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Compte-rendu de Timothée Mucchiutti sur la plateforme de Lectures, relais de l’actualité de l’édition en sciences sociales
Dirigé par Alain Clavien et Nelly Valsangiacomo, ce recueil de contributions prolonge le colloque consacré aux interactions entre les intellectuels et la radio dans l’espace francophone – Québec, Suisse, Belgique, France, Afrique – organisé en 2015 par l’université de Lausanne1. Présents sur les ondes dès les débuts de la radio, le rapport des intellectuels à cette dernière a évolué avec les différents changements l’affectant. Un changement de fonction des intellectuels s’est par exemple manifesté lorsque les conférences radiophoniques des débuts, quelquefois qualifiées de causeries, sont devenues des tables-rondes animées par des journalistes professionnels invitant des intellectuels. Partant de là, une douzaine de contributions interroge la nature des rapports liant les intellectuels et la radio à différentes époques et en différents lieux.
Dès les débuts de la radiodiffusion, les intellectuels entretinrent des rapports sensiblement variés à ce média. Marilou Saint-Pierre met ainsi en évidence les différentes positions des intellectuels québécois engagés dans le débat sur les missions de la radio dans les journaux montréalais durant l’entre-deux-guerres. Analysant le contenu de leurs chroniques des années 1930, il lui apparaît notamment que deux visions s’opposent : celle de Gil Artois qui, accordant de l’importance au plaisir éprouvé lors de l’écoute d’une émission par l’auditeur, défendait une approche populaire du média radiophonique ; et celle de L’Écouteur qui, en défendant une radio qui se doit « être une école du bon goût » (p. 55), se faisait le porte-parole d’une approche élitiste. Micheline Cambron montre quant à elle que les chroniqueurs québécois assumèrent un rôle d’intellectuel sur les ondes dans les années 1920 et 1930 – au sens de « celui ou celle qui intervient dans l’espace public de manière régulière ou intensive, à propos d’enjeux collectivement significatifs qui touchent la société civile et qui, ce faisant, promeuvent, défendent et incarnent la liberté de parole contre différents pouvoirs » (p. 64). À cet effet, elle analyse l’évolution des programmes, la nature des causeries, et le contenu de celles animées par des femmes. Selon l’auteure, le début des années 1930 marquerait un tournant dans la programmation radiophonique : d’une part, le temps d’antenne dévolu à la parole devint plus important que celui accordé à la musique ; d’autre part, les femmes commencèrent à intervenir à la radio. À la différence des causeries masculines, qui présentaient un caractère exclusivement informatif, les causeries féminines possédaient également une dimension argumentative de sensibilité féministe, s’inscrivant dans l’actualité de la lutte pour l’égalité politique entre hommes et femmes. A contrario, en s’intéressant à la programmation du Service suisse d’ondes courtes (SOC) – la radio internationale suisse – durant la Seconde Guerre mondiale, Raphaëlle Ruppen Coutaz montre que, dès le début du conflit, les intellectuels en charge des chroniques diffusées par le SOC délaissèrent toute posture critique pour adhérer pleinement à la politique menée par le Conseil fédéral helvétique. Les chroniques diffusées par le SOC poursuivaient alors toutes un même objectif : légitimer la position diplomatique du pays. En se faisant les relais de la parole officielle, les intellectuels participèrent à la construction de la mémoire du pays dans l’après-guerre : celle d’une Suisse neutre et pacifique durant le conflit.
Progressivement, les changements programmatiques de la radio affectèrent le rapport des intellectuels à cette dernière. La contribution de Marine Beccarelli interroge ainsi la présence a priori incongrue des intellectuels sur la radio nocturne française2 dans la seconde moitié du XXe siècle. D’une part, elle revient sur le cas de José Artur, producteur d’une émission de radio nocturne où il recevait et conversait très librement avec des intellectuels, suspendu de ses fonctions pour sa liberté de ton, ceci donnant lieu à une lettre ouverte envoyée en vain par ces mêmes intellectuels au PDG de l’ORTF pour faire annuler la sanction au nom de la liberté d’expression. D’autre part, elle rappelle qu’en leur demandant « d’oublier qu’ils étaient des écrivains » (p. 140), Alain Veinstein (responsable des programmes de France Culture) recherchait des écrivains-intellectuels capables de tenir un rôle de documentariste pour l’émission de radio Nuits magnétiques (1978-1999) : ces derniers n’étaient pas recrutés pour écrire des textes littéraires, mais pour réaliser entre autres des interviews et des micro-cachés. Exploitant le cas Veinstein sous un autre angle, Christophe Deleu montre de son côté – en s’appuyant notamment sur les travaux de Marie-Ève Thérenty et ses quatre critères différenciant le travail journalistique contemporain de celui de l’écrivain (la périodicité, l’actualité, la rubricité et la collectivité) – que les écrivains-intellectuels des Nuits magnétiques s’éloignaient des modalités de travail du journalisme contemporain, tout en respectant certaines de ses contraintes.
