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La reine, le moine et le glouton. La grande fissure des fondations, de Shafique Keshavjee, présente trois grandes visions du monde qui s’opposent et se rejoignent sur certains points: le matérialisme, le monothéisme et le monoholisme – un néologisme décrit comme «un concept qui permet de regrouper l’ensemble des perspectives selon lesquelles le Réel est fondamentalement une Unité (en grec: monos) – Totalité (en grec: holos) unifiant le divin et le cosmique», par exemple l’hindouisme ou le bouddhisme. Cet ouvrage publié, en mai dernier aux éditions du Seuil, est le troisième volet d’une trilogie débutée en 1998 par le best-seller Le roi, le sage et le bouffon et suivi de La princesse et le prophète, en 2004.
Le «Grand débat des convictions» se déroule dans le même royaume, quelques années plus tard, que le «Grand tournoi des religions» du premier volet, Le roi, le sage et le bouffon. Plusieurs personnages, tels que le roi, la reine, la princesse Salomé ou encore le bouffon, se retrouvent dans les deux ouvrages. Néanmoins, chaque roman peut être lu séparément. Shafique Keshavjee donnera une conférence sur ce dernier ouvrage, le vendredi 20 juin à 20h, à Crêt-Bérard.
Rencontre avec Shafique Keshavjee
Pourquoi avoir attendu dix ans pour écrire le troisième volet de la trilogie?
Le premier ouvrage, Le roi, le sage et le bouffon, que j’ai écrit en 1998, a été vendu à 200’000 exemplaires et traduit en une vingtaine de langues. Initialement, je n’avais pas prévu de faire une trilogie. C’est difficile d’écrire une suite à une œuvre qui rencontre beaucoup de succès. J’ai ainsi attendu plusieurs années, car je voulais être mûr intérieurement pour dire de nouvelles choses.
Le «Grand débat des convictions» consiste à rechercher la «vraie Vie», la Vérité, pourquoi cette thématique?
A travers ce débat, j’ai voulu aborder des thèmes qui sont de moins en moins discutés, comme la question des fondements de nos sociétés, des représentations de la vie et de l’au-delà, et plus centralement de la vérité. La question de la vérité a pris une tournure d’acquis dans la société où toutes les visions ont à peu près la même valeur, avec une égalité de perspective et de traitement: c’est le paradigme dominant. Il y a une sorte de politiquement correct où l’important est que chacun soit heureux dans son cheminement de vie. Mais en approfondissant le bouddhisme, le christianisme, l’islam ou l’athéisme, chacun ne peut avoir raison de manière égale: si on est pleinement chrétien on ne peut pas être pleinement athée ou bouddhiste et inversement. Tous peuvent apprendre les uns des autres, mais il y a des divergences fondamentales qui font débat.
Est-ce que ce débat reflète votre propre recherche?
Par mes études, en théologie et en sciences politiques, j’ai largement été confronté à tous ces débats. Cet ouvrage a aussi un but pédagogique: comment présenter les trois soubassements qui se déclinent à l’infini, le monothéisme, le monoholisme et le matérialisme. Il s’agit de permettre à chacun d’avoir une cartographie de ses propres convictions, de se situer parmi ces trois grandes approches.
De plus, étant moi-même chrétien, je trouve que l’Evangile est un trésor qu’on tend à mépriser et à méconnaître aujourd’hui. La tradition judéo-chrétienne est malmenée en Occident et j’avais envie de montrer qu’elle a été féconde et demeure pertinente dans un dialogue clair et respectueux avec d’autres.
La phrase «être entre la vie et la Vie» revient plusieurs fois dans le récit, notamment lorsque des personnages s’interrogent sur leur mort:
C’est une parole que j’ai partagée avec mon fils Simon [Simon Keshavjee est décédé d’une leucémie, à l’âge de treize ans, en 2005] et qui l’a vraiment aidé à rester confiant jusqu’à la fin de sa vie. Je ressens une grande responsabilité lorsque je transmets des convictions qui concernent le sens de la vie et de la foi, non seulement envers les lecteurs, mais déjà envers mes enfants: est-ce une illusion que je transmets? Simon est mort très sereinement, mais je me suis demandé si j’avais bien fait de lui transmettre l’espérance chrétienne, si ça tenait la route, si ce n’était pas un leurre. J’ai fait un long travail pour revisiter ces fondations.
C’est pour cette raison qu’il m’a fallu du temps pour écrire ce roman. Or selon moi être entre la vie et la Vie, plutôt qu’entre la vie et la mort, est au cœur de l’Evangile, et cette espérance chrétienne demeure un trésor inestimable.
Où situez-vous le royaume dans lequel se déroule l’histoire?
C’est un jeu littéraire, parler d’un royaume permet à la fois de se décentrer et de parler de notre réalité. Chacun peut y projeter sa propre réalité. C’est un monde autre, mais aussi le nôtre. Je pense néanmoins qu’il représente un endroit avec une tradition judéo-chrétienne en perte de vitesse, un royaume dans le monde occidental. Mon précédent ouvrage a été traduit en japonais, en coréen, en russe et je me suis rendu compte que des gens dans un tout autre contexte s’y projetaient également.
Le roman comporte une trame narrative et un questionnement philosophique, lequel des deux vous a donné l’impulsion pour écrire?
J’avais en tête le débat des trois grandes visions du monde et parallèlement, j’avais envie de développer une trame narrative plus dense que dans Le roi, le sage et le bouffon. Je voulais aussi apporter une dimension plus personnelle, nourrie notamment par la perte de notre enfant, à laquelle les gens peuvent s’identifier ainsi qu’un enjeu plus collectif, avec des questionnements politique et social. Mais dans l’ensemble, j’ai imaginé les parties narratives et réflexives simultanément.
Que signifie le titre du roman?
En chacun de nous, il y a une reine, un moine et un glouton tout comme un roi, un sage et un bouffon. Ces six personnages représentent des archétypes: l’un prend les décisions, l’autre à une vision pondérée de la réalité et le dernier se laisse vivre. Cette trilogie se combine différemment chez chaque individu en fonction des étapes et des contextes. Je fais également référence à une typologie psychologique, par exemple le moi, le surmoi et le ça développés chez Sigmund Freud. Ou encore, le parent, l’adulte et l’enfant présentés dans l’analyse transactionnelle. Ce sont des modèles qui font sens parce qu’ils combinent plusieurs positions.
Shafique Keshavjee, d’origine indienne, est né en 1955 au Kenya. Il a vécu quelques années en Angleterre avant d’arriver en Suisse allemande. A l’âge de neuf, il a déménagé à Lausanne où il a entrepris, par la suite, des études en sciences politiques, puis en théologie. Titulaire d’un doctorat en sciences des religions, pasteur et professeur à l’Université de Genève, il a créé la Maison de l’Arzilier, à Lausanne. Actuellement, ce théologien se consacre essentiellement à l’écriture. Shafique Keshavjee a eu quatre enfants, l’un d’eux est décédé d’une leucémie.
Dans l'édition de juillet-août 2014 de la Vie Protestante Berne-Jura-Nauchâtel.