoir gérer ses pulsions.
Elle permet également de diminuer le nombre de délinquants sexuels, de diminuer et prévenir au maximum les atteintes mentales et physiques des victimes et de leurs proches, et apporte donc également un bénéfice économique (coûts médicaux de traitement, système juridique, services apportés aux enfants, etc.).
Malheureusement, très peu de potentiels auteurs viennent consulter d’eux-mêmes un professionnel. Ces personnes se retrouvent le plus souvent face aux intervenants que par la pression des autorités une fois le processus judiciaire entamé, alors soumises à une obligation de soins. Elles auraient probablement pu demander un soutien plus rapidement, mais, par manque de connaissances des structures, des traitements et des lois existants, se retrouvent freinées dans leur appel à l’aide.
De plus, les personnes concernées ressentent parfois un manque de motivation ou de confiance, la culpabilité et la honte les empêchant d’entreprendre ces démarches, sans oublier le déni ou la minimisation de leurs problèmes. Une étude a montré que 40% des participants voulaient se faire aider, mais la majorité a peur de ne pas se faire comprendre, d’être traité sans respect ou jugé, ou de ne pas être dans la confidentialité (Knack & al., 2019).
Campagnes de prévention primaire
Parmi les mesures de prévention établies à ce jour, il est à noter que les campagnes d’information jouent un rôle crucial; bien que peu nombreuses. Ainsi, trois d’entre elles peuvent être mentionnées: le projet de prévention “Kein Täter Werden” , “Stop It Now !” ainsi que “Stop pornographie enfantine sur Internet” élaborées en Allemagne, Angleterre et Suisse respectivement. Bien qu’étant divergentes quant à leurs outils de communication et au public visé, elles cherchent toutes trois à transmettre deux types de propos importants. Le premier, s’adressant au grand public, tente de faire évoluer le regard souvent très stigmatisant vers une meilleure compréhension de cette thématique, et ainsi diminuer les craintes et réactions de rejet. Le deuxième type de message vise les groupes cibles directement afin de les inciter à demander de l’aide. Un site internet et une ligne téléphonique accompagnent généralement ces campagnes, redirigeant alors les personnes concernées. La campagne allemande “Kein Täter werden” dont l’étude porte le nom de “Projet de Prévention Dunkelfeld” a ouvert la voie en 2005. Son but était d’atteindre de nombreuses personnes potentiellement à risque ou ayant déjà commis un passage à l’acte et n’ayant pas été repérées par les autorités dans l’optique de les encourager à suivre une thérapie médicale accompagnée. Pour ce faire, les messages communiqués via des affiches publicitaires et spots télévisés étaient les suivants: “Vous n’êtes pas coupables à cause de vos désirs sexuels mais vous êtes responsables de votre comportement sexuel. On peut vous aider. Ne devenez pas un délinquant.”8 ou encore “Aimez-vous les enfants plus qu’ils ne le veulent ?”. Ainsi, contrairement aux cas connus, cela a permis de révéler cette population invisible. 9
A préciser qu’une certaine réflexion quant à la façon de communiquer ces slogans a été réalisée auparavant afin d’optimiser la réponse à la campagne. Les recommandations suivantes ont été établies: montrer de l’empathie et une certaine compréhension, éviter la discrimination, diminuer la peur de la sanction juridique, garantir l’anonymat et la confidentialité des données, ainsi que réduire le sentiment de culpabilité (Beier & al., 2009).
Il a été démontré par plusieurs études que les personnes à risque de passage à l’acte sur mineur se sentaient concernées par ces mesures préventives et étaient prêtes à se diriger vers diverses structures afin de suivre une thérapie (Schaefer & al., 2010). En menant un tel projet, il devient fondamental d’être en mesure de répondre à ces demandes adéquatement, et d’élargir les services proposés.
La campagne “Stop pornographie enfantine sur Internet” est un autre exemple de prévention. Développée par le service intercantonal de la Prévention Suisse de Criminalité, son but était de faire comprendre aux consommateurs de pédopornographie et leur entourage, le risque de passage à l’acte. Les consommateurs pouvaient trouver des ressources les aidant à gérer leur dépendance. Des brochures, magazines, CDs et vidéos sont des exemples de médiums utilisés pour cette campagne portant par exemple comme slogan “la pornographie enfantine est un crime. Derrière chaque image, une victime…”. Se sentir responsable et assumer ses propres désirs envers les enfants, identifier les mécanismes sous-jacents les poussant au délit (consommation de pornographie enfantine dans ce cas), mettre en place des barrières et trouver des outils pour vaincre les pulsions font partie des objectifs.
