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Je revenais d'un entretien d'embauche à Strasbourg et ça s'était mal passé. Trop impulsive dans mes réponses à l'oral, trop honnête lors du questionnaire de personnalité, je n'arrivais plus à jouer à celle que je n'étais pas. Ça faisait bientôt trois ans que j'avais obtenu mon doctorat en chimie mais question boulot, la situation pour moi restait au point mort, aucune perspective d'emploi dans mon domaine. J'avais engagé dans ce voyage mon RMI et mes derniers espoirs. Les capacités requises par l'annonce correspondaient à mon profil. J'avais envoyé mon dossier et je faisais partie des candidats retenus pour un premier entretien. Pourquoi pas Strasbourg? m'étais-je dit. Je n'étais pas mariée à cette époque et, bien sûr, Ludivine et Grégoire n'étaient pas encore nés.
Bon, c'était un mardi soir. L'avion avait atterri à l'heure et j'avais récupéré ma valise avant de sauter dans un taxi. Tant qu'à faire, je claquerais mon fric jusqu'au bout. J'avais faim, j'étais fatiguée par cet aller-retour effectué dans la journée. Je sentais la déprime qui montait au fur et à mesure que j'approchais de mon studio.
C'est seulement quand j'ai voulu sortir mes affaires de toilette pour me doucher que je me suis rendue compte que cette valise n'était pas la mienne: même marque, même couleur mais le code ne correspondait pas. Plusieurs rayures sur le côté m'avaient définitivement convaincue de la méprise. J'étais donc là, nue au milieu de la pièce, avec cette valise qui ne m'appartenait pas. Aucune étiquette, aucune possibilité d'identifier son propriétaire. Ce qui n'était pas le cas de la mienne puisque mon nom et adresse étaient attachés à la poignée.
J'ai attendu plusieurs jours que quelqu'un se manifeste. Chaque fois que je rentrais chez moi, je voyais cette valise au milieu de mon unique pièce et ça me mettait en pétard. Il me manquait trois chapitres pour finir mon polar et l'unique tailleur que je possédais se trouvait également à l'intérieur. Sans oublier mes documents, mon c.v.: j'ai fini par prendre une pince et j'ai forcé la serrure.
C'était des vêtements d'homme, de ceux qu'on emporte habituellement pour un court séjour. J'ai continué à fouiller à la recherche d'un indice dans les poches, entre les chemises, rien, aucune trace permettant de relier cette valise à son propriétaire. Tout était soigneusement repassé comme si ces habits n'avaient pas souffert du voyage. J'ai posé mon nez dessus, ils sentaient la lessive. J'ai déplié un pantalon pour me faire une idée de l'homme qui le portait et j'ai piqué un fou rire parce qu'on aurait dit des fringues de môme. J'ai pensé que c'était peut-être un nain ou quelque chose comme ça et j'ai ri encore plus fort.
Le vendredi matin, j'ai reçu ma réponse pour le job. J'ai dû me retenir pour ne pas crier quand la secrétaire m'a confirmé par téléphone que j'étais engagée. Ils ont particulièrement apprécié votre sincérité, a-t-elle ajouté. J'avais passé la semaine à me ronger les ongles, essayant d'oublier mon angoisse lors de matinées passées au cinéma, tarif chômeuse.
Je suis retournée à Strasbourg signer mon contrat et cette fois-ci, tous les frais étaient payés. Une copine m'avait prêté son tailleur, faut dire que j'avais de l'allure avec ma belle poitrine et ma taille 38. Les bonshommes en classe affaires ne se gênaient pas pour m'adresser des coups d'œil appuyés. J'ai résilié ma sous-location peu après, entamé les procédures administratives concernant le changement d'adresse. La firme a réglé les frais de déménagement et m'a trouvé un joli appartement dans le centre, près de la cathédrale. Quand les types de Demeco ont posé le dernier carton dans mon living et refermé la porte derrière eux, j'ai fondu en larmes. Mais c'étaient des larmes de joie.
J'ai eu droit à quinze jours pour m'installer. Je déambulais dans les rues de la vieille-ville, radieuse. C'était le mois de juin et je goûtais au charme parfois désuet de la province, la décoration surannée dans une vitrine, le bonjour des voisins de palier. Parmi les cartons, j'avais emmené la fameuse valise. J'avais hésité à m'en débarrasser, finalement je l'ai rangée dans un coin au fond du cagibi sans plus y penser.
Je me suis rapidement sentie à mon aise dans ma nouvelle activité. Un an plus tard, je dirigeais moi-même un petit groupe de recherche. Sergio était l'un de mes assistants. Il était italien, avec des cheveux très noirs et bouclés. On s'est plus tout de suite. Le dimanche, on se promenait dans la campagne et au cours d'une de ces balades, on a fini par faire l'amour dans les bois. Personne dans la boîte n'était au courant. On a tenu ça caché jusqu'au jour où mon ventre a commencé à saillir sous ma blouse blanche. On s'est mariés un 27 septembre et les collègues nous ont offert un voyage aux îles Canaries. C'était notre lune de miel, Ludivine s'agitait dans mon ventre.
