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une dimension telle, qu'il était souvent impossible de les changer à la mer; les voiles étaient petites, échancrées et perdaient ainsi en surface toute cette toile qui était si nécessaire pour mouvoir avec vitesse les corps pesants auxquels elles étaient immédiatement appliquées. Et, si l'on se rappelle ces voiles, faites avec des toiles mal confectionnées, on se demandera, par la comparaison de ce qui se passe aujourd'hui, comment on pouvait les manier, et surtout quel usage elles pouvaient faire. Pour le grément, c'était peutêtre pis encore : la pénurie des matières forçait d'employer toutes celles qu'on pouvait se procurer : aussi, du jour de la déclaration de guerre à la conclusion de la paix, ne cessa-t-on de se plaindre de la mauvaise qualité des cordages. Si maintenant, avant de nous occuper de l'état-major, nous jetons un coup d'œil sur le reste du personnel, nous verrons des équipages composés d'hommes entièrement étrangers à la marine, qui, après un court séjour sur les rades, faisaient leur première campagne, et auxquels il manquait, par conséquent, la plus utile des qualités du navigateur : l'habitude de la mer. Que l'on complique cette situation de l'obligation d'un combat prochain, et l'on verra avec quels moyens la France lutta sur mer contre l'Angleterre. Et vraiment, lorsque l'on voit le temps qui est nécessaire aujourd'hui pour organiser un équipage, pour que chacun soit familiarisé avec toutes les parties du service auquel il est appelé à concourir pendant le combat, on peut se demander comment les choses se passaient à une époque où l'on ne savait pour ainsi dire pas ce que c'était qu'un rôle ; où chacun était censé arriver à bord avec les connaissances nécessaires à un marin, car on ne travaillait nullement à les acquérir. C'était souvent à la mer, et par un gros temps que, pour la première fois, un homme montait dans la mâture et, sous le feu de l'ennemi, qu'il manœuvrait un canon. Que l'on juge de la position des chefs, avec de pareils éléments! N'y trouvera-t-on pas
une des principales causes de leur manque de confiance, de leur hésitation et, par suite, de l'audace de nos ennemis qui n'ignoraient pas ces circonstances ! Le cadre que je me suis tracé ne me permet pas de m'étendre sur l'organisation de la marine. Je regrette que les auteurs qui en ont écrit l'histoire n'aient pas traité cette partie si importante, aux vices de laquelle je n'hésite pas à attribuer presque tous nos désastres. La subordination et la discipline ne sont pas choses tellement naturelles, que l'on puisse s'y plier à tous les âges, et je crois qu'il faut y avoir été habitué dès la plus tendre enfance. Il dut être fort difficile de façonner à la discipline et à la subordination un corps d'officiers composé de parties hétérogènes, ou d'individus entrant au service avec une opinion et des idées toutes formées. Sous Louis XIV, époque de laquelle date réellement la marine militaire de la France, on n'était admis dans la marine qu'en produisant des titres de noblesse, et l'on sait ce qu'était alors la noblesse. Duquesne ne tarda pas à s'apercevoir et à se plaindre de la manière dont les capitaines et les officiers faisaient leur service, et du peu d'importance qu'ils attachaient aux évolutions. Ce grand amiral ne s'effraya pas des embarras que devait lui susciter la lutte qu'il allait engager contre le corps de la noblesse ; et, en démontrant au ministre la nécessité de l'étude des évolutions, il lui demanda l'autorisation de punir, de démonter même de leurs commandements les capitaines qui ne seraient pas attentifs à ses ordres. Plus tard, les officiers bleus et ceux de la Compagnie des Indes furent des sujets d'envie et de haine pour ceux de la marine royale. Louis XVI sentit qu'il fallait changer l'organisation de la marine, et il eut le courage et la force de faire ce que les ministres de Louis XV avaient vainement tenté. Le mode d'admission fut changé; la roture ne fut plus exclue de la marine militaire; les maîtres d'équipage et les pi
lotes purent y être admis comme enseignes de vaisseau. Cet essai ne fut pas heureux. Le bailli de Suffren ne cessa de se plaindre du peu de connaissances et de l'indiscipline des officiers sous ses ordres.
La Révolution vint encore bouleverser ce qui avait été fait, et l'émigration des officiers nobles et de ceux qui ne voulaient pas admettre les idées du jour, mit la Convention nationale dans l'obligation d'improviser des officiers. La majeure partie appartenait à la marine du commerce. Ces officiers, fort bons marins peut-être, mais non façonnés à la discipline militaire, ne connaissaient aucunement la tactique navale, et ce fut souvent au moment du combat qu'ils eurent à en appliquer une première fois les principes. On conçoit combien leur tâche devenait difficile dans de semblables moments. Mais avec l'épaulette arrivèrent parfois l'amour-propre ridicule et des prétentions plus ridicules encore ; et si, sous Louis XVI, la camaraderie qui existait entre le chef et le subordonné portait celui-ci à discuter les ordres qui lui étaient donnés, à l'époque que l'on va
' parcourir, les idées d'égalitéet les prétentions à des connais
sances qui ne sont pas toujours inséparables de la place ou du rang, produisirent le même résultat. De là l'indiscipline que les amiraux de la République ne cessèrent de signaler au gouvernement. Cet esprit d'indépendance exista pendant tout l'Empire.
