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Le Pape se porte de mieux en mieux, Dieu merci. Il veut donner la bénédiction le jeudi saint, et ira pour cela à Saint-Pierre.
Le duc de Barwick est ici, et se fait estimer de tout le monde; plusieurs cardinaux m'en ont parlé fort avantageusement. Il serait bien à souhaiter que ce pays-ci fût plus touché qu'il ne l'a été jusqu'à cette heure, du malheureux état des affaires de la religion en Angleterre, et qu'on fût plus sensible pour un roi (a) qui a tout quitté pour Jésus-Christ.
Je ne souhaite plus ici que l'arrivée de l'ambassadeur pour tout ce que vous savez. Tout le plus que se puisse retarder mon départ d'ici sera la fin de mai ou le premier de juin, à moins que vos ordres ne m'arrêtent; mais j'espère que vous serez aussi aise que je parte que moi-même.
Je me porte bien, Dieu merci.
J'ai oublié de vous parler par mes dernières lettres, sur un écrit qu'on dit avoir été composé en faveur de M. de Paris contre l'écrit injurieux qui fut brûlé par main de bourreau il y a quelque temps, et dont on dit qu'on arrête la publication (b) ; on dit aussi que c'est vous qui avez conseillé qu'on ne le publiât pas encore. Je sais que les Jésuites font une espèce de petit triomphe de cela, disant que cet écrit est fondé en raisons et qu'on ne peut écrire contre. Ayez la bonté de me mander ce qui en est.
Il est arrivé ici, je ne sais par où ni comment, peut-être par le courrier du cardinal de Bouillon, la Réponse de M. de Cambray à vos Passages éclaircis et au Théologien. Cet homme a le diable au corps. Celui qui me les devait donner les a donnés au P. Roslet, qui devrait bien les envoyer à M. de Paris.
Je n'ai pu m'empêcher d'avoir la curiosité de lire ce que vous avait écrit le P. Augustin. J'avoue que j'ai été plus que surpris de la nouvelle qu'il vous apprend de l'abjuration de ce seigneur (c). Je le connais particulièrement. Nous avons parlé souvent de religion: je lui ai fait lire votre livre de l'Exposition. Il est très-doux et honnête homme ; mais je l'ai cru jusqu'à cette heure très-éloigné de se faire catholique. J'ose dire que si je le voyais, je ne le
(a) Jacques II. — (b) Il s'agit sans doute du Problème ecclésiastique. — (c) La lettre manque, et l'on ne connait pas ce seigneur.
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croirais pas, sachant ce que je sais. Je suis persuadé que le P. Augustin se trompe là-dessus, comme sur toutes les particularités qu'il vous écrit de Fabroni, etc. Ne parlez pas de cette abjuration ; car si elle est vraie, ce que je saurai bientôt, ce serait un jeune homme perdu absolument, quant à sa fortune, s'entend ; c'est le plus riche particulier d'Angleterre. Sa famille est ennemie jurée de celle du roi Jacques, qui a fait mourir son père.
Remarquez un peu si on n'ouvre pas mes paquets; je me défie de Rouillé de Lyon, qui est pour le cardinal de Bouillon.
Je vous mets en particulier ce qui se passa entre le Pape et moi au sujet de Madame de Maintenon, pour en faire l'usage que vous jugerez à propos. Le Pape m'a dit qu'il ne doutait point que Madame de Maintenon n'eût eu une grande joie du jugement. Il me demanda là-dessus d'où était venue la grande amitié de Madame de Maintenon pour M. de Cambray, et comment cela avait changé. Je vis bien ce qui lui faisait me parler ainsi ; je crus être obligé de lui bien expliquer les raisons d'estime que toute personne pieuse et d'esprit pouvait avoir eues de M. de Cambray, qui avait trompé tout le monde, et vous tout le premier ; et lui fis en même temps remarquer la providence particulière de Dieu pour la France et pour son Eglise, qui n'avait pas permis qu'une personne comme Madame de Maintenon se laissât entraîner, comme une infinité d'autres avaient fait, à l'éloquence de M. de Cambray et à la confiance qu'elle avait en lui et en l'estime qu'elle en faisait : ce qui marquait dans cette personne non-seulement un discernement infini, mais manifestement la main de Dieu qui la soutenait, et son esprit qui l'éclairait. Je lui racontai là-dessus les efforts que cette personne avait faits pour ramener M. de Cambray, l'accord qui avait été là-dessus entre vous, et l'inutilité de tous ses engagements ; enfin peu à peu l'aveuglement de cet homme, jusqu'à en venir à donner au public, comme une chose sainte, des maximes infernales. Je n'ai pas oublié ce qu'on avait fait jusqu'à son éloignement, pour le faire rentrer dans la bonne voie, et son obstination et, si je l'ose dire, son orgueil qui était l'unique cause de sa perte, sans compter son ingratitude envers ses véritables amis et ses bienfaiteurs. Je m'aperçus que
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cela fit impression sur Sa Sainteté et lui donna de l'indignation pour M. de Cambray, pour lequel il était prévenu au-delà de tout ce que je puis vous en dire. Il se mit à me louer Madame de Maintenon, sa prudence, son esprit et sa modestie. Il ne me fut pas difficile de dire ce qu'il convenait sur une aussi belle matière. Il est vrai pour moi que quand je fais réflexion à tout ce que j'ai vu, j'admire principalement sur le sujet de Madame de Maintenon la providence toute particulière de Dieu, qui l'avait sans doute réservée pour être le protecteur des bons évêques et de la véritable piété.
LETTRE CDLXXXVI. MÉMOIRE Présenté au roi le 18 avril 1699, au sujet des assemblées provinciales projetées par Sa Majesté.
Le concile de Trente, dans sa session XXIV de Reformatione, ch. II, jugeant à propos de rétablir l'usage des conciles provinciaux, qui avait été interrompu, ordonna à tous les métropolitains de les convoquer de trois en trois ans.
En exécution d'un décret si utile pour la réformation de l'Eglise, M. le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, tint à son retour de Trente un concile de sa province en 1564, dans son église métropolitaine.
