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31/12/2011
L'été dernier, j'ai vu le film Captain America, héros de bande dessinée dont j'aimais tendrement les aventures, étant petit. Comme les critiques en disaient du bien, je fus plutôt déçu, car la forme en était jolie, mais la substance en était légère, ou molle. Le cube cosmique n'avait pas la dimension qu'il avait dans les séries dessinées qui à son sujet mêlaient les dieux aux surhommes, et Captain America, dans ses combats, était sans crédibilité: les méchants étaient vaincus trop facilement. Ce film essayait de concilier de manière impossible le réalisme et l'esthétisme et, à cet égard, le Hugo Cabret de Scorsese me l'a ensuite rappelé!
Il y a, néanmoins, une partie que j'ai trouvée bonne, dans le film de Joe Johnston, parce qu'elle assumait pleinement l'essence mythologique des super-héros: c'était quand le héros, dans le costume bariolé que la bande dessinée lui a créé, joue dans un spectacle de music-hall accompagné de danseuses - Apsaras de l'Amérique! -, de feux d'artifice, de fausses étoiles dorées - comme dans les films de Méliès que justement montre Hugo Cabret. Alors, l'atmosphère féerique et poétique du monde des super-héros est restituée. Cela devient comme les ballets orientaux représentant les aventures de Râma, de Hanuman, des guerriers divins du Râmâyana. C'est baroque, coloré, fabuleux, et c'est ainsi, à mon avis, qu'on devrait représenter les histoires de super-héros!
Dès qu'on refuse d'abandonner le réalisme, on se fourvoie. Plus les mondes sont en eux-mêmes étranges, plus les actions incroyables des personnages passent aisément. Car contrairement à ce que croient beaucoup d'esprits épris d'absolu, la vraisemblance dépend non des lois établies par le matérialisme philosophique, mais de la façon dont les actions des personnages se tiennent entre elles et correspondent au monde dans lequel ils évoluent: de la cohérence interne, disait Tolkien.
S'appuyer sur une forme jolie, un style raffiné, ne sauve de rien. Les Batman de Tim Burton, le Watchmen de Zack Snyder se situent dans un monde parallèle qui autorise beaucoup. Même Thor, que j'ai bien aimé, se situe en grande partie dans les étoiles, à la façon de La Guerre des étoiles, et quand le dieu du tonnerre évolue sur Terre, c'est dans une ville stéréotypée, qui paraît sortir - mais délibérément - d'une vue théorique de ce qu'est une petite ville américaine. Même l'assez réussi dernier volet des X-Men se plaçait dans une frange cachée de l'histoire connue: dans un monde ontologique, par rapport au nôtre: celui, indirectement, des idées de Platon, devenues soudain des êtres humains!
29/12/2011
J'ai lu ici ou là que le Père Noël eût eu à l'origine un manteau vert, et que c'est une marque célèbre qui par sa publicité lui eût imposé le même rouge que son produit arbore sur ses emballages. Mais la date de cette publicité m'a laissé immédiatement sceptique, car, grand lecteur de J. R. R. Tolkien, je connais ses Lettres du Père Noël depuis l'enfance, et ce livre contient des images du Père Noël réalisées dès avant la date en question, et le montrant tout de rouge vêtu, avec la barbe et les franges blanches que nous lui connaissons. Il ne me paraissait donc pas vraisemblable que la marque américaine célèbre eût transformé le vert en rouge. Pour ce qui est de saint Nicolas, l'Église catholique le plaçait bien, en général, sous un manteau rouge, dans les images qu'elle faisait de lui.
Dans le célèbre poème de Clarke Moore qui a popularisé le Père Noël, composé en 1822, il n'est ni vert ni rouge, cependant, puisque dit couvert de fourrure animale. L'écrivain lui donne ses autres traits habituels, le faisant jovial et bedonnant, lui attribuant des yeux luisants et des joues roses - sans respect réel pour la solennité exigée par l'Église catholique lorsqu'on parle d'un Saint! Il la tourne plutôt en dérision, l'appelant saint Nick, et faisant de lui un vieil elfe. (Tolkien n'avait pas d'autre source d'inspiration, sans doute: pour lui, les Saints et les Fées appartenaient au même peuple béni de la Terre et du Ciel!) Cependant, les éditions que le dix-neuvième siècle a ensuite données de ce texte portaient en couverture le Père Noël en manteau et en capuchon rouges, même quand de la verdure s'y mêlait, notamment à sa coiffure: du houx, du gui, une branche de sapin!
