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Maral SIMSAR
En 2005, les Arméniens du monde entier commémoraient le 1600e anniversaire de l’invention de l’alphabet arménien qui a joué un rôle prépondérant dans la préservation de l’identité nationale tout au long de leur histoire, marquée par de nombreuses guerres, invasions et catastrophes. En parallèle avec les discours élogieux à l’égard de l’inventeur de l’alphabet, Mesrob Mashdots, les spécialistes exprimaient leur inquiétude concernant le déclin du nombre de locuteurs de l’arménien occidental et exposaient les conséquences qui en suivraient.
Aujourd’hui, l’arménien occidental est répertorié dans l’atlas des langues en danger de l’UNESCO et risque de disparaître si des mesures sérieuses ne sont pas prises pour inverser la situation.
Après le génocide de 1915, les rescapés réfugiés dans les pays du Proche-Orient avaient mis en place, au prix de grands sacrifices, un solide réseau d’écoles. Ces véritables foyers d’arménité ont non seulement assuré la survie de l’arménien occidental mais aussi formé des enseignants, éditeurs, journalistes et cadres, qui ont joué un rôle essentiel dans les différentes structures des communautés diasporiques. Cependant, le rythme accéléré de l’assimilation dans les pays européens et le continent américain a relégué la langue arménienne à l’arrière-plan de sorte que le nombre des locuteurs en arménien occidental s’est diminué dramatiquement au cours des dernières décennies.
Le déclin de l’intérêt pour la langue arménienne parmi les descendants de la première et de la deuxième générations des rescapés du génocide, réfugiés en Occident, peut s’expliquer principalement par la volonté d’intégration de ces filles et fils d’«étrangers» dans un milieu qui prônait le monolinguisme en faveur de la langue de l’Etat dans lequel ils vivaient. Les mouvements démographiques en direction de l’Europe et du continent américain, poussés par l’instabilité politique et économique dans les pays du Proche et Moyen-Orient ont contribué dans un premier temps au développement des réseaux d’établissements scolaires arméniens dans les pays d’accueil. Cependant, au fil du temps, l’arménien occidental a perdu son statut de langue maternelle pour la majorité des Arméniens de la troisième et quatrième génération et actuellement un nombre croissant des membres de nos communautés ne maîtrise plus l’arménien.
Le lien indissociable entre la langue et l’identité arméniennes ne peut être contesté. En effet, la perte de la langue entraîne la perte de l’identité culturelle et finalement la perte de l’identité ethnique. Malheureusement, les organisations arméniennes de la diaspora, qui sont censées être les gardiennes de l’identité arménienne, n’ont pas suffisamment tenu compte de cette réalité dans l’élaboration de leurs objectifs et programmes, l’exemple le plus frappant étant la décision prise par le Conseil d’administration central de l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance (UGAB) en 2005 de fermer le Melkonian Educational Institute (MEI) à Nicosie, Chypre. Rappelons que plusieurs générations de cadres, notamment des enseignants, formés dans cette institution, avaient contribué à la transmission et à l’épanouissement de l’arménien occidental après le génocide. Depuis quelque temps, plusieurs méthodes audiovisuelles ou en ligne pour apprendre l’arménien sont disponibles pour les personnes intéressées. D’autre part, l’Université Virtuelle Arménienne*, lancée en 2009, rend l’éducation arménienne accessible à tous et partout grâce à des technologies d’avant-garde. Néanmoins, il est évident que rien ne peut remplacer l’enseignement de l’arménien depuis l’enfance en milieu scolaire. De ce fait, force est de constater qu’il nous manque d’initiatives et de stratégies sérieuses pour préparer un cadre d’intellectuels et des leaders communautaires qui maitrisent l’arménien occidental.
S’agissant de notre petite communauté de Suisse, nous avons la chance d’avoir l’Ecole hebdomadaire Hagop Topalian à Genève qui accueille des enfants à partir de 4 ans pour leur offrir des cours de langue et pour les initier à l’histoire et la culture arméniennes. Afin de comprendre les motivations des parents désireux d’apprendre l’arménien à leurs enfants, Artzakank a rencontré quelques mamans arménophones qui ont accepté de partager avec nos lecteurs l’importance qu’elles attachent à notre langue, les méthodes qu’elles emploient avec leurs enfants et leur regard sur l’avenir de l’arménien occidental.
«Il est important pour nous que nos enfants aient une formation rudimentaire de l’arménien car nous le parlons à la maison et aimerions qu’ils apprennent l’alphabet et la grammaire d’une façon plus formelle. De surcroît, la priorité pour nous en envoyant nos enfants à l’Ecole Topalian est de leur permettre de grandir avec des amis arméniens dans un milieu arménien.» dit Audrey Selian.
Pour Zela Bayramian, «l’arménien est notre langue maternelle et la langue de nos ancêtres. Ces derniers se sont battus pour le préserver. C’est une langue très ancienne, riche et évolutive, qui marque notre identité, notre histoire, notre culture et nos traditions. Il est vrai que nous l’utilisons peu et seulement entre nous, mais selon les spécialistes, être multilingue dès l’enfance ouvre notre esprit, notre horizon et facilite l’apprentissage d’autres langues».
