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Je ne cesse de m'étonner devant la grégarité estudiantine. Je ne cesse de m'étonner devant la contingence extrême de l'enthousiasme de l'étudiant moyen face à un problème philosophique donné. Souvent, c'est avec une indétermination spirituelle et un enthousiasme juvénile que nous commençons nos études (peu importe la discipline exacte). On est aspiré et dirigé vers la philosophie sans savoir pourquoi exactement. Pour le dire philosophiquement, notre enthousiasme n'a pas de contenu précis; c'est encore la généralité philosophique ainsi que notre propre manière de raisonner que nous aimons. Pourtant, avec les débuts des études et leur poursuite, il se produit quelque chose d'étrange: tous ceux qui aimaient leur propre indétermination se mettent, souvent sous l'influence d'un-e professeur-e particulier-ère, à aimer (c'est le terme exact) une querelle d'argument perdu dans un champ lui-même spécifique de la philosophie. On saute sur les premières thèses séduisantes; on se prétend "dualiste des propriétés", "transcendantaliste", "physicaliste non réductionniste"…. La grande foire aux étiquettes, aussi impudique soit-elle, remplace l'enthousiasme indistinct et la joie du philosopher sauvage. Personnellement, je vois dans cette kermesse une manifestation d'une sorte de mauvaise foi doublée d'une forme de névrose dans laquelle sont poussés tous ceux qui "ne savent pas encore", tout ceux qui doutent sérieusement non seulement des thèses qu'on leur présente, mais de la forme de l'enseignement lui-même, des petits débats dans lesquels ils se sentent bien trop à l'étroit pour pouvoir respirer et s'épanouir. L'esprit universitaire balaie rapidement toute l'innocence initiale, la personnalité et les doutes féconds; on se sent obligé de tenir un rôle, d'être une forme d'histrion vivant dans le mensonge. Aussi les mêmes débats, indépendamment des personnes, se répètent; toujours avec les mêmes types d'arguments, les mêmes sempiternelles objections. Les attitudes se standardisent, c'est le corps lui-même qui finit par être parasité par un ethos particulier.
Ce phénomène existe partout, il est une forme de perte d'innocence nécessaire à la formation, à la donation d'une forme particulière. Mais, qu'il se présent au sein même de la philosophie, il y a quelque chose de désespérément ironique (ironie déjà dénoncée par Schopenhauer qui traitait la philosophie universitaire de comédie). La philosophie n'a de valeur qu'accaparée par l'individu, fécondée par son enthousiasme, sinon, vraiment, elle ne vaut rien. Aussi la thèse de la pratique philosophique universitaire comme comédie devrait, paradoxalement, être prise au sérieux, et nous tous devrions nous critiquer et questionner notre rapport à l'académie. Les questions du bonheur, de la puissance personnelle, de l'incitation à création devraient être à la racine de notre questionnement. Car le chauvinisme philosophique est une perte de force désindividualisante, son sérieux est une menace non seulement pour l'ironie, la pétulance spirituelle, la gaieté, mais pour la personne elle-même. Pour le dire simplement, lorsque je vois un étudiant master vivre d'un bout de question non résolu, et ne pas rire du tout et en parler sans cesse et lire tout ce qui s'y rapporte, cela m'attriste et j'ai l'impression d'un beau gâchis. Je connais plusieurs personnes qui ont fui très tôt l'université car ils y "étouffaient". On ne peut simplement décréter qu'ils n'étaient pas faits pour les études; cela est trop facile, circulaire et ne permet pas la critique. Il y a une sélection très forte, non de l'intelligence, mais de la capacité à s'auto-illusionner et sacrifier son énergie à des causes abstraites et contingentes à l'excès. L'auto-illusion (self-deception) devrait plutôt être dissipée au niveau individuel plutôt qu'être un thème à la mode dans nos départements.
Je ne vais pas m'adonner à l'exercice ennuyeux de la dissertation antithétique en donnant maintenant les points positifs de l'académie. Je tiens juste à noter qu'avant de se lancer tout feu tout flamme dans nos études nous ferions bien de prendre un recul salutaire, ironique sur ce que nous faisons, sur notre individualité, sur notre capacité unique de création. Au final, se moquer comme Socrate ou Molière de toute ces fanfaronneries savantes, d'en rire, simplement, d'en rire joyeusement.