Ainsi, bien qu’il soit à ce jour difficile de définir si la pédopornographie favorise le passage à l’acte ou, au contraire, freine les pulsions, il ne faut pas oublier que ce visionnage illégal ne fait qu’alimenter un marché très lucratif et pervers, derrière lequel des mineurs ne cessent de se faire abuser. Cette prise de conscience est importante à mentionner car souvent le consommateur aura tendance à banaliser et oublier le crime commis; d’où l’importance de lui rendre cette part de responsabilité.
Ressources pour le public concerné et les professionnels
Au niveau mondial, seul un faible nombre de structures s’occupant des individus à comportement sexuel déviant existent. Parmi ces ressources, rares sont celles qui s’occupent uniquement et spécifiquement des personnes à risque de passage à l’acte sexuel sur mineurs. Elles les intègrent plutôt en parallèle à la prise en charge par exemple des auteurs avérés, proposant alors une prévention des récidives plutôt que des premiers passages à l’acte. Ces groupes n’étant pas en tous points comparables, il est donc facile d’imaginer que les approches adéquates ne seront pas les mêmes. La convenance des services proposés, s’ils existent, peut donc être questionnée.
La majorité des ressources se situent au Canada; le Groupe Amorce, Ex-Equo, le CIDS (Centre d’Intervention en Délinquance Sexuelle), le CIVAS (Centre d’Intervention en Violence et Agressions Sexuelles) en sont des exemples.
Notons également l’association L’Ange Bleu en France, qui tente d’apporter une meilleure compréhension de son public cible, distinguant d’une part les personnes pédophiles des individus pédosexuels “un pédophile n’est pas nécessairement un pédosexuel et un pédosexuel n’est pas nécessairement pédophile”10 . De plus, cette association propose des groupes de parole réunissant les personnes victimes d’agression, les potentiels auteurs jusque-là abstinents et les pédosexuels avérés. Cette démarche novatrice, toutefois controversée, a pour but de développer une prise de conscience pour éviter le dérapage ou la récidive, dans un esprit d’entraide mutuelle.
Aux Etats-Unis, les associations ASAP et ATSA peuvent être mentionnées. ASAP offre un soutien téléphonique, thérapeutique ou en ligne, à travers la plateforme Virtuous Pedophiles. Elle propose également un questionnaire Sexual Abuse Risk Assessment afin d’auto-évaluer son risque de passage à l’acte. Quant à ATSA, non seulement cette structure s’investit dans la prévention en cherchant à identifier les facteurs de risque menant au passage à l’acte pédophile mais promeut également la recherche dans ce domaine, l’utilisation de traitements et pratiques « evidence-based medicine » et encourage la formation des professionnels par le biais notamment de conférences, cours, et la rédaction du journal Sexual Abuse.
En Suisse, plusieurs centres s’occupent des personnes à risque de premier passage à l’acte. Citons donc le FORIO (Forensisches Institut Ostschweiz) ou l’association ESPAS, rejointe il y a trois ans par MIRA, qui tente d’éviter les actes sexuels sur mineurs en sensibilisant les adultes en contact avec eux dans le cadre de leur travail. Elle propose différentes formations aux centres de sport, loisir, culture, églises, etc., afin d’aider à définir à partir de quel moment un comportement ou rapport à l’enfant peut être considéré comme inadéquat voire comme une agression sexuelle.
Finalement, l’association DIS NO, s’occupe depuis 2014 de personnes aux prises avec une attirance ou fantasmes sexuels déviants concernant les enfants mais n’étant jamais passées à l’acte. Parmi les prestations proposées, se comptent une écoute attentive, divers renseignements, une aide dans les démarches à effectuer ainsi qu’une potentielle redirection vers des thérapeutes formés. Cette association offre une aide à bas seuil, ne disposant pas des compétences cliniques pour effectuer des diagnostics et thérapies. L’association soutient également les proches.
