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Lorsque l'on se retrouve peu stimulé.e, peu actif.v.e, dans des espaces où il ne se passe en apparence rien, nous nous ennuyons et c'est désagréable. Pourquoi ? Que se passe-t-il lorsque l'on s'ennuie ?
La compression du monde
L'ennui est une sensation que nous ressentons face à ce que nous percevons comme "rien". Nous disons "il ne se passe rien", "rien de neuf", "on connaît", etc. Ce "rien" qui s'éternise sous nos yeux, nous le voyons comme banal, connu.
Pourtant, on sait que le monde ne peut pas être sans changement. À tous les niveaux (macroscopique, microscopique, atomique), tout bouge tout le temps. Ce qui fait que malgré cela nous ne voyons rien "changer", c'est que notre cerveau est constamment en train d'effectuer une réduction des perceptions pour ne fournir à notre conscience qu'un ensemble réduit d'informations. Nous ne voyons pas des milliers de points lumineux qui dansent, nous voyons un bus qui passe.
Dans le domaine du traitement de l'information, on nomme cette réduction une "compression". On part d'un volume de données très vaste et on le réduit pour obtenir quelque chose d'assimilable et d'utilisable.
Mais lorsque le niveau de compression est trop fort, nous ne voyons plus que ce que nous connaissons bien. En effet, cette "compression" est apprise. À force de voir passer des bus, nous avons appris à reconnaître le bus, la route et finalement, le passage du bus. Cet apprentissage correspond à la création de systèmes internes de représentation (ou compression) du monde. Chez les Inuits, par exemple, leurs systèmes de "compression" du réel sont beaucoup plus performants pour penser la glace et la neige d'où leur vocabulaire plus large dans ce domaine. Cet apprentissage qui nous permet de comprendre le monde fait donc que notre regard sur ce dernier est très personnel, lié à notre vécu. Dans un sens, on part de notre vécu et en fonction de nos perceptions, on rêve que le monde est tel qu'il est. Ce rêve peut être riche ou pauvre comme nous allons le voir.
Voir, c'est simplifier
De nos jours, les chercheurs en mathématique arrivent à créer des logiciels capables d'effectuer des "compressions" d'images similaires à ce que les humains peuvent faire. Mis en face d'une image (un ensemble de points lumineux), le logiciel est aujourd'hui capable de "voir" le contenu de l'image et d'énoncer: "un bébé qui mange un gateau". Lorsqu'on regarde la magie derrière cette opération (que nous faisons tout le temps), c'est assez incroyable.
En regardant l'image ci-dessous, nous voyons instantanément "un bébé qui mange un gateau". Nous n'avons pas conscience des couches de "compression" qui transforment les points lumineux que nous voyons. Ces couches extraient tout d'abord des lignes, des structures géométriques simples puis des groupes de couleurs et des objets et finalement une interaction cohérente entre ces choses pour que ça raconte une histoire: un bébé mange un gateau (et rigole).
Voici ci-dessous une image tirée des recherches en vision par ordinateur chez google. Ici, on a demandé au logiciel de modifier l'image de départ pour que ça "excite" plus la partie qui voit les courbes et les lignes, une des étapes de la compréhension d'une image. C'est-à-dire qu'au lieu de simplement laisser le système reconnaître une image, on le force à mettre un accent très fort sur une étape, la reconnaissance des courbes et le résultat est assez beau...
Alors l'ennui dans tout ça ? Et bien puisque le réel n'est pas à remettre en cause dans son potentiel infini d'émerveillement, on doit s'intéresser à ce qui fait que notre "compression" du réel produit des résultats si plats et répétitifs. En effet, si on s'imagine regarder passer le bus avec les yeux du "peintre à courbes" ci-dessus, c'est déjà beaucoup moins "ennuyeux".
La question centrale devient donc: qu'est-ce qui fait que parfois notre système d'interprétation de nos perceptions se "grippe" et ne nous montre plus grand-chose du monde ? Ou exprimé autrement: pourquoi pert-on parfois notre capacité à nous émerveiller de tout et de rien ?
Survie et contemplation
Il nous faut comprendre l'efficacité indispensable de cette "compression" du réel: sans elle, on ne peut pas vivre. On ne peut pas s'orienter dans le monde, on ne sait pas se nourrir. La simplification du monde est un outil qui nous aide à vivre.