J'ai eu droit à mon congé maternité, j'ai repris mon boulot. Un homme dirigeait maintenant le groupe de recherche et lorsque j'ai été enceinte de Grégoire l'année suivante, j'ai décidé de m'arrêter. Je n'étais plus motivée. Le salaire de Sergio suffisait à assurer notre train de vie et à rembourser le crédit sur notre nouveau pavillon. J'avais dans l'idée de faire une longue pause professionnelle. D'ici là, je voulais élever mes enfants, les accompagner à la maternelle. Sergio était heureux de retrouver chaque soir sa petite famille. On faisait l'amour plusieurs fois dans la semaine, je reprenais la pilule, on verrait pour le troisième. On allait au zoo, on faisait ce que font la plupart des familles, quelques anicroches de temps à autres, mais pour le reste, je crois que je peux dire que j'étais comblée.
Un samedi matin, alors que Sergio était parti jouer au tennis avec ses collègues, j'ai entendu carillonner la sonnette du jardin. Je me suis penchée à la fenêtre mais je n'ai vu personne. J'ai pensé à une mauvaise blague mais tout de suite après, on sonnait de nouveau. J'ai posé Grégoire par terre et je suis allée jusqu'au portail pour voir s'il y avait quelqu'un dans la rue. Derrière la rangée de thuyas se tenait un homme de très petite taille. Ce n'était pas vraiment un nain, mais presque. Je veux dire qu'il n'avait pas les caractéristiques habituelles d'un nain, il était parfaitement proportionné, exactement comme un homme normal sauf qu'il était vraiment très petit. Son costume élégant était coupé sur mesure. Il a ôté sa casquette, bonjour madame, qu'il a dit en découvrant de minuscules dents pointues. Excusez-moi de vous importuner mais vous êtes bien madame Garnier? Il était très poli. Plus maintenant, j'ai répondu, mais c'est mon nom de jeune fille, en effet. Il m'a tendu l'étiquette sur laquelle j'avais inscrit autrefois mon adresse parisienne. C'est bien votre écriture, madame? Tout à fait j'ai dit. Alors cette valise est à vous, a fait le petit homme en désignant le bagage à ses pieds. Si vous permettez, il a continué, je voudrais à présent récupérer la mienne. Vous l'avez toujours, n'est-ce pas? Je ne savais pas quoi faire ni répondre. Ce type ne manquait pas d'air, réclamer son bagage après cinq ans, mais Sergio n'était pas là pour lui clouer le bec. Je ne sais pas pourquoi mais il avait quelque chose, je me sentais à la fois impressionnée et mal à l'aise. Je lui ai dit d'attendre, allant chercher sa valise qui devait être dans la cave. Je l'ai trouvée sur l'une des étagères du haut avec les chaussures et les affaires de ski, poussiéreuse, ses rayures sur le côté et la serrure en charpie. Je suis revenue au portail. Ludivine jouait avec sa poupée et le petit homme essayait de lui parler alors j'ai dit à ma fille d'aller surveiller son frère à l'intérieur. Le petit homme a eu un sourire triste. Je lui ai dit voilà votre valise et il l'a rapidement inspectée, me demandant pourquoi je l'avais ouverte et je lui ai dit que oui, bien sûr, pour essayer de retrouver son propriétaire. Il m'a souri encore en disant que j'avais bien fait. Il m'a tendu la main, m'a demandé encore si tout allait comme je le voulais et j'ai dit oui, mais pourquoi cette question? Il n'a pas insisté, m'a serré la main avant de remonter dans sa voiture parquée un peu plus loin. Je l'ai regardé s'installer dans le siège spécialement aménagé pour sa petite taille. Il m'a adressé un signe de la main en s'éloignant. Quand il a disparu, j'ai traversé la rue et j'ai jeté ma valise dans le grand conteneur à ordures. Le soir même, les éboueurs sont passés vider les poubelles. Depuis la baie vitrée du living, j'ai vu ma valise glisser dans la benne du camion au milieu d'autres déchets. Le camion est parti et j'ai commencé à préparer le repas du soir.
Voilà à présent un mois que le petit homme est venu. Je voulais raconter mon histoire à Sergio et puis j'ai laissé tomber, il est inquiet à cause de la fusion de la firme avec une société allemande. Il me parle de restrictions budgétaires, de réduction d'effectifs. Son poste fait partie du secteur le plus fragilisé, le département de recherche de la nouvelle société étant déjà implanté en Allemagne. Je lui ai dit qu'on pourrait peut-être déménager là-bas s'il avait une opportunité, cela n'avait aucune importance du moment qu'on restait ensemble. Je pourrais toujours rependre du service ailleurs, s'il le fallait. Il m'a fixé en ricanant et puis il est allé s'asseoir devant la télé en décapsulant une autre bière. Cette nuit encore, il s'est réveillé en sueur et il a ouvert la fenêtre pour fumer.
Moi, je fais semblant de dormir. Depuis quelques temps, j'ai de nouveau peur.
Joseph Incardona
Retrouvez une note biographique et les publications de Joseph Incardona sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.
Page créée le 09.05.08
Dernière mise à jour le
09.05.08