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Sur la chaîne américaine HBO, l’heure est à la réduction des écarts entre hommes et femmes aux postes les plus élevés de la création des séries originales. Une nouvelle illustration en a été donnée par le remplacement de Joss Whedon (parti de son plein gré) par Philippa Goslett en tant que showrunner de The Nevers, série de science-fiction très attendue. Mais concrètement, comment se manifeste cette évolution ?
D’un plateau de tournage à un autre, les expériences peuvent grandement varier. Interrogée sur la différence entre le fait d’avoir un homme ou une femme pour showrunner, la chef opératrice et réalisatrice allemande Uta Briesewitz – qui a notamment collaboré aux séries de HBO The Wire (2002-2008) et The Deuce (2017-2019), et aux séries de Netflix Orange Is the New Black (2013-2019) et Jessica Jones (2015-2019) – répond que l’essentiel réside dans la sensibilité et la capacité d’écoute de ses interlocuteurs, tout en précisant que les femmes ont leur propre point de vue et qu’il est primordial que celui-ci soit pris en compte.
Concernant l’initiative qui a consisté à n’embaucher que des femmes pour réaliser la deuxième saison de Jessica Jones[1], Briesewitz estime que cela a permis de faire un exemple et de montrer que des réalisatrices de talent ne demandaient qu’à travailler, les femmes ayant été tenues à l’écart des caméras de la plupart des séries américaines pendant des décennies (l’expérience ne sera toutefois pas renouvelée, la saison 3 de Jessica Jones n’étant plus réalisée qu’à 54 % par des femmes).
Au sujet de la légitimité d’un auteur à raconter une histoire qu’il n’a pas vécue, Briesewitz rejette l’idée que la souffrance des femmes doive être racontée exclusivement par des femmes, ou celle des Afro-Américains par des Afro-Américains. Pour s’en expliquer, elle prend l’exemple de David Simon, qui a créé et développé The Wire sans être un dealer noir, et ajoute que le plus important réside, à ses yeux, dans la qualité du travail effectué, que celui-ci soit extrêmement documenté ou purement imaginaire. Ainsi, Briesewitz prône l’ouverture d’esprit et la diversité des talents qui s’expriment, sans apporter de réponses catégoriques à des dilemmes qui ne peuvent se résoudre que sur le terrain, au cas par cas.
« Signer » une série de sa caméra
Parmi les séries récemment diffusées par HBO, The Deuce figure au rang des plus abondantes en nudité frontale et en sexe explicite, avec Euphoria (2019-) et Mrs. Fletcher (2019). Elle a été principalement réalisée par des femmes (78 % pour la saison 2, 50 % pour les saisons 1 et 3), ce qui contredit d’univoques corrélations entre exposition des corps (notamment, des corps féminins) et masculinité du regard porté par les metteurs en scène, même si de nombreux cas étayant cette thèse pourront être relevés. Dans le prolongement des réflexions de Briesewitz, de futurs travaux de recherche pourraient être spécifiquement dédiés à la manière dont se traduit cette différence sexuelle sur le plan esthétique.
La signature est particulièrement visible au moment de poser les fondations de la série : à titre d’exemple, la première saison d’Euphoria porte sans conteste la marque de son créateur, Sam Levinson (également showrunner, producteur exécutif, unique scénariste, et réalisateur de 5 épisodes sur 8). Cependant, la réalisation du pilote de la série a été confiée à la néophyte Augustine Frizzell, auteure d’un seul long-métrage jusque-là (le film indépendant Never Goin’ Back, présenté au festival de Sundance en 2018). Il y a là une audace, une prise de risque, une recherche de fraîcheur, qui ne sauraient être dissociées des audaces formelles du premier teen show de HBO.
L’une des caractéristiques du travail de Frizzell consiste à élaborer des jeux d’opposition dans la profondeur de champ. Dans l’épisode inaugural d’Euphoria, l’excitation d’un adulte cisgenre (Cal Jacobs, au premier plan) contraste ainsi avec à la fébrilité d’une adolescente transgenre (Jules Vaughn, au second plan), qui l’attend sur le lit et fait office de point focal. Dans le même épisode, Maddy Perez, le soutien-gorge baissé, demande à Kat Hernandez si elle ne trouve pas ses aréoles bizarres. Au corps enrobé de Kat (au premier plan) s’oppose la sveltesse de Maddy (au second plan), et à l’infantilité de la décoration (un lit de « princesse » à baldaquin rose) répondent les formes adultes de la jeune femme. À peine sortis de l’enfance, les lycéens d’Euphoria se voient projetés dans un monde adulte qui les consomme puis les rejette.
Sans le travail extrêmement mûri et élaboré de Frizzell, Euphoria n’aurait pas laissé la même empreinte sur la création sérielle de HBO. La remarque vaut aussi pour Reed Morano, réalisatrice des trois premiers épisodes de The Handmaid’s Tale (Hulu, 2017-), dont le style vertigineux a contribué à faire de la servante écarlate l’une des figures fictionnelles les plus emblématiques de ces dernières années, toutes disciplines artistiques confondues. Le talent se moque bien des questions de genre ou de couleur : tant qu’on le laisse s’exprimer, il finit toujours par nous submerger.
[1] Dans l’ordre, à raison d’un épisode par réalisatrice : Anna Foerster, Minkie Spiro, Mairzee Almas, Deborah Chow, Millicent Shelton, Jet Wilkinson, Jennifer Getzinger, Zetna Fuentes, Rosemary Rodriguez, Neasa Hardiman, Jennifer Lynch, Liz Friedlander, et Uta Briesewitz.