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25/10/2015
Dans le onzième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre affirme que les disciples protestants de Louis-Claude de Saint-Martin et de son maître Martinès de Pasqually lui étaient sympathiques parce qu'ils pratiquaient, dans le but d'accéder au monde spirituel, François de Sales, Fénelon et madame Guyon. Il reprochait au protestantisme son manque de perspective mystique, et finalement il se félicitait que l'illuminisme en eût ramené une.
Il ne dit pas que lui-même, à Chambéry, s'était ennuyé avec les catholiques traditionnels, et qu'il avait cherché à approfondir le christianisme mystique en se rendant à Lyon chez ces francs-maçons illuminés, et en devenant l'un d'eux.
Plus tard néanmoins il pensa qu'ils allaient trop loin, recherchaient trop l'extraordinaire, et qu'il fallait se fier à la raison, et au sens qu'avaient les prêtres des vices et des vertus. Mais à l'époque de Calvin, les théologiens réformés reprochaient aussi aux catholiques leur goût pour le merveilleux, l'extraordinaire.
Joseph de Maistre faisait par ailleurs d'amères critiques au gallicanisme et à Bossuet, qui justement avait fait enfermer madame Guyon à la Bastille par l'intermédiaire de Louis XIV. On a pu dire qu'avec cet emprisonnement la France renonçait officiellement au mysticisme chrétien. Or, au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry Alexis Billiet parlait des gallicans, dans une lettre à son ami André Charvaz, comme étant orientés vers le rationalisme à la façon des protestants, notamment lorsqu'il s'agissait de la sainte Vierge: ils ne voudraient pas croire en son Immaculée Conception.
Plus troublant encore est le souvenir que la devise Liberté, Égalité, Fraternité, a vu le jour dans un écrit de Fénelon, qui était le maître et le soutien de madame Guyon, et qui se verra exilé à Cambrai après avoir critiqué la politique royale. On serait presque tenté de dire que, obscurément, c'est le souvenir de l'embastillement de madame Guyon qui a particulièrement fait vivre l'idée de l'arbitraire monarchique. On pourrait parler de Diderot, des encyclopédistes; mais en plaçant madame Guyon en prison, les prêtres français ne sciaient-ils pas la branche qui les soutenait? Car ce qui fonde l'ordre social chrétien, c'est les inspirations mystiques chrétiennes, les perceptions du monde spirituel tel que le conçoivent les chrétiens. À l'époque médiévale, on disait l'ordre social calqué sur l'ordre divin: la hiérarchie humaine reproduisait celle des anges. Or madame Guyon a consacré plusieurs pages à cette hiérarchie qu'elle concevait et vivait en images: les saints terrestres s'y mêlaient de façon ordonnée aux êtres célestes.
Mais la lecture de Saint-Simon montre que, pour Louis XIV, il fallait ne voir de dieu qu'en lui seul: toute imagination déployant des êtres divins indépendants de sa personne était subversive. Est-ce pour cela que Joseph de Maistre eut d'abord le sentiment que la Révolution était un châtiment qui n'était pas injuste en soi? Plus tard, Victor Hugo développera ce providentialisme, montrant l'ange de la Liberté anéantissant le démon de la Bastille. Et lui aussi voudra évoquer la hiérarchie céleste au-delà des interdits lancés par la religion officielle.
Peut-être est-ce aussi pour cela que les tragiques français hésitaient à pratiquer le merveilleux. On prétend souvent qu'ils ne l'aimaient pas; mais Corneille l'a au contraire défendu, dans un poème sur la fable, et s'est plaint qu'on voulût supprimer celle-ci dans la poésie. Et Racine a dit que la fable participait de la poésie; et dans la préface à sa dernière pièce, Athalie, il s'excuse presque d'avoir placé sur scène un homme saisi par l'esprit divin et prophétisant. Ce ne sont pas tant les tragiques français qui rejetaient le merveilleux, que la critique académique. Étaient-ils d'accord avec le Roi pour dire que lui seul devait apparaître comme un être semi-divin? Je ne le sais pas. Mais je suis persuadé que le rejet des super-héros en France est venu largement de ce que la surhumanité était confisquée par les figures politiques, De Gaulle ou Staline.
Le romantisme, au-delà de la Révolution, ne fut-il pas une réaction contre cette prétention du système politique à représenter exclusivement le monde spirituel, à le matérialiser? En créant des héros masqués, Alexandre Dumas n'était-il pas à l'origine des super-héros, et ne montrait-il pas qu'ils étaient à la marge du pouvoir, de ce qui était officiel?