Certaines évolutions sociétales et politiques conduisirent aussi les intellectuels à s’engager à et sur la radio. Dans cette veine, Jonathan Landau établit une typologie des intellectuels conviés à participer au premier programme à vocation exclusivement scientifique dédié à l’Afrique : Mémoire d’un continent, diffusé sur Radio France Internationale (RFI) dans un contexte de décolonisation. Entre 1969 et 1971, les intellectuels invités furent exclusivement des archéologues et des paléontologues français. Du fait d’un faible nombre de spécialistes français de l’histoire africaine, les mêmes invités revenaient. À partir de 1971, l’historien d’origine guinéenne Ibrahima Baba Kaké prit les rênes de l’émission et convia les premiers historiens africains. Trois ans plus tard, en 1974, il s’engagea même à les rencontrer dans leur pays et, en 1984, l’émission accueillit autant de scientifiques français qu’africains, majoritairement francophones. À partir de 1994, Elikia M’Bokolo engagea une triple évolution : ouverture disciplinaire de l’émission, problématisation accrue des sujets et internationalisation des profils invités. Dans un autre registre, la contribution de Félix Patiès dresse une typologie des soutiens intellectuels à Radio Libertaire, la radio de la Fédération anarchiste qui chercha au début des années 80 à diffuser ses programmes sur des ondes FM saturées. Il en dégage trois types de profils socioprofessionnels : des intellectuels professionnels sympathisants, des intellectuels professionnels militants, des intellectuels artistes et anarchistes. Les deux premiers types bénéficieraient selon lui d’une légitimité académique, tandis que la dernière catégorie jouirait d’une légitimité fondée sur un succès commercial et critique. Ces intellectuels apportèrent conjointement à Radio Libertaire plusieurs types d’aides non-exclusives : soutien moral, appui financier et participation active à la programmation.
Quant aux effets de la présence des intellectuels sur les ondes, la contribution de Céline Rase nous renseigne sur l’importance prêtée à leur parole au regard de l’évolution des comportements pendant la première moitié du XXe siècle. Analysant les verdicts des tribunaux belges à la Libération, elle constate que, si 5 % de l’ensemble des accusés furent condamnés à mort par la justice, ce pourcentage s’éleva à 19 % chez les gens de la radio. Et les jugements internes de l’Institut national de radiodiffusion belge furent également sévères : Michel de Ghelderode, un intellectuel engagé par la radio belge, fut par exemple condamné à 85 ans d’interdiction d’exercice radiophonique pour avoir produit des chroniques entre 1941 et 1943. Dans le même ordre d’idées, Valérie Cossy met pour sa part en évidence les effets aliénants de cette parole aux yeux de Virginia Woolf et Alice Rivaz, ceci en fondant son analyse sur leurs romans parus au milieu du XXe siècle. Les deux écrivaines s’y accorderaient en effet sur une « croyance dans le pouvoir des mots » (p. 13). Finalement, Christine Le Quellec Cottier confirme ce statut de la parole radiophonique comme outil de pouvoir. Explorant les deux œuvres de fiction francophones d’Afrique subsaharienne que sont Le Pleurer-rire (1982) et En attendant le vote des bêtes sauvages (1998), il lui apparaît que la conquête de la radio nationale et la collaboration avec les journalistes permirent l’installation de régimes autoritaires post-coloniaux.
L’apport principal de cet ouvrage, très dense, est de restituer la complexité des rapports liant les intellectuels à la radio, ces rapports ne se résumant pas à la figure bourdieusienne de l’intellectuel médiatique3. Par ailleurs, plusieurs contributions à dimension historique ont le mérite de (re)mettre en perspective certaines problématiques médiatiques brûlantes d’actualité :
missions du service public de l’audiovisuel et effets des médias sur nos comportements4 notamment.
1 Document récapitulatif de l’événement disponible au format pdf sur le site de l’université ou directement en cliquant ici
2 Correspondant aux programmes généralement diffusés entre 23 heures et 5 heures.
3 Voir David Buxton et Francis James (dir.), Les intellectuels de médias en France, Paris, L’Harmattan, 2005.
4 À propos des effets de l’information médiatique, se référer également à la récente communication de Dominique Cardon au Collège de France à l’occasion du colloque sur « la démocratie à l’âge de la post-vérité » : https://www.college-de-france.fr/site/pierre-rosanvallon/symposium-2018-02-27-11h00.htm.
Timothée Mucchiutti, journals.openedition.org, décembre 2018
Nelly Valsangiacomo a été invitée au 5h-6h30 le 12 décembre 2018, RTS1:
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Nelly Valsangiacomo a été invitée dans l'émission Versus/Penser du 11 septembre 2018, Espace 2:
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