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Ce lundi matin 13 février 1956, Genève ploie sous le stratus. L'adolescent sort de l'Hôtel de la Cigogne, lève un oeil interrogateur en direction du volatile de métal rivé à la façade, lance sa grande carcasse toujours tirée à quatre épingles sur la place Longemalle puis glisse d'un pas souple dans le flot chamarré des rues basses. Sa moue boudeuse se fait suppliante devant un cinéma où l'on joue le dernier Lemmy Caution. Il l'a déjà vu, en se haussant sur la pointe des pieds pour paraître les 16 ans requis. Devant lui, une dame à petit chapeau, le sac à main volontaire, dicte sans faiblir l'allure d'un pas décidé. L'adolescent relève son col, travaille sa démarche à la James Dean. Une guitare pend au bout de son bras. Il l'a échangée à Naples contre son violon.
L'austère quartier des banques, le conservatoire, le Grand-Théâtre, l'université. Rue de Candolle, l'étrange équipage pousse la porte du N° 15. L'homme qui les reçoit s'appelle José de Azpiazu. Il pose un instant sa pipe, soulève ses lunettes à large monture noire et consulte son agenda. «Ah oui, Smet. Bonjour, Jean-Philippe.» En ce lundi matin 13 février 1956, Johnny Hallyday prend à Genève son cours de guitare.
L'idole des jeunes a vécu plusieurs mois à Genève, entre 1956 et 1960. Abandonné par son père, confié par sa mère à sa tante Hélène Mar - la dame au petit chapeau et au sac à main -, il y fit de fréquents séjours dans le sillage de sa cousine Desta et du futur mari de celle-ci, un Américain nommé Lee Ketcham, dit Lee Hallyday. Le couple présentait un spectacle de danse acrobatique aux quatre coins de l'Europe, au gré des contrats obtenus.
Le Ba-Ta-Clan, à Genève, était alors un cabaret renommé. Rue de la Fontaine, sur les premières pentes de la vieille ville, habitués et touristes en goguette se pressaient pour une place dans cette petite salle peinte tout en rose façon années trente. Le barman, Marcel Kopp, n'a pas oublié. «On mettait même des gens derrière le bar! C'était quelque chose.» En 1956, les Hallyday se produisirent tous les soirs de février et mars. «Ils avaient un gros succès, confirme la patronne, Irène Chevallier. Le petit était là, avec sa guitare.» Desta et Lee revinrent chaque année, jusqu'à ce qu'ils abandonnent leur carrière pour lancer celle du petit avec sa guitare.
«J'avais un faible pour leur fille»
A Genève, la petite troupe descendait à l'Hôtel de la Cigogne, place Longemalle. A côté du marchand de vin, Florentin Schurmann et son fils René logeaient une clientèle de représentants et d'artistes de passage. Très vite, Johnny sympathisa avec les deux enfants de René Schurmann, François et Christine. «J'avais un faible pour leur fille», avoue Johnny dans son autobiographie. «Je crois bien qu'ils ont eu une amourette», estime Desta. «Rien de tout cela, nous étions juste amis», dément Christine.
Pour parfaire l'éducation de son neveu qu'elle rêvait en danseur étoile, sa tante l'inscrivit dans la classe de José de Azpiazu. Johnny se rendit rue de Candolle 15 pour la première fois le 4 février 1956 et revint deux fois par semaine, jusqu'à fin mars, pour des cours de quarante minutes facturés 10 francs.
Le décor est planté. A Genève, tous les ingrédients nécessaires au lancement de la plus formidable carrière du music-hall français sont déjà réunis. On observe tout d'abord le dédoublement de personnalité qui s'opère lorsque Jean-Philippe devient Johnny. Sur scène, le garçon timide et bien élevé étonne son copain François Schurmann. «C'était un autre, ça, je l'ai vu tout de suite.» «Il cassait la baraque chaque fois qu'il montait sur un podium», renchérit l'ancien guitariste Claude Horn.