On en a tenu depuis un second à Reims, un à Rouen, deux à Bordeaux, un à Tours, un à Bourges, un à Aix, un à Toulouse.
Le dernier de ces conciles provinciaux est le second de Bordeaux, qui fut assemblé en 1624 ; tellement qu'en soixante ans on en a tenu neuf en France.
M. le cardinal du Perron, archevêque de Sens, assembla à Paris en 1612 Messieurs les évêques de sa province, pour la condamnation du livre du docteur Richer.
M. l'archevêque d'Aix tint, dans la même année, une pareille assemblée de sa province pour la même raison.
Ces deux dernières assemblées tenues pendant la minorité de Louis XIII, eurent la même forme que celles qu'on projette de convoquer aujourd'hui.
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Aucuns commissaires de nos rois n'ont été présents aux séances des conciles provinciaux, ni des assemblées dont on vient de parler.
On ferait donc une chose nouvelle, si l'on prenait le parti d'en envoyer dans les assemblées dont il s'agit aujourd'hui.
D'ailleurs qu'est-ce que ces commissaires y feraient ? Ils n'y seraient pas pour y délibérer avec nous, ni pour nous aider de leurs lumières : ils ne pourraient donc passer que pour des inspecteurs envoyés par le roi, afin de nous contenir pour ainsi dire dans notre devoir ; comme si Sa Majesté se défiant de ceux de notre Ordre, croyait devoir nous faire tous veiller par des laïques, et ne pouvoir s'assurer de notre fidélité qu'avec cette précaution, qui nous déshonorerait dans l'esprit des peuples et avilirait notre ministère dans nos diocèses.
Je dis plus : car j'ose avancer que cette nouveauté empêcherait le bien que le roi veut faire, et ferait une plaie mortelle à nos libertés qu'il a pourtant un véritable intérêt de maintenir contre toutes les vaines prétentions de la Cour de Rome.
Sa Majesté croit que pour étouffer dans ses Etats la doctrine erronée et pernicieuse du livre de M. de Cambray, elle doit procurer la publication du jugement que le Pape vient de rendre contre ce livre. On convient que cette publication est nécessaire, et qu'elle sera très-utile ; mais il faut tabler sur nos maximes, suivant lesquelles un jugement du Pape en matière de foi ne doit point être publié en France, qu'après une acceptation solennelle de ce jugement faite dans une forme canonique, par les archevêques et évêques du royaume. Une des conditions essentielles à cette acceptation, est qu'elle soit entièrement libre. Passerait-elle de bonne foi pour l'être, si les peuples voyaient des commissaires du roi dans nos assemblées ? Peut-on nier que leur présence n'y portât un air de contrainte, qu'on ne manquerait pas d'alléguer quelque jour pour donner atteinte à tout ce qu'on y fera ?
Le roi voudrait-il en pareille matière ordonner, sans aucune nécessité, une nouveauté de cette conséquence et si affligeante pour le premier Ordre de son royaume, composé de prélats ses sujets, tous aussi attachés à son service et à sa personne sacrée
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qu'ils le doivent être par leur état et par leur reconnaissance, et dont Sa Majesté n'a jamais eu lieu de soupçonner la fidélité?
L'exemple que le roi donnerait en cette occasion serait d'autant plus dangereux, que ses successeurs, même les plus sages, croiraient pouvoir en toute sûreté régler leur conduite sur tout ce qu'ils verraient avoir été pratiqué dans le long et glorieux règne de Sa Majesté. Ainsi l'Eglise qui est libre courrait risque par cet exemple, dont on pourrait abuser dans les siècles à venir, d'être asservie contre l'intention du prince incomparable, qui lui donne tous les jours des marques si éclatantes et si effectives de sa protection.
LETTRE CDLXXXVII. BOSSUET A SON NEVEU (a). A Meaux, ce 19 avril 1699.
Je n'ai reçu par l'ordinaire qu'une lettre de M. Phelippeaux, du 31. Je commencerai celle-ci par le mandement latin et français de Monseigneur l'archevêque de Cambray, que nous vous envoyons, et je vous dirai les réflexions qu'on a faites dessus.
Tout le monde a remarqué d'abord qu'il ne dit pas même que le livre soit de lui; il s'en est désapproprié, et il a écrit en quelque part dans un de ses livres imprimés, qu'il n'y prenait aucune part. Madame Guyon en a aussi usé de même. On est encore plus étonné que, très-sensible à son humiliation, il ne le paroisse en aucune sorte à son erreur, ni au malheur qu'il a eu de la vouloir répandre. Il dira, quand il lui plaira, qu'il n'a point avoué d'erreur ; et il lui sera aussi aisé de s'excuser qu'il l'a été à Madame Guyon. Car encore qu'il ne puisse pas se servir du prétexte de l'ignorance, il n'en manquera jamais. La clause de son mandement, où il veut qu'on ne se souvienne de lui que pour reconnaître sa docilité supérieure à celle de la moindre brebis du troupeau, n'est pas moins extraordinaire. Il veut qu'on oublie tout, excepté ce qui lui est avantageux. Enfin ce mandement est
(a) Revue et complétée sur l'original.
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trouvé fort sec, et l'on trouve qu'il n'a songé qu'à se mettre à couvert de Rome, sans avoir aucune vue de l'édification publique. Les rétractations qu'on a dans l'antiquité, et entre autres, celle de Leporius (a) dressée par saint Augustin, sont d'un autre caractère.
Avec tout cela je crois que Rome doit être contente, parce qu'après tout l'essentiel y est ric-à-ric, et que l'obéissance est bien étalée. Il faut d'ailleurs se rendre facile pour le bien de la paix à recevoir les soumissions, et à finir les affaires. Ainsi ces réflexions seront pour vous et pour M. Phelippeaux seulement ; mais je serai bien aise que tous deux vous vous rendiez attentifs à ce que diront de delà les gens d'esprit.
