Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07078.jsonl.gz/759

« Exposition sur le thème de l’environnement. Comme la plupart des documents présentés au public, les textes sont en français et en malgache. » © JB Bing
Avec environ vingt millions d’habitants, Madagascar fait partie des bataillons numériquement non-négligeables de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Non sans raison : la présence francophone dans l’île remonte loin, bien que, longtemps, elle ne se limitât qu’à des installations ponctuelles – comptoirs côtiers (Fort-Dauphin dans le Sud-Est) ou entrepreneurs individuels. Suite à l’élimination des Portugais et au désintérêt des Hollandais, l’île devint un champ d’affrontement des ambitions coloniales françaises et britanniques. Les missionnaires britanniques mirent les premiers le malgache par écrit : la phonétique anglaise a donc servi de référence pour transcrire cette langue austronésienne1. Au XIXème siècle, les deux puissances estimèrent plus rationnel de s’accorder quant à leurs zones d’influence : aux Français Madagascar, aux Britanniques l’Égypte2. Ce gentlemen agreement déboucha en 1895, après deux guerres de conquête, sur la suppression de la monarchie merina et l’annexion de Madagascar par l’Empire colonial français. Comme ailleurs, la IIIème République allia exploitation éhontée des « indigènes » et effort réel d’éducation, d’assimilation et de promotion : elle créa un réseau d’écoles publiques et laïques qu’elle dota de moyens et d’enseignants, contrebalançant ainsi l’influence des missionnaires. Certes, la majeure partie des habitants n’en bénéficia pas – ou très peu – mais des résultats tangibles se manifestèrent assez vite : dès les années 1930, une véritable culture (littéraire, scientifique,…) malgache s’exprima en français. Jean-Jacques Rabearivelo, par exemple, considéré comme l’un des plus grands poètes malgaches et qui fut aussi romancier, composa son œuvre à cette époque.
À l’indépendance (1960), les élites étaient francophones et, tout naturellement, le français devint langue nationale et officielle avec le malgache. Telle est, aujourd’hui encore, la situation : officiellement, à tous les niveaux, tout est censé pouvoir se faire dans les deux langues. En termes écolinguistiques3, Madagascar fait donc partie de la galaxie francophone, centrée sur le français « super-central », au sein de laquelle le malgache forme lui-même un système où la langue nationale (en réalité, la variante dialectale parlée chez les Merinas) occupe une place « centrale » par rapport aux dialectes régionaux. Ceux-ci restent d’ailleurs suffisamment proches du malgache standard pour que l’intercompréhension soit possible – sous réserve de bonne volonté des deux interlocuteurs…
En théorie, on a donc deux langues à égalité parfaite. Première fiction : pas plus que deux espèces dans la nature, deux langues ne peuvent occuper la même niche sur le même territoire – avoir la même fonction, si l’on préfère4. En toute logique, l’une donc sert plutôt à l’international (le français) et l’autre plutôt entre nationaux (le malgache). Deuxième fiction : sans être abusive, cette affirmation n’en demeure pas moins bien trop schématique pour appréhender une réalité bien plus complexe. Et délicate dans ses conséquences sociales…
L’immense majorité des Malgaches parle à peine le français, n’en connaissant que quelques mots. Pour le dire à gros traits : plus on habite en ville et plus on vient d’un milieu social élevé, plus on a de chances de maîtriser le français. Le degré de francophonie est donc un marqueur social, impliquant à la fois prestige et pouvoir. Un politicien, un policier ou un patron montrera souvent, dans son discours, qu’il maîtrise le français bien qu’il emploiera le malgache pour faire passer l’essentiel de son message ; inversement, plus on ira en brousse ou dans des quartiers pauvres, plus l’usage du malgache se fera exclusif bien qu’il soit presque partout possible de trouver une personne parlant français5 (souvent un ancien, d’ailleurs – on verra pourquoi). Certes, ce type de diglossie n’a rien d’original ni, a priori, d’alarmant : au contraire, il y a là un facteur parfois décisif d’enrichissement des langues6. Mais il n’est pas interdit de s’interroger, par exemple quand certaines familles de l’élite délaissent complètement le malgache, au point que leurs enfants ne savent plus le parler et se retrouvent ainsi dans l’incapacité de communiquer avec la plupart de leurs compatriotes…
