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15/07/2015
Images messianiques et super-héros
Roy Thomas fut l'un des scénaristes de super-héros les plus en vue dans les années 1970: après avoir travaillé avec Stan Lee dans des séries que celui-ci avait créées, il put forger à son tour des personnages, et dans mon enfance c'était ceux que je préférais: en particulier Captain Marvel et Adam Warlock. Il inventa des mondes qui pussent les contenir, et employa pour le dessin Gene Colan et Gil Kane; puis Jim Starlin et ses disciples donnèrent à ces séries encore une nouvelle dimension.
Si je les évoque, c'est parce que Roy Thomas y déploya explicitement des figures issues du christianisme. Il s'en expliqua lui-même. D'une part la dimension messianique des super-héros lui avait paru manifeste, notamment dans la série du Silver Surfer - extraterrestre égaré sur Terre et contraint d'y faire le bien, quoique les hommes ne le comprissent pas et le poursuivissent de leur vindicte. Il tenait de l'ange, puisqu'il était d'argent, mais aussi du dieu grec qui se révolte contre son père - puisqu'il s'était dressé par amour pour les hommes contre l'entité Galactus, qui lui avait donné sa nature de demi-dieu. Le christianisme n'y était pas patent, mais le personnage a dû marquer Roy Thomas, car Captain Marvel lui ressemble.
D'autre part, c'était l'époque de Jésus-Christ Superstar, comédie musicale inspirée du Nouveau Testament: le succès en avait été immense. Elle avait été donnée à Broadway, et le groupe Marvel avait son adresse à New York. Roy Thomas créa donc le personnage d'Adam Warlock en le faisant le messie d'une autre Terre, le fils spirituel d'un Haut Évolutionnaire – mortel devenu immortel et tout-puissant parce qu'il s'était lui-même fait artificiellement évoluer jusqu'à l'Homme Final. Il était le créateur de cette autre Terre, et avait voulu la détruire parce que le mal s'y était installé; mais Adam Warlock l'avait supplié de n'en rien faire, intercédant pour les hommes de ce monde, lesquels il trouvait profondément bons.
Il y acquit des disciples, dont un Judas, et il luttait contre un Homme-Bête qui était l'auteur du Mal dans cette Contre-Terre. Dans un épisode, il était crucifié. Sinon, il s'agissait d'un homme d'or, artificiellement créé, qui avait une gemme sur le front lui donnant une prescience infinie et un pouvoir cosmique.
Je voulais en parler car pour moi cela montre deux choses. D'abord, que la figure du Messie est en réalité bien plus importante, pour les super-héros, que celle du Golem. Dans la tradition juive, le messie n'est pas un être abstrait: il intervient pour créer un monde miraculeux, et souvent c'est en aidant les hommes à trouver par eux-mêmes les moyens de leur évolution vers l'Infini, vers la perfection. Comme le dit Abraham Cohen dans sa synthèse du Talmud, l'âge d'or est plus dans le futur que dans le passé. Le lien avec la science-fiction en est rendu manifeste.
Ensuite, Roy Thomas montre à quel point la créativité dans le monde des comics se moqua de tous les tabous, ne s'imposant aucune limite: toutes les mythologies pouvaient y entrer, même celle des chrétiens. Thomas raconte qu'il eut peur, en demandant à Gil Kane de dessiner Jésus crucifié, d'une remarque désobligeante ou ennuyée de Stan Lee, ou du Code de censure des Comics; mais rien ne vint: on le laissa faire ce qu'il voulait.
Et l'on voit alors ce qui permit à cette culture populaire au départ simpliste et sans envergure de se développer jusqu'à devenir un phénomène mondial. On saisit tout ce qui sépare dans ce domaine la production américaine et la production française, ou plus généralement européenne. La peur, l'angoisse, face au contenu mythologique des religions, antiques ou médiévales, est générale en Europe; en Amérique, les barrières sont tombées.
On sait qu'en Asie, elles n'existent guère non plus: en Thaïlande, la mythologie traditionnelle est partout, même dans les centres commerciaux, et le cinéma chinois intègre les figures bouddhistes et taoïstes.
Certes, dira-t-on; mais que font ces artistes populaires de l'extrême Est et de l'extrême Ouest de ces figures archétypales? Des objets d'amusement. Et Platon, saint Augustin s'en plaignaient.
Mais quelle force de suggestion, aussi, dans cette imagination enfin libérée des vieux interdits! Quelle puissance artistique, même dans des formes relativement simples! Et la production française qui n'ose rien s'écroule face à cette production mondiale, avec peine perfusée par les gouvernements.
Il n'est pas vrai que les thèmes du christianisme soient impropres à l'art. Tolkien disait que le vrai conte de fées suivait les principes de l'Évangile; et lui aussi eut une imagination extraordinaire, que j'ose dire inspirée.
C'est de cela que l'on doit prendre conscience en Europe, et abandonner l'espèce d'obligation au naturalisme et à l'agnosticisme que l'on s'est créée. Si les Européens ont des pensées plus profondes à exprimer sur ces sujets, qu'ont-ils à perdre à les aborder? Si leurs formes artistiques sont plus élégantes, que ne gagneront-elles pas à intégrer l'imagination mythologique et religieuse? Rien. Il s'agit seulement d'un tabou: on interdit d'en parler. Cela n'a pas de raison d'être qu'on puisse dire objective.