Il est grand bruit de l'éclat de M. le cardinal de Bouillon contre vous (b). M. de Paris, en mon absence, a pris votre parti. Je serai samedi prochain à la Cour, à son retour de Marly. Il ne faut être en peine de rien : vous avez satisfait à votre devoir en nous avertissant, le reste ne roule point sur vous. Il est constant par trop d'endroits, que M. le cardinal de Bouillon se déclarait avec un excès qu'on ne pouvait pas dissimuler. Dans une affaire de la nature de celle-ci, comme il s'agissait de la foi et du tout pour la religion, la mollesse ou la complaisance serait un crime; et M. le
(a) La rétractation de Leporius, moine des Gaules, condamné par Procule, évêque de Marseille et par quelques autres évêques des Gaules, est en effet un modèle digne d'être proposé à tous ceux qui auraient eu le malheur d'errer dans la foi. Les erreurs de Leporius roulaient sur le mystère de l'Incarnation, et tendaient à introduire deux personnes en Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'il établissait le nestorianisme, avant même que Nestorius eût enfanté son hérésie. Instruit par les leçons de saint Augustin, auprès duquel il s'était réfugié, et touché des exhortations de ce charitable pasteur, il voulut réparer le scandale qu'il avait donné, en confessant dans l'amertume de son cœur ses égarements. Il dit entre autres choses, dans sa rétractation : Quid in me primùm accusem nescio; quid in me primùm excusem non invenio... Sic imperitia et superbia, sic stulta simplicitas cum persuasione noxia, sic fervor cum intemperantia, sic, ut veriùs dicam, cum sui diminutione debilis fides, simul in me omnia recepta viguerunt, ut tôt et tantis simul sit et obedisse confusio, et hœc eadem ab animo potuisse cedere mihi stupenda gratulatio.
On peut voir la rétractation de Leporius dans Cassien, de Incarnat. Dom. lib. I, cap. 4; dans les Conciles des Gaules, du P. Sirmond, tom. 1, p. 52; aussi dans saint Augustin, tom. II, Epist. CCXIX, p. 811.
(b) Le cardinal de Bouillon faisait un crime à l'abbé Bossuet, comme on l'a déjà vu, d'avoir envoyé à Paris M. Madot, pour y porter le bref. Les lettres postérieures apprendront les suites de cette tracasserie. (Les édit. )
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cardinal de Bouillon dans son cœur, ne vous sait pas mauvais gré de n'y être pas tombé. Je sais que vous ne perdrez aucune occasion de lui rendre vos respects, et de l'apaiser, s'il se peut, avant votre départ. Je souhaite toujours que ce départ soit dans le temps que vous avez destiné.
Je n'ai pas encore de réponse de la Cour sur ce que j'y ai mandé pour votre Indult. Il faut attendre que j'y sois pour agir moi-même. Il s'agissait principalement de faire agir M. l'ambassadeur ; mais comme il a la goutte à Monaco, on ne croit pas que vous l'ayez sitôt qu'on pensait.
Je souhaite que mes lettres à MM. les cardinaux Casanate, d'Aguirre et Spada soient rendues, et que vous leur ayez bien fait mes compliments sincères et respectueux.
Vous entendrez bientôt dire qu'on aura fait pour la nouvelle constitution tout ce qu'il y a de plus fort, avec tout le respect possible pour Rome, en conservant tous les droits de l'épiscopat, comme on fit dans l'affaire de Jansénius.
On dit, mais en termes généraux, que M. le nonce nous veut accommoder avec M. de Cambray. Nous verrons ; et assurément je ne souffrirai pas d'égalité.
La paresse plutôt que l'incommodité, me fait écrire d'une main étrangère. Du reste j'ai fait tout l'office tant du jeudi saint que d'aujourd'hui, en me dispensant des matines et de prêcher.
LETTRE CDLXXXVIII. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). Rome, ce 21 avril 1699.
Je reçus mercredi, 15 de ce mois, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles le 30 mars, et dans le moment M. Phelippeaux fit retenir date pour lui pour le bénéfice que vous savez. Je ne doute pas qu'il ne vous en écrive et remercie aujourd'hui. La chose sera difficile ; mais je n'y oublierai rien de mon côté, et j'emploierai tout ce que je saurai pour
(a) Revue et complétée sur l'original.
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tâcher qu'il puisse profiter de la grâce que vous voulez bien lui faire. Il arriva le mardi 14 un courrier extraordinaire dépêché pour bénéfice. On ne peut pas encore savoir si quelque religieux aura pris date par ce courrier. Votre lettre du 2 avril venue par le courrier de M. le cardinal de Bouillon, qui arriva, comme vous l'avez vu par ma dernière lettre, le samedi 11 de ce mois, ne m'a été rendue que le vendredi saint, 17 de ce mois ; M. le cardinal de Bouillon n'ayant pas voulu qu'on portât plus tôt le paquet adressé au correspondant de M. Chabéré. Si cette lettre m'a voit été rendue plus tôt, la date de M. Phelippeaux serait certainement antérieure à toute autre. On aura l'œil à tout cela, et on fait toutes diligences nécessaires.
Rien ne manque à ma joie, puisque je vois que le roi, vous et tout le monde en France continue à être content de la décision de plus en plus. Cela donne ici une joie incroyable au Pape plus qu'à personne.
J'allai samedi, comme il me l'avait ordonné, lui rendre compte de ce que vous m'écriviez. Je lui lus les articles de votre lettre du 30, qui pouvaient lui faire plaisir ; et eus sur le passé, sur le présent et sur l'avenir, par rapport à M. de Cambray, une conversation aussi consolante pour moi et pour vous qui se puisse. Le saint Père est à présent très-persuadé qu'il n'y a que l'amour de la vérité et de la religion, et la nécessité de réprimer une secte naissante en France, qui vous ait fait élever contre M. de Cambray, et qui vous ait obligé à faire tout ce que vous avez fait. Il vous donna toutes les louanges que vous méritez. Il me dit que c'était M. de Cambray qui avait voulu se perdre, et troubler le repos de l'Eglise, en refusant toutes les voies de douceur et toutes les conférences que vous lui aviez proposées, et en continuant à écrire avec l'emportement et l'obstination qu'on lui voyait jusqu'au bout. Il espère néanmoins qu'il obéira, et prend pour une bonne marque ce qu'on sait qu'il dit à son peuple le jour de l'Annonciation.
