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Un trait de l'esprit. Margaret Edson. Arles : Actes sud-papiers, 2000 ; 62 pages. Titre original : Wit, 1999. Adaptation française de Jeanne Moreau et Stéphane Laporte.Un trait de l'esprit raconte les derniers jours d'une femme atteinte d'un cancer de l'ovaire, hospitalisée dans le service d'oncologie d'un hôpital universitaire. Outre la malade narratrice, Vivian Bearing, professeur de poésie anglaise du 17e siècle à l'université, plusieurs personnages principaux composent cette pièce : Harvey Kalakian, le chef de service d'oncologie, David Posner, un interne, Susie Monahan, une infirmière, et Evelyn Ashford, une collègue de la patiente. Se gardant constamment du stéréotype et de la critique facile, Margaret Edson entre dans la logique de chacun de ses personnages pour en saisir les ressorts profonds. Elle dépasse ainsi une description plate et convenue de la situation, en incarnant pleinement ses héros au-delà de la fonction qu'ils remplissent. Cette pièce s'ouvre sur un monologue caustique de Vivian Bearing, qui annonce la teneur du livre et la forme du discours qu'elle décide de mettre en uvre : «l'ironie est un procédé littéraire efficace, qui sera nécessairement employé ici» (p. 10). Suit l'annonce de son cancer, faite par le professeur Kalakian, qui propose à la malade de participer à un essai clinique. Elle accepte pour ainsi contribuer au progrès de la connaissance. Le reste de la pièce décline le quotidien de la malade, sur le mode de l'observation et du constat sans pathos, sans colère de la part de la narratrice. Y sont décrits ses entretiens avec l'interne, ancien étudiant de la malade tandis qu'il devait suivre un semestre hors de la faculté de médecine, intéressé uniquement par la recherche biochimique, mais contraint d'effectuer une année clinique ; mais aussi les visites du professeur, le passage à la radiologie ou à l'échographie, la fièvre et les tremblements causés par une rechute, les discussions avec l'infirmière, qui portent entre autres sur ce que souhaite la malade en cas d'arrêt cardiaque. Parmi ces différentes considérations sur le quotidien d'un malade hospitalisé, s'intercalent à tous moments des ruptures dans la progression du récit. Ces diversions prennent la forme d'apartés entre la narratrice et le public, de monologues sur un mot ou une situation, de l'évocation de différents souvenirs, d'extraits de poèmes du 17e siècle. L'action est donc constamment interrompue par des intrusions en tous genres. Le cadre temporel est envahi par des surgissements du passé, et la définition spatiale est en quelque sorte brisée par l'évocation de souvenirs qui nous transporte dans un autre lieu. Ces déplacements permettent au lecteur d'entrer dans l'univers de la narratrice, celui d'avant sa maladie. Ces diversions multiples précisent les contours de la singularité de la malade.Cette complexité est amplifiée par la forme du récit. D'abord en faisant de la malade la narratrice, stratégie discursive qui crée une tension dynamique entre la perception de la souffrance et sa description. Ensuite par les différentes formes de dialogue que l'auteur introduit. A certains moments, ce dialogue est direct entre les différents personnages mis en scène. A d'autres moments, il se déroule entre la narratrice et le public qu'elle interpelle. D'autres fois encore, dialogue et monologue cohabitent sur la même page, illustrant ainsi graphiquement la dissonance de certains échanges.Les contenus de la pièce sont eux aussi multiples : il y est question de la mort, du temps, des relations, de la langue, de l'enseignement, de la douleur, et d'autres thèmes encore, sans lourdeur ni morale. Les touches d'humour sont fréquentes et allègent la lecture de cette uvre plutôt grave.La force de cette pièce réside dans les ramifications temporelles, spatiales, discursives que l'auteur emprunte pour peindre la maladie et ses conséquences. Loin de s'éparpiller dans les détails inutiles et de perdre le lecteur dans une complexité mal maîtrisée, Margaret Edson, au contraire, construit une cohésion faite des paradoxes et des ambiguïtés des personnages principaux. Elle met en lumière, sans agressivité, ni jugement, les failles et les forces d'un système, les fragilités et les richesses des êtres humains.