Ainsi, si plusieurs structures existent déjà en Suisse, leur visibilité reste à ce jour insuffisante, les rendant souvent inconnues de leur public cible et également des professionnels de la santé et du social. Il serait donc intéressant de les promouvoir davantage notamment via diverses campagnes de prévention, publicités et informations à large échelle. Pour ce faire, des moyens financiers doivent être sollicités; une affaire qui reste néanmoins difficile étant donné le sujet peu vendeur.
La mise en place de ressources centralisées, tels que les CRIAVS en France, pourrait également être intéressante afin d’apporter une prise en charge spécifique, pluridisciplinaire et davantage adéquate. Il s’agit d’un réseau de services publics rattaché à des établissements de soins et centres hospitalo-universitaires à la disposition des différents professionnels intervenant auprès des auteurs de violences sexuelles. Son but est d’améliorer la prise en charge des auteurs de violences sexuelles par la coordination des différents intervenants, la promotion du travail en réseau, la diffusion des connaissances notamment via diverses formations ou de la documentation, le soutien et le conseil auprès des acteurs.
La prévention et prise en charge d’un délinquant sexuel nécessite la collaboration de tout un réseau et requiert l’intervention d’une équipe pluridisciplinaire (professionnels de la santé, autorités, associations, secteur de l’enseignement et de l’éducation, etc.). Nous pensons donc qu’il serait important d’informer davantage les professionnels, durant leur formation notamment. En effet, les médecins et autres professionnels de la santé par exemple, sont en première ligne pour prendre en charge ces patients : on devrait pouvoir s’adresser à son médecin sans se faire juger et en toute confiance.
Nous jugeons donc essentiel de se concentrer sur la prévention primaire, démontrée comme étant efficace dans plusieurs pays en l’axant peut-être davantage dans les milieux en contact avec les enfants (centres aérés, sportifs, religieux, camps de scout, colonies de vacances, etc.). On pourrait alors imaginer faire passer un test dévoilant de potentiels auteurs parmi les accompagnants, par exemple le questionnaire Sexual Abuse Risk Assessment.
Et lutter contre les préjugés…
Une vision plus globale du problème encourage à mettre de côté nos préjugés de manière à mieux appréhender et comprendre ces situations. Force est de constater que la pédophilie fait l’objet d’une haine et d’un rejet social qui est humainement compréhensible mais pour le moins problématique.
Cette sur-stigmatisation du “pédophile” comme un abuseur avéré est un grand frein à la demande d’aide car elle pousse ces derniers à dissimuler leurs attirances, entravant ainsi grandement leur détection et favorisant donc des passages à l’acte (Jahnke & al., 2014). L’abuseur potentiel aura alors tendance à s’isoler.
La discrimination envers les individus à fantasmes pédophiles s’étend aussi aux professionnels de la santé. Elle pose d’autant plus problème car une attitude de rejet face à un aveu de la part d’une personne pédophile est particulièrement dissuasive et viendra alors entraver l’alliance thérapeutique.
Dans l’idéal, au contraire, cette relation médecin-patient peut permettre de responsabiliser le malade. En effet, beaucoup de consommateurs de pédopornographie par exemple, ont tendance à minimiser ou banaliser leurs actes lors des entretiens thérapeutiques. Éliminer la honte qui plane au-dessus de leurs fantasmes et leur donner un cadre où ils peuvent parler de manière libre sur leurs penchants, permettrait de recevoir des témoignages plus honnêtes à partir desquels un travail pourrait débuter dans l’optique de renforcer leur volonté à ne pas passer à l’acte. Libérer la parole leur permettrait de conscientiser le trouble psychique et donc de mieux reconnaître les signaux d’alerte.
Il faut donc, avec ces personnes, trouver des objectifs qui leur permettent de ressentir l’avantage d’une thérapie (par exemple, diminuer la souffrance ou augmenter l’estime de soi) et de ne pas avoir l’impression de passer un interrogatoire où chaque mot pourrait être réutilisé par la suite à leur encontre, dans une dénonciation par exemple.
Une formation adéquate des professionnels à la prévention dans ce domaine est donc nécessaire.