Je lui ai lu l'article de votre lettre du 30 et du 2 avril. Il a grande impatience de savoir que son nonce ait rendu au roi le bref en forme. Il me répéta qu'il était très-fâché que ce ne fût
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pas une bulle, qu'il en aurait donné cent pour une ; mais qu'on ne lui en avait pas parlé, et qu'on ne lui avait pas fait faire réflexion là-dessus. Il fut très-content de ce que je lui dis, que le roi et les évêques étaient très-disposés à autoriser un bref qui contenait une décision si belle et si importante pour l'Eglise. Je crus ne devoir pas assurer positivement qu'on trouverait bien les moyens de le faire, et qu'on passerait par-dessus les formalités, afin de laisser la liberté de faire ce qu'on jugera plus à propos sur les lettres du 17 mars, où vous verrez les dispositions de ce pays-ci au cas qu'on veuille une bulle. Ce n'est pas une chose nouvelle qu'on change un bref en bulle. On m'a assuré que la condamnation de Molinos se fit d'abord par un bref; je l'ai cherché, je ne l'ai pas trouvé. Enfin tout ce que vous ferez sera bien fait; et je suppose que si on trouve les moyens d'autoriser ce bref, ce ne sera pas aux dépens ni de l'autorité royale et épiscopale, ni des libertés et usages du royaume.
Au reste on ne peut pas me donner plus de témoignages de bonté et, si je l'ose dire, d'amitié, que fit Sa Sainteté. J'en fus d'autant plus aise, que je craignais que la manière forte avec laquelle j'avais été obligé de lui parler très-souvent, n'eût fait quelque mauvaise impression contre moi ; mais je puis assurer à présent que non. Tout au contraire il me paraît que reconnaissant de jour en jour la vérité de tout ce que je lui disais, et la fausseté de tout ce que disaient nos adversaires, et voyant dissiper les nuages qu'on lui avait fait appréhender qui ne se formassent par cette condamnation; il me paraît, dis-je, qu'il est plus content de moi et de mon procédé que je ne le mérite. Vous croyez bien que je fais mon devoir auprès des cardinaux.
Le cardinal Casanate est plus aise qu'aucun, qu'on soit content en France de la décision et de son procédé. Je l'ai vu ce matin; il est fort scandalisé et des derniers livres de M. de Cambray, et de ce qui lui en revient. Il appréhende bien que sa soumission ne soit extérieure et forcée ; et il m'a dit franchement ce matin qu'il était bien dangereux de laisser M. de Cambray dans le poste où il est, et qu'il ne doutait point que le roi n'y mît ordre. Vous pouvez compter qu'il vous estime et vous aime véritablement.
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Le cardinal de Bouillon continue à paraître peu content de ce qu'on a fait ici, et de la joie de tout le monde. Il dit qu'il croit que M. de Cambray se soumettra extérieurement, mais qu'avant deux ans on verra le feu rallumé de plus belle, et qu'on a mis un méchant emplâtre à cette plaie. Ce cardinal se fait mépriser et moquer de lui. Il est peu content de la Gazette de France du 28, sur deux articles. Le premier, qui regarde l'ambassadeur de l'empereur, qu'il n'alla que deux cardinaux à la fête que ce ministre donna. Il s'imagine par là que le gazetier l'a voulu taxer comme étant l'un de ces deux cardinaux par son silence sur cela. Le second, sur ce qu'il dit du cardinal Casanate. Il prétend prouver par cet article, qu'il suppose venir de mes relations, qu'elles sont fausses et peu exactes, et dit que jamais le cardinal Casanate n'a été nommé par le Pape d'abord, bien qu'il fût destiné in petto : et c'est précisément ce que j'ai toujours mandé, si vous vous en souvenez, quoique Monseigneur Giori et bien des gens bien informés m'aient toujours assuré que ce cardinal avait été nommé d'abord avec les deux cardinaux théologiens. Vous vous souviendrez que je vous envoyai une lettre de Monseigneur Giori, qui le marquait précisément, et que je vous écrivis en même temps que jele croyais bien destiné, mais qu'il n'y avait rien de déclaré là-dessus. Ce qui est de vrai, c'est que le cardinal Spada avait dit au cardinal Casanate que le Pape l'avait destiné à cela. Voilà les bagatelles qu'on prétend relever.
J'ai jugé à propos de faire parler au cardinal de Bouillon, qui a jugé à propos aussi de nier ce qu'on lui avait fait dire sur mon sujet. J'ai donc été chez lui à l'ordinaire, et il n'a été question de rien. Je suis bien aise que cela soit comme cela. M. le cardinal de Bouillon n'osera jamais avoir aucun éclaircissement sur rien avec moi.
Le mystère du vœu cacheté est une autre petite finesse qui ne réussira pas (a). Le P. Roslet ne m'en avait rien dit. Je lui en parlai
(a) M. Phelippeaux dit dans sa Relation, partie II, p. 227 : « Au retour de la congrégation où le décret fut arrêté en présence du Pape, le cardinal de Bouillon, voyant tout désespéré, eut alors recours à une nouvelle ruse. Il manda le P. Roslet, avec ordre d'apporter son cachet; il lui fit voir un assez gros paquet tout plié, lui disant que c'était son vœu qu'il voulait envoyer au roi, auquel il ne croyait pas qu'il dût déplaire, non plus qu'aux évêques, puisque, si on l'avait suivi, on aurait entièrement coupé la racine du mal. Il scella ce paquet du cachet du Père et du sien, qu'il lui donna à garder jusqu'à ce qu'il le lui demandât. Belle finesse, comme si on n'avait pu faire un vœu exprès pour le roi, tout différent de ce qu'il avait dit dans les congrégations ! Voilà le caractère de l'homme qui se flatte de duper tout le monde par de si pitoyables ruses. »
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avant-hier, comme le sachant de Rome. Il me dit que le cardinal de Bouillon lui avait demandé le secret, qu'il n'était pas vrai qu'il eût mis son cachet avant la condamnation, puisque ce fut après le décret signé par le Pape ; du reste qu'il n'avait eu aucune connaissance de ce que cet écrit contenait. Vous ne me mandez point si vous avez vu cet écrit. Il a pu être envoyé au roi par le courrier extraordinaire qui a porté le bref. On a fort bien répondu à cela et suivant la vérité.
