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La chaleur est suffocante et les trois ouvriers n’ont même pas un arbre sous lequel trouver de l'ombre. Au bout de quelques kilomètres, alors que les jeunes hommes deviennent de petits points au fur et à mesure que l’on s’éloigne, la Capitanata -l’autre nom donné à cette zone- devient une étendue de champs en friche, au bout desquels, après quelques chemins de terre menant à des fermes délabrées, on aperçoit les premières baraques du ghetto de Borgo Mezzanone.
Habitat précaire
«Depuis des années, je dois aller à l’hôpital tous les trois jours. Mon abdomen me fait très mal parce que j'ai une hernie. Les médecins me traitent avec un analgésique.» Benjamin, originaire du Ghana, est arrivé en Italie en 2011 après avoir fui la guerre en Libye. «Je ne peux pas soulever de poids, alors je ne travaille pas. Je n'ai donc ni domicile ni papiers. J'ai besoin d'aide», dit-il en tenant dans ses mains l'un des nombreux rapports médicaux éparpillés sur la table de la baraque partagée avec d'autres compatriotes. À l'extérieur de cette baraque, sur la place entourée de quelques autres petites maisons, un jeune homme prépare le déjeuner. Issa (nom fictif) a quitté le Ghana il y a dix ans. «Côte d'Ivoire, Libye, mer et Lampedusa. Pour arriver ici», raconte-t-il en désignant le Cara, le Centre d'accueil des demandeurs d'asile situé juste au-delà de la clôture, derrière le bidonville. «En presque dix ans, ma vie n'a pas beaucoup changé. Chaque matin, je me lève avant l'aube pour rejoindre les domaines. Quand aurai-je des papiers?» s'exclame-t-il en arrêtant de cuisiner un instant.
«Je sais, il n’y a pas d’eau depuis deux jours. Est-ce que d'ici ce soir, ce sera réglé?» demande Yussif Bamba, coordinateur général de la Ghana Union Association Puglia, à un groupe d’hommes qui viennent à sa rencontre en se plaignant du fait que les huit citernes à eau sont désormais vides. L'une d’entre elles se trouve vers la sortie du campement, à côté de quelques bâtiments en sable et en béton et d’un bâtiment brûlé. C'est là qu'habitait Mohamed Ben Ali, surnommé Bayfull, 37 ans, emporté par l’incendie qui a détruit sa cabane. Dans les rues menant à l'ancienne Piste -nom donné à cet endroit désolé car utilisé comme aéroport militaire jusqu'au milieu des années 90- des dizaines de personnes reviennent à pied, à vélo ou dans de vieilles camionnettes d'une autre journée de travail. C’est sur ces routes que les rêves et les espoirs d’Amadou, de Moussa et de quatorze autres migrants se sont envolés suite à un accident.
Des plaintes aux oubliettes
«Je suis arrivée en Italie durant l’été 2001, avec ma sœur. Un ami de la famille nous avait promis un bon travail. Nous devions rentrer en Pologne après trois mois. Mais ça ne s’est pas passé comme ça.» Magdalena Jarczak, secrétaire régionale de la Flai CGIL de Foggia, assise à son bureau au siège du syndicat, remonte le temps. «Nous sommes descendues à la gare de Foggia et nous avons été conduites dans une baraque habitée par deux autres personnes. Il n'y avait ni eau, ni électricité.» Magdalena, surveillée par les caporaux, n’a le droit de parler à personne et travaille dans les champs douze heures par jour, sans être payée. Un soir, elle entend un homme qu’elle connaît parler avec d'autres hommes de filles qui, à la fin des récoltes, auraient été vendues dans la rue. Magdalena devient alors méfiante et parvient, quelques jours plus tard, à arracher sa sœur à «l'employeur» alors qu’il tente de la faire monter dans une voiture. Les deux femmes prennent la fuite et se réfugient dans une maison où se rend chaque week-end une famille, qui les trouvera et décidera de les aider. De nouveau libres, les jeunes femmes déposent une plainte... qui tombera dans les oubliettes. «Le système était pourri. Les institutions et les forces de l’ordre savaient ce qui se passait dans les campagnes. Personne n'a rien fait», dit-elle.