Irma Cilacian fait remarquer que «les langues sont une richesse à préserver car elles constituent une manière de penser, de voir et de dire le monde. Elles transmettent des expressions et pratiques culturelles et sociales.» Elle tient à transmettre à ses enfants la langue arménienne, un facteur de l’identité arménienne, «pour qu’ils sachent d’où ils viennent et choisissent, libres, où aller.»
En réponse à la question de savoir quel stratagème utilisent ces jeunes mamans pour que leurs enfants aient du plaisir dans leur apprentissage de l’arménien, Audrey Selian dit qu’elle n’a pas vraiment un stratagème. Elle et son mari, Arménien de l’Iran, parlent tant l’arménien oriental qu’occidental avec leurs enfants dès la naissance. Elle trouve que son fils âgé de 3 ans aime bien l’arménien et le préfère pour l’instant à l’anglais ou le français.
«Aimer mon enfant en arménien, chanter en arménien, dire que c’est notre langue secrète, raconter des histoires, l’histoire de l’Arménie; Jouer des jeux: comment on dit cela en arménien, ou l’inverse? Maintenant c’est mon fils Daron qui me pose la même question chaque fois qu’il apprend un nouveau mot …» est l’astuce de Zela Bayramian.
Irma Cilacian propose une autre méthode: «Je tente d’éveiller l’intérêt de mes enfants pour mon histoire, qui est une partie de leur passé, pour que l’apprentissage de l’arménien se fasse naturellement. Je leur donne ce que j’ai à leur transmettre, ils choisissent ce qu’ils veulent prendre. Je ne leur impose pas de parler l’arménien, bien que cette langue soit une partie d’eux-mêmes: c’est leur langue maternelle, ils vont à l’Ecole Topalian depuis tout petit et mes parents, arménophones, sont présents dans leur vie. Le rôle de cette école est également primordial dans l’éveil de l’intérêt pour la langue arménienne et cela, non seulement par les cours qu’elle prodigue mais aussi pour le rôle social (amitiés et identification) qu’elle joue.»
Quant à l’avenir de l’arménien occidental, nos interlocutrices ont exprimé des opinions plutôt pessimistes:
«Malheureusement, avec la fermeture des écoles arméniennes dans la diaspora, je vois l’avenir très sombre d’autant plus que dans la plupart des villes où vivent les Arméniens, il n’existe même pas d’écoles hebdomadaires. Bizarrement, on est très doué pour apprendre d’autres langues mais on trouve toujours des excuses pour ne pas pouvoir parler notre langue.» (Zela Bayramian)
«En ce qui concerne ma famille, je peux affirmer que le niveau de connaissance de la langue arménienne s’est affaibli en trois générations. Mes parents, surtout ma mère, enseignante dans une école arménienne à Istanbul, avaient un bon niveau d’arménien. Quant à moi, je ne parle que l’arménien quotidien et familier. Mes enfants sont actuellement en apprentissage d’une langue qu’ils ne maitrisent pas encore… Il est difficile de prévoir l’avenir. On peut certes analyser une situation en observant le passé sans que cette évolution soit toutefois linéaire dans le futur.» (Irma Cilacian)
«Je ne pense pas que l’arménien occidental survivra longtemps dans la diaspora. Selon les recherches préliminaires que j’avais effectuées il y a sept ou huit ans sur l’état de notre langue, il reste actuellement entre 1 et 1.5 millions de locuteurs de l’arménien occidental. Peu à peu ce nombre diminue et dans 25-30 ans nous aurons probablement moins de 250’000 personnes qui le parleraient couramment. Si ce nombre tombe en-dessous de 100’000, l’arménien occidental serait classé officiellement dans la catégorie des ‘’langues mortes’’» (Audrey Selian)
En dépit de ces pronostiques peu favorables, la ténacité et la persévérance de ces jeunes mamans nous donnent de l’espoir. Grâce à l’Ecole Topalian, les enfants de notre communauté ont la possibilité d’acquérir les bases de notre langue et de tisser des liens avec d’autres enfants arméniens. Il appartient aux parents arménophones de soutenir les efforts du corps enseignant en parlant l’arménien à la maison, ce qui facilitera l’apprentissage. Ainsi, la maîtrise de l’arménien ne sera pas perçue par l’enfant comme une corvée mais un atout qui lui permettra plus tard de communiquer avec des compatriotes dans le monde entier. Il est impératif que les responsables des organisations de la diaspora prennent conscience du caractère urgent du danger et mettent en place un programme efficace et cohérent pour le sauvetage de l’arménien occidental, l’héritage inestimable, peut-être le seul, que nos grands-parents et arrière grands-parents ont pu préserver pendant et après le génocide. N’oublions pas que nous sommes probablement la dernière génération qui peut arrêter ou inverser le processus de perte de notre identité.
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(*) Armenian Virtual College (http://www.avc-agbu.org)