Lorsque le monde s'offre à nous dans sa nudité première, nous sommes émerveillés de réaliser que les divisions que nous voyons, que les catégories que nous pensons n'existent pas vraiment mais ne sont que des outils de navigation. C'est un état bouleversant, magnifique mais qui ne permet pas de s'orienter dans le monde. Lorsque la neurologue Jill Bolte Taylor a eu un accident vasculaire cérébral, elle s'est retrouvée fortement privée de cette "compression" du monde. Elle en parle extrêmement bien et avec beaucoup d'humour.
Dans ce témoignage, on sent l'importance de ces deux aspects de nous-même: la capacité à composer un numéro de téléphone et à parler mais aussi la paix profonde que procure l'accès à un monde moins connu que certains nomment numineux, capable d'inspirer le sentiment de sacré.
L'ennui et le corps
Alors même que nous recherchons la paix et l'émerveillement, nous passons le plus clair de notre temps dans le stress, en mode "survie" et ainsi coupés de la richesse du monde. Lorsque la nécessité d'être efficace se réduit, souvent nous n'arrivons pas à relâcher notre système de compression du monde et nous nous retrouvons alors soit dans l'angoisse (pensées en boucle) soit dans l'ennui (famine psychique).
Nous devons nous demander pourquoi nous n'arrivons pas à effectuer cette respiration vers la contemplation alors même que la situation le permettrait. Est-ce parce que nous ne savons pas retourner là ? Est-ce parce que nous avons peur de nous perdre ?
Il me semble que lorsque nous essayons d'abaisser notre niveau d'interprétation du monde pour en être à nouveau nourrit, la première chose que l'on rencontre, c'est nous-même dans une forme primitive, difficile à saisir et... effrayante. Ce soi enfoui est effrayant parce qu'il a souvent été caché suite à une blessure ou un événement pénible voire traumatique. Aller à la rencontre de nous-même implique d'apaiser ces blessures. Si l'on essaye d'entreprendre ce chemin du retour vers le monde, nous devons veiller à ne pas créer de nouvelles structures de pensée (interprétations) qui viendraient d'une autre manière nous empêcher d'accéder au numineux, au monde nu.
Souvent, à la première rencontre avec nous-même, nous nous empressons de construire de nouveaux systèmes (je suis ceci, j'ai été cela, on m'a fait ceci). Il faut alors veiller à garder ces nouvelles structures de pensées ouvertes: je suis aussi ceci, j'ai été aussi cela, etc. C'est un effort supplémentaire dans ce chemin déjà semé d'embûches.
Mais il existe des moyens d'avancer qui passent outre ce risque de figement identitaire qui ravive nos capacité de jugement: l'exploration de soi par le corps.
Notre corps est une source incroyable de récits. Il y a les récits de nos blessures certes, mais il y a aussi le récit de toute notre histoire biologique. Par l'écoute du corps, on peut sentir nos filiations reptiliennes, la danse "dinosauresque" de nos os, l'hallucination pulsante des amibes. Chaque partie du corps nous parle du génie vivant qui nous a modelé. Ce vivant quasi universel en-dedans est une source de joie, de vitalité et de créativité énorme. Et surtout, il n'y a aucune incitation au jugement ou au figement dans cette écoute. On est pas en train d'écouter "soi", on écoute la vie au-delà et à travers nous.
Alors même que notre voix chante, on la perçoit au sein du choeur et c'est très rassurant.
De l'ennui à l'émerveillement
Alors comment passe-t-on de cet état de sur-compression du monde à ce regard enfantin, émerveillé ? Comment voyager vers cette écoute du primitif, de l'originel en nous ?
Comme expliqué ci-dessus, le voyage vers le monde est facilité lorsqu'il se fait en lien avec le corps parce que ça ne stimule pas nos systèmes de jugement. Mais ce n'est pas n'importe quelle exercice physique qui produira ces bienfaits: on peut bouger corporellement tout en étant coupé du corps. Il faut cette alliance entre mise en mouvement du corps et écoute de ce dernier. Dans ce domaine on peut citer le yoga (yin yoga en particulier surtout au début), le chant, certaines formes de chamanisme ou d'altération de conscience, certains arts martiaux, certaines formes de danse et toute activité qui implique une écoute attentive du corps, idéalement une écoute créative. En effet, c'est lorsque l'on rêve, lorsqu'on implique notre imaginaire que l'on créé de nouvelles structures de pensée et qu'on ouvre ainsi des portes perceptives.