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Javary était à l’Institut Confucius de Genève en février dernier à l’occasion d’une conférence destinée à nous faire entrer, nous autres « pékins » de Genève, dans le monde du « Yi Jing », grand livre du Yin et du Yang, qui « tient dans la civilisation chinoise une place comparable à celle du « Discours de la Méthode » de Descartes dans la pensée occidentale. Il a servi de fondement conceptuel, de vocabulaire et de référence à la quasi-totalité de ce qui s’est pensé sur les rives du Fleuve Jaune. Longtemps perçu comme un ouvrage divinatoire, il retrouve maintenant la place qu’il avait dans la Chine classique, celle d’un « plan du monde », sous une forme abstraite et dynamique, doublé d’un manuel pratique d’aide à la prise de décision dont la connaissance était exigée de tout candidat à un poste mandarinal.
Pour nous faire entrer dans ce livre, Javarya choisi de nous emmener sur la Grande Muraille de Chine, « le plus grand exemple de Yin-Yang au monde ». La Grande Muraille, a-t-il rappelé en préambule, a été construite afin d’empêcher les nomades d’Asie centrale de venir embêter les paysans sédentaires chinois. Mais un mur sans porte est comme une prison. On peut considérer par ailleurs qu’une porte rend un mur inutile. La Grande Muraille est pleine de portes, alors comment résoudre cette contradiction ? En multipliant les murs aux endroits où il n’y a pas de murs, c’est-à-dire là où il y a des portes. La Grande Muraille a-t-elle été infranchissable, à l’époque où elle a été édifiée et jusqu’en 1937, quand les Japonais ont envahi la Chine ? Négatif. Cette Muraille n’est qu’un tout petit mur qui ne dépasse pas de cinq à sept mètres de hauteur sur toute sa longueur comprise entre 5’000 et 8’000 km en lacis. D’ailleurs, les Chinois ne sont pas dupes et ne l’appellent pas Grande Muraille mais « les longs remparts ». Il s’agit plutôt d’une sorte d’autoroute de montagne ayant une double fonction. Tout d’abord d’empêcher la communication perpendiculaire, soit l’escalade, l’agression, mais dans le même temps de favoriser la communication linéaire, soit de permettre à des troupes de se déplacer rapidement le long d’un territoire montagneux, difficile d’accès. La Grande Muraille est ainsi une illustration de l’aptitude des Chinois de concevoir deux choses à la fois, selon la pensée Yin-Yang. Une autoroute ponctuée à intervalles réguliers de tours dites de guet. De guet ? Pas seulement. Car elles sont à la fois trop grandes pour être de simples tours de guet – il aurait suffi dans cette idée de construire des miradors de maîtres-nageurs pour surveiller les plages par exemple – et trop petites pour servir de baraquements de garnison.
Ces tours jouaient le rôle d’antennes relais de nos téléphones portables actuels. On y allumait des feux qui par leurs flammes, la nuit, et leur fumée, le jour, permettaient de signaler à la capitale les éventuelles brèches pratiquées dans le mur, et ceci en moins d’une demi-journée. On utilisait pour ces feux de la crotte de loup, propre à produire une fumée particulièrement dense. C’est pourquoi quand on lit dans un texte classique chinois : « Crottes de loup sur les quatre orients », il faut comprendre : « sauve-qui-peut ! ». Les anciens Chinois se sont donc fatigués à construire leur mur et ses tours aux endroits les plus difficiles, sur les lignes de crête, pour ces deux fonctions. S’ils l’avaient édifié dans les vallées, il n’aurait pu servir de relais optique de communication. C’est donc un vecteur d’informations et une autoroute de transport de troupes. Pour Javary, la Grande Muraille est une sorte de clé de sol qui nous fait renter au cœur du mode de pensée Yin-Yang. Quittons le mur pour aller tourner les pages d’un très vieux livre, le « Yi Jing », classique chinois des changements. Qu’est-ce que le Jing ? Dans cet idéogramme apparaît tout ce qui a trait au tissage de textiles mais aussi tout ce qui a trait à des réseaux. Y apparaît également la représentation d’un flux souterrain. Ainsi qu’un outil de damage, qui sert à construire les fondations d’argile de toutes constructions, celles de la Cité Interdite comme celles de la Muraille. Précédant le « Jing », le « Yi » représente le changement. Il est formé à son sommet du signe du soleil et à son pied, du signe de la lune. Le premier sens du « Yi », ce sont les changements de temps, le passage continuel du soleil à la pluie et de la pluie au soleil. Son deuxième sens est simple : pour passer du soleil à la pluie et de la pluie au soleil, il n’y a qu’à laisser du temps au temps. Enfin, le troisième sens peut sembler un peu bizarre : « loi fixe». Pour Javary, on entre dans un mode de pensée qui est très largement différent du nôtre car nous n’aurions jamais osé donner au même mot la signification de changement et de loi fixe. Autrement dit, le changement est la seule base stable sur laquelle bâtir une stratégie efficace.
C’est dans les commentaires officiels du « Yi Jing » qu’apparaissent pour la première fois les mots « Yin » et « Yang » dans leur sens philosophique. Dans une phrase qui ouvre et résume toute la pensée chinoise, « un Yin, un Yang, c’est le Tao », le grand sinologue helvétique Jean-François Billeter nous a appris que le « Tao » représente le fonctionnement des choses. Javary résume ainsi : « le « Tao », c’est le comment qu’ça fait, qu’ça marche. Que quoi marche ? Les saisons. Parce que le printemps suit l’hiver, etc. Tao est le nom que les chinois donnent à ce moteur qui fait tourner les saisons tout au long de l’année. Un coup « Yin », un coup « Yang », c’est ainsi que tout fonctionne ». Alors si tout change tout le temps, cela veut-il dire que les Chinois ont inventé le foutoir permanent, s’interroge Javary. Quand même pas. Parce qu’ils ont eu le coup de génie d’inventer des poteaux indicateurs pour nous aider à nous repérer dans le changement. Ce sont précisément « Yang » et « Yin ». Cette partie commune donne le sens propre de « Yin » et « Yang » que l’on ne peut rendre en français que par deux vieux mots, l’adret et l’ubac. L’adret, flanc de la montagne où tape le soleil, l’ubac, exposé au nord, là où les nuages s’accumulent et rendent le ciel opaque. Il ne peut y avoir d’adret sans ubac et de Yin sans Yang. Ce fondamental de la pensée chinoise a été exprimé par Mao en une formule : « un se divise en deux ». Toute situation a donc un aspect Yin et un autre Yang. Yin et Yang ne sont pas des états, des qualités ou des substances mais des vecteurs, des mouvements, des dynamiques, des indications de variations dans un monde en perpétuel changement.
AD MAJOREM DEI GLORIAM | Printemps 2016