C’est dès l’école que les enfants se trouvent handicapés par le problème de la langue. En effet, si les premières années sont censées se dérouler en malgache (sauf pour le cours de français, bien sûr), les dernières années du primaire doivent se dérouler en français (sauf pour le cours de malgache). En fait, enfants comme instituteurs n’ont généralement pas les capacités linguistiques pour travailler en français. Restent à disposition deux « solutions » bancales : soit utiliser les moyens du bord, soit employer de manière dissimulée, presque honteuse, le malgache. La première donne des cours répétitifs aussi peu intéressants pour les enseignants que pour les élèves, dans un français très appauvri qui tient plus d’un petit nègre de perroquet que de l’outil de communication. La seconde pose deux problèmes : aucune didactique digne de ce nom n’a jamais été élaborée en malgache et les examens se déroulent en français. Ce problème persiste au collège et au lycée, pour les rares élèves qui y ont accès, bien que les professeurs de lycée parlent en général assez bien français (d’où des cours plus agréables à suivre). Il existe par ailleurs un décalage entre écoles publiques et privées, où le niveau de français est généralement meilleur dès le primaire (mais cela coûte cher…). À l’Université et dans le supérieur, enfin, le français règne sans partage, à peine concurrencé dans de rares cas… par l’anglais.
Cette situation ne bénéficie ni au malgache ni au français. Certes des artistes, chanteurs, écrivains, s’expriment et créent dans les deux langues. Leur bilinguisme, actif, dote le français comme le malgache de trouvailles lexicales savoureuses7. Mais, en dehors de cette élite culturelle (pas forcément sociale ou économique, loin de là…), ni le français ni le malgache n’ont la place ou le rôle qui les dynamiseraient. Même l’élite scientifique pose question : quasiment toute la production se fait en français. Certes, on peut comprendre que chaque chercheur malgache ait, personnellement, intérêt à travailler dans une langue à diffusion internationale. Certains soulignent d’ailleurs que le malgache ne possède pas le lexique suffisant. Mais il s’agit là d’un cercle vicieux : c’est parce que l’on veut écrire dans une langue qu’on la dote du lexique suffisant8.
Nous conclurons par quelques pistes de réflexion. D’abord les pseudo-solutions extrêmes – virer le français, abandonner le malgache – ne sont pas envisageables autrement qu’à l’échelle séculaire, ne serait-ce que du strict point de vue du matériel (scolaire entre autres) à disposition des Malgaches. Elles constitueraient d’ailleurs un terrible appauvrissement et provoqueraient des crises identitaires majeures, tant individuelles que collectives. D’autre part, s’il veut arriver à un bilinguisme serein et enrichissant (seule ambition réaliste), le pays ne saura faire l’économie d’une « malgachisation » relative de son système scolaire et d’une valorisation culturelle, scientifique et didactique du malgache. Mais, contrairement à la malgachisation des années 19709, cela exige d’être pensé sur le long terme (à l’échelle de la génération et non en fonction de l’immédiat de la com’), et de recevoir des moyens intellectuels et matériels conséquents. Quant au français, il gagnerait à devenir une véritable première langue internationale : certes sa place officielle se verrait plus restreinte qu’elle ne l’est actuellement, mais son usage deviendrait plus solide, plus affectif et mieux assuré.
Jean-Baptiste Bing
Tamatave, 27/01/2014
1 Famille qui comprend l’indonésien, le philippin, le malaisien, la plupart des langues régionales de ces pays, le taïwanais (langue autochtone face au chinois), les langues de certains peuples d’Indochine et de nombreux peuples du Pacifique (les Maoris). D’un point de vue généalogique, le malgache se rattache aux langues du groupe dit est-barito (du Sud de Bornéo). Il s’est enrichi d’emprunts nombreux au bantou, à l’arabe, à l’anglais et au français. Concrètement, le malgache et l’indonésien présentent de nombreuses ressemblances grammaticales et lexicales – qui facilitèrent l’apprentissage pour mon épouse (javanaise) et m’a fait me mélanger les pinceaux entre les deux langues (ceci est un exemple de mauvaise foi justifiant qu’elle fût bien plus douée que moi).