Il est vrai que des images le représentaient aussi en vert, et même en bleu. Le Père Noël n'est pas tenu par une couleur particulière: il a une garde-robe bien remplie, et saint Nicolas lui-même pouvait changer de couleur à l'occasion, si l'envie lui en prenait!
J'ai dans l'idée que le Père Noël a aussi pour origine les rois mages: or, il y en a souvent un qui est en rouge, un autre qui est en vert; cela pourrait expliquer l'hésitation.
Mais la Providence m'a récemment fait tomber sur A Christmas Carol, de Charles Dickens, qui date de 1843: on y trouve un Esprit du Noël Présent qui was clothed in one simple deep green robe, or mantle, bordered with white fur. Il a, sinon, le même air que le saint Nicolas de Clarke Moore: jovial, et les yeux étincelants. Il a aussi un fourreau vide, et rouillé. En outre, il a une taille de géant, trait qui n'est généralement pas attribué à saint Nicolas. Dickens ne dit d'ailleurs pas qu'il s'agit de ce noble patron des enfants. Mon avis est que sa couleur verte ne renvoie pas au tant à ce Saint qu'au Sapin de Noël - cet arbre toujours vert, image du Paradis et de son Arbre de Vie. La haute taille de cet être mystérieux peut s'expliquer de cette façon. Il est l'esprit de l'arbre de Noël, peut-être confondu avec le saint Nicolas dont Clarke Moore avait parlé vingt ans auparavant. Mais on ne peut pas dire, je crois, que saint Nicolas ait généralement été assimilé à la couleur verte, et que la grande marque américaine qu'on connaît lui ait imposé une couleur nouvelle.
25/12/2011
Dans les pays latins, au moins d'Amérique, je l'ai entendu dire, le Père Noël n'existe guère, et les cadeaux sont donnés par l'Enfant Jésus: durant la nuit de Noël, on ajoute sa figure à la crèche et l'on place des cadeaux auprès. Ce qui importe le plus, c'est la crèche, comme dans l'ancien christianisme: le catholicisme, qui a le culte des formes, les cristallise; il est conservateur.
Cela me fait curieusement penser à un film réalisé dans un milieu au sein duquel le culte de l'Enfant Jésus était passé de mode, 2001: l'Odyssée de l'espace. Car on sait qu'à la fin, un enfant immense et transparent occupe l'espace intersidéral, scrutant la Terre et semblant attendre l'éveil de l'Homme. Arthur C. Clarke, d'une nouvelle duquel le film a été adapté, parle d'un être spirituel à venir, créé à partir de la captation des forces qui, dit-il, ont formé le cerveau et l'utilisent à présent comme support. N'a-t-on pas remarqué que les abeilles se comportaient entre elles comme des neurones sans que rien de sensible les relie? Une organisation les unit au sein de l'éther.
Clarke dit que ce cerveau dématérialisé est un enfant parce qu'il n'a pas encore appris à évoluer avec sa nature propre. Mais l'image du film est assez saisissante: le cocon de cristal brillant dans lequel plane cet enfant ressemble à un œuf, mais aussi à ces bulles dans lesquelles on mettait les êtres divins dans l'iconographie religieuse ancienne, ou orientale.
