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Je suis né le 28 août 1952. Il y a donc septante et un ans. Et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, je me souhaite un bon 71e anniversaire. J’ai tenu soixante et un de ces septante et un ans en m’acharnant à n’avoir que 10 ans d’âge mental. Il me plaît de croire que je n’ai pas totalement échoué dans cette quête.
L’année de ma naissance, mes parents démissionnaient du Parti du travail pour suivre Léon Nicole dans une tentative foireuse de créer un nouveau parti de la gauche de la gauche genevoise. Le premier qui me rappelle la fameuse citation de Marx pour qui l’histoire ne se répète qu’en farce a gagné un jeu de cartes de membre de l’Union populaire, de SolidaritéS et du Parti du travail.
L’année de ma naissance, la France était en guerre en Indochine, et les Etats-Unis en Corée. Un an plus tard, Staline mourait. Il s’était sans doute rendu compte que le monde était trop petit pour nous deux.
J’avais 2 ans quand commençait la guerre d’Algérie, 5 ans l’année du Spoutnik, 9 ans l’année de Gagarine. Quand mes copains d’école collectionnaient les figurines de footballeurs, je collectionnais les cartes postales soviétiques aux portraits de cosmonautes.
Quand on s’est installés à Onex, Onex n’était qu’un village. Le 1er août, on se retrouvait dans le parc de la Mairie – moins pour la fête nationale que pour l’anniversaire de la grand-mère. La rentrée se faisait à la toute fin août, ou au tout début septembre. On retrouvait en même temps, au frais, entre la Saint-Barthélemy et le Jeûne genevois, l’école, le cirque Knie et la tarte aux pruneaux.
J’avais 16 ans en 1968, et je me souviens des vieux anars, de Gaspard, de Bösiger… A une année près, j’avais le droit de vote fédéral avant ma grand-mère. Il m’aura fallu attendre qu’André Chavanne ouvre l’Université à des étudiantes et des étudiants qui n’avaient pas de «maturité» (fédérale) pour y mettre mes cothurnes, à presque 30 ans.
Je suis donc, «baby boomer» vieillissant, un moment de l’histoire. Je demande à être inscrit à l’inventaire, en attendant d’être classé monument historique. J’ai eu 18 ans à La Clairière (mais était-ce vraiment une prison?), 20 ans à Saint-Antoine, 30 ans à Champ-Dollon… Je me souviens à Saint-Antoine d’une chasse aux cafards primée d’une clope par cafard écrasé (et ça pue, un cafard écrasé), d’un codétenu s’accrochant à cinq heures du matin à la lucarne pour nous réveiller en poussant le chant du coq et d’un autre codétenu si désespéré de se retrouver là qu’il avait tenté pendant une heure se couper les veines du bras avec un couteau un plastique, jusqu’à ce que ses pleurs nous éveillent et qu’on le calme…
Pas grand-chose, au fond, n’avait changé à Saint-Antoine depuis la relation que fit Ludwig Hohl de sa détention, en 1941 (Séjour intérieur, rapport, Le Nouvel Attila, 2022). En quittant Saint-Antoine pour Champ-Dollon et Voldet pour Hentsch [les directeurs respectifs des deux établissements], on quittait une prison en pleine ville, où les lucarnes des cellules donnaient sur la rue des Chaudronniers ou la cour du Collège, où les bruits de la vie «dehors» entraient «dedans», pour une prison à la périphérie, hors de la vue et de l’ouïe des bonnes gens, loin, sur la frontière, de la perception de la société des bonnes gens; on ne pouvait mieux manifester une volonté d’exclure la prison, et les prisonniers, de toute normalité: on les a mis le plus loin possible de la ville comme on met une balayure sous un tapis.
A part ça, qu’est-ce que ça signifie, avoir 71 ans? Ça signifie qu’on a passé la plus grande partie de sa vie sans internet et sans téléphone portable. Qu’on a commencé à travailler dans des entreprises qui n’avaient aucun ordinateur, avant de s’en payer un qui fonctionnait avec des cartes perforées et avait une mémoire de poisson rouge amnésique. Pour transmettre des textes, il y avait le télex, et pour transmettre des images, le bélino. Et comme réseau social, le bistrot. Avoir 71 ans, ça signifie qu’on est capable d’utiliser un téléphone à cadran rotatif et une machine à écrire mécanique. On peut donc vivre sans internet, sans téléphone portable, sans ordinateur? Tu m’en bailles belle, l’ancêtre…
Ce n’est pas que c’était mieux avant, c’est juste que c’était avant. Et que c’était autrement. Les expériences ne s’annulent pas, mais s’additionnent. Se cumulent. Se conjuguent. Et la mémoire se charge. Je pourrais peut-être retrouver le chemin des contrebandiers par lequel on passait, au large de Roncevaux, du Pays basque nord, en France, au Pays basque sud, espagnol quand Franco sévissait encore sur l’Espagne. Et peut-être même retrouver à Belfast le chemin menant de l’Hôtel Europa à Falls Road.
Le temps passe. C’est tout ce qu’il sait faire, le temps. Et à partir d’un certain âge, voire d’un âge certain, on n’en a plus grand-chose à secouer de l’avis que les gens (sauf quelques-uns, rares et précieux) peuvent avoir sur vous. Et qu’on est infiniment plus libres sans plan de carrière, sans recherche d’emploi, sans posture à prendre, sans rites à honorer, sans image à donner de soi, sans discipline de parti à respecter. Toutes ces règles sociales ne sont plus là que pour qu’on puisse jouer avec. Et ricaner de ceux qui s’épuisent à vouloir les faire respecter.
Les vieux, c’est sans pitié. Mais pas sans espoir: il y en avait plein, des jeunes, à Saint-Imier, en juillet…
Pascal Holenweg est conseiller municipal carrément socialiste en Ville de Genève.