Je n'entends pas bien la difficulté qu'on fait sur ce que le bref n'est pas adressé aux évêques. Ne suffit-il pas qu'il le soit au roi, et que le roi l'adresse après à qui il veut ? La lettre de M. de Cambray à M. le nonce marque bien l'état de l'esprit du personnage.
Ce qu'on fait dire au cardinal d'Aguirre n'est pas vrai.
Je parie que le P. Dez voudra persuader à présent qu'il a toujours condamné le livre des Maximes.
Le cardinal Nerli a raconté à M. le cardinal Casanate et au cardinal Marescotti, la manière dont il avait traité le général des Jésuites.
Le pauvre P. Roslet a été ces jours passés considérablement incommodé de la poitrine, mais il se porte mieux à présent.
Si M. de Monaco ne venait pas ici avant la fin de mai, cela rom-proit bien mes mesures sur tout. Mais quoi qu'il puisse arriver, je prendrai ma résolution d'après ce que vous me manderez.
M. le cardinal de Bouillon a résolu de faire récompenser ici tous ceux qui se sont déclarés pour M. de Cambray, et il commence par Zeccadoro, pour qui il veut absolument obtenir des grâces du Pape ; et pour cela il emploie le nom du roi. Cela serait d'un bien pernicieux exemple. Les évêques et le roi, en cette occasion, n'ont pas eu un plus grand ennemi. Je l'ai trouvé partout dans mon chemin, et puis rendre un témoignage assuré. Le cardinal de Bouillon a aussi résolu d'empêcher le procureur
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général des Augustins d'être général. Il n'y a rien ici que l'assistant de France ne fasse contre lui : il veut révolter tous les François de Rome. L'ambassadeur n'arrivera pas assez à temps pour leur parler, avant qu'ils aillent à Boulogne où se tient le chapitre général dans le mois de mai. Il faudrait que M. l'archevêque et les ministres trouvassent quelque moyen d'envoyer leurs ordres en droiture à Boulogne sur cela, au moins qu'ils parlassent aux supérieurs à Paris d'une manière à se faire obéir.
LETTRE CDLXXXIX. BOSSUET A SON NEVEU (a). A Paris, ce 27 avril 1699.
Je ne vous annoncerai point de lettres reçues. Il n'est point venu d'ordinaire, et l'on croit qu'il a manqué, pour cette fois, par quelque accident qui ne m'est point connu.
Je ne puis mieux vous instruire de ce que le roi a résolu pour la réception de la Constitution, qu'en vous envoyant la lettre de Sa Majesté à M. de Paris (b). Il y en aura une pareille à tous les métropolitains. Celle de M. de Paris lui a déjà été adressée, et il nous a convoqués pour le 13 mai. Tout se fera respectueusement, de la manière la plus convenable.
Le tour qu'on prend de n'expédier les lettres patentes qu'après l'avis des évêques, est tout à fait ecclésiastique; et jamais rien n'aura été reçu avec plus de solennité. Vous verrez par la lettre du roi qu'on tient M. de Cambray pour bien soumis ; et on le doit, afin qu'on voie l'affaire finie. Sur ce fondement, on lui adressera la Constitution, comme aux autres métropolitains, avec une très-légère différence.
(a) Revue sur l'original. (b) Cette lettre se trouve parmi les pièces relatives à l'assemblée du clergé tenue en 1700 ; voir vol. XX, p. 505.
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LETTRE CDXC. L'ABBÉ BOSSUET A SON ONCLE (a). A Rome, ce 28 avril 1699.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Versailles, du 6 de ce mois. Vous aurez vu dans toutes mes lettres à qui l'on s'en doit prendre, si l'on a négligé ici tout ce qui allait à rendre la chose complète. On a voulu tout affaiblir ; et par la précipitation extrême des derniers jours, on m'a ôté les moyens de remédier à ce qui manque. Mais il est inutile de répéter ce que vous savez déjà. Venons à ce qui se passe.
Samedi dernier, après avoir reçu les lettres, j'allai d'abord chez le cardinal Spada qui avait reçu les dépêches de M. le nonce ; ainsi je ne lui appris, je pense, rien de nouveau, en lui lisant les articles de votre lettre, qu'il était bon qu'il vît. Je lui fis bien remarquer ce qui regarde les défenses d'écrire. Il excusa là-dessus M. le nonce et les ordres qu'il avait reçus, disant qu'on ne prétendait rien défendre, mais seulement qu'on croyait que rien n'obligeait encore à écrire, et qu'on souhaitait la paix, si cela était possible. Je fis bien valoir vos sentiments de douceur et de charité, auxquels vous ne donneriez point de bornes ; votre intention et celle des bons évêques étant seulement de faire régner et triompher doucement et modestement, sans mêler la moindre insulte envers la personne de M. de Cambray, la vérité et l'autorité du saint Siège, ce qu'on ne trouvera jamais mauvais ici, au contraire. Ce qui obligea seulement de faire écrire sur ce sujet à M. le nonce, c'est la terreur qu'on inspirait ici de M. de Cambray et de sa puissante cabale ; mais ils se rassurent de jour en jour, et c'est à quoi je tâche de ne rien oublier.
Sur la bulle, on répond toujours la même chanson, qu'on n'y a pas pensé, et qu'il n'y a eu aucune mauvaise intention là-dessus. Sur le bref particulier au roi, M. le cardinal Spada avoue qu'on aurait mieux fait, et que c'est faute d'y penser et d'y faire penser.