Entre 2000 et 2006, 119 Polonais ont disparu de la Capitanata; ces hommes et ces femmes n'ont jamais été retrouvés. C’est justement en 2006 que Magdalena effectue un stage à la CGIL et ouvre le premier bureau d'immigration qui, au fil des ans, est également devenu un syndicat de rue. «Il y a eu un millier de demandes de soutien rien que la première année. Si les assemblées et les réunions ont conduit des hommes, souvent payés seulement 30 euros par jour, à demander plus de protection d’emploi, il reste difficile d’avoir des contacts avec les femmes», souligne-t-elle. «Les Roumaines et les Bulgares vivent dans les villages de Foggia. Elles sont surveillées mais manifestent peu d'intérêt pour leurs droits. Quand la saison est terminée, elles rentrent chez elles. Les filles du ghetto, en revanche, viennent du Nigéria et sont destinées à un type de marché complètement différent», relate Magdalena.
De juillet à septembre, la Capitanata compte sept mille personnes. Parmi elles, 3500 vivent dans le seul ghetto de Borgo Mezzanone; le reste des migrants vit dans les colonies de Tre Titoli, à Cerignola, et Rignano Garganico. Malgré l'amnistie accordée par le gouvernement Conte en vue des récoltes estivales, cette exploitation n’a pas pris fin. Pour obtenir un contrat de travail régulier, les migrants doivent prouver qu'ils étaient sur le territoire italien avant le 8 mars de cette année ou être détenteur d’un permis expiré au 31 octobre 2019. Conditions impossibles à remplir si l'on pense à la situation actuelle, aggravée par les décrets Salvini publiés il y a deux ans (aujourd'hui modifiés par la réintégration de la protection humanitaire et du réseau Sprar -système de protection des demandeurs d'asile- qui incluait également le dispositif Riace). En effet, en raison de ces dispositions, de nombreux demandeurs ont perdu leur protection, ce qui a accru le nombre de personnes vivant dans les ghettos et le travail non déclaré.
Le toit de la "félicité"
Pour briser le terrible mur d'indifférence qui s'est dressé autour de ceux qui vivent en marge de la société, de nombreuses initiatives ont été lancées, principalement par la société civile. Parmi ces initiatives, on peut citer l’exemple de la Villa Roth qui, à Bari, offre un toit à une communauté d'Italiens et de migrants en situation d'urgence de logement.
«En vivant ici, je ne risque plus de dormir sous les ponts», déclare Moro, originaire du Ghana. «J'ai quitté la Libye pour chercher un endroit plus sûr. Après avoir débarqué à Lampedusa, j'ai été transféré au Cara de Bari. Mais comme je ne suis pas libyen, l'Europe ne m'a reconnu aucun statut protégé.» Pendant plusieurs mois, Moro est resté au centre avec 750 autres personnes. En mai 2011, après des mois sans recevoir aucune information sur leur demande, les demandeurs ont bloqué la gare de Bari-Palese. C’est suite à cette manifestation qu’éclateront celles du 1er août. Si à Bari les migrants bloquent la ville, pendant ce temps, à Nardò, dans la province de Lecce, les ouvriers agricoles font grève pour la première fois contre les caporaux.
«En 2013, nous avons reçu un document à faire renouveler chaque année à la préfecture de police de Bari», se souvient Moro. Un an est vite passé et les candidats ne se sont pas éloignés des Pouilles. Beaucoup avaient fini dans les ghettos du sud de l'Italie, parmi les orangers et les oliviers. Quand ils revinrent à Bari, sans perspective d’avenir, ils occupèrent l'ancien monastère de Santa Chiara. Le couvent, déjà connu sous le nom de «Maison des réfugiés» pour avoir accueilli les Grecs fuyant la dictature des colonels dans les années 50, servait alors d’abri à 250 personnes. «Un générateur nous fournissait la lumière. Il n'y avait qu'une seule salle de bain et les conditions d'hygiène y étaient très mauvaises, raconte Moro. Mais nous étions indépendants et nous avons pu aider d'autres amis vivant dans la rue. Tout était temporaire, nous avons donc demandé à faire partie des parcours de logement et d'insertion sociale.»