On sait aussi que cet enfant a été créé à partir de l'être profond de l'homme parti à sa recherche, Dave Bowman - cosmonaute qui est allé au bout de l'univers -, et que c'est passé par l'intermédiaire du mystérieux Monolithe Noir, qui semble contenir le secret de la pensée en l'être humain, l'y avoir fait naître. Si on apprenait que l'enfant divin du film de Kubrick est apparu dans le monde à Noël, serait-on surpris? Cela manque d'ailleurs peut-être au film, de l'avoir rendu explicite: il a privé de couleurs cet être fabuleux; son air lunaire ne correspond pas à l'or et au feu dont d'habitude l'Enfant divin s'entoure. Jacques de Voragine, l'auteur de la Légende dorée, disait que plusieurs Saints avaient eu la vision de cet être grandiose dans l'orbe du Soleil - s'avançant au-dessus de l'humanité. La froideur de ce que montre Kubrick crée une faille. Comme si le célèbre cinéaste avait eu à l'esprit l'image de l'hiver physique, la neige, la glace, l'albumine qui se dépose par fragments sur le monde à cette époque de l'année! et non ce que les chrétiens médiévaux regardaient comme l'apport secret de l'Enfant divin: l'or, le feu - le jaune de l'œuf, si on m'autorise cette comparaison apparemment triviale -, qui vont se placer dans la Terre et permettre à l'Homme de renaître - en même temps que la Nature, au sens végétal du terme. Sa figure reste austère, comparée à celle de l'enfant dans la crèche des pays pétris d'art baroque que sont ceux du sud européen et américain. D'un autre côté, elle est plus éthérée. On dira que l'art médiéval, en Occident, conciliait les deux. Mais dans un monde moins vaste.
23/12/2011
Certains élus proposent que les deux départements issus du duché de Savoie fusionnent et n'en fassent qu'un, quitte à lui donner plus tard un statut de Région, ce qui en ferait un Département-Région - à la façon de l'Alsace, qui évolue dans ce sens.
Personnellement, dans la mesure où je m'occupe de culture sur le territoire concerné, j'estime que cette réforme serait bonne, car (j'en ai déjà parlé) en Haute-Savoie, lorsque j'ai essayé d'évoquer le patrimoine issu de l'ancienne Savoie, je me suis heurté à l'incompréhen-sion de personnes très attachées aux formes administratives actuelles, et ne saisissant pas le rapport entre le territoire de la Haute-Savoie et le duché de Savoie d'avant 1860. Beaucoup, me semble-t-il, s'imaginent que les formes administratives révèlent quelque chose de profond, qui doit contraindre la vie culturelle. Je ne crois pas que cela soit vrai; je crois même que cela confine au fétichisme, qu'on sacralise indûment les formes administratives. S'il n'en était pas ainsi, il ne serait pas gênant qu'existe le département de Haute-Savoie: on ne verrait pas des responsables de la vie culturelle dire que la Haute-Savoie est foncièrement distincte de la Savoie. De fait, avant 1860, les écrivains ne faisaient pas la distinction. Jacques Replat était né à Chambéry, vivait à Annecy, et ses récits chevauchent allègrement la frontière entre les deux départements: ils n'en tiennent aucun compte. L'importance accordée à ce découpage gêne par conséquent l'entretien légitime du patrimoine littéraire et plus généralement culturel de l'ancienne Savoie.
Je n'en avais pas pris pleinement conscience, autrefois, car je connaissais mal le département de la Savoie, au sein duquel il n'apparaît pas comme aussi gênant d'entretenir ce patrimoine qu'en Haute-Savoie (même si des obstacles demeurent, liés au centralisme, notamment dans l'Éducation). Et puis depuis qu'un libraire d'Annecy m'a renvoyé un de mes livres ayant dans son titre le nom de la Savoie en disant que la Haute-Savoie n'était pas la Savoie, j'ai songé qu'en ce cas, il était nécessaire de faire fusionner la Haute-Savoie et la Savoie. La capitale idéale serait Aix-les-Bains, car Chambéry et Annecy ont développé leur importance à l'époque féodale, tandis qu'Aix était déjà une ville importante sous l'Empire romain et au temps des rois de Bourgogne: cela a quelque chose d'antique. Et puis c'est facile d'accès. Enfin, Lamartine y a créé des figures grandioses, et le lieu est magique, mais d'une façon moderne: car ces figures ne sont pas reprises, comme sont même celles de Replat, de traditions antérieures; il les a créées à partir de sa propre vie: de sa propre expérience.