La Révolution ne vint pas forcément de ce qu'on était dans le rationalisme pur; obscurément, le bannissement de Fénelon, la mise à la Bastille de madame Guyon, le rejet du merveilleux dans la religion et la littérature ont pu aussi provoquer le rejet de la royauté, qui, en vidant l'imaginaire, détruisait le socle sur lequel elle s'était bâtie.
Plus qu'on ne croit, par delà les partis, il y a une logique dans l'histoire. Son évolution a un sens. Ce qui apparaît comme déperdition de vie morale donne l'occasion de créer de nouvelles figures, et de s'émanciper de ce qui a cherché à tuer les anciennes.
09/10/2015
J'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, de Bède, qui vivait au huitième siècle et, anglo-saxon d'origine, écrivait en latin: il était moine dans le Northumberland. Il m'a appris comment les Anglais s'étaient convertis au christianisme et le récit en est beau et touchant. Deux influences ont prédominé: celle des Francs, déjà convertis, et dont les rois saxons épousaient les filles, lesquelles demandaient à pouvoir continuer à exercer leur religion dans ce qui était alors encore la Bretagne, de telle sorte qu'elles faisaient créer des églises et se faisaient accompagner de prêtres chrétiens; et celle des Irlandais, véritables précepteurs des rois anglo-saxons, lesquels s'étaient alliés avec eux contre les Bretons, après avoir été appelés à l'aide par ceux-ci.
Mais un débat est bientôt né. Car les Irlandais et les Latins ne fêtaient pas Pâques tout à fait au même moment. La fête était dans les deux cas un dimanche, jour du Seigneur et de la Résurrection. Car ce n'est pas seulement par commémoration que le dimanche fut choisi, mais parce qu'on pensait que la résurrection de tous adviendrait un dimanche, sur le modèle de celle du Christ. On accordait un sens mystique aux jours.
Or, le problème du décalage de date entre les Celtes et les Latins avait une signification de ce point de vue. Les premiers retenaient le dimanche situé entre le quatorzième et le vingtième jour après la pleine Lune et l'équinoxe de mars, en avril; et les seconds retenaient le dimanche situé entre le quinzième et le vingt-et-unième jour. En apparence, écart minime, mais qui amenait parfois à effectuer deux fêtes distinctes, à deux dimanches différents, pour Pâques, en pays anglo-saxon, les uns s'étant liés aux Celtes, les autres aux Latins, en ce lieu de rencontre entre les deux traditions qu'était déjà l'Angleterre. Cela heurtait la sensibilité uniformisatrice des Latins, qui se réclamaient de saint Pierre et de sa pratique. Les Celtes invoquaient saint Jean l'Évangéliste et saint Colomban, mais les Latins répondaient que le premier ne s'était pas même soucié du dimanche, n'ayant fêté que la Pâque juive et ne voulant pas heurter la sensibilité de ses disciples, et que le second, quoique pieux et bon chrétien, n'avait pas reçu toutes les lumières acquises à Rome.
On pouvait croire à une simple volonté d'uniformisation de Rome, comme souvent on a vu, mais une raison profonde finit par être donnée. Il s'agissait de ceci, que le début de la lunaison ne devait pas pouvoir précéder l'équinoxe. En effet, le Soleil était le symbole du Christ, la Lune celui de l'Église. L'assemblée religieuse qui eût pris son origine dans un temps antérieur à celui du nouveau soleil s'enracinait donc dans le paganisme et n'émanait pas pleinement du Christ ressuscité. Elle pouvait n'être de Dieu que dans la mesure où il ne s'était pas encore incarné, et en ce cas elle était comme le judaïsme, puisque les chrétiens assimilaient le Christ à l'être qui s'était adressé à Moïse, et même à l'esprit qui plane sur les eaux mentionné dans la Genèse: il était le Fils de Dieu. Mais l'important était de lier l'assemblée sainte à la Résurrection, et donc au Christ incarné.
Il est étonnant, au vu de cette logique, que la Lune ait été assimilée à la sainte Vierge, reine des anges: son esprit se confondait avec l'assemblée ecclésiale, mais elle n'était, elle-même, pleinement vierge et sainte, reine aux cieux, que par la Résurrection. Elle a été couronnée au Ciel qu'après la métamorphose du Christ Jésus, et son Ascension.