(a) Revue et complétée sur l'original.
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Pour ce qui regarde la notification à M. de Cambray, qu'on a cru qu'il suffisoit que le Pape lui-même en eût donné connaissance, et fait à part son agent ici. Qu'on avait pensé à lui écrire là-dessus, mais on avait eu peur de s'engager par là, et de faire quelque chose trop avantageux pour lui, la circonstance étant délicate, et moi-même je lui avais témoigné que cela me paraissait dangereux. Il est vrai que je lui représentai qu'il me paraissait peu honorable au Pape d'écrire, comme les partisans de M. de Cambray le voulaient, à cet archevêque, pour l'exhorter de se soumettre. Mais cela n'empêchait pas de donner des ordres au nonce en France, de lui notifier ce qui avait été fait. Ils voient bien leur négligence, et c'est assez qu'ils la sentent. Comme vous prétendez suppléer à tout, et que ni le roi ni les évêques ne demandent rien de ce côté-ci, j'ai seulement rendu compte de la bonne volonté des évêques et de leur respect pour le saint Siège.
M. le cardinal Spada alla chez le Pape, et lui rendit compte de ses dépêches et de ma conversation. Sa Sainteté me fit appeler, sachant que j'attendais sa commodité. Aussitôt que Sa Sainteté me vit, elle ne me laissa pas le temps de parler, et commença à me demander de vos nouvelles : Comment se portait ce grand évêque, ce défenseur de la foi, etc.? mais dans les termes les plus forts que vous puissiez jamais vous imaginer, jusqu'à me dire que votre conservation et votre santé étaient nécessaires au bien de l'Eglise ; qu'il priait Dieu continuellement pour vous, et vous portait dans son cœur, etc. Après quoi il me demanda ce qu'on disait en France ; si on continuait toujours à être content. Je lui dis ce qu'il fallait là-dessus, l'assurant d'un parfait contentement quant au fond. Sur les formalités je lui représentai avec respect ce qu'on avait fait et ce qu'on aurait pu faire. Il me demanda ce qu'on souhaiterait qu'il fît; sur quoi je lui répondis que je ne sa-vois pas les ordres que pouvait avoir M. le cardinal de Bouillon, mais qu'il me paraissait par les lettres de M. de Paris et de vous, qu'on espérait trouver les moyens de ne pas laisser tomber à terre un décret inspiré par le Saint-Esprit, sans fatiguer davantage Sa Sainteté. Je ne laissai pas de lui représenter de quel poids aurait été une bulle, comme celle qui fut faite sous Innocent, de Baïus,
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sans la moindre contradiction, et au grand honneur du saint Siège et de son autorité. Sa Sainteté me parut vraiment affligée de n'en avoir pas fait autant : et après m'avoir dit que c'était principalement à certaine personne à l'en avertir, voulant sans doute parler du cardinal de Bouillon, elle me dit, en riant, qu'elle avait aussi envie de s'en prendre à moi ; qu'à la moindre instance que je lui eusse faite là-dessus, elle l'aurait fait faire. Sur quoi je pris la liberté de lui dire que j'avais bien d'autres choses à penser en ce temps-là, qu'à des formalités sur lesquelles je ne croyais pas qu'il y eût la moindre difficulté; que j'avoue que je ne pensais qu'à sauver l'essentiel, et représenter là-dessus à Sa Sainteté que je voyais attendrie par la cabale ce qui convenait à sa gloire, à celle du saint Siège, à l'état de la France et aux intentions du plus grand et du plus pieux roi du monde. Qu'avec cela je la suppliai de se souvenir que toujours je lui avais parlé de bulle, qu'Elle-même m'en avait toujours parlé ; mais que pour le détail dans lequel je n'étais pas entré là-dessus avec Elle, j'en avais instruit très-souvent M. le cardinal Albani, qu'on demandait une bulle comme celle d'Innocent X, et nommément six jours devant la conclusion, en termes exprès; que j'étais sûr que ce cardinal ne le nierait pas. Sur quoi il me dit que je le lui devais dire à lui-même, et qu'il faut lui tout dire ; et qu'on ne serait pas dans cette peine. Je lui témoignai en riant que je voulais bien prendre sur moi une partie de la faute, mais qu'il pouvait aussi, en bonne justice, en jeter l'autre partie sur ses ministres. Sa Sainteté me dit : Il faut m'excuser; comme vous n'êtes pas obligé de savoir nos usages, je ne suis pas obligé de savoir ceux de France; mais je vous prie de croire qu'il n'y a eu aucune mauvaise intention de ma part. Il me parut connaître que cela le peinait, et qu'il aurait bien voulu trouver quelque expédient. Je crus qu'il était bon de le laisser dans cette disposition. Après quoi Sa Sainteté trouva bon que je lui lusse certains endroits de votre lettre. Je passai l'article des défenses, ayant bien connu par l'attention qu'il avait à vous louer, que M. le cardinal Spada lui en avait rendu compte; et cela me suffisait. Je lui rapportai ensuite que les partisans de M. de Cambray
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répandaient qu'il semblait que Rome avait peur du coup qu'elle avait fait et qu'elle craignait M. de Cambray comme un homme qui pouvait exciter des partialités dans le royaume ; et qu'à présent la Cour de Rome penserait à affaiblir ce qu'elle venait de faire. Sa Sainteté, sur cela, m'assura qu'elle n'avait fait ce qu'elle avait fait qu'après une mûre délibération; qu'elle était bien résolue à le soutenir, et que rien ne serait capable d'ébranler sa résolution. J'ai toujours cru qu'il était de la dernière importance d'appuyer sur cet article, de le piquer d'honneur, aussi bien que cette Cour, et de leur bien faire connaître la faiblesse du parti de M. de Cambray; sur quoi on m'ajoute foi plus que jamais, par la manière dont on a su que la Cour, Paris, le roi, les évêques avaient reçu la décision et la condamnation des erreurs de M. de Cambray.