Mais ce que je voudrais démontrer ne serait bien senti que si l'on développait les vices d'organisation de ces diverses époques, et cela ne m'est pas possible. Je me borne à recommander l'étude des décrets d'organisation aux personnes qui voudront connaître les causes de la décadence de la marine militaire de la France depuis le règne de Louis XIV.
Après avoir décrété que tous les citoyens étaient également admissibles aux emplois civils et militaires de la marine, l'Assemblée nationale rendit le décret suivant, le 22 aVril 1791 :
Art. 1". Le corps de la marine est supprimé, et le mode de nomination pour la recréation de la marine sera fait, pour cette fois seulement, de la manière suivante. Art. 2. Le corps de la marine française, entretenu par l'Etat, sera composé de 3 amiraux,9 vice-amiraux, 18 contreamiraux, 180 capitaines de vaisseau, 800 lieutenants de vaisseau et 200 enseignes de vaisseau. Art. 3. Le nombre des enseignes de vaisseau non entretenus ne sera point limité. Art. 4. Le nombre des aspirants entretenus sera fixé à 300. Art. 6. La charge d'amiral de France est supprimée. Art. 8. Les amiraux, vice-amiraux et contre-amiraux seront choisis par le roi, parmi les officiers généraux ac tuellement existants, et le tiers des places de contre-amiral sera laissé vacant, pour être rempli, au choix du roi, par les officiers actuellement capitaines de vaisseau. Art. 9. Les 180 capitaines de vaisseau seront choisis parmi les capitaines de vaisseau actuels, les capitaines et directeurs de port, les majors de vaisseau, les lieutenants de vaisseau plus anciens dans ce grade que quelques-uns des majors des dernières promotions, et tous les officiers des elasses qui seront dans le cas de concourir à cette formation ; ils seront choisis par le roi. Le roi pourra accorder quatre de ces places à des marins des autres grades qui auraient rendu à l'État, pendant la guerre, des services distingués restés sans récompense. Art. 11. Les lieutenants seront choisis parmi les lieutenants de vaisseau, lieutenants de port et sous-lieutenants actuels. Art. 15. Le grade de sous-lieutenant est supprimé. La moitié des places d'enseigne entretenu sera donnée aux sous-lieutenants. Sur l'autre moitié, dix places seront réservées pour les maîtres entretenus, et le reste sera donné au concours qui aura lieu incessamment. Art. 17. Le brevet d'enseigne de vaisseau non entretenu sera donné, en ce moment, à tous les capitaines de navires reçus pour le long cours. Art. 19. Le titre d'aspirant entretenu sera donné aux élèves et volontaires actuels qui n'ont pas trois années de navigation; le surplus des places sera donné au concours. Le 29 du même mois d'avril, l'Assemblée nationale décréta : Art. 5. Tous lesjeunes gens de quinze à vingt ans pourront être admis, après un examen, comme aspirants de marine. Art. 14. Le grade d'enseigne entretenu sera donné au concours. Celui d'enseigne non entretenu sera donné à tous les navigateurs qui, après six années de navigation, dont un an au moins sur les vaisseaux de l'État, ou en qualité d'officier sur un bâtiment uniquement armé en course, auront satisfait à un examen public sur la théorie et la pratique de l'art maritime. Art. 28. Le dixième des places d'enseigne entretenu sera donné aux maîtres entretenus, moitié à l'ancienneté, moitié au choix du roi, sans avoir égard à l'âge. Art. 29. Les autres places d'enseigne entretenu seront données au concours, par un examen sur toutes les branches de mathématiques applicables à la marine et sur toutes les parties de l'art maritime. Art. 30. Seront admis à cet examen tous ceux qui, ayant rempli les conditions prescrites pour le concours, n'auront pas dépassé l'âge de trente ans. Nul ne pourra être officier avant l'âge de dix-huit ans. Art. 33. Tous les enseignes entretenus et non entretenus pourront également prétendre au grade de lieutenant de vaisseau, pourvu qu'ils n'aient pas plus de quarante ans. Les cinq sixièmes des places vacantes seront accordés à ceux d'entre eux qui auront le plus de temps de navigation, en qualité d'enseigne, sur les vaisseaux de l'État; l'autre sixième sera laissé au choix du roi, qui pourra le faire, sans distinction d'âge, entre tous les enseignes qui auront