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Pendant les vingt premières années de ma vie, j'aurais, le ton péremptoire et le regard courroucé, répondu à la question par la négative. J'ignorais alors que quelques mois plus tard, la mort allait me faire rire, deux fois de suite.
La première fois, je me promenais avec celle qui était devenue la compagne de l'homme avec lequel j'avais vécu et pour lequel je ne ressentais plus d'amour mais beaucoup de tendresse. Alors que nous marchions ensemble dans le village natal de cet homme mort quelques jours auparavant, j'ai tout à coup eu le sentiment que tous les gens nous scrutaient. Après avoir partagé mon impression, j'ai entendu la jeune femme cheminant à côté de moi me répondre du tac au tac "forcément qu'on a été repérée, imagine, la veuve et l'ex qui vont chez la mère éplorée, ça fait jaser". Seize ans plus tard, il nous arrive encore de nous remémorer cet instant en riant.
La seconde fois, j'en ai ri lorsqu'un ami m'a fait remarquer, alors que je revenais d'un cinquième enterrement en moins de cinq ans, "toi, tu dois avoir des habits adaptés aux enterrements pour toutes les saisons".
J'ai donc admis, à tort ou à raison, que je pouvais rire de tout : dans la mesure où la mort est, en principe, un sujet grave mais que ce sujet me faisait rire, je pouvais partir du principe que j'étais capable de rire de tout.
Toutefois et pour en revenir à ma garde-robe, j'ai réalisé par la suite que si j'étais prête à rire au retour d'une cérémonie funéraire, je n'étais pas prête pour autant à badiner avec les usages : pour moi, on se rend à un enterrement habillé "en sombre" et non pas en jeans délavés ou en robe mauve. Force m'est donc faite de relativiser les propos tenus ci-dessus : je peux rire de tout si un certain cadre, certains principes ou encore certaines conventions, appelez ça comme vous voudrez, ont été respectés.
La deuxième question soulevée par Pierre Desproges est celle de savoir si on peut rire avec tout le monde.
A de rares occasions, il m'est arrivé de rencontrer des gens dont je dirais qu'ils sont totalement dépourvus d'humour. Toutefois, je me demande si cette affirmation est réellement correcte : existe-t-il vraiment des personnes qui n'ont aucun sens de l'humour ou devrais-je plutôt constater que mon sens, personnel, de l'humour, ne rejoint pas celui de mon interlocuteur ?
D'ailleurs, je serais bien en peine de décrire mon propre sens de l'humour : si j'aime à dire qu'en principe, j'apprécie les plaisanteries qui ne peuvent être comprises qu'à condition de manier le 3e degré, je reconnais qu'il m'arrive également de rire après avoir entendu une bonne blague "bien grasse" et franchement pas très subtile, voire carrément "en dessous de la ceinture".
Ainsi, entre humour "fin", humour "gras" et humour "caustique", je devrais toujours pouvoir trouver une manière de rejoindre mon interlocuteur par le rire.
Malheureusement, je sais que la palette de mon humour n'est pas assez large ou du moins, que cette diversité n'est pas suffisante à elle seule : pour que je puisse rire, il faut encore que mon vis-à-vis et moi partagions un minimum de "valeurs" communes.
Tenez, une plaisanterie au sujet de la condition de la femme faite par un réel macho, pur et dur, pensant sincèrement que la femme n'est pas l'égale de l'homme et que son rôle est de rester à la maison pour servir son mari, ne me fera pas rire; en revanche, si elle est le propos d'un homme qui est, par ailleurs, respectueux de ses semblables, femmes y compris, il est plus que probable que je rirai avec lui.
Finalement, je me suis rendue compte que si je parvenais souvent à faire rire, c'était généralement parce que je ne prenais pas les autres pour cible mais parce que je me mettais en scène moi-même : je crois que je n'apprécie définitivement pas ceux qui font trop souvent rire aux dépens d'autrui. Car généralement, cette forme d'humour procède davantage de la méchanceté gratuite que du désir de souligner un trait de caractère avec une certaine tendresse.
Bref, l'humour est un ingrédient absolument essentiel dans mes relations avec autrui mais je serais bien incapable d'en donner la recette, tant il est fonction de la situation, donc du contexte et des personnes présentes et de l'humeur : peut-être que, comme M. Desproges, je dois relativiser et conclure en disant que non, je ne peux pas rire de tout, du moins pas avec tout le monde.
Et vous, qu'est-ce qui vous fait rire ?