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Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des artistes genevois comme Wolfgang-Adam Töpffer, père de Rodolphe, développent un véritable talent satirique, influencés notamment par les caricaturistes anglais. À travers son exposition Satires! Caricatures genevoises et anglaises du XVIIIe siècle, le Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire invite à découvrir ces œuvres, tantôt aimablement ironiques tantôt férocement polémiques. Retour sur la genèse d’un succès anglais.
Le développement du genre satirique en Grande-Bretagne dans la seconde moitié du XVIIIe siècle est lié tant aux événements politiques, à la multiplication des échanges internationaux, à «l’esprit des Lumières» qu’aux progrès techniques de l’estampe.
En effet, la production d’imprimés croît à l’époque. La liberté de trait et les effets permis par l’eau-forte semblent mieux correspondre à l’esprit du temps que la raideur du burin. Dès les années 1740 apparaissent en outre plusieurs procédés permettant des effets de tons et de lignes de plus en plus subtils : manières de crayon et de pastel, lavis, aquatinte, manière noire… En Angleterre, l’estampe connaît un succès particulier auprès de la bourgeoisie, qui gagne en ampleur grâce à l’expansion coloniale et à l’industrialisation naissante. La gravure est notamment un moyen d’accéder à l’art sans les coûts de la peinture. Les estampes quittent donc peu à peu la place qui leur était réservée au siècle précédent dans les cartables des amateurs, et, dès les années 1750, prennent une place à part entière dans le décor domestique de la classe montante. William Hogarth, précurseur de l’âge d’or de la satire britannique, doit d’ailleurs une large part de son succès à la diffusion systématique de ses œuvres par la gravure.
Si les albums et les séries d’estampes continuent à être produits et diffusés dans des revues telles que l’Oxford Magazine, les feuilles libres se vendent plus facilement auprès des classes moyennes et inférieures. Moins chères que des ouvrages complets, ces planches dessinées permettent de gagner de nouveaux marchés parmi les moins lettrés. Les éditeurs et marchands jouent ainsi un rôle prépondérant dans la diffusion, mais aussi dans la production. À Londres, Rudolph Ackermann, William Holland, Hannah Humphrey ou Samuel Fores commandent des sujets aux artistes en fonction de l’actualité. La plupart du temps réalisées à l’eau-forte, les estampes gagnent en valeur selon qu’elles sont coloriées ou non, et selon la qualité de l’aquarellage. On ignore le nombre des tirages, car les éditeurs, qui restent propriétaires des planches, réimpriment en fonction de la demande. Largement diffusées au-delà des rivages britanniques, les estampes satiriques anglaises jouent un rôle idéologique certain, notamment à la Révolution française et lors des Guerres napoléoniennes. C’est ainsi que les artistes continentaux s’approprient peu à peu le style, le langage visuel et les règles esthétiques de ces planches à l’efficacité visuelle et polémique redoutable.Si le type de satire développé par les Anglais trouve un écho auprès des Genevois de la fin du XVIIIe siècle, il faut rappeler que cette influence touche l’ensemble de l’Europe de la même manière. Genève n’est pas une exception, elle est un exemple parmi d’autres de la fortune que connaît cette «manière anglaise» autour de 1790-1810. La Révolution française donne notamment lieu à une importante production indigène d’estampes pamphlétaires. Des compositions plus délicates, relevant plutôt de la satire sociale, apparaissent également dans le sillage d’un Hogarth ou d’un Rowlandson chez Jean-Jacques de Boissieu, Philibert-Louis Debucourt, Carle Vernet et Louis-Léopold Boilly. Ces brillants artistes français ouvrent la voie aux grands caricaturistes du siècle suivant que sont Daumier, Granville ou Cham. En Espagne, la noirceur des estampes de Goya n’est pas sans évoquer celle de certaines planches de Hogarth. En Suisse, plusieurs artistes s’inscrivent dans la filiation directe des Britanniques, du Bernois Balthasar Anton Dunker au Zurichois Paulus Usteri. Son compatriote David Hess ira jusqu’à signer une planche «Gillray junior» et faire imprimer une suite d’estampes chez Humphrey, à Londres, créant la confusion chez les amateurs, tant son style s’approche de celui du maître.
À Genève, l’intérêt pour la Grande-Bretagne ne tarit pas avec la Révolution. Car si Genève regarde naturellement du côté de Paris, notamment dans le domaine artistique – Louis-Auguste Brun et Jean-Pierre Saint-Ours, pour ne citer qu’eux, s’y forment –, les relations entre la Cité de Calvin et le Royaume-Uni sont traditionnellement bonnes, les deux entités ayant des affinités religieuses et une conception du libéralisme économique proches. Le siècle des Lumières favorise en outre les échanges intellectuels, et nombreux sont les savants genevois tournés vers Albion. Des personnalités telles que l’avocat Jean-Louis Delolme, le juriste et écrivain Étienne Dumont ou le philosophe Pierre Prevost se font les relais des idées britanniques en matière de politique, de littérature, d’éducation ou encore de théologie. Jean-Étienne Liotard, et, plus tard, Jacques-Laurent Agasse ou Wolfgang-Adam Töpffer mèneront avec succès une partie de leurs carrières en Angleterre. De plus, la culture britannique est fortement présente à Genève par l’intermédiaire des touristes, qui en font une étape incontournable de leur Grand Tour, fascination des Alpes oblige. En 1796, les frères Pictet fondent par ailleurs la Bibliothèque britannique (rebaptisée Bibliothèque universelle dès 1816), un périodique érudit regroupant des traductions et des commentaires sur les derniers développements scientifiques et littéraires du Royaume-Uni.