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Il n'y a pas de réponse nationale à la mondialisation capitaliste, pas plus qu'il n'y avait de réponse féodale à la révolution industrielle : le repli à l'intérieur des frontières, le retour au cloisonnement national, l'usage purement défensif, quand il n'est pas fétichiste, des instruments de l'Etat-nation, sont non seulement inefficaces, mais également, et au sens propre du terme, réactionnaires. La critique de la globalisation capitaliste ne doit pas nous faire oublier que le mouvement socialiste a toujours eu pour projet le dépassement des limites nationales, et a dès l'origine rendu hommage au caractère révolutionnaire du capitalisme.
Les termes en lesquels Karl Marx ou Rosa Luxemburg saluent l'effet de rupture de l'ordre ancien apporté par le capitalisme sont sans équivoque : « La Bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire »... Les principes fondateurs de la Première Internationale expriment la même reconnaissance à l'égard du rôle révolutionnaire joué par le capitalisme, et la même certitude que ce ne sera qu'à partir des acquis de la mondialisation capitaliste, et en les dépassant, non en les annulant, qu'un projet socialiste pourra voir le jour. Les résultats calamiteux des tentatives d'imposer le « socialisme dans un seul pays » (si grand soit-il) sont là pour dissiper tout doute à ce sujet : les Russes et les Chinois n'ont pas fini d'en payer les conséquences.
Même si, fondamentalement, le mouvement socialiste est fondé sur l'internationalisme, et sur l'exigence de la solidarité internationale, son pluralisme a permis l'expression en son sein ou à ses marges de conceptions dont le moins que l'on puisse écrire est qu'elles furent fort éloignées de ces exigences1. Ces conceptions nationalistes, isolationnistes, conservatrices, perdurent. La mondialisation capitaliste leur a même redonné, en même temps qu'un vernis de « résistance », des forces et une audience nouvelles sans leur donner plus de pertinence qu'elles n'en eurent jamais. Nous avons à nous en défaire, et à les combattre. A la globalisation et à la mondialisation capitalistes, nous n'avons pas à opposer l'enfermement national, pas plus que les socialistes du XIXème siècle n'opposaient à la révolution industrielle le retour aux institutions féodales, mais l'internationalisme et l'internationalisation, c'est-à -dire l'élargissement du processus de décision à l'ensemble des nations, et la généralisation à l'ensemble des personnes et des peuples des droits fondamentaux conquis (fût-ce partiellement et précairement) dans notre partie du monde -droits qu'il convient en outre de renforcer et d'élargir ici-même. C'est en tant qu'elle est négatrice de ces droits que nous combattons la globalisation capitaliste, et c'est pour élargir ces droits que nous y opposons notre propre internationalisme.
Telle que nous la concevons, l'internationalisation est un processus de décision élargi à la participation de toutes les nations ; elle est donc également, dès lors que nous ne concevons de mode de décision que démocratique et respectueux de l'égalité des droits (entre les peuples, entre les individus, entre femmes et hommes...) une participation de tous les peuples et de toutes les parties constitutives de toutes les sociétés à la prise des décisions qui les concernent. Un tel processus n'est évidemment pas, en tant qu'il est réellement démocratique, dans la logique de la globalisation et de la mondialisation capitalistes, mais il est constitutif de celle du socialisme -dont il est même la condition.
Et puis, enfin, soyons clairs : l'abolition du capitalisme socialisé entraînera une dégradation des conditions matérielles d'existence pour une bonne partie de la population de nos pays (cette partie formée de la « classe moyenne supérieure » et de la « classe dirigeante »), mais elle est la condition du passage de la majorité de la population du monde, d'abord de la misère à la pauvreté, ensuite de la pauvreté à la couverture matérielle de l'exercice de tous les droits fondamentaux.
1 Ainsi de la contribution des socialistes « fabiens » britanniques à la Conférence socialiste internationale de Stockholm, en 1917 : Les Fabiens croient en la nécessité d'une « autorité supranationale, représentant proportionnellement les divers Etats souverains et indépendants, avec une haute cour internationale (...) et une cour internationale de médiation ». Ils proclament le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, mais envisagent sereinement « un transfert humanitaire des populations dans les cas les plus insolubles », notamment dans le sud des Balkans (où septante ans plus tard, ce « transfert », dépouillé de toute intention « humanitaire », sera plus crûment nommé : « purification ethnique »...). Paradoxalement (du moins d'un point de vue socialiste, mais fort logiquement du point de vue « insulaire » d'un certain « socialisme » britannique), les Fabiens récusent toute tentative de limiter la souveraineté économique des Etats (comme s'ils estimaient qu'il pouvait y avoir supranationalité « politique » sans supranationalité « économique »), à la seule (mais considérable, quoique sélective) exception de la politique coloniale : les « termes de la paix » (nous sommes en 1917...) doivent ainsi, pour eux, « tenir compte de tous les griefs sérieux formulés contre les Etats qui ont des possessions tropicales à développement économique insuffisant » (ce qui, de toute évidence, ne concerne ni l'Irlande, ni la Pologne). Il faut ainsi répondre au « désir naturel des peuples des autres Etats qui voudraient avoir également accès à ces parties du monde » : c'est le principe de la « porte ouverte », la « liberté du commerce » appliquée au colonialisme. Pas trace d'anticolonialisme ou d'anti-impérialisme dans cette revendication, mais l'expression d'une adhésion à ce que l'on désignera plus tard du terme de « mondialisation », et à l'ouverture des colonies à tous les Etats du centre. Quant aux droits des peuples colonisés, on conçoit aisément qu'ils n'étaient pas la préoccupation première de ces « libre-échangistes » : il faut répondre au « désir naturel » des colonialistes empêchés de pouvoir coloniser, pas au droit fondamental des colonisés à ne plus l'être.