Sur le plan économique, cela permettra au Conseil général de Haute-Savoie de partager avec la Savoie la manne genevoise, et cela sera généreux. Il est donc inutile d'invoquer l'idée que cette fusion serait une manière de ne pas partager avec le Forez et la région lyonnaise. En soi, ce n'est pas le cas.
21/12/2011
Je suis allé voir Hugo Cabret, si vanté par les critiques de la Tribune de Genève; il est de Martin Scorsese, dont j'ai aimé plusieurs films, et qui a parfois tendu au mythologique, notamment dans le fabuleux Gangs of New York, qui rattachait un personnage au diable et un autre à l'archange saint Michel. Finalement, c'était surtout politique, et les liens créés avec les divinités apparaissaient aussi comme baroques. Scorsese est plutôt un réaliste. La profondeur d'âme chez lui se fait par des symboles, qui fonctionnent de façon surtout intellectuelle. Mais le méchant de Gangs of New York avait vraiment quelque chose de magique, d'indestructible; il surgissait de la brume, et était doué d'une forme de seconde vue. Le méchant des Nerfs à vif était dans le même cas: il avait quelque chose de surhumain. Peut-être justement qu'il a manqué un méchant à Hugo Cabret pour animer l'histoire, car je trouve, malgré la beauté des images, que la substance en est molle, voire creuse.
Paris, sans doute, est sublimé, et des symboles sont bien présents: l'automate argenté, déjà; il m'a fait penser au Surfeur d'argent. Mais j'aurais aimé que Scorsese franchisse le pas et lui donne une âme propre, lui ouvre l'œil désespérément opaque, vide. Ne serait-ce que sous forme de vision: le héros aurait pu voir son père l'animer en surimpression; cela n'aurait rien changé à l'histoire et eût été plus énigmatique, plus envoûtant. Car pour ceux qui ne l'ont pas vu, il faut expliquer que l'automate délivre symboliquement un message du père mort d'Hugo. Les pionniers de la science-fiction étaient souvent cités: on a entendu deux fois le nom de Jules Verne, et la tour Eiffel était contemplée comme s'il s'agissait d'un objet divin. Mais Scorsese, j'espère, a quand même entendu parler d'Asimov, qui a animé ses robots d'une façon que les contemporains d'Eiffel ne faisaient qu'esquisser, dans leurs livres. Un robot d'argent gardien de la galaxie et doué de sa volonté propre, cela s'est vu souvent. Scorsese reste trop en deçà: il ne veut pas s'aventurer hors des chemins classiques.
Pourtant, la forme jolie et les dialogues émus des personnages laissaient entrevoir quelque chose de grandiose. Mais on ne l'a pas vu surgir. Ils parlaient de miracles, mais on n'en a pas vu advenir. Les meilleurs moments étaient ceux qui montraient comment Georges Méliès tournaient ses films, en entourant de feux d'artifice les femmes volant à côté de la Lune, ou en présentant le royaume du roi des mers, avec des hommes en forme de homards armés, en guise de gardes. Cependant, le film fait comme si c'était radicalement nouveau, comme si Méliès avait tout inventé, alors que le théâtre à machines du temps de Louis XIV et l'opéra créaient aussi des décors fabuleux. Scorsese divinise trop le cinéma comme forme, à mon avis.
17/12/2011
Jacques Chirac a été condamné pour des actes illégaux dont tout le monde savait qu'il les avait commis. On a pu trouver le jugement sévère, parce qu'au fil des ans, il s'était rendu sympathique. Mais cela prouve que la justice est impartiale, car c'est précisément la sympathie que certaines personnes inspirent qui les empêchent d'être condamnées autant que d'autres, et l'antipathie qu'on inspire aggrave également le cas dans lequel on se trouve, voire crée des erreurs judiciaires: qui l'ignore?