Certains ont assimilé la Vierge Marie à la Terre Mère; mais c'est méconnaître le symbolisme chrétien, qui ne lie Marie à la Terre que pour la partie qui prépare la Jérusalem céleste, et qui est l'assemblée ecclésiale: sinon, elle se lie à la Lune.
Or, chez saint Avit, on trouve que la Terre originelle, où vivaient Adam et Ève, était bien plus grosse que la Terre physique, et que les arbres y fleurissaient et fructifiaient une fois par mois: le cycle était lunaire. Doit-on considérer que la Terre avait un diamètre atteignant celui du cercle que la Lune fait autour d'elle? Qu'alors les deux planètes étaient mêlées? On sait que certains affirment que la Lune s'est détachée de la Terre, qu'elle en est une partie. Or, de nouveau, cela semble répété par la Vierge couronnée et devenant la Lune. Mais à condition de se souvenir que cela n'a pu venir qu'après l'apparition d'un Soleil nouveau.
Car il est important de noter que désormais la Lune était subordonnée au Soleil: les anciennes religions étaient lunaires, le christianisme était solaire.
Je songeais aussi, en lisant ces vieux débats, à Olaf Stapledon, qui affirmait que les étoiles avaient une âme, et que de l'extérieur seulement elles semblaient obéir à des lois mécaniques: de l'intérieur, elles pensaient agir selon leurs propres aspirations personnelles, tournées vers la beauté – celle à la fois du ballet stellaire et du centre cosmique divin. Se peut-il que si l'Église était parvenue à lier sa doctrine à des pensées astronomiques, elle eût dit, à peu près comme Stapledon, que les mouvements de la Lune étaient les effets visibles de l'activité de la sainte Vierge au ciel - mue par son amour, tournée vers son Fils, et en même temps vers les hommes? Est-ce cela qui a fait dire par exemple à saint François de Sales que la Lune était le symbole de la Vierge Marie et à saint Amédée de Lausanne qu'elle était la reine des anges et qu'elle avait remplacé Lucifer sur le trône dont il avait été déchu? Cela en est-il le pressentiment?
Il a sans doute manqué, au catholicisme, de pouvoir déployer son merveilleux, sa mythologie propre, dans la science en progrès; il a préféré essayer de l'empêcher d'en faire, ne voulant pas entrer dans des considérations ésotériques qui eussent pu faire perdre de vue les fondements de sa doctrine et eussent rappelé les mythologies anciennes, païennes, par leur richesse de coloris.
Pourtant les romantiques ont essayé de rendre à la Lune son âme, perdue depuis l'Antiquité - ou du moins le Moyen Âge. Parfois aussi la science-fiction. Relier celle-ci aux pensées de l'ancien christianisme peut s'avérer troublant, et ouvrir d'étonnantes perspectives.
07/09/2015
François de Sales recommandait constamment à ses fidèles de se mettre en relation avec les saints de leur diocèse, et celui de leur paroisse en particulier. La dévotion ne se devait pas être mêlée d'exotisme, et on ne devait pas fantasmer que sur Terre, ailleurs que chez soi, le monde physique pouvait être spirituel. La seule patrie véritable était le Ciel, et c'est vers le haut qu'il fallait regarder; le saint accessible immédiatement était celui qui pouvait y guider. Il fallait se rendre à l'église la plus proche et le vénérer.
Actuellement, la spiritualité se nourrit souvent de traditions étrangères, lointaines, comme si celle qui était à portée de main était devenue trop misérable, et se confondait trop avec le monde physique auquel il prétend pourtant apporter une porte de sortie.
La plus en vogue est sans doute le bouddhisme, et ce n'est pas sans raison, car ses figures sont grandioses. Mais l'attrait pour l'Islam, en Europe, a une cause similaire. Le Coran a des images fortes, des rythmes, et baigne dans une ferveur inconnue à la plupart des chrétiens modernes. L'hindouisme aussi a ses adeptes, et la science-fiction américaine pareillement.
