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La virée shopping du prince Léopold III
Le prince allemand Léopold III avait un faible pour les vitraux. Lors d’un voyage en Suisse, il s’offrit quelques précieux exemplaires. Il faut aujourd’hui se rendre à Wörlitz pour les admirer.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Zurich était une destination très prisée en raison de son emplacement exceptionnel au bord du lac. Rares étaient les visiteurs étrangers de la ville au bord de la Limmat qui ne rendaient pas visite au pasteur, philosophe et écrivain Johann Caspar Lavater (1741-1802). Et rares étaient ceux que Lavater n’envoyait pas à la place Lindenhof de Zurich pour admirer la statue de Guillaume Tell et de son fils, le jeune Walter. Guillaume Tell, personnage central des vieilles légendes sur la liberté, était considéré comme le symbole de la liberté de l’ancienne Confédération.
Durant l’été 1782, Lavater rencontra pour la première fois Léopold Frédéric François, prince d’Anhalt-Dessau (1740-1818), à Zurich. Ils voyagèrent ensemble jusqu’à Karlsruhe via Strasbourg afin de rendre visite à leur ami commun, le margrave de Bade. Sur le chemin, ils firent une halte à Königsfelden et admirèrent le caveau vide «de neuf dépouilles royales et ducales et les vitraux de l’église».
Un an plus tard, Léopold III et sa femme Louise se rendirent à Baden (AG). De là, ils partirent sur les traces des Habsbourg, à Königsfelden et à Zurich. Comme le fils du prince le rapporta dans son journal, son père prit le chemin de Zurich le 13 août 1783 et ne revint que le lendemain à Baden avec Johann Caspar Lavater et son épouse. Il rapporta «une grande quantité de verres peints pour les fenêtres, que nous contemplâmes pendant un long moment.» Le prince voyagea en Suisse centrale et acheta «divers vitraux anciens».
LA CHASSE AUX VITRAUX
Fin août, Léopold III dut brusquement interrompre son séjour en Suisse et rentrer à Dessau. La princesse Louise loua une grande maison à la campagne, à Hottingen, et passa l’automne à Zurich. À la mi-octobre, son mari fut de retour. Accompagnée de Lavater, la famille princière se rendit à Lucerne via le col de l’Albis. Elle essaya «d’acheter quelques vitraux dans un lieu appelé Knonau, mais les personnes à qui ils appartenaient demandaient une somme trop élevée.»
Le lendemain matin, les voyageurs prirent un bateau qui les emmena au mémorial de Guillaume Tell sur la petite île d’Altstatt près du Meggenhorn, dans le lac des Quatre-Cantons, puis à la prairie du Grütli. Dans cette prairie, ils cueillirent comme souvenir du lierre «qui entourait les pierres de ce puits, désormais symbole de liberté.» Le 3 novembre 1783, le séjour zurichois du couple princier prit fin, et la famille rentra à Dessau via Karlsruhe. Quelques jours après leur départ, Lavater leur écrivit: «Bonjour mes chers amis! [...] Les caisses ont été fermées et envoyées hier.» Il omit de détailler le contenu de ces boîtes. Comme nous le savons aujourd’hui, le prince allemand avait acquis plus de 100 vitraux historiques datant du début du XVIe siècle à la fin du XVIIe siècle durant son séjour en Suisse. Avec l’aide de Lavater, il avait pu trouver chaque vitrail choisi par ses soins et les avait souvent acquis au prix fort. Parmi les plus belles pièces figurent la série entière de vitraux représentant les porte-drapeaux et le vitrail de forme circulaire de l’ancienne Schützenhaus am Platz (maison de tir) à Zurich illustrant le serment du Grütli, ainsi que la série de Credo de l’église de Maur au bord du lac de Greifen, ou encore le majestueux vitrail représentant le serment du Grütli de la Wirtshaus zum Adler à Knonau.
DES VITRAUX SUISSES À WÖRLITZ
Une fois chez lui, Léopold III fit installer les vitraux aux fenêtres de sa demeure gothique dans le jardin à l’anglaise de Wörlitz, près de Dessau. Lors de ses voyages en Angleterre, il avait visité le temple dans le jardin de Stowe ainsi que la maison Strawberry Hill et y avait admiré d’anciens vitraux que les Anglais avaient réutilisés et placés aux côtés d’autres pièces datant de l’âge d’or de cet art, le haut Moyen Âge. Inspiré par ce modèle anglais, le prince affecta les vitraux à des salles précises, sans tenir compte de leurs illustrations: les porte-drapeaux de la Schützenhaus de Zurich orneraient désormais la salle des chevaliers, les vitraux symbolisant la liberté de l’ancienne Confédération et Guillaume Tell décoreraient le cabinet militaire et les apôtres et saints de la série de Credo de l’église de Maur pareraient le cabinet religieux.
Ces vitraux historiques furent encadrés dans d’onéreux cadres en verre jaunes et bleus. Les fenêtres filtraient ainsi la lumière du jour et conféraient aux salles une atmosphère mystique. À Wörlitz, ces vitraux symbolisaient l’indépendance et la liberté de la Confédération suisse médiévale, mais aussi les opinions politiques de l’érudit prince Léopold Frédéric François d’Anhalt-Dessau.
Par chance, les vitraux sont sortis indemnes des dernières 240 années passées à Wörlitz. Cela console du fait qu’il faille se rendre en Allemagne pour les admirer.