Plus en profondeur, la question de l'immunité du Président de la République de France a été évoquée. Certains regardent ses fonctions comme trop importantes pour qu'on puisse lui faire un procès. Je ne pense pas que ce soit vrai: il existe un Parlement, et le Gouvernement est dirigé par le Premier Ministre. Tout ce monde peut se passer de Président pendant un certain temps. Ce n'est pas très grave. Dans beaucoup de pays, le Président est sans pouvoir; qu'il le perde en France n'est pas une si grande catastrophe. Pour moi, cela relève du fétichisme hérité de la monarchie absolue: le chef de l'État est une personne sacrée. Il est comme un roi absolu le temps de son mandat. Le titre délivré par le Peuple est sacré, parce que la voix du Peuple est la voix de Dieu: on ne le dit pas, mais cela existe, sous la forme d'un sentiment.
Naturellement, la République ne l'admet pas, étant laïque. Le Peuple est seulement libre de faire ce qu'il veut: c'est le sens de sa souveraineté. Cela ne signifie pas qu'il ait forcément raison. Et puis le Peuple a aussi élu le Parlement. Ce n'est donc pas un argument. Il faut que le Président puisse être mis en cause durant son mandat par des juges indépendants. En laisser la prérogative à une commission parlementaire est très dangereux, car un Président peut rendre complices d'éventuels manquements à la loi un grand nombre de députés, qui ainsi empêcheront que soit réglé le problème, ce qui créera forcément des désordres indescriptibles, car il ne saurait être question que les citoyens acceptent qu'un Président, un jour, se comporte comme l'ont fait quelques empereurs romains dont l'histoire a retenu les noms - et qu'on pourrait facilement citer -, ne serait-ce que durant le temps d'un mandat! D'ailleurs, s'il est réélu jusqu'à sa mort, cela revient à garantir son impunité: ce qui n'est pas admissible. Qu'on fasse comme s'il était évident qu'un criminel ne puisse pas être réélu à l'infini est encore une marque qu'on croit que la voix du peuple est d'origine divine. Mais la justice l'est bien davantage, à mon avis.
Je crois que François Hollande, Éva Joly et François Bayrou vont dans ce même sens de la réforme du statut du chef de l'État pour qu'il devienne un justiciable comme les autres.
15/12/2011
Je voudrais revenir sur le beau décor de l'église abbatiale d'Hautecombe, que j'ai visitée récemment.
On remarque, autour des cénotaphes, de sublimes pleureuses, sortes de fées qui versent des larmes sous leurs capuchons blancs. Elles avaient placé l'âme de ces héros que sont les princes de Savoie sur la Terre, dans des corps humains, et voici qu'elle repartait loin de leur portée: leur tristesse en est forcément infinie, car elles les aimaient, les fées ayant toujours aimé les héros parmi les hommes, puisque par eux seuls elles peuvent gagner le Ciel, étant en quelque sorte bannies dans l'atmosphère terrestre afin d'y accomplir les tâches qui sont les leurs. Qu'elles sont nobles, ces demoiselles qu'accompagnent parfois, dans les ensembles sculptés, des anges qui justement emmènent ou accueillent l'âme de ces princes et ces princesses dans le royaume des cieux!
J'aime aussi particulièrement un tableau médiéval, proprement cistercien, exposé dans l'église (et qui n'est pas celui ci-dessous, bien qu'il représente la même onirique scène): il montre quelque chose d'étrange: la sainte Vierge entourée d'anges de feu, et dont le sein nu envoie un rayon doré jusque dans la bouche de saint Bernard de Clairvaux. La façon dont le symbole est représenté, en mêlant la chair et l'esprit, faisant du lait de Marie divinisée la sagesse mystique à laquelle s'abreuve le fondateur de l'ordre de Cîteaux, est inhabituelle et, dans sa hardiesse, a quelque chose de grandiose. Soudain, il apparaît que, sur le plan mystique, dans l'ordre de l'Esprit, les choses ne sont pas vécues différemment de la manière dont on peut les vivre physiquement, sauf qu'elles ne sont justement pas vécues physiquement. L'ordre naturel a son équivalence sublimée dans l'ordre spirituel. On ne peut pas dire que cela ne rappelle pas certaines images orientales ou mythologiques montrant des héros ou des saints s'unissant à des déesses ou à des fées. Le contact était évidemment rendu chaste par la distance, le rayon lumineux jaillissant du sein de la Vierge sans que celui-ci soit touché, ce qui rappelle qu'il s'agit seulement d'une union spirituelle: on ne peut toucher le corps glorieux de la Sainte par son corps de chair terrestre, impur. Mais le rayon, qui est le lait sacré de la mère universelle, peut, lui, entrer dans la bouche et l'âme de l'homme pieux. La nourriture en est réelle; l'âme en est divinement alimentée. J'ai adoré ce mélange entre le haut et le bas, entre l'esprit et la matière, entre le Ciel et la Terre, l'absence de rupture apparente qu'ont les deux mondes, au sein de l'image, laquelle réunit ces deux mondes, pour donner l'image de l'unité. Le tableau peut être longuement médité. Les anciens moines cisterciens le méditaient longuement, et trouvaient dans l'image une source de chaleur, de lumière.
