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Nazisme et management: un couple infernal?
L’auteur de Libres d’obéir est un chercheur qui renouvelle notre regard sur le IIIe Reich. D’ouvrage en ouvrage, il développe un certain nombre de thèses suscitant des débats et nourrissant immanquablement la réflexion. L’un de ses apports est d’ancrer la lecture des particularités liées à ce régime dans l’histoire européenne, comme un phénomène de notre lieu et de notre temps, du fait de sa naissance et de son essor au cœur de l’Europe, dans une économie capitaliste très avancée. Cela implique le refus d’interpréter ces années noires semblablement à un accident de l’histoire, une sorte d’ovni politique ayant traversé le XXe siècle, mais plutôt d’y discerner le produit d’une maturation propre à l’Occident. Cette fois, il décèle des effets de contemporanéité, c’est-à-dire «des moments où, au détour d’un mot, d’une phrase que l’on lit, le passé apparaît présent», en analysant la Menschenführung, soit la conduite des hommes, mais également celle de l’Etat, pendant la période nazie.
Un moment managérial
L’historien pose, au début de son récit, le cadre. Le management existait avant le nazisme et il ne constitue pas, par essence, une activité criminelle. Toutefois, il a joué un rôle-clé dans le IIIe Reich, régime qui a également marqué les pratiques en la matière et cela d’une façon durable, avec une influence s’étendant après la Seconde Guerre mondiale, en l’occurrence au sein de l’Allemagne de l’Ouest. Le national-socialisme au pouvoir aurait ainsi constitué un moment managérial marquant. Effectivement, un dilemme s’est posé: celui de devoir gérer un empire grandissant avec peu, voire moins, de moyens et de personnel. Par conséquent, il fallait, pour reprendre un vocable actuel, «performer». Concernant la gestion de l’Etat, Johann Chapoutot contredit des idées reçues. Les partisans d’Hitler se méfiaient du développement de l’administration, et le fonctionnement de leur régime se révélait beaucoup plus chaotique qu’il n’y paraît. Ce qu’ils développèrent, ce furent les agences ad hoc plutôt que des structures pérennes étatiques. Ces organes étaient donc dotés d’une mission, d’un projet et d’un budget temporellement limités. Les instances de pouvoir se multiplièrent et étaient mises en compétition les unes avec les autres suivant des principes de sélection et de survie propres à une forme de darwinisme administratif. Cette mise en place des agences au détriment des structures classiques de l’Etat fait penser à la doxa du New Public Management assénée quarante ans plus tard. Le rapprochement interpelle.
D’un régime à l’autre
Dans la deuxième partie de son ouvrage, l’auteur s’intéresse plus précisément à la carrière d’un ancien général SS nommé Reinhard Höhn. Après la guerre, son passé nazi ne lui cause pas trop d’ennuis et il ouvre en 1956 une école de management, à Bad Harzburg. Cet institut accueille, jusqu’à la mort de son fondateur en l’an 2000, environ 600000 cadres issus des principales sociétés allemandes (Aldi, BMW, Bayer, Opel, Ford, Colgate…). L’historien souligne les continuités des pensées sur la conduite des hommes de l’ancien intellectuel du IIIe Reich reconverti dans l’enseignement. Seul l’horizon change: il faut désormais se mettre au service du «miracle économique allemand». Les références de Höhn proviennent toujours de l’histoire militaire. Ses méthodes semblent identiques. Sa théorie repose sur le «management par délégation de responsabilité». Cette marque de fabrique peut se résumer de la façon suivante: les objectifs sont imposés par les supérieurs hiérarchiques, et le choix des moyens doit appartenir aux exécutants, responsables d’agir et de réussir. Ce système peut se révéler très protecteur pour le patronat, car permettant, en cas d’échec relatif à la mission, de rejeter la faute sur les subalternes, qui n’ont pas su saisir les moyens adéquats et, par conséquent, remplir les objectifs.
En guise de conclusion
Développée dans une société qui a remplacé la lutte des classes par une communauté de frères de «sang» travaillant au service de la race et de l’empire, avec des syndicats annihilés, la méthode d’organisation du travail, au centre de cette étude, a donc fait florès parmi l’élite économique, après 1945. Cela en dit long sur la plasticité du management, pouvant servir dans différents contextes, passant d’un cadre marqué par les violences les plus meurtrières à la guerre économique de la seconde partie du XXe siècle. Néanmoins, il convient de nuancer la portée de cet ouvrage. En effet, sous le IIIe Reich, ces techniques managériales ne concernaient que les Allemands. Au sein de ce régime, les traits fondamentaux liés au travail de millions de personnes demeuraient tout autres et ne portaient qu’un seul nom: l’esclavagisme.
Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2020.