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J’ai évoqué le caractère profondément lié à la Renaissance de Sébastien Castellion, qui faisait couronner par le Christ autant la tradition grecque et latine que la tradition hébraïque. Rabelais alla dans le même sens. La réaction catholique et traditionaliste d’un Honoré d’Urfé fut avant tout, curieusement, de contester aux Grecs et aux Romains en particulier un vrai pressentiment du christianisme: car le patriotique auteur de l’Astrée préféra l’attribuer aux Gaulois, à qui il accorda l’idée séculaire de la Sainte Trinité. Mais la volonté d’effectuer des synthèses entre l’Antiquité et la tradition judéo-chrétienne demeurait chez lui aussi présente.
Le projet, cependant, d’évoquer les épisodes bibliques dans des formes héritées de l’Antiquité grecque (et que Castellion réalisa dans un poème épique, en grec, sur le prophète Jonas) n’était pas si neuf qu’on pourrait le croire. De fait, le glorieux saint Avit (évêque de Vienne dont l’importance est si grande pour l’évêché de Genève et l’histoire de l’ancienne Bourgogne) fut lui-même un poète qui écrivit des épopées reprenant la Genèse et dont la forme était celle adoptée jadis par Homère et Virgile: c’était au Ve siècle.
La Renaissance a surtout réajusté les genres dérivés de cet art inventé par les premiers évêques en puisant à nouveau à la source antique. On connaît la tragédie que Théodore de Bèze consacra à Abraham; on connaît celle que Racine consacra à Athalie.
Les mystères médiévaux reprenaient plus volontiers la Légende dorée - ou alors simplement l’Évangile - que l’Ancien Testament. Mais le mouvement propre à la Renaissance fut général, et François de Sales, dans le Traité de l’amour de Dieu, consacra lui aussi de longues pages au sacrifice d’Abraham: elles terminent d’ailleurs son ouvrage. (Le saint savoyard voulait placer le lecteur dans l’âme même d’Abraham, en ce moment terrible où il devait immoler son fils unique...)
Ce retour à la culture antique dépasse les frontières religieuses. Il a pu créer différents courants - l’humanisme, le protestantisme -, mais, dans son essence, je crois qu’il les précède tous.