13/12/2011
J'ai entendu dire, à la radio, qu'Uderzo ne dessinerait plus Astérix. A cette occasion, on s'est interrogé sur le succès de cette bande dessinée, et quelqu'un a déclaré que cela venait de ce que les personnages en étaient proches de tout un chacun. Je trouve cette idée plutôt absurde, prise toute seule, car il me semble que ce succès s'explique par ceci, que des personnages au caractère simple et ordinaire sont pris dans un monde fabuleux mis lui-même à la portée de tous par l'humour et la satire. La vérité est que, de toutes les productions importantes de René Goscinny, Astérix est la seule qui contienne du merveilleux, d'abord par le décor champêtre et idyllique, ensuite par les costumes bariolés qui renvoient aux anciens Celtes, enfin et surtout par les pouvoirs des druides, proprement fabuleux, et qui font réellement des personnages des super-héros. Le tout est saupoudré de mots issus de l'ancienne religion, et tout le monde, depuis la création de cette bande dessinée, connaît les noms de Bélénos, Toutatis, Bélisama, alors que, autrefois, ces divinités n'étaient connues que de quelques érudits. Ce début de mythologie est fascinant, et crée le désir d'en savoir plus: une sorte de mystère semble être caché dessous. L'allusion à la peur que le ciel tombe sur la tête renvoie au fond au Ragnarok - la destinée des dieux selon les anciens Germains. La parodie des épopées romantiques allemandes conserve en la transposant l'élan vers un fabuleux proprement national - et adapté, au fond, au climat de la France antique.
Naturellement, en style grandiose, cela eût déplu; la simplicité et l'humour introduisent bien tout un chacun à ce monde qui finalement a quelque chose de Bilbo le Hobbit.
J'ajoute que le premier film d'Astérix est l'un des rares films français, avec le Lieutenant Blueberry de Jan Kounen, à contenir un merveilleux convaincant et émouvant, avec les doubles créés artificiellement qui se dissolvent et se transforment en bulles, au sein d'un paysage idéalisé et rêvé - comme la vallée du Lignon chez Honoré d'Urfé -, fait de collines vertes, et comme figées dans l'éternité.
Les dessins animés réalisés du temps où Goscinny était vivant intégraient explicitement ce caractère mythologique, notamment Les Douze Travaux d'Astérix, qui contenaient d'agréables spectres, et d'autres merveilles. Comme c'est souvent le cas, ce qu'on ne dit pas est ce qui compte le plus. Je ne sais si on a honte d'en parler; si on a peur. Mais il s'agit bien d'une forme de merveilleux gaulois.
09/12/2011
Quand j'habitais à Saint-Claude, je rencontrais parfois un écrivain local qui essayait de créer une littérature mêlée de folklore et de légendes et qui animait, dans ses livres, des figures assez émouvantes. Je le comparais parfois à Blaise Cendrars, car il mêlait une forme de fantaisie et de liberté de ton à une passion authentique et profonde pour le merveilleux propre aux traditions populaires: il allait jusqu'à voir dans ses images féeriques le reflet de la religiosité propre au Jura. Il se nommait - et se nomme toujours - André Vuillermoz, et était - et demeure - chanoine de son état. Son plus beau livre, parmi ceux que j'ai lus, est sans doute Bestiaire insolite, car il est le plus libre de ton, et demeure léger. La féerie s'y enracine dans un éther secret où se meuvent, invisiblement, mille êtres enchantés!