Il faut reconnaître que si, à l'intérieur du monde catholique, il était difficile de déceler une différence radicale entre saint Maurice qui protégeait Orléans et saint Pierre qui protégeait Genève ou sainte Geneviève qui protégeait Paris; la connaissance des autre religions, en ces temps de mondialisation, a ouvert l'esprit sur des perspectives plus vastes. Le catholicisme tendait bien, il faut l'avouer, à créer un monde spirituel uniforme, et ressemblant trop au monde temporel. Au Moyen Âge, le christianisme avait peint les anges - et fait des saints des figures archétypales et grandioses, dignes des dieux qu'ils remplaçaient. Il proclamait que la sainte Vierge avait remplacé Lucifer sur son trône et régnait sur les anges, que la Lune était son emblème, et qu'elle se confondait avec l'assemblée des fidèles; de telle sorte qu'une astrologie catholique eût pu assurer que les mouvements de la Lune émanaient de la vie morale de la Vierge au Ciel, qu'ils en étaient l'expression.
On écrivait que Pâques devait être fêtée après l'équinoxe parce que la première pleine Lune ne pouvait que suivre le Soleil renaissant: celui-ci était le Christ, la Lune l'Église. Ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne ne manquait pas de grandiose.
Le catholicisme moderne s'est progressivement contenté de faire vénérer des figures historiques terrestres. À cet égard, il ressemblait à ce dont il était partiellement issu: l'ancienne religion romaine, qui vénérait les grands hommes de la patrie. On pourrait presque dire que le républicanisme était sa suite logique – bien que le catholicisme restât biblique et ne consacrât que des hommes que la morale chrétienne pouvait approuver et qui s'étaient réclamés d'elle. L'aboutissement de cette démarche fut sans doute La Vie de Jésus de Renan, qui disait adorer Jésus, mais ne vouloir le regarder que sous l'angle historique.
Certes, à cette orientation, il est un avantage: la clarté. Une vertu incarnée dans l'histoire s'identifie de façon nette. Mais il ne suffit pas d'être clair pour donner envie de suivre des chemins tracés antérieurement. Il faut aussi faire apparaître les merveilles de ces chemins, et c'est ce dont la poésie et la mythologie se sont toujours chargées.
Le vieux culte des saints du Ciel mêlés aux anges et vivant parmi les astres ne se décèle plus que dans des villages, ou des contrées reculées. Face à cela, le bouddhisme tibétain place des sages devenus immortels dans les mondes supérieurs d'une façon fidèle à ce qu'il a toujours fait; et la science-fiction donne aux hommes des pouvoirs fabuleux, dignes de ceux que les saints du Ciel pouvaient montrer, lorsque, dans la poésie médiévale, ils revenaient sur Terre pour aider les hommes contre le séculaire Ennemi.
Suivre absolument François de Sales quand il dit qu'il faut se contenter du saint paroissial est devenu quasiment impossible. Si l'on veut considérer les saints locaux sous l'angle du merveilleux, en recréer la mythologie, il faut se remettre dans la perspective médiévale. En Savoie, le saint le plus vénéré est justement François de Sales; mais on l'imagine peu au Ciel, veillant sur les hommes depuis les hauteurs - même si quelques poètes du dix-neuvième siècle ont tenté d'en créer la figure. On le conçoit homme historique, faisant ceci ou cela selon ce que les documents disent.
Ramuz a parfois essayé de se placer dans cette perspective du merveilleux chrétien; mais il m'a rarement comblé, en le faisant. D'abord parce que, adoptant un style qui indiquait qu'on était à l'intérieur de l'âme paysanne, il laissait la conscience moderne à l'écart; ensuite parce que, au sein de cette sorte de mythologie, il n'est quand même pas allé très loin.
La théosophie d'un Louis-Claude de Saint-Martin avait aussi cette ambition: elle redéfinissait de l'intérieur, et depuis le monde spirituel, la doctrine traditionnelle; mais l'Église l'a condamnée. On dit que son maître Martinès de Pasqually avait partie liée avec l'ésotérisme juif. L'attrait de la franc-maçonnerie, apportant de nouvelles méditations et de nouveaux symboles, participait de cette aspiration à aller plus loin que les figures de saints traditionnels, liés à l'histoire extérieure.
La difficulté reste de concilier l'image d'un monde autre, forcément étrange, et le monde familier dans lequel on vit; Joseph de Maistre, digne disciple de François de Sales, ressentait l'illuminisme comme trop extraordinaire, trop bizarre, trop fantastique. Il était allé jusqu'à Lyon pour rencontrer les disciples de Saint-Martin; mais à la fin de sa vie il entendait se contenter des jésuites de l'église voisine.
Je ne sais qui citer pour avoir su parfaitement concilier l'évocation du monde divin et la perception du monde ordinaire. Virgile dans l'Énéide peut-être?