2 L’influence anglaise n’a pas pour autant disparu : l’Église anglicane reste l’un des grands piliers religieux de Madagascar (ce thème sera abordé dans une autre chronique). Par ailleurs, sous le mandat de Marc Ravalomanana, l’anglais fut brièvement introduit dans la Constitution comme troisième langue officielle – même s’il est vrai que Ravalomanana s’intéressait en fait plus aux États-Unis qu’au Royaume-Uni. Cette disposition fut supprimée par Andry Rajoelina ; il est vrai que cela n’avait jamais pris…
3 L’« écolinguistique », qui analyse les langues en termes écosystémiques (chaque langue occupe une « niche ») et selon un modèle gravitationnel (chaque langue se situe dans un rapport de domination centre-périphérie), a été forgée par le linguiste Louis-Jean Calvet. Un des atouts de cette approche est qu’elle considère à la fois l’évolution des langues les unes par rapport aux autres, mais aussi en elles-mêmes. Cf. L.J. Calvet, Pour une écologie des langues du monde, Paris, Plon, 1999.
4 Pour une très intéressante approche de géographie culturelle, croisant les questions linguistiques et territoriales : C. Raffestin, 1995, « Langue et territoire. Autour de la géographie culturelle» in : S. Walty & B. Werlen (éds.), Kulturen und Raum : theoretische Ansätze und empirische Kulturforschung in Indonesien. Festschrift für Professor Albert Leemann, Zurich, Rüegger, pp. 87-104.
5 Sans doute est-ce pour cela que seule une faible proportion des francophones parle bien malgache : la motivation manque. Les exceptions vivent d’ailleurs souvent en brousse, où il y a très peu de Malgaches francophones.
6 Ainsi, l’hellènophilie des Romains du Ier s. av. J.C. (César n’aurait jamais dit le pourtant célèbre « Tu quoque mi fili ! » : snob jusque dans la mort, il aurait apostrophé Brutus en grec), qui faisait pester ce vieux réac de Caton l’Ancien, n’a pas empêché le latin non seulement de devenir une langue de culture mais aussi, dans les siècles suivants, de s’imposer – certes au final sous des formes finalement assez dégénérées comme le français ou l’espagnol – dans certaines parties de l’Empire, au détriment d’autres langues – gaulois, ibère,… – qui n’avaient ni le prestige social ni l’utilité politique ni l’aspect international du latin.
7 Juste quelques exemples : « Je vais te donner des soupapes ! » pour « Je vais t’aider ! » ; inversement, le français a doté le malgache de mots comme lasopy « la soupe », zandarimaria « gendarmerie »,…
À propos du bilinguisme, cf. A. Kroh, L’aventure du bilinguisme, Paris, L’Harmattan, 2004. Par ailleurs, le roman Les mots étrangers du franco-grec V. Alexakis constitue un bon exemple de l’apport d’une nouvelle langue à une meilleure compréhension et appréciation d’une langue que l’on possède déjà ; pour ma part, je ne vois plus une mangue de la même façon depuis que j’ai appris que manga signifie à la fois « mangue » et « bleu » en malgache – « la Terre est bleue comme une mangue » ?
8 La réussite n’est certes pas toujours au rendez-vous… Mais quand les nations européennes ont voulu s’affirmer par la langue, elles se sont débrouillées pour remplacer le latin. Idem en Chine et en Indonésie dans la deuxième moitié du XXème s., où les autorités ont poussé à l’acclimatation des sinisations de termes scientifiques et techniques venus des langues occidentales, voire à leur remplacement par des termes locaux.
9 Époque où Didier Ratsiraka avait proclamé la nécessité de débarrasser l’île de toute trace française, y compris linguistique. Administration, école : tout devait désormais se faire en malgache. Mais cette malgachisation, purement idéologique et démagogique, n’avait ni les moyens de ses ambitions, ni un soutien académique et social suffisant. Résultat : un échec total, qui a détruit les structures d’enseignement en – et du – français sans en créer en – et pour le – malgache. C’est ainsi que, souvent, les moins de cinquante ans ont un niveau de français largement inférieur aux plus de soixante…