Je lus à Sa Sainteté la lettre de M. de Cambray à M. d'Arras, que vous m'avez envoyée. Elle remarqua fort bien l'expression de la croix, et me dit qu'il pensait mieux qu'il ne s'exprimait. Je vis bien que la lettre lui paraissait sèche, et je ne pus m'empêcher de lui dire que je ne doutais pas que M. de Cambray ne se servît des termes de soumission et d'obéissance dans ce qu'il ferait dans son diocèse, et dans ce qu'il enverrait ici; mais que je ne pouvais m'empêcher de craindre qu'il ne dît pas une parole qui tendît à avouer qu'il s'était trompé, et qu'il avait enseigné des erreurs : ce qui me paraissait être essentiel pour juger si véritablement son esprit et son cœur étaient soumis, s'il était véritablement revenu de ses préventions et de ses erreurs ; en un mot, qu'il me paraissait qu'il fallait qu'il dît son Confiteor, s'il voulait recevoir l'absolution; et il me paraît de la dernière conséquence qu'on remarque tout ici, et qu'on ne s'y laisse pas tromper par les soumissions apparentes que pourra faire M. de Cambray : Quod Deus omen avertat!
Je trouvai occasion de parler de M. le nonce, et de l'obligation que la France et le saint Siège lui avaient. Je ne puis vous dire la joie que Sa Sainteté eut de ce que je lui dis là-dessus, et de quelle manière elle me parla de M. le nonce. Cela passe tout ce que j'en puis dire. Ce fut pendant un quart d'heure, au pied de la lettre, à qui dirait plus de bien de lui. Je prends la liberté de
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lui en rendre compte à lui-même aujourd'hui plus en détail.
Je vis, il y a quinze jours, Sa Sainteté si bien disposée et si pleine d'estime pour Madame de Maintenon, que je crus ne lui pas déplaire de lui en parler. Par la manière dont il me parla de sa vertu, de son mérite, de sa sainteté, c'est le terme dont il se servait aussi, je jugeai bien que je lui avais fait plaisir. Il me dit : C'est une prédestinée que Dieu a réservée pour le bien de la religion et de la vraie piété. Il est véritablement pénétré d'estime et d'admiration pour elle. Comme je sais les impressions que les ennemis de l'Etat, de l'Eglise et du roi ont voulu donner ici, je crois qu'il est nécessaire de ne point perdre d'occasion, à tous les cardinaux principalement, de leur faire connaître le mérite infini de cette personne, qui est le fondement de la confiance du roi. Je crois par là rendre justice à la vérité, et faire mon devoir de bon François, et suis bien assuré de vous faire plaisir, sachant vos sentiments pour cette Dame ; à propos de quoi je suis obligé de rendre justice à Madame la princesse des Ursins, que les principaux cardinaux voient souvent, et qui fait son devoir, je le sais par eux-mêmes, plusieurs m'ayant dit plus d'une fois que tout ce que je leur pouvais dire s'accordait parfaitement à ce que Madame des Ursins leur disait.
Je rends compte à M. le cardinal de Janson de ce que le Pape voulut bien me dire sur une affaire fâcheuse arrivée à Malte, entre M. son neveu et un frère bâtard de M. le duc de Mantoue. On voit bien que Sa Sainteté prend un véritable intérêt à ce qui peut toucher cette Eminence.
J'ai vu la lettre de Sa Majesté à Sa Sainteté, du 6 avril, pour remercier Sa Sainteté. Elle est courte, mais elle est parfaitement juste et très-belle.
Hier, lundi au matin, M. de Chanterac alla chez le Pape, et lui porta une lettre de M. de Cambray sur sa condamnation.
Hier matin Sa Sainteté intima une congrégation des cardinaux du saint Office pour hier l'après-dînée. Je me doutai que c'était sur quelque chose qui pouvait regarder les dépêches de M. le nonce. J'ai couru ce matin pour en apprendre des nouvelles. Je n'ai pu voir le cardinal Casanate ; mais il m'a fait dire que le
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secret était inviolable. J'ai vu le cardinal Spada qui m'a dit, que ç'avait été pour donner part de la lettre du roi et de celle de M. de Cambray. Je n'ai pu rien tirer que par conjecture quelque chose de l'assesseur et du commissaire. J'ai bien vu seulement qu'il avait été question du bref et de la bulle. Et je me doute que Sa Sainteté a voulu savoir l'avis de la congrégation sur ce qu'on pouvait faire, et si l'on pouvait faire une bulle pour donner plus de satisfaction à la France. Par ce que m'a dit l'assesseur, je suis le plus trompé du monde, si les cardinaux n'ont été d'avis de ne rien faire et d'en demeurer au bref. Néanmoins des gens qui croient être bien informés, viennent de m'assurer qu'il avait passé à la pluralité des voix qu'on pouvait faire une bulle. Selon les dispositions, cela 'me paraît difficile. Avant que de finir cette lettre, j'espère le savoir d'un endroit qui ne m'a jamais manqué, comme vous l'avez pu voir par expérience. Le grand secret qu'on observe là-dessus me fait croire qu'on n'a point résolu de changer le bref en bulle. Si cela avait été résolu, le cardinal Casanate me l'aurait fait dire. Je vous avoue que je ne laisse pas d'être très-curieux de savoir le particulier de ce qui s'est passé dans cette congrégation. Tous les cardinaux y étaient, à l'exception des cardinaux Marescotti et Ottoboni. Sans doute le cardinal de Bouillon instruira le roi de ce qui s'y est passé.
Je n'ai pas encore vu la lettre de M. de Cambray à Sa Sainteté. Le cardinal Spada m'a dit qu'elle était belle et toute soumise. Il m'a pourtant avoué qu'il paraît n'être pas content et souffrir, et qu'il n'y parle en aucune façon qu'il reconnaisse qu'il s'est trompé. Je m'en étais bien douté. Le cardinal de Bouillon la loue fort. L'abbé Péquigni, à qui M. le cardinal de Bouillon l'a fait voir, m'a dit qu'elle était écrite en latin flamand, très-sèche, et qu'on sentait fort bien qu'il ne se soumettait que par force, plus par crainte du roi que du Pape; en un mot, toute dans l'esprit de la lettre à M. d'Arras. Je n'ai pu l'avoir ; mais M. le cardinal Spada m'a dit qu'il l'envoyait à M. le nonce : ainsi vous la verrez par son moyen. Il dit dans cette lettre que son mandement est tout prêt ; que ce qui l'empêche de le publier, c'est qu'il attend là-dessus les ordres du roi qu'il a demandés.
