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Dans sa préface au Livre deuxième qui comprend la dédicace à César, Vitruve2 semble exprimer une sorte de regret de n’avoir point la taille, la prestance et la fortune de Dinocrate, l’architecte d’Alexandrie, qui, dit-il, parvint à une grande fortune et à une élévation très remarquable. Il explique que, pour sa part, il espère suppléer à ces avantages par le secours de la science et mériter [la] protection [de César] par [ses] écrits. Il donne l’impression en quelque sorte de se résigner avec humilité à cette vertu, qu’il oppose à l’exhibitionnisme dont son illustre prédécesseur aurait fait preuve pour attirer sur lui l’attention d’Alexandre. L’architecte, en effet, avait paru devant l’empereur après qu’il a quitté ses habits, [qu’il s’est frotté] tout le corps avec de l’huile, s’est couronné d’une branchette de peuplier (…) et qu’il a recouvert son corps avec une peau de lion. Remarqué et interrogé sur son projet, il formule son intention de donner au Mont Athos, la forme d’un homme qui tient en sa main gauche une grande ville, et en sa droite une coupe qui reçoit les eaux de tous les fleuves. L’empereur rejette le projet en raison de sa démesure logistique, mais conserve l’architecte. Johann Bernhard Fischer von Erlach donnera de cet épisode une interprétation mythique. Au fil des siècles, le texte de Vitruve et la gravure de l’architecte baroque ont conjointement fixé à jamais cette représentation égotique de l’architecte occupé par n’importe quel moyen à attirer l’attention du prince et à en accaparer les commandes. Au XIXe siècle, Viollet-le-Duc, rompant avec la tradition classique cherche à réinventer une architecte française. La figure de l’architecte et la question de la commande sont évidemment dans l’ordre de ses préoccupations. Dans son Histoire d’un hôtel de ville et d’une cathédrale, il expose les termes de la controverse chevaleresque par laquelle les architectes soumettent au jugement leur projet dans un processus de concours ouvert.
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La vanité et la vulgarité de Dinocrate, qui n’hésite pas à se donner en spectacle pour parvenir à ses fins auprès de l’empereur est de ce point de vue aujourd’hui d’une sidérante actualité, cependant que l’homonymie et elle seule nous autorise à associer Claude Perrault, qui suivant le sévère épigramme de Nicolas Boileau «d’ignorant médecin devint maçon habile», et un autre académicien, contemporain celui-là, prénommé Dominique. Si Dinocrate n’eut de cesse d’être remarqué par Alexandre le Grand et cela avant que celui-ci n’entreprenne de bâtir sa capitale ou d’atteindre l’Indus et la Bactriane, Vitruve désire par ses écrits et son talent être remarqué de César. C’est un concours qui fait remarquer Dominique Perrault en 1989 du très monarchique François Mitterrand et lui permet d’édifier une bibliothèque dont la forme autant que l’usage peinent à convaincre. C’est pour les faveurs d’un producteur de série TV qu’il doit s’oindre d’huile pour planifier à Genève un quartier de l’Etang, sans se douter qu’il trouverait là des prédateurs d’une férocité que l’univers d’Hélène et les garçons n’aurait pas permis de deviner. A Lausanne, il revêt la peau du lion pour intégrer le groupe Steiner SA, un des leaders suisses du marché de la construction. Une procédure d’appel d’offre en entreprise totale lui permet de dénaturer d’un seul coup de griffe tout le front sud du remarquable campus de l’EPFL, conçu par les architectes Zweifel & Strickler. Cette intervention brutale se donne à voir par des façades médiocres qui témoignent d’une adhésion enthousiaste de leur auteur au kitch de conjoncture, same, same but different de tout ce qu’affiche le catalogue en ligne de son entreprise. Le département vaudois en charge du «patrimoine», enclin à ne pas confondre courage et témérité, demeurant obstinément muet face à la vandalisation de l’œuvre de Zweifel & Strickler.
1 Par analogie à une plaque de laiton que l’architecte Jakob Zweifel a fait apposer sur un escalier, rajouté contre son gré à son hôpital de Saint-Gall. Il y avait gravé avec ironie : « dies ist eine Treppe, ohne Zweifel ».
2 Edition Les libraires associés, Paris 1965, fondée sur la traduction de Claude Perrault, 1673.