Lorsqu'un incendie se déclara à l'intérieur de la structure, les migrants furent contraints de partir. La municipalité de Bari érigea alors dix-neuf tentes de la protection civile, de huit places chacune, dans l'ancien Set, un vieux garage du quartier Libertà. Il y avait plus de cent cinquante personnes à accueillir. «Beaucoup partirent, cette situation rappelait l’aide humanitaire apportée par l’ONU, entre le Kenya et la Libye, dans une zone qui avait vu tant de souffrances», souligne le jeune homme. Au fil des jours, des dizaines de personnes affluèrent vers ce camp de tentes. Si, en été, la température sous les tentes atteignait les 50 degrés, en hiver, il n'y avait pas de chauffage
Face à ce spectacle inhumain, les protestations des migrants ont été bien comprises par les citoyens, sur lesquels l’instrumentalisation de la droite xénophobe n’a eu de prise. La municipalité a proposé alors d'investir un million six cent mille euros dans la construction de petites maisons en bois. «Nous avons refusé. Pourquoi se retrouver à nouveau dans des baraques?» s'exclame Moro. «Nous avons formulé nos propositions, puis avons été répartis entre la Villa Ata, un centre d'accueil géré par une coopérative, et la Villa Roth.»
L’ex Set se retrouve alors aux confins des failles d’une structure d’accueil inefficace et des effets du démantèlement du système social italien. Au fil des mois, de nombreuses familles sans domicile fixe italiennes sont également arrivées. À l’instar de Mimma, 57 ans, qui vit dans une pièce avec son mari au chômage et leur fille de 26 ans, Lisa, qui travaille dans un bar pour cinquante euros par semaine.
Sous les tentes, aux difficultés de la vie se mêlent luttes pour le droit au logement et appels à une vie digne. À la Villa Roth, les habitants entretiennent une relation directe avec les représentants municipaux et se réunissent en assemblée pour organiser leur vie communautaire. Il ne s'agit pas d'une résidence privée mais d'un espace public sous l’égide de l'association Villa Roth, qui fait partie du réseau national Fuori Mercato. Le groupe se voit aussi proposer de nombreuses initiatives imaginées par des personnes extérieures à la Villa, et un point d'information sur les droits et le travail a été créé. De plus, grâce à l'entraide, de nombreux migrants résidant à la Villa Roth travaillent pour Sfruttazero, un projet qui s'oppose au système des caporaux et auquel participent également des jeunes Italiens en situation de précarité. Dans une situation actuelle difficile, ce témoignage est empli d’espoir et de solidarité, signe que les bidonvilles ne devraient pas exister et qu’il est possible de sortir du ghetto.
Texte : Alessia Manzi
Photos : Giacomo Sini
Les auteurs:
Originaire de Calabre, Alessia Manzi est journaliste indépendante et écrit pour des journaux et des magazines internationaux et nationaux. Les questions liées aux migrations, à la solidarité et au système caporalato sont au cœur de son travail.
Giacomo Sini est un photographe indépendant italien, diplômé en sciences sociales de l'Université de Pise. Voyageur inconditionnel, il a traversé une cinquantaine de pays. Passionné par le Moyen-Orient et l'Asie centrale, il a photographié à plusieurs reprises les réalités des conflits en Syrie, au Liban et au Kurdistan. Il s'intéresse surtout aux récits de réfugiés dans les zones de conflit et d'après-conflit, et aux rapports interculturels. Aujourd'hui, il vit à Livourne (Italie).