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On a, je pense, bien fait de ne rien demander ici, tant que le cardinal de Bouillon y est, sur le bref, et de se passer de cette Cour-ci. Les évêques ne peuvent-ils pas faire valoir leur autorité, en recevant la décision du saint Siège, et approuvant la doctrine contenue, ou quelque chose d'équivalent ? Après quoi l'autorité royale se peut joindre pour l'exécution (a). Tous savez mieux ce qu'il y a à faire que nous, et faire valoir l'autorité épiscopale sans blesser la papale.
Ce qui me fait sûrement juger que les cardinaux ne voudront rien faire de nouveau, c'est que le cardinal Casanate, qui était d'avis d'une bulle, et qui est très-fâché qu'on ne l'ait pas faite, m'a paru trouver quelque difficulté à présent de changer le bref en bulle, à moins, dit-il, qu'il n'arrivât quelque incident nouveau qui pût donner prétexte à faire un nouveau décret, et qu'en ce cas il n'y trouverait aucune difficulté. Mais de le faire sans même qu'on le demande du côté de la France, cela me paraît difficile, sur ce qu'on n'a pas adressé le bref, qu'il appelle ici bref général, par un bref particulier au roi. Le cardinal Casanate avoue que cela n'est pas bien. C'est au cardinal Spada à savoir son métier.
Au reste Sa Sainteté a eu la bonté de témoigner la satisfaction qu'elle a de moi à plusieurs personnes, et en des termes qui me font honte. Monseigneur Giori et le P. général de la Minerve en sont témoins : j'avoue que cela me donne une consolation toute particulière.
Vous ne me mandez rien de M. Madot, dont je ne doute point que vous n'ayez été très-content.
Rien ne m'arrête ici que vos ordres et l'arrivée de M. de Monaco, que je crois à présent en chemin (b). J'espère qu'il sera ici pour la mi-mai, et je compte de partir avant le 8 de juin, plus tôt si je puis. En un mot, il n'y a que vos ordres précis qui puissent me retenir ici cet été. Je vous obéirai assurément ; mais
(a) L'autorité épiscopale ne peut donc se soutenir seule. Séparée de sa base divine, elle s'appuie forcément sur la force brutale. — (b) L'abbé Ledieu, dans une note marginale, tourne ainsi la phrase : Je voudrais y voir M. de Monaco; dont les offices nie sont nécessaires ; mais s'il tarde trop, je partirai selon vos ordres.
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ce ne serait pas sans souffrir, à l'exemple de M. de Cambray. Il est bien fâcheux que je ne puisse pas partir dans les premiers jours du mois prochain, à cause des chaleurs; mais il faut faire de nécessité vertu, et attendre ce que fera la France et M. de Cambray.
Vous me feriez un sensible plaisir de m'envoyer pour Turin pour M. le duc de Saus... et Madame la duchesse de Saus... une lettre de recommandation de Madame la duchesse de Bourgogne. Je crois qu'elle aura bien la bonté de ne vous la pas refuser. On a tout autrement d'agrément dans les Cours, quand on présente au souverain quelque lettre de recommandation. Il se fait alors une espèce de devoir de vous faire plaisir en tout. Vous aurez (du temps pour cela, car je ne passerai à Turin qu'après avoir vu toute l'Italie.
Si vous vouliez encore avoir de la reine d'Angleterre uneJettre pour M. le duc de Modène, et de Madame la Princesse pour Madame la duchesse de Modène, si je ne me trompe cela me ferait plaisir. Il n'y aurait point de temps à perdre pour celle-là. Pour la Cour de Parme, je ne sais pas bien du côté de la France à qui on pourrait s'adresser pour cela, que peut-être à M. le cardinal de Janson.
La fermeté et la conduite de M. le cardinal Casanate dans l'affaire de M. de Cambray, lui a fait ici tant d'honneur, que la Congrégation lui a renvoyé l'examen de l'affaire des Jésuites et de MM. des Missions étrangères sur les idolâtries prétendues des premiers. Les cardinaux Noris et Ferrari sont joints à lui. Aujourd'hui commence la première congrégation. Le Pape a approuvé la résolution de la Congrégation. Il y a apparence qu'on fera bonne justice ; et la Congrégation suivra sans doute les résolutions que prendront ces trois cardinaux, dont le cardinal Casanate est le maître.
Le Père général de la Minerve et le P. Massoulié vous prient de leur accorder votre protection, pour un établissement qu'ils veulent faire à Toulouse d'une chaire de théologie. Ils vous adressent, aussi bien qu'à M. de Paris, des mémoires sur cela.
Il semble que l'affaire des Bénédictins et des Jésuites veuille
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s'échauffer : vous ne m'en mandez rien. On dit M. de Chartres fort prévenu pour les Jésuites.
J'apprends dans ce moment que les cardinaux résolurent hier de ne point changer le bref en bulle, pour les raisons que je vous ai dites ci-devant, et que le cardinal Albani avait voulu soutenir ce qu'il avait fait. Apparemment le nonce ne dira rien de cette résolution ; mais je la crois certaine.
Je vous envoie les deux derniers livrets de M. de Cambray contre vous et M. de Chartres. La disposition était belle pour la soumission. Il a voulu avoir répondu à tout. Je ne sais comme il pourra se tenir de répondre au bref, et de prendre le Pape à partie. Ne sera-ce pas vous qui aurez dicté son jugement? Ce qu'il dit sur le concile de Trente me paraît bien hardi et bien digne de censure. Pour moi, je le crois téméraire et hérétique formellement.