Mais dans sa région, il était plus connu pour ses exploits de skieur de fond et le récit qu'il en avait effectué, publié chez Cabédita. On le connaissait également pour avoir évoqué la figure de l'avocat Christin, nourri de la philosophie des Lumières et ami de Voltaire à l'époque où celui-ci résidait à Ferney: ils correspondaient, et le célèbre philosophe le soutenait dans son combat pour la suppression du statut servile de la mainmorte, c'est-à-dire l'incapacité à pouvoir léguer à ses enfants ce qu'on possédait, tout ce dont on était propriétaire devant revenir aux seigneurs. A Saint-Claude, les seigneurs, c'était les abbés, qui dirigeaient le haut Jura, qui portait alors le nom de Terre de Saint-Claude. Maints catholiques en voulaient beaucoup à André Vuillermoz d'avoir évoqué cette noble figure locale, animée par un humanisme peut-être plus chrétien, au fond, que ne l'était la défense aveugle des prérogatives des abbés; mais on lui en voulait surtout d'avoir signé un livre en commun avec un élu communiste de la ville, qui avait écrit la partie sur Voltaire même. Un communiste qui accepte d'écrire un livre conjointement avec un prêtre catholique, ce n'est pourtant pas très déplaisant. Et puis l'avocat Christin était en particulier inspiré par Rousseau, qui croyait que l'Être suprême pouvait se déceler au fond de la Nature; peut-être que ce digne avocat avait eu la révélation que les serfs de Saint-Claude devaient être émancipés en contemplant la lumière qui, le soir, se déposait sur les cimes des monts Jura! Une voix lui avait parlé, il avait agi. Il était légitime de célébrer sa mémoire.
07/12/2011
Amiel, auteur - genevois - du plus beau Journal intime jamais écrit en français, a eu parfois des mots durs pour la France, qu'il regardait comme organisée autour d'une forme de culte idolâtre qu'on vouait, selon lui, à la ville de Paris. A cet égard, on peut lire, dans les Fragments édités après sa mort par son ami Edmond Scherer, ces lignes: Le vulgaire citadin français est d'une badauderie délicieuse, malgré tout son esprit naturel, parce qu'il ne comprend que lui-même. Son pôle, son axe, son centre, son tout, c'est Paris; moins que cela, le ton parisien, le goût du jour, la mode. Grâce à ce fétichisme organisé, on a des millions de copies d'un seul patron original, tout un peuple manœuvrant comme les bobines d'une même manufacture, ou comme les jambes d'un même corps d'armée.
A vrai dire, c'est dur et un peu blasphématoire, mais Stendhal, qui était dauphinois, énonçait fréquemment les mêmes idées, et il certifie que cela lui valait, à Paris et globalement en France, beaucoup d'ostracisme. Cela scandalisait: c'était regardé comme choquant.
Mais les termes utilisés par Amiel à tort ou à raison rappellent les pieds dans le plat qu'a pu mettre Eva Joly lorsqu'elle a critiqué le défilé militaire du 14 Juillet. Cela rappelle, également, le poids de l'État dans l'industrie française, comme si, effectivement, l'État même était un gros complexe mécanique. Mais il s'agit de poésie, bien sûr. Amiel aimait les images fortes. Comme - selon les philosophes qui sont à la mode justement à Paris - tout est subjectif, cela ne manifeste, sans doute, que sa propre aigreur de n'y avoir pas été célèbre.
Du reste, il critiquait aussi les philosophes français, les disant plus orateurs de talent que véritablement philosophes, parce qu'ils ne s'attachaient pas tant à la vérité qu'à l'effet produit par leurs discours. Il les opposait, à ce titre, aux Allemands. Il n'avait pas vu, bien sûr, que comme tout est néant, ce sont les mots prononcés par les orateurs agréés par l'État qui modèlent et créent le monde - et donc déterminent la Vérité. C'est pour cela que l'on suit toujours les idées énoncées à Paris: même quand elles ne sont pas vraies, eût dit De Gaulle, elles le deviennent, puisqu'elles ont été exprimées dans le lieu par excellence de l'universel!
