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Claude Millet est une professeure de littérature dont j'ai déjà parlé, connue pour avoir publié une histoire du style mythologique dans la littérature parisienne du dix-neuvième siècle – justifiée dans ses limites locales par son idée (fausse) que la littérature était alors aussi centralisée que le sont les études. Mais ce qui m'a également surpris et étonné, malgré la qualité des informations contenues – et malgré le refus de Claude Millet de dissimuler en rien les conceptions étranges de certains grands romantiques, tels que Victor Hugo ou Charles Nodier –, ce qui m'a également surpris est la place qu'elle concède à Jules Michelet (1798-1874), le grand historien de la Révolution française que plus personne ne lit mais qu'on cite encore beaucoup – notamment parce qu'il a essayé de créer un légendaire républicain politiquement avantageux, même s'il est difficile d'établir qu'à cet égard il se soit montré totalement convaincant.
Son problème, de fait, était qu'il mêlait images exaltées et conceptions prosaïques, banales, souvent fausses, inspirées de ses préjugés seuls. Par exemple, venu en Savoie après l'Annexion, il prétend que la religion savoyarde était authentiquement chrétienne tandis que celle des Basques et des Languedociens, dans les Pyrénées, était profondément païenne, et je pense qu'il manquait de perspective historique et prenait seulement ce qui dominait culturellement en 1860 pour vérité séculaire. Après la Restauration, les Français ne s'étaient christianisés que superficiellement et brièvement, n'avaient renoué avec le catholicisme de Chateaubriand que théoriquement: la ligne néopaïenne du dix-huitième siècle était rapidement revenue à l'honneur, comme l'indique l'évolution de poètes comme Hugo ou Lamartine. Or, en Savoie, ce mouvement de retour a été durable et solide, quelle qu'en soit la raison, qui ne vient quand même pas du Moyen-Âge.
Il vient plutôt de François de Sales, de la proximité de l'Italie, de l'indépendance du Duché – de l'influence, même, de l'Allemagne. Mais cela introduit à une autre question posée par l'œuvre de Michelet. Mécontent en effet de voir que le peuple éprouvait une pitié profonde pour Louis XVI et regrettait sa mort – le sanctifiait et en faisait le martyr de la Révolution –, il a commencé à essayer de le rabaisser et de le noircir, pour changer le sentiment populaire. Il en a fait un être minable, ordinaire et lamentable, ainsi que le rapporte Claude Millet.
Michelet voulait, bien sûr, légitimer la république qui avait voté la mort du Roi. Mais le sentiment populaire restait nostalgique de la figure royale. Et finalement, la seule vraie épopée, la seule épopée réussie sur la Révolution, sous ce rapport, pourrait bien être les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, qui justement puisait dans l'énergie de l'exécution du Roi pour annoncer le retour prochain de la Monarchie – conformément au sentiment populaire, ainsi que l'avènement même de De Gaulle plus tard l'a montré. Et c'est là qu'est ma surprise, en lisant le livre de Millet, car elle parle du désir de Michelet de supprimer la légende de Louis XVI; or, ce n'est pas conforme à l'orientation de son livre. Et elle n'évoque pas, en revanche, le livre de Joseph de Maistre, qui a réellement institué une légende royale ou monarchique en France – sur laquelle s'est plus tard appuyé De Gaulle.
Millet dit même que l'élan mythologique s'est, au fil du temps, de plus en morcelé et individualisé, ce que la légende de De Gaulle selon moi justement montre faux. J'y reviendrai.