Déjà perceptible également, ce souci de toujours s'entourer des meilleurs. Les Berger, Goldman, Obispo, ne sont que les successeurs de José de Azpiazu, grand maître de la guitare célèbre pour ses adaptations d'oeuvres classiques. Il y eut ensuite deux de ses élèves, les guitaristes genevois Jean-Pierre Martin, repéré au Casino de Paris où il accompagnait Line Renaud, et Claude Horn.
Lorsqu'il «trahit» Azpiazu en prétendant avoir fait le conservatoire, Johnny se comporte déjà en pro du marketing. Guidé par Lee, il sut transformer l'histoire en légende. «Lee épluchait les journaux et cherchait toujours un moyen de tout médiatiser. Une fois, nous avons eu un accident de voiture sans gravité. Lee nous a fait poser avec des pansements partout et des bandelettes.» Claude Horn en rigole encore.
A Genève, tout est réuni pour conquérir la France
C'est Lee qui fait de Johnny «un musicien accompli, un musicien doué» alors que, selon son guitariste, «il gratouillait tout juste». C'est Lee qui le pousse à se présenter comme «Américain, né en Oklahoma, de culture française et cow-boy de surcroît».
La réalité était pourtant suffisamment belle. A 14 ans, il était tous les soirs au Ba-Ta-Clan. A 16, il avait rencontré le roi Farouk, Orson Welles, Errol Flynn, Aristote Onassis. Johnny est tombé enfant dans la marmite du showbiz. «Il a été élevé pour cela, bien plus que son propre fils David, assure sa cousine Desta. Les gens ne comprennent pas qu'il vive avec des femmes plus jeunes, mais il ne pourrait pas s'entendre avec une femme de son âge qui chercherait à rester popote à la maison.»
Johnny a besoin de bouger, de sortir. C'est ainsi depuis toujours. Ça l'était il y a quarante ans, lorsqu'il était jeune Adam et qu'elle était Genève.
Les enfants de l'hôtel, rares copains de son âge
Leur père et leur grand-père tenaient l'Hôtel de la Cigogne, où les Hallyday avaient leurs habitudes à Genève. François Schurmann et sa soeur Christine furent les rares amis de Johnny enfant. «On allait au Jardin anglais, faire du patin à roulettes au bord du lac. Chez nous, il appréciait de mener une vie normale avec des gosses de son âge», résume Christine Meier. Plus proche du chanteur - «on est tous les deux de 43» -, son frère François fouille sa mémoire pour retrouver les premiers pas de l'idole. «Je l'ai vu gratouiller lors de premières parties à l'ancienne salle de la Réformation, mais jamais je n'aurais pensé qu'il chanterait. Et puis, un soir, on l'a vu apparaître sur notre vieux poste noir et blanc. Mon père a dit: «C'est Jean-Philippe!»
Pendant ses premiers concerts, le public applaudissait. «Lui, tout excité, me demandait: «Je leur en refais une? Je leur en refais une?» Et moi: «Vas-y, ça leur fera plaisir.» Il a toujours eu le coeur sur la main. A l'hôtel, il payait pour trente personnes malgré les recommandations de mon père qui avait repéré les pique- assiettes. Il est venu régulièrement pendant une dizaine d'années, jusqu'à ce que mon père vende, raconte encore François Schurmann. Il était capable de venir à pied depuis la gare Cornavin avec Sylvie Vartan comme de commander un taxi pour aller s'oxygéner à Courchevel.»
«En 1969 ou 1970, j'ai courbé l'uni pour le suivre en tournée. Une vie de fous!» Le copain s'échappait déjà. Christine Meier se souvient d'un rituel usant. «Il fallait attendre, attendre, et tout d'un coup se dépêcher. Ah oui, je me rappelle aussi que je lui lavais ses chemises à jabot à 2 heures du matin.» «Aujourd'hui, le voir est quasi impossible», conclut son frère.