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Le prince Eugène de Savoie est resté célèbre, dans l'histoire de l'Europe: grand capitaine, il arrêta les Turcs à Vienne à la fin du XVIIe siècle. On sait moins qu'il combattit toute sa vie, sous la bannière de l'Empereur germanique - les Habsbourg -, la France de Louis XIV. Contre ce roi, de fait, il avait des griefs personnels, comme il l'explique dans l'introduction qu'il a donnée à ses mémoires, réédités dernièrement par les éditions Anatolia.
J'en parle parce que l'éditeur, l'excellent Samuel Brussell, m'a demandé de préfacer ces mémoires, en tant que membre de l'Académie de Savoie. Je l'ai fait de bonne grâce, en présentant jusqu'au style du valeureux prince, qui est très bon: quand on lit ces mémoires pleins d'humour et d'esprit chevaleresque, on entre vraiment dans le cœur de la guerre telle qu'elle pouvait être menée au temps des rois. Et puis le prince Eugène avait l'âme de ces chevaliers des temps anciens qui méprisaient aussi bien l'amour des femmes que les vengeances mesquines, la méchanceté ordinaire, les médisances; sa vengeance à lui était sainte et sacrée: il avait juré de rétablir son honneur bafoué par le roi de France.
Il n'était par ailleurs pas assez bigot pour être attaché à une religion ou à une autre, et il n'a jamais combattu la Sublime Porte par haine de l'Islam, estimant même que les Turcs avaient souvent conservé intactes des mœurs militaires issues de l'ancienne Rome; mais il ne manquait pas assez d'esprit non plus, disait-il, pour s'en prendre à l'essence même des religions. Il lisait volontiers Bossuet et Fénelon, ou les pièces classiques d'inspiration sacrée.
Je conseille à tous les bons esprits qui se sentent un lien avec l'ancien Saint-Empire de se procurer ce livre et de le lire. Il propose une vision alternative de l'histoire qu'on n'a que rarement en français - langue que je crois dominée par le point de vue de Versailles même après 1789.