05/12/2011
J'ai critiqué le roman d'André Malraux La Voie royale parce que le célèbre écrivain français avait réduit les Apsaras d'Angkor à de simples danseuses de cour, effectuant une sorte de sacrilège qui, de mon point de vue, poursuivait celui qu'il avait commis en sciant des statues de pierre de ces demoiselles divines.
Quand j'étais adolescent, j'aimais la romancière populaire américaine Leigh Brackett, dont on a, tout récemment, réédité les romans martiens, regardés comme des classiques. Elle fut, en son temps, admirée de George Lucas et Michael Moorcock. Elle devait beaucoup à la génération des écrivains américains populaires H. P. Lovecraft, R. E. Howard, E. R. Burroughs. Or, parmi ses romans, s'en trouve un qui s'intitule Le Secret de Sinharat et qui évoque une cité antique et déserte de la planète Mars contenant des sculptures de danseuses auxquelles celles d'Angkor ont probablement servi de modèle.
Leigh Brackett est assez proche de Malraux, dans son regard sur la culture ancienne. Mais elle a voulu conserver à ces statues étranges une part de mystère. Elle affirme que les gens qui régnaient dans les temps anciens, au sein de cette cité ruinée, effondrée et maudite, avait acquis le pouvoir de se transporter d'un corps à un autre et donc de ne jamais mourir, en se servant d'esclaves. Ainsi étaient-ils, par la population, assimilés à des dieux.
Curieusement, Cyrano de Bergerac raconte que les hommes de la lune ont la même faculté; Lovecraft en parla aussi. Évidemment, ils n'en sont pas moins maléfiques, et Leigh Brackett a le point de vue de la philosophie moderne sur les anciennes religions: elle laisse entendre qu'elles s'appuyaient sur l'orgueil d'êtres qui exploitaient à leur profit une science dont ils étaient les seuls dépositaires.
Comme c'est en général le cas dans la science-fiction, le merveilleux illustre les idées qu'avait déjà Voltaire.
01/12/2011
Le cinéaste anglais Ken Russell est mort il y a quelques jours et j'avais vu de lui un film qui m'avait frappé, adapté d'un roman de science-fiction de Paddy Chayefsky, Au-delà du Réel (Altered States). C'était l'essence du psychédélisme contemporain. Le thème tournait autour de la possibilité de remonter à l'origine métaphysique de l'humanité et du monde en passant par l'hérédité, par l'héritage physique. Naturellement, cette forme de mysticisme matérialiste renversait le système de valeurs habituel, et la plongée dans les mystères de la chair passait par des visions démoniaques, pour le héros, une régression dans l'ordre humain, mais aussi, à l'écran, de la nudité, et des postures suggestives, surtout chez la femme du personnage principal, dont j'ai oublié qui la jouait. Les femmes qui accompagnent les héros et que le réalisateur dénude, il faut l'avouer, ont souvent un rôle peu substantiel: leur personnalité ne marque pas toujours; on se souvient mieux que le personnage principal était joué par William Hurt.
La science-fiction, dans ce film étrange, venait de ce que les visions de ce héros avaient sur son corps un effet visible: plus il remontait loin dans le passé, plus il se transformait en singe. On approchait du thème du loup-garou. Les visions étaient dues aux rites des Indiens d'Amérique, amplifiés par des procédés plus modernes et liés à la technologie. Finalement, il se changeait en monstre informe, puis en énergie pure, avant d'être sauvé, disait-on, par l'amour de sa femme, ce qui n'avait pas une vraisemblance énorme, mais permettait de terminer le film sur une note érotique, car cet amour conjugal était assez concret, pour ainsi dire. Il ne s'agissait pas de traumatiser le spectateur: il fallait bien le rassurer par des supports familiers, comme est le corps de la femme.
Ce psychédélisme, c'est toute une époque.
J'ai vu un autre film de Ken Russell, qui se passait à Genève et mettait en scène, avec force images et visions bizarres, à nouveau, Lord Byron, les Shelley et leurs amis. Mais il ne m'a pas vraiment marqué. Il se nommait Gothic, je crois.